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Full text of "Les Musées de France bulletin"

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Bulletin des Musées 



de France 



ARCHIVES DES MUSEES NATIONAUX 
ET DE LÉCOLE DU LOUVRE §3 §3 §3 



BULLETIN 






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DES MUSÉES 



DE FRANCE 






publié sous la direction de 

PAUL VITRY 




1908 



LIBRAIRIE CENTRALE D'ART ET D'ARCHITECTURE 
ANCIENNE MAISON MOREL. CH. EGGIMANN. SUCCESSEUR 
106. Boulevard Saint-Germain ^ PARIS ^S &S &S SS &S S9 



MAR 9 1976 



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TABLE DES PLANCHES 



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I. Le beffroi de Douai, par Corot (Musée 

du Louvre) 3 

IL Ecuelle en vermeil, par Thomas Germain 

(Musée du Louvre) 5 

IIL Le Baptême du Christ, par Le Pérugin et 

Raphaël (Musée de Rouen) 10 

IV. Tête du roi Didoufri (IV dynastie) (Mu- 
sée du Louvre) 19 

V. Portrait de Rosalie Fragonard, par Ho- 
noré Fragonard (Musée du Louvre).. 21 
VI. Le roi David et un donateur, panneaux de 

de l'école de Souabe (Musée de Cluny). 25 
VIL Le Christ en croi.x adoré par Diego et An- 
tonio Covarrubias, par le Greco (Musée 

du Louvre) 35 

VIII. Réception de la reine Victoria au Tréport, 
fragment d'une peinture inachevée d'Eu- 
gène Lami (Musée de Versailles) 41 

IX. Tête de jeune fille, dessin de Prudhon 

(Musée de Dijon) 45 

X. Figures d'hommes et d'animaux, en plâtre 
modelé, provenant des tombeaux de la 
province de Ho-Nan (Chine). IMission de 
M. Cha vannes, 1907 (Musée du Louvre). 53 



XL Le Pape officiant dans l'église Saint- 
Pierre de Rome, aquarelle extraite de 
l'album de M"" Ingres (Musée du Lou- 
^•■•e) 53 

XII. Dessins pour le frontispice de l'Ecole des 
mœurs, par Moreau le Jeune, et dessin 
pour l'illustration de Jammabos, par 
H. Gravclot (Bibliothèque de Besançon) 59 

XIII. Portrait de Pierre Quthe, par François 

Clouct (Musée du Louvre) 67 

XIV. Lanterne et panneaux décoratifs, dessins de 

Pineau (Musée des Arts décoratifs).. 69 

XV. Salle Puget, au Musée de Marseille ■py 

XVI. Portrait de vieille femme, par Ilaiis Mem- 

ling (Musée du Louvre) 82 

XVII. Médailles de Crisfoforo da Gercmia, col- 

lection .Armand-Valton (Cabinet des Mé- 
dailles) 85 

XVIII. Madone avec l'enfant, autour à' Andréa 

dclVerrocchio (Musée de Lille) 91 



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TABLE DES ARTICLES 



^ ^ ^ 



N» 1 

Paul Vitry. — Avertissement 

Paul Leprieur. — Le Beffroy de Douai, par 
Corot 2 

Raymond Kœchlix. — L'écuelle de Thomas 
Germain 4 

HÉRON DE ViLLEFOSSE. — La Vctuis de Reims. 5 

André Michel. ^ Une installation de Musée 
moderne. Le Musée des Beaux-Arts de Buda- 
pest 9 

E. Durand-Gréville. — Raphaël collaborateur 
du Pérugin. A propos du Baptême du Christ, 
du Musée de Rouen 10 

N» 2 

Georges Bénédite. — Un envoi de l'Institut 
archéologique du Caire au Musée du Louvre. . 17 

LouLSE PiLLiON. — La légende de Saint-Jacques 
le Majeur, d'après une peinture giottesque du 
Musée du Louvre 18 

Pierre de Nolhac. — Un portrait de Rosalie 
Fragonard (Musée du Louvre) 20 

J.-J. Marquet de Vasselot. — A propos de l'é- 
cuelle de Thomas Germain 24 

L. RÉAU. — L'art allemand dans les musées fran- 
çais 24 

N» 3 

Jean Guiffrey. — Un nouveau tableau du Greco 
au Musée du Louvre 33 

Et. Miciion. — La salle grecque du Musée du 
Louvre 35 

Gaston Brière. — La réception de la reine 
Victoria au Tréport en 184^, peinture d'Eu- 
gène Lami, au Musée de Versailles 37 

Henri Chabeuf. — • Une nouvelle salle au Musée 
de Dijon 44 

L. RÉAU. — L'art allemand dans les musées fran- 
çais (suite) 46 



N" 4 

Edouard Chavannes. — Objets chinois trouvés 
dans la province de Ho-Nan (Musée du Lou- 
vre) 49 

Jean Guiffrey. — Le pape officiant à Saint- 
Pierre de Rome, aquarelle d'Ingres (Musée du 
Louvre) 51 

Paul Vitry. — Une statuette du Musée de 
Cluny, attribuée à Conrad Meyt 53 

Georges Gazier. — Dessins inédits de Moreau le 
Jeune et de Gravelot à la bibliothèque de 
Besançon 57 



N" 5 

Henri Stein. — Le portrait de Pierre Quthe, 

par François Clouet 65 

L. Metman. — Une collection de dessins des 

Pineau au Musée des Arts décoratifs 68 

Gaston Brière. — Dessins de l'époque de la 

Restauration au Musée de Versailles 71 

Paul Vitry. — La constitution de la salle Puget 

au Musée de Marseille 76 



N" 6 

Paul Leprieur. — Portrait de vieille femme, par 
Hans Memling (Musée du Louvre) 81 

Paul Vitry. — Le Musée du mobilier national. 83 

H. de la Tour. — La collection Armand- Valton 
au Cabinet des médailles 84 

Le droit de reproduction des œuvres d'artistes 
contemporains conservées dans les musées de 
l'Etat 87 

François Benoit. — La peinture au Musée de 
Lille 90 



TABLE ALPHABÉTIQUE DES MUSÉES 



^ ^ ^ 



Aix-en-Provence, 41. 
Albi, 193. 
Alençon, 80. 
Alger, 15. 
Amiens, 28, 31. 
Angers, 62. 
Avignox, 14. 
Bayeux, 95. 
Bayonne, 13. 
Besançon, 46, 47. 

Bibliothèque, 57 (xii). 
Blois, 94. 
Bourges, 64, 79. 
Budapest, 9. 
Chantilly, 47, 80. 
Chartres, 94. 
Chateauroux, 80. 
Cherbourg, 29. 
Clermoxt-Ferrand, 95. 
Dijon, 44 (ix), 61. 
Dreux, 94. 

Lille, 31, 38, 61, 90 (xviii). 
Lyon, 14. 

Musée des Tissus, 60. 
Maçon, 95. 
Malilmson, 93. 
Mantes, 94. 
Marseille, 76 (xv). 
montauban, $2. 
Montpellier, 8o. 
Mantes, 94. 
Nevers, 15. 
Orléans, 14, 30, 61, 80. 



Paris. — Louvre. 
Antiquités, 5, 8, 9, 17 (iv), 23, 35, 74, 88. 
Peintures, 2 (i), 6, 7, 18, (gr.), 20 (v), 22, 23, 24, 
25, 31. 33 (\ii), 43. 47- 48, 51 (xi)- 54, 56, 
65 (X"')- 75- 76, 81, 82 (xvi), 88. 
Sculptures, 7, 30, 54, 56, 62, 64, 78, 80, 88. 
Objets d'art, 4 (11), 7, 21 (gr.), 43, 49 (x), 62. 83, 

88, 94. 
Chalcographie, 23, 62. 
Collections, 88. 

Ecole du Louvre: 16, 31, 32, 63, 96. 
Luxembourg: 25, 54, 55, 87, 89. 
Cluny: 7, 27 (vi), 53 (gr.), 95. 
Arts décoratifs: 13, 28, 48, 68 (xiv), 74, 93. 
Musée des Beaux-Arts de la ville: 13, 58, 92. 
Galliéra : 79. 
Carnavalet : 13, 28, 79. 
Musée d'Ennery : 58. 
Bibliothèque nationale: 47, 48, 58, 74, 79, 84, 85, 

86 (.wii). 
Trocadéro : 59. 
Ecole des Beaux-Arts: 84. 

Reims, 13, 46. 
Rouen, 10 (m), 94. 
Saint-Germain .- 

Antiquités nationales, 7, 30 (gr.), 62. 

Musée municipal, 48. 
Saint-Malo, 75. 
Saint-Omer, 94. 
Sèvres, 31, 93. 
Toulon, 15. 29. 
Toulouse, 62. 
Tours, 80. 
Troyes, 79. 
Tulle, 94. 
Valence, 60. 

Versailles, 9, 22, 37 (viii), 43, 71-74, 75- 7^, 80, 89. 
Vienne (Isère), 29. 



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ulletin des Musées 
e France 



AVERTISSEMENT 



Nous avons poursuivi depuis deux ans, dans la revue Musées et Monuments de France, le 
dessein de mettre en lumière les richesses d'art de la France, celles en particulier qui sont renfermées 
dans nos collections publiques. Nous nous sommes attachés surtout à tnicux faire connaître nos musées 
de Paris on de province, à en signaler par le commentaire et la reproduction les trésors anciens et les enri- 
chissements progressifs, à souligner le résultat des sacrifices consentis annuellement par l'État ou par 
les villes, aussi bien que celui des libéralités privées et des initiatives fécondes telles que celles de la 
Société des Amis du Louvre ou de /'Union centrale des Arts décoratifs. 

Nous nous sommes résolus à préciser encore ce but en donnant comme suite à cette publication le 
Bulletin des Musées de France. Celui-ci se présente aujourd'hui pour la première fois aux lecteurs 
qui nous ont suivi depuis le début, sous des espèces très voisines de celles de Musées et Monuments. La 
Librairie centrale d'art et d'architecture (ancienne maison Morel), chargée déjà du soin d'éditer les 
publications officielles des Musées nationaux, a accepté de placer ce Bulletin périodique sous la 
même rubrique que les ouvrages déjà entrepris par elle avec succès dans les Archives des Musées 
nationaux et de l'École du Louvre. 

Nous reprenons ainsi l'idée essentielle du Bulletin des Musées, créé en iSpo par MM. Ed. Garnier 
et Léonce Bénedite et dont la disparition a constitué une lacune très sensible chc:^ nous, alors que nous 
avons vu se multiplier, sous des formes plus ou tnoins luxueuses, les annuaires, revues ou bulletins qui, 
en Allemagne, en Autriche, en Belgique, en Suisse on en Amérique, enregistrent au jour le jour les 
accroissements des collections publiques. 

Les ressources officielles, qui permettent ailleurs de somptueuses et scientifiques publications nous font 
ici défaut. Nous ferons, toutefois, notre possible pour n'être pas au-dessous de notre tache. Nous conser- 
verons le principe de l'illustration hors texte et documentaire, que nous avons adopté dans Musées et 
Monuments. Nous le perfectionnerons même en substituant, aussi souvent que faire se pourra, la photo- 
typie à la similigravure ; d'autres améliorations matérielles seront appréciées par nos lecteurs, à qui 
une périodicité régulière donnera tous les deux mois le recueil d'informations précises, de renseignements, 
d'études et de documents que comporte notre programme, étendu non seulement aux musées nationaux, 
mais à tous les musées de France. 

De très précieux concours nous avaient permis de donner à notre publication une allure à la fois 
exacte et attrayante, scientifique et sans sécheresse rebutante. Nous sommes assurés que ces concours ne 
nous manqueront pas, et nous espérons que le public intelligent et curieux, grâce à l'appui duquel notre 
entreprise désintéressée peut seulement se maintenir et s'accroître, ne nous fera pas défaut non plus. 

Paul VITRY 

1908. -N" 1. 



LE BEFFEOI DE DOUAI, par COROT 
Acquisition récente du Musée du Louvre 

(Planche I) 



La vente Robaut, où le Louvre a été assez heu- 
reux pour pouvoir acquérir, en même temps qu'un 
certain nombre de précieux dessins de Corot et 
de Delacroix, la rare et délicieuse peinture qui 
accompagne ces lignes (i), a été, pour tous les admi- 
rateurs de l'art français du xix" siècle, un des 
grands événements de ces dernières semaines. Le 
nom d'Alfred Robautestsi étroitement lié, par un 
culte de biographe et d'ami passionné, à la mé- 
moire des deux maîtres pour lesquels il s'enthou- 
siasma et qui le recommandent lui-même à la 
postérité, qu'on ne pouvait sans émotion voir se 
disperser les reliques qu'il en avait recueillies, 
généralement de première main, avec tout le soin 
attentif d'un pieux adorateur. Ce n'était pas là 
réunion de hasard, artificiellement constituée 
par vanité plus que par amour, comme tant de 
collections modernes d'apparence plus pompeuse, 
mais groupement homogène s'il en fut, en sa note 
discrète et calme, où les vrais artistes pouvaient se 
complaire, émanation directe d'une vie consacrée 
et ennoblie par deux grandes admirations. Quel- 
que douloureuses qu'aient pu être les tristes néces- 
sités de vente, l'accueil fait à la dispersion des 
trésors patiemment amassés aura été, du moins, 
pour le vieux collectionneur usé et affaibli par 
l'âge, pour le consciencieux auteur de l'Œuvre 
de Delacroix (1885) et de celui de Corot si excel- 
lemment complété et mis à jour par M. Moreau- 
Nélaton (1905), comme im suprême et légitime 
hommage. 

Les liens qui unissaient Alfred Robaut au grand 
paysagiste étaient de date assez ancienne. C'était 
un héritage d'alTection reçu de Constant Dutilleux, 
le peintre artésien, père de M""-" Robaut, qui, en 
1847, alors que Corot, insoucieux de vente et 
encore peu goûté, n'avait pour ainsi dire pas 
d'acheteurs, s'était subitement montré désireux de 
posséder et d'acquérir une de ses peintures. Les rela- 
tions,commencées sur un terrainde sympathie pure- 
ment artistique, avaient rapidementgrandi et abouti 
à la plus profonde et chaude intimité. Le cœur du 



bon Corot s'épanouissait à se sentir aimer. La 
famille de Dutilleux devint bientôt un peu la 
sienne ; il en partagea les peines et les joies, et ne 
cessa, tant que ses amis habitèrent le Nord, d'aller 
régulièrement, et même plusieurs fois par an, à 
Arras ou à Douai, s'asseoir à leur accueillant 
foyer. Même après l'installation de Dutilleux à 
Paris (1860) ou après sa mort (1865), si les occa- 
sions de vo)-ages en Artois se font plus rares, ils 
ne prennent pourtant jamais complètement fin; 
et les enfants l'y attirent à leur tour comme l'y 
avait attiré le père. Cette région de France fut 
ainsi pour lui comme une seconde patrie, un cher 
pays d'adoption, dont on trouve fréquemment 
trace dans son œuvre. Le Beffroi de Douai est une 
des pages les plus remarquables de la série. 

C'est pendant un des derniers séjours de Corot 
en Artois que l'œuvre fut exécutée. En 187 1, alors 
que Paris était en pleine Commune, il avait re- 
trouvé à Douai, chez ses amis Robaut, l'hospitalité 
affectueuse et cordiale qui était une tradition de 
famille. On était au printemps, le ciel se remet- 
tait en fête ; le bonheur de peindre le reprit com- 
plètement, dans la paix reposante de la province, 
où s'atténuait le souvenir des tristes événements. 
C'est ainsi qu'il dressa un jour son chevalet en 
regard du majestueux beffroi de l'hôtel de ville, 
s'étant installé au premier étage d'une maison 
située à l'angle de la rue du Pont-à-l'Herbe et de 
la rue de la Cloris, d'où la masse imposante et 
pittoresque, qui est comme l'âme même de la 
ville, se montrait à lui dans toute sa beauté. Il y 
consacra, à la fin d'avril et au début de mai 1871, 
près de vingt séances de travail, assidûment 
poursuivi de deux à six, durant les heures claires 
d'après-midi, où l'on sent qu'il jouit avec délice 
des douceurs de la lumière. Si admirable qu'elle 
soit de conscience et d'exactitude, l'œuvre semble 
s'être épanouie et développée presque sans effort, 
comme une fleur s'ouvrant naturellement au 
soleil ; et c'est évidemment dans toute la joie de 
la production heureuse et facile qu'en bon ouvrier 



(l) Le t.ibloau peint sur toile .i o m. 46 Je hauteur sur m. 38 Je largeur ; il est signe en bas, i gauche. 



BULLETIN DKS MUSblîS DE FRANCE, lyoR. 



Pi.. 1. 




Le Beffroi de Douai, 

par CoRûT 
(Musée du Louvre) 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



satisfait de sa tâche, Corot écrivait, le 8 mai 1871, 
à Charles Desavary, autre gendre de Dutilleux et 
beau-frère de Robaut, sur un ton de plaisanterie 
demi-souriante : '< Je mets la dernière main au 
Beffroi de Douai, œuvre splendide... », comme il 
disait en riant de telle ou telle de ses études : 
« Oh ! celle-là, c'est une de mes fameuses. » 

Rien de plus simple pourtant que le motif de 
ce tableau, qui compte et comptera de plus en 
plus parmi ses chefs-d'œuvre. Une rue s'ouvre 
devant nous, la rue de la Mairie, telle qu'on peut 
la voir encore, à peine modifiée par le temps (la 
moindre carte postale en témoigne}, saisie sur le 
vif dans l'aspect semi-engourdi de son humble vie 
provinciale. De rares passants y circulent le long 
des boutiques, dont les stores sont abaissés du 
côté du soleil, ou traversent la chaussée, qu'ani- 
ment un ouvrier roulant un tonneau, une femme 
portant son enfant, un cheval blanc arrêté en 
travers de la voie attendant patiemment son maî- 
tre, sous les traits duquel Corot s'est amusé à se 
représenter lui-même, d'un trait spirituel et 
rapide, quoique très reconnaissable dans son 
allure un peu lourde, avec sa blouse bleue et son 
bonnet de travail, comme un vieux paysan s'at- 
tardant à causer avec une commère. Mais, si 
jusque dans ces menus détails on sent, en même 
temps qu'un art ingénu, toute la justesse d'une 
observation fine, c'est surtout l'étonnant ensem- 
ble des architectures, baignées par le jeu mouvant 
des rayons, des reflets et des ombres, tout enve- 
loppées sous un ciel nuageux et tendre par la 
légère atmosphère du printemps, qui forme le 
véritable sujet du tableau, comme il en est le 
charme inoubliable. 

Sous un air abandonné d'étude, simple fenêtre 
ouverte sur la nature, l'œuvre est pourtant com- 
posée avec un instinct très sûr de la tradition 
classique et de l'équilibre des lignes. Les deux 
bâtiments formant avancée et ressaut en premier 
plan, celui de droite à demi perdu dans la pénom- 
bre, celui de gauche si finement détaillé en son 
élégante architecture dorée par le soleil, et où 
tout est d'harmonie si délicieuse dans une note 
intime et familière, depuis l'éclat joyeux des 
géraniums posés sur la fenêtre ou les doux tons 
vert d'eau du châssis cernant les carreaux, jus- 
qu'au pigeon même perché sur le toit, jouent 
comme involontairement, avec un naturel exquis, 
le rôle de portants et de repoussoirs, nécessaires 



pour faire d'autant mieux ressortir et s'enfoncer 
la perspective de la rue. Plus loin se succèdent 
les maisons et les toits, dans la lumière diffuse 
partout éparse et qui éclaire l'ombre, mêlant en 
accord mesuré leurs notes variées et chantantes, 
blanc crémeux pour les murs, rouge rosé pour 
les toits, plus ou moins avivées ou assourdies, 
suivant que le soleil les touche ou s'en retire, 
coupées çà et là par un brusque jaillissement 
d'éclat plus intense à un croisement de rue ou 
sur une place en perspective lointaine, tandis que 
le beffroi, véritable pièce de fond, qui donne au 
tableau son principal attrait pittoresque, dresse 
dans l'air léger ses robustes assises et son fin 
couronnement de tour ou de tourelles, dardant, 
vers l'azur ouaté de molles vapeurs grises ou 
blanches, leurs flèches égayées par le brillant 
scintillement des girouettes d'or. Il est quatre 
heures au cadran d'émail blanc du beffroi. C'est 
Iheure douce et fine par excellence, marquant 
l'apaisement d'une belle fin d'après-midi. 

Corot, qui touchait alors à l'extrême limite de 
sa carrière, ayant près de 75 ans et devant mourir 
quelques années plus tard (février 1873'!, se montre 
ici aussi jeune, sensible et vibrant devant la na- 
ture qu'il avait pu jamais l'être. Dans ce chef- 
d'œuvre un peu exceptionnel, du moins par le 
sujet, et qui méritait à ce titre d'exciter toute la 
convoitise du Louvre, il rejoint, sans l'avoir 
cherché ni voulu, par le simple et naturel épa- 
nouissement des formules de toute sa vie, basées 
sur une observation précise et directe où l'émotion 
ne perd pourtant jamais ses droits, les plus ardents 
efforts de l'impressionnisme naissant. Celui qui, 
conciliant les extrêmes, fut, comme l'a si bien dit 
M. Moreau-Nélaton, « à la fois le dernier des 
paysagistes classiques et le premier des impres- 
sionnistes », avait depuis longtemps, dans ses 
courses errantes, ingénument découvert et ap- 
pliqué, en pionnier isolé, les secrets du plein air 
que prétendaient révéler au monde les jeunes ré- 
volutionnaires, assez mal compris et appréciés par 
lui, qui sont pourtant au fond ses naturels héri- 
tiers. Mais la sagesse pondérée du bon Corot sut 
toujours éviter les excès de réalisme terre à terre 
et de plate vulgarité, auxquels les entraîna parfois 
l'amour exclusif du document textuel. Le Beffroi 
de Douai en est le témoignage éloquent entre 
tous, comme instituant la comparaison sur un 
terrain où l'impressionnisme s'est souvent complu 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



et que le grand paysagiste, tout maître qu'il y soit, 
n'aborda jamais que par exception. 

L'architecture a sans doute trouvé fréquemment 
place dans son œuvre, traitée par lui presque dès ses 
débuts de la même touche fine, claire et légère, 
comme par une sorte de sentiment instinctif de la 
justesse de la lumière et des valeurs. Ses premières 
études d'Italie, notamment le Colisâc et le Forum 
(mars 1826) légués par lui au Louvre, suffiraient à 
le prouver ; et le plus rapide coup d'oeil jeté sur 
la suite de sa carrière montre combien, de la 
Cathédrale de Chartres (1830) au Port de La Ro- 
chelle (1851), à la Vue de Château-Thierry (1863), 
à V Église de Marissel (1866) ou au Pont de Mantes 
(1868-70), il est resté fidèle à cet esprit. ^lais, s'il 
ne perdit jamais aucune occasion d'agrémenter un 
paysage de ce qu'en sa jeunesse on appelait encore 
des « fabriques », et où il apporta, comme en 
toute chose, un souffle vivifiant et rajeunissant de 
vérité, transformant le vieux motif suranné en 
merveilleuse et profonde impression de nature, 
les tableaux de pure architecture, dénués de tout 
autre élément pittoresque, ne l'ont occupé pour- 
tant que tout à fait accidentellement, comme une 
note prise en passant devant tel ou tel monument 
qui l'intéressait : coins de Rome, de Gênes ou de 
Venise; portail de Chartres; intérieur de l'église 



de Mantes ou de la cathédrale de Sens, par 
exemple. 

Dans ce groupe réduit et limité de sujets, où 
les Tanneries de Mantes, de la collection Moreau- 
Nélaton, exécutées quelques années plus tard 
(septembre 1873), ne sont pas sans avoir leur im- 
portance, le Beffroi de Douai occupe, à un degré 
d'ailleurs infiniment supérieur, la place capitale 
et maîtresse. Aussi importait-il au plus haut point 
à l'honneur du Louvre, si excellemment qu'y pût 
être déjà représenté Corot, au moins comme 
paysagiste, sous son aspect le plus habituel, grâce 
surtout à de généreuses donations, telles que 
celles des collections Thomy-Thiéry et Woreau- 
Nélaton, d'arrêter et de recueillir au passage cette 
œuvre à peu près unique, dont rien n'aurait pu 
compenser la perte. La concurrence d'un musée 
aussi intelligemment ouvert à l'art moderne que 
le musée de Berlin, qui fut à la vente Robaut notre 
compétiteur, en même temps qu'il soulignerait 
au besoin l'importance du morceau, ajoute encore 
à notre joie la fierté légitime d'un de ces paci- 
fiques triomphes, si pleinement justifiés, quand 
ils réussissent à maintenir dans un pays quelque 
page glorieuse du patrimoine national. 

Paul Leprœur 



LÉCDELLE DE THOMAS GERMAIl 

au Musée du Louvre 

(Pl.\nche II) 



La Société des Amis du Louvre a acquis à la 
vente Chasles, pour l'offrir au musée, une écuelle 
en vermeil avec son plateau, signée de Thomas 
Germain et datée de 1733. Cette pièce, qui porte 
les armes d'un cardinal qu'on avait cru, par erreur, 
être un Farnèse, était connue depuis longtemps; 
elle avait passé par les collections Demidofï et 
Eudel, et tous les spécialistes la tiennent pour un 
des chefs-d'œuvre subsistant de l'orfèvrerie fran- 
çaise. 

Quelques personnes se sont étonnées pourtant 
que la Société ait cru devoir porter son choix sur 
cet objet. Le Louvre, jusqu'ici, ne possédait pas 
d'orfèvrerie moderne, et si la galerie d'.Vpollon 



renferme d'admirables pièces d'or, d'argent ou de 
cuivre du moyen âge, la série s'arrêtait à la fin 
de la renaissance ; était-il bon de commencer une 
nouvelle série, et d'ailleurs la vaisselle de table, 
fût-elle en vermeil, était-elle bien à sa place au 
musée ? Assurément, avant que les meubles du 
garde-meuble ne fussent entrés au Louvre, avant 
que les ministères n'aient commencé à livrer leurs 
trésors, un morceau tel que celui-ci eût été dé- 
paysé au milieu de reliques autrement vénérables; 
mais depuis que l'art décoratif des xvu" et 
xvni" siècles a été admis dans la galerie, que des 
vitrines entières nous montrent des bronzes et 
des vases montés, et que Gouthière et Thomire 



13LLI.1:TIN DES MUSÉES DE FRANCE. 1908. 



Pi.. 11. 







lÀ 



'^.-^Z 




Éçuelle en vermeil, 

par Thomas Germai n 
CHusit du LouureJ 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



voisinent avec Houdonet Fragonard, nulk raison 
nesubsistait d'exclure unGermain et son argenterie; 
leur art vaut celui des bronzes, s'il ne le dépasse 
même. Que la discrétion soit nécessaire dans le 
choix des pièces, cela va sans dire, mais les juges 
les plus difficiles ne sauraient sans doute rien re- 
procher à celle-ci. 

ThomasGermain était le fils de Pierre Germain, 
l'un des orfèvres de Louis XI\', l'un de ceux qui 
travailla le plus assidûment avec Lebrun et dont 
le nom revient le plus souvent dans le Journal du 
Garde-Meuble ; ses contemporains nous sont 
garants de son talent, malheureusement, son œuvre 
dut disparaître dans les fontes des dernières 
années du règne, et elle n'est plus connue que 
par quelques gravures : aucune pièce n'en subsiste. 
Le fils n'a guère été plus favorisé du sort ; durant 
sa longue vie de 75 ans, il avait produit d'innom- 
brables quantités d'orfèvrerie ; le roi et les princes, 
les églises de Paris, les grands seigneurs, les sou- 
verains étrangers l'avaient accablé de commandes 
et les journaux du temps nous décrivent les 
splendeurs des girandoles d'or du cabinet de 
Louis XV ou des lustres de Sainte-Geneviève; 
mais tout cela a disparu dans la tourmente révolu- 
tionnaire, et l'on ne cite plus, aujourd'hui, que 
trois pièces authentiques signées de lui, deux 
flambeaux qui appartenaient au baron Pichon et 
l'écuelle qui vient d'entrer au Louvre. Ce mor- 
ceau justifie tous les éloges prodigués à son 
auteur. Sur un plateau très simple, d'une forme 
singulièrement gracieuse d'ailleurs, se pose le 
bouillon ; il est rond et très simple de galbe, 
toute la décoration étant réservée aux deux anses 



plates ; les armes seules du cardinal y sont 
ciselées, mais l'auteur a imaginé un enlacement 
de l'écusson et des cordons du chapeau, d'une 
composition infiniment ingénieuse et de l'aspect 
le plus somptueux ; sur le couvercle, se dresse 
comme poignée, un artichaut avec ses feuilles, chef- 
d'œuvre de proportion et de goût. Thomas Ger- 
main, autant que cette écuelle nous donne une 
idée de son talent, est un des plus parfaits repré- 
sentants de cet art à la ft is gracieux et noble, qui 
combine les grandes traditions du style de 
Louis XIV et les aimables nouveautés du xviii", 
mais sans jamais tomber dans la bizarrerie et la 
recherche, dans les complications aussi, dont son 
fils, François-Thomas Germain, ne sut pas tou- 
jours s'abstenir en composant les services célèbres, 
aujourd'hui encore subsistants, des cours de Russie 
et de Portugal. 

Comme l'un des meilleurs représentants de l'art 
décoratif français du xviii" siècle dans l'une des 
branches où il excella, Thomas Germain avait sa 
place marquée au Louvre et nous sommes heu- 
reux que la Société des Amis du Louvre l'y ait 
fait entrer ; dans la vitrine des bronziers et des 
ciseleurs, où on a placé son œuvre, elle représente 
noblement le bel art de l'orfèvrerie française. Elle 
le représente seule aujourd'hui, mais un don en 
appelle d'autres et ce ne serait pas un des moindres 
ornements des salles du xviii° siècle, si quelque 
jour une vitrine s'y trouvait installée, contenant 
un choix des plus belles pièces qui survivent des 
maîtres orfèvres français. 

Raymond Koechlix 



MUSÉES NATIONAUX 

Acquisitions et dons 



MUSEE DU LOUVRE A A <?; A * * ?fe 

a J3 a Antiquités grecques et romaines. — 

En 1876, Alfred Darcel avait remarqué à l'expo- 
sition rétrospective de Reims un gracieux torse de 
femme, en marbre blanc, dont il publia un cro- 
quis assez fidèle dans la Gaicttc des Beaux-Arts 
(1876, XIV, p. 93]. Ce torse avait été découvert à 



Reims, rue Cérès, en creusant les fondations d'une 
maison. Certainement, c'est la sculpture la meil- 
leure et la plus seyante qui ait été trouvée dans 
l'ancienne capitale de la province romaine de 
Belgique. Le musée du Louvre vient de faire 
l'acquisition de ce joli marbre : il ne perdra rien de 
sa valeur dans nos galeries d'antiques, au voisi- 
nage des statues célèbres qui y rappellent déjà les 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



noms de Fréjus, d'Arles, de Nîmes, de Vienne, de 
Lyon, de Lillebonne et de Soissons. 

La tête, les deux bras et les jambes au-dessous 
des genoux manquent. Malgré ces mutilations, 
la statuette conserve encore une réelle saveur : 
la beauté du marbre, les formes jeunes et déli- 
cates de la poitrine et des jambes, le mouvement 
de la tête et des bras, la pose que l'artiste a choi- 
sie, tout attire l'attention dans ce fragment vrai- 
ment plein de charme. Avant d'avoir subi tant 
d'outrages la petite figure devait mesurer environ 
o^ôo de hauteur. 

C'est une Vénus entièrement nue, les jambes 
croisées, assise sur un petit rocher qu'une drape- 
rie recouvre en grande partie ; la tête était légè- 
rement inclinée en avant et à gauche ; le bras droit, 
gracieusement levé au-dessus de la tête, pressait 
sans doute la chevelure, le bras gauche était abaissé 
vers la cuisse. Le mouvement du bras droit rap- 
pelle tout à fait celui du bras d'une petite Vénus 
accroupie, trouvée à Sidon, fort appréciée des 
artistes et des amateurs et que possède le Louvre 
depuis quelques années. Il est d'ailleurs certain 
que la statuette de Reims, dont l'exécution remonte 
vraisemblablement au i" siècle de notre ère, repro- 
duit un type en faveur aux premiers temps de 
l'empire, car il en existe un autre exemplaire à 
Rome, au palais Doria. L'exemplaire de Rome 
avait les mêmes dimensions, et il a été mutilé 
d'une façon presque identique ; le restaurateur, 
en le complétant, a mis dans la main de Vénus 
un flacon à onguent dont la déesse verse le con- 
tenu sur sa chevelure. L'exemplaire du Louvre a 
l'avantage de n'avoir subi aucune restauration : il 
arrive dans nos collections nationales avec la 
fraîcheur et la virginité de ses cassures antiques, 
sans avoir été défloré par la main plus ou moins 
légère d'un praticien fantaisiste. C'est un mérite 
qui lui assigne le premier rang. 

A. Héron de Villefosse 

» sa a Peintures et Dessins. — D.>ii Léo 
Nardiis. — M. Léo Nardus a fait don au musée du 
Louvre d'un tableau de Morland, représentant, 
dans une misérable et sombre écurie, un cheval 
blanc sellé près duquel se vautrent deux porcs. 
L'exécution large et grasse de cette peinture rap- 
pelle le faire du célèbre tableau de la National Gal- 
lery de Londres, Intcrior of a stable-, qui est juste- 
ment regardé comme une des œuvres maîtresses de 



ce maître. La générosité de M. Léo Nardus permet- 
tra de connaître au Louvre un artiste qui occupe 
une place importante dans l'école anglaise et qui 
jusqu'ici ne figurait dans notre .^Iusée national 
qu'avec une toile sombre, d'exécution sèche, que 
l'on ne pouvait raisonnablement considérer que 
comme une médiocre copie. 

**** Dessins de Corot et de Delacroix, acquis 
à la vente Robaitt. — A la vente Robaut, en 
même temps que la précieuse peinture de Corot 
(Le Beffroi de Douai) dont il est parlé ci-dessus, 
le département des peintures a acquis un certain 
nombre de dessins de Corot et de Delacroix, qui 
vont être au Louvre un complément très heureux 
des séries modernes. 

Du grand paysagiste, le musée ne possédait 
encore aucun dessin, en dehors de ceux du récent 
don Moreau-Nélaton. Ces derniers étant, d'ail- 
leurs, surtout consacrés à la première période du 
maître, il a paru d'autant plus important d'en 
recueillir ici quelques types choisis, pouvant 
éclairer sur son évolution postérieure : 

N°48. Cavalier causant avec des chevricrs sous un 
groupe d'arbres, en vue de grands pins et d'une villa 
lointaine. i*Iine de plomb. Provenant de la vente 
Corot (1875). Reproduit dans Robaut et J^Ioreau- 
Nélaton, L'Œuvre de Corot, t. iv, n" 2917. Exé- 
cuté vers 18^5-65, et en étroit rapport, de tech- 
nique du moins, avec les dessins de la première 
époque. 

N° 51. Clairière sous de grands arbres, 
avec une vache et quatre personnages (au recto). 
Rond-point en forêt avec deux personnages (au 
verso). Fusain. Robaut et Moreau-Nélaton, t. iv, 
n° 3025. Grand et important dessin à double face, 
très caractéristique de la dernière période (vers 
1870-74). 

N" 34. Le Moulin, dans la dune. Fusain re- 
haussé de crayon noir et de crayon rouge sur 
papier bleuté. Signé à gauche. Robaut et Moreau- 
Nélaton, t. IV, n° 2961. Exécuté à Douai en 1871, 
assez exceptionnel dans l'œuvre du maître, offrant 
de curieuses analogies avec l'art de Jongkind. 

De Delacroix, ont été également acquis trois 
dessins, désirables à divers titres, soit comme 
préparation d'une peinture conservée au Louvre, 
soit en raison même de leur caractère original et 
imprévu, fait pour éclairer sur la souple mobilité 
du talent du peintre ou sur ses méthodes de 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



travail. Ils proviennent tous de la vente posthume 
de Delacroix (1864), où Alfred Robaut en avait 
recueilli un grand nombre : 

N" 74. Enlùvcmcnt de Rébecca. Mine de plomb. 
Reproduit par Robaut, L'Œuvre de DeLicroix, 
n° 97^. Étude pour le tableau du Salon de 1846, 
dont une variante postérieure (Salon de 1859) est 
entrée au Louvre par la donation Thomy-Thiéry. 
N" 67. Un quai à Dieppe. ^Mine de plomb. Por- 
tant la mention : Dieppe, du quai Duquesnc, 
2 sept. ^4. Robaut, n° 1 268. Croquis fait de la fenê- 
tre de la maison où Delacroi.x avait Thabitude de 
s'installer à Dieppe (quai Duquesne, n" 6) pour ses 
séjours d'été, tenant à voir de près la mer et le 
mouvement des navires, qui est pour lui « la 
grande affaire » (lettre du 2 septembre 1834, à 
M"" de Forget). Des tableaux comme Le Naufrage 
de don Juan (1840) ou Le Christ sur le lac de 
Génésareth (1853) prouvent combien ces études 
marines avaient, d'ailleurs, pour lui d'application 
immédiate et d'intérêt vivant. 

N" 68. Soleil couchant. Pastel. Semble avoir fait 
partie d'un album d'études du ciel, toutes de 
même dimension, prises par l'artiste de sa fenêtre 
à Champrosay, en 1849, pour être utilisées dans 
les tableaux futurs, et dont certaines devaient 
presque immédiatement lui servir pour le pla- 
fond d'Apollon, qui lui fut commandé peu après. 

La Société des Amis du Louvre, avec sa gracieu- 
seté habituelle, a enfin généreusement complété 
ce lot par le don de deux des plus beaux des- 
sins de Delacroix figurant à la vente, et qu'avait 
jadis prêtés Robaut à la centennale de 1889 : 

N° 60. Apollon vainqueur. Mine de plomb. 
Robaut, n" 1108 (p. xxv et 293). Admirable étude 
pour le motif central du plafond d'Apollon (1850). 

N" 64. L'Automne, généralement connu sous 
le titre de Jeunes filles de Sparte s'exerçant à la 
lutte. Mine de plomb. Robaut, n" 810. Projet non 
exécuté, en vue d'un des écoinçons de la biblio- 
thèque de la Chambre des députés (1844). Œuvre 
de la plus étonnante souplesse, comme interpré- 
tation du nu féminin en plein mouvement et en 
pleine vie. Le projet d'un des écoinçons exécutés 
du même ensemble (Alexandre faisatit enfermer 
dans une cassette d'or les poèmes d'Homère. Mine 
de plomb sur papier végétal. Robaut, n° 839), 
artificiellement disposé par le collectionneur au 
verso du cadre de ce merveilleux dessin, et qui en 
sera utilement détaché pour être encadré à part. 



bien qu'étant loin d'avoir pareille importance, 
tiendra pourtant également sa place honorable 
dans la série. 

K a H Sculpture et objets d'art du moj^en 

âge. — Le don Octave Homherg. — M. Octave 
Homberg comptait parmi les amateurs du moyen 
âge, et avait formé une fort belle collection avec 
une rapidité et une sûreté extraordinaires en ces 
dernières années. 

Madame Homberg et ses enfants ont tenu à per- 
pétuer son souvenir au musée par une des plus 
importantes donations que nos collections du 
loyen âge aient recueillies en ces derniers temps. 
C'est une Vierge en pierre, d'époque romane, sans 
doute originaire de l'Auvergne — un chef reliquaire 
encuivredoré, produitdel'art limousin delà fin du 
xui' siècle, tel que la galerie d'Apollon n'en possé- 
dait aucun de cette espèce — un très beau fragment 
de vitrail gothique français du xm" siècle qui vient 
heureusement compléter le fragment de verrière 
que le Musée avait acquis il y a trois ans — un char- 
mant gobelet de verre émaillé arabe qui rappelle 
ceux fameux du musée de Chartres et du musée 
de Douai — et une bouteille en faïence de Perse 
à reflets mordorés. 

L'ensemble du don est exposé provisoirement 
dans la salle des faïences italiennes. CM. 

MUSÉE DE CLUNY ?>; A **??;* s;^ 
♦*,* On vient d'organiser dans la grande salle du 
premier étage où figurent les tapisseries de la 
dame à la licorne une vitrine où l'on a réuni 
des spécimens de crucifix depuis le vi' siècle 
jusqu'au xvni'. Ces pièces permettent de suivre 
l'évolution du type du Christ crucifié à travers 
les âges. 

♦*♦♦ Les collections de sculpture du musée se 
sont enrichies dans les derniers mois d'une im- 
portante statuette de Vierge en marbre de la 
première moitié du xiv' siècle, provenant de l'hô- 
pital de Sens. 

AÎUSÉE DE SAINT-GERMAIN .^ r^ * * <k 

S J3 i3 Acquisitions de l'année. — Je laisse 
de côté les moulages, qui sont très nombreux et 
importants, pour signaler seulement les objets 
originaux. L'année 1907 a été exceptionnellement 
féconde en acquisitions (achats, dons et dépôts). 
11 parait inutile d'indiquer les prix ; je dirai seu- 
lement qu'aucun objet, ni lot d'objet, n'a été payé 



8 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



plus Je 500 francs. Les numéros sont ceux de mon 
inventaire manuscrit. 

50.851, sqq. Vases en argile, armes de fer et 
objets de bronze provenant de Serbie. A remar- 
quer surtout un grand vase avec ornements incisés 
(cf. l'Anthropol., t. III, p. 237). 

50.857. Petit rhinocéros en bronze trouvé dans 
l'Yonne. Un des deux bronzes antiques représen- 
tant cet animal (cf. Rép., t. III, p. 223). 

50.869, 50.870. Deux statuettes trouvées près de 
La Tour-du-Pin (Isère) : un Mars Ultor et Mxie pro- 
tome de mulet (cf. Bull. soc. antiq., 1907, p. 117). 

50.871, sqq. Objets provenant des fouilles du 
camp de Château-sur-Salins (Jura), découverts et 
donnés par i^I. Piroutet. Fin du premier et com- 
mencement du deuxième âge du fer, avec frag- 
ments de poteries grecques (cf. l'Anthropul., 
t. XIII, p. 371 ; t- XV, p. 297). 

50.916, sqq. Objets provenant des fouilles de 
M. Corot, dans les tumulus de Banges (Côte-d'Or). 
Don du ministère de l'instruction publique. 

50.960, sqq. Objets provenant des fouilles de 
^I. Félix Regnault dans la grotte de Marsoulas 
(Haute-Garonne) ; don du ministère de l'instruc- 
tion publique. Plusieurs de ces objets portent des 
gravures curieuses (âge du renne). 

50.978, sqq. Objets gallo-romains de Santeuil 
et d'autres localités de Seine-et-Oise ; don de 
M. Chabre. 

51.044, sqq. La collection du baron Joseph de 
Baye, donnée par lui ; elle occupera au musée une 
salle entière, dont l'installation est en cours. 



51.104, sqq. Lot important d'objets de l'âge de 
la pierre Scandinave ; dépôt du cabinet des 
médailles. 

51.245, sqq. Lot de silex du niveau aurignacicn 
(pré-solutréen) de la Combe del Bouytou (Cor- 
rèze) (cf. Rcvitc McnsitcUc, 1906, p. 170, et 1907, 
p. 120). 

51.273. Lampe romaine d'Arles; dépôt du mu- 
sée de Cluny. 

51.282. Polissoir de l'Aiguilly-sur-Vie (Vendée), 
pesant 4.340 kilos; don de M. le docteur i^Iarcel 
Baudouin. 

51.337. Admirable statuette de bronze trouvée 
dans la Charente et représentant Dionysos com- 
battant (contre les Titans ou contre les Indiens ?). 

51.345. Statuette en pierre représentant un 
(dieu?) chasseur, provenant de Touget (Gard). 
Style gallo-romain grossier. 

51.383, sqq. Silex moustériens du Petit-Puy- 
Moyen (Charente) ; don de M. Favraud. 

51.395 - 7. Trois silex célèbres du Puy-Courny 
(Cantal), publiés comme œuvres de l'homme ter- 
tiaire par Quatrefages {IiitroJ. à V Etude des races 
humaines, p. 94-95); donnés par son fils, M. L. de 
Quatrefages. 

51.398 sqq. Deux épées de fer gauloises et 
quatre ornements en bronze (d'un char?) avec 
des têtes d'hommes stylisées en relief. Deuxième 
âge du fer. Ces objets, dont la provenance précise 
est inconnue, compteront désormais parmi les 
chefs-d'œuvre caractéristiques de l'art gaulois. 

Salomon Reixach 



Documents ^ Nouvelles 



« 8? Cï Conseil des Musées nationaux. — 

Il a paru, au Journal officiel du 7 janvier, un 
décret aux termes duquel sont nommés membres 
temporaires du conseil des musées nationaux 
pour une durée de trois ans, à dater du i" janvier 
1908: MM. Bourgeois et Poincarc, sénateurs; 
Aynard et Levgucs, députés; Tetreau, président 
de section au Conseil d'État; Hérault, président 
de chambre à la Cour des comptes; Berger, dé- 
puté; Bonnat, directeur de l'école nationale et 
spéciale des beaux-arts ; Collignon, professeur à 
l'université de Paris ; Coutan, membre de l'Ins- 
titut ; Gonse, écrivain d'art, membre du conseil 



supérieur des beaux-arts; Guillemet, artiste pein- 
tre, membre du conseil supérieur des beaux-arts ; 
Emile Michel, membre de l'Institut. 



ïï » ia Conservation des musées natio- 
naux. — D'autre part, le Journal officiel du 
10 janvier contenait un décret aux termes duquel 
M. Pierret, conservateur du département des an- 
tiquités égyptiennes du Louvre, et M. Revillont, 
conservateur adjoint au même département, sont 
admis à la retraite et nommés conservateurs hono- 
raires des musées nationaux. 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



Lemêmejour a paru un décret aux termes duquel 
sont nommés conservatcurdes antiquités orientales 
et de la céramique antique du musée du Louvre, 
M. Lcdrain ; conservateur adjoint des antiquités 
orientales, M. Thurcaii-Dangin ; conservateur 
adjoint des antiquités grecques et romaines, M. Je 
i?/i/ift;/-, professeur à la faculté des lettres de l'uni- 
versité d'Aix. 

^I. Potticr, membre de l'Institut, conservateur 
adjoint des antiquités orientales et de la céramique 
antique au musée du Louvre, est chargé spéciale- 
ment de la céramique antique et des monuments 
figurés du département oriental, et nommé pro- 
fesseur à l'école du Louvre, en remplacement de 
AL Heuzey, admis à la retraite. 

8( £ï J3 Société des Amis de Versailles. — 

La société des Amis de Versailles, dont nous 
avons annoncé récemment la formation dans 



M usées et Monuments, a constitué son bureau de 
la façon suivante : M. Victorien Sardou, président, 
MM. Edouard Détaille et Raymond Poincaré, vice- 
présidents, Henry Simond, trésorier, et Eugène 
Tardieu, secrétaire général. MM. MiJlerand et 
Poincaré se sont, d'autre part, chargés de rédiger 
les statuts de la société, qui a pour but d'apporter 
à l'Etat son concours pour la sauvegarde et l'en- 
tretien du domaine de Versailles et pour l'accrois- 
sement de ses richesses artistiques. 

Nous serons toujours très heureux d'enregistrer 
et de souligner ici les initiatives de la nouvelle 
société, comme nous n'avons pas manqué de le 
faire pour son active sœur aînée, la société des 
Amis du Louvre. Dès maintenant, une première 
souscription de vingt-cinq mille francs a été 
adressée à M. Pierre de Nolhac par un généreux 
ami de Versailles qui a voulu garder l'anonyme. 



UNE INSTALLATION DE MUSÉE MODERNE 
Le musée des Beaux-Arïs de Budapest 



L'État hongrois a fait construire, à l'entrée du 
joli parc de Vàrosliget, à l'est de la ville, un 
monumental palais des Beaux-Arts où ont été trans- 
portées les collections de tableaux de l'ancienne 
Galerie nationale, formées surtout delà collection 
Esterhazy, acquise par la nation en 1865, enrichie 
depuis par des dons importants et d'intelligentes 
acquisitions. 

Le cabinet des estampes et le musée des pein- 
tures modernes ont aussi trouvé place dans le 
nouveau palais. Les sculptures vont y être ins- 
tallées. 

Le directeur, M. Gabriel de Térey, a voulu 
mettre à profit tous les plus récents perfectionne- 
ments qui ont pu être introduits dans l'aménage- 
ment des galeries publiques. Il a commencé par 
faire son tour d'Europe pour étudier partout, sur 
place, ce qu'avaient imaginé de mieux les conser- 
vateurs et les architectes étrangers. Grâce à ses 
soins, le musée de Budapest peut être considéré 
comme un musée modèle. 

Qu'est-ce donc qu'un musée modèle ? Il n'est ici 
question, bien entendu, que de l'installation — et 



non pas de la qualité des œuvres d'art. Le musée 
modèle peut être défini en deux mots, celui où 
l'architecte a mis toute sa gloire à se faire oublier, 
où tout est subordonné au meilleur classement, à 
la meilleure « présentation » et à la meilleure 
conservation et préservation des œuvres expo- 
sées. 

Le plan du musée comporte, comme dans tous 
les musées modernes, une série de grandes gale- 
ries avec éclairage d'en haut — et de « cabinets » 
avec fenêtres latérales. Mais pour que, dans ces 
petites salles, aucun panneau ne soit sacrifié, 
M. de Térey a imaginé un système de pans cou- 
pés, tous éclairés à jour frisant, aussi simple 
qu'ingénieux. Il suffirait de l'adopter dans les 
cabinets flamands et hollandais disposés, au Lou- 
vre, autour de la salle de Rubens, pour remédier 
à tous les inconvénients qu'on leur a reprochés. 

M. de Térey a été amené à penser qu'il est peut- 
être excessif de considérer qu'un seul ton — le 
rouge brique ou cuivré, dont nous avons, à Paris, 
la superstition on peut dire officielle — convient 
aux tentures des salles d'un musée de peinture. 



10 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



11 les a variées, et le plus souvent avec bonheur, 
du vieux rose au gris mordoré. Dans la salle espa- 
gnole, il s'est inspiré d'une couverture de cheval 
— verdàtre à chevrons saumonés — d'un tableau 
de Velasquez ; pour quelques salles hollandaises, 
il a copié des tapisseries contemporaines et du 
pays, et le résultat est presque toujours discrète- 
ment harmonieux. Le musée prend ainsi plus de 
vie, si l'on peut dire ; sans que rien s'impose au 
regard ni « débauche » l'attention du visiteur, 
chaque salle a sa physionomie propre, sa 
valeur. 

Voilà pour la présentation. Quant à la préser- 
vation, il fallait veiller à l'hygiène des tableaux, 
aux conditions hygrométriques et atmosphériques 
des salles, aux dangers d'incendie et de vol. 



Des appareils automatiques règlent la tempé- 
rature, en même temps qu'un système très ingé- 
nieux de stores permet de graduer à toute heure 
du jour l'éclairage des salles. Contre l'incendie, 
on a commencé par ignifuger tous les matériaux, 
parquets, boiseries, sièges, tentures, employés 
dans l'aménagement du musée, et il va sans dire 
qu'on a disposé et multiplié les secours de façon 
à pourvoir instantanément et sur tous les points, 
au premier danger. 

Enfin, en cas de vol signalé aux heures d'ouver- 
ture publique, il suffit de presser un bouton placé 
dans chaque salle pour |que toutes les portes 
soient immédiatement fermées... Que personne 
ne sorte ! 

André Michel 



RAPHAËL COLLABORATEUR DU PÉRUGIN 

A propos du Baptême du Christ, du Musée de Rouen 

(Planche m) 



Notre but est d'attirer l'attention sur un ou- 
vrage très connu, mais de l'examen duquel on 
peut tirer des renseignements nouveaux à propos 
de la question, si incomplètement résolue jus- 
qu'ici, de la collaboration de Raphaël avec Le 
Pérugin. 

L'histoire de la jeunesse de Sanzio, telle qu'on 
la raconte aujourd'hui, manque de vraisem- 
blance logique. 

Selon Crowe et Cavalcaselle, Raphaël (né 
en 1483) devait être âgé de douze à treize ans lors- 
qu'il entra dans l'atelier du Pérugin; il n'en sortit 
que vers 1302 ou même 1503; il travailla sans 
doute à certains petits ouvrages de son maître — 
parmi lesquels la prédelle de Rouen qui apparte- 
nait jadis à V Ascension du Pérugin, aujourd'hui 
conservée au musée de Lyon — mais sa collabora- 
tion se borna aux parties secondaires, de sorte 
qu'en fait, il serait vain de chercher à recon- 
naître la main de l'élève dans les tableaux du 
maître. 

Une autre opinion, plus généralement acceptée, 
est celle de Aforelli qui pensait que Raphaël 
avait entièrement terminé son éducation artistique 
à Urbin, sous la direction de Timoteo \'iti, et 



qu'alors seulement, vers 1499 ou 1500, il était 
entré chez Le Pérugin, moins comme élève que 
comme collaborateur. 

Mais sur la part de Raphaël dans l'œuvre du 
maître de Pérouse, Morelli est tout aussi peu 
affirmatif que Crowe et Cavalcaselle. Suivant lui, 
Raphaël, en 1499, a terminé ses études chez 
Timoteo Viti. Il crée, en ce moment-là, son 
premier petit chef-d'œuvre. Le Songe du Cheva- 
lier (National Gallery de Londres). Arrivé ensuite 
à Pérouse, il renonce à l'exécution déjà libre 
et large qui rend si savoureux le petit tableau de 
Londres, et accepte avec une soumission parfaite 
les types conventionnels, le dessin maigre, les 
draperies à œils nombreux et secs, les ombres en 
hachures de son nouveau maître, toutes choses 
qu'on trouve, par exemple, dans deux de ses 
Vierges du musée de Berlin. Après quoi, il se 
dégage peu à peu de l'influence du maître de 
Pérouse, et, en 1503, c'est-à-dire quatre ans après 
la création du Songe du Chevalier, il retrouve 
complètement ses qualités premières. Il produit 
alors le Couronnement de la Vierge du \'atican, où 
l'influence du Pérugin existe encore, allaiblie ; 
puis la prédelle, / Misteri, d'une exécution 




Si 






BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



II 



complètement libérée; puis, le Saint-Gcorgcs du 
Louvre, et le Mariage de la Vierge, du musée 
Brera, qui couronne victorieusement une période 
déjà longue de retours en arrière, de tâtonne- 
ments, d'efi'orts enfin pour la délivrance. 

Dans cette traduction de la théorie de Morclli, 
nous avons seulement mis en relief le vice logique 
fondamental sur lequel le grand critique avait 
jeté le voile de son argumentation toujours pas- 
sionnée, vivante et tellement dominatrice, que 
nous avons eu besoin de longues années d'obser- 
vations d'abord inconscientes, puis de plus en plus 
précises, pour découvrir le point faible de sa 
théorie. 

Non, il n"est pas admissible que Raphaël, qui, à 
l'âge invraisemblable de vingt-cinq ans, devait 
entreprendre, au \'atican, l'exécution d'un de ses 
plus importants et de ses plus parfaits chefs- 
d'œuvre; qui, auparavant, entre 1^04 et 1508, avec 
une sûreté, une continuité admirable, s'était assi- 
milé les qualités des plus grands artistes contem- 
porains, ait passé les trois ou quatre années anté- 
rieures à tergiverser, à désapprendre ce qu'il avait 
su mettre de charme, de souplesse et de vérité 
dans le Songe Ju Chevalier, à jouer chez Le Péru- 
gin un rôle de gar^onc subalterne efifacé. 

L'évidence, pour nous, est que les plus 
anciennes l^jt'r^fs de Raphaël, du musée de Berlin, 
ont précédé forcément le Sotigc du Chevalier; 
que les progrès du jeune maître ont été continus 
et non pas coupés par un retour en arrière de 
plusieurs années ; que, pour classer chronolo- 
giquement ses œuvres de jeunesse, il faut les étu- 
dier au point de vue des perfectionnements 
successifs de la technique. Et le problème de la 
collaboration de Raphaël avec Le Pérugin cessera 
d'être obscur, le jour où l'on reconnaîtra, comme 
nous nous en sommes aperçu nous-mème, qu'il y 
a, dans l'œuvre actuellement attribué au Pérugin, 
deux e.xécutions complètement différentes, l'une 
mince, sèche, avec des draperies et surtout des 
chairs modelées au moyen de hachures; l'autre 
plus épaisse, avec des draperies sans « œils », des 
chairs en demi pâte et des figures beaucoup mieux 
« construites» — cette seconde manière n'existant 
d'ailleurs dans aucun des Pérugin rf(7/</5, antérieurs 
ou postérieurs à la période où Raphaël a pu se 
trouver dans l'atelier du maître. 

Sur ces bases, la biographie de Raphaël peut se 
reconstruire en toute vraisemblance. 



Raphaël a dû être évidemment un enfant 
prodige. Si quelqu'un au monde a rempli de 
croquis les marges de son cahier d'écriture, ce 
doit être lui. Il a dû vivre dans l'atelier de son 
père comme le chien ou le chat familier. On a 
dit que Giovanni Santi, mort en 1494, alors 
que Raphaël était dans sa douzième année, n'a pas 
pu enseigner grand chose à son fils : rien n'est 
moins sûr. 

L'enfant prodige avait sans doute déjà « mis la 
main à la pâte », sous les yeux de son père. La 
mort de ce premier maître n'a pas interrompu son 
éducation : Giovanni Santi a dû être tout naturel- 
lement remplacé comme éducateur par le peintre, 
son ami, qui avait signé comme témoin au bas de 
son testament, Timoteo Viti, rentré en 1495 après 
son éducation terminée chez Francia. Mais il 
nous parait impossible d'admettre que le jeune 
Raphaël ait terminé avec Timoteo Viti une édu- 
cation qu'il serait allé détruire à Pérouse. Il est 
beaucoup plus logique de supposer que le jeune 
adolescent est entré chez Le Pérugin avant 
d'avoir beaucoup à désapprendre. Accordons à 
^'iti six mois, un an peut-être, juste assez pour 
qu'il ait eu le temps d'inspirer à son élève d'occa- 
sion une amitié inaltérable, en même temps 
qu'une grande admiration pour Francia. 

Donc, vers la fin de 1495, année indiquée 
approximativement par Crowe et Cavalcaselle, ou 
dans la première moitié de 1496, le jeune Raphaël 
part pour Pérouse. 11 est âgé de treize ans. Avec 
la rare faculté assimilatrice qu'on lui connaît, il a 
bientôt appris à imiter son maître dans la perfec- 
tion, puis il dégage peu à peu sa personnalité, 
dont les premiers linéaments se montrent dans sa 
manière de traiter le paysage. Il y est plus fidèle à 
la nature que son maître ; ses ciels sont encore 
plus profonds et plus gras; ses prairies ne sont 
pas « tigrées » de points sombres ; ses collines 
lointaines, plus fermement dessinées, se fondent 
encore mieux avec les brumes blanches du ciel ; 
ses arbres ont plus de corps et le modelé en est 
traduit par des points clairs moins secs, moins 
monotones, plus variés de forme et de direction. 

L'identité entre le paysage de Raphaël et celui 
du Pérugin n'est qu'apparente et superficielle. 
Quand on a étudié les fonds de paysage des 
œuvres de la première jeunesse de Raphaël: Les 
Vierges, de Berlin ; La Cnieifixion, Mond ; La 
Marche au Calvaire (à lord Plymouth ) ; La 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



Prédicction de Sjint-Jcan (à lord Lansdowne); Le 
Miracle de Saint NicoLis de Tolentino (à sir Fred. 
Coek); la Bannière de Citta di Castello, etc., etc., 
l'hésitation sur l'ensemble d'un paysage de Ra- 
phaël devient impossible. 

C'est par les caractères du paysage que notre 
attention a été si vivement attirée sur le Baptême 
du Christ de la National Gallery, présenté jusqu'à 
présent par le catalogue comme « attribué au 
Pérugin». Ce charmant ouvrage mériterait du reste 
d'être étudié à part, avec toute la précision et 
tout le détail nécessaires. Nous ne le signalons 
ici qu'en passant, mais nous devions le signaler 
comme une œuvre méconnue de Raphaël. C'est 
sa rencontre qui nous a fait réaliser un projet 
conçu depuis plusieurs années, celui d'étudier 
avec soin tous les Raphaël d'Europe; c'est elle, 
aussi, qui nous a fait retourner au musée de 
Rouen, le Baptême du Christ, du Pérugin, nous 
ayant été signalé comme le modèle dont le tableau 
de Londres ne serait qu'une copie rigoureusement 
exacte. 

Nous avions, naturellement, pris la précaution 
d'emporter de Londres une très bonne reproduc- 
tion du tableau de la National Gallery. Sa compa- 
raison avec celui de Rouen s'est montrée plus 
instructive et plus décisive encore que nous n'au- 
rions pu l'imaginer. 

La copie, en tout, est franchement supérieure à 
l'original. Dans le tableau de Londres, la couleur, 
moins bariolée, moins brillante, est plus une ; 
tous les personnages sont exécutés avec plus d'ai- 
sance et de souplesse, modelés avec plus de soli- 
dité et d'ampleur ; le paysage est une reproduc- 
tion assez fidèle de celui de Rouen, mais non 
sans des modifications assez importantes. Dans le 
tableau de Rouen, les quatre pointes de terrain 
qui s'étagent entre le Christ et Saint-Jean-Baptiste 
sont d'une maigreur que le copiste a magistrale- 
ment corrigée, de même qu'il a su donner plus de 
consistance aux rochers et aux collines. Quant 
aux arbres, qui, dans le tableau de Rouen, sont 
exécutés hâtivement et de mémoire, le copiste de 
Londres les a remplacés par des arbres à vraies 
feuilles, évidemment copiés d'après nature. Ce 
n'est pas tout : dans les moindres détails, le 
paysage du tableau de Rouen sent la main du 
Pérugin ; celui du Baptême du Christ de la Na- 
tional Gallery décèle, jusque dans les moindres 
détails, la main de Raiihaèl. 



Arrivons au point essentiel, à la remarque qui, 
pour nous, a éclairé d'un jour nouveau le pro- 
blème réputé insoluble de la collaboration de 
Raphaël avec Le Pérugin. 

Malgré son premier aspect, malgré l'exécution 
du paysage qui est absolument de la main du 
Pérugin, malgré le dessin encore très pérugi- 
nesque des dix figures de cette composition, le 
Baptême du Christ de Rouen, pour tout ce 
qui concerne l'exécution picturale des figures, 
est entièrement l'œuvre de Rapliacl. 

En vain on nous objectera qu'il n'est pas pro- 
bable que le maître se soit contenté de mettre la 
main à la partie la plus accessoire, pour confier 
ensuite à un élève l'exécution de la partie princi- 
pale. Il n'y a pas de probabilité qui tienne contre 
l'évidence des faits. On ne peut douter que, dans 
le tableau de Rouen, le paysage soit de la main 
du Pérugin ; on ne peut douter davantage que 
les figures soient de la main de Raphaël. 

Ce qui a, jusqu'ici, rendu le problème insoluble, 
c'est que, par l'effet d'une longue habitude, les 
historiens d'art — et nous avions fait comme eux 
jusqu'à ces dernières années — ont considéré 
comme tout simple que Le Pérugin, pendant toute 
la durée de sa longue carrière, ait employé alter- 
nativement deux exécutions différentes, pour ne 
pas dire opposées. Le jour où l'on appliquera au 
Pérugin ce principe, évident en lui-même, que les 
manières d'un peintre sont successives et ne 
peuvent pas être simultanées, on trouvera naturel 
d'admettre que les ouvrages dont l'exécution est 
mince et par hachures sont de la main du Péru- 
gin ; mais que ceux, môme très péruginesques par 
les types, dont l'exécution est grasse, en demi- 
pâte, sans hachures ou avec des hachures très 
courtes, sont l'œuvre de son plus grand élève, 
d'un élève qui, dans son adolescence, était déjà 
plus grand que lui. 

La contradiction se fût montrée plus évidente, 
s'il n'y avait eu, dans l'œuvre attribuéeau Pérugin, 
que les deux manières poussées l'une et l'autre 
jusqu'à leur plein développement. Malheureuse- 
ment, Raphaël n'a pas été Raphaël dès le premier 
jour. 11 a d'abord imité son maître, il a employé 
les hachures, d'abord largement, puis d'une façon 
de plus en plus discrète. Dans le Baptême du Christ 
de Rouen, bien des chr.ses font encore penser au 
maître : la couleur brillante des vêtements, le 
paysage, les types des figures, les hachures même; 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



13 



mais ces hachures, quoique un peu lourdes, sont 
déjà très courtes et très discrètes. Ensuite, et sur- 
tout, la couleur est plus épaisse, elle ne fait plus 
songer à l'aquarelle, mais à la peinture à l'huile; 
les plis des vêtements sont plus souples, les chairs 
sont modelées dans la pâte. Tout cela écarte le 
nom du Pérugin, en ce qui concerne les figures. 



Malgré l'invraisemblance apparente de l'hypo- 
thèse, les faits, bien observés, forcent le critique 
impartial à admettre que Le Pérugin a dessiné les 
figures de ce fragment de prédelle, qu'il en a exé- 
cuté le paysage et qu'il a laissé à Raphaël la tâche 
d'en peindre la partie essentielle, les figures. 

E. Durand-Gréville 



MUSÉES DE PARIS & DE PROVINCE 

Notes et informations 



MUSEE DES ARTS DECORATIFS A * Sfe ?fe 

Le musée de l'Union centrale des Arts déco- 
ratifs a reçu en dépôt et exposé dans une des 
salles du pavillon de Marsan un certain nombre 
d'œuvres d'art et de pièces d'ameublement appar- 
tenant à Sir John Murray Scott et provenant de 
l'ancienne collection Wallace. 

Ce sont quatre panneaux de tapisserie avec 
fleurs et oiseaux, un mobilier en tapisserie de 
Beauvais, deux paires d'appliques Louis X\'l du 
plus rare modèle, un cartonnier, deux tableaux 
attribués à de Troy et plusieurs peintures de 
Boilly parmi lesquelles il faut surtout citer la 
Descente de la Coiirtille et le Montreur d'ours, 
enfin une petite réduction en marbre du \'oltaire 
de Houdon, de la Comédie-Française. 

Louis Metm.\n 

MUSÉES DE LA VILLE DE PARIS A * * 

Dans sa séance du 27 décembre 1907, le Conseil 
municipal, sur un rapport de M. Quentin-Bau- 
chart, a accepté le principe de l'entrée payante 
dans les musées municipaux. Le produit des 
entrées serait affecté au budget des beau.x-arts. 
Une exception devait être faite pour le Musée 
Dutuit, dont l'accès sera toujours gratuit, suivant 
la volonté même du testateur. Il n'est pas probable 
que cette décision soit ratifiée. 

Sur la demande de AL Turot, on doit faire au 
Petit-Palais un essai de musée du soir, en éclairant 
chaque jour les différentes salles du musée. 

MUSÉE DE REIMS ± ^ ik ^. ± ± ± ik ± 

En dehors du legs Vasnier, dont nous avons 
annoncé dans Musées et Monuments (1907, p. 58), 



il y a quelques mois, l'importance considérable, 
plusieurs autres enrichissements notables sont 
venus accroître la collection de la ville dans le 
cours de l'année 1907. 

Le musée a acquis sur les fonds du legs Subé le 
portrait de Jean deMontpezat, archevêque de Sens, 
pastel original de Robert Nanteuil, daté de 1673. 

Il a reçu, en outre, deux pastels du xvni"' siècle, 
représentant AL et M"" Bergeat — 15 peintures, 
aquarelles ou dessins du peintre Félix Ville, né à 
Mézières(Ardennes) en 1819, et récemment décédé 
à Paris — un dessin d'Emile Lequeux, Bruges, les 
Flèches — un tableau de Dagneaux, les dernières 
Feuilles, don de M. le baron Edmond de Roths- 
child — le portrait de M. Louis Pommery par 
Carolus Duran et celui de sa première femme par 
Dubufe. Henri J.\d.\rt 

MUSÉE BONN AT A BAYONNE ik ■^ ± ± ± 

Bien qu'il soit de date récente, le musée Bonnat, 
construit par la ville de Bayonne pour loger l'ad- 
mirable collection de tableaux, dessins et objets 
d'art donnée par M. Bonnat, devient insuffisant 
à contenir ses trésors actuels et ceux que le géné- 
reux donateur lui promet encore. Aussi la ville 
se voit-elle contrainte dès maintenant de songer à 
l'agrandir. 

M. Planckaert, architecte à Limoges, qui obtint 
au concours la construction du musée, a été mandé 
cette semaine à Bayonne, où il vient d'être chargé 
de dresser un projet pour la construction d'une 
annexe comportant une ou deux grandes salles. 

La chose ne va pas sans quelque difficulté, en 
raison de la situation du musée, enclavé entre une 
école communale et l'hôpital militaire. Heureu- 



14 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



sèment le préau de l'école offre un vaste terrain 
découvert, au-dessus duquel pourront être cons- 
truites, au premier étage, les salles nouvelles qui 
correspondront sans doute, comme disposition et 
comme dimensions, aux grandes salles de l'aile 
nord, où se trouvent notamment tous les Ingres, 
toutes les aquarelles de Barye et les Van Dyck, les 
Rembrandt, les Greco, les Goya. 
M. Bonnat a fait connaître son intention de 
arnir les nouvelles salles dès qu'elles lui seront 



o 
livrées 



PALAIS DES PAPES D'AVIGNON 



•ih 'Ù' -ûf "Û^ 



On vient de décider d'affecter prochainement 
plusieurs salles du palais des papes, abandonné 
par la troupe et par l'exposition temporaire qui 
avait succédé à celle-ci, à recevoir les meubles et 
objets intéressants qui garnissaient le grand sémi- 
naire, l'archevêché et autres édifices religieux. On 
déposerait également dans ce local approprié les 
objets de même nature appartenant à la région qui 
viendraient à être disponibles. Le cadre est mer- 
veilleux et bien digne de voir se constituer un im- 
portant musée régional. C'est une joie aussi de 
penser qu'on pourra revoir à côté des fresques 
italiennes ou françaises remises au jour (voy. 
Musées et Monnmcnts, 1907, p. 108), quelques 
peintures de l'école de Nicolas Froment, que 
l'exposition des Primitifs français nous fit con- 
naître pour la première fois. 



MUSEE DE LYON ft * <fe A A * 



rQj tJï rCtt 



M. Dissart, conservateur du musée de Lyon, 
vient d'acquérir une œuvre très intéressante du 
commencement du xv" siècle. C'est un volet de 
triptyque sur lequel est peint, du côté intérieur, 
une Annonciation, et, du côté extérieur, une 
Résurrection de Laiare. Le style présente un 
curieux mélange d'italianisme et de faire français. 
La Vierge, placée de face, est abritée par un dais 
à rideaux verts qui rappelle les décors analogues de 
Fra Bartolommeo; au fond, une architecture de 
caractère classique porte des panneaux incrustés 
de plaques de marbre, comme la Cène d'Andréa 
del Castagno, à Florence. Le coloris a de l'éclat 
et se fond en une belle harmonie. Du côté 
opposé, la Résurrection de Lazare se plie à la mise 
en scène traditionnelle du sujet, tout eu étant 
chargée de nombreuses figures, dont plusieurs 



sont de vivants portraits pouvant être comparés 
à ceux que nous présente la Mort de la Vierge, 
du même musée, et dont se souviennent peut- 
être encore les visiteurs de l'exposition des 
Primitifs français. 

La trouvaille de M. Dissart enrichit le musée de 
Lyon d'un spécimen qui mérite une attention 
toute spéciale comme étant un des rares vestiges 
de la peinture lyonnaise du commencement du 
xv° siècle. Nous espérons y revenir plus tard. 
Bornons-nous à la signaler aujourd'hui aux amis 
de l'art français et à féliciter le savant directeur du 
musée de Lyon d'avoir su augmenter les trésors 
confiés à sa garde d'une œuvre dont la valeur 
artistique est doublée d'un intérêt documentaire 

de premier ordre. 

C. DE Mand.\ch 

MUSÉES D'ORLÉANS A**?fe**5fe<te 

La ville d'Orléans, qui compte déjà avec son 
musée des Beaux-arts, son musée historique et 
son musée Jeanne d'Arc, trois de nos plus riches 
collections provinciales, beaucoup trop à l'étroit 
malheureusement, la première surtout, dans des 
locaux d'aspect pittoresque, mais insuffisants et 
vétustés, vient de s'enrichir encore d'une collec- 
tion qui à elle seule est un véritable musée. 

M. P. Fourché, originaire d'Orléans, avait pro- 
posé à la ville un don véritablement princier si 
elle pouvait l'héberger dans des conditions hono- 
rables. Habilement conseillée par les hommes 
dévoués qui prennent soin de ses intérêts artis- 
tiques, notamment par MM. Didier et Dumuys, 
conservateurs des musées ci-dessus désignés, la 
municipalité fit diligence, et, en attendant le futur 
musée (qu'il soit reconstruit sur place ou trans- 
porté à l'Évêché vacant), offrit à M. Fourché, au 
printemps dernier, l'asile d'un confortable hôtel 
xviii° siècle, qu'elle possédait dans la rue de la 
Hallebarde, sur le trajet projeté du prolongement 
de la rue Jeanne d'xVrc. 

En quelques semaines, M. Fourché dirigeant 
lui-même l'installation, l'hôtel fut aménagé et 
garni ; il est ouvert au public depuis le mois de 
mai dernier. 

Il ne comprend pas moins d'une dizaine de 
salles, tant au rez-de-chaussée qu'au premier étage 
dont quelques-unes sont de forts beaux salons, 
et la collection du généreux amateur s'y trouve 
disposée de façon fort heureuse, dans un cadre 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



15 



qui lui laisse encore un certain aspect d'intimité 
très agréable. Cette collection formée dans un 
esprit très éclectique, comprend surtout des pein- 
tures de toutes les écoles, depuis les primitifs 
jusqu'aux contemporains, mais aussi un grand 
nombre de dessins, quelques meubles et quelques 
sculptures. 

Parmi les peintures, une place d'honneur a été 
réservée à une réplique de la Madoiina délia 
Rovere de Raphaël, qui est au Prado de Madrid. 
Deux anciens panneaux d'une école septentrionale 
du xv' siècle représentant des saints, une Mise au 
tombeau que l'on attribue à l'école rhénane, une 
Madeleine, qui pourrait être du Maître des demi- 
figures, attirent aussi l'attention. Un double por- 
trait de Rubans, une allégorie de Jordaens, un 
curieux prince de Condé à la bataille de Senef par 
Martin des Batailles, des Pourbus, des Mignard, 
quelques jolies toiles du xvm° et du xix" siècle 
seraient à citer. Mais nous ne saurions ici prolon- 
ger cette énumération et pensons bien avoir l'oc- 
casion de revenir en détail, quelque jour, sur 
l'une ou l'autre de ces œuvres devenues, grâce à 
la libéralité de M. Fourché, propriété publique. 

P. V. 



MUSEES DE NEVERS * * * 



^ ,ib <I^ ^ 



La ville de Nevers possédait jusqu'ici trois 
musées distincts disséminés dans la ville, et tous 
trois assez médiocrement logés ; le musée de 
peinture et sculpture était remisé au deuxième 
étage de l'hôtel de ville ; le musée de la faïence 
nivemaise occupait les combles du palais ducal ; 
le musée archéologique, enfin, s'entassait dans les 
salles de la Porte du Croux. L'idée toute naturelle 
vint au Conseil municipal de réunir ces diverses 
collections dans les locaux de l'évêché, devenus 
vacants. 

Mais le Conseil général, représentant le dépar- 
tement, émit la prétention de faire payer cent 
mille francs à la ville pour lui céder l'ancien 
évéché. La ville, déjà obérée, allait renoncer à 
ses projets, lorsqu'une libéralité de }<l. F. Blandin, 



amateur éclairé et conservateur du musée de pein- 
ture, permit de les reprendre. Celui-ci offrait de 
faire don de la somme réclamée par le Conseil 
général. C'est unadmirable exemple de générosité 
intelligente et opportune. Mais il est heureux de 
penser que les conservateurs de musées ne seront 
pas partout obligés de l'imiter et de loger leurs 
collections... à leurs frais. 

MUSÉE DE TOULON 3fe5te^***sfe3fe 

La ville de Toulon, sur l'initiative de M. Escar- 
tefigue, maire, et de M. Jourdan, conservateur du 
musée, vient d'acquérir pour ses collections de 
peinture nn remarquable pastel de \'incent-Cour- 
douan. 

Le tableau intitulé Marine pittoresque et datant 
de 1865, représente une mer assombrie sous un 
ciel chargé de nuages, avec des barques de 
pêcheurs et les constructions d'un village au pre- 
mier plan. 

Le Journal des Arts, qui annonce cet enrichis- 
sement, exprime en même temps le regret que 
l'œuvre de ce peintre toulonnais, à qui un monu- 
ment va être érigé dans sa ville natale, ne soit 
pas encore mieux représentée au musée et qu'une 
salle ne lui soit pas particulièrement consacrée. 
Il est évident, en effet, que la meilleure façon 
d'honorer un artiste est encore de réunir et de 
faire connaître son œuvre, plutôt que de lui 
dresser des effigies banales de marbre ou de 
bronze. 

MUSÉE D'ALGER r-k ik ik ^, ik ± ik ik ik ik 

Sur l'initiative de >L Léonce Bénédite, conser- 
vateur du Musée du Luxembourg et président de 
la Société des peintres orientalistes français, un 
certain nombre de toiles connues vont être en- 
voyées à Alger pour y commencer l'organisation 
d'un Musée. Parmi ces toiles, on cite un important 
tableau de Dinet et d'autres qui ont été offertes 
notamment par M>L Lunois, Suréda, Chudant, 
Taupin et autres. 



-?- 



-?- 



-?* 



ÉCOLE DU LOUVRE 



L'École du Louvre vient de terminer sa vingt-cinquième année d'existence. Elle a, depuis sa fonda- 
tion, complété ses programmes et perfectionné son enseignement ; il y a peut-être à faire encore néan- 
moins dans ce sens. Des leçons éminentes y ont été professées, dont quelques-unes ont eu le retentis- 
sement qu'elles méritaient et ont été assurées, par la publication, de résultats durables -.mais il y a lieu de 
signaler constamment au public l'intérêt particulier de l'enseignement qui s'y distribue. Des milliers 
d'auditeurs bénévoles ont profité de cet enseignement, des élèves nombreux, français ou étrangers, y 
ont apporté une part de collaboration active par leurs travaux, leurs thèses notamment, dont très peu, 
malheureusement, ont été publiées et toujours isolément et sans appui officiel; aucune publication n'a 
pris soin d'enregistrer, même sommairement, les résultats de ces travaux, leurs titres même ou le nom 
de leurs auteurs; personne ne s'est préoccupé de soutenir les droits acquis par ces derniers et, sauf de 
rares exceptions, les examens et diplômes ont été sans aucune sanction. 

Toutes ces questions qui, dans le présent, le passé ou l'avenir, intéressent la dignité et l'efficacité 
de l'ensei^-nement de l'École, ne nous laisseront pas indifférents ici et nous comptons leur réserver 
une place spéciale dans notre Bulletin. 

Programme des coisrs de la vingt-sixième année (I907-S908) 

Archéologie nationale 

M. Salomon REINACH, membre de l'Institut, con- 
servateur du Musée de Saint-Germain, professeur. 

M. H. HUBERT, conservateur adjoint du Musée 
de Saint-Germain, suppléant, étudiera les époques de 
la pierre polie et du bronze (technologie et chronologie 
relative) tous les vendredis, à lo heures et demie. 

Archéologie orientale et céramique antique 

M. E. POTTIER, membre de l'Institut, conserva- 
teur adjoint des antiquités orientales et de la céramique 
antique, professeur, étudiera, dans le premier semestre, 
les vases à figures noires (histoire de la peinture grec- 
que au vi° siècle avant J. -G.) ; dans le second semestre, 
la collection des terres cuites grecques du Louvre 
(figurines de Myrina) tous les samedis, à lo heures et 
demie. 

Archéologie égyptienne 

M. PIERRET, conservateur des antiquités égyp- 
tiennes, professeur, expliquera les grands monuments 
du Louvre, tous les mardis, à lo heures et demie. 

Démotique, Copte, Droit égyptien 

M. E. REVILLOUT, conservateur adjoint des anti- 
quités égyptiennes, professeur. 

Démotique. — Le professeur continuera à expliquer 
le nouveau papyrus de sentences morales de Leyde, 
tous les mercredis, à 4 heures et demie. 

Copte et hiératique. — Le professeur continuera à 
expliquer, d'une part, les apocryphes du nouveau 
testament écrits en copte, et, d'autre part, divers 
textes hiératiques et hiéroglyphiques, tous les mardis, 
à 2 heures et quart. 

Droit égyptien et économie politique. — Le profes- 
seur continuera à expliquer et commenter juridique- 
ment des contrats ou textes légaux égyptiens des 
diverses périodes, le premier et le troisième lundi du 
mois, à 2 heures et quart. 



Éplgraphle orientale 

M. LEDRAIN, conservateur des antiquités orien- 
tales, professeur. 

Epigraphie assyrienne. — Le professeur étudiera 
les inscriptions de l'ancienne Chaldée, tous les jeudis, 
à 5 heures. 

Epigraphiephénicienne et epigraphie araméenne. — 
Le professeur étudiera les inscriptions palmyréniennes 
du Louvre, tous les samedis, à 5 heures. 

Histoire de la peinture 

M. Paul LEPRIEUR, conservateur des peintures, 
des dessins et de la chalcographie, professeur. 

M. P. LEPRIEUR se trouvant empêché par les 
travaux du musée, le cours sera fait par M. Salomon 
REINACH, membre de l'Institut, conservateur du 
Musée de Saint-Germain, professeur à l'école du 
Louvre, qui exposera, tous les lundis, à 5 heures du 
soir, l'histoire de la peinture depuis le pontificat de 
Jules II jusqu'au régne de Louis XIV. 

Histoire de la sculpture du moj'eu âge, 
de la renaissance et des temps modernes 

M. André MICHEL, conservateur de la sculpture 
du moyen âge, de la renaissance et des temps mo- 
dernes, professeur, traitera de l'histoire de la sculpture 
au xv« siècle, principalement en France et en Italie, 
tous les mercredis, à 10 heures et demie. 

Histoire des arts appliqués à l'industrie 

M. Gaston MIGEON, conservateur des objets d'art 
du moyen âge, de la renaissance et des temps mo- 
dernes, professeur, étudiera les arts plastiques et indus- 
triels de la Chine et du Japon et leurs origines dans 
l'art bouddhique de l'Inde, tous les vendredis, à 
2 heures et demie. 



Imprimerie coop. ouvr., Villcneuve-St-Gcorgcs (S.-et-O.) 



Le Gérant : E. DUQUENOY 



Bulletin des Musées 
de France 



UN ENVOI DE L'INSTITUT ARCHÉOLOGIQUE DU CAIRE 

au Musée du Louvre 

(Planche IV) 



L'Institut français d'arcliéologie orientale du 
Caire a fait, au mois d'août dernier, un envoi 
d'une importance exceptionnelle qui enrichit de 
plusieurs pièces de choix et d'un morceau tout à 
fait hors ligne le département des antiquités égyp- 
tiennes du Louvre. 

Cet envoi, qui fera prochainement l'objet d'une 
notice rédigée par ^I. E. Chassinat, directeur de 
cet établissement scientifique, se compose d'élé- 
ments provenant de fouilles faites ces dernières 
années en trois localités de la Basse, de la Moyenne 
et de la Haute Egypte, correspondant en même 
temps aux trois principales époques delà période 
pharaonique. 

A. Basse Égjypie {zncien empire). — Fouillesd'A- 
bouRoach, dirigées par M. Chassinat eni 900-1 901: 
runetête du roi Didoufrî ou Ratotef, le successeur 
présumé de Khéops. Cette tête, en grès rouge, 
dont nous donnons la reproduction, est le mor- 
ceau capital de l'envoi. Nous extrayons d'un 
rapport de ce savant, publié dans V Arcliacological 
Report de 1900-1901 de VEgypt Exploration Fiind 
le passage suivant : 

'<. Les fouilles entreprises à Abou Roach par 
l'Institut français d'archéologie orientale, sous la 
direction de M. E. Chassinat, assisté de M. Gom- 
bert, ingénieur attaché à l'Institut, ont duré cinq 
mois. Elles ont permis d'établir que la pyramide 
de pierre (n" II de Lepsius) située au sommet 
du plateau qui fait face au village auquel la 
nécropole doit son nom, a été construite par 
le roi Didoufrî (IV" dynastie), le successeur de 
Khéops. 

Des fragments importants des statues du double 
de ce pharaon ont été découverts, entre autres une 
fort belle tête, grandeur nature, taillée dans un 
bloc de grès rouge du Gebel Ahmar [c'est la tête 
dont il vient d'être parlé] et la partie inférieure 

1908. - N» 2. 



d'une statuette royale, qui a livré pour la première 
fois le nom de bannière de Didoufrî. Les travaux 
ont principalement porté sur la face est de la 
pyramide, où s'appuyait la chapelle funéraire. 
Celle-ci a laissé peu de traces; elle était engagée 
au milieu d'importants édificescontruits en briques 
crues. Une chambre de ces annexes renfermait 
les statues des cinq enfants du roi (dont une a été 
trouvée intacte), trois fils et deux filles, un sphinx 
en calcaire et divers autres objets, ainsi qu'un 
fragment de grès rouge portant le nom de la 
femme favorite de Didoufrî...*. De cette trou- 
vaille, il est parvenu au Louvre : 1° l'admi- 
rable tête royale, dont l'intérêt iconographique 
ne le cède pas à la beauté artistique, ce qui 
n'est pas peu dire ; 2" la partie inférieure de la 
statuette royale portant le nom de bannière du 
roi; 3° un torse de femme en calcaire jaunâtre. 

B. Moyenne Egypte (moyen empire). — Fouilles 
de la nécropole des princes de Sioût (1905), diri- 
gées par JNI. Chassinat, assisté de M.Palanque et qui 
ont valu au Louvre antérieurement plusieurs sar- 
cophages ainsi qu'une série d'objets exposés dans 
la vitrine provisoire de la salle du Sérapéum au 
rez-de-chaussée: 1° statuette en bois provenant du 
tombeau de Nakhitî et représentant ce person- 
nage; 2° série de simulacres funéraires en bois 
comprenant deux vases à libation, un lot de 
hachettes et d'herminettes, un fer de hache en 
bronze et un miroir funéraire avec manche en 
cèdre. 

C. Haute Egypte (nouvel empire). — Fouilles 
de M. Gauthier à Drah Abou'I-Neggah (nécropole 
thébaine) : 1° flacon en terre cuite à couverte 
glacée, en forme de bouquetin accroupi (x vu' dynas- 
tie) ; 2° vase à libation en cuivre, dédié par un 
prêtre nommé Khousouiritis (xxii' dynastie). 

G. BiLnédite 




LA LÉGENDE DE SAINT JACQUES LE MAJEUR 

d'après itne peinture gioUesque du Musée du Louvre 



Tous les visiteurs de la salle des sept mètres au 
Musée du Louvre connaissent et apprécient cette 
prédelle du xiv" siècle (i) qui, placée au-dessous 
de la Vierge de Cimabué, attire le regard par la 
beauté de sa couleur et la somptuosité discrète de 
son fond d'or. Au centre se trouve représenté 
le Calvaire, à gauche le festin d'Hérode et la 
décollation de saint Jean-Baptiste. Mais, pour les 
sujets de droite, dont on trouvera ci-dessus un cro- 
quis sommaire, les indications du catalogue ne 
peuvent plus contenter un esprit quelque peu 
curieux. En effet, nous voyons d'abord, dans cette 
partie du tableau, un groupe de démons amener 
un homme en costume civil florentin, les mains 
liées derrière le dos comme un prisonnier, devant 
un personnage nimbé, assis sur un trône, ayant 
auprès de lui un fidèle debout. Le visage de l'un 
des démons est celui d'un cadavre momifié. Puis 
dans la seconde division, tout à l'extrémité du cadre, 
c'est la mort d'un saint auquel un bourreau entouré 
de soldats vient de trancher la tête en présence de 
fidèles désolés. Là-dessus, le catalogue sommaire 
nous propose comme explication : i" le Christ et 
Judas Iscariote ; 2° martyre d'un saint (2). Le cata- 
logue sommaire, d'ailleurs, ne fait ici que résumer 
celui de Villot, qui s'exprime ainsi : 1° « Jésus- 
Christ sur son trône, accompagné de saint Jean, 
livre aux démons Judas Iscariote que la Mort 

(i) N° 1302. 

(3) Cat. sommaire, p. 119. 



personnifiée conduit devant lui, une corde passée 
au cou (i). » Quant à M>L Lafenestre et Richten- 
berger (2), ils éludent la difficulté en ne faisant 
nulle mention de la première scène. 

11 est à peine besoin de signaler tout ce qu'au- 
rait d'insolite la mise en scène de ce jugement de 
Judas dont aucun légendaire n'a jamais parlé. Le 
personnage dont on voudrait faire le juge divin 
ne porte d'ailleurs pas le nimbe crucifère; celui 
qu'on appelle saint Jean n'a aucune sorte de 
nimbe. Je m'étais, par ces quelques remarques, 
très vite convaincue de l'erreur du catalogue, 
lorsqu'un rapprochement — préparé par le hasard 
de quelque recherche antérieure — se fit jour 
dans mon esprit et, ouvrant la Légende dorée à la 
vie de saint Jacques le Majeur, apôtre, j'y trouvai 
l'explication intégrale des deux scènes de droite 
delà prédelle giottesque (3). 

Saint Jacques, nous raconte la Légende dorée, 
était en lutte avec un mage du nom d'Hermogène; 
celui-ci envoie vers lui, pour le confondre, son 
disciple Philet ; mais saint Jacques convertit l'en- 
voyé; Hermogène se venge en immobilisant Philet 
par des maléfices. Saint Jacques délivre le mal- 
heureux par la vertu d'un linge qu'il avait porté 
sur lui. Hermogène, furieux, ordonne aux démons 
de lui amener Jacques et Philet chargés de chaînes. 
Alors les démons viennent trouver l'apôtre et se 

(l) Notice tics liihlcaux. I, p. Ilo 'éj. de 1859). 
(s) La peinture en Europe, le Louvre, éd. de 1903. 
(3) Légende dorée, traduction de Wyzcwa, p. 35a. 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE, 190S. 



Pi.. IV. 




Tête du roi Didoufrî (IV' dynastie), 

Abou-F<oach, fouilles del'Instilul français d'archéologie orientale du Caire, 

dirigées par M. Emile Chassinat, 1900-1901. 

(Musée du Louvre) 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



19 



plaignent à lui des tortures que leur font subir les 
anges Je Dieu à cause des ordres qu'ils ont reçus du 
mage. Jacques leur répond : « Que l'ange de Dieu 
vous rende la liberté ; mais ce n'est qu'à la condi- 
tion que vous vous empariez d'Hermogène et me 
l'ameniez ici enchaîné, sans cependant lui faire 
aucun mal. » Les démons font comme il leur a été 
ordonné et Jacques dit à Philet : « Suivons 
l'exemple du Christ, qui nous a enseigné de rendre 
le bien pour le mal. Hermogène t'a enchaîné; 
toi, délivre-le (i). » 

On voit combien la donnée légendaire est fidè- 
lement interprétée par le peintre : à côté de 
l'apôtre se tient Philet, tandis que les démons 
dociles amènent Hermogène lié « sans lui faire de 
mal ». L'idée d'avoir donné à l'un de ces démons 
une tète de mort est seule une invention pittoresque 
de l'artiste. La scène qui suit n'offre, non plus, 
aucune difficulté désormais : c'est la décollation 
de saint Jacques également racontée dans les pages 
suivantes de la Légende dorée. 

La prédelle du Louvre, provenant de l'église 
Santa Maria degli Angeli de Florence (2), appar- 
tenait donc à un tableau probablement divisé 
en trois parties et dont les figures de saint Jean- 
Baptiste et saint Jacques occupaient les volets. 

Cette peinture est-elle de Taddeo Gaddi ? 
Crowe et Cavalcaselle en doutaient déjà (3). 
^L Venturi, malheureusement, ne la mentionne 
même pas dans le \'' volume de son Histoire de 
l'art italien (4). 

Il y a, ce me semble, plusieurs raisons qui 
militent contre l'attribution traditionnelle. C'est, 
d'une part, la souplesse et la grâce de quelques 
personnages, un je ne sais quoi de plus attendri et 
de plus suave en même temps que de plus pitto- 
resque qui fait déjà penser à Lorenzo Monaco et 
ne se rapproche guère de la manière forte, mais, 
assez rude, de Taddeo. 

(i) Le même sujet dans un vitrail du xiii' siècle à Bourges 
( Vitraux de Bourges, par Clément et Guitard, pi. XX), et dans 
un vitrail à Chartres (Bulteau, Monographie de la Cathé- 
drale de Chartres, 1850, p. 559V Saint Jacques commandant 
au.\ démons, dans les fresques des Eremitani de Padoue. 

(a) Lafenestre et Richtenberger, Le Louvre. 

{}) Dans l'édition anglaise que l'on cite le plus souvent 
(I, 367, note 2), les auteurs de l'Histoire de la peinture ita- 
lienne estiment que la prédelle a beaucoup du style de Taddeo. 
Dans l'édition italienne, de di.\-neuf ans postérieure (1885, II, 
p. 39) ils la jugent giottesque de composition, mais d'exécu- 
tion inférieure (?) à celle des œuvres de Taddeo. 

(4) Milan, 1906. 



C'est, d'autre part, dans les scènes de la vie de 
saint Jean-Baptiste, une imitation absolument lit- 
térale, un calque du même sujet traité par Giotto 
à Santa-Croce de Florence. Jamais Taddeo ne s'est 
montré copiste si servile de son maître. 

Il est très curieu.x aussi que Vasari (i) décrive 
justement, avec grands détails, une crucifixion de 
Taddeo Gaddi, où les soldats jouaient la robe du 
Christ aux dés avec une vivacité de mimicjue qui 
excitait l'admiration, tandis que, dans la prédelle 
du Louvre, c'est de h courte p.ii/h' que se servent 
les gardes du Calvaire. 

Enfin, le coloris plus riche et plus brillant, le 
type des têtes, qui n'ont rien des ovales « piri- 
formes « du grand disciple de Giotto, doivent 
nous conduire à exclure Taddeo et à classer pro- 
visoirement la prédelle du Louvre dans les ano- 
nymes florentins de la fin du xrv" siècle, après 
Orcagna et avant Loren/.o Monaco. 

Louise Pii.LioN 

P. -S. — Ce petit travail était déjà rédigé 
lorsque j'ai eu connaissance de la belle étude de 
M. Paul Schubring sur les primitifs italiens du 
Louvre {Zeitschrift fiir christlichc Kiinst, 1901, 
p. 353). M. Schubring avait, dès cette époque, 
identifié les scènes de la vie de saint Jacques. On 
ne peut qu'être très honoré de se rencontrer avec 
un esprit de cette valeur. J'ai cru devoir, néan- 
moins et tout en reconnaissant à M. Schubring son 
droit de priorité, publier, dans une revue plus 
accessible au public du Louvre, les résultats aux- 
quels le hasard m'avait amenée de mon côté sur 
ce détail d'iconographie (2). En ce qui concerne 
la question d'attribution, M. Schubring n'est pas 
moins intéressant à lire. Il rapproche la prédelle 
du Louvre du tableau n" 579 de la National Gallery 
(Baptême de Jésus-Christ entre saint Pierre et 
saint Paul et prédelle avec scènes de la vie de saint 
Jean-Baptiste), tableau dont il lit la date : 1387 (3), 
ce qui exclut formellement Taddeo Gaddi, mort 
en 1366. La très médiocre photographie de ce 
tableau que j'ai pu consulter ne me permet pas de 
faire autre chose que de signaler ici le rapproche- 
ment proposé par un critique aussi compétent. 

L. P. 

(i) Vite, éd. Milanesi, I, 579. 

(2) M. Schubring mentionne une autre représentation des 
démons amenant Hermogène à saint Jacques, au Santo de 
Padoue, chapelle Felice. 

{3) Dans l'édition anglaise, comme dans l'édition italienne 
de Crowe et Cavalcaselle, cette lecture est déjà proposée. 



UN PORTRAIT DE ROSALIE FRAGONARO 
légué par M. Audéoud au Musée du Louvre 

(Planche V) 



Le Louvre vient d'entrer en possession,grace au 
legs Audéoud (i), d'un dessin de Fragonard, qui a 
appartenu à la collection Concourt. Cette libé- 
ralité enrichit notre musée d'un excellent morceau 
du maître, qui appelle quelques observations. Le 
dessin, au crayon noir rehaussé de blanc, mesure 
o m. 49 sur o m. 35 ; il représente une jeune fille, 
vue de trois quarts, assise de côté, tournée vers 
la droite, les cheveux relevés sur la tête et sur- 
montés d'une toque, de celles qu'on portait vers la 
fin du règne de Louis XVI. La jeune fille est un peu 
forte, le visage épais et rustique. Dans le haut du 
papier, on lit : Ma tante Rosalie. — Th. Frago- 
nard. 

Rosalie Fragonard était née en 1770, dix ans 
avant son frère Alexandre-Évariste. Son père l'a 
dessinée maintes fois à la sépia ; elle est chez 
M"" Charras, dans un dessin provenant de la col- 
lection Jean Cigoux ; elle est à la pierre noire, dans 
la série des médaillons ronds delà famille de Frago, 
que possédait AL Groult. On reconnaît les traits 
de l'enfant dans les miniatures assez nombreuses, 
pour lesquelles le pinceau délicat de M"" Frago- 
nard arriva à l'imitation fidèle de la manière de son 
époux. Plusieurs collections ont de ces miniatures 
de la petite Rosalie ; la plus importante, à mon 
avis, ne parait pas avoir été reconnue et se trouve 
chez }■{. Pierpont Morgan. 

Fragonard , qui aimait à travailler d'après la nature 
en regardant simplement autour de lui, a fait de 
bien d'autres façons le portrait de l'enfant qu'il 
adorait. 

On la reconnaît, on la devine, petit modèle 
étudié avec amour, dans les scènes de la vie 
familiale et champêtre, dans les groupements de 

(i) On sait déjà l'importance de la libéralité faite ■»■ à l'Etat 
pour le Musée du Louvre * par M. Jules Audéoud. La succes- 
sion qui n'est pas encore entièrement liquidée montera, dit-on, 
environ à sept millions ; en dehors de cette somme considérable, 
les œuvres d'art réunies par M. Audéoud doivent faire retour 
aux Musées nationaux, réserve faite de quelques pièces qui 
ont reçu par sa volonté une destination spéciale. Nous aurons 
certainement à revenir et sur cette collection dont le Musée 
n'a pas encore pris possession et sur l'emploi qui pourra être 
fait des fonds de la succession. — Mais dès maintenant, le 
Louvre est entré en possession des quelques pièces qui, ainsi 



jeunesse ou de maternité, que le bon Frago a 
multipliés dans son œuvre, et qui l'ont arraché, 
pendant toute une période de sa vie, à la peinture 
de boudoir et d'alcôve. On peut croire, par 
exemple, que la première enfance de Rosalie a 
déjà inspiré le tableau de La visite à la nourrice, 
où figureraient aussi sa jeune tante et son jeune 
oncle, Marguerite et Henri Cérard. La présence 
de ces divers personnages, auxquels s'ajoutera un 
peu plus tard le petit Alexandre-Evariste, peut 
permettre de dater plusieurs compositions du 
peintre; et cela est d'autant plus intéressant qu'il 
n'a guère prodigué les indications chronologiques 
dont nous sommes aujourd'hui curieux. 

Rosalie Fragonard mourut en 1788, subitement, 
dans le logement du Louvre qu'habitaient ses pa- 
rents. On sait que le chagrin ressenti par le père 
altéra gravement sa santé. Le dessin que nous 
reproduisons a été fait peu de temps avant la mort 
de la jeune fille. 

L'inscription qui donne son nom est du petit- 
fils du grand peintre, le fils aîné d'Alexandre- 
Évariste, ce Théophile Fragonard, qui travailla à 
la manufacture de Sèvres et fut le dernier artiste 
de la lignée. Théophile, né en 1806, mort en 1876, 
n'eut, de son mariage avec Fanny Tornatori, 
qu'une fille qui épousa, en 1863, Ernest Huot. II 
avait lui-même trois frères et deux sœurs. Son 
frère Oscar (1823-1874) a eu un fils, mort sans pos- 
térité ; son frère Henri (1820-1866), mariéà Marie 
de Salignac, a eu deux fils, dont^NI. Marcel Frago- 
nard, qui représente aujourd'hui le nom avec ses 
enfants, et à l'obligeance de qui je dois ces rensei- 
gnements généalogiques. 

Pierre de Nolhac 

que les livres légués à la Bibliothèque nationale et les céra- 
miques au Musée de Sèvres, avaient fait l'objet d'une donation 
spéciale valable dès le jour du décès du donateur. C'est 
d'abord le manuscrit d'une Relation de voyage en Italie par 
Edmond de Concourt, illustré d'aquarelles de son frère Jules, 
puis une charmante esquisse peinte de la Font.iine if Amour de 
Fragonard qui fit partie des collectionsWalferdin et Fabourier, 
une belle htude de femme nue de Boucher, enfin le très impor- 
tant dessin que M. de Nolhac a bien voulu présenter ici à nos 
lecteurs. 

N. D. L. R. 



KUI.LKTIN DES MUSÉES DE FRANCE, iqo8. 



Pi,. V. 




■-'>*, 








msk 



ty-iiSi:'- ' .> ■'.•:■* 



Portrait de Rosalie Fragonard, 

dessin par Honoré Fragonard 
(Musée illi Louvre) 



MUSÉES NATIONAUX 
Acquisitions et dons 



MUSEE DU LOUVRE ********* 

a a a A propos de l'ccuellc de Thomas 

Germain. — Dans le dernier numéro du BiilL'- 
tin M. Raymond Koechlin a publié, nos lecteurs 
s'en souviennent, l'écuelle de Thomas Germain, 
que la Société des Amis du Louvre a donnée 
récemment au Musée. 

On aura sans doute remarqué que notre savant 
ami n'a point, comme les auteurs qui avaient jus- 
qu'alors mentionné cette belle pièce, reconnu 
dans les armoiries qu'elle porte celles des Farnèse. 
S'il n'a point nommé le cardinal pour qui Thomas 




Germain exécuta cette œuvre somptueuse, cela 
tient à ce que nos recherches n'étaient pas alors 
terminées, et que nous n'avions pu lui en com- 
muniquer le résultat (i). 

Tout d'abord, une pièce faite en 1732-1733, 
comme celle-ci, ne saurait porter les armes d'un 
cardinal Farnèse, car cette illustre maison s'étei- 



gnit en 1 731, et le dernier de ses membres qui 
ait revêtu la pourpre romaine est François-Marie 
Farnèse, mort le 13 juillet 1647, soit quatre-vingt 
cinq ans trop tôt. 

D'autre part, c'est à tort que M. Paul Eudel et 
M. Germain Bapst ont identifié les armoiries 
de l'écuelle du Louvre avec celles des ducs de 

(1) On en trouvera les conclusions détaillées, avec toutes 
les références nécessaires, dans le Bulletin de la SocUti de 
l'histoire de l'art français, séance du 7 février 1908. 

Nous reproduisons ici un des oreillons et les poinçons de 
cette belle pièce d'orfèvrerie. 



Parme. Sans doute on trouve dans les unes et 
dans les autres des fleurs de lis, mais en nombres 
inégaux et sur des fonds différents : un examen 
quelque peu attentif suffit àempécherlaconfusion. 
Les Farnèse portaient : d'or à six fîeurs de lis 
d'azur, posées 3, 2 et i. Or les armoiries de 
l'écuelle sont : parti, à dextre, de sinople à cinq 
fleurs de lis [d'or] posées 2, i et 2 ; et à senestre, 
d'argent au lion rampant et couronné de gueules; 
l'écu surmonté d'un chapeau de cardinal. 

Quel est donc ce prélat ? C'est un portugais, 
Joâo da Motta e Silva, né en 1685, mort en 1747. 
Il fut ministre du roi Jean V de Portugal, qui le 
fit créer cardinal en 1727. 

Rien n'est plus facile à expliquer qu'une com- 
mande faite par ce prélat à Thomas Germain : ce 
dernier était l'orfèvre préféré du roi Jean \ , et le 
cardinal Da Motta e Silva fit acte de bon courtisan 
en s'adressant à un artiste que le souverain 
honorait d'une confiance particulière. 

J.-J. MARaUET DeV.\SSF.LOT 

Î3 a Département des objets d'art du 
Moyen Age et de la Renaissance. — Un 

plat curieux, très barbare, vient d'entrer dans la 
série de la céramique espagnole ; il est décoré en 
vert clair et manganèse d'un grand arbre bien 
stylisé, de chaque côté duquel se dressent deux 
serpents, et que flanquent encore deux person- 
nages qu'on pourrait prendre pour Adam et Eve 
s'ils n'étaient pas vêtus ; c'est, à coup sûr, la pièce 
la plus importante de ces ateliers chrétiens de 
l'Aragon qui travaillèrent au xv" siècle dans des 
données toutes différentes de celles des ateliers 
mauresques. 

♦*** La collection des faïences de Faenza(xv' siècle) 
s'est augmentée d'un petit broc décoré sur la 
panse, dans un médaillon, d'une sirène, et d'un 
champ de petits motifs en forme de croix ; très 
analogue à celui qu'on voit représenté sur une 
table dans la partie centrale du triptyque de 
Y Annonciation, du maître de Mérode. 

**** Les collections musulmanes se sont enrichies 
d'une exquise coupe persane en faïence blanche 
ajourée pour tout décor d'une étroite frise, comme 
un vitrail, et du don fait par un ami du Louvre 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



d'un superbe casque sarrazin damasquiné d'or. — 
Et les collections japonaises d'une petite statue de 
pierre de Bouddha, et d'un très beau pot de grès 
donnés par M. Odin. 

£{ ES sa Département des dessins. — Le 

>Iusée du Louvre s'est rendu acquéreur récem- 
ment de plusieursdessinsprovenantde M'"" Ingres. 
Nous signalerons : une première pensée du platond 
de l'ancien hôtel de ville de Paris, figurant l'apo- 
théose de Napoléon I", qui présente de curieuses 
variantes avec le plafond définitif dont le Louvre 
possèdeunepetitecopieléguéeparM.E. Gatteaux: 
ce dessin, rehaussé d'aquarelle, est encore placé 
au milieu du dessin architectural du plafond qu'il 
devait décorer. Un autre dessin d'Ingres, rehaussé 
d'aquarelle, nous montre un coin de réfectoire, 
décoré de peintures murales, de quelque couvent 
italien, non identifié encore. Du maître encore : 
deux dessins à la mine de plomb, l'un nous mon- 
trant, de profil à gauche, le buste d'un jeune 
homme dans une attitude d'extase, les yeux levés 
la bouche entr'ouverte, la main sur la poitrine, 
avec la dédicace : A ma chère bcUc-scnir M"" Lconic 
Giiillc — Ingres del iS6^ ; Vautre, le portrait 
d'Ingres jeune, semblable au portrait de Chan- 
tilly avec la dédicace : Ingres â Sci chère Delphine. 
Ce lot se complète par un album contenant plus 
de quatre-vingt-dix dessins d'Ingres, de ses 
élèves ou de ses contemporains, la plupart por- 
tant une dédicace à M"'" Ingres. Parmi les plus 
importants, nous ne pouvons manquer de men- 
tionner des dessins de Cortot, inspirés des vases 
grecs, d'autres de Papety, A. Leloir, P. Flan- 
drin, etc., des aquarelles de Mettez, Granet, 
Balze, un charmant profil de M""" de Lauréal, avec 
un croquis rapporté de son jeune enfant, par 
Ingres, dont on voit, en outre, plusieurs études 
de figures de femmes, de vieillards, rehaussées 
parfois d'aquarelle. Notons encore un curieux 
croquis de (2herubini, un dessin très soigné du 
prince Murât. Mais l'œuvre la plus importante de 
cet album est peut-être une aquarelle rehaussée 
d'or nous montrant le pape entouré de cardinaux, 
de moines, de gardes, officiant dans l'église Saint- 
Pierre. Nous aurons l'occasion de reparler ici de 
cette œuvre. 

Cet ensemble ai'parlenait à M. Guille, neveu 
d'Ingres, légataire universel de M"" Ingres, mort 
récemment: il fut vendu alors par M"" Guille, de 



qui le Louvre l'acquit, par l'intermédiaire d'un 
ami dévoué. J. G. 

MUSÉE DE VERSAILLES :*> A ??^ * A * Jfe 

!K tî o Donation d'un tableau d'Eugène 

Lami. — On va bientôt exposer, dans la salle 
des nouvelles acquisitions, un important tableau, 
œuvre d'Eugène Lami, offert au musée par un 
groupe d'amateurs. Le tableau représente la 
réception de la reine \'ictoria au Tréport, le 2 sep- 
tembre 1843, par le roi Louis-Philippe. Restée 
inachevée, mais renfermant des parties charmantes 
parleur pittoresque et leurs colorations, l'œuvre, 
commandée primitivement par la liste civile pour 
la décoration du château d'Eu, restituée après la 
Révolution de 1848 aux héritiers du roi des 
Français, a été retrouvée l'an dernier abandonnée 
en une ferme de village des environs de Paris. 

Comme des difficultés matérielles empêchaient 
l'acquisition qui était urgente, des amis dévoués 
des musées nationaux ouvrirent une souscription 
pour permettre l'entrée de cette toile aux galeries 
historiques où sa place était marquée à côté des 
peintures représentant d'autres épisodes du même 
voyage de la reine d'Angleterre. Grâce à la libéra- 
lité et à la propagande de ceux qui patronnèrent 
l'entreprise, la somme nécessaire (3.000 fr.) fut 
rapidement trouvée et le tableau définitivement 
fixé en nos galeries publiques. 

Nous publions ici — par ordre alphabétique — 
la liste des souscripteurs : 

MM. Gaston Brière, comte I. de Camondo, 
Henri Barrasse, Jacques Doucet, Gustave Dreyfus, 
M"" Esnault-Pelterie, MM. Maurice Fenaille, 
Raymond Koechlin, Jules Maciet, Léon Nozal, 
J. Peytel, Alexis Rouart, Henri Rouart. 

Ces véritables amis de Versailles, tous égale- 
ment amis du Louvre — et quelques amateurs 
bien connus — ont ainsi devancé par leur acte 
les promesses de la société des 'f. Amis de Ver- 
sailles 5/ en formation et lui ont montré l'exemple 
à suivre (i). 



(i) M. Gaston Brière, uUaché lil>ie .nu Musée de Vers.iilles, 
qui a conduit ces négociations avec une acUvité exemplaire, 
présentera bientôt à nos lecteurs, en un commentaire plus 
développé, la peinture de Lami, qui a échappé, grâce à lui, à 
l'exil et probablement au dépècement, et dont nous donnerons 
une reproduction dans notre prochain numéro. 

N. D. L. R. 



BULLETIN DES IVIUSEES DE FRANCE 



23 



Documents tf Nouvelles 



» >3 « Conservation du Musée du Lou- 
vre. — Par décret paru aujoiinu/o/j'uirldii 22fé- 
vrier I90(S, M. Georges Bénédite, conservateur 
adjoint du département des antiquités égyp- 
tiennes, a été nommé conservateur dudit dépar- 
tement en remplacement de M. Pierret, admis à 
faire valoir ses droits à la retraite. 

St et i5 La salle grecque du Musée du Lou- 
vre. — On vient de rouvrir au public la petite 
salle du rez-de-chaussée du Louvre située au- 
dessous de la salle des bijoux antiques, à côté de 
la rotonde de Mars, où sont réunis les fragments 
de sculpture grecque les plus importants et les 
plus purs que le musée possède. De longs travaux 
d'architecture devenus nécessaires dans cette par- 
tie du bâtiment, qui est une des plus anciennes du 
Louvre, avaient obligé à déplacer tous les monu- 
ments exposés. Un arrangement plus harmonieux 
et plus logique a été adopté. Le bas-relief du Par- 
thénon a été descendu tout à fait à la portée de 
l'œil, et du reste protégé par une glace, lesmétopes 
d'Olympie complétées par quelques nouveaux 
fragments moulés sur les originaux découverts 
dans les fouilles allemandes de la fin du xix' siècle. 
Des vitrines ont été disposées entre les fenêtres 
pour permettre l'exposition des petits marbres 
archaïques et classiques dans le voisinage immé- 
diat des grands monuments. 

Nous reviendrons, du reste, prochainement sur 
l'intérêt et sur le sens de ces remaniements. 

a a {3 Prêt d'un tableau du Titien appar- 
tenant au comte Potocki. — On n'a pas oublié 
la libéralité avec laquelle M. le comte Potocki 
s'était dessaisi momentanément, au moment de 
l'installation des œuvres de Rembrandt dans une 
travée spéciale delaGrande Galerie, del'admirable 
portrait du frère de l'artiste qu'il possède. L'aima- 
ble collectionneur a eu la délicatesse de ne repren- 
dre son trésor qu'en lui en substituant un autre. 
Il s'agit d'une magistrale peinture vénitienne 
qui porte à bon droit le nom du Titien, d'un por- 
trait d'homme vu à mi-jambes, portant cuirasse 
damasquinée avec le collier de la Toison d'or. On 
a cru, mais à tort, y reconnaître Alphonse d'Esté, 
duc de Ferrare. 11 reste anonyme pour le moment, 
mais il se peut que son passage au Louvre, en 



piquant la curiosité des chercheurs, amène à 
retrouver sa véritable identité. 

11 est placé dans la Grande Galerie, entre la 
Vierge au lapin blanc et le Saint Jérôme, et l'on 
peut dire, ainsi que du frère de Rembrandt, que 
ce magnifique tableau se trouve comme chez lui 
parmi ces voisinages illustres, et qu'il )■ marque 
sa place pour l'avenir. 

ïï Si tï Chalcographie. — Parmi les planches 
récemment mises eu vente à la Chalcographie, 
signalons les tirages de luxe de la Vierge de la 
Victoire de Mantegna, gravée par M. Patricot, et 
de la Ritute de Sin-le-Nohle de Corot, par M. Bru- 
net-Deliaisnes. Il a été tiré de l'une et l'autre un 
nombre limité d'épreuves sur parchemin, numéro- 
tées, avec remarque etsignature de l'artiste, au prix 
de 150 francs. 

a c$ Cf Société des Amis du Louvre. — La 

Société a tenu, le mercredi 22 janvier, son assem- 
blée générale annuelle, sous la présidence de 
M. Georges Berger. Après une chaleureuse allo- 
cution du président, le trésorier a rendu compte 
de la situation financière, qui est excellente, 
puisque les cotisations de ses membres (20 francs 
par an, rachetablespar un versement de 500 francs) 
rapportent aujourd'hui près de 50.000 francs. Le 
secrétaire général, M. Raymond Koechlin, a an- 
noncé ensuite qu'on avait dépassé cette année le 
chiffre de 2.500 adhérents et, après avoir rappelé 
tous les avantages attribués à la qualité d'ami du 
Louvre, a énuméré les dons faits par la société au 
Musée en 1907. 

A la fin de la séance, M. Maurice Tourneux a lu 
une notice très attrayante et curieuse sur Eugène 
Piot, dont les travaux et les trouvailles ont élargi 
comme l'on sait le domaine de la curiosité, et 
dont les legs ont enrichi le Musée de plusieurs 
pièces capitales de la Renaissance. 
**** Le 28 février, la Société des Amis du Louvre, 
grâce .1 l'autorisation de S. A. le prince de 
Radolin, a visité le palais de l'ambassade d'Alle- 
magne (ancien hôtel Beauharnais), décoré au début 
du xrx° siècle par les architectes Bataille et Calme- 
let, et dont les riches décors, peintures, meubles, 
bronzes, etc., ont fait récemment l'objet d'un bel 
album publié par la Librairie centrale d'art et 
d'architecture. 



L'ART ALLEMAND DANS LES MUSÉES FRANÇAIS 

(Planche VI) 



Par bonheur pour l'Allemagne, qui aurait pu 
être dépouillée comme l'Italie et les Pays-Bas 
d'une grande partie de son patrimoine artistique, 
l'art allemand était tenu en trop médiocre estime 
au xvu' et au xvni" siècle pour tenter les collec- 
tionneurs anglais ou français. Pour peu que les 
amateursétrangerseussent apprécié l'artallemand, 
ils auraient pu faire aisément à cette époque de 
véritables razzias d'œuvresd'art que les Allemands, 
trop pauvres, auraient été incapables de leur dis- 
puter. Mais si l'on excepte Holbein, le plus cos- 
mopolite et le plus '< européen // des peintres 
allemands de la Renaissance, dont les portraits se 
dispersèrent de très bonne heure, les artistes alle- 
mands n'avaient guère qu'une réputation natio- 
nale ou même provinciale, et leurs œuvres un 
peu frustes étaient considérées comme très infé- 
rieures à celles des italiens et des flamands. 

C'est dans la gravure et dans l'art décoratif que 
les Allemands de la Renaissance affirmaient leur 
supériorité et s'imposaient à l'admiration de 
l'étranger. Les gravures de Diirer, d'Holbein et 
des « petits maîtres » allemands, les coupes go- 
dronnéesdesjamnitzerde Nuremberg, lesarmures 
damasquinées des Colman d'Augsbourg étaient 
partout appréciées, et s'exportaient en Espagne, en 
France, en Angleterre. En revanche, les œuvres ca- 
pitales de la peinture allemande sont restées dans 
leur pays d'origine. 11 faut donc aller étudier la pein- 
ture allemande sur place, car aucun musée étran- 
ger ne saurait rivaliser à ce point de vue avec les 
quatre grands musées allemands de Berlin, de 
Dresde, de Munich et de Vienne. Et ces grands 
musées eux-mêmes ne donnent qu'une idée très 
incomplète d'un art essentiellementparticulariste, 
remarquable par le nombre et la diversité des 
écoles provinciales. 

Les maîtres colonais, par exemple, ne se révè- 
lent guère qu'au Musée Wallraf-Richartz de Colo- 
gne, les écoles souabes à Augsbourg ou à Sigma- 
ringen, Schongauer et Grûnewald au musée de 
Colmar. 



parle pas des œuvres d'orfèvrerie et des bois 
sculptés, dont il serait à souhaiter qu'on fît un 
jour l'inventaire, mais seulement des peintures et 
des dessins. A vrai dire, le Musée du Louvre 
semble n'avoir fait aucun eft'ort pour combler les 
regrettables lacunes de sa série de peinture alle- 
mande. Presque tous les tableaux de cette école, 
et en particulier les portraits de Holbein, qui en 
sont le joyau le plus précieux, proviennent des 
collections de Louis XIV ; depuis lors, cette collec- 
tion un peu embryonnaire ne s'est enrichie d'au- 
cune acquisition de quelque importance ; tout 
récemment, à la vente Molinier, le Louvre a laissé 
passer une œuvre très importante de Cranach le 
Vieux, qui serait venue utilement compléter la 
petite Vénus au chapeau de cardinal et les deux ou 
trois portraits médiocres ou suspects que nous pos- 
sédons du maître saxon. Assurément, ce tryptique 
de la Famille de la Vierge (i) n'était pas d'une 
conservation parfaite, et l'italianisme un peu froid 
et guindé de la composition lui enlevait beaucoup 
de saveur. Mais c'est malgré tout une œuvre con- 
sidérable, signée Lucas Clironiiset datée de 1509. 
Il y aurait eu intérêt à retenir en France cette 
œuvre que le hasard y avait apportée ; on a per- 
mis au D'' Swarzenski de la reconquérir à tout 
jamais pour le Musée Staedel de Francfort. 

Parmi les artistes allemands, un seul est repré- 
senté d'une façon digne de lui au Louvre, c'est Hol- 
bein. Quant à Diirer, il est représenté d'une façon 
dérisoire par deux étudesgouachéeset aquarellées : 
une tête de vieillard à longue barbe blanche, coiffé 
d'un bonnet rouge à oreillettes, datée de 1520, 
c'est-à-dire de l'époque du voyage aux Pays-Bas, 
et un masque d'enfant dont la figure poupine 
s'encadre, par une étrange fantaisie de l'artiste, 
d'une barbe postiche aux poils blonds et soyeux; 
cette étude est datée de 1527, un an avant sa 
mort. 

L'œuvre du maître de Nuremberg la plus célèbre 
qui se trouve à Paris est son portrait par lui- 
même, daté de 1493 et sans doute exécuté pour 



Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que 
les musées et collections de France soient très 
pauvres en œ-uvres de l'école allemande. Je ne 



(i) Cf. Zeitscliri/t fur bildende Kniist, 1906; F. Ribffel : 
Dcr ncue Craiiacli in dcr Sammlung des St.tdchchoi Kmistiiis- 
tiluls. 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE, 1908. 



lY. VI. 




Le roi David et un donateur, 

panneaux de IÉcole de Souabe (Début du xvi" 
(Musée de Cluny) 



siècle) 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



=3 



sa fiancée, qui a passe de la collection Félix, de 
Leipzig,dans celle de Léopold Goldschmidt et que 
l'on aurait pu espérer, à la mort de ce dernier, 
voir venir représenter le souvenir dugrand collec- 
tionneur dans les galeries nationales. 

Une lacune au moins aussi regrettable que la 
pénurie des œuvres de Diirer est l'absence d'une 
œuvre caractéristique de Mathias Grùnewald, le 
plus grand visionnaire et le plus grand coloriste 
de l'école allemande. Il est vrai que les œuvres 
authentiques du maître de Colmar sont en nombre 
très restreint; nous n'en connaissons que sept, 
bien qu'on ait essayé récemment d'en allonger 
arbitrairement la liste, et le Musée de Berlin n'a 
pas encore réussi à s'en procurer une seule. 

Nous n'avons pas lieu, par contre, de regretter 
que la période de décadence de l'art allemand, 
depuis la Renaissance jusqu'au milieu du xix" siècle 
ne soit pas mieux représentée dans nos musées 
nationaux : les deux études de rides de Balthasar 
Denner, peintre inimitable des verrues et des 
pores de la peau ; un portrait douceâtre de la 
baronne de Krùdener, par Angelica Kaufmann, 
Suissesse sentimentale, suffisent parfaitement à 
notre édification, et les « grandes machines » cos- 
mogoniques ou théologiques de Cornélius et de 
Kaulbach nous encombreraient de façon fort inu- 
tile. Mais n'est-il pas permis de regretter, alors 
surtout que la National-Galerie de Berlin possède 
une incomparable collection de peinture française 
moderne, que le Luxembourg ne possède ni une 
décoration de Bocklin, ni un portrait de Leibl, ni 
un dessin de Menzel, ni une œuvre plastique de 
Klinger? 



Sans insister davantage sur ces lacunes, que je 
signale sans espoir qu'elles seront comblées du 
jour au lendemain, je me bornerai à présenter 
quelques remarques sur les tableaux et les dessins 
de l'école allemande qui se trouvent épars dans 
les collections françaises. Au Louvre même, il 
y aurait tout intérêt à grouper ces œuvres dans 
une petite salle plus intime où elles formeraient 
un ensemble cohérent. La salle réservée actuel- 
lement aux primitifs français du xv" siècle con- 
viendrait à merveille à cette affectation. Ne 
pourrait-on pas réserver la gigantesque salle des 
Pas-Perdus qu'est la Grande Galerie, à l'école de 
peinture française, qui forme l'ensemble le plus 



considérable de nos collections, et qui se trouve 
si fâcheusement dispersée aux quatre coins du 
Louvre ; la Grande Galerie, qui est aujourd'hui 
un non-sens, aurait alors une raison d'être : elle 
servirait à montrer l'évolution de l'école française 
depuis VHommc au verre de vin, de Fouquet, 
jusqu'à y Olympia, de Manet. Et les écoles étran- 
gères auraient tout à gagner à ce remaniement. 
Il est inutile d'insister sur l'admirable série des 
Holbein, qui sont familiers à tous les visiteurs du 
Louvre. Mais ces portraits célèbres voisinent sur la 
cimaise avec deux ou trois œuvres qui le sont 
moins et qui méritent cependant notre atten- 
tion. La première place dans ce groupe appar- 
tient incontestablement à un chef-d'œuvre de 
l'école colonaise : la Disposition de Croix, du 
maître de Saint-Barthélémy. Le catalogue du 
Louvre attribuait naguère cette œuvre capitale à 
Quentin Metsys, sur la foi de certaines analogies 
superficielles avec l'admirable Ensevelissement du 
Christ du Musée d'Anvers. Mais la comparaison 
entre le tableau du Louvre et le retable de saint 
Thomas du Musée de Cologne ne laisse subsister au- 
cundoute sur la personnalité de son auteur. Le car- 
touche placé au bas du cadre, qui porte timide- 
ment ce tableau à l'actif de l'école colonaise, pour- 
rait être sans danger plusaffirmatif et plus précis. 
L'auteur de cette œuvre admirable est le maître 
anonyme de l'école colonaise qu'on a d'abord 
baptisé Maître de Saint-Thomas, puis Maître de 
Saint-Barthélémy ( Meister des Bartholomiius- 
altars), d'après une de ses œuvres importantes qui 
se trouve à la Pinacothèque de Munich. Si un troi- 
sième nom de baptême ne risquait d'apporter 
quelque confusion dans la nomenclature artistique 
et dans les discussions des historiens de l'art, je 
proposerais d'appeler ce peintre colonais Maître 
de la Déposition de Croix ; car il est assez naturel 
de désigner les maîtres anonymes d'après leur 
chef-d'œuvre, et le tableau du Louvre est, de 
l'aveu de tous, une œuvre supérieure aussi bien 
au retable de saint Thomas qu'au retable de saint 
Barthélémy. 

Ce tableau formait évidemment le panneau 
central d'un triptyque dont les volets ont aujour- 
d'hui disparu. Il afiecte une forme cruciale, sui- 
vant un usage très répandu au xv" siècle dans les 
écoles germaniques, lorsque le sujet est emprunté 
au cycle de la Passion. La même disposition se 
retrouve dans la célèbre Déposition de Croix de 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



Rogier van der Weyden, une des œuvres les plus 
populaires de l'école flamande que le maître colo- 
nais du Louvre a certainement connue, car la métro- 
pole rhénane était, à la fin du xv" siècle, une véritable 
colonie de l'art flamand. Mais le peintre de Cologne 
n'est pas un imitateur servile. Sa composition a 
quelque chose de moins monumental et de moins 
sculptural que celle de Rogier. Il est certain qu'il 
rapetisse un peu la grandeur et le tragique de son 
sujet par une trop grande préoccupation du détail 
pittoresque, par la mignardise et la coquetterie 
apprêtée des expressions et des gestes. Mais si le 
Maître de Saint-Barthélémy ne possède à aucun 
degré le sens du pathétique et de la vie intérieure, 
s'il ne voit dans la tragédie de la Passion qu'un 
beau spectacle, le dernier acte d'un " Mystère >/, 
c'est en revanche un merveilleux metteur en 
scène et un des plus grands coloristes de l'école 
allemande. L'art allemand du xv"' et du xvi° siècle 
n'a guère produit que des dessinateurs et des en- 
lumineurs : le maître colonais du Louvre est, avec 
le maître Francke de Hambourg et Griinewald, 
l'un des très rares artistes de ce temps qui voient 
dans la réalité autre chose que des contours, qui 
soient sensibles à l'harmonie des couleurs et à la 
justesse des valeurs. Le tableau du Louvre, dont 
le fond d'or a pris une patine admirable, chaude 
et ambrée, a l'éclat somptueux d'un gigantesque 
émail. 

11 est vraisemblable que ce chef-d'œuvre de 
l'école colonaise a été peint directement pour une 
confrérie d'Antonites de Paris. En examinant de 
près la bordure peinte du tableau qui simule un 
riche encadrement en bois sculpté, on distingue 
en effet le Tau et la clochette de saint Antoine ; 
les mêmes emblèmes se retrouvent dans le grand 
retable du Musée de Colmar, qui avait été préci- 
sément commandé à Griinewald par le prieur 
des Antonites d'isenheim. Quoi qu'il en soit, ce 
tableau se trouvait au xvu" siècle dans une maison 
professe des Jésuites de la rue Saint-Antoine ; il 
fut transporté en 1763 dans l'église du ^'al-de- 
Grâce et incorporé aux collections du Louvre sous 
Napoléon V . 

Pourquoi faut-il que cette œuvre admirable 
soit déparée, déshonorée par un cadre hideux? On 
s'est récemment efl'orcé au Louvre d'améliorer la 
présentation de certains tableaux et d'harmoniser 
un peu les cadres avec les œuvres. La Jocoiidc et 
quclcjucs tableaux de Rembrandt ont bénéficié de 



ces tentatives de réformes. Mais la Descente de 
Croix du maître colonais est restée affublée d'un 
cadre dont la laideur est particulièrement provo- 
cante. Nous avons dit que ce tableau présentait à 
l'origine la forme d'une croix. Comme cette dis- 
position, dont on ne comprenait plus le sens sym- 
bolique, paraissait singulière, on s'avisa plus tard 
de ramener cette forme cruciale à un carré par- 
fait, en insérant aux angles supérieurs du tableau 
deux petits panneaux rectangulaires en bois doré, 
enjolivés, pour comble de mauvais goût, de palmes 
entrelacées et de couronnes d'épines. Ces embel- 
lissements d'un goût douteux sont probablement 
l'œuvre des Jésuites, qui ont possédé le tableau au 
xvn" siècle, ou des conservateurs de l'Empire. Si 
l'on ne peut trouver un cadre qui soit plus en rap- 
port avec le gothique fleuri de la bordure peinte, 
on pourrait du moins supprimer cette menuiserie 
postiche et restituer à ce tableau sa forme cru- 
ciale (i). 

Il serait à souhaiter qu'on rapprochât de ce 
tableau un autre tableau de l'école colonaise qui 
lui fait actuellement pendant de l'autre côté de la 
travée. Le Maître de la Mort de Marie, qu'on a 
identifié avec Joos van Cleve, est à vrai dire un 
maître anversois qui n'appartient qu'à demi à 
l'école colonaise. On ne peut cependant l'en déta- 
cher à cause de l'influence qu'il a exercée sur les 
derniers peintres de cette école, notamment sur 
Barthel Bruyn. Il représente la dernière phase de 
l'école colonaise, l'invasion de l'italianisme par 
l'intermédiaire des romanistes flamands. Son ta- 
bleau du Louvre, qui provient de l'église Santa 
Maria délia Pace à Gènes, et où l'ordonnance un 
peu symétrique, la tonalité froide et bleuâtre 
trahissent l'influence de la Renaissance italienne, 
formerait, avec la Descente de Croix du maître de 
Saint-Barthélémy, qui traite le même sujet dans le 
mode flamand, un parallèle des plus instructifs. 11 
serait bon de suggérer et même d'imposer au pu- 
blic, des comparaisons de ce genre. 

Les tableaux de l'école colonaise, au lieu 
d'être groupés sur la même cimaise et classés 

(i) Cf. Waagen : Kuiislwerke utid Kiinstler in Paris. — 
Merlo. Kôliiiiche Kiinslhr in aîter ttnd neiier Zcit, nouv. 
édit., Dûsselciorf, 1895. — Scheielbr et Aldhnhovbn : Ges- 
chiclite dc-y Kolner Malersclmle, Liibeck, 190=. — Dans la 
Zeitsclirift fiir christliche Knnst, 1900, M. rirmenich-Ricliartz 
a rapproché de la Descente de Croix du Louvre une autre 
Descente de Croix du même maître qui se trouve en Angleterre 
dans la collection Temple Nowsani. 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



chronologiquement, sont éparpillés des deux 
côtés de la travée. 11 faut, si l'on veut que des 
œuvres secondaires comme les panneaux de la vie 
de sainte Ursule prennent, à défaut d'une valeur 
artistique, une valeur documentaire, les rappro- 
cher de toutes les autres œuvres de l'école colo- 
naise. Un chef-d'œuvre peut être isolé sans grand 
inconvénient de son entourage, il se défend tout 
seul. ^Nlais une œuvre d'atelier perd tout intérêt 
dès qu'elle est détachée de son milieu : c'est 
comme un mot détaché d'un texte. 

11 est très regrettable, d'autre part, qu'on ait été 
obligé de retirer momentanément une des œuvres 
capitales de la série allemande du Louvre. Il s'agit 
du plateau de table peint par Hans-Sebald Beham, 
de Nuremberg, un des petits maîtres de l'école de 
Durer, je sais bien que c'est une peinture assez 
difficile à présenter, car elle est destinée à être 
posée à plat (i). Mais c'est, à tout prendre, 
après les portraits d'Holbein et la Drsccntc de 
Croix du maître de Saint-Barlhélemy, l'œuvre la 
plus précieuse que nous possédions de l'école alle- 
mande, et il est fâcheux qu'elle ne soit plus expo- 
sée à sa vraie place. C'est la seule peinture à 
l'huile qu'on connaisse de Hans-Sebald Beham, 
qui, comme son frère Bartel, n'a guère manié que 
le burin. Le plateau de table du Louvre, qu'il fut 
chargé de peindre pour le cardinal Albert de 
Brandebourg, le Mécène de la Renaissance alle- 
mande, vaut ses meilleures gravures au point de 
vue de l'observation réaliste, du sens de l'humour 
de la finesse d'exécution. 11 est partagé par 
des diagonales en quatre champs triangulaires 
qui représentent chacun une scène tirée de l'his- 
toire de David : le retour de David victorieux à 
Jérusalem, le bain de Bethsabée, la mort d'Uri, 
son époux, au siège de Rabbath, et les impréca- 
tions du prophète Nathan. La scène du bain, qui 
s'encadre d'une magnifique architecture renais- 
sance, est traitée en particulier avec beaucoup 
d'esprit et de verve. Le cardinal Albert s'appuie 
familièrement à la margelle du bassin pour regar- 
der Bethsabée, qui est le portrait de sa maîtresse 
2>Iagdalena Rûdinger. L'artiste s'est représenté 



lui-même en bonnet fourré, un compas à la 
main. 

Le Musée de Cluny a hérité récemment, grâce 
au legs du baron Adolphe de Rotschild, de deux 
petits panneaux d'une exécution très soignée et 
d'une charmante fraîcheur de coloris, attribués à 
Michaël Wolgemut, le maître de Diirer. On voit 
d'un côté un personnage glabre, à la tête rasée, au 
cou fortement empâté, vêtu d'une robe rouge à 
collet d'hermine; c'est évidemment un portrait 
remarquable de vérité et d'accent. Sur l'autre pan- 
neau, on reconnaît le roi David jouant de la harpe 
et des anges musiciens. Ces fragments ont été sans 
doute détachés d'un grand retable, et, malgré des 
fautes grossières de dessin et de perspective, ils 
ne sont pas sans charme. >Iais l'attribution à Wol- 
gemut et même à l'école franconienne ne paraît 
pas soutenable. Rien ne rappelle dans ces deux 
petits panneaux la raideur anguleuse, la facture 
sèche et gauche du vieux maître de Nuremberg. 
On serait plutôt tenté de les attribuer à l'école 
souabe ; le coloris un peu assourdi, l'expression 
molle et mièvre des anges musiciens rappellent la 
manière de Zeitblom. 

11 serait curieux de reconstituer l'histoire de 
ces panneaux qui sont venus échouer, après bien 
des avatars, dans la collection Ad. de Rotschild 
et de savoir sur quelles raisons, sur quels indices 
se fonde l'attribution à Wolgemut. Parce qu'il a 
été le maître de Durer on a fait de ce peintre, qui 
semble avoir été un honnête artisan et un " entre- 
preneurderetables» plutôt qu'un véritable artiste, 
le représentant de toute la peinture allemande 
avant Durer et on lui a attribué sans le moindre 
esprit critique des œuvres disparates qui sont 
venues grossir indûment sa part de gloire. Dans 
son ouvrage sur les origines de l'iicole de Nurem- 
berg. M. Thode a eu le mérite de s'attaquer le pre- 
mier à cette légende : il a dépouillé Wolgemut 
des plumes de paon dont on l'avait orné et a 
restitué à ^^'ilhelm PleydenwurfTdes œuvres capi- 
tales comme le Retable Peringsdôrffer du Musée 
germanique. Les panneaux du Musée de Cluny 
doivent être également raves de son œuvre. 



(i) Holbein avait décoré également de sujets humoristiques 
u.i plateau de table, malheureusement en mauvais ét.Tt. qui 
est conservé aujourd'hui au Musée national suisse, à Zurich. 



(A suivre.) 



L. RÉAU 



MUSÉES DE PARIS & DE PROVINCE 

Notes et informations 



MUSÉE DES ARTS DECORATIFS 



^ <Ù> fur <^ 



♦«-► Expositions temporaires. Le Musée des Arts 
décoratifs a exposé, pendant le mois de février, 
une importante série de compositions décoratives 
exécutées par Charles Rossigneux pendant le 
cours d'une longue vie consacrée tout entière 
à l'art décoratif. Cet architecte de talent, né 
à Paris en 1818, et que la mort vient d'enlever 
âgé de près de quatre-vingt-onze ans, a fourni 
à l'industrie française, pendant plus d'un demi- 
siècle, des modèles qui resteront comme infi- 
niment représentatifs de l'époque pour laquelle 
il avait travaillé. 

Les orfèvreries et les émaux de la maison Chris- 
tofîe, les reliures exécutées par M. Gruel, les 
décorations intérieures composées pour les hôtels 
de MM. Fouret, Templier et Delicourt, le lit 
dessiné pour la comtesse Henckel de Donners- 
markt, les céramiques de la maison Hache et 
Pépin Leballeur, les projets pour les appareils 
d'éclairage de la maison pompéienne du prince 
Napoléon, la suite complète des illustrations or- 
nementales des Evangiles édités par Hachette 
montrent à quelles sources puisa cet artiste cons- 
ciencieux. Son crayon impeccable mit à contrib u- 
tion, avec une ingéniosité souvent très person- 
nelle, aussi bien le décor grec ou romain que celui 
de la Renaissance ou du xvn° siècle ; l'ensemble 
de ses travaux donne le témoignage fidèle du goût 
d'une époque qui préféra les interprétations très 
libres des styles anciens à cette imitation presque 
servile de l'art français du xvn° et du xvnf siècle 
que demandent aux artistes décorateurs les 
hommes de goût de notre époque, comme le 
montrent les grandes maquettes exposées dans une 
salle voisine dans lesquelles l'architecte décora- 
teur, M. Cruchet, a reproduit au naturel les esca- 
liers d'honneur et les salles d'apparat conçus dans 
le style des grands appartements de Versailles, 
qu'il a exécutés ces dernières années dans des 
hôtels célèbres à Paris et à Varsovie. 

•••♦ .\ côté de ces expositions temporaires, se 
présente l'ensemble des donations reçues par le 
Musée depuis un an environ, parmi lesquelles 
il convient de citer tout d'abord la précieuse 



collection des fragments de tissus orientaux anciens 
et de céramiques persanes archaïques oiïerte par 
M"'° Octave Homberg en souvenir de son mari ; 
une série très importante de grandes tentures bro- 
dées dans les Indes portugaises au xvn" et au 
xvni" siècle, et des broderies provenant des pro- 
vinces balkaniques, dont le donateur est encore 
anonyme, sans oublier la série des passemente- 
ries pour robes exposée dans une salle spéciale 
par la chambre syndicale de cette industrie pari- 
sienne. Une partie de cet ensemble restera à titre 
de don au Musée, qui conservera ainsi quelques- 
unes des charmantes et éphémères créations que 
le goût français doit imaginer à chaque saison 
pour répondre aux fantaisies de la mode fémi- 
nine. 

L. M. 

MUSÉE CARNAVALET ik ± ± ^. i¥. ■k ik ± 

Le musée a reçu dans ces derniers temps le 
portrait de Madame Adélaïde, sœur de Louis- 
Philippe, par Scheffer, et celui de Dugazon, par 
Riesener, donnés par M. Félix Doistau ; le por- 
trait de Balzac sur son lit de mort, pastel par 
Giraudet, offert par M. Kold. 

MUSÉE DE PICARDIE .^. ± ik ik ^. ^ ik ± 

A la vente, en novembre dernier, de la collec- 
tion de feu M. Pouy, ancien commissaire-priseur 
à Amiens, la Société des Antiquaires de Picardie 
a acheté, pour le musée, un fragment d'un tableau 
de la confrérie du Puy-Notre-Dame, d'Amiens. 
C'est un morceau de panneau haut de cinquante 
centimètres, large de douze. Cet « ais » provient 
du tableau offert à la confrérie par le Maître (ou 
président) de 1513, Pierre Cousin, procureur en 
la cour spirituelle, qui avait pris pour devise ou 
'f palinod » : 

Clavigcre du roval/iw céleste. 

Le dernier mot est très lisible sur la seule par- 
tie retrouvée, au-dessus des portraits de Pierre 
Cousin, agenouillé, et de deux de ses parents. 
L'écu du donateur est suspendu à la base d'une 
colonne de pur style Renaissance, dont tous 
les ornements sont chargés d'or, comme les 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



29 



architectures des compositions contemporaines 
de Jehan Bellegambe. 

Ce fragment avait appartenu à M. Dusevel, 
archéologue et historien amiénois, vers le milieu 
du xrx" siècle. 11 avait été alors décrit par Rigol- 
lot et Breuil dans leur étude sur les Œuvres d'art 
de la confrérie du Pity insérée dans le tome XV 
des Mémoires de la Société des Antiquaires de 
Picardie, p. 455. Le précieux Album de Louise de 
Savoie, conservé à la Bibliothèque nationale, ren- 
ferme, au f" 41, un croquis de ce tableau avec 
ceux d'une cinquantaine d'autres, dont deux seu- 
lement ont été retrouvés en fragments. La récente 
acquisition du Musée, d'une peinture assez terne, 
de dessin indécis, n'en est pas moins très pré- 
cieuse : elle prendra place, dans la salle réser\"ée 
au Puy-Notre-Dame , entre le fragment , plus 
important, du tableau de 1499 et la belle suite 
célèbre des tableaux intacts, avec leurs encadre- 
ments sculptés originaux, de 1319 à 1525. 

Des mêmes vendeurs, mais à l'amiable, la Société 
des Antiquaires s'est procuré, pour ses propres 
archives, un petit manuscrit ayant, lui aussi, appar- 
tenu au Puy d'Amiens. C'est une sorte de « livre de 
raison », de « mémorial escritel» où, à partir du 
quart du xvi° siècle et pendant plus de cent ans, 
les Maîtres successifs ont consigné un court pro- 
cès-verbal de leur élection et les mentions des 
principaux événements de la vie de l'association. 
Les soixante-dix feuillets qui le composent n'ont 
d'autres illustrations que quelques blasons, des 
lettres ornées et, en frontispice, une curieuse 
miniature, Notre-Dame du Puy abritant les con- 
frères sous les plis de son manteau ; cette minia- 
ture est malheureusement en assez mauvais état. 
Le manuscrit sera prochainement l'objet, dans les 
publications de la société, d'une étude analytique 
de ]>].. Edmond Soyez, auteur de plusieurs contri- 
butions à l'histoire du Puy d'Amiens. 

Pierre Dubois 

MUSÉE LE VÉEL A CHERBOURG * ?fe A 

On a inauguré à Cherbourg, au mois de janvier 
dernier, les collections léguées à la ville par le 
statuaire Le Véel, et dont celle-ci est entré en 
possession après un arrangement amiable avec les 
héritiers de l'artiste. Ces collections se compo- 
sent principalement de meubles anciens, tapisse- 
ries, faïences, bijoux, etc. Elles ont été installées 



dans un local spécial contenu dans un des 
pavillons du théâtre municipal. C'est là un asile 
bien dangereux pour des collections d'art. De tels 
voisinages ne sont malheureusement pas rares 
dans les installations anciennes. Mais l'on s'étonne 
que celles qui s'effectuent sous nos yeux puissent 
encore les accepter de gaîté de coeur. 

MUSÉE DE VIENNE (ISÈRE) A ste 5fe * * 

Grâce aux efforts de M. Bizot, conservateur 
des Musées, et à l'efficace intervention de M. Bre- 
nier, maire de la ville, une mosaïque fort intéres- 
sante vient d'être acquise par la municipalité 
de Vienne. 

Découverte à Sainte-Colombe-lez-Vienne, 
sur la rive droite du Rhône, elle représente 
le barbare Lycurgue, roi des Edoniens, luttant 
contre la nymphe Ambrosie. Transformée en 
une vigne luxuriante dont les vigoureux rin- 
ceaux enveloppent de toutes parts son orgueilleux 
agresseur, Ambrosie le réduit à l'impuissance. Bac- 
chus et ses compagnons, étendus sur les rochers des 
montagnes de Thrace, contemplent avec une joie 
sereine le supplice de leur ennemi vaincu. Aucune 
représentation connue de cet épisode fabuleux 
n'est traitée avec un pareil luxe de détails ni avec 
un réalisme aussi saisissant. (Voy. Héron de Mile- 
fosse, Ljcurgue et Ambrosie dans V Annuaire de 
l'Ecole pratique des hautes études pour ipcS, 
section des sciences historiques et philologiques, 
avec trois planches). 

MUSÉE DE TOULON Aâ******* 

La présentation des œuvres de peinture du 
musée de Toulon a été récemment l'objet d'un 
important remaniement qui fait grand honneur 
au dévouement et au goût de son conservateur, 
M. Fernand Jourdan. Le classement par écoles qui 
a été adopté en facilitera singulièrement l'étude 
au public local et aux étrangers. Une salle entière 
a été réservée aux artistes modernes représentés 
par un certain nombre d'œuvres de valeur, parmi 
lesquelles l'une des premières toiles de Carrière, 
Le premier voile, du Salon de 1886, qui fut envoyé 
par l'État en 1889. Elle y est entourée d'œuvres de 
Montenard (Le port de Toulon, 1885), de Dauphin 
(Les Sablettes, rade de Toulon, i886), de Protais, 
de Giraud, de Vincent-Cordouan, etc. 

Mais on aimerait à voir mieux protéger contre 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



les ardeurs du soleil, par un système de châssis 
vitrés mieux entendu, les œuvres intéressantes 
réunies dans ce musée, dont l'importance s'est 
considérablement accrue en ces dernières années 
et doit s'accroître encore. 

Edm. Barbarroux 

MUSÉE DE NANTES A * * A A sfe ^iS .* A 

Le palais des beaux-arts de Nantes, affecté 
depuis 1900 à l'usage du musée de cette ville, a 
été facilement rempli par les très riches collec- 
tions de peinture entassées autrefois dans l'an- 
cienne halle au blé. 

Mais, malgré des dépôts importants de l'Etat et 
le don de M. Frémiet du modèle de sa statue 
équestre du colonel Howard, il y aurait encore 
place, dans le grand hall réservé aux sculptures et 
dans le vestibule monumental, pourd'importantes 
œuvres de sculpture, et c'est de ce côté que doi- 
vent tendre les efforts de ceux qui ont à cœur les 
intérêts du musée. 



On souhaiterait également de pouvoir y consti- 
tuer, dans la galerie des dessins, une suite d'expo- 
sitions d'œuvres d'art plus délicates, dans des 
vitrines appropriées. 

Enfin, il semblerait possible, en faisant quel- 
ques éliminations parmi les écoles anciennes, de 
trouver place dans la galerie de peinture pour 
quelques groupements d'œuvres modernes. 

MUSÉE HISTORIQUE D'ORLÉANS A * * 

Acquisitions récentes : 

Statue de sainte Anne avec la Vierge debout 
auprès d'elle. Début du xvi' siècle. Pierre d'Apre- 
mont. Hauteur : 0,80. 

Cheminée de l'époque Louis XII, à manteau 
de bois et chambranles de pierre portant les 
armes d'un maire d'Orléans du xvi" siècle. Ache- 
tée dans le manoir même, à demi ruiné et trans- 
formé en habitation de paysan. 

Très beau chandelier pascal en bois de l'époque 
Louis XIV. Hauteur : i m. 60. 



PUBLICATIONS RELATIVES AUX MUSÉES DE FRANCE 



Catalogues et Guides. — Un Supplément a été 
publié pendant les derniers mois de l'année der- 
nière au Catalogue soiiniiaire des seulptures du 
Moyen Age, de la Renaissance et des tonps mo- 
dernes du Musée du Louvre, paru en 1897. Ce 
supplément, qui contient plus de 200 numéros, 
est l'enregistrement des accroissements considé- 
rables du département depuis dix ans. Broché et 
vendu séparément, il est paginé cependant de 
façon à pouvoir faire corps avec la première par- 
tie du catalogue. 

Guide illustré du Musée de Saint-Germain (i). 
— M. Salomon Reinach vient de donner une nou- 
velle édition de son excellent petit guide popu- 
laire à travers les collections du Musée de Saint- 
Germain. C'est, on le sait, une vue d'ensemble, 
aussi sûre et précise qu'attrayante, des différentes 
époques représentées dans le musée soit par des 
documents originaux, soit par des moulages. 
Comme le musée lui-même, le guide a mis son 
point d'honneur à se tenir au courant des 
dernières découvertes de l'archéologie. On y 

(i) Paris, Librairios-Imprimerics réunies, in-i6. 



rencontre reproduites quelques-unes des plus 
étonnantes et des plus récentes conquêtes de la 
science préhistorique en matière d'os gravés ou 




sculptés et les plus significatives des trouvailles 
gallo-romaines faites en 1906 et 1907 sur le 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



31 



plnteau d'Alésia, telles que le petit buste de 
Silène en bronze reproduit ci-contre. Une très 
abondante illustration et un itinéraire à travers 
les salles du musée en font un manuel des plus 
utiles et des plus pratiques. 

Inventaire générjl des dessins du Musée du 
Louvre et du Musée de Versailles. Ecole française, 
vol. //(i). — Nous avons annoncé il y a un an, 
dans Musées et Monuments (1907, p. 26-27), 1^ 
premier volume paru de ce précieux inventaire. 
L'école française se continue dans ce second 
volume, qui comporte 585 illustrations pour 
i.oio numéros de catalogue, et qui s'étend, tou- 
jours suivant l'ordre alphabétique, de l'œuvre de 
Bouchnrdon à celle de Callot. Ln qualité des 
planches en phototypie et la précision des notices 
rédigées par M.^I. Jean (juiiTrey et Pierre Marcel 
y sont équivalentes. On y trouve également 
de très utiles indications sur les filigranes ren- 
contrés dans le papier des différents dessins 
reproduits. L'introduction comprend enfin une 
étude sur les amateurs de dessins au xvn° siècle. 

Périodiques. — Dans la Gj^ette des Beau.x- 
Arts (février), }■{. Gaston Migeon publie une étude 
sur la Donation Homberg au Musée du Louvre, 
signalée dans notre dernier numéro, et M. Maurice 
Tourneux un dessin inédit de Watteau (Joueurs de 
cornemuse), acquis par le Louvre en 1858 à la 
vente d'Achille Deveria, et qui n'avait jamais été 
décrit, ni reproduit. 

(i) Librairie centrale d'art et d'architecture, ancienne maison 
Morel, Ch. Eggimann, successeur, in-^" carré. 



Dans la Revue de l'art ancien et moderne (jan- 
vier), i^L Emile Bourgeois, dans un article cri- 
tique sur quelques bustes et médaillons de Marie- 
Antoinette et de Louis XVI, étudie différents 
biscuits des Musées de Sèvres et de Versailles. — 
(Février). M. François Benoit commente deux 
tableaux du Musée de Lille : Jésus che^ Marthe et 
Marie, par Jordaens, et un Couronnement 
d'épines, de l'école de Cranach, et ^L Paul 
Vitry expose les accroissements du département de 
la sculpture moderne du Musée du Louvre. 

Dans Les Arts (février), ?kL Jean GuifTrey re- 
vient sur le vol du Musée d'Atiiiens et préconise 
comme moyens de préservation contre de sembla- 
bles accidents, avec la surveillance la plus stricte, 
l'établissement d'un répertoire photographique 
des pièces en service dans les différents musées 
d'Europe. — Dans un article paru sur le même 
sujet dans l'excellente revue locale Notre Picar- 
die, >L Alain Dubois ramenait au juste point la 
valeur des toiles dérobées et signalait ingénieuse- 
ment le rapport entre le tableau du Louvre, Re- 
naud et Armide, par Boucher, et l'esquisse qui, 
jadis à Amiens, était attribuée à Van Loo et aurait 
bien pu être de Boucher. 

Dans le même numéro des/lr/5, une note de 
M. Bredius restitue à Nicolacs Van Ilelt Stocade, 
qui a travaillé à la cour de Louis XIII et de Chris- 
tine de Suède, mais surtout en Hollande, à Ams- 
terdam, un double portrait de la collection 
Lacaze faussement attribué à Van der Helst, et 
qui représente un ingénieur de Nimègue, Hen- 
drick Huvk, et sa femme. 



ÉCOLE DU LOUVRE 

Récapitulation des thèses soutenues depuis 1888 jusqu'à 1907 



21 juillet i888. — M. de Vii.i.enoisy, Les pierres 
gravées sémitiques dans les musées européens 
(Prof. M. Ledrain). 

14 mars 1889. — M. Léon Lignot, Les inscrip- 
tions de l'époque des A chéménides (Prof. MM. Heu- 
zey et Ledrain). 

23 juillet 1889. — M. DE ViLLENOisY, Le bronze 
historique dans l'Europe méridionale, particulière- 
ment en Gaule (Prof. ^L Bertrand). 

3 août 1889. ^ M. I.MBERT, Etudes historiques 



sur les populations primitives du sud-ouest du 
plateau central [Vroi. >L Bertrand). 

19 décembre 1889. — M. Legrain, Le Livre des 
transformations, papyrus démotique j.^^2 du Louvre 
(Prof. M. ReviUout). 

30 juillet 1890. — M. René Bessière, L'Épistratège 
de la Thébaïde (Prof. >L Revillout). 

iSnovembre 1890. — M. P.\ul Leprievr, L' h istoire 
du portrait peint et sculpté en France au XIV et 
au XV' siècle jusqu'à Louis X/(Prof. ^L^I. Coura- 
jod et Lafenestre). 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



i8 novembre 1890. — M. Paul Milliet, Les pre- 
mières périodes de la céramique grecque à propos 
d'une série de vases peints du Cabinet des Médailles 
(Prof. M. E. Pottier). 

5 juin 1890. — M. Paul Dumont, Istar assyrienne 
officielle dans les inscriptions des Sargonides 
(Prof. xM. Ledrain). 

14 juin 1890. — .M. Hachix, Deux dépêches de la 
bibliothèque d'Assonr-Banipal (Prof. M. Ledrain). 

19 juillet 1890. — M. Ad. Blanchet, Les figuri- 
nes de terre cuite gallo-romaines (Prof. M. Ber- 
trand). 

19 juillet 1890. — M. F. Mazerolle, Les origines 
de l'orfèvrerie cloisonnée de l'époque mérovingienne 
(Prof. MM. Bertrand et Molinier). 

30 janvier 1891. — M. P. -F. JNIarcou, La sculp- 
ture française du XIV" et du XV siècle, an Musée 
du Trocadéro (Prof. M. Courajod). 

10 mars 1891. — M. Ad. Pit, L'influence des Pays- 
Bas sur les arts en Europe (Prof. M. Courajod). 

13 février 1892. — M. Auguste Laurent, Essai 
sur les relations politiques de l'Elam et de F Assyrie 
(Prof. M. Ledrain). 

17 février 1892. — M. Léon Denisse, Deux papy- 
rus démotiques inédits (Prof. M. Revillout). 

19 juin 1894. — M. E. Chassinat, Le livre de 
protéger la Barque divine (Prof. M. Pierret). 

30 mai 1895, M. Jean Schôpfer. — Documents 
relatifs à l'art du Moyen Age contenus dans les 
manuscrils de Peyresc à Carpentras (Prof. MM. 
Courajod et Lafenestre). 

15 mai 1896. — M. Jean-J. MARauET de Vasselot, 
Essai sur les influences orientales dans la sculp- 
ture et l'enluminure française au XI' siècle (Prof. 
MM. Courajod et Lafenestre). 

28 janvier 1897. — M. Louis Boudier, Un contrat 
inédit du temps de Philopator (Prof. xM. Revillout). 

4 février 1897. — M. André Faure, Le mariage 
dans le vieux droit égyptien (Prof. ^L Revillout). 

8 juillet 1897. — M. Paul Vitry, La sculpture 
française autour de Henri IV [VroL M. A.Michel). 

5 novembre 1898. — M. Alfred Galle, Le Livre 
de Daniel dans ses rapports avec l'épigraphie 
orientale (Prof. M. Ledrain). 

28 juin 1901. — M. Marinus van Notten, Van 
der Hulst, sculpteur hollandais du XVIP siècle 
(Prof. i\L A. Michel). 



8 juillet 1901. — M"" Louise Paschoud, De F in- 
fluence de Schongauer et de Diirer sur les artistes 
suisses, peintres et graveurs de la fin du XV' et 
du début du XVI' siècle (Prof. ^L Lafenestre). 

9 juillet 1901. — M. Ch. Rœssler de Gr.\ ville, 
Des influences celtiques à partir du VP siècle et 
de leur développement dans Farchitecture (Prof. 
^L Bertrand). 

13 juillet 1901. — >L l'abbé Pascal, Le sculpteur 
Pierre Julien, sa vie et son œuvre (Prof. AL A. 
Michel). 

18 décembre 1901. — AL Henri Guérin, Sermons 
inédits de Senouti (Prof. M. Revillout). 

10 juillet 1902. — AL AL\URicE AIagnien, Quel- 
ques reçus d'impôts agricoles écrits en démotique 
(Prof. AL Revillout). 

7 mai 1903. — AI. Amilhau, La stèle n° 108 du 
Serapciim de Mcmphis (Prof. AL Revillout). 

25 juin 1904. — AI. Louis Delaporte, Sur quel- 
ques textes coptes (Prof. AI. Revillout). 

8 juillet 1904. — AI. Paul Toscanne, Les signes 
composés et les signes gunu (collection de Sarzec) 
(Prof. AI. Ledrain). 

4 novembre 1904. — AI'" Louise Pillion, Les por- 
tails de la Calende et des Libraires à la cathédrale 
de Rouen (Prof. AI. A. Alichel). 

26 novembre 1904. — AI. Léon Leclère, L'art en 
Piémont aux XV' et XVP siècles (Prof. AI. Lafe- 
nestre). 

28 juillet 1905. — AI. Pezard, Nouveaux faits 
grammaticaux d'après les collections de Fancienne 
Chaldée au Louvre (Prof. AI. Ledrain). 

19 décembre 1905. — AI. Noël Giron, Quelques 
fragments coptes (Prof. AI. Revillout). 

25 juin 1906. — AI. David Viollier, Les périodes 
préromaines en Suisse (Prof. AL S. Reinach). 

22 décembre 1906. — AI. Jean L.kr\s, Recherches 
sur les proportions dans la statuaire française au 
XI P siècle (Prof. AI. A. Alichel). 

20 avril 1907. — M"" Nora Jenkins, Étude sur le 
costume grec d'après la staluaireet les vases (Prof. 
AI. E. Pottier). 

3 juillet 1907. — AI. l'abbé Chaîne, Étude sur la 
rédaction originale des apophtegmes des Pères 
(Prof. AI. Revillout). 

6 juillet 1907. — AI. LÉON Dkshairs, Le sculpteur 
Guillaume 'Coustou (Prof. AI. A. Michel). 



Imprimerie coop. ouvr., ViUoneuve-St-Gcorgcs (S.-et-O.) 



Le Gérant ; E. DUQUENOY 



Bulletin des Musées 
de France 



UN NOUVEAU TABLEAU DU GRECO 
au Musée du Louvre 

I Planche \'II) 



Le long discrédit où l'on a tenu au xvn' et au 
xvin' siècle la peinture espagnole est la cause prin- 
cipale de la pauvreté du Louvre en œuvres capitales 
de cette école (i). On avait pu espérer pourtant, 
au milieu du xix' siècle, voir combler de la façon la 
plus satisfaisante cette grave lacune de nos collec- 
tions nationales, lorsque Louis-Philippe avait fait 
installer au Louvre les tableaux de maîtres espa- 
gnols, qu'il avait réunis à grands frais. Plus de 
quatre cents peintures du xvi° au xvm" siècle, y 
montraient alors complètement le développement 
chronologique de l'école. Les maîtres y figuraient 
par un nombre suffisant d'oeuvres typiques, et, 
pour ne citer que les principaux, on comptait neuf 
tableaux du Greco, vingt-cinq de Ribera, quatre- 
vingt-un de Zurbaran, dix-neuf de Velasquez, 
trente-huit de Murillo, huit de Goya, etc. 

La présence des œuvres du Greco est particuliè- 
rement remarquable, car ce maître n'est vraiment 
apprécié à sa juste valeur que depuis fort peu de 
temps. Il ne figure dans aucune des célèbres 
galeries françaises du xix° siècle ; ni La Gaze, ni 
Morny, ni Sécrétan ne l'avaient recherché, et 
nombreux sont encore les amateurs avisés qui ont 
pu acquérir, il y a encore bien peu d'années, à 
petits prix, des œuvres importantes de ce peintre. 

Combien ne doit-on pas regretter qu'un arran- 
gement n'ait pu être pris avec les héritiers du 
roi détrôné, qui, à sa mort, réclamèrent la galerie 
de tableaux espagnols et la dispersèrent en vente 
publique, à Londres, en 1853. Malgré la consécra- 
tion qu'avait pu donner une exposition pendant 
près de vingt années dans les salles du Louvre, 

(i) Des tableaux espagnols du Louvre, seul le Buisson 
ardent de Collantes figurait dans les collections de Louis 
XIV et quelques tableaux importants de Murillo dans la 
galerie de Louis XVL 



le résultat fut bien maigre : le produit de la vente 
fut de 690.892 francs. Louis-Philippe avait dépensé 
plus de douze cent mille francs à réunir cette 
collection. Les œuvres du Greco n'obtinrent que 
des enchères misérables, 10 francs, 20 francs, etc., 
bien que ce maître eût été représenté par quel- 
ques pièces très précieuses, par des scènes reli- 
gieuses et par des portraits (i). 

Que sont devenus tous ces tableaux? Sans doute 
la plupart se retrouveraient-ils dans des galeries 
anglaises. Le Louvre vient d'acquérir très heureu- 
sement un Christ en croix entre deux donateurs, 
dont les dimensions sont sensiblement égales 
à celles du tableau portant le n° 254 du catalogue 
de la collection de Louis-Philippe : Le Christ 
avec les portraits de deux donateurs W. 2 m. 56, 
L. I m. 79). Nous n'osons toutefois assurer qu'il 
s'agisse ici de la même toile, car nous ignorons 
encore le sort du nouveau tableau du Louvre, 
dont la reproduction accompagnant ces lignes 
nous dispense de toute description, avant son 
entrée dans la galerie de M. Isaac Pereire. Le Greco 
peignit souvent le Christ fixé à la croix, mais nous 
ne connaissons que le nouveau tableau du 
Louvre nous le montrant assisté de deux dona- 
teurs. Au reste, on connaît (2) l'histoire de ce 
tableau peint pour l'église des religieuses de la 
Visitation, sur lequel il représenta en adora- 
tion ses amis Antonio et Diego Covarrubias. 

(i) Voir la Notice des tableaux espagnols exposés dans 
les salles du musée royal du Louvre, 1838. Sur l'exemplaire 
du Louvre, une addition manuscrite signale de Greco : 
Un évangéliste (n" 450). 

Voir aussi : Notice sur le baron Taylor et sur les tableaux 
espagnols achetés par lui d'après les ordres du roi, par 
Jubinal. Paris, 1837. 

(2) M. Paul Lafond l'a récemment exposé, de la façon 
la plus claire avec sa science habituelle dans la Gazette des 
Beaux-Arts du mois de mars 1908. 



190s. 



N» 3. 



34 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



D'anciens auteurs espagnols signalent très exacte- 
ment le tableau dans l'église du couvent de 
Tolède; ils en vantent le mérite, ne craignant 
pas de le désigner comme « des meilleurs que fit 
le Greco » ou « de sa bonne manière //. L'œuvre 
fut en effet peinte à un moment particulièrement 
heureux de la carrière du maître, quelques années 
avant l'exécution de V Enterrement du comte d'Or- 
gai, de l'église San Tome à Tolède, où figure, 
parmi les assistants, Antonio Covarrubias, le 
donateur de droite du tableau du Louvre. Quand 
et comment l'œuvre quitta-t-elle le couvent 
de la 'Visitation, nous l'ignorons. Un amateur 
très éclairé, M. Isaac Pereire, l'acquit autre- 
fois avec d'autres tableaux espagnols dont l'un, 
de Luis Tristan, disciple du Greco, fut donné par 
lui au musée du Louvre. M. Pereire l'offrit à 
l'église de Prades, au moment où il souhaitait de 
représenter cet arrondissement au corps législatif, 
mais l'œuvre, trop éloignée peut-être de l'icono- 
graphie religieuse moderne, ou trop grande, fut 
refusée ; la municipalité pressentie et mieux ins- 
pirée l'accepta pour orner la salle d'audience du 
tribunal local. Lorsque la circulaire de 1904 enleva 
des prétoires les emblèmes religieux, la toile du 
Greco fut reléguée dans le cabinet du maire 
de Prades, aucun musée n'existant dans la petite 
ville pyrénéenne. M. Emmanuel Brousse s'employa 
alors très activement pour arriver à trouver une 
solution avantageuse à la ville qu'il représente si 
brillamment à la Chambre des députés. Des offres 
avaient été faites par des marchands, lorsque 
l'administration des Beaux-Arts classa le tableau 
comme monument historique; l'État seul, désor- 
mais, pouvait l'acquérir; le zèle de JM. E. Brousse, 
unejuste compréhension, parle conseil des musées, 
des intérêts dont il a la charge, l'insistance aussi 
de la conservation du Louvre, réussirent à faire 
voter l'achat de ce tableau. 

Le Greco était représenté déjà, dans notre gale- 
rie nationale(i), depuis 1904, par un tableau nous 
montrant le roi saint Louis et un page, mais 
cette œuvre de jeunesse, encore toute imprégnée 
d'influence vénitienne, ne faisait connaître que 
très imparfaitement le maître inégal et original 
dont s'inspira longtemps Velasquez. Au con- 
traire, le Christ en croix, adoré par deux dona- 

(i) Un tableau représentant Saint-François et un novice 
donne en 1803 par M. Th. Duret, n'est probablement qu'une 
copie. 



teurs, nous montre le Greco avec quelques-uns de 
ses défauts, et beaucoup de ses qualités. L'œuvre 
est conçue de la façon la plus simple, mais elle 
est exécutée de la façon la plus large, la plus puis- 
sante pour produire le maximum d'efl'et décoratif. 
Le corps allongé et tourmenté du Christ, aux bras 
maigres, aux mains petites, est fixé de face sur la 
croix, dont le bois, aux veines claires, est peint 
en pleine pâte, tandis que le corps nu, le torse 
surtout, est modelé avec une grande souplesse. 
La tête extatique du Christ expirant est fort belle; 
la draperie qui ceint les reins, comme les nuages 
sombres, aux fulgurantes lueurs, sur le ciel gris, 
sont peints avec des empâtements puissants ; de 
grosses brosses ont laissé par endroits des em- 
preintes dans l'épaisse couche de couleur; le tout 
est exécuté avec une sorte de violence que l'on 
pourrait croire inventée par certains peintres 
modernes ; dans maint endroit, transparaît la 
préparation brun rouge de la toile, donnant à 
l'ensemble une harmonie vibrante et chaude. Au- 
près de cette apparition fantastique du Christ 
sur ce ciel terrible dont les nuages sont découpés 
si bizarrement, d'une manière bien particulière au 
maître de Tolède, les figures des deux donateurs 
à mi-corps mettent une note calme et pondérée. 
Ces deux portraits sont étudiés avec la plus grande 
conscience, bien qu'exécutés très largement, très 
grassement; la valeur des mains se détachant sur 
le surplis blanc ou sur le pourpoint noir est admi- 
rable, et certes, ces deux portraits peuvent être 
regardés comme des œuvres capitales du maître, 
au même titre que l'Homme à Vépée, du Prado, ou 
le Cardin.tl Nino de Ciievorn, du musée de New- 
York. L'œuvre est signée, sur le bas de la croix : 
« Domenico Theotocopuli epoiei », en caractères 
grecs peints en noir, selon l'usage du peintre. 

De fréquents voyages en Espagne nous ont fait 
éprouver une très grande admiration pour le 
Greco, qui est le vrai fondateur, moralement tout 
au moins, de l'école espagnole, et l'inspirateur 
manifeste de Velasquez ; nous sommes heureux, 
d'avoir pu aider à le faire entrer dans nos collec- 
tions nationales. Nous avons la conviction pro- 
fonde qu'il y fera grande figure et qu'il sera bientôt 
cité parmi les dix ou douze tableaux étrangers de 
premier ordre acquis par le musée du Louvre 
depuis un siècle. 

Jean Guiffrey 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRAN'CE, 190? 



Pi.. VII. 




Le Christ en Croix 

adoré par Diego et .\ntonio Covarrubias. 
peinture du Greco. 
(Musée du Louvre). 



LA SALLE GRECOUE DU MUSÉE DU LOUVRE 



La salle grecque du Louvre, depuis longtemps fer- 
mée, vient (on l'a déjà annoncé ici) d'être rouverte. 
Il y a un an environ que des travaux entrepris par 
le service d'architecture avaient contraint d'en 
déménager les monuments. L'humidité due à une 
infiltration d'eau de l'étage supérieur, jointe à celle 
beaucoup plus grave résultant des conditions gé- 
nérales de la salle elle-même, établie au rez-de- 
chaussée sans sous-sol, exigeaient d'importantes 
réfections dans toute la partie avoisinant le jardin 
de l'Infante. Les murs étaient, sur une assez grande 
hauteur, profondément salpêtres. Pour parer au 
mal, des dalles avaient été appliquées contre les 
surfaces les plus malades ; mais, d'une part, le 
placement des sculptures à fixer au mur en avait 
été fort gêné ; d'autre part, il n'y avait là qu'un 
palliatif, non un remède véritable, et le salpêtre, 
momentanément masqué, tendait à affleurer au- 
dessus des parties recouvertes. Les murs ont donc 
été mis à nu, puis pioches dans l'épaisseur des 
matériaux atteints et refaits en meulière. 

Il n'est pas sûr, toutefois, que ce travail lui- 
même eût constitué une sauvegarde définitive, 
s'il ne lui avait été apporté un complément qui 
n'avait pas d'abord été prévu et qui a prolongé 
la durée des travaux. Le dallage, composé 
de marbres de couleurs très soigneusement 
assemblés, avait souffert et s'était par places 
soulevé. 11 fallut le déposer et l'on constata 
que le remblai qui le supportait comportait des 
plâtras fournissant un aliment à l'humidité. L'ex- 
cavation du sol s'ajouta donc au piochage des 
parois et cela aussi loin qu'il fut nécessaire ; un 
nouveau béton, plus solide en même temps que 
plus réfractaire à l'humidité, fut établi ; puis le 
dallage fut reposé. 

Il restait ensuite à repeindre la salle. Tout en 
étant maintenue dans les tons rouges de la rotonde 
de Mars voisine et de la Galerie des empereurs, 
une teinte unie a remplacé la peinture qui, dans 
celles-ci, est soi-disant embellie de motifs. L'avan- 
tage qu'en devait retirer l'exposition des monu- 
ments était certain et ceux-là pouvaient d'avance 
s'en rendre compte qui se rappelaient ce qu'a 
gagné la Victoire de Samothrace le jour où, il y a 
quelque dix ans, nous avons obtenu qu'elle se 
détachât sur un fond dépourvu d'ornements. 

La salle était alors prête à être rendue au 



département qui avait charge de la réinstaller. 

L'installation nouvelle ne devait pas, puis- 
qu'une réfection s'était imposée, être une 
simple réinstallation des monuments tels qu'ils 
étaient auparavant. Le nombre des marbres 
provenant de la Grèce propre, bien que lente- 
ment, s'accroît néanmoins d'année en année, et 
déjà le reproche pouvait être fait à la disposition 
antérieure d'être beaucoup trop serrée. L'exclu- 
sion des cinq ou six sculptures de provenance 
non grecque que leur valeur exceptionnelle avait 
fait jusque-là maintenir dans la salle ne pouvait 
fournir le supplément d'espace désirable. 

L'idée, en revanche, eût pu paraître tentante au 
premier abord de réserver la salle à la collection 
des bas-reliefs votifs et surtout des bas-reliefs 
funéraires grecs, où la nombreuse série des stèles 
attiques, quoique s'étendant depuis la plus belle 
époque jusqu'à une date assez basse, forme un tout 
dont le groupement aurait certainement son inté- 
rêt. Indépendamment même d'une telle raison, le 
fait que la salle est la seule, avec la rotonde de 
Mars et les salles romaines, dont les parois se 
prêtent à recevoir des bas-reliefs eût justifié, par 
des considérations d'ordre matériel, une telle solu- 
tion. Il a semblé néanmoins, à la réflexion, que la 
salle grecque ainsi comprise risquerait de rebuter 
le public par une monotonie trop grande et, d'ail- 
leurs, la question se fut posée alors de trouver 
une exposition convenable tant pour les statues et 
les bustes que pour les fragments d'Olympie et du 
Parthénon et les autres grands bas-reliefs. 

La salle, dans son nouvel arrangement, a donc 
été conçue sans la prétention ni d'y faire tenir 
tous les marbres de la Grèce propre, ni d'y pré- 
senter dans sa totalité la collection des ex-voto ou 
des stèles de cette origine. Les monuments, 
dont le nombre a été volontairement très res- 
treint, ne sont qu'une partie de cet ensemble, 
choisis parmi ceux dont la pri.'sence dans la salle 
qui porte le nom de salle grecque s'imposait ou 
qui, dans les séries qui ne pouvaient être exposées 
en entier, constituaient les exemplaires les plus 
intéressants. Une innovation, qui ne pourra man- 
quer d'être appréciée, l'adjonction de deux vitrines 
en cuivre et glaces, fixées aux murs entre les fenê- 
tres du côté du quai, a du moins permis, dans ce 
choix, de ne pas être arrêté par des questions de 



36 



BULLETIN DES 31USÉES DE FRANCE 



dimensions et de ramener à leur place logique des 
petits marbres qui étaient relégués au premier 
étage dans les armoires de la salle de Clarac. 

De l'époque archaïque, étant donné l'intérêt 
qui s'y attache, rien n'a été écarté. Les tout pre- 
miers débuts de la sculpture dans ce qui devait 
être plus tard le monde grec sont même repré- 
sentés par deux statuettes féminines et une tète, 
de taille remarquable, appartenant à ces idoles, 
qualifiées souvent de cariennesou d'égéennes, qui 
se rencontrent dans les Cyclades. Venu à la sculp- 
ture proprement hellénique, le visiteur retrou- 
vera les précieux marbres de Samothrace, de 
Thasos, de la Grèce du nord, d'Athènes. Il retrou- 
vera même, au centre de la salle, la Héra de 
Samos, qui, si l'on n'eût pas fait fléchir la classifi- 
cation, aurait dû rejoindre dans les salles d'Asie- 
Mineure les sculptures ioniennes auxquelles elle 
se rattache, mais qu'une possession d'état et le 
souci de ne pas l'enlever d'une place où elle frappe 
tous les regards, rendaient difficile à déplacer. 
Les deux îles de Samothrace et de Thasos, à elles 
seules, sont représentées, Samothrace par le 
célèbre bas-relief d'Agamemnon suivi de Tal- 
thybios et d'Epéos, — Thasos surtout par le 
monument à Apollon, à Hermès, aux Charités et 
aux Nymphes, la stèle de Philis et un petit bas- 
relief d'acquisition plus récente montrant, sur 
un fragment de pilier quadrangulaire, une femme 
drapée assise, tenant dans ses mains un fruit et 
une colombe, enfin par deux lions accroupis qui 
flanquaient jadis une porte des murailles. La paroi 
est a encore reçu le beau bas-relief de Pharsale, 
rapporté par MM. Heuzey et Daumet, connu 
sous le nom d''< exaltation de la fleur». Dans la 
salle même sont les deux Apollons d'Actium, 
débarrassés des hideuses béquilles de fer qui en 
déparaient le dos. Athènes enfin montre non seu- 
lement la « tête Rampin », mais plusieurs autres 
têtes archaïques et notamment, dans la vitrine de 
gauche, la tête, une jambe et une main d'une statue 
d'homme demi-nature, une autre tête barbue, une 
petite tête avec les cheveux et la barbe d'un tra- 
vail très particulier, ayant appartenu à Fauvel, 
une tête de Dionysos, enfin un très petit torse de 
femme en costume ionien à rapprocher des 
« Corés » de l'Acropole. 

L'autre extrémité de la salle, la plus voisine de 
la rotonde de Mars, a été consacrée aux sculptures 
du temple de Zcus à Olympie et du Parthéiion. 



Du premier viennent les deux incomparables mé- 
topes d'Héraklès et les oiseaux du lac Stym- 
phale et d'Héraklès et le taureau de Crète, et celles 
moins complètes — mais accrues, elles aussi, 
comme les deux premières, des moulages de frag- 
ments découverts dans les fouilles allemandes, qui 
pouvaient s'y rajuster — d'Héraklès et le triple 
Géryon et d'Héraklès et le lion de Némée. Le 
Parthénon nous appartient, en dehors d'un petit 
fragment comprenant le bas d'un trigiyphe avec 
une goutte, par une métope représentant un Cen- 
taure enlevant une femme Lapithe, malheureuse- 
ment décapités l'un et l'autre, et une tête de 
Lapithe d'une autre métope, et par le fragment 
de la frise de la procession des grandes Panathé- 
nées. Il a paru utile de placer cette dernière, 
exposée tout à fait à hauteur de l'œil, sous glace, 
afin de la soustraire à toutes les chances d'acci- 
dent, et, en même temps, de la laisser voir dans 
la sincérité de son état actuel en la débarras- 
sant de tout le plâtre adventice, quelque cruelles 
que fussent les plaies qu'avaient entraînées les 
anciennes restaurations. Le long de la même 
paroi, enfin, sont encore disposés un en-tête de 
stèle rapporté par Blouet, directeur de la section 
d'architecture de cette même expédition scientifi- 
que de .Morée à qui nous devons les sculptures 
d'Olympie, et un fragment de haut-relief repré- 
sentant une femme portant un enfant dont le style 
est étroitement apparenté à celui de la frise de 
l'Erechtheion. 

Il faut encore signaler, — en se bornant aux 
sculptures en ronde bosse et sans parler de l'im- 
portante inscription dite «marbre de Choiseul» 
avec le bas-relief qui la surmonte, — l'admirable 
tête de Déméter voilée, provenant d'ApoUonie 
d'Épirc, de la mission de MM. Heuzey et Dau- 
met, l'Athéna à la ciste avec le serpent Erichtho- 
nios, la Niobide de Patras, le torse d'Alexandre le 
Grand dénommé Inopus et, dans la vitrine de 
droite, une statuette de femme agenouillée, rap- 
portée aussi par Blouet, et quelques petits marbres 
de prix, parmi lesquels la tête d'enfant de style 
praxitélien donnée en 1906 par la Société des 
Amis du Louvre. 

Stèles funéraires et ex-voto, enfin, se répartis- 
sent, ces derniers — parmi lesquels il suffira de 
citer une réplique de la scène désignée sous le nom 
de Dionysos chez Ikarios, un e.x-voto à Ares 
accompagné d'une déesse voilée de la collection 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



37 



Nointel, l'invocation aux divinités de Gortyne 
et le Sosippos devant Thésce, de la mission Le Bas 
— dans la fenêtre donnant sur les jardins du Car- 
rousel, celles-là dans les trois fenêtres du côté du 
quai. Le public y remarquera surtout quelques 
stèles de grande taille, rares en dehors des 
musées d'Athènes : un bel exemplaire presque 
intact, qui porte les noms de Phainippos et de 
Mnésarété, montre une famille réunie ; d'autres ne 
sont que des fragments, mais se recommandent par 
les dimensions et le travail, comme un groupe d'un 
jeune homme debout conversant avec un homme 
assis ou deux figures de femmes, dont une, envoyée 
par l'ambassade de France à Constantinople où 
elle était conservée, provient vraisemblablement 
de la collection Choiseul-Gouffier. Mentionnons 
aussi les stèles bien connues de Sosinos de Gortyne 
et de Myrtia et Képhisia et quelques spécimens 
moins imposants de stèles plus anciennes sur 
lesquelles la représentation se réduit à un faible 
relief se détachant d'un champ rectangulaire en 



léger retrait. Il a semblé intéressant aussi de don- 
ner place à deux de ces stèles où l'image d'un vase 
funéraire se substitue aux vases qui ailleurs sur- 
montaient la tombe. Mais en outre, — et ce sera 
l'un des nouveaux attraits de la salle, — de ces 
vases eu.x-mémes deux magnifiques exemplaires 
ont été substitués aux anciens vases informes dits 
« vases de Marathon » et reconstitués par M. Le- 
grain, sculpteur, dans l'intégrité de leur pied, de 
leur col et de leurs anses. L'un est le lécythe funé- 
raire de Killaron, où l'artiste a représenté la jeune 
morte défaillante entre les bras de deux femmes, 
l'autre une de ces loulrophores réservées à ceux 
qui mouraient avant le mariage, où se voit Euthy- 
klès en costume militaire prenant congé de ses 
parents Archippos et Ktésilla. L'un et l'autre 
témoigneront heureusement de quelle silhouette 
éminemment décorative étaient les vases que les 
Athéniens aimaient à dresser sur les tombeaux. 

Etienne Michon 



RÉCEPTION DE LA REINE VICTORIA AU TRÉPORT (1843) 

Peinture d'Eugène Lami 

offerte au Musée de Versailles par un groupe d'amateurs 

(Planche VIll) 



Le séjour que la reine Victoria fit au château 
d'Eu avec le prince Albert, pendant le mois de 
septembre 1843, fut pour le roi Louis-Philippe un 
événement heureux dont il voulut perpétuer le 
souvenir. Soucieux de faire retracer par les artistes 
les fastes de son règne, il destina l'une des galeries 
du château, qui fut nommée alors « galerie 
Victoria », à recevoir des peintures reproduisant 
les principaux épisodes du voyage. Son projet 
était préparé, car il avait convié aux réceptions et 
aux fêtes plusieurs des artistes choisis. Jules 
Janin, bien placé pour connaître les intentions du 
roi, écrivant peu après le départ de la reine, 
citait parmi les hôtes de la demeure royale les 
peintres Alaux, Morel-Fatio, Siméon Fort, Eugène 
Isabey, Eugène Lami et ajoutait (i) : « comme l'em- 

(i) Jules Janin, L'été à Paris. Paris, Curmer (1843), p. 271. 
Ce volume ainsi que son pendant, Un liiver à Paris (i" édit. 
en 1843), fut illustré de planches, gravées par des graveurs 
anglais d'après des dessins ou plutôt des aquarelles d'Eugène 
Lami. Ce sont des images charmantes de la vie mond.iine de 
Paris sous Louis-Philippe. L'on retrouve, d'après les titres, 



bellissement le plus sérieux de son château d'Eu, 
le roi veut que les peintres lui représentent toutes 
les magnificences de cette visite royale... Déjà les 
artistes sont à l'œuvre, et, soyez-en sûr, ils ne se 
feront pas attendre, tant leur conviennent l'hé- 
roïne, le lieu de la scène, la magnificence de 
la mer et du ciel. » 

La reine d'Angleterre à bord de son yacht 
■<( Victoria and Albert», était arrivée au large du 
Tréport vers cinq heures du soir, le samedi 2 sep- 
tembre 1843. Le temps était magnifique, le roi alla 
au devant d'elle dans son canot avec les ducs d'Au- 
male et de Montpensier, l'ambassadeur d'Angle- 
terre, son ministre Guizot et d'autres personnages 

plusieurs des aquarelles qui furent ainsi réduites par la gra- 
vure, dans la série des6i aquarelles, réunies sous le titre : His- 
toire de mon temps, vendues en 1875, en provenance des 
collections San Donato. Quel délicieux album l'on ferait 
aujourd'hui, à l'aide de l'héliogravure, si l'on pouvait grouper 
à nouveau cette série d'aquarelles, si supérieures à l'illustra- 
tion trop célèbre d'Alfred de Musset. L'une d'elles peut être 
admirée en ce moment à l'exposition théâtrale organisée 
aux Arts décoratifs : Le foyer de la danse à l'Opéra.) 



38 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



de sa suite ; le prince de Joinville, commandant 
l'escadre française, avait rejoint la flotte anglaise 
au matin, en vue de Cherbourg (i). La reine et le 
prince Albert débarquent au port vers 6 h. 1/2, 
s'arrêtent un moment sov.s une tente où ils reçoi- 
vent les hommages de la reine Marie-Amélie qui 
leur présente les princesses, et montent en calè- 
che pour arriver au château d'Eu à la fin du jour. 
Promenades dans la campagne et en forêt, 
dîners de gala, concerts et spectacles occupèrent 
les journées que passèrent paisiblement les hôtes 
du roi des Français. Le lundi, un concert dans la 
galerie de Guise, le soir, fait entendre aux sou- 
verains amis des artistes de l'Opéra-Comique ; le 
lendemain, l'on visite l'église d'Eu, ses tombeaux. 
et l'on admire les nouveaux vitraux fabriqués 
à Sèvres, le roi offre en souvenir des produits 
des manufactures royales : deux tapisseries (la 
mort de Mélcagrc, et le Sanglier de Calydon) 
tissées aux Gobelins et un coffret de porcelaine 
de Sèvres orné de peintures, après le banquet, 
nouveau concert; le mercredi ce sont les acteurs 
du Vaudeville qui viennent égayer la soirée 
en jouant le Château de wa nièce, de Madame 
Ancelot, et V Humoriste, de Dupeutey et Henry. 
De grand matin, le jeudi, la reine quitte le châ- 
teau, son départ est aussi pompeusement réglé 
que l'arrivée. Accompagnée du roi et de la 
reine des Français qui la conduisent jusqu'à son 
navire mouillé en rade, elle s'éloigne par un ciel 
radieux, les falaises de Normandie baignées des 
vapeurs lumineuses de l'aurore, saluée des salves 
des canons et des hourras des matelots rangés sur 
les vergues des navires. 

Bien que les arrêtés officiels assignant aux 
artistes les sujets qu'ils devaient peindre fussent 
postérieurs au mois de septembre et à l'année 
1843, nous pouvons penser que les peintres 
avaient recueilli au moment même les croquis 
nécessaires à l'établissement de leurs projets desti- 
nés à être soumis au roi et au directeur des 
musées royaux. Nous trouvons mention, au registre 
des acquisitions du règne de Louis-Philippe, de 
dessins relatifs à la visite de la reine d'Angleterre, 
payés à Eugène Lami à la fin de l'année 1843 (2) 

(i) Ce résumé est fait d'après les articles quotidiens du 
Moniteur et ceux plus détaillés et plus littéraires du Journal 
des Débats. Le duc et la duchesse de Nemours n'assistèrent 
pas aux fêtes, voyageant alors on Bretagne. 

(a) Sur un résumé des commandes et acquisitions faites aux 
artistes de 1850 à 1848 (archives du Louvrel, on lit ces deux 



et nous croyons qu'un album fut exécuté alors pour 
être ofi"ert à la reine Victoria, album analogue à 
celui que Lami devait composer en 1854 lors d'une 
autre visite fameuse de la reine à l'empereur 
Napoléon III (i). 

La plus importante partie des commandes pour 
la « galerie Victoria » fut donnée à Eugène Lami. 
Familier des princes d'Orléans, chargé d'impor- 
tants travaux pour les galeries historiques de 
Versailles (2), envoyé au siège d'Anvers d'où il 
rapportait des tableaux charmants par leur pittores- 
que et l'interprétation du paysage, Lami était 
devenu comme le peintre officiel des événements 
du règne, surtout des cérémonies mondaines, des 
fêtes ou parades militaires (3). L'artiste fut chargé 
de peindre quatre tableaux dont les sujets lui 
furent nettement assignés par M. de Cailleux, 
directeur des musées royaux : le débarquement 
de la reine Victoria an Tréport, tableau principal 
par les dimensions prescrites, l'arrivée au chd- 
tean d'Eu, une réunion dans le salon de famille 
du château et le concert donné le 4 septembre au 
soir dans la galerie de Guise (4). 

mentions au nom d'Eugène Lami ; 30 décembre 184} (date de 
l'achat), 4 dessins, visite de la reine d'Angleterre, 6.000 francs ; 
8 avril 1844, deux dessins pour l'Album de la reine d'An- 
gleterre, 3.000 francs. Cet album doit exister aux collections 
de la Couronne d'Angleterre. 

(i) Aquarelles dont une réplique : Le souper dans l'Opéra 
de Versailles, se trouvait naguère au Luxembourg. 

(2) Particulièrement les deux grandes toiles des batailles 
d'Hondschoote et de Wattignies dont l'artiste reçut la com- 
mande en 1835 ; ce n'est pas le lieu de retracer ici les discus- 
sions que ces oeuvres soulevèrent, surtout la première, à la suite 
desquelles l'artiste composa une seconde bataille d'Hondschoote 
(la toile primitive est à Lille, le paysage est l'œuvre de Jules 
Dupré). 

(3) Par les aquarelles relatives aux fêtes chez le duc d'Or- 
léans, l'inauguration de Versailles, etc., les tableaux représen- 
tant les revues des chasseurs d'Orléans, Ventrée de M"" la 
duchesse d'Orléans dans le Jardin des Tuileries à l'époque de 
son mariage, toile exposée au Salon de 1841 (n" 1169) comme 
appartenant au duc de Nemours, et dont l'esquisse, lumineuse 
et colorée, vrai chef-d'œuvre, se trouve dans la collection de 
M. Alexis Rouart, si riche en œuvres du maître (cf. la repro- 
duction dans l'article de M. P.-A. Lemoisne, Les Arts, numéro 
de mars 1908). Ce tableau faisait-il pendant à cet autre inti- 
tulé : Entrée du roi à Paris après le mariage du Prince 
royal que nous trouvons mentionné au registre des com- 
mandes en date du 28 juin 1840 et qui, devant être payé 
9.000 francs (le plus haut prix offert i l'artiste) n'avait 
pas encore été livré en 1848 n'ayant pas été soldé ; l'affaire 
est renvoyée au « domaine privé * par le liquidateur de 
la liste civile, c'est-à-dire que les héritiers du feu roi 
s'arrangèrent avec l'artiste. Il serait bien intéressant de con- 
naître la destinée de cette peinture. 

(4) Le rapport de M. de Cailleux à l'intendant-général de 
la Maison du Roi, désignant les sujets, est en date du 6 juin 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



39 



Plusieurs autres artistes furent appelés à com- 
pléter la série, et il peut être intéressant de re- 
constituer la liste des commandes (i). L. >Ieyer et 
Morel Fatio représentèrent la sortie du roi en 
canot pour aller à la rencontre du yacht royal (2) ; 
Biard l'entrevue du roi et de la reine à bord du Vic- 
toria and Albert (3) ; S. Fort, le passage de la Reine 
au Tréport ; P. Marilhat peignit une promenade 
en voiture dans la campagne, toile dans laquelle 
les figures furent achevées par Eugène Lami (4) ; 
la visite de l'église Saint-Laurent à Eu fut deman- 
dée à Dauzats (5), le roi offrant à la reine deux 
tapisseries des Gobelins échut en partage à Tony 
Johannot (6) ; Eugène Isabey retraça en deux 
grandes toiles l'arrivée de la reine d'Angleterre en 
rade du Tréport et le départ du yacht royal au 
milieu de l'escadre française rangée (7) ; enfin 
Auguste Couder composa une scène analogue a 

1844. Voici les titres assignés à chaque tableau et les dimen- 
sions (d'après le registre des acquisitions sous le règne de 
Louis-Philippe, peinture, n° 2, aux archives du Louvre) : 

1° Za reine Victoria s'arrête sons la tente dressée au Tré- 
port pour la recevoir (2 sept. 1843), 6 h. i /s ; haut. 3 m. 18 
1. 3 m. 69 ; somme fixée, 8.000 francs ; 2° le roi conduit la 
reine d'Angleterre, dans sa calèche, du Tréport au château 
d'Eu {2 sept. 1843, 6 h. 3/4); h. o m. 84, 1. i m. 41 ; 4.000 
francs ; 3° Réunion dans le salon de famille au château d'Eu 
(3 sept. 1843, 9 h. du soir), h. o m. 84, 1. 1 m. 41 ; 
5.000 francs; 4° Concert dans la galerie de Guise au château 
(4 sept. 1843, 9 ^- "il soir), h. o m. 80, 1. i m. 71 ; 
5.000 francs. 

(i) D'après les registres d'inventaire du Louvre. Plusieurs 
tableaux peuvent avoir été exécutés par les artistes de leur 
propre initiative et acquis ensuite aux Salons. 

(2) Exposé au Salon de 1846 (n" 1328), le tableau est 
aujourd'hui au Musée de Versailles, non exposé. 

(3) Tableau également conservé aa Musée de Versailles, non 
exposé et difficilement e.xposable à cause de sa médiocrité. 

{4) Lami reçut 1.200 francs pour l'achèvement de ce tableau 
à la date du 14 octobre 1847 i ^'^ tableau est actuellement 
conservé au Musée de Versailles (non exposé). 

(5) A. Dauzats, la reine d'Angleterre visite l'église Saint- 
Laurent à Eu (5 sept. 1845;, h. o m. 84, 1. o m. 66 
(L. P. 6.378) ; d'après une note de l'inventaire du Louvre, 
ce tableau fut rendu à la succession du roi le 11 septem- 
bre 1851. 

(6) Tony Johannot, le roi offre à la reine deux tapisseries 
des Gobelins (5 sept. 1843I, h. o m. 84, 1. i m. 41 
(L. P. 6.379). Ce tableau fut probablement rendu à la succes- 
sion du roi comme le précédent, il ne figure pas dans le rap- 
port de Vavin. 

(7I La toile du Départ, mesurant 2 m. 15 de hauteur sur 
2 m. 68, se trouve actuellement au Musée de Versailles. 
Quant à l'Arrivée de la reine au Tréport, le tableau était ina- 
chevé en 1848, l'artiste reçut i.ooo francs d'indemnité (liste 
dans le rapport Vavin, p. 176-177) ; à la vente posthume du 
peintre (1887) on trouve une aquarelle sous le n" 190 : i?^- 
ception de la Reine Victoria au Tréport. 



celle demandée à Eugène Lami, mais dans de 
vastes proportions : la présentation des invités à 
la Reine d'Angleterre dans la galerie de Guise (i). 

La décoration de la « galerie Victoria // ne 
devait jamais être achevée. Les artistes furent 
assez lents à livrer leurs œuvres. Isabey exposait 
au Salon de 1844 '( la réception du roi par la reine 
Victoria à bord de son yacht, en rade du Tréport, 
le 2 septembre à y h. j/4 », dit le livret ; au Salon 
de l'année suivante il envoyait le grand tableau 
du dépari de la reine; en 1846, l'on voyait le 
tableau de Tony Johannot. A ce même Salon, 
Eugène Lami e.xposait l'une de ses commandes : 
la reine Victoria dans le salon de famille au châ- 
teau d'Eu, le } septembre 184J (2). L'œuvre ne pa- 
raît pas avoir éveillé une bien vive .sympathie. Gus- 
tave Planche en parle assez dédaigneusement. 
Le tableau d'Eugène Lami « ne se recommande, 
dit-il, ni par l'éclat de la couleur, ni par la viva- 
cité des physionomies; mais on ne peut nier que 
les personnages ne soient disposés habilement. 
J'ai entendu louer la ressemblance de la plupart 
des têtes. Sur ce point délicat, d'ailleurs parfaite- 
ment étranger à la peinture, je ne me permettrai 
pas d'avoir un avis et je confesse humblement 
mon incompétence. Je ne sais pas non plus si tous 
les costumes sont copiés fidèlement. Quelle que 
soit, à cet égard, l'opinion des témoins, je me 
borne à dire que le tableau de M. L., quoique 
traité avec une adresse à laquelle l'auteur nous a 
depuis longtemps habitué, n'a rien de séduisant. 
A quoi faut-il attribuer la tristesse qui règne dans 
toute la composition? Si je ne me trompe, cela 
tient surtout à ce que les figures manquent de 
relief et de solidité. Il est possible que l'œuvre de 
M. L. plaise par son exactitude, mais elle manque 
de vie ». Planche loue au contraire le tableau de 
Tony Johannot, déclarant que les personnages 
sont « groupés avec bonheur », toutes les figures 
« ont de la noblesse ou de l'élégance » et l'ensem- 
ble du tableau offre tout l'intérêt qu'on pouvait 
attendre d'une pareille scène » (3). 

Le tableau de l'arrivée au château d'Eu ne fut 

fi) Toile conservée à Versailles, de valeur fort médiocre. 
Winterhalter traita plus tard des sujets analogues sans plus 
de bonheur. 

(2) N" 1058 du livret, qui indique bien que la toile appar- 
tient à la Maison du roi. 

(3) Gvstave PlanchS: Eludes sur l'Ecole française. Paris, 
1855, in-16. t. II, p. 207. Th. Thoré se montre encore plus sobre 
de commentaires, il se borne à dire que » les familles royales 



40 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



pas exposé mais exécuté, puisqu'il se retrouve 
aujourd'hui au Musée de Versailles; le Concert 
dans la galerie Je Guise fut probablement terminé 
et livré; quant au principal tableau : le débarque- 
ment au Tréport, il était demeuré inachevé dans 
l'atelier de l'artiste quand la révolution de 1848 
éclata. 

Que devinrent alors les tableaux commandés 
pour le château d'Eu? Une petite digression est 
nécessaire pour exposer brièvement la situation 
légale des œuvres d'art exécutées pour Louis- 
Philippe aux frais de sa liste civile. 

Aux termes de la loi du 2 mars 1832 sur la liste 
civile, les objets d'art acquis soit aux frais de 
l'État, soit aux frais de la couronne, placés aux 
maisons royales et établissements publics, devaient 
demeurer propriété de la couronne ; le roi con- 
servait la propriété des biens lui appartenant 
avant son avènement et des œuvres d'art or- 
nant les demeures de son domaine privé. C'est 
ainsi que les enrichissements des châteaux (Ver- 
sailles, Fontainebleau, etc.), que les œuvres 
artistiques déposées en des Ministères, même une 
série de tableaux exposés au château d'Eu — 
cependant demeure privée — firent retour à 
l'État. Par contre, les œuvres d'art disposées aux 
appartements de Neuilly ou du Palais-Royal, ainsi 
que les deux collections placées au Louvre, mais 
pour lesquelles Louis-Philippe avait eu soin de 
stipuler son droit de propriété, la galerie espa- 
gnole et la collection Standish (i), furent resti- 
tuées au roi détrôné ou plutôt à ses héritiers, 
puisque l'opération de liquidation ne s'acheva 
que vers 1852. Mais quelle fut la situation des 
tableaux ou sculptures commandés par l'ancienne 
administration de la liste civile en cours d'exé- 

de France et d'Angleterre ne paraissent pas peintes à 
leur avantage par MM. Winterhalter (tableau relatif à la 
seconde visite de la reine à Eu, en 1845!, Eugène Lamy et 
Tony Johannot /> et plus loin, il reparle du tableau « où 
M. Lamy a coquettement représenté la reine Victoria reçue par 
la famille royale de Franco *. Salons de T. Thorc, Paris, 
1868, in-i6, p. 267 et 348. — Il est probable que ce tableau 
était dans des tons assez pâles et de touche très légère, d'une 
facture voisine de l'aquarelle; ainsi est peinte Varrivêc au 
château d'Eu conservée à Versailles, un peu mince d'exécution, 
dans laquelle la façade du château et le paysage sont peints avec 
sécheresse, mais où le groupe des carabiniers et des princes 
galopant aux portières de la calèche forme un morceau plein 
de brio et d'esprit. (Ce tableau, non catalogué, n'a jamais été 
exposé.) 

(i) Le document essentiel .à consulter pour cette histoire 
est le Compte de la liquidation de la liste civile et du domaine 
privé du roi Louis-Philippe, rendu par M. Vavin, liquidateur 



cution en 48, non livrés ou non terminés? La loi 
indiquait nettement la solution : les œuvres d'art 
devaient faire retour au domaine privé, l'État 
ne pouvant revendiquer la propriété puisque le 
dépôt en un lieu public, condition nécessaire, 
n'était pas accompli. En conséquence, un grand 
nombre de peintures et de sculptures furent 
remises au liquidateur particulier du feu roi. 
Ainsi s'explique le sort différent des tableaux que 
nous venons de mentionner; pourquoi certains 
d'entre eux, terminés, payés, déposés alors soit 
au Louvre, soit déjà peut-être en des salons du 
château d'Eu, restèrent dans le domaine public et 
pourquoi les autres demeurés dans les ateliers des 
artistes furent restitués aux héritiers du roi (i) 
qui devaient assurer leur paiement. Dans la se- 
conde catégorie se trouva le tableau du débar- 
quement de la reine Victoria, qui a été l'occasion 
de ces recherches. 

Eugène Lami, occupé par d'autres travaux, 
avait abandonné sa peinture, et elle était encore 
loin d'être terminée en 1848, bien que sur le prix 
de la commande de 8.000 francs, il eut déjà touché 
en acomptes la somme de 7.000 francs. La toile en 
cet état d'inachèvement fut rendue à l'administra- 
teur désigné par la famille d'Orléans. LTne lettre 
de Frédéric Villot, adressée au comte de Nieuwer- 
kerke, directeur des Musées, en date du 19 avril 
185 1, confirme, s'il était nécessaire, l'exactitude 
du rapport établi par le liquidateur Vavin (2). 

Les héritiers de Louis-Philippe ne voulurent et 
ne purent conserver tous les tableaux qui leur 
étaient ainsi rendus, amas assez incohérent où de 
bonnes œuvres voisinaient avec de fort médio- 
cres, des tableaux de chevalet et d'intimité avec 
des toiles destinées aux galeries historiques de 
Versailles ou à des musées provinciaux. Plusieurs 
ventes, faites à Paris et à Londres, dispersèrent 

général, le 30 décembre 1831 (rapport au Ministre des Finan- 
ces), Paris, imp. de Noblet, 1832, in-4, dans lequel toutes ces 
questions sont très clairement exposées. Sur la galerie espa- 
gnole et la collection Standish, cf. p. 57-60 du rapport 

(i) Voir la liste des commandes faites aux artistes anté- 
rieurement au 24 février, dans Vavin, p. 170 et suite. D'après 
le liquidateur (p. 59), il fut rendu environ 450 objets d'art, 
sans compter ceux qui composaient les collections Standish et 
espagnole. Cf. également comte de Montalivet : Le roi Louis- 
Philippe. Liste civile, 2'-' édit., Paris, 1851, in-8, pour les 
pertes artistiques résultant des pillages de Neuilly et du 
Palais-Royal. 

(2) La lettre de Villot est aux archives du Louvre. — Il 
fut restitué au liquidateur des d'Orléans, outre ce t.ableau du 






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BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



4J 



la plus grande partie de la collection; mais nous 
ne trouvons pas mention du tableau qui nous 
occupe aux catalogues de ventes des tableaux 
modernes (i). Comment fut-il aliéné par la 
famille d'Orléans et en quelles mains tomba-t-il ? 
Je ne sais si nous pourrons jamais percer ce 
mystère. Toujours est-il que la toile commandée 
par l'administration royale, dûment estampillée, 
inscrite aux inventaires du Louvre, clairement 
désignée et comme sujet et comme auteur par 
l'inscription peinte au revers, a été retrouvée, 
l'an dernier au village de Chennevières, non loin 
de Paris, abandonnée, clouée comme une vulgaire 
bâche de voiture, dans une écurie de ferme. 

Par bonheur, la découverte fut faite par un ar- 
tiste, M. Frédéric Brou. Tout de suite, il devina 
l'œuvre d'art sous la poussière et la crasse accu- 
mulées, emporta sa trouvaille et fut récom- 
pensé de son initiative hardie, lorsque de retour 
dans son atelier, la toile déroulée avec soin 
et inquiétude, la peinture apparût. Il put contem- 
pler alors le coloris délicat et fin de cette œuvre 
restée en des parties à son ébauche, mais si 
séduisante dans la fleur de sa préparation vi- 
goureuse. Signalée au Musée du Louvre, la pein- 
ture fut examinée par M. Paul Lepneur qui, com- 
prenant l'intérêt qu'elle devait présenter pour 
Versailles, avisa ses collègues ; l'on sait que par la 
générosité des premiers '< Amis de ^'ersailles >>, la 
toile put être acquise rapidement et transportée 
à sa vraie place (2). 

Tréport, six autres table.iu.\ de l'artiste (p. 176-177 du rapport 
Vavin) : Combat de Geisherg, Tournoi sous les murs de 
PtoUmaïs (commandé pour Versailles), Entrée du roi à Paris 
après le mariage du Prince royal, Revue des chasseurs d^Or- 
lèans dans la Cour des Tuileries, Distribution des drapeaux 
au camp de Compiègne, Le duc de Chartres refusant les passe- 
ports. La revue aux Tuileries et le Camp de Compiègne ont 
été exposés en 1900 à l'Exposition de l'armée et reproduits 
dans le Carnet de la Sahretache, ils appartiennent au duc 
d'Alençon. Une copie à l'aquarelle de la Revue aux Tuileries 
se trouve au musée d'Ai.\-en-Provence. 

(i) Paris, 38 avril 1851 (tableaux modernes, sculptures) et 
10 janvier 1853 (tableaux modernes). Ce sont les seuls catalo- 
gues que nous ayons pu consulter, ni la Bibliothèque natio- 
nale, ni celle de Chantilly ne possédant la suite complète 
des catalogues des ventes. Cf. cette liste dans SouUié. Mais 
les autres ventes faites à Londres sont relatives à des tableaux 
anciens, dessins et livres. La toile inachevée de Lami fut 
peut-être vendue i la fin d'une vacation ou de gré à gré ? 

(î) Nous avons donné, dans notre précédent numéro, la liste 
des donateurs en annonçant le résultat de leur libéralité. 

(N. D. L. R.) 
Le tableau avait résisté de manière étonnante aux in- 



Eugène Lami a vu la scène qu'il devait repro- 
duire, il est venu dessiner et peindre le paysage 
sur place, il s'est entouré de tous les renseigne- 
ments nécessaires et nous a donné de l'événement 
qu'il retrace une représentation scrupuleusement 
exacte. Pour remplir sa toile, de format assez 
imprévu, il a pris une disposition panoramique 
qu'il affectionna souvent, traduisant la réalité sans 
chercher l'unité de la composition. 

C'est une œuvre un peu fragmentée, à laquelle 
manquent d'ailleurs les 'ons définitifs qui eussent 
donné à l'ensemble son équilibre et son harmonie. 

Les souverains ont débarqué, sur le quai du 
port, le roi a conduit la reine sous la tente à 
rayures blanches et roses, sur le toit de laquelle 
de grands drapeaux français et anglais claquent au 
vent ; les autorités locales sont groupées à gau- 
che; la reine Amélie a présenté les princesses de sa 
famille, la calèche à huit chevaux rangée le long 
des maisons va s'avancer, cochers et laquais aux 
vestes rouges galonnées d'or s'apprêtent à mener 
les chevaux. L'infanterie de ligne, l'arme aux 
pieds, contient la foule accourue, des estafettes 
galopent sur le front des troupes, un escadron de 
carabiniers est massé au fond du quai ; aux mai- 
sons tassées les fenêtres sont garnies de curieux, 
la rue en pente qui monte à l'église est grouillante 
de monde, gamins et matelots ont grimpé sur les 
mâts des navires pavoises, sur la grue du port, ou 
courent le long des estacades. 

C'est un beau jour d'été; le soir vient, le soleil 
s'incline et colore de tons roses les petits nuages 
flottants dans l'azur pâli, des brumes montent de 
l'eau calme, estompent les lointains, se mêlent à 
la fumée qui sort de la cheminée du steamer, 
noient les contours des falaises et de la colline 
verte où des toits se devinent. 



tempéries, sous la poussière les tons se sont trouvés in- 
tacts de fraîcheur ; malheureusement à l'inachèvement de 
certains morceau.x, se joignait une difficulté imprévue pour 
le nettoyage. L'artiste avait recouvert tous ses fonds d'une 
couche de blanc, probablement pour obtenir un effet de 
lointain plus aisé, mais n'ayant plus travaillé après la 
pose de cette teinte, l'aspect de tout le paysage, port, ville, 
collines était fort bizarre ; cette couche n'a pu être com- 
plètement effacée, ce qui eut d'ailleurs présenté des incon- 
vénients techniques et artistiques ; on s'est contenté d'user 
à certains endroits la couleur afin de faire mieux transpa- 
raître l'ébauche déjà très poussée des lointains. Ce net- 
toj-age très délicat a été accompli avec un soin parfait 
par M. Denizard qui a exécuté des rebouchages indispen- 
sables aux terrains et au ciel. Mais aucun personnage n'a 
été retouché, l'on peut en être assuré. 



4a 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



C'est une journée heureuse de joie paisible. Les 
habitants de la petite ville venus au port sont là 
groupés; les bourgeois et leurs épouses, les mate- 
lots, les pêcheurs, les marchandes de poissons 
des marmots à leurs bras ; puis ce sont les voya- 
geurs curieux, les messieurs en chapeau gris haut 
de forme, les dames avec leurs beaux châles 
coquettement drapés, les ombrelles ouvertes. Ça 
et là, l'artiste s'est amusé à introduire des types 
familiers à son pinceau; au milieu, on reconnaît 
Gavarni, en veston de velours, roulant sa ciga- 
rette, dans un coin de la partie gauche Alfred de 
Musset, le chapeau à la main, tel qu'il figure dans 
l'aquarelle du foyer de l'Opéra. 

Le réalisme des attitudes, la vérité des physio- 
nomies font le charme de cette œuvre. L'obser- 
vation de la vie, des passants, des curiosités de la 
rue comme des salons mondains, a été chez 
Eugène Lami, dès ses premiers travaux, une 
préoccupation constante. Peintre de la société de 
son temps avec ses élégances comme avec ses 
ridicules, il a été un anecdotier délicieux et devient 
pour nous un véritable historien. En cette pein- 
ture officielle, il donne à la foule la plus grande 
place, il développe au premier plan les haies de 
curieux, rejetant dans le lointain la réception 
royale. Pour tous ces petits personnages croqués 
de manière si juste, agissantset vivants, il a réservé 
les raffinements de son pinceau et les recherches 
de la couleur. Il faut regarder longuement la toile, 
d'un effet général médiocre par son état d'ébauche 
et son altération, s'ingénier à découvrir les mou- 
vements esquissés ; à cette révélation l'on goûte 
un plaisir délicat. Voyez au centre la dame en 
robe rouge au châle noir glissant de ses épaules, 
elle rétablit la bonne harmonie de sa toilette d'un 
geste gracieux et aisé, tandis qu'elle garde le bras 
de son mari qui, retourné, continue à observer la 
scène, la jolie attitude coquette de la dame à son 
côté, en robe bleue et cachemire jaune qui, indif- 
férente, boutonne son long gant blanc, celle dont 
le châle gris s'enroule autour de la crinoline 
mauve, la dame en robe rose bien droite, juchée 
sur sa chaise, abritée de son ombrelle violette; 
le groupe tumultueux des spectateurs qui agitent 
bras et chapeaux, criant leur enthousiasme, le 
postillon de la diligence qui cherche à voir der- 
rière eux, tout le corps dressé, et regardez encore 
le groupe des chevaux de selle qui piaffent et 
s'énervent, enfin l'attelage de la calèche de gala. 



le bel harnachement des chevaux en maroquin 
rouge, les crins entremêlés de palatines d'or, les 
poses insolentes des piqueurs et valets. En tous 
ces morceaux se révèle, avec une complète 
maîtrise le peintre mondain qui fait revivre à nos 
yeux, les soirées du duc d'Orléans, la sortie de 
l'Opéra ou la promenade des Champs-Elysées, 
comme le peintre militaire qui nous raconte le 
siège d'Anvers ou la revue des chasseurs d'Or- 
léans. Mais malgré, ou à cause peut-être de l'ina- 
chèvement, l'on trouvera en cette grande page, 
des morceaux de peinture d'une saveur et d'une 
vigueur souvent trop rares chez l'artiste qui affai- 
blira parfois par des tons pâlis d'aquarelle ses 
meilleures compositions. Ici, les parties inache- 
vées permettent de saisir le travail de l'artiste et 
ses intentions; on reconnaîtra la fermeté de ses 
préparations, l'aisance et la sûreté des indications 
premières, simples frottis, traits qui paraissent 
jetés au hasard et qui font jaillir le mouvement 
vrai, modèlent le personnage dans la lumière. Le 
coloris surprend par sa vivacité. Lami n'a pas 
reculé devant la crudité de certains tons, le rap- 
prochement de couleurs franches. Dans les toi- 
lettes féminines, aux uniformes, aux habits des 
laquais, il a essayé des accords imprévus et hardis, 
tons rouges, verts, mauves, orangés et jaunes, çà 
et là un châle, un chapeau, une plume, une 
ombrelle jettent des taches de couleurs vives. 
Dans les lointains embrumés, sous la teinte blan- 
châtre qui les recouvre, curieux courant, cava- 
liers galopant sont remarquablement esquissés de 
traits sommaires mais justes. Certainement, si 
l'artiste avait achevé un tableau si bien préparé 
sans l'affaiblir par des raffinements minutieux, il 
eût réalisé peut-être l'un de ses meilleurs ouvrages. 
L'on peut regretter que le succès si légitime de 
ses aquarelles ait détourné Eugène Lami de plus 
en plus de la peinture et surtout de la représen- 
tation des scènes contemporaines. Il est vrai 
qu'après la Révolution de 1848, l'artiste n'aura 
plus de commandes à la mesure de son talent. 
La monarchie de juillet lui fut favorable. Je 
crois qu'un groupement — malheureusement 
irréalisable — des toiles exécutées pour la royauté, 
ferait apparaître en Eugène l.ami l'un des meilleurs 
et des plus véridiques illustrateurs de son temps. 
Dans des œuvres de dimensions moyennes, sans 
prétentions, sincères, attrayantes et joyeuses, 
égayées de détails pittoresques, Lami fait revivre 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



43 



à nos yeux la pompe bourgeoise des cérémonies de 
la monarchie, la gaieté facile des fêtes populaires ; 
il montre l'élégance des toilettes surannées et 
prouve que la grâce féminine exista sous le châle 
et la crinoline ; il fait comprendre que par l'ob- 
servation des détails vrais, l'animation des foules, 
l'on peut^égayer les plus médiocres sujets officiels 
imposés par l'administration des beaux-arts... ce 
sont là des leçons utilisables encore. 

Reconnaissons que le roi citoyen fut avisé en 
accordant sa protection à Eugène Lami. Louis- 
Philippe a beaucoup trop aimé M. Alaux, M. Biard 
ou M. Gudin, mais il a fait travailler Eugène Isabey 



et Eugène Lami, que cette bonne action lui soit 
comptée. 

Si les quelques notes rassemblées en cet article 
à propos du tableau récemment entré au Musée 
de Versailles, pouvaient aider à faire connaître 
les peintures exécutées sur des commandes 
royales dont nous ignorons la destinée, nous 
serions heureux d'avoir rappelé l'attention sur 
l'œuvre d'un des plus charmants petits-maîtres 
du xix' siècle, en qui semblèrent revivre quelques- 
unes des qualités d'esprit et de grâce des illustra- 
teurs du xvm' siècle. 

Gaston Brière. 



MUSÉES NATIONAUX 



Acquisitions et dons 



MUSEE DU LOUVRE *^*?te*^**?fe 

)3 S 15 Département des peintures. — La 

Société des Amis du Louvre vient de faire entrer au 
Musée une peinture française d'un intérêt excep- 
tionnel, découverte, reconnue... et acquise immé- 
diatement ces jours derniers à Vienne par l'érudit et 
l'artiste qu'est }>i. Etienne Moreau-Nélaton. C'est 
un portrait d'homme à mi-corps d'une admirable 
qualité, qui porte la signature rarissime de Fran- 
çois Clouet. Nous reviendrons certainement sur 
ce document et sur ce chef-d'œuvre. 

» Si 0. Département des objets d'art du 
Moyen Age et de la Renaissance. — Deux 
objets de qualité rare et égale, quoique très diffé- 
rents l'un de l'autre, sont entrés récemment dans 
ce département aux séries multiples et sans cesse 
accrues grâce à l'activité et au goût éclairé de son 
conservateur. L'un est un délicat et nerveux petit 
bronze italien de la fin du xv° siècle, reproduisant 
le type du Spiiuirio antique, l'autre un verre 
émaillé arabe du xiv" siècle, décoré d'une frise de 
cavaliers se poursuivant, analogue à celles que 
l'on rencontre sur les œuvres de la môme époque. 

MUSÉE DE VERSAILLES * * sfe * ?fe S; * 

**** Le placement de tapisseries aux grands appar- 
tements, déjà entamé depuis près de deux années. 



vient de s'achever par la décoration de 1' « Anti- 
chambre de la reine ». Désormais, des tentures de 
r « Histoire du Roi » revêtent presque toutes les 
salles du premier étage du corps central du château. 
A l'appartement de la Reine, ce sont des pièces 
d'une des séries de basse-lisse qui occupent exacte- 
ment les panneaux laissés libres par les toiles dis- 
parues : à l'appartement du roi, les salons d'Apollon 
et de Mercure ont été tendus avec des pièces de la 
grande série, incontestablement plus magnifiques 
et plus somptueuses, mais un peu grandes pour les 
emplacements disponibles. Ajoutons que, grâce à 
l'aimable cession consentie par M. G. Migeon à 
ses collègues versaillais, un superbe tapis de la 
Savonnerie aux motifs inspirés de l'art de Le Brun 
a été déroulé au Salon de Mercure et qu'une 
« portière de Mars » est venue s'ajouter dans 
r « antichambre de la Reine » à quatre Gobelins 
afin de compléter la décoration. M. Dumonthier 
a su trouver dans ses réserves deux « termes 
doubles » pour encadrer la « Visite du Roi aux 
Gobelins » dans le « Salon de la reine ». Des 
consoles ont été disposées sous les tapisseries. 
Il ne reste plus à souhaiter que l'amélioration de 
quelques détails matériels, particulièrement dans 
les raccords de peintures, et la suppression de 
bouches de calorifères, telle que celle qui s'étale 
bêtement à la base du piédestal supportant le 
Louis XIV du Bernin. 



UNE NOUVELLE SALLE AU MUSÉE DE DIJON 



(Planche IX) 



C'est une petite galerie de 13 mètres sur 6 m. 50, 
qui, comme on disait au xvn' siècle, distribiiaif, 
la salle des Gardes, la galerie de Bellegarde, 
aujourd'hui de la peinture ancienne, et la salle à 
manger du Logis du Roi. Les cinq fenêtres en 
étaient immémorialement murées et une clarté de 
catacombe tombait d'un étroit ciel ouvert. 

Ce fut d'abord un cabinet d'estampes, puis on 
y installa les deux retables de bois sculpté, peint 
et doré, provenant de la Chartreuse de Dijon. 
J. Ziegler, conservateur du Musée, de 1854 à 1856, 
en fit une salle du xvm° siècle ; plus tard, on y 
accumula des tableaux divers, des pastels, des 
dessins et médaillons en bronze du dijonnais 
Alphonse Legros. Le pêle-mêle n'était pas désa- 
gréable, mais, pressé d'arriver à la salle des 
Gardes, le visiteur ne faisait que traverser cette 
antichambre au jour crépusculaire. 

Les choses ont changé, et M. Deshérault, archi- 
tecte de la ville, a livré à M. le conservateur une 
salle aux murs vêtus d'un rouge très doux, à l'am- 
ple voussure encadrant un plafond vitré d'où se 
répand une lumière abondante et douce. Il y a de 
tout dans cette salle, des tableaux, des pastels, des 
dessins, même des sculptures ; aucun classement, 
d'ailleurs, imaginez le cabinet d'un amateur très 
éclectique. Si l'on apportait un bureau de travail, 
quelques sièges, un tapis de pied, vous auriez 
l'impression point déplaisante d'être chez un 
homme de goût, non dans un musée. 

A la place d'honneur, voici un grand tableau 
du xv' siècle, provenant du palais de justice, qui 
l'avait reçu de l'ancienne chambre des comptes, 
le Christ en croix entre la Vierge et un saint qui, 
contre l'ordinaire, ne paraît pas être saint Jean, 
toujours représenté debout. C'est un «primitif» 
remarquable, non toutefois de premier ordre, et 
on peut au moins lui égaler un joli diptyque du 
même temps : V Annonciation, brillant comme 
une orfèvrerie étincelée d'émaux et de gemmes. 

Le musée doit à M. Jules Maciet un certain 
nombre de tableaux italiens, flamands et français, 
des miniatures détachées de manuscrits, des pas- 
tels dispersés dans les différentes salles, mais dont 
celle-ci a reçu la moyenne partie. Je signalerai 
seulement : une grande Annonciation flamande, un 



peu retouchée, une Vierge de Nino di Bicci, 
xv" siècle, qui, avec ses ors gaufrés, ses bleus et ses 
pourpres profonds associés aux tons ambrés des 
chairs, est un délice pour les yeux; un panneau 
donné, selon toute vraisemblance à Vivarini, où, 
lumineux et fier, vêtu d'un riche costume vénitien, 
se dresse en pied un jeune porte-étendard. Enfin, 
dans un volet de triptyque, école du nord, xvi° 
siècle, des donateurs agenouillés font penser aux 
graves portraits de Antonio Moro. Au revers, en 
grisaille, l'ange de VAnno)iciation. 

De la collection Baudot, vendue en 1894, à 
Dijon, vient une Trinité, attribuée au peintre 
douaisien du xv" siècle, Jehan Bellegambe. Ce 
n'est que la copie, bonne et ancienne d'ailleurs, 
d'un original qui se trouve en Allemagne. 

De l'ancien fonds proviennent deux Vierges de 
l'école du Perugin. 

Voici maintenant, épaves de cet étang à médio- 
crités que l'on appelait le Musée Campana, une 
Assomption ombrienne, à qui l'on fait trop d'hon- 
neur en l'attribuant au Spagna, et d'autres pan- 
neaux italiens, 'f. primitifs /> qui ne s'élèvent pas au- 
dessus de la banalité courante. On s'arrêtera plus 
volontiers devant un tableau de Zanobio Macchia- 
velli, xv" siècle, dont Vasari fait un élève de 
Benozzo Gozzoli. C'est un Couronnement de la 
Vierge signé et daté de 1470 (envoi de 1876) ; une 
œuvre grave, un peu lourde et sans perspective 
que l'on croirait facilement plus ancienne ; on 
dirait un carton de mosaïque. 

Un caprice traditionnel des catalogues qui se 
sont succédé, depuis un siècle donne au Pontormo 
ce panneau si apertement germanique, la Présen- 
tation de la Vierge, qui semble peint avec des 
cendres colorées. On dit pour s'excuser que le 
Pontormo, mort en 1558, s'amusait à pasticher 
Albert Diirer. 

Un grand triptyque, dont le sujet central est la 
Circoncision, révèle un peintre de valeur, dijon- 
nais ou ayant vécu à Dijon, Nicolas Quentin, 
mort en 1636, et dont les tableaux d'église sont 
nombreux. M. de Chennevières en a dit queloues 
mots dans ses notes sur les artistes provinciaux de 
l'ancienne France. D'après l'opinion commune, 
son chef-d'œuvre serait la Communion de sainte 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE, 1908. 



Pl. IX. 




Tête de jeune fille 

Dessin de Prudhon 
(Musée de Dijon) 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



45 



Catherine, à l'hospice Sainte-Anne de Dijon. Je 
préfère la Circoncision, où, selon une formule 
consacrée, la lumière rayonne du corps de l'enfant ; 
la Vierge est quelconque, mais dans le reste du 
tableau règne un réalisme de bon aloi, et la couleur 
solide et franche fait pensera un Bassan qui neserait 
pas lourd, à certains Flamands contemporains, et 
même à la grave école espagnole. Quentin est un 
exemple provincial de ce qu'eût été l'art français, 
s'il n'avait pas abandonné l'étude de la nature pour 
se traîner dans l'ornière delà décadence italienne. 

Un assez beau Christ français du xvn' siècle, 
attribué sans vraisemblance à Le Sueur, provient 
encore du palais de justice. 

V Adorât ion des Bergers, de Charles-Antoine 
Coypel, est désespérément monochrome et jaune, 
mais dans le groupe des jeunes bergers et ber- 
gères, il y a une naïveté souriante qui, avec plus 
de sincérité, fait pressentir certaines paysanneries 
deGreuze. Voici encore un grand tableau de l'école 
de Breughel ; une gerbe de fleurs éclatantes jail- 
lissant d'un vase de marbre, œuvre italienne très 
décorative de Giuseppe Recco, xvn" siècle; un bel 
Oudry, canards, poissons et plantes d'eau; enfin, 
un petit paysage, demi-réel, demi-classique, où 
des frondaisons fauves font écran sur un horizon 
laiteux et clair; un Fragonard? Peut-être bien. 

Parmi les dessins, à citer d'abord quatre 
La Tour: un portrait de chanoine; celui d'un 
homme en bonnet de nuit, au visage d'épicurien 
spirituel ; une préparation aux crayons noir et 
blanc pour le portrait de Joseph Vernet; enfin, 
une étude très poussée pour celui du peintre ; le 
grand chapeau est seulement indiqué, mais le 
visage, haché de noir, de blanc, de bleu et de 
rouge, est terminé, et dans l'œuvre de La Tour, le 
plus grand portraitiste français, peut-être, rien, 
selon moi, ne dépasse cette esquisse étonnante, 
préparation pour le portrait exposé, si je ne me 
trompe, en 1743. Dans la collection His de La 
Salle, le musée possède une autre excellente étude 
pour le maréchal de Saxe, du Louvre. 

Un tel voisinage nuit aux deux trop agréables 
pastels de la Rosalba, le Printemps et la Femme à 
la Colombe ; le second est une réplique d'un ori- 
ginal que j'ai vu aux Offices, à Florence. Les cadres 
magnifiques en bois sculpté sous dorure ancienne, 
valent presque autant que le contenu. 

Voici de Claude Hoin, l'aimable petit maître 
passé de l'école provinciale à l'école française tout 



court, son portrait au pastel, inférieur, selon moi, 
à l'exemplaire que montre conjugué avec celui 
de sa femme, la salle Grangier. Hoin se montre 
supérieur dans ses dessins sur papier bleu aux 
crayons noir et blanc, surtout dans cette exquise 
tête de femme ni très jeune, ni très jolie, mais si 
captivante? C'est un papier jaunâtre, un frottis 
léger, rehaussé de quelques touches de pastel ; un 
souffle, un rien, mais cela vit, palpite et charme. 

Mn vrai chef-d'œuvre est celte Vierge un peu 
mignarde dont l'héliogravure ci-jointe donne 
une traduction excellente. Prud'hon n'a rien 
fait de plus libre, de plus coloré que ce dessin 
aux crayons noir et blanc sur papier jaune 
pâle (i). L'opposition entre le travail hardi, som- 
maire de la chevelure et les hachures plus déli- 
cates du visage, est d'un maître et d'un coloriste. 
Nous avons, sans doute, ici une étude d'après nature 
pour la Vierge exposée en 1810, en même temps 
que le Crime poursuivi par la Vengeance céleste 
et la Justice, et lithographiée par Aubry-Lecomte. 
Plus finie, moins libre, d'une saveur moins rare, 
quoique toute prud'honienne encore, fait pendant 
à la Vierge une tête de femme, étude par 
M'"' Mayer. 

Au-dessous du Christ en croix du xv' siècle, est 
un rare produit de l'orfèvrerie, probablement di- 
jonnaise, du xvi" siècle, un tableau à fond de cuivre 
doré sur lequel se détache en argent repoussé un 
riche décor Renaissance sertissant deux sujets 
ovales, la Manne dans le Désert et l'Eucharistie. 
Ce précieux morceau porte la signature, non de 
l'artiste, ce serait trop beau, mais des donateurs. 
Bénigne Jacqueron, premier président de la 
chambre des comptes, et de sa femme, Isabeau 
Moreau, sous forme d'écus armoriés et émaillés. 
Le style des sujets est celui, un peu banalisé, des 
cartons de Raphaël, l'ornementation bien distri- 
buée est d'une mise en page excellente. Ce mor- 
ceau très précieux et rare provient de la Sainte- 
Chapelle de Dijon, et serait intact s'il ne manquait 
une partie de la figure d'un évangéliste et une 
tête de chérubin ailé. 

Un retable en pierre de la même époque, 154, 
environ, présente un fort relief et, encadrées dans 
une riche architecture, six scènes de la vie du 
Christ. Il porte les armes d'une ancienne famille 
dijonnaise, les Le Marlet, et provient de l'ancienne 

(i) H. o m. 30, 1. m. 13. 



46 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



église Saint-Pierre, démolie en 1791. C'est une 
œuvre un peu lourde et qu'il aurait mieux 
vnlu ne pas restaurer il y a une trentaine d'années. 
Les initiales J. D., gravées sur un pied droit, sont 
probablement la signature d'un renommé imagier 
dijonnais du temps, Jean Damotte, auteur d'im- 
portants travaux décoratifs à Saint-iMichel de 
Dijon. Ce qu'il en subsiste est dans le même style 
que le retable des Le Marlet. 

Je citerai pour terminer quelques fines ma- 
quettes en terre cuite d'un fécond sculpteur dijon- 
nais du xvii^ siècle, Jean Dubois, 1626-1697 (i). 

Dubois était un habile homme, de la famille, 

(i) Un dijonnais, M. Eugène Fyot, vient de consacrer à 
Dubois un volume d'une critique sûre et d'une documentation 
intéressante, et, chose i noter, sans la moindre piqûre de 
provincialisme. 



mais un cadet, des sculpteurs parisiens de son 
temps. Il a rempli Dijon et la Bourgogne d'œuvres 
faciles, inégales d'ailleurs, et qui souvent sentent 
le travail d'un atelier dirigé par le maître. Voici, 
entre autres, l'esquisse d'une des très belles 
cheminées monumentales du Logis du Roi, à Dijon, 
aujourd'hui l'hôtel de ville, et celle de la grande 
Assomption qui jusqu'à la restauration générale 
de l'église Notre-Dame, achevée en 1873, s'élevait 
au fond de l'abside qu'elle remplissait d'un fracas 
décoratif non sans beauté ni grandeur. On était 
habitué à cette dissonance et beaucoup, dont je 
suis, ont regretté l'exil de cette grande machine 
de pierre dans la chapelle dite des Œuvres, élevée 
au xix' siècle. 

Henri Chabeuf 



L'ART ALLEMAND DAMS LES MUSÉES FRANÇAIS 

(SiiitL- et fin) 



Une exploration méthodique des musées de pro- 
vince révélerait sans doute un certain nombre 
d'œuvres de l'école allemande déguisées présente- 
ment sous des attributions vagues ou erronées. 
On a depuis longtemps attiré l'attention sur les 
musées de Reims et de Besançon, dont le fonds 
allemand est particulièrement important (i). 

Le musée de Reims possède une quinzaine de 
portraits légèrement coloriés à l'huile, représen- 
tant des membres de la famille des électeurs de 
Saxe. La plupart de ces portraits sont attribués par 
M. Ch. Loriquet à Lucas Cranach le Vieux. Ils sont 
assez faciles à identifier : on reconnaît sans peine 

(i) Cf. GoNSE. ïfs Chefs-d'œuvre dt's yinsfes île Frj.ttce. 

Dans un article fort intéressant de la Revue d'Art 
ancien et moderne, M. Benoit signalait récemment un Cou- 
ronnement dcpines du Musée de Lille qui est assurément 
une œuvre de l'Ecole allemande et qu'il croit pouvoir attri- 
buer au pseudo Grunewald, ce peintre hybride de l'atelier 
de Cranach sur lequel les critiques allemands ont tant dis- 
cuté. Cette attribution parait plausible au premier abord, 
mais elle est insoutenable si, comme l'a démontré Flechsig 
et comme M. Benoit lui-même est disposé à l'admettre, le 
pseudo Grunewald n'est autre que Hans Cranach, le pro- 
pre fils de Lucas : car le Couronnement d'épines est une 
sorte de pamphlet catholique dirigé contre la Réforme alle- 
mande et où l'on reconnaît des portraits-charges de Luther, 
de Franz von Sickingen, de l'électeur Jean le Constant. 
Comment concilier ces tendances catholiques avec l'ortho- 
doxie luthérienne des Cranach, leur affection pour Luther 
et leurs rapports intimes avec les princes saxons ? Cette 
didicultc parait insurmontable. 



l'électeur Jean le Constant, frère de Frédéric le 
Sage, l'illustre Mécène de l'art saxon de la Renais- 
sance, Frédéric le Magnanime, gros homme chauve 
qui ressemble un peu à Henri VIII d'Angleterre ; 
Christian II, roi de Danemark. Le catalogue men- 
tionne encore un portrait présumé de Cranach le 
Jeune par lui-même et un remarquable portrait 
de John Morus, père du chancelier Thomas Morus, 
qui est probablement de la main d'Holbein. Ces 
études proviennent du Cabinet de M. de Mon- 
tholon qui les avait recueillies en Allemagne ; 
elles figuraient en 1770 sous le nom de Durer 
dans l'inventaire de l'École de dessin et de mathé- 
matiques de Reims où elles servaient de modèles 
aux élèves : on les retrouva en 1835 ^" piteux 
état dans les greniers de l'hôtel de ville. 

Cranach est également représenté au musée de 
Besançon par deux tableaux importants qui pro- 
viennent de la collection Jean Gigoux : une Lu- 
crèce et une Nymphe (Foniis Nymphii). Ce der- 
nier tableau, qui représente une femme nue dans 
un délicieux paysage franconien, est sans doute le 
meilleur tableau de Cranach qui soit en France. 



Les nombreux dessins de maîtres allemands de 
la Renaissance qui sont conservés dans les collec- 
tions françaises complètent très heureusement le 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



47 



petit nombre des tableaux que nous possédons. Le 
Louvre possède quelques dessins intéressants des 
primitifs du xv' siècle, notamment du maître E.S., 
de 1466, et de Martin Schongauer ; nous nous 
bornerons ici à commenter brièvement les dessins 
des maîtres allemands du xvi' siècle. 

Il existe en France trois collections publiques 
qui possèdent des dessins originaux de Diirer : le 
Louvre, le Cabinet des estampes de la Bibliothèque 
nationale et le Musée de Condé, , à Chantilly 1 1). 
La collection du Louvre, qui est de beaucoup la 
plus importante, ne saurait ri valiser a vec les trésors 
incomparablesquerenfermel'AIbertinadeMenne, 
mais elle est cependant d'un très grand prix à 
cause de la qualité exceptionnelle et de l'extrême 
variété des dessins qui la composent. Toutes les 
périodes de la vie de Durer et tous les aspects de 
son génie y sont représentés. Une Vierge' au 
baldaquin le montre à ses débuts sous l'influence 
directe de Schongauer. La petite aquarelle de 
« Venediger Klausen » est un des plus admirables 
paysages qu'il ait peints sur la route du Brenner, 
en se rendant à Venise. 11 y a dans cette étude de 
roc abrupt couronné d'un château-fort, dominant 
la verdure des vignes et des oliviers, une surpre- 
nante délicatesse de ton qui ne se retrouve pas au 
même degré dans ses œuvres peintes. 11 faut 
signaler en outre le Christ en croix sur fond vert, 
d'une simplicité grandiose (legs Gatteaux), et une 
grande étude de sainte Barbe, également sur fond 
vert, qui était destinée au grand tableau de la 
Vierge et des Saints dont la première pensée se 
trouve dans la collection Bonnat. Un petit por- 
trait du cardinal Albert de Brandebourg, d'une 
merveilleuse finesse, complète cette série. Rappe- 
lons enfin que le Louvre vient d'acquérir, à la 
vente du marquis de Valori, un admirable dessin 
représentant un vol de chauves-souris dont l'at- 
tribution à Durer paraît vraisemblable. 

La Bibliothèque nationale possède sept beaux 
dessins de Dtirer qui proviennent de la collection 
de l'abbé de Marolles. Dans son corpus des Des- 
sins de Durer, Lippmann en a arbitrairement ré- 
duit le nombre à quatre (2). 11 reproduit une tète 

(i) La plupart de ces dessins sont reproduits en fac-similé 
dans l'ouvrage de Lippmanx : Zeichnungen von A. Durer, 
vol. III et IV, Berlin, Grote. 

(2) On trouvera des photographies de l'étude de femme et 
des deux études de jeunes garçons de la Bibliothèque natio- 
nale dans l'ouvrage de Soldan et Riehl ; Die Gemàlde von 
Diirer und Wolgemut, n"' 19, 31, y^. 



de cerf blessé, d'une authenticité suspecte, et 
oublie une admirable étude de femme peinte sur 
toile à l'aquarelle, d'une authenticité indiscutable. 
Cette tête de femme est très voisine de deux por- 
traits de la Galerie d'Augsbourg et de l'Institut 
Staedel de Francfort, qui représentent une jeune 
fille en prière qu'on croit être Katharina Furlege- 
rin. Lippmann écarte également deux très belles 
études de jeunes garçons qui datent de 1516 envi- 
ron. En revanche, on trouvera dans son recueil le 
petit paysage à l'aquarelle appelé « die VVeiden- 
mùhle»et les admirables études d'enfants, sur pa- 
pier préparé rehaussé de blanc, que Dtirer exécuta 
en 1506 pour son grand tableau du Rosaire. 

Enfin, le Musée Condé, à Chantilly, a hérité 
lui aussi d'une belle série de dessins de Dtirer, 
achetés par le duc d'Aumale à la vente de la col- 
lection Reiset. Le plus connu est peut-être le pré- 
cieux dessin à la plume lavé d'aquarelle qui repré 
sente la première pensée du grand tableau de 
Tous les Saints, avec son riche cadre décoratif 
de pur style italien. Mais le Musée Condé possède 
en outre quelques feuillets du carnet de voyage 
de Dtirer dans les Pays-Bas, où l'on remarque des 
portraits à la pointe d'argent, d'un arrangement 
tout à fait moderne, se détachant sur un fond 
d'architecture ou de paysage. Il serait à souhaiter 
qu'on reconstituât un jour en fac-simile les feuil- 
lets épars de ce carnet d'artiste. 

La bibliothèque de Besançon possède un frag- 
ment du célèbre Livre d'heures de l'empereur 
Maximilien (i) qui avait été illustré de dessins à 
la plume par A. Durer et les plus grands artistes 
allemands de la Renaissance. C'est à la biblio- 
thèque de Munich qu'appartiennent, il est vrai, les 
feuillets les plus précieux, ceux qui ont été décorés 
par Durer lui-même, mais les feuillets de Besan- 
çon, dont les marges ont été illustrées par Burk- 
mair, Hans-Baldung Grien et Hans Diirer, sont 
loin d'être négligeables. 

En ce qui concerne les dessins d'Holbein, le 
Louvre est beaucoup moins bien partagé que le 
Musée de Bâle et que la Bibliothèque de Windsor, 
qui sont les deux principaux dépôts de l'œuvre du 
maître. 11 possède cependant des études de 
portraits qu'il est intéressant de rapprocher 

(i) Cf. Karl Giehlow : Kaiser Maximilians Gebelbuch mit 
Zeichnungen von A. Diirer und anderen Kiinstlern, in-f, Mu- 
nich, Bruckmann, 1908. — G. G.vzier : Musées et Monuments, 
année 1907, n" 7. 



48 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



des portraits à la mine d'argent d'Holbein le 
Vieux, un dessin à la sanguine et à la pierre noire 
représentant deux mains posées à plat, qui a servi 
d'étude pour le portrait d'Érasme, et surtout l'es- 
quisse d'une grande composition murale, aujour- 
d'hui disparue comme toutes les fresques d'Hol- 
bein, qui représente le Triomphe allégorique de 
Pliitus. Cette allégorie, dans le goût des Trionjï 
de Pétrarque et du Triomphe de Maximilien, de 
Durer, décorait la ghilde des marchands allemands, 
à Londres. 

De Hans-Baldung Grien, le Louvre possède 
deux dessins représentant saint Nicolas et sainte 
Lucie. M. G. von Terey (i) lui attribue un autre 
dessin non exposé du Louvre qui figure la Tenta- 
tion de saint Anloiiie. C'est un remarquable des- 
sin à la plume sur papier préparé vert, où 
apparaît une vieille sorcière aux seins flasques 
présentant à l'ermite troublé une belle fille nue. 
M. Bock, qui, dans un livre récent (2), a augmenté 
à tort et à travers et sans le moindre esprit cri- 
tique, la liste des œuvres de Griinewald d'une 
multitude disparate, n'hésite pas à revendiquer ce 
dessin pour le maître du Retable d'isenheim. 
C'est en réalité l'œuvre d'un artiste des Pays-Bas. 

En revanche, il faut restituer à Baldung Grien 
une tête de femme laurée vue de prolil, qui est 

(i) G. de Terey : fLind^cichuinigcn von Baliinng Grioi. 
Strasbourg, iSg^. 
(2) Mathias Gruiiezi'ahi, Str.ishourg, 1904. 



entrée en 1876, avec le legs Ducastel, au iMusée 
municipal de Saint-Germain-en-Laye. M. Leprieur 
a rapproché très justement ce type de jeune bour- 
geoise placide au profil un peu sec de certaines 
estampes de Durer, comme la Grande Fortune ou 
l'Enlèvement d'Amymone, dont Baldung s'est 
visiblement inspiré (i). 



En poursuivant cette enquête sur les œuvres de 
l'école allemande éparses dans les musées fran- 
çais, on arriverait aisément à compléter cette 
étude sommaire, qui n'a d'autre prétention que 
d'effleurer un sujet très vaste. Un inventaire mé- 
thodique de ces œuvres dispersées rendrait de 
très grands services et mettrait peut-être sur la 
voie de trouvailles intéressantes. Si les érudits 
français n'ont pas la patience d'explorer à ce point 
de vue leurs collections nationales, il est vraisem- 
blable que les Allemands se décideront à faire 
eux-mêmes le relevé des œuvres de leur art qui 
ont passé à l'étranger. .Mais il serait bon que les 
savants et les collectionneurs français contribuent 
à cette enquête et témoignent un peu plus d'inté- 
rêt à l'art allemand, que nous sacrifions trop 
à l'étude de l'art italien et flamand et qui n'a 
certes pas, dans nos collections, la place qu'il 
mérite. 

Louis Réau 

(i) Cf. Lephieur : Bulletin ties Miis/es, 1894. 



MUSÉES DE PARIS & DE PROVINCE 

Notes et informations 



BIBLIOTHEQUE NATIONALE A .* A * ^ 

♦♦*♦ Exposition Rembrandt. On a inauguré le 
4 mai dernier l'e.xposition des gravures et dessins 
de Rembrandt qui fait suite à celles, si brillantes 
et si fécondes en résultats, des miniatures du xvnf 
et des portraits dessinés du xvi° siècle. Plus 
de 250 pièces gravées y permettent d'appré- 
cier l'admirable suite que possède notre Cabinet 
des Estampes, et près de 300 dessins prêtés avec 
la libéralité la plus exquise par des amateurs 
français et étrangers en complètent l'enseigne- 



ment. Ajoutons qu'un catalogue très soigné, très 
scientifique et très clair a été publié dès le 
premier jour par les soins de MM. Courboin, Gui- 
bert et Lemoisne. 

MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS ± ik ik 

**** Exposition du théâtre. Les salles disponibles 
du pavillon de Marsan se sont ouvertes depuis le 
15 avril dernier pour l'exposition de documents 
et d'œuvres d'art relatifs à l'histoire du théâtre 
que nous avions annoncée. 



Imprimerie coop. ouvr., Villeneuve-St-Georges (S.-ct-O. 



le Gérant : E. DUQVENOY 



Bulletin des Musées 
de France 



OBJETS CHINOIS TROUVÉS DANS LA PROVINCE DE HO-NAN 

et donnés au Musée du Louvre 

(Planche X) 



Au cours du voyage que j'ai accompli en 1907 
dans la Chine du Nord, j'ai parcouru tout le trajet 
de la voie ferrée qui doit traverser de l'ouest à 
l'est la province de Ho-nan et qui est connue sous 
le nom de ligne du Pien-lo parce qu'elle mettra en 
relations K'ai-fong fou (dont l'ancien nom est 
Picn-lcang) et Ho-nan fou (dont l'ancien nom est 
Lo-yang). Au moment de mon passage, en juil- 
let 1907, les trains circulaient régulièrement entre 
ICai-fong fou et Tckcng tcheou, où la ligne se rac- 
corde avec celle de Péking à Han-k'cou ; de 
Tchcng tchcon jusque près de Sscu-chouci hien, 
la voie était établie et était parcourue par des 
trains de ballast ; au delà de Sscu-chouci hien, les 
travaux de terrassement étaient en cours d'exécu- 
tion jusqu'à Hci-che k'eou, point où le chemin 
de fer traversera la rivière Lo ; au delà de ce cours 
d'eau, on en était encore aux études préliminaires 
et au piquetage Je la ligne. S'il y avait chance 
pour un archéologue de faire quelque trouvaille 
grâce aux remuements de terre entrepris par la 
compagnie, c'était donc, à l'époque où j'étais 
présent, dans la section comprise entre Sseu- 
chouei hien et Hei-che K'eou ; cette section se 
présentait d'ailleurs, à ce point de vue particulier, 
dans des conditions exceptionnellement favo- 
rables; elle traverse en effet une région extrême- 
ment accidentée où les tunnels et les tranchées se 
succèdent sans interruption et ont nécessité des 
fouilles étendues. Par malheur, dans le contrat 
qui a été passé entre la compagnie et le gouver- 
nement chinois, aucune clause n'a été introduite 
concernant les objets qui pourraient être décou- 
verts pendant les travaux ; il en résulte que les 
coolies employés aux terrassements se considèrent 



comme les légitimes possesseurs de tout ce qu'ils 
trouvent et le font disparaître avec une prestesse 
merveilleuse. D'autre part, je me vis refuser l'au- 
torisation de faire quelques fouilles à mes frais 
sur les côtés de la voie. Il ne me restait donc qu'à 
recourir à l'obligeance des agents de la compagnie 
chargés de la direction des travaux en les priant 




Vase en argile grise, provenant de fouilles chinoises 

de bien vouloir me remettre les pièces qu'ils 
auraient l'occasion de découvrir ; deux d'entre 
eux, M. Dhauteville et M. Ramello ont pris en 
considération ma demande avec une bonne grâce 



190S. 



• N" 4. 



50 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



dont je ne saurais leur être trop reconnaissant ; 
c'est à eux que je dois la plupart des objets actuel- 
lement exposés au musée du Louvre. 

Ces objets proviennent tous d'anciennes sépul- 
tures plus ou moins profondément enfoncées dans 
la terre jaune (lœss), dont les couches s'exhaussent 
rapidement sous l'action du vent qui l'apporte de 
fort loin. Les tombeaux sont constitués avec de 
grandes briques rectangulaires disposées de la 
manière suivante : deux de ces briques, mesurant 



w^^mâ 











i 










f 










Fr;!gmcnt de dalle en terre cuite décorée, 
d'un tombeau chinois 



provenant 



de I mètre à 1 m. 50 de long, 50 centimètres envi- 
ron de haut et de lo à 15 centimètres d'épaisseur, 
sont placées de champ bout à bout et forment la 
paroi antérieure du tombeau qui a ainsi de 2 à 
3 mètres de long et 50 centimètres environ de 
hauteur ; deux autres briques semblablement dis- 
posées représentent la paroi postérieure ; une 
brique unique ferme chacune des extrémités laté- 
rales ; des briques moitié plus étroites sont ran- 
gées horizontalement de manière à former la toi- 
ture et le fond de la tombe. Ces briques sont 
souvent percées de part en part d'ouvertures cir- 
culaires qui ont dû servir à assurer la parfaite 
cuisson à l'intérieur. Toutes celles que j'ai vues 
sont couvertes d'ornements géométriques sem- 
blables à ceux qui décorent les trois spécimens du 
Louvre ; au dire des archéologues chinois cepen- 
dant, quelques-unes d'entre elles portaient des 



représentations figurées apparentées aux célèbres 
bas-reliefs de la famille Won dans la province de 
Chan-tong; l'ouvrage intitulé Kin che k'i en repro- 
duit deux de cette sorte et les date de l'époque 
des Hiin, c'est-à-dire approximativement de 
l'an 200 avant J.-C. à l'an 200 après J.-C; il est 
fort possible que les trois briques qui sont main- 
tenant au Louvre soient, elles aussi, de l'époque 
des Han. 

La tombe qui fut ouverte sous mes yeux à Hci- 
chc k'coii était remplie de terre jaune; dans le 
fond, une mince couche de poussière grisâtre était 
tout ce qui restait du corps du défunt; un vase 
circulaire en argile noirâtre, monté sur trois pieds, 
muni de deux anses et dénué de couvercle, fut le 
seul objet que nous découvrîmes. Dans d'autres 
tombes, on a exhumé très fréquemment des vases 
en forme de fioles plus ou moins pansues à leur 
partie supérieure ; ils sont faits en argile blanche 
et recouverts d'un émail vitreux qui souvent 
manque dans la partie inférieure. Une paire de 
vases, que j'ai achetée à Ho-naii fou et qui a cer- 
tainement la même provenance, présente des 








Fr:ignient de dalle en terre cuite décorée, provenant 
d'un tombeau chinois 

linéaments de peinture en rouge et en noir. Enfin 
un grand vase en argile grise de 47 centimètres de 
hauteur, (jui a été trouvé par M. Ramello, rappelle 
par sa forme des vases tout semblables en bronze, 
et ainsi se trouve posée la question de savoir si les 



BULLETIN DES MUSEES DE FRAN'CE, 1908. 



Pi . X. 





Figures d'hommes et d'animaux, en plâtre modelé, 

provenant de tombeaux de la prusince du H6nan iChine). 

Mission de M. Chavannes, 1907. 

(Musée du Louvre). 



liULLIiTlN DliS MUSEES DE FRx\NCE 



51 



bronzes chinois auxquels nous attribuons volon- 
tiers une haute antiquité ne sont pas, dans plu- 
sieurs cas, des imitations tardives de modèles plus 
anciens qui étaient en terre. 

La trouvaille la plus intéressante qui ait été 
faite dans cette région provient de la localité de 
Pai-cha, à une vingtaine de kilomètres :i l'ouest 
de Kong liicn ; elle comprend un ensemble de 
ligurines en plâtre qui ont été retirées d'une seule 
et même tombe et qui m'ont été données par 
M. Dhauteville ; ce sont : un cheval debout (36 cen- 
timètres de hauteur), un chameau accroupi (23 cen- 
timètres), une tête d'homme (12 centimètres) dont 
on n'a pas retrouvé le corps, deux chimères ailées 
assises, dont l'une a une tête humaine, et l'autre 
une tète de lion cornu (30 et 31 centimètres). 
Toutes ces figurines, à l'exception de la tête iso- 
lée, sont reproduites sur la planche X ; elles pa- 
raissent avoir été moulées puis retouchées au 



ciseau ; sur les deu.K chimères on distingue des 
traces de peinture rouge et noire. 

il est difficile de dater ces objets; rien ne s'op- 
poserait cependant à ce qu'ils fussent également 
de l'époque des Hai:, puisque nous trouvons 
le chameau figuré sur un bas-relief du Niao t'ang 
clian, et puisque les bas-reliefs de la famille Woti 
nous montrent toute une série de figures fantas- 
tiques au milieu desquelles les deux chimères 
de Pai-chii ne seraient point dépaysées. 

II est à souhaiter que l'embryon de collection 
que j'ai pu ainsi former pendant mon dernier 
voyage en Chine se développe ; notre connais- 
sance de l'antiquité chinoise est presque unique- 
ment fondée sur des textes littéraires ; elle gagne- 
rait fort à être complétée, rectifiée et précisée 
par l'archéologie. 

Edouard Chavannes 



LE PAPE OFFICIANT A SAINT-PIERRE DE ROME 

Aquarelle d'Ingres 
Acquisition récente du Musée du Louvre 

(Pl.^xche XI) 



Nous avons déjà signalé ici l'acquisition récente, 
par le Alusée du Louvre, d'un album de dessins 
ayant appartenu à M""" Ingres (i). Etudes, croquis, 
compositions, paysages, s'y trouvent exécutés pour 
la plupart par des amis, des collègues ou des élèves 
d'Ingres. Beaucoup de ces dessins portent une 
dédicace aimable, une date et une signature ; on 
ne peut, sur d'autres, relever aucune in.scription ; 
parmi ces derniers, plusieurs sont de la main 
d'Ingres lui-même : recueillis par sa jeune 
femme, ils furent soigneusement fixés dans ce 
précieux volume. 

Il en est un parmi ceux-ci qui mérite une parti- 
culière attention, autant par son sujet, que par 
son exécution magistrale, délicate et soignée. 
Relevé d'aquarelle et d'or, il nous montre, comme 
on le voit par la reproduction que nous publions 
ici, le pape entouré de ses cardinau.x, de ses gar- 
des, de moines et d'un respectueux public, offi- 
ciant au maitre-autel de l'église Saint-Pierre, à 
Rome. La tonalité générale est volontairement 
tenue dans une gamme assez neutre, et combinée 

r Voir le Bulletin des Musées, 1908, n° î. p. 2?. 



pour cjue le pape, vêtu de blanc, soit le centre 
lumineux de la composition ; l'atmosphère tamisée 
de la grande nef, estompant les fonds, est délicate- 
ment exprimée ; les cardinaux, au second plan, 
dans leurs camails rouges, d'un éclat assourdi, 
sont, bien que vus de dos, presque des portraits, 
tant sont soigneusement notées les différences 
d'attitude, de taille, de cheveux, colorés ou blancs, 
abondants ou rares. Un grand sentiment de re- 
cueillement domine cet ensemble, malgré la mi- 
nutie avec laquelle sont notés les moindres détails 
décoratifs des colonnes torses, les armes des 
gardes nobles, les ornements de l'autel, souvent 
rehaussés d'or. 

Ingres avait formé le projet, avant d'exécuter 
en 1813-1814, pour son ami, M. Marcotte, la 
grande vue de la chapelle Sixtine, popularisée par 
la belle lithographie de Sudre (1833), de représen- 
ter une solennelle et pompeuse cérémonie papale 
dans l'église Saint-Pierre (i). On sait la lenteur 
et l'hésitation avec laquelle il combinait tous les 

(i) Voir Vicomte Delaborde : Ingres, sa vie, ses travaux, sa 
doctrine; Pion, éd., Paris, 1870, in-8. 



5» 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



éléments d"un tableau, ou même la forme géné- 
rale qu'il donnerait à sa composition ; ici des con- 
sidérations politiques, la crainte de mécontenter 
Napoléon en faisant du pape le personnage prin- 
cipal d'un tableau, — préoccupation dont on 
retrouve la trace dans la correspondance d'In- 
gres, déjà publiée, et les notes de M. Mar- 
cotte (t) ; et à laquelle il ne renonça dans son ta- 
bleau de la Chapelle Sixtine que grâce à l'insis- 
tance de son généreux ami, mais il abandonna 
définitivement son premier projet de représenter 
une cérémonie religieuse, et le pape entouré de 
ses cardinaux dans l'église Saint-Pierre. Le 
musée de Montauban possède un certain nombre 
d'études et de croquis se rapportant à ce projet (2) 
dont nous ne possédons que l'esquisse première : 
on connaît l'habitude du maître d'exécuter des 
maquettes très finies avant de commencer les ta- 
bleaux définitifs (3). La correspondance annotée 
d'Ingres et de M. Marcotte nous révèlent l'exis- 
tence d'un dessin très poussé de la Chapelle Six- 
tine d'après lequel M. Marcotte se décida à com- 
mander à son ami le tableau exécuté en 1813 et 
18 14. A ce moment Ingres avait-il déjà exécuté la 
petite Chapelle Sixtine du Musée du Louvre ? 
Bien que ce second tableau soit daté de 1820 (4), 
il ne faudrait pas, sans examen, en placer l'exécu- 
tion totale à cette époque. On s'expliquerait mal, 
tout d'abord, qu'après avoir peint le tableau de 
M. Marcotte (Salon de 1814), plus grand de dimen- 
sion, plus original de composition, plus étudié de 
facture puisque la plupart des personnages sont 
des portraits, et que l'artiste s'y est représenté lui- 
même, enfin plus important que celui du Louvre 
et plus définitif à tous points de vue, il ait repris 
six ans plus tard un sujet qu'il paraissait avoir 
déjà épuisé 5). En outre l'examen attentif de la 

(i) Cette correspondance intégrale ne sera sans doute jamais 
publiée. Ingres s'y révèle hésitant, méticuleux, sensible, dé- 
nué d'imagination et surtout illettré. M. Delaborde, avec un 
zèle délicat et une déférente sollicitude, a su dissimuler ce 
dernier caractère dans les fragments de lettres qu'il a citées. 

(2) N°» 3160, 3161, 3183, 3184, 3185, 3203, 3206, 3239, 3240, 
3247, 3248 du catalogue du Musée Ingres, à Montauban, par 
M. Momméja (Inventaire des Richesses d'art de la France, 
Provinces, Edifices civils, tome, p. 29 et suiv. VII). 

(3) Le Louvre possédait déjà un certain nombre de ma- 
quettes semblables, il a acquis en même temps que l'album 
une maquette à l'aquarelle du plafond d'Ingres de l'ancien 
Hôtel de Ville de Paris. 

{4) Il porte comme signature, J. Ingres, Rome, 1820. 

(5) Il est vrai que les Croisés ù Constantinoplc, de Delacroix, 
de la collection Moreau-Nélaton ont été peints onze ans après 
le tableau du Louvre ; mais ces exceptions sont très rares. 



peinture du Louvre nous montre, d'autre part, que 
la toile a été agrandie en hauteur et en largeur 
longtemps après que le centre avait été exécuté. 
Certains endroits des corniches et de la partie 
supérieure du Jugement dernier, les draperies et 
les personnages assis à gauche, sont en effet d'une 
coloration un peu plus foncée que le reste du 
tableau. Comme il est certain que lorsque ces 
agrandissements furent peints tout le Jugement 
dernier, tous les assistants étaient de mêmes tona- 
lités, il faut admettre pour expliquer cette ombre 
répandue sur les parties ajoutées, que l'agrandis- 
sement fut peint lorsque la peinture du centre 
avait elle-même déjà foncé ; l'assortiment de 
couleurs fraîches avec des couleurs patinées par le 
temps devait fatalement causer plus tard, lorsque 
les peintures nouvelles s'assombriraient à leur 
tour, les différences de tonalité que nous consta- 
tons aujourd'hui. C'e.st ainsi que se révèlent les 
repeints sur les tableaux anciennement restaurés. 
Au reste, si nous nous souvenons des crain- 
tes du maître, de mécontenter Napoléon en repré- 
sentant le pape dans tout l'apparat de ses fonc- 
tions, nous pourrons peut-être supposer qu'après 
l'empire il n'avait plus la même timidité — bien 
au contraire — • et qu'il ptit alors reprendre et 
terminer au moment de quitter Rome une pochade 
depuis longtemps commencée et laissée de côté. 
Le tableau aurait été daté après sa transforma- 
tion en 1820, il n'est pas impossible qu'une dizaine 
d'années se soient écoulées entre l'exécution du 
centre et la peinture des agrandissements. Ce 
serait quelque temps avant qu'aurait été exécutée 
l'aquarelle du pape officiant dans l'église Saint- 
Pierre que nous publions aujourd'hui. 

Jean Guiffrey. 



P.-S. — Le tableau de la Chapelle Sixtine du 
Louvre, qui avait subi, l'an passé, l'acte de van- 
dalisme que l'on se rappelle, a pu être parfaite- 
ment réparé. On pourra en juger en le revoyant 
dans la salle voisine de la collection Thomy- 
Thiéry, dont nous annonçons plus loin la réins- 
tallation. 

Quant à l'aquarelle dont il vient d'être ques- 
tion, elle a été détachée de l'album de Madame 
Ingres, encadrée isolément, et a figuré dans l'ex- 
position des nouvelles acquisitions du Musée dont 
nous parlons également d'autre part. N. D. L. R. 



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UNE STATUETTE DU MUSÉE DE CLUNY 



Ath-ibuée à Conrad Meyt 



Dans un article relatif aux sculptures de l'église 
de Brou, paru il y a quelques moisdans VAiiniiaire 
des Musées royaux de Prusse, M. W. Voge a cher- 
ché à compléter certains travaux antérieurs de 
M. Bode sur l'œuvre de Conrad Meyt. En dehors 
de sa participation très importante dans les tom- 
beaux de Brou qu'il a étudiée dans le détail, il 
est revenu sur une curieuse statuette en bois du 
musée de Cluny que connaissent bien tous les 
visiteurs du Musée et qu'il avait déjà cru pouvoir 
attribuer au maître dans une communication faite 
en 1907 à la Société d'histoire de l'art de Berlin. 
C'est une figure de femme nue appuyée sur une 
colonne à demi-brisée, qui représente la Force, 
d'une facture très serrée et réaliste, et que M. Voge 
rapproche avec beaucoup de vraisemblance de la 
célèbre Judith du Musée national de Munich et de 
deux statuettes également en bois, mais moins 
connues, du Musée autrichien de Vienne, repré- 
sentant Adam et Eve. Il reconnaît du reste que 
M. O. Schestag, conservateur du Musée autrichien, 
était arrivé de son côté aux mêmes conclusions. 

Une comparaison très minutieuse du traitement 
de la figure, des yeux notamment, de la bouche 
et des cheveux, ne paraît pas laisser de doute à ce 
sujet. Il faut y ajouter surtout ce parti pris de 
naturalisme extrême qui est si particulier dans un 
sujet d'ailleurs plutôt classique de conception et 
de thème et qui rappelle la saveur toute spéciale 
des statuettes conservées dans les musées de 
Munich et de Vienne. Cette figure nue, aux 
formes très ressenties, au visage vulgaire, à la 
chevelure bizarrement coifïée et couronnée d'une 
épaisse et drue couronne de chêne, est tout à fait 
déconcertante lorsqu'on la compare aux types 
habituels de la Renaissance franco-italienne dont 
elle est contemporaine. Il n'y a guère que la 
Renommée de Pierre Biard, du Louvre, qui nous 
donne à peu près le même accent à l'extrême fin 
du xvi' siècle. Qu'elle appartienne au groupe dos 
statuettes précitées, cela ne fait aucun doute, et 
comme l'une de celles-ci est signée de Conrad 
Meyt, on est amené légitimement à considérer cet 
artiste comme l'auteur de la série. 



Mais on sait d'autre pari, a n'en pas douter, 
que Conrad Meyt est l'auteur d'une partie des 
sculptures de Brou. Peut-être y aurait-il lieu de 
discuter certaines des attributions que M. Vijge 
lui propose dans cet ensemble pour des raisons 
de style et de technique : Hs rapprochements pos- 
sibles avec les figurines dont il vient d'être ques- 




tion sont à la vérité assez peu nombreux, et il n'y 
a guère que dans certains des angelots (un peu 
surfaits du reste par M. Vôge) que l'on retrouve- 
rait quelque chose du même esprit qui interprète, 
en les caricaturant légèrement, les types de la 
Renaissance. 

P. V. 



MUSÉES NATIONAUX 
Acquisitions et dons 



MUSEE DU LOUVRE ■=>: A * ,'ft * * ■* ?<^ A 

î3 ^ Département des peintures. — Une 

acquisition de la plus haute importance vient 
encore d'enrichir nos collections de pointures 
anciennes. Il s'agit d'un portrait de femme âgée, 
par Memling, qui avait tté très remarque à l'expo- 
sition de Bruges en 1902. Il appartenait alors à la 
collection de M. Nardus et était passé depuis 
entre les mains de M. Kleinberger qui l'a cédé 
au Louvre. 

Sf ï3 «i Département des sculptures mo- 
dernes. — Le Musée vient d'acquérir une grande 
vierge en bois, provenant de la province de Léon 
(Espagne), spécimen curieux de l'art espagnol du 
xv° siècle encore influencé par l'art gothique 
français. 

D'autre part, un certain nombre d'esquisses, 
provenant de l'atelier de Carpeaux, sont venues 
se joindre à la petite série que le musée possédait 
déjà; elles ont été acquises des héritiers du maître 
avec l'aide d'un ami du Louvre que passionne la 
recherche des documents de toute nature concer- 
nant l'histoire de l'art français. 

MUSÉE DU LUXEMBOURG * * * * ?fe ft 

« a )a Accroissements 1907-1908. — Les 

œuvres qui sont attribuées au Luxembourg sur 
l'ensemble des acquisitions annuelles de l'État ne 
sauraient oflVir toutes un intérêt durable pour les 
collections nationales. — On ne relève ici que 
les meilleures pièces entrées par diverses voies 
au Musée depuis la fin de 1906. 

Une figure acquise l'an dernier à la vente Thié- 
bault-Sisson, Li Femme à la veste ronge, complète 
la série (i) qui représente au Luxembourg les 
manières successives et si diverses de James Tissot 
(1836-1902). C'est un tableau de costume Second 
Empire, d'un coloriage amusant. 

M. Bracquemond, à ses débuts, il y a un demi- 
siècle, en même temps qu'il s'essayait à la gravure 
et à la décoration céramique, a peint aussi de 
curieux portraits : celui de M'"" Paul Meiince, 
médaillé au Salon de 1866, et reparu, quarante ans 
après, à la première exposition de la Société 

(i) l''au\t et Margueiite (1860). — Poitiails d'une femme 
et d'une jeune fille dans un parc {186..). — Suite des quatre 
compositions de VEiifant prodigue (1873). 



Nationale des Beaux-Arts à Bagatelle, a été donné 
depuis par les héritiers de M"" Meurice. 

Guillaume Régamey (1837-187^) et Frédéric 
Bazille (1841-1870) (2) tous deux prématurément 
disparus, ont été remis en lumière à la dernière 
Centennale, le premier comme le seul peintre 
militaire original du Second Empire, le second 
comme un coloriste indépendant, ami de Manet 
et voisin de lui par l'esprit de sa peinture. 
Régamey avait laissé, outre ses tableaux, un cer- 
tain nombre de fusains d'un style pittoresque et 
fier. Le musée, qui possédait déjà le tableau des 
Cuirassiers à la cantine, a acquis quatre de ces 
dessins à la vente Régamey, en 1907. — Il a reçu 
des héritiers de Bazille un Paysage des environs 
de Montpellier et un Groupe sur une terrasse qui 
est une des compositions les plus importantes 
laissées par l'artiste. 

Un petit intérieur d'Amand Gautier (1825-1894), 
Mère et Fille, acheté en 1906, a enfin introduit 
dans nos collections un peintre qu'il faut nommer 
à côté de Bonvin. — Un grand paysage de mon- 
tagne y rappellera — avec le petit tableau, anté- 
rieurement acquis, des Bohémiennes — le nom et 
l'œuvre, trop oubliés, d'un contemporain de la 
génération de Manet et de Fantin-Latour et d'un 
coloriste qui a une note originale, Gustave Colin, 
le peintre du pays basque. — M. Moreau-Nélaton, 
enfin, a donné un paysage de Legros provenant de 
la vente Dalou. 

Les trois œuvres capitales qui représentent 
Carrière au Luxembourg, la Famille du peintre, la 
grande Maternité, le Christ en croix, sont de 1892, 
de 1893 et de 1897 ; grâce au don généreux d'un 
groupe d'amateurs, on aura aussi désormais un 
bel exemple de la dernière manière de l'artiste. 
Tendresse est une toile de grandes dimensions, 
toute remplie par le vif et tendre élan d'un enfant 
qui se jette au cou d'une jeune femme et l'em- 
brasse; doucement inclinée vers lui, elle lui prend 
une main et lui passe ses doigts dans les cheveux. 
Modelée dans les visages et les chevelures, large- 
ment esquissée et enveloppée dans tout le reste, 
la peinture est claire, à base de gris et d'argent. 

(2) Tué .nu combat de Beaune-la-Rolande le 28 novembre 1870. 
— Le don de M. Marc Bazille est de 1905 ; mais les tableaux 
n'ont pas encore été exposés. 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



5'> 



Comme le célèbre portrait de M"" Dcvillr{ mire 
et de M. L. H. DeviUc{, le tableau date de 1903 ; 
il a paru cette même année au Salon d'Automne, 
et, depuis, en 1907, à l'exposition Eugène Carrière, 
à l'École des Beaux-Arts. — C'est de l'exposition 
Carrière que sont venus quatre dessins (des cro- 
quis de mouvements) donnés par la famille de 
l'artiste. Un portrait de femme au fusain, de date 
ancienne, avait été précédemment offert par 
M. Pontremoli. 

Il faut citer encore, entre autres entrées à la 
section de peinture : une des Cathédrales de 
M. Claude Monet, celle qui apparaît dans un jour 
terne et jaune — et qui n'est peut-être malheu- 
reusement pas la plus heureuse de la série — un 
pastel de Danseuse, au repos sur un canapé, qui 
est un excellent exemple du talent de M. Louis 
Legrand — deux morceaux de M. Simon, une 
grande étude d'enfants. Jour d'Eté (1906), et la 
vigoureuse aquarelle de la Gala de l'Ile Tuby 
(1907) — enfin la plus importante et la plus char- 
mante des fantaisies décoratives de M. La Touche, 
la grande Fête de Nuit d'abord destinée à l'Elysée. 

La section de peinture étrangère s'est enrichie 
du portrait de Dalou et de sa famille, par sir Law- 
rence Alma-Tadema, acquis à la vente Dalou, et 
de plusieurs dons notables (sans compter des 
aquarelles intéressantes de MM. Von Bartels, Ten 
Cate, Cassiers, Marcette (pour l'Allemagne, la 
Hollande, la Belgique). M. Sorolla y Bastida a 
offert en 1906, après son exposition aux galeries 
Georges Petit, la belle esquisse de la Préparation 
des raisins secs ; ^L le D'' Henri de Rothschild, un 
tableau de costumes et de harnois (Opales), qui 
est un des meilleurs exemples des somptueuses et 
violentes fantaisies de palette d'un autre colo- 
riste espagnol, M. Anglada Camarasa. On doit à 
M. Charles Landelle le Pauvre Écolier, peinture 
excellente et déjà ancienne dans l'œuvre de 
M. Antonio Mancini, un des représentants les 
plus connus de l'art italien contemporain. 

Les nouvelles acquisitions de la section de 
sculpture sont nombreuses : une figure du Prin- 
temps, de M. Gaudissard, un marbre au modelé 
suave qui rappelle agréablement la tradition pra- 
xitélienne ; une Nymphe de M. Octobre, toute 
différente, étude minutieuse et serrée de nu 
moderne, de nu déshabillé, marqué par le corset 
et le vêtement ; des bronzes de M. Ségoffin (un 
buste de M. Ziem), et de M. Bouchard (deux 



figures, tiers de nature, de manouvriers italiens) ; 
toutes œuvres de jeunes sculpteurs qui méritaient 
d'avoir leur place au Luxembourg — deux pièces 
décoratives, en marbre, de M. Injalbert : un grand 
vase couronné de figures, et une grande coupe au 
faune — plusieurs pièces de petite sculpture : 
cinq figurines ou groupes de bronze et une figu- 
rine d'ivoire, d'onyx, d'argent et d'émail, par 
M. Théodore Rivière — enfin et surtout le Sou- 
venir du feu Paul Dubois et une très importante 
série de bronzes de M. Rodin. 

LeSouvenir, deuxfigures de femmesassises,dont 
l'une en costume alsacien, est un des derniers ou- 
vrages de Paul Dubois. Ce groupe de bronze, très 
noble et très simple, acheté au Salon de 1902, a été 
tardivement attribué au Luxembourg en 1906. 

Ce n'est pas le lieu de commenter ici les douze 
nouvelles pièces qui portent à vingt et un le 
nombre total des ouvrages de M. Rodin aujour- 
d'hui possédés par le Musée du Luxembourg. Il 
suffit d'indiquer que, par leur date, elles corres- 
pondent à des moments et à des manières très 
différentes dans l'art de M. Rodin, depuis 1864 
jusqu'à 1907, que ce sont, pour la plupart des 
portraits, et que, dans le nombre, il y a des chefs- 
d'œuvre tels que le buste de Dalou (1884), celui 
de Falguière (1899), et celui du Très Honorable 
George Wyndham (1904). Le célèbre masque de 
l'Homme au ne^ cassé (1864) a été composé, on le 
sait, par M. Rodin, à l'âge de vingt-quatre ans, 
lorsqu'il était encore employé dans un atelier 
d'ornemaniste, avant son passage à l'atelier Car- 
rier-Belleuse. — Le grand buste casqué de la 
Billone date de 188 1 ; la Tête de saint Jean-Bap- 
tiste sur un plat, de 1887 ; le buste de M. Roche- 
fort, de 1892 ; celui de Victor Hugo (le second 
Victor Hugo, le buste héroïque composé pour la 
statue), de 1902 ; celui d'Eugène Guillaume, de 
1904, et celui de Gustave Geffroy, de 1905. Tous 
ces bronzes sont des exemplaires de fonte récente 
(sauf le chef de Jean-Baptiste). Un marbre, le 
buste de M°" N., a paru au salon de la Société 
nationale en 1907. 11 faut rappeler encore, pour 
mémoire, l'admirable petite Caryatide tombée 
portant sa pierre (1891), une des figures qui se 
rattachent à la Porte de l'Enfer. L'ancien conser- 
vateur du Luxembourg, M. Arago, en avait donné 
le plâtre : le Musée en a fait couler, depuis, une 
fonte parM. Hébrard, et a exposé le bronze en 1906. 

François Monod. 



56 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



Documents ^ Nouvelles 



SI « a Réorganisation de la salle Thomy 

Thléry. — La collection Thomy Thiéry avait dû, 
il y a quelques mois, abandonner, par suite de 
travaux d'architecture indispensables, la salle où 
elle était installée. On en avait seulement réuni 
les pièces capitales dans une salle voisine. Elle va 
reprendre ces jours-ci sa place primitive dans un 
arrangement plus raisonné et plus harmonieux 
qui satisfera, il faut l'espérer, tous les amateurs 
de notre école romantique et naturaliste. 

Les deux salles, avant et après la salle Thomy 
Thiéry, vont être également réorganisées et en 
partie renouvelées. Quant à la salle voisine du 
Musée de Marine, qui avait abrité provisoirement 
la collection Thomy Thiéry, on y exposera un 
ensemble de dessins modernes. 

{3 a SS Installations diverses. — Signalons 
encore, quoique le public en ait appris le chemin 
depuis déjà un certain nombre de semaines, l'ex- 
position temporaire qui fut le corollaire, dans les 
salles de dessin du Louvre, de la magnifique réu- 
nion de la Bibliothèque Nationale, de tous les 
dessins de Rembrandt possédés par le musée, ainsi 
que l'exposition d'ensemble toute voisine des 
gouaches, aquarelles et dessins du don vonBlaren- 
berghe. 

On sait enfin que l'ensemble des nouvelles 
acquisitions du département des peintures et des- 
sins comprenant, outre le portrait de Clouet et le 
Beffroi de Douai, de Corot, les pièces des legs 
Audeoud, Cuvelier et Marmontel, un certain 
nombre de dessins et d'aquarelles, des Delacroix 
et des Corot notamment, acquis ou donnés par la 
Société des Amis du Louvre, a été exposé pen- 
dant plusieurs semaines dans la salle des portraits 
d'artistes. 11 n'y reste plus aujourd'hui que le por- 
trait de Clouet et cette curieuse figure de Para- 
cclse attribuée à un maître de l'école hollandaise 
du xvi" siècle, qui avait été donnée il y a un an ou 
deux mais n'avait pu cire montrée au public. 

« » ES Une nouvelle salle de sculptures 

modernes. — Le public est admis depuis quel- 
ques jours à pénétrer dans la salle qui fait suite 
à la salle Carpeaux où ont été groupées un certain 



nombre de sculptures modernes dont les auteurs, 
morts depuis plus de dix ans, peuvent figurer 
aujourd'hui dans les salles du Louvre. On y 
trouvera des morceaux célèbres, jadis au Luxem- 
bourg, comme la Jeanne d'Arc de Chapu ou la 
Coniélie de Cavelier, auxquels sont venues se 
joindre des œuvres qui prendront une place de 
plus en plus significative dans l'histoire de la 
sculpture moderne, comme cette gracieuse et 
vivante statuette de garçonnet donnée par 
M. Robert Desmarres d'après lequel Chapu l'avait 
jadis modelée (nous l'avons publiée l'an dernier 
dans Musées et Monuments au moment de la dona- 
tion) ou comme le joli groupe du Secret d'en Juiut 
par Hippolyte Moulin. 

On remarquera et on appréciera sans doute la 
présentation nouvelle au Louvre de ces scul- 
ptures s'enlevant sur deux magnifiques tapisseries 
des Gobelins prêtées par le département des 
objets d'art. Ce sont les deux grandes pièces tis- 
sées d'après les modèles de Jouvenet qui repré- 
sentent le Baptême du Christ et la Chananéenne. 

K i3 a L'ascenseur du musée du Louvre. 

— Qui n'a pas maudit la raideur et la hauteur des 
escaliers du Louvre ? Bien des personnes peu 
valides se voient même privées, par la difficulté 
de leur ascension, d'aller revoir des œuvres 
chères. Le palais de nos rois, est, il faut l'avouer, 
assez hostile au confortable moderne. On se préoc- 
cupe cependant, depuis longtemps, de réaliser le 
perfectionnement très sensible qu'apporterait 
l'installation d'un ascenseur. La commission des 
monuments historiques consultée, les architectes 
entendus, les projets étudiés, remaniés et accep- 
tés, on est décidé aujourd'hui à l'établir dans le 
voisinage de l'escalier Henri IV, près du pavillon 
de l'horloge. 11 s'ouvrirait au rez-de-chaussée, au 
bas de cet escalier qui lui-même n'est, en ce 
moment, ouvert au public que par exception, les 
jours d'affluence dominicale, et qui servirait doré- 
navant à la circulation. 11 déboucherait au premier 
étage, à l'entrée des salles du Mobilier, et condui- 
rait au second, au musée de marine, par où l'on 
gagnerait de plain-pied la collection Thomy 
Thiéry. 



DESSINS INÉDITS DE MOREAU LE JEUNE & DE GRAVELOT 

à la Bibliothèque de Besançon 

(Planche XII) 



Au xvin' siècle, peu d'ouvrages, comme le font 
remarquer les Concourt, osent se présenter aux 
lecteurs sans accompagnement de vignettes et de 
gravures. L'image remplit le livre; elle contribue 
souvent à son succès; parfois aussi, surtout quand 
elle est signée du nom d'un des maîtres du genre 
tels que Gravelot, Eisen, Cochin ou Moreau le 
Jeune, elle fait accepter les productions médiocres 
ou même mauvaises des écrivains contemporains 
de Louis XV et de Louis XVI. 

Fenouillot de Falbaire de Quingey avait grand 
besoin de la collaboration de quelques-uns de ces 
grands artistes pour que le public s'intéressât à 
ses œuvres. Cet auteur dramatique avait eu un 
moment de grande vogue : en 1767, il avait com- 
posé VHonnête Criminel, et les philosophes 
avaient fort prôné ce drame, non pour sa valeur 
littéraire, mais en raison du sujet traité. Falbaire 
avait mis en scène un jeune homme nommé 
Fabre qui, dix ans auparavant, avait demandé et 
reçu l'autorisation de prendre aux galères la place 
de son père, condamné comme religionnaire. La 
pièce émut fort l'opinion et Fabre dut à cette 
intervention du poète ses lettres de grâce et de 
réhabilitation; plus tard, en 1778, la reine Marie- 
Antoinette faisait jouer ce drame à Versailles et 
l'honorait, dit-on, de ses larmes. 

Ce succès fit malheureusement croire à Falbaire 
qu'il était doué pour le théâtre. 11 commit alors 
d'autres pièces, les Deux Avares, comédie en deux 
actes, dont la musique de Grétry fit la réputation, 
puis le Fabricant de Londres, joué à Paris en 1771, 
et qui tomba à la première représentation. 

L'École des Mœurs on les Suites du libertinage, 
qui vint ensuite, « fut, nous dit Grimm, enterrée 
assez paisiblement au théâtre de la Comédie fran- 
çaise le lundi 13 mai 1776 », et le critique ajoute : 
« L'auteur n'a aucune adresse, aucune grâce dans 
l'esprit, parce que, sans verve et sans chaleur, il 
n'a même pas le talent d'écrire. » Enfin e.i 1778, 
Falbaire puh\\ait\esJam?nabos, composés quelques 
années auparavant. Cette fois encore l'auteur 
s'adressait aux passions du jour : sous couleur de 
flétrir l'intolérance, la politique sans scrupules, 
l'ambition effrénée et la cruauté de certains bonzes 



japonais, il faisait le procès des jésuites qui ve- 
naient d'être dissous, et remplissait son drame 
de déclamations anticléricales. Les philosophes 
applaudirent fort des vers comme ceux-ci : 

Le ciel, qui de limon a pétri tous les êtres, 

Le tremp.T dans le tel quand il forma les prêtres. 

vers tels qu'on en lit à chaque page de cette tra- 
gédie. Ils furent flattés encore d'entendre dire : 

Les lettrés forment seuls Topinion publique, 
Le plus grand des ressorts dans l'ordre politique ; 
Et quand les Jammabos seront anéantis, 
C'est la main des lettrés qui les aura détruits. 

Grimm eut le bon go'it de déclarer que cette 
pièce eut fait davantage sensation, « quand il y 
avait quelque danger à attaquer les jésuites et 
quelque courage à les haïr », et signala sa très 
grande infériorité au point de vue littéraire. 

Falbaire de Quingey était donc un écrivain des 
plus médiocres ; il n'en était pas moins très con- 
vaincu de son talent. Persuadé que son œuvre 
passerait à la postérité, il publia, en 1787, ses 
Œuvres complètes en deux volumes, et il n'hésita 
pas à orner ses drames de gravures pour lesquelles 
il avait demandé des dessins à Gravelot et à 
Moreau le Jeune. 

La Bibliothèque de Besançon possède les dessins 
originaux de ces gravures, mais aussi d'autres des- 
sins qui n'ont pas été publiés. 

Il s'y trouve dix dessins de Gravelot. Sur ces 
dix, cinq étaient destinésà l'illustration du Fabri- 
cant de Londres : ceux-là ont été gravés par J. de 
Longueil, J.-C. Le Vasseur et J.-B. Simonet. Une 
composition pour les Deux Avares fut également 
publiée par Longueil. Enfin Gravelot a donné 
quatre dessins pour les Jammabos ; deux ont été 
gravés par Le Vasseur et Simonet, deux sont iné- 
dits, et c'est l'un d'eux que nous reproduisons ici. 
L'artiste a voulu représenter le moment où le fils 
de l'empereur du Japon et son amante, victimes 
de la haine des Jammabos, se précipitent enchaînés 
dans les bras l'un de l'autre. 

Enfin Falbaire avait demandé en 1776 à Moreau 
le Jeune un frontispice pour sa pièce de l'École 
des Mœurs. Moreau venait l'année précédente Je 



^8 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



composer sonchei-d'œiwreduSacr,; de Louis XVI, 
et cette gravure avait consacré sa renommée. Fal- 
baire, qui avait de la fortune, n'hésita pas à 
s'adresser au dessinateur à la mode, et Moreau lui 
envoya le dessin que l'on peut voir ci-contre. 
L'artiste nous y montre Louis XVI repoussant 
l'Impudeur et tendant sa main à la Sagesse. Le 
roi, en costume royal, écarte de la main droite le 
Vice symbolisé par une femme nue enguirlandée 
par des Amours et derrière laquelle s'agitent les 
puissances infernales. Il place sa main gauche 
dans la main d'une Minerve ayant pour égide le 
médaillon de Marie-Antoinette. Dans les nuages, 
la Renommée embouche une trompette dont la 
banderolle porte ces mots : Ecole des Mœurs. 

Pourquoi Falbaire n'a-t-il pas fait graver ces 
deux dessins de Gravelot, ni celui de Moreau, 
comme il avait fait pour les autres? Pour Grave- 
lot, qui était mort en 1773, il semble probable que 
notre auteur jugea suffisant de faire reproduire 
huit sur dix de ses dessins : quoi qu'il en soit, 
celui qu'il négligea et que nous reproduisons est 
peut-être le plus délicat et le plus original de cette 
série du célèbre dessinateur. On peut donner une 
autre explication à la non-reproduction par Fal- 
baire du dessin de Moreau le Jeune. Nous avons 
dit l'échec lamentable de VEcole des Mœurs : 



l'auteur malheureux n'a sans doute pas tenu à 
reproduire cette Renommée bruyante qui ne pou- 
vait que proclamer de toutes parts la chute reten- 
tissante de son drame. 

On ne sait pas d'une façon certaine comment 
ces dessins sont entrés à la Bibliothèque de 
Besançon. Fenouillot de Falbaire, né à Salins en 
1727, devint en 1782 inspecteur général des salines 
de l'est. La Révolution le ruina et il se retira avec 
sa famille à Sainte-Menehould où il mourut en 
1800. Mais son frère Jean Fenouillot, avocat à 
Besançon, puis inspecteur de la librairie pour la 
Franche-Comté, joua dans cette province un rôle 
important. 11 se signala notamment au moment 
de la Révolution par des pamphlets contre-révo- 
lutionnaires très violents qui l'obligèrent à émi- 
grer pour soustraire sa tête à l'échafaud. Ses biens 
furent confisqués et sa bibliothèque est l'une de 
celles des émigrés qui vinrent enrichir la biblio- 
thèque de Besançon. Il est probable que c'est à 
cette époque qu'entrèrent dans notre grand dépôt 
comtois les dessins de Gravelot et de Moreau le 
Jeune que nous reproduisons ici, et dont Falbaire 
avait dû faire don à son frère, l'inspecteur de la 
librairie. 

Georges Gazier 



MUSÉES DE PARIS & DE PROVINCE 
Notes et informations 



BIBLIOTHÈQUE NATIONALE * -% * A * "^ 

^ » & Cabinet des Médailles. — Le Cabinet 
des Médailles vient d'entrer en possession de 
l'admirable collection de monnaies antiques et de 
médailles de la Renaissance italienne commencée 
par Alfred Armand et continuée par Prosper 
Vallon, son collaborateur et héritier. M"" Valton 
vient de réaliser un désir exprimé par son mari, 
en offrant à la Bibliothèque ce précieux ensemble 
scientifiquement constitué et qui compte de plus 
des pièces extrêmement précieuses. 

M"" Valton a donné, d'autre part, à la biblio- 
thèque de l'école des Beaux-Arts, la collection de 
dessins de maîtres anciens formée par son mari. 
On peut se demander si cette seconde libéralité 
est aussi opportune et aussi bien placée. 



MUSEE DES BEAUX ARTS DE LA VILLE 
DE PARIS ***?te3fe:ft*3te*?te*.*?fe 

Le Petit Palais qui a déjà bénéficié, ces temps 
derniers, de plusieurs bonnes fortunes analogues, 
vient encore de recevoir d'un généreux anonyme, 
une collection de cinq importants tableaux de 
Jongkind, Lépine, Sisley, Raflfaelli et La Touche, 
et d'une dizaine de belles épreuves de bronzes de 
Barye. 

Nous reviendrons, du reste, prochainement sur 
les accroissements continus des collections du 
Petit Palais. 

MUSÉE D'ENNERY "k ik ik ik ■^'. ^ ik ^. ik 

Le musée d'art d'Extrême-Orient, légué à l'Etat 
par l'auteur dramatique Adolphe d'Ennery, et situé 




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BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



59 



dans l'hôtel de celui-ci, 59, avenue du Bois de 
Boulogne, a été inauguré le 27 mai dernier par 
M. le sous-secrétaire d'État des Beaux-Arts. 

MUSÉE DE SCULPTURE COMPARÉE * * 

Les acquisitions ont été nombreuses depuis 
un an au Musée de Sculpture comparée. 

Pour la période gallo-romaine, M. Bertrand, 
conservateur du Musée de Moulins, a bien voulu 
offrir une série de curieuses figurines trouvées 
dans ses fouilles de Chantenay, et dont une 
partie est restée à l'état d'ébauche. 

Pour la période romane, il faut citer un curieux 
chapiteau de Vézelay offert par M. Léon Dru fils. 
11 représente le soufrage de la vigne; un chapiteau 
de la cathédrale de Bourges, orné de rinceaux et 
de figurines nues, d'un travail très fin ; un chapi- 
teau non moins soigné, de Saint-Benoît-sur-Loire, 
d'une remarquable tenue et d'un dessin étonnant 
pour son époque. Ce dernier, inspiré d'un motif 
oriental : aigles, lions et personnages, offre la 
particularité d'être tout à fait analogue à un cha- 
piteau de Saint-Eutrope de Saintes, moulé dans la 
même salle. 

Des détails de l'ancienne abbaye de Josaphat, à 
Lèves 1 Eure-et-Loir'i, une tête d'ange d'Étampes, 
don du commandant Lefèvre des Noëttes, sont 
entrés dans la même section, ainsi que le tympan 
et un détail de montant du portail Saint-Ursin de 
Bourges, décoré d'un calendrier, d'une copie de 
chasse antique et d'une illustration des Fables 
d'Esope et signé : Girauldtis fecit istas portas. 

La galerie de l'art roman étranger s'est enrichie 
d'un moulage du portail de l'église, en bois, d'Urnes 
(Norwègej, composition compliquée, mais aussi 
belle qu'originale, directement inspirée de l'art 
des manuscrits carolingiens. 

La section des xra" et xrv° siècles vient d'être 
complètement remaniée et notablement enri- 
chie : au fond de la salle du xm" siècle de l'aile de 
Paris, a pris place un grand portail double, d'un 
tracé aussi original qu'élégant, dont la décoration, 
composée de singes et de hiboux, est à la fois rare 
et amusante. C'est une arche du porche nord de la 
cathédrale de Bourges, arche peu en vue, fort diffi- 
cile à photographier et jusqu'ici trop peu connue. 

Dans la même cathédrale, on a fait mouler au 
grand portail une partie de la Résurrection, autre 
morceau de la fin du xm° siècle, très remarquable 
par la science des nus et de la composition. 



On a profité de l'installation de ces moulages 
pour poursuivre l'oeuvre de classement : tous les 
morceaux de la cathédrale de Bourges et tous ceux 
de Saint-Urbain de Troyes ont été réunis. 

D'autres spécimens d'art du xm' siècle, ré- 
cemment acquis, sont l'admirable sarcophage de 
Jean de Salisbury, évêque de Chartres, découvert 
à Lèves, par M. l'abbé Métais, et des détails d'or- 
nementation de la cathédrale norwégienne de 
Throndjem, où des réminiscences de roman 
germanique se mélangent au style anglais du 
xni" siècle. 

Pour le xiv" siècle, le Musée a acquis trois fort 
belles pièces : une figure de la Roue de Fortune de 
la cathédrale d'Amiens, offerte par AL Lisch, 
architecte de la cathédrale ; une remarquable 
tête de Vierge, grandeur nature, trouvée près 
d'Auxerre, par M. l'abbé Giraud, curé d'Ltaules, 
qui l'a obligeamment prêtée pour la faire mouler, 
et trois parcloses de stalles, moulage offert géné- 
reusement par M. Georges Hoentschel. 

Ces fragments, deux grandes jouées ajourées et 
un accoudoir, méritent une mention spéciale, et 
l'on ne saurait être assez reconnaissant à M. G. 
Hoentschel d'en avoir fait exécuter, à ses frais, le 
moulage, pour l'offrir au Musée avant de les céder 
à M. Pierpont Morgan. En effet, les stalles du 
xiv' siècle sont rarissimes, celles-là sont fort 
belles, et on leur a attribué une provenance pari- 
sienne ; leur ancien possesseur, M. Stein , les 
regardait comme un vestige des stalles de Notre- 
Dame, détruites sous Louis XIV. Le saint François 
recevant les stigmates, qui forme le sujet prin- 
cipal, pourrait faire croire aussi que ce senties 
débris des stalles d'une église de Cordeliers et le 
style rappelle plutôt le Midi ou l'Allemagne. Quoi 
qu'il en soit, ces morceaux, jusqu'ici trop peu 
connus, sont un document d'art et d'histoire de 
premier ordre. 

Comme spécimens de l'art du xv" siècle, le 
Musée a acquis une jolie Vierge, fragment d'une 
Adoration des Bergers ou des Mages, provenant 
de Nancy et gracieusement offerte par M. Cou- 
vert, ainsi qu'une charmante figurine d'homme 
agenouillé dont M. Bertrand, conservateur du 
Musée de Moulins, a bien voulu prêter le moule. 
Cette figurine, aujourd'hui dans une collection 
privée, représente un sire de Bourbon dans l'atti- 
tude des donateurs. 

Au xv' siècle appartiennent également de 



6o 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



curieux détails de stalles de Saint-Benoît-sur- 
Loire, parmi lesquels une étonnante chauve-sou- 
ris, œuvre d'un animalier de tout premier ordre. 

Le xvf siècle est représenté dans les nouvelles 
acquisitions par le retable de bois de Hemelver- 
deghem (Belgique), œuvre très fouillée, où l'on 
voit, par une curieuse recherche de couleur 
locale, Hérodiade dansant la Morisqiic, que nous 
nommons danse du ventre. 

Dans la galerie de la Renaissance italienne se 
dresse, depuis peu, la statue équestre du Colleone, 
de Venise, par Verrocchio. On peut y étudier de 
près, mieux que sur l'original, cette œuvre capitale 
dont le recul des galeries permet cependant d'ap- 
précier l'effet d'ensemble. 

Dans la même section est entrée toute une 
collection de bustes et de bas-reliefs offerts par 
M. Pouzadoux, mouleur du musée. 

Dans la section moderne vont prendre place 
les bas-reliefs du tombeau de J.-A. de Thou et la 
cheminée du salon d'Hercule, à Versailles, 
offerts par le Musée de Versailles, et le buste de 
l'Apollon colossal du Char embourbé. 

La collection des relevés de peintures murales 
continue de s'accroître de nouvelles aquarelles, et 
des moulages d'œuvres importantes des xn% xnf 
et xiv° siècles sont prévus pour l'année en cours. 

C. Enlart. 



MUSEE DES TISSUS DE LYON 



tyr ^îb *iif djï 



Les collections de la Chambre de commerce de 
Lyon, qui constituent, comme l'on sait, l'un des 
musées à la fois techniques et artistiques les plus 
complets de notre pays, viennent d'être en 
majeure partie classées parmi les monuments his- 
toriques et deviennent inaliénables de ce fait. La 
précaution peut être légitime, la consécration 
pour Cette importante et célèbre collection était 
à peine nécessaire. 



AU MUSEE DE VALENCE * * Jfe A 



^ ^ 



Parmi la foule de touristes qui, chaque année, 
vont visiter les villes du Rhône, Lyon, Orange, 
Avignon, Arles, il en est peu qui s'arrêtent à 
Valence. Et cependant cette petite cité n'est pas 
sans charmes avec ses vieilles rues bordées, ça et 
là, de maisons anciennes aux façades décorées de 
sculptures en relief, telle la maison des tctcs, dans 
la Grande-Rue, qui date de la première moitié 



du xvi" siècle, et dont le décor nous fournit un 
exemple curieux et rare des tendances artistiques 
de l'époque. 

Valence possède, en outre, un petit musée ins- 
tallé dans le même édifice que la bibliothèque 
municipale. Nous l'avons parcouru dernièrement 
avec le plus vif intérêt et nous y avons remarqué 
une série de sanguines, de grand format, dessinées 
par Hubert Robert. La plupart nous présentent 
des vues de Rome, mais deux d'entre elles nous 
font connaître l'intérieur de M""' GeoftVin. Dans 
l'une, qui figure son cabinet de travail, nous la 
voyons assise devant sa table à écrire, en profil 
perdu. Au-dessus d'elle est suspendu un tableau 
allégorique. Deux autres personnes se trouvent 
dans la pièce. L'autre dessin nous introduit dans 
sa chambre à coucher. Au fond, nous apercevons 
un lit avec ciel et rideaux. Derrière le chevet, des 
livres et des tableaux attestent le goût de la pro- 
priétaire pour les arts et les lettres. La pièce, tout 
en étant simple, porte la marque d'un certain 
luxe. Un valet de chambre est en train d'ouvrir et 
de fixer les rideaux d'une portière. 

Toutes ces sanguines portent la marque du 
maître qui s'entendait merveilleusement à faire 
revivre la nature et à évoquer des architectures 
pittoresques lorsqu'il peignait ou dessinait des 
paysages. Ses intérieurs sont moins connus, si je 
ne me trompe, et ceux de Valence présentent 
d'autant plus d'intérêt qu'ils nous révèlent le cadre 
dans lequel vivait une des femmes les plus notables 
du xwif siècle. 

La municipalité de Valence apprécie-t-elle ces 
œuvres à leur juste valeur? C'est la question que 
se pose le touriste lorsqu'il découvre ces trésors 
dans une salle mal éclairée, encombrée d'objets 
d'un intérêt discutable, et dans laquelle se 
dressent, comme dans une exposition éphémère, 
de véritables murailles placées parallèlement à 
intervalles réguliers, de manière à servir de 
fond à des objets ne pouvant trouver place ail- 
leurs. 

Les dessins d'Hubert Robert représentent une 
valeur considérable. Heureusement, la possession 
en est assurée à la ville de Valence. Ce n'est pas 
là une raison, cependant, pour les laisser souffrir 
d'un traitement indigne d'eux, et la municipalité 
s'honorerait en leur procurant un cadre qui souli- 
gnerait leur importance. 

C. M. 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



6i 



MUSEE DE LILLE ^. ik ik -^ ^ r* -^^ n: ?i: ?f. 

La commission du musée de Lille vient d'avoir 
l'occasion d'employer les revenus d'un legs qui lui a 
été fait pour l'accroissementdes collections muni- 
cipales, par^L Brasseur; ce dernier était un Lillois 
devenu réparateur de tableaux à Cologne où il s'était 
enrichi. Il légua à la ville de Lille une somme dont 
le revenu atteint près de lo.ooo francs. La commis- 
sion du musée en emploie deux annuités à l'acqui- 
sition d'un tableau de Jordaens qu'elle a payé 
20.000 francs et placé dans la salle de la Descente 
Je Croix. Ce Jordaens est daté de 1643 ; il repré- 
sente V Enlèvement d'Europe par Jupiter. 

MUSÉE DE DIJON ***A*5fe**sfe 

Le Conseil d'Etat ayant autorisé, par arrêt du 
29 février dernier,racceptation par la ville de Dijon 
des legs importants à elle faits par M'"" veuve So- 
phie Grangier, décédée en décembre 1906, l'entrée 
en possession peut être considérée comme virtuel- 
lement accomplie. Les objets d'art légués consti- 
tueront la salle Grangier, aménagée au premier 
étage de la tour dite de Bar, la partie la plus an- 
cienne de l'ancien palais ducal englobé dans les 
vastes constructions de l'hôtel de ville actuel. 
Cette salle, qui est reliée au musée par un escalier, 
a été disposée avec goût par JNI. Deshérault, archi- 
tecte de la ville. 

On reparlera plus tard de cette salle, contenant 
et contenu, lorsqu'elle aura été ouverte au public. 
Toutefois, on signalera, dès à présent, un excel- 
lent portrait d'une fillette qui sera plus tard 
M°" d'Arestel, peint par Prudhon pendant le sé- 
jour qu'il fit à Gray et dans les environs en 1796. 

On notera que les portraits exécutés par lui pen- 
dant cette période, non seulement comptent parmi 
ses meilleurs, mais encore, et ce n'est pas un mérite 
négligeable, sont d'une conservation très satisfai- 
sante. On sait qu'il n'en est pas de même de ceux 
qui suivront. Enfin, on citera deux très bons por- 
traits au pastel, de Claude Hion, 1750-1817, ce 



peintre dijonnais récemment passé, et c'est toute 
justice, de la célébrité provinciale à la notoriété 
parisienne. Ces deux portraits, ceux du peintre et 
de sa femme, sont supérieurs à l'exemplaire du 
sien que possède le musée à qui l'a légué Hoin, 
conservateur de 181 1 à sa mort. 

MUSÉE D'ORLÉANS *****3?;?te??:* 

Au moment où paraissait, au dernier numéro 
de Musées et Monuments de France, l'article de 
notre collaborateur M. Gaston Brière sur « le 
buste de Jean deMorvillier», la librairie H. Cham- 
pion mettait en vente une brochure de M. Pierre 
Dufaysurle même sujet : « Le tombeau de Jean de 
Morvillier et les pleureuses de Germain Pilun. » 
(In-8 de 18 p. et 2 planches.) 

M. Dufay n'a pas apporté de faits nouveaux sur 
le tombeau et le buste du prélat; il n'a pas cité 
l'article de Loiseleur et ne paraît pas s'en être 
servi ; il a rassemblé, d'après les mémoires du 
xvi" siècle et les historiens blésois, les textes rela- 
tifs au monument élevé au garde des sceaux de 
France par son ami Pomponne de Bellièvre et a 
particulièrement retracé, en réimprimant les docu- 
ments publiés dans les Archives du Musée des 
Monuments français, la négociation tentée par 
Lenoir pour obtenir la cession des débris du tom- 
beau et le buste de bronze. Sur la forme primi- 
tive du monument, AL D. ne se prononce pas; 
il ne discute pas non plus la question de l'attri- 
bution des « Pleureuses » dont il paraît igno- 
rer le sort, les publiant d'après un ancien cli- 
ché fait jadis à Blois. Auraient-elles disparu du 
château de Saint-Gervais ? 

A signaler dans cette étude l'explication ingé- 
nieuse du passage d'une lettre de Lenoir où il 
parle d'un « lion et d'une biche de bronze » 
comme provenant du tombeau de Morvillier : 
ces morceaux auraient appartenu au tombeau de 
Valentine de Milan, en bronze, érigé dans la même 
église des Cordeliers (p. 11). 



-?- 



■9- 



PUBLICATIONS RELATIVES AUX MUSÉES DE FRANCE 



Musée du Louvre. Catalogues de la chalco- 
graphie et des moulages. — Une nouvelle édition 
du catalogue des planches gravées composant le 
fonds de la chalcographie, dont les épreuves se 
vendent au Louvre, édition remaniée et améliorée, 
vient d'être publiée. 

De même, on vient de réimprimer le catalogue 
des moulages en vente (sculptures du Moyen Age, 
de la Renaissance et des Temps modernes), en y 
ajoutant la partie correspondante du catalogue 
de l'ancien fonds de moulages transmis par l'U- 
nion centrale des arts décoratifs. Un fascicule 
supplémentaire comportant les sculptures d'orne- 
ment et les objets d'art décoratif qui proviennent 
pour la plupart de ce fonds, est en préparation. 

On sait que ces catalogues imprimés par les 
soins de l'Imprimerie nationale, sont distribués 
gratuitement au Musée, dans les salles de vente 
de la chalcographie et du moulage. 

Album des moulages et modèles en vente au 
Musée de Saint-Gcrmabi-cn-Laye. I, Ages de la 
pierre. Epoques celtiques. — Paris, Librairie cen- 
trale d'art et d'architecture. 

C'est à une nécessité analogue que répond l'al- 
bum que vient d'établir la Librairie centrale d'art 
et d'architecture, sous la direction de AL Salomon 
Reinach. On y trouvera la nomenclature de toutes 
les pièces que les ateliers du Musée de Saint-Ger- 
main peuvent livrer au public, moulages ou fac- 
similé, avec les dimensions et les prix de vente. 
Mais cet album accompagné d'un texte explicatif 
que le nom seul de son auteur suffit à recom- 
mander, augmenté de notes bibliographiques, 
constitue, à lui seul, avec ses 28 planches en 
phototypie et ses onze figures dans le texte don- 
nant la reproduction nette et fidèle d'un nombre 
considérable d'objets importants, un véritable 
répertoire qui sera très utilement consulté par le 
public et même par les spécialistes. 

Inventaire général des richesses d'art de la 
France. Province. Monuments civils, t. viii. 
Paris, Pion, 1908. 

L'inventaire des riches.ses d'art dont la publica- 
tion avait été interrompue et était regrettée amè- 
rement par tous ceux qu'intéresse le sort de notre 
patrimoine artistique national menacé de tant de 
façon, vient d'être très heureu=ement reprise, et le 



volume qui vient de paraître se rapporte juste- 
ment de façon directe aux préoccupations de cette 
revue. Il contient en effet les catalogues raisonnes 
des musées de Toulouse et d'Angers. L'un est 
établi depuis 1901 par M. Roschach et vient nous 
apporter un inventaire très utile et qui faisait 
gravement défaut d'une des plus importantes col- 
lections de peinture et sculpture provinciales. 
L'autre, mis à jour jusqu'à cette année, est l'œu- 
vre soignée avec amour de M. Jouin, dont la sol- 
licitude pour le musée de sa ville natale nous ap- 
paraît non seulement dans la rédaction minutieuse 
de cet inventaire mais dans les mentions nom- 
breuses des enrichissements qu'il y enregistre et 
dont il est si souvent l'auteur ou l'initiateur. 

Filarete, sculptore e architctto dcl secolo XV, 
par Michèle Lazzaroni et Antonio Munoz. — 
W. Modes, editore, Rome, 1908. 

Dans un très beau livre, admirablement docu- 
menté, qu'il vient de publier sur Filarete, sculp- 
teur et architecte du XV" siècle, M. le baron 
Lazzaroni a consacré plusieurs pages à deux bron- 
zes du Musée du Louvre sur lesquels il est fort 
intéressant de relever ici son jugement. L'un, 
conservé aux objets d'art est une plaquette repré- 
sentant le Triomphe de Jides César ; il l'attribue 
aux premières années du séjour de l'artiste à 
Rome, à moins qu'il n'y faille voir un travail 
d'atelier. L'autre, plus important, est une petite 
vierge en bas-relief du don His de la Salle à la 
sculpture de la Renaissance. Molinier et M. Bode, 
l'ont attribuée à Averulino, et Courajod avait 
suivi leur sentiment dans la rédaction de son 
catalogue du département. M. Lazzaroni, s'ap- 
puyant sur une étude très approfondie, dont il 
nous apporte les résultats et nous livre les instru- 
ments sous forme d'admirables planches, sur la 
fameuse porte de Saint-Pierre de Rome, ne veut 
pas voir autre chose dans cette plaque, qu'un tra- 
vail d'élève qui s'inspire des motifs des portes de 
Saint-Pierre mais subit en même temps de façon 
évidente l'infîuence des sculpteurs florentins et 
notamment de Donatello. 

Archives des musées nationau.v et de l'école du 
Louvre. Les Vitraux suisses au Musée du 
Louvre, catalogue critique et raisonné, précédé 
d'une introduction historique, par W. 'Wartmann. 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



63 



Paris [1908], Librairie centrale d'art et d'archi- 
tecture. 

Si le terme de « vitrail suisse » est devenu 
familier aux érudits et aux amateurs, peu de 
gens possèdent des notions précises sur le rôle et 
l'exacte signification de ces petits monuments pro- 
fanes, qui présentent cependant un ensemble de 
caractères originaux bien déterminés. Le vitrail 
suisse est, avant tout, le symbole matériel d'une 
donation : toujours commandé par un personnage 
ou une collectivité politique ou ecclésiastique, il 
ne porte jamais les armoiries de celui qui le fait 
exécuter, mais bien celles du destinataire et défi- 
nitif propriétaire, pour l'usage exclusif duquel il 
est fait. D'autre part, il ne s'agit pas d'un objet 
de décoration ou d'utilité pures ; en donnant un 
vitrail, on entendait faire la preuve, en quelque 
sorte matérielle, des excellentes relations existant 
entre le donateur et le donataire. Et à l'origine 
même, il n'est que la « signature » du premier 
dans une fenêtre donnée par lui lors de la con- 
struction ou de la réparation de la maison du 
second. On conçoit que grâce aux préoccupations 
toutes spéciales qui leur ont donné naissance, les 
vitraux suisses — il y a en Suisse pas mal de 
vitraux qui ne peuvent, en aucun cas, être comp- 
tés pour des « vitraux suisses », ainsi les 
vitraux d'église antérieurs au xvi° siècle — ne 
sauraient être considérés comme de simples pan- 
neaux armoriés, d'une facture plus ou moins spi- 
rituelle, d'un art plus ou moins parfait ; leur 
importance historique est grande et ne le cède en 
rien à leur valeur artistique, souvent considérable. 



Ce sont ces caractères que M. Wartmann a 
savamment fait ressortir en une thèse de doctorat, 
cjui a donné naissance au solide et précieux volu- 
me que nous signalons et que M. Gaston Migeon, 
conservateur du département du Louvre auquel 
appartiennent les 43 vitraux catalogués, décrits et 
discutés, a fait précéder d'une préface élogieuse. 
Il est certain que, désormais, grâce à ce remar- 
quable travail, il ne sera plus permis en France 
d'ignorer ce que c'est que le vitrail suisse, type 
spécial et de particulière saveur, qui commence 
avec le xvi" siècle, a sa plus brillante période 
entre 1540 et 1570, décline au xvii' siècle et 
disparait dès la première moitié du xviii". 

Tous les vitraux décrits sont reproduits en une 
suite de 30 planches excellentes, et le volume ren- 
ferme une étude historique sur la formation de 
la confédération helvétique, qui fait comprendre 
mieux les particularités du vitrail suisse. Il est à 
peine besoin de dire que ce catalogue, d'une éru- 
dition incontestable — on pourrait peut-être 
trouver à redire à quelques exagérations de minu- 
tie dans certaines descriptions — rectifie ou com- 
plète tout ce qui a pu être dit jusqu'ici sur les 
vitraux suisses du Louvre, qu'il en signale les 
tares et les restaurations, qu'il les situe dans l'his- 
toire générale de la peinture .sur verre en Suisse 
et qu'il fait d'une série dispersée dans le musée, 
à peine connue et pleine de lacunes, un ensemble 
utile à consulter, qui se tient, et qu'il faut souhai- 
ter voir groupé, classé et mis en valeur selon les 
indications de l'auteur. 

J. M. 



ÉCOLE DU LOUVRE 



M. A. Boinct, archiviste paléographe, sous-bi- 
bliothécaire à la bibliothèque Sainte-Geneviève, a 
soutenu, le n juillet dernier une thèse intitulée : 
Les portails de la façade occidentale de la cathé' 
drale de Bourges, qui lui a valu le titre d'élève 
diplômé de l'école. On trouvera ci-dessous le 
résumé de cette thèse : 

I.MRODUCTION HISTORIQUE 

I. La cathédrale du xiii' au xvin' siècle. Nous 
avons jusqu'ici peu de renseignements sur la 
construction du monument. Aucun nom d'ar- 
chitecte. L'église actuelle a été commencée 
vraisemblablement sous saint Guillaume {1200- 



1209), le chœur terminé avant 1218, la nef achevée 
vers 1250. La façade a été élevée dans le troisième 
quart du xm" siècle, de 1250 à 1260 environ. Une 
dédicace de 1324, par l'archevêque Guillaume de 
Brosse a été souvent mal interprétée. F.lle se rap- 
porte à l'achèvement des travaux qu'on avait dû 
entreprendre dans le premier quart du xiv° siècle. 
Les porches latéraux datent du commencement 
du xrv' siècle. Vers 1370, le duc de Berry fait 
exécuter le « grand ousteau » ou grand pignon de 
la façade occidentale. L'écroulement de la tour 
nord, en 1506, oblige à supprimer l'ajourement 
du fenestrage et à modifier les contreforts qui 



64 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



étaient garnis de statues. (Voyez la miniature du 
livre d'Heures du duc de Berry, à Chantilly.) 

Influence néfaste des guerres de religion en 
Berry. Les Huguenots, sous la conduite de Gabriel 
de Montgomery, entrent à Bourges le 27 mai 
1562 et mutilent une grande partie des sculptures 
de la façade de la cathédrale. Les grandes statues 
sont jetées à terre. 

n. La cathédrale au -xLx" siècle. Les restaurations 
des sculptures. — Ces restaurations ont été eflfec- 
tuées, surtout de 1834 à 1846, par Romagnési, 
d'Orléans, puis par Caudron (depuis 1840). Elles 
ont été très maladroites ; nombreuses erreurs 
iconographiques, emploi d'un mastic ou ciment 
romain et de goujons de fer qui ont produit des 
eflfets désastreu.x, enlèvement de statuettes peu 
mutilées de la voussure du portail central (aujour- 
d'hui au Louvre et au musée de Bourges), pour 
les remplacer par des figures du plus mauvais 
style, etc. 

111. Disposition générale des portails. — Les 
grandes statues ne sont plus adossées à des 
colonnes. Elles sont dans des sortes de niches. 
Disposition des soubassements. Arcatures dont 
les écoinçons sont ornés de scènes de l'Ancien et 
du Nouveau Testament. (Exemples analogues en 
.\ngleterre.) 

Ch.\pitre premier 

Description et étude des sculptures du 
.\in' siècle. 

L Portail Saint-Ursin. (Au tympan, scènes de la 
vie du premier évéque de Bourges.) 

II. Portail Saint-Etienne. (Au tympan, scènes 
de la vie du premier martyr.) 

III. Portail du Jugement dernier. Détails icono- 
graphiques intéressants. 

Les contreforts de la tour nord (xvi" siècle) sont 
ornés de statues du xm' siècle, d'une très belle exé- 
cution et dans un bon état de conservation. 

IV. Bas-reliefs des soubassements des trois por- 
tails étudiés précédemment. Histoire de la Genèse. 
Scènes de la vie d'Adam et Eve et de Noé. On 
remarque la mort de Caïn (légende apocryphe). 

V. Etudegénéralesur la sculpture du xni" siècle. 
Les portails de Saint-Ursin (peut-être le plus 
ancien) et de Saint-Etienne paraissent antérieurs à 
celui du Jugement dernier et peuvent avoir été 



exécutésvers 1250-1260. Têtes et corps quelquefois 
un peu lourds. Quelques morceaux sont cependant 
très remarquables. Les sculptures du tympan du 
Jugement doivent être un peu plus récentes (1270- 
1280). D'un très beau style, elles sont à rapprocher 
des fragments du jubé (détruit en 1757; conservés 
au Louvre et au musée de Bourges, et sortent 
vraisemblablement du même atelier. Sourire 
caractéristique des élus. Rapprochement avec 
certaines statues allemandes. Monuments italiens 
où l'influence de Bourges et des grandes cathé- 
drales françaises est manifeste. (Façade d'Orvieto, 
par exemple.) 

Chapitre II 

Reconstruction de la tour nord et étude sur les 
sculptures du xvf siècle. 

I. Écroulement de la tour le 31 décembre 1506. 
Reconstruction de 1508 a IS42 par Jean Chenu, 
Colin Biard, Guillaume Pelvoysin. Les sculptures 
des portails Saint-Guillaume et de la Vierge ont 
été e.xécutées de 15 11 à 1515, principalement par 
Marsault Paule, Pierre Biard, Nicolas Poyson. 
Une partie du tympan primitif du portail de la 
Vierge a subsisté. On a adopté dans l'ensemble la 
disposition du xiii" siècle, notamment pour les 
soubassements. 

II. Portail de la Vierge. Les sculptures du pre- 
mier registre (mort de la Vierge) et de la voussure 
sont du xvi" siècle. 

III. Portail Saint-Guillaume. Scènes, en partie 
légendaires, de la vie de l'archevêque. Détails se 
rapportant à la construction de la cathédrale. 

IV. — Bas-reliefs des soubassements. Scènes de 
la vie de la Vierge et de la vie du Christ, en partie 
empruntées aux évangiles apocryphes. 

V. Etude sur le style de ces sculptures. Carac- 
tère traditionnel d'ensemble. Ornementation 
presque entièrement gothique. Peu de traces de 
l'influence de l'italianisme. Différence capitale 
avec la décoration de l'hôtel Lallemand, exécutée 
vers 1520. Valeur artistique des œuvres de Marsault 
Paule et de ses collaborateurs. 

Conclusion. — Les deux ateliers du xui'' et du 
XVI* siècle se donnent la main. Ils ont produit 
tous deux des œuvres d'un réel intérêt iconogra- 
phique et artistique, sur lesquelles on n'a pas, jus- 
qu'ici, attiré suffisamment l'attention. 



ImprimerL' coop. ouvr., ViUeneuve-St-Georges (S.-et-O.' 



/.,■ Gcranl : E. DUQUENOY 



Bulletin des Musées 
de France 



LE PORTRAIT DE PIERRE QUTHE 
par François Clouet 

Don de la Société des Amis du Louvre 

(Planche XIII) 



D'une solide facture, d'une bonne tenue, d'une 
satisfaisante conservation, tel se présente à nous 
le nouveau tableau entré dans les galeries du 
Louvre, que la perspicacité de M. Et. Moreau- 
Nélaton a su découvrir dans une collection privée 
de Vienne (Autriche) et signaler à l'attention des 
Amis du Louvre. C'est un portrait traité avec 
une sobriété qui ne va pas jusqu'à la froideur, un 
portrait d'où la fantaisie est absente et dont 
aucune des parties ne paraît heurtée par le voisi- 
nage des autres. Car c'est un portrait. Le modèle, 
homme mûr, à physionomie pensive, est vêtu d'un 
costume de velours, à raies noires et amaranthes ; 
assis, sérieux et attentif, avec une pointe de 
malice dans les yeux ; il nous est représenté de 
grandeur naturelle et presque de face. Dans le 
visage, on devine plus de simplicité que de 
finesse, dans la pose, plus de sincérité que de 
raideur. Avec sa tête réfléchie, qu'encadrent des 
cheveux noirs et une barbe abondante de couleur 
châtain, nous le tenons volontiers pour un bour- 
geois de riche condition. Les mains, qui ressortent 
avec netteté sur le fond sombre du vêtement, sont 
traitées avec une grande habileté, et sur une table 
oîi s'appuie le bras gauche est posé, ouvert, 
comme s'il venait d'être feuilleté, un album de 
plantes coloriées, qui ne se trouve point là sans 
raison. A la gauche du portrait, une draperie 
verdâtre apporte seule une note un peu claire et 
destinée à mieux faire ressortir le personnage. Et 

1908. — N' 5. 



au bas de cette draperie, dans le champ de la 
peinture, une inscription en lettres capitales qui 
n'a point souffert et qui, en quatre brèves lignes, 
résume toute l'histoire du tableau ; nous en don- 
nons ici le fac-similé : 



FR»IANETIUOPV5 
PE,Q3rrriQAlVliCO.SiNGVLARÎ 
/^TATiS 5VE XLiîi. 
[562 

Ainsi donc c'est un Clouet, un Clouet signé et 
daté ! L'affaire est d'importance : on sait qu'il 
n'existait jusqu'alors qu'un tableau connu de 
François Clouet remplissant les mêmes condi- 
tions, le portrait de Charles IX, conservé au 
musée de \'ienne et daté de 1563. Ce fut donc 
une aubaine pour M. Moreau-Nélaton de décou- 
vrir, et pour le Louvre de recevoir un second 
Clouet, signé et daté. A la surprise du premier 
jour, à l'émotion du premier moment, vint se 
mêler bientôt, chez quelques esprits soupçonneux, 
une pointe d'incrédulité, et l'on en vint à se deman- 
der si cette signature était bien autenthique et si 
ïaiiiiciis siiigularis avait réellement existé. Il y 
avait urgence à l'identifier. 



66 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



Un heureux hasard me mit sur la trace du 
personnage représenté par François Clouet (i). 
Par le tableau même, nous savons qu'il naquit 
en 1519 et qu'en 1562 il était intimement lié avec 
Clouet ; nous en aurons bientôt l'explication. 
L'album de plantes que l'artiste a eu soin de 
placer bien en vue sur son précieux panneau est 
un renseignement à ne pas dédaigner, et la lati- 
nisation du nom, loin de dérouter, ne l'a pas 
assez défiguré pour nous empêcher d'aboutir. 

Pierre Quthe (Outtiiis), épicier et apothicaire, 
bourgeois de Paris, — c'est ainsi qu'il est désigné 
dès 1544. — a joui d'une certaine popularité. 
Dans une assemblée générale des échevins et 
notables de la ville de Paris, du 24 septembre 
1571, réunie pour aviser aux moyens de faire 
payer aux retartadaires l'impôt de 300.000 livres 
mis sur les habitants par le roi, son nom est men- 
tionné. Il figure également, à titre de notable, dans 
les assemblées de même nature qui se tinrent à 
Paris pour le paiement des arrérages dus par le 
clergé à la ville (5 septembre 1575), pour l'impo- 
sition à établir sur le poisson de mer (20 sep- 
tembre suivant), pour la levée des 50.000 écus 
demandés par le roi (4 septembre 1579), pour une 
autre levée de 120.000 écus, que les échevins pro- 
posent de réduire de moitié (3 et 6 septembre, 
4 octobre 1585). En janvier 1588, il est élu pour 
un an juge-consul : c'est le couronnement de sa 
carrière, mais c'e.st aussi la dernière mention que 
j'aie pu retrouver du personnage. Le 24 mai 1592, 
sa femme, Roberte Berthe (2) était veuve. Ainsi 
peut-on appro.ximativement fixer l'époque de son 
décès et avancer qu'il vécut environ 70 ans. Sa 
signature figure à plusieurs reprises sur les regis- 
tres du collège des apothicaires, et, grâce à elle, 
on doit préférer l'orthographe « Quthe » aux 
nombreuses variétés de ce nom qu'on peut ren- 
contrer dans les documents même contemporains. 

(i) M. le docteur Dorveaux, bibliothécaire de l'Ecole de 
pharmacie de Paris, connaissait P. Quthe depuis longtemps 
et avait parlé de lui en plusieurs occasions ; il n'a donc 
pas eu de peine à identifier le personnage peint par Clouet. 
Les recherches que j'ai faites de mon côté, au moment de 
l'entrée du portrait au Louvre, ont abouti naturellement aux 
mêmes conclusions. Mais, à l'exception de quelques rensei- 
gnements que j'ai empruntés à M. Dorveaux, ces recherches 
me sont absolument personnelles. 

(2) Peut-être convient-il de la rattacher à un certain 
Edmond Berthe, qui était payeur de l'écurie du roi sous 
François I". 



Le 24 juin 1579, son fils avait été reçu, lui 
aussi, apothicaire-juré ; il portait le même pré- 
nom que son père et avait épousé Nicolle Dupont, 
qui devint veuve à son tour en 1598 : père et fils 
s'étaient suivis d'assez près dans la tombe. ]\Iais 
le nom de Pierre Quthe ne disparut pas : il était 
encore porté, en 1656, par un contrôleur général 
des rentes en Touraine, qui est indiscutablement 
de la même famille que l'ami de François Clouet, 
car ce contrôleur et sa sœur Madeleine, veuve 
d'un apothicaire parisien nommé Jean Souplet, 
touchent encore, sous Louis XIV, les arrérages 
des rentes sur l'Etat, constituées en avril 1575 à 
Pierre Quthe, leur ancêtre, premier du nom. 

Ainsi, le tableau, qu'une heureuse fortune a 
ramené de Vienne à Paris, a désormais l'estam- 
pille d'authenticité que lui donnent les documents 
d'archives. La personnalité de Pierre Quthe est 
reconstituée ; sa famille même a recouvré, grâce 
à François Clouet, une part de la notoriété dont 
jouissait, dans la seconde moitié du xvi° siècle, 
l'apothicaire parisien. Son jardin médicinal était 
connu, paraît-il, â l'égal de celui de son contem- 
porain, Nicolas Houel, collectionneur et amateur 
d'art, fondateur de la maison de la Charité chré- 
tienne, mort en 1587, dont MM. G. Planchon et 
Jules Guiffrey ont tour à tour, il y a peu d'an- 
nées, retracé la biographie. 

Mais il ne nous suffit pas de connaître le nom 
du personnage représenté par François Clouet, 
Nous pouvons aller plus loin et rechercher les 
raisons de Yaiiiitic siiigtilicre qui imissait les deux 
hommes. 

Car, non seulement ils étaient à peu près du 
même âge, quoique Clouet soit mort de beaucoup 
le premier, en 1572 ; ils étaient aussi voisins, ils 
habitaient la même rue, à une très petite distance 
l'un de l'autre. Nous savions déjà, par le testa- 
ment de l'artiste qu'a publié M. Jules Guiffrey, 
que François Clouet demeurait rue Saint- 
Avoye (aujourd'hui rue du Temple), dans une 
maison dont il était propriétaire et où il décéda. 
Or, Pierre Quthe avait également son domicile 
dans la rue Saint-Avoye ; il était aussi pro- 
priétaire de la maison qui faisait presque le coin 
de la rue des Blancs-Manteaux, à droite en allant 
vers la porte du Temple. Tous deux payaient 
un droit à la commanderie du Temple, dans la 
censive de !ac|uelle leurs maisons se trouvaient. Et 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE, 1908. 



Tl. m 




Portrait de Pierre Quthe, 

par François Clouet. 
(Musée du Louvre). 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



67 



ce n'est pas le moins curieux, en feuilletant le 
censier du Temple de l'année 1571, qui est con- 
servé aux Archives nationales, d'y trouver, à 
quelques feuillets de distance, les mentions très 
précises des deux noms que réunit désormais 
indissolublement le nouveau tableau du Musée 
du Louvre : Pierre Quthe et François Clouet. 
Voici l'une de ces mentions : 

« Pierre Cutz, marchant apoticquairc, au lieu 
« de feuz Christophle Henry, luy vivant m" bar- 
« hier et chirurgien à Paris, et Perrette Le Sel- 
ce lier, sa femme, pour une maison et ses apar- 
(( tenances, tenant d'une part et aboutissant par 
« derrière à la veuve et héritiers feu m" Jehan 
« Gohel, d'autre part aux héritiers feu m" Jean 
« Le Clerc, et d'autre bout par devant sur la dite 
« rue de Saincte Avoye, doibt de cens et fons 
« de terre audit jour de Pasques douze deniers 
« parisis, dont ledit Cutz a baillé déclaration 
« audit papier terrier le 23* jour de septembre 
« mil cinq cens cinquante cinq » (i). 

Et voici l'autre : 

« François Clouet, painctre et valet de cham- 

« bre du roy, au lieu des héritiers feu maistre 

« Pierre Papillault, pour une maison et ses apar- 

« tenances, tenant d'une part aux héritiers Michel 

« Gaultier, d'autre part à la vefve et héri- 

« tiers feu Claude de Brébant, aboutissant par 

« derrière à M. le Président Hennequin, et d'au- 

« tre bout par devant sur la dicte rue Saincte 

« Avoye, soulo}! debvoir par an dix solz pa- 

« risis » (2). 

Nous savons encore que, « pour le bon amour 
qu'il porte » à notre apothicaire, un certain Jean 
Robert, clerc du trésorier des guerres, lui avait 

(i) Archives nationales, MM 172, f" 154 v°. 
(2) Ibid., {' 146. 



en novembre 1565 fait don de la neuvième partie 
d'une maison sise au coin des rues Sainte-Avoye 
et des Blancs-Manteaux, en même temps que de 
ses droits sur la succession de son neveu Claude 
Gohel, l'un des propriétares (i). Et c'est ce qui 
nous permet de fixer exactement l'emplacement 
du logis de Pierre Quthe. Quant à la maison de 
François Clouet, elle devait se trouver, d'après 
les constatations que j'ai pu faire, au coin actuel 
des rues du Temple et de Rambuteau. 

Ainsi s'éclaircit un point de la biographie du 
peintre, que IVL Et. Moreau-Nélaton, dans sa 
toute récente plaquette (2), avait laissé interro- 
gatif. Ainsi se complète cette biographie que 
d'autres documents d'archives avaient amorcée. 
M. Dimier nous rappelait naguère qu'il a existé 
un portrait, non retrouvé jusqu'ici, de Guillaume 
Budé, que peignit Clouet ; si l'on en rapproche 
celui qui vient d'enrichir les galeries du Louvre, 
on se convaincra que François Clouet n'avait pas 
uniquement consacré son talent, comme on l'a cru 
longtemps, à reproduire les traits des personnages 
de l'entourage du roi et des hauts dignitaires du 
royaume. 

Henri Stein. 

(i) Archives nationales, Y io8, i" i8o. 

(2) Les Clouet, peintres officiels des rois de France 
(Paris, Em. Lévy, 1908), in-4". — Ce travail comprenant la 
biographie de Jean Clouet, il ne sera peut-être pas déplacé 
d'indiquer ici un texte relatif à cet artiste, qui a échappé à 
M. Moreau-Nélaton : il s'agit d'un marché du 29 juin 1523, 
entre Poncet Le Preux, libraire, Martial Vaillant, enlu- 
mineur, Pierre Vidoue, imprimeur, maîtres et gouverneurs de 
la confrérie de Saint-Jean l'Evangéliste en l'église Saint- 
André-des-Arts, d'une part, et Adrien de Zélande, brodeur à 
Paris, d'autre part, ce dernier s'engageant à faire, dans le 
délai de six mois, « quatre évangélistes d'or, façon de triom- 
phe, et les quatre chapelz et or par dessus, le tout selon le 
pourtraict de maistre Genêt, painctre du Roy » (cf. Bul- 
letin de la Société de l'histoire de Paris, 1893, p. 122). 
M. Coyecque, en analysant cet acte, donne la lecture 
a Gunet » ; mais l'identification n'est pas douteuse, les 
textes déjà connus portant presque toujours « Clouet dit 
Genêt ». 



-?« 



-?- 



-V 



UNE COLLECTION DE DESSINS DES PINEAU 
au musée des Arts décoraKfs 

(Planche XIV) 



Parmi les architectes parisiens qui dans le 
cours du xviii" siècle composèrent les décora- 
tions intérieures et les ameublements de ces hôtels 
particuliers restés pour nous comme des modèles 
du goijt français, il n'en est pas dont le nom soit 
plus estimé que celui des Pineau. La récente acqui- 
sition de près de 300 dessins, provenant de leurs 
ateliers, faite par le musée des Arts décoratifs, 
avec le concours d'un groupe d'amateurs géné- 
reux, rappellera à juste titre l'attention sur eux. 
Ces projets, souvent très poussés, ces croquis, ces 
ébauches, expressions successives de la pensée de 
l'artiste, nous donnent mieux qu'un texte écrit 
l'histoire de maîtres ornemanistes qui furent 
parmi les premiers de leur époque. Du reste, l'es- 
sentiel a été dit sur eux par M. E. Biais (i), 
l'ancien possesseur de cette collection, dont le 
désintéressement a facilité grandement à un 
musée français l'achat de documents si précieux 
pour l'étude de l'art décoratif de notre pays. 
Toutes les pièces relatives aux Pineau et à leurs 
alliés, extraits d'archives familiales, livres de 
raison, correspondances, inventaires après décès, 
ont été publiées avec de nombreuses planches par 
l'érudit archiviste de la ville d'Angoulême, dans 
l'ouvrage édité en 1892, pour la Société des 
Bibliophiles français. Le jugement qu'il porte sur 
l'œuvre de ces quatre générations d'artistes restera 
définitif : il est, du reste, d'accord avec celui des 
contemporains, qui reconnaissaient à Nicolas 
Pineau le mérite d'avoir inventé un style, c'est-à- 
dire d'avoir créé pour un temps cette unité dans 
le décor de l'habitation, qui reste comme la marque 
de toute une époque. 

Nous avons les traits des trois principaux 
d'entre eux : ils montrent la physionomie ou- 
verte, l'œil fin, la bouche railleuse du bourgeois 
de Paris, et si l'ancêtre Jean-Baptiste Pineau porte 
la grande perruque ut le manteau drapé, son fils 

(i) Les Pineau, seiil/'leurs, dessiiuiletirs des Fiâtimciils du 
roi, architectes (1652-1886) à Paris, pour la Société des 
Bibliophiles français. Chez Morgand, libraire de la Société, 
1891, in-^°. 



Nicolas et son petit-fils Dominique, coiffés d'un 
foulard des Indes en serre-tête, le cou libre 
dans leur chemise de fine toile, vêtus d'un habit 
sans apparat, sont bien, dans leur laisser-aller 
bonhomme, des figures de cette classe moyenne de 
la société française dont Latour et Perroneau 
ont fixé les traits, et dont J.-B. Chardin a peint les 
mœurs simples et cordiales. 

Le premier, Jean-Baptiste Pineau (1652-1715?), 
était issu d'une famille parisienne bien apparentée. 
Ruiné par des revers de fortune, il cultiva des 
dons naturels et travailla dans les ateliers d'artistes 
qui exécutèrent les décorations de Versailles. 
Dans la description du Château par Dezallier 
d'Argenville, il est donné comme l'auteur des 
paniers fleuris sculptés sur les piliers de l'Oran- 
gerie. Il aurait également travaillé au château de 
Clagny, sous la direction de son protecteur, J. Har- 
douïn ]\Iansart, ainsi qu'à l'hôtel de Villeroy et à 
Petit-Bourg, le domaine du duc d'Antin. 

C'est à son fils Nicolas (1684-1754) qu'il appar- 
tenait de rendre célèbre le nom de Pineau. 
Elève d'Hardouïn Mansart et de Boffrand, il 
suit les cours de sculpture de l'académie de Saint- 
Luc, reçoit les conseils de Coysevox pour les 
figures, et fréquente l'atelier de Thomas Germain, 
l'orfèvre du roi. Le Fort, qui avait succédé à son 
oncle dans la confiance de Pierre le Grand, l'attire 
en Russie par la promesse de travaux importants ; 
en 1716, il quitte la France avec son beau-frère, le 
peintre Louis Caravag, et l'architecte Alexandre 
Leblond. Honoré du titre de « premier sculpteur 
de Sa Sacrée Majesté Czarienne », il allait appor- 
ter à Saint-Pétersbourg les traditions du grand 
style de Versailles, de ce palais qui, pendant un 
siècle, servira de modèle à tous les souverains de 
l'Europe. La forte éducation technique qu'il avait 
acquise auprès de maîtres réputés lui permettra 
d'être, pendant près de dix ans, dans ces paj'S 
encore barbares, le maître entier de ses œuvres ; 
il les suit dans tous les détails de leur exécution 
et il se montre aussi bien capable de donner les 
plans d'im palais que d'un arsenal, de modeler le 



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BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



69 



masque d'une clef de voûte que l'esquisse d'un 
monument commémoratif, de sculpter la caisse 
d'un carrosse que le piédestal d'une statue, de 
dessiner un surtout de table en orfèvrerie cjue la 
lanterne en bronze doré d'un escalier d'apparat. 
Son crayon satisfait à toutes les fantaisies impé- 
riales avec une verve inépuisable ; il donne plus de 
dix projets pour la décoration d'une salle de 
fêtes, mettant dans ses inventions de trophées 
une richesse et une magnificence dont la somp- 
tuosité un peu moscovite garde toujours la marque 
du goiit français. On l'y voit peu à peu se dégager 
des influences de D. Marot et de J. Bérain, trou- 
vant dans des combinaisons de rocailles les élé- 
ments dont il formera un peu plus tard le style 
dont on lui fait honneur. Certains panneaux, à 
décor chinois, composés à Saint-Pétersbourg, 
offrent déjà des encadrements dont les motifs 
contrariés s'écartent nettement des principes de 
rigoureuse symétrie de l'école de \^ersailles. 

Rentré en France peu de temps après la mort de 
Pierre le Grand, il renonça à l'architecture pro- 
prement dite pour se livrer à la sculpture d'orne- 
ment et au décor des intérieurs. Son grand 
talent trouva vite à s'employer dans les aménage- 
ments des somptueux hôtels qui se construisirent 
à Paris dans le commencement du règne de 
Louis XV. C'est l'époque où la mode exige que 
tous les murs soient revêtus de lambris sculptés en 
plein bois. Les dessins de Nicolas Pineau nous 
montrent ses recherches pour les grands et petits 
appartements des gens de cour les mieux qualifiés 
ou des financiers nouvellement enrichis dans les 
fermes. La duchesse de Mazarin l'occupe sans 
cesse dans son hôtel, lui demandant des sculptures 
pour le bâtiment, des rampes \iour l'escalier, des 
bronzes pour les portes de son cabinet et même 
des charnières en bois sculpté pour ses carrosses. 
M. Bouret, trésorier de la maison du roi, lui com- 
mande la boiserie de sa salle à manger, à Croix- 
Fontaine, et le dessin de son mausolée avec une 
inscription latine à la gloire du défunt. Le prince 
d'Isenghien et le comte de Middelbourg lui con- 
fient la décoration de leurs maisons de Suresnes. 
Le marquis Le ^^oyer d'Argenson, AL Boutin, tré- 
sorier de la marine, AL de Boullogne, AL de 
Rouillé sont ses clients. Il compose des cartouches 
et des tympans pour les portes cochères des hôtels 
du duc de Chatillon, du prince de Conti, du mar- 



quis de Feuquières, du maréchal de \'illars, du 
duc d'Harcourl ; il dessine les dessus de porte 
du cabinet du roi, invente deux modèles de 
candélabres pour la marquise de Pompadour et 
fournit à Nattier un cadre en bois sculpté avec 
attributs galants destiné à un portrait de la favo- 
rite. Son talent était universel et sa vogue extra- 
ordinaire : on s'adresse à lui pour le projet du 
tabernacle et la décoration du fond de la chapelle 
de la Vierge, dans l'église Saint-Louis, à Ver- 
sailles ; il dessine la chaire, les boiseries du chœur 
et de la salle capitulaire de la Chartreuse de 
Lugny et fait, à l'église Saint-Paul, à Paris, des 
fonts baptismaux. Les voisins de sa maison de 
Paris, les religieux de Notre-Dame de Nazareth, 
lui commandent les sculptures de leur chapelle et 
toute une ornementation qui est signalée à l'admi- 
ration des voyageurs, dans l'Almanach d'Hébert 
de 1779. Nicolas Pineau meurt à la fin d'avril 
1754, membre de l'Académie de Saint-Luc, fort 
considéré et estimé de ses collègues. Il restera 
digne de sa renommée, car il eut le grand mérite, 
ses dessins nous le prouvent, de ne jamais se 
laisser entraîner dans les extravagances du style 
à la mode. Son confrère Blondel (i), en nous 
disant qu'il lut l'inventeur « du contraste 
dans les ornements », le loue vivement de la 
sobriété qu'il a su conserver dans ses com- 
positions, et l'éloge, venant d'un juge aussi 
compétent, a sa valeur. Fn effet, si Nicolas Pineau, 
avec son système de courbes inégales, rompt de 
parti pris avec l'ancienne .symétrie, il .sait, au 
moyen de rocailles habilement combinées et 
pleines de fantaisie, conserver dans ses décora- 
tions l'équilibre et la pondération. Est-il rede- 
vable de ces qualités à son éducation première et 
à l'influence du milieu parisien ? On peut le croire, 
car ce dessinateur, qui a donné des modèles non 
seulement aux architectes, mais aux sculpteurs 
sur bois, aux ferronniers, aux fabricants de 
bronzes, aux ébénistes, montre, dans toutes ses 
inventions, un goût et une mesure dont Aleis- 
sonnier et Oppenord, artistes d'origine ou d'édu- 
cation italienne, s'écarteront souvent. 

Son fils, Dominique Pineau (1718-1786), était 



(i) Les amants rizaux ou l'homme du monde éclairé par 
les arts, par un homme de lettres et feu M. Blondel, etc., etc. 
Tome II, page 292, 2 vol. in-8, Amsterdam et Paris, 1774. 



70 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



né à Saint-Pétersbourg. De bonne heure associé 
aux travaux paternels, il fut le collaborateur 
de Nicolas dans les décorations qui sortaient en 
si grand nombre des ateliers de la rue Notre-Dame 
de Nazareth. Son œuvre devint plus person- 
nelle, lorsqu'un peu avant son premier mariage, 
en 1739, année de sa réception à la maîtrise, il 
s'établit rue Meslay. Sa notoriété auprès de ses 
contemporains fut au moins égale à celle de son 
père. En 1749, il fut admis à l'Académie de 
Saint-Luc et, plus tard, il en fut nommé direc- 
teur. Ses affaires prospérèrent si rapidement qu'il 
se retira, en 1774, à Saint-Germain-en-Laye, dans 
une maison dont le beau jardin, avec ses char- 
milles, ses boulingrins et salles couvertes par des 
tilleuls, avait été dessiné par lui. Accablé, vers 
la fin de sa vie, par tous les maux de 
la vieillesse, il meurt en février 1785. Blondel 
parle de son talent avec estime, mais dit 
qu'il était moins hardi que son père dans ses 
compositions ; cependant, il jouissait d'une cer- 
taine célébrité pour les ornements relatifs à la 
décoration. Il doit compter vraisemblablement 
parmi les artistes qui, par réaction contre les 
extravagances du style rocaille, retournèrent aux 
enseignements de l'art antique, et peut-être dans 
les dessins que nous possédons faut-il lui attri- 
buer les dessus de porte et les boiseries, dont 
l'ordonnance régulière et un peu sèche fait prévoir 
le style qui sera appelé Louis XVL 

De son premier mariage avec Jeanne-Marie 
Prault, fille d'un libraire-imprimeur des fermes 
du roi, il eut quatre enfants : deux filles épou- 
sèrent, l'une Moreau le Jeune, dessinateur du 
cabinet du roi, l'autre J.-B. Feuillet, sculpteur, 
([ui fut employé par M'™ du Barry aux travaux de 
Louveciennes ; la troisième entra en religion, et 
son fils, François-Nicolas (1746-1823), fut le der- 
nier des Pineau qui vécut pendant le xviii'= siècle. 
Après avoir dessiné chez son père et appris 
l'architecture chez Dumont, il s'enrôla, à la suite 
d'une aventure de jeunesse, dans le régiment de 
Jarnac-Dragons, à Strasbourg. Pris en goût par 



son colonel, le comte de Jarnac, il lui fournit des 
projets de restauration pour son château de 
Jarnac et, après sa libération, datée de 1777, il 
resta en relations d'affaires et d'amitiés avec son 
protecteur. En 1785, M. Le Camus de la Neuville, 
intendant de Guyenne, le choisit comme architecte 
de la généralité de Bordeaux. Il semble, d'après 
ses comptes, n'avoir exécuté dans les édifices de 
la province que des travaux d'entretien. Après la 
Révolution, il entra dans l'administration et 
mourut juge de paix à Jarnac, en 1823. Son 
œuvre est peu intéressante pour nous. Les quel- 
ques dessins qu'on lui attribue sont des relevés 
d'architecture, exécutés d'après la cathédrale de 
Strasbourg, et des compositions dans le style du 
Consulat et de l'Empire, dans lesquels le descen- 
dant de l'inventeur du style des « contrastes » 
montre un talent fort ordinaire. 

Mais c'est à Nicolas et Dominique Pineau qu'il 
faut revenir pour terminer. Leurs projets tracés 
à la plume, dessinés à la sanguine ou à la pierre 
d'Italie portent presque tous une date, des cotes 
ou des notes marginales de la main de l'artiste, 
indiquant l'hôtel, ou la maison de plaisance 
pour lesquels ils ont été inventés. On y surprend 
sur le vif les rapports de l'architecte et de son 
client : les repentirs et les changements viennent 
souvent modifier l'idée première, et c'est d'une 
pointe ingénieuse que le crayon ou la plume de 
l'artiste modifie le cadre d'un dessus de porte ou 
esquisse une fontaine dans une niche à la place 
d'un meuble d'appui dont le goût ne le cède en 
rien à ceux qu'il avait tout d'abord imaginés. 
Bien mieux que leur œuvre gravé, les por- 
tefeuilles des Pineau nous ont livré l'histoire du 
style de toute une époque, et comme celle-ci 
fut assurément une des plus séduisantes de l'art 
français, nous devons nous féliciter de la bonne 
fortune qui a fait entrer au Musée des Arts 
décoratifs un ensemble si riche d'enseignements, 

L. Metman. 



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DESSINS DE L'ÉPOQUE DE LA RESTAURATION 
au musée de Versailles 



Le musée de Versailles s'est enrichi, aux mois 
de novembre et décembre 1907, d'une importante 
suite de dessins provenant de l'administration du 
Mobilier national où ils demeuraient presque 
inconnus. Ces dessins furent exécutés par les soins 
de l'administration des « Menus plaisirs du Roi », 
rétablie par Louis XV'III, et qui avait dans ses 
attributions la direction des fêtes publiques, des 
cérémonies solennelles de la Cour, des sacres, 
mariages, baptêmes et funérailles. Les dessins 
dont nous allons donner la liste sont relatifs h des 
cérémonies funèbres accomplies à Saint-Denis et 
au sacre de Charles X. Peut-être quelques autres 
documents figurés de cette époque se trouvent-ils 
encore au Garde-Meuble ? Des indications ren- 
contrées en des livrets de salons ou en des notices 
biographiques tendraient à le faire croire. 

Nous publions les descriptions sommaires de 
chaque sujet en reproduisant les légendes inscrites 
sur les montures des dessins, sans entrer dans le 
détail des commentaires historiques que chacun 
d'eux comporterait, le récit des événements qu'ils 
retracent étant assez connus. 

l. « Translation des restes de L.L. M. M. 
Louis XVI et Marie-Antoinette à V Église i?"'" 
de S^-Denis, le 21 janvier 181^. Exécuté d'après les 
ordres de M. le baron de La Ferté, sur les projets 
et dessins de M. Bellanger, architecte. » 

Plume, relevé de bistre et d'encre de Chine. 
H. o m. 460, 1. m. 320. 

Le moment représenté par l'artiste est celui de 
l'arrivée du char funèbre sur la place du parvis de 
l'église. Le char monumental traîné par huit che- 
vaux couverts de draperies, escorté de cavaliers, 
avance entre deux haies de porteurs de torches 
vêtus de manteaux noirs. Les curieux sont main- 
tenus par des carabiniers. La façade de la basi- 
lique est revêtue, jusqu'à la hauteur de la terrasse, 
de grandes draperies ; une sorte de pyramide 
encadre la porte centrale et s'élève entre deux 
colonnes supportant des urnes funéraires. 

Il est inutile de retracer ici l'exhumation des 
restes du roi et de la reine du cimetière de la 



.^ladeleine, il suffit de renvoyer aux récits de 
M. G. Lenôtre, dans son livre sur Marie-Antoi- 
nette, et au résumé récent du D"' >L Billard : Les 
tombeaux des rois sous la Terreur (Paris, 1907); il 
est plus utile de dire quelques mots sur les artistes 
appelés à concourir à l'organisation de cette céré- 
monie funèbre. L'intendant des Menus Plaisirs, 
auquel appartenait la direction générale, étaitalors 
comme on le voit, le baron Papillon de La Ferté, 
fils de l'ancien mtendant qui avait péri sur l'écha- 
faud en 1793. François Bélanger (1744-1818), l'ar- 
chitecte, était un survivant de l'ancien régime, 
jadis employé sous Louis XVI aux fêtes royales et 
attaché comme dessinateur au mobilier de la cou- 
ronne. Architecte du comte d'Artois, il avait 
manifesté un vif attachement à la cause des Bour- 
bons et s'était montré plein de zèle lors du retour 
de Louis XVIIl ; c'est lui qui avait été l'inspirateur 
du placement d'une statue d'Henri IV sur le Pont- 
Neuf pour l'entrée du roi à Paris, et l'initiateur 
de la souscription destinée à la fonte d'un bronze 
d'après ce modèle. Il est naturel, qu'en reconnais- 
sance, le roi lui ait donné la charge des Menus 
Plaisirs, en même temps que Monsieur le nommait 
intendant de ses bâtiments. Il est à remarquer 
qu'en ces circonstances, l'architecte et l'intendant 
des Menus-Plaisirs étaient seuls maîtres des travaux 
de décoration dans la basilique et que l'architecte 
du monument, alors François Debret, fut tenu à 
l'écart. 

Le dessin que nous décrivons sous le n° i ne porte 
pas de signature apparente. La facture est précise, 
fine et minutieuse. L'architecture fermement indi- 
quée, les mouvements de la foule interprétés avec 
justesse, les silhouettes de tous les personnages 
retracées avec un soin extrême et une rare habi- 
leté. A qui attribuer pareil dessin qui rappelle 
par son style, les scènes révolutionnaires de Prieur 
et fait également penser à un héritier attardé de 
la tradition d'un Cochin ou d'un Moreau le Jeune? 
Nous serions tentés de prononcer le nom du des- 
sinateur Dugourc à cause de l'indication donnée 
par l'inventaire du Garde-Meuble sur le dessin 
décrit au N° 2, mais sa valeur très supérieure nous 



72 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



fait hésiter. Faudrait-il croire que Bélanger, qui a 
pu contribuer à la partie d'architecture, serait 
également l'auteur des personnages qui animent 
la scène; mais nous n'avons pu trouver de com- 
positions de l'artiste servant de termes de compa- 
raison. 

II. « Pompe ftinèhre de Leurs Majestés Louis XV L 
et Marie-Antoinette à l'église royale de S'-Denis le 
21 janvier en i8i^. Exécuté d'après les ordres de 
M. le baron de La Ferlé sur les projets et dessins 
de M. Bellanger, arch^". » 

Plume relevé de bistre et d'encre de Chine. 
H. m. 430, 1. o m. 310. 

C'est la représentation de la cérémonie à l'inté- 
rieur de la Basilique. La vue est prise de la nef 
vers le chœur. L'on voit le catafalque, le clergé, 
les personnages groupés près du maitre-autel au 
moment oii des prêtres font escorte aux restes 
funèbres que l'on porte au catafalque. 

Des étiquettes nombreuses du Garde-Meuble 
sont attachées sur le cadre ; les unes portent : 
auteur inconnu, mais sur l'une d'entre elles se 
trouve cette mention : '(. dessiné par Dugourc y>. 

Jean-Démosthène Dugourc, né à Versailles en 
1749, fut l'un des plus féconds décorateurs de 
l'époque de Louis XVI, l'un des précurseurs du 
« style empire // par ses imitations de l'antiquité. 
Fournissant des modèles pour étoffes, pour meu- 
bles, pour costumes et décors de théâtre, il fut 
associé avec Bélanger, son beau-frère, aux travaux 
exécutés pour le comte d'Artois. « Dessinateur du 
Cabinet de Monsieur » en 1780, dessinateur du 
Garde-Meuble de la couronne en 1784, il sera sous 
la Révolution fabricant de papiers peints et de 
cartes à jouer. Sa précieuse autobiographie, écrite 
en 1800, publiée par A. de Montaiglon {Nouvelles 
archives de l'art français, iS-j-], p. 367-371), nous 
renseigne sur sa carrière jusqu'à cette date et son 
rôle pendant la Révolution a été finemt- nt analysé 
par Jules Renouvier {Histoire de l'art pendant l.i 
Révolution, pp. 374-380), mais la fin de sa vie nous 
est inconnue. L'on voit cependant — d'après une 
indication donnée par J. Renouvier — qu'il signe 
des illustrations à'Atala : 'i Peint par Dugourc, 
dessinateur des Menus Plaisirs du Roi ». Cette 
mention, confirme l'inscription du cadre. 11 est 
vraisemblable que l'ancien «c dessinateur du Cabi- 
net de Monsieur » ait été employé par le roi et 
rappelé en celte charge pour aider son beau-frère. 



III. *; Service anniversaire dn 21 janvier 1S16 à 
l'église royale de 5' Denis. Exécuté d'après les 
ordres de M. le baron de La Ferté sur les projets 
et dessins de M. Bellanger, arcli^". » 

Dessin à la plume relevé de bistre et d'encre de 
Chine. H. o m. 315, 1. o m. 430. 

La vue est prise dans la partie gauche du transept 
vers la nef; l'on voit le catafalque élevé à la 
croisée du transept. La décoration de l'église est 
analogue à celle de la cérémonie de l'année 1815. 
Ce dessin est certainement de la même main que 
le précédent, par conséquent il serait l'œuvre de 
Dugourc. 

IV. "■ Translation du corps de S. A. S. Mg'' le 
prince de Condé à l'église royale de Saint-Denis 
le 26 mai 1S18. Exécuté d'après les ordres de M. le 
baron de La/erté sur les projets et dessins de 
M. Bellanger, architecte. » 

Dessin à la plume relevé de bistre et d'encre de 
Chine. H. o m. 335, 1. o m. 460. 

Le char funèbre orné d'écussons et de trophées 
d'armes, traîné par huit chevaux housses s'avance 
au milieu de la place; l'infanterie, rangée, pré- 
sente les armes; des cavaliers forment l'escorte 
et encadrent le cortège. La façade de l'église est 
tendue de draperies sur lesquelles se détachent 
des armoiries, des colonnes supportent des urnes, 
à la hauteur de la terrasse sont attachés des fais- 
ceaux de drapeaux. La place est pleine de gens 
attirés par la pompe funèbre, des groupes animés 
remplissent le parvis, des curieux sont à toutes 
les fenêtres des maisons. 

L'allure spirituelle des multiples personnages 
représentés, l'aisance de leur silhouette, la légè- 
reté de la plume, font de ce dessin le pendant du 
premier décrit. Il nous parait supérieur encore 
par la vivacité de l'exécution et la grâce des mou- 
vements. C'est une œuvre vraiment charmante. 
Certainement un même artiste est l'auteur des 
deux dessins. Est-ce Dugourc ? Nous avons la 
même hésitation que pour le premier dessin, ne 
connaissant pas d'autres témoignages du talent de 
l'artiste. 

V. « Cimetière de l'abbaye royale de 5' Denis au 
moment où MM" les Gardes du Corps transpor- 
tèrent les dépouilles mortelles des Jiois, Reines, 
J^rinces et Princesses qui y avaient été déposés en 
lypj et ï-j()4. » 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



73 



Dessin ;i la plume lave de sépia. H. o m. 370, 
1. o m. 260. 

Signé à droite : « Dessiné d'après nature par 
Debret le 15 ('5 /cj janvier 1817. Figures par Heim. /> 

Au mois de janvier 18 17, des fouilles furent 
entamées pour retrouver dans la partie avoisinant 
l'église vers le croisillon nord, appelée cimetière 
des Valois (sur l'emplacement de l'ancienne cha- 
pelle des Valois), les restes des rois et reines qui 
y avaient été entassés lors de la violation des tom- 
bes aux journées d'octobre 1793. Le 18 janvier 
1817, les ouvriers découvrirent dans leurs fouilles 
un amas d'ossements et le lendemain 19, vers le 
soir, la nuit tombée, les restes enfermés en des cer- 
cueils furent solennellement transportés dans l'in- 
térieur de l'abbatiale par les gardes du corps, à la 
lueur des torches. C'est la scène dramatique que 
retrace ce curieux et très intéressant dessin. Les 
soldats sont saisis d'effroi et de compassion à la 
vue des ossements royaux découverts dans les 
terres remuées, les gardes du corps portent un 
premier cercueil qu'attend à la porte du transept, 
le clergé. La partie latérale de l'église, la haute 
flèche de la tour septentrionale sont rendues avec 
la véracité d'un dessin d'architecte et fort pré- 
cieuses par cela même. Il est à noter que le peintre 
Heim devait, plusieurs années après, reprendre le 
même sujet dans le tableau qui lui fut commandé 
pour l'ornementation de la sacristie de l'église 
royale et qu'il exposa au Salon de 1822 (n° 684 du 
livret avec une longue note explicative). Peinture 
curieuse également, mais qui a tellement noirci 
qu'elle est devenue à peu près invisible. 

VI. « Char funèbre pour la translation du corps 
de S. M. Louis XVIII à Saint-Denis le 24 septem- 
bre 1824. Exécuté d'après les ordres de M. le baron 
de Lafertésur les projets et dessins de MM. Hitorff 
et Lecointe, architectes. » 

Dessin à la plume relevé de sépia et d'encre de 
Chine. H. o m. 700, I. o m. 530. 

Signé : Ch. Chasselat del. 1825. 

Le dessin représente le corbillard de cérémonie 
dans la cour des Tuileries, au moment de son 
passage sous l'arc-de-triomphe du Carrousel, 
entouré de dignitaires et d'officiers qui l'escor- 
tent. 

Comme on le voit par la légende reproduite, 
Bélanger, mort en 1818, eut pour successeurs 



aux Menus Plaisirs du Roi, deux de ses élèves : 
J.-Fr. Lecointe (1783-1858) qui avait déjà travaillé 
avec son maître aux funérailles du Prince de Condé 
et du Duc de Berry et J. Hittorff (1793-1867) qui 
était l'inspecteur des services des Menus depuis 
1814 et devait diriger conjointement avec son 
collègue les cérémonies du mariage du Duc de 
Berry, le baptême du Duc de Bordeaux à Notre- 
Dame de Paris, et plus tard, les grandes pompes 
du sacre de Charles X à Reims. 

Charles Chasselat (1782-1843), élève de son père 
miniaturiste et de Vincent, peintre d'histoire, 
devint le dessinateur des fêtes et cérémonies 
royales, en même temps probablement que les 
architectes Hittorfïet Lecointe. Au Salon de 1827, 
il avait exposé la « vue intérieure de l'église de 
S' Denis au moment de l'entrée du cortège des 
obsèques de Louis XVIII ». Ce dessin à la sépia 
appartenait à la '< direction des fêtes et cérémonies 
et du mobilier de la couronne » (nouveau titre de 
l'administration des Menus) nous apprend le livret, 
et Gabet ajoute dans son Dictionnaire des artistes 
de l'école française an xm" siècle (Fans, 1831, in-8), 
que l'artiste avait fait deux autres dessins pour les 
obsèques du roi, qui n'ont pas été exposés. L'on 
peut donc penser que deux autres dessins de l'ar- 
tiste se retrouveraient peut-être encore au Garde- 
Meuble. 

VII et VIII . — Les deux derniers dessins que nous 
avons à décrire sont parmi les plus importants par 
leur intérêt historique et leur valeur documen- 
taire. Ils sont tous deux relatifs au Sacre de 
Charles X. L'on sait de quel éclat fut entouré 
cette grande cérémonie. Littérateurs et artistes 
furent appelés à célébrer l'onction sainte et à 
glorifier le roi. A côté du grand et pompeux 
tableau de Gérard (au Musée de Versailles), des 
estampes qui devaient former le recueil du Sacre 
(resté inachevé, les dessins conservés au Louvre), 
l'on devra désormais consulter les aquarelles de 
Chasselat, qui nous donnent avec la coloration 
exacte, l'aspect de la décoration théâtrale, fausse 
et mensongère qui travestit de manière ridicule 
l'antique cathédrale et contribua à ruiner maintes 
sculptures aux portails, masqués par ces cartons, 
ces stucs et ces bois dorés. 

VII. '< Sacre de S. M. Charles X dans l'église 
tnétropolitaine de Reims le 29 mai i82y. Exécuté 



74 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



d'après les ordres de M. le V" de La Ferté sur les 
projets de MM. Hittorffet Lecointe, architectes. » 

Plume et aquarelle. H. o m. 905, 1. o m. 650. 
Signé : Chasselat del. et pinx". 

La vue est prise du maître-autel sur la nef, toute 
la belle décoration « troubadour » des architectes 
est détaillée avec minutie; les piliers disparaissent 
sous des revêtements de menuiserie, des lustres 
sont accrochés à la hauteur de la galerie du tri- 
forium, des tribunes où se pressent des femmes en 
toilette de bal remplissent les arcades sur les bas- 
côtés, au-dessus, s'étalent de vastes toiles sur les- 
quelles sont peintes des figures de saints et de 
rois de France, la voûte est revêtue d'une couche 
de peinture bleue semée de fleurs de lis d'or et 
les chapiteaux sont peints en jaune (l'église a 
malheureusement conservé jusqu'à nos jours des 
traces de cette mutilation). 

Le moment choisi par l'artiste est le plus solen- 
nel du sacre, quand, après l'intronisation, le roi 
couronne en tête, le sceptre et la main de jus- 
tice en ses mains, est conduit en procession au 
trône édifié sur le jubé auquel donnent accès deux 
escaliers. Charles X est debout, revêtu de la robe 
de pourpre semée de fleurs de lis et doublée d'her- 
mine, ayant à sa gauche l'archevêque de Reims, à 
sa droite le duc d'Angoulême ; les acclamations 
éclatent dans l'assistance tandis que se font enten- 
dre les trompettes et les fanfares. 



VIII. Même légende qu'au dessin précédent. 

Plume et aquarelle. H. o m. 885, 1. o m. 645. 

Signé à droite : Ch. Chasselat, dessinateur des 
fêtes et cérémonies R'", 1830. 

C'est après le sacre ; le Roi sort de la Cathédrale 
et se dirige vers son Logis établi au Palais archi- 
épiscopal, en longeant une galerie de bois tendue 
d'étoffes bleues et blanches ornées de faisceaux 
d'armes et d'écussons au chiffre royal. A côté du 
Roi, revêtu des ornements de son sacre, s'avance 
l'archevêque, puis derrière se presse en cortège la 
foule des dignitaires. Le portique élevé jusqu'à la 
hauteur des pignons des portes latérales masque 
la splendeur de la sculpture gothique, l'édifice est 
dessiné jusqu'au-dessous de la grande Rose et tout 
le côté méridional se développe en perspective. 
Cette partie est traitée avec sécheresse, mais avec 
exactitude. Sur le parvis, retenus à distance par 
les soldats de la Maison du Roi, les curieux de tous 
genres, attirés par le spectacle, poussent des accla- 
mations. 

Tels sont les dessins et aquarelles entrés au 
Musée grâce à l'obligeance de M. Dumonthier, le 
nouvel administrateur du Mobilier national, qui 
a compris que la vraie place de pareils documents 
historiques était à Versailles. Ces dessins com- 
pléteront bientôt les peintures groupées dans la 
salle de la Restauration et n'en formeront point 

le moindre attrait. 

Gaston Brif.re. 



MUSÉES NATIONAUX 

Acquisitions et dons 



MUSEE DU LOUVRE * * ?;^ * -«^ * A * * 

Si ^ & Legs de M. Charles Drouet. — On a 
annoncé et énuméré à plusieurs reprises ces temps- 
ci les legs contenus dans le testament de M. Char- 
les Drouet au bénéfice des musées nationaux, de 
la Bibliothèciue nationale, du musée des Arts 
décoratifs et du musée de l'Armée. Nous revien- 
drons sur cette donation lorsqu'elle aura reçu son 
efïet définitif. 

8( K 5( Nouveaux résultats de la mission de 
Morgan. — Les résultats de la campagne de 
fouilles de M. de Tvlorgan en Susianc, en 1907- 



1908, ont été particulièrement précieux ; plus de 
2.000 objets viennent d'arriver au Louvre dans 
82 caisses. On remarquera principalement quand 
l'installation aura pris fin, une statue du roi 
Manichtousou, une stèle du roi Sargon, d'Agadé, 
quantité de statues, de statuettes, de cylindres, et 
enfin plus de mille vases peints remontant au 
début du premier siècle. 

MUSÉE DE VERSAILLES -^- ^ <^ <i -.> «> <> 

K K H Un portrait de Chateaubriand par 
Girodet -Trioson. — A la vente de la col- 
lection de M. P.-A. Chéramy, au mois de mai 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



75 



(lernior, lo musée s'est rendu acquéreur du por- 
trait de Chateaubriand, par Girodet - Trioson 
(n° 69 du catalogue). 

L'illustre écrivain est représenté à mi-corps, à 
demi appuyé près d'un tertre de verdure, l'air 
songeur, la tête nue, les cheveux agités par la 
brise ; au loin, se profile la silhouette des ruines 
du Colisée. Le tableau porte la signature en mono- 
gramme de Girodet-Trioson et la date : 181 1. 

Deux portraits de Chateaubriand ont été suc- 
cessivement exposés par l'artiste. Le premier au 
Salon de 1810 fut simplement désigné au livret 
par ces mots : N° 373. « Portrait d'homme médi- 
tant sur les ruines de Rome ». (Cf. l'article de 
Paul Gautier : L'élection de Chateaubriand à 
l'Académie en iSii, dans la Revue hebdomadaire 
du 23 mai 1908.) 

Le second, au Salon de 18 14, est indiqué sous 
le numéro 442 : Portrait de M. de Chateaubriand, 
au milieu des ruines de Rome. 



Le portrait que conserva l'auteur du Génie du 
Christianisme et qu'il donna à sa ville natale de 
Saint-Malo, où il se trouve actuellement, porte 
au-dessous du monogramme de Girodet la date 
de 1809. C'est probablement celui qui figure au 
Salon de l'année suivante. Ce portrait a été plu- 
sieurs fois gravé et vulgarisé, particulièrement 
par une lithographie d'Aubry-Lecomte ; une 
reproduction orne l'étude de ^L de Lescure, pu- 
bliée dans la « Collection des grands écrivains 
français », chez Hachette. La peinture acquise 
pour Versailles semble bien identique à la toile 
conservée désormais à Saint-Malo ; la confron- 
tation des deux œuvres permettrait seule de juger 
leur valeur respective. De même (juc le portrait 
daté de 1809 a dû figurer au Salon de i8iO, celui 
daté de 181 1 paraît être celui du Salon de 1814, 
puisqu'on ne connaît pas d'autres répliques de la 
jieinture et que la famille n'a pas conservé de 
portrait de Chateaubriand par Girodet. 



Documents ^ Nouvelles 



^ ^ % Réinstallation des cabinets flamands 
et hollandais. — Les petites salles flamandes et 
hollandaises placées autour de la salle des Rubens 
qui avaient été fermées pour qu'on y pût apporter 
quelques transformations et notamment soustraire 
certaines peintures particulièrement fragiles et 
précieuses à l'exposition du midi, viennent d'être 
rouvertes au public. 

Les maîtres du xv° et du xvi° siècle ont été 
transportés au nord, dans les deux dernières salles 
du côté droit, où ils trouveront une température 
plus égale et où leur groupement, un peu à l'écart, 
donne au visiteur une impression plus recueillie. 
La salle Van Eyck notamment, où triomphe la 
célèbre Vierge du chancelier Rolin, est tout à fait 
significative : certaines peintures sur fond d'or 
(Christ et Vierge de douleur, de l'école de Roger 
Van der Weyden), jadis placées beaucoup trop 
haut, complètent très heureusement l'harmonie du 
fond de la la salle. A noter aussi la reconstitution 
du petit diptyque de Memling, dont les deux 
moitiés ont été successivement offertes au Louvre, 
l'une par Edouard Gatteaux, l'autre par M""^ 
Edouard André. 

La salle du xvi" siècle qui portera désormais le 



nom de salle Quentin Metsys, s'est enrichie d'œu- 
vres naguère égarées dans la section allemande : 
])ar exemple, le grand retable du maître de la 
Mort de la Vierge, de qui on reconnaît aujour- 
d'hui l'origine anversoise et cju'on a identifié avec 
Josse van Clève. En outre, des peintures autrefois 
sacrifiées reparaissent en belle place : tel le Por- 
trait d'un moine bénédictin, par Mabuse. 

La salle Antonio More renferme les maîtres 
qui marquent la fin du xvi° et le début du xvii' 
siècles ; autour du grand portraitiste, sont venus 
se grouper des peintures d'Otto Venîus, des 
Franck, de Steenwyck, de Peter Neeffs, et surtout 
de Brueghel de Velours. 

La salle suivante est consacrée aux œuvres de 
Teniers et portera son nom : dans ce cadre res- 
treint, ces tableaux, dont le Louvre possède un 
riche ensemble, sont bien plus à leur avantage 
qu'ils ne l'étaient jadis dans l'immensité écrasante 
de la grande galerie ; on y voit aussi les spéci- 
mens tlu talent de Ryckaert, de Gonzalès Coques, 
de Siberechts et d'autres peintres contemporains 
d'inspiration analogue. 

On s'achemine ainsi chronologiquement vers 
les trois salles finales consacrées à la collection La 



76 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



Cace, dont la dernière, avec ses peintures fla- 
mandes, offrira un utile élément de comparaison. 
De l'autre côté, dans les salles autrefois occu- 
pées par les primitifs flamands, sont venues se 
placer les peintures que ces primitifs ont rem- 
placées au nord : ce sont les salles Hais, Cuyp et 
Steen, par où l'on abordera désormais les autres 
salles hollandaises du musée. On y trouvera plu- 
sieurs œuvres charmantes des petits maîtres hol- 
landais qui n'étaient plus exposées depuis plu- 
sieurs années, et on appréciera l'adresse avec 
laquelle on a cherché ici encore à utiliser les 
moindres ressources d'un espace assez limité, 
ainsi que la méthode et le soin qui ont dirigé toute 
cette réorganisation. 

!S {3 {3 A propos du Salon Carré. — Une lettre 
publiée dans le Journal des Débats du 8 septembre 
et reproduite par le Jonnial des Arts se plaint de 
la dispersion « sacrilège » des trésors du Salon 
Carré, dans les diverses salles du Musée. Il y a 
bien une dizaine d'années que l'on a commencé à 
répartir dans les diverses salles les œuvres jadis 
réunies en manière de « morceaux choisis » dans 
le Salon Carré. On a renoncé un peu partout à ces 
réunions arbitraires qui ont fait jadis la gloire 
de la Tribune des Offices ou du Salon d'Isabelle 
au Prado, et oîi les chefs-d'œuvre disparates 



entassés se heurtent et se nuisent inutilement. Il 
est bien peu probable que l'on revienne de long- 
temps sur ces mesures très logiques, très confor- 
mes au désir général du public moderne de trou- 
ver dans nos musées des séries méthodiquement 
classées... sans compter que la présentation des 
chefs-d'œuvre de petite dimension dans ce glo- 
rieux et obscur Salon Carré était lamentable. 

£3 Î2 ÏS Société des Amis de Versailles, — 

La Société ayant appris qu'un certain nombre 
de satisfactions seraient prochainement données 
à ses vœux par l'administration, notamment qu'un 
crédit de iio.ooo francs serait inscrit au budget 
de 1909, pour la réfection dans le parc des char- 
milles et des treillages, et que le nombre des 
gardiens serait augmenté, a décidé de mettre à la 
disposition de l'architecte ou du conservateur, la 
somme nécessaire au nettoyage et à la mise en 
état des statues et des vases du parc, souillés 
d'inscriptions. 

Comme conséquence de cette mesure, il sera 
demandé au ministre de l'Instruction publique et 
des Beaux-Arts d'intervenir auprès du garde des 
sceau.x pour qu'à l'avenir, les auteurs de nou- 
velles inscriptions soient poursuivis et condamnés 
comme coupables de dégradations de monuments 
publics. 



LA CONSTITUTION DE LA SALLE PUGET 
au musée de Marseille 

(Planche XV) 



La salle consacrée aux œuvres de Puget, ori- 
ginaux et reproductions, qui a été rouverte après 
de notables compléments, au musée de Marseille, 
au mois d'avril dernier, et vient d'être inaugurée 
solennellement depuis peu, est une des plus heu- 
reuses et des plus intelligentes créations qui aient 
enrichi depuis longtemps nos musées de province. 

Nul n'ignore les difficultés considérables qui 
se rencontrent dans notre pays, en dehors des 
difficultés matérielles d'installation, pour la cons- 
titution de galeries provinciales intéressantes : 
centralisation ancienne des fonds d'œuvres d'art, 
médiocrité en général des distributions décentra- 
lisatrices d'autrefois, banalité et insignifiance, 



sauf exception, des envois d'Etat d'aujourd'hui, 
rareté ou pauvreté des collections locales faisant 
retour aux dépôts régionaux, faiblesse des res- 
sources disponibles pour des acquisitions direc- 
tes, etc., etc. 

La réunion de l'œuvre d'un artiste éminent 
dont la personnalité est liée à l'histoire même 
du pays qui lui a donné naissance ou qui l'a 
vu à l'œuvre, réunion impossible quelque favora- 
bles que soient les conditions dans lesquelles on 
opère, si l'on s'attaque aux originaux, réunion 
relativement facile, au contraire, et conservant un 
intérêt considérable, surtout pour un sculpteur, si 
l'on supplée par des reproductions aux originaux 



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BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



77 



dispersés, est un élément d'intérêt ([ui est loin 
d'être à négliger pour les musées de province ; 
dans certains cas même, cette réunion pourrait 
en devenir presque le principal attrait. Un musée, 
même riche, comme celui de Dijon, s'honore et 
s'accroît singulièrement de la réunion des œuvres 
de Rude. Marseille, qui est loin d'avoir les mêmes 
ressources anciennes, qui conservait cependant, 
dispersés, plusieurs morceaux intéressants de 
l'œuvre de Puget, Marseille qui avait vu naître, 
travailler et mourir le plus original de nos sculp- 
teurs du xvii» siècle, lui devait bien cet hommage, 
plus efficace pour sa gloire qu'une banale statue 
dressée en cjuclque carrefour, fût-ce sur la Canne- 
bière ! 

Philippe Auquier, conservateur du musée des 
Beaux-Arts, qui vient de mourir à la fleur de 
l'âge, fut l'artisan le plus ardent et le plus utile 
de cette œuvre. Nommé à la conservation du 
musée des Beaux-Arts, en 1896, après avoir 
appartenu quelque temps à la presse parisienne : 
il avait pour ses débuts servi de secrétaire au 
jury nommé par le Comité du monument Puget 
et participé activement en cette qualité à l'érec- 
tion tardive de ce monument, demandé il y a plus 
de vingt ans, mis au concours en 1896-97 et inau- 
guré seulement en 1906. Mais il avait eu le senti- 
ment, dès ce moment, que cet hommage, pour 
solennel qu'il fût, était insuffisant, et dès 1898, il 
réclamait la création au musée d'une salle Puget. 
Le rapport qu'il adressait alors à l'administration 
municipale, et qu'il a publié depuis (i), serait à 
citer presque entièrement ici. 

« Le musée des Beaux-Arts, écrivait-il en 1898, 
compte en œuvres de Puget ou qui lui sont attri- 
buées — et outre des moulages exécutés d'après 
six sculptures du maître — vingt-et-un numéros 
se décomposant ainsi : 
Peintures, 6 ; sculptures, 5 ; dessins, 10. 
De plus, la ville possède encore de Puget quatre 
sculptures conservées au musée d'archéologie... 

J'ai l'honneur, Monsieur le Maire, de solliciter 
les ordres nécessaires à la réunion de ces diffé- 
rentes œuvres dans une salle du Palais de Long- 
champs, salle qui désormais serait plus spéciale- 
ment consacrée à Puget et à ses élèves. 

(i) Philippe Auduier, Pierre Puget. son œuvre à Mar- 
seille, 1908. Pièces justificatives, n" IV. 



Dispersées à l'heure actuelle, ces œuvres, pour- 
tant si précieuses et si propices à l'étude de l'art, 
sont loin de présenter l'intérêt qu'elles offriraient 
réunies. Groupées, au contraire, elles permettraient 
au public de mieux connaître, et partant, de mieux 
apprécier le génie de Puget. 

L'aménagement au musée de la salle projetée 
aurait de plus un autre avantage. 11 constituerait, 
en quelque sorte, un hommage public au grand 
artiste marseillais, et cette marque d'intérêt éma- 
nant de l'administration municipale serait ac- 
cueillie, j'en ai le ferme cs])oir, avec la plus grande 
faveur, aussi bien dans le monde des artistes que 
parmi les amateurs. 

Pour établir le devis des dépenses que l'amé- 
nagement proposé ici provoquerait, le devis s'élève 
à neuf cents francs environ, somme de bien peu 
d'importance si l'on veut bien considérer qu'elle 
comprend tous les frais de déplacement, de trans- 
port et d'exposition des œuvres à réunir, mais 
encore les dépenses à faire pour le remaniement 
forcé de notre galerie de sculptures. » 

On ne saurait mieux préciser le but de ces 
réunions d'œuvres qui coûteraient généralement 
beaucoup moins à établir que ne coûterait à ache- 
ter la plus insignifiante toile moderne, beaucoup 
moins que le moindre buste vain à ériger en mar- 
bre ou en bronze. 

La salle Puget fut ouverte en juin 1899. Des 
dons vinrent l'accroître immédiatement et montrer 
que les amateurs marseillais en comprenaient 
l'intérêt. Mais aucun ne fut plus sensible et plus 
généreux que celui de la collection Emile Ricard, 
qui vint, en 1906, ajouter à l'ensemble déjà réuni 
un nombre considérable de peintures, de dessins, 
d'esquisses et même de sculptures de Puget ou de 
son école (i). 

A l'occasion de l'Exposition de 1900, Philippe 
Auquier, qui collabora à l'organisation des diffé- 
rentes expositions rétrospectives parisiennes, avait 
essayé de faire aboutir à Paris le plan d'une gran- 
diose rétrospective de l'œuvre de Puget, dont le 
résultat pratique eût été de constituer définitive- 
ment ensuite le musée rêvé à Marseille. L'idée 
échoua, mais l'année suivante, Auquier obtenait, 

(,) Kous avons en son temps signalé J:ms Musées et Monu- 
ments, cette libéralité au sujet de laquelle Ph. Auquier nous 
avait donné un remarquable article. 



78 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



dans de très bonnes conditions de l'administration 
des Beaux-Arts le moulage de l'Alexandre et Dio- 
gcne du Louvre. II continuait, du reste, par ses 
études et ses travaux, à mettre en honneur et en 
lumière l'œuvre et la biographie de son héros. Une 
excellente petite monographie de la collection des 
Grands Artistes (i), esquisse d'un livre qui ne 
s'écrira pas, hélas, au moins de sa plume, venait, 
en 1904, remplacer le livre vieilli de Léon La- 
grange. En 1906, un bel album (2) nous révélait 
l'ensemble des études et des croquis de Pugct, 
décorateur naval et mariniste. D'autres publica- 
tions se préparaient sur Puget sculpteur, peintre, 
architecte et ingénieur. 

Entre temps, Auquier avait organisé, en 1906, 
l'exposition d'art provençal de l'Exposition colo- 
niale de Marseille où quelques morceaux peu 
connus attribués à Puget firent leur apparition, et 
ime heureuse idée, qu'il nourrissait depuis long- 
temps, arrivait à bien par suite de la visite à cette 
exposition d'un groupe de journalistes génois. 

Les autorisations nécessaires obtenues grâce à 
l'intervention des représentants du grand port 
italien, la ville de Marseille inscrivait, en 1907, à 
son budget, la somme néces.saire au moulage des 
quatre principales œuvres de Puget, conservées à 
Gènes, le Saint Sebastien et le Saint Ambroise de 
l'église Sainte-Marie de Carignan, la Conception 
de la Vierge Marie de l'Albergo dei Poveri et la 
Vierge, moins connue encore, de l'oratoire de 
Saint-Philippe de Néri. Ces derniers accroisse- 
ments principalement donnèrent au Musée Puget 
un intérêt exceptionnel en groupant des œuvres 
conservées à l'étranger, peu connues et rarement 
reproduites, à côté des monuments célèbres, tels 
que le Milon, le Diogène, ou les Cariatides de 
Toulon. Des lacunes s'y trouvent encore, com- 
blées seulement par des photographies, que le 
zèle de Ph. Auquier déplorait et qu'il serait 
arrivé à faire disparaître à force de persévérance. 
Le Persée et l'Hercule du Louvre manquent à la 
réunion. UHercule, de Rouen, n'est représenté 
que par un moulage de la tête, donné par 
M. Lebreton. Mais c'est peu de chose en compa- 

(i) Paris, Laurens, éditeur. 

(s) Paris, D.-A. Longuet, éditeur. 



raison de ce qui se trouve déjà réalisé, et le 
pauvre Auquier pouvait être fier de l'œuvre à 
laquelle il avait consacré tant d"initiative entraî- 
nante, de patience et de ténacité et qu'il résumait, 
il y a quelques mois, dans le petit catalogue illus- 
tré que nous avons déjà cité. 

Le curieux bas-relief de Saint-Charles-Borromée 
dont l'original est à Marseille, à l'Intendance sani- 
taire, n'est là qu'en movdage. Auquier, à notre con- 
naissance, ne le réclamait pas. Il respectait sans 
doute les convenances et les traditions locales. De 
plus loin que lui, ne pouvons-nous exprimer le 
souhait logique que l'on mette un jour dans le 
bureau du vieux Port le moulage qui suffirait à y 
représenter le souvenir de l'œuvre (celle-ci du 
reste, ne fut pas faite pour cet endroit et n'y vint 
que par occasion en 1730), et que l'on fasse ren- 
trer au Musée le marbre qui est admirable d'exé- 
cution et de matière, et dont la qualité fait oublier 
presque la composition tumultueuse de cette scène 
de miracle à la Rubens? On l'aperçoit dans notre 
planche, sur le mur de droite de la salle, au-des- 
sous de la Conception de l'hôpital dt Gênes. 

Au fond de la salle apparaît le grandiose Saint 
Sébastien, une étude de nu dramatisé, presque 
digne d'être mis en parallèle avec le Milon lui- 
même, qui trône au milieu. Le Saint Ambroise 
qui lui fait pendant est d'un italianisme exaspéré 
de même que les Vierges tourmentées que nous 
avons mentionnées tout à l'heure. Mais combien 
instructives sont ces œuvres plus qu'à demi ita- 
liennes, de même que les peintures et les dessins 
du maître, pour comprendre la formation de son 
génie et les qualités particulières de son art ! Le 
Milon et le Persée du Louvre détonent au milieu 
des créations pondérées de Girardon et de Coyse- 
vox : des accents de génie surhumain s'y révèlent 
qui inclinent à faire supposer à leur inventeur une 
originalité de toute pièce, une puissance créatrice 
et fomiidable. Mais l'ensemble des œuvres réunies 
à Marseille permet de le rapprocher de son véri- 
table milieu, de l'expliquer, nous ne disons pas de 
le réduire à sa mesure, car le génie subsiste certes 
formidable et déconcertant, mais de le faire com- 
prendre historiquement, ce qui est, au fond, le but 
dernier des musées comme des histoires de l'art. 

Paul VlTRY. 



?- -î- 



MUSEES DE PARIS & DE PROVINCE 

Notes et informations 



BIBLIOTHEQUE NATIONALE ± ik ik ik ik ik 
% £( )S Cabinet des Médailles. — Au don que 
nous avons annonce récemment, la veuve de 
M. Valton, dont la collection est venue enrichir 
nos collections numismatiques, vient d'ajouter 
cinq pièces nouvelles d'une grande valeur : deux 
petits bustes archaïques en bronze, deux en terre 
cuite et une tête égj-ptienne en pierre tendre. La 
collection X'alton, ainsi complétée, sera exposée 
prochainement rue Richelieu ; nous y reviendrons 
du reste ici. 

MUSÉE GALLIERA **'?;?^*<!>;**?fe<fe 
On a consacré cette saison, la grande salle du 
Musée Galliera, à une exposition temporaire de la 
parure précieuse de la femme, qui comprend de 
jolis ensembles de bijoux de nos artistes les plus 
en renom, des collections d'éventails, de den- 
telles, etc. 

BIBLIOTHÈQUE LEPELLETIER-SAINT-FAR- 

CJP,^ // ■■_"■ v -J.-7 ■iii -1^ -ii- <ùf ■ai-' 'ù' ■— ' -ii* 'Ct' -il» 

On a pu voir, pendant tous ces derniers mois, 
une très agréable et très instructive exposition de 
pièces relatives à Paris au temps des romantiques, 
organisée dans les locaux de la bibliothèque mu- 
nicipale Lepelletier-Saint-Fargeau, par M. Marcel 
Poète et ses collaborateurs. Des conférences sou- 
lignaient le caractère d'enseignement de cette ma- 
nifestation ; mais elle avait surtout comme celles 
de la Bibliothèque nationale, le très grand avan- 
tage de faire connaître au grand public les pièces 
précieuses contenues dans les cartons qui s'ou- 
vrent d'ordinaire pour les seuls travailleurs, et de 
faire sortir aussi des portefeuilles des amateurs 
des exemplaires de choix de certaines gravures ou 
des dessins originaux qui pour un temps complè- 
tent heureusement les collections officielles et 
viendront peut-être s'y joindre un jour définiti- 
vement. 

MUSÉE DE TROYES ik ik ^ ik ik ik ^. ± ik 
On a annoncé l'entrée au musée de Troyes 
d'un tableau de M. Julien Le Blant, envoyé par 
l'Etat, représentant le Combat de F'ere-Champe- 
noise (1814), exposé au Salon de 1886, et d'un 
autre tableau de ^l. Eugène Bourgeois, du salon 



de cette année, représentant les Ruines d'un vieux 
château et donné par M. le baron Edmond de 
Rothschild. 

MUSÉE DE BOURGES ■^k ik ik ik ik ik ik ik 
Un judicieux article, paru dans l'Indépendant 
du Cher, du mois de juillet dernier, indique pour 
l'utilisation et la conservation d'un des plus beaux 
et des plus complets édifices civils que nous ait 
laissés le moyen âge, la maison de Jacques Cœur, 
un projet tout à fait rationnel que nous enregis- 
trons et appuyons ici avec le plus grand plaisir. 
Les tribunaux qu'on y a installés, tant bien que 
mal, y sont fort mal logés et les locaux devenus 
vacants du séminaire leur offriraient un abri 
beaucoup plus convenable. Sans pousser à l'ex- 
trême le goût de la restauration, on peut espérer 
que leur départ et celui de leurs hideuses boiseries 
permettrait de retrouver presque intactes les 
grandes salles de l'hôtel. 

On propose de remeubler les divers apparte- 
ments de l'hôtel de meubles originaux ou, à dé- 
faut, de copies, d'y placer des documents sur le 
costume, les mœurs, la vie ancienne du Berry, de 
les animer de « scènes reconstituées » ; tout cela, 
à condition d'être fait avec mesure et prudence, et 
de négliger les « reconstitutions » un peu théâ- 
trales, est un fort beau programme. On pourrait 
surtout se servir de ces locaux pour désencombrer 
les salles trop pleines de l'hôtel Cujas, qui sert ac- 
tuellement de musée. Certaines galeries de l'hôtel 
Jacques-Cœur, avec leurs amples développements 
et leur belle lumière, pourraient même servir de 
musée de peinture, à condition que l'on ne cher- 
che pas à y entasser les odieuses grandes machines 
que l'Etat dispense ordinairement aux musées de 
province. 

L'auteur de l'article imagine, pour réaliser ce 
programme, tous les auxiliaires possibles ; l'Etat 
d'abord, la ville, les sociétés locales ensuite, une 
société à former des Amis de la Maison de Jac- 
ques-Cœur, un Mécène enfin. Souhaitons que ce 
concours devienne effectif ; souhaitons aussi 
qu'aucun zèle intempestif ne défigure jamais, par 
des travaux arbitraires, cette e.xquise maison de 
Jacques-Cœur qui, à tout prendre, est déjà fort 
bien comme elle est. 



PUBLICATIONS RELATIVES AUX MUSÉES DE FRAÎ<3CE 



La Sculpture de la Renaissance française. 
Album in-8 de 20 planches avec Introduction et 
notices, par Paul Vitry. Librairie centrale d'art et 
d'architecture. 

Cet album, d'un prix modique, continue la série 
de ceux qu'a commencé à publier la Librairie cen- 
trale d'art et d'architecture sur les diverses séries 
de nos musées nationaux. Deux ont déjà paru sur 
la Peinture au Louvre et quatre sur la Peinture 
et la Sculpture au Luxembourg. En ce qui con- 
cerne la Sculpture moderne au Louvre, on a 
annoncé la publication de six fascicules de ce type 
qui donneront, logiquement classées, les pièces 
essentielles du département, moyen âge, renais- 
sance française, renaissance italienne, xvii% 
xviii^ et xix" siècles. Celui-ci contient dans ses 
vingt excellentes reproductions directes soigneu- 
sement tirées les chefs-d'œuvres de Michel Co- 
lombe, de Jean Goujon et de Germain Pilon réu- 
nis au Louvre dans un ensemble unique et qui n'a 
son équivalent nulle part. Des notices précises et 
documentaires sont placées à côté des œuvres 
reproduites. 

La Gazette des Beaux- Arts du mois d'août der- 
nier publie un savant et précieux article de 
M. Henri Clouzot sur les Portraits de Rabelais. 
L'auteur, qui est un des plus ardents et des plus 
avisés parmi les membres de la Société des Etudes 
Rabelaisiennes, que dirige avec tant de compé- 
tence et (l'activité RL Abel Lefranc, y étudie 



toutes les images dessinées, gravées ou peintes 
que la postérité a fabriquées du père de Panta- 
gruel. Aucune, en effet, ne parait dater du vivant 
de Rabelais, ni même de son siècle. C'est au 
xvii' et au xviii* siècle que se sont multipliés, 
innombrables et fantaisistes, les portraits en ques- 
tion. M. Clouzot les rattache à deux types : celui 
de « Rabelais-docteur », figure grave et digne, 
quoique pétillante d'esprit et de bonne humeur, et 
celui du « joyeux curé de Meudon », moine 
débraillé et goguenard, invention du xviii' siècle, 
qu'il rejette absolument. A ce dernier type se rat- 
tachent, outre un petit tableau du Musée de Ver- 
sailles (n° 3166), les portraits du Musée d'Orléans, 
des châteaux de Glatigny et de Gâprie, ainsi qu'un 
crayon du Musée Coudé, dessiné par Lagneau, et 
où Lenoir a prétendu reconnaître Rabelais, sans 
raison aucune. Lhi Rabelais du Musée d'Alençon 
ne ressemble â rien de connu. Par contre, il sem.ble 
que l'on puisse entrevoir, derrière les peintures 
du Musée de Chàteauroux, du Musée de Versailles 
(n° 4026), de la Faculté de Montpellier, du Musée 
de la Société archéologique de Tours, la transcrip- 
tion d'un portrait véridique datant du xvi' siècle, 
dont se seraient inspirés aussi les graveurs Léo- 
nard Gaultier (1601) et Michel Lasne (1626). On 
voit combien de renseignements sont à retenir de 
ce travail si documenté pour l'étude critique du 
nombre de nos collections provinciales, et combien 
il est prudent de le consulter avant de découvrir 
de nouveaux portraits de Rabelais. 



ÉCOLE DU LOI) 



« s SI Le 8 juillet dernier, M. Georges Rémond 
a soutenu, devant un jury composé de MM. 
Hoinollc, directeur des musées nationaux, Lafe- 
nestre, conservateur honoraire, Lcprieur et S. 
Reinach, conservateurs, une thèse sur Piero 
DELL.\ Francesca, qui lui a valu le titre d'élève 
diplômé de l'Ecole. 

ja »( B( Les Notes d'art et d'archéologie com- 
mencent dans leur numéro de juillet-aoiit 1908, 



la publication du mémoire présenté en mai 1901 
par M"° Louise Paschoud sur VInfluence de Mar- 
tin Schongauer et d'Albert Diirer sur les artistes 
suisses de la fin du XV" et du commencement du 
XVP siècles. 

iS. ^ M Nous donnerons dans notre prochain 
numéro le programme des cours de l'année 1908- 
1909, qui reprendront au mois de décembre pro- 
chain. 



Imprimerie coop. ouvr., Villeneuve-St-Georges (S.-et-O.' 



le Gérant : E. DUQUBXOY 



BulleHn des Musées 
de France 



PORTRAIT DE VIEILLE FEMME, par Hans MEMLING 
Acquisition récente du Musée du Louvre 

(Planche XVI) 



Dans la série relativement réduite des Primitifs 
flamands du Louvre, qui vient d'être récemment 
réorganisée et réinstallée dans deux petites salles, 
le magnifique Portrait de vieille femme, par Mem- 
ling, nouvellement acquis, dont la reproduction 
accompagne ces lignes, est destiné à occuper une 
place de choix. 

L'œuvre ne compte pas seulement parmi les plus 
précieuses et les plus rares du maître, marquée au 
plus haut point de son estampille, et atteignant 
pourtant, dans la note habituelle, à une délicatesse 
et un raffinement subtil d'exécution, autant qu'à 
une profondeur de pénétration morale, qui la ren- 
dent entre toutes attachante. Elle a, de plus, un 
prix particulier pour un musée qui. bien que pos- 
sédant un certain nombre de peintures flamandes 
remarquables des xv= et xvi° siècles, et ayant 
même la bonne fortune de représenter déjà excel- 
lemment Memling comme peintre religieux, par 
quatre ou cinq échantillons parfaits de sa ma- 
nière, ne saurait, toutefois, rivaliser ici d'ensemble, 
ni pour le nombre, ni pour l'importance des œu- 
vres, soit avec Londres, soit surtout avec Berlin, 
qui s'est justement attaché depuis des années et 
s'applique encore tous les jours à développer 
méthodiquement cette série dans des conditions 
exceptionnellement heureuses. Le Louvre sur ce 
point (il faut bien le reconnaître) est singulière- 
ment pauvre en comparaison ; et, s'il peut offrir 
dans l'image du chancelier Rolin adorant la 
Vierge, par Jan van Eyck. un des plus admirables 
exemples de l'extraordinaire maîtrise, dont témoi- 
gnèrent au xv° siècle, comme portraitistes, les 
peintres flamands, et que confirmeraient, de leur 
côté, les excellents portraits de donateurs figurant, 
soit dans le ^Memling Duchâtel, soit dans telles 

1908. — N' G. 



autres œuvres de Gérard David ou de son groupe, 
tout portrait isolé de cette époque, conçu et exé- 
cuté pour lui-même, presque à la façon des mo- 
dernes, y faisait jusqu'ici à peu près complètement 
défaut. C'est donc une lacune à tous égards im- 
portante que la nouvelle œuvre de Memling, ad- 
jointe aux richesses de notre grand musée, est 
appelée à combler. On ne saurait, à ce titre, trop 
joyeusement la fêter. 

Ce beau tableau, qu'on est en droit de qualifier 
de chef-d'œuvre, jouit, d'ailleurs, dans l'histoire 
de l'art, d'une très légitime réputation. C'est sur- 
tout depuis l'exposition des Primitifs flamands, 
où il figura à Bruges en 1902 (n" 71 du Catalo- 
gue), qu'il a été le point de mire de convoitises et 
d'admirations multiples. Il avait auparavant mené 
une vie obscure et sans gloire, à peine connu de 
quelques spécialistes, soit dans la collection 
Meazza, vendue à Milan en 1884, soit dans celles 
de ^BL Warneck et L. Xardus, qui l'ont par la 
suite successivement possédé. L'éclatante mani- 
festation en l'honneur de l'art flamand, dont 
Bruges fut alors le théâtre, le mit définitivement 
en vedette. Pour la plupart des visiteurs, ce fut 
une révélation que l'apparition inattendue de cette 
œuvre, jusqu'alors à peu près ignorée, et qui, dans 
une occasion aussi exceptionnelle, parmi les chefs- 
d'œuvre de Memling réunis de tous les coins du 
monde, tint si admirablement sa place. On aurait 
pu difficilement concevoir pierre de touche plus 
sûre, pour constater l'excellence d'un tableau, qui 
marcha de pair avec les plus parfaits de la série. 
Aussi est-ce à l'envi que les critiques le célébrè- 
rent dans toutes les langues et dans tous les pays. 
Des savants aussi autorisés que MM. G. Hulin, 
Hymans, \\'eale, Hugo von Tschudi, Friedlaen- 



82 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



der, etc., lui vouèrent, entre autres, leur tribut 
d'hommages. C'est en termes excellents que M. 
Hulin, dans son précieux Catalogue critique de 
l'Exposition (p. 17), le vanta, notamment, comme 
« un des chefs-d'œuvre du maître, montrant son 
art dans tout ce qu'il a de plus intime et de plus 
personnel, de plus indépendant de l'influence de 
Rogier van der Weyden ». L'œuvre fut choisie 
entre toutes par la Gazette des Beaux-Arts, pour 
annoncer aux souscripteurs la publication en fas- 
cicule séparé des érudits commentaires de M. Hy- 
mans, et M. Friedlaender, en l'accueillant dans le 
magnifique ouvrage consacré aux pièces maîtres- 
ses de l'exposition (Meistenverke der nieder- 
laudischen Malerei auf der AusstcUung zu Briigge 
IÇ02 ; Munich, F. Bruckmann, 1903. in-fol.. 
pi. 28), acheva de lui donner en quelque sorte la 
dernière consécration. 

On sait que cette œuvre est le volet droit d'un 
diptyque, dont le pendant, un Portrait de vieillard, 
de dimensions identiques, et disposé de même, en 
buste, devant un mur bas, au delà duquel se con- 
tinue le même fond de paysage, a été acquis en 
1896 par le musée de Berlin. Deux colonnes toutes 
pareilles, de porphyre brun rougeâtre, à base 
grise, reposant identiquement sur le mur à droite 
et à gauche, derrière les personnages, à l'extrême 
limite de l'un et l'autre panneau, encadrent symé- 
triquement l'horizon, comme pour unir encore 
plus étroitement les deux images. Dès 1899, M. L. 
Kaemmerer, dans son excellent livre sur Memling 
(p. 20 et 21), avait eu l'heureuse pensée de recons- 
tituer sur le papier cet ensemble, en plaçant les 
portraits face à face. Le musée de Berlin, par un 
rare privilège, a même pu en ces deux dernières 
années le restituer à peu près complètement de 
fait, grâce au ].)rêt du Portrait de vieille femme 
temporairement consenti par le collectionneur, 
M. L. Nardus, et qui remit de nouveau en pré- 
sence les deux époux. Ce fut une occasion unique 
de faire de l'une à l'autre image d'utiles comparai- 
sons, et qui ne furent certes pas au désavantage du 
morceau nouvellement acquis par le Louvre. Il est 
bon de s'en souvenir, maintenant que le sort, qui 
avait désuni le vieux couple, a terminé son œuvre 
et fixé définitivement la vie indépendante du mari 
et de la femme au profit de deux grands musées. 

Memling, malgré ses attaches et son éducation 
flamande, eut sa note à part, dans le portrait aussi 
bien que dans la peinture religieuse de son temps. 



Il y apporta une certaine délicatesse sentimentale 
et comme une subtilité de tendresse, qui tiennent 
pour beaucoup à son origine germanique. Le rê- 
veur d'outre-Rhin subsista toujours plus ou moins 
en lui jusque dans l'élève docile du vigoureux 
réalisme des Flandres et dans l'adaptateur ingé- 
nieux des formules de son maitre Van der Wey- 
den. C'est ce qui donne à ses portraits un charme 
tout spécial, par la finesse d'enveloppe ou l'inten- 
sité du sentiment. Rarement il s'est montré plus 
souple exécutant, plus exquis virtuose de la lu- 
mière et de la couleur, et en même temps plus 
profond observateur de la vie intime du modèle, 
que dans cette admirable effigie de vieille femme, 
dont il n'a pas seulement fixé les traits, mais péné- 
tré l'âme même. 

Tout y est indiqué comme en se jouant, sans 
appuyer, sans insistance, et pourtant avec un rehef 
saisissant. Plus d'un moderne pourrait envier la 
fraîcheur lumineuse avec laquelle se détachent les 
chairs rosées du visage ou du cou, sous les blancs 
éclatants de la chemisette de mousseline transpa- 
rente et surtout de ce haut hennin, dont les pans 
retombent moelleusement, en plis légers, sur les 
épaules. Rien n'en saurait exprimer les fines déli- 
catesses et les nuances ténues, d'un raffinement à 
la fois ingénu et subtil. Le rouge vif de la ceinture 
et la douceur veloutée du large parement de four- 
rure grise, qui borde la robe noirâtre, sont un 
complément d'harmonie, dans le même parti pris 
de clarté. Et, quant à la physionomie et à l'ex- 
pression même, c'est avec la plus étonnante acuité 
que Memling les a senties et rendues. Il se sur- 
passe ici lui-même et marche de pair avec les plus 
grands, par un art qui tient véritablement du pro- 
dige. Même à côté d'un chef-d'œuvre, tel que le 
Portrait de sa femme, par Jan van Eyck, à l'aca- 
démie de Bruges, une telle œuvre, en sa manière 
propre, garderait encore sa valeur et son prix. On 
ne saurait oublier, une fois qu'on l'a vue, l'émou- 
vant caractère de cette image de vieille femme, 
qui, sous l'usure et les rides de l'âge, flétrissant 
les paupières ou décolorant les lèvres minces, 
garde, avec un mélange de mélancolie résignée, 
revenue de bien des choses et guérie sans doute 
de plus d'une illusion, un fond si solidement résis- 
tant de robuste et calme énergie. C'est donc à très 
juste titre que le Louvre peut s'enorgueillir de 
l'avoir conquise et de la compter désormais parmi 
ses trésors. Paul Leprieur 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE, iyo8. 



Pl. XVI. 




Portrait de vieille femme 

par lIvNs Mkmi.im; 
(Musée du Louvre) 



LE MUSÉE DU MOBILIER NATIONAL 



La très heureuse rentrée, au musée du Louvre, 
du célèbre bureau dit « de Colbert », que nous 
annonçons d'autre part, et les paroles d'heureux 
augure prononcées presque au même moment à la 
Chambre pendant la discussion du budget des 
Beaux-Arts ont rappelé l'attention sur cette ques- 
tion du mobilier national dispersé jadis entre le 
garde-meuble et divers locaux officiels et qui 
va pouvoir bientôt être enfin réuni au Louvre 
dans presque toutes ses pièces essentielles. 

Cette réunion ne fera, il est bon de le rappeler 
ici, que rétablir ce que la révolution avait institué 
en principe lors de la création du Muséum central 
des Arts en 1792-1793. Parmi les différentes 
sources où celui-ci s'était alimenté, figurait en 
première ligne l'ancien garde-meuble de la cou- 
ronne, dont l'inventaire avait été dressé en 1791 
par ordre de l'Assemblée nationale et dont les 
principales pièces avaient été dans la suite sous- 
traites avec un discernement très intelligent aux 
ventes révolutionnaires. 

C'est sous le Consulat que la dilapidation com- 
mença. Bonaparte et Joséphine se meublèrent 
aux dépens de l'ancien garde-meuble déposé au 
Louvre. Après les Tuileries, on regarnit Saint- 
Cloud, puis ce fut le tour des hôtels des minis- 
tères. La restauration continua l'œuvre de l'em- 
pire ; le gouvernement de Louis-Philippe et celui 
de Napoléon III suivirent les mêmes errements. 
Seuls, de très rares morceaux, comme le bureau 
de Louis XV, étaient demeurés au Louvre. Le 
garde-meuble national reconstitué formait et 
forme encore une réserve destinée à meubler 
suivant les circonstances les divers palais natio- 
naux. Pourtant, les plus belles pièces étaient 
réunies en un musée mal présenté, éloigné et peu 
fréquenté : celui-ci fut supprimé par décret de 
janvier 1901 et transporté au Louvre. Il y man- 
quait un certain nombre de belles pièces dépo- 
sées ici et là par affectation arbitraire, notons-le 
bien, et non par possession historique. 

Depuis lors, on sait que d'importantes rentrées 
se sont effectuées grâce à l'activité patiente, 
ingénieuse à profiter de toutes les bonnes volontés 
et de toutes les bonnes occasions, de l'adminis- 



tration des musées, secondée par l'appui de la 
direction, puis du sous-secrétariat d'Etat des 
Beaux-Arts. Nous n'en saurions donner ici la liste 
complète que l'on trouvera quelque jour dans 
le catalogue qui ne manquera pas d'être dressé 
de ces admirables séries. Mais on se rappelle le 
retour, fêté par tous les amateurs, de telle console 
en bois doré du ministère de l'Intérieur, de tel 
vase de Chine garni de bronze de l'Elysée, de tel 
paravent en savonnerie des Travaux publics, de 
telle table des Invalides. Le bureau de Choiseul, 
garni de laque et de bronze, cédé par le ministère 
de la Justice, le bureau de Colbert, travail de 
Charles-André lîoulle que vient d'abandonner 
celui de la Marine, sont parmi les plus précieuses 
conquêtes de cette longue campagne qui n'est pas 
du reste encore tout à fait close. 

Emile Molinier avait publié à plusieurs reprises 
la liste des revendications qu'il poursuivait avec 
tant d'ardeur. M. G. Migeon, qui les a continuées 
après lui et en grande i)artie déjà fait aboutir, 
publiait encore récemment dans les Arts (mai 1908) 
une liste de meubles que le Louvre « pourrait re- 
cueillir ». Ces seuls mots, placés par lui en tête de 
son article, disent assez la politique prudente et l'a- 
ménité efficace du successeur d'Emile Molinier. 

Parmi ces meubles, figurait en première ligne, 
avec la belle horloge de BouUe de l'Imprimerie 
nationale, plusieurs tables ou bureaux des Ar- 
chives parmi lesquels on annonce justement que 
la plus importante, un meuble de Boulle qui forme 
l'exacte contre-partie du bureau de Colbert, va 
également ces jours-ci rentrer au bercail. 

N'oublions pas enfin de signaler parmi les 
secours les plus précieux qui ont fait aboutir cette 
série d'opérations, surtout les dernières, l'aide 
apportée par la Société des Amis du Louvre, qui 
a oflfert, sous forme de copies soigneusement exé- 
cutées, la monnaie d'échange par laquelle ont pu 
être satisfaits les anciens détenteurs de ce pré- 
cieux mobilier historique. La caisse des musées 
aurait cru déroger en soldant ces dépenses légi- 
times. Les Amis du Louvre ont prouvé par là une 
fois de plus leur intelligente et dévouée colla- 
boration aux vrais intérêts du musée. P. V. 



-?- 



LA COLLECTION ARMAND-VALTON au Cabinet des Médailles 

(Planche XVII) 



Grâce à la générosité de M™' Prosper Valton, 
les riches collections d'objets d'art, de monnaies 
antiques, de médailles et plaquettes de la renais- 
sance, recueillies par Alfred Armand et Prosper 
Valton, viennent d'entrer au cabinet des médail- 
les. Ainsi est réalisée la volonté que P. Valton 
avait très discrètement, quoique fréquemment et 
nettement manifestée à plusieurs de ses amis, de 
mettre un jour, à la disposition de tous, ces collec- 
tions qu'il se faisait une joie de communiquer aux 
vrais travailleurs. 

Je ne dirai rien de l'admirable réunion de des- 
sins offerte à l'école des Beaux-Arts, parmi les- 
quels il en est une cinquantaine de tout premier 
ordre, et qui se peuvent comparer aux plus beaux 
de notre musée du Louvre. Je ne parlerai pas non 
plus des 200 portefeuilles de gravures, dessins et 
photographies déjà légués par Armand au cabinet 
des estampes de la bibliothèque nationale. Je ne 
donnerai ici qu'un très rapide aperçu des richesses 
que le cabinet de France vient de recevoir. 

Pourquoi, dira-t-on peut-être, donner à cette 
collection le double nom d'Armand-X'alton, puis- 
que tout cet ensemble a été offert à la bibliothèque 
nationale par M™* Valton, fidèle exécutrice d'in- 
tentions qu'elle connaissait mieux que personne ? 
D'abord, parce que tel est le désir exprimé par la 
donatrice. Un jour, je le sais, P. Valton, par un 
sentiment de modestie exagérée, avait parlé de ne 
donner plus tard à ses collections que le nom de 
son ami Armand. Mais il ne pouvait en être ainsi, 
c'eiit été méconnaître la réalité des faits : la suite 
des médailles et plaquettes de la renaissance avait 
bien été commencée par Alfred Armand, l'aîné de 
Valton ; mais celui-ci, après l'avoir reçue à titre 
de légataire universel, l'avait augmentée par l'ap- 
port de la sienne et complétée sans arrêt jusqu'à 
sa mort. Quant à la suite des monnaies antiques, 
elle a été formée pièce à pièce et par Valton seul. 
Les objets d'art ont été acquis peu à peu par l'un 
et l'autre des deux amis. 

L'ensemble des richesses qui viennent d'entrer 
au cabinet de France se divise donc en trois sé- 
ries : i" objets d'art, antiques et modernes ; 
2" monnaies antiiiues ; 3° plaquettes, monnaies 
et médailles de la renaissance, auprès desquelles 
viennent se grouper quelques livres très utiles 



pour l'étude des artistes de la renaissance, tel le 
Litta, indispensable à ceux qui ont à se retrouver 
dans le dédale des généalogies princières de 
l'Italie. 

Cette dernière série, disposée dans le même 
ordre que l'ouvrage d'Armand sur les Mcdailleurs 
italiens des xv' et xvi^ siècles, se compose d'abord 
d'originaux, dont un grand nombre sont d'une 
admirable conservation ou d'une rareté insigne, 
ensuite de surmoulés en métal et de moulages en 
plâtre. Cet ensemble, le plus complet qui existe 
pour l'étude de la médaille italienne, a servi à la 
composition du livre d'Armand, qui est en quelque 
sorte classique. Dès maintenant, les travailleurs 
peuvent avoir communication de ces inestimables 
trésors, qu'ils doivent, je le répète, à la libéralité 
de M""^ Valton. 

Cette généreuse donatrice a voulu se dépouiller 
définitivement de toutes ces richesses qui étaient 
devenues siennes et qu'elle aimait, n'ayant qu'une 
chose à cœur, réaliser sans retard un désir qu'elle 
tenait pour sacré. C'est ainsi qu'elle s'est associée 
de la façon la plus complète à une pensée d'outre- 
tombe, et qu'elle a droit à la reconnaissance pu- 
blique. Elle nous en voudra bien siirement de 
l'avoir dévoilée, elle qui désirerait que sa main 
gauche ignorât ce que sa droite a donné. Mais 
peut-on feindre de ne pas connaître ce 
noble geste et ce détachement volontaire, et ne 
pas le signaler à la reconnaissance de tous ? 
Car enfin le nom de M""' Valton mérite de 
prendre rang parmi ceux des bienfaiteurs insi- 
gnes de notre Bibliothèque nationale : les Luj-nes, 
les Oppermann, les Pauvert de la Chapelle, qui, 
eux aussi, voulurent se dépouiller de leur vivant 
au profit de la France. 

J'aurais désiré, pour faire apprécier cette dona- 
tion, signaler quelques-unes des pièces les plus 
importantes ; la place qui m'est concédée aujour- 
d'hui ne me permet même pas de citer les plus 
remarquables d'entre elles. 

Les objets d'art sont peu nombreux, il est vrai, 
mais choisis avec un discernement impeccable. II 
y a là quelques bronzes antiques qui sont de vrais 
bijoux, d'une patine exquise et d'une finesse éton- 
nante, (|ui suffisent à donner une idée du goût de 
ceux (jui les ont acquis. 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE, 1908. 



Pl. XVII. 













n/v^ 




Médailles de Cristoforo da Oeretnia 

Collection Af.MAN[i-\',\I.Ton 
(Cabinet des Médailles) 



BULLETIN DBS MUSEES DH I-RANCE 



85 



Les 1.500 monnaies antiques ont été choisies 
une à une, et les bons exemplaires sans cesse rem- 
placés par de plus parfaits. A l'époque de Mion- 
net, une pièce antique était considérée comme un 
simple document, à l'instar d'un acte de l'état civil 
ou d'un contrat notarié. Pouvait-on identifier le 
type, déchiffrer la légende, on pensait assez peu 
à la beauté du style ou à la conservation. Mainte- 
nant, on comprend mieux toute l'importance de la 
numismatique pour l'étude de l'archéologie et de 
l'histoire de l'art, et les collectionneurs se préoc- 
cupent chaque jour davantage du bel état des piè- 
ces. En cela, ils ont pleinement raison, et il ne faut 
cesser de le répéter : pour l'artiste, pour l'archéo- 
logue, pour l'historien d'art, parmi tous les exem- 
plaires connus d'une médaille ou d'une monnaie, 
un seul importe, c'est le plus parfait. 

A ce point de vue, la suite des monnaies grec- 
ques et romaines ne laisse rien à désirer. Valton 
recherchait moins la rareté d'une pièce que sa 
valeur esthétique. Il considérait qu'un exemplaire 
à fleur de coin, surtout si, avec cela, il est revêtu 
d'une belle patine, est toujours chose extrême- 
ment rare, exceptionnelle. 

La collection des plaquettes est loin d'avoir l'im- 
portance des autres. Elles sont relativement peu 
nombreuses, bien que toutes les écoles soient re- 
présentées. Toutefois y a-t-il dans cette suite quel- 
ques pièces de grande valeur, entre autres, une 
variété nouvelle du Jason de Fra Antonio da 
Brescia ; une petite plaquette exquise, inédite, 
connue par le seul exemplaire de la collection 
Armand-\'alton, et que je crois pouvoir donner 
à Cristoforo di Geremia. Je citerai encore une 
plaquette vraiment hors pair, coulée en bronze 
d'un seul jet, et formée par la reproduction 
de douze grands bronzes romains du Haut-Em- 
pire et de trois gemmes célèbres de la renaissance, 
ces dernières reproduites en marbre par Donatello 
sur les murs du palais que Cosme de Médicis 
s'était fait construire à Florence par Michelozzo. 

Pour les médailles et surtout les médailles cou- 
lées de la renaissance, les beaux exemplaires sont 
encore plus à rechercher que pour les monnaies, 
parce qu'ils sont encore plus rares. Il est, en 
effet, bon nombre de pièces dont aucun exemplaire 
connu n'est même passable. 

Evidemment, s'il s'agit des médailles d'un Pisa- 
nello, certaines des qualités du maître, sa puis- 
sance, sa hautaine simplicité, la justesse du mou- 



vement, la précision extraordinaire du dessin se 
perçoivent malgré la grossièreté de la fonte, mal- 
gré l'usure. Mais tout ce charme, fait de délica- 
tesses infinies, de poésie et de chaleur intimes, ne 
se manifeste entièrement que dans les très bons 
exemplaires, qui sont de plus en plus rares, et par 
suite de plus en |)lus à rechercher. 

Je dois renoncer à énumérer même une minime 
partie des pièces uniques, rarissimes ou d'une 
exceptionnelle beauté, qui sont l'ornement de cette 
dernière série. Peut-être pourrai-je, par les trois 
exemples suivants, domier i. la fois une idée de 
la qualité des médailles de la collection Armand- 
X'alton et de l'imiwrtance qu'ont pour l'étude les 
conservations parfaites. (V. pi. .wii, n"" i, 2 et 3.) 

Ces trois pièces peuvent compter, croyons-nous, 
parmi les plus caractéristiques, les plus audacieu- 
sement réalistes, les plus belles du xv' siècle. 

Leur rapprochement permet, après un examen 
attentif, de conclure à une similitude absolue du 
style, à une véritable identité de main. Et comme 
la première est signée en toutes lettres du nom de 
Cristoforo di Geremia, c'est à cet artiste qu'il faut 
aussi attribuer les deux autres. 

X 'est-on pas dès lors autorisé à considérer ce 
Cristoforo comme un artiste hors pair? Toute- 
fois, il ne pourra reprendre la place à laquelle il 
a droit que lorsque son œuvre aura été débarrassé 
des apports malencontreux et aura été recons- 
titué avec une critique patiente et sévère. Pour 
cela, il faudra se préoccuper avant tout de n'avoir 
que des exemplaires francs de retouches, sembla- 
bles à ceux reproduits sur notre planche. De 
pareils exemplaires sont particulièrement indis- 
pensables quand il s'agit d'un artiste tel que 
Geremia ; la science de son dessin et l'extrême 
finesse de son modelé ne peuvent être pleinement 
perçus que sur des pièces de premier ordre. 

\'oyez la médaille d'Alphonse d'Aragon (Pl.xvii, 
n" 3), la plus connue des trois, et considérez ce 
vieux roi à la face ridée, à l'œil si petit, mais si 
vivant et si fier. On prétend que son effigie avait 
été modelée di.x ans après sa mort. !Mais est-ce 
croyable, quand on étudie cette physionomie ? Il 
y a là un sentiment de vérité, de réalisme intense, 
qui interdit absolument de supposer que ce por- 
trait ait pu être modelé froidement, après coup et 
d'après de simples documents. 

Le cardinal Scarampi fut à la fois littérateur, 
poète et guerrier, guerrier capable de mettre à la 



86 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



raison les Turcs et les plus fameux condottiere 
du temps, les Nie. Piccinini et les Fr. Sforza. Il 
joua aussi un rôle de Mécène, protégea les artistes, 
et notamment notre Cristoforo di Geremia. Son 
portrait (pi. xvii, n° 2) est d'une facture tellement 
ferme, voulue, impérative, qu'il peut hardiment 
soutenir la comparaison avec le fameux ]\Iantegna 
du musée de Berlin. Ici, le guerrier, je dis plus, le 
lutteur — car l'oreille présente ces boursoufflures, 
ces déformations caractéristiques des oreilles des 
lutteurs forains — est réalisé avec une vérité 
effrayante ; et il faut avouer qu'il était vraiment 
courageux, l'homme qui supportait d'être traité 
de la sorte par ses portraitistes ! Toutefois, cette 
œuvre sévère, d'énergie et de concentration ex- 
trêmes, a un style et un caractère si hauts, que la 
laideur du modèle s'efface et disparait complète- 
ment. D'ailleurs, la jolie scène du revers, fine et 
distinguée, où le cardinal Scarampi figure dans 
un triomphe à l'antique, forme avec l'effigie du 
droit le contraste le plus imprévu et le plus char- 
mant. Cette médaille n'a encore été attribuée à 
Geremia qu'avec une certaine hésitation. 

Quant à la troisième (pi. xvii, n° i), peut-être la 
plus étonnante, on n'a pas songé à la donner à ce 
maître, et cependant le doute ne parait pas pos- 
sible. Je laisse le lecteur juge de la question, sans 
faire valoir ici d'autre considération que la frap- 
pante identité de style qui existe entre ces trois 
médailles, surtout entre le n° i et le n" 3. Pour- 
quoi cette attribution est-elle aussi certaine ? 
Evidemment, parce que la comparaison peut se 
faire sur d'excellents exemplaires. 

Examinez attentivement ce vieux capitaine 
padouan, à l'œil invraisemblablement petit, pour- 
tant si perçant et qui a le regard si hautain. Quel 
artiste, celui qui a réalisé ce type où se combinent, 
avec tant d'intensité d'expression, la force phy- 
sique et l'énergie supérieure de la volonté, et dans 
quelle autre œuvre trouver à la fois autant de 
souplesse et de décision ! Et ne faut-il pas être 



encore un maître, simplement pour trancher ainsi, 
d'une façon aussi imprévue et aussi audacieuse, le 
buste de son modèle ! !Mais encore une fois, tout 
cela ne se peut bien apprécier qu'à la condition 
d'avoir sous les yeux des exemplaires sans retou- 
ches et sans usure. Et ce n'est que par une étude 
très attentive, basée sur des pièces authentiques 
et bien conservées, que l'on pourra également 
reconstituer l'ensemble de l'œuvre de tel ou tel 
médailleur, en le débarrassant de toutes les pro- 
ductions hybrides qui l'encombrent. 

Pour ce qui est de Geremia, il serait facile d'éta- 
blir que pas un maître de la renaissance n'a eu 
l'honneur de concentrer les regards des autres 
artistes et d'être, au même point que lui, imité, 
pastiché, « démarqué ». Cela prouve évidemment 
en quelle estime les contemporains tenaient le 
sculpteur qui avait été chargé par le pape de la 
restauration de la statue la plus célèbre du moyen 
âge, le Marc-Aurèle que l'on nommait alors 
(( Constantin le Grand ». 

Si l'on consentait à attribuer à Geremia — 
outre les trois médailles dont nous venons de 
parler et sans citer d'autres œuvres peut-être 
moins saisissantes — cet étonnant portrait de 
Cosme l'Ancien, que l'on peut encore admirer 
dans la collection Armand- Valton et qui est un 
des chefs-d'œuvre de la médaille italienne, cela 
suffirait à faire considérer le mantouan Cristo- 
foro di Geremia comme un des artistes les plus 
incisifs, les plus personnels et les plus puissants 
du Ouatroccitto. 

Tout le monde sentira, nous l'espérons, la 
valeur d'une collection qui permet ainsi de resti- 
tuer à chaque artiste sa vraie place. Toutefois, 
ceux qui aiment et pratiquent depuis longtemps 
nos études seront-ils peut-être les seuls à pouvoir 
en apprécier bien complètement dès l'abord l'ex- 
ceptionnelle importance, qui s'affirmera d'ailleurs 
de jour en jour. 

H. DE LA Tour. 



iJÇ- 



-ç- 



■9* 



LE DROIT DE REPRODUCTION 

des œuvres d'artistes contemporains conservées 

dans les Musées de l'État 



Diverses contestations et réclamations ont été 
soulevées récemment à propos de la reproduction 
de certaines oeuvres appartenant à l'État, exposées 
au musée du Luxembourg ou ailleurs. On sait 
qu'un syndicat dit de la pro{>rictc artistique s'est 
donné la tâche très légitime et très utile pour les 
intéressés de percevoir les rétributions afférentes 
à la reproduction des œuvres des artistes vivants 
ou morts depuis moins de quarante ans, et de sur- 
veiller les conditions dans lesquelles s'opère cette 
reproduction. Les représentants de ce syndicat 
poursuivent cette tâche avec une louable activité, 
bien qu'avec une âpreté qui peut être parfois 
contraire aux intérêts des artistes eux-mêmes. 
Il arrive aussi que leurs exigences, si même elles 
sont reconnues fondées par les tribunaux, sont en 
contradiction avec certaines conventions formelles 
et certains droits non moins légitimes que ceux 
des artistes mêmes. 

Lorsque ceux-ci, en effet, ont sollicité et 
obtenu l'acquisition de leurs œuvres par l'État, 
une clause, non pas implicite, mais nettement ex- 
primée, a fixé que tout droit sur la reproduction 
future de l'œuvre serait abandonné par le vendeur. 
Quelques réserves ont été admises pour des 
tableaux entrés dans les galeries nationales, dans 
des conditions particulières, telles la Reddition 
d'Hituingue, de M. Détaille, ou La Jeunesse et 
l'Amour, de Bouguereau. Les droits de repro- 
duction passent donc à l'Etat et c'est à ses repré- 
sentants qu'il appartient d'en accorder ainsi que 
d'en surveiller l'usage. On pourrait même se 
demander si, pour les œuvres qui appartiennent 
aux musées nationaux, la caisse de ces musées, 
qui jouit de la personnalité civile, ne serait pas en 
droit de percevoir elle-même un revenu quel- 
conque, aussi bas que l'on voudrait, pour la repro- 
duction de ces tableaux, qui deviennent souvent 
la source de bénéfices considérables pour les 
industriels qui les exploitent. Mais, en fait, ce 
principe n'a pas encore été appliqué à notre con- 
naissance et il va sans dire que TÉtat use de son 



droit le plus libéralement possible : il est naturel, 
en effet, que les œuvres acquises au.x frais de la 
nation rentrent dans le domaine commun et res- 
tent à la disposition de tous. 

Toutefois il est raisonnable, en matière de 
sculpture par exemple, d'empêcher les reproduc- 
tions mécaniques qui aboutissent à des fac-similés 
complets, à des doubles ou à des faux. Mais lors- 
qu'il s'agit simplement de répandre la connais- 
sance d'une œuvre d'art par une image approxi- 
mative, que ce soit par le dessin, la gravure, la 
photographie ou tout autre procédé s'y ratta- 
chant, aucun obstacle ne doit être apporté à cette 
diffusion, qui est toute à l'honneur des œuvres 
auxquelles elles s'applique. Qu'elles soient récen- 
tes ou de date un peu plus reculée, que les auteurs 
en soient encore vivants ou que leurs héritiers 
seuls aient à réclamer le bénéfice de leur gloire, 
il est infiniment honorable, précieux même à plus 
d'un titre, pour le reste de la production d'un 
artiste, que quelques morceaux de choix en soient 
traités comme des œuvres de maîtres anciens. Ces 
œuvres de musées ont, pour ainsi dire, échappé à 
leur auteur. Il les a livrées complètement au 
public et il est naturel que les détails, aussi bien 
que l'ensemble, en puissent être étudiés et vulga- 
risés aisément sans le contrôle de commissions 
tracassières ou d'inspecteurs tyranniques trop 
pressés de monnayer la gloire en gros sous. Les 
jeunes artistes viennent s'en inspirer; ils les 
copient dans leur ensemble ou dans leurs détails 
comme ils font pour les tableaux des grands ancê- 
tres. Les historiens de l'art moderne doivent pou- 
voir s'en .servir librement comme de documents à 
leur libre disposition pour montrer tel type de 
figure, tel détail d'exécution qui les intéressent. Le 
public, enfin, suivant qu'il s'intéresse aux uns ou 
aux autres, a le droit d'en trouver des reproduc- 
tions accessibles à ses moyens, quels qu'ils soient, 
depuis la carte po.stale jusqu'à l'héliogravure de 
luxe, sans compter le cliché à projection, cet admi- 
rable instrument de propagande artistique. 



MUSÉES NATIONAUX 
Acquisitions et dons 



MUSÉE DU LOUVRE -> A * r* :-* ?»; A * ?^ 
» a S Antiquités grecques. — Le département 

des antiquités grecques et romaines vient de s'en- 
richir d'une tête qui peut compter parmi les plus 
précieuses acquisitions de ces dernières années. 

Tout, la nature du marbre comme le travail, 
indique que cette tête de femme, qui était con- 
servée au palais Borghèse avant de passer, il y a 
une quinzaine d'années, entre les mains d'un col- 
lectionneur anglais, M. Humphry Ward, est un 
original grec. 

La disposition à la fois très simple et très parti- 
culière de la coiffure et plus encore la place 
donnée aux oreilles, qui émergent au milieu des 
cheveux, la rapprochent de la figure principale du 
beau bas-relief du musée national de Rome connu 
sous le nom de trône Ludovisi. 

Il n'est pas douteux qu'il faille y voir, sinon 
une œuvre de Calamis. comme on l'a proposé 
sans invraisemblance, du moins l'œuvre d'un des 
artistes qui travaillaient à Athènes dans la période 
comprise entre les guerres persiques et la matu- 
rité de Phidias, au deuxième quart du v' siècle 
avant J.-C. Etienne Michon. 

^ » »( Département des objets d'art. — Legs 
Seguin et Dronhct. — ]\L Ch. Seguin, en mourant, 
il y a quelques mois, laissait un testament d'une 
grande générosité et d'une singulière largeur 
d'idées à l'égard du Louvre. Il autorisait le musée 
à prendre dans les collections qu'il laissait ce qui 
lui paraîtrait désirable, et ce jusqu'à concurrence 
d'un million, à dire d'experts nommés par son 
exécuteur testamentaire et par l'État. Il ajoutait 
très modestement que si le musée ne trouvait pas 
à choisir jusqu'à concurrence de cette somme, la 
différence .serait versée à la caisse des musées 
nationaux. 

Le département des antiques ayant choisi un 
bronze d'Apollon, une tête de Alercure et une 
petite boîte cylindrique d'ivoire, le département 
des objets d'art s'est trouvé surtout intéressé à 
celte libéralité et s'est enrichi il'une châsse et 
d'une plaque d'émaux champlevés limousins, d'une 
importante .série d'émaux peints de Limoges, de 
quelques beaux bijoux de la renaissance italienne 



ou allemande, de quelques meubles de la renais- 
sance française, de montres, d'étuis et de boîtes à 
miniatures du xviii' siècle. L^ne très belle tapis- 
serie des Gobelins et un joli tapis de la Savon- 
nerie rehaussent singulièrement ce très honorable 
ensemble. Cinq cent mille francs restent à em- 
ployer pour parfaire cette superbe donation. 

En attendant que les objets soient versés à 
leurs séries respectives, on a pensé honorer la 
mémoire du donateur, en les laissant quelque 
temps réunis dans une salle du 2" étage, proche la 
collection Thomy Thierry. Mais cette salle ne 
pourra être définitivement ouverte au public que 
lorsque le Conseil d'État aura autorisé la déli- 
vrance du legs. 

ÎK a S? Le même département a reçu du legs de 
M. Drouhet une belle série d'estampes japo- 
naises et quelques peintures de la Chine et du 
Japon, — et en don de M. Bichet, une intéressante 
jardinière d'un atelier de Rouen, signée \"avas- 
seur. 

)2 K a Après de longues et intermittentes négo- 
ciations, le même département des objets d'art 
a pu recevoir, du ministère de la ]\Iarine, grâce 
à l'extrême bonne grâce de JNI. Picard, le splen- 
dide bureau dit de Colbert, qui s'y trouvait. C'est 
un des plus beaux meubles qui soit sorti de l'ate- 
lier d'A.-Ch. Boulle. Pourquoi faut-il qu'une 
sauvage intervention, qui ne date pas d'un siècle, 
ait pour longtemps enlevé à ses bronzes le bel 
éclat sourd qu'ils avaient? Les collections du 
mobilier ainsi accrues ont pu céder deux beaux 
meubles pour la décoration du château de \'er- 
sailles. 

ja !a Si Département des peintures. — On a 

récemment exposé au Louvre, salle XV, sur la 
cloison mobile réservée aux œuvres récemment 
acquises ou données, deux madones, qui, bien 
qu'entrées depuis plusieurs mois dans nos collec- 
tions nationales, n'avaient pas encore été signalées 
ici. L'une, provenant des environs de X'ittoria (Es- 
pagne), est un spécimen fort curieux, rare et 
bien conservé de la peinture castillane dans la pre- 
mière moitié du xv= siècle, alors que les artistes 



BULLETIN DES MUSÉES DE FRANCE 



89 



espagnols subissaient encore l'influence des minia- 
turistes français de l'âge précédent. La Vierge 
tenant son fils y est représentée assise sur un 
trône gothique, entourée d'anges, les uns musi- 
ciens, les autres présentant des corbeilles de 
fleurs. Les colorations en sont vives et chantantes, 
les ors abondants. La peinture est exécutée à la 
détrempe. Le Louvre a acquis en même temps 
deu.x panneaux, avec représentations de saints, 
qui appartenaient au même retable, mais qui ne 
sont pas encore exposés. 

L'autre madone, postérieure de près d'un siècle, 
est d'aspect plus sobre et porte la signature : Anto- 
natius Romanus... 1494. C'est une œuvre authen- 
tique de cet Antonio Aqiiili, surnommé Antoniasso 
Roinano, dont les œuvres sont assez abondantes à 
Rome et dans la Sabine. Elève de maîtres om- 
briens, il vécut surtout à Rome. Le Louvre ne 
possède encore aucune œuvre de ce maître. Il est 
donc heureux que l'aimable générosité de j\L Dela- 
marre ait comblé cette lacune en offrant cette 
peinture intéressante cjui figura à la vente 
Sedelmeyer. 

^ 2i îS Collections de la mission de Morgan. 

— Les principaux monuments rapportés au Lou- 
vre par la mission de Morgan, aussi bien ceux qui 
proviennent des campagnes antérieures que ceux 
qui ont pris place récemment dans nos collections, 
ont été installés depuis peu dans la seconde salle 
du nuisée assyrien, où ils seront plus à la portée 
des visiteurs que dans la salle voisine des guichets 
du Carrousel où ils se trouvaient jusqu'ici. Cette 
dernière salle qui ne peut être ouverte, comme on 
le sait, qu'à certains jours de la semaine, conti- 
nuera cependant à être affectée à l'ensemble des 
trouvailles de ^L de Morgan. On compte y instal- 
ler notamment cette série de céramiques archaï- 
ques qui est une des révélations les plus curieuses 
des derniers arrivages, et qui remonte, non pas 
comme on l'a imprimé un peu partout par erreur, 
au premier siècle, mais bien au contraire à une 
époque plus reculée que toutes celles des civili- 
sations connues, époque que l'on a cru pouvoir 
dire voisine du cinquantième siècle avant notre 
ère. 

ï3 Eï O Sculpture du moyen âge. — M. le 

D'" W. \"ôge, en publiant dans le Bulletin des mu- 
sées royaux de Berlin du mois de septembre 1908, 
une \'ierge avec l'enfant, debout sur le croissant. 



en terre cuite, très voisine de celle du Louvre 
(n° 940 du catalogue sommaire, supplément 1907,", 
qui avait d'abord été attribuée à un atelier alsa- 
cien, démontre que l'une et l'autre viennent des 
environs de Bingen, dans la vallée moyenne du 
Rhin. II précise même, d'ai)rès des renseignements 
recueillis par lui et auxcjuels il croit pouvoir 
ajouter une foi entière, en affirmant que la statue 
de Berlin viendrait de Dromersheim et celle du 
Louvre du couvent d'Eberbach, près d'Œstrich- 
Winkel, les deux localités étant distantes d'à peine 
20 kilomètres. 

MUSÉE DU LUXEMBOURG A * * .* * sfe 

a 5t S( Les dispositions testamentaires de 
M. Drouhet dont nous avons relaté d'autre part 
les effets en ce qui concerne le musée du Louvre 
ont fait entrer au Luxembourg deux intéressants 
portraits d'homme ; l'un de IVhistlcr, désigné 
sous le nom d'Homme à la pipe, est d'une ma- 
nière très différente de celle qui apparaît dans le 
célèbre Portrait de femme donné au musée par 
le même artiste ; l'autre, de Carolus Duran, 
repré-sente Antoine Jecker et est daté de Rome, 
1863. 

MUSÉE DE VERSAILLES * ??; * 9fe * * * 
Une nouvelle a fait ces mois derniers le tour de 
la presse. On y apprend, non sans une certaine 
stupéfaction, qu' « une série de panneaux en 
pâte tendre de Sèvres sur lesquels avait été repro- 
duite en peinture la suite des tapisseries : Les 
Chasses de Louis XV, d'après Oudry », com- 
mandés par Louis XVI pour « décorer la grande 
salle à manger (?) du château de Versailles », ont 
été retrouvés par le conservateur dans les réserves 
du musée. 

Il peut être utile de rappeler que les panneaux 
ainsi signalés ne sont autres que les petites plaques 
exécutées entre 1779 et 1781 à la manufacture 
royale et qui furent accrochées jadis en l'une des 
salles à manger des petits appartements du Roi, 
aux emplacements qu'elles occupent de nouveau 
depuis 1906. Un article précis de M. G. Leche- 
valier-Chevignard a été inséré sur ces intéres- 
santes œuvres d'art dans Musées et Monuments 
de France (1906, p. 131-134). 
Ef 5J 5t Le musée de X'ersailles va s'enrichir d'un 
portrait à l'huile du peintre Ducreux par lui-même, 
qui fit partie de la collection de M. Mùhlbacher et 
qui a été donné par ses héritiers. 



LA PEINTURE AU MUSÉE DE LILLE 



(Planche XVIII) 



On vient de publier (i) sous ce titre un magnifi- 
que recueil de i6o planches en héliogravure repro- 
duisant les principales pièces de la galerie de pein- 
ture du Musée de Lille, qui est sans conteste la plus 
importante de la France provinciale. C'est la pre- 
mière fois qu'un musée de France consacre à une 
partie de ses collections une publication de cette 
importance. Il serait à souhaiter que beaucoup 
d'autres rencontrassent les ressources, les initia- 
tives et les activités nécessaires à la réalisation de 
semblables monuments qui ne peuvent, par le suc- 
cès qu'ils méritent et qu'ils remporteront, qu'in- 
citer de louables émulations. 

La partie matérielle ne craint nulle comparai- 
son. La maison Dujardin et la maison Danel ont 
apporté tous leurs soins à l'héliogravure et à l'im- 
pression. Quant au te.rte, il est l'œuvre de M. Fran- 
çois Benoit, professeur d'histoire de l'art à l'Uni- 
versité de Lille, dont il est superflu de louer la 
conscience critique et l'abondance d'informations. 
Un spécimen d'une des notices qu'il a écrites 
pour accompagner chacune des planches donnera 
ci-dessous la mesure de l'une et de l'autre. 

AUTOUR 
D'ANDREA DEL VERROCCHIO 

(VERS 1190) 



MADONE AVEC L'ENFANT 

Nous sommes, dès l'abord, vivement affectés 
par l'air réfléchi et mélancolique, par la distinction 
un peu froide et par la gravité presque hiératique 
qui distinguent l'expression de la Madone et font 
le cachet de ce tableau. 

Cependant nous ne tardons pas à apprécier 
celui-ci en tant qu'image de réalités formelles ou 
expressives. 

Que les figures soient des portraits, c'est ce que 
révèle le galbe si particulier du visage de la Vierge 
avec le contraste de la largeur de son crâne et du 
brusque amincissement de sa mâchoire ; c'est ce 

(i) Paris, HachcUc, 1908. 3 vol. gr. in-4°. 



que manifeste encore plus clairement la remar- 
quable laideur de Jésus. Nombreuses sont les 
preuves de la conscience et de l'habileté de l'imi- 
tation : c'est l'apparence — bien caractéristique 
de l'âge — de ce corps ballonné et de ces membres 
potelés de petit enfant ; c'est encore la fermeté et 
la délicatesse d'un modelé qui distingue soigneuse- 
ment les degrés du relief et multiplie les nuances 
de crème ivoirine, de gris jaunâtre, verdâtre, bis- 
tré, au moyen desquelles il en donne l'illusion ; 
c'est aussi la transparence des ombres et le raffi- 
nement d'une notation des clartés qui s'y reflètent; 
c'est, enfin, la vérité significative de l'attitude et 
du geste, évidente par exemple dans le fléchisse- 
ment des jambes encore faibles de Jésus. 

Néanmoins ce réalisme comporte de la beauté. 
La mise en place est heureuse et l'arabesque agréa- 
ble ; les étoffes sont drapées avec goût et avec une 
certaine largeur et il y a de l'élégance dans la pos- 
ture de la Madone ainsi que dans le mouvement 
de ses mains. 

Le coloris est riche, assez monté, presque dur. 
Son harmonie allie en proportion à peu près égale 
deux gammes, l'une de jaunes — crème, citron 
très chaud et or — l'autre de garance cramoisie ; 
elles sont fortement contrastées, celle-ci par une 
sorte de vert malachite sombre, celle-là par un gris 
de fer lilacé qui constituent, le second surtout, des 
traits tout à fait signalétiques d'identité. 

La peinture est de très belle qualité. Très sûre, 
très franche, l'exécution montre sur les parties de 
chair une préciosité de miniaturiste et elle ombre 
à l'aide de stries très fines. On dirait presque im 
haut relief en une matière dense, soigneusement 
ciselée ; en vérité, cela trahit une main de sta- 
tuaire. 

Cet auteur, l'étiquette avec laquelle l'œuvre est 
entrée au musée et qu'elle a conservée, le nomme 
Amico di Sandro Botticelli. Or, à tous égards elle 
diffère des tableaux que M. Berenson attribue à ce 
peintre hypothétique (i). Celui-ci affectionnait 

(i) Cf The Shidy and Criticism of ItciHan Art. Première 
série, Londres, .90., p. 46 et suivantes. Nous croyons à la 
réalité de l'individualité artistique que M. Berenson pré- 
tend restaurer ; mais nous faisons des réserves sur 1 attri- 
bution qu'il fait de certaines œuvres à ce peintre. 




Madone avec l'enfant 

Autour d'AxuREA del Vekrocchio 
{Mttsce de Lille'' 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



91 



d'autres types que les nôtres ; au boni des pau- 
pières il effrangeait de longs cils, tandis que notre 
artiste les supprimait, il modelait la chair avec 
bien moins de finesse et à l'aide de teintes diffé- 
rentes (gris bistré et bistre) ; il plissait menu des 
'étoffes raides et les nôtres sont relativement 
souples et plutôt amples ; il avait bien plus que 
notre anonyme le sentiment du beau et bien 
moins que lui celui de la couleur. 

C'est dans une autre direction qu'il faut cher- 
cher les origines de notre Madone. 

Et d'abord elle possède une sœur aînée, con- 
servée dans la Pinacothèque de Turin où elle est 
cataloguée « Maniera di Botticelli (n° 109) ». 
C'est le même sujet : les figures de la \'ierge et 
de l'Enfant sont semblables aux nôtres sous tous 
les rapports, notamment sous celui du coloris qui 
montre le gris de fer lilacé que nous avons signalé 
plus haut comme très caractéristique de notre 
morceau. Toutefois la maîtrise est moindre, la 
note plus sourde; un trait cerne les contours (i). 

Une parenté au second degré unit encore notre 
tableau à une variation sur le même thème qu'on 
voit à Milan dans la galerie Poldi Pezzoli (n" 681). 
De part et d'autre, c'est, pour la Vierge, un 
même type et une expression identique; pour 
l'Enfant, un même port de tête, un même dessin 
de la bouche, de l'oreille et des yeux — ceux-ci 
animés d'un même regard; pour l'une et l'autre, 
un même genre de modelé, avec un même parti- 
pris de détacher le relief de la mâchoire à l'aide 
du contraste d'un reflet sur le tournant de celle- 
ci et d'une ombre forte sur le cou ; enfin, une 
palette toute voisine, mais un peu plus chaude. 

Notre composition n'est pas moins étroitement 
alliée à une similaire, de date plus récente, qu'ex- 
pose l'Institut Staedel à Francfort-sur-le-Mein 
(n° 9). Si, sur celle-ci, la tête de Jésus est tout 
autre, en revanche la Vierge ressemble à ce point 
à la nôtre, qu'on superposerait leurs visages ; en 
outre, une même physionomie, une manière sem- 
blable d'indiquer le relief de la chair et une 
tournure générale pareille. 

Enfin, notre peinture rappelle, mais de plus loin, 
une Madone avec l'Enfant au musée de Berlin 
(n" 108). 

Ces trois derniers témoins sont catalogués, les 

(i) Une particularité curieuse de ce tableau est l'aspect 
de son paysage, avec des maisons à la mode germanique, 
dont quelque gravure transalpine aura fourni le modèle. 



tlcux premiers « Ëcole de Verrocchio », le troi- 
sième « atelier de Verrocchio » (i). 

Evidemment, toutes ces œuvres, la nôtre com- 
prise, éditent avec des variantes d'arrangement 
et de facture — sans doute consécutives à des 
différences d'âge — une même conception dont 
les caractères essentiels sont la station debout de 
l'Enfant, la gravité mélancolique de la Madone, 
l'ovale particulier de son masque, le dessin très 
typique de ses yeux, de son nez et de sa bouche ; 
la clarté du coloris, enfin l'apparence sculpturale 
des figures. 

Il n'est pas moins certain que toutes procèdent 
d'une même formule, inventée par Andréa del 
\'errocchio et popularisé par sa Madone de 
l'Hôpital de Santa Maria Nuova, maintenant au 
Musée national à Florence. La réplique de ce 
bas-relief que conserve la même galerie et que 
distingue l'expression attristée de la Vierge, fait 
pendant, dans l'ordre statuaire, aux variations 
picturales (|ue nous venons de passer en revue. 
Ajoutons que la grosseur de la tête de notre 
Jésus rappelle une proportion chère à Verrocchio 
et que son aspect fait penser à VEnfant au Dau- 
phin dans la cour du palais de la Seigneurie à 
Florence et à l'Enfant sur les genoux de la 
Madone entre saint Jean-Baptiste et saint Zenon, 
dans le dôme de Pistoïa. 

D'autre part, la tournure de notre tableau et 
le costume de la \'ierge nous confinent dans le 
xv" siècle. Aussi concluons-nous à l'attribution de 
notre pièce à un sculpteur-peintre, autour de 
Verrocchio, issu de son atelier ou fortement 
impressionné par lui, possédant d'ailleurs une per- 
sonnalité, et qui l'aura exécuté vers 1490. Quant 
à proposer un nom, nous nous en avouons inca- 
pable. Aucun de ceux auxquels correspond la 
réalité d'un style authentique ne convient : celui 
de Francesco Botticini qu'on a récemment mis 
en avant n'a été introduit dans le débat que par 
une hypothèse toute gratuite. Nous estimons que 
ce serait en risquer une aussi critiquable que de 

(i) Cf. \V. Bode, Bildwerke des Andréa del Verrocchio 
(II), dans le Jahrbuch der Koenig. Preussischei: Kunstsamiu- 
htngen pour 1882, III, p. 235 et dans le Repertorium fiir 
KunsUvissenschaft 1899, XXII, p. 391. 

La thèse de M. Bode a été contredite, sans succès à 
notre avis, par Lermolieff, (Morelli) dans ses Kuustkri- 
tische Studieii, WerKe italienischer Meister in der Gallerie 
von Berlin, p. 33, 35. Cf. encore Mackowsky, Verrocchio, 
Eielefeld, 1901 ; Reymond, Verrochio, Paris, 1906. 



92 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



formuler une désignation plus précise que la 
nôtre. 

PI, 1,2. — 1207. — Détrempe. — Pin. H. 0,80. — 
L. 0,49. 
Acheté à Cologne, en 1904, à la vente Bourgeois. 

ÉCHAXTILLO.VNAGE. ViERGE : yciix, gris bleuté. liobe, 
garance cramoisie, rose aux clairs, jaunissant aux 
grandes lumières; ceinture, or. Manteau, bleu vert 



malachite c\\3.\ià; galor., noir rehaussé d"or; doublure, 
chrome très chaud, presque du jaune indien, à ombres 
orangé brunâtre. Linge, à ombres gris lilacé et gris 
verdâtre. — E.n-fant : yeux, gris ; cheveux, blond cen- 
dré. Echarpc, gris de fer lilacé pâle, blanchissant aux 
grands clairs. — Parapet, gris crémeux. — Fond : à 
gauche, gris de fer, lilas sombre et brun noir ; à droite, 
gris à peine lilacé et lilas sali. 

La peinture est dans son cadre originel. 



MUSÉES DE PARIS & DE PROVINCE 
Notes et informations 



MUSÉE DES BEAUX ARTS DE LA VILLE 
DE PARIS ^^. i^ "^ '^. ^ "^ ?^ ^ ?k ^ ^ ^ ^ 

Le Petit Palais a exposé, le mois dernier, l'in- 
téressante donation d'un amateur qui a souhaité 
que son nom demeurât inconnu. L'ensemble com- 
prend cinq tableaux et dix bronzes de Barye. 

Le Clair de lune à Dordrccht, par Jongkind, est 
une composition qui, par ses dimensions et ses 
qualités exceptionnelles, peut compter parmi les 
plus importantes dans l'œuvre du maître. Un 
large canal, bordé d'arbres, occupe tout le pre- 
mier plan de la toile. Des personnages vont et 
viennent autour d'une grande barque amarrée à 
la berge de droite. Le paysage s'éclaire des pre- 
miers rayons de la lune qui se lève derrière le 
haut clocher de la ville hollandaise, dont on 
devine les toits ; sur l'horizon se silhouettent des 
moulins. La calme ordonnance du tableau, l'har- 
monie de l'ensemble, l'extraordinaire transpa- 
rence du ciel assombri de nuages, la parfaite 
qualité de la peinture, tout concourt à faire du 
(( Clair de lune » un des chefs-d'œuvre de 
Jongkind. 

A côté de ce tableau, les Scieurs de long, de 
Sisley, se détachent dans une tonalité claire et 
lumineuse. C'est une œuvre très achevée, déjà 
ancienne (datée de 1876) et portant la meilleure 
cm])reinte du talent du maître de Moret. 

11 faut encore citer une Vite de la Seine au quai 
de Passy, par Lépine, petite toile où se mani- 
festent une fois de plus les dons habituels de 
charme de ce séduisant artiste ; les Pêcheurs 
écossais, par Raffaelli, une note de voyage prise 
par le peintre il y a plus de vingt ans, et tui 
Parc de Versailles, par Latouche. 



Le donateur a joint à son envoi une série de 
dix bronzes anciens de Barye, dont une admi- 
rable épreuve du Minotaure, une très rare cire 
perdue de la Lionne marchant, et enfin un 
groupe de Pélicans, par Bugatti (cire perdue 
d'A.-A. Hébrard). 

Parmi les autres toiles entrées récemment au 
musée, mentionnons un petit Portrait de 
M. Dnrct, d'une touche solide et spirituelle, 
signée i\Ianet, 1868 (don de M. Théodore Duret), 
un Portrait de Fr. Magnard. par A. Besnard, 
un Portrait de femme, par Falguière, un Portrait 
de Falguière, par Carolus-Duran, un Portrait de 
fillette, par Berthe Morizot, et le beau Portrait 
de Rochcfort (don du modèle et de l'auteur), qui 
obtint la médaille du Salon dernier. La série des 
dessins modernes, qui ne cesse pas de s'enrichir, 
s'est augmentée d'un dessin de Degas, Danseuse, 
et d'un curieux pastel de Renoir, Portrait de 
Berthe Morizot. 

Dans la section de sculpture, à côté de l'atelier 
de Dalou (récemment mis en place dans une 
salle spacieuse et bien éclairée), viennent main- 
tenant se grouper des vitrines contenant de nom- 
breuses pièces, études, projets, en terre cuite ou 
en plâtre, provenant des ateliers de Falguière 
et de lîarrias. En dehors du charme qui se dégage 
d'ordinaire des ceuvres de maîtres, restées à l'état 
d'ébauche, ces ensembles révèlent, mieux que des 
œuvres achevées, la pensée et les préoccupations 
de l'artiste, qui se livre souvent plus volontiers 
dans l'esquisse que dans la réalisation définitive. 

Enfin, une nouvelle section du nuisée est con- 
sacrée, depuis le mois de juillet, à l'estampe 
moderne. De très importantes séries d'estampes 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



93 



de toute nature permettent de jeter un coup d'œil 
d'ensemble sur l'histoire de la gravure française 
au cours du siècle dernier et jusqu'à nos jours. 
La galerie renferme des eaux fortes de Paul 
Huet, un grand artiste à qui l'on vient de rendre 
enfin justice, de Charles Jacque (œuvre complète, 
don de M"'° Chaplin), Buhot, Fortuny, Méryou, 
Boilvin, Bracquemond, Waltncr, Patricot, Bejot, 
Cazin, Bonat, Chahine, Raffaclli, etc.; des litho- 
graphies de Célestin Nanteuil, Gavarni, Devcria, 
Daumier, Français, Decamps. Johaiinot, Gigou.x, 
Raffet, Delacroix, et jusqu'à Carrière, Fantin- 
Latour, Chéret et Léandre ; des bois de Lepère, 
H. Rivière, Colin, Beltrand, etc. Parmi toutes 
ces pièces, dons d'artistes ou de collectionneurs, 
une place est réservée aux cent portraits gravés, 
effigies de personnages connus du xix" siècle, 
offerts au musée par M. Henri Beraldi, et prove- 
nant de la célèbre collection réunie par M. Beraldi 
père. 

Il est permis d'espérer que cette exposition per- 
manente, la récente innovation du Petit Palais, 
aura pour résultat de remettre en faveur un art 
dont le public, jusqu'à présent, ne pouvait guère 
étudier les manifestations que dans les salles, 
toujours désertes, consacrées à la gravure dans 
les salons annuels et que passionnait les seuls 
habitués des cabinets d'estampes. 

MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS A ?te «î^ * 

Donation Alphonse Allard. — M. Alph. Allard 
vient d'offrir une série d'objets divers se rappor- 
tant à la mémoire de son ancêtre le sculpteur-cise- 
leur Pierre-Philippe Thomire (i 751 -1843). Cette 
série dont l'intérêt est considérable comprend des 
œuvres de l'artiste, notamment un buste du cheva- 
lier Gliick. daté de 1778, un buste du petit-fils de 
l'artiste, daté de 1832, quelques petits groupes 
d'animaux, deux charmants bas-reliefs figurant 
des sujets pastoraux, des pendules portant des 
cuivres ciselés d'un goiit significatif et un choix 
très heureux de dessins et de croquis. 

A cet ensemble, ÏM. Alph. Allard a joint quel- 
ques portraits de l'artiste et de sa famille, par 
Boilly et Gavarni, et, enfin, quatre médaillons de 
marbre, dans le plus joli goiit du xviii'^ siècle, par 
Naurissart. J. G. 

On notera aussi parmi les pièces de cet ensem- 
ble deux dessins signés : Moitié, sculpteur, qui 



reproduisent très exactement les deux bas-reliefs 
en cire attribués à Clodion qui sont entrés au 
musée du Louvre avec le legs Edm. Rousse et 
dont on connaît un certain nombre d'autres exem- 
plaires. C'est une question de savoir si Moitte 
aurait exécuté ces dessins d'après les bas-reliefs 
de Clodion ou s'il serait réellement l'auteur de la 
composition et des cires elles-mêmes. 

MUSÉE CÉRAMIQUE DE SÈVRES i^. ik ^, 

« a » La collection de Grollier. — Le musée 
cérami(|ue de la manufacture nationale de Sèvres 
vient de s'enrichir, grâce à la libéralité de M™ la 
marquise de Grollier, de l'importante collection 
de porcelaines européennes, à la formation de 
laquelle le marquis de Grollier avait consacré tous 
.ses soins depuis de longues années. 

Amateur éclairé et infatigable chercheur, très 
renseigné sur l'histoire encore mal connue de la 
porcelaine, le marquis de Grollier s'était attaché 
à réunir les éléments d'une collection composée de 
pièces portant des marques de fabricants ou d'ar- 
tistes, voulant ainsi constituer une véritable his- 
toire de la porcelaine européenne enseignée par 
les marques. 

Cette riche et nombreuse collection, qui compte 
environ 2.000 pièces, est unique dans son genre ; 
elle formera certainement un des groupements les 
plus intéressants du musée céramique, où, sui- 
vant le désir de la donatrice, elle conservera le 
caractère d'enseignement (|ue le marquis de 
Grollier voulait lui donner. 

MUSÉE DE LA MALMAISON ik ik ^. ^ ^. ik 

Le château de la jMalniaison vient de recevoir 
une suite de tapisseries d'un grand intérêt histo- 
rique exécutées aux Gobelins, sous le premier 
Empire. Elles faisaient partie d'une suite destinée 
à illustrer l'Histoire de Napoléon, dont la Restau- 
ration empêcha l'achèvement. 

Sï S( ¥ Les Musées de province et les anciens 
locaux épiscopaux. — Une série d'occasions 
inespérées s'offrent en mainte et mainte de nos 
préfectures pour l'installation des musées départe- 
mentaux dans les anciennes demeures épiscopales 
dont le caractère historique et artistique aura du 
reste beaucoup moins à souffrir de cet usage que 
de tout autre. Déjà la municipalité d'Albi a trans- 
porté ses collections dans l'admirable palais de 



94 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



brique qui étage ses terrasses au-dessus du Tarn, 
au flanc de la cathédrale. 

Au cours des délibérations du Conseil général, 
on a décidé à Rouen le transfert du musée des an- 
tiquités dans les bâtiments de l'archevêché ; à Blois, 
à Chartres, des décisions analogues ont été prises, 
et si les municipalités consentent à affecter à ces 
organisations nouvelles une petite partie de ce 
qu'ailleurs elles ont diî dépenser pour établir des 
bâtiments neufs, colossaux et mal compris, nous 
verrons se constituer dans des cadres appropriés 
d'excellents musées locaux. 

MUSÉE DE TULLE ?fe*A**?**** 

Un savant travail de M. René Fage, publié 
dans le dernier volume des Mémoires de la société 
des Antiquaires de France (7" série, t. VII), a 
attiré l'attention des connaisseurs sur un très bel 
ensemble de broderies, qui a été donné naguère 
au musée de Tulle, par M. Anselme Brodin, avec 
d'autres ornements sacerdotaux, provenant de la 
petite chapelle domestique du château du Cham- 
bon, commune de Laguenne (Corrèze). 

Ce sont surtout deux tableaux représentant l'un 
L'Adoration des Mages, l'autre La Présentation 
de l'Enfant au Temple, brodés sur un fond de 
samit blanc, où ^I. Fage, d'accord avec l'opinion 
de M. de Farcy, reconnaît un travail italien du 
xiv° siècle, analogue à un fragment d'aube con- 



servé à Saint-Bertrand de Comminges. Un autre 
fragment au contraire, également très précieux, 
parait avoir une origine anglaise. 

MUSÉE DE SAINT-OMER * * sfe * * * * 

Le musée de Saint-Omer a acheté récemment 
une pièce de céramique aussi remarquable par son 
origine que par sa finesse et son coloris. C'est une 
soupière en forme de chou qui figurait dans une 
vente d'antiquités provenant de la collection de la 
famille de Monnecave, au château de Radinghem. 
C'est la seule pièce connue signée à Saint-Omer 
(1759) et provenant de la fabrique Levêque de 
Hautpoint. Elle avait figuré à l'exposition de 
1867. 






f£b 'ijt^ ^Jç^ ^htf 



MUSEE DE DREUX 

Le Conseil municipal vient de décider que la 
chapelle de l'hôpital qui était fermée depuis deux 
ans serait convertie en musée. 

MUSÉE DE MANTES ****. ■****?!& 

La ville de ]\Iantes vient d'être dotée d'un mu- 
sée grâce à la libéralité de M. et M™' Duhamel, qui 
ont fait don de l'édifice de stj'le Louis XVI qui 
s'ouvre sur le jardin public et des collections qu'il 
renferme : tableaux, bronzes, orfèvreries, bijoux, 
monnaies et médailles. 



PUBLICATIONS RELATIVES AUX MUSÉES DE FRANCE 



1&&&. Musée du Louvre. Catalogue des moulages 
en vente. (Fascicule III). — Sculptures d'orne- 
ment et objets d'art décoratif. 

Le catalogue des moulages de l'atelier du Lou- 
vre vient d'être complété par un troisième fasci- 
cule qui fait suite à ceux consacrés aux sculptures 
antiques et aux sculptures modernes. Celui-ci 
comprend en majeure partie les pièces qui pro- 
viennent du fonds cédé aux musées nationaux 
par l'Union centrale des arts décoratifs, lorsque 
celle-ci a renoncé à l'exploiter par elle-même. Ce 
fonds considérable, qui contient d'admirables et 
très célèbres morceaux de décoration, notamment 
en matière de boiseries françaises des xvii° et 
xviii' siècle, avait été inventorié autrefois par de 
Champeaux, mais ce catalogue était épuisé depuis 
longtemps. M. Carie Dreyfus, en le rééditant, le 



complétant et le mettant à jour, vient de rendre un 
véritable service non seulement à l'administration 
des moulages dont son inventaire clair, sommaire 
et précis facilitera les opérations et les recherches, 
mais à tous ceux qui ont besoin de connaître et 
d'utiliser les ressources de ces collections pré- 
cieuses à tant de titres. 

JSîaSJ L« manufacture de porcelaine de Sèires, 
par Georges Lechevallier-Chevignard. Paris, Lau- 
rens, 1908. 

Cet ouvrage excellent (jui comprentl deux vo- 
lumes de la collection des Grandes institutions de 
France, a pour objet principal l'histoire et l'orga- 
nisation actuelle de la manufacture. Mais à côté 
de très précieuses indications historiques puisées 
aux bonnes sources sur les différentes périodes de 



BULLETIN DES MUSEES DE FRANCE 



95 



la fabrication de la porcelaine, il contient des 
répertoires de marcjues et de monogrammes d'ar- 
tistes ayant travaillé à Sèvres, dressés avec un 
soin méticideux d'après les archives mêmes de la 
manufacture. Ces instruments de travail seront 
infniiment utiles à tous les amateurs des produits 
anciens ou récents de la Manufacture, à tous les 
conservateurs de collections qui en ont recueilli 
ou sont exposés à en recueillir. 

En outre, et c'est par là (|ue le livre nous inté- 
resse surtout ici, un chapitre très documenté relate 
la suite des efforts continus qui constituèrent le 
riche Musée céramique dont Brongniart conçut 
l'idée il y a plus d'un siècle et dont, avec Riocreux, 
il réussit à faire un ensemble incomparable au 
point de vue technique. I\I. Lcchevallier-Chevi- 
gnard rend enfin justice au beau travail de classe- 
ment et de réorganisation entrepris ces dernières 
années par le zélé conservateur actuel, M. Papillon. 

Le musée céramique n'e;t pas du reste la seule 
partie intéressante des collections de Sèvres et 
M. Lechevallier-Chevignard insiste comme il con- 
vient sur les collections moins connues mais non 
moins précieuses du Musée des Modèles jadis 
relégué dans les combles et que l'on est en train 
de réinstaller dans un bâtiment spécial ; il décrit 
aussi les séries de documents de toute nature 
réunis à la manufacture dans ses différentes gale- 
ries, sa bibliothèque et ses archives, en particulier 
une étonnante série d'études du peintre Desportes 
« qui permet de dire que cet artiste ne saurait être 
étudié complètement qu'à Sèvres » . 
& K Ef Le Musée de Cleruwnt-F crrand , par Au- 
guste Audollent. (Extrait du volume publié à l'oc- 
casion du 2,7^ Congrès de l'Association française 
pour l'avancement des sciences.) 

Cette brochure d'une quarantaine de pages, il- 
lustrée de 24 clichés dans le texte donne un aperçu 
d'ensemble très judicieux et précis sur l'ensemble 
des collections réunies dans le nouveau musée 
municipal de Clermont-Ferrand, reconstruit en 
1903 et aménagé avec un soin judicieux à ce mo- 
ment. Une des particularités les plus recomman- 
dables de cette installation est la disposition au 
rez-de-chaussée en des salles claires et bien clas- 
sées des séries archéologiques qui étaient entassées 
jadis ici et qui le sont souvent encore ailleurs, dans 
' un pêle-mêle pittoresque mais lamentable pour 
toute recherche. Le guide que J\L Audollent nous 
donne notamment pour les parties celtiques et 



gallo-romaines, est excellent, comme on pouvait 
l'attendre d'un homme aussi averti sur ces matiè- 
res. II sera d'un secours précieux pour les non- 
initiés et suffit à la rigueur à défaut du catalogue 
détaillé et scientifique que bien peu de visiteurs 
utiliseraient. Mais pour ce qui concerne les œuvres 
d'art proprement dites, un guide de ce genre ne 
peut suffire à remplacer le catalogue même som- 
maire (jui n'a pas été refait à Clermont depuis 
1861 et qui naturellement est épuisé. 
5* S a Charles Dawson, The « restorations » of 
tlie Bayeux Tapestry. Londres, Elliot Stock, 1907, 
br. in-8. 

Beaucoup savent que la tapisserie de Bayeu.x 
a subi de si fâcheuses restaurations au milieu du 
XIX' siècle, mais la question n'avait pas été étu- 
diée d'une façon approfondie, et la notice que 
nous croyons utile de signaler ici aux lecteurs 
français est la première — à notre connaissance 
du moins — qui, en traitant avec compétence de 
ce sujet difficile, définisse d'une façon précise 
un certain nombre de ces altérations (inscriptions 
complétées, moustaches mises à certains person- 
nages, personnages refaits, etc.) Il s'agit, du reste, 
d'un travail en quelque sorte provisoire, car l'au- 
teur nous promet une étude d'ensemble de la 
précieuse tapisserie; sa brochure complète utile- 
ment, en attendant, le petit volume de AI. Mari- 
gnan (Paris, Leroux, 1902) où le problème des 
restaurations n'est pas abordé. J. M. 

^ ^ ÎS Le Bulleti)! de l'art ancien et moderne 
publie, dans son numéro du 3 octobre 1908, un 
court article de M. Girodie, intitulé : Au musée 
de Mâcon, où l'auteur signale un certain nombre 
de portraits curieux, un archevêque de Mâcon, 
par Greuze ; un M. de Malesieux, par de Troy ; 
un Rabelais docteur, qui serait à ajouter à la liste 
dressée récemment par M. Clouzot, dans la 
Gazette des Beaux-Arts ; des Scènes de la vie de 
saint l'inccnt, par le vieux peintre bourguignon 
Guillaume Perrier ; une Madame de Montespan 
avec ses enfants, groupés dans l'arrangement des 
Saintes familles classiques, etc. 
« « a Dans la Zeitschrift fiir Christliche Kunst 
(6 livraison de 1908), M. Max Creutz, de Colo- 
gne, publie, dans un travail sur Les écoles d'or- 
fèvrerie rhénanes du X' et du XI' siècle, le bel 
autel portatif du musée de Cluny, qui provient de 
la collection Spitzer, et qu'il attribue à l'atelier 
de Reichenau. 



ÉCOLE DU LOUVRE 

Programme des cours de la vingt-septième année (1908-1909) 



Archéologie nationale. 

M. Salomon REINACH, Membre de l'Institut, 
Conservateur du Musée de Saint-Germain, pro- 
fesseur. 

M. H. HUBERT, Conservateur adjoint du Musée 
de Saint-Germain, suppléant, étudiera les époques 
de Halstatt et de Tène (technologie et chronologie 
relative), tous les vendredis, à lo heures et demie du 
matin. 

La première leçon aura lieu le vendredi il dé- 
cembre. 

Archéologie orientale et céramique antique. 

M. E. POTTIER, Membre de l'Institut, Conser- 
vateur adjoint des antiquités orientales et de la céra- 
mique antique, professeur, étudiera, dans le premier 
semestre, les vases attiques à figures noires (histoire 
de la peinture grecque au temps de Pisistrate; dans 
le second semestre, les petits monuments, statuettes, 
bijoux, vases de la série orientale (Missions de 
Sarzec et de Morgan en Chaldée et en Perse), tous 
les samedis, à lo heures et demie du matin. 

La première leçon aura lieu le samedi 12 dé- 
cembre. 

Archéologie égyptienne. 

M. G. BENEDITE, Conservateur des antiquités 
égyptiennes, professeur. 

Le professeur exposera l'histoire de la sculpture 
égyptienne, tous les mardis, à 5 heures. 

La première leçon aura lieu le mardi 8 décembre. 

Epigraphie orientale. 

M. LEDRAIN, Conservateur des antiquités orien- 
tales, professeur. 

EriG!<.\i'iiiE ASSYRIENNE. — Le profcsscur étudiera 
les inscriptions assyriennes du Musée du Louvre, 
tous les jeudis, à 5 heures du soir. 

La première leçon aura lieu le jeudi s décembre. 



Epigraphie phénicienne et epigraphie ara- 
MÉENNE. — Le professeur étudiera les inscriptions 
puniques du Musée du Louvre, tous les samedis, à 
S heures du soir. 

La première leçon aura lieu le samedi 12 dé- 
cembre. 

Histoire de la peinture. 

M. Salomon REINACH, Membre de l'Institut, 
Conservateur du Musée de Saint-Germain, Profes- 
seur à l'Ecole du Louvre, exposera, tous les lundis, 
à 5 heures du soir, l'histoire de la peinture depuis 
la fin du pontificat de Léon X jusqu'au règne de 
Louis XIV. 

La première leçon aura lieu le lundi 7 décembre, 
dans la Galerie Daru. 



Histoire de la sculpture du Moyen âge, 
de la Renaissance et des temps modernes. 

M. André MICHEL, Conservateur de la sculp- 
ture du Moyen âge, de la Renaissance et des temps 
modernes, professeur, traitera de l'histoire de la 
Sculpture au xv" siècle, principalement en France 
et en Italie, tous les mercredis, à 10 heures et demie 
du matin. 

La première leçon aura lieu le mercredi p dé- 
cembrc. 

Histoire des arts appliqués à l'industrie. 

M. Gaston MIGEON, Conservateur des objets 
d'art du Moyen âge, de la Renaissance et des temps 
modernes, professeur. 

Le professeur étudiera l'histoire du bois ouvré 
dans ses applications au mobilier et à la décoration 
intérieure depuis le Moyen âge jusqu'aux temps 
modernes, tous les vendredis, à 2 heures et demie. 

La première leçon aura lieu le vendredi I3 dé- 
cembre. 



Imprimerie coop. ouvr., Villcneuve-St-Georges (S.-et-O.) 



Le Gérant : E. DUQUENOY 










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