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Full text of "Les mystères de l'océan"

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LES 



MYSTÈRES DE L'OCÉAN 



rnoPRIÉTÉ DES ÉDITEURS 



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LES MYSTIiHES 



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DE L'()CEA?s^ 



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AUTIIIU MANGIIS 



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TOURS 



ALFRED MAME ET FILS, ÉDITEURS 



M HCCC 1, XIV 



t^' 



( Voir la mer! 

C'est le rêve de tout liahitant de l'intérieur, citadin 
ou campagnard, pour peu qu'il soit curieux des 
grandes scènes de la nature. 

Les montagnes attirent de même l'habitant des 
plaines, mais moins fortement.|ll peut, avec quelques 
efforts, se les représenter, en s'aidant des peintures 
qu'il a vues, des descriptions qu'il a trouvées dans les 
livres. Certes, lorsque après cela il lui est donné de 
contempler de près ces gigantesques monuments des 
anciennes convulsions du globe; lorsqu'il voit, sur 
les assises qui n'en sont que les premiers degrés, se 
dresser des croupes énormes aux flancs desquelles les 
vastes forêts n'apparaissent que comme des lits de 
mousse , et que surmontent des entassements de 
roches dont les sommets semblent percer la voûte 
céleste, il ne leur trouve qu'une médiocre ressem- 
blance avec les pauvres tableaux qu'il s'en était faits. 
Et s'il entreprend de gi'avir ces escaliers deTilnns; si, 



— 2 — 

parvenu à quelques eeutaiues Je mètres, il promène 
sa vue sur les plaines; s'il s'incline sur les abîmes 
ouverts devant ses pas ; s'il voit les cascades bondir de 
rocher en rocher avec un bruit de tonnerre, et s'a- 
bîmer dans des gouffres où s'ensevelissent leurs flots 
écumeux ; s'il atteint les froides régions où les rochers 
sont de glace, où les neiges perpétuelles remplacent 
la mousse et le gazon, où Fou est comme perdu 
dans l'espace, où des masses de nuages mouvants 
dérobent aux yeux la terre, où l'air l'aréfié manque 
à la poitrine : alors il n'aura plus qu'un dédain mêlé 
de pitié pour les paysages mesquins enfantés par 
son imagination. 

Mais enfin les montagnes, c'est encore la terre. 
L'homme y peut vivre de sa chasse ou de son industrie. 
Il peut y construire des habitations. Il y voit des plantes 
et des animaux qui lui sont familiers. 11 y marche de 
pied ferme. Les dangers mêmes qu'il y court : les pré- 
cipices, les torrents, les orages, les avalanches, ne 
sont, pour ainsi dire, que le grossissement de ceux 
qui partout le menacent. En un mot, il y est chez hii 
comme dans les champs; la forme et l'aspect seuls 
diffèrent. 

Il n'en est pas ainsi de l'Océan. Celui qui ne l'a pas 
vu ne s'en fait aucune idée. Vainement il en cherche 
la ressemblance dans les tableaux les mieux peints. 



— 3 — 



dans les grands flonves, dans los grands lacs, dans 
la vaste étendne des champs, des landes ou des prai- 



ries 



Rien ne saurait lui peindre l'immensité liquide. 
Conduit en présence de l'Océan, il demeurera interdit, 
stupéfait. Et que sera-ce s'il monte sur un navire, perd 
de vue la terre et se trouve entre le ciel et l'eau, son- 
tenu par quelques planches au-dessus de l'abîme? Sur 
sa tête, l'espace infini; sous ses pieds, un élément mo- 
bile, capricieux — en apparence, du moins : — au- 
jourdliui calme, clément, immobile; demain furieux, 
implacable, heurtant les unes contre les autres ses 
vagues couvertes d'écume et prêtes à engloutir dans 
leurs formidables replis la frêle carène! 

C'est là qu'il sentira grandir en lui , avec la notion 
de l'infini, le sentiment de sa propre faiblesse. 11 sera 
d'abord étonné, effrayé de sa témérité. 11 songera avec 
admiration au héros oublié qui ]v premier osa lancer 
sur la mer ime barque et affronter l'inconnu; à ceux 
qui, plus hardis encore, tentèrent cette entreprise in- 
sensée : chercher la fin , la hmite du désert humide ; 
naviguer, naviguer de l'autre côté du monde, jusqu'à 
la rencontre de terres entrevues par leur esprit au 
delà de l'horizon. Puis le courage tranquille des ma- 
rins, leurs manœuvres habiles , leur familiarité avec ce 
grajid être qu'ils connaissent et qu'ils aiment; tout cela 
peu à peu le rassurera. Il croira être pour quelque 



chose dans leur œuvre savaute et hardie. Vu certain 



orgueil entliousiaste succédera en lui à la crainte 
humble du premier moment; il prendra goût à cette 
lutte de l'homme contre les éléments : vienne luu» 
tourmente, il se réjouira d'y assister, comme un jeune 
soldat se réjouit, après les premiers coups de feu, de 
prendre part à une bataille. Comme le soldat rentré 
dans ses foyers dit avec fierté : J'ai fait cette guerre, 
j'ai condjattu à tel endroit fameux, lui aussi s'écriera 
au retour : « J'ai vu la mer; non-seulement du port, 
du haut de la jetée ou de la falaise ; je l'ai vue sous mes 
pieds; je l'ai vue tour à tour sereine et irritée, endor- 
mie et agitée ; j'ai bondi sur ses flots aux mugissements 
de la tempête, j'ai lutté contre elle, et me voici ! » 

Voilà un homme heureux : il a vu l'Océan. L'a-t-il 
vu vraiment? Non. Car l'Océan n'est pas, comme les 
montagnes, un accident à la surface de la terre. C'est 
un monde deux fois et demi grand comme le nôtre, 
à ne considérer que sa surface, et qui l'enveloppe de 
toutes parts. C'est un monde qui nourrit dans ses 
])ro fondeurs, dans ses forêts madréporiques, des mil- 
liards d'êtres étranges. C'est un monde que lliomme, 
après tant de siècles, au prix de tant de sacrifices, 
commence à peine à connaître, loin de l'avoir conquis. 

Semblable aux grands dieux des anciens barbares 
du Nord et de l'Orient, l'Océan, puissance avare et 



— D — 



torriblo, se fait [)ayt'r cliai^iic année de centaines de 
vies humaines les faveurs et les bienfaits qu'il nous 
accorde, les droits que nous nous arrogeons sur lui. 
Combieu le sphinx immense a-t-il dévoré de ceux qui 
tentaient de deviner ses énigmes, de s'initier à ses 
mystères ! Qu'importe ! l'œuvre se poursuit et s'avance. 
L'œil humain a pénétré cette nuit formidable. La 
science entrevoit déjà les lois qui régissent le monde 
marin et le rattachent au monde terrestre, le rôle des 
mers dans r(M]uihbre universel. 

C'est avec la science pour guide que nous allons , 
nous aussi, « voir la mer, » en tenter l'exploration. 
C'est avec elle que nous allons pénétrer dans son 
sein, comme Dante avec Virgile dans le séjour des 
ombres. C'est elle qui va nous enseigner l'origine de 
l'Océan, nous expliquer ses mouvements réguliers ou 
tumultueux, nous dévoiler les lois auxquelles il obéit, 
nous faire assister aux phénomènes intérieurs et ex- 
térieurs dont il est le théâtre. 

Puis nous étudierons les plantes qui croissent dans 
les champs de la mer, et les animaux «pu les ha- 
bitent. Enfin nous verrons l'Océan parcouru en tous 
sens, fouillé, dépeuplé, exploité par l'hounne, mais 
toujours invincible, et dans sa force majestueuse dé- 
fiant l'orgueil de ce roi de la terre, auquel il semble 
dire de sa voix énorme et nnigissante : « Va, pygmée, 



— G — 

règne sur ton domaine que mes flots ont couvert et 
qu'mi jour pent-être ils engloutiront encore. Mais ne 
te flatte pas de régner jamais sur moi. Je suis, sur 
ce globe où tu passes et menrs, l'instrument de la 
force suprême qui te tient sous sa main et peut te 
briser comme un fétu. Je suis l'emblème de l'infini 
où tu disparais et de l'éternité qui t'attend. » 



LES 



MYSTERES DE L^OCEAN 



PREMIERE PARTIE 

HISTOIRE DE L'OCÉAN 



CHAPITRE I 



NAISSANCE DE L'OCÉAN 



L'Océan est le frère aîné des continents, le père nourri- 
cier des premiers êtres doués de vie qui parurent à la 
surface du globe, et qui par myriades furent engendrés 
dans ses vastes flancs. 

... Spiritus Dei ferebalur super aquas, dit la Genèse... 
El creavit Deus omnem animam vivenlcm et motahilem , 
quam produxerunt aquœ, in species suas ^ ... 

Mais lui-même, comment prit-il naissance? Essayons 
d'assister par la pensée à ce grand et magnifique acte de 
la création. 

1 Genèse , chap. i , vers. 2 et 21. 



8 LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 

C'est un fait aiijonrtriiui incoiitesti', que la terre, à sou 
origine, fut une masse immense de vapeurs et de gaz in- 
candescents, formant ce que les astronomes appellent une 
nébuleuse. Les plus grands philosophes des temps mo- 
dernes : Descartes, Leibniz, Buffon, Laplace, ont admis 
cette hypothèse, à laquelle les découvertes de la géologie 
donnent tous les caractères d'un théorème physique rigou- 
reusement démontré. Ils n'ont varié entre eux que sur des 
circonstances accessoires, dont la plupart sont demeiu'ées 
obscures et pourront longtemps encore exercer l'imagina- 
tion et le raisonnement, avant qu'on arrive, je ne dirai 
pas à la certitude, mais à des probabilités assez fortes 
pour tenir lieu de certitude. 

Descartes émit le premier l'idée de l'incandescence de 
notre planète, qu'il définit en ces mots :« La terre est un 
soleil encroûté. » Leibniz pensa aussi que la terre et les 
autres planètes étaient, dans le principe, des corps lumi- 
neux par eux-mêmes, qui, après avoir brûlé longtemps, 
s'éteignirent en se refroidissant et devinrent durs et obs- 
curs. C'est pour cela que, selon lui, la surface solide du 
globe est en grande partie composée de matières vitrifiées. 
Facile intelliyaSj dit-il, vitrum esse velut terrœ basin^. 

x\près Leibniz et avant Buffon , d'autres savants : Burnet, 
Wood, Ward, Whiston, ont proposé, sur les origines du 
monde, des hypothèses plus ou moins ingénieuses. Buffon, 
cherchant à expliquer la formation des montagnes, forma- 
tion dont M. Élie de Beaumont a rendu compte d'une façon 
si satisfaisante pour l'esprit par sa belle théorie des sou- 
lèvements, BufTon, dis-je, exposa successivement, dans sa 

1 Leibniz, Protogœa, p. 5 (édition de Scheidius). 



LiTS MYSTKIIKS \)V: LOtiKAN. 9 

T/u'urlc (le la Icrrc cl clans ses Epoques de la iialure, (Jrii\ 
vues très -différentes. La première attril)uail la formai ion 
des montagnes à l'action des eaux. Il ne tarda pas à l'aban- 
donner, et en émit mie autre qui se rapproche beaucoup de 
celle que M. de Beaumont devait plus tard faire [u-évaloir. 
Dans cette nouvelle hypothèse, il compare les effets de la 
consolidation « du globe de la terre en fusion » à ce qu'on 
voit arriver à une masse de métal ou de verre fondu, lors- 
(|u'elle commence à se refroidir. Il divise l'histoire de la 
nature, en d'autres termes celle de la création, en sept 
époques, correspondant aux sept jours de la Genèse. 

La première est celle où la terre et les planètes ont pris 
leur forme; 

La seconde est celle où la matière, s'étant consolidée, a 
formé la roche intérieure du p;lobe, ainsi (pie les grandes 
masses vitrescibles qui sont à sa surface; 

La troisième est celle où les eaux ont couvert nos conti- 
nents ; 

La quatrième, celle où les eaux se sont retirées, et où 
les volcans ont commencé à faire éruption; 

La cintpiième, celle où les éléphants et les autres ani- 
maux du midi ont habité les contrées septenlrionales; 

La sixième, celle où s'est opérée la sé[)aration des con- 
tinents; 

La septième, celle où Ihomme a commencé à réagir sur 
la nature. 

Mais Buffon, homme de génie, qui par intuition, pour 
ainsi dire, a entrevu de grandes vérités, manquait des élé- 
ments que l'observation rigoureuse et le calcul pouvaient 
seids fournir, et sans lesquels le plus beau système est un 
château de fées bâti sur de la poussière. 



10 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

Voici venir enfin Laplace, dont la célèbre hypothèse est 
considérée avec raison comme une des plus lumineuses 
conceptions que la science ait inspirées à l'esprit humain. 

Cette hypothèse donne an soleil, et à tous les corps qui 
gravitent dans ce que Descartes appelait son tourbillon, 
une commune origine '. « Dans l'état primitif où nous 
« supposons le soleil, dit Laplace, il ressemble aux nébu- 
« leuses que le télescope nous montre composées d'un 
« noyau plus ou moins brillant, entouré d'une nébulosité 
« qui, en se condensant à la surface du noyau, le trans- 
« forme en étoile. » Cette nébuleuse était animée d'un 
mouvement de rotation autour de son axe. En se refroi- 
dissant et en se resserrant peu à peu , elle abandonna aux 
limites successives de son atmosphère des zones de vapeur 
condensées qui se disloquèrent. Les débris de ces anneaux 
formèrent de nouvelles nébuleuses animées d'un double 
mouvement de rotation et de translation , qui , n'étant que 
la continuation du mouvement antérieur, dut nécessaire- 
ment conserver le sens de la rotation solaire. Ces nébu- 
leuses, en se refroidissant et se resserrant tonjours, don- 
nèrent à leur lour et de la même façon naissance à leurs 
satellites. 

1 C'était aussi ropiiiion de Buffon. Seulement ce dernier faisait tomber 
sur le soleil une comète qui aurait lancé dans l'espace des éclats, des 
morceaux de cet astre, lesquels, en s'arrondissant et se solidifiant, au- 
raient formé les planètes et leurs satellites. Laplace n'a pas eu de peine 
à démontrer que cette hypothèse était inadmissible : premièrement parce 
(jae les comètes sont elles-mêmes des masses trop diffuses pour pouvoir 
entamer et briser le soleil, et que, celui-ci étant à l'état de nébuleuse, 
une comète venant à le rencontrer n'eût pu que s'y engloutir; deuxième- 
ment parce que , en supposant la séparation des éclats dont parle Butfon , 
ces éclats se mouvant autour du soleil seraient venus à chacune de leurs 
révolutions raser sa surface, et auraient eu, au lieu d'orbites presque cir- 
culaires, des orbites ti'ès- excentriques. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 11 

La lliiidite priinili\c des planclus esl une conséquence 
rijïoureuse de cette hypothèse. Cette fhiidité est d'ailleurs 
démontrée par Taplatissenient des pôles, dû à Taclion de 
la force centrifuge, et par tous les faits astronomi(|ues el 
géologitjues. Nous pouvons donc, en faisant nos réserves 
sur l'hypothèse de Laplace, dont nous n'avons pas à dis- 
cuter ici la valeur absolue, prendre pour point de deparl 
de notre histoire de l'Océan le moment où ce cpii devait 
être, après des millions d'années, le glohe que nous habi- 
tons, était encore un mélange de vapeurs ardentes tour- 
noyant dans l'espace. La terre existe déjà. Cette masse, qui 
semble un immense nuage de feu, renferme tous les élé- 
ments qui serviront plus tard à former le monde, tous les 
matériaux de la création terrestre. Peu à peu la nébuleuse 
se refroidit. Les substances qui la composent, obéissant à 
la fois à l'attraction centrale et aux lois de leurs propriétés 
physiques et chimi(iucs, se disposent en couches concen- 
triques, se liquéfient ou conservent l'état gazeux, se com- 
binent entre elles ou demeurent isolées, suivant leurs 
densités spécifiques, leurs degrés de cohésion et leurs alli- 
nités réciproques. An bout d'un certain temps, la planète 
nous aj)parait formée de deux parties distinctes : au centre, 
un noyau Tninide; autour de ce noyau, une atmosphère 
gazeuse occupant encore une étendue relativement im- 
mense. Mais, au fur et à mesure que le calorique se perd 
dans l'espace, le noyau augmente de volume par la con- 
densation successive des couches gazeuses en contact avec 
lui ; l'atmosphère diminue et se resserre proportionnelle- 
ment, jus(ju'à ce qu'elle ne contienne plus (jue les matières 
susceptibles de rester gazeuses à une température assez 
basse. La force centrifuge engendrée par la rotation du 



12 LES MYSTÈRES DE L OCÉAN. 

noyjui li([iii(lc a produit raplatissement des pôles, et dans 
la région médiane un renflement d'anlant pins sensible 
qne les deux extrémités, perdant pins de calorique par 
leur rayonnement et en recevant moins du soleil, se cou- 
vrent les premières d'une pellicule solide. Cependant cette 
pellicule s'étend de proche en proche et s'épaissit, jusqu'à 
ce qu'enfin elle enveloppe la totalité de la sphère. 

Cette période est celle qne M. Flourens appelle période 
brute et où la vie n'a pu encore paraître. Nous entrons 
maintenant dans la seconde période, oii la vie va se ma- 
nifester. Le premier acte de cette nouvelle phase est la 
précipitation des eaux ou la formation des mers. Deux gaz 
répandus dans la nature avec une prodigieuse abondance, 
l'oxygène et l'hydrogène, se sont combinés pendant la 
période nébuleuse ou incandescente, et de leur combi- 
naison dans la proportion de 1 volume du premier pour 
2 volumes du second , est résulté un autre gaz : la vapeur 
d'eau. Dès que la température de l'atmosphère dont cette 
vapeur faisait partie est descendue au-dessous de cent 
degrés centigrades, la vapeur a commencé de se changer 
en eau. La première pluie est tombée. Elle s'est d'abord 
vaporisée presque instantanément, au contact du sol brû- 
lant; mais elle l'a refroidi d'autant; puis elle s'est con- 
densée pour retomber encore, jusqu'à ce que des couclies 
li(piides ont pu se former et persister, puis augmenter 
d'étendue et de profondeur, et couvrir enfin une grande 
|)artie ou même la totalité de la surface du globe. Ainsi 
naquit l'Océan. 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 1:', 



rjiAiMTin-: Il 



L'EAU 



Avant d'yller plus loin, il est bon de rappeler les pro- 
prirlés essentielles de Teau, 

C'est nn corps liquide à la température ordinaire. Son 
point de solidification ou de congélation et son point de 
vaporisation ont été pris pour limites extrêmes de l'échelle 
thermométriqne en usage en France et dans plusieurs autres 
pays. Le premier de ces points est marqué 0; le second 
est marqué 100. On dit donc (]ue Teau gèle à 0", et qu'elle 
bout à 100". Leau n'a ni odeur ni saveur. En petites 
quantités, elle est tout à fait incolore; mais, en grandes 
masses, elle prend une teinte verdâtre ou bleue très-pro- 
noncée, dont les nuances varient sous l'influence de diffé- 
rentes causes. La principale est l'état du ciel, dont la cou- 
leur se combine par réflexion avec la couleur propre de 
l'eau ; mais il est des mers, des lacs et des rivières qui ont 
une teinte bleue particulière, indépendante de celle du ciel, 
et qu'on n'a pu encore expliquer d'une manière satisfai- 
sante. D'autres masses d'eau empruntent aux substances 
qu'elles tiennent en suspension une couleur plus ou moins 
jaunâtre, grise ou noirâtre; mais il n'y a pas lieu de nous 
arrêter à ces phénomènes purement accidentels. J'aurai 
d'ailleurs orcasioi, de parler |)lus loin de la couhMir des 
mers. 



14 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

L'eau lond incessamment à passer de retal liquide à 
celui de fluide élastique ou aériforme, c'est-à-dire à l'état 
de vapeur. Elle obéit à cette tendance toutes les fois qu'elle 
n'est pas hermétiquement enfermée ou comjirimée avec 
une certaine force, ou placée dans un milieu déjà saturé 
dhumidilé. La transformation lente de l'eau liquide en 
vapeur émanant de sa surface s'appelle évaporation. 
Lorsque, sous l'influence d'une température élevée, la 
\apeur se forme à la fois en quantités notables, on dit que 
l'eau se vaporise. Enfin il y a ébullition lorsque la vapeur se 
forme en même temps dans toute la masse liquide : ce qui 
a lieu ordinairement à la température de 100 degrés. Je dis 
ordinairement, parce que le point d'ébullition de l'eau 
s'élève ou s'abaisse suivant que la pression de l'atmo- 
sphère augmente ou diminue. Il est à 100 degrés sous la 
pression moyenne, qui est, comme on sait, de 76 centi- 
juètres. Mais dans le vide l'eau bout à la température 
ordinaire, et même au-dessous. Sur les hautes montagnes, 
ou l'air est très-raréfié, son point d'ébullition peut se 
trouver abaissé de 10, 15 et 20 degrés. C'est ainsi qu'au 
sommet du mont Blanc, dont l'élévation au-dessus du 
niveau de la mer est de ^,775 mètres, et où la pression 
atmosphérique est réduite à 417 millimètres, l'eau bout 
à 34". 

L'eau, d'ailleurs, comme tous les corps de la nature, 
se dilate par l'écliaufFement et se contracte par le refroi- 
dissement. C'est à la température de 4" au-dessus de 
qu'elle atteint son maximum de contraction ou de densité. 
Si la température continue de s'abaisser au-dessous de ce 
point, le volume de l'eau demeure sensiblement le même, 
jusqu'à ce que l'eau se solidifie. Son volume augmente 

t 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 15 

alors, et sa force de. dilatation est assez considérable pour 
hriser les enveloppes les plus' résistantes, si elle n'y trouM' 
pas la place nécessaii'e. La ditférence de densité entre l'eau 
à r au-dessus de et la G;lace est de 70 millièmes. En 
d'antres termes, la densité spécifique de la glace est de 
0,930, celle de l'eau à H-i" étant prise pour unité, l.a f^lace 
est donc plus légère que l'eau, et c'est pourquoi elle sur- 
nage toujours à sa surface. Ce fait, déjà très-remarquable 
par lui-mênje, l'est encore plus par ses conséquences. On 
conçoit, en effet, que si le passage de l'eau à l'état solide 
augmentait sa densité au lieu de la diminuer, les glaçons, 
à mesure (piils se forment, tomberaient au fond et s'y 
accumuleraient, de telle sorte que dans les climats rigou- 
reux, et même dans les climats tempérés où l'hiver est 
quelquefois très-froid, tous les cours d'eau, tous les lacs 
et les étangs seraient entièrement gelés, et les mers po- 
laires ne seraient que d'immenses glaciers dont les couches 
supérieures seules se liquéfieraient pendant l'été, si pâle 
et si court, de ces régions. Heureusement, grâce à la 
moindre pesanteur de la glace, celle-ci forme à la surface 
des eaux ime croûte qui les met à l'abri du froid extérieur, 
et, lorsqu'elles ont une certaine profondeur, empêche la 
congélation d'envahir leur masse entière. 

Le point de congélation de l'eau n'est pas susceptible 
de varier comme son point d'ébullition. Le zéro marque 
exactement pour l'eau normale la limite qui, indépendam- 
ment de la pression extérieure, sépare l'état liquide de 
l'état solide. En d'autres termes, la glace entre en fusion 
à une fraction quelconque de degré au-dessus de 0, et elle 
peut toujours se solidifier à une fraction (pielconque de 
degré au-dessous. Toutefois l'eau peul aussi , dans cer- 



-10 LES MYSTERES DE L OCÉAN. 

hiines circonstances, rester liquide, l).ien que sa tempéra- 
ture s'abaisse notablement aif-dessous de 0". Ainsi, privée 
(le l'air qu'elle contient presque toujours, elle peut être 
refroidie jusqu'à — 5" sans se solidifier. Son point de congé- 
lation est également abaissé, de même que son point d'é- 
bullition est élevé, par la présence d'une certaine quantité 
de sels tenus en dissolution. De là vient, notamment, 
qu'un froid de — 2" à — 3" au moins est nécessaire pour 
déterminer la congélation de l'eau de mer, niême la plus 
calme. Enfin, de l'eau distillée, privée d'air et parfaite- 
ment pure, maintenue dans un lieu tranquille, à l'aln-i de 
toute secousse, peut atteindre une température de — 12° 
en conservant l'état liquide; mais alors le moindre ébran- 
lement dans ses molécules suffit pour que la congélation 
s'opère presque instantanément, en même temps que la 
température l'emonte à 0". M. Pouillet rend compte de ce 
phénomène , en apparence étrange , en disant que le calo- 
l'ique des premières parties qui se congèlent se porte sur 
les parties voisines encore liquides, et qu'il les échauffe, 
mais pas assez pour les empêcher de se solidifier à leur 
tour : d'oii le double efl^et de la prompte congélation et du 
réchauffement de l'eau. 

L'action chimique de l'eau sur les corps est nulle, ou 
chi moins assez insignifiante, pour qu'il soit superflu d'en 
parler ici. Mais ce liquide, dont la propriété caractéris- 
tique est, si l'on peut ainsi dire, de n'aA^oir presque pas de 
propriétés, doit précisément à cette inertie, à cette passi- 
vité, toute l'importance de son rôle dans la nature. Il est, 
par excellence, le dissolvant et le véhicule d'une multitude 
de corps (jui , pour réagir les uns sur les autres, ont besoin 
(|ii(' leurs molécules se mélangent, (|ue leurs substances 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 17 

respectives se pénètrent à l;i favonr dune division que la 
dissolution seule peut donner. D'autres liquides, sans 
doute, partagent avec Teau la propriété d'aiisorher, de 
s'assimiler les corps; mais, outre qu'aucun ne la possède 
à un aussi haut degré, ils ont l'inconvénient de faire inter- 
venir leur action là où celle action est inutile ou nuisible; 
tandis que l'eau, n'ayant aucune action propre, n'altère 
point les propriétés chimi(pie^ des substances qu'elle tient 
en dissolution; elle ne fait qu'en favoriser la manifestation, 
tout en en diminuant dans beaucoup de cas l'intensité. 

En général, la quantité de matières que l'eau peut tenir 
en dissolution est d'autant plus grande que sa température 
est plus élevée. C'est là un fait dont il faudra nous souve- 
nir au chapitre suivant. 11 ne faudra pas oublier non plus 
que tel corps, qui est soluble dans l'eau pure, devient 
insoluble et se précipite en se combinant avec un autre 
corps et en donnant naissance à un corps nouveau; que, 
réciproquement aussi , les réactions chimiques favorisées 
par l'eau même transforment souvent en matière soluble 
des corps primitivement insolubles. Enfin, on ne doit pas 
perdre de vue ce principe fondamental, que c'est à titre 
d'agent de dissolution et de dilulion que l'eau entre indis- 
pensablement, et pour une si forte proportion, dans la 
constitution des corps organisés et doués de vie. 

On peut juger, d'après ces considérations sommaires, 
de ce qu'il y avait de profondément vrai dans la vue des 
philosophes de l'antiquité, (pii faisaient de l'eau le premier 
de leurs quatre éléments. Aujourd'hui les chimistes ap- 
pliquent les noms d'éléments, de corps élémentaires ou 
de corps simples, aux sul)stances qui sont réputées ne con- 
tenir qu'une seule espèce de matière, et ne pouvoii- par 



18 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

conséquent être décomposées. 11 est ordinaire d'entendre 
railler dans les écoles l'ignorance des anciens, qui appe- 
laient éléments TEan, où la chimie a découvert récemment 
la présence de deux gaz : l'hydrogène et Toxygène; — l'Air, 
qui est un mélango d'oxygène et d'azote; — la Terre, dont 
la composition complexe et variable ne comporte aucune 
définition précise; — enfin le Feu, qui n'est point à pro- 
prement parler une substance, mais un phénomène, un 
mode, un état particulier de certains corps fortement 
chauffés. J'ai insisté ailleurs *, et je reviens ici à dessein 
sur le peu de sens de ces railleries qui accusent non l'igno- 
rance des grands esprits à qui elles s'adressent, mais le 
défaut de réflexion de ceux qui s'érigent si légèrement en 
contempteurs de la sagesse antique. 

Les anciens attribuaient au mot élément un sens beau- 
coup plus large et plus élevé que celui que nous lui 
attribuons maintenant. Les éléments étaient, selon eux, les 
substances primitives, les agents primordiaux d'où pro- 
cèdent toutes les choses et tous les êtres. Témoin ce beau 
vers d'Ovide : 

Quatuor œternus genitalia corpora miindus 
Continet. (Métam., lib. xv.) 

Or, entendu dans ce sens, le nom d'éléments s'applique 
avec une admirable justesse : d'abord à l'eau et au feu, 
agents primaires, instruments essentiels de la création; 
ensuite à la terre, qui représente toutes les substances 
solides, et à l'air, élément subtil, cause immédiate du 
phénomène fondamental de la vie organique : la respira- 

1 Voyage scientifique autour de ma cJiambre, cli. m, p. 53. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 19 

lion; à l'air, sans lequel notre planète serait, comme sou 
satellite, non un monde, mais nu amas do matière brute, 
et sa surface un désert immense et glacé. 



CHAPITRE III 



L'OCÉAN U iN LV E R S E L 



Le règne du feu marque, comme nous Tayons vu plus 
haut, la première période de l'existence de la terre. A 
partir du moment où la croûte solide s'est formée autour 
de la masse encore fluide et incandescente, et où la tempé- 
rature de l'enveloppe gazeuse est descendue au-dessous de 
cent degrés, la vapeur aqueuse qui entrait pour une part 
énorme dans la composition de cette enveloppe, se con- 
dense et se précipite. 

La seconde période commence : c'est le règne de l'eau. 
Mais ces évolutions successives, que j'indique ici en quel- 
ques lignes, ne purent s'effectuer qu'avec une extrême 
lenteur. C'est par milliers d'années, par centaines de siècles 
peut-être, qu'il faudrait supputer le temps écoulé depuis 
le premier acte de la création jusqu'à l'époque où nous 
sommes arrivés, c'est-à-dire jusqu'à la précipitation géné- 
rale des eaux et à la naissance de l'Océan : phénomène 
d'une importance capitale dans l'histoire de notre planète, 
et que Moïse paraît avoir eu en vue quand il dit (versets 
et 7 du premier chapitre do la Genèse), (|u'au second 



20 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

jour ' Dieu plaça le firmament au milieu des eaux, et qu'il 
sépara les eaux supérieures des eaux inférieures : 

« Dixit vero Deus : Fiat firmamentum in medio aquarum : 
et dividat aquas ab aquis. 

« Et fecit Deus firmamentum , divisitque aquas quœ erant 
sub firmamento ab his quœ erant super firmamentum. Et fac- 
tum est ita. « 

Le firmament, c'est l'atmosphère. Les eaux que Dieu 
place, ou plutôt qu'il laisse au-dessus, ce sont celles qui 
demeurent dans l'atmosphère à l'état de vapeur; ce sont 
les nuages suspendus dans ses couches supérieures, dési- 
gnées communément sous le nom de ciel. Les eaux qui 
sont au-dessous du firmament, ce sont celles qui se préci- 
pitent sur la terre, et qui , selon toute probabilité , couvrent 
d'abord sa surface entière. 

En effet, le sol qui les recevait n'avait encore qu'une 
faible épaisseur. Les bouillonnements intérieurs du noyau 
fluide et incandescent ne l'avaient pas encore déchiré, 
soulevé et bouleversé; et ses aspérités, relativement peu 
saillantes, furent d'autant plus aisément submergées par 
les eaux, que l'inondation même eut pour premier effet de 
les remanier et de les niveler. L'Océan, à son origine, fut 
donc iHiiversel. C'est l'opinion de Leibniz, de Buffon, de 
Cuvier, de M. Flourens et de la plupart des géologues. 

Dans la nouvelle phase où nous entrons, l'action de 
l'eau succède à celle du feu, qui reparaîtra plus tard, mais 



1 Par le mot jours, qu'emploie l'historien sacré, on entend non des 
espaces de 24 heures représentant la durée d'une révolution de la terre 
autour de son axe, mais d'immenses périodes, des phases distinctes, dont 
chacune a vu s'accomplir un des grands actes de la création du monde. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 21 

ffiii ne sera désormais que secondaire. Le feu avait régné 
sans partage durant la période brute. 

« Dans la période vivante, dit M. Flourens, Teau est le 
grand agent qui opère. C'est Teau qui a produit les couches 
successives des sédiments terrestres, et qui a façonné, pour 
ainsi dire, le globe dans son enveloppe la plus externe... 
Le feu et l'eau, voilà les deux forces qui ont tour à tour 
agi : un des principaux objets de la géologie est de dé- 
mêler aujourd'hui, dans la contexture du globe, ce qui fut 
l'effet du feu el ce qui a été l'effet de l'eau i. » 

Considérons premièrement le travail intime duquel est 
résulté ce qu'il est permis d'appeler la constitution de 
l'Océan , et d'où découlent les autres grands phénomènes 
que nous verrons tout à l'heure apparaître. 

Grâce à leur température élevée, les eaux primitives 
commencent par s'assimiler toutes les matières solubles 
qui, en vertu de leur légèreté spécifique, étaient venues 
surnager la masse fluide de la pyrosphère et s'étaient les 
premières refroidies et solidifiées à sa surface. Ces matières 
sont de natures très-diverses; mais les composés salins à 
base de soude, de potasse, d'ammoniaque, de magnésie, 
de fer, de chaux, etc., y dominent. A ce grand travail de 
dissolution s'ajoute un autre travail physique très -com- 
plexe, résultant de la chute même, de l'agitation et de 
l'ébullition des eaux. La poussière tout à l'heure sèche et 
brûlante, les minéraux vitrifiés et agglomérés sont violem- 
ment remués, soulevés. L'eau qui vient de tomber et qui 
envahit la terre est une eau chaude, épaisse, trouble, une 
sorte de bouillie où cuisent sur l'immense fover central 

1 Ontologie naturelle, xxvuF leçon, p. 235. 



22 LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 

tous les élémenls liquidcb et solides. A mesure (ju'elle sat- 
tiédit, des gaz viennent à leur tour s'y dissoudre; en sorle 
que presque tous les corps de la nature se trouvent là en 
présence, et réagissent les uns sur les autres avec toute 
l'énergie de leurs affinités et de leurs répulsions mutuelles. 

Qu'on se représente, si Ton peut, le globe terrestre trans- 
formé ainsi en une vaste chaudière, où le cliimiste suprême 
élabore les matériaux de ses créations ultérieures. C'est 
d'abord , si l'on veut me permettre d'employer le langage 
scientifique, un travail de chimie minérale, préparatoire 
au grand œuvre de l'organisation des êtres. Mais ce der- 
nier ne commencera que plus tard. En effel , comme le fait 
très-bien observer M. de Jouvencel : « Les êtres vivants 
n'ont pu naître qu'après que : \" la température s'était 
abaissée, au moins dans les lieux de leur naissance, jus- 
qu'à un degré compatible avec la vie; 2" lorsque l'atmo- 
sphère fut assez épurée pour leur fournir les mélanges 
gazeux convenables ; 3" lorsque les matières tenues en sus- 
pension par les eaux furent déposées , en partie du moins ; 
lorsque les réactions chimiques dont elles avaient été long- 
temps -empestées se trouvèrent à peu près épuisées, au 
moins sur les lieux oii les êtres prirent naissance. 

a La considération du temps nécessaire à ces opérations 
dans des masses aussi énormes que la mer universelle, en 
relation avec une telle atmosphère, nous amène à cette 
conclusion, que la période purement chimique dans ces 
mers fut extrêmement longue * . » 

Deux causes très-simples ont modifié, durant cette pé- 
riode, la composition des eaux de l'Océan et l'ont amenée 

1 Les Déluges. Le règne de la mer, p. 101. 



LES MYSTERES DE I/OCEAN. 23 

à peu près à ce qirelle est restée depuis. Ces deux causes 
sont : 1" rabaissement de la température, 2" les lois de la 
pesanteur. 

L'abaissement de la température a eu pour effet de 
rendre possible l'absorption d'une partie des gaz qui au- 
paravant faisaient partie de l'atmosphère : oxygène, azote, 
chlore, acide carbonique, vapeurs diode, etc., et de 
mettre ces gaz en présence des corps déjà dissous ou tenus 
en susj)ension, sur lesquels ils étaient susceptibles de 
réagir; enfin de laisser déposer, sous forme de cristaux 
plus ou moins purs, plus ou moins réguliers, l'excès des 
composés salins plus solubles dans l'eau chaude que dans 
l'eau froide. 

L'effet de la pesanteur, plus simple encore, a été d'en- 
traîner au fond les matières insolubles et lourdes, telles 
que les sels de chaux et de fer, l'argile, le sable siliceux. 

Parmi les sels solubles, il en est un dont les eaux océa- 
niques ont retenu une très-forte proportion, soit qu'il se 
trouvât tout formé dans la croûte solide, soit qu'il ait 
pris naissance flans le sein même de la masse liquide. Ce 
sel est celui que tout le monde connaît sous le nom de sel 
marin ou de sel commun, et qui est répandu dans la nature 
avec une si étonnante et si heureuse profusion. Ses deux 
éléments sont le gaz appelé chlore et le métal appelé so- 
dium. S'est- il formé durant la période ignée, et, comme 
on dit en chimie, par la voie sèche, ou durant la période 
aqueuse, c'est-à-dire par la voie humide? Il serait difficile 
de le dire, bien (pie la seconde hypotiièse semble plus pro- 
bable. Quoi qu'il en soit, on ne doute plus aujourdiiui qu'il 
n'ait fait partie, dès l'origine, de la composition de l'eau 
des mers. 



24 LES MYSTERES DE L OCEAN. 

Cette double question : Pourquoi et depuis quand TOcéan 
est-il salé? a cependant préoccupé pendant longtemps les 
géologues et les météorologistes. Quelques philosophes du 
siècle dernier ont pensé que les sels dont l'Océan est chargé 
provenaient du lavage des terres par les rivières et par les 
eaux pluviales; et cette opinion a été partagée de nos jours 
par les hommes les mieux initiés aux phénomènes et à la 
constitution des mers : notamment par le naturaliste an- 
glais Ch. Darwin, et même par le commandant Maury, 
rillustre directeur de l'observatoire de Washington. 

« Cette opinion, qui n'était que la généralisation d'un 
cas particulier, dit M. le lieutenant de vaisseau Félix Ju- 
lien, était fondée sur l'exemple qu'offrent la mer Morte et 
quelques autres lacs, dont les eaux, sans écoulement au 
dehors, se saturent nécessairement de tous les sels qu'elles 
reçoivent. Procédant dès lors par analogie, il (le comman- 
dant Maurv) considérait la mer comme un lac sans issue, 
dans lequel les eaux, primitivement à l'état de pureté par- 
faite, se seraient chargées progressivement de tous les 
corps solubles que les fleuves entraînent. 

« Maury n'a pas tardé à reconnaître l'erreur de cette 
première supposition. En avançant dans le cours de ses 
études spéciales, en groupant ensemble tous les documents 
qui lui ont été fournis par les vcinds and currents charts, 
il a fini par se convertir à l'opinion contraire. Rien, en 
effet, dans l'état actuel de^nos connaissances géologiques, 
ne peut nous autoriser à penser que la mer ait jamais été 
douce ' . » 

Pour croire que l'Océan ail pu tirer tous ses sels des 

1 Les Harmonies de la Mer, p. 45. 



LES MYSTÈRES DE LOCÉAX. 25 

eaux de nos rivières, il faudrait que ces rivières elles- 
mêmes fussent salées, — et Ton sait ({uVUes ne le sont 
point, — ou bien qu'elles l'eussent été à leur origine ; ce 
qu'on ne saurait admettre, puiscju'elles n'ont pu se former 
que sur les continents, c'est-à-dire après la séparation des 
mers et des terres, et aux dépens des vapeurs atmosphé- 
riques. « C'est à compter de la retraite générale des eaux, 
dit Cuvier, que nos fleuves actuels ont commencé à couler 
et à entraîner leurs alluvions vers la mer '. » 

Il n'est pas improbable sans doute que les fleuves, ou 
du moins quelques-uns des fleuves primitifs, aient dissous 
et conduit à la mer des sels précédemment déposés par 
celle-ci; mais il est de toute évidence que la mer en avait 
d'avance dissous et entraîné, en se retirant, la plus grande 
partie. L'exemple de la mer Morte, qui est salée quoique 
n'ayant point de communication avec l'Océan, ne prouve 
absolument rien contre la salure originelle de celui-ci, et 
l'on peut affirmer que les sels qu'elle tient en dissolution 
ne lui viennent point des fleuves qui se jettent dans son 
sein, mais bien du lessivage opéré au commencement du 
monde par la mer universelle, dont elle n'est sans doute 
qu'un lambeau détaché par les révolutions du globe, et 
perdu au milieu des terres. La preuve que les fleuves ne 
fournissent pas aux masses d'eau qui les reçoivent des 
quantités appréciables de sels marins, c'est que si la mer 
Morte, la mer Caspienne, la mer d'Aral, qui sont isolées, 
sont restées salées, toutes les masses d'eau intérieures à 
écoulement se sont, au contraire, dessalées. 

« Dans les mers fermées qui reçoivent une masse consi- 

.' Discours SU)' les révolutions de la surface du globe. 



26 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

dérahlo dcau douce, dit M. Alfred Maury, la salure est 
faible : ainsi celle de la mer Noire n'est que moitié de celle 
de rOcéan ; il en est de même des lacs. Ainsi tons les lacs 
à écoulement qui reçoivent des eaux douces ont perdu en 
totalité ou perdent graduellement leur salure, tandis que 
cette salure augmente dans ceux qui n'ont point d'issue, 
comme la mer lAIorte, la mer Caspienne, la mer d'Aral. 
Entre les lacs d'eau douce, ou plutôt entre les lacs complè- 
tement dessalés, on peut citer le lac de Genève, où tombe 
le Rhône, le lac de Constance, que traverse le Rhin, et, 
sur une plus grande échelle, les immenses lacs de l'Amé- 
rique du Nord, qui reçoivent tant de rivières, et d'où sort 
le Saint-Laurent. La salure primitive et l'origine maritime 
du lac Baïkal sont mises hors de doute par la présence des 
phoques et d'autres animaux marins, qui n'ont pas cessé 
d'habiter ces eaux, quoiqu'elles soient devenues graduel- 
lement douces '. » 

La proportion de sels contenus dans l'Océan est évaluée, 
d'après les analyses chimiques, à un peu. plus de 3 pour 
cent. Le commandant Maury dit 3 l, et il ajoute que, si tous 
ces sels étaient extraits des eaux et agglomérés en une seule 
masse, ils formeraient comme une immense montagne qna- 
drangulaire, dont la base couvrirait, par exemple, toute 
l'Amérique septentrionale, et s'élèverait au moins à 1,500 

1 La Terre et l'Homme, p. 7G. J'aurai j)liisieurs fuis encore Toccasion 
de citer ce livre. L'auteurj membre de rinstitnt de France (Académie des 
inscriptions et belles - lettres ) , ne doit pas être confondu avec le com- 
mandant Maui'y, de la marine des États-Unis. Ce dernier, dont j'ai déjà 
invoqué l'autorité, a publié, sous les titrps à' Instructions nautiques et 
de Géographie pliysique de la Mer, deux ouvrages, les plus profonds et 
les plus complets qui aient paru sur le sujet que nous étudions. Inutile 
de dire que j'y aurai souvent recours. 



LES MYSTERES DE LOC.EAN. 27 

mètres do haiileiir. Or cette monlagne saline, élanl dissoute 
dans les 2,()71,0i^i,173 kilomètres cnbes d'eau (jue con- 
tiennent rOcéan et les mers, n'en modifie pas sensible- 
ment le volume, mais elle en augmente d'une manière 
notable la densité. En efFet, Gay-Lussac a établi que la 
densité de Teau de mer est à celle de Teau pure -comme 
1,0272 esta l'unité. 

Je reviendrai plus loin sur la composition et les pro- 
priétés des eaux de mer et sur leurs diirérents degrés d(^ 
salure, et je trouverai dans la nature des êtres qui s'y sont 
formés les premiers une nouvelle preuve de leur salure ori- 
ginelle. Je reprends pour le moment l'histoire sommaire 
de l'Océan primitif. 

Nous avons vu qu'il couvrait entièrement la surface du 
globe. Sa profondeur s'est accrue au fur et à mesure de la 
condensation des vapeurs, par le refroidissement graduel 
des parties les plus extérieures du sphéroïde. Je flis à des- 
sein le sphéroïde, et non la sphère, parce (pie, comme tout 
le monde le sait, la figure de la terre n'est pas exactement 
celle d'un solide engendré par la révolution d'un demi- 
cercle autour de son diamètre. Dans l'état de fluidité géné- 
rale où elle se trouvait au début, et qui est encore mainle- 
nant celui de son noyau, ou, pour mieux dire, de toute sa 
masse intérieure, elle a subi facilement l'action de la force 
centrifuge. Tandis que cette action était nulle aux extrémi- 
tés de l'axe, elle se faisait sentir de plus en plus énergique- 
ment vers le plan de l'écliplique, et acquérait entre les 
tropiques son maximum d'intensité. La terre s'est donp 
aplatie aux deux pôles et renflée vers l'éfiuateur. Elle a pris 
la forme que les géomètres appellent un ellipsoïde de révo- 
lution. 



28 LES MYSTÈRES DK L'OCÉAN. 

Après la solidification des parties superficielles et la pré-' 
cipitation des vapeurs aqueuses, les eaux et les gaz, c'est- 
à-dire les parties restées fluides, ont dû continuer d'obéir 
en proportion de leur masse à la force centrifuge, et for- 
mer à l'équateur et dans les régions voisines des couches 
plus épaisses que dans les régions polaires. La moindre 
épaisseur de ces dernières a dû contribuer à accélérer leur 
refroidissement, que favorisait d'ailleurs leur situation par 
rapport au soleil : situation qui fait que les rayons calori- 
fiques ne les atteignent pas pendant une moitié de l'année, 
et ne les frappent que très -obliquement pendant l'autre 
moitié. 

Néanmoins ce ne fut pas encore dans cette période que 
les mers polaires se refroidirent assez pour devenir ce 
qu'elles sont : des mers glaciales. Il est probable aussi que, 
malgré l'abaissement de température, la vie ne s'y mani- 
festa pas beaucoup plus tôt que dans les mers plus cen- 
trales, et qu'elle y prit peu de développement. Car la cha- 
leur ne suffit pas à la vie : il lui faut encore l'action pro- 
longée de la lumière, et, pendant les six mois de l'été 
polaire, à peine les rayons du soleil pouvaient- ils percer 
l'atmosphère compacte et nuageuse qui enveloppait le 
globe. 

Toutefois, on a supposé (M. de Candolle entre autres) 
que l'électricité, le magnétisme et la chaleur terrestre elle- 
même suppléaient alors jusqu'à un certain point à la ra- 
diation solaire; qu'une sorte de photosphère analogue à 
celle du soleil, — et dont les aurores boréales sont comme 
des reflets accidentels, — fournissait à la planète une lu- 
mière qui lui était. propre, et que cette lumière, éteinte 
avant la création de Thomme, a suffi aux premiers besoins 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 29 

des organismes riidimentaires par lesquels la vie a débuté 
sur le globe... Cette hypothèse n'a rien qui répugne à la 
raison. Elle -s'appuie sur les observations relatives à la 
constitution du soleil et à celle des nébuleuses planétaires, 
dont la lumière serait aussi toute superficielle. L'imagina- 
tion se représente volontiers le spectacle étrange et gran- 
diose de l'Océan sans bornes bouillonnant sur son lit vol- 
canique, et roulant en tous sens ses flots impétueux sur les- 
quels se reflétait la lueur rougeâtre d'un ciel ardent, voilé 
d'une brume épaisse et chaude; ef dans ses flots des mil- 
liards d'êtres invisibles, embryons des êtres futurs, s'es- 
sayant à la vie, montant à la surface pour chercher la lu- 
mière, et attendant au sein d'une agitation formidable que 
le jour, le vrai jour se levât sur le monde. 

Mais qui pourra dire jamais jusqu'à quel point ces hautes 
conceptions, ces vagues peintures que la science évoque et 
qui plaisent aux nobles esprits, se rapprochent ou s'éloi- 
gnent de l'impénétrable réalité?... Ce qu'on peut affirmer, 
c'est que la vie apparut pour la première fois dans les eaux 
tièdes et saturées de substances en dissolution : soit qu'alors 
l'inondation fût encore universelle, soit que déjà les bour- 
souflements du sol eussent ébauché la division des mers et 
fait surgir au-dessus des flots les premières assises des con- 
tinents. L'Océan primitif était placé entre deux s.ources 
de chaleur, l'une intérieure : c'était la masse incandescente, 
la pyrosphère dont le rayonnement se faisait sentir énergi- 
quement à travers la mince pellicule solide qu'on peut 
comparer à celle dont se couvre le lait récemment bouilli ; 
l'autre extérieure : c'était le soleil, ou bien l'atmosphère 
ardente que la terre possédait encore et qui allait s'étei- 
gnant peu à peu. Le refroidissement des eaux s'opérait 



30 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

donc avec une lenteur dont on pourra se faire une idée 
lorsqu'on sanra que, depuis les temps historiques, la tem- 
pérature du globe n'a pas varié de la moitié d'un degré. 
Il est vrai que l'émission du calorique a toujours été se 
ralentissant, et que la plus grande partie de notre chaleur 
nous vient maintenant, non du foyer central, mais du 
soleil. A Torigine du monde il n'en était pas ainsi. La terre 
couvait, pour ainsi dire, elle-même, et fit éclore par sa 
propre chaleur les premiers êtres dont les germes s'abri- 
taient dans les profondeurs de son humide vêtement. 

« D'abord, dit M. Alfred Maury, l'atmosphère vaporeuse 
qui environnait notre globe entretenait une égalité de tem- 
pérature et faisait de ce monde une véritable serre-chaude. 
Les premières plantes, les premiers êtres qui apparurent 
étaient donc organisés pour vivre sous le climat très-chaud 
dont jouissaient toutes les parties de notre globe ; c'est ce 
que démontre l'organisation des végétaux qui appartiennent 
aux terrains les plus anciens. Ces terrains sont des dépôts 
sédimentaires comme ceux qui composent toutes les parties 
de la couche terrestre, n'ayant point été recouvertes ou 
modifiées par des roches ou des matières en fusion. Ces 
terrains primaires, qu'on désignait jadis sous le nom de 
roches de transition, alors qu'on regardait les, roches mé- 
tamorphiques comme constituant les terrains primordiaux , 
ont été appelés siluriens et devoniens, du nom des cantons 
d'Angleterre à la surface desquels ils ont été d'abord ob- 
servés ^ » 

La flore et la faune de ces âges primitifs ont un caractère 
particulier qui disparaît aux époques postérieures, et qu'on 

• ]a( Terre et l'Hoynme, chap. i, p. 13. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 31 

retrouve dans certains terrains schisteux de la Bohème, de 
hi Scandinavie, de la Russie et de l'Amérique du Nord. Le 
règne végétal n'est encore représenté que par des algues 
et des fucus (|ui indiquent la prédominance des eaux. C'est 
par là que la vie organique a débuté. J'entends celle dont 
la science a pu retrouver les traces; car avant ces plantes, 
analogues à celles que nourrissent aujourd'hui les mers, 
combien d'autres végétaux rudimentaires avaient dû être 
créés, puis détruits ou transformés, et remplacés par 
d'autres! « La nature, disait Linné, ne fait point de saut 
(Natura non facit saltum). » La création n'est pas une 
œuvre capricieuse, procédant par bonds, par éclats; c'est 
une œuvre profondément méthodique, dont chaque phase 
est liée par une connexion nécessaire à celle qui précède 
et à celle qui suit; œuvre dune inconcevable complexité si 
on l'envisage dans ses résultats et dans ses détails, mais 
dont la simplicité apparaît dans toute sa majestueuse gran- 
deur lorsque l'esprit s'élève assez haut pour embrasser 
l'ensemble du plan général qui y a présidé, l'ordre suivant 
lequel elle s'est accomplie, et la succession logique des 
actes qui la composent. 

Ainsi la nature va toujours du simple au composé ; le 
plan primitif et fondamental suivi par elle dans la création 
de l'être le plus complexe est le même qu'on retrouve dans 
l'organisme le plus rudimentaire. Et l'étude des êtres 
éteints du règne végétal et du règne animal nous montre, 
en outre, que, dans l'un comme dans l'autre, les espèces 
inférieures ont constamment précédé les espèces supé- 
rieures. Enfin, deux séries d'êtres étant données, on peut 
toujours aflirmer que celle qui, dans son développement, 
s'est arrêtée au terme le moins élevé de l'échelle orga- 



32 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

nique, a loujours précédé colle qui aboutit à un lype plus 
parfait. Donc, si nous cherchons à nous former une notion 
(le ce que fut la vie dans l'origine du monde, nous voyons 
la création marine, destinée à demeurer, si Ton peut ainsi 
dire, inférieure en dignité à la création terrestre, précéder 
celle-ci; nous voyons le règne végétal, inférieur en dignité 
au règne animal, apparaître avant lui, soit au sein des 
eaux, soit sur la terre. Et de même que, dans la création 
des êtres destinés à peupler l'Océan, des végétaux micros- 
copiques, agames ou cryptogames, ont précédé probable- 
ment les algues et les fucus dont on retrouve les débris 
ou les empreintes dans les terrains les plus anciens; de 
même aussi les animaux infusoires, les zoophytes ou ani- 
maux-plantes ont précédé les mollusques, les crustacés et 
les poissons. Les débris de leurs constructions madrépo- 
riques existent abondamment dans les terrains dits de 
transition. (( D'après la grande et belle idée de Léopold de 
Buch, dit M. de Humboldt, toute la formation du Jura 
consisterait en énormes bancs de coraux antédiluviens, qui 
entourent à une certaine distance les anciennes chahies de 
montagnes K » Nous verrons, du reste, bientôt quelle part 
importante ces animalciUes ont prise à la constitution de 
certaines couches de terrain, en accumulant sur le lit des 
mers les produits de leur fécondité et de leur activité pro- 
digieuses. Mfl 

1 Tableau de la Nature. 



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LES MYSTKHKS DE L'OCEAN. 33 



CHAPITRE IV 



PLUT ON ET NEPTUNE 



La Genèse (v. 9 et 10 du cli. i''') rapporte au troisième 
jonrde l'œuvre divine Tacte qui fit surgir du sein des eaux 
les continents et les îles, et qui resserra dans de certaines 
limites l'Océan universel : 

« Dixit vero Deus : Congregentur aquœ, quœ sub cœlo sunl , 
in îinicni locum : et appareat arida. Et factum est ita. 

« Et vocavit Deus aridmn terram , congregationeaque aqua- 
rwn ajjpellavit maria. » 

Il ne faut pas oublier qu'au moment de la précipitation 
des eaux le lit qui les reçut n'était, par rapport à la niasse 
restée fluide et incandescente, qu'une pellicule extrême- 
ment mince. Aujourd'hui môme, l'épaisseur de cette écorce 
n'est pas évaluée à plus de 160 kilomètres, soit à la SO** 
partie du diamètre terrestre, lequel est d'environ 12,800 
kilomètres. Les volcans, par oii les matières minérales en 
fusion s'échappent sous forme de lave, les tremblements de 
terre, (pii çà et là se font sentir avec plus ou moins de force 
et parfois engloutissent des villes entières, prouvent assez 
que notre planète n'est pas encore tellement « encroûtée >; 
qu'il ne lui vienne de temps à autre comme des ressenti- 
ments de son état primitif. 

3 



34 LES MYSTÈRES DK l/OC KA N. 

Ou conçoiL donc qu'à ré|)oqu(' géologique dont il s'agit 
ses fluctuations et ses bouillonnements intérieurs durent 
réagir avec une Ijien autre énergie sur son faible épidémie, 
et y produire à plusieurs reprises des boursouflures, des 
dépressions, des crevasses, en un mot des irrégularités, 
insignifiantes sans doute, si l'on tient compte du volume 
total du globe et de l'étendue de sa surface, mais qui nous 
semblent fonuidables, et qui l'étaient réellement eu égard 
à la petitesse des êtres destinés à les mesurer. 

Ainsi le feu reprend maintenant dans l'œuvre créatrice 
sa fonction suspendue pour un temps, au moins dans les 
|)hénomènes les plus apparents (phénomènes physiques), 
et nous voyons se justifier l'opinion déjà citée de M. Flou- 
rens sur l'action alternative <lu feu et de l'eau dans la for- 
mation, je dirais, si la langue le permettait, dans le façon- 
nement des couches extérieures du globe. Les géologues ont 
personnifié ces deux agents primordiaux sous les noms des 
dieux auxquels la mythologie les supposait soumis. Le feu , 
c'est Vulcain, ou plus souvent Pluton, le dieu des enfers, 
le dieu souterrain. L'eau, c'est Neptune, dieu des mers et 
souverain des fleuves, qui tous lui apportent leur tribut. On 
a appelé, en conséquence, terrains plutoniens ceux dont la 
formation se rapporte.à l'action du feu central, et terrains 
neptuniens ceux qui résultent de dépôts laissés par les mers 
dans les lits qu'elles ont autrefois occupés. 

Les anciens géologues accordaient à Neptune — ou à 
l'eau — la plus grande part dans la formation des conti- 
nents, des îles et même des montagnes. Tout en admettant 
l'existence du feu central, ils pensaient que- le règne de 
Pluton avait pris fin à partir du moment où celui de Neptune 
avait commencé; que le premier s'était vu dès lors confiné 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 3r. 

à jamais dans son impénétrable empire, et rédnil , pour 
toute manifestation de sa puissance, tantôt à lancer par le 
cratère des volcans des cendres, des laves et de la fumée, 
tantôt à secouer, sans pouvoir les briser, les voûtes de sa 
prison; tandis que Neptime triomphant, resté seul coopéra- 
teur de Dieu, préparait lui-même le lit des océans et des 
mers, et n'en prenait définitivement possession qu'après 
avoir remué la surface entière du monde, construit les fu- 
tures demeures de riiomme, creusé les vallées, entassé les 
rochers en montagnes, et laissé partout des traces pro- 
fondes de son gigantesque travail. Buffon , lorsqu'il écri- 
vit sa Théorie de la terre, partageait encore cette opinion 
erronée. 

u Ce sont, dit-il au tome 1'', les eaux rassemblées dans 
la vaste étendue des mers qui, par le mouvement continuel 
(In flux et du reflux, ont produit les montagnes, les vallées 
et les autres inégalités de la terre; ce sont les courants de 
la mer qui ont creusé les vallons et élevé les collines, en 
leur donnant des directions correspondantes; ce sont ces 
mêmes eaux de la mer qui, en transportant les terres, les 
ont disposées les unes sur les autres en lits horizontaux ; 
et ce sont les eaux du ciel qui peu à peu détruisent Tou- 
\ rage de la mer, qui rabaissent continuellement la hauteur 
des montagnes, qui comblent les vallées, les bouches des 
fleuves et les golfes, et qui, ramenant tout au niveau, ren- 
dront un jour cette terre à la mer, qui s'en emparera succes- 
sivement en laissant à découvert de nouveaux conlinents 
entrecoupés de vallons et de montagnes, et tout send)lables 
à ceux que nous habitons aujourd'hui. )) 

Cette manière d'expliquer la séparation des terres et des 
mers, et cette prophétie 'du futur envahissement des pre- 



'^(^ LÉS MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

inières par les secondes , sont de pure fantaisie et. tout à fait 
insoutenables. Biiffon, en les émettant, s'exposait non-seu- 
lement à la criti(}iie, mais aussi à la raillerie, surtout dans 
le siècle où il vivait. Voltaire, son ennemi, ne manqua 
pas cette occasion de lui décocher les traits de sa malice. 
C'est à BufTon que s'adresse l'épigramme contenue dans 
ce distique : 

Et les mers des Gtiinois sont encore étonnées 
D'avoir pai' leurs courants formé les Pyrénées. 



Est-ce à dire que l'eau n'ait été pour rien dans le phéno- 
mène qui nous occupe? Loin de là : elle y a été pour beau- 
coup, comme le prouvent les immenses dépôts d'alluvions 
et de coquillages laissés par elle en tout lieu. Mais son 
action n'a été que secondaire; la mer a remanié, modifié, 
achevé l'œuvre du feu , et cela par une série de révolutions 
que nous étudierons bientôt , et qui ne doivent pas être 
confondues avec l'émersion des terres. 

BuCfon , dans ses Epoques de la nature, parle de la période 
où les eaux ont couvert les continents, puis de celle où 
elles se sont retirées. (Voy. ci-dessus, ch. f.) Or, dans le 
principe, les eaux ont couvert le globe, mais non les con- 
tinents, qui n'existaient pas encore. Et dire après cela 
qu'elles se sont retirées, c'est résoudre par un mot vague 
une difficulté capitale, à moins qu'on ne nous apprenne 
comment les eaux ont envahi les continents, comment en- 
suite elles les ont quittés et où elles sont allées en les quit- 
tant. Car les continents n'existent qu'à la condition d'être 
élevés au-dessus du niveau des mers; et s'ils sont élevés 



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LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 37 

au-dessus du niveau des mers, celles-ci ne sauraient les 
suhmero;er en dépit des lois fie leur é(jiiilii)re; elles ne sau- 
raient spontanément (juitter leur lit pour y retourner, après 
avoir séjourné pendant un temps plus ou moins long dans 
des régions où Ion ne comprend pas quelles aient pu par- 
venir. 

Pourtant les continents portent dans leurs profondeurs 
des traces évidentes du séjour de la mer : non de la mer 
pri?nitive et universelle, antérieure à Témersion des terres, 
antérieure à l'apparition de la vie, mais de la mer tempérée 
ou froide, de la mer habitée par des milliards d'animaux 
divers qui ont laissé sur ses anciens lits leurs innombrables 
dépouilles. 

Comment donc concilier ces <leux faits en apparence 
contradictoires? La solution est simple, et c'est la théorie 
j)lutonienne qui la fournit. Au lieu d'imaginer l'Océan pri- 
mitif se retirant , se resserrant par un mouvement spontané, 
puis sortant des bassins creusés par ses propres flots pour 
recouvrir de nouveau les terres qu'il avait laissées à sec et 
pour rentrer encore dans ses limites naturelles, il sulTit 
d'admettre qu'à un moment donné les matières en fusion 
sous la croûte terrestre venant à se dilater ou à se vapo- 
riser par l'effet du calorique, et trouvant en certains endroits 
cette croûte plus mince, plus flexible ou plus fragile, l'ont 
soulevée et bosselée, ou bien qu'elles l'ont rompue et se 
sont épanchées au dehors; que ces soulèvements ou ces 
épanchements ont été assez considérables pour faire saillie 
au-dessus du niveau primitif des eaux ; que ces dernières 
ont été une ])remière fois refoulées dans les parties déjà 
creuses, et qui se sont creusées davantage en raison même 
de la saillie produite ailleurs. 11 sufFil d'admettre que ces 



38 LES MYSTERES DE L'OCEAN". 

p;onfleniciits de la masse ignée se sont renouvelés à plu- 
sieurs reprises en sens divers, l'océan plutonien étant comme 
l'océan neptunien snjet à des flux et à des reflux, ses flots 
ne pouvant se porter d'un côté sans se retirer de l'autre, 
et les renflements de certaines parties de l'enveloppe entraî- 
nant nécessairement la dépression d'autres parties. Il sufTit 
d'admettre enfin que ces bouleversements , ces déplacements 
tumultueux des mers, soulevées tour à tour et rejetées de 
rivages en rivages, ont continué jusqu'au moment où l'é- 
(juilibre s'est établi généralement entre la tension intérieure 
ot la pression extérieure, et où l'écorce du globe a acquis 
assez d'épaisseur et de solidité pour opposer aux efforts du 
liquide ardent qu'elle emprisonne une résistance presque 
partout invincible. 

Alors seulement les continents et les grandes îles ont 
pris leur assiette définitive; les océans et les mers ont été 
resserrés dans des bassins qui n'ont plus éprouvé que des 
modifications lentes et comparativement insignifiantes. Les 
volcans, véritables soupapes de sûreté de l'immense chau- 
dière, ont assuré davantage la sécurité des êtres qui vivent 
sur sa paroi convexe, et cette sécurité n'a plus été troublée 
qu'accidentellement par les convulsions affaiblies du redou- 
lable fluide, c'est-à-dire par les tremblements de terre, par 
des soulèvements ou des affaissements locaux, par l'explo- 
sion de volcans sous-marins. Alors aussi se sont établis les 
courants marins et atmosphériques dont la marche régulière 
entretient dans ces éléments une circulation féconde. Les 
fleuves, formés par la chute des pluies, ont rendu à 
l'Océan les eaux que le soleil lui enlevait par évaporation. 
L'ordre et la vie, en un mot, sont nés du grand chaos 
primitif. , ■ 



LKS MYSTERES \)K I/OGKAN. 39 

Et qu'on ne croie pas que je donne ;i ce mot chaos le 
sens vulgaire de désordre, de confusion. Non. Le chaos, ce 
n'était point la riuh's ifidir/cstaque moles d'Ovide. C'était 
le travail normal d'un prodigieux enfantement; c'était la 
matière subissant, en vertu des lois éternelles qui la ré- 
gissent, des transformations nécessaires, et obéissant à In 
puissance infaillible, (|ui de ses mille- combinaisons allai! 
faire sortir ce merveilleux ensemble de choses harmoniques 
que nous appelons le monde, et que les Grecs appelaient 
du beau nom de Cosmos : nom qui n'a d'équivalent dans 
aucune langue, car il signitie à la fois : Monde, Ordre, 
Ornement, Beauté. Le Chaos fut l'ébauche du Cosmos. 



CHAPITRE V 



LES DÉLUGES 



Nous savons comment du sein de l'Océan primitif et uni- 
versel ont surgi ces masses de terre qui, suivant leur plus 
ou moins d'étendue, s'appellent îles ou continents. Cette 
séparation des terres et des mers n'est pas un fait simple; 
elle ne s'est pas acconqjlie d'un seul coup, nuiis par une 
série de révolutions nombreuses, les unes soudaines et ter- 
ribles, les autres lentes et presque insensibles, qui ont eu 
pour effet l'émersion et la submersion successives de toutes 
les parties du globe. Les preuves de ces révolutions existent 



40 LES MYSTKRF.S DE L'OCÉAN. 

partout, et sur les sommets des plus hautos montagnes, et 
dans les couches les plus profondes des régions les plus 
basses. Partout on reconnaît, à n'en pouvoir douter, les 
actions alternatives et combinées du feu et de Teau , et c'est 
d'après leurs effets bien constatés que les géologues ont pu 
classer et dénommer les différentes roches * dont la super- 
position et renchevêtrement constituent l'enveloppe solide 
de notre planète. 

Les unes, dites plutoniennes, forment les terrains de 
cristallisation dont l'origine est exclusivement ignée. D'au- 
tres, dites neptuniennes, forment les terrains sédimentaires, 
les diluvia, déposés en couches horizontales par les eaux 
marines. D'autres encore, de moindre importance et de 
formation plus récente, ont été amassées en certains en- 
droits parles eaux douces, fluvial^^s ou lacustres : ce sont 
les alluvions. D'autres enfin ont un caractère mixte, qui 
témoigne des transformations que leur ont fait éprouver 
ces actions alternatives des deux agents contraires dont je 
parlais tout à l'heure. Ce sont, par exemple, des dépôts 
sédimentaires ou diluviens, qui, engloutis sous des épan- 
cliements volcani({ues, ont été calcinés, fondus et ramenés 
à la nature des roches plutoniennes primitives. De là le nom 
de roches métamorphiques sous lequel on les a désignées. 

1 On appelle roclieft , en géologie, les substances minérales qui, ré- 
unies en amas plus on moins considérables , concoui-ent à la formation 
du sol; tandis qu'on désigne sous le nom de terrains les diverses réunions 
de roches qui paraissent s'être formées dans des circonstances identiques. 
Le terme de roche, ainsi défini , ne préjuge rien sur l'état de la substance. 
Que celle-ci soit dure ou sans consistance , volumineuse ou en fragments 
ténus, amorphe ou cristallisée, elle constitue toujours une roche i)Our 
le géologue. Ainsi l'argile, le sable, etc., sont des roches aussi bien que 
le granit, le marbre, le porphyre, etc. (Dict. illustré et Encycl. univ. ' 
publié jiar B. Dupiney de Vorepierre, art. Géologie.) 



LKS MYSTKKES DK I/OCKAN. 41 

Elles forment les terrains de transition, e'est-à-diro eeux 
(jni inan|iient le passage du rèp;ne neptnnien an rè<ine |)ln- 
tonien. C'est ainsi que dans des bancs épais de calcaire 
compacte et saccharoïde, on remarcpie des frap;inenls nom- 
breux de coquillages dissémines, faisant cor[)savec la roche 
et révélant manifestement son origine neptunienne, tandis 
(pie son état cristallin accuse avec non moins d'évidence 
l'action énergique et prolongée d'une calcination vulca- 
nienne. 

Après donc la première émersion de la terre ferme, et 
avant que les continents et les îles, les océans et les mers 
prissent les limites et les contours à peu près fixes ([ue la 
géographie nous a fait connaître, les eaux se sont dépla- 
cées plusieurs fois en divers sens; il y a eu des déluges cpii 
tour à tour ont engloutides parties d'abord mises à nu, et 
laissé à sec les vastes et profondes vallées naguère occu- 
pées par la mer. Ces déplacements des mers ont rempli 
une période qui peut elle-même se subdiviser en d'autres 
phases embrassant un intervalle immense, et dont chacune 
a laissé des monuments dans ces archives de la nature que 
la géologie et la paléontologie ont su déchiffrer. Le plus 
apparent et le plus significatif de tous ces monuments, ce 
sont les coquilles fossiles qu'on rencontre en abondance 
à des hauteurs où l'on ne peut admettre que le niveau de 
l'Océan se soit jamais élevé. ( 

« C'est à l'occasion des coquilles fossiles, dit M. Flou- 
rens, qu'est née la première idée du déplacement des mers. 
Cette gi-ande idée du déplacement des mers, les anciens 
l'ont eue comme nous, et c'est le même fait (pii la leur 
avait donnée : la dispersion des coquilles marines sur la 
terre sèche. On trouve partout les traces de cette idée : 



42 LKS MYSTÈRES l»E LOGÉAN. 

dans Strahoii, dans Séiièqiic, dans Pline, etc. «Ovide nous 
dit (Métaniorj)hoses, liv. xv) : 

Vidi ego quod faerat quondam solidissima tclliia 

Esse freium, vidi factas ex œquore terras, 

Et prociil a pelago conchœ jacuere rnarinœ, 

Et vêtus inventa est in montihus anchora summis ; 

Quodque fuit campus, vallem decursus aquarum 

Fecit ; et eluvie moyis est deductus in wquor. 

Les anciens admettaient le fait sur sa simple évidence, 
sans le comprendre et sans s'en embarrasser beaucoup. 
Leur ignorance même des lois de la gravitation et de Thy- 
drostatique, ainsi que de la forme de la terre, les empêchait 
d'y rien voir de surprenant et d'y chercher des explications. 
Au moyen âge on fut moins naïf et moins sensé. La philo- 
sophie scolastique, ne comprenant rien aux coquilles fos- 
siles, prit le parti d'en nier l'existence; elle prétendit que 
ce n'étaient point de vraies coquilles, mais des sinudacres 
de coquilles, des jeux de la nature. La nature s'était amusée 
à façonner des cailloux en forme de coquillages, sans doute 
dans le dessein malicieux d'intriguer les savants et de leur 
donner, comme on dit, du fil à retordre. 

Ce fut un artisan, mais un artisan honuue de génie, qui 
osa le premier réfuter cette fiction grossière, et soutenir que 
les prétendus jeux de la nature étaient bien dé véritables 
coquilles, et que, « auparavant que lesdites coquilles fussent 
pétrifiées, les poissons qui les avoient for^t^ées estoyent vi- 
vans dedans l'eau,... et que depuis l'eau étales poissons se 
sont pétrifiés en même temps, et de ce ne faut doubter. » 
On voit que Bernard Palissy (car c'est lui que je viens de 
citer) n'en était pas encore à se faire une idée du déplace- 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 43 

ment des mers, et ([u'il ne s'expli(jnait pas bien l'existence 
et le dépôt des coquillages fossiles; mais c'était beaucoup 
pour son temps et pour un homme ignorant comme lui, 
que d'en adirmer l'origine normale. Deux siècles' plus tard 
la question était encore pendante parmi les philosophes. 
Les plus éclairés et les plus hardis croyaient bien aux dé- 
jïlacements des mers, mais Bans en donner une raison satis- 
faisante. La géologie et la paléontologie, ces deux branches 
de l'histoire scientih([ue de notre planète, existaient à peine 

• 

au siècle dernier. Eljes ne se sont développées (jue dans le 
nôtre, grâce aux travaux de Cuvier, d'Élie de Beaumont, 
de Humboldt, de Buckland, de Lyell, de Danvin, de 
Léopold de Buch, de d'Orbign\, de Beudant, et d'autres 
savants investigateurs. C'est à ces hommes illustres que 
nous devons de pouvoir lire aujourd'hui dans les couches 
du sol les annales de la Terre et de l'Océan, aussi cou- 
ramment que nous lisons celles des peuples anciens dans 
les écrits de leurs meilleurs historiens. 

« La science guidée par le génie, dit M. Flourens ', a 
donc pu remonter jusqu'aux épo(jues les plus reculées de 
l'histoire de la terre; elle a pu compter et déterminer ces 
époques; elle a pu marquer, et le premier moment où les 
êtres organisés ont paru sur le globe, et toutes les varia- 
lions, toutes les modifications, toutes les révolutions qu'ils 
ont éprouvées. » Elle a pu aussi déterminer les rôles res- 
pectifs des deux agents essentiels de la création, et entre- 
voir les causes qui les ont amenés et maintenus tour à tour 
dans les conditions les plus propres à l'accomplissement de 
l'œuvre dont ils étaient à la fois les sujets et les instruments. 

' Elinjc hisloriquc de Georges Cinnei-. 



44 LES .MVSÏÈRKS J)K L'OCÉAN. 

("iiivior a iKirlaitemcnl fait ressortir la part considérable 
qui revient à raient li(|ni(le, à TOcéan, dans la constitu- 
tion des couches superposées de Técorce terrestre. 11 a 
moutré aussi que les soulèvements de cette écorce et les 
déluges qui en ont été la suite, se sont renouvelés un grand 
nomljre de fois, «et que sa configuration actuelle a été le 
résultat d'une longue suite de phénomènes subits, de crises 
violentes. Et c'est encore Tétude des êtres , surtout des êtres 
niarius fossiles, qui Ta conduit à ces importantes décou- 
vertes. (( Ce n'est point, dit- il, au, bouleversement des 
couches anciennes, au retrait de la mer après la forma- 
tion des couches nou\ elles, que se bornent les révolutions 
et les changements auxquels est dû Tétat actuel de la 
terre. 

(( Quand on compare entre elles avec pins de détail les 
diverses couches et les produits de 4a vie qu'elles recèlent, 
on reconnaît bientôt que cette ancienne mer n'a pas déposé 
constannnenl des pierres semblables entre elles, ni des 
restes d'animaux de mêmes espèces, et que chacun de ses 
dépôts ne s'est pas étend n sur toute la surface qu'elle 
recouvrait. 11 s'y est établi des vaiiations successives, dont 
les premières seules ont été à peu près générales , et dont 
les autres paraissent l'avoir été beaucoup moins... Ainsi 
les déplacements des couches étaient accompagnés et suivis 
de changements dans la nature du liquide, et des matières 
({u'il tenait en dissolution; et lorsque certaines couches, 
en se montrant au-dessus des eaux, eurent divisé la sur- 
face des mers par des îles, par des chaînes saillantes, il 
put y avoir des changements différents dans plusieurs des 
bassins pai'ticuliers. 

« On comprend qn'au niilien de telles variations dans la 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 45 

iiaUire du liquide, les animaux (ju'il nourrissait ne pou- 
vaient demenrer les mêmes. Leurs espèces, leurs genres 
même eliangeaienl. .. 

(( Il y a donc eu, dans la nature animale, une succession 
de yai'iations qui ont été occasionnées par celles du licpiide 
dans hnpiel les animaux \i\ aient, ou (|ni du moins leui- 
ont correspondu; et ces variations ont conduit par degrés 
les classes des animaux acpialicpiesà leur état actuel; enfin, 
lorsque la mer a quitté nos continents pour la dernièiv 
fois, ses habitants ne dilieraient pas beaucoup de ceux 
qu'elle alimente aujourd'hui. 

« Nous disons pour la dernière fois, parce que, si l'on 
examine avec encore plus de soin ces débris des êtres orga- 
niques, on parvient à découvrir au nn'lieu des couches ma- 
rines, même les plus anciennes, des couches remplies de 
productions animales ou végétales de la terre et de l'eau 
douce; et parmi les couches les plus récentes, il en est où 
des animaux terrestres sont ensevelis sous des amas de pro- 
ductions de la mer. Ainsi les cUverses catastrophes ([ui ont 
remué les couches n'ont pas seulement fait sortir par degrés 
du sein de l'onde les diverses parties de nos continents et 
diminué le bassin des mers, mais ce bassin s'est déplacé en 
plusieurs sens. Il est arrivé plusieurs fois que des terrains 
mis à sec ont été recouverts par les eaux , soit qu'ils aient 
été abhnés, ou que les eaux aient été seulement portées au- 
dessus d'eux; et pour ce (jui regarde particulièrement le 
sol que la mer a laissé libre dans sa dernière retraite, celui 
que l'homme et les animaux terrestres habitent mainte- 
nant, il avait déjà été desséché au moins une fois, peut- 
être plusieurs, e( avait nourri alors des «piadrupèdes, des 
oiseaux, des j)lanles cl des |)r()du(ii()ns terrestres de Ions 



46 I.ES MYSTÈRES DE I/f)CEAN. 

les genres. La mer qui la quitté l'avait donc auparavant 

envahi 

« Mais ce qu'il est aussi bien important de remarquer, 
ces irruptions, ces retraites répétées n'ont point toutes été 
lentes, ne se sont point toutes faites par degrés; au con- 
traire, la plupart des catastrophes qui les ont amenées ont 
été subites; et cela est surtout facile à prouver pour la der- 
nière de ces catastrophes, pour celle qui par un double 
mouvement a inondé et ensuite remis à sec nos continents 
actuels, ou du moins une grande partie du sol qui les 
forme aujourd'hui. Elle a laissé encore dans les pays du 
Nord des cadavres de grands quadrupèdes que la glace a 
saisis, et qui se sont conservés jusqu'à nos jours avec leui' 
|)oil et leur chair. S'ils n'eussent été gelés aussitôt que tués, 
la putréfaction les aurait décomposés. Et d'un autre côté, 
cette gelée éternelle n'occupait pas auparavant les lieux où 
ils ont été saisis; car ils n'auraient pas pu vivre sous une 
pareille température. C'est donc le même instant qui a fait 
périr les animaux, et qui a rendu glacial le pays qu'ils ha- 
bitaient. Cet événement a été subit, instantané, sans au- 
cune gradation, et ce qui est si clairement démontré pour 
cette dernière catastrophe ne l'est guère moins pour celles 
qui l'ont précédée. Les déchirements, les redressements, 
les renversements des couches plus anciennes ne laissent 
pas douter que des causes subites et violentes ne les aient 
mises en l'état où nous les ^ovons ; et même la force des 
mouvements qu'éprouva la masse des eaux est encore at- 
testée par les amas de débris et de cailloux roulés qui s'in- 
terposent en beaucoup d'endroits entre les couches solides. 
La \ie a donc été souvent trouljlée sur cette terre par des 
événements efFrovables. Des êtres vivants sans nombre ont 



LES MYSTERKS DE L'OCEAN. 47 

été victimes de ces calastroplies : les uns, liahitants de la 
terre sèche, se sont vus engloutis par les déluges; les au- 
tres, qui peuplaient le sein des eaux, ont été mis à sec 
avec le fond des mers subitement relevé; leurs races mêmes 
ont fini pour jamais, et ne laissent dans le monde que 
quelcjues débris à peine reconnaissables pour le natura- 
liste » '. 

J'ai cru devoir citer pres([ue en entier ce morceau capital 
du célèbre naturaliste, où sont exposées si clairement et 
si largement les grandes fluctuations de l'Océan, et les 
luttes continuelles de l'eau contre la terre. Cuvier s'est 
attaché aussi à démontrer qu'il y a eu des révolutions 
antérieures à l'apparition des êtres vivants ; et dans la suite 
(le son beau travail , comme dans les pages qu'on vient de 
lire, il revient avec persistance sur le caractère soudain 
et brusque de la plupart des révolutions géologiques , de 
toutes celles au moins qui ont modifié sensiblement l'étal 
(lu globe, et dont la science a pu retrouvei- les monu- 
ments. 

Cette opinion a été confirmée par les recherches posté- 
rieures à celles de Cuvier. Toutefois elle ne s'applique exac- 
tement qu'à un certain ordre de changements, et il ne faul 
pas croire que la configuration actuelle de la surface du 
globe soit la conséquence d'une révolution subite, à la 
suite de laquelle la terre et l'océan auraient pris instanta- 
nément les positions respectives que nous leur connais- 
sons. Ces positions se sont modifiées d'une manière très- 
notable avant et depuis les temps historiques, par l'effet 
de soulèvements et d'affaissements quelquefois brusques 

' Discours sur les rciuiJiilioiis ilr la surface du i/lnhi'. 



48 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

etliniilés, mais souvent aussi très- lents et trùs-étendus, et 
aussi de Taelion érosive des flots de la mer, des alhivions 
fluviales, etc. 11 y a plus: depuis le dernier délufre dont 
notre hémisphère ,a été le théâtre, qui a détruit non -seu- 
lement des animaux, mais des populations entières, et dont 
les traditions de plusieurs peuples ont conservé le souve- 
nir, les phénomènes géologiques ont continué et conti- 
nuent encore de se produire. On peut en suivre la marche, 
et par là se faire une idée de ceux qui, aux premiers âges 
du monde, ont tant de fois bouleversé la surface du globe. 
Je reviendrai, au chapitre VJI, sur ces phénomènes, qui 
prouvent que si Taction plutonienne s'est considérablement 
allaiblie, elle est loin d'avoir entièrement cessé; que les 
eaux ne laissent pas non plus de poursuivre leur travail 
lent, mais énergique, et que si, ce qu'on ne saurait affir- 
mer avec certitude, l'ère des grandes révolutions est fer- 
mée pour notre planète, ce serait une erreur de croire 
que l'état où nous la voyons soit un état définitif et im- 
muable. 



CHAPITRE VI 



LES DÉLUGES (suite) 



Je ne sais si je préjuge à toiM , d'après mes propres im- 
pressions, le sentiment de ceux tjui me liront; mais je me 
persuade qu'on me pardonnera de m'arrêter encore sur 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 40 

cette mystérieuse question des déluges, qui a si fortement 
préoccupé, à notre époque, d'illustres philosophes'. 

Encore bien que ce livre soit plus particulièrement des- 
tiné à la jeunesse (je ne dis point à Tenfance) , il ne me sem- 
ble pasipie l'étude des problèmes géogéniques qui se ratta- 
chent directement à Thistoire de l'Océan y soient déplacés, 
ni qu'elle ait rien de répugnant pour les jeunes gens ani- 
més de cette curiosité généreuse, de cette ardeur à péné- 
trer les secrets de la nature, cpii est le propre des esprits 
bien doués. 

Je ne sache pas, au contraire, de sujet plus vraiment 
digne de leur intérêt, plus propre à enllannner leur ima- 
gination, en môme temps qu'à élever leiw pensée. J'estime 
que les scènes de la création, même entrevues confus(''- 
ment, comme nous les pouvons entrevoir avec nos faibles 
lumières, sont un spectacle plus beau, plus fécond en pré- 
cieux enseignements qu'aucun de ceux que leur olTrent 
les annales des sociétés humaines; et mon seul regret est 
de sentir combien je suis peu capable de leur en faire aj)- 
précier toute la grandeur. 

Les soulèvements et les dépressions de l'écorce terrestre 
ne sont pas les seules causes qu'on puisse assigner aux 

1 Ici, de même qu'en maint antre endroit, j'emploie les mots philo- 
sophe, philosophie, dans le sens qu'on leur domiait autrefois, et qu'on 
leur donne encore dans quehfues pays, en Angleterre par exemple, où 
Ton ne sépare point la philosophie de la science. J'accorde toutefois que, 
s'il est difficile d'être philosophe sans être savant, on peut éti-e savant 
sans être philosophe. Il suffit , en effet, pour mériter le premier titre, de 
connaître la physique, la chimie, les mathématiques, etc. Mais on ne 
devient philosophe qu'en approfondissant |)ai' soi-même ces connaissances, 
et en les faisant servir au dégagement des lois, des i-apports de cause à 
effet, en un mot, des idées générales dont Tensemble constitue propre- 
ment la philosophie. 

4 



50 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

dôj)lacemiMils des mers. Il est mènie des faits évidemment 
diluviens, dont ces phénomènes ne suffisent pas à rendre 
compte. Il en est d'autres beaucoup plus généraux et plus 
importants, qui ont bouleversé le sol, opéré d'immenses 
destructions d'êtres vivants, entraîné d'un pôle à l'autre 
les flots dévastateurs, changé la distribution des tempéra- 
turcs, et renversé l'économie inorganique et organique de 
la surface du globe, et que la seule théorie des soulève- 
ments est impuissante à expliquer. Telle est la grande ca- 
tastrophe dont parle Cuvier, et qui a porté dans les climats 
des perturbations assez profondes et assez brusques pour 
plonger tout à coup dans les horreurs d'un froid mortel 
des régions qui avaient joui auparavant d'une douce tem- 
pérature. 

Les convulsions les plus violentes des éléments solide 
et liquide paraissent n'avoir été elles-mêmes que des effets 
d'une cause supérieure, bien plus puissante que les expan- 
sions de la pyrosphère. Il a donc fallu recourir, pour les 
expliquer, à des hypothèses nouvelles, plus vastes et plus 
hardies que celles dont il a été question jusqu'ici. Quel- 
ques philosophes ont cru à une révolution astronomique 
qui aurait surpris notre planète pendant le dernier âge de 
sa formation, et qui aurait modifié sa position par rappoil 
au soleil. Ils admettent que les pôles actuels n'ont pas tou- 
jours été ce que nous les voyons, et qu'un choc terrible 
les a déplacés en changeant l'inclinaison de l'axe de rota- 
tion de la terre : inclinaison d'où dépend, comme chacun 
sait, la distribution des températures. Cette hypothèse a 
été développée avec un rare talent par M. de Boucheporn. 

C'est à des chocs multipliés, produits par la rencontre 
de la terre avec les comètes, que ce géologue attribue les 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 5i 

révolutions de la surface du ^lobe , la formation des mon- 
tagnes, les déj)lacements des mers, la perturbation des 
climats : pliénomènes qui se rattachent selon lui à la brus- 
que destruction du parallélisme de notre axe de rotation. 
Cette manière de voir est à peu près celle du géologue 
danois Frédéric Klee. Seulement ce dernier s'abstient de 
se prononcer sur les causes premières. Il ne dit pas com- 
ment la direction de Taxe terrestre a été changée; mais il 
admet ce changement, et le considère comme ayant amené 
le dernier déluge. Selon lui, Téquateur antédiluvien faisait 
un angle droit avec l'équateur actuel. En d'autres termes, 
l'axe du globe formait alors avec le plan de l'écliptique le 
même angle que forme depuis le plan équatorial , et il se 
serait redressé tout à coup de 90 degrés. 

Nous avons déjà vu ce qu'on doit penser de la pré- 
tendue rencontre des comètes. Nous savons cjne la matière 
dont ces astres sont formés est trop dilîuse pour produire 
un choc capable de renverser le mouvement de la terre; et 
si ce choc pouvait avoir lieu , il aurait pour effet , eu égard 
à la prodigieuse vitesse dont les comètes sont animées et à 
leur immense volume, la destruction totale du corps céleste 
placé sur leur chemin. Quaut à l'iiypothèse de Frédéric 
Klee, elle expliquerait, il est vrai, d'une manière satisfai- 
sante, et le déplacement des eaux et le soulèvement des 
plus hauts plateaux de l'Amérique et de l'Asie, dont le 
groupement se rapporterait assez bien à la position pri- 
mitive de l'équateur; mais elle a le grave inconvénient de 
ne pas n'expliquer elle-même, et ce motif seul nous dis- 
pense de nous y arrêter. 

Cuvier, toujours prudent, toujours sobi'e de supposi- 
tions, afïirmait, sur les preuves fournies par l'observatioii 



52 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

des fossiles, le lait irréeusablc des irruptions répétées de 
la mer, et il exprimait l'espoir que la même étude, pour- 
suivie avec attention, permettrait nn jour de connaître le 
nombre et les époques de ces déluges. Le dernier ne remon- 
tait pas, selon lui, à plus de cinq à six mille ans, époque 
qui coïncide avec celle que la chronologie vulgaire assigne 
au déluge raconté par IMoïse. Mais en ce qui concerne Tex- 
plication scientifique de ce cataclysme, Cuvier s'est con- 
tenté de poser la question en la recommandant aux géo- 
logues comme une des plus impoi'tantes qu'ils aient à 
résoudre. 

Je viens d'indiquer une des solutions qui ont été pro- 
posées. Il me reste à en mentionner une autre, moins ha- 
sardée, et qui a pris récemment faveur dans une partie du 
monde savant. C'est la théorie des déluges périodiques, 
émise, à ce qu'il parait, pour la première fois en 1779 par 
Bertrand de Hambourg, dans un ouvrage intitulé : Re- 
nouvellement périodique des Continents. Bertrand de Ham- 
bourg pensait qu'à des intervalles réguliers de plusieurs 
milliers d'années l'Océan oscillait d'un hémisphère à 
l'autre, sous l'influence d'une comète, influence combinée 
avec celle d'une grande masse aimantée que la terre recè- 
lerait dans son sein. 

Tout récemment un savant mathématicien français, 
M. J. Adhémar, a repris la même idée, mais en la déga- 
geant de ses éléments par trop problématiques, c'est-à- 
dire en laissant de côté les comètes et le magnétisme, et 
en cherchant à expliquer les déluges périodiques par les 
lois même de la gravitation et de la mécanique céleste. Sa 
théorie a été soutenue après lui , avec commentaires et 
variantes, par des écrivains très-compétents, notamment 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 33 

par M. (le Toiivoncel, dans son livre sur les Déluges, et par 
M. F. Julien, dans ses Uarmonies de la mer. J'essaierai, à 
mon tour, non de la soutenir non plus que de la réfuter, 
mais de l'exposer aussi simplement et sommairement qu'il 
Jiie sera possible. J'invo(|uerai, dans cette tâche délicate, le 
secours des d(Mi\ éci-ivains que je viens de citer : du der- 
nier surtout, ([ui sest contenté sagement de résumer avec 
une grande clarté la thèse de M. Adhémar, en la mettant 
à la portée des personnes peu versées dans les calculs 
astronomi({ues. 

On sait que notre planète est animée de deux mouve- 
ments essentiels : Tun de rotation sur elle-même, qu'elle 
accomplit en vingt-quatre heures, et ({ui constitue le ./otr?'; 
l'autre de translation autour du soleil, qui dure trois cent 
soixante-cinq jours, et constitue Vannée. Mais ce que beau- 
coup de personnes ignorent, c'est que la terre possède en 
outre un troisième et même un quatrième mouvement. 
De ces deux nouveaux mouvements, il en est un dont 
nous n'avons pas à nous occuper ; c'est celui qu'on dé- 
signe sous le nom de nutation. Il altère périodiquement, 
mais dans des limites très-restreintes , rinclinaison, sensi- 
blement constante, de l'axe terrestre sur le plan de l'éclip- 
tique , par une légère oscillation dont la durée est d'environ 
dix-huit jours, et dont l'influence sur la longueur relative 
des jours et des nuits est presque inappréciable. L'autre 
mouvement, au contraire, est une des données fonda- 
mentales de la théorie de M. Adhémai'. Il est donc indis- 
pensable de le faire couuaîliv en quelques mots. 

On sait que la courbe décrite par la terre dans sa révo- 
lution annuelle autour du soleil n'est pas un cercle, mais 
une ellipse, c'est-à-dii'e un cercle légèrement allongé, 



54 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

dont le soleil occupe un des foyers \ Cette courbe s'ap- 
pelle réclipticiue. On sait aussi que, dans son mouvement 
de translation, la terre conserve toujours une position 
telle que son axe de rotation est coupé en son milieu par 
le plan de l'écliptique. Mais, au lieu d'être perpendiculaire 
à ce plan, il le traverse obliquement, de manière à former 
avec lui d'un côté le quart, de l'autre côté les trois autres 
quarts d'un angle- droit. Cette inclinaison n'est altérée 
que d'une manière insignifiante, comme je viens de le 
dire, par la nutation, et l'on a coutume, dans les démons- 
trations élémentaires, de considérer l'axe terrestre, et par 
conséquent aussi le plan de l'équateur, comme toujours 
parallèles respectivement à eux-mêmes. A peine ai-je be- 
soin de rappeler que la terre, dans sa révolution annuelle, 
occupe successivement, sur l'écliptique, quatre positions 
j)rincipales, qui marquent les limites des quatre sai- 
sons. Lorsque son centre est à l'extrémité du grand axe la 
plus éloignée du soleil {aphélie), c'est, pour l'hémisphère 
boréal où nous sommes, le solstice d'été. Lorsque son 
centre est à l'autre extrémité du grand axe {périhélie), 
c'est, pour le même hémisphère, le solstice d'hiver. Les 
deux points intermédiaires, c'est-à-dire les extrémités de 
la perpendiculaire passant par le centre du soleil et abou- 

1 L'ellipse est, si l'on peut ainsi dire, un cercle à deux centres. En 
fermes plus précis, c'est une circonférence engendrée par un point 
mobile autour de deux points fixes, de telle sorte que la somme des dis- 
tances du premier à chacun des seconds soit toujours la même. Ces deux 
}ioihts fixes sont les foyers de l'ellipse. On appelle grand axe, ou axe 
transverse, le diamètre qui passe par les deux foyers, ei jjetit axe celui 
([ui coupe perpendiculairement le grand axe en son milieu. Ce milieu est 
le centre de l'ellipse. Les lignes tirées d'un foyer à la circonférence sont 
dits rayons vecteurs. L'éctipti([ue est une elli])se dont les foyers sont 
très-]'approcli(''s l'im de l'autre. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 55 

tissant à l\'Tli[)ti(]iie, sont les points cqiiiiioxiaux (|iii mar- 
quent la position du contre de la terre aux équinoxcs de 
printemps et d'automne. Le grand cercle de séparation 
donibre et de lumière passe alors précisément par les 
pôles, le jour et la nuit sont égaux, et la ligne d'intersection 
du plan de Téquateur et de celui de Técliptique fait partie 
du rayon vecteur allant du centre du soleil au centre de 
la terre, et qu'on nomme licpic équinoxiale. 

Cela posé, il est évident que si, comme nous l'avons 
admis jusqu'ici , l'axe terrestre demeui'ait toujours parallèle 
à lui-même, la ligne équinoxiale passerait toujours par le 
même point de la surface du globe. Or il n'en est pas 
absolument ainsi : le parallélisme de l'axe de la terre est 
détruit lentement, très - lentement , par un mouvement 
particulier qu'Arago comparait ingénieusement au tour- 
noiement incliné d'une toupie, et qui, selon la plupart 
des astronomes, s'accomplit en 2o,800 ans environ. Ce 
mouvement a pour effet de faire rétrograder vers l'orient 
d'année en année les points équinoxiaux de la surface du 
globe, parce que la ligne équinoxiale, après une année 
révolue, ne coïncide plus exactement avec sa position 
antérieure. De sorte qu'au bout de 25,800 ans (M. Adhémar 
dit seulement 21,000) le point éqninoxial a fait littérale- 
ment le tour du globe, et il est revenu à la même position 
(ju'il occupait au début de cette immense période , qu'on 
a appelée grande année. C'est cette évolution rétrograde, 
déterminée par le tournoiement de l'axe terrestre décrivant 
autour de son centre une double surface conitpie, qui est 
connue en astronomie sous le nom de précession des équi- 
noxes. Ce phénomène fut observé et mesuré, il j a près de 
deux mille ans, par Tlippanpie; mais ce fut Newton (jui 



56 LKS MVSTKIU::S IJ K LOGLAiN. 

(Ml découvrit hi cause, ci la (lirorie conn)lète en a été 
donnée par d'Alembert et par Laplace. 

Nous avons maintenant à considérer Tinfluence qu'exerce 
la précession des é(piino\es dans l'alternance et la durée 
des saisons pour les deux liémisplières boréal et austral. 

Et pour cela, supposons d'abord (jue Taxe terrestre 
conserve toujours son parallélisme. Nous savons que, grâce 
à rinclinaison de Taxe terrestre sur le plan de Técliptic^ue : 

\" Les saisons sont inverses pour les deux hémisphères, 
c'est-à-dire que riiémisphère boréal jouit du printemps et 
de l'été tandis que l'hémisphère austral passe par l'au- 
tomne et l'hiver; 

2" C'est alors que la terre s'approche le plus du soleil 
(pie notre hémisphère a l'automne et l'hiver, et que le 
\)o\e nord, ne recevant plus les rayons de l'astre bienfai- 
sant, se voit plongé dans une nuit presque complète qui 
dure près de six mois; 

3" C'est lorsque la terre s'éloigne du soleil , parcourt 
la plus grande moitié de l'écliptique et va s'éloignant du 
loyer lumineux et calorifique, que le pôle nord, étant 
tourné vers ce foyer, reçoit constamment ses rayons, et 
(pie tout le reste de l'hémisphère boréal jouit des longs 
jours du printemps et de l'été; 

4" Le contraire exactement a lieu dans l'hémisphère aus- 
tral ; son solstice d'été se rapi)orte au périhélie, et son 
solstice d'hiver à l'aphélie. 

D'après ces données, et en tenant compte de ce que la 
terre parcourt, pour aller de l'équinoxe de printemps à 
ré(piinoxe d'automne de l'hémisphère boréal, une courbe 
plus longue que pour revenir du second au premier, en 
tenant compte aussi de l'accélération du mouvement qu'é- 



LES MYSTÈRES DE LOGEA N. 57 

prouve la planète en se rapprochant du soleil, dont lal- 
traction s'exerce avec une énergie inversement pro|)or- 
tioniielle au carré des dislances, on arrive naturellemenl 
à conclure, en théorie, que notre été est plus long el 
notre hiver plus court que Tété et l'hiver de nos anti- 
podes. Et il en est réellement ainsi dans Vélat actuel des 
choses. La différence en notre faveur est d'environ huit 
jours. 

Je dis dans l'état actuel des choses, parce que si mainte- 
nant nous envisageons les effets de la précession des équi- 
noxes, nous verrons que dans un temps égal à la moitié 
de la grande année, soit 12,6o0 ans, suivant la plupart 
des astronomes, ou 10,500 ans seulement, d'après les 
calculs de M. Adhémar, les conditions seront renversées : 
l'axe terrestre et, par conséquent, les pcMes auront ac- 
compli la moitié de leur révolution bi-conique autour du 
centre de la terre; ce sera donc l'hémisphère boréal qui 
aura les étés les plus courts et les hivers les plus longs, et 
réciproquement l'hémisphère austral qui aura les étés 
les plus longs et les hivers les plus courts. 

C'est en l'année 12i8 de l'ère chrétienne, selon M. Ad- 
hémar, que l'été a atteint au pôle boréal son maximum 
de durée. Depuis lors, c'est-à-dire depuis 61o ans, il a 
commencé à décroître, et cette décroissance continuera 
jusqu'à l'année 11,718, où il atteindra son minimum de 
durée. 

Mais, demande le lecteur, fatigué peut-être de ces ab- 
straites considérations qu'à mon grand regret il m'a été 
impossible d'abréger, mais (|u'a tout cela de commun 
avec les déluges périodiques? — M'y voici enfin. 

La grande année se divise, pour chacun des" doux hé- 



58 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

misphèrcs boréal et austral, en deux saisons que M. de 
Jouvence! appelle le grand été et le grand hiver, et dont 
la durée serait, d'après M. Adliémar, de 10,500 ans. 

Durant cette période de 10,oOO ans, un des deux pôles 
(B, par exemple), a des étés constamment plus longs 
que les hivers, tandis que l'autre (A) subit des hivers 
constamment plus longs que les étés; et, après une dé- 
croissance lente , une différence égale s'établit en sens 
contraire. Il en résulte, pour le pôle qui subit les 10,500 
hivers plus longs que ses étés, un refroidissement graduel 
et continu, par suite duquel les quantités de glaces et de 
neige qui fondent pendant l'été ne sont jamais compensées 
par celles qui se produisent pendant l'hiver. Les glaces et 
les neiges vont donc s'accumulant d'année en année^ et 
finissent, au bout de la période, par former au pôle le 
plus froid une sorte d'encroûtement ou de calotte assez 
volumineuse et assez dense pour modifier la forme même 
du sphéroïde terrestre. Cette modification a pour consé- 
quence nécessaire un déplacement notable du centre de 
gravité, ou — car c'est tout un — du centre d'attraction 
autour duquel toute la masse des eaux tend à se répartir 
également. 

C'est, comme nous venons de le voir, le pôle austral 
qui a vu finir, en 1248, son grand hiver. C'est à ce pôle 
(pie, durant 11,500 années, les glaces se sont ajoutées 
aux neiges et les neiges aux glaces. C'est donc vers ce 
pôle que les océans se sont portés, couvrant la presque 
totalité de l'hémisphère austral , et laissant seulement à 
sec , sur les parties plus septentrionales du globe , des 
continents et des îles. Mais, depuis 12i8, le grand hiver 
a commencé pour nous. Notre pôle à son tour va se refroi- 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 59 

(lissant; il se charge peu à peu de neiges et de glaces, cl 
dans (pielqiies milliers d'années le centre de gra\ité de la 
terre, après être revenu à sa position normale qui est le 
centre géométrique du sphéroïde, la dépassera et re^ien- 
(Ira se placer en deçà. Suivant alors les lois immuables 
de l'attraction centrale, les eaux australes, accrues par la 
fonte des glaces au pôle sud, reviendront envahir nos 
continents; la croiite terrestre, débarrassée là-bas de leur 
pression, cédera aux forces intérieures qui la sollicitent, se 
soulèvera et donnera naissance à de nouveaux continents. 

Ainsi, refroidissement alternatif des deux pôles et trans- 
port des eaux de l'un à l'autre, c'est-à-dire déluges pério- 
di(|ues, submersion et renouvellement des continents : telle 
serait la loi découverte par M. Adhémar, et confirmée, 
s'il faut en croire lui et ses partisan*^, par tous les faits 
géologiques et météorologiques les mieux constatés; telle 
serait la solution du problème posé par Ciivier. 

« La cause initiale que Cuvier signale avec raison comme 
véritable nœud de l'énigme géologique, dit M. F. Julien, 
n'est-ce pas la puissante attraction que les masses polaires 
exerceat alternativement , comme nous l'avons vu , sur la 
sphère liquide? N'est-ce pas la force irrésistible qui, sui- 
vant l'invariable loi de la précession régulière des équi- 
noxes, doit faire osciller périodiquement le centre de gra- 
vité du globe, en déplaçant, en entraînant avec lui , d'un 
hémisphère à l'autre, la plus grande partie des flots de 
l'Océan? Dix mille cinq cents ans composent la durée de 
chaque période. Quant à l'ordre dans lequel se sont ac- 
complis ces bouleversements, nous pouvons presque en 
contrôler la justesse, en observant le gisement des innom- 
brables débris de fossiles accumulés dans nos contrées 



60 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

septenlrioiiak's par la dernière des irruptions qui ont pré- 
cédé le déluge. C'était évidemment du sud (prarrivait 
cette fois l'invasion de la mer. C'était du midi vers le nord 
que se déroulait TOcéan , inondant de ses flots les contrées 
habitées, et chassant, refoulant devant lui les animaux 
terrestres du monde primitif. 

« Traqués d'un côté par les eaux, tous ces lourds pachy- 
dermes , éléphants , mastodontes , mammouths et cerfs 
géants, remontaient vers le nord, fuyant sans cesse jus- 
qu'aux zones glacées de nos régions polaires. C'est là qu'é- 
puisés par la faim, engourdis par le froid, ils venaient 
s'abattre et s'engloutir en masses innombrables : gigan- 
tesque hécatombe, dont les ossements gisent encore in- 
tacts, amoncelés en couches larges et profondes sur les 
côtes glacées de l'Amérique et de la Sibérie '. » 

Ce fut alors qu'on vit des hôtes inconnus 
Sur ces bords étrangers tout à coup survenus; 
Le cèdre jusqu'au nord vint écraser le saule; 
Les ours noyés , flottant sur les glaces du pôle , 
Heurtèrent l'éléphant loin du Nil entraîné ^. 

M. Julien énumère, à l'appui de la belle hypothèse dont 
il s'est fait le champion , d'autres faits nombreux qui prou- 
vent selon lui manifestement, qu'à cette première inva- 
sion des eaux allant du sud au nord en a succédé une 
autre, en sens contraire, qui a été la dernière. Les régions 
de l'hémisphère austral présentent à ses yeux l'aspect d'un 
monde submergé : « partout des eaux profondes et des 
côtes à pic; partout des caps saillants , des pointes avan- 

1 Les Ilannuities de la Mer, ch. V. 

2 Alfred de Yi!?nv. 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 01 

c6es; partout enfin des îles qui dominent les flots comme 
des sommets de montagnes et comme les derniers pitons 
de chaînes englouties. » Et d'autre part on retrouve bien 
dans Tensendile des continents groupés autour du pùle 
nord, et se projetant vers le sud, la physionomie de terres 
abandonnées par les eaux; à mesure qu'on avance vers le 
septentrion, on voit les îles augmenter en nombre et en 
grandeur, les continents s'élargir, les mers se diviser, se 
morceler et devenir moins profondes, de grands lacs en- 
fermés dans les replis du terrain conserver, en plein conti- 
nent, la saveur amère de l'Océan qui les a laissés là en se 
retirant. Il y a plus. Si l'on descend du sud au nord, on 
voit qu'une loi presque matliématique a présidé à la dis- 
tribution des eaux, et que le rapport de la terre à la mer 
suit une progression décroissante dont pas un terme ne 
rétrograde sur le terme qui précède. Si enfin on consi- 
dère la direction constante que suivent les terrains et les 
blocs erratiques par rapport à leur gisement primitif, on 
ne peut s'empêcher de voir là encore une forte présonq> 
tion en faveur de l'opinion qui attribue à la violence irré- 
sistible des mers se ruant du nord vers le sud, le transport, 
difficilement explicable par d'autres causes, de ces masses 
pesantes à d'aussi énormes distances. 

Est-ce à dire cependant que la théorie des déluges pério- 
diques ne comporte pas aussi des objections? Il serait té- 
méraire de le prétendre. Une des plus fortes est donnée 
par Cuvier dans cette page qu'on dirait écrite en prévision 
de la thèse dont il s'agit : 

« Le pôle de la terre se meut dans un cercle autour du 
pôle de l'écliptique; son axe s'incline plus ou moins sur 
le plan de cette même éclipti(|ue; mais ces deux mouve- 



62 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

ments, dont les causes sont aujourd'hui appréciées, s'exé- 
cutent dans des directions et des limites connues, et qui 
n'ont nulle proportion avec des effets tels que ceux dont 
nous venons de constater la grandeur. Dans tous les cas, 
leur lenteur excessive empêcherait qu'ils pussent expliquer 
des catastrophes que nous venons de prouver avoir été 
subites. 

(( Ce dernier raisonnement s'applique à toutes les actions 
lentes que l'on a imaginées... Vraies ou non, peu importe ; 
elles n'expliquent rien, puisque aucune cause lente ne poul 
avoir produit des effets subits. Y eût- il donc une diminu- 
tion graduelle des eaux, la mer transportât-elle dans tous 
les sens des matières solides, la température du globe di- 
minuât ou augmentât-elle, ce n'est rien de tout cela qui a 
renversé nos couches, qui a revêtu de glace de grands qua- 
drupèdes avec leur chair et leur peau, qui a mis à sec des 
coquillages aujourd'hui encore aussi bien conservés que si 
on les eût péchés vivants, qui a détruit eniin des espèces 
et des genres entiers '. » 

M. Adhémar et ses partisans semblent en eiïet manquer do 
logique en attribuant les déluges, les invasions brusques 
de l'Océan aux faibles et lentes oscillations que l'accumu- 
lation alternative des glaces à chacun des deux pôles pour- 
rait imprimer au centre d'attraction de la terre. 11 ne faul 
pas, de leur propre aveu , moins de 10,500 ans pour qu'une 
de ces oscillations s'accomplisse, et leurs calculs n'en éva- 
luent pas l'amplitude à plus de 3,100 mètres, soit 1,700 
mètres au nord du centre de figure, et 1,700 mètres au 
sud. Est-il admissible qu'une déviation aussi insignifiante 

' Discouru sur les vrrolKtinns ilc Ut surfjce du globe. 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 03 

puisse produire les révolutions qu'on lui attrii)ue?Si c'est 
le déplacement du centre de gravité de la terre qui amène 
le déplacement des eaux, il est clair que l'un doit s'efTec- 
tuer dans le même temps que l'autre : ce n'est plus alors 
à des déluges proprement dits qu'il faudrait croire, mais 
à une translation graduelle de la masse des eaux d'un hé- 
misplière à l'autre. Or la réalité des déluges est incontes- 
table; leurs effets violents, subversifs, destructeurs, sont 
d'une égale évidence; mais rien de tout cela ne s'ex[)li(pie 
d'une manière satisfaisante par les perturbations imper- 
ceptibles que le refroidissement des pôles pourrait amener 
dans l'équilibre terrestre. Le problème reste donc sans 
solution, et la science doit jusqu'ici se reconnaître im- 
puissante à pénétrer les causes de ces grands bouleverse- 
ments. 

Quoi qu'il en soit, des géologues, des naturalistes émi- 
nents ont établi qu'un dernier cataclysme a eu lieu à une 
époque relativement peu reculée, et qui coïncide à peu 
près avec celle que la chronologie assigne au déluge de 
Noé. Ainsi, de ses recherches sur les os fossiles, Cuvier 
a pu conclure que « toujours et partout la nature- nous 
tient le même langage, que partout elle nous dit que 
l'ordre actuel des choses ne remonte pas très- haut. » Il 
pensait avec Deluc, Dolomieu, Buckland, E. deBeauniont\ 

1 Ce dernier géologue ne paraît pas croire qu'il soit besoin, pour exj)!]- 
quer les déplacements de l'Océan, d'imaginer d'autres causes que les 
soidèvements de l'écorce du globe. Les révolutions de la terre et celles 
de la mer sont à ses yeux dans deux formes d'un même phénomène dont 
il faut chercher la cause dans les réactions intérieures de la masse ignée. 
11 a même émis l'opinion que le dernier déluge pourrait avoir été occa- 
sionné simplement par le soulèvement de la grande chaîne de montagnes 
du nouveau continent. « Comme l'émersion subite des grandes masses de 



64 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

que s'il y a quelque chose de constaté en géologie, c'est 
que la surface de notre globe a été victime d'une grande 
et sid)ite révolution, dont la date ne peut remonter beau- 
coup au delà de cinq à six mille ans; que cette révolution 
a enfoncé et fait disparaître les pays qu'habitaient aupara- 
vant les hommes et les espèces d'animaux aujourd'hui les 
plus connues; qu'elle a, au contraire, mis à sec le fond 
de la demière mer, et en a formé les pays aujourd'hui 
habités; que c'est depuis cette révolution que le petit nom- 
bre des individus épargnés par elle se sont répandus et 
propagés sur les terrains nouvellement mis à sec, et par 
conséquent que c'est depuis cette époque seulement que 
nos sociétés ont repris une marche progressive, qu'elles 
ont formé des établissements, élevé des monuments, re- 
cueilli des faits naturels et combiné des systèmes scien- 
tifiques '. 



CHAPITRE VII 



LE PARTAGE DU MONDE 



Nous savons que la première répartition des terres au- 
dessus du niveau de l'Océan remonte à la troisième époque 

montagnes hors de l'Océan, dit-il, doit occasionner une agitation violente 
dans les eaux, ne se pourrait-il pas que le soulèvement des Andes eût 
donné lieu à ce déluge temporaire dont les traditions d'un si grand nombre 
de peuples font mention? » {Atmales des sciences naturelles, 1829.) 
1 Discours sur les révolutions de la surface du globe. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 65 

delà création : à cellfque les géologues appellent époque 
silurienne^. Alors, selon Alexandre de Humboldt, la terre 
ferme ne consistait qu'en îles détachées qui, dans les pério- 
des suivantes, se relièrent les unes aux autres , de manière 
à former des lacs nombreux et des golfes profondément dé- 
coupés. « Dans le monde silurien, dit Tillustre philosophe, 
l'étendue des terres émergées fut certainement moindre 
d'un pôle à l'autre qu'elle ne l'est aujourd'hui dans la 
mer du Sud et dans l'océan Indien. » Ce fut seulement , 
d'après le même auteur, au début de la période tertiaire, 
lors du soulèvement des Karpathes, des Pyrénées, des 
Apennins, que les grands continents apparurent presque 
sous la forme qu'ils ont à présent. Nous avons déjà vu que 
le principe plutonien avait joué le principal rôle dans cette 
phase de la création. 11 est facile de s'en convaincre en 
jetant les yeux sur une mappemonde. On est frappé alors 
de la solidarité intime qui existe entre la forme des conti- 
nents et des îles et la direction des grandes chaînes de 
montagnes. 

Je n'insiste point sur cette considération, dont le dé- 
veloppement nous éloignerait de notre sujet. Il suflît de 
l'indiquer pour rendre manifeste l'origine ignée du monde 
terrestre, pour montrer que c'est le feu qui a opéré le 
partage de la surface du globe entre l'élément solide et 
l'élément liquide : partage inégal, dans lequel l'Océan 
semble n'avoir cédé qu'à regret une faible partie de son 
empire, jadis universel. Dans l'état actuel de notre planète, 
la superficie de la terre ferme est à celle de l'élément li- 



1 Du nom de l'ancien royaume de silures, dans la Grande-Bretagne, 
où les terrains de cette épocjue ont été d'abord observés. 



06 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

(|Lii(l(3 dans le rapport de 4 à 2 | ou, d'après Rigaiid, dans 
le rapport de 100 à 270, ou enfin, selon d'autres auteurs, 
de 1000 à 284 '. Les îles réunies représentent à peine la 
vingt-troisième partie des continents, et elles sont réparties 
avec si peu de régularité, qu'elles occupent sur T hémi- 
sphère austral trois fois moins de surface que sur l'hémi- 
sphère boréal. Tandis que les terres abondent dans ce 
dernier, le premier, à partir du 40^ degré de latitude sud, 
est presque entièrement couvert d'eau. L'inégalité de ré- 
partition qu'on observe entre les deux moitiés du globe 
se retrouve, bien qu'à un moindre degré, entre l'hémi- 
sphère oriental et l'hémisphère occidental, que nous sup- 
posons séparés par le méridien de l'ile TénériCfe. En effet, 
l'élément liquide prédomine dans tout l'espace compris 
entre les côtes orientales de l'ancien continent et les côtes 
occidentales du nouveau. Là il est seulement parsemé de 
rares archipels, et il règne sur 145 degrés de longitude. 
Aussi cet immense bassin a-t-il été justement appelé grand 
Océan par le savant hydrographe Fleurieu. En résumé donc, 
l'Océan couvre la presque totalité de l'hémisphère austral 
et la plus grande partie de l'hémisphère occidental. Il n'y 
a guère que ^^ de la terre qui corresponde également à de 
la terre dans l'hémisphère directement opposé, et sous 
l'équateur, les \^, de la circonférence du globe sont recou- 
verts par les eaux. C'est du moins ce qu'on peut induire 
des connaissances encore imparfaites que nous possédons 
sur l'état extérieur de notre planète ; car il ne faut pas oublier 

1 La superficie totale des terres émergées au-dessus des eaux est 
d'environ 37,657,000 milles géographiques carrés, soit 12,916 millions 
d'hectares. Celle des mers est d'environ 110,865,009 milles, soit 38,027 
millions d'hectares. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 67 

que nous savons peu de cliose du bassin polaire boréal, 
et qu'il existe entre le cercle polaire antarctique et le pôle 
austral un vaste espace encore inexploré. On sait cepen- 
dant, par (les découvertes récentes, qu'il existe près de 
ce pôle une grande masse de terre volcanique, qui semble 
faire compensation à la prépondérance des continents dans 
riiémisphcre boréal , et qui pourrait fournir un argument 
de plus aux adversaires de la théorie des déluges pério- 
diques. 

Outre leur infériorité d'étendue par rapport aux océans 
et leur concentration autour du pôle nord, les continents 
présentent d'autres particularités qui méritent d'être si- 
gnalées. 

C'est d'abord leur séparation en deux groupes tellement 
distincts, que leurs habitants sont demeurés, pendant une 
longue suite de siècles, totalement étrangers les uns aux 
autres, et réciproquement ignorants de leur existence. J(^ 
réduis ces groupes à deux , bien qu'on ait voulu consi- 
dérer l'Australie, ou Nouvelle -Hollande, comme un troi- 
sième continent, en raison de son étendue considérable. La 
série des îles qui forment, entre elle et la presqu'île hin- 
doue, comme une chaîne dont les anneaux auraient été 
brisés , ne permet point de la séparer géologiquement du 
groupe oriental. 

Les deux continents, u véritables îles entourées de tous 
côtés par l'Océan », dit Alexandre de Hund)oldt, otfrent , 
dans leur étendue, dans leui- structure, dans leur configu- 
ration, de frappants coidrastes, et aussi quelques analogies 
remarquables. 

Examinons premièrement leurs dimensions respec- 
tives. 



68 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

La superficie de TEurope est évaluée à 2,720,000 milles 
carrés, ou 933 millions d'hectares; celle de l'Asie, à 
12,191,000 milles carrés, ou 4,181 millions d'hectares; 
et celle de l'Afrique, à 8,500,000 milles carrés, ou à près 
de 2,916 millions d'hectares. Si à ces nombres on ajoute 
les 2,400,000 milles carrés, ou 823 millions d'hec- 
tares qui forment la superficie de l'Australie, on a, pour 
le groupe oriental, une étendue totale de 25,4-51,000 
milles carrés, ou 8,853 millions d'hectares, auxquels on 
pourrait ajouter encore les quelques centaines de mille 
hectares des îles réunies de la mer des Indes, formant, 
entre l'Asie méridionale et l'Australie, la chaîne brisée 
dont |nous parlions tout à l'heure. D'autre part, on porte 
à 6 millions de milles carrés, ou 2,058 millions d'hectares, 
la superficie de l'Amérique septentrionale; à 140,000 milles 
carrés, ou 48 millions d'hectares, celle de l'Amérique cen- 
trale, et à 5 millions de milles carrés, ou 1,715 millions 
d'hectares, celle de l'Amérique du Sud; soit, pour la tota- 
lité du nouveau continent, 11,140,000 milles carrés, ou 
3,821 millions d'hectares. La différence en faveur du groupe 
oriental est donc de 14,311,000 milles carrés, ou 3,821 
millions d'hectares, c'est-à-dire que la superficie totale du 
second est plus que double de celle du premier. 

Si nous considérons à présent la disposition des terres 
sur les deux hémisphères oriental et occidental, nous re- 
connaîtrons que sous ce rapport aussi la nature s'y est 
comportée de façons très-dissemblables. 

Les forces intérieures qui ont élevé les deux grands 
continents au-dessus de l'abîme ont agi en sens opposé, 
c'est-à-dire presque parallèlement à l'équateur dans notre 
hémisphère, et suivant la direction (hi méridien dans le 



LES MYSTÈHES DE L'OCÉAN. 69 

nouveau inonde. Aussi la configuration générale des deux 
continents et la direction de leurs grands axes sont-elles 
fort différentes. Le continent oriental est dirigé en niasse 
de l'ouest à Test, ou, plus exactement, du sud-ouest au 
nord-est, tandis que le continent occidental est dirigé du 
nord au sud, ou, plus exactement, du nord-nord-ouest an 
sud- sud-est. Toutefois , à côté de ces différences fonda- 
mentales , on aperçoit aussi des analogies ; mais celles-ci 
affectent surtout les contours des masses de terre et plus 
particulièrement ceux des côtes opposées d'un continent 
à l'autre. Ainsi les deux continents sont coupés au nord 
suivant un même parallèle (celui de 70°), et tous deux se 
terminent, au sud, en pointe ou en pyramide, avec des 
prolongements sous- marins signalés par la saillie d'îles 
ou de bancs : à l'extrémité de l'Amérique méridionale, l'ar- 
chipel de la Terre-de-Feu ; au sud du cap de Bonne-Espé- 
rance, le banc de LaguUas; au sud-est de l'Australie, la 
terre de Van-Diemen, 

Un fait qui a éveillé l'attention de tous les observateurs, 
mais dont on n'a pu jusqu'ici se rendre compte d'une ma- 
nière satisfaisante, c'est la tendance générale des terres à 
prendre la forme péninsulaire. Ce fait, très-remarquable 
en lui-même, le devient encore davantage par cette double 
circonstance , que presque toutes les péninsules sont diri- 
gées vers le sud , et que les plus importantes sont termi- 
nées, dans ce sens, en forme de coin. 

(( La forme pyramidale des extrémités méridionales de 
tous les continents, dit Alexandre de Humboldt, rentre 
dans la catégorie de ces simili tiidines physicœ in configu- 
ratione mimdi, sur lesquelles Bacon a tant insisté dans son 
Sovum organum, et que l'un des compagnons de Cook, 



70 Î.ES MYSTERES DE L'OCEAN. 

Berthold Forster, a pris pour texte de considérations ingé- 
nieuses. Si l'on marche vers Test , en partant du méridien 
de Ténérilîe, on voit les pointes de trois continents, celle 
de l'Afrique (extrémité de tout l'ancien monde) , celles de 
TAustralie et de l'Américpie méridionale, se rapprocher 
graduellement du pôle sud. La Nouvelle-Zélande, longue 
de douze degrés de latitude, forme un membre intermé- 
diaire entre l'Australie et l'Amérique du Sud; elle se ter- 
mine également au sud par une île (New-Leicester). Il est 
aussi bien remarquable que les saillies des continents vers 
le nord et leurs prolongements vers le sud soient situés 
presque sur les mêmes méridiens. Ainsi le cap de Bonne- 
Espérance et le banc Lagullas sont situés sur le méridien 
du cap Nord; la péninsule de Malacca, sur celui du cap 
Taïmoura en Sibérie. Quant aux pôles mêmes, on ignore 
s'ils sont placés sur la terre ferme, ou au milieu d'un 
océan couvert de glaces *. » 

Humboldt fait également observer que la forme allongée 
et pyramidale, qu'affectent les continents à leurs extrémités, 
se reproduit fréquemment sur une moindre échelle, non- 
seulement dans l'océan Indien (presqu'îles arabique, hin- 
doue et malaise), mais encore dans les mers d'Europe : 
Méditerranée, mer du Nord et Baltique. 

Pour terminer ce qui est relatif ^uix analogies de forme 
entre les deux continents, nous remarquons la ressemblance 
de l'Afrique avec l'Amérique méridionale : toutes deux 
dessinées, pour ainsi dire, sur le même modèle, toutes 
deux d'une forme presque identique, simple, peu acci- 
dentée. D'une autre part, l'Amérique du nord ressemble à 

J Cosmos, f. I. 



LES MYSTERES DE l/OCEAN. 71 

l'Europe, en ce que, comme celle-ci, elle est profondé- 
ment découpée par des golfes et par des mers intérieures. 
Les deux continents sont limités au nord par une W^uo 
très-hrisée, et leurs côtes sont bordées (Tlles nombreuses 
et de rochers, qui semblent n'être autre ciiose que les 
plateaux et les sommets des montagnes qui hérissent nne 
contrée sons- marine creusée en forme de coupe et oc- 
cupant tout le pôle nord. La haute et large protubérance 
volcanique entrevue récemment au pôle sud, plus inacces- 
sible encore que le pôle nord, ferait supposer que, dans 
l'origine, la croûte terrestre a subi, aux extrémités de 
Taxe, par l'action même de sa rotation et du ressac de la 
pyrosphère, des effets contraires, et donnerait une sin- 
gulière vraisemblance à l'idée hardie émise par un géo- 
logue contemporain sur les causes qui ont donné aux 
portions méridionales des deux grands continents leur 
forme triangulaire allongée. Ce savant fait remonter à 
l'époque même de la précipitation des eaux la formation 
et le dessin général des grandes masses continentales, 
leur amincissement vers le sud et leur élargissement vers 
le nord. 

« Tandis que la vaste coupe du nord, dit-il, se remplis- 
sait plus lentement pour atteindre le niveau supérieur du 
relief qui en fait les bords, l'eau, sur la calotte du sud, 
coulait rapidement dans tous les sens vers l'équateur... il 
en est résulté immédiatement d'immenses marées qui sont 
venues se heurter contre les reliefs équatoriaux , à mesure 
qu'ils se consolidaient par les progrès du refroidissement. . . , 
et l'impétuosité des flots ne s'est arrêtée qu'au pied des 
grands plissements originels héliçoïdes, déterminés par 
l'accélération du mouvement de rotation des pôles à l'équa- 



72 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

teur; de là enfin la configuration, découpée en triangle, 
des continents, à leur limite niéi'idionale '. « 

Alexandre de Humboldt explique aussi par les mouve- 
ments de rOcéan, mais à une époque bien plus récente, 
le creusement du bassin de l'Atlantique, Tuniformité des 
côtes de l'Afrique et de l'Amérique méridionale, ainsi que 
le caractère accidenté des rivages de l'Asie. Il remarque 
que dans la vallée atlantique, de même que dans presque 
toutes les parties du monde, les rivages profondément dé- 
chirés et garnis d'îles nombreuses sont opposés aux rivages 
unis. Il ajoute, du reste, avec la sage réserve d'un grand 
esprit : (( malgré ces analogies et ces contrastes, il n'est 
pas donné à la science de scruter bien profondément les 
grands phénomènes qui ont dû présider à la naissance des 
continents. Ce que nous savons se réduit à ceci : la cause 
agissante est une force souterraine; les continents n'ont 
point été formés tout d'un coup tels qu'ils sont aujour- 
d'hui; mais leur origine remonte à l'époque silurienne, 
et leur formation occupe les périodes suivantes, jusqu'à 
celle des terrains tertiaires; elle s'est effectuée peu à peu, 
à travers une longue série de soulèvements et d'affaisse- 
ments successifs ; elle s'est accomplie enfin par l'aggluti- 
nation de petits continents d'abord isolés ^. » 

* A. Gautier, Introduction philosophique à l'étude de la géologie, 
livre III, ch. V. , 

2 Cosmos, t. I. 



LES MYSTÈRES DE I/OCflAN. 73 



CHAPITRE VIll 



DERNIERS EFFORTS 



L'histoire de l'Océan est inséparable , dans les âges géo- 
géniqiies, de celle des parties solides qn'il couvre ou qu'il 
environne. Elle se résume en une longue série de révolu- 
tions qu'il faut attribuer en grande partie aux actions sou- 
terraines, mais dont plusieurs aussi peuvent se rapporter 
à des causes encore inconnues. La dernière de ces révolu- 
tions est ce déluge attesté par les traditions anciennes, et 
dont on peut afliirmer deux choses : la première, c'est qu'il 
a eu lieu après que l'homme avait paru sur la terre, sans 
(juoi évidemment les hommes n'en auraient point conservé 
le souvenir; la seconde, c'est qu'il a été de courte durée, 
puisque des hommes et des animaux ont pu y survivre 
pour repeupler le monde. Par lui fut clause l'ère des révo- 
lutions géologiques. 

Je dis des révolutions, non des changements; car, ainsi 
(|ue je l'ai fait observer plus haut, la masse incandescente 
à l'intérieur et la masse des eaux à l'extérieur, bien que 
contenues depuis lors, n'ont cependant pas cessé d'agir : 
leur activité' s'est ralentie, atTaiblie, régularisée dans une 
certaine mesure, mais elle ne s'est pas éteinte; la délimi- 
tation des continents et des mers, déjà accomplie par les 
soulèvements antérieurs, et qui , après la retraite des eaux , 



74 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

a (lii ?e retrouver à peu près telle qu'elle était auparavant, 
n'a pas cessé de subir encore de nouvelles modifications. 
Humboldt dit (ju'elle s'est achevée par l'agglutination des 
petits continents. Les terres paraissent en eflet avoir été, 
au début des temps historiques, plus divisées qu'elles ne 
le sont aujourd'hui. Les cartes anciennes, monuments des 
connaissances vagues et incomplètes que possédaient en 
géographie les peuples même les plus civilisés de l'anti- 
quité, nous les montrent coupées par de nombreux détroits. 
Et s'il est sage de faire, dans ces dessins grossiers, une large 
j)art à l'ignorance et à l'erreur, rien ne nous autorise cepen- 
dant à les rejeter comme des documents sans aucune valeur. 
Toutefois, il n'est guère admissible qu'après laretraite des 
eaux du dernier cataclysme le partage du monde entre la 
mer et la terre ait continué de s'effectuer toujours au profit 
de celle-ci. Il est au moins probable que si, en plusieurs 
endroits, des îles ont surgi qui n'existaient pas autrefois; 
si d'autres se sont reliées entre elles ou au continent ; si 
des soulèvements, des alluvions , des atterrissements ont 
refoulé l'Océan, ailleurs le phénomène a été inverse : des 
affaissements, des failles, comme disent les géologues, ont 
fait disparaître sous les' flots des contrées plus ou moins 
étendues; la mer a miné, rongé, échancré ses rivages, et 
recouvert des plages d'abord mises à nu, 

L'Australie, loin de s'être agrandie par l'annexion d'îles 
voisines, sest vu enlever, au contraire, aune époque ré- 
cente, les terres de Yan-Diémen au sud et de la Nouvelle- 
Guinée au nord, maintenant séparées, par des détroits très- 
resserrés, du continent dont elles faisaient autrefois partie, 
comme le démontre leur structure géologique absolu- 
ment identique à celle de la Nouvelle-Hollande. Le célèbre 



LES MYSTÈRES DE J/OCÉAX. 75 

I.popolrl (lo Biicli regardait même tonte la longue chaîne 
d'îles et d'îlots qui commence à la terre de Van-Dic'niien , 
comprend la Nonvelle-Zélande, la Nonvelle-Calrdonie, les 
Nouvelles-Hébrides, les îles Salomon, rarchipel de la Nou- 
velle-Bretagne, et rejoint ainsi la Nouvelle-Guinée, comme 
ayant formé jadis la côte orientale et septentrionale de 
l'Australie. On pourrait soutenir avec non moins de vrai- 
semblance ijue toutes ces îles avec l'archipel de la Sonde, 
les Moluques, Bornéo, les Philipj)ines, etc., reliaient pri- 
mitivement l'Asie à l'Australie; en d'autres termes, que la 
presque totalité de la Malaisie et de la Mélanésie actuelles 
formaient, avant la catastrophe qui les a converties en 
groupes d'archipels, un vaste continent analogue à l'Amé- 
rique méridionale, et que la langue de terre de Malacca 
rattachait à l'Asie comme l'isthme de Tehuantepec rattache 
l'Amérique du Sud à l'Amérique septentrionale. 

Et semblablement, il y a lieu de croire que ces deux 
derniers continents n'ont pas toujours été aussi éloignés 
l'un de l'autre qu'ils le sont maintenant; que le golfe (hi 
Mexique a été dans l'origine une véritable mer intérieure 
communiquant avec l'océan Atlantique par le seul détroit 
de la Floride ; et que le cordon dessiné par la presqu'île 
du Yucalan, Cuba, Haïti, Porto-Rico et les Petites-Antilles, 
n'est autre chose que l'ancienne limite nord de l'Amérique 
méridionale. L'identité des restes fossiles de quadrupèdes 
éteints, trouvés sur la terre ferme et dans l'archipel des 
Indes occidentales; l'énergie encore si puissante des feux 
souterrains de l'Amérique centrale, la nature volcanique 
de plusieurs des Antilles, dont plnsieurs ont encore des 
volcans mal éteints; enfin la fréquence des tremblements 
de terre auxquels toute cette région est sujette : tout in- 



76 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

dique qu'il s'est produit là uu bouleversement formidable, 
et que la croiUe terrestre s'est enfoncée sur une étendue et 
sur une profondeur énormes. Cet aflaissenient ne remonte 
pas à une époque bien reculée, puisqu'il est postérieur à 
la destruction des grandes races de mammifères. Peut-être 
est-il contemporain du soulèvement du plateau mexicain ; 
peut-être aussi a-t-il été plus considérable encore que je 
ne viens de le supposer, et a-t-il creusé non-seulement la 
mer des Antilles, mais le golfe du Mexique lui-même. 

Quoi qu'il en soit, voilà déjà, ce me semble, pour 
l'Océan , d'assez belles conquêtes, et pour la terre ferme 
des pertes sensibles. On pourrait , en parcourant la map- 
pemonde, trouver sur les deux hémisphères et jusqu'en 
Europe des traces manifestes de ruptures l)rusques ou 
lentes accomplies entre des portions de continent : le dé- 
troit de Gibraltar, le Pas-de-Calais, sont des résultats d'un 
phénomène de ce genre. Sur plusieurs points des côtes de 
France et d'Angleterre, on aperçoit, dans les marées très- 
basses, des forêts de chênes, de sapins, de bouleaux, en- 
glouties par les flots, et l'on a retiré du sein de ces forêts 
sous-marines les ossements et les bois des espèces de cerfs 
qui les habitaient. 

A ces affaissements, qui ont agrandi en plus d'un lieu le 
domaine de l'Océan, se joint l'action érosive des vagues, 
qui sans cesse battent en brèche ses rivages. Il est vrai 
que cette action est souvent compensée par une action con- 
traire, et que dans beaucoup de cas la mer, transportant 
ou accumulant sur la plage les matériaux qu'elle a enlevés 
à la falaise, rend, pour ainsi dire, au continent ce qu'elle 
lui a pris. Mais ces sortes d'alluvions marines sont peu de 
chose, comparées aux alluvions pluviales, dont l'accumu- 




TU 






LES MYSTERES DE L'OCEAN. 77 

lation lente, mais continuée durant de longues suites de 
siècles, a constitué des dépôts immenses, des couches en- 
tières de terrain, et contribué d'une manière notable aux 
empiétements de la terre ferme sur TOcéan. La formation 
des dépôts d'alluvion est surtout sensible dans ce qu'on 
nomme les deltas, où l'on en peut suivre les progrès pres- 
que année par année. 

On sait que les anciens Égyptiens considéraient leur pays 
comme un présent du Nil, dont les débordements pério- 
diques laissaient chaque année sur le sol une nouvelle 
couche de ce limon fertile auquel la terre des Pharaons 
était redevable de sa fécondité proverbiale. 

Plusieurs des contrées les plus petites du globe , celles 
011 précisément la civilisation paraît s'être développée plus 
tôt qu'ailleurs, ne sont aussi que l'œuvre des grands fleuves 
qui les arrosent. Une partie des terres charriées par ces 
vastes cours d'eau se sont déposées peu à peu sur les rives, 
à la suite d'inondations fréquentes. L'autre partie est trans- 
portée jusqu'à la mer, et là, arrêtée, refoulée par les va- 
gues, elle forme d'abord des hauts fonds , des bancs, des 
barrages, qui plus tard s'élèvent au-dessus des eaux et 
donnent naissance à des îles ou à des groupes d'îles. Peu 
à peu, la même cause continuant d'agir, les bras de mer, 
qui séparent ces îles les unes des autres ou les isolent du 
continent, finissent par se combler ; aux canaux, aux la- 
gunes succèdent des marécages , et enfin de vastes plaines 
que l'homme ne manque guère de s'approprier, car elles 
sont presque toujours d'une fécondité remarquable. Ces 
plages obligent le fleuve à se diviser, à se ramifier pour 
arriver jusqu'à la mer, et elles prennent ainsi, le plus 
souvent, une forme triangulaire qui leur a fait donner le 



78 LES MYSTÈRES DE I/OCÉAN. 

uoiii de deltas, parce que la lettre grecque ainsi appelée 
figure un triangle. Le delta du Nil est le plus célèbre de 
tous. Il commence à ii kilomètres au-dessous du Caire. 
Une grande partie de ses côtes, en tout un développement 
de 180 kilomètres, sont bordées de lagunes dont le 
fond est incessamment exhaussé par le limon du Nil. On 
en compte cinq, séparées de la mer par des langues de 
terre sur lesquelles s'élèvent çà et là de petites dunes. Une 
de ces lagunes, le lac Maréotis, a déjà disparu une première 
fois , et a été remplacé par une vaste plaine de sable tout 
imprégné de sel. 

L'Afrique possède un autre delta bien plus considérable 
que celui du Nil, mais beaucoup moins connu. C'est le 
delta du Niger, dans le golfe de Guinée, dont on évalue 
la superficie à plus de 88,000 kilomètres carrés. On ren- 
contre aussi, sur les côtes de 1 Asie, de nombreux et vastes 
deltas. Le plus fameux est celui que forment les deux 
branches réunies du Gange et du Brahmapoutra, et sur 
lequel s'est élevée la grande capitale de l'empire Indo-Bri- 
tannique, Calcutta. Le delta du Gange occupe tout le fond 
du golfe de Bengale, sur une largeur d'environ 300 kilo- 
mètres, et remonte dans les terres à peu près à la même 
distance. La quantité de terre charriée chaque année pai' 
le fleuve sacré est évaluée à 200 millions de mètres cubes. 
La mer en est quelquefois troublée jusqu'à 96 kilomètres 
de la côte. 

Les deltas les plus remarquables du nouveau continent 
sont : dans l'Amérique du Sud celui de l'Orénoque, et 
dans l'Amérique du Nord celui du Mississipi. Plusieui's 
fleuves d'Europe ont produit des efl'ets semblables, mais 
en général sur une moindre échelle. On peut citer les 



LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 79 

iloltas du Danube, du Pô, du Rliône, de la Meuse, de 
l'Escaut et du Rliin. a Des alluvions considérables, en 
se formant sur les rives de ce vieux Rhin, dit M. Alfred 
Maury, ont donné naissance à une partie de la province 
de Hollande. A l'embouchure de ce fleuve, comme à celle 
de la Meuse, de l'Escaut , de l'Ems, du Weser et de l'Elbe, 
il se produit, lors de la marée montante, un calme durant 
lequel sont précipitées les matières terreuses tenues en sus- 
pension dans les eaux. De là résulte un sédiment que les 
vents répandent sur la plage. Ces dépôts successifs élèvent 
le rivage, et il se forme une alluvion étendue qui reste à 
sec dans les marées moyennes. On nomme polders ces 
terres nouvelles, d'une fertilité vraiment surprenante, el 
les Hollandais en tirent un grand parti dans leurs cul- 
tures. Durant les hautes marées, ou pendant les tempêtes, 
les polders se trouveraient submergés, si l'industrie active 
des habitants n'avait établi des digues qui s'opposent ù 
l'invasion des eaux de l'Océan ^ » 

H est un autre phénomène qui, de même que la forma- 
tion des deltas, appartient à l'ordre des changements géo- 
logiques contemporains, et qu'on peut à juste titre consi- 
dérer comme une sorte de retentissement alTaibli des 
anciennes convulsions du globe. Je veux parler des affais- 
sements et des exhaussements qu'on a observés en diveis 
pays, soit dans l'intérieur des terres, soit sur les rivages 
de la mer, et qui, dans ce dernier cas, continuent sous 
nos yeux la lutte opiniâtre des deux éléments. Il est parfaite- 
ment démontré, par exemple, que, depuis le temps des Ro- 
mains, une assez grande étendue de la côte de Naples s'esl 

• La Terre et l'Homme, eh. m. 



80 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

d'abord abaissée au-dessous du niveau de la mer, puis 
s'est relevée au-dessus, et cela sans secousse, sans que les 
édiBces construits sur ce rivage aient été renversés ni 
ébranlés : témoin le temple célèbre bâti sur la côte de Pouz- 
zoles, vers le ni' siècle, et dédié à Jupiter -Sérapis. Il ne 
reste aujourd'hui de ce monument, situé à peu près au 
niveau de la mer, que trois colonnes de marbre. Au xv'' siè- 
cle, le sol avait éprouvé une dépression telle, que ces co- 
lonnes plongeaient dans Teau jusqu'à une profondeur de 
près de cinq mètres, et des coquilles lithophages les ont 
alors creusées sur une hauteur d'environ deux mètres. De- 
puis, les colonnes sont peu à peu sorties de l'eau; aujour- 
d'hui le pavé sur lequel elles reposent est complètement 
à sec, et les traces qu'ont laissées les lithophages dépassent 
d'au moins trois mètres le niveau de la mer. Ce curieux 
phénomène ne peut évidemment être attribué à un mou- 
vement delà mer, car ce mouvement se serait fait sentir 
dans toute la Méditerranée et y aurait causé d'épouvan- 
tables inondations; c'eût été un nouveau déluge. Il ne s'ex- 
plique donc que par un affaissement du sol, suivi bientôt 
après d'un relèvement graduel ; et cela n'a rien qui doive 
étonner sur cette côte volcanique, où l'on voit en un autre 
point, à 7 mètres au-dessus du niveau de la mer, des dé- 
pôts de coquillages tout à fait semblables à ceux qui vivent 
encore dans la Méditerranée. 

A l'autre extrémité de l'Europe, sur les côtes de Suède, 
des rochers, naguère submergés, se dressent aujourd'hui 
au-dessus des flots. Leur lente émersion avait été signalée, 
dès le commencement du siècle dernier, aux académiciens 
d'Upsal, qui, pour s'en assurer, firent, en 1731, sur ces 
rochers, des entailles à fleur d'eau, et constatèrent, au 



Li:S MVSTKllKS DK L'OCKAN. Si 

bout de (|iiol(|iies années, que ces marques se Irouvaient 
remontées de plus d'un pouce au-dessus de la surface de 
la mer. On a compté que, dans le golfe de Bothnie, la côte 
s'élevait en moyenne de 1"',30 par siècle; ailleurs l'éléva- 
tion est moindre; sur d'anties points du littoral de la 
liai tique, elle est nulle, ou même elle est remplacée pai- 
un affaissement; ce qui prouve l)ien que ces changements 
de niveau sont dus, non pas à une perturbation dans 
l'équilibre de lOcéan, mais aux contractions et aux dila- 
tations de l'agent plutonien, qui réagit sourdement contie 
l'Océan, son éternel ennemi. 

La guerre entre eux se ranimera-t-elle un Joui-, et faut-il 
nous attendre à voir de nouveau la vie remise en question 
sur le globe par quelque catastrophe pareille à celles qui 
ont tant de fois changé sa faceP C'est là un mystère qu'il 
ne nous appartient pas de sonder. Nous avons vu le passé 
de l'Océan ; n'entrepienons pas de prédire ses destinées 
futures, et contentons-nous de demander à la science ce 
qu'elle a pu découvrir sur son état présent. 



G' 



DEUXIEME PARTIE 

PHÉNOMÈNES DE L'OCÉAN 



CHAPITRE I 



LES MARÉES 



« Les grands mouvements de l'atmosphère et des mers, 
écrivait, au commencement de ce siècle, le savant Romme, 
commandent, comme ceux des corps célestes, l'attention 
et l'admiration des hommes. Ils ont en partie leur source 
dans des causes semblables; ils paraissent être un des 
grands développements de la puissance de la nature; et 
c'est à l'étude de ces mouvements, ainsi que de leurs cir- 
constances, qu'on pourrait recourir, comme à celle du 
cours des astres, pour remonter aux principes généraux de 
l'organisation de cet univers ^ » 

Nul doute que, dès la plus haute antiquité, dès lors que 
l'homme, sorti des langes de la barbarie, commença de 
s'élever au-dessus des préoccupations matérielles, qui, au 
début de sa lutte contre la nature, durent absorber ses 

1 Introduction aux Tableaux des veiits, des marées et des courants, 
Paris, 1 800. 



LES MYSTERES DE E'OGEAN. 83 

laciillc'S, le spectacle de lOcéaii ii"ail été poui' lui un des 
pi'eniiers sujets de méditation philosopliiciue. Il a \u se 
mouvoir cette masse li({nide do[it il ne pouvait mesurer ni 
l'étendue ni la profondeur, et s'il n'a pu de longtemps 
pénétrer la cause des mouvements tumultueux et irrégu- 
liers qui Tagitent à la surface; si ces mouvements, soumis 
pourtant, comme tous les phénomènes physiques, à des 
lois iminuables, lui ont fait considérer la mer comme un 
élément capricieux et perfide, il n'a pas tardé à recon- 
naître qu'en dehors de ses prétendus caprices l'Océan est 
animé de mouvements généraux, réguliers, périodiques; 
que chaque jour ses eaux s'élèvent et s'avancent sur ses 
rivages, puis s'abaissent et s'éloignent pour revenir en- 
core et se retirer de nouveau; 

Ce phénomène de flux et de reflux, bien des siècles 
avant (jue Newton découvrît les lois de la gravitation, 
révéla aux penseurs de l'antiquité l'attraction universelle. 
La coïncidence des oscillations de l'Océan avec les phases 
de la lune était un fait ti'op remarquable pour échapper à 
une observation tant soit peu attentive et suivie, et l'on 
n'ignore pas que l'homme est toujours porté à confondre 
les rapports de coïncidence avec les rapports de cause à 
elTet. Cette tendance, qui a fait naître et entretenu tant 
d'erreui's, a conduit dans ce cas, presque d'emblée, à la 
vérité. La réalité est ici confoi'me à l'apparence, et la 
science moderne n'a eu qu'à préciser, à conqjléter par ses 
calculs les notions des anciens : elle n'a eu presque rien à 
en retrancher. Aristote avait dit, dans son Vwre du Monde, 
que les marées suivent le mouvement de la lune. Pline est 
plus explicite, et, par extraordinaire, le crédule natura- 
liste, tout en s'abandonnani eucoreà sou ii'i'ésistihle aiuoiii' 



Ni- i.Ks MvsTi;i;i:s dk j/ockax. 

poiiî' le iiKMvcMllt'iix, (''nonce dans cette {^lave question, 
sous inie foi me poétique, la même idée qui devait être 
donnée plus tard pour l)ase inébranlable à la mécanique 
céleste. « La cause des marées, dit-il, réside dans Taction 
du soleil et de la lune : les eaux se meuvent en obéissant à 
lin astre avide, qui soidl've et attire à lui les mers. » 

l'armi les modernes, Kepler et Descartes ajoutèrent peu 
de chose à cette grande et simple vue du plus majestueux 
des phénomènes de l'Océan. Newton le premier, vers 1687, 
posa , dans son livre des Principes, les bases de la théorie 
scientitique des marées. Il détermina les forces avec les- 
(pielles le soleil et la lune élèvent les eaux des mers, mais 
en considérant celles-ci, par hypothèse, comme une couche 
(Teau dune épaisseur uniforme et couvrant toute la sur- 
face du globe. Cette théorie abstraite ne tenait aucun 
compte des nombreuses circonstances qui modifient sur 
les diiTérents points du globe les effets de Tattraction luni- 
solaire. 1-a question ne pouvait donc être considérée 
comme résolue; aussi fut-elle mise au concours, en 1738, 
[)ar lAcadémie des sciences de Paris. Les plus illustres 
géomètres de l'époipie répondirent à l'appel de la docte 
compagnie, et Daniel Bernouilli fit paraître un travail qui 
mit en lumière les lois principales auxquelles est soumis 
le phénomène des marées. Toutefois ce fut seulement un 
demi-siècle plus tard, grâce à la belle analyse de Laplace, 
que la science fut en possession d'une théorie à peu près 
complète des marées. Encore l'illustre astronome avait-il 
dû négliger bien des points accessoires , qui n'ont été 
eclaircis que de nos jours par MM. Chazallon et Gaussin *, 

' Aiiniinlrr th'n Marres. ])iiblié an dépôt de la Marine. 



LES MYSTÈRKS ])V. I/OCKAX. Hh 

Les i-(>cli(Mrlit's Lie ces sa\iiiits iiii^ciiieiiis ont juMniis de 
rectifier les erreui-s qui résiillaieiil eneoiH^ (l'observntions 
insuffisaiiles, et de (^''terminer avec plus de cerlitnde 
riieure et la liauteiir des marées sur les pi'inci[)aii\ points 
de notre littoral. 

Disons maintenant en (juoi consistent les marées, (>t 
comment elles se produisent sous l'influence des attractions 
combinées du soleil et de la lune. Nous savons déjà qu(> 
la terre est gouvernée, si l'on peut ainsi dire, par le soleil, 
(jui est son centre de gravitation. Nous savons aussi (jue 
la lune est gouvernée de la môme manière par la terre, 
l/ohéissance de notre planète à l'attraction du soleil se 
manifeste essentiellement par son mouvement de transla- 
tion suivant l'éclipticpie. Mais on conçoit (jne si la inass(^ 
terrestre, revêtue de sa croûte solide, cunseive dans ce 
mouvement sa forme à peu pi-ès l'égulière, grâce à la cohé- 
sion des molécules qui la composent , il ne puisse en être 
de même de la couche li(pnde, et pai- consécpient ti'ès- mo- 
bile, qui couvre la plus grande [)aitie de sa surface; en 
d'autres termes, on conçoit que l'attraction solaire se fasse 
sentir d'une manière particulièi'e sur l'Océan. Et en ellet, 
sous l'inlluence de cette attraction, les eaux delà mer s(> 
soulèvent périodiquement et prennent l'apparence d'une 
montagne liquide très-étendue, qui suit le cours apparent 
du soleil, et se meut, par consé(iuent , dans le sens opposé 
à celui de la rotation du globe. Mais ces premières oscil- 
lations de l'Océan, ces mai'ées solaires ne sont lien , coni- 
pai'ées aux mai'ées lunaires, et ne deviennent sensibles 
([uCn se combinant avec celles-ci; car bien (pie la force 
altracti\e du soleil soit incompai'ablement plus considérable 
(pie celle de la lune, cependaid , en raison de la distance 



86 LES MYSTÈRES DE I/()GÉAN. 

aussi bonucoiip plus grande du pioniifM'do ces deux astres, 
la di iTérence de TefFet qu'éprouvent les molécules liquides sur 
les surfaces diamétralement opposées du globe (différence 
d'où résulte le phénomène) est beaucoup moindre. Ainsi 
la lune, c servante de la terre », joue le principal rcMe dans 
la production des marées. Comme entre les corps l'attrac- 
tion est toujours réciproque, mais que le plus fort, celui 
qui a le plus de masse, entraîne le plus faible, la lune est 
contrainte d'obéir à la terre et gravite autour d'elle; mais 
les mers, immenses à nos yeux, ne représentent qu'une 
minime fraction de la masse terrestre, et notre satellite est 
assez fort et assez voisin de nous pour entraîner à sa 
suite une partie des eaux de notre océan , autour de la pla- 
nète dont il ne peut les séparer. Le soleil, de son côté, 
agit sur elles de la même façon, mais beaucoup plus fai- 
blement, comme on vient de le voir; le phénomène est 
donc double. Il y a marée solaire et marée lunaire : la pre- 
mière est environ trois fois moindre que la seconde. En 
fait , on ne l'aperçoit jamais comme phénomène distinct et 
isolé; elle ne devient sensible que par les modifications 
(ju'elle apporte dans la hauteur et dans la périodicité de la 
marée lunaire. Nous verrons tout à l'heure ([uelles sont 
ces modifications. 

Chaque jour les eaux de l'Océan s'élèvent et s'abaissent 
deux fois entre deux retours consécutifs de la lune au mé- 
ridien. Une oscillation complète s'effectue dans l'espace 
d'environ 12 heures 50 minutes. On appelle flux, flot 
ou marée montante le mouvement ascensionnel de la 
mer vers les côtes; reflux, jusant ou mer descendante le 
mouvement contraire et rétrograde qui lui fait abandonner 
les plages tout à l'heure inondées. Après le llu\ on dit 



LES MVfeTKKKS DE LUGKAN. «7 

(|U(' lii mer est pleine on haute ; elle est ba^se lorscjiu» lo 
l'ollux Ta ramenée à son maximnm de dépression; elle est 
étale pendant le temps d'arrêt de sept à luiit minutes (pii 
sépare le fln\ du reflux, et réciproquement; en sorte que 
l'étalé est tour à tour de haute et de basse mer. 

Il s'en faut de beaucoup (ju'à chaque llux la mer s'élève 
d'une même hauteur, qu'à chaque reflux elle éprouve la 
même dépression. On remarque entre les marées des iné- 
galités régulières et périodiques comme les marées elles- 
mêmes, et correspondant à la fois aux phases de la lune 
et aux différentes périodes de l'évolution de notre planète. 
Ainsi c'est au moment des syzygies, c'est-à-dire lors(fue 
le soleil et la lune arrivent ensemble au méridien, ce qui 
a lieu vers l'époque des écpiinoxes, que les marées, toutes 
choses égales d'ailleurs, atteignent leur plus grande élé- 
vation. Au contraire, c'est aux quadratures , qui coïncident 
à peu près avec les solstices, alors que les deux astres 
sont à 90" de distance l'un de l'autre, qu'on a les marées 
les plus basses. Au reste, comme tout se compense dans 
la nature, plus la mer s'élève dans une marée parle flux, 
plus aussi elle descend par le reflux. On donne le nom 
de grandes eaux aux marées des syzygies on d'équinoxe, 
et celui de mortes eaux aux mai'ées des quadratures ou de 
solstice. 

La marée est d'ailleurs un phénomène très-complexe, et 
une foule de circonstances modifient, soit d'une manière 
générale, soit dans des cas particuliers, les effets de l'ac- 
lioii soli-lunaire sur l'Océan. La disposition des côtes, 
l'étendue et la situation des mers, les vents, exercent siu" la 
hauteur des marées, sur leur périodicité , sur l'impétuosité 
du flot, des influences très-diverses, dojit on ne parvient 



SS I,f;s MVSTÈFIES DK l/()GF,AN. 

pas toujours à se rendre roniple, et (jui (léjoiieiil (juehjne- 
Fois les prévisions les mieux calculées. 

Les mers intérieures, en raison du peu de développe- 
ment de leur bassin , ne sont j^uère accessibles au flux et 
au reflux. La mer Noire et la mer Blanche, par exemple, 
en sont totaleuient exemptes. La Méditerranée présente des 
espèces de marées; mais elles sont dues plutôt à l'action 
des vents, à celle des courants marins et fluviatiles et à 
la pression atmosphérique, qu'à la loi astronomique qui 
régit les marées |)roprement dites. On en peut dire autant 
des mers isolées et des grands lacs où Ton observe des os- 
cillations périodiques, à savoir de la mer Caspienne, des 
grands lacs de T Amérique, du lac de Genève, du lac Wet- 
lern en Suède, etc. Dans les mers ouvertes, la force des 
marées dépend beaucoup de l'orientation et de la configu- 
ration des côtes. Sur la côte ouest de l'Amérique méridio- 
nale , les marées ne dépassent guère 1™,50 à 2 mètres; sur 
ia côte occidentale des deux presqu'îles de l'Inde, elles at- 
teignent 6 et 7 mètres, et elles montent jusqu'à 10 mètres 
et plus à répo({ue des syzygies, dans le golfe de Cambaye. 
Dans la baie de Fundy , située au sud de l'isthme qui 
joint la Nouvelle -Ecosse au Nouveau -Brunswick, les ma- 
rées d'équinoxe s'élèvent à une hauteur de 20 à l2o mètres; 
elles atteignent à peine 3 mètres dans la Baie-Yerte, au 
nord du même isthme. 

On [)eut observer en Europe, dans des parages très-voi- 
sins, des différences non moins frappantes. Une marée qui 
ne monte qu'à 6™, 70 au port de Cherbourg, à l'extrémité 
d'un des côtés de l'angle formé par la baie de Cancale, s'é- 
lève à une hauteur presque double au port de Saint-Malo, 
situé vers le fond de cet angle. Une inégalité seud)lable 



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LES MYSTKHKS DK !/( )(: K A X. 89 

ovisto enlrc los liaiilciirs des marri's ;'i r('ml)()iicliiifo du 
canal ilo Hi'istol à Swansca (riiiic pari , cl d'aulrc part à 
la hauteur de (^hepstow, plus avant dan^ le même canal. 
Les vents exercent sur les marées une influence plus 
remar(jual)le encore, puisipielle peut aller juscpi'à les sup- 
primer en partie. C'est ce (jui a lieu dans le golfe de la 
Vera-Cruz, où, an lien de deux marées en vin^l -rpiatre 
heures, il n y en a ([uchpiefois (|u'une seule en trois ou 
(piatre jours, lorsque le vent souflle avec violence dans la 
direction opposée au Ilot. La même anomalie se prodiul 
iré(piemment sous les tropiques, particulièrement dans 
l'archipel Indien; on la aussi constatée sur la cote méri- 
dionale de la Tasmanie. Si la force du vent contraire est 
capable de refouler ainsi le flot des marées montantes, on 
conçoit qu'il doive accroître d'une manière formidable Té- 
nerp;ie du flux lorsqu'il souffle dans la direction du flol. 
La mer donne alors de rudes assauts aux remparts (pu^ la 
nature ou la main des honnues oppose à ses fureurs , cl 
elle peut causer sur les rivages mal protégés des sinis!res 
lerribles. 

« Les côtes très-basses du Danemark et de la Hollande 
sont la partie de l'Europe où ces désastres se répètent h* 
plus souvent. I/Océan les atta(]ue et les envahit, produi- 
sant (piehiuefois, par l'impétuosité de ses irruptions, des 
inondations effroyables. C'est ainsi qu'une tempête (pii 
jeta sur l'île de Nordstrand une haute mer d'automne, 
en lG3i, causa en une seule nuit la perte de treize cents 
maisons, de six mille habitants et decincpianle nulle têtes 
de bétail '. » 

' Klie Maiùollc''. les l'Iirim, acnés <lr le Mer. 



ou LES MVSTÈRKS DE L'OCÉAN. 

Aux causes de perturl)atiou que nous venons de passer 
en revue s'ajouteid souvent d'autres influences peu ou 
point connues, cpii complicpient et obscurcissent singuliè- 
rement la tliéoT'ie des marées, et mettent en défaut les pré- 
visions des astronomes et des météorologistes. Il est pres- 
que inqiossible de déterminer à Tavance, avec certitude, 
la hauteur d'une grande marée dans une région donnée, 
et les savants qui prétendent soumettre à des calculs rigou- 
reux ce caj)ricieux phénomène s'exposent aux mêmes dé- 
ceptions que ceux qui se font les pi'ophètes de la pluie et 
du beau temps. Les erreurs qu'ils commettent ont parfois 
de funestes conséquences; parfois aussi elles aboutissent à 
des mystifications burlesques qui retombent sur leur auteur, 
mais qui ont Tinconvénieut grave de discréditer la science 
sérieuse aux yeux du public, déjà trop enclin à refuser 
aux spéculations élevées de l'intelligence la considération 
qu'il accorde souvent à l'imposture et au charlatanisme. 

Un géomètre très-connu annonçait, en 1860, d'abord à 
l'Académie des sciences dont il est membre, puis dans la 
presse oii il occupe une place distinguée, que l'équinoxe de 
printemps serait marqué par une marée telle qu'on n'en 
avait pas vu depuis un siècle, et qui se ferait surtout sentir 
sui' les cotes voisines de l'embouchure de la Seine et dans 
les ports de la Manche. Le jour marqué par le savant astro- 
nome pour cette crue extraordinaire des eaux de l'Atlan- 
tique éiait le 9 mars. Tous les journaux des localités 
menacées repétèrent ses prédictions ; les conseils nuuiici- 
paux s'en émurent et prononcèrent le solennel : :< Caveat 
consul, (pie ^L le maire avise. » Des pi'écautions furent 
prises, des travaux exécutés, afui de prévenir le fléau 
dont on se vovait menacé ; — une sorte de nouveau déluge. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. m 

A Paris, la sciisalioii lui aulrc. Les fmi(Mi\, les aniateiirs 
(lo sppctaclcs émouvants so promirent (l'all(>r conlcinpicr, 
— - à distance respectueuse, — le re(lou(al)le pluMiomène. 
(y était , ou jamais, le cas de voir la mer dans son beau. La 
compagnie des chemins de ter de l'Ouest crut devoir faire en 
sorte de mettre cette partie de plaisir à la portée de toutes les 
bourses; elle organisa et annonça, par affiches imprimées 
en lettres énormes, des trains de plaisir. Le |)rix était fixé 
à 45 francs, aller et retour, tous frais compris; il eut 
fallu n'avoir pas 4o francs dans sa poche pour manquer 
une si séduisante occasion. Le 8 au soir, la gare de la rue 
Saint- Lazare était encombrée d'excursionnistes à destina- 
tion du Havre et de Dieppe. On part , on arrive , on court 
au port et sur les falaises, on regarde. Le flot montait, 
mais sans se presser. Chacun avait sa montre en main et 
attendait l'heure du cataclysme. Enfin les aiguilles inar- 
(pient onze heures. La mer était haute; mais ce n'était i)as 
là le déluge annoncé. La jetée n'était point couverte; les 
na\ires restaient dans les bassins, au lieu de fiotter dans 
les rues de la ville; le port et la côte avaient leur aspect 
accoutumé. Un quart d'heure se passa; on attendait tou- 
jours, croyant que la mer monterait encore. Au lieu de 
monter, elle redescendit. Ce n'était qu'une marée d'équi- 
noxe des plus ordinaires. Les édiles en furent pour leurs 
frais; les habitants, honteux de la peur qu'ils avaient eue, 
injurièrent l'Océan et son pi'ojihète. Les Parisiens déçus, 
l'oreille basse, regagnèrent l'embarcadère, et ne rappor- 
tèrent de leur voyage d'autre impression qu'un amer 
désappointement. L'astronome fourvoyé fut bientôt assailli 
de lazzi. Tous les journaux de Paris et des villes maii- 
limcs lui (Iccoclièrcnl Icui's sai'casmes. 11 n'osa ]ias pnraîtiv 



92 LES M Y ST En ES DE I/OCÉAN. 

le lundi sni\;ml à rAcadrmie des scicMices, et jura, mais 
un peu laid, (|u'il ne se mêlerait plus de prédire la 
hauteur des marées, et laisserait désormais à la Connais- 
sance (les temps la responsabilité entière des erreurs qu'elle 
pourrait commettre. Parmi les quolibets qui célébrèrent la 
mystification du 9 mars 1860, les uns étaient en prose, 
les autres en vers. Un petit journal scientitique, rédigé par 
un docteui' en médecine, se mit, à propos de ce grand évé- 
nement, en frais d'éloquence lyrique, et le docteur rédac- 
teur en chef ne dédaigna pas de composer et d'imprimer, 
sous forme de feuilleton , ime pièce devers, — disons le 
mot, — une chanson , où un des excursionnistes mystifiés 
exhalait en termes burlesques son mécontentement. Cette 
chanson avait pour refrain : 

Ah ! que je les regrette , 
Mes quarante- cinq francs ! 



CHAPITRE il 



CIRCULA T 1 -N DK L " C L A N 



C'est beaucou|) pour la science d'avoir explique les 
marées, de les soumettre à des calculs même approximatifs, 
de rendre compte de leurs variations, de leurs anomalies. 
Mais sous ces oscillations tout extérieures imprimées |)ai' 
l'attraction des astres, l'Océan a d'autres mouvements (pii 



LKS M VST i; m; S i»k i/ockax. 03 

lui sont propres, et auxquels les actions étrangères ne lon- 
tribuent que pour une faible part. Ceux-là n'étaient |)oinl 
connus il y a trois quarts de siècle, ou ne Tétaient qu'em- 
piriquement. On savait l'existence de courants et de contre- 
courants; on avait constaté à peu près leur étendue, leur 
direction. Du reste, on ignorait s'ils étaient ou non soumis 
à des lois constantes, s'ils étaient variables ou permanents; 
et quant à leurs causes, on ne les soupçonnait point. A 
peine s'avisait-on d'y chercher au hasard une explication 
telle quelle. Les marins ne songeaient point, pour la plu- 
part, à tenir compte de ces courants, et ne semblaient i)as 
s'apercevoir du temps qu'ils perdaient à lutter contre eux. 
Franklin, éclairé par les indications d'un vieux capitaine 
baleinier nommé Folger, appela le premier l'attention des 
navigateurs sur cette importante question, et signala l'em- 
j)loi du thermomètre comme lui moyen de reconnaître les 
courants et d'en présumer l'origine. C'est grâce à lui que 
cet instrument est devenu entre les mains des navigateuis 
une véritable sontle. L'application du thermomètre à ce 
genre de recherche a conduit Humphry Davy et Alexandre 
de Humboldt à d'importants résultats, qui ont été le poini 
de départ de découvertes plus complètes. C'est rilliislre 
commandant Maury, de la marine des Etats-Unis, qui a 
pénétré, avec une admirable sagacité et une puissance de 
conception qui n'appartient qu'au génie, les mystères de 
ce ({u'on ajustement appelé l'organisme de l'Océan. Avant 
les recherches de Mauiy, l'Océan n'apparaissait aux obsei- 
vateurs les plus judicieux que comme une grande masse 
d'eau inerte, passive, obéissant à des forces aveugles el 
changeantes. 11 a démontré que l'ordre et l'harmom'e ré- 
gnent lii comme ailleurs, (jue tout y est uioliNc, pondère, 



s 



04 LES MYSTHRES DE L'OCEAN. 

('()inj)ensé; l)ien plus, que rOcéaii est doué d'un enscm])le 
de nioiivenients comparables à ceux qui eutrelicnneut la vie 
chez les piaules et les animaux; qu'il a une circulation, 
un pouls, des veines et des artères, un cœur même, et 
qu'en outre des causes purement physiques auxquelles on 
peut attribuer cette circulation il existe un agent essentiel 
qu'on chercherait vainement ailleurs, une force vitale : 
celle des milliards d'êtres invisibles qui naissent, s'agitent, 
multiplient et meurent au sein des eaux. « Chacun de ces 
imperceptibles, dit- il, change l'équilibre de l'Océan; ils 
l'harmonisent et sont ses compensateurs. » 

Essayons donc de nous former, d'après Maury et ses 
éloquents interprètes, MM. Julien, Michelet, Margollé, une 
idée du vaste ensemble de mouvements qui constitue la 
circulation de l'Océan. 

Les agents de cette circulation sont au nombre de trois 
principaux : 

Le premier et le plus apparent, c'est le calorique, le 
rayonnement solaire; mais celui-là seul, entrevu dans le 
principe, ne suffirait pas. 

Le second, non moins important et plus encore, c'est 
le sel. 

Le troisième c'est l'animalité, « l'infini vivant de la 
mei", » dit M. Michelet; ce sont les infusoircs. Expliquons 
sommairement l'action de chacun d'eux. Il est bon de noter 
ici que tous les mouvements de l'Océan, hormis ceux qui 
sont occasionnés par des convulsions de la pyrosphère dé- 
terminant l'élévation ou la dépression de l'écorce terrestre, 
n'affectent jamais que ses couches supérieures. Les couches 
inférieures forment sur le lit solide connue un second lit, 
(pic sa densité, due à l'énorme pression qu'il sujjporle et 



^. 



LES MYSTKRKS DK I/OCKAX. OÙ 

(|iii peut être c' val liée à plusieurs centaines d'almosplières, 
maintient dans une immobilité complète. « Tout concourt , 
dit M. Julien, à dcMuontrer l'existence d'un calme absolu et 
d'un véritable coussin d'eau dormante interposé entre le 
fond des hautes mers et les régions agitées où se croisent et 
se divisent les courants et les contre-courants. » On conçoit 
qu'il n'en peut être autrement, sans quoi ces courants, 
labourant sans cesse le fond des mers, y creuseraient rapi- 
dement des sillons de plus en plus profonds, et finiraient 
par entamer et perforer la croûte solide interposée entre 
eux et le noyau incandescent du glo])e. Cela dit, reprenons 
notre sujet. 

Nous avons vu que le calorique est une des causes qui 
engendrent les courants océaniques et qui en expliquent la 
permanence et la régularité. En effet, les inégalités de 
température qui existent dans les différentes régions du 
globe et qui, en dilatant ou en contractant son enveloppe 
gazeuse, déterminent les grands courants atmosphériques, 
ne peuvent manquer d'exercer une action analogue sur la 
masse des eaux. Les eaux, ainsi que les gaz, se dilatent par 
la chaleur, se contractent par le froid, prennent, en un 
mot, des degrés différents de densité qui troublent l'équi- 
libre de l'Océan et donnent naissance à divers mouvements 
tendant tous à le rétablir sans jamais y parvenir. Si l'on 
ajoute à cela l'évaporation, presque nulle dans les régions 
froides, énorme dans les contrées torrides, on comprendra 
que les seules lois de la gravité rendent inévitable l'échange 
continuel des eaux tièdes de la zone tropicale et des eaux 
froides des zones polaires. C'est donc à l'intervention des 
rayons solaires, à leur puissante influence, qu'il faut attri- 
buer l'origine des courants et descontre-coui-auts cpii cou- 



'Hl I.KS xMY^TKIlKS DK I.()i;1':AN. 

stiliHMil Tappaml circulatoire de l'Océan. Mais celle acliuii 
ne devient vraiment elTuaee que grâce à la présence des 
autres agents dont nous avons parlé, à savoir: des sels et 
des innond)ral)les animalcules dont la mer est chargée. 

Maury voit dans les sels une des forces qui président à la 
formation des courants réguliers par lesquels sont trans- 
portées et mélangées les eaux des dilTérentes parties de 
rOcéan , et la démonstration de ce fait est une réponse pé- 
remptoire à la question tant de fois soulevée : Pourquoi la 
mer est -elle salée? La salure des mers a été considérée 
longtemps comme un caprice de la nature. On sait aujour- 
d'hui qu'elle a, ainsi que tons les antres phénomènes, sa 
raison d'être, son rôle dans l'ordre général du monde, 
dans la j)hysiologie terrestre. La circulation de l'Océan est 
indispensable à la distribution des températures, au main- 
tien des conditions météorologiques et climatériques qui 
régissent sur notre planète le développement de la vie; et 
cette circulation n'aurait pas lieu , ou plutôt elle changerait 
complètement de caractère si les eaux de l'Océan étaient 
douces au lieu d'être salées, u Supposons, dit à ce sujet 
i\L Julien, que la mer, entièrement composée d'eaux douces, 
se trouve un instant à une température uniforme au pôle el 
à l'équateur, à la surface el dans les couches les plus pro- 
fondes. La chaleur pénétrera les couches liquides les plus 
voisines de l'équateur, elle les dilatera, les élèvera au-dessus 
de leur niveau piimitif, et par le seul etl'et de la pesanteui- 
elle les fera glisser à la surface vers les zones polaires, que 
l'absence de tout rayonnement solaire tendra, au contraire, 
à refroidir et à contracter sans cesse davantage. Un échange 
s'établiia donc des extrémités vers le centre, ou, pour 
mieux diie, un conlre-courant d'eaux froides el lourdes, 



LES MYSTKRES DE L'OCEAN. 97 

destiné à remplacer les pertes occasionnées par l'action des 
rayons solaires, descendra des pôles, tout en se maintenant 
immédiatement au-dessous du courant chaud et léger qui 
arrive de Téquateur. Dans un pareil système de circulation 
générale, la propriété ph\si(pie que possède l'eau pure 
d'atteindre son maxinuun de densité à quatre degrés au- 
dessus de zéro produirait les plus singulières conséquences. 
Qu'on élève, en elFet, ou qu'on abaisse la température 
au-dessous de ce point, l'eau devient toujours plus légère, 
et tend dans les deux cas à monter vers les couches supé- 
rieures '. » D'après cela, le courant équatorial, rencontrant, 
vers le pôle des eaux froides, se refroidirait lui-même. Et 
lorsque sa température aurait atteint quatre degrés au- 
dessus de zéro, se trouvant plus lourd que le courant po- 
laire, il devrait laisser monter celui-ci à la surface et des- 
cendre lui-même dans les couches inférieures. Le courant 
polaire, de son côté, continuant de descendre vers l'équa- 
teur, irait s'échauffant graduellement jusqu'à la même tem- 
pérature de quatre degrés, oii, devenu plus lourd, il 
redescendrait vers le foiul tandis que le courant équatorial 
remonterait de nouveau. De là une sorte d'enchevêtrement 
de courants qui donnerait à l'Océan d'eau douce la plus 
étrange physionomie, et entraverait à chaque instant la 
circulation régulièi'e de ses eaux. 

11 n'en est pas ainsi dans la mer salée. Ce n'est qu'à deux 
degrés an -dessous de zéro que l'eau de cette mer atteint 
son maxinuun de pesanteur spécilique. En s'évaporaut à la 
surface, elle se concentre et se précipite, tandis que les 
couches inférieures viennent la remplacer pour se modi- 

1 Les Hariitun'tcs ilf la Mif. 



08 LES MYSTERES DE L' OCEAN. 

fiev à leur tour et se précipiter de la même manière. « Ainsi 
s'établit ee continuel jnouvement ascendant et descendant 
qui entraîne dans les profondeurs de la mer la masse d'eau 
écliautfée à la surface par le soleil de la zone torride. Ce 
double courant vertical facilite et prépare la formation du 
irrand courant horizontal, qui met en communication ces 
réservoirs sous- marins de chaleur avec les couches infé- 
rieures de la mer glaciale '. » Dans le bassin arctique, les 
nuages, la fonte des neiges et les grands fleuves qui ont 
leur embouchui'e au nord des deux continents répandent 
une quantité considérable d'eau douce qui, en se mêlant 
aux flots de la mer polaire, forme une couche d'une den- 
sité moyenne, assez légère pour se maintenir à la surface 
et couler vers l'océan Atlanticpie. « Ces mouvements de 
surface déterminent dans la région inférieure des mouve- 
ments contraires. De là l'origine de ce puissant contre- 
courant sous -marin qui remonte le détroit de la mer de 
Baffin, et va reparaître au sein de la mystérieuse Polynia 
de Kane, en y répandant les trésors de chaleur dérobés à la 
surface de la zone intertropicale-. » 

Les sels de l'Océan ont dans l'économie générale du 
globe une autre fonction, plus importante encore que. celle 
(pii vient d'être indiquée : ils modèrent et règlent l'évapo- 
ration des eaux marines, et par conséquent leur conden- 
sation à l'état de nuages, de pluie, de neige, etc. Le 
professeur Chapman a démontré que l'eau douce abau- 
doime, à la faveur du rayonnement solaire et des vents, 
plus de vapeurs que les eaux salées de la mer n'en perdent 
dans des conditions identiques. La différence est de çin- 

^ Les Harmones de la Mer. . • 

■i Ibid. 



LKS MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 99 

qiiaiile-qiialro ceiilièiiii's pour cent, un \iiigt-(iualre heures. 
(( On comprend dèslors, dit encore M. Julien, quel serait le 
genre de perturbation auipiel pourrait donner lieu TelTet 
d'une évaporation excessive, si les vents alizés ne rencon- 
traient pas à la surface de l'Océan un obstacle naturel , un 
véritable frein destiné à s'opposer à une absorption indé- 
finie de vapeurs, qui ne tarderaient pas à aller se résoudre 
en pluies diluviennes dans les régions extra- tro[)icales. » 
Voilà pour les sels. Venons aux animalcules. 11 sendile 
incroyable au premier abord que ces imperceptibles aie.nl 
aucune iiilluence sur les mouvements de ce grand être, 
l'Océan, synd)ole })our nous de Timmensité; mais autant 
vaudrait nier l'action des gouttes, des molécules d'eau et 
de sel qui le composent. Qu'importe la petitesse, quand le 
iiond)re y supplée? Or le nombre des animalcules qui tra- 
\ aillent et pullulent au sein des mers es-t aussi incalculable 
que celui des gouttes d'eau. Leur fécondité est inconce- 
vable; les eaux en sont littéralement composées, dit notre 
auteur (un marin) : ce sont les u Ilots animés » de l'Ecri- 
ture, les (' faiseurs de monde » de M. Michelet. Ils conser- 
vent toujours identique la composition de la mer en ab^^or- 
bant les sels, la plupart à base de chaux, (|ui proviennent 
du lavage des terres. Ils s'assimilent ces éléments solides 
et les transforment en cocjuilles, en madréj)or('s, en coraux , 
dont les cellules se groupent, s'entrecroisent, se super- 
|)osent, s'amoncèlent en couches épaisses et servent de base 
à des iles, à des archipels, peut-être à des continents. 
« Considérons isolément, au fond des mers, un de ces aj-chi- 
tectes imperceptibles : il s'enq)are des éléments en suspen- 
sion dans l'eau; il les élabore, les triture dans nu estomac 
aiiiiuhiirc dune prodigieuse j)nissaiice; il les transforme 



100 LES IVI.YSTÈRES DE L'OCÉAN. 

enfin, et en extrait les sécrétions calcaires destinées à 
embellir et à étendre le palais de corail qui lui sert de de- 
meure. lAIais la goutte d'eau au centre de laquelle il opère, 
et dont il vient d'épuiser toute la partie minérale, ou du 
moins toute la substance calcaire, cette goutte d'eau est 
rendue nécessairement de plus en plus légère. Sous la pres- 
sion uniforme des molécules plus denses qui l'environnent, 
elle tend à monter et à s'élever jus({u'à la surface avec une 
vitesse croissante. Les couches supérieures, soumises à l'ac- 
tion absorbante des vents, enrichies de tous les sels aban- 
donnés par l'évaporation, tendent, au contraire, à descendre 
pour venir renouveler les approvisionnements de nos infa- 
tigables ouvriers. C'est donc une nouvelle source de mou- 
vement et de vie qui se manifeste au milieu des eaux. C'est 
un nouvel agent dynamique qui entretient et qui accélère 
le double courant vertical dont nous connaissons déjà l'ori- 
gine, et dont Tinfluence se fait directement sentir dans la 
circulation générale de l'Océan ^ » Je n'insiste pas pour le 
moment sur les prodiges qu'accom})lissent ces légions d'in- 
visibles habitants des mers; il y faudra revenir lorsque nous 
étudierons particulièrement les êtres animés que recèle 
l'Océan ^ 

Aux actions mécaniques que nous venons d'indiquer, et 
qui semblent être les grandes forces motrices des courants 
de la mer, d'autres forces s'ajoutent : la rotation de la 
terre, les vents; peut-être aussi l'électricité, le magnétisme. 
Ici le champ est ouvert aux hypothèses; mais sur ce qui 
concerne cette face obscure d'un problème déjà si vaste, la 
science positive s'abstient et se tait. Satisfaite, pour le mo- 



' Les Harmonies de la Mer. 
'^ Voyez cil. I do la iii<' iiartie 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 101 

iiK'iit, (le découvertes qui éclaircisseiil les points les plus 
importants, elle attend de Tobservation et du temps de 
nouvelles lumières. Sans doute Maury n'a pas tout dit sur 
rOcéan : il n'en a pas sondé tous les abîmes; il n'a pas 
disséqué ce corps immense comme Tanatomiste dissèque un 
cadavre; mais quelle tache accomplie! quelles lumières 
jetées sur des ténèbres avq)aravant inexplorées! quelle sé- 
curité donnée aux marins, jus(pi"alors réduits à s'abandon- 
ner au caprice des flots et des courants, maintenant munis 
du fd d'Ariane, sûrs de la route à suivre et n'ayant plus à 
redouter que les tempêtes! L'entreprise du savant et labo- 
rieux directeur de l'oliservatoire de Washington eût décou- 
ragé toute une administration. Il s'agissait de dépouiller et 
de mettre en ordre les documents informes, mal rédigés, 
souvent tronqués, que renferment les livres de loch. De ce 
chaos, Maury a fait les Directions nautiques, la Géographie 
physique de la mer : autant de chefs-d'œuvre où l'inspira- 
tion du génie s'ajoute aux elforts soutenus d'une patience 
laborieuse et d'une incorruptible exactitude. 11 était juste 
que dans un livre ayant pour sujet l'Océan , et dont l'obscur 
auteur puise après bien d'autres à cette abondante source, 
un hommage fût rendu à l'homme éminent qui a été le 
créateur de la science nouAclle dont ou essaie de donner 
ici un faible aperçu. 



1(12 LF.S .MVSTKIIKS DE I/OCKAN. 



C 11 A P 1 T R i: 111 



Lb: GULF-STREAM 



Cv (|iio Maiiry iioinine le cœur de rOcéaii , c'est la grande 
yoiie ('([iiatoriale, le foyer des tn)|)iqiies. De là })artent les 
grands courants, les gros vaisseaux (jui portent aux extré- 
mités Teau chaude, riche en sels et en matières organiques, 
le sang artériel; là se rendent les contre-courants d'eau 
froide et pauvre en substances solubles, qui, de même que le 
sang veineux des animaux, viennent au cœur se concentrer, 
s'échauffer, se transformer, pour retournera leur point de 
départ en répandant sur leur passage la chaleur et la vie. 

Le beau livre de Maury, Géographie jj/iysiquc de la mer, 
s'ouvre par une description splendide et saisissante de la 
plus célèbre de ces artères énormes, de celle dont le tronc 
et les rameaux embrassent la plus vaste étendue, et qu'il 
est permis d'appeler l'aorte de l'Océan. 

« Il est, dit le savant écrivain, un fleuve dans la mer. 
Dans les plus grandes sécheresses, jamais il ne tarit ; dans 
les plus grandes crues, jamais il ne déborde. Ses eaux tièdes 
et bleues coulent à flots pressés sur un lit et entre des rives 
d'eau froide. C'est le Gulf-Stream! Nulle part dans le 
monde il n'existe un courant aussi majestueux. Il est plus 
rapide que l'Amazone, plus impétueux que le Mississipi , 
et la masse de ces deux fleuves ne représente pas la mil- 



LES iMYSTÈKES 1)K l/OCKAN. 103 

licme partie du volimie clV'aii (ju il drplace. » Le (julC- 
Slreain * {Courant du Golfe) a été aiii^i nommé parce (ju'il 
semble avoir sa source dans le golfe du Me\i([ue. Selon 
liundjoldt, il faudrait en chercher Torifiine au sud du cap 
de Bonne -Espérance; mais cette origine s'expliquerait dif- 
ficilement. Les observations récentes des na^igateurs la 
[)lacent, avec plus de vraisemblance et de logique scienti- 
fique, dans le bassin brûlant enfermé entre les côtes inté- 
rieures des trois Amériques. C'est là qu'il fut reconnu pour 
la [iremière fois par le voyageur Pedro Martyr de An- 
ghiera (1323), et bientôt après par sir Humphrey Gilbert. 

Quelle cause le produit? Franklin le premier hasarda 
une réponse à cette question. ïl supposait le Gulf-Stream 
engendré et alimenté par les eaux que les vents alizés accu- 
mulent dans la mer des Antilles. Or ces ^ents ne peuvent 
contribuer que pour une part relativement très -faible à la 
formation de ce torrent océanien. L'explication de Franklin 
suppose d'ailleurs le niveau de la mer des Antilles plus 
élevé que celui de l'Atlantique : il n'en est rien , et, circon- 
stance bien remarquable, on a prouvé que le Gulf-Stream, 
au lieu d'obéir, comme les courants ordinaires, aux lois 
de la pesanteur, et de suivre une pente descendante, est 
poussé par une force inconnue sur un plan incliné qui re- 
nionle du sud vers le nord. 

Les marins enqiloient pour déterminer la direction des 
couiaids un mo>jen aussi simple (pi'ingénieux. Ils jettent à 
la mer des bouteilles bien bouchées, renfermant une feuille 
(le papier roulée sur laquelle sont marquées la date et le 
lieu de l'immersion. L'amiral anglais Beecliey a dressé une 

' M. F. .Julien (Miit Golfstrim, parce (pic cette (ii'tliotiraphe est celle 
i|Mi leiiil le niieiix !;i pcoiKuicial idii aiii:lai>e. 



104 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

carie qui ropn'scnfo approxiniativonitMit les routes suivies 
par un f^rand noniln'e de ces (lotteurs recueillis au large ou 
sur les eûtes. Cette carte démontre que de tous les points 
de l'Atlantique les eaux aflluenl vers le golfe du Mexicjue 
et vers le Gulf-Sireani. 11 faut donc avoir recours aux 
causes indi({uées par Maury, à savoir, Tinégalité de tem- 
pérature et, par suite, de concentration, d'évaporation et 
de dilatation sous les différentes latitudes : d'où résulte 
la tendance constante des eaux chaudes des tropiques vers 
les pôles et des eaux froides des pôles vers l'éqùateur. Sans 
doute la chaleur solaire n'agit pas seule sur cette vaste 
chaudière du golfe mexicain, qu'enveloppent de toutes 
parts des côtes et des îles hérissées de cratères mal éteints, 
encore agitées de fréquentes secousses, et dénonçant à l'ob- 
servateur la fournaise ardente qui fermente sous les flots. 
Qui sait si ce n'est pas à l'action des feux sous-marins que 
le Gulf-Stream, ?orti de cet jcstuaire, doit la force d'expan- 
sion irrésistil)le, très analogue à la délente de la vapeur, qui 
le fait se frayer, à travers la masse des eaux un passage jus- 
qu'au cercle arctique? Qui sait s'il ne puise à ce même 
foyer l'énorme provision de chaleur (pi'il prodigue sur son 
parcours, et dont il lui reste encore assez à la fin pour 
fondre les glaces de la mer polaire? Au moins est-il curieux 
de voir un antre courant prescpie aussi puissant partir du 
point de notre hémisphère dont les conditions météorolo- 
giques et géologiques sont à peu près les mêmes que celles 
du golfe du Mexique. Je veux parler de l'autre grande 
artère d'eau chaude et salée qui prend naissance au golfe 
du Bengale, au milieu d'un autre cercle de feu, et sur un 
lit que les convulsions intérieures du globe ont hérissé 
diles volcani(jnes. Nous reviendrons tout à Theure à ce 



o 

Q 







co 



C5 



LES MYSTÈRES DE LOi^KAX. 105 

fleuve de la mer des Indes. Tenons- nous pour le moment 
h son frère d Amoricjue. Le Gulf-Slream sort du golfe du 
Me\i(|ue |)yr le canal de Bahama. « Comme tous les apjents 
(|ue la nature emploie, dit M. Julien, il a une mission à 
poursuivre, un r(Me important à remplir. Aussi rien ne 
|)eut Técarter du but (pTil doit atteindre. Sa route est im- 
muable; elle est tracée d'avance, aussi précise, aussi nette- 
ment indiquée que l'orbite ellipti(iue que décrit la planète 
autour de son foyer. Comme la chaleur, la lumière, l'i'lec- 
tricité, en un mot, comme tous les fluides en mouvement, 
(jue nul obstacle n'arrête, les eaux du Gulf-Stream suivent 
la ligne la plus courte (pi'on puisse tracer du lieu de leur 
naissance au terme marqué pour accomplir leur tâche. Sur 
notre globe, on le sait, la plus courte distance entre deux 
points donnés est un arc de grand cercle; cette courbe est 
précisément celle que décrit le grand courant (pii sort de 
Bahama, relie Terre-Neuve aux îles Britanniques, et va se 
perdre dans les régions polaires, en contournant au nord 
l'blurope occidentale. Toutefois, dans sa course rapide, il 
dévie légèrement à l'est, subissant l'impulsion transversale 
([ue la rotation de la terre imprime à tous les corps qui se 
meuvent à sa surface. )) 11 suit la côte de la Floride, et sa 
direction reste parallèle à la côte orientale de l'Amérique 
du Nord, ou ne s'en écarte que fort peu jusqu'à la hauteur 
du cap Hatteras; de là il va se dirigeant de plus en plus 
vers la droite, jusqu'aux lianes de Terre-Neuve, où il s'in- 
fléchit à l'est. Arrivé- aux îles Açores, il se partage en deux 
branches : l'une longe le continent africain et va rejoindre le 
grand coui'ant équatorial ; l'autre rej)rend sa route vers le 
nord, vient envelopper les rivages de l'Irlande ci du sud de 
l'Angleterre. Ici s'opère une nouvelle bifurcation. La branche 



ll»l) LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN, 

(]iii son (KMaclic alors poiii' contourner le golfe de Gas- 
cogne, vient heurter i)i'esque normalement nos côtes de la 
Manche; et c'est sans doute à la pression qu'elle exerce en 
refoulant les eaux de l'Océan, qu'il faut attri])uer les irré- 
gularités du mouvement des marées sur les plages de 
Saint-Malo, de Granville et du Havre. Le rameau septen- 
trional va baigner l'Islande, la Norwége. Au cap Nord, il 
disparaît, ses eaux ayant atteint la température de quatre 
degrés; il passe à l'état de courant sous-marin; « il s'en va, 
dit poétiquement un célèbre écrivain ', consoler le pôle, y 
créer la mer tiède (je veux dire non glacée) (pi'on vient 
d'y découvrir. » « C'est probablement, dit de son côté 
M. II. iMargollé, ce courant sous-marin qui, remontant à 
la surface aux environs du pôle, y fait régner une tempé- 
rature moins rigoureuse et y rend les eaux libres. 

(( L'existence d'une mer ouverte dans cette région incon- 
nue, annoncée comme possible par les plus hardis ex[)lo- 
rateurs des mers polaires, Wrangel, Scoresl)y, Pari'y, a été 
constatée par le docteur Kane, des États-Unis, dans sa 
dernière .expédition -. Cette mer s'étendait sur un espace 
libre de phis de quatre mille mètres carrés. Après une tour- 
mente de vent du nord de plusieiu's jours, dit la relation 
de Kane, il ne se présenta aucune accumulation de glaces 
floltautes : preu\e évidente que des eaux encore libres 
existaient aux lieux d'où le vent soufllait. » 

Le Gulf-Stream emporte sur tout son parcours des dé[)ris 
proNenant des contrées où il prend sa source. Il dépose 
jusque sur les fivages de l'Irlande, des Hébrides, de l'Is- 

I M. iMicliclol. La Mer. 

■^ Voyez les Voyages et Décuuverles oidre-iHvr an A7A''' siècle, i voL 
iii-8". ToMis, A'I ^tiuiic l'I Ciu. (■■dilcins. 



LKS MYSTKIIKS DE L'OCEAN. li»7 

lande et de hi Nor\vép;e, des graines tropicales et des bois 
dont les habitants s'emparent ponr se ehanller. On sait (pie 
des tubes de l)and)ons, des i)ois sculptés, des troncs d'un 
pin jusfpi'alors inconnu, et d'autres objets poussés aux îles 
AçoricpiesdeFayal, de Flores et deCorvo par leGulf-Streain, 
contrii)uèrent à la découverte de l'Amérique en confirnianl 
Christophe Colomb dans la supposition (pion trouverait de 
l'autre côté de rAtlanti(pie des Indes occidentales. 

Nous connaissons l'itinéraire du Gulf-Stream. Yovons 
(piels sont les caractères de cette « merveille de la mer. » 
Jeu eni[)iunle la description en t^rande partie à M. F. Ju- 
lien, rélo([uent interprète du commandant Maury. <( A la 
sortie du golfe du Mexicjue, la largeur du Gulf-Stream est 
de (juatorze lieues, sa profondeur de mille pieds (environ 
neuf cent trente mètres), et la ra[)idité de son cours, ipii 
s'élève d'abord à près de huit kilomètres par heure, dimi- 
nue [)eu à peu, en conservant toutefois une xitesse rela- 
tive en("ore considérable dans toute l'étendue de son par- 
cours. 

« Sa température, beaucoup j)lus élevée (pie celle des 
milieux qu'il traverse, ne varie (jue d'un demi- degré [)ar 
centaine de heiies. Aussi parvient-il en hiver jusqu'au delà 
des bancs de Terre-Neuve, avec les abondantes réserves de 
chaleur que ses eaux ont absorbées sous le soleil des zones 
tropicales. Alternativement plongé dans le lit du conrani 
ou en dehors des limites qu'il suit, le thermomètre indi(pie 
des écarts de douze et même(pielcpiefois de dix-sept degrés. 
Si l'on compare cette tem[)érature à celle de l'air emiioii- 
nant, le contraste est plus frap})anl (>ncore. .\u delà du 
(piarantième parallèle, lorsque l'atmosphère se refroidit 
parfois jus(pr;ui-dessous de la glace fondante, le Giilf- 



108 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

Streain se iiiaiiitieiit à mie tempéra liirc de plus de vingl-six 
degrés au-dessus de ce point. Ses eaux, comme celles do 
toutes les mers très-riches en matières salines, se distin- 
ii;uent par leur teinte foncée et par leurs heaux reflets 
bleus, se dessinant en lignes nettes et tranchées sur le fond 
vert des eaux communes de l'Océan. Jus(iu'au quarantième 
parallèle, il n'y a entre les eaux bleues et les vertes aucun 
mélange; c'est seulement à partir de cette latitude que les 
premières franchissent leurs digues, sortent de leur lit et 
se répandent au loin sur les couches froides de l'Océan. Leur 
marche en même temps se ralentit, et l'action du rayonne- 
ment de leur caloricpie sur ratmos|)hère devient plus sen- 
sdjle. Elle adoucit notal)lement les climats de l'Europe sep- 
tentrionale; sans lui, l'Angleterre et une partie de la France 
seraient condamnées à des hivers aussi rigoureux que ceux 
du Labrador. C'est grâce au Gulf-Stream que, dans le nord 
du Spitzl>erg, la limite des glaces et des neiges éternelles, 
au lieu de s'abaisser jusqu'au ni\eau de la mer, se main- 
tient à plus de cent soixante-dix mètres au-dessus. 

Un autre caractère très-extraordinaire du grand courant 
américain, c'est la saillie cpi'il forme au-dessus des eaux 
qui le serrent et le comprimeid à gauche et à droite sans 
pouvoir le pénétrer. Cette saillie est évaluée à plus de 
soixante-cinq centimètres. La surface du courant alTecte 
une courbure convexe, et présente sur sa ligne médiane une 
crête de chaque côté de laquelle s'étendent deux plans 
inclinés : en sorte ipie tout objet flottant à la surface glisse 
à droite ou à gauche. « Ce fait a été constaté par plusieurs 
bâtiments, dont la carène, profondément immergée, subis- 
sait entièrement l'action du courant principal, tandis qu'à 
leur côté de légers canots dérivaient en travers, emportés 



LES MYSTKRKS PK I/OCKAX. 100 

vers les bords dans une direction perpendiculaire à celle 
du navire. 

Le Gnlf-Stream a pour compensateur le contre-courant 
d'eau froide et peu salée qui, par le détroit de Davis, 
descend- de l'océan Glacial arctique dans une direction 
précisément contraire. C'est au nord de Terre-Neuve que 
ravalanche liquide du nord rencontre le fleuve chaud du 
midi. Ce choc produit la première déviation du dernier, 
et oblige le premier à se partager en deux rameaux, dont 
l'un plonge sous les eaux bleues et continue sa route vers 
le sud, tandis que l'autre s'infléchit à l'ouest, longe dans 
toute son étendue la cote orientale des États-Unis, en pé- 
nètre toutes les sinuosités. Cette région lui doit la rigueur 
de son climat, bien plus froid que celui des contrées de 
l'Europe et de l'Asie situées sous la même hUitude. 

On a d'abord attribué aux grands batics de Terre-Neuve la 
déviation qu'éprouve en cet endroit le Gulf-Stream. C'était 
prendre l'eiïet pour la cause. En réalité ces bancs sont pré- 
cisément un résultat de la rencontre des deux courants. 
D'une part, les glaces charriées par le courant polaire se 
fondent au contact des eaux chaudes, et déposent là les 
matières terreuses et les blocs de rocher (pie la débâcle 
arrache chaque année aux côtes du Spitzberg et du Groen- 
land. D'autre part, les mollus(pies et les autres animaux 
qu'alimentent les eaux du Gulf-Stream ne peuvent suppor- 
ter la brusque transition de leur milieu tiède, chargé de 
sels et de principes nutritifs, à la basse température du 
flot polaire, fade et glacé. Ils périssent par millions, et 
leurs dépouilles s'amoncellent mêlées aux substances miné- 
rales. « Terre-Neuve, dit M. Michelet, n'est autre chose 
que le grand ossuaire de ces voyageurs tués par le froid. 



110 LES IMYSTERES DE L'OCÉAN. 

Les plus légers, {juoi(jue morts, restent en suspension, 
mais finissent par pleuvoir comme neige au fond de rOcéan. 
Ils y dfc'posent ces bancs de coquilles microscopiques qui, 
de rirlande à l'Amérique, occupent ce fond. » 

Les bancs de Terre-Neuve sont le plus remarquable 
exemple qu'on puisse citer d'alluvion marine. L'accu- 
mulation incessante de débris organiques et inorganiques 
amenés du pôle et de l'équateur dans ces parages a mo- 
difié du côté du nord, sur une immense étendue, le lit 
de 1 Océan, qui s'élève suivant une pente douce jusqu'à la 
ligne de démarcation parfaitement distincte des deux cou- 
rants contraires. Puis, à partir de cette ligne, l'atterrisse- 
ment cesse tout à coup et la sonde accuse la présence d'un 
abîme. En deçà, elle s'arrête à quelques centaines de 
brasses; au delà, elle plonge jusqu'à deux mille cinq cents 
mètres et plus. La formation de cette crête immense, dont 
les bancs de Terre-Neuve ne sont que des saillies dues 
au voisinage de la terre ferme, donne la clef d'un des 
problèmes (pii ont le plus occupé les géologues, celui de 
l'origine des blocs crratiqws. On s'est longtemps demandé 
(piellc cause avait déplacé ces masses c^ rocher, quelle 
caus'e les avait arrêtées en chemin. Cette question est aujour- 
d'hui résolue : les deux phénomènes s'expliquent à la fois : 
le lransj)()rt des blocs par la débâcle "des glaces (jui les 
enveloppaient, et leui- dé|)ôl par la fusion de ces mêmes 
glaces au contact des tlols tièdes venus de la zone tropi- 
cale, u Telle est, dit M. F. Julien, la conclusion à laquelle 
s'est arrêtée, en 1816, la Société des géologues de France, 
lorsqu'elle a fait remonter l'origine des blocs erratiques 
à l'époque où les plus hautes terres disparurent sous l'en- 
vahissemenl des eaux de l'Océan. » 



LES MYSTÈRES DE L'()(;É.\.\. 11' 



CHAPITRE IV 

FLEUVES, PRAIRIES ET GLACIERS 
— LA MER DÉSOLÉE 



Le mouvement dhirue de la terre, la marclie progressive 
des marées et l'impulsion des vents alizés déterminent, 
sous les tropiques, un courant de surface qui s'avance 
d'orient en occident, et qu'on nomme courant éqnaton'al 
ou courant de rotation. Sa vitesse a été évaluée à 10 milles 
marins ( 1 ,806 mètres) par 24 heures. Christophe Co- 
lomb avait reconnu l'existence de ce courant pendant son 
troisième voyage, où il tenta pour la première fois d'at- 
teindre les régions tropicales par le méridien des Canaries. 
« Les eaux, disait-il, se meuvent avec les cieux (las agucis 
van con lôs dielos). » Ce courant n'est ([ue superficiel ; il 
s'étend en une large nappe mobile qui se meut entre les 
tropiques, porte dans la merdes Antilles ses eaux tièdes 
et salées, et, par conséqueni , alimente le Gulf-Stream. Au 
cap San-Roque, il se divise, et d'un côté descend vers le 
sud, pour aller se perdre, ou plutôt se transformer en 
courant sous-marin, à sa première rencontre avec le cou- 
rant polaire antarctique. De l'autre côté il suit sa direction 
transversale en baignant les rivages du Brésil et de la 
Guyane, et reçoit les a])ondanls tributs de l'Amazone et 
de l'Oi-éncxpic. 



112 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

Il a 616 dit un mot déjà de Tautre « fleuve de la nier », 
si sembla!)le au courant de Bahama , et qui, de même, 
prend naissance dans un bassin volcanique chautTé d'en 
haut par les rayons perpendiculaires du soleil , et d'en bas 
probablement par la fournaise intérieure. Le Gulf-Stream 
de rhémisphère oriental se distingue aussi, par sa couleur 
indigo, des eaux vertes du grand Océan. Les Japonais le 
connaissent sous le nom de Fleuve-Noir (A'(/ro-Sm'o). 

Sorti du golfe de Bengale, oii afïluent, connue dans le 
golfe du Mexique, les eaux chaudes des moindres courants 
équatoriaux, il passe à travers l'étroite issue du détroit de 
Malacca , remonte tout le long de la côte d'Asie , débouche 
au nord des Philippines, et s'élance delà dans le grand 
Océan, en décrivant un arc de grand cercle, jusqu'aux îles 
Aléoutiennes. Comme le Gulf-Stream dans l'Atlantique, 
il adoucit le climat des contrées qu'il traverse. L'analogie 
entre ces deux puissantes artères de l'Océan est frappante, 
et se retrouve jusque dans les moindres circonstances. L'un 
et l'autre s'échappent par des passes étroites. A la sortie 
du courant indien, Bornéo représente assez exactement 
Bahama, avec ses grands bancs à l'ouest, et le vieux canal 
de la Providence au midi, u Plus loin , continue M, F. Ju- 
lien , qui nous sert de guide dans cette curieuse étude, les 
Philippines répondent aux Bermudes, les îles du Japon à 
l'île de Terre-Neuve. Les côtes de la Chine, baignées par 
un courant froid qui sort du Kamtchatka et qui s'interpose 
conmie un corps isolant entre l'Asie et le grand courant 
chaud du golfe du Bengale, les côtes de la Chine, disons- 
nous, se présentent avec le même climat et l'aspect gé- 
néral des rivages des États-Unis, baignés eux aussi par le 
contre-courant polaire de la mer de Baiïin, qui se répand 



lllllilil'J'ililllllllllllililillIilillirM; 



aiiiiiiiniiiMi;iii,iiiii'niii 



iiiuiiiiii'iniic-)iiiiiriiiiiiiiiiiii|iiiiiK^ii|iiiiiiiii|iiiiiiiii^^ 




lilirn: 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 



413 



vers le sud en se frayant un passage entre le Gulf-Strcam 
et la terre. Sans issue vers le nord, les eaux chaudes du 
Pacifique sont arrêtées dans leur cours par la presqu'île 
d'Alaïska. La configuration des terres les oblige à dévier 
vers Test, puis vers le sud, et à redescendre le long des 




Fucus natans. 



côtes de la Nouvelle-Calédonie (Amérique du Nord) et de la 
Californie, de même que les eaux du Gulf-Sireain viennent 
baigner l'Europe et rAfri([ue occidentales jusqu'au delà des 

8 



114 LES MYSTÈRES DE I/OCÈAN. 

îles (lu cap Vert. Nous avons vu le Gulf-Stream porter aux 
malheureux habitants de l'Islande et du Spitzberg des bois 
et des graines d'Amérique. Le fleuve indien charrie de 
même jusque sur les rivages des îles Aléoutiennes des cam- 
plu'iers de Formose et des bois noirs dont l'essence et 
l'origine ne sont point douteuses. Enfin les circuits des 
deux grandes artères océaniques donnent lieu à un phéno- 
mène des plus curieux, et dont les anciens navigateurs ont 
été vivement frappés. Au centre de chacun de ces circuits 
s'étendent de vastes bassins où, à la faveur de l'immo- 
bilité relative des eaux, les plantes marines, les vareclis flot- 
tants (fucus natam) se sont développés avec une fécondité 
prodigieuse, au point de former comme d'immenses prairies 
marines (pradcrias de ycrva, disait Oviedo), que les marins 
nomment mers des Sargasses (du mot espagnol sargazo, 
qui signifie varech). La mer des Sargasses du Gulf-Stream 
est située dans l'espace triangulaire compris entre les 
Açores , les Canaries et les îles du cap Vert. Les premier^ 
explorateurs de l'Atlantique, malgré leur intrépidité, ne 
s'y aventurèrent d'abord qu'avec terreur. « On trouva tant 
d'herbe dès le point du jour, disait Christophe Colondj 
dans le journal de son premier voyage, cpie la mer pa- 
raissait prise connue elle l'eût été par la glace. » Et ce 
témoignage est confirmé par celui des observateurs mo- 
dernes. Ces herbes marines sont tellement serrées et enche- 
vêtrées, que les navires ne s'y fraient pas sans peine un 
passage, et que leur marche en est quelquefois retardée. 
Eh bien, le grand Océan, ainsi que l'Atlantique, a sa 
mer de Sargasses, sa prairie de ^arechs, qui occupe 
toute la partie centrale de l'espace enveloppé par le fleuve 
■Soir. 



LES ^[YSTÈRES DE L'OCÉAN. 



Ilf. 



Ce courant n'est pas le seul rpii parte des régions tropi- 
cales de l'ancien hémisphère. Les eaux chaudes et dilatées, 
que la pression du torrent polaire fait déborder de la mer 
des Indes, ne trouvent pas, par le détroit deMalacca, un 




Sargassum (fucus baccifri us ). 



assez large passage. Une certaine quantité se répand vers 
le sud-est, va baigner les îles de la Sonde, traverse la mer 
de Corail, puis, passant entre l'Australie et la NouNelle- 
Zélaiide, s'avance jusqu'à la rencontre des Ilots polaires, 



die LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

et va creuser dans les glaces antarctiques récliancrure pro- 
fonde qui a permis au capitaine James Ross de pousser plus 
loin qu'aucun de ses prédécesseurs l'exploration de ces 
parages inhospitaliers. 

Enfin un troisième fleuve d'eau tiède a sa source dans 
la mer d'Arabie. Il est connu sous le nom de courant de 
Lagullas. Il se dirige au sud -ouest, passe par le canal de 
Mozambique, et va rencontrer, au cap des Aiguilles, le cou- 
rant transversal qui, à cette hauteur, entre de l'Atlantique 
dans le grand Océan. A partir de ce point, les deux cou- 
rants, confondus en un seul, descendent au sud, et vont 
former, en avant du cercle polaire, une mer de Sar- 
gasses analogue à celles de l'Atlantique et du grand Océan 
boréal. 

Tous les courants que nous venons d'étudier, et qui sont 
les troncs principaux du réseau circulatoire de l'Océan , 
dépassent peu la zone des tropiques. Les deux grands 
tleuves d'eaux chaudes qui partent de la mer des Indes et 
du golfe du Mexique, n'envoient vers le sud que des ra- 
meaux secondaires, et les courants éqvuitoriaux suiveni 
invariablement la direction circulaire que leur tracent le 
mouvement diurne de la planète et la marche des vents 
alizés. 

Les mers du Sud présentent donc une circulation beau- 
coup moins active que celle des mers qui s'étendent au 
nord de l'équateur; et tandis que, dans ces dernières, la 
prédominance appartient aux courants chauds sur les cou- 
rants froids, le contraire a lieu dans les premières. Aussi 
la moyenne de la température y est-elle sensiblement moins 
élevée, et la région des glaces polaires inconq^arablement 
plus étendue. 



LES MYSTÈMES DE L'OCÉAN. 117 

Au pôle nord, la vie ot lo mouvement ne cessent que 
vers le To' degré de latilude; jusque-là on rencontre des 
rudiments de vie animale et végétale, quel({ues terres à la 
rigueur habitables, puis, au delà d'un désert de glaces, 
région funèbre où tout semble fini, on est étonné de voir 
la température tout à coup s'adoucir, de rencontrer de 
nouveau la mer: une mer liquide, vaste et presque tiède. 

« Dans son second voyage d'exploration, dit M. E. Mar- 
gollé, lo docteur Kane, après avoir hiverné dans le détroit 
de Smith, à la latitude de 79", fit au printemps une recon- 
naissance vers le pôle, et s'avança en ligne directe jusqu'à 
125 milles. A cette hauteur, on retrouva la mer «'étendant 
à perte de vue au nord , dans un espace libre dont la sur- 
face fut évaluée à plus de 4,000 milles carrés. Des flots 
^erdatres roulaient aux pieds des explorateurs, comme les 
vagues sur le rivage de l'Océan. L'observation du flux et 
du reflux, l'élévation du thermomètre, la présence d'oi- 
seaux et d'animaux marins qui habitent ordinairement les 
eaux libres, tout semblait indiquer une mer profonde et la 
permanence d'un climat moins rigoureux. » 

« Jusqu'où, dit le docteur Kane lui-même, peut s'é- 
tendre cette mer? Existe-t-elle comme un trait de la région 
immédiate, ou comme partie de la vaste surface inexplorée 
formant le bassin polaire? Quels peuvent être les arguments 
en faveur de l'une ou de l'autre hypothèse, et comment 
expliquer la mystérieuse fluidité de l'eau au milieu d'im- 
menses bordures de glaces? » — La science a résolu jusqu'à 
un certain point ces questions par la théorie des courants; 
on n'est pas éloigné de croire que l'influence des eaux 
chaudes venues de l'équateur se fasse sentir juscpi'au pôle 
même, qu'elle y entretienne une mer sillonnée par des 



•H8 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

coui'aiils, et dont les eaux, au moins pendant Tété, ne 
se congèlent pas. 

Le commandant Maury ne doute point de Texistence de 
(■(>tte mer, et il Tattrilnie à rafïluence des eaux tièdes de 
rAtlauti(iue, qui par le détroit de Davis pénètrent dans 
le bassin arctique. Entin, dans la séance tenue, au mois de 
mars I86U, [)ar h\ Société américaine de Géoyvaphic et de 
Statistique, le docteur Hayes, qui devait ])artir quatre mois 
plus tard pour vérifier et continuer les courageuses recher- 
ches de son illustre compatriote et confrère K. A. Kane, 
s'exprimait en ces termes : 

« Il y a un peu [)lus de quatre ans que le docteur Kane 
revenait du Nord, annonçant la découverte d'une mer po- 
laire ouverte. Les savants avaient depuis longtemps pensé 
(ju'une telle mer existait probablement; qu'au centre des 
terres arctiques une vaste étendue d'eaux profondes restai 1 
libre de toute accumulation de glaces, au moins durant 
l'été. La première contirraation de cette théorie fut donnée 
par les Russes qui, sous Hedenstrom , en '1810-lJ, et de 
nouveau, sous Wrangel et Anson, en 1820-i2i, décou- 
\ rirent, au nord des iles de la Nouvelle-Sibérie, une mer 
ouverte qu'ils nommèrent Polynia. Il était réservé à notre 
compatriote le docteur Kane de trouver sur un méridien 
opposé des preuves plus concluantes , qui ont toute l'im- 
poi-tance d'une grantle découverte. 

« .... L'océan .Vrctique a un diamètre moyen de t2,oOO 
milles anglais, et une surface estimée à 5,000,000 de milles 
carrés. Les terres ani entourent ce vaste bassin forment 

A. 

la limite sud d'un grand banc de glaces, s'étendant comme 
un anneau autoiu' de la région polaire, à travers les di- 
vers canaux qui lient l'océan Arctique à l'Atlantique et au 



LES MYSTERES DE LOCEAN. 119 

Pacitique. Dans son preniiei" voyage arctique avec l'expé- 
dition dirigée par le lieutenant Haven, en 1850, le doc- 
teur Kane avait recueilli des observations importantes sur 
les courants et le mouvement des glaces dans la baie de 
Halfin. En rapprochant ensuite les diverses relations des 
navigateurs (jui avaient tenté de franchir la barrière de 
glaces, il tut conduit à conclure que la véritable route 
('tait le détroit de Smith, non encore exploré, et (jui s'ouvre 
à l'extrémité nord de la baie de Bafïin. 

« .... Les efforts (pie Kane put tenter dans cette direction, 
grâce au généreux patronage de notre compatriote Grin- 
nell, devaient être d'abord de simples expériences, il choisit 
son port d'hivernage sur la côte est du canal, pai- 78" 37' 
de latitude. Cette position était défavorable. On y était 
exposé à toute la force du courant qui descend du nord par 
le canal récemment découvert de Kennedy. L^s glaces, en- 
traînées par ce courant, s'opposèrent d'abord au dé'part, 
et, l)riséesen glaçons par les terres, elles rendirent ensuite 
la navigation vers le nord extrêmement laborieuse. Mais 
les mêmes causes qui encombrent ainsi la côte du Groen- 
land doivent rendre libres les côtes de la terre de Grinnell, 
rive opposée du détroit. En visitant ce rivage au printemps 
de 1834, je trouvai une bande de glace peu épaisse, s'éten- 
dant le long de la terre jusqu'à la latitude de 80". Cette 
glace avait été é\idemment loiin(>e durant un seul hiver; 
d'où résultait qu'à l'entiée de l'hiver 18o3-5i, l'eau était 
libre dans toute cette direclion. C'est la connaissance de 
ce fait qui m'a conduit à croire qu'on peut atteindre à 
une plus haute lalilude en suixant le côté occidental du 
détroit, .le chercherai donc à m'assurer un port sur les 
côtes de la terre de Grinnell, et j'ui toute conliance qu'un 



•120 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

bàtimoiil y peut liivernor avec sécurité près du 80" paral- 
lèle. » 

Ainsi l'océan Arclicpie serait accessible et navigable 
dans tontes ses parties, et le moment ne serait pas éloigné, 
— si déjà même ce grand acte n'est accompli an moment 
011 j'écris, — où d'intrépides voyageurs atteindraient et 
dépasseraient le sommet du pôle nord '. 

Rien ne permet d'espérer qu'un pareil prodige puisse 
jamais se réaliser au pôle antarctique. L'exploration de 
cette extrémité du monde est loin d'ofTrir le même intérêt 
j)rati((ue, et les dilTicultés et les périls y semblent insur- 
montables. Aussi ne compte-t-on qu'un petit nombre 
triiommes (|ui s'y soient aventurés, et l'expédition la plus 
lointaine, celle de James Ross, poussée jusqu'au SC pa- 
rallèle, n'a pu qu'entrevoir un coin de ce désert immense 
et glacé. Des bancfuises - gigantesques, des remparts cyclo- 
[)éens de glaces et de rochers, qui s'avancent en certains 
|)oints jusqu'au 62" parallèle, interdisent l'accès de la 
région mystérieuse — abîme ou montagne? — qui occupe 
l'intérieur du cercle polaire antarctique. Là point d'habi- 
tants (pii puissent, comme les Esquimaux, porter secours 
aux Européens; point d'animaux terrestres, point de res- 
sources pour l'alimentation ou le travail; partant, point 
d'hivernage possible. Les rares voyageurs qui ont visité le 
cercle antarctique le représentent comme défendu par d'im- 
posantes et infranchissables murailles, desquelles se déta- 
chent des blocs flottants qui menacent sans cesse d'écraser 
les navires ou de les enfermer dans de funèbres prisons. 

1 Voyez dans les Voyar/es et Découvertes otitre-mor le récit des pi-ia- 
cipaiix épisodes de rexpédition du docteur Kane. 

2 Bancs ou montagnes de glace, de forme tabulaire. 



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LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 121 

Je citorai scnlomont un extrait de la relation du voyage 
accompli en 1838 par Dnnionl d'Urvillc, avec les corvettes 
r Astrolabe et la Zélée. 

(( Le 18 janviei", les corvettes, qui, depuis leur départ de 
la terre des États, avaient navi}2,ué sur des eaux parfaite- 
ment libres, aperçurent un bloc de glace de vingt -cin(j 
mètres et plus de haut. Le lendemain, les masses flottantes 
allaient en augmentant. Enfin , le 22 , arrivé à 65" de lati- 
tude et 47" 30" de longitude , on fut arrêté par une barrière 
déglaces compactes, s'étendant à perte de vue, du sud-ouest 
au nord-est. Il est difticile de se faire une idée de la ma- 
gnificence d'un tel spectacle. Abusé par de continuelles 
illusions, l'œil croit découvrir dans ces masses irré- 
gulières une suite de monuments merveilleux ; et , sans 
les dangers qu'elle recèle, cette scène pourrait longtemps 
captiver les regards. Pendant quelques jours, on côtoya 
cette interminable muraille jusqu'aux îles Orkneys, où l'on 
s'arrêta une semaine pour les reconnaissances Iiydrogra- 
plii(jues. Le 2 février, le commandant prit de nouveau la 
route du sud. Dès le 4, par 62", il retrouva la banquise. 
Croyant apercevoir une clairière, il y lança les deux cor- 
vettes, et ne tarda pas à se trouver emprisonné dans des 
glaces de plus en plus resserrées, que le froid toujours 
croissant menaçait de souder entièrement. Ce ne fut que 
par des elTorts inouïs que l'expédition échaj)pa à un si 
grand danger; il fallu! briser à coups de pioche, sur une 
largeur de plus de deux milles, les glaces qui arrêtaient 
les navires, et Ton mit plus de huit heures à franchir cette 
distance, à force de voiles et de cabestan. Dégagées de leur 
prison, r Astrolabe et la Zélée prolongèrent encore la ban- 
quise, de l'ouest à l'est, pendant l'espace de trois cents 



122 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

milles, sans trouver d'issue... Le î27 février, après une 
longue bordée poussée au sud, à travers de nombreux 
glaçons, l'expédition al)orda, dans la portion intermédiaire 
((u'aucun voyageur n'avait jamais vue, les terres mysté- 
rieuses vaguement indiquées par les pêcheurs de phoques, 
(pii les avaient appelées terre de Palmer et terre de la Tri- 
nité... Ces terres, que couronnent d'immenses pitons, sont 
couvertes de glaces éternelles d'une épaisseur indéfinie. 
Sans les rochers noirâtres mis à nu par la fonte des neiges, 
et (jui forment leurs limites à la côte, on aurait peine à les 
distinguer des prodigieux amas de glaces qui les accom- 
pagnent. » 

On a vu (ch. VI de la 1" partie) à quelle cause as- 
tronomique plusieurs auteurs attribuent le rigoureux 
climat qui règne sur les mers du Sud. On ne saurait 
dire si la circulation paresseuse de ces mers est un autre 
etfet de la même cause, ou, au contraire, une des causes 
secondaires (pii contribuent à rabaissement de la tempé- 
rature. Quoi qu'il en soit, les courants d'eau froide venus 
du pôle austral, au lieu de céder devant les eaux plus 
chaudes, les pénètrent, les refoulent devant eux, les com- 
priment vers la terre, et les n'Mluisent à se frayer d'étroites 
voies de sortie : d'un côté, en suivant le littoral brésilien; 
de l'autre, en s'échappant tout le long du continent africain, 
jusqu'au delà du cap de Bonne- Espérance et du banc des 
Aiguilles. On connaît, grâce à Humboldt, l'étendue et la 
direction du grand flot glacé qui, parti du pôle sud, fait 
irruption dans l'océan Austral. 

(( Un courant, dont j'ai reconnu la basse température 
dans l'automne de 180^, dit l'inunortel philosophe, règne 
dans la mer du Sud et réagit d'une manière sensible sur le 



LES MVSTKHKS DE L'OCÉAN. 123 

rlimal du liltoral. Il porto les eaux froides des hautes la- 
titudes australes vers les côtes du Chili; il louge ces côtes 
et celles du Pérou, en se diriij;eaiit (Tahord du sud au 
nord; ()uis, à partii- de la baie d'Arica , il marche du sud- 
sud-est au nord-nord-ouest. Entre les tropi(jues, la teuipé- 
rature de ce courant froid n'est que de 15° (3, en certaines 
saisons de l'année, pendant ([ue celle des eaux voisines 
en repos monte à "11" 5, et même à !28" 7. Entin, au sud 
de Payta, vers cette partie du littoral de rAmériqu(^ m('>- 
ridionale qui fait saillie à l'ouest, le courant se recourbe 
comme la côte elle-même, et s'en écarte en allant de Test 
à l'ouest; en sorte qu'en continuant de gouverner au nord, 
le na^igateur sort du courant et passe brusquement de 
leau froide dans leau chaude *. » 

Cette large et profonde veine d'eau froide a conser\é 
le nom de courant de Ilumboldt. Dans l'angle compris entre 
elle et la chaude artère qui du centre du Pacifique vient 
à sa rencontre, il existe un vaste espace, un désert humide, 
d'aspect sinistre, désolé, stérile, où rien ne vit ni ne se 
meut , et qu'on dirait frappé de malédiction. 

« La mer immobile, dit M. F. Julien, y parait déserte, 
abandonnée. Jamais la baleine ne sillonne ses Ilots; jamais 
l'alcyon, le pétrel, ne rasent sa surface. Loin des grandes 
routes ou\ertes au commerce par la navigation, elle est 
restée longtemps peu connue et presque inexplorée; le 
lijisard seul des vents et des tempêtes y entraînait parfois 
un navire égaré. Ce n'est (pie depuis la découverte de l'oi- 
de l'Australie et depuis l'exploitation du guano du Pérou, 



' C.oHmoa, t. L 



124 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

qu'elle est fréquentée par les bàlimcnts qui vont des mers 
(lu Sud à Hobart-Town et à Sidney. 

(( Tous les journaux de bord, toutes les relations de 
voyage s'accordent pour représenter sous les mêmes cou- 
leurs le tableau qu'offre effectivement cette mer désolée. 
Quand on a doublé le cap Horn, on est entouré, poursuivi 
pendant des semaines entières par des nuées d'oiseaux 
très-communs dans les régions australes. Le fou, le sata- 
ni(jue, le damier, le pétrel, la mouette du cap, escortent 
le navire, plongent autour de lui, se posent sur ses mâts, 
et suivent sans fatigue son rapide sillage. Perdu au sein 
des mers, on se lie d'amitié avec ces gracieux compagnons 
de voyage. Après une nuit de tempête, quel est le marin 
(jui ne retrouve avec joie ces amis de la veille, bercés dans 
le creux d'une lame ou prenant leur essor sur la crête des 
flots? Il n'est pas jusqu'au gigantesque albatros qui n'a- 
bandonne aussi la région des orages, pour demeurer fidèle 
au navire avec lequel il cingle vers des cieux moins sévères. 
Mais dès qu'on approche de la mer désolée, tout fuit, 
tout disparaît, tout change. On n'aperçoit plus l'alcyon, 
on n'entend plus le cri de la mouette. L'atmosphère est 
sans bruit, les flots de la mer sont muets, rien ne vient 
animer les horizons déserts. L'univers tout entier semble 
])rivé de vie, et c'est sous l'impression de cet inexprimable 
sentiment de tristesse que l'homme se retrouve seul en 
présence de Dieu et de l'immensité '. » 

' Les Harmoidbs de la Mer, ch. VL 



LES MYSTÈRES DE L'OGÊAN. 125 



CHAPITRE V 



LES SPASMES DE L'OCÉAN 



Les marées et les courants sunt des iiiuuveinenls nor- 
manx, réguliers, sauf les variations (rintensité et les mofli- 
fications secondaires qu'ils peuvent subir. De ces pulsa- 
tions et de cette circulation résulte ce que, par métai)hore, 
on a appelé la vie de l'Océan. Mais ce grand organisme est 
sujet à un troisième ordre de mouvements, à des convul- 
sions violentes, à des secousses plus ou moins profondes, 
plus ou moins étendues. « 11 se fait de temps en temps 
dans la mer, dit Maury, des commotions qui semblent 
avoir pour but d'assurer les époques de ses travaux. Ces 
phénomènes peuvent être considérés comme les spasmes 
de la mer, » Ces paroles du savant hydrographe américain 
ne s'appliquent pas, sans doute, à toutes les commo- 
tions de la mer, mais seulement à celles qui lui sont 
intrinsèques et par lesquelles elle réagit contre les ob- 
stacles qui viennent entraver ou interrompre le jeu de ses 
fonctions, déranger son équilibre. Il ne faut point con- 
fondre ces « spasmes » , qui sont encore des manifestations 
de son autonomie, avec les perturbations produites par des 
causes extérieures, et dont l'Océan ne reçoit en réalité que 
le contre -cou p. Malheureusement la distinction n'est pas 



12G LES MYSTERES DE l/oGEAN. 

toujours Cacile à étal)lir; il reste dans la théorie des coiivnl- 
sions de la mer bien des poinl;s obscurs, bien des lacunes, 
inalg;ré les progrès admirables que les observateurs mo- 
dernes, Romme, Peltier, Piddington, Reid, Maury, Jansen, 
ont fait faire à la physiologie des éléments. On voit les 
effets, on les prévoit même par des indices qui trompent 
rarement ; ou détermine jusqu'à un certain point leur 
marche; leur liaison , leur mode de production; c'est beau- 
coup : les causes, le plus souvent, échappent. On a invo- 
qué le magnétisme, l'électricité ; on a bâti des systèmes, 
mais purement hypothétiques. Nous ne nous y arrêterons 
point. Ce livre n'est qu'un tableau, une esquisse, où Ton 
s'efforce de faire assister le lecteur à quelques-unes des 
scènes de la nature, et d'expliquer celles dont la science a 
pu pénétrer le mystère. La discussion des systèmes n'y 
saurait trouver place. Au plus on a cru devoir ex])osei-, 
sous réserve, ceux que leur haute portée philosophique et 
l'autorité de leurs promoteurs ne permettaient point de 
passer sous silence. 

Parmi les phénomènes qui ont leur siège dans le sein 
même des eaux, il en est qui s'expli(}uent aisément par 
les lois ordinaires de la mécanique, et par l'antagonisme 
des forces entre lesquelles l'équilibre, un moment troublé, 
tend nécessairement à se rétablir. Tant que cet écpiilibre 
subsiste, la mer est calme, c'est-à-dire immobile en appa- 
rence; sa surface est unie et limpide. Mais on conçoit sans 
peine qu'une cause quelconque venant à influer sur cette 
masse essentiellement mobile y détermine aussitôt une agi- 
tation dont le caractère et l'intensité dépendent du nom- 
bre , de la direction et de l'énergie des forces mises en jeu. 
Cette agitation se traduit le plus souvent par des inlumes- 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 127 

cences, par des soulèvements qu'on désigne sous le nom 
de va(/it('s ou de lames; on dit alors ([île la mer est houlcusr. 
Ces lames, dans les grandes commotions de l'Océan, 
prennent des proportions formidables, retombent et rou- 
lent sur elles-mêmes en écumant, s'entrechoquent, se re- 
poussent ou s'entassent les unes sur les autres. On les a 
comparées maintes fois , non sans raison , à des montagnes 
mouvantes séparées par des vallées profondes comme des 
abîmes. Lancées contre les côtes, elles y défci'lent, s'y 
brisent avec des mugissements dont aucun bruit, aucun 
sou ue peut donner l'idée. Tout est grandiose et lerrible 
dans les tunudtes de la mer, et dépasse ce que peut ima- 
giner quiconque n'y a point assisté. « Nous de\ons aux 
navigateurs, nous autres hommes de terre, dit M. Michelet , 
ce respect de tenir grand compte des faits qu'ils attestent , 
de ce qu'ils ont vu et souffert. Je trouve de très-mauvais 
goût la légèreté sceptique que des savants de cabinet oui 
montrée relativement à ce que les marins nous disent , par 
exemple, de la hauteur des vagues. Ils plaisantent les na\ i- 
galeurs qui la portent à cent pieds. Des ingénieurs ont cru 
pouvoir prendre mesure à la tempête, et calculer précisé- 
ment que l'eau ne monte guère à plus de vingt pieds. Un 
excellent observateur nous assure, tout au contraire, avoir 
vu fort nettement, du rivage, en sécurité, des entassements 
de vagues plus élevés que les tours de Notre-Dame et plus 
(jue Montmartre même. 

« 11 est trop évident qu'on parle de choses différentes. 
De là la contradiction. S'il s'agit de ce qui fait comme le 
champ de la tempête, son lit inférieur, si l'on parle des 
longues rangées de vagues qui roulent en lignes et gardent 
dans leur fureur cpieUpie l'égularitc, le ra|)|)()rt des ingé- 



♦ 5» 



128 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

iiieurs est exact. Avec leurs crêtes arrondies et leurs val- 
lées alternatives qu'elles présentent tour à tour, elles dé- 
ferlent au plus dans une hauteur de vingt à vingt-cinq pieds. 
Mais les vagues qui se contrarient et qui ne vont pas en- 
semble s'élèvent à bien d'autres hauteurs. Dans leur choc, 
elles prennent des forces prodigieuses d'ascension , se lan- 
cent, retombent d'un poids d'une incroyable lourdeur, à 
assommer, briser, enfoncer le vaisseau. Rien de lourd 
comme l'eau de mer. Ce sont ces jets de vagues en lutte, 
ces retombées épouvantables dont les marins parlent, phé- 
nomènes dont on ne peut nullement calculer la grandeur 
réelle. » 

Les obstacles que rencontrent les lames semblent exciter 
leur fureur. Dans les marées montantes et dans les gros 
temps, la mer assiège partout les rochers du rivage, les 
flancs des falaises, avec une violence telle que la côte en est 
ébranlée. Dans certains parages, elle rencontre au large, 
dans son propre lit, des brisants et des précipices qui 
donnent à ses mouvements un caractère elïrayant et bi- 
zarre, et dont le marin ne s'approche pas sans danger : il 
court risque d'être écrasé contre les premiers ou englouti 
dans les seconds. Quelques-uns de ces écueils ont acquis 
une célébrité funeste. La mythologie antique avait person- 
nifié sous les traits de deux monstres hideux les groupes 
de Charybde et de Scylla, moins redoutés aujourd'hui, 
grâce aux progrès de la navigation et à la disparition des 
idées superstitieuses qui frappaient de terreur les anciens 
et leur ôtaient d'avance tout espoir de salut. A Charybde 
(aujourd'hui Colfaro), la mer bouillonne, mugit et se dé- 
bat comme au milieu d'un cratère sans fond ; à Scylla , elle 
se heurte et rejaillit contre d'énormes rochers. Les liords 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 429 

OU petits golfes qui découpeut la cote de Norwège et les 
nombreux îlots qui la bordent, <lonnent naissance à des 
tourbillons dangereux. Le plus redoutable est situé dans 
Tarchipel Lofoden, par (38" de latitude nord. C'est le fa- 
meux Machlrom, sorte d'entonnoir immense où les na- 
vires, au moment du flux, s'engloutissent en tournoyant 
avec une rapidité vertigineuse, et qui attire, par un en- 
traînement irrésistible, tout navire se hasardant dans le 
vaste cercle où s'exerce sa funeste puissance. « On observe 
aussi un grand nombre de ces tourbillons dans l'archipel 
des îlesFeroë; à l'un d'eux, le Stamboemouch, l'eau forme 
une sorte de colimaçon. On en cite encore au golfe de 
Bothnie, et sur la côte orientale des Etats-Unis, au détroit 
de Long-Island '. » 

11 a été parlé plus haut de l'influence qu'exerce sur les 
marées la configuration des cotes. Le flot, par exemple, 
éprouve toujours un mouvement d'ascension très-marqué 
lorsqu'il pénètre dans une baie dont le fond va se rétré- 
cissant. Or c'est précisément la figure que présentent , en 
général, les embouchures des grands fleuves. Et ici le flot 
ne se trouve pas seulement resserré de plus en plus entre 
les rives; il rencontre en outre devant lui un obstacle qui, 
non-seulement l'arrête, mais tend à le faire reculer : ce 
sont les eaux que le fleuve porte à l'Océan. La lutte de ces 
deux courants contraires produit le phénomène auquel on 
a donné, selon les pays, les noms de barre, de mascaret, de 
ras de marée , de prororoca. Les vagues montantes de la 
mer, d'abord refoulées, s'accumulent, se massent, et, quand 
elles sont en force, reviennent à la charge avec la certitude 

1 Alfred INFaurv, La Terre et VJJomme. 



130 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

(le vaincre. C'est alors une montagne qui s'avance, et d'un 
invincible élan envahit le fleuve, rejette au loin ses eaux, 
s'installe victorieuse dans leur lit. On peut voir en France 
ce phénomène aux embouchures de la Seine et de la Dor- 
dogne; mais il ne s'y montre pas avec les proportions im- 
posantes qu'il prend dans les grands fleuves de l'Asie et 
de l'Amérique. L'Hougly, une des branches qui forment le 
delta du Gange, est le siège d'un mascaret qui se produit 
avec une rapidité extraordinaire. Le flot monte ordinaire- 
ment de 20 milles à l'heure. Celui de la rivière Tsien-Tsang 
a été décrit d'une façon pittoresque dans un mémoire lu à 
la Société asiatique par le docteur anglais Macgowan , qui 
l'observa de la ville de Hang-Chan, il y a quelques années. 
(( Entre les remparts de la rivière, qui est éloignée d'un 
mille, dit ce savant voyageur, sont des faubourgs qui s'é- 
tendent à plusieurs milles sur les rivages. A l'approche du 
flot, la foule se rassembla dans les rues qui sont à angle 
droit avec le Tsien-ïsang. J'étais placé sur la terrasse du 
Three -Waves (château des Trois- Vagues ) , d'où je pouvais 
embrasser toute la scène. Tout trafic fut suspendu; les 
marchands cessèrent de crier leurs marchandises; les por- 
teurs cessèrent de décharger les navires, qu'ils abandon- 
nèrent au milieu du courant, et un moment suflit poui' 
donner l'apparence de la solitude à la cité la plus labo- 
rieuse parmi les cités laborieuses de l'Asie. Le centre de la 
rivière fourmillait de bateaux de toute espèce. Bientôt le 
flot annonça son arrivée par l'apparition d'un cordon blanc 
prenant d'une rive à l'autre. Son bruit, que les Chinois 
comparent au tonnerre, fit taire celui des bateliers. Il 
avançait avec une prodigieuse vélocité, que j'estimai à 
trente-cinq milles à l'heure. Il avait l'apparence d'un mui' 



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LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. i;il 

d'albâtre, ou plutôt d'une cataracte de quatre à cin({ milles 
de long et trente pieds d'élévation , se mouvant tout d'une 
pièce. Bientôt il atteignit l'avant-garde de cette flotte (jui 
attendait son approche. Ne connaissant que la hari'e du 
Gange, dont on a tant de peine à se préserver, et qui ne 
manque pas de faire chavirer les navires qui se présentent 
mal, je ne laissai pas d'avoir de fortes appréhensions pour 
la vie de ces équipages. Lorsque ce mur flottant arriva, 
tous étaient silencieux, attentifs à maintenir l'avant tourné 
vers la lame qui semblait vouloir les engloutir. Tous furent 
portés sains et saufs sur le dos de la vague. Le spectacle fut 
du plus haut intérêt quand le flot eut passé seulement sous 
la moitié de la flottille. Les uns se reposaient sur une eau 
parfaitement tranquille, tandis qu'à côté, au milieu d'un 
tumulte épouvantable, les autres sautaient dans cette cascade 
comme des saumons agiles. Cette grande et émouvante scène 
ne dura qu'un moment. Le flot courut encore en dimiiuianl 
de force et de vitesse, et finit d'être perceptible à une dis- 
lance que les Chinois disent être de quatre-vingts milles. 
Le trafic interrompu reprit peu à peu, les navires furent 
de nouveau amarrés au rivage, femmes et enfants s'occu- 
pèrent à recueillir les objets perdus dans la mêlée, les rnes 
étaient couvertes d'écume, et une quantité considérable 
d'eau vaseuse remplissait le grand canal. » 

D'après Humboldt, les marées qui, à l'embouchure de 
rOrénoque, ne sont que de 80 centimètres à I mètre, se 
font sentir au mois d'avril, époque des plus basses eaux 
du fleuve, jusqu'à Angostura, à 85 lieues dans l'intérieur 
des terres, et leur hauteur, à 60 lieues, est encore de plus 
de 1™,30. Dans le fleure des Amazones, le flux remonte 
jusqu'à 200 lieues à l'intérieur; aussi lui faut-il plusieurs 



132 LES MYSTÈRES DE- L'OCÉAN. 

jours pour paicourir une si grande distance. A l'entrée 
de cet immense cours d'eau , la marée montante se préci- 
pite avec une vitesse inouïe. Le célèbre voyageur la Con- 
damine, ({ui dirigeait la commission envoyée vers le milieu 
du siècle dernier dans l'Amérique du Sud, par l'Académie 
des sciences de Paris, rapporte qu'au temps des syzygies 
deux minutes suffisent à la mer pour parvenir, dans l'em- 
bouchure du fleuve des Amazones, à la hauteur qu'elle 
n'atteint d'ordinaire qu'en six heures. « On entend, dit- il, 
d'une ou deux lieues de distance, un bruit elTroyal)le qui 
annonce la prororoca. A mesure qu'elle approche, le bruit 
augmente, et bientôt on voit un promontoire d'eau de douze 
à quinze pieds, puis un autre, ensuite un troisième et quel- 
quefois un quatrième; ils se suivent de près, et ils occu- 
pent toute la largeur du canal. Cette lame avance avec une 
rapidité prodigieuse, rase ou brise dans son cours tout ce 
qui lui résiste, déracine et emporte de très -gros arbres, 
et partout où elle passe le rivage, est net comme s'il eût été 
balayé. » 

On confond souvent, à tort, le mascaret ou prororoca 
avec un autre phénomène plus redoutable encore , et qu'on 
désigne sous le nom de ras de marée : nom impropre, 
car ce phénomène ne paraît avoir aucun rapport avec les 
marées. On ne l'observe guère que sous les tropiques, là 
où l'action des marées est presque insensible. Il n'a rien 
de régulier, ni de périodique; mais il se produit toujours 
pendant l'hivernage, à l'époque où régnent presque cons- 
tamment les vents alizés. On voit alors ces vents inter- 
rompre subitement leur cours, le temps devenir calme, et 
la mer, très-unie au large, soulever aux abords des rivages, 
sans aucune cause apparente, des vagues monstrueuses. 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 133 

(|ni vionnont se briser avoc IVarns sur la plago, rommo si 
elles élai(Mil poussées par une tem})èle furieuse. Les navires 
au mouillap;e en deçà de la ligne où eomuience le ras de 
marée peuvent d'autant moins résistera la violence du Ilot, 
que l'absence du vent ne leui' permet pas d'user de leurs 
voiles pour regagner le large. Ils chassent sur leurs ancres, 
sont emportés et périssenfinévitablement. Ce terrible phé- 
nomène ne dure, le plus souvent, qu'une journée; cepen- 
dant on l'a vu (piehpiefois se prolonger pendant plusieurs 
jours, et occasionner des destructions épouvantables. C'est 
ainsi que la mer envahit l isbonne il y a près d'un siècle, 
et que, vers la même époque, elle engloutit sous ses ondes 
déchaînées le port de Callao, sur la côte du Pérou. 

La science n'a pu, jusqu'à présent, découvrir la cause de 
ces tourmentes. Quelques auteurs les attribuent à des trem- 
blements de terre sous-marins; d'autres y voient l'effet de 
perturl)ations atmosphéri({ues (pii surviennent loin du lieu 
où se nuuiifeste le ras de marée, mais qui agitent assez la 
masse des eaux pour que de pi'oche en proche le mouve- 
ment se propage dans une direction donnée, jusqu'à la 
rencontre d'un obstacle sur lequel se décharge toute sa 
violence. La baisse notable du mercure dans le baromètre, 
({ui souvent annonce quelques heures à l'avance le ras de 
marée, donne à cette explication une certaine vraisem- 
blance. Mais, d'autre part, on ne comprend pas bien com- 
ment une tempête éclatant à plusieurs milles de distance 
pourrait détermiufM- à la côte des effets aussi terribles, sans 
(ju'il en parut rien dans l'intervalle. On remarcpu' d'ail- 
leurs qu'au inomenl où la coin motion se ])réj)ai'e la mer 
conunence par se l'etircr du rivage. « Elle se i'ej)lie sur elle- 
même, dit M. F. .Julien; elle se concenti'e, elle send)le re- 



134 LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 

cueillir ses forces; puis elle revient tout à coup furieuse, 
irrésistible, en sortant de sou lit et bondissant au delà de 
toutes ses limites. » Le même auteur signale comme causes 
probables des ras de marée les gontlemenls, les dénivel- 
lations subites i|ue détermine dans les mers tropicales 
une brusque variation dans la temjjérature, ou plutôt la 
condensation d'énormes quantités de vapeur pompées par 
le soleil et retombant en pluies torrentielles. Il fait obser- 
ver à ce sujet que la chute de deux ou trois centimètres de 
pluie, sur la cinquième partie seulement de l'Atlantique, 
représente un poids total bien plus considérable que celui 
de toutes les eaux qui coulent, dans l'espace d'une année 
entière, entre les rives larges et profondes du Mississipi. 
M. E. MargoUé partage cette opinion, u Dans le voisinage 
des calmes de l'équateur, dans la région des pluies perpé- 
tuelles, dit-il, on voit souvent des ras de marée qu'on peut 
attribuer à l'action des eaux douces abondamment versées 
par la pluie: Cette cause, au premier abord, paraît insufTi- 
sante; mais lorsqu'on en calcule les effets pour une vaste 
surface, on est étonné de l'intensité des forces qu'elle met 
en jeu. » Ajoutons que des phénomènes très -sembla blés 
aux ras de marée, sinon identiques, précèdent, accompa- 
gnent presque toujours les grands ouragans des tropiques. 
Les grands lacs sont aussi sujets à des perturbations ana- 
logues, qui prennent alors le nom de seiches. 

Les seiches sont assez fréquentes sur le lac de Genève. 



LES MYSTÈRES DE LOCÉAN. -135 



CHAPITRE M 



l/ATMOSPHERE ET LES VENTS 



Au-dessus d(.' Tocran des eaii\ qui baigne les eontiiients 
et les îles, s'étend un autre océan, hien plus \aste, qui 
cou Me à la fois les terres et les mers, et enveloppe de toutes 
parts notre planète. C'est cette couche gazeuse qu'on ap- 
pelle atmosphère , et que l'anahse cliiniique iious montre 
essentiellement formée du mélange intime de deux gaz, 
à savoir : le gaz oxygène, agent indispensable de la combus- 
tion, de la respiration, de la vie; et le gaz azote, corj)s 
inerte, qui dans l'air a poui' principale mission de diluei", 
d'étendre l'oxygène et d'en tempérer l'action, comme l'eau 
atténue la force d'un vin généi-eux. Les proportions du mé- 
lange sont d'environ vingt-une parties du pi'emier gaz et 
soixante-dix-neuf du second. Il s'y ajoute de faibles quan- 
tités de vapeur d'eau et d'acide carbonique. La vapeur 
d'eau , condensée sous forme vésiculaire, constitue les 
nuages et les brouillards; ceux-ci, précipités sous forme de 
pluie, de grêle, de neige, retournent incessamment à la 
masse des eaux terrestres, fjni de nouveau les rend à l'océan 
supérieur. 

L'atmosphère est , ainsi que les mers, le siège de courants 
et de contre-courants que la subtilité et la mobilité de sa 



•!;W LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

suhstnnco rend iiicoinpartil)k'inent plus rapides. Il est sujet 
aussi à des pertiirl)ations fréquentes, à des eonvulsioiis 
occasionnées par des causes multiples, parmi lesrpielles 
il faut citer en première ligne les changements de tempé- 
rature, l'accumulation et la condensation des vapeurs, les 
actions électriques et la rotation du globe. Les courants 
de l'ensemble desquels résulte la circulation de l'atmo- 
sphère sont connus sous le nom de vents. Le vent n'est 
donc autre chose que de l'air en mouvement. Les courants 
aériens exercent, on l'a entrevu déjà, une influence non 
douteuse sur l'équilibre de la surface des eaux , et il existe 
entre les mouvements de l'air et ceux de l'Océan une con- 
nexion intime et de remarquables analogies. 

On conçoit en premier lieu que, si l'Océan obéit à l'at- 
traction luni-solaire et se déplace périodiquement par l'efTet 
de cette attraction, l'air y soit soumis le premier, et que 
son extrême mobilité l'y rende encore plus sensible. C'est, 
en effet, ce qui a lieu. Le phénomène des marées océani- 
ques ne se produit que parce que l'attraction de la lune, 
avant d'agir sur les mers, agit d'abord sur l'atmosphère, 
et détermine ce qu'on appelle les marées atmosphériques. 
Ces marées, plus ou moins sensibles en temps ordinaire, 
deviennent souvent, à l'époque des syzygies, de véritables 
tempêtes, connues sous le nom de tempêtes d'équinoxe. 
Indépendamment de ces oscillations périodiques, il règne 
ilans l'atmosphère des vents constants et généraux, dus au 
mouvement diurne de la terre, ainsi qu'au transport vers 
les pôles de l'air dilaté par la chaleur sous les tropiques, 
et à l'espèce de tirage qu'exerce sur l'air froid des pôles la 
tendance ascensionnelle de l'air échauffé des régions équa- 
toriales. Il existe aussi des vents particuliers, dus à des 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 137 

caiisos loralos j)liis rostrointcs (l;nis leur (Mciidiu» et (l;ms 
leur (hiroe. 

Aux alternatives du jour et de la nuit répondent des 
alternatives d'échaulTemcnt cl de refroidissement , (|ui na- 
tui-ellement donnent naissanee à des venis de direction 
ditlerente. Sur tout le li Moral des régions intertropieales, 
l'échaufTement inégal de la terre et de la mer par les rayons 
solaires produit ces vents particuliers qu'on nomme brinca, 
et qui soufflent tour à tour du large vers la terre et de la 
terre vers le large. 

(( Pendant Tété, dit M. F. Julien, ce phénomène' se pro- 
duit encore dans les régions tempérées, et même sur les 
côtes des contrées les plus froides. Dans cette saison, en 
effet, l'action du soleil sur la terre commence dès le matin 
à se faire sentir. Vers les dix heures, elle est déjà capable 
de maintenir la surface du sol à une température supé- 
rieure à celle de la mer. Dès ce moment l'équilibre est 
détruit; l'air échauffé se dilate et s'élève; il est remplacé 
par les couches voisines qui viennent de la plage , plus 
denses et plus fraîches. Bientôt le mouvement se transmet 
sur les flots; il se propage et finit par s'étendre à une dis- 
tance de plusieurs milles au large. Mais avec la cause cesse 
aussitôt l'elïet qu'elle a fait naître. 

« Oiiiïnd le soleil s'incline à l'horizon, la i)i'ise de la mer 
perd de son énergie. Elle s'affaiblit peu à peu, et tombe 
vers le soir dès que la terre a laissé échapp(*r, j)ar le 
rayonnement, l'excès de calorique qui en fait dans le jour 
un foyer d'attraction. Avec la nuit, le refroidissement 
du sol continue à s'accroître. L'équilibre, un instant réta- 
bli , s'altère de nouveau ; mais c'est sur les flots, cette fois, 
que s'élèvent les couches chaudes et légères; c'est de la 



138 LES MYSTKHES DE L'OCEAN. 

côte que se prcVipileut les colonnes d'air frais qui entre- 
tiennent jusqu'au retoui' des premiers layons du soleil la 
brise vivifiante qui souille du rivage. 

« ... C'est sni'tout dans la zone des calmes de la ligne que 
Ton peut observer dans toute sa régularité le phénomène 
des brises de terre et des brises du large. 

« Dans le golfe de (îuinée et sur les côtes de la mer des 
Autilles, la succession l'égulière du jour et delà nuit amène 
dans la circulation de l'air des révolutions tout aussi pério- 
diques et aussi régulières. Au Chili, le renversement jour- 
nalier de la brise prend un caractère vraiment très-sin- 
gulier dans la saison où la zone des calmes du Capricorne 
atteint, daiis ses oscillations extrêmes, sa limite méridio- 
nale. C'est pour Valparaiso l'époque des chaleurs. Le ciel 
est pur, l'air transparent ; le rayonnement dans l'espace 
s'opère sans obstacles. L'atmosphère, dans cet état d'équi- 
libre parfait, semble être admirablement disposée à obéir 
à la moindre impulsion (pii lui sera donnée par le plus 
léger changement dans la tempéi'aiure. 

« Dès dix heures, en effet, la terre a ressenti les effets 
du soleil : l'air échauffé se dilate et remonte. La brise se 
forme sur les Ilots, elle fraîchit, court vers la terre. A 
deux heures environ, elle souffle du large avec une vio- 
lence extrême. Les navires mouillés en sont très -souvent 
toui-mentés; ils chassent sur leurs ancres, et la circulation 
sur rade est rendue impossible. Mais à six heures le vent 
commence à épuiser ses forces. Il tombe promptement, il 
s'éteint, il expire, et le calme du soir devient aussi profond 
que celui du matin '. » 

' Les Harmonies de la Mer, cli. IX. 



LES MYSTÈKES DE L'OCEAN. 139 

Lo \oiit poiil d'ailloiirs, en vcM'fii de (livd'scs cirron- 
stances uiéléorologiqiies, ('lianger de direction plusieurs 
fois dans la même journée. Il peut aussi persister pendant 
plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois. Mais il 
faut distinguer, parmi ces vents persistants, ceux qui sont 
dus à des causes accidentelles de ceux qui résultent de 
la constitution même des climats et des lois générales de 
la nature. Ce sont les derniers qu'on nomme, suivant le 
cas, vents réguliers ou périodiques, comme les brises, les 
moussons et les vents étésiens; vents permanents, comme 
les alizés. C'est encore dans les régions intertropicales que 
régnent ces grands courants atmosphériques , engendrés 
par les actions combinées de la température et du mou\e- 
ment diurne de la terre. Tels sont les vents alizés, qui souf- 
flent sans interruption des deux côtés de l'équateur, du 
nord-est au sud-ouest dans l'hémisphère boréal, et du 
sud-est au nord-ouest dans l'hémisphère austral. 

Au voisinage de l'équateur, à partir du SO*" parallèle , 
la rapidité croissante du mouvement de lair fait dé^ier 
ces vents, dont la direction varie alors du nord-nord-est à 
l'est- nord-est et du sud-sud-ouest à l'ouest -sud -ouest. 
Enfin, à l'équateur même, le mouvement de l'air (pi'cn- 
Iraîne la rotation de la terre devient si rapide, qu'il neu- 
tralise complètement la forx'e d'impulsion que les vents 
ont prise en venant du nord ou du sud, et le vent alizé 
souffle exclusivement de l'est à l'ouest. On l'appelle alors le 
Ijrand rcnf alizé. Entre les tropiques, tous les vents se 
réduiraient à celui-là, si les continents ne lui barraient le 
passage. Mais l'Afrique intercepte l'alizé de l'océan In- 
dien, l'Amérique celui de l'Atlantique, et l'Australie celui 
du Pacifique. Ce dernier commence à se faire sentir à une 



140 LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 

certaine distance des côtes occidentales de rAmériqne, et 
sonfile constamment jnsqii'aiix côtes de TAustralie. Ce 
conrant nord-est se montre dans tonte sa régnlarité entre 
les 2' et 25" degrés de latitude sud; mais en été il se rap- 
proche du nord. C'est poussés par cet alizé que Magellan et 
ses compagnons effectuèrent le premier voyage autour du 
monde, et que pendant deux siècles les fameux galions es- 
pagnols, chargés de Tordu nouveau monde, se rendaient 
d'Acapulco à Manille en toute sécurité. De là le nom de 
Pacifique donné à cet océan. 

Dans la l)ande qui s'étend du â'' degré sud au S*" degré 
nord, et qui sépare les alizés des deux hémisphères, la 
dilatation et la force ascensionnelle de l'air, suréchauffé par 
le soleil, sont assez intenses pour paralyser le mouvement 
oriental dû à la rotation du globe. Il en résulte le calme 
complet qui caractérise cette zone, appelée pour ce mo- 
tif région (1rs câlines. Mais cet état d'équilibre n'est rien 
moins que stable, et peut être troublé par le moindre 
accident. Aussi voit-on souvent , près de l'équateur, succé- 
der tout à coup aux calmes plats des tempêtes accompa- 
gnées de pluies torrentielles, et de ces coups de vent si 
redoutés des marins, que les Espagnols appellent iorna- 
(Ins, et les Portugais travados. Durant ces bourrasques, il 
n'est pas rare de voir l'aire du vent décrire un cercle 
complet. 

Dans l'océan Atlanti(pie, la région des calmes n'occupe 
pas la même position que dans le Pacifi(pie; elle se trouve 
an -dessus de l'étpiateur. Son étendue varie d'ailleurs sui- 
A'ant les saisons; mais elle se maintient toujours entre le 
2' et le 25' degré nord. 

« 11 n'était donné qu'à un marin de nous dépeindre, 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 141 

comme F. Maury Ta fait dans ses Sailing Directions, les 
régions tropicales de l'Océan, ces vastes et si)lendides soli- 
tudes sans cesse parcourues par une brise fraîclie et vivi- 
iianle (pie les Anglais ont a[)i)elée '-(■ vents de commerce 
{trafJr irinds) «, et à kupielle nous avons conservé le doux 
nom de vents alizés. 11 y règne un beau temps éternel; le 
ciel est pur, Thorizon net et limpide. La mer est toujoni's 
l)elle, et le bleu foncé de ses flots fait ressortir la blancheur 
éclatante de la crête des lames. Tout sourit, tout vient en 
aide au naxigateur; rien ne peut lincpiiéter dans sa route. 
Vers le soir seulement, quelques vapeurs légères s'élèvent 
à Touest, et ne semblent flotter dans un ciel sans nuages 
que pour conserver pendant quelques instants de plus les 
splendides reflets du soleil noyé sous Thorizon. Quel est le 
marin qui ne se rappelle avec émotion les longues heures 
ainsi écoulées dans la contemplation des merveilles de la 
mer et des cieux ? 

« Quand on traverse ces régions fortunées de TOcéan, 
en avançant vers Téquateur, on arrive sans transition dans 
une zone de nuages et de pluies presque continuelles. 
La brise vivifiante des journées précédentes manque su- 
bitement : l'air devient lourd, l'atmosphère étouflante. 
L'homme y subit une sensation de malaise cpi'il ne peut 
définir. On entre ainsi dans la zone des calmes équato- 
riaux, qui s'étend tout autour de la terre comme une 
infranchissable ligne de démarcation entre les alizés du 
nord et ceux de l'hémisphère sud. C'est là que ces vents 
viennent accumuler toutes les vapeurs absorbées à la sur- 
face des régions tropicales. La plus légère cause, les 
moindres changements dans la température suflisent ])our 
y déterminer des précipitations abondantes. De là cette 



142 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

soiiiljrc et éternelle ceinture de nuages que Maury compare 
àTanneau de Saturne, et qu'il désigne dans ses ouvrages 
sous le nom de Cloud-ring. Sa largeur ne dépasse pas cinq 
degrés, et son jnouvement annuel, suivant le sens de la 
déclinaison, lui fait parcourir l'espace compris entre le 
cinquième degré de latitude sud et le quinzième de riiémi- 
sphère nord *-. » 

Les vents n'ont pas dans l'océan Indien la même régula- 
rité que dans les deux grands océans. Cela s'explique par le 
caractère méditerranéen de cet océan , qui est comme un 
immense golfe enfermé entre les trois grandes masses con- 
tinentales de l'Asie, de l'Afrique et de l'Australie. Ici donc, 
l'alizé du nord -est, arrêté par le continent asiatique, ne 
peut se faire sentir, et la circulation atmosphérique n'est 
plus l'églée que par les différences d'échautfement et de 
refroidissement des terres voisines pendant l'hiver et pen- 
dant l'été. On n'a plus que des vents de saison fetesiœ, 
vents étésiens des anciens), qui soufflent régulièrement six 
mois dans un sens et six mois dans l'autre. C'est ce qu'on 
appelle aujourd'hui les moussons, mot dérivé de l'arabe 
uioussin, saison. La mousson du nord-est souffle pendant 
l'hiver dans l'Inde et sur la partie de l'océan Indien située 
au-dessus de la ligne, parce qu'alors l'été règne en Afrique, 
et que la dilatation de l'air par la chaleur attire vers cette 
contrée l'air plus froid de l'hémisphère boréal. Le con- 
traire a lieu après l'équinoxe d'avril : le vent vient du 
sud-ouesl , parce qu'alors l'Inde et l'Asie sont plus échauf- 
fées que l'Afrique; c'est la mousson d'été. Les moussons 
des régions plus tempérées situées au-dessus de la zone 

' F. Julien. Les Hurinoiiifs de lu Mer, oli. VllL 



LKS MYSTKRKS DE L'OCEAN. 14:5 

tropicalo ont les mêmes causes. Les Latins avaient donné 
à celles de la Méditerranée le nom d'etcsiœ (du grec éVoç, 
année). Ces vents soufflent pendant l'été, dKiirope en 
Afrique, parce qu'alors l'air de nos contrées est entraîné 
avec force vers le Sahara. En hiver, leur direction est ren- 
versée, parce que dans cette saison la température du 
désert est inférieure à celle de la mer. 



CHAPITRE VII 



LES TEMPÊTES 



Les renversements des vents périodiques, la production 
de coui'ants contraires engendrés par des causes diverses, 
telles que les marées aériennes, les perturbations élec- 
ti'iques, les changements de densité résultant d'une abon- 
dante évaporation, occasionnent dans l'air des mouvements 
brusques, qu'on peut appeler aussi les spasmes de l'océan 
atmosphérique, et que tout le monde connaît sous les noms 
de tempêtes et d'ouragans. 

Les tempêtes se manifestenl par un vent d'une extrême 
violence, accompagné de phénomènes très -variables : 
orages, coups de tonnerre, ti'ond)es, quelquefois même 
tremblements de terre. Sur l'Océan, les tempêtes, n'étani 
arrêtées par aucun obstacle, se déchaînent ordinairement 
avec un degré d'intensité qu'elles n'atteignent point sur 



144 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

la terre ferme, si ce n'est dans les contrées où elles sont 
favorisées par le climat et par la configuration du sol : par 
exemple, dans les déserts de l'Afi'ique et de l'Asie ou dans 
les pampas et les savanes de l'Amérique tropicale. Elles se 
compliquent toujours d'une agitation terrible des Ilots 
soulevés par la force du vent, et les malheureux navires 
ont alors à soutenir contre la fureur des deux éléments 
une lutte inégale, dont l'issue leur est souvent funeste. 
On sait, hélas! de combien de noms se grossit chaque 
année la liste des naufrages! Je reviendrai j)lus loin sur 
ce fd nbre sujet. Le moment n'est pas venu de faii'e appa- 
raître l'homme sur ce théâtre mouvant où se jouent les 
di'ames imposants de la nature. 

Les tempêtes ont leurs climats de prédilection : ce sont 
les climats extrêmes : très-froids ou très-chauds. Dans les 
derniers surtout, elles ont une fréquence et une fureur 
extraordinaires. La mer des Antilles, l'océan Indien, les 
zones de l'Atlantique voisines de l'équateur sont les ré- 
gions les plus tourmentées. Aux Anlilles, les ouragans 
s'élèvent d'ordinaire du 15 juillet au lo octobre, pendant 
r hivernage ou saison des pluies. Les plus redoutables sont 
les cyclones ou tempêtes tournantes, qui embrassent dans 
leur tourbillon de vastes étendues, parcourent en tour- 
noyant des distances énormes avec une rapidité prodi- 
gieuse, et détruisent tout sur leur passage. Les marins 
n'ont pas seuls à les redouter : les habitants des îles du 
golfe mexicain, de la merdes Indes, de la Mahùsie, de 
l'Océanie, en éprouvent souvent les ravages. 

(( Dans le grand ouragan qui dévasta les Antilles en \ 772, 
la mer s'élança de vingt -cinq mètres au-dessus de son 
niveau habituel. Près de trois cents personnes qui fuyaient 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 145 

(levant le fléau, chercliant à gagner les montagnes, ne 
purent atteindre ce refuge et furent englouties. Au mois 
d'octobre 1780, deux tempêtes affreuses dévastèrent les 
mêmes parages. 

« A Savana-la-Mar, dit le rapport ofliciel adressé an 
gouvernement français sur ces tristes événements, le coup 
de vent commença le 3 octobre, au sud -est, à une 
heure de l'après-midi, mollissant vers huit heures; la mer, 
durant cette première période, présentait la scène la pins 
terrible : les lames s'élançaient à une liauteur étonnante, 
se brisaient sur la côte avec une impétuosité indescrip- 
tible, et en quelques minutes déterminèrent la chute de 
toutes les maisons dans la baie. Vers dix heures, les eaux 
commencèrent à baisser, et à ce moment on ressentit un 
léger choc de tremblement de terre; trois navires furent 
portés si loin dans les marai"s, qu'on ne put jamais les en 
tirer. » 

Le second ouragan dévasta la Martinique; les environs 
de Saint-Pierre et de Port-Royal furent surtout maltraités. 

« Un ras de marée des plus furieux, dit le même rapport, 
mit le comble au malheur qu'on éprouvait : il détruisit en 
un. instant plus de cent cinquante maisons au bord de la 
mer, dont trente à quarante nouvellement bâties ; celles 
qui étaient derrière furent enfoncées en grande paitie, et 
les marchandises qu'elles contenaient entièrement perdues. 
C'est avec beaucoup de peine que leurs habitants sont par- 
venus à se sauver. » 

Suivant M. E. Margollé, le tremblement de terre qui ac- 
compagne quelquefois les cyclones doit être la principale 
cause de ces énormes lames, qui d'un coup submergent 
avec le rivage les campagnes et les villes qui l'avoisinent. 

10 



-14G LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

Toutefois il ai'ii\c> aussi (juc lu vent fait rclluor vers leur 
source les grauds courants de TOcéau, et soulève le Ilot 
destructeur. (( Mais, ajoute cet auteur, qui partage en cela 
la pensée de Maury et de son collaborateur le capitaine 
Jansen, ces terril)les perturbations de la mer proviennent 
sans doute, dans la })lupart des cas, de causes encore in- 
connues : elles sont appelées à rétablir réquilii)re dans la 
nature, à remettre dans leur condition normale les forces 
puissantes et mystérieuses qui les ont engendrées. ' » 

(( Dans la mer de Java, dit M. Jansen, durant le mois de 
février, la mousson d'ouest souffle presque continuellement 
avec force; en mars, elle souffle irrégulièrement et par 
violentes rafales; mais en avril ces rafales deviennent 
moins fréquentes et moins fortes. Le changement de 
mousson commence ; des coups de vent soudains viennent 
de Test : ils sont souvent suivis de calmes. Les nuages qui 
se croisent dans le ciel clair indiquent la lutte des cou- 
rants opposés qui se rencontrent dans les hautes régions 
de ratmosphère. 

(' L'électricité qui se dégage des masses au sein desquelles 
elle accomplit mystérieusement, dans le calme et le silence, 
la puissante tache que la nature lui impose, se manifeste 
alors avec une éblouissante majesté. Ses éclairs et son 
fracas remplissent d'inquiétude l'espiùt du marin, sur 
lequel aucun phénomène atmosphérique ne fait une im- 
pression plus profonde qu'un violent orage par un temps 
calme. Nuit et jour le tonnerre gronde; les nuages sont en 
mouvement continuel, et Tair obscur, chargé de vapeurs, 
tourbillonne. Le combat que les nuages semblent à la fois 

1 Les Phénomènes de la Mer, ch. iv. 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 147 

appeler ot redouter les rend, pour ainsi dire, plus altérés, 
et ils ont recours aux moyens les plus extraordinaires pour 
attirer Teau. Lorsqu'ils ne peuvent remprunter à l'atmo- 
sphère, ils descendent sous forme d'une trombe et l'as- 
pirent avidement à la surface 'de la mer. Ces trombes sont 
fréquentes aux cliangements de saison, et surtout près des 
petits groupes d'Iles qui paraissent faciliter leur foimation. 
Lèvent empêche fréquemment les tromjjes d'eau de se pro- 
duire; mais à leur place des tiombes de vent s'élèvent avec 
la ra])idité d'une flèche, et la mer semble faire de valus 
efforts pour les abattre. Les vagues furieuses se soulèvent, 
écument et mugissent sur leur passage; malheur au marin 
qui ne sait pas les éviter. 

((... En contemplant la nature dans son universalité, oii 
l'ordre est si parfait que toutes les parties , par le moyen 
de l'air et de l'eau , seml)lent se prêter un mutuel concours, 
il est impossible de ne pas admettre l'idée de l'unité d'ac- 
tion. Nous pouvons alors conjecturer qu'au moment oii 
cette union des éléments est troublée ou détruite par l'in- 
fluence de causes externes et locales, la nature montre sa 
puissance par les efforts qu'elle fait pour combattre les 
forces perturbatrices, pour rétablir l'harmonie par l'action 
des forces souveraines, mystérieuses, qui maintiennent 
l'ordre et l'équilibre. » 

A l'île Maurice et à la Réunion, les tempêtes éclatent 
surtout dans les mois de janvier, février et mars. Elles 
sont précédées de chaleurs excessives et de calmes absolus. 
L'atmosphère se charge de vapeurs épaisses, la mer grossit 
sur les côtes, et, le vent une fois déchaîné, la |)luie tondje 
presque sans interruption. 

Chose étrange, et qu'on n'eût point soupçonnée autre- 



148 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

fois : dans leur désordre apparent, les tempêtes sont sou- 
mises à des lois, suivent une marche déterminée, ce qui 
est conforme aux vues de Maury, de Jansen, et de leurs 
disciples, sur la « mission » des tempêtes. On les a com- 
parées aux maladies qui sont les crises de notre organisme, 
oii la nature réagit contre les causes perturbatrices qui 
l'affectent. Comparaison ingénieuse et qui ne manque pas 
de justesse. Seulement nos maladies souvent nous tuent ; 
les crises de la nature sont toujours passagères, n'inté- 
ressent jamais Tordre général et immuable des choses. Du 
reste, les unes et les autres sont définies ou définissables ; 
ce sont mystères qu'il est donné à la science d'étudier, 
de pénétrer. Le hasard, vain mot, n'y est pour rien; tout 
y arrive, tout s'y suit avec ordre. Il y a donc un diagnostic 
des ouragans comme il y a un diagnostic des maladies. 
D'abord, dans la période d'incubation, certains signes ou 
symptômes précurseurs annoncent à l'homme de l'art la 
crise qui menace. Il peut, d'après cela, prévoir ce qu'elle 
sera, se prémunir en conséquence. Puis l'ouragan éclate, 
se déroule, arrive à son maximum, s'apaise ou s'éloigne, 
suit la marche qui lui est assignée, et que récemment on 
a pu tracer. De là une science des tempêtes qui sera la base 
d'un art de salut par lequel on parviendra quelque jour 
non à les combattre, mais à en conjurer les effets funestes, 
et qui sait? — peut-être à s'en servir! 

J'ai nommé plus haut les créateurs de cette science nou- 
velle. Romme, le premier, établit, en réunissant, comme 
Maury l'a fait depuis, un grand nombre d'observations, 
que l'ouragan proprement dit est un cyclone animé du 
mouvement giratoire. Après lui, Brande en Allemagne, et 
Redfield à New-York, ont montré que la tempête est 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 149 

généraliMueiil un tourbillon progressil" qui uvaiice vu Unw- 
iiaiit sur lui-même. A sou tour, Piddiniiton, ingénieur 
anglais, a découvert et formulé une loi plus générale 
encore: dans riiémisplière boréal, la tempête tourne de 
droite à gauche , c'est-à-dire part de Test et revient à son 
point de départ en passant par le nord> Touest et le sud ; 
dans riiémisphère austral, elle tourne, au contraire, de 
gauche à droite. In ingénieur français, M. Keller, a été 
{)lus loin que son confrère doutre-Manche; il a déterminé 
la courbe que décrit le cyclone. « C'est, dit-il, une courbe 
parabolique, dont le sommet est situé du côté de l'ouest, 
et dont les branches s'écartent vers l'orient *. » 

M. F. Julien a pu constater par lui-même la direction 
du mouvement giratoire des cyclones, dans un terrible 
ouragan au centre duquel la frégate la Belle-Poule se trouva 
engagée le 16 décembre 1846, par le travers de l'île de la 
Réunion. 

a La brise, dit-il, souillait du sud-est; la mer était 
houleuse. Vers le soir, le baromètre descendit brusque- 
ment au-dessous des dernières limites marquées sur son 
échelle. Les vents, en fraîchissant, s'inclinèrent au sud; 
ils forcèrent progressivement, et finirent par se déchaîner 
avec une irrésistible violence. A minuit, malgré les plus 
énergiques efforts, la frégate désemparée, sans gouver- 
nail, sans voiles, se couchait sur bâbord , avec sa mature 
en lambeaux et son pont balayé par une mer furieuse. Ce 
ne fut que deux heures après que nous atteignîmes le 
centre du cyclone. Un calme subit succéda à la première 
crise de cette convulsion atmosphérique, mais il fut de 

' Des ourayans, lijjiJiOKs, toriKclns rt tcinpèlvs. 1847. 



150 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

courte durée. Les vents (jui ikmis nvaieiil abandonnés au 
sud reparurent à l'ouest et au nord avec la rapidité de la 
foudre. Nous entrions dans le deuxième segUKMit du cercle 
d'ouragan. Pris par la gauche cette fois, notre bâtiment 
s'inclina de nouveau, ne pouvant résister à l'énorme pres- 
sion qui le tenait couché sur le côté. » 

Les vents avaient donc suivi la marche indiquée par 
Piddinglon pour les ouragans de l'hémisphère austral. 
Cette tempête fut marquée par un épisode étrange et lu- 
gul)re, par une de ces scènes à la fois fantastiques et na- 
vrantes, que l'implacable Océan réserve, comme une ironie 
suprême, aux infortunés qu'il a plongés dans le deuil. 

La corvette le Berceau, qui voyageait de conserve avec 
la Belle-Poule , avait disparu dans la tourmente. Échappés 
au danger et parvenus à gagner avec une mâture de for- 
tune le lieu du rendez-vous, fixé à Sainte-Marie de 3Iada- 
gascar, les marins de la Belle -Poule fouillèrent en vain 
toutes les criques et toutes les sinuosités du rivage; en vain 
chaque jour ils interrogeaient de toutes parts l'horizon, 
dans l'espoir que la corvette, seulement emportée hors de 
sa route par la tempête, reviendrait au port. 

Un mois s'était écoulé dans une profonde anxiété, et déjà 
l'attente avait fait place aux plus douloureux regrets, lors- 
qu'un matin la vigie signala, à l'ouest, un navire désem- 
paré dérivant vers la terre. 

« Ce n'était point un rêve, dit M. Julien, à qui je laisse 
maintenant la parole. Le soleil était resplendissant, le ciel 
limpide et pur. L'air échaulïe vibrait à l'horizon. Toutes les 
longues-vues, braquées dans cette direction, ne firent que 
confirmer la réalité de cette première nouvelle. Mais l'émo- 
tion devait bientôt devenir plus poignante. Ce n'était plus 



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LES MYSTERES DE LOCEAN. 151 

un navire en dérive qui nous apparaissait, c'était un radoaii 
chargé criiommes et remorqué par des enil)arcations sur 
lesquelles flottaient des sif2;naux de détresse. Les images, 
d'ailleurs, étaient nettes et arrêtées; les lignes se dessi- 
naient parfaitement distinctes. A bord de la frégate, ofli- 
ciers, commandant, matelots, tous, pendant plusieurs 
heures, sous le coup d'une hallucination fiévreuse, purent 
suivre de leurs propres yeux les détails de cette indescrip- 
tible scène de mer. L'amiral Desfossés, commandant alors 
la station de l'Inde, fit appareillera la hâte le premier stea- 
mer qui se trouvait sur rade, pour voler au secours de ces 
débris vivants que l'Océan semblait nous renvoyer du fond 
de ses abîmes. 

(' Le jour commençait à baisser; la nuit, comme sous les 
tropiques, tombait déjà sans crépuscule, (juand rArchi- 
nieclc arriva au but de sa mission. Il stoppa au milieu des 
épaves flottantes, et mit ses canots à la mer. Tout autour, 
il continuait à voir des niasses d'hommes s'agiter, tendre 
les mains au ciel; on entendait déjà le jjruit sourd et confus 
d'un grand nombre de voix mêlées aux battements des avi- 
rons dans l'eau. Encore quelques secondes, et nous allions 
serrer dans nos bi'as des frères arrachés à une mort 
certaine... 

Illusions des nuits, vous jouiez-vous de nous? 

« Nos canots s'enfoncèrent dans les épaisses branches de 
grands arbres arrachés à la côte voisine, et entraînés avec 
tout leur feuillage dans les contre -courants qui remon- 
tent au nord. Ainsi s'évanouit cette étrange vision. Ainsi 
se dissipa la dernière espérance qu'un mirage trompeur 
avait, pour ainsi dire, évoquée du fond de l'Océan. Ainsi 



152 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

sombra de nouveau sous nos yeux rinfortuné Berceau y 
avec les trois cents victimes eni2;loulies dans ses flancs! » 

Trompés par la ressend)lance de certains effets, plusieurs 
auteurs (M. Mjchelet, entre autres) confondent les cyclones 
avec les trombes, et emploient indiff'éremment l'un ou 
l'autre de ces deux mots pour désigner les tempêtes tour- 
nantes, les tourbillons de vent, auxquels le premier seul 
s'ai)pli(pie. 

(( La forme ordinaire, dit l'éloquent écrivain, est celle 
d'un entonnoir. Un marin, qui s'y laissa prendre, me dit : 
« Je me vis comme au fond du cratère d'un énorme volcan ; 
« autour de nous, rien que ténèbres; en haut, une échap- 
« pée et un peu de lumière. » C'est ce qu'on appelle tech- 
niquement Vœil de la tempête. 

(( Engrené, il n'y a plus à s'en dédire; elle vous tient. 
Rugissements sauvages, hurlements plaintifs, râle et cris 
de noyade, gémissements du malheureux vaisseau qui rede- 
vient vivant comme dans sa forêt, se lamente avant de 
mourir, tout cet affreux concert n'empêche pas d'entendre 
aux cordages d'aigres sifflements de serpents. Tout à coup 
un silence... Le noyau de la trombe passe alors dans l'hor- 
ril)le foudre, (|ui rend sourd, presque aveugle. Vous reve- 
nez à vous. Elle a rompu les mâts sans qu'on ait rien 
entendu. 

« L'équipage parfois en garde longtemps les ongles noirs 
et la vue affaiblie. On se souvient alors avec horreur qu'au 
moment du passage la trombe , aspirant l'eau, aspirait 
aussi le navire, voulait le boire, le tenait suspendu dans 
l'air et hors de l'eau; puis elle le lâchait, le faisait replon- 
ger dans l'abîme. » 

Dans cette peinture saisissante, chef-d'œuvre de style 



LES MYSTÈRES DE 1/OCKAX. 153 

doscriplif, on reconnaît \o cyclùne on li'oinL'c diiir, OiiaiiL 
à la trombe proprement dite, elle accompagne (piehpiefois 
le cyclone; mais elle se prodnit anssi indépendamment de 
ce phénomène, et paraît due surtout à une rnptuie vio- 
lente d'é(jnilil)re dans Tétat électri(pie de ratmosplièi"(>. 
C'est assurément de tous les phénomènes orageux le plus 
curieux à observer et le plus terrible dans ses effets. 

Elle consiste en un nuage très-épais, surchargé de fluide 
électrique, et animé de mouvements irréguliers d'une rapi- 
dité extraordinaire. Ce nuage affecte presque toujours la 
forme d'un cône renversé. Sa teinte est gris foncé, son 
aspect effrayant, ainsi que les symptômes qui le plus sou- 
vent la précèdent. Le ciel se couvre; le jour s'obscurcit; la 
lumière du soleil devient blafarde et jaunâtre; l'air est en 
proie à une violente agitation; l'ouragan se déchaîne sur 
les campagnes ou sur les flots avec des sifflements sinistres 
accompagnés d'un bruit sourd : il semble qu'un volcan 
bouillonne et mugisse dans les entrailles de la terre... puis 
la trombe éclate. Alors les éclairs et les coups de tonnerre 
se succèdent précipitamment; la grêle tombe ou plutôt 
^oltige avec fracas.. Mais ce ne sont encore là que des phé- 
nomènes accessoires. Ce qu'il y a de vraiment effroyable, 
c'est ce nuage noir qui s'allonge de haut en bas, faisant le 
vide au-dessous et autour de lui, et attire par la force du 
fluide dont il est chargé les arbres, qu'il dessèche, lord et 
déracine; les maisons, dont il fait des ruines en un clin 
(l'œil; les hommes et les animaux, (ju'il enlève et s'en va 
jeter meurtris et broyés sur le sol, à des distances énormes. 

Entre la trombe terrestre et la trondie marine, il n'v a 
de difféi'ence que dans les effets, (jui naturellement varient, 
suivant que le météore rencontre sur son passage la terre 



154 



LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 



ferme et des coi-ps solides, ou une niasse d'eau ('^tendue et 
profonde. L'action de la trondje sur la mer ne peut mieuv 
se comparer (pfà une sorte de succion. Immédiatement au- 
dessous de la |)ointe (\u cône nuageux se forme, à la surface 




Tioinbe marine. 



des flots, un cône symétrique, qui s'élève d'autant plus haut 
et dont la hase est d'autant plus large que le volume de la 
tromhe est plus grand et sa force électrique plus considé- 
rahle. En même temps, la mer se soulève au loin; des 



LES MYSTÈRES DE LOCÉAN. 155 

proripicos sans fond, loni hlnncliissants d'rcnnio, so rrcn- 
sent alentour de la montagne hnniide; les \ap;ues se lienr- 
tent et roulent les unes sur les autres, avec des mugisse- 
ments qui se mêlent aux roulements du tonnerre. Mallieur 
au navire qui se lron\e, non pas seulement sur le passage 
du fléau, — dans ce cas il est perdu sans ressource, — 
mais h une courte distance de la ligne qu'il parcourt. Lui 
aussi est attiré, entraîné sans résistance possible. Ses mâts 
sont rompus, ses voiles déchirées par la violence du vent ; 
le gouvernail ne peut plus diriger sa marche; il faut qu'il 
suive le météore. On voit queUjuefois des vaisseaux enlevés 
au-dessus des flots, puis rejetés dans l'abîme, où ils s'en- 
gloutissent loin de tout secours. Pourtant, chose singulière, 
les marins ne sont pas toujours sans défense contre ce 
redoutable ennemi. Des auteurs respectables aflirment que 
des coups de canon , tirés à propos dans le flanc de la mon- 
tagne d'eau, la coupent en deux parties : l'inférieure s'af- 
faisse, rentre au sein de la mer; le tronçon supérieur est 
emporté par le nuage, et un peu plus loin retombe en pluie. 
iMais il est difficile aux vaisseaux de prendre une position 
(jui leur permette d'atteindre la trombe par leur bordée, 
sans pourtant s'en approcher assez pour être saisis par le 
tourbillon. Les trombes se dissipent d'elles-mêmes comme 
les orages ordinaires, lorsque l'équilibre électrique se réta- 
blit dans l'atmosphère. Elles sont heureusement assez rares, 
même sous les tropiques. Enfin leur violence n'atteint pas 
chaque fois assez d'intensité pour donner lieu à des cata- 
strophes, surtout en mer, où elles peuveiÉ(f)arcourir d'as- 
sez grandes distances sans rencontrer aucun navire. 



TROISIEME PARTIE 

LE MONDE MARIN 



CHAPITRE I 

MER VIVANTE — MER DE LUMIÈRE 

L'Océan, disais-je au début de ce livre, n'est pas nn 
accident à la surface de la terre : c'est un monde doué d'une 
existence propre, siège d'une création à part, et au sein 
duquel des milliards d'êtres vivent d'une vie qui diflère 
complètement de la nôtre. Les marées et les courants, les 
pulsations et la circulation de la mer nous ont montré qu'il 
y a une mécanique océanienne comme il y a une mécanique 
céleste. Nous savons aussi que cette mécanique a un ca- 
ractère spécial; qu'elle n'est pas régie seulement par des 
forces physiques, mais que les forces chimiques et les forces 
vitales y ont la plus grande part. C'est que l'Océan est le 
grand réservoMne ces forces. Sans lui, notre planète serait, 
ainsi que son satellite, un corps rigide et froid. Supposons, 
au contraire, un instant, (ju'elle fût demeurée dans l'état 
où elle se trouvait immédiatement après la précipitation des 



LES MYSTÈRES DEL'OCÉAX. 157 

eaux, à la seconde époque de la création; supposons que le 
soulèvement des continents et des montagnes n'ait pas en 
lieu : la vie ne se fût pas moins développée à la surface du 
globe. Des êtres marins en seraient les seuls habitants, 
mais ces êtres peuvent se passer de la terre : les êtres 
terrestres ne pouvaient ni naître ni se conserver sans le 
secours de l'Océan. 

On connaît le vieil axiome de l'école : Corpora non agunl 
nisi soluta. Sans le feu ' qui liquéfie et vaporise les corps, 
sans l'eau qui les dissont, point d'action des corps les uns 
sur les autres, point de combinaisons ni de décompositions. 
Mais le feu est impuissant à rien engendrer de stable : ce 
qu'il fait, il le défait aussitôt. Le règne du feu est incom- 
patible avec la vie, telle au moins que nous la pouvons 
concevoir. Il a fallu, pour que la vie pût apparaître sur le 
globe, que sa surface, solidifiée et refroidie, devînt le lit de 
l'Océan ; et lorsque les continents eurent émergé au-dessus 
de la surface des eaux, il fallut encore, pour qu'ils devins- 
sent aptes à engendrer et à nourrir des êtres vivants, que la 
mer les couvrît à plusieurs reprises, y déposât ce limon, 
cette vase féconde dont Tliomme fut pétri, dit la Genèse, 
par la main divine. Grave motif pour nous de respecter 
l'Océan. Si la terre, selon le langage des poètes, est 
« notre mère », l'Océan n'est-il pas notre aïeul?... 

C'est à peine une métaphore de dire que l'Océan est 
vivant, tant la vie est intimement confondue avec sa sub- 
stance, inhérente à sa composition chimique. Les analyses 
qu'on trouve dans les livres ne donnent pas de cette com- 
position une juste idée : elles représentent l'eau de mer 

1 II est entendu ([ue le mot feu est pris ici dans un sens figuré , et 
comme synonyme de chaleur, ou plus scientifiquement de calorique. 



ir)8 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

comme nno oaii minérale, renfermaiil en moyenne ponrun 
kilogramme : 



'O' 



Chlorure de sodium (sel marin). . 25 gr. 10 

Sulfate de magnésie 5, 78 

Chlorure de magnésium .... 3, 50 

Acide carbonique 0, 23 

Carbonate de chaux et de magnésie. 0, 20 

Sulfate de chaux 0, 15 

plus des traces de potasse, d'iode, de brome et d'oxyde de 
fer. Ces analyses négligent le mucus, la matière gélatineuse 
appartenant ou ayant appartenu aux êtres innombrables que 
nourrit l'eau de mer, et qui fait proprement de cette eau une 
eau organiqup. Puisez de l'eau à la rivière, à une source, 
fîltrez-la et mettez-la dans un vase : vous pourrez la con- 
server très-longtemps saine et potable; à la longue seule- 
ment, elle croupira. Mais de Teau de mer, à peine séparée 
de la masse, enfermée dans une bouteille ou dans un baril, 
meurt, se corrompt, devient fétide. On ne peut la trans- 
porter, la conserver. Ce ne sont point assurément les sels 
qu'elle renferme qui se décomposent : non, c'est ce mucus 
dont je parlais tout à l'heure, ce sont ces myriades d'ani- 
malcules invisibles qui périssent aussitôt et entrent en pu- 
tréfaction. Aussi la mer n'est fortifiante, tonique, salutaire, 
que pour les baigneurs qui vont se plonger dans ses flots. 
On a essayé d'étalilir des Ijains de mer à Paris, en y faisant 
venir de l'eau puisée au Havre, à Dieppe. Ils n'avaient 
aucune efficacité : on ne se baignait plus que dans une eau 
morte, inerte, sans vertu. 

Les substances minérales et organiques qui entrent dans 
la composition des eaux de l'Océan y sont tellement incor- 



LES MYSTf:RES DE L'OCÉAN. 159 

port'CS que, loin d'en altérei' In limpidité, elles semblent, au 
contraire, raccroître. L'eau de roche la plus pure n'égale 
pas en transparence celle de l'Océan. Dans certaines par- 
ties de l'océan Arcticpie, on aperçoit distinctement des 
coquillages à la profondeur de 145 mètres, et dans les 
Antilles, à cette même profondeur, le lit de la mer est 
aussi visible que s'il était tout près de la surface de l'eau; 
mais la lumière solaire ne pénètre plus en assez grande 
(piantité pour permettre de distinguer les objets, et l'on 
admet qu'à 300 mètres environ l'obscurité devient com- 
plète. La lumière de la lune, dans les circonstances les 
plus favorables, n'éclaire pas une couche d'eau de plus de 
i 3 mètres d'épaisseur. La mer ne devient trouble et jaunâtre 
(pie dans les endroits où son lit est peu profond, vaseux; 
lorsque ses flots agités soulèvent le sable et le retiennent en 
suspension. Sa transparence varie néanmoins ainsi (|ue sa 
couleur, indépendamment de ces troubles accidentels, en 
raison du plus ou moins de salure de ses eaux et d'autres 
circonstances parmi lesquelles il faut compter la nature de 
son lit, l'état du ciel et de l'atmosphère et l'incidence des 
rayons solaires. Sa couleur propre est cette teinte sui 
fjeneris qu'on a appelée le veîi de mer, et qu'il est impos- 
sible de définir. La peinture ne parvient qu'avec peine à 
limiter par des combinaisons très - étudiées. Les eaux 
très-concentrées, comme celles du Gulf-Stream et du fleure 
iSoir, sont d'un bleu indigo très-pur. Celles de la ^léditer- 
ranée sont dans le même cas, dilTérentes en cela de l'eau 
des autres mers intérieures, en général moins salées que 
celles de l'Océan, parce qu'elles reçoivent plus des fleuves 
d'eau douce qu'elles n'en perdent par évaporation. Le con- 
traire a lieu dans la Méditerranée : la quantité d'eau que 



IGO LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

lui enlève raction de la chaleur solaire est supérieure à 
celle qu'elle reçoit de ses fleuves, et c'est Tafilux de l'At- 
lantique qui maintient son niveau. La mer Noire doit son 
nom à l'inclémence de son ciel et à la fréquence des tem- 
pêtes qui l'agitent plutôt qu'à la couleur de ses eaux; mais 
la mer est réellement noire dans d'autres parages : par 
exemple, autour des îles Maldives. Elle est blanche dans le 
golfe de Guinée, d'un vert pur dans le golfe Persique, vert 
olive dans plusieurs parties de l'océan Polaire. Les infu- 
soires, animaux et végétaux, jouent aussi vm rôle impor- 
tant dans la coloration de la mer. Ce sont des animalcules 
microscopiques qui donnent à la mer Vermeille sa teinte 
rougeàtre; et la mer Rouge, que les anciens déjà appelaient 
Erythrée, fourmille à certaines époques d'une espèce de 
conferve fdamenteuse de couleur pourpre, le Trichodcs- 
mium crythrœum. ^ 

Qne des infusoires puissent teindre la mer, c'est là sans 
doute un merveilleux phénomène ; mais ils font plus en- 
core : ils l'éclairent, ils Tilluminent! La phosphorescence 
de l'Océan a été longtemps pour l'homme un mystère de- 
vant lequel sa raison demeurait confondue, et qui lui inspi- 
rait un mélange d'admiration et de terreur : l'eau lumi- 
neuse! la mer en feu, et pourtant inoffensive, conservant 
sa température froide ou tiède! quel extraordinaire mirage, 
quelle étrange anomalie! C'est seulement dans les temps 
modernes que la science a cherché à ce miracle une expli- 
cation; et cette explication, qu'on a enfin trouvée, repose 
sur un autre prodige qui n'est guère moins étonnant que le 
premier ! 

Dans nos climats, sur cette partie de l'océan-Atlantique 
qui avoisine les côtes de France, on ne voit guère la mer 



i.f:s m ysti: lii'.s dk l'ockan. 



p. ii; 




Mer phosphorescente. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 164 

devenir phosphorescente qu'en été, par les temps très- 
chauds et calmes. Alors Técume des vagues qui viennent 
expirer sur la plage, celle que soulèvent les avirons des 
barques ou les roues des steamers, le sillage des navires, les 
gouttes que fait jaillir une pierre jetée dans l'eau, tout cela 
semble formé d'une neige lumineuse aux bleuâtres reflets. 
Mais ce spectacle n'est rien auprès de celui qu'offre la grande 
mer des tropiques, électrique et chaude, où fermente la vie. 
Là le phénomène se manifeste également avec le beau et 
le mauvais temps. Dans ce dernier cas, les vagues semblent 
lancer des éclairs comme les nuages orageux. Cook et plu- 
sieurs autres navigateurs ont observé la phosphorescence 
dans ces parages par des temps brumeux et sur une mer 
houleuse, k Celui qui n'a pas été témoin de ce phénomène 
dans la zone torride et surtout sur le grand Océan, dit 
Hum])oldt, ne peut se faire qu'une idée imparfaite de la 
majesté d'un si grand spectacle. Quand un vaisseau de 
guerre, poussé par un vent frais, fend les flots écumeux, 
et qu'on se tient près des haubans, on ne peut se rassasier 
du spectacle que présente le choc des vagues. Chaque fois 
que dans le mouvement du roulis le flanc du vaisseau sort 
de l'eau, des flammes rougeâtres, semblables à des éclairs, 
paraissent partir de la quille et s'élancer vers la surface de 
la mer. » Deux naturalistes français, qui ont fait partie de 
plusieurs expéditions autour du monde et parcouru TOcéan 
en tous sens, MM. Quoy et Gaimard, ont été maintes fois à 
même d'admirer cette magique illumination des eaux. « A 
peine le jour a-t-il disparu, disent-ils, que la scène com- 
mence, et des millions de corps lumineux semblent rouler 
au milieu des flots. L'intensité de la lumière augmente sur 

les flancs du vaisseau ou des rochers contre lesquels la 

11 



162 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

lame vient se briser; chaque coup de rame d'une embar- 
cation fait jaiUir des jets de lumière, et le navire qui fuit 
laisse au loin derrière lui un long sillon de feu dont T in- 
tensité s'affaiblit à mesure qu'il s'éloigne. » En général, c'est 
par une agitation naturelle ou artificielle des eaux que la 
phosphorescence devient sensible ; mais parfois aussi la mer 
est spontanément phosphorescente, et l'on voit d'immenses 
nappes lumineuses se former sur la plaine liquide, s'é- 
tendre, se rétrécir ou s'allonger, en suivant toutes les 
courbes de ses ondulations. On conçoit que dans les temps 
d'ignorance de telles apparitions aient dû donner lieu à 
bien des croyances superstitieuses; aucun phénomène n'est 
plus propre à inspirer à l'homme une sorte de religieuse 
stupéfaction. Depuis que la science s'est mise en devoir de 
pénétrer les secrets de la nature, de trouver le mot de cha- 
cune de ses énigmes, la phosphorescence de la mer n'a 
rien perdu de ses droits à notre admiration, et j'ai dit 
que si l'on est parvenu à en découvrir la cause, il reste 
encore à expliquer cette cause elle-même. 

L'abbé Nollet avait attribué la phosphorescence de la 
mer à l'électricité : cette explication était un peu vague et 
tout hypothétique. Leroy, de Montpellier, ne la rendit pas 
plus précise en ajoutant que si l'électricité était pour quelque 
chose dans ce phénomène, la présence des sels que l'eau 
de la mer tient en dissolution y contribuait aussi. D'autres 
savants ne tardèrent pas à s'aviser de considérations fort 
simples, qui les mirent tout de suite sur la voie d'une solu- 
tion plus satisfaisante. Ils réfléchirent que l'eau de mer n'a 
pas seule la propriété de devenir lumineuse dans l'obscu- 
rité : elle la partage avec quelques matières minérales et 
avec un grand nombre de composés organiques. Sans parler 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 4G3 

(lu pliospliore, dont le pouvoir éclairant paraît dû à une 
réaction cliiniique extrêmement lente, il est avéré que les 
substances végétales et animales peuvent devenir phospho- 
rescentes à un certain degré de décomposition, ou môme 
sans aucune apparence de putréfaction. Des auteurs dignes 
de foi citent une foule d'exemples de viandes fraîches ou 
avancées qu'on a vues briller pendant la nuit d'une clarté 
plus ou moins vive. On a reconnu une propriété semblable 
aux excrétions de personnes ayant fait usage du phosphore, 
aux urines de certains malades et aux plaies de plusieurs 
blessés. Le poisson, et surtout le poisson de mer, lorsqu'il 
cesse d'être frais, acquiert une phosphorescence qui s'avive 
pendant la première période de la putréfaction. Si de l'étal 
de mort et de mahidie nous passons à l'état normal de vie 
et de santé, nous vovons des êtres vivants manifester des 
propriétés phosphorescentes non moins remarquables. Tout 
le monde a vu dans la campagne, pendant les nuits d'été, 
apparaître çà et là, au milieu des herbes et des broussailles, 
des points lumineux qui sont dus à la présence du petit 
animal connu sous le nom de ver luisant. Les insectes phos- 
phorescents se rencontrent par milliers dans les pays chauds, 
et surtout outre les tropiques. A Cuba, les pauvres gens s'en 
servent en guise de luminaire. Une calebasse cril)lée de 
trous, dans laquelle ils mettent une quinzaine de cocuyos, 
leur tient lieu de lampe et de bougie. « C'est, disent-ils, 
une lanterne qui ne s'éteint point. » 

Il n'y avait donc rien de déraisonnable à sui)i)oser a 
priori, d'une part, que des animaux semblables existassent 
dans l'Océan en nombre tel que, remontant à sa surface, 
ils lui communiquassent leur propriété lumineuse; d'autre 
part, que les cadavres de poissons et la grande quantité de 



464 • LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

matière pliosphorée que Teau de mer leur emprunte, fus- 
sent, sinon la cause, du moins une des causes du phéno- 
mène. L'observation et l'expérience ont pleinement confirmé 
ces deux hypothèses. En 1778, Tabhé Dicquemare reconnut 
à l'aide du microscope et même à la simple vue la présence 
d'animalcules phosphorescents dans de l'eau puisée au port 
du Havre. Le célèbre Cook avait déjà observé, en 1772, à 
la hauteur du cap de Bonne-Espérance, des animalcules sem- 
blables. M. Ehrenberg les a décrits dans un mémoire publié 
en 1835. Pendant le premier voyage autour du monde de 
Dumont d'Urville, la corvette r Astrolabe, étant mouillée, 
par un beau temps, en vue de la petite île de Rawak, re- 
marqua un soir sur l'eau des lignes d'une blancheur écla- 
tante. Les deux naturalistes de l'expédition, Quoy et Gai- 
mard, firent mettre un canot à la mer pour voir le phéno- 
mène de près. En traversant cette eau lumineuse, ils vou- 
lurent en enlever quelques gouttes avec la main; mais la 
lueur s'éteignait entre leurs doigts. Peu de temps après, ils 
virent la nuit sur la mer calme, près du vaisseau, beaucoup 
de bandes semblables, blanches et fixes. Ils les examinèrent 
avec attention, et reconnurent qu'elles étaient produites 
par des zoophytes d'une petitesse extrême, mais qui pos- 
sédaient un principe de phosphorescence tellement puis- 
sant et diffusible, qu'en nageant avec rapidité en zigzag, 
ils laissaient derrière eux un long sillage de lumière. Deux 
de ces animaux, placés dans un bocal rempli d'eau, suffi- 
rent pour rendre toute cette eau lumineuse. Quoy et Gai- 
mard constatèrent aussi que la chaleur accroît la faculté 
phosphorescente de ces noctiluques, comme cela a lieu pour 
les vers luisants de nos climats. 

Voici une autre observation plus récente, que M. E. Mar- 



LES MYSTÈRES DE I/OCEAN. iOn 

go] lé a empruntée à une lettre écrite au commanda ni 
Maury par le capitaine Klingman, du clipper américain 
Shootnig-Star, en date du 27 juillet i8o4. 

« A sept heures quarante-cinq minutes du soir, mon a(- 
tention fut attirée par la couleur de la mer, qui devenait 
rapidement de plus en plus blanche Nous étions» dans des 
parages très-fréquentés (8'^ i6' S., et 103" 10' E.) , et ne me 
rendant pas compte de ce que je voyais, je mis en panne pour 
sonder, sans trouver fond à HO mètres. Je remis donc en 
route. La température de l'eau était de 25° 8 centigrades, 
comme à huit heures du matin. Nous remplîmes de cette 
eau une jarre d'environ 270 litres, et reconnijmes qu'elle 
était pleine de petits corps lumineux qui, lorsqu'on agi- 
tait l'eau, offraient l'aspect de vers et d'insectes en mou- 
vement : quelques-uns d'entre eux semblaient avoir 0"", 015 
de long. Nous pûmes en prendre avec la main, et ils con- 
servaient alors leur éclat jusqu'à quelques pieds d'une 
lampe; mais si on les approchait davantage, ils devenaient 
invisibles; à la loupe, leur apparence était celle d'une sub- 
stance gélatineuse et incolore. Un des échantillons que nous 
saisîmes ainsi avait environ 5 millimètres de long et se 
voyait à l'œil nu; sa grosseur était celle d'un cheveu assez 
fort, avec une sorte de tête à chaque extrémité. La surface 
de la mer ainsi couverte pouvait avoir environ 23 milles 
du nord au sud; j'ignore sa dimension de l'est à l'ouest. 
Au milieu se trouvait une bande irrégulière, de couleur 
foncée et d'environ un demi-mille de large. 

« J'ai déjà observé ce phénomène de coloration blanche 
dans plusieurs mers du globe ; mais jamais je ne l'avais vu 
aussi complet, soit pour la teinte, soit pour l'étendue. Bien 
(jue le navire filàt neuf milles à l'heure, il glissait dans 



16() LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

Teaii sans y produire aucun bruit. L'Océan semblait une 
plaine couverte de neige, et son éclat phosphorescent était 
tel, que le ciel, malgré sa pureté, laissait à peine \'oir les 
étoiles de première grandeur. L'horizon était noir jusqu'à 
une hauteur d'environ 10 degrés, absolument comme s'il 
se fut préparé (pielque mauvais temps, et la voie lactée du 
firmament était effacée par la blancheur de celle que nous 
traversions. C'était en effet aussi grandiose qu'effrayant. . 

« Après être sortis de cette région, nous remarquâmes 
que le ciel était notablement éclairé, jusqu'à 4 ou 5 degrés 
au-dessus de l'horizon, comme il eût pu l'être par une 
faible aurore boréale ; puis tout rentra dans le cours nor- 
mal , et le reste de la nuit fut très-beau. » 

L'influence des poissons, tant morts que vivants, sur la 
phosphorescence de la mer, n'est pas démontrée d'une ma- 
nière moins évidente par les expériences et les observations 
de MM. J. Canton, Becquerel et Breschet. Le premier, en 
agitant des poissons morts dans de l'eau de mer, vit qu'à la 
température de 2o à 30" ils rendaient cette eau lumineuse; 
il constata que des poissons d'eau douce ne produisaient 
pas le même effet, non plus que des poissons marins dans 
l'eau douce , et que la présence du sel rendait plus abon- 
dante la sécrétion de la matière lumineuse qui couvre sou- 
vent la surface de la mer, et que les pêcheurs désignent 
sous le nom de graissin. Les bancs nombreux de harengs 
et d'autres poissons qui parcourent certains parages laissent 
toujours après eux une grande quantité de cette matière, 
dont le rôle important dans la' phosphorescence de la mer 
est facile à vérifier par l'expérience suivante : Abandonnez 
pendant deux ou trois jours des poissons marins morts 
dans de l'eau de mer non lumineuse; au bout de ce temps, 



LES .MVSTFJiES DE l/OCEAX. 167 

cette eau sera couverte d'une pellicule de matière grasse, 
et elle ne tardera pas à devenir phosphorescente. 

Les observations faites par MM. Becquerel et Breschet 
sur les eaux de la Brouta , rivière qui se jette dans la mer 
Adriatique près de Venise, prouvent également que le 
graissin contribue à rendre la mer phosphorescente, puis- 
qu'il communique cette propriété singulière à des eaux 
presque douces. Celles de l'embouchure de la Brenta , en 
etfet, s'éclairent de lueurs très-vives pendant les grandes 
chaleurs , lorstiu'elles sont ébranlées ou agitées par une 
cause quelconque. Les deux savants physiciens ont com- 
paré leur aspect à celui d'un bol de punch enflammé, 
qu'on agite avec une cuiller. Le corps le plus léger qu'on 
jette dans l'eau suffit pour faire naître ia lumière, non- 
seulement au point frappé, mais encore dans toutes les 
ondes produites par l'ébranlement du liquide. Il n'y a évi- 
demment qu'une matière intimement coml)inée avec l'eau 
qui puisse donner lieu à un tel phénomène, puisque toutes 
les parties du liquide jouissent de la même faculté lumi- 
neuse. M. Becquerel va plus loin : il pense que les matières 
organiques qui se trouvent dans l'eau douce et stagnante 
sont, à la suite de la chaleur du jour, dans un état |)arti- 
culier de décomposition qui les rend phosphorescentes; et 
l'on sait que la vase des marais, toujours riche en sub- 
stances organiques décomposées, possède aussi quelque- 
fois cette propriété. 

C'est ainsi que dans l'œuvre immense, aux infinis dé- 
tails, de la création, on trouve, lorsqu'on y veut apporter 
un esprit attentif et réfléchi, des sujets d'admiration là où 
le vulgaire ne voit qu'objets d'indifférence ou de dédain. 
Ces atomes organisés, ces zoophytes imperceptibles, in- 



d68 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

formes, ce sont les flambeaux de rOcéan : ils ont en eux 
le principe subtil que toutes les religions, toutes les phi- 
losopliies, toutes les poésies ont proclamé Femblème de 
l'esprit divin : la lumière ! Et cette matière graisseuse et 
gluante, résidu de la décomposition d'innombrables êtres, 
plantes et animaux , ce mucus sécrété par les poissons, est 
encore une source de lumière : que dis -je? c'est une source 
de vie : c'est l'aliment universel de la flore et de la faune 
océaniennes; c'est le lait au sein duquel naissent et dont 
se nourrissent toutes ces créatures éphémères, si faibles, 
si délicates : infusoires, mollusques, rayonnes; ces infini- 
ment petits dont la puissance pourtant est incalculable 
grâce à leur nombre, grâce à leur exubérante fécondité, 
et qui jouent dans le monde marin un rôle bien plus im- 
portant que ne font les monstres gigantesques : requins , 
cétacés et autres. Car ces molécules vivantes se nomment 
logions et myriades -de myriades de légions; et ce sont 
elles , on ne l'a pas oublié , qui font de l'Océan un immense 
réservoir de vie, un vaste organisme où la matière se 
meut, circule, se renouvelle, se transforme, s'organise, 
accomplit et recommence sans fin le cercle de ses mysté- 
rieuses évolutions, sous l'impulsion de la puissance in- 
visible, incompréhensible, mais partout sensible, partout 
présente, qui régit l'univers. 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 169 



(^.HAPITUE II 



LES OUVRIERS DE LA MER 



La circulation de TOcéan, sa phosphorescence et la colo- 
ration de certaines mers ne font connaître qu'ini})arfai- 
tement ce que peuvent le nombre incalculable, la fécon- 
dité prodigieuse et Tactivité dévorante des petits animaux , 
à peine perceptibles individuellement et d'organisation si 
élémentaire, dont il est peuplé. Ce sont eux , la géologie le 
démontre, qui ont commencé la vie animale dans cet im- 
mense berceau, dans cette inépuisable nourricerie (nur- 
sery, mot expressif de Maury) ; ce sont eux qui maintiennent 
toujours identique la composition de ses eaux, en absor- 
bant, en élaborant les principes minéraux et organiques 
tlont elles se chargent incessamment. Les uns servent d'ali- 
ment aux espèces plus fortes et déjà supérieures, aux mol- 
lusques, aux rayonnes dont se nourrissent les poissons et 
les crustacés, qui eux-mêmes sont dévorés, soit par des 
poissons de plus grande taille, soit par les cétacés et les 
amphibies. Les autres , architectes infatigables , construisent 
ces édifices aux formes capricieuses qui du fond des mers 
montent à la surface, s'étendent, se ramifient et finissent par 
devenir des récifs et des îles. M. IMichelet les appelle des 
faiseurs de mondes. D'autres enfin, en mourant, ont entassé 
sur certains points leurs dépouilles calcaires ou siliceuses, et 



170 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

forme, eux aussi, des l)ancs, des hauts-fonds, des couches 
entières de terrain , où le géologue peut, à l'heure qu'il est , 
étudier ces premiers-nés de la création. Ces infusoires, ces 
polypes furent précédés, dans la mer primitive, dans l'Océan 
universel, par des végétaux proprement dits, algues et 
fucoïdes, analogues à ceux qu'on retrouve aujourd'hui sous 
la zone torride. Ces espèces végétales sont donc restées à 
peu près stationnaires : leur nombre s'est maintenu dans 
des limites relativement étroites, et l'on ne voit rien dans 
cette flore neptunienne qui approche de l'étonnante variété 
de la flore terrestre. Ce qui compose vraiment la flore de 
rOcéan, ce sont ces zoophytes (animaux -plantes), ces 
Utiiophyk's (plantes -pierres) qui couvrent ses montagnes 
et ses vallées de forêts de coraux et madrépores, aux gigan- 
tesques et inextricables rameaux; ce sont ces anémones, ces 
actinies, ces merveilleux coquillages qui, grâce à leurs 
formes élégantes et à leurs brillantes couleurs, ne sont pas, 
pour les prairies sous-marines, des ornements moins riches 
et moins curieux que ne sont pour nos campagnes les fleurs 
écloses aux rayons du soleil et sous la rosée du matin. 
Ces être mixtes, à vie végétative , pourvus cependant d'or- 
ganes propres au règne animal et doués d'instincts et de 
facultés rudimentaires , il est vrai, mais manifestes, sont 
un des traits les pins caractéristiques de la création neptu- 
nienne. 11 n'est même nullement certain que cette création 
ait produit des plantes proprement dites, et que les algues, 
les fucus qu'on a si longtemps et sans hésitation classés 
dans le règne végétal, ne soient aussi des polypiers bâtis, 
comme les coraux et les iithophytes, par des polypes qui 
s'y logent , s'y développent et s'y reproduisent à l'infini. 
L'organisation singulière et surtout le mode de repro- 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



471 



(luction de ces algues ou liydrophytes donnent à cette 
vue hardie et nouvelle un haut degré de probabilité. En 
effet, les plantes marines sont entièrement formées d'un 
tissu composé dune midlitude de poches ou cellules, dont 
chacune paraît vivre de sa vie propre, indépendamment 
de toutes les autres, en absorbant les substances dissoutes 








Dasyphlaea Tasmanica. 



dans l'eau. « Les algues marines, dit M. E. Margollé, peu- 
vent être flottantes ou cramponnées aux rochers par des 



17-2 LES MYSTÈRES DE 1/OCÉAN. 

attaches organiques. Leur tissu homogène est phis ou 
moins consistant, suivant les régions où elles se trouvent. 
Dans les mers agitées, elles sont coriaces et ligneuses, 
tandis qu'elles n'ont qu'une consistance molle dans les 
mers tranquilles. Elles varient aussi de grandeur, depuis 
les espèces microscopiques jusqu'aux laminaires et aux 
macrocystes, qui atteignent 40 et 50 pieds de longueur, 
et dont la tige a la grosseur de nos arbres moyens. Le 
capitaine Cook et Georges Forster citent une espèce de 
fucus gigantesque, vu depuis par d'autres navigateurs, et 
qui aurait jusqu'à 300 pieds de tige. Un mucilage abondant 
transsude à travers le tissu des algues, et doit contribuer, 
ainsi que l'enduit gélatineux qui couvre tous les animaux 
marins et dont un grand nombre sont entièrement formés, 
à donner à la mer son apparence luisante et ses propriétés 

nourricières 

« Les algues, dont plusieurs espèces sont remarquables 
par la beauté de leurs formes et la vivacité de leurs cou- 
leurs, sont aussi intéressantes par leur mode de repro- 
duction. Les corpuscules qui représentent la graine et aux- 
quels on a donné le nom de zoosphores, à cause de leur 
mobilité singulière, se forment dans certaines cellules, 
d'oii ils paraissent sortir, suivant les remarquables obser- 
vations du célèbre botaniste Unger, « par un acte de leur 
propre volonté. » Ils se dirigent toujours vers la lumière, 
et leurs mouvements spontanés , qui durent quelquefois 
plusieurs heures, ne cessent qu'au moment où, fixés sur 
un corps étranger, Us commencent à germer pour repro- 
duire une algue semblable à celle qui leur a donné nais- 
sance. On retrouve le même phénomène sur les petites 
algues qui croissent quelquefois sur la neige et la colorent 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



173 



en rose. Ces algues, au moment de leur propagation, se 
transforment aussi en animalcules qui redeviennent ensuite 
des algues du même genre. 




Nemastoma ffelinarioïde. 



« L'étude attentive de ces transformations , rapprochée 
d'études analogues sur le mode de dévelop])emont des 
végétaux qui croissent sous nos yeux, pourrait conduire à 
d'importantes découvertes. Il y a quelques années, M. Payen, 
en faisant hommage à l'Académie des sciences d'un volimie 
contenant l'ensemble de ses recherches sur la vie végétale, 
faisait entrevoir que les tissus végétaux pourraienl n'être 
que l'enveloppe protectrice de corps animés travaillant à 
la formation des diverses parties de la plante '. » 

ï E. MareoUé. Les Phénomènes de In Mer, cli. t. 



174 



LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 



Déjà , quelques années auparavant, M. de Mirbel avait été 
conduit à des idées semblables. En examinant avec un fort 
microscope, dans le dracœna, la couche utriculaire délicate 
située entre l'écorce et la région intermédiaire et qu'il 
nommait tissu générateur, il avait vu se produire et s'accu- 
muler des granules d'une extrême petitesse. « A cette espèce 




Halymenia Floresia. 

de chaos succèdent l)ientôt, dit-il, l'ordre et la symétrie: 
les granules se meuvent, se rencontrent comme s'ils étaient 
animés, et, j'ose le dire, bâtissent des utricules. » Plus 
récemment encore, M. Paul Laurent, s'appuyant sur les 
travaux de MM. de Mirbel et Payen et d'autres physio- 
logistes, a émis à son tour l'opinion que les varechs, les 
fucus, et même les végétaux terrestres, pouvaient être assi- 
milés aux |)olypiers sous-marins, et remplissaient comme 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 175 

ceux-ci la fonction (répurer le milieu au sein duquel vivent 
les animaux d'ordre supérieur. Cette opinion, si elle était 
confirmée, amènerait dans la science une révolution pro- 
fonde, en efTaçanl la démarcation jusqu'ici admise entre 
le règne animal et le règne végétal, et en donnant une 
éclatante consécration à l'idée si longtemps hypothétique, 
soutenue par quelques philosophes, de l'unité de plan 
dans la création. 

Un autre fait important, quoicjue d'une moindre portée, 
ressort de l'examen des animaux et des végétaux primitifs. 
C'est qu'ils étaient tous non-seulement aquatiques, mais 
essentiellement marins; qu'ils n'ont pu naître et se déve- 
lopper que dans un milieu riche en matières salines, et 
qu'ils diffèrent complètement des êtres lacustres et fluvia- 
tiles dont les débris se montrent dans les formations beau- 
coup moins acniennes, appartenant aux époques oii les 
continents avaient émergé au-dessus des mers, où les eaux 
douces s'étaient séparées des eaux salées. C'est là une 
preuve décisive de la salure originelle d-e l'Océan , démon- 
trée d'ailleurs par d'autres considérations qui ont été indi- 
quées dans la première partie de ce livre '. 

Revenons maintenant aux infusoires, aux faiseurs de 
mondes, dont les débris se retrouvent en quantités pro- 
digieuses parmi les restes de la création primitive. On 
leur a donné le nom d'infusoires, parce qu'ils ont été 
d'al)ord observés dans des liquides tenant en dissolution 
ou en infusion des matières animales. Les dépouilles 
amoncelées de ces infiniment petits constituent une partie 
notable de la croûte solide du globe, et nous assistons 

1 Voy. ch. III do la Tre partie. 



170 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

encore aux phénomènes de reproduction et de destruction 
continues par lesquels ils ont préparé, à l'époque des an- 
ciennes formations géologiques, la demeure de Thomme. 
Selon Ehrenberg, un pouce cube du tripoli qui se forme 
encore aux environs de Bilin, en Bohême, contient 41 mil- 
lions de carapaces provenant des infusoires qui produisent 
cette substance friable. D'après le même naturaliste, leur 
puissance de reproduction est telle, qu'un million de ces 
animalcules peut naître en dix jours d'un seul individu. 
(( On comprend quel immense amas de matière ont dii dé- 
poser les innombrables générations qui se sont succédé 
pendant les longues périodes des époques primitives, et 
qui ont couvert de couches accumulées , mêlées aux ter- 
rains de sédiment, les roches d'origine ignée, première 
écorce de la terre. Les débris fossiles de coquilles telles 
que les ammonites, les nautiles, les nummulites, se trou- 
vent aussi en vastes amas , qui indiquent assez l'infinie 
multiplication de la vie dans les eaux épaisses et tièdes 
des mers primitives '. » D'après le géologue anglais Buck- 
land, les nummulites forment une partie considérable de 
la masse entière de plusieurs montagnes ; témoin les ter- 
rains calcaires tertiaires de Vérone et du Monte- Bolca, et 
les terrains, stratifiés secondaires des formations crétacées 
dans les Alpes, les monts Carpathes et les Pyrénées. Le 
fameux Sphinx gigantesque et la plus grande des Pyra- 
mides d'Egypte sont construits avec un calcaire entière- 
nient composé de ces foraminifères ^, très -répandus par- 

' E, MargoUé. Les Phénomènes de la Mer. 

2 Du latin foramen, trou, pore, et fero , je porte; parce que ces ani- 
maux sont pourvus d'une coquille lenticulaire à l'extérieur, sans ouverture 
apparente, mais qui présente à l'intérieur une spirale divisée par des 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 177 

tout , et qui, par leur (luaiitité innombrable, semblent, dit 
le docteur Chenu , vouloir racheter leur extrême petitesse. 

(i Le sable de tout le littoral des mers, dit le même au- 
teur, est tellement rempli de foraminifères, qu'on peut dire 




Foraiiiiiiifères. 



1 Gaudryina pupoïdes. 

2 Dentalina multicostat.i 

3 Marginuliiia gradata. 

4 Textulaire pygmée. 

5 Frondicularia radiata. 



ti Adélosine sliiée. 

7 Bulimina variabilis. 

8 Cristellaria rotulatii. 

t> Rosalina clemeutiana. 
lu Orbuline universelle. 



qu'il en est à moitié composé. Dans une once de sable des 
Antilles, on en a compté près de quatre millions d'indi- 
vidus. Les bancs formés par les restes de ces êtres de- 



cloisons en une infinité de petites chambres ou cellules. On les rangeait 
autrefois parmi les mollusques testacés; mais M. Dujardin a démontre- 
que leur organisation les rattachait plutôt à l'embranchement des zoo- 
phytes, où ils forment la deuxième classe du sous-endiraiicliciiit'nt des 
radiaires ou rayonnes. 

12 



178 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

viennent de vérital)les obstacles qui gênent la navigation , 
obstruent les golfes, comblent les ports, et forment avec 
les madrépores des îles qui surgissent de temps à autre 
dans les régions chaudes du grand Océan; et ce rôle, joué 
' actuellement par les espèces vivantes, l'a été également 
autrefois par celles qu'on ne retrouve plus aujourd'hui qu'à 
l'état fossile. A l'époque des terrains carbonifères anciens, 
une seule espèce du genre Fusuline a formé en Russie des 
bancs énormes de calcaire. Les terrains crétacés en mon- 
trent une immense quantité dans la craie blanche, depuis 
la Champagne jusqu'en Angleterr-e; enfin dans les terrains 
tertiaires de nombreuses localités, et principalement de nos 
environs, les calcaires grossiers en renferment une quantité 
infinie, et l'on a calculé qu'un mètre cube de cette pierre, 
extraite des carrières de Gentilly, en contenait plus de trois 
milliards d'individus. Paris, de même que plusieurs villes 
environnantes et de nombreux villages, est presque entiè- 
rement bâti avec des foraminifères... Ainsi ces animaux, à 
peine saisissables à la vue simple, changent aujourd'hui la 
profondeur des eaux , et ont , aux diverses époques géolo- 
giques, comblé des bassins d'une étendue considérable. 
Cela nous démontre que chaque animal a son rôle marqué, 
et qu'avec le temps (le temps que la nature ne mesure point) 
des animaux qui nous paraissent méprisables par leur peti- 
tesse peuvent changer l'aspect du globe *. » 

Ce n'est point là le seul exemple, ni même le plus curieux 
qu'on puisse citer de la part immense qui revient aux 
zoophytes dans la constitution de la croûte terrestre et du 
lit de l'Océan, Les foraminifères n'ont eu dans ce grand 

1 Chenu. Encyclopédie d'histoire naturelle: crustacés, mollusques 
et zoophytes. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 179 

phénomène qu'un rôle passif, consistant uniquement dans 
l'accumulation de leurs coquilles sur les lieux longtemps 
couverts par les eaux. Il n'en est pas ainsi des anlliozoaires 
ou polypes, dont j'ai déjà mentionné l'étonnant travail. 
Ceux-là ne sont pas seulement remarquables par leur fécon- 
dité : ce sont des ouvriers, des ingénieurs, qui édifient 
dans les profondeurs de la mer, avec les matériaux qu'elle 
tient en suspension , des monuments auprès desquels les 
plus gigantesques constructions des peuples anciens et 
modernes ne sont que des œuvres de pygmées. 

(( Dans la zone torride, où les lithophytes sont nombreux 
en espèces et se propagent avec une grande force, dit 
Cuvier, leurs troncs pierreux s'entrelacent en rochers, en 
récifs, et, s'élevant jusqu'à fleur d'eau, ferment l'entrée 
des ports, tendent des pièges terribles aux navigateurs. 
La mer, jetant des sables et du limon sur le haut de ces 
éeueils, en élève quelquefois la surface au-dessus de son 
propre niveau, et en forme des îles plates, qu'une riche 
végétation vient bientôt vivifier *. 

J'emprunte au commentateur de Cuvier, le docteur 
Hœfer, les détails suivants sur ces récifs et ces îles de 
lithophytes. 

Parmi les nombreuses espèces de zoophytes qui con- 
courent à leur formation, les plus communs appartiennent 
aux genres astrée, méandrine, caryophylUe , etc. Ces poly- 
piers sont exclusivement propres aux régions chaudes et 
dépassent rarement 27° de latitude nord et sud, si ce n'est 
en quelques endroits placés dans des conditions spéciales, 
comme ceux où l'Atlantique est échauffé par le Gulf- 

' Discours sur les révolutions de la surface du globe. 



180 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



Streani. On en trouve aussi aux îles Bermudes, par 32" 
de latitude nord. L'océan Pacifique offre sous les tro- 
piques des quantités prodigieuses de coraux On sait que 





l^aryophyllia lamea. 



ces lithophytes ont donné leur nom à la mci' de Corail 
comprise entre la côte nord -est de la Nouvelle -Hollande, 
la côte sud-est de la Nouvelle- Guinée, les îles Salomon, 
les Nouvelles -Hébrides et la Nouvelle-Calédonie. On en 
trouve aussi beaucoup dans les golfes Arabique et Per- 



LEt5 MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 181 

sicjiie, ainsi que dans la partie de Toccan Indien comprise 
entre la côte du Malabar et l'Ile de Madagascar. Flinders 
donne à nn récif de polypiers situé sur la côte orientale de 
la Nouvelle -Hollande une longueur de 362 lieues, et il le 
décrit comme ne présentant aucune solution de continuité 
dans une étendue de 127 lieues. Il existe dans le Pacifique 
d'autres groupes de coraux ayant de 390 à 434 lieues de 
longueur sur 109 à 145 de largeur : tels sont V archipel 
Dangereux et celui (jue le navigateur russe Kotzebue a 
nommé Radack. 

Les bancs de lithophytes ne se développent en général 
qu'avec une extrême lenteur. Ehrenberg accorde à certains 
polypiers isolés du golfe Arabique, ayant seulement de 
deux à trois mètres de diamètre, une antiquité de plusieurs 
milliers d'années. Les récifs de coraux affectent des formes 
très-variées; toutefois, le plus ordinairement ils consistent, 
au moins dans le Pacifique, en une bande de terre sèche, 
circulaire ou ovale, entourant une lagune d'eau dormante 
peu profonde où abondent les zoophytes et les mollusques. 
Ces lies annulaires dépassent à peine le niveau de la mer, 
et l'eau qui les environne est souvent d'une profondeur dont 
les sondes ne peuvent atteindre la limite. Sur les trente- 
deux îles de corail visitées par Beechey dans son voyage 
à la mer Pacifique, vingt-neuf avaient des lagunes en leur 
centre. Le diamètre de la plus grande était de trente milles 
Tenviron onze lieues) ; celui de la plus petite était à peine 
dun mille L'aspect de ces îles avec leurs lagunes au centre 
n'est pas moins remarquable par sa beauté que par sa sin- 
gularité. Qu'on se figure une bande de terre de quelques 
centaines de mètres de large, couverte de cocotiers très- 
élevés, au-dessus desquels s'étend la voûte azurée du ciel. 



182 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

Cette ceinture verdoyante est limitée à l'intérieur par un 
banc de sable d'une lilancheur éclatante. L'extérieur est 
entouré d'un anneau de brisants qu'on dirait de neige, et 
au delà duquel on voit osciller les flots noirâtres de l'O- 
céan. L'eau claire et tranquille de la lagune paraît d'un 
vert très-vif, malgré son lit de sable blanc, lorsqu'elle est 
éclairée verticalement par les rayons du soleil. 

Le naturaliste Cliamisso, qui accompagnait Kotzebue 
dans ses voyages, nous apprend comment ces polypiers 
font des îles. « Quand le récif, dit- il, est d'une hauteur 
telle qu'il se trouve presque à sec au moment de la basse 
mer, les zoophytes abandonnent leurs travaux. Au-dessus 
de la ligne qu'ils ont tracée, on aperçoit une masse pier- 
reuse continue, composée de coquilles, de mollusques et 
d'échinides avec leurs pointes brisées, et des fragments de 
coraux cimentés par un sable calcaire provenant de la pul- 
vérisation des coquilles. Il arrive souvent que la chaleur 
du soleil pénètre cette masse calcaire quand elle est sèche, 
et occasionne des pertes en plusieurs endroits; alors les 
vagues ont assez de force pour diviser des blocs de coraux 
qui ont jusqu'à 2 mètres de long sur 1 mètre ou l'^jSO 
d'épaisseur, et pour les lancer sur les récifs; ce qui finit 
par en élever tellement la crête, que la haute mer ne la 
recouvre qu'à certains moments de l'année. Le sable cal- 
caire n'éprouve ensuite aucun changement, et offre aux 
graines de plantes que les vagues y amènent, un sol sur 
lequel ces végétaux croissent assez rapidement pour om- 
brager bientôt sa surface éblouissante de blancheur. Les 
troncs d'arbres entiers qui y sont transportés par les ri- 
vières d'autres pays et d'autres îles, y trouvent enfin un 
point d'arrêt après une longue course. Quelques petits ani- 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 183 

maux, tels que des insectes ou des lézards, sont transportés 
avec eux et deviennent d'ordinaire les premiers habitants 
de ces récifs. Même avant que les arbres soient assez touf- 
fus pour former un bois, les oiseaux de mer y construi- 
sent leurs nids; les oiseaux de terre égarés viennent y 
chercher un refuge dans les buissons; et plus tard enfin, 
lorsque le travail des polypiers est depuis longtemps 
achevé, Thomme paraît et bâtit sa hutte sur le sol devenu 
fertile ' . » 



CHAPITRE 111 



LES JARDINS DE L'OCÉAN — LES AQUARLl 



La connaissance du monde marin, de son histoire, de 
ses phénomènes, de sa configuration, de sa flore et de sa 
faune passées et présentes , cette connaissance , — encore 
que restreinte jusqu'ici dans des limites que jamais peut- 
être on ne pourra dépasser, — est sans contredit une des 
plus belles et des plus glorieuses conquêtes du génie de 
l'homme. Toutes les sciences, ainsi qu'on en a pu juger 
par ce qui précède et qu'on le verra encore par la suite, 
ont concouru à cette œuvre difficile, qui sans elles ne pou- 
vait même être tentée : l'astronomie et la physique ont 
expliqué les mouvements et la circulation de l'Océan; la 

i Voyages de Kotzebue {\Sib-\SlS) , t. m. 



184 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

chimie a fait connaître la composition de ses eaux; la géo- 
logie nous raconte son histoire, qui n'est, si l'on nous per- 
met cette expression , (pi'iin chapitre de l'histoire de la 
terre; enlin toutes les sciences natnrelles : la minéralogie, 
la b6tani(iue, la zoologie, la paléontologie, la physiologie, 
s'appliquent pour une part considérable à l'étude des êtres 
innombrables qui depuis l'origine du monde ont peuplé 
tour à tour ce monde mystérieux. 

Mais une chose nous fait défaut pour rachèveraent de 
cette vaste étude; ce sont les moyens d'observation. En 
effet, nos regards ne peuvent pénétrer dans la masse li- 
quide (ju'à une faible profondeur, au delà de laquelle il 
n'y à plus que ténèbres, et que les plus vigoureux plon- 
geurs ne pourraient atteindre sans être étouffés, écrasés. 
Nous possédons sans doute un instrument précieux, et 
qui a reçu depuis peu d'admirables perfectionnements : 
la sonde. Olle qua imaginée l'aspirant américain Brooke 
a déjà rendu à la science d'inappréciables services. A l'aide 
de cet instrument, d'une grande simplicité, on a pu re- 
lever avec une justesse suffisante toute l'orographie de 
l'Atlantique; on a pu explorer jusqu'à des profondeurs 
de huit kilomètres le lit de l'Océan, et en ramener des 
spécimens parfaitement intacts des débris de coquillages 
et de zoophytes dont il est tapissé. D'autre part, il n'est 
peut-être pas une des espèces animales ou végétales que 
nourrit l'Océan , dont les naturalistes n'aient étudié l'or- 
ganisation , qu'ils n'aient décrite et classée avec autant de 
certitude qu'ils ont pu faire des espèces terrestres. 

Et pourtant leurs investigations laissent toujours un 
desideratum. Nous connaissons dans ses moindres détails 
le monde marin; mais l'ensemble nous échappe. La mer 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 485 

recèle dans ses profondeurs des arcanes (lu'ancnn rejinid 
ne saurait entrevoir, que notre esprit ne peut se repré- 
senter qu'imparfaitement en iinafïination. Dans le monde 
terrestre et aérien, et jusque dans les espaces célestes, 
la nature déroule libéralement à nos yeux ses merveilleux 
tableaux; nous pouvons d'un pôle à Tautre explorer toutes 
les parties de notre domaine ; nous pouvons fouiller les 
entrailles de la terre, ou, élevant nos regards vers le 
tirmameni, contempler l'immense panorama des mondes, 
mesurer les dimensions et les distances des astres, suivre 
leurs cours, calculer leurs orbites et jusqu'à leurs densités. 
Et de cet Océan, mince couche d'eau de quelques mille 
mètres d'épaisseur étendue sur notre petite planète, nous 
ne connaissons de visu que la surface et les bords. Là 
seulement l'homme peut prendre sur le fait la nature nep- 
tunienne; et ce qu'il lui est donné d'en embrasser, le carac- 
tère étrange et grandiose et la variété — plus grande ([u'on 
ne croit — des scènes que présente l'Océan dans certaines ré- 
gions et dans des circonstances favorables, augmentent nos 
regrets de nous voir réduits à des aperçus si restreints et si 
fugitifs, en nous faisant présumer, d'après le peu que nous 
voyons, la magnificence de ce que nous ne voyons pas. 
(( Un marin placé au milieu de l'Océan, dit Maury, éprouve, 
en contemplant sa surface, des sentiments analogues à 
ceux de l'astronome lorscpiil observe les astres et inter- 
roge la nuit les profondeurs des cieux. » Qu'on juge, en 
effet, de ces sentiments par la description suivante, qu'un 
savant professeur et voyageur allemand, M. Schleiden, a 
donnée, dans son livre la Plante et la Vie, du spectacle qui 
s'offre aux navigateurs dans les plaines sans limites de la 
mer des Tropi(pies. 



186 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



« Si nous plongeons nos regards dans le liquide cristal 
de l'océan Indien, nous y voyons réalisées les plus mer- 
veilleuses apparitions des contes féeriques de notre en- 
fance : des buissons fantastiques portent des fleurs vi- 
vantes; des méandrines et des astrées massives contrastent 



■■'miMk..--' 







Meandrina cerebriformis. 



avec les explanarias touffns qui s'épanouissent en forme de 
coupes, avec les madrépores à la structure élégante, aux 
ramifications variées. Partout brillent les plus vives cou- 
leurs; les verts glauques alternent avec le brun et le jaune; 
de riches teintes pourprées passent du rouge vif au bleu le 
plus foncé. Des nullipores roses, jaunes ou nuancées comme 
la pêche, couvrent les plantes flétries, et sont elles-mêmes 
enveloppées du tissu noir des rétipores, qui ressemblent 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



187 



aux plus délicates découpures d'ivoire. A côté se balan- 
cent les éventails jaunes et lilas des gorgones, travaillés 
comme des bijoux de filigrane. Le sable du sol est jonché 
de milliers de hérissons et d'étoiles de mer, aux formes 




Astrea cavernosa, Astrea argus. 



bizarres, aux couleurs variées. Les flustres, les escares 
s'attachent aux branches de corail comme des mousses et 
des lichens, et les patelles striées de jaune et de pourpre 
s'y fixent comme de grandes cochenilles. Semblables à de 
gigantesques fleurs de cactus, brillantes des plus ardentes 
couleurs, les anémones marines ornent les anfractuosités 
des rochers de leurs couronnes de tentacules, ou s'éten- 
dent au fond comme un parterre de renoncules variées. 
Autour des buissons de corail jouent les colibris de l'O- 



188 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

céan, petits poissons étincelants, tantôt d'un éclat métal- 
lique rouge ou bleu, tantôt d'un vert doré ou du plus 
éblouissant reflet d'argent. 

(( Légères comme les esprits de l'abîme , flottent les 
clochettes blanches ou bleuâtres des méduses , à travers ce 
monde enchanté. Ici se poursuivent l'isabelle violette et 
vert d'or et la coquette jaune de feu, noire et striée de 
vermillon. Là serpentent à travers les massifs les bandes 
marines, comme de longs rubans d'argent aux reflets roses 
et a/Airés, la némerte, la sépia resplendissante des cou- 
leurs de l'arc-en-ciel, qui tour à tour s'entre-croisent, 
brillent ou s'effacent. 

(( Et toute cette vie merveilleuse nous apparaît au milieu 
des plus limpides alternatives de lumière et d'ombre, qu'a- 
mènent chaque soufïle, chaque ondulation qui rident la 
surface de l'Océan. Lorsque le jour décline et que les 
ombres de la nuit descendent dans les profondeurs, ce 
jardin radieux s'illumine de splendeurs nouvelles. Des mé- 
duses et des crustacés microscopiques semblables à des 
lucioles font étinceler les ténèbres. La pennatule, qui le 
jour est d'un rouge de cinabre, flotte dans une lumière 
phosphorescente. Chaque coin rayonne. Tout ce qui, brun 
et terne, disparaissait peut-être pendant le jour au milieu 
du rayonnement universel des couleurs, brille maintenant 
de la plus charmante lumière verte, jaune ou rouge, et, 
pour compléter les merveilles de cette nuit enchantée, le 
large disque d'argent de la lune de mer (orthagoriscus 
mola, vulgairement appelé poisson lune à cause de sa forme 
arrondie) s'avance doucement à travers le tourbillon des 
petites étoiles. 

« La végétation la plus luxuriante des contrées tropi- 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 189 

cales ne peut développer une plus grande richesse de 
formes, et, pour la variété et l'éclat des couleurs, elle 
reste bien en arrière des jardins magnifiques de l'Océan, 
composés presque entièrement d'animaux. Cette faune ma- 
rine n'est pas moins remarquable par son développement 
extraordinaire que l'abondante végétation du lit de la mer 
dans les zones tempérées. Tout ce qui est beau, merveil- 
leux ou extraordinaire dans les grandes classes des pois- 
sons et des échinodermes, des méduses, des polypes et 
des mollusques à coquilles, pullule dans les eaux tièdes 
et limpides de l'Océan tropical , y repose sur les sables 
blancs, ou y couvre les roches abruptes, et, lorsque la 
place est déjà prise, se fixe en parasite, ou nage à la sur- 
face et dans les profondeurs, au milieu d'une végétation 
relativement rare. Il est d'ailleurs remarquable que la loi 
d'après laquelle le règne animal, qui se plie plus facilement 
aux circonstances extérieures, a un développement plus 
étendu que le règne végétal, s'applique à l'Océan aussi 
bien qu'à la terre. Ainsi les mers polaires abondent en 
baleines, phoques, poissons, en oiseaux aquatiques, et 
sont peuplées d'une multitude innombrable d'animaux infé- 
rieurs, lorsque depuis longtemps toute trace de végétation 
a disparu au milieu des glaces. Cette même loi s'observe 
également si l'on considère la direction verticale de 
l'Océan; car, à mesure qu'on descend dans ses profon- 
deurs, la vie végétale disparaît beaucoup plus rapidement 
que la vie animale, et même dans les abîmes oià ne pénètre 
plus aucun rayon de lumière, la sonde découvre encore 
des infusoires vivants. » 

Qu'il y a loin de ce féerique spectacle au peu que 
nous apercevons du monde marin, nous aiilics gens de 



190 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

terre! Ceux qui habitent les côtes ou qui les visitent en 
curieux voient la mer du rivage; quelques-uns s'embar- 
quent pour quelque petite promenade, vont en bateau à 
vapeur du Havre à Trouville ou à Honfleur, ou traversent 
la Manche de Boulogne ou de Calais à Folkestone, à Douvres 
ou à Ramsgate. Hélas! le mal de mer ne leur permet de 
rien voir, et aussi bien Teau opaque, sombre et froide, 
resserrée entre ces côtes, n'offrirait à leur curiosité qu'un 
maigre aliment. Tout au plus verraient-ils çà et là quelques 
poissons sautillante la surface, quelques méduses aux reflets 
irisés nageant près du navire, quelques mouettes rasant 
de leurs longues ailes aiguës la crête immense des lames. 

La plage, mise à nu par le reflux des grandes marées, 
donne mieux que la mer elle-même la notion de ce que 
doit être le fond de l'abîme. Là sur le sable, dans les flaques 
d'eau, parmi les galets ou sur les bancs de rochers, se dé- 
ploie l'étonnante variété des produits de l'Océan. Le sable 
est émaillé d'une multitude de coquillages; des astéries 
(étoiles de mer), des oursins, des méduses gisent ou ram- 
pent sur la plage ; des chevrettes sautent dans les lagunes 
où nagent en tout sens de petits poissons aux brillantes 
écailles; des crabes courent de toute la vitesse de leurs 
pattes se cacher dans les crevasses des rochers au flanc 
desquels sont fixés des moules , des huîtres et d'autres 
mollusques testacés. Les bancs de roches tabulaires dispa- 
raissent sous les longues franges entrelacées des algues 
aux teintes sombres et des mousses vertes, sous les 
bruyères nacrées, les corallines, les spirorbes, et forment 
ainsi comme de vastes tapis où s'épanouissent en fleurs 
vivantes, en arbustes déliés, les actinies et les polypiers 
nains. On a donc devant soi, sur une étendue de quelques 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 191 

centaines de mètres carres, facile à parcourir dans l'in- 
tervalle de denx marées, un aperçu assez complet de la 
flore et de la faune de l'Océan. Malheureusement , il y 
manque le milieu vivifiant de tous ces êtres; et aussi sont- 
ils en proie à une agitation, à un malaise visibles. Plusieurs 
périssent avant le retour de la nier. 

Mais voici que la science moderne, non moins ingénieuse 
dans ses procédés de vulgarisation que patiente et hardie 
dans sa recherche des secrets de la nature, a trouvé un 
moyen de nous faire assister aux scènes du monde sous- 
marin. Elle a créé de petits océans en miniature, de petites 
mers d'appartement, oii l'on peut voir à travers des murs 
de cristal les poissons, les crustacés, les mollusques et les 
zoophytes vivre de leur vie normale au sein de « Tonde 
amère, » parmi les rochers, les coraux et les fucus. Je veux 
parler des aquaria qui ont été établis depuis peu d'années 
dans quelques musées d'histoire naturelle, notamment au 
Zoological garden de Londres, et au Jardin d'acclimatation 
de Paris. 

L'aquarium de Londres est le plus ancien. Il a été inau- 
guré en 1832. C'est un bâtiment dont les murs et la toiture 
sont presque entièrement construits en fer et en vitrage, 
de telle sorte que la lumière y pénètre de toutes parts. 
Dans l'intérieur sont disposés un grand nombre de bassins 
ou bacs.quadrangulaires , à parois de verre, renfermant les 
uns de l'eau douce, les autres de l'eau de mer, qui se 
renouvelle incessamment. Ces bacs, garnis de coquillages, 
de galets , de fragments de rocher, servent^ de demeure à 
une grande variété d'animaux aquatiques qui, sauf l'espace 
et la liberté, retrouvent à peu près, dans leur prison trans- 
parente, les conditions d'existence pour lesquelles la nature 



192 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

les a formés. Le voisinage de la mer, qui permet tle fournir 
toujours à ces exilés de l'eau fraîche et vive, est, pour 
l'aquarium de Regent's Park, une circonstance singuliè- 
rement favorable. La ménagerie marine peut aussi , grâce 
à cette proximité, être maintenue au complet, et les vides 
qui s'y produisent a par suite de décès » sont aussitôt 
comblés. 

Mais ce qu'on peut appeler la mise en scène de cette 
exhibition n'approche pas de l'arrangement artistique et 
des heureuses dispositions que présente l'aquarium de 
Paris, œuvre pourtant d'un ingénieur anglais, M. W. Alford 
Lloyd, qui s'est occupé spécialement, pendant plusieurs 
années, de ce genre de travaux. Le bâtiment, au lieu d'être 
une sorte de palais de cristal, comme celui de Londres, 
est, au contraire, en maçonnerie de briques, avec des sou- 
bassements et des corniches en pierres de taille. Il n'a point 
de fenêtres, et n'offre à l'intérieur qu'une longue galerie 
éclairée seulement par les deux portes situées à chacune 
des extrémités, et par la lumière qui pénètre à travers les 
viviers. Ceux-ci sont construits dans l'épaisseur du mur et 
disposés sur une seule rangée. La paroi qui donne du côté 
de la galerie et celle qui sert de couvercle sont en verre 
bien blanc, soigneusement poli; les quatre autres parois 
sont en ardoise. 

(3n voit d'après cela que la lumière qui pénètre dans les 
viviers vient exclusivement du dehors, tandis qu'une demi- 
obscurité règne dans la galerie. Ce système d'éclairage est 
d'un effet saisissant , et produit une illusion singulière. Le 
regard n'étant point distrait par lès objets environnants, 
l'attention se concentre tout entière sur le polyorama vivant 
qu'on a devant soi; et, comme l'idée de grandeur n'est 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 193 

que relative, les tableaux prennent bientôt aux yeux des 
spectateurs des dimensions de plus en plus grandes, ou 
plutôt leurs dimensions réelles disparaissent poui- faire 
j)lace, dans la perception de chacun, à celles que l'imagi- 
nation veut bien leur prêter. La décoration de ces théâtres 
d'un nouveau genre, où se joue au sérieux le drame de la 
vie sous-marine, est d'ailleurs des mieux entendues. Ce 
sont des grottes de rocailles, des voûtes de coquilles, des 
rochers de diverses natures , ayant les formes les plus 
bizarres et les plus variées, au milieu desquels végètent 
les plantes marines et les anthozoaires. Inutile d'ajouter 
qu'une balustrade, qui règne d'un bout à l'autre de la 
galerie, tient les visiteurs à distance respectueuse des 
vitrines. 

Les viviers sont au nombre de quatorze, sur lesquels 
quatre seulement contiennent des animaux d'eau douce ; 
les dix autres sont réservés aux habitants de la mer. La 
capacité de chacun est de mille litres ou un mètre cube. 
Ils sont alimentés d'eau de mer par un appareil particulier, 
qui établit dans tous les bassins un courant continu. L'eau 
est fournie par trois réservoirs souterrains, dont le plus 
grand a une capacité de 22,000 litres, et les deux autres 
peuvent contenir 5,400 et 3,600 litres. L'appareil qui la 
fait circuler est une machine hydraulique et pneumatique 
qui peut fonctionner environ vingt -trois heures sur vingt- 
quatre, et permet de se servir pendant assez longtemps de 
la même eau, toujours filtrée et aérée. Il est seulement né- 
cessaire d'entretenir constannnent les filtres en bon état, 
et de compenser par une petite quantité d'eau de pluie 
celle qui se serait perdue par l'évaporation dans les viviers. 

Comme beaucoup d'animaux maiins ont besoin d'alter- 



494 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

natives d'immersion dans Teau et d'exposition à l'air, on 
s'est ménagé le moyen de produire un flux et un reflux 
artificiels : ce qu'on fait la nuit, afin de ne pas nuire à 
la beauté du coup d'œil pendant le jour. Notons aussi 
qu'un système d'écrans est adapté aux ouvertures qui 
éclairent les viviers, afin de n'y laisser entrer que la 
quantité de lumière qui convient aux animaux, et en même 
temps d'éviter la formation d'une quantité trop considé- 
rable de conferves ; cette végétation a été longtemps un 
des plus sérieux obstacles à la réussite des aquaria. Du 
reste, les glaces sont nettoyées tous les jours avec soin des 
dépôts qui s'y produisent, et qui ne tarderaient pas à les 
obscurcir. 

Ce qu'on peut reprocher à l'aquarium du jardin d'accli- 
matation de Paris, — et ce reproche s'applique également à 
celui de Londres, — c'est d'être établi sur une trop petite 
échelle. Malgré l'illusion fort habilement préparée qui 
résulte de la disposition des viviers, l'effet obtenu est loin 
de ce qu'il serait si l'on avait pu y affecter des capitaux 
suffisants pour donner aux réservoirs et aux bassins de plus 
grandes dimensions K Car toute la question est là : Les 



1 Qu'on veuille bien se rappeler ici ce que je disais quelques pages 
plus haut de la facilité avec laquelle l'eau de mer meurt et se corrompt 
lorsqu'elle est en petite quantité et séparée de la masse. Il est certain 
que les animaux marins trouveraient des conditions beaucoup plus favo- 
rables, qu'ils seraient plus vivaces et mieux portants, dans de vastes 
bassins où l'eau de mer serait amenée de réservoirs beaucoup plus spa- 
cieux encore, et fréquemment renouvelée. L'aquarium du Jardin d'accli- 
matation de Paris a fait, depuis son installation, des pertes nombreuses. 
La mortalité qui y règne doit être attribuée sans aucun doute à la 
parcimonie qui préside à l'approvisionnement des réservoirs en eau de 
mer fraîche. On s'est probablement trompé aussi en admettant que l'eau 
de mer se conserverait mieux sous terre qu'exposée à l'action de la 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 495 

difficiillés d'exécution sont secondaires, et toutes se résou- 
draient aisément si l'argent ne manquait point. On pour- 
rait alors exposer aux regards du pul)lic non plus seule- 
ment quelques douzaines de petits animaux étroitement 
emprisonnés, quelques chétils échantillons de végétaux 
marins, mais un choix plus varié et plus abondant des 
principaux représentants de la faune et de la flore océa- 
niennes. Et ce n'est pas à une société de particuliers, 
animés sans doute d'un zèle sincère pour la vulgarisation 
des sciences, mais dont les intentions lil)érales sont né- 
cessairement limitées par l'étal de leur furtune , c'est à 
notre Muséum d'histoire naturelle, pourvu de ressources 
mieux en rapport avec sa haute mission, qu'il appartien- 
drait d'élever à la science un semblable monument. Alors 
ce bel établissement, qui déjà dans son étroite enceinte, 
avec ses collections écourtées et mal entretenues, et ses 
maigres revenus, excite l'admiration des étrangers, de- 
viendrait enfin ce que, dans la pensée de ses fondateurs, 
il devait être un jour, à savoir : un abrégé de la création, 
une exposition universelle et permanente des œuvres de 
la nature. 

lumière. On a oublié cet aphorisme d'Hippocrate , confirmé par la science 
contemporaine : « Sol aquas illustrât et castùjat. Le soleil clai-ifie et 
purifie les eaux. » 



496 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



CHAPITRE lY 



LES FOSSILES 



Nous avons Yu les imperceptibles et infatigables ouvriers 
de rOcéan élevant du fond de ses abîmes des récifs qui peu 
à peu montent juscpi'à la surface, grandissent, émergent 
et forment au milieu du désert liquide des oasis couvertes 
de verdure. Nous avons vu les matériaux élaborés par les 
foraminifères tapisser le lit des mers sur des étendues et 
des épaisseurs telles, que Buckland a pu dire avec raison 
que les ossements des éléphants, des cétacés, des géants 
de la création, occupent dans Tenveloppe solide du globe 
une place incomparablement moindre que les dépouilles 
microscopiques des iufusoires. L'œuvre de ces petits êtres 
est immense. Ils remplissent une double mission : la plus 
apparente, celle d'architectes, de terrassiers, n'est que 
secondaire ; la principale consiste dans l'incessante épura- 
tion des eaux de la n^^Là est vraiment leur raison d'être, 
leur brevet d'immortalité.' Ils sont à la fois le point de 
départ et les agents conservateurs de la création océa- 
nienne. 

M. Margollé remarque judicieusement que dans l'Océan 
primitif, dont ils furent les premiers habitants, aux épo- 
ques des plus formidables révolutions géologiques, ils ont 
échappé constamment aux causes de destruction si fré- 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 197 

quentes, si terribles alors, et qui ont anéanti tour à tour 
des espèces bien supérieures. Il attribue cette indemnité à 
leur petitesse même, à leur jurande vitalité, à leurs ingé- 
nieuses constructions, à leurs coquilles très-solides qui les 
protégeaient, entin à leur nombre prodigieux. 11 me parait 
négliger justement la raison supérieure à laquelle ils ont 
dû ces moyens de défendre leur vie, de perpétuer leurs 
espèces. Celte raison, c'est qu'ils étaient dès le principe et, 
qu'ils sont restés nécessaires au développement et à l'entre- 
tien des animaux d'ordres plus élevés, d'organisations plus 
parfaites, au profit desquels s'accomplit leur continuel 
travail; c'est qu'ils sont indispensables aussi, comme on 
l'a va plus haut, à la circulation océanique. Ils ont donc 
vu paraître et disparaître successivement d'innombrables 
générations d'êtres de toute forme et de toute grandeur ; 
eux seuls sont demeurés et n'ont subi que des modifications 
secondaires; leur organisation extrêmement simple a pu 
s'accommoder des conditions diverses de température et de 
composition chimique, auxquelles ils ont été soumis. Au- 
jourd'hui encore on ne les rencontre guère en moins grande 
abondance dans les mers glacées des pôles que dans les 
parages brijlants de l'équateur et des tropiques. Ils ont 
suivi sans difiiculté les déplacements des eaux qui ont noyé 
des populations entières d'animaux et de végétaux ter- 
restres, et laissé périr sur- le lit desséché des anciennes 
mers des myriades d'animaux marins. Et telle est leur 
fécondité, telle est leur insensibilité ou, si l'on aime mieux, 
leur résistance inerte aux influences extérieures, qu'ils se 
fussent multipliés au delà de toute mesure si des légions 
d'animaux voraces n'étaient venues mettre un frein à leurs 
envahissements. 



198 LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 

C'est ainsi que dans la nature entière, les différentes 
espèces servent à la fois à se conserver et à se limiter réci- 
proquement; que Téquilibre se maintient, et que les êtres 
vivants se détruisant et se reproduisant à chaque instant, 
la quantité de vie sur le globe reste toujours sensiblement 
la même. Cette loi fondamentale n'est nulle part plus ma- 
nifeste que dans le formidable tourbillon du monde marin. 
L'esprit profondément religieux du commandant Maury a 
vivement senti l'austère beauté de cet ordre inaltérable qui 
résulte précisément d'une cause propre, en apparence, à 
produire un effet entièrement contraire; je veux dire de la 
lutte qui se livre sans cesse et partout entre la vie et la 
mort. 

(( Quand on contemple, dit- il, les œuvres de la nature, 
on est nécessairement frappé de l'admirable système de 
compensation qui y a présidé , et de l'exactitude avec la- 
cpielle tout y est balancé. Mille agents divers accomplissent 
des fonctions distinctes et nettement tranchées, et pourtant 
l'équilibre de tous ces éléments est si parfait, que la plus 
entière harmonie règne dans l'ensemble. » 

Tl faut rapporter à la même loi d'équilibre le caractère 
méthodique et progressif de l'œuvre cosmogonique, carac- 
tère sur lequel j'ai insisté en parlant des révolutions de 
l'Océan, et en vertu duquel l'apparition de chaque série de 
créatures a dû être précédée et préparée par celle d'une 
série d'ordre inférieur, c'est-à-dire plus simple; — si tant 
est que la simplicité d'organisation constitue réellement 
une infériorité. Les couches superposées des roches et des 
terrains qui constituent l'écorce du globe sont les feuillets 
où la science a pu lire, ainsi que dans un livre ouvert, 
l'histoire des créations successives qui ont précédé celle 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



i99 



dont l'homme a été le couroniiemont. C'est de là qwo je 
vais extraire, pour les mettre sons les yeux du leeteur, les 
types les plus remaïquables de l'antique faune océanienne. 




1 Ammonite Rhotomagensis. '^ Ammonite giganteus. 

4 Ammonite vertebralis 



2 Am.monite Gulielmi. 



Les premiers animaux qui prirent naissance, après les 
infusoires et les zoopliy tes microscopiques , dans les eaux 
encore épaisses et tièdes des mers primitives , furent, dans 
la classe des zoophytes, des radiaires ou rayonnes de la 
famille des échinodermes : astéries et oursins, dont les or- 



200 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



planes plus nombreux présentent une disposition symétri(|ue 
(ju'on ne trouve pas dans les infusoires; encrinites ou lis 
de mer, pentacriniteset apiocrinites. « Ces beaux zoophytes, 
qui ressemblaient à des fleurs, dit M. IMargoUé, recou- 
vraient le fond de la mer où ils étaient fixés, s'élevant, 




'^ "AR^iLMT 



Ammonite catena. 



comme une forêt sous-marine^ à une hauteur de plusieurs 
mètres. Les diverses parties solides de leur corps avaient 
déjà quelque analogie avec celles qui constituent le sque- 
lette des animaux supérieurs, et formaient ainsi, autour 
dune tige ou colonne vertébrale, une charpente très-com- 
pliquée destinée à protéger les organes et à donner un point 
d'appui au système musculaire. Les osselets pétrifiés de 
cette famille remplissent de nombreuses couches calcaires, 



LES MYSTERES DE I/OGKAX. 



201 



OÙ se trouvent surtout des débris de pentaeriniles et d'en- 
crinites-lis. » 

Viennent ensuite des l)ryozoaires, des inoUuscoïdes, 
puis des mollusques proprement dits, tous protégés par de 
Tories coquilles. Ceux-ci sont des hranchiopodes, des plé- 
ropodes, principalement des céphalopodes. Parmi eux il 
faut citer principalement les ammonites et les nautiles. Le 







Ammonite serratus. 



premier de ces deux genres est entièrement fossile. 11 com- 
prend les co(juillages généralement connus sous les noms 
de cornes d'Ammon, à cause de leur ressemblance gros- 
sière avec les cornes d'un bélier. Leur forme est en ell'cl 
celle d'une spirale enroulée sur elle-même et comprimée 
sur les côtés. Leur cavité est partagée en une iniiltitiidc de 
compartiments, par des cloisons (pii semblent a\()ii' eu pour 



20-2 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



objet (raiigmenter leur résistance à l'énorme pression de 
Teau, en même temps que les cellules, en se remplissant 
d'air, permettaient à Tanimal de remonter et de flotter à la 
surface. Cette disposition se retrouve également dans les 
nautiles, ce qui fait supposer que les animaux qui habi- 
taient ces sortes de navires submersibles à volonté ilcvaient 
avoir avec ces derniers la plus grande analogie. 




.f;fj)r^f^^ 



Ammonite annatiis. 



Les ammonites se trouvent presque partout dans les ter- 
rains oolilhiipies et crétacés; elles abondent surtout dans 
les premiers, depuis le lias jusqu'aux couches les plus 
superficielles. On en connaît un assez grand nombre d'es- 
pèces, dont plusieurs sont de grandes dimensions et 
atteignent un diamètre de 3i à 36 centimètres. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



203 



Quant aii\ nautiles, tant fossiles (|n(> contemporains, 
il ne faut pas les confondre avec les argonaiilcs, dont il 
existe encore trois espèces voisines sans doute, mais dis- 
tinctes du p;enre nautile, et dont nous parlerons au cha- 
pitre sui\aiit. 




1 Nautilus giganteus 
2 Nautilus undulatus. U Nautilus rocralis. 



A des époques moins anciennes apparaissent successive- 
ment bien d'autres espèces de mollusques testacés, dont 
les coquilles se voient dans le grand dépôt conchylien de lu 



204 



LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 



période triasiqiie, et dans les calcaires plus compactes de 
la période jurassique. Ici des gryphées, des avicules, et une 
iiuître énorme, la lijna girjantea, sont associées à quelques 
espèces d'ammonites dilTérentes de celles des époques anté- 
rieures. 





1 Triloliite ( Ilarpides). 1 Trilobito (Calyménides). 



Le plus ancien des crustacés est le robuste trilobite, 
contemporain des mollusques brauchiopodeset ptéropodes 
du terrain silurien. Les trilobites, dont les débris ont été 
regardés longtemps comme devant se rapporter à des co- 
quilles à trois lobes (d'où leur nom), étaient répandus 
jadis dans les contrées les plus éloignées, car on en a dé- 
couvert des restes dans les diverses parties de l'Europe, 
dans le sud de l'Afrique et dans les deux Amériques. On en 
connaît aujourd'hui plus de deux cents espèces. C'étaient 
des animaux trapus, à grosse tête ovale en forme de bou- 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



205 



cher, sans antennes; leur thorax, composé d'un jioinl)re 
variable d'anneaux, était divisé en trois régions par deux 
sillons longitudinaux; leur al)domen n'était pas bien dis- 
tinct du thorax. On n"a vu sur leur dépouille aucune trace 
de pattes; mais plusieurs d'entre eux avaient la faculté de 
se replier en boule, comme font nos cloportes. Ils possé- 
daient en outre un appareil visuel très-développé, qui nous 
apprend, comme le remarcpie M. E. Margollé, que les mers 




1 Trilobite (Lichasides). 1 Trilobite (ParadoxiJes). 



au sein desquelles ils vivaient avaient acquis assez de lim- 
pidité et de transparemce pour doiuier accès, juscpià une 
assez grande profondeur, aux rayons du soleil. 

Les poissons commencent à se montrera partir de l'étage 
silurien supérieui'. Les premiers en date sont le pteraspis 



206 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



et le ptcrlchthys, dont les dures nageoires semblent à la 
fois destinées à la défense et à la locomotion ; le cepha- 
laspis de Lyell , et les acanthodes aux nageoires pres([ue 
microscopiques et aux dents inégales. A ces premiers re- 
présentants de la classe des poissons ont succédé une 
multitude d'espèces. M. Agassiz n'en compte pas moins 
de vingt-cinq mille, toutes disparues. Ces espèces, en 




1 Ptcraspis truucatus. 2 Pleraspis Banksii. 
?> Ganoïde poisson. 



général, ditlerent peu, quant aux caractères essentiels, 
des poissons d'aujourd'hui. On en cite une, cependant, 
celle des ganoïdiens, — propre à l'époque représentée dans 
la série géologique par le terrain penéen ou permien, — 
qui avait encore, comme les crustacés, le corps enfermé 
dans une carapace, ou couvert d'une cuirasse d'écaillés 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



207 



osseuses propres à garniilir r;niimal contre les chocs des 
débris entraînés par les mouvements tumultueux de la 
mer. Mais on sait que certains poissons contemporains, 
les requins, sont aussi revêtus d'une épaisse et dure cui- 
rasse qui ne craint d'autres armes que celles de Tlionime. 



osïïË!5^^ 





il 
II 

II 





I Ptorirlithys Millorii. 2 Coccosteus decipions. 



Jusqu'à présent donc on n'observe, entre les habitants 
primitifs de l'Océan et ceux qui y vivent depuis la créa- 
tion de l'homme, que des différences secondaires. La fa- 
mille môme des squales est représentée dans le teri'ain 
houillier par des individus dont les dents formidables et la 



208 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



puissante ossature rappellent nos plus grands reptiles. 
Leurs dents paraissent plutôt destinées à broyer des co- 
quillages ou des crustacés qu'à couper une proie charnue, 
qui A raisemblablement n'existait pas encore. 




Cepïmlaspis Lyelli 



On trouve aussi dans le lias des ossements d'un requin, 
Ihybodus, que M. Agassiz a reconnu à ses dents acérées 
et à ses fortes épines osseuses. 

Mais nous voici arrivés à un groupe d'animaux dont on 
chercherait vainement les analogues dans l'époque actuelle. 



LES MYSTÈRES DE I/OCÉAN. 



209 



Les premiers sauriens (du grec ffaCpo;, lézard) avaient fa il 
leur apparition dans le terrain houiilier en même temps 
que les crustacés suceurs ou xiphosures, et les grands 
scorpions qui commencent à cette époque la classe des 
insectes. Dans la période du calcaire conchylien, les sau- 
riens acquièrent des dimensions gigantesques. On voit 



- -^-^s^-^^^m 








'ilf 




Diplacanlluis striatus. 



apparaître alors le palœosaurus , le thccodontosaurus et 
plusieurs espèces de notJwsaurus. Enfin c'est dans ce lias 
(ju'on trouve les ossements de ces êtres étranges, moitié 
poissons, moitié crocodiles, dont la présence dénote la fin 
du règne exclusif de Neptune, et dont les dimensions 
colossales montrent quelle était alors la puissance de dé 
veloppement du règne animal. Les plus extraordinaires 
de ces monstres amphibies (|ui infestaient les mers et les 



210 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



côtes sont sans contredit Vichthyosaurus et le plesiosaurus. 
Georges Cuvier, guidé par ces lois admirables de corréla- 
tion des organes dont la découverte est la gloire de Tana- 
tomie comparée, a donné une description complète de ces 
êtres bizarres, « ceux de tous les animaux fossiles qui 




Ichthyosaurus chiroligostinus. 

ressemblent le moins à ce que l'on connaît, et qui sont le 
plus faits pour surprendre le naturaliste par des combi- 
naisons de structure qui, sans aucun doute, paraîtraient 
incroyables à quiconque ne serait pas à portée de les 
observer lui-même. 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



21 



« Dans le premier genre, continue Cnvier, un museau 
de dauphin, des dents de crocodile, une tête et un sternum 
de lézard , des pattes de cétacé, mais au nombre de quatre; 
enfin des vertèbres de poisson. 




1 Plesiosauius ilolicliodoiiiis. 2 Squelette du plésiosaure. 

« Dans le second, avec ces mêmes pattes de cétacé, une 
tête de lézard et un long cou semblable au corps d'un ser- 
pent : voilà ce que le plesiosaurus et Tichtliyosaurus sont 
venus nous offrir, après avoir été ensevelis pendant tant 
de milliers d'années sous d'énormes amas d(; pierres et de 



212 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



marbres : car c'est aux anciennes couches secondaires qu'ils 
appartiennent. On n'en trouve que dans ces bancs de pierre 
marneuse ou de marbre grisâtre remplis de pyrites et 
d'ammonites, ou dans les oolitlies, tous terrains du même 
ordre que notre chaîne du Jura. C'est en Angleterre surtout 
que leurs débris paraissent abondants; aussi est-ce au 




Plesiosaurus macrocephalus. 

zèle des naturalistes anglais que la connaissance en est due. 
Ils n'ont rien épargné pour en recueillir beaucoup de dé- 
bris, et pour en reconstituer l'ensemble autant que l'état 
de ces débris le permet. » 

Le célèbre paléontologiste anglais R. Owen a réuni 
dans une famille, celle des énaliosauriens \ les nombreux 

' Du grec èv, dans, a/,o;, mer, et «raupoç, lézard : lézards vivant dans la 
mer. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 2!r5 

représentants des genres ichthyosauriis , plesiosaurus et 
pliosaurus. Le premier renfermait pkisienrs espèces , dont 
(jiielqnes-iines de taille gigantesqne. On a trouvé des restes 
fort bien conservés d'individus mesurant jusqu'à dix mè- 
tres, dont deux pour la tête seule. Chez les plesiosaurus, 
au contraire, la tête était petite; le cou n'avait pas moins 
de trente vertèbres; le corps et la queue étaient plus gros, 
et les nageoires plus allongées que dans le genre précé- 
dent. Les pliosaurus se rapprochent beaucoup des plesio- 
saurus; ils s'en distinguent toutefois par une tête plus forte 
et par un cou plus court. C'étaient des animaux de grande 
taille; leurs membres ressemblaient à ceux des plesiosau- 
rus. On a découvert leurs ossements en Angleterre, dans 
l'argile de Kimmeridge et d'Oxford. 

On suppose que ces monstrueux amphibies remplissaient 
à l'époque jurassique la fonction actuellement dévolue aux 
cétacés : celle d'arrêter dans l'Océan l'excessive multipli- 
cation des mollusques et des poissons. Les iclithyosaurus 
étaient particulièrement doués pour cette œuvre de des- 
truction. Leurs yeux étaient d'une grosseur extraordinaire; 
leur puissance de vision leur permettait à la fois de décou- 
vrir leur proie aux plus grandes distances, et de la pour- 
suivre pendant la nuit ou dans les obscures profondeurs de 
la mer. On a vu des crânes d'iclithyosaurus dont les cavités 
orbitaires avaient un diamètre de 35 à 36 centimètres. 
Dans la plus grande espèce, les mâchoires, armées de dents 
aiguës, ont une ouverture de près de deux mètres. La 
voracité de ces animaux les exposait assez fréquenunent à 
perdre leurs dents; mais ces dents, comme celles des cro- 
codiles, ne tardaient pas à être remplacées. Leur appareil 
digestif était proportionné à la dimension de leur gueule. 



214 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

LY'stoniac oct'n])aiL la plus grande [)arlio du corps, cl. pou- 
vait recevoir les proies que riclithyosaiirus engloutissait la 
plu|)art du temps sans les mâcher. En outre, la structure 
particulière de ses organes respiratoires permettait à l'ani- 
mal d'y emmagasiner une grande quantité d'air et de res- 
ter très-longtemps sous l'eau. Ses pieds palmés, semblables 
aux vigoureuses nageoires de la baleine, faisaient de lui 
un excellent nageur; mais il est probable que, jeté à la côte, 
il pouvait à peine ramper sur le sable ou sur les rochers. 
La voracité des ichthyosaurus ne respectait pas même leur 
propre espèce : on a reconnu des os de jeunes individus 
parmi les débris de toute espèce d'animaux, à demi di- 
gérés, qui se trouvent à l'intérieur du squelette des grands 
adultes. 

Quant au plesiosaurus, les petites dimensions de sa tête 
et son col mince et allongé supposent chez lui des appétits 
analogues à ceux de nos grands serpents. Il est, du reste, 
comme l'ichthyosaurus, remarquable parle volume relative- 
ment énorme de ses yeux. Les proportions de leur tronc 
et de leur queue étaient à peu près celles des quadrupèdes 
ordinaires; mais par la structure de leurs côtes, ils rappel- 
lent les caméléons. « 11 est probable, dit M. E. Margollé, 
que cet étrange animal, qui ne pouvait, à cause de la lon- 
gueur de son cou, se mouvoir rapidement à travers les 
flots, nageait à leur surface ou se tenait près du rivage 
dans des eaux peu profondes oii, caché au milieu des 
algues, il pouvait à la fois guetter sa proie et se soustraire 
à la vue des ichthyosaures, ses plus redoutables ennemis. » 

Auprès de la famille des énaliosauriens se placent celles 
des mosasauriens et des dinosauriens. La première em- 
prunte son nom à la Meuse (Musa'), parce que les restes 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



215 



des animaux qu'elle comprend ont été découverts sur les 
l)ords de cette rivière, dans la craie de Maëstricht. On n'en 
connaît qu'un seul genre et quelques groupes, dont l'his- 
toire est incomplète. 
■ « Les fameuses carrières de lu (Tau de la montagne de 




Mosasaurus (tête). 



Saint-Pierre, près de Maëstricht, dit Guvier, ont donné, à 
côté de très- grandes tortues de mer et d'une infinité de 
coquilles et de zoophytes marins, un genre de lézards non 
moins gigantesques que \e megalosaurus (dont nous allons 
parler ci-après), et qui est devenu célèbre par les recher- 
ches de Camper et par les figures que Faujas a données de 
ses os, dans son histoire de cette montagne. 

« Il était long de vingt -cinq pieds et plus; ses grandes 



216 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

mâchoires étiiient armées de dents 1res- fortes, coniques, 
nn peu anpiées et relevées d'une arête, et il portait aussi 
quelques-unes de ces dents dans le palais. On comptait plus 
de cent trente vertèbres dans son épine, convexes en avant, 
concaves en arrière. Sa queue était haute et plate, et for- 
mait une large rame verticale. M. Conybeare a proposé de 
l'appeler mosasaunis. » Ce nom a été adopté par les natu- 
ralistes préférablement à celui beaucoup trop vague cV ani- 
mal de Maëstricht, donné à cet animal fossile par Faujas de 
Saint-Fond, qui l'avait pris pour un crocodile. 

La famille des dinosauriens [hvjk, en grec, signifie for- 
midable, énorme) est un groupe de reptiles gigantesques 
découverts en Angleterre par Buckland et Mantell. Cette 
famille renferme trois genres. Le plus remarquable est le 
mégalosaure de Buckland, sorte de crocodile marin qui, 
avec la forme des lézards et particulièrement des monitors 
(crocodiles du Nil), dont il avait les dents aiguës et dente- 
lées, atteignait une taille si énorme qu'en lui supposant, 
dit Cuvier, les proportions des monitors, il devait dépasser 
vingt -trois mètres de longueur. C'était un lézard grand 
comme une baleine. Cependant Owen ne lui accorde que 
dix mètres. A la même famille appartient V iguanodon, dé- 
couvert par Mantell. Mais la forme des dents de cet ani- 
mal, dont la taille devait être d'environ neuf mètres, in- 
dique qu'il se nourrissait de végétaux. M. OAven pense qu'il 
était plus élevé sur ses jambes qu'aucun reptile connu. 

Mais voici sans contredit le plus bizarre de tous ces 
anciens habitants de l'Océan. C'est un animal qui tenait à 
la fois du reptile, de la chauve-souris et de l'oiseau. On l'a 
nommé ptérodactyle, parce que le cinquième doigt de ses 
membres antérieurs s'allongeait prodigieusement en une 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



217 



tige formée de quaire phalanges, eldeslinée évidemment à 
soutenir une membrane formant une aile aussi puissante 
que celle des grandes roussettes. Le museau s'allongeait 
aussi en une soi'le de bec armé de dents semblables à celles 
des reptiles, u II est probable, ditBnckland, que les pté- 
rodactyles possédident la facilité de nager, comme la 




Pterodactylus crassirostris. 



chauve-souris vampire, et que les plus grandes espèces se 
nourrissaient de poissons sur lesquels ils se précipitaient 
à la manière des oiseaux de mer. Leur tête était très- forte 
et très-développée ; leurs yeux énormes ont porté Cuvier à 
conclure que c'étaient des animaux nocturnes. Les mem- 
bres antérieurs, convertis en ailes, portaient des doigts 
allongés, armés de griffes. Le volume et la forme des pieds 



218 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

prouvent que ces animaux pouvaient se tenir debout avec 
fermeté, les ailes pliées , et possédaient ainsi une progres- 
sion analogue à celle des oiseaux; comme eux aussi ils ont 
pu se percher sur les arbres en même temps qu'ils avaient 
la faculté de grimper le long des rochers et des falaises, en 
s'aidant des pieds et des mains, comme le font aujourd'hui 
les chauves-souris et les lézards. » 

« Ce qui frappe surtout dans ce singulier animal , dit 
M. le docteur Hœfer, c'est l'assemblage bizarre d'ailes vi- 
goureuses attachées au corps d'un reptile; l'imagination 
des poètes en a seule fait jusqu'ici de semblables. De là la 
description de ces dragons que la Fable nous représente 
comme ayant, à l'origine des choses, disputé la possession 
de la terre à l'espèce humaine, et dont la destruction était 
un des attributs des héros fabuleux, des dieux et des demi- 
dieux . 

a Aujourd'Inii un seul reptile est pourvu d'ailes; c'est 
le lézard-dragon de Java; mais ces dragons modernes, de 
très-petite taille, ne sauraient être comparés au ptérodac- 
tyle de l'ancien monde : leurs ailes, trop faibles pour 
frapper l'air et les faire voler à la manière des oiseaux, ne 
servent qu'à les soutenir comme un parachute lorsqu'ils 
sautent de branche en branche. » 

Il ne faudrait pas croire, du reste, que les ptérodactyles 
approchassent des dimensions colossales des autres reptiles 
marins qui viennent d'être décrits. C'étaient, au contraire, 
des animaux de petite taille; leur envergure, dans les plus 
grandes espèces, ne dépassait pas 3o centimètres. D'après 
M. le docteur Chenu, le ptérodactyle à long bec (ptero- 
dactylus longirostris d'Owen) présentait les dimensions sui- 
vantes : longueur de la tête, 104 millimètres; longueur du 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 219 

COU, 80 millimètres; longueur du tronc, 08 millimètres; 
longueur de la queue, 18 millimètres : ce qui donne une 
longueur totale d'environ 26 centimètres. 

A mesure que l'ère des révolutions géologiques approche 
de son terme, que les continents se forment et se dessinent, 
que les mers se circonscrivent dans leurs bassins définitifs, 
que la température générale du glol)e s'abaisse et que les 
climats se distribuent suivant des lois plus constantes, la 
faune terrestre et la faune marine s'enrichissent d'espèces 
nouvelles, de plus en plus semblables à celles que nous 
connaissons, et qui remplacent peu à peu celles des âges 
primitifs, victimes, soit des bouleversements et des cata- 
clysmes dont nous avons indiqué la succession dans l'his- 
toire de rOcéan, soit même de leur propre voracité. C'est 
ainsi que les reptiles monstrueux qui longtemps avaienl 
infesté les mers et leurs rivages , ne retrouvant plus de nour- 
riture suffisante , ont dû s'anéantir en dé\orant , comme 
les ichthyosaures, des individus de leur propre espèce, et 
faire place à des générations d'animaux supérieurs, tels (pie 
les mammifères marins : lamantins, baleines et dauphins. 
Ceux-ci font leur apparition dans la période dite éocène, et 
continuent de se développer dans les périodes suivantes : 
miocène et pliocène. Cette dernière a précédé immédiate- 
ment l'époqne quaternaire, qui touche à l'Age actuel. 

Les cétacés fossiles sont encore assez mal connus. On 
sait cependant que les baleines des anciennes mers diffé- 
raient sensiblement des espèces contemporaines. Leur forme 
était plus élancée, et la structure de leurs mâchoires, ainsi 
(pie la forme et la puissance de leurs dents, prouvent 
qu'elles ne se contentaient pas, pour leur nourriture, de 
petits animaux, mais qu'elles dévoraient aussi de plus 



220 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

grosses proies , el qu'elles participèrent à leur tour au rôle 
destructeur que leurs prédécesseurs, les énaliosauriens , 
avaient rempli avec une si effrayante activité. Leurs osse- 
ments sont associés, dans les couches supérieures des ter- 
rains tertiaires, à ceux de diverses espèces de dauphins et 
de narvals, et même à quelques débris plus rares de la- 
mantins et de phoques. 

Ces animaux mammifères marquent le terme le plus 
élevé de la création océanienne, qui s'est arrêtée là, après 
avoir suivi à travers les âges et les révolutions du globe 
sa marche progressive, son système de compensations 
constantes, de transformation et de renouvellement des 
êtres, et fait passer la vie animale par une étonnante série 
de formes et d'organismes ayant tous leur raison d'être à 
un moment donné , et disparaissant après avoir accompli 
la tâche qui leur était assignée. La création terrestre avait 
traversé parallèlement des phases send^lables. Là aussi se 
retrouve la série progressive qui débute ])ar des êtres élé- 
mentaires, pour s'élever graduellement à des êtres supé- 
rieurs chez lesquels les admirables fonctions de la vie vont 
toujours se perfectionnant, se régularisant, et, faut -il le 
dire? — se simplifiant en raison même de la complication 
des organes ; — chez lesquels aussi, à cette perfection crois- 
sante du mécanisme physiologique, correspondent la beauté 
des formes et des couleurs, le développement des sens et 
des instincts, — jusqu'à ce que l'homme, chef-d'œuvre 
de la création, vienne régner sur l'empire si longuement 
préparé pour le recevoir. Mais l'étude de ce vaste sujet 
ne saurait entrer dans le plan de cet ouvrage, où il ne 
nous est possible, hélas! de contempler qu'une faible 
partie des merveilles du monde marin. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 221 



CHAPITRE V 



LES ANIMAUX-PLANTES 



« Sons une snrface moins variée que celle des conti- 
nents, dit Humboldt, la mer contient dans son sein une 
exubérance de vie dont aucune autre région du globe 
ne pourrait donner l'idée. Charles Darwin remarque avec 
raison, dans son intéressant Journal de voyage, que nos 
forêts terrestres n'abritent pas, à beaucoup près, autant 
d'animaux que celles de l'Océan. Car la mer a aussi ses 
forêts : ce sont les longues herbes marines qui croissent 
sur les bas fonds, ou les bancs flottants de fucus que les 
courants et les vagues ont détachés, et dont les rameaux 
déliés sont soulevés jusqu'à la surface par leurs cellules 
gonflées d'air. » Ce sont plus encore ces lithophytes, ces 
madrépores arborescents qui embrassent, en largeur et en 
hauteur, d'immenses étendues , et dont les envahissements 
deviendraient redoutables, n'était l'extrême lenteur avec 
laquelle les polypes accomplissent leur œuvre indestruc- 
tible. Nous avons déjà jeté un coup d'œil sur ces forêts, 
ainsi que sur les riches jardins où l'Océan étale tous les 
brillants trésors de sa flore vivante. Arrêtons-nous encore 
à considérer en particulier quelques-unes de ces plantes 
animées qui ont causé longtemps tant de perplexités et 
d'embarras aux classiflcateurs : perplexités bien légitimes, 



222 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

et qui n'ont cessé qu'en changeant (rol)jet, puisque aujour- 
d'hui, on se le rappelle, les naturalistes, ayant une fois 
reconnu des animaux dans tous ces êtres indécis qu'ils 
avaient d'abord pris pour des plantes, en sont venus à se 
demander si les autres êtres réputés plantes ne sont pas 
aussi des animaux, ou du moins des polypiers; en d'autres 
termes, à douter si le règne végétal n'est pas une fiction ! 

Les ÉPONGES sont peut-être, de tous les zoophytes, ceux 
dont la place dans la série des êtres a été la plus difficile 
à déterminer. Les anciens auteurs ne doutaient point que 
ce fussent des animaux, et ils leur accordaient même un 
rang plus élevé que ne le comporte leur organisation. C'est 
ainsi que Pline et Dioscoride crurent distinguer des éponges 
mâles et des éponges femelles, et affirmèrent qu'elles 
étaient douées de mouvements volontaires, qu'elles s'at- 
tachaient aux rochers par une force qui leur était propre, 
et qu'elles se dérobaient sous la main lorsqu'on voulait les 
saisir. 

Dans les temps modernes, au contraire, et jusqu'en notre 
siècle, on n'a plus considéré les éponges que comme des 
végétaux. Linné lui-même avait adopté cette opinion, qu'on 
trouve explicitement énoncée dans les premières éditions de 
son Systema naturœ. Mais on est revenu en dernier lieu à 
l'opinion des anciens, modifiée toutefois en ce sens qu'on 
leur refuse le sexe et la locomotion, sauf en leur plus bas 
Age; qu'on leur reconnaît au plus, à l'état adulte, une sen- 
sibilité et une contractilité très-bornées, et qu'en les admet- 
tant dans le règne animal, on ne leur y assigne, comme par 
grâce, que la dernière place. Leur mode de reproduction 
est, à ce qu'on croit, ovipare. A certaines époques de l'an- 
née, suivant les observations de M. Grant, de petits corps 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



223 



sphéroïdaux se développent à rintérieur des éponges, 
tonil)ent dans les lacunes dont elles sont percées et sont 
expulsés avec l'eau qui les traverse. Ces corpuscules, 
germes reproducteurs des éponges, sont alors munis de cils, 
de fdaments à l'aide desquels ils se meuvent dans l'eau 




Éponge (Spongia Cyma). 

avec assez de rapidité, et vont se tixer sur un corps quel- 
conque d'où ils ne l)ougent plus. D'ordinaire ils choi- 
sissent de préférence les rochers, les pierres calcaires, el 
s'y creusent môme une espèce de loge qui d'abord leur 



'224 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



sert (rji])ri , puis leur assure, lorsqu'ils grandissent, une 
attache plus solide. 

Ce qui a valu surtout aux éponges leur brevet d'anima- 
lité, c'est leur composition chimique, où l'azote, élément 
caractéristique des matières animales, entre pour une forte 
part. Brûlez un morceau d'épongé, vous sentirez une 




/i^^'^'^>^'^<'#^^''~'-^-'^"^-^-^^- '— >^^- ^^■^'^^^' 



Iphitica panicea. 

odeur analogue à celle de la corne ou de la laine l)rûlée. 
Leur substance est donc une sorte de chair disposée en 
fibres très-ténues, plus ou moins élastiques, enchevêtrées 
de manière à former un tissu mou, traversé par une multi- 
tude de canaux de diamètre variable, qui vont se ramifiant , 
et soutenu par des aiguilles et des filaments en partie cal- 
caires et siliceux, en partie cornés, qui sont comme les os 
et les cartilages du zoophyte. L'éponge est imprégnée, à 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 225 

l'état vivant, d'une matière gélatineuse et gluante. On en 
extrait même une matière grasse particulière; elle donne 
à l'analyse du carbone, de l'hydrogène, de l'azote, de 
l'iode, du soufre, du pliospliore, plus des quantités nota- 
bles de phosphate, de carbonate et de sulfate de chaux, 
du sel marin, de la silice, de la magnésie, de l'alumine et 
du sulfate de fer. On trouve les éponges sous toutes les 
latitudes, tantôt à des profondeurs considérables, tantôt 
plus ou moins près de la surface, ou même sur des rochers 
qui sont alternativement couverts et abandonnés par les 
(lots. Elles affectent, selon les espèces, des formes très- 
variables, comme celles de tubes, de vases, de globes, 
d'arbustes, d'éventails, etc., et ces formes sont le plus 
souvent très-irrégulières. Leur couleur est un blanc jau- 
nâtre ou un brun roux, qui n'a rien d'agréable à l'œil. 

La nutrition et la respiration sont pour les éponges une 
seule et même fonction, qu'elles accomplissent eu absor- 
bant l'eau aérée. Leur accroissement se fait par l'augmen- 
tation du parenchyme glutineux daus lequel sont déposés 
les éléments de leur charpente osseuse. Les parties non 
absorbées sont entraînées hors des oscules ou canaux par le 
mouvement des eaux. Si les naturalistes ont pu savoir 
comment les éponges se reproduisent, se nourrissent, l'es- 
pirent et grandissent, ils ne nous ont point appris comment 
elles meurent. Probablement par ossification ou pétrifica- 
tion, par l'invasion des éléments minéraux dans le tissu 
spongiaire, et par sa substitution finale à l'intégralité de ce 
tissu. C'est du moins ce qu'il est permis d'induire de l'exis- 
tence d'épongés siliceuses et calcaires qu'on a prises pour 
des espèces distinctes de l'éponge cornée, dont elles ne 
seraient que les cadavres. Autrement, je demande aux 

-15 



22G LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 

naturalistes de nous dire à quel genre de mort la nature 
condamne les éponges : car elles doivent mourir de façon 
ou d'autre, sans quoi il faudrait encore une fois les 
expulser du règne animal où elles ne sont entrées qu'à 
si grand'peine. 

En s'élevant dun degré sur l'échelle zoologique, on ren- 
contre le groupe curieux des anthozoaires, parmi lesquels 
nous avons signalé déjà quelques-unes de ces fleurs vivantes 
qui, bien mieux que les algues et les varechs, créent au 
sein de l'Océan des jardins et des forêts. On divise ces 
polypes marins, suivant leur organisation et leurs mœurs, 
en trois ordres, dont le plus intéressant est sans contredit 
celui des zoanthaires. Ces animaux ont ordinairement la 
forme d'un cylindre ou d'un cône tronqué, fixé inférieure- 
ment, mais dont la partie supérieure reste libre, et présente 
à son sommet une bouche entourée d'un grand nombre de 
tentacules etlilés simulant les pétales d'une fleur. Leur ca- 
vité abdominale est garnie d'une multitude de lamelles 
enti'e lesquelles sont placés les organes reproducteurs. 

L'ordre des zoanthaires comprend deux grandes familles : 
celle des zoanthaires charnus et celle des zoanthaires pier- 
reux ou madréporiques. Les premiers sont tantôt isolés, 
tantôt réunis en agrégations plus ou moins nombreuses; 
mais leurs segments conservent toujours de la mollesse et 
n'offrent partout qu'une consistance charnue. Telles sont ces 
actinies, plus vulgairement connues sous le nom (ïorties 
ou (ïanémones de mer, dont il a été plusieurs fois parlé 
précédemment, et dont on a réuni plusieurs spécimens 
dans les aquaria de Londres et de Paris. On peut considé- 
rer leur corps comme une sorte de sac adhérent par une 
de ses extrémités au lit de la mer, et pourvu à l'autre 



LES MYSTERES DE I/OCEAN. 227 

extrémilo d'une ouverture qui sert à la fois à l'introduc- 
tion des aliments et à Texpulsion des cxcréuienls. Cette 
ouverture est entourée de plusieurs rangées de tentacules 
teints des couleurs les plus vives, et à l'aide desquels l'ani- 
mal saisit et maintient sa proie jusqu'à ce qu'il l'ait dé- 
vorée. Car ces animaux-fleurs sont carnassiers, et pour les 
conserver en vie et en santé dans l'aquarium , on leur four- 
nit de temps à autre des morceaux de viande, de poisson, 
ou des vers, qu'ils saisissent avec avidité. Peu d'heures 
après qu'ils ont mangé, ils grossissent presque à \ue dœil 
et manifestent une vitalité qui prouve que la nourriture, 
selon l'expression populaire, leur profite à souhait. Leur 
entretien en captivité exige du reste des précautions assez 
minutieuses. Ainsi, pour suppléera l'absence des courants 
et de l'agitation naturelle des eaux qui apportent inces- 
samment aux actinies leur nourriture, et éviter d'autre 
part l'inconvénient qu'il y aurait à laisser séjourner dans 
les bassins des matières animales qui ne tarderaient pas 
à se décomposer, on est obligé de présenter à chaque 
individu, au moyen dune longue pince, le repas qui lui 
est destiné. Il faut ensuite, toujours pour prévenir l'infec- 
tion de l'eau, enlever les excréments chaque fois qu'ils 
sont rejetés. 

Parmi les actinies, les mies restent constamment en- 
fouies dans le sable et dans les galets, d'où elles ne laissent 
saillir que leurs tentacules; d'autres, au contraire, sem- 
blent vouloir se rapprocher autant que possil)le de la 
surface, et élisent domicile sur les rochers qui sont presque 
à fleur d'eau. Bien que ces animaux restent le plus souvent 
fixés à l'endroit où ils se sont une fois attachés, ils peuvent 
cependant se déplacer et choisir au besoin uw autre séjour 



228 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



qui leur convienne mieux. Ce fait a été plusieurs fois 
observé dans les aquaria : on a vu des anémones passer 
d'une pierre à une autre, grimper même le long des parois 
du bassin, venir quelquefois émerger à la surface et demeu- 
rer là quelque temps exposées à Tair, pour redescendre 
ensuite vers le fond. On connaît plusieurs belles espèces 



j,% ,°;ft^ .'«ïiîS 









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4 



JÉg^ 



Actinie arborescente. 



d'anémones de mer. Je citerai : Vactinie arborescente, dont 
les tentacules longs, flexibles et ramifiés vers l'extrémité, 
imitent les branches d'un arbre; — Vactinie capricorne , 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



229 



large do liiiil à iieiit'ceiitimùtres, à tentacules gros, courts, 
arrondis, à demi transparents, et qui offrent en général 
des couleurs vives, le cramoisi, par e\em})le; — Vactinie 
blanche ou plumcuse, le pins souvent blanche, mais quel- 























Actinie plumeuse de Sainte-Hélène 



quefois jaune ou orangée, dont la bouche est entourée de 
lobes munis de nombreux tentacules; — Vactinie pourpre, 
petite et dont le nom indique la nuance éclatante; — Vac- 
tinie rousse, aux tentacules très-nombreux, fins et déliés, et 
dont la couleur, malgré son nom cette fois, varie à Tinfini 
et peut offrir toutes les nuances du l)leu, du rose, du jaune 
et du \iolet; — Vactinie alcyonoïde, au corps cylindrique, 
dont les tentacules ressemblent à ceux de l'actinie arbo- 
rescente, bien qu'ils soient plus courts et plus étalés; — 
Vœillet de mer, dont le corps est lisse et les tentacules 



230 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



rouge foncé; — enfin V actinie coriace, vulgairement appelée 
cul de mulet ,(\u on mange à Rochefort et aux environs, 
et dont la chair est, au goût de certaines personnes, déli- 
cate et savoureuse. 

Les zoanthaires pierreux, ou madrépores, ont la pro- 
priété de sécréter en grande abondance du carbonate de 




Arlinie Jilcvoiiuido 



chaux qui , déposé dans la peau et dans les plis intérieurs 
du corps, donne naissance à un polypier pierreux dont la 
forme extérieure est habituellement cylindrique, et dont l'in- 
térieur est composé de lamelles verticales. Les madrépores, 
ainsi que les zoanthaires, sont tantôt isolés, tantôt agrégés. 
C'est dans ce dernier cas, qui est notamment celui des 
caryophyllies (voy. page i 80), qu'ils produisent ces arbores- 
cences entrelacées dont la multiplication et le développe- 



ment ont joué un si grand rôle dans la formation des îles 
et des récifs de certaines mers. 

Au groupe alcyonieii (|ui> comme les précédents, fait 
partie de Tordre des zoanthaires, appartient le genre co- 
rail, si connu j)Our la belle substance rouge qu'il fournit à 
la bijouterie, et sur la nature de Uujuelle les natuialistes 
anciens étaient en grand désaccord : les uns le regardaient 
comme un minéral, les autres comme un végétal, et pas 
un ne soupçonnait son origine réelle. Théoplu'aste compa- 
rait le corail à l'hématite. Dioscoride le représentait comme 
un arbrisseau marin qui, tiré de l'eau, se durcissait au 
contact de l'air. Cette opinion fut généralement admise du- 
rant tout le moyen âge et jusqu'au commencement dn 
wuf siècle; et Marsigli vint en 170G lui donner une sorte 
de confirmation, en décrivant ce qu'il prenait pour les fleurs 
du prétendu végétal, et qui n'était autre chose que les ani- 
maux du polypier. Enfin cependant, grâce aux travaux de 
Peyssonnel ( 17o0) et à ceux de M. Milne-Edwards, on est 
maintenant assuré que le corail est en réalité le résultat 
de l'endurcissement intérieur d'un polypier voisin des 
alcyons, des gorgones, des antipathes et des isis. Ce qu'on 
prenait autrefois pour l'écorce en est la partie la pins ré- 
cente, et ptu' conséquent la moins consistante. C'est dans 
les nombreux enfoncements dont cette enveloppe est cri- 
blée, que se logent les animaux dont le corail est à la fois 
le produit et le support. Ces animaux, analogues par leur 
aspect aux actinies, ressend)lent assez à des tleurs pour 
qu'on ait pu s'y tromper. Ils sont blanchâtres et nuinis de 
liuit tentacules à bords frangés. « La substance tul)uleuse 
qui réunit les animaux entre eux, dit le docteur Chenu , est 
remplie de sortes de petites aiguilles crétacées, et connue 



'232 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



sillonnée par une grande quantité de canaux (jui commu- 
niquent avec les diverses cavités digestivcs; du carbonate 
de chaux, mélangé à une matière colorante sanguine et 
sécrété en abondance par l'animal, unit entre elles les di- 





Coraux, 



verses masses de polypes et produit une tige dont la gros- 
seur s'accroît par l'uddition de nouvelles couches, et dont 
rallongement se fait par suite du développement de nou- 
veaux animaux à l'extrémité de l'agrégation. » L'ensemble 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 233 

présente Taspect d'un arbrisseau rameux très- enchevêtré, 
sans feuilles ni menues branches. Le diamètre du tronc ne 
dépasse pas vingt à vingt-cincj millimètres. La snbslance 
calcaire du polypier est déposée par couches concentri- 
{|ues. Elle est d'un grain très-fin, d'une gi'ande durcie, 
facile à travailler et à i)olir. La couche extérieure, — ce 
qu'on nomme encore communément ïécorce, — est gri- 
sâtre et parsemée de tubercules dont le sommet est percé 
d'une ouverture divisée en huit compartiments, j)our 
donner issue aux huit tentacules du polype. La couleur in- 
térieure du corail est ordinairement un beau rouge vif; 
mais on eu trouve aussi d'une teinte plus piÀle, quelquefois 
même rose ou blanchâtre. On donne aux coraux , selon 
leur nuance, les dénominations (V écume de sang, fleur de 
sang, premier, second, troisième sang. Le corail adhère au 
rocher par un épatement de sa base. La piofondeur à la- 
(pielle on le trouve varie dans de certaines limites. 11 est 
(pielquefois presque à fleur d'eau ; mais le plus souvent il 
faut l'aller chercher à 200 ou 250 mètres. On ne l'a ren- 
contré jusqu'à présent que dans la Méditerranée, près de 
Marseille, sur les côtes delà Corse, de la Sardaigne, de la 
Sicile et des îles Baléares, et surtout dans les parages 
de Tunis et de la Calle en Algérie. Ce dernier point est 
depuis longtemps celui qni fournit la plus grande partie 
du corail répandu dans le commerce. 

La nature marine semble se complaire à donner aux 
animaux inférieurs des formes imitant celles des végétaux 
terrestres. Les zoanthaires semblent encore dépassés sous 
ce rapport par un groupe nombreux, dont les naturalistes, 
après l'avoir joint tour à tour à la classe des molIus(jues, à 
celle des crustacés et à celle des annélides, ont lini par 



2:m. lks mystèrks de lockan. 

l'aire une classe isolée qui [)ai1ici[)e à la lois des caractères 
propres aux trois précédentes. Ce groupe est celui des 
cirrliiphh's ou cirrliopodes ; êtres bizarres, d'organisation 
beaucoup plus complexe que les zoanthaires, mais comme 
eux fixés, dans Tâge adulte, à un corps submergé , immobile 
ou flottant, par une véritable tige plus ou moins longue, 
flexible, rétractile, au sommet.de laquelle s'étalent, comme 
une flenr ou comme un fruit, le corps et les organes de l'a- 
nimal . Ainsi que tous les autres animaux condamnés à Tim- 
mobilité, les cirrhipèdes jouissent au début de la vie d'une 
liberté éphémère. La nature leur laisse le temps de se 
chercher un domicile; mais ce domicile une fois choisi, 
bon ou mauvais, elle ne leur permet plus d'en bouger. 

Les cirrhipèdes, en se fixant, changent complètement de 
forme. Ils s'enveloppent dans un vêtement appelé manteau, 
recouvert lui-même de valves analogues à celles des mol- 
lus(iues testacés, mais toujours au nombre de plus de deux, 
et suivant tous les mouvements du manteau qu'elles pro- 
tègent et qu'elles cachent au besoin. Le manteau présente 
des traces évidentes de divisions circulaires ou d'anneaux. 
L'animal n'a point d'yeux. Sa bouche est un composé for- 
midable de mâchoires latérales et de mandibules ressem- 
blant à celles des plus féroces crustacés. Son al)domen est 
muni d'une double rangée de pieds- tentacules nommés 
cirrhes, et composés d'une multitude de petites articula- 
lions ciliées. Ces cirrhes sont au nombre de douze paires. 
L'animal les fait constamment sortir et rentrer par l'orifice 
de sa gaine. Il possède en outre des branchies (appareil 
respiratoire), un appareil circulatoire avec un cœur ou 
quekiue chose d'analogue, un système nerveux et des or- 
ganes digestifs. On divise les cirrhipèdes en deux familles : 



LES MVSTKUKS DE L'OCEAN. 



'■1X^ 



celle des anatifcs ou cirrliipcdes pédicules, et celle de? 
balnncs ou cirrhi|)èdes.vc55//es. 

La première comprend cinq genres. Le genre aruUifr 
proprement dil se reconnaît à sa cocpiille composée de cin(| 
valves rapprochées en forme de cône aplati ou de tulipe, 
réunies par une mendjrane et supportées par un long pé- 
dicule creux et contractile. C'est par la base de ce pédicule 
(pie l'anatife adhère aux rochers, à la quille des navires, 
aux morceaux de bois flottants, etc. L'espèce la plus ré- 




Aiintila lu'vis ( Anatife lisse). 



pandue dans nos mers est Vanatifc lisse. Ce nom d'anatife 
(du latin anus, canard) rappelle un préjugé encore très- 
répandu dans les contrées maritimes du nord de l'Europe, 
et d'après lequel cescirrhipèdes auraient la faculté miracu- 
leuse d'engendrer des bernaches, des macreuses, et d'au- 



236 



LES I\rYSTl-:RF.S DE L'OCÉAN. 



très volatiles |)alnii])è(les du même genre. Quelle est l'ori- 
gine de celle l'uhle absurde? Peut-être la grossière ressem- 
blance de forme qu'on trouve entre la coquille de l'anatife 
et un oiseau. 

A la famille des anatifes appartiennent aussi : Volion de 




1 Pouce-pied imbriqué. ti Otion de Lluvier. 



Cuvier, dont le pédoncule est Irès-allongé, le test rudi- 
mentaire, et le corps enveloppé d'une tunique ornée de 
flammes de diverses couleurs; et le pouce-pied (pollicipes) , 
dont le pédoncule court, large et écailleux, porte des 
pièces nombreuses, larges à la base, aiguës à Textrémité. 



LES MYSTERES DK I.'OGEAX. 



237 



Ce ptHloMCiilo, CCS pièces cliarmics et les cils (|iii en occu- 
pent le centre, oITrent une riaj)pantc ressemblance avec 
les organes essentiels d'une llcnr. 

Dans la famille des balanes (de balanus, gland), le genre- 
type est celui des haianes proprement dits. Ces animaux 




Balanus balanoïdes. 



sont contenus en entier dans une espèce de cocpiille courte, 
conique, composée de plusieurs pièces articulées, et sessile, 
c'est-à-dire fixée directement et sans tige sur son support. 
Leur ressemblance éloignée avec le fruit du chêne leur a 
valu le nom de glands de mer. Leur fécondité est prodi- 
gieuse. Ils tapissent quelquefois les flancs des navires en si 
grand nombre, (prils en ralentissent la marche. Ils agitent 
leurs cirrhes dans Teau avec une grande vitesse. A Laide 
des plus longs ils déterminent un petit tourbillon où s'en- 



238 LKS MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

gagent les animalcules dont ils font leur proie, et qu'ils 
saisissent et retiennent avec les cirrhes les plus courts. Mais 
au moindre danger ils deviennent immobiles, et s'enfer- 
ment dans leur manteau et dans leurs valves. Les balanes 
sont répandus dans toutes les mers, et Ton rencontre les 
mêmes espèces dans des parages très-éloignés et des climats 
très-différents; de sorte qu'il est fort difficile de dire de 
quelle région ils sont indigènes. Leur chair, quoique peu 
succulente, sert à la nourriture des habitants de certaines 
côtes. Les i)alanes d'Egypte étaient fort estimés des anciens 
Grecs, et l'on dit que les Chinois mangent le balane lulipp, 
au sel et au vinaigre, comme un mets très-délicat. 



CHAPITRE YI 



ÉPAVES VI V A N T E S 



Lorsqu'on se promène sur la plage après le reflux de la 
mer, on rencontre fréquemment sous ses pas des objets 
singuliers, ressemblant à de petites masses d'une sul)stance 
molle et diaphane d'apparence nacrée ou opaline, quelque- 
fois incolore, [)lus souvent teinte de nuances irisées, de 
bleu, de rose, de violet, de lilas. En les examinant de près, 
on reconnaît qu'elles sont composées d'un disque plus ou 
moins ])on)bé en forme d'ombrelle ou de cloche, et de 
divers appendices qui tantôt bordent comme une fiange 



LES INIYSTERES DE 1/OGEAN. 



'Ï.V.) 



délicate le limbe du disque, tantôt partent du centre de sa 
concavité. En mer, on voit à chaque instant des êtres sem- 
blables flotter, disons mieux, nager autour du navire, soit 
isolément, soit en troupes nombreuses. Leurs jolies nuances 
brillent alors d'un vif éclat, tjui la nuit devient pliospho- 




Pélagie noctiliiqiie. 



rescent. M. Michelet proteste avec raison contre le nom 
terrible de méduses qu'on a donné à ces animaux faibles, 
gracieux et inofïensifs. Ce nom vient sans doute de Tespcce 
de chevelure qui les enveloppe, et qu'on aura^comparée à 



240 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



celle de la redoutable gorgone : je ne sais trop pourquoi, 
car les filets déliés qui constituent les organes respiratoires 
et manducatoires des méduses ne ressemblent guère à des 
serpents. 




Cyanée aux beaux cheveux. 



La taille des méduses varie depuis deux millimètres jus- 
qu'à trente -cinq centimètres. Leur corps est presque en- 
tièrement formé d'une substance gélatineuse demi -trans- 
parente, traversée en tous sens par des fibres et des vais- 
seaux. Ces fibres leur servent à imprimei' à leur ondjrelle 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



241 



des contractions péristal tiques qui leur permeltont de se 
mouvoir, quoique lentement, au sein des eaux, et même 
de résister jusqu'à un certain point aux vagues et aux 
courants. Cependant, loiscpie le vent souffle avec force dans 
la direction des côtes, elles sont jetées sur le rivage où, 
mises à sec, elles périssent presque aussitôt. Rien donc 
de plus faible, de plus désarmé que ces pauvres créatures; 
aussi servent-elles par milliers de pâture aux animaux forts 
et voraces qui peuplent l'Océan. Leur unic|uc moyen de 



.c^;iï?-"--:'^v^,iii: ^ 





Ceinture de Vénus. 



défense est une li(jueur acre qu'elles sécrètent par les temps 
chauds, et qui produit à la peau, lorsqu'on les touche, une 
sensation de brûlure analogue à celle que causent les 
orties. C'est pourquoi les Grecs les avaient appeU^'s aca- 
Itphcs ( i/xA/ioyj , or l ie ) . 

46 



'2i2 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

Une espèce de rayonnes, voisine des méduses, échappe 
au danger par sa légèreté même, par sa transparence et par 
son extrême mobilité. On l'a nommée ccste ou ceinlure de 
Vénus, parce qu'elle ressemble à un grand ruban long de près 
de deux mètres, large de cinq à six centimètres et garni 
à ses coins de folets ou cils vibratiles. Le corps de ce 
rayonné est pourtant très -petit, et ce long ruban n'est 
qu'un double appendice qui le prolonge à droite et à 
gauche et flotte dans les eaux avec des plis gracieux. La 
ceinture de Vénus est d'une consistance encore plus molle 
et, pour ainsi dire, plus fluide que les méduses. Tirée de l'é- 
lément dont elle semble une demi-condensation, elle fond, 
meurt, disparaît. Vivante dans la mer, elle s'aperçoit à 
peine, tant elle a peu de corps; ce n'est qu'un léger nuage 
ondoyant et azuré. 

Bien différents d'aspect sont ces autres rayonnes si 
connus, qu'on voit aussi en grande quantité sur les plages 
et aux creux des rochers : les échinodcrmes, plus vivaces, 
plus robustes que les méduses, mieux défendus par leur 
peau épaisse et rugueuse. Ceux-ci ne nagent point ou na- 
gent mal : ils rampent sur le &a])le ou s'attachent aux 
pierres avec les nombreux tentacules qui passent au tra- 
vers des trous dont leur peau est criblée. Ces tentacules 
sont de petits tubes terminés au dehors par un disque 
faisant roffîce de ventouse. La partie qui reste à l'inté- 
rieur est vésiculaire, et sécrète un liquide qui, à la volonté 
de l'animal, afllue dans le tube extérieur, le distend, ou 
l)ien rentre dans le réservoir, et alors le tentacule s'alTaisse. 
C'est en allongeant et en raccourcissant ainsi leurs cen- 
laines de petits pieds et en les fixant par les ventouses qui 
les terminent, que ces rayonnes marchent et se main- 



LES MYSTÈRES DE L'OCKAX. 24S 

lionuLMit au fond. Us possèiloiil (railloiir.s un appareil v'w- 
culaloiro distinct de l'appareil dip;eslif, un système ner- 
veux et une charpente osseuse. Ce sont en somme les plus 
parfaits, les mieux organisés des zoophytes. Leurs formes 
ne sont pas gracieuses, mais elles sont régulières et symé- 
triques; leurs couleurs sont lernes, mais c'est là pour eux 
un bienfait qui, joint à la dureté de leur enveloppe, hé- 
rissée en outre, chez plusieurs, d'épines acérées (d'où leur 
nom générique, dérivé det/hoç, hérisson, et ôiou.^, peau), 
les préserve de bien des dangers. 

Le mieux armé contre ses ennemis est Voursin, juste- 
ment appelé aussi hérisson de mer, chàtaiçjne de mer. Il vit 
solitaire et à peu près sédentaire, caché dans le sable, ou 
parmi les algues, ou cramponné à quelque roc. Quelques 
auteurs prétendent même qu'à l'aide de ses piquants il se 
creuse lui-même un trou dans le roc. M. IMichelet n'hésite 
pas à l'afTirmer, et donne à l'oursin le nom de piqueur de 
pierres. Le fait est qu'on trouve souvent ces animaux logés 
dans des cavités si régulières et si bien proportionnées à 
leur taille, qu'on peut croire qu'ils les ont sinon creusées 
entièrement, au moins agrandies et arrondies. Cela n'a 
rien d'improbable lorsque la pierre est de nature molle et 
argileuse; mais souvent ou voit des oursins logés dans du 
granit, et l'on a peine à comprendre comment l'animal a 
pu entamer une matière aussi dui'e. 

Le corps de l'oursin n'est qu'une boule plus ou moins 
aplatie ou allongée, revêtu d'une cuirasse solide, calcaiie, 
composée d'une multitude de pièces mobiles symétrique- 
ment disposées sur vingt rangs, et dont chacune porte un 
dard, une épine roide, cassante. Cette cniiasse est en 
outre percée de petits trous aussi nond)i'eux (jue ses pi- 



244 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



qiinnts, et par lesquels passent les pieds ou tentacules. Une 
échancrure plus grande découvre la bouche, inerme chez 
quelques espèces, qui sont les espèces carnassières, mais 
munie, chez les oursins proprement dits, de cinq dents 




Oursins. 
1 Echiuu.s Dclalandi. 2 Echinus peiforans. 

qui leur servent à broyer les fucus dont ils font leur nour- 
riture. Les oursins sont ovipares, et c'est Tovaire très- 
volumineux des femelles qu'on mange dans les espèces 
comestibles, particulièrem.ent dans Vechinus csculoitus de 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 245 

Linné, lecjuel entre pour une part not;»l)l(' (hins la nour- 
riture des pauvres gens sur les bords de la Méditerranée. 

L'importance alimentaire des oursins est cependant 
heanconp moindre que celle d'un autre genre d'échino- 
dermes : les holothuries , que leur forme allongée a fait 
nommer communément concombres de mer. Ces animaux 
ont le corps à peu près cylindrique, quelquefois vermi- 
forme, généralement coriace, pourvu de suçoirs tentacn- 
laires nombreux , très-extensibles, complètement rétrac- 
tiles. A chaque extrémité se trouve un orifice. La bouche 
occupe l'extrémité antérieure; elle est entourée de tenta- 
cules branchus très-compliqués, que l'animal peut rentrer 
totalement, et qui sont portés sur un cercle de pièces 
osseuses. L'appareil circulatoire des holothuries est très- 
compliqué, leur tube digestif fort long; leurs organes 
sécréteurs sont nombreux, et leurs muscles puissants. 
Quand elles sont in(iuiétées, il leur arrive souvent de se 
contracter avec tant de violence qu'elles déchirent et vo- 
missent leurs intestins. Il v a des holothuries dans toutes 
les mers, et notre littoral en possède quelques espèces 
qui vivent sur les rochers près de la côte. Quelques-unes 
atteignent 33 centimètres de longueur. L'holoturie ananas 
ou tubulcuse est une des plus grandes ; elle loge et nourrit 
le singulier poisson parasite qu'on a nommé Fierasfer 
Fontanesii. C'est la substance coriace de ces rayonnes 
qui, dans certains pays, sert d'aliment. Les pauvres habi- 
tants des côtes de Naples en font, selon Délie Chiaje, une 
assez grande consommation, et les peuples de l'Asie re- 
cherchent avec passion une espèce d'holothurie à laquelle 
ils attribuent des vertus particulières. 

(( Célèbre depuis longtemps sous le nom de trépan (j, 



2'S 



LES MYSTÈRES DE L OCÉAN. 



qiio Ini ont donni» les Malais, dil Lesson, cotlo holothurie 
est Tobjel trun immense commerce de toutes les îles in- 
diennes de la Malaisie avec la Chine, le Camboge et la 
Cochinchine. Des milliers de jonques malaises sont armées 





vi 



Hololliuiie ananas et son poisson parasite. 

chaque année pour la pèche de ce zoopliyte, et des navires 
anglais et américains se livrent eux-mêmes à la vente 
de cette denrée... Les trépangs ou les suala des habitants 
de Sumatra se vendent (juarante-cinq dollars le picul, et 
forment une des branches les plus considérables du com- 



I 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 247 

merce de cal)otage entre Bornéo, Sumatra, les Mohicjues, 
les terres Papoues de la Malaisie et la Chine. » — « Du 
reste, ajoute le docteur Chenu, cette substance, au dire 
des voyageurs, n'a aucun goût spécial, à moins que ce 
goût ne soit masqué par l'énorme dose d"é])ices ou d'aro- 
mates dont est surchargée la cuisine des peuples malais. 
La pêche des holothuries exige beaucoup de patience et de 
dextérité. Les Malais, penchés sur le devant de leur em- 
barcation, ont dans leurs mains plusieurs longs bambous 
disposés pour s'adapter les uns à la suite des autres, et 
dont le dernier est garni d'un crochet acéré. A l'époque 
favorable, c'est-à-dire pendant les temps de calme, les 
yeux de ces pêcheurs exercés percent la pi'ofondeur des 
eaux, et aperçoivent avec facilité, jusqu'à une distance qui 
souvent, assure- t-on, n'est pas de moins de trente-cinq 
mètres, l'holothurie accrochée aux coraux ou aux rochers. 
Alors le harpon, descendant doucement, va frapper sa 
victime, et rarement le Malais manque son coup. Quelque- 
fois les trépangs se retirent loin des côtes, ou bien la rareté 
des calmes rend la pêche très-peu productive; aussi croit-on 
que les Malais se rendaient, pour pêcher ces animaux, 
jusque sur les côtes de la Nouvelle- Hollande, et cela 
longtcnqis avant que les Européens eussent abordé ces 
rivages ^ » 

On ne peut (juitter la classe des échinodermes sans dire 
(|uelqnes jnots des astéries ou étoiles de mer. L'espèce com- 
mune de nos côtes, Vaste rus rubens , a bien la forme qu'on 
donne conventionnellement aux étoiles célestes dans les 
dessins héraldiques et sur les enseignes. Les rayons, ([u'on 

1 Encydojjédic dltinloirc naturelle. 



248 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



prend vulgairement à tort pour des pattes, et qui font 
bel et bien partie du corps de ces animaux , sont en gé- 
néral au nombre de cinq, réunis très -symétriquement 
autour (Tnn disque central. Dans quelques espèces, les 
rayons sont beaucoup plus multipliés, et leur nombre 




. Astrophyton verrucosum. 

peut aller jusqu'à trente et au-dessus. Ils deviennent alors 
plus déliés, plus allongés et plus flexibles, et donnent à 
l'animal l'aspect d'une racine chevelue. On en peut juger 
par Vastrophijton verrucosum, que représente la figure. 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



249 



Leur diamètro est varial)lo; Tastérie commune atteint do 
15 à 20 centimètres. La partie supérieure de son corps 
est couverte d'une peau dure, épaisse, rugueuse et de 
couleur rougeâtre. La partie inférieure est blanchâtre, 
et Ton y voit s'agiter \'onime des vermisseaux, lorsque 




1 Asterias paposa. 
2 Cidarites impciialis 3 Comatula Mediterranea. 



lanimal est vivant, ses innombrables tentacules. Au centre 
se trouve la ])ouche. Ehrenberg n'est pas éloigné de leur 
accorder un organe de la vision . 



250 LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 

(( Les étoiles de mer, souvent petites et plus rarement 
de taille moyenne, sont toutes, comme l'indique leur nom, 
iial)itantes des eaux marines, et on les trouve à diverses 
profondeurs; mais beaucoup d'entre elles sont littorales, 
et le rellux les laisse souvent à sec sur la plage. On en 
connaît un grand nombre d'espèces répandues dans toutes 
les mers, et plus généralement dans celles des pays chauds. 
Les astéries proprement dites, parvenues à l'âge adulte, 
se meuvent avec assez de rapidité, soit en nageant, soit 
en rampant. Ces rayonnes se nourrissent de substances 
animales mortes ou vivantes; il en est de très-voraces : 
leur proie a été parfois retrouvée tout entière dans leur 
estomac. Souvent elles mangent des mollusques. Au prin- 
lemps et au commencement de l'été, leurs ovaires se gon- 
flent considérablement; elles jettent leur frai dans des 
lieux convenables, et surtout sur les plages sablonneuses 
exposées aux rayons solaires; c'est ce frai (pii, dit-on, 
rend les moules dangereuses à manger à une certaine 
époque de l'année. Sur les rivages où elles sont très-abon- 
dantes, on les ramasse pour fumer la terre : c'est le seul 
avantage que l'homme ait su en tirer '. » 

Le trait le plus remarquable de l'organisation des astéries, 
c'est leur puissance de reproduction. Un, deux, trois de 
leurs rayons peuvent être abattus sans compromettre non- 
seulement leur existence, mais l'intégrité de leur individu, 
Poui'vu ([u'il leur en reste un seul avec le disque central, 
ces pertes ne tardent pas à être réparées. Il paraît même 
que la chute et le renouvellement des rayons se font, dans 
certains cas, spontanément. Cette faculté merveilleuse 

' E)icijclopè(lic d'hisloii'C nalmxllc. 



LES MYSTÈRES UE LOGÉAN. 251 

semi)lciait indiquer, chez les astéries, une vitalité très- 
intense. 11 est pourtant une cause de mort à larpielle elles 
ne résistent guère (jue (jueUjues heures : c'est l'exil do la 
nier. Laissées par le Ilot sur le rivap;e, elles ne peuvent 
vivre. En captivité même, dans les aquaria, elles lan- 
i^Mu'ssent et meurent, soit faute de proies, soit parce 
ipi'il leur faut le mouvement des flots incessamment re- 
nouvelés. 



CHAPITUK MI 



LES CRUSÏAC1':S 



Pour restreindre l'infinie multiplication des êtres infé- 
rieurs et pour nettoyer ses rivages des épaves d'animaux 
morts ou moribonds qu'y laissent les marées, l'Océan a 
des êtres hideux de laideur et de voracité, mais forts, in- 
vulnérables, admirablement organisés, armés en vue de 
leur tache fatale, la guerre et la destruction. Ces animaux, 
ce sont les crustacés : — ne pourrait -on pas dire les 
cuirassés'.' — les homards, les langoustes et surtout ces 
affreuses araignées de la mer, à la démarche oblique, aux 
pattes crochues, démesurément longues dans quelques es- 
pèces, aux tenailles énormes, d'une force extraordinaire, 
au corj)s trapu couvert d'une carapace dure, épaisse, sa- 
vamment composée de pièces qui ne présentent entre elles 
aucune prise, et pourtant laissent au.x mouvements toute 



252 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

liberté. On a reconnu la légion infernale des crabes, des 
monstres à dix pieds {décapodes). « Si Ton visite d'abord 
notre riche collection des armures du moyen âge, dit 
M. Michelet, et qu'après avoir contemplé ces pesantes 
masses de fer dont s'affublaient nos chevaliers on aille 
immédiatement au musée d'histoire naturelle voir les ar- 
mures des crustacés, on a pitié des arts de l'homme. Les 
premières sont un carnaval de déguisements ridicules, en- 
combrants et assommants, bons pour étouffer les guerriers 
et les rendre inoffensifs. Les autres, surtout celles des 
terribles décapodes, sont tellement effrayantes que, si elles 
étaient grossies seulement à la taille de l'homme, personne 
n'en soutiendrait la vue; les plus braves en seraient trou- 
l)lés, magnétisés de terreur. 

« Ils sont là tous en arrêt, dans leurs allures de combat , 
sous ce redoutable arsenal offensif et défensif qu'ils por- 
taient si légèrement: fortes pinces, lances acérées, mandi- 
Juiles à trancher le fer, cuirasses hérissées de dards qui 
n'ont qu'à vous embrasser pour ^ ous poignarder mille fois. 
On rend grâce à la nature qui les fit de cette grosseur. Car 
qui aurait pu les combattre? Nulle arme à feu n'y eût 
mordu. L'éléphant se fût caché; le tigre eût monté aux 
arbres; la peau du rhinocéros ne l'eût pas mis en sûreté. 

« Il semble que la nature favorise spécialement des 

serviteurs si utiles. Contre son infini fécond, elle a dans 
les crustacés un infini d'absorption. Ils sont partout, sur 
toutes les plages, aussi diversifiés que la mer. Ses vautours, 
goélands, mouettes, partagent avec les crustacés la fonc- 
tion essentielle d'agents de la salu])rité. Qu'un gros animal 
échoue : à l'instant l'oiseau dessus, le crustacé dessous et 
dedans, travaillent à le faire disparaître. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 253 

« Le crabe ininime et sauteur, qu'on prendrai! pour un 
insecte (le talitre), occupe les plages sablonneuses, habite 
dessous. Qu'un naufrage jette en quantité les méduses ou 
antres corps, vous voyez le sable onduler, se mouvoir, {)uis 
se couvrir des nuées de ces croque-morts danseurs qui, 
fourmillants, sautillants, approprient gaiement la plage, 
s'eflbrçant de balayer tout entre deux marées. 

« Grands, robustes, pleins de ruse, les crabes ou cancres 
sont un peuple de combat. Ils ont si bien l'instinct de la 
guerre, qu'ils savent employer jusqu'au bruit pour effrayer 
leurs ennemis. En attitude menaçante, ils vont au combat 
les tenailles hautes et faisant claquer leurs pinces. Avec 
cela, circonspection devant une force supérieure. Au mo- 
ment de la basse mer, du haut d'un roc, je les voyais. Mais 
quoique je fusse bien haut, dès qu'ils se sentaient regardés, 
l'assemblée battait eu retraite ; les guerriers courant de 
travers, comme ils font, en un moment rentraient chacun 
sous sa guérite. Ce ne sont pas des Achille, mais plutôt 
des Annibal. Dès qu'ils se sentent forts, ils attaquent. Ils 
manoent les vivants et les morts. L'homme blessé a tout à 
craindre. On conte qu'en une île déserte ils mangèrent plu- 
sieurs des marins de Drake, assaillis, accablés de leurs 
grouillantes légions. » 

En songeant à la puissance presque invincible que don- 
nent aux crustacés leur armure, leur vigueur musculaire, 
leur férocité, leur nombre, on se demande comment ces 
écumeurs n'ont pas encore dépeuplé les rivages, où ils ne 
rencontrent guère que des victimes et point d'ennemis 
capables de lutter contre eux à armes égales. Car, redou- 
tables pour tout ce peuple de mollusques et de zoophytes, 
qu'ont-ils à craindre, hormis dans (jnelques contrées, 



2r)4 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

cerlaiiis inaniniil'ères ainpliihios ou hahitanls des cotes, 
lesquels encore pour la plupart ne les attacpient qu'au pis 
aller, cherchent de préférence des proies plus faciles à 
dévorer, et les aident dans leur œuvre d'extermination plu- 
tôt qu'ils ne les combattent? Les grands poissons, les cé- 
tacés aux dents d'acier qui broieraient aisément leur ar- 
mure et sur lesquels leurs pinces n'auraient point de prise, 
habitent la haute mer. Les mollusques carnassiers aux 
longs l)ras cril)lés de ventouses, au bec dur et crochu, 
n'osent les attaquer. Leur tyrannie semble donc au premier 
abord absolue et sans contre-poids; et l'on est tenté de 
cioire qu'ici la grande loi d'équilibre et de compensation 
subit, au profit de ces brigands invulnérables, une injuste 
exception. Il n'en est rien pourtant. 

Outre que l'homme fait presque partout aux plus forts 
d'entre eux, — à ceux dont la chair est la plus ferme et 
la plus savoureuse, — une guerre où leurs pinces, leurs 
lances, leurs scies et leurs cuirasses épineuses ne leur ser- 
vent de rien , les crustacés traversent à certaines époques 
des crises fatales qui otTrent aux opprimés une vengeance 
facile, et les livrent sans défense aux chocs du dehors et 
aux coups de leurs ennemis. Ces époques sont celles de la 
mue. 11 leur faut bon gré mal gré, à grand'peine, au prix 
d'efforts douloureux et quelquefois mortels, quitter leur 
armure, mettre à nu leur chair vive à peine couverte d'une 
mince et molle pellicule, et s'enterrer pitensement sous le 
sable, en attendant que la sécrétion calcaire se soit refor- 
mée et solidifiée de nouveau. 

A eux alors de fuir, de trembler. C'est l'heure des repré- 
sailles; leur cachette n'est rien moins qu'introuvable, et 
une fois découvert le brigand désarmé est perdu sans l'es- 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 255 

source. Des milliers périssent ainsi dévorés pai' (Taulres 
animaux ou l)royés entre les galets, écrasés, déchirés anx 
angles des rocs par le mouvement des vagues. La mue est 
plus ou moins fréquenlc selon Tespcce, selon la rai)idilé de 
raccroissement et selon Tàge. Elle n'a lieu qu'une fois l'an 
chez les décapodes; mais en revanche elle est beaucoup 
plus lente que dans les espèces inférieures, dont l'accrois- 
sement est rapide et la vie courte, et qui en deux ou trois 
jours réparent la perte de leur cuirasse. 

Il existe des crustacés incomplets, auxquels la nature 
n'a accordé que la moitié de l'armure défensive de leurs 
congénères; mais elle les a doués en échange d'un instinct 
qui les fait suppléer aisément à cette apparente disgrâce. 
Ces crustacés, dont le thorax, les serres et les grands pieds 
sont seuls revêtus d'un test calcaire, et dont l'alxlomen en 
forme de sac n'est couvert que d'une membrane molle et 
ridée, ce sont les pagures. Ils habitent les côtes de tous les 
continents et d'un grand nombre d'îles, et partout ils sont 
un objet de curiosité et d'amusement. Les espèces propres 
aux côtes de l'Europe, et en particulier de la France, sont 
désignées vulgairement sous les noms de cénobite , de soldat 
et de heniard Vermite , assez bien justifiés par leurs mœurs 
singulières et par l'arlifice (ju'emploient ces animaux pour 
se donner mieux que la cnirasse qui leui" manciue : nne 
maison, une forteresse portative, oii ils logent et abrilenl 
la partie vulnérable de leur corps, et qui laisse à leurs 
mouvements toute liberté soit pour la chasse, soit pour 
la locomotion. Le premier soin du petit jjernard l'ermite 
en venant au monde, est de se mettre en quête d'une co- 
quille univalve à sa taille et à sa convenance. \)H qu'il l'a 
trouvée, il s'y installe après en avoir préalablement déNoré 



i256 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



le propriétaire légitime, si propriétaire il y a. Lorsqu'au 
bout d'un certain temps, ayant grossi, il se sent à l'étroit 
dans ce premier logement, il le quitte et s'en procure un 
autre plus spacieux, où il demeure jusqu'à ce qu'un nou- 
veau déménagement soit devenu nécessaire. Rien de plus 




Bernard l'ermite et son parasite. 



bizarre que l'aspect de cet animal mixte, mi -partie écre- 
visse et coquillage, qui se traîne sur ses grandes pattes en 
chancelant sous le poids de sa maison. Rien de plus amu- 
sant que d'assister à son déménagement et aux essais réi- 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



2Ù7 



térés qu'il est souvent obligé de faire, avant clc rencontrer 
une cocjuille où il ne se trouve ni gêné ni trop au large. 
Le bernard Termite [paguriis bernhardus) ne le cède point 
aux crustacés complets sous le rapport de la voracité. 11 se 



^..^yi^ ^^-et-^u 




■J^V '-'"AN' 



-.^-F 



-■^-a.cifji 










Hoinaid américain. 



nourrit de petits animaux, principalement de mollusques, 
et même de bêtes de sa famille plus faibles que lui , et saisit 
sa proie avec beaucoup d'adresse. 

On a remarqué ])hisieurs fois l'association du bernard 

17 



258 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



l'ermite avec une espèce d'actinie, la sagartie parasite, qui 
se fixe de préférence sur les cotiuillages qu'il habite. Cette 
association, à vrai dire, n'est pas toujours du goût du 
pagure. On le voit souvent faire des efforts pour s'y sous- 



|l'< •:-•:"- -S.- -!".-t-,ï — '*fîîr-:; ■-' ".; 









\ 



ïf^^ï., v,;-^-;;--^®^^!^^!* 




rseudocarcimis géant. 

traire, chercher des coquillages sur lesquels il n'y ait pas 
de sagartie; et c'est seulement lorsqu'il a reconnu l'impos- 
sibilité d'éviter cette compagnie incommode, qu'il finit par 
s'y résigner, et qu'il consent à promener sur son dos le 
paresseux zoophyte. 



LKS MYSTERES DE L'OCEAN. 



'i:)0 



Les crustacés ont tous un aspect dcsa£^rca])le et (\\\\ , 
connue le dit avec raison M. Miclielet , serait très-elVravaiit 
même pour riiomnie, s'ils avaient la taille cpie le (Créateur 
a donnée à un assez j^rand nond)re d'animaux marins. 
Heureusement ils sont petits, relativement à nous, et, loin 
d'avoir à nous plaindre d'eux, nous les trouvons douhle- 



:^ 




Paithéiiope cpiiunise. 

ment utiles : d'abord par les fonctions de nettoyeurs 
qu'ils remplissent avec tant d'activité sur nos plages; en- 
suite par la saveur délicate de leur chair ferme et hlanclie. 
Les plus grands et les plus terribles sont des homards 
et des crabes. Le homard américain, avec ses pinces énor- 
mes, plus ou moins inégales^ est long d'environ KO cen- 
timètres. Le psciidocarcimts géant n'est pas moins bien 
armé ; son diamèlie en largeur n'est pas moindre de 40 cen- 



260 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



timètres, et ses formes trapues accusent une vigueur peu 
commune. Mais son aspect n'est pas aussi effrayant que 
celui de la parthénope épineuse. Ce crabe est assez com- 
mun sur les côtes de la Réunion , de Maurice et de Mada- 
gascar. Tout son corps, ses pattes, et ses longues pinces 
sont hérissés de véritables épines dures, longues, acérées, 
ramifiées, menaçantes. Le dessin que nous en donnons ici 
est la copie réduite de celui qui accompagne la monogra- 



i4#^- 










Ranine dentée. 



phie des crustacés de la Réunion, par M. Alphonse Milne- 
Edwards'. 

La plus petite espèce comestible, la crevette, peut passer 
pour assez bien douée sous le rapport physique. Elle est 



ï Notes sur Vile de la Réunion, par L. Maillard. 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 



261 



svelte, agile; ses palpes et ses antennes elHlées, la crête 
recourbée, acérée et dentelée qui surmonte sa tête entre 
deux petits yeux noirs comme des points de jais, tont 
cela forme un ensemble (|ui devient presque joli, lors- 
que la cuisson a donne à la crevette cette couleur rose 
([ui la rend si appétissante pour les gourmets. Mais, pour 
cette unique exception, combien, dans la laideur générale 




Pvcliuoiiuiiûii litloiMl. 



de rembranchement, de types où la ditïormité atteint le 
dernier degré de Thorrible! On peut les voir aux galeries 
du Muséum de Paris, et dans les ouvrages d'histoire natu- 
relle illustrés. Le groupe entier des décapodes brachijures 
(à courte queue) n'est composé que de monstres. Ils sont 
encore dépassés en laideur par les anomoures (à queue dif- 
forme, irrégulière). Je ne cite, parmi ces derniers, que la 
ranine dentée , animal nageur, aux pattes courtes, au corps 
ramassé et tronqué, aux pinces rocailleuses. Imaginez les 
plus détestables parasites de l'homme et des animaux 



2:12 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

I(>rrcstrcs, grossis quelques centaines de fois nu micros- 
cope, et vous aurez une idée de la plupart des isopodes 
narjcurs. La classe des crustacés renferme, du reste, toute 
une sous-classe de parasites hideux. Voyez, par exemple, 
\e pychnof/onon littoral : une sorte d'araignée qu'on dirait 
formée de huit pattes torses, velues et crochues, et d'un 




1 Limiile des Moluqiies. '2 Liiniile longue-épine. 

énorme suçoir. Ces parasites vivent sur et dans les pois- 
sons, qu'ils rongent et sucent avec l'avidité et la ténacité 
qui sont le propre de tous les êtres parasites. 

Bref, de tous les crustacés, les moins atTreux sont peut- 
être ceux qu'on prendrait le moins pour des animaux. Tel 
est le crabe des Moluques, limule dentée ou limule pohj- 
p/ième, type du groupe des xiphosures (queues- glaives), 
dont le corps est enfermé tout entier dans un double bou- 



LES xMYSTÈRES DE L'OCÉAN. 263 

clicr, large ot arrondi en avant, aminci et liérissé en 
arrière, laissant à peine passer de petites pattes, et terminé 
par un long dard droit et aigu. Les limules sont de grande 
taille; elles atteignent souvent une longueur de 65 centi- 
mètres. Ce sont des animaux très- lents, qui ne viennent 
guère à terre que le soir. Ils marchent avec peine, toujours 
en ligne droite, et sans qu'on devine d'abord par quel 
moyen, car on n'aperçoit point leurs pattes. Les femelles 
sont plus grosses que les mâles, et quelquefois les portent 
sur leur dos. Dans les pays qu'habitent ces étranges bêtes, 
on les considère comme très-malfaisantes et comme pouvant 
blesser dangereusement avec leur dard aigu et souvent 
barbelé. Les sauvages prennent, dit-on, ce dard pour en 
armer leurs ilèches, et mangent la chair de l'animal. 



CHAPITRE VIII 



LES MOLLUSQUES A COQUILLES 



11 est une matière répandue dans la nature avec une 
abondance prodigieuse : c'est celle qui résulte de la com- 
binaison de l'acide carbonique avec la chaux , et que , 
d'après les règles de la nomenclature chimique, on désigne 
sous le nom de carbonate de chaux. Celte substance oc- 
cupe dans le règne minéral une place immense, et, sous 
les diverses formes qu'elle revêt, constitue pour l'homme 



264 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

iino (le ces richesses ([u'il apprécie d'autant moins qu'elles 
lui sont plus indispensables et qu'elles lui ont été plus 
libéralement prodiguées. Le carbonate de chaux, c'est la 
marne , c'est la craie , c'est la pierre de taille , c'est 
aussi l'albâtre et le marbre. Dans le règne animal, la 
même substance absorbée, élaborée et sécrétée par ces 
milliards de milliards d'ouvriers visibles ou invisibles 
dont nous avons parlé précédemment, devient pour eux 
aussi, — comme pour nous, — la matière dont ils bâ- 
tissent et façonnent leur abri, leur demeure. Le carbonate 
de chaux, c'est la carapace de ces innombrables foranii- 
nifères qui ont servi à bâtir des villes capitales; c'est le 
polypier du zoophyte, c'est l'armure du crustacé, c'est 
enfin la maison du mollusque; ce sont ces beaux coquil- 
lages de toutes dimensions, aux formes si variées, aux 
couleurs si vives, aux reflets si chatoyants, que nous ad- 
juirons et aimons à bon droit comme des chefs-d'œuvre 
de l'inimitable artiste; c'est la nacre, c'est la perle même, 
chantée par les poètes et mise au rang des plus précieux 
joyaux. 

Les mollusques sont tout l'opposé des crustacés, c'est- 
à-dire des êtres essentiellement vulnérables, sans consis- 
tance, mous, — leur nom l'indique. Ils ont des muscles, 
sans doute, quelques-uns même les ont assez robustes; 
mais ce qui fait la force effective des muscles , c'est le point 
d'appui et d'attache, c'est la charpente osseuse, — inté- 
rieure chez les mammifères, les oiseaux, les reptiles, les 
poissons, — extérieure chez les crustacés, car l'armure 
de ceux-ci n'est autre chose qu'un squelette. Donc les mol- 
lusques, animaux d'ailleurs assez parfaits, munis d'organes 
complexes, manqueraient de tous les moyens indispensables 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 265 

au jeu (le leurs organes, et seniieiil en même temps livrés 
sans aucune défense aux emburlies de leurs ennemis, si 
la Nature ne leur eût donné cette faculté merveilleuse de se 
faire une enveloppe solide, qui leur tient lieu de squelette, 
j)uisque leurs muscles s'y attachent, et dans laquelle ils 
peuvent se retirer, s'enfermer ainsi (|u*eii une forteresse. 
Un très-petit nombre seulement s'en })assent, y suppléent, 
soit par une sorte de coquille intérieure, soit par le déve- 
loppement et la vigueur exceptionnels de leurs a[)pareils 
de locomotion, d'attaque et de défense. La presque totalité 
ne vivent (pie dans leurs coquilles, et périssentdès qu'(^n 
les en arrache. Toutefois ils ne naissent point avec cette 
enveloppe; mais ils ne sont pas plutôt sortis de l'œuf 
([ue la sécrétion calcaire commence à se produire, et, en 
«pielques instants, prend assez de consistance pour pro- 
téger le jeune animal. 

L'histoire naturelle des molhisipies est donc inséparai)le 
de celle de leurs coquillages; aussi l'a-t-on longtemps ap- 
pelée conchyliologie , et cette dénomination n'a été aban- 
donnée que parce que, dans les rigoureux procédés de la 
science, une seule exception suffît, — contrairement au 
dicton vulgaire, — pour infirmer la règle. C'est pourquoi 
la conchyliologie est remplacée aujourd'hui par la malaco- 
logie (deaaAa/.o-, animal mou, mollusque, et /ôyo:, discours, 
traité). Il nous est impossible, on le comprend, de nous 
engager bien avant dans cette étude, qui est à elle seule 
une vaste science, et nous devons nous bornera quelques 
aperçus rapides. Aussi bien , ce que les mollusques ollVent , 
sans contredit, de plus intéressant à qui ne prétend point 
s'armer du microscope et du scalpel pour examiner à fond 
l'anatomie et les fonctions de leurs organes, ce sont pré- 



206 



LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 



cisémcnl leurs demeures; ce sont ces cliannants ouvrages 
dont les teintes riches et variées, les formes élégantes et 
gracieuses contrastent si singulièrement avec Taspect peu 
agréahle, il faut l)ien l'avouer, des êtres qui les produisent. 



j^ 







1 Tridacne gigantesque. '2 Tridacne des Porites. 

Or de quelle valeur serait une description nécessairement 
aride, incomplète et inexacte, là où suffisent au plus le 
crayon et le pinceau les plus exercés? — Pour apprécier 
de tels objets d'art, il faut les voir, les considérer avec 
attention dans leurs infinis détails, dont pas un n'est à 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



267 



néi^ligor. C'est là un travail , un plaisir (|uo jo rooommande 
à mes lecteurs, et au(|uel tous, heureusement, pourront 
se livrer sans difficulté, soit en se promenant au bord de 
la mer, soit plutôt en visitant les musées publics ou les 
collections particulières. 







,5:-— '«a3=:c 






iS ^ ' 



[ Triton émailli''. 
2 Nautile flambé. 



7" .:.: ^r'/l'^'-rj^^Q^J^^^^-^ ' 

3 Hélix ovala. 

4 Argonaute papyracé. 



Car la richesse de nos mers n'est point com[)arable à 
celle des mers tropicales. C'est de là seulement (pie vien- 
nent les gigantesques //'/t/rtC7ics(les]jt3nitiers de nos églises), 



208 



LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 



dont le diamètre dépasse souvent nii mètre et dont les 
Polynésiens font des pioches et d'autres outils; les stromhcs 
et les grands tritons, dont on peut se servir comme de 
trompes en soufflant dans le bout brisé de la spire; les 
porcelaines, dont on fait des tal)atières; les nautiles, qu'on 
taille et qu'on monte en beaux vases opalins; les burgaux, 




Ostrea liyotis et SiiondyUis. 

les hahjotides [ostrea lujotis), qui fournissent la nacre; 
Varonde ou avicule perlière, ou pintadine mère perle y dont 
les valves larges et épaisses, presque entièrement formées 
de la plus l)elle nacre (nacre franche), renferment en outre 
les perles fines, ces précieuses concrétions calcaires dont 
nous parlions au commencement de ce chapitre; enfin 
d'autres co(|uillages de toutes formes et de toutes gran- 
deurs, dont la seule énumération occuperait plusieurs 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



269 



pages : les grands casques grisâtres et raboteux à l'exté- 
rieur, mais tapissés à Tintérieur d'un émail du blanc rosé 
le plus tendre, les volutes, les olives, les rochers, les cônes, 
les turhonilles, les scalaires i)r(k-ieuses et ces innombrables 




Madrépore aux longues alvéoles attaché sur ime Piutadine mère poilt 



petits bijoux marins, d'un travail si fin qu'aucun lapidaire 
ne saurait l'imiter, et que l'œil n'en saisit qu'avec peine 
toutes les perfections. 

Les coquillages peuvent se diviser en trois grandes 



270 



LES MYSTflRES DE L'OCÉAN. 



classes ; les imrvnlves, les bivalves et les mulliualvcs. Les 
premiers sont d'une seule pièce, qui alTecte presque tou- 
jours une forme de spirale plus ou moins modifiée. Les 
j)lus remarquables par leur beauté appartiennent presque 




ycî9 



^SSzV-VT'i'-»- 



1 Casque de Madagascar. 'i Rocher fine épine. 
3 Placiine selle. 

tous à cette classe. Il faut en excepter cependant les tri- 
dacnes ou bénitiers, qui sont bivalves, c'est-à-dire formés 
de deux moitiés symétriques s'appliquant exactement Tune 
&ur l'autre. L'aionde perlière, Véthérie, et la plupart des 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



27-1 



coquillages comestibles, tels que lliuître comiuuiie, le 
peigne (vulgairement appelé coquille de Saint -Jacques) , 
Vhi'ppope (pied de cheval), la moule, etc., sout également 
i)ivalves. 




'■.-, — ^■^i.-zJ--'-'.'-'-^ '-^■' «-iv'f'<-: 






1 Voluta diadeuia. 2 Trochus niloticus. 
3 Pholas dactylus. 



L'organe qui sécrète la matière calcaire dont se forme la 
coquille simple, double ou multiple, est appelé nianleau, 
parce que Tanimal peut y cacher, en les rétractant, la plu- 
part de ses autres organes. Tous les molhisipies ont un 



272 LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 

manteau; mais il en est, comme la seiche, cliez lesquels ce 
manteau ne sécrète qu'une sorte de coquille interne, et 
d'autres, le poulpe, par exemple, chez lesquels il est tout 
à fait inactif. Chez tous les mollusques à coquilles, le bord 
du manteau reste toujours libre et mobile. Certains mol- 



^m-iz^^^' 




( • 






i Trochus afrgliitinaii^;. '2 Yuhita iiviperiali> 



his{[ues univalves, tels que les gastéropodes, ferment l'ou- 
verture de leur demeure avec une sorte de couvercle corné, 
calcaire et poreux, qu'on nomme opercule. L'opercule est 
sécrété par l'extrémité dorsale du pied , organe important 
qui sert de soutien à l'animal, et qui n'est autre chose 
qu'un prolongement charnu du manteau. Le manteau des 
acéphales bivalves produit encore des filaments cornés qu'on 
désigne sous le nom de byssus, et qui servent à fixer le 



LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 



27;^ 



coquillage aux rochers ou aux autres corps marins. Le ins- 
sus (le certains mollusques lamellibranches consiste en fila- 
ments plus ou moins longs; mais celui du janibonnccm ou 
pinnp-marine eèt surtout remarquable par son abondance, 




1 Éthéfie de Caillaud. '2 Yoluta Tnnonia. 
3 Murex brandaris. 



par sa finesse, par son brillaid et son jnoelleux, qui le font 
ressembler tout à fait à de la soie. Aristole avait reconnu 
dans ce byssus une fdire textile, et désignait le jainhuiineau 
sous le nom de coquillp porte-soie. En Sicile, où ce mollus([ue 



18 



274 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



est très-abondant, on récolte son byssus, on le peigne, on le 
file, et on le livre an commerce oii il est connu sous le nom 
iXablaque. On fabrique avec Tablaque divers ouvrages tri- 
cotés : bonrses, gants, mitaines, etc., et même une étofl'e 




1 Ilippopus maculatus. '2 Pinna nobilis. 



3 Fusiis longissimus. 



très -belle, très- moelleuse, et qui n'a d'autre défaut que 
sa rareté et son prix élevé. Les deux moitiés des coquilles 
bivalves sont réunies par un ligament élastique formant 
charnière, et qui tend sans cesse à les ouvrir; mais Tani- 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. '27b 

mal est pourvu d'autre part de deux muscles puissants,;» 
l'aide descpiels il tient sa maison close en rap[)r()cliant les 
coquilles. Les mollustpics univalves ont des muscles plus 
nombreux, (pii leur servent principalement à sortir de leur 
demeure et à y rentrer suivant le besoin. 

Parlerai -je des mœurs des mollusques? Qui ne sait que 
ces animaux sont devenus dans le langage populaire l'em- 
blème de Tinertie, de la stupidité, d'une existence séden- 
taire et monotone? Presque tous les bivalves demeurent 
toute leur vie attachés par leur byssus à une même place, 
et leurs mouvements consistent seulement à ouvrir leurs 
coquilles pour donner accès aux aliments que les flots leur 
apportent. Cependant certains peignes ont la faculté de se 
déplacer à plusieurs reprises, par une sorte de battement 
de leurs valves. Parmi les univalves, les uns rampent lente 
ment sur le sol, comme nos colimaçons; d'autres peuvent 
nager avec assez de rapidité, s'élever du fond à la surface 
ou redescendre, à l'aide des bras ou pattes dont ils sont 
pourvus, et du tube locomoteur, qui refoule l'eau absoriîée 
par les autres ouvertures de leur corps. C'est le cas des 
céphalopodes : poulpe, seiche, calmar, argonaute. 

Les appétits et le mode d'alimentation des mollusques 
varient selon la disposition particulière de la bouche dans 
les diverses espèces. Certains céphalés ( mollusques à 
tête) possèdent une sorte de trompe qui leur permet de 
saisir de petits animaux ou des plantes, qu'ils dévorent; 
d'autres, bien plus redoutables, ont de longs bras armés 
de ventouses et font une guerre meurtrière à des animaux 
assez gros. « Parmi les acéphales (mollusques sans tête) 
il n'en est plus de même, surtout pour ceux qui par leur 
adhérence à divers corps ne peuvent aller au-devant de 



270 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

leur noiirritiiro, et n'en trouvent les éléments tout pré- 
parés que dans l'eau qu'ils aspirent et dans les molécules 
animales ou végétales que cette eau tient en sus}5ension. 
Ces aliments, bien pauvres en apparence, se composent 
néanmoins de parties qui, après avoir parcouru tout le 
tube intestinal et fourni à l'absorption tout ce que l'animal 
peut s'assimiler, sont rejetées au dehors. Un grand nombre 
de mollusques ne se nourrissent que de végétaux et d'ani- 
maux morts; presque tous avalent de la terre, des grains 
de sable, de petites pierres, etc. Ces animaux peuvent en 
général supporter un long jeûne sans mourir pour cela : 
c'est ainsi que les colimaçons, après avoir beaucoup 
mangé pendant tout l'été, ferment leur coquille au moyen 
d'une exsudation particulière, et vivent dans un repos 
complet pendant tout l'hiver ^ » 

Ce qui chez les animaux supérieurs excite pins que toute 
nuire chose la curiosité, — l'instinct, l'intelligence, — se 
rédnit chez les mollusques aux actes les plus élémentaires 
d'une existence presque végétative, et l'on doit reléguer 
au rang des romans scientifiques tous les récits relatifs à 
l'instinct navigateur des nautiles et des argonautes, et aux 
ruses de guerre des seiches, des poulpes et de leurs con- 
génères. L'Iiistoire de ces animaux, qui ont été le sujet 
de tant de fables, mérite toutefois que nous nous y arrê- 
tions quelques instants. 

Ils appartiennent tous, disons-le d'abord, à la première 
classe des molluscjues : celle des céphalopodes. Ils ont une 
tête et des bras : cause réelle d'une incontestable supério- 
rité. Les uns ont une coquille externe, les autres une co- 

1 Chenu. Encyclopédie dliistoire naturelle. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 277 

quille interne; les antres n'en ont point du tout, ils sont 
bons nagenrs, marcheurs médiocres, mais eittin ils mar- 
chent : autre supériorité. 

Les céphalopodes à coquille sont Yammonite, le nautile 
et V argonaute . Ces deux derniers sont souvent confondus 
par les auteurs, (jui attribuent volontiers au premier les 
caractères propres seulement au second. C'est de ce dernier 
que nous nous occupons spécialement. 

Son corps est ovoïde, entièrement contenu dans sa co- 
(piille, mais sans adhérence musculaire. Autour de sa tête, 
munie d'un tube locomoteur, s'étalent huit longs bras flexi- 
bles, garnis sur leur face interne de ventouses pédiculées. 
Deux de ces bras se terminent en une sorte de palme ou 
de raquette membraneuse. La coquille mince, fapyracée, 
fragile et transparente, a la forme d'un petit navire élé- 
gant et léger, et semble faite pour voguer à la surface des 
eaux, les bras palmés du mollusque tenant lieu de voiles 
et les autres faisant l'oflice d'avirons. Aussi, pendant des 
siècles, n'a-t-on point douté que ce molluscpie ne fût essen- 
tiellement navigateur. De là le nom de nautile que lui don- 
naient les anciens, et celui non moins significatif d'argo- 
naute, que lui ont imposé les naturalistes modernes. 

(( Le nautile, dit Pline, est une des merveilles de la 
nature. On le voit s'élever du fond de la mer en maintenant 
sa coquille dans une situation telle, que la carène soit tou- 
jours en dessous et l'ouverture en dessus. Dès qu'il atteint 
la surface de l'eau, sa barque est bientôt mise à flot, parce 
qu'il est pourvu d'organes au moyen desquels il fait sortir 
l'eau dont elle était remplie, ce qui la rend assez légère 
pour que les bords s'élèvent au-dessus de l'eau. Alors le 
mollus(|ue fait sortir de sa coquille deux bras nerveux qu'il 



278 LES .MYSTEllES DE L'OCÉAN. 

élève comme des mAts. ('hacun de ces bras est muni d'une 
membrane très -fine et d'un appareil pour l'étendre: ce 
sont les voiles. JMais si le vent n'est pas favorable, il faut 
des rames : le nautile en dispose sur les deux côtés de 
sa barque: ce sont d'autres membres plus souples, allon- 
gés, capables de se mouvoir dans tous les sens, et dont 
l'extrémité est constamment plongée dans l'eau. Ainsi la 
navigation peut commencer, et le conducteur de l'esquif 
va déployer son habileté; si quelque péril le menace, il 
replie sur-le-champ (ous ses agrès et disparaît sous les 
Ilots. » 

Malheureusement des observations récentes et positives 
ont démontré que l'argonaute nage comme les autres cé- 
phalopodes, en refoulant l'eau à l'aide de son tube loco- 
moteur. « L'argonaute n'est plus, dit Alcide d'Orbigny, 
cet élégant nautonnier des anciens, enseignant aux hommes 
à fendre l'onde au moyen d'une voile et de rames, ce joli 
vaisseau portant en lui-même tous les attributs de la na- 
vip^ation, aidant le marin dans sa course aventureuse et 
lui présageant une heureuse traversée. Ce n'est plus cet 
habile physicien qui, bien avant MontgoHier, avait décou- 
vert les ballons; car lorscjue, placé au fond des eaux, il 
retournait sa coquille pour y faire le vide et se rendre plus 
léger, il suivait les règles indiquées pour faire élever les 
aérostats dans l'air. Ce n'est plus cet être doué de sens si 
parfaits. Il faut renoncer aussi à cette jolie fiction d'Op- 
pien, qui nous représente les argonautes entraînés par la 
joie la plus vive à la vue des vaisseaux qui sillonnent les 
mers, les suivant à l'envi, sautant et se jouant à la proue 
de ces chars maritimes. » C'est à M. Rang qu'on doit les 
études les plus attentives et les plus concluantes sur les 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



279 



habitudes réelles des argonautes. Ce naturaliste les a ob- 
servés avec soin, soit dans la mer, soit dans des bassins 
assez vastes et assez profonds pour qu'ils y pussent agir 
comme en pleine liberté. Or il n'a rien vu dans leurs ma- 
nœuvres qui justifiât les assertions des anciens; il leur a 




Argonaute d.ius ses trois iiositioiis. 



reconnu, au contraire, toutes les allures des autres cépha- 
lopodes. Les bras palmés, qu'on avait pris pour les voiles 
de Targonaute ne lui servent qu'à envelopper, retenir et 
protéger sa trop fragile coquille. Tantôt il rampe au fond 



'im LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

sur ses autres bras, tantôt il uage entre deux eaux avec 
une assez grande rapidité. Il est bien vrai qu'il peut s'éle- 
ver à la surface de la mer; mais c'est par des moyens sem- 
blables à ceux qu'emploient les seiches et les poulpes. Lors- 
(pi'il est inquiété, il peut se cacher entièrement dans sa 
coquille, qui, perdant l'équilibre, se renverse sur le dos 
et coule au fond de l'eau. 

J'ai dit plus haut que l'argonaute n'était point attaché 
intérieurement à sa coquille comme le sont les mollusques 
bivalves. Aussi quelques naturalistes ont-ils douté si cette 
coquille était bien son œuvre et sa propriété légitime, ou 
s'il ne s'y prélassait pas en usurpateur, comme fait le pa- 
gure dans celles dont il s'empare. Cette question, après 
de longs débats, a été résolue à la pleine justification de 
l'argonaute. La cause de ce mollusque intéressant a été 
gagnée par Alcide d'Orbigny, qui a développé dans son 
plaidoyer trente -deux arguments victorieux. Le plus con- 
cluant repose sur ce fait,- que l'argonaute a la faculté de 
réparer les avaries faites à sa coquille; d'où il résulte lo- 
giquement qu'il peut aussi la produire tout entière. 



CHAPITRE IX 

SEICHES ET POULPES - LE KRAKEN 

Les argonautes sont les derniers des mollusques auxquels 
la nature ait donné une coquille; encore cette coquille est- 
elle si mince qu'elle les protège à peine. C'est, si l'on peut 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 281 

ainsi dire, une aniuirc de luxe, déjà inutile à des anini;ni\ 
(|ui possèdent d'ailleurs, dans leurs hras hérissés de suçoirs, 
des armes capables de les faire respecter et craindre. I^n 
même temps, ces mômes bras constituent, avec le tul)c 
particulier dont j'ai parlé plusieurs fois, des organes loco- 
moteurs qui donnent à l'argonaute la facidté d'éviter le 
danger par la fuite : faculté refusée aux autres mollusques 
testacés. Sur l'échelon immédiatement supérieur de la série 
zoologique, nous trouvons des mollusques tout à fait nus, 
mais en revanche mieux armés encore, plus grands et plus 
robustes que les argonautes et les nautiles. Ce sont les 
seiches, les calmars et les poulpes. Ces animaux on(, 
comme l'argonaute, une tête distincte du corps, entourée 
de bras très -longs et rétractiles, et quelquefois de véri- 
tables nageoires, munie d'un tube locomoteur, et ayant, 
au centre du disque formé par les attaches des bras, une 
bouche armée d'un bec corné très-dui', semblable à celui 
des perroquets. Leur corps a la forme d'un sac enveloppé 
par le manteau. Celui de la seiche renferme une sorte de 
coquille ou plutôt un os ovale, aplati, bombé sur les deux 
faces, blanc, dur et corné dans les couches externes, tendre 
et friable dans les couches intérieures. C'est Vos de seiche, 
bien connu dans le commerce. Il est essentiellement formé 
de phosphate et de carbonate de chaux. On trouve ces os 
en abondance sur les bords de la mer, où les (lots viennent 
les déposer. On les employait autrefois en médecine; au- 
jourd'hui les orfèvres s'en servent pour polir les métaux 
et pour faire des moules; mais on les recherche surtout 
pour les placer dans la cage des petits oiseaux. Ceux-ci y 
usent leur bec, qui sans cela acquerrait une longueur in- 
commode, et ils y puisent, en le rongeant peu à peu, les 



282 



l.KS MYSTKI{ES DE L'OCEAN. 



éléments calcaires de leurs os, de leurs plumes et de la 
coquille de leurs œufs. 

Les animaux dont nous parlons sont pourvus d'une sorte 
de poche sitnée profondément dans l'abdomen, adhérente 
au foie et contenant une matière noire fluide, qu'ils lan- 
cent an dehors lorsqu'ils se voient menacés par ({ueUpie 
ennemi. Cette liqueur trouble Teau et forme un nuage, au 




Seiche corniiiune. 

milieu ducpu'l le céphalopode se cache comme faisaient 
les dieux d'Homère pour échapper aux coups des guer- 
riers. Chez la seiche et chez le calmar, la poche à encre 
est plus volumineuse que chez les poulpes. On recueille 
cette encre, que les peintres emploient sous le nom de 
sépia. Quelques auteurs, le docteur Clienu entre autres, 
ont commis une erreur en disant que l'encre de Chine se 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 283 

prépare aussi avec la sépia. Cette encre n'est autre chose 
(|uo (lu noir de fumée extrêmement fin, agglutiné avec de 
la gomme et parfumé avec du musc. On a découvert à 
Tétat fossile des réservoirs d'encre de calmar, assez Ijien 
conservée pour qu'on ait pu s'en servir comme de sépia 
fraîchement extraite. Ce fait n'a, du reste, rien de sur- 
prenant , la sépia étant presque en totalité formée de car- 
bone, corps simple éminemment inaltérable. 

Les seiches sont des animaux côtiers, plutôt ([ue péla- 
giques. Toutefois elles ne restent pas habituellement toute 
l'année sur les côtes qu'elles habitent; il paraît (jue les 
froids dans les régions tempérées, ou tout autre motif dans 
les pays chauds, les font s'absenter momentanément et ne 
se montrer de nouveau qu'au printemps. Peut-être est-ce 
le besoin de la ponte qui les arrache des profondeurs de 
la mer j)our les pousser vers le littoral. Sur nos côtes, il 
n'y a pas de seiches en hiver; tandis que dès les premiers 
jonrs du printemps, on les voit en troupes composées exclu- 
sivement d'individus adultes, et dès ce moment elles com- 
mencent à pondre. Ou trouve des seiches dans presqne 
toutes les mers, mais surtout dans celles des contrées 
chaudes. Ces mollnsques se tiennent d'ordinaire près du 
fond. Ils nagent en arrière avec vitesse en refoulant l'eau 
par leur tube locomoteur, et se servent de leurs nageoires 
et de leurs Ijras quand ils veulent s'approcher d'une proie 
pour la saisir; mais alors ils nagent très-lentement. Une 
fois hors de l'eau, ils ne peuvent se mouvoir et meurent 
promptement. 

Le calmar, genre très-voisin de la seiche, emprunte son 
nom au mot latin calamarium (en vieux français calamar) , 
par lequel on désignait autrefois les écritoires renfermant 



2S4 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 



« tout ce qu'il faut pour écrire, » et que portaient toujours 
avec eux les clercs et les tabellions. C'est le même animal 
que nos pêcheurs appellent encornet. Sa forme est plus 
allongée que celle de la seiche. Son os est aussi très- 
allongé, mince, corné, transparent comme du verre, et 
assez semblable à une plume à écrire qu'on aurait ébarbée 
sur une partie de sa longueur. L'organisation intérieure 




Calmar .sviljulé. 
1 Vu eu dessous. 2 Vu eu dessus. 



des calmars diffère d'ailleurs fort peu de celle des seiches, 
et leurs mœurs sont les mêmes, à peu de chose près. Ce 
sont des animaux très-sociables, et vivant en troupes nom- 
breuses. Ils sont côtiers, nocturnes, voyageurs. Tous les 
ans ils suivent luie direction déterminée dans leurs mi- 
grations des régions tempérées vers les contrées chaudes, 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 285 

de même que font certains poissons, principalement les 
harengs et les sardines. Ils ne séjournent guère près des 
rivages que pendant le temps de la ponte, et disparaissent 
ensuite. Leur nourriture consiste surtout en poissoll:^ el 
en mollusques. Ils ont pour ennemi, outre l'homme qui ne 
dédaigne pas leur chair pour son propre usage et s'en 
sert aussi comme d'appîit pour la pêche, les cétacés et les 
gros poissons, qui en font un grand carnage. 

Les poulpes sont sans contredit le genre le plus intéres- 
sant de la tribu des céphalopodes sans coquille. Ces ani- 
maux ont servi, comme l'argonaute papyracé, de sujet à 
des fables très -accréditées parmi les gens de mer; mais 
la fiction a pris ici un tout autre caractère : elle est ef- 
frayante et sinistre. Nous verrons tout à l'heure ce qu'il 
faut penser de ces légendes. Commençons par décrire en 
quelques mots l'animal tel que le connaissent tous les 
naturalistes. 

La conformation et l'organisation des poulpes ne diffèrent 
pas essentiellement de celles des autres céphalopodes, sauf 
en ce qu'ils n'ont point d'osselet interne. Leur corps mou, 
ovoïde, est en partie contenu dans un manteau en forme 
de sac, d'où sort la tète, proportionnellement très-grosse 
et terminée par une couronne de huit bras très-longs. Au 
milieu et au fond de cette couronne s'ouvre la bouche, ou 
plutôt le bec dur et robuste avec lequel le poulpe peut 
broyer de petits crustacés et des coquillages. A côté et 
en arrière des bras sont placés les yeux qui sont saillants, 
assez petits, et dont la conformation rappelle ceux des 
poissons. Les bras remplissent à la fois l'office d'organes 
locomoteurs pour la natation et la reptation, et d'organes 
de préhension pour saisir et enlacer les proies vuhimi- 



28G 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



neuses. Leur face interne est armée d'une double rangée 
de ventouses sessiles et sans griffes. Ces ventouses ne sont 
pas, comme on le croit communément, des suçoirs destinés 
à pomper le sang des animaux que le poulpe attaque : ils 




Poulpe commun. 

ne servent qu'à faire adhérer fortement les bras à la proie 
et à l'empêcher de se soustraire à leurs étreintes. 

Les poulpes sont ou sociables et voyageurs, ou soli- 
taires et sédentaires. Ce dernier cas parait être le plus or- 
dinaire. Ils vivent alors retranchés dans les anfractuosités 



fît 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 287 

des rochers, ou dans des trous qui leur servent de repaire. 
Car ils sont essentiellement carnassiers et féroces, faisant 
la guerre à des poissons et à d'autres animaux d'assez 
grande taille, tuant même autour d'eux sans besoin im- 
médiat, et comme par un instinct inné de destruction. Leur 
audace va-t-elle réellement, comme on l'a prétendu, jus- 
qu'à attaquer l'homme? Cela est au moins douteux, et il 
ne semble pas, en tout cas, qu'ils puissent être pour lui 
des ennemis bien redoutables, si ce n'est en paralysant, 
par l'enlacement de leurs bras, les mouvements des nageurs 
qui, la frayeur aidant, sont alors exposés à se noyer. Mais 
le poulpe , — je parle des espèces communes, — ne dépasse 
guère en longueur 70 ou 80 centimètres, dont les bras 
forment la plus grande partie, le corps même de l'animal 
n'ayant que de 12 à 16 centimètres. 

On a parlé souvent de poulpes gigantesques vivant soit 
dans les mers des pôles, soit dans celles des tro{)iques : 
monstres féroces et redoutables, assez grands et assez forts 
pour étoufTer et dévorer des cétacés, à plus forte raison 
[JOur faire périr les mallieureuv matelots tombés à la mer, 
ou les imprudents qui se hasardent à nager dans leurs 
eaux. Rien n'est moins vraisemblable que l'existence de 
pareils animaux. 

« On doit ranger parmi les récits fabuleux , dit le docteur 
Chenu, ce qui a été dit par Aristote , Pline, Élien, Aldo- 
vrande, et répété récemment encore par des voyageurs sé- 
rieux et par des naturalistes tels que Denys de Montfort, par 
exemple, relativement à des poulpes gigantesques, capa- 
bles d'enlacer des vaisseaux et de saisir avec leurs bras, 
non- seulement des hommes, mais encore des cétacés de 
grande taille. On a parlé d'un poulpe dont les l)ras avaient 



288 LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 

dix iiièlres de long, et étaient si gros qu'à peine un homme 
aurait pu les embrasser; on a cité d'autres animaux du 
même genre, qui auraient des bras longs de vingt-cinq à 
trente -cinq mètres; enfin le célèbre Kraken, sur lequel on 
a lu'odé tant de romans, aurait sa partie supérieure d'une 
circonférence d'au moins une demi-lieue, et pourrait faire 
chavirer les plus grands navires, si l'on ne parvenait à 
couper les bras qui enlacent les mâts, etc. Ce qui semble 
vrai, c'est qu'il existe dans l'océan Pacifique une espèce qui 
a près de deux mètres de développement. M. Rang assure 
aussi qu'il a rencontré au milieu de l'Océan un poulpe ayant 
les bras courts et le corps de la grosseur d'un tonneau '. » 
D'autres assertions souvent reproduites tendraient à éta- 
blir tjue les mers tropicales nourrissent dans leurs profon- 
deurs des animaux appartenant, soit à la classe des mollus- 
(jucs, soit à celle des rayonnes, et dont les dimensions dé- 
passeraient (le beaucoup celles des espèces qui nous sont 
connues. Ainsi les nègres qui font la pêche des perles dans 
la baie de Panama ont à redouter, dit-on , outre les requins 
très-communs dans ces parages, des espèces d'étoiles de 
mer d'une taille énorme, qui se cramponnent à leur corps 
et leur sucent le sang. Mais il ne faut point perdre de vue 
qu'on n'a jamais pu se procurer que des renseignements 
extrêmement vagues sur le compte de ces bêtes mysté- 
rieuses; que, selon toute probabilité, l'imagination, la 
peur, le mensonge ont la plus large part dans les récits 
dont elles sont l'objet, et que, si ce n'est pas là une raison 
de déclarer ces récits absolument faux , c'en est une au 
moins de les considérer comme très-exagérés. 

1 Encii<]oji(''.(lie dliif^friire naturelle. 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 280 

Cependant un des naturalistes les [)lus éininents de notre 
époque, M. Ehrenber*^, n'u pas craint de se faire, devant 
r Académie des sciences de Berlin, Tavocat d'une thèse 
abandonnée par presque tous ses confrères aux romanciers 
et aux conteurs de merveilleux. Le mémoire, très- intéressant 
d'ailleurs, de M. Ehrenberg, est relatif aux sondages faits 
sur les côtes du Groenland par le navire anglais le Bull- 
Dog, et se trouve dans le Bulletin du mois de novembre 186 1 
de la docte compagnie. On y lit ce qui suit : 

(( Le docteur Wallisli, naturaliste de l'expédition, croit 
(|ue les étoiles de mer (ophicoina) , retirées vivantes de la 
ligne de sonde, habitent les profondeurs, et il convient 
d'attendre les motifs qu'il donnera à l'appui de son opinion. 
Elle concorderait d'une manière frappante avec les vieilles 
légendes qui parlent de monstres marins vivant au fond 
de la mer, et enveloppant de leurs bras tout ce qui les 
approche. Ce que dit Pline d'énormes polypes de trente 
pieds de long et pesant sept cents livres, a été considéré 
comme une exagération. Mais d'après une communication 
faite récemment à la Société des naturalistes de Bei'lin 
par le professeur Steenstropp, on aurait péché dans le 
Sund, en 1o4-9, un grand animal entièrement inconnu. 11 
a été décrit et représenté par Rondelet, Belon, Gesner, 
qui lui donnent le nom de moine de mer [piscis monachus). 
En 18o3, un semblable animal, pesant cent kilogrammes, 
fut pris près du Jutland, et reconnu comme une seiche 
gigantesque. Steenstropp le range, avec une seiche d'une 
autre espèce prise dans l'Atlantique en 1858, dans un 
genre particulier, sous les noms iïarchiteuthus monachus 
et architeuthus dux. Ce dernier pourrait être aussi appelé 
le tueur de baleines, car on Ta pris pendant qu'il luttait 

49 



290 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

avec un de ces cétacés. Quelques parties du corps.de ces 
polypes géants sont conservés au Musée de Copenhague. 

« On ne peut donc mettre en doute que les profondeurs 
de la mer, où croissent des végétaux longs de huit cents 
pieds, comme le fucus gigantesque de Forster, sont aussi 
peuplées par de monstrueux animaux, dont l'organisme est 
adapté à ces régions inconnues, d'où ils ne sortent que 
rarement. Leurs apparitions très-réelles ont formé le fond 
des traditions mystérieuses que, depuis deux mille ans, se 
transmettent les marins, et qui ont donné naissance aux 
fantastiques créations du kraken et du serpent de mer. 

(( De même que les masses de petites méduses gélati- 
neuses qui flottent à la surface servent de nourriture aux 
énormes baleines, il y a aussi ;, au fond des mers, une abon- 
dante proie pour ces animaux prodigieux. » 

Il y aurait plus d'une objection à faire aux vues de 
M. Ehrenberg. On ne peut se défendre de quelque éton- 
nementen voyant un esprit aussi sérieux prêter avec tant 
d'empressement l'appui de son autorité à des assertions qui 
n'ont rien, en définitive, de bien positif. Il est permis de 
se montrer plus réservé que lui en ce qui concerne la réa- 
lité de cet « animal inconnu » péché dans le Sund il y a 
trois cents ans. Quant aux deux autres, à savoir l'animal 
du poids de cent kilogrammes et le tueur de haleines, dont 
la découverte et la capture auraient eu lieu en 1853 et 
1858, on se demande comment il se fait que le Musée de 
Copenhague ne possède que quelques parties de leurs corps, 
et l'on serait bien aise de savoir au moins quelles sont ces 
parties. En un mot, l'illustre naturaliste semble obéir ici 
plutôt à un élan de son imagination qu'à la froide raison 
que le savant doit toujours prendre pour guide, et qui lui 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. '291 

eût sans doute, avec un jx'u de réllexiou, fait découvrir le 
véritable motif pour kH^uel, en dépit des témoignages in- 
voqués jusqu'ici, l'existence de ces poulpes géants est, a 
priori j inadmissible. Ce motif est tout philosophique, et 
je suis étonné qu'aucun des naturalistes qui se sont mis 
en peine de réfuter les fables dont il s'agit ne s'en soit 
encore avisé. 

Le voici : 

Il n'y a rien, je l'ai dit déjà, de capricieux dans la créa- 
tion; la nature est soumise à des lois constantes; et croire 
que tous les animaux peuvent indifféremment s'y présenter 
avec des dimensions quelconques est une erreur qu'on ne 
peut excuser que chez les personnes complètement étran- 
gères à la philosophie naturelle. Il existe, de toute évi- 
dence, entre le degré de développement des différents ani- 
maux et leur organisation physiologique, une corrélation 
nécessaire, en vertu de laquelle il est aussi impossible de 
croire rationnellement à l'existence d'un rotifère de trois 
mètres de haut qu'à celle d'un éléphant microscopique, à 
une araignée grosse comme un cheval qu'à un rhinocéros 
gros comme une mouche. Et c'est en vertu de la même 
loi qu'il ne peut y avoir de poulpe ou de seiche de la taille 
d'une baleine. En effet, le poulpe et la seiche sont des 
mollusques, et leur organisation est radicalement incom- 
patible avec une taille aussi énorme, qui ne peut appar- 
tenir qu'à des animaux vertébrés pourvus : — en premier 
lieu, d'un squelette, d'une charpente osseuse puissante, 
capable de contenir leurs organes, de servir d'attache et 
de point d'appui à leurs muscles; — en second lieu, d'un 
système cérébro-nerveux, d'un système respiratoire et cir- 
culatoire et d'un appareil digestif, propres à faire mou- 



292 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

voir leurs corps, à y accomplir incessamment le gi'and tra- 
vail (le nutrition, de réparation et de renouvellement, qui 
constitue la vie des animaux supérieurs. Un mollusque 
capable de lutter avec un cétacé, a fortiori d'enlacer et de 
faire sombrer un vaisseau; un mollusque même de la taille 
de celui que M. Rang croit avoir aperçu, est donc, non 
dans le sens figuré, mais dans la rigoureuse acception du 
mot, un monstre, c'est-à-dire un être impossible, extra- 
naturel tout comme la chimère, Thydre de Lerne, le niino- 
taure et les autres animaux composites inventés par la 
mythologie. 

Après avoir réduit à sa juste valeur, au point de vue 
scientifique, la fiction du poulpe géant, hatons-nous de 
reconnaître que cette fiction , en tant que sujet de contes 
fantastiques, ne manque ni de grandeur ni de poésie. Elle 
est certainement d'origine danoise ou norvvégienne, comme 
le dénote la consonnance toute septentrionale du nom 
sous lequel le monstre est désigné : le kraken. Le kraken 
est, selon la légende, une bête immonde et gigantesque, 
au corps informe, aux bras aussi longs que les plus 
longs serpents, armés d'innombrables suçoirs. Il ne se 
contente pas de faire la guerre aux autres habitants des 
mers : il est encore avide de la chair et du sang de 
l'homme. C'est surtout la nuit, au milieu des tempêtes, 
qu'il monte du fond de l'abîme pour attaquer les malheu- 
reux navigateurs aux prises avec la tourmente. Il enve- 
loppe alors dans les replis de ses bras les agrès et la mâ- 
ture, et s'efforce d'entraîner sous les flots le bâtiment et 
ceux qui le montent. Le seul moyen de salut est de couper 
à coups de hache ses immenses tentacules; encore n'est-il 
pas bien certain qu'ils ne renaissent pas aussitôt, comme 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 293 

les têtes de Thytlre. On eomprend ais(^meiit la terreur que 
devait inspirer autrefois à des esprits iîjnorants et enclins 
aux croyances surnaturelles, le récit des ellrayants ex- 
ploits d'un tel ennemi. 



CHAPITRt: X 



LE SERPENT DE MER 



Puisque nous parlons des habitants fantastiques de 
rOcéan, nous ne pouvons moins faire que de consacrer 
un chapitre au plus célèbre d'entre eux, au fameux ser- 
pent de mer, qui est au moins cousin germain du kraken, 
et le plus ordinairement confondu avec ce dernier dans les 
traditions maritimes du Nord. Feu Lecouturier en a donné, 
dans le Musée des sciences^ une excellente monographie à 
laquelle j'emprunte la plus grande partie des faits qui 
suivent. 

L'histoire fabuleuse du grand serpent de mei' remonte, 
comme celle des polypes ou poulpes géants, à une assez 
haute antiquité. Pline et Valère Maxime parlent tous deux 
d'un serpent amphii)ie qui naît sur le rivage, et ne se rend 
à l'eau (pie lorsqu'il a acquis en grandissant des dimen- 
sions qui rendraient ses mouvements impossdjles, ou tout 
au moins très-difficiles, autre part (pie dans l'Océan. 

1 Deuxième année (tome II) 1857-58. 



294 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

Un auteur français, Belleforest, dans sa Cosmographie, 
a commenté le passage de Pline relatif au serpent marin, 
et n'a pas craint de donner sur ce reptile des détails très- 
circonstanciés. C'était, selon lui, un animal gigantesque, 
doué d'une agilité extrême. Il se jetait sur les barques et 
sur les petits navires, les renversait et les mettait en pièces 
en les fouettant avec sa queue, et engloutissait ensuite un 
à nn tous les nautonniers. Belleforest ajoute,, avec une 
parfaite naïveté, que si le navire était trop grand pour que 
le monstre pût le briser, il le jetait ou plutôt le poussait à 
la côte, quelle que fijt la direction du vent; là il attendait 
patiemment que les hommes de l'équipage, pressés par les 
privations ou par l'espoir de s'échapper, s'aventurassent 
sur le pont ou essayassent de gagner la terre. C'est alors 
qu'il les saisissait et les croquait à belles dents; car ce 
serpent, — toujours d'après Belleforest, — avait des dents. 
Il avait aussi une tête de chien-loup, avec des oreilles rejetées 
en arrière. Ajoutez à cela un corps « tout couvert d'écaillés 
jaunissantes » et une « croupe se recourbant en replis tor- 
tueux » , et vous aurez le portrait ressemblant du monstre : 
— le même probablement que suscita Neptune pour dé- 
vorer le fils de Thésée. 

Dans le nord de l'Europe, la croyance à des êtres ma- 
rins de forme étrange et de taille prodigieuse, est très- 
répandue et fortement enracinée dans l'esprit des masses. 
Quant à s'enquérir des dimensions exactes et de l'espèce 
de ces animaux, il va sans dire que les pêcheurs et les 
marins s'en gardent bien ; car dès qu'ils croient en aper- 
cevoir un, ils n'ont rien de plus pressé que de fuir à force 
de voiles ou de rames. De là la confusion qu'ils font entre 
le kraken proprement dit, ou poulpe géant, et le grand 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 295 

serpent de mer, en les désignant tous deux sous le nom de 
kraken , et en leur atti'ihuant libéralement les caractères 
et les formes les plus bizarres et les plus incompatibles. 

« La Norwége, dit Lecouturier, a une foi inébranlable 
dans Texistence du grand serpent de mer, et elle lui donne 
les mers du Nord pour demeure. Pontoppidan, évêque de 
Berghen, dit qu'on y croit si fortement à la réalité de ce 
reptile monstrueux, que toutes les fois que, dans le manoir 
de Nordland, il s'avisait d'en parler dubitativement, il fai- 
sait sourire comme s'il eût douté de l'existence de l'an- 
guille ou de tout autre poisson vulgaire. Le nom de ce 
serpent marin dans ces régions est le kraken; on le désigne 
encore sous le nom de soe-trolden (fléau de la mer). 

(( Les pêcheurs norwégiens, raconte Pontoppidan, af- 
(( firment tous sans la moindre contradiction, dans leurs 
« récits, que lorsqu'ils poussent au large à plusieurs milles , 
« particulièrement pendant les jours les plus chauds de 
(( l'année, la mer semble tout à coup diminuer sous leurs 
« barques; et s'ils jettent la sonde, au lieu de trouver 
« quatre-vingts ou cent brasses de profondeur, il arrive 
« souvent qu'ils en trouvent à peine trente. C'est un ser- 
« peut de mer qui s'interpose entre les bas-fonds et l'onde 
« supérieure. Accoutumés à ce phénomène, les pécheurs 
« disposent leurs fdets, certains que là abonde le poisson, 
(t surtout la morue et la lingue, et ils les retirent richement 
« chargés. Mais si la profondeur de l'eau va toujours di- 
« minuant, et si ce bas-fond accidentel et mobile remonte, 
« les pêcheurs n'ont pas de temps à perdre : c'est le ser- 
« peut qui se réveille, qui se meut, (pii vient respirer l'air 
(( et étendre ses larges plis au soleil. Les pêcheurs font 
« alors force de rames, et ([uand, à une distance raison- 



^ÎOC) LKS MYSTÈRES DE I/()CÉAN. 

« nahle, ils j)euvent enfin se reposer avec sécurité, ils 
« voient en effet le monstre qui couvre un espace d'un 
(' mille et demi de la partie supérieure de son dos. Les 
« poissons surpris par son ascension sautillent un mo- 
(( ment dans les creux humides formés par les protu- 
« bérances de son enveloppe extérieure; puis de cette 
u masse flottante sortent des espèces de pointes ou de 
<c cornes luisantes qui se déj)loient et se dressent semblables 
a à (les mâts ormes de leurs vergues. Ce sont les bras du 
(( kraken. Voilà donc le kraken qui reparaît, le serpent 
« qui se transforme en poulpe : il a des bras , et quels 
(( bras! Telle est leur vigueur, que s'ils saisissaient les 
« cordages d'un vaisseau de ligne, ils le feraient infailli- 
« blement sombrer. Après être resté quelque temps sur 
« les flots, le monstre redescend avec la même lenteur, 
" et le danger n'est guère moindre pour le navire qui se- 
« rait à sa portée, car, en s'affaissant, il déplace un tel 
« volume d'eau , qu'il occasionne des tourbillons et des 
» courants aussi terribles que ceux de la fameuse rivière 
(( Maie (le Maélstrom). » 

i« Telle est en Norvvége , continue T>ecouturier, la croyance 
populaire à propos du serpent de mer. Les anciens écrivains 
Scandinaves, de leur côté, lui attribuent six cents pieds 
de longueur, avec une tète qui ressemble beaucoup à celle 
du cheval, des yeux noirs et une espèce de crinière blan- 
che. Suivant eux , on ne le rencoritre que dans l'Océan, où 
il se dresse tout à coup comme un mât de vaisseau de ligne, 
et pousse des sifflements qui effraient comme le bruit d'une 
tempête. Les poètes norw^égiens comparent la marche du 
serpent de mer au vol d'une flèche rapide. Lorsque les 
pêcheurs l'aperçoivent^ ils rament dans la direction du 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 297 

soleil, lo monstre ne pouvant les voir lorsque sa tête est 
tournée vers cet astre. On dit qu'il se jette queUiuefois en 
cercle autour dune hanjue, et que réqui[)age se trouve 
ainsi enveloppé de tous côtés. » 

On lit dans la relation du second voyage de Paul Egède 
au Groenland, qu'au mois de juillet un animal dressa sa 
tête au-dessus des flots jusqu'à moitié environ de la hau- 
teur du grand màt. Cette tête se terminait en un long mu- 
seau pointu, et, — ce qui n'avait été dit jus([ue-là d'aucun 
serpent de mer, — elle rejetait l'eau par un seul évent placé 
à son sommet. Le monstre avait, en guise de nageoires, 
d'immenses oreilles comparables à celles d'un éléphant, et 
qu'il agitait comme des ailes pour maintenir hors de l'eau 
la partie supérieure de son corps. Il plongea au bout de 
quelque temps en se rejetant en arrière , et en faisant une 
sorte de culbute, ({ui montra successivement toutes les 
autres parties de son corps couvert de larges écailles. 

Dans ce serpent de mer d'une nouvelle espèce, avec son 
évent et ses ailes-nageoires, on croit reconnaître un autre 
animal fantastique, la grande baleine blanche des côtes du 
Groenland , chassée pendant deux siècles par les baleiniers 
écossais, qui l'appelaient Mabij Dick, et la regardaient 
comme l'épouvantail des mers arctiques. Elle apparaît 
encore de temps en temps, au dire de ces marins; mais 
elle est si vieille , si vieille , que son corps est tout couvert 
de végétation, d'algues et de mousses marines, au milieu 
desquelles vivent attachés, comme sur un rocher, des mul- 
titudes de coquillages et de polypes. 

Les traditions du Nord parlent encore d'un monstre ma- 
rin qui vint un jour s'échouer sur une plage des îles Or- 
cades. On raconte (pi'il avait (puitre-vingts pieds de long 



298 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

et quatorze de circonférence, qu'il portait une crinière 
longue et hérissée, et que cette crinière, lumineuse dans 
l'obscurité, redevenait terne pendant le jour. Malgré ce 
qu'il y a de fantastique dans cette description , on ajoute que 
la véracité en est attestée par des procès- verbaux dressés 
en présence des autorités locales, et que même un natura- 
liste écossais , sir Edward Ham , proposa de classer ce 
monstre parmi les poissons de la famille des squales, sous 
le nom de squalus maximus. 

Mais laissons là les fables, les légendes, les visions noc- 
turnes et les récits apocryphes, et voyons ce que l'histoire 
contemporaine, les rapports des hommes réputés sérieux 
et les discussions des savants nous apprendront sur cet 
être problématique, dont l'existence a été tantôt traitée de 
mystification ridicule, tantôt affirmée comme un fait avéré, 
sans que, jusqu'à une époque très-rapprochée du moment 
actuel, il ait été possible de se prononcer avec certitude 
entre ces opinions contraires. 

En Angleterre et aux Etats-Unis, la croyance au grand 
serpent de mer est très-populaire. La Société linnéenne de 
Boston a rédigé, il y a quelques années, un rapport authen- 
tique, constatant qu'à plusieurs reprises un animal pro- 
digieux avait été vu dans la baie de Glocester; qu'il se 
montra une fois entre autres, en 1817, à trente milles en- 
viron de Boston, et put être examiné par quelques hommes 
compétents, prévenus de son retour. D'après le rapport 
dont nous parlons, le monstre offrait bien la forme et les 
contours d'un serpent. Son agilité était extrême. Lorsque 
le temps était calme et le soleil chaud , il se tenait à la sur- 
face, plongeant alternativement dans l'eau et dans l'air les 
différentes parties de son corps roulé en anneaux. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 299 

On conserve dans les archives de la ville de Plvmoiith un 
long procès- verbal des dépositions verbales faites par une 
multitude d'hommes de mer, qui tous constatent la présence 
dans l'Océan du mystérieux animal. Et , chose remarquable, 
toutes ces dépositions, sauf de légères difïérences de détail , 
s'accordent pleinement sur la conformation générale et les 
dimensions énormes du monstre. 

Un pêcheur atteste avec serment avoir vu un étrange 
animal de la forme d'un serpent, d'une taille extraordi- 
naire, de couleur brune, et qui tantôt restait tranquille à 
ileur d'eau, tantôt nageait avec une vitesse incroyable. Un 
autre témoin affirme avoir vu dans le même lieu une bête 
immense dont la tête, dit-il, ressemblait à celle d'un ser- 
pent à sonnettes. Un troisième a vu le monstre ouvrir sa 
gueule énorme , qu'il compare aussi à celle d'un serpent 
terrestre. 

D'autres individus avancent des faits analogues, et les 
accompagnent de détails qui paraissent fort naturels. Ainsi 
un matelot raconte qu'il tira un coup de fusil au monstre, 
dans l'instant où celui-ci, assez rapproché de la barque, 
plongeait comme pour l'éviter; mais qu'à une faible dis-' 
tance de là on vit de nouveau sa tête sortir de l'eau ; qu'au 
même instant on sentit le frôlement d'un corps raboteux 
contre la quille de l'embarcation, et que bientôt après on 
vit la queue du serpent qui battait la surface de la mer, 
d'où il fit jaillir l'eau jusque sur les marins. 

VUîiited Service Journal insérait au mois d'août 1819 
une lettre dans laquelle un témoin oculaire racontait une 
apparition de serpent de mer sur la plage de Nahant. 
<( J'avais avec moi, dit ce témoin, une excellente lunette. 
En arrivant sur la plage, je trouvai beaucoup de gens as- 



300 LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 

semblés, et l)ientôt après nous vîmes paraître, à quelque 
distance du rivage, un animal dont le corps formait une 
série de courbes noirâtres dont je pus compter juscprà 
treize. D'aulres personnes comptèrent quinze de ces in- 
tlexions. Le monstre passa trois fois avec une vitesse mo- 
dérée, traversant la J)aie dont Teau écumait sous sa pres- 
sion. Nous pûmes facilement estimer que sa longueur ne 
devait guère s'écarter de cinquante à soixante pieds... Ce 
que je [mis affirmer, sans oser dire à quelle espèce appar- 
tient l'animal que je viens de voir, c'est que ce ne peut 
être ni une baleine, ni un cachalot, ni aucun fort souf- 
fleur, ou tout autre volumineux cétacé. Aucun de ces 
gigantesques animaux n'a le dos ondoyant comme ce- 
lui-ci » 

Peu de temps après, les autorités du comté d'Essex , 
État de Massachussets, recevaient le procès -verbal en 
bonne forme que voici : 

« Je soussigné, Gresham Bennelt, contre-maître, déclare 
que le 6 juin, à sept heures du matin, naviguant à bord 
du sloop la Concorde, dans son passage de Ne^Y-York à 
Salem, le bâtiment étant à environ quinze milles de Race- 
Point, en vue du cap Sainte-Anne, j'entendis le pilote pousser 
un cri et m'appeler, disant qu'il y avait près du navire 
(piclque chose qui méritait d'être vu. Je fus immédiate- 
ment du côté qu'il m'indiquait, et je vis un serpent d'une 
grosseur énorme qui flottait sur l'eau. Sa tête était environ 
à sept pieds au-dessus de la surface de la mer; le temps 
était clair et la mer calme. La couleur de l'animal dans 
toutes ses parties visibles était noire, et la peau paraissait 
unie et sans écailles. Sa tête avait la longueur de celle d'un 
cheval; mais c'était parfaitement une tête de serpent, se 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 301 

lerminant en liant par une surface aplalie. On ne distin- 
guait pas ses yeux. Je le vis clairement pendant se})! à huit 
minutes; il nageait dans la même direction que le sloop et 
allait presque aussi vite. Le dos était composé de bosses ou 
d'anneaux de la grosseur d'un gros baril, séparés par des 
interstices d'environ trois pieds. Ces anneaux paraissaient 
tixes, et ressemblaient à un chapelet de tonneaux liés en- 
semble; la queue était sous l'eau. La partie de l'animal que 
j'ai bien vue est d'environ cinquante pieds de longueur; 
le mouvement des anneaux paraissait ondulatoire... » 

Depuis lors et jusqu'à une époque très -rapprochée du 
moment où nous sommes, il ne se passa pas une année sans 
que la présence du serpent de mer fût signalée sur quelque 
point de l'Océan. Mais le public ne tarda pas à se blaser 
sur ces histoires, et la grande majorité des gens éclairés ne 
vit dans leurs auteurs que des visionnaires ou des mys- 
tificateurs. 

Cependant, en 18o7, la question du serpent de mer fut 
de nouveau posée devant le monde savant par un marin 
anglais d'un mérite reconnu, le capitaine Harrington, com- 
mandant du navire le Castillan. Il s'ensuivit dans les so- 
ciétés et les journaux scientifiques, à Londres surtout, une 
polémique très-animée, mais d'un caractère nouveau, où 
chacun prit parti pour ou contre le serpent de mer; seule- 
ment les opposants, au lieu de nier purement et simple- 
ment son existence, soutinrent que ce qu'on avait pris pour 
un animal n'était autre chose que quelque énorme épave 
végétale. Mais n'anticipons point, et laissons parlei' les ob- 
servateurs. 

M. Harrington prétendait avoir vu, de ses yeux vu le 
serpent marin. Selon lui, la tête du monstre avait la forme 



302 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



triin tonneau dont le plus grand diamètre serait de deux 
à trois pieds. Sur le sommet de cette tête se dressait une 
sorte de crête membraneuse et ridée. A plus de trente-cinq 
mètres autour de Tanimal, la mer était trouble et décolo- 






Serpent de mer légendaire. 

rée, de sorte que la première impression du capitaine fut 
que son navire était envahi par ce qu'on appelle en terme 
de marine les eaux brisées, qu'on attribue à quelque phé- 
nomène volcanique sous -marin. Mais un examen plus at- 
tentif le convainquit qu'il avait devant les yeux un être 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 303 

vivant, d'une longueur extraordinaire, et qui paraissait se 
diriger lentement vers la terre. Le vaisseau marchait trop 
vite dans le moment pour qu'il fût possible de mesurer les 
dimensions de l'animal; mais d'après le calcul, tel qu'on 
put le faire, il paraissait avoir plus de deux cents pieds de 
long. « Je suis convaincu , ajoutait M. Harrington , que cet 
animal appartenait à l'espèce des serpents; il était de cou- 
leur sombre et couvert de taches blanches. » 

Le récit, dans son ensemble, était clair et précis. Le ca- 
pitaine écrivait hardiment à l'amirauté que, comme marin, 
il ne pouvait se tromper, et qu'il serait aussi capable de 
prendre une anguille pour une baleine, que des algues ou 
tonte autre production marine pour un animal vivant. 
« S'il avait été éloigné, disait-il enfin, j'aurais cru me trom- 
per; mais je l'ai vu passer à vingt mètres de mon navire. 
Vingt personnes l'ont vu aussi bien que moi et mes deux 
officiers, et je puis vous assurer que je l'ai vu aussi dis- 
tinctement que je vois dans ce moment le bec de gaz à la 
lumière duquel je vous en écris la description, n 

En présence d'affirmations aussi nettes, aussi catégo- 
riques, les plus incrédules devaient hésiter; beaucoup s'a- 
vouèrent convaincus, et peu s'en fallait que la cause du 
serpent de mer ne fijt gagnée, quand tout à coup un nou- 
veau champion parut dans l'arène. C'était un autre marin, 
M. Frédéric Smith, qui se posait comme témoin oculaire 
de la non-existence du serpent! 

M. F. Smith se trouvait, au mois de décembre 18i8, à 
bord du navire le Pekinçj , appartenant à son père, près de 
Moulmein, par un temps calme, lorsqu'il vit à une certaine 
distance « quelque chose d'extraordinaire qui se balançait 
sur les vagues, et qui paraissait être un animal d'une Ion- 



304 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

giieiir démesurée. Avec nos longues-vues, ajoute-t-il, nous 
pouvions du Peking distinguer parfaitement une tête énorme 
et un cou d'une grosseur monstrueuse, recouvert d'une 
crinière qui paraissait et disparaissait tour à tour. Cette 
apparition fut également vue de tout l'équipage, et tout 
le monde s'accorda à dire que ce devait être le grand ser- 
pent. Je pris la résolution de faire avec ce monstre célèl^re 
plus ample connaissance, et à l'instant même je fis mettre 
à la mer une embarcation avec un officier et quatre hommes 
à bord, nmnis de quelques armes et de quelques brasses 
de cordage. Je les guettai attentivement. Le monstre ne 
semblait point s'inquiéter de leur approciie. Enfin ils ar- 
rivèrent tout près de la tête. Ils me parurent hésiter, puis 
je les vis s'occuper à dérouler la corde qu'ils avaient appor- 
tée pendant que le monstre continuait toujours à hocher 
la tête et à déployer sa longueur énorme. Tout à coup le 
canot fit le mouvement de se diriger vers le vaisseau, suivi 
par le monstre redoutable. En moins d'une demi -heure 
celui-ci fut hissé à bord. Le corps paraissait doué d'une cer- 
taine souplesse tant qu'il restait suspendu. Mais il était tel- 
lement couvert de parasites marins de toute espèce, que ce 
ne fut qu'au bout d'un certain temps que nous parvînmes 
à découvrir que cet animal effrayant n'était autre chose 
{|u'une algue monstrueuse, ayant plus de cent pieds de long 
et quatre pieds de diamètre, et dont la racine figurait de 
loin la tête, tandis que le mouvement imprimé par les 
flots la faisait paraître vivante. 

« En quelques jours cette algue -curiense, se desséchant , 
répandit à bord une odeur tellement infecte, que je fus 
obligé de la faire jeter à la mer. Aussitôt après mon arri- 
vée à Londi'es, le Dœdalus rapporta sa rencontre avec le 



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LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 305 

grand serpent à peu près dans les mômes parages, et je 
ne pus douter que ce ne fussent des épaves de la même 
algue dont je viens de rapporter l'histoire. Toutefois cette 
illusion est tellement justifiée par l'apparence de l'objet, 
que, s'il m'eût été impossible dans ce moment d'envoyer 
l'embarcation comme je l'ai fait, je serais demeuré toute 
ma vie dans la conviction que j'avais vu le grand serpent 
de mer. » 

Ce rapport n'a pas besoin de commentaires : il tranche 
définitivement la question, expliquant par le fait le plus 
naturel du monde les erreurs de tous ceux qui j)rétendaient 
avoir vu le serpent de mer, mais qui ne l'avaient jamais vu 
qu'à distance, et n'avaient pas osé, comme M. F. Smith, l'aj)- 
préhender au corps. M. Smith rend parfaitement compte de 
["illusion dont ses confrères ont été du[)es, et que lui-même 
éprouva ainsi que tout son équipage. 11 est certain que le 
séjour de l'Océan dispose singulièrement aux hallucina- 
tions. Je n'en veux pour preuve que ce fait si étonnant et si 
dramatique dont M. Julien a été témoin et acteur, et dont 
j'ai reproduit le récit au chapitre vu de la deuxième partie 
de ce livre. On comprend donc sans peine que, sous cette 
influence, les marins les plus sérieux et les plus éclairés 
aient été trompés, effrayés même par l'apparition de tron- 
çons d'algues du genre de celles qu'a signalées Forster, et 
dont la tige immense, ondulante la surface des flots, peut 
imiter en effet, à s'y méprendre, la forme et les mouve- 
ments d'un gigantesque reptile. 



20 



306 LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 



CHAPITRE XI 



LES POISSONS 



La conclusion de riiisloire du grand serpent de mer 
suffirait à prouver une fois de plus que, comme l'a dit un 
célèbre écrivain du siècle dernier, « il y a toujours quelque 
chose de vrai dans un mensonge, » et qu'au fond de ton le 
erreur on trouve, en cherchant bien, une réalité. Nous 
devons ajouter, pour la justification de ceux qui ont cru 
au grand serpent de mer, que si l'Océan ne nourrit aucun 
être ayant exactement la forme et approchant des dimen- 
sions de celui de la légende , on y rencontre bien réellement 
des animaux que leur corps très-allongé et leurs allures 
tortueuses font ressembler beaucoup aux serpents de terre. 
Mais ces animaux sont des poissons, c'est-à-dire des ani- 
maux organisés pour la vie aquatique, pourvus de na- 
geoires, et chez lesquels les poumons sont remplacés par 
des branchies, qui leur permettent d'absorber l'air dissous 
dans l'eau, mais ne leur permettent pas de respirer direc- 
tement l'air atmosphérique. Ces poissons serpentiformes , 
le vulgaire les confond tous sous la dénomination d'an- 
guilles '. Les naturalistes les distinguent en plusieurs genres 
dont un, — le genre op/usure, — est surtout remarquable 
])ar sa ressemblance avec les serpents de terre : ressem- 

1 Du latin anguis, serpent. 



LKS MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



307 



l)lance si frappante, qu'une espèce de ce genre a reçu le 
nom mérité de serpciU de mer. Il existe donc un serpent de 
mer. Seulement il n'atteint jamais une longueur de pins de 
deux mètres, ce qui n'approche guère, connue on le voit, 




Le Serpent de mer (opliisure). 

des dimensions attribuées à l'être fantastique dont il a été 
question au chapitre précédent. Sa grosseur est à peu près 
celle du bras d'un homme; son museau est grêle et pointu, 
son corps brun en dessus, d'un blanc argenté en dessous. 
Il habite la Méditerranée. 



308 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



C'est aussi dans la Méditerranée que vit une autre espèce 
d'anguille : la murène (miirœiia hdcna) , si estimée des 
Romains, qui élevaient, dans des viviers construits à grands 
frais au bord de la mer, un si grand nombre de ces pois- 
sons, que, i)our fêter un de ses triomphes, Jules César en 




i La Murène. '2 La Lamproie. 

lit distribuer six mille à ses officiers et à ses amis. Afin de 
donner à leurs murènes l'embonpoint qui devait rendre 
leur chair plus succulente, ou ne refusait rien à ces pois- 
sons voraces et carnassiers, et quelques personnages al- 
laient jusqu'à faire jeter vivants dans les piscines ceux de 
leurs esclaves qui avaient commis quelque faute. Un cer- 
tain A^edius Pollio s'est acquis, par ces actes de gourman- 
dise féroce, une horrible célébrité. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 300 

Les anciens associaient anx murènes, dans lenrs prédi- 
lections gastrononii([nes, la lampioie, qui s'en rapproche 
|)ar son corps anguiforme et par ses appétits sanguinaires. 
Les lam])roies sont des poissons suceurs, que leur organi- 
sation imparfaite a fait placer au dernier rang des verté- 
brés. Leur bouche n'est qu'une sorte de ventouse circulaire, 
armée de dents fortes, aiguës et nombreuses, et à l'aide 
de laquelle elles s'attachent au corps des plus gros pois- 
sons pour, ronger leur chair et sucer leur sang. La taille 
des lamproies ne dépasse pas un mètre; elles ont, selon 
l'expression vulgaire, (( la vie très- dure, » et guérissent 
aisément des blessures les plus graves. Ces animaux se 
rattachent , par la cousistance molle de leur squelette très- 
simple et très-peu développé, à la classe des poissons car- 
tilagineux (chondroptérygiens), classe peu nombreuse, mais 
(|ui, en revanche, renferme les espèces les plus grandes, 
les plus redoutables par leur force et leur voracité. 

Le premier rang, sous ce double rapport, appartient sans 
contredit à la tribu des squales, et parmi eux au terrible 
l'equin [squahis carcharias de Linné), dont le vrai nom, de 
sinistre augure, est requiem. Cela signifie que lorsqu'un 
iiomme tombe à la mer en présence du lugubre animal , on 
[)eut dire pour lui les prières des morts. Le corps du re- 
([uin est allongé par rapport à son diamètre. Sa tète, large 
et aplatie, se termine en avant par un museau, au-dessous et 
en arrière duquel s'ouvre la formidable gueule du monstie, 
avec son arsenal de dents aiguës, triangulaires et dente- 
lées, dis})osées sur cinq et six rangs autour de chaque 
mâchoire; à trente par rangée, cela fait un total de près de 
quatre cents dents. Ajoutez à cela l'énorme ouverture de ses 
mâchoires, — d'un à (piatre mètres de diamètre, — et vous 



3i0 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



comprendrez la légitime terreur qu'inspire aux marins ce 
crocodile de la mer, Tanimal le plus glouton et le mieux 
armé que Ton connaisse. Notez aussi que les dents du requin 
ne sont pas enchâssées dans un os comme celles des qua- 
drupèdes, mais dans des cellules cartilagineuses, ce qui leur 




Le Requin. 



donne la facilité de se replier en arrière et de se relever 
suivant le besoin. Ordinairement, le premier et le second 
rang sont seuls relevés; mais, lorsque l'animal veut saisir 
une victime d'une grande vigueur, toutes les dents se meu- 
vent à la fois ou successivement , et multiplient les bles- 
sures ou les points d'arrêt. Aussi couper un homme en 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 311 

deux, ce n'est, pour un requin de taille moyenne, (jue 
l'afTaire d'un coup de mâchoires. On conçoit, d'après cela, 
que dans les mers frécpientées par ces ell'royables animaux, 
il ne soit pas possible de se baigner. 

Souvent, dans la mer des Antilles, les nègres qui montent 
luie embarcation cessent de ramer, et d'un air significatif 
montrent au voyageur un recjuin qui nage à l'arrière, et 
semble attendre un faux coup de barre, une imprudence 
qui fasse chavirer le canot. Souvent aussi dans les nuits 
de bourrasques, quand le vent et la mer font crier les ais 
du navire, le requin apparaît au milieu des vagues; les 
marins le reconnaissent à Féclat phospliorique dont il 
brille, et savent qu'il est là pour eux. En tout temps il suit 
les navires avec une infatigable patience, prêta engloutir 
tout ce qui tombe à la mer : immondices, cadavres ou 
êtres vivants. Il nage très-vite quand il veut; toutefois, il 
n'aime pas, en général, à se presser, et abandonne au 
bout d'un certain temps les navires bons marcheurs, voi- 
liers ou sleamers. 

Le requin se rencontre dans tous les parages; mais il 
hante surtout les mers tropicales, dont il est le fléau. Il ne 
craint que deux ennemis : le gigantesque cachalot {pliy- 
srter îiiacrocephalus) , qui lui fait une guerre meurtrière, 
— et l'homme. 

Le plaisir d'une lutte pénible et même dangereuse, la 
satisfaction de détruire un destructeur, suffiraient })our 
animer les équipages à la pêche du requin; mais on tire, 
en outre, de cet animal des produits utiles : sa peau 
épaisse, dure, susceptible d'un beau poli, est employée dans 
la gaînerie. Son foie contient une huile identique par ses 
propriétés à l'huile de foie de morue, et susceptible d'être 



;?I2 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

appli(|iipo i\\\ cliamoisage des peaux. Sa chair est coriace, 
mais nianp;cal)le à la rigueur. J'emprunte à un témoin ocu- 
laire le récit de la capture d'un de ces animaux. 

« Un requin de grande taille, qui sans doute a une 
dizaine de mètres de long (il n'est pas rare d'en trouver de 
cette force), s'est aventuré près du navire. On n'avait 
rien à faire (le navire était en calme), et l'équipage a su 
gré au requin de la distraction qu'il venait apporter. Par 
précaution, et pour l'occuper, on lui a jeté une paire de 
vieilles bottes, qu'il a consciencieusement avalées. Il n'était 
cependant pas nécessaire de l'allécher; car tant que le 
calme durera, et même tant que la vitesse du navire ne dé- 
passera pas trois à quatre milles à l'heure, le requin ne 
bougera pas des eaux de la maison flottante, d'où il s'at- 
tend toujours à voir tomber quelque régal. 

« Pendant qu'il s'amuse à plonger sous Tarrière du bali- 
inent, tout le monde est en agitation sur le pont. On dis- 
pose les engins, et l'on se prépare à la lutte. Un énorme 
liameçon est fixé par un bout de chaîne en fer à l'extrémité 
d'une longue et forte corde, d'un fili7i, comme disent les 
matelots. L'appât est un gros morceau de lard, comme 
celui qui trempait dans la mer pour le dîner de l'équipage, 
et que le requin a déjà englouti. 

« Tout est prêt. Le harpon, bien graissé, est dans la 
main du capitaine; les nœuds coulants de filin glissent 
parfaitement, et sont déposés à portée de la main. Tout le 
monde est sur le pont de la dunette. Un matelot jette l'ha- 
meçon à la mer, et la pêche commence. 

« Le requin cesse alors de plonger et de tourner autour 
du navire; il flaire l'appAt, et nage paresseusement vers le 
morceau de lard qui flotte. Il a appris depuis longtemps 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



313 



qu'une si petite proie ne saurait lui échapper. Aussitôt 
(pi'il peut toucher l'engin du l)out de sou museau, il se 
tourne vers le côté, ouvre la gueule et l'avale. Mais à ce 
moment une violente secousse imprimée au tiliu l'ait péné- 
trer riiamecon dans une mâchoire; dix mains se cram- 




Pêche au requin. 

ponnent à la ligne et la roidissent, pendant (pie le recpiiii 
se débat en faisant voltiger l'écume de l'eau. Il arrive quel- 
quefois (jue l'hameçon se brise; on reconmience alors. Le 
requin, la gueule toute déchirée, se jette avec la même 
avidité sur le second appât. 



314 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

(( Aussitôt qu'on voit l'hameçon fixé, on tire l'animal le 
long du bord. L'homme placé au poste d'honneur, ordi- 
nairement le capitaine, lui lance un vigoureux coup de 
harpon dans le corps. Il faut que le fer pénètre assez avant 
dans les chairs pour que la partie mobile se mette en croix 
avec l'axe de la lance. On a alors deux points d'attache, 
et l'on soidève le requin hors de Teau au moyen de la 
ligne de l'hameçon et de la corde du harpon, sur les- 
quels on tire en même temps. L'animal , une fois sorti de 
la mer, perd une partie de sa force : ses nageoires et sa 
queue n'ont plus de point d'appui. Rien n'est plus facile, 
quand il est sur les flancs du navire, que de lui passer un 
nœud coulant à la queue. Toutes les cordes qui le tiennent 
sont vivement passées dans des poulies fixées aux vergues, 
et le requin fait son entrée sur la dunette par-dessus le bord. 

(( Le prisonnier est capturé. Son supplice ne sera pas 
long. Il se débat en vain , et donne des coups de queue à 
défoncer le plancher. Un matelot lui enfonce une barre 
d'anspcc dans la gueule, pour le maintenir droit, pendant 
qu'un autre lui coupe la queue à coups de hache. Dans cet 
état, il ne pourra plus nuire; mais un coup de queue tue- 
rait un homme, ou lui casserait infailliblement la cuisse. 
Quand le monstre est sans défense, on lui ouvre le ventre 
et on lui retire le cœur, puts on le jette encore tout palpi- 
tant par-dessus le bord. Quelquefois on prélève un mor- 
ceau du ventre pour le manger; quelquefois on le dépouille 
pour sécher la peau, ou pour conserver l'épine dorsale, 
dont on fait une jolie canne. Il est probable .que mainte- 
nant on utilisera les foies, qui sont très-riches en huile 
iodée K » 

1 Musée des Sciences, t. IV (4'' année), art. de M. L. Platt. 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 



315 



Le requin a un satellile, un compai-non , (|ui paiionl 
le suit. C'est un petit poisson que les marins appellent 
son pilote, et sur lequel ils ont imaginé bien des contes. 
La vérité est que ce poisson suit le requin [)our manger 
ses excréments. On trouve aussi t'récpiemment sur le re(jnin 
un autre petit poisson à ventre aplati, ([ui dailleius sal- 




Le Grand Pèlerin. 



lâche aussi à la carène des navires, et dont les mœurs 
sont peu connues. 

Un autre squale , le grand pUer in, égale et surpasse même 
le requin par ses dimensions; mais il est loin d'être aussi 
redoutable, et c'est bien injustement qu'on l'a représenté 



31 G 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



comme un des persécuteurs acharnés de la haleine. Quoique 
carnassier comme tous les squales, il ne se jette pas aveu- 
fj;lément sur tout ce qu"il rencontre, et ne se nourrit (jue 
de poissons de petite taille. Son singulier congénère, la 
scie, est inlininient plus suspecte, et il est hien difïicile 




La Scie vulgaire. 



d'accorder des mœurs inoffensives à un animal pourvu 
d'une arme aussi cruelle. En effet, son museau, allongé et 
déprimé en forme de lame d'épée , est hérissé de chaque 
côté de fortes épines osseuses, pointues et tranchantes, 
implantées comme des dents. La forme du corps est al- 
longée et, comme chez les autres squales, éminemment 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



317 



propre à la nago. La scie peut atteindre une longueur to- 
tale de quatre à cinq mètres. Les naturalistes anciens et 
plusieurs auteurs modernes ont atïirnié qu'à l'aide de 
l'arme meurtrière qui lui a valu son nom, elle attaque la 
baleine, et lui livre des combats opiniâtres où elle a sou- 




Le Marteau -maillet. 



vent le dessus. Certains squales ne sont remarquables que 
par la bizarrerie de leurs formes. Les deux plus étranges 
sont le squale marteau et la squatinc ou anrjp de mer. 

Le marteau doit ce nom à la forme de sa tête, aplatie 
liorizontalemeut, tronquée eu avant, et dont les cotés se 
l)rolongent à droite et à gauche en deux branches, (jui 



318 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



figurent assez bien la tête d'un marteau ou d'un maillet. 
Le marteau commun est répandu dans l'océan Atlanticjue, 
et se trouve aussi dans. la Méditerranée. Sa longueur est 
d'environ trois mètres; il peut peser jusqu'à deux cents 
kilogrammes. 




],'An"e de mer. 



C'est par antiphrase sans doute, ({u'on a donné le nom 
(Vange de mer h. la squatine, à moins que ce ne soit à cause 
du développement de ses nageoires pectorales et ventrales, 
qui jusqu'à un certain point ressemblent à des ailes. Ce 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



319 



poisson a la tête grosse cl ronde, les yeux placés sur la 
face dorsale, la bouche fendue en avant du museau, le 
dos hérissé de fortes épines. 

Si ce doux nom d'ange pouvait, sans profanation, être 
appliqué à des créatures aussi généralement hideuses et 
aussi invariablement stupides que les poissons, il convien- 




Le Pléroïs volant. 



drait plutôt à ceux que la nature a doués de nageoires mem- 
braneuses assez grandes pour leur permettre de s'élever 
quelques instants hors de Teau, et qui , en conséquence, 
sont appelés poissons volants. Cette faculté semble être, au 
premier abord, un bienfait pour eux, puisqu'ils peuvent 
ainsi se soustraire aux poursuites de leurs ennemis marins; 
mais en réalité elle ne fait que les jeter d'un péril dans un 



320 



LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 



autre, puiscju'ils n'échappent le plus souvent à la voracité 
des autres poissons que pour devenir la proie des oiseaux 
ichthyopliages. 

Le plus extraordinaire des poissons volants est le pégasp- 
ih'agon, avec son long museau, son corps large, déprimé, 




Le Pégase-dragon. 



cuirassé de pla(jues écailleuses et dures, et dont la partie 
postérieure, bruscpiement tronquée, donne naissance à 
une queue mince qu'on pourrait, sans les nageoires dont 
elle est pourvue, comparer à celle d'un crocodile. Le 
pégase-dragon appartient à la même famille que le célèbre 
hippocampe ou cheval marin. Un corps comprimé, et, si 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



321 



l'on peut ainsi dire, rocailleux, terminé en avant par 
une tête à museau tubuleux, en arrière par une queue 
sans nageoires qu'on prendrait volontiers pour la racine 
noueuse et effilée de quelque plante marine; la courbure 
que prend , après la mort , la partie antérieure du corps , et 
qui lui donne quelque ressemblance avec l'encolure du 




1 Oréosome de rAtlantiquo. 2 Hippocampp pointillé. 

cheval : tels sont les caractères qui , chez ce singulier pois- 
son , ont tant excité, — à juste titre, — l'étonnement et 
l'attention du vulgaire, et même des naturalistes. 

S'il est vrai , du reste, comme je l'ai dit plus haut, que 
la plupart des coquillages marins défient, par l'exquise 
élégance du dessin et par la beauté des nuances, toute 
description, il faut bien avouer, en revanche, que la classe 

21 



.122 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



des poissons oflVe une collection de types difformes et de 
physionomies repoussantes et grotesques, à désespérer 
Técrivain et l'artiste; et Boileau a bien prouvé sa complète 
ignorance de Ticlithyologie, lorsqu'il a dit: 

Il n'est point de serpent, ni de monstre odieux, 
(^ui, par l'nrt imité, ne puisse plaire aux yeux. 




Lo l'elor lilainenteiix. 



Il n'avait vu, certes, ni Voréosome de l" Atlantique , ni le 
/it croîs volant , ni l'affrenx peJor filament cu.v , ni le salarias 
à quatre cornes, ni V amblyope hermannien , ni le stomias-boa, 
ni même la baudroie commune. . . J'en passe, et des plus laids. 
Les moins disgraciés, ceux qui « plaisent aux yeux » par 
leur corps élancé, par leurs écailles aux brillants effets 



LES MYSTERES DE E'OCEAN. 



323 



d'argent, de nacre on dazni', ne raclièlent point parées 
avantages ce qu'il y a de disgracieux dans la partie essen- 
tielle de leur être : la tète. Nous pouvons donc dire, sous 
un certain j)oint de vue, que la beauté chez le poisson 
n'existe pas. Mais ce qui , aux yeux du philosophe, le réha- 
bilite, c'est sa parfaite appropiiation au milieu qu'il habite; 




Le Salarias à quatre,' cornes. 

ce sont ses branchies à l'aide desquelles il extrait, pour le 
respirer, l'air en dissolution dans l'eau; ce sont ses na- 
geoires si bien disposées pour la coordination de ses mou- 
vements; ce sont ses muscles puissants; c'est son corps 
souple et fort; c'est cet organe particulier, connu sous le 
nom de vessie nataioirc, et qui , en se gonllant d'air ou en 
se vidant à la volonté de l'animal , augmente on accroît sa 
légèreté spécitique, le l'ail nionlei' ou descendie avec lUie 



324 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



extrême facilité. En un mot, le poisson est Tanimal aqua- 
tique par excellence. Il a donc, comme tous les êtres, sa 
perfection propre, partant sa beauté, qui résulte de cette 
perfection même. 

« Au total, ce vrai fds de l'eau, mobile autant que sa 
mère, glisse à travers par son mucus, fend de sa tête, 




Stomias-boa. 

choque des muscles (contractés sur ses vertèbres, sur ses 
fines côtes onduleuses) ; enfin de ses fortes nageoires il 
coupe, il rame, il dirige. La moindre de ces puissances 
sufiîrait. Il les unit toutes , type absolu du mouvement '. » 

C'est pourquoi l'on a plaisir à le voir nager, comme à 
voir voler l'oiseau; — on le sent si bien dans son élément! 



1 Michelet. La Mer 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



325 



— et le peuple, en sa naïveté, dit avec raison : « Heureux 
comme le poisson dans l'eau. » 

L'agilité, la. rapidité des évolutions, telle est donc la 
faculté dominante et caractéristique des poissons. Quant 




— ■^-— , 



La Baudroie. 

à leurs moyens d'attaque ou de défense, ils se réduisent, 
en somme, à peu de chose. Les grands squales, tels que le 
requin et la scie, sont à peu près seuls vraiment armés 
})our le combat : le premier avec son terrible râtelier 
mobile, la seconde avec son glaive dentelé. 



326 



LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 



D'autres espèces, de la famille des scombéroïdes, sont 
aussi pourvues d'une sorte de bec formé par l'allongemenl 
horizontal des os de la tête, et qui les a fait désigner dans 
toutes les langues anciennes et modernes sous les noms 
équivalents de xiphias, de gladius, l\q pesec-spada , de 
sironl-fish, d'espadon, etc. Mais il ne semble pas que ni 




1 Le Voilier des Indes. 2 LEspadon. 

ce dard osseux, ni la grande taille de ces poissons, qui 
atteignent souvent une longueur de trois et quatre mètres, 
les rendent bien redoutables. Ils sont de mœurs inotfen- 
sives, sociables même, et c'est le plus souvent par mala- 
dresse, ou lorsqu'ils sont exaspérés par les morsures de 
leur parasite (un crustacé de la famille des lernes) , qu'ils 
enfoncent et brisent leur broche dans la carène des na- 
vires, ou dans d'autres corps inertes. 

Mais la nature a donné à certains poissons une arme 
plus efficace et tout à fait bizarre, telle que n'en possède 
aucun animal terrestre. Je veux parler de l'appareil élec- 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



327 



triqiio à l'aide duquel les yymuolcs et les lori)illes frappent 
de secousses plus ou moins violentes, soit Tennemi (|iii les 
attaque, soit la proie dont elles veulent s'emparer. Les tor- 
pilles seules sont des poissons marins. On en connaît plu- 
sieurs espèces qui habitent divers parages. La torpille mar- 




La Torpille marbrée. 



brée est assez commune dans la Méditerrauée et dans le 
golfe de Gascogne. 

Les appareils électriques des torpilles consistent en deux 
glandes réniformes, assez volumineuses, situées à la partie 
supérieure du corps, de chaque côté de Tarète médiane. La 
dissection y fait reconnaître une nudtitude de petits parai- 



328 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

lélipipèdes à six pans, tous de même structure, et séparés 
les uns des autres par des cloisons de tissu cellulaire, dans 
lesquelles arrivent des vaisseaux sanguins et des filets ner- 
veux très-nombreux. Mais comment l'électricité se dégage- 
t-elle, à la volonté de l'animal , dans ce singulier appareil? 
C'est là un problème dont les observations des plus savants 
physiologistes n'ont encore pu fournir la solution. 



CHAPITRE XII 



LES CETACES 



Le poisson est le type le plus élevé des êtres marins pro- 
prement dits. Aux échelons supérieurs, on rencontre en- 
core des animaux vivant dansTOcéan; mais une démar- 
cation bien nette sépare ces derniers des précédents. Leur 
conformation extérieure, leurs mœurs les rapprochent plus 
ou moins des poissons; mais ils en diffèrent par leur orga- 
nisation, qui est celle des animaux terrestres. L'Océan n'est 
point leur élément : c'est leur demeure. Ils y trouvent leur 
nourriture ; mais pour l'accomplissement de la fonction la 
plus importante de la vie, la respiration, il leur faut l'air 
libre; ceux d'entre eux qui sont ovipares se rapprochent 
de la terre au moment de la ponte, et vont confier leurs 
œufs au sable du rivage. En un mot, si l'on veut me per- 
mettre cette distinction figurée un peu subtile, ils sont 
plutôt les hôtes que les citoyens de l'Océan. Ils établissent 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 329 

la Iransilion entre la eréation iieptunienne et la création 
terrestre. 

Plusienrs trompent (ra])onl , et ont longtemps tromp6 
les observateurs superficiels et le vulgaire, qui confond 
indistinctement sous le nom de poisson tout ce qui vit dans 
l'eau. En fait, ce sont les plus marins, les cétacés, créés 
exclusivement pour la nage, et en conséquence présen- 
tant exactement les mêmes formes que les poissons : le 
corps tout d'une venue, s'amincissant à la partie posté- 
rieure en une queue bifurquée, et de vraies nageoires pec- 
torales; rien enfin qui rappelle les quadrupèdes terrestres 
même les plus pesants, — si ce n'est après un examen at- 
tentif. — En y regardant de plus près , on remarque que la 
peau des cétacés est sans écailles, souvent même parsemée 
de quelques poils gros et roides. Les nageoires sont char- 
nues; leur charpente est formée d'os articulés comme ceux 
des pieds et des mains de mammifères terrestres, et se 
rattachant par un cubitus et un radius soudés ensemble à 
un humérus très-court , il est vrai , mais néanmoins dis- 
tinct. On retrouve en outre dans leur squelette toutes les 
pièces principales du squelette des grands animaux ter- 
restres. Les membres postérieurs seuls manquent, et Ion 
n'aperçoit que des vestiges du bassin. 

Si l'on pénètre plus profondément dans l'examen de leur 
organisme , on voit les liens qui rattachent les cétacés aux 
quadrupèdes supérieurs se multiplier et devenir de plus 
en plus manifestes. Leur sang est rouge et chaud, et de 
deux espèces : artériel et veineux ; leur respiration s'ef- 
fectue à l'aide de poumons par l'absorption directe de 
l'air; leurs systèmes circulatoire, nerveux et digestif sont 
aussi complets que chez les carnassiers et les herbivores 



330 LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 

qui nous sont familiers. Enfin, ils sont tons vivipares; les 
femelles allaitent leurs petits, et un observateur, qui a plu- 
sieurs fois goûté du lait de baleine, affirme qu'il ne diffère 
pas sensiblement de celui de la vache. 

L'ordre des cétacés renferme les animaux les plus 
grands, non -seulement parmi les habitants de la mer, 
mais parmi tous les êtres actuellement existants. La ba- 
leine franche peut atteindre jusqu'à vingt-trois mètres de 
longueur; mais on en a rarement rencontré qui eussent 
plus de vingt mètres. Cette dernière dimension est déjà 
colossale; elle suppose un poids d'environ 70,000 kilo- 
grammes, et une baleine de cette longueur n'a pas moins 
de douze à treize mètres de circonférence , mesurée un peu 
en arrière des nageoires pectorales. Celles-ci sont longues 
de deux et demi à trois mètres; la caudale, qui est à peu 
j)rès triangulaire, a une largeur de six à sept mètres. On 
attribue à quelques espèces de balemoprcrcs des dimensions 
encore plus gigantesques. Ainsi on dit que la jubarte 
dépasse (pielquefois vingt-sept mètres; et les deux espèces 
(pii habitent les parages des îles Aléoutiennes , le culammak 
et l'umgullik de Pallas atteindraiéîit, au dire de quelques 
auteurs, la longueur prodigieuse de cinquante-six mètres. 
Le cachalot est à peu près de la taille de la baleine franche; 
cependant on en a, dit-on, rencontré qui, comme la ju- 
barte, mesuraient vingt- six et vingt- sept mètres de lon- 
gueur. 

Les cétacés sont répandus à peu près dans toutes les 
parties de l'Océan; mais parmi les cinquante espèces en- 
viron qui composent cet ordre, quelques-unes ont des 
habitats assez restreints. Les herbivores (lamantins^ du- 
gongs, stellères), qui vivent de fucus, se tiennent dans les 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



331 



parties peu pioroiules et favorables à la végétation sous- 
marine, principalement près des îles et dans les détroits 
(pi'elles forment entre elles. Ainsi les stellères se trouvent 
parmi les îles Aléoutiennes, et les dugongs parmi les Mo- 
luques; mais les lamantins habitent les uns les côtes de 
r Afrique, les autres celles de T Amérique. « Les mêmes 





I Le Narval. 



'2 La Baleinoptèro. 



raisons ne peuvent être applicables aux souflleurs, (pii 
vivent dans les grandes mers; cependant ils ont des de- 
meures circonscrites, dont l'étendue paraît proportionnée 
à la grandeur et à la puissance de chaque espèce. Les souf- 
fleurs ttuviatiles ne s'avancent pas dans la mer; la baleine 
franche est confinée dans les mers boréales, comme la 
baleine du cap dans l'hémisphère austral; les rorquals 
semblent habiter des mers circonscrites; le cachalot seul 



332 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

se trouverait indislinctement dans toutes les mers, s'il 
n'existe réellement qu'une seule espèce de ce genre. Les 
dauphins et les groupes qui en sont voisins ont chacun un 
habitat distinct, soit dans l'Atlantique, au nord ou au sud, 
soit dans la Méditerranée, dans le grand Océan, ou dans 
les mers qui baignent l'Amérique, ou rOcéanie, etc. ' » 

On a partagé les cétacés en deux sous-ordres : le pre- 
mier comprend ceux qui se rapprochent le plus des am- 
phibies. Ce sont les cétacés herbivores de Frédéric Cuvier, 
ou les Siréniens des naturalistes contemporains. Le .second 
est formé des mammifères pisciformes que Cuvier appelait 
les cétacés ordinaires, et qu'on appelle aussi cétacés souf- 
fleurs, à cause de l'appareil singulier dont ils sont pourvus 
et qui leur permet de prendre leur nourriture au sein de 
l'eau , sans avaler en même temps le liquide qu'ils sont forcés 
d'engloutir. Ce liquide passe au travers des narines au 
moyen d'une disposition particulière du voile du palais, 
et s'amasse dans un sac placé à l'orifice extérieur de la 
cavité nasale. De là, comprimée par des muscles puis- 
sants, l'eau est expulsée avec violence par un ou deux 
conduits (selon l'espèce) percés à la partie supérieure 
de la tête. C'est ainsi que les souffleurs produisent ces jets 
d'eau qui de loin signalent leur présence aux navigateurs. 
L'évent existe aussi chez les herbivores; seulement il se 
trouve à l'extrémité antérieure ou à la partie moyenne supé- 
rieure du muffle. Placés, comme on le voit, bien au-dessus 
des poissons par leur organisation complexe, qui corres- 
pond à une activité vitale et à une sensibilité incompara- 
blement supérieures, les cétacés ne s'en distinguent pas 

• D'' Chenu. Encyclopédie dlii^toirc nalinclle. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 333 

moins par le développement de leur intelligence. Un pro- 
fond instinct de sociabilité semble être un des traits carac- 
téristiques de leur nature, et cet instinct se manifeste, dans 
quelques espèces, par la puissante et réciproque affection 
des mères et de leurs petits. Le même attachement existe 
entre les mâles et les femelles, et, comme le sentiment ma- 
ternel, revêt un caractère touchant, puisqu'il remporte 
presque toujours sur Tinstinct qui prime tous les autres 
chez la plupart des animaux — et trop souvent chez 
rhomme même : — T instinct de conservation. 

Les mœurs des cétacés diffèrent, du reste, beaucoup, 
selon les groupes. Celles des cétacés herbivores sont très- 
douces, et l'instinct de la famille est aussi chez eux très- 
développé. On en peut dire autant de la gigantesque ba- 
leine, qui, malgré son apparence formidable, est un animal 
très-inoffensif et ordinairement très-craintif, prêt à fuir 
devant toute apparence de danger. Un coui'age intrépide 
s'allume dans ce colosse lorsqu'il voit un des siens attaqué 
ou blessé; mais c'est seulement pour le soustraire au dan- 
ger, pour s'exposer à sa place aux coups qu'on veut lui 
porter, et, s'il meurt, pour mourir avec lui, que la pauvre 
bête ne le quitte point. Sans armes, elle ne peut autre- 
ment le défendre et ne l'essaie même pas : l'instinct de la 
lutte, du combat semble lui manquer totalement. Les ba- 
leines, comme les lamantins et les dugongs, vivent en fa- 
mille plutôt qu'en troupes. Leur nourriture est exclusive- 
ment animale. Elles mangent des poissons, des vers, des 
mollusques, de petits animaux articulés qui s'engloutissent 
en immense quantité dans leur énorme gueule, et, après 
les avoir fait entrer dans leur gosier, elles rejettent par 
leurs évents l'eau qu'elles ont avalée. On sait que les dents 



334 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



sont remplacées , chez ces cétacés, par de longues et minces 
lames d'une matière fibreuse et cornée extrêmement flexi- 
bles, effilées à leur bord et implantées dans la mâchoire 
supérieure , et qui remplissent l'office d'un crible pour re- 







La lialeine IVaiicht 



tenir dans la gueule de l'animal les petits animaux dont 
il fait sa nourriture. Ces lames, longues d'environ trois 
mètres, sont au nombre de sept à huit cents. Les natu- 
ralistes les appellent fanons; mais elles sont connues vul- 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



335 



gairement sous le nom de baleines, et employées dans 
riiulustrie à divers usages, en raison de leur flexibilité et 
de leur ténacité. 

Des organes et des appétits différents correspondent , 
chez les autres cétacés pisciformes, à des mœurs plus sau- 




Le Cachalot. 



vages et à des instincts féroces. Les dents du cachalot, 
nulles ou riidimentaires à la mâchoire supérieure, sont 
longues et fortes à la mâchoire inférieure, et, lorsque la 
gueule de l'animal est fermée, elles s'emboîtent dans les 
cavités osseuses qui bordent le palais. Un tel arsenal in- 
dique un animal cai'nassier, et en elTet le cachalot n'est pas 



33G LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

moins que le requin lui-même le fléau des mers qu'il ha- 
bite. Il fait, dit on, la guerre à son vorace concurrent, et, 
non content de dévorer des poissons, attaque aussi les 
cétacés plus faibles que lui , notamment la baleine. On 
assure même qu'il éventre les femelles pleines pour dé- 
vorer leur petit. Enfin un observateur digne de foi, Beale, 
dit avoir vu des cachalots se battre entre eux avec fureur, 
en cherchant à se saisir par la mâchoire inférieure. Ces 
animaux parcourent ordinairement les mers en troupes 
noml)reuses. Beale en a rencontré qui se composaient de 
deux à trois cents individus. On dit que ces troupes re- 
connaissaient pour chef un mâle qui nage en avant, et 
donne le signal du combat ou de la fuite en poussant une 
sorte de mugissement comparable au son d'une grosse 
cloche. D'après le même auteur, un cachalot peut de- 
meurer sous l'eau sans respirer pendant plus d'une heure 
et quart, et faire de quinze à seize kilomètres à l'heure. 
Lorsqu'il nage le plus vite, il élève et abaisse rapidement 
son immense queue; le corps, suivant ce mouvement, se 
découvre et se plonge alternativement dans la mer. A 
chaque impulsion , il s'élève ainsi de huit à neuf mètres 
hors de l'eau, et parfois même il se montre tout entier au- 
dessus des flots. On rencontre des cachalots dans toutes 
les mers, bien qu'ils soient surtout communs dans les mers 
australes. On en a pris jusque dans l'Adriatique. 

Les delphinidés se rapprochent des cachalots par leurs 
appétits carnassiers, mais ils n'atteignent pas les propor- 
tions de ces gigantesques cétacés. Les plus grands ne dé- 
passent pas huit mètres de longueur. Dans cette famille 
sont compris, outre les dauphins proprements dits, les 
marsouins, qu'on rencontre en troupes nombreuses sur les 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 



337 



côtes de rAllaiitique. Quelques espèces lial)ilenL de prél'e- 
rence les mers polaires : tels sont Vépaulard ou dauphin 
gladiateur, ainsi nommé à cause de sa nageoire dorsale, 
haute de plus d'un mètre, pointue et recourbée en arrière; 
— et le narval ou nionodon , remarquable par la longue 
dent implantée dans sa maciioire supérieure et dirigée en 
avant, suisanl Taxe de son corps. A côté de cette défense 




1 Le Marsouin. 2 Le Dauphin vulgaire. 

et dans le môme os maxillaire, il s'en trouve une autre 
semblable, mais toujours moins développée, et, le plus 
ordinairement, à peine apparente, en sorte que l'animal 
qui, théoriqueinrnt , aurait deux défenses parallèles, n'en 
possède réellement qu'une seule : celle du côté gauche. 
Cette dent, dont la matière est pareille à celle de l'ivoire 
et susceptible des mêmes usages, est moins pour l'animal 
une arme de combat qu'un instrument de travail. (.< Elle 
sert à cette espèce, qui est par excellence le cétacé des 



338 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

mers polaires, disent MM. Paul Gervais et van Beneden, 
à percer la glace de manière à pouvoir arriver jusqu'à la 
surface pour y respirer ; et comme les narvals vivent en 
troupes, ce sont les mâles adultes qui sont spécialement 
chargés de ce soin '. » 

On sait de qiielle réputation d'intelligence et de philan- 
thropie jouissaient dans l'antiquité les dauphins, et com- 
bien de traits de sagacité, d'amabilité, de dévouement les 
auteurs anciens ont racontés, en les attribuant à ces ani- 
maux. IMalheureusement , les observateurs modernes n'ont 
jamais rien vu qui pût justifier ces histoires merveilleuses, 
et l'on cherche en vain parmi les habitants de l'Océan 
une espèce qui réponde au signalement des dauphins 
classiques. Les cétacés qu'on désigne aujourd'hui sous ce 
nom sont, au contraire, d'après Frédéric Cuvier, les plus 
carnassiers, et, proportionnellement à leur taille, les plus 
cruels de l'ordre des cétacés. — « Les dauphins actuels, dit 
d'autre part M. Boitard, sont des animaux stupides, bru- 
taux, voraces, n'ayant d'intelligence que juste ce qu'il en 
faut pour dévorer leur proie et reproduire leur espèce. 
Toutefois, en étudiant les véritables mœurs de ces cétacés, 
peut-être arriverons- nous à deviner l'origine de ces contes 
puérils. Lorsqu'un navire est à la voile , il est constamment 
escorté par des troupes de poissons, attirés par les débris 
de cuisine , les balayures et les vidanges qui leur fournissent 
une nourriture abondante. Les dauphins , attirés à leur tour 
par ces légions de poissons dont ils ont l'habitude de faire 
leur nourriture, se rassemblent autour des navires et les 
suivent pour avoir continuellement une proie à leur portée; 

1 Zoologie médicale, t. L 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 339 

et en cela ils sonl imités par les requins. Des matelots au- 
ront i^emarcuu'' que ces derniers alla(iiiaient et dévoraient 
les hommes qui tombaient à la mer, tandis que les dau- 
phins ne leur faisaient aucun mal. Et, au lieu d'attribuer 
sinqjlement ce fait à une dillerence d'organisation, ils l'au- 
ront mis sur le compte d'une prétendue amitié (juc le dau- 
phin aurait pour l'homme. » Il est vrai que, parmi les au- 
teurs des récits merveilleux dont j'ai parlé, il en est un 
(Pausanias) qui affirme, avec l'accent de la vérité, a\oir 
été témoin du fait étonnant qu'il rapporte. « J'ai vu moi- 
même, dit-il, à Proséléné, un dauphin qui, blessé par des 
pécheurs et guéri par un enfant, lui témoignait sa recon- 
naissance; je l'ai vu venir à la voix de l'enfant, et, quand 
celui-ci le désirait, lui servir de monture pour aller où il 
voulait. )) Il est évident que, si ce fait est vrai, il se rapporte 
à un animal autre que le dauphin, probablement à un 
phoque. « Si Pausanias, dit Boitard, a pris un phoque 
pour un dauphin, son histoire s'explique parfaitement, 
et peut être vraie de tout point. » Elle serait possible 
aussi, s'il s'agissait d'un cétacé herbivore, tel que le 
lamantin ou le dugong. En effet, ces animaux sont de 
beaucoup les plus intelligents des cétacés, dont quelques 
naturalistes les ont, du reste, séparés, pour en former 
un ordre à part, voisin des phoques, avec lesquels ils ont 
plus d'un point de ressemblance. 

Le nom de Siréniens qui leur a été donné raj)j)ell(» ces 
êtres fabuleux, moitié hommes ou femmes, moitié pois- 
sons, dont il est si souvent parlé dans la mythologie. En 
effet, un grand nombre de naturalistes ont cru ivconnaître 
dans les lamantins et les dugougs les triions, les sirènes, 
les néréides, mis en scène parles poëmes grecs et latins. 



340 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



Mais il faut pour cela, ce semble, un bien vif désir de 
trouver qiiatid même une réalité au fond de toutes les créa- 
tions enfantées par Fimagination humaine; et en tout cas 
on doit rendre aux poètes cette justice, que si tels étaient 
en effet les types primitifs de leurs divinités amphibies, — 
types qu'ils n'avaient sans doute jamais vus, — ils ont eu 
du moins le bon goût de les embellir et de les idéaliser de 
façon à les rendre tout à fait méconnaissables. Il y a loin 




1 Le Dugong des Indes. 2 Le Lamantin. 



de ces belles femmes aux blonds cheveux flottants, aux 
yeux glauques, à la voix si harmonieuse qu'elle exerçait 
sur les plus fermes un charme irrésistible, aux très-laides 
créatures qu'on a bien voulu appeler Siréniens, et qui , au 
surplus, habitent bien loin des parages oii la fable place 
les sirènes. 

Des trois genres qui composent le sous-ordre des cé- 
tacés herbivores, le premier, celui des lamantins, habite 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 341 

les côtes du Sénégal ou celles de l'Amérique méridionale; 
le second, celui des dugongs, ne se trouve (jue dans 
rarcl]i[)el Indien; le troisième enfin, celui des stellères, 
est confiné dans les baies de la côte nord de l'Amérique, 
aux environs des îles Kuridcs et Aléoutiennes, et dans la 
mer qui iîaigne la presqu'île du Kamstchatka. 

Les lamantins et les dugongs ont le corps allongé en 
forme d'outre, la peau revêtue de poils rares et roides, la 
(jueue ovale ou triangulaire, point de nageoire dorsale, les 
nageoires latérales pourvues de rudiments d'ongles, le 
cou court et gros, la tête petite, terminée par un museau 
ou mufïle court, garni de moustaches. Ils vivent en troupes 
composées d'un assez grand nombre de familles, et les 
femelles ont pour leurs petits un si vif attachement, que les 
nègres des îles de l'archipel Indien, frappés de cette parti- 
cularité chez le dugong, ont donné à la femelle de cet 
animal le nom significatif de marna di Veau. 

On assure que les lamantins peuvent acquérir uae lon- 
gueur de plus de six mètres et un poids de 3,500 à 4,000 
kilogrammes; mais ceux qu'on prend communément ont 
en moyenne cinq mètres. Leur chair est excellente; on l'a 
comparée à celle du bœuf et du veau , qu'elle égale au 
moins en qualité. Les naturels de l'Amérique méridionale 
font périodiquement de grandes chasses aux lamantins, 
quand ces animaux , à l'époque des basses eaux , descendent 
les grands fleuves pour regagner la mer. Dans tous les pays 
habités par la race malaise, la chair du dugong est telle- 
ment estimée qu'on la réserve pour la table des princes, 
et l'on fait à ce cétacé une guerre d'extermination (pii tend 
à le faire disparaître. 

Les stellères sont peu connus. Tout ce qu'on en sait est 



342 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

dii au naturaliste Steller, dont Cuvier leur a donné le nom. 
On les appelle vulgairement veaux ou bœufs marins, vaches 
marines, bien qu'ils n'aient aucune ressemblance avec ces 
ruminants, si ce n'est par leurs habitudes herbivores, leur 
naturel inolTensif et la saveur agréable de leur chair. Les 
habitants du Kamtschatka leur font la chasse pour leur 
chair dont ils sont très-friands, pour leur graisse solide et 
de bon goût, comme celle du porc, et pour leur cuir épais 
et propre à divers usages. 



ciiAPiïRE xni 



LES riloQUES 



Des cétacés herbivores aux pho([ues la transition est 
presque insensible. Les premiers ne peuvent que nager : à 
terre ils ne savent point se mouvoir. Les seconds, excellents 
nageurs aussi, viennent spontanément sur le rivage ou 
sur les glaçons, — car beaucoup habitent les mers gla- 
ciales; — c'est là qu'ils dorment, c'est là que la femelle 
met bas et allaite ses petits. Les cétacés n'ont que deux 
nageoires pectorales; les pieds postérieurs manquent. Les 
phoques ont leurs quatre membres ; seulement ceux de 
derrière sont enveloppés dans la peau jusqu'au talon , et 
souvent réunis ensemble et avec la queue, de manière à 
former avec celle-ci comme une large et forte nageoire 
caudale. Les pattes de devant sont courtes, avec les doigts 



LES xMYSTÈRES DE L'OCÉAN. 343 

enveloppés aussi dans la peau, cpii cependant laisse passer 
les ongles et saillii' les j)lialanges. Ainsi empêtrés avec 
leurs pieds -nageoires, les phoques rampent à terre ou 
plutôt marchent par soubresauts, lourdement, lentement, 
et sans jamais s'éloigner heaueoup de Teau; mais enfin 
ils marchent. Les autres particularités de leur organisation 
les rapprochent tellement des animaux terrestres, que les 
naturalistes les ont rangés parmi les carnassiers, dont ils 
ne sont pas les moins intéressants, sous le nom de car- 
nassiers amphibies. 

Ce mot amphibies, qui signifie à double vie, ne donne 
pas une idée juste de leur nature. Pris dans son sens ri- 
goureux, il ferait croire que ces animaux sont organisés 
de manière à vivre indilleremment sur terre et dans l'eau , 
à respirer l'air soit directement, comme les autres mammi- 
fères et comme Thomme, soit indirectement, comme les 
poissons. Nous savons qu'il n'en est rien; que si les 
phoques ont réellement la faculté de demeurer sous l'eau 
pendant quelques minutes, ils ne pourraient y rester 
longtemps sans être asphyxiés, noyés, tout comme le 
serait un chien ou un canard; qu'en un mot ils ne sont 
amphibies que parleurs mœurs, et que si la mer est leur 
élément nouri'icier, il leur faut toujours, après qu'ils y 
ont cherché leur proie, revenir à l'air pour respirer, et 
sur le sol ferme pour se reposer. 

On n'a pas manqué de dire des phoques, comme des la- 
mantins et des dugongs, — et peut-être avec plus de vrai- 
semblance, — (pi'ils avaient donné lieu dans l'antiquité et 
dans le moyen âge aux fal)les qui représentaient certains 
parages comme habités par des êtres bizarres, moitié 
honnnes ou femmes, moitié poissons, ou hantés par les 



344 LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 

ombres des malheureux naufragés. Le fait est que la 
croyance aux hommes marins, croyance dont Torigine se 
perd dans la nuit des temps, s'est conservée jusqu'à nos 
jours; et cela, non-seulement parmi les pêcheurs ignorants 
et superstitieux, mais même parmi des gens fort éclairés, 
à qui leur goût pour le merveilleux a fait prendre au sé- 
rieux les contes débités à ce sujet, comme d'autres ont 
pris au sérieux le poulpe géant et le grand serpent de mer. 

Au moyen âge, la croyance aux hommes marins repo- 
sait sur quelques faits, évidemment dénaturés par ceux qui 
les rapportaient, les tenant d'autres personnes, qui les te- 
naient de témoins oculaires, lesquels, soit illusion et naï- 
veté, soit désir d'imposer par leurs récits, avaient eux- 
mêmes orné d'accessoires extraordinaires quelque animal 
amphibie, n'ayant en réalité qu'une ressemblance très-éloi- 
gnée et très-grossière avec un être humain. On explicpie 
aisément de cette façon que les phoques aient donné lieu 
aux fables dont il s'agit, et dont je citerai seulement un 
exemple emprunté à Rondelet, qui écrivait vers le milieu 
du xvi" siècle. 

« De notre temps, dit cet auteur, on a pris en Norwége 
un monstre de mer après une grande tourmente, lequel 
tous ceux qui le virent incontinent lui donnèrent le nom 
de Moine y car il avoit la face d'homme, rustique et mi- 
gracieuse, la tête rasée et lisse;, sur les épaules, comme 
un capuchon de moine, dont les deux ailerons au lieu de 
bras; le bout du corps fuiissoit en une queue large. Le 
portrait sur lequel j'ai fait le présent m'a été donné par 
très-illustre dame Marguerite de Valois, reine de Navarre, 
lecpiel elle avoit eu d'un gentilhomme qui en portoit un 
semblable à l'empereur Charles- Quint, qui étoit alors 



LES MYSTERKS DE LOCÉAN. 



345 



en Espagne. Le gentilhomme disoit avoii' mi ee monstre 
comme son portrait le portoit, en Norwége, jeté par les 
flots et la tempête de mer sur la plage, au lieu iiomnH' 
Dièze, près d'une ville nommée Danelopoek. J'ai vu un 
pareil j)ortraità Rome, ne difTéranl (mi rien du mien. Entre 




Le Phoque- moine. 

les bêtes marines, Pline tait mention de l'homme marin et 
du triton comme choses non feintes. Pausanias aussi fait 
mention du triton. .J'ai vu un portrait d'un autre monstre 
marin , à Rome, où il avoit été envoyé avec lettres par les- 
(pielles on assuroit pour certain que Tan 1531 on avoit vu 
ce monstre en habit irévêquc, comme est le portrait, puis 



346 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



en Pologne > et porté au roi dudit pays, faisant certains 
signes pour montrer qn'il avoit grand désir de retourner 
à la mer, où, étant amené, se jeta incontinent dedans. » 

Après qu'on eut reconnu que les piioques n'étaient rien 
moins que des êtres humains, on ne laissa pas de vouloir 




Le riioqiu' à capuchon. 

les assimiler à toutes sortes d'animaux terrestres. De là les 
dénominations de veau marin, de vache marine, de cheval 
marin , et aussi de chien et de lion marins, sous lesquelles 
on les désigne communément, et qui ne leur conviennent 
en aucune façon. Les premières notamment se justifient 
d'autant moins que, comme on l'a ^u ci-dessus, ces am- 
phibies sont tous camassiers, ou, si l'on aime mieux, 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



347 



piscivores, et ne s'accoinmodcnl niilleiiUMil d'une nourri- 
lure végétale. Toutefois, ils se rapprochent de nos animaux 
domestiques par le de\eloppemcnt de leurs instincts et de 
leur intelligence, et [)ar leur naturel doux et sociable. 
Aussi un savant très-illustre a-t-il pi'oj)osé récemment de 




Le Lion niiuiii 



les acclimater sur nos côtes et de les réduire en domesti- 
cité, ce qui serait prohahlement facile, et en tout cas })lus 
profitable que de les détruire aveuglément comme on Ta 
fait jusqu'à présent. Car, outre que leur chair est assez 
bonne à manger, leur i)eau et leur graisse constituent des 
produits dont l'industrie tire un parti très-avantageux, 
et qui, au train dont on y va, ne tarderont [)as à devenir 
d'une extrême rareté. 



348 LES MYSTÈRES DE L'OCEAN, 

(( Les phoques, dit le docteur Chenu, vivent en grandes 
tron})cs dans presque toutes les mers du globe; cependant 
il paraît que la plupart de leurs espèces varient, selon 
qu'elles appartiennent au voisinage de l'un ou de l'autre 
pôle; car il esta remarquer qu'ils préfèrent les pays froids 
ou tempérés aux climats chauds de la zone torride. C'est en 
général à travers les écueils et les récifs qui bordent toutes 
les mers, et jusque sur les glaces des pôles, qu'il faut aller 
chercher les grandes espèces... Ils sont très-bons nageurs, 
(pioi(|ue les cétacés les surpassent encore sous ce rapport. 
Un fait des plus singuliers, mais qui semble établi d'une 
manière certaine, c'est que ces animaux ont l'habitude 
constante, quand ils vont à l'eau, de se lester comme on 
fait d'un navire, en avalant une certaine quantité de cail- 
loux, qu'ils rejettent lorsqu'ils retournent sur le rivage. 
Les uns recherchent les plages sablonneuses et abritées; 
d'autres, les rochers exposés à l'action des eaux, et il en 
est qui se trouvent dans les touffes épaisses d'herbes (jui 
croissent sur les rivages. A terre, les phoques ne mangent 
pas; aussi, s'ils y restent quelque temps, maigrissent- ils 
beaucoup. En captivité, pour dévorer la nourriture (|u'on 
leur donne, ils la plongent habituellement dans l'eau, et 
ils ne se déterminent à manger à sec que lorsqu'ils y ont 
été habitués dès leur première jeunesse, ou qu'ils y sont 
poussés par une faim extrême. 

« En liberté, dans la mer, les plioques passent presqiie 
toute la journée à nager et à chercher leur proie, qui con- 
siste pricipalement en poissons, mollusques et crustacés. 
Ils dévorent aussi des oiseaux marins, lorsqu'ils peuvent 
les attraper. 

K Dans un de ses voyages, le naturaliste Lesson vit un 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



349 



plioque, qui nageait très-près de la corvette, se saisir (rnnc 
sterne qui volait au-dessus de l'eau en compagnie d'un 
très- grand nond)re de mouettes. Ces oiseaux rasaient la 
mer, et se précipitaient les uns sur les autres pour prendre 
les débris des poissons dévorés par le phoque; celui-ci, 
sortant vivement la tête de l'eau, s'etTorçait chacpie fois 




Lp Phoque marbré. 



de happer un des oiseaux, et il y parvint sous les yeux 
des voyageurs. » 

Buiron, dans son Histoire nalurcUe , a donné sur les 
mœurs des phoques des détails qui ont été confirmés pres- 
que de tous points par les observations ultérieures des 
naturalistes et des voyageurs. 

(( Les [)hoques, dit-il, vivent en société, ou du moins 



350 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

en grand nom])re dans les mêmes lieux. Leur climat na- 
turel est le Nord, quoiqu'ils puissent \ivre aussi dans les 
zones tempérées et même dans les climats chauds, car on 
en trouve quelques-uns sur presque tous les rivages de 
l'Europe, et jusque dans la Méditerranée. On en rencontre 
aussi dans les mers méridionales de l'Afrique et de l'Amé- 
rique; mais ils sont infiniment plus communs, plus nom- 
breux dans les mers septentrionales, et on les retrouve en 
aussi grande quantité dans celles qui sont voisines de 
l'autre pôle; au détroit de Magellan, à l'ile Juan Fer- 
nandez , etc. 

(( Les femelles mettent bas en hiver. Elles font leurs 
petits à terre, sur un banc de sable, sur un rocher ou dans 
une petite île, et à quelque distance du continent. Elles les 
allaitent pendant douze ou quinze jours dans l'endroit où 
ils sont nés, après quoi la mère emmène ses petits avec 
elle à la mer, où elle leur apprend à nager et à cberclier à 
vivre; elle les prend sur son dos lorsqu'ils sont fatigués. 
Comme chaque portée n'est que de deux ou trois petits, 
ses soins ne sont pas fort partagés, et leur éducation est 
bientôt achevée. D'ailleurs ces animaux ont naturellement 
assez d'intelligence et beaucoup de sentiment; ils s'enten- 
dent, ils s'entr'aident et se secourent mutuellement; les 
petits l'econnaissent leur mère au milieu d'une troupe nom- 
breuse; ils entendent sa voix, et, dès qu'elle les appelle, 
ils arrivent à elle sans se tromper 

« On a remarqué que le feu des éclairs et le bruit du ton- 
nerre, loin d'épouvanter les phoques, semble les récréer. 
Ils sortent de l'eau dans la tempête, ils quittent même 
leurs glaçons pour éviter le choc des vagues, et ils vont à 
terre s'amuser de l'orage et recevoir la pluie, qui les réjouit 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



354 



beaucoup... Ils ont une ([iianlité |)i'0(liu;ieuse de sang, et, 
comme ils ont aussi une grande surcharge de graisse, ils 
sont, [)ar cette raison, d'une nature lourde et pesante. Ils 
dorment beaucoup, et d'un sommeil profond. Ils aiment à 
dormir au soleil sur les glaçons, sur des rochers, où Ton 
peut les approcher : c'est la manière la plus ordinaire de 




Le Phoque à trompe. 

les prendre. On les tire rarement avec des armes à feu, 
parce qu'ils ne meurent pas de suite, même d'une l)alle 
dans la tête; ils se jettent à la mer, et sont perdus pour le 
chasseur; mais, comme on peut les approcher de près lors- 
qu'ils sont endormis, ou môme quand ils sont éloignés do 
l'eau, parce (ju'ils ne peuvent fuir (pie très-lentement, on 
les assomme à coups de bAton et de perche. » 



352 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

Ajoutons à ces particularités celles qu'un savant voya- 
geur a fait connaître, et qui achèvent de prouver que ces 
carnassiers amphibies sont un des groupes d'animaux les 
plus curieux à étudier. 

« Le quartier de rocher mousseux sur lequel un phoque 
a l'habitude de se reposer avec sa famille devient sa pro- 
priété relativement aux autres individus de son espèce qui 
lui sont étrangers. Quoique ces animaux vivent en grands 
troupeaux dans la mer, qu'ils se protègent, se défendent 
vraiment les uns les autres, une fois sortis de leur élément 
favori, ils se regardent, sur leur rocher, comme dans un 
domicile sacré, où nul camarade n'a le droit de venir trou- 
bler leur tranquillité domestique. Si l'un d'eux s'approche 
de ce foyer de la famille, le chef, ou, si l'on veut, le 
père, se prépare à repousser parla force ce qu'il regarde 
comme une agression étrangère , et il s'ensuit toujours 
un combat terrible, qui ne finit que par la mort du 
jiropriétaire du rocher, ou par la retraite forcée de l'in- 
discret étranger. Jamais une famille ne s'empare d'un es- 
pace plus grand qu'il ne lui est nécessaire, et elle vit en 
])ai.\ avec les familles voisines, pourvu qu'un intervalle 
de quaranfe à cinquante pas les sépare. Quand la néces- 
sité les y oblige, ils habitent encore^ sans querelle, à 
des distances beaucoup plus rapprochées; trois ou quatre 
familles se partagent une roche, une caverne, ou même un 
glaçon ; mais chacun vit à la place qui lui est échue en 
partage, s'y enferme, pour ainsi dire, sans jamais aller se 
mêler aux individus d'une autre famille. » 

On a divisé de nos jours la tribu des phoques ou pho- 
cidés en deux sous- tribus : celle des phoques proprement 
ciils, qui n'ont pas d'oreilles externes, mais seulement un 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



353 



trou aiidilif à lliMir de tète, et celle des otaries, dont les 
oreilles sont munies d'une conque plus ou moins sailkuite. 
Chacune de ces deux divisions comprend plusieurs genres, 
subdivisés en un grand nombre d'espèces. 




Otarie. 



On a formé une hiini à part des morses, auxquels on a 
jugé à propos de donner le nom fort peu euphonique de 
fricJiechidés, qui se traduirait simplement, en français vul- 
gaire, j)ar le mot relus, et dont on comprend didicilemenl 

23 



354 LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 

la portée, puisque les morses ne sont ni plus ni moins 
velus que certains phoques proprement dits. Ils ne dif- 
fèrent pas non plus sensiblement de ceux-ci par leurs 
mœurs, et ne s'en distinguent d'une manière sensible que 
par leur système dentaire, et notamment par les deux 
grandes défenses, dirigées de haut en bas, dont est armée 
leur mâchoire supérieure. Ces dents fournissent un ivoire 
très-recherché dans le commerce. 

Les morses sont de très -grande taille, et d'une force 
redoutable. Avant de connaître les hommes, ils ne crai- 
gnaient d'autres ennemis que les ours blancs , et l'on 
raconte qu'ils s'approchèrent sans défiance des premiers 
vaisseaux qui parurent dans les mers du Nord. Mais la 
guerre d'extermination que les pêcheurs leur ont déclarée 
les a refoulés parmi les glaces du pôle, et ils sont devenus 
plus farouches et plus agressifs que les phoques propre- 
ment dits. L'instinct social, celui de la défense mutuelle 
et celui de la famille sont, chez eux, plus puissants peut- 
être que chez ces derniers, et ils combattent les uns pour 
les autres avec un courage et un acharnement que leur 
force et les armes terribles dont ils sont pourvus rendent 
souvent funestes aux chasseurs. 

« Le morse, dit M, X. Marmier, est une bête lourde, in- 
forme, de douze à quinze pieds de longueur et de huit à 
dix de circonférence. Sa peau épaisse est recouverte de 
poils, et sous cette peau s'étend une forte enveloppe de 
graisse, qui préserve les morses des rigueurs de l'hiver. 
Souvent les morses gisent en grand nombre le long des 
bancs de glace. Ils sont là immobiles et entassés pêle- 
mêle l'un sur l'autre. Mais l'un d'eux, pendant leur repos, 
fait l'ofTice de sentinelle. A la moindre apparence de péril, 



LES MYSTÈRES DE L'UGÉAN. 



355 



il se précipite clans les vagues. Tous les autres essaient 
aussitôt de le suivre; mais dans ce moment critirpie la len- 
tenr de leurs mouvements produit parfois des scènes assez 
grotesques. Dans Tétat de confusion où ils sont couchés, 
ils ont peine à se dégager des masses de chair pesantes 




l.e Morse. 



qui les serrent de tous côtés. Les uns roulent maladroite- 
ment dans l'eau; les autres s'avancent péniblement sur la 
glace. La pesanteur de leur corps et l'énorme disproportion 
de leurs membres leur rendent tout mouvement sur la 
glace très-difficile... Mais lorsque ces pesants cl informes 
animaux sont dans l'eau, ils reprennent toute leur vigueur, 



350 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

et s'ils sont attaqués, ils se défendent avec un étonnant 
courage. 

(( Quelquefois ils engagent eux-mêmes la lutte : ils s'é- 
lancent sur les embarcations des pêcheurs, en saisissent 
les bords avec leurs longues dents pareilles à des crochets, 
et les tirent à eux avec fureur. Quelquefois ils se glissent 
sous la chaloupe et s'elTorcent de la faire chavirer. Leur 
peau dure, rocailleuse, résiste aux coups de pique et de 
lance, et ce n'est pas sans peine et sans danger que les 
pauvres pêcheurs se délivrent de ces redoutables adver- 
saires. Dans ces batailles acharnées, les morses sont ordi- 
nairement conduits par un chef que l'on reconnaît facile- 
ment à sa grande taille, à son ardeur impétueuse. Si les 
pêchevu's parviennent à tuer ce chef de bande, à l'instant 
même tous ses compagnons renoncent à la lutte, se réu- 
nissent autour de lui, le soutiennent, à l'aide de leurs 
dents, à la surface de l'eau, et l'entraînent en toute hâte 
loin des embarcations agressives et loin du péril. Mais 
ce qu'il y a de plus dramatique et de plus touchant à 
voir, c'est lorsque les morses combattent pour la sécurité 
de leurs petits. Ordinairement ils essaient de les déposer 
sur un banc de glace pour lutter ensuite plus librement. 
S'ils n'ont pas le temps de les mettre ainsi en sûreté , 
ils les prennent sous leurs pattes, les serrent contre 
leur poitrine, et se jettent avec une audace désespérée 
contre les pêcheurs et contre les chaloupes. Les jeunes 
morses montrent le même dévouement et la même intré- 
pidité quand leurs parents sont en péril. On en a vu qui, 
ayant été déposés à l'écart, s'échappaient hardiment de 
l'asile que leur avait choisi une tendresse inquiète, pour 
prendre part à la lutte dans laquelle était engagée leur 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 357 

mère, la soutenir dans ses elïbrls el partager ses périls. 
Les douces lois de la nature se retrouvent partout : dans 
les déserts brûlants de l'Afrique comme dans les ondes 
glaciales du Nord, dans l'instinct d'nn monstre sauvage 
comme dans les doux soupirs de l'oiseau des prés. » 



CHAPITRE XIV 



LES THALASSITES 



Le lecteur a fait connaissance, au chapitre des Fossiles, 
avec ces gigantesques et terribles animaux, moitié pois- 
sons, moitié crocodiles, qui désolaient les mers primitives. 
Les révolutions de la surface du globe ont anéanti ces 
monstres, et la classe des reptiles n'est plus représentée 
aujourd'hui , dans le monde marin , que par quelques es- 
pèces de grande taille, mais de mœurs fort douces ;, et qui 
n.e se nourrissent guère que de fucus , tout au plus de pe- 
tits mollusques ou de zoophytes. Ces espèces appartiennent 
toutes à la famille des tortues ou chéloniens. On leur 
donne le nom de thalassites (du grec pyly.rjay., mer) pour 
les distinguer des tortues de terre {chersites), des tortues 
de marais (éloditcs) et des tortues fluviatiles (potnniitcs). 
Ce sont les plus grands de tous les chéloniens. Elles en 
ditrèrent d'ailleurs par la conformation de leurs pattes, 
qui, comme celles de tous les animaux destinés à passer 
leur vie dans la mer, sont changées en nageoires, et telle- 



358 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

ment aplaties, que les doigjs ne peuvent exécuter les uns 
sur les autres aucun mouvenient volontaire. Celles de 
devant sont beaucoup plus longues que celles de derrière. 
Toute la structure des thalassites est appropriée à leur 
mode d'existence essentiellement aquatique. Leur respira- 
tion seule est aérienne comme celle des reptiles terrestres , 
et à ce titre elles doivent être rangées parmi les hôtes de 
rOcéan. Leur carapace est très-déprimée; elle présente la 
forme d'un écu élargi en avant, avec une large échancrure, 
et se terminant en pointe à l'autre extrémité. Elle est dis- 
posée de telle sorte que l'animal n'y peut cacher entière- 
ment sa tète et ses pattes. Leur tête, presque carrée, est 
armée d'une sorte de bec corné, très-fort, recourbé et 
crochu en haut et en bas. Les mâchoires sont robustes; 
la langue est large, courte, charnue et très-mo])ile : c'est, 
avec le bec, le seul organe de préhension de ces reptiles. 
Le cou est long, la queue courte, ronde et assez grosse. On 
divise les thalassites, suivant la nature de leur carapace, 
en deux genres : les chéhnées, dont la carapace dorsale et 
le plastron sont recouverts de lames ou plaques d'une 
matière dure, douée de propriétés particulières, et que 
tout le monde connaît sous le nom iV écaille; et les sphargis, 
ciiez lesquels les écailles sont remplacées par un épidémie 
épais et coriace. 

La croissance des tortues de mer est très- lente, et l'on 
suppose qu'elles vivent fort longtemps. Par un instinct 
particulier, toutes les femelles des mêmes parages se ren- 
dent de toutes parts, et à des époques à peu près fixes, sur 
des plages sablonneuses et désertes. Là elles se traînent, 
pendant la nuit, à des distances assez grandes, creusent 
des trous profonds qu'elles garnissent d'herbes, et y dé- 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 359 

posent leurs œufs. Elles en pondent, dit-on, jusqu'à cent 
h la fois, et cela à deux ou trois reprises, dans l'espace de 
(punze à vingt jours. Après avoir recouvert sa nichée de 
sable léger, la tortue s'en retourne à la mer, laissant ses 
œufs exposés à l'action des rayons solaires, dont la chaleur 
tient lieu d'incubation. Les œufs des thalassites sont par- 
faitement sphériques, et d'un diamètre de six à huit milli- 
mètres. Ils cclosent quinze à vingt jours après la ponte. 
Les petites tortues qui en sortent n'ont pas encore de 
carapace; elles sont de couleur blanchâtre; quoique très- 
faibles, elles ne laissent pas de gagner aussitôt la mer, où 
leurs premiers développements s'efYectuent avec rapidité. 
Hormis à l'époque de la ponte, il ne semble pas que les 
thalassites (piittent jamais l'Océan; toutefois quelques 
voyageurs assurent que plusieurs espèces abordent pen- 
dant la nuit sur les rivages de quelques îles désertes, et 
qu'elles gravissent les bords des rochers isolés en pleine 
mer, pour y brouter certaines herbes marines dont elles 
sont friandes. Quoi qu'il en soit, elles ne se meuvent sur 
le sol qu'avec beaucoup de lenteur et de difficulté, et c'est 
avec raison que, sous ce rapport, on les a comparées aux 
phoo|ues, et surtout aux manchots, auxquels elles ressem- 
blent par la structure de leurs pattes, transformées en 
rames. Comme les autres amphibies aussi, elles plongent 
et nagent admirablement, et tandis que les animaux que je 
viens de citer viennent à terre pour se reposer, les thalas- 
sites dorment très-bien en pleine mer, en se laissant bercer 
par les flots. On les rencontre en troupes plus ou moins 
nombreuses dans toutes les mers des régions chaudes, 
principalement entre les tropiques : dans l'archipel des 
Grandes -Antilles et dans tout le golfe du Mexique; dans 



3G0 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

Tocéan Indien, snr les côtes des îles de France el: de Mada- 
gascar; et dans le Pacifiqne, aux îles Sandwich et Gala- 
pagos. Rarement on en trouve dans le grand Océan et dans 
la Méditerranée; elles sont alors isolées, et semblent s'être 
égarées. Les chélonées sont de beaucoup les })lus com- 
munes; mais, malgré leur prodigieuse fécondité, leur nom- 
bre a déjà diminué d'une manière appréciable, par suite 
de la guerre qu'on leur fait pour se procurer leur écaille. 
Cette substance est recherchée à cause de sa dureté , de sa 
transparence, de ses nuances agréables, du beau poli dont 
elle est susceptible, et de la facilité avec laquelle on la 
travaille. Bien qu'elle ait une assez grande ressemblance 
avec la corne, elle s'en distingue aisément en ce qu'elle 
n'est pas, comme celle-ci, formée de fibres parallèles; 
elle semble être plutôt le résultat d'une exsudation, et 
consister en une sorte de mucus solidifié. Sa texture est 
homogène; elle peut être coupée et polie dans tous les 
sens; enfin elle se ramollit sous rintluence de la chaleur, 
ce qui permet de la façonner, de lui donner par le moulage 
des formes variées, qu'elle conserve en se durcissant par 
le refroidissement. Les espèces de chélonées les plus inté 
ressantes, celles dont l'homme tire le plus grand parti à 
cause de la dimension et de l'épaisseur de leur écaille, 
sont la tortue franche , le caret et la caouanne. 

La tortue franche [chelonia mydas) est appelée aussi tor- 
tue verte, à cause des reflets verdâtres de sa carapace. ?]lle 
abonde dans l'océan Atlantique et dans les mers du Sud, 
et se tient habituellement loin des côtes; mais elle fait de 
longs trajets pour déposer ses œufs dans le sable, et semble 
affectionner, pour cet objet, les îles de l'Ascension et de 
Saint-Vincent. Elle dort en pleine mer à la surface de 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 



3G1 



Teau; et coiniuc elle a le suiiiiucmI 1res- lourd, il csl alois 
aisé de la prendre en lui passant an cou un n(LMid conhint. 
On dit même que les |)ècheurs malais vont, en nageant 
entre deu\ ean\, attaelier une corde à la [)atte de la tortue 
endormie, et la prennent ainsi vivante. 





















['^':?^^i-^s:S 




Chélonée franche. 



La tortue franche est de très-grande taille; sa longueur 
atteint souvent deux mètres et sa largenr un nièlrc el 
demi, et Ion en a vu qui pesaient jusqu'à 400 kilo- 
grammes. Sa chair est très-recherchée, sni'tont en Angle- 



36'i 



LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 



terre, où Ton en fait une espèce de ragoût trcs-épicé, 
qu'on décore du nom fallacieux de soupe [lurtle-soup), 
et qui se vend fort cher dans les hôtels et dans les eatiiuj- 
houses. Pour se procurer la matière première de cette pré- 




Pêcheur malais prenant une tortue. 



l)aralion culinaire, le commerce britannique envoie des 
vaisseaux jusque dans la mer des Indes, et des spécula- 
teurs ont même établi sur le littoral britannique des parcs 
où ils élèvent et engraissent des tortues. La graisse de 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



363 



CCS animaux est lics-délicale, malgré sa Iciiitc Ncrclàlic (|iii 
répugne au premier al)or(l. Enfin lenr carapace conslilnc 
une (les princi|)ales espèces commerciales (récaillc. On 
connaît plusieurs variétés de tortues franches. Telles sont 
la cliélonée à raies (chcl. vù'fjata) de la mer Ronge, la 
chélonée tachetée (chcl. maculata) de la côte du Malabar, 
et la chélonée marbrée (c/tcl. niannorala) (|ui iiabite les 
parages de l'Ascension, 

/V\V ;■■■ '■■ " •'''' ' ■ '■■ ■ 

■ffil'frviiel. 




Chélonée iiuliri(iiiée. 



Le caret est appelé aussi par les naturalistes clicloncc 
imbriquée, à cause de la disposition des phupies de sa ca- 
rapace, (pii sont imbriquées comme les tuiles d'une toiture. 
Ces plaques sont jaunâtres, marbrées ou jaspées de brun 
foncé, et parfaitement dislinctes les unes des autres. Elles 
fournissent la plus belle sorte d'écaillé que l'on connaisse; 



364 LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 

mallieiirciiseraent roUc sorte est peu al)ondante, jniisqiie 
les plus grauds individus (dont le poids est de cent kilo- 
grammes et au-dessus) ne donnent pas plus de deux kilo- 
grammes de substance propre à être travaillée. On pèche 
le caret dans Tocéan Atlantique, dans la mer des Indes, 
et jusque sur les côtes de la Nouvelle -Guinée. 

La caouanne (chelonia caouanea) habite Focéan Atlan- 
tique et la Méditerranée. On la rencontre accidentellement 
sur les côtes de France et d'Angleterre. Sa longueur est 
d'un mètre à un mètre un tiers, et son poids de loO à 
^00 kilogrammes. Sa carapace est allongée, de couleur 
brune ou marron foncé, et fournit une écaille assez esti- 
mée. Sa chair est médiocre; sa graisse n'est pas mangeable, 
mais on en tire une bonne huile à brûler. A cette espèce 
se rattache la chélonée de Dussumier, dont la carapace 
est plus large, et qui se trouve dans les mers de la Chine, 
ainsi que sur les côtes du JMalabar et sur celles de l'Abys- 
sinie. 

Le genre sphargis ne renferme qu'une seule espèce : le 
sphargis-liith , ainsi nommé parce que sa carapace (non 
écailleuse, mais coriace, comme il a été dit ci-dessus) est 
creusée de sept rainures longitudinales, qui rappellent les 
sept cordes de la lyre antique. Il est de couleur brun clair, 
avec des bandes fauves; sa tète est brune, et ses pattes 
noirâtres, bordées de jaune. C'est la plus grande de toutes 
les tortues. Sa longueur est de deux mètres à deux mètres 
et demi, et son poids de 500 à 000 kilogrammes. M. Chenu, 
par une erreur typographique sans doute, a dit de 7,000 
à 8,000 kilogrammes » , ce qui est tout à fait inadmissible. 
Ce chélonien habite l'océan Atlantique et la Méditerranée; 
mais il est très -rare. Rondelet parle d'un luth long de 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



365 



cinq coudées, qui fut pèche de son temps à Fronti^nan. 
Amoreux en a décrit un autre qui avait été pris, en 1729, 
dans le port de Cette. En 1756, on en prit un troisième 
à remboucbure de la Loire. Eidin Bordasc a donné la 



é^;,^■,«^iP?p!5|■r-"^^, 




Sphargis. 



figure d'un de ces animaux, capturé sur les côtes de Cor- 
nouailles en Angleterre. Les mœurs des spliargis sont les 
mêmes que celles des cbélonées; mais, au contraire de 
toutes les autres tortues qui sont sans voix, ces thalassites 



366 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

font entendre, lorsqn'elles se sentent prises, une sorte de 
cri on de mugissement. De là leur nom, dérivé du mot 
grec rrtpâpaYoç, tjui siguific bruit du gosier. 



CHAPITRE XV 



LES OISEAUX DE :\F E R 



Le monde nuirin, incomparablement plus vaste que le 
nôtre, — puisque, avec une étendue triple en surface, il 
a en outre son immense profondeur, — remporte encore 
sur celui-ci par le privilège de posséder, outre les innom- 
brables espèces qui lui sont propres, des animaux appar- 
tenant, par les caractères essentiels de leur organisation, 
à l'autre moitié du règne. Ne dirait-on pas que ces animaux 
ont déserté autrefois leur berceau primitif, pour adopter 
la grande patrie mouvante et féconde, qui, en les façon- 
nant à ses lois, leur a donné, avec une « seconde nature » , 
la jouissance de ses vastes domaines et de ses inépuisables 
richesses? Les cétacés, les phoques (des mammifères); 
les thalassites (des reptiles), semblent autant de trans- 
fuges du monde terrestre. Les oiseaux aussi ont fourni leur 
contingent, qui n'est pas le moins considérable, et ren- 
ferme les types les plus accusés : depuis la frégate, qui est 
tout ailes et montre le vol porté à sa plus haute puissance, 
jusqu'au manchot avec ses moignons-nageoires, et ses plu- 
mes écailleuses, aussi libre dans l'eau que le poisson, aussi 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 3G7 

misérable à terre que le |)li()(}iie ou la chélonéc, cl loul 
autant ([u'eux incapable de voler. 

Les oiseaux de nier appartiennent tous à Tordre des 
palmipèdes, c'est-à-dire que leurs doigts sont reliés en- 
sem])le par une membrane pins on moins développée, (jiii 
transforme les pattes en nageoires susceptibles de s'étendre 
et de se replier tour à tour dans Tacte de la natation. 
Il ne faudrait pas conclure de là que ces oiseaux soient 
nécessairement bons nageurs. S'il en est, comme le pingouin 
et le manchot, qui nagent très-bien et ne volent point, il 
en est aussi, comme la frégate, qui volent admirablement 
et ne peuvent nager. Néanmoins la grande majorité jonis- 
sent des deux facultés, et plusieurs sont à la fois de bons 
nageurs et d'excellents voiliers. 

G. Cuvier avait réuni dans une même famille, parfaite- 
ment définie, les oiseaux-poissons, chez lesquels l'aile s'est 
atrophiée, transformée en une rame auxiliaire, tout à fait 
comparable aux nageoires des amphibies. 11 les avait fort 
bien appelés brachyptères (à ailes courtes). D'antres après 
lui ont voulu mieux faire, ont dispersé dans d'autres 
groupes ces espèces que la nature a si manifestement rap- 
prochées ; ils leur ont imposé des dénominations anti- 
euphoniques, bizarres, dont il faut chercher le sens à 
grands coups de dictionnaires grecs et latins; ils ont créé 
des cohjmbinœ , des podicipinœ, des hcliornithmœ, des pha- 
laropodinœ; — que sais-je encore.^ — Le lecteur me saura 
gré de laisser là ce jargon pédantesque et de m'en tenir 
à Cuvier. 

D'après la classification créée pai' le célèbre naturaliste, 
tous les oiseaux de mer sont réunis dans trois familles : 
celle des brachyptères, celle des totipalmes (à pattes en- 



308 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



tièremont palmées) et celle des longipennes. Nous ne nous 
écarterons guère de ce système en les divisant en nageurs 
qui ne volent pas ou qui volent peu , nageurs qui volent 
bien, et voiliers qui nagent mal. 

Au premier groupe appartiennent les plongeons, les 







Lo PloiiiJeon imbiiin. 



pingouins et les manchots. On connaît plusieurs espèces 
de plongeons. La plus remarquable est le plongeon im- 
Ijrim, des mers Arctiques {colymbus glacialis). Cet oiseau 
est long de 80 centimètres. Il a la tête et le cou noirs, avec 
des reflets verts et nn collier Ijlancliatre; le dos brun-noii'. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 369 

piqueté de blanchâtre, et le ventre blane. Il plonge et 
nage avec une étonnante facilité, et vole rarement; mais, 
quand il s'y décide, il ne s'en acquitte point mal , et peut, 
avec ses ailes courtes, s'élever assez haut et parcourir de 
grandes distances. Un instinct merveilleux lui fait pres- 
sentir les tempêtes, qui jamais ne le surprennent près des 
côtes. Averti, il gagne le large, se met sous la protection 
de la mer, son élément favori. Aussi, tandis qu'après les 
grandes tourmentes on trouve souvent sur les côtes des 
pingouins et des manchots échoués ou tués, jamais pareil 
accident n'arrive au plongeon. Les marins regardent les 
cris de l'imbrim comme l'annonce certaine de quelque gros 
temps , et c'est presque un crime à leurs yeux que de tuer 
cet oiseau fatidique. Mais les Lapons, qui n'ont pas pour 
lui le même respect, se font avec sa peau des vêtements e( 
des bonnets fourrés. 

« Cet oiseau, dit le docteur Chenu, enfouit son nid plat 
d'herbes sèches parmi les glaïeuls, les roseaux des petites 
îles parsemées sur les lacs et les étangs du Nord , aux 
douces et fraîches eaux. Chaque paire y habite à part, et 
se dérobe assez habilement aux recherches pour qu'on ait 
ciu longtemps que l'imbrim couvait au fond de la mer, ou 
que, nageant à la surface, il maintenait sous ses ailes, 
dans les deux cavités qu'elles recouvrent, ses deux gros 
œufs d'un brun olivâtre vai'ié de (pielques taches plus 
sombres. 

« Un sentier tracé sur Therlie par les fréquents voyages 
de l'oiseau a fini cependant par trahir au chasseur ce nid 
si bien caché, et sur lequel la femelle du plongeon s'aplatit 
de façon à disparaître au milieu des joncs. Si elle est trou- 
blée dans cet asile, si quelque puissant ennemi l'approche 



370 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



de trop près, Timbrim, qui no saurait se servir de ses 
courtes jambes placées trop en arrière pour le soutenir, 
glisse sur le ventre par saccades, se pousse, se traîne le 
corps incliné en avant, et va se précipiter dans l'eau, oii il 







p^T""-'-,^ ,^--a^S^;;l 



1 Le Pingouin impenne. 2 Le Pingouin commun. 
3 Le Macareux commun. 

plonge. S'aidant alors tout à la fois de ses ailes et de ses 
puissantes pattes palmées, il nage avec rapidité. « J'ai 
« poursuivi cet oiseau, dit un chasseur anglais, dans un 
(( bateau que faisaient voler sur la mer quatre robustes 
« rameurs, sans avoir jamais pu le gagner de vitesse, 
« quoique les décharges de nos fusils, aussitôt qu'il se 
« montrait, l'eussent contraint à plonger constamment. » 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 371 

« C'est lorsqu'il est caché dans les anfractuosités des 
rocs, près de ces criques dont on distingue le fond sablon- 
neux à travers l'eau peu profonde, qu'il faut épier et at- 
tendre Timbrim. Il fréquente ces anses écartées, tellement 
âpre à la poursuite des petits poissons, sa proie ordinaire, 
que plus d'une fois il s'est trouvé pris à lliameçon ou en- 
traîné dans les filets disposés pour la pèche du hareng. 
Lorsqu'on tire sur l'inibrim , il faut bien viser et le tuer du 
coup; blessé, il se sauve, et il y a peu de chance de le 
rejoindre à portée de fusil. » 

Les pingouins habitent, comme le plongeon, les régions 
arctiques de l'Europe, ils doivent leur nom Çpinguis, gras) 
à l'épaisse couche de graisse dont leur corps est revêtu. 
Ils sont, en outre, couverts d'un plumage très-épais. Leurs 
ailes et leur queue sont courtes; leurs pieds sont totale- 
ment palmés. Ces oiseaux sont d'un naturel indolent et peu 
accessible à la peur. Ils vivent en troupes quelquefois si 
nombreuses, qu'on peut ramasser leurs œufs par milliers 
dans les trous que la femelle creuse pour les y déposer, 
ou dans les anfractuosités des rochers. Le pingouin commun 
est à peu près de la taille d'un canard. Il vole assez vile 
en rasant la surface de l'eau; mais il ne peut voler long- 
temps. 11 descend quelquefois, en hiver, jusque sur nos 
côtes. 

Le nom des manchots est significatif. Chez ces oiseaux, 
les ailes atrophiées sont tout à fait impropres au vol , et 
ne sont, en réalité, des ailes que parla place qu'elles oc- 
cupent. L'oiseau ne peut s'en servir que comme de rames 
qui, avec ses larges pattes palmées, font de lui un nageur 
et un plongeur incomparable. Il peut rester très-longtemps 
sous l'eau, et lorsqu'il remonte, il s'élance en ligne droite 



372 



LES MYSTERES DE L'OCEAN 



à la surface de Teaii, avec une vitesse si prodigieuse qu'il 
est très-difficile de le tirer. La balle, d'ailleurs, ne traverse 
pas aisément l'espèce de cuirasse écailleuse qui lui tient 
lieu de plumage , et qui recouvre une peau épaisse et résis- 
tante. En revanche, lorsque les manchots sont à terre, oii 




Le Grand Manchot. 



ils viennent en troupes immenses, on en peut prendre ou 
tuer autant qu'on veut. Narborough raconte que, dans une 
île où il descendit avec une chaloupe, ses hommes prirent 
trois cents manchots dans l'espace d'un quart d'heure. 
« On en aurait pris facilement trois mille, dit-il, si la cha- 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



373 



loupe avait pu les contenir; on les chassait en troupeaux 
devant soi, et on les tuait d'un coup de bâton sur la 
tête. »> 

Les gorfous, qui font partie de cette famille, sont extrê- 




Chasse aux Manchots. 

mement renianpiables par l'instinct qu'ils ont de se réunir 
entre eux et avec d'autres espèces voisines, pour déposer 
et couA^er leurs œufs dans des camps (appelés rookcrics par 
les Américains) qu'ils disposent avec un art merveilleux 
et une régularité parfaite. 



374 



LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 



(( Lorsqu'ils commencent un camp, dit à ce sujet le capi- 
taine Dclano, ils choisissent une pièce de terre située aux 
environs de la mer, aussi nivelée et dégagée de pierres 
que possible, et disposent la terre en carrés; les lignes se 




Le Gorfou. 



croisant à angles droits, aussi exactement que pourrait le 
faire un arpenteur, formant les carrés justement assez 
larges pour des nids, avec une chambre pour ruelle entre 
eux... Après avoir préparé leur camp, ces oiseaux choi- 
sissent chacun un carré pour un nid, et en prennent pos- 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



375 



session. Toutes les dillerentes espèces qui gîtent dans 
les rookeries, l'albatros excepté, soignent leur nichée 
comme une famille, et sont gouvernées par une seule et 
même loi; elles ne quittent jamais un moment leurs nids, 




1 Le Grèbe cornu. 



"■1 L'Anhin^a à ventre noir. 



jusqu'à ce que leurs petits soient assez grands pour se soi- 
gner eux-mêmes. Le maie se tient près du nid, tandis que 
la femelle est dessus, et, lorsqu'elle est sur le point de se 
retirer, il s'y glisse lui-même aussitôt qu'elle lui fait 
place; car, si elle laissait apercevoir ses œufs, ses voisins 



376 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



les plus proches les lui voleraient. Le gorfou royal, ajoute 
notre voyageur, était le premier à faire des vols de cette 
sorte, et ne perdait jamais Toccasion de voler ceux qui se 
trouvaient près de lui. Quelquefois aussi il arrivait que. 




Le Pélican à lunettes. 

lorsque les œufs étaient éclos, il y avait trois ou quatre 
espèces d'oiseaux dans un nid. » 

Les grèbes, quoique classés parmi les brachyptères, ren- 
treraient^ pour nous, dans le second des trois groupes que 
nous avons indiqués, c'est-à-dire dans celui des oiseaux 
à la fois nageurs et voiliers. En effet, la membrane qui gar- 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 377 

nit dos den\ côtés chaque doigt de leurs grandes pattes 
fait de chacun de ces doigts une excellente et robuste na- 
geoire, et leurs ailes sont assez fortes aussi pour (pi'ils 
|)uissent voler très-bien et parcourir en l'air de grandes 
distances : ce qui leur arrive deux fois l'an, dans leur 
migration. 

Nous rattacherons au même groupe trois genres ([ue 
Cuvier rangeait dans la famille des totipalmes : le pélican, 
le cormoran et Tanhinga. 

Les pélicans sont de gros oiseaux à grandes et fortes 
ailes, à pattes courtes et largement palmées. Leur taille 
dépasse celle du cygne, mais leur cou est plus gros et 
moins long que celui de cet oiseau, ils se distinguent de 
tous les autres palmipèdes par la structure particulière de 
leur bec très-long et très- robuste, dont la mandibule su- 
périeure est aplatie et crochue, et dont Tinférieure est 
formée de deux branches osseuses qui soutiennent un sac 
membraneux et dilatable, oîi l'animal emmagasine, i)Our la 
faim à venir ou pour la nourriture de la couvée, le surplus 
de ses aliments. On sait que, selon une croyance vulgaire, 

Le Grand Pélican blanc 

Se perce le flanc 

Pour nourrir ses enfants, 

et qu'il est devenu, par ce prétendu héroïsme, le type et 
Temblème du dévouement paternel. Ce qui évidemment a 
donné naissance à cette fable, c'est que le pélican, poui' 
faire sortir les aliments qu'il destine à ses petits, presse 
son sac œsophagien contre sa poitrine, et semble ainsi re- 
tirer de son estomac, avec son bec crochu, ce qui réelle- 
ment sort du commode réservoir dont la nature Vu gratifié 



378 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

Les pélicans ne s'aventurent jamais en pleine mer. Ils 
vivent en troupes sur les côtes de Tancien et du nouveau 
continent, et se nourrissent de poissons, qu'ils ont, dit 
Mauduyt, deux manières de prendre : ou étant seuls, ou 
se réunissant en bandes. Dans le premier cas, ils s'élèvent 
à une certaine hauteur, se soutiennent en l'air en rasant la 
surface de l'eau, jusqu'à ce que^ apercevant une proie qui 
leur convienne, ils tombent dessus « en pic » et comme 
un trait ; frappant en même temps l'eau de leurs longues 
ailes, ils la font bouillonner, ce qui ôte au poisson tout 
moyen d'échapper. Dans le second cas, les pélicans se réu- 
nissent en cercle à la surface des eaux, et, rétrécissant 
toujours le cercle en nageant, ils se saisissent du poisson 
qu'ils ont rassemblé et poussé devant eux dans un espace 
étroit. Ils en avalent des poids de trois et demi à quatre 
Ivilogrammes; mais une grande partie reste dans le sac 
dont leur bec est muni. Leur pêche terminée^ ils reviennent 
à terre pour se reposer, manger, digérer et dormir à l'aise. 
On assure que le poisson se conserve très- longtemps frais 
dans leur réservoir. On prétend aussi que les Chinois et 
quelques sauvages de l'Amérique, mettant à profit cette 
particularité, ont des pélicans apprivoisés qu'ils dressent 
à la pêche, et qui leur rapportent d'un seul coup autant de 
poissons que six personnes en pourraient consommer en 
un seul repas. 

Les cormorans se rapprochent des pélicans par la con- 
formation de leur bec, bien que celui-ci soit beaucoup 
moins long, et sa poche œsophagienne beaucoup moins 
dilatable. Ils sont aussi de plus petite taille, ont le col plus 
long, le plumage plus foncé, la queue plus développée. 
Essentiellement ichthyophages, ils sont tellement voraces 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



379 



et si habiles pêcheurs, qu'ils peuvent dépeupler en peu de 
temps les eaux les plus poissonneuses. Ils ne dédaignent 
pas plus le poisson d'eau douce que le poisson de mer; 
cependant ils ne s'avancent januiis loin dans Tinténeur des 
terres, non plus qu'ils ne s'aventurent bien au large. Ils 















Le Grand Cormoran. 



préfèrent le voisinage des côtes. Leurs mœurs sont à peu 
près celles des pélicans; ils sont aussi bons nageurs, et 
meilleurs plongeurs. Ils poursuivent leur proie avec une 
étonnante rapidité, la jettent en l'air et la font retomber 
la tète la première dans leur bec, sans jamais manquer 
leur coup. Mais, posés à terre, ils sont presque aussi em- 
pêchés que des pingouins ou des manchots. Ils marchent 



380 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

difTicilemcnt , gauchement, et ont beaucoup de peine à 
s'enlever, bien qu'une fois lancés ils volent très-rapide- 
ment. Il faut ajouter qu'ils ne viennent à terre qu'après 
s'être gorgés de nourriture, pour faire leur sieste et leur 
digestion. Ils sont donc très- alourdis, et l'on peut alors 
les approcher et les tuer : ce qu'on fait non pour tirer au- 
cun parti de leur dépouille, mais pour préserver les pièces 
d'eau et les rivières de leurs dévastations. Les Chinois 
en apprivoisent et en dressent à la pêche comme ils font 
des pélicans. Cet usage existait aussi autrefois en Angle- 
terre; mais nos voisins paraissent l'avoir abandonné de- 
puis longtemps. 

L'anhinga est remarquable par sou col mince et aussi 
long que son corps, et par son bec grêle, très- droit et à 
bords finement dentés vers la pointe. Ses pattes sont entière- 
ment palmées, et ses ongles forts et crochus. Il est à la fois 
nageur et percheur, et fréquente indifTéremmcnt les eaux 
douces et la mer. Il est d'une méfiance extrême, plonge 
à la moindre alerte, et nage pendant des heures entières 
entre deux eaux, ne sortant sa tête que de temps en temps 
pour respirer. Aussi sa chasse est-elle très -difficile : ce qui, 
du reste, n'est pas un grand mal, car sa chair n'est pas 
mangeal)le. On distingue deux espèces de ce genre : l'an- 
hinga de Levaillant, qui est propre à l'Afrique, et l'an- 
hinga à ventre noir, qui habite l'Amérique. 

Voici maintenant les grands voiHers, les oiseaux aux 
longues pennes, qui réalisent le triomphe de l'aile, ne 
viennent à terre que pour y déposer leurs œufs, et vivent 
du reste constamment entre le ciel et l'Océan. Ceux-ci ne 
nagent pas : leurs pattes palmées ne leur servent qu'à poser, 
à glisser sur les flots, où ils se tiennent toujours les ailes 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 



381 



étendues. Ouelques-iins seulement fréquentent volontiers 
les côtes et les ports de mer, et parfois remontent les ri- 
vières jusqu'à de grandes dislances. Tels sont les goélands 
et les mouettes : celles-ci plus petites que ceux-là. On'pour- 
rait les appeler les corbeaux blancs de la mer. Lâches, vo- 




1 Le Goéland à manteau noii-. 2 T.e Fou-Boubie. 



faces et criards, ils fourmillent sur tous les rivages, où ils 
cherchent les poissons plutôt morts que vivants, et dis- 
putent aux crustacés les charognes et les immondices re- 
jetées par les vagues sur la plage. On les a nommés 



382 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

stercoraires. D'autres oiseaux de formes plus lourdes, les 
fous, viennent aussi quelquefois à terre; ils y sont tout 
dépaysés et se laissent atteindre et frapper, ne pouvant 
courir avec leurs pattes trop courtes, ni s'élancer tout d'un 
coup dans l'air, à cause de la longueur de leurs ailes. Mais 
on les voit d'ordinaire planer avec une admirable légèreté 
au-dessus des vagues , et enlever prestement les poissons 
qui viennent à la surface. D'autres fois, perchés sur une 
pointe de rocher, dans une immobilité complète, ils atten- 
dent les harengs et les sardines dont ils font de préférence 
leur nourriture, et, dès qu'ils en aperçoivent, étendant 
leurs ailes, ils se laissent tomber, presque verticalement, 
sur leur proie, qui jamais ne leur échappe. 

Tous les longi pennes, — j'y comprends la frégate, bien 
qu'on l'ait classée parmi les totipalmes: je ne sais pour- 
quoi, car ses pattes ne sont que très-incomplétement pal- 
mées, tandis que ses ailes aiguës, d'énorme envergure par 
rapport à sa petite taille, et sa queue fourchue la placent en 
tête des meilleurs voiliers, — tous les longipennes, dis-je, 
sont afïligés de la même infirmité. Ils ne peuvent s'enlever 
comme font nos petits oiseaux; ils sont obligés de partir 
d'un point élevé, de plonger dans l'air. Mais une fois lan- 
cés, on voit aisément que l'aérostation est leur état normal. 
On les rencontre à des centaines de lieues de toute côte. 11 
est évident que le repos ne leur est pas nécessaire, ou plutôt 
qu'ils se reposent sur leurs ailes et se laissent bercer par 
les vents, dont la violence ne les gène ni ne les effraie : au 
contraire, ils semblent se complaire au sein des tourmentes 
qui, soulevant les flots, amènent à la surface des restes 
d'animaux morts (des mollusques et des rayonnes) dont ils 
se nourrissent. Les marins ont depuis longtemps appelé les 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



383 



pétrels oisoaiix des tempêtes, et les naturalistes ont étendu 
ce nom, en le latinisant, aux gigantesques al])atros et aux 
thalassidromes. Les procellaires (protW/r/.^ tempête) plongent 
fort mal, et mettent à peine la tête dans l'eau pour atteindre 
leur proie. Quelques auteurs, en lisant dans les récits des 




1 La Fréfrate ordinaire 



2 Le Pétrel- damier. 



voyageurs qu'on prenait ces oiseaux à la ligne, ont supposé 
qu'ils plongeaient; mais ils ignoraient sans doute (pic dans 
les lignes propres à ce genre de pêche, l'hameçon et l'appât 
sont soutenus à la surface de l'eau par un morcean de i)ois 



ou de liège. 



384 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 



On lit aussi, dans plusieurs ouvrages, que ces oiseaux 
dévorent des poissons volants et autres, et du frai de pois- 
sons. Mais il n'y a de poissons volants que sous les tro- 
piques, et les albatros et les pétrels sont surtout communs 







L'Albatros-mouton. 

dans les régions l'ioides. Quant aux autres poissons, on n'en 
voit pas en pleine mer, pas plus que du frai. On a souvent 
parlé de la guerre que se font entre eux les oiseaux de mer 
pour s'arracher réciproquement leur proie. Cela est vrai 
des stercoraires, des pétrels et surtout des frégates, véri- 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 385 

tables écumeiirs do mer, qui vivent en grande partie de 
brigandage; mais les albatros, malgré la supériorité de 
leur force, n'attaquent jamais les autres oiseaux. On voit, 
au contraire, les frégates et les plus petits pétrels venir leur 
disputer leur proie. Leur bec, avec sa pointe crocliue et 
tranchante, est plutôt destiné à déchirer une matière inerte 
qu'à saisir des poissons au passage. Ils sentent de loin les 
cadavres des cétacés abandonnés })ar les pécheurs, et se 
réunissent en grand nombre pour les dépecer. Ils s'abattent 
de même sur tout corps qui tombe d'un navire à la mer, 
et n'épargnent pas les hommes. 

VEcho du monde savant a raconté que le subrécargue 
d'un navire français étant, par bravade, monté sur une 
vergue, et le pied lui ayant manqué, il tomba à la mer. 
Malheureusement ce navire n'était pas muni de bons appa- 
reils de sauvetage; avant d'être secouru, le subrécargue 
se soutenait assez bien pour qu'on eut eu le temps de 
mettre une embarcation à la mer; mais tout à coup une 
Iroupe d'albatros se jeta sur ce malheureux, le frappant et 
le déchirant à la tête et aux bras. Il ne put soutenir la lutte 
à la fois contre les vagues et contre ces voraces ennemis, et 
succomba sous les yeux de l'équipage. On a donc dit juste- 
ment que les albatros sont les vautours de l'Océan, La fré- 
gate a été de môme décorée du snrnom d'aigle de mer. Elle 
le mérite par ses instincts rapaces, par la hardiesse, la puis- 
sance et la rapidité de son vol. 

K C'est, dit M. Michelet, le petit aigle de mer, le premier 
de la race ailée, l'audacieux navigateur qui ne ploie jamais 
la voile, le pi'ince de la tempête, contempteur de tous les 
dangers : le guerrier ou la frégate. 

« Nous avons atteint le terme de la série commencée par 

25 



.'^80 



LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 



Toiseaii sans aile. Voici l'oiseau qui n'est plus qu'aile. Plus 
de corps : celui du coq à peine, avec des ailes prodigieuses, 
qui vont jusqu'à quatorze pieds'. Le grand problème du 
vol est résolu et dépassé, car le vol semble inutile. Un tel 




Combnt de Frégate et de Fou. 



oiseau, naturellement soutenu par de tels appuis, n'a qu'à 
se laisser porter. L'orage vient? Il monte à de telles hau- 

> Ceci est une exagération. L'albatros seul atteint un tel développe- 
ment. Les ailes étendues de la frégate ne dépassent pas deux mètres à 
deux mètres et demi. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 387 

leurs qu'il y trouve la sérénité. La métaphore poétique, 
fausse de tout autre oiseau , n'est point figure pour celui-ei : 
à la lettre, il dort snr l'orage. S'il veut ramer sérieusement, 
toute distance disparaît. Il déjeune au Sénégal, dîne en 
Amérique *. » 

Pourtant cet oiseau, si bien armé, mène une triste vie. 
Ses ailes mêmes en sont la preuve. De quoi lui serviraient- 
elles, s'il n'était obligé de battre incessamment les champs 
de l'air, d'inspecter sans relâche de son œil rouge et per- 
çant la surface de la mer, et cela pour trouver à grand'- 
peine une chétive pâture : si chétive, qu'il vit souvent an\ 
dépens d'autrui, disputant un lambeau de chair ou de pois- 
son à de plus forts que lui, risquant sa vie pour ne pas 
mourir de faim. Ainsi cet être libre, qui parcourt en tous 
sens l'atmosphère et les mers, qui peut en quelques jours 
faire plusieurs fois le tour du monde, est esclave de sa 
liberté même. C'est l'emblème et le type de la vie errante 
et misérable. 

« N'envions rien, dit encore M. Michelet. Nulle existence 
n'est vraiment libre ici-bas, nulle carrière n'est assez vaste, 
nul vol assez grand, nulle aile ne suffît. La plus puissante 
est un asservissement. Il en faut d'autres quel'àme attend, 
(Jemande et espère : 

Des ailes par-de.=5sus la vie , 
Des ailes par delà la mort '^ ! 

' L'Oiseau. 
•>■ Ibiil. 



QUATRIÈME PARTIE 

L'HOMME ET L'OCÉAN 



CHAPITRE I 



LA NAVIGATION 



Les premiers seiUiments de T homme en présence de 
rOcéan sont Tétonnement, Tadmiralion et l'effroi. Il l'ad- 
mire pour sa grandeur, qni éveille l'idée de l'infini, pour 
ses mouvements majestueux dans leur calme comme dans 
leur tumulte, pour sa grande voix dont les mugissements 
ont une mélodie grave et une harmonie sauvage. Il le craint 
à cause de sa'force, à cause de son étendue et de sa profon- 
deur pleines de mystères, à cause de ses dangers réels et 
imaginaires; dangers tels qu'une ame inaccessible ù la 
crainte, « cuirassée d'un triple airain, » selon le mot du 
poëte, peut seule en supporter la pensée. 

Puis peu à peu l'impression se modifie ; l'esprit se ras- 
sied. La réflexion et un examen plus attentif lui font envi- 
sager sous des aspects nouveaux cette grande chose où il 
sent comme un principe de vie, dont le calme ressemble au 
sommeil et l'agitation à la colère d'un être animé, il conçoit 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 380 

la pensée d'entrer en conimiinication avec l'Océan, d'appri- 
voiser ce monstre, de pénétrer cet inconnu, de faire servir 
cette puissance à l'accomplissement de ses desseins. 

L'Océan devient alors, pour l'artiste et pour le poëtc, 
un magnifique tableau, un panorama aux scènes chan- 
geantes et splendides. Pour le philosophe et pour l'homme 
de science, son immensité, ses abîmes peuplés d'êtres 
étranges, ses mouvements, ses phénomènes sont autant de 
sujets d'observation, d'étude, de méditations et de décou- 
vertes, c'est-à-dire autant de sources de jouissances éle- 
vées. Pour l'homme aventureux, pour le voyageur, ce sont 
des voiles à déchirer, des hasards à courir, des luttes à 
soutenir. Pour l'économiste, pour le spéculateur, c'est une 
voie de communication qui relie les continents et les îles 
au lieu de les séparer; c'est un vaste champ d'exploitation ; 
c'est une mine de richesses inépuisables. Enfin, pour le 
pauvre besogneux, habitant des rivages, c'est un gagne- 
pain, comme la terre pour le laboureur, mais avec des 
latigues et des périls en plus. 

Ces diverses manières d'envisager l'Océan peuvent se 
ramènera trois: le point de vue esthétique, sur lequel je 
neveux pas insister; le point de vue scientifique et philo- 
sophique, qui est celui où nous nous sommes placés dans 
les études qui précèdent; enfin le point de vue utilitaire, 
qui dans la pratique se rattache étroitement au second, 
et que nous allons considérer plus particulièrement dans 
cette quatrième partie. 

L'Océan semblait être pour T homme un ol)stacle invin- 
cible. Cette masse d'eau qui couvre les trois quarts de la 
surface du globe, qui en réduit la partie habitable à si peu 
de chose, et sans cesse assiège la terre de ses flots mena- 



390 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

çants, c'était, à ce qu'on pouvait croire, autant de place 
perdue. Que tenter contre un tel boulevard? Quel parti tirer 
de ce désert mouvant et sans limites? Quel secours espérer 
de cet ennemi? Le plus sage n'est-il pas de s'en tenir à 

distance? Voilà ce que se dirent sans doute les premiers 

hommes qui virent la mer. Mais d'autres vinrent ensuite 
qui, se sentant plus nombreux, plus forts, plus ambitieux 
surtout, entreprirent de faire servir l'Océan à l'accroisse- 
ment de leur bien-être, au développement de l'industrie 
et du commerce. Et l'entreprise — au prix d'efforts et de 
sacrifices inouïs — a réussi. Comment? Par un art admi- 
rable, celui de tous assurément qui fait le plus d'honneur 
à l'audace et au génie de l'homme : par la navigation. 

C'est du jour où l'homme a inventé le navire qu'il a réel- 
lement pris possession de son domaine; et à partir de ce 
jour les progrès de la civilisation et ceux de la navigation 
se sont partout suivis de si près, qu'il est impossible de les 
séparer; que la seconde est demeurée la plus haute et la 
plus significative manifestation en même temps que l'ins- 
trument le plus efficace de la première, et qu'on ne peut 
pas plus concevoir les hommes policés sans marine , que 
des navigateurs ignorants et grossiers. 

Voulez-vous apprécier la puissance, la prospérité d'un 
peuple? Comptez le nombre et examinez la structure de ses 
vaisseaux. Voulez -vous savoir quelle contrée nourrit les 
nations qui ont le plus marqué dans les sciences, dans les 
arts, dans la politique? Consultez une mappemonde, et 
cherchez-y la portion de continent la plus découpée par la 
mer, celle qui, par conséquent, a, pour ainsi dire, con- 
traint ses habitants à faire le plus grand usage du vaisseau. 

« Les articulations nombreuses, la forme richement acci- 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 391 

dentée d'un continent, dit lluini)oldt, exercent nne grande 
influence sur les arts et la civilisation des peuples qui l'oc- 
cupent : déjàStrabon j)réconisait comme un avantage capi- 
tal « la forme variée » de notre petite Europe. L'AIVicpie et 
l'Amérique du Sud, cpii ollrent, sous d'autres rapports, 
tant d'analogies dans leur configuration, sont , de tous les 
continents, ceux dont les côtes présentent le plus d'unifor- 
mité. Mais le rivage oriental de l'Asie, décliiré, [)our ainsi 
dire, par les courants de la mer, est terminé par une ligne 
fortement accidentée; sur cette côte, les péninsules et les 
îles voisines du rivage se succèdent sans interruption, de- 
puis l'équateur jusqu'au 60* degré de latitude '. » 

L'histoire des sociétés humaines donne la confirmation 
la plus manifeste à cette vue de l'illustre philosophe. Les 
peuples de l'Asie, qui les premiers se sont fait une civili- 
sation et qui ont poussé le plus loin cette civilisation, (pii 
ont atteint le plus haut degré de puissance et de richesse, 
sont précisément ceux qui possèdent ces « rivages dé- 
chirés » dont parle Humboldt : ce sont les Chinois et les 
Indiens. L'Afrique, dont Pline a dit avec raison : IScc alla 
pars tcrrarum pauciores recipit simis, l'Afrique, a^ec son 
immense étendue continentale, est restée barbare, sauvage 
et en grande partie déserte'-. Autant on en peut dire de 
l'Amérique méridionale. Dans l'Amérique septentrionale, 

< Cosmos, t. I. 

'''- Parmi les anciennes nations africaines, deux seulement ont joue 
un rôle important : l'Egypte , assise entre deux mers ; et Carthagc , 
une colonie de Tyriens , c'est-à-dire des plus lundis et des plus savants 
navigateurs de l'antiquité. Au moyen âge et dans les temps modernes, 
les Arabes établis sur les côtes barbaresques, à Tunis, au IMaroc, à 
Alger, ont pu s'enrichir et se faire redouter, grâce à l'habileté et à 
l'audace de leurs marins , })ar leur trafic et leurs pirateries. 



392 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

les conquérants espagnols ont trouvé une civilisation, où? 
Au Mexique, à la base de l'isthme, entre deux mers. Et 
dans quelle portion de ce continent les Européens ont-ils 
fondé leurs plus grandes et leurs plus florissantes colonies ? 
Dans la portion orientale, creusée de golfes profonds, dé- 
coupée de baies, d'embouchures de fleuves et de sinus 
innombrables. Là aussi s'est formée une des plus éner- 
giques, des plus actives et des plus industrieuses nations 
du globe, et la seule qui représente vraiment la civilisation 
moderne dans le nouveau monde, qu'elle a, pour ainsi dire, 
personnifié, puisqu'en parlant d'elle on dit d'ordinaire: 
(( le peuple Américain », ou même plus brièvement: « l'A- 
mérique. » 

Revenons à l'ancien monde, et jetons un coup d'œil sur 
les peuples dont l'histoire nous est la plus familière. Voyez- 
vous, à l'extrémité orientale et méridionale de l'Europe, 
cette petite presqu'île à laquelle se rattache, par un fil 
délié, une autre presqu'île plus petite encore et découpée 
comme une feuille de mûrier? C'est la Grèce. Ce nom seul 
suffît : tout commentaire serait superflu. Aujourd'hui, si 
déchue qu'elle soit de son antique splendeur, la Grèce n'a 
plus, avec sa glorieuse histoire d'autrefois et ses monu- 
ments qui commandent encore le respect et la sympathie 
des autres nations, qu'un seul élément de prospérité : sa 
marine commerciale. 

Voici dans la Méditerranée une autre presqu'île : l'Italie. 
Voici à l'embouchure du Tibre Rome, la ville éternelle. Le 
peuple romain a donné des lois au monde; mais sa puis- 
sance ne date réellement que du jour où une galère cartha- 
ginoise, échouée sur ses rivages, lui servit de modèle pour 
construire ses premiers vaisseaux. Avec ses flottes il conquit 






Z 
O 

o 

Q 

-a 



«3 




LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 393 

la Grcco, (roù il rapporta des arts, uno littérature, une 
philoso})hie... Quelles furent au moyen âge, après Rome, 
— devenue la capitale du monde chrétien après avoir été 
celle du monde païen, — (juelles furent les cités reines de 
ritalie? Venise, Gênes et Naples : des cités maritimes. 

L'Kspagne et le Portugal, — encore une péninsule, — 
ont jeté au xv*" et au xvi* siècle un vif éclat, et pris, parmi 
les nations européennes, la suprématie. C'est que leurs ma- 
rins avaient découvert et conquis , au delà des océans , des 
terres jusqu'alors inconnues, et que leurs galions reve- 
naient chaque jour chargés des trésors des Indes orientales 
et occidentales. Puis ce fut le tour des Provinces -Unies : 
une république de marchands et de navigateurs, qui surent 
acquérir et conserver pendant près de deux siècles le mo- 
nopole du commerce maritime et des grandes pêches. <( La 
mer, dit un auteur contemporain ' , a été pour les nations 
modernes, mais plus particulièrement pour la Hollande , un 
grand théâtre de développement moral. L'influence quçf 
cette masse d'eau a exercée sur la civilisation a été jusqu'ici 
trop peu remarquée : sans elle l'homme n'eût point acquis 
pleinement le sentiment de ses forces; il n'eût point tourné 
les yeux vers le ciel avec une persévérance intrépide i)our 
observer le mouvement des astres : les sciences physiques, 
l'industrie, les arts utiles n'eussent point franchi d'un pas 
si assuré les limites du moyen âge. La Hollande est fille 
de l'Océan, et elle a marché sur les eaux pour aller à la 
conquête des richesses. » 

Le sceptre des mers est tombé un jour tles mains de la 
république batave, pour passer dans celles de la Grande- 

1 M. Alph. Esquiros. La Néerlande et la Vie hollandaise. 



31)4 LES MYSTERES UE L'OCEAN. 

Bretagne. Aujoiinriiiii la marine militaire de l'empire bri- 
tannique égale à elle seule toutes les marines des autres 
Etats du monde, et sa marine commerciale n'avait naguère 
d'autre rivale que celle des Etats-Unis. Le développement 
colonial de l'Angleterre est le plus étendu et le plus forte- 
ment organisé qu'on ait jamais vu; elle est, par son indus- 
trie, son commerce, son énergie entreprenante et sa puis- 
sance politique, la première nation du monde. La France, 
qui vient immédiatement après, est aussi, après elle, l'Étal 
qui possède la flotte la plus nombreuse, la plus belle; et 
nos marins, nos ingénieurs ne le cèdent point, sous le 
rapport du savoir, de l'intelligence et du courage, à leurs 
émules d'outre-Manche. 

La navigation ne fait pas seulement les peuples éclairés, 
industrieux, opulents, puissants dans la paix et dans la 
guerre : ces peuples lui doivent encore les meilleures pages 
de leurs annales , leurs gloires les plus pures. Je ne sache 
pas d'épopée héroïque qui soit comparable à l'histoire des 
grandes explorations maritmies du xv*" et du xvi'' siècle, et à 
celle des expéditions que notre siècle même a vu s'eff"ectuer 
dans les régions arctiques. Je ne sache pas de noms plus 
dignes de la vénération et de la reconnaissance des hommes 
que ceux de Barthélémy Diaz , de Vasco de Gama, de Chris- 
tophe Colomb, de Magellan, des frères Cortereal, de Bou- 
gainville, deCook, de Lapérouse, deFreycinet,deDumont 
d'Urville, de James et de John Ross, de Back, de John 
Franklin, et de cette phalange sacrée d'hommes au cœur 
intrépide, (pii, avec lui et après lui, au prix de fatigues et 
de souffrances inouïes, au prix même de leur vie, se sont 
efforcés d'ouvrir aux navigateurs un passage à travers la 
mer polaire, et qui ont fini par y réussir. 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 395 

Du moins, en éclianp;e de leurs sacrifices, ils onl eu, les 
uns sous les tropicjues, les autres au milieu des glaces, les 
hautes satislaelions réservées aux âmes d'élite, aux esprits 
cultivés, aux cœurs remplis de religieuses pensées. Ils 
sentaient que la patrie, — et la pairie du philosophe est 
I)artout où Ton pense, — avait les yeux sur eux, et de loin 
applaudissait avec enthousiasme à leurs exploits, ils trou- 
vaient, ils contemplaient des choses que personne avant 
eux n'avait vues. Ils savaient que la gloire les attendait : 
non la gloire banale qui éblouit le vulgaire, mais une 
gloire plus modeste en ai)parence, plus solide et plus en- 
viable en réalité : celle que donnent les choses saintes et 
utiles bravement accomplies. Donc, ne plaignons pas ces 
martyrs de la science : la pitié est pour les faibles, et 
riiomme de mer est, par excellence, Tliomme fort. La 
lutte, le danger, c'est sa vie. Depuis l'amiral (jui commande 
des escadres jusqu'au plus obscur matelot, jusqu'au plus 
humble pêcheur, tous sont des héros. Le soldat n'a besoin 
de son courage que dans la guerre; et encore la guerre 
[)our lui n'est-elle pas impitoyable. Une armée vaincue peut 
se retirer, s'abriter. Les privations, les fatigues aussi sont 
tolérables. 11 y a des haltes, des répits fréquents; les bles- 
sés, les malades vont à l'ambulance, ou restent dans les 
villes, et y retrouvent la paix. Mais la guerre, sur l'Océan, 
quoi de plus effroyable? Là, à la lettre, il faut vaincre ou 
mourir : 

Una salus victis nullam sperare salutem. 

Souvent même l'abhîie engloutit le vainquenravec le vaincu. 
Les blessés, les malades, entassés à fond de cale, ballotés 
par les lames, sauteront ou couleront bas avec la forte- 



306 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

resse flottante qui, dosemparce, privée de ses agrès, ne 
peut regagner le port. 

Et pourtant ces combats terribles ne sont que des épi- 
sodes dans la vie du marin. En pleine paix, il combat, non 
contre d'autres hommes, mais contre les éléments. Et puis 
aux privations physiques que souvent il lui faut endurer, 
s'ajoutent celles qui les aggravent toutes : l'isolement, l'en- 
nui des longues et monotones traversées, l'éloignement 
de ceux qu'il aime, que peut-être il ne reverra plus, ou 
qu'il ne reverra que pour les quitter presque aussitôt. Et 
pourtant cette existence aventureuse, ces lointains voya- 
ges, ces périls sans cesse renaissants ont pour la plupart 
un charme infini. La mort, ils ne la craignent pas : ils sont 
prêts. La solitude, la vue des grandes scènes de la nature, 
la contemplation de l'infini, élèvent leur âme, la forti- 
fient, font naître des sentiments et des idées qui la rem- 
plissent, la préservent de l'engourdissement et du dés- 
espoir. 

« Si toutes les émotions qui remplissent le cœur du 
navigateur devant les beautés de l'univers pouvaient être 
inscrites sur les livres de bord, dit le capitaine Jansen , 
combien plus rapidement nous avancerions dans la con- 
naissance des lois de la nature! Ce qui frappe d'abord celui 
qui s'aventure sur l'Océan, c'est l'immensité de la scène 
qui l'entoure, son immutabilité et le sentiment des abîmes. 
Le plus magnifique navire est perdu sur cette surface sans 
limites, qui nous fait connaître tout notre néant. Les plus 
grands vaisseaux sont les jouets des vagues, et la carène 
semble à chaque moment mettre notre existence en péril. 
Mais lorsque le regard de l'esprit a sondé l'espace et les 
profondeurs de l'Océan, il s'élève à une conception de l'in- 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 397 

lini et (le la Tuulc-Piiissance, à une idée de sa propre gran- 
deur qui éloigne toute crainte du danger. Les dislances des 
corps célestes sont exactement mesurées; éclairé par Tas- 
tronomie et par la science nautique, dont les cartes de 
Maury sont une partie si importante, le navigateur trace 
sa route sur l'Océan avec sécurité, comme il pourrait 

le faire s'il n'avait à traverser qu'une plaine immense 

Le mouvement des vagues couronnées d'une écume ar- 
gentée, à travers lesquelles passent les poissons volants, 
les dauphins aux couleurs brillantes, les bandes de thons 
plongeurs, tout bannit la monotonie de la mer, et éveille 
l'amour de la vie dans l'esprit du jeune marin, en inclinant 
son cœur vers la bonté. » 

« Certes, dit d'autre part Humboldt, la mer n'offre aucun 
phénomène plus digne d'occuper l'imagination que cette 
profusion de formes animées, que cette infinité d'êtres mi- 
croscopiques dont l'organisation , pour être d'un ordre infé- 
rieur, n'en est pas moins délicate et variée; mais elle fait 
naître d'autres émotions plus sérieuses, j'oserai dire plus 
solennelles, par l'immensité du tableau qu'elle déroule aux 
yeux du navigateur. Celui qui aime à se créer en lui-même 
un monde à part , où puisse s'exercer librement l'activité 
spontanée de son âme, celui-là se sent rempli de l'idée 
sublime de l'infini , à l'aspect de la haute mer libre de tout 
rivage. Son regard cherche surtout l'horizon lointain; là 
le ciel et l'eau semblent s'unir en un contour vaporeux où 
les astres montent et disparaissent tour à tour. Mais bien- 
tôt cette éternelle vicissitude de la nature réveille en nous 
le vague sentiment de tristesse qui est au fond de toutes 
les joies humaines. 

« Une prédilection toute particulière j)our la mei*, un 



398 LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 

souvenir plein de gratitude de Timpression que Télément 
liquide, en repos au sein du calme des nuits, ou en lutte 
contre les forces de la nature , a produites en moi , dans les 
régions des tropiques, ont pu seules me déterminer à si- 
gnaler toutes les jouissances individuelles de la contempla- 
tion, avant les considérations générales qu'il me reste à 
énumérer. Le contact de la mer exerce incontestablement 
une influence salutaire sur le moral et sur les progrès in- 
lellectuels d'un grand nombre de peuples; il multiplie et 
resserre les liens qui doivent un jour unir toutes les fractions 
de l'humanité en un seul faisceau. S'il est possible d'arriver 
à une connaissance complète de la surface de notre planète, 
nous le devrons à la mer, comme nous lui devons déjà les 
plus beaux progrès de l'astronomie et des sciences phy- 
siques et mathématiques. Dans l'origine, une partie seule- 
ment de cette influence s'exerçait sur le littoral de la Médi- 
leri'anée et sur les côtes occidentales du sud de l'Asie; mais 
elle s'est généralisée depuis le xvi^ siècle; elle s'est étendne 
même à des peuples (fui vivent loin de la mer, à l'intérieur 
des continents. Depuis l'époque oii Christophe Colomb fui 
envoyé pour délivrer l'Océan de ses chaînes (une voie in- 
connue lui parlait ainsi dans une vision qu'il eut, pendanl 
sa maladie, sur les rives du fleuve de Belem), l'homme a 
pu se lancer dans les régions inconnues avec un esprit 
désormais libre de Ion te entrave. » 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 399 



CHAPITRE H 



LA PÊCHE 



l.'lionimc a vu cle bonne heure clans l'Océan un immense 
réservoir de snhslances alimentaires. Il a commencé par 
ramasser sur le rivage les huîtres, les moules et d'autres 
coquillages, les crustacés que la mer laisse à découvert 
sur le sable. Puis avec la barque, le navire, il s'est lancé 
sur les Ilots; il a inventé des engins, des fdets pour prendre 
le poisson; il a créé ainsi une industrie qui a grandi au 
point de devenir en certains pays une des l)ranches imi)or- 
lantes du travail, une des sources de la richesse nationale. 

Les pêcheurs forment la classe la plus intéressante dn 
peuple, — en France, notamment, — et bien distincte de 
toutes les autres. Séparés du reste de la société, voués à un 
métier rude, qui fait subsister à peine et souvent fait périr, 
ils vivent au jour le jour, la plupart du temps en mer. Ils 
sont bons, honnêtes, braves et simples, ignorant les choses 
dn monde, tout à fait illettrés. Ils conservent et se trans- 
mettent, avec leur ferveur religieuse et leur foi naïve, 
(pielqnes superstitions, mais inolïensives, consolantes, et 
toujours d'un fond religieux. C'est leur poésie, ce sont 
leurs légendes, qu'ils racontent autour du foyer aux petits 
enfants, avant la ]M'ière du soir, tandis que la mer gronde 
en se brisant au pied de la falaise, el ((ne le vent siffle 



400 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

dans les ouvertures mal fermées de la pauvre cabane. Les 
mœurs sont douces et pures au village de la côte; la cor- 
ruption ne vient que sur les vaisseaux , ces villes flottantes 
de l'Océan. 

Il y a dans toute industrie des degrés. Ces degrés, dans 
la pêche, sont fort tranchés. On distingue la petite pêche, 
ou pêche côtière, qui ne pousse jamais loin au large, et que 
les pêcheurs exercent pour leur compte sur des barques 
qui leur appartiennent; souvent ces barques sont montées 
m famille par le père et ses fils, après lai par les frères; 
quelquefois par un patron assisté d'un équipage de deux 
ou trois hommes. La petite pêche, en général, n'a pas 
toujours un objet déterminé. Le pêcheur jette son filet 
à la grâce de Dieu, et ramène ce qu'il peut. Il en est 
toutefois qui ont des spécialités, et suivant les saisons, 
suivant le temps, se munissent d'engins pour telle ou telle 
pêche. Les poissons qui se pèchent le plus abondamment 
près des côtes de l'Europe sont le hareng et le maquereau, 
la sardine, l'anchois, le thon, la sole, le turbot, l'anguille 
de mer, et quelques espèces de squales qui ne servent 
guère d'aliment qu'aux pauvres habitants des côtes, et pa- 
raissent rarement sur les marchés des villes de l'intérieur. 
Parmi ces poissons quelques-uns sont à la fois de grande 
et de petite pêche. Tels sont le maquereau et le hareng; 
l'un et l'autre sont bien connus de tout le monde. Le pre- 
mier est moins abondant que le second, mais il est plus 
estimé; sa chair est plus ferme et plus savoureuse. Il est 
remarquable par l'éclat de ses couleurs. Dans nos parages 
il ne fait que passer. C'est au nord -ouest de l'Europe que sa 
pêche est vraiment abondante et lucrative. 

Les maquereaux émigrent annuellement en troupes nom- 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 401 

breiisos. D'apivs Anderson, ils passent riiivor dans le 
Nord et descendent an printemps dans TOcéan A(lanti(jne, 
et jnscpie dans la Méditerranée, ponr remonter en an- 
tomne dans les froides mers du Nord. Le maquereau de 
petite j)cciie, déljarcpié dans les ports au fur et à mesure 
qu'il est pris, est aussitôt expédié sur les marchés pour 
être vendu et mangé frais. Celui de grande pêche est en 
majeure partie salé et conservé dans des barils, et destiné 
aux approvisionnements de terre et de mer. 

Le hareng est aussi un poisson voyageur, et accomplit 
à peu près, à ce qu'on croit, les mêmes migrations que le 
maquereau. Il est peu de poissons aussi abondants; sa 
fécondité est prodigieuse, et malgré ses nombreux enne- 
mis, au premier rang desquels il faut placer Thomme, qui 
en prend chaque année des millions, Tespèce ne parait pas 
avoir sensiblement diminué : les pêches sont toujours en 
moyenne aussi productives, bien qu'elles ne le soient pas 
également chaque année. Le hareng habite tout l'océan 
Boréal , les baies du Groenland, de l'Islande, de la Laponie, 
des îles Feroë, de la Grande-Bretagne; il peuple les golfes 
de la presqu'île Scandinave, du Danemark, la mer du 
Nord et la Baltique. On le trouve aussi dans la Manche et 
le long des côtes de France, jusqu'à la Loire; mais on ne 
le pêclie plus dans le golfe de Gascogne, et il ne pénètre 
pas dans la ^léditerranée. Il ne s'engage que rarement 
dans les grands fleuves ; malgré cela, on ne peut mettre 
en doute, parce que l'expérience en a été plusieurs, fois 
tentée avec succès, que ce poisson ne soit susceptible d'être 
acclimaté dans les eaux douces. 

La pêche du hareng est d'origine flamande ou hollan- 
daise. Les Pays-Bas en ont eu longtemps le monopole. Le 

20 



402 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

hareng était là véritahleinent un produit national, et, bien 
que la pêche y soit aujourd'hui fort au-dessous de son an- 
cienne splendeur, elle joue encore un rôle considérable 
dans Tensemble de la production néerlandaise. Le principal 
port d'armement est celui de Vlaardingen, petite ^ille si- 
tuée sur un bras de la Meuse, que divise en cet endroit une 
île récemment formée. Sur une population de 7,000 habi- 
tants, on compte à Vlaardingen i2,000 pêcheurs. Aussi n'y 
rencontre-t-on en été que des femmes et des enfants : les 
hommes sont à la mer. 

« C'est à Vlaardingen, dit M, A. Esquiros, un des écri- 
vains qui ont le mieux fait connaître la Néerlande, qu'il 
faudrait écrire l'histoire de la pêche du hareng, au milieu 
de ces filets qui ont pesé dans les destinées du monde, 
de ces huizen (navires construits exprès pour la pêche) 
qui ont provoqué pendant longtemps la jalousie de l'An- 
gleterre, de ces ])auvres familles par lesquelles s'est élevée 
en grande partie la fortune des Pays-Bas. Quoique abon- 
dante, la pêche de ce poisson frais n'eût jamais constitué 
une branche importante du commerce national, sans la 
découverte que fit;, en 1380, Guillaume Benkelszoon. Ce fut 
Uii qui inventa l'art de préparer et de conserver le hareng 
dans le sel. On ne sait rien de sa vie, sinon qu'il naquit 
à Biervliet, petit village de la Zélande. Il est cependant 
peu de découvertes qui aient produit tant de richesses 
en ne demandant aucun sacrifice à l'humanité.... Charles- 
Quint, sachant ce que la Hollande devait au hareng caqué, 
voulut perpétuer le souvenir d'un si grand service rendu 
à la patrie. Se trouvant, en loo6, à Biervliet, il fit ériger 
un tombeau à Benkelszoon, qui était mort en 1397. Il y a 
peu d'exemples d'un monument funèbre aussi bien mérité. » 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 403 

Une antre circonstance vint compléter la découverte de 
Bonlv(>lszo()ii. A Iloorn, en lil(), se fit le premier grand 
fdet pour la pèche du hareng. Avec Tart de prendre et de 
conserver le hareng, cette pêche s'étendit, puis se déplaça. 
Vers le commencement du xv" siècle, elle s'établit à Enk- 
huisen et à Hoorn. Puis, les guerres avec l'Espagne et en- 
suite avec la France étant survenues, elle passa prescpie 
tout entière dans les deux provinces de Nord-Hollande et 
de Sud-Hollande, où elle se maintint pendant longtemps 
à un degré très -élevé de prospérité. On la regardait 
comme une brauche si précieuse du commerce national , 
que dans plusieurs édits elle est appelée la mine dor de hi 
République bafavc. Aussi était-elle soumise à des règle- 
ments fort sévères^ et jouissait-elle, par compensation, de 
grands privilèges. Les pêcheurs de hareng formaient une 
corporation, dont chaque membre s'engageait par un ser- 
ment solennel à respecter et à observer les usages établis. 

« Jusqu'à ces dernières années, continue ^ï. Esquiros, 
le départ des bateaux pour la grande pêche était fixé à 
la Saint-Jean (l2i juin). Ce départ était précédé de fêtes. 
Jl existe un livre de vieilles chansons hollandaises, que 
chantaient les pêcheurs avant de se mettre en mer. On 
portait des toasts au succès de la pêche , et l'on priait Dieu 
de bénir les fdets. Enfin on hissait les voiles, et la flottille 
pacifique allait à la conquête du hareng. Aujourd'hui les 
doggers partent dans les premiers jours de juin, et peuvent 
dès lors ouvrir la pêche; mais, fidèles aux traditions, ou 
si l'on veut aux préjugés, les pêcheurs ne profitent (ju'à 
contre-cœur de cette liberlé toute nouvelle. « Le hareng, 
« disent- ils dans leur langage naïf, n'aime point à être 
(( pris avant la Saint-Jean. » En 1755, le nombre des huizcn 



404 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

partant pour la grande pédie était de 23-4. En 1820, il 
était encore de 122; il est aujonrd'hni de 90. Ce groupe 
de voiles se dirige vers les côtes d'Ecosse. Ceux navires 
de guerre les accompagnent pour les protéger et les sur- 
veiller. Il est interdit aux pêcheurs de toucher terre. Ils ne 
doivent pas non plus vendre de poissons à bord. La flottille 
se maintient à la hauteur des Shetlands, d'Edimbourg, et 
sur les côtes d'Angleterre. La réputation du hareng hollan- 
dais tient surtout à la puissance des doggers, excellents 
bâtiments de mer, dont la constitution nautique permet 
de jeter les filets dans des eaux très-profondes. Là seule- 
ment se trouvent les harengs de grande taille et d'une 
qualité supérieure. Treize à quatorze cents hommes en- 
viron prennent part à ce travail de mer. A peine saisi par 
les mains du pêcheur, le hareng est caqué, c'est à -dire 
ouvert avec la lame d'un couteau, et mis dans des barils; 
on y ajoute du sel , (jui fond et dans lequel le poisson se 
conserve. Depuis une douzaine d'années, une corvette 
accompagne la flottille. Les cent premiers barils son! 
chargés sur cette corvette, qui les transporte à toute vitesse 
dans le port de Alaardingen. » 

Les Hollandais distinguent trois espèces de harengs : le 
hareng pcc ou caqué, qu'ils nomment gekaakte -haring , el 
qui se pêche pendant l'été au nord de l'Ecosse; — le steur- 
liaring, qu'on prend en automne sur les côtes de Yar- 
mouth, qu'on sale d'abord pour le fumer plus tard, et qui, 
fumé, prend le nom de bakking; — et \q pan-haring , (ju'on 
prend dans le Zuyderzée, et qui se mange frais. Ce dernier 
sert de nourriture aux classes pauvres. 

La décadence de la pêche hollandaise est due à des 
causes économiques que nous n'avons point à examiner. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 405 

Cette décadence est-ello (l(''liiii(ivo on soiilomoiit passagère? 
La (jueslion est fort controversée. Quoi ([ii'il en soil , le 
monopole du hareng a passé, depuis le commencement de 
ce siècle, aux mains de la Grande-Bretagne. Tandis que 
l'ensemble de la pêche néerlandaise occupe à peine aujour- 
dhui une centaine de navires et produit de (renie à trente- 
(Muq mille barils de hareng caqué, l'Angleterre a sur les 
mers environ quinze mille bateaux pêcheurs montés par plus 
décent mille hommes, et remplit près de huit cent mille barils 
de hareng caqné. Quant à la pêche française, elle emploie 
annuellement de cinq cents à cinq cent cinquante bateaux 
jaugeant ensemble de quatorze à quinze mille tonneaux, 
et montés par sept mille cinq cents hommes environ. Ses 
produits, non compris le hareng consommé à Tétat frais, 
sont de cent quarante à cent cinquante mille barils, du 
poids de 127 à 128 kilogrammes. La France n'exporte pas 
de harengs; le marché intérieur suOTit pour absorber tous 
les produits de notre pêche. 

La pêche de la morue est beaucoup plus importante cpie 
celle du hareng; elle exige des navires d'un plus fort ton- 
nage, munis d'engins et d'approvisionnements considé- 
rables, en un mot, armés pour une navigation lointaine et 
pour de longues opérations. Cette pêche est actuellement 
celle qui mérite le mieux le nom de grande pêche. C'est une 
excellente école de navigation ; elle peut presque instanta- 
nément fournir à l'Etat une foule de marins aguerris; aussi 
a-t-elle toujours été l'objet de la sollicitude particulière des 
gouvernements, qui lui ont accordé des encouragements 
sous les noms de primes darmements et primes de produits. 
On estime à cinq ou six mille le nombre des navires anglais, 
américains, français, russes, norwégiens, danois, ([ni se 



406 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

livrent tous les ans à cette pêche, et qui rapportent dans 
le monde entier trente- six millions de morues préparées 
et conservées de différentes manières. La France seule 
envoie annuellement à cette pêche environ cinq cent 
soixante-dix navires, jaugeant ensemble soixante-dix-sept 
mille tonneaux, et montés par quinze mille marins. Le 
produit de la pêche française dépasse trente-cinq millions 
de kilogrammes de poisson, dont une moitié se consomme 
dans l'intérieur de l'empire, tandis que l'autre est exportée 
à l'étranger ou dans nos colonies, et contribue ainsi pour 
une part importante à enrichir notice commerce et à entre- 
tenir notre mouvement maritime. La pêche de la morue, 
comme celle du hareng, est d'origine hollandaise; mais 
elle a suivi dans les Pays-Bas la même marche descendante, 
tandis qu'elle s'est, au contraire, rapidement développée 
en France, en Angleterre, en Russie et aux Etats-Unis. 

On pêche la morue dans les mers qui baignent le nord 
de l'Europe, principalement au Dogger's-Bank ', en Islande, 
au cap Nord, et sur d'autres points épars des mêmes mers; 
mais on la pèche en bien plus grande quantité sur les 
côtes septentrionales de l'Amérique, particulièrement sur le 
grand l)anc de Terre-Neuve, aux atterrages de Saint-Pierre 
et Miquelon^ et dans le voisinage du continent, depuis le 
Canada jusqu'au golfe Saint- Laurent. 

Possédant autrefois les côtes de l'Acadie , du cap Breton , 
du golfe Saint -Laurent et de Terre-Neuve , la France a eu 
pendant longtemps les pêcheries les plus florissantes du 
monde. Mais pendant le xvnf siècle elle perdit successive- 
ment ces colonies, qui toutes tombèrent au pouvoir des 

1 Grand banc situé dans la mer du Nord, entre la Grande-Bretagne, 
la Hollande et le Danemark. 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 407 

Anglais ; et il ne lui reste plus aujounriuii de ces vastes 
et riches possessions, que les petites îles de Saint- Pierre 
et Miquelon, avec le droit de pêche et de sécherie sur une 
partie des rivages de Terre-Neuve. C'est donc surtout 
dans ces parages que les Français font la pêche de la 
morue. Un certain nombre de navires vont aussi chercher 
ce poisson au Dogger's-Bank et dans les mers d'Islande. 
L'éloignement de nos ports, le manque d'établissements 
fixes et permanents sur les lieux de pêche, et aussi le 
moindre développement de notre marine commerciale 
nous mettent hors d'état de soutenir la concurrence de 
nos rivaux plus favorisés, les Anglais et les Américains. 
Ceux-ci, notamment, grâce à leur position géographique, 
peuvent économiser une grande partie des frais d'arme- 
ment. Ils emploient à la pêche, comme les Miquelonnais, 
de très-petits bâtiments, qui font trois ou quatre voyages 
par saison, et rapportent sans beaucoup de peine et de 
dépense d'énormes quantités de poisson frais ou salé. 

La morue, qui porte des noms différents selon les pays 
où on la prend, reçoit aussi, dans le commerce, diverses 
dénominations qui indiquent les préparations qu'elle a 
reçues. Ainsi la morue fraîche est appelée généralement 
cabelliau ou cabillaud. Lorsqu'elle a été salée sans être sé- 
chée, on la nomme morue verte; si elle a été salée etséchée, 
on l'appelle morue sèche; elle prend le nom de stock -fish 
lorsqu'elle a été sécliée sans être salée. On distingue enfin 
dans le commerce la morue grenier;, en barils, en bou~ 
cauts, etc. La pêche du cabillaud est très-productive; 
c'est à l'entrée de la Manche, sur les côtes de la Belgi(pie 
et des Pays-Bas et dans la mer d'Allemagne, (prelle a le 
plus d'activité; mais la grande pêche est plulùl celle (|ui 



408 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

a pour objet la morue destinée à être conservée. Il n'est 
personne qui n'ait va la morue telle qu'on la trouve dans 
le commerce, c'est-à-dire divisée suivant sa longueur, 
étalée et coupée en longs morceaux ; mais ce poisson est 
peu connu dans son état naturel des personnes qui n'ont 
point habité les ports de mer. Il n'est donc pas tout à fait 
inutile d'en donner une courte description. 

La morue (gadm morrhua) est le genre type de la famille 
des gadoïdes, ordre des malacoptérygiens subrachiens. Sa 
forme est à peu près celle d'un merlan gigantesque. Elle 
atteint souvent une longueur de un mètre vingt à un mètre 
trente cinq centimètres, et une largeur de trente à trente- 
cinq centimètres. Son corps, très-charnu, est couvert de 
grandes écailles grises sur le dos, et blanches avec des 
taches dorées sous le ventre. Elle a deux nageoires dor- 
sales, trois ventrales, et un barbillon ou appendice fili- 
forme à la mâchoire inférieure. Sa tête est volumineuse et 
comprimée, sa bouche énorme, ses yeux gros, ronds, à 
tteur de tête, et voilés par une membrane transparente. 
Ses dents sont simplement implantées dans la peau, et 
mobiles comme celles du brochet. Comme ce dernier, la 
morue est d'une gloutonnerie aveugle et insatiable. Elle se 
nourrit de toutes sortes d'animaux, principalement de 
harengs, de capelans et même de crabes, dont elle digère 
sans peine en quelques heures les carapaces. Elle avale 
d'ailleurs indistinctement tout ce qu'elle voit remuer autour 
d'elle, même des corps absolument indigestes. Aussi peut- 
on la prendre en lui présentant pour appât des morceaux 
de drap rouge. 

Les morues sont si abondantes au banc de Terre-Neuve, 
qu'nn seul bateau peut en prendre en un jour plusieui's 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 409 

centaines. Cette pêclic se fait au moyen de longues lignes, 
au\(iuelles on met pour amorce des entrailles de morues 
qu'on a vidées, des morceaux de viande ou de poisson , etc. 
La pêche a lieu, sur le grand banc de Terre-Neuve, au 
mois de mai. Les navires sont, en général , de cent vingt à 
cent trente tonneaux, avec quinze à vingt hommes d'é(|ui-- 
page. Ils ont au moins deux fortes chaloupes. Ils déposent 
à terre les passagers pêcheurs, les mousses et les novices, 
qui doivent s'occuper du séchage et de la salaison ; puis ils 
se dirigent vers le banc, oii ils vont mouiller par soixante- 
dix ou quatre-vingts mètres de fond. Les deux chaloupes 
sont mises à la mer, et chaque soir elles vont, montées 
chacune par cinq hommes, tendre les lignes, qui sont armées 
de quatre à cinq cents hameçons. La partie de Téquipage 
restée à bord du navire s'occupe aussi de la pêche avec 
des lignes de fond. Chaque pêcheur ne prend qu'une seule 
morue à la fois. Néanmoins ce travail est rendu fatigant 
et pénible par la longueur des lignes et le poids du poisson , 
et par le grand froid qu'il fait dans ces parages. 

Une fois les morues prises, on les sale ou bien on les fait 
sécher. Dans les deux cas, on les éventre, on les vide et 
on leur coupe la tête. Outre leur chair, ces poissons donnent 
des produits accessoires qui ne sont pas sans importance : 
leurs langues, qui sont salées et conservées à part, et qui 
passent pour un mets très-délicat; leurs œufs, (jui, sous le 
nom de rognes, sont apportés en Europe et servent d'appal 
pour la pêche de la sardine; enfin les foies, d'où l'on ex- 
trait en grande quantité une huile dès longtemps connue 
et employée dans l'industrie, et qui , depuis un certain nom- 
bre d'années, a été applicjuée au traitement des scrofules, 
du rachitisme et des maladies de poitrine. 



410 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



CHAPITRE III 



LA CHASSE AUX CÉTACÉS 



Le mot ptk'he paraît impropre pour désigner la guerre 
que fait riiomme aux mammifères marins. Ce n'est plus la 
ligne et l'hameçon, ce ne sont plus les filets qui en sont les 
instruments ; c'est celte espèce de javelot qu'on appelle un 
harpon , et qui sert non à prendre l'animal , mais bien à le 
tuer : arme plus terrible et plus puissante que les armes 
à feu, puisque celles-ci ne l'ont point fait abandonner. De 
plus, il faut poursuivre le gibier, lui donner la chasse, puis 
engager avec lui une lutte oii l'homme n'est pas toujours 
sûr de la victoire. C'est donc bien là une chasse, et une 
chasse des plus difficiles, où le marin doit déployer une 
habileté, une vigueur et une audace peu communes. Ce- 
pendant l'usage s'est maintenu de dire : la pêche de la 
baleine, du cachalot, du lamantin, du phoque même : c'est 
une vieille habitude, issue du préjugé qui faisait consi- 
dérer autrefois tout animal marin ou aquatique comme un 
poisson. 

La pêche donc, ou mieux la chasse des grands cétacés, 
est justement célèbre. Elle a été tant de fois décrite, que 
je ne pourrais guère, en la décrivant de nouveau, que 
répéter à mes lecteurs ce qu'ils ont sans doute déjà lu et 
relu ailleurs. Ce qui est moins connu et qui mérite de 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 411 

l'être, c'est l'histoire de cette guerre aux colosses de 
l'Océan : i;uerre vraiment *i;lorieuse, pleine d'épisodes hé- 
roïques, et que ceux (jui jadis y ont pris part ne doivent 
point se rappeler sans émotion et sans orgueil. Dans les 
annales de certains peuples, cette guerre figure avec non 
moins d'éclat que les faits politiques et militaires les plus 
vantés; elle a exercé sur les destinées de ces peuples une 
inlluence comj)aral)le à celle des conquêtes les plus impoi- 
tantes accomplies par l'homme sur la nature. On conçoit, 
en effet, que si la pêche d'un petit poisson tel que le ha- 
reng a pu devenir pour ceux qui la prati(|uaient sur une 
grande échelle a une mine d'or, » celle des grands cétacés 
ait dij. être une source de richesse bien autrement pro- 
ductive. Enfin les chasseurs de baleines ont rendu à la 
science, à la civilisation, à l'humanité, des services d'une 
haute portée, dont on a à tort attribué tout le mérite aux 
navigateurs qui n'ont atteint le but qu'en suivant les che- 
mins déjà frayés par leurs devanciers inconnus. A tous 
égards, l'histoire de cette grande industrie maritime est 
donc digne d'attention. J'essaierai de la résumer en quel- 
ques pages. 

La pêche de la baleine n'était pas étrangère aux anciens. 
D'après Appien, Xénocrate, Pline, Strabon et (juelques 
autres écrivains de l'antiquité, elle était pratiquée par les 
Tyriens, les Grecs, les Romains et les peuples habitant le 
littoral du golfe Arabicjue. Elle était en honneur chez 
les Chinois dès les temps les plus reculés, et formait au 
w" siècle un des principaux objets de leurs opérations 
maritimes. A la même époque, les peuples du nord île 
l'Europe s'y livraient avec succès sur les côtes de la pres- 
qu'île Scandinave, de la Finlande, de la Germanie, du Jut- 



412 LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 

land et de la Grande-Bretagne. Mais les Basqnes l'empor- 
tèrent sur eux tous en adresse, en courage et en activité. 
D'abord ces intrépides marins se bornèrent à chasser les 
baleines dans le golfe de Gascogne, où elles étaient alors 
très-nombreuses; mais peu à peu il leur fallut poursuivre 
les cétacés, qui devant leurs attaques répétées se retiraient, 
fuyaient du côté du pôle. Chaque année leurs navires s'a- 
vançaient davantage vers le nord- ouest, jusqu'à ce qu'enfin 
au xv^ siècle ils pénétrèrent dans les régions glacées du 
cercle polaire, et là, cherchant une terre où l'on pût re- 
lâcher, ils abordèrent au Groenland, à Terre-Neuve, au 
Labrador. Ainsi, tandis que les savants et les érudits 
d'Europe discutaient l'existence hypothétique d'un autre 
hémisphère habitable, et que les navigateurs hésitaient 
encore à l'aller chercher, eux, ces pêcheurs ignorants, 
ils l'avaient trouvé. Tant il est vrai que l'audace est du 
génie, ou que souvent du moins elle en tient lieu. 

Pendant longtemps les marins de l'Aunis, de la Guienne, 
de la Bretagne et de la Normandie partagèrent avec les 
Basques les profits considérables ^que procurait la chasse 
à la baleine. Ils partaient au printemps avec cinquante à 
soixante navires, qu'ils ramenaient à la fin de l'été chargés 
d'huile. Eux seuls fournissaient à toute l'Europe cette pré- 
cieuse marchandise. Mais^, au commencement du xyu*" siècle, 
ils se trouvèrent avec étonnement en face de concurrents 
redoutables : les marines néerlandaise et britannique ve- 
naient d'entrer dans la lice. Les Provinces -Unies, après 
avoir secoué le joug de l'Espagne, avaient donné un pro- 
digieux essor à l'esprit d'entreprise et à l'énergie persévé- 
rante qui est le caractère distinctif de ce peuple indus- 
trieux. En quelques années, ils s'étaient révélés comme 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 413 

les plus liabilos trafiquants, les plus savants et les plus 
hardis navigateurs de l'Europe, et ils avaieni débuté dans 
la carrière par une- suite d'expéditions à la recherche d'un 
passage conduisant par le nord-est de l'Europe à la Chine 
et aux Indes : tentatives héroïques, où leurs marins avaient 
acconq)li des prodiges de patience et de courage, et qui ne 
furent point stériles. 

C'était beaucoup déjà d'avoir osé pénétrer dans ces pa- 
rages réputés jusqu'alors absolument inaccessibles, d'avoir 
reconnu et décrit des contrées où nul homme auparavant 
n'avait pénétré, et d'avoir jeté dans le monde une hypo- 
thèse dont il était réservé à notre siècle de démontrer la 
réalité. Ce ne fut pas tout. Les Hollandais avaient rencontré 
dans les mers arctiques des troupeaux de cétacés gigan- 
tesques : c'étaient des flots d'huile, qui, versés sur l'Eu- 
rope, reviendraient en flots d'or au commerce de la ré- 
publique. Les armements pour la chasse aux baleines 
commencèrent. En 1612, deux navires hollandais partis 
d'Amsterdam et de Saardam parurent près des côtes du 
Spitzberg. Ils avaient été devancés par des Anglais, qui, 
sous prétexte du droit de priorité, prétendirent exploiter 
seuls ces parages. Ces Anglais étaient en nombre et bien 
armés. Ils menacèrent les Hollandais de saisir leurs navires 
et leurs cargaisons. Cette fois il fallut céder- devant la 
force; mais la marine des Provinces-Lnies n'accepta point 
cette exclusion arbitraire. 

L'année suivante, cinq ou six bâtiments firent voile vers 
le Spitzberg, et, sans tenir compte des menaces des Anglais, 
commencèrent leurs opérations. Ils furent attaqués et dé- 
pouillés de leur butin. Une véhémente protestation s'éleva 
contre cet acte d'agression brutale. Les ])rincipales villes 



414 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

et les ports de mer néerlandais formèrent une ligue dont 
le centre fut établi à Amsterdam , et une compagnie de 
riches négociants se fit concéder par les États-généraux le 
privilège de la pêche pour trois années, dans toutes les mers 
comprises entre la Nouvelle-Zemble et le détroit de Davis. 
Encouragée par la protection de l'État, cette compagnie 
enrôla des harponneurs biscayens, et fit accompagner ses 
navires baleiniers par quatre bâtiments de guerre armés 
chacun de trente canons. Cela formait une flottille de dix- 
huit voiles. Les Anglais, qui n'avaient alors dans ces mers 
que treize grands navires et deux pinasses, n'osèrent en- 
gager la lutte avec des forces supérieures, et pendant trois 
ans les Hollandais purent se livrer tranquillement à la 
chasse des baleines. 

Mais, au bout de ce temps, la jalousie de l'Angleterre 
éclata de nouveau. Une escadre britannique, commandée 
par un vice -amiral, attaqua des baleiniers zélandais, et 
s'empara de leur huile, de leurs canons et de leurs muni- 
tions. En 1617, les pêcheurs de la Zélande, décidés à 
venger cet outrage, mirent en mer trente -trois navires 
bien armés, et à leur tour prirent roffensive. Trois navires 
anglais furent mis hors de combat, plusieurs marins 
tués, leurs tonneaux brCdés, et un de ces navires fut 
ramené triomphalement ayec sa cargaison dans le port 
d'Amsterdam. Il n'en fallait pas tant pour qu'une guerre 
terrible éclatât entre les deux puissances rivales, si les 
Etats-généraux, usant de modération, n'eussent fait res- 
tituer le navire et accorder au capitaine anglais une in- 
demnité. Le gouvernement anglais, de son côté, jugea pru- 
dent de faire des concessions. Il s'ensuivit un arrangement 
en vertu diKpiel chaque nation devait poursuivre la baleine 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 415 

sur certaines côtes, et se mainlonir dans des limites déter- 
minées. 

Ce partage fait, les Hollandais ne tardèrent pas à sui- 
passer les Anglais eux-mêmes dans leurs entreprises à la 
recherche d'une proie si convoitée. La première compagnie 
fondée à Amsterdam parvint à conserver jusqu'en 1612 le 
privilège qui ne lui avait été accordé, dans le princi|)e, (pie 
pour trois ans. Mais enfin les réclamations des spéculateurs 
exclus du bénéfice de la pèche firent céder les États-géné- 
raux, qui autorisèrent la création de deux autres compa- 
gnies. Ces deux compagnies ne tardèrent pas à se réunir 
à la première pour constituer un nouveau monopole qui, 
pour être plus étendu, n'en était pas moins exclusif. Enire 
les mains de cette société riche et puissante, la chasse à 
la baleine acquit une situation florissante que favorisait, 
du reste, la nature des choses. Les cétacés abondaient 
encore à cette époque dans les mers glaciales, et venaient 
sans défiance, en immenses troupeaux, s'ébattre autour 
des navires. Il arriva souvent, dit un historien, que la 
compagnie fut obligée de recruter sur mer des bâtiments 
vides pour rapporter en Hollande le produit surabondant 
de sa pêche. Ce succès lui inspira une confiance funeste. 
Elle crut que son exploitation se maintiendrait toujours au 
même degré de prospérité; elle dépensa des sommes énor- 
mes pour fonder dans les îles désertes des mers polaires 
dévastes et magnifiques établissements. Un village hollan- 
dais s'éleva sous le nom de Smarenberg dans l'île dite 
d'Amsterdam. Cette colonie, visitée chaque année par 
(juinze à dix -huit mille nuuins des Pays-Bas, prit un 
développement inattendu. La république eut, selon une 
heureuse expression , sa Ihlavia des (jlaces. 



4'IG LES MYSTERES DE L'OCÉAN. 

Mais, au bout d'un certain temps, la chasse devint moins 
productive; puis la compagnie, dépouillée de son privilège, 
se vit obligée d'en partager les bénéfices avec tous les aven- 
turiers que la liberté des mers, décrétée par les Etats-gé- 
néraux, amena dans les mêmes parages. La pêche de la 
baleine entra dès lors dans une nouvelle phase, celle de 
la concurrence illimitée. Sous ce régime, cette industrie 
prit un développement qui porta à son apogée la puissance 
et la richesse des Provinces-Unies. Le nombre des navires 
baleiniers, qui chaque année sortaient des ports néerlan- 
dais, s'éleva jusqu'à deux cent trente. Les marins qui les 
montaient acquirent une adresse et une intrépidité qui 
firent oublier les Biscayens ; les produits réalisés devinrent 
fabuleux. Un seul navire pouvait, en faisant deux voyages 
dans la même saison , rapporter deux cents barils d'huile. 

Pendant ce temps, les Anglais ne demeuraient pas inac- 
tifs : leurs armements s'accroissaient dans des proportions 
analogues. Des navires norwégiens, danois, russes, français, 
vinrent aussi prendre leur part de l'immense butin ; puis les 
colonies de l'Amérique du Nord se mirent de la partie: si 
bien qu'en peu d'années les baleines disparurent de toutes 
les vastes mers situées au nord de l'Europe, et qu'on dut 
les poursuivre à l'ouest jusque dans la mer de Bafïin, au 
delà du détroit de Davis. La décadence de la pêche com- 
mençait : elle s'est depuis précipitée avec une désastreuse 
rapidité. Les États-Unis seuls envoient encore dans les 
mers arctiques des navires soi-disant baleiniers ou cacha- 
lotiers; mais ces navires ne font, en réalité, que la chasse 
aux amphibies. Quant aux. grands cétacés, il n'en existe 
plus que dans l'océan Austral. C'est là que vont croiser, 
en se rapprochant de plus en plus des parages inhospita- 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 417 

licrsdu cercle antarctique, les baleiniers anglais. Eux seuls 
persistent encore à exercer cette chasse lointaine et péril- 
leuse, que l'absence complète du gibier qu'ils recherchent 
les forcera d'abandonner dans un avenir qu'on peut dès 
aujourd'hui clairement entrevoir. 

C'est ainsi qu'insatiable de lucre, aveuglé à la fois par 
la cupidité et par cette fièvre de carnage qu'allume en lui 
toute guerre , l'homme a transformé en une œuvre de des- 
truction ce qui fut dans l'origine une entreprise grandiose, 
et qui eût dû demeurer une industrie féconde et durable. 
La famille entière des cétacés est déjà presque éteinte. On 
semble n'avoir point songé que ces grands animaux n'ont 
qu'une fécondité très-limitée, et ne se reproduisent qu'avec 
une extrême lenteur. Loin de leur en laisser le temps, on 
ne s'est fait aucun scrupule de tuer les femelles pleines et 
les jeunes individus. C'était « égorger l'avenir; » et il est 
triste de penser qu'une si ruineuse expérience n'a pas 
encore pu faire pénétrer dans l'esprit de ceux qui font la 
guerre aux races de l'Océan les préceptes de la sagesse la 
plus vulgaire. Tandis que, dans la vie commune, chacun se 
préoccupe de conserver et d'accroître pour ses enfants et 
ses neveux les avantages dont la Providence l'a lui-même 
gratifié, et ne les considère que comme un dépôt confié à 
ses soins; tandis que la chasse du menu gii)ier est soumise 
à des règlements conservateurs, on semble prendre à tâche 
de dépeupler les mers de tous les animaux utiles qu'elles 
nourrissent. On traque, on massacre ces animaux avec la 
même fureur que déploient les paysans contre les loups et 
les autres bêtes de proie. Enfin , ce (pii se comprend moins, 
les gouvernements, loin de chercher à ralentir cette manie 
d'extermination, ne s'en occupent (|ue pour l'encourager, 

27 



418 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

en accordant aux chasseurs de baleines et de caclialots des 
primes qui vont en augmentant à mesure que la pêche se 
ralentit : comme s'il suffisait de promettre de l'argent aux 
spéculateurs pour repeupler l'Océan ! 



CHAPITRE IV 



LA CHASSE AUX AMPHIBIES 



Les cétacés manquant, ce sont, je viens de le dire^ les 
amphibies, phoques et morses, que les marins américains, 
anglais .et autres vont maintenant chercher parmi les glaces 
du cercle arctique. Cette chasse est beaucoup moins diffi- 
cile et moins dangereuse que l'autre; elle n'exige pas le 
même appareil d'engins meurtriers, et c'est moins une 
guerre qu'une boucherie. Bien avant que des vaisseaux 
européens fussent arrivés dans ces régions avec leurs vais- 
seaux et leurs armes perfectionnées, elle était la principale 
ressource des peuplades sauvages qui habitent les contrées 
polaires, et qui tirent de ces animaux non-seulement une 
grande partie de leur nourriture, mais encore les éléments 
essentiels de leur miséral)le industrie et de leur commerce 
rudimentaire. L'épaisse couche de graisse interposée entre 
la chair et la peau des amphibies fournit en grande quan- 
tité une huile qn'on emploie aux mêmes usages que l'huile 
de baleine, et qui a sur celle-ci l'avantage de n'exhaler 
aucune mauvaise odeur. Quelques espèces ont une fourrure 



LKS MYSTERES DE L'OCEAN. 419 

p:rossièrc , dont les Iribus septenlrionales se font des vête- 
ments. Les naturels de l'Amérique du Nord utilisent 
encore, dif-on, les peaux de certaines espèces d'une façon 
singulière. Us en ferment, le plus lierméti((uemcnt possible, 
toutes les ouvertures, et les gonflent d'air comme des 
vessies. Eu réunissant ensemble cinq ou six de ces outres, 
et en y étendant des joncs ou de la })aille, ils construisent 
une sorte de radeaux très-légers et insubmersibles, avec 
lesquels ils s'abandonnent sans danger au courant des 
fleuves les plus impétueux. Les Kamstchadales font aussi, 
avec les peaux de phoques, de petites pirogues. La graisse 
sert à l'alimentation et à l'éclairage; la chair, quoique 
coriace et d'une saveur désagréable, est la nourriture 
ordinaire de ces pauvres peuplades, qui échangent encore 
contre des outils, des armes et de la poudre, des peaux 
de phoques, des dents de morse, et le surplus de la graisse 
destinée à leur consommation. 

Quant aux nations civilisées, telles que l'Angleterre et 
les Etats-Unis, elles équipent chaque année des navires 
qui font la chasse aux phoques : entreprise hardie, mais 
dont les bénéfices compensent bien les dangers. Le natu- 
raliste Lesson a donné, d'après M. Dubaut, d'intéressants 
détails sur cette branche de leur industrie maritime, 
branche importante, puisqu'elle occupe chaque année une 
soixantaine de navires de !2oO à 300 tonneaux. 

« Les navires destinés pour cet armement sont solidement 
construits. Tout y est installé avec la plus grande éco- 
nomie. Par cette raison, les fonds du navire sont doublés 
de bois. L'armement se compose, outre le gréement très- 
simple et très-solide, de barriques pour metti-e l'huile, de 
six yoles armées comme j)our la ppchede la baleine, et d'un 



420 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

petit bâtiment de quarante tonneaux mis en botte à bord, 
et qu'on monte et qu'on met à la mer lorsqu'on approche 
des îles ou des côtes habitées par les phoques. Les marins 
qui font cette chasse ont coutume d'explorer préalable- 
ment les lieux , ou bien ils s'établissent en un point con- 
venable et font alentour de nombreuses battues. Ainsi il 
n'est pas rare de voir un navire mouillé dans quelque anse 
tranquille et sûre, tandis que ses agrès sont débarqués, et 
que les fourneaux destinés à faire fondre les graisses re- 
cueillies, sont placés sur la grève. Pendant ce temps, le 
petit bâtiment dont il vient d'être parlé, très-bon voilier 
et fin marcheur, monté par la moitié environ de l'équi- 
page, fait le tour des terres environnantes. Des embarca- 
tions sont expédiées, chemin faisant, vers les rivages où 
l'on aperçoit des phoques, et on laisse çà et là à l'affût des 
hommes chargés d'épier ceux de ces animaux qui s'aven- 
turent hors de l'eau. La cargaison totale du petit bâtiment 
se compose d'environ deux cents phoques, coupés par gros 
morceaux, et qui peuvent fournir quatre-vingts à cent 
barils d'huile, chaque baril contenant environ cent vingt 
litres, dont la valeur est à peu près de quatre-vingts 
francs. Au port où est mouillé le grand navire, les quartiers 
de phoque sont transportés siu" la grève où sont établies 
les chaudières dans lesquelles on fait fondre la graisse. La 
chair musculaire et les autres résidus servent à alimenter 
le feu. Les hommes composant les équipages des navires 
armés pour ces chasses travaillent à la tâche, en sorte 
que chacun est intéressé au succès de l'entreprise. La cam- 
pagne dure quelquefois jusqu'à trois ans, au milieu de pri- 
vations et de dangers inouïs. Il arrive souvent que des na- 
vires jettent des hommes sur une île pour faire des chasses. 



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■a 
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Ci 



C/3 







LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 421 

s'en vont à cinq cents et mille lieues de là en déposer 
d'autres, puis poussent plus loin encore. Ils reviennent ou 
ne reviennent pas. C'est ainsi que plus d'une fois de mal- 
heureux marins ont péri abandonnés sur des terres dé- 
sertes, parce que le vaisseau auquel ils appartenaient, et 
qui devait revenir les prendre à une époque fixée, avait 
fait naufrage. >) 

Quid non mortalia pedora cogis , 
Auri sacra famés ! 

Les morses, dont les défenses offrent à la spéculation 
un supplément considérable de bénéfices , sont aussi , 
plus encore que les phoques, de la part des marins qui 
fréquentent les régions polaires, l'objet d'une poursuite 
acharnée. Déjà, vers le milieu du siècle dernier, le nombre 
de ces animaux avait notablement diminué. 

« On trouvait autrefois, dans la baie d'Horisart et dans 
celle de Klock, dit Zordrager, beaucoup de phoques et de 
morses; mais aujourd'hui il en reste fort peu. Les uns et 
les autres se rendent, lors des grandes chaleurs de l'été, 
dans les plaines qui sont voisines, et l'on en voit quel- 
quefois des troupeaux de quatre-vingts, cent, et jusqu'à 
deux cents, particulièrement de morses, qui peuvent y 
rester quelques jours de suite et jusqu'à ce que la faim les 
ramène à la mer... On voit beaucoup de morses vers le 
Spitzberg ; on les tue à terre avec des lances. On les chasse 
pour le profit qu'on a de leurs dents et de leur graisse ; 
l'huile en est presque aussi estimée que celle de la baleine; 
leurs deux dents valent autant que toute leur graisse. L'inté- 
rieur de ces dents a plus de valeur que l'ivoire, surtout dans 
les grosses dents, (jui sont d'une substance plus compacte 



422 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

et plus dure que les petites... Une dent médiocre pèse trois 
livres, etun morse ordinaire fournit unedemi-tonne d'huile. . . 
Autrefois on trouvait de grands troupeaux de ces animaux 
sur terre; mais nos vaisseaux, qui vont tous les ans dans 
ce pays pour la pêche de la baleine^ les ont tellement épou- 
vantés^ qu'ils se sont retirés dans les lieux écartés, et ceux 
([ui y restent ne vont plus sur la terre en troupes, mais 
demeurent dans Feau, ou dispersés çà et là sur les glaces. 
Lorsqu'on a joint un de ces animaux sur la glace ou dans 
l'eau, on lui jette un harpon fort et fait exprès, et souvent 
ce harpon glisse sur sa peau dure et épaisse ; mais, lorsqu'il 
a pénétré, on tire l'animal avec un cable vers le timon de 
la chaloupe, et on le tue en le perçant avec une forte lance 
faite exprès; on l'amène ensuite vers la terre la plus voi- 
sine, ou vers un glaçon plat; il est ordinairement plus 
pesant qu'un bœuf. On commence par l'écorcher, et l'on 
jette sa peau parce qu'elle n'est bonne à rien ' ; on sépare 
de la tête avec une hache les deux dents, ou l'on coupe 
la tête pour ne pas endommager les dents, et on la fait 
bouillir dans une chaudière. Après cela, on coupe la 
graisse en longues tranches , et on la porte au vaisseau ^ » 
Ce n'est pas seulement dans les parages du cercle arc- 
tique qu'on va chercher la graisse et le cuir des amphi- 
bies. Les découvertes des navigateurs modernes ont ouvert 

• Ceci n'est pas exact, et ne l'était plus depuis longtemps. La peau 
du morse est employée aux mêmes usages que celle des phoques. Déjà 
du temps de Buffon on en faisait un très -bon cuir pour les soupentes 
de carrosse , les sangles et les courroies. Si de nos jours l'emploi de 
cette peau est peu répandu, il ne faut l'attribuer qu'à la rareté de plus 
en plus grande des animaux qui la fournissent. 

'>■ Description de la prise de la haleine et de la pêche an Groen- 
land, etc. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 423 

;iii commerce de ces produits de riches et vastes champs 
d'exploitation (huis l'océan Austral. Là se trouve un genre 
de phoques de très-grande taille, remarquables par le dé- 
veloppement du nez, qui chez le mâle s'allonge en une 
sorte de trompe. Cette particularité leur a valu les noms 
de phoque à trompe, phoque à museau ridé, éléj)hant de 
mer, etc., que les voyageurs leur ont donnés, et celui de 
macrorhinus prohoscideus , qui leur est assigné dans la no- 
menclature zoologique. 

Habitant exclusif des régions australes, le phoque à 
trompe se complaît particulièrement sur les îles désertes; 
mais il en est qu'il semble fréquenter de préférence. On 
les rencontre en grand nombre dans celle de 'Juan Fer- 
nandez, aux Malouines, sur les terres de Kerguelen et des 
Etats. C'est principalement vers cette dernière contrée 
que les Anglais dirigent leurs navires destinés à la chasse 
de ces amphibies. 

« Avant l'établissement des Anglais au port Jackson , 
disent Pérou et Lesueur, dans la relation de leur voyage 
aux terres Australes, les phoques à trompe jouissaient 
dune tranquillité parfaite dans les îles du détroit de Bass. 
H n'en est plus ainsi : les Européens ont envahi ces re- 
traites si longtemps protectrices; ils y ont organisé partout 
des massacres qui ne sauraient manquer de faire éprouver 
bientôt un alTaiblissement sensible et irréparable à la po- 
pulation amphibie de ces parages. Des pêcheurs, en petit 
nombre, sont envoyés de la colonie de Port-Jackson sur les 
îles où les phoques sont le plus communs, et dont ils font 
leur résidence habituelle. Nous en trouvâmes dix dans lile 
King. Ces hommes étaient chargés de préparer, en huile 
et en peaux de pluxiues, la cargaison de (pielques navires 



424 LES MYSTERES DE L'OCEAN 

destinés pour la Chine. Ils étaient pourvus des objets né- 
cessaires pour subsister pendant le temps de leur séjour, 
qui avait déjà duré treize mois, et de futailles pour re- 
cueillir l'huile qu'ils séparaient de la graisse en la faisant 
bouillir dans de grandes chaudières... 

« Pour tous les phoques, il suffit de leur appliquer un 
seul coup de bâton sur l'extrémité du museau ; mais ce 
moyen n'est pas celui que les pêcheurs emploient : ils font 
usage d'une lance de douze à quinze pieds de longueur, 
dont le fer, extrêmement acéré, n'a pas moins de vingt- 
quatre à trente pouces. Ils saisissent avec adresse l'instant 
où l'animal, pour se porter en avant, soulève sa nageoire 
antérieure gauche ; c'est sous cette partie que la lance 
est plongée de manière à percer le cœur; et les hommes 
chargés de cette opération cruelle y sont tellement exer- 
cés, qu'il leur arrive rarement de manquer leur coup. Le 
malheureux amphibie tombe aussitôt en perdant des flots 
de sang. » 

La chair des phoques à trompe est non-seulement fade, 
huileuse, indigeste et noire, mais il est impossible de la 
retirer des couches de graisse qui l'enveloppent. La langue 
seule fournit un aliment assez bon. Les pêcheurs salent les 
langues avec soin , et les vendent au prix des meilleures 
salaisons. Le foie paraît avoir quelques propriétés nui- 
sibles; car des pêcheurs anglais, ayant voulu essayer de 
s'en nourrir, éprouvèrent un assoupissement irrésistible 
qui dura plusieurs heures, et qui s'est renouvelé toutes les 
fois qu'ils ont voulu goûter de ce perfide aliment. La 
graisse fraîche jouit parmi les pêcheurs d'une grande répu- 
tation pour la guérison des plaies. La peau est épaisse et 
forte. On l'emploie à couvrir de grandes malles. On l'es- 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 425 

lime surtout convenable pour les harnais des chevaux et 
pour la carrosserie. 3lalheureusenienl celles des vieux in- 
dividus, qui, à en ju^Cr par leurs dimensions et leur épais- 
seur, devraient être les meilleures, sont, au contraire, les 
plus mauvaises, parce qu'elles portent toujours de nom- 
breuses et larges cicatrices , témoins des combats acharnés 
que se livrent entre eux ces animaux. 

L'huile qu'on tire de la graisse du phoque à trompe est 
l'objet immédiat des entreprises des Anglais sur les îles où 
ces animaux abondent. La quantité qu'un seul phoque peut 
en fournir est prodigieuse. On l'estime, pour les plus 
grands individus, à 700 ou 7o0 kilogrammes. On l'extrait 
comme celle des autres amphibies. Péron rapporte que les 
dix pécheurs de l'île King en préparaient environ quinze 
cents kilogrammes par jour. Elle est abondante surtout 
chez les femelles, avant l'allaitement des petits. On peut 
l'employer aux usages culinaires : elle ne communique pas 
de mauvais goût aux aliments. A la lampe, elle brûle avec 
une flamme vive, sans donner de fumée ni d'odeur, et elle 
dure plus longtemps que nos huiles végétales. Elle reçoit 
en Angleterre diverses autres applications dans l'économie 
domestique et dans l'industrie, particulièrement dans les 
fabriques de draps. Elle se vendait sur le marché de Londres, 
au temps oii écrivait Péron, six schellings le gallon, c'est" 
à-dire les quatre litres et demi. Mais depuis sa valeur a 
notablement augmenté. 

La chasse aux amphibies de la mer Glaciale arcli(iue n'est 
pas, actuellement encore, moins productive (pie celle des 
phoques à trompe ; mais comme elle se fait avec aussi peu 
d'économie et de discernement, sa décadence n'est pas non 
plus moins imminente. « Dans une seule campagne, dit 



426 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

M. Haiitefeuille , les pêclieurs anglais ont tué plus de vingt- 
cinq mille phoques; en 1838, les pêcheurs norwégiens en 
ont pris au Spitzberg cinquante-quatre mille '. » ïl est évi ■ 
dent que Tespèce, si nombreuse qu'elle soit, ne saurai! 
tenir longtemps contre de pareilles tueries, et que la chasse 
dont elle est l'objet finira bientôt, comme celle de la ba- 
leine, par la disparition du gibier, si les nations civilisées 
ne se décident enfin à prendre de concert des mesures éner- 
giques pour la restreindre dans de justes limites. 



niIAPITRE V 



LES PLONGEURS 



L'Océan recèle sous la masse de ses eaux, à des profon- 
deurs variables, diverses substances sur lesquelles nous 
avons déjà jeté un coup d'œil, et dont quelques-unes ont 
paru à l'homme particulièrement dignes de sa convoitise. 
Aucune assurément n'est comparable pour son utilité à la 
chair des poissons, à la graisse des cétacés ou des pho- 
(pies; mais nous sommes ainsi faits, que, sous prétexte de 
civilisation et de progrès, nous en venons à estimer les 
choses en raison inverse des services qu'elles nous rendent ; 
que nous qualifions de précieuses celles dont nous n'avons 

1 Dictiomiaire universel du commerce et de la navigation, atl. 
Pêches maritimes. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 427 

mil besoin, et (ju'aiicun sacrifice ne nous paraît liop 
grand pour les obtenir. Nous dédaignons ou nous gaspil- 
lons les vrais trésors que la Providence a libéralement mis 
(m abondance à notre portée, et nous souiïrons que de pau- 
vres gens s'exposent à la mort, endurent toutes sortes de 
fatigues et de privations pour nous procurer quelques brim- 
borions aux brillantes couleurs, aux reflets éclatants, qui, 
loin de rien ajouter à notre bonheur, ne font que nous 
détourner de la recherche des biens vraiment enviables, 
au premier rang desquels il faut placer la vertu. 

Non contents donc de fouiller la terre pour en retirer 
les pierres que nous appelons précieuses, il nous a fallu 
pénétrer aussi sous l'élément liquide pour arracher au lit 
de la mer des produits dont il est pourtant si aisé de se 
I)asser, que des millions de personnes s'en passent en etîet 
et ne s'en trouvent ni moins heureuses, ni plus pauvres. 

On entend que je veux parler ici de la nacre, de la perle 
et du corail. Il est un quatrième produit sous-marin qui 
mérite plus d'indulgence et dont on ne peut même mécon- 
naître l'utilité, tout en se demandant si cette utilité est ])ien 
en proportion avec les efforts qu'il en coûte pour le con- 
({uérir. et avec sa valeur vénale : ce sont les éponges. Je 
n'insisterai pas davantage sur les questions de morale et 
d'économie que soulève l'usage de ces diverses substances. 
Je me propose seulement de compléter cette rapide étude 
de l'exploitation de l'Océan par le travail humain, en jetant 
un coup d'œil sur la singulière industrie dont elles sont 
l'objet. 

Il n'est point de métier, si pénil)le et si homicide soil-il, 
pour lequel on ne trouve des ouvriers. Des milliers 
d'honnnes consentent à s'enterrer vivants dans des galeries 



428 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

de mines à des centaines de mètres de profondeur, pour 
exploiter des gisements de houille ou des fdons métalli- 
fères. D'autres ne font point difficulté de descendre sous 
les flots, afin d'aller recueillir sur le sable ou sur le roc des 
éponges, des branches de corail, des coquillages nacrés. 
Ces mineurs de l'Océan, ce sont les plongeurs. Un exercice 
violent et malsain sans cesse renouvelé , des dangers ter- 
ribles, des maladies qu'ils contractent presque infaillible- 
ment et qui plus ou moins abrègent leurs jours : voilà par 
quels sacrifices, par quel martyre ces malheureux achètent 
un modique salaire. Ils appellent cela « gagner leur vie, » 
et beaucoup se sont volontairement condamnés à cette 
existence amphibie, foncièrement antipathique à l'organi- 
sation physique de l'homme! Il est à remarquer toutefois 
que la profession de plongeur n'est point de celles que le 
premier venu consent à embrasser. Elle est demeurée de- 
puis longtemps l'apanage de certaines populations, chez 
lesquelles elle se transmet le plus souvent de père en fils, 
et qui s'y sont, on le dirait, aguerries peu à peu par la puis- 
sance de l'habitude, par la dilliculté de trouver un autre 
emploi de leur force et de leurs facultés, et par les modi- 
fications qu'un genre de vie anormal fait lentement subir 
au tempérament et aux fonctions physiologiques. C'est 
ainsi que la pèche des éponges est exclusivement pratiquée 
par des Grecs et des Syriens ; celle du corail par des Génois 
et des Napolitains; celle de la nacre et des perles, en 
Asie par des Chingalais et des Malais, en Amérique par 
des Indiens et des nègres. 

On péchait autrefois les éponges * dans la mer Rouge et 

1 Voir au chap. v de la III* partie l'histoire naturelle de ces zoophytes 
et celle du corail. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 429 

sur une grande partie de la cote septentrionale d'Afritiiie. 
De nos jours, cette pêche se fait principalement dans la 
mer de rarchipel Grec, et sur le littoral syrien. Elle est 
libre pour toutes les nations indistinctement; mais les 
Grecs et les Syriens sont, ainsi que je viens de le dire, les 
seuls qui s'y livrent d'une manière suivie, et qui fassent de 
ses produits l'objet d'un commerce régulier avec les Occi- 
dentaux, Les opérations commencent ordinairement vers 
les premiers jours de juin et finissent en octobre; mais les 
mois les plus favorables sont ceux de juillet et d'août. Les 
barques partent de Tripoli, de Batroun, de l'île de Rouad, 
de Latakié, de Kalki, de Stampalie, de Castcl-Rosso, de 
Simi et de Kalminos; chacune d'elles est ordinairement 
montée par quatre ou six hommes. Les éponges se trouvent 
à la distance d'un à deux kilomètres au large, sur des 
l)ancs de rochers formés par des débris de mollusques. Les 
belles éponges ne se rencontrent qu'à la profondeur de 
douze à vingt brasses. Celles qu'on récolte dans les eaux 
plus basses sont de qualité inférieure. 

A l'ouverture de la pèche , les Grecs et les Syriens arrivent 
à Smyrne, à Beyrouth, à Latakié, à Rhodes, sur de grandes 
chaloupes qu'ils désarment pour s'embarquer sur de petits 
bateaux de louage destinés à cet usage, et ils se dispersent 
sur les côtes. La pèche se fait de deux manières. Pour les 
espèces communes, on se sert de harpons à trois dents, à 
l'aide desquels on arrache les éponges. Mais cet instrument 
détériorerait les éponges fines ; il faut donc que d'habiles 
plongeurs descendent au fond de la mer, et les détachent 
avec précaution au moyen d'un couteau dont ils sont ar- 
més. C'est ce qui explique l'énorme différence de prix 
entre les éponges plongées et les éponges harponnées. 



430 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

Les plongeurs grecs sont, en général, plus hardis et 
plus adroits qne les Syriens. Ceux de Kalminos Pt de Psora 
sont les plus renommés. Bien qu'ils restent dans Teau moins 
longtemps qne les Syriens, leur pêche est d'ordinaire plus 
abondante. Ils plongent jusqu'à vingt-cinq brasses de pro- 
fondeur, tandis que leurs rivaux, pour la plupart, ne 
descendent pas au delà de quinze à vingt brasses au plus. 
Le produit de la pêche des éponges varie d'ailleurs suivant 
le temps et les circonstances. En 1827, on l'évaluait en 
moyenne à 75 ou 80 oqucs (de \ kilogramme 270 grammes) 
pour une barque montée par cinq ou six plongeurs, et ce 
chiffre est encore celui que donnent les documents les plus 
récents. Les proportions des diverses qualités dans ce total 
sont évaluées approximativement à un tiers de superfines, 
et les deux autres tiers de fines-dures et de grosses. Entre 
ces deux dernières sortes, la proportion varie selon les 
localités. Les Grecs s'appliquent plus particulièrement à la 
pêche des grosses éponges dites Venise, bien qu'elles se 
vendent au poids quatre ou cinq fois moins cher que les 
éponges fines; mais l'infériorité du prix est compensée par 
la plus grande facilité de la pêche. 

Les Anglais ont introduit dans le commerce d'Europe, 
depuis un certain nombre d'années, des éponges qu'on ré- 
colte sur les côtes des îles Lucayes, dans la mer des An- 
tilles, et qu'on désigne sous le nom d'épongés de Bahama. 
Ces éponges ont une apparence séduisante, grâce à leur 
tissu fin et serré et aux préparations qu'on leur fait subir 
pour leur donner une jolie nuance blond pâle; mais elles 
sont dures, pierreuses et sans solidité. 

La pêche du corail est une industrie toute française par 
son origine. Dès le milieu du xv' siècle, la France possé- 



LES MYSTÈRES DE L'OCEAN. 4^1 

(lait à la Calle un établissement fondé et entretenu en vue 
de cette pêche, exploitée alors par une compagnie (jui en 
avait obtenu le privilège à la condition de n'y employer 
que des marins provençaux. En J791, cette compagnie 
perdit son privilège, et la pêche devint libre pour tous les 
Français faisant le commerce avec le Levant et la Barbarie. 
Mais elle fut bientôt accaparée par des Italiens qui, de- 
venus maîtres de Tancien établissement de la compagnie, 
se mirent au service de TÉtat , moyennant une rétribution 
en nature. En 1796 (24 nivôse an IV), un arrêté du Direc- 
toire créa, pour la pêche du corail, une nouvelle société 
(pii ne pouvait enrôler que des marins français ou établis 
en France, et ne devait armer ses bâtiments que dans un 
port français. Mais ce règlement fut mal observé. En 1802, 
la Calle fut enlevée à la France par les Anglais, qui ne la lui 
rendirent qu'en 1816, et qui durant cet intervalle y firent 
la pêche du corail sur une très-grande échelle. Ils n'y em- 
ployaient pas moins de quatre cents barques. Depuis 1830, 
la pêche du corail à la Calle est de nouveau régie par l'ad- 
ministration française. Les Italiens qui l'exercent sont as- 
sujettis, comme autrefois, à une redevance dont nos natio- 
naux sont exempts ; malgré cela , le nombre des bateaux de 
pêche français est de beaucoup inférieur à celui des ba- 
teaux étrangers. On pêche aussi le corail dans les parages 
de Messine, sur les côtes de la Sardaigne et sur celles de 
France, dans le golfe du Lion. Le corail de cette dernière 
provenance est renommé pour sa belle couleur rouge. 

Voici comment se fait habituellement la pêche du corail. 
Huit hommes montent une felouque, petit bateau qui 
prend, dans ce cas, le nom de coraline. Ces hommes sont 
toujours d'excellents ])lungeurs. Ils ont avec eux une 



432 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



grande croix dont les branches sont égales, longues et 
fortes ; à chaque bras est fixé un solide filet en forme 
de sac. On attache une forte corde au milieu de la croix, 
et on la descend horizontalement dans la mer, en la char- 




l'èche du corail. 

géant de poids assez lourds pour l'entraîner au fond; puis 
le plongeur descend à son tour pour manœuvrer l'appareil, 
dont il pousse les branches l'une après l'autre, de manière 
à racler les rochers auxquels le corail est attaché , et à en- 
gager ce dernier dans les filets. Au bout d'une dç^mi minute 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 433 

environ de ce travail, ceux qui sont demeurés dans la fe- 
louque tirent vigoureusement la corde et ramènent le tout , 
y compris le plongeur, à la surface. 

La plus grande partie des coraux ainsi récoltés est ra- 
menée à Livourne; là une certaine quantité est vendue à 
Tétat brut pour l'exportation; le reste est livré aux lapi- 
daires. Il existe à Livourne quatre grands établissements 
pour le travail des coraux, outre les établissements de 
second et de troisième ordre. Chacune de ces grandes ma- 
nufactures occupe de deux cent cinquante à trois cents 
ouvrières, en sorte que cette industrie fait vivre au moins 
un millier de femmes. Les objets de parure et d'ornement 
qu'on fabrique avec le corail sont expédiés en grande 
partie aux Indes orientales et en Russie; on en exporte 
peu dans le reste de l'Europe, si ce n'est en Allemagne, 
où l'on a coutume, dans certaines contrées, de parer les 
morts de colliers de corail commun avant de les ense- 
velir. 

Il me reste à parler de la plus difficile, de la plus péril- 
leuse, mais aussi de la plus productive des pêches sous- 
marines, de celle qui se pratique le plus en grand dans 
l'ancien et dans le nouveau monde : de la pêche des co- 
quillages qui fournissent la nacre et la perle. Ces deux 
substances sont identiques quant à leur composition : elles 
sont formées de carbonate et de phosphate de chaux unis 
à de la gélatine. L'énorme différence qui existe entre les 
valeurs qu'on leur accorde s'explique premièrement par ce 
fait, que la nacre, se trouvant comme principe constituant 
normal dans plusieurs espèces de molkisques testacés 
(l'avicule, l'haliotide, la burgandine, etc.), est relativement 
abondante; tandis que les excrétions globuleuses qui cons- 

28 



434 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. «^ 

titiient les perles ne sont qu'accidentelles, même dans l'es- 
pèce qui en renferme le plus souvent (l'avicule ou aronde 
perlière), et qu'il faut quelquefois explorer deux à trois 
douzaines de ces coquillages, avant d'y trouver une perle 
de forme régulière et d'un certain volume. En second lieu, 
la disposition que les couches de substance nacrée affectent 
dans la perle donne réellement à celle-ci des nuances 
opalines , un éclat doux et chatoyant , en un mot , cet aspect 
particulier que les joailliers appellent orient , et qu'on a 
vainement tenté d'imiter en taillant et en polissant avec 
soin de petites boules de nacre. 

La formation des perles est toujours due à la présence, 
entre les valves de la coquille, d'un corps étranger, grain 
de sable ou esquille d'écaillé, autour duquel se dépose la 
substance nacrée sécrétée par le manteau du mollusque. 
Sa forme et sa grosseur dépendent de la position où le 
hasard a placé ce noyau, soit à l'endroit où les valves ont 
le phis d'écartement, soit près des charnières, soit entre 
les plis chai-nus du mollusque. Les plus grosses et les plus 
belles perles sont désignées dans le commerce de la 
joaillerie sous le nom de parangones. Les petites, qu'on 
employait autrefois en médecine, et qu'on vend maintenant 
à la mesure de capacité pour la bijouterie commune, sont 
dites semence de perles. 

L'avicule perlière (avicula margaritifera) , que les pê- 
cheurs appellent également p/;?faf//«e et mère aux perles, et 
qui donne aussi la nacre franche ou vraie, la plus estimée, 
est un large coquillage bivalve, qui rappelle par son aspect 
extérieur l'huître commune, mais avec de plus grandes 
dimensions. Son diamètre dépasse souvent deux décimètres, 
et l'épaisseur des valves est de vingt- cinq à trente milli- 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 435 

mètres. Les avicules ou arondes pcrlièrcs se pèclienl princi- 
palement dans le détroit de Manaar, entre TiledeGeylan et la 
pointe du Dekkan; mais elles habitent aussi, dans l'ancien 
monde, les côtes du Japon, le golfe Persiqueet la mer Rouge, 
et, dans le nouveau monde, le golfe du Mexique et les 
côtes de la Colombie, de l'Equateur, du Chili, du Pérou 
et de la Guyane. 

Les pêcheries du détroit de Manaar appartinrent d'abord 
aux Hollandais. Les Anglais s'en emparèrent en 179o , et ils 
en sont demeurés possesseurs en vertu du traité d'Amiens, 
qui leur a définitivement cédé l'ile de Ceylan, Le gisement 
de Manaar comprend plusieurs bancs, dont un occupe à lui 
seul , vis-à-vis de Condatchy, une longueur de vingt milles. 
Pour ne pas épuiser ce banc en l'exploitant à la fois sur 
toute son étendue, on a adopté, depuis bien des années, 
le système des coupes réglées; on a divisé le banc en sept 
parties, dont une seule est livrée aux pêcheurs pour chaque 
campagne; en sorte que, lorsqu'on a exploité la septième, 
les coquillages de la première ont eu le temps de se repro- 
duire et de se développer. 

La pêche commence au mois de février et se termine au 
mois d'avril ; mais, comme il y a, dans le calendrier hindou, 
à peu près autant de jours fériés que de jours ouvrables, 
elle ne dure pas, en somme, plus d'un mois. 

Les barques armées en pêche portent chacune une ving- 
taine d'hommes, tant matelots que plongeurs, plus le pa- 
tron et le pilote. Elles partent le soir, à dix heures, et, 
poussées par la brise de nuit, elles arrivent avant l'aube 
sur les bancs. Elles regagnent le port vers le milieu de la 
journée, à l'heure où la bise a changé de direction et 
soufïle vers la terre. 



436 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 



Dès que le jour paraît, les plongeurs se mettent à l'œuvre. 
Ceux d'un même équipage se partagent en deux groupes, 
qui plongent et se reposent tour à tour. Le plongeur saisit 
entre les orteils du pied droit une corde qui traverse dans 




Pèche aux perles. 

sa hauteur une grosse pierre en forme de pyramide tron- 
quée; cette pierre est destinée à faciliter sa descente, et à 
le maintenir au fond de l'eau. Elle est amarrée au bateau 
par une corde qui joue en même temps le rôle de corde 
d'appel. Le pêcheur plonge debout ou accroupi, et non 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 437 

pas la tête la première, comme on le croit vulgairement. 11 
tient du pied gauche son filet, de la main droite la corde à 
pierre; de la main gauche il se pince les narines; ses oreilles 
sont bouchées avec du coton imbibé d'huile. Arrivé au fond 
de Tcau, il se hâte d'arracher les coquillages qui sont à sa 
portée, les met dans son filet qu'il s'est passé autour du 
cou, et, sur un signal qu'il fait au moyen de la corde 
d'appel, on le remonte. 

La plus grande profondeur à laquelle puisse s'opérer le 
travail du plongeur ne dépasse pas quinze mètres , et le 
temps qu'il peut y séjourner, une demi-minute au plus. 
Les récits d'après lesquels certains plongeurs demeure- 
raient une ou plusieurs minutes sous cette masse d'eau, 
dont la pression fait plus que doubler celle de l'atmosphère, 
sont controuvés : il n'y pas au monde d'homme capable 
d'un pareil tour de force. Lorsque le temps est favorable, 
un plongeur robuste peut exécuter dans la matinée quinze 
à vingt descentes , séparées par des intervalles de repos de 
dix à quinze minutes. Dans le cas contraire, il ne plonge 
pas plus de quatre ou cinq fois. Cet exercice, répété pen- 
dant une trentaine de jours chaque année, sulfit pour al- 
térer promptement la santé de ces pauvres gens. Un plon- 
geur devient rarement vieux. Beaucoup contractent de 
bonne heure une maladie affreuse, qui leur rend bientôt 
impossible l'exercice de leur profession. Leur vue s'affai- 
blit, leurs yeux s'ulcèrent, tout leur corps se couvre de 
plaies. D'autres sont quelque jour frappés d'apoplexie au 
sortir de l'eau , ou meurent étouffés au fond du la mer. Je 
ne parle pas de ceux qui deviennent la proie des requins. 
Le requin est la terreur des pécheurs de perles ; la présence 
d'un de ces gigantesques et voraces poissons, signalée à 



438 LES MYSTERES DE L'OCEAN. ^ 

tort ou à raison dans une pêcherie, suffit pour que toute 
la llottille se disperse, et que chacun regagne le port, sans 
même avoir essayé de vérifier la cause de l'alerte. 

Il y a quelques années qu'une campagne de pêche aux 
bancs de Panama fut arrêtée dès son début par une série 
d'accidents affreux survenus pendant les premiers jours, et 
qui jetèrent parmi les plongeurs une panique telle, qu'on 
ne put, ni par promesses, ni par menaces, les décider à 
continuer la pêche. Dans une seule semaine, onze nègres 
avaient été dévorés par les requins; seize autres avaient été 
remontés étouffés par les étoiles de mer ou par les raies 
(dont j'ai parlé au chapitre ix de la troisième partie), qu'il 
avait fallu couper en morceaux pour les détacher du corps 
de ces malheureux K 



CHAPITRE VI 



LES TRIBUTS A L'OCÉAN 



Nous avons dit l'influence de l'Océan sur les progrès de 
la civilisation ; nous avons vu quelles richesses il recèle : 
richesses vivantes qui se reproduisent incessamment au 
sein de ce milieu fécond , et qu'il ne tiendrait qu'à nous 

1 Voir, pour plus de détails sur la pêche des arondes et sur rindustrio 
et le commerce auxquels elles donnent lieu, le chap. xii du Voyage 
scientifique autour de ma chambre (1 vol. in-8% Bibliothèque du Musée 
des Familles), d'où j'ai extrait ce qu'on vient de lire. 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 439 

d'accroître au lieu de les épuiser, si nous savions en user 
sagement et respecter les lois de la nature; si nous son- 
gions que le monde, domaine de Thumanité présente, est 
aussi celui de rinimanité future, et que chacpie généra- 
tion doit compte à la génération (pii la suit de ce qu'elle 
a ajouté ou retranché au commun patrimoine. Donc les 
bienfaits de l'Océan sont immenses; mais il n'en est pas, 
il faut bien le dire, de plus chèrement achetés. 

Certains peuples de l'antiquité s'étaient fait des divi- 
nités avides et sanguinaires : le Moloch des Chananéens, 
le Tentâtes des Gaulois, ([ui n'accordaient rien aux prières 
des mortels si ces prières n'étaient accompagnées d'hor- 
ribles présents. Les parfums, l'or, les pierreries, le sang 
des animaux, ne leur suffisaient pas : ils voulaient des vic- 
times humaines; plus ces offrandes coûtaient de larmes, 
plus elles leur étaient agréables; il fallait qu'elles se renou- 
velassent à des époques déterminées, ce qui n'empêchait 
point le dieu d'en exiger par surcroît en maintes circon- 
stances. La guerre et la paix, les récoltes, les grandes 
entreprises, les calamités publiques étaient pour les mal- 
heureux soumis aux caprices de ces monstres autant d'oc- 
casions de verser pieusement le sang de leurs prisonniers , 
de leurs esclaves, de leurs concitoyens, souvent même de 
leurs propres enfants. Hélas! les sacrifices humains n'ont 
point cessé avec le culte des faux dieux; et ce ne sont plus 
(|uel(]ues peuplades barbares, ce sont les nations chré- 
tiennes les plus policées, les plus éclairées, qui paient au 
nouveau Moloch, à l'Océan, les plus lourds tributs. Je ne 
parle pas des navires perdus, des riches cargaisons en- 
glouties : ce serait peu de chose; mais on frémit en son- 
geant aux innondjrables victimes qui ont péri au sein des 



440 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

flots, et dont chaque année vient grossir la liste funèbre. 
L'année \ 862 a été sous ce rapport une des plus désastreuses 
qu'on ait vues depuis longtemps. Les tempêtes d'octobre 
et de novembre ont anéanti des centaines de bâtiments 
avec leurs équipages et leurs passagers. On a pu compter 
aisément les personnes qui sont parvenues à se sauver; 
mais la statistique des morts n'a pas même été tentée. 

Il est difficile de rien imaginer de plus lugubre qu'un 
naufrage. Plusieurs sont demeurés fameux, et l'on en peut 
lire les récits dans divers recueils. 

Celui du Saint-Géran, arrivé le 25 décembre M A4 sur 
la côte de l'Ile-de-France, a fourni à Bernardin de Saint- 
Pierre la touchante et tragique catastrophe de son beau 
roman de Paul et Virginie; la perte de la Méduse et la 
sombre odyssée des malheureux qui s'étaient réfugiés sur 
un radeau construit avec les débris de ce navire, ont inspiré 
plus tard à Géricault le chef-d'œuvre qui l'a immortalisé. 

J'ai presque assisté à un autre naufrage célèbre, celui 
de r Amphitrite , qui a eu lieu , il y a vingt-cinq ans environ , 
près de Boulogne. Je n'étais alors qu'un enfant ; mais l'im- 
pression que m'a laissée cet épouvantable événement , 
accompli à quelques centaines de mètres de la maison que 
j'habitais, ne s'effacera jamais de ma mémoire. J'entends 
encore retentir à travers les mugissements de la tourmente 
les éclats du canon de détresse, les tintements de la cloche 
d'alarme. Je vois encore les habitants de la ville courant 
avec des torches vers la plage où les attendait cet affreux 
spectacle. On ne dormit pas cette nuit là. 

V Amphitrite était un gros trois-mâts anglais, qui emme- 
nait à Botany-Bay des femmes condamnées à la déporta- 
tation. On a dit qu'il était vieux, en fort mauvais état, et 




X 



l;r\^Liij 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 441 

l'on a imputé le désastre à la coupable incurie des arma- 
teurs et du gouvernement britanniiiue. Quoi qu'il en soit, 
la tempête était assez violente pour briser le vaisseau le 
plus solide. VAmphUritc fut jetée sur les bancs de rochers 
qui bordent la plage de Boulogne. Elle ne s'ouvrit pas tout 
de suite, et Ton put espérer pendant quelques heures 
qu'on sauverait au moins une partie de ceux qui la mon- 
taient. Des elïbrts héroïques, surhumains, furent tentés. 
Un marin du port, nommé Pierre Hénin, homme robuste, 
excellent nageur, se fit attacher une corde autour des reins, 
et par trois fois s'élança à travers les vagues furieuses , 
au risque d'être broyé. 11 ne put parvenir jusqu'au 
navire, qui, sous les assauts répétés de la mer, s'ouvrit 
enfin et disparut. Hors cinq ou six matelots qui, s'ac- 
crochant à des épaves et nageant avec la vigueur du 
désespoir, eurent le bonheur d'arriver vivants au rivage, 
les flots ne jetèrent sur la grève que des cadavres et des 
débris. On retrouva de pauvres femmes qui tenaient en- 
core leurs enfants serrés entre leurs bras. 

Peu d'années après, à Calais, je fus témoin d'un sinistre 
à peu près semblable , qui arriva en plein jour, à portée 
de voix de la jetée du port. Les hurlements du vent cou- 
vraient seuls les cris des naufragés. Le navire le Habet- 
Ankcr, un trois -mâts norwégien, était venu s'échouer 
sur les fascines mêmes qui servent de base à la jetée. Ses 
mats étaient brisés, son arrière complètement immergé. Il 
ne lui restait que son beaupré, sur lequel se tenaient 
cramponnés encore quelques hommes de l'équipage. De 
minute en minute, une montagne d'eau écumeuse et bon- 
dissante venait les couvrir. On avait mis plusieurs embar- 
cations à la mer; mais, si courte que fût la distance, au- 



442 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

ciine ne put atteindre le but. Un coup de mer plus furieux 
que les autres couvrit le navire; lorsqu'il fut passé , tout 
avait disparu ! 

Si encore les marins n'avaient à redouter que les tem- 
pêtes ! mais combien d'autres dangers les menacent et 
peuvent surgir terribles, inévitables, alors qu'ils se croient 
le plus en sûreté! — Chose étrange 1 rien au milieu de la 
plaine liquide n'est plus à craindre que le feu. On ne 
l'éteint qu'en faisant couler bas le navire, et l'on n'a que 
le choix entre les deux genres de mort. Point de refuge ; 
nul moyen de salut, si ce n'est les chaloupes où l'on se 
précipite en désordre, et qui, surchargées, coulent bas le 
plus souvent. 

Une des causes de sinistres les plus fréquentes, c'est 
l'abordage, la collision de deux navires qui dans la nuit 
ou dans la brume se rencontrent, et dont l'un défonce 
l'autre ou passe par- dessus. Ce danger pourtant semble 
plus facile à conjurer. On y réussirait dans une certaine 
mesure, si les règlements étaient mieux observés, si les 
vaisseaux avaient toujours en temps voulu leurs feux al- 
lumés. Mais on néglige ces précautions qui, du reste, se- 
raient dans certains cas insuffisantes, et il en résulte des 
malheurs affreux sans doute pour ceux qui en sont vic- 
times, plus affreux encore pour ceux qui en sont les 
auteurs involontaires. 

L'habitude a sur l'homme une étonnante puissance. 
Les braves affrontent d'abord le danger avec courage : ils 
en ont conscience, ils le voient, ils le craignent, et néan- 
moins vont au-devant, soutenus qu'ils sont par la foi, par 
le patriotisme, par le point d'honneur. A la longue ils 
s'accoutument à voir la mort en face, et, pour ne point 



LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 443 

la fiiii-, pour no pas seulemont chercher ;i Téviler, ils n'ont 
plus besoin de faire effort sur eux-mêmes : leur conrap:c 
est devenu insouciance, et cette insouciance dégénère aisé- 
ment en une témérité inutile. Qu'importe un danger de 
plus ou de moins à qui a fait une fois pour toutes abandon 
de sa vie? C'est ainsi que beaucoup de marins en viennent 
littéralement à ne plus connaître le danger. Mais l'homme 
de terre, qu'une circonstance accidentelle force à s'embar- 
quer pour une longue traversée, ressent dans toute leur 
vivacité les émotions qui naissent pour lui de sa situation 
inaccoutumée, des scènes inconnues qui se déroulent sous 
ses yeux, de l'immensité cjui l'environne, des périls dont il 
se voit menacé, des accidents qui se produisent dans le 
voyage, des récits auxquels ces accidents servent de thème. 
Celui-là ne songe pas sans frémir aux caprices homicides 
de l'Océan ; il lui semble voir planer sur les flots les ombres 
des naufragés, et entendre des voix plaintives qui lui ra- 
content les horreurs de l'abîme. 

Washington Irving, historien et poëte, une des gloires 
littéraires de l'Amérique, a dit admirablement, dans un 
récit de quelques pages qui est un chef-d'œuvre, les 
impressions de son premier voyage sur mer. Voici l'épi- 
sode le plus caractéristique de cette courte et charmante 
composition : 

« Un jour, nous aperçûmes quelque chose qui flottait à" 
une certaine distance. — En pleine mer, tout ce qui fait 
diversion à la monotonie du spectacle environnant attire 
vivement l'attention. — En approchant de cet objet, nous 
reconnûmes que c'était le mât d'un vaisseau naufragé; on 
y A'oyait encore les lambeaux de mouchoii's au moyen des- 
(|uels quehjues hommes de l'éciuipage s'y étaient attachés 



444 LES MYSTERES DE L'OCEAN. 

pour n'être pas balayés par les lames. Aucun vestige du 
nom du bâtiment auquel il avait appartenu ; il devait flotter 
ainsi depuis plusieurs mois , car il était couvert de coquil- 
lages, et de longues herbes marines pendaient à ses côtés. 
— Mais, pensai-je, qu'est-il avenu des hommes qui mon- 
taient ce navire? — Sans doute il y a longtemps que la 
mort a terminé leur agonie; ils ont été engloutis au milieu 
des mugissements de la tempête, et leurs os blanchis re- 
posent au fond des cavernes de l'Océan; l'oubli, le silence 
pèsent sur eux ainsi que la masse des eaux , et nul ne peut 
dire l'histoire de leur désastre. Combien de soupirs ont 
suivi et cherché ce vaisseau ! Combien de prières se sont 
élevées pour lui du foyer solitaire! Combien de fois une 
fiancée, une femme, une mère, n'ont -elles pas dévoré avi- 
dement les journaux, cherchant quelque nouvelle qui pût 
les éclairer sur le sort de ce rôdeur de mer ! — L'attente 
est devenue inquiétude, l'inquiétude terreur, la terreur 
désespoir! — Hélas! pauvres marins, ceux et celles de qui 
vous étiez aimés attendront vainement jusqu'au dernier 
jour un signe qui leur indique oii vous êtes. Tout ce qu'on 
saura jamais de votre navire, c'est qu'un jour il est sorti 
du port , et puis qu'on n'en a plus entendu parler. 

« Comme c'est l'ordinaire en pareil cas, la vue de cette 
épave donna lieu à divers récits lugubres; chacun dit son 
histoire de naufrage; mais je fus particulièrement frappé 
de celle qui nous fut racontée par le capitaine. 

« Je naviguais, dit-il, sur un beau et fort bâtiment, 
« au milieu des bancs de Terre-Neuve. Nous étions en- 
<( tourés d'un de ces brouillards très -communs dans ces 
(( parages, et tellement épais, qu'en plein jour nous ne 
(( voyions pas à un mille devant nous. La nuit, il était 



LES MYSTERES DE L'OCEAN. 445 

« impossible de rien distinguer l\ une dislance de deux 
(( fois la longueur du navire. J'avais une lumière au 
« haut du grand mât, et un nègre se tenait constamment 
(( à l'avant pour reconnaître les barques de pêcheurs à 
« l'ancre sur les bancs. Nous avions vent arrière, un 
« vent violent, qui nous faisait fendre l'eau avec une 
« vitesse extraordinaire. Tout à coup la vigie pousse le 
(( cri : « Une voile à l'avant! » A peine l'avions -nous 
« entendu, que déjà nous étions sur la voile signalée. 
« C'était un petit schooner en panne, et qui nous tournait 
(( en plein le flanc. Tout son équipage dormait, et il avait 
(( négligé de hisser sa lanterne. Nous le heurtâmes au beau 
(( milieu de son bordage. La vitesse, la forme et le poids 
« de notre navire le chavirèrent, et nous passâmes par- 
« dessus sans que notre course en fût arrêtée. Comme il 
« sombrait sous nos pieds, je crus apercevoir deux ou trois 
« malheureux à demi vêtus, s'élançant hors de la cabine, 
« qui ne ({uittèrent leur lit que pour être engloutis sous 
« les flots. J'entendis leur cri de détresse se mêlant au 
« mugissement du vent; mais la rafale qui l'apporta jus- 
(' qu'à nos oreilles nous mit hors de portée d'en entendre 
a un second. Jamais je n'oublierai ce cri. 

« Nous étions lancés avec une telle force, qu'il se passa 
(( du temps avant que nous pussions virer de bord et revenir 
« en arrière. Nous y parvînmes néanmoins, et nous nous 
(( rapprochâmes autant que possible de l'endroit où nous 
(( avions vu le schooner à l'ancre. Nous y croisâmes même 
« pendant plusieurs heures au milieu du brouillard. Je fis 
(( tirer des coups de fusil pour indiquer notre présence, 
« et j'écoutai, espérant (|ue (juelques naufragés nous ré- 
« pondraient encore. Mais tout demeura silencieux; nous 



446 LES MYSTÈRES DE L'OCÉAN. 

« n'entendîmes ni ne vîmes plus rien de ce malheureux 
« navire. » 

Revenons en terminant à des idées plus consolantes, et 
que la triste pensée des sinistres de mer ne fasse naître en 
nous ni amertume ni découragement. L'homme, non con- 
tent de posséder la terre, a prétendu régner aussi sur 
rOcéan. De quel droit se plaindrait- il des pertes qu'il a 
essuyées dans sa lutte persévérante contre l'indomptable 
élément? Cette lutte sans doute durera autant que lui; 
mais aucune n'aura été plus glorieuse et plus féconde; 
aucune ne l'aura plus élevé en dignité, en force et en vail- 
lance; aucune ne l'aura fait pénétrer plus profondément 
dans les secrets de la nature, et n'aura mis son intelligence 
en communication plus directe et, pour ainsi dire, plus 
intime avec la puissance mystérieuse qui régit l'univers. 



FIN 



TABLE 



PREMIÈRE PARTIE 

HISTOIRE DE L'OGKAN 

CiiAP. I. — Naissance de l'Océan 7 

II. — L'Eau 13 

III. — L'Océan universel 19 

IV. — Pluton et Neptune 33 

V. — Les Déluges 39 

"VI. — Les Déluges (suile) 48 

MI. — Le Partage du monde 64 

VIII. — Derniers efforts 7 73 

DEUXIÈME PARTIE 

PHÉNOMÈNES DE L'OCÉAN 

Chap. I. — Les Marées 82 

II. — Circulation de l'Océan 92 

III. — Le Gulf-Stream 102 

IV. — Fleuves, prairies et glaciers. — La Mer désolée. . . 111 

V. — Les Spasmes de LOcéan 125 

VI. — L'Atmosphère et les Vents 135 

VIL — Les Tempêtes 143 

TROISIÈME PARTIE 

LE MONDE MARIN 

Chap. T. -^ Mer vivante. — Mer de lumière 156 

II. — Les Ouvriers de la mer 169 

III. — Les Jardins de l'Océan. — Les A'I'iai'ia 183 

IV. — Les Fossiles 196 



448 TABLE. 

CnAP.V. — Les Animaux-plantes 221 

VI. — Épaves vivantes 238 

VII. — Les Crustacés 251 

VIII. — Les Mollusques à coquilles 203 

JX. — Seiches et Poulpes. — Le Kraken 280 

X. — Le Serpent de mer. . . 293 

XL - Les Poissons 306 

XII. — Les Cétacés 328 

XIII. - Les Phoques 342 

XIV. - Les Thalassites 357 

XV. — Les Oiseaux de mer 366 



QUATRIEME PARTIE 

T.' H GAI ME ET I/O G É AN 

Chap. I. — La Navigation 388 

11. - La Pêche 399 

III. — La Chassé aux cétacés 4i0 

IV. — La Chasse aux amphibies 418 

V. — Les Plongeurs 426 

VI. - Les Tributs à l'Océan 438 



Tours. — Imp M.\me. 



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