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Full text of "Les Musulmans français du nord de l'Afrique"

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in 2009 witii funding from 

University of Ottawa 



littp://www.arcliive.org/details/lesmusulmansfranOOismauoft 



yi^' 



Les 

Musulmans français 

du 

Nord de TAfrique 



LIBRAIRIE ARfVIAND COLIN 



L'Islam. Impressions et Études, par le Comte Henry de Castries. 
Un vol. in-i8 de 360 pages {p édition), broché 4 fr. » 

Sincérité de Mahomet. — Llslamisme pendant les conquêtes et la domi- 
nation arabes. — Polj'gamie. — Le paradis musulman. — Fatalisme. — 
Expansion de l'Islam depuis les conquêtes arabes. — L'Islamisme en Algérie. 

La France en Afrique, par le Commandant Edmoxd Ferry. 
Un vol. in-iS de 310 pages, broché 5 fr. 30 

Bonaparte et le Monde musulman. — Soudan français. — Maroc et Algérie. 
— La question de la Tripolitaine. — La question musulmane dans le centre 
africain. — La conquête du Xil. — L'action civilisatrice de la France. — 
Dans le nord du Soudan français, etc. 



félVIAËL HAIVIET 

Officier interprête principal à l'État Major de l'Armée. 



/H 



Les 



Musulmans français 



du 



Nord de l'Afrique 



AVEC UN AVANT-PROPOS 

PAR 

A. LE CHATELIER 

Professeur au Collège de France. 




Librairie Armand Colin 

Paris^ 5, rue de Mézières 
I 906 

Droits de traduction et de reproduction réservés. 



m 3 1362 



79606S 



AVAXT-PROPOS 



Une préface, cher Monsieur, — une préface ? — Mais 
à quoi bon? — L'avertissement que vous nous donnez 
était nécessaire. — Et vous le donnez de telle sorte, 
qu'il ne peut pas ne pas être entendu. 

Votre livre est un chapitre d'une grande histoire : 
celle de l'évolution de l'antique Islam, auquel déjà — 
malgré la tragi-bouffonnerie du Maroc — on peut appli- 
quer le chant de Gœthe : 

Le vieil hiver s'enfuit vers les montagnes sauvages, 
Dans les \ allées verdoie la joie de l'espérance. 

Depuis les âges de la Gallia Orienlalis, nous avons 
été habitués à contempler le monde musulman à tra- 
vers les souvenirs du Prophète et des Khalifes, dans 
les reliques et les exégèses. Vous nous le montrez 
dans le présent, — et le présent, c'est la moisson 
féconde du progrès qui germe et grandit. 

Vous avez cent fois raison d'évoquer 1ère de l'Afrique 



II AVANT-PROPOS 

romanisée, pour nous mieux signaler lanachronisme 
des idées européennes qui, dans les Musulmans de 
Tunisie et d'Algérie, souhaiteraient ne compter toujours 
que des Coulouglis, des Kabyles ou des pasteurs 
nomades. — Comment, dans cette Afrique du Nord, si 
captivante, le sol, le milieu, la race, ne retiendraient-ils 
pas les dons du dehors, pour se les approprier, comme 
un tribut venu des brumes septentrionales au pays du 
soleil. 

Mais il y a davantage, dans le grand spectacle de 
cette terre d'Islam française, se revivifiant au souffle 
de l'Instruction — et se préparant, ainsi fécondée, aux 
destinées de la civilisation africaine. Ici comme ailleurs 
le vieil hiver s'enfuit pour faire place au printemps. 
C'est la même étape du mahométisme que dans la 
Sainte-Russie, en décomposition de renaissance, où, 
cet été, les Musulmans de Kazan, d'Orenbourg, du 
Caucase, de la Crimée, réunis à Nijni-Novgorod, louaient 
un bateau à vapeur pour aller tenir tranquillement 
leur « cono-rès sur l'eau » au milieu du Volsra, loin de 
la bureaucratie. Même dans cette malheureuse Turquie 
ensanglantée — et qui, si loin de la liberté, travaille et 
souffre en silence, — les Temps nouveaux se dressent 
contre le spectre des Temps passés. N'est-ce pas 
encore le même réveil qui se manifeste dans cette 
terre d'Egypte, à peine anglaise, et résolue à sortir des 
« Realms in Trust », pour passer dans les « Nations in 



AVANT-PROPOS III 

Making ^ )). — Réveil de la pensée humaine qui, malgré 
les influences qoraniques, ne perd pas son temps aux 
quintessences. Elle va tout droit, par l'élan de la presse 
égyptienne entière, vers la Foi de demain — celle 
de la croyance en ce qui est, par la Science. En vérité, 
Syriens, Egyptiens, Arabes, Turcs, Persans, d'où qu'ils 
soient, ces écrivains qui bataillent si ardemment pour 
l'Ecole, au pied des Pyramides, sont de grands cœurs 
et de généreux esprits, préparant à la nouvelle nation 
égyptienne un glorieux avenir. 

Et plus loin de nous, en Perse, où le clergé chyyte 
lui-même, imprégné du Xéo-Babisme, s'associe aux 
revendications libérales — peut-être même révolution- 
naires; — aux Indes où foisonnent d'admirables insti- 
tutions comme le collège d'Aligarh, comme le Moslem 
Institute et tant d'autres; — en pays malais, en Chine 
même — à Zanzibar, au Cap, chez les Peuls et les 
Haoussas, — n'est-ce pas partout le même mouvement, 
le même élan, le même réveil de l'Islam. Il secoue son 
linceul de quatorze siècles, pour vivre enfin de la vie 
des nations, après avoir si longtemps sommeillé dans 
le néant contre nature d'une humanité sans loi 
humaine. 

Ce mouvement qui crée si rapidement une Algérie, 
une Tunisie nouvelles, nous ne le percevions pas — et 

* The Empire and the Century. — Sommaire. 



IV AVANT-PROPOS 

VOUS nous le révélez brusquement. Vous nous l'imposez 
avec toute l'autorité que vous donne votre double qua- 
lité de Musulman et de Français. Comme vous avez 
raison, et quel grand service vous nous rendez! 

Puisse tout votre appel être entendu tel qu'il est — 
avec sa signification entière, et notre « politique indi- 
gène » d'Algérie et de Tunisie devenir une politique 
à' instruction, de progrès social et d'émancipation, qui, 
de nos « sujets )) musulmans d'hier, fasse, demain, des 

(( concitoyens ». 

A. Le Chatelier. 



LES 

MUSULMANS FRANÇAIS 

DU NORD DE L'AFRIQUE 



INTRODUCTION 



L'étude de l'influence française sur les populations 
qui vivent désormais en contact permanent sur le sol 
algérien envisage un problème du plus haut intérêt : 
l'évolution du peuple indigène musulman. Ce peuple 
est issu du mélange des Berbères autochtones et des 
Arabes envahisseurs ; il achève de s'unifier au béné- 
fice des institutions françaises uniformément appli- 
quées dans toute la colonie. 

Après avoir été expulsés en masse du royaume de 
Grenade, les derniers musulmans dEspagne, poursui- 
vis par les chrétiens, se réfugièrent dans les villes du 
liltoral maorhrébin ' . Les uns abordèrent dans le 



'O" 



* Dans la transcription des noms berbères et arabes, nous 

avons conservé les orthographes des auteurs cités ou consultés, 
ainsi que celles qui sont consacrées par l'usage. 

IsMAEL Hamet. — Les Musulmans français. 1 



2 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

royaume des Beni-Merine ou Maroc moderne et dans 
le royaume des Beni-Ziane de ïlemcen, les autres 
dans le Maghreb central ou future Régence d'Alger, 
et dans la Tunisie où régnaient encore les Hafcides. 
Quant à l'intérieur de ce Maghreb central, la faiblesse 
ou la chute des dynasties locales l'avait laissé en 
proie à l'anarchie la plus profonde, divisé en confédé- 
rations montagnardes, en groupes de tribus nomades, 
en petits États de sédentaires, en principautés mara- 
boutiques. Armés les uns contre les autres, les indi- 
gènes appartenant à ces groupements avaient encore 
à se défendre contre les entreprises des États de 
Tlemcen et de Tunis, et les Espagnols en avaient pro- 
fité pour édifier le Penon d"Argel, doù leurs canons 
tenaient la ville d'Alger en respect. 

Le Cheikh Sélim Ettoumi des Arabes Taàlba de la 
^litidja, que les Algériens avaient mis à leur tète, 
après avoir secoué le joug des Beni-Ziane de Tlemcen, 
appela à son secours les frères Barberousse, écu- 
meurs de mer originaires de Mytilène, qui s'étaient 
signalés par leurs exploits et possédaient déjà Djidjelli. 
Baba-Aroudj semparadAlger en lolG, fit mourir Sélim 
Ettoumi, et légitima son usurpation en se mettant sous 
la protection du sultan Sélim de Constantinople. C'est 
ainsi que le Maghreb central passa aux mains des Turcs 
ottomans. 

Lélément indigène, au moment de l'établissement 
de ces Turcs, se composait de la population des villes, 
grossie par l'émigration espagnole, d'une part, et de 
celle des campagnes, d'autre part. La première occu- 



I 



INTRUDUCTIÛN 3 

pait Alger la capitale, Blida, Clierchel, Ténès, Médéa, 
Mazouna, Miliana, Kalaà, Mostaganem, Mascara, Oran, 
Tlcmcen, Xédroma, Bougie, Djidjelli, Philippeville 
(Skikda), Constantine, Guelma et Tébessa. Quant à 
celle des campagnes, — sédentaires et nomades, — 
elle se divisait en tribus makhzen (au service du 
gouvernement;, tribus raïa (sujets administrés par 
rodjeac), tribus vassales ou alliées, sous forme de 
groupes confédérés, ou de fiefs maraboutiques, et en 
petits États ou groupes de tribus indépendants. Ces 
populations indépendantes jouissaient de leur auto- 
nomie et ne payaient pour ainsi dire pas dimpôts. 

Le Gouvernement dAlger fut, à partir de Tannée 1671, 
une république militaire élective; le Dey élu par la 
milice turque, était assisté d'un Divan ou Conseil des 
Minisires, avec lequel il administrait le pays divisé en 
([ualre provinces : 

1° Celle dAlger aux ordres de cinq Kaïds turcs 
résidant à Alger, Dellys, Blida, Koléa et Cherchell; 

^° Le Beylik de lOuest qui eut successivement pour 
capitale : Mazouna, Mascara et Oran; 

3" Le Beylik de Tileri, avec Médéa pour chef-lieu: 

4'^ Le Beylik de l'Est, avec Constantine pour capitale. 

Le Beylik de l'Ouest, en raison de ses démêlés avec 
le royaume de Fez et les Espagnols dOran, était le 
plus fortement organisé ; les populations y étaient 
commandées par des Aghas que les Turcs choisissaient 
parmi les gens du pays. Le Beylik de Titeri était le 
moins important et le moins bien organisé; quant à 
celui de Constantine, composé de montagnards indé- 



4 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

pendants et de groupes nomades aux mains de grands 
seigneurs, il fit toujours écliec à VOdjeac. 

Faute de recensement de la population, M. Rinn* 
calcule, d'après l'étendue du territoire qu'elles occu- 
paient, l'importance des différentes catégories du peu- 
plement indigène sous les Turcs. C'est ainsi qu'il 
évalue la région où ils dominaient à 7 82o0Û0 hectares 
répartis comme il suit : 

10 Pour les tribus maA7izc/< . 3 400 000 hectares. 
2^ — — raia . . . 7 4-25 000 — 

3'^ — vassaux ou alliés 8 540 000 — 

4^' — indépendants. . 35 000 000 — 

C'est donc sur une petite partie de la population 
indigène que s'exerçait leur pouvoir, et encore, dans 
les régions où elle est le plus dense, dans les pâtés 
montagneux du Tell, elle leur échappait en grande 
partie. 

A différentes époques, les Espagnols avaient occupé 
les villes d'Oran, Bougie, Bône, mais ils les avaient 
abandonnées, détournés de l'Afrique, où ils ne laissè- 
rent que des vestiges clairsemés, par leurs succès au 
?souveau Monde. 

L'Afrique renfermait, dès le viii- siècle, de nombreux 
chrétiens européens qui constituaient des milices spé- 
ciales, au service des rois de Tlemcen et de Tunis, 
des sultans almora vides et almohades. D'autres Euro- 
péens étaient répandus dans les villes de la côte. 



Le royaume d'Alger sous le dernier Dev. Revue africaine, 
n° 225-226. 



INTRODUCTION 5 

OU étaient accrédités auprès des consuls de chaque 
nation. Les uns s "y étaient fixés après avoir été cap- 
turés, les autres après avoir émigré volontairement ; 
ceux-ci étaient issus d'esclaves libérés, ceux-là étaient 
renégats. La plupart d'entre eux faisaient le commerce 
ou la banque; ils étaient changeurs, écrivains publics, 
taverniers ou corailleurs. 

D'autres encore, tout aussi nombreux, étaient 
esclaves — Alger en comptait deux mille en 1789, au 
dire de Venture de Paradis ^ — et se répartissaient en 
deux catégories : 

1° Ceux des bagnes, appartenant au Gouvernement 
qui les employait aux travaux publics et à la marine, 
les embarquait comme marins, calfats et même comme 
médecins; 

2'^ Ceux qui étaient libres et gagnaient de l'argent, 
comme employés auprès des dignitaires du Gouverne- 
ment, chez les consuls, chez les Juifs, dans les hôpi- 
taux, auprès des missions catholiques, ou qui étaient 
écrivains publics à la marine et dans les bagnes. 

Les renégats étrangers étaient multitude -, et il s'en 
trouvait dans les rangs de la milice turque, et auprès 
de tous les Beys. 

Ces esclaves et renégats étaient, pour la plupart. 
Français, Italiens et Espagnols. 

Enfin les villes de la côte avaient reçu un grand 
nombre disraélites chassés dEspagne, en même temps 

' Voy. Revue africaine, n" 219, p. 267. 

- Haëdo. De la captivité à Alger. Trad. de M. Moliner-Violie. 
Rev7ie africaine, n» 219, p. 'i-2.i, note 1. 



C LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

que les Musulmans, et, dans l'intérieur du pays, jusqu'au 
désert, étaient disséminées quelques familles de race 
berbère, autrefois converties au Judaïsme par des Juifs 
fugitifs d'Orient. 

Qu'est devenu, au commencement du xx^ siècle, 
après soixante-quatorze ans d'occupation française, le 
peuplement de l'ancienne Régence d'Alger? 

Les Musulmans se sont de plus en plus fondus en un 
seul peuple, composé du fond berbère auquel s'est 
incorporé le groupe arabe, un certain nombre de 
nègres dispersés par l'émancipation et les Coulouglis 
qui ne se signalent plus guère que par leurs noms 
turcs. On se trouve donc en présence d'un peuple de 
plus en plus unifié et chez qui la natalité est en gain, 
grâce à la sécurité et à l'hygiène. 

Le recensement de la population indigène musul- 
mane n'a donné de chiffres se rapprochant de la réalité 
que vers 1856*; mais, les années qui suivirent, de 1867 
à 1872, furent marquées par une mortalité considé- 
rable due au typhus et à l'insurrection qui, de la 
Kabylie s'étendit à une partie du pays tellien. Le chiffre 
de la population, dans cette période, s'abaissa de 
2 652 072 à 2 125 051, mais il se releva en 1876 à 
2 462 936. La progression désormais ne s'arrête pas et 
la population musidmane atteint : 

En 1881 2 850 866 personnes. 

En 1886 3 262 849 — 

En 1891 3 354 076 — 

* Voy. L Algérie, par M. Wahl. 1903. 



I 



INTRODUCTION 7 

En 1896 3 704 076 personnes. 

En 1001» 4 098b9i — 

La population non agricole, c'est-à-dire celle qui 
peuple les villes principales de l'Algérie, figure dans 
ce dernier chiffre pour 867 000 personnes; le reste, soit 
3 230 047 personnes, constitue la population agricole. 

Le régime administratif appliqué au monde indigène 
varie avec les milieux et avec le degré du développe- 
ment européen. C'est ainsi que l'Algérie, placée 
tout entière sous lautorité dun Gouverneur général, 
est divisée en territoire de commandement, s'étendant 
à tout le sud de la colonie et confié à l'administration 
militaire, et en territoire civil s'étendant à tout le nord. 
L'autorité militaire administre des communes mixtes 
comprenant une minorité d'Européens et des com- 
munes indigènes ne comprenant pas d'Européens. 
Lautorité civile a deux régimes : celui des communes 
de plein exercice oii les Indigènes sont administrés 
par le maire et un conseil municipal élu, dans lequel 
les Indigènes sont représentés, et celui des Communes 
mixtes aux mains d'administrateurs civils nommés 
par le Gouvernement et assistés d'une commission 
municipale dans laquelle les Indigènes sont nommés. 
L'administration militaire est un régime transitoire, en 
rapport avec les mœurs et l'état social des Indigènes 
que le contact européen a faiblement atteints. Ce 
régime s'efface devant l'extension de la colonisation 
et, par degrés, cède le pas au régime civil. 

* Statistique générale de l'Alge'rie, 1902. 



8 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

Laulorité française a, comme intermédiaires auprès 
de ses administrés musulmans, des chef indigènes, 
bach-aghas et aghas. Ils ont, sous eux, plusieurs 
kaïds ou chefs de tribu et ceux-ci commandent aux 
chefs de fraction ou de douar. Ces chefs sont respon- 
sables vis-à-vis de l'autorité des ordres quelle donne ; 
ils ont mission de faire la police du territoire, et ils 
joignent à cela le rôle de collecteurs d'impôts, qui 
leur vaut des remises proportionnelles. 

Des impôts turcs, le nom, seul, a été conservé; les 
Indigènes paient : le zekat, portant sur les bestiaux, 
Yachour, portant sur les récoltes, le hokor, ou impôt 
foncier payé seulement dans le département de Cons- 
tantine et la lezma qui affecte la région des dattiers ; 
la Kabylie paie limpôt de capitation. 

L'élément israélite répandu dans les villes et les vil- 
lages, bénéiiciant, comme les Musulmans, de l'acclima- 
tement d'abord, puis de la sécurité et de Ihygiène dues 
à l'occupation française, prospère, avec un excédent 
de natalité. En effet, ce groupe de population n'était, 
en 1856, que de 21 048 individus, et en 1872, il atteint 
le chiffre de 34000 âmes. Il compte 48 763 individus 
en 1896, et en 1901, il arrive avec un excédent de 
1 376 naissances, au chiffre de 57 132 personnes. 

Dans les grandes villes, les Israélites fournissent 
une élite qui se classe dans les professions libérales, 
les administrations de l'État, la finance et le haut 
commerce. Vient ensuite une classe moyenne com- 
posée d'employés et de petits commerçants vivant 
à l'européenne et, enfin, une catégorie assez nom- 



INTRODUCTION 9 

brciisc de prolétaires, encore peu développée, mais 
qui recherche l'instruction. Toutes les classes de cette 
société se signalent par une grande activité et une 
ardeur au travail que racclimatement favorise beau- 
coup. Dans l'intérieur du pays, l'Israélite se modifie 
plus lentement, le type primitif est plus répandu, et à 
mesure qu'on s'avance vers le Sud, l'Israélite se rap- 
proche du type indigène musulman dont il a la langue, 
le costume et les habitudes ; il finit par lui ressembler 
complètement dans les oasis du Souf, du Mzab et du 
Sahara oranais. 

Les Français, au commencement de la conquête, 
n'étaient, dans l'élément européen, qu'une minorité, 
puisque sur les 7 8l:î Européens qui peuplaient la colo- 
nie en 1833, ils ne figuraient que pour le chiffre de 
3 478 personnes ^ Ils n'en jouissaient pas moins de la 
prédominance morale que leur donnait l'importation 
de la civihsation française, et n'en constituaient pas 
moins une éhte sociale, puisqu'ils fournissaient tous 
les éléments de conquête et de domination. 

Ils eurent à souffrir de l'insalubrité du climat, dans 
les premières années de l'occupation, et seule T immi- 
gration alimentait la colonie, car les décès excédaient 
les naissances. Ce n'est qu'en 1865 ^ que les statis- 
tiques signalent, en faveur de l'élément français, un 
gain dans les naissances, qui contribue à lui assurer 
l'avance sur les autres Européens. Nous voyons, en 

* La France en Algérie, par L. Vignon, 1893, p. liG. 

* M. M. Wahl, op. cit. 



10 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

effet, la population française s'élever en 1881 au chiffre 
de 219 6:27 pour 205 212 étrangers. Cette avance 
persiste, en 1891 on compte 267 672 Français et 
215 793 étrangers et en 1901, le recensement accuse 
les chiffres de 358129 Français et 216 919 étrangers ^ 

Cette avance des Français sur les autres Européens 
a plusieurs causes ; si la naturalisation qui diminue le 
groupe étranger au profit de l'élément national, y a 
une part, elle est due, pour beaucoup, à l'acclimate- 
ment, à une hygiène supérieure et aux mariages mixtes, 
toutes causes qui se traduisent par une natalité dont 
le gain est, en 1901, de 1133 naissances par mille 
décès -. 

Les étrangers, Espagnols, Italiens et Maltais, inter- 
viennent dans le peuplement de l'Algérie, d'une façon 
progressive ; au début ils paient leur tribu au climat, 
mais alors que l'élément français ne commence à s'ac- 
croître normalement qu'en 1865, les étrangers, dès 
1856 '^ bénéficient d'une avance due à une plus grande 
résistance au climat, à un accroissement normal — qui 
deviendra supérieur à celui de TEurope * — , et à l'im- 
migration croissante, à mesure que la colonie, par le 
développement de sa richesse, offre plus de ressources. 
Le groupe espagnol était représenté en 1881 par 
112047 individus; en 1891 il s'élève à 151859 et il 
il accuse, en 1901, le chiffre de 155 265 personnes. 

* Yoy. M. Wahl. op. cit. 
- Ibid. 
2 Ihid. 
' Ibid. 



IXTRODUCTIOX 11 

Aux mêmes époques les Italiens sont successivement 
31865, puis 39161 et seulement 38 791 en 1901, et les 
Maltais 15149, puis 15675 et enfin 13 250 ^ 

Beaucoup de ces étrangers arrivent, par le travail, à 
Taisance, à la fortune, et parviennent aux premiers 
rangs de la société. Comme les Français ils recherchent 
alors les carrières libérales, exploitent les différentes 
branches du commerce et de l'industrie ou s'adonnent 
à l'agriculture; c'est le gros de ces populations étran- 
gères qui constitue la majeure partie des classes 
ouvrières. Tous ont largement contribué aux progrès 
de la colonisation et à la richesse du pays. 

Le mouvement général de la population algérienne 
aura donc été, de 1830 à 1901, une progression de l'en- 
semble de ses principaux éléments. En effet, la popu- 
lation indigène dont le chiffre n'atteignait pas deux 
millions et demi en 1830 s'élève en 1901 au chiffre de 
4 065 460, marquant, d'après les statistiques une pro- 
gression annuelle de 15 pour 1 000'. 

La population européenne qui nétait, en 1833, que 
de 7 812 personnes, atteint en 1901 le chiffre de 641295 
individus et accuse une progression annuelle de 6,45 
pour 1000, c'est-à-dire supérieure à celle des pays 
d'origine. 

Quant aux Israélites, qui n'étaient en 1856 que 



' CeUe décroissance coïncide avec l'application de la loi 
de 1889 et la naturalisation automatiqae des étrangers, et peut 
lui être imputée. Les derniers renseignements ne donnent plus 
les mouvements de la population par nationalités. 

- Voy. M. Wahl, op. cit., ch. ix. 



12 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRTQUE 

21048 individus, ils sont, en 1901, au nombre de 
57 1 32 personnes, grâce à la fécondité de leurs mariages 
qui leur assure un taux normal d'accroissement supé- 
rieur à celui de tous les autres groupes, et qui se 
chiffre par 22 pour 1 000 chaque années 

Seule, la population européenne est redevable, en 
partie, de son taux d'accroissement normal à limmi- 
gration. 

L'occupation de l'Algérie par les Européens et par 
les Français, en particulier, devait fatalement influencer 
les Indigènes, et un contact de soixante-quatorze ans 
devait exercer sur eux une certaine évolution. Cette 
action se révèle apparemment par la transformation 
d"état du milieu, par les changements considérables 
qu'entraîne le passage du régime d'indépendance et 
d'anarchie au régime d'ordre et de domination. 

Il est intéressant de rechercher l'influence réciproque 
des différents groupes ethniques qui peuplent l'Algérie, 
de distinguer parmi eux l'élément dirigeant, dans son 
rôle, et de supputer les résultats de ce contact et de ces 
influences dans l'avenir. On peut observer déjà des 
indices permettant de penser que les races qui habitent 
ce pays pourront être amenées à s'entr'aider, à se mêler. 

Il a été établi, par des chiffres, que lafusion des races, 
européennes est plus active en Algérie qu'en Amérique, 
et que c'est au bénéfice de l'élément français qu'elle 
s'opère-. Les groupes européens continueront de 

' Voy. M. Wahl, op. cit. 

- Voy. De la fusioji des races européennes en Algérie, par M. F. 
de Soliers. Alger. 1899. 



LXTRÛDUGTIUX 13 

s'étendre et de progresser à la faveur de l'acclimate- 
ment et du développement de la richesse. Les Indigènes 
ne pourront demeurer étrangers aux bénéfices de ce 
développement auquel, d'ailleurs, ils contribuent; et 
ceux d'entre eux qui entreront résolument dans la lutte, 
avec les armes modernes, acquerront, vis-à-vis des 
Européens, des aptitudes à l'égalité sociale et à l'assi- 
milation des mœurs. 

Ainsi que l'expérience l'a prouvé, la civilisation 
moderne jouit de la faculté de grouper les peuples les 
plus différents comme croyances. La religion qui, aux 
siècles passés, était le seul moyen d'assimiler les 
peuples, s'efface aujourd'hui et cède le pas au jeu des 
lois sociologiques et économiques. 

Tout un travail s'élabore déjà lentement dans le sein 
de nos populations coloniales; il ne se signale encore 
que par des symptômes très disséminés, qu'il importe 
de réunir et d'étudier; et on est en droit d'espérer que 
ce mouvement dans la suite des temps, acquerra une 
accélération qui le rendra plus évident. 



Ib 



PRI^MIERE PARTIE 
LE PASSÉ 



CHAPITRE PREMIER 

COMPOSITION ET DISTRIBUTION DE LA POPULATION 
MUSULMANE 

Il est indispensable de donner à cette question la 
précision que réclame son importance et, par consé- 
quent, de décrire le peuplement indigène de l'Algérie, 
tel qu'il était, antérieurement à loccupation française, 
et avant que le contact de la civilisation lait modifié. 

Les Musulmans de l'Algérie sont improprement 
appelés Arabes, ou arbitrairement divisés, selon quils 
sont sédentaires ou nomades, en Berbères et Arabes. 
Il convient détablir, dès maintenant, que Berbères 
autochtones et Arabes conquérants se sont si intime- 
ment et si complètement pénétrés, à peu près partout, 
qu'ils ne forment plus qu'un seul et même peuple; que 
rien ne les sépare désormais, et que tout tend à les con- 
fondre de plus en plus. Au lieu de les classer en 
Arabes, Berbères, Maures^ Coulouglis, etc., ce qui ne 
répond pas à la réalité, il suffit de considérer, dans la 



16 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

population musulmane qui couvre l'ensemble du pays, 
les différents groupes que les exigences du milieu ont 
voués au nomadisme ou à la vie sédentaire. 

Parmi ces derniers, on mettra à part les habitants 
des grandes cités musulmanes, y comptant des géné- 
rations dancêtres, comme ceux d'Alger, Blida, Médéa, 
Cherchel, Constantine, Bône, Bougie, Oran, Mosta- 
ganem, Tlemcen et Nédroma. Issus du mélange de 
conquérants et de fugitifs de toutes origines, avec les 
Indigènes, ils vivent tous, qu'ils soient lettrés, com- 
merçants, fonctionnaires, artisans et ouvriers, comme 
les habitants des vieilles villes de l'Europe, séparé- 
ment et par famille. Depuis longtemps ils ne parlent 
que l'arabe avec de nombreux emprunts de mots aux 
langues latines. 

Les habitants des montagnes, là où ils forment des 
agglomérations importantes, comme les Chaouïa de 
lAurès, les Petits-Kabyles du littoral constantinois, les 
Zouaoua du Djurdjura, les Beni-Menacer, de Cherchel, 
lesTrara du nord-ouest de Tlemcen et les Beni-Senous 
de la Tafna, sont des groupes que la guerre et les révo- 
lutions politiques ont resserrés sur ces espaces étroits, 
où ils étaient à l'abri des entreprises ennemies. Chez 
eux, pas de grandes villes ; chacun, par suite, y 
demande sa subsistance surtout à la terre. Dans la 
plupart de ces villages de montagnards, le sang ber- 
bère semble avoir prédominé ; l'intiltration de sang 
noir a été parfois presque nulle, et enfm la langue et 
des traces de coutumes berbères ont persisté. 

Dans les plaines de la région du Tell, l'Indigène est 



COMPOSITION ET DISTRIBUTION DE LA POPULATION 17 

essentiellement cultivateur, mais, vivant sous la tente, 
il peut se déplacer, et, par suite, se livrer à la vie pas- 
torale. Telle est lexistence des Atia, Eulma, Amer de 
Constantine, des Arilb, x\daoura, Oulad Alane d'Au- 
male et Bogliar, des Indigènes des Braz, dies Attaf 
de Miliana, des Beni-Rached, Oulad Farès, Sobah 
d Orléansville, des Akerma, Mehal et Medjaheur du 
Bas-Chélif, des Hachem de Mascara, Douaïr et Zméla 
de la Mléta, des Beni-Amer et Oulad Brahim de Sidi- 
Bel-Abbès, etc. La plus grande partie de ces tribus 
sont des Arabes et des Berbères arabisés, très mélan- 
gés, et chez qui la langue arabe est seule en usage. 

Plus on s'avance vers le sud, plus le nomadisme 
s'accentue dans les pays plats, et plus l'Indigène 
cesse, par degrés, d'être cultivateur pour devenir 
pasteur. Dans les hauts plateaux, au sud de Tebessa, 
Batna, Sétif, Bordj-bou-Aréridj, Bou-Saâda, Bogliar, 
Tiaret, Daya et Sebdou, il devient franchement nomade 
etses mœursrappellent celles des anciens Arabes ; il est 
par-dessus tout éleveur et commerçant. Là, le sang 
et la langue des Arabes prédominent, et on retrouve 
quelques noms des tribus hilaliennes, comme les Amer 
et Ayad de la famille Athbedj, entre l'Aurès et Msila, 
les Beni-Naïl (Zoghba), les Oulad-Mimoun, Oulad 
Yagoub et Sahari (Amour) du Djebel-Amour et de 
Tiaret, les Hassassna et Hamyane (Zoghba) au sud de 
Saïda, entre Géryville et Méchéria. 

Mais, comme nous lavons dit, aucun de ces groupes 
ne saurait se flatter d'être pur de tout mélange avec 
la race berbère ; là oii les vieux noms arabes ont sur- 

IsMAEL Hamet. — Les Musulmans français. 2 



18 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

vécu, ceux des populations berbères sont oubliés ; 
ailleurs, des tribus berbères se sont arabisées, au point 
den avoir oublié leurs origines et leur langue, comme 
les Oulad Recliaïcb, les Harakta, Ilenancha et Xemam- 
cha du département de Constantine, qui sont issus de 
la grande famille des Houara, les Oulad Abd-Ennour, 
du même département, qui sont les restes des Kétama- 
Sedouikech, les Laghouat-Kcel, alliés à la famille arabe 
des Oulad Sidi-Cheikh, qui se croient Arabes et sont 
des Berbères zénètes ; de même les Beni-Ouacine de 
la frontière du Maroc, les Beni-Louma (Iloumène) 
d'Ammi-Moussa, les Beni-Ournid de Tlemcen, etc. 
Cette arabisation générale n'a pu avoir d'autre cause 
que le mélange des Arabes et des peuplades indigènes. 

La chaîne de l'Atlas qui borde, au nord, la zone 
saharienne et comprend les pentes méridionales de 
l'Aurès, les régions de Bou Saàda et Djelfa, le Djebel- 
Amour, et le pays qui s'étend de Géryville à Figuig, 
est habitée par des sédentaires. Chez la plupart, mais 
non chez tous, dominent les caractères berbères; chez 
d'autres, ce sont les caractères des Arabes, ou 
parfois leur langue. Dans les ksours de la région 
d'Aïn-Sefra, la langue berbère est employée concur- 
remment avec la langue arabe et les usages sont 
arabes. Dans la région de Géryville, du Djebel-Amour 
et dans tout l'Est, les Ksouriens ne parlent que 
l'arabe. 

Beaucoup de ces populations passent ou sont passées 
de la vie nomade à la vie sédentaire, et réciproque- 
ment, selon les iluctuations de la fortune et de la poli- 



COMPOSITION ET DISTRIBUTION DE LA POPULATION 19 

tique. Car l'Indigène devient sédentaire en s'appau- 
vrissant et reprend la vie nomade dès que revient la 
prospérité. En effet, dans ces pays de pâturages, où 
règne le régime de la grande propriété collective, 
l'éleveur qui n'a plus de troupeaux est immobilisé et 
réduit à demander une subsistance forcément précaire 
à une exploitation du sol primitive et entravée par 
l'insécurité. S'il arrive à reconstituer ses troupeaux, il 
doit pourvoir à leur entretien et reprendre la vie errante. 
Quand il s'agit d'individus isolés, ils se mettent au ser- 
vice des nomades, comme gardiens de silos ou maga- 
siniers ; quand ce sont des fractions de tribus, elles 
se construisent des maisons. 

Il n'est pas rare, par suite, de rencontrer des ksours 
dont les habitants sont issus d'une tribu qui nomadise 
dans une région voisine, tandis que d'autres, en ruines 
ou à peine visibles, rappellent leur origine par l'identité 
de leur nom avec celui d'une population retournée à 
la vie errante. Des circonstances analogues ont conduit 
des habitants de la région tellienne à abandonner la 
tente pour se construire des chaumières connues sous 
le nom de gourbis, ou à cesser d'habiter ces cabanes 
pour reprendre la tente. 

Enfin, dans le Sahara se rencontrent des bourgades 
habitées presque exclusivement par des Indigènes for- 
tement mélangés de sang nègre, et chez qui la langue 
et quelques habitudes berbères prédominent. Tels sont 
les gens du Touat, du Gourara, du Tidikelt, des oasis 
de la Zousfana et de la Saoura. Quant aux nomades 
qui parcourent ces grands espaces, ce sont des Ber- 



20 r^ES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

bères ou des Arabes peu mélanges, comme les Toua- 
reg, les Chaàmba, les Ghenanma Medabiah, etc. 

De ce qui précède, on peut conclure : 1° Que dans 
la partie de l'Afrique du Nord qui nous intéresse, ce 
n'est qu'exceptionnellement qu'on trouverait un groupe 
ethnique pur ; 2° que la presque totalité des Musulmans 
qui l'habitent n'est qu'un mélange obtenu par l'absorp- 
tion, dans la masse berbère, de tous les éléments 
arabes venus de lOrient ou de l'Espagne, avec infil- 
tration de sang noir variable ; 3° que celte population se 
divise, selon les milieux et les circonstances, en cita- 
dins et paysans, et que ces derniers se séparent en 
nomades et sédentaires. 

Tels étaient la composition et l'état social des popu- 
lations musulmanes de l'Algérie, au moment de la 
conquête française. Ce qu'ont été, dans le passé, les 
éléments composants de cette population, l'histoire 
nous le dira et nous laissera entrevoir les destinées qui 
les attendent, au contact de la civilisation moderne. 



21 



CHAPITRE II 

LES BERBÈRES 



L'histoire des Berbères a été écrite en grec, en 
panique, en latin et en arabe, sans qu'il ait été pos- 
sible de préciser leurs origines avec quelque certitude. 
On admet que le noyau originaire de cette race a été 
constitué, à une époque reculée, par les Libyens qui, 
sous différenls noms, occupaient toute lAfrique sep- 
tentrionale. Sur ce fond primitif se seraient juxtaposés 
des étrangers venus de lOrient, tels que des Chana- 
néens chassés par les Hébreux, puis des Mèdes, des 
Perses et des Arméniens amenés par Hercule en 
Espagne. Enfin, sur le littoral, l'élément libyque aurait 
fusionné avec des Phéniciens. Les peuples issus de ces 
mélanges se seraient confondus sous l'influence dun 
même milieu et auraient adopté la langue libyque qui 
s'est conservée à travers les âges et qui est encore 
vivante sous le nom de langue berbère ou lamazighl. 
Ce mot est la forme féminine de Amazigh, et son plu- 
riel Imazighen est le nom unique que se donnent les 
rares Berbères qui, comme les Touareg, par exemple, 
ont encore conscience de leurs origines. C'est aussi 



22 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

celui de lancêtre qu'on assigne aux Berbères, c'est-à- 
dire Mazigh fils de Chanaân^ 

La première civilisation introduite en Afrique y fut 
apportée par les fondateurs de Carthage, les Phéni- 
ciens de Tyr et de Sidon qui, après avoir occupé le 
littoral, devinrent les maîtres du pays, s'étendirent 
dans lintérieur et entrèrent en lutte avec les Grecs de 
Gyrène. Geux-ci, de leur côté, avaient importé la civili- 
sation de leur pays dans la Libye supérieure, vers Tan 
631 avant notre ère, et ils y demeurèrent jusqu'à l'oc- 
cupation romaine, vers lan 149 avant Jésus-Ghrist. 
Lïnfluence des Grecs ne dut guère s'étendre loin des 
côtes méditerranéennes, mais les Indigènes qui vécu- 
rent à leur contact, pendant près de cinq siècles, par- 
vinrent à un certain deç^ré de civilisation. Les Gartha- 
ginois régnèrent dans le nord de l'Afrique de 878 avant 
notre ère jusqu'à l'occupation romaine, c'est-à-dire 
pendant plus de sept cents ans. Durant cette longue 
occupation, les Indigènes sédentaires avoisinant la ca- 
pitale et les principaux établissements carthaginois du 
littoral, furent assimilés et la fusion entre eux et leurs 
vainqueurs s'opéra par des mariages mixtes assez 
nombreux pour donner naissance à une race métisse 
qui reçut le nom de Liby-Phénicienne-. 

* Ibn-Khaldoun donne diverses opinions sur Torigine'des Ber- 
bères et admet, comme préférable, celle qui les fait descendre de 
Cbanaàn, fils de Cham. fils de Noé. Leur aïeul serait Mazigh et 
ils seraient frères des Gergéséens et parents des Philistins. Voy. 
Histoire des Berbères, t. I, p. 184. Trad. de Slane. 

* Voy. d'Avczac. L'Afrique ancienne. 11" partie, p. 191. Paris, 
Firmin-Didot. 



I 



LES BERBERES 23 

Les Liby-Phéniciens apprirent des Carthaginois des 
procédés de culture perfectionnés et il est probable 
qu'ils participèrent aux progrès réalisés par leurs 
maîtres dans le commerce comme dans lindustrie. 
L'influence de Carthage dut sétendre assez loin, puis- 
que les tribus nomades de toute lAfrique septentrio- 
nale, y compris le Maroc actuel, lui fournirent une 
cavalerie nombreuse dont elle put tirer un parti 
avantageux. 11 est hors de doute que les Carthaginois 
et leur civilisation laissèrent en Afrique une forte 
empreinte, puisquau temps d'Apulée, et plus tard, 
au temps de saint Augustin, on y parlait encore le pu- 
nique concurremment avec le latin qui était devenu 
usuels 

L'occupation romaine dura sept siècles et s'étendit 
de la Tripolitaine à l'Atlantique et de la Méditerranée 
au Sahara. Après les avoir conquises, les Romains 
surent s'attacher les populations berbères avec une 
grande facilité et, soixante ans à peine après la con- 
quête, on voyait les Indigènes se joindre aux vain- 
queurs pour honorer l'empereur Auguste. Plus tard, 
la langue latine est parlée par les Carthaginois aussi 
bien que par les Numides, en même temps que le 
punique et le libyque; les Africains empruntent les 
usages des Romains, ainsi que leurs mœurs et même 
leurs noms ; il en résulte, entre les divers éléments de 
la population, des rapprochements qui se traduisent 
par des mariages mixtes. Dès lors, Romains, Carthagi- 

* G. Boissier, L'Afrique romaine. 



2t LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

iiois et Indigènes se fondent si bien, dans les grandes 
cités, que Ton n'y distingue plus les citoyens d'origine 
romaine ou phénicienne, de ceux dorigine africaine. 
Quant à la langue latine, elle se répand jusque dans les 
campagnes, au point que les enfants l'apprennent en 
même temps que la langue maternelle ^ 

La sécurité que procuraient les institutions romaines 
aux Indigènes devait en arracher un grand nombre à 
la vie nomade, pour les fixer au sol ou limiter leurs 
déplacements; pour les instruire et leur assurer par le 
travail de nouvelles sources de richesses ; et c'est 
ainsi que s'opèrent les rapprochements entre vain- 
queurs et vaincus. Dans l'Afrique romaine ces rappro- 
chements et la fusion des races qui en fut la suite, s'ef- 
fectuèrent en dehors de toute contrainte, et en vertu 
de cette puissance d'attraction qu'exerce un pe'uple 
conquérant sur un peuple inférieur en civilisation, 
celui-ci serait-il supérieur par le nombre. 

Les villes nombreuses et populeuses qui couvraient 
la province consulaire et la Numidie étaient alors les 
plus civiHsées du monde, et les Indigènes qui s'étaient 
fixés dans les campagnes soumises à l'autorité ro- 
maine, n'étaient pas moins acquis à la civilisation 
du vainqueur. Ils restaient un peu plus barbares, vers 
le sud ou vers les rives de l'Atlantique. 

Les Africains firent honneur à leurs maîtres jusque 
dans le domaine intellectuel ; ils fréquentèrent les 
écoles de Rome, cultivèrent les sciences, les lettres 

^ G. Boissier,, op. éii. 



i 



LES BERBERES 2o 

et les arts, et contribuèrent à leur œuvre littéraire qui 
fait encore l'admiration du monde ^ 

Le Christianisme aida beaucoup au rapprochement 
des peuples, en répandant la langue latine chez les 
Indigènes, en même temps que le nouveau culte et 
cela, tandis que la langue libyque s'effaçant, descen- 
dait au rang d'un patois grossier. Parmi les Indigènes 
civilisés au temps des Romains et dont les noms 
illustres sont passés à la postérité, on doit citer, tout 
d'abord, le célèbre écrivain latin et célèbre philosophe 
platonicien Apulée, dont le style suffirait à indiquer 
l'origine, s'il ne la dénonçait lui-même. 11 fallait que 
Romains et Indigènes romanisés fussent devenus bien 
semblables pour qu'Apulée n'hésitât pas à se déclarer 
africain de race. 

Le roi Jubalï, élevé àRome par César et qui reçut d'Au- 
guste le royaume de Mauritanie, étaitissu de la famille 
de Massinissa; il épousa, en l'an 27, une princesse 
de sang romain, Cléopàtre Sélèné, fille de Cléopàtre 
<t d'Antoine. Ce roi maure avait un savoir immense, 
aussi, laissa-t-il une œuvre littéraire considérable et 
fit-il de sa capitale — qu'il avait appelée Césarée, en 
souvenir de son bienfaiteur, — un véritable musée 
dont les restes remarquables enrichissent tous les 
jours nos collections. Il eut, sur la civilisation des 
Indigènes de la Xumidie et de la Mauritanie, une 
influence des plus fécondes. 

Son fils Ptolémée qui lui succéda, après avoir aidé 

* G. Boissier, op cit. 



26 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

à reprimer la révolte de Tacfarinas, fut assassiné sur 
l'ordre de Galigula, bien que la femme de l'empereur 
et la mère du roi fussent de la même famille. Peut-on 
affirmer que les disciples, les émules de Tertullien, le 
premier des Pères de l'Église, le Bossuet de l'Afrique, 
n'étaient pas, en grand nombre, de race libyenne, 
comme ceux de saint Cyprien et de saint Augustin 
lui-même ? Les uns et les autres n'eurent-ils pas ces 
caractères propres à la race africaine : « la verve et 
l'abus des images, alliés à une certaine barbarie de 
style ^ » ? 

Enfm la civilisation romaine s'étendit et se développa 
si bien, qu'une époque vint oii les Africains eurent le 
privilège de revêtir la pourpre. En effet, au m^ siècle, 
Septime-Sévère, qui régnait à Rome, était un Africain 
né à Leptis et qui eut toujours une grande prédilection 
pour la langue punique. C'est de son temps (216) 
qu'une foule d'Africains venus à Rome, y brillèrent aux 
premiers rangs de la société. Dans cette foule se trou- 
vaient certainement des gens de race indigène, puisque 
trois générations suffisaient aux familles de cette race 
parvenues à la fortune, pour devenir romaines *. A 
cette époque, d'ailleurs, la Mauritanie, comme la 
Xumidie, avait l'aspect d'un pays civilisé et ledit de 
Caracalla qui, en 216, éleva tous les habitants libres 
au rang de citoyens, ne laissa plus subsister entre eux 
d'autre distinction que celle de Romains et d'es- 

' Voy. G. Boissier. L'Afrique romaine. D'Avezac, L 'Afrique 
chrétienne. Paris, Firmin-Didot. 
- G. Bûissier, op. cit. \ 



LES BERBERES 27 

claves^ Macrin qui succéda à Caracalla (217) était un 
Maure de la Mauritaine césarienne ; il s'associa son 
fils Diaduménus et M. dAvezac pense que son sou- 
venir est resté en Xumidie dans le nom de Diadumène, 
donné à la station militaire Ad-Basilicam, près de 
Lambessa -. 

Le maure Firmus célèbre par le soulèvement qu'il 
suscita contre Valentinien P"", était un indigène indé- 
pendant, et cependant il aurait pu passer pour un 
Romain, aussi bien que son frère Gildon qui, en raison 
de cela même, mérita d'être choisi comme gouverneur 
de l'Afrique tout entière. Ces deux derniers exemples 
montrent à quel point la civilisation romaine rayonnait 
au loin et débordait jusque chez les Indigènes indé- 
pendants des plateaux du Sud et des montagnes du 
Nord. 

Ces personnages représentent l'élite qui se rencontre 
au sommet de toute société cultivée; ceux dont l'his- 
toire n'a pu conserver le souvenir devaient être 
légion, et il semble, en tous cas, difficile de douter de 
la civiHsation d'un pays dont la métropole, la célèbre 
Carthagc, fut le centre littéraire et scientifique du 
nionde, où étudièrent, parlèrent, écrivirent et ensei- 
gnèrent les Apulée, les Tertullien, les saint Cyprien 
et les saint Augustin. Ce qui n'est point douteux, c'est 
que les hommes de race berbère que les historiens de 
l'antiquité représentent comme barbares et grossiers, 

' L. Lacroix. Histoire de la Xumidie et de la Mauritanie, p. 81, 
Paris, Firmin-Didot. 
* L'Afrique chrétienne, page 227. 



28 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

vivant du lait et de la chair de leurs brebis, toujours en 
guerre les uns avec les autres, allant à moitié vêtus et 
montant « à cru » leurs chevaux, sont, à la fin de la 
domination romaine, assez transformés pour contribuer 
à civiliser les Barbares du nord, les farouches Van- 
dales ^ 

La facilité avec laquelle ces Vandales et les autres 
Barbares : Gotbs, Suèves et Alains qui les suivaient, 
firent la conquête de l'Afrique, est attribuée aux erreurs 
du comte Boniface qui crut devoir leur en offrir le 
partage ; à l'aide quils trouvèrent auprès de tous les 
Africains, y compris les Maures, qui étaient exaspérés 
parles abus du fisc impérial, et aux désirs de vengeance 
dont brûlaient les hérésiarques donatistes et ariens, 
las des persécutions des catholiques. Si on ajoute que 
les Barbares étaient eux-mêmes convertis à l'hérésie 
d'Arius, il semblera naturel que tous les ennemis de 
l'Empire se soient jetés dans les bras des Germains et 
les aient aidés de toutes leurs forces à supplanter les 
Romains. 

Les Barbares se partagèrent la plus grande partie 
des terres de la Zeugitane, de la Bysacène, de la 
Numidie et de la Gétulie ; ils dépouillèrent de leur 
patrimoine presque tous les Africains riches et les 
dispersèrent ensuite ; quant aux autres, ils furent 
accablés d'impôts. Les Romains n'échappèrent pas à 
ce traitement et tous ceux d'entre eux qui ne vou- 
lurent pas se résigner à devenir les fermiers des vain- 

' G. Boissier, op. cit. 



LES BERBÈRES 29 

queurs, furent refoulés chez les ^faures du désert K 
Les Vandales se confinèrent dans la province de 
Cartilage, sous la protection de troupes permanentes 
stationnées aux confins de cette province. Dans la 
crainte de se voir infliger par les Romains les rigueurs 
d'un nouveau siège, ils laissèrent tomber les mu- 
railles de Carthage et se gardèrent dd fortifier leurs 
villes. 

Ce sont les Africains qui civilisèrent les Vandales - 
et il fallait que la civilisation romaine eut en Afrique 
des racines profondes pour résister d'abord à l'œuvre 
de destruction des Vandales et les tirer ensuite de la 
barbarie. Dans les grandes cités, Romains et Africains 
mélangés furent les éducateurs des vainqueurs ; quant 
à la masse des Indigènes, elle fut associée à toutes les 
entreprises des Vandales, à toutes leurs conquêtes sur 
terre et sur mer. 

Les rois barbares, pour gouverner et administrer le 
pays, employèrent les Romains comme officiers, 
comme percepteurs d'impôts et même comme régis- 
seurs des domaines royaux. Pour que les Barbares 
fussent initiés à la civilisation par les Africains, il était 
nécessaire que le vainqueur, après les violences de la 
conquête, maintint avec les institutions romaines, l'in- 
tégrité de létat de choses précédemment établi. Or 
c'est précisément ce que tirent les Vandales, qui lais- 
sèrent toutes les fonctions civiles aux mains des 



* J. Yanoski. Histoire de la domination des Vandales en Afrique. 
Paris, Firmin-Didot. 



* G. Boissier, op. cit. 



30 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

Romains, même celles du magistrat suprême qui, à 
Carlhage, jugeait en dernier ressort. 

Quoiqu'on ait dit de la rage destructive des Vandales, 
il est établi qu'aux temps les plus affreux de leur occu- 
pation, l'industrie ne cessa pas de prospérer, que les 
Africains continuèrent leurs relations commerciales 
avec les Gaules, lltalie et la Germanie par mer, avec 
rinde, l'Egypte et le Soudan par terre; qu'ils exportaient 
des esclaves noirs en même temps que des vêtements, 
des tissus et des armes. Si les Vandales ravagèrent 
les campagnes dans leur marche, du détroit de Gadès 
à Carthage, il semble que les villes qu'ils enlevèrent 
d'assaut, comme Hippône et Carlhage, ne furent pas 
impitoyablement ravagées. Ils adoptèrent le latin dont 
ils firent la langue officielle et, peu à peu, s'adonnèrent 
à l'étude des chefs-d'œuvre de la littérature grecque 
et latine. Leurs rois s'entourèrent de poètes romains, 
et se prenant dun goût très vif pour cette civilisation, 
ils s'amollirent dans le luxe et les plaisirs et perdirent 
les qualités qui distinguaient leurs ancêtres. 

Supplantés par la domination bysantine, après les 
succès de Bélisaire, les Vandales qui étaient passés en 
Afrique avec leurs femmes et leurs enfants, se fon- 
dirent au milieu des peuplades africaines, et ce n'est 
pas sans raison que l'on fait remonter jusqu'à eux le 
tvpe blond aux yeux bleus, rappelant les traits des 
Germains, quel'on rencontre aujourd'hui dansplusieurs 
des groupes de population du Nord africain. Il est aisé 
de se convaincre que dans les grandes cités où les 
Indigènes, les Romains et les Vandales vécurent en 



LES BERBERES 31 

contact, ils durent partager les mêmes mœurs. Il le 
fallait ainsi pour que les Barbares fussent influencés 
par la civilisation; or, au moment de la conquête, les 
habitants des grandes villes comme Carthage, Adru- 
mète, Hippone, Cirtha, Césarée, etc., étaient des 
citoyens romains d'origine italienne ou africaine, qui, 
depuis longtemps, étaient confondus au point qu'on ne 
les distinguait plus^ On en peut conclure que parmi 
les administrateurs civils que les Vandales employaient, 
devaient se trouver des Maures ; que sous leur domina- 
tion, la civilisation n"a pas subi darrèt et que si elle a 
conquis les Barbares, elle a, a fortiori, continué 
d'agir sur les Maures; que durant l'occupation van- 
dale, les Africains ont continué à s'assimiler les débris 
des dominations antérieures : Carthaginois etRomains, 
et qu'enfin, après la conquête de Bélisaire, les Ger- 
mains à leur tour se fondirent et disparurent dans la 
masse indigène. 

La conquête de l'Afrique par le général Bélisaire, au 
nom des Empereurs d'Orient, fut singulièrement aidée 
par les fautes et les erreurs des Vandales eux-mêmes. 
Amollis par le luxe et les plaisirs, ils avaient perdu, 
à cette époque de leur histoire, toutes leurs vertus 
guerrières et s'étaient relâchés de leur vigilance vis- 
à-vis des Indigènes. Ils avaient redoublé leurs persé- 
cutions contre les chrétiens orthodoxes et ils mettaient 
le comble à toutes ces fautes en s'entre-déchirant. 

Les Gréco-Romains eurent, dès le début de leur 

* G. Huissier, op. cit. 



32 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

occupation, à se défendre contre les incursions des 
Indigènes réunis en grandes bandes armées par des 
cliefs énergiques. Salomon baltit, dans la Bysacène, 
une de ces armées forte de oO 000 hommes aux ordres 
de trois chefs dont l'un se nommait Cusinas. Peu 
après, il leur tua oO 000 hommes, mais se fit battre 
dans la Numidie par le chef indigène Yabdas. Il n'est 
pas jusqu'aux propres soldats de Salomon qui, poussés 
par des femmes vandales quils avaient épousées, et 
parles prêtres ariens, ne se révoltèrent contre ce géné- 
ral et l'obligèrent àla fuite. L'audace des Maures grandit 
au point que Stozas,un autre de leurs chefs, vint atta- 
quer Carthage et qu'il fallut l'intervention de Bélisaire, 
accouru en toute hâte de Sicile, pour les arrêter. 
Cela ne les empêcha pas de se reformer et de reprendre 
la Mauritanie sétiilenne. Salomon, ayant été tué dans 
une rencontre près de Théveste, les chefs Stozas et 
Antalas encouragés, prirent la tête de la rébellion et 
remportèrent de grands succès, grâce aux rivalités 
qui divisaient les généraux bysantins. 

Après la mort de Justinien (o6o), un roi berbère 
nommé Gasmul qui avait su grouper de nombreux 
Indigènes, tenta avec eux l'invasion de la Gaule. Si 
cette entreprise ne réussit pas, elle montra la puis- 
sance que ce chef avait acquise, et qui lui permettait 
de donner à ses peuplades une organisation et des 
établissements assez forts, pour faire échec au gou- 
vernement byzantin. Il mourut enfin, tué en combat 
singulier par le vice-roi de l'Afrique, Gennadius, et 
ses bandes se dispersèrent. 



I 



LES BERBÈRES 33 

Après Tibère et Maurice, régna Phocas qui fut ren- 
versé par Héraclius, fils d'un Exarque d'Afrique dont 
l'influence étendit la domination byzantine de l'Egypte 
jusqu'à rOcéan. Sous Justinien les choses changèrent 
de face, car cet empereur organisa la province d'Afrique 
avec la préoccupation d'effacer toute trace des insti- 
tutions des Vandales. Dans ce but, il rendit aux Afri- 
cains les propriétés autrefois confisquées à leurs an- 
cêtres, et ainsi il les gagna tous, de quelque origine 
qu'ils fussent, à sa cause. Ce ne fut cependant qu'une 
trêve pour le pays ; en effet, les Catholiques trouvant 
à leur tour l'occasion de persécuter les Ariens, l'into- 
lérance se reprit à désoler l'Afrique. D'autre part, le 
fisc impérial déploya une rapacité inconnue jusque-là, 
et, à la faveur du mécontentement général, les Maures 
reprirent les armes et franchirent les frontières. La 
désolation devint telle, que Procopc a pu dire : « Jus- 
tinien a ravagé l'Afrique de telle sorte que l'on par- 
court aujourd'hui cette contrée pendant plusieurs jours 
sans rencontrer un seul homme. Les Vandales, dans 
les derniers temps de leur puissance, comptaient 
160 000 guerriers ; qui pourrait dire le nombre de leurs 
femmes, de leurs enfants et de leurs serviteurs ? Qui 
pourrait énumérer aussi les Africains qui, à l'arrivée 
de Bélisaire, étaient répandus en foule dans les villes 
et dans les campagnes ? Jai vu de mes yeux cette forte 
et nombreuse population ; maintenant elle a disparu. 
Si on joint aux Vandales et aux Indigènes qui habi- 
taient les côtes, des familles maures sans nombre et 
tous les soldats qui ont perdu la vie sous les drapeaux 

h.MALL H.vMET. — Lcs Musulmaus fraoçcis. 3 



34 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

de l'Empire, on ne saurait être accusé d'exagération 
en disant que l'Afrique, sous le règne de Justinien, a 
perdu cinq millions d'hommes ^ » Dès lors l'autorité 
de Bysance en Afrique s'affaiblit de plus en plus, jus- 
qu'au jour prochain des premières invasions arabes 



J. Yanoski 



,op. 



96. 



1 



?>s 



CHAPITRE III 

LES ARABES 

Les tribus de l'Arabie que Mahomet réussit à grou- 
per en nation, sous l'empire de la loi du Koran, pas- 
sent pour n'avoir été, jusqu'alors, que des hordes 
barbares. Cependant, bien avant le prophète, ces 
peuplades avaient atteint un état de civilisation assez 
élevé; et, s'il est prouvé que le degré de culture d'un 
peuple se mesure à son activité linguistique, nous 
dirons que leur littérature avait déjà produit des chefs- 
d'œuvre inimitables ; que le Koran lui-même, qui repré- 
sente la langue parlée au temps du Prophète, est un 
monument classique comme peu de langues en pos- 
sèdent. 

Une partie de ces tribus arabes, les unes juives, les 
autres chrétiennes ou idolâtres, avaient connu une 
certaine civilisation ; on en peut voir des preuves dans 
l'activité commerciale qu'elles déployèrent, dès les 
premiers âges, et dont il est fait mention dans la Bible. 
De temps immémorial, en effet, les marchands ismaé- 
lites recevaient les produits de l'Afrique, des Indes et 
de l'Asie orientale, et ils étaient les intermédiaires 
commerciaux entre ces divers pays et l'Europe. Leurs 



3G LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l" AFRIQUE 

caravanes fréquentaient les grands marchés du monde 
comme Babylone, Palmyre, Héliopolis et Damas, 
quelles approvisionnaient en esclaves africains, en 
parfums de l'Arabie, en étoffes de Syrie, en pierres et 
en bois précieux de l'Inde, etc. Ces relations suivies 
avec les peuples les plus policés du monde, initièrent 
de bonne heure les Arabes à la civilisation ^ 

Les auteurs anciens représentent les métropoles des 
premiers Empires arabes comme des villes florissantes 
et peuplées, comparables à Gonstantinople par le luxe 
et l'éclat. Telles furent les villes de l'Yemen comme 
Mareb où régnait du temps du roi Salomon, la fameuse 
reine Balkis, et plus tard Hira et Bosra, capitales des 
royaumes de Hira, sur l'Euphrate, et de Ghassan aux 
confins de la Syrie. 

Les Arabes de ces deux derniers États furent mêlés 
aux luttes desParthes et des Romains, comme à celles 
des Grecs et des Perses, et leur civilisation se déve- 
loppa par le contact de ces peuples. On a relevé 
récemment des traces de cette civilisation, en exhu- 
mant des métropoles entières ensevelies sous les 
sables de l'Arabie septentrionale ; un jour viendra, 
sans doute, où la science arrachera à ce sol tous les 
secrets de son ancienne splendeur-. 

Le Prophète mourut en 632, ne laissant aucun enfant 
mâle, et sans avoir réglé l'ordre de sa succession. 
Heureusement, ses compagnons en élisant l'un d'eux, 

* Voy. D'' G. Le Bon. La Civilisation des Arabes. 
■ D= G. Le Bon, ibid., p. 60. 



LES ARABES 37 

Aboii-Bokr^ surent maintenir soumises à une même 
autorité les tribus de l'Arabie dont quelques-unes 
étaient gagnées par de faux prophètes, alors que 
d'autres songeaient déjà à retourner à lidolàtrie. Jus- 
qu'au kalife xVli (600-66O) les successeurs du Prophète 
furent pris parmi les Compagnons et élevés au pouvoir 
à l'élection. Tous : Abou-Bekr, Omar Ollimane et Ali, 
surent continuer l'œuvre de Mahomet en adoptant la 
simplicité édifiante de sa vie et de ses mœurs. Mais, à 
lavènement des Ommiades, les kalifes, après avoir 
transporté leurcapitaleàDamas, devinrent de véritables 
monarques et ils instituèrent Ihérédité du pouvoir. 

Les successeurs du Prophète étaient appelés à 
donner fréquemment des consultations juridiques ou 
fetiva et, pour cela, ils avaient besoin, non seulement 
que le Koran fut réuni et coordonné, mais aussi com- 
menté et expliqué. Le kalife Othmane fit réunir les 
feuillets épars du Livre et, avec l'aide des Compa- 
gnons encore vivants, il recueillit les traditions orales 
laissées par Mahomet et qui devinrent la Soiinna. Les 
quatre jurisconsultes : Malek, Abou-Hanifa, Ahmed 
ben Hanbal et Chafaà, fondèrent les quatre rites 
orthodoxes ou conformes à cqHq Sounna. Chacun 
d'eux établit un Corps de Droit sur une interprétation 
personnelle de la Loi koranique et la Sotinna, d'une 
part, et d'autre part, sur les décisions des kalifes, 
({uelques usages anté-islamiques et quelques vestiges 
des lois juives ou romaines *. 

* VoY. Code musubnaîi de Kiiyli!. Tiad. Seisrnette. 



3S LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

Pendant qu'ils réglaiont ces questions très impor- 
tantes pour le maintien de l'unité arabe, les kalifes 
comprenant que s'il convenait, pour répondre au vœu 
de Mahomet, de répandre la nouvelle religion, il était 
indispensable de donner à l'activité des néophytes un 
champ où ils pussent la déployer pour la gloire de 
l'Islam, loin du théâtre de leurs séculaires querelles. 

Dès lors commence l'ère des conquêtes ; le kalife 
Omar enlève la Syrie à l'empereur Héraclius, la Baby- 
lonie aux Perses et entre à Jérusalem. Son lieutenant 
Amrou s'empare de l'Egypte et fonde près d'Alexan- 
drie, la ville d'El Fostat, puis il atteint la Nubie, il 
n'aurait tenu qu'à lui que l'Afrique, où les Bysantins 
divisés ne pouvaient opposer de résistance sérieuse, 
ne fût conquise ; mais le kalife s'y refusa toujours. Son 
successeur le kalife Othmane permit à Abdallah ben 
Saad, gouverneur de l'Egypte, de marcher sur l'Ifrikya 
qu'il enleva au patrice Grégoire (647) ; ce ne fut qu'une 
course fructueuse, après laquelle les Arabes revinrent 
en Egypte. La mort dOthmane et l'avènement d'Ali, 
gendre de Mahomet (600) détournèrent de l'Afrique 
l'attention des Arabes. Jusque-là les successeurs du 
Prophète avaient été pris parmi les Compagnons et 
portés au kalifat à l'élection. L'usurpation des Om- 
miades institua l'hérédité du pouvoir et divisa les 
Musulmans en orthodoxes (Sonnites), en Chiites (parti- 
sans d'Ali) et en Kharédjites (dissidents). Ces événe- 
ments détruisirent l'unité politique et religieuse fondée 
par Mahomet et eurent une grande influence sur les 
destinées de l'Afrique. 



i 



LES ARABES 39 

Ce n'est que vers 665 qu'une nouvelle armée ara' e 
aux ordres de Moawia ben Hodeïdj, marcha contre 
llfrikya et anéantit les Bysantins^ Le célèbre Okba 
ben Nafa nommé au gouvernement du pays, y fonda 
la ville de Kairouan (669), et son successeur s'avança 
jusqu'à Tlemcen. Ayant obtenu de nouveau le gouver- 
nement de la province d'x\frique en 681, Okba parcourut 
le Maghreb, de l'est à l'ouest et du nord au sud, en y 
répandant la nouvelle religion. C'est au retour de cette 
marche triomphale, en approchant de sa capitale, qu'il 
fut surpris et tué. 

L'indépendance berbère trouva, en ces conjonctures, 
un champion valeureux dans le chef Koceïla qui obtint 
quelques succès, en s'unissant aux Bysantins contre 
les Arabes. Il tomba, vers 688, sous les coups de 
Zolieïr ben Kaïs, successeur d'Okba. Mais la mort de 
Zoheïr survenue pendant son retour vers l'Egypte, 
permit à une femme intrépide la Kahena, de prendre 
la place de Koceïla à la tête des populations berbères. 
Après quelques années dune guerre heureuse, la 
Kahena perdit la vie dans une rencontre avec l'armée 
de Hassan ben Nôman (693;, nouveau gouverneur de 
l'Egypte. C'est lui qui mit fm au règne des Grecs en 
s'emparant de Carthage et qui constitua le gouverne- 
ment du Maghreb. 

Vers 669, ce gouvernement devint indépendant en 
passant aux mains de Moussa ben Noceïr. Ce général, 
aidé des indigènes, atteignit Sidjilmassa aux confins 

* Yoy. E. Mercier. Ilisloire de V établissement des Arabes dans 
l'Afrique septentrionale, p. 56. 



40 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

du désert et prit Ceiila dont il donna le commandement 
au berbère Tarik, lui laissant vingt-sept Arabes pour 
catéchiser les Indigènes ^ 

A Cartilage comme à Ceuta, les Arabes s'étaient 
trouvés en contact avec les Goths qui gouvernaient 
l'Espagne. Le spectacle de leurs discordes et de leurs 
mœurs amollies par une longue paix, et la nécessité 
qui s'imposait de donner un aliment à l'activité des 
néophytes berbères, les engagèrent à tenter la con- 
quête de l'Espagne. Tarik y pénétra en 711, aidé par 
une foule de mécontents. Il anéantit les Goths dans la 
fameuse bataille de Guadalete, puis il s'empara de 
Cordoue, Grenade, etc. 

A son tour Moussa passa en Espagne avec une armée 
comptant 10000 Arabes et 8000 Berbères-, et marcha 
de succès en succès. Désormais les Arabes et leurs 
alliés berbères étendent la conquête musulmane jus- 
qu'au nord des Pyrénées et ils envahissent la Gaule. 
Arrêtés et vaincus à la bataille de Poitiers (732) ils 
limitent leurs cantonnements à la Septimanie. Enfin 
Obeïd-Allah, qui gouvernait en Afrique, envoya des 
expéditions qui allèrent répandre l'Islam jusque chez 
les Berbères voilés du Sahara dans le Maghreb extrême 
et laissèrent un gouverneur arabe dans le Sous. 

Les Kharedjites, en Orient, s'étaient divisés en plu- 
sieurs sectes, et leurs doctrines répandues en Afrique y 
avaient été acceptées et propagées par les populations 



* Vûv. M. E. Mercier, p. 69. 
- IhifJ. 



LES ARABES 41 

IjerbcTCS. Ces populations se donnèrent des chefs 
quelles saluèrent du titre de kalife et sous les ordres 
desquels elles infligèrent une sanglante défaite aux 
troupes dObeïd-Allah. Les Berbères kharedjites eurent 
avec les armées arabes d'autres rencontres heureuses, 
et il fallut l'intervention du Gouverneur de rÉgypte, 
Handala ben Sefouane pour les réduire à l'impuis- 
sance. 

La famille des Abassides avait, en Orient, succédé à 
celle des Ommiades, dans la personne de Saffah ben 
Abbas, qui transporta le siège du kalifat à Baghdad. 
Le jeune prince ommiade Abderrahmane ben Merouane 
qui avait échappé au massacre des siens par les Abas- 
sides, et s'était réfugié dans le Maghreb, à Tahert. 
passa en Espagne avec une armée de Berbères zénètes, 
s'empara du pouvoir et fonda le kalifat de Cordoue(692j. 
Les Ommiades dEspagne se séparèrent des Abassides 
dont ils devinrent indépendants (756; et le Maghreb, 
à son tour, finit par se soustraire à la suzeraineté des 
kalifes d'Orient d'abord et d'Espagne ensuite. 

En 807 Edris ben Edris, chérif descendant d'Ali, 
fonda la ville de Fez, étendit son influence jusque dans 
le Maghreb central, à l'est de Tlemcen, et conclut une 
alliance avec le kalife de Cordoue El Hakem. Vers la 
même époque, le gouverneur de Kairouan Ibrahim ben 
El Aghlab, devenu indépendant, sous la suzeraineté des 
Abassides, fonda la dynastie des Aghlabites. Ses 
successeurs s'emparèrent de la Sicile et de Malte (837;* 

* Vov. Mas-Latrie. Relations et commerce de l'Afrique, Paris. 
1886. 



42 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

et pénétrèrent en Italie et même en France, où ils 
eurent, comme base de leurs opérations dans le Dau- 
phiné, la Savoie, la Suisse et le Piémont, la forteresse 
de Fraxinet (La Garde-Freinet, dans le Var). La mort 
d'Edris laissa le pouvoir divisé entre ses fds, qui prirent 
les armes les uns contre les autres. 

Persécutés par les kalifes d'Orient, les Chiites 
avaient noué des relations en Afrique avec les Berbères 
ketama qui leur firent bon accueil. Aidés de ces pre- 
miers proséhles qui restèrent fidèles à leur fortune, 
les Chiites répandirent leur doctrine chez les Berbères 
zouaoua et sanliadja^ Le chef de la secte étant mort 
vers 902, en Syrie, son fds Obeïd-Allah prit le titre de 
Mahdi et passa en Afrique. Son lieutenant Abou-Ab- 
dallah réunit de nombreuses armées berbères avec 
lesquelles il enleva Kairouan, renversa la dynastie des 
Aghlabites et fonda celle des Fatimites (909) . Après 
ces succès, il alla, avec une armée qui recruta, sur sa 
route, de nombreux contingents zénètes, semparer de 
Sidjilmassa oii son maître Obeïd-Allah était prisonnier 
des Beni-Midrar, et l'amena triomphalement dans sa 
capitale. Le Mahdi étendit son empire jusqu'à Tahert 
et Oran, dans le Maghreb central, et jusqu'à l'Océan 
et au Sahara, dans le Maghreb extrême. Les Edrissites 
ayant imploré le secours des Ommiades, le kalife 
Abdérame III chassa les Fatimites du ^Lnghreb 
extrême, mais en profita pour se faire proclamer Emir ■ 
des Croyants dans Fez (9o4). 

* Voy. M Mercier, op. cit. 



LES ARABES 43 

Les Fatimites soutinrent, en Ifrikya, des luttes lon- 
gues et sanglantes avec les Kharedjites; elles se ter- 
minèrent en 948, par l'extinction de ces derniers. 
L'ambition des Fatimites les poussa une seconde fois 
vers le Maghreb extrême, mais de puissantes armées 
venues d'Espagne leur enlevèrent encore Fez et Sidjil- 
massa. C'est sous le kalifat d'El Moëzz-Maad que 
lEgypte et la Syrie furent enlevées aux Abassides et 
que la capitale fatimite fut transportée de Méhedia 
(Tunisie) au Caire. 

Le kalife de Cordoue avait appelé au gouvernement 
du Maghreb extrême un descendant d'Edris nommé 
Hassan. Celui-ci, voulant profiter des luttes avec les 
Chrétiens qui absorbaient les Ommiades, pour s'affran- 
chir de leur tutelle, s'allia auxP'atimites. Il fut défait et 
tué, et les Ommiades le remplacèrent par Ziri Ibn Atia, 
des Zénètes maghraoua. C'est vers la même époque 
que ziri ben Mennad des Sanhadja et son fils, qui gou- 
vernaient pour les Fatimites, fondèrent la dynastie des 
ZiritesdeTunis(973). Au cours des luttes qui divisèrent 
les Magliraoua du Maghreb et les Zirites de l'Ifrikya, 
ceux-ci se séparèrent, et un de leurs princes nommé 
Ilammad fonda la Kalaa (citadelle) qui porte son nom 
et qui devint la capitale de son royaume. En même 
temps l'Espagne perdait sa souveraineté sur le Maghreb 
et se divisait en Alamiris ou partisans d'Abou-xVmir 
Almanzor, célèbre ministre du kalife Hicham II et en 
Ommiades dont les rivalités devaient ensanglanter la 
péninsule. 

En Ifrikya El Moëzz Ibn Badis a, avec le kalife fati- 



44 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

mite, les rapports politiques les plus mauvais, et le 
mécontentement pousse si fort Ll Moëzz qu'il répudie 
publiquement et officiellement la doctrine fatimite, 
prêchant celle de Malek et appelant les populations 
à l'orthodoxie. Il va plus loin, s'affranchit de la tutelle 
de son maître et reconnaît celle du kalife abasside (1 048). 
Ce sont ces graves dissentiments qui préparèrent et 
occasionnèrent l'invasion de l'Ifrikya par les Ara- 
bes hilaliens. Ces Arabes avaient été précédemment 
transportés par les Fatimites, de l'Arabie septen- 
trionale qu'ils désolaient par leurs déprédations et 
leurs brigandages, dans la Haute-Egypte où ils pour- 
suivaient les mêmes exploits. Le kalife El Mostancer 
se servit de ces tribus, à qui il donna licence d'en- 
vahir l'Ifrikya, pour se venger de la défection reli- 
gieuse et politique des Zirites. 

On n'est pas fixé sur le nombre d'individus que celte 
invasion jeta en Afrique; Marmol dit un million, d'autres 
évaluent à la moitié et même au quart de ce chiffre la 
population hilalienne envahissante. Elle se composait : 
1° des tribus de la famille deHilal-ben-Amer : Athbedj, 
Djochem, Riah etZoghba; 2^ de tribus formées d'élé- 
ments divers se rattachant aux Hilal : Makil, Adi ; 
3° des tribus de Soléim ben Mansour ^ 

En 1051, l'avant-garde de ces nomades avait passé 
le pays de Barka et traversait la Tripolitaine. Dès qu'ils 
abordèrent en Ifrikya, El Moëzz s'unit aux Riah avec 
l'espoir qu'ils l'aideraient à tirer vengeance des Ham- 

' E. Mercier, op. cit. 



LES ARABES 4o 

madites, ses ennemis. Mais ces alliés se contentèrent 
de ravager la Tunisie avec les Djochem, tandis que les 
Soléini se cantonnaient en Tripolitaine et que les 
Makil et Atlibedj débordaient lAurès vers l'ouest. 
En i0o3, El Moëzz aidé des Hammadites et des Béni- 
Kliazroun de Tripoli, livra, près de Gabès, un grand 
combat aux Riah, Zogliba et Djochem dont il avait à 
se plaindre. Les Arabes de Kairouan accourus à l'aide 
des Hilaliens décidèrent en faveur de ces derniers du 
succès de la journée. El Moëzz abandonna Kairouan 
sa capitale, qui fut saccagée par les vainqueurs (IO06). 
Les Arabes se partagèrent le pays conquis; les Soléim 
occupèrent le pays de Barka, les Zoghl^a la Tripoli- 
taine, les Riah et Djochem la Tunisie. Les Athbedj et 
Makil s'avancèrent jusqu'aux Zibans et en chassèrent 
les Berbères zénètes de la famille Ouacine^ 

Les Hammadites de la Kalaà avaient cessé de s'in- 
quiéter des Arabes venant de l'est; leurs yeux étaient 
tournés vers l'ouest, doii s'avançaient les Almoravidcs 
ou Berbères Lemtouna, que la voix d'un puritain fana- 
tique, Abdallah ben Yacine, avait arrachés aux solitudes 
sahariennes. Ces Almoravides, poussés par l'idée de 
rénovation de llslam, virent leurs premières entrer- 
prises couronnées de succès et ils atteignirent ainsi le 
Taîilalet et le Sous. Pendant ce temps, les Zénètes 
ouacine, poussés vers l'ouest par l'extension des Hila- 
liens se répandaient du Zab jusqu'àTlemcen. 

En 1064 les Athljcdj refoulés parles Riah et Zogliba 

' E. Mercier, op. cit. 



46 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE LAFRIQUE 

de Tunisie, s'allient aux Hammadites pour marcher 
contre le prince zirite Temim qui leur oppose, avec les 
Zénètes, des contingents riah et zoghba et leur inflige 
une sanglante défaite. Sous le commandement d'El 
Mountaçar, souverain de Tripoli, les Makil et les Athbedj 
pénètrent jusquà Msila et à la Kalaà des Hamma- 
dites. 

Le mouvement des Arabes se poursuit plus avant ; 
les Riah refoulent en Tunisie les Zoghba qui, à leur 
tour, poussent les Makil et Athbedj ; ces derniers se 
dispersent, depuis le Zab jusqu'au nord duHodna et de 
là au mont Rached où s'établissent les Amours. Les 
Makil occupent les plateaux élevés de ces pays, et un 
de leurs groupes, les Taàlba, s'avance dans le Tell 
jusqu à la Mitidja. Les Hammadites se sentant ébranlés 
à leur tour transportent leur capitale à Bougie (1067; '. 

Après leurs succès à Sidjilmassa et au Sous, les 
Lemtouna Almoravides qui marchaient maintenant 
sous le commandement de YoucefbenTachefme, avaient 
occupé Tlemcen et Alger et fondé la ville de Marra- 
kech (1052). Leur développement, vers l'est, va désor- 
mais contrarier l'inhUration des Arabes qui se fera plus 
lentement, mais à la faveur dune fusion plus complète, 
avec les familles berbères, dont ils épouseront les 
querelles et dont ils suivront la fortune politique. 

A cette époque, l'élément arabe a déplacé les Zénètes 
ouacine qui occupaient le Zab : les Ouargla et Beni- 
JNIzab sont dans le Sahara, les Toudjine dans TOuar- 

' E. Mercier, op. cit. 



I 



LES ARABES 47 

senis; les Rached, Abdelouad et Merine s'étendent, 
par le sud, des monts Rached à la Moulouya. Les 
familles Athbedj qui les ont remplacés remontent du 
Zab, en contournant le massif aurasicn par l'est, avec 
leurs fractions Ayad et Doraïd jusque vers Constan- 
tine, d'une part, et la Kalaa des Beni-Hammad. dautre 
part; les Amours, de là, s'allongent jusqu'aux pentes 
des monts à qui ils donneront leur nom. 

Appelés en Espagne par les princes arabes que 
leurs rivalités livraient aux Chrétiens, leSxA.lmoravides, 
sous la conduite de Youcef ben Tachefme remportèrent 
la célèbre victoire de Zallaka (1086). Leur émir en 
profita pour ranger l'Espagne sous ses ordres et il 
mit tin, de la sorte, à la puissance politique des 
Arabes (1095;. 

Cependant le roi hammadite de Bougie crut devoir 
profiter de la circonstance pour venger l'insulte à lui 
faite par les incursions almora vides et partit vers i 102 
pour le Maghreb. A la tète de guerriers Athbedj, Zoghba 
etMakil, il vint assiéger et piller la ville de Tlemcen. 

Dans le même temps, les princes normands d'Italie 
avaient chassé les Musulmans de la Sicile et s'étaient 
emparés de Gabès, Djerba, Tripoli, etc. 

Vers l'an 1120, Mohammed ben Toumert des Mas- 
mouda-Beni-Faten, souleva les Berbères masmouda 
au nom des principes méconnus de la véritable 
doctrine unitaire et fonda la secte des Almohades.^ 
Il remporta quelques succès sur ses ennemis les 
Almoravides et s'empara d'Oran, Tlemcen, Fez et 
Maroc U147;. Son successeur, Abdel Moumen, avait à 



48 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

peu près soumis toute l'Espagne à ses lois, vers lOo^J, 
et sétait rendu maître d" Alger et Bougie. Aux environs 
de Sétif il avait eu loccasion de rencontrer les Riah, 
Zoghba et Athbedj, alliés des Hammadites, et les 
avaient dispersés. Ces Almohades poursuivent leurs 
succès, et en lloO ils prennent Tunis, chassent les 
Normands et occupent Tripoli ^ 

Abou-Yakoub qui, en 1153, succédait à son père, 
avait reçu de lui la mission de purger ITfrikya des 
Arabes, de les transplanter en Maghreb et de les y 
tenir en haleine, en les employant à la guerre. Son but 
était, scmble-t-il, de les réduire, là où ils dominaient 
par le nombre, en Ifrikya par exemple, pour les trans- 
porter parmi les masses compactes des Berbères, où 
ils seraient plus facilement contenus, plus facilement 
absorbés. Quoi quil en soit, de 1164 à 1169, trois 
armées arabes provenant de l'est et composées, en 
partie, de contingents athbedj, riah et zoghba furent 
expédiées en Espagne -. Il est probable qu'ils ne 
revinrent pas à leur point de départ, mais, que 
séparés du gros des tribus, ces contingents furent 
dispersés en fractions, en familles, par les hasards de 
la guerre, tant en Espagne qu'en différents points du 
Maghreb, et qu'ils s'incorporèrent à d'autres groupes 
musulmans. 

Abou-Yakoub étant mort en Espagne i^ll84j, son 
111s Abou-Youcef El Mansour lui succéda. Dès 1185 il 



' E. Mercier, op. cil. 
- Ibid. 



LES ARABES 49 

eut à lutter contre un aventurier Ibn-Ghania, prince de 
la famille almoravide qui régnait aux Baléares, et 
dont le but était de relever, en Afrique, la puissance 
de sa maison. Aidé par des contingents arabes, cet 
aventurier remporta quelques succès ; mais le kalife 
ayant dispersé son armée après l'avoir battue, résolut 
de transporter en Maghreb les tribus arabes qui avaient 
marché sous les bannières d'Ibn-Ghania. En 1188 il les 
emmena jusqu'à la plaine de Salé oii il laissa les 
Acem, Djochem et Mokaddem et dans le sud de 
Tétuan où il installa les Riah. Quelques années plus 
tard, en 1195, des contingents de ces tribus assiste- 
ront à la victoire d'Alarcos remportée par le kalife El 
Mansour sur les Chrétiens. 

Ennacer, le fils d'El Mansour, lutta avec des fbr- 
tnnes diverses contre Ibn-Ghania et ses alliés arabes. 
11 occupa Tunis en 1:204 et y laissa un général habile 
qui eut raison de toutes les entreprises des Almora- 
vides. Le kalife, passé en Espagne, fut battu en 121^ 
à la bataille de Tolosa et mourut lannée suivante. 
Sous la minorité de son fils, la puissance des Almo- 
hades commença de décliner en Maghreb, à la faveur 
de lanarchie qui y régnait. 

Les Zénètes Beni-Mérine étaient arrivés, en Maghreb 
extrême, au terme de leur exode; les Abdelouad et 
les Rached avaient achevé leur mouvement aux lieux 
avoisinant Tlemcen et, au sud de cette région, les 
Arabes makil avaient pris la place des Mérine, tandis 
que les Zoghba, alliés des Almohades, recevaient dans 
le Tell des concessions territoriales du kalife. 

I^MAF.L Hamet. — Les Musuliiians français. 4 



50 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'âFRIQUE 

La décadence politique des Almohades permettait à 
d'autres dynasties berbères de s'élever, comme celle 
des Hafcides de Tunis fondée par Abou-Zakaria et 
celle des Abdelouadites ou Beni-Ziane de Tlemcen. 
En 1235 Abouzakaria, s'étant emparé d'Alger, installa 
ses alliés zoghba du Hodna, dans le pays de Hamza 
et de Titeri ; quant aux Sanhadja ainsi déplacés, ils 
occupèrent les montagnes, ou se mélangèrent avec 
des Arabes ^ Au Maghreb extrême, le mouvement des 
Makil qui les portait au Sous, poussait les Beni- 
Mérine vers le nord jusqu'à Taza, tandis que les Soueïd, 
Attaf, Dialem occupaient dans le Maghreb central les 
régions que les Abdelouadites avaient abandonnées. 

En 1235 Yaghmoracen ben Ziane s'était rendu indé- 
pendant et gouvernait sa province en souverain ; mais 
il dut céder devant les armes victorieuses d'Abou- 
Zakaria et se reconnaître vassal des Hafcides. Devant 
la puissance grandissante des Mérine, la décadence 
des Almohades s'accentue et se précipite : leur kalife 
Essaïd est tué en 1248 au combat de Tamezdekt 
(Oudjda) et les Mérinides, sous le commandement de 
leur émir Abou-Tahya ben Abdelhak, entrent en vain- 
queurs à Fez et infligent une sanglante défaite aux 
Almohades alliés de Yaghmoracen. 

Le kalife almohade El Mortada a succédé à Essaïd; 
confiné dans la province de Maroc, il essaiera quelque 
temps de tenir la campagne avec ses alliés arabes 
Sofian et Djaberj mais vers 1267, les Mérinides entrant 

* E. Mercier, op. cit. 



I 



LES ARAliES ol 

en vainqueurs dans la ville de Maroc, renverseront 
dérmitivement la dynastie des Almohades. 

A partir de cette époque, les Arabes du Maghreb 
prendront une part des plus actives aux luttes des 
Mérinides et des Abdelouadites; ceux-ci renonceront 
à cette lutte pour chercher à développer leur puissance 
vers Test et y réussiront. \'ers 1220, en effet, Yaglimo- 
racen atteint Titeri et le Hamza où sont cantonnés des 
Arabes zogliba. Il leur offre des territoires plus rap- 
prochés de sa capitale et installe, au sud de Tlemcen, 
à la place des Makil refoulés vers Sidjelmassa, des 
Hamyane (Yezid), des Amer (Zoghba) et des Mehaya 
(Athbedj). Dans le Maghreb central il concède des 
étendues de territoire aux Zoghba : Soueïd, Flitta, 
Chababa, Medjahcur et Habra, entre Mostaganem, 
Oran et la Mina. D'autre part, les Toudjine gagnent 
le Titeri, laissant leurs terres de lOuarsenis aux Attaf 
(Zoghba), tandis que les Taàlba (Makil; viennent dans 
la Mitidja sallier aux Mellikech (Sanhadja)^ 

Ici se place le mémorable siège de Tlemcen par les 
Mérinides, qui dura de 1299 à 1307. Il finit à la mort du 
Mérinide Abou Yakoub, par une alliance contractée 
entre ses héritiers et Abou-Ziane, pctit-lils de Yaghmo- 
racen. Le frère de ce dernier, Abou-Hammou, put 
alors s'avancer en vainqueur jusquà Alger et Dellys. 
Cette action refoula les Mellikech dans les montagnes 
et permit aux Makil Taàlba de prendre leur place 
dans la Mitidja. 

* E. Mercier, op. cit. 



52 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

En 1337, l'armée mérinide, coiiduiLe par le kalifc 
Aboul Hassan, emporta Tlemcen d'assaut; le roi Abou 
Tachefine périt et avec lui finit le règne des Abdel 
Ouad. Lorsquen 1347 le kalifc entra à Tunis, toute 
l'Afrique du Nord se trouva rangée sous ses lois. 
Cependant, en 1348, le prince Abou Saïd réussit, à la 
faveur des événements qui troublaient le pays, à res- 
taurer l'Empire abdelouadite. En effet, tout l'est du 
Maghreb central étant devenu indépendant, il put 
appeler à Tlemcen des Makil Do uiObeïd- Allah. ^Nlais le 
succès qu'il remporta avec leur aide fut de courte 
durée ; et en 13o2 il perdit la vie dans un combat livré 
aux Mérinides, près d'Oudjda. A la mort du sultan 
Abou-Eïnan, en 1358, des Arabes douaouida du Zab et 
Amer du mont llached, offrirent à Abou Hammou, 
prince abdelouadite réfugié à Tunis, leur aide pour 
relever le trône de Tlemcen. Parti avec eux par le sud, 
Abou Hammou fut rejoint, dans le Sahara du Maghreb 
central, par des contingents makil et zoghba qu'il 
mena enlever Tlemcen. Puis, pour se protéger contre 
les Mérinides, il appela les Makil Doui Obeïd Allah tels 
que : Djaouna, Ghocel, Metarfa, Othmane et Hedjadj, 
qu'il cantonna entre Tlemcen et Oudjda. Le gouver- 
neur de la province de l'Oued-Dra, abandonnant la 
cause des Mérinides, vint faire sa soumission au roi 
de Tlemcen et lui amena les Makil Oulad Hoce'ine. 
Abou-Salem qui venait de monter sur le trône de Fez 
reprit la guerre contre les rois de Tlemcen et ceux de 
Tunis. 

A partir de 1377, et à l'instigation du roi de Grenade, 



LES ARABES b3 

Ibn El Ahmar, lEmpire des Mérinides se scinda en 
deux royaumes, celui de Fez et celui de Maroc, qui se 
firent une guerre d'extermination. Quant au Maghreb 
central, il est divisé à la même époque entre les Zia- 
nites de Tlemcen, les Maghraona oulad Mendil et les 
Zénètes Toudjine qui, dans le bas Chélif et TOuar- 
senis forment deux petits États indépendants. L'Ifrikya 
seule, sous le kalifat du prince hafcide Aboul-Abbas, 
jouit d'une paix relative que troubleront les compéti- 
tions de ses fds après sa mort ( I394j. 

Vers 14^0 les Hafcides acquerront la prépondérance 
dans le gouvernement du Maghreb, grâce aux succès 
de leur kalife Abou-Farès qui enlèvera Tlemcen aux 
Zianites et Fez aux Mérinides. Le gouvernement des 
Zianites se réduira vers 1450 à la seule province de 
Tlemcen, mais un prince de leur famille sera devenu 
le chef d'une Principauté, avec Tunis pour capitale. 
Dans le même temps, Alger est une République admi- 
nistrée par des notables de Berbères sanhadja ; quant 
aux tribus Arabes et Berbères de l'intérieur, elles sont 
indépendantes, et le Maghreb extrême obéit aux trois 
souverains de Fez, Maroc etSidjilmassa. 

La décadence des dynasties maghrébines, com- 
mencée ainsi, se poursuit par des rivalités sans cesse 
renaissantes, qui s'étendent à toutes les familles et 
divisent le pays en autant de partis irréconciliables. 
L'anarchie qui en résulte encourage les tentatives des 
Européens qui envoient quelques expéditions contre 
les côtes africaines ; et en 1471, Tanger et Arzilla sont 
aux mains des Portugais. Dès lors prend naissance la 



o4 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

course sur mer à laquelle aucune ville maritime de 
l'Europe et du Maghreb ne restera étrangère. Dans ce 
dernier pays, les Musulmans arabes et berbères unis, 
mélangés, se livreront au brigandage, sur terre et sur 
mer. 

Les Espagnols, à leur tour, et après avoir expulsé les 
Maures en 1492, s'emparent de Mélilia (1496), de Mers- 
El-Kébir(loOo), d'Oran {lo09j, de Bougie (iolO); quant 
aux Portugais ils sont maîtres de tous les ports de 
l'Atlantique. 

Les Chérifs Saàdiens de Taroudant entrent en lutte 
avec eux et réussissent à renverser les derniers sou- 
tiens de la dynastie mérinide ; Baba-Aroudj s'empare 
d'Alger, mais il est tué dans une expédition contre 
Tlemcen, par les Espagnols d'Oran qui rétablissent les 
Béni-Ziane, à titre de vassaux. 

En looO les Chérifs Saàdiens s'élèvent au pouvoir et 
chassent les Portugais, pendant que les Turcs expul- 
sent les Espagnols de la Tunisie et du Maghreb cen- 
tral. La dynastie hafcide s'éteint à Tunis (1573), et la 
puissance des Turcs s'étend sur la plus grande partie 
de l'Afrique du Xord. 



1 



I 
1 



bS 



CHAPITRE IV 

LA CIVILISATION MUSULMANE ARABE 



La civilisation née de l'Islam a été arabe par la 
langue,, mais elle a été composite par les races ; et si 
le terme de civilisation arabe a prévalu dans iHistoire, 
il importe de dire ici que l'expression emprunte sa 
valeur et sa raison d'être plutôt à la langue et à la lit- 
térature, qu'aux origines ethniques des littérateurs et 
des savants musulmans. 

C'est aux poètes fameux de l'Arabie anté-islamique 
([ui venaient conquérir les suffrages du public, aux 
concours d'Okadh et autres congrès de poésie, tels les 
auteurs des « Moallakat », qu'est due la formation défi- 
nitive de la langue arabe. C'est leur influence et leur 
autorité qui contribuèrent à lunitieretà exclure les dia- 
lectes alors en usage. C'est chez les Coreïchites fon- 
dateurs de la Mekke, c'est dans ce centre politique, 
religieux et intellectuel à la fois, que se parlait la 
langue la plus pure, celle qui devait subsister. En effet, 
le Koran en proclamant l'unité de Dieu dans la langue 
que parlait la famille de Mahomet, imposa en même 
temps cette langue à toute la péninsule. 



56 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

Avec le chaldéen, l'hébreu et le syriaque, l'arabe 
forme le groupe dit des langues sémitiques, et de ce 
groupe elle est la seule qui se parle encore. Cest donc 
une des plus vieilles langues du monde et, avant le 
Prophète, elle était déjà fixée par des règles précises. 
Mais si la langue était riche par son vocabulaire et pré- 
cise par ses règles, les caractères pour la rendre 
graphiquement étaient pauvres et imparfaits. La néces- 
sité de fixer définitivement le texte du Koran et d'en 
donner une version unique, décida les kalifes à com- 
j^léter l'alphabet. Il était, comme il est encore, com- 
posé de groupes de lettres semblables par la forme. On 
les différencia par l'adjonction des points diacritiques 
et on affecta les articulations des accents-voyelles 
indispensables pour la bonne lecture de tout texte 
arabe. Ce fut l'origine d'un mouvement intellectuel des 
plus actifs, qui donna naissance à une foule de traités 
sur la lexicographie, la syntaxe, sur la lecture, l'inter- 
prétation et les commentaires du Koran. 

L'importance de l'introduction des accents-voyelles 
apparaîtra clairement quand on saura que ces accents 
qui s'inscrivent au-dessus et au-dessous des lettres, 
servent à distinguer le genre et les personnes des 
verbes, à modifier la voix de ces verbes, sans changer 
les lettres radicales des mots: que les noms propres 
ou de lieux, arabes et surtout étrangers, sont fixés 
arbitrairement et que, pour cela même, les géographes, 
les historiens et les voyageurs arabes ont dû faire 
suivre chacun de ces noms d'une note explicative 
fixant la voyelle affectée à chaque lettre; et qu'en poé- 



LA CIVILISATION MUSULMANE ARABE 57 

sie ces accents concourent, avec les lettres, à former 
les syllabes et les pieds des mètres réguliers. Or cette 
accentuation n'est jamais figurée, le Koran seul fai- 
sant exception ^ 

L'alphabet arabe renferme une douzaine de lettres 
représentant des sons inconnus dans la plupart des 
langues européennes, ce qui en rend la prononciation 
à ce point difficile qu'un étranger sans accent est dune 
exceptionnelle rareté. Quant à lécriture telle quelle 
est, après les perfectionnements que nous venons 
d'indiquer, elle reste imparfaite et la lecture et l'intel- 
ligence des ouvrages arabes ne s'obtient qu'au prix 
d'un travail minutieux et délicat. Ajoutons que les 
lettres majuscules et les signes orthograpliiques pour 
jalonner les phrases et distinguer les membres dont 
elles se composent n'existent pas, et que le discours 
direct est toujours obscur. 

La langue arabe repose sur quelques principes mar- 
quants, desquels tout dérive par des lois inflexibles, 
les exceptions et les irrégularités n'étant qu'apparentes. 
Sa richesse provient de son vocabulaire immense, de ses 
ressources en locutions s'accommodant d acceptions 
si variées, qu'il n'est pas de savant arabe ou étranger 



* Beaucoup de noms berbères, dans Ibn-Khaldoun, doivent, 
à ce système, d'être altérés ou de laisser le lecteur en suspens 
devant plusieurs variantes. M. de Slane dit au tome I, page 252 
de sa traduction de l'Histoire des Berbères : « Il y a sept leçons 
ou éditions du Koran reconnues par les docteurs comme égale- 
ment authentiques. Elles ne différent, en général, que dans la 
manière do ponctuer et de prononcer certains mots, ce qui influe 
quelquefois sur le sens du texte. » 



58 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

en état d'expliquer la plupart des ouvrages sans 
lexique; elle a des noms pour tous les individus à 
chaque phase de leur existence, pour tous les objets 
dans chacun de leurs états transitoires. 

Le fond de la lang^ue consiste en radicaux à trois 
articulations appelés racines et qui traduisent les 
idées abstraites. Au moyen de règles fixes, ces racines 
donnent naissance à de nombreux dérivés correspon- 
dant aux modifications subies par l'idée propre au radi- 
cal. Gest ainsi que le verbe a quinze formes principales 
d'où l'on dérive toutes les séries de noms. Du radical 
on descend jusqu'à la dernière maille de la chaîne des 
dérivés, et l'on remonte jusqu'à la racine, en retrou- 
vant, dans un sens comme dans l'autre, les trois arti- 
culations premières et leur sens étymologique. Toutes 
ces opérations sont obtenues avec l'emploi simultané 
des lettres dites additionnelles et des sons-voyelles. 
Nous avons dit déjà que la voyellation est une écriture 
parasitaire qu'on ne figure jamais, le lecteur étant sup- 
posé assez instruit pour y pourvoir. 

La sonorité caractéristique de la langue arabe repose 
en premier lieu sur l'absence presque complète de 
lettres silencieuses et sur la fréquence dominante de 
la voyelle a ; en second lieu sur l'accent tonique qui 
s'exerce sur tous les mots excédant une syllabe. Enfin 
toutes les articulations et les voyelles ou et i peuvent 
se redoubler dans le corps et à la fin des mots. La 
flexion affectant, dans bien des cas, les noms et les 
verbes des mêmes désinences, il en résulte des con- 
sonnances fréquentes ; les formes de pluriels réguliers 



I 



i 



L\ CIVILISATION MUSULMANE ARABE 59 

fournissent des rimes masculines et féminines très 
riches, et dans les formes irrégulières, les mots pren- 
nent au pluriel, en se biaisant par le milieu, une coupe 
symétrique. Un autre élément de sonorité consiste dans 
l'accentuation marquée des lettres fortes et gutturales 
qui constituent les sons étrangers cités plus haut. 

Cette sonorité de la langue explique pourquoi, pen- 
dant très longtemps, Tart musical sest borné chez les 
Arabes à psalmodier des poésies sur un seul ton ou 
sur une seule phrase répétée sans relâche. Plus tard 
ils empruntèrent les éléments de lart musical aux 
peuples auxquels, ils se mêlèrent, et cest surtout aux 
Grecs et aux Persans qu'ils demandèrent les principes 
dont ils tirèrent, à l'époque de leur civilisation, un art 
original portant leur marque. On comprend, dès lors, 
pourquoi l'arabe fut surtout la langue des poètes. Si, 
d'autre part, on considère que le caractère de la race 
a toujours porté les Arabes à préférer la valeur tech- 
nique de la poésie à l'invention et à l'idéal, on s'expli- 
quera pourquoi ce peuple positif s'est contenté long- 
temps d'une musique enfantine, pour accompagner 
une poésie lyrique savante et raffinée. 

Mais cette langue classique du Koran, de la Sounna 
et des Moallakat, ne dura pas plus que le premier 
siècle de l'iiégire. La majorité des conquérants qui 
quittaient la péninsule étaient des Bédouins dont 
1 idiome devait se transformer au contact des peuples 
étrangers, barbares ou civilisés qui étaient vaincus ou 
convertis. Il fallait bien qu'il se modifiât, pour répondre 
aux besoins nouveaux des guerriers musulmans qui 



60 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

bâtissaient des villes après avoir déposé les armes et, 
par une évolution rapide, prenaient rang parmi les 
peuples civilisés'. 

La presqu'île du « Maghrib », comprenant l'Afrique 
et lEspagne, et qui se sépara de bonne heure du kali- 
fat d'Orient, fut peut-être la partie où la langue s'al- 
téra le plus profondément, en raison de Tinfluence 
politique et numérique de l'élément berbère et de 
celle des Mozarabes. En Espagne, au moyen âge, 
quiconque voulait s'instruire dans les lettres et les 
sciences, ne pouvait le faire que par les livres arabes ; 
aussi la langue arabe y était-elle recherchée et prati- 
quée avec une telle ardeur que les rois catholiques et 
le clergé ne parvinrent à en supprimer l'usage que 
par des rigueurs extrêmes et l'expulsion définitive de 
tous les Musulmans. Il en résulta qu'un grand nombre 
de mots étrangers furent naturalisés et un grand nombre 
d'expressions nouvelles adoptées ; les Arabes, eux- 
mêmes, acceptèrent les incorrections introduites dans 
leur langue par les étrangers. Telles sont les raisons 
pour lesquelles la langue classique est devenue assez 
éloignée des différents dialectes parlés dans les pays- 
musulmans, pour que ceux-ci fassent, de nos jours, 
l'objet de grammaires et de lexiques spéciaux, et pour- 
quoi la distinction en arabe écrit et en arabe parlé est 
devenue nécessaire. 

L'œuvre littéraire des Arabes est considérable et 
la poésie y tient une place inusitée chez les autres 



' Voy. Dozy, Supplément aux Dictionnaires arabes. Introduc- 
tion. 



i 



LA CIVILISATION MUSULMANE ARABE 61 

peuples. Ils mirent tout en vers, même les ouvraq^es 
de science pure, de grammaire, de théologie, d'agri- 
culture, etc. On s'accorde pour leur attribuer l'intro- 
duction de la rime en Europe et pour rapporter à leur 
influence les premières poésies espagnoles et proven- 
çales. Ils ont cultivé le roman et surtout le roman 
héroïque et historique ; tous leurs écrits de ce genre 
abondent en pièces de vers; le goût du merveilleux 
s'y mêle au souci de la vérité historique, les person- 
nages imaginaires y coudoient ceux de la vie réelle. 

Dès la plus haute antiquité ils ont cultivé les fables 
et les proverbes ; ces derniers sont, comme on le sait, 
d'usage courant dans la langue des orientaux et des 
Arabes en particulier. Qu'ils soient en vers réguliers 
ou composés de mots rimant deux à deux, qu'ils soient 
conçus dans les formes littéraires ou dans celles de la 
langue du peuple, ils frappent vivement et se retien- 
nent facilement. Ils ont appliqué l'aphorisme à plu- 
sieurs branches de la science, en particulier à la phi- 
losophie et à l'hygiène. Les célèbres aphorismes de 
l'école de Salerne, sont du Maure Constantin qui en 
fut le directeur sous les rois normands. Ces moyens 
mnémotechniques sont dans les goûts de la race et on 
les retrouve aujourd'hui chez ses descendants. 

Les recueils de proverbes sont nombreux et riches, 
celui du Meïdani en contient plus de cinq mille. 

Hadji-Khalfa cite douze cents historiens que l'Africain 
Ibn-Khaldoun a tous surpassés, en réunissant, au sens 
critique, les mérites qui, de nos jours, constituent le 
véritable historien. Si les autres n'ont été que des 



62 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

chroniqueurs, encore ont-ils eu un réel souci de la 
vérité. On peut rattacher aux historiens les auteurs de 
dictionnaires biographiques dont Ibn-Khallikan (1250) 
et Hadji-Khalfa (1630) sont les plus célèbres. 

L'éloquence était très goûtée des Arabes et bien 
qu elle ait été commune chez eux, aucun des chefs- 
d'œuvre de leurs orateurs n'a été conservé. Ils ont cul- 
tivé léloquence sacrée et léloquence académique et 
ont laissé un grand nombre de traités de rhétorique 
et de grammaire. 

Les premières études philosophiques des Arabes 
s'inspirèrent des œuvres d'Aristote ; et les doctrines 
péripatétitiennes qu'ils reprirent et quils développè- 
rent furent l'origine de la scolastique du moyen âge. 
Les premiers philosoplies furent Honaïn, Alamiri et 
Al-Kendi ; après eux, les travaux des chefs d'Ecole 
Alfarabi et Avicenne alimentèrent l'Europe. Ils connu- 
rent et commentèrent Platon, Épicure et les Stoïciens ; 
ils furent néo-platoniciens et néo-pythagoriciens et, 
comme le feront, après eux, les philosophes de lEu- 
rope chrétienne, ils se divisèrent en nominalistes, 
réahstes, conceptualistes, etc. On fait remonter jus- 
qu'à eux les premières manifestations de la libre 
pensée et certains de leurs livres portent la marque 
d'un septicisme avancé. C'est ainsi qu'Abou Làla 
Tenoukhi, qui professait au x- siècle, partageait le 
monde en gens ayant de l'esprit et pas de religion et 
en gens ayant de la religion et peu d'esprits El Ghaz- 

* Yoy. D"" G. Le Bon, op. cit. 



LA CIVILISATION MUSULMANE ARABE G3 

zali qui enseignait à Bagdad un siècle plus tard, ima- 
gina, pour calmer l'opposition que le peuple faisait 
aux philosophes, de séparer avec subtilité la religion 
de la science. Enfin Averroës montra une grande 
indépendance d'esprit sur des sujets tels que l'immor- 
talité de l'âme, la résurrection, les peines et les 
récompenses éternelles, etc. Le célèbre Avempace 
(Ibn-Badja), qui était connu pour son impiété, ne croyait 
ni à la révélation, avant ou après Mahomet, ni au 
Koran. Un auteur espagnol, qui écrit de nos jours, 
s'étonne que son pays n'ait conservé aucun souvenir 
de la philosophie rationaliste des Musulmans ^ 

De toutes les branches de la science, c'est l'astro- 
nomie que les Arabes cultivèrent avec le plus de 
succès; ils y brillèrent par l'étendue de leurs travaux 
et l'importance de leurs découvertes. Partout ils 
eurent des observatoires et lEcole de Bagdad fut, sous 
le règne des Abassides, une des plus florissantes de 
lEmpirc. 

On connaît Al Batégni qui observa au ix*^ siècle, par 
ses tables où il a consigné toutes les connaissances 
acquises à son époque, puis les deux Amadjour. Après 
eux Ebn-El-Alam qui donna une table astronomique et 
détermina la précession des équinoxes, au moyen d'ins- 
truments qu'il construisait lui-même. Le plus illustre 
des astronomes musulmans est certainement Aboul- 
Wefa à qui l'on attribue la construction des immenses 
instruments décrits par les auteurs, tels que ce quart 

' M. Raphaël Contreras, Description des Monuments arabes de 
l Espagne, "Sldi&Tià, 1889. 



6i. LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'AFRTQUE 

(le cercle de vingt et un pieds et demi qui, en 98o 
de l'ère chrétienne, servit à calculer l'obliquité de 
lécliptique, et le sextant dAlchogandi (992) qui avait 
cinquante pieds, neuf pouces de rayon. Dans un 
ouvrage original qu'il intitule l'Almadjesti, il rapporte 
les découvertes les plus importantes et on lui doit, 
paraît-il, la détermination de la variation ou troisième 
inégalité lunaire, découverte six cents ans plus tard 
parTycho-Brahé (1661 j ^ Enfm auxv^ siècle Oloug-Beg, 
petit-fils de Tamerlan et gouverneur de la Transoxiane, 
observa lui-même et ses nouvelles tables marquèrentj 
la fin de l'École de Bagdad. Des autorités comme] 
Delambre et Bailly ont porté sur les travaux des astro- 
nomes musulmans et sur l'influence qu'ils eurent en 
Europe, les appréciations les plus formelles. 

La science d'Euclide a eu jusqu'à seize traductions 
en arabe, et on sait quels progrès les savants musul- 
mans firent sur les Grecs en ajoutant à leurs travaux 
l'algèbre appliquée à la géométrie et les opérations 
de l'arithmétique moderne ; en résolvant les équations 
cubiques, en transformant la trigonométrie et en corri- 
geant les tables de Ptolémée. 

Dès le ix^ siècle, les études sur la géographie, favo- 
risées par les relations terrestres et maritimes qui 
s'échangeaient sur l'étendue de l'immense Empire 
arabe, prirent un développement considérable. Des 
voyageurs célèbres, Ibn-Haucal, Al-Istikhari, Masoudi, 
rapportèrent, au siècle suivant, dans leurs écrits, des 

* Voy. Sédillot, Histoire générale des Arabes. 



1 



LA CIVILISATION MUSULMANE ARABE 65 

découvertes et des documents nouvellement acquis à 
la science. En Occident les géographes les plus connus 
furent El-Bekri, Edrissi et Yakout. 

Il convient de dire que les Vasco de Gama et les 
Albuquerque se servaient de cartes marines arabes et 
d'ajouter que le fameux Gerbert qui fut pape sous le 
nom de Sylvestre II, avait étudié en Espagne chez les 
Arabes ; que le voyageur anglais Adhélard, au xii^ siècle, 
avait traduit les éléments dEuclide dune version arabe 
et en avait doté l'Europe ; que les sphériques de Théo- 
dore et la planisphère de Ptolémée, avaient été tra- 
duites de larabe par Platon de Tivoli et Rodolphe de 
Bruges, et qu'en 1200 Léonard de Pise composa un 
traité sur l'algèbre qu'il avait étudiée auprès des 
Arabes. Au xiii^ siècle le Polonais Vitellion traduisit 
l'Optique d'Al-Hazen et Gérard de Crémone Y Aima- 
geste de Ptolémée, ainsi que le Commentaire de 
Geber. Enfin Roger, roi de Sicile, protégea Edrissi, 
comme Frédéric II entretint à sa cour les fils d'Averroës 
qui lui enseignaient l'histoire naturelle K 

M. de Humboldt considère les Arabes comme les 
fondateurs des sciences physiques ; et les recherches 
des savants les plus autorisés établissent que la 
méthode de l'observation et de l'expérimentation, 
substituée à la science du Livre, affirmée par l'autorité 
du Maître, vient des Musulmans, alors qu'elle est le 
plus souvent attribuée à F. Bacon. 

Les Arabes connurent de bonne heure les substances 

* Voy. Sédillot, op. cit. et D^ G. Le Bon, op. cit. 

IsuAEL Hamet. — Les Musulmans français. 5 



66 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

médicales dont les Juifs et les Grecs leur enseignèrent 
lusage ; adonnés comme eux à l'astrologie et aux 
opérations hermétiques, ils furent conduits par ces 
voies détournées à Tétude des métaux et à celle des 
mouvements des astres, soit à la chimie et à l'astro- 
nomie. La chimie moderne et les instruments de labo- 
ratoire, de même que nos cartes du monde céleste, 
ont conservé des restes de leur nomenclature. 

Au viii^ et au ix^ siècles, Djeber et Rhazes firent 
d'importantes découvertes sur les acides et la fer- 
mentation alcoolique, et au xii^ siècle, les ouvrages 
du célèbre Avicenne, sur la médecine et toutes les 
sciences connues, furent traduites en plusieurs langues. 
En Espagne, Albucasis donna un traité de chirurgie et 
la description des instruments et Averroës son ouvrage 
en sept livres sur la médecine. AfTranchis du préjugé 
religieux qui empêche les Musulmans de disséquer le 
corps humain, ces savants firent faire de tels progrès 
à la chirurgie quaujourdhui encore on s'inspire de 
leurs leçons. Tel fut Aben-Zohar en Espagne qui appli- 
qua à la médecine les lois de l'observation et qui passe 
pour le véritable fondateur de la pharmacie. Les méde- 
cins du moyen âge, pour la plupart, étaient des Juifs 
sortant des écoles arabes de lEspagne, et qui rece- 
vaient bon accueil des rois et des pontifes chrétiens ; 
on rapporte que Philippe III et le cardinal Ximenès 
furent traités et guéris par des médecins musulmans. 
Aben-Beïthar est connu comme botaniste et El Kaz- 
wini, le Pline des Orientaux, a écrit un ouvrage en 
deux parties sur lastronomie et les trois règnes de la 



LA CIVILISATION MUSULMANE ARABE 67 

nature. Comme Buffon il a su donner la forme littéraire 
la plus recherchée à la science la plus vaste. Enfin, la 
célèbre École de Salernc, dont les lois inspirèrent si 
longtemps les savants de l'Europe, doit son origine aux 
musulmans africains, par Constantin, Maure de Car- 
thage. Capturé par les Normands de Sicile, Constantin 
prit l'habit et entra au monastère du mont Cassin où il 
traduisit en latin tous les ouvrages de médecine de ses 
compatriotes. Quand, vers 4060, les rois normands 
prirent Salerne, ils conservèrent l'École de médecine 
que les Arabes y avaient créée et la confièrent au 
maure Constantin qui en fut le chef distingué. 

11 était naturel que les Arabes appliquassent aux arls 
industriels leurs travaux et leurs découvertes en 
chimie; et si l'on considère les moyens mécaniques 
limités dont ils disposaient, on doit reconnaître que le 
sens artistique fut assez répandu chez eux pour y sup- 
pléer et leur permettre d'atteindre une grande perfec- 
tion. On connaît, par la juste renommée quils ont eu 
en Europe, le talent quils déployèrent dans la fabrica- 
tion des cuirs, tant au Maroc quà Cordoue, puisque le 
souvenir en est resté dans les noms de maroquin, 
maroquinerie et dans celui de cordouan, d'où dérivent 
cordouanier et cordonnier. Leur habileté dans le tra- 
vail des métaux et la fabrication des armes a attaché 
les noms de Damas et de Tolède à la proverbiale per- 
fection qu'ils apportèrent dans ces ouvrages, et c'est à 
eux que lEurope emprunta la ciselure des armes, des 
cuirasses et des armures. Ils excellèrent enfin dans la 
confection et la teinture des étoffes de laine et de soie 



68 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

et dans le travail des tapis ; leur réputation à cet égard 
et leurs traditions ne sont pas entièrement perdues. 

Les Arabes ont toujours tenu en grand honneur 
Tagriculture et le commerce; leurs descendants sont 
encore partout daccord avec la tradition, à ce sujet. 
Vivre des revenus de la terre ou du gain licite des 
échanges, a toujours été la plus noble des professions. 
En Espagne ils eurent un code dagriculture et ils 
introduisirent l'irrigation par la roue à godets qui 
conserve leur nom de noria ou « naoura », ainsi que 
la canalisation par drainage ou en syphon, dont les 
« foggara » et les puits artésiens du Sud algérien sont 
un reste. 

Le Koran, en condamnantles Idolâtres, proscrivit non 
pas les images, mais la représentation d'êtres animés 
dans leur forme naturelle, de telle façon qu'ils pro- 
jettent une ombre, comme un corps vivant ; et c'est 
plutôt de la statuaire que de la peinture dont il s'agit^. 
Les Musulmans ne sont donc pas nécessairement ico- 
noclastes, et de fait, ils ne l'ont été qu'aux époques 
d'abaissement. Aux époques brillantes de la civilisation 
au contraire, le portrait, l'image reproduisant des 



' Ch. V, verset 92 : « croyants, le vin, les jeux de hasard, les 
statues et le sort des flèches sont une abomination inventée par 
Satan ; abstenez-vous-en et vous serez heureux. » Trad. Kasi- 
mirski. 

Dans une note au sujet du mot « nasb » (ansab) — pierres 
dressées, autel des idolâtres, — le traducteur ajoute : « La tra- 
dition a étendu ce mot à toutes les figures, au point que les 
rigoureux observateurs du Koran ne se servent pas, dans le jeu 
d'échecs, de figures représentant des êtres animés. Les Persans 
et les Indiens entendent plus largement ce précepte du Koran. » 



i 



LA CIVILISATION MUSULMANE ARABE 69 

êtres animés sur une surface plane, avec des opposi- 
tions d'ombre et de lumière pour distinguer les diffé- 
rents plans, des imaees enfin telles que les révèlent la 
photographie, la peinture et le dessin, apparaissent 
dans la décoration des monuments, des appartements 
et même des livres, sans enfreindre la loi. Actuelle- 
ment, en Orient comme en Occident, la photographie 
est très en honneur chez les Musulmans et les meilleurs 
clichés de la Mekke sont dus à un colonel égyptien. 

Les auteurs citent quelques exemples de statues se 
rapportant surtout à l'Espagne musulmane, tels sont 
les douze lions de l'Alhambra, dont la croupe supporte 
une vasque ornée dune inscription ne laissant aucun 
doute sur l'identité des sculpteurs ; le lion en bronze 
doré fondu et retouché à la main, provenant de Medi- 
net Ezzohra, le palais d'Abdérame III ; les douze 
figures d'or vermeil qui, avec la statue de Zohra la 
favorite du kalife, ornaient cet édifice; et enfin ries 
formes d'animaux parfaitement moulées que les Arabes 
coulaient en bronze ^ Mais ce ne sont là que des 
exemples isolés ; l'art de la sculpture, comme celui de 
la peinture, était peu dans le goût des Arabes, et ils 
n'y atteignirent pas une grande perfection. 

Leur génie artistique s'est particulièrement donné 
carrière et largement manifesté dans l'architecture. 
C'est, il est vrai, le premier et le maître de tous les 
beaux-arts et il constitue un des principaux éléments 
de toute civilisation. Comme toutes les branches de 

• Voy. Contreras, op. cit. 



70 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

l'art musulman, rarchitecture avarié avec les milieux, 
ainsi que l'établissent l'histoire et la description des 
monuments disséminés depuis la Chine jusqu'à Tocéan 
Atlantique. 

Dans le vaste empire des kalifes, la civilisation des 
Arabes a tout englobé, laissant sa marque originale 
sur toutes choses, si bien qu'elle est encore vivante 
chez les peuples islamisés qui ont pris leur place sur 
la scène politique. 

En Occident, leur influence sur les Européens 
s'exerça, comme nous l'avons dit plus haut, par le voi- 
sinage, et ils jouèrent un rôle important sur l'avance- 
ment des sciences. Les centres intellectuels qu'ils 
créèrent en Espagne, en Sicile et même en Afrique, 
eurent des étudiants venus de toutes les parties de 
l'Europe. L'époque du kalifat de Cordoue , sous 
Hacam II (967-976), marque le temps le plus brillant 
du règne des Arabes, et la capitale de ce kalifat a pu 
être justement comparée à celle des plus grands Etats 
de l'Europe moderne ^ 

En Orient, l'influence des Arabes sur les Européens 
fut directe et amenée par un contact prolongé avec les 
Croisés qui provenaient de tous les pays chrétiens. 
C'est avec le temps que les uns et les autres se con- 
nurent et que des relations suivies s'établirent entre 
eux. Guizot dit que ces relations furent plus étendues 
et plus importantes qu'on ne le croit généralement-. 

* Voy. Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle^ p. 632- 
751. 
- Guizot, Histoire de la Civilisation en Europe. 



LA CIVILISATION MUSULMANE ARABE 71 

Durant les premières Croisades, les Chrétiens 
n'étaient, pour les Musulmans, que des barbares gros- 
siers et féroces et les Musulmans n'étaient pour les 
Chrétiens que des mécréants ennemis de leur foi et 
indignes de vivre. Plus tard, au contraire, les Croisés 
furent vivement frappés par les mœurs polies des 
Musulmans. Ce changement dans les esprits, Guizot 
le constate en comparant les chroniques des premières 
croisades qui ne marquent que de la haine et de Ihos- 
tilité religieuse pour les sectateurs de Mahomet, tandis 
que celles de la fin du xii^etduxiii^ siècle, montrent que 
les Croisés ne les considèrentplus comme des monstres, 
qu'ils partagent même leurs idées et qu'ils entretien- 
nent avec eux des relations empreintes de sympa- 
thie ^ 

Cet écrivain dit, à propos de l'influence des Croi- 
sades : «... On s'est beaucoup enquis des moyens de 
civilisation qu'elles ont directement importées d'Orient ; 
on a dit que la plupart des grandes découvertes qui, 
dans le cours des xiv^ et xv^ siècles, ont provoqué le 
développement de la civilisation européenne, la bous- 
sole, l'imprimerie, la poudre à canon, étaient connues 
de l'Orient, et que les Croisés avaient pu les en rap- 
porter. Cela est vrai jusqu'à un certain point. Cepen- 
dant quelques-unes de ces assertions sont contes- 
tables- ». 

Quoi qu'il en soit, on peut dire que la langue des 



* Guizot, op. cit. 

* Ibid. 



72 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DZ l'aFRIQUE 

Musulmans, leur système d'écriture et leurs méthodes 
scientifiques étaient en rapport avec les exigences du 
temps où ils tenaient, dans le monde, la tête du mou- 
vement intellectuel ; qu'ils répondaient à l'état du déve- 
loppement social créé par leur civilisation ; que leurs 
progrès s'arrêtèrent, au xv- siècle, lorsque la décou- 
verte de l'imprimerie et de la gravure vulgarisèrent 
les œuvres de l'esprit dans les langues latines; et 
qu'ils sont aujourd'hui, en présence des méthodes 
modernes toujours en progrès, dune imperfection et 
d'une insuffisance indéniables. 



CHAPITRE V 

LA TOLÉRANCE MUSULMANE 



La tolérance largement enseignée par le Koran fut 
généralement pratiquée par les Arabes dès le début de 
leurs conquêtes, et elle devait devenir plus intelligente 
et plus libérale au fur et à mesure qu"ils atteignaient 
le plus haut point de leur développement. Les hommes 
les moins suspects de parti pris ou d'erreur, des 
patriotes, des prêtres catholiques, des croyants et des 
sceptiques ont été unanimes pour proclamer dans leurs 
livres le libéralisme des Musulmans ^ L'abbé de Broglie 
a exalté la sincérité, la droiture, lintelligence des suc- 
cesseurs de Mahomet, Abou-Bekr et Omar, qu"il déclare 
supérieurs aux Empereurs et aux Gouverneurs chré- 
tiens quils avaient à combattre -. Une opinion non 

« Pour les erreurs répandues au moyen âge sur les Mahomé- 
tans, voyez Henry de Castries, VIslam. 

Voltaire est un des premiers qui, dans ses écrits, ait dénoncé 
les erreurs accréditées sur les Musulmans par les écrivains euro- 
péens du moyen âge. Dans son Essai sur les mœurs et l'esprit des 
nations, dans son Dictionnaire philosophique, il proclame des 
vérités encore méconnues de nos jours. 

* Abbé de Broglie, Problèmes et conclusions de l'Histoire des 
religions, 1886. 



74 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

moins digne de remarque est celle que l'abbé Michon 
exprime en ces termes : « Il est triste, dit-il, pour les 
nations chrétiennes, que la tolérance religieuse qui est 
la grande loi de charité, de peuple à peuple, leur ait 
été enseignée par les Musulmans ^. » Dozy cite 
Burckhardt comme le voyageur européen qui a le 
mieux connu les Arabes et qui atteste que c'est le 
peuple le plus tolérant de l'Asie. « Ce qu'a de bon le 
Musulman, dit à son tour le D"" Perron -, c'est sa 
tolérance pratique. » Enfin, M. Raphaël Contreras, 
auteur espagnol qui écrit de nos jours, dit : « Les Chré- 
tiens purent en somme professer leur culte, mais non 
le propager, et Ion sait que beaucoup de martyrs 
portés sur le calendrier espagnol ne l'auraient pas été. 
bien certainement, s'ils s'étaient contentés de pro- 
fesser le culte chrétien, sans aller aux portes des mos- 
quées pour prêcher la fausseté des croyances maho- 
métanes ^. » 

On sait que le Koran et le Prophète ont réservé 
toutes les rigueurs aux idolâtres irréductibles, tandis 
qu'ils commandent la tolérance vis-à-vis des Juifs et 
des Chrétiens. L'Histoire constate que cette tolérance 
fut pratiquée par les conquérants arabes et fut, quel- 
quefois, érigée par eux en système politique. C'est 
ainsi que Amrou Ibn El Aci s'étant emparé de la forte- 
resse des Grecs en Egypte (640), conclut avec leur 

* Voyage religieux en Orient, cité par le D^ G. Le Bon et par 
M. Henry de Castries. 

* Voy. L'Islamisme du D-- Perron. 
^ Contreras, op. cit. 



LA TOLERANCE MUSULMANE 75 

g-ouverneur Mokawkas un Iraité qui leur laissait le 
libre exercice de leur culte *. 

Quelques années plus tard. Abdallah ben Saad ben 
Aby Serah, lieutenant dAmrou, ayant pénétré en 
Nubie, traita de même avec les Jacobiles de Dongola-. 
Ces traités furent respectés jusqu'au xv^ siècle de notre 
ère, et cest pourquoi les Nubiens, les Abyssins et des 
Coptes d'Egypte sont encore catholiques. 

En Afrique, les Arabes poursuivirent l'islamisation 
progressive des Berbères, laissant subsister les non- 
musulmans de capitation, repoussant même les con- 
versions en masse qui s'inspiraient plus des intérêts 
matériels que des convictions religieuses. Plusieurs 
siècles après l'établissement des Musulmans, on y 
voyait des églises et des évêchés dont les fidèles 
étaient des Indigènes ; au xi- siècle, on comptait en 
Afrique quarante-sept villes épiscopales avec quatre 
arclievêques. Après les bouleversements politiques 
occasionnés par l'invasion hilalienne, les Chrétiens 
indigènes avaient persisté, et laKalaades Hammadites 
était le siège d'un évêché dont les fidèles étaient traités 
avec équité et grande tolérance. Un peu plus tard, sous 
Innocent IV, les évêchés de Carthage, Gummi et El- 
Kalaa avaient disparu dans le Maghreb oriental, mais 
non les Chrétiens, et ce fut, dès lors, lévêché de Fez ou 
de Maroc qui eut la direction spirituelle des agglomé- 
rations chrétiennes disséminées en Afrique. 

' L.-A. Sédillot, Histoire des Arabes, p. 118. 
* Et. Quatremère, Mémoires géographiques et historiques sur 
l'Egypte, p. 42 et suiv. 



76 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

El Bekri nous dit qu'au xii® siècle, il y avait à Tlem- 
cen une église et une population chrétienne et de Mas- 
Latrie rapporte, d'après Léon l'Africain, qu'en 1550, 
avant la domination turque, vivait à Tunis une popula- 
tion de Chrétiens indigènes, « à l'abri d'une tolérance 
que la chute de la civilisation n'avait pas tout à fait 
éteinte chez les Maugrebins^ ». 

Le christianisme ne disparut donc pas de l'Afrique 
exterminé par la haine ou l'intolérance systématique 
des Musulmans. Les Chrétiens eurent beaucoup à 
souffrir des luttes de leurs évéques qui se disputaient 
la prédominance et cherchaient à s'arracher le droit de 
consacrer les évéques et celui de réunir les Conciles. 
Leurs liens avec le Saint-Siège se relâchèrent, en raison 
de l'état politique de l'Afrique, les relations de rares 
devinrent nulles, au point que les sièges épiscopaux 
purent rester vacants durant vingt années. Les chré- 
tientés ne furent plus bientôt que des îlots perdus au 
milieu de l'océan islamique « de manière que les Chré- 
tiens se voyant abandonnés, résolurent de se faire tous 
Mahométans^. » 

En Espagne les Chrétiens obtinrent des droits qu'ils 
n'avaient pas eus sous les ^Yisigoths; ils purent libre- 
ment exercer leur culte et surent apprécier ce traite- 
ment, puisque, d'après Dozy, dans tout le cours du 
viii^ siècle, il n'y eut qu'une seule révolte et encore elle 
avait été fomentée par un chef arabe ambitieux. Cette 

' Mas-Lati'ie, op. cit. 

- Le R. P. Mesnage, L'ancienne Église d'Afrique. Revue afri- 
caine, 1" trim. 1903, qui cite le P. Vansleb, d'après M. Gelzer. 



1 



LA TOLÉRANCE MUSULMANE 77 

tolérance alla si loin que les Guèbres adorateurs du 
feu devinrent nombreux et qu'ils exercèrent publique- 
ment leur culte condamné par le Koran, voire avec la 
protection que le gouvernement leur accordait par 
raison politique. Abdérame III (9i2-96Ij pourrait être 
comparé, pour la tolérance, aux monarques des temps 
modernes et son successeur El Hakam II i96l-976y pro- 
tégea les savants de tous les pays; grâce à lui, les 
philosophes purent professer et enseigner, envers et 
contre tous les bigots * . La liberté, sous son règne, était 
telle que l'usage du vin se répandit partout et le sou- 
verain dut réunir un Concile pour essayer de mettre 
un frein aux abus. La libre pensée, condamnée par le 
peuple, il est vrai, se répandit dans les couches supé- 
rieures et se développa, grâce à une tolérance débon- 
naire. 

A Grenade le prince berbère Habbous iJÛ 19-1038), de 
la race des Sanhadja, eut pour premier ministre le juif 
Rabbi Samuel Ha-Lévy, homme d'un talent remar- 
quable, d'un immense savoir et dont les poètes musul- 
mans chantèrent les mérites. 

Sous le règne des Almoravides, dont les princes 
étaient dune grande dévotion, la tolérance diminua, 
et la prépondérance que prirent les juristes fanatiques 
la rendit plus précaire encore. Les hommes de lettres, 
les philosophes, qui avaient connu les belles époques 
de la liberté et du scepticisme, eurent sujet de s'en 
attrister et ils souffrirent la persécution. Il va sans dire 

* Voy. Dozy, Les Musulmaris d'Espagne, t. III, p. 109. 



78 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

que les Juifs et les Chrétiens en souffrirent encore plus. 
^Nlais les Almoravides étaient des Berbères du Sahara, 
et avant qu'ils se civilisassent, leur rudesse grossière 
devait ramener le ianatisnie et l'intolérance. 

Ibn Khaldoun rapporte cependant qu'ils eurent une 
milice chrétienne aux ordres d'un chef chrétien appelé 
Zoborteïr. Ces milices que l'on trouve à toutes les 
époques au Maroc, à Tlemcen, à Tunis et en Espagne, 
auprès des kalifes et des rois, étaient composées 
d'hommes appartenant à toutes les classes de la société, 
même aux plus élevées. Elles marchaient au milieu 
des armées musulmanes, avec leurs étendards, por- 
tant des insignes chrétiens, et la liberté la plus entière 
était laissée à tous pour la pratique du culte catholique. 
D'ailleurs l'Église et les gouvernements chrétiens auto- 
risaient le recrutement de ces milices en Europe ^ 

L'Almohade Abd el Moumen, le chef de la secte la 
plus intransigeante de l'Afrique, se montra tolérant 
avec les Chrétiens de l'Europe qui, sous ses prédéces- 
seurs, avaient Ihabitude de commercer avec l'Afrique, 
et il accorda, par traités, aux Génois, Pisans, Lucquois, 
etc., des droits et des privilèges divers. Ses succes- 
seurs imitèrent son exemple et permirent aux Francis- 
cains, Dominicains et Rédemptoristes de venir en 
Afrique, d'y parcourir les villes de la côte avec licence 
d'y prêcher, d'y desservir les oratoires des comptoirs 
européens, d'y administrer les sacrements, visiter les 
captifs, etc. Ils devinrent assez nombreux en 12:Î3 et 

* Voy. Mas-Latrie, op. cit. 



LA TOLERANCE MUSULMANE 79 

le pape Honorius III obtint du roi de Maroc l'autorisa- 
tion de placer un évêque à leur tète^ 

Quand saint Louis vint assiéger Tunis, Frédéric de 
Castille et Frédéric Lanza étaient présents dans l'armée 
d'El Mostancer et Alphonse de Guzman, seigneur de 
San-Lucar, devint général dans l'armée d'Abou-Yauçof, 
au Maroc. Tous ces Chrétiens, oftlciers et soldats, 
vivaient au milieu des Musulmans d'Afrique, avec leurs 
femmes et leurs enfants. Aussi les papes Grégoire IX 
et Innocent IV réclamèrent-ils à plusieurs reprises la 
cession de places fortes ou maritimes pour y assurer 
la sécurité de cette population chrétienne^. 

De nos jours, nous voyons que les Musulmans, après 
s'être étendus dans le Soudan oij ils ont trouvé des 
Païens de toutes sortes, n"y ont commis aucun attentat, 
ne s'y sont livrés à aucune violence pour gagner les 
noirs fétichistes à la religion musulmane. On a cons- 
taté au contraire que les commerçants arabes et ber- 
bères débordant de l'Egypte et de l'Afrique du Nord, 
sur les pays noirs, y ont, par leur seule présence, pro- 
pagé ITslam. 

Ni le Koran, ni la Loi traditionnelle ne proscrivent 
absolument les mariages entre Musulmans et étran- 
gers à la religion musulmane ; seuls les enfants issus 
de ces mariages devraient rigoureusement être Musul- 
mans; quant aux contractants de ces mariages mixtes, 
leur sort, au point de vue religieux, avarié avec les 



• Mas-Latrie, op. cil. 

* Ibid. 



80 LES MUSULM.V>'S FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

circonstances et avec les époques. Ainsi, en Espagne, 
une princesse musulmane donnée à un prince chrétien, 
devenait presque régulièrement chrétienne ; de même 
une princesse chrétienne mariée à un Musulman deve- 
nait Musulmane. Dans certaines familles mixtes, chez 
les Mozarabes ou MouelledsS (nés dun père arabe et 
d'une mère étrangère j par exemple, les enfants appar- 
tenaient, les uns à la religion du père, les autres à la 
religion de la mère. Il semble que cette époque de 
l'histoire des Musulmans occidentaux fut marquée par 
une large tolérance religieuse. Le contact des races fut 
intime et ne donna jamais lieu cependant à une guerre 
religieuse ou à des essais violents de conversion. Il 
s'agit ici, naturellement, de tout ce qui est antérieur à 
l'omnipotence du clergé et à l'institution du Saint-Office. 
En Afrique, comme en Espagne dailleurs, et à toutes 
les époques, les Arabes et les Berbères islamisés se 
sont montrés affranchis de tout préjugé d'origine, de 
caste ou de race, conformément à la lettre et à l'esprit 
du Koran. On y vit la plus haute noblesse s'allier à des 
Chrétiens, à des Juifs, à des Nègres, etc. C'est pourquoi 
ou trouve aujourd'hui des familles de chérifs, descen- 
dants authentiques du Prophète, ou reconnus comme 
tels, à demi N'ègres, ou issus de femmes européennes, 
vénérés par des Musulmans de race absolument 
blanche et se prétendant arabes ; des femmes chré- 



* De mouelled serait venu le mot mulâtre, et c'est probablement 
de l'espagnol rnulato, que ce mot est passé dans le français. Voy. 
Remarques sur Les mots français dérivés de l'arabe, de M. H. Lam- 
mens. Beyrouth, 1890. 



LA TOLÉRANCE MUSULMANE 81 

tiennes ou juives, françaises ou anglaises, mariées à 
des chérifs ou à des marabouts, et bénéficiant, auprès 
de tous les Musulmans, des vertus attachés à la famille 
musulmane. Ce sont là des mœurs éminemment libé- 
rales et qui ont permis à Do/y de dire, en parlant des 
Bédouins de TArabie, à qui les Musulmans d'Afrique 
sont fort ressemblants : « Guidés non par des prin- 
cipes philosophiques, mais, pour ainsi dire par lins- 
tinct, ils ont réalisé de prime abord la noble devise 
de la Pvévolution française : la liberté, légalité, la fra- 
ternité ^ )) 

La tolérance se plia aux milieux et aux circonstances 
dans les pays musulmans ; ainsi, en Syrie et en Perse, 
les kalifes de Damas modifièrent la loi selon les exi- 
gences du climat, et les larges concessions que durent 
consentir, à ce sujet, les gouverneurs de l'Espagne, 
contribuèrent, dit-on, à la détacher du kalifat d'Orient. 

Des l'année 720, au lendemain de la conquête de 
lEspagne, Abd el Aziz, fils de Moussa benXoceïr, réunit 
un conseil pour « adapter au pays les lois du Koran et 
faciliter la fusion des deux peuples. » A son instigation 
des mariages se formèrent entre individus de religions 
différentes, et il donna l'exemple en épousant la veuve 
du roi Roderic-. Monousa ou Otmane, un des chefs 
berbères qui accompagnaient Tarik, eut pour allié 
Eudes d'Aquitaine qui lui avait donné en mariage sa 
fille Lampégie. 

' Voy. Dozy, Les Musulmans d'Espagyie, t. I. p. 4. 
- Ibid., t. II, p. 43. 

IsMAEL Hamkt. - Les Musulmans français. 6 



82 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

La célèbre Flora, qui mourut martyre (851), était née 
à Cordoue d'un mariage mixte et ses frères étaient 
Musulmans. A Se ville, les restes des Romains et des 
Goths étaient devenus musulmans sous les noms carac- 
téristiques de Beni-Angélino, Beni-Sabarico, etc.^ et 
il est vraisemblable que beaucoup d'entre eux s'unis- 
saient à des Musulmans, sans répudier toute alliance 
avec les Chrétiens. Ce qui se passait à Séville devait 
se voir de façon plus ou moins fréquente, dans les 
grandes villes du kalifat. Les Beni-Hadjadj, une des 
plus grandes familles de la province de Séville, descen- 
daient, par les femmes, du roi goth Witizza, et Becr 
prince d'Osconoba qui, vers 891, régnait à Sainte-Marie 
des Algarves, était larrière-petit-lils d'un Chrétien-. 

Abou-Amir Mohammed, le grand Almanzor (938- 
1002), avait pour aïeule une chrétienne et, quand il 
débuta à la cour, comme intendant des biens du prince 
héritier de Cordoue, le kalife Hacam II partageait la 
direction des affaires avec son épouse préférée Sobeïha 
qui était Basque de naissance ^ Vers le milieu du 
ix^ siècle lAragon était au pouvoir de Mousà II des 
Beni-Casi, ancienne famille wisigothe qui avait em- 
brassé l'islamisme. Les Beni-Casi étaient alliés du roi 
de Léon, Alphonse III, qui leur avait confié l'éducation 
de son fils Ordono ^. 

Il est établi que la famille des Beni-Khattab, de Murcie, 

' Dûzy, op. cit., t. II, p. 263. 
- Ibid. 
' Ibid. 
Ibid., t. II, p. 182-1S3. 



LA TOLÉRANCE MUSULMANE 83 

cliente des Ommiades, était d'origine wisighote, 
qu'elle descendait peut-être de Théodomir. Abdérame, 
le fils du célèbre Almanzor qui remplaça comme 
ministre son frère Abdelmelic, fut surnommé Sanchol, 
diminutif de Sancho, parce que sa mère était la fille 
d'un Sancho, comte de Castille ou roi de Navarre ^ 
Ali Ibn Hazm, le ministre d'Abdérame III, descendait 
d'une famille chrétienne de Xiebla, et son bisaïeul avait 
embrassé l'islamisme. 

A propos d'un certain Saïd Ibn-Haroun de Mérida 
qui, verslOoO, reçut Santa-Maria en fief du kalife Solaï- 
man, et dont on ignorait la généalogie, Dozy dit que 
les hommes dont l'origine était inconnue aux chroni- 
queurs arabes étaient ordinairement des Espagnols-. 

Vers 1230, ElMamoun,le sultan almohade de Maroc, 
avait plusieurs esclaves chrétiennes qui pratiquaient 
librement leur religion, et l'une délies nommée Habeb 
fut la mère de son fils et successeur le kalife Al-Rachid. 
Celui-ci, comme son père, entretint un corps de dix à 
douze mille Espagnols commandés par des chefs chré- 
tiens. Ce corps jouissait, dans la pratique de sa reli- 
gion, de la plus grande liberté. Enfin ces Almohades, 
qui passent pour la secte la plus intransigeante de 
l'Afrique, confièrent assez souvent des emplois impor- 
tants à des Chrétiens ^ 

* Dozy, op. cit., t. III, p. 268. 

* Ibid, t. IV, p. 86-87. 

^ Mns-Latrie, op. cit., p. 227. 



CHAPITRE VI 

FUSION DES ARABES ET DES BERBÈRES EN AFRIQUE 

Nous venons de voir, clans les grandes lignes, l'his- 
toire séparée des Berbères et des Arabes ; nous allons 
essayer de démontrer cornaient les deux peuples se 
sont mélangés assez complètement en Afrique, pour 
former une race métisse qui nest pas sans avoir, dans 
la région maritime, quelques affinités avec les Latins. 
Jusqu'au xi^ siècle, les Arabes passés en Afrique 
furent en petit nombre; ils formaient une sorte de 
chevalerie musulmane, une élite de guerriers mission- 
naires Q:ao:nant à l'Islam de nouvelles terres et de 
nouveaux sectateurs. Ils ne retournaient pas en Orient, 
pour la plupart, et leurs descendants se tondirent 
rapidement, par les mariages, dans les populations 
indigènes. Avec les Hilaliens qui envahirent et occu- 
pèrent la Berbérie, groupés en nombreuses tribus, 
la race arabe s'implanta dans le pays et y jeta des 
racines. 

La puissance arabe s'était exercée effectivement en 
Afrique durant deux siècles et demi : commencée avec 
Okba en 669, elle tombait en 953 lorsque le prince 
fatimite MaadEl Moëzz transporta le siège du gouver- 



FUSION DES ARABES ET DES BERBÈRES EN AFRIQUE 85 

nement au Caire. Dès lors la race berbère reconquiert 
son autonomie, range les Arabes sous ses lois et fonde 
des royaumes. Le pouvoir passant dune famille à 
l'autre, leur permettra de s'élever à tour de rôle, mais 
aussi de se disperser et de se mêler à leurs alliés ou 
vassaux berbères et arabes. Les Aghlabites (806-908; 
préparèrent la fusion de ces familles en brisant les 
grandes confédérations indigènes et ce mouvement 
des populations se poursuivit sous les Fatimites qui, 
en appelant les Ketama et les Sanhadja au gouverne- 
ment de l'Empire, se mélangèrent à ces Berbères et 
dispersèrent leurs tribus dans le Maghreb, en Egypte 
et jusqu'en Syrie. 

Quant aux Hilaliens, sans cohésion, sans chefs et 
sans esprit politique, ils parcoururent l'Ifrikya et la 
bouleversèrent, puis ne surent que se diviser au ser- 
vice des émirs berbères. Parvenus au mont Rached et 
au Mzab en l'an liOO, leur extension vers l'Occident 
fut arrêtée par la puissance almoravide qui se dévelop- 
pait en sens contraire. Ce sera dès lors à la faveur des 
événements politiques, et en s'associant à la fortune 
des tribus berbères désunies elles-mêmes, que les 
Arabes se répandront jusqu'aux contins de l'extrême 
Maghreb ^ 

Les efforts des généraux arabes pour répandre 
lislam orthodoxe et, en même temps, la langue du 
Koran, chez les populations berbères, n'aboutirent que 
lentement et progressivement. Ce sont, par-dessus 

* Ibn-Khaldoun, Les Berbères, t. I, passim. 



86 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

tout, les doctrines kharedjiles et chiites, qui, en se 
répandant jusque dans le Maghreb extrême, avec une 
faveur marquée, propagèrent la langue et la littérature 
des Arabes chez les Berbères et leur inculquèrent le 
goût des livres en même temps que le culte musulman. 
Or ce mouvement religieux remonte à l'époque ou 
Meïcera, un chef de la tribu des Metr'ara (Beni-Faten) 
soulevait llfrikya et le Maghreb, c'est-à-dire à l'an 750 
de notre cre^ 

Quand plus tard ces schismes furent extirpés de 
l'Afrique septentrionale. Orientaux et Africains s'alliè- 
rent plus activement encore à la faveur des communes 
lois religieuses et sociales, au point que les usages, 
les mœurs, l'habillement et la langue des Arabes se 
répandirent chez les Berbères. Au temps d'Ibn-Klial- 
doun (xiv- siècle) déjà, des tribus berbères avaient 
oublié leur langue et leur origine. « C'est là, dit cet 
historien, les résultats que limitation du vainqueur 
amène chez le peuple vaincu-. » 

Les souverains berbères poussèrent l'imitation du 
vainqueur très loin ; ils édifièrent des capitales qui 
devinrent des centres littéraires; ils pratiquèrent et 
protégèrent la culture des lettres, des sciences et des 
arts : Sidjilmassa, Tlemcen, Tahert, la Kalaà, Bougie, 
Kairouan, eurent des écoles qui brillèrent d'un certain 
éclat et d'où la science arabe rayonnait sur toute la 
Berbérie. 

* Vov. M. E. Mercier, Histoire de l'Afrique septentrionale, t. I, 
p. 230.' 

* Histoire des Berbères, t. I, p. 303. 



FUSION DES ARABES ET DES BERBÈRES EN AFRIQUE 87 

Les causes qui favorisèrent et activèrent la fusion 
des Berbères et des Arabes en Afrique sont mul- 
tiples; parmi les plus importantes, on peut citer : 

1'' Les mariages destinés à sceller une alliance poli- 
tique ou ceux qui en étaient la conséquence, mariages 
que les facilités de la polygamie et du divorce ne 
pouvaient que m.ultiplier; 

2'' Les relations de patronage et de clientèle s"éten- 
dant de l'individu isolé aux familles et aux tribus. 
Toute tribu affaiblie par la guerre, décimée par une 
calamité quelconque, était contrainte de se disperser 
dans d'autres tribus pour assurer sa sécurité et sa 
subsistance, ou d'entrer sous la protection dune autre 
tribu. Ce lien avait existé chez les Berbères et leur 
avait permis de se grouper en confédérations; 

3° La raison politique qui obligeait un gouverne- 
ment à réduire une population remuante, batailleuse, 
indomptable. 11 y parvenait en fractionnant cette popu- 
lation dans différentes tribus éloignées ou étrangères. 
Le nom de l'ancêtre se perdait, seul celui de la fraction 
cliente subsistait, et les familles de cette fraction, en 
se fondant dans la tribu, oubliaient leurs origines, 
perdaient leur caractère et leurs traditions. Il faut 
ajouter que d'après les lois sur lesquelles était établie 
la constitution de la tribu, le commandement n'y était 
jamais exercé par une famille étrangère^; et ceci 
montre à quel point une famille pouvait se fondre dans 
une autre famille et y disparaître. 

' Voy. Seignette, op. cit., p. 707 et suiv. 



88 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

4° Les mouvements de populations et les déplace- 
ments militaires occasionnés par la guerre, les luttes 
politiques ou religieuses, les émigrations, les disettes, 
etc. Ainsi les princes musulmans de l'Espagne, de 
l'Afrique et des îles méditerranéennes, employaient 
dans toutes leurs expéditions des guerriers berbères. 
Ces armées faisaient de grands déplacements et ne 
revenaient pas toujours au point de départ ; elles pré- 
féraient se fixer dans des régions soumises ou con- 
quises, et s'alliaient aux habitants. Dans ces armées 
se voyaient aussi beaucoup de guerriers arabes et de 
mercenaires européens, et ainsi composées, elles pri- 
rent part à toutes les entreprises, à tous les établis- 
sements des Musulmans 5 elles servirent toutes les 
factions, épousèrent toutes les rivalités qui troublèrent 
les États, petits et grands; 

b*' L'intérêt supérieur de la conservation imposait la 
plus grande prudence aux familles déchues qui avaient 
commandé, gouverné ou régné ; elles devaient se 
disperser et se cacher avec soin, pour échapper aux 
périls que leur faisait courir leur origine ^; 

6° Enfin, à une époque rapprochée de nous, les 
confréries religieuses, en groupant des tribus et des 
populations de différentes origines, sous le patronage 
du même saint, ont activé entre elles la fusion par les 
mariages. 

Dès l'arrivée des tribus hilaliennes en Ifrikya, l'émir 
El Moëzz Ibn-Badis, qui gouvernait le pays au nom des 

' Voy. dans Ibn-Khaldoun, t. I. p. io3 de V Histoire des Ber- 
bères, la dispersion de la famille des Idricides. 



« 



FUSION DES ARABES ET DES BERBÈRES EN AFRIQUE 89 

Fatimites, se concilia l'appui de l'émir des Riali, en 
épousant sa fille. Quand, en 1054, son Empire se divisa 
entre les mains des chefs arabes; il maria ses filles à 
trois de leurs émirs, afin d'assurer sa propre sécurité ^ 
Du temps dIbn-Khaldoun, déjà, les Arabes occu- 
paient les provinces de Bougie et de Constantine, le 
pays des Zouaona, Ketama, Adjiça et Houara ; et il n'y 
avait plus que quelques montagnes difficiles où des 
fractions de ces Berbères se maintenaient ^ A la même 
époque les Beni-Ifrène et les Houara de la Tripolitaine, 
soumis aux Arabes soléimides, vivaient au milieu 
d'eux et s'étaient identifiés à eux, au point d'en avoir 
oublié la langue berbère •^ tandis qu'entre Barka et 
Alexandrie, une autre population houaride faisait partie 
intégrante des Azza, tribu soléimide des Heib, à 
laquelle elle s'était entièrement assimilée *. Les Oulhaça 
de la plaine de Bône, fraction détachée des Xefzaoua, 
avaient fait comme les Houara et s'étaient assimilés aux 
Arabes par les mœurs et la langue^; il en est de même 
de leurs frères cantonnés actuellement au nord de 
Tlemcen. On peut citer aussi les Beni-Djaber, Arabes 
Djochem qui, vers 13o0, se sont mêlés et confondus, 
dans le Tadla (Maroc) avec une population zénarienne, 
branche de la famille des Louata^ Enfin, dans le désert 

* Histoire des Berbères, t. I, p. 34 et suiv. 
- Ibid.,t. I, p. 197. 

* Ibid. 

* Ibid.,i, I, p. 278. 
^ Ibid., t. I, p. 230. 
« Ibid.. t. I, p. 282. 



90 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

Maghrébin et dans le Touat en particulier, la popula- 
tion sédentaire est composée de Meteghara ou Beni- 
Fatène, auxquels se sont incorporés des Berbères de 
toutes les tribus et des Arabes Makil. 

Ibn-Khaldoun nous montre les nomades hilaliens 
transportés en Espagne, oii ils combattent pour les 
iVlmohades, réveiller leurs vieilles querelles et recom- 
mencer leurs luttes fratricides en saillant aux dynasties 
berbères qui se disputent la prépondérance politique. 
En Afrique ils font de même, et certaines de leurs 
tribus y sont transportées d'Iirikya en Maghreb extrême, 
comme les Djochem et les Riah cantonnés par Yacoub 
El Mansour, roi Almohade de Maroc, entre Tanger et 
Salé où ils devinrent sédentaires ^ 

D'autres, comme les Zoghba, vont s'établir au ]\Izab 
et dans le Djebel Rached, où ils forment une confédéra- 
tion avec les Beni-Badine, branche de la famille Zénète. 
Les Douaouida (Riah) renoncent à la vie nomade pour 
se fixer dans le Zab, tandis que les Béni-Corra (Amour) 
se dispersent dans les autres tribus et dans les villes ^ 
Vers 1233, enfin, on voit les Dahhak et Latif (Athbedj) 
affaiblis, se disperser aussi dans les oasis du Zab. 

Le même auteur nous apprend que les Mérinides 
(Zénètes), vers 1260, s'allièrent par des mariages avec 
les Beni-Mohelhel de la famille des Kliolt (Djochem), 
de même que les Almohades (Masmouda) avaient 
l'habitude de faire avec la tribu de Sofyane (Djochem). 
Ceux-ci vivaient en sédentaires sur la lisière du 

* Histoire des Berbères, t. I. 
- /ôiV/., t. I. p. 9i etsuiv. 



FUSION DES ARABES ET DES BERBÈRES EN AFRIQUE 91 

Temesna, entre Salé et Maroc ; seuls les Hareth et les 
Kelabïa, parmi eux, erraient en nomades clans le pays 
de Sous^. Ibn-Khaldoun dit encore « qu'une tige coreï- 
cliide se serait entée sur la souche masmoudienne et 
un même esprit de tribu les aurait assimilées, ainsi 
que cela arrive quand la généalogie d'un peuple se 
confond dans celle d'un autre- ». Les Arabes Makil se 
sont mélangés à des Zénètes dans le Touat, le Gourara 
et le Tidikelt et à des Guezzoula dans le Sous". 

Le mouvement de fusion, comme on le voit, était 
déjà accusé au temps d'Ibn-Khaldoun, vers la fin du 
xiv^ siècle, et ce mouvement a eu le temps après 
neuf siècles de cohabition des races, de s'accomplir 
par l'absorption quasi-entière de l'élément asiatique, 
dans l'élément africain. 

En Espagne, pendant les huit siècles de l'occupation 
musulmane, les Arabes et les Berbères se mélangèrent 
entre eux et aussi avec l'élément européen ; il en fut 
de même en France dans la Septimanie *. Après que 
le kalifat de Cordoue se fut séparé de l'Orient, l'élé- 
ment arabe devint très inférieur en nombre et, après 
l'apport considérable et capital de l'invasion hilalienne, 



' Histoire des Berbères, t. 1, p. 61 et suiv. 

' Ibid., t. II. p. 282. 

~ Ibid., t. I, passim. 

* La Septimanie était une cinquième province de l'Espagne 
musulmane ayant pour villes principales : Narbonne, Mmes, 
Garcassonne, Agde, Maguelonue et Lod'ïve. Elle fut occupée 
en 719 par les Sarrasins et reprise par Pépin le Bref en 759. Mais 
cette reprise n'empêcha pas les Arabes de conserver dans la 
contrée leur résidence et leurs biens. 



92 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

la population musulmane ne fut plus alimentée, en 
Espagne et dans les îles de la Méditerranée, que par 
les Berbères affluant de l'Afrique. Arabes et Berbères 
se mélangèrent comme nous l'avons dit, avec les habi- 
tants du pays ; ils recherchaient les femmes chré- 
tiennes, et ces alliances étaient fréquentes dans toutes 
les classes de la société. Ce mélange de trois peuples 
répété pendant des siècles, sur un même sol, dut finir 
par produire une race nouvelle où l'élément berbère 
était dominant. Cette race a été chassée de l'Espagne 
par les rois catholiques, et on estime à trois millions 
d'individus, le nombre des sujets musulmans que ce 
pays perdit, depuis la chute de Grenade jusqu'à la 
dernière expulsion qui eut lieu en 1610. 

En admettant que, de ce nombre, la moitié ait été 
massacrée en Espagne ou à Tarrivée en Afrique, c'est 
un million et demi d'individus qui, il y a à peine trois 
siècles, a achevé de s'incorporer dans une population 
qui était déjà elle-même un mélange d'Arabes et de 
Berbères. Chez les uns comme chez les autres se 
trouvaient de nombreux Chrétiens convertis à l'isla- 
misme. Ce sont ces derniers qui, en 1499, quand les 
persécutions commencèrent dans le royaume de Gre- 
nade, furent revendiqués par l'archevêque de Tolède 
Ximenès de Cisneros comme appartenant à l'Eglise ; 
ces anciens Chrétiens devenus Musulmans ou leurs 
descendants se nommaient Elches. 

Lorsque la dynastie nasseride fut fondée à Gre- 
nade par Ibn-El-Ahmar, elle y attira des populations 
expulsées de Cordoue, de Séville, de Niebla, de Xérès, 



1 



FL'SIOX DES ARABES ET DES BERBÈRES E-\ AFRIQUE 93 

de Valence et de Murcie. Cétait un mélange de 
familles, de fractions et de tribus, qui se groupèrent 
sans distinction de races ; débris informes de popula- 
tions arabes et berbères désagrégées par les armes 
chrétiennes. Ces débris, confinés dans cet étroit espace 
de 1238 à 1492, se mélangèrent durant plus dun siècle, 
avant de passer en Afrique. 

Nous avons vu l'arabe, comme langue et comme 
littérature, se propager chez les Africains par l'intro- 
duction de l'Islam orthodoxe, d'abord, puis par celle 
des schismes kharedjite et chiite ; ensuite par l'accès 
au pouvoir de plusieurs familles berbères qui fondèrent 
des dynasties, créèrent des centres littéraires et des 
écoles d'enseignement arabe ; enfin par les sectes almo- 
ravide et almohade qui dominèrent sur tout l'occident 
musulman. Nous avons vu marcher de pair et s'ef- 
fectuer parallèlement la fusion de l'élément asiatique 
musulman et de l'élément africain musulmanisé. 

De tout cela il reste aujourd'hui d'importants ves- 
tiges berbères comme noms de lieux, et des traces 
nombreuses des origines ethniques berbères, dans les 
tribus que nous disons encore arabes, beaucoup plus 
à cause de leurs mœurs, qu'à cause de leur origine 
certainement. 

On retrouve encore, aux emplacements assignés par 
Ibn-Khaldoun, quelques noms de tribus arabes qui y 
résidaient de son temps, mais on peut dire que si le 
nom a survécu aux vicissitudes de la tribu, celle-ci s'est 
transformée, sinon fondue, par l'infiltration berbère. 

La famille Athbedj est représentée par les Drcïd, 



94 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

Oulad Atïa de Constanline, les Amour du département 
dOran, les Mehaïa de la frontière marocaine, les Oulad 
Djerir du Sahara oranais, les Doui-Meterref, les Trafi 
de Géryville et de Méchéria, les Braz de Miliana. On 
retrouve des Riah dans l'arrondissement de Tlemcen, 
des Mirdas à Constantine et des Mekhadma dans le 
Sahara central. 

Les Zoghba ont laissé, dans le département dOran, 
les Soueïd, les Flitta de Zemmora et de la Mina, les 
Medjaheur deMostaganem, les Hassassna de Saïda, les 
Akerma de Tiaret, Géryville et Méchéria, les Khachna 
et Beni-Moussa de la Mitidja, les Djouab d'Aumale et 
les Djendel de Miliana. 

Les Amer ont comme représentants les Oulad 
Yap-oub d'Aflou, les Chafaï et Meterref (Hamyane) de 
Méchéria. les Beni-Xaïl de Djelfa, les Sahari, et Doui- 
Ziane de Tiaret. 

Les Makil et Adi ont laissé les Taàlba d'Alger, 
les Ghocel de Tlemcen, les Oulad Belhoceïne de Tia- 
ret, les Oulad Amrane, Beni-Thabet et Doui-hassane de 
Saïda. 

Les Soléïm se rappellent par les Mhamid de Mas- 
cara et de Constantine, les Alaouna de Tiaret, les 
Nouaïl de Djelfa, les Oulad Aouf de Saïda, les Oulad 
Bellil d'Aumale et les Troud du Sahara constantinois. 

A cet éparpillement des familles arabes répond un 
égal éparpillement des familles berbères, et depuis le 
xiv^ siècle, le voisinage a permis aux Africains dabsor- 
bcr les Arabes ou de se transformer au point de leur 
ressembler aujourd'hui. 



FUSION DES ARABES ET DES BERBÈRES EN AFRIQUE 95 

Les Oulad Rechaïch de lAurès sont issus de la 
famille Houara dont les fractions sont éparses de la 
Tripolitaine au Maroc et aux confins du Soudan. Ces 
Rechaïcii vivent en Arabes nomades et se croient issus 
des Hilaliens avec qui ils se sont mélangés. D'autres 
Houara occupent le pays qui s'étend de Tébessa jus- 
qu'à Bône et sont devenus Henancha, Nemamcha et 
Harakta, après s'être arabisés par des mélanges avec 
leurs voisins soléïmides : les Mirdas, Athbedj Garfa et 
Dreïd. Lntre Constantine et Sétif les Ketama-Sedouï- 
kech sont devenus Oulad Abd-Ennour par le contact 
avec les Sahari, Akerma et Hamyane de la même 
région. 

Les Oulhaça de la plaine de Bône sont arabisés 
depuis fort longtemps et au nord du Ilodna les Righa 
sont devenus Arabes de mœurs et de langue, en absor- 
bant des familles douaouida, sans doute. 

Dans le Zab, à Ouargla, à Touggourt, les Zénètes 
sindjas, Beni-Ouargla, n'ont pas dû disparaître entiè- 
rement; en tous cas, ces Berbères y sont revenus et 
s'y sont mélangés avec les Arabes athbedj, latif, dah- 
hak, dont les noms ont disparu. 

La région d'Aumale est aujourd'hui entièrement 
arabisée ; elle était autrefois peuplée de Berbères san- 
hadja qui ont absorbé des Soléïm (oulad Bellil), des 
Zoghba (Yezid et Djouab), des Douaouida (Riah), etc. 
Ils sont arabisés aujourd'hui sous les noms de Oulad 
Driss. Oulad Slama, Adaoura et même sous les noms 
berbères de Beni-Intacen, Bou-Gaouden, etc. 

Dans la Mitidja et les montagnes qui limitent celte 



96 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'AFRIQUE 

plaine, les Sanhadja ont absorbé des Makil-Taâlba. 
Dans les régions de Médéa, Miliana etTenès, les Magh- 
raoua Oulad Mendil elles Zénètes toudjine se mêlèrent 
à des Athbedj : Malek, Dialem, Attaf et Braz, des 
Zoghba : Djendel, etc. 

La ville de Laghouat était, avant l'invasion hilalienne, 
habitée par des Zénètes maghraoua qui remontaient 
jusqu'au nord des hauts plateaux. Us ont dû se mélan- 
ger avec des familles arabes makiliennes, soléïmides 
et zoghbiennes. On trouve à leur place, aujourd'hui, 
des Mekhalif, des Larbaà, Saïd Otba, Oulad Ismaïl ; 
seules quelques tribus ont conservé le nom de famille : 
les Seraghna ou BeniSerghine, fraction des Laghouat- 
Kcel. Le gros de ces Laghouat-Kcel, inféodés à la 
famille maraboutique des Oulad Sidi-Cheïkh, avec la- 
quelle ils ont des alliances, sont entièrement arabisés. 
Dans le département d'Oran l'arabisation a été plus 
générale, et on ne trouve de groupes berbères ayant 
conservé leurs caractères propres que dans quelques 
montagnes avoisinant le Maroc. Partout ailleurs se 
sont substitués la langue et les usages arabes ; mais 
au mélange des noms arabes et berbères on reconnaît 
le mélange des familles. 

On trouve à Ammi-Moussa : des Oulad El Abbas, 
des Oulad-Defelten, Miknaça, Oulad Ismeur, des Oulad 
Sabeur, des Oulad Berkane, Matmata ; à Hillil, Takkourt, 
Ouillis, Tazgaït, Mediouna : des Oulad Maallah, des 
Seddaoua ; 

AKalaa(desBeni-Rached),àMazouna:dcsHemadna, 
Oulad Selama, Flitta, Oulad Sidi-Brahim, Mehal; 



FCSIOX DES ARABES ET DES BERBÈRES EN AFRIÛUE 97 

A Mostaganem, à Relizane, Ouàrizane, Mezeghrane, 
Aïn-Tedles : des Medjaheur, Hamyane, Oulad Bou- 
Abça, Hassainïa, Ghoufirat; à Zemmora, Tiaret, Mon- 
dez, Takdemt : des Oulad Lakred, Aouïssat, des Oulad 
Ben-Affane, des Beni-Louma (Iloumène) des Flitta, 
Oulad Soueïd, Sahari ; 

A Mascara, Tighennifme, Cacherou, Tizi, Egheris, 
Takhmaret, Tafrenda (Frenda), Taoughezzout (Kalaa 
d'Ibn-Selama) : des Mhamid, des Hachem, des Oulad 
Sidi El Abbas, des Oulad Sidi-Dahho, des Khallafa, 
Hassinat, Ghouadi, Oulad-Ziane ; 

A Saïda, Ouizert, Taghia, Aïoun El Branes, Tircine, 
Tagouraya; des Hassassna, Djaàfra, Beni-Mathar, 
Oulad Aouf, Oulad Sidi Khélifa, Oulad Daoud; 

A Sidi-Bel-Abbès, Tessala, Tenira, Tirenat, Tifdles, 
Zerouala, oued Taourira : des Beni-Amer, des oulad 
Riab, des Oulad Balegh, Hamyane, Oulad Sidi-Tagoub ; 

A Oran, Misserguine, Tleïlat, Tamezzougha, xVghbal : 
des Oulad Sidi-Ghalem, des Beni-Amer, des Ghomra, 
des Oulad Sidi-Bakhti ; 

xVTlemcen, Témouchent, Rachgoun ; des Oulad Mi- 
moun, Beni-Smiel, Oulad Riah, Oulhaça, Beni-Ournid, 
Beni-Mishel, Beni-Ouâzane, Oulad Sidi-Ali ; 

A Nedroma. Maghnïa, Mazzer Adjeroud : des Oulad 
Sidi-Medjahed, des Beni-Ouacine, des Beni-Bou-Saïd, 
Djouidat, Angad, Oulad Ennehar, Beni-Senous ; 

A Aïn-Sefra. Tiout, Sefissifa, Founassa, Mograr, des 
Amour, Merinatte, Cheurfa, Oulad Sidi Cheïkh ; 

A Géryville, Aflou, Lelmaïa (El-Maïa; Brizina, Taouïala 
Tadjerouna, des Trafis (Metherrefj, des Oulad Ziad, des 

IsiiAEL Hamet. — Les Musulmans frauçais. 7 



98 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

Oulad Sidi-Cheïkh, des Ahl-Istiten (Stiten) des Aker- 
ma, des Oulad Maàlia, Oulad aïssa-ou-gueraridj, des 
oulad Yagoub, des Amour, etc. 

Les Beni-Guil de la frontière marocaine qui se croient 
Arabes sont cependant des descendants des Béni Abdel 
Ouad de Tlemcen et se composent encore de deux 
fractions : les Beni-Yaghmoracène et les Beni-Goum- 
mène dont les noms sont significatifs. Il y a apparence 
que les Beni-Goumi. sédentaires de la vallée de la Zous- 
fana, ont la même origine que les Beni-Goummène. 

Les Amour dAïn-Sefra, frères de ceux qui vivent à 
Allou et dorigine zénète comme eux, semblent des 
Arabes, et un petit groupe parmi eux, les Merinatte, 
semblent un reste des Beni-Merine qui régnèrent sur 
tout le Maghreb. 

Enfin l'Emir Abd-el-Kader qui passe pour le champion 
de l'indépendance arabe en Algérie a été un Berbère 
champion de l'Islamisme. Il appartenait, en efïet, à la 
tribu berbère toudjinite des Hachem-Gheris qui eurent 
Mazouna pour capitale et occupèrent le pays jusqu'à 
rOuarensenis et Lemdïa (Médéa\. capitale d'une autre 
famille berbère, les Beni-Lemdïa. 

On peut conclure, de ce qui précède, l'assimilation 
prononcée, importante de la civilisation arabe de 
langue, de littérature, de science, par les Berbères. 
Ceux d'entre eux qui s'illustrèrent dans les lettres 
arabes ne sont pas rares et on peut citer, parmi les 
plus connus : 

Ahou-Abdallah Mohammed ben Ali ben Toumirt, 
jurisconsulle et médecin, mort en 1001, et qui serait 



FUSION DES ARABES ET DES BERBÈRES EN AFRIQUE 99 

l'auteur de cinq cents ouvrages dont les bibliothèques 
ont gardé quelques traces^. 

El Moëzz Ibn-Badîs, prince ziride f I007-I06i), qui a 
composé l'ode intitulée « Nafahat Kodsiyya » (Effluves 
sacrés). 

Abou-Abdallah Mohammed Ibn-Toummert des Mas- 
mouda (1092-1130;. Etudia en Espagne et en Orient et 
fonda la secte des Almohades. A écrit des traités de 
théologie et de jurisprudence et un ouvrage de théolo- 
gie religieuse : Kanz-el-Oloum. 

Abou-Zakaria Yahya ben Abi Bekr d'Ouargla, mort 
en 1078, laissant une histoire des Imams Ibadites du 
Mzab. 

Ahd-el-Wahid eZ-J/arra/coc/ze (1185-1216), qui a laissé 
son histoire des Almohades, intitulée « Kitab el mo'gib » . 

Aboul-hassan Ali C hadouli {Wdiô-l^oS) des Ghomra 
près de Ceuta. A laissé la fameuse Litanie de la mer 
ou Hizb el Bahr et El Mokaddima el Ghazzyya (La Préface 
de Gazza . Il créa une Ecole philosophique et mystique-. 

Ahmed-el-Ghabrini, de la tribu des Ghabra de Bougie 
(1246-1314j. Fut cadi dans cette ville et a laissé une 
galerie des littérateurs de Bougie au vii*^ siècle de l'hé- 
gire intitulée Onwan ed-dirâya. 

Abou-Abdallah Mohammed ben Dawoud el San- 
hadjy, connu sous le nom d'Ibn-Adjourroumi, mort 
en 1324. Rédigea pour son fils son « Introduction à la 

' La plupart des renseignements qui suivent sont empruntés à 
\ix Littérature arabe de M. Clément iluart. Paris, 1902. (Librairie 
Armand Colin.) 

* Clément Huart, Littérature arabe. Cf. MM. Depont et Cop- 
polani. 



100 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l' AFRIQUE 

connaissance de la langue arabe ». Cet ouvrage a été 
traduit et expliqué par L. Bresnier qui dit que son 
succès a été si général qu'il est devenu la base des 
études grammaticales des peuples musulmans de tous 
les pays et que l'usage s'en est conservé sans modifi- 
cation jusqu'aujourd'hui ^ 

Abou Hayyan Mohaynmed hen Yousoûf, de la tribu 
berbère de Xafza, surnommé ElDjayyàni — de Jaën — 
où vivaient ses ancêtres (12o6-i 345;. Parcourut l'Afrique 
et l'Orient, était polyglotte et écrivit en plusieurs 
langues. On a de lui un ouvrage sur la langue turque 
intitulée a Idrak » et des poésies populaires « Mowach- 
chahât ». 

Ala Eddin AU et Bahâï, d'origine berbère, mais né 
à Damas, mort en 1412. Compila la Matali el Bodoùr 
(Lever de la pleine lune). 

Aboul Abbas ben Ahmed ben Aïssa El Bor)ioussi el 
Fassi, connu sous le nom de Zerrouk (1429-1494). Etu- 
dia près de Soyoùti et composa de nombreux ouvrages 
qui ont été hautement appréciés. Professa à Bougie 
l'enseignement scolastique des Chadoulia-. 

El Hadj Ahmed ben Omar ben Mohammed Agît des 
Berbères sanhadja, né à Tombouctou, mort en lo36. 
En 1445 il fit à la Mekke un pèlerinage au cours duquel 
il connut Soyoùti, vécut dans les villes du Soudan où 
il se consacra à l'enseignement. 

* Djarroumya, Grammaire arabe élémentaire. Alger, 1846. 

- Yoy. Depont et Coppolani, Les Confiseries religieuses. Cf. 
René Basset, Dictons satiriques attribués à Sidi-A/imed-ben- 
Yousof. Paris, 1890, p. 7 et 8. 



FUSION DES AR\BE.S ET DES BERBÈRES EN AFRIQUE 101 

Son frère Cheikh Mahmoud ben Omar (1463-1548), 
exerça les fonctions de cadi au Soudan, où il intro- 
duisit le (c Précis de Sidi-Khalil » qu'il expliquait, et la 
Modawana de Sahnoùn. 

Si Ahmed ben Youcef Merini el Houari el Rachedi, 
né à la Kalaà des Beni-Rached (entre Mascara et Hillil). 
Etait des Beni-Merin Houara qui enlevèrent la Kalaà 
aux Beni-Iloumi (Toudjine). Est considéré comme fau- 
teur des dictons satiriques traduits par M. R. Basset ^ 

Ahmed ben Ahmed ben Omai% fils de Mohammed 
Aqît (loo2-lo83). Étudia la théologie, la logique et la 
tradition ; se distinguait par son érudition, parmi les 
savants de son époque. 

EV Aqibben Abdallah El Ansaï7imanLné à ïakfvla, 
village berbère des frontières du Soudan, reçut les 
leçons de Soyoùti au Caire. Renommé pour son élo- 
quence ; a laissé quelques traités de jurisprudence. 

Aboul Abbas Ahmed Baba, né à Arawàn (1566-1627) 
descendait d'Ahmed ben Omar. Enseigna la jurispru- 
dence et écrivit le « Tekmilet ed-dibadj « dictionnaire 
biographique des savants malékites, ainsi que des 
ouvrages de jurisprudence, de grammaire, etc. 

Sid Abderrahman ben Abdallah ben Ahmed el Ted- 
jani. Auteur du « Collier de perles précieuses ». Le 
cheikh Bou-Ras, dans ses « Récits surprenants et nou- 
velles agréables » cite cet auteur parmi les liommes de 
science des Beni-Toudjine -. 

Abou Mohammed Abd el Aziz el Filali el Mei^keniel 

' René Basset, op. cit. 

* Voy. Revue africaine, n» 203, p. 242. Trad. de M. L. Guin. 



102 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

Maghraoui ^ mort à Fez où il était grand cadi vers 
1605. Etait célèbre par son grand savoir et les sen- 
tences qui lui sont attribuées ^ 

Mohammed eç-Caghir ben el-hadj el-Wafrani ('de la 
tribu chelha des Oufràn), occupait une situation offi- 
cielle à la cour du sultan Mouley-Ismaïl. Mourut vers 
1732, laissant une histoire de la dynastie saâdienne 
(loli-1670) intitulée « Nozhet-el-hâdi ». 

Enfin y Émir Abd-el-Kader ben Mahieddine descen- 
dait, par les Hachem-Gheris, de la famille berbère des 
Toudjine (Zénètes-Ouacine). 11 a laissé le « Dhîkra el- 
Aqil )) (Rappel à lintelligent), traduit par G. Dugat et 
des Règlements militaires traduits par F. Patorni. 

Ce ne sont là que quelques noms parmi les plus con- 
nus : on en pourrait citer beaucoup d'autres ; et ils 
sont fort nombreux, sans doute, ceux qui, vivant en 
Espagne, oublièrent, sciemment ou non, leur origine 
africaine quïls remplacèrent dans leurs noms, par des 
adjectifs ethniques espagnols. 

Nous conclurons donc en disant que les Berbères, 
sauf les exceptions de populations isolées — montagnes 
et Sahara, — ont pris la civilisation arabe comme 
langue et littérature, avec la religion musulmane. Us 
se sont arabisés, mais en même temps ils sont deve- 
nus dominants, après avoir été conquis. Il s'est passé, 
en somme, pour les Berbères ou Africains musul- 
mans, ce qui s"est passé pour les Berbères ou Africains 
romains. 

' Voy. Henry de Castries. Us Gnomes de Sid-Abcl-Er-rahman- 
el-MedJdoub, Paris, 5 896. 



)0S 



DEUXIEME PARTIE 
LE PRÉSENT 



CHAPITRE PREMIER 

LA SOCIÉTÉ MUSULMANE AU MOMENT 
DE LA CONQUÊTE FRANÇAISE 

Durant le xv^ siècle, alors que les dynasties berbères 
achevaient de s'éteindre, des marabouts venus du 
Maghreb extrême, avaient trouvé le pays en proie à la 
plus sombre anarchie. Sous leur patronage se for- 
mèrent des groupes de population, plus ou moins 
importants, quils dominèrent par leurs vertus et par 
leur savoir. En s'appuyant sur la Loi et la légalité, ils 
purent réprimer les violences et ramener une lueur de 
civilisation parmi ces populations qu'ils arrachèrent, 
de la sorte, à un fatal retour vers la barbarie primitive. 

Simultanément s'étaient formées les confréries reli- 
gieuses qui, à l'origine, jouèrent un rôle identique ; 
elles contribuèrent, en effet, à ramener un peu d'ordre, 
elles ouvrirent des écoles dans les centres religieux 
qu'elles fondèrent, et répandirent l'instruction. Enfin, 
quelques chefs politiques, dans les montagnes et dans le 



10 1 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

Saliara, se créèrent de petites principautés, et tout ce 
pays, aux mains de princes ou de saints, vécut, dès lors, 
dune vie identique à celle de l'Europe du moyen âge. 

Mais celte organisation nouvelle n'avait créé que 
des groupements par clans, par ço(fs religieux ou poli- 
tiques, qui demeurèrent autonomes, leurs chefs eux- 
mêmes étant gagnés à cet esprit de çoff qui est étran- 
ger à toute idée de nationalité et de patrie. Ils ne 
cherchèrent donc jamais à se lier entre eux, et c'est 
pourquoi les populations demeurèrent divisées et 
désarmées devant les envahisseurs chrétiens ou 
musulmans. 

Il en était ainsi quand les frères Barberousse chas- 
sèrent les Espagnols et fondèrent lOdjeac ; et le régime 
turc ne se maintint en Berbérie pendant plus de trois 
siècles, qu'à la faveur de ces divisions qu'il entretint 
à son prolit, jusqu'en 1830. 

La population, à cette époque, était répartie de la 
manière suivante : 

Les villes de la région maritime avaient reçu les 
Musulmans chassés d'Espagne de 1492 à 1610 ; Honeïn, 
Oran, Mostaganem, Cherchel, Alger, Dellys, Bougie, 
Bône et Collo en avaient recueilli le plus grand nombre 
et les nouveaux venus s'étaient fondus dans la popula- 
tion de ces villes déjà très mélangée. 

Les Berbères Ketama ou leurs descendants occu- 
paient le pays qui s'étend de Collo à Bougie, au nord, 
et de Gonstantine àSétif, au sud; ils avaient conservé, 
dans les montagnes, les caractères de langue et de 
mœurs de leur race, et ils s'étaient arabisés dans les val- 



LA SOCIETE MUSULMANE AU MOMENT DE LA CONQUETE Kio 

lées et dans les plaines où les Arabes avaient pénétré. 

Entre Sétif et le Hamza (Bouira'i, des tribus sanhad- 
jiennes s'étaient arabisées et mêlées à des llilaliens. 
Dans le cœur de l'Aurès, l'élément zénète s'était main- 
tenu avec sa langue et ses mœurs, tandis que d'autres 
éléments berbères : Oulhaça, Sanhadja, depuis Batna 
jusqu'à Bône, s'étaient arabisés; de même les Indi- 
gènes de la région comprise entre Collo et la frontière 
tunisienne et les Houara cantonnés entre Souk-Ahras, 
Tébessa et Aïn-Beïda. 

Par contre, les tribus arabes fixées dans le Tell, le 
Zab et le Hodna s'étaient mêlées aux tribus indisrènes 
qu'elles avaient arabisées. Dans le Sahara, quelques 
tribus arabes pouvaient passer pour pures et élaient 
commandées par de grandes familles comme les Bou- 
Akkaz et les Ben Ganna. D'autres grands seigneurs 
s'étaient constitué des principautés dans le Tell; 
c'étaient les Mokrani dans la Medjana et les Oulad- 
Achour dans le Ferdjioua. La ville saharienne de Toug- 
gourt obéissait aux Ben-Djellab et enfm une Zaouïa 
importante existait dans l'Oued-Sahel, à Akbou, dont 
le chef était Si Ben Ali Chérif. 

Les habitants du Djurdjura étaient restés, pour la 
plupart, purs de tout mélange avec les tribus arabes, 
comme les Toudjine et Maghraoua occupant le pays 
entre Cherchel et l'Ouarsenis et les Zénètes Mzab du 
Sahara. Ailleurs les tribus berbères étaient arabisées 
de langue et de mœurs et les tribus arabes s'étaient 
mêlées à elles, à peu près partout. 

Les principales familles exerçant le commandement 



106 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l' AFRIQUE 

étaient les Mahieddine de la Mitidja, les Ben-Zàmoum 
de la vallée du Sébaou, les Oulad Oa-Kaci des Am- 
raoua et les Cheïkh-Ali de Laghouat. L'influence reli- 
gieuse appartenait surtout à Sidi-Embarek de Koléa et 
à Tedjini d'Aïn-Madhi. 

Dans la généralité de la province dOran, l'arabisa- 
tion des tribus zénètes avait été complète, ainsi que 
le mélange des races. Quelques montagnes avaient 
conservé des éléments berbères relativement purs 
dans le pâté montagneux qui entoure Tlemcen au nord 
et àFouest, principalement. L'influence religieuse était 
aux Oulad Sidi-Cheïkh dans le sud, à la famille de 
l'Émir dont le père était obéi à Mascara et Saïda et à 
celle de Si Mohammed ben Brahim de Sidi-Bel-x\bbès. 
Quelques familles exerçaient le commandement à Tia- 
ret, dans le Djebel-Amour et chez les Beni-Amer, entre 
Cran et ïlemcen. 

Les i'2 à loÛOO Turcs qui étaient répartis dans les 
résidences des Beys et dans les autres villes de garni- 
son, quittèrent le territoire du gouvernement d'Alger 
après la capitulation; seuls les Goulouglis, au nombre 
de cinq à six mille', restèrent dans le pays avec un cer- 
tain nombre de renégats. 

Malgré une occupation de trois siècles, les Turcs 
étaient loin d'avoir étendu leur pouvoir sur l'ensemble 
du pays, et il s'en fallait que les populations leur fus- 
sent également soumises. En effet, ils ne commandaient, 
en réalité, qu'à un petit nombre : tribus raias, ou sujets 

* Venture de Paradis. Alger au XVllI^ siècle [Revue africaine, 
n° 234, p. 117 et suiv.), publié parM. E. Fagnan. 



LA SOCIÉTÉ MUSULMANE AU MOMENT DE L\ COXOUÈTE 107 

payant Timpôt et tribus makhzen, ou agents du o-ou- 
vernement. Ces tribus représentaient à peu près le 
huitième de la population que la France administre 
actuellement ^ Les autres tribus qui étaient vassales 
ou indépendantes se trouvaient réparties sur toute la 
surface du pays. 

L'examen de la carte- donnant le peuplement de 
l'Algérie sous les Turcs montre combien était restreinte 
leur occupation du pays. En effet, au lieu d'étendre pro- 
gressivement leur domination des rives de la Méditer- 
ranée vers le sud, de se créer un territoire d'un seul 
tenant, formant bloc, ils n'eurent que des fragments 
de territoire, sans cohésion, sans lien, oii aucune 
organisation puissante nétait possible, oi^i aucune sécu- 
rité ne pouvait régner et par suite, aucune prospérité. 

On a pu admirer chez les Turcs d'Alger l'habileté 
avec laquelle ils surent tirer leurforce du pays conquis, 
s'appuyer sur une partie du peuple vaincu pour domi- 
ner l'autre partie et faire rendre le maximum avec un 
minimum d'efforts. Il n'en reste pas moins établi que 
les impôts de toutes sortes dont ils accablèrent le pays 
n'auraient pas sufli à entretenir leur milice^, et que la 
véritable source de leur richesse, à l'époque la plus 
heureuse de leur domination, était la course, les 
grosses redevances que leur servaient les puissances 



* Voy. Rinn, J.e royaume d'Alfjer sous le dernier Dey [Revue 
africaine, n" 2!i>o-2i6, p. 123 et suiv.) 

" Voy. à la fin du volume. 

' De Grammont, Histoire d'Alger sous la domination turque, 
p. 232. 



108 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

européennes qui recherchaient leur alliance pour avoir 
la sécurité sur mer, les présents consulaires, les 
rédemptions d'esclaves ^ etc. 

La décadence de lOdjeac date, en effet, du jour où 
les éléments de guerre sur mer et sur terre, dont il 
disposait, s'affaiblirent, où les puissances eurent des 
marines marchandes bien armées et bien défendues 
et des marines militaires opérant des descentes et des 
bombardements sur les côtes algériennes. Les finances 
turques baissèrent désormais, le Dey eut recours aux 
banquiers israélites et l'affaire des créances Busnach 
et Bacri fut la cause déterminante de l'intervention 
française et delà prise d'Alger. 

Il y eut dans le gouvernement des Turcs en Algérie 
quatre époques : 1° celle des Beglierbeys, successeurs 
des Barberousse, ou gouverneurs envoyés par la Porte, 
de 1546 à lo87; 2° celle des Pachas triennaux (sous 
lesquels la course prit toute son extension et devint 
une institution rapportant de gros revenus au gouver- 
nement et aux particuliers), qui dura jusqu'en 1659; 
3° celle des Aghas qui dura douze ans et fut marquée 
par les rivalités de la Milice et de la Taïffe ou corpo- 
ration des Reïs et marins qui pratiquaient la Course. 
C'est de cette époque que date la scission entre le gou- 
vernement de lOdjeac et la Porte-, 4° celle des Deys 
qui dura de 1671 à 1830; les quatre premiers Deys, 
furent des corsaires portés au pouvoir par la Taïffe, 
et tous les autres des janissaires élus par la ^lilice 

* De Grammont, op. cit. p. 236 et suiv. 



LA SOCIETE MUSULMANE AU MOMENT DE LA CONQUETE 109 

qui avait réussi à reprendre la tète des affaires. 

Sous ces différents gouvernements, le système admi- 
nistratif appliqué par les Turcs aux Indigènes resta le 
même. Ces Indigènes se divisaient en plusieurs caté- 
gories jouissant chacune d'un régime particulier. 

Il y avait : 

1° Les tribus raïas ou soumises, qui payaient les 
impôts portant sur tous les produits du sol, plus la 
Mouna (provisions de bouche) et les aouaïds ou 
impôts de coutume^ 

2° Les tribus makhzen ou au service du gouverne- 
ment qui étaient exemptes d'impôts et jouissaient de 
divers privilèges. Ces tribus fournissaient des guer- 
riers à l'autorité turque, l'aidaient à faire la police du 
pays et à recouvrer les impôts; elles lui donnaient 
aussi des fermiers, des convoyeurs, des chameliers, 
des bergers, etc. 

3° Les groupes alliés ou vassaux qui obéissaient à 
leurs chefs naturels et formaient de petits Etats libres. 
Ils ne payaient pas d'impôts, mais se faisaient large- 
ment rémunérer les services qu'il leur plaisait de 
rendre au gouvernement. 

Et 4° les groupes indépendants qui ne payèrent de 
taxes aux Turcs que pour avoir le droit de venir com- 
mercer dans les villes du Tell et du littoral, recueillir 
des offrandes religieuses, etc. 

Le pays était divisé en quatre provinces : 

l"* Celle d'Alger ou Bar Essoltane, administrée 

* De Grammont, p. 410. 



liO LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

directement par le Dey et divisée en cinq districts aux 
ordres de kaïds turcs; 

2° Le Beylik de Titeri ayant pour centre Médéa ; 

3° Le Beylik de l'ouest avec Oran pour capitale ; 

4*^ Le Beylik de lest, capitale Constantine. 

Le gouvernement turc avait à sa tête le Dey élu par 
le Divan et pris dans les rangs de la Milice, dont il 
devenait le chef. C'était un potentat qui n'était limité, 
dans lexercice du pouvoir absolu, que parles ména- 
gements qu'il devait à la Milice et à la Marine. Il était 
assisté dun conseil d'État ou Divan pour rendre la jus- 
tice, décider de la paix et de la guerre, etc. Ce conseil 
se composait : 

1° Du Khaznadji ou trésorier public, premier 
ministre ; 

^° De VAgha des camps ou chef des armées de terre 
en campagne ; 

3° De iOukil-el-hardj ou ministre de la Marine ; 

4° Du Beïtelmaldji ou directeur des domaines ; 

o" Du. K/iodJet-el Kheil ou receveur des tributs. 

Les autres dignitaires ou employés principaux du 
gouvernement, étaient : 

Le Khaznadji ou trésorier du Dey; les quatre grands 
écrivains ou Khodjas, pour les audiences ; deux cents 
petits écrivains pour les fonctions administratives : deux 
drogmans ou interprètes ; des oukils ou commis char- 
gés des magasins, de l'octroi et des douanes, et huit 
chaouchs ou agents de la police. 

Les soldats turcs ou ioldachs étaient, après leur 
enrôlement, désignés soit pour le service de terre, soit 



LA SOCIÉTÉ MUSULMANE AU MOMENT DE LA CONQUÊTE 1 1 1 

pour le service de mer ; ils avaient une solde progres- 
sive, mais ne conservaient certains avantages qu'en 
restant célibataires. Ils ne relevaient que de leur agha, 
pour tous les crimes ou délits, et c'est dans la maison 
même de cet agha, et jamais en public, qu'ils étaient 
punis ou exécutés. Enfin leurs casernes étaient des 
lieux francs, échappant à l'autorité du Dey lui-même. 

Les Couloiiglis, issus de Turcs et de femmes indi- 
gènes, servaient comme les Turcs, sauf qu'ils ne pre- 
naient jamais la garde au palais du Dey, ni à la Kasba 
et qu'ils ne pouvaient aspirer plus haut que Bey ou 
Bouloukbachi (lieutenant- colonel). Ils étaient ainsi 
tenus à l'écart de certains emplois et de certaines fonc- 
tions, en raison d'une tentative qu'ils avaient faite afin 
de supplanter les Levantins dans le gouvernement de 
VOdjeac. Les renégats avaient plus de chances qu'eux 
d'arriver à de hautes situations, et Venture de Paradis 
dit qu'il y eut des aghas renégats ne sachant ni l'arabe 
ni le turc ^ 

Les ioldachs servaient un an en garnison, se repo- 
saient l'année suivante, puis faisaient un an de 
mahalla (en campagne), et se reposaient encore un an, 
pour recommencer ensuite. Les mahallas duraient de 
quatre à six mois ; elles s'ouvraient au printemps et 
avaient pour objectif le recouvrement des impôts et la 
relève des garnisons. Chaque mahalla dive^ii son Divan 
composé des principaux chefs, mais elle était entière- 
ment aux ordres du Bey. 

* Revue africaine, n<» 220, p. 62. 



112 LES MUSULMVNS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

En 1830, YOdjeac se composait de quatre-vingt-dix- 
neuf o?V«s ou régiments; chaque orta était représentée 
par un certain nombre de sofi'as ou sections de seize 
hommes chacune. 

Alger avait une orta de 15 sofras. 

Matifou 3 — 

Tizi-Ouzou 3 — 

Boghni . 3 — 

Haniza (Bouira) 3 — 

Sour el Ghozlane (Aumale) .... 3 — 

El-Kol :Collo) 3 — 

Zemmoura (Medjana) 3 — 

Constantine 5 — 

Bône 5 ~ 

Tébessa 5 — 

Biskra 5 — 

Bougie 5 — 

Tlemcen 5 — 

Oran 10 — 

Mascara 5 — 

Mostaganem S — 

Soit en tout 86 sofras et 1 978 hommes ^ Toutes ces 
ortas, composées de Turcs et de Coulouglis, repré- 
sentaient l'infanterie. 

La cavalerie était composée de spahis et d'indigènes 
des tribus makhzen. Ces spahis étaient des Turcs et 
des Coulouglis choisis dans l'infanterie pour être 
détachés auprès des Beys; leur agha qui résidait à 
Alger était toujours un Turc. Les spahis étaient for- 

' Walsin-Esterhazy, De la domination turque dans l'ancienne 
régence d'Alger, p. 238. 



LA SOCIETE MUSULMANE AU MOMENT DE LA CONQUÊTE li3 

tunés le plus souvent et, outre que leurs biens étaient 
francs d'impôts, ils avaient part aux aoiiaïds (impôts 
de coutume). 

La Marine d'Alger se composait dun certain nombre 
de navires armés de 25 à 30 canons chacmi ; le Dey 
en avait à lui, ainsi que les ministres ou les Beys ; et 
les particuliers, y compris les Juifs, pouvaient en avoir. 

On armait en course au printemps et à l'automne 
pour quarante ou cinquante jours, et le départ avait 
lieu par o ou 6 corsaires à la fois, sous le commande- 
ment d un seul Reïs. Ils naviguaient de conserve et se 
séparaient, selon les circonstances -. Les Reïs étaient 
nommés par le Dey au commandement des vaisseaux 
du gouvernement ou des particuliers ; quant aux iol- 
dac/is désignés pour le service de mer, ils étaient 
embarqués indifféremment sur les bâtiments de l'État 
et sur ceux des particuliers. 

L'équipage de chaque corsaire comprenait : le Reïs, 
ses officiers et ses matelots pour le service de la 
manœuvre, les ioldachs et leur capitaine pour l'abor- 
dage et l'usage des armes blanches et les artilleurs 
avec leur capitaine pour le tir du canon. On embar- 
quait aussi des esclaves chrétiens comme matelots, 
calfats, charpentiers et chirurgiens. 

Les Reïs touchaient leur solde courante plus des 
impôts de coutume, une part des présents consulaires 
et leur part des prises qu'ils faisaient sur mer. Ceux 
qui étaient en disponibilité, pour raison d'âge ou autre, 

* Voy. Venture de Paradis, op. cit. 

Ismael Hamet. — Les Musulmans français, 8 



114 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

étaient employés comme drogmans auprès des con- 
suls, ou comme pilotes sur les marchands qui faisaient 
la côte. 

L'État recevait les armes et munitions de guerre 
rapportées par les corsaires et après la vente des 
prises percevait 12 p. 100. La moitié du reste revenait 
aux armateurs, soit le gouvernement, soit les particu- 
liers, et l'autre moitié était distribuée à l'équipage, au 
prorata du gradée 

Les trois provinces de l'intérieur étaient administrées 
par des Beys, qui gouvernaient avec les mêmes pou- 
voirs que le Dey. Les Turcs, Coulouglis et indigènes 
qui composaient leur maison avaient, eux aussi, droit 
aux aoua'ids (impôts de coutume). 

Chaque Bey avait auprès de lui une nouha (garnison) 
composée d'un certain nombre de sofras, de mekah- 
lyas (fusiliers), de spahis et de zbantoiits (célibataires), 
qui prenaient part à toutes les sorties. A chaque nouba 
étaient attachés un certain nombre d'artilleurs et de 
bombardiers turcs ou coulouglis, qui ne changeaient 
pas de garnison. 

La sécurité était assurée sur les routes par des 
bivouacs appelés Konaks, placés sous la garde d'un 
cheikh indigène responsable et fourni par les tribus 
makhze7i. 

Le Bey devait assurer la sécurité sur son territoire, 
aider au prélèvement des impôts de coutume ou 
aouaïds et venir en opérer personnellement le verse- 

* Revue africaine, n^ 219, p. 313. 



LA SOCIETE MUSULMANE AU MOMENT DE LA CONQUÊTE 115 

ment à Alger, tous les trois ans ; cela s'appelait le 
Dennoiich. Ce Dennouch se composait de numéraire, 
esclaves, vêtements, chevaux, etc. Tous les six mois, 
au printemps et à l'automne, le Khalifa du Bey portait 
à Alger les impôts composés de : numéraire, esclaves, 
vêtements, chevaux, mulets, et en général une part de 
tous les produits du sol : zekat (impôt sur les bestiaux), 
achour (impôt sur les récoltes), etc. 

Le Dey recevait en plus la Dhifa du Dar-Essolthane 
(provisions de bouche du Palais), payée en numéraire 
par les villes de garnison au moment de la relève des 
troupes, et d'autres aouaïds. 

Bien que le gouvernement reçût beaucoup, il était 
très parcimonieux et tous les travaux publics, même 
les travaux de fortifications, se faisaient par corvées^ 
auxquelles tout le monde devait contribuer; les indi- 
gènes de la ville et de la campagne, les corps de 
métiers, les juifs, les esclaves, etc. 

La politique des Turcs vis-à-vis des Indigènes était 
toute de rigueurs et d'extrême vigilance ; ils entrete- 
naient et utilisaient habilement les rivalités qui les 
divisaient; mais le vice le plus grave de cette politique 
fut de créer entre les groupes de population ou petits 
États rivaux, d'immenses zones incultes et désertes que 
chacun avait intérêt à maintenir pour éviter des rap- 
prochements dangereux. Outre l'insécurité protonde et 
persistante que cela occasionnait, il s'ensuivait qu'une 
grande partie des terres demeurait improductive. 

* Revue Africaine, loc. cit. 



CHAPITRE II 

LA SOCIÉTÉ MUSULMANE SOUS LA CONQUÊTE FRANÇAISE 



L'histoire prouve que le gouvernement français 
n'avait, en envoyant des troupes contre Alger en 1830, 
aucun programme de conquête ou d'occupation 
arrêté ; qu'il n'avait fait faire du pays et de ses habi- 
tants aucune étude préalable et que les données que 
l'on possédait en France sur l'Algérie étaient entachées 
d'erreurs. 11 en résulta qu'au lendemain de la prise 
d'Alger le gouvernement et la nation se divisèrent 
en partisans résolus soit de l'occupation restreinte ou 
totale de l'Algérie, soit de l'occupation permanente, 
ou même de l'abandon du pays. 

Les chefs français ignoraient qu'en renversant les 
Turcs et en les expulsant on ne laissait rien subsister 
de la seule organisation administrative qui existât; 
qu'en refusant les bonnes volontés qui venaient s'offrir, 
comme celles du Bey de Titeri, de Ben Zàmoum, le 
chef des Flissas et du Bey d'Oran, qui écrivirent au 
général de Bourmont, on s'imposait l'obligation de 
soumettre non seulement les Indigènes demeurés indé- 
pendants, mais encore ceux-là mêmes que leurs ser- 
vices aux Turcs rendaient suspects aux premiers. 



LA SOCIÉTÉ MUSL'LMANE SOUS LA CONQUÊTE 117 

Quentin il aurait fallu prendre, à la suite du Dey Hus- 
sein, le gouvernement des indigènes tel quel, quitte à 
le modifier avec les événements. Or on supprima tout 
et on ne remplaça rien. 

Du côté des Indigènes, c'était pis encore : l'igno- 
rance où l'on était de lenvahisseur se compliquait, 
chez la masse populaire, des idées les plus fausses, les 
plus saugrenues que peut faire naître le fanatisme 
éveillé et entretenu par les classes dirigeantes. 

Telles sont les causes qui entretinrent pendant trop 
longtemps, chez les deux peuples, des préventions 
injustes et allumèrent entre eux une guerre inutile- 
ment sanglante ^. 

Le général Clauzel avait succédé au général de 
Bourmont, mais il fit deux opérations malheureuses 
contre Blida et Médéa, et des rigueurs inutiles lui 
aliénèrent les Indigènes ; d'autre part il mécontenta le 
gouvernement en traitant avec le Bey de Tunis, à qui 
il laissait la direction des Beyliks de Constantine et 
dOran ; et il fut rappelé. 

Sous son successeur le général Berthezène, Médéa 
fut évacuée, une expédition sur Bône échoua et l'admi- 
nistration du général Boyer qui commandait à Oran se 
signala par des cruautés qui soulevèrent les Indigènes. 

Le duc de Rovigo remplaça le général Berthezène; 
son administration ne fut pas heureuse et les habi- 
tants de la banlieue même d'Alger prirent les armes. 
Le gouvernement crut devoir confier la direction des 

' Voy. Maurice Wahl, L'AUjérie. Paris, 1882. 



118 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

services civils de l'Algérie à un fonctionnaire ayant le 
titre d'Intendant; mais cette dualité de pouvoirs ne 
fut pas toujours profitable à la colonie. 

Ces événements nécessitèrent l'envoi, en 1834, d'une 
commission d'enquête qui condamna les procédés 
employés à l'égard des populations conquises * et fit 
donner le commandement au général Voirol. Ce nou- 
veau chef comprit mieux sa mission vis-à-vis des Indi- 
gènes qui lui fournirent des auxiliaires ; sous son 
commandement Bougie et Bône furent occupées et 
rinfluence française fit des progrès. 

La commission d'enquête avait obtenu que l'Algérie 
serait conservée et qu'un Gouvernement général des 
possessions françaises d'Afrique serait institué. Le 
premier gouverneur fut le général Drouet d'Erlon 
qui ne sut pas empê.cher que de nouvelles fautes ne 
fussent commises : laMitidja se souleva de nouveau et, 
dans la province d'Oran les Indigènes abandonnés, 
sans chefs, sans direction et sans appui, acceptèrent 
de suivre la bannière d'Abdelkader fds de Si Mahied- 
dine des Hachem de Mascara. 

Abdelkader avait pour ennemis les marabouts d'Aïn- 
Madhi, ceux des Oulad Sidi-cheïkh, la famille de Sid 
El Aribi de la Mina, les Turcs et les Coulouglis de 
Tlemcen, les Angads de la frontière et les Douaïrs et 
Zmélas des environs d'Oran que commandait Musta- 
pha ben Ismaël. C'est dans ces conditions qu'il entrait 
en scène, et l'on voit qu'il aurait été facile au général 

* Maurice Wahl, p. 111. 



LA SOCIÉTÉ MUSULMANE SOUS LA CONOUÈTE 119 

commandant à Oran de se servir de tous ces éléments 
pour empêcher Abdelkader d'être autre chose qu'un 
chef de partisans recrutés dans la zone d'influence de 
la Zaouïa paternelle. Il fallut les erreurs du général 
Desmichels pour en faire un prince, traitant d'égal à 
égal avec les représentants du gouvernement français, 
un Émir des croyants. Il alla jusqu'à lui prêter la main 
contre Mustapha ben Ismaël et Si El Aribi, et finale- 
ment, lui laissa tout l'ancien Beylik de l'Ouest, saut 
quelques points qui furent réservés à l'occupation 
française (traité du 26 février 1834). 

Au général Desmichels succéda le général Trézel et 
celui-ci, par la convention du Figuier, ramena sous les 
murs d'Oran les Douaïrs et Zmélas qui, naguère ser- 
vaient si bien les Turcs et qui, dans la suite, devaient 
rendre de si grands services à la cause française 
(1835). 

Après sa défaite sur la Macta, le général Trézel fut 
rappelé ainsi que le gouverneur, et le maréchal Clauzel 
revint pour la seconde fois. Il prit Mascara, mais 
l'évacua deux jours après et alla débloquer Tlemcen 
assiégée par Abdelkader. Il laissa bien dans la ville un 
bataillon d'infanterie, mais on eut le tort d'imposer 
son entretien à tous les habitants, amis et ennemis. 

Bugeaud envoyé de France avec quelques troupes, 
se dirigea aussitôt sur Tlemcen qu'il fallait ravitailler, 
et à la Sikkak (1836) il infligea à Abdelkader une san- 
glante défaite. 

Avec le général Brossard, qui vint commander à 
Oran, les fautes graves recommencèrent et eurent pour 



120 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

couronnement le fameux traité de la Tafna (1837). Ce 
traité conférait à Abdeikader la souveraineté sur l'an- 
cien Beylik dOran, sauf les villes d'Oran, Arzew, Mos- 
taganem. Mazagran et leurs environs, lancien Beylik 
de Titeri et une partie de la banlieue dAlger. En retour 
il se reconnaissait vassal du roi de France et, à ce 
titre, fournissait du bétail et des grains comme tribut. 

Le Bey Ahmed de Constantine était de son côté un 
adversaire actif et énergique, qui avait noué déjà des 
intelligences avec les grandes familles sahariennes. Le 
maréchal résolut de prendre Constantine, mais les 
moyens insuffisants dont il disposait et les rigueurs de 
l'hiver furent les causes dun désastre, à la suite duquel 
il fut rappelé (1836;. 

Son successeur, le général Damrémont, réussit à 
obtenir les troupes nécessaires, mais il fut tué pendant 
l'investissement de Constantine et quelques heures 
avant l'entrée de ses troupes dans la place (1837). 

Dans le Beylik de Titeri, Abdeikader avait réduit, 
par la force des armes, les tribus indépendantes qui 
s'étaient réunies pour lui résister. 11 s'était établi à 
Biskra d'où il avait chassé Ahmed-Bey, puis était venu 
assiéger Aïn-Madhi où le marabout Tedjini, aidé des 
nomades Larbaà, se posait en adversaire irréductible. 
Miioud ben Arrach que l'Émir avait envoyé en mission 
à Paris revenait à ce moment avec des présents du 
roi, et le maréchal Valée qui avait succédé au général 
de Damrémont, lui envoya des obus et des munitions 
de guerre. Cela lui permit de tenir six mois devant 
Aïn-Madhi et d'v entrer. 



L.V SOCIETE MUSULMANE SOUS L.V CONQUETE 121 

Après ces succès, lÉmir organisa son commande- 
ment et constitua une armée régulière de 8000 fantas- 
sins, 2000 cavaliers et 240 artilleurs avec 20 pièces'; 
il eut des fonderies de canons, des poudreries et des 
magasins d'approvisionnements; il frappa des mon- 
naies et créa une ligne de postes échelonnés de Tlem- 
cen à Biskra, doù ses lieutenants tenaient les tribus 
dans l'obéissance. 

En 1830, pour répondre à la marche au cours de 
laquelle eut lieu le passage des Portes de Fer, et qu'il 
interprétait comme une rupture de la paix de la Tafna, 
il lança ses cavaliers sur la plaine de la Mitidja et la 
mit à feu et à sang. Des colonnes occupèrent Médéa, 
Miliana et Cherchel, mais le ravitaillement de ces 
places était des plus difficiles et nécessitait de véri- 
tables expéditions. Telle était la situation en 1841 
lorsque le général Bugeaud vint remplacer le maréchal 
Valée et qu'une force de 100 000 hommes fut laissée à sa 
disposition -. 

Bugeaud prit et détruisit les principaux établisse- 
ments militaires de l'Émir : Boghar, Taza et Tagdemt, 
et s'empara de Mascara qui devint la base des opéra- 
tions dans la province d'Oran. Il put dès lors atteindre 
les fidèles de l'Émir dans leur propre pays, nourrir son 
armée de leurs biens et essayer de les détacher ainsi 
de leur maître. En effet, tout le pays au nord de Mas- 
cara, vers Oran etMostaganem se soumit ainsi que les 



Maurice Wahl, p. 123 et suiv 
Ibid., p. [-21. 



122 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

tribus de Saïda. Le général Bedeau faisait de même 
avec les Kabyles de Nedroma et le général d'Arbou- 
ville obtenait la soumission des Flittas et des tribus 
du bas-chélif. Toutes ces populations fournirent des 
auxiliaires à nos colonnes ; l'appât du gain les attirait 
et les services rendus liaient le plus grand nombre à la 
cause française. En 1842, Msila et Tébessa étaient 
occupées et des opérations conduites par Bugeaud lui- 
même réduisirent définitivement les Hadjoutes et toutes 
les tribus de la Mitidja. 

L"Émir voyant le danger, évitait les rencontres avec 
l'armée, tachait de ramener à lui les Indigènes soumis 
et de détourner ceux que le succès attirait vers les 
Français. Les généraux, instruits par lexpérience, 
étaient plus habiles dans le maniement des Indigènes 
et dans la guerre d'Afrique et devenaient plus redou- 
tables ; ils créèrent sur la lisière des hauts plateaux 
les postes de Boghar, Téniet El Had, Tiaret et Bel- 
Abbès. En 1844, eut lieu un événement capital qui 
devait porter à lÉmir un coup terrible : la prise de la 
Smala, en effet, outre l'échec qu'elle infligeait à son 
prestige, le contraignait à fuir au Maroc, avec une 
armée régulière décimée, avec des partisans démora- 
lisés. 

La présence d"Abd-el-Kader au Maroc amena, avec 
ce pays, des démêlés qui se traduisirent par la bataille 
d'Isly, l'entrée de Bugeaud àOudjda, le bombardement 
de Tanger et de Mogador et le traité de Tanger, par 
lequel le Sultan s'engageait à interner l'Émir. Il ne 
remplit pas cet engagement, et en 1845 fut signé le 



L\ SOCIÉTÉ MCSULMANE SOUS LA CO.NQL'ÈTE 123 

fameux traité délimitant les deux pays et stipulant 
quAbdelkader ne pourrait trouver de refuge au Maroc. 

Pendant cette même année 1845 Bou-Maza avait 
réussi à soulevertout le pays entre Orléansville et Mos- 
taganem. et tandis quil massacrait, près de Mazouna, 
le lidèle AghaElHadj-Ahmcd, l'Émir qui avait passé la 
frontière, massacrait près de Sidi-Brahim la colonne 
Montagnac. Quelques tribus soumises, enthousiasmées 
par le succès suivirent Abd-el-Kader et sa fortune 
sembla revenir. 

Mais le maréchal Bugeaud, rentré de France avec un 
plan de campagne, était décidé à en finir. Il éparpilla 
dAumale à Sebdou quinze colonnes qui couvraient 
le Tell et commença de sa personne une poursuite 
méthodique de l'Émir : encadré par la colonne Bedeau 
partant de Boghar et la colonne Lamoricière partant de 
Tiaret, le maréchal marchait au centre. 

Les Indigènes comprennent que la lutte devient iné- 
gale et c'est en vain qu'Abd-cl Kader appelle à lui ses 
fidèles de la vallée du Chélif. Il tente de se réfugier 
auprès des Kabyles du Djurdjura, mais bien qu'ils ne 
soient pas encore soumis à la France, ils le repoussent. 
Il se rapproche alors du berceau de sa famille et s'en 
va essayer de réchauffer le zèle de ceux qui l'avaient 
soutenu dans ses débuts : il parcourt ainsi Djelfa. 
Tiaret, Mascara, s'y sent abandonné et tente un 
suprême efîort vers le sud. Là il se heurte aux colonnes 
que le maréchal Bugeaud y a judicieusement placées et 
en désespoir de cause il se réfugie encore au Maroc. 

Entre temps Bou-Màza avait reparu dans le Dahra, 



124 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l' AFRIQUE 

espérant y répéter ses exploits de 1845 ; mais les temps 
sont changés, les armes et ladministration française 
ont acquis le prestige que donne la force alliée à 
1 ordre ; ce que voyant Bou-Màza s'était rendu au géné- 
ral de Saint-Arnaud. 

Quant à l'Émir Abd-el-Kader, inquiété parle Sultan qui 
redoutait le retour des événements de 1844, il se rendit 
entre les mains du général de Lamoricière à Nemours 
(alors Djamaa el Ghazaouat) le 23 décembre 1847. 

La période héroïque, avec la disparition de l'Émir 
touchait à sa fin ; il restait cependant laKabylie à sou- 
mettre et le Sahara à occuper. Les chefs militaires, 
mieux instruits sur les choses d'Algérie, bien secondés 
par les chefs indigènes attachés à leur fortune, et dis- 
posant d'une armée aguerrie, plus résistante au climat, 
voient leurs efforts couronnés de succès et aboutir à 
la pacification du pays. C'est ainsi qu'en 1854 Toug- 
gourt, l'Oued Rir et le Souf se soumettent, que Laghouat 
est occupée par les troupes françaises, qu'en 1857 la 
Kabylie se soumet à son tour, livre des otages et paie 
une contribution de guerre. 

En 1859, de ^lartimprey en châtiant lesBeni-Senassen, 
les Angads et les Mehayas, pacifie la frontière, tandis 
que les Oulad Sidi-Cheïkh qui ont fait leur soumission 
reçoivent un commandement qui s'étend de Géryville 
à Ouargla. Des membres de cette famille agiteront le 
Sud jusque vers 1870; des insurrections locales vont 
encore troubler la colonie, mais l'Algérie, dans son 
ensemble, est soumise comme elle ne l'avait jamais été 
encore à aucun envahisseur. 



LA SOCIÉTÉ MUSULMANE SOUS LA CONQUÊTE 125 

C'est ce qui permettra à la région tellienne de se 
couvrir de villages et de postes militaires et de rece- 
voir une population européenne qui se mêlera aux indi- 
gènes ; ceux-ci se familiariseront avec le vainqueur et 
son administration méthodique, méticuleuse, mais 
humaine et juste. 

La conquête était considérée comme achevée après 
la reddition d"Abd-el-Kader, mais la guerre n'était pas 
terminée. Parmi les chefs de grandes familles ou de 
zaouïas qui s'étaient soumis, il en était quelques-uns 
que la carrière de l'Émir incitait à de dangereux 
rêves de grandeur; ils avaient de l'orgueil et de la sus- 
ceptibihté et l'administration française était exigeante 
et méticuleuse; ils eurent occasion de s'en trouver 
blessés ou lésés et entraînèrent dans la rébellion 
tous ceux, parents, amis et serviteurs, qui consti- 
tuaient le çoff. Mais si puissant qu'était le çoff, la 
rébellion ne devait jamais menacer l'occupation du 
pays. 

Tels furent les mouvements de Zaatcha (1849) sou- 
levée par son chef Bou-Ziane, à propos d'une question 
d'impôt sur les palmiers; ceux de Laghouat soulevée 
par Mohammed ben Abdallah, que Pélissier chassa de 
cette ville en 185^ et que Si Hamza, le chef des Oulad 
Sidi Cheikh, expulsa, peu après, d'Ouargla ; l'insurrec- 
tion de Si-El-Djoudi dans le Djurdjura (I849j, celle de 
Bou-Baghla, le chérif qui agita toute la grande Kabylie 
et fut tué en 1854 ; celle des Oulad Sidi-Chéïkh en 1860 ; 
celle de Si Lazreg chez les Flittas en 1864 et celle 
de Mokraui en 1871 ; insurrections locales dont la fin 



126 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

était toujours marquée par les insuccès militaires des 
chefs, ou leur mort. 

Les débuts de l'administration des Indigènes lurent 
incohérents ; ce fut une suite d'essais plus ou moins 
heureux. On leur donna dabord comme chefs des 
aghas plus ou moins bien choisis, qu'on remplaça quel- 
quefois par des officiers français ayant le même titre. 
Le général de Lamoricière avait été l'un de ces 
aghas, et c'est lui qui fut le promoteur de l'ins- 
titution des Bureaux arabes et un de ses premiers 
chefs. 

L'organisation de ce service date de 1843. Il relevait 
directement d'un gouverneur militaire qui avait un 
bureau centralisant les affaires à Alger. Chaque com- 
mandant de division avait sous ses ordres une direction 
et chaque commandant de subdivision un bureau arabe . 
D'autres bureaux étaient établis sur certains points 
choisis du territoire. Le personnel était militaire et 
recruté dans toutes les armes. 

En 18-44, le général Bugeaud compléta cette organi- 
sation en appelant les grandes familles indigènes à 
participer à l'administration de leurs coreligionnaires, 
sous le contrôle et la direction des Bureaux arabes. Il 
emprunta la hiérachie créée par les Turcs et institua 
des khalifaliks comportant des groupes de tribus d'une 
certaine importance ; les groupes moins importants 
étaient confiés à des Bach-aghas et à des aghas et 
chaque tribu obéissait à unkaïd; enfin chaque douar — 
groupement correspondant à un village — avait un 
chef responsable. Tous ces chefs dépendaient les uns 



LA SOCIETE MU-ULMAXE SOUS LA CONQUÊTE 127 

(les autres, et au sommet était le Bureau arabe comme 
auxiliaire du commandement. 

Cette conception était très heureuse pour les débuts 
de la colonie ; l'administration ainsi comprise conve- 
nait parfaitement, par sa simplicité, sa rapidité dans la 
répression des fautes commises, com.me dans la récom- 
pense des services rendus, aux Indigènes algériens, au 
lendemain de la domination turque et des guerres de 
la conquête. L'erreur fut de croire quelle serait toujours 
le seul régime possible en Algérie, alors qu'il ne pou- 
vait être quun régime transitoire, préparant les voies 
à d'autres institutions ; destiné donc à s'amoindrir en 
s'éloignant progressivement vers le sud, puis à dispa- 
raître. 

Une autre erreur fut de vouloir substituer, sans délai, 
au régime militaire le régime civil ; et déjà en 1845 
Bugeaud avait à combattre de grandes tendances au 
développement prématuré des institutions civiles. De 
ces exagérations naquit l'antagonisme violent entre les 
deux régimes, dont la colonie eut beaucoup à souffrir 
dans son développement. 

Quoi qu'il soit, on ne peut oublier que c'est l'admi- 
nistration militaire qui a façonné les populations indi- 
gènes encore frémissantes de la lutte, qui leur a appris 
ce que valent le travail et l'ordre et ce que sont, chez 
les Français, l'honneur et la bravoure alliés à la cul- 
ture intellectuelle, et qu'ainsi elle a bien servi la cause 
de la civilisation et rempli la mission qui lui était 
dévolue. 



128 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

Le régime militaire eut, jusqu'en 1870, l'administra- 
tion de la majeure partie des Indigènes; avec lui 
fonctionnaient de conserve certains services civils : 
domaines, forêts, contributions,justice; mais leurrôle, 
vis-à-vis des Indio^ènes, était forcément limité. 

Les impôts institués par l'administration turque 
furent modifiés, et plus tard s'y ajoutèrent des impôts 
créés par l'administration française. On institua une 
magistrature musulmane copiée sur celle du régime 
turc, mais améliorée, et composée de cadis cumu- 
lant les fonctions de notaire, de juge et dofticier de 
l'état civil, sous le contrôle de l'autorité française. 

En Kabylie on maintint certains usages locaux réglés 
par des kanouns et on conserva l'administration muni- 
cipale exercée par des djemâas dont les membres 
étaient élus et dont le président était le kaïd. 

Mais de graves problèmes sollicitaient l'attention du 
gouvernement; le plus compliqué était le problème 
des races et du régime des terres. De la solution de 
ce double problème dépendait l'avenir de la colonie et 
sa recherche fit concevoir l'idée du royaume arabe et 
celle du sénatus-consulte. Ce projet de royaume arabe, 
inspiré vers 1860 à Napoléon 111, consistait à limiter la 
colonisation européenne à la seule région tellienne 
du littoral, tandis qu'avec le reste du territoire serait 
constitué un royaume arabe fermé aux Européens. 

Le sénatus-consulte de 1863, en donnant aux tribus, 
en toute propriété, des terres dont elles n'avaient, sous 
les Turcs, que la jouissance précaire, ne fut pas 
encore une solution satisfaisant tous les intérêts qui 



LA SOCIÉTÉ MUSULMANE SOUS LA CONQUÊTE 129 

s'agitaient en Algérie, mais il eut l'avantage de faire 
oublier l'utopie du royaume arabe. Ses grandes lignes 
étaient : 1° Maintenir les actes de partage et de distinc- 
tion de territoire, intervenus entre l'État et les Indi- 
gènes, relativement à la propriété du sol; 2° Délimiter 
les territoires des tribus, les répartir entre les douars 
de chaque tribu du Tell et des autres pays de culture, 
en réservant les biens communaux; 3^ Établir la pro- 
priété individuelle dans les douars. 

Le règlement d'administration publique du :Î3 mai 1863 
qui fut le complément de cette mesure donna aux Dje- 
mdas (réunion de notables) une existence légale per- 
mettant aux douars de transiger et de stipuler au nom 
de la communauté ^ 

A partir de 1870, le développement de l'élément 
européen, sa pénétration croissante de l'élément indi- 
gène et les progrès que réalise la colonisation, appel- 
lent le régime civil à remplacer le régime militaire 
dans la réo^ion tellienne. Sous des noms différents, le 

o 

régime civil créa des communes mixtes administrées 
par des fonctionnaires du gouvernement, aidés d'une 
commission municipale composée d'Européens et d'In- 
digènes. Dans ces communes l'élément européen était 
en minorité et la colonisation encore peu développée. 
Là oli les progrès de la colonisation avaient formé 
des groupements européens dune certaine importance, 
on créa des communes de plein exercice administrées 



' Voy. L. Béquet et M. Simon, Algérie. Paris, 1893, t. II, p. 99 
et suiv. 



IsMAEL Hamet. — Les Musulmans français. 



130 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

par un maire élu et un conseil municipal avec représen- 
tation indigène. 

L'administration des Indigènes se compose donc de 
trois degrés qui caractérisent à la fois le développe- 
ment du pays et celui de tous ses habitants. Dans la 
commune de plein exercice, assimilée à une commune 
de France et qui est le degré le plus élevé de cette 
évolution administrative, les Indigènes et les Européens 
se mêlent les uns aux autres, partageant les mêmes tra- 
vaux et les mêmes obligations, selon le vœu exprimé 
jadis par le maréchal Bugeaud. La société musulmane 
y a subi de profondes modifications résultant de l'insti- 
tution de l'état civil, de l'attribution de noms patrony- 
miques et de rétablissement de la propriété indivi- 
duelle ; les Indigènes conservent cependant leur statut 
personnel : successions, mariages, divorces, conti- 
nuent à être régis par la loi musulmane. 

Ce mouvement à été progressif de 1870 à 1900 et, 
aujourd'hui, toute la région agricole, tout le Tell où les 
populations indigènes présentent la plus grande den- 
sité, est administré par l'autorité civile. Les derniers 
grands rattachements de territoire datent de 1880 ; à 
cette époque les communes mixtes se sont étendues 
jusqu'à la rive nord des Chotts, dans les hauts plateaux, 
englobant environ six millions d'hectares habités par 
un million d'indigènes^. 

Actuellement les Indigènes sont représentés dans les 
conseils municipaux par des membres élus, et dans 

* Maurice Wahl, op. cit., p. 244. 



LA SOCIETE MUSULMANE SOUS LA CONQUETE 131 

les conseils généraux par des assesseurs que nomme 
le gouverneur. Aux délégations financières ils ont un 
certain nombre de représentants, élus en territoire 
civil, et nommés par le gouverneur en territoire mili- 
taire. 



CHAPITRE III 

LA COLONISATION 

Si le gouvernement français navait préalablement 
élaboré aucun programme de conquête de l'Algérie, il 
avait encore moins prévu la mise en valeur du sol à 
conquérir. Or cette question devait soulever des pro- 
blèmes daatant plus ardus que l'on ignorait presque 
tout du pays et de ses habitants. 

La première question qui se posa fut la question de 
race : on voulut d'abord procéder par comparaison 
avec les colonies européennes fondées antérieurement, 
en partant de ce principe faux que les Indigènes de 
toutes les colonies sont semblables, et qu'il y a lieu 
de leur appliquer à tous les mêmes systèmes. On a, 
par suite, été conduit à confondre, pendant très long- 
temps, les Arabo-Berbères avec les autres peuples de 
1 Afrique. 

Refoulera-t-on les Indigènes algériens? Évitera-t-on 
de les associer aux Européens, de les assimiler ? L'Al- 
gérie sera-t-elle une colonie dépeuplement, une colonie 
d'exploitation ou un royaume arabe? Telles sont les 
questions qui se posèrent, et chacun voulut y répondre 
selon son sentiment. Les uns voulaient faire disparaître 



LA COLONISATION 133 

les Indigènes, comme en Amérique, les autres vou- 
laient les cantonner à part et faire place nette à l'Euro- 
péen. Des chefs militaires comme le maréchal Bugeaud, 
préoccupés par lapacitication, voulaient opposer à l'In- 
digène une race énergique et aguerrie et rêvaient d'une 
colonisation essentiellement militaire ; d'autres enthou- 
siasmés par le système des Anglais en Australie, vou- 
laient faire de l'Algérie un exutoire pour les criminels 
de la métropole, et l'Empire y déporta ceux qui lui 
étaient hostiles. Tous les systèmes, par surcroit, se 
trouvaient aux prises avec le difficile problème de 
l'appropriation des terres et de l'attribution des con- 
cessions. 

Tous ceux qui, connaissant un peu les Indigènes, 
avaient entrevu l'avenir de la colonisation, compre- 
naient la nécessité de les mêler, de les associer aux 
Européens. Mais le mode d'appropriation de la terre 
était peu fait pour faciliter les attributions aux colons. 
Le domaine de l'Etat avait été constitué avec les terres 
qui appartenaient au gouvernement turc, auxquelles on 
avait ajouté les biens habous et les régions forestières. 

Tout le reste du territoire était aux mains des Indi- 
gènes; et à défaut d'un régime de la propriété orga- 
nique il se trouva divisé en terres ai'ch ou collectives et 
inaliénables et en terres melk ou propriétés privées, 
inscrites sur les registres du gouvernement turc, et que 
les familles détenaient en vertu de titres réguliers. 
Presque toujours ces familles restaient dans l'indivi- 
sion pendant deux et trois générations. A tout cela 
s'ajoutait le droit de retrait qui confère à tout copro- 



134 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

priétaire indivis la faculté de racheter à l'acquéreur 
étranger la part quil aura acquise d'un autre copro- 
priétaire. 

Il était urgent de reconnaître ces terres, mais les 
travaux de constitution de la propriété indigène ne 
furent entrepris que tardivement. Cet état de choses, 
en se prolongeant, a nui au développement de la colo- 
nisation et aussi à celui des Indigènes. 

En effet, ne pouvant vendre leur part ni rompre l'indi- 
vision àlaquelle ils étaient tenus, il ne purent se procurer 
des ressources par l'hypothèque. D'autre parties résul- 
tats négatifs obtenus par les premiers colons recrutés en 
grande partie parmi les classes ouvrières de la métro- 
pole, étaient peu faits pour les engager à changer 
leurs méthodes d'exploitation du sol. Enfin les particu- 
liers et les sociétés financières qui se contentèrent de 
louer leurs terres aux Indigènes, contribuèrent au 
ralentissement de la colonisation. 

Les ventes entre colons et Indigènes étant impossi- 
])les, l'administration dut prélever sur le domaine de 
l'État et sur les terres séquestrées des tribus insur- 
gées, les concessions faites aux émigrants. Les insur- 
rections ne pouvaient se produire que dans les agglo- 
mérations musulmanes assez compactes et peu 
pénétrées. La répression de ces mouvements amena 
les Français, militaires et civils, à pénétrer au milieu 
de ces agglomérations, à y créer des postes mihtaires 
d'abord, puis des villages; à y tracer des routes, à y 
ouvrir des écoles, à y entreprendre divers travaux 
d'utilité pubUque. Chaque mouvement de la popula- 



LA COLONISATION 135 

tion indigène a eu donc pour conséquence l'extension 
de l'élément européen dans le milieu musulman et un 
progrès de la colonisation. Et cela montre bien que le 
développement de la colonie fut longtemps aidé par 
des circonstances fortuites et indépendantes de tout 
programme arrêté, de tout système étudié. 

Les premiers colons furent des civils venus à la suite 
du corps expéditionnaire ; ils achetèrent d'autant plus 
facilement et à meilleur compte, que les propriétaires 
de la banlieue d'Alger étaient convaincus que l'armée 
française, ne tarderait pas à repasser la mer et que leurs 
immeubles leur feraient retour. Des concessions furent 
accordées sous le second commandement du maréchal 
Clauzel; quelques attributaires reçurent de grandes 
étendues de terre, et la Mitidja était prospère, lors- 
qu'en 1839 la rupture avec l'Émir occasionna sa ruine 
par les cavaliers hadjoutes qui la saccagèrent. 

De leur côté, les militaires ne manquaient pas, 
chaque fois que les travaux de la guerre leur laissaient 
quelque répit, de planter des arbres, de créer des 
jardins, de tracer des routes, d'être ainsi les pionniers 
de la civilisation auprès des Indigènes et de réaliser le 
premier contact européen avec eux. Naturellement les 
colons venant à leur suite bénéficiaient de leurs tra- 
vaux. 

Jusqu'en 1847, les bruits de la guerre avec l'Émir 
paralysèrent l'immigration française; cependant, les 
environs d'Alger, où la sécurité était revenue, se cou- 
vrirent de fermes et de villages. Malheureusement les 
colons qui n'avaient reçu dune administration exi- 



136 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

géante que des étendues de 4 à 12 hectares avaient 
encore à lutter avec un climat meurtrier. Ceux qui ne 
furent pas décimés par la fièvre furent évincés, après 
avoir dépensé leur pécule, sans satisfaire aux obliga- 
tions de constructions, de plantations et autres aux- 
quelles ils étaient tenus, car ils ne pouvaient hypothé- 
quer, ni vendre. Le résultat fut qu'en 1848, sur 
loOOOO hectares qui avaient été concédés, 23 000 seu- 
lement étaient détenus par les concessionnaires à 
titre définitif ^ 

Le maréchal Bugeaud avait imaginé et préconisé la 
colonisation militaire, et des tentatives infructueuses 
avaient été faites à Fouka, Maélma et Beni-Méred. Le 
général de Lamoricière, commandant de la division 
d"Oran, pensait qu'il fallait supprimer les formalités 
imposées aux colons, en leur laissant plus d'initiative. 
Enfin le commandant de la division de Constantine, 
le général Bedeau, paraît être celui qui touchait de 
plus près à la vérité : il voulait que le gouvernement 
donnât la terre aux colons, qu'il assurât la sécurité et 
se chargeât des travaux publics. Il insistait sur un 
point important, il voulait que Ion ait soin de mêler, 
dans les concessions, les grands capitalistes aux petits 
propriétaires et les Indigènes aux Européens-. 

En 1847, la Chambre rejeta le projet des camps agri- 
coles de Bugeaud et adopta les opinions émises par 
Bedeau et Lamoricière. L'année suivante, après une 

1 Voy. Maurice Wahl, V Algérie, p. 266. Cf. Louis Vignon, La 
France clans l'Afrique du Nord. Paris, 1887, p. 37. 
- Wahl. op. cit., p. 267. 



LA COLOMSATIOX i37 

sérieuse enquête faite sur les lieux, Enfantin qui enten- 
dait associer les Indigènes soumis aux Européens, 
dans la colonisation du pays, proposa d'envoyer les 
insurgés de Juin peupler la colonie. On n'envoya pas 
les insurgés de 1848 en Algérie, mais on ne lit guère 
mieux en recrutant des colons libres dans la popula- 
tion ouvrière de Paris. L'administration leur fournit 
des maisons bâties, des instruments, des bestiaux, des 
semences et môme des vivres. Quarante-deux villages 
furent créés dans ces conditions, mais ils ne donnèrent 
pas de résultats satisfaisants. 

En 1851 on créa douze villages sur des fonds dits de 
« colonisation », avec des concessionnaires choisis 
parmi des cultivateurs ayant quelques ressources. Ils 
reçurent de 8 à 10 hectares avec une maison bâtie, 
puis furent livrés à eux-mêmes. Depuis cette époque 
jusqu'en 1860 l'administration s'essaya à toutes sortes 
de tentatives : on vendit les terres, puis on expéri- 
menta le système des grandes concessions. Ainsi la 
Compagnie genevoise dans le département de Cons- 
tantine et la Société générale algérienne dans les trois 
départements, reçurent de 20 000 à 100 000 hectares 
de terre, à charge d'y créer des villages et d'y installer 
des colons. Or elles se contentèrent de louer leurs 
terres aux Indigènes et ne tinrent pas leurs engage- 
ments. Cependant les trappistes reçurent 1000 hec- 
tares, àStaouëli, et leur exploitation a donné les meil- 
leurs résultats. 

On n'oubliait pas les Indigènes et on essaya de 
convaincre leurs grands chefs de l'intérêt qu'ils avaient 



138 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

à construire et à employer les méthodes de culture 
européennes. Cette tentative prématurée, ne fut pas 
perdue pour l'élément indigène ; mais Tadministration 
qui déjà n'avait pas trop de terres de colonisation, 
crut devoir récompenser les chefs indigènes qui sem- 
blaient entrer dans ses vues, en leur en attribuant de 
grandes étendues. 

On supprima les concessions gratuites aux colons, 
vers 1860, pour essayer le système de la vente des 
terres. Le colon achetait aux enchères, ou de gré à gré, 
ou encore à prix fixe. Il versait une partie seulement 
du prix d'achat et n'était soumis qu'à la seule obliga- 
tion de bâtir. Ce système donna de bons résultats, et 
de 1850 à 1860, la pacification étant encore incomplète, 
on créa 85 centres dans lesquels on installa 15000 ha- 
bitants*. 

De 1860 à 1870 il y eut un ralentissement notable, 
car on n'introduisit en Algérie que 4 582 émigrants-. 
Cela est imputable à diverses causes telles que la poli- 
tique hésitante de l'époque, les bruits d'insécurité et 
les tendances de l'administration qui voyait du danger 
à laisser pénétrer l'élément européen dans certaines 
régions réputées peu sûres. Il apparaît aujourd'hui 
que ces craintes, tout en étant fondées, étaient très 
exagérées. 

A cette époque le système de la vente des terres 
parut préférable à celui des concessions gratuites; on 



* Maurice Wahl, p. 2f 
'■ Ibid. 



LA COLOXISATIOV 139 

pensait avec raison que ce dernier système attribuait 
des concessions à des gens favorisés, le plus souvent, 
et presque toujours incompétents, tandis que les terres 
achetées ne vont généralement qu'à des cultivateurs 
aisés et entendus. Le système qui aurait dû prévaloir, 
c'est celui de la vente, sans rejeter absolument la 
concession gratuite, ou un système mixte appliqué 
avec discernement : ainsi on aurait attiré en Algérie 
des cultivateurs dotés de capitaux, sans décourager 
les autres émigrants ^ 

L'idée du royaume arabe, inspirée à l'Empereur par 
l'administration militaire, avait été condamnée et rem- 
placée par celle du sénatus-consulte de 1863;, qui 
reconnaissait les tribus propriétaires des terres dont 
elles avaient la jouissance, tant au titre melk qu'au 
titre arch. 11 ordonnait la délimitation du territoire 
reconnu de cliaque tribu et prescrivait de constituer 
la propriété individuelle. Pour diverses raisons, cette 
constitution, dont l'urgence était reconnue, ne fut 
commencée qu'en 1870, et il est clair que le sénatus- 
consulte, pour produire tous les effets qu'on pouvait 
en attendre, aurait dû aboutir, au plus tôt, à la consti- 
tution de la propriété individuelle. Or on a reconnu la 
tribu propriétaire de la terre, sans donner à chacun de 
ses membres la faculté de disposer librement de sa 
part, soit en la vendant aux colons, soit en l'hypothé- 
quant, soit de toute autre manière. Et ce n'est qu'en 
1873 qu'une loi constituant la propriété individuelle 

* L. Vignon, op. cit., ch. m. 



140 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

chez les Indigènes, vint atténuer les effets paralysants 
du sénatus-consulte. Mais l'application en a été lente 
et les résultats très incomplets. 

L'insurrection de 1871 fut l'origine d'un nouvel essor 
de la colonisation, grâce aux terres séquestrées sur 
les insurgés et à la contribution de guerre qui leur fut 
imposée. Mais le système de la vente ayant été aban- 
donné, ce sont des concessions gratuites que reçurent 
les nouveaux émigrants. En vertu dune nouvelle 
réglementation dite du Titre II et due à l'amiral de 
Gueydon, les terres étaient louées à raison de 1 franc 
par an l'hectare. Tout citoyen français devenu ainsi 
locataire, était tenu à la résidence et recevait son titre 
définitif après neuf ans. En 1874, cette durée fut 
abaissée à cinq ans, et plus tard à trois ans. 

C'est sous l'empire de ce système, et grâce au cou- 
rant d'émigration des Alsaciens-Lorrains, que l'admi- 
nistration et l'initiative privée dirigeaient vers l'Algérie, 
que l'on put, de 1871 à 1877, créer ou développer 
198 villages, hameaux ou groupes de fermes comptant 
une population nouvelle de 30 000 personnes ^ 

Le projet dit des cinquante millions date de 1883 : 
le gouvernement voulait, à cette époque, obtenir des 
Chambres un crédit de oO 000 000 de francs destinés 
à acquérir environ 300 000 hectares de terres indigènes, 
par expropriation pour cause d'utilité publique-. Le 
projet n'aboutit pas : on pensa qu'il était impolitique, 



Wahl. op. cit.. p. 270. 

L. Vignon, op. cit., 1887, p. 43 et 44. 



LA COLONISATION 141 

autant que peu conforme aux véritables intérêts de la 
colonie, de déposséder d'un seul coup un aussi grand 
nombre de cultivateurs indigènes. En retour, on com- 
mença, en 1885, à mettre à exécution une loi votée 
en 1879 et qui prescrivait la vente des terres doma- 
niales disponibles. On vendit donc cette année-là 
3 700 hectares représentant 105 lots; en 1886 on en 
vendit 11 251 hectares représentant 94 lots et en 1887 
une nouvelle vente portait sur 11 246 hectares formant 
155 lots. 

La loi de 1873 qui avait attribué à l'État des espaces 
de terres vacants ou incultes, dégagés du territoire 
des tribus par les opérations du sénatus-consulte, lui 
avait constitué une réserve de terres disponibles pour 
la colonisation ^ 

La loi de 1882 sur la constitution de l'état civil chez 
les Indigènes, les obligeant, en particulier, à l'usage 
du nom patronymique, fut le complément indispen- 
sable de la loi de 1873, en ce qu'elle confère à l'Indi- 
gène des droits nouveaux favorables aux transactions. 
Pour les faciliter encore, l'administration préconise 
actuellement l'introduction en Algérie du système 
australien appelé .le/ Torrens. C'est une loi facultative 
en vertu de laquelle tout propriétaire obtient un titre 
spécial, contenant plan et description de l'immeuble 
possédé, avec indication des droits du propriétaire et 
ceux dont l'immeuble peut être grevé. Les formules de 
vente ou d'hypothèque sont préparées et, en les rem- 

' L, Vignon, p. 47, note 2. 



142 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE LAFRIQUE 

plissant, il suffit d'établir Fidentité des deux contrac- 
tants. Enfin, sur le vu de ce titre les Banques consen- 
tent des prêts à court terme. Toutes les opérations dont 
ce titre est l'objet sont enregistrées sur le « Livre 
foncier » qui par suite donne toujours la situation 
exacte d'un immeuble placé sous le bénéfice de VAct 
Torrens. 

Les avantages invoqués en faveur de cette loi sont : 
la sécurité de la propriété, la facilité de la circulation 
des terres et le crédit préservatif de l'usure. VAct Tor- 
rens appliqué en Tunisie y a donné d'excellents résul- 
tats ; il semble que les Indigènes algériens n'en tire- 
raient que profits ^ 

L'administration se préoccupe aussi dintroduire en 
Algérie la loi américaine dite de Vhomestead qui attri- 
bue à chaque colon une étendue de 43 hectares, moyen- 
nant cent francs de droits, et, après une résidence de 
cinq années, lui confère un titre de propriété définitive, 
rendant la concession insaisissable. 

Comme on le voit, la colonisation a eu à lutter contre 
des obstacles de toute nature, et l'on est en droit de 
s'émerveiller des progrès qu'elle a réalisés, maintenant 
que l'on est en mesure d'apprécier la marche rapide 
qu'aurait eu son développement, si elle avait pu être 
entreprise et conduite avec méthode et avec suite. 
Aujourd hui, le plus dificile est fait et la voie du suc- 
cès s'ouvre plus large de jour en jour ; il semble cepen- 
dant qu'il y aurait un intérêt capital pour le développe- 

* L. Vignon, op. cit., p. 52 et suiv. 



1 



LA CÛLuMSATION 143 

ment des Européens et l'évolution des Indigènes, à ce 
que les lois sur la constitution de la propriété indivi- 
duelle et celle de l'état civil intéressant ces derniers, 
soient appliquées au plus tôt et à toute la région du 
Tell. 

L'examen du tableau de la répartition de la popula- 
tion, dans les communes d'Algérie en 1902 (p. 144; fait 
ressortir les faits suivants : 

Le département d'Oran, quant à la pénétration euro- 
péenne, tient la tète du mouvement. En effet, dans ses 
iOo communes comprenant 11616 574 hectares, il 
répartit 257248 Européens au milieu de 826073 Indi- 
gènes; la proportion des deux éléments y est donc de 
1 à 3. 

Le département d'Alger vient ensuite avec 133 com- 
munes ayant 17105688 hectares d'étendue, sur les- 
quels il répartit 237 612 Européens, au milieu de 
1393331 Indigènes. Le rapport des deux éléments y 
est donc de 1 à 5. 

Le département de Constantine se classe en troisième 
lieu, avec 112 communes comprenant 19174763 hec- 
tares et 137234 Européens mêlés à 1846056 Indigènes. 
La proportion des deux éléments y est de là 13. 

On peut donc dire que la colonisation et la pénétra- 
tion européenne progressent de l'est à l'ouest, pour 
atteindre le plus grand développement dans le dépar- 
tement d'Oran. 

Le tableau de la répartition des terres indique le 
développement simultané de la colonisation euro- 
péenne et de la colonisation indigène (p. 146;. 



144 LCS MUSULMANS FRANÇAIS 


DU NOr.D 


DE l'aFRIQUE 




Répartition 


de la population dans 


DÉPARTEMENTS 


NOMBRE 

de 

communes. 


SUPERFICIES 


POPULATION 


en 
hectares. 


• 
Français. 


D'Alger : 








Territoire civil 


127 


3 185 386 


165 583 


Territoire militaire . . . 
Totaux 


8 


13 920 302 


2 044 ' 


135 


17 105 688 


167 627 


De Comtantine : 








Territoire civil 


107 


6 208 614 


103 786 


Territoire militaire . . . 
Totaux 


5 


12 966 149 


241 


1J2 


19 174 763 


104 027 


DOraii : 








Territoire civil 


100 


3693912 


140 610 


Territoire militaire . . . 
Totaux 


5 


7 922 662 


2 911 


105 


11 616 574 


143 521 


Annexes d'Am-Sefra ^ . . . 


» 


-7 


53 


Totaux de lAlgérie. . 


352 


47 897 025 


415 228 


^ Les nouvelles annexes militaires d'Aïn-Sefra son 


t citées pour mémoi 


re. 


- La population musulmane en Algérie s'élève, 
du Mzab, sujets français. 


d'après le dernier 


recensement, ai 











LA COLONISATION 

les communes algériennes en 1902. 



145 



EUROPÉENNE 


TOTAUX 








de 


POPULATION 




«^ . 


la population 


indigène. 


OBSERVATIONS 


Etrangers. 


européenne. 






69 699 


235 282 


1 177 184 




28G 


2 330 


216 147 


Les chiffres qui figurent 








sur ce tableau ont été em- 


69 985 


237 612 


1 393 331 


pruntés au tableau général 
des communes de lAlgérie, 
dressé par ordre de M. P. 


33 175 


136 961 


1 623 666 


Révoil, par M. F. Accardo 


32 


273 


222 390 


(1902). 


33 207 


137 234 


1 846 056 




' M2077 


252 687 


685 761 




1650 


4 561 


140312 




113 727 


257 248 


826 073 




113 


166 


61619 




- 217 032 


632 260 


4 127 079-2 





iffre de 4 098 355. Le surplus qui figure sur ce tableau est constitué par les Israélites 



iMAEL Hamet. — Les Musulmans français. 



10 



146 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

Répartition des tenues 





FORÊTS 


TERRES EUROPÉENNES | 


DÉPARTEMENTS 


domaniales 

ai 


^— ^- 


■ ^1 




communales. 


Cultivées. 


Non 
cultivées. 


D'Atger : 








Territoire civil 


510 209 


199 445 


208 233 


ïerrit. de commandement . 
Totaux 


429 377 


841 


1 302 


939 586 


195 286 


209 535 


De Constantine : 








Territoire civil 


855 133 


198 967 


333 729 


Territ. de commandement. 
Totaux 


79 184 


1785 


442 


934 317 


200 752 


354171 


D'Or an : 








Territoire civil 


490 914 


370 8^7 


197 229 


Territ. de commandement. 
Totaux 


290 847 


7 804 


1 731 ' 


781 761 


378 651 


198 960 


Totaux généraux : 








Territoire civil 


1 856 256 


764 259 


759 191 


Territ. de commandement. 
Totaux 


799 408 


10 430 


3 475 


2 665 664 


774 689 


762 666 


' Les chiffres et renseignements cont 


^nus dans ce ta 


bleau sont tirés 


de la sUtistiqt 



LA COLONISATION 



447 



algériennes en 1003. 



TOTAUX 



TERRES INDIGENE; 



Non 
cultivées 



402 678 
2 143 



404 821 



552 696 
2 227 



154 923 



568 076 
9 535 



611 



1 523 450 
13 905 



1 537 355 



Cultivées. 


528 700 
86 912 


615 612 

1 354 963 

48 899 


1403 862 

429 279 
53 185 


545 464 

2 375 942 

188 916 


2 564 938 



1 144 110 
136 415 



I 280 525 



985 193 
4 323 



9S9 516 



1 300 416 
96 876 



1 397 292 



237 614 



3 667 333 



TOTAL' .\: 



l 672 810 
223 327 



1 896 137 



2 340156 
53 232 



2 393 3: 



1 792 695 
150 061 



1 942 756 



5 805 661 
426 610 



6 232 271 



ORSERVATIoNS 



Dans les superGcies 
non cultivées sont com- 
prises les forêts de 
chênes-liège concédées 
définitivement à des par 
ticuliers et s'élevant à 
140 000 hectares environ : 
les autres forêts particu- 
lières, les terres en ja 
chère proprement dites, 
les pacages, broussailles, 
marais, etc.' 



rénérale de l'Algérie en 19u2. 



CHAPITRE lY 

L'ÉVOLUTIOX AGRICOLE 

Le tableau de la société indigène en 1830, donné 
dans un précédent chapitre, montre que l'agriculture 
n'était rien moins que prospère sous les Turcs. A cette 
époque, il y avait relativement peu d'espaces cultivés, 
et les familles sédentaires ne se trouvaient guère que 
dans les villes et les montagnes. Partout ailleurs l'éle- 
vage et le nomadisme étaient pratiqués de préférence, 
comme s'accommodant mieux de Tinsécurité et de 
l'état de guerre permanent qui désolaient le pays. Et 
cela était vrai surtout pour le Beylik d'Oran^ 

Cet état de choses devait se modifier avec l'occupa- 
tion française, et effectivement l'évolution agricole 
des Indigènes fut une conséquence du développement 
de lélément européen, dont elle partagea toutes les 
vicissitudes. Pendant la période de conquête et celle 
des insurrections qui suivit, il est clair que non seule- 
ment l'élément indigène n'a pu faire de progrès, mais 
encore qu'il a dû abandonner longtemps ses champs 
pour faire la guerre, soit contre les Français, soit avec 

* Voy. Rinn, op. cit. 



L EVOLUTION AGRICOLE 149 

eux. Et l'on comprend assez que le général Bugeaud 
ait conçu l'idée de ses camps agricoles, pour les débuts 
de la colonisation française. 

Après la reddition de l'Émir, ce projet n'avait plus 
aucun sens et quand en 1847 on adopta ceux de Bedeau 
et de Lamoricière, en même temps que le principe de 
l'extension dans le sud, on appelait également les Indi- 
gènes à participer à la colonisation, puisqu'on voulait 
qu'ils fussent mêlés aux Européens. Bugeaud lui- 
même voulait « mêler les Indigènes à notre société 
pour les faire jouir de tous les avantages qu'elle com- 
porte ». Il avait su apprécier l'importance du contact 
européen qui seul devait les instruire et les modifier, 
pour les amener à coopérer à la prospérité de la colo- 
nie, et il souhaitait « voir marcher de front la coloni- 
sation arabe et la colonisation française^ ». 

Cependant ses sages avis furent incompris ou mécon- 
nus et ils furent, en tous cas, totalement oubliés, après 
le voyage que Napoléon III effectua en Algérie, dans le 
courant de l'année 1862. En effet, l'idée du royaume 
arabe qui fut inspirée par ce voyage, comme celle qui 
aboutit au sénatus-consulte de 1863, étaient à ren- 
contre des véritables intérêts de la colonisation en 
général. Les inspirateurs du souverain — les mili- 
taires en particulier — étaient imbus, de bonne loi 
d'ailleurs, de cet esprit de la politique du royaume 
arabe qui persista jusqu'à la chute de l'Empire. Ils 
étaient convaincus que des raisons chmatériques, éco- 

* Voy. L. Vignon, op. cit., p. 245. 



loO LES MUSULMANS FRANC ALS DU NORD DE L^AFRIQUE 

nomiques et militaires, s'opposaient d'une façon irré- 
médiable au développement des Européens, et que le 
seul avenir de la colonie était dans le développement 
de lélément indigène au moyen des capitaux des 
Banques et des grandes Compagnies, de travaux 
publics importants et d'un intense trafic d'échanges ^ 

Le grand élément de progrès agricole chez les Indi- 
gènes fut, dès le début, la sécurité que l'administration 
française assura aux travailleurs et l'écoulement avan- 
tageux des produits du sol qu'elle leur facilita. Mais 
l'action administrative sur l'évolution agricole indigène 
s'est manifestée de beaucoup d'autres façons. Elle a 
consisté surtout dans l'entreprise de travaux publics 
tels que la création des voies de communication, la 
construction des ponts, l'aménagement des eaux, le 
forage de puits artésiens et l'institution de silos de 
réserve alimentés par les cultivateurs riches, et qui 
fournissaient aux cultivateurs pauvres des grains de 
semence, à rendre en nature, après la récolte. Ces silos 
permettaient aux plus pauvres de cultiver après les 
plus mauvaises années. 

Tout cela constituait une prospérité relative et lente ; 
l'ère de véritable progrès, pour les Indigènes, a com- 
mencé après 1870. Dès cette époque, l'agriculture indi- 
gène se développa en raison du contact européen qui, 
commencé avec l'élément militaire, se poursuit dans 
les Communes mixtes et s'achève dans les Communes 
de plein exercice. 

* MM. Dubois et A. Terrier. La ColonisaLion française, Paris, 
1902. 



l'évolution agricole loi 

Laction administrative s'est accentuée par l'amélio- 
ration de l'institution des silos de réserve et par la 
création des « Sociétés indigènes de prévoyance, de 
secours et de prêts mutuels ». Ces sociétés sont au 
nombre de 140, présidées par les maires et les admi- 
nistrateurs; le tableau suivant indique leur répartition 
dans les trois départements et leur actif au 30 sep- 
tembre 1902 ^ 

Département d'Alger = 33 sociétés 

possédant 3 175 788 fr. 44 

Département d'Oran = 62 sociétés 

possédant 2 569 903 fr. 39 

Département de Constantine = 45 so- 
ciétés possédant 4 830 066 fr. 05 

En tout. . . lu 575 7o7 fr. 88 

En 1830 une population indigène relativement peu 
élevée s'adonnait à l'agriculture et produisait, un peu 
plus que pour sa consommation du blé dur, de l'orge, 
du sorgho (bechna), du tabac, du raisin, des olives, 
des figues, des oranges et des dattes. Son bétail se 
composait de chameaux, chevaux, mulets, bœufs, 
moutons et chèvres. 

Aujourd'hui, les Indigènes produisent, en outre, le 
blé tendre, le seigle, l'avoine, le millet, la pomme 
de terre, la mandarine et les vins. 

La statistique générale de l'Algérie pour l'année 
1901-1002 indique pour la population agricole indigène 
un chiffre de 3 268079 personnes, et évalue comme il 

* StatisLique générale de V Algérie, 1901-1902. 



Ib2 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

suit les étendues qu'elle cultive et les quantités qu'elle 
fait produire : 



PRODUCTION 
Hectares. en quintaux. 



Blé tendre 73 358 

Blé dur 1002117 



Seigle 



32 



Orge 1 308 252 



Avoine 

Maïs 

Sorgho . . . . . 

Millet 

Pommes de terre 

Fèves 

Haricots . . . . 

Pois 

Légumes divers 
Fourrages . . . 
Tabac 



26 066 

9 189 

24 795 

526 

5 036 

23 214 

462 

3 352 

13 381 

220 539 

5 964 



73 140 

6 095 656 

145 

9 056 363 

225 733 

72 871 

1 878 446 

2 460 

124 362 

188 020 

4 913 

37 454 

158 231 

1 972 661 

51836 



Oliviers = 8 005 537 arbres en rapport. 
Olives r= 1 717 549 quintaux. 
Huile = 223 181 hectolitres. 



Figuiers . . 
Néfliers. . . 
Caroubiers . 
Dattiers. . . 
Orangers . . 
Mandariniers 
Citronniers . 
Bananiers. . 
Grenadiers . 
Amandiers . 



3 543 351 arbres en rapport. 

5 100 — 

149 763 — 

2 497 325 — 

107413 — 

13 018 — 

25 487 — 

722 — 

241 323 — 

62 722 — 



Vignes = 3 516 hect. rapport en vin 



blanc 620 hect. 
rouge 5 195 — 

815 hect 



L ÉVOLUTION AGRICOLE 153 

Il existe 24008 apiculteurs indigènes qui obtiennent 
553063 kilogrammes de miel et 87450 kilogrammes de 
cire. 

Entin les agriculteurs indigènes élèvent : 

4166 531 volailles de basse-cour; 
176 034 chevaux; 
189189 chameaux; 
132 324 mulets; 
925 294 bœufs; 

et 8 277 076 moutons qui leur donnent 117075 quin- 
taux de laine. 

Les Sociétés indigènes de prévoyance ont pris lini- 
liative, dans les trois départements, de faire faire l'ac- 
quisition de charrues françaises aux Indigènes, non 
seulement en leur avançant des fonds, mais en leur 
servant d'intermédiaires avec les fournisseurs d'instru- 
ments aratoires. De son côté, la délégation financière 
des Indigènes, dans sa séance du 14 novembre 1899 S 
a émis le vœu que les Sociétés de prévoyance soient 
autorisées à prêter des charrues aux agriculteurs 
pauvres. 

Ces louables efforts ont abouti, et dans les trois 
départements, même hors la région tellienne, l'usage 
des instruments aratoires français, la charrue et la 
herse principalement, s'est répandu chez les Indi- 
gènes. 

Ainsi, pour le département dOran, il ressort dune 

' Volume des Délibérations, p. 207. 



154 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

letlre adressée le 26 février 1903, sous le n^ 1161, par 
M. le Préfet de ce département à M. le Gouverneur 
général, que, depuis trois ans 6 235 Indigènes ont 
acheté, soit sur leur initiative privée, soit avec 
le concours des sociétés indigènes de prévoyance, 
10 908 charrues. Ces chiffres prouvent que quelques 
propriétaires ont plusieurs de ces charrues. En terri- 
toire de commandement, les Indigènes des tribus 
frontières de Marnia commencent à se servir de la 
charrue française ; ceux du Djebel-Amour (Aflou), à 
195 kilomètres sud-est de Tiaret, sen servent depuis 
quatre ans ; ils en ont près d'un millier aujourd'hui. 

L'importance de ce progrès n'a pas échappé à la 
sollicitude du gouvernement général, et M. le gouver- 
neur dans sa lettre du 12 avril 1904, n° 621 (Direction 
de l'Agriculture, du Commerce et de la Colonisation) 
adressée à M. l'administrateur de Frenda, l'apprécie 
en ces termes... « Les rendements ont été sur les terres 
labourées à la charrue française de 7 quintaux pour 
le blé et de 11 quintaux pour l'orge, tandis que dans 
les mêmes conditions, mais avec le labour arabe, on 
n'a obtenu que 5 quintaux 50 pour le blé et 8 quintaux 
pour forge. 

Cet exemple, tout en faisant ressortir l'utilité d'une 
meilleure préparation du sol, démontre en outre que 
l'Indigène n'est pas réfractaire au progrès, quand il y 
trouve son intérêt. 

Si on observe que l'Indigène est en Algérie le grand 
producteur de céréales, que sur 2 SOO 000 hectares 
consacrés à cette culture, 2 300000 sont ensemencés 



L ÉVOLUTION AGRICOLE 155 

par lui, on voit quel accroissement de production 
résulterait d'une simple amélioration des labours. 

En poursuivant ce but, l'administration contribuerait 
non seulement à l'amélioration de la condition maté- 
rielle de l'Indigène, mais aussi à l'augmentation de 
notre commerce d'importation. » 

Enfin, M. le gouverneur Jonnart, dans sa lettre du 
2 mars 1904, n° 4261, à M. le directeur des Contribu- 
tions directes du département d'Oran, constatant que 
de nombreux cultivateurs indigènes renoncent à leurs 
anciens moyens de culture pour employer la charrue 
française, conclut en ces termes : « ... C'est là un 
réel mouvement dans la voie du progrès que l'admi- 
nistration doit chercher à encourager, en raison de 
l'heureuse influence qu'il est appelé à exercer sur 
l'avenir économique des populations indigènes. » 

Ce mouvement est en grande partie, l'œuvre des 
^lusulmans émancipés individuellement des collecti- 
vités indigènes, au profit des groupes européens ; 
de ceux qui sont ainsi devenus tributaires des vil- 
lages de colonisation, des hameaux et même des 
fermes isolées. Alors que des fils de famille restent 
attachés aux vieilles traditions, enfermés dans les 
anciens cadres de la société indigène, ce sont assez 
souvent des gens sans origines, des cultivateurs intel- 
ligents qui, instruits par l'exemple des vrais colons, 
ont mis à profit les enseignements du contact euro- 
péen et ont su, par le travail et l'épargne, acquérir 
des terres, dont ils n'apprécient que mieux la valeur, 
étendre leur domaine, améliorer leurs cultures et leur 



156 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

outillage, créer enfin des fermes et des habitations 
fixes, à l'instar de leurs éducateurs. 

M. Debourge, instituteur retraité, président de la 
Caisse agricole du Telagh (dép. dOran), donne sur sa 
région les renseignements suivants : 

Akal (Larbi ould Mohammed), habitant « Ouïdid » 
(douar-commune de Taourira) possède une exploita- 
tion agricole qu il a fait défricher lui-même et sur 
laquelle il a un bâtiment construit. Il cultive sa ferme 
à la charrue française. 

Menezla (abdelkder ould Abdiche), habitant Ben 
Beïda (douar-commune de Taourira) cultive à la fran- 
çaise un domaine quil a fait défricher et sur lequel il 
a construit un bâtiment que l'on peut appeler ferme. 

Naas [Zitoimi ould Yahya) habite Tazemmora (Taou- 
rira) possède une ferme entourée de terrains qu'il a 
fait défricher et qu'il cultive à la française. 

Ramdane (Kaddour), Ramdane (^Mohammed), et 
Ramdane {Abdelkader) sont trois frères qui cultivent 
en commun un domaine sis à « Boutouil el Aïcha » 
d'une étendue de 3o0 hectares environ. Ils y ont une 
véritable ferme bâtie en pierre et couverte en tuile. 

Krimi {Yahya ould Ben Kaddour) laboure à la 
charrue française 250 hectares dépendant d'une ferme 
bâtie au lieu dit Touazine. 

Amir [Ali ould Bou abdallah). 

Amir {Zitouni ould Bou abdallah). Ces deux frères 
possèdent en commun une ferme de loO hectares 
environ, avec un bâtiment européen, situé près du 
marabout d'El Haouïta. 



L EVOLUTION AGRICOLE 157 

Suit une liste d'Indigènes de différents douars-com- 
munes de la région, qui ne labourent qu'à la charrue 
française. 

M. Henri Bertrand, répartiteur des contributions 
diverses, écrit : ... Le kaïd d'El Kihal de Témouchent 
a une vingtaine d'hectares de vigne; son exploitation 
est menée merveilleusement et identiquement aux 
meilleures installations de la colonie. Se trouvent dans 
le même cas : deux indigènes de Saint-Louis, près 
Oran, possédant chacun 15 hectares de vigne. Le 
kaïd des Hassainïa de l'Hillil-mixte avec 12 hectares 
de vigne, et son frère, kaïd des Oulad-Bou-Abça, avec 
10 hectares. 

^L Henri Bertrand ajoute : Dans les environs d'Oran, 
il y a plus de vingt Indigènes qui possèdent des équi- 
pages, et qui sont imposés comme entrepreneurs de 
transports. — Voir les rôles de Tafaraoui, Saint-Maur, 
le Tlélat. — H y a vingt ans aucun fellah (cultivateur 
indigène) ne possédait de voiture ; actuellement, dans 
le seul arrondissement d'Oran, il y en a près de quatre 
cents d'imposés : carrioles, breacks, charettes, etc. 

M. le président du Syndicat professionnel agricole 
de Relizane, écrit à la date du 2 mars 1905 : 

« Parmi les indigènes membres du syndicat agricole 
de Relizane, il y a lieu de citer : 

1° M. Kaddour Belkassem, kaïd du douar Mina, offi- 
cier de la Légion d'honneur, chevalier du Mérite 
agricole. M. Kaddour Belkassem exploite plus de 
6 000 hectares de terre, dont la plus grande partie lui 
appartient. Douze cents personnes (Européens et Indi- 



158 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

gènes) vivent sur son domaine. M. KaddourBelkassem, 
qui possède tous les instruments agricoles modernes 
et qui pratique toutes les cultures, a avec ses métayers 
et ses khammés (colons partiaires) des traités excessi- 
vement variés. Il n'a pas d'intendant. Il n'a jamais de 
procès. 

Est vice-président du Syndicat des Eaux de la Mina 
et membre de la Chambre syndicale agricole. 

2° M. Benaouda Hadj Abed. Le type du vrai cultiva- 
teur moderne, à la recherche de tous les progrès, de 
toutes les améliorations. 

Exploite, entre autres propriétés, à Relizane la ferme 
jMontassier, dans laquelle plusieurs colons se sont 
ruinés, et où il fait de belles affaires. 

L'année dernière, alors que le coton était à l'ordre 
du jour, aucun colon de notre région n'a voulu faire 
un essai sérieux. Benaouda a fait un hectare et demi 
de ce textile, qu'il a supérieurement travaillé, et qui a 
très bien réussi. Malheureusement, le délégué de 
l'Association cotonnière coloniale, après avoir fait 
miroiter aux yeux des cultivateurs de gros bénéfices, 
offre à Benaouda un prix qui ne lui permettra pas de 
payer les deux tiers des frais. Avec de pareils procédés, 
il nous sera difficile à l'avenir d'engager les Indigènes 
à essayer de nouvelles cultures. 

Primé dans tous les concours, M. Benaouda est 
proposé pour la croix du Mérite agricole. 

3" M. Bel Abbès. Adjoint au maire depuis trente- 
cinq ans, chevalier de la Légion d'honneur. Marié à 
une dame française, père de six enfants. Sa fille aînée 



l'évolution agricole 159 

est mariée à M. Benouada, greffier-notaire à Bou- 
Medfa. M. Bel Abbès possède des milliers d'hectares 
de terre dans la région et un très grand nombre de 
maisons à Belizane ; a toujours des immeubles en 
construction. Trèsserviable, M. Bel Abbès est l'ami de 
tous les Européens qui ont eu des relations avec lui. » 

Le bach-agha si Eddine ben Hamza, un des membres 
les plus influents de la famille maraboutique des 
Oulad Sidi-Cheïkh, marié à la fdle du colonel Ben 
Daoud, a édifié une ferme à Timendert, point situé à 
44 kilomètres nord-est de Géryville. Dans ce bâtiment 
construit à la française, il a un fermier espagnol qui 
cultive principalement la pomme de terre. En 1899 le 
bach-agha a vendu au poste militaire d'El Goléa pour 
vingt-quatre mille francs de pommes de terre. 

Les archives de la préfecture dOran fournissent sur 
les Indigènes décorés du Mérite agricole les renseigne- 
ments suivants : 

M. Ben Krilly (Brahim ould Belkacem), négociant 
en céréales à Mostao^anem. Membre du Comice aofri- 
cole et de la Chambre de Commerce de Mostaganem. 
A acquis une situation des plus sérieuses dans le 
monde commercial de la région. A créé, dans la vallée 
des Jardins, à 4 kilomètres, une magnifique propriété 
de oOOOO francs, avec maison de maître, vastes dépen- 
dances et cinq hectares de vigne. Délégué financier et 
adjoint indigène. 

El Hadj Mokhtar M'Sifi, adjoint indigène à Tlemcen. 
A planté seize hectares de vigne aux environs de 
Tlemcen, le premier qui s'est adonné à cette culture, 



160 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

Greffeur hors ligne, a fait de grandes plantations de 
cerisiers et d'amandiers et a créé des olivettes. M'Sifi 
a créé une exploitation agricole superbe dans une 
partie rocheuse et montagneuse, au sud-est de Bou- 
Médine, et cultive d'après les procédés français per- 
fectionnés. 

Hadj Djelloul hen Zian de Tlemcen. A planté huit 
hectares de vigne, a créé une belle orangerie et greffé 
une grande quantité d'oliviers sauvages. 

Bereski (Mohammed ould El Hadj hen Sultan Brixi), 
riche propriétaire-agriculteur de Tlemcen, membre du 
syndicat agricole et viticole de Tlemcen. A créé une 
splendide orangerie à Aïn El-Houtz ; se livre à l'éle- 
vage du bétail et a essayé des croisements de race 
française. Cultivateur intelligent, parlant le français 
et échappant à la routine arabe. 

Ahdelkader Bou-Lenouar . Adjoint indigène de la 
commune d'Aïn-Kial. Cultive à l'européenne, dépique 
à la machine, plante de la vigne. A employé l'argent 
des terrains qu'on lui a expropriés à acheter des terres 
et à améliorer ses cultures; va bâtir une deuxième 
ferme (200 hectares). 

Medjahed (Mostefa hen Medjahed), adjoint indigène 
du douar Sefafah (^Hillil mixte), a créé dans les Beni- 
Yahi une ferme à l'européenne avec hangars, écuries 
et bâtiments d'exploitation. A effectué sur le territoire 
de cette ferme des plantations d'arbres fruitiers et de 
vignes, et fait défricher une grande étendue de terres 
couvertes de palmiers nains. 

Si Zouaïa {Hezil ould Abdelkader), adjoint indigène 



L EVOLUTION AGUICOLE 161 

(lu douar Tafrent (Saïda) a rendu des services à lagri- 
cullure et à la viticulture. Donne un excellent exemple 
à ses coreligionnaires en adoptant la charrue fran- 
çaise et en les engageant à en faire usage. A créé une 
ferme d'environ 300 hectares où il élève 4o0 tètes de 
bétail. 

Benchiha {Abdelkader ould Boumédine), adjoint 
indigène d'Aoubellil (Ain-Témouchent). Agriculteur 
émérite, rompant avec les errements de ses coreligion- 
naires ; s'est attaché à introduire dans la mise en 
valeur de ses terres les procédés de culture perfec- 
tionnés des Européens. L'un des premiers il a adopté 
la charrue française, s'est livré aux labours de prin- 
temps, a procédé à une sélection soignée des semences 
et est arrivé à un degré d'amélioration qui le font 
considérer, même par les grands colons européens, 
comme un des cultivateurs éclairés du pays. Il a 
fourni ainsi aux Indigènes la preuve la plus éclatante 
des avantages qu'ils obtiendront en adoptant les 
méthodes de culture des Européens. 

Hakem {Mohammed ould Ali), adjoint indigène du 
douar commune des Hamyans (Ténira-Bel-Abbès). 
Possède une belle propriété d'une contenance d'en- 
viron o56 hectares sur laquelle il a fait un corps de 
bâtiment dune valeur de 20000 francs. Il cultive son 
domaine d'après les méthodes européennes et ne 
cesse de recommander aux Indigènes d'adopter ces 
méthodes. Beaucoup d'entre eux ont suivi ces conseils. 
Très dévoué à la colonisation française. 

Bouguedra [Ben aouda ould Abdelkader), adjoint 

IsMAEL Hamei, — Le5 Musulmuns français. 11 



162 LES MU^LLMA^-S FRANÇAIS DU XuKD DE L AFlUyL'E 

indigène du douar Sebbah (Témouchent). Possède 
environ 500 hectares qui sont absolument exploités 
à la méthode française et parmi lesquels figurent 

00 hectares de vigne. 

Benchiha {El Hadj ould Bou-Medine), adjoint indi- 
gède du douar Berkèche (Témouchent). Possède en 
compteàdemi avec son frère (cité plus hautjoOOO hec- 
tares de terrains, sur lesquels sont construites, à 

1 européenne, neuf fermes. Est un des rares indigènes 
qui labourent à la charrue française et dépiquent à la 
vapeur ; ses fermes sont dailleurs outillées à la fran- 
çaise. 11 offre ainsi un exemple salutaire aux Indigènes 
qui l'avoisinent, et les encourage autant par ses con- 
seils que par les succès quil obtient en agriculture 
à abandonner leurs procédés rudimentaires de culture. 
Il les aide en outre, linancièrement, en employant une 
nombreuse main-d'œuvre indigène pour les travaux 
des champs. 

Tekouk {Ahmed ould Cheïkh Charef.) Agriculteur 
et chet des Senoussya en Algérie, des Oulad Chafa 
(Hillil; où il est né en 18oo. 

Descendant direct de Sidi Abdallah ben Khettab, 
marabout vénéré qui vivait vers l'an HOO de notre ère. 
Est investi de la haute dignité de cheïkh des Senous- 
sya et jouit, à ce titre, chez les Indigènes dun grand 
prestige. Esprit ouvert au progrès, il a su comprendre 
la supériorité de nos j^rocédés de culture sur les 
méthodes arriérées en usage chez ses coreligion- 
naires. Les terres très étendues dont il est possesseur 
sont cultivées d'après les méthodes les plus récentes 



l'évolution agricole 163 

au moyen d'un matériel agricole en tous points sem- 
blable à celui des cultivateurs européens les plus 
réputés de la région. Il a su s'attacher un chef de cul- 
ture français, M. Jeambert. 

Il a fait ouvrir de nombreux chemins d'exploitation 
dans ses propriétés, planter de nombreux arbres frui- 
tiers, capter et aménager une source importante jaillis- 
sant au milieu de ses terres, et donne ainsi à ses 
coreligionnaires un exemple très rare et d'une portée 
d'autant plus grande qu'il émane d'un chef religieux 
très influent, issu d'une famille illustre. » 

Pour le département d'Alger, M. Féliu, interprète 
judiciaire près les tribunaux de Blidah, dit : 

(( A proximité des centres, lagriculture indigène a 
fait de réels progrès. Dans la plaine de la Mitidja, par 
exemple, la primitive charrue arabe a été délaissée et 
rem^placée par la charrue française. On trouve égale- 
ment, dans les exploitations agricoles dune certaine 
importance, les machines et instruments aratoires per- 
fectionnés, en usage dans la ferme française. 

« Les grands agriculteurs indigènes de notre départe- 
ment dignes d'être cités sont : les Ben-Siam (Miliana), 
Si Henni (Orléans ville), Ben Yamina (Tenès), Moham- 
med ben Ismaïl, El Hadj Brahim (Miliana), Mohammed 
ben Hadji (Boufarik), les Sorombak (Blida), Hadj 
Mohammed ben Dali (Blida), etc., etc. )> 

(( En ce qui concerne le département de Constantine, 
M. Daugeard adjoint-administrateur signale quelques 
grands agriculteurs d'Akbou tels que MM. Ben Aly Ghé- 
rif, Mahmoud ou Rabah, Belkassem, Hamimi et un cer- 



164 LES MUSULMANS FRANÇAIS LU NORD DE L AFRIQUE 

tain nombre d'autres. » Il ajoute : «Les neuf dixièmes 
des terres séquestrées après 1871 et données à la colo- 
nisation dans la vallée de la Soummam, ont été rache- 
tées par les Kabyles qui y mettent un point d'honneur 
et rachètent parfois au-dessus de la valeur réelle. » 

Au point de vue agricole, pas de grande culture, 
sauf quelques propriétaires plus importants, employant 
le matériel français, le Kabyle suit les anciens erre- 
ments et conserve la charrue kabyle. Mais l'évolution 
est bien plus sensible pour larbre (olivier, figuier, 
carroubier). Le Kabyle plante et greffe. Pas d'élevage, 
le pays ne s'y prête pas. 

Monsieur Victor Chausson, interprète judiciaire, 
nous écrit de Jemmapes (Constantine) : « ... Comme 
suite à mes impressions relatives à l'influence du 
milieu européen sur les Indigènes, et pour appuyer 
mes dires à propos des progrès agricoles réalisés (voir 
la lettre exposant ces impressions, page 21oj, je citerai 
quelques exemples pris dans le canton de Jemmapes 
et les environs : 

(( Dans le douar Radjattas, commune mixte de Jem- 
mapes, je parlerai de Khelifa (Salah ben Ammar). Cet 
iudigène ne cultive qu'à la charrue fixe ; ses terres 
sont fumées et tout son matériel d'exploitation est 
absolument français. Il produit une assez grande quan- 
tité de blé tendre et d'avoine et traite la majeure partie 
de ses affaires avec des Européens propriétaires ou 
courtiers. Ses animaux de trait ou de monture, ainsi 
que son bétail, sont abrités dans des écuries et étables 
construites à la française, attenantes à des bâtiments 



L EVOLUTION AGRICOLE 



de construction identique et occupés par lui. Son ins- 
tallation intérieure est arabe, cependant on trouve dans 
son Dar-ed-dhiaf (appartement destiné aux hôtes) : 
tables, chaises, tapis et quelques autres accessoires 
européens. Enfin il possède un petit véhicule d'agré- 
ment dit « charrette anglaise )), dont il se sert pour 
ses courses et certains petits voyages. 

« Dans la commune de plein exercice de Gastu, 
centre à 21 kilomètres de Jemmapes, je citerai Eulmi 
(Leulmi ben Mohammed), qui possède de grandes éten- 
dues de terres. Cet Indigène a également adopté le 
système de culture employé par nous et, indépendam- 
ment des céréales qu'il produit en grande quantité, il 
s'occupe de la culture de l'olivier. La région qu'il habite 
contient de très belles olivettes ; il exploite celles lui 
appartenant et augmente leur importance par des 
défrichements continuels et le greffage. Son habitation 
consiste en un vaste « bordj » rectangulaire (soi te de 
maison fortifiée), dans lequel sont abrités ses animaux 
et son matériel d'exploitation, ainsi que les véhicules 
de travail et dagrément qu'il possède. 

« Mâtellaoïii {El Hadj Takar ben Mebroitk), gros 
propriétaire de la commune de plein exercice de Jem- 
mapes, mérite également dètre signalé. Tout son 
matériel d'exploitation est français et sa maison d'ha- 
bitation est construite à la française. 

« Dans la commune de Saint-Charles, la famille Bens- 
lama se signale aussi par son importante exploitation 
agricole, son emploi d'instruments européens et ses 
constructions de rtiéme genre. 



166 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

« La région compte aussi un certain nombre d'indi- 
gènes moins fortunés que les premiers, mais ayant 
aussi adopté la même façon de cultiver. 

« Il va sans dire que les plus aisés ont à leur service 
des individus dont l'apprentissage s'est fait chez les 
Européens et qui, par conséquent, savent se servir des 
outils mis à leur disposition. Ces travailleurs modestes 
ne sont pas étrangers au développement de l'agricul- 
ture chez les Indigènes et ils adoptent et font adopter 
tous nos procédés, avec d'autant plus de facilité et 
d'ardeur qu'ils en ressentent les premiers les bienfaits 
incontestables, w 

M. A. Robert de Bordj-bou-Arréridj a publié, en 1901, 
dans les « Mémoires de la Société d'Ethnographie » 
une étude traitant de « l'influence de la domination 
française sur l'état intellectuel et moral des Indigènes 
de la commune mixte des Maàdid » ; l'auteur dit que 
cette commune a une population de 39.983 Indigènes 
répartis dans onze douars-commune et 790 Français 
installés dans les neuf villages de : Galbois, Gérez, 
Sidi-Embarek, Bordj-Redir, Macdonald, Lecourbe, Da- 
vout, La Barbinais et Lavoisier. « Ces neuf villages, 
ajoute-t-il, constituentneuf foyers de civilisation incon- 
testables et déjà les résultats obtenus par l'ambian- 
tisme sont fort appréciables. » 

M. A. Robert dit plus loin ^ : « La fréquentation des 
cultivateurs français amène chez les Indigènes une 
amélioration notable dans leur manière de vivre ; ils 

* A. Robert, dans Mémoires delà Société d'Ethnographie, 1901, 
D. 0. 



L EVOLUTION AGRICOLE 167 

développent leur intelligence, deviennent plus pré- 
voyants et, devant les résultats qu'ils voient obtenir 
par les colons en matière d'agriculture, ils essayent 
et perfectionnent petit à petit leurs procédés de 
culture. » 

« Dans la commune mixte desMaàdid, ce commence- 
ment d'assimilation est très sensible et nous avons pu 
constater des labours de printemps effectués par des 
Arabes voisins de colons français. Ils commencent 
aussi à pratiquer la fumure méthodique de leurs terres. 
Les rapports, qui s'établissent ainsi entre la popula- 
tion française et indigène ne sont nullement forcés et 
les leçons qui en résultent, conséquemment mieux 
accueillies, acceptées plus volontiers des Indigènes. » 
Ces considérations sur la commune des Maàdid peu- 
vent s'appliquer à toutes les communes similiaires de 
l'Algérie. 

Enfin les Archives de la préfecture de Constantine 
indiquent, pour le département, le chiffre de vingt- 
deux agriculteurs indigènes décorés du Mérite agri- 
cole. 

Il existe des fermes indigènes dans le Tell et dans 
les hauts plateaux ; ces dernières ont commencé par 
être des « Bordjs » (maisons fortitiées) destinés à abri- 
ter les instruments aratoires, les approvisionnements, 
les réserves de grains, etc. Petit à petit, l'agriculture 
s'est étendue autour de ces « bordjs » et en a fait de 
véritables fermes. Quelques kaïds des harrars de 
Frendah et de Tiaret, d'autres des Djaafra de Saïda, 
ont ainsi des fermes isolées. Il en existe cinq ou six à 



168 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

Djelfa et sans doute dans les régions correspondantes 
du département de Constantine. 

Une foule d'agriculteurs et d'exploitations mérite- 
raient d'être cités ; ceux que nous donnons plus haut, 
suffiront à indiquer la marche du progrès agricole chez 
les Indigènes. 



^f>^ 



CHAPITRE V 

L'ÉVOLUTION COMMERCIALE 

Durant tout le moyen âge et jusqu'à la domination 
turque, l'Europe, et principalement les États méditer- 
ranéens, ont entretenu, avec l'Afrique du Nord, d'ac- 
tivés relations de commerce portant sur une grande 
variété de marchandises. Ces relations étaient basées 
sur des traités et un régime douanier qui assuraient 
aux transactions la plus grande sécurité possible ^ 

Les nations européennes n'eurent d'agents, de bu- 
reaux de douane, d'entrepôts, que dans les grands 
ports de la côte, et à aucune époque elles ne pénétrèrent 
dans l'intérieur. Mais alors, comme maintenant, les 
Indigènes faisaient entre eux un commerce d'échanges 
voulu par la nature différente des régions qu'ils occu- 
pent et la spécialité des productions de chacune de 
ces régions. Pour le reste, les Indigènes de la côte 
approvisionnaient ceux de l'intérieur du pays, en pro- 
duits européens. 

Depuis 1830, les Indigènes algériens ont une double 
part au commerce de la colonie comme producteurs 

* Mas-Lastrie, op. cit., passim. 



170 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

et comme consommateurs, et, s'ils continuent entre 
eux leurs échanges, ils se trouvent, maintenant, en 
relations directes avec les importateurs et les expor- 
tateurs européens. Ces relations ont été subordonnées 
aux variations du régime douanier établi par le gou- 
vernement. 

Jusquen 1843 les produits algériens n'entrèrent en 
France quen acquittant des « droits de sortie ^). La loi 
du 16 décembre 1843 n'affranchissait entièrement que 
les marchandises françaises importées dans la colonie, 
et maintenait certaines taxes sur les produits algériens 
introduits en France ou en pays étranger K Ce n'est 
qu en 1867 que les produits d'Algérie purent pénétrer 
librement à l'étranger. 

La loi du 11 janvier 1851 autorisa l'entrée en fran- 
chise, dans les ports français, des provenances d'x\l- 
gérie, dites « produits naturels et produits d'indus- 
trie )) ; d'autre part cette loi affranchissait de tous droits 
les produits étrangers destinés « aux constructions 
urbaines et rurales » entrant en Algérie. 

Naturellement les exportations augmentèrent sensi- 
blement, mais il fallut la loi du 17 juillet 1867 pour 
réaliser l'union douanière entre la France et l'Algérie. 
En effet, sauf les sucres, elle affranchit des taxes doua- 
nières toutes les marchandises importées de France 
en Algérie, comme celles exportées d'Algérie en 
France, sauf le tabac. Quant aux marchandises étran- 
gères , certaines d'entre elles , considérées comme 

* L. Vignon. La France dans l'Afrique du Kord, p. 69. 



L ÉVOLUTION COMMERCIALE 171 

étant de première utilité pour la colonie, furent affran- 
chies de tous droits et les autres frappées de taxes 
légères ^ 

Cependant la loi du 29 décembre 1884, pour favoriser 
certaines industries nationales, imposa, principalement 
en ce qui concerne l'industrie métallurgique, aux mar- 
chandises étrangères entrant en Algérie, les mêmes 
droits qu'elles acquittaient en entrant en France. 

Les produits du Maroc et de la Tunisie avaient été 
affranchis de tous droits en 1853, et ceux du Sahara et 
da Soudan en 1860. On espérait faire revivre le grand 
trafic par caravanes, qui avait existé antérieurement, 
mais il y manquait les esclaves noirs qui formaient 
l'objet principal de ce trafic. 

Quoi qu'il en soit, le commerce de l'Algérie a suivi, 
depuis la conquête, une marche nettement progres- 
sive ; il était : 

En 1830 de 7 983 600 francs. 

En 1860 de 157 243 436 — 

En 1880 de 472 265 777- — 

En 1902 de 647 836 000 — 

dont : 

Importations 332 787 000 francs. 

Exportations 315 0*9 000^^ — 

Dans les commencements de l'occupation, la plus 
grande partie du commerce algérien consistait en 

* L. Vignon, p. 71. 

* Wahl, U Algérie, p. 31b. 

* Voy. Statistique générale de l'Algérie. 1902. 



172 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

importations ; la population européenne était composée 
de gens qui consommaient sans produire et les Indi- 
gènes qui ne produisaient pas encore pour l'exporta- 
tion commençaient à se créer des besoins que la 
métropole ou l'étranger pouvaient seuls satisfaire. 
D'ailleurs l'Algérie dont l'industrie est encore peu 
développée est toujours tributaire de l'Europe, pour 
quantité de produits manufacturés. Et les besoins 
croissants des Indigènes, font que le commerce d'im- 
portation est toujours supérieur au commerce d'expor- 
tation. Quoi qu'il en soit, la majeure partie des tran- 
sactions algériennes se font avec la France. 
Les Indiofènes y sont directement intéressés et ils le 

O t.' 

sont plus ou moins, en raison de leur contact avec les 
Européens. Ceux d'entre eux qui vivent dans les com- 
munes de plein exercice, au milieu d'agglomérations 
européennes, se sont créés des besoins plus variés et 
demandent, par suite, à l'importation beaucoup plus 
que ceux qui vivent dans les communes mixtes, et 
cela se traduit, pour eux, par un traitement différent 
dans la répartition de l'octroi de mer. L'octroi de mer 
est un droit perçu par les douanes, qui retiennent 
5 p. 100 pour les frais de perception ; le reste est 
réparti entre les communes 3m prorata de leur popula- 
tion. ]Mais alors que l'Européen est compté comme une 
unité, l'Indigène n'est compté que pour 1/8 dans les 
communes de plein exercice et pour 1/40 seulement, 
dans les communes mixtes. 

Les Indigènes coopèrent pour une grande part à 
l'exportation des marchandises suivantes : 



L EVOLUTION COMMERCIALE 173 

Bètes de soiiiFiic . . 10 850 têtes, valant 2 438 000 fr. 

Bestiaux 1 379 605 tètes, — 38 141 000 — 

Peaux brutes ... 2 972 743 kilog. — 7 443 000 — 

Laines 4 369 081 — — 3 495 000 — 

Cire brute 83 802 — — 238 OUO — 

OEufs de volailles. . 14 388 — — 16 000 — 

Céréales 3 915 138 qm. — 08 2*1000 — 

Tabac 3 447 850 kilog. — 1983 000 — 

Huile d'olive. ... 6 603 435 — — 5769000 — 

Liège 14 297 tonnes, — 7 149 000 — 

Crin végétal. . . . 301863qm. — 3018000 — 

Ecorcesàtan. . . 8 490 300 kilog. — 1274 000 — 

Alfa 701 826 qm. — 5 195 000^— 

A rimportation les Indigènes demandent, pour des 
quantités toujours plus considérables : 

Farines et semoules. . . ^ ,, 

Cannelle. 
Riz 

Sucre ... Clous de girofle. 

Café Thé. 

Poivre Racines, herbes, écorces. 

Safran Produits pharmaceuti- 
ques. 

Matériaux divers .... Noix de galle. 

Savons Bois à construire. 

Poteries Alarbres. 

Faïences Produits chimiques. 

Verres et cristaux. . . . Teintures préparées. 
Tissus (coton, chanvre, 

lin) Encres à écrire. 

Soies Cuirs. 

* Tous ces chiffres sont empruntés à la Statistique (jénénde de 
l'Algérie pour 1902. 



174 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

Papier et carton .... Armes, poudres, muni- 
tions. 

Ouvrages en métaux . . Meubles et ouvrages en 

bois. 

Mercerie. Meubles . . . Ouvrages en matières di- 
verses. 



En comparant entre eux les deux tableaux qui pré- 
cèdent on constate que les Indigènes fournissent à 
l'exportation ce qui, dans les produits de leur agricul- 
ture et de leur élevage, surpasse les besoins de leur 
consommation, et que les bénéfices qu'ils en retirent 
leur permettent de demander à 1 Europe des marchan- 
très variées. 

Le tableau page 175 dont les chiffres sont extraits de 
la statistique générale de l'Algérie pour 1902, per- 
mettra déjuger dans quelles proportions, à l'heure 
actuelle, l'élément indigène s'associe à l'élément euro- 
péen dans presque toutes les branches du commerce 
et de l'industrie, même celles les plus récemment 
importées d'Europe. 

Quelques exemples pris dans les trois départements 
alo^ériens donneront un aperçu de l'évolution com- 
merciale et industrielle des Indigènes. 

J/. Mohammed ben Abdallah. Agha desBeni-Senous 
(Maghnia), possède une huilerie qu'il exploite selon les 
formules européennes. 

Si Mohammed bel hadj Khobichat, son frère utérin, 
en a installé une dans les Azaïls de Sebdou; elle est à 
pressoirs modernes et à turbines. 



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176 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

M. Ahdelkader Bel Harti. Exploite à Oran, route de 
la Sénia, une tonnellerie inaportante. 

M. Mustapha ben Mohammed. A créé à Oran, — 
quartier du village nègre — vers 1890; une minoterie 
à vapeur actionnée par une machine de 35 chevaux, 
et munie de trois paires de meules. Personnel mixte 
de dix ouvriers français et deux indigènes. 

31. Ali Ghomri. A été autrefois associé et gérant de 
la grande quincaillerie Finaton de Tlemcen. 

}1. Ali Stambouli. Conseiller municipal à Oran, dirige 
depuis de longues années, avec intelligence, l'impor- 
tante quincaillerie Bonifay. 

M. Mohammed hen Dris. Possédait à Tlemcen, outre 
des bains maures, des maisons d'habitation bâties et 
meublées à la française qu'il louait à des fonctionnaires 
militaires et civils. 

Vers 1860 M. Hammoud, d'Alger, s'associa avec un 
Français M. Revest pour la fabrication des liqueurs et 
eaux gazeuses. 

M. Mustapha Hadj Moussa, gendre de M. Hammoud. A 
pris la suite des affaires avec son beau-frère. M. Hadj 
Moussa qui est conseiller municipal, délégué financier 
et secrétaire du Syndicat commercial algérien pour la 
défense et le développement du commerce et de l'in- 
dustrie, a créé deux succursales de sa maison, qui sont 
dirigées par ses fils, l'une à Ménerville, l'autre à 
Orléansville. 

M. Rabah. Est charcutier, rue de Gonstantine, à 
Alger. 

M. Bou Lenouar. Est loueur de voitures à Alger. 



L EVOLUTION COMMERCIALE 177 

M. Ben Guettât. Ex-conseiller municipal, représente 
une maison de commerce. 

M. Youcef ben Redouan. Est membre de la Chambre 
de commerce d'AlQ:er. 

M. Fenatri {Kaddoiir). Possède un parc à charrettes, 
Alger. 

M. Hadj Ali ben Hafiz. Manufacture de tabac. 

M. Hadj Abdelkader. Carrossier-charron à Teniet El 
Had. 

M. Omar ben Smaïa. Marchand de tabacs et dessi- 
nateur, membre de la Commission du travail, officier 
d'Académie, décoré dans plusieurs expositions pour 
ses tabacs et ses travaux d'art. M. Ben Smaïa a illustré 
l'ouvrage de MM. Depont et Coppolalni : Les Confise- 
ries religieuses ynusulmanes. ^L Ben Smaïa, disent 
les auteurs de cet ouvrage, page 31, est un des rares 
Algériens qui aient conservé de réelles notions de Fart 
arabe. 

M. Brahim ben El Hadj Mahmoud Sfindja possède 
une scierie mécanique et des ateliers de forge, Alger. 

M. Hadj Lakhal, entrepreneur de maçonnerie a créé 
un village entier près de SidiMhammed, à Mustapha. 

M. Omar Bou Derba est représentant de commerce 
à Saint-Eugène (Alger). 

M. Sayah Mohammed ben Henni, cadi dOrléansville, 
commandeur de la Légion dhonneur, officier d'Aca- 
démie et du Mérite agricole, possède un moulin à 
pétrole. 

.1/. Yahya Belkacem, gros négociant d'Orléansville 
où il a acclimaté une variété de palmier-daltier dont 

IsMAEi. Hamet. — Les Musulmans français. 12 



178 LES MCSULMAXS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

le fruit porte son nom. Chevalier du Mérite agricole. 

M. Mouhoub (Mahmoud), gros propriétaire cultiva- 
teur; membre de la Chambre dagriculture d'Alger. 

M. Brahim Mouhoub, son frère, marchand de tabacs 
en gros, possède une voiture-automobile. 

M. Omar Mouhoub, frère des précédents, gros pro- 
priétaire et marchand de tabacs en gros. 

M. Féliu, interprète à Blida, nous écrit : (c Dans la 
branche commerce, nombreux sont les Indigènes qui 
se sont assimilé nos mœurs commerciales. Leurs 
maisons fonctionnent à l'instar des nôtres, une comp- 
tabilité régulière, dans les formes exigées par la loi, 
est tenue par des comptables européens; enfin le 
chiffre d'affaires importations et exportations traitées 
par certaines de ces maisons, s'élève à des sommes 
importantes. Nous pouvons citer quelques noms, cer- 
tain d'en oublier et non des moins importants : 

Ladjal Mohammed ben Brahim, céréales, grains, à 
Blida. 

Hadj Ali ben BrihmaL épicerie en gros, à Blida. 

Bou-Amra ben Sonna, étofïes en gros, à Blida. 

Douiden Mohamed Belhachemi, primeuriste, à 
Blida. 

Dahman, expéditeur de fruits, à Blida. 

Hamoud Charif, primeuriste, à Blida. 

Abdelkadev ben Allai, primeuriste, à Blida. 

El Hadj Messaoud, expéditeur, à Blida. 

Mohammed Sebaoui, grains, bestiaux, à Médéa. 

Ramoul, Mohamed ben Mohamed, céréales, laines, 
à Médéa. 



L EVOLUTION COMMERCIALE 179 

Tefahi {Mohamed ben Ramoul), grains en gros, à 
Médéa. 

Cheikh ben Slimane, bestiaux, à Boghari. 

L'industrie, dans notre région, ajoute M. Féliu, est 
représentée par de nombreuses tanneries et minoteries, 
on y trouve également un certain nombre de tisse- 
rands. Nous pouvons citer les noms suivants : 

Ladjal Mohammed ben Brahim, minotier, à Blida. 

Mohammed ben Abdeltif, tanneur, minotier, à Blida. 

Mohammed Seghir Elghelaoui, tanneur, minotier, à 
Blida. 

Ahmed ben Abdeltif, tanneur, à Blida. 

Ben Tsabct, tisserand, à Blida. 

Elghouti, tisserand, à Blida. 

Ksentini Mohammed, minotier, àBoufarik. 

Héritiers Mohammed ben Cher if a, minoiiers, à Djen- 
del. 

Dans la banlieue de Blidah, M. El Hadj Mohammed 
ben Hamza fait marcher une tannerie et un moulin à 
huile, avec une machine à vapeur dont il est le méca- 
nicien. M. Cherchait (Hadj Kaddour) ancien kaïd de 
Miliana, décédé en avril 1905; fils de ses œuvres, il 
avait, par son travail et son intelligence amassé une 
belle fortune. Ses deux fils aînés MM. Ahmed et 
Mohammed Gherchali, ont pris la suite de ses affaires 
très importantes et la direction de fermes considé- 
rables et de trois moulins. Ces moulins sont édifiés 
sous les murs de Miliana et l'un deux est construit sur 
les ruines mêmes des anciennes forges et fabriques 
d'armes de lEmir Abd-el-Kader I 



180 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

M. Daugeard nous écrit d'Akbou (département de 
Constantine) : « L'industrie de la région est celle de 
riiuile. Outre le moulin kabyle primitif qui fonctionne 
toujours, un certain nombre d'indigènes usiniers ont 
un matériel français plus ou moins perfectionné, avec 
chutes d'eau ou locomobiles comme force motrice. 
Les nouvelles usines sont nombreuses, citons : 

Le ka'id Belkacem de, Seddouk. 

Haynimi de Ta zm al t. 

Mahmoud ou Rabah de l'Oued Amizour et la plus 
importante, celle de Ben Aly Chérif d'Akbou. Pour 
cette dernière : matériel le plus perfectionné qui existe, 
svstème Coq, presses hydrauliques, cuves à décanter, 
réservoirs, le tout luxueux et supérieur même à ce qui se 
voit dans le midi de la France. Force motrice : chute 
d'eau qui actionne les presses, les tournants, les 
pompes à Ihuile. Pendant trois ou quatre mois, outre 
les femmes et les enfants qui ramassent les olives et 
en font une sélection, une trentaine d'ouvriers sont 
employés dans l'usine même. Nombreux prix et mé- 
dailles dor aux expositions agricoles. 

Mêmes distinctions pour les huileries banales : Kaid 
Belkacem, Mahmoud ou Rabah, quoiqu'à un degré 
moindre. » 

Il existe dans la région kabyle dix huileries banales 
entretenues sur les fonds des douars. 

M. Mahmoud Bellahsen, conseiller municipal à Bône, 
possède une manufacture de tabac qui fonctionne au 
moyen d'une machine à vapeur. 

Enfm un certain nombre d'anciens élèves de l'Ecole 



l'évulcïion commerciale 181 

d'apprentissage de Dellys, sont mécaniciens ou ajus- 
teurs dans plusieurs compagnies de chemins de fer, 
notamment au Bône-Guelma. 

M. Hamed, ancien quartier-maitre mécanicien de la 
marine, est mécanicien de l'usine des tramways élec- 
triques d'Oran. 



CHAPITRE VI 

L'ÉVOLUTION INTELLECTUELLE 

En 1830, rinstruction était fort peu répandue hors des 
villes, sauf dans quelques familles fortunées et dans 
les groupes dépendant de certaines zaouïas, oij les 
enfants apprenaient à lire et à écrire, jusqu'au jour où 
ils étaient en âge de faire la guerre. Dans quelques 
rares familles de lettrés, grâce à des restes de biblio- 
thèques, et par tradition, on arrivait à former quelques 
(( savants ». On peut dire que le pays vivait dans 
rignorance. 

Dès les débuts de loccupatibn et partout où l'élé- 
ment français se fixa, cest-à-dire dans les villes, des 
écoles furent créées pour les Européens et pour les 
Indigènes. La sécurité aidant, des écoles arabes s'ou- 
vrirent aussi chez les nomades et dans les pays mon- 
tagneux, d'où l'instruction était absente. 

La langue berbère ne s'écrit pas et ne s'est jamais 
écrite, avec des caractères propres, suffisamment 
pour créer un mouvement intellectuel et élever des 
monuments. Nous avons vu qu'elle n'a jamais été con- 
sidérée que comme un langage de second ordre, un 
patois grossier. Aussi les Indigènes de langue berbère, 



l'évolution intellectuelle 183 

n'ayant jamais quitté leurs montagnes, sont-ils les 
hommes les plus arriérés de l'Afrique du Nord ; et 
lexpérience prouve que le fanatisme religieux et la 
barbarie des mœurs sont plus développés chez eux, / 
que chez ceux que la langue arabe a éclairés et ins- 
truits ^ 

La diffusion de la langue arabe chez les Berbères, 
par l'administration française, a constitué le premier 
degré de leur évolution intellectuelle, et la multiplica- 
tion des écoles chez les cultivateurs des plaines, due 
à l'influence de cette administration, a été un commen- 
cement de relèvement et une utile préparation, avant 
l'école française. 

Dès Tannée 1836, le gouvernement avait songé à 
créer à Alger une école « Maure-Française », dans le 
but de rapprocher les Indigènes des Français, en 
apprenant la langue française à leurs enfants; et en 
1837 fut ouverte une école d'adultes. Enfin en 1841, les 
écoles fondées à Alger, Bône et Oran recevaient 
10^9 élèves Israélites et Musulmans-. L'Instruction 
française commença à se répandre de cette façon, 
parmi la jeunesse indigène des villes à qui la connais- 
sance des deux langues donnait du prestige et ouvrait 
des carrières lucratives. 

En 1857, on créa deux collèges Arabe-Français à 

> C'est dans cet élément que se recrutèrent les masses qui, 
autrefois, bouleversèrent l'Afrique et IKspagne : Chiites, Khared- 
jites, Fatimites, Almoravides et Almohades furent principale- 
ment des montagnards ou des sahariens fanatisés et berbères 
de langue. 

- L. Galibert, Histoire de l'Afrique, p. 574. 



184 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'AFRIQUE 

Alger et à Constantine ; dans chacun de ces établisse- 
ments étaient reçus cent élèves indigènes internes, 
dont l'entretien était payé sur les centimes addition- 
nels de l'impôt arabe ^ De nombreux enfants euro- 
péens et indigènes fréquentaient les collèges, comme 
élèves externes, et y vivaient en commun. En même 
temps, furent instituées, à l'École de médecine et de 
pharmacie d'Alger, un certain nombre de bourses à 
l'usage des élèves indigènes des deux collèges. 

Malheureusement les bourses des collèges Arabe- 
Français furent attribuées sans choix, sans méthode, 
au hasard des bonnes volontés, à des enfants de tout 
âge, presque toujours trop âgés-, eu égard à la préco- 
cité de la race, et le plus souvent mal préparés ou 
nullement préparés. C'étaient, pour la plupart, des fils 
de familles ralliées, des enfants de militaires de tous 
grades, d'employés, de fonctionnaires, de kaïds, de 
notables des villes, etc. Beaucoup de parents considé- 
raient leurs enfants ainsi retenus, comme des répon- 
dants de leur fidélité, comme des otages, qu'ils repren- 
naient dès qu'ils en obtenaient licence : après deux, 
trois, quatre ou cinq ans. Les résultats ne pouvaient 
qu'être médiocres, mais ils ne furent pas nuls, et l'on 
eut tort de renoncer à lexpérience, au moment où il 
devenait opportun de la poursuivre avec méthode. 

* Les Indigènes paient, outre le principal de l'impôt, des cen- 
times additionnels destinés à des travaux d'utilité publique et à 
la constitution de la propriété. 

* Il en vint qui étaient mariés ou fiancés et qui n'avaient 
jamais été à l'école. Ils ne songeaient qu'à s'en retourner chez 
eux. 



l'évolution intellectuelle 185 

Les jeunes gens élevés dans les collèges manquèrent, 
en général, de guide et de direction. Beaucoup d'entre 
eux, par goût naturel ou par tradition de famille, s'en 
furent dans les Ecoles militaires de Saint-Cyr et de 
Saumur, oii ils étaient reçus au titre indigène. Si le 
plus grand nombre furent des serviteurs intelligents, 
instruits et attachés à leurs devoirs, l'armée seule le 
sut ; l'existence militaire les tenait éloignés du public 
qui les ignorait. Ceux qui appartenaient à des familles 
fortunées, ou exerçant de grands commandements, 
s'en retournaient chez eux avec lambition de recueillir 
la situation paternelle. Enfin les autres, appartenant 
surtout aux villes telles que : Alger, Oran, Cherchel, 
Bône, Gonstanline, fournirent quelques médecins, 
pharmaciens, interprètes, instituteurs, etc. 

De la médiocrité des résultats dont, sans aucune 
enquête, on fit grand état, la politique du royaume 
arabe (qui était nettement opposée à la difîusion de 
l'instruction cliez les Indigènes^ tira un argument 
décisif. Les agents de cette politique contribuèrent 
même largement à accréditer cette idée, fort tenace 
encore, que l'Indigène est rebelle à l'instruction 
française. 

A l'école normale d'instituteurs d'Alger avait été 
créée une annexe pour les Indigènes ; elle recruta ses 
élèves en grande partie dans les collèges et elle a 
formé un personnel d'instituteurs dont l'Académie n'a 
pas cessé d'apprécier les services. 

L'adresse des Kabyles comme artisans avait été 
reconnue et, quelques années après la pacification du 



186 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

pays, on avait créé à Fort-National, une école des 
Arts et Métiers que l'insurrection de 1871 saccagea. 
Elle ne fut rétablie que longtemps plus tard à Dellys, et 
elle reçoit maintenant des élèves européens et indi- 
gènes. 

Jusqu'en 1870 les tendances contre l'instruction des 
Indigènes persistèrent, sans empêcher cependant que 
quelques progrès dus à linitiative de certaines indivi- 
dualités et aussi au contact, à linfluence du milieu, ne 
se puissent constater. Après 1870, le gouvernement 
s'inquiéta sérieusement des populations indigènes 
mieux connues, dont le rôle et l'avenir commençaient 
à se mieux préciser. Le moyen psychologique apte a 
les modifier, les éclairer et les rapprocher des Euro- 
péens : la diffusion de l'instruction française, s'imposa 
à tous les esprits, et une ère nouvelle commença. 

On renonça à entretenir dans les collèges quelques 
centaines de boursiers pris dans certaines classes de la 
société, et on songea à répandre l'instruction dans les 
couches profondes du peuple musulman, à mêler sur 
les bancs de l'école primaire les enfants des cultiva- 
teurs et des artisans européens et indigènes. C'est 
sous l'influence de ces considérations qu'en 1872, sous 
le gouvernement de l'amiral de Gueydon, les Indigènes 
boursiers des collèges Arabe-Français, ont été trans- 
férés au lycé d'Alger. Le but était de mêler de plus en 
plus les Indigènes aux Européens ; or ils formèrent, en 
dehors des classes, des sections vivant à part. Néan- 
moins le niveau des études étant supérieur, la disci- 
pline plus rigoureuse et la direction plus éclairée que 



L ÉVOLUTIÛ>' INTELLECTUELLE 187 

dans les collèges arabes, les Indigènes obtinrent des 
succès plus marqués. Quelques sujets instruits allèrent 
à Saint-Cyr, à Saumur, dans l'enseignement, l'École 
de Médecine et de Pharmacie en reçut un certain 
nombre qui sont devenus docteurs en médecine, offi- 
ciers de santé, pharmaciens ; d'autres sont interprètes 
judiciaires, interprètes militaires, magistrats musul- 
mans, etc. 

Nous avons exposé, plus haut, comment la langue 
arabe et les méthodes scientifiques des Musulmans 
se trouvent dans un état d'infériorité manifeste vis-â- 
vis des méthodes et des langues modernes. L'expé- 
rience, dans lAfrique du Nord, où les langues et les 
systèmes sont en présence, est concluante ; on y 
constate, à la fois, les vains efforts tentés pour la réno- 
vation des lettres arabes chez les Indigènes et le déve- 
loppement croissant de la connaissance du français 
chez ces mêmes indigènes. D'autre part, si l'enseigne- 
ment de l'arabe périclite chez les Musulmans, il se 
répand chez les Européens ; c'est un intérêt de premier 
ordre qui sollicite, de part et d'autre les deux peuples 
et, de la sorte, les pousse à la rencontre l'un de l'autre. 
Mais il est désirable que les Indigènes soient les pre- 
miers au but, et cela ne peut manquer d'arriver. 

En effet, la langue arabe est une des plus longues 
et des plus difficiles à s'assimiler, par les moyens 
empiriques comme par les méthodes scientifiques, 
pour les Musulmans eux-mêmes. Le français, en 
revanche, s'acquiert facilement, tant par le contact 
que grâce à la multiplication des écoles et au perfec- 



188 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l' AFRIQUE 

tionnement des méthodes d'enseignement, et l'étude 
de cette langue donne des résultats pratiques immé- 
diats. Il s'ensuit que l'enseignement du français chez 
les Musulmans algériens a pris le pas sur celui de 
l'arabe. 

La langue française ne pouvant se substituer à la 
langue arabe que progressivement, elle la pénètre en 
s'imposant largement dans le langage, et en agissant 
également sur la langue écrite. Cette influence dimi- 
nue, naturellement, au fur et à mesure que le contact 
est moins fréquent; c'est ce que Ion observe en s'éloi- 
gnant des pays de colonisation, vers les pays de 
grands parcours. 

Dans tous les corps de métiers, dans toutes les pro- 
fessions où l'Indigène collabore avec l'Européen, le 
supplée ou lui est subordonné, il a dû adopter un voca- 
bulaire se rapportant aux industries et à l'outillage 
importés d'Europe et que sa langue maternelle ne com- 
porte pas ou n'emploie plus. Dans les administrations, 
la langue officielle a dû emprunter des mots, des 
expressions plus ou moins déformés, plus ou moins 
bien arabisés et que tous ceux qui parlent les langues 
indigènes sont obligés d'entendre et d'employer. La 
langue juridique est une de celles qui ont dû faire le 
plus d'emprunts au français et les mêmes faits ont 
lieu dans le monde militaire, comme dans les milieux 
commerciaux, industriels et agricoles. 

Nous avons eu des chants populaires dont les vers 
étaient composés de mots des deux langues entremêlés, 
ou dont les finales étaient entièrement françaises. 



l'évolution intellectuelle 189 

Enfin les dictionnaires pratiques sont tenus de men- 
tionner ces emprunts au français, de jour en jour plus 
nombreux et imposés aux Indigènes par la nécessité. 

Il en est donc, aujourd'hui, des langues algériennes, 
comme autrefois des dialectes berbères au temps des 
vieilles civilisations ; elles se laissent pénétrer et 
reculent devant la langue du vainqueur qui tend de 
plus en plus à devenir Tunique véhicule de la pensée 
entre les races. Si Ion considère que ce mouvement 
est singulièrement favorisé par la diffusion croissante 
de l'instruction française, on conçoit la rapidité avec 
laquelle il se poursuivra, et l'on peut déjà constater 
que les Européens étrangers et les Indigènes en ont 
compris toute la portée. 

On a souvent invoqué l'influence de la presse pour 
la diffusion de l'instruction chez les Musulmans et l'ex- 
pansion, chez eux, des idées modernes, mais on a fait 
fausse route en pensant y parvenir par les journaux 
rédigés en langue arabe. On dit bien que la presse 
d'Orient, en modernisant cette langue, lui a permis 
d'explorer le domaine scientifique, industriel et poli- 
tique de l'Europe, mais cette langue modernisée n'en 
reste pas moins un instrument délicat auquel la jeu- 
nesse musulmane algérienne — d'ailleurs étrangère 
au mouvement intellectuel de l'Orient — préférera 
l'instrument beaucoup plus facile à posséder, beau- 
coup plus facile à manier, que lui offrent les écoles 
françaises et la multiplication des moyens de publi- 
cité. 

Nos Musulmans algériens ont compris, par la force 



190 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

de la nécessité, que la voie la plus pratique et la plus 
sûre, pour ceux qui veulent et qui peuvent s'instruire, 
est celle qui consiste à adopter l'étude de la langue 
française et à pratiquer la lecture des journaux et 
revues rédigés en français. C'est la condamnation des 
lettres et des études arabes, — hors du monde savant, 
s'entend — et la multiplication des écoles françaises, 
en pays indigène est, de la part du gouvernement, 
une mesure de haute politique et de sage prévoyance 
qui répond à un besoin impérieux. 

Le mouvement intellectuel éveillé chez les Musul- 
mans par le contact européen a commencé au lende- 
main de l'occupation d'Alger, avec des éléments 
fournis par les populations récemment soumises, 
c'est-à-dire celles des villes. Alors que la pacification 
se poursuivait, que les armées sillonnaient le pays à 
la poursuite de l'Emir et de ses partisans, les premières 
écoles ouvertes à la jeunesse musulmane donnaient 
des auxiliaires entièrement ralliés, dont le concours 
précieux largement récompensé et la fidélité soutenue 
ne furent pas sans impressionner favorablement le 
reste de la population indigène. 

Quelques exemples montreront ce que fut ce mou- 
vement, et en remontant un peu haut, on pourra en 
suivre la marche progressive. 

M. Hassan ben Mohammed, néà Algrer vers 1810, fut 
nommé interprète militaire en 1840, et mourut en 
retraite. 

M. Ahmed ben Rouila, ûls d'un secrétaire de l'Émir, 
fut pris à Taguin avec la Smala, en 1844, et élevé 



l'évolution intellectuelle 191 

au lycée Louis-le-GrancI, à Paris. Interprète militaire 
en 1850; passé aux spahis en 1854 ; il fut tué comme 
lieutenant pendant linsurrection de 186 i. 

M. AliChérif, fils du secrétaire et parent de SidiEm- 
barek, khalifa de l'Émir. Comme Ahmed ben Rouila il 
fut pris avec la Smala et envoyé au lycée Louis-le- 
Grand. Interprète militaire en 1850; passé aux spahis 
en 1854. Retraité en 1863 comme capitaine adjudant- 
major. 

M. Ali ben Mohammed, né à Alger en 1818. Inter- 
prète militaire en 1839. Mort d'insolation en 1868. 

M. Ahmed Khatry né à Bougie en 1826. Cavalier- 
guide en 1847. Interprète militaire en 1853, démission- 
naire en 1868. Brillants états de service; a guidé les 
colonnes enKabylie, notamment pendant l'insurrection 
du chérif Bou-Barla. 

M. lahar ben Neggad de Constantine. Interprète 
militaire en 1855, décédé en activité de service en 1863. 
A publié dès dialogues français-arabes très estimés. 

M Ismaël ben Mahdi de Bougie. Nommé interprète 
militaire en 1870, actuellement interprète judiciaire. 

M, Ibrahim ben Brihmat, né à Alger en 1848, ancien 
élève du collège arabe d'Alger. Interprète militaire 
en 1868. Mort des suites d'une chute de cheval en 1875. 

M. Ismaël BouDerba. Fils de Si Bou Derba qui traita 
de la capitulation d'Alger avec le général de Bourmont. 
Né le 25 janvier 1823 à Marseille où son père était 
consul chargé d'affaires du Dey. Élevé au collège Louis- 
le-Grand à Paris. 

Interprète militaire en 1853. Interprète principa 



192 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

en 1872. Décédé en activité de service à Constantine. 
Brillants services de guerre ; a exploré les contrées 
qui séparent Ouargla de Rat (voyage publié par la 
Revue algérienne et coloniale de décembre 1859). En 
1862-1863 a été attaché à la commission présidée par 
le commandant Mircher, dans son voyage à Ghadamès. 
Chevalier de la Légion d'honneur, 

M Ahmed ben Lefgotm, né à Constantine en 1829; 
delà famille des Lefgoun « cheïkhs-el-Islam » de Cons- 
tantine sous les Turcs. Interprète militaire en 1850. 
Retraité comme interprète militaire de i-^ classe. Che- 
valier de la Légion d honneur. A traduit en arabe plu- 
sieurs ouvrages de notre littérature. 

M. Ahmed ben Mohammed Tounsi. Né en 1820 à 
Bougie, simple cavalier duMakhzen en 1849. Interprète 
militaire en 1853. Retraité comme interprète de 2^ classe 
en 1879. A écrit une brochure sur la fameuse expédi- 
tion dite « Colonne de la Neige». Chevalier de la Légion 
dhonneur. 

M. Mustapha Belkacem « Si Salah », né à Djidjelli 
en 1844; ancien élève du collège arabe de Constantine. 
Interprète miUtaire de l""^ classe en retraite. Chevalier 
de la Légion dhonneur. 

M. Ahmed ben Brihmat, né à Alger en 1854; ancien 
élève du collège arabe d'Alger. Frère de l'interprète 
Ibrahim ben Brihmat. Nommé interprète militaire en 
1873, démissionnaire en 1877. 

M. Mohammed Belaïd, né à Bordj-Sébaou en 1854, 
ancien élève du collège arabe d'Alger. Interprète 
militaire en 1873. Actuellement interprète judi- 



L EVOLUTION INTELLECTUELLE 193 

claire à Tizi-Ouzou et grand propriétaire agriculteur. 

M. Ahmed ben Ali, né à Alger en 1849, instituteur à 
Souk- Aliras, interprète militaire en 1875; démission- 
naire en 1880, actuellement interprète judiciaire. 

M. Mohammed Aklouch, né en 1856 à Blida. Inter- 
prète militaire en 1876. Tué aux côtés du colonel Bon- 
nier, aux environs de Tombouctou, le 9 janvier 1895 ^ 

On pourrait, en consultant les archives des corps 
indigènes et des administrations de l'Algérie trouver 
beaucoup d'autres noms à citer. Parmi les personna- 
lités indigènes de l'armée que nous connaissons, nous 
citerons : 

M. le colonel Mohammed Ben Daoud, ancien élève 
du collège arabe d'Alger et de l'École militaire de 
Saint-Cyr, ancien ofticier d'ordonnance du général 
Deligny, ancien commandant supérieur du cercle de 
Sebdou, retraité comme colonel commandant le 
1" régiment de spahis. Grand-officier de la Légion d'hon- 
neur; retiré à Oran oii il dépense, comme grand pro- 
priétaire-agriculteur, la même activité qu'il déployait 
autrefois à la tête de son régiment. 

Le colonel Ben Daoud est originaire des fameuses 
tribus Makhzen : Douaïrs et Zmélas qui aidèrent si 
puissamment l'armée à pacifier la province d'Oran. 

Le commandant Omar Guellaty, d'Alger, ancien 
élève du collège arabe d'Alger. Entré à Saint-Cyr en 
1870, blessé pendant la campagne contre l'Allemagne. 

' La plus grande partie des renseignements biograpliiques qui 
précèdent sont empruntés à l'ouvrage Les interprètes de l'armée 
d'Afrique {Archives du Co7ys) par M. Ch. Féraud. Alger, 1876. 

IsMAEL IIamet. — Les Musulmans fraucais. 13 



194 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l' AFRIQUE 

A servi longtemps en France, comme capitaine au 
80^ de ligne et comme major au 88*" de ligne. Retraité 
comme chef de bataillon du îl"" tirailleurs algériens. 
Actuellement est directeur dune École d'agriculture 
à Tunis, officier de la Légion d'honneur. 

M. le Commandant Mustapha de Sétif, ancien élève 
du collège arabe de Constantine; ancien élève de 
Saint-Cyr; décédé en 1894 étant chef de bataillon au 
2® tirailleurs et chevalier de la Légion d'honneur. 

M. le capitaine Tounsi.Y'ûs de l'interprète militaire, 
ancien élève du collège arabe d'Alger, ancien élève de 
Saint-Cyr. Mort à Constantine, comme capitaine au 
3" zouaves, vers 1880. 

M. V aide-vétérinaire Mohammed Aouchen, de Bou- 
gie. Ancien élève du collège arabe de Constantine et 
de lÉcole d'Alfort. Étant détaché aux spahis sénéga- 
lais, vers 1880, a trouvé la mort dans une rencontre oii 
son escadron, commandé par le capitaine Badenhuyer, 
a été presque entièrement décimé. 

M. le capitaine Bouayed {Si Ahmed) de Tlemcen. A 
fait toute sa carrière au 2^ tirailleurs algériens et à la 
mission française au Maroc. En retraite à Alger, cheva- 
lier de la Légion dhonneur. 

M. le capitaine Cadi {si Chérif ben El arbi). Ancien 
élève du lycée d'Alger et de l'École polytechnique, 
capitaine commandant au 3^ bataillon d'artillerie à 
Bizerte. 

Issu d'une famille arabe hilalienne, dont l'un des 
membres, Sidi Embarek ben Kablout, a fondé une 
zaouïa où il est enterré, près de Khenchela (Constan- 



LÉVOLUTION INTELLECTUELLE 195 

tine). Son tombeau est l'objet d"une grande vénération 
dans le pays. 

Les fonctions de magistrat musulman sont, pour ainsi 
dire, héréditaires dans cette famille, ce qui explique 
le nom patronymique qu'elle a adopté. 

M. Cadi a quatre frères : 

Si Tahar ben El arbi Cadi. Ancien magistrat, agri- 
culteur à Souk-Ahras, officier de la Légion d'honneur. 

Si Ahmed ben El arbi Cadi. Ancien magistrat, che- 
valier de la Légion d'honneur. 

Si Abdallah ben El arbi Cadi. Cadi de Mondovi 
(Gonstantine), chevalier de la Légion d'honneur, et Si 
Abdelkader ben El arbi Cadi, Cadi de Cheria (Cons- 
tantine), proposé pour chevalier de la Légion d'hon- 
neur. 

M. le Capitaine Ben Khouty {Mohammed-Ezz- 
£'<i6/in)deMostaganem. x\ncien élève du lycée d'Alger, 
de Saint-Cyr et de l'École de cavalerie de Saumur, 
capitaine au 2*^ spahis, chevalier de la Légion d'hon- 
neur. 

M. Taghzout (Mohammed ben Taïeb). Capitaine au 
3^ régiment de spahis; chevalier de la Légioa d'hon- 
neur. 

M. Ben Cher if {Mohammed ben Si Ahmed). Fils de 
l'agha Si Ahmed ben Chérif ben Lahr.èch, de Djelfa. 
Ancien élève du lycée d'Alger, de Saint-Cyr et de 
l'École de cavalerie de Saumur. Lieutenant au l'^'" spa- 
his, attaché comme officier d'ordonnance à la maison 
militaire de >L Jonnart, ,!:,^ouverneur général de l'Ai- 



196 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

M. Bakir-Khodja. Ancien élève du collège arabe de 
Constantine, oflicier interprète de l""*^ classe, cheva- 
lier de la Légion d'honneur, auteur d'un important 
dictionnaire français-arabe. 

M. Mohammed h en Saïd, de Biskra. Ancien élève du 
collège arabe -franc ai s de Constantine, officier inter- 
prète de 1" classe, chevalier de la Légion d'honneur 

M. Hammou ben Bou-Diaf de La Galle. Ancien élève 
du collège arabe-français de Constantine, officier inter- 
prète de P^ classe, chevalier de la Légion d'honneur. 

3/. Béamhrogio {EssidKaddour ben ElarbiMamluk), 
de Biskra. Ancien élève du collège arabe-français de 
Constantine, officier interprète de P^ classe. 

M. Saïd ben Mohammed Cid Kaoui, né en 1859 à 
Bougie. Ancien élève du collège arabe-français de 
Constantine, officier interprète de l""^ classe, cheva- 
lier de la Légion d'honneur, auteur d'un dictionnaire 
français-tamàheqetdun dictionnaire tamàheq-français 
(langue des Touareg) et d'un dictionnaire français- 
tachelhit et tamazirt (dialectes berbères du Maroc). 

A obtenu une médaille d'argent à l'Exposition uni- 
verselle de 1900, pour les deux premiers ouvrages. 
L'ensemble de ses travaux lui a valu la rosette de 
l'Instruction publique. Est examinateur à la préfecture 
d'Alger, depuis 1887, pour les primes et diplômes de 
la langue berbère. 

M. Mustapha ben Daoud, neveu du colonel Ben 
Daoud. Ancien élève de l'Ecole de Saumur, lieutenant 
au 1" chasseurs d'Afrique. 

M. Ibrahim Khaznadar. de Sidi Bel Abbès. Ancien 



L ÉVOLUTION INTELLECTUELLE 197 

élève deSaint-Gyr, actuellement lieutenant au 13^ régi- 
ment de cliasseurs à Béziers. 



DANS L ENSEIGNEMENT 



M. Belkacem ben Sédira, né en 1845 à Biskra. Ancien 
élève du collège arabe d'Alger et de l'Ecole normale 
de Versailles. Maître surveillant à l'Ecole normale 
d'Alger (1867). Professeur d'arabe à l'Ecole normale 
(1869). Professeur à la Médersa (1869). Maître de con- 
férences à l'École des Lettres d'Alger (1880). Assesseur 
musulman à la Cour d'appel d'Alger. Mort en activité 
de service le 1" décembre 1901. 

Récompenses : Médaille d'argent en 1878, officier 
de l'Instruction publique en 1886, chevalier de laLégion 
d'honneur en 1893, officier de la Légion d'honneur en 
1900, commandeur du Xicham iftikhar. 

PubHcations : Petite grammaire d'arabe parlé. Cours 
pratique de langue arabe. Cours de littérature arabe. 
Dialogues français-arabes. Dictionnaire français-arabe. 
Cours de langue kabyle. Grammaire d'arabe régu- 
lier. Manuel épistolaire. Cours gradué de Lettres ma- 
nuscrites. 

M. Brahùn ben Fatah, né le 13 août 18o0 à Tinraïn, 
banlieue d'Alger. Elève de l'Ecole arabe-française de 
Blidah et du collège arabe d'Alger. Elève-maitre à 
l'École normale d'Alger en 1866. 



' La plupart des renseignements qui suivent sont puisés dans 
YAîinuaire de Venseirjnement public des Indigènes de V Algérie. 
Alger, A. Jourdan, 1904. 



198 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

En 1870 était instituteur-adjoint à Aumale, où il ser- 
vit pendant les troubles insurrectionnels de 1871 , dans 
la milice (section d'artillerie). 

Directeur d'école à Alger en 1882. 

Professeur de langue arabe au Cours municipal de 
la ville d'Alger en 1884. 

En 1885 il a créé avec le concours de l'Alliance fran- 
çaise, un cours dadultes qui réunissait 160 élèves. 
Musicien distingué, M. Fatali a des élèves qui ont 
obtenu le premier prix au concours de chant entre les 
écoles d'Alger et le prix de M. le ministre de llnstruc- 
tion publique. 

A créé à Alger une école principale d'Indigènes qui 
compte actuellement 240 élèves. Cette école a obtenu 
une médaille d"or à l'Exposition universelle de 1889 
et une médaille dargent en 1900. 

Publications : Syllabaire et Exercices de langage 
de Langue arabe, 2^ édit., 1894. Leçons de Lecture et 
de Récitation d'arabe parlé. Notes et Lexique, 1897. 
Méthode directe pour l'enseignement de l'arabe parlé, 
avec illustrations, 1904. Cet ouvagre a mérité une 
médaille dargent à l'Exposition d'Arras. 

Récompenses universitaires : Mention honorable 
(1882). Médaille dargent (1890). Officier d'Académie 
(1890). Officier de l'Instruction publique (1901). 

M. Medjdoub ben Kalafal. Xé le 4 août 1853 à Cons- 
tantine. Professeur à l'Ecole normale et au lycée de 
Constantine. A publié : 

Assimilation et instruction des Indigènes. Méthode 
de calligraphie. Méthode de lecture et de prononcia- 



L EVOLUTION INTELLECTUELLE 199 

lion arabes. Vocabulaire des mots arabes les plus 
usités en français. Fables de Lafontaine et de Florian 
traduites en arabe parlé. 

M. Omar hen Brihmat. Né le 3 décembre l8o9 à Alger, 
frère des deux interprètes militaires. Professeur à la 
Médersa d'Alger, dont son père fut autrefois directeur. 

Médaille de sauvetage (1876). Officier du Nicham 
iftikhar (1902). Ofllcier de l'instruction publique (1903). 

M. Mohammed ben Cheneb. Né le i26 octobre 1867. 
Ancien élève du collèore de Médéa et de l'Ecole nor- 
maie de Bouzaréa, instituteur jjublic. Professeur à la 
Médersa d'x\lger. Officier d'Académie en 1903. A 
publié dans la Revue africaine : « De la plantation à 
frais communs en droit malékite », et « Notions de 
Pédagogie musulmane ». 

Dans le Recueil de Mémoires et de Textes publiés en 
l'honneur du XI\'^ congrès des Orientalistes (1905) 
figure un travail de M. Ben Cheneb intitulé : « De la 
transmission du Recueil de traditions de Bokhary aux 
habitants d'Alofer. » 

M. Soualah {Mohammed ben Mammar). Né à Frenda 
(Oran) en 1873. Ancien élève de l'École normale d'Al- 
ger, oii il a obtenu le brevet supérieur. Bachelier de 
l'enseignement moderne (1894). Diplômé de l'Ecole 
supérieure des Lettres (1898). Reçu interprète judi- 
ciaire (1898;. 

Tout en collaborant au Bulletin de V Enieignement 
des Indigènes, à l'organisation des bibliothèques d'ou- 
vrages arabes à l'usage des Indigènes, et en créant 
l'enseignement commercial franco-arabe à l'École 



200 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l' AFRIQUE 

supérieure de Commerce, M. Soualah a publié les 
ouvrages suivants, où il a appliqué heureusement les 
procédés pédagogiques les plus nouveaux, à l'ensei- 
gnement de larabe par le français : 

Méthode pratique d'arabe régulier (1900). Corrigé 
des Excercices de la Méthode d'arabe régulier (1900). 
Larabe parlé pratique et commercial (en collabora- 
tion avec M. Fleury) (1901). L'Auxihaire de l'arabi- 
sant (1903). Cours préparatoire d'arabe parlé. — Partie 
de rélève (1904). Cours préparatoire d'arabe parlé. — 
Partie du maître (1905), 

M. Ammar ou Said Boulifa. Ancien élève de l'École 
normale de Bouzaréa. Ancien instituteur en Kabylie. 
Répétiteur de langue kabyle à l'École normale et à 
l'École supérieure des Lettres d'Alger. 

Apubhé : Une première année de langue kabyle (A 897). 
Recueil de poésies kabyles (1904). Dans le Recueil de 
Mémoires et de Textes publiés en l'honneur du XIV® Con- 
grès des Orientalistes (1 90oj, figure un travail plein d'in- 
térêt sur la Kabylie et intitulé « Adni », dû à M. Boulifa. 

Fait partie actuellement de la mission de Segonzac 
au Maroc. 

M. Zénagui (Abdelaziz) de Tlemcen. Ancien élève 
de laMédersa d'Alger. Répétiteur à l'École des langues 
Orientales vivantes de Paris. Fait actuellement partie 
de la mission de Segonzac au Maroc. 

M. AhmedMechkane. Xé àTizi-Ouzou en 1868. Ancien 
élève de l'École normale de Bouzaréa. 

Engagé au l-"" tirailleurs algériens, fut aussitôt choisi 
pour accompagner M. le lieutenant de vaisseau L. Mizon 



L ÉVOLUTION INTELLECTUELLE 201 

au Soudan. Il resta détaché pendant plusieurs années 
auprès de cet officier, en qualité d'interprète des Colo- 
nies. Il avait vingt-huit ans lorsqu'il fut fait chevalier 
de la Léo-ion dhonneur en 1896. 

o 

Peu après il accompagna M. Gentil au Congo. Rentré 
chez lui, après cette mission, il mourut des suites de 
maladies contractées dans l'Afrique centrale où il avait 
séjourné plus de dix ans. 

M. Sédira {Abderrahman). Xé le 15 mars 1871 à 
Biskra, neveu de M. Ben Sédira. 

Élève de l'École normale de Bouzaréa. Instituteur 
public en 1890, quitta l'enseignement pour s'engager 
au l"^"" tirailleurs algériens. Fit partie de la mission 
Toutée. xVctuellement sous-lieutenant détaché à la 
mission militaire française au Maroc. Chevalier de la 
Légion d'honneur (1905). 

M. Benali Fekar. Xé à Tlemcen en 1872. Ancien 
élève de l'École normale de Bouzaréa. Professeur à la 
Chambre de commerce de Lyon. Licencié en droit 
(1904). A fait dans plusieurs villes de France des 
conférences très remarquées sur le rapprochement 
des Européens et des Indigènes algériens. 

M. Sédira [Ferhat, Louis). Né à Alger le 8 septembre 
1875. Fils de M. Belkacem ben Sédira. Élève de l'École 
normale de Bouzaréa. Instituteur à Cheragas, (Alger). 

M. Benhacite Aziz. Xé à Alger le 25 décembre 1875. 
Ancien élève de l'École normale de Bouzaréa. Brevet 
supérieur, brevet d'aptitude pédagogique. Instituteur 
suppléant départemental (Académie d'Alger). Sous- 
lieutenant de réserve au l^"" zouaves. 



202 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

M. Abderraltman. Né le 17 mars 1879 aux Lauriers- 
Roses (Oran). Ancien élève du lycée d'Oran. Bachelier 
de l'enseignement moderne. Diplômé d'arabe. Profes- 
seur au collège deTlemcen. 

M. Keteh. Né en 1879. Pourvu du brevet supérieur, 
actuellement instituteur stagiaire à La Courneuve 
(Seine). 

M. Chaïb. Né le 14 septembre 1875 à Bône. Ancien 
élève de LLcole normale. Marié à une institutrice fran- 
çaise. 

M'^^ Abdelhag. Fille d'un instituteur indigène natura- 
lisé français. Pourvue de son brevet supérieur, exerce 
actuellement à Guettar el Aïch (Constantine). 

J/"^ Fatma Bourkaïb d'Alger. Est institutrice à Alger, 
Rampe-Valée. 

J/''*" Aïcha Bourkaïb. Institutrice à l'école maternelle 
de la Rampe-Valée à Alger. 

3/""^ Achab, femme d'un instituteur indigène natura- 
lisé Français. Institutrice à Adni (Fort-National). 

M^^^ Yamina. Institutrice à Miliana. 

J/. Si El Haoussin ben Ali « Achab ». Né en 1871 en 
Kabylie. Naturalisé Français et marié à une institutrice 
indigène. Ancien élève de TÉcole normale, instituteur 
à Adni (Fort-National). 

M. Si Ahmed El Mazari. Né en 187 1 à Djemaa-Sahridj 
(Fort-National). Instituteur naturalisé Français et marié 
à une institutrice européenne. 

M. Branki (Mohammed). Ancien élève de l'Ecole 
normale de Bouzaréa. Instituteur répétiteur à la même 
école. 



L EVOLUTION INTELLECTUEL! E 203 

M Drici [Ahmed oitld Mohammed ben AU), ancien 
élève de l'École normale de Bouzarea. Instituteur délé- 
gué par l'Alliance française à l'école d'Acazar 'Maroc) ; 
actuellement à la tête d'une entreprise commerciale à 
Avignon. 

M. Mahi ben Ahmed, ancien élève de lEcole nor- 
male. Engagé aux spahis ; actuellement détaché à la 
mission militaire française au Maroc. 

A cette liste on peut ajouter un certain nombre d'In- 
digènes qui sont instituteurs ou cadis en Afrique 
occidentale (Maroc, Soudan, Congo). 

DANS l'administration ET LE BARREAU 

M. Mustapha Bouderba, fils de M. Mohammed Bou- 
derba et neveu de l'interprète principal. Après avoir 
fait ses études au collège arabe et au lycée d'Alger, 
entra dans les bureaux de la préfecture d'Alger. 

Successivement reçu au concours : commis expédi- 
tionnaire, commis rédacteur et commis principal. 
Mourut en l89o alors que ses services et ses capacités 
le désignaient pour franchir d'autres échelons de la 
liiérarchie. 

M. Ahmed Ahlchy, né à Alger en 1856, ancien élève 
du collège arabe et du lycée d'Alger. Dans le n'" 231 
(4^ trimestre 1898), de la Bévue africaine, l'article 
nécrologique suivant lui est consacré : « La société 
historique a à regretter la mort d'un de ses membres, 
M. Ahmed Ahtchy, décédé àAlger le28 novembre 1898. 
M. Ahtchy n'était âgé que de quarante-huit ans. Après 
de bonnes études au lycée d'Alger et après avoir été 



204 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'AFRIQUE 

reconnu admissible à TÉcole polytechnique, il s'était 
fait recevoir licencié en droit. Il fut attaché pendant 
quelque temps à la Bibliotlièque nationale à Paris. 11 
dut revenir à Alger pour se rapprocher de ses parents 
et il occupa d'abord un emploi de secrétaire auprès du 
premier président de la Cour dappel. Nommé ensuite 
rédacteur au gouvernement général, il a conservé ces 
fonctions jusqu'à son décès. 

(( Dune instruction très étendue et d'un caractère 
très modeste, M. Ahtchy avait su s'attirer les sympa- 
thies de tous. » 

M. Ahmed Bouderba, né en 1868, fds de l'interprète 
principal, a fait ses études à Alger. Il est actirellement 
avocat près la Cour d'appel d'Alger. 

,1/. Sédira (Charles), fils de M. Belkacem ben Sédira, 
licencié en droit, avocat inscrit au barreau d'Alger, 
secrétaire -interprète au parquet général d'Alger. 

M. Si Moula {Ahdesselam) , de Fort-National, licencié 
en droit ; fait actuellement son service militaire dans 
le génie, à Alger. 

M. Benaouda, originaire du département d'Oran, est 
greffier-notaire à Bou-Medfa (Alger). 

M. Ali Belhadjer, d'Alger. Fils d'un lieutenant de 
spahis, ancien élève du collège arabe d'Alger ; servit 
durant de longues années dans les postes et télégraphes 
à Marseille. Mort récemment dans le grade de commis 
principal. 

M. Kaddour, ancien élève du collège arabe d'Alger, 
fils d'un chef de gare, est lui-même chef de gare à La 
Chiffa (Algerj. 



L EVOLUTION INTELLECTUELLE 205 

M. Hamdan Bourkaïb, ancien élève du collège 
arabe d'Alger, a été longtemps commis expédition- 
naire dans les bureaux de la préfecture d'Alger. 

M. Zerrouk (Chéri f, Omar). Ancien élève de Saint- 
C yr, est commis des ponts et chaussées, au gouverne- 
ment général de l'Algérie. 

M. Allai Abdi, d'Oran. Ancien élève du collège arabe 
d'Alger, est agent consulaire au Maroc. Doit à son 
instruction et à son intelligence une haute situation 
dans la franc-maçonnerie. 

iV. Belaïd est actuellement receveur des postes et 
télégraphes dans le département d'Oran. 

DANS LE JOURNALISME 

M. Badaoui, père, d'Alger, ex-rédacteur au journal 
ofliciel « le Mobacher ». 

M. Badaoui, d'Alger. Fils du précédent, ancien élève 
du collège arabe et du lycée d'Alger. Ex-rédacteur au 
« Radical Algérien » et à 1' « Akhbar ». 

Intelligent et instruit, polémiste ardent et orateur 
politique entraînant; on le vit, en 1871, dans les rues 
d'Alger, haranguer la foule tantôt en arabe, tantôt en 
français, et faire l'apologie de la commune. Une vogue 
naissante lui valut d'être incarcéré jusqu'à la fin des 
événements qui troublaient la Métropole et avaient une 
répercussion dans la colonie. 

M. Hafnaoui, d'Alger. Rédacteur au « Mobacher », 
officier de la Légion d'honneur. 

M. Cherchali (Mustapha), rédacteur au « Moba- 
cher )), officier de l'Instruction publique. 



206 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

M. Rahhal (Mhammed), fils de feu Si Hamza ben 
Rahhal Agha de Nedroma (Oran). Ancien élève du 
collège arabe et du lycée d'Alger. 

Grand propriétaire, agriculteur, conseiller général, 
officier de llnstruction publique. 

Véritable homme de lettres ; a écrit dans plusieurs 
revues littéraires des articles très remarqués sur 
diverses questions et principalement sur les grands 
problèmes sociaux à l'ordre du jour. 

M. Fekar (Larbi), né à Tlemcem en 1869, frère aîné 
de M. Benali Fekar. Instituteur à Oran. A créé le 
journal franco-arabe le « Misbah ». Ce journal s'ins- 
pirait vis-à-vis des Indigènes comme des Européens, 
des sentiments les plus propres au rapprochement des 
deux populations. 

^DI. les Interprètes sont assez nombreux ; parmi 
eux on peut citer : 

M. Ali Mahieddine, ancien élève du collège 
arabe d'Alger, interprète de première classe près les 
tribunaux d'Oran, délégué financier. Président de la 
section arabe des délégations financières. Comman- 
deur de la Légion d'honneur, officier de l'Instruction 
publique. 

M. Ali Guellaty, d'Alger. Ancien élève du collège 
arabe français d'Alger, frère aîné du commandant ; 
exerce depuis de longues années à Tunis. 

M. Mamou {Mohammed ben Braham], de Cherchel. 
Ancien élève du collège arabe d'Alger, ancien répéti- 
teur au lycée d'Alger, actuellement interprète judi- 



L EVOLUTION INTELLECTUELLE 207 

ciaire. Est Fauteur de travaux de valeur parmi les- 
quels : Les cercles métriques. Construction artiticielle 
des mètres arabes (communication faite au Congrès 
de Hambourg). Broch. in-18. Paris 1902. « Répartition 
des voyelles dans larabe vulgaire », in-18. Paris 1900. 
« Le pluriel brisé en arabe », in-S*^ Paris, 1897. u Traité 
de versification arabe » (communication au Congrès 
des orientalistes. — 1905. 

M. Verdura{Si Salah), de Souk-Ahras. Après avoir 
été interprète militaire pendant de longues années, a 
démissionné pour se faire nommer interprètejudiciaire 
dans son pays. 

M. Belaïd (Mohammed), de Bordj-Sebaou (Alger). 
Ancien élève du collège arabe et du lycée d'Al- 
ger, interprète militaire démissionnaire. Interprète 
près le tribunal de première instance de Tizi-Ouzou. 

M. Bentouhami, d'une ancienne famille militaire 
de Sétif (Constantine). Interprète judiciaire de pre- 
mière classe, officier d'Académie. 

.1/. Bennaoum, ancien élève du collège arabe et du 
lycée d'Alger. Interprètejudiciaire près la justice de 
paix de Nemours (Oranj. 

M. Allaoua Ben-yahya de Djidjelli. Ancien profes- 
seur d'arabe, interprète à Inkermann (Oran), auteur de 
plusieurs publications. 

M. Mustapha Khaznadar, de Sidi-Bel-Abbès. Frère 
du lieutenant Khaznadar, fds aine de M. Mouley Ali 
Khaznadar, conseiller municipal et officier de la 
Légion d'honneur. Est interprète à Montagnac (Oran). 



208 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 



DANS LE CORPS MEDICAL 



M. Kaddour, de Cherchel. Ancien élève du collège 
arabe d'Alger, officier de santé, exerça successive- 
ment à Alger et à Constantine. 

M. Kaddour, dAlger. Ancien élève du collège arabe 
d'Alger. Exerça à Alger et à Tunis comme officier de 
santé. 

M. Abdallah, d'Alo^er. Ancien élève du collèo^e arabe 
et de l'école de pharmacie. Voyagea en Orient et se 
fixa à Alger comme pharmacien. 

M. Ali hen Ahmed Bouloukbachi, dAlger. Ancien 
élève du collège arabe, est officier de santé à Hussein- 
Dey. 

M. Sayah, d'Orléansville. Ancien élève du collège 
arabe dAlger, officier de santé. Exerça dans les 
régions sahariennes du département de Constantine. 

M. Mustapha, de Médéa. Fils d'un lieutenant de 
tirailleurs ; ancien élève du collège arabe d'Alger. 
Exerça comme officier de santé dans les postes du 
Sud. 

M. le D' Larhey^ de Cherchel. Ancien élève du 
collège arabe d'Alger, frère de M. Kaddour, ancien 
conseiller municipal d'Alger où il exerça pendant de 
longues années comme médecin libre. 

M. le D'Morsly (Taïeb), né en 1856 à Ouizert (Oran). 
Fils dun lieutenant de spahis, ancien élève du collège 
arabe dAlger et du lycée. ^Médecin traitant à l'hôpital 
civil de Constantine. Chargé de cours d'hygiène à la 



L EVOLUTION INTELLECTUELLE 209 

Médersa. Ancien conseiller municipal. A rempli une 
mission du gouvernement français à Djeddah (Ara- 
bie). 

Médaille d'argent, épidémie de choléra de 1885 à 
Djeddah (Arabie). Officier du Nicham Iftikliar en 1885. 
Officier d'Académie en 1902. 

A publié des articles sur diverses questions algé- 
riennes. 

M. le Z)' Nekkach (Mohammed), né en 1856 à 
Nedroma. Ancien élève du collège arabe et du lycée 
d'Alger. Petit-fils du Kaïd Nekkach qui, après le 
désastre de la colonne Montagnac, à Sidi-Brahim, refusa 
d'ouvrir les portes de Nedroma aux agents de l'Emir. 
Médecin de colonisation à Hillil (Oran). 
M. le /}'■ Amor, de Bône. Ancien élève du lycée et 
de l'école de médecine d'Alger. Établi comme médecin 
libre à Bône. 

M. le D^ Bouzian {Abdelkader), des Oulhaça de 
Tlemcen. Ancien élève du collège arabe et du lycée 
d'Alger, médecin libre à Alger. 

M. le D' Bouderba (Ali), né à Alger en 1864. Neveu 
de l'interprète principal, fils de M. Mohammed Bou- 
derba qui fut trésorier du bureau arabe d'Alger jusqu'à 
sa suppression. M. Ali Bouderba est conseiller muni- 
cipal d'Alger. Marié à une Française qui est médecin- 
accoucheuse. 

M. le Z)"" Bentami {Belkacem ould Hamida), de Mos- 
taganem. Bachelier de l'enseignement moderne, 
lettres-philosophie ; Boursier de l'École de médecine 
d'Alger, 1897 ; Interne des hôpitaux de 2- classe, 

IsMABL Hamet. — Les Musulmans français. 14 



210 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

1901 ; de l'"^ classe, 1903 ; Médaille dhonneur : épidé- 
mies ; Médaille de bronze : épidémies de 1901-1902 ; 
Répétiteur général des auxiliaires médicaux indigènes 
à l'École de médecine ; 

Thèse de doctorat en janvier 1905 à Montpellier, 
avec félicitations du jury. A publié quelques travaux 
médicaux en collaboration avec des professeurs de 
l'École. 

M. Hafiz {Bou-Médine), de Tlemcen, ancien élève du 
collège et du lycée d'Alger, pharmacien à Alger. 

M. Khaznadar {Mohammed), de Sidi-Bel-Abbès, 
frère cadet de linterprète et du lieutenant, pharma- 
cien à Oran. 

M. Zerrouk ben Brihmat, d'Alger, fds de M. Ahmed 
ben Brihmat, l'ancien interprète militaire ; vient, récem- 
ment, de se faire recevoir docteur en médecine. 

Indépendamment dune dizaine d'élèves auxiliaires 
médicaux, la Faculté de médecine d'Alger a, actuelle- 
ment, six élèves indigènes ayant terminé leurs études 
universitaires qui aspirent au doctorat. 

Un fait qui peut caractériser les tendances actuelles 
des Indigènes musulmans est le suivant : On lit dans le 
numéro 4692 — 14 janvier 1905 — du journal officiel du 
gouvernement général de l'Algérie, le Mohacher : «Au 
cours de la session de mars dernier, la section arabe 
des Délégations fmancières a émis un vœu tendant à 
l'attribution de bourses à des Indigènes pour suivre 
les cours de l'École de droit d'Alger. 

D'accord avec l'autorité académique, M. le gouver- 



L EVOLUTION INTELLECTUELLE 211 

neur général vient de décider que satisfaction serait 
donnée à ce vœu. » 

La Statistique générale de lAlgérie pour 1902 donne, 
au sujet de l'enseignement des Indigènes, les rensei- 
gnements suivants : 

Outre l'enseignement supérieur, ils reçoivent l'en- 
seignement secondaire dans les lycées et les collèges 
communaux. 

Ces établissements ont 108 élèves. 

L'enseignement primaire dans les 

écoles primaires 249 écoles. 

Classes annexées à ces écoles . . . 509 — 

T.,, • i ( Elèves garçons. . . . 23 933 

Elles reçoivent ; ^-i- ^n 

^ { Elevés filles 1 696 

Total . . . 25 629 

Les trois Médersas ont . . . 169 élèves. 

et , . . 39 auditeurs. 

Total . . iôs" 
Cours d'adultes (auditeurs musulmans). . 3 273 

PERSONNEL ENSEIGNANT (mUSULMANs) 

Instituteurs, adjoints et moniteurs .... 184 
École normale d'instituteurs 23 élèves. 

On peut voir, par l'exposé qui précède, que l'évolu- 
tion des Indigènes a formé une classe intellectuelle de 
médecins, de professeurs, d'écrivains, de fonction- 
naires civils et militaires, qui se recrute dans toutes 
les classes et dans toutes les régions de rAlgérie 



212 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

musulmane où linstruction est suftlsammcnt répan- 
due. La majeure partie des individualités citées plus 
haut sont entrées dans la famille politique française 
par la naturalisation ; presque toutes sont alliées à des 
familles européennes et quelques-unes sont issues de 
mères européennes. 

Nous croyons devoir donner, dans cette étude, 
l'opinion de quelques personnalités algériennes, et 
nous publions, dans cette intention, la lettre sui- 
vante : 

(( Monsieur, 

(( J"ai l'honneur de vous exposer la thèse suivante 
que je destine à la publicité : De Vinfluence française 
sur les éléments de la population algérienne et sur la 
race indigène en particulier . 

(( Je dis la race indigène, parce que le mélange des 
Berbères autochtones et des Arabes envahisseurs est 
presque entièrement réalisé. De ces deux éléments 
qui la composent, le premier s"est civilisé au contact 
des Romains, des Carthaginois et des Arabes, et le 
second a créé une civilisation originale ; tous deux, 
depuis des siècles, ont absorbé des éléments euro- 
péens et surtout latins. 

« De ces faits suffisamment établis par l'Histoire, je 
crois pouvoir déduire l'aptitude de nos Indigènes au 
progrès qu'ils connurent et à la fusion des races qu'ils 
pratiquèrent, sans que la religion s'y soit opposée 
d'une façon absolue. De nos jours, l'observation des 



L EVOLUTION INTELLECTUELLE 213 

différents milieux musulmans prouve que les institu- 
tions françaises, en se substituant aux influences 
locales, modifient les besoins religieux des Indigènes 
et les soustraient à la tutelle maraboutique : qu'elles 
les initient à notre régime individuel en introduisant 
chez eux la divisibilité des biens, et qu'enfin le scepti- 
cisme européen nest pas sans action sur leur cons- 
cience. 

(( On trouve des faits à lappui de cette thèse dans la 
collaboration inévitable des Indigènes et des Euro- 
péens dans presque toutes les branches du commerce, 
de 1 industrie et de l'agriculture, et dans les adminis- 
trations civiles et militaires ; collaboration qui fait par- 
tout de rindigène un protégé et un élève ; de l'Euro- 
péen un éducateur et un protecteur. Il en résulte qu'un 
certain nombre d'Indigènes initiés et disposant des 
moyens nécessaires, bâtissent des fermes ou des mai- 
sons d'habitation, créent des domaines, entreprennent 
certaines industries, certains commerces; que ceux 
qui peuvent recevoir l'instruction primaire et supé- 
rieure arrivent au doctorat en médecine, au diplôme 
de pharmacien, abordent l'enseignement, le barreau, 
entrent à Saint-Cyr, à Polytechnique; que dans l'ar- 
mée il en est qui parviennent au grade d'ofticier subal- 
terne et même d'officier supérieur, etc. 

« Quand bien même les exemples cités paraîtraient 
assez clairsemés pour laisser croire à quelques indivi- 
dualités exceptionnelles, on peut objecter que ces 
résultats ont été acquis malgré des circonstances 
défavorables, et qu'il serait erroné de les mettre en 



214 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

regard de soixante-quatorze ans d'occupation. En 
effet, la période violente de la conquête fut à peine 
close en 1860, et il n'y a pas plus de quarante ans que 
la partie de TAlgérie qui nous occupe peut se livrer 
aux travaux de la paix. 

« Il ne peut être question, en tous cas, de l'unification 
de la race entière : il sagit, ici, de la formation d'une 
élite comme il s'en trouve au sommet de toute société 
civilisée, d'une couche supérieure émergeant au-des- 
sus des couches moyenne et profonde ; et c'est dans 
les vieilles villes, dans les nouvelles cités qui se déve- 
loppent tous les jours, que nous trouvons, dès main- 
tenant, le premier noyau de cette élite. 

« Si vous partagiez, Monsieur, cette manière de 
voir, je vous serais reconnaissant de m'en donner 
témoignage dans votre réponse et de me faire part des 
exemples que vous jugeriez dignes d'être cités dans 
mon étude. » 

Quelques personnes ont bien voulu nous faire par- 
venir des réponses dont nous reproduisons, ci-après, 
les principales. 

M. Victor Clausson, interprète judiciaire à Jem- 
mapes (département de Constantine), sexprime en ces 
termes : 

« Plus je vois les Arabes, plus je m'aperçois qu'ils 
sont toujours les mêmes. 

« L'assimilation, prise dans le sens restreint du mot, 
n'est pas, certainement, chez ce peuple, une chose 
qui, depuis un certain nombre d'années, n'ait pas fait 



L EVOLUTION INTELLECTL-ELLE 215 

quelques progrès ; mais il sagirait, cependant, de 
savoir, ce qu'en la circonstance, on entend par « assi- 
milation ». 

a A Iheure actuelle il n'est pas, pour ainsi dire, de 
région en Algérie oij les effets dune assimilation 
« matérielle », si je puis mexprimer ainsi, ne se soient 
fait sentir. La région de Jemmapes que je parcours 
depuis dix ans, offre, comme beaucoup d'autres, de 
nombreux exemples de cette assimilation, et il existe 
ici des Arabes plus ou moins favorisés par la fortune 
qui, en présence des résultats obtenus par les colons 
européens, ont adopté leurs modes et instruments de 
culture ; ils ont également fait construire des habita- 
tions relativement confortables et se sont même pro- 
curé des véhicules modernes pour voyager ou trans- 
porter leurs produits. 

(c Ces individus sont bien, sous ce rapport, des 
« assimilés », mais il serait superflu de se donner la 
peine de démontrer que « l'intérêt » et le « bien-être 
personnels » ont seuls été les mobiles de cette assimi- 
lation. Au point de vue « intérêt », n'insistons pas sur 
ce que tout le monde peut voir, mais au point de vue 
bien-être il est indéniable que l'intérieur de ces habi- 
tations n'a rien de nos installations modernes, et ne 
sont que « l'enveloppe » de mœurs, d'usages, de cou- 
tumes et de croyances arabes. 

« L'assimilation « morale » offre des exemples plus 
rares, qui deviennent des exceptions qui peuvent pres- 
que se compter; c'est donc celle qui a fait le moins de 
progrès, malgré les moyens multiples qui ont été 



216 LES MUSULMA>S FRANÇAIS DU NORD D2 L AFRIQUE 

mis à la disposition de ceux à qui nous nous ^intéres- 
sons. 

« Pour conclure, je dirai donc que le peuple arabe 
n'est pas inaccessible à l'assimilation « matérielle » et 
qu'au contraire, étant donnés sa nature essentiellement 
aristocratique et ses goûts pour le lucre, il est appelé 
— si rien ne dérange la marche des choses — à tirer 
le plus grand parti des efforts que nous faisons pour 
lui dans ce sens. Mais je dis qu'il est chimérique d'es- 
pérer une assimilation véritable et telle qu'elle doit se 
comprendre. 

« Je dis aussi qu'il existe, pour ce peuple, entre les 
deux sortes d'assimilation dont je parle, une barrière 
infranchissable que je traduirai simplement par le 
mot « Religion ». Ce mot, pour qui connaît l'Arabe, 
signifie bien des choses que les profanes, malheureu- 
sement trop nombreux, ne connaissent pas ou très 
peu. 

c( Je ne voudrais pas être pessimiste, mais tenant 
compte de ce que je sais et de ce que j'ai vu, et d'un 
autre côté nespérant pas vivre « assez de temps » pour 
voir se réaliser le rêve que « certains » font en ce 
moment, je ne crains pas de déclarer que je ne crois 
pas à l'assimilation du peuple arabe, telle que je la vou- 
drais pour le bien de Ihumanité. » 

Opinion de M. Henri Bertrand, répartiteur des con- 
tributions à Oran : 

«... L'Indigène est imprévoyant, mais il est économe, 
et cest pourquoi je crois fermement à la reconstitution 



L EVOLUTION INTELLECTUELLE 217 

de son ancienne richesse et à sa coopération dans 
l'œuvre commune. 

« L'unique obstacle à la fusion des races réside dans 
la loi religieuse qui fait un chez l'Arabe avec la loi 
civile ; je crois quelle sera toujours un mythe. 

« Tout progrès matériel révèle un progrès moral, et 
la situation journalière de nos Indigènes étant meil- 
leure que celle dont ils jouissaient autrefois, il y a lieu 
den déduire que notre civilisation est la cause de cette 
amélioration. Votre but est élevé et digne de toute 
admiration. » 

Lettre de M. A. Jard, ancien capitaine d'infanterie, 
propriétaire à Tiaret (département d'Oran) : 

«... Vivant un peu retiré, mais en contact constant 
avec les Indigènes, j'ai cependant pu constater que 
notre influence s'exerce de préférence sur les classes 
pauvres de la population indigène. Les riches de la 
population arabe sont un peu comme ceux de France. 
Ils ont la prétention de diriger et se croient autorisés 
à accaparer le monopole des grandes choses. C'est 
ainsi qu'il n'y a pas plus intelligents qu'eux ; pas plus 
religieux queux; pas mieux élevés qu'ils le sont, etc., 
etc. Le pauvre « mesquine », lui, écouterait encore 
volontiers notre civilisation, mais l'exemple d'en haut 
le retient; et je croirais volontiers que le mouvement 
auquel nous assistons en France n'est pas près de se 
produire ici. Certes je suis d'avis qu'il faut une religion 
quelle qu'elle soit, mais je crois qu'il n'est pas néces- 
saire de tout y subordonner. Or, vous savez mieux que 



218 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

moi que les marabouts, comme dailleurs nos prêtres, 
ont cette tendance bien marquée de subordonner tout 
à leurs préceptes. 

(( Je ne suis pas de ceux qui croient guérir le mal 
que je vous signale en remplaçant, chez les Indigènes, 
la religion de Mahomet par la religion catholique, car, 
outre que les Indigènes ne s'y prêteraient pas, je crois 
qu'ils ne seraient pas mieux servis par Tune que par 
l'autre. 

« A mon humble avis, l'amélioration dans tout ceci 
serait dinstruire dans nos écoles le plus grand nombre 
d'Indigènes possible, de les préparer par des connais- 
sances ad hoc aux fonctions administratives et de les 
placer à la tête des tribus, aux lieu et place des caïds 
actuels qui sont la négation de l'administration. 

« Quand on songe qu'après soixante-quatorze ans 
d'occupation, nous n'avons pas encore pu obtenir que 
les chefs indigènes parlent notre langue, l'écrivent, etc . ! 
Il y a là une lacune ; nous n'avons absolument rien fait 
pour relever le niveau moral des Indigènes, ni pour les 
soustraire à l'influence de leurs marabouts. Les Indi- 
gènes de l'Algérie sont au niveau où étaient les Fran- 
çais vers l'an 1200. Nulle part peut-être au monde les 
classes de la société ne sont mieux tranchées. Eh bien, 
je crois qu'il y a là, comme chez nous en 1789, une 
révolution salutaire à opérer. 

« Il est stupéfiant de constater que sous le gouver- 
nement le plus socialiste qu'il y ait en Europe, on laisse 
un peuple, un grand peuple même, souffrir, comme le 
peuple arabe, des différences de castes, des inégalités 



L EVOLUTION INTELLECTUELLE 219 

de naissance. Jusqu'à ce jour, les grands, les kebars, 
ont résisté à notre civilisation; il est même, ici dans 
le Sud, de bon ton pour un Indigène riche de ne pas 
parler français. Je connais une grande famille, les 
Sahraoui, dont un des membres était autrefois agha, 
et dont un seul fils, sur une vingtaine qu'il a, parle le 
français. C'est un enfant qu'il a eu de son commerce 
avec une néofresse. 

« Pour conclure ces quelques réflexions, je crois qu'il 
nous faut trier dans les petits fonctionnaires indigènes, 
des enfants bien nés, intelligents; les instruire, les 
élever convenablement, former leur àme et les placer 
ensuite dans les tribus, comme chefs indigènes, à l'ex- 
clusion des familles régnant actuellement et chez les- 
quelles, la plupart du temps, le dévouement à la 
France est en raison directe des récompenses qu'ils 
attendent. Je sais qu'il y a de très honorables excep- 
tions à la loi que je formule, mais je crois qu'elles 
sont moins nombreuses qu'on se l'imagine en haut 
lieu. » 

M. Debourge, propriétaire, instituteur retraité, prési- 
dent de la Caisse agricole du Télagh (département 
d'Oran), s'exprime en ces termes : 

«... J'ai l'honneur de vous faire connaître que je par- 
tage votre manière de voir relativement à la thèse que 
vous exposez : De l'influence française sur les éléments 
de la population algérienne et sur la race indigène en 
particulier. 

« Je ne puis guère émettre d'avis qu'en c e qui concerne 



220 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NuRD DE L AFRIQUE 

Tagriculture et l'instruction. Je suis convaincu que le 
nombre des Indigènes qui déjà se servent de la charrue 
française est plus considérable qu'on ne le croit en 
général. Je suis bien persuadé que si les Indigènes dis- 
posaient de capitaux suffisants ils n'hésiteraient pas à 
créer des exploitations agricoles sur le modèle des 
nôtres. 

« Quant à l'aptitude des indigènes à recevoir l'ins- 
truction primaire et même supérieure, peu de Français, 
je crois, la mettent en doute. Je pense que la majorité 
des Indigènes poursuivraient ces études avec succès, 
si leur situation pécuniaire leur permettait de les entre- 
prendre. J'ai pu constater, en effet, au cours des vingt 
années pendant lesquelles jai eu de jeunes indigènes 
à instruire, que ceux-ci faisaient presque autant de 
progrès que les élèves européens. 

« Aussi, je crois que dans un avenir plus ou moins 
éloigné, les Musulmans algériens contribueront, soit 
par leur accès à des situations administratives, soit 
par le commerce, mais surtout par Tagriculture, au 
développement de notre belle colonie. )> 

M. Féliu, interprète judiciaire près les tribunaux de 
Blida (département d'Alger) nous écrit : 

« Comme vous, j'estime que l'influence française a 
déjà pénétré dans la famille musulmane, et qu'un cer- 
tain nombre de ses sujets, pris dans l'élite de cette 
société, se sont créé une place des plus honorables 
dans le monde des affaires, du commerce, de l'agri- 
culture et des arts. 



l'évolution intellectuelle 221 

« L'armée compte de nombreux officiers sortant pour 
la plus grande part des rangs, il est vrai, mais quel- 
ques-uns d'entre eux sont sortis de Polytechnique ou 
de Saint-Cyr. 

(( Les instituteurs sont légion. — On compte déjà 
un certain nombre de fonctionnaires indigènes appar- 
tenant à l'administration. 

(c Dans le département de la justice, une partie du 
corps des interprètes judiciaires est fournie par l'élé- 
ment indigène. Nous voyons également figurer un 
Indigène en qualité de greffier-notaire (M. Benaouda à 
Bou-Medfa; ; c'est là une heureuse innovation due à la 
sollicitude de >L Laferrière qui, pour la première fois 
(lors de son passage à la tète du gouvernement géné- 
ral de l'Algérie) a confié le sacerdoce notarial à un 
Indigène musulman. Le titulaire de ce poste a, d'ail- 
leurs, pleinement justifié par ses aptitudes et qualités 
la confiance que le gouvernement a placée dans sa 
personne. 

« Au barreau d'Alger, M. Bouderba, avocat de talent, 
représente dignement l'élément indigène dans cette 
noble corporation. 

(( Un docteur en médecine, trois officiers de santé 
et un pharmacien exercent leur profession dans le 
département d'Alger. » 

M. Féliu conclut : « Certes les critiques ne manque- 
ront pas de dire qu'eu égard au chiffre de la popula- 
tion indigène, les personnes que nous citons consti- 
tuent de rares exceptions. 

« Comme eux, nous pouvons déplorer que le nombre 



222 LES MUSULMANS FRANÇALS DU NORD DE L AFRIQUE 

de ces exceptions ne soit pas plus important ; mais il 
ne faut pas oublier que la période que nous venons de 
traverser peut être considérée comme étant la période 
transitoire inhérente aux débuts d'une conquête. 

«Mieux éclairés et désormais plus confiants, les Indi- 
gènes au contact de l'Européen et sous limpulsion 
directrice du gouvernement subiront de plus en plus 
notre heureuse influence. Les résultats déjà obtenus 
nous autorisent à penser que dans un avenir peu 
éloigné les cas exceptionnels d'aujourd'hui deviendront 
pléthore. » 

La lettre qui suit donne, sur la question, l'opinion 
d'un Indigène musulman, le D»" Morsly (El Hadj Taïeb) 
médecin traitant à l'hôpital civil de Gonstantine. 

«... Vous me demandez mon avis sur Tassimilation 
des Indigènes de l'Algérie et des preuves à l'appui. 

« J'ai occupé depuis une dizaine d'années diverses 
fonctions électives ; je suis établi à Gonstantine 
depuis 1885 : c'est vous dire que je suis à même de 
vous renseigner amplement à cet égard. 

« Dans tous mes écrits, j'ai soutenu que nos coreli- 
gionnaires algériens étaient parfaitement assimilables, 
intellectuellement parlant. La liste des Indigènes qui 
sont arrivés, presque tout seuls, livrés à leurs propres 
forces, est assez longue. Les exemples ne manquent 
pas ; vous n'avez que l'embarras du choix. Quant aux 
procédés perfectionnés employés par les Européens en 
agriculture, dans l'industrie, etc., nos Indigènes se les 
approprient facilement ; si tous les Arabes de l'Algérie 



l'évolution intellectl'elle 223 

n'emploient pas les charrues fixes ou les moisson- 
neuses à vapeur, cela est dû à leur grande misère et 
partant au manque de fonds. 

« Les Ben-Ali chérif d'Akbou, les Mahmoud ou Rabah 
de la Soummam, etc., ont adopté depuis longtemps 
tous les procédés nouveaux dans les diverses indus- 
tries et en agriculture. Il n'y a d'aveugles que ceux qui 
ne veulent pas voir. Les Arabes de l'Algérie sont per- 
fectibles; du reste il ne saurait en être autrement : ne 
sont-ils pas les descendants directs ou indirects de ces 
hommes qui ont été les éducateurs de tout l'Occi- 
dent ? » 

Un autre Indigène musulman, M. le capitaine d'ar- 
tillerie Cadi (si Gherif ben El arbi; issu d'une famille 
religieuse expose comme il suit son opinion : 

« J'ai la conviction intime que peu à peu, avec l'ins- 
truction (surtout l'instruction professionnelle) les Indi- 
gènes musulmans administrés avec justice, ne tarde- 
ront pas à suivre le mouvement, à la condition que 
nos administrateurs ne s'y opposent pas. Et cela me 
semble devoir arriver bientôt, grâce à la sélection que 
le gouvernement apporte depuis quelque temps, dans 
l'admission des candidats à ce corps d'élite. Ses mem- 
bres sont en contact immédiat avec nos Indigènes et 
devront leur inculquer des idées de justice, de devoir 
et d'honnêteté afin que, relevés moralement, et déli- 
vrés matériellement de la misère, ils finissent par 
aimer notre beau pays de France et contribuent à sa 
puissance, dans la mesure de leurs moyens. 



224 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

c( Notre zaouïa, loin d'être hostile au progrès, fait tous 
ses efforts pour tirer nos congénères de lapathie dans 
laquelle les a plongés la longue et tyrannique domina- 
tion turque. » 

M. René Basset a bien voulu nous adresser, sur le 
même sujet, les lignes suivantes : 

« Je crois que le progrès existe, mais qu'il procède 
lentement, même avec des temps d'arrêt, suivant les 
races, les religions, les climats et d'autres facteurs. 
Au surplus, en ce qui concerne les Musulmans, j en- 
tends les Musulmans de l'Afrique nord-ouest, per- 
mettez-moi de vous renvoyer à l'article que j'ai donné 
sur l'avenir de l'Islam dans le n° du l^"" octobre 1901, 
des Questions diplomatiques et coloniales. » 

Tout en réservant la question de temps nécessaire 
à l'évolution des Musulmans du nord africain, le direc- 
teur de l'École des Lettres d'Alger, dans son article 
s'exprime ainsi : 

« Lorsque les intérêts matériels des Musulmans du 
nord de l'Afrique seront liés à l'existence de notre 
domination, et lorsqu'ils en auront conscience, alors 
elle sera plus solidement assise que si elle reposait sur 
une communauté de religion, de langue ou de race. 
C'est du reste ce qui se passe dans les villes où les 
Indigènes commencent à sentir que nous leur avons 
assuré la sécurité et la prospérité et qu'ils n'auraient 
qu'à perdre à retomber sous l'autorité d'un sultan, soit 
de race ancienne, soit d'origine récente, chérif ou 



L EVOLUTION INTELLECTUELLE 225 

maître de l'heure, marabout ou chef de grande 
tente. » 

Plus loin^ en nous mettant en garde contre les 
esprits impatients qui veulent brusquer le progrès et 
aller trop vite, M. Basset dit : 

(( En résumé, dans le nord de l'Afrique, on doit s'at- 
tacher la masse des croyants par la prospérité maté- 
rielle, et aussi modifier, en y mettant le temps néces- 
saire, l'esprit des classes élevées : c'est par en haut 
que commencent les révolutions. » 

Enfin la réponse qui suit est de M. Belle, conseiller 
général, maire de Cherchell (département d'Alger). 

« Je me fais un devoir de répondre à votre très inté- 
ressante communication, que je trouve au retour d'un 
voyage. 

« Veuillez me permettre de vous faire observer, tout 
d'abord, qu'une question aussi complexe exigerait une 
forte et minutieuse étude, à laquelle faudrait-il encore 
être préparé par une longue expérience des choses de 
l'Afrique du Nord. 

« La seconde condition je la réalise peut-être dans 
une certaine mesure puisque, né en Algérie voici plus 
de cinquante ans, et ne l'ayant jamais quittée, fils d'un 
officier de marine, frère d'un colon et moi-même fonc- 
tionnaire algérien pendant trente ans, appelé par mon 
service à me trouver en contact avec les Indigènes 
dans le Tell, en Kabylie, sur les hauts plateaux et 
jusqu'à Ghardaïa, je me suis trouvé dans des condi- 

IsMAEL Hamet. — Les Musulmaas français. 15 



226 LES Mr>ULMAN> FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

lions et dans un milieu favorables jDOur me faire une 
opinion exemple de parti pris, en connaissance de 
cause et en toute impartialité d'appréciation. 

« Par contre, je n'ai ni les dispositions voulues, ni 
les connaissances suffisantes, ni le temps indispensable 
pour me livrer avec fruit à cette étude délicate autant 
qu'attachante. 

« Je ne saurais donc, à mon grand regret, que vous 
donner une opinion personnelle qui sera de bien peu 
de poids, sans doute, sur le résultat de la sorte den- 
quête ou de consultation à laquelle vous vous livrez 
avec une foi et un courage dont je vous félicite bien 
sincèrement. 

« Je crois à la possibilité de civiliser une partie 
considérable de la population indigène de l'Algérie. 

« Je crois à la grande intelligence et à la forte faculté 
de travail intellectuel de l'élite de cette population, et, 
partant, à la faculté pour un nombre chaque jour plus 
considérable des unités formant cette élite, d'accéder 
au plus haut rang, dans les lettres, dans les arts, 
dans les sciences. 

« Je crois à la possibilité du progrès dune partie 
des masses elles-mêmes (surtout en Kabylie) en agri- 
culture, en industrie, etc. 

« Mais, pour aucune de ces catégories, depuis le haut 
jusqu'au bas de l'échelle et sans faire exception pour 
les élites, je ne crois à la fusion, à l'assimilation. 
L'obstacle, le vrai, le seul : la religion. A mon a\^s, 
l'assimilation, à plus forte raison la fusion n'est pos- 
sible, telle que je l'entends, que par le croisement; 



L EVOLUTION INTELLECTUELLE 227 

or il n'est pas praticable, non du fait de l'Européen, 
mais bien de l'Indigène. 

« Vous rappelez, Monsieur, dans votre note que cette 
assimilation, cette fusion se sont jadis opérées d'une 
façon absolue, au contact des Romains et des Cartha- 
ginois, sans que la religion s'y soit opposée. L'histoire 
le prouve, dites-vous. D'accord ; mais les Indigènes du 
nord de l'Afrique n'étaient point Mahométans alors... 
D'un côté des Idolâtres, en tous cas des polythéistes ; 
de l'autre côté, sûrement des polythéistes aussi; l'ac- 
cord, la fusion, le croisement étaient faciles. 

« Rien de cela aujourd'hui : deux peuples mono- 
théistes se trouvent en présence, mais le Dieu de l'un 
ne peut être celui de l'autre. L'obstacle ne vient pas de 
celui qui apporte l'élément civilisateur, parce que la 
foi chrétienne le cède maintenant au libre examen et 
parce que les esprits éclairés, et ils sont chaque jour 
plus nombreux, sentent que la religion doit suivre les 
progrès et les conquêtes de la science, et tolérer 
l'émancipation de la pensée. 

« Non, l'obstacle vient du peuple à civiliser parce 
qu'il est resté fidèle croyant ; parce que sa religion est 
fermée ; parce que les dogmes de cette religion sont 
en même temps des lois sociales, un code d'où déri- 
vent les mœurs ; parce que jamais, dès lors, ce peuple 
n'admettra le mariage entre mahométane et chrétien 
que comme une exception sacrilège. Or sans mariage 
entre les deux peuples, pas de croisement, pas de 
fusion. 

« Voilà le grand malheur, aussibien pour les Indigènes 



228 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l' AFRIQUE 

que pour les Européens; aussi bien pour l'Algérie que 
pour la France elle-même ! 

c( Quel beau rêve en effet, et quels avenirs si cette 
fusion des races était réalisable! Quelle nation virile, 
intelligente et forte constituerait alors cette jeune 
France qui s'étendrait de la Tripolitaine à l'Atlantique, 
séparée seulement de sa sœur aînée par le lac médi- 
terranéen, mais ne formant avec elle qu'un tout, par 
ses tendances, ses aspirations et son génie ! 

« Telles sont les observations que ma suggérées 
votre projet qu'on ne saurait trop louer. » 



Zh'\ 



TROISIEME PARTIE 
L AVENIR 



CHAPITRE PREMIER 

LES FAITS ACQUIS 

Au commencement du xv^ siècle avant ravènement 
du régime maraboutique, le monde musulman de la 
Berbérie vivait dans un désordre anarchique oii l'état 
de guerre primait toutes les autres formes de ractivité 
humaine. Les familles religieuses réveillèrent, dans 
une certaine mesure, le mouvement intellectuel, en 
créant quelques écoles, et leur intervention, appuyée 
sur la loi, ranima quelque peu l'agriculture et le com- 
merce. 

Le s^ouvernement des Turcs n'améliora pas cet état 
de choses, bien au contraire. L'obligation oii il fut de 
recourir à la course sur mer pour faire face à ses 
énormes dépenses et l'emploi de la force armée dont 
il fit usage pour recouvrer les lourds impôts qui frap- 
paient le pays, au lieu de moraliser les Indigènes, ne 
pouvaient entretenir chez eux que les pires instincts. 

La France trouva donc en Algérie une population 



230 LES MUSULMANS FRAXÇALS DU NORD DE l'aFRIQUE 

dont une partie était imbue des principes tyranniques 
et immoraux du régime turc, et dont l'autre partie 
vivait dans la dépendance absolue de la caste mara- 
boutique. Les principes dhumanité et de civilisation 
qui dominaient l'esprit de la conquête française, unis 
à la force des armes, devaient, malgré des hésitations 
et des erreurs naturelles dans les débuts, changer 
progressivement la face des choses. 

Les Turcs payaient très cher la force armée qu'ils 
tiraient du pays ; or moins de dix ans après la prise 
dAlger, non seulement l'armée française faisait la 
guerre avec l'appui des contingents fournis par les 
tribus soumises ^ mais encore elle comptait, dans ses 
rangs, plus de cinq mille soldats réguliers recrutés 
dans les différentes régions de l'Algérie. 

En effet, par arrêté du l-'" octobre 1830, le général 
Clauzel ordonna la formation de deux bataillons d'Indi- 
gènes sous le nom de « zouaves » -. Ces bataillons devin- 
rent plus tard un régiment recevant quelques Français, 
et les zouaves recrutèrent exclusivement des Français, 
quand on créa les tirailleurs indigènes. 



* Le gouvernement turc, en cas de guerre ou d'insurrection, 
réquisitionnait les hommes en état de porteries armes dans les 
seules tribus makhzen. Le gouvernement français réquisitionne 
dans toutes les tribus soumises, en vertu de deux arrêtés du 
16 septembre 1843 et d'un arrêté du 11 décemdre 1872. Voy. 
L. Béquet et M. Simon. Algérie, t. II, p. 48. 

Enfin l'organisation des Makhzen, ou cavalerie indigène soldée, 
remonte également au 16 septembre 1843. Voy. Béquet, op. cit., 
Cf. Walsin-Esterhazy. 

' Ainsi nommés parce qu'ils furent formés avec des volontaires 
des tribus zouau:a. comme en recrutaient les Turcs. 



LES FAITS ACQUIS 231 

Cette création eut lieu en vertu de rordonnance du 
7 décembre 1841 qui prescrivait la formation de trois 
bataillons. Déjà une cavalerie indigène avait été créée 
sous le nom de spahis et constituée à trois escadrons. 
Celui d'Alger date du l^"" septembre 1834, celui de 
Bône du mois de juin 1835, et celui d'Oran du mois 
daoùt 1836. Le nombre de ces escadrons fut porté a 
vingt par l'ordonnance du 8 décembre 1841 K 

Dès lors, au fur et à mesure de la pacification, le 
concours fourni à l'armée par les tribus s'étendit dans 
les régions du sud où les Turcs, et l'Émir Abd-el-Kader 
lui-même, n'accédèrent jamais. Quant aux soldats 
réguliers indigènes, ils sont aujourd'hui de 15 à 20 000, 
et il ne tiendrait qu'au gouvernement de tripler ou de 
quadrupler ce chiffre. 

La France devait en imposer aux Indigènes par son 
esprit de justice et par la valeur morale et intellec- 
tuelle de ses représentants. A part quelques grands 
chefs ambitieux, orgueilleux, déçus ou égarés, qui 
fomentèrent des troubles ou des insurrections, la 
majorité des Indigènes continue de suivre docilement 
l'impulsion que lui donne l'administration française, 
dans les différentes formes qu'elle prend, depuis le 
régime militaire jusqu'à la commune de plein exercice 
assimilée à une commune de France. 

L'apphcation et la perception des impôts sont 
entourées de garanties inconnues autrefois; et tandis 
que les Turcs devaient recourir à des moyens excep- 

* L. Galibert, Histoire de V Afrique septentrionale, p. 618 et suiv. 



232 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

tionnels pour percevoir trois millions dimpôts S la 
France en perçoit, aujourd'hui, environ vingt millions-, 
selon les procédés en usage dans la métropole. 

Le régime des terres, établi sur de nouvelles bases, 
permet le développement simultané de la colonisation 
indigène et de la colonisation européenne. 

Des étendues immenses, autrefois parcourues par 
les troupeaux, troublées par le passage des colonnes 
turques ou des bandes armées, sont défrichées et cul- 
tivées en toute sécurité. Ce n'est d'abord que la charrue 
arabe qui gratte le sol, mais elle est remplacée par 
l'outillage agricole européen, et on peut prévoir qu'un 
jour, les plus misérables cultivateurs indigènes seront 
tous pourvus de cet outillage, grâce aux sociétés de 
prévoyance, à l'élévation des salaires, et à la vente 
rémunératrice des produits du sol. 

Grâce à l'administration éclairée de M. Jonnart, 
l'organisation de l'assistance médicale des Indigènes 
se développe tous les jours. Elle comporte : 

1° La création, sur de nombreux points, d'infirmeries 
indigènes installées suivant les goûts et les habitudes 
des Musulmans ; 

2° L'installation de cliniques et l'organisation d'un 
service de consultations confié à des doctoresses, à 
l'usage des femmes et des enfants indigènes ; 

' de Grammont, dans son Histoire d'Alger sous la domina- 
lion turque, évalue ces impôts, dans le milieu du xviip siècle, à 
3ÛÛ ÛÛO piastres. 

* M. L. Yignon, La France dans l'Afrique du Xord, 1887, dit, 
page 275, que ces impôts qui vont en augmentant atteignent, 
pour l'année 1886, le chiffre de 16 300 000 francs. 



LES FAITS ACQUIS 233 

3° L'institution d'un service de consultations gra- 
tuites dans les infirmeries, sur les marchés et dans 
lintérieur des tribus; 

4° L'organisation d'un service antiophtalmique; 

5** L'extension du service des vaccinations et revac- 
cinations. 

En 1905 le nombre des infirmeries indigènes s'élève 
à 70 établissements disposant d'un millier de lits. Des 
cliniques spéciales pour les femmes et les enfants 
fonctionnent à Alger, Maison-Carrée, Oran, Constan- 
tine et Tlemcen ; enfin des postes de dames médecins 
ont été créés à Bône, Blida et Miliana. 

11 est bon d'ajouter que des notables indigènes ont 
participé, par des dons, aux frais d'installation des 
infirmeries ^ 

Ce pays a prospéré dès que le gouvernement fran- 
çais lui a apporté les éléments qui lui faisaient défaut 
depuis si longtemps : la sécurité, des capitaux et une 
élite dirigeante civilisatrice. En effet, le bien-être a 
remplacé la misère, la prévoyance protège l'Indigène 
contre les mauvaises années, l'hygiène et les précau- 
tions sanitaires ont enrayé les épidémies qui jadis 
décimaient les villes et les tribus. Aussi, les Indigènes 
qui étaient en 1856 au nombre de 2 652 072 sont-ils 
4 098 514 en 1902. 

Dans ce chiffre, la population agricole figure pour 
3 268 079 personnes qui cultivent 2 564 938 hectares 
pour leur propre compte, alors qu'autrefois la majeure 

' Voy. Bulletin du Comité de l'Afrique française, octobre 1905, 
p. 369. 



234 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

partie des terres était livrée aux troupeaux. Des cul- 
tures nouvelles ont été ajoutées à celles pratiquées 
anciennement, le domaine cultivable s'étend tous les 
jours par le défrichement et les acquisitions de terre ; 
l'outillage et les procédés de culture ont été améliorés 
par l'éducation européenne, et l'administration, par 
ses encouragements, aide à l'accélération du progrès. 
Les 140 sociétés de provoyance, dont elle à la sur- 
veillance et la direction, disposent de près de onze 
millions de francs; et les cultivateurs indigènes, forte- 
ment stimulés, ont l'esprit entièrement tourné vers le 
travail et oublient de plus en plus la pratique des 
armes et son objet. 

Le développement de l'agriculture a accompagné, 
sinon occasionné celui du commerce ; et nous voyons 
les Indigènes aborder, parmi les branches du com- 
merce et de l'industrie, même celles qui ont été 
importées d'Europe. La statistique indique un chiffre 
de 20 535 personnes, parmi la population sédentaire 
non agricole, qui apporte sa collaboration à l'élément 
européen. 

Non seulement la justice des tribunaux français est 
appliquée aux Musulmans, mais encore ils ont un 
corps de magistrats formés par les soins de l'admi- 
nistration, dans des Médersas ou Facultés, entière- 
ment réorganisées. Ce corps offre aux justiciables des 
garanties de compétence et d'intégrité qu'on ne trou- 
vait pas toujours chez les anciens cadis. 

Enfin ce pays autrefois livré à l'anarchie et à la 
guerre, voué par suite à l'ignorance et à la barbarie, 



LES FAITS ACQUIS 235 

s'est couvert d'écoles. L'intelligence de ce peuple qui 
était tourné vers l'emploi de la force et l'exercice de 
la violence, sest éveillé à la culture intellectuelle 
presque entièrement délaissée depuis des centaines 
d'années. Dès le début de l'occupation française, on a pu 
voir se manifester les bienfaits de l'instruction donnée 
dans les premières écoles : un certain nombre d'enfants 
indigènes et même d'adultes parvinrent à dhonorables 
situations, dans lesquelles ils rendirent des services. 

Le gouvernement, soucieux des besoins et des 
aspirations de ses nouveaux sujets musulmans, s'est 
efforcé de répandre l'instruction française; les moyens 
employés ne furent pas toujours heureusement ins- 
pirés, mais la bonne semence finit toujours par germer. 
Aujourd'hui, l'enseignement à tous les degrés est mis 
à la portée de tous, et l'instruction professionnelle, 
destinée à la masse populaire, en particulier, est entre- 
prise avec une entente complète de ses besoins. 

De tous les rangs de la société indigène s'élèvent 
des individualités qui concourent à former une classe 
spéciale entièrement ralliée au progrès; la majorité de 
ses membres fusionne avec l'élément européen par 
lintelligence, et tend à une fusion plus intime. 

En résumé les faits acquis peuvent se traduire ainsi 
qu'il suit : 

1° Le gouvernement français dispose, sur une simple 
réquisition du concours militaire de toutes les tribus, 
même celles récemment annexées, dans l'extrême sud, 
et avec lesquelles les Turcs n'eurent aucune espèce de 
relations. 



536 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

2'^ L'armée française compte, dans ses rangs, 
20000 soldats indigènes qu'elle a envoyés faire la 
guerre dans les cinq parties du monde et qui concou- 
rent, pour une grande part, à la garde de la colonie. 
Il ne tiendrait qu'au gouvernement de quadrupler ce 
chiffre, et il est entré dans une voie nouvelle en déci- 
dant de recruter chez les Indigènes algériens : des 
marins, des artilleurs, des soldats du génie, des con- 
ducteurs du train des équipages, des infirmiers et des 
ouvriers d'admanistration. 

3° Le bien-être, la sécurité et Ihygiène, ont presque 
doublé la population indigène, depuis la conquête 
jusqu'à ce jour. 

4° Cette population étend son domaine cultivable, 
perfectionne son outillage et développe son instruction 
agricole par le contact avec l'élément européen. Elle 
produit, par suite, beaucoup plus quelle ne produisait 
jadis, et les impôts qu'elle paie vont en augmentant 
avec sa richesse. 

5° Elle participe au commerce, comme producteur 
et comme consommateur; sa richesse croissant, elle 
fournit de plus en plus à l'exportation et demande de 
plus en plus à l'importation. 

6° Dans les exploitations industrielles, la population 
sédentaire apporte son concours à l'élément européen 
et lui fournit des contremaîtres, des surveillants et 
des ouvriers. Cette classe augmente avec l'extension 
de l'industrie européenne. 

7° La multiplication des écoles arabes amène l'effa- 
cement de la langue berbère et, simultanément, les 



LES FAITS ACQUIS 237 

écoles françaises répandent la langue française dans 
tous les milieux musulmans et y développent le goût 
de linstruction. On constate la formation dune élite 
intellectuelle qui constitue, à la tète du peuple indi- 
gène, une classe nouvelle appelée à se grossir, tous 
les jours, de nouvelles unités. 

8® Le problème des races et du régime des terres, 
qui s'était posé au lendemain de la conquête, se solu- 
tionne lentement avec le temps; et si l'harmonie n'est 
pas encore complète, on peut entrevoir sa réalisation, 
grâce à la sollicitude du gouvernement. 

Enfin d'autres faits qui méritent d'être mis en 
lumière, pour leur portée et leur signification, sont les 
suivants : 

1° Vétal civiL — Avant la conquête on ninscrivait 
ni les naissances ni les décès ; quant aux mariages et 
aux divorces, ils n'étaient établis par écrit que dans le 
cas oii des règlements d'intérêts nécessitaient l'inter- 
vention du cadi. Donc, naissances, décès, mariages 
et divorces n'étaient presque jamais constatés légale- 
ment; aussi, n'avait-on, dans le règlement des contes- 
tations qui s'y rapportaient, d'autre recours que la 
preuve testimoniale, l'arbitrage des marabouts et le 
serment judiciaire prêté sur le tombeau des saints du 
pays. 

D'autre part, suivant l'usage biblique, les Indigènes 
ajoutaient à leur prénom celui de leur père en les 
réunissant par le mot Beii = fils de... Chaque groupe 
de population adoptant de préférence les prénoms des 



238 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

saints du pays qu'il habite, il en résultait que dans ces 
groupes, et jusque sous le même toit, plusieurs per- 
sonnes portaient les mêmes noms. 

Il était indispensable d'introduire le nom patrony- 
mique dans la famille indigène, et c'est ce qui fit la 
loi du 23 mars 1882 qui, en même temps, ordonne la 
tenue des registres de Tétat civil dans les formes 
prescrites par la loi française, pour les naissances et 
les décès. Quant aux mariages et divorces, qui tou- 
chent de si près au statut religieux, ils sont constatés 
sur simple déclaration faite dans les trois jours au 
maire de la commune, par le mari et la femme ou leurs 
représentants ^ 

2*^ Le régime immobilier. — Le gouvernement fran- 
çais a trouvé en Algérie un mode tout particulier d'ap- 
propriation des terres : TÉtatétait possesseur du fonds, 
les Indigènes n'élaient que des usagers à divers titres : 

1° De biens rtielk (d'origine romaine) ; 

2° De biens arch affectés aux tribus à titre de jouis- 
sance collective ; 

3° De biens 7nelk (d'origine musulmane) attribués à 
des familles, mais susceptibles de revendication par le 
souverain. 

L'administration maintint jusqu'en 1863 une sorte 
de modus Vivendi destiné à éviter les embarras que 
pouvait susciter un pareil état de choses. Un projet de 
cantonnement des tribus permettant de prélever des 
terres en faveur de la colonisation, intervint, mais le 

* Yoy. Béquet, Algérie t. H, p. 82 et suiv. 



LES FAITS ACOUIS 239 

projet de royaume arabe et le séiialus-consuUe du 
23 avril 1863 en limitèrent l'exécution. 

En 1870 les idées avaient évolué de la conception 
du royaume arabe à celle de l'Algérie prolongement 
de la France. La loi du 26 juillet 1873 eut pour but de 
concilier les idées nouvelles avec les résultats acquis 
par l'application du sénatus-consulte. Elle déclara 
qu'à partir de sa promulgation, rétablissement de la 
propriété immobilière, la conservation et la transmis- 
sion contractuelle des immeubles et droits immobi- 
liers, quels que soient les propriétaires, seraient régis 
par la loi française. En conséquence, elle abolit tous 
droits réels ou causes de résolution quelconques, 
fondés sur le droit musulman ou kabyle, qui seraient 
contraires à la loi française ^ On sait que le régime 
immobilier, en pays musulman, a pour bases : le 
Koran, la Sounna et les commentaires. 

3" Le régime des Impôts. — Ce régime était, sous 
les Turcs, conforme aux prescriptions formelles du 
Koran. Ils percevaient la dîme légale {Zekkat] prélevée 
sur le revenu mobilier et immobilier des seuls Musul- 
mans et destinée à la Caisse des pauvres, et la Djezia 
et le Kharadj ou impôts de répartition et de quotité, 
dus par les sujets non Musulmans et destinés à la 
Caisse du fisc, pour les dépenses de l'État. 

Le gouvernement français y a substitué : le Zekkat 
où impôt sur les bestiaux, V Achour 'S>\iv les produits du 
sol, le hokoi\ impôt foncier payé dans le département 

' Béquet. p. 183. 



240 LES MCSCLMÂXS FRANÇAIS DU XORD DE L AFRIQUE 

de Constantine, la lezma, applicable à la région des 
palmiers, et limpôt de capitation payé en Kabylie. 

Tous ces impôts de nom arabe ont perdu tout carac- 
tère reliçrieux et alimentent les seules caisses de l'Etat. 



o 



•4° L'Assista?îce publique. — Elle était assurée, sous 
les Deys, au moyen des revenus des établissements 
religieux. Le gouvernement français y pourvoit au 
moyen de bureaux de bienfaisance musulmans, placés 
sous la surveillance de conseils composés de membres 
français et indigènes et présidés par les maires ^ 

o° instruction publique. — Avant 1830 le gouver- 
nement n'exerçait aucune surveillance sur l'instruction 
publique dont il se désintéressait. Les écoles fonction- 
naient dans lintérieur des établissements religieux, 
étaient entretenues par les fondations pieuses (biens 
habous) et navaient d'autre sauvegarde que la foi reli- 
gieuse. 

La réunion au domaine de l'État de ces établisse- 
ments et des biens qui leur étaient affectés, supprima 
en grande partie l'instruction publique, mais l'admi- 
nistration française la rétablit sur de nouvelles bases. 

Un décret du 21 septembre 1848 créa des collèges 
arabes-français à Alger et à Constantine pour l'ensei- 
gnement secondaire; celui du 14 août 1850 établit des 
écoles arabes -françaises pour l'enseignement pri- 
maire, et le décret du 30 septembre 1850 créa les 
écoles supérieures ou Médersas. Enfm trois chaires 

* Béquet, t. I, p. 230. 



LES FAITS ACQUIS 241 

d'arabe furent créées à Alger (1836), Oran (1850) et 
Constantine (1858). 

Tout le personnel enseignant est placé sous l'auto- 
rité du recteur de l'Académie d'Alofer. 



'O' 



6° La Justice. — Sous le gouvernement turc les 
cadis statuaient souverainement, sauf re vision par- 
devant le Medjles (tribunal consultatif; et appel par 
devant le Dey ou le Bey. Cet ordre de choses, con- 
sacré par l'autorité du Koran, ne fut pas modifié dès 
le début; cependant l'ordonnance du :28 février 1841 
donna aux tribunaux français connaissance exclusive 
des crimes et délits, rendit le Code pénal applicable 
aux Indigènes et soumit à l'appel devant la Cour d'Al- 
ger les jugements des cadis en matière civile. 

La justice musulmane, dont l'action se trouvait ainsi 
fort réduite, fut placée par l'ordonnance du 26 sep- 
tembre 1842 en territoire civil, sous la surveillance 
du procureur général. 

Le décret du 31 décembre 1859, tout en reconnais- 
sant le Koran comme base et comme droit commun 
des transactions civiles et commerciales entre Musul- 
mans, permet aux Indigènes de contracter sous l'em- 
pire du droit français, en faisant une simple déclara- 
tion qui entraîne, dans ce cas, la compétence des 
tribunaux française 

7*^ Le service du Culte. — Avant l'occupation fran- 
çaise, les imams et les muphtis étaient nommés à 

' Béquet, t. 1, p. 183. 

IsMAEL Hamet. — Les Musulmans français. 16 



242 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

Télection et agrées par le Dey ; quant aux cadis (juges- 
notaires) ; ils étaient nommés par le Dey et agréés par 
le public. 

Le gouvernement français seul assure maintenant 
le service religieux musulman, en vertu d'une circu- 
laire du 17 mai 1851. Quant à la nomination des muph- 
tis, elle appartient au gouverneur général de l'Algérie, 
et celles des autres fonctionnaires, aux préfets et 
aux généraux commandant les divisions (Arrêté du 
31 décembre 1873). 

8° L'esclavage. — Dans presque toutes les villes du 
Tell on trouve des agglomérations de familles de 
couleur, issues d'anciens esclaves affranchis par la 
conquête française ^ Ces agglomérations se fondent, 
peu à peu, dans la population musulmane blanche, et 
ne sont plus alimentées par l'élément noir, autrefois 
importé du Soudan. Car l'esclavage, dont le Koran a 
consacré la légitimité et la moralité, n'existe plus. 
Tout au plus est-il pratiqué encore, dans certaines 
tribus nomades de l'extrême sud, avec discrétion et 
dans des limites de jour en jour plus étroites. On ne 
voit plus, en tout cas, de caravanes se rendre au 
Soudan pour faire la traite des noirs, et le trafic des 
esclaves n'existe pour ainsi dire plus en Algérie. 

Ces résultats acquis dans un temps relativement 
court, marquent le chemin parcouru dans la pénétra- 
tion du monde musulman-algérien par le monde euro- 
péen. La religion n'apparaît plus comme uneinfranchis- 

• Décret du 27 avril 1848. 



LES FAITS ACQUIS 243 

sable barrière dressée entre les deux peuples ; et pour 
rude que fut la résistance armée qu'opposèrent les 
Indigènes à la conquête de leur sol, ils semblent avoir 
adopté une attitude toute différente devant la conquête 
pacifique et morale entreprise par la France. 



CHAPITRE II 

EUROPÉENS ET INDIGÈNES 

La pénétration de ces deux éléments de population 
augmente tous les jours, ainsi que nous lavons montré, 
et continuera daugmenter : le nombre des Européens 
s'accroît et leur peuplement gagne de nouveaux terri- 
toires ; il fait la tache dhuile du nord vers le sud et 
pousse, en avant-garde, jusque dans les régions saha- 
riennes, des pionniers qui engendreront sur ce sol des 
générations mieux adaptées, et celles-ci en se déve- 
loppant achèveront de pénétrer l'élément indigène du 
pays. 

Quant aux intervalles qui séparent le groupe euro- 
péen de ces rameaux qu'il projette en avant, ils sont 
appelés à se garnir à leur lour. Et ce mouvement, on le 
conçoit, se poursuivra tant quil restera une partie du 
sol algérien à conquérir et à mettre en valeur. 

Dans le Tell, la région agricole par excellence, les 
Européens possèdent 1 oOO 000 hectares de terre dont 
la moitié seulement est cultivée ; les Indigènes y 
détiennent 5 800 000 hectares dont 3 400000 hectares 
ne sont pas cultivés. En dehors de ces espaces non 
encore utilisés convenablement, il existe d'immenses 



EUROPÉENS ET INDIGÈNES 245 

étendues qui n'ont pas encore été livrées à la colonisa- 
tion, où, par conséquent, les communications sont 
rares et difficiles et les rapports entre Européens et 
Indigènes forcément limités. 

Tels sont les espaces qui s'étendent entre Nemours 
et Oran, tout le long de la côte, du Dahra jusqu'à 
Ténès, et de ce point jusqu'à Cherchell. La grande 
Kabylie est entièrement cernée par une ligne de che- 
min de fer (Ménerville à Beni-Mansour et Bougie) et 
une ligne la pénètre, de Ménerville à Tizi-Ouzou ; des 
villages de colonisation ont été disséminés dans les 
montagnes , mais la pénétration européenne n'y est pas 
achevée. De Bougie à Djidelli, de Djidjelli à Philippe- 
ville, de Bône à La Galle et à la frontière tunisienne, il 
s'en faut que la région maritime ait reçu la part de 
l'élément européen qui lui est destinée. 

Entre Sidi-Bel-Abbès et Saïda, entre Frenda et Mas- 
cara, entre Frenda et Relizane, entre Tiaret et Ammi- 
Moussa, entre ce point et Téniet-El-Had, que d'espaces 
considérables sont encore vides d'Européens et tou- 
jours exploités par les seuls moyens indigènes ! Il en 
est de même des pays qui s'étendent entre le Djurd- 
jura, Aumale et Bordj-Bou-Aréridj , entre Bougie et 
Sétif^ 

Dans les hauts plateaux, des régions agricoles pri- 
vilégiées sont appelées à un certain développement : 
Déjà la colonisation a fait de rapides progrès à Aïn-El- 
Hadjar et dans la plaine des Màalifs (Saïda mixte; à 

* Yoy. à la fin du volume la Carte du peuplement de l'Algérie 
en 1900, 



246 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

Frenda et Trézel, à Téniet-El-Had et dans toute la 
région si riche de Sétif à Batna. 

Mais les hauts plateaux offrent encore au développe- 
ment de l'élément européen leurs importants peuple- 
ments d'alfa que l'industrie nationale na pas encore 
utilisés surplace. Quant à l'industrie pastorale, exercée 
jusqu'à ce jour par les Indigènes seulement, il est clair 
que les Européens n'attendent, pour s'y livrer et y 
apporter les améliorations des procédés modernes, 
que la sécurité et des voies de communication. 

Il est reconnu que le chemin de fer est un élément 
supérieur de colonisation et le meilleur instrument de 
pacification d'un pays. Or le réseau algérien se déve- 
loppe tous les jours et dépasse actuellement 3 000 kilo- 
mètres ^ ; il sillonne la colonie parallèlement à la côte, 
de la Tunisie au Maroc, et du nord au sud à travers 
les hauts plateaux, qu'il francliit dans le département 
d'Oran (Arzew-Beni-Ounif) et dans celui de Constan- 
tine (El-Guerrah-Batna-Biskra) , et qu'il atteint dans le 
département d'Alger (Blida à Berrouaghia) . 

Dans tout le sud enfin, l'aménagement des eaux, 
rinlroduction de cultures nouvelles, le forage de puits 
artésiens, l'extension de la culture du palmier, l'éle- 
vage des bestiaux, le traitement sur place de l'alfa, 
sont autant d'éléments de prospérité qui soUicitent 
l'activité, l'intelligence et les capitaux des Européens, 
et qui coopéreront à la pénétration de l'Indigène du 
pays. 

* Voy. Statistique géîiérale de l'Algérie, 1902. 



EUROPÉENS ET INDIGÈNES 247 

Ici, comme dans le Tell, l'élément militaire a réalisé 
le premier contact avec le sol et ses habitants ; et en 
se portant en 1900, d'une seule poussée, au cœur des 
oasis sahariennes, il a laissé toute la zone restée au 
nord : de Djelfa à Laghouat et Ghardaïa, de Saïda à 
Aïn-Sefra, qu'il couvre, et dont il assure la sécurité, 
ouverte à la pénétration européenne et aux travaux de 
la paix. 

C'est une insurrection qui fut la cause indirecte du 
développement européen vers le Sud-Oranais. Le mou- 
vement insurrectionnel fomenté en 1881 dans les pla- 
teaux oraniens par Bou-Amama, le chef des Oulad Sidi 
Che'ikh marocains, a amené une occupation plus com- 
plète du pays et son entière pacification. Le village 
prospère de Trézel iTiaretj a été créé dans le pays des 
Harrar partisans de l'agitateur ; A'in-Sefra, Géryville, le 
Khreider,Mécheria, Bedeau, etc., furent, jusqu'en 1881, 
des régions peu sûres, oij Marocains et Sahariens ve- 
naient en bandes armées, opérer de fréquentes razzias, 
de même que dans le sud algérois et constantinois. 
Ces pays ont été transformés par le chemin de fer et 
l'extension saharienne ; et la sécurité dont y jouissent 
les Indigènes a déjà sensiblement modifié leurs mœurs. 

Nous avons montré la formation, dans le monde 
indigène oii l'influence du contact européen est pré- 
pondérante, la formation d'une classe qui se recrute 
dans tous les rangs de la société arabo-berbère, et se 
compose d'agriculteurs, de commerçants, de méde- 
cins, de professeurs, de militaires, etc. Nous avons dit 
que beaucoup des membres de cette classe avaient 



248 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRTOUE 

une tendance marquée aux mariages mixtes, et que 
quelques-uns parmi les plus jeunes d'entre eux étaient 
issus de mères européennes. Nous ajouterons que l'on 
remarque, dans le sein de cette classe, une attraction 
mutuelle étrans^ère à toute tradition essentiellement 
musulmane, sans rapport avec les liens des anciens 
groupements indigènes, et duc à la seule commu- 
nauté de culture intellectuelle française. Cette classe 
d'hommes émancipés des collectivités musulmanes 
est appelée à grossir ses rangs de nouveaux venus, 
animés des mêmes tendances. 

C'est par l'école que commence la transformation 
des mœurs de l'Indigène ; cette transformation se pour- 
suit plus tard, dans le travail en commun, et elle 
devient radicale dans le cas de mariage mixte. Disons 
tout de suite que, s'il n'y a pas plus de Musulmans 
mariés à des Européennes, la faute n'en peut être uni- 
quementimputable aux Indigènes instruits et francisés. 

De ce que nous avons montré de la femme musul- 
mane, il ressort qu'elle ne contribue pas, personnelle- 
ment, à l'évolution de sa race ; son attraction, en effet, 
est nulle sur les éléments européens et très atténuée 
sur les éléments indigènes mêlés à la vie moderne. 
Tout le monde sait, au surplus, qu'il n'y a pas d'Euro- 
péens recherchant des femmes musulmanes en mariage, 
mais qu'il y a des hommes musulmans évolués qui 
souhaitent entrer dans la famille européenne. 

Tels sont les termes du problème de la fusion des 
races ; la solution de ce problème dépend des Euro- 
péens autant que des Indigènes. 



EUROPÉENS ET INDIGÈNES 249 

La loi musulmane ne défend formellement que les 
mariages avec les femmes idolâtres. Sidi Khalil qua- 
lifie bien de répréhensible le mariage avec une juive 
ou une chrétienne, mais cette simple opinion n'a 
jamais fait loi. En Algérie, il est exceptionnellement 
rare qu'une chrétienne alliée à un musulman ait 
renoncé à sa religion. Quant aux musulmans époux de 
femmes chrétiennes, ils nont jamais été l'objet d'au- 
cune espèce d'excommunication, ni d'hostilité, de la 
part de leurs coreligionnaires. 

D'autre part la famille européenne qui reçoit dans 
son sein un Indigène musulman, dont elle n'exige pas 
la conversion, sait faire table rase de préjugés suran- 
nés de race et de religion. Ces préjugés tendent, 
d'ailleurs, à disparaître, de part et d'autre, et les 
mariages mixtes marquent le mouvement des deux 
sociétés en marche l'une vers l'autre. 

Enfin si l'élément indigène se modifie par le contact, 
l'élément européen, sans y être insensible, se modifie, 
d'autre part, sous l'infiuence du climat et du milieu. 
Il a été constaté que l'Anglais transplanté en Amé- 
rique, y a contracté des caractères propres aux popu- 
lations indiennes, caractères qui ont contribué à former 
le type yankee^ Ainsi l'Européen, le type latin, est 
modifié en Afrique par le sol, le climat et le contact 
des Indigènes. Et il acquiert avec ceux-ci des affinités 
qui ne peuvent être que propices aux rapprochements 
des races. En un mot il se produit, par le contact et 

* Voy. D' Garnier, La génération universelle. Paris, 1893. 



250 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

les effets du milieu commun, une réaction des deux 
sociétés l'une sur l'autre. 

Les Indigènes ont donc une tendance visible à 
adopter la civilisation française ; cette tendance atteint 
sa plus haute signification quand elle aboutit au mariage 
de l'homme indigène avec la femme européenne. Mais 
il y a lieu de remarquer la prédominance sociale de 
rélément arabo-berbère : il tend à absorber des élé- 
ments européens par le mariage, mais il demeurera 
supérieur par le nombre. 

En effet, l'immigration européenne n'est pas un 
mouvement fixe ; elle a des temps d'arrêt et de ralen- 
tissement dus à des causes diverses ^ Par contre l'élé- 
ment indigène qui doit son mouvement croissant aux 
conditions supérieures de développement que lui offre 
la civilisation française, continuera de demeurer supé- 
rieur, par le nombre, et de se développer avec l'exten- 
sion et la persistance des causes qui agissent sur lui. 
Cet élément demeurera longtemps assez compact, 
dans les campagnes, pour résister à la désagrégation, 
mais dans les groupes urbains, il absorbera de plus en 
plus des éléments européens. 

En résumé, la pénétration des deux éléments aug- 
mentera ; il y a tendance visible à l'adoption, par les 
Indigènes, de la civilisation française, dans la limite 
des moyens qui leur sont offerts, ou dont ils disposent, 
mais il y a prédominance sociale des Arabo-Berbères. 

* Yoy. F. de Soliers. op. cit., p. 22-23. 



25/ 



CHAPITRE III 

LE MOUVEMENT IN'DIGÈNE 

Le développement indigène est un mouvement cons- 
tant; subordonné à l'expansion européenne, il peut, 
comme elle, se ralentir, mais non s'arrêter. En suppo- 
sant même que, par impossible, la puissance française 
vienne à disparaître de la colonie, elle serait vraisem- 
blablement remplacée par une autre puissance euro- 
péenne, et le monde indigène, demeurant dans la 
dépendance de la civilisation, poursuivrait l'évolution 
commencée. 

Nous avons montré que l'Algérie n"a pas reçu 
encore le contingent d'habitants européens qu'elle 
réclame ; il s'ensuit que sa mise en valeur, comme 
peut l'être celle d'un département français, par exem- 
ple, dont toutes les richesses sont utilisées avec la 
puissance des moyens modernes, est loin d'être réa- 
lisée. On en peut conclure que le mouvement indigène 
est appelé à acquérir une plus grande importance et 
une plus forte accélération. 

Il est reconnu que l'élément indigène est une force 
dont l'élément européen tire parti et dont il ne saurait 
se passer. Les deux peuples se complètent si bien 



252 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

que le développement de Tun ne va pas sans le déve- 
loppement de l'autre ; c'est pourquoi la France ne sau- 
rait se dispenser d'attirer l'Indigène, de le pénétrer, de 
se l'assimiler, jusqu'à ce que les deux éléments mis 
en harmonie donnent à la colonie, par leur collabora- 
tion, son maximum de valeur et de rendement. 

Mais, en présence de la fixité du mouvement arabo- 
berbère, on doit se demander ce que deviendra la 
femme indigène et ce que sera son rôle. Ce côté de la 
question touche au problème ardu du féminisme dont 
la solution est si ardemment recherchée actuellement 
en Europe. 

En Algérie, comme dans la plupart des pays musul- 
mans, la femme vit sous l'entière tutelle de l'homme, 
et l'émancipation légale que lui confère un premier 
mariage ne lui donne pas les moyens de se faire une 
place dans la société, mais lui permet seulement de 
disposer de sa personne comme femme. Toute femme 
divorcée ou veuve, entrée en possession de son 
douaire, devient propriétaire, de ce fait, et reste libre 
de contracter une nouvelle union, à son choix. 

Quelle que soit l'importance de ce douaire, elle 
s'empresse de se remettre sous la tutelle de l'homme : 
époux, parent ou allié, selon son âge, parce qu'elle est 
incapable de gérer des intérêts et qu'elle n'a d'apti- 
tudes que pour le mariage et l'administration domes- 
tique. Elle ne se mêle pas directement à la vie publique, 
ni à la vie extérieure; le commerce, l'industrie, les 
arts ne lui sont pas accessibles et toutes les profes- 
sions, sans exception, sont dévolues à l'homme. 



LE MOUVEMENT INDIGENE 253 

Les femmes tissent des tapis, font de la poterie, des 
vêtements, mais il est à remarquer que la partie artis- 
tique de ces travaux est presque exclusivement réser- 
vée à l'homme. Il s'ensuit que, dans les grandes cités 
européennes, les femmes auront contre elles la rareté 
croissante de la polygamie et des mariages précoces, 
combinée avec la difficulté de trouver, en dehors de 
la famille, une occupation constituant un gagne-pain. 

L'homme indigène le plus déshérité n"a pas à redou- 
ter ces extrémités ; mieux armé pour la lutte, mieux 
placé pour se développer et atteindre aux moyens de 
se procurer laisance matérielle, il se trouve, au con- 
traire de la femme, favorisé par la civilisation qui 
ouvre une infinité de débouchés à son activité physique 
et intellectuelle. 

Le rôle de la femme parait donc devoir rester neu- 
tre et en dehors du mouvement, puisque, d'ailleurs, 
dans toutes les sociétés, comme létabhssent les don- 
nées actuelles de la science, l'évolution est l'œuvre 
exclusive de l'homme ^ 

L'homme, en effet, est plus individuel que la femme, 
c'est-à-dire plus variable; celle-ci, plus typique, par 
conséquent plus conforme et plus fidèle au caractère 
primitif de la race, reste plus attachée à la masse indi- 
gène. Éloignée de la vie publique, et par suite des 
milieux éducateurs et modificateurs, accessibles à 
l'homme, elle ne subit qu'une infiuence éloignée. 
L'homme est donc et sera le véritable et le seul artisan 

' Voy. Maurice Block. Traité théorique et pratique de statistique 
Paris, *1878. 



254 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

du progrès dans la société indigène ; il est plus apte à 
contracter des caractères nouveaux et à favoriser 
l'évolution de la race, tant au point de vue moral et 
intellectuel qu'au point de vue sociale 

Avec la toute-puissance du temps, un certain nom- 
bre de femmes indigènes se franciseront par Tinstruc- 
tion et arriveront à participer à la vie européenne, 
mais il semble qu'elles ne doivent y être appelées que 
lentement et en petit nombre, relativement aux hommes 
de leur race. 

En raison même de cet état d'infériorité de la femme, 
on ne peut se désintéresser de son avenir ; il y a là 
une forme particulière du féminisme qui ne peut laisser 
indifférents ceux qui s'intéressent au problème algé- 
rien. 

On connaît les tentatives de quelques apôtres du 
féminisme dans les milieux musulmans, tels que M. et 
^£me Bernard dAttanoux; leurs efforts ont eu, entre 
autres mérites, celui d'attirer sur cette question épi- 
neuse lattention générale et celle du gouvernement. 
Bien que ces féministes, en pensant transformer la 
société musulmane algérienne et l'amener à la civili- 
sation en s'appuyant sur la femme indigène, soient en 
désaccord avec lexpérience des sociologues qui ont 
démontré que dans l'évolution de toute race, la femme 
n'a jamais été un agent actif du progrès, ils n'en ont 
pas moins créé, dans la société européenne, un cou- 

« Yoy. Alfred Fouillée, La psychologie des sexes et ses fon- 
dements physiologiques. [Revue des Deux Mondes, septembre 
1993). 



LE MOUVEMENT INDIGENE 255 

rant d'opinion marqué en faveur du relèvement de la 
femme indigène. 

Est-ce à dire que cet être n'est nullement influen- 
çable, que rien ne saurait le rapprocher, et qu'il est 
fatalement condamné à l'impuissance ? Il ne peut y 
avoir rien d'absolu à cet égard et il est vraisemblable 
que le gouvernement et l'initiative privée sauraient, 
par des méthodes raisonnées, basées sur la connais- 
sance toujours plus approfondie des différents milieux 
musulmans, associer, dans une large mesure, la femme 
indigène au mouvement progressif où l'homme est 
déjà entraîné. 

Il s'agit de pénétrer dans le sein de la famille musul- 
mane, auprès des femmes qui, comme nous lavons 
dit, ne se mêlent pas à la vie publique ; ce sera natu- 
rellement le rôle de la femme médecin, appelée à sou- 
lager à la fois des misères physiques et des misères 
morales. Nul doute que ce double sacerdoce ne lui 
gagne, ainsi qu'à la société qu'elle représente, cette 
reconnaissance dont les liens sont des chaînes d'or 
indissolubles, comme dit le proverbe oriental. Des 
emplois de femmes médecins ont été déjà créés dans 
quelques villes où des doctoresses, concurremment 
avec les infirmeries indigènes, donnent leurs soins aux 
familles musulmanes. 

Cette voie a été suivie, avec succès, par les mis- 
sionnaires chrétiens qui, devant l'impossibilité de 
catéchiser les Indigènes, se sont résolus à gagner leur 
confiance en leur prorlic^uant les soins médicaux et 
les conseils pratiques, en donnant l'instruction aux 



2oÔ LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

enfants en dehors de tout enseignement religieux. 

Depuis longtemps on a fait de même en créant dans 
nos grandes villes des ouvroirs qui rendent les plus 
grands services aux femmes musulmanes pauvres, en 
ouvrant, un peu partout, des écoles professionnelles 
où Ion enseigne, à un certain nombre de jeunes filles, 
le français, la couture et autres travaux manuels. 

Enfin une heureuse tentative a été celle du relève- 
ment des arts indigènes aux mains des femmes exclusi- 
vement. — Nous avons dit que dans la société indigène, 
les travaux purement artistiques sont presque toujours 
réservés à l'homme. — Celte tentative s'est traduite 
par la création d'écoles professionnelles où l'on s'oc- 
cupe de rénover l'art arabe dans la fabrication des 
tapis et autres objets en laine, des broderies, etc. Il est 
à souhaiter que ce mouvement en faveur de la femme 
indigène se généralise assez pour atteindre au but qu'il 
se propose, cest-à-dire lui assurer une place dans la 
société nouvelle qui se prépare. Cette forme de société 
lui offrira sans doute une situation morale supérieure, 
mais elle lui demandera, en retour, un effort plus grand 
et des aptitudes nouvelles. 

Un autre point à considérer, et qui a son importance, 
réside dans ce fait que la conquête de la femme indi- 
gène ainsi entreprise, tout en dissipant son ignorance, 
fera tomber ce qui peut lui rester de préventions contre 
la société européenne quelle ignore et dont elle est 
ignorée. Dans sa zone d'influence, c'est-à-dire dans le 
sein de la famille, son hostilité à l'éducation française 
des jeunes enfants encore sous sa dépendance tom- 



LE MOUVEMENT INDIGENE 257 

bera ; et elle cessera complètement, par suite, d'être 
un élément neutre ou même rétrograde. 

Il est reconnu que le sentiment dominant du carac- 
tère des Arabo-Berbères est opposé à toute idée de 
nationalité, et que la vie politique de toutes leurs 
tribus, de tous leurs groupements a été troublée par 
un élément supérieur de désagrégation : un sentiment 
de jalousie poussé à l'extrême. Mais il n'a manqué aux 
hommes de cette race ni l'intelligence, ni le caractère, 
ni l'initiative qui font les individualités de choix. Ce 
patrimoine constitue à peu près les seules épaves 
échappées à leurs vicissitudes politiques. Aussi leurs 
aptitudes sont-elles variées et suffit-il d'une tutelle 
ferme et prévoyante pour les cultiver et les développer 
dans tous les domaines. Il est juste d'admettre les 
femmes indigènes au bénéfice de ces considérations, 
de les tirer de l'ignorance à laquelle aucune loi ne 
saurait les condamner éternellement et de les appeler 
au développement individuel comme les hommes. 

Le peuple indigène a un excédent de natalité dont 
nous avons indiqué le taux élevé d'accroissement 
(11,23 p. 1000 en faveur des naissances; ; sa situation 
morale et matérielle s'améliore et le contact européen 
l'influence assez pour le rapprocher et faire naître, 
dans le sein de certaines classes, la tendance aux 
mariages mixtes. Mais les deux races ne sont pas appe- 
lées à se fondre entièrement, en raison de la dispropor- 
tion numérique qui semble devoir persister entre elles. 

En effet, l'Algérie est une colonie mixte de peuple- 
ment et d'exploitation, surtout une colonie d'exploita- 

IsMAEL Hamet. — Les Musulmans français 17 



258 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE LAFRIQUE 

tion, dans laquelle réiément français constitue une 
aristocratie dominant moralement, car il est inférieur 
en nombre aux autres éléments de population et très 
inégalement réparti dans la colonie. L'élément euro- 
péen tout entier, étrangers compris, est lui-même en 
minorité vis-à-vis des Indigènes et il contribue au 
développement des richesses du pays et à lextension 
de la civilisation, par sa direction, son savoir et ses 
capitaux, bien plus que par le nombre. 

Quant à la race indigène, tout en fournissant un con- 
tingent d'individus transformés par le progrès, qui ira 
en ofrossissant, elle restera, comme élément dominant 
de population, cantonnée dans ses positions : elle lais- 
sera des éléments européens se fondre en elle, et elle 
absorbera une portion croissante de ces éléments, 
sans se fondre. Elle se comportera, en somme, comme 
elle a toujours fait avec les conquérants de son sol, 
dont elle prit la civilisation. En résumé l'évolution des 
Arabo-Berbères est morale et intellectuelle, elle n'est 
pas ethnique. 

Mais, plus profondément influencés qu'ils ne le 
furent jamais, ils engendreront une race d'Indigènes 
qui, à des degrés variables, seront plus ressemblants 
auxEuropéens que ne Tétaient leurs ancêtres, et^ en tous 
cas. Français par la mentalité. C'est ainsi que les Musul- 
mans du Turkestan, ceux de la Crimée et du Volga ont 
été pénétrés et fondus par les Russes, que beaucoup 
d'Hindous sont Anglais par l'éducation et les mœurs ^ 

* Voy. Anatole Leroy-Beaulieu, L'Empire des Tsars. Cf. Mel- 
chior de Vogué, L'Annexion de Merv par la Russie. 



LE MOUVEMENT INDIGÈNE 259 

Cette évolution morale et intellectuelle est suscep- 
tible daccélération, par la multiplication des moyens 
qui lont fait naître. Le plus puissant, celui que les 
premiers chefs français venus à la conquête de l'Al- 
gérie ont reconnu et préconisé, malgré les préoccupa- 
tions de la guerre qui auraient pu les détourner de cet 
objet, cest léducation. C'est, en effet, par les facultés 
morales que s'obtiennent les premiers rapproche- 
ments et que se préparent ceux plus intimes et plus 
forts de la fusion des sangs. Nous en avons des exem- 
ples dans les personnalités indigènes citées plus haut 
et qui ont contracté mariage avec des Européennes; 
elles sont Françaises par l'éducation et l'instruction. 

C'est donc par la diffusion la plus large de l'instruc- 
tion française que les Indigènes seront attirés, captés 
et modifiés. Nous avons vu que déjà on peut constater 
l'effacement des lettres arabes et de la langue berbère, 
devant la langue et les éludes françaises, dans certains 
milieux indigènes. Nous avons vu aussi que dans ces 
mêmes milieux, les tendances à la culture intellec- 
tuelle française se révèlent par l'initiative propre de la 
population musulmane. 

11 n'est pas indifférent de dire ici ce qu'ont été les 
hommes qui se sont consacrés à l'éducation de la jeu- 
nesse musulmane algérienne ; aussi bien acquitterons- 
nous ainsi une dette personnelle de reconnaissance 
envers nos maîtres vénérés, en même temps que nous 
dirons les sentiments de respectueuse estime con- 
servés par les élèves pour leur mémoire. 

Ces maîtres, en effet, sont considérés, par les Indi- 



260 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

gènes qu'ils ont instruits, comme de véritables bien- 
faiteurs. C'est ainsi que ceux de notre génération se 
}3laisentà rappeler le souvenir des Perron et Cherbon- 
neau père, ces premiers directeurs du collège arabe- 
français d'Alger, orientalistes distingués, passionné- 
ment attachés à l'œuvre que le gouvernement leur 
avait confiée ; leurs distingués collaborateurs, les 
Houdas, les de Chelle, les Charles Toubin, les Gher- 
bonneau fils, les Jeanmaire, aujourd'hui recteur de' 
l'Académie d'Alger, les Machuel fils ; les savants maî- 
tres de la Chaire publique d'arabe Bresnier et Richbé ; 
les chefs d'institution Depeille à Alger, Machuel père 
et Destrées à Mostaganem, et Léoni à Tizi-Ouzou. 
Citons enfin l'homme de bien, universellement connu, 
l'ancien sergent-fourrier Colombo, libéré à Sébastopol 
en 185o, et à qui l'on confia la première école créée 
dans le Sahara, celle de Biskra. Aujourd'hui, chargé 
d'ans, le vénérable maître n'en continue pas moins à 
instruire la jeunesse des Zibans, avec un zèle et une 
abnégation qui lui valent la considération et le respect 
de tous. 

Beaucoup de ces éducateurs de la jeunesse musul- 
mane ne sont plus, mais leur œuvre survit dans les 
élèves qu'ils ont formés et qui, devenus maîtres à leur 
tour, donnent l'enseignement aux enfants européens 
et indigènes confondus dans leurs classes. Tels le 
reorretté M. Belkacem ben Sédira,MM. Brahim benFatah, 
Medjdoub ben Kalafat, Soualah Mohammed, Ammar 
ou Saïd Boulifa, etc. Xe donnent-ils pas, tous, limage 
la plus frappante de la fusion intellectuelle des races? 



LE MOUVEMENT INDIGÈNE 261 

Si le gouvernement, aux différentes époques de l'oc- 
cupation, n'a pas toujours fait ce qu'il fallait pour déve- 
lopper les moyens d'activer l'évolution morale et intel- 
lectuelle des Indigènes, cela tient en grande partie à 
lignorance où l'on était des milieux, des hommes et 
des méthodes à appliquer. Ainsi l'on avait cru bien 
faire en ne donnant, dans les collèges arabes-français 
que l'enseignement dit secondaire spécial, à peine 
supérieur à l'enseignement primaire, ne comportant 
aucune sanction en fin d'études, ne permettant l'obten- 
tion d'aucun diplôme universitaire. Et cela à une époque 
où aucun mérite ne trouvait grâce s'il ne se recomman- 
dait d'un parchemin. 

Il n'en va pas de même aujourd'hui, nos gouvernants 
et en particulier M. Jonnart avec la collaboration 
éclairée de l'autorité académique, s'efforcent, à l'aide 
de programmes mieux compris, de systèmes mieux 
appropriés, de développer la mentalité française chez 
les jeunes générations indigènes. 

Un autre élément puissant de pénétration du monde 
indigène consiste dans le service militaire en commun. 
Dès les commencements de la conquête, les tribus 
soumises furent tenues de fournir, aux colonnes fran- 
çaises, des contingents de cavalerie, des convoyeurs, 
des guides, etc. Aujourd'hui encore, les tribus doivent, 
en vertu de deux arrêtés du 16 septembre 1843 et d'un 
arrêté du il décembre 1872, fournir des contingents 
en cas de guerre. Cette quasi-confraternité d'armes a 
agi sur l'esprit des Indigènes, comme sur l'esprit du 
soldat français; elle a, de part et d'autre, dissipé bien 



262 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE LAFRIQUE 

des préventions. Mais l'intimité est plus complète, et a 
une plus grande portée dans les régiments indigènes. 
Les générations qui ont servi dans les tirailleurs algé- 
riens et les spahis, traités comme les soldats français, 
recevant la même instruction, remplissant les mêmes 
devoirs, soumis à la même discipline, ont gardé de ce 
contact une impression ineffaçable que chaque indi- 
vidu libéré emporte parmi les siens. Le régiment où 
l'Indigène vit et sinstruit à la française, a été et sera, 
après l'école, un des milieux les plus favorables à la 
pénétration morale des Musulmans algériens. 

Aujourd'hui qu'ils peuvent servir dans la marine, 
dans l'artillerie, dans le train des équipages, dans les 
sections dinfirmiers, leur éducation, dans ces milieux 
où l'élément français est dominant, sera plus rapide et 
plus complète. D'ailleurs, on constate un engouement 
de plus en plus prononcé pour le service militaire, et 
les régiments indigènes, ceux de tirailleurs en parti- 
culier, trouvent plus de recrues que le règlement ne 
leur permet d'en recevoir. 

Il ressort avec évidence que la multipHcation des 
écoles universitaires et professionnelles, l'admission 
des Indigènes dans les différentes armes ou services 
militaires, l'extension de la colonisation, les progrès 
de l'industrie, le développement des voies de commu- 
nication, sont autant d'éléments destinés à accélérer 
l'évolution morale et intellectuelle des Arabo-berbères 
algériens ^ 

* Voy. sur rinstruction des Indigènes M. Wahl, L'Algérie, 
1882, p. 2o4-2oo. Cf. Louis Vignon, La France dans l'Afrique du 



LE MOUVEMENT INDIGÈNE 263 

Il est encore d'autres moyens qui, tout en activant 
puissamment le mouvement indigène, seraient la suite 
logique, la conséquence naturelle des efforts tentés 
par le gouvernement jusquà ce jour. Ces moyens ont 
été pratiqués à l'étranger avec succès et ont été préco- 
nisés en France par tous ceux qui ont envisagé le pro- 
blème algérien avec perspicacité et libéralisme. 

Malgré tout ce qui a été fait, malgré les résultats 
acquis, la France — et la colonie, par conséquent — 
a-t-elle tiré de cette masse humaine de quatre millions 
d'individus, de cette force sociale et économique dont 
elle dispose, tout le parti qu'il était possible d'obtenir? 
Non, certainement. On est aisément convaincu, en 
compulsant l'œuvre considérable inspirée par la con- 
quête et ses suites que seuls, ceux qui associaient les 
Indigènes à l'élément européen, pour le développement 
de la colonie, seuls, ceux qui voulaient les civiliser et 
les assimiler : les Bugeaud, les Bedeau, les Lamori- 
cière, les Prosper Enfantin, les Prévost-Paradol, les 
Jules Ferrv, avaient su envisaQ:er toutes les données 
de ce problème complexe. Car l'expérience acquise à 
ce jour prouve par des faits que ces esprits éminents, 
en traçant de la sorte au gouvernement français sa 
mission sociale, économique et humanitaire dans 
IWfrique du Nord, avaient prévu la vérité avec une 
lucidité parfaite. 

Mais, s'il était indispensable de ne pas perdre de vue 
le but à atteindre, il fallait se garder de précipiter les 

No7'd, 1887, p. 272 et suiv.. XUredRamhRud, La France coloiiiale, 
Paris, 1893, p. 105-106; article de M. Pierre Foncin. 



264 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

choses, et laisser au contact des deux peuples, à l'ac- 
tion du temps, le soin de préparer les voies, afin d'ar- 
river, par degrés, au bout de cette entreprise. 

Les tendances actuelles du gouvernement montrent 
que l'heure est arrivée demployer les moyens décisifs ; 
et si l'on songe à pénétrer pacifiquement, par une 
action morale et économique, un pays musulman 
absolument neuf et arriéré comme le Maroc, il est 
urgent et logique de poursuivre cette œuvre éminem- 
ment élevée en Algérie où elle est déjà très avancée. 

Il semble, étant donné l'état actuel de l'évolution des 
Musulmans algériens, qu'il ne serait pas impossible 
dans les grandes cités oii ils vivent presque entière- 
ment sous le régime des lois françaises, de leur 
accorder, avec les ménagements nécessaires, une place 
dans les corps élus, selon le même esprit qui a fait 
octroyer cette faveur aux hommes de couleur de la 
Guadeloupe, de la Martinique, de la Réunion et des 
établissements de l'Inde. Ils auraient des représentants 
avec voix consultative, dans les conseils municipaux, 
les conseils généraux et le conseil supérieur, et ils 
prendraient part à l'élection des sénateurs et des 
députés de l'Algérie . En retour, ils seraient appelés à 
fournir le service militaire dans les corps français oii 
les Indigènes musulmans sont autorisés à contracter 
des engagements volontaires. Cet impôt du sang 
exigé des citadins musulmans ne saurait paraître 
excessif, puisque leurs coreligionnaires des tribus, 
sont tenus de répondre à toutes les réquisitions pour 
le service de guerre, sans compensation. 



LE MOUVEMENT INDIGENE 265 

Ce nouveau traitement comporterait pour nos cita- 
dins musulmans la naturalisation française, et il serait 
opportun d'instituer, à leur intention, la naturalisation 
à deux degrés préconisée depuis longtemps par de 
nombreux écrivains ^ Au premier degré, l'Indigène 
conserverait son statut personnel; il serait électeur 
mais non éligible et n'atteindrait qu'à certains emplois 
subalternes des administrations de l'État. Au deuxième 
degré, il jouirait entièrement des droits de citoyen 
français, perdrait son statut personnel, mais devien- 
drait électeur et éligible et pourrait prétendre à tous 
les grades et emplois des administrations de l'État. 
Ces différentes mesures, avec le temps et le déve- 
loppement de l'instruction française , pourraient 
s'étendre des grandes cités algériennes aux petites 
villes. 

En 1848, les noirs des Antilles et de la Réunion, ori- 
ginaires de l'Afrique, ont été émancipés et sont deve- 
nus, sans transition, citoyens français et électeurs, et 
les Israélites algériens — parmi lesquels beaucoup sont 
d'origine berbère — ont bénéficié de la même mesure 
en 1870. Les uns et les autres, après leur entrée dans 
la famille politique française, ont rapidement évolué, et 
aujourd'hui ils ont, dans les classes élevées de la 
société, des représentants qui font figure de vrais 
Français. 

Les républicains de 1848 et de 1870 se sont honorés 
en appliquant aussi généreusement les idées domi- 

* Voy. M. Wahl, L'Algérie, p. 248. Cf. M. L. Vignon. La France 
dans l'Afrique duNord, p. 288 et suiv. 



266 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

nantes de leur doctrine, et les républicains du xx^ siècle 
s'honoreraient en comblant, en Algérie, une lacune 
que beaucoup de bons esprits considèrent comme 
impolitique et incompatible avec les principes sur les- 
quels repose le régime actuel. 



ILl 



CHAPITRE IV 

L'ÉVOLUTION RELIGIEUSE 

Après avoir lutté les armes à la main contre l'occu- 
pation de leur sol par les Français, les Musulmans 
algériens se sont laissés progressivement pénétrer par 
l'action pacifique et civilisatrice de l'Europe. On doit 
se demander ce qu'a été l'évolution de l'esprit reli- 
gieux de ces populations, dans le cours de ces événe- 
ments. 

Le Musulman, quel qu'il soit, passe, malgré l'histoire, 
malgré les faits, pour fanatique, intolérant et intransi- 
geant, 

La religion musulmane est une barrière infranchis- 
sable toujours debout entre les Musulmans et les 
Chrétiens. 

Le dogme fataliste de l'Islam condamne les peuples 
qui suivent la loi du Koran à l'immobilisme. 

L'Islam est une théocratie qui réunit le pouvoir 
temporel et le pouvoir spirituel ; et la confusion de la 
loi religieuse et de la loi civile condamne les peuples 
musulmans à demeurer en dehors de la civilisation 
moderne. 

Les Confréries religieuses, par leur zèle fanatique, 



268 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

entretiennent chez leurs adeptes la haine des Chrétiens, 
l'espoir de la revanche, le rêve d'un mouvement panis- 
lamique reconstituant la nationalité arabe. 

Il est aisé d'apercevoir l'incompatibilité qui existe 
entre ces opinions et létat desprit actuel des Musul- 
mans en Algérie ; on sent ce qu'il y a d'excessif dans 
ces jugements renouvelés des critiques du moyen âge 
et lintérêt quil y aurait à leur substituer la méthode 
plus moderne, plus rationnelle de l'investigation in 
anima vili, autrement dit de juger des hommes non 
d'après la morale enseignée par leurs livres, mais 
d'après celle qu'ils pratiquent. 

Car c'est dans les textes traduits que se puisent, le 
plus communément, les éléments d'analyse de l'àme 
musulmane ; or, en feuilletant des traductions du 
Koran comme celles de Kasimirski et de La Beaume, 
en invoquant tel ou tel verset, en dehors des lumières 
de l'Histoire et des Commentaires, on aboutit à une 
psychologie religieuse arbitraire, puisqu'on admet que 
tous les actes des Musulmans s'inspirent, à la lettre, 
des versets du Livre. On ne songe pas que les Musul- 
mans eux-mêmes ont tiré de l'interprétation de leurs 
textes, des arguments en faveur des thèses les plus 
contradictoires, sur lesquelles ils sont restés irrécon- 
ciliables. 

« Mon peuple se séparera en soixante-treize sectes », 
avait déclaré Mahomet; et il avait prédit que l'Islam 
n'aurait que trente ans de vie religieuse. Et après les 
trente ans révolus, après l'assassinat des trois kalifes 
légitimes, l'avènement de la monarchie héréditaire, 



L EVOLUTION RELIGIEUSE 269 

dans la personne des Ommiades, emporta pour toujours 
le principe de llmamat électif qui faisait de l'Islam 
une théocratie pure. Dès lors, la politique a eu, sur 
les différentes parties du domaine islamique, les 
influences les plus diverses. C'est ainsi que le régime 
maraboutique a été une phase de l'évolution du 
Maghreb musulman et que le régime de la domination 
française qui lui a succédé en est une autre. 

Les grands dogmes de l'Islam sont : la croyance dans 
l'unité de Dieu et la mission de Mahomet, la résigna- 
tion à la volonté d'Allah et la croyance dans la sanc- 
tion divine. 

Les pratiques essentielles du culte sont : le jeune 
du mois de Ramadhan, les prières journalières, la 
dîme aumonière, la propagande religieuse ou guerre 
sainte et le pèlerinage aux lieux saints. 

Telles sont les bases fondamentales de llslam : pas 
de sacrements, pas de mystères, pas de temples, pas 
de clergé, pas de couvents, pas de moines. La sim- 
plicité de ces principes et des obligations qui en décou- 
lent, la constitution essentiellement laïque de la 
société musulmane, devaient la mettre, plus que toute 
autre,àrabri dune domination cléricale. 11 fallut donc 
des circonstances d'un caractère particulier, pour 
permettre à une caste religieuse, d'exercer sur le 
Maghreb un pouvoir presque absolu. 

Avant d'étudier les personnages qui constituèrent 
cette caste, voyons ce qu'étaient, au point de vue reli- 
gieux, les populations qu'ils gouvernèrent. 

Nous avons vu, dans la partie historique, que les 



270 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l' AFRIQUE 

premières invasions, principalement celles conduites 
par Okba Ibn-Nafà, furent prosélytiques, qu'elles intro- 
duisirent rislam enBerbérie, et que les apôtres arabes, 
en petit nombre vis-à-vis de la population indigène à 
catéchiser, se fondirent rapidement dans le sein de 
cette population. Au xi^ siècle eut lieu la véritable 
invasion qui implanta, dans le Maghreb, l'élément 
asiatique émigré en tribus. Ce ne sont plus des apôtres 
que ces Hilaliens, ce sont des Bédouins qui désolaient 
lEgypte de leurs déprédations peu orthodoxes, et que 
le kalife fatimite El Mostancer lança contre le Maghreb 
dans le double but d'en purger l'Egypte et de punir la 
défection de son vassal, le gouverneur ziride El Moëzz 
Ibn Badis. C'est avec eux que se consommera la véri- 
table fusion des Arabes et des Berbères. 

Dozy ^ dépeint les Bédouins comme le peuple le moins 
inventif, le moins Imaginatif et, par conséquent, le 
moins religieux de la terre. En poésie, il n'a aucun 
goût pour linvention qu'il traite crûment de mensonge, 
et il réserve toute son admiration pour le côté tech- 
nique de la poésie, l'élégance dans la forme et la jus- 
tesse dans l'expression. Aussi, y a-t-il dans la littéra- 
ture arabe une différence considérable entre les 
productions d'origine sémitique et celles d'origine 
aryenne. Le célèbre orientaliste et historien appuie 
ses vues sur les opinions de Caussin de Perceval et de 
Burckhardt et en infère que l'Arabe, de sa nature, 
n'est pas religieux, la religion ayant plus de prise sur 

* Histoire des Musulmans d'Espagne, t. I, p. 42 et suiv. 



L EVOLUTION RELIGIEUSE 271 

l'imagination que sur l'esprit ^ Avec Burckhard, il nous 
montre les Bédouins peu pratiquants et les déclare le 
peuple le plus tolérant de l'Asie. 

Tels étaient les Hilaliens : gens positifs, peu prati- 
quants et qui, en se divisant au service des princes 
berbères, montrèrent qu'ils plaçaient leurs intérêts au- 
dessus du prosélytisme. 

Quant aux Berbères, doués dune grande facilité 
d'assimilation, l'histoire nous les montre, comme Chré- 
tiens, tour à tour orthodoxes, donatistes et ariens ; 
comme Musulmans : chiites, kharédjites etmalékites. 

C'est à la faveur des événements qui ont accom- 
pagné et suivi l'expulsion des Musulmans d'Espagne 
et la chute des dernières dynasties maghrébines, que 
s'est préparé l'avènement des familles religieuses émi- 
grées, pour la plupart, du Maroc. Elles vont jouer dans 
toute la Berbérie un rôle prépondérant et leur influence 
ouvrira une ère de fanatisme religieux qui armera les 
Musulmans contre les Chrétiens, en représailles des 
persécutions de l'Inquisition et des princes espagnols 
qui poursuivaient les Maures et les Juifs jusque sur les 
côtes africaines-. 

L'Afrique du Nord vivra, parla suite, sous une domi- 
nation cléricale analogue à celle de l'Europe méridio- 
nale ; les derniers chrétiens disparaîtront du Maghreb, 
aucune Église n'y demeurera debout. Et quand les 
Turcs amenés par les Barberousse apporteront aux 



* Histoire des Musulmaîis d'Espagne, t. I. p. l'J. 

* Vov. de Mas-Latrie, loc. cit.. p. 404 et suiv. 



272 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

Barbaresques le secours de leurs flottes et de leurs 
connaissances nautiques, la lutte se poursuivra, sur 
mer, avec plus d'ardeur encore et sétendra à toute 
l'Europe maritime. 

L'influence de ces familles religieuses en accentuant 
la fusion de nos Hilaliens plus guerriers qu'apôtres et 
de nos Berbères inconstants, réussit à les unifier, au 
point de vue religieux ; et à part le ^Izab, l'île de Djerba 
et le Djebel Xefoaza en Tripolitaine, où se retrouvent 
des épaves du Karedjisme, toute l'Afrique du Nord, y 
compris les pays noirs, est malekite ou orthodoxe. 
Elles se partagèrent ensuite le pays qu'elles morce- 
lèrent en petites paroisses et en principautés. 

Qu'était cette nouvelle classe dirigeante ? Elle n'était 
pas formée d'une noblesse militaire et d'une noblesse 
religieuse, d'une noblesse d'épée et d'une noblesse 
de robe, comme on a pu le croire. Car les seules 
sources de noblesse musulmane sont Mahomet, ses 
successeurs et les principales familles coreïchites. Les 
Ghérifs ou descendants directs du Prophète ont cons- 
titué, en principe, la première aristocratie musulmane 
reconnue. Dans la suite les familles issues des tribus 
coreïchites purent être considérées comme étant de 
noble origine. Le mélange des races, hors de la pénin- 
sule, en Berbérie particulièrement, n'a laissé subsister 
que le souvenir des origines chérifiennes, plus ou 
moins authentiques. Quant aux DJoiiads, considérés 
comme formant une noblesse militaire, ce ne sont que 
des chérifs qui joignaient la valeur militaire au pres- 
tige de leur lignée. 



l'évolution religieuse 273 

Une noblesse à caractère toujours religieux a été 
constituée, indépendamment des familles chérifiennes, 
par des hommes qui se sont acquis une certaine 
renommée par leurs vertus ou leur savoir, par leurs 
livres ou leur enseignement et qui, morts en odeur de 
sainteté, sont l'objet d'une dévotion spéciale; ces 
saints appelés Marabouts dans l'Afrique du Nord, ont 
fait croire à une noblesse de robe. 

Ce sont ces Chérifs et les Marabouts qui instituèrent 
le régime religieux dans la Berbérie, en fondant des 
écoles philosophiques ou des principautés religieuses, 
ayant pour centre une zaouïa. 

On considère généralement la zaouïa comme une 
école d'initiation aux rites d'une confrérie, un foyer de 
propagande contre l'étranger recevant le mot d'ordre 
de tous les. points du monde musulman, un lieu d'agis- 
sements et d'intrigues contre l'autorité. 

Elles ont pu être tout cela, avec les circonstances; 
mais elles furent surtout des écoles donnant Tinstruc- 
tion aux enfants, des hôtelleries servant de refuge aux 
voyageurs, d'asile aux opprimés ; une maison com- 
mune, un centre paroissial, oii les Marabouts, seuls 
arbitres écoutés dans les querelles interminables que 
les représailles entretenaient et envenimaient sans 
cesse, faisaient de l'arbitrage entre les particuliers et 
les tribus. On y donnait la règle d'une confrérie et, 
quand le cheïkh était un savant, des disciples venus 
de tous les points habitaient la zaouïa ou ses abords et 
écoutaient les leçons du Maître. Dans les unes on 
vivait loin des agitations du monde; dans les autres 

IsiiAEL Hamet. — Les Musulmans français. 18 



274 LES MUSULMANS FRANÇAIS DC NORD DE l'aFRIQUE 

les intérêts politiques, l'extension de l'ordre, la rivalité 
avec les ordres voisins, primaient toutes les préoccu- 
pations des maîtres et des adeptes. 

En somme il n'y eut jamais, entre ces chapelles 
rivales, aucun lien, aucune unité de vues ni de direc- 
tion. Malgré cela, le gouvernement turc, en raison de 
son administration défectueuse, fut impuissant à se 
substituer entièrement au pouvoir religieux. Bien qu'ils 
soient musulmans, les Turcs eurent, peut-être plus que 
les Français à lutter contre l'hostilité des confréries 
religieuses. Les Derkaoua soulevèrent les tribus du 
Beylik d'Oran contre le Bey Hassan et assiégèrent 
même la ville d'Oran. Les Tidjanya, dans le sud du 
Beylik de Titeri leur furent toujours hostiles ; les Han- 
salya furent en lutte constante avec les Beys de Cons- 
tantine, et les troupes turques furent battues à plu- 
sieurs reprises par les Derkaoua de la petite Kabylie. 
A la mort de Sidi Mohammed ben Abderrahmane, le 
fondateur de l'ordre des Rahmanya, des Guechtoula 
(grande Kabylie), ils réussirent par une habile substitu- 
tion, à enterrer le saint à Alger, afin de pouvoir mieux 
surveiller les Khouan de cet ordre, dont ils redoutaient 
les agissements. 

L'attitude des familles religieuses vis-à-vis du gou- 
vernement français a été toute différente, et dès les 
débuts de l'occupation, elles lui offrirent un précieux 
concours. Le chef de la famille maraboutique des 
Mahieddine de Golea, Si El Mobarek, fut nommé agha 
en 1831, en récompense de ses services. 

Au lendemain de la prise de Constantine, les Han- 



l'évolution religieuse 275 

salya se sont offerts spontanément aux Français, et 
leur fidélité ne s'est jamais démentie. 

Les généraux français, et Bugeaud en particulier, 
acceptèrent et utilisèrent les bons offices des Confré- 
ries et des Marabouts. 

C'est le siège mémorable soutenu dans Aïn-Madhi, 
par le chef des Tidjanya, qui ferma l'accès du Sahara 
à lÉmir Abdelkader ; et c'est grâce au Mokaddem de 
cet ordre, à Temacin, que Biskra fut occupée sans 
effusion de sang en 1843. En 1881, un de leurs Mokad- 
dems fut tué aux côtés du colonel Flatters. 

Les Youcefya ont fait acte de soumission et de 
dévouement àla France, à la prise de Tlemcen. Depuis, 
ils ont, à maintes reprises, donné des preuves d'une 
fidélité exemplaire et l'un des leurs, Mohammed oiild 
Si Mohammed ben Miloud, a été assassiné par des 
Chorfa, partisans de Bou-Amama, lors de l'occupation 
d'Aïn-Sefraen 1882. 

Aucours de soulèvements qui furent presque toujours 
localisés dans la zone d'influence d'agitateurs mécon- 
tents ou ambitieux, l'absence de solidarité entre zaouïas 
du même ordre, a montré que le fanatisme religieux 
n'était pas l'origine de ces soulèvements. C'est ainsi 
qu'en 1871, alors que la Kabylie était troublée par une 
insurrection dans laquelle les Rahmanya jouaient un rôle 
prépondérant, le marabout Si Abd Essamad du Djebel 
Bou-Arif (Batna), Mokaddem du même ordre, recueil- 
lait et protégeait des Européens réfugiés dans sa zaouïa^ 

* Rinn, Marabouts et Khonans, p. 17. 



276 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'AFRIQUE 

En 1879, l'Aurès était soulevé par une insurrection 
toute locale et le cheïkh des Kadrya de Menaà, 
Si Mohammed Bel Abbès, témoigna dans ces circons- 
tances d'un dévouement à toute épreuve ; son fils fut 
tué en combattant dans les rangs des Français. 

Ces mêmes Kadrya donnèrent au gouvernement, 
pourTextension dansle Sahara, à Ouarglaeta El-Oued, 
le concours de leur grande influence. Leur Xaïb, Si 
Mohammed ben Taïeb, devenu grand maître de l'ordre, 
sest fait bravement tuer à notre service, au combat de 
Charouin, le 2 mars 1901. 

Les zianya de Kenadsa ont offert leurs services au 
général de Wimpffen quand il se porta en 1870 avec 
sa colonne à Aïn-Chaïr. Depuis que les Français ont 
installé des postes militaires jusqu'aux abo)-ds de la 
zaouïa et qu'ils y ont amené une ligne de chemin de 
fer, ils ont eu l'occasion d'éprouver maintes fois le 
dévouement de la maison de Kenadsa. 

Enfin, la zaouïa de Kerzaz, dans l'Oued Saoura 
(Sahara oranais), ne cesse depuis 1881 de prêter son 
concours à la France, et ce concours est devenu plus 
effectif et plus précieux depuis l'occupation des oasis 
sahariennes en 1900-1901. 

L'ordre des Taïbya est largement représenté en 
Algérie; son chef, le Chérif d'Ouazzan après avoir 
demandé la naturalisation française qui n'a pu lui être 
octroyée, est devenu protégé français et a rendu des 
services signalés. Il est mort à la suite d'un pénible 
voyage dans les oasis du Gourara, qu'il fit pour le 
compte du gouvernement français en 1892. 



I 



LEVOLUTJON RELIGIEUSE 2/7 

En somme la France n'a eu qu'à se louer des ser- 
vices de la plupart des confréries et des familles reli- 
gieuses. Quelques-unes d'entre elles, soit dans l'espoir 
de maintenir lintégrité de leur prestige, soit par ambi- 
tion politique, soit par dépit, tentèrent de faire de l'op- 
position. L'Emir, au nom des Kadrya, Bou-Màza, au 
nom des Taïbya, Bou-Baghla, au nom des Rahmanya, 
étaient des m.okaddems qui rêvèrent la souveraineté 
politique, ou la fondation d'un ordre nouveau. Quant 
aux Oulad Sidi-Cheïkh, leurs alternatives de dévoue- 
ment et dhostilité eurent leur source dans des faits 
d'ordre politique, tenant aux rivalités qui déchiraient 
le sein de cette famille. Depuis vingt ans, ils sont ral- 
liés définitivement sur des bases qui assurent leur 
attachement. 

Les castes religieuses, en se mettant au service de 
la France, l'ont aidée puissamment, on peut le dire, 
avec les Irihus 77iakhzen, k établir sa domination; et 
elles l'aident à la maintenir en occupant des fonctions 
administratives. Elles ont dû, de ce fait, abdiquer leur 
caractère essentiellement religieux, et ont, en tout cas, 
influencé la masse des adeptes par leur exemple. 

De son côté, le gouvernement, avec ses institutions 
et ses rouages administratifs, s'est entièrement subs- 
titué, au point de vue politique, aux influences locales. 
Il a, d'autre part, émancipé les Indigènes de la tutelle 
cléricale maraboutique en s'emparant des édifices 
consacrés au culte et de ceux qui avaient un caractère 
religieux, ainsi que des biens haboiis qui y étaient 
affectés. Car, en prenant à sa charge l'entretien de ces 



278 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

édifices et du personnel qui y est attaché, aux lieu et 
place des fidèles, il a rangé sous sa main tout ce qui 
touche au culte, à la justice et à l'instruction 
publique. 

Les cheïkhs et la masse des Indigènes en ont pris 
très facilement leur parti et les jeunes générations, 
grandies dans le nouvel état de choses, trouvent toute 
naturelle la subordination des ordres religieux au gou- 
vernement. 

Il est difficile d'admettre que, l'accord n'ayant pu se 
faire « contre l'ennemi commun )> entre les confréries, 
dans les graves circonstances qui ont accompagné la 
conquête française, cet accord puisse se faire dans les 
circonstances actuelles. En effet, il suffit d'observer ce 
qui sest passé, dans les familles religieuses et les 
populations, jusqu'à ce jour, pour s'en convaincre. 

L'ordre des Rahmanya était tout-puissant en Kabylie, 
sous les Turcs, et il prit une grande part au soulève- 
ment qu'y fomenta Mokrani en 1871. Or il a périclité 
rapidement, après l'internement de son grand maître 
en Nouvelle-Calédonie. Alors que ses épreuves auraient 
dû le sanctifier aux yeux des fidèles, ses mokaddems 
se sont séparés à la tête de petites clientèles, et les 
descendants du grand maître de l'ordre et de ses véri- 
tables chefs spirituels vivent en Kabylie, près de la 
zaouïa mère, sans aucun prestige ^ 

Ils avaient une zaouïa à El-Bordj dans les Zibans ; lors 
de la prise de Biskra, son cheïkh, Mostefa ben 

* MM. 0. Depont et X. Coppolani, Les Confréries religieuses 
musulmanes, p. 383. 



l'évolution religieuse 279 

Azzouz émigra en Tunisie, et ses mokaddems en ont 
profité pour créer de petits ordres secondaires. 11 en 
est de même de Tordre des Chadelya qui, en Algérie, 
s'est émietté et dispersé aux mains de mokaddems et 
de simples tolba sans instruction ^ 

Le grand chérif d'Ouazzan faisait ses tournées, en 
Algérie, vêtu en général de division; il avait épousé 
une dame anglaise dont il eut deux fils. L'un d'eux. Si 
Mouley-Ali, a été élevé au lycée d'Alger et à Saint-Cyr, 
et il a servi pendant quelques années au 2^ chasseurs 
d'Afrique. Sa mère, la chérifa dOuazzan, venait autre- 
fois, vêtue à l'européenne, faire des quêtes religieuses 
en Algérie, sans choquer les Musulmans. M. Le Chàte- 
lier dit que le chérif d'Ouazzan a était, au Maroc, le 
partisan le plus puissant et le plus actif de la civilisa- 
tion européenne- ». Un commencement de désagréga- 
tion dans l'ordre des Taïbya commence à se mani- 
fester en Algérie^. 

C'est à la jalousie excitée chez les ennemis de Si 
Ahmed Tedjini, par les titres qu'il se créait à l'amitié 
des Français et par son prestige grandissant chez les 
Indigènes, qu'il dut d'être interné à Alger en 1869 
et à Bordeaux en 1870. Il épousa, dans cette ville, 
M^^^ Aurélie Picard, au profit de qui il répudia ses autres 
épouses. Cette dame a pris, par son intelligence, une 
certaine influence dans la zaouïa et elle jouit d'une 
grande notoriété, chez les Indigènes, sous le nom de 

* Depont et Coppolani, op. cit. 
■ Ibul., p. 107. 
3 Ibid., p. 487. 



280 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

^|me Aurélie. A la mort de son mari, elle a épousé son 
successeur Si El Bachir frère cadet du défunt. La zaouïa, 
sise à Kourdane, à 70 kilomètres de Laghouat, est une 
très belle maison bâtie à l'européenne, entourée d'om- 
brages et de jardins très bien cultivés, grâce à l'activité 
de M"'® Aurélie, qui vient d'ailleurs de recevoir la déco- 
ration du Mérite agricole. 

L'agha du Djebel-Amour, Si Hamza ben Bou Bekeur, 
le chef religieux de la famille des Oulad Sidi Cheïkh, 
est marié à M^'^ Marguerite Ferret, la fille d'un chef de 
bataillon d'infanterie en retraite, et n"a pas d'autre 
épouse. Son oncle, le bach-agha SiEddine ben Hamza, 
de Géryville, est marié à laiille du colonel Ben Daoud. 

On attribue aux Senoussya des projets grandioses, 
on les accuse de haine irréductible à l'égard des nations 
chrétiennes et on leur prête cette utopie, ce rêve 
insensé de coaliser toutes les forces islamiques pour 
faire revivre l'Empire arabe sur les bases de la pureté 
primitive. Poursuivi par la haine des Turcs, pressé de 
toutes parts, par la pénétration européenne, le chef 
actuel des Senoussya ne cesse d'émigrer, et dans son 
exode interminable, il ne trouve d'autre refuge à son 
prestige, d'autre champ à sa propagande, que les pays 
du fétichisme nègre. L'ordre est à peu près inconnu 
des Algériens; il n'a, dans le propre pays de son fon- 
dateur, la commune mixte de l'Hillil (Oran), qu'une 
zaouïa dont le cheïkh. Si Ahmed Ould Cheïkh Charef 
(Tekouk), est un grand agriculteur entièrement rallié à 
la cause française, et qui entretient avec les colons 
européens, ses voisins, les relations les plus cordiales. 



L EVOLUTION RELIGIEUSE 281 

(Voir ci-dessus, page 162, sur ce personnage, la notice 
extraite des Archives de la préfecture d'Oran.) 

El Hadj Ali ben Hamlaoui ben Khalifa, mokaddem 
des Rahmanya à Chàteaudun-du-Rumel (Constantine), 
jouit de la sympathie générale des Européens, à qui il 
ne ménage jamais son appui financier, tandis quil 
seconde activement l'administration. 

Si Mohammed Belkacem, Gheïkh de la Zaouïa d'El 
Hamel (Bou Saàda), est mort en 1878, laissant le sou- 
venir d'un homme loyal, droit, franchement rallié à la 
cause française, pour laquelle il avait lutté avec un 
zèle, dont ses chefs se louaient hautement. 

Les Youcefya, représentés à Aïn-Sefra par Tagha Si 
Moule}', continuent les traditions de la famille; leur 
dévouement et leurs services sont très avantageuse- 
ment appréciés de l'autorité locale. 

Enfin le chef de la zaouïa des Hansalya de Ghellaba 
(Gonstantine) sert fidèlement, comme adjoint indigène 
de la commune de Rouffach. 

A Tlemcen, le mokaddem des Kadrya ayant abusé 
de la confiance des Khouan, ceux-ci se sont constitués 
en (( Société civile de Sidi Abdelkader el Djilani », 
selon les règles imposées par la loi française sur les 
sociétés. 

Enfin, dans toute lAlgérie, surtout en territoire civil, 
les zaouïas sont étroitement surveillées et les quêtes 
religieuses ne sont tolérées ou autorisées qu'à de rares 
exceptions, sinon entièrement prohibées. Les Indigènes 
se détachent d'une institution devenue caduque et 
impuissante, et les cheikhs demandent à l'agriculture, 



282 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

au commerce, à l'industrie, aux fonctions administra- 
tives, ce que les adeptes ne leur fournissent plus. 

Ce qui a pu faire croire au mysticisme et à l'exalta- 
tion religieuse des Indigènes algériens, c'est le rituel 
extraordinairement chargé des congrégations. La raison 
en est qu'elles avaient dû, et pour se différencier entre 
elles, et pour en imposer aux fidèles, suppléer à ce 
principe que « la foi sauve sans les bonnes œuvres », 
par celui qui n'admet le salut que par des pratiques de 
dévotion spéciales, par des oraisons nombreuses ou 
des litanies privilégiées. 

Les cheïkhs étant débordés par les exigences d'une 
vie nouvelle, la discipline qu'ils imposaient s'est relâ- 
chée, et la foule des adeptes, non moins débordés par 
la vie nouvelle, en sont facilement revenus à Tancien 
et commode principe de « la foi qui sauve sans les 
bonnes œuvres )). C'est ainsi que nos Arabo-Berbères 
se contentent de pratiquer le jeune du mois de 
Ramadhan et la charité, dont l'hospitalité est la forme 
la plus habituelle. Encore faut-il ajouter que dans les 
villes, le mois de Ramadhan est une époque de liesse 
nocturne, avec soirées musicales, luxe de pâtisseries 
et de cuisine recherchées. La majeure partie des Indi- 
gènes ne prient jamais et rien n'est plus éloigné de 
leurs préoccupations et plus étrangère leurs entretiens 
que les problèmes du spiritualisme. Il est d'ailleurs de 
mauvais goût de discourir sur ces sujets que les textes 
sacrés, pas plus que les philosophes, n'ont éclaircis. 

Leurs besoins religieux sont en rapport avec leur 
rehgion simple et des moins tyranniques ; et en fait, si 



I 



l'évolution religieuse 283 

l'on compare le groupe musulman aux autres groupes 
de la colonie : Espagnols, Italiens, Israélites, Maltais, 
on est amené à constater qu'il n'est pas le moins libre 
de préjugés religieux, de cléricalisme et d'intransi- 
geance. 

Le nouvel état de choses créé par l'influence fran- 
çaise a naturellement modifié les relations de la masse 
indigène et des familles religieuses. La population 
musulmane est devenue une société laïque, et ses 
anciens maîtres spirituels et politiques ou leurs des- 
cendants n'exercent plus sur elle qu'une influence éloi- 
gnée. Entre ces deux éléments, la situation est deve- 
nue délicate ; la masse conserve, à l'ancienne classe 
dirigeante, une certaine déférence, en souvenir des 
services réels qu'elle lui a rendus, dans des temps 
difficiles et des vertus dont elle a souvent fait preuve ; 
mais comme cette classe est déchue du pouvoir, la 
déférence du peuple s'exerce librement, et le plus 
souvent platoniquement. Quant aux grandes familles, 
celles qui le peuvent encore s'efforcent, alin de con- 
server une part de leur ancienne considération, de 
flatter la masse du peuple et de lui rendre plus de 
services parfois qu'elles n'en reçoivent: aide finan- 
cière en cas de disette ou de procès, hospitalité, inter- 
vention bienveillante auprès des différents agents de 
l'autorité, etc. Cependant, il n'est pas un marabout ou 
chef de Confrérie qui ne trouve, dans la faveur de 
l'administration française, un sérieux élément de con- 
sidération auprès de ses propres adeptes. 

Quelle importance a aujourd'hui la zaouïa ou 



284 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

({ guithna » de Si Mahieddine, le père de l'Émir Abdel- 
kader ? Son souvenir n*a été sauvé de l'oubli général 
que par le nom de « Guethna » donné à la station du 
chemin de fer de l'État dArzew Béni Ounif. 

Les fils de l'ex-agha El Hadj Kaddour ben Sahraoui, 
ancien chef de la famille maraboutiquc des Oulad 
Sidi-Khaled de Tiaret, qui nont plus la confiance du 
gouvernement, périclitent sans crédit et ont vu se 
fondre leur grosse fortune, pour avoir persisté dans les 
anciennes traditions. Il en est de même de la grande 
famille des Oulad-Eddine du Djebel-Amour, chez qui 
les fonctions d'agha ont cessé de se transmettre, et 
dont la fortune est aujourdhui à peu près anéantie. 
Sur le territoire de la tribu des Oulad Aziz qui faisait 
partie de l'ancien Aghalik de Tiaret, a été créé, il y a 
six ou sept ans, le village de colonisation de Trézel. 
Le kaïd Belkheïr, de cette tribu, a cessé, avec les 
siens, d'être grand nomade ; il s'est adonné à l'agricul- 
ture, il possède une maison dans le village et a placé 
son lils au lycée dOran. 

La famille des Mokrani est sans influence dans son 
pays d'origine, et un des membres de cette famille sert 
comme lieutenant au 4^ spahis en Tunisie. 

Un petit-fils de l'Émir Abdelkader, M. Khaled Bel 
Hachemi, est lieutenant au 1" spahis, et il a de nom- 
breux cousins dans la région de Mascara dont la situa- 
tion sociale ne rappelle en rien le prestige de l'aïeul. 

Dans les premières années de la conquête, Si 
Mohammed ben Brahim, de Sidi Bel-Abbès, était 
mokaddem des Derkaoua. Il résista aux notables 



L ÉVOLUTION RELIGIEUSE 285 

Hachem de Mascara, Flitta de la Mina et Harrar de 
Tiaret, qui voulaient se servir de sa grande autorité 
pour grouper les populations autour d'eux. Il refusa 
de même son concours à lÉmir; celui-ci jaloux de 
l'ascendant moral qu'il exerçait sur les tribus, tenta de 
le faire enlever et réussit, dit-on, aie faire empoisonner. 

Le fils de ce mokaddem, M. El Hachemi ben Brahim 
avait étudié au collège arabe d'Alger et à l'École de 
cavalerie de Saumur; il est mort comme lieutenant au 
il" spahis et chevalier de la Légion d'honneur. Il se 
faisait remarquer par son savoir professionnel et la 
dignité de ses mœurs ; mais ni lui, ni les autres mem- 
bres de sa famille n'ont hérité de l'influence du mokad- 
dem Si Mohammed ben Brahim. 

Le scepticisme européen n'est pas sans influence sur 
les Musulmans algériens qui, s'ils ont gardé quelque 
attachement à la forme extérieure du culte, ignorent 
généralement les déviations maladives du sentiment 
religieux. Ils ne renoncent pas à leur religion, mais 
ne songent plus du tout à convertir ceux qui ne la pra- 
tiquent pas; ils ont à cœur de la conférer à leurs 
enfants, mais ne s'inquiètent pas du salut de leurs 
propres frères ; ce n'est pas de l'incroyance, ce n'est 
pas encore de la libre pensée, mais c'est de la tiédeur. 

M. Le Ghâtelier^ dit que, dans les villes algériennes, 
les Musulmans non pratiquants et non croyants vont 
en augmentant, tandis que M. H. de Gastries- tout en 

* Le Chàtelier. L'Islam au XIX^ siècle. 



286 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

admettant que les pratiques sont négligées, affirme que 
le Musulman ne peut pas devenir libre penseur. Or, 
des Musulmans indépendants, sceptiques, libres pen- 
seurs, il y en a eu, il y en a, il y en aura toujours, et 
le scepticisme qui déborde de l'Europe ne pourra qu'en 
augmenter le nombre. 

Dans certains milieux indigènes, les préventions 
contre le costume européen s'effacent ou ont disparu ; 
riiabitude ou la commodité font que, dans la même 
famille, les uns ont conservé le costume indigène, alors 
que les autres ont adopté les vêtements européens. 
Cette question du costume n"a d'ailleurs qu'une impor- 
tance secondaire ; beaucoup de Français ne sont empê- 
chés que par la tyrannie de la mode de revêtir le cos- 
tume indigène, si conforme à l'hygiène des pays secs. 
Et puis, enfin, les étrangers européens non naturalisés 
qui habitent la colonie et sont vêtus comme les Fran- 
çais, sont incontestablement moins Français de cœur 
et de sentiment que la généralité des Indigènes. 

L'obligation à laquelle se croyait tenu naguère tout 
Musulman de faire la police religieuse est presque 
oubliée de tous ; ceux qui mangent et boivent publi- 
quement, en temps de jeûne, ne sont plus hués par la 
foule, ni maltraités par elle. On porte les cheveux 
longs, on se rase la barbe, on se coiffe indifféremment 
du chapeau ou de la calotte rouge, sans offusquer per- 
sonne, et les non-Musulmans entrent librement dans 
les mosquées. 

Les écoles françaises sont fréquentées sans aucun 
souci de l'instruction religieuse ; il est d'ailleurs notoire 



l'évolution religieuse 287 

que les Indigènes qui font des études françaises sui- 
vies sont très ignorants de la littérature arabe et de 
ses monuments, par la raison que l'instruction fran- 
çaise est exclusive de toute autre instruction. 

L usage du vin, des liqueurs fortes, celui de la chair 
du porc et de la viande des animaux non égorgés selon 
le rite musulman se sont répandus et ne sont plus ni 
dénoncés, ni réprouvés. La photographie qu'une inter- 
prétation étroite, sinon une vaine crainte superstitieuse 
d'envoûtement, ou autres maléfices, faisait éviter avec 
soin autrefois, est pratiquée partout. Les appréhensions 
contre les médecins et les drogues pharmaceutiques 
des Européens ont entièrement disparu ; les médecins 
sont appelés dans l'intérieur même des familles, auprès 
des femmes et des enfants, et y ont supplanté les tolba 
charlatans. 

L'ardeur des Indigènes à obtenir, aujourd'hui, des 
décorations françaises, rappelait à feu le bach-agha 
de Frenda, Si Ahmed Ould Kadi, des mœurs disparues; 
et il racontait plaisamment que dans les premières 
•années de la conquête, les chefs indigènes convoqués 
par les autorités françaises mettaient leurs décorations 
avant l'entrevue et les enlevaient dès qu'elle était ter- 
minée. 

Un Français, professeur d'arabe, voyageant autrefois 
dans le Bach-Aghalik de Frenda, pendant ses vacances, 
s'avisa de demander à l'un des fils de Si Ahmed Ould 
Kadi, qui l'accompagnait, s'il s'acquittait de ses prières 
journalières. Le jeune homme crut ne pas se compro- 
mettre en répondant affirmativement. Il racontait plus 



288 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'AFRIQUE 

tard, en riant, son embarras quand le professeur lui 
demanda combien de génuflexions comportait la prière 
de l'aurore, et sa surprise quand le professeur lui 
indiqua les rites de chacune des cinq prières. 

Dans les grandes villes, autrefois, certains cafés 
maures étaient des lieux de réunion où les jeunes gens 
et les hommes d'âge mûr, de la bonne société, se ren- 
contraient : la parole autorisée par l'âge, le savoir et 
l'expérience, y était considérée et écoutée. Ces cafés 
ont disparu, et les cafés maures d'aujourd'hui sont, 
pour la plupart, des lieux de repos pour le prolétariat 
indigène, ou même des hôtelleries où se réfugie la lie 
de la population. Les Indigènes de la bonne société 
et surtout ceux qui entendent le français, fréquentent 
les cafés européens, les concerts et même le théâtre. 

On pouvait voir, il y a quelques années, les fds des 
marabouts de Sidi-Amar, enterrés près du village de 
Frenda, garder les troupeaux de porcs d'un colon fran- 
çais, aux abords des mausolées de leurs ancêtres; 
seuls les Européens en marquaient quelque étonne- 
ment. 

Un Indigène originaire de Stitten (Géry ville"), Taïeb 
ben Tlidjane, venu jeune à Frenda, avait été pendant 
plusieurs années domestique du rabbin ; par son tra- 
vail, il parvint à une certaine aisance, devint notable 
commerçant et créa une exploitation agricole qui fit de 
lui le premier colon du pays. Il fut fait chevalier du 
Mérite agricole et obtint la naturalisation française. Il 
est mort entouré de la considération de tous les 
Musulmans. 



I 



L ÉVOLUTION RELIGIEU^E 289 

Un seul groupe musulman en Algérie est réfractaire 
à toute pénétration européenne ; et, à ce titre, il est 
intéressant de le comparer au reste des Musulmans de 
la colonie. C'est le groupe des Mozabites, fort de 
40 000 âmes environ, et dont le quart, déjà sous les 
Turcs, émigrait dans les villes du Tell. La société 
mozabite est essentiellement cléricale; la subordina- 
tion de l'élément laïque à lélément religieux y est 
absolue. L'occupation française du Mzab, en 1882, a 
bien affranchi les laïques, mais elle n'a rien changé 
aux mœurs des Mozabites. 

Ils n'ont ni saints, ni marabouts et n'ont aucun rap- 
port avec les confréries religieuses; mais leur disci- 
pline est tellement rigide, que tous, même ceux qui 
habitent depuis longtemps les villes algériennes, s'abs- 
tiennent rigoureusement du chant, de la danse, du jeu, 
de la musique, du tabac et de la fréquentation des 
cafés indigènes ou européens. Ils observent à la lettre 
leur loi qui défend de boire et de manger avec des 
étrangers à leur secte. Ils n'ont pas changé un détail 
de leur costume, ils ne fréquentent pas les écoles fran- 
çaises et on n'en voit aucun rechercher des fonctions de 
l'État, ou collaborer, dans une branche du commerce, 
de l'industrie ou de l'agriculture, avec des Européens. 

Et cependant ces protestants de l'Islam sont sortis 
de l'orthodoxie en niant l'origine divine du Koran et 
son immuabilité, en prêchant la théorie du libre 
arbitre, et en admettant le droit d examen ^ 

' Voy. sur les Mozabites : Baron H. Aucapitaine, Les Beni-Mezab 

Umael Hamet. - Les Musulniaus français. 19 



290 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

C'est une preuve nouvelle de la nécessité qu il y a 
en matière religieuse, de juger les hommes non par les 
vertus qui leur sont enseignées, mais par celles qu'ils 
pratiquent. 



Paris, 1868 ; d'après Sale, Observations critiques et historiques 
sur le Maliométisrne, p. 448 ; et Tornaiiw, Le Droit musulman 
exposé d'après les sources. Trad. Eschbach. 



2/^! 



CHAPITRE V 

LES AFRICAINS DE LAYENIR 

L'histoire nous montre les peuplades berbères s'in- 
fusantle sang de tous leurs vainqueurs : Carthaginois, 
Romains, Vandales et Bysantins, changeant avec eux 
de religion, de civilisation et de mœurs, mais persis- 
tantes comme élément dominant de population. Péné- 
trés et influencés plus largement qu'ils ne le furent 
jamais, par les Arabes qui leur imposent partout leur 
religion, leur langue et leurs mœurs, les Berbères se 
comportent avec eux comme avec les autres conqué- 
rants. Cependant ils font plus encore : après avoir 
absorbé les tribus sorties de la péninsule arabique, ils 
fondent des dynasties et accaparent le gouvernement 
du Maghreb et de l'Espagne. 

Lorsque les dernières de ces dynasties disparaissent 
et que les Musulmans d'Espagne repassent le détroit 
de Gibraltar, tous les éléments de population en con- 
tact sur le sol africain continuent de fusionner; les 
traditions se perdent, les généalogies s'oublient, il ne 
reste plus que des Musulmans, sans distinction d'ori- 
gine, et les castes religieuses achèvent de les con- 
fondre en les fusionnant tous dans le rite malékite. 

Sous le gouvernement des Turcs, le pays s'était 



292 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE LAFRIQUE 

divisé en deux zones, celle où ils dominaient et celle 
qui obéissait aux familles religieuses ; quand le der- 
nier Dey a été renversé, tribus makhzen, tribus raïas, 
groupes maraboutiques indépendants, se trouvèrent 
abandonnés à eux-mêmes. Conduits par les chefs qui 
prirent leur tète, ces groupes tentèrent de lutter pour 
l'indépendance de leur sol ; et avec ces mêmes chefs, 
ils s'inclinèrent devant la force des armes. L'expérience, 
en leur montrant le vainqueur généreux et juste dans 
la paix, autant que redoutable sous les armes, leur a 
enseigné, ainsi qu'à leurs classes dirigeantes, une 
autre conduite vis-à-vis de ce vainqueur. 

Jusqu'alors la civilisation avait été, dans l'Afrique 
du Nord, environnée par la barbarie, et ses vicissitudes 
avaient eu, avec la nature du sol, un rapport étroit. 
Plus on s'éloigne de la côte vers le sud, plus le pays 
est pauvre, et, dans les immensités sahariennes, on ne 
rencontre que de petits groupes d'hommes vivant 
misérablement. Forcément la civilisation, avec les 
moyens limités dont elle disposait aux siècles passés, 
devait s'arrêter au seuil de ces solitudes, et forcément 
les Indigènes de ces pays restaient barbares et adonnés 
au brigandage. Aussi les hordes sahariennes, malgré 
leur infériorité numérique, étaient-elles toujours prêtes 
à se jeter sur le nord oij elles semaient le désordre et 
la ruine. 

Mais on peut prévoir que le sud sera désormais 
contenu, qu'il n'aura plus la volonté ni les moyens de 
troubler le nord de la colonie, parce que la France 
s'est étendue progressivement dans le Sahara, chaque 



LES AFRICAINS DE L AVENIR 203 

étape ouvrant une zone nouvelle à la colonisation et à 
la vie économique européenne, chaque pas en avant 
étant un nouveau gage de paix et de sécurité pour le 
nord. Si les Romains ont réussi, dans un temps évalué 
à un siècle et demi, à gagner à leur civilisation les 
classes élevées de la population indigène, alors à 
demi barbare, l'œuvre française, avec les moyens 
supérieurs de pénétration dont elle dispose, sur des 
populations qui ont un passé brillant, doit y parvenir 
plus sûrement. 

Tous les groupements indigènes dont se composait 
le pays, après la chute des Turcs, se sont ralliés à la 
France, les uns après les autres ; les familles reli- 
gieuses ont donné l'exemple, et il faut considérer que 
si certaines d'entre elles eurent quelque peine à s'y 
résoudre, c'est qu'il s'agissait, pour ces familles, 
d'abdiquer le pouvoir absolu qu'elles tenaient de leurs 
ancêtres. Mais ce sacrifice, aussi dur qu'il pût être, 
malgré les regrets et les retours offensifs auxquels il a 
pu donner lieu, est aujourd'hui entièrement accompli 
et accepté. Le régime des institutions françaises a tout 
confondu : Arabes, Berbères, Turcs, Nègres, Grena- 
dins, tribus makkzen, tribus raïas, clientèle marabou- 
tique. Tous se mêlent et se confondent, sous le titre 
de sujets français, dans les villes anciennes et nou- 
velles, dans les villages de colonisation, dans les 
tribus autrefois errantes, aujourd'hui fixées au sol cul- 
tivé ; et dans cet ensemble, un seul élément demeure 
dominant, comme race, ainsi qu'il le fut toujours, c'est 
l'élément berbère. 



294 LES MrSULMAN> FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

Comment se comporte cette société indigène, 
naguère musulmane de structure et reposant entière- 
ment sur les institutions de la civilisation islamique? 
Succombe-t-elle, comme race, au contact d'un peuple 
de haute civilisation ? Sera-t-elle, sur le terrain écono- 
mique, fatalement épuisée et ruinée ? A cela les faits 
répondent négativement. 

La civilisation a apporté aux Indigènes la possibilité 
de réaliser ce qu'ils pouvaient souhaiter le plus ardem- 
ment : la sécurité, alors qu'ils étaient sans cesse 
menacés dans leur existence, l'ordre, alors qu'ils 
vivaient dans une perpétuelle anarchie, la justice alors 
qu'ils étaient spoliés dans tout ce que l'homme a de 
plus cher, la liberté enfin, alors qu'ils vivaient plies 
sous le joug de l'arbitraire. Qu'ils fussent raïas des 
Turcs ou clients des Zaouïas, ils souffraient des pires 
abus. La conquête française les a émancipés, et s'ils 
n'en ont pas eu la notion immédiate, le temps et l'ex- 
périence les ont aujourd'hui édifiés. 

Ils ne cultivaient pas pour eux, mais pour la zaouïa, 
pour le Beylik, ou pour les bandits du çoff ennemi; 
ils préféraient le fusil à la charrue et la vie pastorale à 
l'agriculture. Aujourd'hui, dans les pays de colonisa- 
tion ils n'ont plus d'armes, pas de grands troupeaux, 
et les chevaux sont devenus le luxe de quelques 
familles riches. 

Le commerce, entravé autrefois par l'insécurité, se 
bornait à quelques échanges de produits du pays. 
Aujourd'hui les Indigènes produisent énormément 
pour l'Europe et lui empruntent encore plus. Ils sont 



LES AFRICAINS DE L AVENIR 295 

en contact avec l'industrie européenne et y collabo- 
rent ; beaucoup arrivent par le travail à laisance et à 
la fortune, mais tous comprennent que Tinstruction 
française est un moyen supérieur de rapprochement 
et constitue l'élément de succès par excellence, dans 
leurs rapports avec l'Europe civilisée ; aussi tendent- 
ils à la faire donner aux enfants et cette tendance 
devient-elle chaque jour plus marquée. 

De quelle utilité pouvait être jadis la culture intellec- 
tuelle? Manier un fusil ou un cheval, conduire la 
charrue ou les troupeaux, avait beaucoup plus d'in- 
térêt, pour qui n'était pas destiné à la zaouïa. Aujour- 
d'hui, de quelle utilité pourrait être le maniement du 
fusil ou du cheval de guerre dans une commune de 
plein exercice ? Parler le français, l'écrire, sont les 
véritables armes de l'agriculteur, du commerçant, de 
l'industriel en contact ou en collaboration avec l'Euro- 
péen. 

Quelles sont les forces qui sollicitent les Indigènes ? 
La religion, dira-t-on, les marabouts, les cheïkhs 
ou mokaddems des confréries. La religion est peu exi- 
geante, et il est reconnu que la flexibilité du dogme 
musulman lui a permis de s'incorporer des élé- 
ments étrangers. Quant aux personnages religieux, 
ils entraînent beaucoup plus leurs coreligionnaires à 
leur suite, par la force toute puissante de l'exemple, 
vers la civilisation, qu'ils ne les entraînent en sens 
contraire. Leur influence d'ailleurs et leur pouvoir ont 
singulièrement périclité, et puis enfln une observation 
attentive de la vie intime des Musulmans algériens a, 



296 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

aujourd'hui, fait justice de l'exagération avec laquelle 
on envisageait ce pouvoir et cette influence des restes 
de l'ancienne caste religieuse. 

La plus forte attraction qui s'exerce sur l'Indigène 
est donc dans un sens différent, c'est-à-dire du côté 
de la civilisation. A la vérité, il est accaparé lentement, 
mais sûrement, parla vie européenne qui le transforme, 
soit en le contraignant à son insu, soit en soumettant 
son intelligence à des raisonnements décisifs; les plus 
intelligents, parmi les Musulmans les plus indépen- 
dants, les plus hardis font les premiers pas, et leurs 
succès entraînent les autres. L'extension de la civili- 
sation européenne se poursuivant avec une rapidité 
et un succès attesté par les faits, le mouvement indi- 
gène qui en est la suite ne peut faire autrement que de 
s'accentuer de jour en jour, au sein des jeunes généra- 
tions. 

c( Mépriser l'argent et vivre au jour le jour de butin 
conquis par sa valeur, après avoir répandu son patri- 
moine en bienfaits, tel est Tidéal du chevalier arabe », 
dit Caussin de Percevais et cet idéal ne survit encore, 
en Algérie, que chez quelques grandes familles qui 
ont le tort, sous un régime nouveau, de rester fidèles 
aux traditions d'un monde qui disparaît. C'est ainsi 
que nous voyons s'évanouir de grandes fortunes et 
disparaître de nobles familles, tandis que des hommes 
sortis du peuple s'élèvent par le travail et les méthodes 
modernes. 

* Cité par Dozy, op., t. I, p. 7. 



LES AFRICAINS DE L AVENIR 297 

D'une façon analogue à l'évolution qui s'effectue 
actuellement en Europe, « c'est une aristocratie d'ar- 
gent^ » qui sortira de la société africaine. Les 
familles acquises au nouvel état de choses, qui par- 
viendront à laisance et à la fortune, acquerront une 
place élevée dans la société démocratique française, 
et fatalement achèveront de disparaître les anciennes 
classes du monde indigène. Marabouts fils de chefs, 
hommes du peuple, métis, hommes de couleur, tous 
devront lutter avec les seules armes que donnent lin- 
telligence, le savoir, l'initiative et le travail. Seuls les 
mieux armés parviendront à légalité sociale avec les 
Européens par la fortune et la culture intellectuelle; 
c'est ainsi que les uns et les autres seront amenés à 
réaliser des rapprochements intimes et durables, 
comme ceux dont il a été question plus liaut. 

Ces phénomènes sont donc déjà appréciables dans 
les milieux indigènes directement influencés par les 
idées égalitaires et démocratiques françaises, et oi^i le 
goût du travail et de l'épargne a remplacé l'amour de 
la guerre et des aventures. Nos Indigènes, d'ailleurs, 
sont, plus qu'on ne le pense généralement, accessibles 
aux idées libérales et, au point de vue politique, ils 
ont suivi l'évolution des Français, sans qu'aucun lien 
ne les attache aux anciens régimes. Ils peuvent 
admirer sans réserve le faste déployé par un prince, 
mais que la France soit républicaine ou monarchiste, 
le prestige de sa souveraineté reste le même à leurs 

« Voy. Anatole Leroy-Beaulieu, Le règne de l'argent [Revue des 
Deux- Mondes), avril 1894. 



298 LES MUSULMANS FRANÇALS DU NORD DE l'aFRIQUE 

yeux. Il est conforme à la réalité d'ajouter que les 
principes libéraux du régime républicain sont en 
accord complet avec leurs tendances naturelles. 

De même que la rapidité et la facilité des communi- 
cations, le développement de 1 instruction, et d'autres 
facteurs encore, activent l'unité morale civile et poli- 
tique des races qui forment les anciennes provinces 
de la France, de même les habitants de l'Afrique du 
Nord s'unifient au bénéfice des institutions françaises. 

La pénétration européenne augmente et augmentera 
encore et l'élément indigène suivra ce mouvement, 
dans lequel il est déjà entraîné. En effet, après les 
groupements religieux, les tribus elles-mêmes se dis- 
loquent et se désagrègent; la divisibilité des biens et 
le régime individuel introduits par l'administration 
française ont rompu les cadres de la société musul- 
mane. L'individu, avec ou sans patrimoine, se détache 
de la collectivité indigène qui n'est plus rien pour lui 
et se met sous la tutelle européenne qui peut tout pour 
lui. Les grandes villes qui se développent constituent, 
à cet égard, un centre d'attraction très puissant; le 
village de colonisation qui se crée en est un autre, et 
il n'est pas jusqu'aux fermes isolées qui n'aient leurs 
tributaires indigènes. L'Européen, en se développant 
et en devenant propriétaire, déplace l'Indigène, mais, 
comme il ne peut se passer de son concours et que 
grâce à la supériorité de ses procédés de culture, il 
surproduit, l'Indigène déplacé devient à la fois son 
collaborateur, son protégé et son élève. La même 
collaboration des individus des deux races se retrouve 



LES AFRICAINS DE L AVENIR 299 

dans toutes les branches du commerce et de l'indus- 
trie, dans les corps de métiers, dans les administra- 
tions civiles et militaires, etc. Il en résultera, dans 
l'avenir, que les races européenne et indigène arrive- 
ront à se placer dans un ordre régulier, et à former un 
tout harmonique. 

Un fait notoire, c'est la prépondérance de l'esprit 
français en Algérie et l'ascendant moral que la France 
y exerce sur toutes les catégories du peuplement. Par 
l'enseignement qu'elle donne, dans ses écoles, aux 
enfants de toutes races et de toutes religions, elle 
forme leur cerveau et leur âme selon son propre génie 
— il ne saurait en être autrement — et leur confère 
ainsi sa mentalité. 

Tout le monde connaît le prestige dont jouissent, 
dans la colonie, la langue et les usages des Français, 
et personne n'ignore que l'idéal de tout étranger, qu'il 
soit Espagnol, Italien, Anglo-Maltais, Indigène, est d'ar- 
river à faire figure de Français, en s'efforçant de parler, 
de penser et d'agir comme tel. Cela, pendant que la 
langue maternelle, déconsidérée à l'égal d'un patois vul- 
gaire, est délaissée et trop souvent ignorée des jeunes 
générations. 

Il y a lieu de faire une distinction cependant entre 
les étrangers naturalisés et ceux qui ont conservé leur 
nationalité ; ils se séparent d'ailleurs d'eux-mêmes, et 
les premiers sont dénoncés et rejetés par les autres, 
comme transfuges. 

L'activité de la fusion des races européennes en 
Algérie est un sur garant que les néo-Français issus 



300 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

de ces alliances auront perdu tout lien avec les pays 
d'origine de leurs auteurs. N'en est-il pas ainsi des 
jeunes Français émigrés au nouveau monde et qui 
deviennent, par les intérêts et l'éducation, des Améri- 
cains ou des Argentins ? 

On peut remarquer, d'autre part, que les progrès de 
l'Algérie réalisés à ce jour sont dus, en grande partie, 
à la diversité de ses éléments de population qui se 
classent selon des aptitudes spéciales, pour former un 
ensemble riche, harmonique et complet. Enlever l'aide 
des Indigènes qui constituent le prolétariat agricole, 
c'est entraver la marche delà colonisation ; supprimer 
les bras étrangers : espagnols, italiens, maltais, la terre 
retournera en friche; que le commerce et les capitaux 
juifs viennent à manquer et la vie économique est para- 
lysée presque partout. Plus ces éléments sont rappro- 
chés par les institutions françaises, plus ils se dévelop- 
pent respectivement, et plus leur collaboration devient, 
pour la colonie, une cause de prospérité et de richesse. 

Au début de la conquête et dans les années qui sui- 
virent, alors que les capitaux français, timides ou 
retenus dans la métropole par le développement des 
industries mécaniques, ne passaient pas la mer, que 
ceux des Indigènes ne sortaient pas de leurs cachettes, 
les capitaux juifs, engagés avec hardiesse, seuls furent 
lame du commerce et l'aide de la colonisation nais- 
sante. Gest ainsi que les Israélites, comme élément de 
population, sont loin d'être restés étrangers aux 
rapides progrès de la colonisation, et qu'ils ne cessent 
pas d"y contribuer. 



LE> AFRICAINS DE LA VENIR 301 

Les faits acquis justifient donc le programme dont 
le gouvernement poursuit la réalisation : l'assimilation 
de la colonie à la métropole et celle des Indigènes aux 
Européens. En ce qui concerne ces derniers, on aurait 
la mesure de leur évolution en les comparant aux 
populations du Maroc qui, cependant, ne sont pas 
restées stationnaires. On trouverait, en particulier, 
dans ce parallèle, la condamnation des systèmes qui 
auraient voulu que la France adoptât, pour ladmistra- 
tion des Indigènes de l'intérieur, les grands comman- 
dements exercés parles familles les plus considérables 
du pays ; que Ion donnât aux Indigènes, pour relever 
l'influence française, un grand chef religieux, un Imam 
ou Sultan spirituel qui serait l'homme du gouverne- 
ment ; que l'on reconstituât les confréries religieuses 
avec des chefs dévoués à la France ; enfin que l'on 
gouvernât avec des Fetwas, etc. On y verrait des 
causes de troubles profonds, aussi préjudiciables au 
prestige et aux intérêts français qu'au bien de la 
masse indigène elle-même. 

Les plus qualifiés parmi les représentants du Sultan 
marocain n'ont pas toujours l'influence que nous con- 
férons au moindre de nos chefs de tribus. D'où vient 
cela, si ce n'est de la puissance des institutions de la 
France et du prestige de son autorité ? Car, si l'Indi- 
gène a le respect de la force, ce n'est pas de la force 
qui émane d'un homme armé d'un sabre ou d'un bâton, 
mais bien de la force organisée et ordonnée, comme 
un gouvernement puissant et des institutions stables. 
Il s'incline devant cette chose admirable que ses 



302 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'aFRIQUE 

ancêtres les plus illustres eux-mêmes n'ont connu que 
d'une façon éphémère ou incomplète. 

Tous ceux qui servent la France sont une parcelle 
de l'autorité française ; ils ont donc intérêt à maintenir 
l'intégrité de sa puissance et à veiller à sa conserva- 
tion : il en est de même de tous ceux qui tiennent leur 
subsistance du gouvernement ou des particuliers euro- 
péens. Et cependant, dira-t-on, que furent les insur- 
rections, sinon des actes de rébellion concertés contre 
nous avec la complicité des chefs indigènes, dans le 
but d'affranchir les terres musulmanes du joug des 
Chrétiens ? Mais ces insurrections qui, de loin en loin, 
ont troublé une zone et jamais la colonie tout entière, 
nont été que des conflits d'intérêts entre grandes 
familles rivales, ou des protestations contre des 
mesures administratives qui les touchaient dans leur 
susceptibilité ou dans leurs intérêts. 

Les populations ne se souciaient pas, le plus souvent, 
d'abandonner leurs familles et leurs biens pour courir 
les aventures et poursuivre un but illusoire. Elles ont, 
presque toujours, été entraînées par des chefs religieux 
ayant encore quelque pouvoir, alors que la protection 
française, qui les aurait gardées contre Tentraîne- 
ment, était trop éloignée d'elles. Le fait n'est pas rare, 
dans les annales algériennes, d'un seul officier français 
expérimenté, suivi de quelques cavaliers, et parvenant 
à ramener une ou plusieurs tribus entraînées dans un 
mouvement insurrectionnel. Le fait n'est pas rare non 
plus d'Indigènes suppliant lautorité française d'en- 
voyer une troupe à leur secours, de les couvrir, pour 



LES AFRICAINS DE L AVENIR 303 

les protéger contre les entreprises des fauteurs de 
troubles. 

La pénétration croissante de l'élément indigène par 
l'élément européen, la multiplication des voies de 
communication, et le morcellement des groupes 
musulmans, sont des garanties de sécurité, pour 
l'avenir. Le rôle cfTacé des familles religieuses et le 
positivisme croissant des Indigènes rendront de plus 
en plus difficile à un agitateur, quel quil soit, d'arra- 
cher de paisibles travailleurs à leurs intérêts et à leurs 
devoirs. 

Il est admis que la bravoure des Indigènes algériens, 
leur mépris de la mort, ont pour causes premières la 
vigueur de leur foi et l'assurance où ils sont de jouir 
des béatitudes célestes. Ce serait exact si leur mépris 
de la mort se manifestait lorsqu'ils luttent pour la 
sainte cause. Or ceux qui, dans les rangs de Tarmée 
française, se sont fait tuer sur tous les champs de 
bataille du monde, ne mouraient pas pour leur foi, et 
les autres, encore plus nombreux : descendants du 
Prophète, fds de Marabouts, blancs ou nègres, qui nous 
aident tous les jours à annexer de nouvelles terres 
musulmanes et à ranger sous notre domination d'autres 
Musulmans, ne sauraient passer pour des champions 
de rislam. 

Il n'en est pas un, parmi eux, qui refuserait de mar- 
cher à la conquête du Maroc, ou qu'un scrupule reli- 
gieux empêcherait de renverser avec nous cet empe- 
reur, ce chérif, que l'on donne cependant — à tort, il 
est vrai — comme le pape de l'Islam dans le Nord 



304 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NCiRD DE l'aFRIQUE 

africain. L'énergie et la bravoure des Maghribins ou 
Musulmans occidentaux, réputées jusque chez leurs 
coreligionnaires de l'Orient, tiennent beaucoup plus à 
leur éducation et à leur genre de vie qu'à la vigueur 
de leur foi. A Damas, en 1860, l'émir Abdelkader, à 
la tête dun millier d'Algériens émigrés avec lui, réussit 
à en imposer à tous les Musulmans insurgés de la ville, 
et à protéger contre eux les Chrétiens et le personnel 
du consulat de France, réfugiés dans sa propre maison. 

On peut dire que le monde indigène algérien vivra 
désormais de moins en moins sous l'empire de la 
domination religieuse ; que lesprit religieux ne sera 
plus son seul guide et son seul maître. Cette évolution 
ayant pour cause lextension de linfluence française 
seule, il est vraisemblable qu'elle aboutira, en admet- 
tant la persistance des dissolvants qui agissent sur la 
société africaine, à la neutralité religieuse que connais- 
sent les sociétés européennes, et dans les mêmes con- 
ditions ; c'est-à-dire que cette neutralité sera toujours 
en rapport avec le degré de culture des différentes 
classes de la population. 

Aussi haut que l'on remonte dans l'histoire de ce 
pays, on trouve ses habitants en contact, à toutes les 
époques, avec des peuples européens dont ils s'assi- 
milent des éléments en proportions variables, et prin- 
cipalement des Latins du bassin méditerranéen. A 
lépoque romaine, la fusion des races fut très active 
sur certains points ; les Vandales disparurent dans la 

* Bellemare. Abd-el-Kadei\ p. 407 et suiv. 



LES AFRICAINS DE LAVENIR 305 

masse des Berbères après la conquête de Bélisaire ; 
les Bysantins s'unirent à eux pour combattre et subir 
l'invasion arabe; et les nouveaux conquérants ayant 
été absorbés eux-mêmes par les Indigènes, les mélanges 
de sang entre Arabo-Berbères et peuples chrétiens 
prirent une importance capitale principalement en 
Espagne, dans le midi de la France, dans les îles de la 
Méditerranée et dans l'Italie méridionale. Enfin quand 
les Musulmans eurent définitivement quitté l'Europe, 
pendant toute la période turque, de nombreux éléments 
européens vinrent se fondre dans les populations du 
nord de la Berbérie. 

Au début de leur établissement à Alger les Turcs 
eurent dans leurs armées des renégats en assez grand 
nombre ; il y en eut dans les fonctions publiques, et 
quelques-uns parvinrent même au pachalik. Parmi ces 
derniers, on connaît Hassan Corso, Mezzomorte, Ali el 
Euldj ; parmi ceux qui exercèrent de grands comman- 
dements, on peut citer les généraux d'armée Hassan, 
Sinan-Raïs, Ramdan, le kaïd Youssouf, le vice-amiral 
Hagi-Mohammed S etc. Les Turcs durent à l'esprit 
d'initiative de ces renégats, à leurs aptitudes spéciales, 
à leurs connaissances variées, une grande partie de 
leurs succès. 

Mais plus tard, quand les renégats se répandirent 
dans le pays., leur science de la guerre profita aux 
Indigènes au milieu desquels ils vivaient, leur permit 

* Voy. Berbrugger, op. cit., passim. Cf. Venture de Paradis. 
Revue africaine n° 219, p. 311, etHaëdo. De la captivité à Alger, 
n° 218, 219. 

IsMAEL Hamet. — Les Musulmans français. 20 



306 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

de remporter des victoires sur les maîtres d'Alger et 
même de leur défendre l'accès de leur territoire ^ 

De nombreux prisonniers, tels ceux qui furent faits 
par le pacha Hassan ben Khaïr-Eddin en loo9, lors de 
la prise de Mostaganem sur le comte d'Alcaudète, 
consentaient volontiers à changer de religion pour 
recouvrer la liberté, et la plupart s'enrôlaient dans les 
armées de la Régence. Pendant longtemps les Raïs ou 
capitaines de navires des ports algériens, furent des 
renégats ou des africains. 

Enfin de nombreux enfants des deux sexes capturés 
sur terre ou sur mer, puis amenés en Afrique et élevés 
dans l'Islamisme, furent l'origine d'un grand nombre 
de familles mixtes. Tel aurait été le rôle de Giuseppe 
Signorini, de Copolivri (île d'Elbe), qui devint le général 
Youssouf, des frères Raymond et Salvator Baxu et 
leur sœur Francesca, natifs de Quarto (Sardaigne), 
d'Allegro, mort chef d'escadrons de spahis, du médecin 
maltais They qui fut longtemps attaché au Bey de Cons- 
tantine, et de beaucoup d'autres encore, sans la prise 
d'Alger qui les arracha à la société indigène pour en 
faire des Français. 

L'abbé Suchet, vicaire général dAlger en 1840, en a 
rencontré dans la région de Constantine en assez 
grand nombre pour déplorer amèrement que l'on 
trouvât naturel qu'ils persistassent dans llslamisme, et 
pour s'indigner qu'ils fussent en honneur et obtinssent 
souvent des emplois très importants "-. 

' Voy. Berbrugger, op. cit., p. 46. 

^ Lettres édifiantes et curieuses sur V Algérie.'Yo\ivs,i^^^,T^.'i'èt-^'è. 



LES AFRICAINS DE L AVENIR 307 

Si on considère, d'autre part, le mélange des tribus 
et des familles musulmanes qui se fait depuis des 
siècles, d'une extrémité à l'autre de la Berbérie, et 
qui se poursuit plus activement que jamais, de nos 
jours, on remarquera que les affinités créées entre 
Chrétiens et Musulmans par ces apports répétés de 
sang européen, tout en étant plus importantes dans la 
région maritime, se sont étendues et transmises à 
presque tout lensemble de la population indigène 
actuelle. Ces affinités constituent, dans l'évolution de 
la société africaine, un facteur qui ne peut être négligé, 
car, s'il n'est appelé à intervenir d'une façon décisive 
qu'après que les agents de fusion intellectuelle et 
morale auront ouvert les premières voies, son rôle 
n'en sera pas moins important, puisque déjà il se 
révèle chez les Indigènes évolués dans le sens d'une 
vive attraction vers les alliances mixtes. 

Les exemples cités à l'appui de la thèse ici déve- 
loppée, les faits relevés comme indices des progrès 
réalisés, tirent leur valeur de ce qu'ils ne sont pas dus 
au hasard, qu'ils ne sont pas le résultat de circons- 
tances fortuites. Ils sont, au contraire, nés de causes 
connues, et dont la permanence, sinon le développe- 
ment croissant, assure leur multiplication dans l'avenir. 

On sait comment, des hommes clairvoyants et pers- 
picaces avaient, avant même l'entière pacification de 
l'Algérie, entrevu les véritables bases du développe- 
ment de la colonie. Après les membres de la Commis- 
sion d'Afrique qui vinrent en septembre 1833 enquêter 
sur les lieux mêmes, tout le monde connaît les Bugeaud, 



308 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l'AFRIQUE 

les Bedeau, les Lomoricière, les Enfantin, les Prévost- 
Paradol, que nous avons déjà cités. Il en est un autre, 
le regretté savant A. Berbruggerqui, en 1857, écrivant 
ce qui suit à propos des Kabyles du Djurdjura, parla 
en véritable prophète : 

«... C'est un beau et noble spectable, assurément, 
que cette lutte vingt fois séculaire d'une poignée 
d'hommes énergiques qui ont combattu sans relâche, 
et avec quel succès, pour repousser toute domination 
étrangère! Si nous ne devions les attaquer que par 
un désir de conquête ou en vue de quelque exploita- 
tion mercantile, — ainsi que cela se voit ailleurs — 
nous ne mériterions pas d'obtenir les sympathies des 
peuples qui assistent à ce grand spectacle de la création 
dun empire nouveau. Mais nous avons été entraînés, 
malgré nous, sur ce champ de bataille, où notre 
première victoire a vengé l'Europe de trois siècles 
davanies et de honte. Si nous restons encore en 
armes, tant que nous voyons flotter une bannière 
hostile, c'est en vertu du droit supérieur de la civili- 
sation ; mais le jour du triomphe définitif, on sera bien 
obligé de reconnaître que la victoire aura beaucoup 
moins profité au vainqueur qu'au vaincu. » 

(c C'est un fait qui déjà se révèle, mais qui passe 
inaperçu, parce -que tous ici. Européens et Indigènes, 
nous sommes entraînés par l'action, et ne nous arrê- 
tons guère à mesurer le terrain conquis moralement en 
Algérie, depuis un quart de siècle que nous sommes à 
l'œuvre. Mais si nous retournons en arrière, par la pen- 
sée, quel espace déjà parcouru s'offrira à nos regards! 



LES AFRICAI^'S DE L AVENIR 309 

(c En 1830, le bruit toujours grandissant de la pro- 
chaine arrivée d'une puissante Armada française et 
l'espoir de riches épaves, comme celles de nos bricks 
le Silène et VAventin^e, attiraient sur la Méditerranée 
toute l'attention des Indigènes. Alors, les Berbers, 
constamment en vedette aux sommets de leurs hautes 
montagnes, ne perdaient pas un instant de vue Ihorizon 
maritime, toujours chargé de craintes ou d'espérances, 
surtout quand le vent du nord poussait les flots sou- 
levés sur leurs roches abruptes. Ces vagues phospho- 
rescentes qui venaient le soir laver, lune après l'autre, 
de leurs eaux lumineuses, les pieds de l'antique Atlas, 
elles apportaient peut-être l'ennemi qu'il fallait com- 
battre et le butin qui pouvait enrichir! A force de 
veiller, le Berber vit un jour les Chrétiens couvrir de 
leurs blanches voiles les eaux qui baignent ses rivages. 
Il eût été bien étrangement surpris alors, — et nous 
l'aurions été bien nous-mêmes — si quelqu'un de ses 
compatriotes, héritier de la faculté de lire dans les 
temps futurs, que l'histoire locale prête à leur reine 
Damia bent Nifak, eût fait la prédiction que voici : 

« Les Français prendront Alger la Guerrière, ils 
chasseront les Turcs et soumettront les Arabes; ils 
s'établiront dans les vastes plaines et dans les larges 
vallées, et nous les verrons pénétrer jusque dans nos 
montagnes les plus ardues. Nous irons vendre et 
acheter dans leurs villes, nous irons apprendre à bâtir 
dans leurs cités et à cultiver dans leurs champs ; et nous 
remonterons ainsi, par les progrès que nous leur 
devrons, vers cette époque où nos ancêtres contri- 

20. 



310 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE l' AFRIQUE 

huaient à la brillante civilisation de l'Espagne, qu'on 
a trop exclusivement attribuée aux Arabes. Nous recon- 
naîtrons leur autorité, nos fils fréquenteront leurs 
écoles et beaucoup dentre nous combattront à côté 
d'eux dans des guerres auprès desquelles celles que 
nous avions connues jusqu'ici ne sont que des luttes 
d'enfants. Nous leur obéirons parce qu'avant de nous 
soumettre, nous aurons éprouvé que leur force est 
irrésistible et qu'on peut s'avouer vaincu par eux sans 
honte; nous leur obéirons parce qu'après la victoire 
nous les aurons trouvés généreux et bons, et qu'ils 
nous traiteront en frères, oubliant que la veille nous 
étions pour eux des ennemis impitoyables. 

(( Car ce ne sont pas des maîtres orgueilleux, sombres 
et durs, ils ont la gaîté et l'entrain du jeune âge ; et on 
les prendrait même pour des enfants, si on ne les avait 
jamais rencontrés les armes à la main, alors que la 
furie française électrise leurs bataillons. Le ciel leur a 
donné une si heureuse nature qu'ils rient quand la 
fatigue les accable ; ils rient au milieu des angoisses 
de la soif et de la faim ; si les intempéries des saisons 
se déchaînent contre eux, si le fer et le plomb brisent 
leurs os et déchirent leur chair, leur inaltérable gaîté 
ne les abandonne pas encore. Peuple étrange qui fait 
tant de grandes choses en se jouant : il semble qu'un 
souffle divin le pousse à son insu et que Dieu l'ait choisi 
pour être l'instrument de magnifiques desseins. Aussi 
leur plus ancienne histoire s'appelle-t-elle : Les actes 
de Dieu exécutés par les Francs ! 

« A la suite nous verrons arriver d'autres peuples 



LES AFRICAINS DE L AVENIR 311 

dont les ancêtres ont aussi foulé notre sol : les Italiens 
qui n'ont pas oublié que leurs pères régnèrent sur les 
nôtres pendant près de huit siècles ; les Espagnols qui 
ont eu quarante-cinq ans dans les mains la capitale 
de notre Kabylie, et à qui celle du Beylik de l'Ouest a 
obéi pendant trois siècles; les Allemands enfin, qui 
ont aussi dominé dans le Masrreb avant la venue de 

o 

rislamisme. 

« C'est ainsi que l'Afrique sera comme un vaste 
creuset où viendront se fondre toutes les nationalités 
chrétiennes qui, à des époques diverses, ont déjà vécu 
sur notre sol; et avec elles les Arabes, et nous autres 
aussi, les Berbers, qui pourtant nous sommes toujours 
tenus à si grande distance de l'étranger. Mais cette 
fois ce n'est plus une armée contre laquelle on puisse 
combattre ou trouver un refuge ; c'est une grande 
marée toujours montante d'hommes énergiques et 
d'idées puissantes qui polit à la longue par le frotte- 
ment et ramène tout à une forme unique. De même 
que les débris anguleux de nos roches littorales, long- 
temps agités par la vague, nous perdrons les aspérités 
de la barbarie pour acquérir la régularité et l'éclat de 
la civilisation. 

« Alors il n'y aura plus qu'un peuple en Afrique, et 
ce peuple s'appellera les Français. » 

Certes, on avouera qu'elle est en grande partie 
réalisée cette prédiction que nous avons pris la licence 
de placer dans la bouche d'un prophète imaginaire. 
Elle ne tardera guère à l'être tout à fait, car c'est évi- 



312 LES MUSULMANS FRANÇAIS DU NORD DE L AFRIQUE 

demment dans les desseins de Dieu et les temps 
paraissent être venus ^ » 

En résumé, révolution des Indigènes musulmans de 
l'Algérie est le résultat de trois mouvements conver- 
gents : 1° l'évolution sociale due à l'influence des insti- 
tutions françaises ; 2" révolution intellectuelle due à la 
diffusion de l'instruction, et 3° l'évolution morale due 
au contact des hommes et des choses de lEurope 
moderne. Sous cette triple influence, les divers élé- 
ments de la population musulmane achèvent de suni- 
fier dans le sein de la race berbère, et cette population 
absorbera de plus en plus des éléments européens. 
Les Espagnols, Siciliens, Maltais, qui constituent le 
gros de limmigration européenne, sont formés d'un 
mélange de races auquel les Arabo-Berbères ont for- 
tement contribué, à des époques relativement peu 
éloignées. Les préjugés de race et de religion entre- 
tenus autrefois, de part et dautre, par le despotisme 
religieux de l'inquisition et des castes maraboutiques, 
iront en s'efîaçant et vraisemblablement ces peuples 
reprendront la chaîne rompue des alliances qui les 
mêlèrent jadis, alors qu'ils vivaient sur le même sol. 

Ces tendances sont plus marquées dans les groupes 
urbains que chez les populations rurales, mais il faut 
considérer que la race indigène se multiplie et afflue 
dans les cités européennes où elle subit, de plus en 
plus, l'influence des agents modificateurs en action 
dans ce milieu. On ne saurait cependant avoir en vue 

* Les époques militaires de la Grande-Kabilie. Alger, 1857, p. 289 
et suiv. 



LES AFRICAINS DE L AVENIR 313 

l'unification de la totalité de la race indigène ; car, au- 
dessous d'une classe supérieure, il y aura toujours les 
couches moyenne et profonde, influencées d'une façon 
éloignée, mais qui resteront le terrain où germent les 
individualités destinées à alimenter l'élite. 

Nous dirons, avec M. A. Le Chàtelier, que les Indi- 
gènes alg-ériens gagnés aux idées modernes, renoncent 
à leurs habitudes anciennes de fanatisme, oublient 
certaines traditions, et nhésitent pas à imiter les Euro- 
péens ; ceci pour les groupes de population urbaine 
où il remarque une tendance vers la culture intellec- 
tuelle ; quant aux autres groupes, il croit que par une 
marche plus lente, ils subiront la même influence que 
les premiers et évolueront vers le même but final ^ 

En résumé les éléments divers dont se compose 
la société africaine de l'Algérie sont appelés à s'unifier, 
en s'incorporant des éléments européens, mais au 
bénéfice de la prédominance croissante de la race 
berbère. 

Celte unification entreprise autrefois par les castes 
religieuses musulmanes, sur les bases de la civilisation 
islamique, s'effectuera sur les bases de la civilisation 
française. 

* Le Chàtelier, op. cit. 



il-v 



TABLE 



Pages. 
IXTRODUCTIOX 1 



PREMIERE PARTIE. — LE PASSE 

Chapitre I. Composition et distribution de la population 

musulmane 15 

— II. Les Berbères 21 

— m. Les Arabes 35 

— IV. La civilisation musulmane arabe 55 

— V. La tolérance musulmane 73 

— VI. La fusion des Arabes et des Berbères en 

Afrique 84 

DEUXIÈME PARTIE. - LE PRÉSENT 

Chapitre I. La Société musulmane au moment de la con- 
quête française 103 

— IL La Société musulmane sous la conquête fran- 

çaise 116 

— III. La colonisation 132 

— IV. L'évolution agricole 148 

— V. L'évolution commerciale 169 

— VI. L'évolution intellectuelle 182 

TROISIÈME PARTIE. — LAVENIR 

Chapitre I. Les faits acquis 229 

— II. Européens et Indigènes 244 



316 TABLE 

Chapitre III. Le mouvement indigène 251 

— lY. L'évolution religieuse 267 

— V. Les Africains de TAvenir 291 



ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY 



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Schéma dcnf 

des départs 

i tion des prin 

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K-i-fr^-f-» Frontières de l Alçérie. 
Lùnzles des' departemenls 
limites de l'occupation romaine 



. Uusr. — Les M\i3ulraan5 français. 



Librairie Armand Colin. [V 



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ÎJT Isma'il Hamid 

282 Les husulaans français du 

18 nord de l'Afriaue 



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