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Full text of "Les Métamorphoses d'Ovide"

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Harvard CoUege 
Library 




FROM THE FUND GIVEN BY 

Stephen Salisbury 

Clanof 1817 

OF WORCB8TBR. MAS8ACHUSBTT8 
For Oreek and Ladn Liteniture 



L^ 



BIBLIOTHfiQUE LATINE-FRANQAISE 



LES 



METAMORPHOSES 



DOVIDE 



PARIS. — IMP. SIMON RAr.O\ ET COMP., RHB d'BRFDRTH, 1. 



BIItLIOT|lf;QnE LATIME-FRANQAISE 

LES 

M£TAMORPHOSE§^ 

^■^ D'OVIDE^ 

TRADUGTION FRANgAISE DE GROS 
REFONDUE AYEC LE PLUS GRAND SOIN 



■. CABARET-DUFATT 

Profewur de lUniTenite, auteur d^oavragas daBMqiWB 

ET 

PIUc£d£E D'UNE notice sur oyide 

■. CHAIIFEHTIEa 



DEUXIEME l^DITION 



PARIS 

GARNIER FRSRES, LIBRAIRES-EDITEURS 

G, RUE DES SAlNTS-PgRES, ET PALAIS-ROTAL, 215 

1866 

i 



Lo i^« ^^'^ '^ 










PREFACE 



La poesie elegiaque, coinine les autres genres de poe- 
sie, jeta, au siecle d'Auguste, un \if 6clat. CatuUe, dans 
ses pieces l^geres, d un travail si delicat et si fin, et oii 
plus de relenue ajouterait encore au charme du tour el de 
la pensee, avait donn^ des mod^les dans cegenre, et trouve, 
en chantant les malheurs d'Ariadne, ces accents profonds 
de la passion qui, recueillis par Virgile, s'echapperont 
avec une si touchante tristesse de la bouche de Didon. Ti- 
bulle, immortaUse par Familie et les vers d'Horace ainsi 
que par ses propres elegies, avait presque donne a Texpres- 
sion du plaisir la melancohe de la passion combattue et 
attendri Tame la ou les sens seuls semblaient int^resses. 
Disciplc des Alexandrins, de Callimaque, dePhileias deCos, 
Properce a pris d'eux cet usage ou plutdt cet abus de Tal- 
lusion mylhologique, qui trop souvent chez lui vient dc- 

a 



VI PRfiFACE. 

truire reffet d'une expression naturelle ou d'un sentiment 
vrai : poete brillant et gracieux, mais qui laisse quelque- 
fois douter si c'est son esprit qui imite ou son ^me qui 
parle le langage de la tendresse. Ovide est de Tecole de 
Properce. 
Ovide naquit k Sulmone Fan 43 avant J. C. : 

Sulmo mihi patria est. gelidis uberrimus undis. 

Gr^ce aux soins de son p6re, il re^ut de bonne heure 
une brillante Mucation; il suivit k Rome les le^ons des 
maitres les plus c^I^bres, et en proiita : « Des Tenfance, 
dit-il, les myst6res sacres furent pour moi pleins de char- 
mes, et les muses m'attir6rent en secret a leur culte. » II 
c^da a cette vocation imperieuse. Son p^re, qui le desti- 
naitaubarreau, combattait ce penchantalapoesie : m Pour- 
quoi, lui disait-il, tenter une 6tude st^rile? Hom^re lui- 
m^me mounit dans Tindigence. » Lui, ^branl^ par ces 
paroles, t&chait de r^sister a la muse et de repondre au 
d^ir paternel. 

Si pectore possit 

Excussisse deum... 

Hais sa verve Temportait : les mots venaient d^eux-m^mes 
remplir le cadre de la mesure, et chaque pensee qu*il ex- 
primait 6tait un vers : 

Sponte sua carmen nuraeros veniebat ad aptos^ 
Et quod tentabam dicere, versUs erat. 

A vingt ans, il remplit les premiers emplois accordes k 
la jeunesse : il fut cre6 triumvir. lA, nous dit4I, se borna 
sa carri^re politique. II y avait bien le s6nat en perspec* 
live ; « mais son esprit, peu propre au travail suivi, fuyait 
les soucis de rambition, et les nymphes de rAonie le cen- 



PRtFAGE. Tii 

viaient a gouter de paisibles loisirs, qui foujours eurcnt 
pour lui mille charmes. » II cultiva, il ch6rit les poetcs de 
son ^poque*: Properce lui lisait ses ^l^gies ; Horace char- 
mait ses oreiUes en chant^nt sur la lyre ausonienne ses 
odes harmonieuses; il entrevit seulement Virgile, et TibuUe 
fut trop t6t ravi h son amiti^. Malgr^ cette complaisance 
qu'on lui reproche pour les fruils de sa muse, il paraitrait 
cependant que, dans les commencements du moins, Ovide 
ehercha k combattre la faciht^ de son esprit. a Je com- 
posai, nous dit-il, bien des pieces; mais ceUes qui me pa * 
rurent trop faibles, je ne les corrigeai qu*en les livrant aux 
flanunes. » Dans la soci6t^ des poetes illustres que nous 
avons nomm6s, le talent d*Ovide se d6veloppa rapidement. 

Les Hiroides furent son d^but. Les H&roides sont en 
quelque sorte le r6sum6 de la I^gende amoureuse de ran- 
tiquit^; on y entend soupirer toutes les tendresses 16gi- 
times et non legitimes * P^n^lope k cAt^ d*Ariadne, Ganac^ 
et Sapho; m^lange un peu risque, jeu de resprit plut6t 
qu'emotion du coeur, et ou Tironie semble prendre plus 
d'une fois la place de lapassion. 

Les trois livres des Amours succ^derent aux Hiroides. 
Ces trois Uvres, qui d*abord en formaient cinq, comme nous 
Tapprend r6pigrammequ'0vide a mise en t6te de ce recueil, 
sont une oeuvre sporitan6e, une image fid^le et vive des 
impressions personneUes du poete, de ses joies, de ses 
douleurs, de ces caprices de rSme et de rimagination, de 
ces ^motions deUcates et fugitives qui souvent, sans cause, 
font le d^sespoir ou le bonheur des amants ; theme I6ger 
et monotone que resprit vif et souple du poete sait varier et 
enrichir par mille d6taUs charmants, et r6peter sans Te- 
puiser jamais. Dans les Amours, Ovide est plein de gr^ce, 
dc naturel et de faciUt^. L'abus de Ferudition, qui, dans 
les Heroides, trop souvent gSte el refroidit le sentiment, ici 
ne vient pas ralt^rer en le rendant pr^tenlieux et faux, en 



vni PRfiFAGE. 

en faisant un trait d'esprit au lieu d*une inspiration du 
coeur. 

Apr6s avoir chant6 les AmourSy Ovide voulut donner, 
pour ainsi dire, le code de la tendresse. VArt d^aimer con^ 
tient tous les secrets que lui avait rev616s une longue .et 
heureuse exp6rience : comment on trouve une maitresse, 
comment on la captive, comment on la conserve, com- 
ment on la quitte, tous d6tails dont n'avaient pas besoin, 
sans doute, les jeunes gens de famille de Rome, et qui, du 
reste, n'ont rien de bien dMicat. Voulez-vous rencontrer 
une amante, courez les places publiques, les temples, les 
spectacles, la ville, la campagne, les eaux de Baies. Eh 
quoi? Tamour s*apprend-il? Pour le faire naitre, pour le 
fixer, y a-t-il des r6gles? je ne sais; mais je doute que VArt 
d^aimer d'Ovide, pas plus que celui de Gentil-Bernard, ait 
jamais fait le bonheur d'un amant. VArt d'aimer est bien 
infi§rieur aux Amours : il y a la diffefrence du souvenir h 
rimpression. Dans les Amours^ le coeur d'Ovide suflit k ses 
inspirations, son esprit k Texpression d'une passion tou- 
jours la m^me, toujours nouvelle; dans YArt d^aimer^ les 
t^pisodes viennent souvent au secours du poete, et ces 6pi- 
8odes, quelquefois peu d^cents, ne sauraient racheter par 
quelques d^tails ing^nieux leur inutilite et leur longueur. 
Nous ne nous arrSterons pas sur ces premi^res poisies 
d'Ovide : H. Jules Janin, dans la brillante ^tude qu'il a 
mise en tdte d'un volume de cette collection, les a ap- 
pr^i^es avec cegoilit vif et piquant, cette gr^ce de cri- 
tique qui lui sont particuliers. 

Ainsi vivait Ovide, heureux de ses vers et de ses amours, et 
donmnt de son art les charmantes legons; accueilli, sinon 
aim6 d'Auguste, rev^tu de ces honneurs qui pour lui 
avaient el^ une distinction sans Stre une charge, rien ne 
semblait devoir troubler le calme de sa vie et le bonheur 
de son avenir, Iorsqu'un coup impr^vu le vint frapper : 



PR£FACB. is 

Nec satis hoc fuerat : stultus quoque carmina feci: 

Artibus ut possem non rudis esse meis, 
Pro quibus exsilium misero mihi reddita merces. 

On a souvent compar^ le si^cle d'Auguste au si^cle 
Louis XIV : mdmes troubles civils, suivis de la m^me tran- 
quillit^; m^megloire litt^raire; mdme ^clat au dehors et 
au dedans de Fempire. Ces rapprochements sont justes, et 
mdme ils pourraient ^tre plus exacts et plus complets ; car 
les si^cles d'Auguste et de Louis XIV ne se ressemblent pas 
seulement k leurs commencements, dans leurs victoires et 
leurs prosp6rites,iIs se ressemblent encore dans leurs revers 
et k leur Qn. De m^me que sous la vieillesse de Louis XiV 
il y eut k rintSrieur une r^action religieuse et des d^stres 
^datants k Text^rieur, ainsi lademi^re partie du r^e d'Au- 
guste pr^sente de grandes defaites et un retour de s6v6rit6. 
Si la France eut son Villeroi, Rome eut son Varus. Auguste, 
sur la fin de son r^gne, s*occupe de r^tormer les moeurs; 
Louis XIV donne k ceux qu'il a scandalis^s par ses galante- 
ries Texemple de la d^votion.Commelacour de Versailles, 
le palais imp^rial eut ses scrupules de conscience : Ovide 
fut une des victimes de cette r^action morale, comme chez 
nousla Fontaine de la rSaction religieuse. Domin^ par Livie, 
comme Louis XIV par madame de Maintenon, livre k des 
pratiques superstitieuses, sans conseil, sans ami, aigri, d6« 
fiant, Auguste vit aussip^rir la moiti^ de sa famille; il 
perdit Harcellus, Octavie et Drusus ; mais, comme Louis XIV 
encore, le malheur le trouva aussi grand que Tavait trouy6 
la prosp^rit^. 

Ce fut dans un de ces moments de sSv6rit6 quamenaient 
la vieillesse et les chagrins, dans un acc^s de r6forme mo- 
rale, qu'Auguste punit Ovide de la libert6 de ses po^sies. 
La cause ou du moins le pr^texte de Texil d*Ovide, ce fut 
YArt iVAimer^ ouvrage autrefois innocent, mais devenu 



z PR^FAGB. 

coupable depuis la rSaction que nous avons signal^e comme 
. un dernier caract&re et un fait trop peu observ^ du r^gne 
d*Auguste. % 

Quant aux causes, r^elles ou suppos^es, Ovide en donne 
deux : la premi&re, il la fait connaitre; il garde le silence 
sur la seconde : 

Perdiderunt quum me duo crimina» carmen et error, 
Alterius facti culpa silenda mihi est. 

Quelle fut donc cette erreur d*Ovide et son crime invo- 
lontaire? Temoin indiscret et malheureux des d^bauches 
imp^riales, a-t-il, comme on le dit, surpris le secret des 
incestes ou des adult^res d'Auguste? On Tignore. Mais le 
soin mSme que prend Ovide de rappeler son erreur prou- 
verait que cette erreur n*a rien d'offensant pour rhonneur 
et la conscience d'Auguste ; en effet, le moyen de croire 
que, pour se justifier, pour d^sarmer le courroux d*Au- 
guste, Ovide lui eut si souvent et sous tant de formes rap- 
pele un souvenir qui devait le faire rougir? 

On a fait une autre conjecture : Ovide aurait 6t6 non- 
seulement le t^moin, mais le complice des d6bauches de 
la famille d'Auguste. Amant trop heureux de Julie, qu*il 
aurait, dit-on, chant^e dans les Amours sous le nom de 
Gorinne, il aurait pay6 de Texil Thonneur dangereux de 
ces faveurs imp^riales. Cette opinion semble, comme la 
pr^c^dente, d^mentie par les faits. D*abord elie a, contre 
elle, les objections que nous avons adress^es h celle-ci. 
N'6(ait-ce pas ^galement blesser Auguste que de lui rap- 
peler son d^shonneur dans celui de sa fille? Et, si le fait 
^tait vrai, conunent Ovide pouvait-il Fappeler une simple 
erreur? Ensuite, quand Ovide iut exil^, Julie, fille d'Au- 
guste, ^tait d^j^ relegu6e sur un rocher. On a donc pens^ 
qu*il s'agissait, non de la premiSre, nmis de la seconde 
Julie, la petite-fille d'Auguste. Ovide,dit-on, aurait ^t^ non 



PR&FACE. n 

le complice, mais le timoin des disordres de cette seconde 
Julie ; t6moin indiscret et qui les aurait publi^s ou laiM^ 
publier pfur ses amis et ses domestiques : 

Qaid referam comitumque nefas, famulosque noceiites, 

nous dit-il lui-mSme. Je ne garantis pas cette conjecture, 
mais j*inclinerais k penser qu*entre le bannissement de 
Julie et l'exil d*Ovide il y a un rapport difQcile k prouver, 
mais tr6s-probable. On entrevoit en effet, dans les aveux 
comme dans le silence d'Ovide, une atteinte indiscr^te, ou 
peut-6tre t^meraire, a la majest^ imp^riale; la comparaison 
que le poete fait de son erreur avec celle d'Act§on, semble 
indiquer qu'il y a l^ une divinit^ bless6e. Hais ce secret 
d'£tat ou de famille, cette douleur poUtique ou domes- 
tique, est demeurte impto^trable, comme ces secrets qui 
irriteront ^temellement, sans la satisfaire, la curiosite his- 
torique. 

De nos jours, cependant, un traducteur d'Ovide a cher- 
ch6 k donner de la disgr&ce du chantre des Amours une 
nouvelle expUcation, ing^nieuse, sinon plus soUde que les 
autres conjectures. Suivant cecritique,rexild'Ovide aurait 
eu une cause poUtique et honorable pour le poete : Ovide 
aurait ^t^, non Tamant de la premiSre JuUe, mais le pro- 
tecteur de son fils, Agrippa Posthumus,h6ritier l£gitime de 
Tempire, immole aux soup^ns de Tib^re et dq livie, et 
condamne par Auguste k un exil ou le fit mourir Tib^re. Le 
poSte, dans un de ces moments d'ennui qui assiSgeaient la 
vieiUesse d'Auguste, aurait cherch6 a ranimer, en faveur 
d'Agrippa, la tendresse et les remords de Tempereur; ou 
peut-6tre, timoin de quelque scSne violente et honteuse 
entre Tib^re, Auguste et Livie, il aurait paye par Texil cette 
indiscretion volontaire oufortuite. Auguste, en effet,se sen- 
tit quelque retour de justiee, sinon de tendresse, pour son 



xn PREFAGE. 

petit-fils. Accompagn^ du seul Fabius Haximus, son confl- 
dent et son ami le plus cher, 11 visita dans Tile de Planasie 
le malheureux Agrippa. Tacite nous ie represente pleurant 
avec son petit-iils et le d^dommageant, par les t^moigna- 
ges d'une vive tendresse, de ses rigueurs pass^es et de cet 
empire que toutefois il n osait lui promettre, ^pouvante 
qu*il ^tait, au sein mSme de cctte solitude, des violences 
de Livie. Haxime confia ce secret important k sa femme, 
et celle-ci k Livie. Pour se punir de son indiscr^tion ou 
pour ^chapper k Tibere, Uaxime se donna la mort, et 
Ovide s*accusa d'en ^tre la cause. Ovide, compromis par Ta- 
miti^ de Haxime, fut envoy^ en exih Gependant Auguste 
allait pardonner k Ovide : 

Cceperat Augustus decepte ignoscere culpe. 

Hais Tib^re a pr^vu les dangers de la cl^mence et du 
repenfir d'Auguste : Augustemeurt subitement k Nole; son 
petil-fils, Agrippa, est tue par un centurion ; sa fille meurt 
de faim dans rUe Pandataire, sur les c6tes de la Campanie. 
Enfin Julie, petite-fille d*Auguste et SGeur d'Agrippa, p6rit, 
aprSs vingl ans d'exil, Fan 781 de Rome, k Trimetum (au- 
jourd'hui Tremiti, sur les c6tes de la Pouille). Uteormais 
Tib^re r^gne sans rival et sans crainte. 

Aprte tout, les causes v^ritables de la disgr&ce d*Ovide 
importent peu k ia post^rit^. Cequi est plus malheureux 
pour lui que Fincertitude de Thistoire, c'est le peu de di- 
gnit^ qu'il montra dans Texil : coupable ou innocent, il ne 
sut ni racheter sa faute, ni ennoblir son malheur par le 
silence et le courage. Puni aussi pour des vers, J. B. Rous- 
seau soutint mieux sa disgr^ce : il refusa de rentrer dans 
sa patrie sur une ordonnance du r^gent, qui, en semblant 
reconnattre son innocence,ne la proclamait pas hautement. 

Quand la col^re d'Auguste vint frapper Ovide et le rel6- 
guftr i Tomesy il acbevait les Mitamorphoses. Interrompu 



PRfiFAGB. im 

par Texil daus cette grande tdche, comme Virgile ravait M 
par la mort dans son £nSide, il vouhit aussi livrer aux 
flammes ce monument imparfait de son g^nie : 

Sic cgo non meritos, mecum perilura, libelloi 

Imposui rapidis, viscera nostra, rogis, 
Vel quod eram musaSi ut crimina nostra» perosus, 

Yel quod adhuc crescens et rude carmen erat. 

Hais des copies s*en ^taient r^pandues dans Rome, et le 
dteir sincSre ou feint du po3te fut tromp^. 

Les Mitamorphoses sont roeuvre capitale d*Ovide. Tous 
les ftges de la po6sie, de la philosophie et de Fhistoire s'y 
trouvent rSunis et s*y dSroulent k nos yeux dans une vari^t^ 
pleine d*ordre et de magnificence. Cosmogonie tout ensem- 
ble et th^ologie, les Mdtamorphoses offrent le tableau le plus 
eomplet de toutes les croyances, de toutes les r^volutions 
de Tanliquit^ paienne : rhumanit^ s*y trouve h toutes ses 
pfariodes; le monde ant^diluvien, F^tat barbare et pri- 
mitif dansla Thrace; T^tat h^roique dans la Gr^ce; T^tat 
civilis^ dans ritalie, oii ces transformations successives 
doivent aboutir k rtiistoire romaine et h Tapoth^ose d*Au- 
guste. Yoyez comme le poete sejoue agr^ablement dans 
cette trame si longue et sidiverse; comme il se com- 
phtt dans ces fables sans s'y laisl^er prendre pourtant! il 
tebappe aux enchantements dont il nous captive; magicien 
habile qui dispose, malgr^ nous, de notre imaginalion et 
ne croit pas aux fantdmes qu'il ^voque, parce qu'il en a le 
secret. Ainsi, parmi les modemes, TArioste, se jouant des 
contes de la chevalerie, comme Ovide s'6tait jou^ des fables 
da paganisme, trahit h chaque instant par un rire malin, 
parunepiquante r^flexion, son incr^dulit^ k cesfictions 
magnifiques qu'il ^tale k nos yeux. Ge n'est pas le seul trait 
de ressemblance que Tesprit d*Ovide ait avec Fesprit mo- 
deme. Vif, souple, facile, brillant, il a une mobiUt^ qui n'est 



X1T PRfiFAGE. 

pas, ce semble, habituelle ^rantiquit^; et par \k aussi il d une 
physionomie originale. Gette facilit6 d'imaguiation F^gare 
quelquefois ; car il ^puise un sujet, non pas h la mani^re 
de Claudien, en rexag^rant et en le conduisant par l^ k 
tous les degrSs de renflure, mais en ne sachant pas s'arr^ 
ter dans le d6veloppement d*une pensee, d*uneexpression, 
d'un sentiment, k cette juste mesure qui est la v^it6 dans 
l'art comme dans la nature. Du reste, une admirable va- 
ri^ti de figures, de tours, d'expressions, Tart de pr^senter 
sous des formes toujours nouvelles des situations sembla- 
bles, de rattacher k un m^me but, de faire concourir k 
mie m^me fin des fables si diverses et si muUipli^es, de 
renfermer dans un m^me cadre des figures si diff^rentes, 
telles sont les qualit^s qu'Ovide poss^de au plus haut de- 
gr6, k ce degr6 ou resprit est presque le g^nie. 

Les MStamorphoses ne sont pas le seul ouvrage que vint 
interrompre Fexil d'Ovide ; les Fastes en ont aussi souf- 
fert. Ge poeme formait ou devait former douze chants : 

Sex ego fastoram scripsi totidemque libellos ; 

Gumque suo finem mense volumen habet. 
Idque tuo nuper scriptum sub nomine, Csesar, 

£t tibi sacralum sors mea rupit opus. 

C'6tait le dessein du jpo^te ; mais il n'a pu Taccomplir. 
Dans son exil, il n'a trouvg sur sa lyre que des sons pour la 
doiileur, dans son kme que des inspirations de tristesse. 

Cette lacune, du reste, qu'il la faille atlribuer aux mal- 
heurs et au d^couragement du poete, ou k Tinjure du 
temps, est une des plus grandes pertes qu'ait pu faire 
rhistoire. Les Fastes sont le monument le plus curieux, 
les annales les plus pleines et les plus intSressantes de Fan- 
tiquil^ : c^r^monies religieuses , antiquit^s sacrees, ori- 
gines nationales, moeurs domestiques, traditions popu- 
laires, th6ologies antiques, toute la vie civile, int6rieure et 
publique de Rome, on la trouve dans les Fastes. Ovide a la 



PRfiFAGE. !▼ 

scieiice de Fanispice et du grand prttre, et e'est avec rai- 
son qu*un 6crivain appelle les Fastes un martyrologe : Mar- 
t^rologium OviMi de Fastis; c'e8t bien \h en effet le livre 
des saints de i*antiquite, et pour ainsi dire sa I6gende. 
Lepoeme d^Ovide est une des plus attachantes et des plus 
instructives lectures qui se puissent faire ; jamais l*^rudi* 
tion ne s'est montr^e sous des formes plus agr^ables et 
plus ing^nieuses; jamais rhistoire n'a revStu de plus bril- 
lantes couleurs, trop brillantes peut-^tre, carU, comme 
dans ses autres ouvrages, Ovide ne sait pas toujours r6sis- 
ter k la fadlite de son imagination, et cette imagination 1*6- 
gare, en lui iaisant preferer aux sev^res et profondes tra- 
ditions du Latium les riantes fictions de la Gr^ce. 

L'exil d*Ovide ne fut pas cependant enti^rement perdu 
pour la po6sie : les Tristes^ les PontiqueSj charmSrent sa 
solitude, en ces sauvagesetlointaines contr^es. Mais, quel- 
que effort que fasse le poete pour retirouver Tinspiration de 
ses jeunes et heureuses ann6es, il n*y peut parvenir. Sous 
le ciel sombre et glace des Sarmates, son riant g^nie sem- 
ble s'attrister et s*6teindre ; ses plaintes ne sont pas seule- 
ment monotones, ce qui 6tait le d^faut presque in^vitable 
du sujet, elles sont froides et pr^tentieuses : on trouve des 
traits d*esprit \k ou on 8'attendait k rencontrer Tabandon 
et la simplicite touchante de la douleur : Ovide semble plus 
poete que malheureux. 

Les Herotdes, les AmourSy YArt d^aimer^ les Metamor- 
phosesy les Fastes, les Tristes, les Pontiques, tels sont les 
ouvrages les plus remarquables qui nous restent d*Ovide ; 
mais ce n'etaient pas la ses seuls titres a rimmortalit^. La 
souplesse et la vivacite de son genie ne se sont pas bornees 
ala poesie ^rotique, h Tepopee, k la po^sie didactiqiie et k 
r^I^e : Ovide fut encore un poete tragique. Sa Medee se 
pla^ait a c5te du Thyeste de Varius. 

Quelques autres ouvrages moins importants ont aussi 



ivi PREFAGE. 

exerc^ ia verve et lafacilit^ d*Ovide; t^ls sont : le Remide 
d^amourj compos^ apr^s VArt d'aimer; espSce de palliatif 
k ce poeme, et rem^de pire que le mai; Ylbis, petit poeme 
satirique de plus de six cents vers ; la PSche, en vers hexa- 
m^tres, dont le commencement manque; le Cosmitique, en 
vers el^giaques, que Fon peut r^arder comme le compl6- 
ment de VArt d'aimer; la NoiXj 6I6gie contest^e, mais qui 
ne parait pas indigne de notre poete. Nul auteurne s*est 
pr^t^ k plus de genres, et avec plus de grSce et de sou- 
plesse. Ovide, pourtant, n'est plus du grand si^cle : inge- 
nieux, facile, anim^, il continue, mais enles alt^rant, les tra- 
ditions du r^e d*Auguste ; il est d'une nouvelle g^n^ration 
poitique, brillante encore et heureusement dou^e, mais 
moins sobre et moins forte que la premi^re, plus ^prise de 
la forme que severe sur le fond, sacrifiant trop a l*esprit, 
nimium amator ingenii sui^ et ofTrant le signe certain de 
la d^cadence : le d^faut de simplicit^ et Tabus de la des- 
cription. 

Ovide mourut en exil, a Tomes, k T&ge de soixante-deux 
ans, dix-neuf ans apr^s J^sus-Christ, sans avoir pu obtemr 
de revoir cette Rome oii une noble r^signation Taurait peut- 
^tre plus sihrement rappele que des flatteries peu mesurees 
et des pri^res sans dignit6. 



I. P. CUARPENTIEK. 



METAMORPHOSES 



LlVllE PKEMlIi:a 



Je veux chanter les metamorphoses. Dieiix, qui eii fiites \cs au- 
teurs, secoudez mon dessein, et conduisez ce loiig poeino drpuis 
rorigine du monde jusqu'a nos jours. ^ 

=*' L£ GUAOS CHANGE EN QUATRE ELEMENTS DISTINCIS. 

I. Avant la mer, la terre et rimmense voute dos cioux, Tu- 
nivers ofTrait un aspect uniforme qu'on appela Chaos, niasse iii- 
forine et grossiere, amas inerte et confus d^eleinenls inal assorlis. 
Le soleil n'etait pas encore le flambeau du monde, et la iuiic uo 

LIUER PRIMUS 

In iiovu feit auimus mulalus dicere tonnas 
Corpora. Di, coeplis, uara vos niulastib et illas, 
Adspirale meis, primaque ab ori<,Mnc mundi 
Ad mea pcrpetuum deducilc tcmpora carmcn. 

CIUOS m ELEHENTA QUATOOR DISTINGUiTUA. 

1. Autc iiidie et tellus, et quod tegit omnia coelum, 'S 

Inus erat loto naturijc vultus iu orbc, 
Qucm dixerc CUaos, rudis indigestaque niolcs ; 
^ec quidquam, nisi pondus incrs, congeslaque codem 
Nou bene junctarum discordia semina rerum. 
Kullus adhuc mundo praebebal lumina Titan, 



2 METAMOUPHOSES. 

reparait pas, daiis son cours, les pertes de sa clarte. Tenue en 
equilibre par son propre poids, la terre n'6tait point suspendue 
au sein de Tair, et la mer n'etendait pas ses bras le long de ses 
vastes rivages. La terre, la mer et Tair, tout etait confondu : la 
terre n*etait point fixe, Teau navigable, l'air transparent. Nul ele- 
mant n'avait sa forme. R^unis ensemble et antipalhiques les uns 
aux autres, les corps froids, humides, mous ou legers, combat- 
taient les corps chauds, secs, durs ou pesants. 
L Un dieu, r6formant la nature, mit fin a cette lutte : il sgparajla 
tenre du ciel, Teau de la terre, et l'air pur de Tair grossier. Apres 
avoir dissip^ les tenebres et dclairci le Chaos, il leur marqua des 
|)Iaces distinctes, et les soumit aux Jois de Tharmonie. Le feu 
subtil des etoiles s'elanQa vers la voAle celeste, et occupa TEm- 
pyree. L'air, presque aussi leger, s'empara des lieux voisins. La 
terre, plus epaisse, re^ut les grands corps, et trouva son equi- 
libre dans son propre poids. L'eau, qui la baigne de toutes parts, 
eul la derniere place et entoura les continents. 
Des que ce dieu,.c[uel qu^il fut, eut debrouille le Chaos et as- 

Mec nova crescendo reparabal cornua Phopbe, 

Nec circumfuso pendebat in aere tellus, 

Ponderibus librata suis ; nec brachia longo 

Margine terrarum porrexerat Amphilrile. 

Quaque fuit tellus, illic ct pontus et aer : f 5 

Sic erat instabilis tellus, innabilis unda, 

Lucis egens aer. Nulli sua forma manebat, 

Obstabatque aliis aliud, quia corpore in uuo 

Frigida pugnabant calidis, humentia siccis, 

Mollia cum duris, sine pondere habcntia pondus. 20 

Hanc deus et melior litem natura direniit; 
Nam c(f1o tcrras et terris abscidit undas, 
ISt liquidum spisso secrevil ab aere ccelum. 
Quae postquam evolvit, caecoque exemit acefvo, 
Dissociata locis concordi pace ligavit. 2a 

Ignea convexi vis et sine pondere coeli 
Emicuit, summaque locum sibi legit in ai^ce. 
Proximus est aer illi levitatc locoque. 
Densior his tellus, elementaque grandia (raxit, 
Et pressa est gravitate sui. Circumfluus humor 50 

Ultima possedit, solidumque coercuit orbem. 

6ie ubi dispositam, quisquis fuit iilc Jcaruiu> 



J 



LlVUE 1. 5 

s>igne sa place a chaque element) pour que la lerre lut egaleiucnt 
arrondie, il lui donna la figure d'un vaste globe; ensuite il or- 
donna aux flols de se repandre, de s^enfler au gre des venls en 
courroux, et de ceindre la terre. II fit aussi les fontaines, les 
etangs et les lacs immenses, entoura de rives sinueuses les fleuves 
rapides, qui, dans leurs cours divers, disparaissent au sein de la 
lerre ou parviennent jusqu a rOcean, et, regus dans ses larges 
bassins, ne frappent plus d^autres bords que ses rivages. II or- 
donna egaleraent aux plaines de s'elendre, aux vallees de sV 
baisser, aux forets de se parer de feuillage et aux rochers de 
selever. 

Jl divisa le ciel en cinq zones, deux ii droite, deux a gauche, et 
Faulre, plus ardente, au milieu d^elles. II partagea aussi sagc- 
ment nolre globe en cinq regions qui correspondent aux cinq 
regions celestes. La zone torride est inhabitable. Des neiges pro- 
fondes couvrent les deux zones voisines des p6Ies, el, dans respace 
egal qui s'etend a c6te de chacune, regne une douce temperalure 
produite par le melange du froid el du chaud. Au-dessus se ba- 
lance Tair, moins leger que le feu, comme Teau est moins pe- 

Congcricra secuit, seclamque in membra redcgit, 

Principio tcrram, ne non xqualis ab omni 

Parle foret, magni speciem glomeravit in orbi^. 5S 

Tam frela diffundi, rabidisquc tumescere ventis 

Jus5it, et ambitae circumdare littora terrs. 

Addidit et fontes» immensaque stagna, lacusque} 

Fluminaquc obliquis cinxit declivia ripis, 

Qu» diveri^a locis pnrlira sorbcntur ab ipsu, -40 

In niarc perveniunt parlim, campoque recepla 

Liberiorib aquae, pro ripis littora pulsant. 

iussit ct exiendi campos, subsidere valles, 

Frondc tcgi silvas, lapidosos surgere montes. 

(Itque dua3 dextra coelum, totidemque sinistra 45 

Parte secantzonae, quinla est ardentior illis; 
Sic onus inclusum numero distinxit eodem. 
iJura dei ; totidemque plagae tellure premuntiir. 
Ouarum quaj media est, non est habilabilis aestn. 
Nix tegit alta duas, Totidem inler ulramquc locavil, 50 

Temperiemque dedil, mixla cum frigore flamma. 
Imminct his aer, qui, quanto est pondere tcrrro 
Tondus aquajlevius/ lantocst onerosior ij^ni. 



4 METAMORPIIOSES. ' 

sanle que la lerre. Cest le sejour assigne par les decrels du dieu 
aux nuages, aux tonnerres qui epouvantent le coeur des morlels, 
el aux venls, p6res de la Joudre et des frimas. 
rL'architecte des mondei' n'abandonna pas a leurs caprices Tera- 
pire de Tair. Aujourd'hui meme, quoique retenus par la loi qui 
marque leurs routes diverses, peu s'en faul qu'ils ne brisent le 
monde : tant la discorde les desunit! Eurus fut relegue dans le 
royaume de FAurore, dans Tempire de Nabata, dans la Perse et 
sur les montagnes frappees des premiers rayons du jour; Zephire 
avoisina Vesper et les contrees que rechauffe le soleil couchanl ; 
rhorrible Boree envahit la Scytliie et le seplenlrioii; le pluvicux 
Ausler s'empara des regions opposees qu'assiegent incessamment 
les humides brouillards. Par dela lous les vents fut repandu l'e- 
tlier, element diaphane, sans pesanteur, et dont aucun melange 
terrestre n'altere la purete. 

Des que le dieu eut circonscrit les divers corps daiis des limites 
invariables, les astres, longtemps ensevelis dans le Chaos, coui- 
nienccrent a resplendir dans le ciel de tout reclat de leurs feux. 
Alin que nuUe region ne fAt depourvue des felres qui lui convien- 

lllic cl ncbulus, illic coasistcre nubcs 

Jussit, ct humanas motura tonilrua meules, o-i 

Et cum fulminibus facientcs frigora vcnlos. 

llis quoque uon passim mundi fabricator habeiiiluui 
Aera permisit. Vix nunc obsistilur iilis, 
Quum sua quisquc regant diverso flamina tractu, 
(Juin iauient mundum: tanta est discordia fralrum! 60 

Eurus ad Auroram nabatseaque regna reccssil, 
Pcrsidaque, et radiis juga subdita matutinis. 
Vesper, et occiduo quae littora sole tepescunt, 
Proiima sunt Zephyro. Scythiam septemquetrioncm 
Horrifcr invasit Boreas. Contraria tellus 05 

Nubibus assiduis, pluvioque madescit ab Auslro. 
Haec super imposuit liquidum et gravitate carcntem, 
iElhera, nec quidquam terreuae faecis habentem. 

Vix e;i iimitibus dissepscrat omnia certis, 
Quum, quae prcssa diu massa latuere sub illa, 70 

Sidera ccBperunt toto effervescere ccelo. 
Ncu rcgio foret ulla suis animantibus orba, 



LIVRE I. 5 

nent, les ^toiles et les dieux ocaip^rent le celeste parvis ; les pois- 
scms eurent pour domaine les eaux ; la terre regut les b^tes sau- 
vages, et les oiseaux fendirent les plaines de rair. Un Mre plus 
nofole, doue d'une haute intelligence, et fait pour commander a 
tous les dtres, manquait encore. L'homme naquit. Soit que le 
createur souverain qui organisa runivers Tait form^ d'une es- 
sence divine; soitquefa terre, vierge encore, et naguere separ^e 
des r^gions superieures de T^ther, retinl quelque germe de pa- 
rente avec le ciel ; le fils de Japliet la detrempa dans les eaux d'un 
fleuve, la petrit a Fimage des dieux, arbitres du monde; et, tan- 
dis que les autres animaux ont la face courb^ vers la terre, il 
ele\a le front de Thomme, lui ordonna de contempler les cieux 
et de fixer ses regards sur les astres. Grdce a cette m^tamorphose, 
la matiere, informe et grossiere, rev^tit la figure humaine jus- 
qu'aIors inconnue. 

SUGGESSIOM DES QUATRE AGES DU MONnE. 

n. V&ge d'or naquit le premier. Sans lois, sans magistrats, il 
observait de lui-mtoe la justice et la bonne foi. Les chAtimcnls 

Astra tenent coeleste solum, formaeque deorum. 

Gesserunt nitidis habitandse piscibus undse. 

Terra feras cepit; volucres agitabilis aer. 7."i 

Sanctius his animal, mentisque capacius alla) 

Drerat adhuc, et quod dominari in cailera possot. 

Natus homo est. Sive hunc divino semine fecil 

Ille opifex renim, mundi melioris origo; 

Sive recens tellus, seductaque nuper ab allo SO 

AUhere, cognati relinebat semina cncli, 

Quam salus lapeto, mixtam fluvialibus undis, 

Finxil in effigicm moderantum cuncta doorum ; 

Pronaque quum spectent animalia caetera trrram, 

Os homini sublime dedil, coelumque tueri 85 

Jn«;sil, et erectos ad sidera tollere vultus. 

Sic, modo quai fuorat rudis et sine imaginc loUus, 

Indnil ignotas hominum convcrsa liguras. 

QnATUOn MUXDl ORDINUM SFHIRS. 

H. Auroa prima sata n^l ^sf.is, qu.r, r/nr/jccnullo, 
Sponie sna, sine lego, fifiom rectnmqiw nnip]trn. 00 



MfiTAMORPHOSES. 

et la crainle elaient ignores. Des arrSts menagants ne se lisaient 
pas sur Tairain, et une foule suppliante ne tremblait pas devant 
ses juges : les mortels vivaient tranquilles sans leur secours. Le 
pin n'avait pas encore ete detache de ses montagnes par la hache 
pour descendre sur la plaine liquide, et aller visiter un monde 
etranger. Les hommes ne connaissaient que leiur horizon. Des 
fosses profonds n'enlouraient point les cites. On n*enlendait ni 
clairons ni trompettes ; on ne voyait ni casques ni ep6es, et, sans 
soldats, les peuples, dans le calme de la paix, jouissaient des plus 
heureux loisirs. La terre, sans y 6tre forcee, sans 6tre dechfree par 
la herse ou sillonn^e par la charrue, prodiguait d'elle-mtoe tous 
les fruits. Gontents des aliments qu'elle ofTrait sans contrainte, les 
mortels cueillaient les arbouses, les cornouilles, les fraises des 
montagnes, les mures attachees aux ronces epineuses, et les 
glands tombes du grand arbre de Jupiter. Alors regnait un prin- 
temps 6ternel, et les doux zephyrs, de leurs liedes haleines, ca- 
ressaient les fleurs nees sans cullure. Enfm, les guerets, sans 
6tre rajeunis par aucun labour, versaient tous leurs tresors, et 
blanchissaient sous de riches epis. Ici serpentaient des ruisseaux 



Poena metusque aberanl ; nec verba minacia fixo 

Mre legebantur ; nec supplex lurba timebant 

Judicis ora sui ; sed erant sine judice tuti. 

^ondum caesa suis, peregrinum ut viseret orbem, 

Montibus, in liquidas pinus descenderat undas ; £5 

Nullaque mortales, pncter sua, littora norant. 

Nondum praecipiles cingebant oppida fossa>. 

Non tuba direcli, non seris cornua flexi, 

Non galeae, non ensis, crant. Sine mililis usu 

Mollia secura) perageiiant otia gentcs. 100 

Ipsa quoque immunis, rastroque inlacla, nrc u!iis 

Saucia vomeribus, per se dabat omnia tclliis ; 

(^ontenlique cibis, nullo cogenlc, creatis, 

Arbuleos foetus, montanaque fraga legebanl, 

Cornaque, et in duris hairentia mora rubetis, 10"i 

F.t quae dcciderant palula Jovis arbore glnndos. 

Ver crat xternum, placidiquc tcpentibus auris 

Mulccbant Zephyri natos ^inc semine flores. 

Mox cliam fruges tellus inarata ferebat, 

Nec ronovatus ager gravidis cauplial arislis. ijO 



LIYRE I. 7 

de lait, \k des fleuves de nectar, et dii creux des vertes yeuses 
distillait un miel pur. 

Cependant Satume fut plong6 dans le sombre Tartare, et le 
sceptre du monde passa aux mains de Jupiter. Alors conunen^a 
r^e d'argent, inferieur a T^ge d'or, mais preferable k TAge d'ai- 
rain. Jupiter raccourcit la duree de Tantique printemps. L^hiver, 
Tete, Tautomne in^al et le printemps, aujourd^hui si court, par- 
tagSrent Tannee en quatre saisons. Pour la premi^re fois, Tair fut 
embras^ par des dialeurs d^vorantes, et Teau, durcie par les vents, 
demeurar suspendueV Alors, pour la premiere fois, les hommes 
diercherent des abris. Ils prirent pour asiles des antres, d'e- 
paisses broussailles et des branchages entrelac^s d'ecorce. Alors, 
poor la premiere fois, les semences de Ceres furent ensevelies 
dans de longs sillous, et les taureaux gemirent sous le joug. A ces 
deux ^es succeda r^ge d'airain, d'un caract^re feroce etprompt 
a livrer d'horribles combats, sans 6tre pourtant criminel. Le der- 
nier ^ge est T^ge de fer. 

Tous les crimes se precipit^rent en foule dans ce si^cle impie. 
Alors s'enfuirent la pudeur, la verit^, la bonne foi. A leur place 

Flumina jam laclis, jam flumina nectaris ibant, 
Flavaque de viridi stillabant ilice mclla. 

Postquam, Saturno tencbrosa in tartaia misso, 
Sub Jave mundus eral; subiit argentea proles, 
Auro detcrior, fuWo pretiosior sBro. 1 1 *.i 

Jupiter antiqui contraxit tempora veris, 
Perque bicmrs, aestusque, et iosequales aulumnos, 
Ft brevo ver, spaliis exegit qualtuor annum. 
Tum prinmm siccis aer fervoribus ustus 
r.anduil, et ventis placics adstricta pependit. 1-^ 

Tum primum subiere domos : domus anlra fuerunt, 
Kt densi frutices, et vinctae cortice virgae. 
Semina tum primum longis cerealia sulcis 
Obrula sunl, pressique jugo gemuere juvenri. 
Terlia post illas successit ahenea proles, ''-i' 

Sicvior ingeniis, et ad horrida promptior arnia. 
.\cc sctlcrala lamen, De duro est ultima ferro. 

Prolinus irrumpit ven» pejoris in xvum 
\)nme ueras : fiiiifre pndor, verumque, ridesquo; 



8 MftTAMORPHOSES. 

n^gn^rent la fraude, l'artifice, la Iraliison, la violence et la cou- 
pable soif de Tor. Sans les bien connaitre, le nautonier abandonna 
sa voilc aux vents ; et, apres avoir longtemps sejoume sur la cime 
des monts, les arbres, transformes en vaisseaux, defierent nn 
abime iiiconnu. La terre, jusque-la commune a tous, comme Tair 
ct la lumiere, vit le laboureur defiant assigner de longues limitcs 
a son champ. Cctait peu de demander a la f^condite du sol les 
moissons et les aliments necessaires ; on descendit jusque dans 
les entrailles de la terre ; on deterra ces Iresors qu'elle lenait ca- 
ch^s pres des ombrcs du Styx, et qui ne servent qu'a irriter nos 
maux. Deja le fer homicide, et Tor, plus funeste encore, avaient 
paru; la guerre parut aussi, la guerre qui combat aveceux, et 
dont la main ensanglantee fnit retentir le cliquetis des armes. On 
vil de rapines. L'h6te redoute son h6te, et Ic beau-pere son gen- 
dre. La concorde est rare parmi les frcres. Lc mari trame la perte 
de sa femme, et la femme altente aux jours de son mari. Les ter- 
ribles maratres preparent des poisons mortels. Le fiis cherche 
d'avance a connaitre le terme des annees de son pere. La vertu 
est foulee aux pieds, et la vierge Astr^e, apres tous les Immoriels, 
abandonne la terre arrosee de sang. 

In quorum «ubicrc locum fraudcsquc, dolique, 150 

Jnsidiacquc, cl vis, ct anior scdcralus Iiabcndi. 

Vda dabat ventis, nec adhuc bene noverat illos 

Navita ; quaBquc diu steterant in raontilius altis, 

Fluclibus ignotis insultavere carins; 

Communemque prius, ccu lumina solis ct auras 133 

Cautus humum longo signavit limite mcnsor. 

Nec tantum segetes alimcntaque debita divcs 

Posccbatur humus, sed itum est in viscera tcrrse; 

Quasque rccondiderat, stygiisque admoverat umbris. 

Effodiuntur opes, irritamenta malorum. 140 

Jamque nocens ferrum, ferroque nocentius ai^rum 

Prodierant ; prodit bellum, quod pugnat utroque, 

Sanguineaque manu crepitantia concutit arma. 

Vivitur ex rapto. Non hospes ab hospite tutus, 

Non socer a genero. Fratrum quoque gratia rara cst. li^i 

Imminet exitio vir conjugis, ilia maritt. 

Lurida terribiles miscent aconita novercae. 

Filius ante diem patrios inquirit in annos. 

Victa jacet Pietas; et virgo cxde madentes 

Ultima coDlestum, terras Astrsa reliquit, • 150 



LIVRE I. 9 

CRIMR ET PDNTTION DES G^IANTS. 

IQ. L*cmpire des dieux, malgre sa liauteur, ne fut pas plus en 
sflret^ que la terre. Les Geants, pour le conquerir, entass^rent, 
dit-on, jusqu'aux astres montagnes sur monlagnes. Alors le puis- 
sant Jupiler brisa l'01ympe de sa foudre, et renversa le P^lion 
6leye sur TOssa. Tandis que ces affreux colosses gisaient ensevelis 
soQs les masses quMls avaient amoncelees, la Terre, inond^ du 
sai^ de ses enfants, vivifia, dit-on, ce sang par sa chaleur feconde, 
el, pour conserver la trace de leur origine, en forma d'aulres fttres 
a face humaine. Mais cette race meprisa les dieux, fut alt^r^ de 
camage et ne respira que la violence. On reconnaissait qu'elle ^tait 
nee du sang. 

LYCAON EST CHANGE EN LOUP. 

IV. Lorsque, du haut de son tr6ne, le fils de Satume vit les 
crimes des mortels, il gemit, et, se rappelant raffreux banquet 
servi par Lycaon, trop recent encore pour 6tre divulgu^, il res- 
sentit un grand courroux, un courroux digne de Jupiter. II con- 

GIGANTUM SCELUS ET P(ENA. 

in. Neve foret terris securior arduus aether, 
Affeclasse ferunt regnum coeleste Giganlas, 
Altaque congestos struxisse ad sidera montes. 
Tum pater omnipotens misso perfregit Olympum 
Fulmine, et excussit subjecto Pelion Ossse. 155 

Obruta mole sua quum corpora dira jacerent, 
Perfusam mnlto natorum sanguine Terram 
Incaluisse ferunt, calidumque animasse cruorem, 
Et, ne nulla suse stirpis monumenta manerent, 
In faciem vertisse hominum. Sed et illa propago IGO 

Conteroptrix Superuro, saevaeque avidissima csedis, 
Et violenta fuit : scires e sanguine nntos. 

LTCAON IN LUPUH MUTATUA. 

IV. Quae pater ut summa vidit saturnius arce, 
Ingemit ; et, facto nondum vulgata recenli, 
Foeda Lycaoniae referens convivia mensse, 1C5 

Ingentes animo et dignas Jove concipil iras ; 



10 MfiTAMORPUOSES 

voqua les dieux. Aucun ne se fit attendre. II est dans rEmpyr^e 
une voie d'une blancheur eblouissante que Ton decouvre par un 
ciel serein. On hnomme voie lacUe, Cest par celte voie que les 
Immortels se rendent a la superbe demeure du maitre du lon- 
nerre. A droite et a gauche, sous des portiques toujours ouverts, 
resident les dieux du premier ordre. Des places sont assignees ^a 
et laaux divinites inferieures. A Fentree de ce sejour habitent les 
dieux puissants et d'un rang eleve. Ce lieu, si un tel langage 
m'est pe.rmis, j'oserai rappeler le palais de rEmpyree. Les dieux 
prennent place dans ce sanctuaire resplendissant de marbre. 
Aussitdt Jupiter, assis sur un siege qui domine tous les aulres, 
et la main appuyee sur son sceptre dUvoire, agile trois ou quatre 
fois sa terrible chevelure qui ebranle la terre, la mer et les as- 
tres. Puis il exhale son indignation en ces termes : 

« Non, Tempire du monde ne me causa point de plus vives 
alarmes a cette epoque fatale ou les Geants levaient leurs cent bras 
pour s'emparer du ciel. L'ennemi sans doute etait redoutable, mais 
je n'avais affaire qu'a une seule race, et la guerre n'avail qu un 
principe. Aujourd'hui, dans toutes les contrees ou TOcean fait 

Conciliumque vocat. Tenuit mora nuUa vocatos. 

Est via sublimis, coelo manifesta sereno, 

Lactea nomen habet ; candore notabilis ipso. 

Hac iter est Superis ad magni tecta Tonantis, 170 

Regalemque domum. Dextra laevaque deorum 

Atria nobilium valvis celebrantur apertis. 

Plebs habitant diversa locis. A fronte potentes 

GoelicolsB, clarique suos posuere penates. 

Hic locus est, quem, si verbis audacia detur, 175 

Haud timeam magni diiisse palatia coeli. 

Ergo ubi marmoreo Superi sedere recessu, 
Gelsior ipse loco, sceptroque innixus eburno, 
Territicam capitis concussit tcrque quaterque 
Gaesariem, cum qua terram, mare, sidera, movit, 180 

Tahbus inde modis ora indignantia solvit: 

« Non ego pro mundi regno magis anxius illa 
Tempestate fui, qua centum quisque parabanl 
Injicere anguipedum captivo bracliia coelo. 
Nam, quanquam ferus hostis erat, Umen illud ab unc ISo 
Gorpore, et cx una pendebat origine bellum. 
Nunc mihi, qua totum Nereus circumtonat orbem. 



LlYRE h n 

retentir ses flots, je dois an^antir le genre humain. Je le jure par 
les fleuves des enfers qui baignent les bois du Styx. J'ai d*abord 
tout tent6. Mais la blessure est incurable : il faut y porter le fer 
pour que la partie saine soit preserv^e du mal. J'ai sous mes lois 
les demi-dieux, les divinites rusliques, les Nymphes, les Faunes, 
les Satyres, les Silvains des montagnes. Quoique je ne les juge 
pas encore dignes des honneurs c6Iestes, ils doivent du raoins 
pouvoir habiter la terre qui leur est ^chue en partage. Mais, 6 
dieux immortels ! les croirez-vous a Tabri du danger, lorsque moi, • 
le maitre de la foudre, moi qui ai sur vous une autorit^ supr^me, 
j'ai 6te en butte aux pieges du feroce Lycaon? » 

Tous les dieux fremirent et demanderent avec empressem^t la 
punition du coupable. Ainsi, quand une main barbare voulut 
eteindre le nom romain dans le sang de Gesar, cette catastrophe 
imprevue gla^a d^effroi le genre humain, et Tunivers frissonna 
d'epouYaiite. Alors, Auguste, les sentiments des Romains ne te 
furent pas moins agreables que Tindignation des dieux ne le fut 
a Jupiter. Lorsqu'il eut, de la voix et du geste, apaise leurs mur- 
mures, et que tous les cris eurent cesse devant sa majest^ souvc- 



Perdendum mortale genus. Per flumina juro 

Infera, sub terras stygio labentia luco. 

Cuncta prius tentala; sed immedicabile vulnus 190 

Ense recidendum, nc pars sincera trahatur. 

Sunt mihi semidei, sunt rustica numina, Nymphae, 

Faunique, Satyrique, et monticolae Silvani. 

Quos quoniam coeli nondmu dignamur honure, 

Quas dedimus, certe terras habitare sinamus. 195 

An salis, o Superi, tutos fore creditis illos, 

Quum mihi, qui fulmen, qui vos habeoque regoque, 

Struxerit ins>idias, notus feritate Lycaon? » 

Confreniucre omnes, studiisquc ardentibus ausum 
Talia deposcunt. Sic, quum manus impia sievit 200 

Sanguine caesareo romanum exstinguere nomen, 
Attonilum tantse subilo terrore ruinae 
Uumanum genus est, totusque perhorruil orbis. 
Nec tibi grata minus pietas, Auguste, tuorum, 
Quam fuit iila Jovi. Qui postquam voce manuque 'iO:i 

Murmura compressit, tenucre silenlia cuncti. 
Subaiiiil ut clamor, pressus gravitale regenlis, 



12 MfiTAMOnPIIOSES. 

raine, il rompit de nouveau le silenee : « Le coupable, dit-il, a 
subi sa peine; n'ayez, ^ cet egard, nulle inquietude. Je vais 
n6anmoins vous apprendre son forfait et son chatiment. Le bruit 
des debordements de ce siecle avait frappe mes oreilles. Desirant 
le trouver faux, je descendis du sommet de rOlsTnpe, et, pour vi- 
siter la terre, je cachai ma divinite sous la forme humaine. II 
seraittrop long d'enumerer les crimes que je rencontraiparlcut : 
la renomm^e etait au-dessous de la realile. 

« J'avais franchi le Menale, repaire affreux des bStes sauvages, 
le Cyllene et le frais Lycee, couronne de sapin^. Je penetrai vers 
le crepuscule du soir dans le palais inhospitalier du roi d'Arcadie. 
J^annon^ai la presence d'un dieu. Le peuple commen^it a m'o(Trir 
des pri^res. Lycaon rit d'abord de ces pieux hommages. Bientot, 
ajouta-t-il, je saurai, par une ^preuve manifeste, s'il est dieu ou 
mortel, et la verite ne sera pas douteuse. La nuit, quand j'etais 
enseveli dans le sommeil, il s'appr6te a m'assassiner. Voila com- 
ment il veut s'assurer de la v^rite. Cest peu. II egorge un otage 
que lui avaient envoye les Molosses. II fait bouillir une parlie de 



Jupiter hoc iterum sermone silentia rumpit: 

« lUe quidem poenas, curam hanc dimittite, solvit. 

Qiiod tamen admissum, quae sit vindicta, docebo. 210 

Contigerat nostras infamia temporis aures. 

Quam cupiens falsara, summo delabor Olympo, 

Et deus humana lustro sub imagiDe terras. 

Longa mora est, quantum nox» sit ubique repprtum, 

Enumerare : minor fuit ipsa infamia vero. 215 

« Maenala transieram, latebris horrenda fernrum, 
Et cum Cyllene gelidi pineta Lycaii. 
Arcados hinc sedes et inhospita tecta lyranni 
Ingrodior, traherent quum sera crepuscula noctem. 
Signa dedi venisse deum ; vulgusque precari 220 

Coeperat. Irridet primo pia vota Lycaon. 
Mox, ait, experiar, deus hic, discrimine apcrto, 
An sit mortalis ; nec erit dubitabile verum. 
Kocte gravem somno nec opina perdere morle 
Me parat : hapc illi placet experientia veri. 225 

Mec contentus eo, missi de gente molossa 
Obsidis unius jugulura mucrone resolvit; 
Atque ita semineccs parlim ferventibus artus 



MVRE I. iz 

5K merabres palpitants, et rdtir Taulre sur un brasier. A peino 
a-t-il servi cel abominable repas, que ma foudre vengeresse ren- 
versesonpaJais etses penales, dignes d*un lel mallre. 11 fuit 6pou- 
vanle, et, dans le silence des campagnes, il pousse des hurlements 
et s'efforce en vain de parler. Emporl^ par sa fureur et par sa 
soif du camage, il se jette sur les troupeaux, et il aime encore 
a s'enivrer de sang. Ses v^temenls se changent en poils, et ses 
bras en jambes. Metamorphose en loup, il conserve des vestiges 
de sa premi^re forme. M^me couleur, m^me violence dans les 
traits, roSmes regards ^tincelants, m^me image de la f^rocit^. 
Une seule maison a peri ; mais plus d'une a encouru la mdme 
peine. Sur toute Tetendue de la terre regne la cnielle £rinnys. On 
dhrait que les mortels se sont voues au crime. Qnlls subissent tous 
au phis tot le ch^timent quMIs meritent. Tel est mon arr^t irr^ 
vocable. t 

Une partie des dieux applaudit par ses paroles au discours de Jupi- 
ter, et ajoute mtoe a safureur; Fautre Fapprouve en silencc. Ce- 
pendant la ruine du genre humain excite parmi eux un regret g^- 
neral. IIs demandent quel sera Taspect de la terre, veuve de ses 
habitants; qui portcra rcncens sur leurs autels? Jupiter veut-il 

Mollit aquis, partim subjecto torruit igni. 

Quos simul imposuit mensis, ego vindicc flamraa 230 

In domino dignos everti tecta penates. 

Territus ille fngit; nactusque silentia ruris 

Exululat, frustraque loqui conatur. Ab ipso 

r.olligit os rabiem, solitxque cupidine cicdis 

Verlilur in pecudes, et nunc quoque sanguino frandet. 23," 

In Tillos al)cunt vestes, in crura laccrti. 

Fil lupus, ct veteris servat vestigia form» : 

Canitics eddem est, eadem violentia vultu; 

Idcm oculi lucent, eadem feritatis imago. 

Occidit una domus; sed non domus una perire 2i0 

Digna fuit : qua terra patet, fera regnat Erinnys. 

In facinus jurasse putes. Dent ocius omnes, 

Quas meruere pati (sic stat sententia) pocnus. 9 

Dicta Jovis pars voce probant, stimulosque furenli 
Adjicinnt; alii partes assensibus implent. 245 

Est tamen humani generis jaetura dolori 
Omnibus; et, quae sit terrse, mortalibns orbap, 
Forma fiUura, rogant; quis sit lalurus in ara» 



ii METAMORPHOSES. 

Iivrer la terre aux ravages des bMes feroces? A ces questions, lo 
maitre des dieux repond qu'il s^est r^serve de tels soins, et leur 
interdit loule alarme. 11 leur anncnce une race d'hommes diF- 
ferente et d'une origine merveilleuse. 

l'uNIVERS EST SUBMERGE FAR L£ deluge. 

V. Deja il s'appr6tait a lancer ses foudres dans toutes les con- 
trees de la terre ; mais il craignit de voir la demeure sacree des 
Immortels s'enflammer par tant de feux, et le monde s'embraser 
d'un p61e a Tautre. D'ailleurs, il se rappelle que les Deslins ont 
fixe Tepoque ou la mer, la terre et le palais des dieux seront de- 
vores par les flammes, et ou Tadmirable machine du monde de- 
vra perir. II depose les traits forges par les Cyclopes, et adopte 
un autre ch^timent. II veut submerger le genre humain sous les 
eaux qui tomberont de toutes les parties du del. Au mSme instant 
il renferme dans les anlres d'fiolie TAquilon et les autres vents qui 
dissipent les nuages, et ne laisse souffler que TAutan. TAutan 
s^envole sur ses ailes humides. D'epaisses nuees couvrent son vi- 



Thura? ferisne paret populandas tradere terras? 
Talia quaerentes (sibi enim fore csetera curse) 2o0 

Rex Superum trepidare vetat, sobolemque priori 
Dissimilem populo promittit origine mira. 

ORBIS MERGITUR DILUVIO. 

V. Jamque erat in totas sparsurus fulmina terras ; 
Sed timuit ne forte sacer tot ab ignibus aether 
Conciperet flammas, longusque ardesceret aiis. 23a 

Esse quoque in fatis reminiscitur affore^tempus, 
Quo mare, quo tellus, correptaque regia coeli 
Ardeat, et mundi moles operosa laboret. ' 
Tiela reponuntur, manibus fabricata Cyclopum. 
Poena placet diversa, genus mortale sub undis 2G0 

Perdere, et ex omni nimbos dimittere coelo. 
Protinus aeoliis Aquilonem claudit in antris, 
Et qusecumque fugant inductas flamina nubes ; 
Emittitque Notum. Madidis Notus evolat alis, 
Terribiiem picea tectus caligine vultum. il&$ 



LIVRE 1. 15 

sage terrible ; sa barbe est chargee de brouillards ; 1'oiKle coule 
de ses cheveux blancs ; sur son front siegent les vapeurs ; l'eau 
degeutte de ses plumes et de son sein. A peine a-t-il presse de sa 
lai^e main les nuages suspendiis, que soudain eclate un borrible 
fracas, et des torrents se precipitent du liaut des cieux. La mes- 
sag^re de Junon, nuancee de diverses couleurs, Iris pornpe les 
eaux qui vont alimenter les nuages. Le laboureur eplore voit ses 
moissons renversees, ses esperances detruiles, et le Iravail d*une 
longue annee s'evanouit en un instant. 

Le courroux de Jupiter ne ::e borne pas aux ressources de son 
empire; Neptune, son fr^re, lui pr^te le secours de ses ondes. 11 
convoque les fieuves. Des qu'ils sont accourus dans le palais de 
leur roi : « Une longue exhortalion, dit-il, serait inutile en ce 
moment. Deployez vos forces, il le faut ; ouvrez vos demeures sou- 
terraines, brisez vos digues, et donnez Tessor a toute la rapidite 
de vos flols. » II dit. Les fleuves rentrent dans leurs retraites, 
repoussent leurs barrieres, et d'un cours impetueux s'61ancent 
dans rOc^. Neptune lui-m6me frappe la terre de son trident. 
Elle s'ebranle, el, par cette secousse, ouvre les reservoirs des 
eaux. Les torrents debordes roulent a travers les campagnes, 

Barba gravis nimbis; canis fluit unda capillis ; 

Fronte sedent nebulae; rorant pennseque sinusque. 

Utque manu lata pendentia nubila pressit, 

Fit fragor; hinc densi funduntur ab a.>tliere nimbi. 

Nuntia Junonis varios induta colores, i70 

Concipit Iris aquas, aiimentaque nubibus affert. 

Sternuntur segetos, et deplorata coloni 

Vota jacent, longique labor perit irritus anni. 

Nec cffilo contenta suo Jovis ira, sed illum 
CaTuleus frater juvat auxiliaribus undis. iT!. 

Convocat hic amnes. Qui, postquam tecta tyranni 
Inlrnvere sui : « Non est hortamine longo 
Kunc, ail, utendum. Vires effundile vestias; 
Sic opus e^l; aperite domos, ac, molc romota, 
Fluminibus vestris tolas immitlite habenas. » i'SU 

Jusserat. lli redeunl, ac fontibu» ora relaxant, 
Et defrenato volvuntur in ajquora cursu. 
Ipse tridente suo terram percussit; at illa 
Intremuit, motuque sinus patcfeeil aqiiaruni. 
hi^patiata ruuut per apertos flumina ruiiipos, '-^■' 



16 IIKTAMORPHOSES. 

emporlant a la fois les arbres, les moissons, les Iroupeaux, les 
maisons avec leurs liabitants, les lemples des dieux et les objets 
sacrds. Si quelque ^difice est reste debout, et a pu resister a cet 
effroyable deluge, son faite disparait sous les eaux; les tours 
chancellent et s'6croulent dans rabime. 

D6ja la terre et les flots n*offraient plus de difference. Tout 
elait mer, et la mer n'avait plus de rivages. L'un occupe une 
coUine; Fautre se refugie dans un canot, et promene la rame 
dans les lieux ou naguere il vient de conduire la charrue. Celui- 
ci vogue au-dessus de ses guerels et de sa chaumiere submergee; 
celui-la prend un poisson sur la cime d'un ormeau. Si on jette 
Fancre, elle s'arr6te dans une verte prairie, et les barques tou- 
chent des coteaux couronnes de vignes. Oii la chevre legere brou- 
tait naguere le gazon, repose maintenant le phoque monstnieux. 
Les N^reides sont surprises de voir sous les eaux des bois, des 
villes, des maisons. Les dauphins habitent les for^ts; ils bon- 
dissent sur leurs cimes, et se heurtent conlre les ch^nes. Le loup 
nageau milieu des brebis; Tonde emporte les lions et les tigres. 
Entra!n6 par le courant, le sanglier n'est pas plus pr^servQ par 

Cumque satis arbusta simul, pccudesquc, virosquc, 

Tectaque, cumque suis rapiunt penetralia sacris. 

Si ^ua domus mansit, potuitque resistere tanto 

Indejecta malo, culmen tamen altior hujus 

Unda tegit, pressseque labant sub gurgite turres. 290 

Jamque mare et tellus millum discrimen habebant. 
Omnia pontus erant; deerant quoque littora ponto. 
Occupat hic coUem ; cymba sedet alter adunca, 
Et ducit remos iilic ubi nuper ararat. 
Ille supra segetes, aut mersn culmina villje, ^ 29j 

Navigat; hic summa piscera deprendit in ulmo. 
Figitur in viridi, si fors tulit, anchora prato; 
Aut subjecta terunt curvae vineta carinae ; 
Et, modo qua graciles gramen carpsere capellae, 
Nunc ibi deformes ponunt sua corpora phocae. 300 

Mirantur STib aqua lucos, urbesque, domosque, 
Nereides; silvasquc tenent delphines, et altis 
Incnrsant ramis, agitataque robora pulsant. 
Nat lupus inter oves; fulvos vphit unda leonos; 
Unda vehit ligres; nec vires fuiminis apro, 305 



MVJIE L i? 

i aps forfnidnbles dtfei^-^s que le ceif par ses jambes agiles; et, 
lll^F^ 3¥oir loBgtemps clierclie un asile ponr se reposer, roiseni* 
^feU^ii^ replie scs ailes et tombe dans lii nier. Les plus baiites eol- 
liiipb; djsparaii^eiit daiis rimmenfie debordement des llols, el le 
mnuvant abtme, loujoui-s croissLint, bat iD sommet des monlngnes* 
b pLus grande partie des bumiiins perit dans le gouiTre des eiiux, 
H cmx qu*elles ont epai^gnes succombcnt aus longs tourments dts 
la fnim. 

la Plmcide sepnrc les cliamps d'Aonie de oeux qui avoisinenl 
rflEUi^ tcrre ferlile. tant qu'e!le fut ierre; mais alors elle faisait 
paftie de rOcean. et n'elait plm qn^Qne vasle plained^eau. La un 
inont escarpe fetid les airs de soii doubla sommet, On rappebe 
hniasse* Son rmnt sW-ve aii-dessus des nues, Cest h^, quand k 
irier eut submcrge tout la resle, que s'arr^ta la petilc nacelle qui 
port3it Deucalion et sa compa^e- lls adres&6rent leurs liommages 
m%. .Njmphes de Coryeie, aux divinitcs de la montagne, et a The^ 
mk, qm ff ndait alcrs des oracles. Jamais bomme ne lut pbts ver- 
Ineux ni pbis jusle que Peucalion; jamais femme ne fut plus res- 
pedueusc que Pyrrba envers les dieux, D^s quc Jupiler voit ln 
lem^ changee en un vasle ocean, des qu*il voil qnc, de tant de 



€rura nec nblnlo pmgimt v^lotja ecfvo- 

Qii:i;^ili^ue diTt terrii, ubi sidcrc Jelur, 

]n mai^e Lassalis vDlucris t^pi decidii alis. 

OljruifTat tiimtiloii jtumensa liccntia ponli. 

riiisabgnlquE! novi montana c^c^iinina rincUi^. SU^ 

KlfiKlma papi imsln rapltur : (^uibut unfla isr^pcrril, 

llilos lonpa Jomniit inopi ji^juniQ vnin. 

Snparal aonjo^ sQlaits Pboda ali arviSp 
TeiTa rerai, dum ima fuii; sed tpmpore in illo 
l^irs mafk, ei liLtu& snbitarEiiin cAmpuri iic[n^raiii. ^l!* 

llons ibi verlicibu^ pelit (irduus aslra duobu», 
^ominc PflrnasstlSt suporalquc f^acumiTie uubc». 
Ilic ubi U^ucition (aam {.'DcLc^ra i^xerat u^quor), 
('iiiii cjjnsfflrie lon parra ralo tocIus adhn^siL, 
Corycida* Kympbai, ci numina iTn>nit$ ariorant, aHi) 

Fatidicamr)uc Thnmin, quai tnnc oraclji Iriiebat. 
Plon iiio melior quisq;iiJim, noc ainjutior a^q^ui 
Vlr fuii, aut illn metuc-nLicir ulla ilwirnm. 
Jcjpil«r lU 1iquidi<i sl[i|!n3r«^ pithidilm?^ oilinm, 



1 



18 MgTAHOnPHOSES. 

milliers d'hommes et de femmes, il ne reste que ce couple inno- 
cent et religieux, il disperse les nuages au souffle de TAquilon, et 
montre la terre au ciel et le ciel a la terre. La mer apaise son 
courroux. Neptune depose son trident et calme les ondes. II ap- 
pelle Triton, qui elevait au-dessus des abimes ses epaules cou- 
vertes de rouges ecailles, et lui commande de faire r^sonner sa 
conque bruyante, et de ramener par un signal les flots et les 
fleuves dans leur lit. Triton saisit a riustant son instrument m 
forme de lube recourbe qui va s'elargissant d'une extrtoite jus- 
qu'a Tautre. A peine Ta-t-il anime' de son souffle, que, du eou- 
cliant a Taurore, ses accents retentissent sur tous les rivages de 
la mer. Alors aussi, appliquee aux lAvres du dieu dont la barbe 
distillait encore Feau, la trompe doLne le signal de la retraite 
prescrite par Neptune : et soudain elle est entendue sur les eaux 
qui couvrent la terre, comme sur celles de la mer. Partout od 
penetrent ses sons, ils enchainent les flots. La mer reconnait enfm 
ses rivages; les fleuves rentrent dans leur lit; les ondes s'abais- 
sent, les collines semblent sortir du fond de Tabime; la terre se 
d^couvre, et tous les objets grandissent, a mesure que les eaux 

Et superesse videt de tot modo millibus unum, 325 

Et superesse videt de tot modo millibus unam, 
Innocuos ambos, cultores numinis ambos, 
Nubiia disjecit, nimbisque Aquilone remotis, 
Et ccelo terras ostendit, et xlhera terris. 
Nec maris ira manet; positoque tricuspide telo 3r»() 

Mulcet aquas rector pelagi. Supraque profunduni 
Exstantem, atque humeros innato murice tectum 
Caeruleum Tritona vocat, concho^quc sonaci 
Inspirare jubet, fluctusque et flumina signo 
Jam revocare dato. Cava buccina sumitur illi r>^i 

Tortilis, in latum quao turbine crescit ab imo ; 
Buccina, quse medio concepit ut acra ponto, 
Littora voce replet, sub utroque jacentia Pha>J>o. 
Tum quoque, ut ora dei madida rorantia barba 
Contigit, et cecinit jussos inflata receplus, 7tH) 

Omnibus audita est telluris ct tequoris undis ; 
Et quibus est undis audita, coercuit omnes. 
Jam mare littus habet; plenos capit alveus anino.<;; 
Flumiua subsidunt; coUes exire videntur; 
Surgit humus; crescunt loca decrescentibus un(Ii>. 345 



LIVRE I. 19 

diniinuent. Apr^ de longsjours de d^astres, lesarhres montrent 
leuis dmes d^pouillto et leurs feuilles limoneuses. 

DECCALION ET PYRRnA REPEUPLENT LA TERRE. 

VI. L'univers renaissait. £n le voyant transforme en un vaste 
desert ou r^gne partout un profond silence, Deucalion fond en 
brmes, et parle ainsi a Pyrrha : a ma soBur! 6 mon epouse! 
seule femme echappee a la mort ! toi qui m'es unie par une m^me 
iirigine» par la parente et par les nocuds du mariage, aujourd'hui 
lediDger resserre encorenos liens. De Taurore au couchant nous 
fiMrmoDS seuls le genre humain ; la mer a enseveli tout le reste. 
Que dis^je? en ce moment m^me, nos jours ne me semblent pas 
kni a fait en sArete : des nuages portent encore reflroi dans mon 
Ime. Cbdre Pyrrha, quel serait ton deslin, si tu eusses echappe 
ms moi k ce grand naufrage? Gomment, seule> aurais-tu supporte 
lesalarmes?quit'aurait consolee dans ta doulcur? Pour moi, si tu 
mis p^ri dans les filots, tu peux m'en croire, je t'aurais suivie, 
imon epouse! et la mer m*eut englouti avec toi. Puisse-je, par 



Po>t(|ue dicm longain nudala cacumina silvo} 
Osteadunt, limumquc tenent in fronde rclictum. 



UEUCALION ET PYURnA HUMANIIM KEPARAXT f.EXrr. 

V]. Ueddilus orbis erat. Quem postquam vidit inaneni, 
Et desolatas a^ere alta silentiu terras, 
Deucaiion, lacrymis ita Pyrrham affatur obortis : 3.'H) 

« soror, o conjux, o femina sola superstos, 
Qoain commune mihi genus, el patruelis origo, 
Deinde torus junxit; nune ipsa pericula junguut; 
Terrarum, quascumque vident occasus et ortus, 
Nos duo turba sumus ; possedit caetera pontus. o* j 

.Nunc quoque adhuc vitae non est fiducia noslra' 
Certn satis : terrcut eliainuum nubila nienlom. 
Ouid tibi, si sine ine fatis erepta fuisses, 
^unc animi, miseranda, foret? quo sola timoreni 
Ferre modo posses? quo consolante doioj:es? 3G 

.Nuinque ego, credo mihi, si le modo ponlus habi rel, 
io .-equerer, conjux, et me quo(|ue ponlus hab(^r»'i. 



20 MfeTAMORPHOSES. 

le raAme art qiie mon pere, fa^onner Tai^ile et lui donner ]a vie 
pour rpnouveler le genre humainl Seuls.(ainsi Font voulu les 
dicux), nous survivons a la race des morlels, et seuls nous attes- 
tons qu il exisla des hommes. » 

A ces mots, ils repandent des pleurs. Ils songent a invoquer le 
ciel et a demander du secours aux oracles. Aussit6t ils se rendent 
aux bords du Cephise, dont les eaux n'elaient pas encore limpides, 
mais coulaient deja dans leur lil. lls versent Tonde sacree sur 
leurs v^tements et sur leurs t^tes; puis ils dirigent leurs pas vers 
le sanctuaire de Tauguste deesse. Une mousse hideuse en couvrait 
le faite, et le feu ne bnilait point sur ses autels. A peine ont-ils 
touche les degres du temple, qu'ils se proslement Fun et Tautre 
la face contre terre, et baisent, en tremblant, le sol glac6. « Si 
les pri^res du juste, disent-ils, flechissent les dieux et apaisent 
leur courroux, Themis, enseigne-nous comment nous pourrons 
reparer la ruine du genre humain. Montre-toi propice, et daigne 
secourir notre infortune. » La deesse fut ^mue et rendit cet oracle : 
« Sortez du temple, voilez votre tete, d^liez votre ceinture, et jetez 
derriere vous les os de votre grande mere. » IIs restent longtemps 

utinam possim populos reparare patcrnis 

Artibus, atque animas formalJB infundere terrc} ! 

Kunc genus in nobis restat mortale duobus. 365 

Sic visum Superis, hominumque exeropla man?mus. » 

Dixerat, et flebant. Placuit coeleste precari 
Numen, ct auxilium per sacras qua^rere sortes. 
NuUa mora est: adeunt pariler cephisidas undas, 
rt nondum liquidas, sic jam vada nota secantos. 370 

Inde ubi libatos irroravere liquores 
Vestihus et capiti, flectunt vestigia sanctae 
Ad delubra dex, quorum fastigia turpi 
Squalebant musco, stabanlque sine ignibus arrr. 
L't templi tetigere gradus, procumbit uferquc 37o 

Pronus humi, gelidoque pavens dedit oscula saxo. 
Atque ila : « Si precibus, dixerunt, nuraina justis 
Yicta remollescunt, si flectitur ira deorum ; 
Dic, Themi, qua generis damnum reparabile noslri 
Arte sit, et mersis fer opem, mitissima, rebus. » 380 

Mota dea est, sortemqye dedit : « Discedite templo, 
Et velatecapul, cinrtasque re<«oWitn vestes; 
Ossaque post tergum majrnnt» jarlate parentis. » 



UYRB I. ai 

fdite. Pyirba^a praoaitoirQinpt le sHence, et refuse d*oMir a 
taae. D'iiiie voix tremUuite, ^ la supplie de loi pardomier : 
cAint d*iiisaUer aox mtoes de sa mte en dispersanl sea os. 
iepeadant ils r^^cfaisseQt aoz paroles mysterieuses de roracle 
e» miditent. Enfin le fils de Prom^thte rassure ainsi la fiUe 
pimfth^ : c Ou mon esprit me troinpe, dit-il, ou rorade est 
Bain, et ne bonseilie ix»nt un sacriMge. Kotre grande tahce, 
t h TeiTe. Les pierres, dans le corps de h Terre, sont sans 
iesesosqu^ilnousordonnede jeter derri^nous. • Quoiqne 
inlte par oetle int^prtotion, Pyrrtia inoeriaine n^ose enoore 
ket : tant ils se di^ent tous deux des o^tes conseiLs! Mais 
ivaient-ils k craindre en essayant? Hs s*dlo^ent, Toilent leur 
s, ddtadient leur cdnture» et, pour ob^ir k l*oracie» jettent des 
rfcs deirite ok. Ges pierres (qui pourrait le croire, si Tanti- 
ti ne Tattestait?) se depouillent peu k peu de leur duret§, et> 
seramoliissanty se prfttent k de nouTellesformes. Bientdtelles 
loBgent, derieoneiit moins insensiUes, et prennent imperoep- 
enent la figure faumaine. Tel lei marbre, sous les premiers 

Obstupuere diu, nimpitque sileniia voce 

Pyrrha prior, jussisque deae parere recusal ; 585 

Delquc sibi Teoiain pavido rogat orc, pavetquu 

LsBdere jactatis materaas ossibus uinbras. 

lnterea repetunt cscis obscura latebris 
Verba dats sortis secum, inter sequc volutaiit. 
InUe Promethides placidis Epimethida dictis 31K) 

Mulcety et : « Aut fallax, ait, est solertia nobis, 
Aut pia sunt, nuUumquc ncfas oracula suadent. 
Magna parens Terra est; lapidcs in corpore Terrx 
Ossa rcor dici : jaccrc hos post terga jubemur. » 
Conjugis augurio quanquam Titania mota cst, 595 

Spes tamen in dubio est : adeo coelestibu^ ambo 
Diffiduntmonitis! Sed quid tentare nocebit? 
Discedunt, velantque caput, tunicasque recingunt, 
Et jussos lapidcs sua post vcstigia mittunt. 
Saxa (quis hoc crcdat, nisi sit pro teste vetustas?) iO'v) 

Poncre duriticm ccepere suumque rigorem, 
Molliriquc moru, moUitaque duccre formani. 
Mox, ubi ereverunt, naturaquc mitior iliis 
r.outigit, ut qu»dam, sic non manifesta, vidcri 
Fornia potest hominis; sed uti de marmore coepto 405 



tl METAX10U1»H0SES. 

coups de ciseau, n'otfre qu^une ebauche imparfaite. La partie des 
pierres ou un suc liquide se m^le a la substance terreuse se m^ 
(amorphose en chair ; la partie solide, que rien ne peut ramoliir, 
se change en os ; les veines conservent la mSme forme el ie m^rac 
nom. En quelques instants, par la volonte des dieux, les picri^ 
que lan^a Deucalion rev^tirent la forme de lliomme, et les fem- 
mes naquirent des pierres jetees par la main de Pyrrha. Voil5 
])ourquoi nous sommes une race dure et infatigable : tout en noii;^ 
revele nolre origine. 

APOLLON TUE LE SERrE.NT PYTnON. 

Vil. La lerrc crea spontanemenl les autres anunaux avec di- 
verses formes. Lorsque l'eau deposee dans son sein se fut ecliauP 
fee aux rayons du soleil, et que la chaleur eut mis en fermenlation 
le limon des marais, le germe fecond des ^tres, nourri par un sol 
vivifiant, s'y developpa, comme dans le sein maternel, ctpritcn 
y sejournant une forme particuliere. Ainsi, quand le Ni! fccond 
quitle les campagnes encore humides et ramene les eaux dans leuf' 



Non exacta satis, i'udibiisque simillima signis. 

Quos tamen es illis aliquo pars humida succo, 

Et terrena fiiit, versa cst in corporis usum ; 

Quod solidum est, flectique ncquit, mutalur in o^tsa; 

Quod modo vena fuit, sub eodem nomine mansit. 410 

Inque brevi spatio, Superorum numine, saxa 

.Missa viri manibus faciem traxere virilem, 

Et de fcmiueo reparata est femina jactu. 

Inde genus durum sumus, experiensque laborum, 

Et documenta damus qUa simus origine natii it5 

KTHONEM APOLLO IXTERnciT. 

Vll. Caetera divci:>is tcllus animalia formis 

Sponte sua pcperil. Poslquam vetus bumor ab igiic 

Percaluit solis, coBUumquo udieque paludcs 

Intumuerc sestu, fecundaquc semina rcrum, 

Vivaci nutrita sdlo, ceu niatris in alvo l^ 

Cfevcrunt, fabiemquc aliquam cepcrc nior.iiuliil; 

Sic ubi descruit madidoi scplcmfluus a^ros 

Nilus, ct autiquo sua flumina reddidil alveoi 



LIYRE I. .»3 

ancien lit, les ardears du soleii echaufleut le liuiou recenuueut 

depose par le ileuve. Alors le laboureur, en retoumant la glebe, 

fartmTe im grand nombre d'animaux ; les uns a peine formes et 

au monient mSroe de leur naissance; les autres imparfaits, n'aynnl 

pasenoore tous ieurs membres; souvent, dans le m^mecorps, 

iine partie vit deja, tandis que Tautre est une argile grossi^re. 

rhamidit^ et la chaleur combinees sont, en effet, la cause pro- 

ductrice des elres; et, quoique le feu soit oppose a Teau, la va- 

peur humide engendre tout. Cette union de principes contraires 

esl la source de la gen^ralion. Aussitot que la terre, couverte du 

limon laisse par les eaux, eut ressenti le feu vivifiant des rayons 

solaires, elle produisit des animaux sans nombre, rendit aux uns 

lear andenne forme, et donna aux autres des formes nouvelles. 

liiUe fenfanta aussi contre son grc, immense Python I Serpent in- 

cQnna jusqn^alors, tu fus pour les nouveaux habitauts du globe 

OD objet de terreur : tant tu occupais d'espace sur la montagnel 

le dieu mak de Tarc, et dont les fleches n'avaient jamais ete 

I dirigte que coutre les daims et les chevreuil^ timides, Taccabla 

k mille traits ; il ^puisa presque son carquois pour donner la 



.ttlierioquc reieiis exaij^it sidere liinus, 

Plurima ciillores versis animalia glebis i'2'» 

Invcniunt; et in his qusedam raodo ca?pta, sub ip>um 

Na^cendi spatium; quaedam imperfecta, suisqne 

Tninca videnl nuineris; et eodcm in corpore sypc 

Altera pars vivit, rudis et pars altera tellus. 

Uuippe, ubi lempericm sumpsere humorquc calorquc, 15^1 

Concipiunt, ct ab his oriuntur cuncta duobus; 

Outinique sit ignis aquae pugnax, vapor humidus oinne? 

Kes creat, et discors concordia foelibus npta est. 

Ergo ubi diluvio teUus lutulenta rcccnti 

Solibu» ;plberiis, altoquc recanduit xstu, ioii 

Ktii«iit innuiiicras spccics, partimque figura? 

Uetlulit anliquas, ])arliin nova monslra crcavil. 

lila «luidcm nollel, sed te quoque, maxime Pyllioii, 

Tmii ijeiiuit; populi^que novis, incognita scrpeii>, 

rr.MKM nas : tiuilum spatii dc nionte lcneba^ I liO 

llanr <l. 11-. .Ticiteiiens, el nunquam lalibus niiiiij 

Ant»-, iii>i in daiiiis capreisque fugacibus, u-u?, 

Millc grovem leli-, cxhuu^ta pajnc pharelra, 



24 METAMORPUOSES. 

V 

mort au inonsire, dont les larges blessures laissaient ^happcr 
un noir venin ; el, afin de perpetuer la gloire de cet exploit, il 
inslitua des jeux qui altiraient un nombreux concours. Ces jeux 
furent appeles Pythiens, du nom mSme de ce serpent tombe sous 
ses coups. La, de jeunes athletes, vainqueurs au pugiiat, a la 
course a pied ou a la course des chars, recevaient pour recompense 
une couronne dechene. Lelaurier n*existait pas encore; et, pour 
fixer sa longue clievelure autour de sa belle tete, Apollon se ser- 
vait des feuilles d'un arbre quelconque. 

UAPIIKE CHAKGEE EN LAUftlEU. 

Yill. Le premier objet des amours d'Apollon fut Daphne, fiile 
du Penee. Sa passion naquit, non d'un aveugle hasard, mais de 
i'implacdble ressentiment de 1'Amour. Le dieu de Delos, fier d a- 
voir triomplie du serpent Pylhon, i'avait vu tendre ies cordes de 
son arc flexible : « Foiatre enfant, iui dit-il, qu'y a-t-ii de comuimi 
entre toi et ces terribles armes ? Le carquois est fait pour les epauies 
du dieu dont les traits inraillibles percent les ennemis et les bStes 
sauvages, du dieu qui naguere a terrasse, sous une gr^le de ile- 



Perdidit, effuso poi- vulucra nigra veneuo. 

Neve opcris famam possit delere vetustas, iio 

Instituit sacros celebri ccrtainiue ludos, 

Pythia de domitae serpentis noraine diclos. 

His juvenum quicumquo manu, pedibusve, rotave ^ 

Vicerat, xsculeic capiebat frondis honorem. 

Nonduni laurus crat, longoque decentia crine liO 

Tempora ciugebat ilc qualibet arbore Phcebus. i 

DArU.NE IN LAURCM CONVERSA. ^ 

Vill. Primus amor Pheebi Daphne peneia, qucm noa ^ 

Foi*3 ignara dedit, sed s»va Cupidinis ira. ^ 
Delius hunc nuper, victa serpeote superbus, 

Vidcrat adducto flectentem cornua nervo : ' ^ 

« Quidque tibi, lascivc puer, cum fortibus arm-s? J* 

Dixerat : ista decent humeros gestamina nostros; ^ 

Qui dare certa fer», dare vulnera possumus hosti ; ^ 

Qui modo, peslifero tot jugera ventre preraentcm, - ^ 



LIVR^ l. i5 

dMiy le moDstrueux Pytheu» dont le corps gonfl^ de poisoi» oou- 
nwi tant d*nrpents. (kmtente-toi d^aliumer avec ta torcfae je ne 
mk qoels feux, et garde-toi d^usurp^ nia gloire. » Le flls de 
YteH hii nfipond : t Ton arc, Apollon, peut tout frapper ; le mieo 
le iinppe toi-m^me. Tu peux triompher de tous les animaux, 
HDB ta ^oire le dkie a la mienne. » A ces mots, ii fend Fair de 
tes ailes raiudes, et s'arr6te sur la dme omlNragee du PSBmasse. 
k ioo carquois il tire deui fl^es d'une Tartu difriSrenle: Fune 
dttne ramour, Tautre le fait naitre. Celle-ci est en or; sa pointe 
est ao^ree et luillante; oelie-Ui est ^moussee et gamie de plomb. 
le dieu lanoe oe demier trait k la filie du P^n^; avec Tautre» ii 
Uene Apollon jusqu^au fond du cceur. 

An8Bit6t il ressent Famour ; mais Daphn^ refuse le nom d*amante. 
femde de la diaste Diane, elle mettait sm lionlieur k poursuivre dans 
kiftrtts les bdtessauvages et iiseparer de leurs d^ouilles. Une ban- 
delelte retenait ses cheveux ^pars. Piusieurs demmddrent sa main. 
Us aa fturoudie ind^pendance d^aigna leurs tcbux. EUe ne se plai- 
IHI (pL*k paroourir les bois solitaires, sans s'inqui§ter de ramour ni 



Slraviiiius inuumeris, tumidum P]fllionu, &ugillis. 4tiO 

Tu face, nescio quos, eslo contentus amores 

Irritare tua ; nec laudcs assere nostras. » 

Filius liuic Veneris : « Figat luus omniu, Phasbe, 

Tc meus arcus, ait; quuntoque animalia cedunt 

Cuucta tibi, tauto miuor est tua gloria uostru. • Hio 

Dixit, et eliso percussis aere pennis 

Impiger umbrosa Parnassi constitit arco; 

Eqae sagittifera prompsit duo tela pbaretru 

DiTersorum openim. Fugat hoc, facit illud amorem. 

Quod facit, auratum est, et cuspide fulget acutu ; ^iTU 

Quod fugat, obtusum est, ct habet &ub arundineplumbuni. 

Doc deus in uympha pcneide fixit ; at il!o 

Lxsit apoUineas trajccla per ossa medullas. 

l^otiuus altcr amat ; fugit altera nomoa auiunlis, 
Silvarum latebris, cjptivarumque ferarum 475 

Ciuviis gaudens, innuptxque aemula Pliocbcs. 
Vitia coercebat positos sinc lege capillo:». 
Multi illam petierc. llla aversata peteutes, 
Impatiens expcrsque viri, nemorum avia lublrui; 
Aec quid Uvmen, quid Amor, quid sint connub a, curul. 480 



'iG METAMOKPIIOSES. 

du joug de riiynieii. Souvent son pere lui disait : « Ma fille, tu 
rne dois un gendre. » Souvent il lui dlsait encore : « Ma fille, tu 
ine dois des petits-fils. » Les belles joues de Daphne se couvraient 
alors d*une cliaste rougeur. Elle repoussait le flambeau de fhy- 
menee avec aulant d'horreur qu'un crime, et, suspendue au cou 
de son pere, qu'elle pressait de ses douces ^treintes : t Laisse- 
moi, disait-elle, 6 mon pere! jouir a jamais de ma virginit^. Cest 
une faveur que Jupiter accorda jadis a Diane. » Son p^re veut 
exaucer ses voeux : « Mais ta beaute, lui dit-il, s'oppose a tes de- 
sirs : ils sont combattus par tes charmes. » En proie k famour, 
Apollonbrule de s'unir a Daphne, qui vient de frapper ses regards. 
(_ Qe qu'il desire, il Te^ere; mais il est dupe de ses propres oracles. 
Semblable a la paille legere qu'on brule, quand on Ta depouiilee 
des epis, ou bien pareil a ces haies qui s'allument, si h torche du 
voyageur en approche Irop pres, ou y est deposee aux premiers 
rayons du jour, Apollon est devore par sa passion : tout son coeur 
s^embrase, et f espoir nourrit sa slerile flamme. 11 contemple les 
cheveux de Daphne flottant sans art autour de son cou. « Que 
serait-ce donc, dit-il, s'ils etaient tresses? » II voit ses yeux etin- 
celer comme deux astres brillants; il voitsabouchc gracieuse, 



Hiepe patcr dixit : « Gcncrum mihi, fllia, debes. » 

Sxpc pater dixit : « Debes milii, iiata, nepotes. • 

illa, velut crimen, tasdas exosa Jugales, 

Pulclira verecundo suffundiliu" ora ruborc; 

Inque patris blandis hserens cervice laccrti^: i8o 

« Da mihi pcrpetua, genitor carissime, dixil, 

Virginitate frui. Dcdit hoc pater anlc Diana>. » 

llle quidem obsequitur : « Sed te decor islc. quod optas, 

Esse tetati votoque tuo tua forma repugnat. » 

PhoBbus amat, vissequc cupit connubia Daphncs; ^^^^^ 

Quaeque cupit, sperat, suaque illum oracula fallunl. 

Utque leves stipulac demptis adolentur aristis) 

Ut facibus sepes ardent, quas fortc viator 

Vel nimis admovit, vel jam sub luce reliquit) 

Sic deus in flammas abiit ; sic pectore toto 49» 

Uritur, et sterilem sperando nulrit amorcin. 

Spectat inornatos collo penderc capillos, 

Et : « Quid, si comantur? » ait. Vidct ignc micaU cSj 

Sideribus similes oculos; videt oscula; quos non 



LIYftE r. 27 

qu'ilne lui sufTit pas de Yoir; il admire ses doigls, sa main, ses 
bras, qui monlrent jusqu'au-dessus du coude leurs formes arron- 
dies. Dans sa pensee, les charmes cachds sont plus ravissants en- 
core. Plus l^ere que le vent, elle fuit d'un pas rapide. En vain il 
la rappeiie ; il ne peut la retenir. 

• Nymphe du Penee, je t'en conjure, arr^le. Ce n'est pas un 
ennemi qui te poursuit. ArrSte-toi, Nymphe. La brebis fuit devant 
le loup, la biche k i'aspect du lion, et un vol precipit^ derobe la 
colombe aux serres de i'aigle : ciiacun se soustrait a son ennemi. 
Mais, si je m'elance sur tes traces, FAmour en est cause. Je suis 
bien malheureux ! Ah ! puisses-tu ne pas tomber ! puissent les ronces 
ne pas dechirer tes pieds delicats! Que je voudrais t^epargner de 
ladouleur! Les sentiers ou tu cours sontrudes. Moderetes pas, 
je t'en conjure; suspends ta fuite; je raodererai moi-m^me mon 
ardeur. Apprends du moins quel est celui que tu as charme. Je 
ne suis ni un habitant des montagnes, ni un pdtre hideux, chargt^ 
du soin des boeufs ou des brebis. Insens^e, tu ne sais pas, non, 
tu ne sais pas qui tu fuis; et c'est pour cela que tu fuis. Delphes, 
Qaros, Ten6dos et la royale Patare reconnaissent mes lois. Ju- 
piler est monpere. Je revele le passe, le pr^sent, Favenir. Cesl 



Est vidisse salis. Laudat digitosque, manusque, 5^)0 

Brachiaque, et nudos media plus parlc lacertos. 
Si iiua latent, meliora putat. Fugit ocior aura 
IUa levi, neque ad haec revocantis verba rcsistit : 

« Kympha, precor, penei, mane : non inscquor lioslis. 
Nympha, mane. Sic agna lupum, sic cerva leonem, i>0o 

Sic aquilam penna fugiunt trepidante columba*, 
Uostes qusBque suos. Amor cst mihi causu scquemh'. 
Me miserum 1 ne prona cadas, indignave Ixdi 
Crura sccent senles, et sim tibi causa doloris. 
Abpera, qua proporas, loca sunt. Modeiatius, oro, 510 

(lurrc, fugamque inhibe; moderatius insequar ipso. 
Cui placeas, inquire tamen. iNon incoia monlis, 
Non ego sura pastor ; non hic armenla, gregesvc 
Horridus observo. Nescis, temeraria, nescis 
Quem fugias; ideoque fugis. Mihi delphica lellus, 515 

Et Claros, el Tenedos, patarscaque regia servit. 
Jupiler est genitor. Ter rae, quod eritque, fuitque, 



28 MfiTAMORPHOSES. 

moi qui marie la voix aux accords de la lyre. Mes fleches portent 
dlnevitables coups; mais il en estune plus inevitable qui a bless^ 
mon coeur jusque-la ferme k Tamour. J'ai invenle la medecine. 
I/univers me proclame son sauveur, et la puissance des simples 
m*appartient. llelas ! il n'est point d'herbe capable de gii^rir IV 
mour ; et le p^re des arts utiles au genre humain n'en relire lui- 
I m^me aucun fruit. » 

II veut parler encore ; mais la fille du Penee fuit d'un pas timide 
et Tabandonne avant la fm de son discours. Qu^elie iui panit belle 
alors! Les vents soulevaient ses vStements, et se jouaient en sens 
contraire dans ies plis de sa robe; une brise I^g^re faisait flotter 
sur son cou ses cheveux epars, et ia fuite reliaussait I'eclat de sa 
beaut^. Le jeune dieu n*a plus la force dc iui adresser en vain des 
paroles de lendresse. Emporte par l'amour, ii ia poursuit avec 
ardeur. Tel un chien gaulois qui apergoit un lievre s'6iance dans 
ia plaine pour ie saisir, fandis que sa proie cherche a se sauTor. 
Le chien semble deja s'en emparer. Le cou tendu, ii d6vore sa 
irace. Le iievre est sur ie point d'^tre pris ; mais ii 6vite la dent 
de son ennemi pres de l*atteindre. Tel est le dieu, telle est la 

Eslque, patet. Per mc concordant carmina nervis. 
Certa quidem nostra cst, nostra tamen una sagitla 
Certior, in vacuo qnao vulnera pectore fecit. 520 

Inventum medicina meum est, Opiferque per orbem 
Dicor, et herbarum subjecta potentia nobis. 
ITei ! mihi, quod nullis amor est medicabilis herbis ! 
Ncc prosunt domino, quac prosunt omnibus artcs! » 

Diira locuturum limido Pcnciu cursu 525 

Fugit, cumque ipso verba imperfecta reliquit. 
Tnm quoque visa decens : nudabant corpora venti, 
Obviaquc adversas vibrabant flamina vesles, 
Et lcvis impexos retro dabat aura capillos; 
Auclaque fornia fuga cst. Sedcnim non sustinol uUra tiSO 
Perdcre blanditias juvcnis deus; utque movcbat 
IpsR amor, rdmisso sequitur vcstigia passu. 
rt ranis in vacuo leporom quum gallicus arvo 
Vidit, ct bic praedam pedibus petit, ille salutem. 
Altor inhajsuro similis, jam jamquc lcnere 55"» 

Spcrat, ct extenlo stringit vestigia roslro ; 
Alter in ambiguo est, an sit dpprensus, et ips^is 
Morsihus eripilur, langenliaque ora relinquit. 



LlVnE l 20 

Nymphe. Ils Yolent, pousses, Tun par Fesperance, Fautre par la 
crainte. Mais Apollon, port^ sur les ailes de TAmour, est infafi- 
gable et plus agile. Bient6t il va tenir la vierge fugitive : son ha- 
leine eflleure ses cheveux flottants. Gependant les forces de Daphne 
s*^puisent. Elle p^Iit, elle cede a la fatigue d'une fuite pr^ipit^e, 
el, jetant ses regards sur les eaux du Penee : « mon p6re! dit- 
elle, viens a mon aide, si toutefois les fleuves ont quelque pouvoir. 
terre! engloutis-moi, ou, par une metamorphose, d^truis cetle 
beaute trop seduisante qui m'expose a Toutrage. » 

A peine a-t-elle acheve sa priere, qu'un lourd engourdissement 
eDchaine ses membres; son sein delicat se couvre d'une ^rce 
1^4re ; ses cheveux se changent en feuilles et ses bras en rameaux ; 
son pied, nagu^fe si agile, s'enracine dans le sol; sa t^tedevient 
b dme d*un arbre : son 6clat seul lui reste. Ph^bus Taime encore. 
n pose la main sur sa tige, et, sous la nouvelle ^corce, il sent 
palpiter un cceur. II Pembrasse, comme un corps vivant; il la 
couvre de baisers; mais la tige les refuse. « Si tu ne peux fttre 
mon ^pouse, lui dit alors le dieu, tu seras du moins Tarbre d'A- 
pollon. laurier, tu pareras toujours ma chevelure, ma lyre, mon 

Sic ileus et virgo esl : liic spe celcr, illa timore. 

Qui tamen insequilur, pennis adjulus Amoris, f>40 

Ocior est, requiemque negat, tergoque fugaci 

Imminet, et crinem spirsum cervicibus afllat. 

Virihus absumptis expalluit illa ; cilacque 

Victa labore fugae, spectans peneidas undas : 

« Fer, pater, inquit, opem, si flumina numen babctis. 545 

Qua nimium placuit, TcUus, aut hisce, vel istam, 

Quae facit, ut Isdar, mutando perde figuram. » 

Vix prore finita, torpor gravis alligat artus. 
MoIIia cinguntur lenui praecordia libro; 
In frondem crines, in ramos brachia crescunt ; 550 

Pes, modo tam velox, pigris radicibus ha?ret; 
Ora oacumen obit : remanet nitor unus in illa. 
Hanc quoque Phoebus amat, positaqiio in siipilo dexlra, 
Sentit adhuc Irepidare novo sub corlice peclus. 
Complcxusque suis ramos, ut mcmbrn, lacerlis, 555 

Oscula dat ligno; refugit tameu oscula lignum. 
Cui deus : « At conjux quoniam mea non poles psse, 
Arbor eris certe, dixit, mea. Semprr bal>eburit 
Te coma, tecitharae, te nostrae, laure, pharelraj. 



\ 



50 :ifiTAMORPlIOSES. 

carquois. Tu serviras d'ornement aux guerriers du Lalium, lors- 
que retentiront les cris joyeux de la victoire et que le Capitole 
verra se deployer ses pompes triomphales. Gardienne fid^le du 
palais des Cesars, lu en ombrageras les portes ; tu prol^eras la 
couronne de ch^ne suspendue pres de loi ; et, comme ma che- 
velure brille d'une eternelle jeunesse, ton feuiUage conservera 
toujours sa fraicheur. » Des qu'ApoHon eut cess^ de parler, le 
nouveau laurier s'inchna, et parut asfiter sa l^te en signe d'ap- 
probation. 

N^TAMORPUOSE d'i0 EM GENISSE £T DE SYBINX £N KOSEAU. — MORT 
D*ARGUS. — NAISSANCE D'6pAPHUS. 

IX. 11 est dans rilemonie une valiee qu'une abrupte forfet encl6t 
de toules parts : on Tappelle Tempe. Cest h travers cette vallee 
que, sorti desflancs du Pinde, le Penee roule ses ondes ecumeuses. 
Sa bruyante cascade souleye un brouillard qui se dissipe en va- 
peurs l^geres, et retombe en pluie sur la cime des arbres. Le 
bruit fatigant de ses eaux retentit au loin. Cest le s6jour, la re- 
traite sacree du fleuve puissant; c'est la qu'assis au fond d'un 



Tu ducibus latiis aderis, quum Ista, triumphum 560 

Vox canct, el longas visent Capilolia pompas. 

Postibus augustis eadem iidissima custos 

Ante fores stabis, mediamque tuebere qucrcum. 

Ltque meum inlousis caput est juvenile capillis, 

Tu quoque perpetuos semper gere froildis honorcs. » 565 

Finierat Pisan. Factis modo laurea ramis 

Annuit, ulque caput, visa cst agiiasse cacumen. 

:0 MUTATUR IN VACCAM, SYRINX IN ARUNDINEM. — ARGUS NECATUR. — 
NASCITUR EPAPHUS. 

IX. Est nemus HaQmonia), prserupla quod undique claudit 
Sllva. Vocant Tempe, per quas Peneus, ab imo 
Effusus Pindo, spumosis volvitur undis, o70 

Dejectuque gravi tenues agitantia fumos 
Kubila conducit, summasque aspergine silvas 
Impliiit, e( sonitu p!us quam vicina fatigat. 
Uuic doimis, h;L'c spdes, ha;c suut penetralia magni ^75 

Amnis In hoc, rrsidens facto de cautibus antro, 



LIYnE L M 

) taill^ dahs le roc il dicte des lois aiu (mdes ei aux Nym- 
phes qui les hal»tent. La se r^unissent d^abord tous les fleum 
de la oontrfe, inoertains s^ls doiTent fi&Iiciler ou consoler le 
plie de Daphnd. G*dtaient le' Sperchius» oouronn^ de peupUera» 
le fouguenx £nip^> le Tieil i^inadus, le paisiUd Ampfaryse et 
r£as. Bientdt accourent d'autres fleuves, qui» emport&t par leur 
courB imptoenx, et las de leurs d^tonrs, apportent k la mer ie 
trilHit de leurs eaux. Inadius seul est absent. Raiiierm^ dans sa 
grotte, il grossit les flots de seslarmes. Au comble du mallieur, 
il pleure lo, sa fllle, comme s'il FeAt perdue. 11 ne sait si eHe vit 
encore, ou si dle est descendue diez les ombres. Mais, ne la 
trouTant nulle part» il pense qu'die n'existe plus. Son imagination 
hii fait mdme craindre de plus grands malheurs. Jupiler avait yu 
lo reyenir du fleuYO qui lui donna le jour : c Jeune beaut^ digne 
de Jupiter, et dont la couehe doit rendre heureux je ne sais quel 
mortd» Ta dans les bob jouir de la fratcheur, lui dit>il en lui 
montrant rombrage des arbres. La chaleur est Tive, et le soleit 
oocupe le plus haut polnt de sa course. Si tu crains de p^n^trer 
seule dans la demeure des b^tes sauvages, prot^^e par un dieu, 
tu pourras favancer jusqu*au fond des bois. Je ne suis pas un dicu 



Undis jura dabat, Nympbisque coleDtibus undas. 

Conveniunt iUuc popularia fiumina primura, 

Ncscia gratentur, consolenturne parentem, 

Populifer Spercheos, et irrequietus Enipeus, 

Apidanusque sencx, fenisque Ampbry»os et .€as ; oSO 

Moxque amncs alii, qui, qua lulit impetus illos, 

In mare deducunt fessas crroribus undas. 

Inacbus unus abest, imoque reconditus antro 

Fletibus auget aquas, natamque miserrimus lo 

Luget, ut amissam. Nescit, Tilane fruatur, ;;gr> 

An sit apud manes. Sed quam non invcuit usquam, 

Es!»c putat nusquam, alquo animo pejora vereUir. 

Viderat a patrio redeuntem Jupitcr lo 

Flumine, et: « virgo Jove digna, tuoque beatum 

Nescio quem fuclura toro, pele, dixerat, umbras 590 

Altorum nemorum, et nemorum moDstravorat umbrc , 

Dum calet, et nicdio sol est allissimus orbo. 

Quod si sola times latebras intrarc feraruin, 

Pru'»ide tuta deo uemorum secreta subibis. 



3'i HETAUORPHOSES. 

vulgaire : je porte le sceptre puissant des cieux ; t;'est moi qui 
lance la foudre dans les airs. Ne me fuis pas. » Elle fuyait en 
elTel. Deja elle avait depasse les pSturages de Leme et les plaines 
de Lyrcee, parseniees d'arbres. En ce moment, Jupiter derobe 
lo a tous les yeux dans un nuage qui enveloppe au loin la terre, 
Farr^te dans sa fuite et triomphe de sa pudeur. 

Cependant Junon abaisse ses regards sur la campagne. Elle s'6- 
tonne qu'un nuage passager ait repandu les ombres de la nuit au 
milieu du jour. EUe voit que ce n'est pas une vapeur sortie d'un 
fleuve ou de la surface humide du soL EUe cherche d un oeil 
inquiet ou est son epoux; car elle sait combien de fois il fut cou- 
pable d'amours ill^gitimes. Ne pouvant le trouver dans le ciel : 
i Je m'abuse, dit-elle, ou je suis outrag^e. » Du haut de TEm- 
pyr^e elle s'elance sur la terre, et commande a la nue de se dissi- 
per. Jupiter avait pr^vu Tarrivee de son epouse, et avait chang^ 
la fille dlnachus en une superbe genisse. EUe est encore belle 
sous celte forme. Junon Tadmire, quoiqu'k regret. Elle s'informe 
k qui elle appartient, de quel pays elle est, et de quel troupeau» 
eomme si la v6rit6 ne lui etait pas connue. Pour mettre fin a ces 



Nec de plebe deo, sed qui coelesUa magna r>95 

Sceptra manu teneo, sed qui vaga fulmina mitto. 

Ne fuge me; » fugiebat enim. Jam pascua LernsB, 

Consitaque arboribus Lyrceia reliqueral arva ; 

Quum deus inducta latas caligine terras 

Occuluit, tenuitque fugam, rapuitque pudorem. 600 

Interea medios Juno despexit in agros, 
Et noctis faciem nebulas fecisse volucres 
Sub nitido mirata die, non fluminis illas 
Esse, npc humenti sentit tellure remitli ; 
Atque suus conjux, ubi sit, circumspicit, ut qu» €05 

Deprensi toties jam nosset furta mariti. 
Quem postquam coelo non repperit : « Aut cgo fallor, 
Aut ego laedor, » ait; delapsaque ab aethere summo, 
Gonstitit in terris, nebulasque recedere jussit. 
Conjugis adventum praesenserat, inque nitenlem 610 

Inachidos vultus mutaverat ille juvencam. 
Bos quoque formosa est. Speciem Saturnia vaccae, 
Quanquam invita, probat; nec non et cnjus, et undC; 
Quove sitarmento, veri quasi nescia, quoeiit. 



LTVRE I. 35 

qaestions, Jupiter imagine de dire qu'ellc est sortie de la terre. 
Junon la demande comme un don. Quel parli prendre? n est cruel 
de livrer Tobjet de son amour ; mais un refus serait suspect. La 
honte lui sugg^re une r^soiution ; Tamour Ten detourne. La honte 
eiit cede a Tamour ; mais un don si i^er, une g^nisse refus^ a 
sa soeur, a la compagne de sa couche, peut faire croire que ce n'est 
pas une genisse. 

Maitresse de sa rivale» Junon n'est pas d^livree de toute inqui^ 
tude. EUe craint Jupiter et de nouveaux larcins, jusau'a ce qu*elle 
ait pr^pos^ a la garde d'Io Argus, fils d'Arestor. Cent yeux cou- 
ronnaient sa tSte : deux se fermaient tour a tour; les autres veil- 
laient, sentinelles toujours attentives. Quelle que filt la place 
d'Argus, ses regards tombaient sur lo ; elle etait sous ses yeux, 
lors mSme qu'il se tournait du cdte oppos^. Le jour, il lui permet 
de pdtre; mais, quand le soleil est cach^ sous lliorizon, il Ten- 
ferme et attache a son cou dMndignes liens. Les feuilles des arbres 
et des herbes am^res lui sen-ent de nourriture; la couche ou re- 
pose rinfortunee, c'est la terre que le gazon ne couvre pas tou- 
jours; ellea pour boisson une eau bourbeuse. Veut-elle supplier 



Jupiter e lerra genitam mcnliliir, ut auclor C15 

Desinat inquiri. Tetit hanc Satumia munns. 

Quid faciat? Crudele suos addicere anioros ; 

Non dare, suspectum. Pudor estqui snadeat illinc; 

llinc dissuadet amor. Victus pudor esset amore ; 

Sed, leve si munus socix gencnsque toriquc 62«) 

Vacca negaretur, poterat non vacca videri. 

PeHice donata, non protinus exuit omncm 
Diva metum, timuitque jovem, et fuit anxia furti, 
Donec Arestoridae servandam tradidit Argo. 
(^entum luminibus cinctum caput Argus babebat. C2.) 

Inde suis vicibus capiebant bina quietem ; 
Caetera servabant, atque in statione manebant. 
Constiterat quocumque modo, spectabat ad lo : 
Ante oculos lo, quamvis aversus, habebat. 
Luce sinit pasci. Quum sol tellure sub alta est, C30 

r.laudit, et indigno circumdat vincula coUo. 
Frondibus arboreis, et amara pascitur herba ; 
Proque toro, terrs, non semper gramen habenti, 
Incubat infelix, limosaque flnmina polat. 



5i METAMORPHOSES. 

Argus et lui tendre ses bras, elle ne les trouve plus. Veut-elle se 
plaindre, des mugisseaients s'echappent de sa bouche; elle en re- 
doute le bruit : sa voix r^pouvanle. Elle s'approclie aussi des rives 
qui furent souvent le theatre de ses jeux, des rives de rinachus. 
P6s qu'elle aper^oit ses cornes dans Tonde, elle frissonne et rc- 
cule d'effroi. 

Les Naiades et Inachus lui-mSme ignorent qui elle est. Eile suit 
son pere et ses soeurs, se laisse caresser et s^offre d'elle-ni^.me a 
leurs regards surpris. Le vieil Inachus cueille des herbes et les 
lui presente. Elle leche ses mains, couvre de baisers les bras de 
son p6re, et ne peut relenir ses larmes. Si elle pouvait parier, elle 
implorerait son secours, elle dirait son nom et ses malheurs. Ifeds, 
a d^faut de paroles, des caracteres traces par son pied sur la pous- 
siere ont revele sa fatale metamorphose. « Malheureux que je 
suisl » s'6crie Inachus; et il reste suspendu aux cornes de la 
genisse plaintive et a son cou d'albMre. « Malheareux que je 
suis ! s'ecrie-t-il encore. Es-tu bien ma fille que j'ai cherchee dans 
le monde entier? Avant de favoir trouvee, ma douleur etait plus 
leg^re qu'au moment ou je te revois. Tu gardes le silence ; ta voix 

llla cliam supplex Argo quum brachia v&llut C35 

Tendere, non habuitquae brachia tenderet Argo; 

Conatoque queri mugitus edidit ore, 

Perlimuitque sonos, propriaque exterrila voce est. 

Yenit et ad ripas, ubi ludere ssepe solebat, 

Inachidas ripas. Kovaque ut conspexit in unda 040 

Cornua, pertimuit, seque externata refugit. 

Naides ignorant, ignorat et Inachus ipse, 
Qu8B sit. At illa palrem sequilur, sequiturque sorores, 
Et patitur tangi, seque admirantibus offcrt. 
Decerptas senior porrexerat Inachus herbas. 645 

Illa manus lambit, patriisque dat oscula palmis, 
Nec retinet lacrymas ; et, si modo verba sequantur, 
Oret opem, nomenque suum, casusque loquatur. 
Littera pro verbis, quam pes in pulvere duxit, 
Corpuris indicium mutati triste peregit. 6^)0 

« Me miserum ! » exclamat pater Inachus; inquegemends 
Cornibus, et niveae pendens cervice juvenca;, 
« Me miserum! ingeminat. Tunc es quaesita ppr omncs, 
Nata, mihi terras? Tu non inventa reperta 
Luctus eras levior. Retices, nec mutua nostris 655 



LIVRE !. 35 

ue rep'_xid pas a la mienne. Seulement, du fond de ton coeur s'6- 
diappent des soupirs; et tout ce que iu peux, c'est de repondre 
a mes paroles par des mugissements. Et moi, ignorant ion des- 
tin, je preparais pour toi la couche nuptiale et tes flambeaux 
d*hymenee ! J'esp^rais un gendre et des neveux. Maintenani c'est 
dans un troupeau que tu dois cherclier un epoux, c'est la que (u 
dois chercher des enfants; et la mort ne peut mettre un ierme 
amon chagrin immense! Je souffre d'Stre immoriei. La mort me 
ferme ses abimes, et ne laisse a raa douleur d'autres bomes que 
retemite ! » Cest ainsi que s'exhale son chagrin. Argus, doni les 
yeux sont comme autant deloiles, eloigne lo, Tarraclie des bras 
d'un pSre, et Teniraine dans d'autres paturages. Ensuiie il va se 
poster a quelque distance, sur le sommet d'une montagne, d'ou 
i! promene partout ses regards. 

Le maitre des dieux ne peui voir plus longtemps la socur dc 
Phoronee accablee d'une si grande inforiune. II mande le fiis que 
luidonna une briliante Pleiade, et lui ordonne de livrer Argus au 
trepas. Au m^e insidnt» Mercure attache ses ailes a ses pieds, 
saisitsa baguette puissanie qui repand le sommeil, ei rcY^l sa tStc 
d'un casque. Ainsi pare, il s'elance des cieux vers la terre. La il 

Dicla refers ; allo lantum suspiria ducis 

Pectore ; quodque uuum potes, ad raea verbu renuigi<!i. 

At tibi ego ignarus thalamos tacdasque parabaiu ; 

Spesque fuit generi mihi prima, secunda nepotum.' 

De gregc nunc tibi vir, nuuc dc grege natus habendus. 060 

Nec finire licet tantos mihi raorte dolores-. 

Sed nocet esse dcum ; prxclusaque janua lcli 

.l^^temum uostros luctus extendit in aevuml > 

Talia moereuli stellatus submovet Argus, 

Ereptamque patri diversa in pascua natam 6Co 

Abstrahit. Ipsc procul moutis sublime cacumen 

Occnpal, unde sedens partes speculetur iii ornnc?. 

Nec Superum rector raala lanta Photonidos ullra 
Ferre potest, nalumque vocat, quem lucida partu 
Plcias enixa est, letcque det, imperat^ Argum. 070 

Parva mora csl, alas pedibus, virgamque potenli 
Somniferam sumpsisse manu, legiraenque capillisi 
II.TC ubi disposuit, palria Jove nalus ab arce 
Debiiit in terras. Illis togimcnque removit^ 



30 METAUOUPiiOSES. 

quitte soii ciisque, depose ses ailes et ne garde que sa baguetle. 
Sous Texterieur dun berger, il conduit avec elle, a travers uii 
chemin d^tourne, les ch^vres qu'il a enlevees en se rendant au- 
pr^s d'Argus. 11 fabrique un chalumeau et se met a chanler. Ces 
accents nouveaux ravissent le mbiistre de Junon. « £tranger, 
qui que tu sois, dit Argus, tu peux te reposer avec moi sur ce 
rocher. Nulle part les troupeaux ne trouvent de plus gras pAtu- 
rages, et lu vois que cette ombre est propice aux bergers. » Le 
petit-fils d'Atlas s'assied ; ii charme par de longs entretiens les 
heures qui s'ecoulent; et, par ses chants unis aux sons du cha* 
iumeau, il cherche a endormir la vigilance d^Argus. Gelui-ci lutte 
contre les douceurs du sommeil qui a deja ferme quelques-uns 
de ses yeux. Cependant il veille encore. La flule venait d'6tre in- 
venlee. II demande comment elle fut decouverte. 

Le dieu lui repond : « Au pied des frais coteaux de TArcadic, 
parmi les Hamadryades de Nonacris, etait une Nymphe cel^re. 
Scs compagnes Tappelaient Syrinx. Plus d'une fois elle avail 
echappe aux poursuites des Satyres et des autres dieux qui lia- 
bitent les bois sombres ou les plaines dc cetle contrde fertilc. 



Et posuil pennas ; tantummodo virga retenta cst. G75 

Uac agit, ut pastor, per devia rura capellas, 

Dum venit abductas, et structis cantat avenis. 

Voce nova captus custos junonius : « At tu, 

Quisquis es, hoc poteras mecum considere saxo, 

Argus ait , neque enira pecori fecundior uUo 680 

Herba loco est, aptamque vides pastoribus umbraui. » 

Sedit Atlantiades, et euntem multa loquendo 

Detinuit sermone diem, junctisque canendo 

Vincere arundinibus servantia lumina tenlat. 

llle tamen pugnat niollcs evincere somnos ; 685 

Et, quamvis sopor est oculorum parte receptus, 

Parle tamen vigilat; querit quoque (namquc reperla 

Fistula nuper erat), qua sit ratione rcperla. 

Tuffi dcus : « Arcadiae gelidis sub monlibus, iuquit, 
Inler Hamadryadas celeberrima nonacrinas ^ 6^0 

Naias una fuit. Kymphae SjTinga vocabant. 
Non semel el Salyros eluserat illa sequenlcs, 
Et quoscumque deof umbrosave silva, fcraxvo 
Dua habet. Orlygidm studiisi, ipsuquc colebat 



LIYRE I. 37 

Youee au culte de Diane par son gout pour la diasse et par sa 
Ghastete» eile en portait aussi le costume. On VeHi confondue avec 
la fiile de Latone et prise pour elle, si elie n'avait port6 un arc 
de come, tandis que celui de ia deesse est en or; et m^me on 
s'y trompait encore. Au moment ou eiie revient du mont Lycee, 
Pan, ie front lierisse d'mie couronne de pin, ia voit et iui parle 
en ces termes... » li lui restait a rapporter ies paroles du dieu, a 
dire comment ses voeux furent dedaign^ par ia Nymphe, qui s'en- 
fuit a travers des sentiers inconnus, jusque sur les horda sabion- 
neux du paisible Ladon; comment, parvenue i^ et arr^lde par les 
eaux, elie conjura ses soeurs de se depouiiler de ieur fluidit^ pour 
prendre une forme nouvelle; comment le dieu, croyant saisir 
deja ia Nymphe, a la piace du corps de Syrinx, n'embrassa que 
des roseaux et ieur confia ses soupirs ; comment aussi i'air agite 
dans ies roseaux, ayant produit un son leger, semblabie a une 
plainte, le dieu, charme du nouvei instrument et de son harmo- 
nie, s'^ia : « Yoilk le iien de notre ^temeile aliiance ! » enfiu 
comment des roseaux, de grandeur inegale, unis par ia cire, con- 
serverent ie nom de ia jeune Nymphe. Mais, au moment de faire 
ce recit, Mercure voit ies yeux d'Argus se fermer, et le sommeil 

Virginilale deam ; rilu quoque cincla Dianaj 695 

FaUeret, et credi posset Latonia, si non 

Comeus huic arcus, si non foret aureus ilii. 

Sic quoque fallebat. Redeuntem coUe lycxo 

Fan videt hanc, pinuque caput praecinclus acula, 

Talia verba refcrt... » Restabat verba relerre; 700 

£t precibus spretis fugisse per avia Nympham, 

Donec arenosi placidum Ladonis ad umnem 

Vcnerit ; hic illi cursum impedicntibus undis, 

Ut sc mutarent, liquidas orasse sorores; 

Panaque, quum prensam &ibi jam Syringa putaret, 705 

Corpore pro Nymphae calamos tcnuisse paUislres ; 

Duinque ibi suspirat, motos in arundine veulos 

Effccisse sonum tenuem, similemque qucrcnli ; 

Artc nova, vocisquc deum dulcedine caplum : 

« Hoc mihi concilium tecum, dixisse, mancbit ; » 710 

Atque ila disparibus calamis compagine cer» 

Inter sc junctis nomen lcnuissc puella^. 

Talia dicturus, vidit Cyllenius omues 

Succubaisse oculos, adopertaque lumina somno. 



38 METAMOBPHOSES. 

appesantir ses paupieres. Soudain il se tait, et rerid son sommeil 
plus profond en promenant sur ses yeux sa baguette magique. 
Aussit6t la t^te dWrgus sUncline. Mercure la frappe avec sa serpe 
k Tendroit ou elle se joint au cou ; puis, il la jelte toute sanglante 
contre un roc escarpe qu'elle rougit. Argus, te voila donc sans vie. 
Eile est eteinte, cette lumiere qu'absorbaient les regards, et tes 
cent yeux ne plongent plus que dans l'etemelle nuit. La fille de 
Saturne les recueille, en parseme les plumes de Toiseau qui lui 
est consacre, et les repand sur sa queue comme autant de pierre- 
ries etincelantes. 

Junon eclate aussitdt, et sa colere n'admet point de retard. Elle 
offre rhorrible Tisiphone aux yeux et a la pensee de TArgienne ai- 
mee de Jupiter, et lui inspire une aveugle fureur qui Temporte 
errante dans tout l^univers. Nil ! tu restais pour derni^re limite 
k ses immenses fatigues ! A peine a-t-elle touch^ les eaux du fleuve, 
a peine a-t-elle plie les genoux sur ses bords, que son cou se 
penche en arriere et sa t6te se dresse. Ne pouvant elever que ses 
regards vers le ciel, elle les y tient fixes. Par des soupirs, des 
pleurs et un mugissement lamentable, elle semble se plaindre a 
Jupiter et lui demander la fin de ses maux. Le dieu presse son 



Supprimii extemplo vocem, firmatque soporem, 7iH 

Languida permulcens medicata lumina virga. 

Ncc mora, falcalo nutantem vulnerat ense, 

Qua coUo confine caput, saxoque cruentum 

Dejicit, et maculat pracruptam sanguine caulem. 

Arge, jaccs, quodque in tot lumina lumen habebas '^ 

Exstinctii^n est, centumque oculos nox occupat una. 

Excipit Iios, volucrisque susb Saturnia peunis 

Collocat, ct gemmis caudam stellantibus implet. 

Proiinus exarsit, nec tempora distulit ine, 
Uoirifcramque oculis animoque objecit Erinnyn 725 

Pellicis argolicu!, stiraulosque in pectorc caccos 
Gondidit, et profugam per totum lcrruit orbem. 
Ultimus immenso rcstabas, Niie, labori. 
Quem simul ac tetigit, positisque in margino ripsc 
Procubuit geuibus, resupinoque ardua collo, 750 

Quos potuit, solos toUens ad sidera vultus, 
El geniitu, ct lucrymis, ct luctisono mugitu 
Ciim Jovo visa qucri cst, Unemquc orarc malorura. 



LtVHE I. . 30 

^use dans ses bras, et la conjure de mettre un terme k sa vcn- 
geance. t Ne finqui^e pas de Tavenir, lui dit-il; jamais cetle ri- 
Tale ne te causera de chagrin. » Et il veut que le Styx recueille sa 
promesse. Junon s'apaise. lo reprend sa premi^re forme, et de- 
\ient ce quVlIe fut autrefois. Ses poils tombent, ses oomes dispa- 
raissent, Torbite de ses yeux se retrecit, sa bouche se resserre, ses 
q[)aules et ses mains reprennent leur place, ses pieds s'aIlongent 
endnq orteils; enfm elle ne conserve de la g^nisse que son ^la- 
tante blancheur. Deux pieds suffisent k la Nymphe. EUe se redresse ; 
mais elle n'ose parler, dans la crainte de mugir comme une ge- 
nisse. Elle ne hasarde que des paroles interrompues et timides. 
Deesse aujourd'hui, elle re^oit les hommages de pr^tres nonn 
breux rev^tus de lin. 

On lui donne pour fils ^paplius, n^, dit-on, du sang illustre de 
hipiter. L'£gypte a joint ses autels k ceux de sa m^re. D avait le 
m^e caracl^re et lem^me Sge quePhaethon, fils duSoleil. Un jour 
oelui-ci, par jactance, ne voulut pas c^der a £paphus, qui s'enor- 
gueillissait d'avoir Phebus pour p6re. Le petit-fils d'hiachus fut 
indign^ de ses pretentions. « Insense ! lui dit-il, tu crois aux im- 



Conjugis ille suae complexus colla lacerlis, 

Flniat ut pcpnas tandcm, rogat : « Inque fulurum 755 

Ponc metus, inquit, nunquam tibi causa doloris 

Uacc cril; * ct stygias jubet hoc audire paludes. 

Ut lenila dea est, vultus capit illa priores, 

Fitquc, quoil anle fuit. Fugiunt e corpore setoi, 

Cornua decrescunt, fit luminis arctior orbis, 7^^ 

Contrahitur riclus, redeunt humerique roanusquc, 

Ungulaquc in quinos dilapsa absumitur ungucs. 

Dc bove nil superest, formae nisi candor, in illa. 

Orficioquc pedum Nymphc conlenta duorum 

Erigitur, mctuitquc loqui, nc morc juvencae Tio 

Uugiat, et timide vcrba intermissa rctentat. 

Nunc dca linigera colitur cclcbemina turba. 

Uuic Epaphus magni genitus de scniiue tandem 
Crcdilur csse Jovis, perque urbes juncia poicnti 
templa lenet. Fuit huic animis sequalis ct «mnis loO 

Solc satus Phaethon, quem quondam niagna loquentem, 
Mec sibi ccdcntem, Phceboque parenle superbum, 
Kon tulit Inachides, « Matrique, ait, omnia dcmcns 



40 • METAMORPHOSES. 

postures de ta mSre, et tu te glorifies d'un pere qui n'est pas le 
tieul » Pbaethon rougit; la honte etouffe sa colere; il court de- 
noncer cet affront sanglant a Clymene. « Pour comble de dou- 
leur, 6 ma m^re I dit-il, moi, si ind^pendant et si fier, j'ai dA gar- 
der le silence. Quel opprobre ! j'ai re^u un tel outrage sans pouvoir 
le repousser 1 Ah ! si je suis du sang des dieux, efface la tache im- 
primee a mon illustre origine, et montre que le ciel est ma pa- 
trie l» A ces mots, il se jette au cou de sa m6re ; il la conjure 
par sa t^te, par celle de Merops et par Thymen de ses soeurs, de 
lui faire connailre son pere a des signes certains. Touchee des 
pri^res de Pbaethon, ou peut-toe plus sensible encore au crime 
qui lui est impute, Clymene leve ses bras au ciel) et, les yeux 
fixes sur le soleii : <c Au nom de cet astre, ocean de lumiere, qui 
nous ecoute et nous voit, je ie jure^ 6 mon fils ! dit-elle, le Soleil 
que tu contemples, ie Soleil qui regle le monde, est ton pere. Si 
je fabuse, que ses rayons ne se montrent plus a moi, et que ce 
jour soit pour moi le dernier ! li ne te sera pas difficile de con- 
naitre le palais ou tu es ne : ies portes de I*Orient touchent a cette 
contree. Si tu le desires, monte, et interroge \e Soleil lui-m^me. » 

Crcdis, el cs tumidus genitoris imagine falsi. » 

Erubuil Piiaetlion, iramque pudore repressit, 755 

El tulit ad Ciymenen Epaphi convicia matrem. 

« Quoque magis doleas, genitrix, ait, ille ego liber, 

lilc ferox tacui. Pudet haec opprobria nobis 

Et dici potuisse, et non potuisse repelli. 

Al lu, si modo sum coelesti stirpe crcatus, 760 

Ede notam tanti generis, meque assere coelo. » 

Dixit, et iraplicuit materno brachia collo, 

Pcrquc suum, Meropisque caput, taedasque sororura, 

Tradcrcl, oravit, vcri sibi signa parentis. 

Ambiguum, Clyraene precibus Phacthontis, an ira 7G5 

Mota magis dicti sibi criminis, utraque ccelo 

Brachia porrexit, spectansque ad lumina solis: 

« Per jubar hoc, inquit, radiis insigne coruscis, 

Nate, tibi juro, quod nos auditque videtque; 

Uoc te, quem spectas, hoc te, qui temperat orbem, 770 

Sole satum. Si ficta loquor, neget ipse videndum 

Se mihi, sitque oculis iux ista novissima nostris. 

Nec longus labor est patrios tibi nosse penates : 

Unde oritur, domus est terrae contermina nostrte. 

Si modo fert animusi gradere, et scitabei-e ab ipso. » 775 



i 



LIYUE I. 4i 

A ces paroles de sa m^ro, Phaethon, Iransporli^ de joio, so croil 
deja dans les cieux. II franchii Tlnde ct r£thiopie, en proio a tous 
les feux du soleil, et parvient en toute h^te aux lieux que son pc^re 
eclaire de ses rayons naissants. 

Emicat extemplo Isetus post talia malris 
Dicta suaB Phaethon, el concipit aethera menle; 
^thiopasque suos, positosque sub ignibus Indos 
Sidereis transit, patriosque adit impiger orlus. 



LIVRE DEUXIEME 



PnAETHON DEMANDE i CONDUIRB LE CUAR DU SOLEIL. — FRAPP^ DB LA 

FOUDRE, IL EST PR£gIP1t£ DU CIEL. — SES S(EUAS SONT CHANG^fiS 

EN PEUPLIERS. 

I. Le palais du Soleil s'elevait sur de hautes colonnes, tout bril- 
laiit d'or, lout 6tincelant du feu des pierreries. Un ivoire eclatant 
en coiTonnait le faite, et ses doubles portes d'argent rayonnaient 
d'une lumiere ^blouissante. L'art surpassait la matiere. Le ciseau 
de Vulcain y avait represente rOcean qui enveloppe la terre, la terre 
elle-mSme et rimmense voiite des cieux, les dieux de la mer, 
rharmonieux Triton, le changeant Prot^e, £g^on pressant deses 
bras les enormes baleines, Doris et ses filles. Les unes semblent 
nager ; les autres, assises sur un roc, font secher leurs cheveux 



LIBER SEGUNDUS 



PnAETHON CURSUS SOLARIS IMPERIUM AD DIEM PETIT. — FILMIXE PERCUSSUS 
E COJLO DEJICITUR. — PHAETilONTIS SORORES IN POPULOS MUTANTUR. 

Rogia Solis erat sublimibus alla columnis, 
Clara micanle auro, flammasquc imitanle pyropo. 
Cujus ebur nitidum fastigia summa tencbat; ^ 

Argenti bifores radiabant lumine valvse. 
Materiem superabat opus ; nam Bfulcibcr illic 5 

^quora caelarat, medias cingentia terras, 
Terrarumque orbem, ccelumque, quod imrainet orbi. 
Cxrulcos habet unda deos : Tritona canorum, 
Proleaque ambiguura, balxnarumque prementem 
MgXiOna suis immania. terga lacertis, 10 

Doridaque, et natas. Quarum pars nare videnlur, 
Fars in mole scdcns virides siccarc capilios; 



LIYRE II. i"» 

d'azur; quelques autres voguent sur des poissons. Toutes, sans 
aToir le m^me visage, ont un air de ressemblance qui convient k 
des soeurs. Sur la terre figurent les hommes, les villes, les forSls, 
les bStes sauvages, les fleuves, les Nymphes, et toutes les divinit^ 
champ^tres. Au-dessus s'61eve la sph^re brillante des cieux : six 
constellations sont placees a droite et six a gauche. 

Dejalefils de Clymene a gravi le sentier qui couduit a ce palais. 
Parvenu dans la demeure de celui qu'il avaft hesit^ k reconnaitre 
pour son pere, il porte soudain ses pas vers lui ; mais il s'arrSte h 
une certaine distance pour n'6tre pas offusque de son eclat. Cou- 
vert d un manteau de pourpre, Phebus etait assis sur un trdne 
resplendissant d'emeraudes. A droite et a gauche se tenaient les 
iours, les Hois, les Annees, les Si^cles et les Heures s^par^es par 
des intervalles 6gaux. On y voyait debout le Printemps, couronn6 de 
fleurs nouvelles ; Vtl^ nu, portant des guirlandes d'epis ; TAu- 
tomne, tout noirci des raisins qu'il a foul^s, et le glacial Hiver, 
herisse de cheveux blancs. Au milieu de tant de merveilles, le 
jeune Phaethon est vivement frappe de la nouveaute de ce spec- 
tade. Le Soleil jette sur lui ce regard qui embrasse runivers. 



Pisce vehi quaedam. Facies non omnibus una, 

Nec diversa lamen, qualem decet esse sororum. 

Terra viros, urbesque gerit, silvasque, ferasquo, 1J) 

Fluminaquc, et Nymphas, cl cxtera numina ruris. 

Hsec super imposita est cceli fulgentis imago, 

Signaque sex foribus dextris, totidemque sinistris. 

Quo simul acclivo clymencia limitc proles 
Venit, et intravit dubitati tccta parcntis, 20 

Protinus ad palrios sua fert vestigia vultus, 
Consistitque procul; neque enim propiora ferebal 
Lumina. Purpurea velatus veste sedebat 
In solio Phoebus, claris iucente smaragdis. 
A dextra laBvaque, Dies, et Mensis, et Annus, 'il\ 

Seculaque, et positae spatiis sequalibus Hor.T. 
Verque novum stabat, cinctum florente corou.i ; 
Stabat nuda ^stas, et spicea serta gerebat; 
Stabat et Autumnus, calcatis sordidus uvis, 
Et glacialis Hiems, canos hirsuta capillos. r>0 

Inde loco medius, rerum novitate paventem 
Sol oculis juvenem, quibus aspicit omnia, vidit. 



/4 MftTAMORPHOSES. 

« Quel motif fam^ne en ces lieux, hii dit-il, et qu'y viens-lu 
chercher, Phaethon, 6 mon fils ! toi que ton pere ne saurait dfe- 
avouer? » U repond : « Flambeau du monde, 6 Phebus! 6 mon 
p6re! si vous me permettez de vous donner ce nom; si Glymene 
ne cache point sa faute sous une apparence trompeuse; auteur de 
mes jours, prouvez-moi par un gage infailhble qiie je suis votre 
fils, et d61ivrez-moi du doute qui m^agite. » 

II dit. Son pSre depose les rayons qui brillent autour de sa 
tMe, rinvite a s^approcher davantage, et, le pressant dans ses 
bras : « Non, dit-il, tu ne dois pas §tre desavoue par moi. Gly- 
mene ne t'a point trompe sur ta naissance ; et, pour que tu n'en 
doutes pas, demande-moi un gage quelconque de ma tendresse : 
tu Tobtiendras. J'en atteste le fleuve par lequel jurent les dieux 
et que mes yeux ne voient jamais. » A ces mots, Phaethon demande 
la permission de diriger un seul jour le char du Soleil et de con- 
duire ses rapides coursiers. 

Son p^re se repenl de sa promesse, et, secouant plusieurs fois 
sa t6te rayonnante : « Ta demande, dit^il, a rendu mon serment 
t^meraire. Que ne puis-je le retirer! Je l'avoue, c'est la seule 

4t Qusque viae libi causa? qnid hac, ait, arce petisti, 

Progenies, Phaethon, haud inficianda parenti? » 

Ille refert : « lux immensi publica mundi, 35 

PhoBbe pater, si das hujus mihi nominis usum, 

Nec falsa Clymene culpam sub imagine celat; 

Pignora da, genitor, per quse tua vera propago 

Gredar, et hunc animis errorem detrahe nostris. » 

Oixerat. At genitor circum caput omne micantos 40 

Deposuit radios, propiusque accedere jussit ; 
Amplexuque dato : « Nec tu mcus esse negari 
Dignus es, et Clymene veros, ait, edidit ortus. 
Quoque minus dubites, quodvis pete munus, ut illud, 
Me tribuente, feras. Promissis testis adesto 45 

Dis juranda palus, oculis incognita nostris. » 
Vix bene desierat, currus rogat ille paternos, 
Ii)que diem alipedum jus et moderamen equomm, 

Pffinituit jurasse patrem, ]ui terque quaterque 
Concutiens illustre caput : « Temeraria, dixit, !iO 

Vox mea facta tua est. Utinara promissa liceret 
Non dare! confileor, solum hoc tibi, nate, negarem. 



LIVRE 11 45 

diose que je te refuserais, 6 mon fils ! Je puis du moins te dis« 
saader. Ton voeu n'est pas sans peril. Phaeihon, Iq^t^che ou tu 
aspires est grande : elle ne convient ni k tes forces ni a ta jeu- 
nesse. Ton destin est d'un homme, ton ambition est d'un dieu. 
Sans le savoir, tu veux farroger une prerogative que n'ont pas 
m6me les immortels. Qu'ils soient fiers de leurs privileges, j y 
consens ; mais nul autre que moi n'a le droit de s'asseoir sur mon 
char de feu. Le maitre de rOlympe lui-mSme, dont la puissante 
main lance la foudre terrible, ne saurait le conduire ; et cepen- 
dant qu'y a-t-il de plus grand que Jupiter? La route, k Tentr^ 
de ia carriere, est escarpee. k peine, 1e matin, mes coursiers ra- 
firaichis par le repos peuvent-ils la gravir. Au milieu du ciel, sa 
liaateur est immense. De ce point, souvent saisi moi-m^me de 
terreur, je n'ose jeter les yeux sur la terre et ies flots. A son de- 
clin, la pente est abrupte et demande une main si!ire. Quand j'y 
suis parvenu, Tethys, qui me re^oit dans ses ondes, tremble tou- 
jours de m'y voir precipit^. 

• Que dis-je I le ciel est soumis a une etemelle revolution qui 
enlraine et fait rouler les astres dans un cercle rapide. Je monte 
en sens oppose, resistant au mouvement qui emporte tous los 

Dissuadere licet. Non est lua tnta voluntas. 

llagna pelis, Phaethon, et quse nec viribus istis 

llunera conveniant, nec tam puerilibus annis. 55 

Sors tua mortalis ; non est mortale quod optas. 

Plus etiam, quam auod Superis contingere fas sit, 

Nescius affectas^Haceat sibi quisque licebit ; 

Non tamen ignifeco quisquam consistere in axe 

Mc valet excepto. Vasti quoque rector Olympi, GO 

Qui fera terribili jaculalur fulraina dcxtra, 

.Non agat bos currus; et quid Jove majus habomus? 

Ardua prima via est, et qua vix mane recentcs 

Enitantur equi. Medio est altissima ccelo, 

Unde mare et terras ipsi mibi saipe videre Co 

Fit timor, et pavida trepidat formidine pectus. 

Ullinia prona via est, et eget moderamine- ccrlo. 

Tiinc etiam, quos me subjectis excipit undis, 

Ne ferar in prsceps, Tethys soiet ipsa vereri. 

« Adde, qnod assidua rapitur vertigine coelum, 70 

Sideraque alta trahit, celerique volumine torquet. 
Nitor in adversum, nec me, qui caetera, vincit 



40 METAMOUPIIOSES. 

corps celestes, ct mon char s'avance par une route contraire. Sup- 
pose qu'il te soit confie. Que feras-tu ? Pourras-tu lutter contre 
l'impetueux mouvement des pdles et de Taxe des cieux? Peut-etre 
ton imagination y place-t-elle des bocages, des viUes, des maisons, 
des temples enrichis d'offrandes. Loin de la : partout des pi^ges el 
des monslres sauvages. Lors mtoe que tu ne devierais pas un 
instant, il te faudra passer a travers les cornes du taureau f oume 
du cote de rOricnt, Tarc du Gentaure, la gueule mena^te du 
Lion, les redoutables pinces du Scorpion qui embrassent un long 
espace, et le Cancer qui couvre Tespace oppose. D'ailleurs, mes 
coursiers, briiles par le feu qu'ils exhalent de leurs poumons, de 
leur bouche et de leurs naseaux, ne sont pas faciles a gouvemer. 
Quand leurs esprits s^echauffent, a peine souffrent-ils que je les 
dirige : leur fougue resiste au frein. 

« Prends garde, 6 mon fils! je faccorderais unefuneste fisivear. 
Puisqu'il en est temps encore, modere tes desirs. Pour fassurer 
que tu es issu de mon sang, tu r^clames un gage cerlain : je ie 
Taccorde en tremblanl, et mes alarmes paternelles prouvent que 
tu es mon fils. Vois mon visage altrisle! Que ne peux-tu lire aussi 

Impelus, et rapiiio contrarius evehor orhi. 

Finge dalos currus. Quid agas? polerisnc rolatis 

0))vius irc polis, ne te citus auferat axis? 75 

Forsitan et iucos illic, urbesque, domosque 

Concipias animo, dclubraque ditia donis 

Esse. Ver insidias iter est, formasque fcrarum; 

Utquc viam tencas, nulloque errore iraharis, 

Pcr tamen adversi gradicris cornua Tauri, W) 

Hocmoniosque arcus, violentiquo ora Leonis, 

Sa^vaque circuitu curvantcra brachia longo 

Scorpion, atque aliter curvantem brachia Cancriim. 

Nec tibi quadrupedes animosos ignibus illis, } 

Ouos in pectorc habent, quos ore et naribus efflanl, X.'i 

In promptu regcre cst. Vix mc paliuntur, ut acrcs ^ 

Incaluereanimi, ccrvixque repugnat habeiiis. ^ 

« At tu, funesli ne sim tibi muncris auclor, k 

Kate, cavc ; dum resque sinit, lua corrigc vota. ^ 

Scilicet, ut nostro genitum te sanguinc crcdas, 00 w 

Pignora ccrta petis ; do pignora ccrta timendo, W 

Et patrio pater essc mctu probor. Aspicc vultus k. 

Ecce moos, ntinamquc oculos in pectora po«sos ^'^. 



LIYRE 11. 47 

dans mon coeur pour y decouvrir les soucis qui le d^vorerit! Enfin 
jette ies yeux sur tous les biens du monde ; demande un des tre- 
sors que renferment le ciel, la terre et la mer : tu n*^prouvcras 
point de refus. Je n'excepte qu'une seule chose, qui, h vrai dire, 
est moins un don qu*un chatiment ; oui, c'est un ch^timent, 
Phaeton, et non une grace que tu demandes. Insense ! pourquoi 
meserrer tendrement dans tes bras ? M*en doute point, je Tai jure 
par les eaux du Styx : tes vceux seront exauces ; mais puissent-ils 
^e plus sages ! » 

Tels furent ses deniiers avis. Rebelle a la voix de son pere, 
Pbaeton persiste dans sa resolution et brtkle de diriger son char. 
Apres avoir hesite longtemps, Apollon conduit eniin son fils pres 
dusuperbe char, present de Vulcain. L'essieu, le timon et le con- 
toor des roues ^taient d*or, et les rayons d'argent. Des topazes el 
des pierreries semees avec art sur le joug refl^chissaient le vif 
eclat dtt Soleil. Tandis que Tambitieux Phaeton admirait la mer- 
veilleuse beaute de Touvrage, soudain rOrient s'empourpre defeux, 
etlavigilante Aurore ouvre les portes de son palais jonche de roses. 
Les ^toiles fuient ; Lucifer rassemble ieur essaim, et dispai*ait le 

Inserere, et patrias intus deprendere curasl 

Denique, quidquid habet dives, circumspice, mundus ; 93 

Eque tot ac tantis coeli, terraeque, marisque 

Posce bonis aliquid : nuUam patiere repulsam. 

Deprecor hoc unum, quod vero nomine poena, 

Non honor est; poenam, Phaethon, pro munere, poscis. 

Quid mea colla tenes blandis, ignare, iacertis? 100 

Ne dnbita, dabitur, stygias juravimus undas, 

Ouodcumque optaris; sed tu sapientius opta. » 

Finierat monitus. Dictis tamen ille repugnat, 
Propositumque tenet, flagratque cupidine currus. 
Ergo, qua licuit, genitor cunctatus, ad altos lOf) 

Deducit juvenem, vulcania munera, currus. 
Aureus axis erat, temo aureus, aurea summae 
Curvatura rotae ; radiorum argenleus ordo. 
Per juga chrysolithi, positxque ex ordine geromse, 
Clara repercusso reddebant lumina Phoebo. liO 

Dumque ea magnanimus Phaethon miratur, opusque 
Perspicit, ecce vigil rutilo paterecit ab ortu 
Purpureas Aurora fores, et plena rosarum 
Atria. Diffugiunt stelle, quarum agmina cogft 



48 M^TAMORPHOSES. 

dernier de la voAle 6theree. ApoUon voit la terre et le ciel etinceler 
de rubis, et la lune effacer jusqu'aux extremiles de son croissant. 
Aussit6t il commande aux Ileures agiles d^atteler ses coursiers. 
Dociles a ses ordres, les promptes messageres d^tachent de leur 
cr^che, pour les soumetlre au frein, les coursiers vomissant la 
filamme et repus d'ambroisie. Le dieu repand alors une essence 
divine sur le front de son fils, afin qu'il puisse supporter les bru- 
lantes atteintes du feu, et couronne sa tele de rayons. Puis, laissant 
^happer de nouveau des soupirs qui presagent son deuil, il re- 
prend ainsi : 

« Maintenant, du moins, si tupeux suivre les conseils d'un p^re, 
m^nage Taiguillon, 6 mon fils ! et serre fortement les rSnes. Mes 
coursiers se pr^ipitent d'eux-m6mes ; la difficulte est de mod^rer 
leur ardeur. £vite de diriger ta route le long de la ligne qui coupc 
les cinq zones. Trac^ en ligne oblique et formant une large courbct 
un sentier s'ouvre, circonscrit dans les limites des trois wmes dii 
milieu. Fuis le p61e austral ainsi que rOurse unie aux aquilons, 
et marche dans cette voie. Les roues de mon char y ont laiss^. une 
visible empreinte. Si tu veux dispenser au ciel et a la terre wie 



Lucifer, et cceli slatione novissimus exit. 1 IH 

At pater ut terras, mundumque rubescere vidit, 

Cornuaque extremse velut evanescere lunsB, 

Jungere equos Titan velocibus imperat Horis. 

Jussa desB celeres peragunt; ignemque vomentes, 

Ambrosiae succo saturos, praesepibus altis l^ 

Quadrupedes ducunt, adduntque sonantia frena. 

Tum pater ora sui sacro medicamine nati 

Contigit, et rapidse fecit patientia flammae; 

Imposuitque comae radios, praesagaque luclus 

Pectore soUicito repetens suspiria, dixit : ^^t 

« Si potes hic saltem monitis parere palernis, 
Parce, puer, stimuHs, et fortius utere loris. 
Sponte sua properant; labor esl inhiberc volantes. 
Nec tibi directos placeat via quinquc per arcus. 
Sectus in obliquum est lalo curvamine limes, 1S0 

Zonarumque trium contentus fine, polumque 
EfTugito australem, junctamque aquilonibus Arclon. 
Hac fit iter; manifesta rotae vestigia cerncs. 
Vtque ferant requos et cnelum et terra calores, 



LIVRE II. 49 

egale chaleur, maintiens le char dans un juste degre d'el^va- 

tion. Trop haut, tu embraserais le ciel ; trop bas, tu incendie- 

rais la terre. Le chemin le plus sur est entre les deux extr^mes. 

Prends garde que le char ne t emporte a droite dans les noeuds 

da Serpent, et a gauche vers la region inclin^e de rAutel. 

Resle k une egale distance de ces deux constellations. Je confie 

le reste a la Forlune. Puisse-t-elle se montrer propice et veiller 

mienx que f oi sur tes jours ! Tandis que je te parle, la Nuit hu- 

mide est parvenue aux coniins de l'Hesperie. Nous ne pouvons 

plostarder. On nousattend. Le flambeau de TAurore a dissip^ les 

ten^bres. Saisis les r^nes, ou plut6t, si ta r^solution n'est pas in^ 

branlable, profile de mes nvis. et renonce amon char, tandis que 

ta le peux, landis que tes pieds foulent encore la terre el que (u 

n'es pas encorc dans le char ou fappelle un d^ir insense. Gon- 

tente-toi de jcuir en surete de la lumiere, et laisse-moi la dispen- 

seraumonde. » Phaethon, avec toute la fougue de la jeunesse, s'e- 

lance sur le char l^er et s'y tient debout. II se plait k manier los 

r^es qui lui sont confiees, et rend gr&ces a son p^re, qui lui c^dc 

a regret. 

Gependant les rapides coursiers du Soleil, Pyroeis, fious, 

Nec preme, nec summum molire per flethera currum." 135 

Allius egressus, coelestia tecta cremabis; 

Inferius, terras: medio tutissirous ibis. 

Neu te dexterior tortum declinet in Anguem, 

Neve sinisterior pressam rola ducat ad Aram. 

Inter utrumque tene. Fortun» csetera mando ; 1 10 

Quae juvet, et melius, quam tu tibi, consulat, opto. 

Dum loquor, hesperio positas in littore melas 

Humida nox tetigit. Non est mora libera nobis. 

Poscimur : effulget tenebris Aurora fugatis. 

Corripe lora manu ; vel, si mutabile pecius \ i*i 

Est tibi, consiliis, non curribus, utere nostris, 

Dum potes, ct solidis etiamnum sedibus adstas, 

Diimque male optatos nondum premis inscius axes. 

Qus tutus spectes, sine me dare lumina terris. » 

Occupat iile levem juvenili corpore currum, i:;0 

Statque super, manibusque datas contingere habcnas 

Gaudet, et invito grates agit inde parenti. 

Interea volucres Pyroeis, Eous, et ^thon, 



50 METAMORPHOSES. 

fithon et Phl^gon, vomissant la flamnie, remplissent Fair de 
Jeurs hennissements, et frappent de leurs pieds les barri^res. A 
peine T^thys, ignorant la destinee de son petit-fils, les a-t-elle 
ecartees pour leur ouvrir un champ.libre dans l'immensit6 des 
cieux, que soudain ils prennent leur essor. Balances dans les airs, 
Jeurs piedsfendent les nues, et, portes sur leurs ailes, ils devan- 
cent ies vents sortis de la meme region. Mais le char etait leger; 
Jes coursiers ne pouvaient le reconnaitre ; le joug n'avait plus son 
poids ordinaire. Comme on voit vaciller un navire qui manque du 
Jest convenable, comme il erre sur les ondes, ballotte sans cesse a 
causede sa trop grande legerete; le char du Soleil, prive de son 
poids, bondit auhaut des airs. A ses profondes secousses, on dirait 
un char vide. Des que les coursiers s'en aperQoivent, ils se preci- 
pitent, abandonnent le sentier battu, et ne courent plus dans 
i'ordre accoutume. Phaethon fremit : il ne sait de quel c6te tour- 
ner les r^nes contiees a ses soins ; il ne connait point sa route ; 
et, quand il la connaitrait, pourrait-il commander aux cour- 
siers ? Alors, pour la premiere fois, les Trions, toujours giac^s, 
s'echaufferent aux rayons du soleil, et voulurent, mais en vain 
se plonger dans les flots qui leur sont interdits. Place pr^s du p6lc 

Solis equi, quartusque Phlegon, hinnitibus auras 
Flammiferis implent, pedibusque rcpagula pulsant. ibS 

Qusc postquam Telhys, fatorum ignara nepotis, 
Rcppulit, ct facta est immensi copia raundi, 
Corripuere viam, pedibusque per aera motis 
Obstantes fmdunt nebulas, pennisque levati 
Pnctereunt ortos isdem de partibus Euros. IGO 

• Sed leve pondus erat, nec quod cognoscere possent 
Solis equi, solitaque jugum gravitate carebat. 
Utque labant curv» justo sine pondere naves, 
Perque mare instabiles nimia levilatc feruntur; 
Sic onere insueto vacuos dat in aera saltus, 165 

Succutilurque alte, similisque est currus inani. 
Quod simul ac sensere, ruunt, tritumque relinquunt 
Quadrijugi spatium, nec, quo prius, ordine currunt. 
Ipse pavet, nec qua commissas flectat babenas, 
Nec scit qua sit iter; nec, si sciat, imperet illis. 170 

Tum primum radiis geUdi caluere Triones, 
Et vetito frustra tentarunt aiquore tingi. 
Quoique polo posita est glaciuli proxima Serpens, 



LITRt 11. 51 

ghdit^ 16 Serpettt. jiuqiieAttigourdi» sans dangerpowrpanoniie, 
pun dniii h dbiriemr me foreor noinreUe. Toi ansii, Bouner, ta 
fenAni, diURr, d'efM, iiudgr^talento^ 
1—t da eiet, le malhenrenr Pha&thoa toU la Aerre a'diendre an loin 
daai an borison Httmaaae. D pAlit; ses genonz tremblent aou* 
diiavet; dangtm oc^ de lumidre, les ttoihres oomrait ses 
|ieox«Oh! qii*fltOadraitn*aveirjarafflsguid61esoonrRende8oa 
pte! Qa*il regr^ de«onnaltre son origine et d^annr cd>t«Qa sa 
deBandel H aanendt bien mieux ^tre appel6 fila de lUrof». li 
err^ tel qa**nn vaisaeau emportd par le souHQe imp^turax de 
Bdrfe, qoMid le fSk\e famcu abandonne le gou?email, secon- 
iHit onx dieiix et ii des pri^. Que dpit^l iaire? Derri^ lui se 
ma«e tm grand espaoe des cieax d&jk paiGOuro; deyant lui, un 
eipiee pb» grand eooore : sa p^s^ les mesure IHm et rautre. 
VMitOt il rcgarde le conchant, que le Destin ne lui permet pas 
d^Mlflindre ; tantdt il jette les y«ix ms Torient. Qud parti pren» 
i|ret ii rig^MNre, et resteiinm<daleid'drroi. D ne peut ni Ikfe^ ni 
aemr le freih; n ne sait paa mtoie le nom des ooursiers. Mille 
p tfodigc s ^pars {^ et Ui dans les diverses n^ions du ciel et dcs 
inonstres ^ormes le glacent de frayeur. 

Frigore pigra prius, nec formidabiUs ulli, 

Uie&ltiii, sump;$itque novas ferroribus iras. 175 

Te quoque turbatum memorant fugisse, Boote, 

QaamYis tardus eras, et te tua plaustra tenebant. 

Ul vero snmmo despe&it ab ethere terras 

Infelix Phaethon, penilus penitustfue jacentes, 

Palluit, ei subito genua inUremuere timore, IHO 

Sontque oculis tenebrm per tantum lumen obortao. 

Et jam mallet equos nunquam tetigisse paternos, 

Jamque agnosse genus pigel, el valuisse rc^ando; 

Jam Meropis dici cupicns, ita ferlur, ut acta 

Praecipiti pinus Borea, cui victa remisit 185 

Frena snus rector, quam dis votisquie reliquit. 

Quid faciat? multum coeli post terga relictum, 

Ante oculos plus est ; animo metitur ulruraque. 

Et modo, quos illi fato contingere non est, 

Prospicit oc^sus ; interdum respicit ortus, ^OO 

Quidque agat ignarus, stupet; et nec frona remiltit.. 

Kec retinere valet; nec nomina novit oquornm. 

Sparsa quoque iu vario passim miracula ccelo, 

Vasitarumque videt trepidus simnlacra ferarum. 



^ 



52 MfiTAMORPHOSES. 

11 est un Heu ou les bras du Scorpion s*arrondissent en arc. Sa 
queue et ses pinces flexibles couvrent Tespace de deux signes. 
Tout degouttant d'un noir venin, et pret k donner la mort de son 
dard recourb^, il s'offre aux yeux de Phaethon. Hors de lui et 
frissonnanl d'epouvante, le jeune homme lache les rSnes. IMs 
que les coursiers les ont senties ilolter sur leurs flancs, ils er- 
rent a Taventure. Degages du frein, ils se jeltent dans des regions 
jusqu'alors inconnues, et se precipitent ou leur fougue les en- 
traine. IIs bondissent jusqu'aux astres dissemines dans les 
celestes espaces, et emportent le char a Iravers les abimes. 
Tanl6t ils s'elancent au haut de rEmpyree; tant6t, deprecipice 
en precipice, ils tombent dans les r^gions qui avoisinent la terre. 
La Lune voit avec surprise au-dessous de ses coursiers courir ceux 
du Soleil. Les nuages embras^s s'exhalent en fumee; le feu d^ 
vore les sommets les plus eleves; la terre s'enlr'ouvre, sa surface 
se dess^che, les paturages blanchissftnt, les arbres s'enflamment 
ayec leur feuillage, et les moissons arides fournissent raliraent 
de leur ruine au feu qui les consume. 

Cest peu : remparts, dtes, peuples, regions, for^ts, monlji- 

Esl locus, in geminos ubi brachia conmat arcus 195 
Scorpios, et cauda flexisque utrimque lacerlis, 
Porrigit in spatium signorum membra duorura. 
Hunc puer ut nigri madidum sudore veneni 
Vulnera curvata minitantem cuspide vidit, 
Mentis inops, gelida formidine lora remisit. 200 

QuiB postquam summum tetigere jacentia lergum, 
Exspatiantur equi, nuUoque inhibente per auras 
Ignotac regionis eunt, quaque impetus egit, 
Hac sine lege ruunt, altoque sub sthere fixis 
Incursant stellis, rapiuntque per avia currum ; 205 

Et modo summa petunt, modo per de^liva viasquc 
Praecipites spatio terrae propiore ferunlur; 
Inferiusque suis fraternos currere Luna 
Admiratur equos, ambustaquc nubila fumant. 
Corripitur flammis, ut quseque altissima, lellus, 210 

Fissaque agit rimas, et succis aret adcmptis. 
Pabula canescunt, cum frondibus uritur arbos, 
Materiamque suo prmbet seges arida damno. 

Parva quoror : magnse pereunt cum moenibus urbcs. 



LIVAS II. S3 

gB6i^ foul pMt, t0iii ert rddoit ea oendrM, toat jette des flam- 
mm. Vmeeodm dkme rAthos; le Taorai <iiii fravene la Gilicie, 
le laioiiis» llBa, ricb nudnteDant aride, et jiiaqa^alorB oa^bre 
pvaei aoQRsei lidooiides; l^H^lioni, a^oiir des diastes Ihiaes, et 
nitans» «iqiiel (Eagre n^amit pas enoore donn§ son nom. Les 
km db cid aogmentent aans mesore le ifolcan de l^Etna; ils 
brtknt le PMiaSse aa donble fhntf , l^feryx, le Gyntfae, IDthrjfs, le 
Xbodope» d£gag6 enfin de ses ndges» le MiAias, le IMndyme, le 
IfcrieelleGlth^ron, destind aox fiMes de Bacdras. La Scythiene 
tr(iQie point nne saavQgarde dans ses frimas. Les flanunes en?a~ 
le Oanciw, lt)m» le Findie et r(Hympe qai s^^i^e ao- 
dea deaz, les Alpes dont ladme se perd dans les airs, et 
ks Apennins cpii fendent les noes. 

FhiMMm ^ rineaMlie s*£taidre anx qoatre eoins dn monde, 
et ne peat en sioutaiir les Tiolentes atteintes. II respire on air 
enibni6, oomme B'il sortmtdHmefoornaiseprofoiuleyetsentqne 
BOD diar est en luroie anx flammes. Enfin les cendres et les ^n- 
ceHesqai tolent antoar de lai ^aisont ses forces, et one ftim£e 
«dente renvkomie de toutes parts. H ne sait oik il est ni oA il ?a, 
an miliea des ^paisses t^n^bres qui renyeloppent, et se laisse 

Camqne snis totas popnlis incendia gentes 215 

In cmerem Tertunt; silve cnm monlibns ardent. 

Ardet Atbos, Taurnsqne cilix, et Tmolns, et (Ete; 

Bt nnnc sieea, prius celdierrima fontibns, Ide; 

TirgineDsqne Helicon, et nondnm ceagrins Hsemos. 

Aidet in immensum geminatis ignibus £tne, 220 

PiniaaMisqne bioq», et Eryz, et Gynthns, et Othrys, ^ 

Et tandem Rhodope nivibns caritura, Mimasque, 

Dindymaque, et Hycale, natnsque ad sacra CilhaBron. 

Nec prosunt Scythiae sua frigora. Caucasus ardet, 

Ossaque cum Pindo, majorque ambobus Olympus; 2^5 

Aerisque Alpes, et nubifer Apenninus. 

Tunc vero Phaethon cunctis e partibus orbem 
Aspicit accensum, nec tantos suslinet lestus; 
Ferrentesque auras, velut e fornace profunda, 
Ore trahit, cumisque suos candescere sentit. 2^) 

Et noque jam cineres, ejectatamque favillara 
Perre potest, calidoque invoWitur undique fumo ; ' 

Qnoque eat, aut ubi sit, picea caligine tectus. 



5i METAMORPIIOSES. 

emporter au gre des rapides coursiers. Alors, dit-on, le sang 
lire a la surface du corps donna aux Ethiopiens une couleur 
b^ne. La Libye perdit ses sources par cet embrasement. Les N 
phes, les clieveux epars, pleurerent leurs fontaines et leurs ] 
La B^otie chercha Dirce; Argos, Amymone; Ephyre, les source 
Krene. Les fleuves dont la nature a separe les rives par un 1 
lit ne furent pas a Fabri. Le Tanais vit fumer ses ondes, ainsi 
le vieux Penee, le Caicus, voisin du mont Teuthrante, le ra 
Ism^nus, r£rymanthe qui baigne Psophis, le Xanthe destine i 
nouvel embrasement, les eaux dorees du Lycormas, le M^i 
qui se joue dans son lit sinueux, le Melas que boivent Ics 1! 
dons, et TEurotas qui baigne le Tenare. Alors s^enflamme: 
TEuphrate qui arrose Babylone, rOronte, Timp^tueux Ther 
don, le Gange, le Phase et Tlster. L'AIphee bouillonna, et 
rives du Sperchius s'embras^rent. Les flammes fondirent Tor 
roule le Tage. Dans la Meonie, sur les rives mtoes .qu ils faisa 
retentir de leurs chants, les cygnes qui peuplent le Caystre p 
rent au milieu de ses ondes brulantes. Le Nil epouvante s'en 
aux confins du monde, et cacha sa source, qui reste encore inc 

Nescit, et arbitrio volucrum raptalur equorum. 

Sanguinc tum credunt in corpora summa vocato, 235 

iEthiopum populos nigrum traxisse colorem. 

Tum facta est Libye, raplis humoribus aestu, 

Arida; tum Nymyhsc passis fontesque, lacusque 

Deflevere comis. Quaerit Boeotia Dircen, 

Argos Amymooen, Ephyre pirenidas undas. 240 

Nec sortila loco distantes flumina ripas 

Tuta manenl. Mediis Tanais fumavit in undis, 
•Pcneosque senex, teuthrantcusque Caicus, 

Et celer Ismenos, cura psophaico Erymantho, 

Arsurusque ilcrum Xanthus, flavusquc Lycormas, 245 

Quique recurvatis ludit Maeandros in undis, 

Mygdoniusquc Melas, ct tsenarius Eurotas. 

Arsit et Euphrates babylonius, arsit Orontes, 

Thermodonque citus, Gangesque, et Phasis, et Istor. 

iEstual Alpheos ; ripae spercheides ardent; 250 

Quodque suo Tagus amne vehit, fluit ignibus, aurum; 

Et quffi maconias celebrarant carmine ripas, 

Flumineae volucres medio caluere Caystro. 
• Nilus in extremum fugit perterritus orbera, 

Occuluitquc caput, quod adhuc latct; oslia seplem 2S5 



LIVRE II. 55 

nue. Les sept bouches de ce fleuve dessecho se transformerent en 
sept vall^s sans eau. Le m^me incendie consuma, autour de 
rismarus, IH^bre et le Strymon, et, dans rHesp^rie, le Rhin, lo 
Rh6iie, le P6 et le Tibre, appele a tenir Tunivers sous ses lois. 
Bartout la terre fut sillonnee de fentes, au travers desquelles 
pen^tra jusqu'au Tartare la clart^ du jour qui epouvanla le tyran 
des ombres et sacompagne. La mer se resserra. Les c5tes qu'elle 
couvrait devinrent des plaines de sable aride. Les montagnes, 
jQsqu^alors cachees sous les eaux, surgirent, et augment^rent le 
noinbre des Gyclades eparses ga et la. Les poissons se refugierent 
m fond des abimes ; les dauphins n'oserent plus elever au-dessus 
des flots leur croupe recourbee, ni, suivant leur coutume, bondir 
dans les airs; les phoques, couches sur leur dos, flotterent sans 
lie k to surla^ de l ^yper. Neree lui-meme, dit-on, ainsique Doris 
et ses"mtes"se cacbirent dans leurs antres briilants. Trois fois 
Rqitane, le front liiena^ant, voulut montrer ses bras au-dessus 
des eaux ; trois fois il ne put supporter le contact de Tair. 

Cependant la Terre, qu'entoure rOcean, placee entre les eaux 
de la mer et les sources appauvries des fleuves qui s'etaient caches 
dans les entrailles de leur mere, eleve au-dessus des flols sa tete 



Pulverulenta vacant, septem sinc flumine valles. 

Fors cadem ismarios Ilebrum cum Slrymono siccat, 

Hesperiosque amncs, Rhenum, Rhodanumque Padumque, 

Cuique fuit rcrum promissa potentia, Tibrim. 

Dissilitomne solum, penetratque in Tarlara rimis 2G0 

Lumen, et infernum terret cum conjuge rcgem. 

Et mare contrahitur, siccaequc est campus arenae, 

Quod modo pontus eral; quosque altum texerat sequor, 

Exsistunt montcs, et sparsas Cycladas augcnt. 

Ima petunt pisccs, ncc se super a^quora curvi SG5 

ToUere consuetas audent delphines iii auras. 

Corpora phocarum surnmo resupina profundo 

Exanimala jacent. Ipsum quoque Nerea fama est, 

Doridaque, ct natas, tepidis laluisse sub antris. 

Ter .\eplunus aquiscum torvo brachia vultu 5,70 

Exserere ausus erat, tcr non tulit aeris ajslus. 

Alma tamen Telhis, ut eral circumdata ponto, 
Inter aquas pelagi. conlraclosque undiquc fontos, 
Qui .16 condidpraiit n opaca?. viscera malris, 



50 MBTAMORPHOSES. 

naguere si fecondo et maintenant aride. Elle met sa main devant 
son front. Par une forte secousse qui Febranle jusqu'en ses fon- 
dementSy elle s^abaisse d'un degre au-dessous de sa place ordi- 
naire, et d'une voix alteree elle exliale ces plaintes : « Souverain 
maitre des dieux, si telle est ta volonte, si j'ai merit^ mon mal- 
heur, pourquoi ta foudre reste-t-elle oisive? Destinee a p^rir par 
le feu, puiss6-je perir par le tien ! Je me consolerais de succomber 
sous les coups d'un pere. A peine ma bouche peut-elle proferer 
ces paroles (la chaleur etouffait sa voix). Regarde mes cheveux 
consum^s par la flamme; regarde mes yeux et ma bouche inondes 
de cendres brdlantes. Yoila donc ma r^compense ! Voiia le prix de 
ma fi&condit^ et de mes largesses! moi qui Jaisse dechirer mon 
sein par le soc et la herse ! moi qui souffre mille douleurs durant 
toute Tann^e ! moi qui dispense aux troupeaux le feuillage, aux 
mortels une nourriture bienfaisante et aux dieux Fencens ! Sup- 
pose que j'aie merite ce desastre : mais les flots et ton frere ront- 
ils merite? Ppurquoi, placees sous son trident par Tarr^t du Des- 
tin, les mers retrecies voient-elles leurs ondes refoul^es siloindu 
c6leste parvis? Si ton frere ni moi nous ne pouvons te fl^hir, 
songe du moins au ciel, ton domaine. Regarde de Tune k Tautre 

Sustulit o(nn iferos collo tenus arida vultus ; 275 

Opposuitque manuni fronti, magnoque trcmore 

Omnia concutiens paulum subsedit, et infra, 

Quam solet esse, fuit, siccaque ita voce locula csl : 

« Si placet hoc meruique, quid, o, tua fulmina cessnnt, 

Summe deum? Liceat periturse viribus ignis !280 

Igne perire tuo, clademque auctore levare. 

Vix equidem fauccs hsec ipsa in verba resolvo 

(Presserat ora vapor); tostos en aspice crines, 

Inque oculis tantum, tantum super ora favillae. 

Hosne mihi fructus, hunc ferlililatis honorem 28?i 

OflQciique refers, quod adunci vulnera aratri, 

Rastrorumque fero, totoque exerceor anno? 

Quod pecori frondes, alimentaque mitia, fruges, 

flumano generi, vobis quod tura ministro? 

Sed tamen exitium fac me meruisse; quid undaR, 290 

Quid meruit frater? Cur illi tradita sortc 

^quora decrescunt, et ab aelhere longius absunl? 

Quod si nec fratris, nec te mea gratia tangit, 

At coeli miserere tui. Circumspicc utrumquc : 



LIVRE II. 57 

extremite : aux deux p61es s'el^ve ia fuiiiee de iincendie. Si ie 
feu les consume, ton palais va crouler. Atlas lui-mSme chan- 
celle : a peine ses epaules soutiennent-elles Taxe du monde blan- 
cbi par la flamme. Si les mers, si la terre et le palais des cieux 
perissent, nous allons retomber dans Tancien Chaos. Derobe aux 
mages du feu ce qui reste encore, et Yeille au salut de l'uni- 
Ters. » Eile dit, et, ne pouvant plus supporter la chaleur ni 
parler davantage, elJe retire sa t§te dans son propre sein et la 
cadie dans des antres voisins de Tempire des ombres. 

Le suprSme arbitre du monde prend a temoin les dieux et Phe- 
bns meme, qui avait confie son char a Phaethon, que tout, s*il ne 
previent ce desastre, vasuccomber au plus cruel destin. II se rend 
dans la plus haute region du ciel d'ou il se plait a couvrir la terre 
de nuages, a faire gronder le tonnerre et k lancer la foudre. Mais 
ilne trouve point de nuees dont il puisse envelopper la terre, plus 
de torrents qu'il puisse faire descendre du ciel. II tonne, et, ba- 
laDQant la foudre a la hauteur de son front, il en frappe rimpru- 
dent conducteur, lui enleve a la fois la vie et le char, et eteint dans 
la ilanune les ravages de Fincendie. Lafrayeur egare les coursiers. 

Fumat uterque polus ; quos si viliaverit ignis, 29o 

Atria veslra ruent. Atlas en ipse laborat, 

Yixque suis humeris candentem sustinet axcm. 

Si frela, si terrae pereunt, si regia cGeli, 

In Chaos antiquum confundimur. Eripe flammis, 

Si quid adhuc superest, et rcrum consule sumpiac. » 300 

Dixerat hxc Tcllus ; neque enim tolerare vaporcm 

Ulterius potuit, nec diccre plura, suumquc 

Rcttulit os in se, propioraquc Hanibus antra. 

At Palcr omnipotens Superos tcstalus, et ipduui 
Qui dedcrat currus, nisi opem fcrat, omnia falo 505 

luteritura gravi. Summam pctit arduus arceni, 
Unde solet lalis nubes inducere tcrris, 
Unde moTct tonitrus, vibrataque fulmina jaclat. 
Sed neque, quas possct tcrris inducere, nubes 
Tunc habuit, nec, quos cobIo dimitleret, imbrcs. 510 

Intonat, et dextra libratum fulmen ab aurc 
Misit in aurigani, pariterque animaque rolisquc 
Expulit, et sajvis compescuit ignibus ignes. 
Gonsleraanlur cqui, ct, saltu in conlraria fuclo, 



58 MKiAMOllPllOSES. 

Ils bondissent en sens contraire, derobent leur t6te au joug, bri- 
sent les rSnes et s'en delivrent. Ici git le frein, la Tessieu arrache 
du timon, ailleurs les rayons des roues fracassees, plus loin les 
debris du char qui vole en eclats. Pha^lhon, la chevelure en flam- 
mes, roule dans un tourbillon de feu. Une longue trainee lumi- 
neuse marque sa chute au sein des airs. Ainsi tombe ou sembte 
quelquefois tomber une etoile sous un ciel sans nuages. Le ma- 
jestueux Eridan le re^oit, loin de sa patric, dans rh^misphere op- 
pose, et baigne dans ses ondes son visage fumant. 

Les Nymphes de rHesperie deposerent dans un tombeau son 
corps noirci par la foudre, et inscrivirent ces vers sur le marbre : 

Ici de Pha^thon tti vois le monument. 
Infortune martyr d'unc ardeur temcraire, 
S'il ne pul diriger les coursicrs de son pcre; 
Dans son projet du moins ii perit noblement. 

Son pere, plonge dans la douleur, couvrit son front d'un voile fu- 
nebre. Si Ton en croit la renommee, un jour s'ecouIa sans soleil, 
et n'eut d'autre clarte que celle de rincendie. Ce ddsastre eut ainsi 
son utilite. Glymene d'abord exhale toutes les plaintes que peut ' 
inspirer une pareille catastrophe. Puis, en habits de deuil, horS 

CoUa jugo cripiunt, abruptaque lora relinquunt. 315 

Illic frena jacent, illic temone revulsus 

Axis; in hac radii fractarum parte rotarum, 

Sparsaque sunt late laceri vestigia currus. 

At Phaethon, rutilos flamma populante capillos, 

Volvitur in praeceps, longoque per aera traclu 520 

Fertur, ut interdum de coelo stella sereno, 

Etsi non ccdidit, potuit cccidisse videri. 

Quem procul a patria diverso maximus orbe 

Excipit Eridanus, fumanliaque abluit ora. 

Naides Hesperiae trifida fumantia flamma 325 

Corpora dant tumulo, signantque hoc carmine saxuni: 
t Hic situs est Phaethon, currus auriga patcrni ; 
\ Quem si non tenuit, magnis tamen excidit ausis. » 
*^ l^am paler obductos luclu miserabilis asgro 

Condideral^^ultus, et si modo credimus, unum 3o0 

Isse diem sine sole ferunt : incendia lumen 
Prajbcbant, aliquisque malo fuit usus in illo. 
At Clymeue, postquahi dixit quuccumque fuerunfc 
lu lantis diccndu malis, lugubris, ct amens. 



LIYRE II. 5U 

e( 86 memlmiint le sein, elle paroourt runiven ; 

166 restes inanlm^ oa du moins les ob de son fils. 
tronfequesesosensevelis sur une o6(e ^tnngto. U, elle 

baigne de ses pleurs le marbre oili le nom de Pha^thon 
flrt|nv6p et y applique avec tendresse sa poitrine dtomverte: Les 
IBIiaita liidi offreat avec le m^me amour, comme dons Am^raires, 

(fmm gtoiswiments et leurs larmes; elles se d^chirent aussi le 
SMD. QBoiqoe Piit6lOD ne puisse entoidre leurs cris lamentables, 
Hit et joor eUes Fappellent et restent penchtosur sa tombe. 
La lniie anrait d^ quatre fois rempli son disque de lomi^, 
; dflpnM que leBfllles du Soldl, suivant leur oontume (car la doo- 
Iflvteit defenoe une habitude pour elles), faisaient entendre de 
urs» lorsque Vba^thuse, la plus 4gte de toutes, 
86 proatemer» se plaignit que ses pieds n'^taient plus 
fleiifales. EmpreoBte d*aooourir aupr^ d'dle, la Manche Lamp^ 
S6 sflnt tont k coup enchaln^ k la terre. Une troisidmey en vou^ 
lait B^arradier les cheveux» dStache des feuilles de sa tMe. L'uiie 
$fmt de foir ses jambes duuogto en un tronc immobile» et Fau- 
be de loir ses bras allong^ en rameaux. Tandis qu'elles s*eton» 
nent, F^rce forme une ceinture autour de leurs flancs, et, par 

Et laniata sinus, (bluni percensuit orbcm ; 333 

Eianimcdquc artus primo, moi ossa reiuirens, 
Repperii ossa tamen peregrina condita ripa, 
Incnbaitque loco; nomenqne in marmore lectum 
Perfodit laerymis, et aperto peetore foTit. 
Kee minus Heliades fletua, et inania morti 540 

Manera, dant laerymas, et cssaB pcctora palinis, 
Non autlitaram miseras Phaethonta querelas, 
Nocte dieque Tocantf adstemunturque sepulcro. 

Lnna quater junctis implerat cornibus orbem» 
Illa* more suo, nam morem fecerat usus, 345 

Plangorem dedcrant. E queis Phaethusa sororuni 
Maxima, quum Tcllct tcrr» procumberc, qucsla cst 
Diriguisse pcdes. Ad quam conala venirc 
Candida Lampetic, subila fadice retenla cst. 
Tertia, quum crinem manibus laniare pararot, SSiO 

Aycllit frondes. Uacc stipite crura teneri, 
illa dolet lieri iougos sua bracliia ramos. 
Dumquo ea miranlur, complcclitur inguina cortcz, 



60 HIETAMOKPUOSES. 

degres, emprisomie leur sein, lem^s epauies et leurs bras. ] 
bouclie seule reste intacte et repete le nom de leur mere. ! 
que pouvait leur mere, si ce n'est courir ^a et la ou l'egaren 
Femportait, et, pendant qu'il en etait teraps encore, unir ses 
sers a ceux de ses filles? Cetait trop peu : elle essaya de rei 
leur corps du tronc de Tarbre, et d'en briser avec ses mains 
tendres rameaux. Mais il en tomba des gouttes de sang, cor 
d'une blessure. « Arrete! je t'en conjure, 6 ma mere ! s'ecria < 
cune de ses filles en se sentant blessee ; arrSte, je t'en conji 
dans cet arbre c'est notre corps que tu dechires : adieu ! » L'ec 
etouffa ces dernieres paroles. De la viennent les larmes qu 
distille, et qui, durcies par le soleil, tombent en rayons d'an 
de leurs brancbes naissantes. Le fleuve les recueille dans 
eaux limpides, et les porte aux femmes du Latium, qui en 
leur parure. 

CYGiNUS CHANGI^ EM CYGNE. 

II. Ge prodige s'opera sous les yeux de Gycnus, fils de Sthen( 
Le sang de ta mere vous unissait, 6 Phaethon ! mais Tamitie fc 
entre vous un lien plus etroit. Degoute de Fempire (car les pei 

Perquegradusuterum, peclusque, humerosque,manusquc 
Ambit, et exstabant tantum ora vocantia matrcm. 5a5 

Quid faciat mater, nisi, quo trahat impelus illam, 
Huc eat, atque illuc, et, dum licet, oscula jungat? 
Non satis est : truncis avellere corpora tcntat, 
Et teneros manibus rumos abrumpere ; at inde 
. Sauguineae manant, tanquam de vulnerc, gutta!. 500 

c Parcc, precor, mater, qusQcumquc est saucia cluniai; 
Parcc, precor; nostrum laniatur in arbore corpus; 
Jamque vale. » Cortex in verba novissima venit. 
Indo fluunt lacrymae, stillataque sole rigescunt 
Dc ramis clectra novis. Quse lucidus amnis 303 

Excipit, et nuribus miltit geslanda lalinis. 

CYCNDS MDTATUB IN OLOBEM. 

11. Adfuit huic monstro proles stheneleia Cycnus, 
Qui libi materno quamvis a sanguine junctus, 
Mente tanien, Phaelhon, propior fuit. llle rcliclo, 



LIYRfi II. 01 

de la Ligurie et de gi^des cit^ obeissaieut jadis a ses iois), il 
avait fait redire ses accents plaintifs aux ^ertes rives de r£ridan, 
k ses ondes et aux arbres dont ses soeurs venaient d'augmenter le 
nondbre. Sa voix d'honune devint grSle; des plumes bianches 
remplac^rent ses cheveux ; de sa poitrine s^elanga un long cou, et 
une membrane vermeille unit ses doigts ; des ailes couvrirent ses 
flancs ; sa bouche fit place a un bec arrondi. Cycnus fut change en 
un oiseau jusqu'aiors inconnu. II ne se confie ni a Tair ni a Jupi- 
ter. Dans son coeur vit le souvenir des feux injustement lances par 
le maitre du monde. II habile les ^tangs el les vasles marais. Son 
aT^on pour le feu lui fait choisir une demeure dans un ^l^ment 
ooDtraire. 

Gependant le Soleil, en deuil et depouille de son eclat, tel qu'il 
est durant une eclipse, poursuit de sa haine la lumiere, le jour et 
Ini-mSme. II s^abandonne a la douleur, et a la douleur se joint 
la colere. II refuse d'^clairer le monde. « Depuis Forigine des 
siecles, dit-il, mes destins ont ^te assez agit^s. Je ne veux plus de 
travaux sans t^rme et sans honneur. Qu'un autre conduise le char 
de la lumiere. S'il ne se presenle personne, si tous les dieux sV 
Touent impuissants, que Jupiler le guide lui-m^me. Du moins, 

Mam Ligurum populos, et magnas rexerat urbes, 370 

Imperio, ripas virides amnemque querelis 

Eridanum implerat, silvamquu sororibus auclam; 

Quum vox est tenuata viro, canscque capillos 

Dissimulant plumae, collumque e pectore longum 

Porrigitur, digitosque ligat junctura rubentes, 375 

Penna latus vestit, tenet os sine acumine roslrum. 

Fit nova Gycnus avis, nec se coeloque, Joviquc 

Credit, ul injuste missi memor ignis ab illo, 

Stagna petit, patulosque lacus ; igncmque perosus, 

Quse colat, elegit contraria flumina flammis. 380 

Squalidus iuteiea genitor Phaetliontis, ct expcrs 
Ipse sui decoris, qualis, quum deflcit orbcm, 
Esse solet, lucemque odit, scquc ipse, diemquc, 
Datquc animum in luctus, ct iuctibus adjicit iraiii, 
OflJciumque negat mundo. «^alis, inquit, ab scvi 58o 

Sors mea principiis fuit irrequieta, pigetquc 
Actorum sine fine mihi, sine honore, laborum. 
Quilibet altcr agat portantes lumina currus. 
Si nemo est, omnesque dei non posse faleutur, 



G.! METAMOUPllOSES. 

landis qu'il essayera de tenir mesr6nes, ildeposera safoudre, qui 
ravit les enfanls a leurs p^res. Quand il aura eprouve la fougue de 
mes coursiers enflamm^s, il saura qu'il ne merita pas la mort, 
celui qui ne put s'en rendre maitre. » A ces mots, autour de lui se 
pressent tous les dieux. D'une voix suppliante iis le conjurent de 
ne point plonger runivers dans les tenSbres. Jupiter lui-m^me 
s^excuse d'avoir lanc6 ses feux; mais, comme souverain, aux 
prieres il ajoute la menace. Ph6bus rassemble ses coursiers encore 
effarouches et haletants de frayeur. II les dompte et les chdtic 
avec le fouet et raiguillon ; car, dans sa fureur, il leur impute et 
leur reproche la mort de son fils. 

• GALISTO CHANGEE EN OURSE. 

III. Le souverain maitre du monde parcourt la vaste enceinte des 
cieux, et il examine si leurs fondements, ebranles par racUon puis- 
sante du feu, ne menacent pointruine. Quand il les voit fermes et 
dans toule leur solidite primitive, il contemple la terre et ses 
desastres. Sa chere Arcadie surtout eveille sa sollicitude. II rend 
un libre cours aux fontaines et aux fieuves qui n'osaient encore 

Ipse ugat; ut sullcin, dum nostras lentat habenas, S90 

Orbatura patrcs aliquando fulmina ponat. 

Tum scict, ignipedum vircs'expcrtus equorum, 

Non raeruisse necem, qui non bene rexerit illos. » 

Talia dicentem circumstant omnia Solem 

Kuniina; nevc vclit tenebras induccre rebus, oOo 

Supplice vocc rogant. Missos quoque Jupitcr igucs 

Kxcusat, precibusque minas regaliter addit. 

C.olligit amcntes, cl adliuc terrore paventcs 

Phoebus equos, stimuloquc domans ct verbere saevit; 

Suivit cnim^ natumque objectat, ct imputat illis, 400 

CALISTO IN UBSAH C0NVER9A. 

111. At palcr omnipotens ingenlia rooenia coeli 
Ciicuit, ct, ne quid labefactum viribus ignis 
CoiTuat, cxplorat. Qu» postquam iirma, suiquu 
Rohoris essc videt, tcrras, hominumque laborcs 
Tcrspicit. Arcadios tamen est impensior illi 4' ii 

Cura sux ; fontesque, et nondum audcnlia labi 



LIVRE IL 05 

^ il ooavre la. teite de gason, les arfores de feuillage, et 
ma hm fliHris de re|ffeDdre leiir Yerdure. Bans ses 
Mquentea, ses yeux se fixent aur une nymphe de Nona- 
m^jAVmim le ccaisuoie de Ipns ses feux. Elle ne s^oociqMit ni 
kfkr, la laiae» ni k parar sa cfaevelure de mille atours. Une simple 
Tetenait lefi.plia de sa robe, et une bandelette blandie ses 
Le jarelot ou Farc k ia maini elle marchait sur les 
de DiaBe. Jttnais le M^en^andt vu de nymphe plusch^ li 
tesBe.: Ihis qudle &Yettr est durable? Le Soleii avait 6&jk 
la iiioiti6 de sa oourse, quand la nymphe entra dans une 
favftC qne la hache avait toiqours respedto. Eaie ddtache le csrquois 
de son Apaule» d6taid son arc flexible, et se couche sur le gaion, 
h tlCe appuyte sor son carquois ora6 de miUe oouleurs. Jopiter, 
iiirtigate etsans gardien : c Mon ^pouse, dit^U ignorara 
; HiaiSk d&treUe en ^tre instruita, que m*importait ses 
?» 
i.cDupy prmmntlestraitset lecostumedeDiane:cJ»me 
I, dilr4l» snr quels monts as-tu chass6? » La nymphe se 
legaion : c Salut, ditreUe, d6esse plus puissante k mes 

Fhunina restituit; dat terrse gramina, frondes 

Arboribtts, laesasque jubet revirescere silvas. 

Dnm redit, itque frequens, in virgine nonacrina 

HssU, et accepti caluere sub ossibus ignes. 410 

Koa erat hujus opus lanam mollire trahendo, 

Kec positu Tariarc comas. Ubi fibula vestem, 

Titta coercuerat neglectos alba capillos, 

EtmodoUeTe manu jaculum, modo sumpserat arcum, 

Miles erat Phoebes. Nec Msenalon attigit ulla 41i; 

Gratior hac Trivise ; sed nulla polcntia longa cst. 

Ulterius medio spatium sol altus habebat, 

Quam subit illa nemus, quod nuUa ceciderat xtas. 

Exuit hic humero pharetram, lentosque retendit 

Arcus; inque solo, quod texerat hcrba, jaccbat; 420 

Et pictam posita pharetram cervice premehat. 

Jupiter ut vidit fcssam, et custode vacantem: 

« IIoc ccrte conjux furtum raea nesciet, inquit ; 

Aut, si reseierit, sunl o, sunt jurgia tanti? » 

Protinus induilur faciem cultumque Diana», A^^t 

Atque ait ; « comitum, virgo, pars una mcjnim. 
In quibus es venata jugis? » De ccspitc vii^o 
Se leval, et : « Snlve numen, me judice, dixit, 



04 METAMORPIIOSES. 

ycux que Jupiter ; oui, j^oserais raffirmer en sa preserice. » Le 
dieu sourit en l'ecoutant : il aime a se voir preferer a lui-m6me. 
II rembrasse; ses baisers peu modestes n'annoncent point la 
bouche d'une vierge. Au moment oii elle s^appr^te a raconter 
dans quelle for^t elle a chass^, il la presse dans ses bras et se de- 
cSleparun crime. EUe resiste, autant du moinsquelepeut une 
femme. Pliit au ciel que cette lutte, 6 Junon ! se fut engagee sous 
tes yeux : tu aurais pardonne. La vierge combat. Mais quelle 
vierge, quelhomme peutresister k Jupiter? II remonte vainqueur 
dans rEmpyr6e. La Nymphe maudit la for^t temoin de son deshon- 
neur. En la quitlant, peu s'en faut qu'elle n'oublie d'emporter son 
carquois, ses fleches et Tarc qu'elle y avait suspendu. 

Escort6e du chceur des Nymphes, Diane gravit les hauteurs du 
Menale, fiere du carnage des b^les qu'elle vient de frapper. EUe 
apergoit la Nymphe et Tappelle. Calisto recule, et craint d'abord 
que Jupiter ne soit cache sous les traits de la deesse. Mais, quand 
elle voit les Nymphes marcher a ses c6tes, elle ne redoute plus de 
piege et se m^Ie a leur troupe. Helas ! qu'il est difficile de ne point 
laisser lire sa faute sur son front 1 A peine Idve-t-elle les yeux. Elle 



Audiat ipse licet, majus Jove. » Ridet, et audit ; 

Et sibi praeferri se gaudet, et oscula jungit, 430 

Nec moderata satis, nec sic a virgine danda. 

Qua venata foret silva narrare parantem 

Impedil amplexu, nec se sine crimine prodit. 

Ula quidem contra, quantum modo femina possit, 

Aspiceres utinam, Satumia, mitior esses! 435 

Illa quidem pugnat; sed quse superare puella, 

Quisve Jovem poterat? Superum petit sethera victor 

Jupitcr. Huic odio nemus est, et conscia silva. 

Undc pcdem referens, psne est oblita pharetram 

ToUere cum telis, et, quem suspendorat, arcum. 440 

Ecce, suo comitata choro Dictynna per altum 
Msenalon ingrediens, ct csede superba ferarum, 
Aspicit hanc, visamque vocat. Clamata refugit, 

F.t limuit primo, ne Jupitcr esset in illa. ' 

Sed postquam pariter Nymphas inccdere vidit, 445 

Sensit abesse dolos, numenimque acccssit ad harum. * 

Heu! quam dirficile est crimen non prodere vultu k 

Vix ocu'os attollit humo ; nec, ut ante solehat, ^ 



LIVRE II. C5 

xCose plus, comme autrefois, prendre rang ix c6te de la deesse, ni 
marchei' a la ttte de ses compagnes. Elle garde le silence, et la 
rougeur de son visage rev^le la tache imprim^e a sa pudeur. Si 
Diane ii'eiit 6te vierge, elle efit pu remarquer mille vestiges de sa 
honle. Les nymphes les remarqu^rent, dit-on. Le disque de la 
lane se levait pour la neuvi^me fois a Thorizon, lorsque la deesse 
qui pr^side a la chasse, fatiguee par la chaleur du soleil, porta 
ses pas dans un frais bocage d'ou s^echappait avec un leger mur- 
mure un ruisseau roulant sur un sable fm. £lle admire la beaute 
da site, et de ses pieds effieure la surface de Teau. Apr^ en avoir 
aussi admir^ la limpidite : c Nous sommes ici, dit-elle, sans te- 
moins. Quittons nos vStements, et baignons-nous dans Tonde. » 
La sceur de Parrhasius rougit. Si^jk toutes ont d^pose leurs voiles : 
seole elle diffi&re encore. Tandis qu'elle hesite, ses compagnes de- 
taehent sa robe. Son deshonneur parait alors au grand jour. In- 
terdite, elle veut de sa main en cacher les indices : « Fuis loin de 
noos! lui dit la deesse du Gynthe, et ne souille point cette onde 
sacr^ ! » En mSme temps elle lui ordonne de se s^parer de ses 
oompagnes. 

Depuis iongtemps Fepouse du puissant Jupiter connaissait ce 
nouyel affront; mais elle avait diflere sa terrible vengeance jus- 

Juncta des lateri/nec toto est agmine prima. 

Sed silet, et laesi dat signa rnbore pudoris. 450 

Et, nisi quod virgo est, poterat sentire Diuna 

Mille notis culpam. Nympha: sensisse feruntur. 

Orbe resurgebant lunaria cornua nono, 

Quiim dea venatrix, fraternis languida flammis, 

Nacta ncmus gelidum, de quo cum murmure labens 455 

Ibat, et attrilns versabat rivus arenas. 

Ut loca laudavit, snmmas pede contigit undas; 

His quoque laudatis : t Procul est, ait, arbiter omnis. 

Nuda superfusis tingamus corpora lymphi.',. » 

Parrhasis crubuit. Cuncta: velamina ponunt. 4C0 

Una moras quserit. Dubitanli veslis adempta est. 

Qua posita, nudo paluit cum corporc rrimen. 

Attonito^, manibusque uterum cclare volenti : 

« I procul hinc, dixit, nec sacros pollue fonti s, m 

Cynthia; deque suo jussit secederc coetu. 46fi 

Senserat hoc olim magni malrona Tonanlis, 
]>istii1erat((ue graves in idonea tempora pornas. 

i. 



C6 M£TAM0UP1I0SES. 

qu'au moment propice. Le delai n'est plus permis. Aix-as (et c'est 
ce qiii allume le courroux de Junon) a deja re^u le jour d'une 
rivale. Elle attache sur cet enfant ses regards irrites : a Infame 
adultere, dit-elle, il ne te manquait plus que de mettre au monde 
un fils pour divulguer mon deshonneur par ta fecondile, et don- 
ner la preuve publique du crime de Jupiter, qui doit m apparlenir 
tout entier. Ce ne sera pas impmiement : je te ravirai cette beaute 
dont tii es eprise, et qui allume au coeur de mon epoux une flamme 
criminelle. » 

A ces mots, se pla^ant devant elle. Junon la saisit par les clie- 
veux et la terrasse. Galisto lui tend ses bras suppliants. Mais, au 
m^me instant, ses* bras se herissent de poils noirs; ses mains, 
armees d'ongles aigus, se recourbent, et lui servent de pieds ; sa 
bouche, qu^admira Jupiter, devient largc et liideuse ; et, afin que 
ses prieres touchantes ne fleciiissent pas son cceur, Junon lui 
ravit la parole. De son gosier sort une voix rauque, furieuse, me- 
naganle et terrible. Elle est changee en ourse, et garde ses pre- 
miers instincts. Dc continuels gemissements attestent sa douleur. 
Ses mains, sous leur nouvelle forme, s'el6vent vers le ciel. Sa 

(!ausa raoroi nuUa est; cl jani puer Arcns, id ipsum 

Indoluit Juno, fueral de pellice nalus. 

Ouo simul obvcrtit saevam cum lumine mcntem : '•:!() 

« Scilicet hoc unum restabat, adultera, disil, 

rt fecunda foros, fierclque injuria parlu 

Kola, Jovisque mei tcstatum dedecus csset. 

llaud impune feres. Adimam tibi nempe figuram, 

Qua tibi, quaque places nostro importuna marilo. » 475 

Dixit., et, adversa prensis a fronle capillis, 
Stravit humi pronam. Tendebat brachia supplcx; 
Erachia coeperunt nigris horrescere villis, 
Curvarique nianus, et aduncos crescere in ungucs, 
Oflicioque pedum fungi, laudataquc quondam 480 

Ora Jovi, lato fieri deformia rictu. 
Ncve preces animos, ct vcrba potentia flectant, 
Possc loqui cripitur. Yox iracunda, minaxquo, 
Pienaque terroris rauco de gutture fertur. 
Mens antiqua tamen facla quoque mansit in ursa ; 485 

Assiduoquc suos gemilu tcstata dolorcs, 
0ual('scuin<iue maiuis ad coelum et sidora toliit, 



LIVRE II. 07 

Toix nepciit plus sans doule reprocher a Jupiler son ingralilude; 
mais elle ne la soiil pas inoins dans son coeur. Que de fois, n'osant 
se reposer soule dans la lor^t, n*erra-t-elle pas devant la demeure 
et dans les champs qu'elle possedait jadis ! Que de fois ne fut-elle 
pas poursuivie sur les rochers par les aboiements d'une meule ! 
Ancienne chasseresse, elle fuit d^epouvante devant des chasseurs. 
Souvent elle se cache a la vue des bStes sauvages, oubliant ce 
qu'elJe esl. Ourse, elle frissonne devant les ours qui parcourent 
les montagnoj, et redoule les loups, quoique son p^re se trouve 
parmi eux. 

Cependant, sans connaiire sa ria^re sortie du sang de Lycaon, 
Arcas comple pres de trois lustres. Tandis qull poursuit les hdtes 
des forSts, laudis qu'il choisit les bois les plus favorables et en- 
toure de filets les bosquets d'£rymanthe, il rencontre sa m^re. 
Elle s'arrete a sa vue et semble le reconnailre ; de son c6te, il 
rebrousse chemin. Les yeux de Tourse s'attaclient sur lui, fixes 
et immobiles. Arcas ne la reconnait pas. 11 tremble; et, comme 
elle veut s'approcher davantage, il s^appr^te a plonger dans son 
sein un dard meurtrier. Le mailre des dieux ecarte le trait, les 
enleve Tun etFautre, et previent le coup parricido. Un tourhillon 



Ingratumque Jovem, nequeat quum diccro, senlil 

Ak! quoties, sola non ausa quicscere silva, 

Ante domum, quondamque suis erravit in agris! 400 

Ali! quoties per saxa canum latratibus acta est, 

Vcnatrixque raelu venantum territa fugil! 

Saepe feris laluit visis, oblila quid esset; 

LVsaque conspectos in monliLus horruit ursos; 

Pertimuitque lupos, quamvis paler essel in illis. 495 

Ecce lycaonisB proles ignara parentis, 
Arcas adest, ter quinquc fere nalalibus actis. 
Duraque feras scquitur, dum saltus eligit aptos, 
Nexilibusiiue plagis silvas erymanthidas anibit, 
Jncidit in matrcm. Qus restitit Arcadc viso, .-ifKl 

Et cognoscenti similis fuit. llle refugit, 
Immotosquc oculos in se sine fine teneutem 
Kcscius estirauit; propiusquc accedere avcnli 
Vulnifico fuerat fixurus pectora telo. 
Arcuit omnipoteus, parilcrque ipsosque nefasqiic ol^"» 



MfiTAMORPIIOSES. 

ipide les emporle a Iravers les espaces, et les place dans le ciel, 

»u ils forment deux constellalions voisines. 

Junon, indignee de voir sa rivale briller parmi les astres, des- 
cerid dans la mer, sejour de la blonde Tethys et du vieil Ocean, 
que r6verent eux-memes les dieux. Ils s'informent des motifs de 
sa visite : « Yous me demandez, dit-elle, pourquoi, reine des dieux 
dans TEmpyree, je suis venue pr6s de vous? Une autre occupe 
mon tr6ne dans les cieux. Qu'on m^accuse dMmposture, si, lors- 
que la nuit couvrira Tunivers, vous ne voyez (et c'est \k ce qui 
dechire mon coeur) des etoiles nouvellement regues dans le del 
paraitre a Tendroit ou un cercle, place a Textremite de Taxe du 
monde, Tentoure de son etroit circuit. Est-il un homrae qui n'ose 
insulter Junon ou qui redoute sa haine, lorsque seule je sers en 
Toulant nuire ? Voila Feffet de mon courroux ! Oh ! que mon pou- 
voirest grand ! Je n'ai pas voulu qu'elle reslSt mortelle, et la voila 
d^sse ! Cest ainsi que je punis les coupables : tant ma force est 
terrible ! Que Jupiter lui rende son ancienne beaute ; qu'il lui 6le 
cette forme sauvage, comme il fit autrefois pour la soeur de Pho- 
ronee, qu'Argos avait vue naitre. Pourquoi ne l'epouserait-il pas, 
apr^s avoir chasse Junon ? Pourquoi ne la recevrait-il pas dans ma 

Suslulit, ct celeri raplos pcr inania vento 
Imposuit ccclo, vicinaquc sidera fccit, 

Intumuit Juno, postquam intcr sidera pclicx 
Fulsit, et ad canam descendit in aequora Tethyn, 
Ocdanumque senem, quorum rcvcrenlia movit 510 

Saepe deos, causamque visB scitantibus infit : 
« Quxritis, aethereis quare regina dcorum 
Sedibus hucadsim? Pro me tenctaltera coclum. 
Mentiar, obscurum nisi nox quum fecerit orbem, 
Nuper honoratas summo, mea vulnera, ccc\o 515 

Viderilis stellas illic, ubi circulus axem 
Ultimus extrcmum spatioque brevissimus ambit. 
Est vcro, cur quis Junonem laederc nolit, 
Offensamquc trcmat, qua) prosim sola nocendo? 
En pgo quantum cgi ! quam vasta polcntia nostra cst ! 52U 
Esse hominem vetui ; facla est dea. Sic ego poenas 
Sontibus impono, sic esl mea magna poteslns. 
Vindicct anliquam faciem, vuUusque fwnos 
Detrahat, argolica quod in antc rhoronide forit. 
Cur non et pulsa ducat Junono, meoque L2j 



LIVRE II. (^g 

couche, et ne prendrait-il pas Lycaon pour beau-p^re? Mais vous, 
sirinjure faite a celle dont vous avez nourri renfance vous touche, 
fennez vds flots d'azur aux sept Trions ; repoussez une constellation 
plac^ par rinfamie au c61este sejour, et qu'nne vile adultf^re ne 
gonille pas vos cbastes ondes ! » 

LE CORBEAU PERD LA BLANCHEUR DB SON PLUMAGE, ET DEVIEHT NOIR. 

IV. Les dieux de la mer font un signe d'approbation. La fille 
de Satume s'elance dans les airs, portee sur son char rapide que 
trainent des paons dont les plumes, teintes du sang d'Argus, 
brillentderiches couleurs, depuis Tepoque recente ou le corbeau 
perdit tout a coup par sa loquacite son ancienne blancbeur pour se 
couvrir d'un manteau noir. Jadis son plumage aux reflets d'argent 
ne le c^ait ni au duvet sans tache des colombes, ni a Toiseau 
vigilant dont la voix devait sauver le Capitole, ni au cygne qui 
aime a se jouer dans les eaux. Sa langue le perdit, et son babil fit 
succeder a sa blancheur primitive la couleur d*ebene. 

L'H^monie enti^re n^avait pas de beaute plus c^iebre que Coro- 
nis, n^e k Larisse. Elle te plut, dieu de Delphes, du moins tant 

CoUocet in thalamo, socepuraque Lycaona sumal? 

At Yos, si laesse contemptus tangit alumnse, 

Gurgite caeruleo septem prohibete Trioncs, 

Sideraque ia ccelo, stupri mercede, recepla 

Pellite, ne puro tingatur in xquore pellex. » S30 

CORVUS FIT EX ALBO NIGER. 

IV. Di maris annuerant. Habili Saturnia curru 
Ingreditur liquidum pavonibus aera pictis, 
Tam nuper pictis caeso pavonibus Argo, 
Quam tu nuper eras, quum candidus ante fnisscs, 
Corve loquax, subito nigrantes versus in alas. cm5 

Nam fnit haec quondam niveis argentea pennis 
Ales, ut aequaret totas sinc labe columbas, 
Nec seryaturis vigili Gapitolia voce 
r.ederet anseribus, ncc amanti flumina cycno. 
Lingua fuit damno : lingua facicntc lo^naci, 540 

Cui color albus erat, nunc est conlrarius albo, 

Pulchrior in tota, quam larissaea Coronis, 
Non fiiit Haemonia. Placuit tibi, Dclphice, rorte. 



70 MfiTAMORPIlOSES. 

qu'elle fut chaste ou que tu ne reraarquas pas ses infid^lites; mais 
elles n'ikhapperent pas a Toiseau de Phebus. Inexorable delateur, 
ii allait reveler a son maitre un coupable mystere, quand arriva 
prte de lui Tindiscrete comeille, curieuse de tout apprendre. In- 
struitedu sujet de son voyage, elle lui dit : « Tu ne suis pas la route 
convenable. Ne meprise pas mes predictions. Considere ce que 
j'ai6te, et ce que jesuis. Apprends comment j'ai merit^ mon sort. 
Mon malheur, tu le verras, est n6 de ma fidelite. Jadis, Pallas avait 
renferme dana une corbeille d^osier firichthon venu au monde 
sans m^re, et Tavait confie aux trois fiUes de C^crops, en leur 
prescrivant de ne jamais pen^trer son secret. Cach^e sous le leger 
feuillage d'un ormeau touffu, j'6piais leurs actions. Deux d^entre 
elles laisserent exactement ferm^e la corbeille confiee a leurs 
soins : c'6taient Herse et Pandrose. La troisieme, Aglaure, se mo- 
qua de ses timides soeurs, et detacha les noeuds de la corbeille, oii 
elles virent un enfant et un serpent couche pres de lui. Je rappor- 
tai cette action a la d^esse. Pour prix de mon z^le, la protection 
de Minerve me fut, dit-on, retiree, et je cedai ma place a Toiseau 
de la nuit. Mon chMiment doit apprendre au peuple aile a ne point 

Dum vel casta fuit, vel inobversata. Sed ales 

Sensit adulterium phcebcius. Utque latentem 54r> 

Detegeret culpam non eiLorabilis index, 

Ad dominum tendebat iter. Quera garrula molis 

Consequitur pcnnis, scitetui' ut omnia cornix. 

Auditaque viae causa : « Non utile carpis, 

Inquit, iter. Ne sperne meae prsesagia linguse. H50 

Quid fuerim, quid simque, vide; meritumque requiro. 

Invenies nocuisse fidem. Nam tempore quodam 

Pallas Erichthonium, prolem sine matre cre{»tam, 

Clauserat aclaeo texta de vimine cisla, 

Virginibusque tribus, gemino de Cecrope natis, ^•'> 

Hanc legem dederat, sua nc secreta viderent. 

Abdita fronde levi densa specula])ar ab ulmo, 

Quid facerenl. Commissa duae sine fraude tuentur, 

Paudrosos atque Herso. Timidas vocat una sororos 

Aglauros, nodosque manu diducit; at intus aCf) 

Infantemque vident, apporreclumquc draconem. 

Acta deae refero. Pro quo mihi gratia lalis 

ReilHilur, ut dicar tutela pulsa Minerva?, 

Et ponar post noclis avem. Mea pcena volucres 



LIYKE II. 71 

se conipromettre par ses indiscretions. Ce n'est, je pense, ni de 
son propre mouvement, ni en cedant a des instances qu^elle me 
dioisit. Yous pouvez le lui demander a elle-mSme. Malgr^ son 
coiuTOUx, elie ne saurait me d^mentir. 

« Au sein de la Phocide, Tillustre Goronee me donna le jom*. Ua 
naissance est connue : je sors d'un sang royal. De ricbes pr^ten- 
dants briguerent ma main : garde-toi de me mepriser. Ma beaute 
fit mon malheur. Je me promenais lentement, selon ma cou- 
lume, sur le rivage de la mer. Le dieu des flots me vit et bhila 
d'une we flamme. Lorsqu'ii eut consum^ en vain ses prieres et 
ses douces paroles, il recourut a la violence et me poursuivit. Je 
pris la fuite, j'abandonnai ie terrain solide, et je me fatiguai a 
courir inutilement sur le sable qui cedait sous mes pas. J'invo- 
quai les dieux et les hommes. Ma voix ne rencontra pas d'dme sen- 
sible. Une vierge seule eut pitie d*une vierge et vint a mon se- 
cours. J'^levai mes bras au ciel. Je les sentis se couvrir i^g^rement 
d*un noir duvet. J'essayai de repousser mes v^tements loin de mes 
^ules. Ils ^taient cbang^s en piumes qui avaient jet^ sous ma 
peau de profondesracines. Je voulus me frapper le sein : jen'avais 

Admouuisse polest, ne voce pcricula quoBranl. 5G5 

At, puto, non ultro, nec quidquam tale rogantem 
Me petiit. Ipsa licet lioc ex Pallade quseras. 
Quamvis irata est, non hoc irata ncgabit. 

« Nam me phocaica clarus tellute Coroucu:?, 
Nota loquor, genuit; fueramque ego regia virgo, 570 

Divitibusque procis, ne me contcmne, pclebar. 
Forma mihi nocuit. Nam quum per littora lenlis 
Passibus, ut soleo, summa spaliarcr arcna, 
Vidit, et incaluit pelagi deus. Utque prccando 
Tempora cum blandis consumpsit inania verbi::', 575 

Vim paral, et sequitur. Fugio, densumque relinquo 
Littus, et in molli nequicquam lassor arena. 
Inde deos hominesque voco; nec contigit uUum 
Vox mea morlalem. Mota est pro virgine virgo, 
Auxiliumque tulit. Tendebam brachia coclo ; 580 

Brachia coeperunt levibus nigrescerc pcnnis. 
Rejicere ex humeris vestcm molibar; at illu 
rinma erat, inque cutem radiccs edcrat inias. 
Plangere nuda meis conabar pectora palmis) 



72 METAMORPUOS£S. 

plus ni niains ni poitrine. Je conrais, et le sable ne retenait pius 
mes pas. Je m'6ievais a la surface de la terre. Bientdt mon essor 
m'emporta dans les airs, et je devins la compagne irreprochable 
de Minene. Mais qu'importe cet honneur, si, changee en oiseau 
pourun crime horrible, Nyctimcne me remplace? Eh quoi! Tat- 
tentat dont Lesbos retentit n'est point parvenu jusqu'a vous ? Vous 
ignorez qu'elle a souille la couche patemelle? Elle est oiseau 
maintenant ; mais la conscience de sa faute lui fait fuir la vue des 
hommes et la clarte du jour. Elle cache sa honte dans les t^n^br es, 
et tous les oiseaux la chassent des regions de Tair. • 

Elle dit. Le corbeau lui repond : « Que tes sinistres paroles 
retombent sur toi ! Je dedaigne tes vains presages. » Sans quitter 
sa premi^re route, il va raconter a son maitre qu'il a vu Coronis 
dans les bras d'un jeune Thessalien. A la nouvelle de ce crime, le 
dieu, qui la cherit, laisse tomber sa couronne de laurier. En 
meme temps ses traits changent ; le luth s'echappe de ses mains ; 
il palit. Le coeur enilamme de courroux, il saisit ses armes, tend 
son arc, et d'un trait inevitable frappe ie sein qu-il pressa tant de 
fois sur son sein. Goronis bless^ pousse un cri, et retire le fer 

Scd ncqne jam palmas, nec pectora nuda gerebam. 5H5 

Currcbam; ncc, ui ante, pedes retinebat arena ; 

Sed siunnia toUebar humo. Mox acta per auras 

Evchor, ct dala sum comes inculpata Minervx. 

(Juid tamen hoc prodest, si diro facta voluciis 

Criminc, Nyctimene nostro successit honori? o90 

An, quaj pcr lolam res cst notissima Lesbon, 

Non audila tibi est, patrium temerasse cubilc 

^yclimcncn? Avis illa quidem; sed conscia culpx, 

Conspectum luccmquc fugit, tcnebrisque pudorcui 

Celat, ct a cunclis cxpcUilur xthere tolo. » 505 

Talia dicenti : « Tibi, ait, revocamina, corvus, 
Sint, prccor, isla mald 1 Nos vanum spernimus omen. > 
Nec coeptum dimitlit iter, dominoque jacentem 
Cum juvenc hicnionio vidisse Coronida narrat. 
Laurea delapsa cst, audito crimine, amanti ; 600 

Elparitcr vultu^sque deo, plectrumque, colorque 
Excidit. Utque aniraus tumida fei-vebat ab ira, 
Arma assucla rapit, flexumque a cornibus arcum 
Tcudit, ct iila suo loties cum pectorc juncla 
Indcvilato trajecit pectora telo. 605 

Icla dcdit gemitum, tractoque a vulnere ferro 



. LIVKE II. 75 

de sa blessure. Des flots de sang rougisseut soii corps d'albalre. 
flPuisse-je, dit-elle, avoir assouvi ta vengeance, 6 Phdbus! Maii 
j'aurais voulu d^abord ^tre mere. En me frappant seule, la mort 
immole aujourd'hui deux victimes. » A ces mots, sa vie s'^happe 
avec son sang, et sur son corps inanime s'etend le froid de la ' 
mort. ApoUon se repent trop tard de sa crueile vengeance. II 
maudit a la fois sa foUe credulite et son aveugle courroux; il 
maudit Toiseau qui lui a revele la faute de Coronis et le sujct de 
son indignation ; il maudit la corde de son arc, son arc lui-m^me, 
sa main et les fleches qu'elle a tem^rairement lancees. 11 rcl6ve 
Coronis, la r^chauffe conlre son sein, et, par des secours tardifs, 
essaye de triompher du Sort. Mais il a beau epuiser les ressources 
de son art, ses^efforls sont vains. 11 voit s'appr6ter le buclier et 
briller la flamme qui doit devorer les restes de son amanle. Alors 
des sanglots (car les larmes ne peuvenl baigner le visage d*un 
dieu) s'exhalent du fond de son coeur. Ainsi g^mit la genisse de- 
venue mere, loi*squ'elle voit un bras vigoureux frapper avec la 
masse retentissante la I6te de son tendre nourrisson. Apollon 
repand sur le sein de sa victime d'inuliles parfums, rembrasse et 



Catidida punicco perfudit uiembra cruore, 

Et di\it : « Potui pa'uas tibi, Phoebe, dedi^sc, 

Sed peperisse prius : duo nunc moriemur in unu. » 

Uactenus, et pariter vitam cum sanguine fudit: 610 

Corpus inane animae frigus lethale secutum est. 

Poenitet heu! sero poena! crudelis amantem; 

Soque, quod audierit, quod sic exarserit, odit. 

Odit avem, per quam crimen causamque dolendi 

Scire coactus erat; nervumque, arcumque, manumque G15 

Odit, cumque manu, temeraria tela, sagittas. 

CoUapsamque fovet, seraque ope vincere fata 

Nititur, et medicas exercet inaniter artes, 

Qux postquam frustra tentata, rogumquc parari 

Vidit, et arsuros supremis ignibus artus, 620 

Tum vero gemitus (neque enim coelestia tingi 

Ora licet lacrymis), alto dc corde pelitos 

Edidit; haud aliter, quam quum, spectantc juvenca, 

Lactentis viluli, dextra libratus ab aure, 

Tempora discussit claro cava mallcus ictu. 625 

Ct tamen ingratos in pectora fudit odores, 



74 MfiTAMORPHO&ES. 

s^acquitte des devoirs commandes par un injusle trepas\ Toutetois 
1 ne peut souffrir que le meme feu reduise en cendres le fruit 
de son amour. II le retire des flanmies et du sein de sa mere pour 
le porter dans Tanlre de Chiron. Le corbeau, qui attendait la 
recompense de son fid^e recit, ne compta plus, par Fordre d'A- 
poUon, au nombre des oiseaux distingues par la blancheur de 
leur plumage. 

OGYAnO]% mSTANORPHOSEB EN GAVALE. 

V. Le monstre cependant se rejouissait d'avoir un nourrisson 
d*une race divine : Thonneur inherent a sa tache faisait son or- 
gueiL Tout a coup, arrive, les cheveux flottant sur ses epaules, la 
blonde fille du Centaure qu'autrefois la Nymphe Charido enfanta 
sur les rives d'un fleuve rapide et qu'elle nomma Ocyrhoe. Elle ne 
se contenta pas d'apprendre les secrets deson pere; elle predisait 
l'avenir. A peine a-t-elle con^u dans son sime une fureur prophe- 
tique; a peine, echauffee par le dieu qu'elie portait dans son 
coeur, a-^t-elle vu renfant : « Grandis pour le salut du monde, 
jeune enfant ! dit-elle. Souvent les mortels te devront Texistence. 



fit dedlt amplexus, iujustaque jusla peregit, 

Non tulit in cineres labi sua Phoebus cosdeni 

Semina; sed natum flammis uteroque parentis 

Eripuit, geminique tulit Chirouis in antium; 63U 

Sperantemque sibi non falsae praimia lingux, 

later aves albas vetuit considere corvum. 

OCYRHOE MUTAVOIl IN EQUAIi. 

V. Semifer interea divinae stirpis alumno 
Lsetus erat, mixtoque oneri gaudebat.bonore. 
Ecce venit rutilis humeros protecta capillis Gdo 

Filia Centauri, quam quoadam Nympha Charicio, 
Fluminis in rapidi ripis enixa, vocavit 
Ocyrhoen. Non hsBC artes contenta patetiias 
Edidici.sse fuit ; fatorum arcana canebat. 
Ergo ubi vaticiuos concepit meute furores, 640 

Incaluitquc deo, queni clausuni pectore habebat, 
Aspicil infauleni, « lotique salulifer urbi 
Ci^esce, puer, dixit. Tibi se uiortalia ssepe 



LlVUE 11. IS 

11 te s«ra donne de raidmer les morts. Mais, pom* ravoir essaye 
ube fois, en d^pit ducourroux des dieux, la flamme de tou aieul 
fempMiera de le tenter encore. Dieu, tu deviendras un corps 
kiaiiiin^ ; puis dieu, en quittant une depoiulle mortelle; et deux 
fois tu verras renaitre tes destins. Toi aussi, tendre pere, toi qui 
0*68 plus mortel, et que le Sort a dote d'une vie qui doit se prolon- 
ger dans tous les temps, tu desireras pouvoir mourir, lorsque le 
venin d^un serpent cruel, se giissant dans ton corps a travers une 
blessure, sera pour toi une source de douleurs. Immortel, les 
dieux te rendront sujet a la mort, et les trois Parques trancheront 
lefildetesjours. > 

n lui restait d'autres myst^res k devoiler. Elle pousse un soupir 
du fcHMl de son coeur, et des larmes silionnent ses joues. « Les 
Destins m'enemp^ent, dit-elle; je ne puis parler davantage; la 
TCHx m^abandonne. Mon art devait-il m'attirer ainsi ie courroux 
des dieuz? Oh! quUl eut mieux valu ignorer Tavenir! Deja la 
fonne humaine semble m'^tre ravie ; deja i'herbe me pJait pour 
piture; deja Tinstinct m'entraine dans de vastes prairies: mon 
ooqis, conune celui de mon pere, prend la forme du cheval. Mais 

Corpora debebunt. Animas lihi reddere adcinptab 

Fas erit; idquc semel dis indignantibus ausus, {i\:\ 

Posse dare hoc iterum flamma prohiberis avita. 

Eque deo corpus fics exsangue; dcusque, 

Qui modo corpus eras; et bis tua fata novabis. 

tu quoque, care pater, non jam mortalis, et aivis 

Omnibus ut maneas, uascendi legc crcatus, (kM) 

Posse mori ciipies tum, quum cruciubcre diru: 

Sanguine serpentis per saucia membra reccplo; 

Teque ex aetemo patientem numina mortis 

Efficient, tiriplicesqu6 des tua fila resolvent. » 

Restabat fatis aliquid. Suspirat ab imis (k):) 

Pectoribus, lacrymseque genis labuntur oborlac, 
Atque ita : « Praevertunt, inquit, me fata, vetorquc 
Plura loqui, voci^que mes prscluditUr uSus. 
>'on fuerant slrtes tanti, quas numinis iram 
Contraxere mihi. Mallem nescisse futurd; tieO 

Jara mihi subduci facies humana videtur; 
Jam cibuS berbsl placet; yJnn latis cutrere campis 
Jmpctus cst : in equam, cognalilquc corpora vertdr. 



7G METAMORPHOSES. 

pourquoi la nietaniorphose, entiere chez moi, est-elle incomplete 
chez lui ? » Telles etaient ses plaintes. Ses dernieres paroles furent 
a peine intelligibles : tant elles ^taient confuses ! Bientdt on n*eii- 
tendil plus ni des paroles humaines, ni le hennissement d'une ca- 
vale, mais un son qui cherchait a Timiter. Peu d'instants aprei, 
elle pousse de veritables hennissements ; ses bras s agitent sur le 
gazon; ses doigts se tiennent, et ses ongles reunis s^arrondissent 
en un leger sabot; sa bouche s'agrandit, son cou s'allonge, le bas 
de sa robe trainante se change en queue, et ses cheveux epars 
forment la criniere qui flotte a droite sur son ccu. Elle prend en 
mtoe temps une voix etune figure nouvelies, et tire un noaveau 
nom de sa metamorphose. 

BAll^DS niTAMORPHOSl EN PIERRE. 

VI. Fondantenlarmes, le filsde Philyraimplorait en vain ton.se- 
Cours, dieu de Delphes. Tu nepouvais enfreindre les ordres du grand 
Jupiter; et, quand tu l'aurais pu, tu n*etais point pres de lui. Tu 
habitais Tfilide et la Messenie. Tu etais alors rev^tu d'une peau de 
berger. Ta main droite portait une branche d'olivier sauvage, et la 

Tota tamen quare? pater estmihi nempc biformis. » 

Talia dicenti pars est extrema querelae 665 

Inlellecta panim, confusaque verba fuere, 

Mox nec verba quidem, nec equas sonus ilie videtur, 

Sed simulantis equam ; parvoque in lempore certos 

Edidit hinnitus, et brachia movit in herljas. 

Tum digiti coeunt, et quinos alligat unguos 670 

Perpetuo cornu levis ungula; crescit et oris, 

El colli spatium; longaB pars maxima pallae 

Gauda fit ; utque vagi crines per coUa jacebant, 

In dextras abiere jubas; pariterque novata est 

Et vox, et facies ; nomen quoque monstra dedere. 075 

BATTOS MUTATUR IN LAPIDEM. 

VI. Flebat, opcmque tuam frustra Philyreius hcros, 
Delphice, poscebat. Nam nec rescindere magni 
Jussa Jovis poleras ; nec, si rescindere posses, 
Tunc aderas : Elin, messaniaque arva colebas. 
!llud erat tempus, quo te pastoria pellis 680 

Texit, vttusque fuit dextrae silvestris oliTa; 



LIVRE II. 77 

gauche une Mie formee de sept roseaux d'inegale grandeur. Tout 
entier k l'amour, tu faisais tes d^lices de ton chalumeau, lorsque 
des g^nisses s'avano§rent, dit-on, sans gardien, dans les ciiamps 
de Pylos. Le fils de Maia les voit, et, grSce a son adresse, les de- 
robe et les cache au fond des bois. Ce larcin ne fut remarque de 
personne, excepte d'un vieillard connu dans les campagnes voi- 
sines : on Tappelait Battus. II etait charge de garder les bois, Jes 
gras p&turages du ricbe Nelee et ses nobles cavales. Mercure le 
redoote. D*une main caressante il le tire a part, et lui dit : « Qui 
qae tu sois, ^tranger, si Ton reclame ces troupeaux, reponds que tu 
ne les a point vus. Pour un tel service, re^ois cette genisse su- 
perbe. » II la lui donne. L'6tranger Taccepte en ajoutant : « Retire- 
tdsans crainte.Gettepierrerev^IerapIutdtquemoitonlarcin. » En 
mtoe temps il lui montreune pierre. Le fils de Jupiter feint de 
s*^0]gner. Bientdt il revient avec une voix et une figure nou- 
Tdks. € Berger, dit-il, as-tu vu des genisses errer dans ces cam- 
p9^:nes? Aide-moi a decouvrir ce larcin. Tu recevras pour r6com- 
pense nne g^nisse et un taureau. » Le vieillard, gagn^ par Tapp^t 
d'un double salaire, lui repond : « Vous les trouverez derriere ces 

AUerius, dispar septenis fistula cannis. 

Dumque amor est curie, dum te tua fistula mulcet, 

Incustoditac pylios meraorantur in agros 

Processisso boves. Yidet has atlantide Maia CS5 

Natus, et arle sua silvis occultat abactas. 

Senserat hoc furtum nemo, nisi notus in illo 

Ilure senex : Battum vicinia tota vocabant. 

Divitis hic saltus hcrbosaque pascua Nelei, 

Nobiliumque gregcs custos servabat cquarum. GGU 

Ilunc tirauit, blandaque manu scduxit, et ilii : 

« Quisquis es, hospes, ait, si forle arnienla requiret 

Haec aliquis, vidisse noga. Neu gratia facto 

ISulla rcpendatur, nilidam cape prajmia vaccam. » 

Et dedit. Accepta, voccs has reddidit hospes: 095 

u Tutus eas. Lspis istc prius tua fuila loquatur. » 

Et lapidera oslcndit. Simulat Jove natus ahire. 

Mox redit, et, versa paritcr cum voce ilgura : 

« Rustice, vidii^ti si quas hoc limite, dixit, 

Ire l»oves, fer opem furtoque silentia deme. 700 

Inncta suo pretium dabitur libi femina lauro. » 

At senior, postquam merccs geminata ; « Sub illis 



78 METAMORPHOSES. 

montagnes. » Elles y etaient en eflet. Le petit-filsdWtlas se mit a 
rire : « Perfide, c'est moi que tu trahis, tu me Iraliis moi-mfime ! » 
dit-il ; et il changea le parjure vieillard en une pierre dure qu'au- 
jourd'hui m^me on appelle pierre de touche. Depuis ces temps 
anciens elle est marquee d'une tache d*infamie qu'elle n'a point 
meritee. 

AGLAUBE CHAItGiE EN ROGHER. 

Vn. De Pylos, Mercure prend son vol, et ses regards ddcouvrent 
ies champs de Munychie, la contr^e cherie de Minerve et le bois 
qui couronne le Lycee. Ce jour-la, suivant Tantique usage, de 
chastes vierges portaient sur leurs tStes, dans le sanctuaire de 
Pallas pare pour cette solennite, des corbeilles chai^ees de pures 
offrandes. A leur retour, le dieu les voit. Des lors il quitte la ligne 
droite et se replie sur hii-m^me. Tel, dans son rapide essor, 
quand il aper^oit les entrailles d'une victime, le milan trace un 
circuit dans les airs, tant que la crainte Tinquiete et que les prfi- 
tres environnent Tautel ; il n'ose s*eloigner et plane avidement 
autour de la proie qu'il espere. Ainsi, dans son vol, le dieu de 



Montibus, inquit, enint; » et erant sub montibus illis. I 

Risit Atlantiades, et: « He mihi, periide, prodis? | 

Me mihi prodis? » ait; perjuraque pectora vertit 705 j 

In durum silicera, qui nunc quoque dicitur Index; J 

Inque nihil merito velus est infiamia saxo. ' 

AGLAUROS IN SAXUM OBRIGESCIT. 

VII. Ilinc se sustulerat paribus Gaducirer alis, \ 

Munychiosque volans agros, gratamque Minerv» j^ 

Despectabat huraum, cuilique arbusta Lycei. 710 ^ 

Illa forte die castse de more pueliae l 

Vertice supposito festas in Palladis arces -i 
Pura coronatis portabant sacra canistris. 
Inde revertentes deus aspicit ales iterque 

Non agit in rectum, sed in orbem curvat eumdcm. 715 

VI volucris visis rapidissima miluus extis, .^ 

Dum timet, et densi circumstant sacra ministri, . j :^ 
Flertitur in gyrum, ncc longius audet abire. 



it 



Sppmque suam motis avidus circumvolat alis ^ 



LIVRE 11. 70 

Cyliene tourne au-dessus des murs rrActe en dccrivaut le m^me 
cercle. Autant Lucifer eclipse les etoiles par son eclat, autant la 
blondePheb^ feclipse toi-mdme, 6 Lucifer! autant flers^, par ses 
attraits, efface toutes les vierges. Elle est a la fois romement de 
cette f§te et de ses compagnes. A la Tue de tant de cbarmes, ie 
fils de Jupiter s'arr^te immobile. Suspendu dans les airs, il s'en- 
flamme comme le plomb qui, lance par ia fronde, ¥ole et s'em- 
brase en sillonnant les nuages ou il rencontre des feux inconnus. 
n change de route, ei, sans se deguiser (tant il se fie a ses ciiar- 
mes!)y il quitte le ciel pour se diriger vers un autre point. Sa 
beaute, quoique parfaite, puise dans Tart un pouvoir nouveau. ii 
arrange ses cheveux, il fait flotter avec grSce sa chlamyde sur ses 
epaules, pour qu'elle etale a tous les yeux Tor et sa riche brode* 
rie de pourpre; sa main tient la baguette legere qui appelle ou 
bannit ie sommeil ; ses ailes briilent a ses pieds. 

Au fond du palais de Cecrops ^taient trois appartements que d^- 
coraient l'ivoire et recaille. Le tien, Pandrose, se trouvait a droite, 
ceiui d'Aglaure a gaucbe, et celui d'Herse au miiieu. Aglaure s'a- 
pergut ia premiere*de Tarrivee de Mercure. Elle osa lui demander 

Sic super actaeas agilis Cyllenius arces 7:20 

Inclinat cursus, ct easdem circinat auras. 

Quanto splendidior, quam caetera sidera, fulgel 

Lucifer; et quanto, te, Lucifer, aurea Phcebe; 

Tanto virginibus praestantior omnibus Hcrsc 

Ibat, eratque decus pompse comitumque suarum. 725 

Obstupuit forma Jove natus, et aeibere pendens 

Non secus exarsit, quam quum balearica plumbtini 

Funda jacit; volat illud, et incandescit cundo, 

Et, quos non habuit, sub nubibus invenit ignes. 

Vertit iter, cceloqud pelit diversa relicto, 730 

Nec se dissimulat : tanta est fiducia formae I 

Qnae quanquam justa est, cura tamen adjuval illani, 

Permulcetque comas, chlamydemque, ut pendeat aple, 

CoUocat ; ut limbus, totumque appareat aurnm ; 

Ut teres in dextra, qua somnos ducit et arcet, 7o5 

Virga sit; ut tersis niteaat talaria plantis. 

Pars secreta domus ebore et testudine cultos 
Tres habuit thalamos quorum tu, Pandrose, dextrum, 
Aglauros laevum, medium possederat Herse. 
Quae tenuit laeyum, Tenientem prima notavit 740 

Mercurinm, nomenqne dei scitarier ausa est, » 



80 MfeTAMORPHOSES. 

son nom et le motif de sa pr^sence. Le pelit-fils d'Atlas et de 
Pleion^ lui r^pondit : « Je suis le dieu qui porle a travers les airs 
les ordres de mon pere ; et mon p6re, c'est Jupiter lui-mdme. Je 
ne falleguerai point de vains pretextes. Seulement, sois fid^le a 
ta soeur, et consens a voir des neveux dans mes enfants. Je viens 
pour Herse. Je l'en supplie, favorise ma flamme. » Aglaure le re- 
garde avec ces m^mes yeux qui naguere penetr^rent le secret de 
Miiierve. Elle demande pour ce service une somme consid^rable, 
et presse le dieu de sortir du palais. La deesse de la guerre lui 
lauce un regard menagant. Les profonds soupirs qui s'exhalent de 
son coeiu* font tressaiUir sa forte poitrine et T^ide qui la pro- 
tege. Elle se souvient qu'Aglaure d'une main profane devoila le, 
mystere, lorsque, contrela foi juree, elle porta les yeux sur le fils 
du (lieu de Lemnos qui venait de naitre sans mere. Elle sent 
qu'AgIaurc va gagner la faveur du dieu et de sa soeur, tout en 
s'enrichissant par Tor qu'exige sa cupidit^. 

Aussitdt elle se dirige vers le palais de TEnvie souiUe d'un sang 
noir. Sa demeure se cache au fond d^une vall6e inconnue du soleil, 
inaccessible a tous les vents, triste, glac^e d'un froid lethargique, 

Et causam adventus. Cui sic respondit Atlantis 

Pleionesque genus : « Ego sum, qui jussa per auras 

Verba patris porto. Pater est mihi Jupiter ipse. 

Nec fmgam causas : tu tantum fida sorori 715 

Esse velis, prolisque meae matertera dici. 

Herse causa via;. Faveas, oramus, amanti.» 

Aspicit liunc oculis isdem, quibus abdita nuper 

Viderat Aglauros flava: secreta Minervse ; 

Proquc ministerio magni sibi ponderis aurum 7.^)0 

Postulat. Intcrea lectis excedere cogit. 

Vertit ad hanc torvi dea bellica luminis orbem, 

Et tanto penitus traxit suspiria motu, 

Ut pariter pectus, positamque in pectoro forti 

^gida concuteret. Subit hanc arcana profana 755 

Delexisse manu, tum quum sine matre creatam 

Lcmnicoiae stirpem contra data foedera vidit; 

El gratamque deo fore jam gratamque sorori, 

Ktditem sumpto, quod avara poposcerit, auro. 

Protinus Invidiae, nigro squalentia tabo, 760 

Tecta pelit. Domus est imis in vallibus aniri 
Abdita, sole carens, non ulli pervia vento, 
Trislis, et ignavl plenissima frigoris, et qun 



LIVRE II. 81 

toDJours priv^e de feu et chargee de brouillards. Parvenue h ce s^ 
joar, la d^esse guerri^re s'arr6te devant la porte (car il ne lui est 
pas permis d'entrer) et la frappe du bout de sa lance. A Tinstant 
k porte s*ouvre. Minerve voit TEnyie couchee dans son antre et 
d^orant des viperes, aliment de ses fureurs. Elle detoume les 
yeux. L'Envie se l^ve lentement de terre, abandonne des repliles a 
demi ronges, et se traine d un pas languissant. A la vue de la 
d^se, dont la beaute et les armes rehaussent la majeste, elle 
gemit et met sa figure en harmonie avec ses profonds soupirs. La 
p^leur si^e sur ses traits ; son corps est decharne ; jamais son 
regard ne se fixe ; ses dents sont tartreuses et livides ; le fiel gonfle 
son cceur ; sa langue distille des poisons ; le sourire ne paraitsur 
ses l^ivres qu'a Taspect des malheurs. Tenue en dveil par mille sou- 
ds, elle ne ferme jamais ses paupi^res. La prosperite humaine la 
fait s^her de depit. En dechirant autrui, elle se d^chire elle- 
m^e : elle est son propre bourreau. Quoique Minerve Tabhorre, 
dle hii adresse ce peu de mots : a Repands ton venin dans le coeur 
d*uiie des filles de Gecrops ; je le veux : Aglaure est son nom. • 



Jgne Tacet semper, caligiue semper abundet. 
Buc ubl pervenit belli meluenda virago, 765 

Gonstitit ante domum, neque enin) succederc trclis 
Fas habct, et postes eitrema cuspide pulsat. 
ConcussaB patuere fores. Videt intus edentem 
Yipereas carnes, vitiorum alimenta suorum, 
Invidiam, visaque oculos avertit. At illa 770 

Surgit humo pigre, scmesarumque relinquit 
(lorpora serpentum, passuque incedit inerti. 
Utque deam vidit, formaque armisque decoram, 
In<^emuit, vultumque ima ad suspiria duiit. 
Pallor in ore sedet; macies in corpore toto; 775 

Nusquam recta acies; livent rubigine denles; 
Pectora felle virent; lingua est suffusa veneno; 
Risus abcst, nisi quem visi movcre dolores; 
»c fruilur somno, vigilacibus cxcita curis; 
Sed videt ingralos, intabe^citquc videndo. 780 

Successus hominum; carpitquc et cirpilur una, 
Suppliciumquc suum cst. Quamvis tamen odoral illam, 
Talibus afiata est breviter Tritonia dictis : 
« Infice labe tua uatarum Cecropis unam; 
Sic opus psl : Ajrlauros ea est. » Haud plura Incnta, 785 

5. 



«2 MfiTAMORPIIOSES. 

Aussiidt elle s^enruft en repoussant la terre (!u bout de sa lance. 
L'£nvie ^uit la deesse d*un oeil oblique, et fait entendre un sou* 
))ir qui atteste ie d^plaisir qu'elle eprouve de travailler pour Mi* 
nerve. Elle s'arme d'un b&ton h^riss^ d'epines, et marche cou- 
verte d*un sombre nuage. Partout ou elle passe elle foule sous ses 
pieds les fleurs, dess^che les gazons et abat les hautes cimes. 
Peuples, cit^, familles, tout est infecte de son souffle impur. Enfm 
elle aper^it la ville de Minerve, que le genie, Topulence et la paix 
rendent heureuse et florissante. A peine retiait-elle ses pleurs, 
parce qu*elle a'y voit rien de lamentable. Des qu'elle est entree 
dans Tapparlement de la fille de Cecrops, elle accomplit les ordres 
de Minerve. EUe applique sur le sein d'Aglaure sa main ensan- 
glantee, remplit son cceur de pointes decbirantes, lui souffle un 
poison mortel, et fait circuler dans sa poitrine un noir venin qui 
penetre jusqu'a la moelle de ses os. Afin de resserrer dans un 
m^me cadre toutes les causes de ses souffrances, elle rassemble 
sous ses yeux Hers^, son heureux hymen et le dieu dont la beaute 
Ta charmee. £n mSme temps elle amplifie tout ce qui est capable 
d^exciter dans le cceur dWglaure une jalousie secrete qui la d6- 

Fngit, et impressa tetlurem reppulit hasta. 

Illa, deam obliquo fugientem lumiue cerneus, 
Murmura parva dedi!, successurumque Blinerva! 
Indoluit; baculumque capit quod spiaea totum 
Vincuia cingebant. Adopertaque nubibus atris, IHU 

Quacumque ingreditur, florentia proterit arva, 
Rxuritque herbas, et summa cacumina carpit, 
Afflatuque sito populos, urbesque, domosque 
Polluil; ot tandem tritonida conspicit arcem, 
Ingeniis, opibusque, et festa pace virentem; 79^ 

Vixque tenet iacrymas, quia nil lacrymabile ceriiil. 
Sed postquam tbalamos intravit Cecrope nata>, 
Jussa facit, pectusque manu ferrugine tincla 
Tangit, et hamulis praecordia sentibus implet, 
Inspiratque nocens virus, piceumque per ossa ^H)u 

Dissipat, et medio spargit pulmonc venenum. 
Nevp mali spatium causne per latius errenl, 
Tiermanam ante orulos, fortunatumque sororis 
Conjugium, pulchraque deum sub imagine ponit. 
runctaqne magna facit, quibus irritata, dolore ^^'» 



i 



LIVRE IL 83 

chire. L'infortan4e gemit dans des tourments de nuit et de jour ; 
elle cede a un poison lent, ainsi que la glace fond aux rayons d'uQ 
soleil d^hiver^ Le bonheur d'Herse la minc comme le feu consume 
sourdementlesplantes epineuses sans qu^elles jettent de flammes. 
Souvent elle voulut mourir pour n'^tre pas temoin de Thymen de 
sa soeur; souvent elle voulut le reveler comme un crime a la 
severit6 de son p6re. 

Enfm, assise k la porte du palais, elle attend, pour le repousser, 
le dieu qui s'avance du c6te oppose. En vain emploie-t-il les ca- 
resses, les prieres et les plus douces paroles : « Cesse, lui dit-eile; 
je ne m'eloignerai d'ici qu^apres t'en avoir chasse. — J'y consens, » 
r^lique aussitdt le dieu de Gyllene ; et de s;i baguette il frappe les 
portes ciselees. Aglaure veut se lever; mais les membres qui 
plient quand nous nous asseyons, enchaines par un engourdisse- 
raent invincible, ne peuvent se mouvoir. Eile t^che de se redres- 
ser, mais les articulations de ses genoux se roidissent ; le froid 
circule dans son corps, et ses veines, privees de sang, perdent leur 
azur. Comme un cancer incurable etend ses ravages et gagne in- 
sensiblement les parties saines, ainsi les glaces de la morl, pene- 

Cecropis occulto mordetnr ; et anxia nocle, 

Anxia luce gemit; lenlaque miserrima tabe 

Liquitur, ut glacies incerto sauciu solc. 

Felicisque bonis non secius uritur Herses, 

Quam quum spinosis ignis supponitur herbis, 810 

Quse neque dant flammas, lenique vapore cremanlur. 

Ssepe mori voluit, ne quidquam tale videret; 

Sa>pe, velut crimen, rigido narrare parenti. 

Denique in adverso venientem limine sedit 
Exclusura deum. Gui blandiroenta, precesque, H15 

Verbaque jactanti mitissima : « Desine, dixit. 
Hinc ego me non sum nisi te motura repulso. » 
« Stemus, ait, pacto, velox Cyllenius, isto. » 
Caelatas(]ue fores virga patefecit. At illi 
Snrgere conanli partes, quascumque sedendo 820 

Flectimur, ignava nequeunt gravitate moveri. 
Illa quidem recto pugnat se attollere truneo; 
Sed genuum junctura riget, frigusque per artus 
Labitnr, et pallent amisso sanguine venae. 
Utque malum lale solet inmiedicabile cancer H^io 

Serpere, et illsesas vitiatis addere partes; 



84 MfiTAMORPHOSES. 

trant peu k peu dans le coeur d'Aglaure, ferment le cand de la vie 
et de la respiration. Elle ne fit aucun effort pour parler. L'ei!^t-elle 
tent^, sa voix n'aurait plus trouv6 d'issue. Deja son cou etait pc- 
trifi^; son visage avait durci. Eile etait chang^e en une sta- 
tue assise. La pierre m^me n'6tait plus blanche : son 4me i'avait 
noircie. ^ 

JDPITER, SOUS LA FORME d'uN TAURBAU, ENLIiVE EUROPE. 

YIIL Cest ainsi que le petit-fils d'Atlas punit les insolents pro- 
pos d*wie fille jalouse. Aussitdt il quitte la contree que Pallas de- 
core de son nom, et, balance surses ailes, il rentre au c^leste se- 
jour. Son pere le prend a part, et, sans lui parler de Tamour, 
objet de son nouveau message : <t Fidele ministre de mes volon- 
tes, lui dit-il, 6 mon fils ! hate-toi de voler vers la terre avec la 
vitesse accoutumee. Rends-toi dans cette contree qui regarde ta 
mere, a notre gaucbe, et que ses habitants appellent Phenicie 
Emmene jusqu^aux bords de la mer ce royal troupeau que tu vois 
paitre au loin sur la montagne. » II dit, et deja les taureaux chass^ 
dans la plaine cheminent vers le rivage, ou la fille du puissant roi 

Sic lelhalis hiems paulatim in pectora venit 

Vitatesque vias, et respiramina clausit. 

Mec conata loqui est; nec, si conata fuisset, 

Vocis haberet itcr. Saxum jam colla tenebat, 830 

Oraquc duruerant, signumque cxsangue sedebat, ' 

Nec lapis albus erat; sua mens infecerat illam. 

JUPITER, SUUPTA TAORI SPEGIE, EUROPAU RAPIT. 

VIII. Has ubi verborum poenas mentisque profanse 
Cepit Atlantiades, dictas a Pallade terras 
Linquit, et ingreditur jaclatis xthera pennis. 835 

Sevocat hunc genitor, nec causam fassus amoris : 
« Fide minister, ait, jussorum, nate, meorum, 
Pelle moram, solitoque celer delabere cursu; 
Quxque tuam matrem tellus a parte sinistra 
Suspicit, indigenae Sidonida nomine dicunt, 840 

Hanc pele ; quodque procul montano gramine pasci 
Armentum regale vides, ad litlora verte. » 
Dixit. et expulsi jamdudum monte juvenci 
Littora ju9sa petunt, ubi magni filia regis 



LIVRE II. W 

de la contr^e avait coutume de jouer au milieu des jeunes Ty- 
ri^uies, ses compagnes. La majest^ et Tamour ne s'acoordent 
gn^re et ne vont point ensemble. Aussi, d^posant son auguste 
sceptre, le p^re et le maitre des dieux, qui tient dans sa main la 
foudre terrible, et qui d'un signe ebranle le monde, rev^t la forme 
d'un taureau. Gonfondu parmi les troupeaux d'Agenor, il mugit et 
promene sur le tendre gazon ses belles formes. II est blanc comme 
la neige qui n'a pas encore ete foulee par un pied rustique, ni 
amollie par Thumide Aquilon. Ses muscles se gonflent sur son 
cou; son fanon se balance avec gr^ce; ses comes sont petites, 
mais semblent polies par la main d'un artiste, et brillent plus 
qu^une pierre precieuse. Son front n'a rien de menaQant, son oeil 
rien de terrible : la douceur regne dans tous ses traits. 

La fille d'Agenor admire la beaut^ de ce taureau ; elle s*etonne 
qu'il ne respire point les combats. Gependant, malgre la douceur 
de ranimal, elle n'ose d'abord le toucher. Bientdt elle s'en ap- 
proche, et pr^sente des ileurs a sa bouche d'alb^tre. Son amant 
tressaille de joie , et , en attendant le bonheur qu'appellent ses 
yceuXy il baise la main de la princesse. A peine peut-il contenir 



Ludere, virginibus tyriis coinitata, solebat. 845 

Non beue conveniunt, nec in una sede morantur 

Majestas et amor. Sceptri gravitate relicta, 

Ille pater rectorque deum, cui dextra trisulcis 

Ignibus armata est, qui nutu concutit orbem, 

Induitur faciem tauri, mistusque juvencis O 

Mugit, et in teneris formosus obambulat lierbis. 

juippe color nivis e&t, quam nec vebtigia duri 

Calcavere pedis, nec solvit aquaticus Auster. 

Colla toris exstant; armis palearia pendent; 

Cornua parva quidem, sed quse contendere possis So;j 

Facla manu, puraque magis perlucida gemma. 

Nullae in fronte minae, nec formidabile lumen; 

Pacem vultus habet. 

Miratur Agcnore nata, 
Quod tam formosus, quod prxlia nulla minetur. 
Sed, quamvis mitem, metuit contingere primo. 8C0 

Mox adit, et tlores ad candida porrigit ora. 
Gaudet amans, et, dum veniat sperala voluplas, 
Oscula dat manibus. Yix ah! vix caclera differt. 



86 M^TAMORPHOSES. 

ses Iransports. II joue, il bondit sur le vert gazon. Tant6t il re- 
pose sur le sable son corps ^louissant; tantdt, apres avoir insen- 
siblement dissipe la frayeur d'Europe, il pr^sente son poitrail a 
ses caresses ; fantdt il lui permet d'enlacer a ses comes de fraiches 
guirlandes. Eniin la princesse, ignorant quelle est sa divine mon- 
ture, ose s^asseoir sur le taureau. Le dieu alors s'eloigne de la 
terre et du rivage. Peu a peu il baigne sur le bord de Fonde ses 
pieds trompeurs. Bient6t il penetre plus avant, et emporte sa 
proie au travers des flots. Europe, effrayde, tourne ses regards vers 
les bords qu'elle a quittes malgre elle. Sa main droite tient une 
corne du taureau, la gauche s'appuie sur sa croupe, et les plis on- 
duleux de sa robe'flottenl au gre des vents. 



El nunc alludit, viridique exsultal in licrba ; 

Nunc latus in fulvis niveum deponit arcnis ; 865 

Paulatimque metu dempto, modo pectora praibel 

Virginea plaudenda raanu ; modo cornua sertis 

Impedienda novis. Ausa est quoque regia virgo, 

Nescia quem premeret, tergo considere tauri. 

Tum deus a terra, siccoque a littore, sensira 870 

Falsa pedum primis vestigia ponit in undis. 

Indc abit ullerius, mediique per aequora ponti 

Fert prsdam. Pavet haec, littusque abiata relictum 

Respicit, et dextra cornum tenet, altera dorso 

Imposita est : treraulae sinuantur flamine vestes. 875 



LTVRE TROISIEME 



AG^NOR ORDONNE A RADHU8 DR GHRRCHER SA niXB QU*1L VIBIIT 
DE PRRDRE. — COMBAT DR GADmiS AVRC UN DRAGOft. 

I. D^ja ledieu, depouiile de la Irompeuse forme du taureau. s*e- 
tait fait connaitre, et habitait la Crete, lorsque le pere d'£urope, 
ignorant dans quelle r^ion avait ete transportee sa fiile, enjoignit 
a Gadmus de la chercher; et, se montrant a la fois pere tendreet 
cruel, le menaga de i'exil s'il ne la trouvait pas. Gadmus erre jus- 
jusqu'aux limites du monde. Mais qui pourrait d^uvrir les lar- 
cins de Jupiter ? Reduit a fuir sa patrie pour se d^ober au cour- 
rouxde soi)p^re,d'une voix suppliante il implore l'oracle d^Apollon, 
et lui demande quelle terre il doit habiter. « Une g^nisse, r^pond 
le dieu, s'offrira seule a tes regards dans les campagnes. Jamais 
elle n'a port6 le joug, ni traine la charrue. Prends-la pour guide, 

LIBER TERTIUS 

AOENOR CADMO IMPERAT UT nLIAM AMISSAM QUJ-:nAT. — CADMUS C.VH M,U:O^Z 
COLLIICTATDR. 

I. Jainqiie deus posita fallacis imagine tauri, 
Se confessus erat, dictsaque rura tenebat, 
Ouum pater igntrus Cadmo perquirere raplam 
Imperat, et poenam, si non invenerit, addit 
Exsilium, facto pius et sceleratus eodem. f; 

Orbe pererrato, quis enim deprendere possit 
Furia Jovis? profugus patriamque, iramque paronlis 
Vitat Agenorides, Phoebique oracula supplex 
Consulit, et quui sit tellus habitanda, requirit. 
« Bos tibi, Phoebus ait, solis occurret in arvis, 10 

Nnllnm passa jugum, curvique immunis aratri. 



88 METAMORPHOSES. 

el, dans la prairie ou lu la verras se reposer, fonde une ville ot 
donne a la contr^e le nom de B^otie. » 

A peine descendu de Tantre de Gastalie, Cadmus voit s'avancer 
lentement et sans gardien une genisse dont le cou ne porte aucune 
empreinte du joug. II marche sur ses traces d'un pas rapide, et 
adore en silence le dieu qui lui ouvre une route. Deja il avait fran- 
chi les bords du Gephise et les champs de Panope. La genisse s*ar- 
r6te, l^ve vers le ciel son large front orne de cornes superbes, et 
remplit Tair de mugissements. Puis, toiu-nant ses regards vlrs ses 
compagnes qui la suivent, elle se couche, et de ses flancs presse le 
tendre gazon. Cadmus remercie le dieu, baise cette terre etran- 
gSre, et salue ces montagnes et ces plaines inconnues. U s'appr^te 
^offrir un sacrifice a Jupiter, et ordonne a ses compaghons d'aller 
puiser de Teau vive pour les libations. 

La s'^levait une antique forSt que la hache avait toujours res- 
pectee. Au milieu etait une caverne couverte d'epaisses brous- 
sailles. L'entree presentait une basse voute en pierres. II en 
sortait une source abondante. Au fond de cette caverne 6tait caclie 
le dragon, fils de Mars. Sa cr^te avait Teclat de Tor; Ja flamme 
• 

Hac duce carpe yias, el, qua requieverit herba, 
Moenia fac condas, boeotiaque illa vocalo. » 

Vix bene castalio Cadmus descenderat antro, 
Incustoditam lente vide^ ire juvencam, 15 

NuUum servitii signum cervice gerentem. 
Subsequitur, pressoque legit vestigia gressu, 
Auctoremque viae Phoebum taciturnus adorat. 
Jam vada Gephisi, Panopesque evaserat arva. 
Bos sletit, et toUens spatiosam cornibus altis ^) 

Ad coelum frontem, mugitibus impulit auras. 
Atque ita, respiciens comites sua terga sequentes, 
Procubuit, teneraque latus submisit in herba. 
Cadmus agit grates, peregrinseque oscula tenrae 
Figit, et ignotos montes, agrosque salutat. 25 

Sacra Jovi facturus erat. Jubet ire minislros, 
Et petere e vivis libandas fontibus undas. 

Silva vetus stabat, nulla violata securi. 
Est specus in mcdio, virgis ac vimine densus, 
Efficiens humilem lapidum compagibus arcum, ^ 

(Jberibus fecundus aquis. Hoc conditus antro 
Martlus anguis erat, cristis praeugnis et auro. 



IIVRB 111. 80 

jaiUissait de ses yeux; son corps ^tait gonfle de veriin; il dar- 
dait un triple aiguillon, et sa mSchoire etait arm^ d'une triple 
rangee de dents. A peine les Tyriens ont-ils porte leurs pas 
dans cette funeste for^, k peine I*ume, jet6e au sein des eaux, 
a-t-elle retenti, que le noir serpent avance hors de Tantre sa lon- 
gue tfite, et fait entendre d'horribIes sifflements. L'ume ^appe 
de leurs mains; le sang se glace dans leurs veines, et un subit 
eflroi agite tous leurs membres. Le reptile replie en mille anneaux 
sa croupe flexible, et ddcrit en bondissant des orbes immenses. 
Plus de la moiti^ de son corps se dresse dans les airs et domine la 
for^t. Yu dans toute son etendue, il egale en grandeur le serpent 
qui separe les deux Ourses. Au mSme instant, soit que les Tyriens 
s'appr^tassent a combattre ou a fuir, soit que la crainte paralysSt 
ieurs dards et leurs pas, il dechire les uns de ses morsures, eten- 
iace les autres de ses longs anneaux, ou les tue de son souflle 
impur. 

Le Soleil, au plus haut point de sa course, avait enfln r^tr^ci les 
ombres. Le fiis d'Agenor s'etonne du relard de ses compagnons 
et cherche la trace de leurs pas. II a pour v^tement la depouiile 



Igne micant oculi, corpus tumet omne vencno, 

Tcesque vibraut linguae, triplici stant ordine dentes. 

Quem poetquam tyria lucum de gente profecli o^t 

InCausto tetigere gradu, demissaque in undas 

Urna dedit sonitum, longum caput extulit antro 

Caeruleus serpens, horrendaque sibila misit. 

KCQusere urno! manibus, sanguisque relinquit 

Corpus, et attonitos subitus tremor occupat arlus. 40 

lUe yolubilibus squamosos nexibus orbes 

Torquet, et immensos saltu sinuatur in arcus ; 

Ac media plus parte leves erectus in auras 

Despicit omne nemus: tantoque est corporc, quanlo, 

Si totum spectes, gtmiinas qui separat Arclos. 4;i 

Nec mora, Phcenicas, sive illi tela parabant, 

Sive fugam, sive ipse timor prohibebat ulrumquo, 

Occupat hos morsn, longis complexibus illos; 

Hos necat afflatos funesti tabe veneni. 

Fecerat exiguas jam sol altissimus umbra.-?. -0 

Quac mora sit sociis miratur Agenore natus, 
Vpstiftatque viros. Tegimen derepta leoni 



90 MfiTAMORPHOSES. 

d'un Uon, |lour armes une lance au fer elincelant, un javelot, et 
son courage, preferable ktoutes les armes. II entre dans la for^t. 
A la vue des victimes que la mort vient de frapper, et du vainqueur 
qui les couvre de son vaste corps, en lechant de sa langue ensan. 
glantee leurs horribles blessures, il s'ecrie : « Je serai votre ven- 
geur, mes fideles amis, ou je partagerai votre sort. » A ces mots, 
il soul^ve un bloc enorme, et, par un effort supr^me, parvient a le 
lancer. Le choc de cette masse eut ebranle des remparts couronnes 
de superbes tours. Cuirass^ par ses ecailles et sa peau noire contre 
ies coups les plus vigoureux, le serpent resta sans blessure. Mais 
sa peau, midgre toute sa durete, ne peut resister au javelot qui 
s'ouvre un passage a travers sa souple epine, et s'y fixe en laissant 
tout le fer dans ses entraiiles. Transporte de douleur, le monstre 
repUe sa t^le sur son dos, regarde sa plaie, et mord le dard qui s'y 
tient immobile. li fait mille efforts pour l'ebranler en tout sens, 
et semble pres de l'arracher ; mais le fer reste cramponne a son 
corps. 

A sa fureur ordinaire s'ajoute en ce moment la douleur de sa 
blessure. Les veines de son gosier se gonflent de sang; une blan- 

Pdlis erat, telum splendenti lancea ferro, 

Et jaculum, teloque animus pra^stanlior omni. ■ 

Ut nemus intravit, lethataque corpora vidit, 55 

Yictorcmque supra spatiosi corporis hostem, ^ 

Tristia sanguinea lambentem vulnera lingua : 

« Aut ultor veslrae, fidissima corpora, mortis, 

Aut comes, inquit, ero. » Dixit, dextraque molarem 

Sustulit, et magnum magno conamine misit.- 60 

IUius impulsu quum turribus ardua celsis 

Moenia mota forent, serpeas sine vulnere mansit, 

Loricseque niodo squamis defensus, et atraj 

Daritia pellis validos cute reppulit ictus. 

At non duritia jaculum quoque vincit eadem, 05 

Quod medio lenla; fixum curvamine spinse, 

Constitit, et toto descendit in iiia ferro. 

Ille, dolore ferox, caput in sua terga retorsit, 

Yulneraque aspexit, fixumque hastile momordit. 

Idque, ubi vi multa partem labefecit in omnera, 70 

Vix tergo eripuit, ferrum lamen ossibus hteret 

Tum vero, postquam solilas accessit ad iras 
Plaga recens, plenis tumuerunt gutlura venis, 



LIVfiE UI. 91 

che ecurao d6cou]e de ses levres veninieuses; la terre est broyee 
sous ses ecailles bruyantes, et Tair est infecte du souffle qui s'e- 
chappe de sa gueule infernale. Tantdt son corps se recourbe 
ai spirales immenses; tant6t il se dresse comme un peuplier; 
qndquefois d'un vaste bond il s'^Iance, tel qu'un rapide torrent 
grossi par les orages, et de son poitrail il renverse les arbres qu'il 
rencontre. Le fils d'Agenor recule un peu, et, avec sa peau de lion, 
soutient les assauts du serpent. U oppose son javelot a sa gueule 
menagante. Le dragon furieux attaque Tacier par d'impuissantes 
morsures et y brise ses dents. D^^ de son palais empeste le sai^ 
coramen^t a couler et a rougir le gazon. Mais la blessure ^tait 
legere. Tant quMI se derobe aux atteintes en reculant sa tfite, les 
coups, d^tonmes par ce mouvement, ne peuvent faire une enlaille 
profonde. Enfin le fils d'Agenor enfonce le fer dans le gosier du 
serpent, le presse sans rel&che, jusqu^i ce que le monstre s'appuie 
contre un ch^ne, et que son cou et Tarbre soient perces en m6me 
temps. Gourb6 par le poids du dragon, le ch^ne gemit sous ses 
cnups de qneue. Tandis que Gadmus contemple le corps gigantes- 

Spumaque pestiferos circumfiuit albida rictus; 
Terraque rasa sonat squamis; quique halitus exit 75 

Ore niger stygio, vitiatas inficit auras. 
Ipse modo immensum spiris facientibus orbem 
Gingitur; interdum longa trabe rectior exit. 
Impete nunc vasto, ceu concitus imbribus amnis, 
Fertur, et obstantes proturbat pectore silvas. H() 

Cedit Agenorides paulum, spolioque leonis 
Sustinet incursus, instantiaque ora retardat 
Cuspide prxtenta. Furit ille, et inania duro 
Vulnera dat ferro, frangitque in acumine dentes. 
Jamque venenifero sanguis manarc palato 8S 

Coeperat, et virides aspergine tinxerat berbas. 
Sed leve vulnus erat, quia se retrahebat ab ictu, 
I^saque colla dabat retro, plagamque sedere 
•Cedendo arcebat, nec longius ire sinebat; 
Donec Agenorides conjectum in gutture forrum 90 

ITsque sequens pressit, dum retro, quercus ounti 
Obstitit, et fixa est paritor cum robore cervix. 
Pondere serpcntis curvata est arbor, et ima 
Parte flagellari gemuit sua robora caudae. 
Dum spatium ▼ictor victi considerat hostis, ^^ 



n m£tamorphoses. 

que de son ennemi vaincu, tout a coup une voix se fait enlendi^o. 
On ue peut reconnaitre d'ou elle est partie; mais elle prof6re ces 
mots : t Pourquoi, fils d'Agenor, regarder le serpent que tu viens 
de tuer? On te verra aussi sous la forme d'un serpent. » Long- 
tenips saisi d^effroi, Gadmus pMit, se trouble; son sang se glace cl 
ses cheveux se dressent sur sa t6te. 

DES SOLDATS MAISSENT DES DENTS DU DRAGON TUt PAR CADMUS. 

n. Gependant ia protectrice de Gadmus, Pallas, descendue de la 
voAte azuree, lui ordonne de remuer la terre et d'y semer les 
dents du dragon, d'ou doit naitre un peuple nouveau. 11 ob^it; il 
trace des sillons avec la cliarrue,^ et depose dans la terre les dents 
destinees a produire deshommes. Aussitdt (6 prodige incroyable !) 
la gl^be commence a se mouvoir. Du milieu des siilons surgit d'a- 
bord une for^t de lances; bientdt des tStes s'agitent sous des cas- 
ques brillants; ensuite apparaissent des epaules, des poitrines, des 
bras charges d'armes, et toute une moisson d'hommes couverts de 
boucliers. Ainsi, dans les jeux solennels, quand se depioie la toile 
du thMtre, les statues semblent s'61ever. Elles montrent d'abord 

Vox labito audita est, neque erat cognoscerepromptuni, 

Unde; scd audita e>t : c Quid, Agenore nate, peremptum 

Serpenlem speclas? ef tu spectabere serpens. > 

lile diu pavidus, pariter cum mente colorem 

Perdiderat, gelidoque comae terrore rigebant. 100 

E DENTIBUS DRACONIS OCCISI MIUTES ENASCONTUR. 

II. £cce Tiri fautrix, superas delapsa per auras, 
Pallas adest, motaeque jubet supponere lerrae 
Yipereos dentes, populi incrementa futuri. 
Paret, et, ut presso sulcum patefecit aratro, 
Spargit humi jussos, mortalia semina, dentes. 1(t5 

Inde (fide raajus!) glebae coepere moveri, 
Primaque de sulcis acies apparuit hastae. 
Tegmina mox capitum picto nutantia cono, 
Moz humeri pectusque, onerataque brachia telis 
Exsistunt, crescitque seges clypeata virorum. 110 

Sic, ubi toUuntur festis aulaea theatris, 
Surgere signa solent, primumque ostendere vuUum, 



livre: lii. u3 

leurs t^leS, et peu a peu ie reste du corps, jusqu'a ce que, par 
degres insensibles, on les deoouvre en entier, et qu'on aper^ive 
leufs pieds sur le bord de la scene. EfTraye par ces nouveaux 
ennemis, Gadmus allait saisir ses armes : « Ne les prends pas, 
s*ecne un des enfants de la terre, et ne te mSle pas a des com- 
l)ats impies. v A ces mots, il frappe de son ^pee un de ses 
freres, et tombe a son tour sous un javeiot. Celui qui Ta tue ne 
survit pas longlemps a sa victime, et rend ie souffle qu'il vient 
de recevoir. La ro^me furetir s'empare du peuple entier. Des 
freres d'un jour s'entr'egorgent avec leurs propres armes, et ces 
guerriers ephem^res heurtent d6ja de leurs poitrines palpitantes 
leur mere ensanglantee. 11 n*y en eut que cinq qui survecurent. 
I)e ce nombre fut £chion. Par le conseil de Minerve, il mit bas les 
armes. II demanda et donna a ses freres un gage de paix, el ils 
s*associerent aux travaux de Cadraus pour fonder la ville que i'o- 
racle d*Apol]on leur avait ordonne de bdtir. 

AGliON METAMORPHOSE EN G£RF. 

lll. I>eja s'elevaient les murs deThebes; deja tii pouvais, 6 

Cxtera ^iaulaUin, placidoque educta tenore 

Tota pateot, imoque pedes in margine ponunt. 

Territus hoste novo Cadmus capere arma parabat : 115 

« Ne cape, de populo, quem terra creaverat, unub 

Exclamat, nec te civilibus insere bellis. » 

Atque ita terrigenis rigido de fralribus uuuin 

Cominusense ferit; jaculo cadit eminus ipse. 

Hic quoque, qui letho dederat, non longius illo J20 

Vivit, et exspirat, mbdo quas acceperat, auras, 

Exemploque pari fuit omnis turba, suoque 

Harie cadunt subiti per mutua vulnera fralres. 

Jamque brevis spatium vitae sortita juventus 

Sangnineam trepido plangebant pectore matrem, 12S 

Quinque superstitibus, quorum fuit unus Echion. 

Is sua jecit humi, monitu Tritonidis, arma, 

Fratemaeque fidem pacis petiitque, deditquc. 

Hos operis comites habuit sidonius hospes, 

Quum posuit jussam phcebeis sortibus urbem. 150 

ACTiEON IN GEKVUll CONVEBTITUK. 

lll. Jam stabant Thebs. Poteras jam, Cadme, videri 



04 MfiTAMOUPHO^ES. 

Gadiuus! pai'aitre avoir trouve le bonheur dans Texil : rhyiuen f a- 
vait donne pour gendre k Mars et a Venus. Ajoute a cet honneur 
I'iliustre sang de ta compagne, tant de fils, tant de fiUes, gages de 
votre tendresse, et une posterite nombreuse, toule brillante de 
jeunesse. Mais, helas ! c'est le demier jour qu il faut loujours at- 
tendre; et nul homme ne doit ^tre appele heureux avant que la 
mort Tait place sur le fatal bucher. Au milieu de tant de prospe- 
rites, 6 Cadmus ! ta premiere douleur te vint de ton fils. Son front 
fut charge d'un bois etranger, et ses chiens se desaltererent dans 
le sang de leur maitre. Gependant, a dire vrai, le liasard seul fut 
coupable : ton fils n'eut point de crime a se reprocher. Quel crime 
pouvait-on imputer a une erreur ? 

II y avait une montagne baignee du sang des b^tes fauves. Deja 
le soleii, au milieu de sa course, avait raccourci les ombres, et s'e- 
levait a une egale distance de ses deux limites, lorsque le jeune Ac- 
teon dit simplement a ses compagnons errant dans des sentiefs 
detournes : « Amis, nos toiles et nos armes sont teintes du sang 
des animaux : la fortune aujourd*hui nous a ete propice. Demain, 
d^s que FAurore ramenera le jour sur son char vermeil, nous re- 
prendrons nos travaux. En ce moment le soleil est k une egale 

Exsilio felix : soceri tibi Marsque VenUsque 

Cdntigerant. Htic addfi genus de conjuge tanta, 

tot natos, natasque» et, pignota cara, nepotes^ 

Hds quoque jam juVenes. Sed, scilicet/ullima stimpcr 135 

Ktspectanda dies homini, dicique beatus 

Ante obitum nemo supfemaque funera debet. 

ma nepos inter tot res tibi, Cadme, secundas 
Causa fuit lutltus, alienaque cdrnua fronti 
Addita, Yosque canes ssltiatae sanguine herili. i40 

At bene si quaeras, Foitunae crimen in ilid, 
Non scelus invenies. Quod enim dcelUs error habebalf 

Mons erat, infebtus vdriarum c^de ferarum. 
Jftmque dies rehim medias contraxerat umbraS, 
ISt soi ex s^uo m^ta distabtlt ulrdque, 145 

Quum jutenis placido per devia lustra vagante^ 
t^atticipes o[ierilm compeliat Ujfantius dre : 
it Liua madeilt, bomites, ferruinque ci^iiore ferslruiii. 
Forlunamqiic di^s tiabuit salis. Altera lucciii 
Qlium croceis evecta rotis Aurora reduccl, 150 

Proposilum repetamus opus. Nunc Pbccbus utraquc 



j 6xs 

lAnl 

* '^ri] 



L1VR£ 111. 95 

distance des deux h^mispheres, et*sa chaleur briilanle entr^ouvre 
le sol. Remettez vos courses et pliez vos filets. » Dociles a ses 
ordres, ses compagnons suspendent leur chasse. 

La s*etendait la vallee de Gargaphie, qne les pins et les cypres 
oouvraient de leur ombre. Elle ^tait sous la protection de Diane 
chasseresse. Au fond de celte vallee s'ouvrait une grotte obscure, 
tout a fait etrang^re a Tart, mais la nature Tavait imit^ en cintrant 
la pierre-^nce et le tuf leger. A droite murmurait une source 
dont les eaux limpides se promenaient k Faise enlre deux rives 
bordees de gazon. G'est dans leur pur cristal que Diane, fatiguee de 
la chasse, aimait a plonger ses chastes appas. A peine y est-elle 
arivee, qu'elie remet ala Nymphe chargee de vdller sur ses ar- 
mes son javelot, son carquois et son arc delendu. Une seconde re- 
i^oit la robe dont la deesse s'est depouiilee. Deux autres d^laclient 
Ja chaussure de ses pieds. Plus adroite que ses compagnes, la fille 
de rism^nus, Crocale, noue les cheveux epars sur le cou de Diane, 
tandis que les siens ilottent en desordre. Nephele, Uyaie, Rhanis, 
Psecas etPhiale puisent de Teau et repanchent de leurs umes pro- 
fondes. Tandis que la fille de titati se baignait, selon sa cou^ 

Di2»lat idem terfa, finditque vaporibus arva. 
Sistite opus praesens, nodosaque tollite lina. n 
Jussa viri faciunt, intelrmittnntquc laborem. 

Vallis erat piceis et acuta dcnsa cupressu, 155 

Nbmine Gargaphie, succinctae cura Diano!. 
Ctijus in extremo cst antrum nemoralc recessu^ 
Aite laboratttm nuUa. Simulaverat arlem 
Ingenio natura suo; nam pumice vivo» 
Et levibus lophis nativum duxerat arcum. 100 

Fons sonat a dextra, tenui peirlucidus unda, 
Margiue gramineo patulos incinclus hialus. 
llic dea silvarum venalu fessa, solebat 
Virgineos.artus liquido perfundere rore. 
Quo postquam subiit, Nympharum tradidit tmi 1G5 

Armigera! jaculum, pharelramque. arcusque rclenlos. 
Altera depositae subjecit brachia pallae. 
Vincla duae pedibus demunl; nam doctior illis 
Ismenis Crocale, sparsos per cnlla capillos 
(lolligit in nodum, quamvis erat ipsa solutis. 170 

Cxcipiuut laticeiu Nepiieleque, Uyalequc, Rhanisque, 
El Pseeas, et Phiaie, funduntque capacibus uruis. 
Dumque ibi perluitur solita Titania lympba. 



9G M£TAM0RPU0S£S. 

tume, dans cette loutaine, le iite de Gadmus, qui avait interrompu 
ses travaux, porle soudain ses pas errants dans le bocage inconnu, 
et penetre jusqfu'a la grotte pour y subir sa destin^. 

II venait d'entrer dans le reduit ou cette fontaine repand une 
fraiclie rosee, lorsque les Nymphes apergoivent un homme. Dans 
leur etat de nudite, etles se frappent le sein et remplissent aussit6t 
le bois de leurs cris. Elles se pressent autour de Dianeetlui font 
un rempart de leurs corps. Mais la deesse, plus grande qu'elles, 
les domine de toute sa l^le. Comme on voit un nuage frappe des 
rayons du soleil se nuancer de diverses couleurs, ou le front de 
rAiirore prendre une teinte Yermeille, ainsi rougit Diane des 
qu'un honune l'a vue sans vfetements. Onoique entour^e de ses 
nombreuses compagnes, elle s'incline et detourne son visage. Ses 
fleches.lui manquent. Eile puise deFeau, la jette 4 la figure du 
profane qui Fa outragee, et, en arrosant sa t^le de Tonde venge- 
resse, lui annonce ainsi Tinfortune qui le menace : « Mainlenant, 
va dire, si tu le peux, que tu m'as vue sans voile. » A ces mols, 
elle fait croitre sur le front d'Acteon le bois du c^rf agile, elle al- 



Ecce uepos Cadmi, ililala parle laboruu), 

Per nemus ignoium non certis passibus erraiis, ^"^ 

Pci^venit in lucum : sic illum fata ferebant. 

Qui simul iutravit rorantia fontibus antra, 
Sicut mnt, viso nudse sua pectora Nymplias 
Percussere viro, subitisque ululalibus omne 
Implevere nemus, circumfusaeque Dianam 180 

Corporibus texere suis ; tamen altior illis 
Ipsa dea est, cplloque ienus supereminet omncs. 
Qui color infectis adversi solis ab ictu 
Nubibus esse soiet, aut purpurea) Aurorc; 
Is fuit in vultu visae sine veste Dianse. i85 

Quoi quanquam comitum turba est stipala cuari.m, 
In latus obliquum tamen adstitit, oraque retro 
Flexit; et ui vcllct promptas babuisse sagittas, 
Quas habuit, sic hausit aquas, vultumquc virilcLi 
Perfudit; spargensque comas ultricibus undis, 190 

Addidit haec cladis praenuntia verba futurae : 
« Nunc tibi mc posilo visam velamine narres, 
Si poteris narrare, licet. » Nec plura minata, 
Dat sparso eapiti vivacis cornua cenri, 



LIVRE III. 97 

loDge son cou, affile ses oreiiles, remplace ses mains par des 
pieds, sesbras par des jambes gr^les, et enveloppe son corps d'une 
fourrure tachetee. De plus, elle lui inspire la peur. Le petit-fils 
d'Autonoe prend la fuite; et s'etonne lui-mSme de la rapidit^ de 
sa course. A peine a-t-il vu sa ramure dans les eaux qu'il avait 
ooutume de parcourir, il veut s'ecrier : « Malheureux ! t Mais la 
parde expire sur ses levres. U pousse un g^missement : ce fut son 
seul langage, et des larmes baignerent ses traits nouveaux. D ne 
conserya que son ancien instinct. 

Qaelparti prendre? Retoumera-t-il dans sa royale demeure, ou 
se cachera-t-il au fond des bois? Tandis qji^il flotte entre la crainte 
et la honte, ses chiens lapergoivent. Melampe et Fintelligent Ich- 
nobates, Tun venii de la Grete et Tautre de Sparte, donnent le 
premier signal par leurs cris. Bient6t accourent, plus prompts 
que le vent» Pamphage, Dorcee et Oribase, tous trois de FArca- 
die, le vigoureux Nebrophone et le fi^roce Theron avec L^lape ; 
Pterelas aux pieds l^ers et Agre k Fodorat fin ; Hylte, blesse na- 
guere par un sanglier farouche ; Nape, issue d'un ioup ; Pemenis» 
qui jadis veillait sur les troupeaux ; Harpye, accompagn^e de ses 

Dat spatiam collo, sammasque cacuminat aures ; 1!)5 

Cum pedibusque manus, cum longis brachia mutat 

Graribus, et velat maculoso yellere corpus. 

Additus et payor est. Fugit autoneius heros, 

Et se tam celerem cursu miratur in ipso. 

Ut vero solitis sua cornua yidit in undis, 200 

Me miserum ! dicturus erat : vox nuUa secuta esl. 

Ingemuit; tox illa fuit; lacrymsque per ora 

Non sua fluxerunt : mens tantum pristina mansit. 

Quid faciat? repetatne domum et regalia tecla? 
An lateat silTis? timor hoc, pudor impedit iilud. 203 

Dum dubitat, videre canes; primusque Melampus, 
Ichnobatesque sagax, latratu signa dedere, 
Gnosius lchnobates, spartana gente Melampus. 
Inde ruunt alii rapida Telocius aura, 
Pamphagus, etDorceus, et Oribasus, Arcades omnes; 210 
Nebrophonosque valens, et trux cum Laelape Theron, 
Et pedibns Pterelas, et naribus utiiis Agre ; 
Hylaeusquc fero nuper percussus ab apro, 
Deque lupo concepta Ifape, pecudesque secula 
Pcemenis, et nati» comitata Uarpya duobus, 215 



ys mbtamorphoses. 

deux petits ; Ladon de Sicyone, aux maigres flancs, Uromas, Ca- 
nace, Sticle, Tigris et AIc^; le blanc Leucon, le noir Asbole, le 
robusle Lacon, rimpetueux Aello, Thotls, Fagile Lycisca et son 
Mre Gyprius ; Harpale, dont la t^te noire porte une tache blan- 
che ; M^lanee, Lachne au poil h^riss^, Labros, Agriodos, Hylac- 
tor a la voix pergante, n^s d'un pSre cr^tois et d'une mere iaco- 
nienne, et beaucoup d'autres qu*il serait trop long de nommer. 
Cette troupe affamee de butin se pr^cipite a travers des rochers 
escarp^s d'un s^ord difficile ou sans acces. 

Acteon fuit dans ces mSmes lieux ou souvent ii avait poursuivi 
les bStes fauves. H^as ! Jl fuit ses compagnons. li veut ^iever la 
voix pour ieur dire : « Je suis Acteon, reconnaissez votre maitre! » 
Mais les paroies iui manquent. Des aboiements seuls retentissent 
dans Fair. Melanch^tes est ie preraier qui ie i^esse au dos ; puis 
Theridamas ; Oresitrophos i'alteint a l'6pauie. Ils etaient partis 
apr^ les autres ; mais, en coupant ia montagne par un chemin 
de traverse, iis ies avaient devances tous. Tandis quHls retien* 
nent leur maitre, ia meute entiere arrive et d^hire Acteon. La 
piace enfm manque aux biessures. lig^mit^ et, si sesaccents ne 

Et substricta gerens sicyonius ilia Ladon, 

Et Dromas, et Ganace, Sticteque, et Tigris^ et Alcc, 

Et niveis Leucon, et villis Asbolus atris, 

Praevalidusque Lacon, et cursu fortis Aello, 

tt Thous, et C^prio telo* cum fratre Lyciscej tiO 

fet nigram medio frontem distinctus ab albo 

Harpalos, et MeJaneus, hirsutaque corpore Lachnc ; 

Et patre diclaK), sed raaU*e laconide nati, 

Labros et Agriodos, et acute vocis Hylactor; 

Quosque referre ntora est. Ea turba cupidine prsedo: 2ib 

Per rtipes, scopulosqne, adituque carentia saxa, 

QUa via difficills, ^uaque est via nuUa, feruntur. 

Illfe fugit, per (juae fuCrat loca saepe secutus. 
li^u ! famulos fugit ipse suois. Clamare libebat: 
« Actaeon ego sum ; dominum cognosdte^ vestrum. » z3p 
Vei^ba animo desunt : i^esonat latralibus aether. 
Prima Melanchaeles in tergo vultlera fecil, 
Proxima Theridamas, Oresitrophos UaeiSit in arnlo; 
Tslrdius ezierant, sed per compendia nlontis 
Anticipata iia est; IJominum retinentibus illis, 255 

Csetera turba coit, conferlque in corpore dentes. 
Jam loca vulaeribus desunt. Gemit ille, sonumque, 



LIVRE III. 99 

8ont pas d'un homme, un cerf du moins no saumit les faire en- 
tendre. Ses tristes plaintes rempKssent les montagnes qui lui sonf 
oonnues. H flechit les genoux, et, dans Tattitude d'un suppliant, 
, a defaut de bras qu'il puisse tendre, il prom^ne autour de lui ses 
regards en silence. Ses compagnons, sans le reconnaitre, pres- 
sent, comme k Tordinaire, la troupe alerte par leurs exhortatioa<%. 
Us dierchent Acteon, et tous a Tenvi rappellent, comme s'il ^tait 
absait. II entend son nom ^t retoume la t^te, quand ils se plai- 
gnent de son absence et de sa lenteur a venir contempler la proie 
qui lui est ofTerte. Sans doute 11 voudrait ^tre absent ; mais il est 
la. II voudrait Mre temoin des exploits de sa meute, sans en res- 
sentir les crudles morsures. Les chiens, Tentourant de tous cdtes, 
pkmgait leurs gueules dans le corps de leur maitre chang^ 
en cerf» et le meitent en lambeaux. Ge ne fut qu'en exhalant sa 
vie a travers mille blessures qu'il apaisa, dit-on, le courroux de 
Diane. 

AJIOUR DE JUPITER POUR SEM£l1B. — JUNON SE VENGE DE SA RIVALB. 

IV. Le bruit de cette aventure fut diversement accueilli. Les 
uns trouverent h d^esse trop cruelle ; d'autres approuv^renl sa 

Et, si non hominis, quem non lamen edere possit 

Cerrus, habet, moestisque replet juga nota querelis ; 

Et genibus supplex posilis, similisquc roganti, 240 

•Circurafert tacitos, tanquam sua brachia, vultus. 

At comites rapidum solitis hortatibus agmen 

Ignari instigant, oculisque Actseona qusDrunt, 

Et velut absentem ccrlatim Actseona cTamQnt. 

Ad nomen caput illc refert, ut abesse queruntur, 245 

Nec capere oblat» scgnem spectacula praedac. 

Vellet abesse quidem ; sed adest, velletque vidcro, 

Non etiam sentire canum feria facta suorum. 

Undique circumstant, mersisquc in corpore rostris, 

Dilacerant falsi dominum sub imagine cervi. ^tiO 

Ncc, nisi finita per plurima vulnera vita, 

]ra pharetratae fertur satiata Dianie. 

JUPITEB SEMELE ARDET. — JIIXO RIVALEM lILCISCITrn. 

IV. Rumor in ambiguo est. Aliis violentior aiquo 
Visa dea est; alii laudant, dignamque scvera 



IflO MfiTAMORPHOSES 

vengeance et la proclam^rent digne de son austere virgini 
Ghaque opinion s*appuya sur des motifs plausibles. Seule, 1 
pottse de Jupiter n*exprima ni ^loge ni censure : elle pensa pk 
a se r^jouir du malheur de ia famille d'Agenor. La haine qu'< 
congut pour sa rivale de Tyr retomba sur ses descendants. Au p 
mier outrage qui Tavait allumee s'ajouta un oulrage nouve 
EUe s'indigna que le sein de S^ra^le renfermdt un gage de la t 
dresse du grand Jupiter, et elle pronon^a ces paroles amSr 
« Que m'est-il revenu de toutes mes plaintes? Cest ma ri\ 
m^me que je dois attaquer. Je la perdrai, si je m&nte d'6tre 
pel^ la puissante Junon, si je suis digne de porter un scep 
^tincelant de pierreries, si je suis la reine des dieux, la soeui 
r^pouse de Jupiter : du moins en suis-je la soeur. Mais peut-^ 
des ptaisirs iurtifs suffisent a ma rivale, et IWront £3iit a 
couche n'aura dur^ qu'un moment. Non, non : elle a con^u 
me manquait cet affront), et elle porle dans ses flancs un ten 
gnage certain de ma honte. Elle veut que Jupiter la rende me 
quand moi-mSme j'eus k peine cet honneurl tant elle se fie a 
beaut^ ! Je la ferai tourner a sa perte. Je renonce k ^tre la fille 
Saturne, si son Jupiter ne la precipite pas au fond du Styx ! » 
A ces mots, elle s^elance de son tr6ne, et, voilee d'un nui 

Virginitale vocant; pars invenit utraque causas. 255 

Sola Jovis conjux non tam culpetne probetne 
Eloquitur, quam clade domus ab Agenore ductae 
Gaudet; et a tyria coUectum pellice transfert 
In generis socios odium. Subit ecce priori 
Gausa recens, gravidamque dolet de semine magni 260. 

Esse Jovis Semelem. Tum linguam ad jurgia solvit : 
« Effcci quid enim toties per jurgia? dixit. 
Ipsa petenda mifai est. Ipsam, si maxima Juno 
Rite vocor, perdam, si me gemmantiu dextra 
Sceptra tenere decet, si sum regina, Jovisque 2G5 

Et soror, et conjux; certe soror. At, puto, furto cst 
Contenta, et Ihalami br^vis est injuria nostri. 
Goncipit (id deerat), manifestaque crimina pleno 
Fert utero, et mater, quod vix mihi contigit uni, 
De Jove vult lieri : tanta est flducia formae! 270 

Fallat eam faxo; nec sim Saturnia, si non 
Ab Jove mersa suo stygias penetrabit ad undas. » 
Surgit ab his solio, fulvaque recondita nube. 



IIYRE III. 101 

d'or, elle se rend h la demeure de S6m61^^ Avant de dissiper Fobs- 
curit^ qui la d^robe aux yeux, elle prend les traits d'une vieille, 
coovre ses tempes de cheveux blancs, ride son visage, courbe son 
oorps et s'avance d'un pas tremblant. Elie prend aussi ime voix 
caduque. G*est B^ro^ elle-m^me, la nourrice que Sem^le regut 
d*£pidaare. yentretien s'engage. Apres de longs d^tours, le nom 
de Jupiter arrive enfin. Alors la deesse soupirant : t Je voudrais 
bi&i, dit-elle, que votre amant fiit Jupiter ; mais je crains tout. 
Souvent sous le nom des dieux des mortels ont souill^ de chastes 
couches. D*ailleurs, 11 ne suffit pas qu'il soit Jupiter : demandez 
un gage de son amour. S'il est v6ritablement le roi des cieux, 
exigez que la majestS et la puissance dont i1 est revStu, quand il 
se rend aupr^s de la superbe Junon, le suivent dans vos bras ; 
qu'il y vienne revdtu de Tappareil de sa grandeur. » Tels fureiit 
les conseils donn^s par Junon a l'innocente fille de Cadmus. Elle 
r^clama de Jupiter un gage d'amour, sans le designer : t Ghoisis, 
lui repond le dieu, tu n'eprouveras pas de refus ; et, pour que tu 
ajoutes plus de foi h mes paroles, je prends a t^moin le Styx, effroi 
des dieux et dieu lui-mtoe. » S^mele se r^jouit de ce qui doit la 
perdre. Devenue trop puissante, et pres de p6rir par la complai- 



Limen adit Semeles. Nec nubes amte removit, 

Qoam simulavit anum, posuitque ad tempora canos, ^275 

Sulcavitque cutem rugis, et curva trementi 

Membra tulit passu. Vocem quoque fecit anilem ; 

Ipsaque fit Beroe, Semeles epidauria nutrix. 

Ergo ubi, captato sermone, diuque loquendo, 

Ad nomen venere Jovis, suspirat, et : « Optem 280 

Jupitcr ut sit, ait. Metuo tamen omnia. Multi 

Nomine divorum thelamos subiere pudicos. 

Nec tamen esse Jovis satis est. Det pignus araoi is, 

.Si modo verus is est ; quantusque, et qualis ab alla 

Junone excipitur, tantus, talisque rogato 28!» 

Det tibi complexus, suaque ante insignia sumat. » 

Talibus ignaram Juno Cadmeida dictis 

Formarat. Rogat illa Jovem sine nomine munus. 

<!ui deus : t Elige, ait; nullam patiere repulsam. 

Quoque magis credas, stygii quoque consciu sunto 290 

Numina torrentis : timor et deus ilie deorum. » 

Laeta malo, nimiumque potens, periluraqi;e amanlis 

0. 



m MfiTAMORPHOSES. 

sance deson amant, elle r^pond : « Que la pompe ou te voit la fiUe 
de Saturne, quand tu viens goAter dans ses bras les douceurs de Ta- 
mour , te suive aupi^s de moi ! » Le dieu voulut lui fermer la bouche, 
mais d^ja ces paroles indiscretes s'etaient envol^es dans les airs. 
II gemit; mais il ne lui est point possible d'annulerlevoeu de 
Semele, ni de retracter son serment. Le coeur attriste, il remonte 
dans les cieux. D'un signe de t^te il rassemble des nuages o\i $a 
main a m^le la pluie, les eclairs, les vents, le tonnerre et la foudre 
inevitable. Autant qu'il peut il essaye d'affaiblir ses armes. H ne 
lance point les feux qui terrass^rent Typhoee aux cent bras : ils 
seraient trop terribles. II est une autre foudre plus legere, et dans 
laquelle les Gyclopes mirent moins de courroux, de flamme et de 
fureur. Les Immortels Tappellent foudre de second ordre. Le dieii 
la saisit, et pen^tre dans le palais d'Agenor. Une simple mortelle 
ne put supporler le fracas qui ebranle les cieux. Elle perit d^voree 
par les flammes qu'avait allumees son amant. L'enfant, encore 
informe, fut retire du sein de sa mere, et, s'il est permis de le 
croire, un lien Tattacha, faible encore, a la cuisse de Jupiter. II y 
resta tout le temps qu'il devait passer dans le sein matemel. La 



Obsequio Semele : « Quaicm Saturnia, dixit, 

Te solet amplecti, Veneris quum fcedus initis, 

Da mihi te talem. » Voluit deus ora loquentis ^5 

Opprimere : exierat jam vox properata sub auras. 

Ingemuit, neque enim non hsec optasse, neque ille 
ISon jurasse potest. Ergo moestissimus altum 
JttAhersi conscendit, nutuque sequentia traxit 
Nnl)ila ; queis nimbos, immixtaque fulgura ventis 500 

Addidit, et tonitrus, et inevitabile fulmen. 
Qua tamen usque potest, vires sibi demere tontat; 
Nec, quo centimanum dejecerat igne Typhcca, 
Nunc armatur ro : nimium ferilatis in illo. 
Est aliud levius fulmen, cui dextra Cyclopum '»'^-» 

SaevitijB, flammscque minus, minus addidit iia». 
Tcla spcunda vocant Superi. Capit illa, donuinique 
Intrat agcnorcam. Corpus mortaie tumultus 
Non tulit xtherios, donisque jugalibus arsit. 
Imperfectus adhuc infans genitricis ab alvo rilO 

Eripilur, patrioque tener, si credere dignum, 
Insuilur femori, maternaque tempora complel. 



LITBE IIM iOS 

p^lleliblilli bn, «itoiiiii.fortifenient.8on beroeaudespfe-^ 
w weHm. H fdt isnaite oonfid aiBL Nympheft Se Nysa, qui le 
(aclipmn dans Imn grotteft et ie noannrent de lait. 



■la. 



raisiAS kmmx bt dbyiw. 



Tandis que ces d?§i}em0iits s^accomplissent dans l^uniTers 
par la lot du Destin, et que le botseau de Bacchus, n^ deux fois, 
(^t u rabri de tout danger, Jupiter» ^y^ par le nectar, quitta, 
M-on, les grav^ occupatimis de son empire pour s'abandonner k 
d^s jeiix fokMres aYOC lunon» lihre aiors de tout soud. c Sans doute» 
tni dit-tJ, la TOlupt^ a pourVoiis plus de douceurs que pour les 
iKiinnies. — Nott, i r^[iond-elle. Ik couTiennent de s'en rapporter 
k h deci^ion (1e l'habfle Tiresias, initi^ aux plaisirs des deux 
mes. rriin conp de bftton il avait frapp^ deux ^rmes reptiles 
»uples dans une ferte fbrM. Tout k ooup» 6 {Hrodige ! diang^ 
itf^mei 11 eofiierva sa noufelle forme pendant sept antimines. 
Iians ]& hiiitieme, jl Yit les m^mes serpents. c Si les blessures que 
\mm recevez sont assez puissantes pour changar le sexe de TOtre 
ameuii^ je rais, tlit-il, vous frapper encore. » A peine les a-t-il 

iPurtjm tHum primis Ino matertera cunis 

Educal. inde datum Nymphse nyseides antris 

Oeetilizere mis, lactisque alimenta dedere. 515 

TIBESIAS KT CXC.m ET VATES. 

Y* Dninqiic ea per terras fatali lege geruntur, 
TuUqiie bjg geniti sunt ineunabula Pacclii, 
Fort£ loyeui memorant, diffusum nectarc, curas 
Sepoaiii3&e graves, vacuaque agilasse remissos 
Cnm Junone jocos, el : « Hajor vestra proffHan cs(, 3^) 

Qujiiii qiuc contingat riiaribus, dixisse, volu|>las. » 
III» negaL Placuit, quse sit sententia docti 
IJuicrofe Tiresiae. Yenus huic erat utraque no(;\. 
Kam diiQ magnorum viridi coeuntia siiva 
Corpom fcerpentum baculi violaverat ictu; S--* 

nequevirio factus, mirabile! femina. septem 
Ef^4?rDt aulumnos. Octnvo rursus eosdem 
Vidil, el z « Est veslrm si tanla potenlia pla<r?c, 
DiKit, ut aueloris soi tem in contraria mutet, 
Tkunc qnoque vos feriam. » Percussis anguilius isdeni .m() 



104 . METAMORPHOSES. 

frapp^ de nouveau, qu'il reprend sa forme premiSre et semble 
naitre une seconde fois. Choisi pour arbitre dans ce joyeux debat, 
Tir^sias adopte Tavis de Jupiter. La fille de Salurne en eprouva, 
dit-on, une douleur trop vive et peu en rapport avec la cause qui 
Tavait provoquee. Eile condamna les yeux de son juge a une eter- 
nelle nuit. Mais le maitre suprSme du monde (car aucun dieu n'a 
le droit d'an^ntir roeuvre d'un autre dieu) lui accorda la science 
de Tavenir en ^change de la lumiere qui lui etait ravie, et allegea 
sa peine par cet honneur. 

£CHO EST CDANG^E EN SON, NARGISSE EN FLEUR. 

VI. Au sein des villes d'Aonie, remplies de sa renommee, Tire- 
sias donnait des r^ponses toujours infaillibles au peuple qui venait 
le consulter. La brune Liriope fut la premiere qui re^ut la preuve 
de son talent pour reveler Tavenir. Jadis le Cephise Tenlaga de 
ses ondes ; et, tandis qu^elie etait enfermee dans ses plis sinueux, 
il en triompha par la violence. De cette Nymphe, modele de beaute, 
naquit un enfant, d^ lors digne d'Stre aime de ses compagnes, et 
qu'on appela Narcisse. Elle demanda a Tiresias si cet enfant de- 
vait parvenir a une longue vieillesse. « Oui, repondit-il, s'il ne se 

Forma prior rediit, genitivaque rursus imago. 

Arbiter hic igitur sumptas de lite jocosa, 

Dicla Jovis firmat. Gravius Satumia juslo, 

Nec pro materia fertur doluisse, suique 

Judicis seterna damnavit lumina nocte. 35<-> 

At pater omnipotens (neque enim licet irrita cuiquam 

Facta dei fecisse deo), pro lumine adempto 

Scire futura dedit, poenamque levavit honore. 

ECHO MDTATUR IN VOGEM; NARCISSUS IN FI.OREM. 

VI. Ule per aonias, fama celeberrimus, urbes 

Irreprehensa dabat populo responsa petenti. 540 

Prima fide vocisque rat» tentamina sumpsit 

Caerula Liriope. Quam quondam flumine curvo 

Implicuit, claussque suis Cephisos in undis 

Vim tulit. Enixa est utero pulcherrima pleno 

Infantem, Nymphis jam nunc qui posset amari, 345 

Narcissumque vocat. De quo consultus, an ossel 

Tempora maturae visurus longa senecte, 

Fatidicus vales : « Si se non viderit, » inqiiil. 




LIYRE III. 105 

• LoBgteini» l^bnde panit mentenr ; mais il fut justifl6 
pa^AMitare qui mit fln anx jours de Narcisse» par le genre de 
« ■iflrt et par son ^trange ddlire. l^k le fils de G^bise avait 
4Mtv» annfe k sea trois lustres : Tenduice et la jeunesse sem- 
Ikiiaat rembdlir k la l^. Une foule' de j^mes gei» et de Nym* 
pkealvttKaieiit poor Ini. Hais» oomaie aui grlces de Vige il joi* 
giBtde oNids dddains, ii r^dia tous leurs yqbux. 

Ibi Jiaar qnll poussait dans ses toiles des cerfs limides, ii iut 
ip«pi pir la Nymphe qui ne peut se taire quand on luiparle, et 
fu ae aait pmntparler la premiSre, £cho, dont la vok redit les 
«M. Alori c*teit une Nymphe et non une simple voix, Nymphe 
lafailarde» il est vrai, mais qui, conmie k pr^ent, r^tait seule- 
Mt Jei deemkes paroles. Junon Tavait r^te k cet tot, parce 
fiW moiDeiit o& dle aurait pu snrprendre les Nymphes dans les 
km iB JapHer snr la montsigne oili r^dait ficho» cdle-^ pliis 
Tavait aidroiteinent retenue par de bngs entretiens ponr 
BNymphes le tempsdefuir. La fllle de Satume dtoo- 
viit rariiflee. c Tu ne pourras te servir longtemps de cette langue 
qai m*a tromp^, lui dit-elle : bient6t Tusage de la voix te sera 



?ana dla visa est vox auguris. Exitus illam, 

Resqae probat, lethique genus, novitasque furoris. 3S0 

Jamqae ter ad quinos unum Cephisius annum 

Addiderat, poteratque puer juvenisque videri. 

Malti iUmn juvenes, muUae cupiere puellae. 

Sed fiiit in tenera tam dira superbia forma, 

Nalli illom juvenes; nuUae tetigere puellae. 355 

' Aspicit hunc, trepidos agitantem in retia cervos, 

YocaUs Nymphe, quae nec reticere loquenti, 

Nec prior ipsa loqui didicit, resonabilis Echo. 

Corpus adhuc Echo, non vox erat, et tamen usum 

Garmla non aHum, quam nunc habet, oris habebat, 360 

Reddere de muUis ut verba novissima posset. 

Feeerat hoc Juno, quia, quum deprendere posset 

Sab Jove ssepe suo Nymphas in monte jacentes, 

llla deam longo prudens sermone tenebat, 

nam fugerent Nymphae. Postquam Satumia sensit : 36^ 

« Hujas, ait, linguse, qua sum delusa, potestas 

Panra tibi dabitur, vocisquc brevissirous usus. » 



m M£TAMORPUOSES. 

ravi. » L'effol suivil la menace. ficho reproduit les demierssons 
de la voix, et rapporle les paroles qu'elle entend. 

A peine Narcisse, errant dans les bois, a-t-il frappe ses regards, 
qu'elle s'enflamme et suit furtivement ses pas. Plus ell§ s'en ap- 
proche, plus son coeur s*embrase. Ainsi une torche soufree s'al- 
lume au contact du feu. Que .de- fois elle voulut Taborder d*une 
voix caressante et lui adresser de tendres prieres ! Mais la nature 
s*y opposait et lui defendait de cQmmeiif er. Toutefois elle lui per« 
mit de recueillir les accents de Nareisse*et de lui Tepondre a son 
tour. Par hasard Tenfant separe de ses fideles compagnons s*eerie : 
« Quelqu'un est-il pres de moi? — Moi, • r^pond ficho. Narcisse 
reste immobile de surprise. Apr^s avoir promen^ ses regards de 
tous c6t^s : « Yiens, » dit-il a haute voix. £cho appelle celui qui 
Tappelait. Narcisse se retourne, et, ne voyant personne : • Pour- 
quoi me fuis-tu? » ajoute-t-il ; et son oreille re^oit autant de paroles 
que sa bouche en a profere. Trompe par la voix, image de la 
sienne : d Unissons-nous, » poursuit-il. A ces mots, que la voix 
d*ficho dut aimer a redire plus que tous les autres, elle repond : 
i Unissons-nous ! » Et ses d^sirs interpretent favorablement ces 

Reque minas firmat. Tamen hsec in iine loquendi 
Ingeminat voces, auditaque \erba reportat. 

Ergo ubi Narcissum, per devia iustra vagantem, 310 

Vidit, et incaluit, sequitur vestigia furtim. 
Quoque magis sequitur, flamma propiore calescit; 
Non aliter, quam quum summis circumlita ta^dis 
Admolam rapiunt vivacia sulphura flammam. 
quoties voluit blandis accedere dictis, . 375 

Et molles adhibere preces ! Natura repugnat, 
ISec sinit incipiat ; sed quod sinit, illa parata est 
Exspeclare sonos, ad quos sua verba remittat. 
Forte puer comitum seductus ab agmine fido, 
Dixerat : Ecquis adest ? et, Adest^ responderat Echo. 380 
llic stupet; utque acicm partes dimisit in omnes, 
Voce, Veni, clamat magna. Vocat illa vocantem. 
Respicit, et nuUo rursus veniente, Quidt inquit, 
Me fugis? et totidem, quod dixit, verba recepit. 
Perstat, et allerna} deccptus imagine vocis, 385 

Huc coeamus, ait; nullique libentius unquam 
Responsuru sono, Coeamns, rettulit Echo. 
Et verbis favct ipsa suis; egressaque silvis 



LIVRE III. 107 

paroles. Elle soil du bocage et court» ravie d'uii tendre espoir, 
press^ dans ses bras Narcisse, qui fuit et se derobe par la fuite a 
BBS «mbrassements. « Plutdt mourir, dit-il, que de m'abandonner 
k tes d^sirs ! • £cho ne redit que ces paroles : « M'abandonner a 
tesd^sirs. » 

M^ris^, elle se retire dans les for^ts, et cacfae sous le feuil- 
lage la rougeur de son iront. Depuis ce moinent elle habite les 
mtres sditaires ; mais dans son cceur vit Tamour sans cesse irrite 
par un reliis. D'etemels soucis ^puisent et consument son corps, 
la maigreur fl^it son Tisage, toute sa substance se dissipe dans 
les airs ; il ne lui reste que la voix et les os. Sa voix s^est conser- 
vi6e; ses os ont pris, dit-on, 1a forme d'un rocher. Ensevelie 
m fond des bois, elie ne parait plus sur les montagnes, mais 
efle s^y feit entendre a. tous ceux qui Tappellent : c'est un son qui 
vit en elle. Ainsi £cho et d'autres Nymphes, nees au seui des 
ondes ou sur les montagnes, et, avant dles, une foule de jeunes 
geoSy farent en butte aux dedains de Narcisse. Une victime de ses 
mepris, levant ses mains vers le ciel 8'ecria : « Puisse-t-il aimer et 
ne jamais poss^er Tobjet de son amour ! • Rhamnusie exau^ 
cette juste priere. 



llMit, ut ii;gicer6t sperato bi*achia collo. 

Ille fugit, fugiensque, manus coniplexibus auferl : 590 

Aniet ait, emoriart quam sit tibi copia nostri, 

Kfcttulit illa nihil^ nisi, Sit tibi copia nostri. 

Spreta lat^t siivis, pudibundaquc froudibus ora 
Protegit, et solis ex illo vixit in anlris. 
Sed tamcu hseret amor^ crescitctue dolorc repuis«£. 5'Jo 

Attenuant vigiles corpus miserabile curae, 
Addudtque cutem macies, et in aera succus 
Corporis dmnis dbit: vox tantum atque ossa supcrsuut. 
Vox manet; ossa ferunt lapidis Iraxissc liguram. 
Inde latet silvis, nuUoque in monte videtur. 400 

Omnibus auditur : sonus est qui vivjt in iUa. 
Sic hanc, sic alias, undis aut monlibus orlas, 
Luserat hic Nymphas; sic coetus anlc viriles. 
Inde manus aliquis despectus ad SBthera tollons : 
« Sic amct iste licet, sic non potiatur aniato! > 40^ 

Bizerat; assensit precibus Bhamnusia justis. 



108 METAMORPUOSES. 

il y avait une limpide fontaine aux ondes argentees. Jamais les 
bergers, ni les ch^vres repues sur ]a montagne, ni tout autre trou- 
peau, ne s'y elaient desalteres; jamais oiseau, ni bSte sauvage, ni 
raraeau detache d'un arbre, n'en avait trouble le pur cristal. Elle 
etait bordee d'un gazon dont ses eaux entretenaient la fraicheur, et 
d'im bois qui la rendait impenetrable aux ardeurs du soleil. Narcisse 
s'4tend sur la rive, fatigue de la chasse et epuise par la chaleur. 
Ravi de la beaute du site et de la limpidit^ de la source, il veut 
^tancher sa soif ; mais une autre soif se declare. Tandis qu^il boit, 
^ris de son image qui frappe ses regards, il aime une ombre 
vaine et lui prSte un corps. II reste en extase et immobile devant 
son portrait : on dirait ime statue en marbre de Paros. Gouche sur 
ie gazon, il contemple ses yeux semblables a deux astres, sa che- 
velure digne de Bacchus et d'Apollon, ses joues d'adoIescent, son 
cou d'ivoire, sa bouche gracieuse, son teint parseme de lis et de 
roses. II admire les charmes qui le font admirer. Imprudent! c'est 
a lui-mSme que ses vceux s'adressent ; c'est lui-m^me qu'il loue, 
lui-m^rae quMl recherche ; et les feux qu'il allume le consument 
lui-m^me ! Que d'inuti1es baisers il imprirae sur cette oude trora- 

Fons erat illimis, nitidis argenteus undis, 
Quem neque pastores, neque pastae monte capellic 
Contigerant, aliudve pecus; quem nulla volucris, 
Nec fera lurbarat, nec lapsus ab arbore ramus. 410 

Gramen erat circa, quod proximus humor alebat, 
Silvaque, sole lacum passura tepescere nuUo. 
Hic puer, et studio venandi lassus et xstu, 
Procubuit, faciemque loci, fontemque secutus. 
Dumque sitim sedare cupit, sitis altera crevit. 415 

Dumque bibit, visae correptus imagine formae, 
Rem sine corpore amat; corpus putatesse, quod umbraest. 
Adstupet ipse sibi, vultuque immotus eodem 
Hieret, ut e pario formatum marmore signuro. 
Spectat humi posilus geminum, sua lumina, sidus, •liO 

Et dignos Baccho, dignos et Apoliine crines, 
Impubesque genas, et eburoea colia, decusque 
Ori.s, et in nivco mixtum candore ruborem; 
Gunclaque miratur, quibus est mirabiiis. Ipse 
Sc cupit impnidens, et qui probat, ille probatur; Atb 

Dumque petil, pelitur ; pariterque iucendit, et ardet. 
Irrita fallaci quoties dedit oscuUfontil 



LIVRE III. m 

peuse! que de fois ses bras s'y plongent poui ^aisir le col qu'il a 
▼u, sans pouvoir embrasser son image ! il no sait ce qu'il voit; 
mais ce qu'il voit excite en lui mille feux ; ses desirs s'accroissenl, 
irrites par son illusiou. 

Insense, pourquoi vouloir femparer d'un objet qui te fuit? Cet 
objet que tu recherches n^existe pas ; cet objet que tu aimes, si 
tu toumes la tete, va s'evanouir. Le fantdme que lu vois, c'est ton 
ombre reflechie! Sans consistance par elle-mtoe, elle vient et 
subsiste avec toi; elle s'eloignerait avec toi, si tu pouvais feloi- 
gner. Mais ni la faim, ni le besoin de repos, ne sauraient rarrachor 
de ce lieu. Gouche sur le tendre gazon, il contemple cetteidolesans 
poavoir s'en rassasier, et sa contemplation letue. Enflnilse souleve, 
et, tendant les mains vers lesarbres qui Tentourent : t Quel amant, 
6 for^ls ! s'ecrie-t-il, fut jamais plus malheureux? vous le savez, vous 
qui avez souvent offerl a Tamour un mysterieux abri. Vous sou- 
vienl-il, apres lant de siecles qui ont passe sur vos t^les, d\ivoir 
vu, dans cette longue periode de temps, un amant deperir comme 
moi? Une beaule me plait, je la vois ; mais cet objet qui me plait 
et que je vois, je ne puis Tatteindre. Un amanl peut-il ^tre le 



In medias quotics, visum captantia coUum, 

Brachia mersil aquas, iiec se deprcndit in illis! 

Quid videat, nescit; scd, qaod videt, uritiir illo; 430 

Atque oculos idem, qui decipit, incitat error. 

Crcdule, quid f^ustra simulacra fugacia captas? 
Quod petis, est nusquam; quod amas, avertere, pcrdes. 
Ista repercussa;, quam cernis, imaginis umbra cst. 
NiUliabet ista sui, tecumque venilque, manctquc ; 435 

Tecum discedat, si tu discedere possis. 
Non ilium Cereris, non illum cura quielis 
Abstrahere inde potest; sed opaca fusus in herba 
Spectat inexpleto mendacem luminc formam, 
Perque oculos perit ipse suos. Paulumque lcvatus, 440 

Ad circumstantes tendens sua brachia silvas : 
« Ecquis, io silvas, crudehus, inquit, amavit? 
Scitis enim, el multis iatcbra opportuna fuistis. 
Ecqnem, quum vestr» tot agantur sxcula vitae, 
Qui sic tabuerit, lon^o meministis in aevo ? 445 

Et placet, et video; sed quod vidcoquc, placetquc, 
Non tamen invenio : tantus tenet error amanlem ! 



110 METAHORPUOS£S. 

jouet d'uiie telle erreur? Pour comble de chagrin, il n'y a entre 
nous ni vaste mer, ni distance, ni montagnes, ni remparts, ni 
barriere ! Un peu d'eau nous separe. L'objet de mon amour brule 
d'^tre dans mes bras. Toutes les fois qu'a travers Tonde limpide 
mes baisers ont cherche a le saisir, il a releve la tSte et s'est ap- 
proche de moi. Ma main semble le toucher. robstacle le plus fai- 
ble s'oppose a notre bonheur. Ah ! qui que tu sois, sors de cette 
onde! Pourquoi, tendre objet de ma flamme, te jouer demoi? 
pourquoi me fuir, quand je cours apres toi? Certes, ni ma beaute, 
ni mon dge, ne m6ritent de tels mepris ; moi-meme, je fus aime 
des Nymphes. Tes yeux respirent Tamour, et me donnent je ne 
sais quel espoir. Quand je tends mes bras vers toi, tu me tends 
les tiens; tu reponds a mon sourire; souvent mfime, quand j'ai 
pleure, j'ai surpris dans tes yeux une larme ; tes signes repro- 
duisent les miens, et, si je dois en juger par les mouvements de 
ta jolie bouche, tu me parles; mais mon oreille ne peut recueillir 
tes accenls. Je suis en toi, je le sens ; mon image ne me trompe 
pomt. Je me consume moi-mtoe et je nourris la flamme que j'em- 
porte avec moi. Quel parti prendre? Dois-je te prier, ou attendre 
que tu me pries? Mais que demander? Ce que je desire est en 
moi : j'6prouve la pauvrete au sein de la richesse. Ah I que ne 

Quoque magis doleam, nec nos maie separal iiigcu:?, 

Nec via, nec montes, nec clausis mcenia portiSi 

Exigua prohibemur aqua : cupit ipse teneri. ^^^ 

Nam, quoties liquidis porreximus oscula lymplii^, 

Hic tolies ad me resupino nititur orc. 

Posse putes tangi: minimum estquod amantibus ubslat. 

Quisquis es, huc exi 1 quid me, puer, unice, fallis? 

Quove petitus abis? certe nec forma, nec setas -i^ 

Est mea, quam fugias; et amarunt me quoquc ^ymphx. 

Spem mihi, nescio quam, vultu promittis amico ; 

Quumque ego porrcxi tibi bracliia, porrigis ultro. 

Quum risi, arrides; lacrymas quoque saepe nolavi, 

Me lacrymante, tuas; nictu quoque signa remittis; 400 

Et, quantum motu formosi subpicor oris, 

Verbi refers, aures non pervenientia nostras. 

In te ego sum, sensi; ncc me mea fallit imago. 

Uror amore mei ; flanimas movcoque feroque. 

Quid faciam? roger, anne rogcm? quid deinde rogabo? AQo 

Quod cupio mecum est, inopcm me copia fecit. 



LIVRE III. Hi 

puis-je me separer deinon corps! Voeunouveau ddns un aniaiit, 
je voudrais Stre loin de Tobjet de mon amour! Enfin la douleur 
epuise mes forces; il ne me reste plus que quelques moments a 
vivre. Je m'6teins au seuil de la vie ; mais la mort ne m'est poinl 
penible : elle va m^afTranchir de ma douleur. Puisse^e voir sc 
prolonger les jours de celui que je ch^ris! Unis par des liens in- 
dissolubles, nous exhalerons ensemble ie dernier soupir. » 

II dit, et dans son delire il revient considerer la mSme idole. 
Ses larmes troublent la limpidite de Teau, et Tagitation qu'elles 
produisent obscurcit ses trails. En voyant Timage s^eloigner : • Ou 
ftiis-tu? s'6cria-t-il ; oh! resle, cruel, n'abandonne pas Tamant 
qui fadore. Laisse-moi contempler ces traits que je ne puis tou- 
cher, et foumir un aliment a ma triste iureur. » Au milieu de 
ces plaintes, il dechire ses v^temenls, et meurtrit de ses belles 
mains sa poitrine, qui se colore d'une rougeur leg^re sous ses 
coups redoubles. Ainsi les fruits unissent la pourpre a ralb^tre; 
ainsi la grappe a demi mure se nuance d'un eclat vermeil. Des 
que Narcisse .aper^it son image defigur^e dans Tonde redevenuc 
limpide, son illusion Tabandonne. Semblable a la cire qui fond 

utinam nostro secedere corpore possem ! 

Votum in amante novum : vellem,quod amamus abuh:iut. 

Jamquc dolor vires adimit, nec tempora vitie 

Longa mex superant, primoque exstinguor in aivu ; 470 

!Sec mihi mors gravis est posituro morte dolorcs. 

l!ic, qui diiigitur, vellem diuturnior esset. 

Nunc duo concordes anima moriemur in una. » 

Dixit, ct ad faciem rediit malesanus camdufii, 
Et lacrymis turbavit aquas, obscuraque moto 475 

Reddita forma lacu cst. Quam quum vidisset abiru : 
« Quo fugis? remane; nec me, crudelis, amantcm 
Dcsere, clamavit. Liceat, quod tangere non est, 
Aspicere, ct misero prccbere alimenla furori. » 
Dumque dolct, summa vestcm.deduxit ab ora, il^O 

^udaque marmoreis percu^it pectora palmis. 
Pectora (raxerunt tenuem percussa ruborem, 
>'0D aliter, quam poma solent, quai candida parlc, 
Parte rubent; aut, ut variis solet uva raccmis 
Ducere purpureuni, nondum r.ialura, colorcm. i^t 

Quae simul aspexit liquefacta rursus in unda, 
Mon tulit uUcrius. Sed, ut intabescere flavec 



112 MfiTAMORPHOSES. 

devant un feu leger, ou bien au givre du malin qui disparait aux 
premiers rayous du soleii, il deperit consume d'amour, el peu a 
peu sa flamme secrete le devore. Dejk son teint n'est plus seme 
de lis et de roses. II perd sa sante, ses forces, ses graces qui le 
charmaiejt naguere, mi&me les formes seduisantes qu'aima jadis 
£cho. En le voyant dans cet etat, malgre sa colere et son ressen- 
timent, la Nymphe gemit, et toules les fois que le malheureux 
Narcisse s'etait ecrie : « Helas I » la voix d'ficho avait rep6te : 
« Helas ! » Lorsque de ses mains il avait frappe sa poitrine, eUe 
avait reproduit le bruit de tous les coups. Les dernieres paroles 
de Narcisse, en jetant, selon sa coutume, un refjard dans Toude, 
furent : « Helas! enfant que j'ai en vain cheril » Echo repeta ces 
paroles. « Adieu, » dit-il; • Adieu, » ) epondit^^lle. Sa t^telan- 
guissante pencha sur la verdure, et )a nuit fcrma ses yeux encorc 
epris de sa beaute. Lors m^me qu'il fut descendu au lenebreux 
sejour, il chercha encore son image dans ies eaux du IStyx. Les 
Naiades pleurerent ieur frere, et couperent ieurs cheveux pour 
les deposer sur sa tombe. Les Dryades le pleurerenl aussi. flclio 
redit leurs gemissements. Dejii le bucher, la torclic funebre, le 

Ignc lcvi ceraB, malutinaeque pruins 

Sole tepente solent; sic attenuatus amore 

Liquilur, et eieco paulatim carpitur igni. 490 

Et neque jara color est mixto candore rubori ; 

Nec vigor, et vires, et quaj modo visa placebant, 

Nec corpus remanet, quondam quod amaverat Echo. 

Ouae tamen ut vidit, quamvis irata memorque, 

Indoluit; quotiesque puer miserabilis, Eheul 495 

Dixerat, haec resonis ilerabat vocibus, Eheu! 

Quumque suos manibus percusserat ille lacertos, 

Haec quoque reddcbat sonitum plangoris eumdem. 

Ultima vox solilam fuit haec spectantis in undam : 

Heu l frustra dilecle puer ! totidemque • remisit 500 

Verba locus; dictoque Yale^ Vale inquit et Echo. 

Ille caput viridi Tessum submisit in herba; 

Lumina nox claudit, domini mirantia formam. 

Tum quoque se, postquam est inferna sede receplus, 

In ^Jygia spectabat aqua. Planxere sorores 505 

^aides, et sectos fralri posuere capilios ; 

Planxere et Dryades ; plangenlibus assonat Echo. 

Jamque rogum, quassasque faces, feretrumque parabanl. 



LniiE III. m 

Gercneil, tout ^lait pr6t. Mais, k la place du corps de Narcisse, 
on Irouva une fleur d'un rouge pourpre, couronnee de feuilles 
blanches. 



P&NTHEE, APRES LA H^TAMGRPHGSE DES MATELOTS EN DAUPmHS, CnARGB 
BACCHCS DE CHAINES. — A CAUSE DB CE CRIUE, IL EST MIS EN UMBBAUX 
PAR LBS BACCHA^TES. 

VII. Le bruit de cet evenement, r6pandu dans les villes de la 
Grece, rendit justement celebre le devin Tiresias : sa renomm^ 
s^etendit au loin. II essuya pourtant les m6pris de Penth^. Ce fils 
d'£chion, qui, seul dans la faraille de Cadmus, ^tait irr^verent en- 
yors les dieux, rit des paroles proph6tiques du vieillard, et lui 
reprocha les tenebres ou il etait plonge et la cause du malheur 
qui lui ravit la lumiere. L'augure, secouant sa tSte blanchie : 
f Que tu serais heureux, lui dit-il, si, prive comme moi de la lu- 
miere, tu ne voyais pas les f^tes de Bacchus ! Un jour, et il n'est 
pas loin, je te le predis, le jeune iils de Sem^ie, Bacchus, viendra 
dans ces lieux. Si tu n^eleves pas un temple en son honneur, tu 
joncherasla terre de tes lambeaux,ettu souilleras de ton sang les 
for^ls, ta mere et tes soeurs. Ma prediction s'accomplira; car tu 



Kusquam corpus erat. Croceum pro corpore florero 
InvenVunl, foliis medium cingcntibus albis. 510 

PENTnEUS NAUTIS IN DELPHINOS MOTATIS, DACCHUM VINCULIS ALLIGAT 
OB ID FACINUS A EACCUIS DISCERPITUR. 

YII. Cognita res merilam vati per achaidas urbes 

Altulerat famam, nomenque erat auguris ingens. 

Spernit Echionides tamcn hunc, ex omnibus unus 

Contemptor Superum, Pentheus, praesagaque ridet 

Verba seni' tenebrasque et cladem lucis ademptae 515 

Objicil. lile movens alhentia tempora canis : 

« Quam felix esses, si tu quoque luminis hujus 

Orbus, ait, ileres, nec bacchia sacra videres! 

Jamque dies aderit, jamque haud procul auguror essc, 

Qua novus huc veniat, proles semeleia, Liher. 5*20 

Quem nisi templorum fueris dignalus honore, 

Mille lacer spargere locis, el sanguine silvas 

Fcedabis, matremque tuam, matrisque sorores. 



1U MGTAMORPHOSES. 

ne croiras pas Bacchus digne des honneurs divins. Alors tu (e 
plaindras que, malgre la nuit qui m'environne, j*aie Irop bien lu 
dans ravenir. » 

A ces mots, le fils d'Echion repousse le devin. Cependant Tevo- 
nement justifie ses paroles, et ses predictions s'accomplissent. 
Bacchus arrive, et les champs retentissent de cris joyeux. La foule 
se precipite. Ilommes, femmes, filles, grands et petits, accourent 
confondus a ses nouveaux mysteres. « Enfants d'un dragon, no- 
bles rejetons de Mars, s*ecrie Penthee, quel dehre s^empare de 
vous? Ehquoi! Tairain battu par Tairain, des trompes et des pres- 
tiges magiques, ont-ils donc tant de pouvoir? Des hommes que 
n'epouvantent ni Tepee guerriere, ni le clairon, ni les bataillons 
armes de javelots, sont aujourd'hui vaincus par des cris de fem- 
mes qu"agile Tivresse, par ce vil troupeau que transporte un vain 
bruit de tambours ! Votre conduite me confond, vieillards. Apres 
- avoir longtemps parcouru les mers, vous avez fonde Tyr et fixe 
dans ces lieux vos Penates errants ; et maintenant vous seriez pri- 
sonniers sans combattre ! Et vous, impetueux jeunes gens, vous 
que la fleur de f^ge rapproche de moi, vous qui devriez porter 
Ifs armes et non le thyrse, vous dont le front devrait ^tre couvert 



Evenient; neque enim dignabere numen honore, 

Meque sub his tenebris nimium vidissc quereris. » 52r> 

Talia dicentera prolurbat Echione halus. 
Dicla fides sequilur, responsaque vatis aguntur. 
Liber adest, festisque fremunt ululatibus agri : 
Turba ruunt, mixtseque viris matresque, nurusque, 
Vulgusque, proceresque, ignota ad sacra feruntur. 830 

« Quis furor, anguigenx, proles mavortia, veslras 
Attonuit montes? Pentheus ait. iErane tantum 
JEte repulsa valent, et adunco tibia cornu, 
Et magicaj fraudes, ut, quos non belliger en^is, 
Non tuba terruerint, non strictis agmina telis, .'>;>5 

Femineae voces, et mota insania vino, 
Obscenique greges, et inania tympana vincant? 
Vosae, senes, mirer, qui, longa per aiquora vecli, 
Hac Tyron, hac profugos posuistis sede Penates, 
Nunc sinitis sine Marte capi? Vosne, acrior aetas, 540 

juvenes, propriorque meaB, quos arma lenpre, 
Non Ihyrsas, galcaque tegi, non fronde, decebal? 



LIYRE III. 115 

d'un casque et non de feuillage, je vous en conjure, souvenez-vous 
de votre origine. Ayez le courage de ce dragon qui seul fit tant de 
victimes. 11 succomba pour une fontaine et pour un lac; vous, 
sachez vaincre pour Tlionneur de volre nom. II mit a mort des 
heros; vous, chassez des laches, et ressuscitez la splendeur de 
votre race. Si les Destins ne veulent pas que Th^bes reste long- 
temps debout, du moins que le beiier et le bras d'hommes cou- 
rageux fassent crouler ses murs; que le fer et la flamme reten- 
tfssent sur ses ruines. Alors notre malheur sera pur de tout crime; 
alors nous pourrons deplorer notre sort au grand jour, et nos 
larmes couleront sans honte. Eh quoi! Thebes deviendrait au«» 
jourd^hui la conqufite d^iin faible enfant qui n^aime ni la guerre, 
ni les armes, ni les coursiers, et ne se plait qu'a parfumer ses 
cheveux, a se parer moHement de couronnes, ou a se vfttir de 
pourpre et d'or ! Bientdt, si vous Tabandonnez, je saurai le forcer de 
reconnaitre la faussete de son origine et de ses myst^res. Acrisius 
aura eu le courage de mepriser une divinit^ mensong^re, et de 
fermer a son approche les portes d'Argos; et Penthee. et Th^bes 
entiere, trembleront devant cet^tranger! Partez a Tinstant (il s'a- 



Este, procor, memores, qua sitis stirpecreali; 
Illiusque animos, qui multos perdidit unus. 
Sumite scrpentis. Pro fontibus ille lacuque ;ii;j 

Interiit; at vos pro fama vincite vestra. 
Ille dedit letho fortes? Vos, pellitc moUes, 
Et patrium revocate decus. Si fata vetabant 
Stare diu Thebas, utinam tormenta virique 
Moenia diruerent, ferrumque ignisque sonarent! 5S0 

Essemus miseri sinc crimine, sorsque qucrenda, 
Non celanda foret, lacrymaeque pudore carercnt. 
At nunc a puero Thebx capientur inermi, 
Ouem noque bella juvant, nec tela, nec usus equorum ; 
Sed madidus royrrha crinis, mollesque coronae, 5fi5 

Purpuraque, et pfctis inte^Ltum vestibus aurum. 
Quem quidem ego actutum, modo vos absistitc, rosam* 
Assumptumque patrem, commentaque sacra faten. 
An satis Acrisio est animi, contemnero vanum 
Numen, et argolicas venienti claudere porlas, 560 

Penthea tcrrebit cum totis advena Thebis? 



116 METAMORPIIOSES. . 

dressait k ses compagnons) ; partez, et amenez ici le chefde cette 
troupe charge de chaines. Obeissez a Tinstant. » 

GadmuS} son aieui, Athamas et tous les siens Taccablent de re- 
proches, et s'efforcentenvainderapaiser Les conseils redoublent 
sa Tiolence; sa fureur s^irrite et s^accroit sous le frein qui Tar- 
rfite. Ainsi j'ai vu un torrent, lorsque rien ne g^nait son cours, 
s'6couler doucement avec un leger murmure. Mais des arbres ou 
des rocs enlasses s'opposaient-ils a son passage, il ecumait, il 
bouillonnait : robstacle le rendait furieux. Gependant les soldats 
reviennent couverts de sang. Leur maitre leur demande ou est 
Bacchus. lls r6pondent qu'ils ne Tont point vu. « Mais, ajoutent- 
ils, voici un de ses compagnons, un de ses ministres, que nous 
avons surpris celdbrant ses mysteres. » En meme temps ils lui 
livrent, les mains liees derri^re le dos, celui qui jadis avait quitt^ 
rfitrurie pour suivre le dieu. 

Penthee jelte sur lui des yeux irrites et terribles. A peine peut- 
il diffSrer son supplice. « Tu vas mourir, dit-il, et ta mort servira 
de legon aux autres. Fais-nous connaitre ton nom, tes parents, 
ta patrie, et raconle-nous pourquoi tu celebres des mysteres nou- 

Ite citi (famulis hoc imperat), ite, ducemque 
Attrahite huc vinctum. Jussis mora segnis abesto. 9 

Hunc avus, hunc Athamas, hunc coitera turba suorum 
Corripiunt dictis, frustraque inhibere laborant. 565 

Acrior admonitu est, irritaturque retenta, 
Et crescit rabies : remorarainaque ipsa nocebant. 
Sic ego torrentem, qua nil obslabat eunti, 
Lenius, et modico strepilu decurrere vidi. 
At quacumque trabes obstructaque saxa tenebant, 570 

Spumeus, et fervens, et ab objice saevior ibat. 
Ecce cruentati redeunt, et, Bacchus ubi esset 
Quaerenti domino, Bacchum vidisse negarunt. 
Hunc dixere, tamen comitem, famulumquo sacrorum 
Cepimus; et tradunt manibus post terga ligatis, 575 

Sacra dei quondam tyrrhena gente secutum. 

Aspicit hunc oculis Pentheus, quos ira tremendos 
Fecerat, et quanquam poenae vix tempora differt: 
« periture, tuaque aliis documenta dature 
Morte, ait, ede tuum nomen, nomenque parentum, 580 

Et patrjam, morisque novi cur sacra frequenles. 



LIYRE III. 117 

veaux. » L'6tranger lui r^pond sans se troubler : i Mon nom est 
Acetes, et la M^onie ma patrie. Je suis ne de parents obscurs. 
Mon p6re ne m\i laiss6 ni champs labour^s par des taureaux vi- 
goureux, ni brebis a la riche toison, ni troupeaux de boeufs. II 
^tait pauvre lui-mtoe. A Taide de lignes et d^hame^ons, il amor- 
§ait le poisson et le tirait vivant du sein 3es flots. Son industrie 
^tait toute sa fortune. Lorsqu^il m'cut instruit dans son art : « Re- 
« gois, me dit-il, les richesses que je possede, toi Theritier et le 
« successeur de mes travaux ; » et, en mourant, il me laissa les 
eaux pour heritage : c'est tout ce que je puis appeler mon patri- 
moine. Bient6t, pour ne pas rester etemellement enchaine aux 
mSmes rochers, j'appris a gouverner les navires avec la rame. 
J'observai Tastre pluvieux de la chevre Amallli^e, la consteliation 
de Taygete, les Hyades, l'Ourse, les demeures des vents et les 
ports propices aux vaisseaux. 

« Un jour, me dirigeant vers Delos, j'approche des cdtes de 
Naxos, et la rame me conduit heureusement au rivage. Je m'e- 
iance d'un bond leger, et je foule le sable humide. La nuit s^ecoule. 
Des que TAurore ouvre ses portes vermeilles, je me l^ve, j'engage 
mes compagnons a apporter de Teau vive, et je leur montre le 

llle metu vacuus : « Nomen mihi, dixit, Accetes; 

Patria, Ma^onia est; humili de plebe parentes. 

Mon mihi, quae duri colerent pater arva juvenci, 

Lanigerosve greges, non uUsi armenta reliquit. 585 

Pauper et ipse fuit, linoque solebat et hamo 

Decipere, et calamo salientes ducere pisces. 

Ars illi sua census erat. Quum traderet ariem : 

« Accipe, quas habco, studii successor et hseres, 

« Dixit, opes ; » moriensque mihi nihil ille reliquit, 5S0 

Praeter aquas : unum hoc possum appellare paternum. 

Mox ego, ne scopulis haererem sempec in isdem, 

Addidici regimen, dextra moderante, carinae 

Flectere; et olcnise sidus pluviale Capellae, 

Taygelenque, Hyadasque ocuHs Arctouque notavi, 595 

Ventorumque domos, et portus puppibus aptos. 

« Forte petens Delon, Dias telluris ad oras 
Applicor, et dextris adducor littora remis. 
Doque leves saltus, udajque innitor arena;, 
Nox ubi consumpta est. Aurora rubescere primum 600 

Copperat. Exsurgo, laticesqnc inferre recentes 



118 METAMORPHOSES. 

sentier qui m^ne aux fontaines. J'6tudie ce que presage le vent 
qui souffle de la hauteur voisine; j'appelle mes compagnons, et 
je reviens vers mon navire. « Nous voila, » s'ecrie Ophelt^s avant 
tous; et, fier de la proie qu'il a trouvee dans leschamps ddserts, 
il s'imagine conduire un enfant d'une beaute virginale, et qui, 
appesanti par le vin etle sommeil, semble chanceler et le suivre 
a peine. J^examine ses v^lements, sa figure, sa demarche. Je n'y 
remarque rien qui annonce un mortel. Je revelai alors mes pres- 
sentiments a mes compagnons : « Je ne sais, leur dis-je, quel dieu 
ii secachesous les traits de cet inconnu; mais ils decelent un dieu. 
« Ah ! qui que tu sois, sois-nous propice, soutiens-nous dans nos 
« dangers, et pardonne a mes compagnons. — Cesse de prier pour 
c nous, j» s^ecrie Dictys, le plus prompt a s'eiancer aux antennes ou 
a se glisser le long des cordages. Libys, le blond M^Ianthe qui dirige 
la proue, et Alcimedon applaudissent, ainsi qu'Epopee, qui com- 
raandait ou arr^tait le jeu des rames et encourageait les mate- 
lots. Tous les autres Timitent : tant -la soif du butin les aveugle! 
« Non, je ne souffrirai pas qu'un fardeau impie profane ce vais- 
« seau, m'ecriai-je; c'est a moi surtout qu^appartient ici le droit de 

Admoneo, monstroque viam quaB ducat ad undas. 

Ipse, quid aura mihi tumulo promittat ab alto, 

Prospicio, comitesque voco, repetoque carinam. 

« Adsumus en, » inquit sociorum primus Opheltes; C05 

IJtque putat, praedam deserto nactus in agro, 

Virgiuea puerum ducit pcr litlora forma. 

Ille, mero somnoqiie gravis, titubare videtur, 

Viique sequi. Specto cultum, faciemque, gradumque. 

Nil ibi, quod posset credi mortale, videbam. 010 

Et sensi, et dixi sociis : « Quod numen in isto 

« Corpore sit, dubito; sed corpore numen in isto esl! 

4 Quisquis es, o faveas, nostrisquc laboribus adsis. 

« nis quoque des veniam. — Pro nobis milte prrcaii, » 

Dictys ait, quo non alius conscendere summas G15 

Ocior antennas, prensoque rudente relabi. 

Hoc Libys, hoc flavus, prorte tutela, Melanlhus; 

Hoc probat Alcimedon, et, qui requiemquo modumque 

Voce dabat remis animorum hortator Epopeus. 

Hoc omnes alii : prxdse tam caeca cupido est! 620 

« Non tamen hanc sacro violari pondere pinum 

« Perpcliar, dixi; pars hic mihi maxima jnris. » 



LIYRE III. 110 

« commander. » Je me poste k Tentr^ pour en d^fendre Tacces. 
La fureur s'empare de Lycabas, le plus audacieux des matelots, et 
qui, banni de rEtrurie, expiait dans Texil un horrible homicide. 
Je resiste. D*un coup de poing vigoureux il me frappe a la gorge, 
et d'ime secousse il m'eilt jete dans la mer, si, malgr^ mon etour- 
disseraent, je ne me fusse cramponne aux cordages. La troupe sa- 
crilege approuve cette violence. Alors Bacchus (car c'^tait Bacchus), 
comme si les cris eussent interrompu son sommeil et rappele sa 
raison ensevelie dans le vin : « Que faites-vous, dit-il, et pourquoi 
< ces clameurs? Matelots, apprenez-moi comment je suis ici. Ou 
« voulez-vous me transporter? — Ne crains rien, replique le pi- 
« lote, et dis-moi dans quel port tu \em. aborder : tu seras d^pose 
« ou tu le desires. -— Dirigez votre course vers Naxos, repond Bac- 
• chus. Laest mademeure : vous y trouverez un sol hospitalier. • 
Leur bouche mensong^re jure par la mer et par toutes les divi- 
nites que son voeu sera exauc^; et ils m'ordonnent d'abandonner 
]a voile aux vents. Naxos toit a droite ; je dirigeai le vaisseau de 
ce c6te. Qiacun s'ecrie : « Que fais-tu, insens^? QueY est ton aveu- 
« glement, Acel^s? Tourne a gauche. » Les uns (c'etaitleplus grand 



Inque adilu obsisto. Furit audacissimus omni 

De numero Lycabas, qui tusca pulsus ab urbe 

Exsilium, dira poenam pro csBde, luebat. <J25 

Is mihi, dum resto, juvenili guttura pugno 

Rupit, et excussum misisset in aequora, si non 

Haesissem, qaamvis amens, in fune retentus. 

Impia turba probant factum. Tum denique Bacchus 

(Bacchns enim fuerat), veluti clamore solulus fi^O 

Sit sopor, atque mero redeant in pectora sensus ; 

« Quid facitis? quis clamor? ait : qua, dicite, nautae, 

« Huc ope perveni? quo me deferre paratis? 

« — Pone metum, Proteus, et quos contingere portus 

« Ede velis, dixit; terra sistere petita. *>^»^ 

« — Naxon, ait Liber, cursus advtrtite vestros. 

« Illa mihi domus est; vobis erit hospita tellus. » 

Per mare fallaces, perquc omnia numina jurant 

Sic fore, meque jubent pictae dafe vela carin.r. 

Dexlera Naxos erat. Dextra mihi lintea danli : WO 

• Quid facis, o demens? quis te furor, inquit, Acoete, 

• Pro se quisque, tenet? Isevam pete. » Maxima nutu 



120 MfeTAMORPHOSES. 

nombre) m'indiquent leur pensee par des signes; les autres me 
rexpliquent a 1 oreille. Immobile d'horreur : « Qu'un autre prenne 
« le timon l » mtoiai-je ; et je me derobai a un ministere de crime 
et d^astuce. Tous me gourmandent, tous eclatent en inurmures : 
« Nolre salut va-t-il clependre de toi seul? » me dit fithalion, un 
des matelots. A Tinstant il saisit le gouvernail, commande a ma 
place, et s'61oigne de Naxos pour gagner le rivage oppose. 

« En ce moment le dieu, d'un air nioqueur et comme s'il eiit 
seulement alors decouvert rartifice, du haut de la poupe promene 
ses regards sur la mer ; puis, feignant de pleurer : « Ce ne sont 
« pas la, nochers, les rivages que vous m'avez promis; ce n'est pas 
« laterre que j'ai demandee. Par quel crime ai-je meriteun pareil 
« traitement? Jeunes et nombreux, quelle gloire trouvez-vous a 
« tromper unenfant? » Deja mes larmes coulaient; la troupe impie 
se rit de mes pleurs, et fend les flots sous les coups redoubles de 
la rame. Ici je pris a t^moin de la verit^ de mon recit, quoiqu'il 
parut peu vraisemblable, le dieu lui-m^me ; et il n'en est pas de 
plus puissant. Le vaisseau resta immobile, comme s'ii se fut 
trouve a sec dans une rade. Les matelots surpris persistent a battre 



Pars mihi significal; pars, quid vclit, aure susurrat. 

Obstupui : « Capiatque alius moderamina, » dixi ; 

Meque ministerio scelerisque arlisque removi. 645 

Increpor a cunctis, totumque immurmurat agmen. 

E quibus MihaMoa : « Te scilicet omnis in uno 

« Noslra salus posita est, ail! » Et subit ipse, meumque 

Bxplet opus, Naxoque petit diversa relicta. 

« Tum jjeus illudens, tanquam modo denique fraudem 650 
Senserit, e puppi pontum prospeclat adunca. 
Et flenti similis : « Non hajc mihi littora, naut», 
« Promisistis, ait; non haec mihi terra rogata est. 
« Quo merui poenim faclo? Quae gloria vestra esl, 
« Si puerum juvenes, si multi fallitis unum? » 6o5 

Jamdudum flcbam. Lacrymas manus inipia noslras * 
Ridet, et impellit prupcrantibus xquora remis. 
Per tibi nunc ipsum (nec euim prxsentior illo 
Est deus), adjuro, tam rae tibi vera referre, 
Quam vcri majora fide. Stctit xquore puppis 6C0 

Haud aliter, quam si siccum navale teneret. 
Uli admiranles remorum in vcrbere perstant, 



LIVRE III. 121 

la mer avec leurs rames; ils d^ploient les voiles, et s'efforcent d'ac- 
c^l^r leur marche par ce double secours. Le lierre embarrasse 
les rames, les entoure de ses flexibles rameaux, et mftle la pour- 
pre de ses grappes mtires a la blancheur des voiles. Bacchus lui- 
mSme, le front couronne de raisins, brandit son thyrse om6 de 
pampres. A ses cot^s gisent des spectres terribles, des tigres, des 
lynx et des panth^res. 

f Les nautoniers se precipitent dans Tonde, troubles par un ver- 
tige ou par la peur. M^don est le premier dont le corps commence 
a prendre des nageoires et a se plier en arc. « Quelle metamor- 
« phose! p lui dit Lycabas; et, tandis qu'il profere ces mots, sa 
bouche s^agrandit, son noz s'^largit, et sa peau durcie se couvre 
d'ecailles. Libys s^efforce de retourner la rame; mais il voit ses 
mains se retr^ir et se changer en nageoires. Un autre veut saisir 
les c^bles enlaces par le lierre; mais il n'a plus de bras; il tombe 
au fond de la mer, et son corps cambr6 se termine en une queue 
semblable a une serpe ou au croissant de la lune. De tous cdt^ ils 
bondissent et font rejaillir les flots ; tour a tour ils s'^Iancent de 

Velaque deducunt, geminaque ope currere tentant. 

Impediunt hederaB remos, nexuque recurvo 

Serpunt, et gravidis distinguunt vela corymbis. 665 

Ipse, racemiferis frontem circumdatus uvis, 

Pampineis agitat velatam frondibus haslam. 

Quem circa tigres, simulacraque inania lyncum, 

Pictarumque jacent fera corpora pantherarum. 

« Exsiluere viri (sive hoc insania fecit, 670 

Sive timorj, primusque Medon nigrescere pinnis 
Corpore depresso, et spinrc curvamina flecti 
Incipit. Huic Lycabas : « In quae miracula, dixit, 
« Verteris? » et lati rictus, et panda loqucnti 
Naris erat, squaraamque culis durata trahebat. 675 

H Lil)ys, obstantes dum vult obvertere remos, 
In spatium resilire manus breve vidit, et illas 
Jani non esse manus, jam pinnas posse vocari. 
Altcr ad intortos cupiens dare brachia funes, 
Bracliia non habuit, truncoque repandus in undas 680 

Corpore desiluit; falcata novissima cauda est, 
Qualia dividuae sinuantur cornua lunae. 
Undiquedant saltus, multaque aspergine rorant; 
Emerguntquc iteram, redeuntque sub xquora rursus; 



125 MfiTAMORPHOSES. 

Tabime et s'y replongent ; ils nagent en groupes, se livrent a milie 
jeux, et rejettent Tonde par leurs larges naseaux. Des vingt no- 
chers que portait le navire je restais seul. La frayeur agite et 
glace mes sens. A peine suis-je rassure par ces paroles du dieu : 
(I Bannis toute crainte et gagne le rivage de Naxos. » Arrive dans 
cette ile, j'allume la flamme sur un autel, et je c^lebre les mys- 
teres de Bacchus. 

« — J'ai longtemps pr^te Foreille a tes longs discours, dit Pen- 
thee, afin que ce delai put calmer ma colere. Matelots, saisissez 
a rinslant cet etranger ; faites-Iui subir les plus cruels tourments, 
et plongez-Ie dans la nuit infernale. » Acetes est entraine sur-le- 
champ et renferme dans un cachot. Mais, tandis qu on preparait 
la flamme et le fer, terribles instruments de son supplice, les 
portes, dit-on, s'ouvrirent d'elles-mtoes, et d'elles-ra6mes les 
chaines tomberent de ses mains. Le fils d'£chion persiste. II 
n'ordonne plus d'aller, il court lui-m6me sur le Citheron, qui, 
choisi pour les mysteres sacres, retentit des chants et des cris 
aigus des Bacchantes. Ainsi qu'un g^nereux coursier freniit et 
respire le feu des combats, lorsque Tairain sonore a donn6 le si- 

Inque chori ludiiiit speciem, lascivaque jactant 68J> 

Corpora, et acceptum patulis mare naribus efflant. 

De modo viginti (tot enim ratis illa fcrebat), 

Restabam solus. Pavidum gelidumque trementi 

Corpore, vixque meum firmat deus : « Excute, dicens, 

« Corde raelum, Diamquu tene. » Delatus in illam, 090 

Accensis aris, baccheia sacra frequento. 

« — Prxbuimus longis, Pentheus, ambagibus anres, 
Inqiiit, ut ira mora vires absumere posset. 
Prxcipitem famuli rapite hunc; cruciataque diris 
Corpora tormentis stygias demittite nocti. » 09.% 

. Protinus abstractus solidis tyrrhenus Acoetes 
Clauditur in tectis; et, dum credulia jussic 
Instrumenta necis, ferrumque ignisque parantur, 
Sponte sua ^atuisse fores, lapsasquc lacerlis 
Sponte sua, fama est, nullo solvente, catenas. 7(K) 

Perstat Echionides; nec jam jubet ire, sed ipse 
Yadit, ubi, electus facienda ad sacra, Cithaeron 
Cantibus et clara bacchantum voce sonabat. 
Ut fremit acer equus, quum bellicus sre canoro 
Signa dedit tubicen, pugnaeque assumit amorem; 705 



LIYRE III. 123 

gnal de la guerre, Penthee, au bruit des hurlements qui se pro- 
longent dans les airs, sent redoubler sa fureur. 

Yers le milieu de la montagne est une plaine qu'entoure une 
for^t, mais dont Tenceinte, sans arbres, s^ofTre libre a roeil qui la 
contemple. La, tandis que Penth^e porte un regard profane sur 
les myst^res, egaree par le delire, Agave sa m^re lui jette, avant 
toutes les autres, son thyrse qui le blesse. o fivohe, s^ecrie-l-elle, 
accourez, mes soeurs. Ce sanglier enorme qui erre dans nos cam- 
pagnes, c'est moi qui veux le frapper. » La troupe furieuse fond 
sur le malheureux Penthee. Tputes ensemble, elles le poursuiveut, 
tremblant enfm, enfin moins emporte dans son langage, se bl^- 
mant et s'avouant coupabJe. Atteint d'un coup mortel : « Yiens a 
mon secours, dit-il^ Autonoe, toi la soeur de ma m^re; laisse-toi 
flechir par Tombre d'Acteon. » Elle ignore ce que fut Acteon, et 
coupe la main droite du suppliant. Ino lui enleve Tautre. L'infor- 
tune n'a plus de bras qu'il puisse tendre vers sa m^re; mais, lui 
montrant ses membres mutiles : « Regarde, 6 ma m(^ro ! » dit-il. 
A ce spectacle, Agave pousse des cris affreux, et livre ?es cheveux 

Penthea sic ictus longis ululatibus sther 
Movit, et audito clangore recanduit ira. 

Ifonte fere medio cst, cingentibus uUima silvis, 
Purus ab arboribus, spectabilis undique campns. 
Hic oculis illum cernentem sacra profanis 710 

Prima videt, prima est insano concita motu, 
Prima suum misso violavit Pcnthea thyrso 
Mater: « lo, gsminae, clamavil, adesle, sorores. 
Ille aper, in nostris errat qui maximus agris, 
Ille mihi feriendus aper. » Ruit omnis in unum 715 

Turba furens. Cunct» cocunt, cunctoGque seqViUnlur 
Jam trepidum, jam verba minus violenta loquenlem, 
Jam se damnantem, jam se peccasse fatentcEi. 
Sauciusillc tamen : « Fer opem, matertera, dixil, 
Autonoe; moveant animos Actsonis umbrse. » 72U 

llla, quid ActoDon, nescit; dextromquc precanti 
Abstulit. Inoo lacerata est altera raptu. 
Non habet infelix quse matri brachia tendat ; 
Trunca sed ostendens disjectis corpora membris : 
« Aspice, mater, » ait. Visis ululavit Agave, 7*2."i 

Collaquc jactavit, movitque per aera crinem, 



m m£tamorphos£S. 

auK caprices des vents. EUe prend dans ses mains ensanglant^es 
la tSte de son fils recemment abattue, et s^ecrie : « fivohe ! mes 
compagnes, cette victoire est mon ouvrage ! » Le vent froid de 
Tautomne ne frappe et ne detache pas plus vite les feuilles qui 
tiennent a peine a la cime des arbres que les mains cruelles des 
Bacchantes ne disperserenl les membres de Penthee. Inslruites 
par cet exemple, les Thebaines c616brent les nouveaux mysteres, 
offrent Fencens et deposent leurs hommages sur les autels con- 
sacres h Bacchus. 



Avulsumque caput digitis complexa cruentis 

Glamat : « lo, comites, opus haec vicloria nostrum est. » 

Mon citius frondes autumno frigore tactas, 

Jamque raale baBrentes aita rapit arbore ventus, 730 

Quam sunt membra viri manibus direpta nefandis. 

Talibus exemplis raonitae, nova sacra frequentant, 

Thuraque danl, sanctasque coiunl IsmeniJes aras. 



LIVRE QUATRlfiME 



ALGITnOE ET SES S(EURS REJETTENT LE CULTE DE BAGGHUS. — AVENTURB 
D£ PYRAME ET DE THISBE. — AMOUR DE MARS ET DE V^NUS. — 
AMOUR d'aPOLLON ET DE LEUCOTHOE. — AMOUR DE SALMACIS ET d'hER- 
MAPURODITE. — LES FILLES DE MiNYAS METAMORPHOSEES £N CHAUVfiS- 
SOURIS, ET LEURS TOILES CHASGEES EN PAMPRES. 

I. Gependant la fille de Minyas, Alcithoe, ne croit pas devoir 
adopter le culte de Bacchus. Toujours tem^raire, elle soutient 
qu'il n'est pas fils de Jupiter. Ses soeurs partagent son impi^t^. Le 
prMre ordonne de celebrer les mysteres ; il commande aux mai- 
tresses et aux esclaves d'abandonner leurs travaux, de couvrir leur 
sein d'une fourrure, de delier les bandeletles qui attachent leurs 
cheveux, d'omer leur front de couronnes et leur maiii d'un thyrse 
entoure de pampres. En mSme temps il annonce que le courroux 
du dieu sera terrible, s'il rcQoit une offense. Les meres et les filles 

LIBER QUARTUS 

ALarnOE ET SOROnES constanter baccui sacra contemndnt. — ptrami et 

THISBES, — MARTIS ET VENERIS, — APOLLINIS ET LEDCOTnOES, — SALMACIS 
ET HERMAPHRODITIS AMORES. — MINEIDES IN VESPERTILIONES MUTATiE, EARUll- 
gUE TELiE IN VITEM £T PAMPINOS. 

I. At non Alcilhoe Minyeias orgia censet 
Accipienda dei ; sed adhuc temeraria Bacchum 
Progeniem negat esse Jovis, sociasque sorores 
Impietatis habet. Feslum celebrare sacerdos, 
Immunes operum dominas famulasque suorum, 
Pectora pelle tegi, crinales solvere vitlas, 
Soita comis, manibus frondentcs sumere thyrsos, 
Jusserat, et saevam laesi fore numinis iram 
Vaticinatus erat. Parent matresque nurusque; 



126 MfiTAMORPHOSES. 

oWissent ; elles deposent leur fuseau, leur corbeille et leur toile 
inachevee ; elles offrent de Tencens et invoquent le dieu sous le 
nom de Bacchus, .de Bromius, de Lyeus, de fils du feu, de dieu 
deux fois ne, le seul qui ait eu deux meres. Elles ajoutent les noms 
de Nyseen, de Thyonee k la longue chevelure, de Leneus, de pere du 
joyeux raisin, de Nyctelius, dlacchus, d^fiieleus, d'fivan,et tous les 
autres noms que te prodiguent, 6 Bacchus ! les villes de la Greco. 
« Ta jeunesse, disent-elles, est toujours dans sa lleur. Tu jouis d'une 
^temelle adolescence. Ta beaute te distingue au celeste sejour, et 
ton front, quand il n'est plus arme de comes, a une grace vir- 
ginale. L^Orient Vesi soumis jusqu'aux bouches du Gange qui ar- 
rose les noirs Indiens. Dieu ven^rable, Penthee et Lycurgue, arme 
d'une hache, ont expie sous tes coups leur sacrilege audace. Tu 
precipitas les Tyrrheniens au fond des abimes. Tu soumets a un 
double joug les lynx pares d'un frein brillant. Sur tes pas marchent 
les Bacchantes, les Satyres et le vieiliard avine dont un baton sou- 
tientles pieds chancelants, ou qui vacille sur le dos cambre de son 
jine. Partout ou tu passes retentissent les cris des jeunes gens, les 
voix des femmes, les bruyants tambours, Tairain concave et le hauf - 

Telasque, calathosque infectaque pensa reponunt; 10 

Thuraque dant; Bacchumque vocant, Uromiumque, Lyaeumquc, 

Ignigenamque, satumque itcrum, solumque bimatrom. 

Additur his Kyseus, indetonsusque Thyoneus, 

Rt cum Lenaeo geniah's consitor uvx, 

Nycteliusquc, Eleleusque parens, et lacchus, et Evan ; 1"» 

Et qua^ pra^terea per graias plurima gentes 

Nomina, Liber, habes : « Tibi enim inconsumpta jnventas ; 

Tu puer aeternus, tu rormosissimus alto 

Conspiceris coblo; tibi, quum sine cornibus adslas, 

Virgincum caput est. Oriens tibi viclus, ad usquc t20 

Decolor extrcmo qua tingitur india Gangc. 

Penthea tu, venerandc, bipenniferumque Lycurguiu 

Sacrilegos maclas; tyrrhenaque mittis in ajquor 

Corpora ; tu bijuguni pictis insignia frenis 

Colla premis lyncum; Bacchai Salyrique scquuntur; 2?» 

Quique sonex ferula titubantes ebrius artus 

Sustinel, aut pando non fortiter haeret asollo. 

Quacumque ingrederis, clamor juvenilis, ot una 

Femina) voccs, impulsaque tympana palmis, 

Concavaque cora sonant, longoque foramine buxns. 3U 



LIYRE IV. 127 

bois. Les Thebaines implorent ta proteclion et celebrent tes fHes. 
Seules, au fond de leurs demeures, les filles -de Minyas, profanant 
ton clilte par des travaux bors de saison, illent la laine, font tour- 
ner leurs fuseaux, fagonnent des tissus et excitent leurs esclaves 
^Touvrage. 

L'une d'elles, tirant le fd qui s'aIlonge entre ses doigts d^Iies, 
s'ecrie, tandis que les autres Th^baines interrompent leur travail 
pour de vains mysteres : « Nous que Pallas, deesse plus sage, re- 
tient en ces lieux, mSlons aux utiles occupations de nos mains di- 
vers entretiens qui les allegent. Qu'un recit nous emp^che de sen- 
tir la longueur du lemps et charme nos oreilles. » Ses compagnes 
applaudissent a ce projet et la prient de commencer. EUe cherche 
dans son esprit quel sujet elle pourra choisir parmi tous ceux qui 
lui sont connus. Doit-elle conter ton aventure, toi qu'honore Baby- 
lone, Dercetis, toi que les peuples de Syrie croient resider au fond 
de leurs lacs sous la forme d'un habitant de Tonde? Dira-t-elle 
coBunent sa fille, transfonnee en oiseau, passa sur de hautes tours 
ses demieres annees ; comment une Naiade, par ses chants et par 
la yerhi trop efficace des simples, changea des jeunes gens en pois- 



Pacalus, mitisque, roganl Ismenides, adsis; 

Jussaque sacra colunt. Solae Minyeides intus, 

Intempestiva turbantes festa Minerva, 

Aut ducunt lanas, aut stamina pollice versant, 

Aut haerent telae, famulasque laboribus urgent. r»'j 

E quibus una levi dcducens pollicc liium, 
Dum cessant aliae, commentaque sacra frequentnnt, 
« Nos quoque, quas Pallas, melior dea, detinet, inquil, 
rtile opus manuum vario sermone levemus; 
Perque vices aliquid, quod tempora lonpa videri 40 

Non sinat, in medinm vacuas referamus ad auros. » 
Dicla probant, primamque jubent narrare sorores. 
Illa, quid e multis referut, nam plurima norat, 
Cogitat; et dubia est, de te, babylonia, narret, 
Derccti, quam versa squamis velantibus artus 4?j 

Slagna Palaestini credunt celebrasse figura ; 
An magis ut sumptis illius filia pennis 
Extremos allis in turribus egerit annos; 
Nais an ut canlu, nimiumque potentibus lierhis, 
Verlerit in tacitos juvenilia corpora pisces, t'A) 



m MfiTAMORPHOSES. 

sons, et subit a son tour la m^me metamorphose ; comment enfin 
Tarbre qui portait des fruits blancs en porte de noirs, depuis qu'il 
fut teint de sang? Ce demier sujet lui plait, parce qu'il n'a rien de 
vulgaire ; et, tout en filant sa laine, elle commence ainsi : 

« Pyrame, le plus beau des jeunes gens de son sige, et Thisbe, 
qui eclipsait toutes les vierges de rOrient, habitaient des maisons 
voisines, dans le lieu ou, dit-on, Serairamis entoura sa ville su- 
perbe de remparts cimentes de bitume. La cause de leur pre- 
miere liaison et de ses progres fut ce \oisinage. Le temps accrut 
leuramour. Ils auraient allume leflambeau d'un hymen legitime, 
si leurs parents ne s'y etaient oppos^s. Neanmoins ils ne purent 
emp^cher que le m^me feu n'embrasdt leurs coeurs egalement 
6pris. Leur amour n'etait connu de personne ; il s'exprimait par 
des gestes et par des signes. Mais, plus leur flamme etait ca- 
chee, plus Tincendie etait violent. Une fente legere existait dans 
le mur qui separait leur demeure, depuis le jour ou ce mur fut 
construit. De temps immemorial personne ne Tavait remarque. 
Mais que ne voit pas Famour? Vous la vites les premiers, vous 
qu'il inspirait, et vous en fites un porte-voix. Par la vous piites, 
sans bruit et sans danger, vous adresser milie tendres paroles. 

Donec idem passa esl; an, quae poma alba ferebat, 
Ut nunc nigra ferat contactu sanguinis arbor. 
Hjec placet; hanc quoniam vulgaris fabula non est, 
Talibus orsa modis, lana sua iila sequente : 



A, 



« Pyramus et Thisbe, juvcnum pulcherrimus alter, C3 

Altera, quas Oriens habuit, prxlata puellis, 
Contiguas lcnuere domos, ubi dicitur altam 
Coctilibus muris cinxisse Semiramis urbem. 
Motitiam, primosque gradus vicinia fecit.' 
Tempore crevit amor; taBdae quoque jure coisscnt, CO 

Sed vetuere patres. Quod non potuere vetarc, 
Ex SBquo caplis ardebant mentibus ambo. 
Conscius omnis abest; nutu signisque loquunlur; 
Quoque magis tegilur, tectus magis aisluat ignis. 
Fissus erat tenui rima, quam duxerat olim, 6S 

Quum fieret paries domui communis ulrique. 
Id vitium nuUi per saecula longa nolatum, 
(Quid non sentit amor?) primi sensistls, amantes, 
Et vocis fecistis iter; tutseque per iliud 
Murmure blandiliae minimo transire i^olebant. 70 



LIVRE IV. 129 

Soavent Thisbe d'un c6te et Pyrame de l'autre s'arr6taient prte 
de cette ouverture pour respirer tour a tour leur haleine. « Mur 
« jaloux, disaient-ils, pourquoi fopposer a notre amour? Que f en 
« couterait-il de permettre a nos bras de s'unir ? Si ce bonheur est 
f trop grand, pourquoi ne pas laisser du moins un libre passage a 
f nos baisers? Gependant nous ne sommes pas ingrats : oui, c'est 
f par toi, nous aimons a le reconnaitre, que le langage de Tamour 
f parvient a nos oreiiles. » Apres s'^tre inutilement plaints des 
difficultes de leur position, le soir, iis se dirent adieu, et tous 
deux imprimerent sur le mur des baisers qui ne parvenaient point 
a leur but. 

« Le lendemain, a peine FAurore a-t-eile chasse les astres de la 
Duit, a peine ies rayons du soleii ont-ils dissipe la rosee qui hu- 
mectait le gazon, qulls se retrouvent au rendez-vous. D'abord, a 
voix basse, ils exhalent mille plaintes. Puis ils decident qu'a la fa- 
veur du silence de la nuit ils tenteront de tromper leurs gardes et 
de quitter leur demeure, resolus, des qu'ils en auront franchi le 
seuil, a sortir de la ville. Afin de ne pas errer a Taventure dans la 
campagne, ils devront se reunir pres du tombeau de Ninus et se 
cacher sous Tarbre qui rombrage. La, en effet, sur les bords 

Saepe, ut consliterant, hinc Thisbe, Pyramus iliinc, 

Inque vicem fuerat captatus anhelitus oris : 

« Invide, dicebant, paries, quid amantibus obstas? 

« Quantum erat, ut sineres nos toto corpore juugi? 

« Aut hoc si nimium, vel ad oscula danda patercs ! 75 

« Kec sumus ingrati : libi nos debere fatemur, 

c Quod datus est verbis ad amicas transitus aures. » 

Talia diversa nequicquam sede locuti, 

Sub noctem dixere, Vale; partique dedere 

Oscula quisque suae, non pervenientia contra. oO 

« Postera noctumos Aurora removerat igncs, 
Solque pruinosas radiis siccaverat herbas. 
Ad solitum coiere locum. Tum murmure parvo 
Blulta prius questi, statuunt, ut nocte silenti 
Fallere custodes, foribusque excedere tentent; 85 

Quumque domo exierint, urbisquoque claustra relinquant. 
Neve sit errandum lato spatiantibus arvo, 
Conveniant ad busta Nini, lateantque sub umbra 
Arboris. Arbor ibi, niveis uberrima pomis, 



130 METAflOllPHOSES. 

tfune fraiche fonlaine, s'elevait un grand murier charge de fruils 
plus blancs que la neige. Cette convention les comble de joie. Le 
jour, qui semble fuir lentement, se plonge enfui dans les flots, et 
de ces mtoes flots la nuit s'elance. Thisbe profite des tenebrcs 
pour faire tourner adroitement la porte sur ses gonds, et sort en 
trompant ses gardes. Couverte d'un voile, elle parvient au tombeau 
de Ninus, et s^arr^te sous Tarbre designe. L^amour lui donne de 
Taudace. Tout a coup une lionne, la gueule encore rougie du 
sang des bceufs, va etancher sa soif a la source voisine. Aux 
rayons de la lune, Thisbe la voit au loin, et d'un pas tremblant 
eUe fuit pour se cacher dans un antre obscur. En fuyant, elle 
laisse tornber le voile qui flottait sur ses epaules. La farouche 
honne , apres s'6tre desalter^e dans la fontaine, se dirige vers la 
for^t. Elle rencontre sur son chemin le leger v6tement, et le de- 
ciiire de sa gueule ensanglantee. 

« Pyrame, sorti plus tard, remarque lestraces delabMe feroce 
profondement empreintes sur le sable. La paleur couvre son front. 
Bientdt il apergoit aussi le voile de Thisbe teint de sang : « La 
« m^me nuit, dit-il, verra mourir deux amants; et cependant 
« Thisbe meritait une longue vie! Le criminel, c'est moi. Oui, 

Ardua morus erat, gelido contermina fonti. DO 

Pacta placent; et lux tarde decedere visa 

Prsecipitatur aquis, et aquis noi surgit ab isdeui. 

Callida per tenebras, versato cardine, Thisbe 

Egreditur, fallitque suos ; adopertaque vuitum 

Pervenit ad tumulum, dictaque sub arbore sedit. '^'i 

Audacem faciebat amor. Venit ecce recenti 

Caede lexna boum spumantcs obiila rictus, 

Deposilura sitim vicini fontis in unda. 

Quam procul ad Iuusb radios babylonia Thi&bc 

Vidit, et obscurum trepido pede fugit in aulruni ; iOO 

Dumque fugit, tergo Tclamina lapsa relinquil. 

Dt laea sicva sitim multa compescuit unda, 

Dum redit in silvas, inTentos forte sinc ipsa 

Ore cruentato tenues laniavit amictus. 

Serius egressus; vestigia f idit in alto 105 

Pulvere certa fera;, totoque expalluit ore 
Pyramus. Ut vero vestem quoque sanguine tinctam 
Repperit : « Una duos nox, inquit, perdet amantes ; . 
« £ quibus illa fuit longa dignissima vita. 



LIVRE IV. 151 

c infertunee, c'est moi qui t*ai perdue, moi qui f ai conseill^ de 
« Tenir, la nuit, dans ces lieux redoutablcs ; et je ne m'y suis 
« point rendu le premier ! Ah I mettez mon corps en lambeaux et 
« d^irez sous vos cruelles.morsures mon coeur coupable, lions 
« qui liabitez ce roc sauvage. Mais le Idche seul desire la mort. » 
A ces mots, il emporte le voile de Thisbe, le depose a rombre de 
Tarbre designe, et, couvrant ce vfitement cheri de ses iarmes et 
de ses baisers, il s'^crie : « Re^ois aussi mon sang ! > Aussit^t il 
plonge dans son coeur le fer dont il est arme, et, en mourant, le 
retire de sa blessure encore fumante. 11 tombe a la renverse, et 
son sang jaillit dans les airs. Ainsi un tube de plomb fendu lance 
au loin Feau qui s'echappe par son ouverture, et qui siffle en se 
frayant un passage. Les fruits de Parbre, teints par cette pluie de 
sang, deviennent noirs, et sa racine, qui en est humeciee, rougit 
la mure suspendue a ses rameaux. 

« Thisbe n'est pas encore libre de toute crainte; et cependant, 
pour ne pas causer a son amant une attente trompeuse, elle re~ 
vient et le cherche avec ardeur. EUe briile de lui raconter les ter-* 
ribles dangers qu'elie a courus. EUe reconnait le lieu ; mais lc 

« Nostra noceus aoima est. £go te, luiseraQda, perciui, 110 

« In loca plena metus qui jussi nocte vcnires ; 

« Nec prior huc veni ! Nos(nun divellite corpus, 

1 Et scelerala fero consumitc viscera morsu, 

« quicumque sub hac habitatis rupe, leones ! 

« Sed timidi est optare necem. » Velamina Thisbes ll3 

Tollit, et ad pacla; secum fert arboris umbram. 

Utque dedit noUc lacrymas, dedit oscula vesti : 

« Accipe nunc, iuquiti nostri quoquesanguinishauslus. » 

Quoque erat accinctus demittit in ilia ferrum. 

Nec mora, ferventi moriens e vulnere traxit. 1'20 

Ut jacuit resupinus humi, cruor emicat alte, 

Non aliter quam quum vitialo fistula plunibo 

Scinditur, et tenues stridente foramine longc 

Ejaculatur aquas, atque ictibus aera rumpil. 

Arborei fcctus asperginc ca^dis ia atram iT6 

Vertunlur faciem, madefactaque sanguine radix 

Puniceo tingit pendentia mora colore. 

c Ecce, metu nondum posito, ne fallat amuulcm, 
Illa redit, juvenemquc oculis animoque requirit, 
Quantaque vitarit narrare pericula gestit. lcO 



\ 

j: 



152 MfiTAMORPIIOSES. 

changcment sbt.venu dans Tarbre el dans la couleur du fruit lui 
cause de rincertitude. EUe hesite, ne sachant plus si c'est le 
mtoe arbre. Soudain elle aper^oit un corps palpitaht sur la lerre 
ensanglantee. Elle recule, plus p&le que Falbdtre, etfremit comme 
la mer quand un souffle leger en ride la surface. Bient6t,reconnais- 
sant robjet de son amour, elle frappe sa poitrine de coups afireux 
qui resonnent au loin, s'arrache les cheveux, presse Pyrame dans ses 
bras, pleure sur sa blessure, et m^le ses larmes avec son sang. 
Puis, imprimant des baisers sur son front glace : « Pyrame, s'e- 
« crie-t-elle, quel malheur Ta ravi a ma tendresse? Pyrame, re- 
«, ponds-moi. Cher ami, c'est Thisbe qui f appelle. Entends sa voix 
« et releve ta t^te. » Au nom de Thisbe, il ouvre ses paupieres 
deja appesanties par la mort, revoit son amante, et les referme. 
Thisbe recotmait son voile, et voit le fourreau dHvoire sans son 
ep6e : « Ah ! dit-elle, c*est par amour pour moi que tu Ves donne 
« la mort, infortune ! Moi aussi, j'ai un bras assez courageux 
« pour trouver le trepas. Oui, Tamour me donnera assez de force 
« pour me percer d'un glaive. Je te suivrai. On dira : Elle fut la 
« cause deplorable de sa perte et Taccompagna dans le tombeau. 

Utque locum, et vcrsam cognovit in arbore formam, 

Sic facit incertam poroi color, haeret. An hxc sit, 

Dum dubitat, tremebunda videt puliiare cruenlum 

Membra solum, retroque pedem tulit; oraque buxo 

Pallidiora gerens, exhorruit, aequorls instar, 135 

Quod tremit, exigua quum summum stringitur aura. 

Sed, postquam remorata suos cognovit amores, 

Percutit indignos claro plangore lacertos; 

Et laniata comas, amplexaque corpus amatum, 

Vulnera supplevit lacrymis, fletumque cruori 140 

Miscuit, el gelidis in vultibus oscula figens .- 

« Pyrame, clamavit, quis te mihi casus ademil? ' 

« Pyrame, responde. Tua te, carissime, Tbisbe 

« Mominat. Exaudi, vultusque attolic jacentcs. » 

Ad nomen Thisbes oculos, jam morte gravatos, 145 

Pyramus erexit, visaque recondidit iiia. 

Quae postquam veslemquc suam cognovit, et ense 

Vidit ebur vacuum : « Tua te manus, inquit, amorque 

c Perdidit, infeiixl est et mihi fortis in unum 

« lloc manus ; est et amor : dabit hic in vulnera vires. 150 

« Prosequar exstinctum, lcthiquc niiserrima dicar 

« Causa comesque tui. Quique a me morte revelli, 



LIVIIE lY. 133 

i flelas! la mort seule pouvail Teloigner de moi ; elle ne le pourra 

« plus. Ah I du moins exaucez celte pri^re, vous trop malheureux 

« parents de Thisb^ et de Pyrame. L'amour et la derni^re heure les 

« ont enfin reunis. Ne leur enviez pas le bonheur de reposer sous 

« la m^rae tombe. Et loi, arbre dont les rameaux ne couvrent 

« maintenant que les restes de Pyrame, et qui vas bientdt couvrir 

« aussi les miens, porte toujours les marques de notre trepas. 

« Que tes fruits, embl^me de deuil, attestent a jamais que deux 

« amants font baigne de leur sang ! » Elle dit, et enfonce dans son 

coeur la pointe de Tepee toute fumante encore du sang de Pyrame. 

Leurs voeux furent entendus des dieux et de l^urs parents. Le 

fruit de Tarbre, parvenu a sa malurite, prit la couleur du sang, et 

leurs cendres furent enfermees dans la m6me urne. » 

La Mineide avait acheve son recit. Apres un court intervalle, Leu- 
conoe prend la parole. Ses compagnes Tecoutent en silence. « Le 
Soleil, flambeau du monde, a aussi ressenti Tamour. Racontons 
les amours du Soleil. Ce dieu, dit-on, fut le premier temoin du 
commerce adultere de Yenus et de Mars : c'est lui qui, le premier, 
voit tout. Indigne de ce crime, il decouvre au lils de Junon les 

« Hcu ! sola poteras, poteris nec niorte revelli. 

« Hoc tamen amborum verbis estote rogati, 

« multum miseri, meus illiusquc parentcs, l^ 

•c Ut, quos serus amor, quos hora novissima junxit, 

« Componi tumulo non invideatis eodcm! 

« At tu, quaj ramis arbor miserabile corpus 

« Nunc tegis unius, mox es tectura duoruni, 

« Signa tene csedis ; pullosque, et luctibus uptos 160 

« Semper habe foetus, gemini monumenta cruoris. » 

Dixit, et aptato peclus mucrone sub imum 

Incubuit ferro, quod adhuc a ca;de topcbat. 

Vota tamcn tetigere deos, tetigere parentes. 

Nam color in pomo est, ubi pcrmaturuit, ater ; 165 

Quodque rogis superest, una requieseit in unia. » 



\ Qu 



Desierat, mediumque fuit breve tcmpus, et orsa cst 
Dicere Leuconoe : vocem tenuere sorores. 
« Uunc quoque, siderea qui temperat omnia luce, 
Cepit aiiior Solem; Soiis referemus amores. • 170 

Primus adulterium Veneris cum Marte putatur 
Hic vidisse deus : videt hic deus omuia piimus. 
Indoluit facto, Juaonigen»qjue marito 



154 METAMORPUOSES. 

inlideliles de sa coiiipagiie et l'asile qui en est le thedlre. Sa raison 
lui echappe, et le fer qu'il travaille tombe de ses mains. II fabrique 
aussitdt de minces chaines d'airain, des lacets et des filets imper- 
ceptibles qui ne le cedent en fmesse ni au tissu le plus delicat, ni 
a la toile quWrachne suspend aux soUves. U fait en sorte qu*ils 
puissent se rapprocher au plus leger mouvenient, a la moindre 
pression, et en enveloppe avec adresse le lit des deux amants. A 
peine Venus etson complice sont-ils reunis dans la m^me couche, 
que Yulcain les surprend dans ces iiens nouveaux et les enlace au~ 
jniHeu de leurs embrassements. Aussit6t irouvre les portes d'i- 
voire de son palais ei fait entrer les dieux. Yenus et Mars parais- 
sent, enchairies et confus. Plus d'un dieu malin aurait voulu etre 
confus a ce prix. Les Immortels eclaterent de rire, et cette aven- 
ture servit longtemps d^entretien a la celeste cour. 

« La deesse de Cythere tire de cette revelation une m^morable 
vengeance : elle veut qu'a son tour celui qui a trahi ses myste- 
rieuses amours soit trahi dans des amours semblables. Que peu- 
vent, fils dllyp^rion ! ta beaute, ta chaleur et tes rayons? Sans 
doute tes feux brulent au loin la terre, mais toi-mtoe tu brules 

Kurla tori, furtique locuiu monstravit. At illi 

Kt mens, et quod opus fabrilis dextra tenebat, 175 

Kscidit. Extemplo graciie:» ex scre catenas, 

Hctiaque, ct laqueos, quac lumina fallere possint, 

Elimat. Non illud opus lenuissima vincant 

Staraina, non summo qux pendet aranea tigno. 

Utque lcves tactus momentaque paiva sequanlur, 1^<' 

Eflicit, ct lccto circuradata collocat apte. 

Ut venerc torum conjux et adulter in unum, 

Arte viri, vinclisque nova ratione paratis, 

In mediis ambo deprensi amplexibus haerenti 

Lemnius extemplo valvas patcfecit eburnas, 183 

Admisitquc deos. llli jacucre Hgali 

Turpitcr, atque aliquis dc dis non tristibus ojitat 

Sic fieri turpis. Superi risere, diuque 

Hxc fuit in toto notissima fabula ccelo. 

« Exigit indicii memorem Oylhcreia poenanli ^-^^ 

Inquc viccs ilium, lectos qui laesit amores, 
LiBdit aniore pari. Quid nunc, Hyperione nalc, 
t^orma, calorque tibi radialaque lumiiia piosunt? 
Nerape tuis omnes qui tcrras ignibus uris, 



MVRE IV. 135 

d'un feu nouveau. Tes regards doivent tout embrasser, et lu ne 
?ois que Leucotho^. Tu fixes sur une seule vierge tes regards 
que r6clan)& le monde entier. Tu parais trop tdt aux portes de 10- 
rient ou tu descends trop tard dans Tonde ; et, tandis que tu t'ar- 
rfttes pour la contempler, tu prolonges le jour dans la saison des 
frimas. Quelquefois tu feclipses. Le mal qui ronge ton coeur se 
dec^le sur ton front, et robscurite qui le couvre epouvante les 
mortels. Tu p^lis, et cependant la lune ne vient pas se placer entre 
*ton disque et la terre, dont elle est plus voisine que toi. Cest ta 
passionqui fimprime cette p^leur : tu tfaimes que Leucotho^. 
Clymeng et Rhode ne regnent plus sur toi, ni la Nymphe celebre 
par sa beaut^ et qui donna le jour a Girce dans Tile d'Ea ; ni Gly- 
tie, qui, malgre tes mepris, aspirait encore a ta couche, et dans 
ce temps mtoe ressentait une profonde blessure. De nombreuses 
rivales furent oubliees pour Leucotho^, qu'enfanta la belle Eury- 
nome dans la r^gion d'oii nous viennent les parfums. EUe grandit. 
Sa m^re, qui efraga toutes les beautes, est a son tour effac^e par sa 
fille. Les Ach^meniens reconnaissent les lois d^Orchamus, son p^re, 
septi^me rejeton de rantique Belus. 

f Sous le ciel de rflesperie sont les paturages des coursiers dii 

Ureris igne novo; quique omnia cernere debes, 195 

Leucothoen speclas, et virgine figis in una, 

Quos roundo debes, ocdlos. Modo surgis eoo 

Temporius coelo, modo serius incidis undis. 

Spectandique mora brumales porrigis horas. 

Dcficis interdum, vitiumquc in lumina mcnlis 20(J 

Transit, et obscurus mortalia pectora terros, 

Nec, tibi quod lunaj terris propioris imugo 

Obstiterit, palles : facit hunc amor iste colorem. 

Diligis hanc unam ; nec te Clymeneve, Rhodosvr, 

Nec tenet aeaeai genilrix pulcherrima Circes, 20?» 

Quaeque tuos Clytie, quamvis despecta, petebat 

Concubilus, ipsoque illo grave vulnus habcbat 

Teropore. Lencothoe multarum oblivia fecil, 

Gentis oderifera} quam formosissima partu 

Edidit F.urynome. Sed, postquam filia crevil, '210 

Quam mater cunclas, tam matrcm filia vicit. 

Rexit achxmenias urbes pater Orchamus, isqne 

.'?eptimns a prisci numeratur originc Beli. 

« Axc sub hesperio sunt pascu» Solis cquorum. 



i36 MllTAMORPHOSES. 

Soleil. L'ambroisie y croit k la place du gazon. Apres leurs fati- 
gues journalieres, elle est leur nourriture et rafraichit leur vi- 
gueur. Tandis quMls se . repaissent de ces sucs ceiestes, la nuit 
accoraplit sa r^volution, et le dieu penetre dans Fasile de son 
amante sous les traits d'Eurynome, sa m^re. Au milieu de douze 
compagnes, il voit Leucothoe qui, a la clarte d'une lampe, fait 
tourner son fuseau entre ses maios actives. D^abord il lui donne 
de tendres baisers, comme une mere a sa fille ch6rie ; puis il 
ajoute : « II s'agit d'un secret. Esclaves, retirez-vous, et n'6tez 
pas k une m^re le droit de parler seule a sa fUIe. » Elles obeis- 
sent. Le dieu, se voyant sans t^moins : « Je suis, dit-il, oelui qui 
« mesure la longueur de i'annee. Cest moi qui vois tout et par 
« qui la terre voit tout : je suis rceil du monde. Crois-moi, tu me 
« plais. » La Nymphe tremble ; la crainte, qui fait tomber sa que- 
nouille et ses fuseaux de ses doigts, rehausse encore sa beaute. 
Apollon a Tinstant reprend sa premiere forme et sa splendeur or- 
dinaire. Effrayee de ce changement soudain, mais vaincue par 
reclat du dieu, Leucothee c6de a la violence sans proferer au- 
cune plainte. 

« Son bonheur fait envie a Clytie, qui n'avait pu renoncer encore 

Ambrosiam pro gramine habent : ea fessa diarnis 215 

Membra ministeriis nutrit, reparatque bbori. 
Dumque ibi quadrupedcs coelestia pabula carpunt, 
Noxque vicem peragit, thalamos deus iutrat amatos, 
Versus in Eurynomes faciem genitricis, et inter 
Bis sex Leucothoen famulas ad lumina ccrnit 220 

Lsvia versalo ducentem stamina fuso. 
Ergo ubi, ceu maler, carae dedit oscula naUe ; 
« Res, ait, arcana cst. Famula}, discedite, neve 
« Eripite arbitrium matri secrela loquenti. » 
Paruerant, thalamoque deus sine teste relicto : ^^ 

« IUe ego sum, dixil, qui longum raetior annum, 
« Omnia qui video, per quem videt omnia telius; 
« Mundi oculus : mihi, crede, places.» Pavet illa, metuque 
Et colus el fiisus digitis cecidere remissis. 
Ipse timor decuit. Nec longius ille moratus, ' 230 

In veram rediit faciem, solitumque nitorem. 
At virgo, quamvis inopino territa visu, 
Victa nitore dei, posila vim passa querela est. 
« Jnvidit Clylie, neqiic enim moderatus in illa 



LIVRE lY. 137 

ia sa lendresse pour le Soleil. Dans sa fureur jalouse, elle veut d^' 
vwler un commerce adultere et court le r^v^ler a Orchamus. Cruel 
et sans pitie, Orcharaus se montre inflexible aux priSres de sa 
fiile. Elle a beau lever ses bras vers le Soleil, et s'torier qu'il a 
triomph^ d'elle par la force; son p^re, toujours mexorable, Ten- 
ferme dans la terre, et entasse par-dessus un grand monceau de 
sable. Les rayons du Soleil le dispersent, et fouvrent, 6 Nymphe ! 
une issue par laquelle ton front enseveii pourra se faire jour. Mais 
tu ne peux plus relever ta t^te accabl^e sous le poids qui Top- 
presse, et ton sang s*arr^te dans tes veines. On dit que jamais, de- 
puis rincendie qui devora Phaethon, le maitre des agiies coursiers 
du jour ne vit de plus douloureux spectacle. D'abord, par la vertu de 
ses rayons, il essaye de ranimer la chaleur dans les membres 
deja glaces de son amie. Mais le Destin s'oppose a ses efTorts. 
Alors il repand sur les restes de Leucothoe et sur le sable qui 
lesrecouvre un nectar odoriferant. Puis, apres de longues plain- 
tes, il dit : « Tu monteras pourtant au ciel ! » Soudain les mem- 
bres de la Nymphe, humectes de ressence divine, se ramollis- 
sent, et le sol est inond^ de parfums. Une tige qui rec^Ie Tencens 
pousse insensiblement des racines dans les entrailles de la 

Solis amor fuerat, slimulataque peliicis ira 235 

Vulgat adulterium, diffamalumque parenti 

hidicat. llie ferox, immaosuetusquc precantom, 

Tendentemque manus ad lumina Soli^, et, « lUe 

« Vim tulit jnvila», » dicentem, defodit alla 

Crudus humo, tumulumque super ^ravis addit arenae. i^lO 

Dissipat hunc radiis Hyperionc nalus, iterque 

Dat tibi, quo possis defossos promere vultus. 

Nec tu jam poteras enectum pondere terrae 

ToUere, Nympha, caput, corpusque exsangue jacebas. 

Nil il!o fertur volucrum moderalor equorum 243 

Post phaethonteos vidisse dolentius ignes. 

lUe quidem gelidos radiorum viribus artus, 

Si queat, in vivum tentet revocare calorem. 

Sed, quoniam tantis falum conatibus obstal, 

Nectare adoralo sparsit corpursquc locumquo, 230 

Multaque praquestus : « Taages tamcn acther;!, » dixit. 

Prolinus imbutum coelesti nectare corpus 

Delicuit, terramque suo madefecit odore; 

Virgaque per glebas sensim radicibus actis 



m MeTAMORPHOSES. 

tjsnef et brise en s'^levant la barri^re que le tombeau lui oppose. 

« Quoique l'amour pilt excuser le ressentiment de Glytie, et le 
ressentiment sa r^velation, le p^re du jour ne parut plus aupr^ 
de cette Nymphe, et il cessa de Faimer. En proie a sa folle passion, 
elle deperit loin de ses compagnes qu'elle ne pouvait soufTrir. 
Sans abri, sans v^tement, les cheveux epai^, elle restanuit et jour 
coueh^e sur la terre, et, durant neuf jours, sans boire ni manger: 
elle ne se reput que de la rosee et de ses larmes. Jamais elle ne 
se souleva de terre, contemplant sans cesse le dieu dans sa course 
et flxant toujours ses regards sur lui. Soii corps s'attacha, dit-on, 
au sol. Une p^leur mortelle couvrit son corps chang6enune tige 
sans couleur. Sa tSte devint une fleur pareille a la violette, et, 
quoique retenue par sa racine, elle se toume vers le Soleil, qu^elle 
adore m^me apr^s sa metamorphose. » 

EUe dit, et cette aventure merveilleuse captive les Nymphes. Les 
unesen nient la possibilit^; les autres soutiennent que les dieux 
v^ritables peuvent tout; mais Bacchus n'est pas de ce nombre. Quand 
le silence est retabli, la parole est donnee a Alcithoe. En prome* 
nant la navette a travers son tissu, elle s'exprime en ces termes : 

Thurea surreiit, tumulumque cacumine nipit. 25ri 

c At Glytien, quamvis amor excusare dolorem 
Indiciumque dolor poterat, non amplius auctor 
Lucis adit, Venerisque modum sibi fecit in illa. 
Tabuit ex illo demenler amoribus usa, 
Nympharum impatiens, et, sub Jove, nocle dieque 2r>() 

Sedit humo nuda, nudis incompta.capillis; 
Perque novem luces, expers undseque cibique, 
Rore mero, lacrymisque suis jejunia pavit, 
Nec se movit humo. Tantum spectabat euntis 
Ora dei, vultnsque suos flectebat ad illuni. 2Go 

Membra ferunt hsesisse solo, partemque coloris 
Luridus exsangues pallor convertit in herhas. 
Est in parte rubor, violaeque simillimus oia 
Flos tegit. Illa suum, quamvis radice tenetur, 
Vertitur ad Solem, mutataque servat amorem. » 270 

Dixerat, et factum mirabile ceperat aures. 
Pars lieri potuisse negant, pars omnia veros 
Pos-ip deos memorant; sed non el Bacchus in illis. 
Poseitur Alcilhoe, postquam siluere sorores. 
Quae, radio stantis percurrens stamina telae: !275 



LIVRE IV. 139 

• Je tairai les amours trop connues du berger Daphnis, ne sur le 
mont Ida, et chang^ en rocher par la colere d'une amante ja- 
loose : tant Famour allume de fureur ! Je ne dirai pas non plus 
comment, par un renversement des lois de la nature, Scython fut 
tour a tourhomme et femme. Toi, Gelrois, aujourd^hui diamant, et 
jadi$ nourricier fidele de Jupiter encore enfant ; et yous, Guretes, 
n& d'une pluie abondante ; et toi, Grocus, change avec Smilax en 
deux petites fleurs, je vous passe aussi sous silence. Je vais, mes 
amies, captiver vos esprits par Tattrait de ia nouveaut^. 

c Apprenez pourquoi Salmacis est une source detestee dont Teau, 
par sm contact funeste, ^nerve les membres. On en ignore la 
cause, mais les effets sont connus. Un enfant, ne des amours d'Her- 
mes el d'Aphrodite, fut nourri par les Nymphes dans les antres de 
rida. ^tait facile de reconnaitre a ses traits les auteurs de ses 
jours. G*est d'eux qu'il tira son nom. A son troisieme lustre, il 
quitta les montagnes qui Tavaient vu naitre; et, loin de rida ou il 
fiit eleve, il se plut a errer dans des Ueux inconnus et a visiter des 
fleuves nouveaux : sa curiosite allegeait ses fatigues. II parcourut 
aussi les villes de la Lycie et celles de la Garie qui Tavoisine. 11 

« Vulgatos taceo, dixit, pastoris amores 

Daphnidis idaei, quem Nymphe pellicis ira 

Contulit in saxum : tantus dolor urit amantes ! 

Nec ioquor, ut quondam naturse jure novato 

Ambiguus fuerit modo vir, modo femina, Scython. 280 

Te quoquc, nunc adamas, quondam fidissime parvo, 

Celmi, Jovi, largoque satos Curetas ab imbri. 

Et Crocon, in parvos versum cum Smilacc florcs, 

Praetereo, dulciquc animos novitate tenebo. 

« Unde sit infamis, quare male fortibus undisi -85 

Salmacis enervet, taclosque remolliat artus, 
Discitc. Causa latet; vis est notissima fontis. 
Hcrcurio puerum diva Cytherelde natum 
Naidcs ideis enutrivere sub antris. 

Cujus erat facies, in qua materque paterque 290 

Cognosci possent : nomen quoque traxit ab illis. 
Is, tria quum primum fecit quinquennia, montcs 
Deseruit patrios, Idaquc altrice relicta, 
Ignotis errare locis, ignota videre 

Flumina gaudebat, studio minuente laborera. 295 

Ule etiam lycias urbes, Lycia^que propinquos 



140 METAMORPnOSES. 

y trouva un lac dont le crisial laissait voir le sol au fond des 
eaux. La, point de plantes marecageuses, ni d^algues steriles, ni de 
joncs aigus : Fonde en est limpide. Ce lac est borde de gazon frais 
et d'herbes toujours vertes. Une Nymphe Thabite. Inhabile a la 
chasse, elle n'est accoutumee ni a tendre Tarc, ni a suivre un 
cerf a la course. Seule parmi les Naiades, elie n'est point connue 
de l'agile Diane. On raconte que ses compagnes lui disaient sou- 
vent : « Salmacis, prends le javelot et le carquois, et m^le a tes 
« loisirs le rude exercice de la chasse. » Elle dedaigne le javelot 
et le carquois, et ne se soucie point de mSler a ses loisirs le rude 
exercice de la chasse. Tant6t elle baigne dans Tonde pure son 
corps gracieux ; tantdt, avec le buis du Cytore, elle demfele ses che- 
veux en consultant le miroir des eaux sur ses atours. Quelquefois, 
couverte d'un voile diaphane, elle repose sur un lit de feuilles ou 
de gazon. Souvent elle cueille des fleurs. Peut-6tre en cueillait-elle 
aussi lorsqu*elle vitlejeune berger. En le voyant, elle desira de 
le poss^der. 
• Avant de s'approcher de lui, malgre toute son impatience, elle 



Caras adit. Vldet hic stagaum lucentis ad imum 

Usque solum lymphs. Non illic cdnna palustris, 

Mec steriles ulvae, nec acuta cuspide junci. 

Perspicuus liquor est ; stagni tamen ultima vivo oOO 

Cespite cinguntur, semperque virentibus herbis. 

Nympha colit; sed nec venatibus apta, nec arcus 

Flectere qu» soleat, nec quae contendere cursu. 

Solaque Naiadum celeri non nota Dianae. 

SaBpe suas illi fama esC dixlsse sorores : 305 

« Saimaci, vel jaculum, vel pictas sume pharelras, 

« Et tua cum duris venatibus otia misce. » 

Nec jaculum sumit, nec pictas illa pharetras, 

Nec sua cum duris venatibus otia miscet. 

Sed modo fonle suo formosos perluit artus; 310 

SflBpe cyloriaco deducit pectine crines, 

Et quid se deceat, spectatas consulit undas. 

Nunc perlucenti circumdata corpus amiclu, 

MoUibus aut foliis, aut moilibus incubat lierbis. 

Sajpe legit flores; et tunc quoque forte legebal, 315 

Quum puerum vidit, visumque oplavit habere. 

« Nec tamen anie adiit, clsi prop«^rabnl adire, 



LIVRB IV. 141 

sofgne sa panire, rexamine d'iin air coquet, et compose son vi- 
sage de mani^re a paraitre belle. « Enfant, lui dit-elle, tu merites 
« d'6tre pris pour un dieu. Si lu es un dieu, tu peux Mre TAmour. 
f Si tu esun mortel, heureux ceux qui font donne le jour! heu- 
« reux est ton fr^re, heureuse est ta soeur, si tu en asune; heu- 
fl reiise est la nourrice qui roffrit son sein ; plus heureuse encore 
« et plus puissante celle qui est ta compagne, ou pour qui tu al- 
« lumeras le flambeau d'hymen6e I Si tu Tas choisie, accorde- 
« moi pourlant un bonheur furtif. Si ton choix n'est pas fait, 
« puisse-je le iixer et partager ta couche ! » A ces mots, la rou- 
geur couvre les traits du jeune bei^er, qui ne connait pas encore 
Tamour, et lui donne une grace nouvelie. Telle est la couleur des 
fruits exposes au soleil, celle de Tivoire empourpr^, ou F^lat ver- 
meil de la lune, lorsque Tairain sonore l^appelle en vain sur la 
terre. La Nymphe veut au moins obtenir un de ces baisers qu'une 
soBur re^oit de son fr^re. Deja elle allait saisir le cou d'alb4tre 
d^Hermaphrodite : « Cesse, ou je- fuis, dit-il, et je te laisse seule 
« en ces lieux. » Sahnacis tremble : « fitranger, sois hbre el mailre 
d de cet asile, » repond-«lle ; et elle feint de se retirer. Mais, sans 



Quam se composuit, quam circumspexit amictus, 

Et floxit vultum, et meruit formosa videri. 

Tunc sic orsa loqui : t Puer o dignissime credi 320 

« Esse deus; seu tu deus es, potes esse Cupido; 

« Sive est mortalis, qui te genuere beati, 

« Et frater felix, et fortunata profecto 

« Si qua tibi soror est, et quae dedit ubera nutriz. 

« Sed longe cunctis, longeque potentior illis, 525 

« Si qua tibi sponsa est, si quam dignabere tsda. 

« IIxc tibi sive aliqua est, mea sit furtiva voluplas ; 

« Seu nuUa est, ego sim, thalamumque ineamus eumdcm. > 

Mais ab his tacuit. Pueri rubor ora notavit, 

Nescia quid sit amor; sed et erubuisse decebat. 330 

Hic color aprica pendentibus arbore pomis, 

Aut ebori tincto cst, aut sub candore rubenti, 

Quum frustra resonant o^ra auxiliaria lunx. 

Poscenti Nymphae sine fine sororia saltem 

Oscula, jaraque manus ad eburnea coUa ferenti ; 535 

« Desine, vel fugio, lecumque, ait, ista reliuquo. » 

Salniacis extimuit: « Locaque haec tibi libera trado, 

« llospes, » ait; simulatque gradu disccdere verso. 



142 HjgTAMORPHOSES. 

d^toumer de lui ses regards, elle se cache dans un bosquet et s'y 
tient k genoux. L'enfant, avec la l^erete de son dge, persuad6 
qne personne ne l'observe dans cette solitudc, va et revient, baigne 
dans Teau transparente la plante de ses pieds et les plonge jus- 
qu'aux talons. Bientdt, s6duit par la douce temperature de Tonde, 
U d6pouille le fin tissu qui enveloppe on corps d^licat. 

fl Salmacis tombe en extase devant les channes qui la frappent, , 
et brtde d'une flamme qui etincelle dans ses yeux. Ainsi se reflechit 
dans un miroir le disque brillant du soleil. A peine, dans son im- 
patience, peut-elle voir diCferer son bonheur. Elle veut Tembras- 
ser ; elle ne maitrise plus son d61ire. Hermaphrodite lui donne un 
coup l^ger, et se pr^cipite dans Fonde. Ses bras, qu'il agite tour 
k tour, brillent a travers le cristal des eaux, comm^ une statue 
d'ivoire ou des lis 6blouissants sous le verre diaphane. a Jetriom- 
t*phe! il est k moi! » s'ecrie la Naiade. A Tinstant elle rejette 
ses v^tements, s'elance au milieu des flots, saisit Hermaphrodite 
qui r^siste, et, malgre ses efTorte, lui ravit des baisers. Ses mains 
jouent autour de sa poitrine, qu'il cherche en vain k lui d^rober : 



Tum quoque respiciens, fruticumque recondita silva 

Delituit, flexumque genu submisit. At ille, 340 

Ut puer, et vacuis ut inobservatus in herbis, 

lluc it, et hinc illuc; et in alludentibus undis 

Summa pedum, taloque tenus vestigia tingit. 

Nec mora, temperie blandarum captus aquarum, 

Mollia de tenero velamina corpore ponit. 345 

« Tum vero obstupuit, nudseque cupidine forms 
Salmacis exarsit; flagrant quoque lumina Nymphes, 
Non aliter, quam quum puro nitidissimus orbe 
Opposita speculi referitur imagine Phoebus. 
Vixque moram patitur, vix jam sua gaudia differt. 3tf0 

Jam cupit amplecti, jam se male continet amens. 
nie, cavis velox applauso corpore pahnis, 
Desilit in iatices, alternaque brachia ducens 
In Hquidis translucet aquis, ut eburnea si quis 
Signa tegat claro, vel candida iilia, vitro. 355 

« Vicimus! en meus est! » exclamat Nais, et, omni 
Veste procul jacta, mediis immittitur undis, 
Pugnacemque tenet, luctantiaque oscula carpit, 
Subjectatque manus, invitaqne pectora tangit. 



LIVRE IV. 145 

cUe renchaine dans ses bras. U a beau lutter pour se soustraire k 
sesembrassements, elle T^treint comme le serpent enlace la tSte 
et les pieds du roi des oiseaux qui remporte au haut des airs, et 
replie sa queue autour de ses ailes ^tendues. Tel le Herre em- 
brasse le tronc d'un peuplier ; tel encore le polype saisit au fond 
de Tonde son ennemi, et i'enveIoppe touj; entier dans ses flexi- 
^bles lacets. Le petit-fils d^Atlas r^iste et refuse a la Nymphe le 
bonheur qu'elle attend. Elle le presse, et, dans la plus vive ^treinte, 
suspendue a son cou, elles'ecrie : « Tu resistes en vain, cruei, tu 
c ne m'^happeras pas ! Dieux, ordonnez que jamais rien ne le s^ 
f pare de moi,ni me separe de lui ! » Sa pri^re est exaucde. Leurs 
corps s'unissent et se confondent. Ainsi deux rameaux croissent 
sous la m^me 6corce et grandissent ensemble. Hermaphrodite et 
la Nymphe, ^troitement embrasses, ne sont plus deux corps dis- 
tincts. Ils ont une double forme; mais on ne peut les ranger ni 
panni les femmes ni parmi les hommes. Sans Stre d*aucun sexe, 
ils sem51entles avoir tou.s les deux. Hermaphrodite, voyant qu'au 
sortir d^ eaux, ou il est descendu homme, il n*est homme qu'a 



El nuQc hac juveni, iiunc circumfundilur illac. 360 

Denique nitentem conlra, elabique volentem 

Implicat, ut serpens> quam regia sustinet ales, 

Sublimemque rapit; pendens caput illa pedesque 

Alligat, ct cauda spaliantes implicat alas. 

ttve solent hederse longos intexere truncos; 365 

Utque sub aequoribus deprensum polypus hoslem 

Continet, ex omni dimissis parte flagellis. 

Perstat Atlantiades, sperataquc gaudia Nymp'hae 

Denegat. IUa premit ; commissaque corpore tolo 

Sicut inhxrebat : « Pugnes licet, improbe, dixit, 370 

« Non tamcn effugies. Ita di jubeatis, et istum 

« Nulla dies a me, nec me diducat ab isto. * 

Vota suos habuere deos. Nam raixla duorura 

Corpora junguntur, fuciesque inducitur illis 

Una, velut si quis conducla corlice ramos 375 

Crescendo jungi, pariterquu adolescere ceruat. 

Sic ubi complexu coierunt mcmbra tenaci, 

ISec duo sunl, et forma duplex, nec femina dici, 

Moo puer ut possint, ncutrumque et utrumque videntur. 

Ergo ubi se liquidas, quo vir dcscenderat, undas oSO 

Semimarem fecisse videt, molitaque in illis 



m METAMUHPHOSES. 

demi, et que ses membres ont perdu leur force, leve ses bras 
vers le ciel, et s'ecrie d*une voix qui n'est plus virile : « mon 
. « pere ! 6 ma mere ! accordez une gr^ce a votre fils qui tire son 
« nom de vous deux. Que tout homrae, apres s'^tre baigne dans 
« ces eaux, n'ait, quand il en sortira, que la moitie de son sexe ! 
« Puissent-elles, en le touchant, lui ravir soudain sa vigueur ! » Les 
auteurs de ses jours furent sensibles a ce voeu ; ils Taccomplirent 
et donnerent a cette source une verlu mysterieuse. » 

Ainsi finit le recit. Gependant les filles de Minyas poursuivent leur 
travail, meprisent le dieu et profanent sa f^te. Tout a coup d^invi- 
sibles tambours font entendre un sourd murmure ; la trompette 
et Tairain concave retentissent; la myrrhe et le safran exhalenl 
leurs parfums. prodige incroyable ! les toiles commencent a verdir 
et les tissus flottants a se changer en feuilles de lierre. Une partie 
se transforme en vignes, la laine fait place aux ceps ; des pampres 
sortent des fuseaux, et les grappes se rev^tent d'un eclat vermeil. 
On etait arrive a ce moment qu'on ne peut appeler ni la lumiere ni 
la nuit, et qui sert de limite entre le jour et une obscurite dou- 
teuse. Soudain le toit s'ebranle ; des torches repandent une vive 

Menibra, inanus tendens, sed jam non voce virili, 

Hermaphroditus est : « Nato date munera veslro, 

« Et pater, et gcnitrix, amborum nomen habeuti. 

« Quisquis in hos fontes vir venerit, exeat indc 385 

« Semivir, et taclis subito moUescat in undis. » 

Motus uterque parens, nati rata verba biformis 

Fccit, et incerto fontem medicamine tinxit. » 

l>'mis crat dictis, et adhuc minyeia prolcs 
Urget opus, spernitque deum, festumque profanat, 
Tympana quum subito non apparcntia raucis 
Obstrepuere sonis, et adunco tibia cornu, 
Tinnulaque ajra sonant ; redolent myrrhaBque crocique, 
Resquehdc major! ccepere vircscerc telx, 
Inque hedcrse faciem pendcns frondescere vestis. ^^ 

Pars abit in vites, et quse modo lila fuerunt, 
Pahnitc mutanturj de slamine pampinus exil; 
Purpura fulgorem pictis accommodat uvis. 
Jamque dies cxactus erat, tempusque subibal, 
Quod tu nec tenebras, r.ec possis dicere luccni, 400 

5cd cuui luce tamcn dubiae confinia noctis. 
Tecta repente quati, pinguesque ardere vidcnlur 



LIVBE IV. 145 

dart^y des feux etincelants brillent au loin dans le palais, ou Ton 
croit entendre des hurlements affreux de b^tes feroces. Les ftli- 
neides se dispersent aussitdt et se cachent de tous c6tes dans le pa- 
kds fumant poursederoberal'eblouissement de Fincendie. Tandis 
qu^elles cherchent une retraite, leurs membres r^trecis se couvrent 
d'ttne membrane, et des ailes legeres remplacent leurs bras. Les 
, tenebres ne permettent pas de voir corament elles ont perdu 
leur premiere fonne. Ge n'est pas a Taide d'un plumage qu'ellcs 
volent : des ailes d'un lissu transparent les soutiennent dans Tair. 
Elles veulent parler; de leur faible corps s'echappe une faible voix 
et des cris aigus expriment seuls leurs plaintes. Elles habilenl les 
maisons et non les forets. Ennemies du jour, elles ne voient que 
la nuit, et emprunlent leur nom de Vesper. 

INO ET NELICERTE CHANGES EN DIEUX MARINS, ET LEURS CONPAGNES 
EN ROCBEBS ET EN OISEAUX. 

II. Thebes retentissait alors du nom de Bacchus. La tante de ce 
nouveau dieu proclamait partout sa redoutable puissance. Parmi 
les filles de Minyas, une seule n'eut a souffrir que les maux caus^s 

Lampades, el rutilis collucere ignibus aedcs, 

Falsaque ssevarum simulacra ululare ferarum. 

Fumida jamdudum latitant per tecta sorores, 40S 

Diversxque locis ignes ac lumina vitant. 

Dumque petunt late))ras, parvos membrana per artus 

Porrigitur, tenuique inducit brachia penna; 

^ec, qua perdiderint veterem ratione figuram, 

Scire sinunt tenebrse. Non illas pluma levavit, 410 

Suslinuere tamen se perlucentibus alis; 

Conatseque loqui, minimam pro corpore vocem 

Emittunt, peraguntquu levi stridore querclas. 

Tectaque, non silvas, celebrant; lucemque perosae 

Nocte volant, seroque trahunt a vespere nomen. 415 

IXO ET MELICERTA IN DEOS IIARINOS TRANSFOBHATI, ET EORUM FAMULiE 
IN SAXA ET YOLUCRES. 

II. Tum vcro lotis i3acchi memorabile Tbebis 
Numcn erat, magnasque novi materlcru vires 
Narrat ubique dei ; de totque sororibus exper:» 
Una doloris erat, nisi qucm feceie soroies. 



j46 METAMOUPHOSES. 

par ses soeurs. Junon remarqua combien elle etait fiere de ses 
enfants, de la couche d'Athamas, et de Thonneur d'avoir un dieu 
pour nourrisson. Transportee de depit : « Le fils d'une adultere, se 
dit-elle, a pu metamorphoser les matelots de Meonie et les plonger 
dans Tonde. 11 a pu faire dechirer un enfant par les mains de sa 
mere, et donner aux trois filles de Minyas des ailes jusqu'alors in- 
connues ; et Junon serait reduite a nourrir dans les larmes son 
impuissante douleur ! Dois-je m'en contenter ? Sont-ce la les bor- 
nes de mon empire? Bacchusan'apprend ce que je dois faire. On re- 
9oit des le^ons meme d'un ennemi. Le meurtre de Penthee montre 
assez ce que peut la fureur. Pourquoi, excit^e par cet exemple, 
Ino ne se precipiterait-elle pas dans les memes egarements? » 

II est un sentier en pente, ombrag^ par des ifs funebres. A tra- 
vers un silence profond, il conduit aux demeures infemales. La 
s'el6vent les vapeurs des eaux dormantes du Styx. Cest par la que 
descendent ies ombresnouvelles des morts qui ontre^u les honneurs 
delasepulture. La Paleur et un froid glacialhabitent cesejour affreux, 
ou gisent les m^nes recemment arrives, ne sachant ni quelk route 
mene ala cite que baigne le fleiive des enfers, ni ou se trouve le 
redoutable palais du noir Pluton. Mille avenues et des portes ou- 

Aspicit hanc natis, thalamoquc Alhamantis habentem 420 

Sublimes animos, et alumno numine, Juno ; 

Nec tulit, et secum : « Potuit de pellice natus 

Verlere majonios pelagoquc immergere nautas, 

Et laceranda suaj nati dare viscera matri, 

Et triplices operirc novis Minyeidas alis; 425 

Kil poterit Juno, nisi inultos llere dolores? 

Idque mihi satis est? Ilajc uua potentia noslra esl? 

Ipsc docet, quid agam. Fas est el ab hoste doccri. 

Quidque furor valeat, penthea cjcdc satisque 

Ac super ostendit. Cur non stimulctur, eatque ' 430 

Pcr cognata suis exempla furoribus Ino ? » 

Est via declivis, funesta nubila taxo ; 
Ducit ad infernas per muta siientia sedes. 
Styx nebulas exhaiat iners, umbraeque recentes 
Dcscendunl illac, simulacraque functa sepulcris. -455 

Pallor, Iliemsquc tenent late loca scnta; noviqne, 
Qua sit iter maues, stygiam quod ducil ad urbem, 
Ignorant, ubi slt nigri fcra rcgia Dilis. 
3Iiilc capax aditus, ct apcrla^ undique porlas 



LIVRE lY. 147 

f&fes de toutes parts conduisent a cette ville iminense. Semblable 
a rOcean qui re^oit les lleuves de tous les points de la terre, elle 
admet toutes les ames. Jamais trop etroite pour la foule qui s'y 
presse, elle ne la sent pas mSme approcher. De tous cdtes se pro- 
menent de pSles fantdmes sans cliair et sans os. Les uns assiegent 
le tribunal, d'autres le palais du souverain des ombres ; plusieurs 
se livrent aux occupations qu'ils eurent durant leur vie. La (ille 
de Satmne consent a quitter les celestes demeures pour descendre 
dans ce lieu : tant la haine et la colere la dominent ! 

A peiney est-elle entree, le seuil tremble sous ses pieds sacres; 
Gerbere dresse sa triple gueule et faitresonner sa triple voix. Ju- 
non appelle les filles de la Nuit, divinites implacabies et terribles. 
Assises devant la porte d'airain qui ferme le Tartare, elles pei- 
gnaient leurs cheveux herisses de noirs serpents. IMs qu^elies rc- 
connaissent la reine des cieux a travers les tenebres, elles se 
levent. Leur demeure se nomme la region du crime. La Tityus 
couvre de son corps sept arpents, et repait de ses enlraiiles la 
fureur d'un vautour; la, Tantale, tu ne peux saisir i'eau, et les 
fruits qui pendent au-dessus de ta t^te disparaissent toujours ; et 
loi, Sisyphe, tu cherches a retenir ou a pousser le roc pret a rou- 

Urbs habet. Utque frelum de tota flumina terra, 440 

Sic omnes animas locus accipit ille, nec ulli 

Exiguus populo est, turbamve accederc senlil. 

Errant exsangues sinc corpore et ossibus umbra) ; 

Parsque forum celebrant, pars imi tecla tyruuni, 

Pars alias artcs, antiqux imitaminu vit». 448 

Sustinet ire illuc, coelesli sede relicta, 

(Tantum odiis iro^que dabat !) Saturnia Juuo. 

Quo simul intravit, sacroque a {orpore presaum 
Ibgemuit limen, tria Cerberus exlulit ora, 
Et Ires latratus simul edidit. llla sorores 4ti0 

Nocte v«)cat genitas, grave et implacabile numcn. 
Carceris ante fores clausas adamante sedebant, 
Deque suis atros pectebant crinibus angues. 
Quam simul agnorunt inter caliginis umbras, 
Surrexere deae. Sedes scelerala vocatur. 4oj 

Vibcera praebebat Tilyos lanianda, novemque 
Jugeribus distentus crat. Tibi, Tantalc, nulla; 
Deprcndunlur aquo;; quaeqUe imminet, effugit arboi;. 
, Aut petis, aut urges ruiturum, Sisypiie, saxum. 



148 METAMORPflOSES. 

ler. La Ixio» toume sur sa roue, et tour a tour se poursuit et 
s'evite. La, pour avoir ose donner la mort a leurs epoux, les fllles 
de Beius puisent i'eau qui s'echappe sans cesse. La fille de Sa- 
tume leur lance des regards farouciies, surtout a Ixion, et ensuite 
les porte sur Sisyphe. « Pourquoi, dit-elle, parrai ses freres est-il 
seul condamne a un supplice eterael, tandis que le superbe Atha- 
mas babite un riche palais, lui qui toujours afficha du raepris pour 
moi, ainsi que son epouse? j> En m^me temps elieexpose le sujet 
de sa haine et de son voyage. Elle annonce qu'elle veut quele pa- 
lais de Cadmus ne reste pas debout, et que les trois soeurs infer- 
nales entrainent Athamas au crime. Ordres, promesses, prieres, 
elie a recours a tout, et sollicite vivement les trois deiles. Tisi- 
phone, tout emue, secoue alors ses cheveux blancs, et, rejetant 
en arriere les couleuvres suspendues autour de son front : « De 
longs discours, repond-elle, sont superfius. Regardez vos ordres 
comme accoraplis. Sprtez de cet odieux empire, et allez respirer 
un air plus pur. » 
Junon se retire triomphante. Avant qu'elle rentre dans les 
• cieux, la fille de Thaumas, Iris, repand sur elle une eau lustrale 



Volvitur Ixion, et se sequilurque ftigitquc. 4C0 

Molirique suis lelhum patruelibus ausac, 

Assiduc repctunt, quas perdant, Belides undas. 

Quos omnes acie postquam Saturnia torva 

Vidit, et ante omues Ixiona, rursus ab illo 

Sisyphon aspiciens : « Cur hic e fralribus, inquit, 4G5 

Perpetuas patitur poenas? Athamanta superbum 

Regia dives habet, qui me cum conjuge semper 

Sprevit? »'et exponit causas odiique viaeque, 

Quidque velit. Quod vellet, erat, ne regia Cadmi 

Slaret, et in facinus trahcrent Athamanta sorores. 470 

Imperium, promissa, preces confundit in unum, 

So]licitatque deas. Sic haec Junone locuta, 

Tisiphone canos, ut erat turbata, capillos 

Movit, et obstantes rejecit ab ore colubras. 

Atque ita : « Non longis opus est ambagibus, iuflt. 475 

Facla puta, quaicumque jubes. luamabile regnum 

Desere, teque refer coeli melioris ad auras. » 

Luita redit Juno. Quaiu coelum intruro purantem 
Roralis luslravit aquis Thaumanlias Irj.s. 



LIVRE IV. m 

qui la baigne comme une ros^e. Aussitdt rimplacable Tisiphone 
s*anne d'une torche ensanglantee, et revSt un nianteau rougi de 
sang; Des serpents eiitrelaces forment sa ceinture. Elle sort de sa 
demeure. A ses cdtes marchent le Deuil, l'Effroi, la Terreur, etla 
Demence a la face mobile. Elle s*arrMe sur Je seuil du palais d'A- 
thamas. Les portes tremblerent, dit-on, et leurs baltants d'erable 
se couvrirent d*une couleur blafarde. Le Soleil s^enfuit. L^aspect 
du monstre epouvanta Tepouse d'Athamas et Athamas lui-m^me. 
Ds veulent quitter le palais. La cruelle Furie s'y oppose et ferme 
toutes les issues. Elie etend ses bras enlac^s de serpents et seooue 
sa dievelure. Les couleuvres s'agitent bruyamment, pendent sur 
son ^paule, sifflent en ghssant autour de ses tempes, distillent 
leur venin et dardent leur aiguillon. Tisiphone detache de sa t^te 
deux serpents et les lance de sa main homicide. Ds errent sur 
le sein dlno et d'Athamas, qu^ils ijifectent de leur souffle im- 
pur. Ds epargnenl leurs corps, et font souffrir ^ leurs coeurs les 
plus cruels tourments. Tisiphone avait aussi apporte avec elle de 
subtils poisons, tels que Tecume vomie par Cerbere et le venin de 
rhydre de Lferne, les vaguies transports, les aberrations, les crimes, 

Nec mora, Tisiphone madefactam sangnrne sumit 480 

Importuna facem, fluidoque cruorc rubentem 
Induitur pallam, lortoque incingitur angue, 
Egrediturque«domo. Luctus comitantur euntem, 
Et Pavor, et Terror, trepidoque Insania vultu. 
Limine constiterat. Postes tremuisse feruutur 4C5 

^olii, pallorquc forcs infecit acernas; 
Solque locum fugit. Monstris exterrita conjux, 
Territus est Athamas; tectoque exire parabant. 
Obstitit infelix, aditumque obsedit Erinnys; 
Nexaque vipereis distendens brachia nodis, 490 

Cnsariem excussit. Motse sonuere colubrae; 
Parsque jacent humeris, pars circum tempora lapsa; 
Sibiladant, saniemque vomunt, linguasque coruecant. 
Inde duos mediis abrumpit crinibus angues, 
Pestiferaque manu raptos immisii. At illi 49f> 

Inoosque sinus, alhamanteosque pererrant, 
Inspirantque graves animas ; nec vulnera membris 
UlJa ferunt : mens est quse diros sentiat ictus. 
Attulerat secum liquidi quoque monstra veneni, 
Oris cerberei spumas, et virus Echidnae, 500 

• Erroresque vagos, caecaeque oblivia mentis. 



150 M]gTAHORPHOSES. 

les pleurs, la rage et la soif du meurtre. Elle en composa un hor- 
rible jn^lange, et les fit bouillir dans un vase d'airain avec de la 
cigue et du sang nouvellement repandu. Les deux epoux fremis- 
sent. La Furie verse dans leur coeur ce poison infemal, et l'insinue 
jusqu'au fond de leurs entrailles. Puis elle fail tournerrapidement 
sa torche, qui decrit un cercle de feu. Siire de sa victoire et de Tac- 
complissement de sa tSche, elle regagne )a demeure du puissant 
roi des ombres, et denoue les serpents attaches h sa ceinture. 

Tout a coup, en proie a la fureur, le fils d^fiole s'6crie au mi- 
lieu de son palais : « AUons, mes amis, tendez vos filets dans ces 
bois. Je viens d'apercevoir une lionne avec sfes deux lionceaiix. » 
L'insens6 prend sa compagne pour une lionne et suit la trace de 
ses pas. Sur le sein matemel, L^arque riait et tendait ses petits 
bras vers son pere. Athamas ie saisit, le fait touraoyer deux ou 
trcHs fois dans les airs comm^ une fronde, et en brise impitoyable- 
ment les os contre les murs. Alors, par Teffet de la douleur ou du 
poison r^pandu dans ses veines, Ino pousse des hurlemenls. Hors 
d'elle-m6me, elle fuit, les cheveux epars, femportant dans ses 
bras nus, jeune Melicerte ! « fivohe, Bacchus! » s'ecrie*-t-elle. A ce 

Et scelus, cl lacrymas, rabiemque, et cscdis amorcm, 

Omnia trita simul, Quse sanguine mixta recenti * 

Coxerat aere cavo, viridi versata cicuta. 

Dumque pavent illi, vertit furiale venenum 505 

Pcctus in amborum, praecordiaque intima moTit. 

Tura face jactata per eumdem saepius orbem, 

Gonsequitur motos velociter ignibus ignes. 

Sic victrix, jussique potens, ad inania magni 

Regna redit Ditis, sumptumque recingitur anguem. 510 

Protinus ^olides media furibundus in aula 
Clamat : « lo ! comitcs, his retia tendite silvis. 
Hic modo cum gemina visa est mihi prole lciena. » 
Utque ferae, sequitur vestigia conjugis amens, 
Deque sinu matris ridentem, et parva Lcarchum 515 

Brachia tendentem, rapil, et bis terquc per auras 
More rotat fundae, rigidoquc infantia saxo 
Discutit ossa ferox. Tum dcnique concita maler 
(Seu dolor hoc fecit, seu sparsi causa vencni), 
Exululat, passisque fugit malesana capillis; 520 

Tequc f^rens parvum nudis, Melicerta, lacertis, 
Evoe, Uacche! sonat. Bacchi sub nominc Juno 



LIVRE IV. 151 

nom, Junon souriant : « Voila, dit-elle, comment il te paye dcs 
soins donn^s a son enfance. » Un rocher dominait la mer. Son 
pied, creuse par les vagues, le protegeai.t contre les temp^tes. 
^Sa cime escarpee s'allongeait au-dessus des ondes. Ino trouve 
des forces dans son delire. Elle gravit ce rocher, et, inacces- 
sible a la crainte, elle se precipite dans la mer avec son far- 
deau precieux. Sa chute fait bouillonner les flols. Cependant Ve- 
nus, touchee des mau.v que sa petite-filie soufire injustement, 
cherche a desarmer Neptune par cette priere : « Roi des eaux, toi 
dont Tempire ne le cede qu a celui du ciel, je te demande une 
grande faveur. Prends pitie des miens que tu vois tourmentes sur 
les vastes mers de rionie. Admets-les au nombre des dieux de ton 
royaurae. Je dois moi-m^me de la reconnaissance a la mer, s'il 
est vrai que j'ai ete formee de Tecume au fond des abimes, et 
que je porte un nom grec qui atteste cette origine. » Neptune lui 
accorde sa demande par un signe de t^te. II depouille Melicerte et 
sa mere de leur mortalite, les rev^t d'une majeste auguste, et 
change a la fois leur nom et leur figure. L'une devienl Leucothee, 
et Tautre le dieu Palemon. 
Les compagnes d'Ino suivent ses traces autant qu'elles peuvent. 

Risit, et : « Hos usus praestat tibi, dixit, alumnus. » 
Imminet aequoribus scopulus. Pars ima cavatur 
Fluctibus, et tectas dcfcndit ab imbribus uudas; 525 

Summa riget, frontcmque in apertum porrigit ajqubr, 
Occupat hunc, vires insania fecerat, Ino; 
Seque super pontum, nuUo tardata timorc, 
Mittit, onusque suum : porcussa recanduit unda. 
At Venus immeritac ueptis miserata iaborcs, 550 

Sic palruo blandita suo cst : « numen aquarum, 
Proxima cui cceIo cessit, Neptune, potestas, 
Magna quidem posco. Sed tu miserere meorum, 
Jaclari quos ncrnis in lonio immenso, 
Et dis adde tuis. Aliqua et mihi gralia ponlo cst, 535 

Si tamen in dio quondam concreta profundo 
Spuma fui, graiumque manet mihi nomen ab ilia. » 
Annuit oranti Ncptunus, et abstulit illis 
Quod mortalc fuit, majestatemque verendam 
Imposuit, riomenque sinfiul faciemque novavit, 540 

Lcucothecque deum cum malre Palaemona dixit. 
Sidonise comites, quantum valucro, secutae 



152 M.fiTAMORPHOSES. 

Elles voient la derniere .empreinte de ses pas au sommet du ro- 
cher; et, ne doulant plus de sa mort, elles meurtrissent leur sein, 
pleurent la famille de Gadmus, dechirent leurs vMements et s*ar- 
rachent les cheveux. La reine *des dieux, injuste et trop cruelle# 
envers une rivale, est jalouse de ces demonstrations, et ne peut 
supporter leurs plaintes. «r Je ferai de vous, dit-elle, le plus grand 
monument de ma vengeance. » Sa menace est bientdt accomphe. 
Celle qui portait a Ino le plus vif attachement s*6crie : « Je suivrai 
la reine au fond de la mer. » Elle veut s*y jeter ; mais tout mou- 
vement lui est interdit, et elle reste fixee au rocher. Une se- 
conde tente de frapper encore son sein; mais ses bras resistent a 
ses efTorls. Une autre etend ses mains sur les eaux ; et ses mains, 
changees en pierre, demeurent immobiles. Une quatrieme enfm 
essaye de s^arracher les cheveux ; mais elle sent en m^me temps 
ses doigts et ses cheveux durcis sur son front. Chacune garde 
Fattitude ou ces changements sont venus la surprendre. Qnel- 
ques-unes, m^tamorphosees en oiseaux, effleurent d'une aile le- 
g^re la surface des ondes. 



Signa pedum, primo vidcre novissima saxo. * 

Nec dubium de morte ratae, cadraeida palmis 

Deplanxere domum, scissiB cum veste capillos. -^i'» 

Utque parum justse, nimiumque in pellice Sievx, 

Invidiam fecere deae, convicia Juno 

Mon tulit, et : < Faciam vos ipsas maxima, dixit, 

Soivitise monumenta meae. » Res dicta secuta cst. 

Nam quae praecipue fuerat pia : « Prosequar, inquit, 5;)0 

In freta reginam; » saltumque datura, moveri 

Haud usquam potuit, scopuloque affixa coha?sit. 

Altera, dum solito tentat plangore ferire 

Pectora, tentatos sentit riguisse lacertos. 

Illa, manus ut forte telenderat in muris und:is, 555 

Saxea facta manus in easdem porrigit undas. 

Hujus, ut arreplum laniabat vertice crinem, 

Duralos subito digitos iu crine videres. 

Quo quaeque in gestu deprenditur, haesit in illo. 

Pars volucres factae, quae nunc quoquc gurgite in illo 5G0 

£quora destringunt summis Ismenides ahs. 



LIVRE IV. 153 

m^TAUORPIIOSE DE CADMOS ET D^HERNIONE EN SERPENT8. 

ni. Gadraus ignore que sa fille et son pctit-fils sont au nombre 
des divinit^s de la mer. Accable de chagrin, vaincu par mille maux 
et par tous les prodiges dont il fut le temoin, il quitte la ville qu'il 
vient de fonder, comme s'il etait poursuivi, non par sa fortune, 
mais par une fatalite attachee a ces lieux. Apres avoir longtemps 
erre, il touche enfin aux limiles de riUyrie avec son ^pouse, com- 
pagne de son exil. La, sous le poids des revers et des ann^s, ils 
rappellent Jes premieres infortunes de leur famille et les retracent 
dans leurs entretiens. « £tait-il donc consacr^ a un dieu, dit Cad- 
mus, le serpent que perga ma lance, et dont, en m'eloignant de 
Tyr, j'enfouis les dents au sein de la terre qui n'avait jamais re^u 
de pareilles semences? Si, pour le venger, la colere des dieux esl 
si manifeslement tombee sur moi, puisse-je voir mes membres 
s'allonger comme ceux du serpent I » 11 dit, etses membres prennent 
la forme du replile. II voit sa peau durcir et se couvrir dVcailles; 
son dos noir est parseme de taches d'azur. II s^appuie sur sa 
poitrine et rampe; ses jambes confondues ensemble se recourbent 

CADMCS ET HERMIONE IN AKGUES COMVCTANTOR. 

III. Nescit Agenorides natam, parvumque nepotem 
iCquons essR deos. Luctu serieque malorum 
Victus, et ostentis, quaj plurima viderat, exit 
Conditor urbe sua, tanquam fortuna locorum, rtG5 

Non sua se premcret, longisque erratibus actus, 
Oontigit iUyricos profuga cum conjuge fines. 
Jamque malis annisque graves, dura prima retractanl 
Fata domus, releguntque suos sermone labores: 
« Num sacer iUe raea trajcctus cuspide serpens, 570 

Cadmus ait, fuerit lum, quum Sidone profectus 
Vipereos sparsi per humum, nova semina, dentes? 
Quem si cura deum tam certa vindicat ira, 
Ipse precor serpens in longam porrigar alvum. » 
Dixit, et, ut scrpens, in longani tenditur alvum, 575 

Durataequc cuti squamas increscerc sentit, 
Nigraque caBruleis variari corpora gullis ; 
In pectusque cadit pronus, commissaquc in unum 
Paulatim tereti sinuantur acumine crurn. 



454 MfiTAMORPHOSES. 

par degres en une queue flexible. 11 ne lui resle que ses bras : il 
les tend vers sa compagne. Des larmes coulent sur son visage, qui 
a encore la forme humaine. « Approche, 6 mon epouse I approche, 
• infortunee ! dit-il . Tandis que je conserve quelque chose derhomme, 
touche-moi. Prends cette main, puisqu'elle me reste, et que le 
serpent ne m*a pas envahi tout entier. » 11 veut parler encore ; 
mais sa langue se divise tout a coup en deux, et, malgre lui, les 
paroles lui manquent. Le sifflement est le seul interprete de ses 
plaintes : la nature ne lui 'permet plus d'autres sons. Hermione 
se frappe le sein, et s'ecrie : « Cadmus, attends. Infortune! de- 
pouille cette forme hideuse. Cadmus, qu'est-ce donc? ou sont tes 
pieds? ou sont tes epaules et tes mains? Tandis que je parle, 
que devient ta figure, ton teint et tout ce qui fut en toi ? Dieux ! 
pourquoi ne me changez-vous pas aussi en serpent? » Elle dit. Le 
reptile leche le visage de son ancienne compagne, s'approche 
de son sein cheri, comme s'il la reconnaissait, la presse de ses 
etreintes, et veut, comrae autrefois, s^attacher a son cou. Tous 
ceux qui Tentourent (ce sont ses compagnons) sont eflrayes ; 
mais Hermione caresse la t6te brillante du serpent surmontee 
d'une cr6te. Soudain ils forment un couple de reptiles qui 

Brachia jam restant : quse restant. brachia tendit, 580 

Et lacrymis per adbuc humana fluentibus ora : 

« Accede, o conjux, accede, miserrima, dixit; 

Dumque aliquid superest de me, me tange; manumque 

Accipe, dum manus est, dum non totum occupat anguis. » 

lUe quidem vult plura loqui; sed lingua repente 585 

In partes est fissa duas; nec verba volenli 

Sufficiunt; quotiesque aliquos parat edere queslus, 

Sibilat : hanc illi vocem natura relinquit 

Nuda manu feriens exclamat peclora conjux : 

« Cadme, mane, leque his infelix exue monstris. .^)90 

Cadme, (juid hoc? ubi pes? ubi sunt humerique manusque? 

Et color, et facies, et, dum loquor, omnia? Cur non 

Me quoquc, coelestes, in eamdem vortitis anguem ? » 

Dixcrat. lllc suoe lambebat conjil^is ora, 

Inque sinus caros, vcluti cognoscerel, ibat, 505 

Et dabat amplexus, assuetaque colla petebal. 

Quisquis adest (aderant comitcs), terretur. Al illa 

Lubrica permulcet cristati coUa draconis, 

Et subito duo sunt, juncloque voUimine serpunt. 



LIVRB IV. 155 

deroulent ensemble leurs anneaux, jusqu'5 ce qu'ils se soient 
enfonces dans la for6t voisine. Auiourdlmi m^me ils ne fuient 
point rhomme et ne lui font aucune blessure. Pleins de douceur, 
ils se souviennent de ce quMls furent jadis. 

ATLAS EST CHANGl^ EN MGNTAGNE. 

IV. Cependant ils trouvaient de grandes consolations de cetle 
raelamcrphose dans leur pelit-fils, qu'adorait Hnde vaincue et 
dont la Gr^ce honorait les exploits par des temples eriges a sa 
gloire. Seul, un descendant d^Abas, sorti du m^me sang, Acri- 
sius, ie repousse des murs d'Argos; seul il porte les armes 
contre le dieu, et refuse de le regarder comme fils d^ Ju- 
piler. II refuse egalement ce nom a Persee, qu'une pluie d'or 
fit naitre du sein de Danae. Bient6t Acrisius (tant la vente 
est puissante!) n'est pas moins fdche d'avoir offense le dieu que 
d'avoir meconnu son petit-fils. L'un est deja recu dans les ce- 
lestes demeures; Tautre, portant la t6te d'un monstre c^Iebre, 
herissee de serpents, fend fair de ses ailes bruyanles, Tan- 
dis qu'il planait en vainqueur au-dessus des sables de la Li- 
bye, des gouttes de sang tomb^rent du front de la Gorgonc. La 

Donec in appo^iti nemoris subiere lalebras. GOO 

Nunc quoque nec fugiunt hominem, nec vulncrelajdunt, 
Quidque prius fuerint, placidi meminere dracones. 

ATLAS IN MONTEM CONVERTITUR. 

IV. Sed tamen ambobus versaj solatia formaB 
Magna nepos fuerat, quem debellata colebal 
India, quem poaitis celebrabat Achaia lemplis. 6(15 

Solus Abantiades, ab origine crelus eadem, 
Acrisius superest, qui moenibus arceal urbis 
Argolicae, conlraque deum ferat arma, genusque 
Non putet esse Jovis; neque enim Jovis esse putabat 
Persca, quem pluvio Danae conceperat auro. 61(1 

Mox tamen Acrisium (tanta est pi*aesentia veri !) 
Tain violasse deum, quam non agnosse nepotem, 
Poenilct. Impositus jam ccclo est alter; at aller, 
Yiperei referens spolium memorabile monslrl, 
Aera'carpebat tenerum stridentibus alis. . Ci:'> 

Quumque super libycas viclor pondfret aronas, 
Gorgonei capitis gullie cecidere cruent.i). 



m MfiTAMORPIIOSES. 

terre les re^ut, les dnima et les changea en autant de repliles 
divers. De la sont nes les serpents qui remplissent et infestent 
cette contree. Bient6t, emporte ga et la dans Vespace par des 
vents contraires, ii vole tel qu'un sombre nuage. Du haut des 
cieux il voit la terre s*etendre au loin et runivers fuir sous ses 
pieds. Trois fois il aper^oit TOurse glacee et les bras du Cancer. 
n est entrain^, tantdt vers Toccident, lantot vers Porient. Enfin, 
quand le jour touche a son declin, il craint de se confier a la 
nuit, et s'arr6te au-dessus des regions de rilesperie soumises aii 
sceptre d^Atlas. II se livre quelques instants au repos, jusqu'a 
rheure ou Lucifer ram^he les feux de TAurore, et TAurore le char 
du Soleil. 

La regne le fils de Japet, Atlas, que sa taille gigantesque eleve 
au-dessus de tous les mortels. II tientsous ses lois la contree rel^guee 
aux confins du monde, ainsi que la mer qui ouvre ses flots aux 
coursiers h^letants du Soleil, et offre un asile k son char . Ses innom- 
brables troupeaux de brebis et de boeufs errent dans les prairies, 
et son domaine n'est point g6ne par un empire voisui. La le feuil- 
lage, les branches et les fruits des arbres brillent de Teclat de Tor. 



Quas humus exceptas varios animavit in angues ; 

Unde frequens illa cst, infestaque lerra colubris, 

Inde per ilnmensum ventis discordihus aclus, O^li) 

Nunc huc, nunc illuc, cxemplo nubis aquos?n, 

Fertur, et cx alto seductas oithere longc 

Despcctat lerras, totumque supervolat orbcm. 

Ter gelidas Arctos, ter Cancri brachia vidit; 

Saepe sub occasus, saepe est ablalus in ortus. 625 

Jamque cadentc dic veritus se credere nocti 

Constitit hesperio, regnis Atlantis, in orbe; 

Kxiguamque pctit requiem, dum Lucifer ignes 

Evocet Auroraj, currus Aurora diurnos. 

Hic bominum cunctos ingenti corpore praestans 67)0 

lapetionidcs Atlas fuit. Ultima tellus 
Rege sub hoc, et pontus erat, qui Solis anhelis 
^quora subdit equis, et fessos cxcipit axes. 
Mille greges illi, totidemque armenta per herbas 
Errabant, et humum vicinia nulla premebant. fi.')'i 

Arborcae frondes, auro radiante virentes, 
Ex auro ramos, nx auro poma tegehanU 



LIVRE IV. 157 

« Prince, lui dit Persee, si lu tiens a une illustre naissance, Ju- 
piter est mon p^re. Si tu as de radmiration pour les hauts faits, 
tu admireras les miens. Je te demande Thospitalite et le repos. » 
Atlas gardait le souvenir d'un ancien oracle de Themis qui, sur 
le Pamasse, lui devoila en ces mots ravenir : « Atlas, un jour tes 
arbres seront depouilles de leurs pommes d'or, et cette proie fera 
la gloire d'un fils de Jupiler. » Effray^ de cet oracle, Atlas en- 
toura ses vergers de solides murailles, preposa a leur garde un 
enorme dragon, et eloigna tous les ^trangers des fronti^res de son 
empire. Domin6 alors par la mSme crainte : « Fuis loin d'ici, re- 
pond-il ; ni Ja gloire de tes pretendus exploits ni Jupiter lui-m^me 
ne pourraient te sauver. » II joint la violence aux menaces, tenle 
de chasser de son palais Persee, qui hesite et lui^arle avecautant 
de douceur que de fermete. Plus faible (car qui pourrait 6ga- 
ler la jprce. d'Atlas?) Persee lui replique : « Puisque tu d^ 
daignes mon amitie, re^ois ta recompense. » Au m^me instant 
il se detoume a gauche et lui presente la hideuse face de Me- 
duse. Le colosse est soudain chang6 en montagne. Sa barbe et 
ses cheveux deviennent des forSts, ses epaules et ses mains 



« Hospes, ait Perseus illi, seu gloria tangit 

Te generis magni, generis mihi Juoiter auctor; 

Sive es miralor reruni. mirahere nostras. 610 

Ilospitium requiemque peto. » Memor ille vetustaj 

Sorlis crat. Themis hanc dederat Parnassia sortom ; 

« Tempus, Atla, veniet, tua quo spoliabitur auro 

Arhor, et hunc praedse titulum Jove natus habeiiit. » 

Id metuens. solidis pomaria clauscrat Atlas 64S 

M(vnihus, et vasto dederat servanda drnconi, 

Arcehatque suis externos finihus omnes. 

Uinc quoque : « Vade procul, ne longc gloria rerum 

Quas mentiris, ait, longe tibi Jupitcr ahsit. » 

Vimque minis addit, forihusque expellerc tcnlat BTJO 

Cunclantem, el placidis miscenlem fortia dictis. 

Virihus inferior (quis enim par esset Atlanti 

Virihus?) : « At quoniam parvi tihi gratia nostra est, 

Accipe munus, » ait; Isevaque a parte.Medusa^ 

Ipsc relroversus squnlentia prodidit ora. 6.'i5 

Quantus eral, mons factus Atlas. Jam barha conwque 

In siilvas aheunl; juga sunt humerique, manusque; 



158 METAMORPIIOSES. 

des coleaux, sa t6te la cime du mont, ses os des pierres; enfin 
tout son corps prend un immense accroissement , el le ciel 
(dieux, vous Tavez ainsi voulu) repose sur lui avec ses myriades 
d^etoiles. 

PERS^E D^LIVRE Ar^DROMilDE. 

V. fiole avait renferme les vents dans leur prison eternelle, et 
Lucifer, qui appelle les hommes au travail, brillait au ciel du 
plus vif eclat. Persee reprend ses ailes et les attache a ses pieds. 
II s'arme d'un glaive recourbe, et fend d'un vol rapide les 
plaines de Tair. D n^glige autour de lui et au-dessous de lui des 
pays immenses pour fixer ses regards sur les peuples d^Ethiopie 
et les champs de C6phee. La Tinnocente Andromede, par ordre 
du cruel Ammon, expiait le vaniteux langage de sa mere. En 
voyant ses mains attachees a un rocher sauvage, si une brise le- 
gere n^eut agite ses cheveux,- si des larmes n'eussent coule de ses 
paupieres tremblantes, Persee Taurait prise pour une statue de 
marbre. A son insu, un feu soudain Tembrase. II reste immobile, 
et, ravi de tant de charmes, il oublie presque de baltre des ailes. 

Quod caput ante fuit, summo est in monte cacumen ; 
• Ossa lapis fiunt. Tum partes auctus in omnes, 
1 Crevit in immensum (sic, di, statuistis), et omne 660 

• Cum tot sideribus coelum requievit in i]lo. 



^ 



ANDROMEDAH L1BERAT PERSEUS. 

V. Clauserat Hippotades aeterno carcere venlos, 
Admonitorque operum coelo clarissimus alto 
Lucifer ortus erat. Pennis ligat itle resumptis 
Parte ab utraquc pedes, teloque accingitur unco, (i65 

Et liquidum molis talaribus aera iindit. 
Gentibus innumeris circumquc infraque relictis, 
iflthiopum populos, cepheia conspicit arva. 
Illic immeritam maternas pendere lingu:e 
Ahdromedan pcenas immitis jusserat Ammon. t»70 

Quam simul ad duras religalam brachia cautes 
Vidit Abantiades, nisi quod levis aura capillos 
Moverat, et trepido manabant lumina fletu, 
Marmoreum ratus essnt opus. Trahit inscius ignes, 
Et slupet, et visae correptus imagine formre, 67ri 

Psne snas qualere Ci^t ohlitu*^ in aere pennas. 



LIVRE IV. 159 

A peiiie s*est-il arr^tS, il s'toie : « Non, tu n'es pas faite pour ces 
chaines, mais pour celles qui unissent des amants. Apprends-moi 
ton nom, celui de ces contr^es, et pourquoi tu portes ces fers. » 
D'abord elle garde le silence. Vierge, elie n'ose parler a un homroe. 
De ses mains elle eti cache son front modeste, si elles eussent 
et^ libres. EUe ne peut que pleurer, et ses yeux se remplissent 
de larmes. Persee redouble ses inslances. Pour ne pas 6tre soup- 
5onn6e de cacher un crime par son refus, Androm^de fait con- 
naitre son nom, sa patrie, et le fol orgueil que la beaut^ avait 
inspire a sa m^re. Son r^cit n'etait pas encore acheve quand 
soudain l'onde fremit : un monstre s'eleve sur la vaste mer, 
et couvre de son corps une place inmiense. La jeune fiUe 
pousse un cri. Son pere dplore et sa mere eperdue etaient I^, 
tous deux c(mstern^s, surtout sa mere; mais iis ne pouvaient lui 
ofirir d'antre secours que des larmes dignes de son infortune et 
des cris de d^spoir. Us serrent dans leurs bras leur fille en- 
diain^. € Vous aurez bien le temps de pleurer, dit Tetranger. II 
iie nous resle qu'un instant pour la sauver. Si je briguais sa 
main, moi PersSe, fils de Jupiter et de la captive que Tor rendit 

Ut stetit : « 0, dixit, non istis digna catenis, 

Sed quibus inter se cupidi jungantur amantes, 

Pande requirenti nomen terraeque tuumque, 

Et cur vincla geras. » Primo silet illa, nec audet C80 

Appellare virum virgo ; manibusque modestos 

Gelasset vultus, si non religata fuisset. 

Luminaf quod potuit, lacrymis implevit obortis. 

Saepius instanti, sua ne delicta fateri 

Nolle videretur, nomen terraeque suumque, 685 

Quantaque maternac fuerit fiducia forma;, 

Indicat; et nondum memoratis omnibus, unda 

Insonuit ; veniensque immenso beliua ponto 

Eminet, et latum sub pec^ore possidet a^quor. 

Conclamat virgo. Genitor lugubris, ct amens &}Q 

Mater adest ; ambo miseri, sed justius illa, 

Nec secum auxilium, sed dignos tempore fletus, 

Plangoremque ferunt, vinctoque in corpore adhserent, 

Quum sic hospes ait : « Lacrymarum longa manere 

tempora vos poterunt : ad opem brevis hora ferendam est. 695 

Hanc cgo si peterem Perseus Jove natus, et illa 

Quani clausam implevit fecundo Jupiler auro, 



160 MtTAMORPHOSES. 

ig<5onde; moi, vainqueur de la Gorgone au front li^riss6 de ser- 
pents, et qui, porte sur des ailes, osai traverser les plaines de 
Tair, sans doute parmi tous mes rivaux je serais choisi pour 
gendre. A ces nobles titres, je veux, si les dieux me favorisent, 
ajouter un bienfait. Pour qu'elle m'appartienne, mon bras s*en- 
gage k la sauver. » Les parents acceptent. Qui eiit pu balancer? 
Ds pressent Persee et lui promettent, outre la main de leur fille, 
un royaume pour dot. 

Cependant, telle qu'un vaisseau sillonne les ondes, quand il est 
pouss^ par le bras vigoureux de jeunes rameurs, la poitrine du 
raonstre bat et divise les flots. U y avait a peine entre le rocher 
et lui la distance que franchit le plomb lance par la fronde. D'un 
bond Pers^e s'envole dans les airs. Son ombre se reflechit sur la 
surface des eaux. Le monstre TaperQoit et s'abat sur elle avec fu- 
reur. Ainsi que Toiseau de Jupiter, des qu'il voit dans la plaine 
un serpent etaler au soleil son dos azure, Tattaque par derriere, 
et, pour que le reptile ne tourne point contre lui son dard meur- 
trier, plonge dans ies ecailles de son cou ses implacables serres ; 
Persee, du haut des nues, fond d'un vol precipit^ sur le monstre 



Gorgonis anguicomae Perseus superator, et alis 

^therias ausus jaclatis ire per auras, 

Praeferrer cunctis certe gener. Addere tantis 700 

Dotibus et meritum, faveant modo numina, tento. 

Ut mea sit, servata mea virtute, paciscor. » 

Accipiiint legem (quis enim dubitaret?) et orant, 

Promittuntque super regnum dotale, parentes. 

Ecce, velut navis, pra^fixo concita roslro, 7Q5 

Sulcat aquas, juvenum sudantibus acta lacertis, 
Sic fera, dimotis impulsu pectoris undis, 
Tantum aberat scopulis, quantum balearica torto 
Funda potest plumbo medii tran^mittere cocli ; 
Quum subito juvenis, pedibus tellure repulsa, 710 

Arduus in nuhes abiit. Ut in asquore summo 
Umhra viri visa est, visam fera sscvit in umbi*am. 
Utque Jovls prxpes, vacuo quum vidit in arvo 
Praebentem PhoBbo liventia terga draconem, 
Occupat aversum; neu saeva retorqueat ora, 715 

Squamigeris avidos figit cervicibus ungues. 
Sic celeri fissum prseceps per inane volatu 



LIVRE IV. iCl 

qui fremit, et enfonce dans son flanc droit son cimelerre jus- 
qu'a la garde. AUeint d'une large blessure, le dragon iantdt s'e- 
le?e dans les airs, tantdt disparait dans i'onde, tantdt se roule 
comme le sanglier furieux qu'effrayent ies aboiements des chiens. 
D'un essor rapide, Persee echappe a ses morsures cruelles. Sur 
le dos du moiistre couvert d'ecailies epaisses, sur ses ilancs ou sur 
sa queue effilee comme celle d'un poisson, partout ou son glaive 
recourbe peut trouver acc^s, il le frappe de mlUe coups. Uanimal 
vomit des flots rougis de sang, et en humecte tellement les ailcs 
de Parsee, que ce heros n'osait plus s'y fier, quand il apergut un 
roc dont la cime s^elevait au-dessus de la mer lorsqu'elle est 
calme, mais qui disparaissait dans la temp^te. II en fait son 
point d'appui, et, saisissant de la main gaiiche le sommet du 
rocher, de Tautre il plonge plusieurs fois le fer dans les ilancs du 
monstre. 

Des cris et des applaudissements retentissent sur le rivage et 
montent aux celestes demeures. Transportes d'allegresse, Gassiope 
et Cephee, pere d^Androm^de, saluent Persee du nom de gendre 
et le proclament le defenseur et le sauveur de leur famille. Objet 



Terga feraB pressit, dexlroque frcmenlis in armo 

Inachides ferrum curvo lenus abdidit hamo. 

Yulnere Isesa gravi modo sc sublimis in auras 720 

AltoUit; modo subdit aquis ; modo more ferocis 

Ver^at apri, qucm turba canum circumsona lcrrot. 

llle avidos morsus velocibus effugit abs ; 

Quaque patent, nunc terga cavis super obsitn ronchis, 

Nunc laterum costas, nunc qua tenuissima caiida 725 

Desinit in piscem falcato verberat ense. 

Bcllua puniceo mixtos cum sanguine fluctus 

Ore vomit. Madutre graves aspergine pennoe, 

Nec bibulis ultra Perseus talaribus ausus 

Credere, conspexit scopulum. Cui vcrlice summo 730 

Stantibus exit aquis, operitur ab acquorc molo. 

Nixus eo, rupisquc lenens juga prima sinislra, 

Tcr quater exegit rcpetita pcr ilia ferrum. 

Littora cum plausu clamor superasque deorum 
Iraplevere domos. Gaudent, generumque salutant, 75j 

Auxiliumque domus servatoremque fatentur 
Cassiope, Cepheusque pater. Resoluta catenis 



162 M£TAM0RPH0SES. 

et recompense de cet exploit, Androm^de s'avanoe, degagee de ses 
chaines. fce heros lave dans Tonde ses mains victorieuses ; et, 
pour que le dur gravier ne biesse point la t^te de Meduse he- 
riss^e de serpents, ii couvre la terre d'un lit de feuilles sur 
lesquelles 11 6tend des plantes marines, et y place la t^te de 
la fille de Phorcys. Ces plantes, fraiches encore, et d'une nature 
spongieuse, en ressentent aussitot la vertu et se durcissent a son 
contact : leurs rameaux et leurs feuiiles eprouvent une roideur 
extraordinaire. Les Nymphes de la mer essayent le mtoe prodige 
sur plusieurs branches, et, charmees de le voir toujours repro- 
duit, elles en jettent plusieurs fois les semences dans les eaux. 
Aujourd'hui la m^me vertu se retrouve dans le corail : il durcit 
au contact de Tair, et sa tige, flexible dans Tonde, se ptoifie hors 
des flots. 

PERS^B J^POUSE ANDRONilDE. 

VI. Persee el^ve en l'hoimeur de trois dieux trois autels de ga- 
zon : Fun a gauche pour Mercure; Tautre a droite pour toi, vierge 
belliqueuse, et celui du milieu pour Jupiter. II immole a Minerve 
une genisse, a Mercure un veau, et a toi, souverain des dieux, un 

Incedit virgo, pretiumque ct causa laboris. 
• Ipse manus hausta victrices abluit unda, 

Anguiferumque caput dura nc Ixdat arena, 740 

Mollit liumum foliis, natasque sub iEquore virgas 

Sternit, ct imponit Pliorcynidos ora Medusae. 

Virga rocens. bibuljque ctiamnum viva mcdulla, 

Yim rapuit monstri, lactuquc induruit hujus, 

Percepilque novnm r.iinis etfrondc rigorem. 745 

At pelagi iNympho: factimi mirabilc tentant 

Pluribus in virgis, ct idem contingerc gaudent, 

Seminaque ex illis iterant jactata per undas. 

Nunc quoque curaliis cadem nalura remansit, 

Duritiem tacto capiant ut ab aere, quodque 750 

Vimen in aiquorc crat, liat super ajquora saxum. 

ANDROMEDAM PERSEUS UXOREM DUCIT. 

VI. Dis tribus ille focos totidemde cespitc ponit, 
Lajvum Mercurio; dexlrum tibi, bcllicii virgo; 
Ara Jovis media cst. Mactalnr vacca Minerv.'e; 
Alipedi vitulus; taurns !ibi, snmmc dcorum. 75ii 



LIVRE IV. 163 

taureau. Aussit6t il emmene Andromede, qui, m^roe sans dot, lui 
suffit pour prix d'un si grand exploit. L'Hym6nee et FAmour al- 
lument leurs flambeaux. Mille parfums s'exhalent du feu sacr^. 
Des guirlandes sont suspendues aux lambris. Le pipeau, la lyre, 
la ilute et les chants s'unissent pour f^ter le bonheur des ^poux. 
La porte s'ouvre, Tor brilie au loin dans les vastes portiques du 
paiais; L'elite des £thiopiens prend place au somptueux banquet 
pr^par^ par le roi. Le festin s'anime, et un vin genereux echauffe 
les esprits. Le fils de Dana^ slnforme des moeurs et des usages 
de cette conlr^. Le fils de Lyncee lui repond. Apres avoir satisfait 
a ses questions : cc Maintenant, intrepide Persee, ajouta-t-il, dis- 
moi, je t'en prie, par quelle audace et par quel stralageme tu as 
tranche cette tete herissee de serpents. 

f — Au pied du frais Atlas, replique le petit-fils d'Agenor, est un 
lieu proteg^ par un roc ehorme. A Tentree habitaient deux soeurs, 
fiUes de Phorcys, qui n'avaient qu'un oeil dont elles se servaient 
tour a tour. Au moment ou Fune le remettait a Fautre, je m'en 
eroparai par ruse, en substituant adroitement ma main a celle 
quidevaitle recevoir; et, a travers des senliers caches, detounies, 

Prolinus Andromedan, et tanti praemia facli 
Indotala rapit. T^edas Hymenseus Amorque 
Pra:cipiunt. Largis satiantur odoribus ignes; 
Sertaque dependent teclis; lotique, lyraequc, 
Tibiaque, et cantus, animi felicia Iseti 7G0 

Argumenta, sonanl. Reseratis aurea valvis 
Atria lota patent, pulchroque instructa paratu 
Cephenum proceres ineunt convivia regis. 
'ostquam epulis funcli, generosi munere Bacchi 
Di^udere animos, cultusque habitusque locorum 7G5 

Quaerit Abaniiades. Quaercnti protinus unus 
Narrat Lyncides, moresque habitusque virorum. 
Quffi simul edocuit : « Nunc, o fortissime, dixit, 
Fare, precor, Perseu, quanta virtute, quibusque 
Artibus abstuleris crinita draconibus ora. » 770 

Narrat Agenorides, gelido sub Atlante jacenlem 
Esse locum, solidse tutiun munimine molis; 
Cujus in introitu geminas habitasse sororcs 
Phorcydas, unius partitas luminis usum. 
Id se solerti furtim, dum Iraditur, astu 775 

Supposila cepisse manu ; perque abdita longe, 



i *' 



iOi MfiTAMORPHOSES. 

obstni^ d'epaisses for^ls et de rochers affreux, j'arrivai jusqu^au 
s^jour des Crorgones. Ca et la, dans les champs et sur toutes les 
routes, je vis des hommes et des animaux changes en pierre par 
1'aspect de Meduse. Ses traits hideux s^offrirent aussitdt a mes re- 
gards, mais reflechis par le bouclier suspendu a ma main gauche, 
et, tandis que le monstre et ses serpents etaient ensevelis dans !e 
sommeil, je separai sa \He de son cou. Pegase, porte sur des ailes 
rapides, et son frere Chrysaor, naquirent alors du sang de la Gor- 
gone. » Persee raconle ensuite quels horribles dangers Tont me- 
nace dans sa longue course, quelles mers, quels pays il a vus du 
haut des cieux, quels astres il a effleur^s de ses ailes, et acheve 
son recit plus t6t qu'on ne le desire. Un des convives luidemande 
pourquoi, seule parmi ses soeurs, Meduseavait des serpents mfeles 
a ses cheveux. 11 r^pond : « Ce que vous me demandez merite 
d'6tre raconte : en voici la cause. Cel^bre par sa beaut^, cette fille 
de Phorcys fut recherchee par une foule de pr^tendants jaloux 
de Tobtenir. Sa chevelure etait son plus bel ornement. J'ai ren- 
conlre des hommes qui m'ont assure Favoir vue. Le souverain 
des mers attenta, dit-on, a son honneur dans un temple de Minerve. 

Deviaque, et silvis horrcntia saxa fragosis 

Gorgoneas tetigisse domos ; passimque per agros, 

Perque vi^s vidisse hominum simulacra, ferarumque 

In silicem ex ipsis visa conversa Medusa. 78U 

Se tamen horrendae, clypei quod laBva gerebat 

>Ere repercusso, formam aspexisse Medusao. 

Dumque gravis somnus colubrasque ipsamquc tonebal, 

Eripuisse caput collo; pennisque fugaccm 

Pegason. et fratrem, matris de sanguine natos. 785 

Addidit et longi non falsa pcricula cursus ; 

Quae frcta, quas terras sub sc vidisset ab allo, 

Et qujB jactatis teligisset sidera pennis. 

Ante exspectalum tacuit tamen. Excipit unus 

E numero procerum, quaerens, cur sola sororum 793 

Gesseril alternis immixtos crinibus anguos. 

Hospes ait : « Quoniam scitaris digna relatu, 

Accipe quaesiti causam. Glarissima forma, 

Multorumque fuit spes invidiosa procorum 

Illa, nec in tota conspectior ulla capillis 790 

Pars fuit. Inveni, qui se vidisse relerrent. 

Hanc pelagi rector templo vitiasse Minervae 



LIYUE lY. 105 

La fille de Jupiter detourna les yeux, et couvrit de son egide sa 
diaste figure. Mais, afin de ne pas iaisser un pareil attentat impuni, 
elle diangea les cheveux de la Gorgoue en serpents aflreux. Au- 
jourd'hui m^me, pour frapper ses ennemis d'epouvanle, porte la 
deesse sur son sein les serpents qu elle fit naitre. » 

Dicitur. Aversa est, et castos aegide vultus 

Na(a Jovis texit; neve hoc impune fuissei, 

Goi^oneum turpes crinem mutavit in hydros. 800 

Nunc quoquc, ul ultonitos formidine terreat hostes 

Ptectorc in advcrso, quos l'ecil| sustinel angues. • 



LTVRE CINQUltlME 



pebs£e change phinbe et ses compagnons en rociiers. 

I. Tandis quie le heros, fils de Danae, raconle ces aveniures aux 
£thiopiens assemhles autour de lui, les clameurs de la multilude 
remplissent les portiqiies du roi. Ce nelaient point des chants de 
fete en rhonneur de rhymenee, mais un bruit annon^ant la fu- 
reur des combats. Tout a coup a la joie du festin succede le tu- 
multe. Ainsi le courroux des vents trouble le calme de la mer en 
bouleversant les flots. A la t6te des turbulents, est le temeraire 
auteur de cette guerre, Phinee, brandissant son javelot de frene, 
arme d'airain. « Me voici, dit-il, me voici pr^t a venger repouse 
qui m'est enlevee. Ni tes ailes, ni Jupiter que tu pretends s'^tre 
change en or, ne pourront te derober a mes coups. » 11 allait Tancer 
«on javelot. « Que fais-tu? lui crie Cephee. Quel d6Iire> 6 mon frere 1 



LIBER QtlNTUS 

PIIINEbM CUil SUIS PERSEUS SAIEUU RI-DDlt< 

h Diimr|ue ea Gcphenum medio danaeius heros 
Agmine commcmoral. fremitu regalia.lurbaR 
Airia complentur. Ncc conjugialia festa 
Qtii canat, cst clamori sed qui fera nuntict arma* 
Inquc repentinos convivia versa tumuitus *> 

Assimilare freto possis, quod sseva quietum 
Ventorum rabies motis exasperat undis. 
Prinius in his Phiueus, belli temerarius auctor, 
Fraxineam quatiens xratse cuspidis hastara : 
n En, ait, en adsum praBreptae conjugis ullor. 10 

Nec niihi tc pennse, nec falsum versus in aurum 
Jupitcr, cripicut. » Conanti milterQ Cepheus : 
« Quid facis? cxclamat; quaj le, gcrmane, furcntcm 



LIVRE V. 1C7 

tepousse au crime? Voila donc la recompense de ses glorieux ser- 
vices! Cest ainsi que tu le payes d'avoir sauve ma filie? Si tu veux 
savoir la verite, ce n'est point Persee qui t'a ravi Andromede, 
c'est l'implacable colere des N^reides; c'est Ammon adore sous les 
traits d'un belier; c'est le monstre qui traversait les flots pour 
venir se repaitre de mes entrailles. EUe te fut enlevee des qu'eile 
dut mourir. Cruel, aurais-tu pr^fere qu'elle perit? el ma douleur 
pourrait-elle alleger la tienne? N'est-ce donc pas assez qu'elle ait 
ete chargee de chaines en ta presence, sans que tu lui ^iies porte 
aucun secours, toi, son oncle et son pretendant? Faut-il encore 
teplaindre qu'un autre Tait sauvee, et lui derober son salaire? Si 
cette recompense te parait belle, que n'allais-lu la saisir sur la 
pointe des rochers? Laisse maintenant celui qui Ta conquise, celui 
qui a preserve ma vieillesse d'une perte cruelle, jouir du prix con- 
venu et si bien merite. Comprends enfin que ce n'est pas a toi, 
mais ar une raort certaine qu'il est prefer^. » 

Pbinee reste muet ; mais il jette tour a tour ses regards sur son 
fr^re et sur Persee, sans savoir sur lequel doivent tomber ses 
coups. Apr^s un instant d'hesitalion, il lance, avec toute la force 
que lui donne la fureur, son impuissant javelot contre Persee. 

Mens agit in facinus? meritisne hscc gratia lanlis 

Redditur? hac vitam servalae dole repeudis? 15 

Quam tibi non Perseus, verum si quairis, adcmit, 

Sed grave Nereidum numen, sed corniger Ammou, 

Sed quaj visceribus veniebat bellua ponlo 

Eisaturanda meis. Illo tibi lempore rapla est^ 

Quo pcrilura fuit; nisi si crudelis id ipsum 20 

txigis, ut pereat, luctuque levaberc no^slro. 

Scilicet haud satis est, quod, te spectantc, reviucla est; 

Et nullam quod opcm patruus sponsusve tulisti ; 

Insuper, a quoquam quod sit servala, dolebis, 

Praemiaque eripics? Qua) si tibi magna videntur, 23 

£x illis scopulis, ubi cranl ailixa, petisses? 

Nunc sine, qui peliil, pcr quem haic nOn orba senectus, 

Fcrrc, quod et merilis ct vocc est pactus; eumque 

Koii tibi, sed ccrlaj prailalum inlellige morli. » 

Illc nihil contra; scd ct hunc, ct Pcrsea vultu 30 

Allcrno spcclans, peUit hunc ignorat, an ilhun; 
Cunclatusquc brevi, contorlam viribus haslam, 
Quuulas ira dabat, ncquicquam in Persca misit. 



1G8 M^ITAMORPUOSES. 

Au moment oii le Irail se fixe dans la couche du heros, Pers^ se 
levait. Transporte de colere, il l'eut relance pour en percer le coeur 
de son ennemi, si Phinee ne se fut abrite derriere un autel qui 
protegea indignement un coupable. Cependant le trait ne s'enfonce 
pas en vain dans le front de Rhelus. II tombe, et, quand ie fer est 
retire de son cr^ne, ii palpite et baigne de son sang ia table dressee 
pres de lui. Alors la fureur des soldats ne connait plus de bornes. Ils 
lancent leurs traits. Plusieurs pretendent que Cephee et songendre 
ont merite ia mort. Mais Cephee a deja franchi le seuil de son pa- 
lais, atlestant la justice, la bonne foi et les dieux protecteurs de 
fhospitalite, que ce desordre eclate malgre lui. Pallas apparait : 
elle couvre de son egide le fils de son frere et soulient son courage. 
Parmi les compagnons de Phinee etait Flndien Atliis. Limnate 
iille du Gange, lui donna, dit-on, le jour dans sa grotte de cristal. 
II etait d'une grande beaute que rehaussait encore sa riche parure, 
et coraptait a peine seize ans. II portait une robe de pourpre ornee 
de franges d'or, et son cou etait pare d'un collier du mtoe metal. 
Un bandeau nouait ses cheveux parfumes de myrrhe. U savait 
frapper du javelot les objets les plus eloignes, et mieux encore 

Ut stetil illa toro, stralis tum denique Perseus 

Exsiluit, leloque ferox inimica remisso 55 

Pectora rupisset, nisi post altaria Piiineus 

Isset, et (indignum!) scelerato profuit ara. 

Fronte tamen Rhoeti non irrita cuspis adhxsit. 

Qui postquam cecidil, ferrumque ex osse revuisum est, 

Palpitat, et positas aspergit sanguine mensas. 40 

Tum vero indomitas ardescit vulgus in iras, 

Telaque conjiciunt; et sunt, qui Gcphea dicant 

Gum genero debere mori. Sed limine tecli 

Exierat Gepheus, testatus jusque, fidemque, 

Hospitiique deos, ea se prohibente moveri. 45 

Bellica Pallas adest, et protegit segide fratrem, 

Datquc animos. Erat indus Athis, quem flumine Gangc 

Edita Limnate vilreis pcperisse sub anlris 

Creditur, egregius forma, quam divite cultu 

Augebal, bis adhiic octonis inleger aunis ; HO 

Indulus chlamydem tyriam, quam limbus obibal 

Aureus; oruabant aurata monilia colluni, 

Et niadidos myrrhu curvum crinale capilios. 

lUe quidem jaculu quamvis distantia misso 



LIVllE V. 100 

lancer les fleches. U tendait son arc flexible, lorsque Persee Tat- 
teignit d'un tison qui fumait au milieu de l'autel, et lui fracassa 
la mdchoire. 

£n le voyant, si beau naguere et maintenant baigne dans son 
sang, TAssyrien Lycabas, qui lui etait uni par les liens du plus 
tendre amour et n'en faisait point mysterei pleure Athis frappe 
d'un precoce trepas. 11 saisit Tarc qu'avait tendu son ami : • Com- 
bats avec moi, lui dit-il. Tu ne te rejouiras pas longtemps de la 
mort d'un enfant. Elle fattirera plus de haine que de gloire. » 
11 n'avait pas encore acheve ces mots, que la fleche s'elance de la 
corde. Persee Tevite, et le trait reste suspendu aux plis de son ve- 
tement. 11 leve sur la tete de son ennemi son cimeterre eprouve 
par la mort de Meduse et Tenfonce dans son sein. Lycabas mourant 
toume vers Athis ses yeux deja plonges dans la nuit du trepas. 
11 se penche sur lui, et emporte aux enfers la consolation d'avoir 
uni sa mort a celie de son ami. 

Cependant le flls de Metliion, Phorbas de Sy^ne, et le Libyen 
Amphimedon, brulant de combattre, sont tombes dans le sang 



Figere doctus erat, sed lendere doclior areus. 55 

Tum quoque lenta manu flectentem cornua Perseus 
Stipi^, qui media positus fumabat in ara, 
Perculit, et fractis confudit in ossibus ora. 

Hunc ubi laudatos jactantem in sanguinc vultus 
Assyrius vidit Lycabas, junctissimus illi GO 

Et comes, et veri non dissimulator amoris, 
Postquam exhalantem sub acerbo vulnere vitam 
Deploravit Athin. Quos ille tetenderat arcus 
Arripit, et : t Mecum tibi sint certamina, dixit; 
Nec longum pucri fato laetabere, quo plus G3 

Invidix, quam laudis, habes. . Uxc omnia nondum 
Diierat, emicuit nervo penelrabilc lelun); 
Vitatumque tamen sinuosa veste pependit. 
Verlit in hunc harpen spcclatam caede Meduso; 
Acrisioniades, adigitquc iu pectus. At ille 70 

Jam morieus, oculis sub nocle naluntibus atra 
Circumspexil Athin, sequc acclinavil in illum, 
Et tulit ad nianes junctx solatia mortis. 

tcce Syenites, geuitus Melhione, Phoibas, 
Et Libys Amphimedon, avidi committere puguaui, "i^ 



170 METARiORPHOSES. 

qui fume au loin sur le parvis. !ls veulent se relever ; mais ils sonl 
frapp^, Tun dans le flanc et Tautre a la gorge. Le fils d'Actor, 
Erithus, arme d'une hache terrible, s'etait soustrait au glaive re- 
courbe du heros. Mais pr^s de la etait un cratere d'un poids enorme 
et ciseie en relief. Persee le souleve de ses deux mains et en ecrase 
son ennemi, qui vomit des flots de sang et tombe expirant dans 
la poussiere. Polydemon, descendant de Semiramis, Abaris, ne 
sur le Caucase, et Lycetus sur les bords du Sperchius, filyx a la 
longue chevelure, Phlegias et Clytus perissent sous les coups du 
fiis de Dana^, qui foule aux pieds des monceaux de victimes. Phinee 
craint de combattre de pres un pareil adversaire ; ii lui lance soii 
javelot. Le trail s^egare et va frapper Ida, qui s'est en vain abstenu 
de combattre et n'a suivi aucun drapeau. Regardant d'un oeil fa- 
rouche le cruel Phinee : « Puisque tu veux, lui dit-il, m'entrainer 
dans celte lutte, defends-toi, Phinee, contre i*ennemi que tu viens 
de provoquer. Re^ois blessure pour blessure. » Deja il s'apprelait 
a lui renvoyer le fer arrache de son sein. Mais le sang s'epuise 
dans ^s veines, et il tombe expirant. 



Sanguinc, quo lellus late madefacla tcpebat, 

Conciderant lapsi. Surgentibus obstitit ensis, 

Alteriiis costis, jugulo Phorbantis adactus. 

At non Acloriden Erilhon, cui lata bipenuis 

Telum erat, hamato Perseus petit ense. Scd altis t>0 

Exstantem signis, multseque in pondere inussiC, 

Ingentem manibus toUit cratera duabus, 

Inrregitque viro. Rulilum vomit ille cruorciii, 

Et resupinus humum moribundo vertice pulsdt. 

lude Semiramio Polydaimona sanguine crclum, 85 

Caucasiumque Abarin, Sperchionidenque Lycctuni, 

Intonsumque comas Elycen, Phlegiamque, ClytuuKiuo 

Sternit, et adstructos morientum calcat acervos. 

Nec Phineus auSus concurrere cominus hosli, 

Intorquet jaculum, quod detulit error in Idan, • 90 

Expertem frustra belli, et neut):a arma secutum. 

lile tuens oculis immitem Phiuea lorvis : 

« Quandoquidem in partcs, ait, attrahor, accipe, Pliiueu, 

Quem fccisli hostem, pensaquc hoc vulnere vuhius>. *> 

Jamque remissurus tractum de corporc telum, 05 

Sanguine defectos cecidit collapsus in artus. 



LIVRE V, i71 

Alors Odites, qui occupe la premi^re place apres le roi, perit 
sous Fepee de Clymene. Hypsee frappe Prolenor, et Lyncidas 
Hypsee. Au miiieu d'eux parait le vieil £mathion, connu par son 
amour pour la juslice et par son respect envers les dieux. Les 
annees rempSchent de combattre; mais il combat de la voix, et, 
parcourant tous les rangs, ii maudit celte lutte impie. Tandis 
qu'il embrasse Tautel de ses mains tremblantes, Chromis avec 
son epee lui tranche la tSte, qui roule dans les feux sacr^. Lk sa 
Toix a demi eteinte profere des im];irecations, et )e souffle de la 
vies'exhale au milieu des flammes. Apr^s lui, ies deux freres Bro- 
theas et Ammon, que le ceste eCii rendus invincibles, si le ceste 
pouvait triompher de l'epee, sont immoles par la main de Phinee, 
ainsi que le pr^tre de Cer^s, Ampycus, dont ie front est ceint d'un 
bandeau eclatant de blancheur. Et toi, tils de Japet, tu n'etais 
point destine a ces jeipL sanglants. Youe a un ministire de paix, 
lu devais unir la voix aux accords de la lyre pour celebrer la joie 
des festius et les jours de f(^te. Comme il se tenait a Tecart, son 
innocent archet a la main, Pettalus lui dit avec un rire moqueur : 
« Va faire entendre aux m^nes le reste de tes chants; » et il lui 
plonge dans la tempe gauche la pointe de son ep^e. Le chantre 

Hic quoque Cephenum post regem primus Odi(es 
Ense jacet Clymeni. Protenora perculil Hypseus; 
Hypsea Lyncides. Fuii et grandaevus in illis 
Emathion, squi cultor, timidusque deorum. 1(X) 

Quem quoniara prohibent anni bellarc, loquendo 
Pugnat, ct incessit, scelerataque devovet armn. 
Huic Chromis amplexo tremulis altaria palmis 
Demctit cnsc caput, quod protinus incidit arac ; 
Atquc ibi semianimi verba cxsecrantia lingua 103 

Edidit, ct medios animam exspiravit in igncs. 
Hinc gcmini fratres, Broteasque et caestibus Ammon 
Invicti, vinci si possent csestibus enses, 
Phinea cecidere manu; Cererisque sacerdos 
Ampucus, albenti velatus tempora vitta. 110 

Tu quoque, lapetide, non hos adhibendus in usus, 
Sed qui, pacis opus, citharam cum voce moveres, 
Jussu^ eras celebrare dapes, festumque canendo. 
Cui procul adstanti, plectrumque imbelle tenenti, 
Pettalus : « I, ridens, stygiis cane coBtera, dixit, 115 

Manibus, » et Iscvo mucronem tempore figit. 



172 MfeTAMORPHOSES, 

tombe en laissant errer ses doigts mourants snr les cordes de sa 
lyre, et il expire en faisant entendre de plaintifs accents. 

Le fier Lycormas ne laisse point son tr^pas impuni. 11 arrache 
un des poteaux de la porte a droite, et en brise le crane de Pet- 
talus, qui succombe comme un taureau sous le bras du sacrifica- 
leur. Pelates, ne sur les bords du Cinyps, fait une tentative pareille. 
Mais, au m^me instant, sa main, percee par la lance duLibyen Co- 
rythus, resle fixee a la porte. Tandis qu'elle y est retenue, Abas 
lui plonge son 6pee dans le flanc. II ne tombe pas; il expire sus- 
pendu par la main. La p^rissent aussi Melanee, qui avait suivi le 
parti de Persee, et Dorilas, le plus riche habitant du pays des Na- 
samons. Nul, dans cette contr^e, ne possedait plus de terres et 
ne recueillait autant de ble. Le fer p^n^tre obliquement dans 
Faine, ou les coups sont mortels. A peine le Baclrien Halcyonee, 
qui Fa blesse, \e voit-il rendre T^me au milieu des sanglots et 
rouler ses yeux mourants, quMl lui dit : « L'espace que couvre 
ton corps te restera seul de tes immenses domaines; » et il aban- 
donpe son cadavre. Mais Persee vainqueur retire le javelot de la 
blessure loule fumante, et le lui lance. Le fer, en atteignant le 

Concidit, et digilis moricnlibus ille retentat 
Fila lyrac, casuque canit miserabile carmen. 

Non sinil hnnc impune fcrox cccidisse Lycormas, 
Raptaque de dextro robusta repagula posti, 120 

Ossibus illidit medise cervicis ; at ille 
Procubuit terra?, maclati more juvenci. 
Dcmere tentabat licvi quoque robora postis 
C.inyphius Pelales. Tentanti dextcra fixa cst 
Cuspide marmaridx Corythi, lignoque cohoisit. 125 

Ilsrenti latus hausit Abas; nec corruit ille, 
Sed retinentc manum morieus e poste pependit. 
Sternilur et Melaneus, perseia castra secutus, 
Et nasamoniaci Dorylas ditissimus agri ; 
Dives agri Dorylas, quo non possederat allcr 150 

Latius, aut jtotidcm tollebat farris acervos. 
Uujus in obliquo missum stetit inguine ferrum. 
Lethifer ille locus. Quem postquam vulneris auctor 
Singultantem animam, ct versantem lumina vidit 
Bactrius Halcyoneus : « Hoc, quod premis, inquit, habeto 135 
De lot agris terrae, » corpusque exsangue reliquit. 
Torquet in hunc hastam calido dc vulnere raptam 



LIVRB V. 173 

Bactrien au nez, lui traverse le crAne. La fortune seconde le heros. 
U ^end, sous deux coups differents, Glytius et Glanis, nes de la 
m^me mere. D*un bras vigoureux il perce de part en part les 
cuisses de Glytius, et. blesse Glanis a la bouche. II terrasse encore 
G^ladoii de Mendes, Aslree dont la m^re naquit en Palestine, et 
dont le pere etait inconnu; £thion, qui, jadis habile a pr^voir 
ravenir, fut alors trompe par le vol d'un oiseau; Thoacte, ecuyer 
de Phinee, et Agyrt^, souille d'un parricide. 

Gependant il reste plus de sang a verser qu'il n'y en a de 
repandu : tous les bras veulent immoler Persee. D^e toutes parts 
il est assaiUi par des combattants ligues pour une cause injuste et 
criminelle. II n*a d'autressoutiens que son beau-pere, dont Tamour 
est impuissant, sa nouvelle epouse et sa m^re, qui remplisscnt le 
palais d^affreuses clameurs etouffees par le bruit des armes et les 
cris des mourants. Bellone arrose de ilots de sang le palais dejk 
profane et renouvelle toutes les horreurs des combats. Phinee et 
ses mille compagnons fondent sur Persee. Autour de lui, devant 
ses yeux et a ses oreilles, sifile une gr^le de traits. II appuie son 

Victor Abantiades, media quae nare recepta 

Cervice exacta est, in partesque eminel ambas. 

Dumque manum fortuna juvat, Clytiumque Claninque 140 

Matre satos una, diverso vulnere fudit. 

Nam Clytii per utrumque gravi librata lacerto 

Fraxinus acta femur; jaculum Clanis ore momordit. 

Occidit et Celadon mendesius; occidit Astreus, 

Matre palestina, dubio genitore creatus; 145 

iEthionque sagax quondam ventura videre, 

Tunc ave deceptus falsa, regisque Thoactes 

Armiger, et csbso genitore infamis Agyrtes. 

Plus tamen exhausto superest ; namque omnibus unum 
Opprimere est animus. Conjurata undique pugnant 150 

Agmina pro causa meritum impugnante fidemque. 
Hac pro parte socer frustra pius, et nova conjux, 
Cum genitrice, favcnt, ululatuque alria complent. 
Sed sonus armorum superat, gemitusque cadentum ; 
Pollutosque semel multo Bellona penates 155 

Sanguine perfundit, renovataque praelia miscet. 
Circumeunt unum Phineus, et mille secnti 
Phinea. Tela volant hiberna grandine plura 
Praeter utrumque latus, praeterque et lumen, etaures. 

/ 



174 MfiTAMORPHOSES. 

dos contre une grande colonne de marbre, et, siir qu'il ne peut 
plus ^tre surpris par derriere, il fait face aux ennemis, et r^siste 
a toutes les attaques. k gauche, il a en tete Molpee de Chaonie; 
a droite, TArabe Ethemou. Comme un tigre, press^ par la faim, 
IbrsquMl entend de deux vallons opposes le mugissement des boeufs, 
ne sait ou il doit courir de preference, et voudrait s'61ancer vers 
les deux c6tes a la fois ; Pers^e, incertain s'il doit se porter a droite 
ou a gauche, frappe Molp^e a la jambe et se contente de le mettre 
^n fuite. fithemon ne iui laisse point de repos. Emporte par sa 
fureur, et briilant d^enfoncer dans le cou de Persee son epee jus- 
qu a ja garde, il Tattaque sans mesurer ses forces ; mais Tepee 
vole en ^clats, et sa pbinte, repouss6e par la colonne, vient se 
plonger dans la gorge de son mattre. Le coup neanmoins ne lui 
donne pas la mort. fithemon chancelle et tend vainement ses 
bras d^sarmes, Persee le frappe du cimeterre que lui donna 
Mercure. 

Voyant enfin sa valeur ,pr6s de succomber sous le nombre, le 
h^ros s^ecrie- : « Puisque vous m'y forcez, jMmplorerai le secours 
d'un ennemi. Detournez vos regards, 6 mes amis! s'il en est ici 



Applicat hinc humeros ad magnse saxa columnac, IGO 

Tutaque terga gerens, adversaque in agmina versus, 

Sustinet instantes. Instabant parte sinistra 

Chaonius Molpeus, dextra nabataeus Ethemon. 

Tigris ut, auditis diversa valle duorum 

Exstimulata fame mugitibus armentorum, 165 

Nescit ulro potius ruat, et ruere ardet utroque; 

Sic dubius Perseus, dextra laevane feratur, 

Holpea trajecli submovit vulnere cruris, 

Contentusque fuga est. Neque enim dat tempus Ethemon, 

Sed furit; et, cupiens alto dare vulnera collo, 170 

Non circumspectis exactum viribus ensem 

Fregit, et cxtrema percussaB parte columnae 

Lamina dissiluit, dominiquc in gutture fixa est. 

Non tamen ad lethum causas satis illa valenles 

Plaga dedit. Trepidum Perseus, et incrmia fruslra 175 

Brachia tcndentem cyllenide confodit harpe. 

Verum ubi virlutem turbae succumbere vidit: 
« Auxilium, Perseus, quoniam s^ic cogitis ipsi, 
Dixit, ab hosle pclam. Vullus avertite vestros, 



LIVRE V. 175 

pour moi ; » et en niftme temps il presente la tete de la Goi^one. 
« Cherche ailleurs un adversaire qui se laisse effrayer par de vains 
prestiges, » r^pond Thescelus. Mais, au moment oA sa main s'ap- 
prMait & lancer un trait fatal. immobile dans cette attitude, il est 
chang^ en une statue de marbre. A ses cdt^s, Ampyx dirige son 
glaive contre la poitrine du magnanime Lyncidas. Sa main va lo 
frapper; mais, tout a coup petrifiee, elle ne peut se mouvoir en 
aucun sens. Nil^e, qui se pretend fils du Nil, et qui sur son bou^ 
clier avaitgrave en argent et en or les sept bouches dece fleuve, 
dit aPersee : « Regarde le berceau de ma famille. Tu emporleras 
chez les ombres une grande consolation en tombant sous les coups 
d'un illustre ennemi. » Les derniers sons de sa voix sont 6touff6s; 
sa bouche entr'ouverte semble vouloir parler ; mais elle n*offre plus 
d'issue a la parole. « Cest votre lAchete, et non la tete de la Gor- 
gone, qui enchaine vos bras! ieur crie firyx. Accourezavec moi, et 
faites mordre la poussiere k ce jeune presomptueux qui n'a pour 
armes que des enchantements. » U veut s'elancer ; ^es pieds restent 
attaches h la terre. II n'est plus qu'un rocher immobile, sous les 
Iraits d'un guerrier en armes. 



Si quis amicus adest, » et Gorgouis extulit ora. 1SU 

« Quaere alium, tua quem moveant miracula, » dixit 

Thescelus; utque manu jaculum fatale parabat 

Mittero, in hoc haesit signum de marniore gestu. 

Proximus huic Ampyx animi plenissima magni 

Peclora Lyncidie gladio petit; inquepetendo 1S5 

Dextera diriguit, nec citra mota, nec ultra. 

At Nileus, qui se genitum septemplice Nilo 

Ementilus erat, clypco quoque flumina septem 

Argenlo parlim, parlim cajlaverat auro : 

« Aspice, ait, Perseu, nostrse primordia geiUis, 190 

Magna feres tacitas solatia mortis ad umbras 

A tanto cecidissc viro. » Pars ultima vocis 

In medio suppressa sono est; adapertaquc velle 

Ora loqui credas, nec sunt ea pei'via verbis. 

Increpat hos: « Vitiociuc animi, non crinibus, inquil, 195 

Gorgoneis torpetis, Eryx. Incurrile mecum, 

Et prosternite humi juvenem magica arma moventem. » 

Incursurus erat: tenuit vestigia tellus, 

Immotusqiie silex, armataque mansit imago. 



176 MfeTAMORPIIOSES. 

Ceux-ci du moins m^rilaient leur chatiment. Mais un des sol- 
dats de Pers^e, Acontee, en combattant pour lui, regarde la Gor- 
gone, et lout a coup il est transforme en rocher. Astyage le 
croit encore vivant, et le frappe de sa longue epee, qui rend des 
sons aigus. Tandis qu^il demeure stupefait, il subit la mtoe me* 
tamorphose, et la surprise est empreinte sur ses traits de marbre. 
U serait trop long de dire tous les noms des soldats de Phinee. Deux 
cents avaient survecu au combat; deux cents furent petrifies a 
Taspect de la Gorgone. 

Phinee d^plore alors cette guerre injuste. Mais que faire^ il ne 
voit que des statues dans des attitudes diverses. II reconnait ses 
compagnons, les appelle par leur nom, et invoque leur secpurs. 
II ne peut en croire ses yeux, et porte sa main sur ceux qui se 
trouvent pres de lui : c'etait du marbre. II detoume la t^te, et, 
d'un air suppliant, il tend ses bras en signe de defaite : « Tu 
triomphes, dit-il, 6 Persee! Eloigne ce monstre terrible; ecarle 
cette t^te de MMuse qui change en rocher ; ecarte-Ia, je Ven con- 
jure. Ce n'est ni la haine ni la soif de commander qui m'ont 
pousse a cette guerre : je n'ai pris les armes que pour une epouse. 



Hi tamen ex merito poenam subiere. Sed unus 200 

Miles erat Persei, pro quo dum pugnat, Aconteus, 
Gorgone conspecta saxo concrevit oborto. 
Quem ratus Astyages etiamnum vivere, longo 
Ense ferit. Sonuit tinnitibus ensis aculis. 
Dum stupet, Astyages naturam traxit eamdem, 203 

Marmoreoque manet vultus mirantis in ore. 
Nomina longn mora est media de plebe virorum 
Dicere. Bis centum restabant corpora pugnaB ; 
Gorgone bis centum riguerunt corpora visa. 

Poenitet injusti nunc denique Phinea belli. 210 

Scd quid agat? Simulacra videt diversa figuris; 
Agnoscitque suos, et nomine quemque vocatos 
Poscit opem ; credensque parum, sibi proxima tangit 
Corpora : marmor erant. Avertilur, atque ita supplex 
Gonfessaque manus, obliquaque brachia tendens: 215 

« Yincis, ait, Perseu. Remove fera monstra, tuaeque 
Sasificos vultus, qusecumque ea, tolle Medusx; 
Tolle, precor. Kon nos odium, regnive cupido 
Compulit ad l>eUum : pro conjuge movimus arma. 



LIVRB V. ^77 

Tes droits sont fondes sur tes serviccs, el les miens sur le temps. 
Je me repens de ne pas favoir cede. Vainqueur intrepide, laisse- 
moi la vie : toiit le reste esih toi. » En proferant ces paroles, il 
n'ose lever les yeux sur celui que sa voix implore : « Pusillanime 
Phinee! repond le heros, je puis me rendre a ta pri^re et t*ac- 
corder une faveur d'un grand prix pour les l^ches. Sois sans crainte; 
tu I'obtiendras : le fer n'abregera point tes jours. Que dis-je? tu 
seras un monument a jamais respecte par le temps. Dans le palais 
de raon beau-p6re, tu t*offriras sans cesse aux yeux de mon 
epouse, et Timage de celui qui lui fut destine sera pour elle une 
consolation. » II dit, et tourne la t6te de la fille de Phorcys du 
cote ou Phinee portait ses regards tremblants. En vain s*efforce- 
t-il encore de Teviter : son cou se roidit, et les larmes durcissent 
dans ses paupieres. La peur respire dans tous ses traits : sous 
le marbre, son air est humble, sa main suppliante et son front 
resigne. 

Causa fuit meritis mclior tU3, tempore nostra. 220 

Nod cessisse piget. Nihil, o fortissime, prxter 

Hanc animam concede mihi : tua ca^tera sunto. » 

Talia dicenti, neque eum, quem voce rogabat, 

Respicere audenti : « Quod, ait, timidissime Phineu, 

Et possum tribuisse, et magnum munus inerti est, 2?!> 

Pone metum, tribuam : nuUo violabere ferro. 

Quin etiam mansura dabo monumcnta per sevum ; 

Inque domo soceri semper spectabere nostri, 

llt mea se sponsi soletur imaginc conjux. » 

Dixi4, ct in partem Phorcynida transtulit illam, 250 

Ad quam se trepido Phineus obverlerat ore. 

Tunc quoque conanti sua flectere lumina, cervix 

Diriguit, saxoque oculorum induruit humor. 

Sed tamen os timidum, vultusque in marmore supplex, 

Submissseque manus, faciesque o1)noxia mansit. 25S 



478 MfeTAMORPIIOSES. 

PR1£TUS ET POLYDECTE CnANGES EN AQCUEIVS. — m£tAHORPHOSE DES FILLES 
DE PIEROS EN PIES; — d'uN ENFANT EN LEZARD; — D^ASCALAPHE EN 
HIBOU; — DE CVANE ST dVr^THUSE EN FONTAINES; — DE LYNGUS 
EN LYNX. — ENLEVEMEKT DE PROSERPINE. — VOYAGES DE CERIs ET 
DE TRIPTOLEME. 

II. Vainqueur, le petit-fils d'Abas renlre avec sa compagne au 
foyer patemel. Malgreles torts de son aieul, pour le venger il at- 
taque Pr6tus qui prit les armes contre son fr^re, le mit en fuile 
et s'empara de la Yille de Danae. Mais ni ses arraes, ni la cita- 
delle dont il s'etait rendu maitre par un crime, ne peuvent le 
faire triompher de Taspecl terrible du monstre herisse de 
serpents. Et toi, qui regnes sur la petite ile de Seriphe, 
6 Polydecte ! ni la valeur du jeune heros, eprouvee par lant d*ex- 
ploits, ni ses faligues ne peuvent te desarmer. Toujours cruel, tu 
nourris une haine implacable; car la haine injuste est sans terme. 
Tu rabaisses mSme sa gloire, et tu ne crois pas a la mort de Me- 
duse. « Je vais te prouver qu'elle est vraie, dit Persee. Amis, de- 
tournez les yeux. » II eleve la tSte de Meduse, et, sans effusion 
dc sang, il change le roi en rocher. 



PRffiTDS ET POlYDEtlES IN 6AXA CONVERTDNTDR ; — PIERIDES IN PICAS; — 
PDER IN STELLIONEM ; — ASCALAPHDS IN BDBONEM ; — CYANE ET ARETIIDSA 
IN FONTES; — LYNCDS IN LYXCEM. — RAPTDS PROSERPINiE. — CERERIS ET 
TRIPTOLEUI PEREGRINATIONES. 

II. Viclor Abanliades patrios cum conjugc muros 
Intrat, et immeriti vindex uUorque parentis 
Aggrcditur Proetum; nara fratre per arma fugato 
Acrisioneas Pro^tus possederat arces. 
Sed nec ope armorum, nec, quam male ceperat, arce, 240 
Torva colubriferi superavit luraina moustri. 
Te tamen, o parvae rector, Polydecta, Seripbi, 
Nec juvenis virlus, per tot spectata labores, 
Nec mala moUicrant. Sed inexoral)ile durus 
Exerces odium; nec iniqua finis in ira cst. ^^ 

Detrcctas etiam laudes, fictamque Meduso! 
Arguis essc necem. « Dabimus tibi pignora veri. 
Parcile luminibus, » Pcrseus ait, oraque regis 
Orc medusxo silicem sine sanguine fecli. 



LIVRB V. 170 

Pallas avait jusqu'alors accompagn^ son frere iie d'une pluie 
d'or. En ce moment, enveloppte d'un nuage, elle quitte Se- 
riphe, laissant a droite Cythnos et Gyare. Par lecheminqui lui 
parait le plus court au-dessus des flots, elle se rend a Th^bes et 
vers rHehcon, s^jour des chastes Muses. Elle s'arr6le sur ce mont, 
et, s'adressant aux doctes soBurs : « J'ai entendu parler, leur dit- 
clle, de la nouvelle source qu'un coursier aile a fait jaillir sous 
son pied vigoureux. Elle est robjet de mon voyage. Je veux con- 
templer cette merveille, apres avoir vu naitre ce coursier du sang 
de sa m^re. » Uranie lui repond : « Quel que soit le molif qui vous 
engage a visiter nos demeures, 6 deesse! vous portez la joie dans notre 
ame. La renommee dit vrai : Pegase est le pere de cette source. » 
A ces mots, elle conduit Minerve vers Tonde sacree. La dtese 
-admire longtemps la fontaine qu'un coursier a fait jaillir en frap- 
pant la terre. Elle promene ses yeux autour de ces bois antiques, 
des grottes et des prairies ^maillees de mille fleurs. EUe-compli- 
raente les filles de Mnemosyne sur leurs Iravaux et sur leur se- 
jour. L'une d^elles lui parle ainsi : 
• « Oui, si volre courage ne vous avait appelee a de plus hautes 



Hactenus aurigonaj comitem Tritonia fratri 250 

Se dedit. Inde cava circumdata nube Seriphon 
Dcserit, a dextra Cythno Gyaroque rcliclis. 
Quaque super pontum via visa brevissima, Thcbas, 
Virgineumque Helicona pctil. Quo monte potita 
Constitit, et doclas sic cst affala sorores : 25o 

« Fama novi fontis noslras pervenit ad aures, 
Dura medusa^i quem pracpetis ungula rupit. 
Is inihi causa viaj. Volui mirabile monstrum 
Ccrnerc; vidi ipsum niatcruo sanj^uine nasci. »» 
Excipit Uranie : « Quaecumquc cst causa videndi SGD 

ilas libi, diva, domos, animo gralissima nostro es. 
Vera tanieu fania est, et Pegasus hujus origo 
Fontis; » et ad laticcs deducit Pallada sacros. 
Qux mirata diu factas pcdis ictibus undas, 
Siivarum lucos circuraspicit antiquarum, 2Go 

Antraqucy et innumeris dislinCtas flbribUs licrljasj 
{'elicesque vdcat pariter sludiique, lociquc 
Mnemonida3, quam sic affata csl una sororum : 

i 0, nisi lc virlus opcra ad roajora lulissjl. 



180 METAMORPUOSES. 

enlreprises, vous vous seriez m^iee a nos choeurs. Vous ne vous 
trompez pas en donnant k nos occupations et a notre asile des 
eloges merites. Notre sort serait prosp^re, sans les inquietudes 
qui nous agitent. Mais est-ii un rempart assure contre le crime? 
Tout effraye des coeurs de vierges. A mes yeux est toujours present 
le barbare Pyrene, et je n'ai pu reprendre encore mes sens. Le 
cruel inondait de soldats tbraces les plaines de Daulis et de la 
Phocide qu'il tenait injustement sous le joug. Nous allions aux 
templesdu Parnasse. 11 nous vit avancer et nous rendit de perfides 
hommages : « Filles de Mn^mosyne (car il savaitnotre nom), 
« arr6tez-vous, dit-il. Ne craignez pas, je vous en conjure, de 
« chercher sous mon toit un abri contre Torage et la pluie 
« (il pleuvait en effet). Souvent les dieux enlrerent dans les plus 
« modestes demeures. » Enlrainees par ces paroles et par Torage, 
nous cedons a ses voeux : nous franchissons le seuil de sonu pa- 
lais. La pluie ne tombait plus, TAutan avait fui devant les Aqui- 
lons ; le del etait pur et sans nuages. Nous voulons nous eloigner. 
Pyrene ferme les portes, et s'appr6te k user de violence. Nous ne 
Tevitons qu'en nous elevant sur des ailes. II monte au liaut d'une 



In partem ventura chori Tritonia nostri, i70 

Vera refers; meritoque probas artesque, locumquc; 

Et gratam sortem, tutse modo simus, habemus. 

Scd, vetitum est adeo sceleri nihil. Orania tcrrent 

Virgineas mentes, dirusque antc ora Pyreneus 

Vertitur; et nondum rae tota mente recepi. 27$ 

Daulia threicio phoceaque milite rura 

Ceperat ille ferox, injustaque regna tenebat. 

Tcmpla petebamus parnassia. Vidit euntes, 

Kostraque fallaci veneratus numina cultu : 

« Mncmonides (cognorat enim), consistite, dixit; 280 

« Nec dubitale, precor, tecto gravc sidus et imbrem 

• (Imber crdt\ vitare meo. Subiorc minores 

« Saipe casas Superi. » Dictis et tempore moto} 

Annuimusquu viro, primasque intravimus aides. 

Desierant imbres, victoque AquiioDibus Austro 285 

Fusca repurgalo fugiebant nubila ccelo. 

Impclus irc fuil. Claudit sua tecta Pyrcneus, 

Vimque parar, quam nos sumptis cffugimus alis. 

Ipsc secuturo simiiis stetit arduus arce : 



LIVRB V. m 

tour, comme pour nous suivre : « Quelle que soit votre route. 
« dit-il, ce sera la mienne; » et, dans le transport qui F^are, il 
s'^lance du faite de cette tour. II tombe sur la tSte. Son cr&ne 
s'entr'ouvre, et, dans sa chute, il baigne la terre de son sang cri- 
minel. » La Muse parlait encore, lorsqu'un bruit d'ailes retentit 
dans les airs : une voix, qui semblait dire adieu a la deesse, de^ 
cendit du haut des branches. La fille de Jupiter l^ve les yeux et 
cberche d'ou partent les sons distincts qui ont frappe son oreiile. 
Elle croit avoir entendu la voix d'un homme : c'etait celle d'un 
oiseau. Au nombre de neuf, des pies, deplorant leur destin^e, 
s'^taient perchees sur les arbres et imitaient le langage humain. 

Minerve s'6tonne, et la Muse poursuit : « Naguere vaincues 
dans mi combat, celies que vous entendez ont augmente le nombre 
des oiseaux. L'opulent Pierus leur donna le jour dans les champs 
de Pella. Elles eurent pour m^re fivippe de Peonie, qui, neuf 
fois feconde, invoqua neuf fois le secours de Lucine. Ses filles, 
fieres de leur nombre, en con^urent un fol orgueil. A travers les 
villes de TH^monie et de rAchale, elles vinrent jusqu'ici nous 
provoquer par ces insolentes paroles : « Cessez de seduire un igno- 
€ rant vulgaire par vos doux accents. Cest avec nous, si vous 

« Quaque via est nobis, erit et mihi, dixit, eadem; » 290 

Seque jacit vecors e summse culmine turris, 

Et cadit in vultus, discussique ossibus oris 

Tundit humum moriens scelerato sanguine tinctam. • 

Musa loquebatur : pennse sonuere per auras, 

Yoxque salutantum ramis veniebat ab allis. 293 

Suspicit, el linguse quaerit, tam certa loquenles, 

Unde sonent ; hominemque putat Jove nata locutuui. 

Ales erat, numeroque novem, sua fata querentcs, 

Institerant ramis imitantes omnia picae. 

Miranti sic orsa deae dea : « Nuper el ista 300 

Auxerunt volucrem victae cerlamine turbam. 
Pieros has genuit pellacis dives in arvis. 
Paeonis Evippe nialer fuiu IUa poteutem 
Lucinam novies, novies paritura, vocavit. 
Intumuit numero stolidarum turba sororum ; 505 

Perque tot hajmonias, et per tot achaidas urbe!» 
Huc venit, et tali committunt praelia voce : 
« Desinite indoctum vana dulcediiie vulgus 
c Fallere. Nobiscum, si qua est fiducia vobis, 

11 



m m£tahorphoses. 

« avez quelque assurance, quMl faut vous mesurer, fiUes de Thes- 
« pie. Vous ne remportez sur nous ni pour Tart ni pour la voix, 
« et nous vous egalons en uombre. Vaincues, vous devrez nous 
tf abandonner rflippocrene et FAganippe. Si nous succombons, 
« nous vous abandonnerons TEmathie jusqu'aux plaines glacees 
« de la P6onie. Les Nymphes seront juges de ce combat. » 

Une telle lutte etait honteuse; mais il eut paru plus honteux 
de ceder. Les Nymphes choisies pour arbitres jurent par les 
fleuves, et se placenl sur des sieges tailles dans le roc. Aussitdt 
la Pieride, qui proposa le defl sans consulter le sort, chante la 
guerre des dieux, exalte mal a propos la gloire des Geaiits et ra- 
baisse celle des habitants de 1-01 ympe. EUe raconte comment Ty- 
pho^, enfant de la Terre, fit trembler les hnmortels, qui prirent 
tous la fuite jusqu'a ce que, epuises de fatigue, ils s'arr6terent 
en figypte sur les bords du Nil. EUe ajoute qu'il les y poursuivit, 
et que les dieux alors se cacherent sous des figures d'emprunt. 
€ A leur tfite, dit-elle, etait Jupiter, depuis ce temps adore en 
Libye, sous le nom d'Anunon auxcornesrecourbees; Apollonse 
transforma en corbeau, le fils de Semele en bouc, la sceur de 



« Thespiades certate de». Nec yoce, nec arte 510 

« Vincemur; totidemque sumus. Vel cedite victae 

« Fonle medusipo, et hyanlea Aganippe ; 

« Vel nos emathiis ad Paeonas usque nivosos 

• Cedemus campis. Dirimant certamina ISymphae. » 

Turpe quidem contendere erat ; sed cedere visum ^15 
Turpius. Electas jurant per flumina Nymphae, 
Factaque de vivo pressere sedilia saxo. 
Tunc, sine sorte prior, quae se certare protessa est, 
Bella canit Superum; falsoque in honore Gigantas 
Ponit, et extenuat inagnorum facta deoruiu, 3120 

Emissumque ima de sede Typhoea terr» 
Coelitibus fecisse metum; cunclosque dedisse 
Tcrga fuga), donec fessos aegyptia tellus 
Ceporil, ct septcm discretus in oslia Niius. 
Iluc quoque terrigenam venisse Typhoea narral, 325 

Et se menlitis Superos ceiasse iiguris : 
» Duxque gregis, dixit, iit Jupiter. Unde recurvis 
Nunc quoque formalus Libys est cuni cornibus Ammon; 
Delius in corvoj proles semeleia capro; 



LIYRE V. 483 

Phdbus en chatte, la fiUe de Saturne en g^nisse blanche, Y^us 
en poisson et Mercure en ibis. » Tels sont les chants qu'ellc fit 
entendre en mariant sa voix aux sons de la lyre. « Les Nymphes 
nous pressent de commencer. Mais peut-Slre ie temps et lc loisir 
¥0U8 manquent pour pr^ter Toreille a nos accords. — Hdtez- 
▼ous, ditPallas, de me raconter ie sujet de vos chants; » et eile 
8'assied a Tombre d'un riant bocage. La Muse reprend : « Une 
seule soutient tout ie poids du combat. » Calliope se i^ve, et, ras- 
semblant ses cheveux enlaces de lierre, elle fait vibrer sa lyre 
plaintive, et de ses accords elle accompagne ce recit : 

a Geres fut ia premiere qui ouvrit la terre avec ie soc de ia 
charrue, la premiere qui nous donna le bl^ et des aliments doux; 
ce fut elle aussi qui nous apprit les lois. Tout est un bienfait de 
Ger^. Je veux chanter ses louanges. Puisse-je faire entendre des 
accents dignes d*eUeI car eile est digne de mes chants. La grande 
He de Trinacrie couvre les resles d'un Geant, et de son poids 
enorme ecrase Typho^e, qui osa aspirer au celeste sejour. il lutte 
contre cette masse, et s'eflbrce mille fois de se relever. Mais sa 
main droite est placee sous le Pelore, voisin de TAusonie ; sa 

Fele soror Phoebi; nivea Saturnia yacca; . 330 

Pisce Veuus latuit; Cyllenius ibidis alis. • 

Hactenus ad citharam vocalia moverat ora. 

« Poscimur Aonides; sed forsitan otia non sunt, 

Nec nostris praebere vacat tibi cantibus aurcm. 

— Ne dubita vestrumque mihi refer ordine curineu, » 33S 

Palbs ait, nemorisque lovi consedit in unibra. 

Ijusa refert : « Dedimus summam certaminis uni. » 

Surgit, et immissos hedera collecta capillos 

Calliope querulas praetentat pollice chordas, 

Atque hxc percussis subjungit carmina ncrvis: oiO 

« Prima Cei^es unco glebas dimovit aratro; 
Prima dedit fruges, alimenlaque mitia terris; 
Prima dedit leges : Cereris sumus omnia munus. 
IUa canenda mihi est. Utinam modo dicere possem 
Carmina digna deas ! certe dea carmine digna est. Zi^ 

Yasta giganteis injecta est insula membris 
Trinacris, et magnis subjectum molibus urget 
^therias ausum sperare Typhoea sedcs. 
Nititur ille quidem, pugnatque resurgere ssepe; 
Deztra sed ausooio manus cst subjecta Peloro; S50 



184 MOTAMORPUOSES. 

gauche, sous tes pieds, 6 Pachynl et ses janibes sous le Lilybee; 
TEtna pese sur sa t^te. Cest par Je sommet de cette montagne 
que Typho^e lance des tourbillons de sable, et de sa bouche ter- 
rible vomit un torrent de feu. Souvent il tente de soulever le far- 
deau, et de secouer les villes et les monts entasses sur son sein. 
La terre tremble sous ses efforts. Le roi des enfers craint qu'elle 
ne soit dediir^e par une large ouverture, et qu'en penetrant dans 
son empire le jour n'epouvante les ombres. La peur dun tel des- 
astre lui avait fait quitter son tenebreux palais, et sur son char, 
traine par de noirs coursiers, il parcourait d'un oeil attentif les 
fondements de la Sicile. 

« Apres s'^tre assure que rien ne chancelle, il cesse de craindre. 
Tandis qu'il erre de tous c6tes, la deesse qui regne sur TEryx 
rapergoit du haut de ce mont. Elle embrasse TAmour et lui dit: 
a toi, mon appui, ma force et ma puissance, 6 mon fils ! prends 
« ces traits qui domptent les coeurs, et frappe d*une fl6che legere 
« le dieu a qui le sort assigna le dernier des trois lots de Fem- 
« pire du monde. Tu subjugues les dieux du ciel et Jupiter lui- 
« ra^me, les divinites de la mer et le roi qui les tient sous son 



Lseva, Pachyne, tibi; Lilybaeo crura premuntur; 

Degravat JStna caput, sub qua resupinus arenas 

Ejectat, flammamque fero vomit pre Typhoeus. 

Sxpe remoiiri luclatur pondera terrse, 

Oppidaque, et magnos evolvere corpore montcs. 555 

Inde tremit tellus, et rex pavet ipse silentum, 

Ke pateat, latoque solum retegatur liiatu, 

Immissusque dies trepidantes terreat umbras. 

Hanc metuens cladem tenebrosa sede tyrannus 

Exierat, curruque atrorum vectus equorum, oCO 

Ambibat siculae caulus fundamina terrje, 

« Postquam exploratum satis est, loca nulla labure, 
Depositique metus, videt hunc Erycina vagantcni 
Monte suo residens, nalumque amplexa volucrem : 
« Arma, maousque mea;, mea, nate, potentia, dixit, 365 
(t Illa quibus superas omncs, cape tela, Cupido, 
« Inque dei peclus celeres molire sagittas, 
« Gui triplicis cessil fortuna novissima regni. 
« Tu Superos, ipsumque Jovem, lu numina pouli 
« Victa domas, ipsumque regit qui numina ponti. S70 



LIVRE V. 185 

« sceplre. Pourquoi renfer nous echappe-t-il? pourquoi ne pas 
« Fajouler k ton empire et a celui de ta mere? II s'agit de la 
« troisi^me partie du monde. Dans le ciei (voilk le fruit de notre 
« patience), d^ja on nous m^prise. La puissance de TAmour et 
« la mienne s'afiaiblissent. Ne vois-tu ppint Palias et Diane rebelles 
« a mes lois? II en sera de m^me de la fille de Ceres, si nous 
« mollissons : elle nourrit celte esperance. mon fils ! si notre 
« commun empire me donne quelques droits sur toi» unis la 
« deesse a son oncle. » Ainsi parla Yenus. Gupidon ouvre son 
carquois. Au gre de sa m^re, parmi les mille fleches qui le gar- 
nissent, il choisit la plus ac^ree, la plus si!^re, la plus docile k 
Timpulsion de son arc. II le courbe sur son genou, et plonge un 
trait dans le coeur de Pluton. 

« Non loin des murs d'Enna est un lac profond qu'on appelie 
Pergus. Le Gaystre» dans son cours, ne retentit pas du chant de 
plus de cygnes. II est couronne d'arbres qui Tenveloppent d'une 
ombre epaisse et le rendent impenetrable aux rayons du soleil. 
Leur feuillage rdpand une agreable fraicheur. La lerre, toujours 
bumide, est emaillee de fleurs brillantes. La r^gne un printemps 



< Tartara quid cessanl? Gur non matrisque tuumque 

« Imperium profers? Agitur pars tertia mundi. 

<^t tamen in coelo (quse jam patienlia noslra est!) 

« Spemimur, ac mecum vires teniiantur Amoris. 

c Pallada nonne vides, jaculatricemque Dianam 575 

« Abscessisse mihi? Cereris quoque filia virgo, 

« Si patiamur, erit; nam spes a^ectat easdem. 

« At tu, pro socio si qua est mea gratia regno, 

« Junge deam patruo. » Dixit Yenus. Ille pharetram 

Solvit, et, arbitrio matris, de mille sagittis 380 

Unam seposuit, sed qua nec acutior uUa, 

Nec minus incerta est, nec qu» magis audiat arcum; 

Oppositoque genu curvavit flexile cornu, 

Inque cor hamata percussit arundine Ditem. 

•t Haud procul cnnxis lacus est a mccnibus altae, 385 

Nomine Pergus, aquae. Non illo plura Caystros 
Carmina cycnorum labentibus audit in undis. 
Silva coronat aquas, cingens latus omne, suisque 
Frondibus, ut velo, phoebeos »ubmovet ictus. 
Fi^igora dant ram/; tyrios humus humida flores. 29Q 



186 M£TAM0RPH0SES. 

^emel. Dans ce bocage Proserpine se livre a mille jeux. Elle y 
cueille la violette et ie lis ^clatant de blancheur. Eile s^empresse, 
comme une ieune flUe, d'en remplir sa corbeille et son sein ; elle 
bnile d'en amasser plus que ses compagnes. Un seul instant suffit 
h Pluton pour la voir, Faimer et la ravir : tant Tamour est prompt I 
La d^esse effray^e appelle d'une voix plainlive sa m^re et ses 
compagnes, mais plus souvent sa mere. Elle decliire les longs 
plis de sa robe, et ies fleurs qu'elle a cueillies s'en echappenl. 
Touchante ing^nuit^ de son Sge! cette perte surtout attriste son 
coeur virginal. Le ravisseur pr^dpite son char : il anime ses cour- 
siers en les designant par leur nom, et en secouant sur leur cou 
et sur leur crini^re leurs sombres r^nes. II franchit les lacs pro- 
fonds, ies etangs des Paliques d'ou s'exhale Fodeur du soufre qui 
bouiilonne au sein de la terre entr'ouverte, et les champs ou les 
Bacchiades, originaires de Corinthe, baign^e par deux mers, as- 
sirent une ville sur des ports inegaux. 

« Eiitre Gyane et Ar6thuse, sortie de Pise, coule une mer res- 
serree dans une gorge en forme de croissant. La r^side Cyane, 
qui donna son nom au lac, et iut celebre parmi les Nymplies de 

Perpetuum ver est. Quo dum Proserpina luco 

Ludit, et aut violas, aut candida lilia carpit, 

Dumque puellari studio calathosque sinumque 

Implet, et aequales cerlat superare legendo, 

Paene simul visa est, dilectaque, raptaque Dili : 595 

Usque adeo properatur amor! Dea lerrita moesto 

Et matrem, et comites, sed matrem saepius, ore 

Glamat; et, ut summa vestem laniarat ab ora, 

Gollecti flores tunicis cecidere remissis ; 

Tantaque simplicilas puerilibus adfuit annis, 400 

Hjbc quoque virgineum movit jactura dolorem. 

Raptor agit currus, et nomine quemque vocatos 

Exhortatur equos ; quorum per coUa jubasque 

Excutit obscura tinctas ferrugine habenas ; 

Perque lacus altos, et olentia sulfure ferlur 405 

Stagna Palicorum, rupta ferventia terra; 

Et qua BacchiadaB, bimari gens orta Corintho, 

Inler inaequales posuerunt moenia portus. 

« Est medium Cyanes, et pisxae Arethusai, 
Quod coit angustis inclusum cornibus ajquor. 410 

Hic fuit, a cujus stagnum quoque nomine diclum osr, 
Jnler sicelidas Cyane celeberrima Nympha*;, 



LIVRE V. 187 

Sicile. Elle se montre au-dessus des flots jusqu*k la ceinture et 
reconnait le dieu : « Yous n'irez pas plus loin, dit-elie. Vous ne 
«pouvez, en depit de G^r^s, devenir son gendre. II failait demander 
« Proserpine et non la ravir. S'il m^est permis de comparer le petit 
« au grand, moi aussi je fus aim^e d'Anapis. Mais, si je lui donnai ma 
« main, je c6dai a sesprieres, et non, comme ce!le-ci, a la peur. » 
Elle dit, et, etendant ses bras, elle s'oppose a la marche de PIu- 
ton. Le fils de Satume ne peut contenir sa colere. U presse ses 
terribles coursiers, et d'un bras vigoureux plonge son sceptre au 
fdnd des eaux.. La terre ^branlee lui ouvre un chemin jusqu'au 
Tartare, ct re^oit.son char, qui s'engIoutit dans Tabime. Gyane d^ 
plore Fenl^vement de la deesse et rinjure faite k son onde. EUe 
renferme dans son coeur sa douleur inconsolable, fond en larmes 
et s'evanouit dans ces m^mes eaux, placees nagu^re sous sa garde 
inviolable. Ses membi^es s'amollissent, ses os deviennentflexibles, 
et ses ongles perdent leur duret^; les parties les plus souples de 
son corps, sescheveuxnoirs, ses doigts, ses jambes, ses pieds, sont 
les premi^res qui deviennent liquides ; car, pour ces membres 
d^ies, la m^tamorphose en une onde fraiche est rapide. Ensuite 

Gurgile quae medio summa tenus exstitit alvo, 

Agnovitque deum : Nec longius ibitis, inquit. 

< NoD potes inTitae Gereris gener esse. Boganda, 415 

« Non rapienda fuit. Quod si compQnere magnis 

« Parva mihi fas est, et me dilexit Anapis. 

« Eiorata tamen, nec, ut heec, exterrita nupsi. » 

Dixit, et, in partes diversas brachia tendens, 

Obstitit. Haud ullra tenuit Saturnius iram, 490 

Terribilesque hortatus equos, in gurgitis ima 

Contortum valido sceptrum regale lacerto 

Gondidit. Icta viam tellus in Tartara fecit, 

Et pronos currus medio cratere recepit. 

At Gyane, raplamque deam, contemplaque fontis 425 

Jura sui moerens, inconsolabile vulnus 

Mente gerit tacita, lacrymisque absumitur omnis; 

Et quarum fuerat magnum modo numen, in illas 

Extenuatur aquas. Moliiri membra videres, 

Ossa pati flexus, ungues posuisse rigorem. 430 

Primaque de tota tenuissima quseque liquescunt, 

Gaerulei crines, digitique, et crura, pedesque ; 

Nam brevis in gelidas membrisexilibus undas 



188 M^TAMORPHOSES. 

son dos, ses ^paules, ses ilancs, son sein, se transforment en petits 
ruisseaux; enfin le sang s'eclaircit dans ses veines et se change 
en eau : ii ne reste plus rien que la main puisse saisir. 

« Gependant la mere de Proserpine, inquiete sur le sort de sa 
fille, la cherche en vain dans toutes les contr^s de la terre et 
jusqu'au sein des flots. Ni Taurore, deployant sa chevelure ver- 
roeiile, ni Yespe me Tont vue s'arr6ter. Eile arrae ses mains d'un 
tison allum^ dans TEtna, et le porte sans rel^che au milieu des 
froides tenebres. Quand le soleil a efTac^ la clarte des etoiles, elle 
cberche sa fille, depuis les rdgions ou cet astre se leve jusque dans 
les oontr^es ou il se couche. Accablee de fatigue, elle eprouve 
une soif brdlante, et aucune source ne s^offre pour Teteindre. En 
ce moment elle aper^itune cabane cachee sous le chaume, et 
frappe k sa modeste porte. Une vieille sort et voit la deesse, qui 
lui demande k boire. Eiie lui offre un doux breuvage, compose 
d'eau et de farine s^ch^ au feu. Tandis que G6r^ se desalterait, 
un enfant, a Tair dur et insolent, s'arr^ta devant elle, et se prit a 
rire en Tappelant gourmande. La deesse en fut offensee. Avant 
d'achever ce breuvage, Ger^s jette le reste sur Tenfant qui parlait 

Transitus est. Post haec tergumque, humcrique, latusque, 
Pectoraque in tenues abeunt evanida rivos. 435 

Denique pro vivo Titiatas sanguine venas 
Ljfflpha subit, restatque nihil quod prendere possis. 

c Interea pavidaa nequicquam lllia matri 
Omnibus est terris, omni quaesita proruudo. 
iUam non rutilis veniens Aurora capillis 440 

Cessantem vidit, non Hesperus. lUa duabus 
Flammifera pinus manibus succendit ab iElna, 
Perque pruinosas tuUt irrequiefa tenebras. 
Rursus, ut alma dies hcbetarat sidera, natam 
Solis ad occasum, solis quxrebat ab ortu. 445 

Fessa labore sitim coilegerat, oraque nuUi 
CbUuerant fontes, quum tectam stramine vidit 
Forte casam, parvasqne fores pulsavit. At inde 
Prodit anus, divamque videt, lymphamque roganti 
Dulce dedit, tosta quod coxerat ante polenta. 450 

Dum bibit iUa datum, duri puer oris el audaz 
Constilit ante deam, risitque, avidamque vocavit. 
OfTensa est, neque adhuc epota parle, loquentem 
Cum liqnido mixta perfudit diva polenta. 



LIVRE V. 189 

ei.core. Soudain sa figure se couvrit de taches ; ses bras firent 
place a deux pattes, et une queue termina son corps. Rapetiss^, 
pour qu'il ne piit nuire, il n'6tait plus qu un lezard. La vieille, 
surprise de cette metamorphose, versa des pleurs et voulut porler 
sa main sur lui. Mais il s'enfuit dans un endroit obscur et re^ut 
le nom de Stellion, qui convient a la couleur de sa peau parsem^e 
d'etoiles. 

« II serait trop long de dire quelles terres et quelles mers gar^ 
courut )a deesse. L'univers manquait a ses redierches. EUe re* 
vient en Sicile, et, Texplorant de nouveau, elle arrive aupres de 
Cyane. Si cette Nymphe n'avait et^ transformee, elle aurait tout 
raconte. Mais elle essaye en vain de parler : elle n'a plus ni bouche, 
ni langue, ni aucun moyen de se faire entendre. Elle donne pour- 
tant des indices certains en montrant a la deesse la ceinture de sa 
fille, qui, tombee par hasard dans l'onde sacree, flolte a sa surface. 
Ceres la reconnait aussit6t. Alors, comme si elle apprenait pour 
la premiere fois Tenl^vement de Proserpine, elle arrache ses che- 
veux ^pars, et se frappe le sein k coups redoubles. Elle ne sait 
encore ou est sa fille, et cependant elle se plaint de la terre en- 



Combibitos maculas, et, qua modo brachia gessit, -ioo 

Cnira gerit; cauda est mutatis addiia membris; 
Inque brevem formam, ne sit vis magna nocendi, 
Conlrahitur; parvaque minor mensura lacerta est. 
Mirantem, flentemque, et tangere monstra parantcm 
Fugit anum, latebramque petit; aptumque colori 4G0 

Nomen babet, variis stellatus corpora guttis. 

« Quas dea per terras, et quas erraverit undas, 
Dicere longa mora est: quairenti defuit orbis. 
Sicaniam repetit, dumque omnia lustrat eundo, 
Venit et ad Cyanen. Ea, ni mutata fuisset, 465 

Omnia narrasset; sed et os. et lingua volenti 
Dicere non aderant, nec, quo loqueretur, habebat. 
Signa tamen manifesta dcdit, notamque parenti, 
Illo forte loco delapsam gurgite sacro, 
Persephones zonam summis ostendit in undis. .S70 

Quam simul aguovit, tanquam tum denique raplnm 
Scisset, inornatos laniavit diva capillos, 
Et repetita suis percussit pectora palmis. 
Nfc srit adhuc, uhi sit, terras tamcn increpatomnes; 

\U 



190 MfiTAMORPHOSES. 

li^re, Taccuse d'ingratilude, et la declare indigne de la fecon- 
dile qu^elle lui donne. Elle accuse surtout la Trinacrie, ou elle 
trouve la trace de son raalheur. Sa main irrit^e brise les char- 
rues qui retournent la terre. Dans son courroux, elle fait ega- 
lement perir le laboureur et le boeuf, compagnon de ses Iravaux; 
elle defend aux sillons de rendre le grain qui leur fut confie, et 
le corromptjusquedanssongerme. La fertilite de ces campagnes, 
vanjee dans runivers, s'6puise a Tinstant. Des sa naissance, le ble 
expire, tantdt sous les rayons briilants du soleil, tantdt sous des 
torrents de pluie. Les astres, les vents, exercent une maligne in- 
fluence. Des oiseaux affam^s devorent les grains d^poses dans la 
terre. L^ivraie, le chardon et le funeste chiendent etouffent les 
moissons. 

« En ce moment Ar6thuse leve la t^te au-dessus de ses eaux 
qui d'abord ont arros6 Tfilide. Elle ^^carte de son front sa che- 
velure humide , et dit : vous qui avez cherche Proserpine , 
« votre fille, dans runivers entier, vous, mere de tous les fruits, 
« mettez un terme a vos immenses fatigues, et ne poursuivez pas 
« de vos terribles vengeances une contree fid^le. EUe ne les a 
« pas meritte : c'est contre son gre qu'elle a livr6 passage au 



Ingratasque vocat, nec frugura rauneie dignas, 473 

Trinacriam ante alias, in qua vestigia damni 

Repperit. Ergo illic sseva vertentia glebas 

Fregit aralra manu, parilique irala colonos 

Ruricolasque boves lelho dedit, arvaque jussit 

Fallere depositum, vitialaque semina fecit. 480 

Fertilitas terrae, latum vulgata per orbem, 

Cassa jacet. Primis segstes moriuntur in herbis ; 

Et raodo sol nimius, nimius modo corripit imber; 

Sideraque, ventique nocent, avidaeque volucres 

Semina jacta legunt; lolium, tribulique fatiganl 485 

Triticeas messes, et inexpugnabile gramen. 

« Tum caput eleis Alpheias extulit undis, 

Rorantesque comas a fronte removit ad aures, 

Atque ait : « toto quaesitsB virginis orbe, 

« Et frugura genitrix, immensos sisle labores, 490 

« Neve libi fidae violenla irascerc terrac, 

« Terra nihil raeniit, paluitque invita rapinie. 



LIVRE T. 491 

c raTisseur. Si je tous implore, ce n'est point pour ma patrie. 

• Ici je suis etrang^re ; ma patrie est Pise. Sortie de l'£lide, j'ai 

• trouvS dans la Sicile une hospitalit^ qui me Ta rendue plus 
« chere que toute autre contree; et, sous le nom d'Ar6tlmse, j'y 
« ai fixe mes p^nates; j'en ai fait mon sejour. Apaisez TOtre co* 
c l^re et daignez T^pargner. Je pourrai plus tard yous raconter 
« comment je chsmge de demeure, comment, me frayant une 
« route sous les mers, j'arrive jusqu'a Ortygie. Mais, avant 
« tout, bannissez vos soucis et reprenez votre calme. La terre 
if m'o£Fre un cbemin dans ses antres profonds, et, apr^s les avoir 
« traverses, je rel^ve ma tSle en ce lieu, ou je revois les aslres qui 
« s'^laient d^rob^ a mes regards. En roulant mes eaux dans ces 
« r6gions soulerraines, pres des gouffres du Styx, j'ai vu votre fille. 
« Eile etait triste, et portait encore dans ses traits rempreinte de 
« la frayeur. Mais elle regne ; elle est la souveraine du t^^breux 
' « empire, la puissante compagne du dieu des enfers. » 

« A ces mots, Geres, immobile comme un marbre, reste long- 
temps plongee dans la stupeur. Lorsque le d^lire a fait place a sa 
douleur profonde, elieremonte sursonchar, etse dirigeversles 



« Nec sum pro patria supplex : huc hospita veni. 

c Pisa mibi patria est, et ab Elide diicimus ortum. 

« Sicaniam peregrina colo; sed gralior omni 495 

« Hsec mihi terra solo est. Hos nunc Arethusa penates, 

« Hanc habeo sedem, quam tu, mitissima, serva. 

« Mota loco cur sim, tantique per sequoris undas 

« Advehar Ortygiam, veniet narratibus hora 

« Tempestiva meis, quum tu curisque levata, 500 

« Et vullus melioris eris. Mihi pervia tellus 

« Praebet iter, subterque imas ablata cavernas 

« flic caput altoUo, desuetaque sldera cemo. 

« Ergo, dum stygio sub terris gurgile labor, 

« Visa tua est oculis illic Proserpina nostris, 50S 

< Illa quidem tristis, nec adhuc interrita vultu, 

« Sed regina tamen, sed opaci masima mundi, 

« Sed tamen inferni pollens matrona tyranni. » 

« Mater ad auditas stupuit, ceu saxea voces, 
Attonitseque diu similis fuit. Utque dolore 510 

Pulsa gravi gravis est amentia, curribus aurat 



198 METAMORPHOSES. 

deuz. Le visage baign6 de pleurs, les cheveux epars et )e d^s- 
espoir dans Vime, elle s'arrSte devant Jupiter : « Cest pour 
• mon sang et pour le tien que je viens Timplorer, dit-elle. Si 
i la voix d'une mere est impuissante, que ie sort de ma fiUe 
« touche son p^re. Je t'en conjure, quoique je lui aie donne le 
« jour, ne sois pas indifKrent a son malheur. Apres de longues 
« recherches, je Fai enfin retrouvee, si, a tes yeux, c'est la re« 
« trouver qu'6tre plus certaine de Tavoir perdue ; si c'est la re- 
« trouver que savoir oii elle est. Que ma fille me soit rendue; je 
« ne me plaindrai point de son enlevement; car ia fille de Jupiter 
« ne doit pas Stre l'^pouse d'un ravisseur, si toutefois ma fille 
« a encore quelque droit. » Jupiter lui repond : « Eile est tou- 
« jours ie gage de notre tendresse et l'objet de notre sollicilude. 
« Mais donnons aux choses leur veritable nom. Cet enlevement 
« n'est pas un outrage; il est plut6t Toeuvre de Tamour. Nous 
« n'aurons pas a rougir d'un iel gendre, si tu consens a Taccepter, 
« 6 deesse! Sans parler de ses autres tilres, quelle prerogative 
« d'avoir Jupiter pour fr^re! Que dis-je? rien ne lui manque. Le 
« sort seul Ta plac^ au-dessous de moi. Cependant, si tu as vive- 
« ment k coeur d'arracher ta fille de ses bras, elle rentrera dans 



Exit in aelh/erias. Ibi toto nubila vultu 

Anle Jovem passis stetit invidiosa capillis: 

« Proque meo supplex venio tibi, Jupiter, inquit. 

« Sanguine, proque tuo. Si nuUa est gratia matri:», 515 

« Nata patrem moveat; neu sit tibi cura, precamur, 

« Yilior illiiis, quod nostro est edita partu. 

« En, quaesita diu tandem mihi nata reperta est, 

« Si reperire vocas, amittere certius; aut si, 

« Scire ubi sit, reperire vocas. Quod rapla, feremus, 520 

« Dummodo reddat eam; neque enim praedone marito 

« Filia digna tua est, si jam mea filia digna est. » 

Jupiter excepit : « Commune est pignus onusque 

c Nata mihi tecum. Sed, si modo nomina rebus 

« Addere vera placet, non hoc injuria factum, 525 

« Vernm amor est. Neque erit nobis gener ille pudori; 

« Tu modo, diva, velis. Ut desint caetera, quantum esi 

« Esse Jovis fratrem! Quid, quod nec csetera desunt, 

« Nec cedit nisi sorte mihi. Sed tanta cupido 

« Si tibi discidii est, repetet Proserpina cGelum, 530 



LIVRE V. m 

f rempire celeste, pourvu qu'aux enfers aucun aliroent n'ait ap* 
• proche de ses levres. Tel est i'arr6t des Parques. • 

8 11 dit. Ger^s est decid^e a raroener sa fille de i'empire de PIu- 
ton; mais les Destins s'y opposent. Proserpine avait enfreint la 
loi qui lui interdisait totile nourriture. En parcourant les jardins 
du Tartare, elle avait innocemment cueilli une grenade sur un 
arbre charge de fruits, et mange sept graines tirees de sa pSIe 
ecorce. Ascalaphe seul en avait ete t^moin. Celebre parmi les 
Nympbes de 1'Aveme, Orpbne, aimee de i'Acheron, lui donna, 
dit-on, le jour dans une grolte sombre. II avait vu Proserpine, 
et, par une cruelle revelation, il empScha son retour. La reine 
de l'Erebe indign^ changea le delateur en biseau sinistre, arrosn 
son frontde Teau du Phlegethon, et lui donna un bec, des plumes, 
et de grands yeux. Depouille de sa premi^re forme, il se couvrit 
d'ailes fauves. Sa t6te grossit, ses ongles s'allong6rent et prirent 
une forme recourbee. A peii\e agite-t-il les ailes paresseuses qui 
remplacent ses bras. II n'est plus qu'un oiseau hideux, proph^te 
de malheuf, un triste hibou, messager de funestes pr^sages. 

« Du moins Ascalaphe peut paraitre avoir merile un pareil cliA- 

• Lege tamen certa, si nullos contigit illic 

• Ore cibos; nam sic Parcarum fGedere caulum est. » 
« Dixerat. At Cereri certum est educere natam. 

Non ita fata sinunt, quoniam jejunia virgo 

SoWerat, et cullis dum siraplex errat in hortis, 555 

Puniceum curva decerpserat arbore pomum, 

Sumplaque pallenti seplem de cortice grana 

Presserat ore suo. Solusque ex omnibus illud 

Viderat Ascalaphus, quem quopdam dicitur Orphne 

Inter avernales haud ignotissima Nymphas, •i40 

Ex Acheronle suo furvis peperisse sub antris. 

Vidit, et indicio reditum crudelis ademit. 

Ingemuit regina Erebi, testemque profanam 

Fecit avem, sparsumque caput phlegelbontide lymplia 

rosirum, et plumas, ct grandia lumina vertit. 545 

iUe sibi ablatus fulvis amicitur ab alis; 
Inque caput crescit, longosque reflectilur ungues, 
Vixque movet natas per inertia brachia pennas; 
Fcedaque fit volucris, venturi nuntia luctus, 
Ignavus bubo, dirum morlalibus omen. 550 

« Ilic tamon indicio pocnum, linguaque videri 



194 METAHORPIIOSES. 

timentparsesrevelations indiscretes. Maisvous, filles d'Achelous, 
pourquoi ces ailes et ces pieds d'oiseaux avec vos traits de vierges? 
Serait-ce parce qu'au moment ou Proserpine cueillait les fleurs du 
printemps vous formiez son cortege, 6 Sirenesl Vous Taviez en 
vain cherchee sur toule la terre. La mer devait 6tre aussi temoin 
de votre soUicitude, et vous desir&tes pouvoir traverser les flots, 
soutenues par des ailes comme par des rames. Les dieux vous 
exaucerent. Vous vites soudain votre corps se couvrir de plumes; 
et, pour que votre chant, fait pour charmer les oreilles, ainsi que 
votre eloquence ne fussent point perdus, vous conservates vos 
traits de vierges et la voix humaine. 

« Arbitre entre son frere et sa soeur infortun^e, Jupiter divisa 
Tannee en deux portions egales, et ordonna que Proserpine, tour 
a tour divinite dans deux empires, passerait six mois aupres de 
sa mere et six autres aupres de son epoux. Tout a coup un chan- 
gement s'opere dans l'^me et sur les traits de Ceres. Naguere son 
front pouvait paraitre triste, meme a Pluton. Des ce moment, la 
joie repanouit. Tel le soleii, d'abord couvert d'un epais nuage, 
6e montre radicux, quand il est degage du voile qui renveloppait. 



Commeruisse potest. Vobis, Acheloides, unde 

Pluma pedesque avium, quum virginis ora geratis? 

An quia, quum legeret vernos Proserpiiia flores, 

In comitum numero mixUe, Sirenes, eratis? 5fiJi 

Quam postquam toto frustra quassistis in orbe, 

Protinus ut vestram scntirent aequora curam, 

Posse super fluctus alarum insistere remis 

Optastis ; faciiesque deos habuistis, et artus 

Viditilis vestros subitis flavcscere pennis. 5C0 

^ie tamen ille canor, mulcendas natus ad aures, 

Tantaque dos oris linguae deperderet usum, 

Virginei vultus, et vox bumana remansit. 

« At medius fratrisque sui mffistaeque sororis 
Jupiter ex sequo volventem dividit annum. 565 

Munc dea, regnorum numcn commune duorum, 
Cum matre est totidem, totidem cum conjuge mcnses. 
Vertitur extemplo facies, et mentis, et oris. 
Nam, modo quas poterat Dili quoque moesta videri, 
La^ta desn frons est, ut sol, qui tectus aquosis 570 

Nubibus ante fuit, victis ubi nubibus exil. 



LTVRE V. m 

fl La bienfaisante C^res, aprSs avoir retrouv^ sa iille sans 
crainte de la perdre une seconde fois, veut savoir, Ar6thuse, quel 
est le motif de ton voyage, et pourquoi tu es une source sacree. 
Ses ondes se taisent. La Naiade leve sa tdle au-dessus des flots. 
De sa main elle essuie ses cheveux d'azur, et raconte les anciennes 
amours d'Alphee : « Je fus une des Nyniphes qui hahitent TA- 
« chaie, dit-elle. Aucune autre ne montra plus d'ardeur pour chas- 

< ser dans les bois, ni pourtendre les filets. Jamais je n'ambi* 
« tionnai la gloire de la beaule ; je n'aspirais qu'^ celle du cou- 
« rage. Gependant je passais pour belle ; mais je n'aimais point 
« les louanges prodiguees a mes allraits; et, tandis que les autres 
« Nymplies s'enorgueillissaient de leurs charmes, dans ma simpli- 
« cite, je rougissais des miens : plaire etait un crime a mes yeux. 

< Excedee de fatigue, je revenais, il m*en souvient, de la for^t 
« de Stymphale. La chaleur etait extrtoe, et ma lassitude la ren- 

< dait plus accablante encore. Je renconti^ai un ruisseau qui rou- 

< lait lentement et sans murmure. II etait si transparent jusqu'au 
« fond de son lit, que, dans son imperceptible cours, on pouvait 
« y compter les cailloux disperses sur le sable. Des saules et des 
a peupliers, humectes de ses eaux, r^pandaient sur la rive inclin^ 

c Exigit alma Ceres, nata secura recepla, 
QuiB tibi causa vise? cur sis, Arethusa, sacer fons? 
Conticuere undae. Quarum dea sustulit alto 
Fonte caput, viridesque manu sicc.ata capillos * 575 

Fluminis elei veteres narravit amores : 
« Pars ego Nympharum, quae sunt in Achaide, dixit, 
« Una fui; nec me studiosius altera saltus 
« Lcgit, nec posuit sludiosius altera casses. 
(t Sed, quamvis formis nunquam mihi fama petita est, 1^0 
« Quamvis fortis eram, formosaB nomen habebam. 
« Nec mea me facies nimium laudata juvabat; 
•r Quaque alisB gaudere solent, ego rustlca dote 
« Gorporis erubui, crimenque placere putavi. 
« Lassa revertebar, mcmini, stymphalide silva. !>85 ' 

« ^stus erat, magnumque labor geminaverat aestum. 
4 Invenio sine vortice aquas, sine murmure euntes, 
« Perspicuas imo, per quas numerabilis alte 
« Calculus omnis erat; quas tu vix ire putares. 
« Cana salicta dabant, nutritaque populus unda, bJO 

« Sponte sua natas ripis declivibus umbras. 



19« MtTAMORPHOSES. 

< un ombrage naturel. J'approchai, et d'abord je mouillai dans 
« Tonde la planle de mes pieds. Ensuiie je me baignai jusqu'au 
« genou. Cetait trop peu : je d6tachai mes I^ers vfelements, je 
« les suspendis aux saules flexibles, et je me plongeai nue au 
« sein de Teau. Je la frappai de mes mains, je la divisai de mille 
« fagons en me jouant, et j'agitai mes bras dans tous les sens. 
« J'entendis sortir du ruisseau je ne sais quel bruit. Saisie d'ef- 
« froi, je m'arr6tai pres du bord voisin : Oufuis-tu,Arethuse? me 
« dit Alph^e du milieu de ses eaux; ou fuis-tu? repete sa voix 
« sourde. Je m'echappai sans vStements : ils etaient sur la rive 
« opposee. II me poursuit et br6le davantage. L'elat ou il m'a 
« surprise lui paraft propice h ses desirs. PIus je me hdte, plus, 
« dans son d^Iire, il me presse vivemenl. Ainsi la colombe, d'une 
« aile tremblante, fuit T^pervier; ainsi Tepervier serre de pres la 
« colombe tremblante. Mes forces me suffisaient encore pour pe- 
« n^trer jusqu'aux murs d'Orchom^ne et de Psophis. Je franchis 
« le Cyllene, les vallons du Menale, le frais firymanthe, et j'ar- 
« rivai dans TEIIide. Alphee n'^tait pas plus agile que moi ; mais je 
« ne pouvais longtemps soutenir ma course fugitive : mes forces 
« s'epuisaienty tandis que mon amant etait accoutume h de lon* 

« Accessi primuraque pedis vestigia tinxi ; 
« Poplite deindo tenus. Neque eo contenta, recingor, 
« MoUiaque impono salid velamina curvae, 
« Nudaque mergor aquis. Quas dum ferioque trahoquo tiOo 
« Blille modis labens, excussaque brachia jacto, 
« Nescio quod medio sensi sub gurgile murraur, 
« Territaque insisto propioris margine ripae. 
« Quo properas, Arethusa? suis Alpheus ab undis, 
« Quo properas? iterum rauco mihi dixerat ore. GOO 

« Sicut eram, fugio sine vestibus. Altera vestcs 
« Ripa meas habuit. Tanto magis instat ct ardel; 
« Et quia nuda fui, sum visa paratior illi. 
« Sic ego currebam, sic me ferus ille premebat, 
* « Ut fugere accipitrem penna trepidante columbae, 603 

« Ut solet accipiter trepidas agilare columbas. 
« Usque sub Orchomenon, Psophidaque, Cyllenenque, 
« Msenaliosque sinus, gelidumque Erimanthon, et Elin 
« Gurrere sustinui. Nec me velocior ille; 
« Sed tolerare diu cursus ego, viribus impar, ClO 

« Non poteram^ longi paUfHs erat ille laboris. 



LIVRE V. 197 

« guas fatigues. Cependant je courus a travers des plaines, des 
« montagnescouronnees de forfets, despierres, des rochers et des 
« lieux sans chemin. 

« Le soleil 6tait derriere moi. Je vis une grande ombre pre- 
« c^er mes pas. Peut-6tre etait-ce une illusiori n6e de la peur; 
« mais certainement j'entendis avec effroi la marche bruyante 
« d'AIphee, et je sentis le souffle imp^tueux de sa bouche sur la 
« bandelette qui nouait mes cheveux. Harass^ de fatigue, je 
« m'ecriai : Dictynne, je suis surprise. Vole au secours de la 
« Nymphe chargee de porter tes armes, celle a qui tu confias sou- 
« vent ton arc, tes fleches et ton carquois. » La deesse, touchee 
« de ma pri^re, jette sur moi un des nuages dont elle ^tait char- 
« gee. A peine en suis-je enveloppee, que le fleuve me cherche 
« dans ses flancs cavemeux. Deux fois, sans le savoir, il tourne 
« autour de moi; deux fois il ra^appelle ; Ar^thuse, Ar^lhuse! 
« Quels sentiments s'eleverent alors dans mon kme troublee! Je 
« fus comme la brebis qui, au fond de son ^table, entend les 
« loups fremir; ou comme le li^vre qui, blotlisous un buisson, 
« voit ia meute ennemie sans oser faire le plus leger mouvement. 
« Alphee pe s'eloigne pas encore, parce qu'ii n^apergoit au dela 



c Per tamen et campos, per operlos arbore montes, 
« Saxa quoque et rupes, et qua via nllla, cucurri. 

« Sol erat a tergo. Vidi praecedere longam 
« Ante pedes umbram, nisi si timor illa videbat; Cl^ 

« Sed certe sonituque pedum terrehar, et ingens 
« Crinales vittas afDabat anhelitus oris. 
« Fessa labore fugae: « Fer opem, deprendimur, inquam 
« Armigerae, Dictynna, tuae, cui saipe dedisti 
« Ferre tuos arcus, inclusaque tela pharetra. » 629 

« Mota dea est, spissisque ferens e nubibus unam 
« Me super injecit. Lustrat caligine tectam 
« Amnis, et ignarus circum cava nubiia quserit, 
« Bisque locum, quo me dea texcrat, inscius ambit, 
« Et bis, lo Arethusa, lo Aretbusa, vocavit. 625 

« Quid mihi tunc animi miser» fuit? Anne quod agn» cst, 
« Si qua lupos audit circum stabula alta frementes? 
« Aut lepori, qui vepre latens hoslilia cernit 
« Ora canuro, nullosque audet dare corpore motus? 
<t Non tamen abscedit, neque enim vestigia cemit 630 



198 METAMORPHOSES. 

« de ce lieu aucune trace de mes pas. Ses regards se fixent sur le 
« nuage ou je suis cachee. Je me sens inondee d'une froide sueur, 
« et des gouttes limpides decoulent de mon corps. Partout Teau 
< jaillit sous mes pieds; elle tombe de mes cheveux, et je suis 
« changee en fontaine plus vite eneore que je ne vous raconte 
« cette metamorphose. Le fleuve reconnait dans l'onde son amante 
« adoree. 11 depouille la forme humaine dont il s'etait rev^tu, et 
«c reprend sa forme liquide pour s'unir a moi. Diane ouvre la 
« terre. Plong6e dans ses antres obscurs, je roule jusqu'a Ortygie ; 
« et, dans cette ile qui me plait, puisqu'elle. porte le nom de ma 
« bienfaitrice, je reparais enfm a la clarte des cieux. p 

« Ainsi parle Arethuse. La deesse des guerets attelle a son char 
deux dragons, leur impose le frein, et s'elance entre la terre et 
le ciel. Le char leger descend dans la ville de Pallas. Ceres le 
confie a Triptoleme, et lui remet des semences, en lui ordon- 
nant d'en jeter une partie dans des terres incultes, et le reste 
dans celles qui seront de nouveau cuitivees apres un long ref^os. 
Bientdt le jeune Triptoleme a franchi dans les plaines etherees 
FEurope et TAsie. II s'arr6te sur les frontieres de la Scythie. 
La r^nait Lyncus. II se rend au palais de ce prince, qui lui 

« Longius ire pedum. Servat nubemque locumque. 

« Occupat obsessos su(k)r mihi frigidus artus, 

« Caeruleseque cadunt toto de corpore guttai ; 

« Quaque pedem movi, manat lacus; eque capillis 

« Ros cjjdit, et citius, quam nunc libi facta renarro, 633 

« In laticem mutor. Sed enim cognoscit amatas 

« Amnis aquas; positoquo viri, quod sumpscrat, ore, 

« Verlitur in proprias, ut sc mihi misceat, undaji. 

« Delia rumpit humum. Csecis ego mcrsa cavernis 

« Advehor Ortygiam. QuaB me cognomine divaB , GIO 

« Grata mea) superas eduxit prima sub auras. » 

« Hac Arethusa tenus. Geminos dea fertilis angues 
Curribus admovit, frenisque coercuit ora, 
Et roedium coeli terrseque per aera vecta est ; 
Atque levem currum tritonida misit in arcem 64"» 

Triptolemo; partimque rudi daUsemina jussit 
Spargere humo, partim post tempora longa recuUac. 
Jam super Europen sublimis et Asida terras 
Vectus erat juvenis. Scythic^s advertitur oras. 
Rex ibi Lyncus erat. Regis subit iJle penates. 650 



UYRE Y. 199 

demande d^oii il vient, d'ou il est, quel est son nom et le but de 
son Toyage. « Ma patrie, dlt-il, est la c^lebre Alh^nes. Je m^ap*- 
« pelle Triptol^me. Pour me rendre en ces lieux, je n*ai travers6 
« ni la mer sur un vaisseau, ni la terre a pied : je suis venu par 
« la route de Tair. Je \ous apporte les presents de G^r^. Ke- 
« pandus dans de vastes champs, ils produiront d'abondantes 
« moissons et de doux aliments. » Le barbare Lyncus, jaloux d'6tre 
hii-m^me l'aiiteur d'un si grand bienfait, offre a Triptol^me Thos- 
pitalite; et, d^s que son h6te est appesanti par le sommeil, il 
s'appr6te a Fegorger. Mais, au moment ou il allait lui percer le 
sein, Cer6s le changeaen lynx, et ordonna au jeune Athenien de 
lancer de nouveau ses coursiers sacres dans les airs. 

tf La Muse la plus Sgee d'entre nous avait fini ses doctes chants. 
Les Nymphes, d'une voix unanime, decernent la palme aux d^it^s 
qui habitent l^H^licon. Nos rivales vaincues se vengent par des 
injures. « C*est donc trop peu, leur dit Calhope, d'avoir merite 
« votre ch&timent en vousmesurant avec moi! A cette faute vous 
c ajoutez Toutrage. Ma patience est a bout. Je saurai vous punir 
« et satisfaire mon ressenliment. » Les filles de Ffimathie sou- 
rient et meprisent ces menaces. Elles s^efforcent de parlor et 

Qua veniat, causamque viae, nomenque rogatus, 
Et patriam : « Patria est clarae mihi, dixit, Athense; 
« Triptolemus nomen. Veni nec puppe per undas, 
« Nec pede per terras : patuit mihi pervius a;lher. 
« Dona fero Cereris, latos quse sparsa per agros 6ii5 

« Frugiferas messes, alimentaque mitia reddant. » 
Barbarus invidit ; tantique ut muncris auctor 
Ipse sit, hospitio redpit, somnoquc gravatum 
Aggredilur ferro. Conantem figcrc pcctus 
Lynca Ceres fecit, rursusquo per aera niisit 660 

Mopsopium juveoem sacros agitarc jugalcs. 
« Finierat doclos e nobis maxima cantus. 
At Nymphai vicisse deas, Helicona colentes, 
Concordi dixerc sono. Conviciu victa; 
Quum jacerent : « Quoniam, dixit, certamine vobis 665 

« Supplicium meruisse parum est, malediclaque culpae 
« Addilis, et non est patientia libera nobis, 
« Ibimus in poenas, et quo vocat ira, sequemur. » 
Hidcnt Emathides, spcrnuntque minacia verba ; 
Conalaeque loqui, et magno clamore prolervas 670 



300 H^TAMORPHOSES. 

de lever sur nous leurs insolentes mains en poussant de grands 
cris. Hais elles voient des plumes se faire jour a travers leurs 
ongles, et leurs bras se munir d'ailes. Elles voient, Time apr^s 
Tautrei leur bouche se changer en un bec dur. EUes deviennent 
des oiseaux d'une nouvelle espece qui vont peupler les for^ts. 
EUes veulent frapper leur sein; mais leurs bras, en s'agitant, les 
scml^vent et les tiennent suspendues dans les airs. M^tamor- 
phos^es en pies, elles remplissent les bois de leur bavardage. Sous 
cette forme, elles conservent leur ancien caquet, un babil rauque 
et une incurable d^mangeaison de parler. » 



Intentare manus, pennas exire per ungues 

Aspexere suqs, operid brachia plumis ; 

Alteraque alterius rigido concrescere roslro 

Ora videt, volucresque novas accedere silvis. 

Dnmque volunt plangi, per brachia mota levat», C75 

Aere pendcbant, nemonim convicia, picae. 

Nnnc quoque in alitibu« facundia prisca reraansil, 

Raucaque garrulitas, studiumque immane loqucndi. t 



LIVRE SIXIEME 



ARACnNB UETAirORPHOSiE EN ABAIGNEE. 

I. Pallas avait prete une oreille attenlive a ce recit : elle avait 
applaudi aux chants des filles d'Aonie et a leur juste courroux. 
«t Cest peu de louer, se dit-elle. Meritons d'^tre louees a notre 
lour, et ne laissons point sans vengeance Toutrage fait a notre 
divinitc. » Des ce raoment elle ne songe qu'a perdre la jeune Meo- 
nienne qui rivalisait, disait-on, avec elle dans Tart de travailler la 
laine. Arachne ne devait sa cel^brite ni au lieu de sa naissance, ni 
a sa famille, mais a son talent. Son pere, Idmon de Golophon, 
gagnait sa vie en teignant la laine de la pourpre de Phoc^e. EUe 
avait perdu sa mere, qui, sortie des rangs du peuple, etait aussi 
obscure que son epoux. Malgre son humble naissance, par son 
industrie Arachne avait acquis de la renommee dans les viHes de 

LIBER SEXTUS 

ARACHNE IN ARANEAM MUTATA. 

I. PrsBbucrat dictis Tritonia talibus aurem, 
Curminaque Aonidum, justamque probaverat iram. 
Tum secuni : « Laudare parura est ; laudemur et ipsse, 
Numina nec sperni sine poena nostra sinamus. » 
Maeonixquc animum fatis intendit Arachnes. • 

Quam sibi laniGcx non ccdere laudibus artis 
Audier.il. Non illa loco, nec origine gentis 
Clara, «c;l arte, fuit. Pater huic colophonius Idmon, 
Phocaico bibulas tingebat rourice lanas. 
Occiderat mater; sed ePhKC de plebe, suoquu 10 

.€qua viro fuerat. Lydias tamen illa per urbes 
Quaesierat studio nomen mcmorabile, quamvis 



m METAMORPUOSES. 

la Lydie, et habitait le modeste bourg d'Hypepes. Pour voir ses 
merveilleux ouvrages, souvent les Nymphes du Tmolus abandon- 
haient leurs coteaux couronnes de \ ignes ; souvent aussi les Nym- 
phes du Pactole quittaient leurs eaux. Elles aimaient a considerer 
ses tissus, nou-^eulement quand ils etaient achev^, mais lors 
mSme qu^elle y travaillait : tant elle y mettait de grdce! Soit 
qu^elle arrondit la laine en pelotons, soit qu'en entrela^ant les 
fils avec art, elle format une toile aussi moelleuse que la nue, soit 
qu'elle fit toumer son rapide fuseau entre ses doigts legers, soit 
enfin qu'elle brodM a raiguille, on Teiit prise pour Televe de Pallas. 
Gependant elie repoussait ce titre comme un outrage. « Qu'eile 
entre lice avec moi, dit-elle. Yaincue, je me soumetlrai a tout. » 
Minerve prend les traits d'une vieille, couvre son front de faux 
cheveux blancs, et courbe son corps debile sur un b^ton. Puis 
elle adresse ces mots a sa rivale : « La vieillesse est loin de n'ap- 
porter que des maux. L'experience est le fruit tardif de Tage. 
Ne dedaignez pas mes avis. Aspirez a la gloire de surpasser tous 
les mortels dans votre art ; mais cedez a une deesse. Implorez 
d'une Yoix suppliante le pardon de vos imprudents blasphemes. 



Oirta domo panra, patvis habitabat Hypaepis. 

Hujus ut aspicercnt opus admirabile, saepe 

Deseruere sui Nymphai vineta Tymoli; ity 

Deseruere suas NjrmphaB pactolides undas. 

Nec faclas solum vestes spectare juvabat; 

tum quoque, quum fierent: lantus decor adfiiil arti! 

Sive rudem pHmos lanam glomerabat in orbcs, 

Seu digitis subigebat opus, repetilaque lougo iO 

Vellera mollibat nebulas aequantia tractu, 

Sive levi teretem vetsabat pollice fusUm, 

Seu pingebat acu, scires a Pallade docldni. 

Quod tameu ipsa negat; tantaque offensa magistrU: 

« Certet, ait, mecum. Kihil est, quod victa recusem. » S5 

Palias anum simulat, falsosque in tempora canos 
Addit, ct infirmos bacuio^quoquc sustinct arius. 
Tum sic orsa loqui : « Non omnia grandior Tclas, 
Quac fugiamus, hubet. Seris venit usus ah aunis. 
Consilium nc sperne meum. Tibi fama pcialur 30 

Intcr raortales faciendae maxinia lanx. 
Cwic de», veniamque luis lemeraria dictis 



LIVRE VI. 205 

Desarmd^ par vos prieres, elle vous raccordera. » Aradine lui 
lance un regard farouche, quitte sa toile, et peut a peine con- 
tenir son geste. La colere eclate dans ses traits. Elle replique ainsi 
a la deesse, sans la reconnaitre : « Insensee ! ton grand dge 
t'egare. On ne gagne rien a vivre trop longtemps. Va compter ces 
somettes a ta bru ou a ta fille, si tu en as. J'ai assez de sagesse. 
N'attends rien de tes conseils : jene changerai point. Pourquoi ne 
vient-elle pas elle-meme? pourquoi fuit-elle le combal? — La 
voici! » s'ecrie la deesse; et, a ces mots, depouillant ses Iraits de 
vieille, Pallas se montre dans tout son eclat. Les Nymphes et ies 
femmes de Lydie se prostement. Aracline seule n'est point emue. 
Eile eprouve neanmoins une impression de respect, et, malgre 
elle, ses joues se couvrent d'une soudaine rougeur qui s'evanouit 
a rinstant. Ainsi le ciel s'empourpre au lever de Taurore, et blan- 
chit bient6t aux rayons du soleil. Arachne persiste. Sa folle am- 
bition l'entraine a sa perte ; car la fille de Jupiter accepte )e deti. 
Eile renonce aux conseils et commence la lutte. 
Au mSme instant» chacune a part etend ses tlls delies sur un 



Supplice voce roga i vebiam dabit illa loganti. » 

Aspicit hauc tofvis, inceplaque fila relinquil, 

Vixque manum retinens, confessaque vultibus iiam, 3B 

Talibus ol)scuram resecuta est Pallada diclis : 

« Mentis inops, lougaque venis confecia sencctrt, 

Kt nimium vixisse diu nocet. Audiat istas, 

Si qua tibi nurus est, si qua est tibi filiu, voces. 

Consilii satis est iu me niihi. IVeve monemio 4() 

Profecisse putes : cadcm sentcntia nobis. 

Cur non ipsa venit? cur baec certamina vilal?» 

Tum dea : « Ycnit, » ait ; formamque removit aiiilcm, 

Palladaque exhibuit. Yenerantur numina Nympha^', 

Mygdonidcsque iiurus. Sola est non territa virgo; ii» 

Sed tamen erubuit, subitusque invita notavit 

Ora rubor, rursusquc evanuit, ut solet aer 

Purpureus fieri, quum primum aurora movetur, 

Et l)revc post tcmuus candcscerc solis ab ortu. 

Pcrslal iii incepto, slolidaequc cupidine palmx 50 

In sua fata ruit. Meque cnim Jove nata recusal, 

Kec monct ultcrius, ncc jam certamina differl. 

llaud mora, consistunt diversis partibus amkc, 



204 m£TAMORPHOSES. 

metier soutenu par deux traverses. Leurs agiles navettes courent 
a travers la toile que travaillent leurs doigts, et dont le peigne 
resserre la trame. La robe repli^e autour de leur sein, toutes deux 
s'empressent et font mouvoir leurs mains savantes : le desir de 
vaincre ^loigne la fatigue. La laine teinte de la pourpre tyrienne 
forme le fond avec de I6g6res nuances. Tels, r^flechis par un nuage, 
les rayons du soleil decrivent dans le ciel un arc immense, bril- 
lant de mille couleurs vari6es. Mais le passage de Fune a Fautre 
est imperceptible : tant les nuances se rapprocheut sans se con- 
fondre ! Toute la toile est parfilee d'or, et reproduit une ancienne 
iiistoire. 

Minerve brode la colline consacree a Mars pres de la ville de 
Cecrops, et le debat auquel donna lieu jadis le nom de la contree. 
Les douze grands dieux, plates autour de Jupiter sur des sieges ♦ 
eleves, brillent d^une majeste auguste. Les traits de chaque Im- 
mortel le font aisement reconnaitre. Dans Timage de Jupiter, tout 
respire la grandeur royale. Debout, le roi des mers frappe de son 
redoutable trident un roc escarp^.. De son flanc entr'ouvert il 

Et gracili gemiDas intendunt stamine telas. 

Tela jugo vincla est; stamen secernit arundo. 55 

Inseritur medium radiis subtemen acutis, 

Quod digiti expediunt, atque inter stamina ductum 

Percusso feriunt insecti pectine dentes. 

Ulraquc festinant, cinctasque ad pectora vestes, 

Brachia docta movent, studio fallente laborem. HO 

Illic et tyrium quae purpura sensit ahenum, 

Texitur, et tenues parvi discriminis umbrse, 

Qualis ab imbre solet percussus solibus arcus 

Inficere ingenti longum curvaminc coelum, 

In quo diversi niteant quum mille colores, 65 

Transitus ipse tamen spectantia lumina fallit. 

Usque adeo quod tangitidem est! tamen ultima dislunt. 

lllic et lentum filis immittitur aurum, 

f.1 vetus in tela deducitur argumentum. 

Cecropia Pallas scopulum Mavortis in arce 70 

Pingit, et antiquam de terrae nomine litem. 
Bis sex ccelestes, medio Jove, sedibus altis 
Augusta gravitate scdent. Sua quemque deorum 
Inscribit facies. Jovis est regalis imago. 
Slare deum pelagi, longoque ferire tridento "5 

Aspera saxa fucil, medioque e yulnere saxi 



LIYRE Yl. 206 

fait jaillir un coursier pour placer la coutree sous sa protectiou. 
Pallas se represente avec un bouclier et une lance aigue. Elle couyre 
son front d'un casque, et anne sa poitrine de l'egide. EUe peint 
la terre frappee de sa lance, et produisant le pdle olivier charge 
de fruits. Les dieux sont dans l'admiration. La victoire de la deesse 
couronne son ouvrage. Cependant, pour que des exemples ap- 
prannent a sa rivale quel prix elle doit attendre de son incroyable 
audace, sur quatre points de son tissu elle trace quatre combats 
remarquables par la \ivacite du coloris et 1'exiguit^ des figures. 
Dans un angle, c'est Hemus et son dpouse, Rligdope de Thrace, 
aujourd'hui montagnes couronnees de frimas, autrefois mortels 
orgueilleux, qui s'arrogerent les noms des plus puissantes divi- 
nites. Dans un autre, c'est la triste destinee de la mere des Pyg- 
mees. Juuon la vainquit, et, apres Tavoir cbangee en grue, elle 
lui ordonna de faire la guerre a ses sujets. Au troisieme angle fi- 
gure Antigone, qui osa se mesurer avec Tepouse du grand Jupiter. 
La reine des dieux la metamorphosa eu oiseau. La gloire d'Uion, 
sa patrie, et de Laomedon, son pere, ne put la sauver. Ghangee 
en cigogne eclatante de blancheur, elle s^applaudit encore avec 

Exsiluisse ferum, (pjo pignorc vindicet urbcui. 

At sibi dat clypeum, dal acutac cuspidis hastani; 

Dat galeam capiti; defcndilur spgide pectus« 

Percussamque sua simulat de cuspide terrara 80 

Prodere cuin baccis foctum cauenlis olivic, 

Mirarique deos : operi vicloria finis. 

Ul tamen exemplis intelligat aemula laudis, 

Quod pretium sperel pro tam furialibus ausis, 

Qualluor ^n partes certamina quattuor addit ^'^ 

Clara colore suo, brevibus distincta sigillis. 

Threiciam Rhodopen habct angulus unus, ct Ihciiioii, 

Nunc gelidos montes, mortalia coi-pora quondani, 

Nomina summorum sibi qui tribuerc deoruin. 

Altera pygm;ea3 fatum miserabile malris 90 

Pars habet. Hanc Juno victam certamine jussit 

E>se gruem, populisque suis indicere belluni. 

Pingit et Antigonen, ausam contendere quondam 

Cum magni consorte Jovis. Quam regia Juno 

Jn volucrem vertit. Kcc profuit llion illi, C^ 

Laomedonve pater, sumptis quin candida pcnnis 

Ipsa sibi plaudat crcpitante ciconia rostro. 



206 METAMORPHOSES. 

bruit. Ginyras, prive de sa famille, remplit le demier coin dutissu. 
II embrasse les marches du temple, formees des membres de ses 
filles, et, etendu sur la pierre, il semble verser des pleurs. Le pa- 
cifique olivier borde le tableau. Tel en est le plan. La deesse le 
termine par Tarbre qui lui est consacre. 

La jeune Meonienne peint Euroj)e trompee par Fimage d*un tau- 
reau. On croirait que Tanimal est vivant et la mer v6ritable. La prin- 
cesse parait lourner ses regards vers la tcrre qu'elle vient de quitter, 
appeler ses compagnes, craindre Fatteinte des flotsqui rejaillissent 
vers elle, et retirer ses pieds timides. Arachn^ represente aussi 
Asterie dans les serres d'un aigle vainqueur, Leda reposant sous 
les ailes d'un cygne, Jupiter cache sous la forme d'un Satyre pour 
rendre mere de deux enfants la belie Antiope, ou sous celle d'Am- 
phitryon, pour te seduire, Alcmene. Elle le peint change en pluie 
d'or pour tromper Danae; en feu pour gagner la fiUe d*Asopus; 
en berger pour Iriompher de Mn^mosyne, ou en serpent pour ravir 
Proserpine. La, Neptune, sous les trails d'un taureau menagant, tu 
presses de tes flancs la jeune Eolienne ; tu deviens Tfinipee pour 
donner le jour aux Aloides, et belier pour seduire la fiUe de Bi-» 



Qui superest solus CVifiran habel angulus orbunii 

Isque gradus templi, nalarum membra suaruni^ 

Amplectens, saxoque jacens, lacrymare videlur. H)0 

Circuit e&tremas oleis pacalibus oras. 

Is modus est, dporique sua facit arbote iincmi 

HaBonis elusam designat iniaginc tuuri ^ 

turopen* Verum taurum, ft-ela vera pularc?. 
Ipsa videbatur terras spectare relictas, lO^ 

fet comites clamare suas, tactumque vereri 
Assilienlis aquae, timidasque reducere plunla^. 
Fecit et Asterien aquila luctante tcneri ; 
Fecit olorinis Ledam recubare sub alis. 
Addidit, ut Satyri celatus imagine pulchram 1 10 

Jupiter implerit gemino Nycteida fcetu ; 
Amphitryon fuerit, quum te, Tirynthia, cepit; 
Aureus utDanaen; Asopida luserit igneus; 
llnemosynen pastor; varius Deoida serpens. 
Te quoque mutatum torvo, Neptune, juvcuco 115 

Virgine in seolia posuit. Tu visus Enipeus 
Gignis Aloidas; aries Bisaltida fallis: 



LIYRE YI. 207 

saltus. Sous la figure d'un coursier tu fais sentir tes ardeurs a 
la bienfaisante m^re des moissons, a la blonde G6res ; sous la forme 
d'un oiseau, tu les fais partager a la mere du coursier aile, a M^ 
duse, dont la t^te est heriss^e de vip^res, et a M^Ianthe sous celle 
d'un dauphin. Arachne donne a tous les personnages eik tous les 
lieux les traits qui leur apparti^nnent. La on voit Apollon tour 
a tour sous un exlerieur rustique, couvert du plumage d'un eper- 
vier, de la peau d'un lion ou du v^tement d'un berger pour s^ 
duire Iss6, la fille de Macaree. La Bacchus, sous la trompeuse 
image d'un raisin, abuse firigone; et Satume, sous celle d'un 
coursier, devient pere du centaure Chiron. Autour du tissu flotte, 
corome une bordure d6Iiee, un lierre flexible entrelace de fleurs. 
Ni Pallas ni TEnvie ne pourraient rien bMmer dans cet ou- 
vrage. Minerve en eprouve un d6pit profond, et brise la toile oik 
raiguille a reproduit les faiblesses des dieux. Sa main tient encore 
la navette du mont Cylore. Elle en frappe trois ou quatre fois la 
t6te de la fille dldmon. L'infortunee ne peut supporter cet ou- 
trage. Dans son desespoir, elle se pend a un lacet pour s'etrangler. 
Pallas la voit, et, par compassion, adoucit son destin. « Yis, lui 
dit-elle; mais, pour expier ton audace, tu resteras ainsi suspendue. 



Et te, flava comas, fruguro mitissima mater, 

Sensit cquum; te sensit avem crinita colubris 

Mater equi volucris; sensit delphina Melanlho. 120 

Omnibus his faciemque suam, faciemque locorum 

Reddidit. Est illic agrestis imagine Phoebus ; 

Utque modo accipitris pennas, modo terga lconis 

Gesserit; ut pastor Macareida luserit Issen; 

Liber ut Erigonen falsa deceperit uva; 125 

Ut Saturnus equo geminum Chirona crearil. 

ritima pars telae, tenui circumdata limbo, • 

Nexilibus flores hederis habet intcrtextos. 

Non illud Palbs, non illud carpere Livor 
Possit opus. Doluit success\i llava virago, 130 

Et rupit pictas, ccBleslia crimina, vestes. 
Utque cytoriaco radium de monte tenebat, 
Ter, quater, idmoniac frontem percussit Arachnes. 
Non tulit infelix, laqueoque animosa ligavil 
Guttura. Pendentem Pallas miserata levavit, 13S 

Atque ita : « Vive quidem, pendc lamen,improba, dixit. 



208 M^TAMORPHOSES. 

La mSme peine (ne te flatte pas dun meilleur avenir) est im- 
posee a tes descendants jusqu'a ]a posterite la plus reculee. » 
A ces mots, elle s'eloigne en secouant une herbe arros6e de sucs 
magiques. Tout a coup les cheveux d'Arachne tombent, atteints 
du fatal poison. Son nez et ses oreilles disparaissent, sa t6te se 
rapetisse, tous ses membres s^ resserrent; des doigts eftiles 
s'attachent a ses flancs et lui servent de jambes. Le reste du 
corps forme son ventre, d'ou elle tire les fils pour la toile que, 
sous le nom d^araignee, elle ourditcomme autrefois. 

NIOB^, POUR s'£iTRE PREFERl^E A LATONE, EST CIIANGEE EN ROGRER. 

U. La Lydie entiere fr^mit. Le bruit de cet evenement se re- 
pandit dans les villes de la Phrygie, et la renommee en remplit 
l'univers. Niobe, avant son hymen, avait connu Arachne, lorsque, 
vierge encore, elle habitait la Meonie et le mont Sipyle. Mais, a 
ses yeux, c'etait une fille vulgaire, et le chdtiment qui lui avait 
ete inflige ne Tengageait ni a ceder aux dieux, m a mod^rer 
son langage. Tout alimentait sa fiert^, les talents de son epoux, 
sa noblesse jointe a celie de la famille d'Amphion, et la vaste 



Lexqae eadem pcenaB (ne sis secura fuluri), 
Dicla tuo generi, serisque nepolibus esto. 
Post ea discedens succis hecateidos herbae 
Spargil; et extemplo tristi medicam>ne tactae 140 

Defluxere comae, cumque his et naris, et auris ; 
Fitque caput minimum, totoque in corpore parva esl; 
In latere exiles dii^iti pro cruribus hxrent. • 

Gaetera venter habet, de quo tamen illa remittit 
Stamen, ct antiquas exercet aranea telas. 143 

» 

NIOBE SE LATONiE PRiErERT ET IN SAXUM OBDURESCIT. 

II. Lydia tota fremil, Phrygiscquc per oppida facti 
Rumor it, et magnum sermonibus occupat orbem. 
Ante suos Kiobe thalamos cognoverat illam, 
Tum quum Maeoniam virgo Sipylumque colebat. 
Nec tamen admonita est poena popularis Arachnes 150 

Cedere coelitibus, verbisque mlnoribus uti. 
MuUa dabant animos. Sedenira nec conjugis arti s, 
JVec genus amborum, magnique potentia regni, 



LIVRB VI. m 

etendue de son empire. N^anmoins tous ces avantages ne lui 
inspiraient pas autant d'oi^eiI que ses enfants. Niob^ aurait 
ele la plus heureuse des meres, si elle avait rooins cru a son 
bonbeur. Lafille de Tir^sias, Manto, qui lisait dans ravenir, avait, 
dans un transport divin, fait retentir la ville de ces paroles : « Ttie- 
baines, accourez en foule. OfTrezii Latone et a ses deux enfants 
de Tencens et des prieres. Couronnez-vous de laurier. Tel est 
Fordre de Latone. » On ob^it. Toutes les Th^baines parent leurs 
tdtes de feuillage, et jettent dans le brasier sacre Tencens dont 
la fum^e se mSle k leurs voix supplianles. 

Cependant Niobe s'avance, entour^e d'un cort^ge nombreux. 
L'or Mate sur ses riches broderies. Belle, malgre la colere, elle 
agite sa tMe majestueuse. Ses cheveux flottent sur ses epaules. 
EHe s'arrSte; et, quand elle a fi^rement promene autour d'elle 
un superbe regard : « Quelle folie, s'ecrie-t-elle, de preferer les 
divinit^s qu'on vous annonce a celle que vous voyez! Pourquoi 
ces autels consacres a Latone, lorsque renceus ne brtHIe pas en- 
core en mon honneur? J'ai pour pere Tantale, qui seul s'est assis 
k la table des dieux, et pour m^re la soeur des Pleiadcs; j'ai pour 



Sic placuere illi, quamvis ea cuncta placebant, 

Ut sua progenies; et felicissima matrum 155 

Dicta foret Niobe, si non sibi visa fuisset. 

Kam sata Tiresia, venturi praescia, Manto 

Per medias fuerat, diviDO concita motu, 

Vaticinata vias : « Ismenides, ite frequentes, 

Et date Latonae, Latonigenisque duobus, 160 

Cum prece thura pia ; lauroque inneclite crinem. 

Ore meo Lalona jubet. » Paretur; et omnes 

Thebaides jussis sua tempora frondibus ornant, 

Thuraque dant sanctis et verba precantia flammis. 

Ecce venit comitum Niobe celeberrima turba, 1C5 - 

Vestibus intesto phrygiis spectabilis auro, 
Et quantum ira sinit, formosa ; movensque decoro 
Cum capite immissos humerum per utrumque capillos 
Constitit; utque oculos circumtulit alta superbos : 
« Quis furor auditos, inquit, praeponere visis 170 

CoBlestes? aut cur colitur Latona per aras? 
Numenadhucsine thuremeum est? mihiTantalusauctor, 
Cui licuii soU Sttperorum tangere mensas ; 



210 METABIORPHOSES. 

aleul maternel le puissant Atlas, dont la t^te supporte la voiite 
des cieux, et pour aieul patemel Jupiter; je me glorifie aussi 
de Tavoir pour beau-pere. La Phrygie tremble sous mes lois; 
je r^ne dans le palais de Gadmus. Les murs ^leves par la lyre 
d'Amphion, et le peuple qui les habite, nous reconnaissent pour 
maitres, moi et mon eponx. De quelque c6te que se portent mes 
yeux, ma famillem^offre des ressources immenses. Enfin ma beaut^ 
est digne d'une deesse. Ajoutez a tant d'Mat sept filles, autant 
de fils dans la fleur de F^ge, et bientdt sept gendres et sept brus. 
Cherchez maintenant la sdurce de mon orgueil. Osez me preferer 
la fille de je ne sais quel Titan Ceus, Latone, qui, pour accoucher, 
ne put trouver jadis un coin sur toute la terre. Le ciel, la terre 
et Tonde refuserent un abri k votre deesse. Elle erra exilee dans 
runivers, jusqu'au moment ou, par piti^, Delps lui dit : « Nous 
« sommes ^lrang^res, toi sur la terre, moi sur Tonde; » et elle lui 
donna un flottant asile ou Latone mit au jour deux enfants, a 
peine la septiertie parlie de ceux qui me doivent la vie. Je suis 
heureuse • qui pourrait le nier? je le serai toujours : qui oserait 
en douter? Mon bonheur repose sur l'abondance de mes biens. 

Pleiadum soror est genitrix mihi ; maximus Atlas 

Est avus, aetherium qui fert cervicibus axera ; i75 

Jupiter alter avus; socero quoque glorior illo. 

Me gentes metuunt phrygioe ; me regia Gadmi 

Sub domina est; fidibusque mei commissa mariti 

Moenia cum populis a meque viroque reguntur. 

In quamcumque domus ndverlo lumina partem, ISO 

Immensae spectantur opes. Accedit eodem 

Digna deae facies. Huc natas adjice septem, 

Et totidem juvenes, et moi generosque nurqsque. 

Quaerite nunc, habeat quam noslra superbia causara. 

Nescio quoque audete satam titanida Coeo ISa 

Latonam praeferre mihi, cui maxiraa quondam 

Exiguam sedem pariturae terra negavit. 

Nec coelo, nec humo, nec aquis dea veslra recfipta est. 

Exsul erat mundi; donec miserala vaganlem : 

« Hospita tu terris erras. ego, dixil, in undis ; » 1*J0 

Instabilemque locum Delos dedit. lUa duobus 

Facla parens, uleri pars est haec septima nosiri. 

Sum felix: quis enim neget hoc? felixque manebo; 

IIoc quoquc quis dubitel? Tutara me copia fecil. 



LIVRE VI. 211 

Je suis trop haut pour que radversite puisse m^atteindre. Elle au- 
rait beau me ravir une grande partie de ce que je poss^de, elle 
me laisserait beaucoup plus encore. Mes biens sont k l'abri de 
toute crainte. Supposez que, de ce peuple d^enfants, quelques-uns 
me soient enleves ; cette perte ne saurait me r^duire k deux comme 
Latone. Combien elle risque de les voir mourir! Hdtez-vous d'a~ 
bandonner ces autels, et quittez le laurier dont vous avez ceint 
vos tStes. » Les Thebaines Je d^posent et laissent le sacrifice in^ 
terrompu. Du moins, un dernier hommage leur est permis : 
elles adorent Latone a demi-voix. 

La deesse indign^ adresse ces paroles a ses deux enfants sur le 
haut du Cynthe : « Eh quoi ! moi, yotre mere, si fi^re de vous avoir 
donne le jour, moi, qui ne devais ceder qu'a Junon, je me vois 
disputer le titre ^e deesse ! Ces autels, que tous les siecles m'ont 
consacres, vont m'^lre interdits, 6 mes enfants ! si vous ne me pr^tez 
votre appui. Encore ri'est-ce point ma seule douleur. A cet horrible 
sacril^e la fiUe de Tantale ajoute Tinsulte. Elie ose placer ses en- 
fants au-dessus de vous ; elle ose pr6dire (puisse un tel malheur 
retomber sur sa t^te !) que bient6t je serai sans enfants, et sa langue 
impie a renouvele les blasphemes de son pere. » Latone allait 

Major sum, quam cui possit fortuna nocere; 195 

Multaque ut eripiat, multo mihi plura relinquet. 
Excessere metum mea jam bona. Fingile demi 
Huic aliquid populo natorum posse meorum ; 
Non tamen ad numerum redigar spoliata duorum, 
Latonse turbae. Quae quantum distat ab orba? 209 

Ite saeris, properate sacris, laurumque capillis 
Ponite. » Deponunt, infectaque sacra relinquunt, 
Quodque licet, tapito venerantur murmurc numen. 

Indignata dea est, summoque in vertice Cynthi, 
Talibus est dictis gemina cum prole locuta : 2(^ 

« En ego vcstra parens, vobis animosa creatis, 
Et, nisi Junoni, nuUi cessura dearum, 
An dea sim, dubitor I perque omnia sxcula cultis 
Arceor, o nali, nisi vos succurritis, aris. 
Nec dolor hic solus : diro convicia facto 210 

Tantalis adjecit, vosque est postponere nalis 
Ausa suis ; et me (quod in ipsam reccidat t) orbam 
Diiit, et exhibuit linguam scelerata palernam. » 



212 MfiTANORPHOSES. 

ajouter la pri^re : « Gessez vos plaintes, dit Ph^us. Le chfttinient 
se fait trop attendre. » Phebe tient le mSme iangage. D'un vol 
rapide iis fendent Tair et descendent, enveloppes d'un nuage, 
dans la cit^ de Gadmus. Pr^s des murs s'etendait au loin une 
large plaine sans cesse foulee par les chevaux. Le sol s'^tait ra- 
molli sous leurs pas et sous les roues des chars. Une partie des 
sept ills dWmphion s'elance sur de genereux coursiers, pressent 
leurs flancs couverts de housses de pourpre» et prennent en 
main les r^nes garnies d'or. 

L'un d'eux, Ism^ne, Taine de tous, fait caracoler son cheval, 
et soumet au frein sa bouche ecumante. Tout a coup ii s'^crie : 
« Je suis mortl » et il est frappe d'un trait au milieu de la poi- 
trine. Sa main glacee laisse ^happer les r^nes, et il tombe sur le 
flanc en glissant peu a peu le long de l'epaule droite de son cour- 
sier. Pres de lui, Sipyle a entendu Tair fremir du bruit d'une 
fl^che. 11 Idche ia bride aussi promptement qu*a la vue d'un 
nuage pluvieux un pilote fuit et deploie toutes les voiles pour re- 
cueillir jusqu'au moindre vent. Sipyle abeau abandonner les r^nes, 



Adjectura preces eral his Latona relatis : 

« Desine, Phoebus ait, poense mora longa, querelas. 215 

Dixit idem rhoebe, celerique per aera lapsu 

Contigerant tecti cadmeida nubibus arcem. 

Planus erat, lateque patens prope mcenia campus, 

Assiduis pulsatus equis, ubi turba rotarum, 

Duraque mollierant subjectas ungula glebas. 'iCO 

Pars ibi de septem genitis Amphione fortes 

Conscendunt in equos, tyrioque rubentia fuco 

Terga premunt, auroque graves moderantur habenas. 

E quibus Ismenos, qui matri sarcina quoftdam 
Prima suae fuerat, dum certum flectit in orbem '2'2.*i 

Quadrupedes cursus, spumantiaque ora coercet : 
« Hei mihi ! » conclamat, mcdioqite in pectore iixu^ 
Yela gerit, frenisquc manu morieute remissis, 
In latus a dextro paulatim delluit armo. 
Proximus, audito sonitu per inane pbaretra3, ioO 

Frena dabat Sipylus, veluti quum prxscius imbri= 
Nube fugit visa, pendentiaque undique rector 
Carbasa deducit, ne qua levis efiluat aura, 
Frena dabat. Dantem non evitabile teluro 



LIYRK YI. 815 

le traitin6vitable lepoursuit; la fl^che tremblante reste attachee 
a son cou, et la pointe sort par son gosier. Pench^ sur i'enco- 
lure de son cheval qu'emporte un rapide essor, il roule le long 
de la crini^re, et rougit la terre de son sang. L^infortun^ Phe- 
dimus et Tantal^, h^rilier du nom de son aieul, quittent la 
course pour se livrer k la lutte ch^rie de la jeunesse. D^jk ils 
entrelaoaient leurs bras et heurtaient leurs poitrines, iorsqu'un 
trait s'^chappe de l'arc tendu, et les perce tous deux corps 
a corps. IIs poussent ensemble un gemissemeht, se tordent de 
douleur, roulent a terre, ferment leurs yeux mourants et rendent 
ensemble le demier soupir. A cet aspect, Alphenon se d^chire la 
poitrine, et vole pour recevoir dans ses bras leurs corps deji 
glac^; mais il succombe en remplissant ce pieux devoir. Le dieu 
de D^los Tatteint d»un trait mortel. D retire le fer dont la pointe 
recourbee entraine une parlie du poumon, et perd la vie avec 
son sang. Le jeune Damasichthon re^it plus d'une blessure. 
Atteint a Tendroit ou commencent la jambe et le pli du jar- 
ret, tandis qu'il essaye d'arracher la fleche fatale, une aulre 

Consequilur, summaque Iremens cervice sagitta 233 

Hsesit, et exstabat nudum de gutture ferrum. 

IUe, ut erat pronus, per colla admissa jubasque 

Yolvitur, et calido tellurem sanguine fcedat. 

Pbsedimus infelix, et aviti nominis baeres 

Tantalus, ut solito finem imposuere labori, 240 

Transierant ad opus nitidae juvenile palaestrte, 

Et jam contulerant arcto luctantia nesu 

Pectora pectoribus, quum tento concila cornu, 

Sicut erant juncti, trajccit utrumque sagitta. 

Ingemuere simul, simul incurvata dolore 245 

Membra solo posuere, simul suprema jacentes 

Lumina versarunt, animam simul exhalarunt. 

Aspicit Alphenor, laniataque pectora plangens 

Advolat, ut gelidos compiexibus allevet artus, 

Inque pio cadit offieio; nam Delius illi 250 

Intima fatifero rumpit prsecordia ferro. 

Quod simul eductum, pars est pulmonis ia hamis 

Eruta. QMmque anima cruor est effusus in auras. 

At uon intonsum simplex Damasichthona vulnus 

Adficit. Ictus erat, qua crus esse incipit, et qua 235 

NoIIia nervosus facit intemodia poples ; 

Duraque manu tentat trahere esitiabile telum, 



2U MfeTAMORPnOSES. 

s'enfonce profond^ment dans sa gorge, et, repouss^e par le sang 
qui jaillit avec force, elle s^ouvre au loin un passage dans rair. Le 
dernier fils dWmphion, llionee, dont les prieres devaient rester im- 
puissantes, leve ses bras vers le ciel : « dieux ! s'6crie-t-il (igno- 
rant qu'il ne devaitpasles invoquer tous), epargnez-moi ! » Le dieu 
a Tarc redoutable fut touche desa priere; mais le trait 6tait deja 
parli. Toutefoisla blessure qui lui ravit le jour fut peu douloureuse : 
la fl^he n*etait pas descendue bien avant dans son coeur. 

Le bruit de ces malheurs, rafmiction de tout un peuple et les 
iarmes de ses amis apprennent a Niobe quels maux Tont si sou- 
dainement accabl^. Elle s'6tonne que les dieux aient pu les ac- 
complir ; elle s^indigne qulls Taient ose, et que leur empire &'&- 
tende si loin. Car Amphion lui-m^me, en se per^nt ie sein, avait 
en m6me temps mis fm k sa yie et a ses douleurs. Qiiant a 
Niob^, h^las ! comlJien elle etait difT^rente de cette Niobe qui na- 
gu^re eloignait le peuple des autels de Latone, et portait fiere- 
ment ses pas au ihilieu de Thebes 1 Alors son bonheur faisait envie 
h ses amis. Maintenant, bbjet de pitie, m6me pour ses ennemis, 
elle se jette sur les restes glac^s de ses fils, et les couvre indis- 



AUera per jugulum pennis tenus acta sagitta est. 

Expulit hane sanguis, seque ejaculatus in altum 

Emicat, et longe terebrata prosilit aura. 260 

Ultimus Ilioneus non profeclura precando 

Brachia su&tulerat : « Dique o ! » communiter omnes 

Dixerat (ignarus non omnes esse rogandos), 

a Parcite I » Motus erat, quum jam revocabile telum 

Non fuit, Arciteneus. Minimo tamen occidit ille 2G5 

Vulnere, non alle percusso corde sagitta. 

Fama mali, populique dolor, lacrymaequc suorum 
Tam subilffi matrem cerlam fecere ruinae, 
Mirantem poluisse, irascentemque, quod ausi 
Hoc essent Superi, quod tantum juris haberent. 270 

Nam pater Amphion, ferro per peclus adacto, 
Finierat moriens pariter cum luce dolorem. 
Heu ! i]uantum hsec Niobe Niobe distabat ab illa, 
QuoB modo latois populum submoverat aris, 
Et mediam tulerat gressus resupina per urbem, ^75 

Invidiosa suis. At nunc miseranda vel hosli, 
Corporibus gelidis incurabil, et ordine nullo 



LIVRE VI. 215 

tiiietenient de ses derniers baisers. Eile s'en detachc pour lever 
ses bras livides vers le ciel : a Repais-toi de ma douleur, cruelle 
Latone, s'ecrie-t-elle; oui, repais-loi de ma douleur; rassasie de 
mon deuii ton coeur f^roce et tes entrailles barbares. Je meurs 
s^t fois. Triomphe, mon ennemie; enorgueillis-toi de ta victoire. 
Mais ou est donc cette victoire? Dans mon infortune, je poss^ 
plus que toi dans ta prosperite. M^me apres tant de coups, je 
Temporte encore sur toi. » 

Eile dit. La corde de Tarc resonne de nouveau. Tous, excepte 
^iobe, frissonnent d'effroi. Son audace grandit avec ses malheurs. 
En habits funebres et les cheveux epars, ses filles entouraient la 
couche de leurs freres. L'une d^elles tente de retirer le fer plonge 
dans sa poitrine. Aussitot sa tSte retombe sur son frere, et elle 
expire. Une autre veut consoler sa malheureuse mere. Elle perd 
soudain la voix. Son corps s'affaisse perce par une main invisible, 
et sabouche se ferme en rendant le demier soupir. Celle-ci meurt 
en cherchant vainement a fuir; celle-la succombe dans les bras 
de sa soeur. L'une se cache, rautre est saisie d'epouvante. Six 
avaient subi le trepas, atteintes de blessures diff^renles. Une-seule 



Oscula dispensat natos suprema per omnes, 

A quibus ad coelum liventia brachia tendcns : 

« Pascere, crudelis, nostro, Latona, dolore, "280 

Pascere, ait, satiaque nieo lua pectora luctu, 

(lorque ferum salia, dixit. Per funera septem 

Kfferor. Exsulta, viclrixque inimica triumpha. 

Cur autem victrix? Miserac mihi plura supersuut, 

Quam tibi felici. Posl tot quoque fuiiira vinco. » 289. 

Dixerat. Insonuit conlento nervus ab arcu, 
Hui, praeter Nioben unara, conterruit omnesj. 
llla malo est audax. Slabant cum vestibus atris 
Ante loros fratrum demisso crine sorores. 
E quibus una, trahens haerentia viscere tela, 290 

Imposito fralri moribunda relanguit ore; 
Aitera, solarl miseram conata parentem, 
Conticuit subito, duplicataquc vulnere ca}co est, 
Oraque compressit, nisi postquam ^piritus exit. 
Hxc frustra fugiens coUabitur ; illa sorori 29^ 

Immoritur : latet hsec; illam Irepidare videres. 
Sexque datis letho, diversaque valnera passis, 



216 M^TAMORPHOSES. . . 

survivait. Sa mere lui fait un rerapart de son corps et la couvre 
de ses vStements. « Laisse-moi cette fille, s'ecrie-t-elle, la seule 
qui me reste, la plus jeune de toutes ; d'un si grand nombre, je 
demande la plus jeune, la seule qui vit encore. » Tandis qu'elle 
prie, la tendre viclime rend T^me, et Niobe se yoit seule au mi- 
lieu de ses fils, de ses filles et de son epoux moissonnes par la 
la itiort. Tant d'infortunes Tont rendue insensible. L'air n^agite 
plus ses cheveux, son teint est pale, ses yeux sont iixes, ses traits 
mornes : rien ne vit plus en elle. Sa langue se glace dans son pa- 
lais durci, et le mouvement cesse dans ses veines. Son cou ne 
peut plus se plier, ses bras faire aucun geste, ni ses pieds marcher; 
ses entrailles m^me se petrifient. EUe pleure pourlant. Un violent 
tourbillon Tenveloppe et Temporte dans sa patrie. La, placee sur 
le sommet d'une montagne, elle est toujours humide, et des larmes 
baignent encore le marbre dont elle a pris la forme. 

M^TAMOKPHOSB DES PAYSANS LTCIENS EN GRENOUILLES. 

. Ili. Des lors, hommes et femmes, tous redouterent le courroux 
d'une si puissante divinite, tous s'empress6rent d'honorer la 



Ultima rcstabat, quaiu tolo corpore niater, 

Tota veste tegciis : « Unam, raininiamquc relinque ; 

De mulli:> miniraam posco, claraavit, el unam. » 500 

Dumque vogat, pro qua rogat, occidit. Orba resedit 

Exaniraeb inler natos, nalasque, Tii^uraque, 

Diriguilque raalis. Nulios movel aura capiUos; 

In vullu color e^t sine sanguine; lumina raoestis 

Stant iramota genis : nihil est in imagiuc vivi. ^ 305 

Ipsa quoque interius cum duro lingua palalu 

Congelat, et vcnac desistunl posse moveri ; 

Nec flecti cervix, nec brachia reddere gestus, 

Necpes ire potest; intra quoque viscera saxum esl. 

« Flet laraen, et validl circumdata lurbine venli oiO 

In patriara rapla est, ubi fixa cacumine monlis 

t Liquilur, et lacrymas eliamnura marmora mauanl. 

N LYCIl laSTlCI LN RANAS VKKSl. 

* 111. Tum vero lanli mauifestam uuminis irara 

^ Femina virque timent, cultuque impnnsius omnes 



LIVUE VI. 217 

graDde d^esse qui enfanta deux jumeaux ; et, comiue d'ordinaire, 
cette aventure recente fit reraonter aux anciennes. L'un des com- 
pagnons de Niobe s'exprima en ces termes : « Jadis les paysans 
de la fertile Lycie ne mepriserent pas non plus impunement La- 
tone. Le prodige que je vais raconter, peu connu parce qu'il con- 
cerne des honunes vulgaires, n est pas moins surprenant. J'ai vu 
moi-mtoe le lac et les lieux qu'il a rendus celebres. Appesanti 
par fage et incapable de supporter les fatigues de la route, mon 
p^re m^avait prie de lui amener des boBufs de la Lycie, en me 
donnant im guide ne dans cette contree. Nous parcourions en- 
semble les paturages, quand tout a coup nous vimes au milieu du 
lac un autel antique, noirci par la fumee des sacrifices et entourc 
de roseaux tremblants. Mon guide s'arr6ta, et, saisi d^clTroi, il 
murmura ces paroles : Sois-nous propice. Je repetai a voix basse 
les memes paroles. Je lui demandai si cet autel etait consacr^ aux 
Naiades, a un Faune ou a un dieu du pays. II me repondit : « Cet 
« autel, mon jeune ami, n'appartient pas a une divinite des mon- 
« tagnes, mais a la deesse que la reine des dieux exila autrefois 
« de runivers. A peine Delos, vaincue par ses prieres, lui offrit-elie 
« un asile, lorsque, dans ses courses legeres, cetle ilc errait a 

Hagna gemelliparaB venerantur numina divte ; 515 

Utque fit, a facto propiore priora renarrant. 
E quibus unus ait : « LyciaE quoque fertilis agri» 
Haud impunc deam veteres sprevere coloni. 
Kes obscura quidem est ignobilitate virorura, 
Mira tamen. Vidi praisens stagnumque locuraque 520 

Prodigio nolum. Nam rae jam grandior ajvo, 
Imputiensque viae genilor deducere lectos 
Jusserat inde boves, gentisque illius eunti 
Ipse ducem dederat. Cum quo dura pascua luslru, ' 
- Ecce lacus medio, sacrorum nigra favilla 523 

Ara vetus stabat, tremulis circumdata cannis. 
Hestitit, et pavido, Faveas mihi, murmure dixit 
Dux meus; el simili, Faveas, ego murmurc dixi. 
Naiadum, Faunioe foret tamen ara rogabani, r 

Indigensene dei, quum talia reddidil hospes : 350 

« Non hac, o juvenis, montanum numen in ara osl. 
« Illa suam yocat hanc, cui quondam regia Juuo 
« Orbem interdixit. Quam vix erratica Delos 
« Orunlem accepit, lum quura levis insula nabat. 



^ 



218 MfeTAMORPHOSES. 

f la surface des flols. La, couchee entre un palmier et Tarbre de 
« Pallas, elle mit au jour deux jumeaux, en depit de leur impla- 
« cable marAtre. Bevenue mere, elle s'eloigna de cette ile pour 
« ^chapper a Junon, emportant sur son sein ses deux enfants, qui 
« sont ranges parmi les dieux. Parvenue aux confins de la Lycie 
<c ou naquit la Chim^re, tandis que le soleil embrasait la terre de 
« ses feux, Latone, fatiguee d'une longue marche, se sentit devo- 
« ree d'une soif ardente au milieu d'un air enflanmie, et ses en- 
« fants alt^res avaient tari son sein. EUe aper^ut par hasard un 
« petit lac au fond d'une vallee. Les paysans coupaient sur ses 
« bords l'o§ier, le jpnc et Talgue amie des marais. La fllle de Geus 
« approche, s^agenouille et se penche pour se desalt^rer dans 
« Tonde fraiche. Les paysans Ten emp6chent. La deesse leur 
« adresse ces paroles : 

« Pourquoi m'interdire cette eau qui appartient a tout le 
« monde? La nature n'a point voulu que le soleil, Tair et Teau 
« fussent la propriete d'un seul. Ghacun a le droit de puiser ici. 
« Gependant je vous demande ce droit comme une grace. Je n'al- 
« lais point me baigner pour me remettre de mes fatigues ; j^al- 
« lais etancher ma soif. En vous parlant, ma bouche devient aride, 

« Illic, incumbeus cum Palladis arbore palma}, 33o 

« Edidit invita geminos Latona noverca. 

.<( Hinc quoque Junonem fugisse puerpera ferlur, 

« Inque suo portasse sinu, duo numina, natos. 

« Jamque chimxrifefae, quum sol gravis urerct arva. 

« Finibus in Lyci», longo dea fessa laborc 3iU 

« Sidereo siccala sitim collegit ab aestu, 

« Uberaque ebiberant avidi lactanlia nati. 

« Fortc lacum mediocris aquae prospexit in imis 

« Vallibus. Agrcstes illic fruticosa legebaut 

« Vimina cum juncis, grutamque paludibus ulvaui. 545 

« Accessit, positoque genu Titania terram 

« Prcssit, ut hauriret geiidos potura liquores. 

« Rustica turba vetant. Dea sic affala vetantes : 

« Quid prohibetis aquis? Usus communis aquaruin. 
« Nec solem proprium Natura, nec aera fecil, 350 

« Nec tenues undas. Ad publica munera veni. 
« Quae tamen, ut detis, supplex peto. Non ego nostros 
« Abluere hic artus, lassalaque mcrabra parabam 
« Sed relevare sitim. Carel os humore ioquentis, 



LIVRE VI. 219 

* mon palais se desseche, et ma voix peut a peine se frayer uii 
« passage. Cette eau sera pour raoi du nectar, et je proclamerai 
4 que je vous dois la vie; oui, vous me la donnerejs en me per- 
c mettant de boire. Laissez-vous fl^chir par ces enfants suspendus 
« a mon sein, qui vous tendent leurs petits bras • (ils les tendaient 
c en ce mometft). Quels cceurs ces toucbantes paroles de Latone 
« n'auraient-elles point attendris ? Gependant la foule, insensible 
« a sa priere, s*obstnie a remp^cher de boire. On la menace, on 
« rinsulte, si elle ne s'61oigne. Bien plus, chacun trouble Teau 
ff de ses pieds et de ses mains, et bondit malignement de tous 
« cdtes pour remuer la vase jusqu'au fond du lac. La colere sus- 
« pend la soif. La fille de Ceus ne descend plus k d'indignes 
c prieres. EUe n'abaisse plus son langage au-dessous de celui 
« d'une deesse. Mais, levant ses mains au ciei : « Yivez a jamais 
« dans ce iac, » dit-elle. Ses vceux sont accomplis. Ces hommes 
« grossiers s'y precipitent avec joie. Tanl6t ils plongent sous les 
« eaux, tantdt ils montrent leur t^te au-dessus de T^tang, ou 
« nagent a sa surface. Souvent ils se reposent sur la rive, souvenl 
tf ils s*elancent de nouveau dans Tonde. Leur langue s'aban- 

« Et fauces arent, vixque est via vocis in illis. 355 

c Haustus aquse mihi uectar erit, vitamque fatebor 

k Accepisse simul ; vitam dederitis in unda. 

« Hi quoque vos moveant, qui nostro brachia teuduut 

« Parva sinu. (Et casu tendebant brachia naii.) 

u Quem non Dianda deo} potuisseQt verba movere? 36U 

« Hi tamen orantem perstant prohibere, ii>inasque, 

« Ni procul abscedat, conviclaque insuper addunl. 

« Nec satis hoc, ipsos etiam pedibusque manuque 

« Turbavere lacus, imoque e gurgite mollem 

« Huc illuc liraum sallu movere maligno. 363 

« Distulit ira sitim. Neque enim jam filia CtBi 

<t Supplicat indignis, nec dicere suslinet ultra 

« Verba minora dea; toUensque ad sidera pahnas, 

« ^ternum stagno, dixitj vivatis in isto. 

« Eveniunt oplata deae. Juvat isse sub undas, 3l0 

K £t modo tota cava submergere membra palude, 

i( Munc proferre caput; summo modo gurgite nare; 

« Saepe super ripam stagni considerc ; ssepe 

« In gelidos resilire lacus ; et nunc quoque turpes 

« Lilibus eiercent linguas; pulsoque pudore, '^^ 



220 MgTAMORPllOSES. 

t donne mcore a des propos grossiers, et, jusque sous les eaux, 
i ils essayeiit de cyniques sarcasmes. Deja leur voix devient rauque, 
« leur gorge s^enfie, et leur bouche ^largie vomit Tinjure. La t^te 
« et les ^paules se confondent, le cou disparait ; le dos est vert, 
i ie ventre blanc, et forme la plus grande partie de leur corps. 
« Metamorpboses en grenouilles, ils sautent -dans le maiais 
« fangeux. • 

MARSYAS CHANGI^ Elf FLECVE. 

IV. « A peine mon guide, dont j*ignore lenom,^eut-il acheve le 
recit de cet evenement funeste aux paysans de la Lycie, qu'un autre 
rappela le chAtiment inflige par le fils de Latone au Satyre vaincu 
dans le combat de la fliHte due a Minerve. « Pourquoi m'dcor- 
« chez-vous? s'ecriait-iL Ah! deplorable temeritd! Ah! fai- 
« lait-il que la flikte me coiitSt si cher? t Tandis qu'il pousse ces 
cris, sa peau lui est arrachee : son corps n'est qu'une plaie ; 
le sang coule de toutes parts; ses nerfs sont mis a nu. On peui 
voir a decouvert le mouvement de ses veines, les battements de son 
coeur, et compter ses fibres dans sa poitrine. Les Faunes, divini- 



« Quamvis sial sub aqua maledicere teiilant. 

« Vox quoque jam rauca est, iuOataque colla lumcscuiil, 

« Ipsaque dilatant patulos convicia rictus. 

« Terga caput tangunt; colla intercepta videntur; 

« Spina viret ; venter, pars maxima corporis albct ; 580 

« Limosoque nova) saliunt in gurgite rante. » 

MARSTAS FIT FLUVIU8. 

IV. « Sic ubi nescio quis lycia dc gentc viroruiii 
-Reltulit exitium, Satyri reminiscitur alter, 
Quem tritoniaca Latous arundine victum 
Affecit poena. « Quid me mihi detrahis? inquil. 385 

« Ah piget ! ah non est, clamabat, tibia tanti ! » 
Glamanti cutis est summos derepta per arlus ; 
Nec quidquam nisi vulnus erat ; cruor undique mauat ; 
Detectique patent nervi; trepidiequc biuc uUa 
Pelle micanl venae; salientia viscera possis, 300 

Et perlnceutes numerare in pectorc fibras. 
Uium ruricolae, silvarum uumina, Fauni, 



LIVRE VI. m 

t^ des champs et des for^ts, les Satyres ses frdres, Olympus, d^j^ 
cel^bre, et Jes Nymphes, ie pleurerent, ainsi que ceux qui font 
paitre sur ces montagnes les brebis et les boeufs. La terre fut bai- 
gnee des larmes qu'elle regutet qu'elle conserva dans ses fi^ondes 
entrailles. Apres les avoir chang^es en eau, elle les ramena dans la 
region des airs, d'ou elles retomberent pour former le plus limpide 
fleuve de la Phrygie, le Marsyas, qui se rend k la mer par une pente 
rapide. • 

PilOPS PLEURE NIOb£. — LES DIEUX LUl DOMNENT U«E iPAULR D*IV0mE. 

V. Apr^s ce recit, on revint aux malheurs dont Tli^bes avail 
ete le th64tre ; on pleura Amphion mort avec ses enfants. La co- 
l^re ^data contre Niob^. Pelops seul, dit-on, ddplora son sort. En 
dechirant ses v^tements jusqu'a la poitrine, il montra une ^paule 
d'ivoire. A Tepoque de sa naissance, cette ^paule ^tait de chair 
conmie la droite ; elle avait la m6me couleur. Bientdt apr^, ses 
membres furent mis en lambeaux par son pSre ; mais on pretend 
que les dieux les reunirent de nouveau. Ils avaient 6t6 retrouv^, 
h Texception d'un seul, dont Tabsence laissa entre la gorge et le 

Et Satyri fratres, et tunc quoque claru« Olympus, 

Et NymphaB flerunt, ct quisquis montibus illis 

Lanigerosquc greges armentaque bucera pavit. 395 

Fertilis immaduit, madefactaque terra caducas 

Goncepit lacrymas, ac venis perbibit imis. 

Quas ubi fecil aquam, yacuas emisit in auras; 

Inde petens rapidum ripis declivibus asquoi^ 

Marsya nomcn habet, rbrygiae liquidissimus amnis. » 40() 

NIOBEN FLET PELOPS. — CUI DATDR HOHERUS EBORNEDS. 

V. Talibns extemplo redil ad praesentia dictis 
Vulgus, et exstinctum cum stirpe Amphiona iugent. 
Mater in invidia est; tamen hanc quoque dicitur unus 
Flesse Pelops, humeroque. suas ad peclora postquam 
Deduxit vestes, ebur ostendisse sinistro. 4(Xi 

Concolor hic humerus, nascendi tempore, dextro, 
Corporeusque fuit. Hanibus mox caesa patemis 
Membra ferunt junxisse deos, aliisqne repertis, 
Qui locus est juguli medius summique lacerti 



222 Ml^TAMORPHOSES. 

bras un vide que remplit une piece dMvoire. Par ce bienfait, P6- 
lops recouvra tous ses mernbres. ^ 

CHANGEHENT DE TJ^REE EN HUPPE, DE PHILOMbLE EN ttOSSIGNOL, 
DE PROGNlS EN HIRONDELLE. 

VI. Les princes voisins se reunissent, et les villes d'alentour 
supplient leurs rois de les secourir. Cetaient Argos, Sparte, My- 
c^nes ou devaient regner les Pelopides, Calydon, qui n^etait pas 
alors en butte au terrible courroux de Diane, la fertile Orcho- 
m^ne, Corinthe, c^lebre par son airain, la fiere Mess^ne, Patras, 
Fhumble Cl^ones, Pylos oii r^a Nelee, Tr^zene, que ne gouvemait 
pas encore Pitth^e, les viUes renferm^es dans Tisthme battu par 
deux mers, et celles que, du haut de cet isthme, on aper^it au 
delk. Qui pourrait le croire? Athenes resta seule impassible. La 
guerre rempMia de payer la dette de l'humanite. Des i^gions bar- 
bares avaient franchi les iners et porte repouvante dans les murs 
de Mopsus. T^ree, roi de Thrace, accouru au secours d'Athenes, 
les avait mises en deroute, et s'6tait fait un grand nom par cette 



Defuit. Impositum est non comparentis in usum 410 

Parlis ebur; factoque Pelops fuit integer illo. 

TEREUS IX UPUPAM TRANSFORMATUR, PHILOHELA IN LnSCINIAM, 
PROCNE IN HIRUNDINEM. 

Vf. Finitimi proceres coeunt, urbesque propinquaE 
Oravcre suos ire ad solatia reges, 
Argosque, et Sparte, pelopciadesque Mycenae, 
Et nondum torvae Calydon invisa Dianae, 415 

Orchomenosque ferax, et nobilis serc Corynthos, 
Messeneque ferox, Patrseque, humilesque Cloonae, 
Et nelea Pylos, neque adhuc pittheia Troezen, 
Quseque urbrs aliae bimari clauduntur ab isthmo, 
Rxteriusque sitae bimari spectantur ab isthmo. 4^ 

Credere quis possit? solae cessatis Athenae. 
Obstitit officio bellum, subvectaque ponto 
Barljara mopsopios terrebant agmina muros. 
Treicius Tereus haec auxiliaribus armis 
Fuderat, et clanim vincendo nomen habebat. 425 



LIVRE VI. 223 

victoire. Ind^pendamment de ses immenses richesses et de ses 
nombreux sujets, il descendait du dieu Mars. Aussi Pandion iui 
donna-t-il la main de Procne. Mais ni THymen, ni Junon, ni les 
Gr^ces, ne scellerent cette union. Les Eumenides allumSrent ieurs 
torches a un iDiJcher, et preparerent leur couche nuptiale, au che- 
vet de laquelle vint se reposer un sinistre hibou qui s'6tait abattu 
sous ieur toit. Cest sous de tels auspices que s'unirent les deux 
epoux; c'est sous de tels auspices quMls donn^rent ia vie a un 
enfant. La Thrace les entoura d'hommages et rendil grkes aux 
dieux. Elle voulut que le jour ou Teree regut la main de la fiUe de 
rillustre Pandion, et celui ou Itys vint au monde, fussent des 
jours de fSte : tant ravenir est enveloppe de nuages ! 

Deja le soleil avait acheve cinq fois sa r^volution, lorsque Procn^, 
avec Taccent de la tendresse, dit a son ^poux : « Si j*ai.qtielque 
empire sur ton sime, permets-moi d'aller aupr^s de ma soeur, ou 
obtiens qu'elle vienne ici en fengageant a la ramener en peu de 
temps a mon pere. Si je te dois le bonheur de la voir, tu auras de 
grands droits a ma reconnaissance. » Teree fait lancer les vais- 
seaux a la mer ; il met a la voile, et, gr^ce a ses rameurs, il louche 

Quem sibi Pandion opibusque virisque potentem, 

Et genus a magno ducentem forte Gradivo, 

Connubio Procnes junxit. Mon pronuba Juno, 

Non Hymenseus adest, illi non Gratia lecto. 

Eumenides tenuere faces de funere raptas; 430 

Eumenides stravere torum ; tectoque profanus 

Incubuit bubo, thalamique in culminc sedit. 

Hac ave sunt juncti Procne Tereusque; parentes 

Hac ave sunt facti. Gratata est scilicet illis 

Thracia, disque ipsi grates egere, diemque, 435 

Quaque data est claro Pandione nata tyranno, 

Quaque erat ortus Itys, festam jussere vocari : 

Usque adeo iatet utilitas! 

Jnm tempora Titan 
Quinque per autumnos rcpetiti duxerat anni, 
Quum blandita viro Procne : « Si gratia, dixit, 440 

UUa mea est, vel me visendae mitle sorori, 
Vel soror huc ^eniat. Redituram tempore parvo 
Promittes socero. Magni mihi numinis instar 
Germanam vidisse dabis. « Jubet ille carinas 
In freta deduci; veloque, et remigeportus 445 



224 WETAMORPHOSES. 

aux ports d'Ath^nes et entre dans le Piree. Arrive chez son beau- 
p^re, il lui serre la main, et Tentretien commence sous d^heureux 
auspices. D'abord Teree fait connaitre le motif de son voyage et le 
dfeir de son epouse. II s*engage a ramener promptement Philo- 
mSle de la Thrace. 

Dans ce moment, elle parait, riche de brillants atours, plus riche 
encore de sa beaut6, telles que les Naiades et les Dryades se mon- 
trent, dit-on, au milieu des for^ts, sans avoir toutefois une aussi 
magnifique parure. A la vue de la jeune princesse, T6ree bnile 
comme une moisson miire qu'on incendie, ou comme des feuilies 
et du foin sec dont on approche le feu. Aux charmes qui i^attirent 
se joint raiguillon de Tamour : tant le coeur de T^ree est prompt a 
s^enflamrner ! II est entraine k la fois par la passion et par l*ardeur 
du sang. II cherche a corrompre les vigilantes compagnes de Philo- 
mele et sa fid^le nourrice ; il essaye de la seduire elle-mtoe par de 
riches pr&ents, et lui offre son royaume. II Tenl^vera; et, apres 
1'avoir ravie, il soutiendra une guerre terrible pour la garder. 11 
n'est rien que n'ose son amour efifrene ; sa flamme ne peut plus se 
renfermer au fond de son coeur. Dejk tout delai rimporlune ; il re- 

Cecropios intrat; Pirxaque littora tangit« 

Ut primum soceri dala copia, dextera dcMraD 

Jungitur, et fausto committitur omine sermo. 

Cceperat, advAotus causam, mandata rererre 

CuDJugis, et celeres missa spondere recursus. 450 

Ecce venil magno dives Phiiomela paratu, 
Divitior forma. quales audire solemus 
Naidas et Dryadas mediis incedere silvis, 
Si modo des illis cultus similesque paralus. 
Non secus exarsit conspecta virgine Tereus, 4ot> 

Quam si quis canis ignem supponat aristis, 
Aut frondem.-positasque crcmet foenilibus herbas. 
Digna quidem facies; sed et hunc innata libido 
Exstimulat, pronuraque genus regionibus illis 
In Venerem est : flagrat vitio genlisque suoque. 400 

Impetus est illi, comitum corrumpere curam, 
Nutricisque fidem; necnon ingentibus ipsam 
SoUicitare datis; totumque impendere regnum, 
Aut rapere, et saevo raptam defendere bello; 
El nihil est, quod non effreno captus amore 4r»r> 

Ausit; nec capiunt inclusas pectora flammas. 
Jamque moras male fert, cupidoque reveriitur ore 



LIVRE VI. 225 

vient avec ardeur aux d^sirs de Procn^ ; et, sous leur voile, ce sont 
les siens qu'ii exprime. L'amour le rend ^loquent. Ses instances 
$ont-elles trop vivcs, c'est Procnd qui Texige. II emploie m^me les 
pleurs, comme si elle les avait command^. Dieux ! quel ablme de 
ten^bres que le coeur humain ! Les efforts de T^r^ pour ex^ter 
soncrime prcnnent Tapparence du devouement : il se giorifie de 
son forfait. Que dis-je ? Philom^Ie elle-m^me s'associe a ses desirs! 
De ses bras caressants elle presse les ^paules de son p^re ; elle 
demande en m^me temps, pour et contre ses iuterSts, qu'il lui 
soit permis de se rendre aupres de sa soeur. T^ree la contemple 
eti'enveloppe de ses regards: Les baisers qu'elledonne k son p^re, 
ses bras qu'elle enlace a son cou, tout est pour Ter^ un aiguillon 
et un feu qui alimente sa fureur. Toutes ses etreintes filiales lui 
font souhaiter d'6tre son pere : ce titre n'4teindrait pas une in- 
cestueuse flamme. Pandion cede aux pri^res de ses filles. Philom^le 
s^abandonne a la joie et rend grsices a son p^re. Infortunee ! elle 
voit le bonheur, pour sa soeur et pour elle, dans ce qui doit Stre 
poui' Tune et Tautre un sujet de deuil ! 

Phebus n'avait plus qu*un etroit espace a parcourir. D^ja see 
coursiers frappaient de leurs pieds la region du couchant. Un 

Mandala ad Procnes, et agit sua vota sub iliis. 

Facundum faciebat ainor; quotiesque rogabat 

Ulterius justo, Procnen ita velle ferebat. 470 

Addidit et lacrymas, tanquam mandasset ct illas. 

Pro Superf ! quantum mortalia peclora caecae 

Noclis habent! Ipso sceleris molimine Tereus 

Creditur esse pius, laudemque a crimine sumit. 

Quid, quod idem Philomela cupit? patriosque lacertis 47'j 

Blanda tenens humeros, ut eat visura sororem, 

Perque suam, contraque suara, petit usque salutem. 

Spectat eara Tereus, praecontrectatque videndo; 

Osculaque, et coUo circumdata brachia cernens, 

Omnia pro stiniulis, facibusque, ciboque furoris 480 

Accipit; et quolies amplectitur illa parentem, 

Esse parens vellet : neque enim minus impius ess .t. 

Vincitur ambarum genitor prece. Gaudet, agitque 

Illa patiis grates, et successisse duabus 

Id putat infelix, quod erit lugubre duabus. 485 

Jam Iftbor exiguus Phoebo restabat, equiqoe 
Pulsabant pedibus spatium declivis Olympi. 



m MfiTAMORPHOSES. 

banquet est s&m avec une pompe royale, et le vin est verse dans 
des coupes d'or. Puis chacun va goiiter les douceurs du sommeil. 
Le roi de Thrace, quoique separ^ de sa belle-soeur, briile d'a- 
mour pour elle. II se rappelle ses traits, son port, ses gestes. 
Quant aux charmes secrets, son imagination seconde ses desirs. 
11 attise lui-m6me ses feux, et sa passion lui ole le sommeil. Le 
jour brille. Pandion saisit la main de son gendre pr^t a partir, et 
lui recommande sa compagne en versant des larmes. « Je te la 
confie, 6 mon gendre bien-aime! un pieuxmotif m'y oblige. Mes 
deux filles Tont voulu ; tu l'as voulu toi-m^me. Au nom de la 
bonne foi et de rs^milie, au nom des dieux memes, je Ven conjure, 
veille sur elle avec ramour d'un pere. Hate-toi de me rendre 
l'appui et la consolation de ma vieillesse. Tout delai sera trop 
long pour moi. Et loi, Philomele {c'est assez que ta soeur vive 
loiu de nous), si tu as quelque tendresse pour ton pi^re, presse 
ton retour. » A ces mots, il couvre sa fille de baisers, et de douces 
larmes coulent de ses yeux. U prend la main de Teree et celle de 
sa fille, comme un gage de foi, et les serre dans la sienne. II les 
cbarge de porter de tendres baisers a Procn^ et a Itys, qui vivent 

Regales epulsB mensis et Bacchus in auro 

Ponitur. Hinc placido dantur sua corpora somno. 

At rex odrysius, quamvis secessit, in illa 490 

^stuat ; et repelens faciem, motusque, manusque, 

Qualia vuU fingit, quae nondum vidit, et ignes 

Ipse suos nutrit, cura removente soporem. 

Lux erat, et, generi dextram complexus euntis, 

Pandion comitem lacrymis commcndat obortis : 49?> 

« Hanc ego, care gener, quoniam pia causa coogit, 

Et voluere ambae voluisti tu quoque, Tereu, 

Do tibi. Perque fidem, cognataque pectora supplex, 

Per Superos oro, patrio tuearis amore ; 

Et mihi sollicitae lenimen dulce senectae 500 

Quamprimum (omnis crit nobis mora longa), remittas. 

Tu quoque quamprimum, satis est procul esse sororem, 

Si pietas ulla est, ad me, Philomela, redito. » 

Handabat, pariterque suae dedit oscula natae, 

Et lacrymae mites inter mandata cadebant. o05 

Utque fide pignus dextras utriusque poposcit, 

Inter seque datas junxit ; natamque nepotemque 

Absentes, memori pro se jnbet ore salutent; 



LIVRB VI. 227 

loin de lui. A peine leur a-t-il dit adieu d'une voix entrecoup^ de 
sanglots, que deja la crainte fait naitre de tristes pressentiments 
dans son dme. 

Cependant Philomele est montee sur le vaisseau peint de riches 
couleurs ; la rame fend les flots, et la terre s'eloigne. « Je triom- 
phe, s'ecrie Ter^e, j'emporte avec moi Tobjet de mes vceux ! » Le 
barbare tressaille de joie et ne peut contenir ses transports. Son 
regard ne se detourne pas un moment de sa victime. Ainsi, quand 
Toiseau de Jupiter emporte un ii^vre dans ses serres recourbto et 
le depose dans son aire, sa proie ne saurait fuir, et le ravisseur 
aime a la contempler. Deja le voyage est achev^, ddja les matelots 
fatigu^ quitlent leurs vaisseaux et s'elancent sur leur rivage. T^ 
ree entraine la fiile de Pandion dans un gite cach^ au milieu d'une 
antique et sombre forSt. La il Tenferme, pSle, tremblante, livr^ 
a mille craintes, fondant en larmes et demandant ou est sa soeur. 
U lui d^voile alors ses infames desirs, el triomphe, par la vio- 
lence, d*une vierge commise seule a sa garde, et dont la faible 
voix ne cesse d^implorer en vain son p6re, sa soeur, et surtout 
les dieux. Philomele est saisie d'effroi. Telle une brebis timide, 



Supremumque vale, pleno singultibus ore, 

Vix dixit, timuitque suse praesagia mentis. 510 

Ut semel imposita est pictse Philomela carinae, 
Admotumque fretum remis, tellusque repulsa : 
« Vicimus, exclamat ; mecum mea vota feruntur ! » 
Exsultatque animo, vix et sua gaudia differt 
Barbarus, et nusquam lumen detorquet ab illa. 515 

Non aliter, quam quum pedibus praedator obuncis 
Deposuit nido leporem Jovis ales in allo, 
Nulla fuga est capto ; spectat sua prsemia raptor. 
Jamque itcr effectum, jamque in sua littora fessis 
Puppibus exierant, quum rex Pandione natam 520 

In stabula alta trahit, silvis obscura vetustis; * 
Atque ibi pallentem, trepidamque, et cuncta timenlem, 
Et jam cum lacrymis, ubi sit germana, rogant«m, 
Includit; fassusquc nefas, et virginem, et unam 
Vi superat, frustra clamato ssepe parente, 523 

Sxpe sorore sua, magnis super omnia divis. 
IUa tremit, velut agna pavens, quae saucia cani 



228 MKTAMORPHOSES. 

apr^ s'Stre d^rob^e aux morsures d'un loup devorant, ne se croit 
pas a Tabri du danger; telleune colombe dont les plumes ont ete 
rougies de son sang tremble encore et redoute les serres cruelles 
dont elle a senti Tetreinte. 

Enfm, revenue a elle-mtoe, Pbilom^le arrache ses cheveux 
6pars, meurtrit ses bras, et, dans son desespoir, les mains levees 
au ciel : « Monstre de cruaute etdebarbarie ! s'ecrie-t-elle; quoi ! 
ni les ordres de mon pere, ni ses pieuses larmes, ni le souvenir 
d'une soeur, ni ma virginite, ni les droits de Thymen, rien n a pu 
l'6mouvoir ! Tu as tout profane. Je suis la rivale de Procne, et 
Ter6e est l^epoux de deux soeurs ! Ah ! je ne meritais pas cet 
exces d^infamie ! Que ne m'6tes-lu la vie, perfide, pour combler la 
mesure du crime? Ah! que ne me Tas-tu otee avant un horrible 
inceste? je serais descendue pure dans le sejour des ombres! Si 
pourtant de tels attentats n'echappent point aux regards des dieux, 
s'ils ont quelquepuissance, si tout n'a point peri avecmoi, un jour 
je serai veng6e ! Moi-m^me je braverai la honte pour publier ton 
forfait. Si je le puis, j'irai le raconter a runivers. Si je suis ren- 
fermee dans les bois, je ferai retentir de mes plaintes les for^ts e\ 
les rochers temoins de mon malheur. Que les dieux m'exaucent, 

Ore excussa lupi, nondum sibi tuta videtur; 

Ulque columba, suo madefactis sanguine plumis, 

Horret adhuc, avidosque timet quibus haiseral unguos. boO 

Mox ubi mens rediit, passos laniata capillos, 
Lugenti similis, caesis plangore lacerlis, 
Intendens palmas : « Pro diris, barbare, factis, 
Pro crudclis! ait; nec te mandata parentis 
Cum laci*ymis movere piis, nec cura sororis, IJoT^ 

Nec mea virginitas, nec conjugialia jura? 
Omnia turbasti : pellex ego facta sororis, 
Tu geminus conjux. Mon haec mihi debita pocna. 
Quin animam hanc, ne quod facinus tibi, perfide, rcstct, 
Eripis? atque utinam fecisses ante nefandos 5i0 

Concubitus! vacuas hal)uissem criminis umbras. 
Si tamen hxc Superi cernunt, si numina divum 
Sunt aliquid, si non perierunt omnia mecum, 
Quandocumque mihi poenas dabis. Ipsa, pudore 
Projecto, tua facta loquar. Si copia detur, oio 

In populos veniam. Si silvis clansa tenebor, 
Implebo silvas et conscia saxa querelis. 



LIYRE VI. 229 

s*il en est au ciel (jui entendent ma voix ! • Ges menaces excitent 
dans Vime du tyran feroce un courroux et un effroi qui Tega- 
rent. II tire du fourreau ie glaive suspendu a sa ceinture, saisit 
Pliilomele par les cbeveux et lui enchaine les mains sur le dos. 
L'infortun6e lui presente la gorge. A la vue de Tepee, elle avait 
esp^r^ la mort. Mais, tandis que, transportee d'indignation, elle 
rep^te incessamment le nom de son pere et fait un demier effort 
pour parier, Ter^e lui serre la langue avec des pinces et la coupe 
jusqu'a sa racine. La langue tombe, et, sur la terre qu'elle rougit 
de sang, elle palpite et murmure. Ainsi la queue d'un serpent 
mutiM s'agite et cherche, en mourant, a se rejoindre au reste du 
corps. Apr^s cet attentat, on dit que Ter^e (ie ne puis le croire) 
fletrit encore plus d'une fois sa victime de ses embrassements. 

Souille de tels forfaits, il ose paraitre devant Procn6. Celle-d, 
en voyant son epoux, demande sa soeur. T6ree pousse des g6- 
missements simul^s, et annonce faussement la mort de Philo- 
mele. Ses larmes confirment son recit. Procne arrache de ses 
epaules ses v^tements brillants d'or. Elle prend le deuil, ^l^ve un 
cenotaphe, et ofTre des presents funebres a celle qu'elle croit 



Audiat haec sther, et si deus ullus iu illu est ! » 

Talibus ira feri postquam commota tyranni, 

Nec minor hac metus est. Gausa stimulatus utrnque, fi50 

Qao fuit accinctus, vagina liberat cnsem, 

Arreptamque coma, fleiis post terga lacertis, 

Vincla pati cogit. Jugulum Philomcla parabat, 

Spemque suae mortis viso conceperat ense. 

nie indignanti, et nomen palris usque vocanli, Hr» 

Luctantique loqui, compressam forcipe lioguam 

Abstulit ense fero. Radix micat ultima linguse, 

Ipsa jacet, temeque tremens immurmurat atrac; 

Utqne salire solet mutilats cauda colubrae, 

Palpitat, et moriens domin» vestigia quxrit. 560 

Hoc quoque post facinus (vixausim credere) ferlur 

Sjcpe sua lacerum repetisse libidine corpus. 

Sustinet hac Procnen post talia facta reverti. 
Conjuge qusB viso germanam quaerit. At ille 
Dat gemilus fictos, commentaque funera narrat; ^5 

Et lacryma} fecero fidem. Velamina Procne» 
Deripit ex humeris, auro folgentia lato, 
Induiturque atras vestes, et inane sepulcnim 



230 MlilTAMORPHOSES. 

descendue chez les morts. Elle pleure, mais ce ne sont point des 
larmes qu'exigent les destins de sa scBur. Le soleil avait traverse 
les douze signes. Que peut if^hilomele? Des gardes s'opposent a 
sa fuite, et des rochers forment les murs de sa prison. Sa bouche 
muette ne saurait rev^ler son infortune. Mais la douleur est in- 
ventive, et le malheur enfanle le genie. Suivant Tusage de cette 
contree, elle dispose sur une toile des fils rouges et des fils blancs 
pour d^noncer le crime de Tdree. Dds que l*ouvrage est acheve, elle 
le donne k une des femmes de sa sceur, et l'invite par un geste a 
Fapporter k sa maitresse. Celle-ci execute ses ordres, sans deviner 
le mystere. L'6pouse du cruel tyran deroule le tissu, et apprend 
la d^plorable aventure de sa soeur. Surprise d'un attentat aussi 
abominable, elle garde le silence. La douleur ^touffe sa voix. 
Quelles paroles pourraient suffire a son indignation? Sans repandre 
d'inutiles larmes, elle s'elance, pr^te a tout, et ne respire que la 
yengeance. 

C'6tait Fepoque ou les femmes de la Thrace celebraient les 
orgies. La nuit pr^side a ces f^tes. Le Rhodope retentit alors des 



Constituit, falsisque piacula manibus infert, 

Et luget, non sic lugendaB fata sororis. 570 

Signa deus bis sex acto lustraverat anno. 

Quid faciat Philomela? fugam custodia claudit : 

Structa rigent solido stabulorura moenia saxo. . 

Os mutum facti caret indice. Grande dolori 

Ingenium est, miserisque venit solertia rebus. 575 

Stamina barbarica suspendit callida tela, 

Purpureasque notas filis intcxuit albis, 

Indicium sceleris; perfectaque tradidit uni, 

Vtque ferat domin» gestu rogat. Illa rogata 

Perlulit ad Procnen; nec scit, quid tradat in illis. ;i80 

Evolvit.vestes saevi matrona tyranni, 

Germanaeque suse carmen miserabile legit, 

Et (mirum potuisse), silet : dolor ora reprcssit. 

Verbaque quaerenti satis indignantia linguae 

Defuerunl; nec flere vacat; sed fasque nefasque 585 

Confusura ruit, poenseque in imagine tota esl. 

Tempus erat, quo sacra solent trieterica Bacchi 
SithoniPB cplebrare nurus. Nox conscia sacris ; 
Noftp sonat Rhodopo linnitibus aeris aculi; 



LIYRE VI. !23i 

sons aigus de l'airain. La reine sort de son palais au milieu des 
tenebres. Avec rajustement prescrit pour ces fAles, elle a pris 
le costume des Bacchantes. Son front est couronne de parapres; 
la peau d'un cerf pend a son c6i^ gauche; un thyrse l^er 
repose sur son epaule. Suivie d'un nombreux cortege dans les 
bois qu'elle parcourt, la terrible Procne, en proie a tous les 
transports de ia douleur, imite les pr^tresses de Bacchus. Elle 
arrive pres de la demeure secr^te ou Philom^le est retenue, pousse 
des hurlements, crie fivee, brise les portes, enleve sa scour, la 
revfit des insignes de Bacchus, cache ses traits sous le lierre, et 
rentraine, hors d*elle-m^me, dans son palais. A peine la malheu- 
reuse Philom^le a-t-elle touch6 le seuil sacril^ge, elle fr6mit d'e- 
pouvante, et son visage se couvre de pSleur. Procne la m^ne dans 
un reduit isole, lui 6te les v6tements destines aux orgies, et de- 
couvre son front qui rougit de honte. Elle la presse dans ses 
bras; mais Philom^le n*ose lever les yeux devant une soeur dont 
elle se croit la rivale. Les regards attach^s a la terre, elle vou- 
drait jurer, en invoquant les dieux, que la violence a seule im- 
prim^ une tache a son honneur. Le geste remplace la voix. 



Nocte sua est egrcssa domo regina; deique 580 

Ritibus instruitur, furialiaque accipit arma. 

Vite caput tegitur; lateri cervina sinistro 

Vellera dependent ; liumero levis incubat hasta. 

Concita per silvas, turba comitanle suarum, 

Tcrriliiiis Procnc, furiisque agilata doloris, 5Ur> 

Bacchc, tuas simulat. Venit ad stabula avia tandem, 

Exululatquc, Evocque sonat, portasque refring!!, 

Gcrmanamquc rapit, raptseque insignia Bacchi 

Induit, ct vullus hedcrarum frondibus abdit, 

Attonilamquc irahens intra sua limina ducit. GOO 

Ut sensil tetigissc domum T'hilomela nefandam, 

Horruit infelix, totoque cxpalluit ore. 

Nacta locum Procne, sacrorum pignora demit, 

Oraque develat miserni pudibunda sorori ; 

Amplexuque petit. Sed non attollere coutra 605 

Sustinet hsec oculos, pellex sibi visa sorons. 

Dejectoque in humum vuitu, jurare volenti, 

Testarique deos, per vim sibi dedecus illud 

Illatum, pro vocc manus fuit. Ardet, et iraoi 



232 HfeTAMORPHOSES. 

Procn^., eiillammee de colere, et ne pouvant plus se contenir, 
arr&te les pleurs de Philom^le : «c Ge ne sont point des larroes qui 
doivent nous venger, dil-elle, mais le fer, ou tout autre moyen 
plus teirible encore. Je suis resolue a tout entreprendre, ma soeur. 
Ou je mettrai le feu a ce palais, et je precipiterai le perfide Teree 
au milieu des flammes, ou je ferai tomber sous le fer sa langue, 
ses yeux et les membres qui font ravi l'honneur; ou bien, par 
milleblessuresje lui arracherai son &me criminelle. Je suis pr^te 
k frapper un grand coup; mais je ne sais comment assouvir ma 
vengeance. » 

Tandis qu^elle exhale sa fureur, Itys accourt pres de sa mere. 
Get enfant lui indique ce qu'elle peut oser. Elle lui lance un re- 
gard farouche : « Ah ! dit-elie, quelle ressemblance avec ton pere ! » 
Sans en dire davantage, elle se prepare a un crime ex^rable, et 
concentre sa colere aufond de son coeur. Gependantrenfant s'ap- 
proche, salue sa m^e, jette autour de son cou ses petits bras, et 
mSIe des baisers a ses naives caresses. Procne s'attendrit; son 
courroux est suspendu. Malgr^ elle, des larmes mouillent ses yeux. 
Elle sent chanceler son coeur de m^re. Alors, contemplant tour 

Non capit ipsa suam Procne, flclumque sororis 610 

Corripiens : « Non est lacrymis hic, inquit, agendum, 
Sed ferro, sed si quid habes, quod vincere ferrum 
Possit. In omne nefas ego me, germana, paravi, 
Aut ego, quum facibus regalia tecta cremaro, 
Arlificem mediis immittam Terea flammis ; 615 

Aut linguam, aut oculos, aut quae tibi membra pudoreni 
Abstulerunt, ferro rapiam; aut per vulnera mille 
Sontem animam expellam. Magnum quodcumque paravi. 
Quid sit adhuc dubito. » 

Peragit dum talia Procnc, 
Ad matrem veniebat Itys. Quid possit ab illo G20 

Admonita est; oculisque tuens immitibus : « Ali ! qiiam 
Es similis palri ! » dixit. Nec plura locuta, 
Triste parat facinus, tacitaque exaestuat ira. 
Ut tamen accessil natus, matrique salutem 
Attulit, et parvis adduxit colla lacertis, ^^*^ 

Mixtaque blanditiis puerilibus oscula junxit, 
Mota quidem est genitrix, infiractaquc constitil ira, 
Invitique oculi iacrymis maduerc coactis. 
Sed simul ex nimia matrem pietate labatd 



LIVRE VI. 235 

h tour son fils et sasoeur . « rourquoi, dit-elle, Tun m*adresse-t-il 
de douces paroles, tandis que Tautre resle muette? Si Tun me 
liomme sa m^re, pourquoi Tautre ne me nomme-t-elle pas sa 
soeur? Yois quel homme a re^u ta main, fiile de Pandion. Tu 
d^eneres : la pitie pour un epoux tel que Ter^ est un crime. » 
Au m6me instant, elle enleve Itys, comme, sur les bords du Gange, 
un tigre emporte un jeune faon dans Tepaisseur des bois. Des 
que Procne est arriv^ au fond du palais, Tenfant lui tend les 
bras, et, pr^voyant son malheur, il s'ecrie, en se jetant a son cou : 
Ma mere! ma mere! Procne, sans d^tourner les yeux, lui plonge 
un poignard dans le sein. Un seul coup suffisait pour lui donner 
la mort; mais Philomele le frappe aussi a la gorge. Son corps 
palpitant conservait encore un souffle de vie. Elles le mettent en 
lambeaux, en font bouillir une partie dans des vases d'airain, et 
placent le reste sur des charbons ardents. Le palais ruisselle de 
sang. 

Procn^ cache son crime k Teree et lui fait servir ce mels. 
Feignant un banquet ou, suivant Tusage d'Atb^nes, s(m ^poux 
seul peut assister, elle ordonne au cort^ge du roi et k ses esclaves 



Sensit, ab hoc iterum est ad vultusversa sororis; 650 

Inque vicem spectans ambos : « Cur admovet, inquit, 

Alter blanditias, rapta silet altera lingua? 

Quam vocat hic malrem, cur non vocat illa sororem? 

Gui sis nupla vide, Pandione nata marito. 

Degeneras : scelus est pielas in conjuge Tereo. » Ga5 

Nec mora, traxit Ityn, veluti gangetica cervaj 

Lacleutem foetum per silvas tigris opacas. 

Utque domus sitae partem tenuere remotam, 

Tendentemque manus, et jam sua fata videntem, 

Et Mater^ maler! clamantem, et coUa petentem, &iO 

Ense ferit Procne, lateri qua pectus adhoiret, 

Nec vultum avertit. Satis illi ad fata vel unum 

Vulnus erat; jugulum ferro Philomela resolvit. 

Vivaque adhuc, animoique aliquid retinentia memlira 

Dilaniant. Pars inde cavis exsultat ahenis, 645 

Pars verubus slridet. Mauant penetralia tabo. 

His adhibet conjux ignarum Terea mensis, 
Et patrii moris sacrum mentita, quoduni 
Fas sit adire viro, comites famulosque rcmovit. 



23i METAMORPHOSES. 

de se retirer. T^r^e, assis sur le tr6ne de ses aieux, se repait de 
son sang et engloutit dans son sein ses propres entrailles. a Ame- 
nez-moi Itys, • dit-il : tant il est plong^ dans les t^nebres ! Procne 
ne peut dissimuler sa cruelle joie. Impatiente de lui apprendre son 
malheur : « Gelui que tu demandes est avec toi, » repond-elle. 
T^ree prom^ne ses regards autour de lui et cherche son fils. Tan- 
dis qu'ii le cherche et l'appelle sans cesse, Philomele, les cheveux 
^pars et ivre de sang, s'avance et jette latSte sanglante dltys a la 
t6te de son pere. Jamais elle ne desira plus vivement qu'alors de pou- 
voir parler pour exprimer son all^esse. Le rdi de Thrace repousse 
lebanquet avec des cris affreux, et du fond des enfers il evoque les 
implacables Furies. Tantdt il voudrait retirer de ses flancs entr'ou- 
verts les membres de son fils qui lui ontservi d'horrible aliment; 
tantdt il pleure et s'appelle le malheureux tombeau de son fils ; 
tantdt, Tep^e k la main, il poursuit les filles de Pandion. On eut dit 
que, port^es sur des ailes, «Ues se balanQaient dans les airs : elles 
volaient en effet. L'une se refugie dans les bocages ; Tautre vol- 
tige sous nos toits. Les traces de ce meurtre ne sont pas encore 
eifacees sur leur sein : leur plumage est empreint de sang, Teree, 

Inde gedens solio Tereus sublimis avito 650 

Vescitur, inque suam sna viscera congerit alvum. 
Tantaque nox animi est: « Ityn huc arcessite, » dixit. 
Dissimulare nequit crudelia gaudia Procne ; 
Jamque suse cupiens exsistere nuntia cladis : 
« Intus habes, quod poscis, » ait. Gircumspicit iile, ri:i5 

Atque ubi sil quaerit; quaerenti, iterumquc vocanti, 
Sicut erat sparsis furiali csede capillis, 
Prosiliit, Ityosque caput Philomeia cruentum 
Misit in ora patri; nec tempore maluit uUo 
Posse loqui, et meritis testari gaudia dictis. 660 

Thracius ingenti mensas clamore repellit, 
Vipereasque ciet stygia de valle sorores; 
Et modo, si possit, reserato pectore diras 
Egerere inde dapes, demersaqne viscera geslit ; 
Flet modo, seque vocat bustum miserabile nati ; 6ij^ 

Nunc sequitur nudo genitas Pandione ferro. 
Corpora Cecropidum pennis pendere putares : 
Pendebant pennis. Quarum petit allera siivas, 
Altera tf>eta subit. Neque adhuc de pectore caedis 
Effluxere notoe, signataque sanguine pluma est. 67u 



LIVRE VI. 235 

transport^ de douleur et alt^re de vengeance, est aussi changS 
<m un oiseau. Son front est par^ d'une aigrette, et son bec, d'une 
extr^me longueu^, prend la forme d'un dard. Get oiseau se nomme 
buppe. Sa t^te parait arm^e. Ge desastre b^ta la fin de Pandion : 
11 descendit au Tartare avant d'avoir atteint le terme d'une longue 
Tieillesse. 

BOB£e ENLtlVE 0R1THTE. IL EN A DRUX FILS, CALAIS ET ZET&S, 
QUI FURENT AU NOMBRE DES ARGONAUTES. 

VU. Le sceptre et les r6nes de l'empire pass^rent dans les 
mains d'firechth6e, monarque aussi cel6bre par sa justice que par 
la puissance de ses armes. II avait quatre fils et autant de filles. 
Deux ^taient d'une dgale beaute.. Tu fus Fune dVUes, Procris, et 
Fheureux Gephale, issu du sang d'£ole, avait obtenu ta main. 
Blais Teree et ses Thraces nuisirent a Tamour de Boree. Sa ten- 
dresse pour Orithye fut impuissante, tanl qu'il aima mieux rob- 
tenir par des prieres que par la \iolence. Enfin, voyant que la 
douceur n'abouJtissait a rien, il fremit de celle fureur terrible qui 
le caract^rise et ne lui appartient que trop. Dans son juste courroux, 
il s'ecria : « Pourquoi ai-je quitt^ mes armes, rimpetuosile, la 

Ille dolore suo, pcDnacquc cupidinc velox, 

Vertitur in volucrem, cui stant in vertice cristae ; 

Prominet immodicum pro longa cuspide rostrum. 

Nomen Epops volucri : facies armata videtur. 

llic dolor ante diem, longajquc extrema senecta> 67.^> 

Tempora, tartareas Pandiona misit ad umbras. 

ORITHYAM BOREAS RAPIT, ATQCE EX BAPTA CALAIN PROCREAT ET ZETEX, 
QUI FDERUNT EX ARGONAUTIS. 

VII. Sceptra loci, rcrumque capit moderamen Erechtheus. 
Justitia dubium, validisne potcnlior urmis. 
Quattuor illc quidcm juvenes, totidemquc crcarat 
Femineje sortis. Sed erat par forma duarum, 680 

E quibus iEolides Ceplialus te conjugo felix, 
Procn, fuit. Boreai Tcrcas Thracesque nocebant; 
Dilectaqu'3 diu caruit deus Oritliyia, 
Dum rogat, ct precibus mavult, quam viribus, uti. 
Ast ubi blanditiis agilnr uihil, horridus ira, 68$ 

Quse solita est illi, nimiumque domestica, vento; 
Et merito, dixit : « Quid enim mea tela reliqui, 



m N^TAMORPHOSES. 

force, la colere et la menace? Pourquoi ai-je recouru a la priere, 
qui n*est pas faite pour moi? La violence est mon partage. Par 
elle je dissipe les sombres nuages; par elle fe bouleverse les 
fiots, je reuyerse les robustes ch^nes, je durcis la neige et j*en- 
voie la gr^le sur ]a terre. Si, dans les plaines de l'air qui smit 
mon domaine, je rencontre mes freres, je lulte avec de tels ef- 
forts, que notre choc fait gronder le tonnerre et jaillir les eclairs 
du sein des nues. Cest moi qui, penetrant dans les entrailles de 
la terre, et soulevant fi^rement mon dos dans ses cav^mes pro- 
fondes, ^pouvante les ombres et fais chanceler runivers. J'aurais 
dti faire valoir ma puissance en demandant une ^pouse ; j'aurais 
dii employer la violence, et non la priere, pour devenir le gendre 
d'firechth6e. • 

A peine Bor^e a-t-il profere ces paroles ou d^autres non moins 
superbes, quMl secoue ses ailes. Soudain un souflfle violent boule- 
verse la terre, et la mer fr^mit. Boree promene sur la cime des 
monts son manteau poudreux; il balaye la terre, et, couvert d'un 
nuage, il enveloppe tendrement de ses sombres ailes Orithye 
tremblante d^effroi. II vole, et son essor donne a ses feux une 

SiBviliam, et vires, iramque, aniinoscjue minaces? 

Admovique preces, quarum me dedecet usus? 

Apta mihi vis est : vi tristia nubila peiio; 690 

Vi freta concutio, nodosaque robora verto, 

Induroque nivcs, et terras grandine pulso. 

Idem ego quum fratres ccelo sum nactus aperto, 

(Nam mihi campus is est), tanto molimine luctor, 

Ut medius nostris concursibus intonet aethcr, G95 

Euiliantque eavis elisi nubibus igncs. 

Idem ego, quum subii convexa foramina terrse, 

Supposuique ferox imis mea terga cavernis, 

SoUicito manes, totumque tremoribus orbem. 

Hac ope debueram thalamos petiisse, socerquc 700 

Non orandus erat, sed vi faciendus, Erechtheus. » 

HaBC Boreas, aut his non inferiora locutus, 
Excussit pennas. Quarum jactatibus omnis 
AfQata est tellus, latumque perhorruit acqOor ; 
Puivereamque trahens per summa cacumina pallam, 70S 
Verrit humum; pavidamque metu caligine tertus 
Orilhyian amans fulvis amplectitur alis. 
Dum volat, arserunt agitati fortius ignes; 



LIYRE VI. 237 

force nouvelle. 11 n^arr^e sa course aerienne qu'apres avoir at- 
teint la region des Thraces, siege de son empire. G*est l^ que la 
jeune Athenienne devint epouse du roi des frimas et en m^e 
temps mere. EUe donna le jour a deux jumeaux qui lui ressem- 
Maient, et qui n'eurent de Boree que les ailes. On dit pourtant 
qu*elles ne naquirent point avec eux. Tant que la barbe ne se 
montra point au-dessous de leur blonde chevelure, Galais et Zetes 
furent sans ailes ; mais, des qu'un leger duvet ombragea leurs 
joues, un plumage pareil a celui des oiseaux revMit leurs fldncs. 
Lorsque Tenfance eut fait place a la jeunesse, unis aux descen- 
dants de Minyas, pour coiiquerlr la toison d'or, ils travers^rent 
sur le premier vaisseau une mer que la rame n'avait jamais 
sillonnee. 

Nec prius aerii cursus siippressit liabenas, 

Quam Sitiionum tenuit populos, sua moenia, raptur. 7J0 

Ulic et gelidi conjux acUea tyranni, 

£t genitrix facta est, partus enixa gemellos, 

Csetera qui matris, pennas geniioris habercut. 

Non tamen has una memorant cum corpore natas. 

Barbaque dum rutilis aberat submissa capillis, 715 

Implumes Calaisque puer, Zetesque, fueruiit. 

Mox pariter ritu penna! coeperc volucrum 

Cingere utrumque latus, puiiter flavescerc malie. 

Ergo, ubi concessit tempus puerile juventae, 

Vellera cuin Minyis nitido radianlia villo, 720 

Per marc non molum primu petieic curina. 



LIVRE SEPTlEME 



JASON, PAR LE SECOLHS DE MEDBE, S'eIIPARE DE LA TOISON I)'OR. 

I. D6ja les Argonautes fendaientles ondes sur le navire construit 
a Pagase; d6ja Phinee, dont la miserable vieillesse se trainait au 
sein d une ^ternelle nuit, s^etait montre a leurs yeux, et les jeunes 
fils de Boree avaient chasse loin du malheureux vieillard les oi- 
seaux a qui la nalure donna des trails de vierges. Sous la conduile 
de riliustre Jason, apres de longues traverses, iis avaient touclie 
enfin les eaux rapides et limoueuses du Phase. Us se rendent au- 
pres du roi, et demandent la toison du b^lier de Pliryxus. U leur 
apprend par quels penibles travaux elle doit 6tre conquise. Ce- 
pendant un feu violent s^allume dans le coeur de la fille d'£etes. 
£lle combat iongtcmps ; mais la raison ne peut triompher de son 
delire» u Tu resistes en vain, Medee, se dit-elle; je ne sais quel 



/T 



LIBER SEPTIMUS 



JASON, ADJUVANTE ME1)EA, VEILUS AUREU:>I REFLUT. 

1. Jamque frelum Min^ae pagasaea puppe secabaiil, 
Perpetuaque trahens inopem sub nocte seneclam 
Phincus visus erat; juvenesque Aquiloue cren.ti 
Virgineos volucres raiseri senis ore fugarant ; 
Multaque perpessi claro sub lasone, tandcm '> 

Contigerant rapidas limosi Phasidos undas. 
Dumqueadeunt regem, phryxeaque vellera poscunl, 
Lexque datur numeris magnorum horrcnda laboruni, 
Concipit interea validos (Ectias ignes; 
Et luctata diu, pustquam rationc furorem 10 

Vincere non poterat : c Frustra, Medca, i (.'pugua= , 



LIVRE Vll. 239 

dieu rend mes efforts inutiles. J'6prouve un sentiment qui m'e- 
tonne; oui, il ressemble a ce qu'on appelle l'amour. Pourquoi 
trouver cruels les ordres de mon pere? Ordres cruels, en effet! 
Pourquoi craindre qu'un heros que j'ai vu a peine une fois ne 
perisse? Quelle est la cause d'une si vive crainte? Malheureuse! 
bannis, si tu lepeux, deton coeur pudique la flamme qui te d6- 
vore! Si je le pouvais, je serais plus calme. 

«Mais uneforceinconnue m'entrainemalgremoi. L'amour m*in- 
dique une route, et la raison une autre. Je veux suivre la vertu 
que j'aime, et je c6de au mal. Issue du sang royal, pourquoi bru- 
ler pour un etranger? Pourquoi te marier loin de ta patrie? Tu 
peux trouver ici un objet digne de ton amour. Les dieux peuvent 
disposer des jours de Jason. QuMl vive! je puis former ce vceu, 
m^me sans amour. En quoi est-il coupable? Quelle femme» a 
moins d'6tre barbare, ne serait point louch^e de sa jeunesse, de 
sa naissance, de son courage ? Quelle femme, n'eiit-il pas d'autre 
avantage, serait insensible a sa beaute ? Elle a fait impression sur 
moi ; et cependant, si je ne lui prete mon appui, il sera en butte 
aux flammes vomies par des taureaux ; il succombera au milieu 
d'ennemis semes par ses mains et sorlis du sein de la terre, ou 



Nescio quis deus obstat, ait ; mirumque, nisi hoc est, 

Aut aliquid certe simile huic, quod amare vocalur. 

Nam cur jussu patris nimium mihi dura videntur? 

Sunt quoque dura nimis. Cur quera modo deuiquc vidi, Ib 

Ne pereal, timeo? Qu» tanti causa limoria? 

Excute virgineo conceplas pectore ilammas> 

Si potes, infelix : si possem, sanior essem. 

«t Sed trahit invitam nova vis, aliudque GupidO, 
Meus aliud suadct. Video meliOra, proboque ; 20 

Deteriora sequor. Quid in hospite, regia virgo, 
Ureris? ct thalamos alieni concipis orbis? 
JliBc quoquo terra polcsl, quod ames, dare. Vivut, uu iiie 
Occidal, in dis esl. Vivat lamen; idquc precari, 
Vel sine amore licet. Quid enim commisit lason? 45 

Quani, nisi crudelem, non tangut lasonis oitas, 
Et genus, et virlus? Quara non, ut caetera dcsint, 
Fornia movere potest? Cerle mea pectora movit. 
At, uisi opem tulero, laurorum afilabitur ore, 
Coucurretque su» segeti, tcliuro creatis 30 



240 METAMORPHOSES. 

bien il deyiendra la proie d'un dragon altere de sang. Ah ! si jc 
souffrais de telles horreurs, je me croirais n^e d'une tigresse, et 
je croirais porter un coeur de fer et de roche. Cependant pourquoi 
ne pas vouloir fitretemoin de sa mort? Pourquoi ne point souil- 
ler mes yeux d'un tel spectacle ? Pourquoi ne pas exciter contre lui 
les taureaux, les feroces enfants de la terre el le dragon inacces- 
sible au sommeil ? Que les dieux le protegent ! Mais a quoi seryent 
mes voBux, si je ne Taide point? Cependant dois-je livrer le sceptre 
de mon p^re ? Irai-je assurer le salut de je ne sais quel etranger 
qui, sauve par moi, abandonnera sans moi sa voile aux vents, et 
deviendra Fepoux d'une autre, tandis que je subirai la peine de 
son crime ? S'il est capable d'une pareille trahison, s'il peut me 
sacrifier a une autre femme, qu'il perisse, Tingrat ! 

« Mais la noblesse de ses traits, Felevation de sonSme, la beaute 
de sa figure, rien ne me permet de soup^onner une pertidie ou 
roubli de mes bienfaits. D'ailleurs, avant d'^lre secourU) il enga- 
gera sa foi, et je le forcerai a invoquer les dieux comme garanls 
de ses promesses. Pourquoi trembler, quand tout te rassure ? 
Mets-toi a Foeuvre sans retard. Jason te sera pour jamais enchaine 
par la reconnaissance ; il allumera solennellement le flambeau de 

Hoslibus, aut avido dabitur fera prseda draconi. 

Hoc ego si patiar^ tum me de tigride natam, 

Tum ferrum et scopulos gestare in corde fatebor. ' 

Cur non et specto pereuntem, oculosque videndo 

Conscelero? Cur non lauros exhortor in iilum, 35 

Terrigenasque feros, insopilumque draconem ? 

Di meliora velintl Quanquam non ista prccandu, 

Sed facienda mihi. Prodamne ego regna parentis? 

Atquc ope nescio quis servabitur advena noi^lra, 

Ut per me sospes, sine me, det lintea veniis, 40 

Virque sit alterius? PGenac Mcdea reliuquar? 

Si facere hoc, aliamve polest prseponcre nohi:?, 

Occidat ingratus. 

« Sed uon is vultus iu illo, 
Mon ea nobiUtas animo est, ea gratia forma;, 
Ut limeam fraudem, merilique oblivia nostri. ij 

Kt dabit anle fidem, cogamque in foedera tesles 
Esse deos. Quid tuta times? Accingere, et omnem 
Pelle moram. Tibi se sempcr debebit lason; 
Tc face solenni junget sibi, pcrque pdasgas 



LIVRE VII. 241 

rhymen pour s'unir a toi, et, dans les villes de la Gr^, les meres 
te nommeront la liberatrice de leurs enfants. Hais quoi ! j^aban- 
donnerai donc ma soeur» mon fr^re et mon p^re, et les dieux et 
le sol natal, pour me livrer kla merci des vents? Oui, mon p^re 
est cruel, ma patrie est barbare, mon fr^re est encore enfant, et 
ma sceur seconde mes voeux. Le plus puissant des dieux est en 
moi. Je quitte une fortune obscure pour une brillante destinee, 
la gloire de sauver la jeunesse de la Grece, et celle de connaitre 
une contr^ plus ferlile, des villes dont la renommee est parvenue 
jusqu'^ nous, les moeurs et les arts de leurs habitants, enfin le 
fils d'£son, pour qui je donnerais tous les tr^sors de Tunivers. 
£pouse fortunee de ce heros, je serai proclameela favorite deslm- 
mortels, et ma tSte s'el6vera jusqu'aux cieux. 

« Que mMmportent je ne sais quelles montagnes qui semblent se 
confondre au milieu des flots, et Tecueil si fatal aux navigateurs, 
Charybde, qui tantdt absorbe les ondes et tantdt les rejette, et la 
devorante Scylla entouree de chiens furieux qui font retentir de 
leurs aboiements le detroit de Sicile? Avec Tobjet de mon amour, 
pressee sur le sein de Jason, je parcourrai toutes les mers. Dans 
sesbras, jeserai saiis effroi, ou, si j'6prouve quelque crainte, je 

Servatrix urbes matrum celebrabere turba. J>0 

Ergo ego germanam, fratremque, patremque, deosquc, 
Et natalc solum, ventis ablata, rclinquam? 
Nempc pater ssevus, nempe est mea barbara tellus; 
Frater adhuc infans; stant mecum vota sororis. 
Maximus intra me deus est. Non magna relinquaui ; 55 

Magna sequar, titulum servato: pubis achivae, 
Notitiamque loci melioris, et oppida, quorum 
Hic quoque fama viget, cultusque, artesque viroruui; 
Quemque ego cum rebus, quas totus possidet orbis, 
iEsonidem mutasse velim. Quo conjuge felix, G() 

Et dis cara ferar, et vertice sidera tangam. 

« Quid, quod ncscio qui mediis concurrerc in uudis 
Dicuntur niontes, ratibusque inimica Charybdis, 
?(uuc sorberc fretum, nunc reddere, cinctaquc sicvis 
Scylla rapax canibus siculo latrarc profundo? 6j 

Nempc tenens quod amo, gremioque in lasouis hxrens, 
Per frela longa trahar. Nihil illum ampleia vcrebor; 
Aul, si quid mcluam, metuam de conjuge solo. 



242 METAMORPHOSES. 

ne tremblerai que pour mon ^poux. Queparles-tu d'6poux? M6- 
d^, tu couYres ta faute d'un nom specieux. Regarde plutdt quel 
crime tu vas commettre. fivile-le ; il en est temps encore. » Eile 
dit. A ses yeux apparurent soudain la vertu, la piete, l'honneur> 
et l'Amour vaincu s^apprStait a prendre la fiiite. 

MSdee portait ses pas vers les antiques autels d^Hecate» fille de 
Pers6e. Ils s'elevaient au fond d*un bois qui les couvrait d'un 
mysterieux ombrage. Son coeur raffermi ne ressentait plus les 
atteintes de Tamour, lorsqu'elle voit le fils d'£son. Tout a coup 
ses ardeurs se raniment, la rougeur couvre ses joues, et tous ses 
traits s'en£lamment. Gomme on voit une faible etincelle cachee 
sous la cendre se d^velopper au souffie du vent, et s'etendre bientdt 
en reprenant sa force premi^re, la passion de Medee, qui sem- 
blait refroidie et mourante, se rallume a Taspect des charmes 
dn jeune heros. La beaut^ du fils d'£son etait, par hasard, en 
ce jour, plus eblouissante qu'a fordinaire : c'etait une excuse pour 
son amante. Elle le regarde et le devore des yeux, conrnie si elle le 
voyait pour la premiere fois. Insensee ! elle ne croit plus contem- 
pler les traits d'un mortel, et ne se d^tourne pas un instant de lui. 

Conjugiumne putas? speciosaque nomina culpae 

Imponis, Medea, tu»? Quin aspice quanlum ^O 

Aggrediare uefas; et, dum licet, effuge crimen. » 

Bixit, et ante oculos reclum, pietasque, pudorque 

Gon&titerant ; et victa dabut jam terga Cupido. 

Ibat ad anliquas Hecates Perseidos aras, 
Quas nemus umbrosum, secretaque silva tegebaut. 75 

Et jam fortis erat, pulsusque rcsederat ardor, 
Quum videt ^souiden, exstinctaque fiamma revixil; 
Et rubuere genae, totoque recanduit ore. 
Ut solet a ventis aiimenta assumere, queque 
Parva sub inducta latuit scintilla favilla, 80 

Crescere, et in veteres agitala resurgere vires; 
Sic jam lentus amor, jam quem languere putuics, 
Ut vidit juvenem, specie praesentis inarsit. 
Et casu, solito formosior ^sone natus 
lUa luce fuit : posses ignoscere amanti. Sj 

Spectat, et iu vullu, veluti tum denique viso^ 
Lumina fixa teuet, ncc se mortalia dcuiens 
Ora videre putat, nec se declinat ab illo. 



LIVRE VII. 243 

Enfin r^tranger commence a parler. II saisit sa main, implore son 
appui d'une voix suppliante, et la demande en mariage. Alors M^ 
d^e, fondant en larmes : a Je sais bien ce que je devrais faire, 
dit-elle, et ma faute ne pourra pas s'imputer a rignorance, mais h 
Tamour. Tu seras redevable de ton salut k mes bienfaits. Sauve 
par moi, remplis tes promesses. » Jason prend k temoin la triple 
Hecate, divinite tutelaire de cette forSt, le dieu dont les regards 
embrassent runivers et qui donna le jour a son futur beau-p^re, 
et sa fortune, et les affreux dangers qui Tattendent. Med^e re^oit 
ce serment, lui- presente aussit6t les herbes enchantees et lui en 
apprend l'usage. Jason, transporte de joie, retourne auprSs de ses 
compagnons. 

Le lendemain, des que TAurore eut cliass^ les etoiles, les ha- 
bitants de la contr^ accoururent vers le champ consacre au dieu 
Mars, et s'arrelerent sur les hauteurs qui le dominent. Le roi s'as- 
sit au milieu d'eux, couvert d'unmanteau de pourpre et un sceptre 
dMvoire k la main. Soudain les taureaux aux pieds d'airain vomissent 
de leurs naseaux de fer une vapeur ardente qui dess^che et br^e 
le gazon. De mtoe que la flamme gronde dans un foyer rempli de 
matieres combustibles, ou comme dans une fournaise la chaux 

Ut vero coppitque loqui, dextramquc prehendit 

Hospes, et auxilium submissa \oce rogavit, 90 

Promisitque torum, lacrymis ait illa profusis : 

« Quid faciam video; nec me ignoranlia veri 

Decipiet, sed amor. Servabcre munerc nostro. 

Servatus promissa dato. » Per sacra iriformi^ 

lUe deae, lucoque forct quod numen in illo, 95 

Perque patrem soceri cementem cuncta futuri, 

Eventusqne suos, et tanta pericula jurat. 

Credilus, accepit cantatas protinus herbas, 

Edidicitque usum, laetusque in caslra reccssil. 

Postera dcpulerat stellas Aurora micantes. iOU 

Conveniunt populi sacrum Havortis in arvum, 
Gonsistuntque jugis. Mediorex ipse resedit 
Agmine purpureus, sceplroque insignis eburno. 
Ecco adamanteis Vulcanum naribus efQanl 
iEripedes tauri ; tactseque vaporibus herba^ 
Ardent; utque solent pleni resonare camini, 
Aul ubi terrena silicos fornace soluti 



m HfiTAVORPHOSES. 

impr^gn^ d*eau se dissout et bouillonne, ainsi la poitrine etla bou* 
cheembras^e des taureaux vomissent a grand bruit des tourbillons 
de feu. Gependant le fils d'fison marche a leur rencontre. Ils le 
regardent d*un air farouche, lui presentent une face terrible et 
un front h^riss^ de cornes de fer. La poussi^re vole sous leurs 
pieds, et leurs mugissements, accompagnes d'un nuage de fumte, 
i^etentissent au loin dans la plaine. La crainte glace les Argonautes. 
Jason affronte les feux. GrSce k ses herbps enchantees, il ne les 
smit pas s'exhaler autour de lui. D'une main bardie il caresse le 
&non des taureaux, les soumet au joug, les force a trafner la 
pesante charrue et a d^chirer avec le soc une terre vierge encore. 
Les babitants de la Golchide restent immobiles de surprise ; les 
Argonautes excitent par leurs cris le courage du h^ros. Alors il 
tire d'un casque d'airain les dents du dragon de Mars, et les sSme 
dans les sillons nouvellement trac^s. La terre ramollit ces dents 
humect^sd'un philtre puissant. Elles croissent et produisent des 
hommes nouveaux. Gomme un enfant prend la forme humaine 
dans les flancs de sa m^re, s*y developpe par degres et ne vient au 
jour qu'apr^s avmr achev^ son accroissement, lorsque des hom- 



Concipiunt ignem liquidaruro aspergine aquanim ; 

Pectora sic intus clausas volventia flammas, 

Gutturaque usta sonant. Tamen illis Jlsone natus 110 

Obvius it. Vertere truces venienlis ad ora 

Terribiles vultus, prsefixaque cornua ferro, 

Pulvereumque solum pede pulsavere bisulco, 

Fumificisque locum mugitibus implevere. 

Diriguere metu HiuYaB. Subit ille, nec ignes 115 

Sensit anhelatos: tantum medicamina possunt! 

Pendulaque audaci mulcet paiearia dextra ; 

Suppositosque jugo pondus grave cogit aralri 

Ducere, et msuetum ferro proscindere campum. 

Mirantur Colchi; Minyae clamoribus implent, 1*20 

Adjiciuntque animos. Galea tum sumit ahena 

Vipereos dentes^ et aratos spargit in agros. 

Semina moUit humus, valido praetincta veneno, 

Et crescuul, fiuntque sati nova corpora dentes. 

Utquc honiinis spccicm matenia sumil in alvo, 1^^ 

Perque suos intus numeros compouitur infans, 

Nec nisi maturus communes exit in auras; 



LIVRE VII. 245 

mes ont ^te formes du germe d^pos^ dans le sein de la terre, Os 
surgissent sur le sol qui les engendre, et, pour comble de prodige, 
ijs brandissent des armes nees avec eux. 

£n les voyant pr6ts a tourner leurs javelots contre le heros de 
Thessalie, )es Grecs tremblent et baissent le front. La terreur 
gagne mSme Tamante qui Favait rendu invulnerable. A Taspect 
du jeune etranger, seul en butle aux coups de tant d'ennemis, 
elle p^t et le sang se glace tout a coup dans ses veines. Grai- 
gnant que les herhes dont elle Fa pourvu soient peu efQcaces, elle 
£ut entendre des chanls magiques et appelle a son aide les mys- 
teres de son art. Jason lance une enorme pierre k ses ennemis, et 
reporte sur eux Tattaque qu'il eloigne de lui. Les enfants de la 
terre toument leurs armes contre eux-mSmes, et suocombent vic- 
times de la guerre civile. Les Grecs felicitent le vainqueur; ils 
l^entourent et le pressent avidement dans leurs bras. Toi aussi, 
tu voudrais rembrasser, princesse nee dans ces r^ons barbares. 
Sans la pudeur qui farrSte, comme tu Taurais serre sur ton coeur ! 
Mais lesoin de ton honneur comprime tes d^sirs. Du moins, il est 
permis a ton amour de se r^jouir en silence. Tu rends grAce k 

Sic ubi visceribus gravidsQ lclluris imago 

Effecta est hominis, fceto consurgit in arvo; 

Quodque magis mirum, simul edita conculit arma. 130 

Quos ubi viderunt prseacutae cuspidis hastas 
In caput hasmonii juvenis torquere paratos, 
Demisere metu vultumque animumque Pelasgi. 
Ipsa quoque extimuit, quao lutum fecerat illum ; 
Utque peti juvenera tot v^dit ab hostibus unum, J!)5 

Palluit, et subito sine sanguine frigida sedit. 
Neve parum valeant a se data gramina, carmcn 
Auxiliare canit, secretasque advocat artes. 
Ille, gravem medios silicem jaculatus in hoslcs, 
Ase depulsum Martem convertit in ipsos. 1J0 

Terrigenae pereunt pcr mutua vulnera fratres, 
Civilique cadunt acie. Gralantur Achivi, 
Victoremque tenent, avidisque amplexibus haBrent, 
Tu quoque victorem complecti, barbara, vellcs. 
Obstitit incepto pudor. Ut complexa fuisses ! 145 

Sed te, ne iaceres, tenuit revercntia famse. 
Quod licet, affectu tacito Isetaris, agisqu« 

14 



846 MftTAMORPHOSES. 

tes enchantements, et aux dieux qui leur ont donn6 tant de 



Jason devait encore endormir, par la vertu des herbes, le dra- 
gon vigilant arm6 d'une aigrette, d'une triple langue et de dents 
recourb^es, monstre redoutable qui gardait la toison d'or. II re- 
pandit sur sa tftte un suc soporifique, et prononga trois fois les 
paroles qui produisent un paisible sommeil, calment le courroux 
des flots et arrMentles fleuves debordes. Lesommeil, jusqu'alors 
mconnu au monstre, appesantit ses yeux. L'intrepide fils d*fison 
s'empare de la riche proie. Fier de sa conqufile, il emmene avec 
lui celle a qui 11 la doit, et qui est aussi une conqu^te, et rentre 
avecson ^pouse dans les ports d'Iolcos. 

viDiE RAJEUNIT LE VIE1L l^SON. 

n. Les femmes et les vieillards de Thessalie apportent des of-' 
frandes aux dieux pour les remercier du retour de leurs enfants. 
L'encens brule sur le brasier sacre, et, les comes entrelac^es de 
bandelettes d'or, les victimes tombent sous le fer pour acquitter 
leurs voeux. Mais dans cette foule reconnaissante on ne voit pas 
£son, deja voisin du terme fatal et affaisse sous le poids de T^ge. 

Carminibus grates, et dis auctoribus horum. 

Pervigilcm superest herbis sopire draconcm, 
Qui crista linguisque tribus prsesignis, et uncis 150 

Dentibus horrendus, custos erat Arietis aurei. 
Hunc postquam sparsit lethaei gramine succi, 
Verbaque ter dixit placidos facientia somnos, 
Quae mare turbatum, quse concita flumina sistant, 
Somnus in ignotos oculos advenit, et auro 155 

Heros sesonius potitur; spolioque superbus, 
Muneris aclorem secum, spolia altera, portans, 
Victor iolciacos tetigit cum conjuge portus. 

^SON E SENE IN JUVENEM A MEDEA VERTITnR. 

II. Haemoniae matres pro natis dona receptis, 
Grandaevique ferunt patres; congestaque flamma 160 

Vhura liquefiunt, inductaque comibus aurum 
Victima vota cadit. Sed abest gratanlibus iGson, 
Jam propior letho, fessusqiie senilibus annis. 




LIVRE VII. 247 

Son fils alors fait entendre oes roots : f toi, rauteur de mon 
salut, ch^re ^pouse, tu m'as combl^ de tesbienfaits, et ta lib^ralit^ 
passe toute croyance. Gependant, si elle peut aller jusque-Ia (et 
que ne peuvent tes enchantements! ), retranche quelques ann^ 
de ma vie, et ajoute-les aux ann^es de moh p^re. » En parlant 
ainsi» il ne peut retenir ses larmes. Gette priere attendrit M^ee. 
Son ccBur, bien different de celui de Jasou, se reporle vers fiet^s, 
qu*elle a quitt^. Mais elle na laisse pas ^clater son ^motion. « 
mon epoux ! dit-ello, quel voeu coupable est sorti de ta bouche! 
Quoi! je pourrais prendre sur ta vie pour allonger celle d'un 
autre! Ah ! que jamais Hecate ne me permette une telle impi^t^! 
Jason, ta priere est injuste ; mais je tenterai de te procurer un 
bien au-dessus de ce que tu demandes. J'essayerai de prolonger 
les jours de mon beau-pere par mon art, sans abr^ger les tiens, 
pourvu que la triple llecate me seconde et consente k ce grand 
ceuvre. » 

Trois nnits devaient s'ecouler encore avant que la lune form&t 
un cercle parfait. A peine son disque plein s*est-il montre a la 
terre, que M^ee sort de son palais. La ceinture flottante, nu- 
pieds et les cheveux epars sur ses ^paules nues, au milieu du pro- 

Tum sic ^sonides : « cui deljere salutem 
Confiteor, conjux, quanquam mihi cuncta dcdisti, 1G5 

Excessitque fidem meritorum summn tuorum; 
Si tamen hoc.possunt (quid cnim non carmina possint?) 
Deme meis annis, et demptos adde parenti. » 
Nec tenuit lacrymas; mota est pietite rogantis, 
Dissimilemquc anlmum subiit iEeta relictus. 170 

Non tamen affectus talcs confessa : « Quod, inquit, 
Excidit, ore tuo, conjux, scelus? Ergo ego cuiquam 
Posse tuae videar spatium transcribere vitai? 
Non sinat hoc Hecate ; ncc tu petis sequa ; sed isto, 
Quod petis, experiar majus dnre munus, lason. 175 

Arte mea soceri longum lcnlabimus OBvum, 
Non annis revocare tuis, modo diva triformis 
. Adjuvet, ct praesens ingentibus annuat ausis. » 
Tres aberant noctes, ut comua lota coircnt, 
Efficercntquc orbem. Postquam plenissima fulsit, 180 

Et solida terras spectavit imagine luna, 
Egreditur tectis, vestes induta recinctas, 
Nuda pedem, nudos humoris inftisa capillos; 



218 MfiTAMORPHOSES. 

fond silence de la nuit, elle erre sans compagne. Hommes, oiseaux, 
bStes sauvages, tout est plong^ dans le sommeil. L'aub^pine est 
muette; nulle feuilie ne s'agite ; le silence regne dans les humides 
plaines de l'air. Les etoiles brillent seules. Medee, les mains le* 
v^ vers la voiite c^leste, tourne trois fois en cercle, trois fois elle 
repand sur ses cheveux l'onde puis^e dans un fleuve, trois fois 
elle fait entendre des cris affreux, et, s'agenouillant sur le sol : 
« niiit^ amie du myst^re, dit-elle, et vous, astres radieux dont 
le flambeau, comme celui de Ph6b^, remplace la lumiere du 
jour; et toi, triple Hecate, depositaire et prolectrice de mes 
desseins; et vous, enchantements et artiflces magiques; et 
toi, Terre, qui fournis a mon art des herbes toutes-puissantes ; 
et vous, zephyrs, vents, montagnes, fleuves et lacs ; dieux des 
for^ts et dieux des ten^bres, secondez-moi ! Gr&ce k vous, les 
rivages etonnes ont vu les fleuves, dociles a ma voix, remonter 
vers leurs sources. Mes chants apaisent la mer agitee ou boule- 
versent ses flots paisibles. Je disperse ou rasserable les nuages. 
Je convoque ou dissipe les vents. Mes paroles magiques etouffent 
les vip^res. Je deracine les rocs, les ch^nes et les for^ts en- 

Fertque vagos mediaB per muta silenlia noctis 

Incomitata gradus. Homines, volucresque, ferasque 196 

Solverat alta quies; nullo cum murmure sepes, 

Immotaeque silent frondcs; silet humidus aer. 

Sidera sola micant. Ad quae sua brachia tendens, 

Ter se convertit, ter sumptis flumine crinem 

Irroravit aquis, ternis ululatibus ora 1-H) 

Solvit, et in dura submisso poplite terra : 

« Nox, ait, arcanis fidissima; quaBque diurnis 

Aurea cum Luna succeditis ignibus, astra ; 

Tuque triceps Hacate, quaa cceptis conscia nostris, 

Adjulrixque venis; cantusque artesque magarum; 19^ 

Quaeque magas, Tellus, poUentibus instruis herbis ; 

Auraeque, et venti, montesque, amnesque lacusque, 

Dique omnes nemorum, dique omnes noctis, adeste. 

Quorum ope, quum volui, ripis mirantibus amnes 

In fontes rediere suos; concussaque sisto, 200 

Stantia concutio cantu freta; nubila pello, 

Nubilaque induco; ventos abigoque, vocoque; 

Vipereas rumpo verbis et carmine fauces ; 

Tivaque saxa, sua convulsaque robora terra^ 



LIVRE vii. m 

li^res. Je fais trembler les montagnes, mugir la terre, et sortir 
les ombres des tombeatix. Toi aussi, Ph6b6, je faltire vers 
moi, malgr^ Tairain bruyant qui all^e tes travaux. Mes en- 
chantements font mSme pMir le char de mon aleul, et mes phil- 
tres cdui de TAurore. A ma priere, vous avez amorti la flamme 
Tomie par des taureaux, et assujetti au joug leur t^te indocile ; 
Tous avez rendu la guerre funeste aux enfants du dragon ; vous 
avez endormi pour la premiere fois le gardien de la toison d'or, et 
Iransmis, en trompant sa vigilance, cetteriche depouille aux villes 
de la Grto. 11 me faut maintenant des sucs qui rendent alavieil- 
lesse la fleur de Vige et lui fassent retrouver son printemps. Oui, 
Tous me les accorderez. Les astres n'auront pas vainement brill^ 
de tout leur^clat, et un char n^aura pas ete vainement train^ pres 
de moi par des dragons. » En effet, pres d'elle 6tait un char des- 
cendu des cieux. 

EUe y monte, caresse le cou des dragons soumis au frein, agite 
leurs rSnes, et disparait dans les airs. De la eiie abaisse ses re- 
gards sur les vallons de la Thessahe, et pousse son char vers la 
contree ou s'616ve Tfita. Elle apergoit les herbes que produit 
l'Ossa, et celles qui croissent sur le sommet du Pelion, sur TG- 

Et silvas moveo; jubeoque tremiscere montes ; S05 

Et mugire solum, manesque exire sepulcris; 

Te quoque, Luna, traho; quamvis tcmesaia labores 

^ra tuos minuant; carrus quoque carmine noslro 

Pallet avi ; pallet nostris Aurora venenis. 

Vos mihi taurorum flammas hebetastis, et unco 210 

llaud patiens oneris coHum pressistis aratro. 

Vos serpentigcnis in se fera bella dedistis, 

Custodemque rudem somni sopistis, et aurum, 

Vindice decepto, graias misistis in urbes. 

Kunc opus est succis, per quos rcnovata senectus ^IF? 

In florem redeat, primosque recolligat annos. 

Et dabitis; neque enim micuerunt sidera frustra, 

Nec frustra volucrum iractus cervice draconum 

Currus adest. » Aderat demissus ab sthere currus. 

Quo simul ascendit, frenataque coUa dracooum 220 

Permulsit, manibusque leves agitavit habenas, 
Sublimis rapitur; sublalaque thes^ala Tempe 
Despicit, ceta^is regiouibus applical angues; 
Et quas Ossa tulit, quasque altus Pelion herbas, 



m HeTAMORPHOSES. 

Ihrys, sur le Pinde et sur rOlyrape, plus haut encore que le 
Pinde. Parmi celles qui peuvent servir ses desseins, elle en arrache 
quelques-unes avec leur racine, et coupe les autres avec sa serpe 
d'airain. Elle trouve plusieurs herbes utiles sur les rives de TApi- 
dane et sur celles de TAmphryse. Toi aussi, lEnip^e, tu payes ton 
tribut. Le Pen6e, le Sperchius et les bords du B6b^s couverts de 
joncs n^en sont point exempts. Elle cueille dans*les champs d'An- 
th^don, vis-a-vis d'Eub^e, une herbe puissante, mais qui n'etait 
pas c^ebre enQpre par la m^tamorphose de Glaucus. Dej^ le neu- 
vieme jour et la neuvi^me nuit Tavaient vue parcourir les cam- 
pagnes sur son char attel6 de dragons ail^s. EUe retourne, sans 
que les herbes aient fait sentir leurs atteintes aux dragons autre- 
ment que par leur odeur, et cependant ils quittent leur vieille 
depouille. 

Elle s'arr6te devant les portes du palais, sans autre abri que les 
Cieux. EUe evite tout contact avec les hommes, et construit deux 
autels de gazon, Tun a droite, en Thonneur d'Htete, Taulre a 
gauclie, en Thonneur de Jouvence. Apres les avoir. entour^s de 
verveine et de branches agrestes, elle creuse dans le voisinage 
deux fosses et fait un sacriiice. Elle egorge une brebis noire et en 

Othrysque, Pindusque, et Pindo major Olympus, 225 

Perspicit; et placita partim radice revellit ; 

Partim succedit curvamine falcis ahenae. 

Hulta quoque Apidani placuerunt gramina ripis, 

Multa quoque Amphrysi ; nec eras immunis, EnipPH ; 

Mec non penese, nec non spercheides undse 230 

|vj Contrihuere aliquid, juncosaque littora Boebes. 

[ Carpit et euboica vivax Anthedonc gramen, 

i N.ondum mutato vulgatum corpore Glauci. 

Et jam nona dies curru, pennisque draconum, 

Monaque nox omnes luslrantem vidernt agros, 235 

Quum rediit; nec erant tacti, nisi odore, draconos; 

Et tamen annosae pcllcm posucre senectx. 
Conslitit adveniens citra limenque, foresque, 

Et tantum coelo tegitur; refugitque viriles 

Contactus; statuilque aras e cobpite binas, 240 

Dexteriore Ilecates, at lajva parte Juventae. 

Quas ubi verbenis, silvaque incinxit agresti, 

Haud procul egesta scrobibus tellure duabus 

Sacra facit; cultrosque in guttura velloris atri 



LIVRB VII. 2M 

r^pand le sang dans les deux fosses. D^une coupe elle yerse la li- 
qaeur de Bacchus, et d'un vase d'airain du lait chaud, en prof6- 
rant quelques paroles. Elle invoque les divinites de la terre, elle 
conjure le roi des ombres, et T^pouse qu'il enleva, de ne point 
se h&ter de ravir le soufQe de la yie au vieillard. Quand ces dieux 
sont apaises par ses prieres, accompagnees d'un long murmure, 
Mgd^ ftllt^vaiiuii' pies des aut^li!>'lu vieii &uu. Oub enchantements 
le plongent dans un profond sommeil, ima^e de la mort. Elle Te- 
tend sur un lit d'herbes. Puis elle ordonne a Jason et a sa suite de 
se retirer et de detoumer leurs yeux profanes de ses myst^res. 
ns s'^loignent. Les cheveux epars, Mdd^e, comme une Bacchante, 
fait le tour des autels ou le feu brille. EUe baigne des brandons 
fourchus dans une des fosses noircies de sang, les allume ainsi jm- 
pregnfe a la flamme qui s'el6ve des deux autels, et purifie le vieil- 
lard trois fois avec du feu, trois fois avec de Teau, trois fois avec 
dusoufre. 

Gependant le philtre puissant fermente dans un vaso d'airain 
place sur le brasier ; il bouillonne et blanchit d'4cume. Les ra- 
cines arrachees dans les vallons de Thessalie, les semences, ics 



Conjicit, et patulas perfuodit sauguine fossas. 'M^ 

Tum super invergens liquidi carchesia Bacchi» 

Hneaque invergens tepidi carchesia lactis, 

Verha simul fundit, terrenaque numina poscit ; 

Umbrarumque rogat rapta cum conjuge rcgem, 

Ne properent artus anima fraudarc seniles. ioO 

niinis iil^i placavit precibusque, et murm ure longo, 

^sonis effoetum proferri corpus ad aras 

Jussit, et in plenos resolutum carnune somnos, 

Exanimi similem, stratis porrexit in herbis. 

Ifinc procul ^soniden, procul hinc jubet irc miuistros, 2Sb 

Et monet arcanis oculos removerc profanos. 

Diffugiunt jussi. Sparsis Medea capillis 

Bacchanlum ritu flograntes circuit aras, 

Multifidasque faces in fossa sanguinis atra 

Tingit, et inlinclas geminis accendit in aris, 260 

Tcrque s€nem flamma, ter aqua, ter sulfure lustrat« 

Interea validum posito medicamen aheno 
Fervet. et exsultat, spumisque tumentibus alhct^ 
IUic haemonia radicos valle resectas, 



252 METAMORPHOSES. 

fleurs et les sucs piquants, cuisent ensemble. Elle y jette aussi des 
pierres apportees des confins de l'Orient, et du sable que le reflux 
depose sur le rivage. EUe agoute de la gelee blanche recueillie ia 
nuit aux rayons de la lune, les ailes et la chair inf;lme de l'orfraie, 
les entrailles de ce loup qui, fecond en metamorphoseSi sait don- 
ner a son corps les formes de Thomme ; la depouille ^cailleuse et 
transparente d'un serpent du Cynips, le foie d'un vieux cerf et la 
t^te d'ime corneille de neufsiecles. De ces substances et de mille 
autres que je ne saurais designer par leur nom, elle compose le 
pbiltre destine a £son. Puis, avec un vieux rameau d^olivier sec, 
elle les confond et les m^le en tous sens. Soudain la branche agi- 
tee dans le vase bouillant reverdit. Bientdt apres elle se couvre de 
feuilles et se charge d'olives miires. Sur tous les points ou le feu 
fait jaillir Tecume du fond de ce vase, chaque goutte briilante pro- 
duit un vert gazon en tombant sur la terre ; les fleurs et les tendres 
p^turages surgissent a Tinslant. A peine Medeeles voit-elle eclore, 
qu'elle tire un glaive et ouvre la gorge du vieillard. Elle laisse 
couler le vieux sang et le remplace par ses sucs. Des qu'fison les 

Seminaque, floresque, et succos incoquit acrcs. 2Gj 

Adjicit extremo lapides Orientc pelltos, 

Et, quas Oceani refluum mare lavit, arcuas. 

Addit et exceptas luna pernocte pruinas, 

£t strigis infames, ipsis cum carnibus, ulas; 

Inquc virum soliti vullus mutare fcrinos 270 

Ambigui prosecta lupi. Ncc defuit illic 

Squamea ciuyphii tenuis membrana chelydri, 

Vivacisque jecur cervi; quibus insuper addit 

Ora caputque novem cornicis saicula passa;. 

His et mille aliis postquam sine nominc rebus ^T5 

Propositum instruxit mortali barbara «munus, 

Areuti ramo jampridem mitis oliva! 

Omnia confundit, summisque immiscuit ima. 

Ecce vetus calido versatus slipes aheno, 

Fit viridis primo, nec longo terapore frondem '280 

Induit, et subito gravidis oneratur olivis. 

At quacumque cavo spumas ejecit aheno 

Ignis, et iu lciTam guttae cecidere calentos, 

Vcrnat humus, floresque, ct mollia pabula !?iirgunl. 

Quod simul ac vidit, striclo Mcdea recludil ^Sj 

Ense scnis jugulum; veleremquc exirc ciuorcm 

Passa, replot succis ; quos poslquam combibii ^son, 



LIVRE YU. ti55 

a regus par sa bouche ou par sa blessure, sa barbe et ses die- 
Teux, depouilles de leur blancheur, noircissent tout a coup ; sa 
maigreur disparait ; sa pdleur et ses rides s^evanouisseut ; un nou- 
veau sang circule dans ses veines, et son corps prend de Tembon- 
point. £son etonn^ retrouve la vigueur dont il se souvient d'^oir 
joui quarante ans auparavant. 

LA JEUNESSE EST REHDUE AUX NOURRICBS DB BACCHUS. 

ni. Du haut des cicux Bacchus avait vu cette merveilleuse me- 
tamorphose. Inslruit que ses nourrices pouvaient recouvrer leur 
jeunesse, il demanda cetle faveur pour elles a la fille d'£elcs. 

NEDEE FAIT TUER PELIAS PAR SES FILLES. 

IV. Gependant, infatigable dans ses perfidies, MM^e feint de 
hair son epoux, et court en suppiiante au palais de Pelias. Gomme 
il etait accabi^ du poids de YAge, ses fiiles re^oivent la princesse. 
En peu de temps elle gagne adroitement leur coeur sous le voile de 
Tamitie. Au nombre de ses bienfaits, elle place surtout le prodige 

Aut orc acceplos, aut vulnere, barba comaeque 

Canitie posila nigrum rapuere colorem. 

Pulsa^fugit macies ; abeunt pallorque silusque; SUO 

Adjectoque cavai supplcntur sanguine veux, 

Membraque luxuriant. ^son miratur, ct olim 

Ante quater denos hunc sc reminiscilur aunos. 

UACCHI NUTBiaBUS JUVENTUS REDDITUR. 

II]. Yiderat ex alto tanti miracula monstri 

Liber, et admonitus juvencs nutricibus annos 2Uo 

Po&se suis reddi, petit hoc i£elida munus. 

VEDEA PELlii FILUS DIPELUT UT PATHEU NECEXT. 

IV. Neve doli cessent, odium cum conjuge faUum 
Phasias assimulal, Peliaeque ad limina supplex 
Confugit. Atque illam, quoniam gravis ipse senecta, 
Excipiunt natas. Quas tempore callida parvo 300 

Colchis amicitiae mendacis imagine cepit. 
Dumque refert, inler raeritorum maxima, demptos 

15 



«254 METAMORPUOSES. 

qui a fait disparaitre du visage d'£son les traces de la vieillesse. 
Elie s'y arrete avec complaisance, et fait naitre dans le coeur des 
filles de Pelias Tesperance de voir leur pere reverdir par le m^me 
moyen. EUes sollicitent avec instance un si grand service, et lui 
jurent une reconnaissance eternelle. M6d6e garde un moment le 
silence, comme si elle reflechissait, et, par une gravite d'eraprunt, 
tient leur esprit en suspens. Enfin elle promet. « AGn de vous 
faire attendre avec plus de confiance, dit-elle, la faveur dont vous 
allez m^^tre redevables, le plus vieux des beliers qui marche a la 
t6te de vos brebis va, par la vertu de mes philtres, devenir un 
agneau. » Aussitdt on fait avancer un belier casse par l'age, aux 
tempescreusesetaux cornes recourbees. La magicienne enfonce dans 
sa gorge ridee son glaive de Thessalie. Quelques gouttes de sang le 
rougissent a peine. En mSme temps elle plonge les membres de 
i'animal dans une chaudiere d'airain ou fermentent ses sucs puis- 
sants. Le corps du belier diminue, ses comes disparaissent, etles 
ans avec elles. Du milieu du vase se fait entendre ie l)^lement d^un 
tendre agneau. Tandis que ce b^lement cause la plus vive surprise, 
tout a coup l'agneau bondit, folatre et cherche des mamelles qui 
puissent Tallaiter. 



iiDsonis esse situs, alque hac in pai^te moratur, 

Spes est virginibus Pelia subjecta creatis, 

Arte suum parili revirescere posse parenlem. SOo 

Jamque petunt, pretiumque jubent sine fine pacisci. 

IUa brevi spatio silet, et dubitare videtur, 

Suspendilque animos licta gravitate rogantes. 

Mox ubi pollicita est : « Quo sit fiducia major 

Muneris hujus, ait, qui vestras maximus a3vo est 310 

bux gregis inter oves, agnus medicamine fiet. » 

Protinus innumeris effo^lus laniger annis 

Attrahitur, flexo circum cava tempora cornu. 

Cujus ut haBmonio marcentia gutlura cultro 

Fodil, et exiguo maculavit sanguine ferrum; 315 

Membra simul pecudis, validosque venefica succos 

Mergit in ajre cavo. Minuuntur corporis artus, 

Cornuaque exuitur, nec non cum cornibus annos, 

El tener auditur medlo halatus aheno. 

Nec mora, halatum mirantibus, exsilit agnus, 520 

Lascivilque fuga, lactantiaque ubera quasrit. 



LIVRE VII. 255 

Les fiUes de Pelias demeurent stup^faites. Gonyaincues qu'elles 
peuveut ajouter foi aux promesses de Med6e, elles Tassi^ent des 
phis vives instances. Le Soleil avait trois fois d^tache du joug ses 
coursiers rafraichisdans les flots dlb^rie, et les ^toiles eclairaient 
la quatrieme nuit de leurs feux ^tincelants, lorsque rinsidieuse 
fille d'felfe place sur le brasier une onde pure et des herbes sans 
rertu. Ddjk, gr&ce a ses enchantements et a ses magiques paroles, 
tm sommeil lethargique enchainait les membres du roi et de ses 
gardes. Ses filles avaient rcQu Tordre d'entrer avec la princesse de 
Ck)lchos, et se tenaient rangees autour du lit de leur p6re. « Pour- 
quoi, leur dit Medee, hesiter encore et rester dans Tinaction? 
Armez-vous de vos glaives, et larissez le vieux sang, afin que je 
puisse remplir de sang jeune ses veines ^uisees. Yous tenez dans 
vos mains la vie et Tage de votre p^re. Si vous avez de ramour 
pour lui, si vous ne nourrissez pas de folles esp^rances, rendez-lui 
service. Pour le rajeunir, plongez le fer dans son sein, et faites 
couler jusqu'a la derni^re goutte d'un sang appauvri. » Par ces 
exhortations, la plus tendre devient la plus barbare, et se rend 
parricide pour ne pas ^tre criminelle. Cependant aucune n'ose 
regarder ou tombent ses coups : elles detournent les yeux et frap- 

Obstupuere satie Pelia, promissaque postquam 
Eihibuere fidem, tum ▼cro iropensius instant. 
Ter juga Phoebus equis, in ibero gurgite mersis, 
Dempserat, cl quarta radiantia nocte micabant S35 

Sidera, quum rapido fallax ^Eetias igni 
Imponit purum laticcm, et sine viribus herbas. 
Jamque neci similis, resoluto corpore, regem, 
Et cum rcge suo custodes somnus habebat» 
Quem dcderant cantus, magicaequc potentia liuguoB. 330 
Intrarant jussx cum Colchidc limina natx, « 

Ambieranlque torum : « Quid nunc dubitatis inertcs? 
Stringile, ait, gladios vclcremque hauritc cruorem, 
Ut repleam vacuas juvcnili sanguine venas. 
In manibus vcstris vila cst, setasque parcnlis. 335 

Si pielas ulla est, nec spes agitatis inancs, 
Dfficium praestate patri, telisque seneclam 
Etigitc, et sauiem conjecto emittitc furro. » 
Uis, ut quxque pia est, hortatibus impia prima est ; 
Et nc sit scelerata, facit scelus. Haud lamen ictus 340 

llla suos spectare potesl; oculosquc reflectuntj 



856 BI£TAMOHPHOS£S. 

pent au hasard d'une main impltoyable. Pelias, baigne dans son 
sang, se soul^ve sur son coude. A demi mutile, il tente de se dres- 
ser sur son lit, et» au milieu de tous ces glaives, tendant ses bras 
d^chames : « Que faites-vous, mes filles ? leur dit-il ; pourquoi 
vous armer ainsi contre votre pere ? » Elles sentent leur coeur et 
leurs mains defaillir. £sonallait parler encore; maisla princesse 
deColchide luiporte a la gorgeun coup qui lui 6te la voix Apres 
Tavoir mis en pieces, elle leplonge dans la chaudiere bouillante. 

WEDKE EGORGE SES ENFANT8. 

V. Si les dragons ailes ne Teussent emportee, elie n'aurait pu 
echapper au ch&timent. ^ais, dans son vol, elle franchit le Pelion, 
couronne defor^ls, le palais du fils de Philyre, rOlhrys et la contree 
celebre par Taventure de Tantique Cerambus. Pourvu d ailes par 
ies Nymphes, il s'eleva dans les airs a Tepoque ou la terre etait 
ensevelie sous les eaux, et se deroba au deluge de Deucalion. Me- 
dee laisse a sa gauche Pitane d'£oUe, la roclie qui represente 
un long serpent, le bois de rida ou Bacchus cacha, sous l'image 



Caccaque dant sacvis aversai vulaera dextris. 

lUe, cniore fluens, cubito tamen allevat artus, 

Semilacerque toro consurgere tentat, et inter 

Tot medius gladios pallentia brachia tendens : 345 

« Quid facitis, natae? quid vos in fala parentis 

Armat? » ait. Cecidere illis animique manusquc 

Plura locuturo cum verbis gnttura Colchis 

Abstulit, et calidis laniatum ' lersit ahenis. 

MEDEA FILIOS SUOS TRUCIDAT. 

V. Quod uisi pennatis serpentibus issot in auras, 3a0 

Non exempta forct pocnae. Fugit alta, supcrquc 
Pelion umbrosum, philyreiaque lecta, superquc 
Othryn et eventu veteris.ioca nota Cerambi. 
Uic ope Nympharum sublatus in aera pcnnis, 
Quum gravis infuso tellus foret obruta ponto, &H5 

Deucalioneas elTugit inobrutus undas, 
^oliam Pitanen a laeva parte relinquit, 
Factaquc de saxo longi simulacra draconis; 
JdiBumque nemus; quo, oati furta, juvencum 



LIVRE TII. 257 

d'an cerf, le taureau derobe par son flls, ]a contr^ oi!^ le p^ 
de Corythe git sous un sable l^ger, les champs od Mera sema 
r^uvante par ses aboiements nouveaux, la cit^ d'£urypyle, ou 
le front des femmes de Gos fut h^riss^ de comes lorsque 8'^loi- 
gna le troupeau d'Hercule; Rhodes, consacr^ k Ph^bus, et 
lalysus, habitee par les Telchines, dont les regards ensorcelaient 
tout, et que Jupiter indigne pr6cipita dans Thumide empire de son 
frere. Elle franchit aussi Garthee» bAtie dans Tantique G^os, et ou 
Alcidamas devait un jour voir avec surprise sa fille engendrer 
une douce colombe. De la ses yeux se portent sur le lac Hyri6 
et sur la vallee devenue c^l^bre par la subite m^tamorphose de 
Cycnus. La Phyllius, pour plaire k un enfant, lui donna des vau- 
tours et un lion terrible qull avait apprivois^s. Gondamn^ a vain- 
cre un taureau, il Tavait vaincu. Mais, irrit^ des mepris prodigu^ 
a son amour, il refusa ce taureau demand^ co.nme un gage sn- 
prSme. L'enfant lui dit : « Tu voudras me le donner ; » et ii s*^ 
lan^ du haut d'un rocher. On crut qu'il allait tomber. Ghang^ en 
oiseau, il planait dans les airs sur des ailes eclatantes de blan- 
cheur. Hyrie, sa m^e, ignorant qu'il vivait encore, fondit en lar- 

Occuluit Liber falsi sub iraagine cervi ; 360 

Quaque pater Corythi parva tumulatus arena ; 

Et quos Maera novo latratu terrnit agros ; 

Eurypylique urbem, qua coaa cornua malres 

Gesserunt, tum quum discederet Herculis agmcD ; 

Phcebeamque Rhodon, et ialysios Telchinas, 365 

Quorum oculos ipso vitiantes omnia visu 

Jupiter exosus, fratemis sul)didit undis. 

Transit et antiquae cartheia moenia Ceae, 

Qua pater Alcidamas placidam dc corpore natae 

Miraturus erat nasci potuisse columbam. 370 

Inde lacus Hyries videt, et cycnc.ia tempe, 

QusB subitus celebravit olor; nam Phyllius illic 

Imperio pueri volucresque ferumque leonem 

Tradiderat domitos. Taurum quoque vincere jussus, 

Vicerat, et spreto toties iratus amore, 375 

Praemia poscenti taurum suprema negarat. 

lUe indignatus : « Cupies dare, » dixit, et alto 

Desiluit saxo. Cuncti cecidisse putabant : 

Factus olor niveis pendebat in aera pennis. 

At genilrix Hyrie, servati nescia, flendo 380 



258 M£TAM0RPH0SES. 

mes, et fut transfonri^e en un ^tang qui re^ut son nom. Pres delk 
s'eleve Pleuron, qui vit la fiHe cl*Ophius, Combe, s'envoler toute 
tremblstnte pour echapper aux coups de ses enfants. Ensuite, 
elle aper^it les champs de Calaur^e, consacres a Latone, et dont 
le roi et la reine furent changes en oiseaux. A droite est Cyllene, 
oijL Menephron devait, comme les b^tes sauvages, partager la cou- 
che de sa mere. Derriere elle, a une longue distance, se montre 
Gephise deplorant le destin de son pelit-flls m^tamorphose par 
Apollon en phoque difforme, et le palais d'£umelus, qui pleure sa 
fiHe envolee dans les airs. Enfin ses dragons ailes la deposent a Co- 
rinthe, qu'arrose Pirene, et ou, suivant une tradition antique, des 
inommes naquirent jadis de champignons que la pluie avait fait 
^clore. Quand ses poisons eurent consume la nouveUe epouse de Ja- 
son, quand l'une et Tautre mer eut vu le palais du roi en flammes, 
M^dee teignit son glaive meurtrier du sang de ses enfants, et, 
apres cette horrible vengeance d'une mere, eHe se deroba aux 
armes de Jason. 

MEDIBE S^ENFOIT A ATfl&NES, OU ELLE EST ACCUEILLIE PAR ^G^E. 

VI. Transportee loin de la par les dragons qu'elle regut du So- 

Deiicuit, stagnumque suo de noniinc fecit. 

Adjacet his Pleuron, in qua irepidantibus alis 

Ophias effugit natorum vulnera Combe. 

Inde Calaurea) letoidos aspicit arva, 

In volucrem versi cum conjuge couscia regis. 385 

Dextera Cyllene est, in qua cum matre Blenephron 

Concubiturus erat, saBvarum more ferarum. 

Cephison procul hinc deflentcm fata nepotis, 

Respicit in tumidam phocen ab Apolline versi, 

Eumelique domum lugentis in aere natam. 590 

Tandem vipereis Ephyren pirenida pennis 

Contigit. Hic sbvo veteres mortalia primo 

Corpora vulgarunt pluvialibus edita fungis. 

Sed postquam colchis arsit nova nupta venenis, 

Flagrantemque domum regis mare vidit utrumque, 395 

Sanguine natorum perfunditur impius ensis, 

Ultaque se male mater, lasonis effugit arma 

MEDEA ATIIEKAS FUGIT, UBI AB iEGEO EXCIPITUn. 

VI. Ilinc litaniacis ablata draconibus, intrat 



LIVRE YII. m 

leil, elle entre dans la cit^ de Pallas, qui tous vit ^galeraent vous 
envoler, toi, pieuse Phinis, et toi, vieuxP^riphas ; elle vit aussi ia 
petite-fille de Polypemon prendre son essor dans les airs sous une 
forme nouvelle. %6e regoit M^dee : c'est le seul reproche qu*il ait 
merit^. Non content d'6tre son h6te, il Tadmet dans sa couche. 
Alors venait de paraitre dans le palais du roi, Thesee, encore in* 
connu k son pere, et dont la valeur ^vait pacifie l'isthme baign^ 
par deux mers. Pour le perdre, M6d6e prdpare le poison qu'elle 
apporta jadis de la Scythie, et qui fut vomi, dit-on, par le chien 
n6 de rhydre de Lerne. U est une caverne oii r^ne une obscurite 
profonde. On y descend par une pente rapide. Cest par la que le 
h^ros de Tirynthe traina Cerb^re attache k des chaines de fer. II 
r^sistait en vain, et regardait obliquement la vive elarte du soleil. 
Alqrs eclata sa fureur terrible. II fit retentir les airs de ses triples 
aboiements a la fois, et couvrit les vertes prairies d*une blanche 
ecume qui, trouvant, dit-on, un aliment fecond dans le sein de la 
terre, grandit et acquit une vertu nuisible. Comme elle croit et 
vit au milieu des rochers, les habitants des campagnes Tappellent 
aconit. Trompe par son epouse, figee presenta lui-m6me ce poi- 

Palladias arces, quae te, justissima Pbini, 

Teque, senex Peripha, pariter videre volanles, 400 

Innixamque novis neptem Polypenionis alis. 

Excipit hanc j^geus, facto damnandus in uno. 

Nec satis hospitium est, thalami quoque fcedere jungit. 

Jamque aderat Theseus, proles ignara parenti, 

Qui virtute sua bimarem pacaverat Isthmon. 405 

Hujus in exitium miscet Medea, quod olim 

Attulerat secum scytbicis aconiton ab oris. 

Illud ecbidneai memorant e dentibus ortum 

Esse canis. Specus est tenebroso cxcus biatu. 

Est via declivis, per quam tiryntbius beros 4i0 

ResJuntem, contraque diem radiosque micanles 

Obliquantem oculos, nexis adamanle catenis, 

Gerberon abstraxit, rabida qui concitus im 

Implevit pariter ternis latratibus auras, 

Et sparsit virides spuifis albentibus agros. 415 

Has concresse putant, nactasque alimenta feracis 

Fccundique soli, vires cepisse nocendi. 

Quae, quia nascuntur dura vivacia cautc, 

Agrestes aconita vocant. Ea conjugis astu 

Ipse parcns ^geus nato porrexit, ut hosli. 420 



200 MfiTAMORPIlOSES. 

son a son fils, comme a un ennemi. Th^see, sans soup^nner Tar- 
tifice, prit la coupe qui lui etait offerte. Son pere alors reconnut, 
a ]a garde d^ivoire de son epee, le sceau de sa famille, et repoussa 
le breuvage criminel. Un nuage que formerent soudain les en- 
chantements de Medee la deroba a la mort. 

£gee se rejouitde voir son fils sauv^ du danger; et cependant, 
encore ^pouvante du crim^ qui Tavait mis a deux doigts de sa 
perte, il alluma le feu sur les aulels, les chargea d^offrandes, et 
fit tomber sous la hache des taureaux superbes donl les comes 
elaient entrelacees de bandelettes. Jamais jour plus beau ne brilla, 
dit-on, pour les enfants d'Athenes. Les grands et le peuple s'as- 
sirent a un joyeux banquet. Le vin inspira les esprits, et, tous 
ensemble, firent entendre ce chant : « Noble Thes6e, Marathon a 
admire ton bras qui terrassa le taureau de la Crete. Si le labou- 
reur de Cromyon ne craint plus les ravages d'une laie, ce bienfait 
esl ton ouvrage. fipidaure a vu le fils de Vulcain, arme d'une mas- 
sue, tomber a tes pieds. Les bords du Cephise ont vu perir le 
barbare Procuste. fileusis ou regne Ceres a vu la mort de Cercyon. 
II a aussi succombe sous tes coups, le brigand qui abusait de ses 
forces prodigieuses, Sinis, qui courbait les arbres et faisait plier 

Sumpserat ignara Theseus data pocula dexlra, 
Quum pater in capnlo gladii cognovit eburno 
Signa sui generis, facinusque excussit ab ore. 
Erfugit ilia necera, nebulis per carmina motis. 

At genitor, quanquam lactatur sospite nato, 4^ 

Attonitus tantum, lethi discrimine parvo, 
Committi potuisse nefas, fovet ignibus aras, 
Muneribusque deos implet; feriuntque secures 
CoUa torosa boura, vinctorum cornua viltis. 
NuUus Erechthidis ferlur celebratior illo 430 

Illuxisse dies. Agitant convivia patres, 
Et medium vulgus ; nec non et carmina, vino 
Ingenium faciente, canunt: « Te, maxime Thescu, 
• Mirata est Marathon cretiei sanguine tauri. 

Quodque suis securus erat Cromyon» colonus, 435 

Munus opusque tuum est. Tellus cpidauria pnr le 

Clavigeram vidit Vulcani occumbere prolem ; 

Vidit et immitem Cephesias ora Procusten ; 

Cercyonis lelhum vidit Cerealis Eleusin; 

Oecidit ille Sinis, magnis male viribus usus, 440 



LIVRE YII. 961 

jusqu*2i terre les pins destin^ ^ disperser au loinles roembresde 
ses Yictimes. Le tr^pas de Sciron a ouvert un sentier sAr qui con- 
duit aux murs d'Alcathous ou r^na L^lex. La terre et la mer out 
^lement refus^ un gtte au cadavre de oet assassin. Quand il fut 
reste longtemps sans sepulture, le temps le changea. dit-on, en 
un rocher qui conserve le nom de Sciron. Si nous voulions com- 
parer tes exploits au nombre de tes annto, tes exploits Tempor- 
teraient. Pour toi, magnanime heros, nous formons des voeux pu- 
blics ; pour toi nous vidons nos coupes remplies de vin. » Les 
applaudissements et les hommages de la foule font retentir le pa- 
lais, et la ville entidre se livre a rallegresse. 

AWHi BST CHANGiB EN CHOUETTE. — PESTE D^iCINE. — I|£tAM0RPII08B 
DB8 FOURMIS EN MTRMIDONS. — £aQUB LBS ENVOIB AU SBCODBS 
D*£6iE. 

YII. Toutefois (tant il est vrai qu'ii n*y a point de plaisir sans 
m^lange, et que ia peine se mSle toujours k la joie) tg^e, en re- 
trouvant son ills, ne goCkte pas un plaisir pur. Minos s'appr6te a la 
guerre. Ses forces de terre et de mer sont puissantes; mais il est 



Qui poterat cunrare trabes, et agebat ab alto 

Ad terram late sparsuras corpora pinus. 

Tutus ad Alcathoen, lelegeia moenia, limes 

Compostto Scirone patet; sparsique latronis 

Terra negat sedera, sedem negat ossibus unda, 445 

Qu» jactata diu fertur durasse vetustas 

In scopulos. Scopuiis nomen Scironis inhieret. 

Sl titulos, annosque tuos numerare velimus, 

Pacta premant annos. Pro te, fortissime, vota 

Publica suscipimus. Bacchi tibi sumimus haustus. » 450 

Coneonat assensu populi, precibusque faventum 

Regia, neo tola trislis locus ullus in urbe est. 

ARNE IS MONEDULAH G0NVER8A. — JEGlKiE PESTIS. — FORMICiG MUTANTUR IJf 
MTRVIDONES, QUOS iEACUS AD iEGEUM AUXILIO MITTIT. 

Vn. Nec tamen (usque adeo uuUi sincera voluptas, 
SoIIicitique aliquid Iffitis interrenit !) £geus 
Gaudia percepit, nato secura recepto. 455 

Bella parat Minos. Qui quanquam milito, quanquam 

15. 



202 MfiTAMORPHOSES. 

surtout redoutable par son ressentiment patemel. n cherche par 
lesarmes une juste vengeance du tr^pas d^Androg^. Avant tout il 
veut marcher au combat avec des allies. Ses fiiottes agiies p^ndtrent 
parlout ou elies peuvent a])order. Elles gagnent k sa cause Anaphe 
et le peuple d'Astypaie (Anaphe par des promesses, et ie peupl^ 
d^Astypaie par ies armes); puis la petite Mycone, les plaines cre^ 
tac^s de Gimoiei i'opulente Gytimos, Scyros, ia modeste S^riphe, 
Paros, ceiebre par ses marbres, et Tiie que l'avare et coupable 
Am^, sortie de la Thrace, iiyra pour un infame gain. Elle fut 
changee en un oiseau qui toujours aime l*or. Gomeiiie maintenan^, 
eiie a ies ailes et les pieds noirs. Mais Oliare, Didyme, Tenos^ An- 
dros, Gyare et Peparethe, fertile en olives, ne pr^terent point 
leur appui a la flotte du roi de Grete. II quitte ces iles et vogue a 
gauche vers la contree ou regne taque, Les anciens l'appelaient 
finopie ; fiaque lui donna le nom d'figine, sa mere. 

La foule se pr^cipite a sa rencontre et brule de connaitre un 
prince si c6l^re. Au-devant de Minos accourent Telamon, P^lee, 
plus jeune que Telamon, et Phocus, le troisieme fils d'£aque. Le 



Classe valet, patria tamen est firmissiiTius ira, 

Androgeique necem justis ulciscitur armis. 

Ante tamen, bello vires acquirit amicas; 

Quaque patent aditus, volucri freta classe per.^rrat. 4C0 

Hinc Anaphen sibi jungit, et astypaleia regna ; 

Promissis Anapben, regna astypaleia bello. 

Hinc humilem Myconon, crclosaque rura Cimoli, 

Florentemque Cylhnon, Scyron, planamque Seriphon, 

Marmoreamque Paron, quamque impia prodidit Arnc 4G5 

Sithonis, accepto, quod avara poposcerat, auro. 

Mutata est in avem, quae nunc qnoque diligit aurum, 

Migra pedem, nigris velata monedula pennis. 

At non Oliaros, DidymaBque, et Tenos, et Andros, 

Et Gyaros, nitidseque ferax Peparethos olivae, 470 

Gnosiacas juvere rates. Latere inde sinislro 

(Enopiam Minos petit, aeacideia regna. 

(Enopiam veteres appellavere; sed ipse 

iEacus jEginam genitricis nomine dixit. 

Turba ruit, tantaeque virum cognoscere famse 475 

Expetit. Occurrunt illi, Telamonque, minorquc 
Quam Telamon,. Peleus, et proles tertia Phocus. 



LIVRE VII. 263 

roi lni-mSme, malgre la vieillesse qui ralentit sa marche, s'avance 
vers Minos, et lui demande quel motif Fam^ne en ces lieux. Au 
souvenir de ia douleur qui d^chira son cocur patemel, le roi des 
cent villes s'exprime en ces termes : « Soutiens, je t'en conjure, 
ces armes que j'ai prises pour venger mon fils. Associe-toi a une' 
guerre sainte : je cherche a consoler ses manes. » Le petit-fils 
d^Asopus lui repond : « Ta priere est inutile, et ma ville ne sau- 
rait Texaucer. Nulle contree n'est plus devouee a Athenes : son al- 
liance est sacree pour nous. i Minos se retire tristement. « Cette 
aliiance te coutera cher, » dit-il, persuade qu'il vaut mieux annon- 
cer la guerre que de l'entreprendre et de consumer en ce mor 
mentsesforces par des attaques prematur^. 

Des remparts d'finopie on pouvait encore apercevoir la flotte 
cretoise, iorsqu*un vaisseau athenien s'avance a pleines voiles et 
entre dans le port de ses allies, portant G6phale et les voeux de sa 
patrie. Quoique les fils d'fiaque n'eussent point ^ii C^phale depuis 
longtemps, ils le reconnaissent, lui tendent la main, et le condui- 
sent au palais de leur pere. Le h^-os, dont les traits respirent la 
noblesse et conservent encore les traces de son ancienne beaute, 



Ipse quoque egreditur, tardus gravitate senili, 

^cus, et quae sit veniendi causa requirit. 

Admonitus patrii luctus suspirat, ct illi 4S0 

Dicla refert rector populorum talia centum : 

ff Arma juves oro pro nalo sumpta; piacque 

Pars sis militise; tumulo solatia posco. » 

Huic Asopiades « Petis irrita, dixit, et urbi 

Haud facienda mese; neque enim conjunctior ulla 4S5 

Cecropidis hac est tellus; ea fcedera nobis. » 

Trislis abit : ff Stabunlque tibi tua foedera magno, » 

Dixit, et utilius bellum putat esse minari, 

Quara gerere, atque suas ibi praeconsumere vires. 

Classis ab cenopiis etiamnum lyclla muris 490 

Spectari polerat, quum pleno concita velo 
Attica puppis adest, in porlusque intrat amicos, 
Quae Cepbalum, patriscque simul mandata ferebat. 
^acidae longo juvenes post tempore visum 
Agnovere tamen Cephalum, dextrasque dedere, 40^ 

Inque patris duxere domum. Speclabilis heros, 
Et veteris retinens eliaranum pignora formse^ 



264 H^TAMORPIIOSES. 

se pr^sente avec une branche d'olivier. A sa droite et a sa gauche 
marchent Glytus et Butes, deux fils de Pallas, plus jeunes que lui. 
Admis pr^s du roi, les envoyfe d'Athenes lui adressent les felici- 
tations d^usage. Puis Cephale, pour remplir sa mission, demande 
des secours a £aque, lui rappelle les traites et les liens qui uni- 
rent leurs peres, et lermine par le tableau du danger prfet a fondre 
sur la Grece entiere. Quand son ^loquence eut soutenu les inter^ls 
qui lui etaient confies, Eaque, appuyant sa main gauche sur la poi- 
gnee de son sceptre, lui repondit : « N'implore point du secours, 
Athenes, exige-le. Regarde hardiment comme ton bien les res- 
sources de cet empire : je les mets toutes a ta discr^tion. Les 
forces ne me manqueht point. Tai assez de soldats pour me de- 
fendre ou attaquer mes ennemis. Grdce aux dieux, tout ici pros- 
p^re, et les conjonctures ne laissent aucun pretexle k un refus. 
— Puisse-t-il en ^tre ainsi ! repond Cephale; et puisse ton empire 
voir se multiplier tes sujets ! Naguere, a mon arrivee, j'ai eprouve 
de la joie, lorsque j'ai vu accourir au-devant de moi une brillante 
foule toute composee de jeunesgens du mSme 3ge. Cependant J'y 
cherche en vain plusieurs guerriers que j*ai connus jadis dans ta 
cit6. » fiaque gemit, el d'une voix attristee il ajoule : « Des temps 

Ingreditur, ramumque tenens popularis olivaj, 
Et dexlra Isevaquc duos aetale roinores 
Major habet, Clyton et Buten, Pallante creatos. J:00 

Postquam congressu primo sua verba tulcrunt 
Cecropida;, Gephalus peragit mandata, rogatquc 
Auxilium, foedusque refert, et jura parentum. 
Imperiumque peti totius .ichaidos addit. 
Sic ubi mandatam juvit facundia causam, r^Oo 

^acus, in capulo sceptri nitente sinislra : 
c Ne petite auxilium, sed sumite, dixit, Athenx. 
Nec dubie vires, quas hxc habet insula, vcslras 
Bucite; et omnis eat rerum status iste mearum. 
■•" Robora non desunt. Superat mihi miles et hosti. tilO 

Gratia dis ! felix et inexcusabile tempus. 
— Immo ita sit! Cephalus, crcscat tua civibus oplo 
Bes, ait. Adveniens equidem modo gaudia cepi, 
Quum tam pulcbra mihi, tam par aetate juvcnlus 
Obvia processiu Multos tamcn inde requiro, 515 

Quos quondam vidi vestra prius urbe reeoptus. » 
£acus ingemuit, tristiquA. ita voce locutus: 



LIVRE YII. 265 

malheureux ont fait place h une meilleure foriune. Que ne puis-je 
te la faire connaitre sans remonter k d'anciens d^sastres ! Je vais 
te les raconter en f^pargnant de longs d^tails. Ils ne sont plus 
qu*os et poussi^re, ceux dont tu as conserv^ le souvenir ! Helas ! 
que de pertes cruelles m'ont alors frappe ! 

« Suscit^ par le ressentiment de la crueUe Junon» qui d^testalt 
une contree a laquelle sa rivale a laiss^ son nom, un terrihle fl^u 
fondit sur mes Etats. Nous le prfmes pour un de ces maux attach^ a 
rhumanite; et, tant que la cause fatale d'un si grandmalheur resta 
cach^e, nous la combattimes par les ressourcesderart. Mais il triom- 
phaitdenosefforts : Tart s'avoua vaincu. D^abordrairs^obscurcit, 
Gommeun^paisbrouiilard^etlesnuages nous envoy^rent une cha- 
leur accablante. Durant tout le temps que mit la lune a remplir 
quatre fois son disque de lumi^re et a le voir decroitre, soufYIa la 
brtilante haleine des mortels autans. Les sources et les lacs furent 
infectes. Au milieu des campagnes incultes erraient d'innombra-' 
bles essaims de reptiles qui empoisonnaient les fontaines. Les 
chiens, les oiseaux, les moutons, les bceufs et les b^tes sauvages, 
ressentirent les premiers les soudaines atteintes de ce mal. Le 



« Flebile principium melior fortnna secuta est. 

Hanc ulinam possem vobis memorare sine ilio! 

Ordine nunc repetam, neu longa ambage morer tos. 590 

Ossa cinisque jacenl, memori quos mente requiris, 

Et quota pars illi rerum periere mearuiri! 

« Dira lues populis ira Junonis iniquse 
. Incidit, exosae dictas a pellice terras. 
Dum Tisum mortale malum, tantaeque latebat 5^5 

Causa nocens cladis, pugnatum est arte medcndi. 
Exitium superabat opem, quae victa jacebat. 
Principio coelum spissa caligine terras 
Pressit, et ignavos inclusit nubibus xstus. 
Dumque qualer junctis implevit cornibus orbcm ^30 

Luna, quater plenum tenuata retexuit orliem, 
Letbiferis calidi spirarunt flatibus Austri. 
Gonstat et in fontes vitium^venisse, lacusque, 
MiUiaque incultos serpentum multa per agros 
Errasse, atque suis fluvios temerasse venenis. USS 

Strage canum prima, volucrumque, oviumque, boumque, 
Inque feris subiti deprensa potentia morbi^ 



266 M^TAHORPHOSES. 

pauYre laboureur vii d'un oeil consteme ses taureaux vigoureu^ 
succomber en travaillant et expirer au milieu des sillons. Les 
brebis poussaient de douloureux b^Iements ; leur toison tombait 
d'elle-mSme et leurs corps se d^oomposaient. Le coursier, jadis 
impetueux, qui s'etait couveit de palmes dans Tarene, dedaignait 
la victoire. Sans songet* a ses anciens triomphes, il faisait retentir la 
cr^e de gSmissements avant de mourir de langueur. Le saugUer 
oubliait sa fureur et la biche ses pieds rapides ; Tours ne pensait 
plus k fondre sur les grands troupeaux. Une torpeur lethargique 
enehainait tous les Stres. Les forSts, les campagnes, les routes, 
^taient jonch^es de cadavres qui infectaient Tair. merveilie! ni 
les chiens, ni les oiseaux de proie, ni les loups avides n'en firent 
leur pature. Reduits en dissolution, ces cadavres exhalaient des 
miasmes deleteres qui etendaient la contagion au loin. 

« La peste sevit particulierement sur les malheureux habitants de 
la campagne ; puis elle etablit son empire dans cette grande cite. 
D'abord un feu devorait les entrailles, et revelait ses ravages secrets 
par la rougeur du visage et par une penible respiration. La langue 
devenait ipre et s'enflait; la bouche aride s'ouvrait a des vents 
brillants, et ne transmettait aux poumons qu'un air corrompu. On 

Concidere infelix validos miralur arator 

Inter opus tauros, medioque recumbere sulco. 

Lanigeris gregibus, balatus dantibus segros, 540 

Sponte sua laniKque cadunt, et corpora tabent. 

Acer equus quondam, magnaeque in pulvere famsc, 

Degenerat palmas, veterumque oblilus honorum, 

Ad praesepe gemit, lelho moriturus inerti. ^ 

Non aper irasci meminit, nec fidere cursu 54ar 

Cerva, nec armentis incurrere fortibus ursi. 

Omnialanguor habet; silvisque, agrisque, viisquc 

Corpora foeda jacent. Vitiantur odoribus aurae. 

Mira loquor : non illa canes, avidxque volucres, 

Non cani tetigere lupi. Dilapsa liquescunt, 550 

Afflatuque nocent, et agunt contagia ]ate. 

c Pervenit ad miseros damno graviore colonos 
Pestis, et in magnae dominatur moenibus urbis. 
Visccra torrentur primo, flammxque latentis 
Indicium rubor est, et ductus anhelitus aegre, 555 

Aspera lingua tumet, tepidisquc arentia ventis 
Ora patent, aurxque graves captantur hiatu. 



LIVRE Y!I. 267 

ne pouTait goaflrir le lit ni le plus leger vMement. Cest oontre 
terre qu'on appliquait sa poitrine dechamee. Ifais ie corps, loin 
de se refroidir par le contact du sol, lui communiquait sa chaleur. 
Rien n'arr^tait la fureur du mal. U se dechainait contre les mede- 
cins eux-m^mes, qui devenaient ainsi victimes de leur art. Ceux 
que les liens du sang ou de Tamitie retenaient aupres des ma- 
lades succombaient plus promptement. Quand tout espoir elait 
^vanouiy la mort seule apparaissait comme le terme des souf- 
frances. AIoi^ on s'abandonnait a son instinct ; on ne cherchait 
plus quel remede pouvait ^tre utile ; et, en effet, il n'en existait 
point. Q^ et 1§, sans respect pour la pudeur, on se tenait nu au 
bord des fontaines, des fleuves et des grandes citemes. On buvait ; 
mais !a soif ne s^^teignait qu'avec la.vie. Aussi une foule de ma- 
lades, affaiss^s sous le poids de Teau, ne pouvaient se relever, et 
trouvaient la mort dans Tonde ou d'autres mourants venaient en- 
core se desalt^rer. Des malheureux, pour se derober a leurs tour- 
ments, s^elangaient hors de leur couche ; ou, s'ils n^avaient point 
la force de se soutenir, ils se roulaient par terre, loin de leurs 
maisons, qu'ils regardaient comme un funeste sejour et qu'ils 
accusaient d'Stre la cause secrete du mal. Quelques-uns, a demi 



Non stratum, non uUa pati velamina possunt; 

Dura sed in terra ponunt praccordia; nec fit 

Corpus humo gelidum, sed humus de corpore fervet. 560 

Nec moderator adest ; inque ipsos sseva medenles 

Erumpit clades, obsuntque auctoribus artes. 

<}uo propior quisque est, servitque fidelius segro, 

In parlem lethi citius venit. Utque salutis 

Spes abiit, finemque vident in funere morbi, S65 

Indulgent animis, et nulla (quid utile?) cura est. 

Utile enim nihil est. Passim, positoque pudore 

Fontibus, et fluviis, puteisque capacibus hacrent; 

Nec prius est exstincta sitis, quam vita, bibendo 

Inde graves multi nequeunt consurgere, et ipsis 570 

Immoriuntur aquis ; aliquis tamen haurit et illas. 

Tantaque sunt miseris invisi tsdia lecti, 

Prosiliunt; aut, si prohibent consistere vires, 

Gorpora devolvunt in humum, fugiuntque penates 

Quisque suos. Sua cuique domus funesta videtur ; 575 

Et quia causa latet, locus est in crimine, Notis 



268 MtiTAMORPHOSES. 

morts, erraient dans des sentiers connus, tant qu^ils pouvaient se 
tenir debout ; d'autres pleuraient etendus sur le sol. Par un efTort 
suprSme, ils agitaient encore leurs paupieres appesanties, et, les 
bras lev^ vers le ciel, ils expiraient ou le hasard les avait con- 
duits. Quels sentiments m*assaillirent alors ! Oh ! que je dus hair 
la vie, et combien je desirai partager le sort de mon peuple ! 
Partout ou je toumais les yeux s^ofTraient des monceaux de ca- 
davres. Ainsi tombent ies fruits g^l^s des arbres que l'on secoue; 
ainsi se d^tachent les glands du ch^ne qu'on agite. 

« Tu vois vis-k-vis de nous un temple ou Ton monte par de 
longs degr^s. 11 est consacre a Jupiter. Qui de nous n*y fit bri^ler 
un encens inutile?Combien de fois Tepoux, priant pour son epouse, 
et le pere pour son fils, ne rendirent-ils pas le dernier soupir au 
pied de Tautel insensible ! Gombien de fois ne trouva-t~on pas dans 
leursmains Tencens a demi consume ! Gombien de fois, tandis que 
le prMre pronon?ait les paroles sacrees et versait un vinpur entre 
les cornes des taureaux conduits au temple, ceux-ci ne tombe- 
rent-ils pas avant d'6tre atteints par la hache! Un jour, j'ofirais 
moi-mSme un sacrifice a Jupiter pour naa pathe, pour mes trois en-* 

Semianimes errare viis, dum stare valebant, 

Aspiceres, flenles alios, terraeque jacentes, 

Lassaque versantcs supremo lumina motu; 

Membraque pendentis tendunt ad sidcra cocli, "iSO 

Hic, illic ubi mors deprenderat, exhalantes. 

Quid mihi tunc animi fuit? an quod debuit esse/ 

Ut vitam odissem, et cuperem pars esse meorum? 

Quo se cumque acies oculorum flexerat, illic 

Vulgus erat statum ; veluti quum putria motis 583 

Poma cadunt ramis, agitataque ilice g]andes. 

« Templa vides contra, gradibus sublimia longis. 
Jupiter illa tenet. Quis non altaribus illis 
Irrita thura tulit? Quoties pro conjuge conjux, 
Pro natn genitor, dum verba precantia dicit, 3C0 

Plon exoratis animam iinivit in aris, 
Inque manu thuris pars inconsumpta reperla esl! 
Admoti quoties templis, dum vota sacerdos 
Concipit, et fundit purum inter cornua vinum, 
Haud exspectato ceciderunt vulnere tauri ! 5Qo 

Ipse ego sacra Jovi pro me, patriaque, tribusque 
Quum facerem natis, mugitus victima diros 



L1VRE YI1. 969 

fonts et ponr moi. La Tictime poussa de sinistres mugissements. 
Tout k coup elle expira sans Mre frappee, et teignit k peine le fer 
de quelques gouttes de sang. Les fibres fl^tries n'indiquaient ni la 
y^rit^ ni la volont^ des dieux : la contagion avait pen^tr^ jusqu'aux 
entrailles des victimes. J'ai vu devant le seuil sacr6 des cadavres 
epars. Des malades, pour rendre leur tr^pas plus r^voltant, s'^ 
tranglaient eux-m^mes en face des autels, et se d^robaient ainsi k 
la peur de la mort en allant au-devant du sort qui les mena^ait. 
On ne rendait plus ies demiers devoirs. Les portes de la ville 
etaient trop etroites pour les corl6ges fun^bres. Les morts gisaieUt 
prives de s^pulture, ou ^taient jetds sans nulle cdrdmonie sur le 
vaste bikher. On ne respectait rien. On se battait pour une tombe 
et plusieurs furent consumes par le feu allum^ pour d^autres. Au- 
cune larme n'accompagnait les morts. Les ombres des filles et des 
meres, des jeunes geiis et des vieillards, erraient frustr^es des 
honneurs supr^mes. La terre ne pouvait ^uffire aux tombeaux, ni 
le bois aux biichers. 

c AccabM par ce d^iuge de maux effroyables : « Jupiter ! m'^ 
c criai-je, s'il est vrai, comme on le dit, que^la fille d'Asopus, 
« Sgine, f aitre^u dans ses bras, si tu ne rcugispas, dieu puissant, 

Edidit, et subito collapsa, sine ictibus ullis, 

Exiguo tinxit subjectos sanguine cultros. 

Fibra quoque xgra notas veri monitusque deorum 600 

Perdiderat : tristes penetrant ad viscera morbi. 

Ante sacros vidi projecta cadavera postcs. 

Ante ipsas, quo mors foret invidiosior, aras 

Pars animam laqueo claudunt, mortisque timorem 

Morte fugant, ultroque vocant venientia fata. 605 

Corpora missa neci nuUis de more feruntur 

Funeribus, neque enim capiebant funera porls; 

Aut inhuroata premunt terras; aut dantur in altos 

Indotata rogos. El jam reverentia nulla cst; 

Dcque rogis pugnant, alienisque ignibus ardent. 610 

Qui lacryment, dcsunl; indefletxquc vagantur 

Natarum matrumque animse, juvenumque senumque; 

lN'ec locus in tumulos, ncc sufGcit arbor in ignes. 

c Altonilus tanto miserarum turbine rerum, 
« Jupiler 0, dixi, si te non falsa loquentur 615 

« Dicta sub amplexus ^ginae asopidos isse, 
« Nec le, magne pater, nostri pudet esse parentem , 



270 M£TAM0RPH0S£S. 

f de in'avoir pourfils, rends-moi mes sujets, ou ensevelisraoi avec 
« eux dans la tombe ! » Un ^lair etun tonnerrefavorables m'appri- 
rent sa volont^. « J'accepte ce presage , dis-je aiors : puisse-t-il 
« m'Stre propice! Dans les signes que tu m'envoies, je trouve la 
« preuve d'un meilleur destin. » 

• « Pres de la s'elevait un ch^ne consacre a Jupiter. Un rare feuii* 
lage en couvrait ies vasles rameaux. II etait n^ d'un gland de Do- 
done. La nous voyons s'avancer une longue file de fourmis char- 
g^ de grains, et transportant des fardeaux bien lourds pour leurs 
faibles corps. Elles suivaient la m6me route dans Tecorce ridee 
du chSne. Frappe de leur nombre, je m'ecriai : « mon p6re ! 
« dans ta bonte, donne-moi autant de citdyens pour repeupler ma 
« ville d^serte ! » Le grand arbre fremit. De ses branches agitees 
sans aucun soufHe s'^liappa une voix. Je me sentis glace d^effroi ; 
mes cheveux se dresserent. Toutefois j'imprimai un baiser sur la 
terre et sur les fiancs du ch^ne, sans laisser deviner mon espoir. 
En effet, j'esperais, et mon coeur se flatlait de voir ses vceux ac- 
complis. La nuit arrive, et le sommeil soulage les peines des mor- 
tels. En dormant, je crois voir le mSme chSne avec tous ses ra- 
meaux, et ces rameaux couverts du m^me nombre dMnsectes. Jo 

« Aut mihi redde meos, aut me quoque conde sepulcro. » 
llle notam fulgore dedit, tonitruque secundo : 
« Accipio, sintque isla precor felicia mentis 620 

« Signa tuae, dixi. Quod das mihi, pigneror, omcn. b 

« Forte fuit juxta patulis rarissima ramis, 
Sacra Jovi, quercus de semine dodonaeo. 
Hic nos frugilegas aspeximus agmine longo 
Grande onus exiguo formicas ore gerentes, 625 

Rugosoque suum servantes cortice callem. 
Dum numerum miror : « Totidem, pater optime, dixi, 
« Tu mihi da cives, et inania mncnia supple. » 
Intremuit, ramisque sonum sine flamine motis 
Alta dedit quercus. Pavido mihi membra limore 650 

Horruerant, stabantque comse. Tamen oscula terrae, 
Roboribusque dedi. iS'ec me sperare fatebar; 
Sperabam tamen, atque animo mea vota fovebam. 
Mox subit, et curis exercita corpora somnus 
Occupat. Ante oculos eadem mihi quercus adessc, G5U 

Et ramos totidem, totidemque auimalia ramis 



LIVRE VII. 271 

crois le Toir fr^mir encore, et disperser au loin dans les sillons la 
tronpe charg^e de grains. Tout a coup ces fourmis me semblent 
grandir, se d6velopper, se lever de terre, se dresscr, perdre leur 
maigreur, leurs pieds innombrables, leur couleur noire, et re\*6tir 
la forme humaine. A mon reveil, je condamne mon songe, et je 
me plains de ne trouver aucunsecours dans les dieux.Gependant 
mon palais retentit d'un grand murmure. La voix liumaine, qui 
avait cess6 de frapper mes oreilles, semble se faire entendre au 
loin. Je craignais que ce ne filt encore une iliusion, quand T61a* 
mon, accourant en toute h^te, ouvrit les portes et s'ecria : 1 mon 
f pere ! vous allez voir un prodige bien au-dessus de vos esp^ 
« rances, et h peine croyable; venez! » Je sors, et ces hommes 
clont un songe m'avait offert Timage, je les vois rang^ en 
ordre, comme je les avais vus. Je les reconnais. IIs s*approchent 
et me proclament leur roi. Je rends grdces h Jupiter. J*assigne 
k mes nouveaux sujets des demeures dans la ville et dans la 
campagne veuve de ses anciens habitants. Je les appelle Mynni- 
dons, afin que ce nom perpetue le souvenir de leur origine. Vous 
les avez vus. Ils gardent leurs moeurs primitives. Cest un pcuple 
econome, infatigable, int6resse, et habile a garder le fruit de ses 

Ferre suis visa est; pariterque tremiscere motu; 

Graniferumque agmen subjectis spargere in arvis; 

Grescere quod subito, et majus majusque videri. 

Ac se tollere humo; rectoque assistere trunco; G40 

Et maciem numerumque pedum, nigrumque colorem 

Ponere, et humanam membris inducere formam. 

Somnus abit. Damno vigilans mea visa, querorque 

In Superis opis esse nihil. At in aedibus ingens 

Murmur erat, vocesque hominum exaudire videbar, 645 

Jam mihi desuetas. Dum suspicor has quoque somni, 

Ecce venit Telamon properus, foribusque reclusis : 

c Speque fideque, pater, dixit, majora videbis. 

« Egredere. » Egredior, qualesque in imaginc somni. 

Visus eram vidisse viros, ex ordine tales 650 

Aspicio, agnoscoque. Adeunt, regemque salutant. 

Vota Jovi solvo, populisque recentibus urbcm 

Partior, et vacuos priscis cultoribus agros ; 

Myrmidonasque voco, nec originc nomina fraudo. 

Gorpora vidisti. Mores, quos ante gerebant, 655 

Nunc quoque habent ; parcuni cenus esl patiensque laborum, 



m Ml^TAMORPHOSES. 

travaux. £^aux en dge et en valeur, ils marcheront au combat 
avec vous aussitdt que l'Eurus, dont le souffle propice vous a con- 
duit vers cette ile (l'Eurus l'y avait conduit en effet), aura c^d^ 
sa place a TAutan. » 

C£PHALB ET PROCRIS. 

YIII. Ces entretiens et d'autres semblables remplirent toute la 
journee. Le soir fut consacre a un feslin, et la nuit au sommeil. 
Gependant le char radieux du Soleil avait paru sur Thorizon. 
L'£urus souijflait encore et s'opposait au depart. Aupr^ de Ge- 
phale, plus dge qu'eux, se pressaient les enfants de Pallas ; ils 
Taccompagnaient aupr^ d'£aque, encore enseveli dans le som- 
meil. Un de ses fils, Phocus, les regut sur lo seuil du palais» tan- 
dis que Telamon et son aulre fr^re enrdlaient les citoyens pour 
la guerre. Phocus conduisit les Atheniens dans Tinteneur du par 
lais, sous de somptueux portiques, et s'assit aupres d'eux. II re- 
roarqua dans les mains de Gephale un javelot fait d'un bois in- 
connu, et armd d une pointe d'or. Apres quelques propos : a Je 



Quaesitique tenax, et qui quo^sita reservent. 

Hi te ad bella, pares annis animisque, sequcntur, 

Quum primum, qui te feliciter attulit, Eurus, 

(Eurus enim aitulerat), fuerlt mutatus in Austros. » 6C0 

CEPUALUS ET PBOCRIS. 

VIII. Talibus atque aliis longum sermonibus illi 
Implevere diem. Lucis pars ultima mensaB 
Est data, nox somnis. Jubar aurcus extulerat sol. 
Flabat adhuc Eurus, redituraque vela tenebat^ 
Ad Cephalum Pallante sati, cui grandior aetas, 665 

Ad regem Cephalus, simul et Pallanle creati 
Conveniunt. Sed adhuc regem sopor altus habebat. 
Excipit iEacides illos in limine Phocus; 
Nam Telamon, fratcrque, viros ad bella legebant. 
Phocus in interius spatium, pulchrosque recessus 670 

Cecropidas ducit, cum queis simul ipse resedit. 
Aspicit ^oliden ignota ex arbore factum 
Ferre manu jaculum, cujus fuit aurea cuspis. 
Pauca prius mediis scrmonihus ille locutus : 



LIVRE VII. 273 

sttis, dit-il, passiona^ pour les forSts et pour la chasse. N^niiKHns 
je cherclie depuis longtemps de quel bois est fait ton jaTclot. Le 
Mne est plus jaune, ei le cornouiJler plus noueux. J'ignore son 
origine, mais je n'en ai jamais vu de plus beau. t Un des trois 
enfants de l'Attique lui repond : c Son usage te paraitra plus eton- 
nant que sa beautS. 11 atteint toujours le but; jamais il ne vole au 
hasard, et il revient sanglant daus la main qui Ta lanc^. • 

Alors le petit-fils de Neree multiplie ses questions. « Pourquoi 
tVt^il etS donne? d'ou vient-ii? quel est Tauteur de ce rare pre- 
sent? • Gephale satisfait a ses demandes, mais la honte rempSche 
de direpourquoi il le re^ut. La perte de son epouse reveiile en liii 
un douloureux souvenir qui fait eouler ses larmes : « Fils d'une 
deesse, ce javelot (qui pourrait le croire?) me coiite bien des 
pleurs, et il m'en coulera longtemps, si les Destins m^accordent 
une longue vie. II a caus^ ma perte et ceile de mon ^pouse. Oh ! 
plilt au cid que je n'eusse jamais re^u ce present ! Procris etait 
soeur d'Oritiiye. Peul-^trelenom dX)rithye, qu'enlevaBoree, a-t-il 
pius souvent frappe ton oreille. Si on les compare, Procris, par sa 



« Sum ncmorum studiosus, ait, caedisque ferinoj. 675 

Qua tamen e silva teneas haslile recisum, 

Jumdudum dubilo. Certe, si frasinus esset, 

Fulva colore foret; si cornus, nodus inesset. 

Unde sit ignoro; sed non formosius isto 

Viderunt oculi telum jaculabile nostri. » 080 

Excipit aclaeis e fratribus alter, el : « Usum 

Majorem specie mirabere, dixit, in isto, 

Consequitur quodcumquc petit, fortunaque missum 

Non regit, et revolat, nullo rcferenlc, cruentum. » 

Tum vero juvenis nereius omnia quaeril G85 

Cur sit ct unde datnm? quis tanti muneris auctor? 
Quae pctil, ille refert. Sed quae narriire pudori est, 
Qua tulerit mercede, silet; tactusque dolore 
Conjugis amisss, lacrymis itu fatur obortis : 
« Hoc me, nale dea, quis possit credcre? telum 690 

Flere facit, facietque diu, si vivere nobis 
Fata diu dederint. Hoc me cum conjuge cara 
Perdidit; hoc utinam caruissem munerc scmpcrl 
Procris eral, si forle magis pervenit ad aurcs 
Orilhyia luas, rapt» soror Orithyio!. GOo 



274 M^TAMORPHOSBS. 

beaute et par sa vertu, elait plus digne de trouver un ravisseur. 
Son p^re £rechthee l'unit a mon sort ; l'amour nous wiit aussi. 
Ghacun me prodamait heureux. Je Tetais, et, si les dieux Teussent 
permis, je le serais encore. Le second mois s'ecoulait depuis notr& 
hymen. Je tendais mes toiles aux cerfs legers, lorsque, du haut 
derHymette,toujours couronn6 de fleurs, TAurore aux doigls ver- 
meils, chassant les tenebres devant son char, m^aper^Ait et m'en- 
leva malgre moi. Puis-je direla verite, sans blesser la deesse? Son 
front est parseme de roses ; c^est elle qui tient le milieu enlre le 
jour et la nuit; elle s'abreuve de nectar. Mais J'aimais Procris; 
Procris etait dans mon cceur, et j^avais toujours son nom sur mes 
levres. J'alleguai les droits de rhymen, la recente ivresse de Ta- 
mour, et le premier bonheur de son affection virginale. La deesse 
s'indigna de mes scrupules : « Gesse tes plaintes, ingrat, dit-elle ; 
« garde Procris. Si je sais lire dans Tavenir, un jour tu voudras ne 
« Favoir jamais possMee. » Et, dans sa colere, elle me renvoya 
k Procris. 

« Je partis, et, repassant en moi-mtoe les paroles de la d^esse, 
je commen^ai a craindre que mon epouse n'eilt point respecte la 



Si faciem, moresque velis conferre duarum, 

Dignior ipsa rapi. Pater hanc mihi junxit Erechtheus; 

Hanc mihi junxit amor. Feli\ dicebar, eramque. 

Non ita dis visum est, ac nunc quoque forsitan esscm. 

Alter agebatur post sacra jugalia mensis. 700 

Quum me, cornigeris tendentem retia cervis, 

Verticc de summo semper florentis Hymetti 

Lutea mane videt pulsis Aurora tenebris, 

Invitumque rapit. Liceat mihi vera referrc 

Pace deaj, quod sit roseo spectabilis ore, 70o 

Quod tcneat lucis, teneat confinia noclis, 

Nectareis quod alatur aquis. Ego Procrin amabam; 

Pectore Procris erat, Procris mihi semper in ore. 

Sacra tori, coitusquc novos, thalamosque recenles, 

Primaque deserti referebam foedera lecti. 710 

Mota dea est, ct : « Siste tuas, ingratc, querelas. 

« Procrin habe, dixit. Quod si mea provida mens cst, 

« Non habuisse voles; » mcquc illi irata remisit. 

« Dum. redeo, mccumquc dcac nicmorata rctraclo, 
Esse metus coepit, ne jura jugalia conjux 715 ' 



LIVRB VII, 275 

intet^ du lien Gonjugal. Sa beaut^, son ^ge, me firent soup^nner 
le infid^lite, quoique sa vertu la rendit invraisembhble. Mais 
vais et^ absent ; mais celle qui me quittait avait donne un mau- 
is exemple ; mais tout eveille les craintes des amants. Je cherchai 
i subterfuge qui devait faire mon malheur. Je m'appliquai k sd- 
ire, par des presents, la vertu de Procris. L'Aurore seconda mes 
lintes ; elle alt^ra mes traits (je crusm'en apercevoir). Avant de 
icher la cite de Pallas, je n'etais pius reconnaissable. J'entrai 
ns mon palais. Nulle trace de crime. Partout un air dUnnocence 
rinquietude pour un maitre perdu. A peine, par miile d^tours, 
me frayai un acces aupres de la filie d'firechthee. A son aspect, 
resiai immobiie, et je renon^ai presque a mon projet. Je pus a 
Ine ^touffer la verite et m'abstenir de i^embrasser, comme j'au- 
s &ii le faire. Eile etait triste ; mais, malgr^ sa tristesse, aucune 
nme ne YeM ^clips^e. Elle regrettait profondement la perte de 
a mari. Juge, Phocus, de la beaute de celle que rehaussait mSme 
douleur ! Te dirai-je combien de fois sa vertu repoussa mes at- 
[ues? Gombien de fois elle me dit : « J'appartiens a un seul ; en 
5ueique lieu qu'il soit, c'est en lui seul que je concentre mon 
bonheur? » 

Non bene servasset. Faciesque setasque jubebat 

Gredere adulterium, prohibebant credere mores. 

Sed tamen abrueram; sed et haec erat, undc redibam, 

Criminis exemplum; sed cuncta timemus amantes. 

Quaerere, quod doleam, studeo, donisque pudicam 7^ 

SoUicitarc fidem. Favet huic Aurora timori, 

Immutatquc meam, vidcor scnsisse, figuram. 

Palladias ineo, non cognosccndus, Athcnas, 

Ingrediorque donmm. Culpa doraus ipsa carcbat, 

Castaque signa dabat, dominoque crat anxia raplo. 725 

Vix adilu pcr mille dolos ad Ercchthida facto, 

Ct vidi, obstupui, meditataque prene reliqui 

Tentamenla lide. Male me, quin vera faterer, 

Continui; male, quin, ut oportuit, oscula ferrem. 

Tristis erat; sed nuUa tamen formosior illa 730 

Esse potest tristi, desiderioque calebat 

Conjugis abrepti. Tu collige qualis irt illa, 

Phoce, dccor fuerit, quam sic dolor ipse dccebat. 

Quid refcram, quotics tenlamina nostra pudici 

Reppulerint morcs? quoties : « Ego, dixerit, uni 75S 

k Servor, ubicumque est; uni mea gaudia scrvo? » 



276 M£TAM0RPU0SES. 

« Quel homme raisonnable n'eiit vu dans ce langage une preuvc 
suflisante de sa fideiit^? Je ne sus pas m'en contentQr, et je mV 
cbamai a ma perte. Pour une seule nuit j^ofTris tous mes tresors. 
Texagerai tellement mes promesses, qu'elle me parut chanceler 
enfm. Je m'ecriai alors : « Je m^elais d^guise, el sous les dehors 
c d'un adult^re se cachait le veritable epoux! Perfide! je suis 
ff moi-mSme t^moin de ta trahison ! » EUe ne repond rien, mais, 
ensevelissant sa honte dans le silence, elie fuit a la fois un epoux 
infame et un paiais criminel. Enveloppant tous les hommes dans 
la haine que je lui inspirais, elle erra sur les montagnes et s'y 
livra aux exercices de Diane. Ainsi d^Iaisse, je sentis un feu pius 
violent circuler dans mes veines. J'implorai mon pardon, j'avouai 
ma faute, repetant que j'aurais succomb^ moi-mSme a de tels 
presents» si on me les eC^t offerts. Ges aveux vengerent sa pudeur 
outragee. Procris me fut rendue. Nos jours s^ecoulerent doucement 
au sein de la concordfi ; et, comme si c'etait trop peu de s'etre ii- 
vree elle-mSme, elle me donna un chien que Diane lui avait cede 
en disant : // surpasserck tous les autres d la course. En mtoe 
temps, elle me fit present du javelot que vous voyez dans mes 
mains. 

« Gui non ista fide satis experienlia sano 
Magna forel? Non sum contentus, et in mea pugno 
Vulnera, dum census dare me pro nocte paciscor; 
Nuneraque augendo tandem dubitare coegi. 140 

Eiclamo : « Male tectus ego en, male pactus adultcr. 
■ Verus eram conjux. Me, periida, teste teneris. » 
lUa nihil. Tacito tantummodo victa pudore 
Insidiosa malo cum conjuge limina fugit; 
Offensaque mei genus omne perosa virorum 7i5 

Montibus errabal, sludiis operata Dianx. 
Tum mihi deserto violentior ignis ad ossa 
Pervenit. Orabam veniam, et pcccasse fatebar, 
Et potuisse datis simili succumbere culpae 
Me quoque muneribus, si munera tanta darentur. 7^0 

Hoc mihi confesso laesum prius uUa pudorem, 
Redditur, et dulces concorditer exigit annos. 
Dat mihi praeterca, tanquam se parva dedisset 
Dona, canem munus. Quem quum sua traderc illi 
Cynthia : Currendo tuperabit, dixerat, omnes. 755 

Dat simul et jaculum, manibus quod, cernis, habemus. 



LIVKB VII. 277 

c Yous desirez connaitre quel fut le. sort de ce nouveau don. 
£coutez : vous serez etonne de ce prodige. Le fils de Laius avait, par 
son genie, devine des enigmes imp^netrabies avant lui, et le Sphinx 
mysterieux, oubliant son langage obscur, s'etait pr^ipite du haut 
de son rocher. Themis ne laissa point sa mort impunie. Bientdt 
un autre fleau, une bSte sauvage, vint fondre sur Thebes. Les 
bergers, saisis d'effroi, tremblerent pour eux et pour leurs trou- 
peaux. Des lieux voisins toute la jeunesse accourut, et nous enve- 
lopp^es la vaste plaine de nos toiles. D'un bond leger, le monstre 
agile s'elanQa par-dessus. On decoupla les chiens, qui se mirent 
alepoursuivre; mais il leur echappa, plusprompt que Foiseau, et 
se rit de leurs eif(»*ts. Les chasseurs, d'une voix unanime, me de- 
manderent Lelaps, que j'avais re^u de Procris. Lui-mSme depuis 
longlemps cherchait a briser la chahie qui retenait son ardeur. k 
peine libre, ii se precipite, et a i'instant nous ne savons plus ce 
qu'il est devenu. La brulante poussiere poi^te la trace de ses pas, 
mais ii se d^robe k nos yeux. La javeline ou le plomb que lance la 
fronde n'est pas plus rapide, et jamais ia flectie ne s'envoia plus 
ISgerement de Farc crelois. 

« Muneris alterius quae sit fortuna requiris? 
Accipe : mirandi novitate movebere facti. 
Carmina Laiades non intellecta priorum 
Solverat ingeniis, et praecipitata jacebat, 760 

Inmiemc»' ambagum, vates obscura, suarum. 
Scilicel alma Themis nou talia linquit inulta. 
Protinus aoniis immittitur altera Tbebis 
Pestis, et exitio mulli pecorumque suoque 
Rurigena! pavere feram. Vicina juventus . 7G5 

Venimus, ct latos indagine cinximus agros. 
Illa levi vclox superabat retia saltu, 
Summaque transibat positarum lina plagarum. 
Copula dctrahitur canibus, quas illa sequentes 
EfTugit, ct volucri non segnius alite ludit. 770 

Poscor et ipse mcum conscnsu Laelapa magno, 
Muneris hoc nomcn. Jamdudum vincula pugnat 
Exuere ipse sibi, col oque morantia tendit. 
Vix beue missus erat, nec jam poteramus, ubi essct. 
Scire. Pedum calidus vestigia pulvis habebat. 775 

Ipse oculis ereptus erat : non ocior iilo 
Uasta, ncc excussa: contorto vcrberc glandes. 
Ncc gortyoiaco calamus levis exit ab aicu. 

16 



aiS METAMORPHOSES. 

«( Au milieu d'une plaine s^elevaituntertre qui la dominait. J'en 
occupe le sommet, et de la je contempleune lutte d'un genre nou- 
veau. La b^te sauvage tantdt parait atteinte, et tant6t semble se 
d6rober aux poursuites. Au lieu de fuir en ligne directe dans la 
plaine, elle revient sur ses pas, et trompe par ses artifices et ses 
detours Timpeluosite de son ennemi. Lelaps la presse et devore sa 
trace. On dirait qu'ii la tient ; mais elle ecliappe a ses morsures. J'ai 
recours alors & mon javelot.Tandis que je le balance, les doigts enla- 
c& dans la courroie, je detoume les yeux et les reporte bient6t sur 
la plaine. prodige! je vois deux statues de marbre : Tune semble 
fuir, l'autre aboyer. Sans doute Lelaps et son ennemi ^taient sor- 
tis de la lulte, Tun et Tautre invincibies par la volonte d'un dieu, 
si un dieu etait venu h ieur aide. » A ces mots, Cephale s'arr6te. 
« Quel est le crime de ce javelot? » dit Phocus. « Le voici, reprend 
Gdphale. 

« Le bonheur, Phocus, fut pour moi la source de tous les cha-^ 
grins. Je vais d'abord te parler de ma felicite. Oh ! j'aime k rappe- 
ler, fils d'fiaque, ces premieres annees ou j^etais heureux par mon 
^pouse, ou elle etait heureuse par son epoux. Une tendresse mu- 

« CoUis apex medii subjectis imminet afvis. 
Tollor co, capioque novi spectacula cursus. 780 

Quo modo dcprendi, modo se subducere ab ipso 
Vulnere visa fera est; nec limite callida rcclo, 
in spatiumve fugit, sed decipit ora sequentis, 
Et redit in gyrum, ne sit suus impetus bosti. 
Imminct hic, scquiturque parcm; similisque tcncnti 7So 

Non lcnet, et vacuos excrcet in aera morsus. 
Ad juculi vertcbar openi. Quod dc\tcru librat 
Dum mca, dum digitos amentis inderc tcnto, 
Lumina deilcxi, revocataquc rursus codcui 
Rettulcram. Mcdio, mirum ! duo marmora campo lOO 

A&picio. Fugerc boc, illud latrare putarcs. 
Scllicet invictos ambo cerlaminc cursus 
Esse deus voluit, si quis deus adfuit illis; » 
Hactenus; ct tacuit. « Jaculo quod crimen in ipso t » 
Phocus ait. Jaculi sic crimina reddidit ille : 793 

« Gaudia principium nostri sunt, Phoce, dolorisi 
Illa prius referam. Juvat o! meminisse bcnti 
Temporisl Jlacida, quo primos rite pcr auncs 
CoDJuge eram felix> felix erat illa marito; 



LIYRE y.n. 279 

tuelle et tout le cbarme de rintimit^ embellissaient notre union. 
Procris n'ei^t point sacrifie son amour a la coucbe de Jupiter ; et 
nulle femme, pas mSme Yenus, n'aurait pu me s^uire. Nos coeurs 
brtdaient des mSmes feux. Des que le soleil dorait de ses premiers 
rayons la cime des montagnes, j'allais, avec Tardeur de ]a jeu- 
nesse, cbasser dans les forSts. Mais je ne voulais ni compagnons, 
ni cbevaux, ni fins.Hmiers, ni filets : je n'avais quemon javelot. 
Lorsque j'etais fatigue de chasser les b^tes sauvages, je recberdiais 
la fraidieur de Tombre et le zepbyr qui souffiait d'une sombre valr 
lee. Accable de cbaleur, j'invoquais la douce Aura ; je Tatlendai^ ; 
elle me d^lassait de mes travaux. II m'en souvient, j'avais cou- 
tume de cbanter : « Yiens, Aura, viens all^er mes peines et porter 
• dans mon sein ton souffle bienfaisant. Yiens, comme toujours, 
« amortir la cbaleur qui me devore. » Peut-Stre (ainsi le voulait 
ma destinee) ajoutais-je d'autres expressions de tendresse. « Oui, 
tf tu es pour moi la volupt^ supr^me, avais-je coutume de dire; 
« tu repares et ranimes mes forces ; tu me fais cherir les bpis et 
« la solitude ; ma boucbe respire toujours avec bonbeur ta doucc 
t( haleine.» 



Mutua cura duos, et amor socialis habebat. 800 

Nec Jovls illa meo thalamos praeferret amori ; 

Nec me qu» caperet, non si Venus ipsa veniret, 

Ulla erat : aequales urebant pectora flammsB. 

Sole fere radiis feriente cacumina primis 

Venatum in silvas juveniliter ire solebam. 805 

Nec mecum famulos, nec equos, nec naribus aqres 

Ire canes, nec lina sequi nodosa sinebam. 

Tutus eram jaculo. Sed quum satiata ferin» 

Dextera csedis erat, repetebam frigus et umbras, 

Et, quse de gelidis halabat vallibus, auram. 810 

Aura petebatur medio mihi lenis in a^stu ; 

Auram e^cspcctabam ; requies erat illa labori : 

« Aura, recordor cnim, venias, cantare solebam; 

« Mcque juves, intresque sinus, gratissima, nostros; 

« Utque facis, relevare vclis, quibus urimur, aestus. » S15 

Forsitan addiderim (sic mc jnea fata trahebant), 

Blanditias plures, ct : « Tu mihi magna voluptas, 

« Diccre sim solitus ; tu me reficisque fovesquc. 

« Tu facis, ut silvas, ut amem loca sola; meoque 

« Spiritus istc tuus scmper captatur ab ore. » ^ 



m METAMORPHOSES. 

f( Ges paroles ambigugs frapp^rent je ne sais quelles oreilles. 
Une fatale erreur fit prendre k quelqu^un ie nom d'Aura, si sou- 
vent invoque, pour celui d'une Nymphe que j*aimais. Aussitdt il 
alla r^v6Ier indiscr^tement a Procns un crime suppos^, et Jui 
rapporta les paroles que j'avais prononc^es. L*amour est cr^ule. 
A cette nouvelle, penelr^ de douleur, Procris tombe ^vanouie. 
Lorsque enfm elle a repris ses sens, elle maudit son maliieur, 
aocuse son destin et se plaint de ma foi. £garee par son illusion, 
elle craint un fantdme, s'effraye d'une chimere, et gemit comme 
si elle avait reellement une rivale. Neanmoins, souvent elle doute. 
Dans son infortune, elle esperequ'on Ta trompee, et refused'aJou- 
ter foi au d^ateur. Avant d'en avoir et^ t^moin elle-mSme, elle 
ne peut croire a rinfideiitS de son epoux. ^ 

• Le lendemain, quand les rayons de TAurore eurent chass^ la 
nuit, je sorlis ; je courus dans les bois, et, fier de ma chasse, je 
.m*etendis sur le gazon. « Aura, lui dis-je, viens adoucir mes fa- 
c tigues. » Au mkae instant je crus entendre des g^missements 
se m6Ier a ma voix. « Viens, toi que je di6ris, » rep6tai-je encore. 
Une feuille en tombant fit un leger bruit. Gonvaincu que c'etait 



« Vooibus ambiguis deceptam praebuit aurem 
Nescio quis ; noraenque Aurae lam sa?pe vocatura 
Esse putans Nyraphie, Nympham mihi credit amari. 
Criminis estemplo ficti temerarius auctor 
Procrin adit, linguaque refert audita susurra. S^." 

Credula res amor est. Subito collapsa dolore 
(Jt sibi narralur, cecidit; longoque rcfecta 
Tempore, se miseram, se fati dixit iniqui; 
Deque fide questa est; et crimine concita vano, 
Quod nihil est, metuit ; metuit sine corpore nomcn ; 830 
Et dolet infelix veluli de pellice vera. 
Saepe tamen dubitat, speratque miserrima falii ; 
Indicioque fidem negat; et nisi viderit ipsa , 
Damnatura sui non cst delicta mariti. 

« Postera depulerant Aurora} lumina noctem. . 83S 

Egredior, silvasque peto, victorque per herbas ; 
« Aura, veni, dixi, nostroque medere labori. » 
Et subito gemitus inter mea vcrba videbar 
Nescio quos audisse: « Veni, tamen, optima, » dixi. 
Fronde levem rursus strepitum faciente caduca, 840 



LIVRE VU. 281 

ime proie cachee, je lanQai mon jarelot. C^tait Procris. Frappee 
en pleine poitrine : « Helas ! » s'^cria-t-e]le. A peine ai-je reconnu 
la ▼oix de ma fidele epouse, j*accours ^perdu. Je la trouve presque 
inanimee, baignant de son sang ses vStements en d^sordre, et re 
tirant de sa blessure (6 comble d'infortune !) Tarme dont elle mV 
vait fait present. Je souleve dans mes bras coupables celle qui 
m'est plus chere que la vie. Avec un lambeau du tissu qui couvre 
son sein, je ferme sa cruelle blessure et j'essaye d'arrSter le sang. 
Je la conjure de ne pas laisser peser siu* moi le crime de sa mort. 
£puisee et mourante, elle fait un demier effort pour m'adresser 
ces paroles : « Au nom des droils sacres de notre hymen, au nom 
c des dieux du ciel et des enfers, je Ven suppiie, si j'ai m^rit^ ta 
« tendresse, je te le demande par mon amour, qui cause mon 
« trepas et vit encore au moment ou j^expire, ne permets jamais 
« qu'Aura partage notre couche. » 

« A ces mots, je vois, j*apprends enfin qu'un nom a cause son 
erreur. Maisaquoi bon Tapprendre? Eiie s'evanouit - ie reste de 
ses forces s'echappe avec son sang. Tant que ses yeux peuvent s'ou- 
vrir, ils se fixent sur moi. Cest sur mon sein qu^elle meurt ; ma 



Sum ratus esse feram, telumque volatile misi. 

Procris erat, medioque tenens iri pectore vulnus : 

« Hei mihi ! » conclamat. Vox est ubi cognita fidaB 

Conjugis, ad vocem praeceps amensque cucurri. 

Semianimem, et sparsasfcedantem sanguine vestcs, 815 

Et sua, me miserum! dc vulnere dona trahentem . 

Invenio; corpusque meo mihi carius, ulnis 

Sontibus attollo, scissaque a pectore veste 

Vulnera saeva ligo, conorque inhiberc cruorem ; 

Neu me morte sua sceleratum deserat, oro. 850 

Viribus illa carens, et jam moribunda, coegit 

Haec se pauca loqui : « Per nostri foedera lecti, 

« Perque deos supplex oro, superosque, mcosque ; 

« Per si quid merui de te bene ; perque manentem 

« Nuncquoque, quum pereo, causam mihi mortis,amorpm; S55 

« Ne thalamis Auram pntiarc innubore noslris. » 

« Dixit, et errorem tum denique nominis csse 
fel sensi, ei docui. Scd quid docuisse juvabat? 
Labilur, et parv» fugiunt cum sanguino vires. 
Dumque aliquid spectare potest, mc sppctat, et in me 860 



m MfiTAMORPHOSES. 

bouche recueillele dernier souflfle de sa triste vie; et elle semble 
alors la perdre avec moins de regret. » 

Durant ce r^cit, les larmes de Phocus et des Pallantides se 
m^l^rent a celles du heros. Soudain £aque entra, suivi de ses deux 
autres fils et de nouveaux soldats. Gephale les re^ut, tenant a 
la main son javelot redoutable. 

Infelicem animam nostroque exhalat in ore; 

Sed vultu meliore mori secura vldetur. » 

Flentibus haec lacrymans heros memorabat; et ecce 

iBacus ingreditur duplici cum prole, novoque 

Uilite, quem Cephalus cum fortibus accipit armis. 865 



LIVRE HUITlfiME 



mSU8 EST CHANGW EN AIGLE DR MER, ET SCTLLA, 8A FILLE, 
EN AIGRETTE. 

I. Dej^ reloile du malin chassait la nuit et rouvrait les porles de ^^ 
rOrient. L'Eurus tombe et d^humides nuages s'elevent. Lb paisible p^^^^ 
Autan seconde le retour des soldats d'fiaque et de C^phale. Grsice 
a son souffle heureux, ils arrivent au port plus t6t qu'ils ne Ta- 
vaient esper^. Cependant Minos ravageait la contree de LeJex, et 
faisait Tessai de ses forces sous les murs de la ville d^Alcathoiis, 
ou regnait Nisus. Rev6tu d'un brillant manleau de pourpre, ce 
prince avait sur sa t6te blanche et venerable un cheveu qui assu- 
rait la duree de son noble empire. 

Le disque de Phebe renaissait pour la sixi^me fois, et la victoire 
etait encorf incertaine : longtemps balancee sur ses ailes, elle 

LIBER OCTAVUS 



NISUS IN IIALI^ETDM, ET 8CYLLA, EJUS FILIA, IN CIRIN MUTaNTUR. 

I. Jam nitidum retegente diem, noctisque fugante 
Tcmpora Lucifero, cadit Eurus, et humida surgunt 
Nubila. Dant placidi cursum redeuntibus Auslri 
iEacidis Ccphaloque, quibus felicitcr acti 
Ante exspectatum portus tenuere petitos. 5 

Interea Minos lelcgeia littora vastat, 
Prsctentatque sui vires Mavortis in urbe 
Alcathoi, quam Nisus habet. Cui splendidus ostro 
Inter honoratos medio de vertice canos 
Crinis inhajrebat, magui fiducia regni. IQ 

Sexla resurgebant orientis cornua Phcebes, 
Kt ppndcbat adhuc belli fortuna, diuque 



284 M£TANORPHOSES. 

flottait entre les deux camps. Une royale tour flsoiquait les mttis 
devenus sonores depuis que le flls de Latone y deposa, dit-on, sa 
lyre. Par son contact elJe communiqua des accents k la pierre. 
Souvent, durant la paix, la fille deNisus montait dans cette tonr, et 
frappait avec une petite pierre la muraille harmonieuse. Souvent 
aussi, pendant la guerre, elle contemplait de la les jeux sanglants 
de Mars. Deja la longueur du siege lui avait permis de connaitre 
les noms des chefs, les armes, les coursiers, les costumes et les arcs 
de Cydon. EUe connaissait m^me trop surtout la figure du h^ros k 
qui Europe avait donn^ le jour. Le front couvert d'un casque om- 
brage d'un panache, ou le bras arm6 d'un brillant bouclier d'ai- 
rain, Minos lui paraissait egalement beau. Deployait-il sa vigueur 
pour lancer un javelot, elle vantait son adresse et sa force. Pla- 
gait-il un trait sur son arc, elle jurait que c'etait Taltitude de 
Ph^bus pr^t a decocher ses fl^ches. Deposait-il le casque et lais- 
sait-il voir son visage ; pressait-il, rev6tu de pourpre, les flancs 
d'un cheval blanc richement capara^onn^, et soumettait-il au frein 
sabouche ^cumante; la fille de Nisus ne pouvait se poss^der. Ilors 

Inter utramque Tulat dubiis victoria pennis. 

Regia lurris erat vocalibus addila muris, 

In quibus auratam proles letoia fertur 15 

Deposuisse lyram : saxo sonus ejus inhxsit. 

Saepe illuc solita est ascenderc filia Nisi, 

Et petere exiguo resonantia saxa lapillo» 

Tum quum pax esset; bello quoque saepe solcbat 

Spectare ex ilia rigidi certamina Martis. 20 

Jamque mora belli procerum quoque nomina noral, 

Armaque, equosque, habitusque , cydoneasque pharetras. 

Noverat ante alios faciem ducis europaei, 

Plus etiam, quam n^sse sat est. Hac judice, Hinos, 

Seu caput abdiderat cristata casside pennis, 25 

In galea formosus crat; seu sumpserat aere 

Fulgentem clypeum, clypeum sumpsisse decobat. 

Torscrat adductis hastilia lenta iacertis; 

Laudabat virgo junctam cum viribus arlcm. 

Imposito patulos calamo sinuaverat arcus; CU 

Sic Phcebum sumplis jurabat slare sagiltis. 

Quum vero faciem dempto nudaverat xre^ 

Purpureusque albi slratis insignia picJis 

Terga premebat equi, spumantiaque ora rpgpbal; 

Vii sna, vix sanan virgo niseia compos oK 



LIVRE VIII. 285 

irellMdtoie, elle portait enyie au javelot que touchait Ninos, aux 
rdnes que dirigeait sa main. EUe ei!^t voulu, si elle avait pu c^der 
k son d^sir, marcher dans les rangs ennemis ; elle eilit voulu, du 
haut de la tour, s'4Iancer dans le camp des Gr^tois, ouvrir a Ten- 
nemiles portes d'airain, et se soumettre h tous les ordres de Minos. 
Du lieu ou elle se tenait habituellement , tournant un jour ses 
regards sur les tentes blanches du roi de Crete : 

f Dois-je me r^jouir, dit-elle, ou m^afHiger de cette guerre dd- 
ploraUe ? Je ne sais. Je m'en afftige, puisque Minos est Tennemi 
de celle qui Tadore. Mais, sans la guerre, Taurais-je connu ? Tou- 
tefois il pourrait me prendre pour otage et d^poser les armes. n 
m'aurait pour compagne, pour garant de la paix. Si ta m^re, 6 toi 
dont rienn'^ale la beaute! eut des traits semblables aux tiens, 
elle fut digne d'embraser le coeur d'un dieu. Quel serait mon 
JtKmheur^ si je pouvais traverser Tair sur des ailes, et descendre 
dans le camp des Cretois ! Je me ferais connaitre, je d^uvrirais 
ma flamme au heros, je lui demanderais a quel prix il me don- 
nera sa main, pourvu qu'il n'exige point que je lui livre la citS 
qui m'a vue naitre. P^risse rhymen o\i j'aspire, plul6t que d'Strc 



Mentis erat; felix jaculum, quod tangeret ille, 

Quaeqne manu premeret, felicia frena vocabat. 

Impetus est illi, liceat modo, ferre per agmen 

Virgineos hostile gradus; est impetus illi 

Turribus e summis in gnosia mittere corpus iO 

Castra, vel asratas hosti recludere portas, 

Vel si quid Minos aliud velit. Utque sedebat, 

Candida dictaei spectans tentoria regis : 

« Lseter, ait, doleamne geri lacrymabile bellum, 
In dubio est. Doleo quod Minos hostis amanti est. i5 

Sed nisi bella forent, numquid mihi cognitus essetf 
Me tamen arcepla poterat deponere bellum 
Obside; me comitem, me pacis pignus haberet. 
Si, quae te genuit, talis pulcherrime rerum, 
Qualis es ipse, fuit, merito deus arsit in illa. {)0 

ego ter felix, si pennis lapsa pcr auras 
Gnosiasi possim castris insistere regis. 
Fassaque me, flammasquc meas, qua dote, rogar ?m, I 
Vellet emi, tantum patrias ne posceret arces. 
Nam pereant potius sperata cubilia, quara sim £15 



886 M£TAM0RPH0SES. 

heureuse par la trahison, quoique souvent une dSfaite ait trouTd 
sa justification dans la clemence d'un gen^reux vainqueur. La 
mort de son fils lui fait soutenir une guerre l^itime. Sa cause 
s'appuie sur le droit, et il la soutient par la force des armes. Nous 
serons donc vaincus, je n'en saurais douter. Si tel est le sort re- 
serv^ a ma patrie, pourquoi ses armes lui en ouvriraient-elles les 
portes plutdt que mon amour? Ne vaut-il pas mieux qu'il soit 
vainqueur sans camage, sans retard et sans r^pandre son sang ? 
Gar je tremble, Minos, qu'une main imprudente ne te frappe ! £h ! 
k moips de fattaquer sans te connaitre, qui serait assez cruel pour 
diriger contre toi une lance meurtriere ? Oui, je persiste : je veux, 
en me livrant moi-mtoe, lui offrir ma patrie pour dot et mettre 
fin ^ la guerre. Mais c'est peu de vouloir. Des sentinelles ferment 
tout acc^, et mon p^re lui-m^me veille aux portes de la viUe. 
Mallieureuse ! c'est lui seul que je crains ; seul, il s'oppose a Tac- 
complissement de mes d^sirs. Ah ! plilt aux dieux que je n'eusse 
plus de p^re ! Mais chacun devient un dieu pour lui-m^me, et la 
Fortune ne resiste qu'aux prieres du lache. Deja une autre, bru- 
lant des mSmes feux, aurait ^carte ce qui nuit a son amour. 



Proditione potens, quamvis saepe utile vinci 

Yictoris placidi fecit clementia multis. 

Justa facit certe pro nato bella perempto; 

In causaque valet, causamque tuentibus armis, 

Ut puto, vincemur. Qui si manet exitus urbem, 0() 

Gur suus hsec illi reserabit moenia Mavors, 

Et non noster amor? Melius sine caede, moraque, 

Impensaque sui poterit superare cruoris. 

Nam metuo certe ne quis tua pectora, Minos 

Vulneret imprudens. Quis enim tam dirus, ut in te r>a 

Dirigere immitem,'nisi nescius,^udeat hastam? 

Gcepta placcnt, et stat sententia tradere mecum 

Dotalem patriam, finemquc imponere bello. 

Verum velle parum est : aditus custodia scrvat, 

Claustraque portarum genitor tenet. Hunc ego solum "0 

Infelix timeo; solus mea vota moratur. 

Di facerent sine palre forem! Sibi quisqiic profeclo 

Fit deus. Ignavis precibus Fortuna ropugnat, 

Altera jamdudum succensa cupidine tanto 

Perdere gauderet, quodcumque obstarct amori. ''•> 



LIVRE YIII. 287 

Eirquoi une auire aurait-elle plus de courage que moi ? J'oserais 
j jeter k travers le fer et la flamme. Pour moi, je n'ai besoin ni 
fjamme ni d'§pee. Un cheveu de pourpre de mon p^re me 
fit : plus precieux pour moi que tous les tresors, en coivonnant 
« d^irs, il mettra le comble a mon bonheur. » 
Tandis qu'elle profere ces paroles, le plus vif aiguillon del'a- 
lur,. la iiuit survient. L'audace de Scylla grandit au sein des ten^ 
is, A peine le sommeil commengait-il k calmer les peines des 
(rtels, elle p^nelre en silence pr6s du lit de son p^re. crime 
•euxl elleravit k Tauteur de sesjours le faial cheveu. Maitresse 
cctte proie impie, elle emporte la d^pouille qu'elle doit a un 
dl^e, franchit les portes de la ville, et, k travers les eniiemis 
nt le servicequ'ellerend aux Cretois lui inspire deconiiance !), 
; va trouver le roi, qui fremit a son aspect. « L'Amour a dict^ 
n crime, dit^elle. Je suis Scylla, la fille de Nisus. Je te livre 
patrie, mon palais, et je ne veux d'autre recompense que toi. 
ir gage de mon amour, re^ois ce cheveu de pourpre. Ge n'est 
1 seulement un cheveu, c'est mon pere que je te Uvre ; crois- 
i. » Eu m^me temps sa main criminelle offi'e ce pr^ent k 



El cur uUa foret me fortior? Ire per ignes, 

Per gladios ausira; nequc in hoc tamen ignibus ullis, 

Aut gladiis opus est; opus est mihi crine palerno. 

llle mihi esl auro prcliosior; illa beatam 

Purpura mc, votique mci factura potentem. > ^ 

Tulia diceuti, curarum maiima nulrix 
Nox intervcnit, tcncbrisquc audacia crevil. 
Prima quies adcrat, qua curis fcssa diurnih 
Pectora somnus habct. Thalamos tacilurna palcrnos 
Intrat, et (heu facinus !) fatali nata parcntcm 85 

Crinc suuni spoliat; prndaquc potita ncfanda 
Fcrt secum spoliUm sceleris, progressaquc porta 
Per racdios hostcs (mcritis fiducia tanta est!) 
Pervenit ad regcm. Quem sic affata paventem : 
« Suasit amor facinus. Proles ego rcgia Kisi 90 

Scylla, tibi Irado patridsquc mcosque penates, 
Plracmia nulla peto, nisi tc. Cdpe pignus amoris 
Purpurcum crinem; nec me nunc traderc ctinem» 
Sed palrium tibi crede capul. » Scelerataque deztra 



S88 METANORPHOSfiS. 

Minos, qui le repousse. Indigne de ce forfait inoui : « Que les 
dieux, dit-il, te bannissent de l'univers soumis a leur empire, 6 toi, 
.Fopprobre de notre si^cle ! Que la terre et la mer te soient a jamais 
ferm^! Pour moi, je ne souffrirai pas que le berceau de Jupiter, 
que la Crete ou je commande, re^oive un monstre tel que toi ! » 
II dit, et, apres avoir impose aux baptifs des conditions dictte 
par la justice, 11 fait detacher la flottQ du rivage et avancer les 
vaisseaux sous les bras des rameurs. 

A Taspect des navires qui fendent les ondes, Scylla, con- 
vaincue que Minos lui refuse le prix de son crime, apres s'^tre 
^uisee en instances, s'abandonne aux transports de la colere. 
Les mains tendues vers lui, et les cheyeux epars : « Ou fuis-tu, 
s'ecrie-t-elle hors d'elle-m6me, loin de ta bienfaitrice, loi que 
i*ai prefere a ma patrie, toi que j'ai prefer^ a mon pere ? Ou ftiis- 
tu, cruel ? Ta vicloire est a la fois mon crime et mon bienfait. Tu 
n'es donc touche ni des services ni de la tendresse d'une amante 
dont tout Tespoir reposait sur toi? Si tu me delaisses, ou cher- 
cliorai-je un refuge ? Dans ma patrie ? elle est vaincue. Et, quand 
je Youdrais y rester, ma ti^ahison m'en interdit Tacces. Ghes mon 

Manera porrexit. Minos porrecla refugit, 95 

Turbatusque novi rebpondit imagine facti : 

« Di te submoveant, o nostri infamia secli, 

Orbc suo, tellusque tibi ponlusque negenlur. 

Certe ego non patiar, Jovis incunabula, Creteu, 

Quse meus est orbis, tantum contingere monstrum. « 100 

Dixit, ct, ut lcges captis justissimus auctor 

Hostibus iniposuit, classis retinacula solvi 

Jussit, ct aeratas impelli reroige puppes. > 

Scylla, freto postquam deductas nare cariuas, 
^ec prabstare ducem sceleris sibi praemia vidit, 105 

Consumptis prccibus violentam transit in iram; 
Intendensquc manus, sparsis furibunda capillis : 
« Quo fugis, exclaroat, meritorum auctore relicta, 
patria; praiL-^te mcjE, prjnlate parenti? 
Quo fugis, immitis? cujus victoria nostrum 110 

Et scelus, et meritum est. Nec lc data munera, nec lc 
Noster movit amor, nec quod spes omnis in unum 
Te mea congesla est? Nam quo deserta rcvertar? 
In palriani? superata jacet. Sed linge manere. 
Proditione mea clausa est mibi. Patris ad ora? iV6 



LIVRE VIII. 289 

p^e? je iailrahi pour toi. Tai merite la liaine de mes conci- 
toyens. Les peuples voisins redoutent mon excmple. Je me suis 
fenne runivers pour m'ouvrir les seules portes de la Crete. Si lu 
m'en eloignes, ingrat, si tu m'abandonnes, non, Europe n'est 
point ta mere ; c'est une Syrte barbare, une tigresse d'Annenie, 
ou Cbarybde que bouleverse TAutan. Non, tu n'es pas le fils de 
Jupiter; nou, ta mere nefut point seduile par Timagc d'un tau- 
reau. Tout celan'est que mensonges. Le taureau qui te donna le 
jour etait un taureau sauvage : jamats il ne connut Tamour. 
Venge-toi, mon p^re. Rejouissez-vous de mon maUieur, remparts 
que je viens de trahir. Je lavoue, j'ai merite la mort. AIi I du 
moins, puissd-je mourir par la main de ceux qu'a perdus mon 
impiete ! Mais toi, qui as vaincu par mon crime, pourquoi m'en 
punir? mon crime envers ma patrie et mon pere fut un bienfait 
pour toi. Oui, tu cs le digne epoux de fadultere qui, renfermee 
dans une genisse de bois pour troraper un taureau farouche, vit 
naitre de ses amours un monstre dilforme. Entends-tu mes re- 
prociics, iugrat, ou sont-ils emporl^s par les memes venls qui 
pousseut lonvaisseau? Faut-il s'etonner encore quePasipliae fait 

Qu» Ubi donavi. Cive» odere mereulem. 

Kinilimi excmplum metuunt. ObstruxinmA orbcm 

Terrarum, nobis ul Crelc sola palcrct. 

llac quoque ai proliibcs, ct nos, ingratc, relinquis, 

Nou gcnitrix Europa tibi, sed inhospila Sjrlis, 120 

Armeniaeve tigres, Austrove agitata Cbarybdi:>. 

Nec Jovc tu nalus, ncc mater imaginc tauri 

Ductu tua cst. Gcucris falsa est ea fabula ve:jlri ; 

Et fcrus, et captus nuUius amore juvencx, 

Qui le progenuit, taurus fuit. Exige pcenas, l2o 

Nise pater. Gaudete malis modo prodita nostris 

MoDnia. Nam fateor, mcrui, et sum digna perirc. 

Me tamen cx illis aliquis, quos impia ix^i, 

BIc pcrimat. Cur, qui vicisti crimine nostro, 

Insequeris crimcn? Scehis hoc patrixque, patrique, 130 

Officium tibi sit. Te vcre conjugc digna csl, 

Quae torvum ligno decepit adultcra tauruni, 

Discordcmquc utcro fcetum tulit. Ecquid ad aurcs 

Tcrvcniunt mea dicta tuas? An inania vcnti 

Vcrba fcrunt, idcmque tuas, ingratc, carinas? ioo 

Jani jam Pasiphaen non est mirabile taurum 

17 



290 METAMOUPUOSES. 

d^sse pour un taureau? tu ^tais plus cruel que lui. Malheureuse 
que je suis! tu te liates de fuir : les flots retentissent sous tes. 
rames. Je disparais, helas ! ayee les rivages de ma patrie. Cest en 
vain que tu as oubhe mes services. Je te suivxai malgre toi, et, 
attachee k ton navire, je t'accompagnerai sur la vaste mer. » 

A ces mots, eUe s'elance dans les ondes et suit la flotte. LV 
mour lui donne des forces, el, malgre Ihorreur qu'elle inspire, 
eUe se cramponne au vaisseau ennemi. Son pere TaperQoit. Re- 
cemment chang^ en aigle de mer, il se balangait dans les airs sur 
ses ailes fauves. 11 aUait fondre sur eUe et la dechirer a coups de 
bec, lorsque, saisie d'eflroi, eUe se detacha du navire. Mais, au 
moment de sa chute, une brise l^gere parut la soutenir et la pre- 
server des flots. EUe avait des ailes; elle etait metamorphos^ en 
aigrette, oiseau dont le nom rappelle le cheveu qu^elle d^roba. 

LA GOURONNE dVrIANE PLAc£e PARMI LES ASTRES. 

II. Des que, au sortir de son vaisseau, Minos eut foule le sol de la 
Crete, il immola, pour acquitter son voeu, une hecatombe a Jupi- 



Praeposuisse Ubi : tu plus ferilalis habebas. 

Me miseram! propcrare juvat, divulsaque remi:» 

Ljida soua'. Mecum simul, ah! mea terra recodil. 

M\ agis, o frustra meritorum oblite meoruui. 140 

Insequar invitum, puppimquc amplcxa recurvani, 

Per frela longa trahar. » 

Vix dixerat, insilit uudas, 
(lousequiturque rates, faciente Cupidine vires, 
Gnosiacxquc haeret comes invidiosa carinse. 
Quam pater ut vidit (nam jam pendebat iu auras 145 

Et modo factus crat fulvis haliaeetos alis), 
Ibat ut haerentem rostro laniuret adunco. 
llla metu puppim dimittit. At aura cadentem 
SustinUisse levis, ne tangeret sequora, visa cst. 
Pluma fuit; plumis in avem mutala vocatur i,-iO 

Ciris, et a tonso est hoe nomcn adcpta capillo; 

ARIADNES CORONA iNTEB SIDERA lH)Nlturi. 

lU Vola Jovi Miuos laurorum corpora centum 
S<>Iyit, ut fegrcssus ratibus curctida terram 



LIYRE VIll. 291 

i&tf et suspendit de glorieuses depouiUes aux yotties de son palais. 
Gependant, ropprobre de son lit, fruit d'un infdme adultere, le 
Hinotaure, grandissait chaque jour. U Youlut donc eloigner de sa 
demeure le monument de sa honteen le renfermant dans un laby. 
rynthe inexiricable. Dedale, architecte c^lebre, charge de le con- 
sti^re, embrouilla toutes les voies qui pouvaient guider a travers 
les miUe d^tours ou se perdait la vue. Gomme on voit le iimpide 
M^dre se jouer dans les plaines de la Phrygie, et promener ^a 
et Ja son cours incerlain, tanl6l replier ses ondes sinueuses, tantdt 
remonter vers sa source, ou ramener ses flots capricieux vers ia 
mer ; ainsi Dedale change tellement la direction des innombrables 
routes, qu'il peut a peine lui-m^me en retrouver Tissue : lant le 
labyrinthe presente de difficultes perfides ! Des que rarliste y 
eut enferm6 le Minotaure, Thesee egorgea ce monstre, deja repu 
deux fois du sang athenien, et mit ainsi fin au tribut qu'on lui 
payait tous les neuf ans. Puis, a 1 aide du iil que lui donna une 
jeuueprincesse, il decouvrit la difficile issue que nul n^avait franchie 
une seconde fois. Au m6me instant il enleva Ariane, fit voile vers 
Naxos, et abandonna cruellement sa compagne sur le rivage. Ariane 

Contigit, et spoliis decorata esl regia fixis. 

Creverat opprobrium generis, foedumque patebat 155 

Malris adulterium, monstri novilate biformis. 

Destinat hunc Minos thalamis removerc pudorem, 

HuUiplicique domo, cascisquc includerc lcctis. 

Dacdalus, ingenio fabrs ccleberrimus artis, 

Ponit opus, turbatque notas, et Inmina flexum 160 

Ducit in errorem varianim ambage viarum. 

Non secus ac liquidus phrygiis Mseandros in arvis 

Ludit, et ambiguo lapsu refluilque fluitque, 

Occurrensque sibi venturas aspicit undas, 

Et nunc ad fontes, nunc in mare versus apertum, 1C5 

Incertas exercet aquas ; ita Dxdalus implet 

Innumeras errore vias, vixque ipse reverti ' 

Ad limen poluit : tanta est fallacia tecti! 

Quo postquam tauri geminam juvenisque figuruni 

Clausit, et actoio bis pastum sanguine monslruui 170 

tcrtia sors annis domuit repetita novcnis, 

Utque ope virginea, nuUis iterata priorum, 

Janua difficilis filo cst inventa rclccto, 

Protiuus ^gides, rapta Minoide, Diam 

Vela dedit, comitemque suam crudelis in illo ilb 



m METAMORPllOSES. 

assourdit ]es eclios de ses plaintes. Bacclius se jela dans ses bras, 
lui pr^ta son appui, et, pour qu'elle brillat dun eclat immortel au 
milieu des astres, il detacha la couronne de son front et ]a langa 
vers les cieux. Tandis qu'elle traversait rapidemenl les airs, sou- 
dain les pierreries dont elleetait parsemee sc d angSrent en au- 
tant de feux qui se fixerent dans r£mpyiee et conservdrent la 
•forme d'une couronne. Sa place est enlre llcrcule a genoux et li 
constellalion qui regarde le Serpent. 

DEDALB S^ENVOLE SUR DES AILES. — IGAHE, £N \OLANT AUP&E DE 
SON PfeRE, PERIT DANS LES FLOTS. — METAMORPUOSE DE r£RDI\. 

fll. Cependant Dedaks degcuie de la Grete et d'un long exil, 
brule de revoir son pays nalal ; mais de tous c6tes lamerlcii bp- 
pose un obstacle. « Minos peut bien, dit-il, m'interdire la teire et 
1'pnde ; mais le ciel m'esl ouvert : c'est la que je m'ouvrirai une 
route. Sil tient la Grete sous ses iois, Tair, du moins, ne lui ap* 
partient pas. • A ces mots, il s'applique a decouvrir un art in- 
connu, ot demande a la nature des sccours nouveaux. II range 
des plumes cn ordre, en commenyant par les plus courtes. 

LiUorc dcscruit. Deseitu}, ct niulla quciculi, 

Auiplexus cl opcai Libcr tulit. Utquc pereani 

Siderc claru forel, suniplam de frontc coronam 

Inunisit coclo. Tenucs volat illa per auras; 

Duniquc volat, gcmmac subilos vertunlur in ignes, 180 

Con^istuntque loco, specic rcmancnte corona?, 

(Jui nicdius iNixique gcnu est, Anguemque tucntis. 



DJSrALOS ALIS EVOLAT. — ICAIIUS, rOST PATUF.M VOLANS, SDDMEnGITUR. 
PEllDIX TRAXSFOnMATA. 



^ 



111. Dajdalus interca Crcten, longumquc perosus 
Exsiliuin, tractUbquc soli natalis amore, 
Clausus crat pclago : « Terras licct, inquit, et undas 185 
Obstruat; at cculum ccrto patct : ibimus iliac. 
Oinnia possidcat, non possidet acra Minos. * 
Di.\it, cl ignoiis animuin dimittit in artcs, 
Katuraniquc ucvat. Mam ponit in ordinc peuuas, 



LIYRB VIII. 205 

Tioment ensuite les plus longues, et ellcs $'^l^vent toutes par 
degr^, comnie jadis, pour former le pipeau champMre, furent 
dispos^ des chalumeaux dMnegale grandeur. II atlache cdies du 
niilieu avec du lin, et celles des extremit^ avec de la cire. Apr^s 
les avoir ainsi arrangees, il les courbe l^gerement, comme les 
ailes d'un oiseau. Icare ^tait pres de son pere. Sans se douter qu'il 
pir^parait son malheur, et le front rayonnant de joie, tant6t il 
touchail les plumes qu'agitait le vent, tant6t il pressait la cire 
sous ses doigls, et retardait par ses jeux radmirable travaii de 
son pere. £nfni, apres avoir mis la derniere main a son ouvrage, 
Taiiiste prend son essor et fend Tair, stispendu sur ses ailes. II en 
donne de semblables a son fils, et lui dit : « Ne fecarte pas de 
Tespace qui est entre la terre et les cieux ; je te le conseille, Icare. 
Plus bas, tes ailes seraient appesanties par Tonde ; plus haut, le . 
feu les consumerait. Resle entre ces deux hmites. Je te recom- 
mande aussi de ne regarder ni le Bouvier, ni H^lice, ni Orion 
arm4 d'une epee nue. Suis-moi. » En m^me temps il lui ap- 
prend Tart de voler, et attache a ses ^paules des ailes dont 
Tusage est tout nouveau pour lui. 



A minima cceplas, longam breviore sequenti, 100 

Ut cliTO crcvisse putes. Sic rustica quondam 

Fistula disparibus paulatim surgil avenis. 

Tum lino raedias, et ceris alligat imas, 

Atque ita compositas parvo curvaminc flectit, 

Ut veras imilentur aves. Puer Icanis una 10;i 

Slabat, et, ignarus sua se traclarc pericla, 

Ore rcnidenti, modo quas vaga moverat aura, 

Captabat plumas, flavam modo pollice ceram 

MoUibat, lusuque suo mirabile patris 

Impediebat opus. Postquam manus ultima cflDplfs SiK) 

Imposita est, geminas opifex libravit in alas 

Ipsc suum corpus, motaque pependit in aura. 

Instruit et natum : « Medioque ut limitn curras, 

Icare, ait, moneo, nc, si demissior ibis, 

Unda gravet pennas; si celsior, ignis adurat. 205 

Inter utnimque vola. Ncc te spectare Booten 

Aut Ilelicen jubco, strictumvc Orionis ensem. 

Me duco, carpe viam. » Pariler prsecepta volandi 

Tradit; et ignotas humeris adcommodat alas. 



20i M£TAMORPHOSES. 

Pendant que le vieillard lui prodigue ses soins et ses consdls, 
des larmes baignent ses joues, et ses mains patemelles tremblent. 
U le couvre de baisers pour la derni^re fois. D \ole derant lui et 
fremit pour ses jours. Pareil a Toiseau qui conduit hors du nid sa 
jeune couvee dans les airs, il exercelcare ^le suivre, et le fonne 
a un art p^rilleux. En agitant ses ailes^ il a les yeux sur oelles de 
son fi]s. Le p^cheur qui amorce les poissons au bout d'un flexible 
roseau, le berger et le laboureur appuyes, run sur sa houlette, 
Tautre sur sa charrue, apergoivent Dedale et son fils. Frapp^s de 
surprise, ils prennent pour des dieux ces nouveaux habitants de 
Tair. D6ja fuyaient, a gaudie, Samos, cherie de Junon, D6Ios et 
Paros; k droite, L6binthe et Calymne qui abonde en miel. Le 
jeune Icare, fier de son vol audacieux, abandonne son guide, et, 
Jaloux de sonder les regions celestes, il s^elance plus haut. Le 
brulant voisinage du soleil ramollit la cire odorante qui attache 
ses ailes. Elle fond. Icare agite ses bras nus; mais, depouille de 
ses ailes, il ne se soutient plus dans les airs. II appelle son pere, 
et tombe dans les flots d^azur qui conservent son nom. Gepen- 
dant son pere infortune, qui deja n'est plus pere, s'ecrie : « Icare, 

Inter opus monitusque genac maduerc seniles, 210 

Et patriae Iremuere manus. Dedit nscula nato 
Non itcrum repelenda suo, pennisque levatus 
Antevolat, comitique timet, velut ales, ab alto 
QujB tencram prolem produxit in aera nido, 
Hurtaturque scqui, damnosasque erudit artes, 21b 

Et movet ipse suas, et nati respicit alas. 
Hos aliquis, tremula dum captat amndine pisces; 
Aut pastor baculo, stivave innixus arator, 
Vidit, et obstupuit, quiquc aelhera carpere possent, 
Credidit esse deos. Et jam junonia Ijcva 220 

Parte Samos fuerant, Delosqur. Parosquc roliclnp, 
Dextra Lebinlhos erant, fecundaque melle Calymne, 
Quum pucr audaci coepit gaudere volatu, 
Dcseruitque duccm, crrlique cupidinc tractus 
Altius egit iter. Rapidi vicinia solis 225 

MoUit odoratas, pennarum vincula, ceras. 
Tabuerant cerae. Nudos quatit ille lacertos, 
Remigioque carens non uUas percipit auras. 
Oraque caerulea, patrium clamantia nomcn, 
Excipiuntur aqua, qux nomen traxit ab iilo. 230 

At pater infelix, nec jam patcr : « lcare, dixit. 



LIVRE VIll. 295 

kare! ou es-tu? ou irai-je te chercher? Icare! » repetait-il en- 
oore, quand il aper^ut ses ailes a la surface des eaux. Alors, mau- 
dissant son art, ii renferma dans un tombeau les restes de son 
fils, et le rivage prit le nom de celui qui y avait ete enseveh. 

Tandis que Dedale rendait les demiers devoirs a son malheureux 
fils, une perdrix indiscr^te, cachee dans Tepais feuillage d'un 
di^ne, battit des ailes en le voyant, et poussa des cris de joie, 
Seul de son espece et inconnu dans les premiers dges, cet oiseau 
r^mment cree devait instruire Tunivers de ton crime, 6 D^- 
dale ! Ta soeur, ignorantles arrSts du Destin, favait confie Tedu- 
cation de son iils, lorsque, a peine arrive a sa douzieme annee, ii 
fut capable de recevoir les lecons. Cet enfant, ayant examin^ les 
pointes qui herissent le dos des poissons, les prit pour mod^le, 
et, taillant dans le fer une rangee de dents, il inventa la scie. Le 
premier aussi il unit ensemble deux branches d'acier que Fon 
ecarte a une egale distance pour decrire un cercle avec Tune, tan- 
dis que Tautre reste immobile. Emporte par la jalousie, Dedale 
precipita ITnventeur du haut du temple de Minerve, et publia que 
sa chute etait due au hasard. Mais Pallas, favorable au g^nie, 

Icare, dixit, ubi es? qua te regione requiram? 

Icarel » dicebat. Pennas conspexit in undis, 

Devovitque suas artes, corpusque sepulcro 

Gondidit, et tellus a nomine dicta sepulti. 235 

Hunc miseri tumulo ponentem corpora nati 
Garrula ramosa prospexit ab ilice perdix, 
Et plausit pennis, testataque gaudia cantu est. 
Unica tunc volucris, nec visa prioribus annis, 
Factaque nuper avis, longum tibi, Daedale, crimen. 240 

Namque huic tradiderat, fatorum ignara, docendam 
Progeniem gerraana suam, natalibus actis 
Bis puerum senis, animi ad praecepta capacis. 
llle ctiam medio spinas in pisce notatas 
Traxit in exemplum, ferroque incidil aculo 245 

Perpetuos dentes, et serrae repperit usum. 
Primus et ex uno duo ferrea brachia nodo 
Vinxit, ut, aequali spatio distanlibus illis, 
Altera pars staret, pars altera duceret orbem. 
Daedalus invidit, sacraque ex arce Minervae 250 

Prxcipitem mittit, lapsum mentitus. At ilium, 
Qux favet ingeniis, excepit Pallas, avemque 



296 Mt:TAMORPHOSE.S. 

soutini renrant, le changea en oiseau, et le couvrit de plumes 
pendant qu'il tombait. Toule Tenergie de son esprit, naguere si 
actif, passa dans ses ailes et dans ses pieds. II conserve son ancien 
nom. Toutefois son vol est humble, et il ne place point son nid 
dans le branchage ni a la cime des arbres. U rase les sillons, et 
d^pose ses ceufs dans les broussailles. Le souvenir de son ancienne 
chulelui fait craindre les lieux eleves. 

M^Ii^AGRE TUE LE SANGLIER DE GALTDO!!. — ALTnEB, HfeRE DD OiROS, 
EN ACCELERE LA MOBT. 

IV. Deja Dedale, epuise de fatigue, etait parvenu aux campagnes 
de rElna, et Cocale, qui, touch^ de ses prieres, avait pris les armes 
pour le proteger, entendait c6I6brer sa generosite. Deja Ath^nes, 
par la valeur de Thes6e, avait cesse de payer un lamentable tribut. 
Les temples ^laient omes de guirlandes. Mille voix invoquaient la 
belliqueuse Palias, Jupiler, et tous les dieux protecteurs. Le sang 
des victimes promises coulait sur les autels oii rencens se mSlait 
«lux offrandes. La Renommee avait porte de ville en ville, dans la 
Gr^ce enliere, le nom de Thesee. Les peuples repandus sur la sur- 



Reddidit, ct medio vclavit in acre pennis. 

Sed vigor ingenii quondam velocis, in alas 

Inque pedes abiit. Nomen, quod et anle, remansit. 255 

Non tamen h^c alte volucris sua corpora tollit, 

Ncc facit in ramis altoque cacumine nidos. 

Propter humum volitat. ponitque in sepibus ova, 

Anliquique meraor metuit sublimia casus. 

APRmi CALYDONIUM INTERFICIT MELE.VGER, CUJDS MOnTEM ACCELERAT 
ALTHjEA MATER. 

IV. Jamque fatigatum tellus setnsca tenebat 260 

Daedalon, et sumptis pro supplice Cocalus armis 
Mitis habebatur; jam lamentabile Athennc 
rcndere desierant, thesea laude, tributum. 
Templa coronantur, bellatricemquc Minervam 
Cum Jove, disque vocant aliis, quos sanguine voio, 2C!J 

Muneribusque datis, et acerris thuris honorant. 
Sparserat argolicas nomen vaga fama per urbes 
Thespos, ot populi, quos dives Achaia cepil, 



LIVRB VIII. W 

Uice de celte riche contr^ invoquerent son appui dans les plus 
grands dangers. Galydon, quoiqu^elle poss^dAt Meleagre, lui adressa 
aussi de vives instances, quand elle fut ravagde par un sanglier, mi- 
nistre des vengeances de Diane. (Enee, dit-on, combl^ des faveurs 
de l'ann6e, en avait ofTert les premices aux dieux. le bl^ k Ger^s, 
le vin a Baccbus, et a Minerve la liqueur qui lui est consacr^e. 
Apres les dieux champStres, toutes les autres divinites re^urent 
les mSmes hommages. Les autels de 1a fille de Latone furent seuls 
neglig^ et rest^rent sans encens. 

Le ciel est, comme la terre, accessible au ressentiment. « Je ne 
laisserai pas un tel affront impuni, dit la deesse. Si les honneurs 
m'ont ete refuses, on ne dira pas que ce fut sans vengeance. » A 
ces mots, pour punir (Enee de ses m^pris, elle lance dans les cam* 
pagnes un enorme sanglier qui surpasse par sa taille les taureaux 
de la fertile £pire et ceux que nourrissent les plaines de la 
Sicile. Ses yeux sont injectes de sang et de feu ; sa t6te est hor- 
rible ; ses soies, comme une for^t de dards, presentent partout 
des pointes menagantes. A ses cris f^roces se m^le une brililante 
^ume qui coule sur ses larges flancs. Ses defenses ressemblent 
h celles de Felcphant des Indes. Son boutoir lance la foudrc ; 

Hujus opem magnis imploravere periclis. 

Hujus opem Calydon, quamvis Heleagron haberet, 270 

SoUicita supplex petiit prece. Causa petendi 

Sus erat, in/estx famulus vindexque Dianac. 

(Enea namque ferunt, pleni successibus anni 

Primitias, fnigem Cereri, sua vina LyafO, 

Palladios flavae laticcs libasse Minervx. 275 

Cceptus ab agricolis Superos pervenit ad omnes 

Invidiosu6 honos. Solas siqe thure relictas 

Praeteritx cessasse ferunt Latoidos aras. 

Tangit et ira deos : < At non impune feremus; 
Quaeque inhonoratae, non et dicemur inulto;, » 2S0 

Inquit, et oeneos ultorem spreta per agros 
Misit aprum, quanto majores herbida tauros 
Non habet Rpiros; sed habent sicula arva minorcs. 
Sanguine ct igne micant oculi, riget horrida ccrvix, 
Kt set» densis similes hastilibus horrent, 283 

Slantque vclut vallum, velut alta hastilia, set». 
Fcrvida cum rauco latos stridore per armos 
Spuma fluit; dentes aequantur dentibus indis; 
Fnlmen aV on venitj frondes afAatibus nrilent. 



m METAMORPHOSES. 

son haleine fletrit le feuillage. Tant6t il foule aux pieds les mois^ 
sons naissantes; tantdt il les abat lorsque leur maturit6 allait 
combler les voeux du laboureur, et etouffe dans leurs ^is les 
dons de Cer^s. En vain Taire, en vain le grenier attendent les tre- 
sors qui leur furent promis. II renverse les ceps aux longs bras 
el les grappes remplies de suc ; il detruit, avec ses rameaux, les 
fruits de l'olivier toujours vert. Sa fureur s^etend sur les brebis. 
Ni les bergers ni les chiens ne peuvent les proteger, et les tau- 
reaux furieux sont impuissants pour se d^fendre, 

Les habitants de la contree fuient eperdus. Les remparts des 
villes leur paraissent seuls un sur asile, lorsqu'enfin Tamour de la 
gloire rassemble autour de Meleagre Telite des heros. Ge sont les 
deux fils de Tyndare, qui excellent, Tun a manier le ceste, Tautre a 
dompter les coursiers ; Jason, Finventeur du premier navire ; Pi- 
rithoiis et Thesee, modeles des vrais amis ; les deux fils de Thestius, 
le fils d'Apharee, Lyncee, et Tagile Idas ; Gen^', jadis femme ; le 
6er Leucippe ; Acaste, habile a lancer le javelot ; Hippothous, 
Dryas, Ph^nix, fiis d'Amyntor; les deux fils d'Actor et Phylte venu 
de rfilide. La se trouvaient aussi Telamon et le p^re du grand 



Is modo crescenti segetes proculcat in herba, 290 

Nunc matura metil fleturi vota coloni, 

Et Cererera in spicis intercipit. Area frustra, 

Et frustra exspectant promissas horrea messes. 

Sternuntur gravidi longo cum palmite fcetus, 

Baccaque cum ramis semper frondentis olivx. 295 

SsBvit et in pecudes. Non has pastorve canesve, 

Non armenta truces possunt defendere tauri. 

Diffugiunt populi, nec sc, nisi rocenibus urbis, 
Esse putant tutos, donec Meleagros, et una 
Lecta manus juvenum coiere cupidine laudis. 300 

Tyndaridae gemini, spectatus caestibus allcr, 
Aiter equo ; primsBque ratis molitor lason; 
Et curaPirithoo, felix concordia, Theseus; 
Et duo Thestiadse, prolesque aphareia Lynceus, 
Et velox Idas, et jam non femina Caeneus, 305 

Leucippusque ferox, jaculoque insignis Acastus, 
Hippothoosque, Dryasque, ct cretus Amyntore PhoDnix, 
ActoridaBque pares, et missus ab Elide Phyleus* 
Nec Telamon aberat, magnive creator Achiliis; 



LIYRE YIII. m 

Achille ; le fils de Ph^r^s, le B^olien lolaiis, Tinfatigable Eurytion, 
Scliio» invincible a la course, L^lex de Naryce, Panopee, Hylee, le 
liouillant Hippasus, Nestor, qui debutait dans la carri^re des ar- 
nies, et les trois fiis qu'IIippocoon avait envoyes de Taniique Amy- 
clee; le beau-p^re de Penelope et Ancee d'Arcadie; le fils d'Am- 
pycus, qui lisait dans Tavenir ; le fils d^EcIeus, que son epouse 
n'avait pas encore trahi, et la chasseresse de Tegee, la gloire des 
bois du Lycee. Une brillante agrafe attachait le haut de sa robe. 
Ses cheveux etaient rassembles sans art par un seul noeud. A son 
epaule gauche r^sonnait un carquois d^ivoire rempli de fleches, et 
sa main gauche portait un arc. Tels etaient ses atours. Quant a sa 
figure, on eiit dit un jeune heros avec la beaute d*une yierge, ou 
une vierge avec les traits d'un jeune h^ros. Meleagre la voit et 
Taime au m^me instant. En depit des dieux, une flamme secrete 
s'allume dans son coeur. « Heureux celui qu*elle trouvera digne 
d'6tre son epoux! » s'ecrie-t-il. Le temps et la pudeur Temp^- 
chent de poursuivre. Une grande lulte Tappelle a de plus nobles 
travaux. 

Une epaisse for^t, que la hache avait toujours respectee, remori- 
lait de la plaine sur une colline, d'ou elle dominait au loin les 

Cumque Phcretiade, et Uyanteo lolao, 310 

Inipiger Eurytion, et cursu Invictus Echion, 

Naryciusque Lelex, Panopcusque, Hyleusque, feroxque 

Hippasus, et primis etiamnum Nestor in armis; 

Et quos Hippocoon antiquis misit Amyclis; 

Penelopesque socer, cum Parrhasio Anc.TO; 315 

Ampycidesque sagax, et adhuc a conjuge tutus 

(Eclides; nemorisque decus Tegeaea Lycei. 

Rasilis huic summam mordebat fibula veslem, 

Crinis erat simplex, nodum collectus in unum; 

Ex humero pendens resonabat eburnea laevo 320 

Telorum custos; arcum quoque laeva tenebat. 

Talis erat cultus ; facies, quam dicere vcre 

Yirgineam in puero, puerilem in virgine possis. 

Hanc pariter vidit, pariter calydonius heros 

Optavit, renuente deo, flammasque latentes 325 

Hausit, et : « felix, si quem dignabitur, inquit, 

Ista virura! » nec plura sinunt tempusque pudorque 

Dicere. Hajus opus magni certaminis urget. 

Silva frequens trabibus, quam nuUa ceciderat setas, 
lacipit a plano, devexaque prospicit arva, 330 



300 METAMORPHOSES. 

campagnes. Desque les cliasseurs y sont parvenus, lesuns deploient 
les toiles, d^autres decouplentleschiens; plusieurs s'elancent sur 
la piste et bnilent d'affronler le danger. Dans la for6t etait une 
vallee profonde ou se rendaient les torrents formes par la pluie. 
A rexlremile croissaient le saule flexible, Talgue leg^re, le jonc 
ami des etangs, Tosier, Thumble canne et le grand roseau. Cest 
de la que le sanglier se precipitait avec fureur sur ses ennemis, 
comme Feclair qui jaillit du choc dcs nuages. Dans sa course ra- 
pide, il portait le ravage au sein de la for^t. Les arbres, ebranles 
par son choc, tombaient avec fracas. Les jeunes combattants pous- 
sent des cris, et pr^sentent d'une main ferme leurs epieux armes 
d'un large fer. Le sanglier fond sur eux, disperse les chiens qui 
s'opposent a son passage, et, par ses coups obliques, met en de- 
route la meute aboyante. 

Le premier dard, lance par fichion, fut inutile. A peine effleura- 
l-il un erable. Si le second eiit ete lance avec moins de force, il 
aurait atteint le flanc de raiiimal ; mais il depassa le but. U etait 
parli dela main de Jason, le heros de Pagase. « ApoIIon, s^ecrie 
le fils d'Ampycus, si j'ai toujours honore tes aulels, accorde-moi 



Quo postquam vcncrc viri, pars retia tendunt, 

Vincula pars adimunt canibus, pars pressa scquunlur 

Signa pedum, cupiuntque suum reperire periclum. 

r.oncava vallis erat, qua se demittere rivi 

Assuerant pluvialis aquaj. Tenet ima lacunx "^T^t 

Lenla sallx, ulvajque leves, junciquc paluslres, 

Viminaquc, et longa parvae sub arundinc cann.r. 

Ilinc aper excitus medios violentus in hostes 

Ferlur, ut excussis elisi nubibus igncs. 

Stemilur incursu nemus, ct propulsa fragorem ^iO 

Silva dat. Exclamant juvenes, praBtentaque forli 

Tela tcnent dexlra, lato vibrantia ferro. 

llle ruit, spargitque cancs, ut quisquc ruenli 

Obslat, el obliquo lalrantes dissipat ietu. 

Cuspis ochionio primum contorla lacerlo r»l;J 

Vana fuit, truncoque dedit lcve vulnus accriio. 
Proxima, si nimiis mittentis viribus usa 
Non forrt, in tcrgo visa pst haesura petilo. 
l.ongius il : auctor teli pagasaius lason. 

Phcebe, ait Ampycides, si tc colaique colone, ^^ 



LIVRE VIII. 301 

depercer d*un trait si!lr rennemi que nous poursuivons. i Autant 
qu'il est en son pouvoir, le dieu exauce sa priere. Le sanglier est 
atteint, mais sans blessure. Pendant que le trait fendait Tair, 
Diane en avait detach^ le fer : ce n'6tait plus qu'un bois toouss^ 
quand il arriva jusqu*au raonstre. Cependant sa fureur s'allume ; 
elle Mate comme la foudre. Sesyeuxetincellent; le feu sort de 
sa poitrine. Comme on voit d'enormes quarliers de rocs, lanc^s 
par la baliste, voler et frapper les remparts d'une citadelle, ou les 
tours remplies de soldats, le formidable sanglier fond d'un vi- 
goureux 61an sur ses ennemis, et terrasse Eupalamon et P^lagon, 
places a Taile droite. Leurs compagnons les emportent dans leurs 
bras. Bfais finesime, un des fils d'Hippocoon, ne peut eviter un 
coup mortel. fpouvant^, il allait fuir ; mais ses jarrets brises ne 
le soutinrent plus. Peut-^tre le roi de Pylos eut-il peri avant la 
chute de Troie; mais, s'appuyant sur sa pique enfonc^e dans la 
terre, il s^^lan^a sur un arbre place pres de lui, et, du haut de 
cel asile, il contempla le monstre qu'il venait de fuir. Le sanglier 
furieux aiguise ses defenses contre le tronc d*un chSne et s'ap- 
pr^te au carnage. Quand ses armes recourbees ont re^u une 
trempe nouvelle, il les enfonce avec fureur dans la cuisse du noble 

Da mihi, quod petitur, ccrlo contingere telo. » 

Qua potuit precibus deus annuit. Ictus ab illo, 

Scd sine vulnere, aper. Ferrum Diana volanti 

Abstulerat jaculo : lignum sine acumine venit. 

Ira feri mota est, nec fulmine lenius arsit. ^ 355 

Lux micat ex oculis, spiratque e pectore flamma. 

Utque volat moles, adducto concita nervo, 

Quum petit aut mucos, aut plenas milite turres. 

In juvenes vasto sic impete vulnificus sus 

Fertur, et Eupalamon Pelagonaque dextra tuentes 3G0 

Cornua prosternit. Socii rapuere jacentes. 

At non lethiferos effugit Enaesimus ictus, 

Hippocoonte satus. Trepidantem et terga parantem 

Verlere, succiso liquerunt poplite nervi. 

Forsitan et Pylius citra trojana perisset 3G5 

Tempora ; sed sumpto po.Mta conamioe ab hasta, 

Arboris insiluir, qu» stabat proxiroa, ramis, 

Despexitque loco tutus, quem fugerat, hostem. 

Dentibus ille ferox in querno stipite tritis, 

Imroinet exitio, frendensque recenlibus arroi^, 370 

Actorid» magni rostro femnr haasit «dttnco* 



302 M^TAMORPHOSES. 

fils d'Actor. Gependant les deux jumeaux, qui n^etaieut pas encore 
des astres au celeste parvis, dignes tous deux de fixer les r^ards, 
et port^s sur des coursiers plus blancs que la neige, brandissaient 
leurs javelots, dont Teclat se reflechissait dans les airs. IIs auraient 
blesse le terrible animal, sMl ne se ftit cache dans un taillis impe- 
neirable aux chevaux et aux traits. T^lamon le poursuit, et, dans 
son impatience indiscrete, retenu par la racine d'un arbre, il 
tombe la face contre terre. 

Pelee le releve. Au m^me instant la chasseresse de Teg^ combe 
son arc et y place une fleche. Le trait part et se fixe sous l'oreilIe 
du sanglier. Quelques gouttes de sang mouillent ses soies. Ce 
succ^s transporte d'une egale joie Atalante et Meleagre. II a vu le 
sang avant tous ; avant tous il le montre a ses compa^ons, et 
s'ecrie : « Tu recevras la juste r^compense de ton courage. » Les 
jeunes combattants rougissent ; ils s'exhortent, ils s'animent mu- 
tuellement par des cris, et jettent leurs traits au hasard. Le nom- 
bre des assaillants nuit a leurs efforts et devient un obstacle aux 
coups qu'iIsveulentporter. Soudain, arme d'une hache, TArcadien 
s^abandonne a une fureur qui doit hdter sa perte. «■ Gompagnons, 



At gemini, nondum ccelestia sidera, fratres, 

Ambo conspicui, nive candidioribus ambo 

Vectabantur equis, ambo vibrata per auras 

Hastarum tremulo quatiebant spicula motu. 373 

Vulnera fecissent, nisi setiger inter opacas, 

Nec jaculis isset nec equo loca pervia, silvas. 

Persequitur Telamon, studioque incautus eundi, 

Pronus ab arborea cecidit radice retentus. 

Dum levat hunc Peleus, celerem Tegesea sagitlam 380 
Imposuit nervo, sinuatoque expulit arcu. 
Fixa sub aure feri summum destringit arundo 
Gorpus, et exiguo rubefecit sanguine setas. 
Nec tamen illa sui successu laetior ictus, 
Quam Meleagros erat. Primus vidisse putatur, 385 

Et primus sociis visum ostendisse cruorem, 
El « Meritum, dixisse, feres virtutis hondrem. » 
Enibuere viri, seque ejhortantur, et addunt 
Cum clamore animos, jaciuntque sine Drdine tela. 
Turba nocet jactis, et quos petit, impedit ictus. 390 

Ecce urens contra sua fata bipennifer 'Arcas : 



LIVRE 7111. 503 

dlt-il, apprenez combien les exploits d'un homme Temportent sur 
ceux d'une femme, et c^ez>moi le prix. En vain la fillede Latone 
lui ferait un rempart de ses armes ; il p6rira sous mes coups, 
malgrS Diane. » Telles sont les menaces qui partent de sa bouche 
superbe ; et, levant sa hache a deux tranchants, il se dresse sur la 
pointe des pieds. Le ^anglier se precipite sur le t^meraire, et 
Talteint mortellement en lui plongeant ses d^fenses dans Taine. 
Ancee tombe ; ses entrailles s'echappent avec des flots de sang 
dont la terre est inondee. 

Alors, agitant son epieu d'une main vigoureuse, le fils d'Ixion, 
Pirithous, court au-devant du monstre. Mais le fil§ d'Egee lui 
crie : « toi qui m'es plus cher que la vie ! 6 toi, la moitie de 
moi-m6me ! arrSte ! Tu peux d^ployer de loin ton courage. Ancee 
a 6te victime d'une temeraire ardeur. » II dit, et lance une lourde 
pique arm^e d'airain. Elle etait bien dirigee et aurait atteint son 
but, si elle n*eut ete arr^tee par les branches touffues d'un ch6ne. 
Le fils d'£son envoie aussison javelot; mais le hasard le detourne 
contre un innocent limier dont il traverse les flancs, et le trait va 



« Discite, femineis quid tela virilia praestent, 

juvenes, operique ineo concedite, dixit. 

Ipsa suis licet hunc Latonia protegat armis, 

Hunc tamcn invita pcrimet mea dextra Diana. » 395 

Talia magniloquo tumidus memoraverat ore, 

Ancipitemque manu toUens utraque securim, 

Institerat digitis, primos suspensus in artus. 

Occupat audacem, quaque est via proxima letho, 

§ununa ferus geminos direxit in inguina dcntes. 400 

Concidit Ancaeus, glomerataque sanguine multo 

Viscera lapsa fluunt, madefactaque teiTa cruore est. 

Ibat in adversum, proles Ixionis, hostem 
Pirithous, valida quatiens venabula dextra. 
Cui « Procul, JSgides, o me mihi carior, inquit, 405 

Pars animse consiste meae. Licet eminus esse 
Fortibus. Ancseo nocuit temeraria virtus. » 
Dixit, et serata torsit grave cuspide cornu. 
Quo bene librato, votique potentc futuro, 
Obstitit aesculea frondosus ab arbore ramus. 410 

Misit et ^sonides jaculum, quod casus ab illo 
^«rtit in immeriti fatnm latrantis, ef, inter 



304 N£TAM0RPH0SES. 

se fixer dans la terre. Le fils d'(Enee porte des coups avec un suc- 
ces inegal. De ses deux lances, Tune tombe a terre, Tautre p^ 
n^tre dans le dos du sanglier. Au m^me instant le monstre, dans 
sa fureur, toume sur lui-m6me, et vomit de nouveau une san- 
glante dcume en poussant d'efTroyables hurlements. Le chasseur 
qui Ta bless^ s'avance, excite sa rage, et plonge dans son epaule 
un fer dtincelant. Ses compagnons font eclater leur joie par des 
cris d'allegresse, et le prient de serrer leurs mains de sa main 
victorieuse. Ils contemplent avec surprise le monstre dont le 
corps ^norme couvre la terre. Us ne croient pas pouvoir encore le 
toucher impun^ment ; mais ils aiment a teindre leurs annes de 
8on sang. 

Meleagre presse et foule sous ses pieds sa hure terrible. t Vierge 
de Nonacris, dit-il, prends la depouille qui m'apparlient, et par- 
tage avec moi la gloire de ce triomphe. » Aussit6t il donne k Ata- 
lante le corps du sanglier tout heriss^ de soies, et sa hure garnie 
de superbes defenses. Ge present, et la main qui le lui ofire, com- 
blent Atalante de joie. Mais les autres combattants murmurent 
d'envie. Les fils de Thestius, levant leurs bras, s'ecrient a haute 



llia conjeclum, tellure per ilia fixum est. '~'' '"' 

At manus (Enidse variat; missisque duabus, 

Hasta prior teira, medio stetit altera tergo. 415 

Mec mora, dum saevit, dum corpora versat in orbem, 

Stridentemque novo spumam cum sanguine fundit, 

Yulneris auctor adest, hostemque irritat ad iram, 

Splendidaque adversos venabula condit in armos. 

Gaudia testantur socii clamore secundo, 4^ 

Viclricemquc petunt dextrae conjungere dextram ; 

Immanemque ferum, multa tellure jacentem, 

Mirantes spectant; neque adhuc contingcre tutum 

Esse putant; sed tela tamen sua quisque crucntant. 



^vlpse, pede imposito, caput exitiabile prcssit, 43.*i 

AUjfve ita: « Sume mei spolium, Nonacrin, juris, 
Dixit, et in partem veniat mihi gloria tecum. » 
Protinus exuvias, rigidis horrentia setis 
Terga dat, et magnis insignia deulibus ora. 
Illi Ixtitix est cum munerc muneris nuctor. 430 

nvidere aVii, iotoqae etal 9h%ni\ti(^ mwT\nNa. 
quibus, ingenU ieftdeMft%\w»t\\\9kN«>t^\ 



LIVRE VIII. 505 

▼oix : f Depose ce buiin, Atalante, et ne viens pas usurper nos 
droits. Que ta beautd ne finspire pas une trompeuse confiance. 
Prends garde que le heros epris de tes charmes ne te soit d'aucun 
seoours I » £n mSme temps ils enlevent a Tune le present qu'elle 
a regu, a Tautre le droit de le faire. Meleagre fr^mit d'indi- 
gnation, et, ne pouvant relenir sa colere : « Sachez, dit-il, inso^ 
lents ravisseurs de la gloire d^autrui, quelle distance il y ade la 
menace aux actions ! » Et soudain il frappe d'un fer criminel le 
coeur de Plexippe. Toxee. incerlain, voudrait venger son frere ; 
mais il craint pour lui-m^me un semblable tr^pas. Mel6agre ne 
le laisse pas douter longtemps. II baigne dans son sang sa lance 
encore fumante du meurtre de Plexippe. 

Alth^e presentait des offrandes aux autels des dieux pour les 
remercier de la victoire de son fils, quand elle vit qu'on lui rap- 
portait ses freres morls. Un cri de desespoir s'echappe de son 
coeur. Elle remplit la ville de g^missements, et quitle ses riches 
atours pour des habits de deuil. Mais a peine le nom du meurtrier 
est-il prononce, qu'elle impose silence a sa douleur, et qu'aux 
larmes succede la soif de la vengeance. Lorsque la fiUe de Thes- 
tiiis venait de donner le jour a Meleagre, les Parques jeterent un 

« Pone age, nec titulos inlercipe, femina, nostros, 

Thestiadae clamant. Nec tc liducia formae 

Decipiat, longequc tuo sit captus amore 45o 

Auctor; » et huic adimunt munus, jus muneris illi. 

Non tulit, et tumida frendens Mavortius ira : 

« Discite, captores alieni, diiit, honoris, 

Facta minisquantum distent; » hausitque nefando 

Pectora Plexippi, nil tale timentia, ferro. 440 

Toxea quid faciat dubium, pariterque volenlem 

Ulcisci fralrem, fraternaque fata timentem, 

Haud patitur dubitare diu, calidumque priori 

Caede recalfecit consorti sanguine telura. 

Dona deum templis, nato victore, ferebat, 445 

Quum videt exstinctos fratres Althaea referri. 
Qu», plangore dato, mcestis ululatibus urbem 
Implet, ct auratas mutavit vestibus atris. 
At simul est auctor necis editus, excidit omnis 
Luctus, et a lacrymis in pceno} versus amorem est. 450 

Stipes erat quem, guum partus enjxa jacerei 
Tlwstias, in flammam triplices posuere soTwes, 



30G h£TAMOR^HOS£S. 

tison dans un brasier; et, faisant toumer ieur fuseau pour filer 
ses destins : « Enfant qui viens de naitre» dirent-elles, nous fassi- 
gnons la m^me duree qu'a ce tison. » Apres cette pr^ction» les 
trois deesses s'eloignerent. Althee arracha le tison enflamm^, et 
r^teignit dans l'onde. Longtemps cache au fond du palais d'(£n^e 
et conserve par ta mere, jeune vainqueur, il prot^gea ta vie. Al- 
th^e, en ce moment, le fait paraitre au jour, ordonne qu'on pr6- 
pare un biicher et des torches qu'elle approche de la flanune enne- 
mie. Quatre fois elle essaye de livrer au feu le bois fatal, quatre 
fois sa main s'arr6te. Une lutte s^engage entre la m^re et la soeur, 
et ces deux titres entrainent^un m6me coeur a des r^solutions 
contraires. Souvent rhorreur du crime qu^elle va commettre la 
fait p41ir ; souvent la colere allume dans ses yeux une rougeur 
ardente. Ses traits respirent tour a tour la cruaut^, la menace et 
ia piti6. Alors m6me que la vengeance a seche ses pleurs, ses 
pleurs coulent encore. Gomme un navire, emporte dans des sens 
opposes par les vents et par les vagues, rcQoit une double impul- 
sion et ne sait a laquelle obeir, la fiUe de Thestius flotte entre 
deux sentiments, et tour a tour reprime sa colere ou lui donne 

Staminaqne impresso falalia poUice nentcs : 

« Tempora, dixerunt, eadem lignoque tibiquo, 

modo nale, damus. » Quo postquam carmine dicto 455 

Excesserc dex. Flagrantem mater ab igne 

Eripuit torrem, sparsitque liquentibus undis. 

lUe diu Tuerat penetraUbus abditus imis, 

Servatusque tuos, juvenis, servavcrat annos. 

Protulit hunc genitrix, taedasque in fragmina poni 4G0 

Impcrat, el positis inimicos admovet igncs. 

Tum conata quater flammis imponere ramum, 

Ccepta quater tenuit. Pugnant materquc sororque, 

In diversa trahunt unum duo nomina pcctus. 

Ssepe metu scelcris pallebant ora futuri; 405 

Ssepc suum fervcns oculis dabat ira ruborem; 

Et raodo nescio quid simiUs crudele minanli 

Vultus erat ; modo quem misereri crederc posses. 

Quumque ferus lacrymas animi siccaverat ardor, 

.nveniebantur lacrymaj tamen; utque carina, 470 

Quam ventus, ventoque rapit conlrarius aestus, 

Vim geminam sentil, paretqae incerta duobus; 

Thestias haud aliter dubiis affectibus crral, 

nque vicem ponit, positamque resuscilal iram. 



LIVRE VIII. 307 

Tessor. Enfin la soeur commence a triompher de la m^re. Elleveut 
par son propre sang apaiser les manes de ses fr^res. Trop d'a- 
mour maternel la rend barbare ; et, d^s que le feu vengeur a pris 
assez de force : « Que ce biicher, dit-elie, d^vore mes entrailles. t 
Et, tenant le tison fatal dans ses cruelles mains, Tinfortunee se 
place devant Tautel funeraire, et s^ecrie : 

• Deesses des supplices, triples Eum^nides, jetez un regard 
sur ce sacrifice commande par vos fureurs. Je punis et je com- 
mets un crime. La mort va expier la mort. Je dois ajouter un 
forfait a un forfait, des funerailles a des funerailles. Que ma 
famille perisse a travers mille desastres! Eh quoi! Theureux 
(Enee jouira de la victoire de son fils! et Thestius n'aura plus 
d'enfants! Ah! plutdt soyez tous les deux condamnes aux larmes! 
Ombres de mes freres descendus naguere dans le sejour des 
morts, soyez sensibies a ma tendresse! Agreez cette victime 
qui me coiite bien cher ; c'est le triste gage de ma fecondite. 
HeJasI ou me laisse-je egarer? mes freres! pardonnez a une 
mere l Ma mam recule pour executer mon dessein. Meleagre a 
merite la mort, je Tavoue ; mais je blame celle qui s'appr6te a la 
lui donner. Eh quoi ! son crime resterait impuni? il vivrait? Vain- 

Incipit esse tamen melior germana parente ; 473 

Et, consanguineas ut sanguine lcniat umbras, 

Impietate pia est. Nam postquam pestifer ignis 

Convaluit : « Rogus iste cremet mea viscera, » diiit. 

Utque roanu dira iignum falale lenebat, 

Ante sepulcrales infelix adstitit aras ; 480 

« PcEnarumque deae triplices, furialibus, inquit, 
Eumenides, sacris vultus advertite vestros. 
Ulciscor, facioque nefas. Mors morte pianda est. 
In scelus addcndum scelus est, in funera funus. 
Per coacervatos pcreat domus impia lucUis. 4£5 

An feiix (Eneus nalo victore fruetur? 
Thestius orbus erit? melius lugebitis ambo. 
Vos modo fraterni manes, animseque recentes, 
Oflicium sentite meum, raagnoque paratas 
Accipite inferias, uteri mala pignora nostri. 490 

Hei mihi! quo rapior? fratres, ignoscite matri. 
Deficiunt ad ccepta manus. Meruisse fatemur 
lllum, cur pereat : mortis mihi displicet auctor. 
Ergo impune feret? vivusque, et victor, et ipso 



m MilTAMORPHOSES. 

queur et fler de son Iriomphe, il regnerait dans Galydon? Et vous, 
vous ne seriez qu'une vile poussiere et de froides ombres? Non, je 
ne le soufrrirai point J Perisse le barbare ! Qu'il entraine dans sa 
ruine les esp^rances de son p6re, son royaume et sa patrie ! Mais 
qu*est devenu mon coeur de mere? qu est devenu le crisacr^du 
sang? que sont devenues les douleurs que j'ai endur^es pendant 
dix mois? Ah ! plut au ciel que la flamme allumee parlesParques 
Vedt devor^ au berceau! Pourquoi m'y suis-je oppc::6e? Sauv^ par 
mon bienfait, tu p^nras pour ton crime. Re^ois ta rScompense, et 
rends-moi une vie que je t'ai donnee deux fois, en te mettant au 
monde et en derobant au feu le falal tison, ou bien ajoute ma d^ 
pouille a celle de mes freres ! Je veux et je ne puis. Quel parti pren- 
dre ? Tant6l je vois les blessures de mes freres et la cruelle image 
de leur mort ; tant6t la tendresse et le nom de m^re Temportent 
dans mon coeur. Je suis bien malheureuse ! Vous triompherez par 
un crime, 6 mes freres ! Triomphez, pourvu que je vous suive, 
vous et la victime immolee pour consoler vos mAncs ! » A ces 
mots, detournant les yeux, d'une main tremblante elle jette dans 
les flammes le fun^bre tison. II poussa ou parut pousser des g6- 
missements, et le feu sembla le consumer a regret. 

Successu tumidus regnum Calydonis habebit? 495 

Vos cinis cxiguus gelidaeque jacebitis umbrse? 

Haud equidcm patiar. Pereat sceleratus, et ille 

Spemque patris, regnique trahat, patrixque ruinam. 

Mens ubi materna est? ubi nunc pia vota parentum? 

Et, quos sustinui, bis mensum quinque laborcs? 800 

utinam primis arsisses ignibus infans! 

Idque ego passa forem ! Vixisti munere nostro ; 

Nunc merito moriere tuo. Cape prxmia facti, 

Bisque datam, primum partu, mox stipite rapto, 

Beddc aniroam, vel me fraternis adde sepulcris. 503 

^t cupio, et ncqueo. Quid agam? Modo vulnera fratnim 

Ante oculos mihi sunt, et tanla.^ ciedis imago ; 

Nunc animum pietas maternaquc nomina frangunt. 

Me miseram ! male vincetis ; sed vincite, fratres, 

Dummodo, qu» dedero vobis solatia, vosque 510 

Ipsa sequar. » Dixit, dextraque aversa trementi 

Funereum torrcm medios conjecit in ignes, 

Aut dcdit, aut visus gem\lu% csV"\\\e Aft^\s^ 

Slipes, ct invitis correplvia aib \^\\i>x% w^W. 



LIVRE VIII. 509 

Meleagre etait ubsent, et ii ne savait pas que ce feu le devorait. 
Tout a coup ii sent ses enlrailles embrasees d'une ardeur se- 
cr^te ; mais son courage surmonte les plus vives douleurs. II saf* 
flige seulement de perir comme un liche, sans repandre son 
sang, et ii envie les blessures morteiies d'Ancee. D'une voix plain- 
live 11 appelle son vieux pere, son frere, ses soeurs, celle qui dut 
6lre son epouse, et peut-Stre aussi sa mere. Sa souffrance s'ac- 
croitavec )a flamme. Bientdt toutes deux s^affaiblissent, s'eleignent 
ensemble, et peu a peu la vie du heros s'exhale dans les airs. La 
fiere Gaiydon est dans le deuil. Les jeunes gens et les vieillards 
fondent en larmes, le peuple et les grands gemissent. Les che- 
veux epars, les femmes qui habitent les bords de Tfivenus se li- 
vrent au desespoir. (Enee souille dans la poussiere ses cheveux 
blancs et son front venerable ; il maudit une trop longue vie, et 
Althee, coupable d'un si cruel attentat, se punit ellem^me en 
se pergant d'un fer meurtrier. 

Non, quand le ciel m'aurait donne ceiit bouches, cent voix, 
un vaste genie et tous les tresors de rUelicon, je ne saurais re- 
dire les plaintes des malheureuses SGeurs de Meleagre. Oubliant 



Inscius atquc abscns flanima Mcleagros in illa 5i5 

Uritur, et coicis torreri viscera seiitit 
Ignibus; at magnos supcrat virtule dolorcs. 
Quod tanien ignavo cadat, ct siuc sanguinc, lclho, 
Moeret, ct Anca?i felicia vulnera dicit; 
Grandxvumque patrem, fratremque, piasque sororcs 5i0 
Cum gemitu, sociamque tori vocat orc suprcmo, 
Forsitan et matrem. Crescunt igcisque dolorque, 
Languescuntque itcnini. Simul est exstinctus ulcrque, 
Inque leves abiit paulatim spiritus auras. 
Alta jacet Calydon; lugent juvenesquc senesquc, 525 

Yulgusquc proccTcsquc gemunt; scissxque capillos 
Planguntur niatrcs caydonides Eveninae. 
Pulvere canitiem genitor, vullusque senilcs 
Focdat huiiii fusus, spatiosumque incrrpat ajvum. 
^am de matre manus, diri sibi conscia facti, 530 

Exegit pccnas, acto per viscera fcrro. 

Non mihi si ccnlum deus ora sonanlia liiiguis, 
Ingcniumque capax, totumque Helicona dcdUsctl, 
TrJstJa persequcrer jniscrarum dicla sororwm. 



I 




1 



.ilO ifiTAXlOiUMIOSES. 

leur beaule» eWe§ m fafiurtris&aienl le sein. Taul que k corps d< 
leur Trere conservc sa rornie, elles lui prndigueriL les plu!? tendres 
caresses, et couvrenl de baisers sa {iepouille et Tasile ou il repose. 
PuiSt quand le feu Ta calciiie, elles pre^sent ses cendres sur jei 
poitnne, se proslernent sur sa tombc, y inscrivenl son nom, ler; 
brassent et rarrosent de larnies. La rillc de Latone, d^^aniiee en* 
Kn par rinfortune de h familie de Partbaon» les revfet toutes de 
plumcs, excepte Gorge et la hvu de h celebre Alcmene, change 
leurs bras eji ailes, leur donne vni bec de corne^ et, apres celle 
tamorphose, les lance dans les airs. 

V» Cependant Theisee, affranchi dn peril qnll avait partage, sel 
dirigeait vers )a ville d'£rechthee consacree a Mincrve. I/Achelous, | 
grossi par les orages, lui oppose une barriere el retarde sa mar- 
che. m Enlre dans mon paiais, lui dit-i)^ noble descendant de Ce- 
crops, et ne va pas 1e confier a mes ondes furieuses, Elles rouleni 
a^ec un epouvanlabte fraeas des arbres enomiei^ et des rochers 
qui s*oppo3ent k mon passage. J'ai vu les etabtes qui bordaient 

Immemores decoris liventia pectora tundunt; 535 

Duroque manet corpus, corpus refoventque, foventque; 

Oscula dant ipsi, posito dant oscula lecto. 

Posl cinerem, cineres haustos ad pectora pressant, 

ACTusseque jacent tumulo, signataque saxa 

Nominc complcxse, lacrymas in nomine fundunl. 

Quas parlliaonio} tandem Letoia clade 

Exsatiata domus, pra;ter Gorgenque, nurumque 

Nobilis Alcmenx, nalis in corpore pennis 

AUevat, et longas per brachia porrigit alas, 

Corneaque ora facit, versasque per aera mittit. 5i8 

llf INSDLAS ECIIINADES NAIADES VI TANTUft. 

Y. Interea Theseus sociati parle laboris 
PuuctuSi erechtheas TritOuidos ibat ad arces. 
Clausit iter, fecitque moras Achelous eunti, 
Imbre tumens : « Succede meis, ait, inclyte, tectis, 
(/ecropida, ncc te commilte rapacibus undis. 55d 

Ferre irabes solidas, obliquaquc volvere magno 
Murmure saxa solcnt. Vidi contermina rip9c 



LIYRE VIII. 511 

mes riyes empoitees avecles troupeaux, et les boeufs ne trouvaient 
pas plus de secours dans leurs forces *que les chevaux dans leur 
agiiit^> Accrus par les neiges qui fondent des montagnes, mes 
flots <mt aussi englouti dans leurs tourbillons une foule de jeunes 
g^s. II estprudent d'attendre que, rentres dans leur lit, ils aient 
repris leur cours ordinaire. — Oui, repond le fils dfigee, Achelous, 
j^userai de ton hospitalite et de tes conseils. » Et il les accepte 
tous deux. II entre dans le palais du fleuve, construit de pierres 
ponces et de rocailles. Une tendre mousse en tapisse le parvis Im- 
mide. Des coquilles et du murex, altemativement places, en de- 
corent le faite. 

D6ja le Soleil avait parcouru les deux tiers de sa course. Thesee 
et les compagnons de ses travaux se mettent a table. D'un cdt^ 
c'est le fils d'Ixion ; de Tautre le heros de Trezene, Mex, dont 
la tMe commence a blanchir. Autour d'eux siegent ceux qui ont 
paru dignes du m^me honneur au fleuve d'Acamanie, heureux de 
recevoiruntelhdte. D'abord desNymphes, les pieds nus, servent 
les mets, les enlevent, et versent ensuite du vin dans des coupes 
omees de pierres precieuses. Alors Thesee, contemplant la mer 
qui s'etend sous ses yeux, lui demande quelle est cetteile. Et il la 

Cuin gregibus stabula alla trabi; iicc fortibus illic 

Profuit armeutis, ncc equis velocibus essc. 

Multa (juoquo hic torrcus, uivibus de monte solulis, 555 

Corpora turbineo juvenilia vorlice mersit. 

tutior est requies, solilo dum flumina curraiit 

Limite, dum tenucs capiat suus alveus undas. » 

Annuit ^ides : « Utarque, Acheloe, domoquc, 

Consilioque tuo, » respondit, et usus utroque esl. 5G0 

Pumice multicato, nec laivibus alria tofis 

Structa subit. Molli tellus crat humida muscd; 

Summa lacunabant alterno murice conchx. 

Jamque duas lucis partes Hypcrione menso, 
biscubuere toris Theseus comilesque labOrum : 566 

Uac Ixionides, illa troezenius heros 
Parte Lelex, raris jflm sparsus tempora canis; 
Quosque alios parili fuerat dignatus honore 
Amnis Acaruanum, Ixtissimus hospite tanto. 
Protinus appositas nudie vestigia Nymphai 570 

lustruxere epulis mensas ; dapibusque remolis. 
Ih gcmma posuerc merum, Tutn ma\imus Uotds, 
Etjuora prospJcJeas oculis lubjecU ; « Quw, in<vi\\, 



312 M£TAMORPUOS£S. 

montre du doigt. « Quel cst sonnom? dit-il; apprends-le-moi : il 
me semble quil y en a plrfsieurs. » Le Fieuve lui repond : « Non, 
ce n*est pas une seule ile que nous voyons. II y en a cinq ; la dis- 
tance nous derobe IMntervalie qui les separe. Ecoute, et tu seras 
moins surpris de la vengeance de Diane. Ces iles etaient des 
Naiades. Un jour, apres avoir immole dix taureaux et invite a leur 
f&te les dieux de la campagne, elles se livrerent, sans moi, au 
plaisir de la danse. Je grossis mes ondes ; elles se souleverent a 
une hauteur demesuree. Emporte par ia fureur qui bouleversait 
mon 4me et mes flots, je detachai violemment for^s et siilons; 
j entrainai dans rOcean, avec la demeure des Nymphes, les Nym- 
phes elles-mtoes, qui alors se souvinrent de moi. Confondues avec 
la mer, mes eaux diviserent le terrain, et le partag^rent en au- 
tant de parties que tu vois d'iles s'elever au milieu des flols. On 
es a nommees £chinades. 

c Celle que tu aper^ois, et qui s'est retiree seule loin des autres, 
m'est chere. Les navigateurs la nomment Periraele. Cetait une 
vierge. Je Taimais et j^obtins ses faveurs. Son pere Hippodamas, 
indigne de nos amours, la precipita du Iiaut d'un roclicr au fond 
des abimes. Elle etait pres de perir. Je la recueillis, ct, rouipor- 

lllo locus? » (Ji^iloquc Oblciidil, cl, « iii:>ula iioiiioii 

Uuod gcral illa, docc, quanquaru iiou uua vidclur. » liT6 

Ainnis ad 1)U!C : « Nou esl, inquil, quod cerninius, uuuiu. 

(Juinque jaccnt lcrra: : spaliuin discrimina fallit. 

Quoquc miuus i^prcla) faclum inircrc Dianaj, 

Ndidcs haj fucrant. Quaj quum bis quinquc juvcncos 

Maclasscnt, rurisquc dcos ad sacra vocasscnt, 580 

Immcmorcs nostri fcstas duxcrc choreas. 

Intumui, quanlusquc fcror, quum plurimus, unquam, 

Tantus cram, pariterquc animis immanis ct undis, 

A silvis silvas, et ab arvis arva revclli; , 

Cumquc loco Nymphas, memorcs lum deniquc noslri, 585 

In frcla provolvi. Fluclus nosterque marisque 

Continuam diduxit humum, parlcsquc rcsolvit 

In tolidem, mediis quot ccrnis Echinadas undis. 

« Ut tamcn ipse vidcs, procul, cn procul una rcccssit 
Insula grata mihi : Pcrimelcn navila dicit. 5U0 

Uuic ego virgineum dilcclac nomen adcmi. 
Quod paler Uippodamas aigrc tulit, inque profundum 
Propulit e scojmlo pcrilurrc corpora nala;. 



LIYRE VIII. 313 

tant tandis qu elle floUait sur mes ondes : « toi, in'ecriai-je, 
c dont Tempire ne le cede qu'^ celui des cieux^ toi qui r^gnes sur 
c les vastes mers, dieu du trident, toi chez qui va finir roon cours 
c et auquel nous allons tous apporter le tribut de nos eaux, Nep- 
c tune, sois-moi propice et pr6te Foreille a mes pri^res. J'ai fait 
c le malheur de celle que je tiens dans mes bras. Si riiumanit^ et 
« la justice avaient eu quelque pouvoir sur le coeur de son pere, 
c s*ii avait ete moins cruel, il eut eu pitie d'elle, il ra'et!^t par- 
c donne a moi-meme. Trotege-la, je t'en coryure. Accorde une 
c place a une fille jelee dans les flots par un p^re barbare, ou 
c laisse-Ia se changer en une ile que je puisse erabrasser de raes 
c eaux. • Le dieu des mers inclina sa t^te, et d'un signe ebranla son 
humide empire. La Nymphe fremit. Elie nageait pourtant, et je 
pressais son sein palpitant. Au milieu de ses caresses, je sentis 
son corps se durcir et sa poitrine disparailre sous une couche de 
terre. Je parlais encore, et deja une autre couche avait couvert ses 
membres. La Nyraphe etait raetamorphos^e en ile. » 



Escepi, iianlemque fereus : « proxima coclo 

« Itegiia vagaj, dixi, sorlite, Tridcntifer, undx, JJOS 

« In quo desiuinuis, quo sacri currinms amnes, 

« lluc adcs, aUiuc audi placidus, Neplune, prccaulcin. 

« lluic cgo, quam porlo, nocui. Si niilis et a:quu.-, 

« Si patrr Uippodanias, aut si miuus inipius cssct, 

« Dcbuil illius miscreri, ignosccrc nobis. COO 

« Affer opcm, mcrsaiquc, precor, ferilale palcrua • 

« Da, Neptune, locum; vel sit locus ipsa licobit, 

« Uunc quoque complectar. » Movil caput xquorcus rc:., 

Concussitque suis omnes assensibus undas. 

Exlimuit Nympbe. Nabal lamen. Ipsc natanlis GOo 

Peclora langebam trepido salicntia motu. 

Dumque ca contrecto, tolum duresccre sensi 

Corpus, ct inducla condi prxcordia terra. 

Dutn loquor, ample&a esl arlus nova (erra nalaulos, 

Et gravis incrcvit mutatis iusula racuibris. » 610 



314 METAMORPIIOSES. 



PHILEHON ET BAUCIS. 



VI. A ces mols, le Fleuve se tut. Son recit merveilleux avait toiu 
tous les convives. Mais leur cr^dulite fut lournee en ridicule par 
le fils d'Ixion, qui joignait au mepris des dieux un esprit d'inde- 
pendance. « Acheloiis, dit-il, tu nous debites des somettes, et tu 
attribues aux dieux trop de pouvoir, si tu crois qu^ils op^^t de 
telles m^tamorphoses. » Les convives, ^lonn^s, condanment ce 
langage impie. Le sage et venerable L^lex prend alors la parole : 
« La puissance des dieux, dit-il, est immense et ne connut point 
de bornes : toutes leurs volontes s'accomplissent. En voici la 
preuve. Sur les coteaux de Phrygie, dans un modeste enclos, 
prte d'un tilleul s'eleve un ch^ne. J'ai vu moi-mftme ce lieu, 
lorsque Pitthee m'envoya dans le pays ou regna P^Iops son pere. 
Non loin etait une plaine peuplee d'habitants. Ghangee aujourdliui 
enmarais, elle n'est plus frequentee que par les foulques et les 
plongeons. Jupiter visita ce sejour sous les traits d'un raortel. 
Mercure Taccompagnait, apres avoir depose ses ailes. lls se pre- 
senterent a mille portes en demandant un asile et du repos. 



pniLEMON ET BAUCIS. 

Vi. Ainiiis ub hh tdcuit. Fuctum inirubile cunctos 
Moverat. liTidet credcntes; utque deorum 
Sprelor erat, menlisque ferox Ixioue natds : 
« Ficla refcrs, nimiunique pula^, Acheloc, polentes 
Esse deos, dixit, si dant adimuntque flgurus. » 61li 

Obstupuere omncs, nee talia dicla proburunt; 
Ante omnesque Lelex, uninio malurus et vavo, 
Sic ait : « Imuiensa est, finemque potentia coeli 
Non liabet, et quidquid Superi voluere, peractuni est. 
Quoquc minus dubites, tiliae contermina quercus 61^0 

Collibus est phrygiis, modico circumdata muro. 
Ipse locum vidi ; nam mc pelopeia Pittheus 
Misit in arva, suo quondam regnata parenti. 
Uaud procul hinc stagnum, tellus habitubilis olini^ 
Kunc cclebrcs mcrgis fulicisquc palusiribus und;e. C:?^ 

Jupiter huc, specic mortali, cumquc parente 
Venit Atlanliades positis caducifer alis. 
Millo domos adiere,\ot\Mii tfc<\\jL\%mcv^^ ^<5,\.twVii%\ 



LIVRB VIII. 315 

Tootes les ^emeures, hormis une seule, leur furent fermto. C^tait 
une petite cabane eouverte de chaume et de roseaux. Cest la que, 
dans leur jeunesse, s'dtaient unis la tendre Baucis et Phii^mon, 
tous deux aujourdhui blanchis par i'§ge. Ils y avaient vieilii en- 
semble. Resignes a la pauvrete, ils surent en all^er le poids et 
lui dter son amertume. On ne voyait cliez eux ni maltres ni es- 
daves : seuls ils composaient toute leur famille. Ghacun executait 
les (Nrdres* qu'il avait donnes lui-m^me. 

« A peine ies dieux ont-ils touche ces humbles p^nates, a peine 
ont-ils incline leur front pour passer sous la porte, que le vieiilard 
leur offre, pour se reposer, un siege sur lequel Baucis attentive 
j^te un tissu grossier. Ensuite elle ^carte la cendre encore chaude, 
ranime le feu de la veille, Talimente de feuiiles et d'ecorces, et 
active la ilamme de son souffle haletant. Elle detache du toit rus- 
(ique des rameaux et du menu bois qu'elle casse et qu'eUe appro- 
che d'une petite chaudiere. Pms elle pr^pare les Idgumes cueillis 
par son epoux dans le jardin qu'arrose une fontaine. Phil^mon, 
avec une fourche a deux pointes, enleve d'une poutre noircie par 
la fumee une pidce de lard poudreuse qu'ils gardaient depuis 

Mille domos clausere serse. Tamen una recepit, 

Parva quidem, slipulis et canna tecta palustri. 630 

Sed pia Baucis auus, parilique xlate Philemon 

lUa sunt annis juncti juvenilibus; illa 

Consenuere casa; paupertatemque fatendo 

Effecere ievem, nec iniqua mente ferendam. 

Nec refert, dominos illic, famulosne requiras; 63S 

Tota domus duo sunt; Idcm parentque jubentquc. 

'( Ergo ubi coelicolas parvos teligore penales, 
Submissoque Iiumiles intrarunt verticc postes, 
Membra senex posito jussit relevare sediii, 
Quo superinjecit textum rude sedula Baucis. 040 

Inde foco tepidum cinerem dimovit, et ignes 
Suscitat hestcrnos ; foliisque et cortice sicco 
Nutrit, ct ad flamnias anima producit anili; 
Multifidasque faces, ramaliaque arida teclo 
Dctulit, et minuit, parvoqne admovit aheno; 645 

Quodque suus conjux riguo coliegerat horlo, 
Truncat olus foliis. Furca levat ille bicorni 
Sordida terga suis, nigro pendenlia ligno; 
* Servatoque diu rrsec^t de tergore parlem 



316 METAMORPHOSES. 

longtemps. U en coupe une tranche et la fait bouiUlr. Cependant 
ils s'efTorcenl tous deux par leurs entretiens d'abr6ger les mo- 
ments de Tattente et leS ennuis du retard. Ils avaient un baquet 
de Iietre qu'un clou fixait au mur par son anse. Phil^nnon le rem- 
plit d*eau tiMeet en lave les pieds des voyageurs. La se trouvait 
aussi un lit dont le corps et les pieds etaient en saule, et eouyert 
d'une natte de jonc. Les deux epoux etendent sur ce meuble un 
tapis qu'i!s ne deployaient qu'aux jours de f6te, quoiqu'ii fAt 
vieux, d^Iabr^ et digne en tout d'un lit aussi simple. 

c Les dieux prennent place. Baucis, empressee malgre le poids 
des ans, dresse une table dont elle rajuste avec un tesson le troi- 
si^mepied, qui etaitboiteux. Apres avoir retabli Tequilibre, Baucis 
frotte la table avec de la menthe fraiche. Elle sert ensuite dans des 
vases de terre des olives mtires, des cornouilles d'automne con- 
servees dans de la He de vin» des laitues, des raiforts, du lait 
caille et des oeufs cuils sous la cendre. Elle apporte une cruche 
d'argile ciselee, et des tasses de h^tre polies avec de la cire. 
Tous deux, sans perdre de temps, retirent les mets du feu, et 



Exiguam, scctamquc domat ferventibus undis. C50 

Interea medias fallunt sermonibus horas, 

Scntiriquc moram prohibent. Erat alvcus iUic 

Fagineus, curva clavo suspcnsus ab ansa. 

Is tepidis impletur aquis, artusquc fovendos 

Accipit. In medio torus est de mollibus ulvis Cjo 

Impositus lecto, sponda pedibusquc salignis. 

Vestibus hunc velant, quas non nisi tempore festo 

Sternere consucrant; sed et haec vilisque vetusque 

Vestis erat, lecto non indignanda saligno. 

« Accubuere dei. Mensam succincta tremensque G(*U 

Ponit anus. Menss sed erat pes tertius impar; 
Testa parem fccit. Qu3b postquam subdita clivum 
Sustulit, aequatam mcnthae tersere virentes. 
Ponitur hic bicolor sincerae bacca Mincrvae, 
Conditaque in liquida corna autumnalia facce, CCa 

Intubaque, ct radix, et lactis massa coacti, 
Ovaque, non acri leviter versata favilla. 
Omnia lictilibus. Post haec coilatus eadem 
Sistitur argilla crater, fabricata(|ue fago 
Pocula, qua cava sunl, flavenVWiVLs \\\\U to.u%. (ilO 

Parva mora cst, epu^asque toci Tn\\?.oT«i c;i\fTvv«t%\ 



UVRE VIll. 517 

pr^entent un vin qui compte peu d*anndes. Apr6s un leger in- 
tervalle arrive le dessert, compose de noix, de figues, de dattos, 
de prunes, de pommes qui parfument de grands paniers, et de 
raisins cueiUis sur leurs tiges vermeilles. Au milieu brille un blanc 
rayon de miel. Mais rien n'^ale la bonne grdce, les attentions ct 
les petits soins des vieux epoux. 

« Gependant la cruche, plusieurs fois tarie, se remplit d elle- 
rndme, etlevin neperd rien de son abondance. A ce spectacle nou- 
veau, ^tonn^set les mains levees au ciel quUIs implorent, Baucis et 
le timide Philemon demandent gracepour leur repassans appr^t. 
Gardienne de la cabane, une oie restait seule. Ils allaient Timmo- 
ler a leurs celestes h6tes. Mais, fuyant d'une aile rapide, elle fa- 
tigue leurs pas tardifs et leur echappe longtemps. Enfin elle sem- 
ble chercher un asile aupres des Immortels, qui defendent de la 
tuer. « Nous sommes des dieux, disent-ils ; vos voisins vont rece- 
« voir ta juste peine de leur mipiete. Seuls vous serez a Tabri de 
« notre vengeance. Quittez cette demeure, ct suivez-nous sur le 
« haut de la montagne. » Ils ob^issent, et, appuyes sur leui^ bi- 

Nec longiD rursus referuntur vina scncclae; 

Dantque locum mensis paulum seducta secundis. 

Hic nux, liic mixta est rugosis carica palmis, 

Prunaque, et in palulis redolentia mala canislris, 075 

Et de purpureis coUccUb vitibus uva?. 

Candidusln medio favus est. Super omnia vultus 

Accessere boni, ncc incrs paupcrque voluntas. 

< Intcrea, quoties haustum cratera repleri 
Spontc sua, per seque vidcnt succrescere vina. 080 

Attoniti novitate pavent, manibusquc supinis 
Concipiunt Baucisque preces, timidusque rhilpr.ina 
Et veniam dapibus, nullisque paralibus orant. 
Unicus anser erat, minimie cnstodia villa>, 
Quem dis hospitibus domini mactarc parabanl. (».<>.'» 

llle celcr pcnna tardos ajtate faligat, 
Kludilque diu ; tandemquc cst visus ad ipsos 
r.onfugissc dcos. Superi vetuerc nccari : 
« Dique sumus, mcritasque luct vicinia po^n.ns 
« Impia, diierunt. Vobis imrounibus hujus (100 

« Esse mali dabilur. Modo vestra rclinquilc tccla, 
« Ac nos^tros comilale gradus, cl in ardua montis 
• Hp s)mn\. n Parenl ambo, bacuVisquc \ovaV\ 



318 5IETAH0RPH0SES. 

lons, ils gravissenl avec effort In c6te voisine. D^ja ils n'etaient 
plus eloignes du sommet qu'a une portee de fl^che. fls se retour- 
nent et voient toule la plaine ensevelie sous les eaux. Leur ca- 
bane seule en a ete preservee. Tandis qu^ils sont surpris de ce pro- 
dige et deplorent lc sort de leurs voisins, tout a coup ieur pauvre 
cabane, naguere trop etroite pour deux maitres, est diangee en 
temple. Les vieux troncs qui lui servaient de piliers font place a des 
colonnes ; le chaume jaunit et le toit parait d'or ; les porles se 
chargent de ciselures, et le sol est pave de marbre. Au mdme in- 
stant le fils de Saturne fait entendre ces bienveillantes paroles : 

« Dis-moi, sage vieillard, ettoi, sa vertueuse epouse, quelssont 
« vos desirs. » Apres s'6lre entendu un instant avec Baucis, Piii- 
16mon fait connaitre aux dieux le voeu qu'ils ont forme : c Nous 
« voudrions 6tre vos ministres pour veiller sur ce temple; et, 
c comme notre vie s'est ecoulee au sein de la concorde, puisse la 
« mfime heure y mettre fin ! puisse-je ne point voir le bucher de 
c mon epouse ! puiss6-je aussi ne pas ^tre depose par elle dans la 
« tombe! » L'evenement repondit a leurs souhaits : ils furenl 
preposes a la garde du lemple tout le reste de leur vie. Un jour, 
lorsqu'iIs se sentaient decrepits, debout sur les marches sacrees, 

Nitunlur longo vesligia ponere clivo. 

Tantum abcrant summo, quaulum semel ire sagilta 695 

Mibsa potest; flexere oculos, et mersa paluile 

Caitera prospiciunt, tantum sua (ecta manere. 

Dumque ea mirantur, dum deflent fata suorum, 

lUa vetus, dominis etiam casa parva duobus, 

Vertilur in templum. Furcas subiere columna;, 700 

Stramina flavescunt, aurataque tecla videntur, 

Cselatxque fores, adoperlaque raarmore tellus, 

Talia quum placido Saturnius cdidit ore : 

« Dicite, juste senex, et femina conjuge juslo 
K Digna, quid optctis. » Cum Daucide pauca loculus, 705 
Judicium Superis apcrit commune Philemon : 
« Esse sacerdotes, dclubraque vestra tucri 
« Poscimus; et quoniam concordes egimus annos, 
« Auferat hora duos cadem, nec conjugis unquam 
« Dusta mesc videam; neu sim tumulmdus ab illa. » 710 
Vota fides sequitur. Templi tutela fuere, 
Donoc vita data est. Annis aevoque soluli 
Anle gradiis saxjros quum slatexvV. IotV.^, \oe\^\>xft 



LIVRE YIII. 319 

ils racontaient les prodiges arrives en ces lieux. Soudain Philemon 
et Baucis se virent couverts d'un vert feuillage. Leurs fronts glaces 
firent place a une cime qui grandit rapidement. Mais, tant qu'ils le 
purent, ils echangerent leurs pensees. « Adieu, mon ^poux! — 
« Adieu mon epouse ! » dirent-ils a la fois. Et, au m6me inslant, 
leurs bouches disparurent sous Tecorce. Le patre de Phrygie mon- 
tre encore les deux arbres nes du couple venerable. Ce prodige 
m'a ete raconte par de veridiques vieillards qui n'avaient aucun 
inter^t a tromper. J'ai vu de mes yeux des guirlandes suspendues 
a leurs branches ; j'en ai moi-m^me attache de nouvelles, et j'ai 
dit : « L'homme pieux est cheri des Immortels, et quiconque les 
« honore est honore a son tour. » 

PROTl^E ET MESTRA. — IMPI^T^ D^ERISIGQTHON ET SON CHAnMENT. 

YII. Tel fut le recit de Lelex. Cette aventure et rautorite du 
narraleur persuadent les convives et surtout Thesee. 11 se montre 
avide d'apprendre les merveilles des dieux. Lc Fleuve qui baigne 
Calydon, s'appuyant sur son coude, s'exprime ainsi : « Magnanime 
heros, il est des corps qui prennent une seule fois une forme nou- 
veUe et la gardent toujours; d'autres ont le privilege de subir 

Inciperent casus, frondere Philemona Baucis, 

Baucida conspexit senior frondere Philcmon. 713 

Jamque super gelidos crescente cacumine vultus, 

Hulua, dum licuit, reddebant dicta : « Yaleque, 

« conjux, » dixere simul, simul abdita texit 

Ora fnilex. Ostendit adhuc Tyaneius illic 

Incola de gemino vicinos corpore truncos. 720 

Hsec mihi non vani, neque erat cur fallere vellent, 

Narravere senes. Equidem pendentia vidi 

Serla super ramos ; ponensque recentia, dixi : 

« Cura pii dis sunt; et, qui coluere, coluntur. » -^" 

PROTEUS ET MESTRA. — ERISICHTHONIS IIIPIETAS ET P(ENA. 

VII. Desierat, cunctosque et res et moverat auctor, 725 

Thesea praecipue. Quem facta audire volentem 
I Mira dedm, nixus cubito, calydonius amnis 

Talibus alloquilur : « Sunt, o fortissime, quorum 

Forma semel mota esl, et in hoc renovamine mansit; 

Sunt, qulhus ia plures jus est tran&ire &gttm, 'VlJ^ 



320 MfeTAMORPlIOSES. 

plusieurs metamorphoses. Tu le possedes, toi, Prolee. habitant 
des flots qui embrassent toute la lerre. On fa vu tour a tour 
jeune homme, hon, sanglier furieux, serpent redoutable, taureau 
menaoant. Souvent tu deviens arbre ou rocher ; quelquefois tu te 
dianges en fleuve, et quelquefois en flamme ennemie de I'onde. 

« L'epouse d'Autolycus, fille d'£risichlhon, jouit de la m6me 
faveur. Son pere meprisait les dieux et ne fit jamais fumer Ten- 
cens sur leurs aulels. On dit mSme qu'arme de la hache il 
profana une for^t consacree a Ceres, et porta le fer sur un des 
arbres que la religion avait depuis longtemps consacres. La s'6le- 
vait un grand ch^ne seculaire qui seul eut forme tout un bois. 
Son tronc etait par6 de bandelettes, de souvenirs et de guirlandes, 
monuments de vceux exauces. Souvent les Dryades se livraient 
a de joyeuses danses sous son vaste ombrage ; souvent, entrela- 
pnt leurs mains, elles se rangeaient autour du tronc, qui avait 
quinze brassees de contour. U dominait les autres arbres, autant 
qu'ils s^elevaient eux-m6mes au dessus du gazon. Neanmoins le 
fils de Triopas ne le respecte point. II ordonne a ses esclaves d'a- 

Ut tibi, complexi terram maris incola, Proteu. 

Nam modo te juvenem, modo tc videre leonem; 

Nunc violenlus aper, nunc, quem tetigisse timeient, 

Anguis eras; modo te faciebanl cornua taurum; 

Ssepe lapis poteras, arbor quoque sacpe videri. 735 

Interdum faciem liquidarum imitatus aquarum, 

Flumen eras; inlerdum undis contrarius ignis. 

« Nec minus Autolyci conjux, Erisichthone nata, 
Juris habet. Pater hujus erat, qui numina divftm 
Sperneret, et nullos aris adoleret honores. 740 

lUe etiam cereale nemus violasse securi 
Dicitur, et lucos ferro temerasse vetustos. 
Stabat in his ingens annoso robore quercus, 
Una nemus. VittsB mediam, memoresque tabellae, 
Sertaque cingebant, voti argumenta potentis. 745 

Saepe sub hac Dryades festas duxere choreas ; 
Saepe etiam, manibus neiis cx ordinc, trunci 
Circuiere modum. Mensuraquc roboris ulnas 
Quinquc ter implebat ; nec non et cactera tanto 
Silva sub hac, silva quanto jacet herba sub omni. 750 

Kon tamen idcirco ferrum Triopeius illa 
Abstiniiit, famulos{\ue jxibeV swmAwe wwvim 



LIVRE VIII. 521 

battre |ce venerable ch^ne. Les voyant h^siter, il arrache h run 
d'eux sa cogn6e, et prof^re ces parolcs coupables : c II abeau elre 
« cher a la d^esse ; ful-il habite par elle, son fronl couronne de 
« feuillage va frapper la terre. » 

« II dit ; et, tandis qu'il balance obliquement le fer, Tarbre de 
G^res tremble et pousse un gemissement. Ses feuillcs, ses glands 
et ses longs rameaux pAlissent. Enfin la hache sacrilege entr'ou- 
vre ses flancs, et le sang jaillit de son ecorce. Ainsi, lorsque le 
taureau torabe solennellement au pied des autelc, de sa gorge 
sYchappent des flots de sang. Ses esclaves sont glac^s d^effroi. 
L'un deux ose dissuader firisichthon et arrSter son arme cruelle. 
Le Thessalien lui lance un regard terrible : « Re^ois, dit-il, le prix 
« de ta peine. » En m^me temps il retoume le fer contre lui, abat 
sa t^te et frappe le ch^ne sans relache. L'arbre fait alors enten- 
dre ces paroles plaintives : « Nymphe cherie de Cer^s, jliabite 
« cette ^corce. Pour me consoler du tr^pas, je te le declare en 
« mourant, sur ta t^te plane le chsitiment reserve a ton crime. » 
Erisichthon consomme son sacril^ge. Le ch^ne enfin chancelle 

Robur; et ut jussos cunclari vidit, ab uno 

Edidit hajc rapta sceleratus verba securi : 

« Non dilccta dejc solum, sod et ipsa licebit 7o5 

« Sit dea, jam tanget frondente cacuminc terram. » 

« Diiit, et, obliquos dum tcUim librat in ictus, 
Contremuit, gcmitumque dedit dooia quercus, 
Et pariter frondes, pariter pallcscere glandrs 
Cocpere, ac longi pallorem ducerc rami. 7CD 

Cujus ut in trunco fecit manus impia vulnus, 
Haud aliter fluxit, discussa cort^ce, sanguis, 
Quam solet, antc aras ingens ubi victima taurus 
Concidit, abrupta cruor e cervico profusus. 
Obstupuere omnes, aliquisquc ex omnibus audet 7C.j 

Deterrere nefas, sajvamque inliibere hipennim. 
Aspicit hunc : « Mentisque piai cape prxmia, » disit 
Thessalus, inque virum convertit ab arbore ferrum, 
Delruncatque caput, repetitaque robora cjcdit; 
Edilus e medio sonus est quum robore talis : 77J 

« Nympha sub hoc ego sum Cereri gratissima ligno, 
« Quae tibi factorum poenas instare tuorum 
« Vaticinor moriens, nostri solatia lelhi. > 
Pfirsequitur scehs ille suum ; labeiattUqjQfe V;jiTv^em 



522 METAMORPIIOSES. 

sous mille coups. Entraine par un cSble, il succombe et renya^se 
un grand nombre d'arbres sous son poids. 

« Les Dryades epouvantees pleurent la for^t depouillee de sa 
gloire et la mort de leur soeur. Rev^tues de deuil, elles vont 
trouver Ceres en gemissant, et lui demandent qu'£risichthon re- 
^ive la peine de son attentat. La deesse accueille leur pri^e, et 
le mouvement de sa majestueuse t^te ebranle les guerets charg^s 
de riches moissons. Elle prepare un chatiment qui aurait attirela 
pitie sur £risichthon, si, par un tel forfait, il n'avait perdu tous 
les droils a la pitie. Elle veut le livrer aux horribles tourments 
de la Famine ; et, comme elle ne peut aborder elle-mtoe cette 
deesse, car les Destins interdisent tout commerce entre Ger^ et 
la Famine, elle appelle une des divinites champ^tres qui habitent 
sur les montagnes, et lui parle ainsi : a Aux confins de la Scy- 
« thie, couronnee de frimas, il existe une contree morne, sterile, 
« sans arbres et sans fruits, sejour du Froid lethargique, de la 
« Paleur et de Tfipouvante. Cest la que reside raffreuse Famine. 
« Ordonne-lui d'aller se cacher dans le cceur criminel de Timpie. 
« Loin de ceder a Tabondance, qu'elle soutienne la lutte jusqu'a 
« triompher de moi-mtoe. Pour que tu ne sois pas effrayee de la 



IcUbus innumeris, adducfaque funibus arbor 773 

Corruit, et multam prost ivit pondere silvam. 

« Altonitaj Dryades damno nemorisque, suoquc, 
Omnes germanae, Cererem cum veslibus alris 
Mctrentes adeunt, poenamque Erisiclilbonis orant. 
Annuit bis. capitisque sui pulcherrima molu 780 

Concussit gravidis oneratos mcssibus agros. 
Moliturque genus pocnai miserabile, si non 
Ille suis esset nuUi miserabilis aclis, 
Pestifera laccraro Fame. Quae quatenus ip.-i 
Non adeunda dcai (ncquc enim Cereromque, Famomquo 
Fata coire sinunt); monlani numinis unam 
Talibus agrestem compcllat Orcada dictis : 
« Est locus extrcmis Scytbiae glacialis in oris, 
« Tristc solum, sterilis, sine frugo, sine arbore tcllus. 
« Frigus iuers illic habitant, Pallorque, Tromorque, 790 
« Et jcjuna Fames. Ea sc in prajcordia condat 
« Sacrilegi scelerata jube ; ncc copia rerum 
(( Vincat eara, superelque roeas cetv.3iT[\\Tv<i N\t<i*. 



LIVRE Ylil. m 

kMigueur du voyage, prends mon char et dirige mes dragons 
au haut des airs. » Aussil6t elle les lui donne. L Oreade s'elance 
r le ichar a travers Fespace, et arrive dans la Scythie sur le som- 
ii glace du Gaucase. Apres avoir ddtele les dragons, elle cherche 
Famine. Elle Taper^oit dans un cliamp pierreux arrachant 
elques berbes avec ses ongles et ses dents. Elle a les cheveux 
risses, les yeux creux, le teint p^le, les levres blanches et 
3hes, le gosier apre et enflamme, la peau rude et transparente, 
\ rems courbes, les os saillants, le ventre rentre, et sa poitrine, 
i semble detachee, ne presente que des c6tes. La maigreur fait 
}Sorlir avec une energie extrtoe ses articulations, ses genoux 
ses talons. La Nymphe, qui Ta vue de loin, n'ose approcher, et 
transmet les ordres de Ceres. Quelques instants apr^s son 
^vee, quoiqu'elle se tienne a distance, elle croit sentir les at- 
ntes de la faim. Aussit6t, s'elevant dans lcs airs, elle fait re- 
Bndre aux dragons la route de la Thessalie. 
« La Famine, en tout temps opposee u Geres, ex^cute nean- 
)ins ses ordres. Emport^e dans un tourbillon, elle sc reiid, de 

« Kcve viaj spalium lo lerreat, accipe currus; 

« Accipe, quos frenis alle modererc, draconcs. >» 795 

£t dcdit. lUa dato subvecta per aera curru 

Dcvcuil iu Scylhiani, rigidique cacuminc inoutis, 

Caucason appcllaut, scrpcntum colla levavii; 

Quacsitaniquc Famcm lapidoso vidit in agro 

Unguibus, ct rara:? vcllonlem denlibus hcrbas. 800 

Hlrtus erat crinis, cava lumina, pallor in orc, 

Labra incana silu, scabnc rubigine faucis; 

Dura cutis, per quani spectari visccra possciit; 

Ossa sub incurvis cxbtabant arida lumbis; 

Vcutris crat pro vciilro locus; pendere pularcs 805 

Pectus, ct a spina! tantummodo crate tencri. 

Auxerat articulos iiiacies, genuunique rigcbat 

Orbis, et immodico prodibant tubere tali. 

Hauc procul ut vidit (ncque enim est accedcrc juxla 

Ausa), refcrt iiiandala dcu} ; paulunique morala. 810 

Quanquam abcrat longe, quanquam modo vcnerul illtir, 

Visi lamcn sensisse famem, retroquc draconos- 

Efiit in .l-lmoniam, vrrsis sublimis hayjcnis. 

« Uicta Famcs Ccreris, quamvis conlraria scnipcr 
HJius est operl, peragU; perquc aera venlo ^^^ 



S2t METAMORIMIOSES. 

nuil, 31 u palaii! qm lui est deslgii^, et s^approchti de la couche de 
riiupic. Tandis qti'jl csl ensevi^i dans un profond sommeil, elle 
renvcloppe de sts den% ailes, !ui entouce sou aiguiilon, lui soufne 
daus la bou^ljc, dsujs k gosjer, dans l'estouiac, et allunie dans se^ 
entrailles vides une faiin dcvorantc. Sa tiche reiiipUe, elle aban- 
donne celte eoulree fertile pour regagner sou antre oii regue la 
dtseUe. 

u le sommeil vei^sail sur firisichtlioii ses [dus doux pavi>[s, Uii 
son^e lui montre des mets qu^il veut prendre ; mais sea l^vres el 
ses (lents se meuvcrjt et se faliguent en vain, Son appelit abuse 
s>xerce sur une nourjiture illusoire ; au Ueu d'alimenls, il n*ab- 
sorbe que Fair. 11 s'eveille. Alors la faim lui fait sentir lotite sn 
rage, en tourmeritnnt son gosier avide et scs enlraiUes brulantes. 
11 voudrait qu'a riustant la mer, la lerre et l'air fussent depeu- 
ples pour lui. 11 se pLiint du jei!kne au milieu d*un festin ; il ne 
peul se repaitre des substances qui enU^enl dans son estomac. Ce 
qui eul liourri des villes et tout un peupJe ne peul sulfije ii kii 
senU Hus il engloutit de vivres, plus il eu {lesirer Pareil a l Ocean 
qui, luin dc se contenler de ses eaux, rev-oit el s'assimile lous les 

Ad jussain delula domuin esl. £l proliuus inU'at 

Sacrilcgi Uialaraos; altoquc soporc solutuin 

(Noctis crat tempus), gemiuis amplectitur alis; 

Sequc viro inspirat, faucesque ct pectus ct ora 

Afflat, ct in vacuis spargit jejunia venis; BJO 

Functaquc mandalo fecundum deserit orbcm ; 

Inque domos inopcs, assuela revcrlitur anlra. 

« Lenis adliuc somnus placidis Erisichthona pcnnis 
Mulcebat. Pelit ille dapes sub imagine somni, 
Oraque vana movet, dentemque in dente fatigal, 8'2o 

Exercelquc cibo delusum gultur inani, 
Proque epuiis tenues ncquicquam devorat auras. 
Ut vero est expulsa quies, furit ardor edendi, 
Perque avidas fauces immensaque visccra regnal. 
Nec mora, quo<i pontus, quod tcrra, quod educat acr, 8511 
Poscit, ct apposilis queritur jejunia mensis. 
Inqnc cpulis cpulas quairit ; quodque urbibus cssc, 
Quodquc salis populo potcrat, non suflicit uiii; 
IMusque cupit, quo plura suam dcinittit Jii alvum. 
Utquc frctum rccipit dc tola flumina leria, 835 

^ Ncc saiialur aquis, percgrinosque cbibil amncs; 



LIVRE VIII. .-25 

ileuves de la terre, ou tel que la flamme insaliable qui, ne refusant 
jamais d'aliments, devore sans cesse de nouvelles mati^res et 
proportionne a leur abondance ses ravages et ses fureurs, Timpie 
firisichthon convoite et mange a la fois tous les mets. Geux qu'ii 
avale augmenlent son avidile, et son estomac se creuse a mesure 
qu'jl s'emplit. Deja les richesses de son pere ont disparu dans ie 
gouffredeson ventre. Mais tuconservais encore toutes tes forces, 
6 Faim implacable! Un feu inextinguible embrasait son palais. 

« Tout son patrimoine etait enfm devor^. II ne luirestait qu'une 
fille digne d'un autre pere. Dans sa detresse, il la vend aussi. Mais 
sa fierte repousse son maitre, et, tendant les bras vers la mer voi- 
sine : « Derobe-moi, dit-elle, a un joug insupportable, toi qui m'as 
« ravi rinnocence. » Neptune, en effet, la lui avait ravie. Le dieu lui 
accorde sa demande, et, presque sous ies yeux du maitre qui la sui- 
vait, il change sa forrae, lui donne les traits d'un homme et le cos- 
tume d un pecheur. Son maitre, la regardant sans la reconnaitre : 
« toi, lui dit-il, qui caches avec adresse sous uri leger app&t ton 
« hame^on perfide, puisses-tu trouver la mer toujours calme ! Puissc 

Utque rapax ignis non unquam alimenla recusat, 

Innumerasque Irabes cremat ; et, quo copia major 

Est dala, plura petit, turbaque voracior ipsa esl; . 

Sic epulus omncs Erisichthonis ora profani 840 

Accipiunt, poscuntque simul. Cibus omnis in illo 

Causa cibi est, semperque locus fit inanis edendo. 

Jamquu Fame palrias altique voragine vcntris 

Attenuarat opes; sed inatlenuata manebas 

Tum quoque, dira Fames, implacataeque vigebat 8i5 

Flamma guloi. 

« Tandcm, demisso in viscera ctnsu, 
Filia restabat, non iilo digna parcnte. 
Hanc quoque vendit inops. Dominum generosa recusal, 
Et vicina suas tendcns suprr sequora palmas : 
« Eripc me domino, qui raplaj praimia nobis 850 

« Virginitatis habes, » ait. Huic Neptunus habebat. 
Qui prece non sprcta, quamvis modo visa sequcnti 
Essct hero, formamque novat, vultumque virilem 
ludiiit, ct cultus piscem capientibus aptos. 
Ilanc dominus spectans: « qui pendentia parvo 855 

« .€ra cibo colas, moderator arundinis, inquit, 
« Sic mare composilunif *ic sitlibi piscis in \\u<\vi 



526 MfiTAMORPHOSES. 

« lepoissoncredulesesuspendretoujoursa taligne! UneNymphe, 
« grossi^rement v^tue et les cheveux epars, vient de s'aiTMer 
« sur ce rivage, Je Fai vue ici. Pourrais-tu me dire ou elle 
« est? car elle ne peul pas etre loin. » Metra comprend que le 
dieu Ta exaucee. Ravie d'entendre son maitre lui demander a 
elle-mfeme ce qu^elle est devenue, elle repond : « Pardonnez, qui 
« que vous soyez. Mes yeuxbnt ^6 constamment fix6s sur Tonde, 
« et je n'ai point regarde autour de moi. Je n'etais attentif qu'a 
« ma p6che. Pour que vous n'en doutiez pas, j'atteste le roi des 
« mers (puisse-t-il m'6tre propice ! ) qu'excepte moi, depuis Jong- 
« temps ni homme ni femme ne s'est montre sur ce rivage ! » 
II la croit et s'eloigne ; mais il se retire trompe. La Nymphe re- 
prend ses premiers traits. firisichlhon, voyant que sa fille peut 
subir plusieurs metamorphoses, la vend a divers maitres. Elie 
devient tour a tour cavale, oiseau, boeuf, cerf, sans pouvoir fournir 
une nourriture suffisante a son insatiable pere. Cependant le mal 
qui le tourmente a tout consomme ; mais tout n'a servi qu'a Tir- 
riter davantage. Alors, de ses dents il se dechire iui-m^me. In- 
fortune ! il n'a d'autre pdture que son corps qui diminue chaque 
jour. 

« Gredulus, et nuUos, nisi fixus, scntiat kamos ! 

« Qus modo cum vili turbatis veste capillis 

« Littore in hoc stelerat (nam stantem in lillorc vidi), 860 

« Dic, ubi sit; neque enim vestigia longius exstant. » 

lUa dei munus beue cedere sentit, et a se 

Se quaeri gaudens, his est resecuta rogantem : 

« Quisquis es, ignoscas. In nullam lumina parlcm 

« Gurgile ab hoc flexi, studioque operalus inha3si. 805 

c Quoquc minus dubites, sic has deus sequoris artes 

« Adjuvet, ut nemo jamdudum littore in isto, 

« Me tamen cxcepto, nec femina constilit uUa. d 

Gredidit, et verso dominus pede pressit arenam, 

Elususque abiit. llli sua reddila forina est. 870 

Ast ubi haberc suam transformia corpora sentit, 

Siepe pater dominis Triopeida vendit. At illa 

Nunc equa, nunc ales, modo bos, modo cervus abibat, 

Praebebalque avido non justa alimenta parenti. 

Vis tamen illa mali postquam consumpserat omnera 875 

Maleriam, dederatque gravi nova pabula morbo, 

Ipse suos arlus lacero d\Ne\\cxe mot^M 

Ccepjt, et infelix minueudo eotvxx^ oXeV^^v. 



LIVRE VIII. 527 

« Pourquoi m'arreler aux metamorphoses d'aulrui? Moi aussi, 
jeunes guerriers, j'ai ie pouvoir de rev^tir differentes formes ; 
mais le nombre en est limite. Tantot je suis tel que vous me 
voyez ; tantot je prends ia figure d'un serpent ; d'autres fois, arme 
de cornes mena^ntes, je marche a la t^te d'un troupeau. J'ai con- 
serve, tant que j'ai pu, cette parure de mon front. Maintenant, 
vous le Yoyez, j'en ai perdu une partie. » Des gemissements sui- 
vent ces paroles. 



ff Quid moror extcniis? Eliam mihi saspc novandi 
Corporis, o juvenes, numero finita potcstas. 880 

Nam modo, quod nunc sum, vidcor; modo flector in anguepi; 
Armenti modo dux viresin cornua surao; 
Cornua, dum potui; nunc pars carel altera lelo 
Frontis, ut ipse vides. » Gemiius sunt verba seculi; 



LIVRE NEUVIEME 



ACnfiLOOS VAINCU PAR IIEr.COLE. — COF. S£ D^AnONDANCC. 

I. Le heros issu du sang de Neptune demande quelle est la 
cause de ces gemissements et de roulrage fait par un dieu au 
front d^Acheloiis. Le Fleuve, dont les cheveux flottent negUgem- 
raent sous une couronne de roseaux, s'exprime en ces lermes : 
« Vous m'imposez une tSche penible. Quel vaincu trouverait du 
plaisir a raconter sa defaite? Jevais pourtant retracer rhisloire de 
ma lutle. J'eus moins de honte a succomber que de gloire a com- 
battre, et la celebrite du vainqueur est une grande consolalion 
pour moi. Peut-^tre le nom de Dejanire a-t-il frappe votre oreiile. 
Cetait une vierge connue par sa beaute, et que milie rivaux se 
dispulaient a Tenvi. Je me rendis rhoi-meme aupres de son pere 

LIBER NONIIS 

ACIIELOUS AB IJERCULE DEVICTDS. — C01'LE COUSU. 

• 

1. Quac gcmilus, Iruncacquc deo neptunrus hcros 
Causa rogat frontis, quum sic calydonius amnis 
Coepil, inornatos redimitus arundine crines : 
ff Trislc pelis munus. Quis enim sua prxlia victus 
Commemorare vclil? Referam lamcn ordine. Ncc lam 5 

Turpe fuit vinci, quam contendissc decorum cst, 
Magnaque dat nobis tantus solatia victor. 
Nomine si qua suo landem pcrvenit ad aures 
Dejanira luas, quondam pulcherrima virgo, 
J/uJtorumque fuil spcs invidiosa procorum. 10 

Cum qui^His ut sotcri domus csV. VwVt^V^ ^tVxvX. •, 



LIVRE IX. 320 

avec eux. « Fils de Partliaon, lui dis-je, acceptez-moi pour gen- 
« dre. » Hercule tint le m6me langage : ies autres se retirerent 
devant nous. Hercule vanta sa naissance, qui allait donner a la 
jeune princesse Jupiter pour beau-pere, la gloire de ses Iravaux 
commandes par une deesse jalouse, et les triomphes qu'il avait 
obtenus. Pour moi, croyant qu'un dieu ne pouvait sans honte 
ceder a un homme (car il n'etait pas encore au rang des Immortels) : 
« Vous voyez, dis-je, le roi du fleuve qui promene ses ondes si- 
ic nueuses dans vos fitats. Vous n'aurez pas enmoi un gendre venu 
« des bords 6trangers. Ne dans ce royaume, j'en fais partie. Le suc- 
« ces de mes esp6rances serait-il compromis, parce que la reine des 
« dieux ne me poursuit pas de sa haine et ne m'a pas condamn^a 
« des .travaux ? Tu le glorifies d'^tre issu d*Alcm6ne. Mais Jupiter 
« n'est point ton pere, ou il Test par un crime. Le deshonneur de 
« celle a qui tu dois le jour a pu seul te le donner pour pere. Qu'ai- 
« mes-tu mieux ? 6tre le fils suppose du mailre des dieux, ou le 
« fruit d'un adult^re? » 

En m'entendant ainsi parler, Hercule me lance un regard 
terrible, et, ne pouvant plus contenir son courroux, il s'ecrie : 
« Je sais mieux agir que parler. Pourvu que je sorte vainqueur 
« du combat, triompbe par le talent de la parole. » A ces mols, 

« Accipe me generum, dixi, Parlhaone nate. » 

Diiit et Alcides : alii cessere duobus. 

Ille Jovem socerum dare se, famamque laborum, 

Et superala su» referebat jussa novercaj. 13 

Gonlra ego turpe deum mortali cedcre duxi 

(iXondum erat ille deus) : « Regcm me cernis aquarum 

« Cursibus obliquis intra lua regna fluentcm. 

« Nec gener eiternis hospes tibi missus ab oris, 

« Sed popularis ego, et rerura pars una luarum. 2 

« Tantum ne noceat, quod me nec regia Juno 

« Odit, ct omnis abcst jussorum pocna laborum. 

« Nam quod le jaclas Alcmena matre creatum, 

« Jupili-r aut falsus pater est, autcrimine verus. 

« Malris adultcrio patrcm petis : elige ficlum 25 

« Esse Jovem malis, an te pcr dedecus ortum. » 

Talia dicentem jamdudum Imnine lorvo 
Spectat, et accensaj non forliter imperat ira, 
Verbaque lot reddit : « Melior mihi dexlera \w%\)l^. 
• Dmnmodo pugna^ndo superem, lu mce Vo<vvLftu^o.» "^*^ 



330 HilTAMORPHOSES. 

il se prepare fi^rement k m'attaquer. Apr^s mon superbe lan- 
gage, je rougis de reculer ; et, rejetant ma robe emeraude, les 
bras tendus et les poings fermes, je me tiens pr6t a lutter. fler- 
cule ramasse une poignee de poussiere et m'en couvre ; je lui jette 
k mon tour une poignee de sable. II saisit ou semble saisir tant6t 
ma tSte, tantdt mes jambes agiles, et me presse de toutes parts. 
Mon poids me protege et rend ses efibrts inuliles. Tel un rocher 
assailli par les flots furieux reste immobile : sa masse le d^fend, 
Nous nous separons un instant pour recommencer le combat, 
fermes sur 1'arene et resolus de ne point ceder. Pied . contre pied, 
poitrine contre poitrine, je suis tous ses mouvements ; mes doigts 
serrent ses doigts, mon front heurte son front. Ainsi j'ai vu deux 
vigoureux taureaux fondre l'un sur Taulre, lorsque la plus belle 
genisse de la prairie devait 6tre le prix du combat. Le troupeau 
regardait cette lutte terrible, et en atlendait Tissue avec effroi, ne 
sachant a qui la victoire allait assurer un glorieux empire. Trois 
fois sans succes Hercule tache d'ecarter ma poilrine dela sienne. 
Par un quatrieme eflbrt il s'arrache k mes ^lreintes, et s'affranchit 



Gongrcditurque ferox. Puduit modo magna locutum 

Cedere. Rejeci viridem de corpore vestem, 

Brachiaque opposui, lenuique a pectore varas 

In statione manus, et pugnai membra paravi. 

Ille cavis hauslo spargit me pulvere palmis, 55 

Inque vicem fulvae jactu flavescit arenai; 

Et modo cervicem, modo crura micantia captat, 

Aut captare pules, omnique a parte lacessit. 

Me mea defendit gravitas, frustraquc petebar, 

Ilaud secus ac moles, quam magno murmure fluctus 40 

Oppugnant ; manet illa, suoque est pondere tuta. 

Digrcdiniur paulum, rursumque ad bella coimus ; 

Inque gradu stetimus. certi non cedcre; eratque 

Cum pede pes junctus ; totoque ego pectore pronus 

El digitos digitis et frontem fronte premcbam. 45 

Non aliler fortes vidi concurrere tauros, 

Quum prelium pugnre, loto nitidissima saltu, 

Expetitur conjux. Spectant armenta, paventque 

Nescia quc.m manoat tanli victoria regni. 

Ter ,s'jio profectu voluit nitentia contra 50 

Rejicarc .\lcides a .se mca \>ecloTa. v^uatVci 

Exuit amplexus, adductac\ue \)t;vc;Yv\;v «AVW, 



LIVRE IX. 331 

de mes bras ; puis, me poussant de sa main (car je dois tout dire), 
il me retourne brusquement et tombe pesamment sur mon dos. 
Vous pouvez m'en croire ; je ne cherche point la gloire par de 
vaines impostures : je me sentis comme accable du poids d'une 
montagne. Je pus a peine degager mes bras inondds de sueur, et 
me delivrer de ses rudes embrassements ; il me pressait de nou- 
veau, me coupait la respiralion, et m'emp^chait de reprendre mes 
forces. Enfin il me saisit a la gorge. Mes genoux flechirent sur le 
sol, et je mordis la poussiere. 

f Voyant le combat inegal, j'eus recours a la ruse. Pour echap- 
per a mon rival, je pris la forme.d'un long serpent. Je deroulai de 
nombreux anneaux, et j^agitai un double dard avec d'horribles sif- 
flements. Le heros de Tyrinthe sourit, et, se moquant de mes ar- 
tifices : « Vaincre des serpents, dit-il, fut un jeu de mon berceau. 
« Tu l'emportes, il est vrai, Achelous, sur les autres serpents ; 
« mais qu'es-tu pres de Thydre de Lerne ? Elle renaissait de ses 
« blessures fecondes. Je ne pus abattre une de ses cent t^tes, sans 
« la voir remplac^e par deux autr^s plus terribles. Heriss6e de vi- 
« p^res qui se multipliaient sous le fer, elle puisait de nouvelles 

Impulsumquc manu (certum mihi vera fateri) 
Protinus avertit, tergoque onerosus inha;sit. 
Si qua fides, neque enim ficta mihi gloria voce 55 

Quseritur, imposito pressus mihi monte videbar, 
Vix tamen exserui sudore fluentia multo 
Brachia; vix solvi duros a pectore ne\U>. 
Instat anhelanti, prohibetque resumere vires, 
Et cervice mea potitur. Tum denique tellus <>0 

Pressa genu nostro est, et arenas ore raomordi. 
Inferior virtute, meas devertor ad artes, 
' Elaborque viro, longum formatus in anguem. 
Qui postquam flexos sinuavi corpus in orbes, 
Cumque fero movi linguam stridore bisulcam, 05 

Risit, et illudens nostras Tirynthius artes : 
«c Cunarum labor est angues superare raearum, 
« Dixit, et, ut vincas alios, Acheloo, dracones, 
« Pars quota lernaeae serpens cris unus Echidnai? 
« Vulneribus fecunda suis erat illa, nec uUum "0 

« De centum numero caput est impune rccisum, 
« Quin gemino cervix hoerede valentior essct. 
« Hanc ego ramosam nalis e cfede colubris, 



533 BIETAMORPHOSES. 

« forces dans sa defaite. Je la domptai pourtant, et elle tomba 
« sous mes coups. Qu'oses-tu attendre des dehors trompeurs d'un 
« serpent? Qu'oses-tu esp^rer, d^fendu par des armes ^trang^es 
« ou cachd sous une forme d'emprunt? » A ces mots, il me serre 
la gorge de sa main puissante. r^touffais comme dans un etau, et 
je t^chais de derober mon cou a sa robuste ^treinte. Vaincu sous 
cette forme, pour troisi^me metamorphose il me restait a prendre 
les traits d'un taureau mena^nt. Je les rev^ts, et je soutiens une 
lutte nouvelle. Place a ma gauche, il enlace de ses bras les mus- 
eles de mon cou. Je bondis en arriere. II veut m'entrainer, mais 
il me suit. Enfm, ii me saisit par les comes, les enfonce dans la 
terre et me renverse sur l'arene. Cest peu : tandis qu'il me tient 
ainsi de son bras invincible, il me brise une corne et la d^tache 
de mon front. Les Naiades la consacrerent, apres Tavoir rem- 
plie de fruits ct de fleurs odoriferantes. Elle devint la Corne 
d'abondance. » 

. II dit. Une des Nymphes qui le servaient attache sa robe h la 
maniere de Diane, et s'avance les cheveux epars. De la come 
qu'elle verse, elle tire tous les tr^sors de Tautomne, tous les fruits 
d^licieux qui composent le dessert. Cependant le jour commence, 

« Crcsccnlcmquc malo, domui, domitamque peremi. 

« Quid forc le credis, falsum qui versus in anguem 75 

« Arraa alicna moves, quem forma precariacelal? » 

Dixerat, et summo digilorum vincula coUo 

Injicit. Angebar,peu guttura forcipe prcssus, 

PoUicibusque meas pugnabam evellere fauces. 

Sic quoquedcvicto restabat tertia tauri 80 

Forma trucis. Tauro mutatus membra rebello. 

Induit ille toris a Iseva parle lacertos, 

Admissumque trahens sequitur, deprensaque dura 

Coruua figit humo, meque alta stemit arena. 

Nec satis id fuerat : rigidura fera dexlera cornu 85 

Dum tenet, infregit, truncaque a fronte revellit. 

Naides hoc, pomis et odoro flore repletum, 

Sacrarunt, divesque meo bona Copia cornu cst. » 

Dixerat. At Nymphe, ritu succincta Dianae, 
Una ministrarum, fusis utrinque capillis, 90 

Incessit, totumque tulit prxdivite cornu 
iiutumnum, ct mensas, ieUcva vorna, secundas. 
Lux subit, et, priino lemYile c&.c\xm\ti^ ^o\«^> 



LIVRE IX. S33 

el le soleil dore de ses rayons la cime des montagnes. Les jeunes 
guerriers s'61oignent. Ils ne veulent pas atlendre que le fleuve ait 
repris son cours paisible, ni que le courroux des ondes soit 
apais^. Achelous cache au sein des flots ses traits agresles et son 
front mutile. La perte de sa beaute 1'accable de chagrin, quoique 
le reste de son corps soit inlact, et qu'il puisse m^me cacher son 
affront sous les saules et les roseaux dont il est couronne. 

MORT DE N£SSUS. 

n. Mais toi, superbe Nessus, tu peris, le dos perce d une fleche 
rapide, victime de ton amour pour la m6me princesse. Le fils de 
Jupiler, rentrant avec sa nouvelle epouse dans les murs de sa 
patrie, 6tait arrive sur les bords de Timpetueux fivenus. Grossi 
extraordinairement par les pluies de Fhiver, le fleuve presejilait 
partout des tourbillons que nul n'osait franchir. Leheros, tran- 
quille pour lui-m6me, craint pour son epouse. Le robuste Nessus, 
a qui tous les gues sont connus, s'approche de lui : « Ilercule, 
lui dit-il, veux-tu que je transporte ta compagne sur Tautre rive? 
Reserve tes forces pour traverser les ondes a la nage. » Hercule 

Discedunt juvenes ; neque enim dum flumina pacem 

Et placidos habeant lapsus, motaeque residant, U5 

Opperiunlur, aquse. Vultus Achelous agrestes 

Et lacerum cornu mediis caput abdjdit undis. 

Hunc tamen ablaii domuit jactura decoris. 

Caetera sospes erat; capitis quoque fronde saligna, 

Aut superimposita celatur arundine damnum. 100 

NESSUS INTERFICITOR. 

II. At tc, Nesse ferox, ejusdem yirginis ardor 
Perdiderat, volucri trajectum terga sagitta. 
Kamque, nova repetens patrios cum conjuge muros, 
Venerat Eveni rapidas Jove natus ad undas. 
Uberius solito nimbis hiemalibus auctus, 105 

Vorlicibusque frequens erat, atque impervius amnis. 
Intrepidum pro se, curam de conjuge agenlem 
Nessus adit, membrisque valens, scitusque vadorura : 
« Oflicioque mea ripa sistetur in iUa 
Hzc, aii, Alcide : tu Tiribas ulere nando. » ^^^ 



334 METAMORPHOSES. 

lui confie la princesse de Calydon toute tremblanle, p^e d'efIroi, 
redoutant le fleuve et le Centaure. Au mSme instant, charg^ de 
son carquois et de la depouille du lion de Nemee (car il avait jet6 
sur le bord oppose sa massue et son arc flexible) : « Puisque j'ai 
commenc^ a nager, dit-ii, je franchirai le fleuve tout entier. » II 
n'hesite plus : il ne cherche pas en quel endroit le fleuve est plus 
facile, et ne s'inquiete point si les eaux vont se pr^ter docilem^t 
a son passage. Deja, sur Tautre rive, il ramassait Tarc qu'il y avait 
jete, Iorsqu'il reconnut la voix de son epouse. Nessus s*appr^tait 
a ravir le depot commis a sa garde. « Ou fegare, lui dit flercule, une 
folle confiance dans ton agiiite, .6 ravisseur barbare ! Cest a toi 
que je parle, monstre a deux formes ; Nessus, entends ma voix et 
ne m'enl^ve pas mon bien. Si tu n'as aucun respect pour mes droits, 
la roue ou ton pere est attache doit te detourner de coupables 
amours. Tu ne saurais m^echapper. En vain tu comptes sur ta 
vitesse de coursier. Ce ne sont pas mes pieds, ce sont mes fl^ches 
qui fatteindront. » L^effet suit ces dernieres paroles. Dn trait 
parti de sa main frappe le dos du Centaure qui s'enfuit, et ressort 
a travers sa poitrine. A peine en est-il arrache, que de sa double 
blessure le sang jaillit, mele au venin de Thydre. Nessus le re- 

Tradidit Aonius pavidam Galydonida Nesso, 
Pallenlemque metu, fluviumque, ipsumque limentera. 
Mox, ut erat, pharetraque gravis, spolioque lconis, 
(iNam clavam, et curvos Irans ripam miscrat arcus) : 
« Quandoquidem coepi, superentur flumina, » dixit. 115 

Nec dubilat, nec que sit clementissimus amnis 
Quairit, et obsequio deferri spernit aquarum. 
Jamque lenens ripam, missos quum lolleret arcus 
Conjugis agnovit vocem, Nessoque parante 
Fallere depositum : « Quo te fiducia, clamat, 120 

Vana pedum, violente, rapit? tibi, Ncsse biformis, 
Dicimus, exuudi, nec rcs intercipe nostras. 
Si te nulla mei reverentia movit, al orbes 
Concubitus vetitos poterant inhibcre paterni. 
Haud tamen effugies, quamvis ope lidis equina. 125 

Vulnere, non pedihus te consequar. » Lltima dicla 
Re probat, et missa fugientia terga sagilta 
Trajicit : exstabat ferrum de pectore aduncum. 
Qaod simul evulsum esl, sanguis per utrumque foramen 
Emicuit, ipixtus lcrnaei laibe \etim. 'Cjft 



LIVRE IX. 336 

cueille : « Non, dit-il, je ne mourrai pas sans vengeance. » En 
m^me temps il remet a celle qu'il a voulu enlever sa tunique 
teinte de son sang fumant encore, comme un don destine a ral- 
lumer les feux de son epoux. 

TOURMENTS D^HERGULE SUR LE HONT (ETA. 

ni. Longtemps apres, les grands exploits d'Hercule et la haine 
de Junon avaient retenti dans Tunivers. Vainqueur, il reyenaJt 
dCEchalie, et, sur le cap Censeum, il allait s'acquilter d un sacri- 
fice en rhonneur de Jupiter, lorsque Tindiscrete Renommee, qqi 
se plait a mSler le mensonge a la verite et a grandir par ses fio 
tions les plus legeres rumeurs, fapprit, 6 Dejanire! la passion qui 
enchainait le fils d'Amphitryon aupr^ dlole. Am^nte cr6duie, elle 
accueille ce bruit. Surprise de celte infidelite, la malheureuse 
s'abandonne aux pleurs. Son depit se manifeste d^abord par des 
larmes, mais bientdt il eclate. « Pourquoi pleurer ? dit-elle. Ces 
larmes combleraient ma rivale de joie. Eile approche. Ilatons- 
nous de recourir a un expedient inconnu, puisqu'il en est temps, 
et qu'une autre n'a pas encore usurpe ma place. Dois-je me 
plaindrc ou me laire? regagner Calydon ou rester ici? sortir 

Excipit hunc Nessus : « Neque enim morieraur inulti, » 
Secum ait, et calido velamina fincta cruore 
Dat munus raptae, velut irrilamen amoris. 

• HERCULES IN MONTE OETA CRUCUTUR. 

III. Longa fuit medii mora lemporis, actaque magni 

Herculis implerant lerras, odiumque noverca;. 135 

Victor ab (Echalia cenoco sacra parabat 

Vota Jovi, quum fama loquax praecessit ad aures, 

Dejanira, tuas, quaj veris addere falsa 

Gaudct, et a minimo sua per mendacia crescil, 

Amphitryoniaden loles ardore teneri. 140 

Crcdit amans, Venerisque novae perterrita fama 

Indulsit primo lacrymis, flcndoquc dolorem 

Diffudit miseranda suum; mox deinde : « Quid autcm 

Flemus? ait. Pellex lacrymis IsBtabitur istis. '^ 

Quae quoniam advenlat, properandum, aiiquidque novandum est, 145 

Dum licet, et nondum thalamos lenet aitcra nostrbs. 

Conquerar, an sileam? Repelam Gal^dona, movcmfct 



530 HETAHORPHOSES. 

de ce palais, ou, si je ne puis davantage, m'opposer k leurs feux? 
Que dis-je? je me souviendrai que je suis ta sceur, M^l^agre, et je 
saurai tenter un grand crime. Je montrerai, en egoiigeant ma 
rivale, ce que peut un affront et le ressentiment d'une femme. i 
Elle roule miile projels. Enfm elle se d^cide a envoyer a Hercule 
la tunique teinte du sang de Nessus pour ranimer son amour ex- 
pirant; et, sans se douter des chagrins qu'elle se prepare, elle 
remetcettetunique a Lichas, qui ignore quel d^p6t on lui confie. 
Infortunee! elle le conjure par les plus douces instances de 
porter ce present a son epoux. Ilercule l^accepte, sans en con- 
naitre le danger, et couvre ses epauies du venin de rhydre. 

£n ce moment il deposait Tencens dans le feu, en adressant ses 
voeux a Jupiter i une coupe a la main, il arrosait d'un vin pur le 
marbre de Fautel. Aussitdt le poison, developpe par la chaleur 
du feu, circule dans les veines du li^ros. Longlemps son courage 
eprouv^ comprime ia plainte. Enfin, succombant a ses maux, 
il repousse Tautel, et remplit de ses accents douloureux les forets 
de r(Eta. II veut arracher la tunique fatale. Mais, en la dechi- 
rant, il se dechire iui-mSme. Apres d'inuliles efforts, (comment- 
le raconter sans horreur ?) ie vetement resle coM a son corps, 

Excedam tcctis ? Si nibil amplius, obstem ? 

Quid, si me, Meleugre, tuam memor esse sororem, 

Forte paro faciaus, quamtumque injuria possit loO 

Femineusque dolor, jugulaia pellice testor? » 

Incursus animus varios babet. Omnibus illi 

Praetulit imbutam nessxo sanguine vestem 

Hitlcre, qusB vires dereclo reddat amori ; 

Ignaroque Lichie, quid tradat nescia, luctus 155 

Ipsa suos tradit; blandisque miserrima verbis 

lH>na det illa viro, maudat. Gapit inscius heros, 

Induiturque humeris lerniieae virus Ecbiduie. 

Thura dabat primis, et verba precantia, flammis, 
Vinaque marmoreas patera fundebat in aras. ICO 

Incaluit vis illa mali, resolutaque flammis 
Uerculeos abiit late diffusa per artus. 
Dum potuit, solita gemitum virlute repressit. 
Victa malis postquam paiientia, reppulit aras, 
Implevitque suis nemorosam vocibus (Elen. 1G5 

Nec mora, lethiferam conatur scindere vestem. 
Qua trahilur, Irahll \VVa cuVeta <^^»«i\\\a<^^ wUlu], 
Aut lj»rel membrls trusVta VeuV^V?^ \«iNc\\\, 



LTVRB 11, 557 

ou bien il met a nu ses muscles et ses grands os. Son sang fr^ 
mit corome Tonde ou Ton plonge un fer cliaud. Un poison bri^Iant 
le consume. La ne s'arr^le point le mal. Des flammes avides d^ 
Yorentses entrailles ; une sueur noire coule de tous ses membres. 
Ses nerfs embrases petillent, et le venin cache fond la moelle de 
ses os. Alors, levant ses bras au ciel , flercule s^^crie : 

« Jouis de mesmaux, crucUe Junon; jouis-en, et contemple mon 
supplice du haut des cieux. Rassasie ton coBur barbare ; ou, si je 
puis inspirer de la piti6, m^me a une ennemie (je sais combien 
tu me hais), delivre-moi d'une vie en proie a d'horribles tour- 
raenls, d'une vie qui m'est odieuse, et qui fut, d^s son aurore, 
condamnee a tant de travaux. La mort sera un bienfait pour moi, 
et ce bienfait sera digne d'une mardtre. Oui, j'ai immol6 iiusiris, 
qui souillait les temples du sang de ses h6les ; j'ai ravi au terrible 
Antee les forces que lui donnait sa mere ; je n'ai ^te effraye ni des 
trois corps du berger d'Ib6rie, ni de ta triple gueule, Cerbere, 
N'est-ce pas vous, mes bras, qui avez bris6 les comes d'un tau- 
reau redoutable?L'filide, les ondes du Stymphale et la foret de 
Parlb^nie ont vu vos exploits. Cest votre courage qui a enleve sur 



Aut laceros artus, et grandia detegit ossa. 

Ipse cruor, gelido ceu quondam lamina candens 170 

Tincla lacu, slridit, coquiturque ardente veneno. 

Nec modus est : sorbent avidte prxcordia flammffi, 

Gffiruleusque fluit toto de corpore sudor, 

Ambustique sonant nervi, csecaque medullis 

Tabe liquefactis, tendens ad sidera palmas : 175 

* Cladibus, exclamat, Saturnia, pasccre, noslris; 
Pascere, et hanc pestem spccta crudelis ab alto ; 
Corque ferum satia ; vel si miserandus et hosti 
(Hostis enim libi sum), diris cruciatibus segram, 
Invisamque animam, natamque laboribus, aufer. 180 

Hors mihi munus erit : dccet hsc data dona novercam. 
Ei^o.ego foedantem peregrino templa cruore 
Busirin domui; saevoque alimenta parentis 
Antaeo enpui ; ncc me pastoris iberi 
Forma triplcx, ncc forma triplex tua, Ceibere, movit. 18S 
Vosne, manus, validi pressistis cornua tauri? 
Vebtrum opus Elis habet, veslrum styrophaUde% \uid^, 
VMiheoiumque neoiusi vestra rirlule TeUlu& 



558 HETAMORPIIOSES. 

les bords du Thermodon un baudrier d'or, et les fruits mal gard^ 
par un dragon vigilant. Ni les Centaures, ni le sanglier qui d^vas- 
tait l'Arcadie, n'ont pu me resister. L'hydre elle-m^me ne trouva 
de secours ni dans ses t^tes qui croissaient sous mes coups, ni 
dans ses forces renaissantes. Rappellerai-je les chevaux de Thrace 
engraisses de sang humain? J'ai vu leurs creches remplies de 
membres mutiles ; je les ai vues et je les ai dispers^es ; j'ai tue ces 
chevaux avec leurs raaitres. Mes bl*as ont etouffe le formidable lion 
de N^mee. Ma t6te a porte le ciel. L'impitoyable epouse de Jupiter 
s'est fatigueede m'imposer ses ordres, et moi, je ne mesuis point 
lasse de les accomplir. Mais aujourd'hui, j'ai affaire a un nouvel 
ennemi que je ne puis repousser, ni par ma valeur, ni par mes 
fl^hes, ni par mes armes. Un feu rongeur parcourt tout mon 
corps, et consume mes entrailles. Eurysthee triomphe, et les 
mortels croient encore a Texistence des dieux. » 

II dit, et, dechire par la douleur, il erre sur le sommet de Tffita, 
tel qu'un tigre qui emporte un javelot dans son flanc, et cherche 
le chasseur qui Ta frappe. Souvent il pousse des gemissements, 
souvent il fremit. Tantdt il veut mettre en lambeaux le tissu fatal, 

Thermodontiaco caelalus balteus auro; 

Pomaque ab insomni male custodita draconc. 190 

Nec mihi Centauri potuere resistere, nec ml 

Arcadiae vastator aper. Kec profuit hydrae 

Crescere per damnum, geminasque resumere vires. 

Quid ? quum thracas equos, humano sanguine pingues, 

Plenaque corporibus laceris praescpia vidi, 195 

Visaque dejeci, dominumque, ipsosque peremi. 

Ilis elisa jacet moles nemeaea lacertis. 

Hac coelum cervice tuli. Defessa jubendo est 

Saeva Jovis conjux; ego sum indefessus agendo. 

Sed nova pestis adest, cui nec virtule resisti, !200 

tiec telis armisve potest : pulmonibus crrat 

Ignis edax imis, perque omnes pascilur arlus. 

At valet Eurystheus, et sunt qui credere possint 

Esse deos? » 

Dixit, perque altam saucius OBten 
Haud aliler graditur, quam si venabula tigris 205 

Corpore fixa gerat, factique refugerit auctor. 
Saepe illum gemilus edentem, saepe frementem, 
Sxpe retentantem tolas Te\m%we Nft^sVft?., 



LIVRE IX. 339 

tant6t il renverse des arbres, ou bien il s'irrite contre la montagne 
et tend les bras vers le ciel, oii r^gne son p^re. II aper^oit Lichas, 
qui se cachait tout tremblant dans le creux ^d'un rocher. La dou- 
leur exalte sa rage. « N'est-ce pas de toi, Lichas, s'ecrie-t-il, que 
je tiens ce funeste present? N'es-tu point la cause de ma mort? > 
Lichas tremble, paie d'effroi, et d'une voix timide il cherche a se 
justifier. Mais, tandis qu'il s^excuse et s^apprMe a embrasser ses 
genoux, Alcide le saisit, le fait tourner trois ou qualre fois dans 
les airs, et d'un bras plus vigoureux que la baliste, il le jette dans 
les flots qui baignenl TEubee. Lichas durciten traversant Tespace : 
comme la pluie, condensee par la froide haleine des vents, se 
change en neige, et comme la neige forme, en toumoyant, des 
globules qui retombent en gr^Ie; de mSme, quand Lichas est 
lanc^ en Tair par le bras nerveux d^Hercule, la peur giace son 
sang, tous les principes humides de son corps se dess^chent, 
et il devient, selon Tantique tradition, un rocherinsensible. Au- 
jourd^hui m6me, c'est un petit 6cueil qui s^el^ve dans la mer 
d'Eubee et conserve des vesliges de la figure humaine. Les navi- 
gateurs craignent de le heurter, comme sMl avait encore le senti- 



Sternentemque trabes, irasceatemque videres 

Montibus, aut palrio tendentem brachia coelo. 210 

Ecce Lichan trepidum, et latitantem rupe cavata 

Aspicit; utque dolor rabiem coUegerat omnem : 

« Tunc, Licha, dixit, feralia dona tulisti? 

Tunc meo} necis auctor? » Tremit ille, pavetque 

Pallidus, el timide verba cxcusantia dicit. 215 

Dicentem, genibusque manus adhibere parantem, 

Corripit Alcides, et terque quaterque rotatum 

Mittit in euboicas, tormento fortius, undas. 

Ille per aerias pendens induruit auras. 

Utque ferunt imbres gelidis concrescere ventis, 220 

Inde nives fieri, nivibus quoque moUe rotatis 

Adstringi, et spissa glomerari grandine corpus; 

Sic illum validis aclum per inane lacerlis 

Essangunmque metu, nec quidquam humoris habentem, 

In rigidas versum silices prior edidit setas. 225 

Nunc quoque in euboico scopulus brevis emicat alte 

Gurgite, et humanic servat vestigia (ornvtB. 

Quem, quasi seDsnrum, oautie calcare 'vetetiW», 



SiO U^TAMORPHOSES. 

mexiiy et l'appellent toujours Lichas. Mais toi, illustre fils de Jupi- 
ter, tu abats les arbres du superbe (Eta, tu construis un bticher 
et tu pries le fils de Poean de recevoir ton arc, ton large carquois 
et tes fl^hes destin^s a revoir liion. Par les mains de ce fidele 
serviteur, le feu est mis au bi!icher ; et, tandis que la flamme le 
consume, tu places sur le bois entasse la depouille du lion de 
Nto^e et la massue ou ta t6te repose avec la serenit^ d'un con- 
vive assis a un banquet, le front couronne de fleurs, au milieu de 
coupes pleines de vin. 

APOTH^OSE d'hERGULE. 

IV. Deja la flamme victorieuse petillait et de toutes parts em- 
brasait le bucher : elle attaquait Timpassible heros, qui semblait 
en mepriser les atteintes. Les dieux tremblaient pour le vengeur 
du monde. Le fiis de Satume voit leur douleur, et, d'un air joyeux» 
ii leur parle ainsi : « Dieux immortels, vos alarmes me comblent 
d*allegresse. Je me felicile vivement d'6tre appele le pere et le 
roi d'un peuple reconnaissant. Mon fils trouve un nouvel appui 

Appcllantque Liclian. At tu, Jovis inclyta proles, 

Arboribus csesis, quas ardua gesserat (Etc, 250 

Inque pyram structis, arcus pharetramque capacem, 

Regnaque visuras iterum trojana sagittas 

Ferre jubes Poeante satum. Quo flamma minislro 

Subdita, dumque avidis comprendilur ignibus agger, 

Congeriem silvi» nemeaeo veliere summam 23i> 

Sternis, et imposita clavo) ccrvice recumbis, 

Ilaud alio vullu, quam si conviva jaceres, 

Inter plena mcri redimitus pocula SL-riis. 

HERCDLIS APOTUEOSIS. 

IV. Jamque valens, et in omne latus diffusa sonabat, 

Sccurosque artus, conlemptoremque petebat 240 

Flamma suum. Timuere dii pro vindice terrae. 

Quos ita (sensit enim), laelo saturnius ore 

Jupiter alloquitur : « Noslra esl timor istc voluptas, 

Superi ! toloque libens mihi p»etore gralur, 

Ouod memoris popu\\ dicor TecV.ovi\uo. v^^^H^.^ 245 

Ei mea progenies vesVro (v>3^o<\.\x<i WiV«c l^\o\ft <iA, 



LIVRE n. 3ii 

dans TOtre tendresse. II doit sans doute cet int^rSt k d'incroyables 
travaux ; mais je ne vous en remercie pas moins. Que votre d^ 
Touement bannisse de vaines craintes et meprise les feuxde TCEta. 
Celui qui a tout vaincu les vaincra aussi. Ils d^truiront ce qu'il 
tient de sa mere ; mais ce qu^il a re^u de moi est 6ternel, impe- 
rissable, inaccessible a la mort comme a la flamme. Quand i| 
aura termine ses epreuves sur la terre, je Tadmettrai au celesle 
sejour, et, je Tespere, vous en serez tous satisfaits. Si par basard 
une divinit^ voyait avec peine Hercule place au rang des dieux, 
elle pourra ne pas applaudir d'abord au destin que je lui r^serve ; 
mais elle reconnaitra plus tard combien ce b^ros en est digne, et 
elle m'approuvera malgre elle. » Les Immortels exprimerent leur 
assentiment. L'epouse du roi des dieux parut elle-mSme Fentendre 
sans peine ; toutefois eUe fron^a le sourcil au moment ou elle se 
irit atteinte par ses dernieres paroles. Cependant la fiamme avait 
d^vore ce qu'elle pouvait detruire : les traits d'Hercule n'etaient 
plus reoonnaissables. Tout ce qu'il avait regu de sa m^re avait 
disparu, et il ne conservait que ce qu'll tenait de Jupiter. Comme 
le serpent, rajeuni sous une peau nouvelle, aime h ^taler le vif 

Nam quaoquam ipsius dalur hoc immanibus actis, 

Obligor ipse tamen. Scdcnim ne pectora vano 

Fida metu paveant, cetsas spernile flammas. 

Omuia qui vicit, vincet, quos cernilis, ignes; 250 

Nec nisi materna Vulcanum parte potentem 

Sentiet : seternum est, a me quod traxit, et expers 

Atque immune necis, nuUaque domabile flamma. 

Idque ego defunctum terra cceleslibus oris 

Accipiam, cunctisque meum laetabile factum fSl^ 

Dis fore conlido. Si quis tamen Uercule, si quis 

Forte deo dolilurus erit, data prsmia nolet; 

Sed meruisse dari sciet, invitusque probabit. » 

Assensere dii; conjux quoque regia visa est 

Csetera non duro, duro tamen ultima vultu 260 

Dicta tulisse Jovis, seque indoluisse notatam. 

Interea quodcumque fuit populabile flammae 

Mulcibcr abstulera.t, nec cognoscenda remansit 

Herculis effigies, nec quidquam ab imagine ductum 

Matris habet; tanlumque Jovis vestigia scrvat. 2C5 

Utque novub scrpens, posita cum pelle senecVi^ 

luxiuiare solet, squainaque virere leceiiU; 



342 UETAMORPHOSES. 

eclat dont brillent ses ecailles, le h^ros de Tirynthe, degag^ de 
sa depouille mortelie, vit dans la meilleure partie de lui-mSme : 
il grandit et semble rev^tu d'une majeste divine. Le souverain 
mailre des cieux i'enveloppe de nuages, remporle sur un qua- 
dpige, et le place parmi les astres radieux. 



ALCm£;NE RAGONTE A IOLE SON ACGOUCHEMENT LABORIEUX. — GALANTHIS 
MI^TAHORPHOSEE EN BELETTE. 

V. Atlas sentit un nouveau poids. Cependant Eurysthee n'avait 
pas encore assouvi son ressentiment, et nourrissait contre le fils 
du heros la haine implacable qu'il avait couQue contre son pere. 
Tourmentee par d'eternelles inquietudes, Alcmene ne peut desor- 
mais confier qu'a lole les chagrins de sa vieillesse ; c'est a elle 
seule qu'elle peut raconter ses malheurs et les exploits de son fils 
qui ont eu pour t^moin Tunivers. Par Tordre dJHercule, Hyllus la 
reQut dans sa couche et lui donna son coeur. Elle portait deja 
dans son sein le fruit de leur mutuel amour, lorsque Alcmene lui 
parla ainsi : « Puissent les dieux f^tre propices, et abreger tes 
douleurs au moment ou, parvenue au terme de ta delivrance, 



Sic, ubi morlales Tirynthius exuit artus, 

Parte sui meliore vigct, majorque videri 

Gcepit, et augusla fieri gravitate verendus. 270 

Quem pater omnipolens inter cava nubila raplum 

Quadrijugo curru radiantibus inlulit astris. 

ALCUENA lOLJE NAllRAT DIFFICILEM PARTUM SUUM. — GALANTUIS 
IN MDSTELAM MUTATUR. 

V. Sensit Atlas pondus; neque adhuc stheneleius iras 
Solverat Eurystheus, odiumque in prole paternum 
Kxcrcebat atrox. At longis anxia curis 275 

ArgoHs Alcmene, questus ubi ponat aniles, 
Cui referat nati teslalos orbe labores, 
Cuive suos casus, lolen habet. Herculis illam 
Imperiis, thalamoque animoque recepcrat Hyllus, 
Impleratquc uterum generoso germine. Cui sic 280 

Incipit Alcmene : « Faveant tibi nuraina saltem, 
Corripiantque moras, lum «vuwm tft«X\«^ Not^\vv% 



LIYRE IX. 343 

tu invoqueras la deesse protectrice de la matemit^ craintive, Ili- 
thyie, qui, pour gagner la faveur de Junon, fut impitoyable envers 
moi ! D6ja approchait le jour de la naissance d^Alcide, condamn^ a 
tant de travaux ; deja, sous le char du soleil, disparaissait le dixieme 
signe, et je sentais mes flancs oppresses par un si lourd fardeau, 
qu'on pouvait aisement reconnaitre Toeuvre de Jupiter. U m'e6t 
et^ impossihle de le supporter plus longlemps. Aujourd'hui mSme, 
a ce simple r^cit, l^efTroi glace mes sens ; ce souvenir est pour 
moi une nouvelle douleur. Livree a la torture pendant sept nuits 
et sept jours, je levais mes mains au ciel, et j'invoquais a grands 
cris Lucine et les dieux qui president a notre naissance. 

f EUe accourut, mais subomee par Junon et resolue de me sacri- 
fier a son injuste courroux. A peine entend-elle mes gemissements, 
qu'elle s'assied sur Tautel eleve a la porte de ce palais. La jambe 
droite placee sur son genou gauche, elle tient ses doigts entre- 
laces pour paralyser mes efforts. Elle prononce a voix basse de 
magiques paroles qui different le terme de mes douleurs. Je lulte, 
et, dans mon desespoir, je m'epuise en vains reproches contre 
Fingratitude de Jupiter, et j'appeUe la mort. Mes plaintes auraienl 

Prsepositam timidis parientibus Ililhyiam, 

Quam mihi difficilem Junonis gratia fecil! 

Namque laboriferi quum jam natalis adesset 285 

Herculis, et decimum prcmcretur sidere signum, 

Tendebat gravitas uterum mihi ; quodquc fcrebam, 

Tantum erat, ut posses auctorem dicere tecli 

Ponderis esse Jovem. Nec jam tolerare laborcs 

Dlterius poteram. Quin nunc quoque frigidus artus, ^90 

Dum loquor, horror habet, parsque est meminisse doloris. 

Septem ego per noctes, totidem cruciata diebus, 

Fessa mali^ tendensque ad coeium brachia, magno 

Lucinam, Nixosque pari clamore vocabam. 

Illa quidem venit, sed prajcorrupta, meumque 295 

QuDB donare caput Junoni vellet iniquic. 
Utque meos audit gemitus, subsedil in illa 
Ante fores ara, dextroque a poplite lajvum 
Prcssa genu, digitis inter se pectine junclis 
Sustinuit nixus. Tacila quoque earmina voce 300 

Dixit, et inceplos tenuerunt carmina parlus. 
Nitor, ct ingrato facio convicia demens 
Vana Jovi, cupioque mori, moluraque Axaas 



344 m£:tamorphoses. 

altendri les plus durs rochers. Les femmes thibaines, rang^es au- 
lour de moi, font des vcbux et m^encouragent a supporler mes 
souflrances. Parmi mes esclaves se trouvait la blonde Galanthis. 
Me dans un rang obscur, elle se faisait cherir par son empresse- 
ment a executer mes ordres. Elle soup^onne je ne sais quelle trame 
ourdie par le ressentiment de la reine des dieux. Dans ses allees 
et venues, elle aper^oit Lucine assise sur Tautel, et les mains 
croisees sur ses genoux : « Qui que tu sois, lui dit-elle, felicite 
f ma maitresse. Alcmene esl delivree. Devenue mere, ses voeux 
« sont accompHs. » Lucine, etonnee, se leve brusquement et d6- 
tache ses mains. Au m6me instant je fus soulagee. Fi^re de Tavoir 
tromp^e, Galanthis se mit, dit-on, a rire. Elle riait encore, quand 
ia d^esse furieuse la saisit par les cheveux, la traine, la renvei-se, 
Temp^che de se relever, et change ses bras en pieds. Galanthis con- 
serve son ancienne vivacite ; elle a toujours sa premiere couleur ; 
mais sa forme est differente. Comme sa bouche, pour seconder 
mon accouchement, avait profere un mensonge, m^tamorphosee 
en belette, elle met bas par la bouclie, et, comme autrefois, eile 
habite nos demeures. » 



Verba queror silices. Matres cadmeides adsunt, 

Votaque suscipiunt, exhortanturque dolentem. 305 

Una niinislrarum, media de plebe, Galanthis, 

Flava comas aderat, faciendis strenua jussis, 

OfBciis diiecta suis. Ea sensit iuiqua 

Nescio quid Junone geri. Dumque cxit et intrat 

Saepe fores, divam residentem vidit in ara, 310 

Brachiaque in genibus digitis connexa tcnentem, 

Et : « Qusecumque es, ait, dominae gratarc. Lcvata est 

c Argolis Alcmene, potiturque puerpera volo. » • 

Exsiiuit, junctasque manus stupefacta remisit 

Diva potens uleri. Vinclis levor ipsa remissis. 315 

I^umine dccepto risisse Galanthida fama cst. 

Ridentem prensamque ipsis dea sajva capillis 

Traxit, et e terra corpus rclevare volenlem 

Arcuit, inque pedes mutavit brachia primos. 

Strenuitas antiqua m£net, nec lerga colorem 3:20 

Amisere suum : forma est diversa priori. 

QaXf quia raendaci parientem juverat ore, 

Ote parit, nostrasque domos, uV. eV. ^wve, lt«,<v^^w\aX.»"» 



LIYRE IX. 345 



DRTOPE EST TRANSFORm£e EN LOTOS. 

VI. A ces mols, Alcmene soupire, emue au souvenir de son an- 
cienne esclave. lole interrompt ses gemissements : « ma mere ! 
-si vous deplorez a ce point la metamorphose d'une etrangere, 
quel sera votre chagrin en apprenant Fetrange destinee de ma 
soBur, pourvu que mes larmes et ma douleur ne m'emp^chent pas 
de la raconter, et n^etouffent pas ma voix! Fille unique de sa 
mere (j^etais le fruit d'un premier hymen de mon pere), Dryope 
fut la beaute la plus cel^bre de rCEchalie. Le dieu de Delphes el 
de Deios avait triomplie de sa pudeur avanl qu^elle etit donne sa 
main a Andremon, et chacun Testimait heureux de Tavoir pour 
epouse. II est un lac dont les bords, inclines comme le rivage de 
la mer, sont couronnes de myrtes. Sans prevoir sa destin^e, Dryope 
s'y rendit, et (ce qui augmente la pitie qu^inspire son malheureux 
sorl) elle allait oflrir des guirlandes aux Nymphes de ce lac. Elle 
portait sur son sein un doux fardeau, son flls, qui n'avait pas 
encore un an, et qu elle nourrissait de son lait. Non loin croissait 
le lotos, ami des eaux, dont les fleurs ecarlates promettaient des 

Dr.YOPE IN LOTON TRANSFOUMATUU. 

VI. Dixil. ct, admonitu vcteris cominola ministrac, 

Ingemuit. Quam sic nurus est affala gemenlem : 325 

c Tc tamen, o genilrix, ajiensc sanguine vestro 

Rapta movet facies. Quid, si tibi mira sororis 

Fata meae referam? Quanquam lacrymxquc dolorquc 

Impediunt, prohibcntque loqui. Fuit uoica matri 

(Me pater cx alia genuil), nolissiraa forma 530 

(Echalidum Dryope. Quam virginilate carcntom, 

Vimque dei passam, Delplios DelOnque tenenlis, 

Excipit Andrxmon, et habetur conjuge felix. 

Est lacus, acclivi devexo margine formam 

Lilloris efficiens : summum myrteta coronant. 355 

Vencrat huc Dryope fatorum nescia. Quoquc 

Iridignere magis, Nymphis latura coronas, 

Inquc sinu pucrum, qiii nondum implcverat annuin, 

Dulcc ferc1)at onus, tepidique opc lactis alebat. , 

llaud procul a stagno, tyrios imitata colores, 340 

In spcra baccarum florebat aqua'\ca \olos. 



340 METAMORPHOSES. 

fruits abondants. Dryope en cueillit plusieurs et les domia a son 
fils pour l'amuser. A son exemple, j'allais en cueillir moi-m^me; 
car i'etais avec elle. Je vis des gouttes de sang tomber de ces fleurs, 
et les rameaux de Farbre frissonner. Enfin, par une revelation 
tardive, les bergers de la contree nous apprirent que la Nymphe 
Lotis, pour echapper aux infames d^sirs de Priape, fut changde en 
cet arbre qui a garde son nom. 

« Ma soeur ne connaissait point cette aventure. Effray^, elle 
voulait revenir sur ses pas et s'eloigner des Nymphes qu'elle venait 
d'adorer; mais ses pieds prirent racine. Elle tenta en vain de les 
degager : le haut de son corps put seul se mouvoir. Autour d^elle 
naquit une souple ecorce qui Tenveloppa jusqu'aux reins. A cet 
aspect, ma soeur voulut s'arracher les cheveux ; mais sa main se 
remplit du feuilla^e dont sa t^te etait ombragee. Amphisse (c'est 
le nom que Tenfant avait re^u d'Eurytus, son aieul) sentit le sein 
de sa mere se durcir. Malgre ses efforls, il ne donnait plus de lait. 
J-^tais temoin de ta cruelle destinee, 6 ma sceur ! etje liopouvais 
te porter du secourj. J'entourai de mes bras le tronc et les rd- 
meaux, et, autant que je le pus, je retardai leurs progres. J^aurais 



Carpseral hinc Dryope, quos obleclaniina nato 

Porrigeret, flores, et idem faclura videbar 

(Namque aderam). Yidi gultas e flore crucnlas 

I)ecidere, et Ircmulo ramos horrore movcri. 34S 

Scilicet, ut referunt tardi nunc denique agrcsles, 

Lotis in hanc Nymphe, fugiens obscena Priapi, 

Contulerat versos, servato nominc, vultus. 

< Nescierat soror hoc. Quse quum pcrterrita rctro 
Itc, et adoratis vellet discedere Kymphis, 5S0 

Haeserunt radice pedes. Coi^vellere pugnat, 
Ncc quicquam, nisi summa, movet. Succrescit ab imO 
totaque paulatim lentus premit iuguina corlex. 
Ut vidit, conaia manu laniare capillos 
Fronde manum implevit : frondes caput omne tcnebaut. 353 
At puer Araphissos (namque boc avus Eurylus illi 
Addidcrat nomen) materna rigescere sentit 
Ubcra, ncc scquitur ducentcm lacteus humoi:. 
Spectatrix aderam fati crudelis, opemque 
lion poteram tibi ferre, soi^or ; quantumquc valebamj 3G0 
Gfescentetn truQCum) raimoy^vie mxv^W^, mwte, 



LIVnE IX. 347 

▼oulu, je ravoue, disparattre sous la m^me ecorce que toi. Tout 
a coup au bord du lac parurent son epoux Andremon et son pere 
d&espere. Us chercherent Dryope. Tandis qu'ils la demandaient, 
je leur montrai le lotos. Ils baiserent sa tige, encore chaude, et, 
prosternes aux pieds de Tarbre, ils le serrerent dans leurs bras. 
Enfin il ne restait en toi, ma chere sceur, rien qui n'eut rev^lu 
la forme d'un arbre, exceple ton visage. Des larmes arroserent les 
feuilles nees de son corps. Pendant qu'il en etait temps, et que sa 
bouche laissait un dernier passage a la voix, elle exhala ces plain- 
tes dans les airs : 

« Si les malheureux sont dignes de foi, je le jure par les dieux, 
« je ne merite point cet outrage. Je suis punie sans etre coupable. 
« Ma vie fut pure. Si je mens, puisse-je devenir aride, et perdre 
« mon feuillage, puisse je tomber sous la hache et servir d'ali- 
« ment aux fiammes ! Gependant, detachez cet enfant des rameaux 
« sortis des bras de sa mere; confiez-Ie a une nourrice. Qu'il boive 
« souvent son lait sous mon ombrage, et s*y livre a ses jeux. Des 
4 qu'il pourra parler, ayez soin qu'il me salue du nom de mere, et 
« dise avec douleur : Ma mere est cachee sous cette icorce, Mais 
« qu'il craigne les lacs, qu'il ne cueilie jamais de fleurs, et qu'il 



Et, faleor, volui sub eodem cortice condi. 

Ecce vir Andrsemon, genitorque miserrimus, adsunt, 

Et quaerunt Dryopen. Dryopen quxrenlibus illis 

Ostendi loton. Tepido dant oscula ligno, 365 

Affusiquc suae radicibus arbotis hserent. 

Nil, nisi jam faciem, quod non foret arbor, habebas, 

Cara soror. Lacrymse misero de corpore factis 

Irrorant foliis; ac, dum licct, oraque pneslant 

Vocis iter, tales effundit in aera questus : 370 

< Si qua fides miseris, faoc me pcr numina jurd 
• Non meruisse nefas. Patior sine crimine poenam. 
« Viximus innocuse. Si mentior, arida perdam, 
« Quas habeo, frondes, el caesa securibus urar. 
<t Hunc tamen infantem maternis demite ramis, 575 

« Et date nutrici, nostraque sub arbore saepe 
« Lac facitolc bibat, nostraque sub arborc ludal. 
« Quumque loqui poterit, matrem facitolc salutet, 
« Et tristis dicat : Latet hoc sub slipite ma(er. 
f Stagaa tamea (imeat, nec carpat a\) atY^ote ^0^«%« ^^ 



348 METAMORPHOSES. 

f regarde les arbres comme autant de divinites. Adieu, moii 
• epoux, el loi, ma soeur, et toi, mon pere. Si vous eAtes pour 
« moi quelque tendresse, protegez mon feuillage contre la serpe 
f tranchante et la dent des troupeaux. Comme je ne puis m'incli- 
« ner vers vous, approchez-vous de moi, et venez recevoir mes 
« baisers; car vous pouvez me toucher encore. filevez mon fils 
« jusqu^a moi. Je ne saurais parler davantage. La flexible enve- 
« loppe s'etend sur mon cou d^albatre, et ma t^te disparait sous 
« la cime d'un arbre. filoignez vos mains de mon front ; que F^ 
« corce, sans votre aide, couvre mes yeux mourants. j» Ellecessa 
au m^me instant de parler et de vivre. Apr^s cette metamor- 
phose, les rameaux qui venaient de nailre conserverent longtemps 
un reste de chaleur. » 

META)IORPnOSE D^IOLAS EK JEUNE HOMME. 

Vn. Tandis qulole raconte la triste destinee de sa s(Bur, tandis 
qu'Alcmene essuie de sa main les larmes de la fille d^Eurytus et 
qu'elle pleure elle-m^me, un nouveau prodige apaise leur douleur. 
Sur le seuil de la porte parait lolas, tel quil fut dans son adoles^ 

• Et frutices omnes corpus putet csse dearuni. 

« Care valc conjux, ct lu gcnnana, palcrquc, 

< Queis, si qua est pielas, ab acuta: vulnere falcis, 

« A pccoris morsu, frondes defenditc noslras. 

« Et quoniam milii fas ad vos incumbcre non cst, 385 

« Erigitc Iiuc artus, ct ad oscula nostra venitc, 

1 Dum tangi possum, parvumquc allollite nalum. 

« riura loqui nequco, nam jam per candida mollis 

« CoUa liber serpit, summoque cacuminc condor. 

« Ex oculis removele manus. Sinc muncre vestro 300 

« Contegat inductus morientia lumina cortcx. » 

Dcsicranl simul ora loviui, simui cssc, diuquc 

Corpore mutato rami calucre rcconlcs. » 

lOLAS IN JUVENEW MCTATUll. 

Vll. Duniquc refert lole factum miserabile, dumque 

Eurytidos lacrymas admoto pollice siocat 3U5 

Alcmenc, flet ct ipsa tamcn. compescuit omncni 
lles nova tristitiam. Nam liraine constitit alto 
Pajne puer, dubiaque legetv?» Vauvx^^vue malas 



LIVRE IX. 349 

cence. A peine un leger duvet ombragc s^s joues : il a repris les 
traits du jeune ^ge. La fille de Junon, llebc, cedant aux prieres 
de son epoux, lui avait accorde ce bienfait. Elle allait jurer qu'a 
ravenir elle n'accorderait a personne la m6me faveur; mais 
Themis ren emp^cha. « Deja, dit-elle, la discorde allume la guerre 
au sein de Thebes. Capanee ne pourra ^tre vaincu que pai' Jupiler. 
Deux freres s'entr'egorgeront. Un devin verra la terre s'entr'ouvrir, 
el descendra vivant dans les enfers. Son fils, en vengeant Tau- 
teur de ses jours par la mort de sa mere, se montrera en m^me 
temps innocent et criminel. fipouvante de son forfait, banni de sa 
patrie et frappe de demence, il sera poursuivi par le spectre des 
Furies et par Fombre de sa mere, jusqu'au jour ou son ^pouse lui 
demandera le fatal coUier d'or, et oii le glaive des fils de Pheg^e 
sera teint du sang de leur parent. Alors enfin, la fille d'Achelotis, 
Callirhoe, suppliera le puissant Jupiter d'avancer T^ge de ses fils, 
encore enfants, el de ne pas laisser impunie la mort de son ven- 
geur. Le roi des dieux, par condescendance pour sa belle-fille cl sa 
bru, exaucera ses vceux : ses fils seront hommes des Tenfance. » 



Ora reformatus primos lolaus in annos. 

lloc illi dedcrat junonia muncris Ilebe, 400 

Victa viri prccibus. Quaj quum jnrare pararct 

Dona tributuram posthac sc talia nulli, 

Non cst passa Themis : « Nam jam discordia ThcbaB 

Bclla niovcnt, dixit, Capaneusque nisi al) Jove vinci 

Ilaud poterit, ibuntque pares in vulnera fratres. 405 

Subductaque suos mancs tcllure videbit 

Vivus adhuc vates. Ultusqjie parentc parcntem 

Natus, erit facto pius rt scelcratus eodem. 

Attonitusque maiis, cssul mentisque domusque, 

Vultibus Eumenidum, matrfBtpie agit-jbitur umbris, 410 

Donec eum conjui fatale poposccrit aurum, 

Cognatumque latus phegeius hauserit ensis. 

Tum demum magno pelet hos acheloia supplex 

Ab Jove Callirhoc natis infantibus annos 

Addat, ncve necem sinat esse uUoris inullam. 15 

Jupitcr his motus, privignaB dona nurusquc 

Prtccipict, facielqne viros impubibus annis. ^ 



^LV^ 



m 




mxAMosipmsE m eveus ejh fostainb. 



VIII, A ycine Tliemis, nui lit dans ravenir, a-t-alle proiiautid 
ces paroles propheliqiies, que des murmur^s s'elevcnt pmmi les 
Iniraorlels, *i Poiirquoi ne serait-iJ point ptTniis d'accorder a d'au- 
Iresla m^rae faveur? * repetent mille voix confuses. La so&ur de 
Pallas se plaiut de la vicillesse de son epoux ; la bienfaisante C^r^ 
yemit tie voir Iiision blandii par le^ annces ; Vulc-aindemaiide quc 
la vie recoramence pour Erichthonius ; Venus elle-m^me slnquiete 
pour raifenirT el vcul que h jeunesse soit rendue a Anchise. Chaque 
dieu a des favoris qu^il prolege* Tant d'inter^Ls accroissent Je 
tiwble Gl le bruil. Eniin Jupiler fail entendre cesmols ; « Si vous 
avez quclque ro^pect pour moi, a quoi bon ce lunmlte ? Qui de 
vous tuoit pouvoir triornpher du Deslin? C*est par lui qu'Iolas a 
retrouveses premieres annees; c'est par lui que le$ enfants de 
Callirboe vont aiTiver i\ k forcc de Psige. Mais ils n'oiit obleiiu ce 
bieiif^ut ni parla brigue ni par les armes. Vous aussr, vous ^teSj 
coninie moi, sons la loi du Desiin : c'est une raison pour vous 
d'etoufler vos plaintes. Si je pouvais changer ses decrets, mon fils 
fiaque ne serait plus courbe sous le poids des ans ; un printenips 



BYBLIS IN FONTEM CONVERSA. 

Vlll. Uacc ubi faticano venturi praescia diiit 

Ore Themis, vario Superi sermone fremebaut, 

Et, cur non aliis eadem dare dona liccret, 4*20 

Murmur erat. Queritur veleres Pallantias annos 

Conjugis esse sui; queritur canescere milii 

lasiona Ceres; repetitum Mulciber sevum 

Poscit Erichthonio; Vcnerem quoque cura fuluri 

Tangit, et Anchisaj renovare paciscitur annos. 4'2o 

Cui studeat, deus omnis habet, crescitque favore 

turbida sedilio, donec sua Jupiler ora 

Solvit, ct : •» nostri si qua est reverentia, dixit, 

Quo ruitis? Tantumne sibi quis posse videtur, . 

Fata quoque ul stipjret? Fatis lolaus iu annos, 43() 

Quos egit, rediii; Falis juvenescere debcnt 

Callirhoe gcuili; non ambitione, ncc armis. 

Vos etiam, quoque hoc animo meliore fcratis, 

He quoque Fata regunt. Quae si mutarc valerem, 

Nec noslrum seri curvarent ifiacon anni, 435 



LIVRE IX. 351 

^ternel brillerait sur le front de Rhadamanthe et de mon cher 
Minos, qui, glace par la vieillesse, est en Ijutte a de cruels dedains, 
et ne gouverne plus ses Etats avec la mtoe sagesse. » Les paroles 
de Jupiter apaisent les dieux. Aucun n'ose se plaindre en voyant 
plier sous le poids des annees Rhadamanthe, fiaque et Minos lui- 
mSme. Dans sa jeunesse, Minos avait, par son nom seul, porte la 
terreur chez des peuples puissants ; mais alors, affaibli par Tage, 
il tremblait devant le fiis de Deionee, Milet, fier de sa vigueur et 
du sang d^Apollon. II craignait que ce jeune audacieux ne ren- 
versSt son trdne ; et cependant il n'osait T^loigner de ses Elats. 
Tu t^enfuis spontanemenl, 6 Milet ! tu sillonnas la mer Egee sur 
un rapide navire, et tuelevas en Asie une ville qui prit le nom 
de son fondateur. 

La, sur les bords sinueux quebaigne son pere, errait la fille du 
Meandre qui se replie mille fois sur lui-m6me, Cyane, celebre par 
sa beaute. Elle s^offrit a tes regards, et bientot tu la rendis mere 
de deux enfants, BybUs et Caunus. Byblis,T)ar son exemple, ap- 
prend a son sexe a ne bruler que de feux legitimes. Elle concut 
pour son frere une ardeur impure, au lieu de Taimer comme une 

Perpetuumque aevi florem Rhadamanthus haberet, 

Cum Minoe raeo, qui propter amara senectae 

Pondera despicitur, nec, quo prius, ordinc regnat. » 

Dicta Jovis movere deos; nec sustinet ullus, 

Quum videant fessos Rhadamanthon, et iEacon annis, 440 

Et Kinoa, queri, qu-i, dum fuit integer aevi, 

Terruerat raagnas, ipso quoque nomine, gentes. 

Tunc erat invalidus, Deionidenqve juventaj 

Robore Milelum, Phoeboquc parente supcrbum, 

Pertimuit; credensque suis insurgcre regnis, 445 

Ilaud tamen est patriis arcere penalibus ausus. 

Sponte fugis, Milete, lua, celerique carina 

i^gxas metiris aquas, et in Aside tcrra 

Mcenia constituis, positoris habentia nomen. 

Hic tibi, dum sequitur patriic curvamina ripJB 450 

Filia Maiandri toties redeuntis codem, 
Cognila Cyanee, praistanti corpore Nymphe, 
Byblida cum Cauno prolem est enixa gemellam. 
Byblis iu cxcmpio est, ut ament concessa pueUcc. 
Byblis apoUinei correpta cupidine fralris, ^Ksb 

Pion soror ut Aalrera, ncc qua debebal, ama.\*\\.. 



552 MfiTAMORPHOSES. 

soeur.. D^abord la nature de sa flamme lui echappe ; elle ne se croil 
point criminelle en donnant souvent des baisers aCaunus, ou en 
le serrant dans ses bras. Longtemps sa tendresse de soeur est 
pour elle une illusion trompeuse. Peu a peu elle degenere en 
amour. Pour voir son frere, elle se pare et d(&sire trop de paraitre 
belle a ses yeux. Une beaute qui Teclipse est-elle pres de lui, son 
coeur s'ouvre a-Ia jalousie. Cependant elle ne se connait pas bien 
encore. En proie a de telles ardeurs, elle ne forme point de voeu; 
mais l'amour bouillonne dans son coeur. Enfm elie appelle Caunus 
son maitre, et elle hait le nom de frere. EUe aime.mieux que 
Caunus la nomme Byblis que sa soeur. Cependant elle n'ose, tan- 
dis qu^elle veille, ouvrir son kme a une espgrance coupable. Mais, 
quand elle goute les douceurs du sommeii, souvent elle voit celui 
qu^elle adore. Elie se croit aussi dans les bras de son frere, et 
rougit, quoiqu'elle dorme encore. 

A son reveil, elle garde longtemps le silence. Elle airae a se 
retracer 1'image qui Ta charmee en songe, et de son coeur troubl^ 
s'^happenl ces mots : « Infortunee ! Que signifie ce r6ve de la nuit? 
Puisse-t-il ne point se reahser ! Mais pourquoi ai-je vu ces images? 
Des yeux prevenus sont forces de rendre temoignage a sa beaute. 

Illa quidem primo nuUos intelligit ignes, 

Nec peccare putat, quod ssBpius oscula jungat, 

Quotl sua fraterno circumdet brachia coUo; 

Mendacique diu pietalis fallitur umbra. i6() 

Paulatim declinat amor, visuraque fratrem 

Culla venit, nimiumquc cupit formosa vidcri; 

rt si qua est illic formosior, invidct iili. 

Sed nondutn manifesta sibi est; nuUumque sub illo 

Igne facit votum, verumtamen acstuat intus. 4C5 

Jam dominum appellat, jam nomina sanguinis odit, 

Byblida jam mavult, quam se vocet ille sororcm. 

Spes tamen obsccnas animo demitlere non est 

Ausa suo vigilans. Placida resoluta quiele 

Saepe videt quod amat. Visa est quoque jungere fratri 470 

Corpus, et erubuit, quamvis sopita jacebat. 

Somnus abit. Siiet illa diu, repetitque quietis 
Ipsa suaj speciem, dubiaque ita mente profatur : 
« Me miseraml tacvle c\uvd vult sibi noctis imago? 
Quam noUm rala s\l\ Cut \\«it e^o ?»o\ws\\;si n\^\^. 47o 

Ille quidem esl ocuXis cvviamNVs iottcvo^w^ w:\oj\\%\ 



LIVRE IX. 353 

II me plait, et, s'il n'etait mon frere, je pourrais Taimer : il serait 
digne de moi. Mais mon titre de soeur nuit a mon amour. Pourvu 
que mon delire n^egare point mes esprits quand je suis eveillee, 
puisse le sommeil m^offrir souvent de telles images I Un songe est 
sans temoins, mais il n'est pas sans volupte. V^nus ! 6 Gupidon ! 
toi qui voltiges aupres de ta tendre mere, queilejoiej'ai gouteel 
Dans quel trouble m'ont jetee ses visibles atteintes! Comniie j*ai 
senti mon coeur se fondre de plaisir ! Quel souvenir delicieux ! 
Cependant ce plaisir a ete bien rapide! Elle a 6le bien courte, 
cette nuit jalouse de ma felicite ! Que je voudrais changer de nom 
pour m^unir a toi! Que je souhailerais, Caunus, 6tre la bru de ton 
pere ! que je souhailerais te voir ie gendre du mien ! Ah ! plut aux 
dieux que tout fut com:nun entre nous, excepte nos anc^tres ! Je te 
voudrais ne d'un sang plus illuslre que le mien ! Je ne sais quelle 
femme tu rendras mere, 6 toi que tantde beaute decore ! Pour moi, 
malheureuse, quoique une falale destinee nous ail donne les m6mes 
parents, tu ne seras jamais qu'un frere. Nous n aurons de com- 
mun que ce qui nuit a mon amour I Que me presagent donc ces 
visions? Quelle confiance dois-je ieur accorder? Lessonges ont-ils 
jamais eu de 1'importance? Que les dieux me soient propices ! ils 

£t placel, et possum, si non git frater, amare; 

Et me dignus erat : verum nocet esse sororem. 

Dummodo tale nihil vigilans commiltere tenlem, 

Sj[^pe licet simili redeat sub imagiue somnus. 480 

Testis abest somno, nec abest imitata voluptas. 

Troh Venus, ct tenera volucer cura matre Cupido! 

Gaudia quanta tuli ! Quam me manifesla libido 

Contigit! Ut jacui totis resolula medullis! 

Ut meminisse juval! Quamvis brevis illa voluptas, 485 

Noxque fuit praecops, et cceptis invida noslris. 

ego, si liceat mutalo nomine jungi, 

Quam bene, Taune, tuo poteram nurus esse parenli! 

Quam bene, Cauue, meo poteras gener esse parenti! 

Omnia, di facerent, csscnt communia nobis, 490 

Praeter avos: lu me vcllem gcnerosior esses. 

Nescio quam fucies igilur, pulchcrrimc, matixm; 

At mihi, quae male sum, quos tu, sortita parentcs, 

Nil nisi frater eris : quod obcsl, id habebimus unum. 

Quid mihi signilicant ergo mea visa? Quod autcm Aft^ 

Sorania pondus habenl? An habeul el sowviviai ^oMu^^l 



554 M*TAMORPIIOSES. 

onl aime leurs soeurs. Salurne s'est uni a sa parenle Opis, rOc6an 
a Tethys, et le roi des cieux a Junon. Mais les dieux ont des pri- 
vileges. Pourquoi comparer a leurs destins les destinees hu- 
maines et rapprocher des unions si differentes des n6tres ? Ou je 
bannirai de mon coeur cette flamme illegitime, ou, s'il m'est im- 
possible de Teteindre, puisse-je mourir avant d'6tre criminelle! 
Que la tombe devienne mon lit nuptial, et que mon frere couvre 
de baisers mon cercueil ! Apres tout, il faut pour cette alliance le 
concoiirs de nos cceurs. Supposons qu'elie me plaise, »e lui par 
raitra-t-elle pas uacrime?Cependant les fils d'£oIe os^rent par- 
tager la couclie deleurs sceurs. Mais commentlesais-je? pourquoi 
m^appuyer de leur exemple? Oii s'egare mon delire? Disparaissez, 
feux impurs I Je veux aimer mon frere comme il est permis a une 
soeur. Si le premier il eut bruI6 pour moi, peUt-^lre aurais-je 
pu ceder a sa flamme. Je n'aurais point rejele ses instances, 
et jlrais solliciter son amour ! Mais, Byblis, pourras-tu parler? 
pourras-tu lui declarer ta passion? Oui, Tamour triomphe : un 
aveu me sera possible. Si la honte enchaine ma langue, une lettre 
mysterieuse lui devoilera mes feux secrets. » 



Dl melius! (ii neinpe suas habuere sorores. 

Sic Saturnus Opim, junclam sibi sanguine, duxit, 

Oceanus Tcthyn, Junoncm rector Olyrapi. 

Sunt Superis sua jura. Quiti ad coelestia ritus oOO 

Exigtre humauos, diversaque fcedera lento? 

Aut noslro vetitus de corde fngabitur ardor; 

Aut, hoc si nequeo, peream, precor, ante, toroquc 

Morlua componar, positoeque det oscula fratcr. 

Et .tamen arbitrium quarit res ista duorum. W.* 

Finge placere mihi • scelus csse vidcbitur illi. 

At non .^olidai lha\pmo5 timuere sororum. 

Unde sed hos novi? Cur hsBC exempla paravi? 

Quo feror? Obscenoe procul hinc discedile flammsD; 

Nec, nisi qua fas est germana), frater ametur. lAO 

Si tamcn ipse niei capLus prior csset amore, 

Forsilan illius possem indulgcre furori. 

Krgo ego, qune fueram non rojeclura pclentem, 

Ipsa pclatn? potcrisnc loqui? poforisne faleri? 

Cogit amor; polero •. ve\, sv vudor ora lencbit, i^»1-> 

Litlcra cplalos arcana VaVcXAVuT \^tvfts,.M 



LIVRE IX. 555 

Ce dernier parti remporte et fixe son esprit incertain. Elle se 
rel^ve, et, s'appuyant sur son bras gauche : « Qu'il juge lui-meme, 
(lit-elle. Apprenons-lui mon amour inseuse. Helas ! ou me lais- 
se-je entrainer? ^Juelles ardeurs s'aliument dans mon ame? » Sa 
main droite tient un stylet, et sa gauche des tablettes. Enfm d'une 
main tremblante elle se prepare a tracer un aveu reflechi. Elle 
commence et chancelle ; elle ecrit et se condamne ; elle recom- 
mence, efface, change, blame, approuve, prend tour. a tour et 
reprend ses tablettes. Elle ne sait ce qu'elle veut, et tout ce qu'elle 
va faire lui deplait. Son front reflete tout ensemble la pudeur et 
Taudace. Elle avait ecrit le nom de soeur ; mais elle croit devoir 
Teffacer. Apres divers essais, elle grave ces mots sur la cire : 

« L'amante qui fadresse ses voeux ne peut vivre que par toi. 
EUe rougit, helas! elle rougit de dire son nom. Si tu me de- 
mandes ce que je veux, je voudrais laisser deviner ma pensee sans 
trahir mon nom; je voudrais voir mes desirs exauces avant que 
Byblis fut connue. Mon coeur est blesse. Tu as pu le reconnaitre h 
mes traits pMes et amaigris, a mes yeux souvent baignes de lar: 
mes, a mes soupirs que rien ne semblait provoquer, a mes em- 

Haec placet, hsec dubiam vincit sentenlia mentem. 
In lalus erigitur, cubitoque innixa sinistro : 
« Viderit; insanos, inquit, fateamur amores. 
Hei mihi ! quo labor? quem mens mea concipit ignem? »• 520 
Dexlra tenet ferrum, vacuam tenet altera ceram, 
£t meditala manu componit verba trementi. 
Incipil, et dubitat; scribit, damnatque tabcllas ; 
Et notat, et delet; mutat, culpatque, probatque ; 
Inque vicem sumptas ponit, positasquc resumit. 525 

Quid velit, ignorat. Quidquid faclura videtur, 
Displicet. In vultu est audacia mixta pudori. 
Scripta soror fuerat. Visum est delere sororem, 
Verbaque correclis incidere talia ceris : 

« Quam, nisi tu dcderis, non est habitura salutem, 530 
Hanc tibi mittit amans. Pudet, ah ! pudet edere nomrn ! 
Et si quid cupiam quaeris, sine nomine vellem 
Posset agi mea causa meo ; nec cognita Byblis 
Anle forcm, quam spes votorum certa fuisset. 
Esse quidem Isesi poterant tibi pecloris index, 535 

El color, et macies, ct vultus, et humida Sicpe 
Lumina, nec causa suspiria mola paleuU, 



556 MfiTAMORPHOSBS. 

brassements reit^res, et a ces baisers qui, tu Tas remarque peut- 
Atre, n'etaient point d'une sceur. Cependant, malgr^ la profondeur 
de ma blessure, malgre raon bruiant delire, j'ai tout fait (les dieux 
en sont temoins) pour revenir a la raison. Maliieftreuse ! j'ai com- 
battu longtemps pour ecliapper aux traits irresistibles de ramour. 
J'ai soulenu avec courage une lutte au-dessus de mon sexe. Mais 
je dois m'avouer vaincue, et implorer ton secours par de timides 
voeux. Seul tu peux perdre, seul tu peux sauver une amante : 
choisis. Ce n'est point une ennemie qui t'en conjure, c^est une 
femme qui deja Test unie par les liens les plus etroits, et qui 
aspire a une union plus intime. Laissons la morale aux vieiliards ; 
qu'ils cherchent ce qu*elle permet, ce qu'elle autorise ou defend, 
et qu'ils en observent toutes les lois. Notre age peut s*abandonner 
librement a Tamour. Nous ignorons ce qui est legitime, et, a 
Texemple des dieux, nous croyons que tout est permis. Nous n'a- 
vons a nous inquieter ni de la severite d un pere, ni du soin de 
notre honneur, et nulle crainte ne saurait nous arr^ler ; il nous 
suffit d^ prevenir les soup^ons. Sous le voile de Tamitie fraternelle, 
nous cacherons nos doux larcins. Je puis te parler en secret, et il 

Et crebri amplcxus, et quae, si forte nolasli, 
Oscula senliri non esse sororia possent. 
Ipsa tamen, quaravis animo grave vulnus habebara, •*>iO 

Quaravis intus erat furor igneus, omnia feci, 
Sunt mihi di testes, ut landem sanior esscm. 
Pugnavique diu violenta Cupidinis arma 
Effugere infclix, et plus, quam fere puellam 
Posse pules, ego dura tuli. Superala fateri *'i*; 

Cogor, opemque tuam timidis exposcere votis. 
Tu servare poles, tu perdere solus anianlera. 
Elige, ulrum facias. Non hoc inimica ^ recalur, 
Sed quie, qutim tibi sit junctissiraa, junclior csse 
Expelit, et vinclo tccum propiore ligari. « 550 

Jura senes norint, et quid liceatque, nefasque, 
Fasque sit, inquirant, legumquc examina servent; 
Conveniens Venus cst annis lemeraria nostris. 
Quid liceat, nescimus adhuc, et cuncJa Hcere • 
Crediraus, et sequimur magnorum exempla deorum. 555 
Nec nos aut durus pater, aut reverenlia fama), 
Aut tiraor impedient; lantum absil causa limendi. 
Dulcia fralerno sub nonvitic ^vitvai \.e^^vt\\xs. 



LIVRE IX. 357 

nous est permis de nous embrasser, de nous donner publique- 
ment de tendres baisers. II s'en faut bien peu que nolre bonbeur 
ne soit complet. Prends piti^ d'une sa3ur qui favoue son amour. 
Jamais elle n'eutfait cet aveu, si sa passion n'allait jusqu'a la fu- 
reur. Prends garde que ton nom, inscrit sur ma tombe, ne rap- 
pelle a jamais Tauteur de mon trepas ! » 

Apres avoir ecrit ces mots, elle cherche en vain de Tespace sur 
les tablettes deja remplies, et glisse une derniere ligne sur la 
marge. Aussitdt elle scelle son crime d'un anneau qu'elle a mouille 
de ses pleurs ; car sa langue est dessechee. La honte sur le front, 
elle appelle un de ses esclaves, et, d'une voix timide et douce : 
« Fidele serviteur, dil-elle, porte cos tabletles a mon... >» Cest 
apres un long silence qu'elle ajoute : « frere. » Au moment ou elle 
lui donne les tablettes, elles s^echappent de ses mains et tombent. 
Ce presage trouble Byblis ; elle envoie neanmoins sa lettre. L^esclave 
choisit Finslant favorable pour aborder Caunus, et lui remet le 
mySterieux message. Tout a coup, transporte d'indignation, le 
pelit-fils du Meandre jette a ses pieds les tablettes dont il n'a hi 
qu^une partie ; et, retenant a peine sa main pr^te a frapper Tes- 
clave tremblant : u 11 en est temps encore, vil ministre d'un odieux 

Est mihi libertas tecum secreta loquendi, 

Et damus amplexus, et jungimus oscula corara. I!CO 

Quanlum est, quod desit! Misererc fatenti^ amorem, 

Et non fassufac, nisi cogeret ultimus ardor; 

Neve merere, raeo subscribi causa sepulcro. » 

Talia necquicquam perarantem plena reliquit 
Cera manum, summusque in margine versus adiixsit. 565 
Protinus impressa signat sua crimina gemma, 
Quam tinxit lacrymis : linguam defecerat liumor. 
Deque suis unum famulis pudibunda vocavit, 
Et pavidum blandita : a Fer has, lidissime, noslro... » 
Dixit, et adjecit longo post lerapore « fratri. » 570 

Quum daret, eiapsac manibus cecidere tabellae. 
Omine turbala est; misit tamen. Apla minisler 
Terapora nactus adit, traditque latentia verba. 
Attonitus subita juvenis maeandrius ira, 
Projicit acceptae, iecla sibi parte, tabellas; 575 

Vixque manus retinens trepidantis ab ore mu\\%VT\\ 
* Dum licet, o velilaB scelerale \ib\(\vms au^iUit, 




m METAMORPHOSES, 

incesli*, fuis! s*^crie-t-il Si ta niort n^^enlrainait ayec elle Fop 
probrp de mon nonij e!le aurait deja salisfail ma vengeance. » 11 
B^eioigne epouvanU^ H nipporte a Bjblis les terribles paroles dp 
Qunns Tu pAlis, Byl4is, en apprenant son refusi et dan^ ton 
coDiir se repand \m Iroid glacial, 

Cependant avec ses esprits elle reprend son delire. Sa langue 
peut ii peine articnler ces paroies entrecoupees : « Tai nierite cet 
alTront. Temeraire l pourquoi d^couTrir ma cruelle blessure? pour- 
quoi me haler de contter a mes lablettes un secret qu il fallait en- 
sevelir dons lc silence? Jedevais sonder sa pensee par des disconrs 
equiyoques. Avaut de compter sur le secours des vents, je devais 
lenr liwer eri parlie incs voiles et olBerver lenr direction. Alors 
j^aurai^ p^ircouru la nicr en surete. Mainlenynt je me suis iivree a 
leur iner(i sans les connailre- Aussi me ponssent-ils coutre des 
ecueils. h' v^is disparaitre nu foiid flcs abimes. Mes voiJes m peu* 
T«nit me ramener au port. (Jue dis-je? des presages certnins ne 
liu defendaient*ils pas de ceder a mon amoui? Quand j't}rdoiinai 
I rcsdave de pi^^ndre le^i lablettes, ne s'ecba[jpereut-e]les point 
de mes mains? Mes esperances, des lors, ne durent-elles pas s'e- 



Effnge, ait ; qui si nostrum tua fata pudorem 

Non liaherent sccum, poenas mihi morte dedisses. » 

IHc fugit pavidus, dominaeque ftTocia Cauni 580 

Dicta refert. Palles audita, Bybli, repulsa, 

Et pavet obsessum glaciali frigore pectus. 

Mens tamen ut rediit, parilcr rediere furorcs, 
Linguaque vix tales iclo dedit aere voces : 
.« Et merito : quid enim temeraria vulneris hujus 585 

Indicium feci? Quid, quaj celanda fuerunt, 
Tam cito commisi properatis verba tabellis? 
Antc erat ambiguis animi senlentia dictis 
Prxtentanda raihi. Ne non sequeretur eunlem, 
Parle aliqua veli, qualis foret aura, notare 590 

Debueram, tutoque mari decurrere, quae nunc 
Non exploratis implev^ lintea ventis. 
Auferor in scopulos igilur, submersaque toto 
ObruiClf ^oceano, neque habent mea vela recursus. 
Quid?'quod et ominibus certis prohibcliar amori 50;» 

Indulgere meo, tum quum mihi fcrre jubenli 
Excidil, el fecit spes nostras cera caducas? 



LIYRE IX. 559 

vaiiouir? Ne devais-je point changer de jour et de dessein? De 
dessein, non! il fallait seulement choisir un autre jour. Un dieu 
m'avertissait lui-meme. Sa volonte m'etait revelee par des signes 
manifestes, si la passion n'avait point aveugle mon esprit. Au Heu 
de me confier k des tablettes, faurais dii parler moi-m^me et re- 
veler a Gaunus mes fureurs. II aurait vu mes larmes; il aurait vu 
les traits d'une amante. Ma voix eut exprime des pensees que je ne 
pouvais consigner par ecrit. Malgre lui, j'aurais pu Tenlacer dans 
mes bras, me prosterner a ses pieds, lui demander la vie, et 
mourir a ses yeux, s'il m'eut rejetee. J'aurais tout tente. Si mes 
efforts eussent echoue separement, je les aurais tous reunis pour 
triompher de son coeur. Peut-^tre est-ce la faute de Tesclave charge 
de mon message. II ne Faura pas aborde avec adresse; il n'aura 
pas sans doute bien pris son temps ; il n\iura point saisi le mo- 
raent oii son esprit etait libre. Voila ce qui nVa nui. Car il n'est 
pas ne d'une tigresse ; il ne porte pas un coeur de roc, de fer ou 
d'un metal plus dur encore; il n'a point suce le lait d'une honne. 
II cedera : il faut le sonder encore. Non, tant que j'aurai un souffle 
de vie, je ne regretterai point ce que j'ai fait. Si je pouvais reve- 



ISoiinc vel illa dies fueral, vel tota volunlas, 

Sed potius mutanda dies? Deus ipse monebat, 

Signaque certa dabal, si noa raale sana fuissem. ^KX) 

Et lamen ipsa loqui, nec me committere ceraj 

Debueram, praescnsque meos aperire furores. 

Vidisset lacrymas, vultus vidisset amantis. 

Plura loqui poteram, quam quaj cepere labella;. 

Invito potui circumdare brachia coUo, (JOli 

Amplectique pedes; affusaque poscere vitam; 

Et, si rejicerer, potui moritura videri. 

Omnia fecissem; quorum si singula durani 

Flectere non poterant, potuissent omnia, n enlcm. 

Forsitan et missi sit qusedam culpa minislri. 610 

Non adiit apte; non lcgit idonca, credo, 

Tempora; nec petiit horamque animumquc vacauttm. 

Haic nocuerc raihi. Neque enim de tigridc nalus, 

Nec rigidas siiices, solidumve in peclorc fcrrum^ 

Aut adamanla gerit, nec lac bibit illc leain.T. «15 

Vincetur : repetendus erit ; nec taedia caipti 

Ulia mei capiam. dum spiritus islc maiiieVA. 



360 M^TAMORPHOSES. 

nir sur le passe ! D'abord je n'aurais rien dii entreprendre, ensuite 
je devrais renoncer a mon dessein. Mais lui-m^me (en supposant 
que j'etouffe mes vojux temeraires) en gardera un ^temel sour- 
venir. Si j^impose silence a mon amour, je paraitrai n'avoir senti 
qu une ardeur passagere, ou avoir voulu eprouver Caunus et lui 
tendre un piege. II croira que mon coeur n'a point cede au dieu 
qui Ta consume et le consume encore, mais au delire des sens. 
Enfin je ne puis plus paraitre innocente. J'ai ecrit, j'ai demande: 
mon intention est criminelle. Quand je n'ajouterais rien, je ne 
puis passer pour irreprochable. Ce qui me reste a faire est beau- 
coup pour le bonheur, et bien peu pour le crime. » 

EUe dit, et son esprit flotte tellement irresolu, que, tout eu 
rougissant d'avoir essaye, elle veut tenter encore. Bravant toule 
pudeur, la malheureuse s'expose a de nouveaux refus. Sa passion 
n'a point de terme. Caunus alors fuit sa patrie pour se souslraire 
au crime, et va sur une plage etrangere fonder une ville nou- 
velle. La fille de Milet, dit-on, perdit completement Tusage de la 
raison. Dans son desespoir, elle dechira ses vetements et se meur- 
trit les bras. Enfm sa folie eclata au grand jour ; elle avoua en 

Kam prunum, si facla mihi revocare liceret, 

Kon coBpissc fuit : cocpta cxpugnare, secundum cst. 

Quippe nec ille potest, ut jam niea vota relinquam, 620 

Non tamcn ausorum scmper memor esse meorum. 

Et quia desicrim, lcvitcr voluisse videbor; 

Aul eliam tenlasse illum, insidiisque pctisse. 

Vel cerle nou hoc, qui plurimus ussit et urit 

Pectora nostra, deo, sed victa libidine credar. 0:25 

Deniqne jam ncquco nil commisisse nefandum. 

El scripsi, el pctii : temerata est nostra voluntas. 

Ut nihl'! adjiciam, non possum innoxia dici. 

Quod superest, mullum csl in vota, in crimina parvum.» 

Dixit, et (incerta) tanta est discordia mentis!) 630 

Quum pigcal tenlasse, libet tenlare, modumquc 
Exit, et infelix committit sa?pe repelli. 
Mox ubi fiuis abest, patriam fugit illc nefasquc, 
Inquc pcregrina ponit nova mo^nia tcrra. 
Tum vero moDstam tota Miletida mente '>o."> 

Dcfecisse ferunt; tum vero a pectore vcslcui 
Dcripuit, planxitque suos furibunda laccrtoj. 
Jamquft palam cslde!kev\s, mtoviitfc^s^^m^^ Ca.letur 



LIVRE IX. 5G1 

public ses feux illegitimes. « Frustree, dit-elle, dans son attente, 
eile abandonne sa patrie et des p^nates odieux pour suivre les 
traces d'un frere fugitif. i» Semblable aux Bacchantes qui, le thyrse 
en main, 6 fiis de Semelel celebrent tous ies Irois ans les orgies 
sur rismare, Byblis parcourt les vastes champs de Bubasis, et 
les fait retentir de ses cris affreux. De la elle porte ses pas errants 
dans la Carie et dans la Lycie, chez les belliqueux Leleges. Deja 
elle avait franchi le Gragus, Limyra, le Xanthe et la montagne ou 
siege la Chimere qui a la poilrine et la t6le d'un lion, la queue 
d'un serpent, et dont les flancs vomissent des flammes. Les ror^ts 
avaient perdu leur parure. Lasle enfin de poursuivre ton frere, 
Byblis, tu tombes sur la terre, ou flollent tes chevea<, et ton 
front presse les feuilles qui jonchent le sol. Souveiit les Nymphes 
du pays des Leleges essayent de la soulever dans leurs faibles 
bras ; souvent elles Tengagent a mailriser son amour. Mais son 
cceur est sourd a leur voix. Elle resle muette, et enfonce ses on- 
gles dans le gazon qu'elle inonde de larmes. Les Naiades les 
changerent, dit-on, en sources intarissables. Pouvaient-elles lui 
accorder une plus grande faveur? Comme la r^sine distille d'une 

Spcm Veneri», sine qua patriam, invisosque penates 
Deserit, et profugi scquitur vestigia fralris. 640 

Ulque tuo motse, proles semeleia, ihyrso 
Ismarise celebrant repeiita tricnnia Bacchae, 
Byblida non aliter latos ululasse per agros 
Bubasides videce ourus; quibus iila reliclis 
Caras, ct armiferos Lelegas Lyciamque pererrat. Bio 

Jam Cragon, et Limyren, Xanthique reliquerat undas, 
Quoque Chimxra jugo mediis in parlibus igiiem, 
Pcctus et ora les, caudara serpentis habcbat 
DeGciunt silvs, quum tu lassata sequendo 
Procidis, et, dura positis tellure capillis, 650 

Bybli, jaces, frondesque luo premis ore caducas. 
Ssepe etiam Nymphae teneris lelegeides ulnis 
Tollere conanlur; sajpe, ut moderetur amoii, 
Prxcipiunt, surdxque adhibcnt solatia menti. 
Muta jacet, viridesque suis terit unguitius herbas Goo 

* Byb'is, et humectat lacrymarum gramina rivo. 
Kaidas his venam, qus nunquam arcsccre posiet, 
Supposuisse ferunt : quid enim dare majus habebml? 
Proiinus, ut secto piceae de corUce gAU&i 



562 m£:tamokphoses. 

^corce que le fer a entr'ouverte, cornine le bitome s'epancbe du 
sein figcond de la terre ; ou coninic, au retour du doux zephyr, 
les rayons du soleil fondent les glaces de Thiver; Byblis, issue 
du sang de Ph^us, se fond en larmes. EUe est m^tamorphosee 
en une fontaine qui conserve son nom, et coule dans une valleey 
au pied d'un diSne qui rombrage. 

GHAlfGEIIEItT DE S£XB DANS IPBIS. 

IX. Le bruit de cette merveille ^t peut-^tre rempli les cent 
villes de la Grete, si cetle ile, par l^ m^tamorphose dlphis, n'a?ait 
vu elle-m^me un prodige rdcent. ^on loin de Gnosse, dans la 
vilie de Pheste, naquit Ligdus, homme d'une condition obscure, 
inais de race hbre. Sa fortune n'etait pas plus brillante que 
son origine ; mais ses moeurs et sa probit^ etaient a Pabri du 
reproche. Sa femme allait devenir m^e et touchait au moment 
de sa delivrance, lorsqu'ii lui parla ainsi : « Je forme un double 
voeu : d^abord, que tes douleurs soient leg^res, et ensuite, que 
tu me donnes un fiis. Une iille est une charge trop lourde pour 
notre fortune. Si le Sort (puisse-je detourner un semblable mal- 



UUe tenax gravida manat tellure bitumen; 660 

Utve sub adTentum spirantis lene Favoni 

Sole remoUescit, quae frigore constltit unda, 

Sic lacrymis consumpta suis phoebeia Byblis 

Vertitur in fontem, qui nunc quoque vallibus illis 

Nomen babet domino}, nigraque sub ilice manat. 665 

IPIIIS VIKILEM SEXUM ACCIPIT. 

IX. Fuma novi cenlum creta^as forsitan urbes 
Implesset monstri, si non niiracula nuper 
Iphide mutata Crele propiora tulisset. 
Proxima gnosiacQ nam quondam phaestia regno 
Progenuit teilus, ignoto nomine Ligdum, C7U 

Ingenua de plebe virum. Nec sensus in illo 
Kobilitate £ua major, sed vita fideaque 
Incutpata fuit. Gravidae qui conjugis aure* 
Vocibus bis movit, quum jam prope partus adesset : 
tt Quae voveam duo sunt, minirao ut relevere iabore, GT6 
Utque marem parias. Onerosior altera sors est, 
Bt Wres forluna negat. Quod ^mva<»i:^ er^o 



LIVRE IX. 363 

heurT) me rend p6re d'une fille, je le dis a regret (6 nalure, 
pardonnel), elle perira. » A ces mots, les yeux des deux epoux 
sont inond^s de larmes. Gependant elle conjure Ligdus, mais en 
vain, de ne point reslreindre ainsi ses esperances. 11 reste ine- 
branlable. Enfin Telethuse, accablee d'un fardeau parvenu a 
son terme, pouvait a peine le supporler, lorsque, au milieu de 
la nuiti elle vit ou crut voir en songe s'arr6ler devant sa cou- 
che la fiUe d'Inachus, entouree de son corl^ge ordinaire. Le 
croissant brillait sur son front, et une couronne d'epis dores 
rehaussait son diademe royaL J^res d'elle etait raboyant Anubis, 
rauguste Bubastis, Apis, inarque de diverses couleurs, le discret 
Ilarpocrate dont le doigt prescrit le silence, de^ sistres, Osiris, 
qu'on ne saurait trop chercher sur la terre, et le reptile etranger 
dont le venin plonge dans le sommeiL Telethuse croyait veiller; 
ce songe lui paraissail une realite. La deesse lui adresse ces 
mots : « toi que j'aime ! bannis une peine cruelle et derobe- 
toi aux ordres de ton epoux. Lorsque Lucine faura delivree, 
eleve ton enfant sans finquieter de son sexe. Je siiis une divinite 



Edila forte tuo fuerit si femiDa partu, 

Invilus mando (pietas, ignosce), necctur. » 

Dixerat, et lacrymis vultum lavere profusis, , 680 

Tam qui mandabat, quam cui mandata dabantur. 

Sed lamen usque suum vanis Telethusa marilum 

Sollicitat precibus, ne spem sibi ponat in arcto. 

Ccrta sua est Ligdo senlentia. Jamque ferendo 

Vix erat illa gravem maturo pondere ventr^, G^ 

Quum medio noclis spatio, sub imagine somni, 

Inachis ante tomm, pompa comitata suorum, 

Ant stetit, aut visa est. Inerant lunaria fronti 

Cornua, cum spicis nilido flaventibus auro^ 

Et regale decus ; cum qua latrator Anubis, OUi) 

Sanctaquc Bubastis, variusque coloribus Apis; 

Quique premit vocem, digitoque silentia siiadet; 

Sistraque erant, nunquaraque satis quiesilus Osiris, 

rieoaque somniferi serpens peregrina veneni; 

Quum, velut excussam somno, et manifesta videntera 0iJ5 

Sic affata dea est : • Pars, o Tdethusa, mearum, 

Pbne graves curas, mandalaque M\e mariti. 

Hec dubita, quum te partu Lucina levaril, 

ToJJere quidquid erit. Dea sttm auiiUaivis, o^ein!(\>3A 



564 METAMORIMIOSES. 

secourable , et j'exauce qui me prie. Tu ne te plaiiidras pas 
d'avoir invoque une deesse ingrate. » 

A ces mots, Isis disparait. Teletiiuse se leve, transportee de 
joie, el, tendant ses mains pures vers le ciel, elle demande avec 
instance que son r^ve se realise. Ses douleurs augmentent; elie 
se deiivre elle-m^me de son fardeau, et Ligdus, sans le savoir, 
est p<ire d'une fille. Sa mere la confie a une nourrice, et annonce 
qu'elle a mis au monde un fils. Son mari le croit. La nouirice 
seule est confidente de son secret. Ligdus rend gdices au ciel 
qui vient d^exaucer ses voeux, et donne au nouveau-ne le nom 
dlphis, son aieul. La m^re adopte avec plaisir ce nom, qui etait 
commun k fun et a Tautre el qui n'etait pas une in^posture. 
Par cette pieuse fraude, son mensonge reste ignore. Le vStement 
d'Iphis etait celui d'un enfant mdle, et sa beaute convenait aux 
deux sexes. Deja tu avais treize ans, Ipliis, et ton p^e te destinait 
pour compagne la blonde lanthe, filie de Tdleste, et la plus 
belle des vierges de Phestos. Aussi jeunes, aussi beaux Tun que 
Fautre, ils avaient re^u des m^mes maitres les pfemi^res legons. 



txorala fcro ; iiec le coluisse quereris 700 

Ingralum numcu. » 

Monuit, Ihalamoque reces?iU 
I.aila loro surgil, purasquc ad sidcra supplcx 
Crcssa maiius loUens, rata sinl sua visa prccalur. 
L't dobir iuiTevil, sequc ipsum pondus in auras 
£\pulit, ct natqi cst ignaro fcmina palri. 703 

Jussit ali mater, puerum mentila. Fidemquc 
Res liabuit, neque crat facti nisi conscia nulrix. 
Vola patcr solvit, nomcnque imponit avitum. 
Iphis avus fucrat. Gavisa est nomine mater, 
Quod coramunc foret, nec quemquam fallcrct illo. 710 

Impcrcepta pia mendacia fraude lalebant. 
Cultus crat pucri ; facics, quam sivc puella;, 
Sive dares puero, fieret formosus uterque. 
Tcrtius intcrea decimo successerat annus, 
Ouum palcr, Iphi, tihi Uavam dcspondct laulhcu : 71J) 

Inlcr rhffi^liadas qux laudutissima formx 
Dolc fuil virgo, «.WcVjco waVa Tclestc. 
far aclas, par Corri\a ?u\V, i^yVukv^^w^ u\^\>;vb\.\\^ 
Accopere arles, ckmcuVa xviivu, ;j\> Vi^twv, 



LIVRE IX. 505 

De la naquit r^tmour qui s'empara de leurs coDurs encore no- 
vices. Ils furonl frappes du m^me Irait ; mais leur espoir ^tait 
diflerent. 

lanllie soupirait apr^s le jour ou riiymen, allumant sonflambeau, 
devait ]'unir a celie qu^elie croyait un amant. Iphis aimait c^lle 
dont ]a possesslion lui etait a jamais interdite, et son desespoir 
irritait sa flamme. Vierge, briilant pour une vierge, et retenant a 
peine ses larmes : « Que dois-je altendre, dit-elle, moi que tour- 
niente un amour inconnu jusqu'ici, Tamour le plus etrange et le . 
p]us bizarre? Si les dieux avaient voulu m'epargner, ils devaient 
eloigner de moi ces tortureff ; et, s'ils n'avaient pas voulu me per- 
dre, ils auraient du me donner les penchaiits que la nature inspire 
ordinairement aux mortels. La genisse ne recherche pas une g^ 
nisse, ni la cavale une cavale ; le belier suit la brebis, et le cerf la 
biche. Ainsi s*accoupIent les oiseaux, et, parmi les ^tres animes, 
jainais les m^mes sexes ne s*unissent. Pourquoi faut-il que je vive? 
La Cr^te ne doit-elle donc produire que des monstres?La fille du 
Soleil fut eprise d'un taureau ; mais il etait d'un autre sexe que 
le sien. Mon amour, si j'ose le dire, est bien plus deregle. Elle 
put, du moins, esp^rer ; elle put, gr^ce a la ruse, et a Timage 

llinc amor ambarum tetigit rude peclus, ct auquum 7*20 

Vulnus ulriquc tulit; sed erat fiducia dispar. 

Conjugii pactxque cxspectat tempora taedaj, 
Quamque virum pulat esse, suura fore credit lanthc. 
Iphis amat, qua posse frui desperat, et auget 
IIoc ipsum flaramas, ardetque in virgine virgo. 7!2> 

Vixque tencns lacrymas : « Quis me manet exitus, inquil, 
Cognila quam nulli, quam prodigiosa, novaequc 
Cura tenet Veneris? Si di mihi parcere vellent, 
Parcere debucrant; si non ct perdere vellent, 
Naturale malura sallem et de more dedissenl. 730 

Nec vaccam vaccae, nec equas amor urit equarum. 
Trit oves aries ; sequitur sua femina cervum. 
Sic et avcs cocunt; interque animalia cuncta 
Femina feminco correpta cupidine nuUa est. 
Vellem nulla forem, ne non tamcn omnia Cretc 75j 

Monstra ferat. Taurum dilexit fiiia Solis, 
Temina nempe raarem. Meus est furiosior illo, 
Si verum profitemur, amor. Taraen illa secula e&C 
Spcm \cnens; tamen illa dolis, el ima^me "sactoi 



306 MfiTAMORPHOSES. 

d'une g^nisse, associer un taureau h son delire. Ge stratag^me 
devait lui livrer un amant. Mais, quand je poss^derais tous les ta* 
lents du monde, quand DMale se transporterait ici sur ses ailes de 
cire, que ferait-il ? Avec toutes lesressources de son art, pourrait-il 
changer ma nature? Pourrait-il, lanthe, changer la tienne ? Raf- 
fermis ta raison et rentre en toi-m^me, Iphis. £touffe une flamme 
insensee, un amour sans espoir. Songe a ce que tu es, si tu ne 
veux t^abuser encore. Aspire a ce qui fest permis; aime ce que 
peut aimer une femme. L'amour nail de resperance, Tesperance 
le nourrit ; mais ton sexe la tue. Ce n'est ni la captivit6 ni la sur- 
veillance d*un maitre soupQonneux qui feloignent de celle que tu 
aimes ; ce n'est pas non plus la severite d'un p6re. lanthe elle- 
mtoe ne rejette point les voeux ; et cependant lu ne peux la 
posseder. Non, quand tout seconderait les desirs, tu ne peux 6lre 
lieureuse, ih^me avec le secours des hommes et des dieux. Une 
partie de mes voeux est toujours chimerique ; et cependant les 
dieux m'ont comblee de leurs faveurs. Ce que je souhaite est le voeu 
demon pere, dlanlhe et de mon beau-pere futur; mais la Nature, 
plus puissante que les dieux et les hommes, s'y oppose, et seule 
elle m'est contraire. Le moment desire approche. DSja briUe le 

Passa bovera est ; et erat, qui deciperelur, adultor. 740 

Huc licet e toto sclertia confluat orbe, 
Ipselicet revolet ceratis Daidaliis alis, 
Quid faciet? Num rae pucrum de virgine doctis 
Artibus efficiet? Num te mutabit, Innlhe? 
Quin animum firmas, teque ipsa recolligis, Ipbi, 7iJ> 

Consiliique inopes et stultos exculis ignes? 
Quid sis nata vide, nisi te quoquc decipis ipsam ; 
Et pete, quod fas est, et ama quod femina debes. 
• Spes est, quae cipiat, spcs est, qune pascat amorcm. 
Hanc tibi res adimit. Non le cuslodia caro 7Ji0 

Arcetabamplexu, nec cauti cura magislri, 
Non patris asperita.s, non se negat ipsa roganti. 
Nec tamcn est potiunda tibi ; nec, ut omnia fianl, 
Esse potes felix. ut dlque hominesque laborent. 
Nunc quoque votornm pars una est vana meorum; 755 

Dtque mihi faciles, quidquid valuere, dederunt. 
Quodque ego, vult genitor, vult ipsa, socerque tnturus. 
At non vult Natura, polenlior oinnibus istis, 
Qass mihi sola aocet. Vcnit ecce oplabile tempus, 



LIYRE IX. 367 

joar de rhymen : lanth^ va bienf6t ^tre a moi. Mais elle ne peut 
m'appartenir. Nous mourrons de soif au milieu des eaux. Toi qui 
presides au noeud conjugal, Junon, et toi, Ilym^n^, pourquoi 
venir a cette solennit^ ou il n'y aura point d'epoux, et ou s'uni- 
ront deux vierges? » 

A ces paroles succede le silence. De son cdt^, lanth^ est en 
proie a d'aussi vives ardeurs. Elle te conjure aussi, Hymen^e, de 
voler promptement aupr^ d'elle. Mais Teiethuse, tourment^e 
d'inquietudes, voudrait ^loigner Tinstant qu'appelle Ianlh6. Pour 
le difT^rer, tant6t elle pr^texte une maladie, souvent elle all^ 
gue des pr^sages ou des songes. Enfin les delais et les subter- 
fuges sont ^puis<ls. Le terme arrive. II ne restait qu'un jour. T61e- 
thuse d^tache de son front et de celui de sa fiUe le bandeau qui 
retenail leurs cheveux, et les laisse flotter. Puis, embrassant Tau- 
tel, elle s'ecrie : « Isis, toi qu^adoreut Paretonium, les champs de 
Mareotis, Pharos et le Nil aux sept embouchures, viens a mon 
aide, je t'en conjure, et dissipe mes alarmes. d^esse! je Vai 
vue autrefois dans le mSme^ppareil. J'ai toutreconnu : ton cor- 
tege, tes flambeaux, le son des sistres, et tes ordres sont presenls 
a ma pensee. Si ma fille voit le jour, si je ne suis pas punie de 

Luxque juga)is adest, ut jam mea fiat lanthe ; 700 

Nec mihi continget : mediis sitiemus in undi:;. 
Pronnba qnid Jnno, quid ad haec, Hymenxe, venitis 
Sacra, qnibus qni ducat abest, ubi nubimus ambae?* 

Pressit ab his Tocem. Nec lenius altera virgo 
iEstuat, utque celer venias, Hymenaee, precatur. 76fj 

Quod petit baBC, Telethusa timens, modo tempora differt; 
Nunc ficio languore moram trahit; omina ssppe 
Visaque causatur. Sed jam consumpserat omnem 
Materiam iicti, dilataque lempora taedaB 
Institerant, unusque dies restabat. At illa 770 

Crinalem capiti vitlam natasque sibique 
Detrahit, et passis aram complexa capillis : 
« Isi, Paraetonium, Mareoticaque arva, Tharonque 
Quae colis, et septem digestum in comua iNilum ; 
Per, precor, inquit, opem, nostroque medere timori. 77.'» 
Te, dea, te quondam, tuaque haec insignia vidi, 
Cunctaque cognovi; comllesque, facesque, sonumque 
Sistorum, memoriquc animo tua jussanclavi. 
Qaod videt hxc lucem, quod noi\ ego xtvin\QT iv^«i, 



368 METAMOHPHOSES. 

ravoir sauv^e, c est a tes avertissements et ii tes conseils que je le 
dois. Prends pitie de nous deux et accorde-nous ton secours. » 

A ces mots, elle verse des larmes. La deesse parut agiler, et 
agita en effet, ses autels. Les portes de son temple s'ebi*anlent, 
son croissant brille d'une clarte plus pure, son sislre resonne 
et fremit. Telethuse sort du temple, sinon libre d^inquielude, 
rassuree, du moins, par cet heureux presage. Iphis )a suit d'un 
pas plus grand que de coutume. Son teint n'a plus le mtoe eclat; 
mais ses forces augmentent, ses traits sont plus m^les, et ses 
cheveux plus courts. Elle sent une vigueur au-dessus de son sexe. 
En un mot, Iphis, vierge naguere, tu deviens honrnie. Portez au 
temple v^s offrandes, et livrez-vous hardiment a la joie. lls 
offront des presents au temple, et consacrent le souvenir de ce 
prodige par ce vers concis : 

nomme, Iphis acconiplit ce que, viergc, il promit. 

Le lendemain, Taurore eclairait Tunivers. Venus, Junon et rHy- 
menee unissaient les deux amants^ Iphis, grAce a son nouveau 
sexe, possMait enfin son lanth^. 

Consilium monitumque tuum est. Miserere duariim, 780 
Auxilioque juva. » 

Lacrymae sunt verba secutte. 
Visa dea est movisse suas, et moverat, aras; 
Et tempU tremuere fores, imitataque lunam 
Cornua fulserunt, crepuitque sonabile sistrum. 
Non secnra quidem, fauslo tamen omine Iseta 785 

Mater abit templo. Sequitur comes Iphis euntcm, 
Quam solita est, majore gradu ; nec candur in ore 
Permanet, ei vires augentur, et acrior ipse est 
Vultus, et incomptis brevior mensura capillis ; 
Plusque vigoris adest, habuit quam femina. Jam, quae 790 
Fcmina nuper eras, puer es. Date munera templis, 
Mec timida gaudete Gde. Dant munera templis, 
Addunt et titulum; titulus breve carmen habebal : 
Dona puer solvit, qiix femina voverat, Iphis. 
Postera lux radiis latum patefecerat orbem, 795 

Quum Venus et Juno, sociosque Hymenseus ad ignes 
Gonveniunt, potiturque sua puer Iphis lanthe. 



LIVRE DIXlfiME 



3URVD1CE EST RfeNDUE A ORPIIEE. — IL LA PEHD UNE SECONDE FOIS. 

I. Des champs de la Crete rHyinen, v^tu d'une robe d'or, s'elance 
dans les vasles plaines de Tair et dirige son vol vers la Thrace, 
ouOrph^e invoque inulilement son appui. L'Hymen assisle a son 
union avec Eurydice ; mais il ne profere point les paroles sacrees, 
il ne porte ni un front serein, ni un heureux presage. La torclie 
qu'il tient dans sa main pelille et repand sans cesse une humide 
fumee : en vain le dieu Tagite; elle ne donne aucune clarle. Ce 
presage est suivi d'un evenement plus sinistre encore. Tandis que 
la nouvelle epouse court dans les prairies avec les Naiades ses 
compagnes, elle meurt, blessee au talon par la morsure d'un 
serpent. Apr^s Favoir longtemps pleuree sur la terre, le chanlre 

LIBER DECIMUS 



OnPHEO EURTDICE REDDITUR, MOXQDE ADFERTrR ITERCM, 

I. ladc per immensum crocco velatus amiclu 
Asra digreditur, Ciconumque Uymenseus ad oras 
Tondit, ct orphea nequicquam vocc vocalur, 
Adfuit iilc quidem; sed nec solcmnia vcrba, 
Nec laetos vultus, nec felix atlulit omen. 
Fax quoque, quam tenuit, lacrymoso stridula fumo 
Usque fuit, nuliosque invenit motibus ignes. 
Exitus auspicio gravior ; nam nupla per ]icrl)as 
Dum nova Kaiadum tnrba comitata vagalur, 
Decidit, in talum serpcnlis dente rccepto. 
Quam salis ad superas posiquam iV\oAo^e\\is ^\xt\x% 



370 MfiTAMORPlIOSES. 

du Rhodope voulut essayer de flechir les Enfers, et osa descendre 
jusqu'aux rives du Styx par la porte du Tenare. II arrive, a tra- 
yers les ombres l^eres qui ont re^u les honneurs du tombeau» 
devant Proserpine et le roi du tenebreux empire. Alors, mariant 
sa lyre a sa voix, il s'cxprima ainsi : « Divinit^s du monde sou- 
terrain ou descendent tous les mortels, si vous me permetlez de 
dire la veritc, sans recourir aux artifices du discours, je ne suis 
venu ici ni pour visiter le sombre Tartare, ni pour enchainer le 
' monstre ne du sang de Meduse, Gerbere, dont les trois t^tes sont 
heriss^es de serpents. Je suis venu chercher mon ^pouse.*Atteinte 
au pied par le venin d'une vipere, elle a peri au printemps de 
l\Age. J*ai voulu supporter ma douleur ; oui, je Tai tent^, je Ta- 
voue. L'Amour a triomph^. Ce dieu est bien connu sur la terre. 
J'ignore s'il Test egalement.parmi vous, mais je le crois. Si un 
antique enlevement n'est pas une fiction de la Renomm^, l'A- 
mour vous unit aussi. Je vous en conjure donc par ces lieux pleins 
d^effroi, par cet immense Ghaos, par le silence de ce vaste &q- 
pire, rendez-moi Eurydice, et renouez la trame d'une vie qui fut 
trop t6t coup^e. Le genre humain vous est soumis. Apres un 

Deflevit vates, ne uon tentaret et umbras, 

Ad Styga tajuaria cst ausus descendcre porta; 

Perque leves populos, simulacraque functa scpulcris, 

Persephoncn adiit, inamoenaque regna tencntem i^ 

Dmbrarum dominum, pulsisque ad carmina nervis, 

Sic ait : «0 positi sub terra numina mundi, 

In quem reccidimus quidquid mortale creamur, 

Si licet, et falsi posilis ambagibus oris, 

Vera loqui sinitis, non huc, ut opaca viderem ^ 

Tartara, descendi, nec uti villosa colubris 

Terna medusaci vincircm guttura monstri. 

Causa vioD conjux, in quam calcata venenum 

Vipera diffudit, crescenlesque abstullt annos. 

Posse pati volui, nec me tcntasse negabo. 25 

Vicit amor. Supera deus hic bene notus in ora est. 

An sit et hic, dubilo; sed et hic tamen auguror esse. 

Famaque si veterem non cst raentita rapinam, 

Vos quoque junxit amor. Per ego hjEC loca plena timoris, 

Per Chaos hoc ingens, vastique silentia regni, , 30 

Eurydices, oro, proi>cTalft TeteiLite ttla. 

Ojnnia debemur vdbia*, p;ku\um<\>\« icvoTtyW, 



LIVRE X. 571 

court d^ai, t6t ou tard nous accourons vers la m^me demeure; 
nous y tendons tous : c'est notre demier asile. Quelle que soit 
l'etendue des contr^s de la terre» toutes sont de votre do- 
maine. Eurydice aussi, lorsqu'eIIe aura foumi sa carri^re mor- 
telle, tombera sous vos lois. Cest un simple delai que je vous 
demande. Si les Destins me refusent cette faveur, je suis r^Iu 
h ne point lui survivre. Vous aurez deux victimes. » 

Tandis qu'il unil ainsi sa lyre aux accents de sa voix, les pdles 
ombres versent des larmes. Tantale cesse de poursuivre Tonde 
fugitive, 42i roue d'Ixion demeure immobile, les vautours lie de- 
chirent plus les entrailles de Tityus, les filles de B^Ius depo- 
sent leurs uraes» et toi, Sisyphe, tu fassieds sur ton rocher. Alors, 
pour la premi^re fois, des pleurs mouill^rent, dit-on, les joues 
des Eumenides attendries par ses chants. Proserpine et le dieu du 
sombre royaume ne peuvent resister a ses pri^res. Us appellent 
Eurydice. Elle etait parmi les ombres recemment descendues 
chez Plttton. Elle s'avance d'un pas ralenti par sa blessure. Le 
chantre de Thrace la recouvre» a condition qu'il ne se retouraera 
pas pour la regarder jusqu'a ce qu'il ait franchi la vall^ de Vk- 
verae ; sinon, la faveur sera revoqu^e. 

Serius aut citius sedem properamus ad unam. 
Tendimus huc omnes, hsBc est domus ultima ; vosqiie 
Humani generis longissima regna tenetis. 35 

Hxc quoque, quum justos matura peregerit annos, 
Juris erit vestri : pro munere poscimus usum. 
Ouod si Fata negant veniam pro conjuge, certum est 
NoUc redire mihi. Letho gaudete duorum. » 

Talia dicentem, nervosque ad verba moVentem, 40 

Exsangues flebant anima}; necTantalus undam 
Captavit refugam ; slupuitque Ixionis orbis ; 
Nec carpsere jecur volucres; urnisque vacanint 
Belides; inque tuo sedisti, Sisyphe, saxo. 
Tum primum lacrymis victarum carminc fama est 45 

Eumcnidum maduisse genas. Nec regia conjux 
Sustinet oranti, nec qui rcgit ima, negare. 
Eurydicenquc vocant. (Jmbras erat illa recentes 
Inler, et incessit passu de vulnere tardo. 
Hanc simul et legem rhodopeius «ccipit heros, 5U 

Ne flectat retro sua lumina, donec avernas 
Eiierit valles, aul irrita dona futura« 



372 m£TAHORPHOSES. 

Ils gravissent, a travers le plus profond sil^nce, un sentier mon- 
tant, escarp^, obscur et co.uvert de brouillards ^pais. Ddsjk ils tou- 
chaient presque aux bords superieurs, lorsque Orph^e, craignant 
qu Eurydice ne lui echappe, et impatient cje la Toh*, jette sur 
elle un regard d'amour. Elle dtsparait au m^me instant. U lui 
tend les bras, il veut se jeter dans les siens et TembrassOT. Mal* 
heureux ! il ne saisit qu'un vain fantdme ! En mourant une se- 
conde fois, Eurydice ne se plaint pas de son ^poux. Eh! de quoi 
pouvait-elle se plaindre que de Texc^ de son amour? Adieu, lui 
dit>elle d'une voix quMl pul a peine entendre, et elle rentra dins 
)e sejour des ombres. En perdant de nouveau son epouse, Orph6e 
resle frappe de stupeur. Tel le berger timide qui vit Cerbere 
avec ses trois t^tes, dont une seule, celle du milieu, ^tait char- 
gee de chaines, fut glace d^epouvante, et ne cessa de craindre^ 
qu'au moment oA ij^ fut m^tamorphose en rocher. Tel fut en- 
core Oleims, qui voulut se charger de ton crime, malheureuse 
L^th^a, trop fiere de ta beaute. Jadis unis par les plus tendres 
liens, vous 6tes maintenant des rochers qui surmontent rhumide 
front de rida. Orphee a beau recourir aux pri^res et s^efforcer 
de repasser le Styx, Charon le repousse. Accable de tristesse, il 

Carpitur acclivis per mula silentia trames, 
Arcluus, obscurus, caligine dcnsus opaca; 
i\ec procul abfucrant teliuris margine summa;. 55 

llic, nc deficeret, metuens, avidusque videndi, 
Flexit amans oculos, et protinus illa relapsa est; 
Brachiaque intendens, prendique et prendere caplans, 
Nil nisi cedenles ii^elix arripit auras. 
Jamque iterum moriens non est de conjugc quidquani GO 
Questa suo. Quid enim nisi se quereretur amatnm? 
Supremumque vale, quod jam vix auribus illc 
Accipcret, dixit, revolutaquc rursus codem est. 
Non aliter stupuit gomina ncce conjugis OrphcHS, 
Quam Iria qui timidus, medio poilante catenas, C.*) 

Colla canis vidil, quem non pavor ante reliquil, 
Quam nalura prior, saxo pcr corpus oborlo ; 
Quique in se crimeii Iraxit, voluitquc vidcri 
01«*nos psse nocens; luque o conn.sa figura», 
Infelix Lclhxa, lux; junclissima quondam 70 

IVctora, nunc lapides, c\\\ov> \\uwv\da suslinol h\o. 
Orantem, fruslraqwe Uctwm vv^wiwe "^cA^iwVK^wv 



LIVRE X. 573 

resla sept jours sur rinfernale plage, sansprendre de nourrilure. 
Les soucis, les regrets et les lannes furent ses seuls aliments. 
Enfin, las d'accuser la cruaut6 des dieux de r£r^be, il se retira 
sur le superbe Rhodope et sur FH^mus, battu des aquilons. Trois 
fois le soleil avait ramen^ la marche de i'ann^ aux limifes mar- 
qu^s par les Poissons, et Orphee fuyait Tamour, soit qu'il d6- 
plordt le malheur de sa premiere flamme, soit qu'il ei!it k jamais 
engag^ sa foi. Plusieurs beautes Toulurent s^unir a lui. Toutes 
furent indignees de ses reius. Cest lui qui apprit aux Thraces a 
s'egarer dans des amours desavou^ par la nature, et a cueillir 
la fleur de Tadolescence, ce printemps fugitif de la vie. 

ATTS EST CnANG^ EN PIN, CTPARISSE EH CYPRES. 

II. Sur ie haul d'une coUine 4tait une plaine tapiss^e de verdure, 
mais depourvue d'ombrage. A peine le chantre issu des dieux y 
eut-il fait r^nner les cordes de sa lyre, qu'il y vit accourir Tar- 
bre de Chaonie, les peupliers nes des filles du Soleil , le ch^nc r.u 






Portitor arcuerat. Seplem tamen ille diebus, 
Squalidus in ripa, Cereris sine munere, sedit. 
Cura, dolorque animi, lacrymseque,^ alimenta fuere. 
Esse deos Erebi crudeles questus in allam 

recipit Rhodopcn, pulsumque aquilonibus lla^mon. 
^ertius «quoreis inclusum Piscibus annum 
Finierat Titan, omnemque refugerat Orpheus 
Femineam venerem, seu quod male cesserat illi, 
Sive lidem dederat. Multas tamen ardor habebat 
Jungere se vati ; multse doluere repulsse. 
lUe etiam Thracum populis fuit auctor, amorem 
In (eneros transferre mares, citraque juventam 
^Xilis brove ver, et primos carpere flores. 



ATTS llUTATUn IN PINUM, CTPARIS8IS IK CUPBESSmi. 

II. Collis crat, collemque super planissima campi 
Arca, quam viridem faciebant graminis herbs. 
Umbra loco deerat. Qua postquam parte resedit 
Dis genitus vates, et fila sonantia raovit, 
Urobra loco venit. Non Chaonis abfuit arbos, ^^ 

Non nemus Heliftdam^ non fronlWros a^KiAvk^ ^\V\ik^ 



374 M£TAM0RPH0SES. 

fronl altier, le tendre tUleul, le h^tre» le chaste laurier, le cou- 
drier fragile, le frSne qui fournit des javelots, le sapin sans 
nosuds, l'yeuse courb^e sous ses glands, le platane propice aux 
joyeux banquets, Terable bigarre, le saule ami des fontaines, le 
lotos aquatique, le buis toujours vert, la mince bruy^re, le myrte 
aux deux couleurs, et le laurier-tin aux baies noires. Vous ao- 
couriites aussi, lierres flexibles, vignes couronn^es de pampres, 
ormeaux enlac^ de vignes, fr^nes sauvages, pic^, arbousiers 
aux fhiits rouges, palmiers, dont les souples rameaux sont le 
prix des vainqueurs, et toi, pin au feuillage cfGI^ et a la cime 
herissee de pointes, arbre cher h la m^re des dieux, depuis 
qu'Atys, pr^tre de ses autels, depouilla la forme humaine pour 
se renfermer dans tes flancs. A cette for^t vint se joindre le cy- 
pr^s au sommet aigu comme la bome des champs. Arbre main- 
tenant, ce fut jadis un jeune homme aim6 du dieu qui manie 
^alement bien Tarc et la lyre. 

Dans les prairies de Garthee vivait un grand cerf, consaor^ aux 
Nymphes de la contree. Son bois, tout brillanl d'or, couvrait sa tete 
d'un vaste ombrage. Un collier enrichi de pierreries pendait a 

Ncc tiliae roolles, nec fagus, et innuba laurus, 

El coryli fragilcs, et fraxinus utilis hastis, 

Enodisquc abies, curvataque glandibus ilex, 

Et platanus genialis, acerque coloribus impar, 95 

Amnicolxque simul salices, et aquatica lotos, 

Perpetuoque virens buxus, tenuesque royricsB, 

Et bicolor myrtus, et baccis caerula tinus. 

Vos quoque, flexipedes hederae, venistis, et una 

Pampineas vites, et aroictn vitibus uimi, 100 

Omique, ct piceoB, pomoque oncrala rubenli 

Arbutus, et lentae, victoris praemia, palm.fi, 

Et succincta comas, hirsulaque vertice pinus, 

Grata deum matri ; siquidem cybeleius Atys 

Exuit hac hominem, truncoque induruit illo. 105 

Adfuit huic turbae, metas imitata cupressus, 
Wunc arbor, pucr ante deo dilectus ab illo, 
Qui citharam nervis, et ncrvis temperat arcus. 

Namque sacer Nyrophis carthxa tenentibus arva, 
Ingens cervus erat, lateque patentibus altas 110 

Ipse suo capiti praebebat cornibus umbras. 
(k)rniia fulgebant awto, demss^o^we \w wtcvcv«» 



LIYRE X. 375 

son cou gracjeux et descendait sur ses ^paules. Une bulle d'ar- 
gent, attachee par de legers liens, s*agilait sur son front. Deux 
glands d'airain d*^ale grosseur brillaient a ses oreilles. II n'^tait 
ni timkie, ni farouche. U frequentait les maisons et presentait son 
cou aux caresses du premier venu. Tu Taimas plus que personne, 
Cyparisse, toi le plus beau des habilanls de G^os. Tu le menais 
dans de frais p^turages, et le desalterais aux sources limpides. 
Tantdt tu parais son bois de guirlandes de fleurs; tantdt, assis sur 
son dos, tu prenais plaisir a diriger avec un frein vermeil sa 
course vngabonde. On etait au milieu du jour, et le soleil embra- 
sait de sesfeux, les bras recourbes du Cancer. Le cerf fatigue se 
reposait sur le gazon et goAtait le frais a Fombre des bois. Le 
jeune Cyparisse ratleint par megarde de son javelot, et, le voyant 
expirer de cette cruelle blessure, il veut mourir lui-mdme. Que 
ne lui dit point Phebus pour le consoler ! £n vain il lui repr^. 
sente que sa douleur est trop grande pour cette perte legere. 
Cyparisse gemit et demande aux dieux, commc faveur supr^me, 



Pendebant tereti gcmmabi monilia collo. 

Bulla super frontem parris argentea loris 

Vincta movebatur, parilesque es a^re nilebant, 115 

Auribus in geminis, circum cava tempora, bacrse. 

Isquc metu vacuus, naturalique pavore 

Deposito, celebrare domos, muleendaqne colla 

Quamlibet ignotis manibus praebere solebat. 

Sed tamen ante alios, ceas pulcberrime gentis, 1^^ 

Gratus crat, Cyparisse, tibi. Tu pabula cervum 

Ad nova, tu iiquidi dufebas fontis ad undam; 

Tu modo tesebas varios per cornua flores; 

Nunc, eques in tergo residens, huc lactus et illuc 

MoHia purpureis frenabas ora capistris. 1:25 

^tus erat, mediusque dies, solisque vapore 

Concava littorei fervebanl brachia Cancri. 

Fessus in herbosa posuit sua corpora lcrra 

Cervus, et arborea ducebat frigus ab umbra. 

Hunc puer imprudens jaculo Cyparissus acuto ir»0 

Fixit, et, ut ssevo morientem vuinere vidit, 

Velle mori staluit. Que non solatia Phcebus 

Dixit! el ut leviter pro materiaque dolcret, 

Admonuit. Gemit ille taroen, munusque supremiim 

Hoc petit a Superis, vt tempore lugeal omin. X^V^ 



370 H^TAMORrJObES. 

que son deuil n'ait jamais de fin. Gependant Texc^ de ses lannes 
tarit son sang ; son teint commence k verdir ; ses cheraix, qui 
flottaient nagu^re sur son cou d'alb&lre, se dressent, se dur« 
dssent, et leur cimc effil^e s'^l^ve vers les cieux. Le dieu 
soupire et fait entendre ces tristes accenls : « Objet de mes re- 
grets, tu fassocieras aux chagrins des mortels, et tu deviasdras 
le symboledudeuil. » 

ENLEVEMENT DE GANYM&OE. 

III. Tels sont les arbres que le chantre de Thrace avait attir^ . 
autour de lui. Assis au milieu des hdles de Tair et des bois» 
il prom^ne longtemps ses doigts sur ies cordes de sa lyre, et, 
apr^ avoir essay^ des accords differents, il s'exprime en ces 
termes : « Muse qui m'as donn^ le jour, que Jupiter soit le 
premier objet de mes chants. Tout cMe h son empire. Scuvent 
j*ai chante sa puissance. J'ai chant^ sur un ton ^lev^ les G^nts et 
les foudres victorieuses qu'il lan^a dans les champs de Ptil^a. 
Aujourdhui je veux, sur un ton plus l^er, c^Iebrer les enfants 



Jamque, per immensos egcsto sanguine fietus, 

In viridem vcrti coBperunt membra colorem; 

Et modo, cui nivea pendebant fronle capilli, 

Horrida caesaries fieri, sumptoque rigore 

Sidcreum gracili spectare cacumine ccelum. 140 

Ingcmuit, tristisque deus : « Lugebcrc nobis, 

laigcbisque alio», adctisque dolentibus, » inquit. 

RAPTDS GANYIIEDES. 

III. Tale nemus vatcs contraxerat, inquc ferarum 
Concilio medius turba volucrumque scdebat. 
Ut satis impulsas tentavit pollice cbordas, 143 

Et sensit varios, quamvis divcrsa sonacent, 
Toncordare modos, hoc vocem carmine rupit : 
« Ab Jovc, Mnsa parcns; cedunt Jovis omnia regno ; 
Carmina noslra move. Jovis est mihi ssepe potestas 
Dicla prius. Cecini plectro graviore Gigantns. 150 

Sparsaque phlegrscis victricia fulmina campis. 
fftinr opHs e»l \o\\otc X^^tak^^Mexo^c^^ «wiwxv^'». 



LIYRE X. 577 

chdris dies dieux, et ces vierges coupables dont les feux impurs 
m^ritSrent un juste chSttment. Le roi des Immortels brAIa jadis 
pour le Phrygien Ganymede. Gomme il cherchait une forme plus 
propice a ses voeux que celle dont il ^tait rev^tu, il prit de pr4- 
ference celle de Toiseau qui peut porter sa foudre; et soudain, 
fendanl les airs de ses ailes trompeuses, i1 ravit le petit-fils 
d'Ilus, qui lui sert encore d'^hanson dans rOlympe, et verse le 
nectar dans sa coupe, en depit de Junon. 

IITACINTnE HETAMORPHOSg EN FLEOR. 

IV. i Et toi aussi, fils d'Amycl^s, Ph^bus faurait plac^ au ciel, 
si un d^plorable destin Teut permis. Du moins, autant qu*il est 
en son pouvoir, il te rend immortel. Toutes les fois que le prin- 
temps chasse Fhiver et qu'aux Poissons pluvieux succ^e le 
Belier, tu renais et tu brilles sur la verdure. Mon p^re eut une 
tendre predilection pour toi. li abandonna souvent Delphes, pla- 
cee au centre du monde, pour errer avec toi sur les bords de 
FFAirotas ct dans les champs de Sparte, privee de remparts. 

Dilectos Superis, inconcessisquc puellas 

Ignibus atlonitas meruisse libidinc pccnaro. 

Rex Superum phrygii quondam Ganymcdis amore 155 

Arsit, el inventum est aliquid, quod Jupiter essc, 

Quam quod erat, mallct. NuUa tamcn alite vcrti 

Dignalur, nisi quse possit sua fulmina ferrc. 

Ncc mora, percusso mendacibus acre penuis 

Abripit Iliadcn, qui nunc quoque pocula miscct, 1C0 

Invilaquc Jovi ncctar Junone minislral. 

nTACINTllUS IM FLOREII VEnTlTUR. 

IV. « Te quoque, Amyclide, posuisset in sthere Pliflebus, 
Tristia si spalium poncndi fata dedissent. 
Qua licet, sternus tamen es ; quoticsque rcpellit 
Vcr hiemem, Piscique Arics succedit aquoso, 1C5 

Tu toties oreris, viridique in cespile vernas. 
Te meus ante alios genilor dilcxit, et orbe 
lu medio positi caruerunt prsside Delphi, 
Dum deus Eurotan, immunitamque tte(\u^iiUV . 



378 MClTAMORPHOSES. 

Alors sa lyre et son arc languissaient sans honneur. S'ouUiant 
lui-m^me, il ne dedaignait pas de tendre des filets, de oonduire 
une nieute, ou de gravir sur tes pas )e sommet d'un mont es* 
carpe : une longue habitude ^tait pour ses feux un nouvel aliment. 
f Un jour ou ie soleil, au milieu de sa caiTi^re, se trouvait k 
une ^gale distance du soir et du matin, ApoUon et Hyacinthe 
quittent leurs v^tements, impr^ent leur corps d'huile, et sV 
musent a jouer au disque. Le dieu, apr^ i'avoir balanc^, lanoe 
le sien dans les airs. Le disque se fraye un passage k travers les 
nues, retombe apr^ un long intervalle, et prouve k la fois IV 
dresse et la force du joueur. Soudain l'imprudent Hyacinthe, 
^porte par Fardeor du jeu, se h4te de ramasser le disque. Mais 
la terre le fait rebondir et il va frapper son front. Apollon, pdle 
oomme son ami, soutient son corps chancelant. Tantdt il cher- 
che h le ranimer, tant6t il ^tanche sa cruelle blessure, ou exprime 
le suc des plantes pour retenir son &me fugitive. Son art reste 
impuissant : le coup ^lait mortel. Gomme daiis un jardin arrose 
par une eau vive, si Ton vient a briser la tige des violettes, des 



Sparlen. Nec cithara;, nec sunt in honore sagitt». 170 

Immemor ipse sui, non relia ferro recusat, 
Non tenuisse canes, non per juga montis iniqui 
Isse comes, longaque alit assueludine flammas. 

« Jamque fere medius Titan venientis et acta 
Noctis erat, spatioque pari distabat utrinque. 175 

Gorpora vestc levant, et succo pinguis olivi 
Splendescunt, latique ineunt certamina disci. 
Quem prius acrias libratum Phcebus in auras 
Misit, et opposilas disjecit pondere nubes. 
Reccidit in solidam longo post tempore terram 180 

Pondus, et exhibuit junctam cum viribus artem. 
Protinus imprudens, actusque cupidine ludi, 
ToHere Tsenarides orbem properabat; at illum 
Dura repercussum subjccit in aera tellus 
In vultus, Hyacinthe, tuos. Expalluit aeque, IR.H 

Ac puer, ipse dcus, collapsosque excipit artus, 
Et modo te refovet, modo tristia vulnera siccat, 
Nunc animam admotis fugientem sustinet herbis. 
Nil prosunt artes : etat itnmedicabile vulnus. 
Vt si quis violas, nguo^^e p^ipwet \w\votV^^ m 



LIVRE X. 379 

pavots ou des lis, ces fleurs penchent tout k coup leur t^te lan- 
guissante et perdent leur ^clat ; bientdt elles ne se soutiennent 
plus, et s'inclinent vers la terre ; ainsi les traits d^Uyacinthe se 
fletrissent; sa t^te, appesantie et sans force, tombe sur son 
epaule. 

« Tu meurs, Hyacinthe, moissonnS au printemps de TSge, s'e- 
« crie Apollon. Je vois ta blessure et mon crime ! Tu causes ma 
« douleur ; ton trepas est mon ouvrage. On inscrira sur ta tombe 
« que ma main t*a ravi le jour : c'est elle qui f a donne la mort. 
« Cependant quel est mon crime ? En est-ce un d'avoir joue avec 
« toi ? En est-ce un de t^avoir aime ? Que ne puis-je te donner 
« ma vie pour la tienne ou mourir avec toi ! Mais, puisque je 
« suis enchaine par la loi du Destin, du moins tu seras toujours 
« avec moi, et ma bouche ne cessera point de r^peter ton nom. 
« Ma lyre le redira : tu revivras dans mes chants. Fleur nou- 
« veile, tu pr^enteras sur tes feuilles le cri de ma douleur. Le 
« temps viendra oiji un heros sera change en une fleur semblable, 
« sur laquelle on lira le m^me gemissemeht. » Apollon parlait 
encore, et d^j^ le sang qui baignait le gazon n'^tait plus du 



Liliaque infringat, fulvis hxrentia virgis, 

Marcida demiUant subito caput illa gravatum, 

Nec se sustineant, spectcntque cacumine lerram; 

Sic vuUus rooriens jacet, et defccla vigore 

Ipsa sibi est oneri cervix, hnmeroque recumhit. i^"» 

« Laberis, (Ebalide, prima fraudate juventa, . 
« Phcebus ait, videoque tuum, mea crimina, vulnn». 
« Tu dolor es, facinusque meum. Mea dextera letho 
« Inscribenda tuo est : ego sura tibi funeris auctor. 
« Quoe niea culpa tamen? nisi si lusisse, vocari -**^> 

« Culpa potest; nisi culpa potest, et amasse, vocari. 
« Atque utinam pro tc vitam, tecumvc liceret 
w Reddere! Sed quoniam fatali lege tenemur, 
« Seraper eris mecura, memorique hierebis in ore. 
« Te lyra pulsa manu, tecarmina nostra sonabnnt; 20:; 
« Flosque novus scripto gemitus imitabere noslros. 
« Tempus et illud erit, quo se fortissimus heros 
(c Addat in hunc florera, folioquc legatur eodem. » 
Talia dum vero memorantur ApoUinis ore^ 
Ecce cmor, qui fasus humi signavetal \\CT\iwii, 'iV^ 



380 MfiTAMORPUOSES. 

sang. A sa place parut une fleur plus briilante que la pourprc. 
Elle avait la forme ct reclat du iis. Seulement eile ^ait rouge, 
tandis que le lis. est blanc; Cetait trop peu pour Apolion dVoir 
opere cette metamorphose. Sur les feuilles de cette fleur il graya 
ses sanglots. Les syllabes ai, ai, qu'on y Toit tracees, etemis^ 
sa douieur. Sparie se giori/le d'avoir donnS le jour a Ilyadnthe. 
Sa m^moire y est encore entour^ d'hommages. Tous les ans eiie 
c^I^bre en son honneur des f^tes consacrees par un anlique 
usage, et qui portent son n^^m. 

HUTAllORPHOSe DES C^RASTES EN BiEUFS E: DES PROP^TIDeS 
EN ROCIICRS. 

V. • Maisdemandez a Amathonte, feconde en melaux, sielle ?ou« 
drait avoir vu naitre ies Propetides. Eiie ies desavoue, ainst que 
ces hommes dont ie front, arme de cornes, ieur flt donner le nom 
de Cirastes. Aux porles de leur ville s'elevait un autei dedi^ a 
Jupiler Hospitaiier. Get autei ^tait souiii^ par le crime. L'etranger, 
en le voyanl rougi de sang, aurail cru qu'on y sacrifiait de jeunes 
(aureaux ou des brebis d'Amathonle. Bienldt ii y elait immole 



Desinil esse cruor, tyrioque nilenlior ostro 

Flos oritur; formamque capit, quam lilia, si non 

Purpureus color huic, argenteus esset in illis. 

Non satis hoc Phoebo est (is enim fuit auclor honoris), 

Ipse suos gemilus foliis inscribit, et ai ai 215 

Flos habet iDscriplum, funestaque littera ducla cst. 

Nec genuisse pudet Sparten Hyacinthon; honorque 

Durat in hoc ajvi, celebrandaque more priorum 

Annua prselata redeunt Hyacinthia pompa. 

CERASTjE CONVEBSI IN BOVES; PnOPiETIDES IN SAXA. 

V- « At si forle roges fecundam Amalhunta melalli, 229 
An genuisse velit Propcctidas, abnuat xque 
Alque illos, gemino quondam quibus aspcra cornu 
Frons erat, unde etiam nomen traxere Cerastx. 
Ante fores horum stabat Jovis Hospilis ara, 
Lugubris sceleris. Quam si quis sanguine tinctam 225 

Advena vidisset, maclavos cxe^etfiV. \\V\<^ 
Laclanlcs vitulos, mal\\ws\«iC8kSNe Vvtov.Ki,%. 



LIYRE X. 381 

lui-meme. Indigiiee de ces criminelles oflrandes, Venus s'appr6- 
tait a quitter les villes ou elie est adoree, et les plaines d*Oplnuse. 
ff Quel forfait, dit-elle, ont donc commis ces lieux et ces cites que 
« j'aime? Que peut-on leur reprocher? Ah! plutdt, qu'un peuple 
ff barbare expie ses forfaits par Texi], par la mort ou par un ch^ti- 
« ment qui tienne le miiieu enlre la mort et Texil ! Ce chAtiment, 
« que peut-il ^lre, sinon une m^tamorphose? » Tandis qu'elle 
hesite sur le changement que les Cerastes doivent subir, elle aper- 
9oit des comes sur leur front. II lui vient dans la pensee qu'elle 
peut les y fixer, et elle les transforme en taureaux furieux. Ce- 
pendant les cyniques Propetides osent nier encore sa divinite. Pour 
venger cetle offense, le courroux de ia deesse les poussa, dit-on, a 
donner le premier exemple du f rafic de leur beaute. Comme elles 
avaient depouilie toute pudeur et que leur front ne savait plus 
rougir, elles furent changees en rocher. Leur nature avait peu 
souffert de cette metamorphose 

STATUE DE rTGyALION. 

^I. « Temoin des crimes qui souillerent leur vie, etplein dliorreur 
pour les vices que la nalure a mis dans le coeur des femmes, Pyg- 

Hospes cral cxsu^. Sacris orfcuba ucfandis, 

Ipsa siias urbes, opliiusiaque arva parabat 

Dcserere alma Venus : « Sed quid loca grala, quid urbes 250 

« Pcccaverc mcaj? quod crimen, dixil, in ill-s? 

« Eisiiio pocnam polius gens impia pcudal, 

« Vel nece, vcl si quid medium mortisque fugxquc, 

« Idque quid cssc polcst, nisi versaj pocna figuraj? » 

Dum dubitat, quo mutct eos, ad cornua vultum 233 

Flexit, et admonila csl hajc illis posse relinqui, 

Grandiaquc in lorvos transformat mcmbra juvincos. 

Sunt tamcn obscenae Vcnerem Propoctidcs aus» 

Esse ncgare deam. Pro quo sua numinis ira 

Corpora cum forma primaj vulgassc fcruntur. -i^H^ k^' \) 

Ulquc pudor ccssit, sanjjuisquc induruit ori-. 

In risiduni parvo s.iliccin discrimiiic vcrs:?. 

PTCMAUO.NIS STATCA. 

VI. « Quas quia Pygmalion a?vum per criincn ogenlci 
Videra"», offensus vhiis, quaj plurima mcivV.'i 



382 METAMORPHOSES. 

malion vivait libre du joug de rhymen. Longtemps aucune com« 
pagne ne partagea sa couche. Cependant son ciseau mit au jour 
une merveilleuse slatue d^ivoire. Elle represenlait une femme 
que rien ne pouvait ^aler, et il devint amoureux de son ouvrage. 
Cetait une vierge : on l'aurait crue vivante.. La pudeur seule 
semblait remp^cher de se mouvoir : tant Tart parrient a s'ef- 
facer! Dans son enthousiasme, Pygmalion se passiomie pour 
ies charmes dont il est Fauteur. Souvent il approcbe ses mains 
de son chef-d^oeuvre pour s'assurer si c'est un corps ouune statue 
d'ivoire ; et il doute encore. 11 lui donne des baisers, et s'imagine 
que jces baisers lui sont rendus. U lui parle, il Tembrasse, il croit 
presser sous ses doigts un corps v^ritable, et craint d'y laisser une 
livide empreinte. Tanldt il lui prodigue des caresses, tanldt il lui 
fait les presents qui plaisent aux jeunes filleS; tels que des oo* 
quillages, des cailloux ronds, de petits oiseaux, des lleurs nuan- 
cees de mille couleurs, des lis, des balles peintes, et l^amlnre qui 
decoule des peupliers. U s'occupe aussi de sa parure. D ome ses 
doigts de pierrerieS; et son cou de longs colliers. Des perles peu- 
dent a ses oreilles» et des chaines flottent sur son sein. Tout 

Fcmineae natura dcdit, sine conjuge csdebs '^ili 

ViTcbat, thalamique diu consortc carebat. 

Inlerea niveum mira feliciter arte 

Sculpsit ebur, formamqiie dedit, qua femiua uasci 

NuUa potest, operisque sui concepit amorem. 

Yirginis est verse facies, quam vivere credas^ 250 

Et, si non obstet reverentia, velle movcri : 

Ars adeo latct artc sual Miratur, ct baurit 

Pectore Pygmalion simulati corporis ignes. 

Saepe manus opcri lcntantes admovct, an sit 

Corpus, an illud ebur; nec ebur tamen esse fatulur. 235 

Oscula dat, reddique pulat, loquiturque tenetquc, 

Et credit tactis digitos insidere membris, 

Et meluit pressos veniat ne livor in artus. 

Et modo blandilias adhibet, modo grala pucllit 

Muneia ferl illi conchas, teretesque lapillos, i<M> 

Et purvas volucres, et florcs milte colorum, 

Liliaque, piclasque pilas, ct ab arbore lapsas 

Heliadum lacrymas; ornat quoque vestibus arlus; 

Dat digilis gemmaa el \onga u\oq\\\;i cq\Vq\ 

itire leves bacc», vediinvcuU v*(i\.we ^«itk\«ii\.. ^-i 



LIVRE X. 383 

lui sied ; mais, sans painire, elle n'esl pas uioins belle. II la 
place sur des tapis de pourpre et la nomme son ^pouse. Enfin il 
Mt reposer sa tSte sur un oreiller moelieux, comme si elle etait 
douee de sentiment. 

• f On celebrait dans toute Tile de Chypre la f^te de Venus. On 
venait d'inunoler a la d^se de blanches genisses dont les cornes 
etaient garnies d'or. L'encens fumait sur ses autels. Pygmalion 
y porte son olTrande, et, d'une voix timide, il fait cette pri^re : 
u Dieux, si vous pouvez tout accorder aux morlels, faites, je 
« vbus en supplie, que mon epouse^ (il n'ose demander pour. 
i epouse la stalue elle-m^me) ressemble a cet ivoire travaiiie 
« par mes mains ! » La belle V^nus, presente a cette fSte, com- 
prend ce voeu. Gomme un presage propice, trois fois la flamme 
brille et s*^lance en fleche dans les airs. Pygmalion rentre chez 
lui, va retrouver sa statue, se penche vers elle et lui donne uu 
baiser. Elle parait avoir la chaleur de la vie. II Tembrasse en- 
core et touche son sein. L'ivoire s'amoIIit et cede sous ses 
doigts. Ainsi la cire de THymette fond aux rayons du soleil, 
prend mille formes sous la main de Tartiste, et obeit a sa pensee. 

CuDcla deceat, nec nuda minus formosa videtur. 
Gollocat hanc stratis concha Sidoiiide tiuclis, 
Appellatque tori sociam, acclinalaque colla 
MoUibus in plumis, tanquam sensura, reponit. 

« Festa dies Veneri, tota celeberrima Cypro, !270 

Veneral, ct pandis inductse cornibus aurum 
Gonciderant ictae nivea cervice juvencx, 
Thuraque fumabant, quum munere fuuctus ad aras 
Gonstitit, et timide : « Si di dare cuncta potestis, 
« Sit conjux opto (non ausus, cburnea virgo, 275 

« Dicere PygmaUon), similis mea, dixit, eburnaj. » 
Sensit, ut ipsa suis aderat Venus aurea fcslis, 
Vota quid illa velint, et amici numinis omen, 
Flamma ter accensa est, apicemque per aera diisit. 
Ut rediit, simulacra suas petit ille puellac, !280 

Incumbcnsque toro dedit oscula : visa tepere est. 
Admovet os iterum, manibus quoque pectora tentat. 
Tcntatum moUescit ebur, posiloque rigore 
Subsidit digitis, ceditqiie ut hymetiia sole 
Ccra remollescit, tractataque pollice muUa^ ^^ 

Fiectjtur ia fades, ipsoqtie &t iililis \ida. 



384 M£TAMOHPHOSES. 

Pyginalion, etonne, s'abandonne timidement a la joie et craint 
d'^tre abus^. Tout a Tamour, 11 palpe mille fo» Tobjet qu*il adore. 
Cetait un corps vivaut. II sent des vein^ tressaiilir sous sa main. 
Alors, transporte d'all^gresse, 11 rend graces a Yenus, et sa bou- 
che presse entiu une bouclic veritable. La vierge sent ses baisers 
et rougit ; elle ouvre a la lumi^re un oeil craintif> et voit a la fols 
le del et son amant. Venus preside a cet hvmne qui est son ou- 
vrage. Quand la lune eut reiripll neuf fois son croissant, Paphus 
vit ie jour et donna son nom a 1'ile de Paphos. 

MYRRHA CnANGEE EN ARBBE. 

Yll. i De cet hymen naquit le fameux Cynire, qu on aurait pu 
ranger panni les heureux, s'il n'ei]lt pas cu d'enfant. Je vais ra- 
conler une horrible aventure. Jeunes fiUes, et vous, peres, eloi- 
gnez-vous. Si mes chants ont pour vous des cliarmes, r^usez ici 
de me crolre, et rejetez ce recit; ou, du moins, en radmettant 
comme vrai, croyez aussl au chdtiment dont le crime fut suivi. 
Toutefois, si la nature permet de telles horreurs, je fi^iicite les 
Thraces et la partie du monde que nous habitons; je fi^licite noti^e 

Duin stupet, et timide gaudet, fallique verctur, 

Rursus amans, ruri>usque manu sua vota retractat. 

Corpus erat : saliunt tcnlatx pollicc veuo}. 

Tum vcro paphius plcnissima concipit lieros ilN) 

Vcrba, quibus Vcneri gratcs agat; oraqiic tandcm 

Ore suo non fal»a preniit; dataquc oscula virgo 

Sensit, et erubuit, timidumquc ad lumina lumcu 

Altollens, parilcr cum ccclo vidit amantem. 

Conjugio, quod fecit, adest dea. Jamquc couctis 295 

Coruibus in plonum novics lunaribus orbcm, 

Ula Paphon genuit, de quo tenet insula nomcn. 

HTRnHA IN ABDOItEH MVTATA. 

Yll. « Editus hac ille cst, qui, si sine prolc fuis&ct, 
Inter fcliccs Cyniras potuisset habcri. 
Dira canam. Katis procul hinc, procul c^lc, parenlcs; 300 
Aut, inea si vcstras raulcebunt carmina mentc», 
Dcsit in liac mihi parte fides, nec credilc factum. 
Vcl, si crcdctis, facti quoque credilc pccnam. 
Si iameu adm\&&uvi\ >\mt Uoc nalura videri; 
Gculibus bmams, qV uo%Uo %v^vu\qv qvVv\ oOo 



LIVRE X. 585 

patrie d'^tre loiii des climats qui furent lemoins d'un aussi mons- 
trueux forfait. Que Topulente Arabie produise Tamome, le cin- 
name, le coslus, de riclies fleurs et Tencens qui distille des ar- 
bres ; qu'elle produise aussi la myrrhe : Tarbre qui la donne fut 
trop dierement achete par ces infamies. L*Amour lUi-mSme, 
Myrrha, soutient que tu n as pas ete blessee de ses traits, et son 
flambeau repousse ta sacrilege flarame. Ce fut une des Furies, 
armee de sa torche uifernale, qui souflla dans ton coeur le venin 
dont ses serpents etaient goufles. Uair son p^re est un crime; 
mais raimer de la sorte est un crime plus affreux que lahaine. 
€ L'elite des princes brigue ta main ; la briilante jeunesse de TO; 
rient se dispute Thonneur de parlager ta couche. Parmi tous ces 
rivaux, choisis un epoux, a Texceplion d'un seul. Gependant Myrrha 
oprouve des remords el lutte contre son amour impur. c Quelle 
f fureur m'entraine? se dit-elle; que vais-je faire? Dieux, je vous 
« en conjurei et toi, piele tihale. et vous, droits sacres du sang, 
fl opposez-vous a cet inceste, et prevenez un tel forfait, si toulc- 
« fois c'en est un. En efliet, la nalure ne condamne point mon pcn 
« chant. Les aniraaux s'unissent sans choix. Le laureau trouvc 



Gratulor liuic lerrse, quod abcst regionibus iilis, 
Quae tanium gcnucrc nefas. Sil dives amomo, - 
Ciunamaque, costumquc suum, sudataque ligiio 
Tliura fcrat, floresquc a!ios panchaia lcUus, 
Dum feral et myrrham : tanti nova non fuit arbo:». 510 

Ipse negat nocuisse tibi sua lela Cupido, 
%iTha, faccsquc !>uas a criminc vindicat islo. 
Stipite te stygio, tumidisquc afflavit Echidnis, 
E tribus una soror. Scclus cst odisse parentcm ; 
'Uic amor est odio majus scelus. 

« Undiquc l^tli 515 

Te cupiuDt proccres; loloquu Oriente juvcnlus 
Ad thalami ccrtamen adest. Ei omnibus unum 
Elige. Myrrha, tibi dum ne sit in omnibus unu^. 
lllu quidem scntit, focdoque repugnat amori : 
£t secum : « Quo menle feror? quid molior? iu .uii. oiO 

« Di, precor, et Pietas, sacrataquc jura parcntJin, 
« lloc prohibcte ucfus, scelcrique rcsistite tan!o, 
« Si tamcn hoc scelus est. Sedenim damnare negalur 
• Uanc Yeaerem piclas; cocuulque ammaWai \i\j\\o 



380 MfiTAMORPHOSES. 

« naturel de rendre m^re lagenisse a laquelle il a donn^ la vie ; le 
« cheval peut feconder la cavale dont il est le p^re, le b^lier les 
« brebis qui lui doivent le jour, et Toiseau le sein qui Ta con^u. 
« Heureux les 6tres qui jouissent de ce privil^e! L'bomme s'esl 
« cree des entraves, et de jalouses lois repriment les sentiments 
« qu'autorise la nature. 11 est pourtant des contrees, dit-on, ou le iils 
« ^pouse sa mere, et le pere sa fille : leur tendresse s'accroit de 
« tous les feux de Famour . Malheureuse ! que n'ai*je re^u la vie dans 
« ces contrees ! Cest le hasard de la naissance qui me rend cou- 
« pable. Mais pourquoi revenir a de semblables pensees? Disparais- 
'« sez, esperances interdites amon coDur ! Ginyre merite mon amour, 
« mais comme un pere. Si donc je n'^tais la fille de ce grand roi, je 
« pourrais aspirer a sa couche ! Cest parce qu'il me tient de prfe 
« qu'il ne peut ^tre a moi ! Nos liens sont la source de mon mal- 
« heur. Etrangere a Cinyre, je serais plus heure\ise. Je veux m'e- 
« loigner et fuir ma patrie pour ^happer au crime. Un fatal amour 
« me retient. Que je puisse du moins conlempler Cinyre, toudier ses 
« mains, lui parler, Tembrasser, sll ne m'est pointpermis d^esp^rer 
« davanlage. Eh! que peux-lu ambitionner de plus, fiUe coupable? 

<t Gaetera deleclu; nec habetui* lurpe juvencu) 525 

« Ferre patrem tergo; fit equo sua filia conjux; 

K Quasque creavit, init pecudes, caper; ipsaque, cujus 

« Scmiae concepla est, ex illo concipit ales. 

« FeliceS; quibus ista licent! Uumana malignas 

« Cura dedit leges, et quod natura remitlit, 550 

« Invida jura ncgant. Gentes tamen esse ferunlur, 

« In quib«6 et nalo genitrix, et nata paienli 

(i Jungitur, ct pietas gcminalo crescit amorc. 

« Me miserum, quod uon nasci mihi contigit illidj 

« FortunaqMO loci laidor! Quid in ista revolvor? 3'ii 

« Spes interdicta;, discedite. Dignus amari 

« Ille, sed ut pater, est. Ergo si filia magni 

« Non essem Ginyra;, Ginyraj concurabere possera. 

<t Nunc quia tara meus est, non est meusj ipsaquc Uamno 

« Est mihi proximitas : aliena poleutior essem. 540 

«< Ire libet procul hinc, palriosque relinqucrc fines, 

« Dum scelus effugiam. Relinet malus error aniantem, 

« Ut praesens spectem Cinyram, tangamque, loquarquc, 

c Oficulaque adniONeakmt ^i uv^ coucediiui* ultra. 

* Lllra auUm apeiaie «Wcjuv^ ^v«a\.»\mvv^Vvt^Ql "«k^ 



LIVRE X. 387 

« Ne vois-iu pas que tu confonds tous les noms, tous les droits? 
« Veux-tu donc ^tre la rivale de ta m^re et Tamante de ton pere? 
f Veux-tu devenir la sceur de ton fils et la mere de ton frere? Ne 
ff crains-tu pas les Furies h^rissees de serpents, que les mechants 
« voient toujours agiter a leurs yeux des torches mena^nles? 
« Myrrha, tes mains sont encore pures. Garde-toi d'ouvrir ton 
« coeur au crime ; garde-toi d'enfreindre par une monstrueuse 
« union les saintes lois de la nature! Quand meme Ginyre ac- 
« cueillerait tes voeux, ils trouvent en eux-memes leur condam- 
« nation. Mais son ^me est vertueuse ; il respecte ses devoirs. 
« Et j'ose desirer qu'il partage mon delire ! » 

« Elle dit. Cependant Ginyre, parmi tant de rivaux dignes de sa 
flUe, h^ite sur le choix qu'il doit faire. II lui demande, en les de- 
signant chacun par son nom, quel est celui dont elle veut etre 
Tepouse. Myrrha d'abord garde le silence, et, tenant ses regards 
attaches sur le front de son pere, elle bnile : des larmes ardentes 
roulentdans ses yeux. Ginyre les attribue a la timidite d'une vierge, 
et lui defend de pleurer ; il essuie ses larmes et lui donne un bai- 
ser. Myrrha le re^oit avec une joie trop vive ; et, quand son pero 
lui demande encore quel epoux elle desire : « Iln epoux qui vous 



« Nec, quot confundas et jura et noraina, sentis? 

« Tune eris et matris pellex, et adultera patris? 

« Tune soror nati, genitrixque vocabere fralris? 

« Nec metues atro crinitas angue sorores, 

« Quas, facibus saBvis oculos atque ora pctentes, 350 

t Noxia corda vident? At tu, duni corpore non es 

« Passa, ncfas animo ne concipe, neve potentis 

« Concubitu vetito naturse poUue foedus. 

« Yelle puta; res ipsa vetat; pius ille, memorquc 

« Juris; et, ol vellem similis furor esset in illo! » 55S 

« Dixerat, at Cinyras, quem copia digna procorum, 
Quid faciat, dubildrc facit, scitatur ab ipsa, 
Nominibus dictis, cujus velit esse mariti. 
Illa silet primo, patriisque in vultibus hserens, 
/Bstuat, et tepido suffundit luroina rore. 360 

Virginei Cinyras hsBc credens esse timoris, 
Flere vetat, siccatque genas, atque oscula jungit. 
Myrrha datis nimium gaudet, consuUaque, qwa\m 
Oplet hahere viruBif « Similem tibi, » dmV. kl ttVft 



58« METAMORPHOSES. 

i rossemble, » dit-ellc. II loue celte reponse, dont il ne pto^tre 
point le sons. « Conserve tonjours la mSme pi6l6 filiale, • lui r6- 
pond-it. Au mot de piete, Myrrha, qui connait son coeur criminel, 
haissc les yeux. La nuit etait parvenue au milieu de sa course. Le 
sommeil allegeait les fatigues et les peines des mortels ; mais la 
nile de Ginyre, d^vor^e par une inddmptable passion, veille et 
roule dans son Sme ses projets furieux. Tour a tour elle ddsesp^re, 
clle veut tout oser, elle rougit, elle desire. Elle ignore a quel 
parti elle doit s'arr6ter. Comme un grand arhre frapp^ par la 
hache ne sait, en attendant le demier coup, de quel cdte il va 
tomber, et fait de toute part redouter sa chnte. Myrrha, atteinte 
de blessures diverses, flotte et penche tantdt vers un parti, lantdt 
vers un autre. Enfin son amour ne trouve de tr^ve ou de repos 
que dans la mort. Elle choisit la mort, et se leve resolue de mettre 
fin a ses jours par nn lacet fatal. Elle attache sa ceinture k une 
poutre, et s'ccrie: «Cher Cinyre, adieu; sache-Ie bien, tu es la 
« causc de mon tr^pas ! » A ccs mots, elle passe son cou dans le 
funeste lien. 

« Le son confus de ses paroles elait parvenu, dit-on, aux oreilles 
de la fid 'le nourrice qui gardait la porle de son appartement. La 



Non inlcllcctam vocem coUaudat, et, « esto 305 

« Tam pia sompor, v ait. rieialis nomine dicto, 

Demisil vullus scelrris sibi conscia virgo. 

^octis eral medium, curasque et corpora sonmus 

Folvcrat. At virgo cinyreia pervigil igni 

Carpitur i«domilo, furiosaque vota retractat. 570 

Et modo desperat, modo vult tentare; pudetque, 

Et cupit; ct, quod agat, non invenit; utque securi 

Saucia trabs ingens, ubi plaga novissima restat, 

Quo cadat, in dubio est, omnique a parte timetur; 

Sic animus vario labefactus vulnere nutat 375 

IIuc levis, atquc illuc; momcnlaquc sumit utroque. 

Nec modus aut requics, nisi mors, reperitur amoris. 

Mors placet. Erigitur, laqueoque innectere fauccs 

Deslinat, ct, zona summo de poste rcvincta : 

« Care vale Cinyra; causnm te intellige mortis. » 580 

Dixit, el apiabal paUeuU \incula collo. 

« Murmura \cr\M)t>iTO ^vAvis xvviVv\m ^^ ^wx^%» 
Perveni^se fetunl, Vivuexx seY^;xvvV\?> ^wm^^. 



LIYRE X. 589 

bonne vieille accourt et ouvre les porles. A la Yue des fun^bres 
apprfits, un cri s'echappe de sa bouche, et, au m^me instant, 
elle meurtrit son sein, d^hire ses T^tements, arrache le tissu et 
le met en lambeaux. Puis elle s*abandonne aux larmes, embrasse 
la jeune princesse, et veut connaitre les motifs de sa determina- 
iion. Myrrha garde le silence et fixe sur la terre un regard immo- 
bile. Elle s^afflige de voir interrompre ses efforts pour h&ter son 
trepas. La nourrice insiste, et, dtouvrant ses cheveux blancs et 
son sein aride, elle conjure Myrrha, par les soins qu'elle prit 
d'elle au berceau, de lui confier ses chagrins. Myrrha se d6- 
tourne et gemit. La nourrice, toujours in^branlable, la presse 
de nouveau, et ne se borne plus a lui proraettre une 6tern^lle 
foi. « Parlez, dit-elle, et souffrez que je vous prMe mon appui. 
f Ma vieillesse est encore active. £tes-vous tourment^e par Ta- 
fl mour, je trouverai dans les plantes et dans les paroles magi- 
« ques un rem^e certain. fites-vous sous Tempire d'un malefice, 
« je vous en aflranchirai par un charme. La colere des dieux 
« s'est-elle appesantie sur vous, on peut Tapaiser par des sa- 
« crifices. Que puis-je supposer encore? La fortune vous sourit; 
« votre famille est heureuse au sein de rabondance ; votre p^re et 
« votre mere sont vivants. » A ce nom de pere, Myrrha pousse un 

Surgit anus, reseratque fores; morlisque parattB 

Instrumenta viilens, spalio conclamat eodem, 385 

Seque ferit, scinditque sinus, ereptaque collo 

Vincula dilaniat. Tum denique flere vacavit, 

Tum dare oomplexus, laqueique requirere causam. 

Mula silet virgo, terramque immota tuetur, 

Et deprensa dolet tardaj conamina mortis. * 590 

Instat anus, canosque suos, et inania nudans 

Ubera, per cunas alimentaque prima precalur, 

Ut sibi committat, quidquid dolct. llla roganlem 

Aversata gemit. Certa est exquirere nutrix, 

Nec solam spondere fidem : « Dic, inquit, opemque 395 

« Me sine ferre tibi : non est mea pigra senectus. 

« Seu furor est, habeo quiE carmine sanet et herbis; 

« Sive aliquis nocuit, magico lustrabere rilii; 

« Sive est ira deum, sacris plaeabilis ira. 

« Quid rcar ulterius? Certe fortuna domusque 400 

« Sospes, et in cuisu est, vivunt genitrii<\UQ ^'OkU.T(\w^» i^ 

Myrrlia, palrc wdilo, suspiria dttxVl ab irao 



500 MftTAMOUPHOSES. 

profond soupir. Gependant sa nourrice ne soup^nne enoore an- 
cun mal ; mais elle devine qu'elle souffre de l'amour. Immuable 
dans sa r^olution, elle la supplie de lui reveler son secret. La 
bonne Tieille la place sur ses genoux toute mouill^e de larmes, 
et, la serrant dans ses d^biles bras : « Je le vois, dit-elle, yous ai» 
« mez ; mais bannissez toute crainte. lci encore mes senrices vous 
« seront utiles : jamais votre pere ne connaitra cet amour. • Myrrha, 
^perdue, s^arrache de ses bras, et, pressant sa couche de son firont : 
« £loigne-toi, je t'en prie, lui r^pond-elle; epargne une infortunee 
« que la honte accable. » La nourrice la presse plus viTement. 
« £loign6-toi, poursuit Myrrha, ou cesse de me demander la cause 
« de ma douleur. Ge que tu veux apprendre est un crime. » 

La nourrice fremit ; elle lui tend ses mains tremblantes a la fois 
de vieillesse et de terreur, et tombe en suppliante a ses pieds. Tan- 
t6t elle la flatte, tant6t elle la menace, si elle ne la prend point 
pour contldente, d'aller r^veler a son pere le fatal lacet et les 
appr^ts de sa mort. D'un autre c6t^, elle promet de servir s(»i 
amour, si elle lui en livre le secret. Myrrha relSve la t^te, et 
inonde de larmes le sein de sa nourrice. Souvent elle tente un aveu, 
souvent elle ^touffe sa voix ; et, enveloppant de sa robe son visage 



Pectore; nec nutrix etiamnum concipit uUum 
Mente nefas, aliquemque tamen prscsentit amorero; 
Propositique tenax, quodcumque sit, orat, ut ipsi 403 

Indicct, et gremio lacrymantem toUit anili, 
Atque ita complectens infirmis membra lacertis : 
« Sensmius, inquit, amas; et ia hoc mea (pone timorem), 
« Sedulitas erit apta tibi, nec sentiet unquam 
« IIoc pater. » Exsiluit gremio furibunda, torumque 410 
Ore premens : « Discede, precor, miseroque pudori 
« Parce, ait; instanti, discede, aut desine, dixit, 
« Quxrere, quid doleam: scelus est, quod scire laboras. » 
« Horret anus, tremulasque manus annisque metuquc 
Tendit, et antc pedes supplex procumbit alumn»; 415 

Et modo blanditur, modo, si non conscia fiat, 
Terret, et indicium laquei, coeptacque minalur 
Mortis, et officium commisso spondet amori. 
Extulit illa caput, lacrymisque implcvit oborlis 
Pectora nulricis, conataque saspe faleri, 480 

S(epe teael yoco.m, pAi^W^und^^w^ n^sWW-Si w^ 



LIVRE X, 391 

couvert de honte : « ma m^re l dit-eUe, lu es heureuse d'avoir 
« Cynire pour epoux! » EUe s*arr6te et soupire. La nourrice, qui 
a tout coinpris, sent un froid mortel se glisser dans ses Teines, et 
ses chcTeux blancs se dressent sur sa t^te. EUe s'efforce, par mille 
exhortations, de bannir ce fatal delire du coeur de Myrrha. Celle-ci 
reconnait 1a sagesse de ses conseils. Mais elte a r^solu de mourir, 
si elle n'oblient Fobjet de son amour. « Vivez, lui dit sanourrice; 
vous possederez votre... » Mais, n'osant ajouter le moi pire, elle 
se tut, et confkma sa promesse d'un signe de t6te. 

« Des femmes pieuses, couvertes de voiles blancs, celebraient les 
f^tes annuelles ou elles offraient a Ceres les premices de leurs 
fruits et des couronnes d'epis. Pendant neuf jours, elles s^abste- 
naient de s'approcher de leurs epoux. Avec elles Cenchreis, la 
reine, prenait part aux mysteres sacr^s. Tandis que la couche de 
Cinyre est veuve de sa legitime compagne, rartificieuse nourrice, 
voyant le roi chanceler sous les fumees du vin, lui peint sous un 
nom suppose une amante veritable, et fait Teloge de sa beaute. 
Ginyre demande son ftge : « Celui de Myrrha, » dit-elle. Le roi lui 
ordonne de la conduire pr& de lui. Des que la nourrice est ren- 



Tcxit; et : « 0, dixit, felicem conjuge matrcm! » 

Hactenus, et gemuit. Gelidos nulricis in artus, 

Ossaque (sensit enim) penetrat tremor, albaque tolo 

Vertice canities rigidis stetit hirta capillis. 425 

Multaque, ut excuterct diros, si posset, amores, 

Addidit. At virgo scit se non falsa moneri. 

Certa mori tamen est, si non potiatur amato. 

<i Vive, ait hxc; potiere tuo, » non ausa, parente, 

Dicere, conticuit, promiss^que numine firmat. 4/10 

« Festa pi» Cereris celebrabant annua matres. 
Illa, quibus nivea velatsB corpora veste* 
Primilias frugum dant, spicea serta, suarum. ; 
Perque novem noctes venerem tactusque viriles 
In vetitis numerant. Turba Cenchreis in iUa ^^* 

Regis adest conjux, arcanaque sacra frequentat. 
Ergo legitima vacuus dum conjuge lcctus, 
Nacta gravem vino Cinyram male sedula nutrix, 
Nomine mentito, veros esponit amores, 
Fii faciem laudat. Qusesitis virginis annis, 4-iO 

« Par, ait, ".st Myrrhae. » Quam posiquam a&d\ic«ce YaA^^ ^^V^ 



3^2 U^lTAMOnPHOSES 

Iree : « R^jouissez-Yous, ma ch^re enfant, lui dit«elle; noii8 triom- 
« phons. » L'infortunee princesse ne peut entierement ouyrir son 
kme a la joie. De tristes pressentiments raffligent, et pourtant 
elle eprouve du plaisir : tant ses pensees se combattent I 

« Cetait le moment ou rSgne le silence, et le Bouvier roulait 
obliquement son char entre les etoiles de rOurse. Myrrha n^^rcbe 
k son crime. La chaste Diane fuit du celeste parvis, et les astres se 
cachent sous d'^pais nuages. La nuit a perdu tous ses feux. Icare 
est le premier k se voiler la face, ainsi qu'£rigone, plao^ dans les 
cieux par sa pi^t^ filiale. Trois fois le pied de Myrrha se heurte 
contre un obstacle en signe d'avertissement ; trois fois le fun^re 
hibou fait entendre un presage de mort. Gependant elle avanoe. 
Les profondes t^nebres de la nuit diminuent sa honte. De la main 
gauche elle tient sa nourrice, et de la droite elle explore le che- 
roin. Enfin elle touche a rappartemcnt de son pere. Elle ouvre la 
porte; eile entre. Ses genoux tremblent et se d^robent sous elle. 
EUe pSlit; son sang se retire; son courage rabandonne. PIus elle 
approche de Tinceste, plus elle en a horreur, et, rougissant de 
son audace, elle voudrait retourner sur ses pas sans ^tre reconnue. 



Ulque domum rediit : « Gaude mea, dixit, alumna; 

« Yicimus. » Infelix non tolo pectore sentit 

Laetitiam virgo, pracsagaque pectora moerent. 

Sed tamen et gaudet: tanta est discordia mentis! 445 

« Tempus erat, quo cuncta silent, inlerquc Triones 
Flexerat obliquo plaustrum temone Boolcs. 
Ad facinus venit illa suum. Fugit aurea co^lo 
Luna; tegunt nigrae laliiantia sidera nubes; 
Nox caret igne suo; primos tegis, Icare, vullus, 4S0 

F.rigoneque pio sacrata parentis amore. 
Ter pedis offensi signo est rfivocala; ter omen 
Funereus bubo lelbali carmine fecit. 
It tamen, et tcnebrae minuunt, noxque alra pudorcm; 
Nutricisque manum la;va tenct, altera motu ^.'SS 

Caecnm itcr explorat. Thalami jam limina tangit; 
Jamque fores aperit; jam ducitur intus. At ilii 
Poplite surciduo geniia intremuere, fugitquo 
Kt color, et sanguis, animusque relinquit euntem. 
Quoque suo propior sceleri, magis horrel, el ansi 460 

Pcpnitel, cl veWcl noiv co^t\\V» ^%%^ tftNwW. 



LIYRE X. 503 

Tandis qu'elle hesile, sa nonrrice rentraine, la conduit pres do 
son p^re, el dit : « Je vous la livre, Cinyre ; elle est a vous. » Kt 
elle les unit par un abominable Hen. Le pere re^oit sa propre fille 
dans sa couche criminelle ; il calme les scrupules de sa pudeur, et 
s'efforce de la rassurer. Peut-6tre aussi, par un privil^ge de son 
5ge, il Tappelle sa fille, et elle repond : Mon pere! afin que rien, 
pas m^tne ces noms sacr^, ne manque a leur forfait. 

« Myrrha sort du lit de son pere, emportant dans ses flancs 
maudils un fruit sacrilege, le fruit dc fincesle. La nuit suivanle 
renouvelle son crime, sans y mettre fin. Apr^s avoir plusieurs fois 
goute famour dans ses bras, Ginyre brule enfin de connaitre son 
amante. A la clarte d'un fiambeau, il voit et sa fille et son attentat. 
La douleur enchaine sa voix. II tire du fourreau son epee elincelante 
suspendue a son lit. Myrrha s'echappe. Les profondes tenebres de 
la nuit la derobent a la mort. Elle s'enfuit k travers la cmnpagne, 
laissant derriere elle les plaines de TArabie couvertes de palmiers, 
et celles de la Panchaie. Neuf fois la lune favait vue errante, lors- 
que enfin, epuisee de fatigue, elle s'arr6te dans les champs de Saba. 
A peine peut-elle supporler le fardeau renferme dans son sein. 
Trresolne, partagee entre la crainte de la mort et le degout de la 

Cunctantem longacva manu dcducit, el allo 

Admolam lecto quum Iraderet: « Accipe, dixit; 

« Ista tua est, Ginyra, » dcvolaque corpora junsit. 

Accipit obsceno genitor sua visccra lecto, 465 

Virgineosque metus levat, hortalurque timcntem. 

Forsitan aetatis quoque nomine, Filia, dicat; 

Dicat et illa, Pater, scelcri ne nomina desint. 

« riena palris tkalamis eiccdit, et impia diro 
Somina fert ulero, conceptaque crimina portaU 470 

Postera nox facinus geminat, nec finis in illa est. % 

Quum landem Cinyras, avidus cognoscere amanlem 
Post tot concubilus, illalo lumine vidit 
Et scelus, et natam, verbisque dolorc retentis, 
Pendenti nitidum vagina dcripit ensem. 47.^ 

Myrrha fugit, tenebris el caecaB munere noctis 
Intercepta neci, latosque vagala per agros, 
Palmiferos Arabas, panckaeaque nira relinquit, 
Perque novem erravit redeuntis cornua luna?, 
Quum landcm terra requievit fessa sabxa; ^*^0 

Vixque uteri porlabat onus. Tum nescia noVa, 
Atque JDter morthqne metus et laBdia \Ua, 



59J MfiTAMORPHOSES. 

vie, elle fait cette prieio : o Dienx, s*il en est cTaccessibles k la 
f Toix du repentir, j'ai m^rite le plus cruel supplice et je suis 
« prSte k m'y soumettre. Mais je ne veux souiller ni les regiards 
f des vivants, en restant sur la lerre, ni les regards des ombres, 
f en descendant chez les morts. Fermez-moi donc leur s^jour, 
f et par une metamorphose derobez-moi en m^me temps k la 
« vie et au trSpas. » Le repentir trouve des dieux propices : le 
demier voeu de Myrrha fut exauc^. EUe parlait encore, lorsque 
la terre couvrit ses pieds ; des racines se firent jour a travers ses 
ongles pour servir d'appui a un tronc ^lesL Ses os devinrent un 
boissolide, en conservant leur moelle; mais son sang se changea 
en suc, ses bras en longues branches, ses doigf s en rameaux, et sa 
peau en dure ecorce. Deja sa grossesse avait disparu sous les d6- 
veloppements de Tarbre; ils gagnaient son sein et allaient attan- 
dre son cou. Myrrha, loin de s'opposer a ces progr^, pencha sa 
t^te pour les faciliter, et plongea sa face dans l'ecorce. Quoique 
cette m^tamorphose ait ^louffe son ancienne passion, elle pleure 
encore. Des larmes ardentes coulent de cet arbre, et ces larmes 
sont d'un grand pirix. Le parfum qui en d^coule porte son nom, 
et le rendra celebre dans tous les si^cles. 

Esl tales exorsa preces : « 0, si qua patetis 

« Numina confcssis, merui, nec Irisle recuso 

« Supplicium. Sed, ne violem vivosque superstes, ^* 

« Mortuaque extinctos, ambobus pellile rcgnis, 

« Mutatseque mihi vitamque necemque negate. » 

Numcn confessis aliquod palet. Ultima certe 

Vota suos habuere deos. INam crura loquentis 

Tof ra supervenit, ruptosque obliqua p«>r ungues 490 

Porrigitur radix, longi firmamina trunci; 

Ossaque robur agunt; mediaquc roanente medulla, 

Sanguis it in succos, in magnos brachia ramos, 

In parvos digiti; duratur cortice pellis. 

Jamquc gravem crescens uterum perstrinxerat arbor, 495 

Pectoraque obruerat, coliumque operire parabat. 

Non tulit illa moram venientique obvia ligno 

Subsedit, mersitque suos in cortice vultus. 

Quae, quanquam amisit veleres cum corpore sensus, 

Flet tamen, et tepid» manant ex arbore gntts. 500 

Est honor et lact^mis ; stillalaque cortice Myrrha 

iVomen hen\e teiiei, tmWxcva^e \att\>\vw «sq. 



LIYRE X. 395 



mSYAMORPHOSE d'aD0N1S EN aN^MONE, d'aTALANTE £T D^fflPPONENB 
£N LIONS, D£ MENTUA EN MENTHE. 

yni. « Gependant le fruit dW horrible inceste avait crd, et 
cherchait a s'ouvrir un passage hors du tronc ou sa mere etait 
cachee, et dont les ilancs appesantis se dilataient de plus en plus. 
Mais MjTrha manquait de voix pour exprimer sa douleur. Au mo- 
ment d'(§tre mere, elle ne pouvait appeler Lucine a son secours* 
Uarbre semble en travail, se courbe et pousse des gemisse- 
ments redoubles ; il est baigne des larmes qui s'echappent de son 
ecorce. Lucine, attendrie, s'approche de Tarbre en souffrance; 
elle y porte ses mains, et prononce ies paroles propres a raa*ou- 
chement. L'arbre se fend, Fecorce s*ouvre : il en sort un enfant 
qui crie. Les Naiades Tetendent sur Tberbe tendre el rembaument 
des pleurs de sa m^re. L^Envie elle-m^me vanterait sa figure. li 
ressemble a ces Amours que les peintres represeiUent nus sur la 
toile; et, si Ton veut que Toeil s'y m^prenne, qu'on lui donne 
un carquois, ou qu'on l'6te aux Amours. Le temps fuit a notre 



ADOMIS IN ANEUONEM, ATALANTA ET HIPPOMENES IN LEONES, MENTHA 
IN MENTHAM MUTANTUR. 

TIII. « At raale conceptus sub robore creverat iafanSj 
Quserebatque viam, qua se, genitrice rel.Hta, 
Exsereret. Mcdia gravidus lumet arbore venter; 505 

Tendit onus malrem ; nec hab^nt sua verba dolores ; 
Nec Lucina potest parienlis voce vocari. 
Nitenti tamen est similis, curvataque crebros 
Dat gemitus arbor, lacrymisque cadentibus bumet. 
Constitit ad ramos mitis Lucina dolentes, 510 

Admovitque manus, et verba puerpera dixit. 
Arbor agit rimas, et flssa cortice vivum 
Reddit onus, vagitque puer, quem mollibus herbiS 
Naides impositum lacrymis unxere parentis. 
Laudaret faciem liror quoque. Qualia damque 515 

Gorpora nudorum tabula pinguntur Amorum, 
Talis erat; scd, ne faciat discrimina cultus, 
Aut huic adde leves, aut ilHs deme ^ViaxeltaiS. 
Ubiiur occulie, fallitque volatiUs fi&Uft ; 



506 M£TAM0UIU10SES. 

insu ct s'envoIe d'une aile rapide : rien n^est plus passager que 
nosans. Fils de sa soeur et de son aieul, enferm^ naguere dans 

' un arbre et ne depuis peu, Adonis est d^jk le plus beau- des 
enfants. Bientdt adolesccnt et bientot liomme fait, il se surpasse 
lui-m^me en beaute. II plait a Yenus, et va venger ies feux de 
Myrrha. 

f Un jour Cupidon, arme de son carquois, embrassait sa mere, 
et, sans le savoir, d'un trail dont la poiute s'avan^it 11 dechira 
son sein. La deesse, se sentant blessec, repoussa son fils. La plaie 
etait plus profonde qu'elle ne le paraissait. Yenu» elle-mSme y fut 
d'abord trompee. fiprise dcs charmes d^Adonis, elle oubliaCythere, 
elle ne visita plus ni Paphos qui s^^l^ve au milieu des mers, ni 
Gnide abondanle cn poissons, ni Amathonte riche en metaux. 

ilUe nc se montra m6me plus a la celeste cour. Elle pref(§rait Adonis 
au ciel. EUe ne pouvait s'en scparer, et s'attachait partout a ses 
pas. Accoutumee jusqu^alors a gouter le repos sous rombrage, ou 
a rchausser ses attrails par la parure, elle errait dans les bois, 
sur les monts et sur les roches buissonneuses, un genou nu et 
la robe relevee, comme Diane. Elle excitait les chieus, et chas- 
sait une proie innocente, les lievres agilcs, les daims et les cerfs 



£l nihil cst aiiiiis velocius. lilc sororc 520 

Natus, uvoquc suo, qui condilus arbore nuper, 
Nupcr cral geuilus, niodo formosissimus iufaus, 
Jaiu juveuis, jam vir, jam se formosior ipso cst; 
Jaiu placel cl Veneri, matrisque ulciscitur i;nes. 

• Namque pliarelralus dum dat pucr oscu' *. inatri, 5So 
luscius csslanti deslrinsit arundine peclus. 
Lu;sa manu natum dca reppulit, altius actum 
Vulnus erat spccie, priraoque fcfellcrat ipsum. 
Capla viri forma non jam cythcrci* curat 
Liltora, non alto rcpotil Paphon rcquore ciuclam, ooO 

Piscosamque Gnidon, j^ravidamve Amathunla metalli. 
Absti:.et et cobIo; coclo prxfcrtur Adonis. 
llunc icnet;.huic comes cst; assuclaque sempcr in umbra 
]ndulg( rc sibi, formiimque augere colcndo, 
I\t juga, por silvas, uuinosaquc saxa vagalur iwJi 

Nuda genu, vesteni ritu succiiicta Diuiio.', 
llorlalurque cancs, VuVaiCY^^ aiA\\vuaUa pruidu*, 
Aut pronos \cpores, ?luV tfe\4\3L\\\ *\v\ twww^ tv>xNw;cv\, 



LIVRE X. 397 

a la haute ramure. Elle n avait garde d^atlaquer les intrepides 
sangliers, elle evilait les loups ravisseurs, les ours armes de 
griffes terribles, et les lions qui se gorgent du sang des trou- 
peaux. Elle rengageait aussi, Adonis, a les craindre. Mais de quoi 
pouvaient servir ses conseils? « Deploie ton courage contre les 
« animaux timides, te disail-elle. L'audace est dangereuse contre 
« Taudace. fiyite une temerile qui compromettrait mon bonheur. 
« Ne poursuis pas des animaux armes par la nature, et dedaigne 
« une gloire qui me couterait trop cher. Ton 5ge, ta beaule, tes 
« gr^ces, qui ont triomphe de moi, ne pourraient charmer les 
« yeux ni le cojur des hons ou des sangliers. Dans leurs de- 
« fenses les sangliers fougueux portent la foudre; la colere im- 
« petueuse des lions est plus formidable encore. Je iiais cette 
« race cruelle..» Adonis lui en demande la cause. « Je vais^ 
« Tapprendre, repond-elle. Tu seras ^tonne de la metamorphose 
« qui punit une ancienne faule. Mais j'eprouve une fatigue ex- 
« Iraordinaire. Voici un peuplier dont l'agreable ombrage invile 
« au repos. Le gazon nous servira de siege. Asseyons-nous en- 
semble. » Et elle. s'assied. En m^me lemps elle presse 1'herbe 
tendre et son amant. Puis, la tSte penchee sur le sein d'Adonis, 

Aut agitat damas. A forlibus abslinet apris, 

Raptoresque lupos, armatosque unguibus ursoa 540 

Vitat, et armenti saturatos casJc leones. 

Xe quoque, ut bos timeas, si quid prodcsse moncndo 

Possit, Adoni, monet : « Fortisque fugacibus esto, 

« Inquit. In audaccs non esl audacia tula. 

f Parce meo, juvenis, temerarius esse periclo; 545 

«r Neve feras, quibus arma dedit natura, laccssc, 

« Stet mihi ne magno tua gloria. Non movcl xtas, 

« Nec facies, nec quai Venerem raovere, leones, 

« Setigerosque sues, oculosque animosque ferarum. 

« Fulraen lialjent acres in aduncis dcntibus apri ; 550 

« Impetus est fulvis, et vasta leonibus ira ; 

« Invisumque mihi genus est. * Qua3 causa, roganti, 

« Dicam, ait, et veteris monstrum mirabere culpre. 

« Sed labor insolitus jam mc lassavit, et ecce 

« Opportuna sua blanditur populus urabra, 555 

« Datque lorum cespes. Libet hac requiescere tccuni 

« (El requievit), humo; • pressitque et gramcn, etipsum; 

<« luquc sinu juTenis posita cervice, tecUnift 



308 Hl^TAMORPHOSES. 

elle commence ce r^t, qu'elle interroropt souvent par ses baisers. 

« Pevt-(^tre as-tu entendu parler de la jeune fille qui surpassait 
Mhh course les hommes lesplus agiles. Ge qu'on enraconte n'est 
« pas une fable : elle les surpassait en effet, et Fon n'e<it pu dire 
f ce qu'on admirait davantage en elle, ou sa vitesse ou sa beaute. 
« Un jour elle consulta roracle sur le choix d'uu ^poux : « Tu n'as 
c pas besoin d'epoux, Atalante, repondit le dieu : fuis rhymen. 
« Cependant tu ne le fuiras pas toujours. Vivante, tu seras privte 
« de toi-m6me. » Epouvantee de ces paroles, Atalante craint Thy- 
« men, et passe sa vie dans d'epaisses for^ts. Aux instances de 
« ses nombreux pretendants, toujours infiexible, elle oppose cette 
« condition : « Je n appartiendrai qu'a celui qui m^aura vaincue 
« ^ la course. Entrez en lice avec moi : le vainqueur obtiendra ma 
Anain ; mais la mort sera le partage du vaincu : telle est la loi du 
f combat. » Cette loi etait cruelle. Toutefois, tel est l'empire de la 
f beaute, que de t^meraires rivaux s'y soumirent en foule. 

« Spectaleur d'une lutte in^ale, Hippom^ne s'dcrie : « Eh 
ff quoi ! c'est k travers de si grands dangers qu'on cherche une 
« femme ! » 11 condamne leur imprudent amour. Mais, a peine 
« a-^-il vu Atalante, a peine s'est-elle monlree sans voile a ses re- 

■ Sic ait, ac mediis inlerserit oscula verbis : 

/^ "^ « Forsitan audieris aUquam cerlamine cursus 560 

l « Veloces superasse viros. Kon fabula rumor 
* « llle fuit (superabat cnim), nec dicere posscs, 
« Laude pedum, formaenc bono pra^stantior csset. 
« Scitanti deus huic de conjugc : « Coujuge, dixil, 
« Nil opus cst, Atalanta, tibi. Fuge conjugis usuni. 5G3 

« Nec tamen effugies, teque ipsa viva carebis. » 
« Tcrrita sorte dei per opacas innuba siWas 
• Vivit, et inslaulem turbam violenta procorum 
« Couditionc fugat : « Ncc sum poliunda, nisi, inquit, 
« Victa prius cursu. Pedibus contendite mecum. 570 

« PrjEniia veloci conjux ihalamique dabuntur. 
« Mors pretium tardis : ea lex certaminis esto. » 
« llla quidem immitis; sed (tanta polcntia formax est!) 
« Venit ad hanc legem ^tcmeraria turba procorum. 

« Sederat Ilippomenes cursus speclalor iniqui, 575 

« Et : Petitur cuiquam pcr tanta pcricula coujux 1 » 
« Dixeral, ac uiraios \UNeiLum <\^m\wixa.t Maores. 
« Ut faciem, ct pobiVo cotv^» \fc\^TOtfife ^v^\\.^ 



LIVRE X. 509 

< gards, telle que je suis, tel que tu serais sous les traits d'une 
it fenmie, qu'il reste ebloui, et, levant les mains : « Pardonnez, 
« dit-il, vous que j'accusais naguere. Je ne connaissais pas le prix 
« ou votre ainbition aspire. » En louant Atalante, il s'enflamme 
« et redoute Tenvie. « Pourquoi, se dit-il a lui-m^me, ne tente- 
« rais-je pas les hasards du combat (et il fait des voeux pour 
ff qu'aucun des pretendants ne la depasse)? Les dieux secondent 
« le courage. » Tandis que ces pensees roulent dans son esprit, 
« Atalante part, aussi prompte que ToiseaXi. Quoiqu'elle eAt passe 
« comme une fleche rapide sous les yeux d'Hippomene; ses char- 
« mes lui parurent plus admirables : la course avait rehausse sa 
« beautd. Sa robe flottante decouvre ses pieds legers. Sur ses 
« epaules dlvoire voltigent ses cheveux, et ses genoux se des- 
« sinent sous des franges brodees. Aux lis de son corps virgl- 
« nal se m^le une teinte rose comme ces voiles de pourpre qui, 
« suspendus aux blanches colonnes des theatres, y refletent leur 
« couleur. Hippomene observe encore ; mais Atalante atteint deja 
« la derniere limite et couronne de laurier son front victorieux. 
« Les vaincus subissent, en gemissant, la peine convenue. 



« Quale meum, vel qualc tuum, si femina fias, 

« Obslupuil, toUensque manus : « Ignoscitc, dixil, 580 

« Quos modo culpavi. Nondum mihi prasmia nola, 

« Quse peleretis, erant. » Laudando concipit ignem, 

tt Invidiamque timct. « Scd cur ccrlaminis hujus 

« (Et ne quis juvenum currat vclocius optat), 

c^lntcntata mihi forluna rclinquilur? inquit. o85 

t Audentes deus ipse juvat. » Dum lalia sccura 

« Exigit Hippomenes, passu volat alilc vir^o. 

« QUse quanquam scythica non secius irc sngittu 

« Aonio visa est juvuni ; tamcn illc decorem 

< Miralur magis, et cursus facit ipse decorem, K90 
« .\ura refcrtablala cilis (alaria plantis, 

« Tergaque jactantur crines per cburnea, quaque 

« Poplitibus suberant picto genualia limbo. 

« Inque puellari corpus candore ruliorem 

« Traxerat, haud aliter, quam quum super alria velum liOo 

« Candida purpureum similem dat et inficit umbram. 

< Dum notat hxc hospes, decursa novissima me!a cst^ 
« Et tegitur festa victrix Atalaata coiona. 

« Daai gemiium victi, pendunlqao e& to&d&Te ^on!^'^. 



400 MflTAMOaPHOSES. 

c Cependanl llippomene, sans 6lre effraye du sort dc ces jeuncs 
« rivaux, s'avance au milieu de rarene, et, les yeux fix& sur Ala- 
c lante: « Pourquoi, dit-il, recherclier la gloire d'un facile triom- 
c phe sur de faiblcs adversaires? Gombats contre moi. Si la 
« fortune me donne la victoire, tu n^auras pas a rougir d'un si 
« noble vainqueur. Je suis fils de Megaree qui regne a Oncheste, 
ff et j'ai Neptune pour aieul. Ainsi j& descends du roi des eaux, 
« et mon courage ne le cede pas a ma naissance. Si je suc- 
« combe, la defaite d'Hippomene couvrira ton nom d'une gloire 
« immortelle. » A ces mots, la fille de Schenee lui lance un 
« doux regard. El!e ne sait si elle doit souhaiter de vaincre ou 
« d"6tre vaincue. « Quel dieu, dit-elle, ennemi des beaux jeunes 
« gens, a donc jure leur perte, et les oblige a briguer cet hymen 
« au peril de leurs jours? Non, je le sens, ma main ne doit pas 
« couter si cher. Ge n'est point la beaute d^Uippomene qui me 
« plait; pourtant, je pourrais en etre charmee. Que dis je? c'est 
« encore un enfant. Ge n est pas lui, c'est son age qui m'inleresse; 
« c*est son courage intrepide en presence de la mort; c'est sa 
« naissance, qui, par trois degres, remonte jusqu'au dieu des 
« mers ; c'est surlout son amour, qui lui fait attacher tant de prix 



« Non laiaeu evcnlu juvcnum detcrritus koruni 6C0 

« Constilit in medio, vultuque in virgine fixo : 
« Quid facilem titulum supcrando quicris inerlcs? 
« Mecum confer, ail. Seu rae Fortuna pofentcm 
« Feccrit, a tanto non indignabere vinc ; 
« Mamquc mihi genilor Mcgareus Onciiestius. Uli C05 

« Est r^eptunus avus; pronepos e^o regis aquarum; 
« Nec virtus citra genus est. Seu vincar, liabebis 
« Ilipponiene victo magnum et mcmorabile nomen. * 
« Talia dicentem moUi Schocncia vuUu 
« Aspicit, et dubitat, superari an vinccre malit. 610 

« Atquc ita : « Quis dcus hunc formosis, inquit, iniquus 
« Perdcrc vult, carseque jubct discriminc vitae 
« Conjugium pclcre hoc? Non suni, me judice, tanti. 
« Ncc forma tangor; poteram lamcn hac quoque langi. 
« Quid? quod adhuc puer esl. Non nic movet ipsc, scd Ktas. Clo 
H Quid? quod incst virtus, ct mcns intcrrila lcthi. 
c Quld? quod ab ai(\uoveA \iwttvwo\.uv ori^iuc quarlus. 
« Quid? quod amaLl, V;xwW(vaft ^wV^yX. tciwtivMx^ w^^w^. 



LIVRE X. 401 

« a ma main, qu'il est pr^t a mourir, si le Sort barbare la lui re- 
• fuse. fitranger, fuis; il en est temps encore. Renonce a un hymen 
« sanglant. Cellealliance est cruelle. II n'est point de femme qui 
« ne se Irouve heureuse d'unir sa deslinee a la tienne, et tu es 
« fait pour fixer les \odux d'une fille sage. Mais d'ou vient rinterfit 
« que je prends a toi, lorsque tant de pr^lendants ont deja suc- 
« combe ? Qu'il prononce lui-m^me ; qu'il meure, puisque le sort 
« de ses rivaux ne suffit pas pour Tavertir, et qu'il est degoiit^ de 
« la vie. II perira donc pour avoir voulu vivre avec moi? Un in- 
« digne trepas sera le prix de son amour ? Ma victoire sera peu 
« digne d'envie; mais on ne saurait m'en faire un crime. Puisses- 
« lu changer de resolution! Si ton amour insense Temporle, 
« puisses-tu, du moins, ^tre plus agile que moi I Quelle grdce 
« virginale dans ses traits ! Ah! malheureux Hippom^ne, pour- 
« quoi mc suis-je offerte a tes regards? Tu meritais de vivre. Si 
« j^etais plus heureuse, si un sort impitoyable ne mMnterdisail 
« riiymen, tu serais le seul auquel je voudrais appartenir. » Ainsi 
« parle Atalanle. Dans sa simplicite, atteinte d'une premiere 
« flamme, elle ignore ce qu'elle eprouve ; elle aime sans connaitre 
« Tamour. D^ja le peuple et les grands demandent que la course 

c Ut pcreat, si mc Fors illi dura ncgarit. 

« Dum licet, hospes, abi, tlialamosque relinqiie cruentos. GIO 

t CoDjugium crudele meum est. Tibi nubcre nulia 

t Nolet, et oplari poles a sapienle puella. 

c Cur tamen estmihi cura lui, tot jam ante peremptis? 

« Vidcrit. Intereat, quoniam tot csedc procorum 

« Adraonitus non est, agiturque in taedia vitae. 625 

« Occidet hic igitur, voluit quia vivere mecum? 

« Indignamque neccm pretium patietur amoris? 

« Non crit invidiae vicloria nostra ferendaB. 

« Sed non culpa mea cst. Ulinam desistere vclles! 

« At, quoniam es demens, utinam velocior csses! ^^ 

« At quam virgineus puerili vultus in ore estl 

« Ah! miser Ilippomene, nollem (ibi visa fuissem! 

« Vivere dignus eras. Quod si felicior essem, 

« Ncc mihi conjugium fata imporluna negarent, 

« Unus eras, cum quo sociare cubiiia possem. » 635 

« Dixerat, utque nidis, primoque Cupidine tacta, 

< Quod facit ignorans, amat, et non sentit amotem. 

« Jam soVuos poscunt cursus populusque vailet(\\ie, 



402 METAMORPHOSES. 

« commence. Alors \e rejeton de Neptune implore mon appui d'une 
c voix inquiete : « Puisse la deesse de Cythere favoriser raon entre- 
« prise, et proteger les feux qu'elle vient d^allumer ! » Le zephyr 
« propice apporta ces vceux flatteurs jusqu'a moi. Je fus «mue, je 
« Tavoue, et je lui pretai un secours qui ne souffrait point de retard. 
« A Ghypre, dans le vallon le plus fertile, il est une plaine que 
« les habitants appellent Tamase, et que leurs ancStres m'ont 
« consacree en Tajoutant aux terres qui dotent mes autels. Au 
« milieu de cette plaine s'eleve un arbre au bruyant feuiilage, 
« couronne de pomraes d'or. Je venais d'en cueillir au hasard 
« trois que je tenais encore. Invisible pour tous, except^ pour 
« Hipporaene, je Tabordai, et lui appris Tusage qu'il devait en 
c faire. Tout a coup la trorapette donne le signah Les deux an- 
« tagonistes s'elancent de la barriere avec ardeur. Leurs pieds 
< agiles rasent la terre. On dijrait que, sans les raouiller, ils 
« pourraient effleurer Tonde, ou courir sur les blonds epis sans 
c en courber la tete. Hipporaene est excite par les cris, les ap- 
« plaudissements et les exhortations qu'on lui adresse : « Courage ! 
« courage I Hipporaene, redouble d^efforts ; presse tes pas ; d^ 
c ploie toutes te^ forces; hate-toi, et tu vaincras! » Le fils de 

« Quum me sollicita prolcs acptunia voce 

« Invocat Hippomcnes : « Cylhcreia comprecor ausis C40 

« Adsit, ait, nostris, et, quos dedit, adjuvet ignes. » 

Detulit aura preces ad me non invida blandas, 

Molaque sum, fateor; nec opis mora longa dabatur. 

« Est agcr, iudigenae tamaseum nominc dicunt, 
« Telluris cypria) pars optima, quem mihi prisci 645 

« Sacravere senes, templisque accedere dotem 
« Hanc jussere meis. Medio nitet arbor in arvo, 
« Fulva comam, fulvo ramis crepilantibus auro. 
« Hinc tria forte mea veniens decerpta ferebam 
« Aurea poma manu; nullique videnda, uisi ipsi, 650 

« Hippomenen adii, docuique quis usus in illis. 
« Signa tubie dedcrant, quum carccre pronus uterque 
« Emicat, ct sumraam celeri pede libat arenam. 
« Posse putcs illos sicco freta radere passu, 
« Et scgelis canaj stantes percurrcre aristas. Co5 

« Adjiciuut animos juveni clamorque, favorque, 
« Vcrbaquc dicenlum •. -^ ^uiie^ nuxvc lucumbere tempus 
« Hippomene, pTopcta*, tvvltvc V\t\\i\\% vk\.e,tviVci\:\^\ 



LIVRE X. 403 

« M^garee est peut-^tre moins flatte de ces paroles que la fille 
« de Schenee elle-m^me. Combien de fois, pouvant le depasser, 
« elle modere son essor! Combien de fois, apres Tavoir long- 
« temps regarde, elle en detourne les yeux, malgre elle! La 
« fatigue commen^ait a dessecher le souffle dHippom^ne; et 
« pourtant la bome etait encore ^loign^e. Alors il lance une 
c des trois pommes d'or. Atalante, surprise, b^ule de la ramasser, 
« suspend sa course, et saisit le fruit roulant. Hippomene la 
« devance : Farene retentit d'applaudissements. Atalante, repa- 
« rant par son agilit^ les moments perdus, laisse de nouveau 
c Hippomene derriere elle, et, quoique retardee par un second 
ff fruit qu'il a jete, elle le ramasse et depasse encore son rival. 
« II ne restait qu'un dernier espace a franchir. « Mainlenant, dit 
« le flls de M^garee, viens a mon aide, 6 deesse qui m'as fait ce 
« pr^sent! » Aussit6t, afin qu'Atalante s'arrMe plus iongtemps, 
HippomSne, par un mouvement oblique et avec toute la vi- 
« gueur de son age, lance sa demiere pomme d'or dans la lice. 
« La jeune flUe semble hdsiter. Je la contrains a saisir le fruit, et * 
« je le rends plus lourd dans ses mains. Ce poids el le temps qui 
« s'ecoula caus^rent du retard. Enfln, pour ne pas rendre raon 

c Pelle moram; vinces. » Dubium megareius heros 

n Gaudeat, an virgo magis his schceneia dictis. 660 

« quoties, quum jam posset transire, morata est, 

« Spectatosque diu vultus invila leliquit! 

« Aridus e lasso veniebat anhelitus ore, 

« Hetaque erat longe. Tum denique de tribus unum 

« Foetibus arboreis proles neptunia misit. f>65 

« Obstupuit virgo, nitidique cupidine pomi 

« DecliDat cursus, aurumque volubile tollit. 

« Praeterit Hippomenes. Resonant speclacula plausu. 

« Illa moram celeri cessataque tempora cursu 

« Corrigit, atque iterum juvenem post terga relinquit, 070 

« Et rursus pomi jactu remorata secundi, 

« Consequitur, transitque virum. Pars ultima cursus 

« Restabat : « Nunc,, inquit, ades, dea muneris auclor; » 

« Inque latus campi, quo tardius illa rediret, 

« Jecit ab obliquo nitidum juveniliter aurum. G75 

« An peteret virgo visa est dubitarc. Coegi 

« Tollere, et adjeci sublato pondera malo, 

«'Impcdiique oneris pariter ginviiale moT%(\\ie. 



404 Ml^TANORPIIOSES. 

« r^it plus long que cette course, Atalante fut demiobe, et le 
« vainqueur emmena sa conquSte. 

« Ne meritais-je pas, mon clier Adonis, sa reconnaissance et 
« son encens? £h bien, Tingrat ne m^offrit ni encens ni actions 
« de gr&ces. Soudain le courroux s*empara de mon &me. Blessde 
« d'un tel mepris, je vouius, par un exemple, m'en Spargner un 
« semblable pour 4'avenir, et je m'excitai a la vengeance contre 
« les deux epoux. Ils passaient un jour pr^s d'un t^ple qoe 
« rillustre iSchion avait jadis fait elever au fond d'un bois m 
« riionneur de la m^re des dieux. La fatigue d'un long voyage 
« les invitait au repos. J'allume dans le coeur d'Hippom^ne des 
« feux hors de saison. Non loin du temple s'ouvre un reduit fai- 
« blement ^clair^. On dirait une grotte taill^ dans le roc. C^tait 
« un asile sacre ou le pr^tre avait d^posS plusieurs images en 
« bois des dieux antiques. Hippom^ne y p^nMre avec sa com- 
< pagne, et le souille par une horrible profanation. Les dieux d^ 
^ « toument leurs regards. La d^esse au front couronn^ de toors 
« veut pr^ipiter les coupables dans le Styx ; mais ce ch&timent 
« lui paratt trop doux. Aussitdt leur cou se couvre d'une criniere 

« Neve meus sermo cursu sit tardior illo, 
j Praeterita est virgo. Duxit sua praemia victor. 680 

« Dignane, cui grates ageret, cui thuris honorem 
« Ferret, Adoni, fui? Nec grates immemor egit, 
« Ncc mihi thura dedit. Subitam convertor in iram, 
« Contemptuque dolens, ne sim spernenda futuris 
« Exemplo caveo, meque ipsa cxhortor in ambos. 685 

« Tcmpla deiim matri, quaj quondam clarus Echion 
« Fecerat ex voto, nemorosis abdila silvis, 
« Transibant, et iler longum requiescere suasit. 
« lUic concubitus inlempestiva cupido 
« Occupat Hippomenen, a numine concita nostro. 690 

« Luminis exigui fuerat prope lempla recessus 
ff Speluncae simiiis, nativo pumicc tectus, 
« Rclligione sacer prisca, quo muKa sacerdos 
« Lignea contulerat veterum simulacra deorum. 
« Ilunc init, et vetito temerat sacraria probro. 695 

« Sacra retorserunt oculos, turritaque Mater, 
« An stygia sontes, dubitavit, mergcret unda. 
« Pcena levis visa esl. ^t^o modiO \;es\^ ^Ml^aa 
« Colla jub» veUnl; d\^l\ c>KN^tA.>K \u >itv^c&\ 



LIYRE X. 403 

« fauve; leurs doigts s'arment d'ongJes aigus; leurs bras se 
« changent en pieds ; lout le poids de lenr corps tombe sur leur 
« poitrine, et leur queue balaye la poussiere. La colere respire 
« dans leurs traits. Au lieu de parler, ils rugissent et habilent les 
« for^ts. Lions terribles, ils ob^issent au frein sous la main de 
« Cybele. Fuis-les, cher Adonis; fuis toutes les b^tes feroces, qui, 
« loin de toumer le dos, presenlent leur poilrine au chasseur. 
« Crains que ton courage ne nous soit funeste a tous deux. » 

« Apres avoir donne ces conseils, Venus s'elance dans les airs 
sur son char altel^ de cygnes. L'intrepide Adonis rejette ces avis. 
Sa meute, attachee k la trace d'un sanglier, Tavait lance hors de 
sa bauge. II 6tait pr^t a sorlir de la for^t, lorsque le fils de Cinyre 
le frappe de c6te. Soudain le monstre, d'un coup de boutoir, re- 
pousse r^pieu sanglant. Furieux, il poursuit le chasseur tremblant 
qui cherchait un asile, lui plonge ses defenses dans Taine, et le 
renverse expirant sur le sable. Venus, emportee dans Tespace 
sur son char, n'6tail pas encore parvenue a Chypre. Elle re- 
connut de loin les derniers g^missements d'Adonis, et dirigea 
vers lui ses cygnes eblouissants. A peine, du haut des a^rs, Ta- 

• £x humeris armi iiunt ; in peclora lotum 7(X) 

« Pondus abit; summae cauda verruntur arenae; 

« li*am vultus habet; pro verbis murmura reddunt; 

« Pro thalamis celebrant silvas; aliisque timendi 

« Dcnte premunt domilo cylieleia frena lconcs. 

« IIos tu, care mihi, cumque liis genus omne ferarum, 705 

« Quo} non terga fuga;, scd pugnae peclora prsbent, 

« EfTuge, ne virlus tua sit damnosa duobus. » 

« llla quidem monuit, junctisque pcr aera cygnis, . 
Garpit iter. Scd slat monitis conlraria virtus. 
Forte suem latebris, vestigfa certa secyti, 710 

Kxcivere canes, silvisque exire parantem 
Fixerat obliquo juvenis cinyreius ictu. 
Trolinus excussit pando venabula roslro, 
Sanguine tincta suo, trepidumquc et tuta petcntem 
Trux aper insequitur, totosque sub inguine dentes 715 

Abdidit, et fulva moribundum stravit arena. 
Vccta levi curiu medias Cythercia per auras 
Cypron olorinis nondum pcrvenerat alis. 
A^novit longe gemitum morientis, el albas 
Flexit aves illuc, Utque aMhere vidit ab alto l^<i 



406 METAMORPHOSES. 

t-elle vu ^tendu sans vie et inond^ de sang, qu'elle se pr^ipite 
vers lui, dechire ses vetements, s'arrache les cheveux, se meurtrit 
cruellement le sein, et, accusant le Sort : « Non, dit*elie, il ne 
« sera pas tout enlier ta proie. Ciier Adonis, j'6temiserai le mo- 
c nument de ma douleur. Tous les ans ta mort, retracee dans 
« des fMes solennelles, renouvellera Timage de mon deuil. 
c Ton sang sera change en fleur. Eh quoi ! Proserpine aura pu 
« ra^tamorphoser une femme en menthe, et il me serait refuse 
« d'op6rer un semblable prodige en faveur du fils de Cmyre ! » 
£ile dit, et arrose de nectar le sang d'Adonis. Au contact de la 
liqueur divine, il s'enfle. Telle la pluie el^ve des buUes diapha- 
nes en tombant sur Tonde. En moins d'un instant, de ce sang 
nait une fleur vermeille, semblable a ia grenade dont une souple 
^corce enveloppe les graines. Mais cette fleur est eph^mere. Atta- 
chees a sa tige par de faibles liens, ses fcuilles I^eres tombent 
sous le souffle des m^mes vents qui lui donnent son nom. » 

Exanimem, inquc suo jactantem saDguiuQ corpus, 

Desiluit, pariterque sinus, paritcrque capillos 

Rupit, ct indignis percussit pcctora palrais, ' 

Questaquc cum Fatis : « At non lamen omnia veslri 

« Juris erunt, inquit. Luctus monumenla manebunt 725 

« Semper, Adoui, mei ; repetitaque mortis imago 

< Annua plangoris pcraget simulamina nostri. 

« At cruor in florem mutabitur. An tibi quondam 

« Feraincos artus in olenles vertcre raentbas, 

« Persepbone, licuit ; nobis cinyrcius heros 730 

« Invidio) mulatus erit? » Sic fata, cruorem 

Nectare odorato sparsit. Qui taclus ab illo 

Intumuit, sicut pluvio perlucida ca^lo 

Surgerc bulla solet. Nec plena longior hora 

Facta raora est, quum flos de sanguine concolor orlus, 735 

Qualcm, qua) lenlo celant sub corticc granuni, 

Punica ferre solent. Brevis cst taraen usus in illo; 

Namque male hccrentem, ct niraia levituic caducum 

Excutiunt idem, qui prxstant noraina vcnti. » 



LIVRE ONZIEME 



ORPH^E EST DiCHIRlB PAR LES BACCHANTES. — UN SERPENT 
EST CIIANG^ EN PIERRE. 

I. Tandis qu^Orpheeentraine lesfor^is, les ahimaux f^roces et les 
rochers, sensibles a ses magiques accords, les Menades, couyertes 
de la d^pouille des b^tes sauvages, et agitees par les fureurs de 
Bacchus, l^aper^oivent du haut d'une coUine, mariant sa lyre a 
sa voix. L'une d'elles, les cheveux epars, sYcrie : « Voila, voili 
celui qui nous meprise. » A ces mots, elle frappe de son thyrse la 
bouche m^lodieuse du pr^tre d'Apollon. Mais le thyrse, entour^ 
de feuilles, n'y laisse qu'une leg^re empreinte. Une autre lui 
lance un caillou qui fend Tair. Mais, vaincu par les accents et la 
I)Te harmonieuse d'Orphee, il tombe a ses pieds, et semble 

LIBER UNDECIMUS 

OBFBEVS A BACCHIS DISCERPTUS. — ANGUIS IN LAPIDEK CONVERSDS, 

I. Carmine dum tali silvas, animosque ferarum 
Threicius vatcs, et suxa seqUentia ducit, 
Ecce nurus Ciconum, tcclaB lymphala ferinis 
Peclora velleribus, tumuli de vertice cernunt 
Orphea, percussis sociantem carmina nervis. 5 

E quibus una, levem jactato crinc per auram : 
« En, ait, en hic est nostri contemptor; » et hastam 
Vatis apoUinei vocalia misit in ora, 
Quae foliis praesuta notam sine vulnere fecit. 
Altcrius tclum lapis cst. Qui missus, in ipso 10 

Aere concentu victus vocisque lyraeque ealv 



408 UfiTAMOUPnOSES. 

demander grAce pour un si monslrueux forfait Les atlaques re- 
commencent; Taudace ne connait plus de bomes; partout se 
d^haine une aveugle fureur. La lyre d^Orphte aurait ^mousse 
tous les trails; mais les cris effroyables, les flutes de Ber6- 
cynthe, les tambours, les battements de mains et les hurlements 
des Bacchantes, ^touilent ses accords. Sa voix n'est plus cn- 
tendue, et les rochers sont teints de son sang. La foule in- 
nombrable des oiseaux, des reptiles et des b^tes sau?ages 6tait 
encore. ravie de ses accents. Les Bacchantes dispersent d*abord 
ies t^moins de sa gloire. Ensuite elles toument contre lui leurs 
mains ensanglant^^, et s'attroupent comme les oiseaux autour 
d'un hibou qu'ils ont vu errer k la clart^ du jour. Elles l*en- 
veloppent comme le cerf qui, des le maliui doit ^tre dans le 
cirque la proie des chiens. Ellesfondent sur lui, et lefrappoit 
de leurs thyrses ornes de pampres verts destines i un autre 
usage. Gelles-ci lui lancent des mottes de terre, celles-la des bran- 
ches d'arbres, d^autres des pierres : leur fureur trouve partout 
des armes. 
Non loin de l^, des boeufs sillonnaient les champs, et de ro- 



Ac veluti supplcx pro tam furialibus ausis, 
Ante pedes jacuit. Sedenim temeraria crescunt 
Bella; modusque abiit, insanaque regnat Erinnys. , 
Gunctaquc tela forent cantu mollita; sed ingens 15 

Clamor, et inflato berecynthia libia cornu, » 

Tympanaque, plaususquc et bacchei ululalus 
Obstrepuere sono citharaB. Tum denique sa\a 
Non exaudili rubucrunt sanguine vatis. 
Ac primum altonitas ellamnum voce canentis 20 

Innumcras volucres, angucsque, agmenque fcrarum, 
Hxnades orphei titulum rapuere Iheatri. 
Inde crucntatis verluntur in Orphea dextris, 
Et coeuni, ut aves, si quando luce vaganlem 
Koclis avem cernunl; structoque utrinquc Ihcatro, 25 

Ceu matutina cervus pcriturus arena, 
Praida canum est; valemque pelunt, et fronde vircnl: 
Conjiciunt thyrsos, non hoec in munera faclos. 
Ua} glebas, illo} dereplos arborc ramos, 
Pars torquent siliccs: nec dc&unt tcla furori. 30 

Forlo bovfcs presso subigcbant vomcre terram; 



\ 



LIVRE XL 409 

bustes laboureurs, pr^parant la r^coUe de l*annde, ouvraient a 
force de sueur un sol rebelle. A Taspect des Bacchantes, ils s'en- 
fuient, laissant leurs outils disperses dans la campagne, les sar- 
cloirs, les pesantes herses, les longs hoyaux. Ces furies s'en em- 
parent ; puis, arrachant leurs cornes aux boeufs, elles se precipitent 
de nouveau sur Orph6e pour riramoler. Cest en vain qu'il les sup- 
plie en leur tendant les raains. Pour la premi^re fois ses paroles 
sont impuissantes. La troupe sacrilege reste inflexible et lui donne 
la raort. Son demier soupir s'exhale k travers cette bouche dont 
les accents, 6 Jupiler! furent entendus des rochers, et compris 
mtoe des monstres sauvages. Orphee, les oiseaux attristes, les 
b6tes f(§roces, les durs rochers, les for^ls, si souvent attir^es par 
tes chants, d^plorerent ta perte ; les arbres se depouillerent de 
leur feuillage en signe de douleur; les fleuves eux-mt^mes se 
grossirent, dit-on, de leurs propres larmes ; les Naiades et les 
Dryades prirent le deuil et laisserent leurs cheveux ^pars. 

Ses membres furent disperses. L'Hebre regut sa t6te et sa lyre. 
prodige I cette lyre, en roulant au sein des flots, murmura quel- 
ques sons plaintifs ; cette langue, deja glac^, poussa un gemisse- 

Ncc procul hinc, multo fructum sudorc parantes, 

Dura lacertosi fodiebant arva coloni. 

Agmine qui viso fugiunt, operisque relinquunt 

Arma sui ; vacuosque jacent dispersa per agros S5 

Surculaque, raslriqiic graves, longique ligones. 

Qusp. postquam rapuere fcrae, comuque minaci 

Divellere boves, ad vatis fata recurrunt; 

Tendentcmque manus, et in illo tempore primum 

Irrita dicenlem, nec quidquam voce moventem ' 40 

Sacrilegae perimuul; perquc os (proh Jupiter!) illud 

Auditum saxis inteUectumque fcrarum 

Sensibus, in vcntos anima exhalata recessit. 

Te moesta3 volucres, Orpheu, te turba ferarum, 

Tc rigidae siliccs, tua carmina saepe secutae, 45 

Flcvcrunt silvs ; positis te frondibus arbos, 

Tonsa comam, luxit. Lacrymis quoquc flumina dicunt 

Incrcvisse suis; obscuraquc carbasa pullo 

Naides et Dryades, passosque habuere capillos, 

Mcmbra jacent diversa locis. Caput. Hebre, lyramque 50 
Excipis; ct (mirum!) medio dum labituramne, 
Flebile nescio quid queritur lyra, flebile lingua 





410 HfiTAMOnPHOSBS. 

ment Uigubre, el les rives repondirent i ces tri&tea acee^ts. Wj&^ 
emporlte vers la rner, eUcs quiltiiietit le fleuve qui baigne la 
Thrace, el tcmchaient au rivage de MeHUyfiine, datis lllc de lesboaiJ 
lorsque, sur ces bords ^traiigers, \m horrible serpenl atlaqua la 
L^te d'Orphee et sEt chevelure imniide, Apollon parail cufm, U 
torte ii5 replile pri^i k mordre, et le pelride, la gueule beante, 
dans Vattitude ou il &e trouvaiu L^ombre d^Orpliee descend auj^_ 
Enfers, el recoTiaait lcs lieux quH a deja Tisites. 11 cherche Eii<9 
rydicE parmi les ames justes. 11 la Irouve ei la pre«se tendremen! 
dans ses bras. La ils se promenent l'un a cdte de Tautre. Tautot iJ 
Ja suit, tant6t il la prec&de, et iJ regarde son Eurydice, 
craindre desortnais qu^elle Jui soit ravie, 

LES IdE^tADES SOttf WiTAMORPIIOSiES Gtl ARBftES. 

Ih Cependant Baccbus ne Jaissa pas ce crime impiuii. Indtgn^ 
la inort du poele qui celebrait ses mysl^esi poiir punir Jes fetn- 
mes de Tiiraoe, coiip^bJes d'un si horrlble attentatj il les endiaina 
ioudain daiis tes for^ts par des racint^ tortueuses 11 atlongea 



Hurmurat exanimis; respondent flebile ripae. 

Jamque mare invecta» flumen populare relinquunt, 

Et methymnaeae potiuntur littore Lesbi. 55 

Hic ferus expositum j ggEegri^is jinguis arenis 

Os petit, et sparsos fctillam/ri^capillos. 

Tandem Phoebus adest, morsusque inferre parantem 

Arcet, et in lapidem rictus serpentis apertos 

Gongelat, et patulos, ut erant, indurat hiatus. GO 

Umbra subit terras, et quae loca viderat ante, 

Cuncla recognoscit, quserensque per arra piorum 

Invenit Eurydicen, cupidisque aroplectitur ulnis. 

Hic modo conjunctis spatiantur passibus ambo : 

Nunc prajcedentem sequitur, nunc prsevius anteit, 65 

Eurydicenque suam jam tuto respicit OrQheus. 

MfNADES IN ARBORES MUTANTUR. 

II. Non impune tamen scelus hoc sinit esse Lyseus; 
Amissoque dolens sacrorum vate suorum, 
Protinus in silvis matres Edonidas omnes, 
Qun fecere nefas, torta radice ligavit. 70 



LIVRB XI. 411 

les doigts de leurs pieds et les enfon^ dans la terre, sui?ant le 
d^gr^ de fureur qui les anima dans leur crime. Semblable h Toi- 
seau qui, pris au piege d'un adroit chasseur, gemit et resserre 
lui-m6me en se dlSbattant le noeud qui Tenlace, les Menades, fixees 
au sol, furent saisies d'effroi et essay^rent vainement de fuir. Une 
racine flexible les retint et rendit leurs efforts impuissants. Elles 
cherch^rent ou ^talent leurs pieds, leurs doigts, leurs ongles. 
D^ja leurs jambes etaient changees en tiges. D'une main desesperee 
elles voulurent meurtrir leurs flancs; mais elles frapperent le 
tronc d'un ch6ne. L'6corce envahit leur poitrine et leurs epaules; 
leurs bras s'etendirent. On les eAt pris pour des rameaux veri- 
tables, et Ton ne se serait pas tromp^. 

MIDAS CONVERTrr TODT EN OR. 

in. Cetait trop peu pour Bacchus. II quitta ces campagnes. Suivi 
d'un choeur plus fidele, il se transporta sur le Tmole qui lui est 
consacre, et se rendit sur les rives du Pactole. A cette epoque, ce 
fleuve ne roulait point des parcelles d'or, et son sable pr^cieux n'e- 



Quippe pedum digitos, in quantum quacque secuta est, 

Traxit, et in solidam detrusit acuminc terram. 

Utque suum laqueis, quos callidus al>didil auceps, 

Crus ubi commisit volucri^, sensitque teneri, 

Plangitur, ac trepidans adstringit vincula motu; 75 

Sic, ut quseque solo defixa cohaeserat harum, 

Exsternala fugam fnistra tcntabat; at illam 

Lenta tcnel radix, exsullantcmque coercet. 

Dumque ubi sint digiti, dum pes ubi quaerit, et ungues, 

Aspicit in teretes lignum succedere suras, 80 

Et conata femur mcBrenti plangere dextra, 

Robora percussit. Pectus quoque robora fiunt ; 

Robora sunt humeri; porrectaque brachia veros 

Esse putes ramos, et non fallare putando. 



/u 



MIDAS OMNIA IN ADRDM VERTIT. 



UL Nec satis hoc Baccho est. Ipsos quoquc deserit agros, 85 
Cumque choro meliore, sui vineta Tymoli, 
Pactolonque petit, quamvis non aureus illo 
Tempore, nec caris erat invidiosus arenis. 



412 MfiTAMORPHOSES. 

tait pas encore un objet d'envie pour les mortels. Les Satyres et 
les Bacchantes, son cortege ordinaire, se pressaient sur ses pas. 
Sil^ne seul ^lait absent. Des pSlres phrygiensTavaient surfHris 
chancelant sous le poids des ans et du vin, et/apr^ rayoiren- 
chane avec des guirlandes de fleurs, Favaient conduit h la cour 
de Midas, initi^ aux myst^res de Bacchus par Orphee et i^Atheoien 
Eumolpus. D^s que Midas eut reconnu Tami et le compagnon da 
dieu, il ordonna, en Thonneur d'un tel h6te, un banquet somp- 
tueux, qui se prolongea sans interruption durant dix jours et dii 
nuits. Lorsque Tastre du matin chassa, pour la onzieme fois, tes 
^toiles, le roi, plein d'all^^esse, ramena Silene dans les dianqis 
de Lydie, et le rendit a son jeune nourrisson. Charme de re- 
trouver le soutien de son enfance, Bacchus fit a Midas une offire 
agreable, mais funeste ; il lui promit d'exaucer ses Toeux. Mi- 
das devait abuser de ce don : « Que tout ce que je toucherai, 
dit-il, se convertisse en or ! » Bacchus y consentit, et lui accorda 
ce fatal privil^ge, tout en regrettant que son voeu ne fut pas 
plus sage. 

Midas se retire, transport^ de joie, et. se fdlicite de son mal- 
heur. Pour eprouver reffet des promesses de Bacchus, il toucbc 

Uunc, assuela cohors, Salyri Bacchseque frequeatant. 

At Silenus abest. Titubantem annisque mcroque 90 

RuricolaB cepere phryges, vinctumque coronis 

Ad regem traxere Midam, cui thracius Orpheus 

Orgia tradidcrat cum cecropio Eumolpo. 

Qui simuj agnovit socium, comitemque sacrorum, 

Uospitis advenlu festum genialiter egit 9o 

Per bis quinque dies, et junctas ordine noctes. 

lit jam slellarum sublime coegerat agmen 

Lucifer undccimus, lydos quum Ixtus in agros 

Rex venit, et juveni Silcnum reddit alumno. 

Iluic deus optandi gralum, sed inutilo, fecit 100 

Muneris arbilrium, gaudens altore recepto. 

lUc male usurus donis, ait : « Eftice, quicquid 

Corpore conligero, fulvum verlatur in aurum. » 

Annuit oplalis, nocituraque munera solvit 

Liber; at indoluit, quod non meliora petisset. lCo 

Laetus abit, gaudetque malo bcrecynlhius hcros, 
Pollicitamque fiOiem Vati^exvAo »Ti%wU tetitat. 



LIYRE XI. 415 

tous les objets. A peine peut-il en croire ses yeux. D detaclie une 
branche d'un ch^ne peu elev6, et elle se metamorphose en ra- 
meau d'or. II ramasse une pierre, elle se change en or. II touche 
une glebe, et, en la touchant, il en fait un bloc d'or. II coupe 
des epis vnXiTS : c'est une gerbe d'or. S'il cueille un fruit, on 
dirait une porame des Hesperides. SMl touche les portes de son 
palais, Tor rayonne sous ses doigts. Enfin Tonde qu'on verse sur 
ses mains devient une pluie qui pourrait tromper encpre Dana6. 
A peine peut-il contenir les esperances dont son coeur est rempli : 
tout est or dans sa pensee. Tandis qu'il est au comble de la joie, 
ses esclaves dressent une table qu^ils chargent de plats. Mais le 
pain qu'il touche devient or, et les mets qu'essayent de broyer 
ses dents avides, des qu'elles les effleurent, disparaissent sous le 
m^tal brillant. L'eau pure qu'il m^le a la liqueur du dieu qui lui 
fit ce don ruisselle en flots d'or sur ses Mvres. 

Surpris de ce malheur nouveau, riche et pauvre a la fois, il 
veut fuir son opulence. II maudit maintenant ce qui fut nagu^re 
Fobjet de ses vceux. Au sein de rabondance, rien n'apaise sa faim ; 

Vixque sibi credens, non alta fionde vireutem 

Ilice detraxit Yirgam : virga aurea facta est. 

Tollit humo saxum : saxum quoque palluit auro. 110 

Contigit et glebam : contaclu gleba polenti 

Massa fit. Arentes Cereris decerpsit aristas : 

Aurea messis erat. Demplum tenct arbore pomum : 

Hesperidas donasse putes. Si postibus altis 

Admovit digitos, postes radiare videntur. 115 

Ille etiam liquidis palmas ubi laverat undis, 

Unda fluens palmis Danaen eluderc posset. 

Vix spes ipse suas animo capit, aurea tingens 

Omnia. Gaudenti mcnsas posuere ministri, 

Exstructas dapibus, ncc tostae frugis egentes, l^) 

Tum vero, sive ille sua cerealia dexlra 

Munera conligerat, cerealia dona rigebant; 

Sive dapes avido convellere denlc parabat, 

Lamina fulva dapes, admolo dentc, premebat. 

Niscuerat puris auclorem muneris undis: 125 

Fusile pcr rictus aurum fluitarc videres. 

Attonitus novitate mali, divrsque miserque, 
Effugere oplat opes, et, quaj modo voverat, odit. 
Copia nulla famcm relevat : silis arida guttur 



414 UTAMORPHOSES. 

]a soif brAle sa gorge aride. II repousse Tor qui lui fait subir de 
justes lortures ; et, tendant au ciel ses mains et ses bras tout bril- 
lants d'or : « Pardonne-moi, Bacchus, dit-il. Je suis coupable. 
Prends pitie de mon sort, je t'en conjure, et d61ivre-moi des maux 
enfantes par une illusion. » Les dieux sont indulgents. D^sarm^ 
par cct aveu, Bacxhus r^voque sa promesse et retire k Midas 
son funeste present. « Pour que tes mains, lui dit-il, ne soieot 
plus empreintes de cet or aveugl^ment convoit^, va te plongar 
dans le fleuve voisin des superbes remparts de Sardes. Fran- 
chis le sonmiet de la montagne d'ou tombent ses eaux ; remonte 
jusqu'aux lieux ou il prend naissance, et, dans Tonde qui k sa 
source m^mejaillit en flots ecumants, baigne ta tdte, etpurifie k 
la fois ton Ame et ton corps. » Le roi, docile a cet ordre, se rend 
au Pactole. La puissance de tout changer en or passe du oorps de 
Midas dans le fleuve. Le germe, d^pose jadis dans ses eaux, dissd- 
mine encore aujourd'hui le precieux m^tal a travers les cbamps 
qu'il arrose. 

APOLLON DONNE A HIDAS DES OREILLES D*ANB. 

IV. Gueri de sa passion pour l'or, Midas aimait les champs, ies 

Urit, et inviso merilus torquelur ab auro. 130 

Ad coeiumque manus, ct splendida brachia tollens : 
« Da veniam, Lenaje paler. Peccavimus, inquit. 
Scd miserere, precor, speciosoque eripe damno. » 
Mitc deum numen. Pacchus peccasse falenteni 
Resliluit, pactamque fidem, data munera, solvit : 133 

« Neve malc oplato maneas circumlitus auro, 
Vade, ait, ad magnis vicinum Sardibus amncm; 
Perque jugum montis labentibus obvius undis 
Garpe viam, doncc venias ad fluminis ortus : 
Spumiferoque tuum fonti, qua plurimus exit, 140 

Subde caput, corpusque simul, simul elue crimen. » 
Rex jussaB succedit aquaj. Vis aurea linxit 
Flumen, et humano dc corporc cessit in amncm. 
Nunc quoque jam vcteris percepto semine vcnaj 
\ Arva rigent, auro madidis pallentia glebis. 145 



mHJE PIICEBUS ADRES ASININAS TRIBUIT. 

IV. llle, perosus opes, sWn^i^ cv ^wt^ q,o\Oq^v, 



LIYRE XI. 415 

bois et le dieu Pan qui habite les antres des montagnes. Hais il 
conservait un esprit lourd, et sa soltise devait lui 6tre encore 
aussi funeste qu*auparavant. De sa cime elevee, le Tmole domine 
les mers. II est difficile a gravir, et ses vast^ flancs s'etendent 
d'un c6t6 jusqu'^ Sardes, de Tautre jusqu^a Thumble Hypepes. La 
Pan fait entendre ses chants aux jeunes Nymphes, et module 
des airs legers sur son chalumeau. II ose mepriser les accords 
d'Apolion, comme inf^rieurs aux siens, et engage avec lui un 
combat inegal. Le dieu du Tmole est choisi pour arbitre. Le 
Yieux juge prend place sur sa montagne, et d^age ses oreilles 
de la for^t qui couvre sa t6te. Une simple couronne de ch^ne 
ceint sa noire chevelure, et des glands pendent autour de ses 
tempes. II jett^ les yeux sur le dieu des troupeaux, et dit : « Votre 
juge est pr^t. i» Pan fait resonner ses pipeaux rustiques, dont la 
sauvage harmonie charme Midas, pr^sent k cette lutte. Le Tmole 
tounie ensuite vers Apollon sa iite venerable, et sa forM suit ce 
mouvement. 

ApoUon s'avance, lefront radieux, couronne du laurier du Par- 
nasse. Sa robe de pourpre traine en longs plis sur la terre. Une 



Panaque montanis habitantem semper in anlris. 

Pinguc sed ingenium mansit, nocituraque, ut anle, 

Rursus erant domino stolidse prsecordia mentis. 

Nam, freta propiciens, latc rigcl arduus allo 150 

Tmolus in ascensu, clivoque extenlus utroquc, 

Sardibus hinc, illinc parvis finitur Ilypaepis. 

Pan ibi dum teneris jactat sua carmina Nymphis, 

Et levG cerata moduiatur arundine carmen, 

Ausus apollineos prffi se contemnere cantus, 455 

Judice sub Tmolo certamen venit ad impar. 

Montc suo senior judex conscdit, et aurcs 

Liberat arboribus. Quercu coma cserula tantum 

Cingitur, et pcndcnt circum cava tcmpora glandcs. - 

Isque deum pecoris speclans : « In judice, dixil, IGO 

Nulla mora est. » Calamis agreslibus insonat ille, 

Barl)aricoquc Midan (aderat nam forle canenti), 

Carminc delinil. Tost hunc sacer ora relorsit 

Tmolus ad os PhoDbi; vultum sua silva secuta cst. 

Ille caput flavum lauro parnasside vinctus 1G5 

Vcrrit humum tyrio saturata murice palla ; 



410 MfiTAHORPHOSES. 

lyre ornee de pierreries et dMvoire est dans sa main gancbe; la 
droi(e tient Tarchet. Son attitude est celle du dieu de rharmonie. 
D*un doigt savant il touche les cordes. Le Tmole, ravi de ieurs 
accords, conseille aJPan d^avouer que ses pipeaux le cMexii a !a 
lyre. Le jugement du dieu de la montagne r^unit tous les su^ 
frages. Midas seul Tattaque el le d^clare injuste. Apolion ne peot 
laisser plus longtemps k des oreilles si grossiSres la figure de cel- 
les de rhomme : il les allonge, les couvre d'un poil gris, et leur 
donne la facult^ de se mouvoir en tous sens. Midas consarve la 
forme humaine, k Texception de ses oreilles, qui ressemblent h 
celles de l'^e indolent. II les cache sous la tiare tourlate qui 
couvre sa t6te, et cherche a derober sa honte a tous les y^ix. 
Mais elle n'^chappe point h resclave dont les ciseaux coupentses 
cheveux. Malgre son vif d^sir, il n'ose r^veler cette difTormit^. fo- 
capable de discretion, il s'eloigne, fait un trou dans la terre, et y 
murmure a voix basse qu'il a vu les longues oreilles du roi. Pois 
il comble la fosse, comme pour enterrer son secret, et se relire ea 



Distinctamque fidcm gemmis et dentibus indis 

Sustinet a laeva; tenuit manus altera plcctrum. 

Artificis slatus ipsc fuil. Tum stamina doclo 

Pollice soUicilat. Quorum dulccdine captus 17U 

Pana jubet Tmolus citharae submitlere cannas. 

Judicium sanctiquc placct scntentia montis 

Omnibus. Arguitur tamcn, alque injusla vocatur 

Unius sermone Midae. Nec Delius aures 

Humanam stolidas palitur relinere figuram; 17S 

Sed trahit in spatium, villisque albentibus implct; 

Instabilesque iilas facit, et dat posse moveri. 

Cselcra sunt hominis; purtem damnatur in unam; 

Induilurque aures lentc gradientis aselli. 

Ille quidem celat, turpique onerala pudorc 180 

Tcmpora purpureis tenlat velare tiaris. 

Sed, solilus longos ferro resccarc capillos, 

Viderat hoc famulus. Qui quum nec prodere visum 

Dedecus auderet, cupicns effcrre sub auras, 

Nec posset reticere taraen, seccdit; humumque 185 

Effodit, et, domini qualcs aspexerit aures, 

Yoce refert parva, terrajquc imniurmurat hausta); 

Indiciumque su» \oc\s VeXVuTft Tfe^^t^VaL 

Obruit, ot scTob\bu% UcWus A\%tft^\V o^«\:\%. 



LIVRE XI. 417 

siience. Une for^t de roseaux crut en ce lieu. Au bout de Tannee, 
des qu'ils eurenl pris tout leur developpement, ils trahirent celui 
qui les avait fait naitre. Agiles par la brise, ils redirent ies pa- 
roies ensevelies dans la terre, et publi^rent que Midas avait dcs 
oreiiles d ane. 

LES HURAILLES DB TROIE BATIES PAR APOLLON £T PAR ^El'TUNE. 

V. Apr^ s'^tre venge, Apollon quitte ie Tmole. li traverse ies 
plaines de Tair jusqu^au detroit d'Heiies, fiile de Neph^ie, et des- 
cend dans ies champs ou r^gne Laomedon. A droite du promon- 
toire de Sigee et a gauche de ceiui de Rhetee, est un antique au- 
tel consacre a Jupiter, p^re des oracles. De ia, ie fiis de Latone 
voit Laomedon eiever ies murs naissants de Troie, et poursuivre, a 
travers milie travaux, une p^nibie enireprise qui exige des frais 
considerabies. Apoiion et le dieu dont ie sceptre maitrise les flots 
en courroux prenneut ia figure immaine, et conviennent avec le 
roi de Phrygie d'une somme d'or pour construire les remparts de 
ia viiie. L'ouvrage achev6, Laomedon refuse le saiaire convenu, et 
met le combie a sa perfidie en ajoulant le parjure a Tinfid^iite. 
< Ton crime ne restera pas impuni, » dit iemonarque des ondes. 

Creber arundiDibus Ircmulis ibi surgere lucus lUO 

Cocpit, et, ut primum pleno maluruit anno, 
Prodidit agricolam; leni nam molus ab auslro 
Obruta vcrba rcfert, dominiquc coarguit aures. 

TROJ£ MObNIA AB APOLLINE ET NtPTUKO iKDlFICASTUR. 

V. Ullus abit Tmolo, liquidumque pcr aera vcclus 
Angustum citra pontum nepheleidos IIcUcs 105 

Laomedonleis Letoius adstitit arvis. 
Dexlera Sigxi, Rboetei Isva prorundi 
Ara panomphaeo vetus cst sacrata Touanli. 
Inde novaj primum moliri mamia Trojaj 
Laomedonta videt, susccptaque magna laborc 200 

Cresccre diflicili, nec opes exposcerc parvas. 
Cumquc Iridentigero tumidi genilore profundi 
Mortalem induilur formam ; phrygioque (yranno 
iCldiflcant muros, paclo pro moenibus auro. 
Stabat opus. Prelium rcx inficiatur, et addit, 205 

Periidise cumulum, faUis perjuria verbis : 
c Non impune feres, » rcctor roaris inquit, et omnes: 



418 m£tamorphoses. 

A ces mots, il incline les flols de son empire yers les rivages 
avares de Troie, et en convertit les champs en plaine liquide; il 
i^truit les tr^ors du laboureur, et ensevelit les gu^rels sous.les 
eaux. Laom^don n'est pas encore assez puni: sa fille doit ^tre d^ 
voreepar unmonstremarin. Elle est enchain^e a un rocber; mais 
lercule la delivi^e et reclame les coursiers promis pour salaire. 
Frustr^ du prix d\m tel exploit, le h^ros force les remparts de 
IVoie deux fois parjure. T^lamon, associeaux dangers de ce si^e, 
en partage aussi la gloire. La main dllesione fut la recompensede 
sa valeur. Pelee, son fr^e, avait uni sa brillante destin^ k celle 
d'une Immortelle, et le nom de son aieul ne lui inspirait pas plus 
Torgueil que celui de son beau-p^re. Si P^lee ne fut pas le seul 
rejeton de Jupiter, il eut seul une d^esse pour epouse. 

MARIilGE DE P^L^E ET DE Tn^TlS. 

. VI. Le vieux Protee dit a Thetis : « Divinite de ronde, deviens 
mere. Tu donneras le jour a un h^ros dont les hauts faits Tempor- 
teront sur ceux de son pere, et surpasseront sa renomm^. » 
Aussi, pour ne rien voir dans le monde au-dessus de lui-meme, 



Inclinavit aquas ad aTara: littora Trojae, 

Inque frcti formam tcrras convcrtit, opesquc 

Abstulit agricolis, ct fluctibus obruit arva. 210 

Poena ncquc bxc satis cst. Rcgis quoque filia monslro 

Poscitur aequorco. Quam diira ad saxa revinclam 

Yindicat Alcidcs, promissaquc munera, dictos 

Poscit equos;. lantique operis mcrcede negala, 

Bis perjura capit superato} moenia Trojai. ili^ 

Nec pars militio}, Telamoa, sino honore rcccssit, 

Hesioneque data potitur. Nam conjuge Pelcus 

Glarus erat diva, nec avi magis ille superbit 

Nomine, quam soceri. Siquidem Jovis esse nepoli 

Gontigil haud uni : conjux dca contigit uni. ^O 

THETIDA PELEUS IN VATRIMONIDM DUCIT. 

YI. Mamque scncx Thetidi Proteus : « Dca, dixerat, uadaa 
Concipc. Matcr eris juvenis, qui fortibus acti^ 
Acta palris vincel, ma\ot(\VLfe Hoc^\i\V.\K 1 lo. » 
Ergo, ue quidqu&m muu^u^ ^'(^'«v^ vei^v^ Viksi^^t 



LIVRE XI. 419 

titer, malgr^ les feux dont son coeur est embrase, ^vite la cou- 
5 de Thetis. 11 commande a Pelee, son petit-fils, de subslituer 
L amour au sien, et de s'unir a la jeune deit^ de la mer. 
^a Thessalie presente un bassin dont les extr^mites se prolon- 
it vers la mer. II formerait un port, si ses eaux etaient plus pro- 
des ; mais a peine mouilient-elles la surface du sable. Le sol 
ferme, et, loin de retarder la marche, il ne garde point Tem- 
iinte des pas. On ne voit point d'algue sur ce rivage. Non ioin 
la s'el6ve un bois de myrtes entrem^l^s d^oliviers. Au milieu 
avre une grotte. On ne saurait dire si elle est Touvrage de la 
ure ou de Tart ; mais Fart semble avoir plus fait que la na- 
e. Cest la, Thetis, que tu avais coutume de le rendre sans 
le, portee sur un dauphin assujetti au frein ; c^est la que P61ee 
lurprit ensevelie dans le sommeil. Tu avais resiste a ses prieres. 
ut recours a la violence, et fenlaQa dans ses bras. Si, comme 
rdinaire, tu n'avais adroitement pris mille formes, Tauda- 
ax eut triomphe. Tu devins oiseau, mais il te retint. Tu le 
ngeas en un grand arbre, mais il 8'y attacha. Alors tu em- 



Quamvis haud tepidos sub pectore sehserat ignes, 2^5 

Jupiter xquorc» Thctidis connubia vitat; 
Inque sua iEaciden succedere vota ncpotem 
Jussit, et amplexus in virginis ire marinaB. 

Est sinus Hxmoni» curvos falcatus in arcus. 
Brachia procurrunt; ubi, si foret altior unda, 230 

Portus erat; summis induclum est aequor arcnis. 
Liltus habet solidum, quod nec vcstigia servct, 
Nec remoretur iter, nec opertura pendeat alga. 
M^tea silva subest, bicoloribus obsita baccis. 
Est specus in medio. Natura factus, an arte, 233 

Ambiguum; magis arte tamen. Quo saepe venire 
('renato delphine sedens, Thelii nuda solebas. 
IUic te Pcieus, ut somno vincta jacebas, 
Occupat; el, quoniam precibus tenlata repugnas^ 
Yim parat, innectcns ambobus colla laccrtis. 240 

Quod nisi venisses, variatis saepe figuris, 
Ad solitas artes, auso foret ille potitus. 
Sed modo tu volucri», volucrem tamen illc tenebat; 
Nunc gravis arbor eras; baerebat in arbore PcVeu^. 
T&rtJa forma fuit mnculosao tigridis. Ula ^^ 



420 METAMORPilOSES. 

primtas les traits d'une tigresse, el le fils d'£aque» epouvante, te 
laissa ^happer de ses bras. 

Puis il oflrit aux divinites de la mer des libations de vin, im- 
mola des victimes et fit fumer Tencens en leur homieur. Alors le 
devin de Carpathos s'ecria du sein des ondes : « Fils d^Saque, pour 
jouir de l'hymen que tu convoites, profite du moment ou Th^ 
goutera le sommeil dans sa grotte fraiche, et charge-la de vigoureux 
liens. Ne te laisse pas abuser par ses metamorphoses : retiens*la 
enchainee sous toutes ses formes jusqu^k ce qu'elle ait repris ses 
T^ritables traits. » A ces mots, Protee plonge sa t^te au ((md des 
eaux, et ses derni^res paroles e^pirent dans rabime. Le Soleil 
^tait a son declin, et son char touchait les flots de rHesperie. La 
belle Nereide quitte la mer et va, selon sa coutume, se reposer 
dans sa grotle. A peine Pelee s'est-il empar^ de la Nymphe, 
qu'elle muitiplie ses metamorphoses. Enfin, se sentant encbainee, 
elle etend les bras a droite et a gauche, et, poussant un profond 
soupir : « Tu triomphes, dit-elle, mais c'est par le secours d'un 
dieu. » Soudain Thetis apparait sans deguisement. Le heros, fier 
de son aveu, la presse contre son sein, et, charmS de sa conquSte, 
il la rend mere du grand Achille. 

Territus il!acidcs a corporc brachia solvit. 

Indc deos pelagi, vino supcr aiquora fuso 
El pecoris libris, et fumo ihuris, adorat, 
Donec carpathius raedio dc gurgitc vates : 
« ^acida, dixil, thulamis potiere petitis. 2^ 

Tu modo, quum gelido sopita quicscet in antro, 
Ignaram laqueis vincloque innecte tcnaci. 
Ncc te decipiat centum mentita figuras : 
Scd premc quidquid erit, dum quod fuit ante reformct. » 
Dixcrat haec Proteus, ct condidit a^quorc vulluro, 255 

Admisitque suos in verba novissima fluctus. 
Pronus erat Tilan, inclinatoque tenebat 
Uesperium temone fretum, quum pulchra relicto 
Mercis ingrcditur consueta cubilia ponto. 
Yix bene virgineos Peleus invaserat artus, SGO 

llla novat formas, donec sua membra teneri 
Sentit, et in partes diversas brachia tendens, 
Tum demum ingemuil: « Ncquc, ait, sine numine vincis.» 
Exhibiia eslque l\veV.\s. ^otv\«i>^%av ^\a^V^v.\l.\i!C hcros, 
Et poliiur noUs, m^e\iV\^\xe 'wa^\e\. KjJsmS»» ^ 



LIYRE XI. 421' 

D^DAUON CHANGl^ EN £PERV1EB. -^ UR LOUP METAMORPIIOS]^ EN PIERRE. 

VII. Pelee ^tait heureux pere, heureux epoux, et, s'il n'eut pas 
ete coupable de la mort de Phocus, rien n'aurait manque k son 
bonheur. Souill^ du meurtre de son frere, banni de ses foyers 
et de sa palrie, il &'enfuit a Trachine. La regnait, sans violence el 
sans cruaul^, le fils de Tastre du malin, Ceyx, dont le front brillait 
de reclat paternel. Mais alors, fletri par la dbuleur et bien diffe- 
rent de lui-m^me, il pleuralt un frere ravi a sa tendresse. Accable 
de chagrin et fatigue de son voyage, le petit-fils d'fiaque entra 
dans Trachine avec une suite peu nombreuse, laissant loin des 
murs, dans une fraiche vallee, ses troupeaux de brebis et de 
boBufs. A peine le palais du roi lui est-il ouvert, qu'il se presente 
avec le symbole des suppliants. II dit son nom et celui de* son pere ; 
il ne tait que son crime ; et, donnant un faux pretexte a son exil, 
il demande une retraite dans la ville ou dans le voisinage. Le roi 
de Trachine lui repond avec calme : « P^Iee, Thomme le plus obscur 
a droit aux biens de mon empire. Mon palais n'est pas inhospi- 
talier. Vous avez d'ailleurs des titres bien puissants a ma bien- 

DiEDALION IN ACCIPITREM CONVERSUS; — LUPUS IN LAPIDEM. 

VII. Felix et nato, felix et conjugc Pelcus, 
Et cui, a^ demas jugulati crimina Phoci, 
Omnia conligerant. Fratcrno sanguine sontcm, 
Expulsumque domo patria trachinia tellus 
Accipit. Hic regnum sine vi, sine caBde, tencbat 270 

Lucifero genitore satus, patriumque nitorcm 
Ore ferens Ceyx, illo qui tcmpore moe^lus, 
Dissimilisque sui, fralrem lugebat ademptum. 
Quo postquam ^Eacides fessus curaque viaque 
Venit, et intravit, paucis comilanlihus, urbem; 275 

Quosque greges pecorum, q\ix secum armenta tr.ihcbat, 
Haud procul a muris sub opaca valle rchquit. 
Copia quum facla cst adeundi prima tyranni, 
Velamenta manu prsBtendens supplice, qui sit, ' 
Quoque satus, memorat ; tantum sua crimina celat. 280 
Mcutitusque fugaj causam, petit urbe, vel agro • 

Se juvet. Uunc conlra placido Trachinius cre 
Talibus alloquilur : « Medias quoque conimoda p'cbi 
Noslra patent, reicu; nec inhospita regna tencmus. 
Adjicis huic animo momenla polenlia, c\aTum l^ 



422 M^TAMORPHOSES. 

veillance, l'eclat de votre nom et de votre sang qiii vous donne 
Jupiter pour aleul. Ne perdez pas le temps en pn^es : vos 
voeux seront accomplis. Tout ce que vous voyez vous appartient en 
partie. Je voudrais seuiement vous recevoir dans des jours pius 
heureux. » 

Des larmes accompagnaient ces paroles. P^lt^ et ses oompa- 
gnons lui demandent quelle est la cause de sa profonde douleur. 
«c Peut-^lre, leur dit-il, croyez-vous que cet oiseau qui vit de ra- 
pine et repand la terrem* parmi les oiseaux a toujours ^t6 rev^tu 
d'un plumage. II fut homme, et conserve encore autant d^audace 
qull eut autrefois d'ardeur impetueuse k la guerre et de pen- 
chant a la violence. II se nommait Dedalion. II re^ut la vie de 
Tastre qui precede TAurore et disparait le dernier des daix. 
Ami de la paix, je m'y consacrai ainsi qu'aux douceurs de Thy- 
men. Mon fr^re, au contraire, eut du gout pour les combats san- 
glants. Son courage soumit des peuples et des rois, conune au- 
jourd^hui, sous sa forme nouvelle, il poursuit les colombesde 
Thisbe. 11 eut pour fille la belle Ghion^, qui fut recherchee par 
mille rivaux, des qu'ellc cut atteint sa quatorziSme ann^e. ApoIIon 
et Mercure, revenant Tun de Delphes, Tautre du mont Cyllene, la 



Nomen, avumque Jovcm. iNec lempora perde precando. 
Quod pelis, omne fercs; tuaquc ha;c pro parte vidcto, 
Uualiacumciuc vides. Ulinam meliora videres! » 

Et flebat. Moveat qua! tanlos causa dolores, 
Peleusquc comilesquc roganl. Quibus ille profatur : 290 
« Forsitan hanc volucrem, rapto quaj vivit, et omues 
Tcrrel aves, scmper pcnnas habuissc putctis. 
Vir fuit, et tanta est animi conslantia, quanlum 
Acer erat, belloque ferox, ad vimque paratus^ 
Nomine Da;daliou, illo genilore crcatus, 295 

Qui vocat Auroram, cifloque novissimus exit. 
Culta mihi pax est, pacis mihi cuia tuenda) 
Conjugiique fuit. Fratri fera bella placcbant. 
lilius virtus genles, regcsquc subcgil, 
Qua nunc thisbSBas agitat mu(aia columbas. 300 

* Nata erat huic Chionc, quse dotatissima forma 
Mille procis placuit, bis seplera nubilis annis. 
Fortc revetUnles \?\\ai\i>3i^, "ttA\^^\ut q.^ci\ius^ 
lUe suis De\p\i\ft, \v\o ^wvvte e^Wtwft^ii 



LIVRE XI. 423 

virent ensemble, et aussitdt ramour s'alluma dans leur cceur. 
Apollon attendit jusqu'a la nuit le bonheur qu'il esperait. Mercure 
ne supporta pas le moindre retard. De son caducee, qui repand le 
sommeil, il toucha le front de la jeune princesse. A peine en eut- 
elle senti la puissante atteinte, elle s'endormit, et le dieu en triom- 
pha. Cependant la nuit avait seme le ciel d^etoiles. Apollon prend 
les traits d'une vieille, et goute a son tour des plaisirs savoures 
avant lui. Le temps amena pour Chione le terme de sa deli- 
vrance. Du sang du dieu aile naquit Autolycus, d'une merveil- 
leuse adresse pour le vol. Digne de son artificieux pere, 11 savait 
changer le blanc en noir et le noir en blanc. Du sang de Phebus 
(Chione avait enfante deux jumeaux) naquit Philammon, celebre 
par ses chants et par sa lyre. 

Mais que sert h cette infortunee d'6tre mere de deux fils, d'avoir 
charme deux Immortels, d'avoir pour pere un roi puissant et pour 
aieul le maitre des dieux? La gloire aussi fait donc le malheur de 
rhomme. Elle perdit Chione, parce qu'elle avait ose se preferer a 
Diane et attaquer sa beaute. Transportee d^indignation, la deesse 
s'ecria : « Du moins tu rendras hommage a ma puissance. » 
Soudain elle courbe son arc et lance une fleche qui perce la lan- 

Videre hanc pariter, pariter traxere calorem. 305 

Spem Veneris differl in tempora noclis ApoUo. 

Non tulit ille moras, virgaque movente soporera 

Virginis os tangit. Tactu jacet illa potenti, 

Vimque dei patitur. Nox coelum sparserat astris. 

Phoebus anum simulat, prseccptaque gaudia sumit. 310 

Ut sua maturus complevit tempora venter, 

Alipedis de stirpe dei, versula propago, 

Nascitur Autolycus, furtum ingeniosus ad omne, 

Qui facere assuerat, patrise non degener artis, 

Candida de nigris, et de candentibus atra. 315 

Nascitur e Phcebo (namque cst enixa gemelios), 

Carminc vocali clarus, citharaque Philammon. 

« Quid peperisse duos, et dis placuissc duobus, 
Et forti genitore, et progenitore Tonanti 
Esse salam prodest? An obest quoque gloria mullis? 520 
Obfuit huic certe. Quae se praeferre Dianse 
Sustinuit, faciemque dese culpavit. At ilh 
Ira ferox mota est : « Factisque p\ace\)lm\is, » VckCijQLW.. 
JVec mora, curvavit cornu, nervoquc sagiUam 



42t MtTAMORPHOSES. 

gue de la coupable Chion^. Devenue muelte, elle ne retrouve ni 
voix, ni paroles. Elle lente un dernier efforl; mais sa vie s'6« 
chappe avec son sang. Malhcureux, je la pris dans mes bras. 
Ainsi que I'exigeaient les droits du sang, je compatis a la douleur 
d'un frere si tendre, el je m'efforQai de le consoler. D^esper^de 
la perte de sa fiUe, il fut sourd k ma voix, comme le rocher aux 
murmures des flots. A la vue de son corps d^vore par les flammes, 
quatre fois il voulut s'elancer au milieu du bij]^cher ; quatre fois 
repousse, il s'enfuit en toute hate, comme un taureau, piqu6 au 
cou par des frelons, pr^cipite ses pas a travers des chemins escar- 
p^s. II me parut courir plus vite qu'un mortel et avoir des ailes 
aux pieds. II echappa a toutes les poursuites, et, presse de mettre 
fln a ses jours, il parvint au sommet du Pamasse. D^jli il s*^tait 
61anc^ du haut de la montagne, lorsque ApoUon, touch6 de soa 
malheur» le changea en oiseau, et, le soutenant dans les airs, lui 
donna, avec des ailes, un bec crochu et des serres recourbdes. II 
garde son ancien courage et sa force plus grande que son corps. 
fipervier maintenant, et cruel envers tous les oiseaux, il n'en 
^pargne aucun, el repand parmi eux la douleur dont il est accabl^.» 

Impulit, cl meritain trajecit arundiae iinguam. 325 

Lingua tacet, nec vox, tenlataque verba sequuntur, 

Conantcmque ioqui cum sanguine vita reliquit. 

Quam miser amplexans ego lum palruoque dolorem 

Corde tuli, fratrique pio solatia dixi. 

Qus pater, baud aliter quam cautes murmura ponli, 330 

Accipit, et natam delamentatur ademptam. 

Ut vero ardentem vidit, quater impetus iili 

In medios fuit ire rogos; quater inde repulsus 

Concita membra fugae mandat, similisque juvcnco 

Spicula crabronum pressa cervice gerenti, o35 

Qua via nulla, ruit. Jam tum roihi currere visus 

Plus homine est, alasque pedes sumpsisse putares. 

Effugit ergo omnes, veloxque cupidine iethi 

Vertice Parnassi potitur. Miseratur Apollo, 

Quum se Dxdaliou saxo misisset ab alto, 340 

Fecit avem, ct subitis pendentem sustulit alis, 

Oraquc adunca dedit, curvos dedit unguibus hamos, 

Virtutem anliquam, inBi'jotc& tOT^otfe nw^^ ♦, 

Et nunc accipiler, nu\V\s suWs ai(\MMs,\u oimi^^ 

Sapvlt aves», aUisquo Ao\ot\s TxV t;vvis;ji ^o\wi^\, * "^^^^ \ 



LIVRE XI. 425 

Tandis que le fils de Tastre du jour raconte ainsi ia merveiileuse 
aventure de son fr^re, soudain accourt, hors d haleine, le gardien 
des troupeaux de Pelee, Anetor, ne dans la Phocide. « Pelee, Pelee ! 
s'teie-t-il ; h^las ! je vous apporte la nouvelle d'un grand mal- 
heur. » Quel que soit ce desaslre, Pelee lui ordonne de parler. 11 
hesite pourtant. Le heros de Trachine est lui-m6me troublS. Ane- 
tor poursuit : « Je faisais reposer vos boeufs sur les bords de la mer, 
au moment ou le soleil, arriv6 au plus haut point de sa course, 
voyait devri^re son char autant d'espace quMl lui en restait a par- 
courir. Lesuns, les genoux inclin^s sur le sable, regardaient Tim- 
mense dtendue de la mer ; d'aulres erraient a pas lents ; plusieurs 
nageaient, la tSte au-dessus des flots. Pres de la mer s'el^ve un 
temple qui ne doit sa renommee ni au marbre ni a Tor, mais a un 
bois antique et sacre qui repand un epais ombrage. II est consacre 
h Neree et k ses fiUes. Un p^cheur me Tapprit en faisant secher ses 
filets sur lerivage. Non loin se trouveun lac forme par les d^or- 
dements de la mer. II est couvert de saules. De ce repaire s'61ance, 
avec un bruit terrible, un loup enorme qui remplit d'6pouvante 
les lieux d'a1entour. Bientdt il quitte le bois marecageu.(, les yeux 

Quae dum Lucifero genilus iniracula narrat 
Dc coDsorte suo, cursu festinus anhelo 
Advolat armenti custos phoceus Anetor. 
« Heu, Peleu, Peleu ! magnic tibi nuntius adsum 
Cladis, » ait. Quodcumque ferat, jubet edere Pelcus. 350 
Pendet, et ipse metu trepidat trachinius heros. 
Ille refert : « Fessos ad littora curva juvencos 
Appuleram, medio quum sol altissimus orbe 
Tantum respiceret, quanlum superesse videret. 
Parsque boum fnlvis genua mclkiarat arenis, 355 

Latai-umque jacens campum spectabat aquarum} 
Pars gradibus tardis illuc errabat et illuc; 
Kant alii, celsoque exstant super aequora coUo. 
Templa mari subsunt, nec marmore clara, nec nuro 
Sed trabibus densis, lucoque umbrosa veluslo. oG(! 

Nereides Nereusque lenent. Hos navita lcmpli 
Edidit esse deos, dum retia liltore siccal. 
Juncta palus huic est, densis obsessa salictis, 
Quam restagnantis fecit maris unda paludem. 
inde, fragore gravj slrepitans, loca pro\\ma VcmV» ^^ 
Bellua vasta, lupus ; silvisque palusUibua ei\l. 



426 M^TAMORPHOSES. ' 

itincelants, la gueule mena^ante, souillee d'ecume et de sang. 
A la fois excite par la rage et la faim, mais surtout par la rage, il 
ne yeut pas assouvir sur quelques boeufs rhorrible faim qui le de- 
vore ; c'est sur le troupeau enlier qu'il deploie sa fureur. Tandis 
que nous cherchons a les d^fendre, plusieurs de mes compagnons 
expirent sous ses morsures cruelles. Le sang rougit le rivage, les 
eaux et le lac qui retentit de mugissements. Tout retard est fu- 
neste : le mal n'admet point d'irresoIution. Tandis que tout n'est 
pas encore perdu, rassemblons-nous. Aux armes! aux armes! 
courons tous aux armes ! » 

Ainsi parle le gardien des troupeaux. Pel^ est peu touche de 
ia perte qu'il lui annonce; mais il a toujours present le souvenir 
de son crime. II sent que la fiUe de Neree, privee de son fils, veut, 
par cette vengeance, apaiser Fombre de Phocus. Ceyx ordonne k 
ses soldats de rev^tir leur armure et de saisir leurs traits redou- 
tables. II s'appr6te lui-m6me a marcher avec eux. Mais Alcyone 
accourt, attiree par le bruit, et, rejetant en arriere ses cheveux, 
qu'elle n'a pas eu le temps d'arranger, elle serre son epoux dans 
ses bras, elle le supplie, par ses prieres et par ses larmes, d'envoyer 

Oblitus et spumis, et spisso sanguine riclus 
Fulmineos, rubra suffusus lumina flamma. 
Qui, quanquam sa3vit pariter rabieque fameque, 
Acrior estrabie; neque cnim jejunia curat 370 

Caide boum diraraque famem satiare, sed omne 
Vulnerat armentum, sternitque hostiliter omne. 
Pars quoque de nobis funesto saucia roorsu, 
Oum defensamus, lelho CbL dala. Sanguine litlus 
Undaquc prima rubent, demugitaequc paludes. 573 

Sed mora damnosa est, nec res dubilare rcmittit. 
Dnm superest aliquid, cuncti coeamus, et arma, 
Arma capcssamus, conjunctaque tela feramus. » 
Dixerat agrestis ; ncc Pelca damna movebant. 
Sed, memor admissi, Nereida colligit orbam 380 

Damna suo inferias exstincto mittere Phoco. 
Inducre arma viros, violenlaque sumere tela 
Rex jubet oetaeus, cum queis simui ipse parabat 
Ire. Sed Ilalcyone conjux cxcita turaultu 
Prosilit, ct nondum totos ornata capillos, 385 

Disjicithos ipsos; colloque infusa mariti, 
Mittat ut auxilium sine se, vcrbisquo prccatur, 



LIVRB XI. 427 

des secours sans s^exposer au danger, et de sauver deux vies en 
sauvant la sienne. « Princesse. lui repond le petit-fils d'fiaque, 
dissipez ces tendres alarmes qui irie prouvent toute votre affeclion. 
Je vous remercie de vos secours. Je ne veux pas aller combattre ce 
monstre d'une cruaute inouie, mais implorer la divinite de cette 
mer. » Sur le haut de la montagne s'elevait uue tour qu'on aper- 
cevait de loin, et qui offrait un asile aux vaisseaux en detresse. 
Ceyx et Pelee y montent ensemble, et voient en gemissant, d un 
c6te, les taureaux ^orges sur le rivage ; de Tautre, le monshre 
portant partout la devastation, la gueule toute degouttante de 
meurtre, et ses longs poils inondfe de sang. Alors le petit-fils 
d'fiaque, les bras tendus vers la plaine liquide, conjure la belle 
Psamathe de mettre un terme a son courrt)ux et de lui pr^ter son 
appui; mais elle reste inflexible. Thetis uniises prieres a celles de 
son epoux, et parvient a desarmer Psamathe, qui tente d'eloigner 
lemonstre de cet horrible thealre de carnage. Mais, echauffe par la 
soif du sang, si douce a sa lureur, il resiste jusqu'au moment ou, 
dechirant le cou d'une genisse, il est change en marbre par la 
Nereide. II conserve ses traits, et perd seulement sa couleur. 
Celle du marbre annonce qu'il n'est plus un loup, et ne doit des- 



Et lacrymis, animasque duas ut servet in una. 

^acides illi : Pulchros, regina, piosque 

Pone metus. Plena est promissi gratia vestri. 390 

Non placet arma mihi contra nova monstra moveri. 

Numen adorandum pelagi est. » Erat ardua turris, 

Arcc patens summa, fessis loca grata carinis. 

Ascendunt illuc, slratosque in littore lauros 

Cum gemitu aspicinnt, vastatoremque cruento 393 

Ore ferum, longos infectum sanguine villos. 

Indc manus tenden ^ fn aperti littora ponli, 

Coiruleam I'eleus Ps imathen, ut finiat iram, 

Orat opemque ferat. Ncc vocibus ilia rogantis 

Flectitur iLacidap. Tlietis hanc pro conjuge supplex 400 

Accepit veniam. Sedenim revocatus ab acri 

Caede hipus perslat, dulcedine sanguinis asper, 

Donec inha^rentem lacerie cervice juvenca^ 

Harmore mutavit Psamathc, prselerque colorem 

Omnia scrvavit. Lapidis color mdicat illum 405 

Jam non essc lupum, jaro non debere timeri. 



438 BI^TAMORPHOSES. 

ormais inspirer aucune crainte. Tout6fois les Destins ne permet- 
tent pas a Pelee fugitif de faire un long sejour d^ns cette contree. 
L'exile gagne la Magnesie, ou le Thessalien Acaste lui foumit les 
moyens d'expier la mort de Phocus. 

CEYX ET ALCTONE. — NAUFRAGE DE c£tX. — LE PALAIS DU SOMMEIL, 
G^TX ET ALGTONE TRANSF0RM£s EN ALGTONS. 

VIII, Cependant la metamorphose accompUe dans la personne 
de son fr^re, et celles qui Tavaient suivie, troublent le cocur de 
Geyx. Pour calmer son inquietude il veut aller consulter Toracle 
de Claros; car Timpie Phorbas avec ses Phl^giens infeslait la 
route de Delphes. Cependant, avant d'executer son dessein, ii en 
fait part a sa fidele Alcyone. A cette nouvelle, un ftH)id soudain 
court dans ses veines, la pdleur couvre son front, et les larmes 
inondent son visage. Trois fois elle essaye de parler, trois fois les 
pleurs etouffent sa voix. Enfm elle exhale ces tendres plaintes 
qu*entrecoupent ses sanglots : « Par quel crime, cher ^poux, ai-je 
donc change ton coeur? Qu'est devenu Tinter^t que tu me te- 
moignais autrefois? Deja tu peux feloigner sans regret de ton 

Kec tamcn hac prorugura consisterc Pelca terra 
Fata sinunt. Magnetas adit vagus exsul, et illic 
Sumit flb hxmonio purgamina cxdis Acasto. 

CETX ET UALCYONE. — CEYCIS NAUFRAGIDJI. — SOMXl DOMUS. — CETX 
ET HALCYONE IN ALCYONES MUTANTCR. 

VIII. Intcrea fratrisque sui, falremque secutis ilO 

Anxia prodigiis turbatus pectora Ceyx, 
Consulat ut sacras, hominum oblectamina, sortcs, 
Ad clarium parat irc deum; nam templa profainus 
Invia cum Phlegyis faciebat delphica Phorbas. 
Consilii tamen ante sui, fidissima, certam 415 

Te facit, Ualcyone. Cui protinus intima frigus 
Ossa receporunt, buxoquc simillimus ora 
Pallor obit, lacrymisquc genaj maduerc profusis. 
Ter conata loqui, ter flctibus ora rigavit ; 
Fingultuque pias inlcrruinpcntc querelas : 420 

« QuaB mca culpa tuam, dixit, carissime, menlcm 
Vertit? Ubi cst quaj cura mei prius csse sokbat? 
Jam potes Halcyone securus abcsse relicla. 



LIVRE XI. 429 

Alcyone ; dejk tu songcs a un long voyage ; deja tu m'aimes mieux 
absente. Du moins, je m'en flatte, tu voyageras par terre. Je 
n'aurai alors qu'k m^allliger sans concevoir des craintes, et mes 
ennuis seront exempts d*alarmes. Mais la mer, la triste image 
de la mer, m'6pouvante. Naguere j'ai vu sur ses bords les debris 
d'un naufrage; souveut j'y ai lu des noms sur de vains tombeaux. 
Ne te fais pas illusion, parce qu'£ole, ton beau-pere, maitrise la 
fureur des vents et calme les flots k son gre. Lorsque, une fois 
d6chain6s, ils r^nent sur les ondes, fls ne respectent aucune 
terre, aucune mer. Ils bouleversent m6me les nuages, et leur 
choc impetueux fait jaillir d'liorribles ^clairs. Plus je les con- 
nais (et je les connais bien; enfant, je les ai vus souvent dans 
le palais de mon p^re), plus je les crois redoutables. Si mes 
pri^res ne peuvent femouvoir, cher ^poux, si tu es bien d^ter- 
min6 k partir, du moins permets-moi de te suivre. Nous cour- 
rons les mSmes p^rils ; je ne craindrai que les maux dont je 
souffrirai ; nous partageron^ tous deux le danger, et nous vogue- 
rons ensemble sur la vaste mer. » 
Les paroles et les pleurs d'Alcyone attendrissent son epoux. 

Jam Tia longa placet, jam sura tibi carior absensc 
At, puto, per terras iter est, tantumque dolebo, 425 

Non etiam metuam, curaeque timore carebunt. 
^quora me terrent, et ponti tristis imago. 
Et laceras nuper tabulas in littore ^idi, 
Et sspe in tumulis sine corpore nomina legi, 
Neve tuum fallax animum fiducia tangat, 430 . 

Quod socer Bippotades tibi sit, cui carcere fortes 
Gontineat ventos, et, quum velit, squora placet. 
Quum semel emissi tenuerunt equora venti, 
Nil illis vetitum est, incommendataque tellus 
Omnis, ct omne fretum ; coeli quoque nubila veiaut, 435 
Excutiuntque feris rutilos concursibus ignes. 
Quo magis hos novi (nam novi, et saepe paterna 
Parva domo vidi), magis hoc reor esse timendos. 
Quod tua si flecti precibus sententia nullis, 
Care, potest, conjux, nimiumque es cerlus eundi, 440 

Me quoque tolle simul. Certe jactabimur una ; 
Nec, nisi quae patiar, metuam; pariterque fcremus 
Quidquid erit, pariter super squora lata fercmur. • 
Talibus ^olldos diclis lacrymisqne movetnr 



430 METAMORPIIOSES. 

II bnMait pour elle de tout l'ainour qu'elle avait pour lui ; mais il 
ne veut ni renoncer a parcourir les mers, ni associer Alcyone ases 
dangers. II cherche, par miile consolations, k rassurer son coeur ti- 
mide, sans pouvoir lui faire approuver son projet. II ajoute une 
promesse qui seule peut adoudr son chagrin : « Oui, dit-il, rab- 
sence est toujours longue pour moi. Mais je te le jure par Tastre 
qui m'a donne le jour, si les Destins le permetlent, je reviendrai 
avant que la lune ait deux fois arrondi son croissant. b Ges 
paroles lui donnent Tespoir d'un prompt retour. AussitOt Ceyx 
fait mettre en mer et ^quiper un de ses vaisseaux. A cet aspect, 
comme si elle eOt pr6vu Tavenir, Alcyone fremit et verse des 
larmes. D^sesperee, elle se jette dans les bras de son epoux, fait 
entendre un triste adieu, et tombe evanouie. Ceyx cherche en vain 
des retards. Les matelots, places sur deux rangs, pressent les 
ramesavec ardeur, et fendent les flots en cadence. Alcyone leve 
ses yeux mouilles de pleurs. Debout sur la poupe, Geyx lui fait des 
signes de la main. Elle les voit la premiere et y repond. Gependant 
la terre s'eloigne, et les deux epoux ne peuvent plus distinguer 

Sidereus conjux; neque enim minor ignis in ipso est. 44S 

Sed neque propositos pelagi dimittere cursus, 

Nec vult Halcyonen in partem adhibere pericli. 

Multaque respondit timidum solantia pectus, 

Nec tamen idcirco causam probat. Addidit illis 

Hoc quoque lenimen, quo solo flexit amautem : 4^0 

« Longa quidcm nobis omnis mora. Sed tibi juro 

Per patrios ignes, si me modo Fala remittent, 

Ante reversurum, quam luna bis impleat orl)em. » 

His ubi promissis spes est admota recursus, 

Protinus eductam navalibus aequore tingi, .455 

Aptarique suis pinum jubet armamenlis. 

Qua rursus visa, veluti prsesaga futuri, 

Horruit Halcyone, lacrymasque emisit obortas, 

Amplexusque dedit, trislique miscrrima tandem 

Ore, vale, dixit, collapsaque corporc toto est. 400 

At juvenes, quserente moras Ceycc, reducunt 

Ordinibus geminis ad forlia pcctora remos, 

^qualique ictu scindunt freta. Sustulit illa 

Humentes oculos, stantcmque in puppe recurva, 

Concussaque manu dantem sibi signa maritum 4G5 

Prima videt, redditque notas. Ubi terra recessit 

Longius, atque oculi nequeuni cognoscere vultus, 



LIVRB XI. 431 

leurs traits. Mais, tant qu'elle le peut, Alcyone suitde ses regards 
le vaisseau qui s'enfuit ; et, quand Tespace le d^robe a sa vue, elle 
contemple la voile qui flotte a la cime des m^ts. Des qu'elle n'a- 
per^oit plus la voiie, elle se retire inquiete dans son appartement 
solitaire et y cherche le repos. Mais son apparlement et son lit re- 
nouvelient ses larmes en kii rappelant Tabsence d'un epoux cheri. 
Le vaisseau avait quitt6 le port, et la brise agitait les c^les. 
Les mateiots suspendent leurs rames aux flancs du navire, elevent 
les antennes jusqu'au haut du m&t, d^ploient toutes leurs voiles 
et recueillent les venls propices. Le navire, sillonnant les eaux, 
avait a peu pres atteint la moitie de sa course, et se trouvait a la 
m^me distance de Trachine et de Claros, lorsque, tout a coup, au 
declin du jour, la mer blanchit, les vagues s'enflent, et Timpe- 
tueux Eurus souffle avec violence. « Abaiss§z les vergues ! crie le 
pilote, et pUez loutes les voiles. » Les rafales emp^chent d'obeir 
a ses ordres, et le fracas des flc ts ne permet pas d'entendre sa 
voix. Cependant plusieurs, de leur propre mouv^ment, se h^tent 
de retirer les rames, d'autres de munir les flajics du vaisseau et 
de derober les voiles a la fureur des venls. Celui-ci pompe reaii 

Dum licet, insequitar fugientem lumine pinum. 

Hsec quoqtte, ut haud poterat spatio submota videri, 

Vcla tamen spectat summo fluitantia malo. 410 

Dt ne.c vela videt, vacuum pelit anxia lcclum, 

Seque toro ponit. Rcnovat lcctusque locusque 

Halcyonai lacrymas, ct quae pars, admonet, absit. 

Porlubus eiicrant, et moterat aura rudenlcs. 
Obvertit laleri pendeutes navita remos, 475 

Cornuaque in summa locat arbore, totaquc malo 
Garbasa deducit, venientesque cscipit auras. 
Aut minus, aut certe medium non amplius aequor 
Puppe secabatur, longeque erat utraque tcllus, 
Quum mare sub noctem tumidis albescerc coepit 4S0 

Fluctibus, et praeceps spirare valentius Eurusi 
« Ardua, jamdudum, demittite cornua, reclor 
Clamat, et aotennis totum subnectile velum. » 
Hic jubet. Impediunt adverstc jussa procella:, 
Nec sinit audiri vocem fragor sequoris uUam. 485 

Sponte tamen properant alii subducere rcmos, 
Pars munire latus, pars ventis vela negare. 
Egerit hic fluctus, sequorque ref undit in aequor ; 



432 MJ^TaMORPHOSES. 

et la rejette a la mer; celui-la enleve les antennes. Tandis que ces 
mouvements s'executent en desordre, la temp^te augmente, les 
vents s'entre-choquent de toutes parts avec furie et bouleyersent 
les flots en courroux. Le pilote, tremblant lui-m6me, avoue qu'il 
ne conhait plus sa position, et qu'il ne sait plus ce qu'il doit or- 
donner ni ce quMl doit d^fendre : tant le mal est grand et sur- 
monte son art ! L'air retentit du cri des matelots, du sifflment 
des cordages, du choc des flots et des eclats de la foudre. Les 
vagues s'elevent : la mer semble monter jusqu'aux cieux et se 
confondre avec les nuages. Tantdt ronde prend la couleur du 
sable arrache de rabime; tantot elle roule plus noire que le Styx ; 
quelquefois elle presente une plaine toute blanche d'ecume. 

Le vaisseau suit tous les mouvements de la mer. Porte a la cime 
des llo(s, il semble, du sommet d'une montagne, dominer les 
vallees et les gouffres de TAch^ron, ou bien, quand il est precipit^ 
dans Tabime, regarder les cieux du fond des enfers. Souvent, 
battus par les vagues, ses flancs retentissent avec un bruit hor- 
riblc, comme les tours dont le belier ou la bahste disperse les 
^clals. Telles que des lions furieux, dont les bonds redoublent la 

Hic rapit ^tennas. Quac dum sine lege geruntar, 

Aspera crescit hiems, omnique e parle feroces 490 

Bella gerunt veDti, fretaque indignantla miscent. 

Ipse pavet, nec sc, qui sit stalus, ipse fatetur 

Scire ratis rector, ncc quid jubeatve, vetetve : 

Tanta mali moles, totaque potenlior arte cst! 

Quippe sonant clamore viri, stridorc rudentes, 495 

Undarum incursu gravis unda, tonitribus setlicr. 

Fluctibus crigilur, (cclumque asquare videlur 

Pontus, et induclas aspergine tingere nubcs. 

£t modo, quum fulvas cx imo vcrrit arenas, 

Concolor est illis, stygia modo nigrior unda; 500 

Stemilur interdum, spumisque sonantibus albct. 

Ipsa quoque his agitur vicibus trachinia puppis, 
Et modo sublimis, vcluli de vertice montis, 
Despiccre in valles, imumque Acheronta videtur; 
Kunc, ubi demissam curvum circumstctil a:quor, 505 

Suspicere inferno summura de gurgitc coclum. 
Sscpc dat ingcntem fluclu htus icta fragorem, 
Ncc lcviuspulsala souat, quam fcrreus olim 
Quura laceras aries ballistave concutit arces ; 
Utque solcnt, sumptis in curs^u viribus, irc olO 



LIVRE XI. 433 

force, se pr^cipitent sur les traits du chasseur, les ondes, soule- 
vees par les venls, attaquent les agres du navire el s*elevent au- 
dessus des raats. Deja les coins s^ebranlent ; les flancs, depouil- 
Ids de cire, se relaclient et ouvrent aux eaux un funeste passage. 
Soudain les nues ^clatent et versent des torrents. Le ciel parait 
s'abimer dans la mer, et la mer s'elancer jusqu'au ciel. Les voiles 
sont inondces. Les eaux de la mer se confondent avec celles des 
cieux. Tous les astres ont disparu. Aux lenebres de la nuit se joi- 
gnent les ten^bres de la tempete ; la foudre seule les perce de feux 
^tincelants dont les vagues semblent embrasees. 

Cependant les flots pressent le navire et vont penetrer dans ses 
flancs. Comme, dans Tassautd^une ville, un soldat, plus intrepide 
que ses compagnons, apres s'^tre elance a plusieurs reprises vers 
des murs bien d^fendus, parvient a les gravir, et, enflarame de 
l'amour de la gloire, s'en empare seul, entre miile guerriors; 
de m^me, lorsque des lames furieuses ont assailli le vaissecu, 
une dixieme, plus haute et plus terrible, se precipite et ne cesse 
de battre sa membrure fatigu^e qu'apres s'y 6lre etablie comme 



Peclore in arma fcri prxlcntaquc tcla leones; 

Sic ubi sc vcnlis admiseral unda coortis, 

Ibat in arma ratis, multoque erat altior illis. 

Jamque labant cunei, spoliataquc tcgminc cevai 

Rima patct, prxbetque viam letbalibus uiidis. 515 

Ecce cadunt largi rcsolutis nubibus imbrcs, 

Inque frctum cr^^das totum dcscendcrc coclum, 

Inque plagas cocli tumefactura ascendere pontum. 

Veia madent nimbis, et cum ccelcstibus undis 

iEquoreas misccntur aqute. Caret ignibus a^tber, 520 

Csecaque no\ premitur tenebris hiemisquc suisque. 

Discutiunt tamen has, prsebentquc micanlia lumcn 

Fulmina; fulmineis ardescunt ignibus undae. 

Dat quoque jam saltus intra cava texta carimc 
Fluctus, ct, ut milcs, numero praistantior omui, 5^ 

Quum su?pe assiluit defonsx moenibus urbis, 
Spe potitur tandcm, laudisquc accensus amore 
Inter miile viros, murum tamen occupat uiius. 
Sic ujji puisarunt acrcs latera ardua fluctus, 
Vaslius insurgens decimaj ruit impetus undic; 530 

Nec prius absistit fcssam oppugnare carinam, 
Quam velut in capt» desccndat moenia navis. 



434 METAMORPUOSES. 

dans un fort pris d'assaut. D'autres flots tentent de la suiYre, 
d'autres flols s^introduisent apres elle. Les matelots courent eper- 
dus; c'est le tumulte d'une ville sapee au dehors et occup^ au 
dedans. L'art succombe : on perd courage, et dans cbaque flot qui 
s'approche, on croit voir s'elancer et fondre la mort. L'un ne peut 
retenir ses larmes, Tautre est glace d'effroi; celui-ci enyie le bon- 
heur des mortels qu'attendent les honneurs funebres; celui-la 
invoque les dieux, et, levant ies bras au ciel qu'il ne voit pas, il 
en implore yainement Tappui. D'autres pensent a leur frSre ou a 
leur p^re; d^autres regrettent leur famille, leurs enfants et tout 
ce qu'ils ont quitte. €eyx ne songe qu'a Alcyone; le nom d'A]- 
cyone est seul dans sa bouche, et, quoiqu'il ne regrette qu'elle» il 
se feiicite d'en Stre s^par^. 11 voudrait Yoir les riyages de sa pa- 
trie et tourner un dernier regard sur ses foyers. Mais il ne sait 
ot il est : tant la mer est en iurie ! Les ^pais nuages qui enve- 
loppent les cicux lui pr6sentent Timage d'une double nuit. 

Le choc d'un affreux tourbillon brise le mM et le gouvemail. 
Fi^re de ces d^pouilles, la trombe, comme un superbevainqueur» 



Pars igitur tentabat adiiuc invadere pinum, 

Pars maris intus erat. Trepidant iiaud secius omnes 

Quam solet urbs, aliis murum fodientibus extra, 535 

Atque aliis murum trepidarc tenenlibus intus. 

Dcfi^it ars, animiquc cadunt, totidemque videntur, 

Quot veniant fluctus, ruere atque irrumpere mortes. 

Non tenet hic lacrymas; stupet hic; vocat ille beatos, 

Funera quos maneant; hic votis numen adorat, S40 

Brachiaque ad coilum, quod non videt, irrita tollens 

jPoscit opem; subeunt illi fratresque parcnsque; 

Huic cum pignoribus domus, et quod cuique reliclum est. 

Ualcyone Ceyca movet ; Ceycis iu ore 

NuUa nisi Halcyoneest; et, quum desideret unam, 545 

Gaudst abesse tamen. Patrisc quoque vellct ad oras 

Respicere, inque domum suprcmos vertere vultus. 

Verum ubi sit nescit : lanta verliginc pontus 

Fervet, et inducla piccis c nubibus umbra 

Omne iatet coelum, duplicataque noctis imago cstl 550 

Frangitur incursu nimbosi turbinis arbos, 
Frungilur el regimen, s^o\\\Si^\ve^iivtCiQ%^^>aLvecstuas 
Unda, velul victmt a\B.>xa\AiA <\e%vid\.>itw^^%^ 



LIVRB XI. - .455 

domine ies flots qui rouient autour d^elle; et, pareille a rAthos ou 
au Pinde qu'on aurait arraches de ieurs fondements pour les 
renverser dans la mer, eile se pr^cipite avec fracas. Son poids et 
la vioience de sa chute plongent le navire au fond de i'abime. La 
piupart des mateiots, submerges avec iui, ne reparaissent plus a ia 
surface et perissent dans l'onde; les autres s^attadient aux debris 
du vaisseau. De ia m^me main qui porta ie sceptre, C^yx saisit une 
piece flottante. U implore, heias ! en vain, son pere et son beau- 
p^e. Mais pius souvent encore il appeile Aicyone : Aicyone occupe 
son souvenir et sa pensee. li souhaite que, portee par ies flots, sa 
d^pouiiie parvienne sous ies yeux de son epouse, et que ceiie-ci 
rensevelisse de ses pieuses mains. Dans son naufrage, tant que 
Tonde iui permet d*ouvrir ia i30uche, il repete ie nom de sa chere 
Alcyone; ii ie murmure mSme au sein des flots. Tout Si coup une 
vague noires'ei^ve en forme de voAte, se brise et engloutit Ceyx. 
L'astre auquei ii devait ia naissance resta dans Fobscurit^ durant 
ccttf* \)uit faUle qui ie rendit m^onnaissabie. Comme ii ne put 
abandonuer ie ciel, ii voiia son front de sombres nuages. 
Cependant ia filie d*fioie ignore cet affreux malheur. Elie compte 



Nec lcTius, quam si quis Athon, Pindumve, revulsos 
Sede sua, totos in apertum everterit sequor, 55S 

Prscipitata ruit. Pariterque et pondere et ictu 
Mergit in ima ralem. Cum qua pars magna virorum 
Gurgiie pressa gravi, neque in aera reddita, fato 
Functa suo est. Alii partes et membra carins 
Trunca tenent. Tcnet ipse manu, qua sceptra solebat, 5G0 
Fragmina navigii Gey.t, socerumque patremque 
Invorat, heu ! frustra. Sed plurima nantis in ore 
Halcyone conjux; illam meminitque refertque; 
lllius ante oculos ut agant sua corpora fluctus, 
Optat, et cxanimis manibus tumulelur amicis. £i65 

Dum natat, absentem, quoties sinit hiscere iluclus, 
Nominat Halcyonem, ipsisquc immurmurat undis. 
Ecce super medios fiuclus niger arcus aquaruni 
Frangitur, et rupta mcrsum caput obruit unda. 
Lucifer obscurus, nec quem cogno^scere posses, 570 

Illa nocte fuit, quoniamque excedere Olympo 
Non licuit, densis texit sua uubibus ora, 
iEolis interea, tantorum ignm nva\oTuui^ 



430. METAMORPUOSES. 

les nuits, et se h^te d'achever les vStements prSpar^ pourG^yx, 
et ceux dont elle doit se parer le jour de son arrivee. H^las ! elle 
se promet un vain retour. Elle fait fumer Fencens sacr6 en 
Fhonneur des dieux. Cest surtout a Junon que s'adressent ses 
hommages. Prosternee au pied des autels, ellepriepour*un epoui 
qui n*esl plus. EUe demande ^ la deesse qu'il vive, qu'il revienne 
et he lui pref^re aucune rivale. Ce dernier voeu devait seul hire 
exauce! Junon ne peut souffrir plus longtemps ces prieres pour 
unmort;et, voulant eloigner de ses autels les mains impures 
d^Alcyone : « Iris, dit-elle, fidele messag^re de mes volont^s, vo!e 
promptement au paisible palais du Sommeil, et prie-le d'envoyer 
h Alcyone un songe qui, sous les traits de Geyx, lui offre le vivant 
tableau de ses maUieurs. » A ces mots, Iris ceint son echarpe aux 
mille couleurs, et, Iragant dans le ciel un arc radieux, pOur obeir 
k Tordre qu'elie a re^u, visite le palais du Sommeil, cache au 
pied d'une roche. 

Pres des Gimmeriens, dans le creux d'une montagne, s'Quvre 
une grotte immense, sejour et temple du Sommeil indolent. Ja- 
mais, ni a son lever, ni a son midi, ni a son declin, le soleil n'en 

Diaumerat nocles. Et jam, quas induat ille 

Festinat vestes; jam quas, ubi vcnerit ille, 575 

Ipsa gcrat, reditusque sibi promitlit inanes. 

0mnibu3 illa quidem Suj^^eris pia thura fcrebat. 

Ante tamcn cunctos Junonis templa colcbat, 

Proque viro, qui nullus erat, veniebat ad aras, 

Utque foret sospcs conjux suus, utque redirct, 5S0 

Oplabat, nuUamque sibi prajferret. At illi 

Uoc de lot votis poterat contingere solum. 

At dea non ultra pro functo morte rogari 

Sustinet, uique manus funeslas arceat aris : 

« Iri, mex, dixit, Gdissima nuntia vocis, 58'J 

Vise soporiferam Somni velociler aulam, 

Exstinctiqu^ jube Ceycis iraagine mitlat 

Sorania ad Halcyonen, veros imitantia casus. » 

Dixerat. Induitur velami'*a raille colorum 

Iris, et arquato coclura curvamine signans, 500 

Tecta petit jussi sub rupc lalentia regis. 

Est prope Cimmerios longo spelunca rece^su, 
llons cavus, ignaNi Aomxis eX ^wift\x^v^^\avv\. 
Quo nunquam radWs otvefts, mftd\>3L«»N^» «'A^^tvv*^ 



LIVRE XI 437 

dissipe robscuril^. De la terre s'exhalent de sombres vapeurs qui 
interceptent presque entierement la lumi^re. L'oiseau vigilant, 
couronne d'une cr^le, n\ippelle point en ce lieu TAurore par son 
cliant. Le silence n'y est interroropu ni par le chien toujours en 
^yeil, ni par l'oie dont Toreille est plus fine encore. On n'y entend 
ni b^te sauvage, ni troupeaux, ni clameurs humaines, ni souflle 
dans le feuillage. La r^ne le repos. Les eaux du Lelhe coulent 
au fond de la grotte, et, en roulant sur un lit de cailloux, invitent 
au sommeil par leur doux murmure. L*entree de la demeure est 
couverte de pavots et d'une foule de plantes dont la Nuit tire des 
sucs lethargiques qu*elle r^pand sur Funivers enseveli dans Tom- 
bre. On ne voit dans cette demeure aucune porte qur, en toumant 
sur ses gonds, produirait im bruit importun ; aucun garde n'y 
veille. Au milieu s'eleve un lit de plumes, en bois 4'ebene, d une 
seule couleur et couvert d'un tapis noir. Cest la que le dieu re- 
pose ses membres languissants. Autour delui, sous mille formes 
diverses, sont couches ^a et la les vains Songes, aussi Uombreux 
que les epis des champs, les feuilles des for^ts ou les sables que 
la mer depose sur le Tivage. 

Pboebus adire polest. Nebuloc caligine mixtae 595 

Exhalanlur humo, dubijBque crepuscula lucis. 

Non vigil ales ibi cristati cantibus oris 

Evocat Auroram, ncc voce silenlia rumpunt 

SoUicitive canes, canibusve sagacior anser. 

Non fera, non pccudes, non moti flamine rami, 600 

Humanaeve sonum reddunt convicia lingua;. 

Muta quics habitat. Saio tamen cxit ab imo 

Rivus aquaj Lelhes, per quem cum murmure labcns 

Invitat somnos crepitantibus unda lapillis. 

Ante fores antri fccunda papavera florcnt, 605 

Innumeraique herbaj, quarum de lacle soporem 

Nox legit, et spargit per opacas humida terras. 

Janua, qua verso stridorem cardinc reddat, 

Nulla domo tota ; cnstos in liminc nullus. 

At mcdio torus est ebeno sublimis in antro, 610 

Plumeus, unicolor. pullo velamine tectus, 

Quo cubat ipse deu^, membris languore solutis. 

Ilunc circa passim, varias imiiantia formas, 

Somnia vana jacent totidem, quot messis aristas, 

Silva gerit frondes, ejeclas liltus ateuas. ^V^ 



438 h£TAMORPHOSES. 

Ins entre. A peine ses mains ont-elles ^cart^ les Songes qoi 
gdnent son passage, que T^lat dont brille son ^arpe Maire la 
demeure sacr^e. Le dieu ouvre p4niblement ses yeux appesantis. 
Plus d'une fois il se soul^ve et retombe en frappant sa poitrine de 
son menton chancelant. Enfin il s'arrache k iui-mtoe, et, appuye 
sur son coude, il reconnait la d^sse et lui demande quei motif 
ramSne. Elle r^pond : t Sommeil, repos de la nature, Somsieil, 
le plus paisible des dieux, calme de V§me, toi qui dissipes le cha- 
grin, qui r^pares la fatigue du corps et le rends au travail ; com- 
mande aux Songes qui reproduisent le mieux la ressemblanoe 
d'aller a Trachine, sous les traits de Geyx, apprendre k Alcycme 
le naufrage de son ^poux. Tel est Tordre de Junon. t Aprds avoir 
rempli son message, Iris s'^loigna soudain ; car elle ne pouvait 
plus supporter la vapeur assoupissante qui d^ja se ^issait dans 
ses sens. EUe s'enfuit, et remonta aux cieux sur Tarc qui IV 
vait amenee. 

Parmi ses mille enfants, le Sommeil appelle Morph^, le pios 
habile de tous a revStir la forme et les traits des mortels. Nul ne 
sait mieux prendre, suivant Fordre qu'il a re^u, leur ddmarche, 

Quo simul intravit, manibusque obstantia virgo 
Somnia dimovit, vestis fulgore reluxit 
Sacra domus. Tardaque deus gravitate jacentes 
Vix oculos tollens, iterumque iterumque relabens, 
Summaque percutiens nutanti peclora mento, 620 

Excussit tandem sibi se, cubitoque levatus, 
Quid veniat (cognorat enira), scitatur. At illa : 
« Somne, quies rerum, placidissime, Somne, deorum, 
Pax animi, quem cura fugit, qui corpora duris 
Fessa ministeriis mulces, reparasque labori; 625 

Somnia, quae veras sequent imilamine formas, 
Herculea Trachine jube, sub imaginc regis 
nalcyonen adeant, simulacraque naufraga fmgant. 
Imperat hoc Juno. » Postquam mandata peregit 
Iris, abit (neque enim uUerius tolerare vaporis 630 

Vim poterat), labique ut Somnum sensit in artus, 
Effugit, et remeat per quos modo venerat arcus. 

At pater c populo natorum mille suorum 
Excitat artificem, simulatoremque figursc, 
Horphea. Noa iWo iussos &o\ctv\.\jL% ^XVtt 63S 



LIVRE XI. , 439 

lcur figure, leur voix, leurs habits et leurs discours familiers. 
Mais il ne reproduit que rimage des humains. Un autre repre- 
sente les b^tes sauvages, les oiseaux et les serpents aux longs 
rephs. Les dieux le nomment Icdon, les hommes Phob^tor. Un 
troisieme se pr^te a de nouveaux prestiges; il s'appelle Phantase, 
C*est lui qui, avec un art merveilleux, se change en terre, en 
pierre, en onde, en arbre et en tout autre objet inanime. Ces 
trois Songes voltigent la niiit dans les palais des rois et des grands; 
les autres visitent les demeures du vulgaire. Ce n'est pas a ces der- 
niers que le Sommeil s'adresse. Dans toute sa famille, il ne choi- 
sit que Morph^e pour ex6cuter les ordres transmis par la fiUe de 
Thaumas. Puis, cedant aux langueurs du repos, il laisse tomber 
sa t6te, et s'enfonce dans sa couche moelleuse. 

Morph^e vole sans bruit a travers les tenebres, et arrive en un 
instant aux murs de Trachine. II deposeses ailes etprendla figure 
de Ceyx. Aussi pale qu'un mort, il apparait soudain, sans v6te- 
ments, au pied du Ut de la malheureuse Alcyone. Sa barbe est 
humide, Teau semble inonder ses cheveux. II se penche sur le Ut, 

Exprimit incessus, vullumque sonumque loquendi. 

Adjicit et vestes, el consuetissima cuique. . 

Verba. Sed hic solos homines imitatur. At alter 

Pit fera, fit volucris, fit longo corpore serpens. 

Hunc Icelon Superi, mortale Phobelora vulgus 640 

Nominat. Est etiam divers» tertius artis 

Pkantasos. Ule in bumum saxumque undamque trabemque, 

Quaeque vacant anima, feliciter omnia transit. 

Regibus bi, ducibusque suos ostendere vultus 

Nocte solent. Populos alii plebemque pererrant. 64£ 

Praeterit hos scnior, cunctisque e fratribus unum 

Morphea, qui peragat Thaumantidos edila, Somnus 

Eiigit, et rursus molli languore soiutus, 

Deposuitque caput, straloque recondidit alto. 

Ille volat, nullos strepitus facientibus alis, 650 

Per tenebias, intraquc morae breve tempus in urbcm 
Pervenit Haemoniam. Positisque e corpore pennis, 
In faciem Gcycis abit, sumptaque figura 
Luridus*, exsangui similis, sine veslibus ullis, 
Conjugis ante torura misersB stelit. Uda videtur C55 

Barba viri, madidisque gravis fluevc uivd^ ta^\\\\%. 



410 M^TAMORPHOSES. 

et, les yeux baignes de larmes : « Malheureuse epouse, dit-il, re- 
connais-lu Ceyx? La mort a-l-elle diange mes traits?Regarde: 
c'est ton epoux, ou plutot c'est son ombre. Tes voeux, ch^re Al- 
cyone, ne m'ont ete d'aucun secours : j'ai p6ri. Cesse d*esperer 
que je puisse fetre rendu a ton amour. L^orageux Autan a surpris 
mon navire au milieu de la mer figee, et Ta brise sous ses ter- 
ribles assauls. Ma bouche ne cessait de repeter en vain ton nom, 
quand les flots la remplirenl. Ce n'est*pas un temoin suspect qui 
te raconte les bruits vagues de la renommee: Cest moi-m^me qui 
viens, apres mon naufrage, Tannoncer mon triste destin. Leve- 
toi, pleure-moi, prends le deuil, et ne me laisse pas descendre 
dans le sejour des ombres sans m'accorder une larme. » Morphee 
accompagna ces paroles d'une voix qu'Alcyone dut prendre pour 
celle de son epoux. II parut aussi repandre des pleurs verilables, 
et reproduire les gestes de C^yx. 

Alcyone g^mit et pleure; elle dgite ses bras en dormant; elle 
veut embrasser son epoux; mais c'est Tair qu'elle embrasse: 
f Demeure, s'ecrie-t-elle ; ou fuis-tu? nous partirons ensemble. i 
Troubl^e par sa propre voix et par Timage de Ceyx, elle se reveille, 

Tum lecto incumbcns, fletu super ora rcfuso, 

Hacc ait : « Agnoscis Ceyca, miserrima conjux; 

An mea mutala est facies ncce? Respice : nosces, 

Inveniesque tuo pro conjuge conjugis umbram. OCO 

Nil opis, Ilalcyone, nobis tua vota tulerunt. 

Occidimus : falso tibi mc promiltere noli. 

Nubilus ODgajo deprendit in oequore navim 

Auster, et ingenti jactatam flamine solvit; 

Oraque nostra, tuum frustra clamantia nomen, GC5 

Implerunt fluctus. Non haec tibi nunliat auctor 

Ambiguus, non isla vagis rumoribus audis. 

Ipse ego fala tibi praesens mca naufragus cdo. 

Surge, age, da lacrymas, lugubriaque indue, nec me 

Indeploratum sub inania Tartara mitte. » G70 

Adjicit his vocem Morpheus, quam conjugis illa 

Crederet esse sui; fletus quoque fundere veros 

Visus erat, gesturaque manus Ceycis habebant. 

Ingemit Ilalcyone lacrymans, motatque lacertos . 
Per somnum, corpusque petens ampleclitur auras, C7ii 

Exclamalque: « Mane. Quo te rapis? Ibimus una. » 
Voce sua, specieque viri turbata soporem 



LIVRB XI. 4il 

et cherche rombre a rendroit ou elle lui est apparue ; car ses es*- 
claves, avec des lumieres, etaient accourus a ses cris. Mais, ne 
pouvant la Irouver, elle meurlrit son visage, dechire son sein et 
les voiles qui le couvrent, arrache ses cheveux sans les denouer, 
et repond a sa nourrice, qui lui demande le sujet de sa douleur : 
f Tu n'as plus d'Alcyoiie; Alcyone n'est plus ; elle est morte avec 
Bon cher C6yx. Ne la console point. II a peri dans un naufirage. Je 
Tai vu , je Tai reconnu, et, comme il s'61oignait, je iui aitendu les 
bras pour le retenir. Je n'ai saisi qu'une ombre, mais c'etait Tom- 
bre reelle et veritable de mon epoux. Toutefois ses traits etaient 
changes, et son front ne brillait plus du mSme ^clat. Malheu- 
reuse l je Tai vu pale, nu, et les cheveux encore humides. Ypici la 
place ou il s'esl monlre dans le plus triste 6tat (et elle cherchait 
ies traces de rombre). Cetait donc la ce que me presageaient mes 
craintes, lorsque je te conjurais de ne pas me fuir pour t'aban- 
donner a la merci des vents. Ah ! puisque tu devais p^rir, que ne 
m'as-tu emmenee avec toi? II m^eCki ete doux, oui, bien doux de 
te suivre t Ma vie ne se serait pas un instant ^coulee loin de toi, 
etla mort m^me n'eiit pu nous desunir. Maintenant, sans naufrage, 

Exculit, et primo si sit circumspicit illic, 

Qua modo visus erat; nam moli voce ministri 

Intulerant lumen. Postquam non invenit usquam, ' 6S0 

Perculit ora manu, laniatque a pectore vestes, 

Pecloraque ipsa ferit; nec crinem solvere curat; 

Scindit, et altrici, quse luctus causa, roganti : 

« Kulla est Halcyone, nuUa est, ait : occidit una 

Cum Ceyce suo. Solantia tollite verbii. G83 

Naufragus iuleriit. Vidi, agnovique, manusque 

Ad discedentem cupiens retinere tetendi. 

UmLra fuit, sed et umbra tamcn manifcsta, virique 

Vera mci. Non ille quidem, si quxris, habebat 

Assuetos vultus, nO(C quo prius ore nitebat. 690 

Pallentem, nudumque, ct adhuc humente capillo 

Infelix vidi. Stetit hoc miserabiiis ipso 

Ecce loco (ct quaerit, vestigia si qua supersint). 

IIoc erat, hoc animo quod diviuante timcbani; 

Et ne, me fugiens, venlos sequerere rogabam. 095 

At certe vellem, quoniam periturus abibas, 

Me quoque duxisses. Fuit, ah I fuit utilc tccum 

Ire mihi; neque enim de vitae tempore quidquam 

Non simul egissem, nec mors discrela fuisset. 

S5, 



442 H£TAH0RPII0SES. 

je meurs avec toi dans les flots ; et, sans me possMer, la mer m-a 
requ dans son sein. Ah ! mon coeur serait plus cruel que les ondes, 
si je m^efforQais de prolonger mes jours ou de survivre a une si 
grande douleur. Mais non, je ne Tessayerai point ; non, malheu- 
reux ^poux, je ne fabandonnerai pas. Maintenant, du moins, je 
puis faccompagner. Si nos cendres ne reposent pas dans la m6me 
urne, nos deux noms seront inscrits sur ie m^me tombeau, et» 
si nos depouilles ne peuvent ^tre reunies, mon nom touchera le 
tien. d La douleur i*emp6che de poursuivre. A chaque mot, elle 
se frappe la poitrine, et des soupirs s'echappent de son coeur 
oppresse. 

Au point du jour, elle sort du palais, court au rivageet se dirige 
Iristement vers Tendroit ou elle avait vu son epoux s'embarquer. 
La elle s'arr6te : a Cest ici , dit-elle, qu'il mit a la voile ; c'est 
ici qu'il me donna le baiser d'adieu. » Tandis qu'elle se re- 
trace les scenes dont ses yeux furent temoins, et qu^elle prom^ne 
ses regards sur la mer, elle aper^oit dans le lointain, flottaat 
sur l'onde, un objet semblable a un cada^ re. Elle ne distingue 
pas d'abord ce que c'est. Peu a peu les flots pcussent le corpe 
vers elle. Quoiqu'il soit encore eloign^, elle reconnait la d^pouille 

Nunc absens perco; jaclor nunc fluctibus absens, 700 

Et sine me me pontus habet. Crudelior ipso 

Sit mihi mens peiago, si vilam ducere nitar 

Longius, et tanto pugnem superesse dolori. 

Sed neque pugnabo, nec te, miserande, reiinquam; 

Et tibi nunc saltem veniam comes, inque sepulcro 705 

Si non urna, tamen junget nos littera; si non 

Ossibus ossa meis, at nomen nomine tangam. » 

Plura dolor prohibel, verboque intervenit omni 

Plangor, et attonito gemitus e corde trahuntur. 

Mane erat. Egreditur tcctis ad littus, et illum 710 

Moesta locum repetit, de quo spcctarat cuntem. 
Dumque moratur ibi, dumque : « Hinc rctinacula solvit, 
Hoc mihi discedens dcdit oscula littore, » dicit. 
Dumque notata oculis reminiscilur acla, Iretumque 
Prospicit, in liquida, spatio dislante, tuctur 713 

Nescio quid, quasi corpus, aqua; primoque, quid illud 
Esset, erat dubiura. Postquam paulo appulit unda, 
Ei, quamvis aberat, corpus tamen esse liquebat. 



LIVRE XI. 443 

d'uB hommd. Elle ignore quel est cet infortun^ ; mais il a pei i 
dans un naufrage, et son cobut est troubl^ de cet augure. Puis, 
comme si elle pleurait un inconnu : « H^Ias ! dit-elle, qui que tu 
sois, je plains ton sort et celui de ton 6pouse, si tu en as une. » 
Les filots rapprochent le cadavre du bord. Plus elle est attentive, 
pius ses sens sont emus. Enfin le corps touche au rivage ; Alcyone 
peut le reconnailre. Elle regarde. Cetait son ^poux. • Cest lui ! » 
s'ecrie-t-elle. Au m^me instant elle dechire ses v^tements et son 
visage, elle s'arrache les cheveux, et, lendant k Ceyx ses mains 
Iremblantes : « Est-ce ainsi, cher epoux, dit^elle, est-ce ainsi, 
raalheureux, que tu deyais m'^tre rendu ? » 

Pr^s de la mer est une digue artificielie qui brise la premi^re 
imp6tuosite des flots et rend leur choc impuissant. Alcyone s'y 
^lance, au grand etonnement de tous; mais elle volait. Oiseau 
infortun^, fendant Tair de ses r^centes ailes, elle eflleurait 
les vagues. Des sons tristes, des cris plaintifs, sortaient de sa 
bouche ou plut6t de son bec. Elle touche ce corps p^e et glace, 
entoure de ses ailes ces resles ch^ris, et y imprime mille baisers. 



Quis foretf ignorans, quia naufragus, omine mota est ; 

Et, tanquam ignoto lacrymas daret : « Ileu ! miser, inquit, 720 

Quisquis es, et si qua est conjux tihi! » Fluctibus actum 

Fit propius corpus. Quod quo magis illa tuetur, 

Uoc minus ct roinus est jam mcns sua. Jamquc propijnquae 

Admotum terrse, jam quod cogn«scere posset, 

Cernit. Eral conjux! « lUe est! * exclaniat, ct una 1% 

Ora, comas, vestem lacerat, tcndonsque tremenles 

Ad Ceyca manus : « Sic, o carissimc conjux, 

Sic ad mc, miserande, redis? » ait. 

Adjacet undis 
tacta manu moles, quo! primas a^quoris iras 
Fraogit, et incursus quse prsedelassat aquarum. 730 

Insilit huc, miruniquc fuit potuisse! volabat, 
Percutiensque lcvcm modo natis aera pennis, 
^tringebat summas ales miserabilis undas. 
Dumque votat, ma*sto similem, plenumquc querel» 
Ora dedere sonum, tenui crepitantia rostro. 235 

Ut vero tetigit mutum et sine sanguine corpus, 
Dilcctos artus amplcxa rccentibus alis, 
Frigida nequicquam duro dedit oscula rostro. 



44i M^TAMOKPllOSES. 

Ceyx les a-t-il ressenlis, ou bien le moiivemcnt de ronde a-t-il 
souleve sa tele? on ne sait; mais il y avait ete sensible. Les dieux 
tous avaient enfin change les deux epoux en oiseaux. Leur amour 
est rest^ ie meme, malgre ces nouveaux destins, et, sous ieur 
nouvelle forme, fideles a la foi de Thymen, ils s'accouplent et mul- 
tiplient. Pendant sepl jours sereins, en hiver^ TAlcyon couve dans 
un nid suspendu sur les flots. Alors la mer est sans danger : £oie 
enchaine les vents dans leur prison, et calme ies flots en faveur 
de ses pelits-fils. 

MiTAM0RPH0S£ D^SAQUB EN PLONGEON. 

IX. Un vieillard les voit voler sur la plaine liquide, et applaudit 
k de si fideles amours. Un aulre vieillard, si ce n'esl le m^me, dit 
alors : « Cet oiseau que vous voyez effleurer les flots, ct dont les 
jambes sont si greles (il montrait un plongeon au long cou), sort 
aussi du sang dcs rois. Si vous voulez connailre son origine, il 
compte pour aieux Ilus, Assaracus, Ganymede enleve par Jupiter, 
le vieux Laomedon, et Priam, qui vit la derniere journ^e de Troie. 

Senserit hoc Ceyx, an vultum moiibus undao 

Tollcre sit visus, populus dubitabat; at ille 740 

Senserat, ct tandem, Superis miseranlibus, ambo 

Alitc mutanlur. Fatis obnoxius isdem 

Tunc quoque mansit amor, nec conjugialc solutum 

Fcedus in altibus : coeunt, fiuntque parentes, 

Perque dies placidos, hiberno tempore, seplem 745 

Incubai Ilalcyone pendentibus aiquore nidis. 

Tum via tuta maris. Ventos custodit, et arcet 

iEolus egressu, praestatque nepotibus aequor. 

iESACnS IN MERGUH TBANSFOBMATUS. 

iX. Hos aliquis senior circum frela lata volantes 

Spectat, et ad finem servatos laudat amores. 750 

Proximus, aut idcm, si fors tulit: « llic quoquc, dixit. 
Quem mare carpentem, substrictaquc crura gercnleni, 
Aspicis (ostendcns spatiosum guttura mcrguni), 
Regia progenies; et si descendere ad ipsum 
Ordine perpeluo quocris, sunt hujus origo 7i>5 

llus, et Assaracus, raptusquc Jovi Ganymedes, 
Laomcdonque senex, Piiamusque novissima Trojae 



UVRE XI. 445 

II ^tait fiSre d'Dector. S'il n'eut subi sa m^lamorphose au prin- 
lemps de l'age, peut-etre en eiit-il egal^ la gloire. Hector devait 
pourtant lejour a la fille de Dymas, tandisqu'une simple Nym- 
phe, Alexirhoe, enfanta secretement Esaque dans les for^ts de 
rida,en s'appuyant surune branclie fourchue. Ennemi des villes, 
loin du fasle de la cour, il recherchait les monts solitaires, la sim- 
plicite des champs, ct se montrail rarement dans les cercles 
dTion.Neanmoinsson cceur n'elail poinlsauvage et inaccessible 
aux trails de Famour. Souvent il chercha Hesperie dans les bois. 
Un jour il la vit sur les bords du Cdbrene, son pere, Iorsqu'elle 
s^chait au soleil ses longs cheveux epars. A son aspect, laNymplie 
disparut comme une biche effrayee 6vite un loup, ou comme une 
cane, surprise par un epervier, fuit loin du lac qui lui sert d\isile. 
fisaque poursuit Hesp^rie et la presse : Tamour h^te sa marche, 
comme la crainte precipite les pas de la Nymphe. 

c Tout a coup un serpent, cachesousrherbe, perce de sa dent 
aigue le pied d'Hesperie, et glisse son venin dans ses veines. Au 
m^me instant elle s'arr6te et meurt. Son amant, hors de lui, em- 
brasse ses membres glaces. « Ah ! s'ecrie-t-il, quel malheur pour 

Tempora sortitus. Fratcr fuit Hccloris iste. 

Qui nisi sensisset prima nova fala juventa, 

Forsilan inferius non Hectore nomen haberet, 760 

Quamvis cst illum proles enixa Dymantis. 

jEsacon umbrosa furtim peperisse sub Ida 

Fertur Alcxiihoe, gracili conala bicorni. 

Oderat hic url)es, nitidaque remolus ab aula, 

Secretos monles cl inambitiosa colcbat 7G5 

Rura, nec iliacos ccetus, nisi ranis, adibat. 

Non agreste tamen, nec inexpugnabile amori 

Pcctus habens, silvas captatam sappe per omnes, 

Aspicit Uesperien patria Cebrenida ripa, 

Injectos humeris siccantem sole capillos. 770 

Visa fugit Nymphe, veluti perterrila fulvum 

Cerva lupum, longeque lacu deprensa rclicto 

Accipilrem fluvialis anas. Quam Troius heros 

Insequitur, cclcremque melu celer urget aroore. 

« Ecce lalens hcrba coluber fugientis adunco 775 

Dente pcdem strinxil, virusque in corpore liquil. 
Cum vila suppressa fuga est. Amplectitur amcns 
Exanimem, clamatque: « Piget, piget esse sccutum. 



446 METAMORPHOSES. 

« moi de favoir poursuivie ! Mais pouvais-je le pr6voir ? Jamais je 
ff ii'eusse voulu triompher a ce prix. Inforlun^t deux ennemis font 
ff perdue, le scrpeat qui Ta blessee, et moi qui ai caus^ ta mort. 
« Je serais plus coupable que le serpent, si je ne consolais ton 
i tr^pas par le mien. » A ces mots, du haut d'un rocher min4 par 
les vagues bruyantes, il se jette dans la mer. T^thys, touchee de 
son desespoir, adoucit sa dmte, et, tandis qu'il sillonne les flots, 
«lle lui donne des ailes. La mort, objet de ses vceux, lui esl ainsi 
refus^e. II s'indigne de conserver une vie odieuse, et de trouver 
des obstacles qui retiennent son ^me, impatienle de quitter sa 
triste demeure. Port^ sur ses r^ntes ailes, il vole a la surface 
des eaux, et s'y prdcipite eucore ; mais son plumage le souUent. 
Dans son delire, ii plonge au fond de Tabime, et s'obstine a y 
chercher le tr^pas. L'amour a caus^ sa maigreur. Sa jambe est 
effilee, son cou s*allonge, et sa tMe s'^loigne de son corps. II aime 
Tonde, et doit son nom a rhabitude de s'y plonger. » 

« Sed noD hoc timui ; nec crat mihi vincero tanti. 

« Pcrdidimus miseram nos te duo. Vulnus ab angue, 780 

« A me causa data cst. Ego sim sceleratior illo, 

« Ni tibi morte mea mortis solatia mittam. » 

Dixit, ct c scopulo, quem rauca subedcrat unda, 

Se dedit in pontum. Tethys miserata cadentcm 

MoUitcr excepit, nantemque per rcquora pennis 785 

Teiit, ct optatae non cst data copia mortis. 

Indignatur araans invitum vivere cogi, 

Obstariquc animsB, misera de sede volenti 

Exire ; utquc novas Immeris assumpserat alas, 

Subvolat, alque iterum corpus super aequora mittit. 790 

Pluma leval casus. Furit ^sacos, inque profundum 

Pronus abit, lelhique viam sine fine rctentat. 

Fecit amor maciem; longa internodia crurum, 

Longa manet cervix ; caput est a corporc longe. 

^quor amat, nomenque tenet, quia mcrgitur illo. » 195 



LIVRE DOUZlfiME 



LB SERPENT QUI AVAIT ANNONG^ LA DUREE DE U GUERRE DE TftOIE EST 
P^TRIFI^. — UNB RIGHE EST INMOL^E A LA PLAGE D^IPHIGBNIE. 

I. Priam, ignorant que son fils £saque vivait sous la forme d'un 
oiseau, d^plorait son trepas, et, sur le c^notaphe ou son nom fut 
grave, flector et ses fr^res offrirent des presents h son ombre. P^ 
ris n'assista point a cette c^r^monie fun^bre, lui qui, bientdt apr^, 
avec la femme quMl avait enlevee, attira une longue guerre sur 
sa patrie. Mille vaisseaux et les forces de la Gr^ce conjuree s^uni- 
rent pour cMtier son crime. La vengeance eAt 6t6 prompte, si les 
vents furieux n'eussent interdit la mer aux vaisseaux, et retenu 
pr^s des c6tes de la Beotie, dans les eaux poissonneuses d'Aulis, 
la notte prSte a partir. La, suivant Tusage de leurs aieux, les 

LIBER DUODECIMUS 

DBACO QUI TROJANI DELLI DlUTnRNITATBM SIGNIFICAVERAT IN SAXUH 
VEHTITUR. — IN LOCOlf IPHIGENIf CERVA MACTATUR. 

I. Ncscius assumptis Priamus pater ^sacon alis 
Vivcre, lugebat; tumulo qaoque nomen habenti 
Inferias dcderat cum fratribus Hector inanes. 
Defuit officio Paridis prsesentia tristi, 
Postmodo qui rapta longum cum conjuge bellum ^ 

Attulit in patriam ; conjurataeque sequuntur 
Mille rates, gcntisque simul commune pelasg». 
Ncc dilata foret vindicta, nisi xquora saevi 
Invia fccisscnt venti, bceotaque tellus 
Aulidc piscosa puppes tenuisset ituras. 10 

llic, patrio dc more, Jovi quum sacra parassent, 



4IS HfiTAMORPlIOSES. 

Grecs preparaient un sacrifice a Jupiter. Le feu brillail h peine sur 
un autel antique, lorsqu'ils virent un noir serpent s'^lancer sur 
un platane voisin. A )a cime de Tarbre, un nid rec^it huil oi- 
seaux. Le serpent les saisit*avec leur m^re, qui voltigeait autour 
d'eux, et en asscuvit sa faim cruelle. Les Grecs furent glaces d'ef- 
froi. Le fils de Thestor, qui lisait dans Tavenir, s'ecjria : f La vic- 
ioire est a nous ; livrez-vous a la joie, enfants de la Grece. Ilion 
tombeia, mais le terme de nos travaux est encore eloigne. > Puis, 
d'apr^s le nombre des oiseaux, il assigna neuf ans de duree a la 
guerre. Lc serpenl, enlace aux vertes branches de Tarbre, fut pe- 
trifie sous la forme qu'il presentait. 

Cependant Timpetueux Neree r^gnait toujours sur les flots d'Ao- 
nie, ct ne permettait pas aux guerriers de X[uitter- le port. Quel- 
ques-uns sHmaginaient que Neptune voulait sauver Troie, dont il 
avait lui-mSme eleve les remparts. Galchas ne part^eait point 
cet avis. II savait et il declara qu'il fallait apaiser la cdSre de Diane 
par le sang d'une vierge. L'inter6t public Temporta sur la ten- 
dresse d*Agamemnon, et le roi triompha du p^re. D^ja, prSte a 
donner son sang pur, Iphigenie se tenait devant rautel, entouree 



Ut vetus acccnsis incanduit ignibus ara, 

Serpere cxruleum Danai videre draconem 

In platanum, cocptis qux stabat proxima sacris. 

Nidus erat volucrum bis qualtuor arbore summa, lci 

Ouas simui, et malrcm circum sua damna volanlcm, 

Corripuit serpens, avidaque rccbndidit alvo. 

Obstupuerc omncs. At vcri providus augur, 

Thestorides : « Vincemus, ait; gaudete, Pelasgi. 

Troja cadet; sed erit nostri mora longa laboris. » 20 

Atque novem volucres in bclli digerit annos. 

Illc, ut erat, virides amplexus in arbore ramos, 

Fit lapis, et scrvat serpenlis imaglne saxum. 

Permanet aoniis Ncreus violenlus in undis, 
Bellaque non transfert ; et sunt qui parccre Trojae 25 

Neptunum credant, quia moenia fecerat urbi. 
At non Thestorides. Kec enim nescitve, tacetve 
Sangume virgineo placandam virginis^iram 
Esse dex. Postquam pietatem publica causa, 
Rexque patrem vicit, castumque datura cruorcm SO 

Flentibus ar.le aram stetit Iphigenia ministris, 



LIVRE XII. m 

de sacrificateurs en larmes. La d^esse, ^mue, r^pandit un nuage 
sur tous les yeux. Au milieu de la pieuse foule qui adressait au 
cjel des prieres, elle substilua, dit-on, une biche a la fille duroi 
de MycSnes. Diane fut desarmee par une victime digne d^elle. 
Sa colere et celle des flots cessferent en m^me temps. Les mille 
vaisseaux s'avancerent a Taide d'un vent propice, et touch^rent, 
apres bien des traverses, aux rivages de Troie. 

CYCNUS, TDE PAR ACHILLE, EST CHANGB EN CYGNE. 

II. Au centre de l'univers, entre la terre, la mer et le ciel, con- 
fins des Irois mondes, est un lieu d'ou l'on decouvre tout, m^me 
dans les regions les plus reculees, et ou fon entend la voix de 
tous les mortels. Cest le palais de la Renommee. B&ti sur la mon- 
tagne la plus eievee, il est perce d'innombrables issues et de mille 
fenfilres. Aucune porte n en ferme Fentree. II reste ouvert nuit et 
jour. Ses murs sont en airain sonore. Tout y relentit. Les moin- 
dres paroles et les moindres sons y trouvent un echo. Au dedans, 
point de calme, point de silence ; point de cris cependant, mais 
des chuchotements semblables au lointain murmure de la mer ou 

Victa (lca est, nubemquc oculis ohjecit, et intcr 

Officium lurbaraque sacri, vocesque prccantum, 

Supposita ferlur mutasse Myccnida cerva. 

Ergo ubi, qua decuit, lenita cst cxde Diana, 35 

Et pariter Phoebes, pariter maris ira rccessit. 

Accipiunt ventos a Irrgo mille carinx, 

Multaque perpessas phrygia potiuntur arcna. 

CTCNUS, AB ACUILLE OCCISUS, UDTATDR IN AYE^. 

II. Orbe locus medio est, inler lerrasque, fretumque, 
Coeleslcsque plagas, iriplicis confinia mundi, 40 

Unde, quod est usquam, quamvis regionibus absit, 
Inspicitur, penelralque cavas vox omnis ad aures. 
Fama tehet, summaque domum sibi lcgit in arcc; 
Innumerosque adilus, ac mille foramina tectis 
Addidit, et nullis inclusit limina portis. 43 

Nocte dieque patct. Tota esl ex aero sooanti; 
Tota fremil, voccsque refert, itcratque quod audil. 
Nulla quies inlus, nullaque silcotia parle. 
Nec tjmen est clamor, sed parvse murmura voci?, 
Qualia dc pelagi, si quis procul audiat, undis 50 

Esse solent, qualcmvc sonum, quum Jupiter alras 



450 M^rAMORPUOSES. 

aux rouleraents de la foudre mourante, lorsque Jupiter a froiss^ 
es sorabres nuages. Les porliques sont inondes d'une foule in- 
constante qui va et vient sans cesse. Milie fables, m^l^es a la 
v6rite, circulent et forment des rumeurs confuses que ceux-ci 
recueiilent et que ceux-la vont colporter parlout. Les men- 
songes se propagent, el chacun ajoute encore aux r^cits qu'il 
vient d'entendre. La resident la Credulit6, TErreur t6meraire, la 
vaine Joie, la Terreur panique, la Sedition soudaine et les faux 
Bruits. La deesse voit tout dans le ciel, sur la mer, sur la terre : 
le monde entier est son domaine. 

EUe avait annonce Tarriv^e de la flotte des Grecs, chargee de 
guerriers intr^pides. Aussi, lorsquMls se presenterent devant Ilion, 
les Troyens ne fiirent point surpris. IIs ferraerent tout acces et 
d^fendirent leurs cdtes. Le premier qui, par Tordre du Destin, 
p6rit sous les traits d'Hector, fut Prot^silas. Ce combat coiita cher 
aux Grecs. Le trepas d'un heros lit connaitre Hector. Mais les 
Troyens, dont le sang coulait a grands flots, apprirent a leur tour 
combien le bras des Grecs etait redoutable. Deja les rivages de Sigee 
^taient couverls de carnage; deja le fils de Neplune, Cycnus, avait 

Increpuit nubes, exlrcma tonitrua reddunt. 

Alria turba tcnent. Veniunt levc vulgus, euntque; 

Mixtaque cum veris passim commenta vaganlur 

Millia rumonim, confusaque verba volutant. 55 

E quibus hi vacuas implent sermonibus aures; 

Hi narrala ferunt alio, meusuraque ficti 

Crescit, et auditis aliquid novus adjicit auctor. 

Illic Credulitas, illic temerarius Error, 

Vanaque Lxtitia est, consternalique Timores, OO 

Seditioque repens, dubioque auelore Susurri. 

Ipsa quid in coelo rcrum, pelagoque geratur, 

Et tellure, videt, tolumque inquirit m orbem. 

Fecerat haec notum, graias cum milile forti 
Advenlare raies, ncque inexspectatus in armis G5 

Hostis adest. Prohibont aditu, littusque tuentur 
Troes, ct hectorea primus fataliter hasta, 
Protesilae, cadis; commissaquc prailia magno 
Slant Danais, fortisque anima} nece cognitus Uector. 
Nec Phryges exiguo, quid achaia dextera posset, 70 

Sanguine senserunt. Et jam sigaia rubcbant 
Littora; jam lelho, proles neptunia, Cycnus 



LIVRE XII. 451 

r^ mille guerriers a la mort ; deja sur son char Achille poursui* 
t les Troyens et abattait des batailions entiers sous sa lance. A 
vers la m^lee, il cherche Cycnus ou Heclor. U rencontre Cycnus. 
ctor devait ^happer encore dix ans au trepas. Achille anime et 
3sse ses blancs coursiers, pousse son char contre Cycnus, et de 
1 bras vigoureux secouant up dard menaoant : « Qui que tu sois, 
me Troyen, dit-il, console-toi en mourant de tomber sous le fer 
ichille. » 

A ces mots, il lui d^coche un pesant javelot. Le trait, quoique 
)C& d'une main sure, semble s'emousser sur ia poitrine de Cyc* 
s, et le frappe sans le blesser. « Fils d'une ddesse (cai' la renom- 
je fa fait deja connaitre), s'ecrie ce guerrier, pourquoi fetonner 
e je ne re^ive pas de blessure (Achille s'etonnait en effet) ? 
n'est ni ce casque ou flotte la blonde criniere d'un coursier, ni 
bouclier dont mon bras gauche est chargS, qui soutiennent mon 
arage : ils nesont destines qu'a me parer. Mars se plait a porler 
pareilles armes. Quand je les poserais, je n^enserais pas moins 
mlnerable. C*est quelque chose d'^tre le fils, non d'une Ne- 
de, mais du dieu qui tient sous ses lois Neree, ses filies et le 

Mille viros dederal; jum curru instabat Achilles, 

Troaquc peliaca; sternebat cuspidis ictu 

Agmina, pcrque acies, aut Cycnum aut llectora qusrcns, 75 

Congrcditur Cycno. Decimum dilatus in annum 

Hector crat. Tum colla jugo candcntia prcssos 

Exhortatus equos, currum direxil in hostem, 

Concutiensque suis vibrantia tcia lacertis : 

« Quisquis es, o juvenis, solatia mortis habeto, 80 

Dixit, ab hsemonio quod sis jugulatus Achille. » 

Uactenus ^Eacides : vocem gravis hasta sccula cst. 
,Sed quanquam certa nullus fuit crror in hasta, 
Nil tamen emissi profecit acumine ferri. 
Utque hebeti pectus tantummodo contudit ictu : 85 

« Nate dea (nam te fama prsenovimus), inquit 
Ulc, quid a nobis vulnus miraris abesse? 
(Mirabatur enim) ; non hacc, quam cernis, equinis 
Fuiva jubis cassis, nec onus cava parma sinisti^as 
Auxilio mihi sunt : decor est qusesitus ab istis. 90 

Marsquoquc ob hoccapere arma solet. Removebitur omne 
Tegminis offlcium ; tamen indcslrictus abibo. 
Kst aliqvid, non csse satum Kcrcide, sed qui 



453 M^TAUORPIIOSES. 

vasle Oc^an. » II dit, el lance au petit-fils d'fiaque un trail qu . 
atteint son bouclier, en perce l'airain, traverse jusqu'au neu- 
vi^me cuir et s'arr^le au dixi^me. Achille Tarrache, et d'un bras 
nerveux dirige contre Cycnus une seconde javeline, qui ne pro- 
duit aucun effet sur lui. Sans armure, il court au-devant d'un 
troisi^me trait, et n'eprouve aucun mal. Achille devient furieux 
comme un taureau du cirque lorsque, frappant de ses comes 
terribles le tissu de pourpre qui a provoque sa col^re, il sent Tim- 
puissance de ses conps. Le h^ros examine si le fer n'est pas tombS 
de son arme, et, Ty voyant toujours attach^ : « Mon bras s^est donc 
affaibli, dit-il, ou bien son andenne force ne peut rien contre un 
seul ennemi! II etait pourtant vigoureux quand, le premier, je 
renversai les remparts de Lyrnesse, quand j'arrosai du sang de 
leurs habitants T^nedos et Thdbes, gouvernee par £^tion, quand 
le Gaique roula dans ses fiots les cadavres des peuples ^tablis sur 
ses bords, et quand Tel^phe ^prouva deux fois les coups de ma 
jgjfi^terrible. Ici mSme, tous ces monceaux de mortsquejevois 
entass^s snr la rive attestent ce qu'a pu mon bras et ce quMi peut 
encore. » 

Nercaque, et nalas, et totum teroperet aequor. » 

Dixit, et lixsurum dypei curvamine lelum 95 

Misit in i£acidcn, quod et ses, et proxima rupit 

Terga novena boum, decimo tamen orbe moratum. 

Exculit hoc heros, rursusque trementia forti 

Tela manu torsit; rursus sino vulncre corpus, 

Sinccruraque fuit; nec lcrtia cuspis apcrlum, 100 

Et se proibentem valuit dcstringere Cycnum. 

naud secus exarsit, quam circo (aurus apcrto, 

Ouum sua tcrribili pctit irritamina cornu, 

Puniccas vcslcs, clusaque vulncra senlit. 

Num tamen exciderit ferrum considerat hastx. 1C5 

Dxrebat ligno : « Manus est mea debilis crgo, 

Quasque, ait, ante habuit vires, efrudit in uno. 

Nam certe valuit, vel quum lyrnesia primus 

Mcenia disjeci, vel quum Tenedonque, suoque 

iEetioneas implcvi sanguine Thebas; 110 

Vel quum purpureus populari ccede Caycus 

Fluxit, opusque meaj bis scnsit Telcphus hastaj, 

Hic quoque lot cajsis, quorum per littus acervos 

Et feci, et video, valuit mea dcxtra, valclquo. » 



LIVRE XII. 453 

A ces mots, comme si ses exploits lui inspiraient peu de con. 
ilance, il tourne ses traits conlre le Lycien M^net^s, plac^ vis-a-vis 
de lui, et perce du meme coup sa cuirasse et sa poilrine. II expire 
et frappe la terre de son front. Achille retire son arme encore fu- 
manle : « Voila, dit-il, la main, voila le fer qui vient de vaincre. 
Je vais les employer contre Cycnus : puissent-elies avoir le meme 
succ^s ! » II Taltaque de nouveau. Loin de s'egarer, la lance Fat- 
teint a Tepaule gauche ; mais elle retentil, repoussee par Fairain, 
comme par un mur ou par un rocher impenetrable. Gependant, ia 
ou le fer n porte, Achille aper^oit des gouttes de sang et se livre a 
une joie trompeuse. Son ennemi n'avait point de blessure : ce 
sang etait celui de Menetes. Alors, d'un bond rapide, Achilie, fre- 
missant de col^re, s^elance de son cliar, et, une ^pee flamboyante 
k ia main, tombe sur son ennemi, qui 1'attend avec assurance. 
Sous les coups de son glaive, il voit s'entr'ouvrir le bouclier et le 
casque de Cycnus, mais le fer s'6mousse contre son corps. Achille 
ne se maitrise plus : il retire son boucUer et frappe trois ou quatre 
fois le visage et les tempes de Cycnus avec la garde de son epee. 
Cycnus recule. Achille le poursuit, le presse, le trouble et Tetour- 



Dixit, et, antc actis veluti male crcderet, ha&lam 115 

Misit in adversum lycia de plebe Menocten, 
Loricamque simul, subjectaque pectora rupit. 
Quo plangente gravem moribundo vcrlice terram, 
Extrahit illud idem calido de vulnere tehim, 
Atque ait : « Ha)c manus cst; haec, qua modo vicimus, hasta! 120 
Utar in hunc isdcm : sit in hoc precor exitus idem. » 
Sic fatus, Cycnumque petit, ncc fraxinus errat, 
Inque humero sonuit non evitata sinistro. 
Indc velut muro solidave a caute, repulsa est. 
Qua tamcn ictus cral, siguatum sanguine Cycnum 125 

Vidcrat, et frustra fuerat gavisus Achilles. 
Vulnus erat nullum; sanguis erat ilie MenGcta:. 
Tum vero pruiceps curru fremebundus ab allo, 
Dcsilit, ct nilido securum cominus hostem 
Ense pctens, parmam gladio, galeamque cavari 130 

Cernit, ct in duro iajdi quoque corpore ftrrum. 
Haud tulit uUerius, clypeoquc adversa reduclo 
Ter, quater ora viri, capulo cava tempora puisat} 
Gedentique sequeas instat, turbatque, ruitque, 



454 METAMORPHOSES. 

dit, sans lui iaisser le temps de respirer. La terreur s'empare de 
Cycnus; ses yeux sont plonges dans les t^n^bres. II porte ses pas 
en arriere; son pied se heurte contre une pierre, et il tombe k la 
renverse. Achilie fond sur lui avec impeluosite, et ie tient immo- 
bile sur Tarene. Puis, pressant sa poitrine de son bouclier et de 
ses genoux par une forte elreinte, il resserre les liens de son 
casque autour de sa gorge. Gycnus perd k la fois la respiration et 
la vie. Achille veul depouiller son ennemi vaincu ; mais il ne voit 
que son armure. Le dieu de la mer Tavait transforme en un oi* 
seau blanc dont ii portait le nom. 

NESTOR RACONTE LB COMBAT DES LAPITUES ET PES GENTAURES. 
C^NEE EST METAMORPUOS^ EN OISEAU. 

HL Ces premi^res fatigues et ce premier combat amenerent une 
tr^ve de plusieurs jours : chaque parti deposa ies armes. Tandis 
qu'une garde infatigable veillait sur les remparts de Troie, et 
qu'une autre non moins active prot^geait les retrancbements des 
Grecs, arriva le jour oii Achille, pour celebrer sa victoire sur Cyc- 
nus, immolait une genisse a Pallas. La flamme allumee sur 1 autel 

Attonitoquc negat requiera. Pavor occupat illum, 135 

Ante oculosque natant lenebrJB, retroque ferenti 

Aversos passus, medio lapis obstitit arvo. 

Quem super impulsum rcsupino pectore Cycnum 

Vi multa vertit, terrKquc afflixit Achilles. 

Tum, clypeo genibusquc premens praicordia duris, 140 

Vincla irahit galeae, quoi presso subdila mento 

Elidunt fauces, et respiramen iterque 

Eripiunt anima;. Victum spoliare parabat; 

Arma relicta videt. Corpus deus aequoris albam 

Contulit in volucrem, cujus modo nomcn habcbat. 145 

NESTOR POGNAM LAPITIlAf^DM COM CENTAOBIS NAURAt. — C/ENEOS IN VOLCCREM 
TRANSFORMATOR. 

l.I. Hic labo ', haec rcquiem multorura pugna dierum 
Alluht, et positis pars utraque substitit armis. 
Dumque vigil ph ygios servat custodia murosi 
Et vigil argohcas servat custodia fossas, 
Festa dies aderat, qua Cycni victor Achillds 150 

PaUada v actalo} placabat sanguinc vacca?, 
Cujus ut imposuit prosecta calcntibus aris, 



LIVRE XII. 455 

d^?ora les entrailles de la victime, et dans les airs s'^Ieva la fumce 
du sacrifice accepte par les dieux. On fit la partdes Immortels et 
des prStres : le reste fut servi sur la tabie du lieros. Les ciiefs de 
la Gr^, ranges autour d'Achille, mangeaient des chairs r6ties et 
noyaient dans le vin leur soif et leurs soucis. Ni la lyre, ni les 
chants, ni la fli!lte, ne charmaient leurs oreilles. Cest en discou- 
rant qu'ils prolongeaient la soiree. Le courage etait le sujet de 
leurs entretiens. IIs raconlaient leurs exploits et ceux de leurs en- 
nemis ; ils aimaient a rappeler les perils qu'ils avaient braves et 
surmonl^s tour a tour. De quel autre objet devait parler le grand 
Achille ? Sur quel autre objet converser avec lui? Sa recente victoire 
remplissait toutes les bouches. Chacun etait surpris que Gycnus 
fdt Tfisie impen^trable aux traits, et que son corps eti resiste au 
fer. Achille lui-m^me et les Grecs s'en etonnaient, lorsque Nestor 
8'exprima eu ces termes : a De vos jours, ce guerrier a6te seul in- 
vulnSrable. Mais, moi, j'ai vu jadis mille traits atteindre impunement 
C6nee, le h^ros de Perrhebe, dont TOthrys a connu les exploits. 
Chose plus merveilleuse encore ! il etait nS femme. n Chacun se 

Et dis acceptus penetrayit in sethera nidor, 

Sacra tulere suam, pars est data caetera mensis. 

Discubuere toris proceres, et corpora tosta 155 

Carne replent, vinoque levant curasque sitimque. 

Mon illos citharae, non illos carraina vocum, 

Longave multifori delectat tibia buxi; 

Sed noctem sermone trahunt, virtusque loquendi 

Materia est. Pugnam referunt hostisque, suamque; IGO 

Inque vices adita, atque exhausta pericula sxpe 

Commemorare juvat : quid enim loqueretur Achilles? 

Aut quid apud magnum potius loquerentur Achillem? 

Proxima prxcipue domito victoria Cycno 

In sermone fuit. Visum mirabile cunctis, 163 

Quod juveni corpus nullo penetrabile telo, 

Invictumque ad vulnera erat, ferrumque terebat. 

Hoc ipsum ^acides, hoc mirabanlur Achivi, 

Quum sic Nestor ait : « Vestro fuit unicus »vo 

Contcmptor ferri, nulloque forabilis ictu 170 

Cycnus. At ipse olim patientem vulnera mille, 

Corpore non Iseso, Perrhaebum Cxnea vidi, 

Gsnea Perrhacbum, qui faclis inclytus, Othryn 

Incoluit. Quoque id mirum magis esset in illo, 

Femina natus erat. » Monstri novilale movenlur, 175 



45t) BIETAMORPHOSES. 

recrie sur unc avenlure aussi etrange, et prie Neslor d'en faire le 
recit. « Parlez, ditAchille, nous brulons lous de vous entendre; 
parlez, eloquent vieillard, roracle de notre siecle ; diles-nous ce 
qu'etail Cenee, pourquoi son sexe fut change, par quelle expedi- 
lion et par quelle action d'eclat il se fit connaitre, quel fut son 
vainqueur, si toutefois il en eut un. » 

Le vieillard repond : « Quoique nion grand age m'ait fait perdre 
le souvenir de plusieurs exploils dontje fus temoin dans ma jeu- 
nesse, j'en al pourtant retenu un grand nombre. Mais de tou6 ceux 
qui ont eu Heu durant la paix et durant la guerre, aucun ne s^est 
plus profondement grave dans ma memoire que celui que je vais 
raconter. Une longue vieillesse rend Thomme spectateur de mille 
evenements ; or j'ai deja vecu deux cenls ans, et mon troisieme 
4ge commence. 

« Fille d'EIalus, Cenis, celebre par sa beaute, eclipsait toutes les 
jeunes fiUesde Thessalie.Des villes voisines et de vos fitals, Achille, 
(car elle y prit naissance), mille pretendants lui adresserent vai- 
nement des voeux. Pel^e eut peut-^tre aussi brigue sa main; mais 
ii avait obtenu celle de votre mere, ou bien elle lui elait pro- 
mise. Cenis ne s'engagea pas sous les lois de Thymen. Un jour 

Quisquis adesl, narrelquc rogant; quos inter AchiUes: 

c Dic agc, nam cunctis cadem cst audire voluntas, 

facundc scnex, sevi prudenlia nostri, 

Quis fuerit Caeneus; cur in contraria versus; 

Qua libi militia, cujus certaminc pugniE 180 

Cognilus; a quo sit victus, si victus ab ullo est. » 

Tum senior : « Quamvis obslct milii tarda vetustas, - 
Multaque me fugiant, primis spectata sub annis, 
Dura tamen memini, nec, quoi magis ha^reat illa, 
Pcctore res nostro est inter bellique domique 185' 

Acta tot; ac si qucm potuit spatiosa senectus 
Spectatorem operum multorum reddere, vixi 
Annos bis ccnlum; nunc tcrlia vivilur aitas. 

« Clara dccorc fuit prolcs clatcia Caenis, 
Thcssalidum virgo pulcherrima; perque propinquas, 100 
Perquc. tuas urbes (tibi enim popularis), Achille, 
Multorum frustra votis optala procorum. 
Tenlassct Peleus thalamos quoque forsitan illosj 
Sed jam aut contigorant illi connubia matris, 
Aut fucrant promissa, tuoc. Nec Ca:nis in ullos 105 



LIVRE XII. 457 

qu'elle errait seule sur les bords de la mer, Neplune lui fil vio- 
lence i tel fut, du moins, le bruil de la renommee. A peine le 
dieu eut-il goute dans ses bras rivrcssed'un nouveau plaisir^ qu'ii 
s'ecria : « Quels que soieift les voeux, choisis, tu nVssuieras point 
f de refus. » Voila encore ce que la renommee publiait. « Mon 
f affront, repondit Cenis, m'inspire un grand vceu. Pour n'avoir 
f plus a subir un pareil outrage, accorde-raoi de n'6tre plus 
i femme : tu m'auras lout donne. » Elle prononga d'un ton plus 
male ces dernieres paroles, el, des ce moment, sa voix pouvait 
passer pour celle d'un liomme : Cenis etait homme en effet. Inde- 
pendamment du privilege qu'il avait obtenu du dleu qui regne 
sur les flots, il en avait re§u celui d'6lre inaccessible aux coups et 
de ne jamais perir sous le fer. Heureux de ces dons, Cenis partit. 
II consacra ses jours h des occupations viriles, et parcourut les 
champs qu'arrose le Penee. 

« Le fils de Paudacieux IxiOn avait epouse Ilippodamie. Par son 
ordre, les cruels enfanls de la nue s'etaient assis a des tables dres- 
sees dans un antre couvert d'ombrage. Les rois de Thessalie elaient 
pr&ents, et moi-mtoe avec eux. L*air retentissait de murmures 
confus et de cris d'allegresse. On chantait rhymenee, et les feux 

Denupsit Ihalamos, secretaque liUora carpens, 

^quorei vim passa dei est : ita fama ferebat. 

Utque novse veneris .Ncptunus gaudia cepit : 

« Sint tua vota lieet, dixit, secura repulsse. 

« Elige quid voveas. * Eadem hoc quoque fama ferebat. 200 

« Magnum, Caenis ait, facit hxc injuria votum. 

« Tale pati da posse nihil, da femina ne sim: 

■ Omnia prxstiteris. » Graviore novissima dixit 

Verba sono, poleratque viri vox illa videri, 

Sicut erat; nam jam voto deus asquoris alti 205 

Annuerat, dederatque supcr, nc saucius ullis 

Vulneribus fieri, ferrove occumbere posset. 

Munere Ixtus abit, studiisque virilibus sevum 

Exigit Atracides, peneiaque arva pererrat. 

« Duxerat Uippodamen audaci Ixioue natus, 210 

Nubigenasque feros, positis ex ordine mensis, 
Arboribus teclo discumbere jusserat antro. 
H»monii proceres aderant, aderamus et ipsi, 
Festaquc confusa resonabat rcgia turba. 
Ecce canunt hymenaion, ct ignibus atria fumant ; 215 

26 



458 MflTAMOnPHOSES. 

Gacr^ brAlaient dans le parvis. Hippodamie parait, entour^ d'un 
corlegc de m^es et de jeunes femmes dont elie efTace la beaute. 
Nous felicitons Pirithous d'6tre uni h une epouse si beHe. Mais 
nos compHments sont dementis presque a Hnstant. Ton oBur, 
Eurytus, le plus sauvage des sauvages Centaures, echauffe par le 
vin, s'embrase a la vue d'Hippodamie, et Tivresse redouble tes 
ardeurs. Tout a coup les tables sont renversees; ie d^sordre est 
extr^me. I^ nouvelle epouse est train^e de force par les cheveux. 
Eurytus ravit Hippodamie; les autres Centaures enlevent lesgfem- 
mes que leur choix ou le hasard fait tomber sous leurs mains. 
C^tait Taspect d'une viHe prise d'assaut. L'antre retentit de cris 
d6chirants. Nous nous levons aussit6t, et Thesee le premier s'e- 
crie : « Eurytus, queHe fureur f egare? Quoi ! je vis, et tu oses 
« outrager Pirithous ! Ignores-tu qu'en Toffensant tu m^offenses 
moi-m6me? » Le heros ne veut pas que ses paroies soient vaincs. 
II 6carte tout obstacle, et arrache Hippodamie aux^Centaures fu- 
rieux. Eurytus garde le silence : comment eOt-il pu justifier son 
crime? Mais de ses insolentes mains il frappe la figure et la poi- 
trine du genereux vengeur de Krithous. Pres de la se trouvait 
un crat^re antique, orne de figures en relief. Malgr6 son poids 

Cinctaque adest virgo matrum nuruumque caterva, 

Prsesignis facie. Felicem diximus illa 

Gonjuge Pirithoum, quod paene fefellimus omen. 

Nam tibi, ssevorum saevissime Centaurorum, 

Euryte, quam vino pectus, tam virgine visa 220 

Ardet, ct ebrietas geminala libidine regnat. 

Protinus eversae turbant convivia men&ae, 

Raptaturquc comis per vim nova nupla prcbensis. 

Eurytus Uippodamen ; abi, quam quisque probabant, 

Aut poterant, rapiunt ; captjeque erat urbis imago. 225 

Femineo clamorc souat domus. Ocius omnes 

Surgimus, et primus : « Quse te vecordia, Thcseus, 

« Curyte, pulsat, ait, qui, me vivente, lacessas 

« Pirithoum, violesque duos ignarus in uno? » 

Ncve ea roaguanimus fruslra memoraverit beros, 230 

Submovet instantes, raptamque furentibus aufert. 

lile nihil contra ; neque enim defendere verbis 

Talia facla potest, sed vindicis ora protervis 

iDsequilur manibus, generosaque pectora pulsat. 

Forle fuit juila» signis exstaniibus asper, 255 



LIVRE XII. 459 

^norme, le puissant fils d'%^ le souleve et le lance k la t^te de 
0on ennemi. Eurytus tombe et se debat sur Tarene humide, vo- 
missant des llot» de sang et de vin m^les a sa cervelle. Irrites du 
meurtre de leur fr^e, les Gentaures s'toient tous ensemble : « Aux 
« armes! aux armes! » Le vin eniOlamme leur courage. Us font 
d^abord voler des coupes, des vases fragiles, de vastes plats qui, 
destin^s aux banquets, deviennent des instruments de guerre et 
de camage. 

« Le fils d'Ophion, Amycus, ose le premier d^pouiller de ses 
dons Tautel domestique. II saisit un candelabre tout resplendis- 
sant de lumieres; il Tel^ve comme la hache du sacrificateur 
pr^te a fendre la t^te d'un taureau, et brise le front du lapithe 
Geladon. Sa figure n'est plus reconnaissable : ses yeux sortent 
de leur orbite, les os de sa face sont tellement disIoqu6s, que 
son nez descend dans son palais. BelatSs de Pella arrache le 
pied dune table d'erable, renverse le Lapithe, le menton sur la 
poitrine, et f^voie aux enfers alteint de deux blessures, vomis- 
sanl se& dents m^l^s dans les flots d'un sang noir. Debout pres de 

Anliquus crater, quem vastum vastior ipse 

Sustulit iEgides, adversaque misit in ora. 

Sangiiinis ille globos pariter, cerebrumque, mcrumque, 

Vulnere et ore voraens, raadida resupir.us arena, 

Calcitrat. Ardescunt germani caede bimerabres, 2i0 

Cerlatimque omnes uno ore, « Arma, arma, » loquunlur. 

Vina dabant animos.. Et prima pocula pugna 

Missa volant, fragilesque cadi, curvique lebetes, 

Res epulis quondam, tura bcllo et csdibus aptae. 

« Primus Ophionides Amycus peuelralia donis 245 

Haud timuit spoliare suis, et primus ab aede 
Lampadibus densum rapuit funale coruscis; 
Elatumque alte, veluti qui candida tauri 
Rumpere sacrifica raolitur coUa securi, 
Illisit fronti lapithie Celadontis, et ossa 230 

^on agnoscendo confusa reliquit in ore. 
Exsiluere oculi, disjeclisque ossibus oris, 
Acta retro naris, medioque infixa palelo est. 
Hunc pede convulso mensa, peUaFJiis acernx 
Slravit hum; Bclj.tes, disjecto in pectora mcnto, 255 

Cumquc atro mistos sputantem sanguine dentcs, 
Yulne»*e tarlareas geminato mittit ad umbras. 



460 METAMORPIIOSES. 

Tautel ou fume rencens, Grynee y jelte un regard terrible. c Pour- 
« quoi, dit-il, ne me servirais-je pas de ces armes? » A ces mots, 
il souleve le vasle aulel avec le feu dont il est charge, et le lance 
au milieu des Laplihes. Broteas et Orion tombent ^cras^s sous 
cette masse ; Orion, fils de la Nymphe Mycale, qui, par ses enchan- 
tements, forgait, dit-on, la lune a descendre du ciel. « Qu'une 
< arme s*oiTre a moi, s^ecrie Exadius, et ton criroe ne restera pas 
« impuni! » li s'en fait une du bois d'un cerf consacre a Di»ie et 
suspendu a la cime d'un pin. II perce de ce double dard les yeux 
du Gentaure, et les lui arrache; mais Tun reste attach^ au bois, 
Taulre jaillit tout sanglant et s'accroche a sa barbe. 

« Soudam Rh^tus enleve sur Tautel un tison embras^ ; 11 s'en 
fait une arme, et brule la tempe droite de Gharax, couvertede 
blonds cheveux qui s'enflamment et se consument comme le 
chaume aride. Son sang bouillonne avec le bruit ho