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Full text of "Les origines du Musée d'Ethnographie. Histoire et documents"

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LES OlimiNKS 



DU 



MUSÉE D'ETHNOGli APHIE 



HISTOIRE ET DOCUMENTS 



le D^ E -i. HAMY 

Mtnibre de l'iiis'.itut, 
Conser\atPur du Mus.\ , et'. 











PARIS 

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 

28, RUE BONAPARTE, *28 

1890 









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PUBLICATIONS 



DU 



MUSÉE D'ETHNOGRAPHIE 



I 

LES ORIGIKES DU MUSÉE D'ETHNOGRAPHIE 



ANGERS, IMP. BORDIPf ET C'», 4, RUE GARNIBH. 



LES ORIGINES 



DU 



MUSÉE D'ETHNOGRAPHIE 



HISTOIRE ET DOCUMENTS 



l'AK 

le D^ E.-T. HAMY 

Membre de rinstiliit, 
Conservateur du Musée d'Ethnographie, etc. 



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PARIS 

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 

28, RUE BONAPARTE, '28 



1890 



LES ORIGINES 

DU MUSÉE D'ETHNOGRAPHIE 



A M. Xavier Charmes, membre de l'Institut, directeur du 
Secrétariat et de la Comptabilité au Ministère de l'Instruction 
publique. 

Mon cher Directeur, 

En. me faisant connaître le rôle très important qne, pour la 
première fois, le Musée d^ Ethnographie du Trocadéro allait jouer 
dans une de nos Expositions îmiverselles\ vous vouliez bienine 
demander un rapport résumant tout ce qui concerne les origines 
de cet établissement sous la Convention. 

C'était un chapitre que vous vouliez ajouter à l'enquête géné- 
rale sur rétat de la France à la fin du siècle dernier, enquête que 
vous commenciez à préparer, et dont quelques pages seulement 
ont été juscjiià présent mises au jour. 

Je n'ai point tardé à m' apercevoir , en poursuivant les recher^ 

\) Le Musée devait exposer, dans la grande salle du Palais des Arts libé- 
raux, les pièces les plus importantes venant des voyageurs du Ministère de 
l'Instruction publique depuis la dernière Exposition, c'est-à-dire, depuis sa fon- 
dation. Ce programme, si vaste qu'il fût, a été complètement rempli. Quatorze 
grandes vitrines droites, deux grandes vitrines horizontales et plusieurs tables 
ont reçu les meilleures collections de MM. Bonvalot et Capus, Brau de Saint- 
PolLias, Coudreau, Chaffanjon, Crevaux, E. de la Croix, E.-T. Hamy, Huber, 
Labone, Michaud, Rabot, Savorgnan de Brazza, Tholon, Varat, Verneau, etc. 
Les écrits de la plupart de ces envoyés figuraient à côté de leurs objets, ainsi 
que des itinéraires résumant leurs voyages. 

1 



LES ORIGINES 



chcs dunl fêtais ainsi chaïujr^ ////6', bien avant les premiers essais 
(l'André Barthélémy , (jui groupait en l'an III, au Muséum des 
Antiques, les plus anciens objets que nousaijons conservés, des ten- 
tatives plus ou moins sérieuses avaient été faites, des cabine lsjo/z<s 
ou moins importants avaient été officiellement organisés à Paris. 

D'autre part, la réunion dune petite collection ethnographique 
au Muséum des Antiques n^avait point immédiatement abouti à 
doter la France d'un musée spécial, et Ion avait tâtonné pendant 
de longues années avant de parvenir à la création définitive à 
laquelle vous avez attaché votre nom. 

J'avais donc, pour compléter l'étude historique dont vous nia- 
viez entretenu, à faire connaître tout d'abord les institutions de 
l'ancienne monarchie devenues le point de départ des nôtres. Je 
devais exposer ensuite l'œuvre d' André Barthélémy , montrer enfin 
par quelle suite de contrariétés de toute sorte, les projets adoptés 
par P administration dès 1831 n'ont pu aboutir qu' après un peu 
moins d'un demi-siècle . 

Le court rapport, présenté à l'Exposition tmiverselle, est peu à 
peu devenu tm volume, et je ne crois pas pouvoir mieux faire, en 
ï imprimant, que d'inscrire à la première page le nom de celui 
qui en fut l inspirateur . 

Vous y trouverez notamment, avec les documents à ï appui tirés 
de nos archives., le récit détaillé des entreprises de Jomard, qui, pen- 
dant quarante-cinq années de sa longue carrière administrative^ a 
vainement poursuivi la réalisation d'unprojet de Musée malco?im., 
mal présenté et qui ne pouvait point réussir. J'ai aussi recueilli les 
documents relatifs à un autre précurseur ^ le voyageur Lamare- 
Picquot, dont le retour en France a donné le signal de manifestations 
tout à fait remarquables en faveur de ï ethnographie. Les savants 
les plus illustres, Cuvier, Abel Béînusat, Burnoïif, Siebold, etc., ont 
successivement insisté sur l'importance des études ethnographiques 
pour les naturalistes et pour les historiens: j'ai rassemblé avec un 
soin tout particulier ces précieux témoignages. Enfin, j'ai dojiné 
dans mon recueil une large place atix travaux des commissions 
ministérielles, et en particulier des deux dernières, auxquelles 
vous avez pris une si grande part. 



DU MUSEE D ETUNOGUAPllIE ô 

Grâce au bon vouloir des représentants du pays, çjrâce an con- 
cours d'un Ministre éclairé, grâce surtout à votre activité et à 
votre dévouement, mon cher Directeur, nos projets ont abouti et le 
modeste dépôt de 1795 est devenu en quelques années un établis- 
sejnenl scientifique dune véritable importance . J'en décrirai plus 
tard les développements, depuis 1880, dans un autre volume, 
dont mes rapports annuels fourniront la base, lime suffit pour 
le moment d'en avoir ^ aussi complètement que possible, tracé les 
origines. 

Veuillez agréer, mon cher Directeur, l'expression de mes senti- 
ments les plus empressés. 



E.-T. Hamy. 



PREMIÈRE PARTIE 



HISTOIRE 



CHAPITRE PREMIER 

Les premières collections royales. — Missions scientifiques ordonnées par 
François l'^. - Cabinet des cariosités du Roi. — André Thevet eu est le 
premier garde. — Jean Mocqnet, garde du cabinet des singularitez de Henri IV. 
— Ses voyages et ses collections. 

II faudrait remonter bien loin dans le passé do la monarchie, 
pour trouver les premières traces de ces collections royales de r^re- 
tés, de singularités, de curiosités, qui représentent une première 
phase de Thistoire de nos musées nationaux et du Musée d'Ethno- 
graphie, en particulier, dont je recherche ici les origines. 

De tout temps, en effet, les ambassades venues de quelque 
royaume étranger' ou les missions diverses, rentrant de lointains 
voyages, ont présenté au Roi des objets exotiques, naturels ou 
fabriqués, remarquables par la matière plus ou moins choisie, 
l'arrangement plus ou moins ingénieux, ou tout au moins inté- 
ressants par un certain degré d'originalité bizarre. 

Toute chose inconnue, apportée du dehors, arrivait ainsi à la 
Cour et pouvait servir, un instant, k l'instruction ou à l'amuse- 
ment du monarque et de son entourage. 

On conservait les plus précieuses de ces pièces dans l'un des 
cabinets du Roi; les anciens inventaires que l'on a publiés men- 
tionnent deci-delà des ustensiles et des bijoux" do l'Orient, ou de 

1) Les plus anciennes choses exotiques, venues en France, dont les chroni- 
queurs aient gardé le souvenir, sont sans doute les présents célèbres offerts par 
Haroun ar-Raschid à Charlemagne en 801 et en 807. 

2) Inventaire du Mobilier de Charles V, roi deFrance, publié par Jules Labarte 
{Coll. dedocum. inéd., Paris, tmp. nat., 1879, in-4, p. 16, 24, 135, 173, 203, 207, 



6 LES ORIGINES 

rindc ' ? 11 a y eut toutefois de cabinet spécial pour recueillir les 
curiosités proprement dites que sous le règne de François I". 

Ce prince, qu'un contemporain nous représente, prenant « un 
merveilleux plaisir d'estre accompaigné de gens sçavans, qui 
avoient veu pays estrangers », n'a jamais cessé, au milieu des 
préoccupations les plus graves de la politique, d'envoyer au loin 
des voyageurs chargés de lui rapporter les nouvelletez des 
diverses contrées. K peine Sébastian El Cano avait-il ramené à 
Séville les débris de l'expédition espagnole, qui, par le détroit de 
Magellan, venait d'accomplir pour la première fois le tour du 
monde, que le roi de France expédiait à doux reprises Jean Yer- 
razzano chercher un passage moins difficile vers l'Océan qu'on 
avait ainsi découvert. 

En même temps que s'accomplissaient ces voyages, qui procu- 
raient la connaissance du littoral des États-Unis, appelé la Fran- 
cii>cane en l'honneur du roi ', d'autres tentatives françaises dont 



223, etc.). — Comptes de Vargenterie des rois de France au xive siècle, publiés 
pour la Société de l'Histoire de France par L. Douëtd'Arcq, 1850, in-8, p. 323, 
363, 393, etc. — Nouveau Recueil de Comptes dz l'argentene des rois de France, 
publié par le même, 1874, in-8, p. 53-59, etc. — Les Comptes des bâtiments 
du roi {1528-loli)..., recueillis et mis en ordre par le marquis Léon de Laborde. 
Paris, Société de l'histoire de l'art français, J 877-1880, t. II, pass. — Cf. A. 
Lecoy de la Marche, Extraits des Comptes et Mémoriaux du Roi Reiié pour 
servir à l'histoire desarts au xv^ siècle, publiés d'après les originauxdes Archives 
nationales (Documents historiques publiés par la Société de V École des Chartes, 
Paris, 1873, in-8, pass.), — E. BonnaiïéjXes collectionneurs de l'ancienne France. 
Paris, 1873, in-12, chap. ii. — Etc. 

1) Dans l'inventaire du Cabinet des bagues publié par Paul Lacroix, d'après 
une copie du comte de Laborde {Revue universelle des arts, t. III, p. 315-350; 
t. IV, p. 445-456, 518-530, 1856) je trouve à mentionner, par exemple, « ung 
carquan façon d'Inde garny de rubis et petites meschantes perles », vingt-cinq 
<( patenostres de senteurs avec la poire garnie de rubizet diamantz façon d'Inde»), 
un^ cuiller, avec sa fourchette « garnie d'or, façon d'Inde », une petite noix 
d'Inde garnie d'argent doré, deux œufs d'autruche et deux noix d'Inde montées 
{Inventaire des vaisselles et, joyaux d'or et d'argent doré, pierres, bagues et autres 
choses précieuses, trouvées au Cabinet du Roy à Fontainebleau, 1560). 

2) Voir sur Verrazzano les publications récentes de M. C. Desimoni {Intorno al 
Fiorentino Giovanni Verrazzano scoprilore in nome délia Francia di regione nell' 
America Seltentrionale, Genova, 1881, in-8. — Alla studio seconda, intorno a 
Giovanni Verrazzano [Genova, 1882], br. in-8. 



DU MUSÉE D ETHNOGRAPHIE 7 

il n'est demeuré que de vagues souvenirs, avaient lieu le long de 
la côte brésilienne*? 

Sept ans plus tard (1330) François P^ profitera de ses bonnes 
relations avec le monde musulman pour envoyer à diverses re- 
prises à Tunis Jehan-François Paillard « cappitaine de g-allaires ». 

En 1532, Pierre Piton et Baptiste Auxillian vont pour le roi à 
Fez et on rapportent, entre autres choses curieuses, des chameaux 
et des autruches, des chevaux et des lévriers, une panthère, un 
lion, etc.'. 

Puis c'est Jacques Cartier, qui, après le traité de Cambrai, 
reprend l'œuvre de Yerrazzano et découvre pour le roi le sud du 
Labrador (4534), les « îles de Canada, llochelag-a, Saguenay et 
autres (1535-1536), » et ramène à Saint-Malo plusieurs Indiens 
de ces contrées nouvelles 3. 

Bizeret visite les « yles et terres du Brésil » avec le navire Le 
Saint-Philippe en 1538 et charge pour le Roi « certain grant 
nombre de boys dudit Brésil » que l'on fait ensuite remonter de 
Honfleur, à Paris '. 

Plus tard ce sont encore Guillaume Postel et Pierre Gille qui 
gagnent le Levant, dont ils rapporteront des manuscrits précieux, 
des objets d"histoire naturelle, etc. '. 

1) Cf. Harrisse, Rev. critiq., 1876, l^"" semestre, p. 20. — On pourrait se 
demander si Cartier ne fit pas partie d'une de ces expéditions (Cf. Jouon des 
Longrais, Jacques Cartier. Nouveaux documents. Paris, 1885, in-12, p. 15). 

2) L. deLaborde, loc. cit., t. H, p. 206, 216, 218, 269, 270, 271. 

3) Cf. Brief récit et succincte narration de la Navigation faite en MDXXXV 
et MDXXXVI par le Capitaine Jacques Cartier aux Iles de Canada, Hochelaga, 
Saguenay et autres. Réimpression figurée de l'édition originale rarissime do 
MDXLV avec les variantes des manuscrits de la Bibliothèque impériale, pré- 
cédée d'une brève et succincte introduction par M. d'Avezac. Paris, Tross, 
1863, in-12. — A. Ramé, Documents inédits sur Jacques Cartier et le Canada.:. 
accompagnant le voyage de 1534 publié d'après l'édition de 1598 par M. Michelant 
Paris, 1805, in-8. — Id., Documents inédits. Nouvelle série, à la suite de la relation 
originale du même voyage, découverte et publiée par les mêmes, Paris, 
1867, in-8. — Jouon des Longrais, Jacques Cartier. Documents nouveaux, Paris, 
1885, in-12. — L. de Laborde, op. ci t., t. Il, p. 413. 

4) Cf. L. de Laborde, op. cit., t. Il, p. 272, 413. 

5) Cf. AndréThevet, Cosmographie universelle. Paris, 1575, in-f", p. 261,643. — 
l,e voyage de M. d' A ramon ambassadeur pour le lioi en Levant, escript par 



LES ORIGINES 



Le lion et la panthère de Pierre l'iton suivaient la Cour dans 
ses incessants déplacements ; des gardes étaient spécialement 
appointés, nous le savons, pour le service de ces animaux*. Mais 
les autres noitvelletez, une fois présentées au monarque, étaient 
bien certainement envoyées, dans l'une ou l'autre des résidences 
royales^, en quelque dépôt où se conservaient les objets variés, 
dont une curiosité toujours en éveil provoquait l'accumulation. 

Le cosmog-raphe André Thevet est le plus ancien garde connu 
de cette collection, premier noyau des cabinets royaux devenus de 
nos jours le Muséum d'Histoire naturelle et le Musée d'Ethno- 
graphie. 

Nous ne savons rien de bien positif sur l'administration de 
Thevet, qui put durer jusqu'à sa mort (1592). Le soin qu'il avait 
pris en maintes circonstances, au cours de ses voyages, de 
recueillir toute espèce d'objets qui lui paraissaient intéressants, 
autorise à penser qu'il dut mettre un véritable zèle à remplir les 
fonctions dont il avait été ainsi charg-é. 

Vêtements et ustensiles des Canadiens ramenés par Cartier, 
« bourses, chausses, sainctures et esg-uillettes et autres ouvraiges 
faictz a la façon de Barbarye » provenant de Rousso Moro, « l'un 
des forsaires de la gallere de lEmporeur, «^autres objets d'ethno- 
graphie exotique offerts par Ango au roi, lors de son voyage à 
Dieppe^ peaux d'oiseaux rares, crocodiles et lézards empaillés, 



noble homme Jean Chesneau... publié et annoté par M. Ch. Schiefer {Recueil 
de Voyages et de Documents, etc.). Paris, Leroux, 1887, gr. in-8, pass. — Elc. 

1) Il y avait déjà en 1451 un lionnier dans la ménagerie du roi René à Angers 
(Cf. Lecoy de la Marche, lac. cit., p. 30). Dès 1333, Philippe de Valois achetait, 
rue Froimanteau, à Paris, une grange qui appartenait à Geoffroy et à Jacques 
Vauriel, pour y loger ses lions (H. Sauvai, Histoire et Recherches des Anti- 
quités de le Ville de Paris, t. II, p . 11-12. Paris, 1733, in-f"). Enfin au xii^ siècle, 
le poète Tortaire a décrit avec admiration le jeune lion et les autres animaux 
de la ménagerie que le roi d'Angleterre avait montrée aux habitants de Caen. 

2) C'est ainsi que le « bois de brazil » rapporté par Bizerets, était allé à Fon- 
tainebleau. Il en fut vendu pour 564 liv. 16 s. en 1566, et le prix de cette vente 
servit à payer divers artistes et notamment Germain Pilon, pour une partie des 
figures du célèbre tombeau de François !<=■■ (Cf. L. de Laborde, op. cit., t. II, 
p. 129). 

3)_L, de Laborde, t. II, p. 25. 



DU MUSÉE d'ethnographie 9 

œufs d'autruche ot noix d'Inde, plantes médicinales, bois pré- 
cieux, roches curieuses, pierres gravées, médailles et autres anti- 
ques; tel on peut se représenter vers la fin des Valois l'mventaire 
du cabinet des curiosité.^ sur lequel les documents positifs font 
d'ailleurs entièrement défaut ' . 

Jean Mocquet succède à Thevet, et sous son administration le 
cabinet prend le nom de cabinet des singularité z. Mocquet, dont 
la famille à beaucoup souiïert pour la cause de Henri lY, a été, 
encore adolescent, et comme à titre de compensation, attaché à la 
personne royale, en qualité d'apothicaire, et cette charge l'a mis 
très avant dans la familiarité du monarque. 

Jean Mocquet entreprend, avec l'agrément de son maître, une 
série de voyages, dont il publie les récits fréquemment réimpri- 
més'. Botaniste et embaumeur, apothicaire ou médecin, suivant 
les circonstances, au milieu de mille dangers, il visite tour à tour 
de 4601 à 1612, le Maroc, les Guyanes,le Mozambique et Goa, la 
Syrie, la Terre sainte, etc. 

La lecture de son livre nous éclaire, à défaut de catalogue 
spécial, sur la nature des singularités qu'il recherche pour le Roi. 
Ce sont d'abord et avant tout des plantes utiles ou curieuses, 
criste marine de Mazagan ', tabac des Yapocos ' , bois rouge comme 
Brésil, et bois dont les Indiens font leurs arcs% plantes à fleurs 

1) La description du cabinet de Tiraqueau à Bel-Esbat, près Fontenay, donne 
une idée assez exacte des curiosités ethnographiques que l'on rassemblait alors. 
J'emprunte à VHymne où André Rivaudeau célèbre les merveilles de la collec- 
tion de son oncle, les vers qui se rapportent aux choses de l'ethnographie 
(Bonnaffé, p. 92). Le poète énumère : 

... les habits de sauvages 
Composes dextrement de petits coquillages. 
De racines descorce et leurs velus chapeaux 
Leurs brayes, leurs tapis et leurs panaches beaux 
Que tu as arranges en ceste chambre oruee 
Où tu tiens, Tiraqueau, le Pérou et Guinée. 

2) Voyages en Afrique, Asie, Indes orientales et occidentales, faits par Jean 
Mocquet, garde du Cabinet des singularitez du Roy aux Tuilleries, divisez en six 
livres et enrichis de figures. Rouen, Caillove, 1645, 1 vol. in-l2. 

3) Ibid., p. 58. 

4) Ibid., p. 86. 

5) Ibid., p. 109. 



IQ LES ORIGINES 

odoriférantes du Liban ou des environs de Tripoli. Puis ce sont 
des drogues ou des mets exotiques, miel blanc d'Afrique ou miel 
des Caribes, dont, au retour, Mocquet régale son maître, fruits 
des Guyanes, maïs, patates, aloès, gomme pour le catarrhe, copal 
pour Vaposteiime, etc. : puis encore des minéraux, tels que ces 
roches de l'embouchure de l'Amazone « oii il y avoit des veines 
de couleur d'ardoise avec quelques veines d'argent meleos» *; des 
coquilles « les plus belles du monde » qu'il ramasse au Rio do 
Ouro (( et sembloyent qu'elles fussent émaillées d'or «^ ; des 
œufs d'autruches, des a plumes d'aigrettes et perroquets »% des 
poules d'Inde,. une sarigue, et un unau qu'il embarque vivants; 
la peau d'un crocodile, des peaux de lézards ou gouyanas de l'île 
Blanche, etc., etc.*. 

Au retour de chaque voyage, Mocquet <( va faire la révérence » 
à Henri IV, lui rendre compte de ce qu'il a vu « et luy porter les 
plantes et autres singularitez » qu'il a ramassées, « Sa Majesté fort 
contente s'enquierant fort curieusement de toutes choses » \ Il 
exécute des expériences devant le roi, tire du feu par exemple de 
deux petits basions de bois à la façon des Indiens de l'Amazone ou 
donne des explications sur les sauvages qu'on présente à la cour ^ 
Enfin les jours où son service spécial d'apothicaire l'appelle près 
(lu maître, il occupe par ses récits les heures consacrées à soi- 
gner la santé du monarque. 

Plus heureux que son collègue Bagarris\ Mocquet conserve 
la faveur de Marie de Médicis, qui, en juillet 1612, installe aux 
Tuileries ses collections. 

« Estant de retour de Syrie et de la Terre sainte, dit quelque part 
notre voyageur, avec quantité de Plantes rares et autres choses 

1) Voyages en Afrique, As/e, Indes orientales et occidentales etc., p. 80. 

2) Ibid., p. 73. 

3) Ibid., p. 55 et 86. 

4) Ibid., p. 123-127, 142, etc. 

5) Ibid., p. 210. 

6) Ibid., p. 80 et 98. 

7) Pierre-Antoine Rascas, sieur de Bagarris et du Bouquet, <( mai^tre des 
cabinets des médailles et antiquités du Roy » à Fontainebleau, dut quitter sa 
place en 1611, pour rentrer en Provence. 



DU .MUSÉE d'ethnographie H 

singulières que i'avois pu recouurer çà et là par ma curieuse re- 
cherche, pour présenter au Roy et à la Royne Régente, ie ne 
manquay si tost que ie fus arrivé à Paris d'aller faire la reuerence 
a leurs Maiestez qui furent bien aises de voir mes singularitez, et 
commandèrent de mo faire bailler lieu propre en leur Palais des 
Tuilleries pour y dresser vn Cabinet de toutes sortes de raretez 
et choses curieuses que i'avois peu ramasser on tous mes voyages 
par le monde. Mais après l'auoir assez bien commencé de ce que 
i'avois pour lors en main, ie iugeay que pour le continuer selon 
mon désir, il m'estoit nécessaire de faire encor quelques voyages 
outremer et n'eus pas lors moindre dessein que de faire le circuit 
de toute la Terre et de la Mer, par la route de l'Occident et de la 
par l'Orient retourner de rechef en nostre Occident ; entreprise 
a la vérité si grande que seulement de l'auoir osé mettre en mon 
esprit, ie pense y auoir eu assez de gloire*. » 

Ce vaste projet échoua par la malveillance des Espagnols et 
Mocquet revint à Paris « remplir tranquillement son emploi », 
suivant l'expression de ses biographes. 

Ses collections ne lui ont guère survécu. Moins de quarante 
années après sa création, le cabinet des sinr/ularitcs avait disparu 
sans laisser la moindre trace. Sauvai, qui décrivait minutieuse- 
ment vers 1650 le palais des Tuileries, n'y signale rien qui rap- 
pelle le souvenir de l'œuvre de l'apothicaire voyageur. 

« Le magasin des Antiques du Roi, dit Sauvai, est dans ce 
Palais (les Tuileries) et consiste en cinq troncs de cèdres du Liban ; 
en plusieurs morceaux de porphire des colonnes et des degrés 
du Temple de Salomon; en un très grand nombre do statues, de 
bustes ot do basses-tailles do marbres antiques ; en quantité de 
jets des meilleurs reliefs de Rome ; et en quelques débris de cette 
pyramide qu'on éleva devant le Palais, en 4593, sur les ruines de 
la maison paternelle de Jean Chastel. 

« Los marbres ont été amassés dans ce tems heureux, mais 
qui a duré si peu, où l'on a vu nos Rois aimer les belles choses 
et que les belles choses étoient cultivées en France, 

1) Voi/figes en Afrique^ Asie, Indea or., nccid., etc., p. 418, 



12 LES ORIGINES 

« Nous lenons les cèdres et les porphires de la piété de saint 
Louis, qui les apporta au retour de son voyage de la Terre 
Sainte : les cèdres sont bruts et inutiles, vêtus de leur écorce, et 
au même état que saint Louis les a laissés. 

(( Les tronçons des colonnes sont la plupart gâtés ou rompuz ; 
les uns ont été sciés en tranches pour en faire des tables; les 
autres marqués seulement de traces qu'on vouloit faire en 
tranches : et il n'y a que les marches de porphire, où l'on n'a 
point touché. Comme elles portent une longueur et une largeur 
inégale, oh juge qu'elles ont servi à plusieurs passages et plu- 
sieurs portes. Les Juifs les ont si souvent pressées et foulées à force 
de sortir du Temple et d'y entrer, que leurs pieds en ont arrondi 
les arêtes et leur ont donné enfin un poli qu'elles n'auraient pas 
et qui manque ordinairement à une matière si rebelle et si opi- 
niâtre. Les curieux les considèrent à cause do leur vieillesse et 
du lieu dont elles ont été tirées. Les dévots les honorent, comme 
des reliques, qui vraisemblablement ont servi de marche-pied au 
Sauveur. » 

La description continue avecles bustes, statues, etc., et il n'est 
rien dit du cabinet des ùngularilés de 1612. 



CHAPITRE II 



Les missions scientifiques soas Louis XIV. — Le Cabinet des médailles. — 
Collections rapportées par Vansleb et Paul Lucas. — Premières collections 
ethnographiques formées sous Louis XVI. — Antiquités recueillies au 
Pérou par Dombey. 



François P"" possédait, à côté du cabinet de curiosités dont 
Tlievet avait Ja garde, quelques séries de médailles, dispersées 
après sa mort. Charles IX reconstitua au Louvre cette collection, 
qui fut de nouveau dissipée sous le règne de Henri III, rétablie 
par Henri IV à Fontainebleau et transférée enfin en 1667 à la 
Bibliothèque royale de la rue Yivienne. C'est dans ce célèbre 
établissement dont l'histoire a été souvent écrite, qu'ont été prin- 
cipalement déposés, au xv:!"" et au xvni° siècles, les objets 
d'ethnographie ou d'archéologie rapportés par les envoyés du 
Roi ou directement offerts au monarque. 

Pendant presque toute la durée de cette long-ue période, les 
gouvernants qui subventionnent les voyages, les lettrés qui en 
rédig-ent les plans ou mettent en lumière les résultats obtenus, 
les voyageurs eux-mêmes qui les exécutent ont renoncé pour la 
plupart aux grandes traditions du xv]'' siècle. Si l'on voit incidem- 
ment Colbert encourager Heemskerk dans ses tentatives au Nord- 
Ouest^,, ou Pontchartrain organiser la mission de l'infortuné du 
Roule au Sennaar et en Abyssinie^ on peut en même temps cons- 
tater que le plus grand nombre des autres voyarjes officiels s'ac- 
complissent dans des contrées déjà connues, et ont pour objet 

1) Lettres, instructions et mémoires de Colbert, publiés d'après les ordres de 
l'Empereur par Pierre Clément. Paris, 1864, in-8, t. III. l^i^ parlie, p. 238- 
239; 2'= partie, p. 493. 

2) Ci". V"-^ de Caix de Sainl-Aymour. La France en Ethiopie. Histoire des 
relations de la France avec l'Abyssinie chrétienne sous les règnes de Louis XIll 
et de Louis XIV. Paris, 1886, 1 vol. in-12, p. 209, 303, elc. 



14 LES ORIGINES 

presque constanl de recueillir des manuscrits, des antiques, des 
médailles, qui intéressent à peu près exclusivement les esprits 
cultivés de l'époque. 

« On ne peut faire, ce me semble, écrit Fourmont l'aîné \ que 
de deux sortes de voïages, les uns dans des païs absolument in- 
connus^ que l'on découvre et dont tout ce que l'on rapporte peut 
passer pour nouveau ; les autres dans des lieux, connus à la 
vérité par les Anciens, mais dont le gouvernement est changé, 
ou que Féloignement retire en quelque façon de notre veûe. » Et, 
le classique académicien se persuade que toutes les personnes de 
bons sens, se déclareront toujours pour la seconde espèce. « Il 
s'en trouvera peu, ajoute-t-il, qui n'aiment mieux lire des éclair- 
cissemens sur les auteurs grecs et latins, des additions à l'his- 
toire grecque ou sacrée, ou la confirmation des traditions an- 
ciennes, que la bêtise d'un sauvage du Mississipi^ ouïes cruautés 
d'un Iroquois » ; et la raison principale qu'il en donne c'est que 
« les choses ne nous sont utiles ou désavantageuses, fâcheuses 
ou agréables qu'autant qu'elles nous touchent; or qui peut nier, 
que les événemens de l'histoire romaine, grecque, ou même 
persane et arabe, nous touchent infiniment plus, que ce qu'on 
nous rapporte des terres nouvellement découvertes ? » 
Ces expéditions en pays inconnus, secondaires aux yeux d'un 

1) Préface, -par M. F", en tèle du second voyage de Paul Lucas, rédigé par 
cet académicien. 

2) Je me suis demandé si Fourmont ne faisait pas allusion dans ce pas- 
sage aux réflexions de ces Indiens dont parle Montaigne, venus à Rouen, au 
temps de Charles IX, et qui répondaienl à ceux qui leur demandaient ce quils 
y auoient trouvé de plus admirable « qu'ils trouuoient en premier lieu fort es- 
trange, quêtant de grands hommes porlans barbe, forts et armez, qui estoient 
autour du Roy (il est vraisemblable qu'ils parloient des Suisses de sa garde, 
ajoute Montaigne) se soumissent à obéir à un enfant et qu'on ne choisissoit 
plutost quelqu'un d'entre eux pour commander; secondement (ils ont une façon 
lie langage telle, dit toujours Montaigne, qu'ils nomment les hommes moitié 
les vns des autres) qu'ils auoient apperceu qu'il y auoit parmy nous des homes 
pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez et que leurs moitiés estoient 
mendians à leurs portes, décharnez de faim et de pauureté et trouuoient es- 
trange comme ces moitiez icy necessiteresses pouuoient souffrir vne telle injustice, 
qu'ils ne prissent les autres à la gorge ou missent le feu à leurs maisons. » 
(Essais, liv. I, cl), xxx, in fine.) 



DU MUSÉE d'etHNOGRAPIIIE 18 

Fourmoat, ce sont celles de Cavelier de la Salle et de ses con- 
tinuateurs. Ces terres nouvellement découvertes, c'est le Canada, 
c'est le bassin entier de l'immense Mississipi. Et il traite d'his- 
toires d'Indiens bêtes ou cruelles, les sincères relations de nos 
illustres découvreurs, qui vont demeurer en grande partie manus- 
crites pendant deux longs siècles, tandis qu'on rééditera enFrance 
et à l'étranger les rédactions falsifiées des chercheurs de mé- 
dailles, ;ui courent le monde pour satisfaire les caprices du Roi. 

Louis XIV n'avait, suivant l'expression d'un contemporain, 
aucun goût pour les choses du Nouveau Monde, Il montrait par 
contre, une prédilection marquée pour l'antiquité classique, et la 
numismatique en particulier avait toutes ses faveurs. C'était bien 
moins d'ailleurs le passé que le présent qui l'intéressait dans 
cette science ; les monnaies grecques ou romaines, si rares et si 
précieuses qu'elles fussent, étaient, en somme, un accessoire dans 
une collection dont le but essentiel était de constituer une histoire 
métallique du grand Règne. 

heh pierres gravées venaient en seconde ligne dans les prédi- 
lections de Louis XIV, mais trouvaient un accueil plus empressé 
chez S. A. R. Madame. 

On rapportait, grâce à Colbert, des inanuscrits à la Bibliothèque 
du Roi, on rassemblait enfin, tant à la rue Vivienne que dans 
quelques cabinets spéciaux, des antiques de diverses prove- 
nances, mais les curiosités ethnographiques et naturelles si re- 
cherchées jadis, étaient abandonnées ^ On en trouve de rares 

1) Quelques curieux, en province, continuaient toutefois la tradition de Jean 
Mocquet, Pierre Borel, par exemple, dans son ouvrage sur les Antiquitez de 
Castres, publié en 1642, fait connaître son cabinet qui était divisé en dix-huit 
classes. Il comprend : l" les raretez de Vhomme; 2° des bestes à quatre pieds ; 
3° des oyseaux ; i" des poissons et des zoophytes de mer; 5" autres choses marines; 
6o insectes et serpens; 1° des plantes et premièrement des bois et racines; 8° des 
feuilles; 9° des fleurs; 10° des gommes et liqueurs; ii° des semences ou graines; 
12" des fruits rares; 13° autres fruits et semences : 14° des minéraux et premiè- 
rement des pierres; 15° choses changées en pierres; 16° autres minéraux; 
17o des antiquitez; 18° choses artifLcielles. 

M. Edmond Bonnaffé mentionne dans son intéressant petit livre. Les calice 
Honneurs de l'ancienne France, quelques cabinets privés du xyu^^ siècle plus ou- 
moins analogues (op. cit.,\ p. 9 et suiv.). 



16 LES ORIGINES 

mentions dans les récils du temps; les voyageurs officiels en tout 
cas, Tournefort excepté, ne s'en occupent guère *. 

Vansleb, par exemple, qui a donné des aperçus, parfois si justes, 
sur les peuples de l'Egypte, a complètement négligé de recueil- 
lir les matériaux d'une ethnographie, dont il ne saisissait point 
l'intérêt. Il a rassemblé, au cours de sa mission, une fort belle 
collection de manuscrits ^; les autres curiosités dont il parle ^ ne 
comprennent guère que des « oyseaux embaumés » de Sakhara* et 
quelques menues antiquités pharaoniques, la peau d'un varan du 
Nil et du bois de scorpion ^ . 

Paul Lucas, envoyé en Levant en 1704 « pour y faire recher- 
che de toutes sortes de curiositez, médailles, pierres gravées, 
manuscrits, etc. », rassemble en quatre années plus de \ ,800 mé- 
dailles, une soixantaine de pierres gravées, des copies d'inscrip- 
tions, quelques précieux antiques, « sept petits animaux dont 
deux sont restez en vie » et seulement 24 paquets numérotés de 
curiosités dont le détail ne nous est point parvenu, mais qui ne 
lui avaient coûté que 30 livres ^ 

De 1714 à 1717, le même voyageur forme en Orient, pour le 
Roi, de nouvelles collections. Six à sept cents médailles, presque 
toutes grecques, 18 pierres gravées, 25 manuscrits hébreux, 
syriaques, grecs, turcs et arabes en composent le fonds principal. 



1) Je reviendrai plus loin sur la collection de Tournefort à propos du Jardin 
du I\oi, où elle a séjourné jusqu'à la Révolution. 

2) Étal général de?, ouvrages envoyés par Vaiislcb à lu Bibliothèque du Roi, 
en 1671, 1672 et 1&73 [Lettres, instructions et mémoires de Colbert, etc., par 
Pierre Clément, t. VII, p. 459). 

3) Nouvelle relation, en forme de Journal, d'un Voyage fait en Egypte, par 
le P. Vansleb. R. D. en 1672 et 1673. Paris, 1677, in-12, p. 333. 

4) « J'en emporlay avec moy en sûrlanl,dit Vansleb, vue demy-douzaine 
dont j'en envoyai quelques vns à la bibliothèque du Roy. » [Ibid., p. 146.) 1! 
y en avait encore deux au Cabinet en janvier 1810; à celte dale, on en déve- 
loppa les momies. (Dumarsan, Notice des Monumens exposés dans la Cabinet 
des Médailles et Antiques de la Bibliothèque du Roi. Paris, 1819, in-8o, p. 49.) 

5) Vansleb, op. cit., p. 292 et 333. 

6) Mémoire sur la valeur des médailles, imcriptiom, pierres gravées et autres 
rarctez apportées du Levant par le sieur Paul Lucas. (Bibl. nat., Arch. du 
Cabinet des médailles, Ms.). 



DU MUSÉE d'ethnographie 17 

L'ethnographie et les sciences naturelles y sont représentées 
par très peu de chose'. 

Ce n"est que bien plus tard, sous le règne de Louis XVI, pro- 
tecteur éclairé des sciences géographiques, que le Cabinet com- 
mença à recevoirde véritables collections d'ethnographie, formées 
à la faconde celles que nos voyageurs recueillent encore aujour- 

1) Jerelève dans le récit de ce troisième voyage de Paul L\ics.s {Voyage du sieur 
Paul Lucas fait en MDCCXIV, etc., par ordre de Louis XIV dans la Turquie, 
l'Asie, Sourie, Palestine, Haute et Basse-Egypte, Amsterdam, 1744, 3 vol. in-12, 
pi.) les listes d'objets qui suivent : 21 échantillons de minéralogie (variolite de 
Caramanie, baryte de Valachie, pierres de serpent, etc.), un bloc de por- 
phyre de 150 livres envoyé d'Alexandrie, un herbier de 70 plantes « bien 
conservées et fort curieuses » remis à Chirac et devenu depuis, la propriété du 
Muséum, où on le conserve encore (Cf. D"^ Bonnet, Un explorateur inconnu de 
la flore orientale, Paul Lucas, botaniste [Le Naturaliste, 1886] ; des échantillons 
de serquis, plante merveilleuse dont on se sert au sérail pour rajeunir les sul- 
tanes ; du baume blanc de la Mecque, dit de la première goutte, « excellent re- 
mède pour la poitrine » ; de la graine de Bambour « que les botanistes ont 
trouvée très-singulière » ; l'herbe du diable et quelques autres plantes médici- 
nales. Puis ce sont des plantes pétrifiées « qui croissent naturellement dans une 
espèce de terre, à Inchené, et ressemblent assez au corail blanc que l'on trouve 
dans la mer Rouge. « Comme j'en ai apporté en France, dit Lucas, et que 
« Mgr le duc d'Orléans (le Régent) en a donné quelques-uns à l'Académie des 
« Sciences, c'est aux sçavans botanistes de cette Compagnie à donner au Public 
« leurs conjectures sur un sujet si curieux. » (T. II, p. 381.) La collection 
continue, avec des châtaignes et hérissons de la mer Rouge, l'étoile de mer 
« qui est un poisson plat, lequel a un pied de diamètre», des oursins et un petit 
buisson de corail blanc de la même mer, des coquilles perlières d'Ormuz, des 
cheveux de nacre, des mâchoires de poissons, des cornes de céraste, des bezoars, 
les ailes du trochilos, l'oiseau si souvent décrit comme parasite du crocodile ; 
deux momies d'oiseaux de la nécropole d'Abou-Sir, qui furent remises à l'Aca- 
démie des inscriptions et belles-lettres et donnèrent lieu à un mémoire sur le 
culte de ces oiseaux dans l'ancienne Egypte ; deux têtes de momies de bœuf 
trouvées à Sakharah (l'une de ces pièces fut remise à M. de Valincourt de la 
part de M. Lemaire, consul de France en Egypte); la peau d'un tigre tué par 
Lucas près de Beyrouth; enfin la dent d'un géant, d'un tombeau d'Arel- 
Melen près Tripoli de Syrie, présentée à Mgr le duc de Chartres et déposée par 
lui en son cabinet « où elle tient sa place parmi les autres curiositez qu'il a eu 
la bonté d'accepter ». 

L'ethnographie comprend : un mouchoir brodé, une bourse, une chemise et 
un caleçon de soie, offerts par la sœur du Grand-Turc, veuve d'Assan-Pacha, 
guérie par Lucas d'une grave maladie : deux « dez de jadde dont les points sont 
d'or et qui ne diffèrent en rien des nôtres que par la matière »; des bardaques, 

2 



18 LES ORIGINES 

d'hui'. Je noterai en passant, à titre d'exemple, quelques-unes 
des pièces curieuses arrivées ainsi de Russie en 1776 : « un calen- 
drier du Kamtschalka, g-ravé sur des petites planches de bois; 
un calendrier semblable des Samoïèdes; un harnois trouvé en 
Sybérie et composé de plusieurs fragmens de fer; une figure en 
fer représentant le dieu lare des Kamtschadales ; un hameçon 
en fer, dit le dieu de la pêche chez les Samoïèdes; une balance 
chinoise, les caractères d'un alphabet russe; plusieurs idoles 
tartares, mongoles^ etc.*. » 

Joseph Dombey, rapporta du Pérou, en 1785', des antiquités 
d'autant plus précieuses qu'elles provenaient des fouilles métho- 
diques exécutées par lui, et que c'étaient les premières pièces 
de cette région qui parvenaient en France. 

La collection, cataloguée par le voyageur*, fut déposée au 
Cabinet du Roi le 31 janvier 1786. Elle comprenait un certain 
nombre de vases en terre noire finement lustrée, et de formes 
généralement insolites et parfois bizarres ; des ornements et des 
objets de toilette d'or et d'argent, diadèmes, épingles dites topos, 
épiloir, stylet; des statuettes d'or, d'argent, de terre cuite ; un 
superbe poncho de cotonnade blanche brodé de grandes figures 
en laine noire, rouge ou jaune; un sceptre ou bâton de com- 
mandement en bois dur sculpté,, et divers outils ou instruments, 
haches en cuivres, pierres polies et trouées, destinées à divers 

sortes d'alcarazas, pour rafraîchir l'eau; une trompe faite d'une corne de bélier; 
des dents dorées de moutons des environs de Tyr et de Saïda ; une calotte d'a- 
cier, d'un tombeau entre Alexandrette et Alep ; plusieurs idoles d'Egypte, etc. 
(Paul Lucas, op. cit., \. I, p. 99 à 100, 190, 221, 246, 330, 332, 347; t.' II, 
p. 29, 97, 109, 318; t. III, p. 190, 311-346). 

1) Les missions que l'influence de Lemonnier obtint de Louis XV, son roya 
client, ont eu presque toujours un caractère exclusivement botanique. 

2) L. A. Cointreau, Histoire abrégée du Cabinet des Médailles et Antiques de 
la Bibliothèque nationale ou Etat succinct des acquisitions et augmentations 
qui ont eu lieu à dater de Vannée 1754 jusqu'à la fin du siècle {an VIII de la 
République française), Paris, an IX (1800). 1 vol. in-8°, p. 11. 

3) Cf. J. P. F. Deleuze, Notice historique sur Joseph Dombey (Ann, du Mus. 
d'Hist. nat., t. IV, p. 136-169), V. — Cap, Études biographiques pour servira 
l'histoire des sciences, 2" sér., p. 141-169. Paris, 1864,in-12. 

4) Voy. Documents, pièce no IL 



DU MUSÉE d'ethnographie lO 

iisag-es, ustensiles de tissage, balances à plateaux de cuivre et à 
fléau de bois^ etc. *. Ces objets tout nouveaux pour l'ethnographie 
péruvienne, provenaient les uns des abords du temple du Soleil, 
à Pachacamac, si souvent bouleversés depuis par les fouilleurs, 
les autres d'un tombeau « qui est dans une grotte immense fort 
élevée » à trois lieues de Tarma, d'autres encore de Paucartambo, 
près Guzco. Ils vinrent former dans la classification du Cabinet 
des antiques le commencement d'un nouveau groupe ^ dont les 
événements politiques allaient, à bref délai, entraver d'abord, puis 
hâter pendant quelques années le développement. 

Durant les premiers temps de la période révolutionnaire, le 
Cabinet eut en effet bien à souffrir, mais dès le commencement 
de l'an III, on réorganisait les divers services du grand éta- 
blissement devenu la Bibliothèque nationale. 

1) La plupart de ces objets sont aujourd'hui déposés au Musée d'Ethnographie. 
On y peut voir notamment le poncho brodé de Pachacamac (n" 52 de la collec- 
tion) et quelques autres pièces ayant encore leurs étiquettes de la main du 
voyageur. 

2) On conserve au Cabinet des médailles une lettre de Dombey ainsi conçue : 

« A Paris, le 25 janvier 1786. Monsieur, je viens d'être autorisé par M. de Ga- 
lonné à remettre au Cabinet des médailles du Roi, les vases et autres curiosités 
que j'ai rapportées du Pérou; j'ai numéroté les pièces et fait le catalogue. Si 
vous voulez, Monsieur, me donner votre jour et votre heure, j'aurai l'honneur 
de vous les porter moi-même. J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur, 
votre très humble et très obéissant serviteur. 

« DOiMBEY. » 

On lit en marge du catalogue annexé à cette lettre la mention: Envoi au 
Cabinet des Antiques du Roi, leSl janvier 1786. 



CHAPITRE III 



Le Muséum des Antiquités à la Bibliothèque nationale. — Ethnographie et 
archéologie. — Le cabinet du Stathouder envoyé par Thouin. — Confiscations 
chez les émigrés. — Le cabinet Bertin. — Anciennes coUectionB du Jardin 
du Roi. — Collection Gauthier. — Barthélémy de Oourçay et sa classification. 



« Au-dessus du Cabinet des médailles, dit un rapport de Yillar 
de la Mayenne, au Comité d'Instruction publique, en date du 
10 frimaire (30 novembre 1794), est un grand grenier rempli 
de petites idoles, de vases, de bustes, de lampes et autres 
intéressants débris de l'antiquité, en terre, en marbre, en 
bronze. 

« Cette collection est perdue pour l'instruction et la curiosité. 

« Comment introduire le public dans un lieu aussi indécent, 
où aucun objet n'est garanti des atteintes de la maladresse et de 
Finfidélité? » Et l'auteur du rapport ajoute qu'<( un autre dépôt 
d'Antiques d'un poids et d'un volume plus considérables est placé 
par terre dans une petite salle humide et obscure au rez-de- 
chaussée ». 

Inscriptions, autels, trépieds, urnes, figures divines, etc., l'an- 
cien Cabinet et les objets qui étaient venus récemment s'y joindre, 
tout était entassé à la base et au sommet du vieux bâtiment de 
l'arcade Colbertetl'on se demandait ce qu'il en fallait faire, dans 
l'intérêt de la science et du pays. 

« Depuis longtemps et surtout depuis la Révolution, dit tou- 
jours notre rapporteur de l'an III, les sciences et les arts solli- 
citent pour ce précieux dépôt un emplacement convenable, un 
établissement particulier sous le titre de Muséum d'Antiquités. 
Ce vœu est plus fortement exprimé aujourd'hui que la Répu- 
blique est propriétaire d'un nombre considérable d'autres anti- 
quités, médailles et pierres gravées. Il y en a aux ci-devant Petits- 



22 LES ORIGINES 

Augustins*, à la Bibliothèque de Sainte-Geneviève ^ au garde- 
meuble, au Muséum du Louvre', aux ci-devant Cordeliers, dans 
les maisons de Nesle, de Nantouillet et autres maisons devenus 
dépôts prov isoùes * . » 

Et il ajoute que F« on n'aura heureusement que l'embarras du 
choix pour déterminer celle des maisons nationales qui pourrait 
être convertie en Muséum des Antiquités'^ w 

L'embarras était si réel qu'on ne sut pas choisir entre tant de 
locaux rendus disponibles par la loi sur les émigrés. Un projet 
de décret fut bien rédigé « pour transporter et réunir dans le Mu- 
séum ainsi fondé tous les monumens de l'antiquité déclarés pro- 
priétés nationales et susceptibles de transport, qui sont sous la sur- 

1) Le « musée des monumens français » de Lenoir, alors en formation, a été 
ouvert au public le 15 fructidor an III (i" septembre 1795). 

2) A la suite d'une tentative de vol chez Mongès, garde du Cabinet des mé- 
dailles de Sainte-Geneviève, le département de Paris avait ordonné, le 7 mai 1793, 
que le médaillier de la ci-devant abbaye fut porté à la Bibliothèque nationale 
et nommé à cet effet le citoyen Jacques-Louis Vachard, administrateur du dé- 
partement, qui avait effectué ce transport le 13 du même mois. Mais les autres 
objets étaient restés dans l'ancien local et ne furent remis à Barthélémy le 
jeune, que le 9 ventôse an V (27 février 1797). Le bibliothécaire et garde du 
Cabinet des antiques et d'histoire naturelle, Viallon, n'envoya qu'un petit 
nombre d'objets ethnographiques de l'abbaye, et je ne trouve à mentionner 
dans son inventaire, au point de vue spécial où je suis ici placé, qu'une « petite 
tête d'africain en marbre noir » déposée dans la 6e armoire du côté du jardin, 
et une momie entière « grande comme nature » déposée, avec les jambes et les 
pieds d'une momie d'enfant, dans !a 1"''^ armoire du même côté, au fond de la 
salle. (Bibl. nat., Archiv. du cabinet des médailles. iVIs.) 

3) Le Muséum central des Arts, ouvert le 8 novembre 1793. 

4) On trouve le « tableau des collections et dépôts à inventorier par la Com- 
mission des Arts », en tète des Instructions sur la manière d'inventorier et de 
conserver, dans toute Vétendue de la République, tous les objets qui puissent 
servir aux arts, aux sciences et d l'enseignement. Ces instructions adoptées par 
le Comité d'instruction publique de la Convention, étaient rédigées par Dom 
Poirier, et forment une brochure iri-4° de 88 pages, imprimée sans doute à 
l'Imprimerie nationale et aujourd'hui devenue très rare. C'est un document des 
plus intéressants et des plus remarquables. 

5) « Le faux bourg Germaia seul eo contient plus de vingt, » parmi lesquelles 
le rapporteur distingue plus particulièrement la maison de Salm, rue de Lille, 
aujourd'hui la grande chancellerie de la Légion-d'Honneur et le Petit-Luxem- 
bourg, alors occupé par la Commission d'instruction publique et devenu l'habi- 
tation du président du Sénat, 



DU MUSÉE d'ethnographie 23 

veillance de la Commission temporaire des arls ». Mais ce projet, 
où l'on n'abordait aucune des questions pratiques que soulève 
nécessairement la création d'un établissement de ce genre, ne 
fut l'objet d'aucune décision officielle, et les pièces d'archéologie 
et d'ethnographie, sur lesquelles on comptait pour remplir le nou- 
veau Muséum, s'accumulèrent provisoirement dans les locaux de 
plus en plus encombrés de l'ancien Cabinet des médailles et de 
ses dépendances. 

Barthélémy le jeune, que l'on distingue quelquefois de l'an- 
cien, sous le nom de Barthélémy d() Courçay*, avait été chargé, 
avecMillin, le 4 brumaire an IV, delà conservation des médailles, 
des antiques et des pierres gravées de la bibliothèque, réor- 
ganisée sur des bases nouvelles par décret du 25 vendémiaire pré- 
cédent (17 octobre 1795). Il était loin de partager les idées de Van 
Praet et de plusieurs de ses collègues sur la nécessité de res- 
treindre l'étendue du dépôt que lui était confié ^ et il reprit acti- 
vement, avec son nouveau collaborateur, l'œuvre qu'il avait seul 
entreprise dès l'an III ^ Il lui semblait que pour « faire refleurir l'é- 
tude de l'antiquité » il fallait réunir le plus promptement possible, 
non seulement les monuments « qui peuvent conduire à l'explica- 
tion des anciens auteurs », mais encore ceux qui aident « à la con- 
naissance des mœurs et des usages des différents peuples »*. Il 
combinait ainsi dans ses proj ets l'étude du présent et celle du passé 
« afin d'offrir, sous un même point de vue, ce qui peut instruire 

1) Le vieux Jean-Jacques Barthélémy, Je célèbre auteur du Jeune Anacharsis, 
était mort le 30 août précédent. Il était garde du Cabinet depuis 1754. 

2) Les bibliothécaires se plaignaient depuis longtemps du peu de place dont 
ils disposaient et de l'encombrement qui entravait tous les services. Villar avait 
proposé, dès l'an III, de réduire rétablissement aux livres imprimés et aiux 
manuscrits. « En détachant de son sein les médailles et les estampes, il trou- 
vera, disait-il, dans les places occupées par ces deux dépôts l'espace qui lui est 
rigoureusement nécessaire pour attendre l'époque où il sera possible de lui 
donner un nouveau local. » On pourra établir ce u monument digne de la plus 
belle portion des propriétés nationales », sur le terrain des ci-devant Grands- 
Augustins « ou sur celui de Notre-Dame, dont la démolition fournira une grande 
quantité de matériaux! » 

3) Voy. Documents, pièce n» VIL 

4) Voy. Documents, pièce n° IV. 



24 LES ORIGINES 

des mœurs et des usages des peuples éloignés par les temps et par 
les lieux ». L'ethnographie était appelée, on le voit, à contracter 
dès lors avec l'archéologie une alliance intime, qui ne s'est mal- 
heureusement accomplie que bien longtemps après la mort de 
celui qui en avait entrevu le premier les féconds résultats. 

L'ethnographie était représentée, dès lors, assez largement dans 
le Muséum des Antiques. Aux collections anciennes énumérées 
plus haut étaient réunies , depuis quelques mois, celles du Stathou- 
der, envoyées de Hollande *. 

L'armée française, sous la conduite de Pichegru, venait de 
s'emparer, en moins de deux mois, des Pays-Bas tout entiers, et le 
premier soin des Conventionnels qui accompagnaient les troupes 
avait été de publier une proclamation, dans laquelle ils décla- 
raient, entre autres choses, qu'ils respecteraient toutes les pro- 
priétés particulières, excepté celles du Stathouder qui venait de 
fuir abandonné de presque tout son peuple. Le Stathouder étant 
le seul ennemi de la République, ses propriétés étaient dues au 
vainqueur, en dédommagement des frais de la guerre. 

L'une des conséquences de cette décision des représentants en 
mission avait été la confiscation des biens du prince d'Orange, et 
en particulier, des collections personnelles de toute espèce qu'il 
avait réunies dans ses diverses résidences. 

André Thouin, ancien jardinier en chef du Jardin du Roi, 
devenu depuis un peu plus d'un an professeur-administrateur 
du Muséum d'Histoire naturelle, fut envoyé en Hollande à la tête 
d'une mission spéciale, composée du géologue Faujas de Saint- 
Fonds, du bibliothécaire Leblond et du dessinateur Dewailly, 
pour choisir tout ce qui pouvait offrir quelque intérêt pour nos 
musées nationaux. 

A la date du 5 floréal an IH (24 avril 1795), il annonçait l'envoi 
d'un premier « assortiment » d'objets « de sciences, de beaux arts 
et des arts mechaniques » destinés en partie dans ses projets, 

1) Le cabinet du Stathouder comprenait outre les curiosités dont il est ici 
question, une magnifique collection d'histoire naturelle, déposée vers le même 
temps au Muséum d'Histoire naturelle (Cf. Magasin encyclopédique, l""» année, 
t. II, p. 419, 1795). 



DU MUSÉE d'ethnographie 25 

aux musées départementaux que venait de créer la Convention, 
mais dont les meilleurs étaient déposés le 12 messidor suivant 
- (31 mai 179o) à la Bibliothèque nationale. Seize caisses, remises 
par les citoyens Madaye et Mazade « commissaires nommés à 
cet effet par la Commission executive de l'Instruction publique » 
contenaient « des armes et divers ouvrages de l'art chez les 
Indiens ». Ces objets furent « transportés provisoirement» au 
Cabinet, oii ils sont restés jusqu'à leur retour en Hollande, après 
les événements de 1815'. 

C'étaient, pour la plupart, des œuvres d'art d'origine chinoise, 
plusieurs grandes figures drapées « un jardin avec un petit pavil- 
lon dans lequel sont deux Chinois occupés à fumer n, des vases 
en corne de rhinocéros travaillée, un échiquier en corail, etc., etc. 
C'étaient aussi des pièces d'orfèvrerie orientale, vases d'argent 
en filigrane, gobelet à pied d'argent ciselé, vase à parfum d'ar- 
gent, trépied, etc., etc. Puis quelques objets d'Amérique, tels 
que « une paire de bottines blanches en peau brodée en verro- 
teries, bleue, noire et blanche », ou bien encore « un vase de terre 
du Mexique »\ 

Tout cela, s'ajoutant à l'ancien fonds des Antiques et aux acqui- 
sitions récentes provenant des confiscations pratiquées chez les 

1) Il n'est demeuré à Paris de celte partie des collections du Stathouder que 
d'insignifiaats débris. Nous n'avons retrouvé non plus aucune trace des curiosités 
apportées du Piémont et probablement rendues aussi en 1815. Il se trouvait entre 
autres choses dans cet envoi « plusieurs momies d'enfants dont une très bien 
conservée, et couchée dans une caisse de bois d'acajou à couvert de glace » 
(Cointreau, op. cit., p. 199); des costumes de différents pays et nommément 
« deux armures chinoises de vieux laque, ayant servi... à faire reconnaître l'au- 
thenticité de deux autres armures provenant de l'ancien garde-meuble et par- 
faitement semblables » ; enfin des « armes orientales, fruit d'une victoire rem- 
portée par Emmanuel, duc de Savoie, sur un général turc, qui portoit avec lui 
le fetfa ou diplôme du Grand Seigneur, qui le mettoit en fonction » ; le dit fetfa 
est renfermé dans une bourse de soie » (Cointreau, op. cit., p. 203). 

2) Il y avait bien aussi certaines choses de moindre valeur, que Thouin 
s'excusait fort d'avoir ajouté à son envoi, en faisant remarquer aux dépositaires 
del'assoi'timent, qu'elles avaient été mises dans les caisses comme remplissage. 
Je trouve, par exemple, dans les inventaires sommaires qui sont restés, un 
« fragment de pipe », un. «vase de corne et un réchaud » une, « bouteille de 
verre verd », une « espèce de boèle à poudre en ivoire fêlée », etc. (Voy. Docu- 
ments, pièce n° III.) 



26 LES ORIGINES 

émigrés, aurait pu constituer un commencement de Musée ethno- 
graphique intéressant, si la place eût été suffisante dans les lo- 
caux delà Bibliothèque. Les dépôts formés par ordre du Comité 
de l'Instruction publique et en particulier ceux qui avaient été 
compris dans le tableau des collections et dépôts à inventorier 
sous la lettre p et la mention « collections des émigrés et du ci- 
devant clergé » commençaient à livrer leurs richesses. 

Le 20 messidor an III (8 juillet 179S) le conservateur du Dépôt 
de la rue de Beaune, le citoyen Naigeon, envoyait à la Biblio- 
thèque de nombreux objets d'archéologie et d'ethnographie, par- 
mi lesquels se distinguaient quelques vases péruviens provenant 
du comte de la Billarderie d'Angeviller, qui les avait reçus de 
Joseph Dombey, au retour de la mission dont nous 'avons parlé 
plus .haut. Le même envoi contenait des papiers chinois pris 
chez « l'émigré Marçan », un poignard indien « à poignée 
damasquinée en or, avec fourreau en velours jaune » trouvé chez 
les Brissac^ etc. *. 

Le conservateur du Dépôt de la maison de Nesle adressait au 
Musée des Antiques le 5 thermidor et le 17 fructidor an V (23 juil- 
let et 7 septembre 1797) d'autres pièces exotiques venant des émi- 
grés d'Angeviller, de Belizard, de Brionne, Castries, Caumont- 
La-Force, d'Esclignac, Joly de Fleury, d'Harcourt, La Tré- 
mouille, de Liancourt, de Noailles, de Yaudemont, etc. 

Tous ces grands seigneurs possédaient, dans leurs hôtels, des 
précieuses curiosités de l'Inde ou de la Chine, du Canada ou des 
Guyanes, grandes pièces sur socles, objets d'étagère ou de pano- 
plies, rapportées le plus souvent par un membre de leur maison 
qui avait pris quelque part à l'administration ou à la défense des 
colonies. 

On voyait, par exemple, chez les Vaudemont « deux figures 
chinoises, homme et femme, en terre vernissée, recouvertes de 
leur costume en soie; le tout sur deux piédestaux cannelés et 

1) Les vases péruviens de d'Angeviller (Voyez Documents, pièce n» V) sont 
au Musée d'Ethnographie; le poignard est au Musée d'Artillerie, où il a été 
envoyé le 3 messidor an VI (21 juin 1797) |sous le | nom de crick ou poignard 
japonais {pour javanais). 



DU MUSÉE d'ethnographie 27 

dorés » ; chez les d'Harcourt c'étaient « trois figures en bronze 
sur le même piédestal » qualifiées « dieux malabars » ; chez les 
Castries, les Liancourt, des trophées de sabres, d'arcs, de carquois 
de flèches, etc. 

Les mêmes envois de thermidor et fructidor an V comprenaient, 
une petite collection d'armes et d'ornements caraïbes et une corne 
sculptée de Chine, apportés de Chantilly, de nombreux objets 
du Canada provenant de l'émigré d'Esclignac, « un carton ren- 
fermant une parure de sauvage d'Amérique » ayant appartenu à 
l'émigré Joly de Fleury ', diverses antiquités du Pérou prises chez 
le comte d'Angeviller ou le duc de Noailles. 

Dans le luxueux hôtel du duc de Brissac, gouverneur de 
Paris et capitaine-colonel des Cent-Suisses, massacré à Ver- 
sailles en 1792, les commissaires spéciaux avaient recueilli des 
armes d'Orient, bouclier chinois, cris malais à manche damas- 
quiné d'or, sabres, carquois et flèches, déposées entre les mains 
de Barthélémy et Millin le 17 fructidor an Y (3 septembre 1797). 
On avait trouvé chez le comte d'Orsay « deux figures chinoises de 
grandeur naturelle, assises sur des fauteuils rouges devant une 
table, le tout de laque ». La table était «garnie de tasses et autres 
objets d'usage » et les figures étaient « vêtues d'étoffes à la 
manière du pays ». Le tout monté « sur une estrade de bois de 
chêne peint en noir » fut transporté du dépôt de la rue de Beaune 
au Cabinet, le 18 nivôse an YI (7 janvier 1798), ainsi qu' « une pipe 
turque de cuivre, ayant la forme d'un balustre avec tous ses 
tuyaux, un tabouret turc à vis, garni en maroquin rouge porté 
sur trois pieds, deux plattes longes, garnies de cuivre, sur ma- 
roquin rouge et vert, deux tetiers également garnis, une fonte 
de pistolet, un caveçon, un bonnet turc verd et deux panlouffles 
en maroquin jaune, le tout enfermé dans une boite en bois ». 

Il y avait, dans le même envoi, « un poignard indien en forme 
de flamme avec son fourreau et dix figures chinoises découppées, 
velues d'étoffes en or du pays, dans une boîte de bois » provenant 

1) « Celle parure esl de plumes el composée de quatorze pièces, manque le 
dossier, plus un tablier en verroterie à l'usage d'une femme indienne. » Il s'agit 
manireslement ici d'ornements de Galibis ou de Roucouyennes. 



28 LES ORIGINES 

du « condamné Bevy » ; un panier « fait en cordes et garni de 
coquilles, ouvrage des Indiens », pris chez un émigré désigné 
par les initiales G. P. ; une cuiller d'ambre mutilée et une « na- 
celle de sauvage venant de la Chine » trouvées chez !'« émigré 
Noailles-Mouchy »; enlin un modèle de pirogue « fait en clous 
de girofle par un sauvage des îles Moluques, venant du Cabinet 
de Bomare, sous sa case de verre ». Ce dernier objet avait été 
confisqué à Chantilly, oii le prince de Condé avait fait installer 
la célèbre collection du naturaliste Yalmont de Bomare, qu'il 
avait acquise en 1787 '. 

La pirogue en clous de girofle des Moluques est au Musée 
d'Ethnographie, où elle a été portée « sous sa case de verre » 
au commencement de 1880. Notre établissement possède aussi 
les deux fauteuils rouges et la table de laque du comte d'Orsay, 
mais les tasses et les autres « objets d'usage » ont disparu, avec 
les deux personnages « vêtus à la manière du pays » dont il est 
resté quelques vestiges à peine. 

Les dieux malabars de d'Harcourt, les chinoiseries de Vau- 
demont et de Noailles, les choses américaines de d'Angeviller 
ou de d'Esclignac, etc., etc., ont traversé, sans trop d'altérations, 
le siècle qui nous sépare de leur confiscation. Mais il manque 
depuis longtemps au Cabinet un certain nombre des vieux objets 
amassés dans ses magasins de 1795 à 1798. A plusieurs reprises 
en effet des pièces plus ou moins importantes ont été distraites, 
par ordre supérieur, du Dépôt qui les avait d'abord reçues. 

La momie, un instant célèbre, envoyée de Sinzigpar « le Com- 
missaire des arts en Allemagne » fut placée au Muséum d'His- 
toire naturelle, lorsqu'on eutreconnu que ce n'était qu'un cadavre 
dont la conservation était due à des phénomèmes naturels^ Dès 
le 3 messidor an VI (21 juin 1798), un certain nombre d'armes de 
la Bibliothèque prenaient le chemin du Dépôt d'Artillerie où se 

1) Je trouve ce renseignement dans une note manuscrite, de l'époque placée 
au bas d'un catalogue, également manuscrit se rapportant à une partie de la 
collection Bomare et conservé à la bibliothèque du Muséum d'Histoire natu- 
relle. 

2) Cf. Magas. encyd., 3« année, t. II, p. 231 (1797). 



DU MUSÉE d'ethnographie 29 

constituait lo Musée du même nom devenu aujourd'hui le plus 
riche de toute TEurope'. 

En revanche, le Musée d'Ethnographie a reçu de la Biblio- 
thèque nationale, en 1880, la collection encore presque complète 
de Bertin, venue du Dépôt de la maison de Nesle, à la date du 
3 septembre 1796 (17 fructidor an V). 

Henri-Léonard- Jean-Baptiste Bertin, qui avait rassemblé ces 
objets, avait été lieutenant-général de police, contrôleur général 
des finances, puis tour à tour ministre d'État et ministre par 
intérim des affaires étrangères, et s'était acquis, dans ces diverses 
fonctions, une durable renommée par les encouragements qu'il 
avait donnés aux lettres et aux sciences ^ Bertin était notamment 
en correspondance régulière avec le P. Amiot, et plusieurs autres 
jésuites de Chine', et veillait à faire imprimer dans les Mémoires 
concernant les Chinois les dissertations les plus intéressantes, 
envoyées par le savant missionnaire. Avec ses lettres dont la 
plus ancienne remonte à 1766, le P. Amiot, faisait parvenir à 

1) L'anciea musée avait été pillé, lors de l'envahissement de l'Arsenal, le 
14 juillet 1789. Un arrêté du 9 thermidor an III (27 juillet 1795), constituant 
le Comité d'Artillerie, ordonna le transport à Saint-Thomas d'Aquin de toutes 
les pièces d'armures, armes, etc. provisoirement rassemblées dans une salle des 
Feuillants et qui devinrent le noyau du musée actuel. 

Le 3 messidor an VI, on envoyait du Musée des Antiques au Dépôt d'Artil- 
lerie, rue Dominique, maison des ci-devant Jacobins, un certain nombre d'armes 
orientales, et notamment un sabre persan, pris à Chantilly, le cris à manche 
damasquiné d'or trouvé chez le duc de Brissac, un bouclier chinois de même 
provenance et diverses autres pièces du Cabinet de Sainte-Geneviève et de la 
collection d'Esclignac. Cet envoi, que je mentionne à titre d'exemple, ne fut 
certainement pas le seul. Ainsi Cointreau dit que « en thermidor an VI, on 
enleva du secrétariat de la Bibliothèque nationale diverses armes à l'usage de 
nos anciens chevaliers, pour lus transporter rue Saint-Dominique, maison qu'oc- 
cupaient les Jacobins et servant aujourd'hui au Dépôt de l'Artillerie, confié à la 
garde du C^° Régnier. » 

2) « Ce fut lui, dit la Grande Encyclopédie, qui fonda le Cabinet des Chartes ■ 
il favorisa l'établissement de nombreuses écoles d'agriculture, contribua à la 
fondation de l'Ecole vétérinaire de Lyon, la plus ancienne de France, et assura 
le développement de la manufacture de Sèvres, qui venait d'être fondée lors de 
son arrivée aux affaires. » 

3) Cf. H. Cordier, Bibliotheca Sinica, t. I, col. 501-505. — Les lettres du 
P. Amiot à Bertin forment à la Bibliothèque de l'Institut un recueil de 3 volumes 
in- fol. 



30 LES ORIGINES 

Berlin de curieux objets de toutes sortes, livres et dessins, ins- 
truments de musique, d'astronomie, etc., etc., qui avaient fini par 
former un petit cabinet tout à fait remarquable. 

Accusé d'avoir pris une part activé au Pacte de famine, me- 
nacé dans sa vie et dans ses biens, l'ancien ministre de Louis XV 
avait dû fuir à l'étranger oti il était mort tristement dans le 
cours de 1793. Ses collections confisquées, en vertu de la loi sur 
les émig-rés, venaient, en 1796, enrichir les diverses sections de 
la Bibliothèque nationale. Les livres et les dessins chinois furent 
déposés dans les départements des Imprimés et des Manuscrits, 
et les objets d'ethnographie envoyés au Cabinet des Antiques, où 
ils sont restés dans la salle du haut, jusqu'à leur entrée au Musée 
du Trocadéro. Ces objets ont fourni enl8U et 1813, à Breton, les 
matériaux d'une publication fort intéressante en six volumes 
n-18, intitulée La Chine en miniature, dont j'ai pu examiner un 
joli exemplaire en couleur dans la riche bibliothèque de mon ami, 
M. Henri Cordier*. Les cent deux planches qui accompagnent 
l'ouvrage sont malheureusement gravées à trop petite échelle pour 
qu'il soit possible d'identifier aucune des reproductions qu'elles 
donnent avec les originaux de notre collection dont Breton as- 
sure les avoir tirées ^ 

Ces pièces originales dont on trouvera la liste à la suite de 

1) Voici le titre exact de l'ouvrage : La Chine en miniature, ouChoix de cos- 
tumes, arts et métiers de cet empire, représentés par 74 gravures, la plupart 
d'après les originaux inédits du Cabinet de feu M. Berlin, ministi^e; accom- 
pagnés de notices explicatives, historiques et littéraires, par M. Breton, auteur 
de la Bibliothèque géographique, etc. Paris, Nepveu, 1811, 4 vol. in-18. — La 
Chine en miniature, ou Choix de costumes, -arts et métiers de cet empire, re- 
présentés par 28 gravures, la plupart d'après les originaux inédits du Cabinet 
de feu M. Berlin, ministre; accompagnés de notices explicatives, historiques 
et littéraires, tirées en partie de la Correspondance non imprimée des Mission- 
naires avec le Ministre, parM. Breton, auteur de la Bibliothèque géographique, etc. 
Paris, Nepveu, 1812, 2 vol. in-18. — Cette continuation, dit M. Gordier, 
{Bibli. Sin,, col. 46) auquel j'emprunte ces renseignements bibliographiques, 
forme un ouvrage indépendant et un grand nombre des exemplaires ont été 
tirés avec le titre de Coup d'œil sur laChine, etc., 1812, 2 vol. in-18. 

2) On retrouverait peut-être l'origine détaillée d'une partie des pièces du 
P. Amiot, en dépouillant à la Bibliothèque de l'Institut les trois volumes de sa 
correspondance manuscrite avec Bertin. C'est un travail de longue haleine, que 



DU MUSÉE D ETHNOGRAPHIE 31 

ce travail', présentent généralement autant d'intérêt pour l'art 
que pour la science. Les connaisseurs s'accordent à admirer 
les ivoires finement ciselés, les bambous découpés avec une 
adresse charmante, les pierres dures sculptées à merveille et les 
broderies délicatement ouvrées, qui donnent une si haute idée 
des arts industriels de la Chine au dernier siècle. Ajoutons qu'il 
est fort rare de rencontrer parmi les innombrables objets que 
l'on importe aujourd'hui du Céleste Empire des spécimens com- 
parables à ceux dont la confiscation de la collection Bertin enri- 
chissait le Musée des Antiques en 1796 ^ 

Ce n'étaient pas seulement les collections des émigrés, qui 
venaient augmenter le Musée de Barthélémy. Des dons impor- 
tants y étaient envoyés par des établissements publics et même 
par de simples amateurs. 

Le Muséum d'Histoire naturelle se distingua particulièrement 
par son empressement à favoriser la nouvelle entreprise scienti- 
fique. 

Il s'était accumulé au Jardin du Roi, après la mort de Tourne- 
forts, un assez grand nombre d'objets rapportés des Indes, du 

je me propose d'entreprendre plus tard ; je me contente, pour le présent, du 
catalogue manuscrit, que M. Chabouillet a bien voulu me mettre en mains et 
que je reproduis plus loin. 

1) Voyez Documents, pièce n» XI. 

2) Le goût des chinoiseries, très développé en France au xvuie siècle, s'est 
manifesté dans notre pays dès le commencement du xvi^. Dans l'inventaire de la 
collection de Florimond Robertet, par sa veuve, Michelle Gaillard de Long- 
jumeau en 1532, on voit figurer à côté des poteries de « terre sigelée de Turquie », 
les « belles porcelaines des premières qui soient venues en France depuis que les 
Europeans vont à la Chine, lesquelles sout d'un blanc si net et si bien mes- 
langé de toutes sortes de petites peintures ». Peiresc, Le Nôtre, le duc de 
RicheUeu et quelques autres furent plus tard des amateurs éclairés des choses 
de l'Extrême-Orient. (Cf. E. Bonnaffé, Les collectionneurs de l'ancienne France, 
p. 23-75. — Td., Recherches sur les collections de Richelieu, Paris, 1883, in-8, 
p. 76.) 

3) « Il (Tournefort) ramassoit aussi des habillemens, des armes, des instru- 
mens de Nations éloignées, autres sortes de curiositez, qui quoyqu'ellesne soient 
pas sorties immédiatement des mains de la Nature, ne laissent pas de devenir 
philosophiques, pour qui sait philosopher. De tout cela ensemble il s'étoit fait un 
cabinet superbe pour un particulier, et fameux dans Paris ; les curieux l'esti- 
moient à 45 ou 50,000 livres. » (Fontenelle, Éloge de Tournefort.) 



32 LES ORIGINES 

Sénégal, de l'Amérique par des employés civils ou militaires au 
service de l'État ou des Compagnies commerciales. 

Cette collection, léguée par son illustre possesseur' , ornait 
les travées du plafond et les dessus d'armoires de la principale 
galerie du Cabinet du Roi^ 

L'exiguïté des locaux affectés aux collections d'histoire natu ■ 
relie proprement dite, faisait désirer à l'administration du nou- 
veau Muséum, récemment transformé, que toutes ces curiosités^ 
auxquelles Buffon s'était intéressé, trouvassent ailleurs un emploi 
utile. Aussi les démarches de Barthélémy pour en obtenir le 
transport à la Bibliothèque furent-elles accueillies avec une 
telle faveur, que l'on n'attendit même pas les ordres minis- 
tériels qui devaient sanctionner ce transfert. L'opération, votée 

i) Tournefort avait laissé par testament son cabinet de curiosités au Roi pour 
l'usage des savants. 

2) Voici en quels termes l'abbé Expilly décrivait cette galerie en 1768 [Did. 
des Gaules et de la France, V Paris, T. V, p. 464-465) : « La salle qui précède 
la galerie d'histoire naturelle est ornée de belles armoires, qui renferment parti- 
culièrement des pièces d'anatomie. Le milieu est occupé par un grand bureau 
qui offre un parterre élégant de coquilles choisies. 

« On entre dans une superbe galerie, dont les travées du plafond sont 
chargées de toutes sortes d'armes, d'équipages et d'habillements de sauvages, 
de fruits des Indes, de reptiles, quadrupèdes, animaux amphybies, poissons, 
serpens, etc. Le pourtour des murs est garni avec autant d'ordre et de pro- 
preté que de magnificence, de tout ce que les trois règnes ont de plus précieux en 
animaux, métaux, sels, pierres, talcs, coquillages, bezoards, sucs, gommes, etc., 
le tout dans des phioles et des bocaux artistement placés sur les gradins de 
grandes armoires avec des studioles au bas qui contiennent toutes sortes de 
fossiles, toutes les classes de pierres fines, topases, jaspes, agathes, jades, 
cornalines, pierres de Florence, cailloux d'Egypte et autres, marbres, albâtres, 
crystaux, etc. Puis viennent les animaux crustacés, les poissons desséchés, etc. 
D'autres armoires sont remplies de bois, fruits et graines étrangères, avec leurs 
studioles de mines et de pétrifications, d'insectes et de fragmens d'animaux. 
Ces armoires, au nombre de vingt-deux, sont toutes surmontées et couronnées, 
les unes à'habillemens et de plumagts des Indiens, les autres de diverses 
productions marines, madrépores et grosses coquilles, d'autres de quadrupèdes, 
d'oiseaux, de serpens et de poissons; d'autres encore de bois de cerf, de daim, 
d'élan, etc. Enfin, à côté de cette grande et magnifique galerie, est un cabinet 
dont les tablettes du contour présentent une belle suite d'animaux étrangers, 
bien conservés dans la liqueur. « On pourroit appeler le Cabinet du Roi, dit en 
terminant Expilly, '■' le trésor de la nature et le triomphe du bon goût. )^ 



DU MUSÉE d'ethnographie 33 

le 14 messidor an V (2 juillet 1796) et autorisée officiellement 
le 22 vendémiaire suivant (13 octobre), était terminée depuis près 
d'un mois déjà. Invité le 15 messidor (3 juillet) à venir dresser 
un état des objets qui lui étaient concédés, Barthélémy s'était 
empressé de faire enlever le tout le 21 juillet et le 16 septembre'. 

La collection, ainsi transportée dans le Musée en formation, se 
composait de cent cinquante et quelques objets, dont nous avons 
transcrit plus loin la liste". Une partie de ces objets venait de 
Tournefort^ qui les tenait de provenances fort diverses; d'autres 
avaient été rapportés par La Galissonnière, à son retour de son 
gouvernement du Canada. Le catalogue attribue notamment à 
ce célèbre marin le don d'une très curieuse coiffure de chef 
Peau-Rouge, qui occupe aujourd'hui une place d'honneur dans 
la grande vitrine du Musée d'Ethnographie, consacré à l'ethno- 
graphie des États-Unis. 

Quelques pièces viennent peut-être de Frézier, ou encore de 
La Condamine et de ses compagnons*, de Grandpré ou de Pom- 
megorge, de Barrère, de Querhoëntou de quelque autre des cor- 
respondants de Buffon. Il en est une (n° 44 du premier inven- 
taire), dont l'origine hawaïenne permet de supposer qu'elle a été 
recueillie au cours du troisième voyage de Cook^ Mais le Jardin 

1) Cointreau rappelle dans son Histoire abrégée du Cabinet des médailles, la 
part qu'il prit à cette opération. « Je fus chercher, dit-il, au Muséum d'Histoire 
naturelle des caisses renfermant des idoles adorées chez les sauvages, des armes 
et des meubles usités par eux, entre autres une espèce^de cuirasse couverte d'une 
peau de pangolin. J'en apportai aussi une momie, quelques antiquités égyp- 
tiennes, et une tête de momie encore remplie du bitume qui avoit servi à son 
embaumement. » (Cointreau, op. cit., p. 43.) — Voy. Documents, pièces n"' 
VII, VIII, IX. 

2) Voy. Documents, pièces n" X et XII. 

3) J'ai déjà dit que la collection de cet illustre naturaliste voyageur avait été 
laissée au Jardin du Roi. Je crois pouvoir lui attribuer diverses pièces, notam- 
ment de Guyane, ayant encore des étiquettes sur gros papier encadrées d'un 
décor vermillon, tracé au patron. L'étiquette est à la main, d'une grosse écriture 
restée assez visible. 

4) M, Bureau a depuis retrouvé au Muséum et envoyé au Trocadéro un épi 
de maïs sculpté en pierre provenant de Joseph de Jussieii. 

5) Cette idole « en espèce de jonc, recouverte jadis de plumes avec des yeux 
de nacre et des dents de cétacés », est identique à plusieurs de celles que le 

3 



34 LES Or.KlINES 

du Roi n'avait rien reçu de Bougainville, dont les Genovéfains 
détenaient, au moment de la Révolution, les collections ethno- 
graphiques tout entières. Quelques objets seulement, de la Terre 
de Feu et des îles Salomon, furent livrés à Barthélémy pour ses 
panoplies et sont encore conservés aujourd'hui au Musée du Tro- 
cadéro*. 

En même temps que le Muséum se dépouillait au profit de la 
collection organisée par Barthélémy de Courçay, des particuliers 
généreux y apportaient de petites séries d'objets, quelquefois 
fort précieuses pour la science. Telle est la collection du citoyen 
Gauthier dont nous avons retrouvé un inventaire détaillé, por- 
tant la signature du propriétaire. Cette collection formée très pro- 
bablement àla Guyane française , chez les Roucouyennes du Maroni, 
fut donnée à l'État par Gauthier, le 5 messidor an V (23 juin 1796). 
Elle comprenait deux magnifiques costumes, l'un d'homme, l'autre 
de femme, et toute une série d'armes et d'ustensiles variés, au 
nombre de plus de cent. Conservées au Cabinet des Médailles dans 
de bonnes conditions, pendant plus de quatre-vingts ans, ces 
pièces me sont parvenues à peu près intactes pour la plupart, et 
j'ai pu, en les exposant à côté de choses similaires de fabrication 
actuelle, donner aux visiteurs du Musée d'Ethnographie l'impres- 
sion très frappante de l'immobilité complète des arts et des in- 
dustries des Indiens. Les ouvrages de plumes, tours de têtes, 
plastrons, bracelets, genouillères, etc. du xvni* siècle sont abso- 
lument identiques à ceux de nos jours, et pour les ornements de 
verroteries, on constate plutôt un recul chez les brodeuses mo- 
dernes, qui sont bien loin (à en juger du moins parles collec- 



peinlre F. Davies,compagnoa deCook, a copiées d'après nature dans la pi. XLII 
du grand album d'aquarelles, qui appartient aujourd'hui à M*"^ Brassey. 
{Cf. E.-T. Hamy, Catalogue descriptif et méthodique de l'Exposition organisée 
par la Société de géographie à l'occasion du centenaire de la mort de Cook, 
Bull. Soc. de géog., mai 1879, p. 457). 

1) Il reste encore maintenant à la Bibliothèque Sainte-Geneviève (nous y 
reviendrons plus loin) un certain nombre de pièces venant des Genovéfains. 
Il pourrait se faire que dans le nombre il se rencontrât d'autres restes de l'expé- 
dition Bougainville. 



DU MUSÉE d'ethnographie 35 

lions de Crevaux et de M. Coudreau) d'égaler en adresse et en 
bon goût leurs devancières du dernier siècle. 

Barthélémy avait fait d'une partie de ces pièces de la collection 
Gauthier des panoplies appendues « sur une des portes d'entrée 
du Cabinet » ou l'on voyait aussi divers objets d'Otaïti (Taïti) et 
d'Owihee (Hawaii) *. 

« Les armes offensives et défensives, telles que boucliers, arcs, 
carquois, flèches, sabres^ crics, ceintures, poignards, sceptres, 
javelots, etc.. d'usag-e en Perse, en Tartarie, au Japon et chez 
d'autres peuples de l'Asie », étaient suspendues « dans les em- 
brasures des fenêtres ». 

Le Musée d'Ethnographie naissant offrait ainsi, à l'imitation 
du Cabinet des Antiques dont il formait une annexe, un com- 
mencement de classification géographique. Il n'est pas sans intérêt 
de rappeler que l'exemple donné par Barthélémy a été presque 
partout suivi à l'étranger et en France^ et que la plupart des 
grands musées ethnographiques actuels sont classés, comme 
'était, en 1799, le petit Cabinet de la rue de la Loi. 

I) « Les boutons, \es panarés, les matoutous, les pag aras, les crawachi, les 
quéyous, les pariparas, les taooités, les tenarés et autres objets à l'usage des 
habitans de la Guiane françoise et hollandoise, et des îles d'Otaïli et d'Owhihee, 
appendus jadis sur une des portes d'entrée du Cabinet, avoient été cédés à la 
nation par le citoyen Gautier. >> (Cointreau, lac. cit.) 

Toutes ces pièces ne venaient pas de Gauthier, ainsi que le donnerait à croire 
le texte de Cointreau. BufTon parle en effet, quelque part, dans son Histoire 
naturelle de l'homme (chapitre des Insulaires de la mer du Sud) d'une toilette 
entière d'une femme d'Otahiti qu' « on peut voir au Cabinet du Roi ». Ce cos- 
tume n'aurait-il pas été présenté par Bougainville à Louis XVI? 

2) On verra plus loin que c'est sur ces mêmes bases que Zédé, Lebas, puis 
Morel-Fatio, ont classé l'ethnographie au Louvre ; l'ordre géographique est 
encore suivi au Trocadéro. 



CHAPITRE IV 

Mort de Barthélémy. — Son œuvre est abandonnée. — Création d'un dépôt de 
géographie à la Bibliothèque. — Efforts de Jomard en faveur d'un musée géo- 
ethnographique. — Débats du Musée de Marine. — Lamare-Picquot et ses col- 
lections. — Constitution d'une commission qui propose la fondation d'un 
établissement spécial à la Bibliothèque. — Revendications de la Marine. —Le 
Conservatoire de la Bibliothèque repousse les conclusions de la commission 
du Musée d'Ethnographie. — Création d'une section ethnographique au 
Mcsée de Marine. 



André Barthélémy de Courçay avait à peine terminé la mise en 
place des collections du Cabinet réorganisé par ses soins, qu'il 
succombait, frappé d'une attaque d'apoplexie au milieu des trésors 
si péniblementrassemblés (9 brumaire an VIII, 31 octobre 1799)'. 
Celte mort subite arrêta tout net le développement de l'entre- 
prise scientifique à laquelle le persévérant conservateur consa- 
crait le reste de ses forces, et la collection à la fois ethnographique 
et archéologique, dont il avait entrevu la haute portée scienti- 
fique, fut bien vite oubliée malgré sa réelle valeur. On l'ignorait 
si bien déjà, dans les hautes sphères administratives, que, lorsque 
l'intervention de sir J. Banks eut fait rendre à la France les 
caisses de Labillardière' aucun des objets qu'elles contenaient ne 
vint au Musée des Antiques ^ Et quand, plusieurs années après, 
les navires de Baudin rentrèrent à Cherbourg avec les immenses 

1) Voy. dans le Magasin encyclopédique (V^ année, 1799, t. IV, p. 213-214) 
la notice nécrologique que son collègue et ami, A.-L. Millin, lui a consacrée. 

2) M. le docteur Bonnet a retrouvé tout un dossier de pièces manuscrites 
relatives à cette restitution. Il est question de « beaucoup d'objets à l'usage des 
habitants des mers du Sud » dans l'inventaire général envoyé par Labillardière 
à Charretié « commissaire du Directoire exécutif pour le cartel d'échange des 
prisonniers français ». 

3) Ces objets ont passé entre les mains de B. Delessert, acquéreur de l'herbier 
de Labillardière. Il les a légués à la ville du Havre.où ils ornent aujourd'hui l'esca- 
lier et les vestibules de la Bibliothèque. Je les y ai reconnus, grâce à certaines 
provenances toutes spéciales. Le Musée de Marine du Louvre possède un seul 
objet de Labillardière ; c'est un sac en ficus de la Nouvelle-Hollande. 



38 LES ORIGINES 

collections formées par Péron, Lesueur el leurs compagnons 
d'étude, les pièces, si particulièrement intéressantes, recueillies 
par nos voyageurs en Australie, à Van Diémen, etc., furent 
déposées à la Malmaison*. 

L'expédition d'Egypte ne procura que quelques instruments 
de musique*; le voyage de Cailliaud ajouta, il est vrai, un petit 
nombre de pièces variées des tribus de Nubie etdeSennaar'. Puis 
les choses restèrent en l'état à la Bibliothèque, jusque vers la fin 
de la Restauration. 

C'est en 1828 seulement que la création, au profit d'Edme 
Jomard* d'une conservation de dépôt de géographie^ comprenant, 
entre autres les objets et instruments divers produits par les voyages 
scientifiques' ^ vint remettre à l'ordre du jour les idées qu'avait 
préconisées André Barthélémy. 

1) Je ne connais qu'une seule chose de la collection ethnographique de Péron 
et Lesueur, qui ait été sauvée. C'est une flûte en bambou, que j'ai vue au 
Havre entre les mains de M. Berryer, beau-neveu de Lesueur; elle a dû être 
offerte depuis lors au Musée d'Histoire naturelle de la ville. Toutes les autres 
pièces et notamment celles qui sont figurées dans les planches XIII et XXII de 
Y Atlas historique du Voyage aux Terres Australes ont disparu, probablement en 
1814. C'est une perte irréparable pour nos études :1a collection Péron et Lesueur 
était, en effet, la seule qui pût donner une idée juste de l'ethnographie des 
Tasmaniens aujourd'hui complètement détruits. 

2) On verra plus loin [Documents, pièce n° LXVIII) que c'est la vue d'un de ces 
instruments qui détermina la vocation ethnographique de Jomard, dont il sera 
beaucoup question dans la suite de ce travail. C'était la lyre des Nubiens «. la 
même qu'on a découvert depuis lors dans la Haute-Ethiopie, la lyre à cinq 
cordes, dont le corps sonore est la carapace d'une tortue. « Voilà donc, me 
disais-je, la lyre de Mercure, retrouvée bien loin du théâtre de la mythologie 
grecque. Je commençai dès lors une collection, dont je sentais l'utilité pour 
l'étude de l'homme et de ses diverses races » 

3) Les objets de la collection Cailliaud sont figurés sur les planches LVI etLVII 
dut. Il de V Atlas du Voyage à Méroé, au fleuve Blanc au delà de Faz'ogl, etc. 
Paris, 1823, in-fol. 

Les armes sont allées depuis au Musée d'Artillerie, presque toutes les autres 
pièces sont au Musée du Trocadéro. 

4) Edme-François Jomard, né à Versailles le 17 novembre 1779, ingénieur géo- 
graphe de l'expédition d'Egypte, plus tard commissaire du gouvernement pour 
la publication du grand ouvrage sur cette contrée, et membre de l'Académie 
des inscriptions et belles-lettres de l'Institut de France. 

5) Voy. Documents, pièce n" XIV. 



DU MUSÉE d'ethnographie 39 

Dès 1818^ Jomard, chargé, par une Commission de l'Institut, 
d'un rapport au Ministre de l'Intérieur sur une collection faite au 
Caire par un consul de France, M. Thédenat du Venl^ avait pro- 
posé de former, à l'aide des séries d'objets divers d'Egypte, de 
Nubie et d'Abyssinie, envoyées avec les antiquités, et les pièces 
d'histoire naturelle, le noyau d'une collection spéciale, consacrée 
à cette troisième espèce d'objets rapportés des voyages lointains^ 

C'était méconnaître les eftorls de Barthélémy, dont la collec- 
tion était pourtant toujours à la Bibliothèque royale, mais c'était 
en même temps proclamer solennellement, devant le premier 
corps savant de France, l'utilité de sa tentative oubliée. Se mêlait- 
il dès lors, au zèle scientifique de Jomard, des préoccupations 
personnelles? songeait-il, à ce moment, qu'il pourrait devenir le 
conservateur de l'établissement dont il provoquait la création? 
Quoiqu'il en soit, le projet échoua, le cabinet Thédenat fut vendu 
aux enchères et dispersé ^ 

A peine Jomard a-t-il reçu de Dacier, le 3 avril 1828, son 
investiture de conservateur à la Bibliothèque du Roi, qu'il va 
s'efforcer d'attirer dans la sphère de son action administrative le 
Musée ethnographique dont l'Institut avait approuvé dix ans plus 
tôt la fondation. 

{) Le rapport de Jomard sur la collection Thédenat du Vent ne s'est retrouvé 
ni à l'Institut ni aux Archives nationales. Il n'en existe qu'un résumé, publié par 
Jomard lui-même dans le Bulletin de la Société de géographie pour 1836. 

On y lit (page 93) que « le consul au Caire, M. Thédenat du Vent, ayant envoyé, 
en 1818, une collection assez considérable, une Commission de l'Institut fut 
chargée par le Ministre de l'Intérieur de lui faire un rapport sur le projet 
d'acquisition : M. Georges Cuvier était l'un de ses membres, M. Jomard en fut le 
rapporteur. La Commission conclut à ce que les objets d'antiquité fussent achetés 
pour le Cabinet des Antiques, et les pièces d'histoire naturelle pour le Muséum 
du Jardin du Roi ; quant aux objets divers, venant de l'intérieur de l'Egypte, 
de la Nubie et de l'Abyssinie, savoir : les instruments, les outils, les armes, les 
armures, les vêtements, les ustensiles, les vases et objets domestiques, aucun 
établissement n'existant pour les recueillir, la Commission, sur la proposition 
de son rapporteur, émit le vœu qu'on en formât le noyau d'une collection spé- 
ciale, consacrée à cette troisième espèce d'objets rapportés des voyages lointains. 
Le rapport en fait voir l'utilité scientifique et toute l'importance ». 

2) M. l'abbé Thédenat, neveu du consul du Caire, a bien voulu me commu- 
niquer le catalogue de cette vente qui ne comprend que des objets d'archéologie. 



40 LES ORIGINES 

Les termes de l'ordonnance prêtent à des ambiguïtés qui 
peuvent servir les desseins du nouveau conservateur, et il ne se 
fait pas faute d'en tirer parti au profit de ses projets. Dès le 16 mai 
1828, il insère au Mo?iiteiir un article où il montre, entre autres 
choses, que rassembler dans le dépôt de géographie de la Biblio- 
thèque « les collections d'instruments, d'armes et de costumes 
propres à donner une idée des mœurs et des usages ou du degré 
de civilisation des peuples, serait ajouter un nouveau degré d'inté- 
rêt à l'établissement »*. Et le ISjanvier 1830il entreprend, auprès 
des pouvoirs publics, une campagne en faveur de ses idées qui va 
durer trente-deux années et ne se terminera qu'avec sa mort*. 

Ce qu'il veut, ce qu'il sollicite avec une persévérance vérita- 
blement remarquable, ce n'est pas tant la création uune insti- 
tution quelconque, oii la science qu'il aime serait largement 
pourvue, que la constitution, sous son autorité directe, dans l'é- 
tablissement oii il a déjà des fonctions, d'un cabinet spécial, plus 
ou moins restreint, dont il pourra régler les destinées suivant 
ses convenances personnelles. Les questions d'argent sont d'ail- 
leurs toutes secondaires à ses yeux; nous le verrons même plus 
tard acquérir de ses deniers des collections assez coûteuses, 
destinées à favoriser rétablissementnouveau,s'ilestétabli confor- 
mément à ses vues. Mais pour bénéficier des largesses de Jomard^ 
le Musée devra être rattaché au dépôt de géographie dont il a la 
garde : toute autre entreprise, si bien engagée qu'elle puisse être, 
sera forcément condamnée, sans être même examinée. 

Ainsi, tandis que Jomard cherche à intéresser à son ébauche 
àeMu&ée géo-ethnog7'aphiqtie (le néologisme est de lui), quelques 
correspondants étrangers et français', le Ministère de la Marine, 
qui s'est lentement enrichi d'un certain nombre d'objets rapportés 
des contrées lointaines par ses voyageurs, songe à utiliser des ma- 
tériaux précieux pour l'étude des civilisations primitives. Loin 
de venir en aide à une tentative qui offre certaines chances de suc- 
cès et peut servir efficacement les intérêts de la science, Jomard 

1) Voy. Documents, pièce n° XVI. 

2) Voy. Documents, pièce n° XVIII, etc. 

3) Voy. DocMmen<s, "pièces n°^ XVIII à XX. 



DIT MUSÉE d'ethnographie 41 

paraîtra l'ignorer*, et il faudra que le baron de Férussac lui rap- 
pelle, non sans quelque amertume*, dans une petite brochure 
imprimée tout exprès, l'histoire de la fondation du Musée Dau- 
phin et de ses premiers accroissements. 

C'est le 15 janvier 1828, que le Moniteur universel avait fait con- 
naître la décision prise par le Roi do créer dans le palais du Louvre 
un Musée naval qui « porterait le nom de son auguste fils, M. le 
Dauphin, amiral de France ». Le projet, présenté par M. de Cha- 
brol, ministre de la Marine, sur la proposition du ministre de 
la Maison du Roi, le duc de Doudeauville, comprenait tout à la 
fois un Musée de Marine et un Musée d'Ethnographie. C'était 
Férussac qui avait eu l'honneur de proposer cette dernière créa- 
tion et avait rédigé à la demande du vicomte de Larochefoucauld 
le projet de rapport spécial' adressé à Charles X. Il était donc 
mieux placé que personne, pour esquisser les débuts du jeune 
Musée, qui lui devait en partie l'existence. 

Son petit mémoire nous apprend que par les ordres de MM. de 
Doudeauville et de Larochefoucauld, « une foule d'objets pré- 
cieux » étaient dès lors réunis au Louvre, « place naturelle de 
cet établissement », et mis provisoirement sous la direction de 
M. Zédé; que des instructions avaient été données à divers voya- 
geurs, et en particulier, à Dumont d'Urville et à d'Orbigny lors 
de leur départ de France; que des achats avaient été faits à 
plusieurs reprises pour le nouvel établissement; enfin que 
certaines collections privées_, celle de l'auteur en particulier, 
avaient été généreusement offertes. 

L'examen des registres du temps*, conservés au Musée de Ma- 
rine actuel, permet de préciser les faits indiqués un peu vague- 
ment par Férussac. Les objets envoyés par la Maison du Roi 
sont au nombre de plus de cent vingt, et ont fait partie en majorité 

1) Voy. Documents, pièce n» XXIV. 

2) Voy. Documents, pièce n° XXV. 

3) Voy. Documents, pièce n° XXV in fine. 

4) Je dois à. M. l'amiral Paris, consfrvateur actuel du Musée de marine, la 
communication de ces documents si intéressants pour l'histoire des études eth- 
nographiques en France. 



42 LES ORIGINES 

du célèbre cabinet Denon; les autres, généralement océaniens, 
viennent de VUranie ou de la Coquille. Le port de Rochefort a 
livré 71 pièces, les unes ayant pour la marine une utilité pratique, 
cordages d'abaca ou de bambou, fibres d'ananas du Loango et de 
pitte de l'Amérique du Sud ; les autres d'intérêt exclusivement 
ethnographique, vases k maté du Chili, pipes du Sénégal, parasols 
du Malabar ou de la Chine, écrans de l'Inde, raquettes du Ca- 
nada, etc. 

L'École de santé de Brest, la Direction des colonies, etc., sont 
représentées par d'autres collections encore, au milieu desquelles 
on remarque principalement une série sénégambienne de 210 
pièces au moins. 

Le dessinateur Dubois a acquis de plusieurs côtés et notam- 
ment à la vente d'Hauterive des pièces rares des Marquises, de 
Kodiak, etc. Férussac a déposé 21 objets curieux, de Oualan et de 
Waigiou, de Taïti et de la Nouvelle-Zélande, qu'il tenait de Frey- 
cinet et de Duperrey. Dillon a remis une cinquantaine d'objets 
recueillis pendant qu'il cherchait les traces de Lapérouse. Enfin 
les officiers et médecins, ingénieurs et commissaires de la marine 
royale auxquels on avait fait appel, ont répondu par l'envoi denom- 
breuses pièces isolées, dont quelques unes possèdent un fort grand 
prix, comme le casque hawaiien en plumes rouges et jaunes donné 
par Le Goaran, ou le magnifique costume sioux offert par Zédé. 

Tout cela est encore fort en désordre, mais constitue cepen- 
dant un premier fonds très respectable, que le retour de Dumont 
d'Urville (25 mars 1829) va bien enrichir. L'illustre navigateur rap- 
porte en effet au Musée Dauphin plus de deux cents objets choisis 
entre les plus intéressants de l' Océanie, et en particulier des terres 
des Papous et des îles Viti, de la Nouvelle-Zélande et de l'archipel 
Tonga, enfin de ce groupe de Vanikoro, oti il vient de relever 
les épaves des deux navires de Lapérouse . Les collaborateurs 
de Dumont d'Urville, Gaimard et Sainson entre autres, suivent 
l'exemple de leur chef. Puis ce sont des officiers de vaisseau, 
Billard, Cosmao, Dubouzet, des médecins de marine, tels que 
Busseuil, Tisserand, etc., des commis même, comme Requin, qui 
oftrent leurs trouvailles. 



DU MUSÉE d'ethnographie 43 

Et c'est tout ce mouvement, si intéressant, que Jomard affecte 
d'ignorer et dissimule, autant qu'il peut, aux yeux du ministre 
qu'il harcèle de ses réclamations, aux yeux des hommes de science, 
naturalistes, philologues, etc., dont il cherche à s'assurer le bien- 
veillant concours'. 

Au lieu de s'appuyer sur l'administration de la marine et des co- 
lonies, et de s'entendre avec les navigateurs ou les fonctionnaires 
envoyés au loin par l'État, il va tenter de contrecarrer des efforts 
qui s'exercent en dehors de son action personnelle*. 

L'exposition de la collection Lamare-Picquot, et les proposi- 
tions d'achat adressées au gouvernement par ce laborieux voya- 
geur viennent fournir une occasion d'entretenir de nouveau le 
ministre de l'ordonnance de 1828 et de tout ce que Jomard pré- 
tend tirer de ce texte indécis. 

Lamare-Picquot est un voyageur naturaliste qui, à deux re- 
prises, a dirigé ses explorations vers l'Hindoustan. Au cours de 
son premier voyage (1821-1823), il s'est presque exclusivement 
occupé de recueillir des échantillons d'histoire naturelle, mais 
pendant le séjour prolongé qu'il vient de faire de 1826 à 1829 à 
Calcutta et à Ghandernagor, à Ghazipour, Gulna, etc., il a ras- 
semblé de nombreux monuments des cultes brahmanique et boud- 
dhique, des quantités d'objets de toute espèce^ produits de l'in- 
dustrie du Bengale et du Goromandel. des séries de figurines de 
Krishnagar représentant les types et les attitudes, les costumes et 
certains traits de mœurs des différentes castes de l'Inde, etc. 
Bref, c'est une collection, comme la France n'on possède point 
encore, et son possesseur est tout prêt à la céder au gouverne- 
ment, sous certaines conditions qui restent à débattre. 

1) Je n'avais pas été frappé tout d'abord, comme je le suis maintenant, de 
l'esprit de système qui domina toute l'entreprise dont je retrace l'histoire. On 
constatera très aisément en lisant les pièces Ytahllées in extenso sousles n°'' XXIV, 
XXVI, etc., l'omission constanteet voulue du Musée naval et la perpétuelle préoc- 
cupation de ne rien chercher autre chose que la concentration de tout le reste 
des collections de l'État à la Bibliothèque. L'auteur diminue peu à peu ses 
prétentions, ilconsentà toute une série d'amoindrissements successifs de l'œuvre 
qu'il a méditée, pourvu que le peu qui en reste se développe rue Vivienne. 

2) Voy. Documents, pièces n»^ XXIV, XXVI, etc. 



44 



LKS ORIGINES 



Le voyageur fait successivement appel à l'Académie des ins- 
criptions et belles lettres, à la Société asiatique, à la Société de 
géographie, et les rapporteurs des commissions, que ces trois com- 
pagnies ont chargé d'examiner le cabinet Lamare-Picquot, sont 
unanimes à en célébrer la richesse_, à en proclamer l'intérêt*. 

Abel Rémusat et Eug. Burnouf terminent leurs rapports en 
faisant des vœux pour qu'on établisse à Paris un musée spécial, 
dont la collection Lamare-Picquot pourra devenir le noyau, et 
Jomard, fort de l'appui de ces deux grandes autorités scienti- 
fiques, va solliciter, une fois de plus, cette fois avec un succès 
relatif, l'intervention des pouvoirs publics. Les raisons qu'il 
invoque, lourdement exposées dans une longue lettre en date du 
14 août 1831, ont néanmoins frappé le ministre, et M. d'Argout, 
qui n'ignore point ce qui se passe au Louvre et entrevoit dans 
l'avenir de fâcheuses compétitions administratives, veut pouvoir 
s'appuyer sur une consultation émanée des savants les plus indis- 
cutés. 

Il écrit à Cuvier, qui est alors en France l'arbitre de toutes les 
questions scientifiques. Le grand naturaliste, qui dès 1818 s'est 
montré bien disposé pour les projets issus des offres de vente 
du consul Thédenat, entre dans les vues du ministre. Ils com- 
posent ensemble une Commission oii les deux rapporteurs de 
l'Académie et de la Société asiatique constituent d'avance avec 
Cuvier lui-même et Jomard, l'auteur de la lettre, une majorité 
décidée à proposer nne solution favorable. Kératry etDuparquet, 
choisis par le ministre, sont bienveillants, mais Letronne, pré- 
sident du Conservatoire de la Bibliothèque, et par là même plus 
intéressé qu'aucun autre à prendre une part active aux travaux 
de la Commission, s'est dérobé, sous le prétexte d'une tournée 
d'inspection*, et il n'est pas trop malaisé de pressentir dès lors 
une opposition très décidée des administrateurs de la rue Riche- 
lieu contre les empiétements de leur collègue, le Conservateur 
du cinquième département, dit dépôt de géographie. L'un d'entre 



1) Voy. Documents, pièces n»» XX], XXII, XXIII. 

2) Voy. DocumenU, pièces n»» XXVII-XXXII, XXXV, XXXVI. 



DU MUSÉE d'ethnographie 45 

eux, Champollion-Figeac, qui a pris une certaine part à la fon- 
dation du Musée de Marine au Louvre, écrit même le 10 mai au 
ministre une lettre confidentielle, pour lui faire observer que 
« l'auteur de ce beau projet et de tant d'autres » s'est bien 
g-ardé de dire que le musée dont il propose la création « est 
établi, commencé et en voie de s'accroître journellement » '. 

D'Argout passe outre, la Commission se constitue, délibère, 
nomme son rapporteur, et le i^' novembre 1831, M. Abel 
Rémusat fait accepter à ses collègues les conclusions suivantes à 
l'unanimité : 

r II sera établi à Paris un dépôt ethnographique où seront 
réunis les objets qui pourraient éclairer l'histoire de l'homme 
physique et de l'homme moral; 

2° Ce dépôt sera placé à la Bibliothèque du Roi; 

3^ Les objets qui sont de nature à en faire partie el qui se 
trouvent actuellement dispersés dans divers établissements 
publics de Paris seront, de concert avec les administrateurs de 
ces établissements, réunis et transportés à la Bibliothèque du 
Roi'. 

En d'autres termes la Commission demande qu'on supprime, 
au profit du département de Jomard à la Bibliothèque royale, 
toute autre collection ethnographique officielle existant à Paris, 
et par suite la petite salle d'ethnographie sise au-dessus du 
Cabinet des médailles ; la galerie B III du Muséum d'Histoire 
naturelle, dont Cuvier, qui l'a créée, semble avoir fait son deuil; 
enfin et surtout, l'annexe du Musée naval, que l'on ne nomme 
point expressément dans le rapport, mais contre laquelle sem- 
blent surtout dirigés les efforts de la Commission. 

On dresse, en même temps, un tableau des dépenses, on étudie 
la question du local, on établit la liste des collections à acquérir ^; 
mais il faudra soumettre tout l'ensemble des propositions formu- 
lées à la Commission du budget de 1832 et le ministère est aux 
prises avec une opposition puissante, qui a mis en tête de son 

1) Voy. Documents, pièces n»* XXXIII et XXIV. 

2) Voy. Documents, pièce n» XXXVII. 

3) Voy. Documents, pièce n° XXXVIII. 



46 LES ORIGINES 

programme la diminution des dépenses ^ On attendra avant de 
prendre un parti définitif. 

On redoute d'ailleurs à l'Instruction publique des résistances 
insurmontables de la part de la Marine et de la Maison du Roi 
dont le projet tend à dépouiller les établissements au profit du 
département de M. Jomard. Le chef de division, chargé plus 
spécialement d'étudier l'affaire, Hippolyte Royer-Collard, est 
sourdement hostile. S'il accepte en principe la création proposée, 
c'est à la condition de n'attribuer au nouveau dépôt que les 
objets existant déjà dans le cabinet des Antiques, (( sauf à y réunir 
ceux qu'on pourra se procurer par la suite ». 

C'est un simple virement qu'il propose, d'un département à un 
autre, pour l'ancien Musée Barthélémy, et à cette occasion, il 
attaque l'existence même, comme département, du dépôt de 
géographie, qui lui paraît devoir rentrer dans celui des livres 
« dont les cartes n'auraient jamais dû être séparées » '. 
Le ministre ajourne toute décision, et l'hiver se passe, au 
milieu des luttes parlementaires soulevées par la liste civile, le 
budget, etc. Sur ces entrefaites le choléra éclate à Paris; le 
minisire d'Argout, atteint par le mal, est obligé de résigner ses 
fonctions (30 avril). Cuvier et Rémusat, le président et le rappor- 
teur de la Commission du Musée d'ethnographie, succombent 
coup sur coup (13 mai, 2 juin). 

Pendant ce temps la Vendée est soulevée, l'émeute gronde 
derrière le cercueil du général Lamarque (5 et 6 juin) et tout le 
monde, Jomard lui-même, se recueille, en attendant la pacifica- 
tion des esprits. Mais le calme est à peine rétabli que Lamare- 
Picquot redouble ses demandes auprès du ministre, sous l'au- 
torité duquel est désormais placée l'administration de l'Instruc- 
tion publique ^ Il se fait recommander à Guizot par des person- 
nalités politiques, comme Félix Bodin et Le Carpentier, tandis 
que l'infatigable Jomard recommence ses tentatives, à l'appui 

1) Le budget de 1832 fut, du reste, en diminution de 79 millions sur celui de 
i831. 

2) Voy. Documents, pièce n» XXXIX. 

3) Voy. Documents, pièce n» XLII. 



DU MUSÉE d'ethnographie 47 

desquelles il offre sa collection privée « pour être jointe au 
noyau existant dans notre grande Bibliothèque royale, ou mo- 
ment où Ton réaliserait le vœu de l'ordonnance » qui lui tient 
tant à cœur '. 

Mais le conservateur du Musée de Marine, s'agite de son 
côté, et, après avoir longtemps conservé une attitude expectante, 
devient agresseur à son tour. Le comte de Rigny, ministre de 
la Marine et des Colonies, formule sur la demande de Zédé, 
auprès de son collègue de l'Instruction publique, diverses récla- 
mations qui ont pour résultat de faire passer au Louvre 84 objets 
d'ethnographie du Muséum d'Histoire naturelle (14 mai 1833)2 
et provoquent entre la Bibliothèque et le cabinet du ministre un 
échange de notes et d'explications, à la suite desquelles le Con- 
servatoire est enfin saisi officiellement des propositions de la 
Commission de 1831 (20 avril 1833) ^ 

Letronne, qui se réservait du vivant de Cuvieret d'Abel Rému- 
sat, intervient vigoureusement pour défendre la Bibliothèque 
contre un double péril. Les revendications de la Marine sont peu 
importantes en çlles-mêmes, mais elles pourraient en susciter 
d'autres qui seraient beaucoup plus graves. Quant au projet 
Jomard, il est inapplicable à la Bibliothèque; il faudrait pour qu'il 
pût aboutir, un local étendu, un personnel, un matériel relati- 
vement considérables, que l'établissement n'est point on état de 
fournir, et le Conservatoire, suivant l'impulsion qui lui estdonnée 
par son directeur, se prononce pour la négative, tout en recon- 
naissant en principe l'utilité de l'établissement qu'il désire voir 
créer ailleurs. 

La délibération est prise à l'unanimité, moins une voix, celle 
de Jomard et la cause de ce dernier est dès lors définitivement 
perdue*. 

En vain, sollicité une fois de plus par Lamare-Picquot qui 
continue à chercher le placement de sa collection, adressera-t-il à 

1) Voy. Documents, pièce n» XLIV. 

2) Voy. Documents, pièces n»» XLII et XLIII. 

3) Voy. Documents, pièces n°* XLV et suiv. 
•4) Voy. Documents, pièce no LVIII. 



48 LES ORIGINES 

Salvandy et à M. Félix Ravaisson de nouvelles requêtes (octobre 
1838); l'ordonnance qu'il obtiendra en faveur du département 
des cartes géographiques, plans et collections ethnographiques 
(11 mars 1839) ne sera jamais appliquée ^ 

En vain après la célèbre lettre que lui écrit Siebold' sur les 
collections ethnographiques (1843) s'adresse-t-il de nouveau au 
ministre, en lui faisant tenir la brochure qui contient sa réponse 
au savant japoniste (1845)'. Naudet, consulté par Salvandy, se 
montre aussi intraitable que Letronne auquel il a succédé, et 
le projet d'un dépôt ethnographique à la Bibliothèque royale est 
à tout jamais enterré*. 

Cependant l'œuvre de Zédé, continuée parLebasetMorel-Fatio, 
se développe à son aise dans le second étage du Louvre, en partie 
inoccupée 

La Recherche [\.mi) y la Bonite (1838), Y Astrolabe et la Zélée 
(1843) ont rapporté de leurs voyages d'importantes collections 
exotiques, que le ministre de la Marine dépose au Musée naval. 
Le ministre du Commerce y envoie les collections recueillies en 
Chine par M. de Lagrenée (1843), l'administration des Musées 
royaux y place, en attendant la formation d'une petite galerie 
spéciale, les Collections d'archéologie américaine provenant de 
Latour-AUard, de Séguin et de Franck. 

Le roi Louis-Philippe fait remettre diverses pièces remarqua- 
bles qu'il a reçues du négus d'Abyssinie (1842) et plus tard les 
curieux objets d'Océanie que lui ont présentés les missionnaires 
apostoliques Pompallier et Douare, et parmi lesquels on remarque 
le casse-tête de ïupaea, le grand chef de Touaranga. 

Le célèbre antiquaire Scandinave Rafn, le capitaine Collet, qui 
a si complètement étudié les Marquises, le lieutenant-général Ru- 



1) Voy. Documents, pièces nos lX el suiv. 

2) Voy. Documents, pièce n» LXVII. 

3) Voy. Documents, pièce n» LXVIII. 

4) Voy. Documents, pièces n»» LXIX et LXXI. 

5) Cf. L. Morel-Falio, Notice des collections du Musée de Marine exposées 
dans les galeries du Musée impérial du Louvre. Paris, de Mourgue, lbô2. 
1 vol. in-12. Introduction, p. xii-xiv. 



DU MUSÉE d'ethnographie 49 

migny, etc., enrichissent Fétablissemenl de leurs dons et bientôt 
il ne suffit plus de quelques vitrines pour contenir tout cet inté- 
ressant ensemble. Jeanron, puis Nieuwerkerke,^en composent 
une subdivision séparée. Une grande salle contiguë au Musée 
naval et y faisant suite dans le pavillon de Beauvais est disposée 
pour recevoir le Mmée ethnographique ; quelques mois suffisent 
pour l'installer et le 1'' août 1850,1a collection réorganisée est 
livrée à la curiosité publique ^ A peine ouvert, le Musée nouveau 
s'enrichit de quelques précieux envois de Garcin de Tassy, d'An- 
grand, de M. Schœlcher, etc., et lorsque l'administration des 
Finances vient en faire l'inventaire avec Morel-Fatio, qui en 
est devenu le conservateur, elle peut constater la présence de 
2,760 objets, presque tous d'une réelle valeur^ 

1) L. Morel-Falio, loc. cit. 

2) Le seul inventaire général du Musée de Marine qui ait été dressé par les 
soins de l'administration des Finances a été terminé le 31 décembre 1856. A 
cette date le Musée contenait 3,786 objets, dont 1,026 dans la section, navale et 
2,760 dans la section ethnographique. Cette dernière section, classée dans 
l'ordre géographique, se décomposait en douze sous-sections, de la manière 
suivante : 

NOMS. NOMBRE DE PIÈCES. 

Provinces de l'Asie 161 

Chine, Indo-Chine et Japon 1014 

Afrique orientale 24 

— centrale 332 

— occidentale 157 

— septentrionale 23 

Amérique du Nord 128 

— du Sud 67 

Océanie occidentale ou Malaisie 86 

— australe ou Milanésie 253 

— boréale ou Micronésie 38 

— orientale ou Polynésie 447 

Total 2,760 



CHAPITRE V 



Projets de 1854. — Dernières tentatives et mort de Joniard. — L'ethnographie 
au Musée des Antiquités nationales do Saint-Germain. — Plan d'agrandis- 
sement de la Section ethnographique du Louvre. — La mission Wiener et 
le legs Angrand. — Création et exposition provisoire du Muséum ethnogra- 
phique des Missions scientifiques. — L'ethnographie à l'Exposition univer- 
selle de 1878. 



Nous sommes en 1854; les préparatifs de notre première Expo- 
sition universelle, les négociations qui commencent pour l'ouver- 
ture du Japon au commerce européen, l'annexion de la Nouvelle- 
Calédonie, le mouvement de pénétration qui s'accentue au 
Sénégal, les événements de Crimée, tout cela vient appeler de 
plus en plus l'attention publique vers les contrées lointaines, 
et le projet d^un grand musée, spécialement consacré à l'ethno- 
graphie et aux voyages, préoccupe de nouveau quelques bons 
esprits. 

Poussé par les bureaux demeurés fidèles à une tradition qui re- 
monte déjà à près de vingt-cinq ans, H. Fortoul aborde en passant 
la question dansunrapportsur la Bibliothèque nationale, en date 
du 31 août, mais c'est malheureusement pour mettre en avant, à 
propos d'une entreprise à la fois très longue et très délicate, un 
vieillard de soixante-quinze ans dont la personnalité se dresse 
comme un insurmontable obstacle à toute entente avec la Marine et 
le Louvre. Il est vrai que le nom de Jomard fournit à Fortoul le 
prétexte d'une belle période sur ces explorateurs illustres que 
l'auguste fondateur de la dynastie a jadis conduits en Egypte... 

On maintiendra Jomard à la Bibliothèque malgré son âge très 
avancé; il reprendra le titre de conservateur, et Garcin deTassy, 
qu'il a promis de désigner pour entreprendre le musée neuf, 
posera une candidature prématurée à des fonctions encore hypo- 
thétiques. 



S2 LES ORIGINES 

Le ministre a lancé sa proposition, sans y avoir bien réfléchi; 
il est fort embarrassé pour y répondre, La réalisation de ses pro- 
jets est, dit-il, subordonnée à des éventualités... qu'il espère voir 
se présenter assez prochainement. . . et dont il compte avoir l'occa- 
sion d'entretenir le pétitionnaire!!! 

En voilà pour huit ans encore. 

On reparle alors une fois de plus de collections d'ethnographie, 
à propos de la création imminente du Musée des Antiquités natio- 
nales au château de Saint-Germain-en-Laye et Jomard reprend 
la plume pour recommander sa classification. Ses illusions se 
sont enfin évanouies ; il envoie en passant un triste adieu à 
« ce Musée de la géographie et des voyages, longtemps espéré, 
vainement attendu » '. 

C'est son dernier effort, il meurt cinq mois après la publication 
de sa brochure (23 septembre 1862), et la collection d'antiquités 
et d'ethnographie, laissée à sa fille, devient, après quelques vicis- 
situdes', la possession de M. S. Henry Berthoud, et de la ville 
de Douai (23 octobre 1866). 

1) Jomard, Classification méthodique des produits de Vindustrie extra-euro- 
péenne ou objets provenant de voyages lointains, suivie du plan delà classifica- 
tion d'une collection ethnographique complète, fragment lu à la Société d'Ethno- 
graphie le 12 avril 1852 (extr. en partie de la Rev. orient, et améric.). Paris, 
Challamel, 1862, br. in-8 (Voy. Documents, pièce n" LXXV). 

2) Le catalogue de la collection Jomard fut imprimé en 1863 [Catalogue des 
objets d'antiquité et de la collection ethnographique de feu M. Jomard, membre 
de Vinstitut. Paris, Thunot, 1863, br. in-S). L'introduction de ce catalogue 
renfermait cette phrase : « Aujourd'hui dans l'impossibilité de conserver cette 
collection on serait heureux que l'acquisition qui en serait faite pût être un pre- 
mier pas vers la réalisation de la pensée éminemment utile qui inspirait le 
savant aux soins duquel on en doit la formation. » La vente projetée n'eut pas 
lieu, et le legs fait en 1864 par M. Berthoud à la ville de Douai décida M. et 
M^^Boselli, héritiers de Jomard, à user de la même générosité. Ils se résolu- 
rent en 1866 à donner à cette ville la collection Jomard tout entière sous 
certaines conditions, dans le détail desquelles il n'est pas utile d'entrer ici 
(Cf. A. Cahier, Essai sur les Musées de Bouai, leurs origines, leurs bienfai- 
teurs. Douai, Crépin, 1869, br. in-8, p. 31-34). Absorbée dans le musée 
Berthoud, elle a été remise avec les collections formant ce musée à la ville de 
Douai, le 29 juin 1872. (Cf. Musée Berthoud. Inauguration du Musée fondé par 
M. S. Bmry Berthoud, 29 et 30 juin 1872. Discours et Conférence. Douai, 
Ceret, 1872, br. in-8.) 



DU MUSÉE d'ethnographie 53 

L'ulilité, si bien comprise par Barthélémy de Courçay, dos 
rapprochements entre les choses de l'archéologie et de l'ethno- 
graphie, ne tarda pas à se manifester avec bien plus de force que 
jamais, lorsqu'on se mit à l'étude des collections primitives aux- 
quelles se trouvait en grande partie destiné le nouvel établisse- 
ment de Saint-Germain-en-Laye. Avec Boucher de Perthes et 
Lartel, il fallait, à chaque instant emprunter au matériel des 
sauvages modernes les commentaires des instruments les plus 
antiques, et l'impérial archéologue, qui s'intéressait si directe- 
ment aux travaux d'installation du musée, séduit surtout par cer- 
taines comparaisons très curieuses que suggérait l'ethnographie 
néo-calédonienne, demanda un jour à Adrien de Longpérier d'é- 
tudier un projet de section ethnographique, pour la magnifique 
salle de Mars qu'il songeait à restaurera Longpérier voulut faire 
grand, il demanda un million, et les choses en restèrent là^ 

On reçut ou Ton acquit, en attendant, à titre d'objets de compa- 
raisons, un certain nombre d'armes et d'ustensiles exotiques 
que M. Alex. Bertrand, conservateur du musée, a depuis lors 
envoyés au Trocadéro. 

Les collections spéciales offertes à l'État à la suite de l'Expo- 
sition universelle de 1867 furent mises dans des magasins, notam- 
ment à Saint-Germain etau Muséum d'Histoire naturelle, où je les 
ai retrouvées depuis, et le Ministère de l'Instruction publique 
abandonna si complètement tout nouveau projet de musée spécial, 
qu'à diverses reprises, et notamment en 1874, des collections 
offertes par des correspondants étrangers ont été versées dans 
des cabinets de province ^ 

J'avais été chargé cette année-là, grâce à la bienveillante 

1) La deslination du nouveau Musée est fixée dans un rapport du surinten- 
dant des Beaux-Arts en date du 14 juin 1863; la Commission d'organisation fut 
installée le 1" avril 1865, et l'inauguration eut lieu le 12 mai 1867. (Cf. S. 
Reinach, Description raisonnée du Musée de Saint-Germain-en-Laye. Paris, 
Didot, 1884, t. I, p. 12 et suiv.)- 

2) C'est de de Longpérier lui-même que je tiens ces détails. 

3) C'est ainsi que Douai possède les premiers envois faits au Ministère de l'Ins- 
truction publique par M. Harmsen, de Sumatra. 



o4 LES ORIGINES 

intervention de M. deQuatrefages, d'aller étudier en Danemark, en 
Suède et en Norvège, l'organisation des musées d'anthropologie. 
Tout en consacrant une attention plus spéciale aux collections qui 
étaient le principal objet de mes recherches \ j'avais examiné 
de très près le magnifique Musée royal ethnographique de Copen- 
hague et rapporté de mon voyage la conviction qu'il ne serait 
pas bien malaisé d'instituer chez nous quelque chose d'analogue, 
en combinant toutes les ressources dont on disposait à Paris. 

Pour que la chose put réussir, il fallait bien se garder de pro- 
poser au gouvernement unQ fondation quelconque, toujours très 
onéreuse, et qui soulèverait, comme celles de Jomard, des con- 
flits administratifs ou des compétitions personnelles. On avait au 
Louvre une collection spéciale, déjà fort belle; il fallait, à mon 
sens, en y joignant toutes les autres séries d'objets existant entre 
les mains de TÉtat, lui donner une incontestable importance, et 
le reste viendrait par surcroît. On reprenait d'ailleurs ainsi la 
tradition de Barthélémy, en juxtaposant de nouveau l'ethno- 
graphie et l'archéologie. Il est vrai que le Louvre étant surtout 
un musée d'art^ on pouvait craindre en y amenant toutl'ensemble 
des choses ethnographiques appartenant à l'Etat, que les collec- 
tions utiles à l'histoire de l'art et aux comparaisons d'un intérêt 
purement esthétique, fassent seules l'objet des attentions d'une 
administration aussi spéciale que celle de la rue de Yalois. 
L'exemple du Musée égyptien était fait cependant pour calmer 
les appréhensions de cette nature; l'ethnographie avait conservé 
une très large place dans ce magnifique ensemble, sans que les 
collections artistiques aient jamais cherché à restreindre le déve- 
loppement des séries purement scientifiques. Il pourrait donc en 
être de même des autres collections exotiques dont le dévelop- 
pement me paraissait désirable. 

J'allai trouver M. de Chennevières, directeur des Beaux-Arts, 
et je lui communiquai mes idées. Il voulut bien en reconnaître la 
justesse, et me promit de s'intéresser à leur réalisation, non sans 

1) Les résultats de ces iavestigations particulières sont consignés pour la 
plupart dans les Chronica eihnica. 



DU MUSÉE d'ethnographie 55 

faire observer toutefois que le défaut de place était, à ses yeux, 
un obstacle majeur à l'agrandissement du Musée d'Ethnographie 
actuel. Il me rappella les mésaventures du Musée américain 
ouvert par Longpérier en 1850 dans une salle du rez-de-chaus- 
sée, de la cour d'honneur du Louvre, transporté dans un couloir 
du second étage, redescendant un instant dans une des grandes 
salles du premier que la dispersion de la collection Campana 
avait rendue disponible, et déménagée une quatrième fois dans 
un vestibule où le public ne pouvait plus le voir^ L'adminis- 
tration centrale n'était pour rien dans le délaissement systéma- 
tique de cette remarquable collection^ mais elle pouvait craindre, 
de la part du Conservatoire qui l'avait toléré, de très grosses 
difficultés, si elle venait un jour ou l'autre proposer d'élargir 
le domaine de l'ethnographie, en y rattachant les antiquités du 
Nouveau-Monde et de l'Extrême-Orient. M. de Chennevières 
était dès lors fortement sollicité par quelques-uns de transporter 
aux Invalides le Musée de Marine avec ses annexes, afin de pou- 
voir exposer dans les galeries qu'occupent ces collections de 
nombreux dessins de maîtres demeurés en portefeuille et, par 
suite, ignorés des artistes et des amateurs... 

M. de Chennevières atteignit l'honorariat (27 mai 1878), sans 
avoir pu rien faire pour le développement du Musée d'Ethno- 
graphie, et son successeur, M. Guillaume, s'en désintéressa. 

Par bonheur, dans le même temps la direction des Sciences 
et Lettres au Ministère de l'Instruction publique, après s'être 
abandonnée à tel point qu'elle déposait en province les objets 
qui pouvaient lui parvenir % reprenait courage, grâce à des cir- 
constances particulièrement favorables. 

Un des voyageurs, envoyés en mission en Amérique par les 



1) 11 a fini par venir se fondre dans le Musée du Trocadéro, grâce à l'active 
intervention de M. Héron de Villefosse, devenu conservateur des Antiques. 

2) De novembre 1875 à décembre 1877 cent cinquante objets, envoyés par 
M. Harmsen, ont été expédiés à Douai par la direction des Sciences et des Lettres. 
Les pièces postérieurement offertes par M. Harmsen sont restées à Paris, et il 
en résulte celte situation bizarre que la collection généreusement donnée à lu 
France par ce savant hollandais est aujourd'hui coupée en deux. 



56 LES ORIGINES 

soins de M. Oscar de Walteville, avait expédié, coup sur coup, 
des centaines d'objets plus ou moins précieux provenant pour la 
plupart d'anciennes sépultures péruviennes *. De même que 
Dombey, au dernier siècle, introduisait le premier les antiquités 
exotiques au Cabinet des médailles avec ses bijoux et ses poteries 
du Pérou, de même M. Ch. Wiener, en encombrant le Ministère 
de l'Instruction publique des collections énormes qu'il s'était 
procurées dans le même pays, vint fournir enfin dans des con- 
ditions exceptionnellement heureuses, l'occasion depuis si long- 
temps attendue des administrateurs et des hommes de science, 
de fonder dans la capitale un grand musée exotique. 

La direction des Sciences et Lettres ne pouvait laisser à l'aban- 
don les volumineux colis que M. Ch. Wiener lui faisait parvenir, 
pour ainsi dire de mois en mois, à la rue de Grenelle, et M. de 
Watteville, auquel les avances consenties par le commissaire 
générarde l'Exposition de 1878* assuraient quelque liberté, 
se décida, sur les instances du voyageur revenu à Paris en août 
1877, à tenter une exposition particulière du Musée péruvien 
qu'il avait réuni. C'était un moyen d'interroger l'opinion; si la 
collection intéressait, on pourrait aviser aux moyens de faire plus 
tard quelque chose de durable. 

M. Wiener fut mis en possession de la grande salle qui occupe 
l'angle N.-E. du premier étage du Palais de llndustrie, et onlui 
ouvrit, sur les fonds de l'Exposition, un crédit suffisant pour 
déballer et installer modestement ses envois ^ Aidé de son ami, 
M. E. Soldi, artiste de beaucoup de talent, qui avait fait une 

1) J'ai relevé dans les archives du ministère, la mention de 86 caisses expé- 
diées du Pérou par M. Wiener du 22 septembre 1876 au 3 septembre 1877. 
Huit de ces caisses renfermaient la colleclion d'anliquilés offerte au gouver- 
nement par M. Quesnel, de Lima. 

2) Cf. baron de Watleville, Rapport admiimtratif sur l'exposition spéciale 
du Ministère de Vlnstruclion publique à l'Exposition universelle de 1878. 
Paris, Hachette, 1886, br. in-8, p. 23. 

3) Le rapport administratif, cité plus haut (p. 37 et 40) accuse au compte de 
M. Wiener 4,000 fr. d'indemnité, payés du 30 octobre 1877 au 18 mai 1878. 
Les dépenses totales occasionnées par ce missionnaire tant au Champ de Mars 
qu'au Palais de flnduslrie se sont élevées à 8,449 fr. 64 cent. 



DU MUSÉE d'ethnographie S7 

étude spéciale des applications de la sculpture à l'ethnographie *, 
il put organiser rapidement des restitutions de grandeur na- 
turelle des monuments les plus célèbres et des types les plus 
caractéristiques du Pérou et de la Bolivie. M. de Cetner lui 
donna le concours d'un pinceau alerte et expressif, et bientôt 
les collections archéologiques du voyageur se trouvaient au 
milieu d'un décor approprié qui les mettait très habilement en 
relief. 

Les portiques de Huanuco Viejo, le monolithe de Tiahuanaco 
connu sous le nom de porte du soleil, la fontaine de Concacha, 
le siège de Villcas-Huaman, le monolithe de Chavin de Huantar, 
divers fragments d'architecture et de sculpture, et plusieurs mo- 
dèles de tombeaux étaient reproduits en fac-similé, tandis 
qu'une suite de grandes toiles peintes représentaient les ruines de 
Paramonga, Pachacamac, Tarmatambo, etc., etc. Puis c'étaient 
des sculptures en bois, des objets en métal, vases, ustensiles, 
bijoux ou statuettes en or, en argent, en cuivre, etc., des céra- 
miques très variées de la côte et de l'intérieur du pays, des tissus 
de toute espèce en fort grand nombre, des armes, des accessoires 
funéraires, des momies enfin et une longue suite de crânes des 
provenances les plus variées ^ 

Léonce Angrand, ancien consul général et chargé d'affaires 
de France en divers pays du Nouveau-Monde, avait été le maître 
de M. Wiener, et la recommandation de ce savant américaniste 
n'avait pas peu contribué à assurer au jeune débutant l'obtention 
de la mission scientifique dont on l'avait chargé. Le premier 
mouvement de Léonce Angrand fut d'imiter MM. Quesnel, 
Macedo, Droullion, Dibos, etc., qui avaient considérablement 
augmenté les récoltes de M. Wiener^ et de donner, lui aussi, ce 

1) Les crédits ouverts à M. Soldi se sont élevés à 1,153 fr. pour l'exposition 
provisoire, puis ont atteint 11,970 fr. pour l'exposition Delaporte au Champ 
de Mars {Ibid., p. 40). 

2) Cf. Notice sur le Muséum ethnographique des Missions scientifiques, rédigée 
par chacun des missionnaires scientifiques- sur les objets qu'il a rapportés. 
Paris, Palais de l'Industrie, Pavillon N.-E., br. in-8, p. 18-33. — Ch. Wiener, 
Pérou et Bolivie, récit de voyage suivi d'études archéolog. et ethnographiques, elc. 
Paris, Hachette, 1880, 1 vol. gr. in-8, 1100 grav. 27 cartes et 18 plans. 



58 LES ORIGINES 

qu'il avait conservé des collections de toutes sortes rassem- 
blées pendant vingt années de séjour dans l'Amérique latine. 
MM. Wiener et Soldi l'entretinrent dans ces généreux projets 
et il voulut bien faire savoir à M. 0. de Watteville que, dans le 
cas où le gouvernement organiserait pour les études ethnogra- 
phiques un établissement spécial, il offrirait, pour contribuer 
à cette fondation, ses séries tout entières '. 

Le directeur des Sciences et Lettres comprit tout de suite le 
parti qu'il pouvait tirer de semblables dispositions. Quelque 
précaire que fût à ce moment la situation du cabinet, il rédigea 
bien vite un rapport pour le ministre, et le Journal officiel du 
19 novembre 1877 imprimait à la suite de ce travail un arrêté 
de M. Joseph Brunet en date du 3 de ce mois, centralisant « tous 
les objets relatifs à l'ethnographie, provenant de missions, de 
dons, d'échanges ou d'acquisitions » dans un musée spécial 
appelé Muséum ethnographique des Missions scientifiques. L'ar- 
rêté s'appuyait à la fois sur « le nombre considérable des objets 
rapportés au ministère par les missions accomplies soit en France 
soit à l'étranger» et sur « les donations faites par M. Angrand à 
l'État, représenté par le Ministre de Flnslruction publique » *. 

En même temps M. de Watteville, élargissant le cadre de 
l'exposition déjà presque prête de M. Gh. Wiener, faisait signer 
un deuxième arrêté (3 novembre 1877 ') instituant une exposition 
provisoire de la Section américaine du Muséum ethnographique 
des Missions et lançait un appel à ceux des envoyés de lEtatqui 
avaient rapporté depuis peu de temps des collections du Nou- 
veau Monde. 

M. Edouard André, rentré en novembre 1876 de sa mission 
en Colombie, Equateur, etc., eut à sa disposition l'une des deux 

1) Voy. Documents, pièce n» LXXVI. Il ne faut point oublier que de 1837 à 
1855 Léonce Angranr] avait donné au Louvre près de quatre cents objets anciens 
du Nouveau Monde. 

Pour des causes diverses, dans le détail desquelles je n'ai point à entrer ici, 
le donateur a révoqué sa dernière donation et les collections qu'il avait officiel- 
lement promises au Musée, sont allées au comte de Paris, à la ville de Genève, etc • 

2) Voy. Documents, pièces n°^ LXXVI et LXXVIL 

3) Voy. Documents, pièce n" LXXVIIL 



DU MUSÉE d'ethnographie 59 

salles contig-uës à celle où M. Wiener s'était établi \ Il y plaça, 
à côté de nombreuses collections d'ornithologie et de botanique, 
une reconstitution, faite à l'aide de la photographie, des picto- 
graphies indiennes des roches de Pandi, des copies de quelques- 
unes des idoles de la vallée de Saint- Augustin, près des sources 
de la Magdalena^, que M. Manuel M. Paz a si complètement étu- 
diées depuis lors, deux personnages habillés de la vallée du 
Rio Napo, divers objets provenant des sépultures des anciens 
Indiens de la Guacamaya ou des environs de Cuenca, enfin une 
collection de ces objets en bois ou calebasse, décorés avec le 
vernis de Pasto, dont M. José Triana a récemment fait connaître 
les applications industrielles. 

Crevaux, qui venait de débuter brillamment dans une carrière, 
hélas! si vite interrompue par une mort cruelle, envoya une série 
d'objets recueillis principalement dans les îles du Salut et chez les 
Roucouyennes du Haut-Maroni. M. Léon de Cessac avait expédié 
de Lima quinze caisses renfermant les produits de recherches 
méthodiquement exécutées dans le grand cimetière d'Ancon; 
c'étaient principalement des squelettes, des bassins, des crânes 
humains choisis dans les divers quartiers de la nécropole, des mo- 
mies d'animaux, chiens, cobayes, ara raitna, etc., des plantes ali- 
mentaires, tinctoriales, textiles, etc. , utilisées parles anciens Yun- 
cas, enfin une momie de Santa-Rosa admirablement conservée. 

Je fus chargé d'installer dans une troisième salle - toutes ces 
pièces et d'autres encore provenant des missions en cours d'exé- 
cution dans les deux Amériques. M. Pinart avait laissé à ma 
disposition dans un magasin du Muséum, en vue de l'Exposition 
universelle, toutes ses collections d'archéologie et d'ethno- 
graphie américaines, et je pus y puiser à pleines mains, pour com- 
pléter un ensemble où l'Amérique du Nord se trouva ainsi repré- 

1) C'est la salle IV du classement actuel des expositions de beaux arts. Les 
dépenses portées au compte de M. André se sont élevées à 4,039 fr. 60 cent. 
{Rapp. cit., p. 38). 

2) La salle V du classement actuel. J'ai dépensé pour toutes les installations 
dont je m'étais chargé, tant dans celte salle que dans les vestibules, la modeste 
somme de 702 fr. 



60 LES ORIGINES 

senlée jusqu'à Vancouver, Silka et l'embouchure du Youkon. 

Sur ces entrefaites, M. de Ujfalvy, qui venait de l'Asie Cen- 
trale, demanda à participer à l'Exposition et apporta ses col- 
lections d'archéologie et d'ethnographie qu'il installa tant bien 
que mal, en quelques jours, sur le grand vestibule. M. Harmant 
fit tirer des épreuves des précieux estampages du Cambodge, 
que M. Kern commençait seulement à déchiffrer, et je lui ins- 
tallai deux panneaux d'objets très curieux recueillis chez diverses 
tribus sauvages du Laos. Nous disposâmes, dans un petit coin 
demeuré libre, une vitrine contenant les produits des fouilles de 
M. C. Lansberg en Syrie et nous eûmes ainsi un embryon de 
musée asiatique. 

L'Afrique fut représentée sur un des paliers de l'escalier parles 
antiquités des Canaries de la collection Verneau, que j'avais fait 
réparer de mon mieux, et par deux panoplies du Gabon et de 
rOgooué que j'avais composées pour le Tour du Monde. 

Sur l'autre palier, l'Océanie était rappelée par les objets popu- 
laires envoyés de Célèbes par le docteur de la Savinière et 
quelques pièces anciennes et modernes adressées des îles Ha^vaii 
par M. Ballieu, consul à Honolulu, correspondant du Muséum 
d'Histoire naturelle. 

L'inauguration du Muséum provisoire eut lieu le 23 janvier 
4878, sous la présidence de M. Bardoux, Ministre de l'Instruction 
publique % et pendant six semaines le public se pressa dans 
les trois salles qui lui étaient ouvertes « heureux de pouvoir 
étudier tant de richesses nouvelles et d'entendre les conférences 
des missionnaires expliquant eux-mêmes leurs travaux et leurs 
découvertes » 3. 

Les besoins de l'administration des Beaux-Arts obligèrent 
d'interrompre en plein succès cette exposition si fréquentée et 

1) Les crédits accordés à M. de Ujfalvy s'élevèrent à 1,804 fr. 80 cent.; 
M. Rivière dépensa 510 fr. à faire tirer les estampages des inscriptions du lac 
des Merveilles, M. Harmant n'a demandé que 50 fr. pour reproduire les siens 
[Raipp. cit., p. 39). 

2) J'en reproduis plus loin le récit emprunté au Journal officiel du 25 janvier 
(Voy. Documents, pièce n° LXXIX.) 

3) Baron de Watteville, Rapp. cit., p. 27. — Cf. Ibid., p. 82. 



DU MUSÉE d'ethnographie 61 

les objets qui l'avaient composée furent transportés, à quelques 
exceptions près *, soit à l'Exposition universelle, soit dans une 
maison louée rue Surcouf, au Gros-Caillou, par l'administra- 
tion*. 

Le succès, que venait d'obtenir le service des Missions, encou- 
rageait d'ailleurs la direction des Sciences et Lettres à poursuivre 
une œuvre qui avait si heureusement débuté, et M. de Watteville 
n'hésita pas à donner la plus large place à l'ethnographie dans 
l'exposition qu'il organisait au Champ de Mars. 

Une restitution partielle par M. Soldi^ à l'échelle du dixième, 
d'une des portes de la citadelle d'Angkôr-Tôm, un cavalier usbeg 
du Khokand richement équipé de la collection Ujfalvy décoraient 
l'entrée de la première salle ; venaient ensuite deux énormes py- 
ramides de vases péruviens, l'une tirée en entier de la mission 
\Viener_, l'autre fournie par MM. de Cessac^, l'amiral Serres et le 
docteur Savatier; plus loin on pouvait voir la fontaine de Con- 
cacha moulée cette fois en ciment et montrant sa circulation 
hydraulique. La perspective de Huanucho Viejo était reproduite 
sur la muraille du fond ; les autres murs étaient couverts de pa- 
noplies et de cartes itinéraires, ou garnis d'armoires, renfermant 
des choix d'objets provenant des missions André de Cessac, 
Crevaux, Harmant, Marche, Pinart, Ruffray, Rivière, de Sainte- 
Marie, de Ujfalvy, Wiener, etc. \ 

Ainsi disposée, la salle des Missions fut extrêment appréciée 
des visiteurs, et une fois encore le grand public montra l'intérêt 
qu'il prenait à ces choses lointaines, qui lui étaient si long- 
temps demeurées tout à fait étrangères et vers lesquelles le 
portent de plus en plus les nécessités du moment. 

1) Angrand, par exemple, reprit les pièces qu'il avait prêtées; j'ai déjà dit 
qu'elles ne nous étaient point revenues après sa mort. 

2) Voir sur ce dépôt de la rue Surcouf les renseignements consignés dans le 
rapport administratif (p. 28 et 79). Cette maison qu'on a gardée près de deux 
ans servit de locaux pour le bureau de l'Exposition après le départ des Champs 
Élysées, d'entrepôt à l'entrée et à la sortie pour les colis de l'Exposition, enfin 
de magasin pour les collections non exposées. 

3) Cf. Catalogue du Ministère de l'Instruction publique, des Cultes et des 
Beaux-Arts, t. II, Mimons et voyages scientifiques, p. 4 et suiVi Paris, 1878, 
n-12. 



CHAPITRE VI 



Nomination d'une commission chargée d'étudier l'organisation définitive du 
Musée. — Plans irréalisables de Viollet-le-Duc. — Installation provisoire 
des collections au Trocadéro. — Bépartition des locaux disponibles du 
palais entre les Beaux-Arts et l'Instruction publique. — Commission du 
Musée d'Ethnographie. — Kapport au Ministre et vote des crédits par la 
Commission du budget. — Constitution définitive du Musée. 



Le Musée d'Ethnographie gagnait tous les jours dans les 
esprits : on en comprenait de mieux en mieux le rôle à la fois 
scientifique et économique et nous eûmes bientôt des alliés 
aussi sûrs, des défenseurs aussi ardents dans le monde de la 
politique que dans le monde de la science. MM. Jules Ferry, 
Georges Perrin, Henri Martin, Brisson, Thulié^ etc., soutenaient 
notre entreprise avec le même dévouement que MM. H. Milne 
Edwards, YioUet-le-Duc ou Maunoir, et ils prirent tous une part 
active aux travaux de la commission organisée vers la fin de 
l'Exposition* pour étudier l'organisation définitive du musée 
(18 octobre 1878). Cette commission tint séance une première 
fois le vendredi 25 octobre sous la présidence de M. Bardoux, 
qui n'avait point cessé de témoigner la plus grande sympa- 
thie à l'institution nouvelle. Après une allocution du ministre, 
montrant l'urgence de la création d'un muséum ethnogra- 
phique que devaient enrichir les nombreuses séries d'objets 
promis par lus nations étrangères présentes au Champ-de- 
Mars, M. de Watteville lut un projet préparé par ses soins 
et dont l'examen fut renvoyé à deux sous-commissions char- 
gées d'examiner, l'une la question du local et l'autre la ques- 
tion budgétaire. La première de ces sous-commissions se 
réunit tout aussitôt pour étudier les questions qui lui étaient 
soumises et après une longue délibération, dont le procès- 

1) Voy. Documents, pièce no LXXX. 



64 LES ORIGINES 

verbal n'a pas été conservé, elle aboutit aux conclusions formu- 
lées dans le rapport de E. Viollet-le-Duc imprimé ci-après *. 

Une deuxième séance eut lieu à l'Exposition le dimanche 27 oc- 
tobre. La commission visita la salle des Missions scientifiques au 
Champ de Mars et divers locaux des sections étrangères conte- 
nant les principales choses offertes à l'Etat pour le nouveau mu- 
séum. 

Une troisième fois on se réunit le mercredi 30 octobre ; je donnai 
lecture d'un rapport sur la visite de la commission à l'Exposition 
universelle, M. Viollet-le-Duc communiqua le résultat de ses 
études sur le local à affecter au futur musée et Ton renvoya au 
13 novembre la discussion du projet de budget provisoire, établi 
par la seconde sous-commission ^ 

Il n'y eut plus d'autre séance ; le devis estimatif des travaux 
de toute nature à exécuter pour la conservation d'une partie du 
Palais du Champ de Mars, destinée à loger le musée dans les 
projets de Viollet-le-Duc, entraînait, suivant l'estimation de 
M. Hardy, une dépense de deux millions environ^, devant laquelle 
on dut reculer. 

D'autre part les changements introduits dans la composition 

1) Voy. Documents, pièce no LXXXI. 

2) Voici les chiffres auxquels on s'était arrêté : 

1 directeur Mémoire 

1 bibliolhécaire id. 

1 secrétaire agent-complable 3,500 fr, 

1 commis 1,500 

1 chef des collections scientiflques 3,500 

1 sous-chef id. ... Mémoire pour la l'e année 

1 chef d'atelier . 2,000 

1 brigadier 1,500 

5 gardiens (3 pour la 1" année) 3,600 

Jetons de présence pour les démonstrateurs * (100 fr. par 

démonstration) 10,000 

Acquisitions et frais de transport Mémoire 

Achat de vitrines id. 

Total approximatif 25,600 fr, 

') Le grand succès des conférences du Muséum provisoire avait engagé à en maintenir l'usage 
dans le Musée définitif en les rétribuant; c'était un véritable enseignement que l'on constituait 
ainsi à côté des collections. • 



DU MusÉK d'ethnographik 65 

du personnel administratif du ministère, en février 1879, venaient 
tout remettre en question. 

Heureusement le ministre qui arrivait aux affaires, M. Jules 
Ferry, avait été membre actif de la commission du musée, auquel 
il s'intéressait et le nouveau chef de la division du secrétariat 
était M. Xavier Charmes, qui avait dirigé jusqu'au 15 décembre 
1877 le service de l'Exposition au Ministère de l'Instruction 
publique, et pris, à ce titre d'abord, et ensuite comme chef de 
cabinet de M. Bardoux, une part fort active aux débuts de notre 
musée provisoire. 

M. Charmes était absolument acquis à l'idée de fonder un 
grand musée d'ethnographie et il mit aussitôt au service de cette 
création toute son habileté administrative, toute son intelligente 
activité. Ne pouvant obtenir aucune partie des palais du Champ 
de Mars voués à la destruction, il concentra ses efforts sur le 
Trocadéro, que chacun désirait conserver et utiliser, et après 
d'interminables pourparlers avec l'Hôtel de Ville et les Finances, 
il obtint le décret du 13 octobre 1879 S qui affectait « exclusive- 
ment aux divers services du Ministère de l'Instruction publique 
et des Beaux- Arts » le palais du Trocadéro et ses dépendances. 

M. Landrin n'avait pas attendu le décret pour prendre posses- 
sion. Chargé à titre officieux d'assurer provisoirement la conser- 
vation des collections étrangères données à la France à la suite 
de l'Exposition de 1878, M. Landrin, qui avait mis beaucoup de 
zèle à rassembler, pour M. de Watteville, ces dons plus ou 
moins exotiques, les avait peu à peu accumulés dans l'aile de 
l'est du palais, dite aile de Paris. Il avait utilisé les cloisons, 
demeurées en place, de l'Exposition rétrospective, pour faire des 
deux côtés de l'axe de la galerie tournante des espèces de cham- 
bres, entre lesquelles on distribuait les objets dans un ordre 
géographique^ au fur et à mesure qu'ils étaient apportés du 
Champ de Mars ou de la rue Surcouf. 

Le décret du 13 octobre à peine paru, l'administration des 
Beaux-Arts, représentée par la Commission des monuments 
historiques, vint réclamer sa part des galeries à utiliser. 

1) Voy. Documents, pièce n° LXXXII. 



f)fi LES (II-, 1(11 NES 

Pour pouvoir remonter tout entiers^ suivant les projets de 
Viollet-le-Duc, des portails ou des jubés, moulés sur les origi- 
naux, il ne fallait rien moins que ces galeries, où justement 
l'ethnographie se trouvait installée. Médiocrement larges, il est 
vrai, elles étaient relativement élevées, éclairées par le haut 
d'un jour favorable, et leur courbe, tout en se prêtant bien à 
des installations pittoresques, facilitait l'isolement perspectif des 
îaçades monumentales. De vastes parois pouvaient d'ailleurs 
recevoir des plâtres de très grandes dimensions, mais de relief 
médiocre^ comme sont la plupart des spécimens d'une galerie 
d'architecture et de sculpture comparées. M. Antonin Proust et 
ses collègues demandèrent donc et obtinrent sans trop de 
peine les locaux où s'étalait déjà le futur musée d'ethnogra- 
phie, tandis qu'un arrêté du 24 novembre attribuait à cet éta- 
blissement la propriété définitive des étages centraux du 
palais ^ 

Il fallut, une fois encore, heureusement la dernière, déménager 
les collections et c'est par euphémisme que je déclare ici que 
cette opération, dont je reconnais sans difficulté la convenance, 
et qui aurait dû se faire à l'amiable, ne fut pas conduite par 
Dusommerard, qui en était chargé, avec tous les égards que méri- 
taient d'importantes collections appartenant à l'Etat. Des équipes 
de marins, mandées de Cherbourg, enlevèrent en quelques heures 
tout ce qui se trouvait amassé dansTa/Ze de Paris, et ces milliers 
de choses, portions de vitrines, panneaux garnis ou non, manne- 
quins, objets de toute sorte, furent entassés dans le plus pitto- 
resque désordre, en deux salles du premier étage, où j'ai mis de 
longs mois plus tard à débrouiller leur inextricable emmêlement. 

L'arrêté du 24 novembre, qui assurait au musée ainsi déménagé 
un asile que personne ne pourrait plus lui disputer, avait été pris, 
sur la demande d'une commission d'organisation créée par 
M. Jules Ferry le 30 octobre précédent, sur la proposition de 
M. Xavier Charmes ^ Cette commission se composait de l'amiral 



1) Voy. Documents, pièce n» LXXXIV. 

2) Voy. Docummls, pièce n" LXXXIII. 



DU MusÉK d'ethnographie 67 

Paris, président; H. Milne Edwards, vice-président; Broca, 
Charton, Maunoir, G. Périn et de Quatrefages, membres, Hamy 
et Landrin, secrétaires. Elle n'a eu qu'un petit nombre de réu- 
nions, dans lesquelles elle a principalement étudié les modes de 
classement proposées à différentes époques pour le Musée d'Eth- 
nographie et adopté les dispositions de l'article 2 de l'arrêté du 
3 novembre 1877 qui avait imposé au Muséum des Missions un 
ordre géographique, tout en laissant certaines latitudes aux futurs 
conservateurs. 

M. Charmes demanda en décembre un rapport sur l'état des 
collections que je fus chargé de rédiger et qui fut présenté au 
ministre le 26 janvier 1880. C'est ce travail, placé sous les yeux 
de la commission du budget, qui clôt la longue série des rap- 
ports relatifs à la création du Musée d'Ethnographie de Paris*. 

Un projet de loi, annexé au procès-verbal de la séance de la 
Chambre des députés du 29 juin 1880, vint fixer le modeste 
budget du nouvel établissement % dont un arrêté du 19 juillet 
suivant nomma le personnel '. 

Dernier venu de tous les musées de même ordre que possèdent 
la plupart des grandes villes de l'Europe, le Musée d'Ethnographie 
du Trocadéro avait fort à faire pour conquérir^ au milieu de ses 
émules, une place en rapport avec l'importance de la capitale, où 
il se trouvait institué. Il a fallu dix ans d'efforts continus pour 
arriver à ce résultat, que l'Exposition de 1889 a définitivement 
consacré. Les collections américaines, en particulier, sont mainte- 
nant parmi les plus riches du monde^ et c'est à les faire bien con- 
naître que sera destiné le deuxième volume du Recueil spécial 
que j'inaugure aujourd'hui. 



1) Voy. Documents, pièce n" LXXXV. 

2) Ibid., pièce n» LXXXVI. 
3)Ibid., pièce n» LXXXVII. 



DEUXIÈME PARTIE 



DOCUMEIVTS 



CHAPITRE PREMIER 

L'ethnographie au Cabinet du Boi et au Muséum des Antiques. — Anciens 
catalogues. — Collection Dombey. — Musée du Stathouder. — Objets 
ethnographiques des émigrés. — Collections Berlin et Gauthier. — Collec- 
tions du Muséum national d'Histoire naturelle. 

N°I 

Spécimen d'un catalogue ethnographique de la seconde moitié du 

xviii* siècle * 

Liste des objets composant ^ une Collection rassemblée dans un 
voyage à V Amérique du sud chez les fndiois sauvages des 
Guyannes françoises. 

Dénominations françaises Dénominations 

des divers articles. en langue Galibi. 

Deux jupons ou camissas ornés de rassades. . Ouayougou. 

Un camissa en passades sur coton — 

Deux massues ou cassetêtes Poulou. 

Deux massues avec un tranchant Opoutou. 

Un tablié indien fait en bois supérieurement 

ouvragé Couyou. 

1) La collection énumérée dans ce catalogue, antérieur de quelques années 
seulement à la Révolution, a été en partie sauvée par M. Schœlcher, sénateur, 
qui l'a généreusement offerte avec toutes ses collections ethnographiques au 
Musée du Trocadéro. Quelques-unes des pièces, comme la « Maison indienne 
avec tous ses attributs faits par un indien galibi, » me sont parvenues encore 
pourvues de leur vieille étiquette. (E. H.) 

2) J'ai reproduit très exactement ce catalogue tel qu'il m'est parvenu dans une 
liasse de vieux papiers venant de M. Schœlcher. (E. H.) 



70 LES ORIGINES 



Dénominations françaises Dénominations 

des divers articles. en langue Galibi. 



Un tablié en grains de verre orné de dessins . Gouyou 

Une paire de brasselets très curieux, . . . Amécouusesso. 

Une paire d'ornemens pour le dessus du genou. Tiamaga. 

Un colier orné de dents d'animaux sauvages . Taramara. 

Deux paniers à l'usage des indiennes . . . Jematou. 

Une ceinture de poil de makaque Ouachi. 

Une ceinture en poil de couater ou singe rouge. — 
Un bonnet de toile naturelle sans couture . . Troli. 
Un bonnet de plumes du grand habillement . Caneta Caraou. 
Deux bonnets en plumes du petit habillement. — 
Un superbe colier en plumes du grand habil- 
lement Oamari. 

Deux manteaux en plumes du grand habille- 
ment Sariketto. 

Deux couronnes en plumes Touéyou. 

Une ceinture en graines de bois Caobé. 

Un ornement à l'usage des prêtres ou piayes. Oubatoroua. 

Un tablié d'écorce à l'usage des indiennes 

pauvres Pararipara. 

Deux arcs en bois de couleur Ourapa. 

Trois flûtes indiennes Couama. 

Une flûte nègre — 

Un instrument à vent en terre cuite. . . . Conti. 

Une aiguille en os pour faire les hamacs . . Ténari. 

Deux pagayes pour naviguer Taïmaga. 

Un banc à l'usage des femmes indiennes . . Mouré. 

Un instrument de danse fait en graines . . Cravvachi. 

Un pot en terre cuite . Aoulé. 

Un vase en terre cuite Pyou. 

Une maison indienne avec tous ses attributs 

faite par un indien galibi Opo. 

Un instrument de bois de fer pour préparer les 

peaux Cici. 



DU MUSÉE d'kTIINOGRAPHIE 71 

Dénominations françaises Dénominations 

des divers articles. en langue Galibi. 

Un couteau dont la lame est une dent de goules 

d ane Ootowa. 

Une arme en dents de goules de mer . . . Tamahoo. 

Des hameçons en coquille et nacre de perle . Ochou. 

Deux peignes Taoité. 

Un carquois alï'ricain avec 22 llèches empoi- 
sonnées. 

Une défense nervale. 

Une peau de serpent de 15 pieds. 

Un sabre affricain. 

Plusieurs pierres du fleuve Marony excellentes 
pour la gravure. 

Divers col; ers. 

Quatre dents de cheval marin. 

Une dent d'éléphant. 

Deux noix de Parinamari Moutana. 

Noix du Brésil. 

Noix d'acajou. 

Noix du Para. 

N" II 

ANTIQUITÉS PÉRUVIENNES* 

« Enl776,M.Dombey, médecinnaturalisle, fut envoyé au Pérou 
aux frais du gouvernement par les soins de M. Turgot, contrôleur 
général des finances; il en revint au mois d'octobre 1785, et en 
rapporta, outre une très grande quantité de plantesetautres objets 
d'histoire naturelle destinés pour le Jardin du Roi, diverses anti- 
quités péruviennes qui ont été déposées, par ordre de M. de Ga- 
lonné, contrôleur général des finances, au Cabinet des Antiques de 
Sa Majesté, le 30 janvier 1786 ; elles sont décrites dans la notice 
suivante, qui a été faite par M. Dombey. » 

1) On lit en marge de cette pièce conservée dans les archives du Cabinet des 
Médailles : « Renvoi au cabinet des Antiques du Roi, le 31 janvier 1786. » 



72 LES ORIGINES 

1 à 30 Vases de terre de différentes grandeurs. 
31 Une navette. 

32-33 Deux instruments propres à resserrer les fils passés par 
la navette. 
34 Un petit vase de terre double. 
35-38 Quatre idoles de terre, de différentes grandeurs, gros- 
sièrement dessinées. 

39 Deux topos d'arg-ent ou épeingles arrondies 

de femmes, pesant 3 onces 1/2. 

40 Ornement d'argent en croissant' pesant. . 2oDcesniûinslgros. 

41 Deux topos d'argent ou épeingles à l'usage 

des Péruviens, en forme de croissant, 

pesants 3 onces 1/2. 

42 Aplomb, de plomb. 

43 Une pierre représentant un épy de mays. 

44 Un morceau de cuivre, avec mélange d'or percé pour 

être mis au bout d'un bâton, avec deux têtes qui res- 
semblent à celle d'un tigre. 

45 Idole accroupie. 

46 Hache de cuivre. 

47-48-49 Trois pierres trouées servant à donner du poids aux 
fuseaux. 

50 Un sceptre de bois, avec figures d'une espèce de Pélican 

alkatras. 

51 Fragment de l'habillement d'un prêtre du Temple de Pa- 

chacamac. 

52 Tunique d'une vierge ou vestale du Temple de Pacha- 

camac. 

1) Il est déjà question de quelques-unes de ces pièces dans une lettre de Doin- 
bey à Antoine-Laurent de Jussieu, écrite de Limas eus la date du 2 novembre 1781, 
et dont feu M. Desnoyers m'avait communiqué un extrait. Le voyageur parlait, 
dans celte lettre, d'un grand caisson plein de vases des tombeauxdes Péruviens, 
d'un « diadème d'argent en forme de lune » et de deux toipos, aussi d'argent, 
« rencontrés dans un tombeau remarquable à 3 lieues de Tarma. » Le vêtement 
d'un Incas « envoyé en 1779 à M. le comte d'Angeviller pour être présenté à 
S. M. T. G., sortoit du même tombeau qui est dans une grotte immense fort 
élevée. >' (E. H.) 



DU MISÉE d'ethnographie 73 

o3 Diadème ou borla de la même vestale. 

54 Un stilet d'or, du poids d'une once moins doux gros, 

trouvé dans le Tombeau d'un Incas à Paucortambau 

près Cusco, servant à percer 

les oreilles ' 1 once moins 2 gros. 

05 Diadème d'argent du poids de 1 once moins 2 gros- 

06 Fragmens d'épeingles d'argent 1 once moins 2 gros. 

57 Une épeingle de cuivre. 

58 Deux balances, 

59 Une Idole d'or représentant une vestale, du 

poids de 1 gros. 

60 Un épilatoire d'or, du poids de .... 2 gros 1/2 

61 Deux petites idoles d'or, du poids de . . 3 gros. 

62 Six idoles d'argent, du poids de . . . 2 onces. 

63 Deux plaques d'or, trouvées sur les yeux 

d'un Incas • • 'l gros. 

64 Une idole d'argent doré, représentant la 

vigogne 2 gros 1/2 

65 Sept plaques d'argent arrondies et percées 

par une extrémité, en tout. . , . . 1/2 once 

66 Petit instrument de cuivre représentant une hache d'un 

côté et le museau d'un animal de l'autre. 

67 Deuxpetites pierres trouvées dans la main d'un Péruvien. 

68 Une idole de bois d'Otaiti. 

69 Collier d'une sauvage péhvenche du Chili. 

« Le même M. Dombey envoya au Cabinet du Roi on 1783 par 
M. de la Lande, son correspondant, quatre vases semblables à 
ceux indiqués aux n^^ 1-30, et un autre vase représentant un 
animal à quatre pattes'. » 

1) J'ai déjà dit que les collections de Dombey, conservées jusqu'en 1880 dans 
une des dépendances du Cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale, 
ont été transportées à cette date au Musée d'Ethnographie. Quelques-unes des 
pièces avaient encore leurs étiquettes originales, mais il manquait plusieurs des 
objets marqués à l'inventaire ci-dessus reproduit. (K- H.) 



74 LES ORIGINES 

N'III 

NOTE DE THOUIN, RELATIVE A LA COLLECTION DU STATHOUDER* 

22 juillet 1795. 

Je prie les dépositaires de cet assortiment de ne pas me 
savoir mauvais gré s'ils y rencontrent des choses de mérite infé- 
rieur et qui ne sont pas dignes d'entrer dans les collections na- 
tionales. Il est utile qu'ils sachent : 

1° Que la collection composant le cabinet du stathouder est 
tombée en totalité au pouvoir de la nation ; 

2° Qu'il s'agissoit moins de faire un choix des objets qui pou- 
voient servir au complément des collections nationales, que de 
chercher les moyens de tirer le parti le plus avantageux, et pour 
les sciences et pour les finances, de l'état de cette collection ; 

3 Que les Hollandois livrés entièrement au commerce s'oc- 
cupent peu des sciences naturelles et qu'ils ne font cas des beaux- 
arts que sous le rapport de leur ameublement et des commodités 
qu'ils leur procurent ; 

4° Que si on eut vendu dans ce pays les objets qui, sans avoir 
le mérite nécessaire pour entrer dans les collections nationales, 
en ont cependant assez pour être vendus un certain prix, on eut à 
peine retiré de ces objets, surtout dans les circonstances présen- 
tes, la valeur des frais qu'auroit occasionné leur vente publique; 

5° Que d'un autre côté, la Convention Nationale ayant décidé 
qu'il seroit établi dans chacun des départemens de la République 
un muséum oii se réuniroient des assortimens limités d'objets de 
sciences, des beaux-arts, des arts mechaniques, une Bibliothèque 
et un jardin de Botanique économique, il en résulte qu'il faut un 
approvisionnement immense de tous ces objets pour fournir les 
bases et les noyaux de ces collections départementales, et que 
ce qui a été envoyé pendant le cours de nos voyages trouvera 
aisément sa place dans ces nouveaux établissemens; 

1) Cette pièce et celles qui suivent, sauf le n° IX, ibnt partie des archives du 
Cabinet des Médailles. 



DU MUSÉE d'ethnographie 75 

6* Que s'il se trouve des choses triviales et de nule valeur, il 
est fort aisé de les jeter, et on ne doit pas regretter les dépenses 
de leur transport, parce que ces objets se trouvent en petite quan- 
tité ; que souvent ils ont été mis dans les caisses comme rem- 
plissage et qu'enfin les transports se sont faits pour la plupart 
par les ag-ens et les voitures de la Republique à des époques où 
le service militaire ne les requeroit pas, au moyen de quoy leur 
dépense est presque nulle. 

7° Et enfin que d'après touttes ces considérations, convaincu 
de mon peu de connoissance dans différentes sortes des sciences 
et des arts, j'ai préféré de pécher par abondance plutôt que par 
deffaut, parce qu'il y a du remède à ce dernier péché, tandis qu'il 
n'i en a pas au premier, la Hollande ne se laissant pas assujetir 
tous les jours. 

Fait à La Haye, ce 5 floréal l'an 3'^ de la République Françoise 
(24 avril 4795). 

L'un des commissaires du Comité d'Instruction 
publique pour la recherche des objets de sciences 
et d'arts dans les pays occupés par les armées du 
Nord et de Sambre-et-Meuse. 

Thouin. 

N° IV 

Les conservateurs du Muséum des Antiques aux représentans 
du peuple composant le Comité de l Instruction publique. 

Citoyens^ 
Empressés de remplir les devoirs que vous nous avez imposés 
et de faire refleurir Tétude de l'antiquité, en réunissant le plus 
promptement possible les monumens qui peuvent conduire à 
l'explication des anciens auteurs et à la connoissance des mœurs 
et des usages des différens peuples, nous avons déjà visité 
quelques dépôts. Nous vous soumettons la liste des objets rela- 
tifs à l'antiquité que renferme celui de la rue de Beaune.Ce cata- 
logue vous prouvera que sans rien négliger de ce qui peut rendre 
notre établissement vraiment utile, nous ne demandons que ce 
qui est nécessaire à son ensemble et indispensable pour le corn- 



76 LES ORIGINES 

pléteren espérant que vous voudrez bien ordonner que ces objets 
nous soient remis. 

Salut et fraternité. 

Barthélémy, A.-L. Millin, 
Conservateurs des Antiques de la Bibliothèque nationale 

N" V 

Etat des objets cV Antiquités conservés au dépôt national de la 
rue de Beaune, qui d'après arrêté du Comité d Instruction 
publique^ du 20 messidor de la7i 3" de la République {8 juillet 
1795), ont été transportés au Muséum des Antiques. 

(Extrait) 

Noms des émigrés. Nature des objets. 

Dangevillers*. Un vase péruvien à anse et deux gouleaux. Hau- 
teur 7 p. 1/2, diamètre 6 p. 

id. Un double vase péruvien avec anse et deux 

gouleaux. Hauteur 4 p. 1/2, diamètre 3 p. 

id. Un double vase péruvien à anse et gouleau. 

Hauteur 7 pouces sur 4. 

id. Vase péruvien avec anse et g-ouleau orné d'un 

mascaron et de deux cbouettes dont une 
cassée. 

id. Autre vase péruoien à anse et g-ouleau porté par 

deux oiseaux mutilés; hauteur 8 p. 1/2, dia- 
mètre 4 p. 1/2. 

id. Un vase péruvien en forme de chien, avec anse 

et gouleau ; hauteur 7 p. 1/2 sur 6 p. 1/2. 

id. Un autre vase péruvien en forme de double 

bouteille, avec anse et gouleau, un mascaron et 
dessins; hauteur 7 p. 1/2, diamètre 5 pouces. 

id. Autre vase péruvien à anse et gouleau cassé, en 

i) Pour d'Angeviller. Le comte de la Biilarderie d'Angeviller, dont il est déjà 
question dans la note 1 de la pièce n° III. 



DU MusÉii d'ethnographie 77 

Noms des émigrés. Nature des objets. 

forme de double bouteille avec une tête de 
chat et divers ornemens ; hauteur 6 pouces, 
diamètre 4 pouces. 
Dangevillers. Autre vase péruvien avec une figure et à anse et 
gouleau et une figure; hauteur 7 pouces, dia- 
mètre 5 pouces 1/2. 

id. Un vase péruvien en forme de sing-e, anse et 

gouleau cassés, la queue cassée ; hauteur 7 p., 
longueur 5 p. 1/3. 

id. Un vase id. à anse et deux gouleaux avec diffé- 

' rentes images ; hauteur 6 pouces, diamètre 
5 pouces. 

id. Autre vase péruvien de forme pointue, surmonté 

d'une figure fantastique, gouleau cassé; hau- 
teur 8 p. sur 7 de longueur, 

id. Autre à anse et gouleau ; hauteur 9 pouces sur 

5 de diamètre. 

id. Un autre, en forme de grenade, à deux anses en 

anneaux et gouleau cassé ; hauteur 8 pouces 
sur 5 pouces de diamètre^ 

N° VI 

État des Objets Indiens provenant de la collection du C^" Gau- 
thier^ transportés au Muséum des Antiques de la Bibliothèque 
nationale le 5 Messidor an 5 (23 juin 1796). 

Habillement d'un Indien, composé de: 
Casque ou Tour de tête en plumes. 
Plastron et Dossier. 
Trois Colliers. 

1) Cet extrait d'inventaire du dépôt de la rue de Beaune est donné à titre 
de spécimen des inventaires dressés par ordre du Comité d'Instruction publique. 
D'autres objets de la collection de d'Angeviller sont relevés dans un « Etat des 
objets enlevés au dépôt de la maison de Néle pour le Muséum des antiques, le 
o thermidor an cinq de la République française {23 juillet il9&)». Ce sont des 
parties d'habillement, fuseaux et autres articles, trouvés dans le tombeau d'une 



78 LES ORIGINES 

Un Ornement. 

Ceinture, devant et derrière. 

Double Ceinture en trois pièces. 

Bracelets. 

Genouillères. 

Deux ornemens, pour les pieds et la main gauche. 

Un Bonnet d'écorce d'Arbre, orné de Grelots. 

Cinq Bonnets de peaux d'Animaux. 

Habillement d'une Indienne, composé de : 
Trois Coiiyous ou petits tabliers en verroterie enfilée. 
Trois Pierres vertes percées, faites en Tubes, servant d'or- 
nement. 

Une autre en Table. 

Trois Colliers doubles en graines. 

Un simple en ailes de scarabées. 

Un Bracelet en coton. 

Un Peigne. 

Deux Boutons ou casse-tête. 

Douze Flûtes indiennes. 

Une Hachette. 

Une Râpe. 

Deux Haches en granit, sans manche. 

Trois Arcs. 

Vingt-six Flèches. 

Un petit Panier contenant un nécessaire des Indiens. 

Huit Vases servant de vaisselle. 

Une Marmite de Terre. 

Une Urne sépulcrale, son couvercle, sa lampe. 

Péruvienne avant la conquête : trois pièces de tapisserie faites d'écorce d'arbre, 
un chasse-mouche à manche d'argent venant de la Chine. Le même état 
contient, comme celui auquel est emprunté l'extrait ci-dessus, la mention d'une 
foule d'objets ethnographiques enlevés chez les émigrés, Condé (Chantilly), 
Noailles, Liancourt, d'Esclignac, Créqui, Fleury, etc., et conservés pour la 
plupart aujourd'hui dans les galeries du Musée d'Ethnographie du Trocadéro. 

(E. H.) 



Dr MUSÉE DliTHNOGRAfHlE 79 

Un Chandellier. 

Une Callebasse servant de garde- manger. 
Une Râpe. 
Un ïamis. 1 

Deuj: Soufflets. \ en jonc du pays. 
Une Nappe. j 
Deux Pressoirs pour le Manioc. 

Quinze petits Paniers dits Matoutous d'usage domestique, 
dans l'un desquels se trouve de l'Agaric de fourmi, pour les 

amputations. 

Gauthier. 

N-VII 

Aux citoyens 

Les citoyens Professeurs du Muséum d'histoire naturelle à Paris, 

rue Victor^ à Paris. 

Citoyens, 

Il y a près de deux ans, qu'avec votre permission, un de nous' 
visita les magasins de votre riche collection pour mettre à part 
les ustensiles indiens, les meubles de sauvages et d'autres objets 
de même nature que le gouvernement rassemble au Muséum 
des Antiques, afin d'offrir sous le même point de vue ce qui peut 
instruire' des mœurs et des usages des peuples éloignés par les 
temps et par les lieux; il fit ce travail avec le citoyen Geoffroy, 
votre estimable collègue; ces objets furent mis à part, ainsi 
qu'une momie qui porte sur la poitrine un plastron peint, et 
dont la caisse est chargée de hiéroglyphes. 

L'enlèvement de ces objets n'a pas été effectué, depuis cette 
époque la momie s'est altérée, et sa caisse a été brisée. Elle 
seroit cependant très intéressante pour nous qui n'en avons 
qu'une dans le dernier état de dégradation. 

Les ustensiles indiens sont encore réunis dans la salle voisine 
de celle des squelettes. 

Nous vous prions, citoyens, de vouloir bien vous occuper de 

1) C'était André Barthélémy. 



80 LES ORIGINES 

cette affaire; aussitôt que nous aurons reçu votre agrément, 
nous nous occuperons de l'inventaire des pièces, et d'obtenir la 
permission du minisire de l'intérieur pour cette translation. 

Salut fraternel. 

A. Barthélémy, A.-L. Millin, 

CoLservateurs des Antiques de la Jîibliothèque nationale. 

N° VIII 

PROCÈS-VERBAUX DU MUSÉUM d'hISTOIRE NATURELLE 

Séance du H Messidor de l'an cinq (2 juillet 1796). 

Les conservateurs du Muséum des Antiques demandent qu'on 
veuille bien leur remettre les instrumens de sauvages qui exis- 
tent dans les magasins de l'Etablissement. 

L'assemblée arrête de leur faire la remise qu'ils réclament, à 
l'exception de ceux de ces objets dont les matières manqueroient 
à la collection du Muséum. 

N" IX 

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ 
MUSÉUM NATIONAL d'hISTOIRE NATURELLE 

Paris, le 15 messidor an 5 (3 juillet 1796). 
Le Secrétaire de l'Assemblée administrative des professeurs 
du Muséum national d'Histoire naturelle, aux Conservateurs du 
Muséum des Antiques à la Bibliothèque nationale. 

Citoyens, 

Les professeurs du Muséum m'ont chargé de vous écrire qu'ils 
vous remettront avec plaisir, pour votre intéressant Muséum, 
les objets qui y ont rapport, comme momie, ustensiles indiens, 
meubles de sauvages, que vous réclamez. Si l'un de vous veut 
bien prendre la peine d'en venir faire l'état, je serai très flatté de 
l'accompagner. 

Agréez, citoyens, mes salutations fraternelles. 

Geoffroy. 



DU MUSÉE D ETHNOGRAPHIE 



No X 



81 



Catalogue des Objets enlevés au Mmeumd: Histoire naturelle pour 
le Muséum des Antiques de la Bibliothèque nationale, le 3 ther- 
midor an 5(21 juillet 1796), 

1 Deux Chapeaux ronds en paille. 

2 Un de la même forme, en plumes de différentes couleurs. 

3 Cinq Bonnets en plumes à l'usage des Canadiens ; l'un porte 

deux cornes. 

4 Un pareil en poil, ayant deux cornes peintes, apporté en 

1753 par M. de La Galissonière. 

5 Coift'ure de sauvage en plumes de couleur. 

6 Trois paquets de morceaux d'iiabillemens de sauvages en 

plumes, idem, dans un état de vétusté. 

7 Manteau en plumes rouges, montées sur un filet, auquel 

tient le capuchon. 

8 Autre manteau en peau de en forme de vêtement carré. 

9 Autre manteau ou robe en laine noire avec bordure. 

1 Tunique à manche en peau rougeâtre ornée de franges et 

de rosaces en tuyaux de plumes, 

1 1 Vêtement de prix d'un Indien Peguenche du Chili, en laine 

rouge, orné de franges, 

12 Manteau ou tablier Illinois. 

13 Manteau ou Tapis, très grand, en coton travaillé. 

14 Grande Ceinture en laine rouge, à l'usage des Indiens 

braves des Cordillères du Chili. 
45 Autre Ceinture en laine noire portant des ornemens de 
tuyeaux de plumes. 

16 Deux autres Ceintures en peau recouvertes de tuyeaux de 

plumes. 

17 Habit de guerre en écaille de Pangolin. 

18 Trois étuis en peau noire pouvant servir de manches ou de 

haut de chausses, à l'usage des Canadiens, 

19 Quatre petits Sacs à l'usage des mêmes peuples. Ils les 

6 



82 LES ORIGINES 

portent au col et y mettent tous les petits meubles à leur 
usage, tabac, pipes, etc. 

20 Sac à peigne des mêmes peuples. 

21 Quatre Bourses d'Angola. 

22 Petit Sac en filet ouvert par les côtés à l'usage des peuples 

du même pays. 

23 Qeyoïi ou petit tablier de femmes indiennes. 

24 Gibecière en lainage ornée de verroteries. 

25 Bouteille des Orientaux. 

26 Petite Bourse en cuir, avec des franges, à l'usage des 

Nègres du Sénégal. 

27 Amulettes données aux Nègres du Sénégal par leurs prê- 

tres. Dans ces amulettes sont des paroles avec lesquelles 
ils se croyent invulnérables à la guerre. 

28 Deux colliers de fruits rouges et noirs. 

29 Un autre en os travaillé. 

30 Petite Soucoupe en écorce de bouleau. 

31 Un Éventail en feuille palmier. 

32 Cinq Chaussures à l'usage des habitants du Canada. 

33 Une paire de Souliers chinois'en salin bleu, brodés en relief. 

34 Une autre paire en Maroquin. 

35 Petit Chausson de Maroquin. 

36 Un petit Sceau en écorce d'arbre du Canada. 

37 Naque^ espèce d'arme avec laquelle les Indiens du Chili 

combattent leurs ennemis et chassent les chevaux de 
Las Pampas de Buenos-Aires. 

38 Deux Poignards du Sénégal. 

39 Une Ceinture portant des amulettes et des caractères 

orientaux. 

40 Deux morceaux de bois de cerf sculptés dans le genre 

gothique. 

41 Quatre ïnstrumens à vent, deux en ivoire et deux encorne. 

42 Table à conter de la Chine. 

43 Maboya ou idole. 

44 Idole en espèce de jonc, recouverte jadis de plumes avec des 

yeux de nacre et des dents de cétacés. 



DU .Mi;SÉE DKTnNOGRAPHIE 83 

45 Petit Panier de jonc. 

46 Œuf d'autruche portant des peintures et paysages indiens. 

47 Petit Sac de lainages et plumes. 



N° XI 

Catalogue des objets chinois provenants du cabinet du citoyen 
Bertiîî, enlevé à la maison de Nêle le 17 fructidor an 5 de la 
Republique (3 septembre 1796) pour le Muséum des Aîitiques de 
la Bibliothèque Nationale '. 

1 Planisphère Chinois d'un seul morceau de bambou, 

dont l'Assiette est en bois de cèdre sculpté à fleurs. 

2 Ching, Instrument Chinois à Tuyeaux. 

3 Boete de lacque contenant une ecritoire chinoise. 

4 2 Boetes en étoffe de soye contenant un chapelet de 

g-rand mandarin et plusieurs sachets d'odeurs. 

5 Pilon de Bambou sculpté en Arbres et figures. 

6 Autre pilon avec une figure de viellard et des ca- 

ractères chinois. 
8 Haut bois chinois dont on se sert dans les convois. 

iO Bâton de vieillesse donne au P. Amiot par l'empe- 

reur. Il est en trois pièces. 

12 Flute traversiere chinoise, dans son étui. 

13 Deux portes perruques en bambou. 
15 Levrette en tuile verte. 

17 Quatre petits morceaux de Tuiles chinoises de di- 

verses couleurs. 

19 Tasse d'une Espèce de bois ou d'un fruit, très 

curieux pour sa légèreté et ses reliefs. 

20 Boete de lacque formant double quarré avec son pied . 

26 Pilon de Bambou sculpté. 

27 Ecritoire en lacque. 

28 Hache des Zelandois. 

30 Boete contenant de l'encens chinois. 



84 LKS ORlGIiNES 

31 Autre boete contenant des Alumettes chinoises. 

33 Autre boete contenant un petit rameau de poivrier. 

34 Gibecière Zelandoise en paille. 
36 Idole indienne en terre cuite. 

38 Huit paquets : le 2" collier d'une Péruvienne, 3« deux 

plaques de cuivre trouvées dans le tombeau d'une 
Péruvienne, 4« fruits du convolvulus, 5" pendant 
d'un collier de Péruvienne, 6° acacias, 8'^ pièces 
de la sépulture d'une Péruvienne. 

40 Quatre écrans chinois avec leur enveloppe. 

41 Deux pièces d'étotfes brochée en soie, marque de 

distinction des Mandarins. 

42 Tasse faite à la manufacture de l'Empereur. Elle 

porte un poème que l'empereur a fait à lâchasse 
sous un arbre qui lui plut (mutilée). 

43 Petite boete de vieux lacque. 

44 Deux jattes et leurs soucoupes, en bambou vernissé. 

45 Quatre petits magots en étoffe de soie dont la figure 

est peinte sur de la moelle d'arbre. 

46 Six magots de terre un peu mutilés. 

47 Vase de 4 pouces en quarré, sculpté en relief en 

pierre de lard. 

50 Boete contenant des fleurs artificielles. 

51 Seize cuillers en bambou verni. 

53 Moelle d'arbre pour faire des fleurs artificielles et 

pour peindre. 

54 Deux bougies de Cire végétale à l'usage de l'Em- 

pereur. 

55 Quatre chandelles en suif végétal de Cayenne. 

57 Vase a thé de terre jaunâtre avec un couvercle de 

plomb à fleurs. 

58 Plusieurs bourses chinoises (// y en a onze). 

59 Pierre pour les filets de Zelandois. 

60 Boete de lacque. 

64 Boete de lacque dont un pied est cassé, représentant 

un baril sur lequel est un coq. 



DU MUSÉE d'ethnographie 85 

65 Une flèche indienne en roseau. 

66 Deux boetes couvertes en soie. 

75 Morceau de cuivre rond et travaillé. 

79 Tabatière chinoise de cristal peint en fleurs et in- 

sectes, avec la cuiller en Ivoire. 

80 Thé en brique enveloppé de papier jaune. 

82 Cassolette en bambou avec sa chaîne dans le même 

morceau sans support. 

83 Doux autres morceaux de bois rougeatre de même 

que le support du précèdent n°. 

84 Racine représentant un arbre avec ses fruits et ses 

feuilles. 
86 Morceau de bois noirâtre sculpté représentant des 

fleurs et des feuilles. 

88 Vache avec son veau. 

89 Magot en bambou à califourchon sur un cerf. 

90 Mandarine chinoise en terre, dans le grand costume. 

91 Éventail chinois avec son étui. 

92 Bâton de mandarin, de couleur jaune. 

93 Theyere en marbre sculpté, avec son couvercle. 

94 Vase de porcelaine de la manufacture de l'Empe- 

reur. 
96 Flacon de porcelaine à l'usage du peuple avec des 

caractères Chinois. 

98 Sept statues indiennes en bronze. 

99 Dragon taillé dans une seule racine. 

100 Pavillon en bambou avec tiroir. 

101 Boete vernissée. 

103-104 Trois gros rieurs chinois en bambou. 
106 Tasse ovale d'une racine. 

110 Une boete renfermant 52 pièces de mounoie ro- 

maines, chinoises et tartares. 

111 Une lame de poignard avec sa gaine. 

114-115 Une pierre triangulaire noire et sonore, et cinq 
autres plus petites. 
147 Toque tartare en cheveux. 



86 LES ORKllNES 

li8 Petite boete en vieux lacque, contenant deux petites 

boetes et un cabaret. 

119 Autre petite boete, sur laquelle est peint un dragon 

chinois. 

120 Un bambou naturel, ayant le dedans vernissé en 

lacque. 

122 Une boete en lacque, couverte d'un vitrage peint et 

fêlé. 

123 Nattes, habillement des Zel andois [Il y en a deux.) 
125 Barque des Esquimaux. 

129 Une plaque de cuivre portant des empreintes de 

monnaies du Nord. 

131 Eventail en natte d'Ivoire. 

132 Bâton de mandarin en bois noir. 

133 Huit petites boetes d'encre de la Chine contenant 

chacune un morceau. 

135 Deux boetes contenant des serpentaux. 

136 Une boete octogone contenant des artifices chinois. 

137 Un petit tlacon des reliques de la garde-robe du 

grand Lama. 
141 Quatre petites Tasses de vernis. 

143 Un petit vase bleuâtre avec son socle. 

144 Quatre tasses à Thé, enterre, à l'usage du peuple. 

146 Quatre cachets chinois. 

147 Deux petits cabarets chinois, sans lasse. 

148 Un petit vase de fer peint. 

149 Une boete à six pans d'un pied de diamètre. 

150 Autre ronde à larges cotes, d'un pied de diamètre. 

151 Deux écrans avec leurs enveloppes, et cordons en 

soie jaune. 
164 Marbre pour délayer de l'encre de la Chine. 

156 Deux bourses chinoises. 

157 Dessin lavé, d'un bas-relief égyptien. 

158 Deux boetes d'Ivoire en forme de colonnes, renfer- 

mées dans une boete de soie d'environ 1 pied. 

159 Une espèce de lasse, qui paroit venir d'un fruit. 



Di: -MUSÉE d'kthnoghaphie 87 



N° XII 

État des objets enlevés au Muséum d'Histoire naturelle pour le 
Muséum des Antiques 

le SO fructidor an 5 [\Q septembre 179G). 

1 Trois Divinités indiennes en bois d'un pied et demi de 

haut. Deux sont peintes, l'une des deux est fracturée. 

2 Quatre Œufs d'autruche. 

3 Deux Vases indiens portés sur des pieds, ornés de figures. 

avec leurs couvercles. 

4 Deux Coupes idem, une autre plus petite et fêlée. 

5 Deux Vases à anses en terre avec leurs couvercles. 

6 Autre Vase enterre, sans anse ni couvercle. 

7 Autre Vase oblong avec un couvercle. 

8 Instrument de musique orné de dessins pareils à ceux des 

vases n° 3. 

9 Petite Flûte à 8 tuyaux, de roseaux. 

10 Deux Carquois d'Indiens en cuir avec leurs flèches. 

11 Autre Carquois avec quelques flèches. 

12 Six Flèches indiennes de roseaux, portant quatre pieds de 

haut, armées en bois bardé. 

13 Une autre semblable, mais plus courte. 

14 Morceau de dard. 

15 Pique de fer, montée sur bois. 

16 Pique en bois de fer avec poignée, et armée par les deux 

bouts, d'environ cinq pieds de haut. 

17 Trois Arcs de canne plats, deux avec leurs courroies, 

l'autre cassé et sans courroie. 

18 Deux autres Arcs sauvages. 

19 Trois grands Bâtons pouvant avoir servis pour pêcher à la 

ligne. 

20 Très grand Bouton ou casse-tête en bois de fer, long do 

trois pieds et demi. 



88 LES ORIGINES 

21 Autre Bouton d'environ seize pouces. 

22 Morceau de bois creux ressemblant à une flûte. 

23 Matoutou en forme de bonnet orné de coquillages. 

24 Ornement de tète en plumes. 

25 Bonnet en écorce d'arbre. 

26 Ornemens d'Indiens en plumes. 

27 Trois Robes en peaux. 

28 Autre plus petite ornée de franges. 

29 Deux fragmens de ceinture. 

30 Ceinture en cuir. 

31 Paire de chaussure en peau avec des ornemens de paille. 

32 Petit Bourlet, jadis orné de porcelaines et six autres plus 

petits. 

33 Sac de peau terminé en coyou. 

34 Petite Bourse d'écorce d'arbre. 

33 Trois grands Tabliers ou manteaux en peaux peintes à 
l'usage des Illinois. 

36 Espèce de Castagnettes sauvages. 

37 Ceinture en écorce d'arbre. 

38 Bottines japonaises en satin piqué. 

39 Petits Souliers brodés en or. 

40 Paire de Souliers chinois. 

41 Petite Savate dépareillée. 

42 Hamac en filet. 

43 Un grand Hamac en coton. 

44 Deux Couvertures en lainage. 

45 Paire d'Étriers du Chili. 

46 Petit Panier, long et étroit. 

47 Porte-manteau en peau découpée et peinte. 

48 Très beau Carreau de mosaïque en marbre à huit pans de 

dix-huit pouces de diamètre, orné de fruits, fleurs et 
animaux. 

49 Petit modèle de vaisseau sauvage. 

50 Difîérens fragmens de verroteries, bois, etc. 

51 Collier de guerre indien. 

52 Une Tête de quadrupède ayant les dens dorées. 



DU MUSÉE d'ethnographie 89 



53 Tête de momie. 

54 Momie avec son cercueil, sans tête '. 



MINISTERE 
DE l'intérieur 

l'e DIVISION 



No xni 

LIBERTÉ, ÉGALITÉ. 



Paris, le 22 vendémiaire an 5® de la Répu- 
Direction générale blique française, une et indivisible (13 octobre 

de l'instruction ^ 

publique. 4796). 

Le Directeur général de l'Instruction publique aux Conservateurs 
de la Bibliothèque nationale. 

Le Ministre me charge, Citoyens, de vous autoriser à faire 
transporter au Cabinet des Antiques de la Bibliothèque nationale, 
les objets compris dans l'état que vous avez joint à votre demande 
en date du 3 fructidor, et qui se trouvent au Muséum d'Histoire 
naturelle. Je viens d'adresser cet état aux Professeurs de cet 
établissement, en leur faisant part de l'autorisation du Ministre. 
Je vous invite à leur donner un récépissé de ces objets. 

Salut et fraternité. 

GiNGUENÉ. 

Aux Conservateurs de la Bibliothèque nationale, rue de la Loi, 

à Paris. 



1) Un état portant la date du 30 fructidor an 5 (16 septembre 1796), déposé 
aux archives du Cabinet des Antiques et récapitulant les deux catalogues du 
Muséum d'Histoire naturelle ci-dessus transcrits, ajoute aux objets dont on vient 
de lire la nomenclature : « deux chapeaux en cuir très dur et peint » et « un 
petit vaisseau orné de ses voiles ». 

Cette pièce termine ainsi : « Vu et approuvé par le ministre de l'intérieur, 
« signé François de Neufchateau. » Et au-dessous : « J'ai reçu les objets ci- 
« dessus désignés. A Paris, ce 30 fructidor an 5, signé A.-L. Millin.» 

« Pour copie conforme à l'original déposé au Secrétariat du Musée d'Histoire 
naturelle, Paris, ce l^' nivôse an 6. 

« Geoffroy, 

« Ex-Secrétaire. " 



CHAPITRE II 



Ordonnance de 1828. — Commentaires sur cette ordonnance. — Premières 
tentatives de Jomard pour constituer le dépôt ethno-géographiqne de la 
Bibliothèque du Boi. 



N° XIV 



ORDONJiANCE DU ROI 



(Extrait) 

Charles, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, 

A tous ceux qui ces présentes verront, Salut. 

Sur le rapport de notre Ministre secrétaire d'État au dépar- 
tement de l'Intérieur, Nous avons ordonné et ordonnons ce qui 
suit : 

Article 2. Le sieur Jomard, membre de l'Académie Royale 
des Inscriptions et Belles-Lettres, est nommé, à la Bibliothèque 
du Roi, Conservateur du dépôt de géographie. Il aura sous sa 
garde les plans et cartes et documens statistiques, objets et instru- 
mens divers produits par les voyages scientifiques, et notamment 
les planches et dessins manuscrits et imprimés de l'expédition 
d'Egypte. Son traitement est fixé à 6,000 francs. Il en jouira à 
partir du 1" janvier 1829 

Article 4. Notre Ministre secrétaire d'État de l'Intérieur est 
chargé de l'exécution de la présente ordonnance. 

1) Les pièces n"^ XIV, XV, XVII à XX' font partie des archives de la Section 
de Géographie de la Bibliothèque nationale. 



92 LES ORIGINES 

Donné en notre château des Tuileries, le 30 mars de Fan de 

grâce 1828, et de notre règne le 4^ 

Sigjié : CHARLES. 

Le Ministre Secrétaire d'État de l'Intérieur^ 

Signé: Martignac. 
Pour extrait conforme : 

Le Conseiller d'Etat, Secrétaire général du Ministère 
de r Intérieur, 

Signé : Le Baron de Balzac. 
Collationné. 

Le Chef du bureau des Archives, 

Signé : Mourette. 
N° XV 

BIBLIOTHÈQUE DU ROI 

Paris, 3 avril 1828. 
V Administrateur de la Bibliothèque du Roi, 
Monsieur, 
Je m'empresse d'avoir l'honneur de vous informer que 
S. E. le Ministre de l'Intérieur vient de m'adresser une ordon- 
nance du roi, en date du 30 mars dernier, par laquelle 
Sa Majesté a bien voulu vous nommer conservateur du dépôt de 
géographie à la Bibliothèque du Roi, dépôt qui comprendra les 
plans et cartes, documens statistiques, objets et instrumens 
divers produits par les voyages scientifiques, et notamment les 
planches et dessins, manuscrits et imprimés de l'expédition 
d'Egypte (art. 2 de l'ordonnance). 

Je me félicite. Monsieur et cher collègue, des nouveaux 
rapports que le titre qu'il a plu au roi de vous conférer, doit 
établir entre nous, et j'ose compter d'avance sur votre concours 
assidu pour assurer les intérêts et la prospérité du vaste et 
important établissement auquel nous devons consacrer tout 
notre zèle et toute notre expérience. 
Veuillez agréer, etc. 

D ACIER. 

A M. Jomard, membre de l'Académie royale des Inscriptions 
et Belles-Lettres. 



DU MUSÉK d'ethnographie 93 

N» XVI 

DÉPÔT DE GÉOGRAPHIE CRÉÉ A LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI * 

Sur la proposition d'un ministre éclairé' qui a déjà donné plus 
d'un gage de son amour pour les lettres et les sciences, Sa Ma- 
jesté vient de consacrer à la géographie, par une ordonnance du 
30 mars 1828, un département spécial, qui prendra place à la 
Bibliothèque du Roi, à côté des départemens des livres, des ina- 
mtscrits, des antiques et des estampes. Le public français appelait 
par ses vœux une création aussi éminemment utile et conforme 
aux besoins de l'époque présente. Peu de mots suffiront pour en 
faire sentir les avantages à ceux qui n'auraient pas aperçu tous 
les résultats que l'on doit s'en promettre. Aujourd'hui le progrès 
des lumières et de la civilisation dépend autant de l'avancement 
de la géographie que celui-ci dépend lui-même du progrès des 
connaissances.En acquérant chaquejourune nouvelle importance 
aux yeux des nations civilisées^ la géographie a pris un tel ac- 
croissement qu'elle s'est partagée en plusieurs branches qui for- 
ment pour ainsi dire autant de sciences à part. En effet, la géo- 
graphie physique, la géographie comparée;, la géographie civile 
et politique et la statistique, la géographie mathématique et as- 
tronomique et la géodésie, la géographie nautique el l'hydrogra- 
phie, la géographie critique et l'histoire des découvertes, pour- 
raient occuper chacune un homme tout entier. C'est pourquoi 



1) Ce commentaire de l'ordonnance royale du 30 mars 1828, qui a certaine- 
ment Jomard pour auteur, a paru dans le Moniteur universel du 16 mai de la 
même année. Il a été réimprimé après 1830, avec quelques modifications, en 
une petite plaquette de 7 pages, chez Rignoux, puis reproduit dans l'appendice 
à la brochure de Jomard intitulée : De la collection géographique créée à la 
Bibliothèque royale, examen de ce qu'on a fait et de ce qui reste à faire pour 
compléter cette création et la rendre digne de la France. Paris, Diiverger, jan- 
vier 1848 (p. 58-62). (E. H.) 

2) Les mots ministre éclairé, prince protecteur des lettres et des sciences, 
disparaissent dans les deux reproductions du document primitivement écrit, je 
viens de le dire, en 1828. (E- H.) 



94 LES ORIGINES 

renseignement des sciences géographiques a été, en Allemagne 
surtout, l'objet de la plus sérieuse attention. Pendant que les 
peuples maritimes ont encouragé à Tenvi les expéditions de dé- 
couvertes, plusieurs nations continentales ont approfondi de leur 
côté, avec une ardeur extraordinaire, l'étude et la connaissance du 
globe ; et elles ont aussi, comme les premières, député de coura. 
geux missionnaires de la science dans les contrées les plus recu- 
lées. Ainsi nous avons vu et nous voyons encore la Prusse, l'Au- 
triche, la Bavière, la Saxe, tenter des découvertes sur terre et 
sur mer, pendant que la Russie, l'Angleterre, la France, l'Amé- 
rique du Nord couvrent, pour ainsi dire, le monde entier de 
leurs vaisseaux explorateurs. La Suisse elle-même a fourni son 
contingent de voyageurs, et l'on ne voit plus guère dans l'inac- 
tion que la Hollande, TEspagne et le Portugal, se reposant sur 
leur gloire passée. Quelle' activité en Allemagne pour la publica- 
tion des travaux des voyageurs et des conquêtes de la science ! 
Elle se glorifie d'un Ritter et de tant d'autres géographes illus- 
tres, qui déjà commencent à s'emparer du sceptre de la géogra- 
phie, sceptre si longtemps tenu par la France, alors que le génie 
de d'Anville planait sur l'Europe entière. 

Deux causes nuisent en France au progrès de la géographie : 
la première est qu'elle est enseignée d'une manière imparfaite ; 
les méthodes sont défectueuses, et quelquefois on enseigne 
sans aucune méthode. Les ouvrages et les traités français sont 
la plupart arides, incomplets et éloignés d'être à la hauteur des 
connaissances actuelles, des découvertes progressives*. On ne 
traduit pas les bons livres étrangers, dans la crainte malheureu- 
sement trop fondée de ne pas couvrir les avances de la publica- 
tion '.Les cartes élémentaires pour la jeunesse sont trop souvent 
mal faites, et elles ne renferment pas les résultats des excur- 
sions récentes; les bonnes, du moins, sont en petit nombre, et 



1) Depuis quelque temps toutefois, il paraît en ce genre des écrits un peu 
plus solides, où l'on découvre des vues de quelque étendue. Il n'est pas question 
ici des travaux scientifiques des Gossellin et des Walckenaer, 

2) Comment, après dix années, les ouvrages de Ritter n'ont-ils pas encore 
été traduits en français ! 



DU MUSÉE d'ethnographie 95 

trop chères. C'est surtout le manque de cartes et de bonnes 
cartes qui est dans nos écoles le vice capital, et le temps ne pa- 
raît pas y apporter de remède; les années s'écoulent, les décou- 
vertes s'accumulent, et Ton ne voit toujours dans les mains des 
élèves que des atlas insuffisans, quand ils ne sont pas déparés 
par des erreurs choquantes. 

Une autre cause de l'imperfection de la science est qu'on ne 
trouve pas en France un dépôt général des productions géogra- 
phiques. S'il existait complet, ce dépôt remédierait en partie aux 
inconvéniens qui viennent d'être signalés. Qu'on se figure un 
établissement spécial, réunissant un exemplaire ou une copie de 
toutes les cartes gravées et manuscrites qui appartiennent à l'Etat ; 
recevant chaque jour les nouvelles productions à mesure qu'elles 
paraissent : ouvert à la jeunesse studieuse, au navigateur du 
commerce qui prépare une expédition lointaine ; au voyageur 
qui veut s'enfoncer dans les terres mal connues ; au savant qui 
veut comparer les travaux de tous les âges, et en faire jaillir des 
vérités utiles pour l'histoire ; aux hommes qui ont besoin d'étu- 
dier la force des Etats, leur puissance et leurs limites ; au natu- 
raliste qui veut étudier ces branches nouvelles de la science ; la 
géographie des végétaux, celle des roches, celle des animaux 
fixés au sol natal ; au physicien, qui ne peut assigner les lois des 
phénomènes dont notre globe est le théâtre, sans en avoir la pro- 
jection exacte et complète, sans connaître tous les travaux nau- 
tiques, la direction et la force des courans, les observations de 
physique dont les navigateurs enrichissent quelquefois et 
devraient enrichir toujours leurs cartes ; à l'historien qui n'a 
pas moins besoin de la connaissance parfaite des lieux que 
de celle des temps, pour se guider dans le labyrinthe des annales 
des anciens peuples ; à l'astronome enfin, qui s'occupe de fixer 
la position des lieux sur la terre, à l'aide de l'observation du ciel. 
Qu'on se représente, disons-nous, un tel dépôt de connaissances 
géographiques, sans cesse complété par les ouvrages les plus 
récens, et l'on sera aisément convaincu de l'immense service qu'il 
rendrait à la science comme un centre d'étude, comme un ensem- 
ble de recherches, de travaux et de résultats exacts ; comme une 



96 LES ORIGINES 

source abondante d'instruction, nécessaire et ouverte dans tous 
les instans. 

Sans la collection des nouveaux voyages, des statistiques gé- 
nérales et spéciales, et des descriptions géographiques, cet éta- 
blissement n'aurait qu'une partie de son utilité : il faudrait donc 
qu'on y trouvât la collection de tous les travaux en ce genre qui 
sont l'ouvrage des savans, des voyageurs et des géographes, ou 
du moins tout ce qui est connu jusqu'à présent en France. 

Aujourd'hui que l'homme a beaucoup avancé le plan de la terre 
qu'il habite, il a encore une grande lacune à remplir : à mesure 
qu'il y parviendra, de nouvelles recherches, d'une nature essen- 
tiellement géographique, viendront enrichir le dépôt qu'il s'agit 
de former, nous voulons parler du nivellement du globe. La dis- 
tance verticale des lieux à la surface de la mer est au moins aussi 
importante à connaître (si elle ne l'est davantage) que leur dis- 
tance horizontale à l'équateur ou à un premier méridien ; car elle 
fait connaître la position des sources, l'inclinaison des rivières' 
et la pente générale des bassins des fleuves. Cette donnée manque 
aux calculs du physicien, de l'économiste, du législateur. Mille 
résultats importans y sont assujétis, l'irrigation, les communica- 
tions, les routes, les canaux et par conséquent l'agriculture, le 
commerce et l'industrie attendent une mesure exacte de la hauteur 
des lieux. On comprend partout aujourd'hui ce que ces travaux 
offrent d'utile, et, sans doute, ils se multiplieront. Il faut les 
provoquer, les rassembler et les conserver avec soin. Il est 
indubitable que la connaissance du relief du globe sera un jour à 
elle seule une nouvelle géographie qu'on pourra appeler VBypso- 
métrie, et qui sera l'instrument de bien des améliorations. 

Enfin, réunir les dessins et les manuscrits originaux des 
voyages qui se font sous les auspices du ministère de l'intérieur, 
dispersés et trop souvent perdus après le retour des voyageurs ; 
rassembler en même temps les collections d'instrumens, d'armes 
et de costumes propres à donner une idée des mœurs et des 
usages et du degré de civilisation des peuples, serait ajouter un 
nouveau degré d'intérêt à l'établissement. 

Tel est l'ensemble des matériaux que le Dépôt général de 



DU MUSÉE DETUNOGRAPHIE 97 

géographie devrait réunir pour être porté au degré d'utilité que 
réclament l'état actuel de la science et le besoin delà société. Ce 
n'est pas assez qu'un d'Anville et tant d'habiles hommes aient 
porté presque partout le nom français, il faut encore que cet 
héritage de gloire ne soit pas abandonné à une sorte d'incurie 
qu'aujourd'hui l'étranger nous reproche, tout en s'emparant d'une 
supériorité que nous avons laissé échapper. La paix qui règne sur 
presque tout le globe est un garant des succès que la France 
peut encore se promettre pendant une longue suite d'années 
dans cette carrière glorieuse. Utilité politique, intérêt des 
lettres, avantage du commerce, honneur national, que de motifs 
pour que la faveur publique environne le nouveau département 
scientifique qui vient d'être créé par un prince prolecteur des 
lettres et des sciences, au sein du plus ancien et du plus bel 
établissement littéraire de toute l'Europe ! Noble et grande 
pensée qui ouvrira un jour la carrière à ceux que leur talent 
appelle à marcher sur les traces des Ilumboldt, et qui secondera 
merveilleusement les généreux et infatigables efforts de la 
Société de géographie. 

No XVII 

1 BIBLIOTHÈQUE DU ROI 

Parts, 15 janvier 1830. 
A Son Excellence le Ministre Secrétaire d'État de l'Intérieur. 
Monseigneur, 

Par une ordonnance en date du 30 mars 1828, S. M. a ordonné 
la formation d'un dépôt de géographie à la Bibliothèque du Roi. 
Ce dépôt doit recevoir les plans et cartes, les documens statis- 
tiques, objets et instrumens divers produits par les voyages 
scientifiques, notamment ceux de l'expédition d'Egypte. 

Je viens demander à S. E. de vouloir bien accorder sa 

protection à ce nouvel établissement, en mettant à la disposition 
de l'administration les moyens dont elle a besoin 

Deux autres branches de la collection de la Bibliotiièque 



98 LES ORIGINES 

peuvent se compléter sans frais, ou du moins avec peu de 
dépenses : 1° les documens statistiques; 2° les objets provenant 

de voyages scientifiques 

... En deuxième lieu, plusieurs voyageurs récens ont rap- 
porté de leurs excursions des dessins et divers objets curieux 
qui ne rentrent pas dans le cadre des autres collections des 
Musées royaux et qui sont relatifs aux usages et coutumes des 
peuples. Il arrive ordinairement que ces personnes sollicitent les 
encouragemens du ministère de l'Intérieur en lui offrant les 
produits de leurs voyages. Ne pourrait-on pas, par voie d'écbange 
ou autrement, se procurer ces objets pour les déposer à la Biblio- 
thèque du Roi? C'est ainsi qu'il serait facile peut-être à Y. E. 
d'obtenir de M. Bellenger qui a réclamé à si juste titre la bien- 
veillance du gouvernement, ceux des objets de sa précieuse col- 
lection qui n'appartiennent, ni à l'histoire naturelle, ni à la litté- 
rature orientale 

Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence 
Le très-humble et très-obéissant serviteur, 

JOMARD, 



membre de rinstitut. 



N" XVIII 

Paris, 17 mars 1831. 
A M, Rafinesque, profes!>eiir de sciences naturelles à Philadelphie. 

(Extrait) 

Monsieur, 
....Aujourd'hui, je vous entretiendrai d'une affaire qui me 
regarde personnellement, comme administrateur du départe- 
ment de géographie à la Bibliothèque royale. Ce département 
comprend la géographie proprement dite et l'ethnographie. Sous 
ce dernier rapport, je m'elTorce de réunir les objets matériels les 
plus utiles et les plus instructifs, comme propres à caractériser 
le degré de civilisation des peuples peu avancés. Ce sont princi- 
palement les instrumens employés dans les arts de toute espèce; 



DU MUSÉE d'ethnographie 99 

quelque grossiers et informes qu'ils soient, ils ont de l'intérêt 
dans une série plus générale, disposés dans un ordre compa- 
ratif * JOMARD. 

N° XIX 

Paris, le 3 juin 1831 

.-1 M. le chevalier d'Abrahanison, aide de camp du roi 
de Danemark". 

(Extrait) 

... Je m'occupe de former au département de géographie de 
la Bibliothèque du Roi une collection ethnographique. C'est, vous 
le savez, une des sections de ce département, mais encore au 
berceau. Quel moyen y aurait-il de l'enrichir en objets provenant 
des régions boréales ? Intéressez, je vous prie, la Société royale 
des Antiquaires, dont j'ai l'honneur de faire partie, à ce projet 
scientifique. Aujourd'hui, dans l'état actuel de la science, on 
devrait absolument modifier son nom et l'appeler l'Ethnographie 
ou la Géo-ethnographie, car les lieux et les hommes sont insépa- 
rables. La Société ne peut s'intéresser aux découvertes géogra- 
phiques, sans avoiren vue ses relations futures avec les contrées 
inconnues ou mal explorées, et, par conséquent, sans chercher 
à bien connaître les mœurs et les usages des peuplades. Tous les 
renseignemens que vous pourrez me procurer, en attendant 

1) Jomard demandait des objets d'ethnograptiie indienne, fiafinesque répond 
en offrant de procurer une collection valant de 2 à 3,000 francs. Jomard fait 
savoir le 24 décembre 1834, que le Conservatoire de la Bibliothèque royale n"a 
pas pu réaliser la somme et accepte l'oiïre faite par Rafinesque dans une lettre 
qui ne nous a pas été conservée, d'envoyer un catalogue détaillé de ses illus- 
trations ethnographiques sur les peuples des deux Amériques, de ses cartes 
rares et anciennes non comprises dans les illustrations, des « bonnes cartes 
qui se publient journellement)), des estampes de sites pittoresques et dessins 
manuscrits sur ce continent, des objets d'antiquités, usages, cultes, costumes, 
et enfin des livres rares « toujours sur l'Amérique )>. 

2) Le chevalier d'Abrahamson s'occupait principalement de pédagogie. 11 
s'était attaché à propager en Danemark les méthodes d'enseignement mutuel; 
ses relations avec Joaiard s'expliquent par ce côté commun de leurs préoccu- 
pations scientifiques. l^'^- "•) 



100 LES ORIGINES 

mieux, sur les objets de cette nature rassemblés dans les 
royaumes du nord, seront reçus par moi avec une vive recon- 
naissance. Une collecliou ethnog^raphique doit renfermer tout ce 
qui tient aux usages, aux habitudes des tribus, les instrumens 
employés dans les arts et les sig'nes extérieurs des croyances, etc. 
Il n^est pas d'outil si grossier qui ne puisse être curieux, en le 
rapprochant des instrumens et ustensiles analogues des autres 
nations. Il serait trop long dans une lettre de développer une 
matière aussi intéressante : c'est ce que j'ai fait dans plusieurs 
écrits pour déterminer le gouvernement à réaliser enfin une 
entreprise qui attend l'exécution depuis plus de trois années 

JOMARD. 

NoXX 

A M. Toulouza?i [de Marseille) 

(Extrait*) 

Paris, 10 octobre 1831. 

...Je suis bien aise. Monsieur, que vous m'ayez fourni cette oc- 
casion de vous entretenir d'un objet qui n'est pas sans rapport 
avec celui de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. 
On s'occupe de former en ce moment à Paris (et selon toute 
apparence pour la Bibliothèque du Roi) une collection d'objets 
ethnographiques, c'est-à-dire, rapportés par les voyageurs qui 

1) Nicolas TouloLizan, le correspondant auquel Jomard adressait cette lettre, 
était professeur d'histoire et de géographie au collège royal de Marseille, Il 
avait pris la part la plus large dans la publication de la Statistique des Bouches- 
du-Rhône, véritable monument (4 vol. in-4°) élevé sous la direction du comte 
de Villeneuve, préfet du département (1821). On lui devait, en outre, un grand 
nombre de mémoires et d'articles sur des questions d'archéologie et d'histoire 
locales, d'économie rurale, etc. Né à OUioules le 6 mars 1781, il avait alors 
cinquante ans-, il est mort à Marseille le 27 mai 1840. 

M. Paul Armand, secrétaire-général de la Société de géographie de Mar- 
seille, qui me transmet ces renseignements, n'a pu rien me dire de spécial sur 
les relations de Toulouzan avec Jomard. « Le fils de Toulouzan, m'écrit-il, chef 
de division à la préfecture, notre collègue à la Société de géographie, est mort 
le 28 octobre 1888. Sa bibliothèque a été dispersée au feu des enchères et avec 

elle a probablement disparu la correspondance du savant. » 

(E. H.) 



DU MUSÉE D^ETHNOGRAPHIE 104 

explorent les pays peu connus et propres à faire connaître l'in- 
dustrie et les arts des habitans même les moins civilisés. Depuis 
longtemps on se plaint de ce que les instrumens et les ustensiles 
de cette nature sont dispersés après le retour des voyageurs et 
souvent anéantis, faute de dépôt spécial pour les recueillir et 
les conserver. La plupart sont exportés à l'étranger et vont 
enrichir les musées ethnographiques de Gôltingue, Pétersbourg 
et autres villes de l'Europe. S'il en reste à Paris qui échappent 
à cette destinée, ils sont épars et sans utilité. La plupart vont 
s'enterrer dans d'ignobles boutiques. C'est ainsi que l'histoire 
des races humaines qu'il est déjà temps d'écrire, perd des maté- 
riaux précieux. 

Je voudrais contribuer à faire sortir ces curieux objets des 
maisons de bric-à-brac où ils vont s'engloutir et surtout les 
enlever aux collections étrangères, 

Aidez-moi, Monsieur, dans ce dessein qui intéresse la gloire 
nationale. Toute la côte nord de l'Afrique vient commercer 
avec Marseille. On doit y transporter à tout moment des objets 
curieux et instrumens des arts, poids et mesures, objets servant 
aux jeux et récréations, au culte et aux superstitions, au travail 
des métaux, à l'économie domestique, à la chasse ou à la pêche, 
des tissus variés, des instrumens de musique et mille autres qui 
font connaître l'état de la civilisation ou le degré de barbarie 
tels que les armes offensives et défensives et les instrumens 
aratoires. 

Une série complète de tous ces objets méthodiquement classés 
formerait un des musées les plus instructifs de la capitale. 

La pensée en a été exprimée dans l'ordonnance qui a fondé à 
la grande Bibliothèque nationale un dépôt spécial des produc- 
tions géographiques et des produits des voyages scientifiques. 

L^établissement renferme déjà un certain nombre d'objets de 
ce genre. Je me borne, Monsieur, à signaler à votre zèle patrio- 
tique ce court aperçu et à vous demander des renseignemens 
sur les ressources que pourrait offrir la ville de Marseille. 

JOMARD. 



CHAPITRE III 



Collection Lamare-Picquot. — Rapports sur cette collection à l'Académie des 
inscriptions et belles-lettres, à la Société asiatique et à la Société de 
géographie, par Abel-Rémusat, Burnouf et Jomard. 



N°XXI 
INSTITUT DE FRANCE 

ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES 



RAPPORT 

SUR LES COLLECTIONS d'oBJETS RELATIFS A l' ARCHÉOLOGIE ET AUX 
RELIGIONS DE l'iNDE 

Rapportées par M, Lamare-Picquot. 

L'Académie nous a chargés, MM. E. Quatremère, Lajard et 
moi, de prendre connaissance de ceux d'entre les objets rap- 
portés de l'Inde par M. Lamare-Picquot, qui peuvent avoir de 
rintérêt pour Farchéolog-ie, l'histoire des religions orientales et 
l'ethnographie. Je vais avoir l'honneur de lui rendre compte de 
l'examen auquel nous nous sommes livrés pour remplir ses inten- 
tions. 

Après un premier voyage au Bengale et à la côte de Coro- 
mandel, entrepris de 1821 à 1823, pour des alFaires commer- 
ciales, M. Lamare-Picquot s'est rendu de nouveau dans l'Hin- 
doustan, en 1826, avec l'intention de rassembler les productions 
naturelles de cette contrée si riche et si intéressante à étudier 
pour les botanistes et les zoologistes. Dans le Bengale, Dacca. 
Krishnagara, les comptoirs européens, sur la rivière d'Hougli, 



104 LES ORIGINES 

Calcutta, Serampour, Ghandernag-or, Tchinsura, les bords du 
Gang'o, les îles qui sont situées à rembouchure de ce fleuve; 
dans le Coromandel, Madras, Pondichéry, Karikal, furent les 
principaux points sur lesquels il dirigea ses recherches en histoire 
naturelle. Les résultats qu'il en tira, la collection qu elles ont 
produite, ont fixé l'attention de l'Académie des Sciences. Nous 
n'avions point à nous en occuper directement*. Toutefois, nous 
avons vu avec plaisir que le voyageur n'avait pas négligé un 
soin qui, dans l'intérêt de l'histoire des sciences naturelles, 
devrait être présent à la pensée de tous les voyageurs et natura- 
listes, appelés à explorer les régions plus ou moins civilisées de 
l'Asie : celui de recueillir les noms par lesquels les indigènes 
désignent les êtres naturels dans leurs langues, soit vulgaires, 
soit savantes. Il faudrait surtout, et c'est ce qui a été demandé 
pour augmenter Futilité de ces renseignemens additionnels, il 
faudrait que les noms fussent écrits avec les caractères originaux, 
et, autant que cela serait possible, de la main même d'un naturel 
instruit. Cette précaution, si elle eût été prise habituellement 
dans les voyages scientifiques_, eût contribué aux progrès des 
arts et de l'industrie, en fournissant des synonymies importantes 
et facilitant le recours aux traités de médecine, de technologie 
et d'agriculture, composés par les indigènes, où nous aimerions 
à puiser la connaissance des propriétés et des usages qu'une 
longue expérience a fait découvrir aux peuples orientaux. 

Mais vos commissaires avaient surtout à faire la revue des 
antiquités, statues, figurines, bas-reliefs, modèles de temples, 
peintures, ustensiles et instrumens qui peuvent servir à éclaircir 
quelques points des usages religieux ou civils des Hindous. 

1. L'Académie des sciences, à la date du 9 mai 1831, a entendu la lecture 
d'un « rapport sur les collections ramassées dans les Indes-Orientales et au 
Cap de Bonne-Espérance, par M. Lamare-Picquot », signé de GeolTroy Saint- 
Hilaire, Duméril et baron Cuvier, rapporteur. 

Nous nous bornerons à mentionner ce rapport, exclusivement consacré à des 
matières d'histoire naturelle et que l'on trouvera réuni dans une même brochure 
in-4°, par M. Lamare-Picquot, avec celui que nous reproduisons ci-dessus et 
deux autres communiqués à la Société asiatique, et transcrits plus loin sous 
les n"^ XXII et XXIV, note 2. (E. H.) 



DU MUSÉE d'ethnographie 105 

M. Lamare-Picquot, par un zèle louable, n'a négligé aucune 
occasion d'étendre à des sujets d'archéologie l'attention qu'il 
avait principalement vouée aux produits naturels du sol de l'Hin- 
doustan. C'est à Calcutta et dans les environs qu'il a trouvé le 
plus grand nombre des objets qui se rapportent au culte des 
Brahmanes, Ceux qui tiennent à la religion bouddhique provien- 
nent originairement du pays des Barmans, d'où ils ont été enlevés 
par suite de la guerre que les Anglais ont portée en 1825 dans 
cette contrée. Quelques autres ont été trouvés dans les îles du 
Gange, et quoique le nombre de ces derniers soit peu considé- 
rable, ce ne sont pas les moins singuliers de ceux qu'a rassem- 
blés le voyageur. 

M. Lamare-Picquot partage en deux classes les morceaux qui 
composent sa collection, suivant qu'ils appartiennent à la religion 
de Brahma ou à celle de Bouddha. Nous suivrons aussi cette 
division, en y ajoutant une troisième classe pour les objets rela- 
tifs aux usages, aux coutumes, aux procédés des arts, lesquels 
sont plus particulièrement du ressort de l'ethnographie. 

Les représentations des divinités brahmaniques sont au nombre 
d'une cinquantaine environ. Ce sont, en diverses matières, en 
terre cuite, en marbre, en bronze, des figurines ou des bas-reliefs 
offrant Brahma, Vishnoit, Shiva et sa femme Parvati, Krishna 
et sa femme Radha, Garesa, Bala-Rama ou Yishnou enfant, 
Djagannâtha (Jagrenat), Dharmadeva ou le dieu de la loi sous 
la forme d'un bœuf, Doiirga, la femme de Shiva, Kali, ou la 
même divinité femelle, avec les redoutables attributs, qui la 
caractérisent comme déesse de la mort ou avec ceux de Djagad- 
dhâtri, ou protectrice de l'univers, ou dans son triomphe sur 
Mahichaasoura , le mauvais génie qui l'avait attaquée en prenant 
la figure d'uu buffle. Plusieurs peintures en carton, exécutées par 
des peintres hindous, représentent divers sujets mythologiques. 
Une grande natte offre le combat de Rama contre Ravana, tyran 
de l'île de Lanka, sujet pris du Ramayana ou du Bagavata Pou- 
rana. 

Outre les figures des divinités, M. Lamare-Picquot a réussi à 
se procurer des vases, des lampes, des réchauds et d'autres instru- 



106 



LES ORIGINES 



mens dont les Hindous font usage dans les pratiques de leur 
culte, ou qui leur servent pour les différentes circonstances de 
leur vie domestique. Il a rapporté trois ou quatre Berchocath ; 
ce terme vulgaire désigne des sculptures en bois représentant 
une sorte de tourelle à plusieurs étages, percée à jour et enrichie 
d'ornemens et de peintures variées^ lesquelles sont portées dans 
les cérémonies funéraires que les Hindous font en l'honneur de 
leurs parens, et placées ensuite auprès d'une pagode sur les 
bords du Gange ou de quelque étang consacré*. H a fait aussi 
exécuter, en plâtre, des modèles exacts de diverses formes de 
temples brahmaniques, en imitant le plus soigneusement possible 
le style indien; soit pour la forme générale, soit pour la distri- 
bution des ornemens et des couleurs. Une sorte de fétiche 
trouvé dans une île du Gange, et qui représente une tête sur- 
montée d'une mitre, grossièrement modelée et coloriée d'une 
manière non moins grossière, peut être regardée comme un 
spécimen curieux de l'état de barbarie où les arts d'imitation 
sont restés long-temps dans les parties orientales de l'Inde et 
notamment au Bengale. 

Les figures qui se rapportent au culte de Bouddha, moins nom- 
breuses et moins variées, si l'on a égard aux sujets qu'elles 
représealent, méritent plus d'attention par leur dimension, les 
matières dont elles sont faites et la contrée d'où elles ont été 
rapportées. Nous avons déjà dit que le voyageur n'avait pas lui- 
même dirigé ses courses dans le pays des Barmans, mais qu'il 
avait été attentif à profiter d'une circonstance heureuse, celle à 
laquelle on doit la possession d'une multitude d'objets de culte 
et de livres religieux, produits du pillage que l'armée indo- 
britannique a fait dans les provinces de l'Inde au delà du Gange 
en 1826, et qui se sont répandus en grande quantité dans les 



1) J'ai de sérieuses raisons de croire que l'un, au moins, des encombrants 
Berchocath de Lamare-Picquot, et quelques-uns de ses moulages de modèles de 
pagodes, sont restés entre les mains de Jomard, et se voient dans sa collection 
au Musée Berthoud, à Douai. Ce sont les seules pièces que j'aie retrouvées 
jusqu'ici de la grande collection asiatique de Lamare-Picquot. 

(E. H.) 



DU MUSÉE d'ethnographie 407 

possessions anglaises, d'oij plusieurs ont été apportées à Londres 
et même à Paris. La collection de M. Lamare-Picqu ot contient 
au moins trente statues de Gaouatama^ , en terre cuite, en bois, 
en cuivre, en marbre, en albâtre, la plupart offrant encore des 
traces de dorure, variant entre un et trois pieds six pouces de 
proportion. Ce personnage est constamment représenté à l'état 
de divinisation, assis dans la posture de l'extase, la tête sur- 
montée du tubercule caractéristique et les cheveux annelés^ à 
moitié nu et la main droite pendante, tel qu'on le voit figuré sur 
les planches de Pallas (Samuel, Hist. nachr., u. s. w., t. II, pi. II, 
fig. 1), et de M. Hodgson {Tranmct. of theR. Asiat. Society, t. II, 
pi. II_, tig. a et 2). Les statues qui se répètent les unes les 
autres, sauf les différences de matière et de dimension, et qui 
sont aussi semblables à celle que possède la Société Asiatique de 
Paris, montrent la constance des Bouddhistes dans leur attache- 
ment aux types qu'ils ont adoptés. Deux seulement portent des 
inscriptions, l'une en barman et l'autre en bengali. Des figurines 
en bronze ou en plomb appartiennent à d'autres divinités, saints 
ou agents secondaires. Nous avons distingué un petit groupe 
que le voyageur regarde comme plus rare que les autres, et qui 
représente huit divinités assistant à la naissance de Shakia. Nous 
avons vu aussi avec intérêt un assez grand bas-relief en terre 
cuite, d'un travail barman, qui doit avoir servi de couronnement 
à la porte d'un temple et dans lequel deux lions peints de couleur 
rouge et dans l'attitude du repos, et séparés par une Jtige d'ananas, 
, composent un ensemble qui rappelle des monumens religieux 
célèbres de l'Asie occidentale. 

Nous passons à une classe d'objets qui n'ont pas un rapport 
immédiat aux idées religieuses. Au premier rang nous devons 
placer des figures représentant des personnages Hindous des 
deux sexes, des hautes et des basses castes, dans le costume qui 
leur appartient. Les corps sont en terre cuite et les vêtemens en 

1) Le texte imprimé porte Gaonatuma. C'est évidemment une faute typogra- 
phique. Le Bouddha birman est désigné dans les travaux spéciaux dont il a été 
l'objet sous le nom de Gaitfnma. Cf. Bigandet, The life of the Gautama Piuddha. 
{Journ. of the Ind. Archipel.) — Etc. (E. H.) 



i08 LES ORIGINES 

étoffes réelles. Le but qu'on s'est proposé est de rendre plus 
exactement qu'on ne le pourrait, à l'aide des meilleures figures, 
l'habillement, le teint, les traits du visage et toute la constitution 
physique des diverses classes d'Hindous. On y a réussi d'une 
manière qui rend ces figures très intéressantes à étudier sous le 
point de vue des races humaines. Plusieurs sont exécutées avec 
une rare perfection, et pourtant sont l'ouvrage des Hindous de 
Kishnagore', qui, depuis quinze ans seulement, se sont mis à 
exécuter ce genre de travail. 

Après ces figures, il faudrait énumérerles produits de l'indus- 
trie des Hindous, tels que poterie, ustensiles de ménage, armes, 
instrumens de musique, étoffes, meubles ; mais le détail nous 
entraînerait trop loin et répondrait mal à l'intention de l'Aca- 
démie. Il suffira de dire que l'étude de ces différens objets pour- 
rait jeter beaucoup de jour sur l'histoire des usages et des habi- 
tudes de plusieurs nations orientales : car le voyageur a réuni 
des matériaux du même genre, quoiqu'en nombre moins consi- 
dérable, pour la Chine, le Thibet et le pays des Cafres. 

Les détails qui précèdent, quelque succincts qu'ils soient, 
suffiront peut-être pour donner à l'Académie une idée des collec- 
tions de M. Lamare-Picquot. Dans ce cas, la mission qu'elle a 
bien voulu nous confier serait remplie et nous n'aurions aucune 
conclusion à prendre à la suite d'un rapport purement descriptif. 

La Compagnie serait en état d'apprécier le degré d'intérêt et le 
genre particulier d'utilité qui peut résulter pour les connaissances 
qu'elle cultive de l'étude directe des objets qui composent ces 
collections. Il est certain qu'on y peut puiser immédiatement un 
genre d'instruction que ne présentent pas toujours les meilleures 
relations des voyageurs. Il y a aussi un point de vue qu'il nous 
sera permis d'indiquer. L'inspection de certains objets tenant 
aux cultes ou aux coutumes nationales peut souvent servir à 
faire mieux entendre le texte des auteurs qui contiennent des 

1) Krishnagar (Bengale). — Cf. E.-T. Hamy, Études ethnographiques et 
archéologiques sur l'Exposition coloniale et indienne de Londres. {Rev. d'Eth- 
nogr., t. Vf, p. 188, etc.) (E. H.) 



DU MUSÉE d'ethnographie 109 

allusions détournées et quelquefois difficiles à saisir, quand on 
ne connaît que par les descriptions, les choses auxquelles ces 
allusions s'appliquent. C'est, entre plusieurs autres, une des 
raisons qui doivent faire désirer qu'on s'occupe enfin d'établir 
à Paris, ce qui existe à Pétersbourg et dans plusieurs villes 
savantes de l'Allemagne, un musée ethnographique où puissent 
être réunis tous les objets, de quelque nature qu'ils soient, qui 
peuvent servir à jeter du jour sur les usages, les habitudes, les 
procédés des arts, des nations du globe où la civilisation euro- 
péenne n'a pas encore étouffé les restes des civilisations indi- 
gènes. Un des motifs qui ont engagé M. Lamare-Picquot à com- 
mencer sa collection, c'est que, durant son séjour à Paris, il 
n'avait vu dans nos musées aucun des objets d'antiquité qui 
l'avaient frappé à son premier voyage en Orient. Il existe pour- 
tant beaucoup de matériaux de cette espèce dans différentes 
collections ; mais ils ne forment pas d'ensemble et ne sont nulle- 
ment disposés pour l'étude. C'est une lacune qui existe encore 
dans nos établissemens scientifiques. Il y a^ chez M. Lamare- 
Picquot, beaucoup d'objets qui pourraient aider à la combler. 

Nous avons l'honneur de proposer à l'Académie de remercier 
M. Lamare-Picquot de la communication qu'il lui a faite; de lui 
exprimer l'intérêt qu'inspirent les efforts qu'il a tentés pour 
accroître les connaissances relatives aux religions et aux usages 
de l'Inde, et de l'inviter, dans le cas où il visiterait de nouveau 
les mêmes contrées, à continuer des recherches qui peuvent 
amener d'utiles résultats. 

Signé : Quatremère ; Félix Lajard ; 
Abel Rémusat, 

Rapporteur. 

L'Académie adopte les conclusions de ce rapport. 

Certifié conforme : 

Le Secrétaire perpétuel, 

Dacier. 
8 avril 1831. 



110 LES ORIGINES 

N» XXII 
SOCIÉTÉ ASL\TIOUE 



RAPPORT 

FAIT AU CONSEIL DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE SUR LA 
COLLECTION d'aNTIQUITÉS INDIENNES 

De M. Lamare-Picquot. 

Vous avez chargé une commission formée de MM. J. Mohl, 
Slahl et de moi^, de vous faire un rapport sur la collection d'anti- 
quités indiennes rapportées récemment par M. Lamare-Picquot. 
Je viens, au nom de cette commission, vous exposer les résultats 
de l'examen auquel elle s'est livrée. 

La collection de M. Lamare-Picquot se compose d'un nombre 
considérable d'objets relatifs aux deux religions les plus célèbres 
de l'Asie Orientale, le brahmanisme et le bouddhisme ; d'usten- 
siles et de meubles divers destinés aux usages religieux et 
domestiques chez les Hindous, enfin d'une série de staluetles 
représentant des individus appartenant aux castes diverses qui 
habitent le Bengale. M. Lamare-Picquot, que plusieurs voyages 
dans l'Inde avaient familiarisé avec les usages de ce pays, fut 
frappé, pendant son séjour en France, en 1825, de l'absence 
d'un dépôt scientifique où se trouvassent réunis les monumens 
religieux des Hindous et les objets de tout genre propres à jeter 
du jour sur leurs coutumes et le caractère de leur civilisation. 
Il conçut, dès lors, le plan d'un nouveau voyage en Orient, dans 
le but de rassembler au Bengale et à la côte. de Coromandel tout 
ce qui lui paraîtrait de nature à satisfaire la curiosité qu'excitent, 
depuis plusieurs années, sur le continent, les usages religieux 
et domestiques des peuples de l'Inde. C'est à cette heureuse idée 
et au zèle avec lequel M. Lamare-Picquot Ta mise à exécution 
que l'on doit la réunion d'un très g-rand nombre d'objets dont 
l'ensemble éclaire d'une vive lumière les habitudes religieuses, 



DU MUSÉE d'ethnographie 111 

les coutumes et en général la civilisation des peuples de l'Hin- 
doustan. 

De fréquens voyages et un séjour prolongé dans le Bengale 
et à la côte de Coromandel, avaient fourni à M. Lamare-Picquot 
l'occasion d'assister aux principales cérémonies du culte brahma- 
nique. Il s'attacha à recueillir les images des divinités que les 
Hindous exposent dans les grandes solennités religieuses, et 
qu'ils détruisent après qu'elles ont reçu leurs hommages. La 
réunion de ces divinités comprend plus de trente tableaux sur 
toile, sur bois, ou en terre cuite, représentant la triade indienne, 
Shiva couvert des cendres du Vibhoùti, plusieurs formes de 
Dourgâ, telles que KàHkâ et Djagaddhâtri, Vichnou et ses diverses 
incarnations, entre autres Krichna a.Yec Râd/iâ, Râma^ Balarâma^ 
plusieurs figures de Ganesha et de Dharmadeva, le dieu de la 
justice, spécialement adoré sous la forme d'un bœuf : la collec- 
lion de M. Lamare-Picquot compte plusieurs Dharmadeva, parmi 
lesquels il en est un d'une vérité remarquable. Un nombre égal 
de statues en marbre, en terre cuite et en bois, reproduisent 
avec une grande exactitude ces mêmes dieux, et particulièrement 
le symbole mystérieux du Lingam sous des formes diverses. Mais 
de toutes les images des divinités indiennes, les plus frappantes, 
comme les plus variées, sont les petites figurines de bronze au 
nombre d'environ quarante, dont plusieurs se recommandent par 
leur antiquité. Les plus communes sont, comme on doit s'y 
attendre, celles de Ganesha et du Lingam. Indra y figure monté 
sur un éléphant richement orné; Krichna, Balarâma, Agtii, 
Pavana y sont répétés plusieurs fois; enfin, nous avons surtout 
remarqué un groupe de Narasinha avec sa Shakti ou son énergie 
femelle, qui est d^un très beau travail. 

Au nombre des monumens religieux, il faut compter quatre 
pièces de bois hautes de plus de sept pieds, que l'on nomme au 
Bengale Berchokath ou bois dos funérailles. Ces espèces d'obé- 
lisques, à plusieurs étages, sont élevés par la piété filiale au 
souvenir d'un père ou d'un parent chéri. On les présente à la 
famille du défunt réunie dans un banquet funèbre; un brahmane 
les consacre et ils sont placés en terre auprès du Gange ou d'un 



112 LES ORIGINES 

étang. Ils doivent rester debout pendant une année, temps 
supposé nécessaire pour que l'àme puisse parvenir au séjour des 
bienheureux. Le monument est soutenu par une divinité d'un 
ordre inférieur appelée Dotton (Devalâ?); deux éléphans ou 
deux tigres, entre lesquels est quelquefois sculptée une tète 
d'homme, supportent le second étage au milieu duquel est placé 
le taureau à bosse, image de Mrt/'m«f/cya; au-dessous s'élève la 
forme d'un temple, emblème du Kailàsa ou paradis de Shiva. 
M. Lamare-Picquot a, en même temps, cherché à se procurer 
quelques divinités adorées spécialementpar les castes inférieures. 
De ce nombre est la tète grossièrement sculptée d'un dieu révéré 
par les bûcherons qui le regardent comme leur protecteur contre 
les attaques des tigres. Elle a été trouvée dans les îles boisées 
des Sunderbunds. Ce n'est pas la pièce la moins curieuse de la 
collection, et il faut savoir gré à M. Lamare-Picquot de n'avoir 
pas négligé cette divinité rustique pour les représentations plus 
brillantes et plus connues du culte des Brahmanes. Elle peut 
donner une idée des dieux des castes presque sauvages, dont les 
usages et les mœurs échappent trop souvent aux observations des 
voyageurs. 

La réunion des vases et objets de tout genre, employés dans 
les sacrifices et dans les cérémonies religieuses des Brahmanes, 
forme une des parties les plus variées de la collection de M. La- 
mare-Picquot. On y remarque les vases de formes diverses qu'ils 
emploient pour leurs ablutions dans le Gange et dans les étangs 
consacrés, tels que les Kamandalou pour puiser l'eau, d'autres 
vases en terre pour le culte, dont plusieurs rappellent le Yoni et 
sont consacrés à Vkhion, des Sh^ouva ou cuillères pour verser 
le beurre clarifié , avec des manches surmontés du serpent 
Shecha; des boites à parfums en cuivre ciselées avec soin ; des 
cassolettes également en cuivre pour brûler le camphre devant 
les statues des dieux; enfin, des lampes de toutes grandeurs en 
cuivre et en terre. Plus de vingt modèles en plâtre et en brique 
reproduisent les temples les plus célèbres du Bengale et de la 
côte de Coromandel; divers objets de l'adoration populaire, tels 
que le Limjam et Krichna, sont placés sous des Mandapas ou 



DU MUSÉE d'ethnographie 113 

petits temples en cuivre d'un travail curieux. Toutes ces pièces 
très nombreuses, et qui presque toutes sont fort bien conservées, 
ont le mérite de donner des notions précieuses sur les céré- 
monies des Brahmanes, et, en voyant ces lampes, ces vases, ces 
boîtes à parfum, on peut se faire de la nature et des détails de 
ces cérémonies une idée bien plus exacte qu'enlisant les descrip- 
tions minutieuses des voyageurs. 

La partie de la collection de M. Lamare-Picquot qui est relative 
au culte de Bouddha, quoique moins variée peut-être, n'offre 
pas moins d'intérêt; elle se compose de plus de cinquante statues 
de grandeurs et de matières diverses. La plus belle n'a pas moins 
de trois pieds et demi de haut. Les statues sont en marbre, en 
albâtre, en bois de tek doré ou recouvert d'un vernis noir. Une 
seule est de cuivre, et il y a lieu de croire qu'elle représente ou 
un personnage de la triade bouddhique, ou quelque Bodhisattva, 
car la richesse des ornemens dont elle est chargée contraste 
avec la simplicité des autres Bouddha. Plus de vingt-cinq statues 
en pierre et en bois doré ou argenté et un nombre égal de 
figurines en cuivre reproduisent le même personnage divin, 
assis dans l'attitude d'une méditation profonde; il en est une qui 
représente le dieu les mains jointes dans la position appelée 
Kritândjali. Parmi les pièces en cuivre nous avons remarqué 
deux morceaux fort intéressans et tout à fait neufs ; l'un repré- 
sente la naissance de Shâkija entouré de huit divinités gardiennes 
des huit points du monde, et l'autre Bouddha assis sous l'arbre 
Shâla, dont le feuillage est artistcment figuré. Deux morceaux 
non moins curieux et très anciens passent pour l'image de Mahà- 
mài/â, la mère de Shâkya. Quoique le temps ait fait disparaître 
les signes distinctifs auxquels on pourrait reconnaître cette divi- 
nité, on peut, avec certitude, la rattacher au culte de Bouddha. 
C'est aussi à cette religion qu'il faut rapporter le bas-relief 
représentant l'animal fabuleux nommé Rankos^ que les Tibétains 
et les Barmans révèrent comme le protecteur des temples de 
Bouddha. Ce bas-relief, sculpté avec soin, représente deux de 
ces animaux ailés enlacés dans les feuilles d'un ananas dont le 
fruit les sépare. 

8 



H 4 LES ORIGINES 

Votre Commission n'a pas examiné avec moins d'intérêt la 
série de figurines en terre peinte, qui comprend les diverses 
castes et professions des deux sexes chez les Hindous du Ben- 
gale; elle offre une galerie à peu près complète de tous les états, 
depuis le Brahmane jusqu'aux plus basses conditions et, ce qu'il 
est important de remarquer, elle se recommande moins encore 
par les notions précises qu'elle nous donne sur les distinctions 
extérieures, et, en quelque sorte, sur les rapports civils de ces 
castes entre elles, que par les variétés de races qu'elle révèle 
entre la plupart des individus qui les composent. Ces variétés 
sont marquées par des nuances très tranchées dans la teinte de 
la peau, et souvent même par des différences plus profondes 
dans la constitution physique. Aussi, ces quarante statues, qui 
embrassent depuis le Brahmane blanc jusqu'à l'esclave presque 
noir, donnent les moyens de vérifier les résultats auxquels a 
conduit dans ces derniers temps l'étude comparée des divers 
idiomes de l'Inde. Nous ne craignons pas de dire que c'est une 
des parties les plus précieuses de la collection de M. Lamare- 
Picquot; sa nouveauté et son importance font désirer qu'un 
dépôt public s'enrichisse de ces matériaux dignes de former la 
base d'un musée ethnographique, consacré aux peuples de l'Asie, 
musée dont le progrès des études orientales fait depuis longtemps 
sentir le besoin parmi nous. La France ne possède pas encore 
de dépôt de ce genre, et il serait d'autant plus désirable quelle 
put acquérir les nombreux objets réunis par M. Lamare-Picquot, 
que cette collection deviendrait ainsi le centre auquel ne pour- 
raient manquer d'aboutir les résultats des voyages futurs en 
Asie. Le dévouement avec lequel M. Lamare-Picquot s'est livré 
à des recherches pour lesquelles il n'avait pas de guide, la per- 
sévérance qu'il a mise à les poursuivre malgré les obstacles de 
tout genre qui devaient l'arrêter dans une carrière nouvelle, 
méritent les éloges de la Société Asiatique, et votre Commission 
a pensé que vous aimeriez à les lui exprimer. Elle serait heureuse 
que le témoignage que vous rendrez en faveur de cette collection 
put concourir, avecle jugement du premier de nos corps savans', 

1) Voy. le rapport ci-dessus, ii» XXI. 



DU MUSÉE d'ethnographie 115 

à attirer Tattention du gouvernement sur les services rendus à 
la science par ce voyag^eur zélé. L'offre généreuse qu'a faite 
M. Lamare-Picquot d'abandonner à l'Etat la totalité de ses col- 
lections ethnographiques et d'histoire naturelle sont des titres à 
la faveur et aux encouragemens d'un pouvoir ami des études 
sérieuses. L'acquisition de ces matériaux intéressans aurait, en 
outre, l'avantage d'assurer pour l'avenir à la France de nouvelles 
richesses, en encourageant le zèle de M. Lamare-Picquot à 
recommencer en Asie des voyages si utiles aux sciences natu- 
relles et historiques. 

En conséquence, votre Commission vous propose d'arrêter 
que les efforts de M. Lamare-Picquot méritent les éloges de la 
Société Asiatique, et en même temps d^autoriser M. Lamare- 
Picquot à faire connaître publiquement, s'il le juge nécessaire, 
le jugement favorable que vous portez sur sa collection. 

Signé : J. Mohl, Stahl ; 

EUG. BURNOUF, 



Pour copie conforme 
Paris, ce 4 mai 1831 . 



Rapporteur. 

EuG. BuRNOUF, 
Secrétaire '. 



N» XXIII 
SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE 



RAPPORT 

SUR LA COLLECTION ETHNOGRAPHIQUE DE M. LaMARE-PiCQUOT, 

Par une commission spéciale*. 

Depuis que les connaissances géographiques sont appréciées 

1) Voir aussi sur la collection Lamare-Picquot le rapport fait clans V Assem- 
blée générale de la Société asiatique, le 28 avril 1831, reproduit ci-après, pièce 

no XXIV, 2e note. 

(E.H.) 

2) Bulletin de la Société de géographie, t. XVIi, n» 106. Février 1832, 
p. 86-96. 



116 LES ORIGINES 

par un plus grand nombre de personnes, el ont obtenu dans 
l'opinion le rang qui leur appartient, on a mieux conçu le but et 
l'objet de la science, et Ton s'est fait une plus juste idée des bran- 
ches dont elle se compose. Ce n'est pas tout de connaître les 
dimensions exactes d'un espace donpé sur le globe, la distance 
mathématique d'un lieu à un autre, le gisement des côtes, les 
profondeurs des eaux ou le relief du sol, les directions et les 
formes des chaînes de montagnes. Toutes ces notions sont pré- 
cieuses et indispensables pour la navigation, pour les communi- 
cations de terre et demer,pourla direction à donner aux rivières 
artificielles, et une multitude d'applications à la vie sociale. Mais 
ce n'est encore là qu'une partie des connaissances que doit pro- 
curer la géographie. C'est surtout ce qui est à la superficie du 
sol et qui habite sur cette surface qu'elle doit étudier et nous 
faire connaître. Or, parmi les êtres innombrables qui la recou- 
vrent, aucun n'est plus digne de notre attention que l'homme, et 
les races humaines, si diversifiées pour l'intelligence et les habi- 
tudes, les qualités physiques et les signes extérieurs. Connaître 
à fond les différentes branches et tribus de la famille humaine est 
même la véritable fin de la science géographique, puisque, des 
rapports futurs entre elles toutes^, dérivera pour chacune la plus 
grande somme de bien-être et de prospérité. L'ethnographie se 
lie ainsi à la science, ou plutôt elle ne fait avec elle qu'une seule 
et même science, qu'il faudrait appeler désormais ethno-géogra- 
phie. C'est pour cela que les savants navigateurs à qui nous de- 
vons les dernières explorations dans les contrées ignorées ou 
peu connues, ont mis et mettent tant de soin à décrire les races 
diverses, leur physionomie physique et morale, les produits de 
leurs arts et les ouvrages de leur industrie, imparfaite mais ori- 
ginale. Ceux qui, aujourd'hui, négligeraient de nous peindre les 
traits, de nous retracer le langage des peuplades lointaines, se- 
raient lus avec moins de faveur qu'autrefois, et leurs relations 
n'exciteraient qu'un intérêt médiocre. Nous n'avons pas ce 
reproche à faire aux chefs des expéditions scientifiques dont 
s'honore la France, notamment les voyages de ÏUranie, de la 
Coquille, de l'Astrolabe. Leurs relations sont enrichies de re- 



DU MDSÉE d'kTHNOGRAPHIE 117 

marques sur tous ces points, qui caractérisent les peuples et leur 
degré de civilisation. Les voyageurs qui parcourent l'intérieur 
des continents sont appelés à faire des travaux semblables, à 
recueillir les observations du morne genre, et à rassembler aussi 
les objets qui se rapportent à Y ethnographie. C'est ce qu'a fait 
avec succès, surtout sous ce dernier rapport, M. Lamare-Picquot, 
dont la Société nous a chargés d'examiner la collection. 

Nous devons commencer par payer un juste tribut d'éloges au 
zèle de ce voyageur. Il a fait plusieurs excursions dans l'Inde; 
d'abord avec le dessein d'enrichir les musées d'histoire naturelle, 
mais les circonstances où il s'est trouvé lui ont donné l'idée et 
fourni les moyens de former un autre genre de collection, non 
moins intéressant pour la science. Pendant le cours de son pre- 
mier voyage au Bengale, qui a duré trois années, il lui fut im- 
possible de tirer beaucoup de fruit de ses recherches. Mais le 
second, qui date de 1823, fut entrepris dans le but spécial d'ob- 
server avec soin, et de recueillir tout ce qu'il trouverait d'inté- 
ressant pour l'histoire des peuples. C'est en 1826 qu'il revint sur 
les bords du Gange. Après un an de séjour à Calcutta, employé 
à préparer ses relations, M. Lamare-Picquot s'établit à dessein 
à Chandernagor, lieu propice comme point de départ et centre 
d'observation. De là ses excursions ont été dirigées : 1° en 1827, 
au nord par l'Hougly et le Gange, sur Patna et les lieux voi- 
sins, sur Gazipoor, etc.; 2° en 1828, à l'ouest, dans les forêts et 
les environs de Rogonat-Gung, Rogonapour et à la rive droite du 
Damoudour. En quittant Chandernagor, il se dirigea sur Burd- 
wan par la rive de Mirzapour, et revint par le Damoudour, tra- 
versant le canal à Oulberia, qui communique depuis quelques 
années avec l'Hougly, et revint par cette rivière à Chandernagor; 
3* à l'est, côté moins fréquenté ou peu connu des Européens, le 
voyageur s'est dirigé par le canal de Keedrepour, qui sert de 
communication avec les branches orientales du Gange et de 
l'Hougly. Ici , pour mieux faire connaître l'exploration de 
M. Lamare-Picquot, nous allons donner un extrait des notes 
qu'il nous a communiquées : il contribuera, nous l'espérons, à 
augmenter l'intérêt qu'elle inspire par ses résultats, et à recom- 



118 LES ORIGINES 

mander la personne et les services de ce voyageur, dont on ne 
saurait louer assez le dévouement désintéressé. 

« Le dernier voyage de M. Lamare-Picquot a eu lieu pendant 
les mois de décembre 1828 et janvier 1829. Il avait avec lui vingt- 
huit personnes, tant marins que chasseurs, préparateurs et deux 
domestiques. Ces contrées sont dangereuses par la nature des 
fièvres qui y régnent toute l'année, et des animaux sauvages qui 
peuplent ces vastes solitudes, que les Anglais appellent siindries 
ou simder-bands. Les îles renferment plusieurs petits endroits 
habités portant le nom de bazars et non désignés sur les cartes. Il 
a visité la ville de Dacca et les grands bazars de Culna, Satalury, 
Baker Gange. Après avoir suivi la rive droite du grand Gange, 
il est revenu vers le sud aux branches diverses de ce fleuve, 
telles que Harengotta et autres peu connues. C'est vers ces lieux 
et au centre d'immenses forêts désertes qu'il a rencontré trois 
petits bazars, ou réunion de plusieurs cases appelées Tcham- 
paye, Coëlha;, Campoor, tous au sud de Culna. La position en est 
difficile à préciser, tant ces îles sont entrecoupées de canaux. 
Ce sont des lieux de rendez-vous, oii les bûcherons viennent 
acheter des bambous et du poisson, ainsi que du riz que les 
Indiens du nord y apportent. On vient y chercher le bois pendant 
une partie de la mousson nord-est, du mois de novembre jus- 
qu'en février. Le sol est fangeux et l'insalubrité de^ ces îles est 
funeste; presque toutes ces îles sont submergées dans les grandes 
marées et lors des débordements du Gange; cependant quelques- 
unes sont assez élevées pour servir d'asile aux malheureux qui 
ont la témérité d'y passer la mousson sud-ouest, du mois de 
mars au mois de septembre. 

<' Les individus qui y résident sont musulmans, d'un caractère 
doux ; quelques-uns sont adonnés au vol, et vont attendre, vers 
le nord, les voyageurs qui se rendent à Dacca et à Châtigan ; les 
cauries sont la seule monnaie qui soit à leur usage et qu'ils ac- 
ceptent. Dévorés par la fièvre, la misère ou les bêtes farouches, 
ils vivent peu. Ces îles sont infestées, comme les bouches du 
fleuve, par les crocodiles, les requins et les dauphins. La végé- 
tation y est très riche^ et le sol garni de beaucoup d'arbres et 



DU MUSÉE d'ethnographik H 9 

arbustes particuliers qui se plaisent sur ces rives inondées. Peu 
d'Européens ont pénétré dans ces solitudes. Autrefois la Compa- 
gnie anglaise y envoya quelques pilotes comme explorateurs ; 
mais, depuis très longtemps, elle a cessé de le faire, ayant re- 
connu qu'aucune de ces rivières n'était navigable. Le voyageur 
raconte qu'il était pour les habitants, à cause de la couleur de 
son teint, un objet de surprise et même d'effroi. 

« A Chandernagor et à Calcutta, les amis de M. Lamare-Picquot 
avaient voulu le détourner de ce voyage, à cause des difficultés 
et des dangers qu'ils croyaient insurmontables. C'est en usant 
de moyens hygiéniques pour sa nombreuse caravane, et avec 
des mesures bien combinées, qu'il est venu à bout de son entre- 
prise et sans grand accident. En avril 1829, il a quitté le Bengale. 
A la hauteur du cap de Bonne-Espérance, le tonnerre est tombé à 
bord du navire, a détruit tout le gréement, et il a fallu aller à 
l'Ile de France pour réparer les avaries. Enfin le voyageur est 
rentré dans sa patrie au printemps de 1830, rapportant, après 
quatre années d'absence, la précieuse moisson qu'il avait faite, 
déposée dans près de cent caisses de toute grandeur. » 

C'est de ces objets qu'il nous reste à parler. Déjà les savants 
naturalistes auxquels est confiée la riche collection du Muséum 
d'histoire naturelle ont signalé, dans des rapports officiels, l'im- 
portance et la nouveauté des objets de ce genre que l'on doit au 
voyageur. Nous n'avons pas à nous en occuper ici, et nous ren- 
voyons au rapport de MM. Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, 
Duméril et Latreille. L'Académie des belles-lettres et la Société 
asiatique ont également fait connaître leur opinion sur les objets 
relatifs à l'archéologie et aux religions de l'Inde'. Sans entrer ici 
dans de grands détails sur les antiquités indiennes de la collec- 
tion, sujet traité à fond par ces deux compagnies savantes, nous 
nous appliquerons plus particulièrement à ce qui regarde les 
sciences géographiques et ethnographiques. 

Les circonstances favorables auxquelles nous avons fait allu- 
sion au commencement de ce rapport, consistent en ce que les 

1) Voyez plus haut n"^ XXI et XXII. (E. H.) 



120 LES ORIGINES 

soldats anglais revenus de la conquête du pays des Barmans, 
faite en 1825, en rapportèrent au Bengale une multitude d'objets 
curieux. M. Lamare-Picquot s'empressa d'en faire l'acquisition. 
La plupart sont relatifs au culte de Bouddha. Ils sont, selon lui, 
l'ouvrage des habitants des parties orientales du Tibet. Depuis 
trois siècles que les Européens occupent l'Inde, ils n'y avaient 
pas encore porté la guerre. En 1825, les temples furent pillés 
par l'armée anglaise, et c'est ainsi que ces objets précieux tom- 
bèrent pour la première fois au pouvoir des Européens. Les sta- 
tues et statuettes de la collection représentant le personnage de 
Bouddha sont aussi nombreuses qu'elles sont variées pour les 
matières, parmi lesquelles nous citerons le bronze, le cuivre, le 
marbre doré, le plomb, l'argent, l'albâtre, le bois de tek doré, etc. 
Un de ces Bouddahs en marbre a plus de treize décimètres. On re- 
marque des bas-reliefs en bois où estfiguré l'animal fabuleux des 
bas-reliefs de Persépolis, et d'autres objets travaillés aussi par 
les Barmans. 

Le culte de Brahma a fourni au voyageur plus de trois cents 
statues, statuettes, figurines ou bas-reliefs en marbre, en terre 
cuite, etc. On y distingue le Dieu forestier^ divinité inférieure, 
protecteur des bûcherons et des pêcheurs contre la fureur des 
tigres et des crocodiles : cette figure a été trouvée dans l'île la 
plus méridionale des bouches du Gange. On remarque encore de 
grands modèles ou imitations des temples ou pagodes, en plâtre 
et en terre cuite, ayant deux mètres de haut ; d'autres sont en 
cuivre. 

Les nombreux vases recueillis par M. Lamare-Picquot sont 
destinés, les uns aux cérémonies religieuses, et les autres aux 
usages domestiques. Ils sont en cuivre, en terre cuite, en pierre : 
dans le nombre sont des lampes et des réchauds servant aux 
offrandes, aux sacrifices et aux cérémonies funèbres. 

On trouve dans la collection des tableaux sur toile, représen- 
tant les sujets divers de la mythologie des Indous ; plus qua- 
rante-cinq figures représentant des personnages chinois des deux 
sexes, travaillées en terre, en bois et autres matières, et qui se 
rapportent aux différentes professions civiles, sans parler de 



DU MUSÉE d'eTHNOGRAPHTE 121 

quatre-vingts autres fragments chinois très diversifiés, en marbre 
et en porcelaine. 

Nous citerons des instruments appelés laipoor, à l'usage des 
bayadères ou danseuses ; des roullys ou bracelets en cuivre, en 
laque; des modèles de palanquins, des pankas (éventails), à 
l'usage des dames mongoles, et formés d'une grande feuille de 
mika transparent, des boîtes à parfum, des instruments de mu- 
sique et de gymnastique à l'usage des Mongols et des Tibétains, 
des gourgoulis (houka) à l'usage des deux sexes, semblables aux 
narguilé ou caliun (pipes persanes), des instruments à corde rap- 
pelant le grand rehab des Arabes ; les armes diverses à l'usage 
des soldats mongols et des Tibétains^ telles que lances, arcs, 
flèches, le dhall (bouclier), le tarouar (sabre), le tore dar (fusil à 
mèche), le katak (poignard) ; plus des poignards tibétains for- 
més de deux cornes, à l'usage des montagnards, et des instru- 
ments de jeux jusqu'ici inconnus. 

Parmi les objets d'amusement, on distingue des règles longues 
et assez larges, travaillées à jour et en spirales. Des pièces mo- 
biles y sont ajustées, et quand la règle est debout, ces pièces 
abandonnées à la pesanteur descendent le long de l'hélice avec 
bruit. C'est probablement pour récréer ou distraire les enfants 
que ce jeu a été imaginé. 

Enfin il y a dans la collection différents meubles et ustensiles 
domestiques à l'usage des Indiens, des Mongols et des Tibétains. 

Il faut insister ici sur le dunkara, sorte d'arc très grand, dont 
la corde est une chaîne en fer extrêmement pesante, mais 
cette chaîne est composée de grands anneaux et plaques sonores : 
il est à l'usage des Tibétains et des Mongols. C'est un instrument 
de gymnastique^ non pour tirer de l'arc, mais pour exercer les 
jeunes gens, et donner de la force et de la souplesse à leurs mem- 
bres. En efl'et, celui qui s'exerce doit passer la tête entre l'arc et 
et la corde, ce qui exige une très grande force. 

Mais une des suites les plus curieuses de la collection est une 
cinquantaine de figures en terre cuite représentant les différentes 
castes des Hindous des deux sexes. Cette série de figures, de 
trois à quatre décimètres d'élévation, est précieuse sous tous les 



122 LES ORIGINES 

rapports. Non-seulement elle est faite dans le pays même et par 
la main des indigènes, ce qui lui donne bien plus d'autorité que 
les dessins des voyageurs, faits plus ou moins rapidement, avec 
plus ou moins de fidélité, et ensuite toujours un peu altérés par 
la gravure ; mais encore elles sont exécutées avec une adresse 
qu'on n'aurait pas supposée dans les artistes du pays. Les phy- 
sionomies surtout sont étudiées avec une délicatesse toute parti- 
culière ; les traits du visage, la couleui" du teint, la chevelure et 
tous les traits de la conformation extérieure sont retracés avec 
un soin minutieux. Ajoutons-y les poses et les attitudes des per- 
sonnages des deux sexes, les instruments et les attributs des 
professions diverses et des conditions civiles, domestiques ou 
religieuses ; p^r exemple, les brahmes, les fakirs, les magistrats, 
les artisans, les militaires, et jusqu'au porteur d'outre à eau^ 
qu'on prendrait pour le sacca dÉgypte. En outre, les costumes 
sont de la forme exacte et de l'étotïe même du pays. On remar- 
quera encore ici, sous le rapport de l'art, le progrès qu'ont fait 
les artistes indigènes pour l'expression des muscles du corps et 
de toutes les parties de la figure humaine. 

Voilà pour ce qui regarde les objets recueillis dans les Indes 
orientales, en supprimant un grand nombre de détails minu- 
tieux. Mais M. Lamare-Picquot n'a pas négligé de se procurer au 
Cap des objets semblables provenant de l'intérieur de l'Afrique. 
On sait que l'industrie des Africains est plus grossière : cepen- 
dant il était bon de recueillir quelques ouvrages de leurs mains. 
Le voyageur a rapporté des figurines représentant des Cafres et 
des Hottentots des deux sexes avec les costumes du pays, ainsi 
que des tabliers ornés de perles, des costumes plus ou moins ri- 
ches, des talismans appartenant à des princes de la partie orien- 
tale, tels que le fanfoidi^ attribut royal que le prince porte à la 
ceinture; il est d'une forme compliquée, bizarre et richement garni 
en argent ; ensuite des armes et des armures de la partie nord- 
est, des boucliers en peau d'hippopotames, et beaucoup d'autres 
objets qu'il serait trop long d'énumérer ; plusieurs viennent de 
Madagascar. Quoique d'un aspect peu brillant et peu flatteur à 
l'œil, tous ces ouvrages de l'industrie orientale et africaine sont 



DU MUSÉE d'ethnographie 123 

bons à rassembler. Ils rempliront des lacunes et trouveront place 
dans une bonne disposition méthodique. 

L'utilité scientifique d'une collection d'objets de cette espèce 
est la première chose qu'on doit avoir en vue. Il ne s'agit pas 
seulement de les rassembler sans ordre ou d'en augmenter le nom- 
bredeplusenplus; ilfaut encore qu'ils soient placésàla portée des 
sources d'instruction géographique, c'est-à-dire les relations des 
voyages auxquelles on en est redevable, la description des lieux 
d'où ils viennent et des peuples qui les ont façonnés, les cartes du 
pays d'oii on les a transportés et des routes qu'il faut suivre pour 
en recueillir de semblables, ou rapporter des objets moins connus. 
Tel est l'ensemble des moyens d'instruction qu'il faut rapprocher 
l'un de l'autre. C'est par là seulement que le public recueillera 
quelque fruit de ces collections, et c'est alors aussi seulement 
que les gouvernements seront disposés à faire des sacrifices pour 
acquérir les objets d'ethnographie. En effet, tant que ces mor- 
ceaux ont passé pour être de simples pièces de curiosité, sans 
aucun rapport avec une application quelconque aux besoins civils, 
au commerce ou à l'industrie, on conçoit et on excuse l'indiffé- 
rence avec laquelle ils étaient considérés. Aussi ceux que les 
voyageurs ont rapportés avec eux depuis un siècle ont péri pour 
la plupart,, ou ont été disp'ersés sans aucun résultat. Nous citerons 
un seul exemple : c'est la triple collection que feu Leschenaut de la 
Tour a transportée à Paris et dont il ne reste rien dans les établis- 
sements publics. Les seuls instruments de musique auraient dû 
déterminer à prendre alors une mesure pour conserver et re- 
cueillir les objets de cette nature. 

Il suit de ces réflexions que l'on doit saisir les occasions qui 
se présentent de former des collections d'ethnographie, autant 
pour le progrès de la science et des études géographiques et 
historiques que pour l'avantage et l'accroissement de nos rela- 
tions avec les contrées lointaines. Nous pensons que la collec- 
tion de M, Lamare-Picquot doit être placée au premier rang de 
celles qu'il est désirable de posséder , pour en faire jouir la 
science et le public français. Nous pensons aussi que ce voyageur 



424 LES ORIGINES 

a bien mérité de la géographie, et qu'il est digne des éloges de 
la Société pour le zèle qu'il a déployé, le dévouement dont il fait 
preuve et les heureux résultats qui ont couronné ses efforts. 

Paris, le 23 février 1832. 

Signé : Bianchi, J.-B. Eyriès ; 

JOMARD, 

Rapporteur. 



CHAPITRE IV 



Brochure de Jomard sur le but et l utilité d'une collection ethnographique. 
Béponse de Férussac. 



N° XXIV 

REMARQUES SUR LE BUT ET l'uTILITÉ 

d'une 

COLLECTION ETHNOGRAPHIQUE 

Et les moyens de la former '. 

L'état actuel des sciences géographiques appelle la formation 
d'une collection spéciale destinée à recevoir les produits des 
voyages lointains (autres que les productions de l'histoire natu- 
relle), et qui sont propres à éclaircir les mœurs et les usages des 
nations et des peuplades peu connues. Tel serait l'objet principal 
d'une collection ethnographique, supplément utile ou même né- 
cessaire aux descriptions géographiques et aux relations des 
découvertes. Mais quel que soit l'intérêt qu'une telle collection 
présente pour les études d'histoire et d'ethnographie, l'on ne 
propose pas ici d'y consacrer un nouvel établissement ; d'abord 
parce que la réunion complète des objets ne peut être que le 
fruit du temps et des acquisitions successives ; ensuite, parce 

1) Ces remarques forment Yaxjpendice (p. 63-92) à une brochure de Jomard 
intitulée : Considérations sur l'objet et les avantages d'une collection spéciale 
consacrée aux cartes géographiques diverses et aux branches de la géographie. 
Paris, Duverger, 1831, br. in-8o. Ce mémoire, qu'il eût été inutile de donner 
in extenso, contient, en outre, p. 18-23, un paragraphe sur V ethnographie, que 
l'on trouvera au bas des pages suivantes. (E. H.) 



126 LES ORIGINES 

que les ressources qui pourraient être affectées par le gouverne- 
ment à cette destination scientifique seront nécessairement bor- 
nées. Aussi les réflexions qui vont suivre s'appliquent plus par- 
ticulièrement à un établisssement existant et dépendant du 
ministère de l'Intérieur, savoir : notre grand dépôt scientifique 
et littéraire de la Bibliothèque royale. L'ordonnance du 
30 mars 1828' a eu entre autres buts, celui de remplir cette 

1) Cette ordonnance veut qu'on réunisse à la collection géographique les 
divers objets qui proviennent des voyages scientifiques, ordonnéspar le ministère 
de l'Intérieur : disposition d'autant plus sage que ces objets sont [dispersés et 
souvent perdus au retour des voyageurs; je pourrais apporter en preuve les 
voyages de feu Baudin, de Leschenault de la Tour et beaucoup d'autres. 

Déjà l'on y a rassemblé ceux qui provenaient de l'expédition française en 
Egypte ; des fragmens d'objets modernes recueillis par la commission qui a 
publié une description de cette contrée par ordre du gouvernement ; les archives 
de cette commission scientifique ; enfin les dossiers originaux de l'expédition. 
On doit y placer dans la suite les produits de l'industrie des peuplades lointai- 
nes, visitées par les voyageurs français. 

C'est principalement sous le rapport ethnographique que cette disposition ac- 
querra de l'importance, aussitôt qu'elle pourra être réalisée dans le local^conve- 
nable que l'on prépare en ce moment. En peu d'années, la civilisation, chez cer- 
taines peuplades, a fait des progrès tels, qu'il faudra, si l'on veut connaître et 
conserver l'histoire des races humaines, se hâter de rassembler les élémens 
de leur état natif, non-seulement leur langage, leur écriture, leur physionomie 
propre, mais les produits mêmes de leur industrie, ouvrages d'un art encore 
dans l'enfance, mais qu'il est intéressant d'observer dans ses développemens. 
Ce qui se passe dans l'Amérique du Nord, chez les Cherokees, dans l'Océanie, 
aux îles Sandw^ich (voyez plus loin 3e note) ; l'imprimerie étabhe à Eymeo (où 
l'on a vu le roi se faire imprimeur lui-même), et tant d'autres exemples qu'il 
serait long de citer, montrent avec quelle rapidité les barbares peuvent adopter 
l'industrie, les moeurs et même les langues européennes et abandonner leurs 
idées et leurs habitudes. Une collection ethnographique, formée sur un plan bien 
conçu, ferait voir le point de départ de la civilisation chez les peuples sauvages 
et ses progrès successifs. Les objets curieux, qui se perdent ordinairement, ou 
qui sont exportés à l'étranger, seraient ainsi conservés à la France ; enfin, ils 
serviraient de supplément, de commentaire ou d'éclaircissement à la description 
géographique des peuples mal connus ; ils exciteraient le zèle des voyageurs et 
stimuleraient le goût des voyages ; enfin ils formeraient une série de matériaux 
propres à donner une juste idée des différentes races humaines, classées d'après 
leurs caractères physiques en même temps que selon leurs notions morales et 
intellectuelles et les fruits de leur industrie. 

Outre la belle collection de Gœtlingue (voyez plus loin l^e note), l'on peut citer, 
une collection semblable, formée dans une contrée reculée de l'Europe. La France 



DU MUSÉE d'ethnographie 127 

lacune, remarquée depuis longtemps par les bons esprits, signa- 

a à envier à la Russie le Musôc ethnographique, collection précieuse dont M. Mer- 
tens a fait don à l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg. Les objets ont 
été recueillis principalement dans les îles du grand Océan. Le motif qui a fait 
créer ce musée est précisément le même que celui que j'ai mis en avant plu- 
sieurs fois; c'est que ces objets curieux, ces ustensiles, ces ornemens, ces vases 
et ces instrumens divers sont de vrais raonumens de ^'industrie des peuplades 
et qu'ils deviendront de plus en plus rares et précieux, puisque, même dans 
certaines localités telles que Sandwich, il est devenu très difficile et presque 
impossible de s'en procurer. 

Parmi les ouvrages de l'industrie extra-européenne, il semble qu'on devrait 
choisir surtout une certaine classe d'objets, comme très propres à caractériser 
le degré ou le genre de la civilisation. Je veux parler des instrumens, qui ser- 
vent à exprimer ou à transmettre le sentiment musical, mode d'expression inné 
chez tous les hommes ; il faudrait s'attacher à réunir le plus complètement pos- 
sible tous les instrumens à vent, à corde et de percussion appartenant aux peu- 
plades. S'ils sont semblables ou analogues à ceux dont l'ancien monde civilisé 
a fait usage, on en pourra tirer des inductions sur l'origine de ces peuplades; 
s'ils en diffèrent absolument, ils donneront lieu à d'utiles remarques sur le 
génie inventif des différentes tribus et sur le goût particulier aux hommes des 
diverses races. On peut en dire autant des difîérens jeux et des objets servant 
aux exercices gymnastiques. Tous ces objets dessinés par les voyageurs, sans 
vérité ou d'une manière fugitive (quand ils ont encore le temps de les copier), 
perdent encore à la gravure et aucune description ne peut les suppléer. 

Outre les armes et les armures de toute espèce, il faudra rechercher les outils 
employés dans les arts et le travail des métaux, les ustensiles variés de l'éco- 
nomie domestique et de l'agriculture, les monnaies, poids et mesures, les tissus 
de tout genre, les ornemens de parure, souvent très riches par la matière, par 
la forme et par le dessin; puis les ornemens et les symboles du culte et des su- 
perstitions, tels que les talismans, les trépieds et les autels portatifs, les divers 
signes extérieurs des cérémonies de la religion, enfin tout ce qui constate l'état 
des mœurs, des préjugés etdes idées sociales et religieuses. Joignons encore à cette 
énumération les peintures elles reliefs qui expriment le caractère de la physiono- 
mie, quand ils sont l'ouvrage des indigènes même. Je n'en excepterais pas cer- 
tains costumes, comme on en voit dans l'Afrique centrale et occidentale, dont 
les voyageurs ne remarquent souvent que la bizarrerie, mais qui éclaircissenl 
des usages civils ou religieux, ou des superstitions d'un genre particulier. La 
collection de tous les instrumens matériels qui servent à compter, peser et 
mesurer, serait, à elle seule, d'un haut intérêt ; 'que de matières précieuses et 
d'objets des trois règnes, mis en œuvre parles indigènes, il serait avantageux de 



reunir 



Si les Espagnols, au lieu de détruire ou de laisser disperser les ouvrages 
de l'industrie américaine, les produits des arts des Mexicains, des Péruviens et 
surtout de l'Amérique centrale (*), les avaient, au contraire, conservés avec soin 

{*) a 11 est à présent démuntré que la péninsule d'Yucatan et ses monumens appartiennent à une 



128 LES ORIGINES 

lée même par les rapports des commissions et des compagnies 
savantes *. 

Il ne s'agirait donc que de réaliser reffel de cette ordonnance j 
le défaut de fonds l'a seul empêché jusqu'à présent de recevoir 
son exécution. On devrait saisir l'occasion de l'arrivée à Paris 
d'une intéressante série d'objets en ce genre, rapportés de l'Inde 
et de l'Afrique australe par M. Lamare-Picquot. L'Institut de 
France vient de porter son jugement sur le mérite et l'intérêt de 
cette collection^ Le moment est donc favorable pour envisager 
la question sous le rapport de l'utilité scientifique, et pour pro- 
poser des vues sur le moyen d'exécution : but de la collection 
ethnographique ; convenances et avantages de l'établissement 
destiné à la recevoir; facilité d'économie, de temps et d'argent 
dans la formation de cette collection, tels sont les points à exa- 
miner ici, et les conditions à remplir. 



et rassemblés dans une grande collection; si l'on avait ainsi constaté la situa- 
tion sociale des Américains au jour de la conquête, certes on aurait aujourd'hui 
des lumières sur leur origine, on n'en serait pas réduit à des conjectures sur 
ce qu'il faut penser de l'état primitif des aborigènes; on saurait enfin plus posi- 
tivement, si leur civilisation a eu plusieurs sources, plusieurs degrés, plusieurs 
périodes. 

i) Voir le rapport fait au ministre de l'Intérieur en 1818 par la commission 
de l'Institut chargée d'examiner la collection de Thédenat du Vent, rapport que 
j'ai été chargé de rédiger ; voyez aussi sur le même sujet, le rapport de la com- 
mission scientifique attachée au ministère (*). 

2) Voyez plus haut, n» XXI. 

époque particulière; que le système d'architecture et de sculpture et le style des ouvrages d'art y 
diffèrent de ce que Ton voit dans le Mexique proprement dit. On peut citer en preuve, outre les 
dessins connus jusqu'à présent, et venant des voyages de Del-Rio et du capitaine Dupaix à Pa- 
lenqué, les collections de M. Latour-Allard et .de M. BeuUoch, des fragmens intéressans rap- 
portés par M. Franck, et une petite collection que je me suis procurée depuis deux ans , composée 
des objets rapportés notamment par M. Baradère. Celle-ci renferme plusieurs objets provenant des 
ruines de cette ville remarquable, qu'on a appelée la Palmyre du nouveau continent, et qui sera 
peut-être un jour surnommée la Thèbes américaine. On y trouve des ustensiles, des vases et des 
instrumens très curieux, qui non seulement annoncent de l'art et du goût, mais encore olfrentdes 
rapprochemens singuliers avec l'ancien continent. Ces similitudes frappantes ouvrent dijà un vaste 
et nouveau champ aux recherches sur l'histoire des migrations humaines. » 

Les collections Latour-Allard et Franck, dont il est ici question, acquises pour le Musée Améri- 
cain du Louvre, sont aujourd'hui déposées avec les autres pièces de ce Musée au Trocadéro. La 
collection de Baradère fait partie du Musée Berthoud à Douai; j'ignore ce qu'est devenue la collec- 
tion BeuUoch. 

(E. H.) 

(*; Malgré des recherches très attentives il a été impossible de retrouver ces documents, soit 
aux Archives Nationales, soit à l'Institut, soit enfin au Ministère de l'Instruction publique. 

(E. H.) 



DU MUSÉE d'ethnographie 129 

L'énuméralion des objets propres à entrer dans la collection 
dépend de la connaissance distincte du but qu'on se propose. Or, 
ce but est essentiellement scientifique : il consiste principale- 
ment àfaire connaître, d'une manière exacte et positive, le degré 
de civilisation des peuples peu avancés dans l'échelle sociale, en 
donnant le moyen d'apprécier leurs ouvrages, et jetant une vive 
lumière sur l'état de leurs arts et de leur économie domestique, 
autant que sur la nature de leurs idées morales et religieuses. Il 
faut, pour cela, mettre le spectateur en présence des objets eux- 
mêmes, au lieu de se borner à placer sous ses yeux une des- 
cription toujours froide et incomplète. Il apprend ainsi, d'un 
coup d'oeil, à juger de la forme, de la matière et de la nature 
même des objets dont il s'agit ; il en comprend mieux l'usage et 
la destination que par le discours seul ; les usages, les mœurs et 
les coutumes des peuples sont par là plus faciles à concevoir. 
Enfin, avec ce secours, l'observateur philosophe voit mieux par 
quels progrès Thomme s'est élevé ou s'élève encore de nos jours 
à une situation perfectionnée, en imaginant des arts nouveaux, 
en inventant des outils et dos instrumens plus ingénieux, en 
devinant quelquefois des arts ou des procédés que l'Europe n'a 
acquis qu'à l'aide des siècles. Tel instrument de gymnastique en 
usage chez les tribus à demi-sauvages, tel instrument de musique, 
tel objet servant aux jeux et aux récréations des indigènes, telles 
armures ou armes offensives, tel instrument propre à peser les 
matières précieuses, tel objet de goût, en or ou en gemme, tra- 
vaillé avec recherche, etc., etc., sont, à eux seuls, des documens 
certains sur la tendance au perfectionnement et doivent servir 
à faire augurer, pour la suite, une civilisation croissante. Cette 
question, comme on le voit, se rattache immédiatement au ta- 
bleau moral et historique des peuples, à Y ethnographie propre- 
ment dite. Il se lie aux considérations tirées du caractère des na- 
tions, de leurs idées dominantes et même de leur langage ; car 
le nom, que donnent les indigènes à ces instrumens, dépend sou- 
vent de la forme ou de la matière. Il est donc utile de les avoir 
sous les yeux, pour bien savoir ce qu'en disent les naturels, pour 
mieux concevoir la description, et surtout Tusage qu'ils en fout. 

9 



130 LES ORIGINKS 

I] ne s'ag-it point ici du beau clans les arts : mais il est princi- 
palement question des objets considérés sous le rapport de l'uti- 
lité pratique et sociale, de leur usage économique et technolo 
gique, c'est-à-dire, des progrès dans l'industrie appliquée aux 
besoins ordinaires de la vie. Toutefois il serait presque impos- 
sible de séparer de cette série les objets qui se rapportent 
aux idées morales des peuples, à leurs rites et à leurs cérémo- 
nies, qui servent à leur culte ou sont un symbole de leurs su- 
perstitions : ils trouvent là naturellement leur place, même ceux 
qui sont singuliers ou fantastiques, parce qu'ils doivent précisé- 
ment nous éclairer sur le goût et sur la tournure d'esprit des 
habilans. Je signalerai même ici des costumes et des déguise- 
mens bizarres, en usage pour les divertissemens ; enfin les di- 
verses sortes de talismans et d'amulettes. Toutes ces choses 
jettent des lumières sur Pétat moral des tribus et des peuplades. 
On devrait, selon moi, s'attacher aussi à ce qui regarde leurs 
jeux et leurs amusemens qui reposent sur des calculs et des 
combinaisons : c'est là une source de remarques curieuses sur le 
degré d'intelligence des naturels. 

Par l'étude et la comparaison de tous ces objets, on serait plus 
en état (ainsi que M. Abel-Rémusat l'a judicieusement observé') 
de comprendre les passages difficiles de certaines descriptions 
des auteurs orientaux, pour ce qui regarde les rites religieux; 
on peut ajouter, pour les produits naturels travaillés par les in- 
digènes avec plus ou moins d'habileté. Ainsi l'orientaliste et 
l'observateur philosophe, aussi bien que le géographe et le na- 
turaliste, sont également intéressés à la réunion des matériaux 
dont il s'agit. Tous y peuvent puiser une instruction qu'on cher- 
cherait vainement ailleurs. Ainsi les ouvrages de ces arts, encore 
dans l'enfance, ne seraient plus dédaignés au retour de nos voya- 
geur?, qui ne savent où les déposer à leur arrivée en France : 
circonstance fâcheuse sur laquelle nous reviendrons bientôt. 

Une autre considération assez importante, déjà exposée, mérite 
ici de trouver quelques développemens. Chez plusieurs peuples 

1) Voyez plus haut, pièce ii" XXI. 



DU MUSÉE d'ethnographie 131 

de la mer du Sud_, on a vu la civilisation faire en peu de temps 
des progrès immenses. Comment conserver et écrire l'histoire 
du progrès moral et intellectuel des races humaines, si l'on ne 
s'efforce pas de recueillir aujourd'hui les notions positives sur 
le caractère de leur physionomie morale et physique, et les pro- 
duits de leur industrie naissante, avant que celle-ci n'emprunte 
aux Européens une extension peut-être excessive et prématurée. 
Il importe, sans doute, que notre propre industrie se fasse des tri- 
butaires en Afrique et en Amérique, comme dans la mer du Sud 
et dans l'Australie; mais ces vastes contrées et, par exemple, le 
monde maritime, sont-ils bien prêts pour recevoir un degré de 
civilisation si avancée? Ne devrait-on pas procéder avec plus de 
mesure et ne faut-il pas d'abord bien constater l'état moral 
et matériel de tous ces peuples, afin d'y proportionner les efforts 
d'améliorations? On sait qu'aux îles Sandwich, Timprimerie, 
depuis dix ans, a été introduite avec succès; que les idées des 
Européens ont pénétré avec leurs arts et leurs costumes, et 
même que la religion anglicane a succédé à l'idolâtrie*. 

Un phénomène semblable vient d'être observé à Eyméo. On 
sait que les Cherokees, tribu américaine, ont adopté une écriture 
semi-européenne, pour écrire leur propre langue : ils ont fait 
plus, ils ont un journal* et une constitution libérale; dans peu, 
toutes les professions européennes y seront en pratique. Si, à 
l'exception de l'Europe et de quelques contrées privilégiées, le 
genre humain est resté si longtemps dans les langes de la bar- 
barie, il n'en peut plus être de même aujourd'hui, par suite des 
communications continuelles du commerce et de la navigation, 
comme avec de la persévérance et du temps, on viendra proba- 
blement à bout de faire abandonner aux hommes de la nature 
une partie de leurs habitudes et de leurs usages^; il est urgent, 

1) Hono-rorou (Honolulu) a des rues, des auberges à enseignes, des billards. 
La flotte de Sandwich fait des expéditions et compte plusieurs bricks. Des ré- 
gimens y sont exercés aux manœuvres. 

2) Le Phenix-Cherokee; c'est le pendant du Journal du Caire, qui a apparu 
presque en même temps à un autre bout du monde. 

3) Il n'est pas question ici des missions religieuses dans l'Inde et dans la 
Chine. 



132 LES ORIGINES 

en quelque sorte, de fixer le point de départ de la civilisation, 
afin d'apprécier ses développemens et ses effets successifs. 

Il y a plus, les objets dont il s'agit, les instrumens et usten- 
siles des peuples sauvages commencent, ainsi qu'on l'a dit, à 
devenir assez rares dans leurs propres pays, et il est de ces con- 
trées où l'on aurait de la peine à en recueillir. 

Si le Muséum d'Histoire naturelle de Paris a pris un dévelop- 
pement qui l'a mis au premier rang, peut-être, parmi les établis- 
semens scientifiques de toute l'Europe, c'est qu'il a reçu et con- 
servé, d'année en année, toutes les richesses naturelles apportées 
par les voyageurs. Pourquoi n'en serait-il pas de même des objets 
ethnographiques, qui n'intéressent pas moins la géographie, l'his- 
toire et les sciences morales, que les collections de plantes et 
d'animaux intéressent le naturaliste et les sciences physiques? 
Pourquoi la Bibliothèque royale, qui est aussi un vaste musée, 
réunion de cinq musées différons, n'aurait-elle pas aussi, par la 
suite, ses explorateurs, avec des ressources proportionnées aux 
besoins de la science et des lettres? N'est-il pas à regretter que, 
faute d'un lieu central, on ait laissé périr ou disperser des objets 
précieux rapportés, depuis trente ans, des diverses parties de 
l'Asie et du monde maritime, aussi bien que de l'Afrique et 
des deux Amériques? Or, c'est précisément depuis cette époque 
que les explorateurs ont fait le plus de découvertes par tout le 
globe. 11 n'en est pas un qui n'ait rapporté quelques objets ins- 
tructifs pour l'ethnographie; mais le défaut d'un centre commun 
est cause que presque tous ont été dispersés. Que sont devenues 
les nombreuses pièces rapportées par feu Leschenault de la Tour 
et par un grand nombre d'autres voyageurs? Ceux même de 
l'expédition d'Egypte n'ont pas été tous rassemblés, mais il en 
reste encore beaucoup. Plusieurs des voyageurs de cette expédi- 
tion mémorable seront, sans doute, disposés à les offrir, aussitôt 
qu'il existera un point de réunion. 

La France a été devancée sous ce rapport par plusieurs nations 
de l'Europe, et même par la Russie; un tel état de choses peut-il 
être toléré? N'entendons-nous pas souvent les étrangers qui, 
après avoir admiré nos trésors d'histoire naturelle et nos di- 



nu MUSÉE d'ethnographie 133 

verses collections, fout des réflexions critiques sur notre incurie 
pour les richesses ethnographiques? 

Userait superflu, nous le pensons, de circonscrire les lieux qui 
serviraient de théâtre aux explorations des voyageurs ethnogra^ 
phes. A l'exception de l'Europe civilisée, presque tout le globe 
habité fournirait des matériaux convenables à la collection. Il 
n'est pas une seule des contrées placées en dehors du système 
européen qui ne pût y concourir. Quelle moisson ne ferait-on 
pas dans les pays du nord de l'Inde et dans l'Asie centrale ! Que 
d'objets neufs et instructifs à rapporter du grand' Océan ! Enlin 
l'Afrique tout entière est à exploiter. 

Par les détails où nous venons d'entrer, nous croyons avoir 
suffisamment tracé la démarcation entre les objets ethnographi- 
ques et les collections d'un autre genre; par exemple, celles d'his- 
toire naturelle, puisqu'il s'agit d'objets ayant été travaillés, pour 
servir soit à une destination économique ou domestique, soit à 
un usage civil, religieux ou militaire ; les collections d'antiquités^ 
parce qu'ils doivent appartenir aux époques modernes, ou du 
moins à des peuples autres que ceux qui composent l'antiquité 
classique, tels que les Grecs et les Romains, les anciens Égyp- 
tiens, les Perses ; avec les collections des beaux arts, parce qu'ils 
sont essentiellement les produits des arts industriels ; enfin avec 
les monumens de l'écriture et des langues, Ainsi le lieu où on les 
trouve, l'époque à laquelle ils appartiennent, et la nature du tra- 
vail les distingueront toujours assez des objets d'une autre espèce 
et sans aucune crainte de confusion . Qu'on se hâte donc de remplir 
cette lacune ; ce n'est pas dans la capitale de la civilisation qu'on 
doit regretter plus longtemps l'absence d'une collection sem- 
blable , il suffit d'ajouter que la Russie, la Prusse et l'Angleterre 
et d'autres Etats plus petits nous ont depuis trop longtemps de- 
vancés. 

Quant au classement des objets, il devrait être fait dans un 
ordre méthodique et non dans l'ordre géographique, pour ofl"rir 
aux recherches un plus haut degré d'utilité. C'est d'après la na- 
ture des choses, c'est-à-dire selon leur usage et leur destination, 
et non d'après l'ordre des lieux et l'espèce de la matière qu'il fau- 



134 LES ORIGINES 

drait les distribuer. L'on placerait donc à la suite les objets du 
même genre, en usage chez les diverses peuplades, sous-divisées 
elles-mêmes d'après un ordre géographique constant, autant que 
le permettraient des séries plus ou moins "complètes. 

Il nous reste à présenter des vues sur les moyens d'exécution ; 
c'est ce qu'on va faire le plus succinctement possible. Outre les 
objets propres à former la collection ethnographique, et dont nous 
parlerons tout à Theure, il faut encore trois choses- pour que le 
public puisse en jouir promptement et économiquement : un 
local, des arrangemens intérieurs, des agens chargés de la con- 
servation. Nous avons bien montré la nature scientifique et litté- 
raire de cette collection; ce motif seul suffirait pour faire choisir 
la principale bibliothèque de Paris, si le choix n'était déjà tout 
fait par l'ordonnance du 30 mars 1828, portant qu'au dépôt de 
cette bibliothèque seront réunis les objets et instrumens divers 
produits par les voîjages scientifiques. C'est en vertu de l'or- 
donnance que cet établissement a reçu plusieurs des objets pro- 
venant de l'expédition d'Egypte. Le local est donc trouvé. Les 
belles constructions qui s'élèvent en ce moment rue Vivienne 
fourniront le local définitif du département de géographie, qui 
aura près de trois cens mètres de développement ; le local provi- 
soire actuel est lui-même très beau et convenable^ il a plus de 
deux cens mètres ; c'est quatre fois l'espace suffisant pour ex- 
poser tous les objets qu'on pourrait en ce moment rassembler à 
Paris. 

Les agens nécessaires pour la garde et la conservation des 
objets sont également tout trouvés. Il n'y a pour cet objet aucune 
espèce de frais à faire, pas plus que pour le local. Le conserva- 
teur du département de géographie et ses auxiliaires suffisent à 
ce travail. Quant aux dispositions intérieures, c'est Tobjet d'une 
dépense très modique, ou qui ne doit pas du moins être d'une 
grande importance. Nous venons aux moyens d'opérer la réunion 
des objets ethnographiques avec les moindres sacrifices possibles. 

1" Il est d'abord évident que si l'on veut former une telle collec- 
tion, dont on a déjà reconnu et proclamé l'utilité, et en faire profi- 
ler la science le plus tôt possible, il y a quelques fonds à y consa- 



DU MiTSÉK d'kthnographie 435 

crer. Il existe, il est vrai, des fragmens épars qu'il ne faut que 
rassembler; mais il faudrait joindre à ce noyau quelques acqui- 
sitions, parmi lesquelles nous indiquerons, en première ligne, la 
collection intéressante de M. Lamare-Picquot '. C'est une circons- 
tance heureuse à laquelle on en est redevable. Ce voyageur était 
allé deux fois dans l'Inde pour un tout autre objet ; mais il a été 
servi par des occasions favorables et il a su les saisir habilement ; 
un troisième voyage, s'il était aidé par le gouvernement, lui 
procurerait, sans nul doute, des matériaux encore plus intéres- 
sans et plus riches. Sa collection actuelle est composée de plus 
de mille articles, dont beaucoup, à la vérité, sont doubles et tri- 
ples. Elle embrasse une très grande variété d'objets en tout genre, 
relatifs aux coutumes, aux mœurs, à l'économie domestique et 
aux arts ; des instrumens de gymnastique d'une assez grande 
proportion ne sont pas les moins remarquables de cette collec- 
tion. Des ouvrages très soignés, appartenant à des peuples consi- 
dérés presque comme barbares, méritent une attention particu- 
lière. On y voit qu'ils ont travaillé avec soin les métaux et les 
matières végétales. On y remarque des talismans d'une espèce 
particulière et beaucoup d'autres objets relatifs aux superstitions 
et aux préjugés des indigènes. On distingue surtout de nom- 
breuses figures en relief et faites de terre cuite, représentant les 
différentes castes et les diverses professions des Hindous, avec la 
physionomie et le vêtement propres à chacune ; ces figures sont 
travaillées dans le pays même par les Hindous de Kishnagore -, 
avec un certain art. Plusieurs des objets relatifs aux religions 
viennent du Thibet et du pays des Barmans : ils ont été trans- 
portés à Calcutta, où M. Lamare-Picquot les a recueillis. 11 serait 
superflu de décrire plus au long ces objets si propres à éclairer 
l'ethnographie des Orientaux et celle de plusieurs peuples de 
l'Afrique australe , puisque l'Académie des Inscriptions a ex- 
primé à cet égard une opinion très favorable ^ Il importerait de 

1) Voyez plus loin deuxième note et ci-dessus les nos XXI, XXII et XXII I. 

2) Krishnagao, Bengale.— Cf. Hevue d'Ethnographie, t. VI, p. 188, etc. 1887. 

(E. H.). 

3) Voyez le rapport de M. Abel Rémusat fait au nom d'une commission spé- 



136 LES ORIGINES 

ne pas laisser échapper l'occasion de réparer les pertes que 
la France a essuyées en ce genre. Le voyageur est disposé à, 
sa collection au gouvernement ; il serait très regrettable que 
céder ces objets curieux et instructifs sortissent de France et 
allassent enrichir un musée ethnographique étranger. 

2° Le Musée d'Histoire naturelle possède un certain nombre de 
produits de l'industrie des peuples lointains que les naturalistes 
y ont déposés en même temps que leurs collections d'animaux et 
de plantes. Il paraît que ces objets sont disponibles dès à pré- 
sent pour contribuer à former la collection ethnographique ; un 
lieu spécial convient mieux à cette destination. Les greniers du 
palais de l'Institut renferment aussi plusieurs objets du même 
genre qu'on a apportés autrefois du Louvre, dans un temps où 
l'attention du public ne se portait pas de ce côté'. 

3" La conquête d'Alger ouvre encore une fois à nos armes le con- 
tinent africain. Les sciences, aussi bien que le commerce, devront 
en profiter. On va sans doute recueillir des objets provenant des 
tribus de l'intérieur. Déjà même l'occupation d'Alger en a mis 
plusieurs de celte espèce au pouvoir de l'armée française. 11 
paraît qu'il s'en est trouvé qui intéressent les mœurs et les 
usages des peuplades berbères et des diverses tribus qui habi- 
tent ou avoisinent l'Atlas, tels que des armes, des vases, des 
instrumens de différentes natures. On jugera peut-être con- 
venable de les demander pour enrichir nos bibliothèques. Les 
découvertes récentes ont fait connaître l'existence , dans 
l'Afrique centrale, dans le Bornou et ailleurs*, de nombreux 
corps de cavalerie revêtus d'armures semblables à celles que 
portaient les cavaliers numides. Il existe à Alger de ces armures, 
et on doit désirer qu'elles soient apportées en France : il est 

ciale le 8 avril dernier {Moniteur du 6 mai) et le recueil des rapports faits s u 
celle collection, in-4o, 20 pages. 

i) Je me suis assuré qu'il n'y a jamais eu, à l'Institut, de dépôt de ce genre. 

(E. H.) 
2) Allusion aux récits et aux figures de Denliam, Clapperton et Oudney ré- 
cemment publiés. 

(B. H.) 



DU MUSÉE d'ethnographie 137 

facile de faire réclamer celles qui appartiennent au domaine ou 
aequérir les autres à peu de frais. Des démarches ont déjà été 
faites à cet effet, mais elles sont restées sans suite depuis plus 
d'un an*. 

4« L'expédition d'Egypte a procuré un certain nombre d'objets 
analogues provenant de ce pays et des contrées environnantes ; 
on doit distinguer surtout les instrumens de musique moderne 
de l'Egypte et de la Nubie, qui présentent des rapports assez 
frappans avec les instrumens en usage chez les anciens. Quel- 
ques-uns de ces objets sont déjà déposés au département de 
géographie. Plusieurs des membres de l'expédition sont disposés 
à y joindre ce qu'ils ont rapporté du pays. Nos relations d'amitié 
avec le gouvernement d'Egypte nous feront obtenir facilement 
les objets du Sennar et de l'Abyssinie, du Kordofan et du Dar- 
four, et par suite des pays de Bargou et de Bornou. Le dernier 
voyage du Defterdar bey dans le Kordofan ^ a procuré Tacquisition 
d'objets de cette espèce, et une des choses curieuses que nous 
devons à cette expédition, c'est une carte de ce pays (jusqu'alors 
presque inconnu) et ouvrage du Defterdar lui-même. Tout im- 
parfait qu'il est, il mérite une place à ce double titre dans la 
collection géographique, et l'on espère qu'il y sera déposé ; une 
carte d'un pays ignoré, dressée par un Égyptien, sera vue avec 
intérêt. 

5» On possède des instrumens, des ustensiles et d'autres pro- 
duits curieux de Yindustrie africaine, recueillis par les voyageurs 
français qui ont pénétré dans la Sénégambie, MM. Durantin, de 
Beaufort et plusieurs autres. En voyant la manière dont les 
Africains travaillent le cuir et les métaux, notamment l'or et le 
fer. on est également surpris, et de ce que leur état social est si 
arriéré, et de ce que les Européens, les Français en particulier, 
n'aient pas su mieux profiter du goût de ces peuples pour les 
parures et certains produits de nos arts. Riches de leurs produc- 

1) On a vu plus haut que le Musée Dauphin s'était enrichi d'une partie de ces 
collections. Le Musie d'Artillerie en a eu la plus large part. (E. H.) 

2) Cf. A. Peney, Ethnographie du Soudan égyptien. {Rev. d'Ethnogr., l. I, 
p. 398, 484, etc., 1882.) 



138 LES ORIGIiVES 

lions en tout genre et des abondantes mines d'or de Bambouket 
de Bouré, ces divers peuples n'attendent que les ouvrag-es de 
notre industrie pour les échanger contre leurs produits naturels. 
Le voyage de René Caillé a fait voir que c'est à Djenny et non à 
Temboctou, qu'il faut porter nos produits ou les faire parvenir 
par la voie des caravanes. Alors on sera maître d'un commerce 
immense ; car la population de ces pays répond à leur grande 
fertilité, et plus on pénètre dans l'intérieur, plus on trouve les 
hommes tolérans, les mœurs douces et hospitalières. Qu'on y 
porte le commerce au lieu de la guerre, et la philosophie au lieu 
des croyances ; que l'humamté à son tour ait ses missionnaires 
et l'Afrique centrale nous ouvrira ses portes comme à des bien- 
faiteurs. Quelques années de relations amicales y feront plus que 
des siècles n'ont pu faire dans l'Inde ou la Chine. Voilà sans 
doute une source abondante et, quand on le voudra, très pro- 
chaine, de richesses ethnographiques. Il suffit, pour cela, qu'un 
ministre éclairé, patriote zélé autant qu'homme d'Etat, entende 
la voix qui appelle à grands cris ces communications, ces amé- 
liorations si désirées par le commerce et l'industrie de la France. 
Alors la science, marchant à la suite des progrès de l'industrie 
et des conquêtes philanthropiques, viendra en recueillir le fruit 
et fournira, en retour, de nouveaux moyens d'investigation et de 
prospérité commerciale. 

6" Il a été question plus haut des ouvrages mexicains qui se- 
raient propres à enrichir la collection ethnographique, surtout 
sous le rapport des rapprochemens que l'on veut établir aujour- 
d'hui entre les deux continens. La même remarque s'applique 
aux produits péruviens et aux objets provenant des autres con- 
trées du Nouveau-Monde. L'action puissante qu'exerce aujour- 
d'hui la république des Etats-Unis sur les peuplades indiennes, 
l'adjonction successive de leur territoire au sien, tend à faire 
disparaître par degrés le type natif et le caractère propre des 
tribus sauvages et jusqu'à leurs idiomes. Il faut donc se hâter, 
pendant qu'il en est temps encore, de recueillir et de rassembler 
les objets matériels propres à éclairer le tableau moral et l'his- 
toire des aborigènes. Plusieurs produits intéressans de l'indus- 



DU MUSÉE d'ethnographie 139 

trie des Mexicains et des indigènes de l'Amérique centrale se 
trouvent, en ce moment, réunis dans la capitale ; il sera peu dif- 
ficile de se les procurer. On y trouve des fragmens d'un assez 
grand intérêt pour la connaissance des rites et des usages des 
natifs et même sur les rapprochemens à faire avec l'Ancien- 
Monde. Sur deux ou trois collections de cette espèce qui sont 
ici, une sera peut-être offerte au gouvernement à titre gratuit. 
On y remarque des objets curieux, tels que des instrumens à 
vent, des cachets pour empreinte, des vases aussi remarquables 
par la forme que par la matière, des miroirs en pyrite et en pierre 
obsidienne, des terres cuites qui représentent le caractère de là 
physionomie d'une manière expressive, des matières dures tra- 
vaillées avec art. Des fragmens de ce genre sont utiles et pres- 
que indispensables, pour comprendre les dessins et les figures 
de toute espèce dont sont couvertes les peintures mexicaines. 

7° Les collections publiques renferment, la plupart, des objets 
qui ont de l'intérêt sous le rapport de l'ethnographie, mais qui 
perdent presque tout leur prix par leur isolement. C'est leur 
réunion seule qui leur donnera une véritable utilité. Cette consi- 
dération d'intérêt public sera peut-être de nature à frapper les 
ministres de qui dépendent ces collections, et à leur faire 
prendre une mesure dans le sens de l'ordonnance du 30 mars*. 
Mais quand même on laisserait ces objets épars, là où ils se 
trouvent, ce ne serait pas un motif pour perdre de vue le but 
tout scientifique et littéraire d'une collection ethnographique, et 
par conséquent, la réunion des objets disponibles à la Biblio- 
thèque royale, qui en possède déjà un assez grand nombre. 

Enfin il existe à Paris de ces mêmes objets chez des parti- 
culiers, des amateurs et des curieux, ainsi que dans des maisons 
de commerce spéciales ; l'on en fait des ventes assez fréquentes, 
à la suite desquelles ils se dispersent, se donnent à vil prix ou 
sont emportés à l'étranger. On peut s'attendre aussi à des dons 
gratuits lors des mutations qui ont lieu : en effet, l'embarras de 

1) Jomard vise ici manifestement le Musée Naval, dont il ne parle que tout à 
fait en passant, en tête de la note qui suit sous le nom de Collection créée au 
Louvre pour recevoir les modèles des constructions navales. (E. H.) 



140 LES ORIGINES 

les loger, leur poids et leur volume, la difficulté de les vendre 
en temps utile ou avantageusement engageront les possesseurs 
ou leurs héritiers à les déposer dans un établissement public. 
En tel cas, le nom des donateurs y serait inscrit, en signe 
de reconnaissance pour leur générosité ou celle de leurs 
familles. 

8° L'on peut et l'on devrait donner à nos consuls la mission 
de rassembler des o\y\&\.?> ethnographiques . Si on le fait, il ne faut 
pas douter de leur zèle pour contribuer à enrichir une collection 
nationale d'un genre neuf en France; ils y mettront de l'amour- 
propre et de l'empressement. Ce que l'on paierait très cher ici 
aux voyageurs, ils peuvent sur les lieux mêmes ou parce qu'ils 
sont placés favorablement , l'obtenir au moyen des échanges ; 
ou par les dons des personnes de leur résidence, intéressées à se 
ménager la faveur du gouvernement ; ou enfin à des conditions 
pécuniaires peu onéreuses \ 

Nous ne prolongerons pas davantage cette indication générale 
des moyens à mettre en usage pour former assez promptement 
une collection ethnographique ; celles qui précédent suffisent sans 
doute pour en montrer la possibilité: autant il est évident qu'elle 
sera très utile aux sciences, à l'étude et aux recherches histo- 
riques, autant il paraît facile de le réaliser dès à présent, et de 
commencer, sans retard, à en faire jouir le public français et 
étranger. 

En résumé, de puissans motifs militent en faveur du pla- 
cement de la collection ethnographique à la Bibliothèque royale : 

h L'ancien noyau qui s'y trouve, et qui a été commencé, il y 
a plus d'un siècle ; 

2" La nature de cette collection, dont l'objet doit être tout 

(1) La collection créée au Louvre pour recevoir les modèles des constructions 
navales contient plusieurs objets ethnographiques intéressans; il en existe aussi 
au dépôt de Versailles et ailleurs. 

Une collection japonaise vient d'arriver à Marseille (voyez plus loin 
nos XXXVIII, etc.) : on y remarque beaucoup de pièces du même genre, et qui 
paraissent tout à fait neuves en France ; elle renferme des objets rares de Bor- 
néo, des îles de la mer des Indes et des îles de la mer du Sud. Bien d'autres 



DU MUSÉE d'ethnographie \i{ 

scientifique et historique, et non Taliment d'une stérile et frivole 
curiosité ; 

collections, sans nui doute, seront signalées, dès qu'un centre sera formé et son 
existence connu de nos navigateurs. 

PREMIÈRE NOTE 

MUSÉUM ETHNOGRAPHIQUE DE GOETTINGUE 

On peut être surpris de ce que, dans un temps où l'on fait tant de choses 
pour les collections relatives aux sciences, on n'ait pas encore établi, dans 
aucune capitale de l'Europe, un Muséum pour la géographie des divers peuples 
de la terre, qui, disposé d'après un plan régulier, fasse voir au spectateur la 
manière de vivre de ses semblables dans d'autres parties du monde, et sous 
d'autres climats, enfin lui montre leurs ustensiles, leurs vêtemens, leurs pa- 
rures, leurs armes. Le cabinet ethnographique de Gœllingue peut servir de 
modèle en ce genre; il fait partie du Muséum dont il occupe deux pièces; il 
s'est accru peu à peu. On en doit le commencement à la libéralité du roi, 
qui envoya diverses pièces provenant du premier voyage de Cook. Le désir qui 
fut manifesté alors de posséder quelques-unes de ces curiosités, en procura aus- 
sitôt UQ grand nombre. A la mort de Forster père, la collection s'accrut considéra- 
blement par l'achat de la sienne; elle serait cependant restée bornée à une seule 
partie, si un événement heureux ne lui eût fourni de grandes richesses dans une 
autre; elle en fut redevable à la libéralité de M. le baron d'Asch, mort à Saint- 
Pétersbourg, et qui a aussi enrichi la collection de minéralogie, ainsi que celle 
des livres russes. Son long séjour, comme médecin et naturaliste dans la capi- 
tale du plus vaste empire de la terre, et ses liaisons avec les provinces les plus 
éloignées, lui donnaient la facilité d'obtenir une infinité de choses curieuses. 
Tout ce qu'il recevait allait à Gœttingue. Grâce à ce bienfaiteur, les trésors du 
Nord se joignirent à ceux du Sud, De cette manière, la collection s'est étendue 
et est devenue plus complète qu'aucune de celles qui existent. 

Elle embrasse tous les peuples du Grand Océan, tant ceux qui habitent 
ses îles que ceux qui vivent sur ses côtes; elle commence au nord par l'extré- 
mité la plus septentrionale de la Sibérie, comprenant les Samoièdes, les 
Tchouktchis et les Kamtchadales, puis les Kouriles, les Aléoutes, les indi- 
gènes d'Ounalaschka, de Kadiak et de la côte nord-ouest de l'Amérique ; 
elle passe ensuite au Japon, à la Chine, au Tibet; mais elle est riche surtout en 
ce qui appartient aux archipels du Grand Océan, tels que ceux des îles 
Sandwich, de la Société, des Amis, des Marquesas et principalement de la Nou- 
velle-Zélande. Même les misérables Pécherais de la Terre de feu, qui vivent sur 
le point du globe le plus avancé au sud, ont fourni un collier de coquilles à la 
collection. Les objets sont rangés par classes de la manière suivante: habil- 
lement, parure, ustensiles, armes, idoles. La première offre, soit des échan- 
tillons, soil des pièces entières d'étoffes, faites d'écorce d'arbres, unies ou 
teintes, ainsi que les ustensiles qui servent à les fabriquer ; des nattes tressées 
avec un art infini; des vêtemens complets en lin de la Nouvelle-Zéland« ; des 



142 LES ORIGINES 

3° Sa liaison étroite avec la géographie et ses progrès ; 

tiges de ce végétal en nature. Ensuite viennent les étoffes de soie et les belles 
ouates du Japon; les tuniques contre la pluie, faites en peau de poissons et 
les vêtemens en pelleterie de Kadiak et de la côte nord-ouest d'Amérique, les 
habits d'été et d'hiver des Samoïèdes, des Tchouktchis et des autres peuples 
de l'extrémité septentrionale du globe. 

La classe des parures est encore plus riche ; beaucoup de colliers et de bra- 
celets en coquilles, en os., etc, l'appareil pour tatouer, le costume de deuil de 
Taïti complet, la parure de guerre des chefs des îles Sandwich, l'ornement des 
Chamans de Sibérie, complet avec leur tambour magique. Les ustensiles de 
pêche remplissent seuls une armoire ; il serait difficile d'inventer une forme 
d'hameçon qui ne s'y trouve pas. Parmi les armes, se distingue la belle lance 
des îles Sandwich, si bien polie. Les instrumens de couture du nord-ouest de 
l'Amérique, les arêtes qui tiennent lieu d'aiguilles et le fil tiré des tendons 
d'animaux marins, ne sont regardés qu'avec une certaine défiance par les 
dames, mais les ouvrages qu'elles voient auprès et qui sont plus délicatement 
et plus régulièrement faits que ceux qui sortent de leurs mains, dissipent tous 
leurs doutes à cet égard. Cet exposé suffit pour faire connaître combien cette 
collection possède d'objets intéressans et combien il en manque encore, puis- 
qu'elle ne comprend que les régions de la terre nommées plus haut. Elle est 
d'ailleurs très utile, car elle sert non seulement à satisfaire la curiosité des 
étrangers, mais aussi à fournir des explications pour les cours da géographie 
qui ont lieu tous les étés (Extrait des Nouvelles Annales des Voyages, 
tome III). 

Nota. Les collections de Berlin, encore plus importantes, et celle qui a été formée à Weimar 
mériteraient ici une mention spéciale ; la description en sera donnée ailleurs. 

DEUXIÈME NOTE 

COLLECTION DE M. LAMARE-PICQUOT 

Les accroissemens, que la Bibliothèque du roi vient de recevoir dans ces 
derniers temps, ne sont que le prélude d'acquisitions plus étendues et plus 
variées, si un gouvernement, ami des lumières et des études graves, continue 
d'assurer aux travaux des voyageurs d'honorables encouragemens. Partout le 
goût de la science, si répandu de nos jours, éveille les tentatives individuelles. 
Aucun des objets, qui peuvent intéresser l'histoire de l'homme, ne reste main- 
tenant étranger à la curiosité des nombreux explorateurs de l'Asie. C'est ainsi 
qu'un naturaliste français, M. Lamare-Picquot, tout en donnant l'attention la 
plus soutenue à la branche des connaissances humaines qu'il cultive spécia- 
lement, a trouvé le moyen d'ajouter à ses riches collections d'histoire naturelle 
une collection certainement plus nouvelle et non moins précieuse. Frappé 
du spectacle imposant des cérémonies indiennes, de la singularité des usages 
et surtout de la variété des traits et des couleurs qui distinguent les diverses 
castes du Bengale, M. Lamare-Picquot s'est attaché à recueillir des images de 
divinités, des ustensiles employés dans les cérémonies religieuses, des meubles 



DU MUSÉE d'ethnographie 143 

4° Léconomie qui résultera de cette disposition ; 

et armes, et particulièrement de petites statues, qui représentent les Hindous 
dans les diverses conditions de leur vie sociale. Cette collection contient 
plusieurs spécimens de ces représentations grossières des divinités indiennes qui 
figurent dans les fêtes sacrées, pour être détruites après avoir reçu l'hommage 
de la superstition populaire. Des figures en cuivre variées et nombreuses 
offrent des images plus respectées des principaux objets du culte ; des vases, 
des lampes et autres instrumens peuvent servir à expliquer quelques particu- 
larités des cérémonies que la religion impose aux Brahmanes. Mais ce qui, 
parmi tant d'objets, dignes d'attention, excite au plus haut degré l'intérêt, ce sont 
les statuettes de travail hindou, dont quelques-unes sont exécutées avec une 
grande perfection. Elles forment une galerie à peu près complète des castes du 
Bengale, depuis le Brahmane jusqu'au dernier des artisans ; et chose remar- 
quable, elles se distinguent l'une de l'autre, par des nuances très sensibles dans 
la teinte de la peau, quelquefois même par des différences plus profondes 
dans les traits du visage. Ainsi, outre les notions positives qu'elle donne sur 
la vie civile et religieuse des Hindous, cette collection fournit encore des 
matériaux intéressans pour ces belles recherches de l'ethnographie, qui sont 
quelquefois la seule histoire des peuples. Enfin on y compte plus de vingt sta- 
tues de Bouddha, que l'invasion des Anglais chez les Barmans, a mis 
M. Lamare-Picquot à même de rassembler. Ces statues, dont plusieurs sont 
très grandes, d'autres remarquables par la beauté de la matière, complètent 
dignement une collection qui comprend ainsi les divinités de deux religions 
originaires de l'Inde, celles qui comptent en Asie le plus de sectateurs, le 
Brahmanisme et le Bouddhisme. {Extrait du rapport général de M. E. 
Burnouf, secrétaire de la Société asiatique lu dans la séance solennelle du 
28 avril 183 f.) 

TROISIÈME NOTE 

ILES SANDWICH 

Parmi les mouvemens divers, qui changent aujourd'hui l'aspect de la 
société dans toutes les parties du monde, à un degré et avec une étendue sans 
exemple dans les siècles précédens, les changemens intellectuels et moraux, qui 
sont survenus dans les îles de la Société et de Sandwich sont des plus inté- 
ressans et des plus satisfaisans. Ils sont tels qu'aucun ami des libertés civiles, 
de l'amélioration intellectuelle et du perfectionnement religieux, ne les peut 
contempler sans un sentiment d'encouragement et de gratitude. Les habitans 
des îles de la mer du Sud ont maintenant un langage écrit, il s'y trouve presque 
une nation entière de lecteurs. A l'exception des individus, qui étaient trop âgés 
avant que ces changemens eussent lieu, il en est peu qui ne soient capables 
de lire, et la plupart d'entre eux, d'écrire leur propre langue. Outre des livres 
d'épellation, des grammaires, d'autres livres élémentaires et mélanges, la tota- 
lité du Nouveau Testament et plusieurs portions de l'Ancien circulent au loin 
et sont d'un usage journalier. Dans le même temps des flots de lumière 



144 LES ORIGINES 

. 00 Enfin le texte de l'ordonnance de 1828, déjà mise à exé- 
cution. JOMARD. 

sortent de ces îles, comme d'une source centrale, pour se répandre chez de 
nombreuses peuplades et dans les îles éloignées. Partout où les vaisseaux des 
naturels font voile (et un grand nombre d'entre eux traversent maintenant les 
eaux de l'Océan Pacifique), Vinstructeur indigène, ou le maître d'école est au 
milieu des passagers et le livre d'alphabet fait partie de la cargaison. 

La plus légère comparaison entre l'état présent de la population dans les 
iles Sandwich, et celui qui existait, il y a peu d'années, fournira une preuve 
aussi claire que satisfaisante des effets étonnans qu'ont produits les moyens 
mis en usage pour l'instruction générale et religieuse depuis les deux 
dernières années. Jusqu'à l'année 1819, le peuple entier (et sans exception, 
autant que nous pouvons le savoir) était livré à ridolâtrie, et ce n'était point 
un système de pure ignorance et de mansuétude, mais un système aussi 
oppressif, dégradant et sanguinaire, qu'aucun de ceux qui ont jamais asservi 
la portion la plus obscure du monde païen. Jusquen 1820, aucun instructeur 
chrétien n'avait mis le pied sur les rivages de Hawaï. Cette année, une réunion 
de missionnaires américains dévoués y arriva et commença ses travaux en 
essayant d'apprendre la langue du pays, jusqu'alors non écrite. Bientôt après, 
un alphabet fut composé; quand les missionnaires eurent acquis la connais- 
sance de la langue naturelle, ils entreprirent d'instruire quelques-uns des 
enfans; et, au commencement de 1822, la première feuille du livre d'épellation 
fut imprimée. Au mois de mars, je visitai les îles Sandv^ich avec MM. Bennett 
et Tyermann et deux instituteurs indigènes. La première école publique pour 
es naturels fut ouverte bientôt après ; elle ne contenait que deux écoliers, mais 
ces écoliers étaient le roi et la reine. Tel était l'état des îles en 1822. 
Aujourd'hui, d'après les nouvelles les plus récentes, on n'y trouverait plus un 
seul idolâtre et 50 à 60 mille personnes professent le christianisme... 

Le langage a été réduit en système ; des livres élémentaires sont préparés, 
des portions des Saintes Écritures traduites, des presses d'imprimerie en 
activité (*)... Des écoles sont établies dans toutes les principales îles. 11 existe 
environ cinq cens écoles dirigées par les soins de cinq cens maîtres d'écoles 
indigènes, visitées de temps en temps par les missionnaires. Ces écoles 
reçoivent quarante mille écoliers et il n'y eu pas moins de vingt-cinq mille en 
état de lire les Écritures. Il est probable qu'aujourd'hui ce nombre est 
augmenté et qu'il s'élève à un tiers de la popidation (traduit et extrait du 
Sunday-School Teachers Magazin, April 1831). 

(') Environ 134,000 exemplaires de divers ouvrages religieux, de traités, etc., traduits en langue 
indigène, ont été publiés, sans compter ce qui a été imprimé aux États-Unis, l'année dernière. 



DU MUSÉE ETHNOGRAPHIQUE 145 

No XXV 

SUR LE PROJET D'Ui\ MUSÉE ETHAGGRAPlIiQUE 

Par le baron de Férussac'. 

Un journal- vient d'annoncer le projet de création d'un nou- 
veau Musée, destiné à recueillir les monumens divers de Tindus- 
trio des peuples sauvages ou à demi-civilisés, monumens qui, 
chaque jour, devenant plus rares, emportent avec eux, par leur 
destruction, presque les seuls témoignages sur lesquels on 
puisse s'appuyer pour résoudre une foule de questions qui inté- 
ressent, au plus haut point, l'histoire du genre humain, et sur- 

1) Ce petit travail a été imprimé chez Firmin-Didot frères, sous la forme d'une 
plaquette non datée de seize pages. Il est devenu introuvable. L'exemplaire qui a 
servi à noire réédition avait été adressé par l'auteur à M. d'Argout; nous 
l'avons rencontré aux archives du Ministère de l'Instruction publique. 

(E. H.) 

2) Constitutionnel du 12 nov., suppl. 

Il est question de fonder incessamment, en France, un établissement que 
nous enviera l'Europe savante, et qui n'a jusqu'à présent de modèle qu'aux 
États-Unis : nous voulons parler d'un Musce ethnographique. 

On appellerait ainsi un vaste emplacement divisé en une foule de salle?, por- 
tant le nom de tous les peuples qui existent aujourd'hui, soit à l'état sauvage, 
soit à l'état demi-civilisé, soit avec des formes sociales essentiellement diffé- 
rentes des nôtres. Le but de cette création serait de ne pas laisser perdre dans 
le naufrage des temps le souvenir de ce qui se rattache aux nations actuelles, 
et de conserver tous les objets, armes, instrumens, costumes, débris d'arts et 
de monumens, etc., qui leur sont particuliers. 

Les salles du Musée ethnographique seraient principalement consacrées ou à 
ces rares tribus indiennes, que refoule constamment dans les déserts d'Amé- 
rique, et qu'anéantira bientôt tout-à-fait, l'envahissante civilisation moderne, 
ou à ces insulaires des mers du Sud, dont les missions anglaises effacent et 
dénaturent tous les jours les mœurs et le caractère primitif, ou bien enfin aux 
peuples dont les usages nous sont mal connus, tels que les Mogols, les Chinois, 
les Tatars, les Kamtchadales, les Lapons, les Samoièdes, etc. 

C'est la Commission nommée par le ministre du commerce, pour l'organisa- 
tion du matériel des bibliothèques, qui a conçu la pensée de l'établissement 
dont nous parlons, pensée digne d'une nation et d'un siècle comme les nôtres. 
M. Abel Rémusat a été chargé de faire un rapport à ce sujet, et M. d'Argout 
a déjà approuvé, dit-on, l'idée première. L'emplacement qu'on a destiné au 
Musée ethnographique est le bâtiment qui est maintenant en construction, rue 
Vivienne, dans l'ancien local du Trésor public. 

10 



146 LES ORIGINES 

tout cet important problème de l'établissement successif de la 
population dans les innombrables Archipels de la mer du Sud. 

Ce projet ne peut manquer d'intéresser vivement les amis des 
sciences géographiques et historiques ; mais nous devons à la 
vérité des faits de dire qii'il nest point nouveau. Il remonte à 
l'année 1826^ et c'est à M. le ducdeDoudeauville, alors ministre 
de la Maison du Roi, et à M. le vicomte de Larochefoucauld, 
que l'on doit reporter l'honneur d'avoir, les premiers^ adopté 
cette belle pensée. La création de ce Musée fut décidée par eux, 
et son exécution commencée. Par leurs ordres une foule d'objets 
précieux ont été réunis au Louvre, place naturelle de cet éta- 
blissement, et placés provhoirement au Musée naval dirigé par 
M. Zédé% en attendant que l'importance des acquisitions deman- 
dât un conservateur spécial. Des instructions furent données à 
divers voyageurs, entr'autres à M. le capitaine d'Urville pour 
son voyage de circumnavigation, et à M. d'Orbigny^ qui se ren- 
dait dans TAmérique méridionale ; des achats ont été faits par 
les soins de M. Dubois, dessinateur du Musée royal du Louvre ; 
divers particuliers ou des voyageurs se sont empressés d'offrir 
pour ce Musée naissant les objets qu'ils possédaient ; j'en ai 
remis moi-même une assez grande quantité, que je devais à To- 
bligeance des officiers des deux expéditions commandées par 
MM. de Freycinet et Duperrey,, et, à bien dire, il ne peut plus 
être question d'une création^ mais seulement de donner à ce 
Musée tout le développement qu'il comporte et que l'on s'était 
promis en le fondant. 

Nous croyons d'autant plus utile de faire connaître les faits à 
ce sujet, qu'il serait déplorable que les bonnes intentions de 
l'autorité fussent paralysées par une mesure qui enlèverait ce 
Musée à la place naturelle et obligée qu'il doit occuper, pour en 
faire une annexe d'un établissement dont la spécialité de desti- 

1) On a vu plus haut que si le preniier projet du Musée de Marine remonte à 
1826, ce n'est que le 15 janvier 1828 que le Monitew universel a fait connaître 
la décision du Roi. (K. H.) 

2) M. Zédé, ingénieur de la Marine, nommé en 1831 secrétaire du Comité des 
Travaux de la Marine. (E. H.) 



DU MUSÉE d'ethnographie 147 

nalioii exclut haiilement une alliance aussi bizarre, el lorsque 
d'ailleurs le Musée dont il s'agit doit compléter celui du Louvre, 
pour composer, avec le Musée égyptien et le Musée des mouu- 
mens grecs et romains, ce vaste ensemble au moyen duquel on 
peut tenter d'entreprendre l'histoire des peuples par les monu- 
mens des arts qu'ils cultivaient, de leur industrie, de leur reli- 
gion, de leurs mœurs et de leurs usages divers. 

L'idée de la formation d'un Musée ethnographique a été 
reprise dans ces derniers temps, mais bien avant la création de 
la Commission nommée pour l'organisation du matériel des 
bibliothèques. A peine M. le comte d'Argout venait-il d'être 
nommé ministre, qu'un des savans conservateurs de la Biblio- 
thèque du Roi, M. Jomard; auquel j'avais eu, dans le temps, 
l'honneur de communiquer ce projet, ainsi qu'à MM. de Hum- 
boldt, Cuvier et Abel-Rémusat, crut devoir, à ce qu'il paraît, 
appeler l'attention du ministre sur cette création. L'on était 
certain qu'une pensée aussi utile serait avidement saisie par 
M. d'Argout, lequel, en effet, s'empressa de nommer une Com- 
mission qui, sous la présidence de M. le baron Cuvier, fut char- 
gée de lui faire un rapport. 

Ignorant complètement les points sur lesquels cette Commis- 
sion a été appelée à donner son avis, je ne puis raisonner que 
par conjecture ; mais il m'est permis de penser que le rapport de 
cette Commission n'étant point fait encore, le ministre n'a pris 
aucune détermination qui puisse autoriser à dire que le Musée 
ethnographique sera réuni à la Bibliothèque du Roi et ne conti- 
nuera pas à former une des divisions du Musée royal du Louvre ; 
je puis d'autant moins croire à une semblable détermination 
que^ par cet arrangement, il faudrait nécessairement créer une 
nouvelle place de conservateur à la charge du trésor public, et 
qu'on est aujourd'hui peu porté à augmenter le budget des 
sciences. En eiïet, il n'est pas supposable que le Musée ethno- 
graphique soit annexé aux imprimés, ou aux manuscrits. 
MM. Van Praet, de Manne, Abel-Rémusat, Champollion refuse- 
raient sans doute un genre de surveillance et de travaux aux- 
quels ils sont étrangers, et qui ne pourrait que porter un préju- 



148 LES ORIGINES 

dice notable à tout ce qu'ils font pour les importans dépôts qui 
leur sont confiés. On ne peut supposer qu'on le réunisse à la 
conservation des estampes ! Resteraient les médailles et les 
cartes géographiques. Le Musée ethnographique se compose de 
monumens d'un autre ordre que les médailles. A la vérité, 
quelques inscriptions, quelques vases, quelques figurines et des 
monumens égyptiens, grecs ou romains, font aussi partie de la 
conservation de M. Raoul-Rochette ; mais la véritable place 
d'une partie d'entr'eux serait au Louvre, depuis qu'il est devenu 
le grand dépôt de toutes nos richesses de l'antiquité, et il y a 
long-temps que les savans et le public éclairé réclament un 
échange entre les deux établissemens du Louvre et de la Biblio- 
thèque, qui permette de réunir à chacun d'eux, selon sa destina- 
tion particulière, ce que l'autre offre d'étranger à sa spécialité. 
On ne peut penser qu'en appelant l'attention du ministre sur le 
Musée ethnographique, M. Jomard ait eu en vue de se charger 
de sa direction ; on ne peut pas plus réunir aux cartes géogra- 
phiques qu'aux estampes les pirogues, les casse-têtes, les arcs 
et les flèches des sauvages, les pagodes de l'Inde, ou les fétiches 
des insulaires de la mer du Sud? et d'ailleurs M. Jomard ne 
voudrait point se détourner de ses importans travaux habituels 
et des soins que demande le dépôt dont il est chargé et qui est 
appelé à devenir si important, pour se livrer à une étude labo- 
rieuse et toute nouvelle, seul moyen cependant pour organiser 
convenablement ce nouveau Musée, et le mettre en état d'être 
réellement utile et de remplir son importante destination. 

Il ne s'agit point, en effet, de réunir simplement dans un ordre 
quelconque et de disposer convenablement dans une suite de 
salles les monumens dont se composerait ce Musée. Et, d'abord, 
il faudra beaucoup d'activité pour le former ; prendre une foule 
de mesures, rédiger des instructions, et entretenir une corres- 
pondance suivie avec les voyageurs et les agcns du gouverne- 
ment dans les diverses contrées lointaines. 

Dès qu'un acte public aura manifesté les intentions généreuses 
et bienfaisantes de l'administration à cet égard, le noyau exis- 
tant sera bientôt accru par les offrandes volontaires des naviga- 



DU MUSÉE d'ethnographie 449 

leurs et de quelques curieux qui, sans avoir de collection, pos- 
sèdent cependant quelques mouumens qui s'y rapportent. Ce 
noyau peut se grossir dès à présent : 1° de quelques beaux 
objets, en petit nombre, échappés au pillag-e de la belle collec- 
tion rapportée par Bougainville, et déposés à la Bibliothèque 
de Sainte-Geneviève' ; 2" de quelques monuniens de ce genre, né- 
gligés et dédaignés, placés dans les magasins ou les galeries du 
Jardin du Roi, de l'Institut et à la Bibliothèque royale ; 3° d'une 
grande quantité d'instrumens divers, d'armes, de vêtemens, 
d'ornemens, etc., réunis dans les divers ports de France, et dont 
on peut, pour des motifs d'intérêt général, demander la réunion 
au Musée ethnographique, en leur laissant tous les objets 
doubles ; 4° de quelques armes, et de grands bateaux qui se 
trouvent dans divers établissemens publics, entr'autres au minis- 
tère de la Marine ; 5" enfin, d'un nombre, à ce qu'il paraît fort 
considérable, de curiosités indiennes et surtout chinoises dissé- 
minées dans les palais et châteaux royaux. Il faudrait les recher- 
cher et les réunir dans l'établissement qui nous occupe. 

Des instructions données par le ministre de la Marine aux 
officiers de la marine royale et de la marine marchande, procure- 
ront successivement une foule d'objets, de même que celles que 
l'on pourra donner aux voyageurs du Muséum d'Histoire natu- 
relle et à nos agens consulaires, aux gouverneurs de nos colo- 
nies d'Alger et du Sénégal, aux chefs de nos comptoirs en Asie, 
et à tous les voyageurs que l'amour de la science peut porter à 
parcourir les régions centrales de l'Asie , de l'Afrique et des 
deux Amériques. 

Il faudra apporter le plus grand soin à constater et à enregis- 
trer exactement l'origine de chaque objet, c'est-à-dire à quel 
peuple, à quelle tribu il appartient ; par quel voyageur il a été 
apporté, ou comment il a été acquis ; quel est son usage, sa 
destination, et enfin dresser de tous ces objets un catalogue 
exact et méthodique. Tous ces travaux devront être faits ou 

1) Il sera fréquemment question plus loin de ces objets de la Bibliothèque de 
Sainte-Geneviève, encore aujourd'hui détenus par les administrateurs de cet éta- 
blissement. (E. H.) 



150 LES ORIGINES 

suivis par le Conservateur chargé de Ja direction do ce Musée. 
Mais là ne doit point se borner sa tâche. 11 devra faire une revue 
consciencieuse et générale de toutes les relations de voyages, 
pour connaître tout ce qui a été dit à Tégard de ces monumens, 
les descriptions qui en ont été faites ; chercher à se procurer 
ceux que l'on ne possède point ou que l'on ne reconnaît que 
dans les récits des voyageurs ; constater les rapports ou les 
différences des objets analogues ; déterminer l'étendue, la cir- 
conscription géographique des pays où chacun d'eux est en 
usage, enfin créer la science de ces monumens, science qui 
n'existe pas encore, afin de pouvoir les reconnaître, en détermi- 
ner l'origine, l'âge, l'usage, comme les antiquaires sont parve- 
nus à le faire pour les monumens égyptiens, grecs et romains '. 
Je ne citerai qu'un seul exemple de Futilité de ce genre de 
recherches, ce sont ces petits coussinets en bois et sculptés que 
que M. de Freycinet, et après lui MM. Duperrey et d'Urville, ont 
rapportés de la Nouvelle-Guinée \ où les insulaires s'en servent 
pour tenir leur tête éloignée, lorsqu'ils sont couchés, du sol 
brûlant sur lequel ils s'étendent. On les retrouve absolument 
semblables dans les tombeaux de l'antique Egypte, sous la tète 
des momies ; on les voit sculptés sur les monumens, avec la 
même destination, et M. Cailliaud en a retrouvé l'usage chez les 
peuples actuels de l'Ethiopie, berceau primitif des peuples de la 
partie inférieure de la vallée du Nil". Lorsque l'on réfléchit à la 

1) Le texte de 1831, porte NoaveWe-Zélande ; c'est évidemment une faute 
d'impression. Férussac connaissait parfaitement la provenance de ces objets 
mobiliers, et dans le catalogue manuscrit de sa petite collection du Louvre, on 
lit sous le no 9 la petite note que voici : a Coussinet en bois, usité dans toutes 
les îles des Papous et de la Nouvelle-Guinée. Ce coussinet est semblable à celui 
que l'on trouve sous la tète des momies égyptiennes, qu'on voit dessiné dans 
les monumens et qui est encore en usage en Ethiopie, d'où l'a rapporté 
M. Cailliaud. » (E. H.) 

2) La place de Conservateur d'un semblable Musée nous paraît appartenir 
de droit à un voyageur qui a pu parcourir les diverses parties du monde, sur- 
tout les Archipels de la mer du Sud, et qui aura étudié les langues, les mœurs, 
les usages de leurs habitans, recueilli leurs monumens de toute nature, et qui, 
par l'ensemble de ses connaissances, serait propre au genre d'études que com- 
mande la directioa de ce Musée. S'il était permis d'émettre un vœu à cet égard, 



DU MUSÉE d'ethnographie ISl 

simplicité, à la constance des usages des peuples non civilisés, 
au petit nombre des objets dont ils se servent, on ne peut se 
refuser à admettre que chacun de ces objets est caractéristique. 
Ce coussinet n'est pas, au reste, le seul témoignage, fort singu- 
lier, qui semblerait constater les rapports des peuples les plus 
anciens avec des contrées dont on croyait la découverte toute 
récente : l'emploi du beurre de muscade, constaté dans l'embau- 
mement de quelques momies, vient prouver des relations fort 
anciennes entre l'Egypte et les Moluques, soit directement, soit 
par l'intermédiaire de llnde. Mais on conçoit que toutes ces 
indications précieuses ont besoin d'être étudiées avec soin, dis- 
cutées avec toute la rigueur scientifique ; et l'on ne pourra 
réussir à éclairer ces importantes questions, qui tiennent à l'his- 
toire de l'établissement successif de la population sur une partie 
du globe et des premiers rapports des peuples anciens, qu'à 
l'aide des données comparatives que fournira le Musée qui nous 
occupe. 

Pour qu'il remplisse cette importante destination, il ne faut 
point le séparer des autres collections avec lesquelles il est dans 
une dépendance obligée. Peut-on, en effet, éloigner les monu- 
mens indous des monumons égyptiens? Ne faut-il pas, au con- 
traire, les rapprocher pour en saisir les rapports, ou en constater 
les différences? et leur comparaison serait-elle facile quand, pour 
les étudier, il faudrait se transporter dans deux élablissemens 
différens, perdre ces aperçus, fruits d'une inspiration soudaine 
que produisent les premières impressions, ou s'adresser à deux 
administrations distinctes pour obtenir les facilités désirables ? 
On ne sert bien la science qu'en mettant les choses et les 
hommes à leur véritable place. 

Une collection d'un haut intérêt est offerte en ce moment au 

nous serions certains d'être généralement applaudi, en nommant M. le capit. 
de Freycinet, qui réunit tout ce que l'on peut chercher sous ce rapport, s'il 
consentait à accepter ce poste honorable, et qu'il lui fût oflert. A son défaut, 
j'avais signalé à M. le duc de Doudeauville, lorsqu'il me fit l'honneur de me 
consulter à ce sujet, M. Lesson, l'un des plus hiablles collaborateurs de mon 
célèbre ami M. de Freycinet. 



152 LES ORIGINES 

g-ouvernement : c'est celle de M. Lamarre-Picquot, composée de 
deux parties fort distinctes. L'une est une suite considérable 
d'objets d'histoire naturelle, offrant une des plus riches collec- 
tions zoologiques de l'Inde, qui soit encore parvenue en France, 
et dans laquelle on remarque une quantité d'animaux non encore 
connus des naturalistes; l'autre est une magnifique réunion do 
monumens indous de tout genre qui font connaître, non-seule- 
ment toutes les castes du peuple immuable qui habite cette vaste 
contrée, mais aussi les mœurs, les rites, l'état des arls et la 
théogonie de ce même peuple. Les savans rapports des profes- 
seurs du Jardin du Roi, de la Société asiatique et de la Société 
de géographie, émettent le vœu commun que cotte précieuse 
collection soit conservée à la France, et il est vivement à désirer 
que la première de ses deux divisions soit acquise pour le 
Muséum d'Histoire naturelle, et que la seconde aille augmenter 
le noyau des objets déjà réunis au Louvre, pour former le Musée 
ethnographique, d'autant plus que nous sommes fort pauvres en - 
France dans ce genre de monumens. 

Les conditions auxquelles M. Lamarre-Picquot offre de céder le 
fruit de ses pénibles recherches font honneur à son désintéresse- 
ment, et nous sommes heureux de pouvoir dire que M. le comte 
d'Argout a accueilli avec intérêt ses propositions. Espérons 
qu'aucun obstacle ne s'opposera à la réalisation de ses vues 
généreuses, et qu'il n'en sera pas de ces collections comme de 
colle de M. Drovetti, qui a laissé de si vifs regrets à la France. 

Félicitons-nous du retour à une position qui permet de s'oc- 
cuper de ces paisibles objets d'utilité générale, et sachons en 
rendre grâce au gouvernement du Roi. Le public éclairé, comme 
le monde savant, applaudiront à la sollicitude et à Tintérêt que 
M. le comte d'Argout a mis à s'occuper du Musée ethnogra- 
phique, et leur reconnaissance ne peut manquer au ministre 
jaloux d'illustrer le nouveau règne, en assurant le développe- 
ment d'un établissement d'un haut intérêt et qui sera un nou- 
veau titre de gloire nationale. 

Ce Musée aurait d'autant plus d'importance et d'intérêt qu'il 
n'en existe, à bien dire, aucun de ce genre en Europe que celui 



DU MUSÉE d'ethnographie 1S3 

de Gœltingue formé, surtout, par la collection de Forster, et où 
Ton voit quelques pièces rapportées par Cook, et une belle suite 
d'objets de l'Asie septentrionale et de la côte N.-O. de l'Amé- 
rique*. Quelques collections peu considérables et plus spéciales, 
telle que celles de Saint-Pétersbourg, pour les îles de la mer du 
Sud, celles de Vienne et de Munich, résultats des voyages des 
savans autrichiens et bavarois au Brésil ; celle de curiosités chi- 
noises de Dresde, de Munich, etc. ; la magnifique collection de 
manuscrits astèques de lordKing•sbury^ les collections de monu- 
mens indous de la Compagnie des Indes et de la Société asiatique 
de Londres, et quelques autres encore, sont presque les seules 
que l'on puisse citer ; mais elles ne forment point une suite 
importante, même dans la partie toute spéciale qu'elles embras- 
sent, et la collection particulière d'un amateur de Paris, 
M. Panckoucke, peut seule donner une idée, sur une très-petite 
échelle sans doute, de ce que devrait être un Musée de ce genre. 
Nous citerons le Musée ethnographique de Salem aux Etats- 
Unis, qui paraît fort riche et bien entendu. 

Nous croyons utile de donner ici le projet de Rapport au Roi, 
dont M. le duc de Doudeauville et M. le vicomte de La Roche- 
foucauld voulurent bien me demander la rédaction, lorsqu'ils 
adoptèrent avec tant d'empressement l'idée de cette création que 
j'eus l'honneur de leur proposer. J'ai cherché à y exposer les 
motifs de l'utilité de cet établissement, et à préciser ses analo- 
gies et sa place dans l'organisation générale du Musée royal du 
Louvre. La lecture de ce rapport achevra, nous le pensons du 
moins, de prouver l'impossibilité d'enlever au Louvre ce nou- 
veau Musée projeté. 

PROJET DE RAPPORT AU ROI 

Sire, 
Le moyen le plus prompt et le plus sûr de hâter les progrès 
d'une étude est, sans contredit, la réunion des monumens et 

1) Voyez plus haut pièce nt> XXIV, l'-e note. 

2) Lisez Kingsborougti. (E. H.) 



154 LES ORIGINES 

des documens épars qui la concernent ; car les forces de l'intelli- 
g-ence, comme les rayons lumineux, n'acquièrent toute leur 
énergie qu'en les concentrant dans un seul et même foyer. Telle 
est Torigine des musées, des cabinets, dans lesquels les particu- 
liers et les gouvcrnemens, amis des sciences et des arts, se sont 
empressés en tout temps de rassembler les objets dont la réu- 
nion pouvait servir à constater, soit les mœurs, les usages, If's 
progrès ou la décadence de la civilisation d\m peuple, soit les 
procédés, les découvertes, les mouvemens progressifs ou rétro- 
grades d'une science ou d'un art quelconque, ou bien enfin l'en- 
semble des productions naturelles du globe, d'une contrée déter- 
minée, ou de tel règne seulement. 

C'est ainsi que chez les nations savantes de l'Europe et de 
l'Amérique les musées ou cabinets d'histoire naturelle, ceux où 
Ton a réuni un grand nombre d'antiquités ou de productions des 
arts, des suites de médailles, ont offert et offrent encore les 
ressources les plus variées et les plus fécondes pour les études 
propres à augmenter et à perfectionner nos connaissances. 

Ce sont ces considérations. Sire, dont V. M. a apprécié tout 
le poids, qui ont déterminé la création d'un Musée égyptien, 
formé d'après ses ordres et sous ses auspices, lorsque V. M., 
voulant consacrer une découverte qui honore la France, désira 
fonder une école nouvelle, et faciliter aux nationaux et aux 
étrangers l'étude de la langue et des écritures de l'antique 
Egypte, d'après ses monumens mêmes. 

Si l'utilité d'une collection de ce genre est évidente pour 
apprécier avec justesse l'état de la civilisation des anciens Egyp- 
tiens, leurs mœurs, leurs usages, leurs idées religieuses, leur 
degré d'instruction, leurs progrès dans les arts, et pour y ratta- 
cher avec quelque certitude l'origine de la plupart des pratiques 
sociales de l'Europe, il en est de même relativement aux monu- 
mens de toute nature qui peuvent nous mettre à portée de cons- 
tater l'état des peuples non anciennement civilisés, et indigènes 
des Deux- Amériques, de l'Afrique, des Archipels de l'Asie et de 
rOcéanie, spécialement des îles de la mer du Sud, jusqu'au 
moment où la civilisation européenne a remplacé par ses propres 



DU MUSÉE d'ethnographie 155 

usag-es leur physionomie primitive. Parmi tous ces peuples si 
difîérens par leur origine, leurs langues, leurs mœurs et leurs 
habitudes, les uns, peu visités par les étrang-ers, sont encore à 
l'état sauvage, d'autres ont acquis par eux-mêmes un certain 
degré de civilisation ; les Malais, les Mexicains et les Péruviens, 
qui étaient déjà parvenus, avant l'arrivée des Européens sur leur 
territoire, à un degré de culture et d'intelligence très-remar- 
quable, ont perdu par la conquête leur manière d'être naturelle, 
comme les peuples sauvages qui ont subi le joug- des peuples 
civilisés. Les uns semblables, ou à peu près, à ce qu'ils furent 
toujours, n'ont point d'âge pour leurs monumens ; à l'égard des 
autres, on pourrait dire que leur époque antique est moderne 
comparativement aux anciens peuples de l'Orient : leur histoire 
semble n'avoir point eu de moyen âg-e ; les derniers enfin ont 
passé presque sans transition de leur état primitif aux exigences 
de la civilisation. Malgré ces différences notables, l'étude de leurs 
monumens doit conduire aux mêmes résultats ; c'est-à-dire à la 
connaissance exacte du degré du culture, des usages, des mœurs, 
des idées religieuses et de l'industrie de ces peuples, qui sont 
aussi des fractions de la race humaine, et l'on aperçoit dès-lors 
l'avantage réel que présenterait pour ce genre d'étude une réu- 
nion des monumens et des productions des arts et de l'industrie 
de ces mêmes peuples. 

Les voyageurs de toutes les nations qui ont successivement 
exploré ces diverses parties de la terre nous ont, à la vérité, 
donné, pour la plupart, quelques notions plus ou moins étendues 
à cet égard ; mais toutes ces relations, fruit d'un examen rapide, 
pendant le court séjour, souvent environné de périls, que pou- 
vait permettre un voyage de circumnavigation, sont bien loin 
de pouvoir satisfaire les vœux des savans. Sans doute il n'en est 
point ainsi pour les contrées habitées depuis long-temps par les 
Européens ; la colonisation des Archipels de l'Asie et celle des 
Deux-Amériques a procuré sur l'histoire de leurs peuples indi- 
gènes plus anciens et ayant une civilisation bien plus avancée 
que ceux de la mer du Sud ou de l'intérieur de l'Afrique, des 
données plus positives et bien plus étendues ; on connaît les 



156 LKS ORIGINES 

savantes recherches sur les Péruviens et les Astèques, d'un 
illustre voyageur qui, quoique étranger à la France, l'a dotée si 
g'énéreusement de travaux importaas ; cependant les dévasta- 
tions qui accompagnèrent les conquêtes, et le peu d'intérêt qu'à 
cette époque on accordait, en général, aux recherches scienti- 
fiques, ont fait perdre en grande partie les fruits qu'on aurait pu 
retirer des circonstances où se trouvèrent les premiers colons. 
Les monumens de l'ancienne civilisation des Péruviens et des 
Astèques sont très-rares en Europe et même en Amérique, à 
l'exception des constructions qui ont résisté aux ravages du 
temps et des hommes ; Ton est surpris du petit nombre de docu- 
mens qui ont été réunis à leur sujet, et de Tincertitude qui 
accompagne encore les questions les plus importantes concer- 
nant Thistoire et l'origine de ces nations. 

Les recherches dont il s'agit, Sire, et qui pourraient paraître 
à des esprits peu attentifs plus curieuses qu'utiles, sont en effet 
d'une haute importance pour résoudre des questions d'un grand 
intérêt et qui tiennent d'une part à l'histoire du genre humain 
en général, et de l'autre à l'origine, aux migrations, au déve- 
loppement successif de la population des Archipels de l'Asie, de 
i'Océanie, de l'Afrique et des Deux-Amériques, et par consé- 
quent aux considérations géographiques les plus curieuses et les 
plus importantes. Les caractères physiques de leurs hahitans et 
l'étude comparée des langues qu'on y parle ont été jusqu'ici 
presque seuls employés comme élémens propres à résoudre ces 
grandes questions ; mais l'étude des monumens qui constatent 
les usages, les croyances, l'état des arts, offre aussi beaucoup 
d'utiles moyens pour chercher à reconnaître, ou une commu- 
nauté d'origine ou une filiation non équivoque, et pour fonder 
toutes les autres considérations sur lesquelles on peut appuyer 
la solution des questions que la science s'est proposées ; l'on 
peut même attendre de cette étude la confirmation des indica- 
tions premières qui ont été recueillies et des lumières nouvelles 
pour résoudre complètement ces mêmes questions. 

Mais, si l'on veut faire servir les monumens des peuples qui 
nous oceupent^^à la solution de ces importans problèmes, il faut 



DU MUSÉE d'ethnographie 1o7 

se hâter de les arracher à une destruction totale et trop certaine ; 
et en effet, les discordes intestines et les guerres continuelles 
entre les peuplades qui habitent l'Afrique et les îles de la mer 
du vSud, et entre les princes malais des Archipels de l'Asie ; la 
domination des étrangers, les progrès de la civilisation par l'in- 
troduction du christianisme et des goûts et des jouissances de 
l'Europe, font journellement disparaître, comme autrefois au 
Mexique et au Pérou, les traces de l'existence passée et du culte 
de ces peuples. On s'aperçoit déjà, sur les lieux mêmes, de la 
rareté progressive des monumens, et l'on peut en prédire la dis- 
parition totale avant un quart de siècle, du moins pour les con- 
trées qui ne sont pas de l'intérieur de l'Afrique, oii l'influence 
européenne a eu jusqu'ici si peu d'empire. Déjà les navigateurs 
qui, dans ces derniers temps, ont abordé aux îles de la Société 
et aux îles Sandwich, n'ont pu y reconnaître les peuples dont 
Cook et Bougainville ont donné des descriptions si renommées. 
Les Missionnaires anglicans ont entièrement changé les mœurs 
et les habitudes de leurs habitans, et dans ces îles, comme dans 
beaucoup d'autres, les usages signalés par les premiers voya- 
geurs ont disparu entièrement ; en sorte qu'on est embarrassé 
aujourd'hui pour reconnaître certains objets dont ils parlent 
dans leur relation. 

Il paraît donc urgent, Sire, de rassembler tous les monumens 
des peuples dont il s'agit, et que l'on pourra désormais se procu- 
rer, et de les réunir dans un dépôt où ils seront classés dans un 
ordre méthodique et propre à éclairer par leur étude comparée 
les grandes questions à la solution desquelles ils se rattachent. 
Presque tous ceux de ces monumens qui ont été portés en 
France, souvent en très-grand nombre, pour certains d'entre 
eux, depuis les premiers voyages autour du monde, ont été 
disséminés et sont perdus pour la science, faute d'un dépôt sem- 
blable destiné à les réunir. Les marins en apportent journelle- 
ment, qui éprouvent le même sort. Ne les considérant que 
comme de simples objets de curiosité, les établissemens publics 
ont presque toujours dédaigné de les recueillir. A la vérité, on a 
eu depuis quelques années, dans les divers ports militaires du 



138 LES ORIGINES 

royaume. Sire, l'heureuse idée de former, de ces monumens, 
des collections qui se sont accrues par les dons volontaires des 
officiers de votre Marine royale ; dans toutes les occasions le 
zèle éclairé de ces officiers saisit les moyens d'être utile aux 
progrès des sciences, et par là ces monumens ont échappé à leur 
dissémination, et enfin à la perte inévitable qui en eût été la 
suite. Les deux plus brillantes expéditions autour du monde qui 
aient été faites dans ces derniers temps, sous les auspices et par 
les ordres de feu S. M. Louis XYIII, furent très riches en résul- 
tats de ce genre ; mais presque tout ce qu'avaient rapporté les 
officiers qui les composaient a été malheureusement disséminé, 
ces officiers n'ayant trouvé aucun dépôt destiné à le recueillir. 
Toutefois, il existe à Paris et dans l'intérieur du royaume une 
assez grande quantité de ces monumens qui, dans leur isolement 
ont peu d'intérêt, mais qui, par leur réunion, acquerraient beau- 
coup de prix; et nul doute, Sire, que si V. M. daigne ordonner 
la création d'une collection spéciale pour tous produits de l'in- 
dustrie et des arts des peuples indigènes de TAfrique, des Archi- 
pels de l'Asie, de FOcéanie et des Deux-Amériques, le zèle d'une 
foule de voyageurs, de savans, de quelques particuliers et de 
tous les marias de votre Marine royale ou de la marine mar- 
chande ne les porte à enrichir successivement cet établissement 
royal d'une quantité de monumens précieux déjà recueillis, ou 
que leur désir d'accroître ces richesses leur fera rechercher dans 
leurs voyages de long cours. Déjà des dons de cette nature ont 
été offerts par divers officiers de marine et par quelques hommes 
zélés pour la science, dont je m'empresserai de mettre les tioms 
sous les yeux de Y. M., si elle daigne m'y autoriser; quelques 
monumens de cette espèce existent ici depuis long-temps dans 
des élablissemens publics, où ils ont été relégués dans des 
magasins parce qu'ils ne sont pas en harmonie avec le but spé- 
cial de ces établissemens ; dès que l'on saura qu'il existe un 
point central do réunion pour ces monumens, il est dans la 
nature des choses que bien des objets isolés soient déposés dans 
la nouvelle collection, qui pourra ainsi, en peu d'années, être 
assez riche pour remplir son utile destination. 



DU MUSÉE d'ethnographie 159 

La création de ce Musée, Sire^ sera une nouvelle preuve de la 
sollicitude de V. M. pour les sciences géographiques et histo- 
riques, honorées d'une constante protection par les illustres 
prédécesseurs de V. M., et dont elle-même a donné un si éclatant 
témoignage par les importans monumens dont sa munificence 
a doté, l'année dernière, le Musée du Louvre. En ouvrant ainsi, 
dans la capitale de ses États, aux nationaux et aux étrangers un 
nouveau champ d'observations et d'études, pour lequel on 
n'avait point jusqu'ici les ressources nécessaires, V. M. assurera 
des résultats qui ne peuvent manquer d'avoir le plus haut intérêt 
pour l'histoire du genre humain, en général, et pour toutes les 
sciences qui sont l'objet des plus utiles études. 

La collection que j'ai l'honneur de proposer à V. M. de former, 
compléterait ainsi la série des monumens des différens peuples 
dans son Musée royal du Louvre, et sur lesquels s'appuient les 
recherches historiques auxquelles ces monumens peuvent servir 
de base. 

Pour mettre cette nouvelle fondation en harmonie avec l'orga- 
nisation actuelle du Musée royal du Louvre, il suffira que V. M. 
daigne considérer : 1" que la première section du Musée se com- 
pose des monumens antiques ou du moyen-âge, provenant de 
tous les peuples de l'Europe, surtout des monumens grecs et 
romains ; 2° que la seconde section renferme les monumens 
égyptiens et orientaux de toute origine, dans lesquels sont com- 
pris les monumens phéniciens et carthaginois et ceux de tous 
les peuples de l'Asie ^ Les monumens de ces derniers peuples 
ne peuvent se séparer selon l'ordre des temps, malgré l'antique 
civilisation de la plupart des nations asiatiques, à cause de l'im- 
mutabilité de leurs doctrines et de leurs habitudes, ni selon leurs 

1) Au sujet de celte classification basée sur les convenances historiques, et 
qui, du reste, n'aurait pas rompu l'ordonnance géographique, ni les divisions 
subordonnées de celle-ci, d'après la nature des monumens, nous croyons devoir 
rapporter le billet ci-joint, de M. de Humboldt, qui m'avait permis de recourir 
à ses lumières. 

« C'est une belle et noble entreprise que de faire, comme vous le dites, l'his- 
toire du genre hunaaia par les monumens. L'exécution de ce projet est bien 
digne d'un ministre qui encourage aussi généreusement les arts et l'érudition, 



160 LES ORIGINES 

divisions géographiques, à cause des rapports que présentent 
tous les monumens des peuples de cette vaste contrée, depuis la 
Perse jusqu'au Japon. Il convenait donc de rallier dans la même 
section tous les monumens de TAsie et ceux des nations de l'A- 
frique qui ont joué un rôle dans l'antiquité. La troisième section 
projetée comprendrait tous les monumens des peuples de l'A- 
frique chez lesquels la civilisation europénne n'a point encore 
pénétré ; ceux de tous les Archipels de l'Asie (malgré les traces 
d'une sorte do civilisation assez ancienne, et du culte do Boud- 
dha chez les peuples malais de quelques-unes de ces îles, dont les 
moQumens ont par là des rapports avec ceux de l'Inde ; mais 
afin de conserver une division géographique , qui , sous les 
points de vue généraux, est plus convenable), des îles de la mer 
du Sud et des Deux-Amériques. 

Pour la plupart de ces peuples modernes, on trouve plutôt des 
témoignages de leurs habitudes physiques que de leurs opinions 
sociales ; leurs monumens formeraient le dernier chaînon du 
Musée, qui présenterait ainsi dans un vaste ensemble le tableau 
méthodique des travaux intellectuels des peuples les plus 
célèbres, antérieurs à la civilisation moderne, et celui des pre- 
miers essais des peuplades qui n'ont pas encore ressenti ses 
bienfaits : ce serait l'histoire entière du genre humain par les 
monumens. 

Le projet d'ordonnance qui suit ce rapport réalise toutes ces 
vues : je les soumets respectueusement à l'approbation de V. M. 

Note additionnelle. 

Cette note était imprimée lorsque M. Jomard a bien voulu 
m'adresser un exemplaire d'un écrit publié sous le titre de 
Considérations sur l'objet et les avantages d'une Collection spc- 

que d'autres minisires semblent apporter de soin à les élouITer. Je ne querelle- 
rai pas sur la division en 3 sections, dont la 2" me paraît renfermer de.s objets 
un peu hétérogènes. Les Égyptiens, les Assyriens et les Perses ; les embran- 
chemens de la religion de Brahma et du Bouddhisme ; les Chinois et les Japo- 
nais, me paraissent former des groupes bien distincts ; mais ces divisions 
peuvent toujours se faire dans la suite », etc. 



DU MUSÉE d'ethnographie l6l 

ciale consacrée aux cartes géofjraphiques et aux diverses branches 
de la géographie. Cet écrit, qui iiï était inconnu, a été distribué 
à un très petit nombre d'exemplaires, et j'ignore s'il vient de pa- 
raître ou s'il est publié depuis quelques mois. Il m'explique d'ail- 
leurs le nouveau projet d'uu Musée ethnographique près la 
Bibliothèque du Roi, et c'est seulement sous ce point de vue que 
je m'en occuperai ici. 

M. Jomard, cherchant comment la Collection des cartes peut 
atteindre son plus haut degré d'intérêt et d'utilité scientifique, 
arrive à cette conclusion, qu'il faut y réunir : i^ tous les produits 
des arts et de ^industrie des peuples sauvages ; 2 ' les représenta- 
tions topographiques en reliefs dont il forme une division sous le 
nom ôi'Hypsologie ; 3" les cartes hypsographiques et les cartes en 
relief. 

Il est évident que la Collection des cartes géographiques ayant 
pour objet de réunir les diverses représentations graphiques de 
la surface terrestre et de toutes ses parties, on peut, on doit y 
réunir les cartes, les plans ou les globes qui, par des procédés 
divers, sont également destinés à reproduire tout ou partie de la 
configuration et des détails de cette même surface. Ce sont des 
choses de même nature, qui ont un but semblable, et il ne peut, 
il ne doit point en être autrement. Mais il n'en est plus de même 
pour les monumens qui doivent composer le Musée ethnogra- 
phique; ces monumens appartiennent à l'histoire des arts, de 
l'industrie et de la civilisation des peuples; ce sont, en un mot, 
des monutnens historiques. 

Il est incontestable qu'ils peuvent, dans bien des cas, être 
utiles aux connaissances géographiques, qui trouvent dans leur 
étude des secours efficaces ; mais il en est ainsi des médailles qui 
nous ont fait connaître quelques municipimn dont Ptolémée et 
Pline n'ont pas fait mention; des inscriptions qui constatent 
l'existence de peuples dont les livres des anciens ne parlent pas 
et d'une foule de monumens grecs^ romains, étrusques, qui nous 
font seuls connaître certains usages des peuples qui nous ont 
devancés dans l'ordre des temps. Le dépôt des caries géographi- 
ques pourrait-il aussi revendiquer les médailles, les inscriptions, 

11 



162 LES ORIGINES 

les monumens antiques, par suite de ces lumières que leur em- 
pruntent les connaissances géographiques? Les produits directs 
du sol^ les végétaux et les animaux, dont les espèces les plus 
marquantes caractérisent les diverses parties de la surface ter- 
restre auraient plus de droit à être considérés comme élémens 
de la géographie physique du globe, et comme tels, réclamés 
pour faire partie du dépôt géographique. Le Musée tout entier 
du Louvre et le Muséum du Jardin du Roi devraient ainsi se 
réunir à la conservation des cartes géographiques. Ce serait 
alors un Musée encyclopédique ; il suffit d'exposer les consé- 
quences rigoureuses du raisonnement qu'établit M. Jomard pour 
qu'il en reconnaisse lui-même le peu de fondement. Toutes les 
sciences, tous les arts, comme tous les Musées qui leur sont con- 
sacrés, se prêtent un mutuel secours, mais la spécialité d'étude 
et de destination peut seule produire cet heureux résultat : si 
tout était confondu il n'y aurait de lumière nulle part. 

M. Jomard a, du reste, oublié, dans sa brochure, de faire la 
plus petite mention du Musée ethnographique dont l'établisse- 
ment au Louvre a été décidé et des collections qui s'y trouvent 
déjà, réunies en conformité de cette décision. 

P.-S. — On nous assure que le Conservatoire (la réunion des 
conservateurs) de la Bibliothèque royale s'est formellement pro- 
noncé contre l'adjonction à cet établissement d'un Musée qui est 
tout à fait étranger à sa destination spéciale. 



CHAPITRE V 

Lettre de Jomard sollicitant, à roccasion de la collection Lamare-Picquot, 
l'exécution de l'ordonnance de 1828, en ce qui concerne l'ethnographie. — 
Constitution d'une Commission spéciale. — Objections de ChampoUion-Figeac, 
et réponse qui leur est faite. — Rapport de la Commission. — Calcul approxi- 
matif de l'espace et de la dépense nécessaires au dépôt ethnographique. — 
Note de Hipp. Royer-Collard. — Ajournement. 



IN» XXVl 

BIBLIOTHÈQUE DU ROI ' 

Paris, 14 août 1831. 

A Monsieur le Ministre, secrétaire d'État au Département du 
Commerce et des Travaux publics. 

Monsieur le Ministre, 

J'ai l'honneur de mettre sous vos yeux quelques réflexions 
très succinctes sur l'utilité d'une collection qui manque à la 
France et sur les moyens de la former. C'est une lacune qu'on 
est surpris de trouver encore dans la capitale de la civilisation : 
il sera g-lorieux pour vous de la remplir. Cette collection est une 
série d'objets qui intéressent ï Ethnographie. 

L'opinion l'appelle; les sciences géographiques et historiques 
la réclament. 

Tout récemment, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 
de l'Institut de France vient de manifester son vœu à cet égard 
dans un rapport qui sera mis sous vos yeux par M. Lamare- 
Picquot, qui a eu occasion, dans son voyage aux Indes, de 
recueillir un grand nombre d'objets intéressans, venant des con- 
trées de l'intérieur de l'Asie. J'ose appeler, Monsieur le comte, 
votre attention particulière sur ce rapport, en même tems que 
sur les réflexions que j'ai l'honneur de joindre à cette lettre. 

1) Cette pièce et toutes celles qui suivent et (li)nt la provenance n'est pas 
ndiquée, constituent un fonds d'archives spécial, acluellement conservé au 
Ministère de l'Instruction publique. 



164 LES ORIGINES 

Le principe de cette collection est posé dans une ordonnance 
royale, il n'est pas question d'une création nouvelle. Cette 
ordonnance^ en date du 30 mars 1828 S porte qu'au Département 
de Géographie de la Bibliothèque du Roi seront joints les objets 
provenant des voyages scientifiques, ordonnés par le Ministère 
de l'Intérieur. En exécution de cette mesure, les objets prove- 
nant de l'expédition d'Egypte ont été déposés avec les collections 
géographiques. 

Les fragmeus qu'il s'agit de réunir sont principalement ceux 
qui peuvent jeter des lumières sur le degré de civilisation des 
peuplades et des tribus peu avancées dans l'échelle sociale, les 
produits de leurs arts encore imparfaits, les représentations 
propres à faire distinguer le caractère des races,, les outils, les 
instrumens et ustensiles, les vases, meubles et ornemens de l'éco- 
nomie domestique, et les symboles du culte et des superstitions. 

La ville de Pétersbourg possède déjà un musée [ethnogra- 
phique et d'autres villes de l'Europe en renferment de semblables 
ou d'analogues. 

La Bibliothèque royale, qui est en réalité la réunion de cinq 
Musées difîérens, convient mieux que tout autre à cette desti- 
nation. 

Il n'y a pas de frais à faire pour ce local. Celui qui est affecté 
au Département de la Géographie suffit et convient parfaitement 
pour cet objet scientifique. 

La garde et la conservation de ces objets n'entraîneront aucune 
dépense ; le conservateur actuel et l'employé qui le seconde 
suffiront à ce travail. 

Beaucoup d'objets de la nature de ceux dont il s'agit appar- 
tiennent à l'État ; il suffit d'ordonner qu'ils soient réunis dans un 
môme local. Il en est qui sont dans les établissemens publics, 
d'autres dans les collections royales, d'autres dans les mains de 
voyageurs qui ne demanderont pas mieux que de les déposer 
dans un établissement public, avec les noms des donateurs. 

Ce n'est que par leur réunion et leur rapprochement que ces 
objets peuvent avoir de l'utilité et répandre l'instruction. 

1) Voyez plus haut pièce n" XIV. 



DU MUSÉE d'ethnographie 465 

1» Le Musée d'Histoire naturelle * possède un certain nombre 
de frag-mens qui ne se lient point avec le tableau des productions 
naturelles. Les voyageurs les y ont placés, faute d'un local spé- 
cial affecté à cette destination. L'administration du Musée est 
toute disposée à les remettre pour cet usage. Il est d'autres Eta- 
blissemens publics qui peuvent suivre cet exemple ^ 

2° Il existe à Alger des objets curieux en ce genre. Il suffirait 
que le Ministre de la guerre écrivît au commandant en chef 
pour qu'on les conserve, qu'on les réunisse et qu'on les envoie à 
Paris : ils appartiennent aux tribus berbères et aux peuplades de 
l'Atlas. Déjà l'attention du Ministère a été appelée sur cette 
localité ^ 

3° J'offre moi-même de céder les objets que j'ai rapportés de 
mes voyages. Il me sera facile, par mes relations en Egypte, de 
me procurer des objets curieux venant de TEtbiopie intérieure. 
J'en puis dire autant du Sénégal et de plusieurs contrées de 
l'Afrique centrale. 

4° Plusieurs produits de l'industrie des Mexicains et des indi- 
gènes de l'Amérique centrale* se trouvent, en ce moment, réunis 
dans la capitale ; il est très facile de se les procurer. On y 
trouve des fragmens d'un grand intérêt pour l'histoire des rites 
et usages des aborigènes et même pour les rapprochemens à 
faire avec l'ancien monde. Je connais à Paris deux collections de 
cette espèce, dont l'une sera peut-être offerte au gouvernement. 

5" La collection que M. Lamare-Picquot a rapportée de l'Inde 
et du Cap de Bonne-Espérance, ombrasse une très grande variété 
d'objets en tout genre, relatifs aux mœurs, aux coutumes, à 
l'économie domestique et aux arts. On y trouve beaucoup de 

1) Voyez plus loin pièces nos XLVI et suiv. 

2) L'auteur vise les colkctions que conservent encore la Bibliothèque Sainte- 
Geneviève et quelques autres établissements de Paris. (E. H.) 

3) Une partie de ces objets algériens sont devenus, je l'ai déjà dit, la propriété 
du Musée d'Artillerie, d'autres sont allés au Musée de Marine, au Louvre. 

(E.H.) 

4) Jomard fait allusion encore une fois ici aux collections d'antiquités mexi- 
caines de Latour-Allard et Franck, acquises ensuite par le Louvre, à celle de 
Baradère, et à une petite série de Colombie, passées plus tard avec ses propres 
collections au musée Berthoud, à Douai. (E. H.) 



166 LES ORIGINES 

figures en relief qui représentent les différentes castes et les 
diverses professions des indigènes et qui sont travaillées dans le 
pays même, avec un certain art : elles peuvent contribuer à 
éclaircir l'ethnographie. Le voyageur est très disposé à céder au 
gouvernement sa collection, sur laquelle l'Académie a exprimé 
une opinion très favorable. Il importe de ne pas laisser échap- 
per une occasion si avantageuse de réparer toutes les pertes que 
nous avons faites en ce genre. 

Cet objet, Monsieur le comte, n'est pas indigne de votre solli- 
citude et je l'invoque avec confiance, persuadé que vous recon- 
naîtrez l'utilité d'une collection semblable. C'est une affaire qui 
intéresse l'honneur national et il ne faut pas qu'on accuse la 
France de négliger aucune des gloires scientifiques. J'ai regardé 
comme un de mes devoirs, Monsieur le comte, d'appeler votre 
attention sur une vue nouvelle qui me paraît se rattacher essen- 
tiellement à l'histoire des découvertes et à la principale collec- 
tion géographique dépendant du Ministère. 

Agréez, Monsieur le comte, l'hommage du respect avec lequel 
j'ai l'honneur d'être 

Vo^re très humble et très obéissant serviteur. 

JOMARD, 
membre de Tlnstitut *. 

1) En marge de la pièce le Ministre écrit : « M. Royer-Collard, conférer. » — 
« J'ai parlé à M. Cuvier des objets qui se trouvent au Jardin des plantes et qui 
pourraient trouver place dans un musée ethnographique, il ne demande, pas 
mieux de les céder. — Mais on avait commencé une collection ethnographique 
au Louvre sous le nom de Musée Dauphin. — • Il faudrait me proposer la nomi- 
nation d'une commission pour examiner la proposition de Jomard et les moyens 
d'exécution. — Consulter M. Cuvier sur la composition de la commission. — Il 
y faudrait M. Cuvier, M. Kératry, quelqu'un de la Bibliothèque royale, 
M. Jomard, etc. — Quant à la collection Lamarre, il propose de la donner gra- 
tuitement, mais il voudrait être renvoyé comme voyageur du Musée dans l'Hin- 
doustan, cela me paraît difficile. » Je n'ai pas retrouvé la demande à laquelle se 
rapporte cette dernière note, (E. H.) 



3" DIVISION 

I*"" Bureau. 

Beaux-Arts et 
Sciences. 



DU MUSÉE d'ethnographie 167 

N° XXVII 

MINISTÈRE DU COMMERCE ET DES TRAVAUX PUBLICS 

Paris, 24 août 1831. 



Le Ministre, 
A M. le baron Cuvier, conseiller d'État, etc. 

Monsieur le baron, 
M. Jomard a proposé la création d'un Musée Ethnographique 
près du Département de la Géographie à la Bibliothèque du Roi. 
Comme une collection de ce genre existe déjà au Louvre sous 
le nom de Mmée Dauphin, je voudrais, avant de prendre un 
parti, avoir votre avis et celui d'une commission sur les proposi- 
tions de M. Jomard et sur les moyens d'exécution dans le cas oii 
il serait reconnu utile de donner suite à ces propositions. 

Je vous serai obligé. Monsieur le baron, de vouloir bien me 
désigner confidentiellement les personnes dont il conviendrait 
de composer cette commission que vous présiderez et dont il 
serait bien que M. Kératry, député, M. Jomard et un autre 
membre du Conservatoire de la Bibliothèque fissent aussi partie. 
Agréez, etc. 

Le pair de France, miniatre-secrétaire d'Etat 
du Commerce et des Travaux piiblics, 
Comte d'Argout. 



N» XXYIII 

CONSEIL d'état 

Paris, 27 août 1831. 
Monsieur le comte. 

Ce sera avec plaisir que je concourrai pour ma part à l'examen 
d'un projet de Musée Ethnographique. Il me paraît que MM. A. 
Rémusat et Letronne, membres de l'Académie des B. B. L. L. 



168 LES ORIGINES 

seraient les personnes les plus propres à compléter la commis- 
sion. Le premier, comme vous le désirez, Tun des conservateurs 
de la Bibliothèque du Roi, M. Kératry, y sera aussi très bien 
placé et y consent volontiers. 
Veuillez agréer, etc. 

CUVIER. 



N° XXIX 



3e DIVISION 

1^"^ Bureau. 

Beaux-Arts et 
Sciences. 



MINISTÈRE DU COMMERCE ET DES TRAVAUX PUBLICS, 

Paris, 20 avril 1831. 



Le Ministre, 

A M. Abel Mémusat, membre de l'Académie des Inscriptions 
et Belles-Lettres^. 

Monsieur, 

Une ordonnance du 30 mars 1828 porte que les objets prove- 
nant des voyages scientifiques effectués sous la protection du 
g-ouvernement et qui n'auraient pas une destination spéciale, 
seront joints au département de géographie de la Bibliothèque 
royale. Cette ordonnance a suggéré l'idée d'établir un Musée 
Ethnographique. Une pareille collection, précieuse pour la géo- 
graphie et l'histoire, sera vue généralement avec intérêt. Déjà 
l'un de nos voyageurs naturalistes, M. Lamaro-Picquot, propose 
au gouvernement l'abandon d'un assez grand nombre d'objets 
recueillis par lui dans les contrées intérieures de l'Asie, à l'é- 
poque de son voyage aux Indes. L'Académie des Inscriptions et 
Belles-Lettres paraît elle-même appuyer le projet d'établissement 
dont il s'agit et dont M. Jomard vient de m'entretenir par écrit. 
Avant de prendre une détermination à ce sujet, j'ai pensé que je 
devais m'entourer de tous les conseils propres à m'éclairer ; j'ai 

(1. Même lettre à M. Letronne et à M. Kératrv. 



DU MUSÉE d'ethnographie 169 

donc décidé qu'une commission serait formée à l'efTet d'exami- 
ner la proposition cl d'en discuter les moyens d'exécution. 

Cette commission devant être composée des hommes les plus 
versés dans les sciences auxquelles se rattache l'institution pro- 
jetée, je vous ai désigné, Monsieur, pour en faire partie et j'ai 
cru pouvoir compter en cette circonstance sur le concours de vos 
lumières. 



Agréez, etc. 



Le pair de France^ mimstre-secrétaire d'État 
du Commerce et des Travaux publics, 

Comte d'Argout. 



N°XXX 

INSTITUT DE FRANGE 

ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES 

Varis, le 6 mai 183i. 
Monsieur le comte, 

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire 
et par laquelle vous m'annoncez que vous m'avez désigné pour 
faire partie d'une Commission chargée d'examiner le projet rela- 
tif à l'établissement d'un dépôt ethnographique. Je suis très flatté 
de cette marque de confiance, et j'ai l'honneur de vous en offrir 
mes remercimens. Je serai toujours empressé de concourir, 
selon mes foibles moyens, aux discussions qui peuvent préparer 
ds institutions utiles et servir la cause des lettres et des études 
auxquelles je suis et serai toujours dévoué. 

Veuillez, Monsieur le comte, agréer les hommages de mes 
sentimens les plus respectueux. 

J. P. Abel Rémusat. 



170 LES ORIGINES 



3^ DIVISION 

1er Bureau. 



N» XXXI 

MINISTÈRE DU COMMERCE ET DES TRAVAUX PUBLICS 



Beaux-Arts et faris, 7 mai 1831, 

Sciences. 

Le Ministre, 
A M. le baron Cuvier, conseiller d'Etat, etc. 
Monsieur le baron, 

J'ai l'honneur de vous prévenir que je viens de former la com- 
mission qui doit examiner le projet d'établissement d'un Musée 
ethnographique. Les personnes que j'ai désignées pour com- 
poser cette commission, sont MM. Abel Rémusat et Letronne, 
membres de l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, 
et M. Kératry, membre de la Chambre des députés, que vous 
avez bien voulu m'indiquer. Je viens de leur adjoindre aussi 
M. Duparquet à titre de membre et comme devant, en outre, 
remplir les fonctions de secrétaire de la commission. 

Je compte sur le concours de leurs lumières en cette circons- 
tance, ainsi que sur la promesse que vous m'avez faite de parti- 
ciper de votre côté, comme président^ à l'examen du projet dont 
il s'ag-it. 



Agréez, etc. 



Le pair de France, ministre-secrétaire d'État 
du Commerce et des Travaux Publics. 

Comte d'Argout. 



N° XXXII 

Paris, le 7 mai 1831. 
Le Ministre, 

A M. Duparquet. 
Monsieur, 
J'ai l'honneur do vous annoncer que je vous ai désigné pour 
faire partie de la commission qui doit examiner le projet d'éta- 



DU MUSÉE d'ethnographie 471 

blissement d'un Musée ethnographique, et pour remplir en outre 
les fonctions de secrétaire de cette commission. Les personnes 
dont j'ai fait choix jusqu'ici, sont : le baron Cuvier, qui doit 
présider la Commission; MM. Abel Rémusat et Letronne, mem- 
bres de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et M. Ké- 
ratry, député. 

J'ai cru pouvoir compter, en cette circonstance, sur le con- 
cours de vos lumières. 

Agréez, etc. 

Le pair de France ^ ministre-secrétaire d'Etat 
du Commerce et des Travaux Publics. 

Comte d'Argout. 



N" XXXIIl 

BIBLIOTHÈQUE DU ROI 

Faris, le 10 mai 1831. 
Monsieur le comte, 

J'entends parler d'un Musée ethnographique, pour lequel on 
sollicite votre zèle et vos lumières : mais l'auteur de ce beau 
projet et de tant d'autres ne vous a pas dit que ce Musée est 
établi, commencé et en voie de s'accroître journellement. Il a 
été fondé par M. le duc de Doudeauville durant son ministère ; 
il a été fixé au Louvre sous le nom de Musée d'Angoulême ; il 
renfermera les modèles de marine et les productions de l'indus- 
trie des peuples de l'Océanie, de l'Inde, etc. Enfin, des instruc- 
tions déjà anciennes du Ministre de la Marine, ont été remises à 
tous les officiers de la marine royale, dans l'objet de les engager 
à enrichir le nouveau Musée. C'est aussi, dans ce même objet, 
qu'une personne que je désignai à M. le duc de Doudeauville fut 
chargée d'acheter tout ce qui, chez les marchands de curiosités 
et même dans des cabinets particuliers, pouvait entrer dans ce 
Musée ; M. Zédé, officier de marine, en est le conservateur. 

J'ai cru devoir vous communiquer ces détails, en ayant l'hon- 



172 LES ORIGINES 

neur de vous prier, Monsieur le comte, de les agréer comme un 
nouveau témoignage de mon respectueux et sincère dévoue- 
ment. 

J.-J, Ghampollion-Figeac. 



N° XXXIV 



S*' DIVISION 

le' Bureau. 

Beaux-Arts et 
Sciences. 



MINISTÈRE DU COMMERCE ET DES TRAVAUX PUBLICS 

Paris, 28 mai 1831. 



LE MINISTRE, 

A M. Champollion-Figeac, à la Bibliothèque du Roi. 

Monsieur, 

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire 
concernant le projet qui m'a été soumis de former un Musée 
ethnographique, que vous pensez devoir être une répétition de 
celui qui a été fondé au Louvre, il y a quelques années, sous le 
nom de Musée d^Angoulême. 

Le projet du Musée ethnographique est une combinaison nou- 
velle, étrangère à celle du Musée du Louvre dont j'avais eu 
connaissance, lorsque j'étais au ministère de la Marine. 

Je ne vous en remercie pas moins, Monsieur, de l'empresse- 
ment que vous avez mis à m'entretenir du nouvel établissement, 
qui vous avait semblé devoir faire double emploi avec celui qui 
existait déjà. 



Agréez, etc. 



Le pair de France, ministre-secrétaire d'État 
du Commerce et des Travaux Publics. 

Comte d'Argout. 



DU MUSÉE d'ethnographie 173 

N» XXXV 

Paris, le 28 mai 1831. 
Le Ministre, 

A Monsieur le baron Cuvier, président de la Commission 
du Musée ethnographique. 

Monsieur le baron, 

M. Letronne, qui a été nommé membre de la Commission du 
Musée ethnographique, étant parti pour faire sa tournée d'ins- 
pection des études, vous avez proposé de le remplacer par 
M. Burnouf fils. 

J'approuve votre proposition, Monsieur le baron, et j'écris à 
M. Burnouf pour le prévenir de sa nomination. 

Agréez, etc. 

Le pair de France, etc. 

Comte d'Argout. 



iN^XXXVl 

Paris, le 28 mai 1831. 
Le Ministre, 

A Monsieur Burnouf fils. 

Monsieur, 

J'ai Ihonneur de vous annoncer que je vous ai nommé mem- 
bre de la commission chargée d'examiner, sous la présidence de 
M. le baron Cuvier, les moyens d'établir à Paris un Musée 
ethnographique. 

J'ai cru pouvoir compter, en cette circonstance, sur le con- 
cours de votre zèle et de vos lumières. 

M. le baron Cuvier vous fera connaître le jour de la prochaine 
réunion de la commission. 

Agréez, etc. 

Le pair de France, etc. 

Comte d'Argout. 



174 LES ORIGINES 

N» XXXVII 

RAPPORT 

DE LA Commission nommée par M. le Ministre du commerce et des 

TRAVAUX PUBLICS POUR EXAMINER LA CONVENANCE DE LA FORMATION 

d'un Musée ethnogra'phique a Paris. 

Monsieur le Ministre , 

La Science géographique, plus étendue aujourd'hui qu'elle ne 
rélait autrefois, comprend, avec la description physique et ma- 
térielle des différentes parties du globe, l'histoire des races hu- 
maines qui l'ont peuplé et l'esquisse de leurs progrès dans la 
civilisation. Ce développement, qui date chez nous d'un petit 
nombre d'années, exige un accroissement correspondant dans 
les collections consacrées à la géographie. Les cartes, les plans, 
les reliefs font connaître la configuration des continents, le cours 
des rivières, la direction des chaînes de montagnes; l'homme se 
montre dans les produits de son industrie, dans ses efforts pour 
surmonter les obstacles que lui opposent la nature et les climats, 
et dans le résultat de cette faculté toujours active et tendant 
continuellement à la perfection qui est un des attributs caracté- 
ristiques de notre espèce. 

De tout temps on a senti la nécessité de s'entourer da rensei- 
gnements précis sur l'état des arts et des procédés industriels 
propres aux nations qui n'ont pas subi rinflucnce européenne. 
Les nombreuses figures qui remplissent les atlas et les relations 
des voyageurs n'ont pas d'autre objet, ni de plus utile destina- 
lion. Mais l'instruction qu'on y cherche n'est ni aussi sûre, ni 
aussi complète que celle qui résulterait de l'étude immédiate des 
produits de ces industries exotiques. 

Ce n'est pas l'intérêt d'une curiosité stérile qu'il est question 
de satisfaire. Noire industrie européenne, toute perfectionnée 
qu'elle puisse être, no peut que gagner à des comparaisons qui 
doivent l'enrichir encore en suggérant ou des procédés plus sim- 
ples ou des usages nouveaux de substances naturelles négligées 
chez nous ou étrangers à nos climals; enfin l'histoire, laphiloso- 



DU MUSÉE d'ethnographie 175 

phie et même la littérature peuvent trouver une utile assistance 
dans l'inspection d'armes, d'instruments ou d'outils, dont les 
descriptions, prises dans les auteurs, resteraient souvent vag-ues, 
obscures ou inintellig^ibles. Ainsi la connaissance de l'homme, 
de son g-énie commercial et industriel et de son état social aux 
difTérentes époques et dans les difTérentes parties du monde, exige 
indispensablement la réunion de tous les objets dont cette con- 
naissance peut se tirer d'une manière directe, complète et incon- 
testable. 

Ce sont des motifs de cette espèce qui ont eng-agé la plupart 
des nations savantes de l'Occident à réunir des collections elhno- 
g-raphiques. C'est ainsi que se sont formées celles que l'on voit à 
Gœtting-ue, à Weimar, à Berlin, à Saint-Pétersbourg et à Lon- 
dres. Paris seul a été jusqu'ici privé de ce moyen d'instruction, 
non qu'on ait dédaigné en France les objets qui s^ rapportaient, 
mais parce que ces objets, recueillis dans toutes les parties du 
monde, par les marins, les missionnaires et les voyageurs, n'ont 
pas été réunis dans un dépôt unique, classés, conservés et livrés 
aux investigations des savants. 

On a pu regretter ainsi qu'un grand nombre de matériaux 
ethnographiques, dispersés dans des collections d'une nature dif- 
férente ou tombés entre les mains de personnes peu éclairées, 
aient été détruits ou soient devenus un objet de brocantage sans 
intérêt pour la science. 

Le moment semble venu de remplir cette lacune. Une collec- 
tion spéciale de plus semble devoir s'ajouter à celles que la mu- 
nificence du gouvernement livre à la curiosité d'un public 
studieux. Un grand nombre d'éléments existent à Paris et peuvent 
être rassemblés sans difficulté. On tirerait ainsi de l'oubli des 
matériaux ramassés à des époques anciennes, et on y joindrait 
pendant qu'il en est temps encore ceux qui se rapportent à l'é- 
poque actuelle. 

De nombreuses peuplades dans l'Amérique et dans l'Océan ont 
déjà renoncé à leurs habitudes natives et à leur civilisation indi- 
gène, pour adopter les coutumes dont le modèle leur a été porté 
parles navigateurs européens. Chaque jour voit effacer quelqu'un 



176 LES ORIGINES 

des traits natifs qui distinguaient les habitants primitifs des 
différentes parties du globe. Dans quelques années, peut-être, il 
serait trop tard pour retrouver les traces de leurs habitudes 
nationales, et l'on ne pourrait plus présenter d'une manière 
complète le tableau moral et intellectuel de toutes les familles du 
genre humain. 

Le moment que la sollicitude du ministre a choisi pour appeler 
l'attention des savants sur cet objet, ne pouvait d'ailleurs être 
plus opportun, puisque les principes qui doivent présider à une 
fondation de cette espèce, sont aujourd'hui, plus que jamais, 
généralement connus et appréciés du public. 

Sans doute on ne comprendrait pas dans une collection sem- 
blable les produits de l'industrie européenne, même transplantée 
dans les régions du Nouveau-Monde ou de l'Australie. On en 
exclurait pareillement ces objets d'une curiosité frivole que cer- 
tains peuples asiatiques fabriquent tout exprès pour satisfaire ou 
provoquer les caprices des voyageurs. Tout y devrait être subor- 
donné à des idées d'utilité, tout y devrait porter un caractère 
scientifique. 

Il n'y faudrait pas comprendre non plus les monuments de 
ces nations maintenant éteintes, dont Tarchéologie s'attache à 
rechercher l'histoire et les vestiges. A cela près, rien n'en se- 
rait exclu de ce qui peut jeter du jour sur les différentes races hu- 
maines et sur les progrès qu'elles ont pu faire dans la culture 
des arts industriels. 

lin Europe même, il existe encore à présent des peuplades qui 
n'ont point adopté nosmœurs et nos habitudes. Celles-là, quoique 
moins éloignées de nous que les habitants de l'Afrique et de 
rOcéanie, doivent fournir d'intéressants matériaux pour la col- 
lection ethnographique. 

Les Lapons, les Valaques elles Moldaves, peut-être même les 
débris des Basques et des Calédoniens, conservent des traces d'un 
perfectionnement natif et spontané. Les Turcs ont apporté dans 
la partie du monde que nous habitons, de nombreux vestiges de 
leur origine étrangère. En Asie, les nations musulmanes, comme 
les Arabes, les Persans, lesTurcomans et les Curdes; les peuples 



DU MUSÉE d'ethnographie 177 

asiatiques qui ont conservé le christianisme, comme les Armé- 
niens, les Géorgiens et d'autres nations caucasiques; plus loin 
les Indiens, les Thibétains, les Tartares, les Chinois, les Japo- 
nais, les Ainos, les habitants de la presqu'île ultérieure du Gange, 
les Malais qui ont couvert l'Océan de leurs émigrations et pénétré 
jusqu'aux îles les plus reculées de l'Océanie; les habitants du 
grand Archipel oriental, les indigènes de la Nouvelle-Zélande et 
de la Nouvelle-Hollande; en Afrique, les Madécasses, les Cafres, 
les Hotlentots, les peuplades nègres du Congo, de la Guinée, du 
Sénégal, celles de l'intérieur de ce continent encore si imparfai- 
tement connu, les Éthiopiens, les Nubiens, les Maures et les 
Berbères; en Amérique, tout ce qui a pu échapper aux conquêtes 
des Européens et résister aux influences de leurs colonies, toutes 
les tribus qui avoisinent les frontières des Etats-Unis ou les côtes 
de la Mer Pacifique, les débris des anciens Mexicains et Péru- 
viens, les indigènes du Chili et des vastes régions qui s'étendent 
jusqu'au cap Horn, voilà en peu de mots l'aperçu des princi- 
pales nations dont les productions de toute espèce doivent 
concourir à la formation du Musée ethnographique. 

Peut-être serait-il superflu d'indiquer en particulier les diffé- 
rentes classes d'objets qu'on doit s'attacher à réunir. Nous répé- 
tons qu'aucun de ceux qui peuvent faire connaître l'homme 
physique et l'homme moral sous les rapports précédemment 
indiqués, ne doit être exclu de la collection. Elle devra donc 
comprendre les instruments, vases et ustensiles qui se rappor- 
tent à l'agriculture, à la chasse, à la pêche, ou qui servent à la 
préparation des aliments, les tissus et les étoffes, les vêtements 
et les parures qu'on fabrique, les armes ollensives et défensives; 
ce qui tient à la navigation ; les instruments de musique et objets 
servant aux jeux et aux divertissements; les meubles, les outils 
employés dans les arts et l'industrie, les instruments scientifi- 
ques et métriques servant à compter, à peser et à mesurer, et 
généralement tout ce qui est relatif aux besoins de l'homme et à 
ses premiers progrès dans la culture sociale. On ne négligera pas 
non plus des objets d'une autre nature, propres à mettre dans 

tout leur jour des facultés d'une autre espèce, les fétiches, les 

12 



178 LES ORIGINES 

idoles, les représentations symboliques, les talismans et amu- 
lettes, et tout ce qui tient aux préjugés, aux cérémonies reli- 
gieuses, aux rites idolâtriques, à l'astrologie, à l'empirisme 
médical, en un mot, aux formes diverses que peut revêtir l'esprit 
superstitieux des sociétés dans leur enfance. 

Divers établissements de Paris pourraient être désignés comme 
propres à recevoir la collection nouvelle; la variété des objets 
qui la composeront pourrait la rapprocher des musées où sont 
déjà conservés les productions de la nature, les produits des 
arts et les résultats des recherches géographiques. Le Jardin des 
Plantes, le Louvre, la Bibliothèque du Roi pourraient être enri- 
, chis de ce dépôt de plus consacré à une branche intéressante des 
connaissances humaines. Mais si l'on s'attache au point de vue 
que nous avons indiqué précédemment, et que l'on considère 
Tethnographie dans les rapports intimes qui la lient à la science 
géographique, c'est aux monuments de celle-ci qu'il faut joindre 
les objets propres à éclairer la première. 

La Bibliothèque du Roi possède déjà un dépôt de cartes et de 
plans qui en constitue le cinquième département. Un vaste local 
offrant le développement de 300 mètres existe dès à présent dans 
cet établissement, et peut, presque sans aucune dépense, être 
disposé pour recevoir sur-le-champ les objets appartenant à 
l'ethnographie. En les y rassemblant, on ne fera que mettre à 
exécution l'ordonnance du 30 mars 1828, qui prescrit la réunion 
des objets scientifiques apportés par les voyageurs, sous la di- 
rection et la surveillance du conservateur du dépôt géographique. 
Celte disposition aurait l'avantage d'épargner les frais superflus 
pour le matériel de la collection, et de n'en point réclamer de 
nouveaux pour les conservateurs et employés qu'elle exigerait. 

On peut dire, à l'appui de l'observation qui vient d'être pré- 
sentée, que déjà la Bibliothèque du Roi possède un assez grand 
nombre d'objets appartenant à l'ethnographie, et qui sont restés 
jusqu'ici déposés au Cabinet des antiques. L'exiguïté du local 
affecté à ce dernier n'a pas permis jusqu'ici d'exposer ces objets 
aux regards du public. Un simple déplacement intérieur pourrait 
les livrer immédiatement aux investigations des étudiants. 



DU MUSÉE d'ethnographie 179 

Rien ne serait plus facile que d y réunir ég-alemenl tous les 
objets du même genre qui sont actuellement dispersés dans di- 
vers dépôts publics, à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, au 
Muséum d'Histoire naturelle, et d'autres établissements. Ces 
objets, sans rapports réels avec la destination des établissements 
où ils sont déposés, n'offrent actuellement qu'une faible utilité 
en comparaison de celle qu'ils recevraient par leur réunion 
même, dans un dépôt spécial, où viendraient affluer les produits 
des recherches et des découvertes des voyageurs. 

Pour ce dernier point, il faudrait mettre à exécution l'ar- 
ticle 2 de l'ordonnance précitée, et recueillir, le plus tôt possible, 
tout ce qui peut rester disponible des collections formées par 
MM. Freycinet, Duperrey, d'Urville, et plus anciennement par 
MM. Cailliaud, Leschenault, etc., etc. 

Il ne serait pas moins facile de mettre à profit nos relations 
avec rÉgypte, Constantinople, l'occupation d'Alger; on pourrait 
également éveiller, par des instructions particulières, le zèle des 
voyageurs naturalistes, celui des officiers de marine,, des com- 
mandants coloniaux et des agents consulaires dans les contrées 
lointaines, et l'on ouvrirait ainsi de nombreux canaux par 
lesquels viendrait affluer, au Musée ethnographique, une foule 
d'objets précieux pour l'histoire des arts et de la civilisation. 

Des occasions qu'il faudrait s'empresser de saisir se présente- 
ront quelquefois pour enrichir et compléter le musée. Un heu- 
reux hasard a fait arriver à Marseille une collection d'objets 
chinois et japonais, parmi lesquels il en est plusieurs qu'il serait 
intéressant d'acquérir '.Nous ne pouvons nonplusnous dispenser 
aussi d'indiquer au ministre la collection qua formée, dans 
l'Inde, M. Lamare-Picquot, avec un zèle et des soins véritable- 
ment dignes d'éloges, et qu'il offre d'abandonner au gouverue- 

1) C'est la collection Giniez dont il était déjà question plus haut (n" XXIV 
in fine). Un catalogue autographiié, sans lieu ni date, que j'ai dernièrement 
retrouvé, nous apprend qu'elle se composait, comme le dit Jomard, dans la 
note qui suit, d'environ 600 pièces, statuettes en costumes, meubles d'appar- 
tement, de table, de poche, ouvrages en ivoire et en écaille, objets du culte, 
horlogerie et hydraulique, imprimerie, métiers, ustensiles, objets d'amusement, 
instruments de musique, de chasse, de pêche, peintures et dessins, armes et 



180 LES ORIGINES 

ment, moyennant le simple renibourseniont des frais où ses 
voyages l'ont entraîné. Les rapports spéciaux qui ont été faits 
dans le sein des Académies des Sciences et des Inscriptions et 
Belles-Lettres ont pu mettre le ministre en état de juger de 
l'importance dos matériaux rassemblés par M. Lamare-Picquol, 
et nous dispensent d'entrer ici dans de plus grands détails. 

Gomme une très grande partie des objets qu'il a rapportés sont 
étrangers à l'ethnographie et semblent propres à enrichir le 
iMuséum d'Histoire naturelle, nous pensons que la portion de la 
dépense qui serait relative à la formation du Musée ethnogra- 
phique serait assez peu considérable pour pouvoir être proposée 
au ministre comme un moyen de former un premier fonds pour 
la collection dont il s'agit. 

Nous résumons les observations contenues dans le rapport qui 
précède, en soumettant au ministre les questions suivantes : 

1" Il sera établi à Paris un dépôt ethnographique où seront 
réunis les objets qui pourraient éclairer l'histoire de l'homme 
physique et de l'homme moral. 
2" Ce dépôt sera placé à la Bibliothèque du Roi. 
3° Les objets qui sont de nature à en faire partie et qui se 
trouvent actuellement dispersés dans divers établissements 
publics de Paris, seront, de concert avec les administrateurs de 
ces établissements, réunis et transportés à la Bibliothèque du Roi. 
Paris, le 1" novembre 1831. 

Ont signé : Baron Cuvieh, 
Kératry, 

E. BuRNOUF, 

Achille DuPARQUET, 

JOMARD, 

Abel Remusat, rapporteur. 

armures, modèles divers, etc. J'ignore ce qu'est devenue cette collection 
considérable, vendue probablement à la mort de son possesseur. 

M. Paul Armand a eu beau consulter les contemporains survivants ou les 
Marseillais d'origine sur ce personnage, il n'a rien su de précis. L'Indicateur 
Marseillais, de 1828, mentionne toutefois un sieur G. -T. Giniez, ancien négo- 
ciant, 2, cour du Chajiitre. (E- H.) 



DU MUSÉE d'ethnographie 181 

N" XXXVIII 

CALCUL APPROXIMATIF DE l'eSPACE ET DE LA DÉPENSE NÉCESSAIRES 
AU DÉPÔT ETHNOGRAPHIQUE 

Il y a deux conditions à remplir : 1° celle de la. localité ; 2° celle 
de la â?<?/>ense nécessaires pour l'établissement. 

On doit désirer sans doute un aperçu pour une collection 
complète qui embrasse l'avenir. Mais les éléments de ce calcul 
sont nécessairement incertains et l'on ne peut les apprécier qu'en 
partant de ce qui est connu, et, par approximation. 

Les plus grandes, les plus belles collections existantes, par 
exemple, le Muséum d'Histoire naturelle, n'ont pas été formées 
d'un seul jet et ne peuvent l'être : trop d'obstacles s'y opposent. 

On peut aussi faire un projet pour Yétat actuel des choses, 
comprenant toutefois une première période de dix ans. Nous 
commençons par exposer ce projet, mais très succinctement en 
le divisant en deux parties. Espace et dépense ; celle-ci se divise 
en matériel on acquisition, arrangements intérieurs &\. personnel . 

(A) Projet. 

Espace: I, Quatre collections sont disponibles ou peuvent 
être acquises à titre gratuit, savoir : 

Espaces en 
pieds can-és. 

1° A la Bibliothèque du Roi (salle haute du Cabinel 
des antiques, environ 500 objets autres que les 
armes françaises) (à placer sur deux rangs) . . 200 

1° Au Dépôt de Géographie, 200 objets (à placer 

sur deux rangs) 100 

3° Objets provenant de l'expédition d'Egypte, ins- 
truments de musique, etc. (à acquérir en partie), 
environ 100 (à placer sur deux rangs). ... 50 

4° Objets du Muséum d'Histoire naturelle, envi- 
ron 100 (à placer sur deux rangs) .... 50 

Objets provenant de divers dépôts dépendant du 
Gouvernement [pour iriémoire). 

A reporter. . . . 400 



182 LES ORIGINES 

Espaces en 
pieds carrés. 

Report. ... 400 

IL Six autres collections intéressantes sont connues 

et à acquérir si les fonds le permettent. 
Collection de M. Lamare-Picquot, de 700 à 800 

objets (à placer sur deux rangs) i^o 

Collection sino-japonaise\ environ 600 objets plus 

grands (à placer sur deux rangs) oOO 

Collection de M. Latour-Allard, 480 objets (à pla- 
cer sur deux rangs) , 60 

Collection colombienne en or, 20 objets (à placer 

sur deux rangs) 10 

Deux autres petites collections ensemble environ 

500 objets (à placer sur deux rangs) 155 

1.300 

Le local actuellement disponible à la Bibliothèque Royale 
(la seule galerie du rez-de-chaussée, vers la rue Vivienne) a une 
étendue de quarante mètres sur dix mètres, ou 300 pieds de 
tour, et une superficie de 8.000 pieds carrés, dont 3.000 au 
moins sont applicables à une exposition actuelle : cette salle est 
magnifique pour la grandeur et l'aspect. 

Dépoise. i" Les six collections à acquérir sont estimées .à la 
somme de 90.000 fr., supposée payable en 8 ou 10 années, savoir : 
Collection de M. Lamare-Picquot. 20 à 25.000 fr. 
Collection sino-japonaise^ environ. 20.000 
Collection de Latour-Allard. id. . 9.000 

Collection colombienne 20.000 

Deux autres petites collections, en- 
semble 16^00_ 

Total. 90.000, ci p. aa 9.000 fr. 
2" Dispositions des casiers existant pour rece- 
voir les 3.400 objets ci-dessus, dans 600 
cases vitrées à 10 fr., 6.000, ci par an . . 600 

A reporter. . . . 9.600 fr. 

i) C'est la collecliûu Giniez. 



DU MUSÉE d'ethnographie 183 

Report. . . . 9.600 fr. 
3" Un employé de 15 à 1800 francs au plus, 

et peut-être un garçon de salle à 700 fr. . 2.500 

Total pour la 1" année et les neuf suivantes . 12.100 fr. 

(B) APERÇU POUR UNE LONGUE SUITE d'aNNÉES. 

Espace. Les dix collections actuellement con- 
nues, disponibles ou à acquérir demandent. 1.300 p. c. 
Il faudrait calculer, en plus, sur soixante col- 
lections environ (autant qu'on peut le suppo- 
ser pour un dépôtàpeu près complet), chaque 
collection serait de 250 à 300 objets, en tout 
15.000 objets, c'est six fois l'espace ci-dessus 7.800 
et en tout, moins de mille mètres. 

Au reste, un choix sévère doit présider à la collection. Or la 
liste dressée par la Commission ethnog^raphique contient environ 
66 principales différentes nations. Il y a neuf classes d'objets 
et à 25 articles pris dans chaque classe, c'est encore 15.000 
articles. 

En accordant au Dépôt de Géographie^ comme on l'a fait dans 
tous les plans, une surface de 1.100 à 1.200 mètres, il resterait 
pour les cartes géographiques un espace suffisant pour recevoir 
200 à 300 mille cartes. 

Nota. Les très grands objets peuvent se mettre au plafond. 
Voir au Muséum d'histoire naturelle, les crocodiles, les reptiles. 

Dépense. En continuant d'acheter pendant soixante 

années une collection de 9.000 fr. par année, ci. 9.000 fr. 

Pour arrangement d'armoires vitrées au fur et à 
mesure et par an une superficie de 30 mètres à 
40 francs le mètre 1.200 

Un employé de 15 à 1.800 fr. et un garçon de 

salle 2.500 

Total. . 12.700 fr. 
D'où il suit qu'en demandant un crédit spécial annuel de 13 à 

14.000 francs, l'on pourvoirait au besoin de l'établissement. 
Si les propriétaires des quatre premières collections n'accor- 



184 LES ORIGINES 

daientque six ans, l'allocalion annuelle sérail de 19 à 20.000 fr. 
pour les six premières années. 

On doit d'ailleurs s'attendre à recevoir des dons gratuits, à 
cause de la difficulté qu'il y a de se défaire des collections de 
cette espèce et de l'embarras qu'elles causent lors des mutations. 

[JOMARD.] 

K XXXIX 

Paris, le 16 décembre 1831.' 
NOTE POUR M. LE MINISTRE 

La Commission, que M. le Ministre a nommée pour examiner 
la question d'opportunité de la création d'un Musée ethnogra- 
phique à Paris, a fait son rapport. 

Les propositions que ce rapport contient sont : 

1* D'établir à Paris un dépôt ethnographique ; 

2° De le placer à la Bibliothèque Royale ; 

3° D'y réunir tous les objets susceptibles d'en faire partie et 
qui se trouvent dans d'autres établissemens ; 

4» D'acheter, d'après la quotité des crédits dont le gouverne- 
ment pourrait disposer, tout ou partie d'une collection qui se 
trouve à Marseille et de la collection de M. Lamare-Picquot. 

Les deux premièi'es propositions ne semblent devoir donner 
lieu à aucunes observations importantes. 

Nul doute, en effet, qu'un dépôt ethnographique ne soit 
curieux et ne soit bien placé à la Bibliothèque près du cinquième 
département (géographie), quoique l'utilité de l'existence de ce 
dépôt comme département ne soit nullement démontrée et qu'il 
semble naturel et convenable de rétablir un jour les choses sur 
l'ancien pied, en faisant rentrer la fraction de géographie dans le 
dépôt des livres dont les cartes n'auraient jamais dû être séparées. 

Quant à la troisième proposition, je la crois d'une exécution 
impossible, parce qu'elle tend à dépouiller au profit du départe- 
ment de M. Jomard, des musées et des établissements divers qui 
dépendent, les uns de la Maison du Roi, les autres de la 
marine, etc. 

Quant à la quatrième^ qui concerne les acquisitions à faire, je 



DU MUSÉE d'ethnographie 185 

ne vois pas la possibilité d'y donner suite, puisqu'il n'y a point 
de fonds disponibles. 

En résumé, je crois : que le dépôt à former à la Bibliothèque 
près du Dépôt des Cartes, peut se composer, quant àprésent;, des 
objets existants dans le Cabinet des antiques, auquel ils sont 
étrangers, sauf à y réunir ceux qu'on pourra se procurer par la 
suite; qu'il ne faut pas songer à dépouiller d'autres dépôts 
publics au profit de celui-ci ; enfin qu'on ne peut acheter la col- 
lection de M. Lamare-Picquot, vu l'absence de fonds. 

Si vous partagez cette opinion, j'aurai l'honnenr de vous 
proposer. Monsieur le Ministre, d'écrire en ce sens au Conser- 
vatoire de la Bibliothèque, à la commission dont le rapport est 
ci-joint et à M. Lamare-Picquot qui attend avec impatience 
depuis plusieurs mois qu'il soit statué sur l'offre par lui faite de 
céder au gouvernement une collection d'objets indiens de nature 
à entrer dans un Musée ethnographique. 

Je vous prie^ Monsieur le Ministre, de vouloir faire connaître 
votre détermination* et d'agréer l'hommage de mon respect. 

Le chef de la 3" division, 

HlPP. ROYER-COLLARD. 



N-XL 

Paris, le 20 décembre 1831. 
Le Ministre, 
à M. le baron Ctivier, président de la commission 
du Musée ethnographique. 

Monsieur le baron. 
J'ai lu avec intérêt le rapport que la Commission, réunie sous 
votre présidence pour examiner la question d'opportunité de 
l'établissement d'un Musée ethnographique à Paris, a adopté 
pour m'être transmis. 

1) En marge on lit ces mots : Ajourné jusqu'après le budget avec le 
paraphe d'à (d'Argoul) et d'une autre main : « En faire part à la commission 
et à M. Lamare-Picquot. » 



186 LES ORIGINES 

Je ne puis, quant à présent, statuer sur les propositions de la 
Commission, mais aussitôt après le vote du budget, j'aurai 
l'honneur de vous informer de la décision que je pourrai prendre. 

Agréez, etc. 

Le Pair de France, etc., 

C'^ d'Argout. 



N' XLI 

Paris, le 28 décembre 1831. 

LE PAIR DE FRANCE, MINISTRE. CtC, 

à M. Lamare-Picquotj à Paris. 

Monsieur, 

Je n'avais point perdu de vue l'offre que vous avez faite au 
Gouvernement de voire collection, lorsque votre dernière 
lettre m'a été remise. La conclusion et l'examen du travail de 
la Commission pour l'établissement du Musée ethnographique 
ont contribué, dans le temps, aux retards dont vous vous plai- 
gnez et le défaut de fonds qui puissent être consacrés, non seu- 
lement à l'acquisition de votre cabinet, mais encore aux autres 
frais qu'exigeront l'installation et l'ornement du Musée dont il 
s'agit, ne m'a pas permis de poursuivre, avec toute l'activité que 
j'aurais voulu y apporter, les différentes propositions qui se 
rattachent à cette affaire. Il est même encore à craindre qu'il ne 
me soit pas possible d'accueillir votre offre en achetant votre 
collection, malgré tout Tintérêt qu'elle paraît mériter et l'utilité 
qui pourrait résulter de son acquisition. 

J'attendrai, toutefois, pour prendre un parti définitif à ce 
sujet que le budget de 1832 ait été voté. 

Agréez, etc., 

' Le Pair de France, etc., 

C'« d'Argout. 



CHAPITRE YI 



Pétitions de Lamare-Picquot. — Recommandation du député Bodin. 
Nouvelle lettre de Jomard en faveur du dépôt ethnographique. 



N" XLU 

Pans, le 2 février 1832. 

A Monsieur le comte d'Argout^ 
ministre du Commerce et des Travaux publics. 

Monsieur le Ministre, 
J'ai été informé, il y a deux mois environ, par MM. les 
membres de la Commission ethnographique que, dans un rap- 
port qu'elle venait de mettre sous vos yeux, il avait été question 
de la collection dont j'ai déjà eu Thonneur de vous entretenir 
par Tune de mes précédentes*. Sur l'invitation de son prési- 
dent, M. le baron Cuvier, et sur celle du commissaire rapporteur, 
M. Abel Rémusat, je me suis fait un devoir de me rendre aux 
observations de ces Messieurs, et de différer toute démarche 
jusqu'à ce que les affaires de la liste civile et celle du budget 
fussent terminées. J'ai donc attendu, Monsieur le Ministre, parce 
que j'ai compris que ces occupations d'une urgente utilité 
empêchaient de prendre en considération ma spécialité, mais 
aujourd'hui, Monsieur, que Tune de ces grandes affaires est 
terminée, que l'autre doit incessamment prendre fin, j'ose me 
permettre de vous renouveler tout le désir où je suis d'apprendre 
qu'il y ait une détermination de prise à mon égard. 

1) J'ai déjà dit que la première pétition de Lamare-Picquot n'avait pas été 
retrouvée. Ce passage indique que d'autres pièces encore manquent à la corres- 
pondance de ce voyageur avec le ministre. (E. H.) 



LES ORIGINES 



Veuillez encore me permettre de vous dire, Monsieur le 
Ministre, combien est grand le sacrifice que je fais de prolonger 
ainsi mon séjour à Paris, qu'il y a long-temps que j'ai refusé les 
propositions qui m'ont été faites pour l'étranger, parce que j'ai 
toujours mis la plus grande importance à ce que ces monumens 
restassent aux musées des Francs (à part, daignez m'en croire, 
tout intérêt spécial ou personnel), attendu qu'ils ne possèdent 
aucun de ces objets rares et précieux, qui en font le sujet, qu'une 
circonstance heureuse a fait tomber à vil prix entre mes mains et 
dont je fais jouir le gouvernement, considérant toujours comme 
un premier devoir de citoyen celui qui fait pour la chose 
publique. Oui, Monsieur le Ministre, ce serait avec une extrême 
répugnance, malgré que mes intérêts y gagnassent beaucoup, 
que je me verrais forcé d'en venir à cette extrémité. Les hautes 
capacités, les amis des sciences en France, partagent mon inquié- 
tude ; mais j'ose croire, malgré la position difficile oii se trouve 
momentanément le gouvernement du Roi, que les sommités du 
pouvoir, amis des sciences et des études sérieuses, ne laisseront 
point périr les vœux que fit un grand génie pour la science en 
France. 

Napoléon disait un jour au Muséum d'Histoire naturelle : 
« Je veux que cet endroit soit le lieu le plus attrayant pour les 
étrangers savans qui seront à Paris. Je veux qu'ils y viennent 
pour y voir et admirer un peuple dans son amour pour les sciences 
et pour les arts. Le Muséum d'Histoire naturelle doit être ce que 
sera aussi le Muséum des tableaux et des statues, ainsi que celui 
des monumens antiques. Paris doit être la première ville du 
monde: si Dieu m'accorde une assez longue vie, je veux qu'il 
devienne la capitale de l'univers par l'ascendant de la science et 
du pouvoir. » [Méynoires de la duchesse d'Abrantès, t. IV, p. 156.) 

Certes, les vues de ce grand homme sont en partie accomplies, 
quant au Muséum d'Histoire naturelle qui surpasse en richesse 
ce que l'Europe savante possède en ce genre ; mais. Monsieur le 
Ministre, il y a beaucoup à faire pour arriver à ce but de perfec- 
tion, pour les sciences archéologiques et ethnographiques des 
peuples de l'Asie, en deçà et au-delà du Gange et du Thibet : on 



DU MUSÉE d'ethnographie 189 

sait enfin que les musées de Sa Majesté ne possèdent rien en ce 
genre. Il y a cependant moyen d'y parvenir, Monsieur le Ministre, 
quand des matériaux précieux sont sous les yeux et à ladispo- 
position de Votre Excellence, après surtout qu'ils ont été consi- 
dérés par les premiers corps savans de la capitale, comme les 
premiers monumens en ce genre que la France ait vus arriver 
dans son sein par les soins et les recherches dun citoyen non 
assisté de son gouvernement. 

Si je ne craignais d'être indiscret, Monsieur le Ministre, 
j'oserais vous demander l'insertion au Moniteur du rapport qui 
vous a été fait par la Commission ethnographique ; la France 
savante serait véritablement heureuse de cette sollicitude de 
votre part pour les sciences, et ce document, publié officiellement, 
vous offrirait ultérieurement vis-à-vis de Sa Majesté et des man- 
dataires à la tribune, les moyens d'arriver au but que vous vous 
proposez, qui est d'ajouter chaque jour à la gloire du monarque 
et à celle de la patrie*. 

C'est dans cet espoir. Monsieur le Ministre, que je suis 
"Votre très-obéissant serviteur, 

Lamare-Picquot, 
Hôtel de Rouen, cours du Commerce, n* 2. 

1) Une note au crayon indique sur la pièce la réponse à faire au pélitionnaire 
« dans le sens de la lettre du mois de décembre» (Voir plus haut, n» XLI). Une 
autre annotation relative au rapport d'Abel Rémusat est ainsi conçue {rapport 
trop long, on ne pourrait l'imprimer). Il n'a point, en effet, été inséré au 
Moniteur, comme le demandait Lamare-Picquot, et c'est dans le Bulletin de la 
SociHé de géographie de Paris pour 1836 que j'ai trouvé le texte inséré plus 
haut sous le n- XXXVII. 

J'ai rencontré dans les archives du Ministère de l'Instruction publique quatre 
autres pièces émanées de Lamare-Picquot, qu'il suffira d'analyser brièvement : 

1' Lettre adressée à Kéralry à la date du 25 novembre 1832. Après avoir 
rappelé la protection dont l'honorait Cuvier, les rapports consacrés à ses collec- 
tions par l'Académie des inscriptions et belles-lettres, l'Académie des sciences, 
la Société asiatique et la Société de géographie, la constitution d'une commis- 
sion spéciale appelée à donner son opinion au comte d'Argout sur la formation 
d'un Musée ethnographique, le signataire assure qu'il n'a jamais demandé qu'à 
rentrer « dans le simple remboursement des frais « où ses voyages l'ont 
entraîné, frais qu'une note détaillée, annexée à la pièce, fait d'ailleurs monter 
au total de 66,565 francs. 



{90 LES ORIGINES 

N» XLIII 

Paris, 11 janvier 1833. 
Monsieur le Ministre, 
Je prends la liberté d'appeler votre attention sur un projet 
d'établissement scientifique_, dont votre esprit élevé saisira tout 
d'abord l'importance, et dont la fondation honorerait le gouver- 
nement du Roi. 

M. Lamare-Picquot, de retour, en 1830, d'un voyage dans les 

Le signataire a attendu une solution que les agitations politiques, puis le 
choléra, ont fait ajourner. A la suite des émeutes des 5 et 6 juin il a quitté 
Paris pour rétablir sa santé devenue mauvaise. Il y trouve, au ministère, 
en rentrant, M. Guizot, dans les attributions duquel sont placées les sciences, etc. 
Il sollicite une audience qui lui est accordée pour le 21, mais, le 20, il est 
informé qu'il ait à s'adresser au chef du cabinet. Il craint de nouveaux retards 
et prie M. Kératry d'intervenir. Sa situation, « qui est le résultat d'un long 
dévouement pour la science depuis plus de sept ans », est devenue difficile, et 
ses moyens sont (( absorbés », soit par ses voyages, soit par son séjour prolonge' 
à Paris. 

« En avril 1831, un agent me fit des propositions pour la Prusse, MM. Cuvier, 
Jomard et Rémusat, auxquels j'en fis part alors, me dirent que je devais me 
considérer comme engagé avec l'administration. » Nouvelles propositions en 
mai 1832 du général russe Tcheffkine, agissant au nom de son gouvernement, 
é"-alement repoussées. « J'ose croire que le ministre du roi saura apprécier 
tant de sacrifices de ma part. » 

2'' Pétition adressée le 7 janvier 1833 à Guizot, presque identique à la pré- 
cédente. « A mon retour à Paris, en juin 1830, le baron Cuvier, prenant en 
considération les services qu'il pensait que je venais de rendre aux sciences 
zoologiques, archéologiques et ethnographiques..., m'offrit sa puissante protec- 
tion, etc. » — Nous y trouvons seulement à mentionner le rôle actif joué par 
Lamare-Picquot dans la répression de l'émeute des 5 et 6 juin « où, fortuitement, 
j'ai été appelé par mes principes, à combattre, comme le prouve la pièce 
ci-jointe, l'anarchie pendant trente heures sans faire partie d'aucune légion. » 
Il se recommande, en terminant, de M. Le Carpentier, de Honfieur. 

3» Lettre au ministre en date du 13 janvier, accompagnant l'envoi d'une 
lettre de recommandation du député Félix Bodin, datée du 11, et reproduite 
ci-après. 

4° Lettre à Jomard, datée de Vienne, en Autriche, le 25 septembre 1838. 

Lamare-Picquot, inspiré par le baron de Hammer, y a transporté ses objets; 
il y a trouvé la concurrence de la collection Hiigel. Rien ne se décide et, pour 
provoquer une solution, il s'est déterminé à une vente publique, annoncée pour 



DU MUSÉE d'ethnographie 191 

Indes orientales et l'Afrique méridionale, entra en communica- 
tion avec l'Académie des Sciences, celle des Belles-Lettres, les 
Sociétés Asiatique et de Géographie, et leur déclara que son 
but, en rentrant dans sa patrie, était de faire hommage aux 
musées du Roi, des monumens précieux et tout nouveaux pour 
la France, qu'il y apportait, ne demandant qu'à rentrer dans ses 
frais. 

L'illustre Cuvier prit le plus vif intérêt à cette proposition. 
Quatre rapports favorables furent faits par les corps savans dési- 
gnés ci-dessus ; puis un rapport fut rédigé par M. Abel Rémusat, 
au nom d'une commission spéciale, nommée par M. d'Argout et 
présidée par M. Cuvier. 

L'irruption du choléra détourna l'administration de cet objet. 

Une ordonnance royale du 30 mars 1828 a décidé la création 
d'un Musée ethnographique à Paris. Une vaste science, qui ne 

le 26 juillet, mais qui n'a pas encore eu lieu. Le marquis de Saint-Aulaire est 
venu visiter son cabinet et a engagé Lamare-Picquot à renouer des négociations 
avec le gouvernement français. Il prie Jomard d'intervenir auprès du ministre 
Salvandy. Des achats heureux, à Londres, ont encore ajouté à l'importance de 
la collection. 

Nous retrouvons plus tard Lamare-Picquot mentionné dans un rapport sur le 
concours fondé par le duc d'Orléans, en faveur du navigateur ou du voyageur 
dont les travaux géographiques auront procuré la découverte la plus utile à 
l'agriculture, à l'industrie ou à l'humanité. Lamare-Picquot avait rapporté et 
fait éclore à Bourbon des œufs de vers à soie du Bengale. (Bull. Soc. géogr., 
2e sér., t. XV, p. 236. 1841.) En 1847 il estde retour d'une mission scientifique 
en Amérique d'où il a apporté, entre autres choses, h psoralea esculenta {pic- 
quotiane) elïapios tuberosa, plantes farineuses alimentaires qu'il s'efforce de pro- 
pager en Europe. Il obtient de l'Agriculture une autre mission qui se prolonge 
jusqu'en novembre 1848. On ne parle plus de lui après l'échec de la picquo- 
tiane. (Cf. Lamare-Picquot, Mémoire présenté à la Société nationale et centrale 
d'Agriculture sur la culture et V acclimation en France du psoralea esculenta 
{picquotiane) et sur sa végétation aux prairies du territoire de Vlowa [Amé- 
rique septentrionale), suivi de quelques réflexions concernant cette plante. Paris, 
PiUoy, s. d., br. in-8 de 7 p.). — Cf. Moniteur du 22 mars 1849; Comptes 
Rend. Acad. se, t. XXVI, p. 326, 13 mars 1848 ; t. XXVIII, 11 juin 1849. — 
Rapport sur un mémoire de M. Lamare-Picquot, relatif aux résultats scienti- 
fiques de son dernier voyage dans l'Amérique septentrionale et à l'introduction 
en France de deux plantes alimentaires, la psoralea esculenta et /'apios tuberosa. 
Commissaires : MM. Cordier, Payen, Charles Gaudichaud. (Séance du 11 juin 
1849.) 



492 LES OBIGINES 

fait que de naître, recevrait un puissant secours d'une telle fon- 
dation. Vous savez, Monsieur le minisire, que plusieurs capitales 
de l'Europe, et notamment La Haye, possèdent de curieuses col- 
lections de ce genre. Notre Musée égyptien, et même nos belles 
collections d'antiquités, seraient, à vrai dire, des annexes à un 
grand ensemble d'exhibitions ethnographiques, où les curieux 
monumens, offerts par M. Lamare-Picquot, représenteraient une 
des plus antiques civilisations du globe. 

.Je sais bien, Monsieur le ministre, qu'un grand obstacle à 
l'accomplissement d'un tel projet, est la dépense qu'il nécessi- 
terait, mais je suis bien sur également que cet obstacle est le seul 
et qu'il sera levé s'il ne dépend que de vous. 

Recevez, Monsieur le ministre, l'assurance de ma haute con- 
sidération. 

Félix Bodin, 

Député'. 



N-XLIV' 

Monsieur le Ministre, 
Qu'il me soit permis d'appeler de nouveau votre attention sur 
une question scientifique qui, par sa nature, semble mériter une 
part dans la sollicitude que réclament les affaires d'intérêt géné- 
ral. Il s'agit de la continuation et de l'achèvement d'une collec- 
lion commencée à la Bibliothèque Royale depuis très longtemps, 
c'est-à-dire de la réunion des objets matériels, rapportés des 
voyages lointains, ouvrages d'une industrie, d'une civilisation 
naissante et autres que les antiquités et les collections d'histoire 
naturelle. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui rollpction ethno- 
graphique. Ces objets sont ceux qui font connaître les usages, 
les rites et l'industrie des peuples encore plus avancés : ils sont 
toujours distincts des produits des trois règnes, comme ils se 

1) L'auteur de cette lettre, mort quatre ans plus tard à Paris, à l'âge de 
quarante-deux ans, était député depuis 1830. Il est surtout connu pour sa célèbre 
Complainte sur le droit d'aînesse, et pour la part qu'il a pris à l'Histoire de la 
Révolution française, dont il a signé les premiers volumes avec Tiiiers. (E. H.) 

2) Cette pièce n'est pas datée. Elle doit être du commencement de 1833. 



DU MUSÉE d'ethnographie 193 

distinguent des fragmcus antiques ou des monumens des anciens 
peuples. J'ose me féliciter d'avoir été, un des premiers en France, 
à mettre hors de doute l'utilité et même la nécessité qu'il y a de 
former une telle collection. L'incurie était telle, à cet égard, il y 
a peu d'années encore, qu'on laissait perdre ou exporter les col- 
lections les plus précieuses, les plus propres àjeter des lumières 
sur l'histoire, les mœurs et les usages des peuples. L'on n'envi- 
sageait ici tous ces objets que sous l'aspect d'une curiosité frivole 
et stérile, tandis que les établissemens des sciences formés à 
l'étranger s'enrichissaient journellement de ce que nous avions 
dédaigné. Les préventions se sont enfin dissipées ; les savans 
ont porté leurs regards sur cette question et l'autorité, à son tour, 
paraît disposée à consacrer quelques ressources pour enrichir 
d'objets de cette nature nos collections scientifiques. J'ai eu le 
bonheur de concourir à ce résultat par une correspondance 
suivie depuis quinze ans, par des rapports adressés en plusieurs 
occasions au gouvernement, et plus récemment par une publi- 
cation spéciale *. 

C'est après avoir pris, il y a deux ans, une lecture attentive 
d'une nouvelle proposition, par moi faite à M. le ministre des 
Travaux publics, alors chargé de la direction des sciences et des 
lettres, qu'il résolut de former une commission savante pour 
l'examen de la question. Le baron Cuvier était un de ceux à qui 
j'avais communiqué le plan, avec persévérance, pendant plusieurs 
années; le ministre le chargea de présider la Commission. C'est 
ce savant, à jamais regrettable, qui a pris le plus de part aux 
réunions et aux investigations de la Commission. Elle est venue 
s'assurer, à la Bibliothèque royale, de la possibilité d'exécuter 
l'ordonnance de mars 1828, qui prescrit de former une collec- 
tion semblable dans cet établissement public, et d'y recevoir les 
objets provenant des voyages scientifiques. Le résultat des nom- 
breuses réunions de la Commission ethnographique a été un 
rapport lumineux de MM. Cuvier et Ahel Rémusat, suivi d'une 
proposition expresse, qui aurait sans doute été prise immédiate- 

1) C'est la brochure de 1831, dont on a lu des extraits plus haut (E. H.). 

13 



194 LES ORIGINES 

inent en considération par le ministère, sans l'invasion subite de 
l'épidémie qui a ravagé la capitale. Les événemens qui ont suivi 
le rétablissement de la santé publique ont fait encore ajourner 
cette affaire. 

Aujourd'hui que les esprits se portent avec une nouvelle 
ardeur vers tout ce qui touche à l'utilité publique, et que, d'un 
autre côté, le possesseur de la collection principale^ qui avait 
fixé les yeux de la Commission, M. Lamare-Picquot, semblerait 
un peu fatigué d'attendre une décision définitive, c'est une sorte 
de devoir pour celui qui avait été placé par l'ordonnance à la tète 
de cette création, de solliciter une mesure qui appelle tous les 
vœux. 

Les conclusions de la Commission, adoptées par le gouverne- 
ment, n'entraîneraient aucun autre sacrifice que des frais utiles 
et productifs, c'est-à-dire la dépense matérielle d'acquisition, 
sans aucune nouvelle charge quelconque en dépenses personnelles^ 
source constante d'abus, qui font abandonner les entreprises les 
plus avantageuses pour la prospérité publique. 

Je suis avec respect^ 

Monsieur le ministre, 
Votre très humble et très obéissant serviteur, 

JOMARD , 

Membre de l'Institut. 

P. -S. — Je renouvelle au besoin, Monsieur le ministre, l'offre 
déjà faite de ma collection ethnographique, pour être jointe au 
noyau existant dans notre grande Bibliothèque royale, au moment 
où l'on réaliserait le vœu de l'ordonnance. 



CHAPITRE VII 



Revendications du Ministre de la marine en faveur du Musée naval. — Corres- 
pondance du Ministre de l'Instruction publique à ce sujet avec le Muséum, 
Sainte-Geneviève et la Bibliothèque royale. — Lettre confidentielle de 
Letronne pour provoquer une discussion du Conservatoire de la Bibliothèque 
royale sur le Musée ethnographique. — Délibération du Conservatoire et 
rapport au Ministre. — Nouvel ajournement. 



No XLV 



20 janvier 1833. 



NOTE 



Poii7' le Ministre de r Instruction publique. 

Il se forme au Louvre, dans le Musée de Marine, une collec- 
tion complète des objets provenant des pays dans lesquels la 
civilisation n'a pas encore pénétré, ou avec lesquels la France ne 
peut avoir que des relations maritimes. 

Cette collection comprend déjà un très grand nombre d'articles 
provenant, soit du Ministère de la Marine^ soit d'achats faits au 
compte de ce département. 

Il existe, tant à la Bibliothèque Sainte-Geneviève qu'à la 
Bibliothèque royale, une quantité considérable de ces objets, 
dont le classement ou la conservation sont plus que difticiles, à 
défaut de local spécial suffisant. Il est en même tems présu- 
mable que ces collections ne peuvent pas se compléter. 

L'idée de réunir dans un centre commun toutes les diverses 
parties ainsi isolées vient tout naturellement à l'esprit, et il 
serait utile, dans l'intérêt de la science, que cette réunion ait 
lieu le plus tôt possible. 

\) Cette note anonyme, enregistrée le 20 janvier 1833, émanait vraisembla- 
blement de Zédé, le conservateur du Musée naval. 



196 LES ORIGINES 

Le dépôt au Musée naval ne serait point une dépossession pour 
le Ministre de Uhistruction publique ou les bibliothèques. 

Il serait fait pour ces objets, comme pour ceux fournis par la 
Marine en très g^rand nombre, un triple inventaire, dont une 
copie serait pour les Chambres, la seconde pour le Ministère qui 
se dessaisit, la troisième pour l'Administration générale des 
musées. 

De cette manière les droits de chacun seraient conservés *. 



No XL VI 

2e DIRECTION 

— MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES 

2^ Bureau. 

— Paris, le 20 février 1833. 
Travaux. 

Monsieur et cher collègue, 

M. Zédé, conservateur du Musée naval, établi au Louvre, 
m'informe qu'il existe dans les bibliothèques Royale', de Sainte- 
Geneviève et du Jardin du Roi, une grande quantité d'objets de 
curiosité et d'ethnographie qui, pour la plupart, ont été recueillis 
par les navigateurs et donnés par la marine à ces établisse- 
mens, parce qu'elle ne possédait pas de local convenable pour en 
former une collection spéciale. 

Le même motif ne subsistant plus aujourd'hui, il serait à 
désirer, dans l'intérêt des personnes qui voudront s'occuper de 
l'étude des objets de ce genre, qu'elles pussent les trouver tous 
réunis dans un seul endroit, et sous ce rapport le Musée naval, 
qui en possède déjà un très grand nombre, semble être le lieu le 
plus convenable pour en faire le dépôt. 

Si Votre Excellence, avant d'accéder à cette demande, jugeait 

1) En marge de la main de Guizot, « M, H. Royer-Collard, qui m'en pariera « , 
et de la main de ce dernier « ajourner cette affaire, le ministre ne peut s'en 
occuper actuellement )>. 

2) La virgule séparative manque sur l'original, et il va résulter de cette omis- 
sion du copiste toute une suite de malentendus. 



DU MUSÉE d'ethnographie 197 

nécessaire de charger une commission d'en examiner la conve- 
nance, je la prierais de vouloir bien y adjoindre M. Zédé. 

Je vous prie, Monsieur et cher collègue, de vouloir bien m'in- 
former de la décision que vous aurez prise à ce sujet, et d'agréer 
l'assurance de ma haute considération. 

Le ministre-secrétaire d'État de la Marine 
et des Colonies, 

C" A. DE RiGNY. 

A M. le Ministre de r Instruction publicjue, à Paris \ 



N'^ XLVII 

^^^'®'°^ MINISTÈRE DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE 

Des Sciences et 
des Lettres. Pa^j,.^ le 26 février 1833. 

Le Ministre, 

A MM. les professeurs administrateurs du Muséum 
d'Histoire naturelle. 
Messieurs, 

M. le ministre de la marine, en me rappelant que son dépar- 
tement a fait l'abandon à la bibliothèque du Jardin du Roi, d'une 
assez grande quantité d'objets de curiosité et d'ethnographie, 
qu'il ne pouvait placer, faute d'un local convenable, me demande 
que ces objets lui soient remis pour être déposés au Musée naval 
établi au Louvre, et dont le conservateur est M. Zédé. 

Je vous prie, Messieurs, de me faire savoir en quoi consistent 
ces objets qui, pour la plupart, d'après la lettre de M. le ministre 
de la Marine, ont été recueillis par les navigateurs. Veuillez me 
donner en même temps votre avis sur la convenance qu'il y 
aurait à faire la remise demandée. 

Agréez, etc. 

1) En noie, de la main d'Hipp. Royer-Collard : « Écrire au Muséum et à la 
Bibl. de Sainte-Geneviève, afin de savoir en quoi consistent ces objets d'ethno- 
graphie, recueillis par des navigateurs et donnés par la marine à ces établisse- 
mens. — Répondre à M. le ministre de la Marine qu'on a reçu sa lettre et que 
le ministre va s'empresser de lui donner la suite convenable. H. R.-C. » 



198 LES ORIGINES 

N« XL VIII 

BIBLIOTHÈQUE ROYALE 

Paris, le 19 mars 1833. 
Monsieur le ministre, 

Vous m'avez fait savoir que M. le ministre de la Marine vous a 
rappelé que son département a fait V abandon à la Bibliothèque 
de Sainte-Geneviève dune assez grande quantité d'objets relatifs 
à l'ethnographie, rapportés par des navigateurs et qu^l rede- 
mande ces objets pour les déposer au Musée naval. 

S'il n'y a point d'erreur dans la rédaction, c'est à la Bibliothè- 
que de Sainte-Geneviève , non à la Bibliothèque royale, que la 
lettre devait être adressée. Les administrateurs ou conservateurs 
de la Bibliothèque de Sainte-Geneviève sont seuls en état de 
répondre à la question qu'elle renferme, puisqu'elle concerne 
l'établissement qu'ils dirig-ent. 

Avant de communiquer la lettre au Conservatoire, j'attends 
que vous ayez eu la bonté de me donner quelques éclaircisse- 
mens à ce sujet. 

Je suis avec respect, Monsieur le ministre, votre très humble et 
très obéissant serviteur. 

Letronne, 

Directeur, président du Conservatoire de la 
Bibliothèque royale. 



N» XLIX 



°^^'^^'°'*' MINISTÈRE DE L^INSTRUCTION PUBLIQUE 

Des Sciences et 
des Litres. p^^.^^ ,^ 27 mars 1833. 

Monsieur le directeur, 

En vous écrivant le 26 février dernier, au sujet de la réclama- 
tion que M. le Ministre de la Marine m'a adressée d'une assez 

Mêmes lettres, avec les variantes indiquées par la différence des établisse- 
mens à la Bibliothèque Sainte-Geneviève et à la Bibliothèque nationale. 



DU MUSÉE d'ethnographie 199 

grande quantité d'objets relatifs à l'ethnographie, dont l'abandon 
aurait été fait aux bibliothèques de Sainte-Geneviève et du Muséum 
d'Histoire naturelle, j'avais en vue de rendre plus complets les 
renseignemens que je dois transmettre à mon collègue. 

Il se pourrait, en effet, que la Bibliothèque royale ait été com- 
prise, aussi bien que celle de Sainte-Geneviève, au nombre des 
établissemens auxquels ces objets ont été confiés ; aussi, Mon- 
sieur le directeur, bien que la lettre de M. le Ministre de la 
Marine ne fasse aucune mention de la Bibliothèque royale, je 
n'en ai pas moins cru devoir m'adresser à vous, en même tems 
que j'écrivais à MM. les administrateurs des Bibliothèques de 
Sainte-Geneviève et du Jardin du Roi. 

Agréez, Monsieur le directeur, l'assurance de ma considéra- 
tion la 'plus distinguée. 

Le ministre -secrétaire d'Etat au département 
de l'Instruction publique, 

GUIZOT. 



. NoL 

MUSÉUM d'histoire NATURELLE 

Taris, le 28 mars 1833. 
Monsieur le ministre, 

Vous nous avez fait l'honneur de nous écrire le 26 du mois 
dernier, pour nous informer de la demande que vous a faite 
M. le Ministre de la Marine, pour le Musée naval établi au 
Louvre, de divers objets de curiosités, déposés au Muséum, et 
vous avez bien voulu nous inviter à vous faire connaître notre 
avis à ce sujet. 

Nous n'avons jamais considéré ces objets, tout à fait étrangers 
au but du Muséum, et qui ne nous ont été remis au retour des 
expéditions maritimes, que parce qu'ils accompagnaient des col- 
lections d'histoire naturelle, que comme un simple dépôt, et c'est 
dans cette pensée qu'il y a environ six ans, nous avons fait 
remettre à la Bibliothèque royale, et sur la demande de MM. les 



200 LES ORIGINES 

conservateurs de cet établissement, la plus grande partie de ceux 
qui se trouvaient alors dans les magasins du Muséum. 

Nous nous sommes empressés de faire réunir tous les objets 
du même genre que nous avons reçus depuis cette époque et 
nous avons l'honneur de prier Votre Excellence de vouloir bien 
informer M. le Ministre de la Marine qu'ils sont, dès à présent, à 
sa disposition. 

Nous sommes, avec respect, Monsieur le ministre, de Votre 
Excellence, les très humbles et obéissans serviteurs. 

L. CoRDiER. G. Saint-Hilaire, 

Directeur. A. DE JuSSIEU. 

A Monsieur le ministre-secrétaire d'État ait département 
de r Instruction publique ' . 

1) MUSÉUM d'histoire NATURELLE. 

Séance du 14 mai '1833. 

Note des produits de l'industrie des différens peuples non civilisés, déposés 
au Muséum d'histoire naturelle. 

Numéros. Quantités. 

1 14 Boutou, casse-tête Amérique méridionale. 

2 3 Arcs en bois — — 

3 10 Flèches — — 

4 2 Hamacs — — 

5 1 Ceinture en fibres de palmier. . — — 

6 5 Corbeilles en jonc — — 

7 4 Ceintures garnies de graines 

d'ako-eai — — 

8 1 Warawaie, instrument de musi- 

que — — 

9 1 Timtoaky casse-tête Canada. 

10 4 Raquettes — 

11 1 Vase en bois sculpté — 

12 1 Pagaie en bo's — 

13 3 Plats en bois sculpté — 

14 1 Pirogue en écorce de bouleau. . — 

15 3 Cuillers en bois sculpté — 

1(3 1 Instrument de musique Sénégal. 

17 2 Carquois — 

18 1 Poignard et son fourreau. ... — 

i9 3 Flûtes en roseau — 

20 1 Éventail de l'Indostan "- 



DU MUSÉE d'ethnographie 201 



N°LT 



'^'^''^'°-'' MINISTÈRE DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE 

Des Sciences et 

^^'^^^'■''- Prtm, le 11 avril 1833. 

Monsieur et cher collègue, 
Il résulte de la réponse que MM. les professeurs-administra- 
teurs du Muséum d'Histoire naturelle m'ont adressée, au sujet 
des objets de curiosité et d'ethnographie, dont le département de 
la Marine a fait le dépôt dans quelques-uns des établissemens 
dépendans de mon ministère, que tous les objets de ce genre 
qu'ils ont reçus depuis six ans environ, vont être rassemblés par 
eux pour être mis à votre disposition. 

En ce qui concerne l'administration de la Bibliothèque de 
Sainte-Geneviève, je ne puis vous transmettre aucun renseigne- 
ment, n'ayant pas encore la réponse de cette administration. 

Agréez, Monsieur le comte et cher collègue, l'assurance de ma 
haute considération. 

Le ministre-secrétaire d'Etat au dépar- 
tement de r Instruction 'publique. 
GuizoT. 
A M. le ministre de la Mari?ie. 

Numéros. Quauliti's. 

21 2 Chaussures en bois sculpté. . . Sénégal. 

22 1 Poire à poudre en bois sculpté, — 

23 1 Masse d'armes en fer — 

24 9 Lances garnies en fer — 

25 1 Parasol Japon. 

26 1 Pirogue Groenland. 

27 1 Flûte Nouvelle-Zélande. 

28 2 Chapeaux chinois 

29 1 Instrument de musique Madagascar. 

30 1 Clochette en bois .' 

31 1 Collier en bois 

32 1 Bouclier en bois Nouvelle-Hollande. 

Reçu de M. l'administrateur du Muséum d'Histoire naturelle du Jardin du 

Roi, les trente-deux articles ci-dessus mentionnés pour être déposés au Musée 

naval. 

Paris, le 11 mai 1833. 

Le conservateur du Musée naval. 
ZÉDÉ. 



202 LES ORIGINES 

N°LII 

Parts, le 11 avril 1832. 

Monsieur le comte et cher collègue, 

Il résulte de la réponse, que MM. les professeurs-administra- 
teurs dii Musée d'Histoire naturelle m'ont adressée, au sujet des 
objets de curiosité et d'ethnographie^ dont le département de la 
Marine a fait le dépôt dans quelques-uns des établissemens 
dépendant de mon ministère : 

1° Qu'ils ont fait remettre, il y a environ six ans, à MM. les 
conservateurs de la Bibliothèque royale la plus grande partie de 
ceux de ces objets qui se trouvaient alors dans les magasins du 
Muséum ; 2° qu'ils ont réuni tous les objets du même genre, 
qu'ils ont reçus depuis cette époque^ pour les mettre à votre dis- 
position. 

Je vais donc écrire à MM. les conservateurs delà Bibliothèque 
royale, au sujet des objets qu'ils ont reçus de MM. les profes- 
seurs-administrateurs du Muséum d'Histoire naturelle. Quant au 
dépôt qui peut avoir été confié à l'administration de la Biblio- 
thèque Sainte-Geneviève, je ne puis vous transmettre aucun 
renseignement, n'ayant pas encore la réponse de cette adminis- 
tration. 

Agréez, Monsieur le comte et cher collègue, etc. 

GuizoT. 
A M. le ministre de la Marine. 



N° LHI 

Paris, le 11 avril 1833. 

A M. Letronne, directeur-président du Conservatoire de la 
Bibliothèque royale. 

Monsieur le directeur. 

Depuis la dernière lettre que j'ai eu Thonneur de vous écrire 
au sujet des collections ethnographiques déposées dans quelques- 
uns des établissemens dépend aiil de mon ministère, j'ai reçu les 



DU MUSÉE d'ethnographie 203 

renseig-nemens que j'avais demandés à MM. les professeurs- 
administrateurs du Muséum d'Histoire naturelle. 

Ces messieurs m'annoncent, qu'il y a six ans environ, ils ont 
fait remettre à la Bibliothèque royale, sur la demande de MM. les 
conservateurs de cet établissement, la plus grande partie des 
objets qui se trouvaient alors dans les magasins du Muséum et 
dont ils n'avaient jusque-là que le simple dépôt. 

Je m'empresse de vous communiquer cet avis, qui vient à 
l'appui de l'explication que j'ai dû vous donner dans ma lettre du 
27 mars dernier. 

Agréez, Monsieur le directeur, etc. 

GuiZOT. 



N« LIV 

BIBLIOTHÈQUE ROYALE 

Paris, le 11 avril 1833. 

Le directeur-président du Conservatoire de la Bibliothèque royale. 
Monsieur le ministre, 

Dans une précédente lettre, vous m'avez annoncé que M. le 
ministre de la Marine vous avait écrit pour réclamer certains 
objets, relatifs à l'ethnographie, qu'avant la Révolution le minis- 
tre de la Marine avait fait déposer, faute de place, à la Biblio- 
thèque de Sainte-Geneviève et au Musée d'Histoire naturelle. 
Maintenant que, de concert avec la liste civile, il réunit au Lou- 
vre un Musée naval et ethnographique, il désire ravoir ces objets 
dispersés., 

Par votre dernière lettre, en date du 11 courant, vous m'an- 
noncez que les administrateurs du Musée d'Histoire naturelle 
déclarent avoir fait remettre à la Bibliothèque royale tous les 
objets de ce genre qu'ils possédaient et comme ceux que contenait 
la Bibliothèque de Sainte-Geneviève ont également passé dans 
la bibliothèque royale ; il s'ensuit que c'est en définitive à cet 
établissement seul que s'adresse la réclamation de M. le minis- 
tre de la Marine. 

Il résulte des recherches que j'ai faites à ce sujet : 



204 LES ORIGINES 

1° Que parmi les curiosités et antiques, provenant de laBiblio- 
thÎ3que Sainte-Geneviève, déposés à la Bibliothèque nationale, en 
ventôse an V, il y a une vingtaine d'objets ethnofjraphiques^ qui 
peuvent avoir l'origine dont parle M. le ministre de la Marine. 

2° Que les objets de même genre, remis par le Musée d'His- 
toire naturelle, en thermidor et fructidor an Y (il y a trente-six 
et non pas six ans)^ sont au nombre d'environ une centaine. 

Ce serait donc environ cent vingt objets qu'il faudrait que la 
bibliothèque restituât au ministre de la Marine, si son droit de 
propriété était bien établi. 

On peut faire à ce sujet plus d'une observation. 

D'abord, c'est au Ministère de la Marine à prouver que les 
objets ethnographiques., qui de la Bibliothèque Sainte-Geneviève 
et du Musée d'Histoire naturelle, ont passé dans notre bibliothè- 
que, provenaient réellement de dépôts qu'il avait faits. Tous bien 
certainement n'en provenaient pas, quelques-uns peuvent y être 
entrés à d'autres titres. C'est donc un départ à faire. 

En second lieu, ce départ étant fait, il faut prouver que les 
objets ont été mis à Sainte-Geneviève, à titre de dépôt, faute de 
place, et non à titre de don pur et simple ; auquel cas ce minis- 
tère n'aurait rien à réclamer. 

En troisième lieu, dans l'hypothèse du simple dépôt, il y aura 
à examiner si le décret qui ordonne la translation de ces objets à 
la Bibliothèque royale, n'a pas annulé toute réserve antérieure 
de propriété, et n'a pas entendu donner à ces objets le caractère 
de don, car la bibliothèque ne reçoit rien à titre de dépôt. Tout 
ce qui y entre devient propriété publique. 

Telles sont les recherches à faire et les difficultés à résoudre, 
que la demande de M. le ministre de la Marine paraît nécessiter. 
Je les soumets à votre sagesse, Monsieur le ministre, d'après le 
vœu du Conservatoire, afin que sa garantie soit parfaitement à 
couvert, si la remise des objets en question était exigée. 

Je suis, avec respect. Monsieur le ministre, votre très humble 

et très obéissant serviteur. 

Letronne. 



DU MUSÉE d'ethnographie 205 

N" LV 

BIBLIOTHÈQUE ROYALE 

Paris, le 18 avril 1833. 
Confidentielle, 

Monsieur le ministre, 

Je crois devoir joindre aux renseignemens et aux observations 
contenus dans ma lettre de ce jour, en réponse à la réclamation 
de M. le ministre de la Marine, quelques considérations sur le 
fond même de la question qu'il soulève en ce moment. 

M. le ministre de la Marine désire donner tout le développe- 
ment possible au Musée naval et ethnographique formé au 
Louvre ; il veut y réunir tous les objets relatifs à l'ethnographie 
que possède déjà l'administration, afin d'y ajouter successive- 
ment tous ceux que les voyageurs rapportent. 

Il est certain que la formation d'un musée de ce genre est ou 
ne peut plus désirable ; il en existe de pareils à Saint-Péters- 
bourg et à Berlin ; il manque parmi nos établissemens scien- 
tifiques. Une commission nommée en 1831, pour examiner cette 
question, s'est prononcée un moment pour l'affirmative. Mais on 
conçoit qu'un établissement de cette nature n'est vraiment utile 
que s'il est complet ou du moins s'il peut le devenir ; et, pour 
cela, il doit être unique, il doit être le seul centre auquel vien- 
nent se réunir toutes les acquisitions que fourniront les voyages 
subséquents. Le but serait manqué s'il y avait deux musées 
ethnographiques. 

Or, dans l'état actuel des choses, cet inconvénient est à 
craindre. La Bibliothèque royale possède un grand nombre 
d'objets qui entreraient dans un tel musée, indépendamment de 
ceux que M. le ministre de la Marine réclame. De plus, l'ordon- 
nance de 1828, en créant un S" département, avait réglé qu'on 
y réunirait les objets que rapporteraient les voyageurs ; cette dis- 
position n'a pas été abrogée par l'ordonnance de 1832, qui fait 
du 5" département une annexe de celui des estampes, et le con- 
servateur de la section des cartes et plans considère bien cette 



206 LES ORIGINES 

disposition comme subsistante et comme appelant la formation 
d'un musée ethnographique à la Bibliothèque royale. De plus, la 
commission, dont j'ai déjà parlé, a émis l'opinion que ce musée 
serait bien placé à la bibliothèque. 

Il est temps de se prononcer d'une manière définitive et directe 
sur la formation de ce musée ; sera-t-il au Louvre ? sera-t-il à la 
biblioth^eque ? Qui achètera la collection importante de M. Lamarc- 
Picquot? Ou sera-t-elle mise ? Un autre motif tout puissant de 
se décider résulte du projet de translation de la bibliothèque et 
de l'examen des plans en ce moment soumis au conseil des 
bâtimens civils. Il faut observer qu'un musée ethnographique ne 
doit pas seulement coûter beaucoup d'argent en acquisition, en 
arrangement, en entretien, en personnel ; il a besoin de beau- 
coup de place, pour s'étendre, se développer par suite d'acquisi- 
tions successives ; il faut donc lui affecter un local considérable. 
Ainsi la question de savoir s'il y aura ou s'il n'y aura pas de 
musée ethnographique à la Bibliothèque royale, influe extrême- 
ment sur les plans de la construction projetée ; et je déclare, 
quant à moi, qu'appelé à discuter ces plans au conseil des bâti- 
mens civils, je ne puis émettre une opinion définitive que si le 
principe est décidé d'avance. 

Je désirerais donc. Monsieur le ministre, que vous voulussiez 
bien inviter le Conservatoire à discuter cette question dans une 
de ses plus prochaines séances, et à vous transmettre son avis 
dans le plus bref délai. 

Je suis, avec respect, Monsieur le ministre, votre très humble 

et très obéissant serviteur. 

Letronne. 



N° LVI 

DIVISION 
Des Sciences et MINISTÈRE DE L INSTRUCTION PUBLIQUE 

^^^ ^^^^^- Paris, le 20 avril 1833. 

Monsieur le directeur, 
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire 
en réponse à celle que je vous avais adressée, au sujet de la 



DU MUSÉE D ETHNOGRAPHIE 



207 



réclamation, formée par M. le ministre de la Marine, de plusieurs 
objets de curiosité et d ethnographie, qui lui paraîtraient devoir 
être restituées à son département, pour concourir à la formation 
du Musée naval du Louvre. 

J'examinerai, avec la plus grande attention, les observations 
et les renseignemens que vous me présentez dans cette lettre, 
mais, avant de rien décider à cet égard, il me semble indispen- 
sable de discuter préalablement une autre question, que je vous 
prie de soumettre au Conservatoire. 

L'ordonnance royale de 1828, en créant à la Bibliothèque 
royale un 5" département, avait réglé qu'on y réunirait les objets 
que rapporteraient les voijageurs ; cette disposition n'a pas été 
abrogée par l'ordonnance de 1832, qui fait du 5« département 
une annexe de celui des estampes. 

Depuis lors, une commission spéciale a été nommée, en 1831, 
par M. le ministre du Commerce et des Travaux publics, pour 
examiner si la création d'un musée ethnographique serait utile 
et, dans le cas de l'affirmative, indiquer quel emplacement 
devait être adopté de préférence à tout autre pour l'établisse- 
ment de ce musée. 

Cette commission fut d'avis que la fondation d'un musée de 
ce genre serait une mesure utile ; quant au choix du local le 
plus convenable, elle pensa que ce musée serait bien placé à la 
Bibliothèque royale. 

Au moment où, d'une part, la réclamation de M. le ministre 
de la Marine, à laquelle je voudrais pouvoir répondre le plus tôt 
possible ; de l'autre, le projet de translation de la Bibliothèque 
royale et l'examen des plans soumis au conseil des bâtimens 
civils, me fournissent l'occasion de vous rappeler la disposition 
de l'ordonnance de 4 828 et Tavis de la commission créée en 1831, 
je désire être éclairé d'une manière précise sur les avantages et 
les inconvéniens qui pourraient résulter : 1° de la formation 
d'un musée ethnographique ; 2° de son établissement auprès de 
la Bibliothèque royale. 

Je voudrais savoir si la réalisation d'un tel projet n'entraîne- 
rait pas, non seulement de grandes dépenses de personnel et de 



208 LES ORIGINES 

matériel pour la Bibliothèque, mais encore une modification 
considérable dans les plans qui doivent être examinés par le 
conseil des bâtimens civils. 

Je vous prie, Monsieur le directeur, de vouloir bien commu- 
niquer au Conservatoire, dans l'une de ses plus prochaines 
séances, les questions que j'ai l'honneur de vous proposer. Je 
désire être mis à portée de prendre à cet égard une décision 
définitive et motivée, dans le plus bref délai possible. 

Agréez, etc. 

Le mijiistre- secrétaire d'Etat au département 
de l'Instruction publique. 

GUIZOT. 



N" LVII 

Des'sci'eùcea et MINISTÈRE DE LINSTRLXTION PUBLIQUE 

des Lettres. ^^^.^^ j^ ^5 avril 1833. 

RAPPORT à Monsieur le ministre-secrétaire d'Etat 
au département de V Instruction -publique. 

Monsieur le ministre, 

M. le ministre de la Marine vous a écrit plusieurs lettres, 
par lesquelles il réclame divers objets d'ethnographie, que le 
Ministère de la Marine avait fait déposer, faute de place, à la 
Bibliothèque Sainte-Geneviève, à la Bibliothèque royale et au 
Muséum d'Histoire naturelle. 

Aujourd'hui que le ministre de la Marine, de concert avec 
l'administration de la liste civile, s'applique à former au Louvre 
un musée naval et ethnographique, je pense que ces objets, dis- 
persés en différens lieux,, doivent être enfin réunis dans le 
musée nouveau et les considérant comme un simple dépôt, il 
les redemande aux établissemens qui en sont dépositaires. 

Vous avez communiqué, Monsieur le ministre, aux adminis- 
trateurs de ces établissemens, la réclamation de M. le ministre 
de la Marine. 

La Bibliothèque de Sainte-Geneviève a répondu qu'elle avait 



DU MUSÉE d'ethnographie 209 

fait transporter à la Bibliothèquo royale tous les objets de celte 
nature qu elle pouvait avoir reçus à diverses époques du Minis- 
tère de la Marine. 

Le Muséum d'Histoire naturelle a déclaré qu'il pouvait mettre, 
dès à présent, à la disposition du ministère, tous les objets 
reçus depuis six ans seulement, attendu que ces objets avaient 
été véritablement déposés, et non donnés, inscrits sur nn registre 
spécial, et par conséquent qu'ils ne pouvaient être assimilés aux 
propriétés du Muséum ; que toutefois, la restitution ne pouvait 
être faite d'aucun objet déposé au Muséum avant 1827, puisque 
rien n'attestait ni dans les archives, ni dans la correspondance 
du Muséum que tel ou tel objet eût été remis à l'administration 
par le ministre de la Marine, soit à titre de don, soit à titre de 
dépôt ; enfin que le Muséum avait fait transporter, ainsi que la 
Bibliothèque Sainte-Geneviève, tout ce qui pouvait appartenir à 
l'ethnographie. 

Il résulte donc des renseignemens qui ont été pris que la 
Bibliothèque royale est le seul établissement auquel puisse 
s'adresser maintenant la réclamation du Ministère de la 
Marine. 

Cependant parmi les curiosités et antiques, provenant de la 
Bibliothèque de Sainte-Geneviève et déposés à la Bibliothèque 
nationale en ventôse, an V, il y a, tout au plus, une vingtaine 
d'ohjets ethnographiques, qui peuvent avoir l'origine dont parle 
M. le ministre de la Marine ; et d'un autre côté, les objets du 
même genre, remis par le Muséum en thermidor et fructidor, 
an V, sont au nombre d'environ une centaine. 

Ce serait donc environ ce)it vingt objets que la Bibliothèque 
royale devrait restituer, si le droit de propriété du Ministère de 
la Marine était convenablement établi. 

Mais là est toute la question : ce droit existe-t-il ? On peut faire 
à ce sujet plus d'une observation : 

1° Le ministre de la Marine n'ayant aucun moyen de déter- 
miner quels objets ethnographiques proviennent réellement des 
dépôts qu'il a effectués, de distinguer ces objets de ceux qui 
n'en provenaient pas et qui peuvent être entrés à la Bibliothèque 

14 



210 LES ORIGINES 

royale par quelqu'autre voie, il faudrait, avant tout, faire un 
départ qui est impossible ; il faudrait dire où commencerait et 
où finirait ce droit de réclamation. 

2° Le départ étant fait, il faut prouver que les objets ont été 
mis à Sainte-Geneviève à titre de dépôt, faute de place, et non à 
titre de don pur et simple. Il faut produire des pièces, des lettres, 
des registres, tout cela n'existe pas ; mais s'il y a eu don et non 
dépôt, le ministre de la Marine n'aura rien à réclamer. 

3° Enfin, dans l'hypothèse même du simple dépôt, il y aurait à 
examiner si le décret qui ordonne la translation de ces objets à 
la Bibliothèque royale n'a pas annulé toute réserve antérieure 
de propriété, la plus grande partie de ces objets ayant été reçue 
par la Bibliothèque avant la Révolution, si le dépôt n'est point 
devenu, par suite, un véritable don. En règle générale, la Biblio- 
thèque royale ne reçoit rien à titre de dépôt ; tout ce qui entre 
dans ses collections acquiert par cela même le caractère de pro- 
priété publique. Si donc une exception a pu être faite à cette 
règle générale, on a dû s'expliquer nettement sur la condition 
du dépôt ; des précautions doivent avoir été prises de part et 
d'autre ; or, la Bibliothèque royale n'a dans ses archives, aucune 
trace de dispositions semblables ; que le Ministère de la Marine 
établisse doue ses preuves, puisqu'il réclame, en vertu d'un titre 
de propriété. 

Telles sont les questions, qu'il conviendrait d'examiner, avant 
de répondre définitivement, d'une manière ou d'une autre, à M. le 
ministre de la Marine. Je vous prie, Monsieur le ministre, de 
vouloir bien consulter à ce sujet, soit le Conseil royal de l'Instruc- 
tion publique, soit le comité do l'Intérieur et du Commerce en 
Bonseil d'Etat. Il importe que la garantie du Conservatoire de la 
Bibliothèque royale soit parfaitement à couvert dans le cas où 
l'on exigerait la remise desdits objets au ministre de la Marine. 
Je suis, avec respect, Monsieur le ministre, votre très humble 
et très obéissant serviteur. 

HlPP. ROYER-COLLARD. 



DU MUSÉE d'ethnographie 211 

Renvoyé à l'examen du Conseil royal de l'Instruction pu- 
blique*. 

Approuvé par le ministre, 

GuizoT. 



N» LVIII 

BIBLIOTHÈQUE ROYALE 

Pans, le 29 avril 1833. 
Le directeur-président du Conservatoire de la Bibliothèque royale. 

Monsieur le ministre, 

Je me suis empressé de mettre sous les yeux du Conservatoire, 
votre lettre, en date du 20 courant, où vous nous invitez à dis- 
cuter, dans le plus bref délai, toutes les questions relatives à la 
formation d'un Musée ethnographique. Il a consacré deux 
séances extraordinaires à cette importante délibération, et je 
vous en transmets le résultat. 

D'une part, les réclamations du ministre de la Marine ; de 
l'autre, une disposition non abrogée de l'ordonnance de 1828 ; 
et l'avis de la commission, chargée en 1831, d^examiner cette 
question ; enfin, les nouveaux projets pour la construction d'une 
bibliothèque, vous font désirer de connaître l'avis du Conser- 
vatoire : , 

1° Sur les avantages et les inconvéniens qui résulteraient de 
la formation d'un Musée ethnographique ; 

2° Si l'existence de ce musée, à la Bibliothèque royale, n'en- 
traînerait pas des dépenses considérables pour le personnel, le 
matériel, l'entretien et n'exigerait pas un très vaste local. 

1) La note ci-après, en marge de la pièce, résume l'avis du Conseil royal : 
« D'après les renseignemens nouveaux, et aucune communication de pièces 
qui puissent constater le droit du Ministère de la Marine, sur les objets d'ethno- 
graphie, n'ayant eu lieu, le Conseil estime qu'il n'a pas à émettre d'autre avi? 
que le rapport ci-joint. » 
Conclusion, aussi tracée en marge : Rien à faire pour le moment. 



212 



LES ORIGINES 



C'est sur ces diverses questions que je vais avoir l'honneur 
de vous transmettre l'avis motivé du conservatoire. 

I. Sur la pre?niè)'e question, le Conservatoire, après avoir pris 
lecture altcnlive du rapport de la commission nommée en 1831, 
et des éclaircissemens transmis par un des commissaires, mem- 
bre du Conservatoire, a pleinement et unanimement adopté les 
vues de la commission sur l'utilité d'un Musée ethnographique, 
dans le genre de ceux qui existent à Saint-Pétersbourg, à Berlin, 
à Weimar, à Gôttingue. Mais il ne serait d'avis de la formation 
d'un tel musée, qu'aux deux conditions sur lesquelles la com- 
mission a fortement insisté : 

i° Qu'il sera, unique ; c'est-à-dire que tous les objets, dissé- 
minés dans divers établissemens, seront réunis dans un seul 
centre, auquel aboutiront toutes les collections que le gouverne- 
ment acquerra par la suite, ou recevra des voyageurs à titre 
gratuit. Si l'on devait former deux ou trois collections de ce 
genre, une au Louvre, une à la Bibliothèque du roi, une autre à 
Versailles, qui seraient nécessairement et à tout jamais incom- 
plétés, le Conservatoire ne conseillerait de donner suite à aucune 
d'elles. Quand une collection pareille n'est plus qu'un magasin de 
curiosités, l'intérêt scientifique n'existe pas ; il n'y a rien de plus 
inutile et toutl'argentqu'ony consacrerait serait de l'argent perdu, 
2° Que ce musée sera formé sur le plan étendu, conçu par la 
commission, et de manière à pouvoir s'étendre indéfiniment, par 
suite d'acquisitions successives, et contenir tout ce qui peut 
servir à faire connaître Tétat moral et industriel de toutes les 
nations sauvages et à demi-civilisées du globe, au moyen d'us- 
tensiles de tout genre, d'armes, de productions d'industrie et 
d'arts, d'objets consacrés au culte. Ces nations, d'après la note 
présentée par un des membres du Conservatoire ', seraient au 
nombre d'environ 66, mais il y en a évidemment davantage, 
depuis les Lapons jusqu'aux Pescherais. 

Le Conservatoire a donc été unanime sur la première question. 
n. Quant à la deuxième question, relative au placement de ce 

1)M. Jomard. Voir plus haut pièce no XXXVIII. (E. H.). 



DU MUSÉE d'ethnographie 213 

musée à la Bibliothèque royale, il a été d'un autre avis que la 
commission de 1831. Entrant dans tous les détails, il a reconnu: 

1» Quant au personnel, que la formation de ce musée nécessi- 
terait, sinon un nouveau conservateur, au moins au conservateur 
adjoint, un employé et un garçon, c'est-à-dire, un surcroît de 
dépense annuelle de 6,000 fr., dépense qui serait susceptible, 
plus lard, de quelque augmentation ; 

2" Quant au matériel, qu'il faudrait, pour commencer, une 
allocation extraordinaire d'environ 100,000 fr. pour acheter cinq 
à six collections, maintenant disponibles, que M. Jomard évalue 
à 90,000 fr., y compris celle de M. Lamare-Picquot ; mais sans 
compter d'autres collections importantes qui ne manqueront pas 
d'être offertes, quand on saura les intentions du gouvernement. 
A cette allocation extraordinaire, il en faut joindre une annuelle, 
qui ne pourra être de moins de 6,000 fr., lesquels joints aux 
6,000 fr. du personnel, font une augmentation totale de 12,000 fr. 
par an, que le Conservatoire regarde comme un minimum. 

3° Quant aux frais d'arrangement, ils ne peuvent qu'être fort 
considérables. Le conservateur de la section des cartes et plans 
a voulu persuader qu'on pouvait, dès à présent, et à peu de frais, 
avec 4,000 ou 6,000 fr. au plus, approprier les casiers occupés 
par l'ouvrage sur l'Egypte, à une nouvelle destination, et les 
convertir en armoires; il a dit que la moitié environ de ces 
casiers serait disponible pour cet usage. On lui a répondu que 
ces casiers n'y étaient pas propres et que l'argent qu'on y emploie- 
rait serait perdu ; que, dans tous les cas, comme on ne pouvait 
songer à les transporter dans un nouveau local, cette dépense 
ne serait que pour quatre ou cinq ans : après quoi elle serait per- 
due entièrement ; qu'alors il faudrait procéder à la co nfection 
de nouvelles armoires, dont la dépense ne peut être au-dessous, 
et sera probablement au-dessus de 30,000 francs. 

Dans ces frais ne sont pas compris ceux de réparation des 
objets avariés ; ces frais, qu'il est impossible d'évaluer, seront 
très considérables. Un exemple en fera juger. Pour réparer les 
deux tours en porcelaine et la pagode d'ivoire que possède le 
cabinet, il faudrait au moins 1,000 fr. 



214 LES ORIGINES 

Yoilà où conduira l'établissement à'unmusée à la Bibliothèque 
royale. Quand les Chambres trouvent déjà le budget de la Biblio- 
thèque si lourd, serait-il prudent de le charger encore d'un excé- 
dent si fort? Le Conservatoire ne le pense pas. 

4" Quant au local qu'exigera ce musée, le Conservatoire croit 
qu'il doit être immense, pour suffire à tous les accroissemens 
successifs d'un pareil musée, au classement méthodique des 
objets relatifs à tant de peuples divers, objets dont quelques-uns, 
tels que pirogues, charrues, étoffes, exigent un grand dévelop- 
pement. Un pareil musée ne pourrait que nuire aux collections 
près desquelles il serait placé ; et lui-même ne pourrait s'éten- 
dre, comme il doit le faire. 

En conséquence, le Conservatoire, consulté sur la question 
générale, si ce musée devait être placé à la Bibliothèque, a ré- 
pondu négativement à l'unanimité, moi7is une voix. Tous les 
membres étaient présens. 

Mais il a émis le vœu que Àe gouvernement pût s'occuper 
sérieusement de former un musée dans un local où il pourrait 
prendre l'extension dont il est susceptible. 

Je suis, avec respect. Monsieur le ministre, votre très humble 
et très obéissant serviteur. 

Letronne. 



N'> LIX 

MINISTÈRE DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE 

Paris, le 24 mai 1833 
Le Ministre, 
A M. Zédé^ directeur du Musée naval. 

Monsieur, 

Le Conservatoire de la Bibliothèque royale, que j'ai consulté 
sur le projet de formation d'un Musée d'ethnographie, m'a fait 
connaître son avis. 

Le rapport qu'il m'a présenté à ce sujet est sous les yeux du 



DU ]MusÉE d'ethnographie 215 

Conseil royal de l'Instruction publique. J'attendrai le résultat de 
l'examen du conseil, pour prendre une décision définitive. 

C'est alors que nous devrons avoir une conférence, mais elle 
ne pourra avoir lieu qu'au moment où la clôture de la session 
m'en laissera la liberté ! J'aurai l'honneur de vous écrire pour 
vous prévenir du jour et de l'heure que j'aurai choisis à cet 
effet. 

Agréez, etc. 

GUIZOT. 



CHAPITRE VIII 

Nouvelles démarches de Jomard. — Projet restreint de Musée ethnographique 
à la Bibliothèque 1838). — Ordonnance de 1839. — Mesure» proposées par 
Jomard poar la mettre à exécution. 



N°LX 

2e DIVISIO.N MINISTÈRE DE LINSTRUCïION PUBLIQUE 

!»■• Bureau. Pans, le 8 octobre 1838. 

NOTE POUR M. LE MINISTRE 

M. Jomard, dans une note^ que j'ai l'honneur de mettre sous 
vos yeux, en rappelant à votre attention le projet d'établis- 
sement d'un Musée ethnographique auprès du département des 
plans, estampes et cartes géographiques de la Bibliothèque 
royale, vous propose. Monsieur le ministre, d'acquérir une 
série de collections qu'il indique et dont le prix s'élèverait à 80 ou 

1) Je n'ai point retrouvé l'original de cette note, écrite probablement à la 
suite de la démarche faite auprès de Jomard par Lamare-Picquot, le 28 sep- 
tembre 1838, mais je rencontre, annexée à la pièce ci-dessus, la copie d'une lettre 
de Toulouzan avec lequel nous avons vu Jomard en correspondance dès 1831, 
Cette lettre est relative à la collection sino-japonaise de M. Giniez, que Garcin 
de Tassy était venu récemment visiter. « Il l'a trouvée bien supérieure à ce 
qu'il croyait, dit Toulouzan ; elle occupe deux immenses salles, et encore y 
a-l-il encombrement. Il a été convenu que je donnerai un sommaire du cata- 
logue à M. de Tassy pour vous être remis; ce sommaire sera fini sous peu de 
jours (*) et il suffira pour vous donner une idée juste de l'importance de cette 
belle collection. D'ailleurs, M. de Tassy l'ayant vu lui-raème, pourra vous 
renseigner exactement. Ce dernier m'a dit que vous désiriez savoir en gros à 
quelle somme M. Giniez porte sa collection, je puis vous dirg^u'à 100,000 francs 
elle ne serait pas payée sa valeur. Outre la suite du petit au grand, de la 
chaumière au palais, qui a le mérite rare de faire apparaître, en quelque sorte, 

(*) J'eu ai suus les yeux uu eienaplaire autograpliié (E. H.). 



218 LES ORIGINES 

90 mille francs. Il ajoute que sept grandes armoires suffiraient 
et que leur confection coûterait 3,000 francs environ. Du reste 
l'emplacement existe^ les employés actuels seraient chargés de 
ce surcroît de travail, sans qu'aucune augmentation de personnel 
fût nécessaire. 

L'acquisition des collections proposées doit être ajournée, 
selon mon avis, Monsieur le ministre. Mais il existe dans les 
étages supérieurs de la Bibliothèque royale un assez grand 
nombre d'objets d'arts, qui s'y trouvent sans destination et qui 
pourraient former le noyau d'une collection ethnographique; 
c'est dans ce sens que je vous propose, Monsieur le ministre, 
d'écrire à M. Jomard, en l'invitant en même temps à examiner si, 
pour l'année 1839 au moins, il ne serait pas possible de trouver 

à nos yeux, l'état social des Chinois et des Japonais, il y a dans cette collection 
un grand nonabre d'objets précieux et tout à fait inédits. 

« M. de Tassy, continue l'auteur de la lettre, m'a dit que peut-être certains de 
ces objets, principalement dans les vernis laqués, ne vous paraîtraient pas 
nécessaires dans la collection ethnographique que vous voulez former; d'autant, 
ajoute-t-il, que ces objets sont précisément d'une grande valeur. Là dessus, je 
dois vous dire d'abord qu'il n'y a pas deux objets semblables. M. Giniez a 
cherché à remplir tous les vides et à compléter chaque article, cette suite est 
un des plus grands mérites de la collection, mais si c'est la considération du 
prix qui vous retient, il sera facile à M. Giniez de se défaire très avantageu- 
sement des articles que vous ne voudrez pas, car s'il avait voulu vendre en 
détail, il aurait retiré plus que ce qu'il demande de la totalité. Mais M. Giniez 
n'est pas marchand dans cette affaire; il veut rentrer dans ses débours 
et avoir la satisfaction que sa collection reste à son pays. Il est intéressé dans 
une des premières maisons de Batavia, qui continue d'acheter pour son compte 
tout ce qui peut enrichir de plus en plus sa collection. C'est une passion qu'il 
a ; il la satisfait à grands frais, pensant être utile à son pays. Du reste il lais- 
sera toute latitude sur le mode de payement et sur les échéances pourvu qu'il 
ait des garanties; il est disposé à prendre avec vous les engagemens qu'il vous 
plaira. Il se chargera encore de faire rendre les objets à Paris et de les 
déballer lui-même ; car c'est un homme unique pour ces sortes de soins, et 
c'est étonnant de voir comment tant d'objets précieux et fragiles ont pu être 
si bien conservés. 

« Il importe, termine Toulouzan, que vous preniez une détermination. Le 
prince Demidof est entré en négociation ; la ville de Toulouse fait des dé- 
marches : à Marseille aussi on parait disposé à prendre des arrangemens. 
M. Giniez n'est pas pressé; il se débarrassera même à regret de sa collection ; 
mais pourtant il se fait vieux et il tient à savoir si vous pouvez mener cette af- 
faire à sa fin.» 



DF MUSÉE d'ethnographie 219 

les 3,000 francs nécessaires, soit sur les 117,000 francs, dont se 
compose le crédit du matériel de la Bibliothèque, soit sur les 
150.000 francs pour lesquels est compris le département des 
estampes et des cartes dans l'annuité extraordinaire portée au 

budget de l'exercice indiqué. 

F. Ravaisson. 



N« LXI 

BIBLIOTHÈQUE ROYALE 

Paris, le 19 octobre 1838. 
Monsieur, 

A l'époque ou l'ordonnance a paru, le nom Cabinet ou de 
Musée ethnographique n'existait pas; à peine si l'idée de la 
chose avait cours ; j"ai contribué, avant et depuis, à propager ce 
mot, et à fixer l'attention sur la nature et l'utilité d'une pareille 
collection. Vous verrez par l'ordonnance ci-jointe, que les mots 
équivalens y représentent tout à fait l'ethnographie, c'est-à-dire 
la connaissance d'un pays par ses mœurs, ses arts, ses usages. 
Le commentaire ci-joint aussi \ que M. le ministre de l'Inté- 
rieur fit insérer au Moniteur en même temps que Tordonnance, 
ne laisse aucun doute sur ce point. Enfin, dans un opuscule qui 
a paru plus tard, je suis entré dans un assez grand détail sur 
la matière ^ 

Il résulte de cette ordonnance, ainsi que de ces documens, 
que la collection dont il s'agit devrait avoir pour base, pour 
noyau, les objets rapportés de l'expédition d'Egypte, et devrait 
être placée à la Bibliothèque royale, à la source de toute ins- 
truction. 

Si je le puis à temps, je joindrai encore ici. Monsieur, l'opus- 
cule en question « Considérations sur la nature et rutilité dune 
collection spéciale consacrée aux cartes géograpliiques et aux 

1) C'est la pièce n° XVI imprimée plus haut. 

2) Voy. plus haut pièce no XXIV. 



220 LES ORIGINES 

diverses branches de la géographie, » mais cet ouvrage me 
manque en ce moment. On y démontre entr'autres choses l'in- 
cohérence radicale de la géographie avec les estampes. Aussi le 
poiîit de départ, même pour la création du Cabinet ethnogra- 
phique, est la séparation de deux sections, le retour à l'ordonnance 
Martignac ; il n'y a ni plus ni moins de dépenses dans ce parti, 
sauf un garçon de bureau ou quelques misères. 

Pour revenir à l'ethnographie, j'ajouterai que la conclusion 
ci-dessus ressort encore pleinement du rapport de la commission 
Cuvier et de divers rapports faits à l'Institut, à la Société 
Asiatique et à la Société de Géographie depuis huit à dix 
années'. 

Je n'ignore pas qu'on a fait quelques objections, mais je me 
fais fort de les battre en ruines ; la Bibliothèque royale ne 
répugnerait qu'à une charge nouvelle, imposée à son crédit, 
mais non à un accroissement de splendeur ou d'utilité ; mais il 
faut d'abord adopter la séparation. 

Agréez, Monsieur, etc. 

A M. Ravaisson. Jomard. 



N« LXII 

NOTE POUR M. LE MINISTRE. 

Paris, le 24 octobre 1838. 

Réduire le projet de Musée ethnographique à cette idée : 
réunir au dépôt des cartes dans des armoires ad hoc, sous la 
garde d'un employé spécial, ce qui existe à la Bibliothèque royale 
des objets divers provenant de voyages, y joindre : 

4° La collection de M. Jomard qu'il offre de donner. 

2° Ce qui existe d'analogue au Muséum. 

3« La première salle du Musée naval, dont le ministre de la 
Marine désire se débarrasser. 

1) Voyez plus haut, n"s XXI, XXII, XXIII et XXXVII. 



DU MUSÉE d'ethnographie 221 

Ainsi formée, la collection ethnographique sera un noyau, 
qui sera augmenté plus tard, s'il y a lieu. 

Les dépenses se réduisent donc : 1° au traitement d'un em- 
ployé. 

2° A la confection de quelques armoires. 

Pour cela, demander un crédit (peu considérable) aux 
Chambres. En effet: 1° rien ne peut être affecté à celte desti- 
nation sur les fonds affectés au service courant du matériel, car 
il s'ag-it d'une création non prévue. 

2° Rien sur les annuités extraordinaires votées l'an dernier, 
car elles ne sont destinées qu'à des travaux de reliures et de 
catilogues. 

F. Ravaisson. 



N« LXIII 

MINISTÈRE DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE 

Ordonnance du Roi. 

Sur le rapport de notre Ministre, secrétaire d'État au dépar- 
tement de l'Instruction publique, Grand-Maître de l'Université, 

Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : 

Article premier. M. Jomard, membre de l'Académie des Ins- 
criptions et Belles-Lettres, conservateur à la Bibliothèque du 
Roi, est nommé chef du département des cartes géographiques, 
plans et collections ethnographiques. 

Art. 2. Notre Ministre, secrétaire d'État au département de 
l'Instruction publique, est chargé de l'exécution de la présente 
ordonnance. 

PAR LE ROI 

Le Ministre, secrétaire d'État au département de thistr action 

piiblique, 

Salvandy . 



222 LES ORIGINES 

N« LXIV 

Paris, le 11 mars 1839. 
Le Ministre, etc. 

A M. Jomard, président honoraire du Conservatoire de la 
Bibliothèque Royale. 

Monsieur le président honoraire, 

J'ai l'honneur de vous informer que, par une ordonnance en 
date de ce jour, le Roi vous a nommé chef du nouveau dépar- 
lement des cartes géographiques, plans et collections ethnogra- 
phiques de la Bibliothèque Royale. 

Cette utile création vous est surtout due, Monsieur. 

J'attends les propositions que vous m'avez annoncées pour lui 
donner les développemens et l'importance dont elle est sus- 
ceptible. 

Vous aurez à vous occuper immédiatement de la consti- 
tution de ce département. 

Recevez, Monsieur le président honoraire, l'assurance de ma 

considération distinguée. 

Le Ministre de l' Instruction publique, Grand Maître 

de r Université, 

Salvandy. 



N°LXV 

BIBLIOTHÈQUE ROYALE 

Paris, le l*"" avril 1839. 

A M. le Ministre, secrétaire d'État au département de 
l' Instruction publique. 

Monsieur le ministre. 

Vous avezbien voulu me demander, par votre lettre du 11 mars 

dernier, de m'occuper immédiatement des mesures relatives 

à la constitution du département des cartes géographiques, plans 

et collections ethnographiques, création d'où doivent dériver 



DU MUSÉE d'ethnographie 223 

d'utiles résultats pour La science et le public en général, et pour 
l'accroissement de la Bibliothèque Royale en particulier. 

Je dois m'empresser d'accomplir le devoir qui m'est imposé. 

La constitution de ce département exige quelques mesures 
fondamentales, mais simples et faciles, ainsi que je m'en suis 
convaincu par une étude ancienne et approfondie du sujet. Je 
vais avoir l'honneur, Monsieur le ministre, de vous les exposer. 

Je commencerai par rappeler l'ordonnance royale du 30 mars 
1828, pour montrer que cette vue essentielle d'utilité publique 
avait déjà frappé depuis longtemps, par ses avantages, les 
meilleurs esprits et des hommes d'État éminens, avantages qui 
sont aujourd'hui reconnus par tout le monde. 

Ordonnance royale. « Le sieur Jomard, membre de l'Aca. 
demie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, est nommé à la 
Bibliothèque du Roi, conservateur du dépôt de géographie. Il 
aura sous sa garde les plans et cartes, objets et instrumens 
divers produits par les voyages scientifiques, et notamment les 
planches et dessins, manuscrits et imprimés de l'expédition 
d'Egypte. » 

Ainsi, Monsieur le ministre, à la collection des cartes géogra- 
phiques, et pour compléter l'instruction qu'on retire de leur 
étude, est annexé le dépôt des voyages scientifiques ordonnés 
ou encouragés par le gouvernement (sauf les pièces d'histoire 
naturelle qui sont destinées pour le Muséum), et le dépôt du 
Voyage d'Egypte doit être le noyau de ce dépôt des voyages. 
Les moyens d'exécution se bornent, quant à présent, à trois 
choses principales. 

La première est la mise en état du local où seront admis le 
public et les travailleurs ; la deuxième est le complément du 
personnel des employés ; la troisième est la concession d'un 
fond^ annuel destiné à pourvoir aux acquisitions courantes. 

§ I. Dès le principe de la création du département des cartes 
géographiques, c'est-à-dire en mars 1828, un local convenable 
et provisoire lui a été affecté à la Bibliothèque Royale, dans des 
salles alors dépendantes des bâtimens du Trésor ; c'est le rez- 
de-chaussée qui est inférieur à la galerie Mazarine des ma- 



224 LES ORIGINES 

nuscrils, avec les salles avoisinanles au nord et au midi. Ce 
local pouvait suffire jusqu'au jour où seraient élevées les galeries 
nouvelles projetées sur la rue Vivienne; mais il devait, dès lors, 
être approprié à sa destination. Les travaux de construction de 
ces galeries ont commencé peu de temps après, mais en 1834 
la suspension des travaux a tout arrêté ; malheureusement elle 
s'est perpétuée jusqu'à présent d'une manière qui semble indé- 
finie, et elle a empêché défaire aussi les travaux d'appropria- 
tion dans le local actuel. 

Aujourd'hui rien n'est plus facile que de les eiïectuer ; un 
devis a été dressé ; la dépense en est modique, comparée surtout 
à l'utilité qui doit en résulter pour l'étude. Le public aurait une 
entrée convenable au pied de l'escalier de la salle de lecture des 
livres imprimés ; il s'agit d'une porte à ouvrir, de quelques 
fenêtres à agrandir et du planchéiage de plusieurs parties 
du sol. 

Cette dépense, limitée à 4,000 francs, ne grèverait pas le 
budget de la Bibliothèque Royale ; elle doit être supportée par 
le Ministère de l'Intérieur et prise sur les fonds de la direction 
des travaux publics, selon les règles établies. 

Il y a une sorte d'urgence de mettre enfin le public en pos- 
session, en jouissance complète des collections que le zèle du 
conservateur et les faibles moyens mis à sa disposition lui ont 
permis de réunir jusqu'à présent ; mais au grand dommage 
de la science, rien n'a été fait jusqu'ici pour réaliser la nou- 
velle création. Presque tous les résultats seront acquis en exé- 
cutant quelques dispositions intérieures. Quanta la séparation du 
département des collections géographiques d'avec celui des 
estampes, ce qui est prescrit par l'ordonnance, elle n'est pas 
moins facile à effectuer par quelques arrangemens très simples. 

§ II. En second lieu, il y a nécessité presque aussi urgente 
de constituer tout de suite le personnel du déparlement, qui ne 
compte en ce moment qu'un deuxième employé et un auxiliaire ; 
il est besoin d'un conservateur adjoint et d'un employé de plus. 
Cette nécessité résulte : T de l'ensemble des opérations néces- 
saires pour l'organisation du service ; 2° des travaux spéciaux 



DU MUSÉE DETHNUr.RAPHiE 225 

qu'exige l'emploi du fonds extraordinaire voté par les 
Chambres et destiné à combler l'arriéré de la collection ; 3° de 
la nécessité qu'il y a de ne pas apporter de perturbation dans le 
service courant quotidien. Au traitement de ces deux personnes, 
il faut ajouter les gages d'un garçon de salle. 

§ III. Le troisième besoin du département des cartes et col- 
lections géographiques consiste dans l'établissement d'un fonds 
annuel et ordinaire destiné aux acquisitions courantes. En eU'et, 
le fonds extraordinaire et temporaire voté par les Chambres est 
spécialement réservé pour combler un ancien vide résultant de 
ce que en aucun temps il n'a été consacré de fonds à la géo- 
graphie. 

Depuis quelques années on avait emprunté aux quatre dé- 
partomens existans et notamment à celui des estampes, 
une somme plus ou moins forte, et ce département n'a cessé 
de réclamer avec assez de raison. Une somme annuelle de 
0,000 francs pourrait être demandée aux Chambres avec con- 
fiance pour satisfaire ce besoin impérieux. 

Cette demande, Monsieur le ministre, est indépendante d'une 
autre plus spécialement consacrée à l'acquisition des précieuses 
collections ethnographiques aujourd'hui proposées à votre mi- 
nistère, et qu'il est bien à désirer qu'on ne laisse pas échapper, 
comme tant d'autres, qui sont perdues pour la France. Au- 
jourd'hui cette branche d'un dépôt général de géographie est 
pour la deuxième fois et définitivement rattachée à notre grand 
musée littéraire qui, pour le dire on passant, est appelé impro- 
preme"nt Bibliothèque^ puisqu'il renferme, en eiïet, d'autres col- 
lections toutes différentes des livres et toutes étrangères à la 
bibliographie. 

En agir ainsi était suivre la voie la plus économique et la plus 
judicieuse qu'on pouvait prendre ; c'était se borner aux dépenses 
utiles, éviter un personnel très dispendieux et se conformer enfin 
à l'avis de l'illustre Cuvicr. Au reste, un assez grand nombre 
d'objets importans, à la disposition de l'administration supé- 
rieure comme à celle de Sa Majesté, pourrait dès à présent 

15 



226 ï'^S ORIGINES 

entrer gratuitement dans la collection publique, et je serais moi- 
même assez disposé, quand le moment sera venu, à faire hom- 
mage de celle que m'ont procurée mes correspondances et mes 
voyages. 

L'objet de cette lettre étant général, j'ai du me borner sur ce 
point, Monsieur le ministre, à des observations succinctes, en me 
référant aux documens et aux pièces qui sont déjà déposées 
dans vos bureaux : il me suffira de rappeler que des collections 
semblables et publiques existent partout, excepté en France, et 
ce n'est pas seulement dans des capitales comme Vienne, Berlin, 
Pélersbourg, Londres, Munich, La Haye, Copenhague, Dresde, 
Sluttgard, etc., mais encore dans des villes de second ordre et 
même des villes continentales, telles que Gôltingue, Leyde, 
Weimar, Gotha, Cobourg, etc. Il existe en outre des cabinets 
particuliers à Coblentz, Dusseldorf, Francfort, Aix-la-Chapelle, 
Leipzick, etc. Il serait bien extraordinaire que la France, elle 
qui possède tant de musées, fut le seul pays où Ion ne trouvât 
pas de semblables collections ouvertes à l'étude et un dépôt 
public destiné à recevoir les produits des voyages que l'Etat 
ordonne ou qu'il encourage. Paris a des musées de toute 
espèce et il s'en forme tous les jours de nouveaux ; seule 
l'ethnographie en est dépourvue. 

En résumé, Monsieur le ministre, pour répondre à la lettre 
que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser, je pense que la 
constitution du département des collections géographiques peut 
se réduire quant à présent: 

1° A la création d'une place de conservateur adjoint, d'une 
place d'employé et d'un garçon de service; 

2° A une dotation annuelle pour les acquisitions des cartes 
géographiques au fur et à mesure de la publication; 

3° Aux frais d'appropriation du local actuel (dépense une fois 

faite); 

4° Aux frais de mobilier (dépense pour la première année). 

Au moyen de celte dépense modique, les collections géo- 
graphiques seraient enfin mises à la disposition du public 



DU MUSÉE DETHNOCiRAPHlK 227 

studieux et jose assurer qu'elles ne larderaient pas à porter 
leurs fruits. 

J'ai l'honneur dètre avec respect, etc., 

J0MAIU3. 



N' LXVI 



PROJET DE DÉCRliT POUTANT CRÉATION d'lN i( MUSÉK li lHN0GRAPU[gUE » 
(ou DE LA GÉOGRAPHIE ET DES VOYAGES) ' 

Vu rordoiinance du 30 mars 1828 qui crée uu Dépôt gé- 
néral des voyages et de la géographie ; 

Vu l'ordonnance du 11 mars 1839 qui établit un département 
des Cartes géographiques et Collections ethnographiques ; 

Il est créé à Paris un Musée ethnographique où seront 
déposés : 

1° Tous les documens et objets matériels faisant connaître 
l'industrie et les arts des différentes races et provenant des 
voyages faits aux frais de l'État^ ordonnés ou encouragés par le 
gouvernement, autres que les objets qui appartiennent à l'his- 
toire naturelle ou à l'antiquité classique, lesquels continueront 
d"être déposés et conservés au Muséum d'histoire naturelle et 
au Louvre. 

2' Les objets de même nature et de même origine qui seront 
jugés dignes d'entrer dans une collection publique, 

3" Les relations de voyages, plans et cartes géographiques 
et topographiques, atlas et livres de géographie nécessaires pour 
l'étude de la collection, globes et instrumens principaux d'ol)- 
servation, monumens de la géographie, etc. 

Le Musée de la géographie et des voyages sera public et 
ouvert toute l'année à l'étude. 

Il sera institué ultérieurement, près ledit Musée, des cours de 
géographie physique;, statistique et historique. 

2) Ce projet non daté émane ceriainemenl Je Jomard, (jui TaLirait déposij à 
l'appui de l'une de ses nombreuses ]eLtres en faveur de la création (ju'il 
sollicitait. 



CHAPITRE IX 

Lettre de Siebold à Jomard sur 1 utilité des Musées ethnographiques. 

N" LXVII 
LETTRE 

suu l'i:tilité des musées ethnographiques et sur l'importance de 

LEUR CRÉATION DANS LES ÉTATS EUROPÉENS QUI POSSÈDENT DES COLONIES 
OU QUI ENTRETIENNENT DES RELATIONS COMMERCIALES AVEC LES AUTRES 
PARTIES DU MONDE. 

Par M. Ph.-Fr. DE SIEBOLD'. 

A M. Ed?ne- François Joinard, conservateur du dépôt géographique 
de la Bibliothèque royale, membre de ï Institut royal de France. 

Monsieur, 
Depuis mon retour du Japon en Europe, où j'ai apporté de 
nombreuses et riches collections d'histoire naturelle et d'ethno- 
graphie, les soins et les efforts que vous avez employés pour 
établir un musée ethnographique à Paris m'ont paru dignes 
d'admiration. Après m'être moi-même, pendant sept années, 
occupé, dans le vaste empire auquel le lever du soleil a donné 
son nom [Nippon]^ à rassembler des objets matériels et des 
monuments précieux qu'une civilisation antique, l'industrie pro- 
digieuse, les arts et les sciences du peuple le plus cultivé de 
l'Asie, ont abondamment produits, je puis apprécier d'autant 
mieux vos tentatives en faveur des sciences ethnographiques et 
concevoir la sollicitude que vous avez mise à désigner, à réunir 

1) Paris, Benjamin Duprat, 1843, br. gr. in-8 de 22 pages. 



230 I.KS (JKTGINES 

et à conserver les matériaux qui se rattachent à cette spécia- 
lité, l'une des plus importantes, sans contredit, parmi les 
connaissances humaines. Je comprends donc parfaitement, 
Monsieur, l'élévation de votre pensée, en proposant, à plusieurs 
reprises, au gouvernement français, de créer à la Bihliothèque 
royale, au centre de ces immenses trésors d'histoire, de littérature 
et d'art, un établissement public où les produits matériels des 
voyages lointains que le g-ouvernement a fait entreprendre 
seraient déposés à demeure, tandis qu'aujourd'hui ces résultats 
ne sont que trop souvent dispersés après le retour des voj^ageurs, 
et perdus à jamais pour la science. Je me rappelle avec un vif 
intérêt les conceptions éclairées dont vous avez bien voulu me 
faire part, sur ce sujet important, lorsque j'eus le plaisir de revoir 
chez vous les intéressants produits du voyage fait par MM. d'Ar- 
naud, Thibaut etSabatier, en Afrique, sur les rives du Nil-Blanc, 
jusqu'au 4" 40" de latitude nord '. 

« Les peuples récemment découverts et encore reculés dans 
Téchelle de la civilisation marchent maintenant, disiez-vous, 
avec une rapidité énorme, à l'aide de la culture que viennent 
leur apporter les nations commerçantes de l'Europe ; mais à 
mesure qu'ils s'en éclairent, qu'ils adoptent les mœurs ou les 
besoins des nations européennes, leurs usages propres s'effa- 
cent, leur manière d'être se modifie ou change tout à fait pour 
faire place à d'autres. De nouvelles idées sociales et indus- 
trielles leur font abandonner celles de leurs aïeux. Peut-être 
un jour, quand on voudra tracer le tableau historique des pro- 
grès des peuplades sauvages, on sera réduit à de vagues ren- 
seignements, à d'obscures traditions. Il importerait donc à 
l'histoire de l'espèce humaine et à celle de la civilisation qu'on 
eût constaté le point où ces peuples étaient parvenus, avant de 
recevoir le bienfait des lumières et d'un état social perfec- 
tionné. » 

Voilà, Monsieur, vos propres paroles ; elles sont sages et graves, 
J'v reconnais les impressions que l'antique Egypte a laissées dans 

t)Ces collections, vues ctiez Joraarrl en 1843 par Ph.-Fi-. de Siebold, sont 
inaiiilHnaiit au MusV r!i^ Douai. {E. H.) 



DIT MUSÉE o'innNor.R APFiri': 231 

votre âme, lorsque vous vous reposiez sur les débris des monu- 
ments classiques d'un pays, autrefois civilisé et actuellement 
occupé par des tribus presque barbares; j'y reconnais les 
réflexions sérieuses que l'aspect du berceau primitif de l'huma- 
nité vous suggéra sur l'origine unique et divine de notre espèce. 
A mon tour, j'ai médité longtemps ce grand principe, lorsque 
j'eus le bonheur de retrouver daus la nation japonaise, laquelle 
occupe, je l'ai dit, le sommet parmi les civilisations de l'Extrême- 
Orient, quelques anneaux de la chaîne qui relie les antiques 
civilisations de l'Egypte, de Tlnde, de la Perse, de la Chine et 
de l'Amérique. J'ai osé depuis sonder les profondeurs de la 
source d'où le genre humain a tiré son origine_, soutenu dans 
mon opinion, tant par la haute antiquité que les Chinois et 
même les Japonais, attribuent à la culture de leurs ancêtres, que 
par l'analogie de leurs traditions et de leur chronologie avec 
celles des Indous et des Persans. J'ai tâché de m'expliquer com- 
ment le ruisseau de la culture sociale primitive a, selon toute 
probabilité, pris naissance dans l'Asie centrale, sur les versants 
des plus hautes montagnes du Thibet et de Cachemire, qui sin- 
clinent vers les tropiques, et reçoivent l'influence de la zone 
torride ; comment il s'est grossi lentement pendant des milliers 
d'années ; comment, après ces accroissements successifs, il s'est 
enfin répandu sur la surface totale de notre globe. Néanmoins, 
cette eau limpide, source première de la culture du genre humain, 
a le plus souvent été troublée dans le vaste parcours de ces 
embranchements divers, dont les uns se sont ensablés dans les 
déserts, dont les autres se sont dissipés dans les profondes forêts, 
Cà et là seulement, ils ont laissé dans leurs lits desséchés quel- 
ques cailloux effacés, débris d'une civilisation antérieure et plus 
ou moins avancée. Je parle des monuments vénérables que l'on 
retrouve encore aujourd'hui dans les fertiles vallées de 
l'Ancien Continent ou sur les plateaux salubres du Nouveau 
Monde. 

Ainsi, il s'est trouvé des peuples qui ont laissé dans leur ber- 
ceau même, ou sur la route de leurs migrations, des traces inef- 
façables d'une culture antique ; mais il a évidemment existé 



2'.i2 Lr.s oiUGiM-s 

encore d'autres peuples, aussi plus ou moins éclairés, et dont il 
ne nous a été donné de découvrir nulle part les vestiges. L'his- 
toire nous a conservé le souvenir des premiers, tour à tour 
absorbés dans la civilisation européenne, dégénérés ou disparus. 
Les autres sont demeurés inconnus, même pendant leurs migra- 
tions lointaines sur la face du globe ; parfois ils se sont ensevelis 
jusqu'à nos jours dans le secret de leurs asiles. Ces peuplades, 
que les physiologistes se sont complu à nommer aborigènes, 
abandonnées à elles-mêmes de temps immémorial et sous divers 
climats, doivent intéresser spécialement les études ethnogra- 
phiques ; et plus chacune d'elles s'est isolée des tribus civilisées 
ou barbares, plus elle a conservé pur dans son culte, dans ses 
mœurs et sa culture intellectuelle, le sceau de l'époque où elle 
se sépara des autres familles humaines. Dans plusieurs îles de 
l'océan Pacitique, dans les Kouriles, au sein du Nouveau Monde 
et des régions hyperborcennes, on a découvert des tribus dont 
les institutions civiles et domestiques, le caractère paisible et 
droit, viennent à l'appui de l'hypothèse qui place leur culture 
avant l'époque de leur arrivée dans les lieux où elles furent 
découvertes par nos voyageurs. C'est ainsi que nous reconnais- 
sons, chez les habitants des îles Mariannes, la même douceur de 
mœurs que les historiens japonais attribuent à leurs ancêtres du 
septième siècle avant notre ère ; et la peinture que La Pérouse 
et Krijsenstern font des familles d'Ainos qu'ils ont rencontrées 
aux îles Kouriles, établit une analogie frappante entre la vie 
sociale de ces indigènes et celle des patriarches de la Bible, dont 
le type moral s'est également conservé chez quelques hordes 
arabes visitées par nos voyageurs les plus récents. 

Dans les profondes vallées du Népal, où depuis le deuxième 
siècle les sectateurs du bouddhisme, chassés par les Brahmines, 
se sont cachés à l'abri des montagnes, le culte de Bouddha s'est 
conservé pur jusqu'à nos jours. De là jaillit une grande lumière 
sur les dogmes et les rites qui constituent cette antique religion; 
et ses rapports avec le catholicisme acquièrent bien plus de vrai- 
semblance par l'inspection des temples du Népal, car elle nous 
montre l'identité des architectures bouddhique et gothique, sans 



DIT MUSÉE Dinnxor.iîAi'HTi': 233 

compter que dans riulérieiir de ces édiiicos on retrouve même 
l'œil qui voit tout, l'un des symboles les plus célèbres parmi 
les chrétiens. 

Il existe donc des preuves réelles do la filiation des peuples 
dans toutes les parties du monde ; mais ces preuves, nous n'avons 
pas toujours su les dégager. Souvent nos préoccupations per- 
sonnelles nous aveuglèrent ; d'autres fois, les circonstances sous 
l'empire desquelles nous entrâmes en rapport avec les peuples 
ne nous permirent pas de les contempler dans leur véritable jour. 
Troublés par nous dans le repos de leurs foyers, blessés dans 
leurs sentiments de famille par la violence de nos passions, ils 
nous apparurent tout différents de ce que la nature les avait 
faits. Peu d'Européens eurent le privilège et l'art de surprendre 
dans leur état calme et normal ces peuples, que des préjugés 
injustes avaient llétris du nom de sauvages ; mais le petit nom- 
bre de voyageurs qui les étudièrent ainsi ne manquèrent pas de 
reconnaître en eux des qualités qui prouvaient l'antique filiation 
de tous les habitants du globe. Dès lors, .en ce qui concerne 
celles d'entre les races humaines qui n'ont pas laissé de monu- 
ments, et par conséquent pas d'histoire, il est impossible de 
retrouver des vestiges de leur filiation ou de leurs migrations 
sans appeler à son secours l'étude comparée de leurs cultes et 
de leurs mo'urs, ainsi que la connaissance de la culture intellec- 
tuelle ou industrielle que chaque nation avait acquise, soit à 
l'époque de sa découverte, soit pendant la période qu'elle passa 
hors du contact des sociétés qui l'ont devancée dans la civilisa- 
tion. « L'homme^ avez-vous dit, Monsieur, avec l'immortel 
Cuvier *, se montre dans les produits de son industrie, dans ses 
efforls pour surmonter les obstacles que lui opposent la nature 
et les climats, et dans le résultat de cette faculté toujours active, 
et tendant continuellement à la perfection, qui est un des attri- 
buts caractéristiques de notre espèce. » Le contraire a lieu pour 
les peuples qui nous ont transmis des monuments dans les lieux 
mêmes où ils ont été jetés par le hasard, acculés par des ennemis, 

1) Ce texte, emprunté au Rapport de la Comvnaslon de 1831, réimprimé plus 
liiiul (p. 174), est comme on l'a vu, d'Atjel Rémusat. (E.-H.) 



234 LES ORIGINES 

entraînés par leurs passions, ou danç lesquels la richesse fin 
pays, la beauté du sol et du climat, les ont invités à fixer leur 
demeure. Ceux-là, quoique disparus pour la plupart, ont écrit 
en traits impérissables le tableau de leur filiation et de leurs 
migrations, et même après la chute de leurs œuvres posthumes, 
ils survivent dans la mémoire du monde éclairé. 

Il faut le redire : ces antiques monuments, qui nous sont restés 
et qui témoignent d'une culture intellectuelle du genre humain, 
dont l'origine échappe aux calculs de la chronologie, n'appar- 
tiennent déjà plus à sa période mythologique ; son ère historique 
coïncide avec leur apparition. L'archéologie est donc devenue 
une branche féconde des études historiques, et elle a gagné suc- 
cessivement en importance, à mesure que des recherches ont pris 
plus d'activité. Dans les deux derniers siècles, on a exploité des 
matériaux immenses qui se sont conservés dans nos musées ; 
mais il est à regretter que les savants archéologues d'alors se 
soient occupés presque exclusivement de la triple antiquité hel- 
lénique, romaine et sémitique. En thèse générale, leurs recher- 
ches se bornèrent aux peuples anciens des terres classiques, ou 
du moins elles ne s'étendirent pas au delà des populations pri- 
mitives de la Germanie et de la Scandinavie. Les habitants de 
l'Asie orientale, ceux des Indes, de la Chine et de l'Amérique, 
n'ont qu'exceptionnellement attiré leurs regards. Les autres peu- 
ples exlraeuropéens connus ont été presque oubliés ; et l'épithète 
de « sauvages », qu'on leur donne vulgairement, suffisait par 
elle seule à détourner d'eux l'attention du monde savant. Enfin, 
au commencement du dix-huitième siècle;, on créa, dans quelques 
capitales de l'Europe, des cabinets de raretés, et on y exposa des 
armes, des costumes, des objets du culte et quelques autres 
ustensiles des sauvages, parmi lesquels on avait choisi, comme 
à dessein, les exemplaires les plus hideux pour constater la 
bizarrerie et l'inhumanité de leurs mœurs. Quelques produits de 
l'art et de l'industrie des peuples à demi civilisés furent con- 
servés également, mais bien moins dans l'intérêt de la science 
que par égard pour la haute perfection des arts techniques qu'on 
avait trouvés chez ces barbares. Quant aux sciences mêmes, on 



DU MUSKK d'eTHXOGRAPHIK 2^^ 

n'osa seulement pas supposer qu'elles pussent exister parmi eux ; 
el dans leurs institutions religieuses et morales, dans leurs prin- 
cipes de gouvernement et d'administration et dans toutes les 
applications de cet ordre, on ne voulut à toute force voir que des 
œuvres païennes et des maximes despotiques. Nous passerons 
sous silence le fanatique vandalisme qui ne s'était rien moins 
proposé que la destruction des manuscrits et des monuments si 
précieux du Nouveau-Monde; il suffira de dire qu'un homme des 
plus éminents, saint François-Xavier, crut reconnaître au Japon, 
dans tous les rites du bouddhisme et dans les ustensiles de ce 
culte, une imposture diabolique, à cause de leur analogie pal- 
pable avec ceux du catholicisme, tandis qu'il regardait les bonzes 
comme les serviteurs du mauvais esprit. L'ignorance en matière 
d'ethnographie fut de tout temps un très grand obstacle à la 
propagation de la foi chrétienne; et, j'ose le dire, elle suscite 
encore aujourd'hui des embarras graves aux missionnaires les 
plus zélés. 

Je me suis permis cette digression afin de mettre en lumière 
la faiblesse des connaissances ethnographiques et l'imperfection 
des collections de ce genre aux siècles passés. Depuis la fin du 
dix-huitième siècle, le cercle des découvertes géographiques s'est 
beaucoup étendu, et les intéressantes relations de voyages faites 
par Cook, La Pérouse, Forster et Pallas, ainsi que par d'autres 
savants, ont excité un vif intérêt pour l'étude de l'état physique, 
intellectuel, moral et industriel des peuples récemment décou- 
verts. Dès lors, on a senti le besoin urgent d'établir des collec- 
tions d'objets matériels rapportés des voyages lointains et qui 
donnaient des renseignements précis sur l'état du culte, des arts et 
des procédés industriels, dans les nations qui n'ont pas subi l'in- 
fluence européenne. La fondation des collections de Goettingue, 
de Saint-Pétersbourg, deWeimaretde Berlin datedecetteépoque. 

L'expédition d'Egypte, dont les résultats précieux pour les 
sciences sont dus au zèle de la commission qui vous compta, 
Monsieur, parmi ses membres les plus distingués ; ce fameux 
pèlerinage, entrepris par dévotion pour les arts et les sciences, a 
imprimé une nouvelle impulsion aux études archéologiques et 



236 LES OKIGINES 

ethnographiques, branches de la science qui sont si propres à se 
féconder l'une par l'autre. Et comme on admet de nos jours, 
dans le domaine de l'archéolog-ie, tous les monuments et les 
objets quelconques qui nous sont restés des peuples anciens et 
disparus, soit civilisés soit barbares, tandis que, d'autre part, 
l'étude de l'ethnographie comprend toutes les connaissances qui 
concernent l'état intellectuel, moral et industriel des peuples 
vivants sur notre globe, il s'ensuit que les musées ethnogra- 
phiques font une suite indispensable aux musées archéologiques. 
Les monuments de ces deux ordres de dépôts s'éclairent les uns 
par les autres, et jettent un grand jour sur l'histoire des cultes, 
des costumes, des mœurs et des arts parmi les nations mortes 
et vivantes. 

C'est par cette double conservation des ouvrages de l'un et de 
Tautre ordre qu'ont produits les sociétés humaines séparées dans 
le temps et dans l'espace ; c'est par des recherches que Ton 
pourrait intituler recherches d'archéologie et d'ethnologie com- 
parées, et qui se fondent sur les analogies frappantes que les 
peuples désormais éteints et les peuples survivants présentent 
entre eux; c'est à eu titre, Monsieur, que les collections archéo- 
logiques et ethnographiques sont aujourd'hui devenues indispen- 
sables pour l'étude sérieuse de l'histoire ancienne et moderne, 
de la linguistique et de la géographie. Les recherches comparées 
auront pour résultat des éclaircissements importants qui pour- 
ront nous conduire à retrouver et à reconnaître les peuplades 
déviées depuis des milliers d'années de la société humaine pri- 
mitive, et séparées, je Tai dit, par l'Océan ou par des chaînes de 
montagnes. De tels obstacles, insurmontables à toute culture 
par voie d'enseignement mutuel entre les tribus ainsi isolées, 
ont beaucoup contribué à conserver chez elles quelques impres- 
sions caractéristiques de leur culture et les rudiments du culte 
et des mœurs qui lui ont été particuliers ou communs avec les 
autres branches de la grande famille humaine, à l'époque où 
elles s'en sont écartées. Cependant, les traits qui font reconnaî- 
tre ces tribus çà et là dispersées ne sont pas toujours évidents, 
car ils ont été affaiblis par le temps et par des accidents nom- 



DU MUSÉE d'ethnograph»: 237 

brcux, modifiés par l'influence du sol et des climats, de la nour- 
riture et des habitudes ; souvent enfin, presque eff'acés par le con- 
cours de circonstances dont l'action est puissante sur la nature 
humaine. L'auteur de l'Asie centrale s'exprime en ces termes : 
« Il est dans le soulèvement des masses, dans l'étendue et l'orien- 
tation des systèmes de montagnes^ dans leurs positions relatives, 
des traits dominants qui, dès la plus haute antiquité, ont exercé 
de l'influence sur l'état des sociétés humaines, déterminé les 
tendances de leurs mig-rations, favorisé ou ralenti les progrès de 
la culture intellectuelle. » 

Ces chang-ements physiques ou moraux, opérés chez les diffé- 
rentes peuplades du monde, créent donc des embarras sérieux 
aux recherches comparées des ethnog'raphes ; le succès dépendra 
beaucoup du choix des objets rassemblés, de l'ordre systéma- 
tique dans lequel on les dispose, de l'art de les g^rouper pour en 
tirer des conséquences générales. 

Au point où nous en sommes dans cet entretien, permettez- 
moi, Monsieur, de vous céder encore la parole : « Il semble, 
dites-vous, que, parmi les ouvrages de l'industrie extraeuro- 
péenne, on devrait choisir surtout une certaine classe d'objets, 
comme étant très propres à caractériser le degré ou le genre de 
la civilisation. Je veux parler des instruments qui servent à 
exprimer et à transmettre le sentiment musical, mode d'expres- 
sion inné chez tous les hommes ; il faudrait s'attacher à réunir le 
plus complètement possible tous les instruments à vent, à corde 
et de percussion appartenant aux peuplades. S'ils sont sembla- 
bles ou analogues à ceux dont l'ancien monde civilisé a fait 
usage, on en pourra tirer des inductions sur l'origine de ces peu- 
plades ; s'ils en diffèrent absolument, ils donneront lieu à d'utiles 
remarques sur le génie inventif des différentes tribus et sur le 
goût particulier aux hommes des diverses races. On peut en dire 
autant des différents jeux et des objets servant aux exercices 
gymnastiques. Tous ces objets, dessinés par les voyageurs, sans 
vérité ou d'une manière fugitive (quand encore ils ont eu le 
temps de les copier), perdent encore à la gravure, cL aucune des- 
cription no peut les suppléer. 



238 LES ORIGINES 

« Outre les armes et les armures de toute espèce, il faudra 
rechercher les outils employés dans les arts et dans le travail 
des métaux, les ustensiles variés de Féconomie domestique et de 
l'agriculture, les monnaies, poids et mesures, les tissus de tout 
genre, les ornements de parure, souvent très riches par la 
matière, par la forme et par le dessin ; puis, les ornements et les 
symboles du culte et des superstitions, tels que les talismans, 
les trépieds et les autels portatifs, les divers signes extérieurs 
des cérémonies de la religion ; enfin, tout ce qui constate l'état 
des mœurs, des préjugés et des idées sociales et religieuses. Joi- 
gnons encore à cette énumération les peintures et les reliefs qui 
expriment le caractère de la physionomie, quand ils sont l'ou- 
vrage des indigènes mêmes. Je n'en excepterais pas certains cos- 
tumes, comme on en voit dans l'Afrique centrale et occidentale, 
dont les voyageurs ne remarquent souvent que la bizarrerie, 
mais qui éclaircissent les usages civils ou religieux, ou des 
superstitions d'un genre particulier. La collection de tous les 
instruments matériels qui servent à compter, peser et mesurer, 
serait, à elle seule, d'un haut intérêt : enfin, que de matières 
précieuses et d'objets des trois règnes mis en œuvre par les indi- 
gènes, et qu'il serait avantageux de réunir ! 

« Si les Espagnols, au lieu de détruire ou de laisser disperser 
les ouvrages de l'industrie américaine, les produits des arts des 
Mexicains, des Péruviens et surtout de l'Amérique centrale, les 
avaient, au contraire, conservés avec soin et rassemblés dans une 
grande collection ; si l'on avait constaté la situation sociale des 
Américains au jour de la conquête, certes, on aurait aujourd'hui 
des lumières sur leur origine, on n'en serait pas réduit à des con- 
jectures sur ce qu'il faut penser de l'état primitif des aborigènes ; 
on saurait enfin plus positivement si leur civilisation a eu plu- 
sieurs sources, plusieurs degrés, plusieurs périodes ^ » 

J'aurai peu d'observations à faire sur celte exposition, à 
laquelle je veux seulement ajouter que chez les peuples extraeuro- 

1) Considérations sur l'objet et les avantages d'une collection spéciale con- 
sacrée aux Cartes géographiques et aux diverses branches de la géographie, 
par M. .1. Viuls, 1831. Pa-e 20. - Voy. plus haut, ir XXIV. 



DU MUSÉE d'ethnographie 239 

péens qui sont déjà avancés dans la civilisation, l'intérêt des 
recherches d'ethnologie comparée demande quelquefois que 
l'on se procure des objets domestiques el d'autres ustensiles 
dont leurs grossiers aïeux ont fait usage^ et qu'ils ont emportés 
dans leurs tombeaux. Ces objets, quoiqu'ils appartiennent à 
l'archéolog-ie, doivent entrer dans les collections ethnographi- 
ques, car les produits de cette période, que nos antiquaires 
appellent l'âge des pierres {Steinzeitalter), nous donnent les ren- 
seignements les plus précieux sur la filiation, les migrations et 
les relations des peuples les plus éloignés les uns des autres. 
J'ai démontré ailleurs l'importance de recherches pareilles, dans 
les Archives de Nippon \ oi\ j'ai raconté que j'avais trouvé à 
grande distance du Japon,, dans l'île Silcha, Tune des Aleutes, 
habitée par les sauvages Koljouches, les mêmes pointes en 
pierre qui étaient autrefois employées par les anciens Japonais, 
et dont les Koljouches font encore usage en les fixant sur leurs 
flèches et leurs lances d'après les mêmes procédés. 

En ce qui concerne les ornements et les symboles du culte, 
que vous recommandez à l'attention des ethnographes, je dois 
rapporter, à l'appui de votre opinion, un résultat très curieux de 
mes recherches comparées sur cette matière. Vous connaissez. 
Monsieur, le signe de la croix brisée % vulgairement nommé 
le marteau ou signe de Thor {Thorshammer^ T/iorszeichen). Ce 
signe, que les anciens habitanls de la Germanie ont sculpté sur 
leurs chênes sacrés et gravé sur les autres monuments relatifs à 
leur culte, je l'ai retrouvé au Japon. Dans cet empire, il est 
représenté sur les pierres funéraires, marqué sur la poitrine des 
idoles du bouddhisme et appliqué aux ornements symboliques. 

1) Nippon, Archiv zur Beschreibuny von Japmi, Ablli. II, V<lk iind Staal : 
Blick aafdie. Steinwaffen der TJrbeivohncr der Japaniachen Inseln. {Nippon, ou 
Description du Japon, part. II, Peuple et État: Coup d'ail sur les armes en 
pierre des habitante primitifs des Iles japonaises.) Page 43. 

2) Ce signe se trouve parmi les anciens caractères idéouTaphiqiies chinois et 
japonais, et on le prononce ouan ou man, ce qui signifie: dix mille. Une îles 
divinités bouddhiques qui le porte sur la poitrine s'appelle en conséquence: 
man darono mida (dix raille ouan). On pourrait reconnaître dans ce symbole 
r.ittribut d'une chose indéfinie, d"un être étern»"]. 



240 LES ORIGINES 

En Chine, ce signe sert au même usage ; il décore les frontispices 
des pagodes tubétaines, et on l'a découvert aussi dans le Boutan, 
où domine le culte de Lama. Tout récemment, des fouilles 
exécutées en Allemagne, dans un ancien cimetière des Wendes, 
ont mis au jour une urne en terre cuite qui portait encore la 
mystérieuse croix brisée. Au Japon, comme en Chine, elle est 
essentielle dans la composition des cadres et des autres orne- 
ments de l'architecture et de la peinture. Elle y forme aussi le 
sujet de presque toutes les bordures qui rappellent le style grec, 
et ce genre de cadre, ornement très compliqué que j'ai voulu 
reproduire sur l'enveloppe de l'Atlas de mon Nippon^ parce que 
les Chinois et les Japonais l'affectionnent depuis les temps les 
plus reculés, vient d'êlre aussi découvert en Grèce. Le roi des 
artistes, à Munich, frappé de l'élégance de cette antique pein- 
ture, en a fait une décoration pour le plafond de son nouveau 
palais. Voilà donc le rameau indien, germain et pélasgique de la 
race blanche ou caucasienne qui se trouve en rapport avec le 
rameau sinique de la race jaune ou mongole. J'en rapprocherai 
également le rameau américain, en ajoutant un autre fait : les 
reliefs des ruines de Mitla, dans la province Oaxaca, dont le 
nom rappelle la ville d'Oosaka, premier port de mer de l'empire 
japonais, ces reliefs que M. le baron de Humboldt a reproduits 
dans ses Vues des Cordillères, ont été reconnus par mes amis du 
Japon ; ils leur ont appliqué les noms que ces ornements des 
vieux âges portent chez eux et chez les Chinois. On sait que le 
zodiaque commun aux Chinois, aux Mandchoux, aux ïubétains 
et aux Japonais, se retrouve chez les Toltèques et les Aztèques, 
anciens habitants du Mexique descendus du nord-ouest du con- 
tinent américain, et qui apparurent au Mexique, les premiers, 
dès l'an 648, les derniers, dès l'an 1196 après notre ère ; mais un 
fait non moins remarquable, c'est que les Botocudos, peuplade 
sauvage du Brésil, ont des mascarades dans lesquelles j'ai cru 
reconnaître les images des signes du zodiaque anciennement 
représenté par les Japonais dans leurs fêtes populaires. 

Mes savants amis japonais, qui ont examiné soigneusement 
les planches des Vues des Cordi Hères, ont également reconnu avec 



nu MUSÉE d'ethnographie 241 

moi l'identité des nombres cardinaux et la grande ressemblance 
qui existe entre le calendrier des Muyscas de Bogota et celui de 
leurs propres ancêtres. La figure do l'oiseau mythologique Fô ou 
Foung, que les Chinois et les Japonais représentent sur les fron- 
tispices de leurs temples et sur les sanctuaires de leurs dieux 
domestiques, nous rappelle le globe ailé qui pare les corniches 
des temples de l'Egypte, dont plusieurs outils et objets domes- 
tiques sont parfaitement analogues à ceux des pays que je viens 
de nommer. On pourrait, d'après cet indice, retracer un rameau 
araméen sur le tronc commun des peuples. 

Les systèmes que nous avons admis, vous, Monsieur, et moi, 
dans la classification des objets ethnographiques, sont, il est 
vrai, différents ; le vôtre facilite les recherches comparées on 
rangeant les uns après les aulros les objets de même nature, do 
même destination, empruntés à plusieurs peuples ; le mien, au 
contraire, conserve l'ordre géographique, et rassemble les pro- 
duits divers d'une seule et même nation. Dans une armoire de 
votre collection on pourrait, par exemple, embrasser d'un seul 
coup d'œil la série entière des miroirs en bronze de toutes 
sortes de peuples ; elle commencerait^ d'après vous, par les 
miroirs japonais, objets de luxe qui sont tout à fait semblables 
à ceux dont les anciens se servaient pour le même usage. D'autre 
part, un salon de ma collection expose dans tout son ensemble 
la richesse et la haute perfection des objets technologiques au 
sein de la société japonaise ; un autre salon vous fora connaître, 
chez les habitants de la Nouvelle-Guinée, la pauvreté et l'imper- 
fection des ustensiles, dos vêtements et des autres objets indis- 
pensables, même dans l'état de l'homme le plus sauvage. 

J'admire d'ailleurs l'enchaînement ingénieux dans lequol vous 
présentez les différents objets ethnographiques, parce qu'il est 
établi sur un système naturel et qu'il nous montre l'homme 
depuis le plus bas degré de son développement industriel jusqu'au 
plus haut degré de son développement scientifique. Vous com- 
mencez vos collections par les objets qui sont nécossau'os aux 
premiers besoins de l'homme à l'état de nature, et qui se rappor- 
tent à sa nutrition ; enfin, votre série se termine par les plus 



242 LES ORIGINES 

nobles productions des arts et des sciences. Un ordre semblable 
est assez large pour embrasser Fexistence de tous les peuples 
qui sont sur la terre, soit qu'on se propose de les comparer entre 
eux, soit que l'on cherche à les étudier séparément. On pourrait 
nommer méthode ethnologique proprement dite cette juxtapo- 
sition des objets de même nature recueillis chez des peuples 
différents, laquelle est peut-être plus appropriée à l'étude géné- 
rale de l'ethnographie ; tandis que l'étude pratique des peuples 
pris séparément, l'ethnographie spéciale, en un mot, me semble 
demander, de préférence, une division par peuple. En ce cas, le 
meilleur parti, c'est de subdiviser les peuples en grandes familles 
naturelles, sans rigoureusement s'astreindre à ce qu'il y a d'arti- 
ficiel dans les limites posées par nos géographes. 

Lorsqu'un Etat possède des colonies, ou qu'il entrelient des 
relations suivies avec des pays extraeuropéens, il importe que, 
dans ses collections, les produits de chaque contrée forment une 
catégorie distincte. Une collection d'ethnographie, classée d'après 
ce plan, sera l'école primaire des hommes qui se disposent à 
partir pour les colonies ou les pays étrangers, surtout quand ils 
doivent s'y rendre en vertu d'une mission spéciale et de nature 
à les mettre en relation intime avec les habitants. Missionnaires, 
savants, voyageurs-naturalistes, employés militaires ou civils, 
marchands et marins, tous pourront, avant de quitter le pays 
natal, et sous la simple direction d'un catalogue raisonné, 
acquérir, dans un musée de ce genre, des connaissances prépa- 
ratoires qui seront d'ua prix inestimable pour leurs travaux ulté- 
rieurs. Ils ne seront plus étrangers alors aux productions usuelles 
du pays qu'ils se proposent de visiter et à l'état intellectuel et 
industriel du peuple qui l'habite. Le missionnaire qui connaît le 
culte et les mœurs du peuple dans lequel il veut répandre les 
germes de la foi, ne risquera pas de les voir tomber dans une 
terre que la charrue n'aura point préparée. Le fonctionnaire civil 
étudiera la nation dans ses institutions sociales. L'officier pourra 
d'avance examiner les armes, les armures et les autres instru- 
ments de défense employés par les indigènes. Le commerçant 
saura quelles matières premières offre le sol, et quelles produc- 



DU MUSÉE d'ethnographie 243 

lions industrielles le peuple livre à sa spéculation. Il est donc 
toujours très avanlag-eux de donner à ces collections ethnogra- 
phiques une extension qui puisse les élever au rang d'une expo- 
sition de l'industrie des peuples avec lesquels on entretient des 
relations. Elles éveillent l'attention puhlique sur les nouveaux 
articles d'importation, et sollicitent souvent nos artistes et nos 
fabricants à des imitations heureuses. 

Quelle influence les objets d'art et de commerce de la Chine, 
abondamment importés et favorablement accueillis en France 
dès les premiers temps, nont-ils pas exercée sur l'industrie des 
Parisiens, dont le goût exquis s'applique avec tant de succès à 
l'anoblissement des formes chinoises primitives. Vous-même, 
Monsieur, vous avez dit ainsi que Cuvier : « Notre industrie 
européenne^ toute perfectionnée qu'elle puisse être, ne peut que 
gagner à des comparaisons qui doivent l'enrichir encore en sug- 
gérant ou des procédés plus simples, ou des usages nouveaux de 
substances naturelles négligées chez nous, ou étrangères à nos 
climats ; enfin, l'histoire, la philosophie, et même la littérature, 
peuvent trouver une utile assistance dans l'inspection d'armes, 
d'instruments ou d'outils dont les descriptions, prises dans les 
auteurs, resteraient souvent vagues, obscures ou inintelligibles. 
Ainsi, la connaissance de l'homme, de son génie commercial et 
industriel et de son état social aux différentes époques et dans 
les différentes parties du monde, exige indispensablement la 
réunion de tous les objets dont cette connaissance peut se tirer 
d'une manière directe, complète et incontestable'. » 

Un dernier mot. Monsieur. Je m'aperçois, quoique un peu 
tard, que je ne vous ai rien appris de nouveau, car enfin per- 
sonne plus que vous n'est pénétré des principes que j'ai tâché 
d'établir. Du reste, c'est un malheur dont je suisamplement con- 
solé parla satisfaction d'avoir pu vous dire combien je suis moi- 
même rempli des sentiments qui vous animent, vous qui recon- 
naissez avec moi qu'il est temps, ou jamais, pour les capitales 
des empires de l'Europe civilisée qui possèdent des colonies ou 

1) Nouvel emprunt au rapport d'Abel-Rémusat, attribué ici à Jomard et 
Cuvier. (E. H.) 



244 LES ORIGINES 

qui se proposent d'en fonder, de créer dans leur sein des musées 
de géographie et d'ethnographie, dont l'existence est une con- 
dition de rigueur à la réussite de leurs entreprises. 

« Si l'on veut connaître et conserver l'histoire des races humai- 
neS;, dites-vous, il faudra se hâter de rassembler les éléments de 
leur état natif, et de préférence les produits de leur industrie, 
ouvrages d'un art quelquefois encore dans l'enfance, mais qu'il 
est intéressant d'observer dans ses développements. )> 

Aurai-je besoin, après cela, de vous donner encore l'assurance 
de ma sympathie pour votre projet, moi qui, depuis mon retour 
en Europe, m'occupe d'un projet tout pareil en tâchant de réa- 
liser en Hollande, dans ma seconde patrie, un établissement 
analogue à celui dont vous, Monsieur, cherchez à doter la capi- 
tale de la France? C'est dans cette intention que j'ai déposé 
dans le royaume des Pays-Bas toute la collection ethnogra- 
phique dont j'avais réuni les éléments pendant un séjour de sept 
années au Japon, et qui consiste en manuscrits, imprimés, 
cartes, dessins, peintures, monnaies, vases, idoles et pagodes, 
armes, armures, vêtements, outils et instruments divers, pro- 
duits des arts de toute espèce; enfin, dans mille objets curieux et 
nouveaux. Cette collection, la plus vaste et la plus précieuse de 
ce genre, j'ose le dire, qui fut jamais formée et rapportée des 
pays lointains par aucun voyageur, je l'ai spontanément cédée 
au gouvernement sous les auspices duquel j'avais entrepris mon 
voyage au Japon. Voir mes collections déposées et conservées 
dans un asile national, tel fut le principal motif qui me détermina 
à m'en dessaisir, et le sentiment du devoir et de la reconnais- 
sance m'ont rendue facile la résolution de céder à l'Etat ces 
souvenirs précieux, les seuls trésors, je l'avoue sans rougir, que 
j'aie rapportés des Indes Orientales. Toutes les fois que je ren- 
contre des objets ethnographiques exposés en plein vent aux 
devantures des magasins ou abandonnés dans les bazars, je plains 
sincèrement les voyageurs qui les ont recueillis dans les pays 
lointains, au prix de tant de peines et souvent de dangers, qui 
les onl conservés et rapportés en Europe dans l'intention d'orner 
les musées et d'enrichir les arts et les sciences de leur patrie. Je 



DU MUSÉE d'ethnographie 245 

les plains, ces pauvres voyageurs, qui peut-être, après avoir été 
longtemps déçus par de vaines espérances, se seront vus forcés 
par le besoin de vendre à vil prix leurs curiosités exotiques. 
Dans presque toutes les grandes villes de l'Europe j'ai rencontré 
ces tristes débris, et parfois les étiquettes qu'ils portaient encore 
m'ont appris les noms des voyageurs distingués, ou même des 
expéditions scientifiques entreprises par ordre des gouverne- 
ments auxquels ces objets avaient appartenu. D'abord, j'étais 
tenté d'accuser les administrations des établissements scientifi- 
ques d'avoir perdu de vue des objets d'un intérêt si grand ; mais 
j'apprenais bientôt que, pour la plupart des États européens, la 
principale cause de cet abandon résidait dans l'inconcevable 
indifférence des gouvernements à l'égard des objets d'ethnogra- 
phie, et dans l'économie mal entendue des départements de 
l'instruction publique. 

Parmi les obstacles qui s'opposent à l'extension et au perfec- 
tionnement des établissements consacrés aux études ethnogra- 
phiques, je dois compter l'égoïsme des conservateurs de collec- 
tions publiques, quelles qu'elles soient, qui jamais ne consen- 
tent à céder des objets qu'une méprise ou le hasard ont mis en 
leur pouvoir, ou qu'un abus invétéré a joints aux pièces qui 
leur sont confiées. Malheureusement, ce provincialisme se 
retrouve dans toutes les capilales. Après avoir examiné presque 
tous les établissements de TEurope, je me suis convaincu 
qu'en centralisant sur un seul point les trésors ethnographiques 
dispersés dans plusieurs musées, et cela sans ordre, sans but, 
sans utilité, rien ne serait plus facile à la France, à l'Angleterre. 
à la Russie et à plusieurs États de l'Allemagne, que de former 
des collections d'ethnographie qui seraient importantes pour la 
science et curieuses pour le public. Ces objets, sans rapports 
réels avec la destination des établissements où ils sont déposés, 
n'offrent actuellement qu'une faible utilité, en comparaison de 
celle qu'ils recevraient par leur réunion même, dans un dépôt 
spécial, où viendraient affluer les produits des recherches et des 
découvertes dues aux voyageurs divers. 

C'est à dessein que j'ai passé sous silence la Hollande, qui ne 



246 LES ORIGINES 

mérite pas d'être comprise dans cette catég-orie. Son gouverne- 
ment, depuis l'an 1815, a fait des etTorts prodigieux et consacré 
des sommes immenses à la création d'établissements nationaux 
destinés à l'étude des sciences physiques, de l'archéologie et de 
l'ethnographie, établissements dont aucun n'existait dans ce pays 
avant la Restauration. J'invoquerai le témoignage des illustres 
professeurs du Jardin du Roi^ vos savants collègues, Monsieur, 
à l'Institut de France, et dont plusieurs, comme vous, en visi- 
tant nos établissements de ce genre, ont été grandement surpris 
de rencontrer à Leyde des collections qui non seulement peuvent 
rivaliser avec celles de Paris, mais qui même les surpassent 
dans certaines spécialités par leur état de fraîcheur et de parfaite 
conservation. Les noms des célèbres fondateurs de ces établisse- 
ments, MM. Temminck, Reinwardt, Blume, Reuvens et Lee- 
mans^ font autorité toutes les fois qu'il est question de la valeur 
scientifique de ces collections inappréciables. Mais après avoir 
donné de justes éloges aux fondateurs des établissements 
dont je viens de parler, je dois remplir un autre devoir non moins 
sacré, en rappelant que depuis 1815 le gouvernement des Indes 
Orientales hollandaises, représenté par des hommes d'État dont 
les noms sont immortels dans les fastes des colonies, a contribué 
puissamment à les enrichir par les recherches scientifiques qu'il 
a ordonnées, et dont il a supporté les frais qui se montent à 
plusieurs millions de francs. 

Aussi les collections d'ethnographie acquises dans ces der- 
niers temps par le gouvernement des Pays-Bas sont-elles con- 
sidérables, et il suffira de signaler les trois collections formées 
au Japon par MM. Blomhoff, Van Overmeer-Fisscher et par moi, 
qui présentent toutes les richesses ethnographiques de cet 
empire et de quelques pays voisins, et qui s'élèvent à une valeur 
de plus d'un demi-million de francs. Je puis donc affirmer. 
Monsieur, qu'aucun Etat d'Europe n'a fait en faveur de notre 
science d'aussi grands efforts que la Hollande^ même à l'époque 
de ses récents embarras politiques et pécuniaires. On n'a pas 
encore, il est vrai, réuni tous ces matériaux pour en former un 
seul musée spécial ; mais telle est néanmoins la ferme intention 



DU MUSÉE d'ethnographie 247 

de mon gouvernement, et j'espère voir s'élever bientôt, sous les 
auspices du roi Guillaume II, ce généreux protecteur des arts 
et des sciences, un monument national dont les fondements ont 
été posés par son auguste père. 

Si je me félicite d'avoir contribué pour ma part à la création 
en Hollande d'un musée pour ma science favorite, je désirerais 
ardemment aussi me voir à même de déposer en France quelques 
objets rapportés du Japon, et qui pussent aider à combler les 
lacunes de la collection. Mais il ne me reste qu'une seule pièce 
rapportée de ce pays, un souvenir curieux et intéressant, il est 
vrai : c'est une boîte sortie en 1828 de la main d'un artiste japo- 
nais, avec le portrait de l'empereur Napoléon, copié sur le fron- 
tispice de V Histoire de Napoléon et de la Grande Armée, de M. de 
Ségur. Le portrait, fait en mosaïque de nacre, prouve, par sa 
frappante ressemblance, la scrupuleuse exactitude de cette nation 
dans l'imitation des objets d'art. La boite elle-même est faite 
du bois léger de la Paulownia Imperialis, le plus bel arbre du 
Japon et de la Chine, que l'on cultive avec succès en France 
depuis quelque temps ; et le vernis noir et or dont elle est en; 
duite peut donner une idée de la haute perfection atteinte par 
les Japonais dans l'art de vernir. Cette pièce, qui constate que 
la mémoire de l'Empereur se conserve à l'extrémité du monde, 
est précieuse pour la France. Je confie donc à vos soins, Mon- 
sieur, cet objet d'art exotique, en vous priant de le déposer en 
mon nom au centre des collections géographiques et ethnogra- 
phiques, que vous formez pour la grande Bibliothèque royale ^ 
J'ai l'espérance de voir, par ce dépôt, se développer le noyau 
d'un musée ethnographique à Paris, aussi rapidement que les 
rayons rejaillis, de la gloire du grand homme dont le portrait est 
reproduit par une main japonaise, ont illustré la France et se 
sont répandus jusqu'à ses antipodes. 



1) Celte boîte, longtemps conservée à la Bibliothèque de la rue Richelieu, a 
été déposée au Musée d'Ethnographie du Trocadéro, le 30 novembre 1884 par 
M. Léopold Delisle. Elle porte aujourd'hui le u° 13113 de nos inventaires. 

(E.-H.). 



248 LES ORIGINES DU MUSÉE d'eTHNOGRAPHIE 

Agréez, Monsieur, l'assurance do la considération la plus dis- 
tinguée de votre très humble et très obéissant serviteur. 

De Siebold. 

Paris, avril 1843. 



CHAPITRE X 

Réponse de Jomard à Siebold. — Plan d'une classification ethnographique. 

N" LXVIIi 
LETTRE 

A M. PH.-FR. DE SIEBOLD SUR LES COLLECTIONS ETHNOGRAPHIQUES * 



Monsieur, 

Deux ans se sont écoulés depuis que vous avez communiqué 
au public européen vos lumineuses considérations snrV utilité des 
musées ethnographiques, dans une lettre que vous m'avez fait l'hon- 
neur de m'adresser, honneur auquel je n'avais d'autre titre que la 
persévérance, la continuité de mes efforts pour l'établissement en 
France d'une collection ethnographique et scientifique générale, 
renfermant les produits des arts et de l'industrie des peuples 
lointains placés en dehors de la civilisation européenne. Quel a 
été le résultat de ces deux années d'attente, quelle a été l'in- 
fluence de l'appel que vous avez fait au public lettré des divers 
Etats, aux esprits méditatifs, aux observateurs philosophes, aux 
gouvernements eux-mêmes? J'ignore s'il s'est élevé quelque 
nouveau musée de ce genre dans une partie ou dans une autre 
de notre continent, ou peut-être dans les colonies. Mais, je 

1) Celle lettre, qui forme une bi'ociiiire de vingt pages (Paris, impr. 
de Bourgogne et Martinet, 1845, in-8), n'est autre qu'un tirage à part d'un petit 
travail intitulé : Des colleciions géograp/dques, lu à la Société de géographie de 
Paris, le 6 juin 1845, et imprimé au Bulletin de cette Compagnie (3o série, 
t. m, p. 388-402, juin 1845), Jomard a tait mettre en tête de cet opuscule 
les trois pages ci-dessus. 



250 LES ORIGINES 

regrette de le dire, la question n'a pas fait un pas parmi nous, 
faute de ressources apparemment, plutôt que faute d'attention 
ou d'intérêt; aucune mesure n'a été ordonnée pour commencer 
l'exécution d'un projet aussi utile, aussi digne de l'état actuel 
des connaissances, aussi bien en harmonie avec la direction des 
idées et la tendance des études vers l'histoire des races et celle 
des progrès de l'esprit humain; mais je ne puis me persuader 
que les arguments sans réplique, les puissantes réflexions dont 
votre lettre abonde, aient laissé indifférents les hommes éclairés 
et même les hommes d'Etat philosophes qui ne manquent pas 
en France. 

Attendant toujours que l'autorité supérieure prenne en consi- 
dération les vues et les idées souvent exposées à cet égard, idées 
corroborées par la manifestation éclatante sortiede votre plume; 
craignant cependant encore de nouveaux retards malgré le poids 
d'un suffrage comme le vôtre. Monsieur ; malgré l'autorité d'un 
voyageur qui s'est illustré par ses découvertes et ses longues 
pérégrinations à Textrémité orientale du globe, j'ai cru devoir 
tracer ici en peu de mots V Essai de classi/icatio?ia.[ique\ vous avez 
fait allusion. Ce travail, tout imparfait et tout incomplet qu'il 
est, trouvera, je l'espère, grâce à vos yeux, à cause de la sym- 
pathie qui vous a fait venir en aide à l'entreprise, sentiment 
libéral et généreux, sur l'appui duquel je compte toujours pour 
le succès. Quand la première idée d'une telle collection m'est 
venue, j'étais, vous le savez. Monsieur, au delà des cataractes (il 
y a de cela, malheureusement pour moi, près d'un demi-siècle) : 
ce fut à la vue de la lyre des Nubiens, la même qu'on a décou- 
verte depuis lors dans la Haute-Ethiopie, la lyre à cinq cordes, 
dont le corps sonore est la carapace d'une tortue. Voilà donc, 
me disais-je, la lyre de Mercure retrouvée bien loin du théâtre 
de la mythologie grecque. Je commençai dès lors une collection, 
dont je sentais l'utilité, pour l'étude de l'homme et de ses diverses 
races, comme pour constater leur degré de civilisation. 

Depuis, j'ai vu passer sous mes yeux et se disperser sans fruit 
nombre de collections ethnographiques, faute d'un point central 
qui les réunît toutes. Une décision fut prise il y a dix-huit ans, 



DU MUSÉE d'ethnographie 251 

et une autre dix ans plus tard; l'une et l'autre sont restées lettre 
morte, en dépit de la signature royale; mais l'avenir ne man- 
quera pas (j'espère encore le voir) à une pensée à la fois scien- 
tifique, patriotique et nationale. 

Quelle que soit l'issue de ma nouvelle tentative, veuillez, 
Monsieur, agréer cet essai comme une marque de ma recon- 
naissance et de la haute considération avec laquelle j'ai l'hon- 
neur d'être, 

Monsieur, 

Votre très humble et très obéissant serviteur, 

JOMARD, 

Membre de l'InFtitut de France, ancien Commissaire 
du Gouvernement pour la publication de la des- 
cription de l'Egypte, Conservateur-Administrateur 
de la Bibliothèque royale (collection géogra- 
phique). 



DES COLLECTIONS ETHNOGRAPHIQUES 

1. Caractère et essai de classification d'une collection 
ethnographique. 

Ce n'est que depuis une époque assez récente que les voyages 
de découvertes et les études géographiques se sont dirigés vers 
une branche d'observations jadis négligées, ou qui, du moins, 
dans le siècle dernier, occupaient une faible place parmi les 
travaux des explorateurs et ceux des érudits. Il fallait, il est vrai, 
pour connaître le globe, commencer par fixer la position des 
lieux, établir leurs distances vraies et leurs situations respec- 
tives, leur élévation relative et absolue, étudier enfin leurs pro- 
ductions naturelles : en d'autres termes^ on devait commencer 
par la géographie proprement dite et la géographie physique. 
Aujourd'hui le plan de la terre ne suffît plus à notre avide 
curiosité ni au progrès actuel des connaissances ; ce plan est, 
d'ailleurs, assez avancé pour qu'on tourne ses efforts d'un autre 
côté, plus important encore ; je veux parler de la distinction des 
races humaines et de la connaissance universelle de leurs idiomes. 



2S2 LES ORIGINES 

de lear caractère physiog-nomonique et de leur état social : c'est 
ce que l'on commence à faire chez presque toutes les nations de 
l'Europe. Il est maintenant peu de voyages où cette étude ne 
soit recommandée. En Allemagne, en Angleterre, en Russie 
comme en France, les déterminations géographiques et l'histoire 
naturelle ne sont plus le seul objet des instructions données aux 
voyageurs, et Ton y ajoute des questions spéciales sur l'homme 
et son état physique. L'objet de cette sorte de recherches est 
désigné par les mots d'Ethnographie et d'Ethnologie. Après tout_, 
n'est-ce pas le but final que l'on doit se proposer dans la descrip- 
tion de la terre habitable ? Les relations d'échange que nous 
avons ouvertes ou que nous voulons ouvrir sur tous les points 
du globe, la pensée civilisatrice dont l'Europe chrétienne est 
animée et préoccupée, le plan conçu d'arriver graduellement à 
la diffusion générale de la civilisation, des lumières, quels que 
soient la nature, le caractère et la couleur des races ; ces nobles 
vues, ces desseins si louables, ne reposent-ils pas sur la connais- 
sance approfondie de toutes les différentes peuplades, et de leur 
état moral et physique ? N'est-ce pas enfin marcher à l'accom- 
plissement de la destinée humaine? 

Mais quand on ne porterait pas l'ambition si loin, quand ces 
projets seraient de pures utopies, n'y a-t-il pas encore là, pour 
l'esprit et l'intelligence, un noble aliment à notre curiosité ? 
Le rapprochement complet et la comparaison de tous les points 
de vue sous lesquels peut être envisagé l'homme actuel, dans 
tous les climats, ne peuvent manquer d'éclairer l'histoire du 
passé. Bien des problèmes historiques ne pourront être résolus, 
ou même abordés, qu'avec la connaissance parfaite de ces an- 
ciennes tribus que le temps a peu modifiées, soit sous le rapport 
de la constitution physique, soit enfin sous l'aspect des usages, 
des mœurs et des institutions. L'histoire est donc intéressée, 
comme les sciences philosophiques et les sciences naturelles, 
au progrès des études ethnographiques. 

Dans le principe de ces études, on s'est occupé uniquement 
des idiomes, et l'on a même classé les différentes races d'après 
les langues dont elles font usage. Autant de langues et d'idiomes, 



DU MUSÉE d'ethnographie 253 

disait-on, autant de groupes de la famille humaine ; on a reconnu, 
depuis, qu'il était indispensable d'étendre l'acception du terme 
d'Ethnographie appliqué à cette étude, l'étymologie du mot en 
faisant d'ailleurs une loi. Nous pensons en avoir donné plus 
haut une définition suffisante, et nous revenons à l'objet spécial 
qui fait le sujet principal de cet essai. 

Les œuvres de la main de l'homme, attentivement considérées, 
peuvent souvent nous révéler ce qui a échappé à l'histoire, ou 
bien n'a pas été conservé par la tradition : je veux dire le but 
de leur composition, l'objet que leurs auteurs se sont proposé, 
les moyens même dont ils ont fait usage pour les exécuter. 
C'est ainsi que par l'étude réfléchie et persévérante des monu- 
ments de l'antiquité, on peut deviner les secrets de son archi- 
tecture. Il est même permis de dire que toute science peut être 
comprise, appréciée et jugée par ses productions : ce principe^ 
que je crois général, est surtout applicable à la science ethno- 
graphique. 

L'histoire a gardé le plus complet silence sur les arts et l'in- 
dustrie d'une multitude de peuples, et la plupart, d'ailleurs, 
sont restés dépourvus d'historiens. Un grand nombre de ces 
nations ont toujours ignoré et ignorent encore l'écriture. Est-ce 
une raison pour renoncer à les étudier? Je ne le crois pas. 
Toutes ces peuplades, si peu civilisées, si grossières qu'elles 
soient, ont su travailler la pierre, le bois ou le métal. Toutes 
ont eu des outils, des instruments avec lesquels elles ont modi- 
fié les formes de la matière, suivant leurs nécessités, leurs goûts» 
leurs idées. Toutes ont soumis par force ou par adresse les 
divers êtres vivants de la création, et toutes ont agi sur la nature 
morte pour l'approprier à leurs besoins. Il est donc naturel et 
convenable, pour juger de leur aptitude et de leur industrie, de 
rassembler les objets sortis de leurs mains, et de comparer ces 
objets entre eux après les avoir disposés avec ordre, au moyen 
d'une classification scientifique. Bien plus : quantité de ces pro- 
duits de l'industrie portent le reflet de l'intelligence des hommes 
dont ils sont l'ouvrage ; ils montrent quelle était chez eux la 
tournure de l'esprit et des idées, en même temps qu'ils font con- 



254 LES ORIGINES 

naître matériellement leur dextérité plus ou moins ingénieuse. 
L'examen de ces objets peut donc servir au côté moral des études 
ethnographiques, comme à la connaissance de l'état des arts et 
de l'industrie. Par exemple, s'il est vrai que les idées religieuses 
ne sont étrangères à aucun des peuples de la terre, on doit 
désirer de connaître quelles sont les formes extérieures de leur 
culte, et par quelles images, par quels symboles de la nature, 
ils ont représenté la puissance divine. 

Les hommes, même peu cultivés, se sont élevés à la considé- 
ration du nombre et de l'espace ; de là les rudiments plus ou 
moins grossiers, ou imparfaits, de calcul ou de géométrie élémen- 
taire. Des instruments leur ont servi à compter, peser, mesurer; 
il importe de les rassembler. Il est plusieurs de ces peuples qui, 
promenant leurs regards sur la voûte céleste, ont divisé la 
marche annuelle apparente du soleil, et donné des dénomina- 
tions aux groupes d'étoiles ; et il en est aussi qui ont donné une 
forme, un corps à leurs idées sur ce sujet, et qui les ont figurées 
sur le bois ou sur la pierre. Tous ont possédé des jeux, et ont 
eu des instruments de musique : rien n'est plus général peut-être 
que la pratique des fêtes, des jeux, des danses, des cérémoîjies, 
des chants ; rien de plus universel que l'instinct musical : comme 
si, partout, l'homme avait besoin de chercher un adoucissement, 
un dédommagement à ses souffrances physiques et morales î 
Les instruments de ces jeux sont donc infiniment curieux à 
étudier, soit qu'ils n'aient eu pour but qu'un pur délassement, 
soit qu'ils supposent un certain esprit de combinaison ou de 
calcul numérique. Bien d'autres points, qui ^touchent au moral 
et à l'intelligence de l'homme, peuvent être connus et compris 
à l'aide des produits du travail de ses mains, méthodiquement 
réunis : tel est le double objet des Collections et musées ethnogra- 
phiques. 

Sous un autre aspect encore, et non moins utile, ces collec- 
tions méritent d'être appréciées. On a des exemples de figures 
exécutées de la main des natifs, retraçant, comme on l'a dit, 
les nuances délicates de la physionomie, avec une finesse de 
travail faite pour surprendre chez des hommes étrangers aux 



DU MUSÉE d'ethnographie 2S5 

arts de l'Europe. Le caractère distinctif des individus s'y reflète 
pour ainsi dire avec autant de fidélité que 'dans un miroir, et 
mieux même^ quand ces fig-ures sont de plein relief ou en ronde- 
bosse; avec le caractère physique, ces images semblent donner 
aussi l'expression, l'air du visage : on doit les étudier avec soin 
pour la connaissance des races. 

Les progrès que fait sur le globe la civilisation chrétienne 
depuis un demi-siècle, par suite des guerres et des. expéditions 
de toute espèce, ont commencé à modifier profondément l'état 
social des peuples lointains: les mœurs, les usages, les instru- 
ments des arts et les ustensiles, tout jusqu'au langage, va s'alté- 
rant chaque jour davantage. Bientôt peut-être il ne sera plus 
temps de recueillir ces restes d'un passé qui disparaît et s'éva- 
nouit sans retour. 11 faut se hâter de rassembler ce qui subsiste 
encore '. 

Une collection comme celle que je viens de définir, pour être 
utile à l'étude, doit, je le répète, être classée avec méthode et 
d'après un plan scientifique. Il faut que tous les pays y soient 
représentés, moins l'Europe civilisée bien entendu, moins aussi 
les autres contrées de la terre, gouvernées ou colonisées à l'euro- 
péenne. — Il faut également que la collection renferme des 
spécimens de toutes les classes d'objets propres à peindre le degré 
d'avancement et l'état de l'industrie ; de manière que les pièces 
soient assujetties à une double classification, à la classification 
par matière et à la classification géographique. On va voir en 
détail » celle que j'ai cru devoir adopter et que je crois aussi 
pouvoir recommander comme tout à fait générale, comme suscep- 
tible d'admettre les objets de toute nature, rapportés et à 
rapporter par les voyageurs. La méthode est fondée à la fois 
sur l'ordre des besoins naturels de l'homme et sur le dévelop- 
pement ordinaire des sociétés humaines. En étudiant une telle 
collection, depuis son commencement jusqu'à sa fin_, l'on aurait 

1) Voir : Considérations sur l'objet et les avantages d'une collection spéciale, 
consacrée aux cartes géographiques et aux diverses branches de la géographie. 
In-8. 1831, pages 18, 63 et suivantes. 

2) Voyez ci-après, page 16. 



256 LES ORIGINES 

SOUS les yeux un tableau successif et progressif de l'industrie 
de l'homme, depuis ses besoins les plus impérieux jusqu'aux 
développements du luxe. 

En exposant ce plan de la classification, je dois rappeler que 
les productions naturelles, que tout ce qui n'est pas travaillé 
par la main de l'homme, en un mot, la nature brute, sont exclus 
de la collection, de même que tout ce qui est le produit de nos 
arts modernes : il n'est question ici que des œuvres de Tindus- 
trie extra-européenne; ajoutons que pour être complète, la 
collection doit renfermer des dessins ou des modèles partout où 
les objets manquent, et aussi là où les originaux sont de trop 
grande dimension, par exemple s'il s'agit des navires, des ma- 
chines et des appareils divers plus ou moins volumineux. 

Si l'on réfléchit à l'essence d'une telle collection, l'on ne 
s'étonnera pas que le classement par ordre de matières précède 
l'ordre géographique. L'on possède, en effet, des objets appar- 
tenant à toutes les classes et à toutes les espèces ; mais on n'en 
a point de tous les pays de la terre. La collection sera donc 
divisée par nature d'objet, et sous-divisée par lieux. Cette double 
division est propre à prévenir la confusion ; sans elle, la collec- 
tion pourrait ressembler à un chaos, ou à un magasin d'objets 
incohérents; inconvénient grave qui, sans doute, a contribué à 
retarder chez nous la formation d'un vrai musée de cette espèce, 
bien que l'utilité en soit incontestable'. 

Les objets d'art étrangers, s'ils sont disposés dans un ordre 
méthodique et instructif, ne seront pas examinés sans fruit 
par les industriels, soit pour certains usages qui pourraient 
entrer dans notre économie domestique, soit pour les produits 
qui manquent à nos arts, soit pour la beauté des nuances tirées 
de certaines substances colorantes, etc. Il existe en Afrique, par 
exemple, des alliages ou plutôt des plaques longtemps restés 
inconnus à notre industrie. Je citerai encore un instrument qui 
a pour objet l'éducation physique, c'est-à-dire la gymnastique; 

1) Jomard ajoutait tristemenl en reproduisant ce pHlit mémoire à la veille de 
sa mon (voir plus loin pièce no LXXV)- « Mais, on ne songe guère à ce Musée 
DE LA GÉOGRAPHIE ET DES VOYAGES, longtemps cspéré, Vainement attendu. » 



DU MUSÉE d'ethnographie 257 

c'est lin arc en fer, d'environ deux mètres de long : la corde est 
aussi de fer ; c'est une chaîne très forte, et qu'il est extrêmement 
difficile de tendre et d'écarter de l'arc. Celui qui s'exerce avec 
cet instrument doit l'ouvrir assez pour laisser passage à la tête, 
aux bras ou aux jambes, et successivement; mais ce n'est qu'avec 
un assez grand cfîort musculaire qu'il peut en venir à bout, qu'il 
peut séparer suffisamment l'arc de la corde et prévenir le danger 
d'être serré comme dans un étau ; d'autres exercices du même 
genre se feront sans doute remarquer dans une collection com- 
plète. 

II. Plan d'une classification ethnographique. 
Je passe maintenant à une indication un peu moins générale, 
mais très sommaire encore, des objets de la collection ethno- 
graphique, objets propres à faire apprécier le degré de civilisa- 
tion des nations lointaines et des peuples situés en dehors de la 
civilisation européenne. On peut diviser en dix classes les pièces 
de la collection des objets travaillés de la main de l'homme. 
Ces classes sont les suivantes : 

Classe P«. Images représentant la physionomie des indigènes. 
II. Objets et ustensiles propres à procurer la nourriture. 

III. Objets relatifs au vêtement. 

IV. Objets relatifs au logement et aux constructions. 
Y. Économie domestique. 

VI. Objets propres à la défense de l'homme. 
VII. Objets relatifs aux arts divers et aux sciences. 
VIII. Musique. 
IX. Mœurs et usages. 
X. Objets de culte*. 
La liste qui suit n'est qu'un abrégé très sommaire d'une liste 
dressée méthodiquement, qui comprend l'énumération des objets 
appartenant à une collection ethnographique générale, formée 
des instruments, outils, ustensiles, vases, meubles et objets 
divers de science, art et industrie des peuples lointains. 

L'ordre suivi dans ce classement, comme je l'ai dit, est celui 

1) Le rang qu'occupent les objets de culle est en dehors de tout classement. 

17 



2o8 LKS ORIGINtS 

des besoins naturels de l'homme, et aussi de la marche progres- 
sive de l'état social, telle qu'elle a clé observée chez toutes les 
peuplades encore peu avancées. 

Chacune des classes se divise en ordres; chaque ordre se divise 
en plusieurs genres. La matière, la forme, la dimension, la pro- 
venance des objets constituent Y espèce. 

Après les images et figures diverses représentant la physio- 
nomie (ce qui est l'introduction naturelle à la collection), viennent 
les objets eux-mêmes, produits de l'industrie. Exposons d'abord 
ici la série des besoins naturels de l'homme. Le premier, le plus 
impérieux de tous, c'est celui de se nourrir; le second est celui 
de se vêtir; le troisième est de s'abriter contre les injures de l'air 
et l'intempérie des saisons. L'homme une fois nourri, vêtu, logé, 
éprouve le besoin de se créer des instruments, ustensiles, meu- 
bles, outils; ces objets sont plus ou moins grossiers, mais indis- 
pensables pour tous les actes de la vie : c'est ce qui constitue 
l'économie domestique. 

Immédiatement après vient le besoin de sa défense; l'homme 
se crée alors des armures pour se défendre des bêtes féroces, des 
armes ofïensives pour les attaquer. 

Arrivé à cet état, il commence à songer aux arts, aux sciences 
et aux besoins intellectuels ; il recherche les jeux et les diver- 
tissements, puis il s'occupe de chant et de musique; plus tard 
des moyens de compléter l'expression de la pensée par l'amélio- 
ration du langage et de fixer celui-ci par le moyen de l'écriture. 
Delà dérive une série de coutumes, d'usages, de mœurs et d'ha- 
bitudes diverses, le plus souvent dépendant de la nature du cli- 
mat, quelquefois aussi transportés de pays lointains par suite 
des migrations. C'est alors que le luxe entre dans les mœurs, 
et que les peuples commencent à se policer davantage. Alors 
enfin les idées religieuses, innées chez l'homme, prennent une 
forme plus caractérisée et donnent naissance au culte extérieur 
et aux symboles matériels. 

Classe ^^ Représentation de la figure humaine. 

Les objets de cette classe sont destinés à faire connaître la 
physionomie des diverses races ; quelquefois ils servent en 



DU MUSÉE D ETHNOGRAPHIE 



259 



même temps à distinguer, par le costume , les métiers, les pro- 
fessions, les dignités, ainsi que les castes et les diverses tribus : 
princes, magistrats, officiers, soldats, artisans, hommes du 
peuple, etc. 

On s'attache de préférence aux objets façonnés de la main 
des natifs, surtout quand ces objets sont travaillés avec soin^ et 
on a vu qu'ils le sont quelquefois d'une façon remarquable. Ces 
objets soni, ou des statuettes, des fig-urines en relief, des 
groupes, ou bien des portraits et des dessins, revêtus des cou- 
leurs et des détails nécessaires'. 
Ordre I^'". Les figures entières et les genres. Groupes et espèces : 

figures en action, en mouvement^ etc. 
Ordre IL La physionomie. Genres, etc. : portraits, bustes, têtes, 

profils, etc. 

Classe II. Arts qui servent à proctirer la nourriture. 

Ordre Ie^ L'agriculture. Genres et espèces : les instruments : 
1° boyaux, houlettes, bêches, charrues, socs, 
herses ; 2° faux, faucilles, brouettes, fléaux, vans, 
cribles; 3° appendice : dessins représentant les 
travaux agricoles. 

Ordre II. La chasse. Genres et espèces : 1" instruments, cou- 
teaux, armes de chasse, équipements; 2° faucon- 
nerie. Voir classe VI. 

Ordre III. La pêche. Genres, etc. : instruments de pêche (filets, 
lignes, hameçons, liaces, harpons, cannes, etc.). 

Classe III. Arts qui servent à l'habillement. 
Ordre P^ Vêtement du corps. Genres, etc. : costumes, tuniques, 
manteaux, les diverses pièces de l'habillement; 
tabliers, pag-nes , ceintures en différentes subs- 
tances et étoffes, manteaux divers en peaux, en 
plumes, en tissus, en peaux travaillées, peintes, 

1) Selon Cuvier, il faudrait placer ici des écliantillons de crânes ou des pièces 
moulées (Voyez le rapport de la commission Cuvier, au ministre, sur la création 
d'une Collection ethnographique. {Bulletin de la Soc. de géogr. pour 1836, tome VI, 
page 89, 2o série). — Cf. Documents, pièce n° XXXVII. 



260 LES ORIGINES 

ornées, etc.; étoffes d'écorces d'arbres, étoffes 
en paille ; tissus divers en chanvre , lin , coton , 
soie, etc. (imitation des tissus naturels, végé- 
taux) ; étoffes teintes de diverses couleurs. 

Ordre IL Coiffures. Genres, etc. : coiffures en plumes, en filets, 
en tresse; voiles, capuchons, calottes, toques, 
turbans, bonnets, chapeaux, perruques et couvre- 
chefs divers, casques, feutres. 

Ordre III. Chaussures. Genres, etc.: sandales en sparterie, 
cuir, etc. , bottes du Nord , patins de bain et au- 
tres , raquettes en pays de neige , etc. 
Nota. Parure, voy. classe IX. 

Classe IV. Arts qui servent au logement. 

Ordre I''^ Modèles de constructions. Genres., etc. : maisons, 
pagodes, temples, chapelles, palais, châteaux, 
tours, ponts, forts, fortifications, tombes, etc. 

Ordre II. Outils et iîistru?nents. Genres, etc. : outils des maçons, 
des charpentiers et des autres professions qui 
s'occupent de constructions : truelles , pics , mar- 
teaux, scies, haches ; échafaudages, etc. 

Ordre III. Matériaux travaillés {échantilloîis). Genres, etc. : 
briques,, ciments, mortiers, stucs, etc. 

Classe V. Economie domestique. 

Ordre I". Meubles de la maison en général. Genres, etc. : lits, 
hamacs, berceaux, oreillers en bois, wampun, — 
sièges divers en bambou, métal, etc., tabourets, 
tables, guéridons, nattes, tapis (pour les autres 
meubles non portatifs, des modèles); tentes, wig- 
wams; — moyens d'éclairage : lampes en métal, en 
terre cuite, lanternes, falots, candélabres, mè- 
ches; matières combustibles : bois résineux, cire 
végétale, blanc de baleine ; — cadenas, serrures, 
clefs.... 

Ordre II. Vases, etc. Genres et espèces: 1° jarres, calebasses, 
vases de table, urnes, coupes, vases réfrigérants ; 



DU MUSÉE d'ethnographie 2G1 

vases plats, plateaux ; vases de cuisine, réchauds; 
chaudières en pierre ollaire, terre cuite, métaux 
(cuivre, bronze, étain, etc.) ; vases de toute sorte, 
en métal, pierre, verre, porcelaine, petits vases, 

— Support, en argent filigrane et à jour (zarf) ; 
2° corbeilles , paniers, couffes, boîtes, cassettes; 
coffrets, cassolettes. 

Ordrk III. Imtruments à découper, diviser, etc. Genres^ etc. : 
en silex, en métal : — hachettes, couperets, do- 
loires, etc.; rasoirs, ciseaux, scies, râpes, limes, 

— couteaux, wedong, couteaux à scalper. 
Ordre IV. Usages divers. Genres^ etc. : balanciers pour porter 

les fardeaux, pécoulans, etc., palanquins, etc 

Ordre Y. Objets de luxe. Genres, etc. : pankas, éventails, om- 
brelles, parasols, payong, écrans, paravents, 
chasse-mouches ; magnifiques miroirs en obsi- 
dienne , en métal, etc., peignes ornés. 
Ordre YI. Instruments divers. Genres., etc. : sifflets, clochettes, 
sonnettes, baguettes, fouets, cordes, sacs, gibe- 
cières, brosses à divers usages; soufflets; — four- 
neaux, enclumes, marteaux, pinces, cognées, 
haches, — balais, seaux, râteaux, pelles, échelles. 

(jLasse VI. Objets propres à la défense de F homme, à la 

guerre, etc. 

Ordre P'. A7'mes défensives. Genres, etc. : armures, boucliers, 
casques, cuirasses, cottes de mailles, brassards, 
casques formés de la dépouille d'un poisson épi- 
neux, etc. 

Ordre II. Armes offensives. Genres, etc. : casse-têtes, massues, 
tomahawks, haches d'armes , frondes , arbalètes, 
javelots, arcs, flèches et carquois, lances, fers de 
lance, lames, candjiars,. camas , yatagans, poi- 
gnards, krits, goloks, sabres, épécs, djérids , 
lacets à boule, masses d'armes, sagayes, épées 
à dents de requin. ( Les poignards et krits sont à 



262 LES ORIGINES 

manche de narval, rhinocéros, licorne^ am- 
bre, etc.) 
Ordre III. Imignes à la guerre. Genres et espèces : drapeaux, 
enseignes, étendards, toncqs, guidons, instru- 
ments {voy. classe YIII). 
Appendice : modèles et dessins des forts et enceintes. 

Classe VIL Arts, sciences, industrie. 

Ordre P^ Com?)ierce. Genres, etc. : monnaies, cauris, etc. 
mesures linéaires et mesures de capacité de toutes 
sortes, poids, balances, romaines, pesons. 
Traîneaux, chars, chariots (modèles). 

Ordre IL Comptes et calculs. Genres, etc. : instruments de 
calcul, abaques, souan-pan ; instruments pour la 
mesure du temps, horloges, cadrans, calen- 
driers, etc. ; compas. 

Ordre III. Ecriture. Goires, etc. : stylets, plumes, porte- 
plumes, palettes, encre solide, écritoires, pin- 
ceaux; papiers de matières diverses, de riz, 
d'écorce, papyrus, parchemin, olles, ou tablettes 
écrites sur palmier, cachots, sceaux, caractères 
d'imprimerie et ustensiles (pour la Chine et le 
Japon)'; pierres, terres cuites, bois, feuilles 
ou métaux couverts do signes d'écriture et d'hié- 
roglyphes, katouns, etc. 

Ordre IV. Navigation, sciences, astronomie, etc. Genres, etc. : 
ustensiles propres à la navigation; rames, avi- 
rons, pagayes, etc., voilure, boussoles, instru- 
ments divers, etc., écopos ; instruments pour 
observer le ciel, optiques, chambre obscure; 
modèles de navires, bateaux, jonques, pirogues, 
cajaks, balancelles (de la mer du Sud). 

Ordre V. Machines. Genres, etc. : métiers, machines, appa- 
reils; coins, leviers, poulies, vis; navettes, 

\) Si quelqu'une des peuplades possédait des livres, ou quelque chose d'ana- 
logue, c'est dans cette série qu'il faudrait les placer. 



DU MUSÉE d'ethnographie 263 

fuseaux, dévidoirs, rouets, étoiles, etc. Métiers 
à tisser, moulins , machines d'irrig-ation (modèles 
et dessins). 

Ordre IV. Equitation. Genres, etc. : harnais, équipement, 
brides, mors, selles, étriers en bois ou en métal. 

Ordre Vil. Matières préparées pour les arts. Genres, etc. : sub- 
stances employées dans les arts économiques et 
chimiques; matières tinctoriales, matières miné- 
rales préparées. 

Ordre VIII. Métallurgie . Genres , etc. : métaux polis (fer, étain, 
argent) ; alliage. 

Ordre IX. Peinture et dessin. Genres et espèces : peintures 
d'animaux, etc., sur peaux — dessins représen- 
tant des scènes domestiques, des bâtiments_, des 
paysages, des vues diverses. Boîtes à peinture, 
couleurs préparées pour les arts, etc. 

Classe VIII. Musique. 

Ordre I". Instruments de percussion. Gertres, etc.: cymbales, 
timbales, tambours, daraboukéh, clochettes, 
triangles, castagnettes, gong, etc. 

Ordre II. Instniments à vent. Genres, etc. : flûte de Pan, trom- 
pettes, cors, musettes, flageolets, fifres, haut- 
bois. 

Ordre III. Instruments à cordes. Genres, etc. : violes à 1 et 
2 cordes ; rebab , tympanons , luths , mandolines , 
guitares^ lyres à 3, 5, 7 cordes, etc. 

Ordre IV. Chants notés : (Ici, comme appendice, certains 
chants notés par les voyageurs). 

Classe IX. Usages, mœurs, coutumes, habitiales. 

Ordre I". Mariages., noces, funérailles, etc. Genres, etc. : céré- 
monies des noces, etc. ; — deuil. 

Ordre II. Enfance, éducation plnjsique. Genres, etc. : jouets 
d'enfants, instruments pour les exercices; dis- 
ques, cestes, gants de bois; l'arc gymnastique 
en fer. 



264 



LES ORIGINES 



Ordre III. Fêtes et jeux. Genres et e5/)èc(°5 : cérémonies, jeux 
divers; amusements, danses, divertissements; 
usag-e des dés, osselets_, g-relots ; — jeux d'adresse, 
palets, balles , etc. ; — dessins des jeux, danses , 
courses, luttes. 

Ordre IV. Vsarjes. Genres, etc. : insignes, cannes des chefs, 
bâtons de commandement en bambou, liane, 
rotin; sceptres, diadèmes; — étuis à parfum, 
calumets, — pipes et fourneaux, porte-pipes. 

Ordre V. Déguisements. Genres, etc. : costumes fantastiques, 
masques, mascarades; — tatouage. 

Ordre YI. Jeux de combinaison. Genres, etc. : jeux de calcul et 
de combinaison, jetons, mangaleh, jeux de casse- 
tête, damiers, échiquiers, trictrac japonais. 

Ordre YII. Parures. Genres, etc. : 1° broderies, écharpes, cein- 
tures , bourses, ceinturons, tissus en perles ; ou- 
vrages en plumes ; 2" colliers en griffes d'ours , 
verroteries ; colliers en or, nacre , gemme ; pen- 
dants d'oreilles, chaînes en graines, or, ivoire; 
épingles à cheveux; 3° bagues, bracelets (en 
métal, coquilles); anneaux de bras en ivoire, 
périscélides ou anneaux de jambes, etc. 

Classe X. Religions, cultes. 
Ordre P'. Idoles. Genres et espèces : fétiches, idoles, figures 
des divinités locales en pierre, bois, métal, 
bronze, tchakras, plaques sculptées, etc. 
Ordre II. Superstitions. Genres, etc. : talismans, amulettes, 

grigris, etc. 
Ordre III. Modèles. Genres, etc. : 1° Modèles d'autels, trépieds, 
urnes, etc. 
2° Modèles de temples, oratoires, chapelles, etc. 
Appendice. Figures clanhnaux. 
Figures des animaux domestiques ot des ani- 
maux sauvages , travaillés par les natifs. (Quadru- 
pèdes, oiseaux, poissons, etc.) 



DU MUSÉE d'ethnographie 265 

Ici se joignent les objets divers se rapportant à 
l'usage que l'homme fait des animaux domestiques 
et des autres espèces d'animaux. 
Observation. Pour des pays comme la Chine et le Japon, qui 
sont déjà avancés en civilisation, et où le dessin est pratiqué , 
il faut réunir les peintures, gouaches et dessins des indigènes, 
surtout ceux qui sont à une assez grande échelle, attendu qu'on 
y voit figurer des instruments et des objets rares qu'on ne peut 
pas toujours se procurer en nature : on y voit aussi des cos- 
tumes, des scènes et toutes sortes de sujets qui montrent claire- 
ment l'usage qu'en font les natifs'. 

1) Voy. Lettre de M. de SiebrAd sur VuliUlê dei musées ethnographiques et sur 
l'importance de leur création. Paris, DiipraL, 1843. 



CHAPITRE XI 

Projet restreint de 1846. — Objections de Naudet; le projet est abandonné. — 
Modifications à la Bibliothèque impériale en 1854. — Nouveaux projets de 
Musée d'Ethnographie et des Voyages. — Pétition da Garcin de Tassy et 
répoabe qui y est faite. — Nouvel ajournement. — Dernier mémoire de Jo- 
mard sur la matière. 



^" LXix 

CABINET DD MINISTRE, GRAND MAITRE DE l'uNIVERSITÉ 

NOTE POUR M. LE MINISTRE 

Paris, le 13 novembre 1846. 

M. le ministre a décidé en 1839 que des collections ethno- 
graphiques, semblables à celles qui existent dans plusieurs capi- 
tales de l'Europe feraient partie du département de la géogra- 
phie (à la Bibliothèque royale). 

Cette décision n'a pas encore reçu son exécution. 

Pour l'exécuter, il faudrait demander aux Chambres les fonds 
nécessaires pour payer un employé el acheter quelques armoires, 

M. Jomard fournirait g-ratuitement le premier fonds de la 
collection que des dons viendraient rapidement augmenter. 
S. E. consentirait-elle à demander 1,200 francs pour un employé, 
3,000 francs pour des armoires? 

En marge de la main du ministre. 

Demander l'avis de M. Naudet en lui disant que cette mesure me paraîtrait 
convenable et utile. 



268 LES ORIGINES 

N» LXX 

2^ DIVISION MINISTÈRE DE LINSTRUCTION PUBLIQUE 

l"' Bureau. - Pans, le 11 décembre 1846. 

Le Ministre, etc. 
A Monsieur le directeur de la Bibliothèque royale. 

Monsieur le Directeur, 

J'avais, dès 1839, décidé que dos collections etlmor/raphigiies 
semblables à celles qui existent dans plusieurs capitales de l'Eu- 
rope, feraient partie du département de la géographie à la 
Bibliothèque royale. 

Pour réaliser cette décision, qui n'a reçu jusqu'ici aucun com- 
mencement d'exécution, de nouveaux fonds seraient nécessaires 
et je serais disposé à les demander. 

Je ne le ferais toutefois, que dans le cas où votre avis serait 

favorable à une mesure qui m'a toujours paru convenable et 

utile, et sur laquelle je viens aujourd'hui vous prier de me faire 

connaître votre opinion. 

Agréez, etc. 

Le Ministre, etc. 

Salvandy. 



N" LXXI 



DIRECTION DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE 

Paris, le 16 décembre 1846. 
Monsieur le Ministre, 
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire 
le 11 de ce mois pour me demander un avis au sujet d'un Musée 
ethnographique à établir dans la Bibliothèque royale comme 
annexe du 4" département. 

Cette question a été traitée d'une manière très approfondie 



DU MUSÉE d'ethnographie 269 

par le Conservaloire et par le directeur de la Bibliothèque 

en 1833. 

Je ne puis que me référer à l'avis unanime du Conservatoire 
et au rapport très pertinemment motivé de mon prédécesseur, 
que je vous prie de vouloir bien vous faire représenter*. 

Je ne puis qu'ajouter la considération des circonstances pré- 
sentes, qui donnent une nouvelle force aux conclusions adoptées 
en 1833. L'insuffisance du personnel pour les services de pre- 
mière nécessité, l'encombrement de toutes les parties du bâ- 
timent par les dépôts amassés en une quantité immense depuis 
treize ans et les réclamations très justes de tous les conservateurs 
pour un accroissement des lieux mis à leur disposition, qui ne 
peuvent plus contenir leurs collections, bien plus intéressantes 
que les curiosités ethnographiques, auxquelles il faudrait un 
vaste emplacement K 

Agréez, Monsieur le Ministre, l'hommage de mon respect. 

Naudet. 



N« LXXII 

RAPPORT A l'empereur 

Sire, 

Des pertes regrettables survenues dans les rangs secondaires 
de l'administration de la Bibliothèque Impériale laissent libres 
des fonds qui pourraient être appliqués, dès à présent, à rendre 
à quelques parties affaiblies de ce service important une impul- 
sion plus directe et plus vive. J'ai l'honneur de soumettre à 
l'approbation de Votre Majesté un ensemble de dispositions- qui 
donneraient une satisfaction immédiate aux intérêts les plus 
dignes de sa sollicitude. 

La première de ces dispositions ferait revivre la séparation en 
deux départements différents du département mixte des estampes, 
cartes et plans. Cette distinction, déjà consacrée deux fois par 

\) Voyez plus haut, n° LVIIi. 

2) Une noie du clief i]e cabinet, annexée à celle {jièce, résume la lettre de 
Naudet et conclut dans le même sens. 



270 LES ORIGINES 

les ordonnances du 2 novembre 1828 et du 22 février 1829, 
répondrait aujourd'hui à un besoin impérieux. 

Au moment oii des luttes lointaines appellent nos armées et 
nos flottes, où les relations de notre commerce n'ont plus de 
limites que celles du globe, tous les intérêts se réunissent pour 
nous commander de seconder le progrès des sciences géogra- 
phiques. En faisant des collections qui s'y rattachent, l'objet d'un 
département unique, placé sous une direction spéciale, Votre 
Majesté voudra donner à ces études un encouragement nouveau 
et jeter en môme temps les bases de ce Musée de l'Ethnographie 
et des VoyageSj dont les premiers éléments ont été déjà réunis, 
dont le plan sera courageusement poursuivi par un vétéran de 
la science, par le dernier survivant de ces explorateurs illustres 
que l'auguste fondateur de votre dynastie avait conduits en 
Egypte. 

Il ne sera pas moins digne de Votre Gouvernement de remettre 
les deux départements des manuscrits et des médailles en posses- 
sion de leur organisation première, etc. 

(Suit un décret du 31 août 1854, par lequel sont notamment attachés aux 
départements des caries et collections géographiques un conservateur, M. Jomard, 
et deux conservateurs adjoints, M. de Pongeville et M. Frank.) 

Par l'Empereur : 

Le Ministre, Secrétaire d'État au département de 
t Instruction publique et des Cultes, 

H. FOURTOU. 



N" LXXIII 



A M. Fourtou, ministre, secrétaire d'Etat au département de 
rinstrttction publique et des Cultes. 

Paris, le 11 novembre 1854. 
Monsieur le Ministre, 
Permettez-moi de vous parler encore un instant de la subdivi- 
sion et/mof/raphique à créer au département des cartes et collec- 
tions géographiques de la Bibliothèque Impériale. 

Depuis 1838, époque à laquelle MM. Edwards, de Santaremet 



DU MUSÉE d'ethnographie 271 

moi, joints à quelques autres savants, nous fondâmes, à Paris, 
la Société Ethnologique, je me suis souvent cnlrelonu avec mon 
respectable confrère, M. Jomard, de l'importance d'un musée 
ethnographique pour le département des cartes, et il a manifesté, 
toutes les fois, l'intention de saisir la première occasion favorable 
pour demander l'établissement de ce musée et me désigner pour 
en être le conservateur. 

Votre Excellence a bien senti que le musée dont il s'agit est 
le complément des collections géographiques ; aussi, dans sou 
rapport àl'Empereur, en date du 31 août dernier', mentionne-t-il 
le Musée Ethnographique et des Voyages « dont les premiers 
éléments ont été déjà réunis et dont le plan sera courageusement 
poursuivi ». 

Il ne manque, ce semble, qu'une personne spécialement 
chargée de cette branche si importante des sciences géogra- 
phiques, pour que ce musée prenne tout de suite, ne serait-ce 
que par les cadeaux qui ne manqueront pas d'arriver de tous 
côtés, une certaine extension, en attendant le développement 
qu'il est nécessairement destiné à avoir. Il serait fâcheux que la 
France continuât à rester, sur ce point seul, en arrière des autres 
pays et que, tandis qu'à Londres^ à New- York, à Stockholm et 
ailleurs, il y a de belles collections ethnographiques, Paris en 
fut dépourvu. 

Si Votre Excellence daignait me nommer conservateur-adjoint 
au département des cartes de la Bibliothèque Impériale pour la 
conservation du Musée Ethnographique, il me serait, je crois, 
possible, d'accord avec mon respectable confrère M. Jomard, 
de m'entendre avec l'architecte de la Bibliothèque pour obtenir, 
avant les constructions nouvelles, quelques salles provisoires, 
et, tandis que mes correspondances lointaines et variées me 
procureraient des objets curieux, ma connaissance ethnologique 
des langues de l'Orient me donnerait la facilité de classer les 
plus précieux. 

A ces considérations d'intérêt général, j'oserai, Monsieur le 

1) Voyez plus haut, n° LXXII. 



272 LES ORIGINES 

Ministre, en ajouter de personnelles. Je ne suis pas professeur 
au Collèg^e de France, quoique j'en aie rempli, pendant cinq 
années, les fonctions à plusieurs reprises, et je n'ai que ma 
modeste chaire d'hindoustani créée à la demande de mon illustre 
maître et ami, le baron de JSacy. 

Je suis avec respect, Monsieur le Ministre^ de Votre Excel- 
lence, le très humble serviteur, 

Garcin de Tassy, 

P. -S. — Je prends la liberté de rappeler à Monsieur le Ministre 
mon ami, M. Eichhoff, pour la quatrième année des études à 
organiser à l'Ecole normale. 



N*^ LXXIV 

Paris, le 12 décembre 1854. 

A M. Garcin de Tassy, professeur à l'École Impériale 
des Langues Orientales. 

Monsieur, 

J'ai pris connaissance de la lettre que vous m'avez fait l'hon- 
neur de m'adresser touchant les améliorations qui vous parais- 
sent pouvoir être apportées au service du département des cartes 
géographiques à la Bibliothèque Impériale. 

Les vues que vous m'avez exposées rentrent tout à fait dans 
les développements que je songe à donner au département des 
caries géographiques. Mais la réalisation de mes projets est 
subordonnée à des éventualités que j'espère voir se présenter 
assez prochainement et dont je compte avoir l'occasion de vous 
entretenir. 

En attendant, je vous remercie de m'avoir communiqué vos 
idées sur un point qui mérite tout mon intérêt. 

Agréez, etc. 

H. FOURTOU. 



DU MUSÉE d'ethnographie 273 

N° LXXV 

CLASSIFICATION MÉTHODIQUE DES PRODUITS DE l'lNDUSTRIE EXTRA- 
EUROPÉENNE OU OBJETS PROVENANT DES VOYAGES LOINTAINS, SUIVIE 
DU PLAN DE LA CLASSIFICATION d'uNE COLLECTION ETHNOGRAPHIQUE 
COMPLÈTE, 

FAR M. JOMAKD '. 

L^Ethnographie est une science encore nouvelle, dontles limit s 
ne sont pas arrêtées d'une façon très précise ; la définition de ce 
mot n'est pas sans difficulté. Cependant Ton ne doit pas s'écarter 
de la vérité absolue en l'appelant la science ou la connaissance 
de l'homme, en la considérant sous ses trois aspects principaux, 
comme : 

L'étude de l'homme dans son langage ; 

L'étude de Thomme dans sa constitution physique ; 

L'étude de l'homme dans l'œuvre de son intelligence et dans 
celles de son industrie. 

De ces trois ordres d'idées, de ces trois branches d'un aussi 
important sujet, nous ne voulons aujourd'hui toucher qu'à la 
dernière, celle qui présente le moins de complication ; elle 
renferme une sorte de fil conducteur, qu'il suffit en quelque 
sorte de saisir pour être sur de ne pas s'égarer; c'est à savoir 
la connaissance des besoins primitifs de l'homme, soit isolé, soit 
en société. Nous ferons ici usage de la méthode des naturalistes, 
qui réunit les avantages de l'analyse à ceux de la synthèse, 
c'est-à-dire àeVordre, qui met chaque chose à sa place et l'y fixe 
invariablement. On trouvera peut-être que la partie matérielle 
de l'Ethnographie ne mérite pas, à un bien haut degré, l'attention 
des hommes de science et d'étude; mais nous devons laisser aux 
hommes spéciaux le soin de traiter, les uns Timmense question 
de la linguistique, les autres le sujet non moins difficile de l'an- 
thropologie proprement dite et de l'anatomie humaine. 

Les besoins de l'homme et les fruits de son industrie, tel est 

1) Reproduction d'une brochure parue en 1862 chez Challamel aîné et extraite 
en partie de la Revue orientale et américaine. C'est le dernier écrit de l'auteur, 
mort celte même année, le 23 septembre, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. (E. H.) 

18 



274 LES ORIGINES 

l'unique sujet que nous voulons envisager ; mais comme les 
objets qui doivent être énumérés sont nombreux et très divers, 
il est indispensable de les soumettre à une classification métho- 
dique aussi rigoureuse que possible ; c'est donc selon le système 
suivi en histoire naturelle que nous allons procéder. 

Nous divisons les objets dont il s'agit en dix classes*, qui 
embrassent à peu près la totalité des objets d'étude qui se pré- 
sentent à l'observateur en voyage, et qui satisfont en réalité au 
besoin d'une classification complète. L'expérience, en effet, nous 
a montré que tout objet trouve sa place marquée dans une classe 
spéciale, celle à laquelle il appartient d'après la méthode. 

En tète de la nomenclature se trouve naturellement une série 
spéciale (la première classe), consacrée à la représentation de la 
figure humaine. En outre des dessins que d'habiles artistes savent 
tracer avec fidélité, on sait qu'il y a dans divers pays, dans l'Inde 
par exemple, des indigènes qui se livrent, non sans succès, à 
l'imitation des portraits, à la composition même des figures et 
figurines entières, en relief, avec le type original de la physio- 
nomie, et qui les habillent selon leur condition, leur caste, leur 
profession, donnant à chacun le teint de sa race et son caractère 
distinctif. Ces sortes de représentations sont préférables à toutes 
les autres, et ne le cèdent qu'à des collections de crânes d'origine 
authentique ; celles-ci forment le premier ordre de la première 
classe^ celles-là, le second ; les simples dessins et peintures 
forment le troisième ordre ; tous trois se divisent en plusieurs 
genres et espèces. 

La seconde classe se rapporte aux arts qui servent à procurer 
la nourriture ; elle se divise aussi en trois ordres : la chasse, la 
pêche, l'agriculture; chacun d'eux se subdivise en un certain 
nombre de genres et ^'espèces qu'il serait trop long ici de d'écrire 
ou même d'énumérer. 

Après la nourriture, le premier besoin physique de l'homme, 
vient la nécessité de se mettre à Tabri de l'intempérie des 
saisons ; ce sont les arts qui servent à le couvrir, à le vêtir : 
trois ordres composent aussi cette troisième classe, ils se rappor- 

1) Voy. bocumcnls, pièce n" LXVIII. 



DU MUSÉE d'ethnographie 27S 

tent au vêtement du corps, à celui de la tête et à l'art de la 
chaussure. On ne parle pas ici de la parure, dont le goût suppose 
le luxe, c'est-à-dire une période plus avancée et qui fait un des 
objets de la classe neuvième (usages, mœurs et habitudes). Les 
trois ordres se divisent aussi en un grand nombre de genres cl 
d'espèces. 

La quatrième classe a la même destination, celle de mettre 
l'homme encore mieux à l'abri des injures du temps (ou la pluie, 
ou le vent, ou la neige, selon la contrée et la saison), mais elle 
suppose un nouveau progrès dans la civilisation ; en un mot, 
ce sont les arts qui servent au logement, à l'habitation, depuis 
la tente et la case jusqu'à la maison, et à toute espèce de cons- 
truction et de bâtiment. Les divers ordres de cette classe consis- 
tent en modèles de maisons, matériaux, outils ou instruments ; 
beaucoup de genres et d'espèces sont compris sous ces trois 
ordres. 

La cinquième classe est une des plus étendues ; c'est parce 
qu'elle se rapporte aux besoins de l'homme de plus en plus 
avancé dans les arts primitifs : c'est l'économie domestique. Six 
ordres distincts composent cette classe : les vases, les meubles à 
usage divers, les outils servant à diviser, les différents instru- 
ments, les meubles en général, enfin les objets de luxe ou d'agré- 
ment. On comprend pourquoi il y a beaucoup de sous-divisions 
dans cette classe. 

La classe sixième aurait peut-être pu prendre le pas devant 
plusieurs des précédentes; elle se rapporte à la défense de 
l'homme : c'est un besoin primitif; l'homme, en présence des 
bêtes fauves, n'étant point armé contre elles par la nature, nu et 
bien plus faible, a eu besoin, dès Torigiue, d'y suppléer par des 
armes artificielles ; mais il n'a pas connu tout de suite les métaux, 
et encore moins l'art d'en tirer parti ; aussi a-t-il dû en souffrir 
pendant bien des siècles. Nous n'avons donc fait apparaître qu'au 
sixième rang les armes défensives et les armes offensives, ima- 
ginées par l'homme contre les animaux féroces. 

Classe septième. Les arts se multipliant avec l'expérience de 
la pratique, la dextérité de l'homme faisant chaque jour des 



276 LES ORIGINES 

progrès, est née l'industrie proprement dite ; bientôt l'intelligence^ 
qui est propre à l'espèce humaine, a conduit aux premiers éléments 
des sciences : les échanges ont nécessité, ont amené l'art de 
compter, de peser^ de mesurer ; le calcul a conduit ensuite au 
dessin, puis à la peinture de la parole, enfin à l'écriture. 

Plus le genre humain a marché en avant, dans cette voie de 
progrès et de civilisation (la population d'ailleurs s'accroissant 
toujours), plus le nombre des arts s'est accru. Aussi, cette 
septième classe a plus d'extension que les autres ; nous y comp- 
tons jusqu'à neuf ordres : écriture, comptes et calculs, commerce, 
peinture et dessin, substances employées dans les arts, métallur- 
gie, machines, navigation; bientôt le ciel a été observé. Puis, 
l'homme s'est assujetti le cheval, et a trouvé l'art de l'équitation ; 
ces neuf ordres comprennent un grand nombre à'espcces. 

Il est une autre branche des arts, la musique, tout à fait en 
dehors des sept classes précédentes, et qui est une des attributions 
spéciales de l'homme, qui appartient à lui seul, comme le don 
d'articuler la parole ; en un mot, c'est le chant y véritable origine 
de la musique. La nature en a doté l'homme, afin qu'il puisse 
exprimer sa douleur ou sa joie, ses sentiments, ses passions, ses 
affections, ses désirs. 11 n'est pas une nation chez qui Ton n'ait 
pas observé ce don de la parole chantée. On trouve aussi partout 
des instruments imaginés par l'homme pour accompagner sa 
voix, ou bien pour donner un signal, ou bien pour embellir des 
jeux et des danses, ou enfin pour célébrer des fêtes et des céré- 
monies. Les instruments de percussion, les instruments à vent, 
les instruments à cordes, constituent les trois ordres de cette 
huitième classe, consacrée à la musique, faculté, comme nous 
l'avons dit, tout à fait distincte et à part. 

Nota. Les chants notés sont un appendice nécessaire de la 
huitième classe. 

Classe neuvième. La classe qui, par sa nature, devait être et 
est, en effet, des plus considérables, est la neuvième, celle qui 
se rapporte aux usages, aux mœurs, aux habitudes . Elle se divise 
en sept ordres, partagés eux-mêmes en beaucoup de gemmes et 
d'espèceSf savoir : objets qui servent dans les fêtes relatives aux 



DU MUSÉE d'ethnographie 277 

principales époques de la vie, la naissance, le mariage, la mort; 
l'éducation physique, savoir les exercices et appareils qui s'y 
appliquent ; les jeux et les fêtes, les jeux de combinaison, la pa- 
rure ; enfin les usages divers, par exemple : tatouage, masca- 
rades, etc. 

La classe dixième eiàermhYe, classée à part, complète le tableau ; 
elle répond à un besoin qui existe chez toutes les nations de la 
terre, le besoin religieux. Partout l'homme reconnaît l'existence 
d'un être supérieur et tout-puissant ; consensus omnium popu- 
lorum prohat deum esse, dit Cicéron. Mais, à côté de cette idée 
universelle, habitent la superstition et l'idolâtrie. Les objets 
matériels qui se rapportent à la religion, au culte, même à la 
superstition, doivent être recueillis avec soin, tels que les amu- 
lettes, les fétiches, les talismans et les idoles. 

L'homme est appelé vulgairement le roi de la nature parce 
qu'il a dompté, parce qu'il a domestiqué un petit nombre 
d'animaux, parce qu'il les fait servir à ses besoins. Bien que 
cette expression soit un peu exagérée, il est de fait que ses 
rapports avec ceux-ci ne permettent pas de les négliger tout à 
fait, dans cette sorte de tableau général de la statistique humaine. 
L'homme les a rendus domestiques ; il en a fait quelquefois des 
amis ; il les a même acclimatés dans des contrées oii ils n'avaient 
jamais vécu. On peut donc consacrer un appendice à une série 
de figures, représentant les principaux animaux domestiques de 
chaque pays, considérés comme les auxiliaires et les compa- 
gnons de l'homme. 

Je demande ici la permission de reproduire des réflexions 
déjà un peu anciennes, mais qui sont fort peu connues, et qui 
serviront d'éclaircissements à tout ce qui précède ''. 

Puis-je terminer ces réflexions sur la branche la moins savante 
de l'Ethnographie, savoir les collections matérielles, sans rap- 
peler au moins, par quelques mots, le but élevé que se propose 
la science nouvelle, bien comprise, sans dire sa haute portée 

1) Jomard reproduit ici les paragraphes 1 et 2 de sa Lettre à Siebold de 
1845. — Cf. Documents, pièce n° LXVIII. 



278 LES ORIGINES 

sociale el son influence probable sur la civilisation, sur les 
progrès de l'iiumanilé ? N'est-il pas vrai que quand les hommes 
se connaîtront plus, ils pourront et- sauront mieux s'apprécier. 
De toutes les barrières qui séparent les peuples, il n'en est pas 
de plus difficile à franchir que la difîérence des langues (car 
aujourd'hui la distance, l'espace n'est plus rien) ; l'Ethnographie 
peut y réussir un jour. On a beaucoup parlé, au temps de l'abbé 
de Saint-Pierre, et depuis cent cinquante ans, de la paix perpé- 
tuelle : Jean-Jacques en parlait aussi, et, aujourd'hui, il existe 
en Angleterre une Société des Amis de la Paix, qui professe 
celte doctrine ; mais rien n'annonce que ces vœux soient prêts 
à se réaliser : qui sait si les travaux, les découvertes des Ethno- 
graphes ne conduiront pas un jour à ce but désiré ? Que les 
hommes, je le répète, se connaissent plus: ils s'estimeront, et 
peut-être s'aimeront davantage. 



CHAPITRE XII 

Création d'un Muséum ethnographique des Misaions scientifiques. — Exposi- 
tion provisoire d'une partie des collections au Palais de l'Industrie, 



No LXXVI 
RAPPORT 

AU MINISTRE DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES 
BEAUX-ARTS ' 

Paris, le 2 novembre 1877. 
Monsieur le ministre, 

J'ai l'honneur de proposer à Votre Excellence de fonder un éta- 
blissement scientifique nouveau qui s'appellerait Muséum ethno- 
graphique des Missions scientifiques. 

Dans le projet que j'ai l'honneur de vous soumettre, je me 
suis efforcé de me conformer aux règlements qui ont déterminé 
les attributions des divers musées, et j'ai cru devoir rattacher 
cette institution à la Commission consultative des Missions 
scientifiques qui a déjà rendu à votre administration de si utiles 
services. 

L'établissement projeté, au lieu d'avoir pour objet l'art, serait 
exclusivement consacré à la science, et devrait être en grande 
partie alimenté par les missions entreprises aux frais de l'Etat. 
Il importe même, avant tout, d'établir les besoins impérieux aux- 
quels répondrait cette fondation et le caractère essentiel qui la 
distinguerait des établissements analogues. Depuis qu'il a été 
institué auprès du Ministre de l'Instruction publique une com- 
mission chargée de donner son avis sur les demandes de missions 

i) Journal officiel du 19 novembre 1877. 



280 LES ORIGINES 

scientifiques, des travaux nombreux ont été accomplis par les 
savants auxquels des missions avaient été confiées. 

Parmi les instructions données par Votre Excellence à nos 
voyageurs, il leur est spécialement recommandé de recueillir 
soit en France, soit à l'étranger, des collections de toute nature 
et qui intéressent toutes les branches de la science. 

MM. Wiener, de Cessac, Ilarmand, de Ujfalvy, Marche, Gre- 
vaux, Delaporte et bien d'autres, en se conformant à ces instruc- 
tions, ont obtenu des résultats qui ont dépassé toutes nos espé- 
rances. Des collections de grande valeur ont été réunies. L'ethno- 
graphie a particulièrement été l'objet de reclierches actives et 
de découvertes précieuses. Le nombre des objets ethnographiques 
est considérable. Les dons des particuliers sont déjà venus se 
joindre à ces richesses, et TEtat lui-même a acquis des collec- 
tions qui les ont encore augmentées. 

Dans l'ordre des libéralités des particuliers, je vous signalerai, 
Monsieur le ministre, le don très important que M. Angrand 
déclare vouloir faire à l'Etat, représenté par le Ministre de l'Ins- 
truction publique, d'une collection ambitionnée par des puis- 
sances voisines et que, dans les circonstances actuelles, il est 
urgent d'accepter : les dons de M. Quesnel au Pérou, Carlo 
Lansberg en Syrie, Harmsen à Java, etc., etc. *. 

Le grand nombre et la valeur des collections ethnographiques 
appartenant aujourd'hui à l'État rendent, ce me semble, évidente 
la nécessité de créer un établissement spécial qui les puisse 
contenir et où les hommes de science les consulteraient à loisir. 

L'utilité des travaux ethnographiques ne peut, en aucun cas, 
être contestée par personne et il n'est pas contestable non plus 
que leur développement se soit révélé depuis quelques années 
d'une manière toute particulière. 

Comme le dit justement M. Worsaae, ministre de l'Instruction 

1) La collection de M. Quesnel, dont il est ici fait mention, se composait de 
huit caisses qui venaient d'être envoyées; celle de M. Lansberg comprenait 
une petite série d'antiquités de mince valeur trouvées en Syrie ; ces deux collec- 
tions étaient entre les mains de l'administration; mais celle de M. Harmsen était 
devenue, on l'a vu plus haut, la propriété du musée Berlhoud, à Douai. (E. H.) 



DU MUSÉE d'ethnographie 281 

publique en Danemark, et qui a fondé à Copenhague un des 
plus beaux musées ethnographiques de l'Europe, l'ethnographie 
et l'archéologie préhistorique qui en est inséparable doivent 
arriver à donner tous les éclaircissements désirables sur la pro- 
pagation des premières populations sur la terre, et entre autres 
sur la première colonisation de l'Europe, soit qu'elle provienne 
de l'Asie ou de l'Afrique, ce qui est encore un des grands sujets 
de controverse. On doit se préparer, dans les nouveaux musées 
ethnographiques, à fournir les matériaux les plus complets qui 
permettent d'établir des comparaisons illimitées entre les degrés 
de civilisation primitive des populations existantes ou éteintes 
du monde entier. 

L'ethnographie, l'anthropologie et les études préhistoriques 
sont autant de sciences nouvelles dont les progrès rapides et 
constants sont en majorité dus aux savants français. L'ethno- 
graphie seule n'a été jusqu'ici ni favorisée ni propagée. Cette 
jeune science cependant jette un jour nouveau sur la géographie 
qu'elle vivifie et sur les études préhistoriques. Ce serait une 
garantie à lui offrir que de la comprendre dans la distribution 
des faveurs de l'État. C'est aussi un témoignage d'estime, une 
sorte de protectorat, un haut encouragement enfin à donner aux 
savants qui la mettent en lumière à l'aide d'efforts si soutenus 
et qui ont obtenu de si brillants résultats. 

Les services considérables que peut rendre cette science sont 
étroitement liés à la fondation que j'ai l'honneur de proposer à 
Votre Excellence. Les richesses nouvelles et multiples qu'elle 
nous apporte sont d'une nature exceptionnelle ; il lui faut un local 
et une organisation exceptionnels. 

A Douai (musée Berthoud); à Lille, à Boulogne, au Havre, 
à Caen, à Bordeaux, à Orléans et dans un grand nombre de villes 
de l'étranger, il existe un musée d'ethnographie. A Paris, ces 
objets d'étude sont dispersés, perdus soit dans l'ensemble du 
Musée de la Marine, du Musée de Saint-Germain, du Muséum 
d'Histoire naturelle ou dans d'autres établissements. Cette dis- 
persion des éléments constitutifs de l'ethnographie décourage 
nos voyageurs en détruisant l'unité de leurs recherches et lapos- 



282 LES ORIGINES 

sibilité de comparer entre eux les divers écliantillons ethno- 
graphiques ou les spécimens similaires des différents peuples. 

Réunis dans un même local, classés avec une méthode sévère, 
répartis en différentes sections, suivant la nature des missions 
et la situation géographique des pays explorés, ces objets ana- 
logues ou identiques, recueillis dans des contrées différentes, 
offriraient par leur nombre, leur diversité, leur groupement une 
facilité d'études dont les hommes de travail seraient reconnais- 
sants à Votre Excellence. 

Dans l'arrêté que j'ai l'honneur de placer sous vos yeux, Mon- 
sieur le ministre, j'ai essayé de sauvegarder les prérogatives et 
les spécialités de chacun des établissements qui existent déjà. La 
création que je propose ne porterait aucune atteinte à leurs droits 
ni à leurs intérêts. Le Muséum ethnographique, en effet, 
n'aurait aucune des attributions qui distinguent les autres éta- 
blissements du même ordre. 

Dans le Musée d'Anthropologie, l'homme est étudié en lui- 
même et comme créature. Dans le Musée d'Ethnographie, au 
contraire, c'est comme créateur qu'il est étudié. Ce sont ses 
efforts pour vaincre les forces de la nature, pour améliorer sa 
situation, pour atteindre le progrès, qui sont mis sous les yeux 
du public d'abord, des savants ensuite : ce sont ses armes, ses 
vêtements, son habitation, ses mœurs et ses usages, enfin, qui 
sont mis en lumière. 

Le Muséum ethnographique est un musée d'histoire ; le Musée 
d'Anthropologie est un musée d'histoire naturelle. 

Mais ce Muséum ethnographique ne peut et ne doit pas com" 
prendre la manifestation la plus élevée et en même temps la 
plus spéciale de l'esprit humain, l'art : tout objet artistique est 
réservé pour les collections du Louvre, qu'il provienne de l'Italie 
ou de la Grèce, de l'Orient ou de l'Egypte. 

Son intérêt le plus grand consisterait surtout dans les séries 
non interrompues; on passerait d'un peuple à un autre et on 
suivrait facilement les modifications des civilisations. Ce ne serait 
pas seulement une collection brillante d'objets de luxe et de 
grande valeur, mais un musée avant tout scientifique, qui ne 



DU MUSÉE d'ethnographie 283 

dédaignerait pas l'objelle plus futile quand il pourrait faire suivre 
une évolution. Ce serait le meilleur commentaire des théories 
préhistoriques, qui no tiennent pas toujours assez compte des 
progrès ou des décadences de la civilisation. 

Dans le Muséum ethnographique seraient centralisés tous les 
objets relatifs à l'ethnographie et provenant de missions, de 
dons, d'échanges ou d'acquisitions. Les objets d'archéologie, 
sous la réserve que j'ai indiquée, en feraient aussi partie. 

Les collections d'anthropologie et d'histoire naturelle, rappor- 
tées par nos missionnaires, en seraient écartées. Comme par le 
passé, elles seraient placées au Muséum d'Histoire naturelle où, 
si elles existaient en double, on en enrichirait les musées ou les 
collections des facultés des départements. 

Les collections d'archéologie préhistorique ou gallo-romaine, 
provenant des missions faites en France, demeureraient la pro- 
priété du Musée de Saint-Germain. Celles provenant des missions 
entreprises en Italie, en Grèce, en Egypte et en Orient, relatives 
à l'art ou à l'histoire de ces contrées, seraient réservées au 
Musée du Louvre; les médailles, les livres, les manuscrits de 
toutes provenances, à la Bibliothèque nationale. 

Les objets doubles ou multiples, provenant des missions en 
général, seraient répartis, soit par voie de dons divers, soit par 
voie d'échanges, entre les grands établissements français ou 
étrangers. J'aurai l'honneur de faire remarquer à Votre Excel- 
lence que cette partie des collections aurait l'avantage de béné- 
ficier du service des échanges qui est dans les attributions de la 
direction à la tête de laquelle j'ai Thonneur d'être placé. 

Ce qui se pratique très régulièrement pour les livres, les cartes, 
les documents, se ferait avec une égale régularité pour les spé- 
cimens ethnographiques. 

Les doubles de céramiques seraient nécessairement réservés 
au Musée de la Manufacture nationale de Sèvres. 

La Commission des Missions serait appelée à donner son avis 
sur les questions d'ordre scientifique que soulèveraient l'organi- 
sation et la direction du Musée ethnographique. 

J'ai la conviction. Monsieur le ministre, que celte fondation 



284 LES ORIGINES 

rendrait des services signalés à nos études scientifiques, dont 
elle compléterait l'ensemble, et qu'elle provoquerait immanqua- 
blement les dons des collectionneurs français et étrangers. Les 
dispositions présentées à votre approbation sous forme d'arrêté ne 
sauraient engager l'avenir; ce n'est qu'après avoir été éclairé par 
l'expérience qu'il sera possible de proposer à Votre Excellence 
une réglementation définitive qui serait soumise à la signature 
du chef de l'État. 

En attendant ce moment, j'ai l'honneur de vous demander, 
Monsieur le ministre, de vouloir bien approuver l'arrêté ci-joint. 
Je suis avec respect, Monsieur le ministre, de Votre Excellence, 
le très obéissant serviteur. 

Le Directeur des Sciences et Lettres, 

0. DE Watteville. 
Approuvé : 
Le Ministre de l Instruction publique, des Cuites 
et des Beaux-Arts, 

Joseph Brunet. 



N° LXXVII 



Le Ministre de l'Instruction publique, des Cultes et des Beaux- 
Arts, 

Vu les discussions de l'Assemblée nationale, ainsi que la loi 
de finances en date du 29 décembre 1873, qui exprime le vœu 
de voir fonctionner auprès du Ministre de l'Instruction publique 
une commission chargée de donner son avis sur les demandes 
de missions scientifiques; 

Vu l'arrêté ministériel en date du 6 janvier d874, qui institue 
cette commission ; 

Vu le nombre considérable des objets rapportés au ministère 
par les missions accomplies soit en France, soit à l'étranger; 

Vu les inconvénients qui résultent de la dispersion de ces 
collections importantes; 



DU MUSÉE d'ethnographie 285 

Vu les donations faites par M. Angraud à l'État, représenté 
par le Ministre de l'Instruction publique ; 

Arrête : 

Article l«^ — Tous les objets relatifs à l'ethnographie, prove- 
nant de missions, de dons^ d'échanges ou d'acquisitions, seront 
centralisés dans un Musée spécial appelé Muséum ethnographique 
des Missions scientifiques. 

Les objets d'archéologie feront également partie de ce musée. 

Art. 2. — Les collections seront réparties en différentes sec- 
lions, suivant la nature des missions et la situation géographique 
des pays explorés. 

Art. 3. — Les collections d'anthropologie et d'histoire natu- 
turelle ne peuvent figurer dans le Muséum ethnographique. 

Art. 4. — Les collections d'archéologie préhistorique et les 
antiquités gallo-romaines provenant des missions entreprises en 
France seront réservées pour le Musée de Saint-Germain ; celles 
provenant des missions entreprises en Italie, en Grèce, en Egypte 
et en Orient, relatives à l'art ou à l'histoire de ces contrées 
seront réservées au Musée du Louvre ; les médailles, les livres, 
les manuscrits de toute provenance, à la Bibliothèque nationale. 

Art. 5. — Les objets doubles ou multiples provenant des 
missions seront répartis, soit par voie de dons directs, soit par 
voie d'échanges, entre les grands établissements français ou 
étrangers. 

Les doubles des objets de céramique seront réservés au Musée 
de la Manufacture nationale de Sèvres. 

Art. 6. — La Commission consultative des Missions instituée 
près notre ministère est chargée de donner son avis sur toutes 
les questions d'ordre scientifique que pourra soulever la création 
et la direction de ce musée. 

Art. 7. — Le Muséum ethnographique, étant un établissement 
purement scientifique, est rattaché à la direction des Sciences et 
des Lettres chargée de l'organisation et de la direction des 
missions. 

Art. 8. — Un arrêté ministériel fixera les locaux où seront 



286 LES ORIGINES 

exposés les objets provenant de missions ou de dons et l'organi- 
sation définitive du Muséum ethnographique. 
Fait à Paris, le 3 novembre 1877. 

Joseph Brunet. 



xN" LXXVIII 



Le Ministre de l'Instruction publique, des Cultes et des Beaux- 
Arts, 

Vu l'arrêté en date du 3 novembre 1877, qui institue un 
Muséum ethnographique ; 

Vu l'importance des collections rapportées par MM. Wiener, 
de Cessac, Pinart, André, Grevaux, etc., à la suite des missions 
dont ils ont été chargés par le gouvernement français; 

Arrête : 

Article l'=^ — Une exposition provisoire de la section améri- 
caine (Amérique du Sud) des missions ethnographiques et des 
missions scientifiques est ouverte au public, au Palais de l'ins- 
dustrie des Champs-Elysées. 

Art. 2. — Cette exposition sera gratuite. Le public sera admis 
à la visiter les mardis, mercredis, vendredis, samedis, avec des 
billets distribués sur demande au Ministère de l'Instruction 
publique, et sans billets, le jeudi et le dimanche. 

Art. 3. — L'exposition restera ouverte du 15 janvier au 
i'' mars 1878. 

Art. 4. — M. le baron de Watteville, directeur des Sciences 
et Lettres, est chargé d'organiser ladite exposition. 

Fait à Paris, le 3 novembre 1877. 

Joseph Brunet. 



DU MUSÉE d'ethnographie 287 

N" LXXIX 

Procès-verbal de P inauguration du Muséum ethnographique des 
Missions scientifiques ' . 

Hier, mercredi 23 janvier 1878, à une heure, a eu lieu, au 
Palais de l'Industrie, sous la présidence de M. le Ministre de 
l'Instruction publique, l'inauguration du Musée ethnographique. 
Le ministre était accompagné, dans cette cérémonie,, d'un grand 
nombre de sénateurs et de députés, démembres de l'Institut, de 
représentants des grands corps de l'État, et de plusieurs membres 
des Sociétés de géographie et d'anthropologie. 

M. le baron de Watte ville, directeur des Sciences et Lettres, 
a adressé à M. Bardoux, l'allocution suivante : 

Monsieur le Ministre, 

« Je fus chargé par votre prédécesseur d'organiser le Muséum 
ethnographique des Missions scientifiques. Je craignais de ne 
pouvoir m'acquitter de cette tâche ; je suis heureux d'avoir pu 
l'accomplir en moins de six semaines. 

u Une semblable entreprise aurait été impossible, sans le 
dévouement absolu des collaborateurs qui m'ont prêté leur 
concours, sans nos savants voyageurs, MM. Wiener, de Ujfalvy, 
Harmand, André, Velain, Delaporte, Sainte-Marie, Rivière, 
Marche, qui m'ont apporté des pays lointains les collections 
reposées. Elle aurait été impossible sans le zèle de M. Hamy, 
qui a pu remplacer nos missionnaires actuellement éloignés de 
l'Europe, MM. Pinarl, de Cessac, Grevaux,etc., qui a pu disposer, 
classer les objets précieux qu'ils nous ont envoyés, enfin sans 
l'aide de MM. Soldi, de Getner, Roux, qui ont su, avec leur 
talent habituel, faire revivre les types, les monuments, les pay- 
sages de l'Amérique et de l'Asie. 

« Je désire, Monsieur le Ministre, que cette création nouvelle 
reçoive la sanction de votre haute approbation. » 

1) Journal officiel du 25 janvier 1878. 



288 LES ORIGINES 

Monsieur le Ministre a répondu à M. de Watte ville. 
« Je sais avec quel zèle et quelle intelligence, vous et vos colla- 
borateurs, vous vous êtes acquittés de la mission qui vous avait 
été confiée. Je sais aussi que le succès de cette œuvre et la satis- 
faction du devoir accompli, sont pour vous la meilleure des 
récompenses. Je suis heureux de vous remercier au nom de 
l'Instruction publique. » 

Après cette allocution, M. le Ministre a prononcé le discours 
suivant : 

Messieurs, 
« Le Musée ethnographique que nous ouvrons aujourd'hui 
n'est pas complet. Il n'est pas installé dans son local définitif. 
Il ne représente même pas toutes nos richesses. 

(( Disséminées dans un grand nombre d'établissements, elles s'y 
perdaient sans profit pour la science, qui ne savait où les trouver, 
sans intérêt pour l'étude, qui n'avait plus d'ensemble et de suite, 
dans ses recherches et dans ses comparaisons. 

(( Le moment est venu de les réunir et de les classer dans un 
établissement spécial. Les trois salles que vous allez visiter ne 
renferment qu'une seule section, celle d'Amérique, et encore, 
n'avons-nous pu y placer de magnifiques collections péruviennes, 
qui ont été données à l'État'. Nous avons même été obligé de 
reléguer jusque sur le palier de l'escalier, le produit d'impor- 
tantes explorations dans l'Asie centrale. 

« Et pourtant, avec cette installation incomplète et provisoire, 
vous pouvez déjà apprécier l'importance des résultats obtenus et 
les efforts des hommes éminents et convaincus qui ont mené 
à bout, au prix souvent de leur santé, la mission scientifique qui 
leur avait été confiée. 

« Vous pouvez déjà juger de l'avenirdu Musée ethnographique, 
quand les objets réunis dans une même enceinte auront été expo- 
sés avec méthode, répartis entre différentes sections, groupés 
selon la nature des pays explorés. 



1; Allusion au legs (non réalisé) de M. Léonce Angrand. 



DU MUSÉE d'ethnographie 289 

« Ainsi conçu, avec des séries non interrompues, le Musée 
ethnographique ne sera pas une collection d'objets bizarres, 
étrang-es, quelquefois futiles, dispersés çà et là, mais une his- 
toire des mœurs et des usages, histoire parlant aux yeux, où, 
depuis les armes jusqu'aux vêtements, depuis les habitations 
jusqu'aux bijoux et aux meubles les plus grossiers, tout objet 
concourra à former cet ensemble de matériaux, qui permettra 
d'établir des comparaisons illimitées entre les civilisations pri- 
mitives des populations, existantes ou éteintes, du monde entier. 

« Inséparable de l'archéologie préhistorique, accessoire essen- 
tiel de l'anthropologie, en même temps que commentaire des 
sciences géographiques, l'ethnographie aide à résoudre plus d'un 
problème, obscur encore, de nos origines. C'est à nous qu'il im- 
porte de lui fournir les moyens de sortir des ténèbres oii elle 
végète et de prendre ijn vigoureux essor. 

« Notre temps doit surtout avoir ce caractère, de comprendre 
plus que tout autre la grandeur scientifique, sous les formes les 
plus diverses, et de la remettre en lumière. 

« Mais en créant ce Musée ethnographique, il fallait bien 
se garder de porter atteinte à d'autres collections qui n'ont pas 
moins d'intérêt, et qui, par leur caractère, appartiennent à des 
genres différents. 

(( Notre admirable Musée de Saint-Germain, dont le savant 
M. Bertrand a fait son œuvre, reste réservé à l'archéologie pré- 
historique et aux antiquités gallo-romaines, provenant des 
fouilles faites en France, tandis que le Musée du Louvre est tou- 
jours destiné à recevoir les richesses provenant des missions 
entreprises en Italie et en Grèce, en Egypte et en Orient, et que 
la Bibliothèque nationale continue à recevoir les médailles, les 
livres et les manuscrits de toute provenance. 

« De même, nous ne pouvons un instant avoir la pensée d'ap- 
pauvrir les grandes collections existantes d'anthropologie et 
d'histoire naturelle. 

Le Muséum ethnographique ne sera qu'un musée d'histoire 
où, comme l'a excellemment rapporté mon honorable collabora- 
teur, M. de Watleville, passeront sous les yeux du savant, dans 

19 



290 LES ORIGINES 

les formes les plus variées, tous les efforts faits par les hommes 
pour vaincre les forces de la nature, pour améliorer sa position 
précaire^ et pour atteindre le progrès, 

« Grande et noble idée, Messieurs^, dont je ne revendique pas 
l'initiative et dont je reporte l'honneur aux hommes modestes et 
éminents qui m'entourent! Nouvelle porte ouverte à l'étude des 
prog-rès et décadences de la race humaine,* et qui s'élargira tous 
les jours, grâce au dévouement des missionnaires de Tlnstruc- 
tion publique. 

« Ce sont en effet les missions entreprises au nom de l'Etat 
qui ont alimenté et qui alimentent l'établissement dont nous 
jetons aujourd'hui 'les fondements, en attendant que nous puis- 
sions l'édifier complètement. 

<( L'Exposition universelle nous pressait; elle doit, nous l'espé- 
rons, procurer tant de ressources à ce Musée, qu'il fallait l'inau- 
gurer même dans son état imparfait. 

« Les résultats actuels n'ont pu être obtenus que grâce à la 
bonne volonté de quelques savants et voyageurs. 

« C'est à M. Charles Wiener que nous devons l'organisation des 
quatre mille pièces qui composent sa collection péruvienne ; à 
M. André appartient l'honneur d'exposer les résultats de son 
voyage dans la Colombie et l'Equateur; à M. deUjfalvy, revenu 
à peine depuis quelques jours de l'Asie centrale^, ces remar- 
quables produits que, faute de place, nous avons échelonnés sur 
un palier ; à M. Harmand, les inscriptions du Haut-Cambodge; à 
M. Sainte-Marie, les stèles carthaginoises ; à M. Rivière, les 
estampages des gravures tracés sur les rochers du lac des Mer- 
veilles ; à M. de la Savinière, les collections des îles Célèbes. 

« C'est M. le docteur Hamy, du Muséum^ qui a classé les 
collections de ceux des voyageurs qui n'ont pu encore regagner 
la France ; celle de M. Alphonse Pinart qui poursuit depuis sept 
ans, avec la plus louable persévérance, la solution du grand pro- 
blème des origines américaines, et qui, malgré une santé ébran- 
lée, vient d'explorer une partie de la Polynésie. Nous devons 
encore à M. Hamy le classement des collections de M. de Cessac, 
qui vient d'explorer avec soin la grande nécropole d'Ancon,et de 



DU MUSÉE d'ethnographie 291 

celles d'un Jeune médecin de la marine, M. Crevaux,qui vient de 
mener à bonne fin une expédition des plus difficiles, des plus 
dangereuses, autour de la Guyane, après avoir découvert et 
suivi dans tout son cours un grand affluent de gauche de l'Ama- 
zone, le Yari, dont on ne connaissait que l'embouchure. 

» Je n'ai pas Tintention de nommer tous ces hommes hardis 
et vaillants, que le devoir et l'abnégation soutiennent dans leurs 
explorations lointaines; mais que nos remerciements aillent 
jusqu'à eux et les encouragent, qu'ils sachent bien que leurs 
noms sont acclamés ici, que leurs travaux y sont admirés et que 
leur pays est fier d'eux ! 

(( Je ne peux cependant pas oublier trois jeunes artistes, qui 
ont donné avec le plus complet désintéressement, leur talent et 
leur travail : M. de Cetner qui a peint les huit toiles représen- 
tant les vues du Pérou et de ses anciens temples ; M. Paul Roux, 
les deux vues de la Colombie ; et M. Soldi, qui a mis ses rares 
aptitudes et ses connaissances d'archéologue au service de ses 
collègues, a surveillé les moulages et a fait, d'après les dessins de 
M. Wiener_, les restitutions des types placés dans la grande salle. 

« Tous ces documents nouveaux et multiples apportés aux 
éludes scientifiques n'auraient pu nous parvenir et n'auraient 
pu être garantis contre les chances d'une expédition, sans le 
concours de notre marine et de nos agents à l'étranger. Tous se 
sont solidarisés pour faciliter le succès des explorations de nos 
voyageurs. M. le comte de Vernouillet, alors ministre plénipo- 
tentiaire au Pérou, a particulièrement facilité la mission si heu- 
reuse de M. Wiener. 

« Les dons de quelques collectionneurs viennent enfin se 
joindre à nos richesses, et grâce à la libéralité intelligente 
de M. Angrand^ l'État va bénéficier d'une collection unique, fort 
enviée, et dont la valeur est extrême. 

Le Musée ethnographique est donc fondé, et nous sommes 
convaincu que le patriotisme éclairé des représentants de la 
nation viendra en aide à son développement; ils mériteront ainsi 
la reconnaissance de tous ceux qui s'intéressent à l'avancement 
des lumières. 



292 LES ORIGINES 

« C'est l'amour de la science et de la France qui a inspiré et 
qui inspire, tous les jours, nos voyageurs, au milieu des fatigues, 
au milieu des solitudes, et en face souvent des plus grands 
périls ; c'est cette double flamme qui centuple leurs forces mo- 
rales. C'est aussi l'amour de la France et de la science qui garan- 
tit le succès et la durée de la fondation à laquelle votre présence 
apporte le concours des sympathies éclairées et la force de l'opi- 
nion publique. 

u Je déclare ouvert le Musée ethnographique'. » 

1) En terminant ce discours, le Ministre a décerné un certain nombre de 
récompenses honorifiques, dont la liste est imprimée aux pages 44-45 du Bul- 
ktin administratif à\i Ministre pour 1878. (E. H.) 



CHAPITRE XIII 

Nomination dune Commission d'étude à la suite de l'Exposition universelle 
de 1878. — Travaux de cette Oommission. 



N° LXXX 

DIRECTION , . 

, „ . , MINISTÈRE DE L JNSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET 

des Sciences et 

Lettres. DES BEAUX-ARTS * 

1" Bureau. 

Le Ministre de l'Inslruclion publique, des Cultes et 
des Beaux-Arts, 

Vu le rapport en date du 2 novembre 1877 proposant la fon- 
dation d'un établissement scientifique nouveau qui porterait le 
nom de Muséum ethnographique des Missions scientifiques. 

Vu l'arrêté ministériel en date du 3 novembre 1877 établissant 
la nécessité de créer ledit Muséum et de déterminer ses attri- 
butions et sa composition. 

Vu l'arrêté ministériel en date du 3 novembre 1877 décidant 
l'ouverture provisoire du Muséum ethnographique et l'expo- 
sition de la section américaine (Amérique du Sud) au Palais de 
l'Industrie, 

Arrête : 
Article l®^ Une Commission chargée d'étudier la créa- 

1) Bulletin administratif du Ministère de l'Instruction publique, des Cultes 
et des Beaux-Arts. Nouv. sér., t. XXI, p. 715-716, 1878. —Un arrêté du 
29 octobre imprimé au même volume (p. 744) a ajouté sur la liste des membres 
de la Commission M. Langlois de Neuville, directeur des bâtiments civils au 
Ministère des Travaux publics. (E. H.) 



294 LES ORIGINES 

tion définitive du Muséum ethnographique est instituée auprès 
du Ministre de llnslruction publique, des Cultes et des Beaux- 
Arts. 

Celte Commission devra : 

\° Étudier et rechercher l'emplacement le plus convenable 
pour l'établissement dudit Muséum, 

2° Elle devra se faire rendre compte des objets que possède 
déjà le Ministère et provenant des résultats des missions, du legs 
de M. Ang-rand, des dons faits au Muséum par les différents 
commissaires étrangers de l'Exposition universelle, ou par des 
particuliers et préparer un programme de classification et 
d'agencement des salles. 

3° Etablir un projet de budget des dépenses. 

Art. 2. La Commission est ainsi composée : 

MM. le Ministre, président; 
le Sous-Secrétaire d'Etat, 
H. MiLNE Edwards, 

Sadi Carnot, y vice-préside7ïts. 

le Sous-Secrétaire d'Etat au Ministère* 

des Travaux publics. 
Angrand, ancien consul général, chargé de missions scien- 
tifiques. 
Brisson, député. 

Charmes, chef de cabinet de M. le Ministre. 
Charton, sénateur. 
Jules Ferry, député. 
Germer-Bailltère, conseiller municipal. 
Albert Grévy, député. 

Henri Martin, sénateur, membre de l Institut. 
Maunoir, secrétaire général de la Société de géographie. 
Perin, député. 
Scheurer-Kestner, sénateur. 
Servaux, sous-directeur des Sciences et Lettres. 
Thulié, président du conseil municipal. 



DU MUSÉE d'ethnographie 295 

MM. VioLLET-LE-Duc, Conseiller mtmicipal, 

Watteville (0. de), directeur den Sciences et Lettres. 

Hamy, ] 

Landrin, ( secrétaires. 



Wiener. 



Fait à Paris, le iS octobre 1818. 
Signe' : A. Bardoux. 

Pour ampliation, 
Le Chef du bureau des Archives, 
H. Valmore. 



IN° LXXXI 

3IIN1STÈRE DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS 

Taris, 28 octobre 1878. 

RAPPORT (lu dans la séance du 30 octobre 1878), fait au nom 
de la sous-cotnmission de l'appropriation d'un local pour le 
Musée ethnographique, à la cormnission du Muséum ethno- 
graphique, instituée par arrêté ministériel en date du J9 octobre 
1878. 

Messieurs, 

Vous avez bien voulu nous charger d'étudier la question 
d'appropriation d'un local à l'établissement d'un Musée ethno- 
graphique à Paris. 

Depuis longtemps le monde savant, en Europe, s'étonnait, non 
sans motifs, de ne point trouver à Paris un musée ethnographi- 
que, tandis que la plupart des capitales et certaines villes de 
second ordre offraient à l'étude, des collections de cette nature, 
ayant une importance considérable. 

Et cependant, les éléments ne nous font pas défaut. Sans parler 
du grand nombre d'objets qui sont dispersés dans nos collections 
d'art, d'archéologie, d'histoire naturelle et dans nos bibliothè- 



296 LES ORIGINES 

ques publiques, les magasins de l'Etat contiennent quantité de 
documents propres à composer un musée ethnographique. 

L'exposition provisoire des Missions scientifiques installée au 
palais des Champs-Elysées, l'hiver dernier, a été, pour le public^, 
une révélation. L'ethnographie se dévoilait, pour ainsi dire, aux 
yeux de ce public parisien, avide d'apprendre et accessible à 
toutes connaissances nouvelles. 

Noire sous-commission n'a pas à définir l'ethnographie et à 
signaler l'importance des études qui s'y rattachent au point de 
vue g-éographique, historique, archéologique, etc. ; son rôle doit 
se borner à vous indiquer les locaux ou le local qui s'approprierait 
le mieux à l'installation et au classement d'un musée ethnogra- 
phique; mais il était difficile à notre sous-commission d'étudier 
celte partie de la question et de vous apporter des conclusions 
motivées avant de s'être rendu compte du programme imposé, 
c'est-à-dire du mode de classement le plus convenable, le plus 
propre à faciliter les recherches, puisque la nature de ce 
classement doit, jusqu'à un certain point, commander la disposi- 
tion des locaux. 

Il faut bien reconnaître que la majeure partie des collections 
composant nos musées sont disposées dans des locaux peu 
propres à en recevoir et, par conséquent, peu favorables aux 
éludes sérieuses. 

L'idée du classement méthodique des objets composant un 
musée est une idée toute moderne, qui se rattache à une série de 
connaissances très récentes, car il n'y a guère longtemps que les 
musées étaient considérés comme des locaux ouverts à quelques 
dilettanti^ aux curieux: ou même aux oisifs. 

Evidemment, on n'admettait qu'au Louvre, par exemple, un 
chef-d'œuvre do l'antiquité; les toiles des grands maîtres 
devaient servir d'exemples aux artistes, mais dans le classement 
de ces marbres ou de ces tableaux, n'intervenaient ni la méthode 
critique, ni la connaissance historique. 

Cela, peut-être, n'avait pas un grand inconvénient lorsqu'il 
s'agissait d'œùvresqui,par elles-mêmes, ont une valeur telle que 
toute comparaison est superflue. La Vénus de Milo, un Raphaël, 



DU MUSÉE d'ethnographie 297 

un Titien s'imposent à l'admiration, fournissent un enseigne- 
ment d'une qualité intrinsèque, peut-on dire, plus que suffi- 
sante pour qui veut examiner attentivement et étudier ces œuvres 
dues à la plus haute expression du génie humain. 

Pour les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des objets réunis dans 
un musée, il n'en est pas ainsi ; leur valeur est relative ; ce sont 
des éléments d'un ensemble qui, pour être de quelque profit au 
public studieux, doivent être classés suivant un certain ordre 
logique. 

Tel objet qui, par lui-même, ne présente qu'un intérêt 
médiocre soit comme conception, soit comme exécution et qui 
n'offre à l'esprit aucun repère utile, prend une valeur con- 
sidérable s'il est classé de telle sorte qu'on puisse connaître le 
milieu dans lequel il s'est produit, ce qui l'a précédé, ce qui l'a 
suivi ; alors, il devient un jalon du travail humain et ainsi 
l'occasion d'un enseignement éminemment fructueux. 

Or, il est évident qu'un musée ethnographique se compose en 
très grande partie de ces objets dont l'intérêt est purement 
relatif, qui n'acquièrent de valeur que par la comparaison, et 
c'est à cela qu'il convient d'attribuer chez nous, jusqu'à présent, 
l'oubli dans lequel ces sortes de collections ont été laissées. 

On n'a considéré ces collections que comme des amon- 
cellements d'objets étrangers, parfois grotesques, rarement 
pourvus de beauté, sortes de produits du hasard ou d'une fan- 
taisie barbare. Et cependant, lorsque, l'hiver dernier, les apports 
des Missions scientifiques ont été exposés au palais des Champs- 
Elysées suivant une apparence de classement, on a pu voir 
combien le public se prenait de goût sérieux pour les études 
ethnographiques et comme il allait au devant des quelques 
explications qui pouvaient lui être données. 

Nous avons été témoins des mômes dispositions manifestées 
par ce public, lorsqu'à été ouverte l'Exposition anthropologique, 
moins attrayante queue peutl'être une exhibition ethnographique. 
Reléguée dans un coin des terrains du Trocadéro, cette exposition 
anthropologique a été suivie avec le plus grand empressement, 
grâce au classement méthodique adopté. 



298 LES ORIGINES 

Ceci est une preuve que le public est attiré surtout vers les 
collections ou musées dans lesquels il apprend quelque chose. 
Donc, le classement rig-oureusement méthodique des collections 
doit, avant tout, préoccuper ceux qui sont chargés d'installer un 
Musée. 

Nous avons cru devoir introduire ici ces observations, afin de 
motiver le choix du local sur lequel notre sous-commission 
appelle particulièrement votre attention. 

Si grande que soit la ville de Paris, elle n'offre pas un seul 
bâtiment libre assez vaste pour installer un musée ethnogra- 
phique, lequel exige beaucoup de place. 

Le Louvre, on du moins la partie du Louvre réservée aux 
collections, n'est que trop rempli et si, comme il faut l'espérer, 
ces collections s'enrichissent encore, il deviendra bien difficile 
de les placer. 

Il y aurait le palais des Tuileries, si l'on se décide à restaurer 
les ruines ; mais on a pensé qu'il serait convenable de disposer 
dans ce palais les œuvres dues aux artistes vivants, collections si 
mal installées dans le palais du Luxembourg. Puis, en admettant 
que le Parlement fournisse à l'administration les ressources 
nécessaires pour rétablir la partie centrale des Tuileries, il 
faudra attendre trois ou quatre ans pour que les locaux soient 
appropriés. 

Il y aurait le palais incendié de la Cour des Comptes ou Conseil 
d'Etat, quai d'Orsay ; mais la restauration de ces ruines exigera 
une très grosse dépense, et ces locaux seraient beaucoup mieux 
appropriés à un service administratif. 

Il y a le palais du Trocadéro, qui peut rester entre les mains 
de l'Etat, ou être acquis par la ville de Paris. 

Sans préjuger ce que- résoudra la municipalité parisienne, 
puisqu'elle n'est tenue de prendre une décision à cet égard que 
dans un délai de plusieurs mois, après la fermeture de l'Exposi- 
tion, les galeries du Trocadéro ne seraient pas disposées très 
favorablement, pour recevoir un'musée ethnographique, et voici 
pourquoi : si l'on entend que des collections de cette nature 
puissent être classées suivant un ordre méthodique favorable 



DU MUSÉE d'ethnographie 299 

aux études, il importe de grouper autour de certains centres, les 
dérivés ou les limitrophes de ces centres. Cela aura une très 
grande importance pour l'Asie centrale, par exemple, et encore 
pour la partie septentrionale de l'Afrique, pour l'Extrême-Orient 
et pour l'Amérique du Sud. Il est donc nécessaire que le local 
choisi permettedesclassementspar salles secondaires se groupant 
autour d'une salle centrale. Do plus, conjointement avec le clas- 
sement par contrées et par races et périodes, il est indispensable 
de fournir un classement par nature d'objets appartenant ù des 
populations difïérenlcs. 

Des galeries longues, relativement étroites, sans annexes, se 
prêteraient fort mal au classement que tout ethnographe sera 
entraîné à adopter. 

Le meilleur emplacement serait donc une large surface cou- 
verte, que l'on pourrait diviser en raison du classement par 
séries ou par groupes réunis autour d'un centre, ou type, ou 
précurseur ethnographique. 

Or, aucun emplacement ne se prête mieux à cette disposition 
que le palais du Champ de Mars. 

Le plan de ce palais se compose, comme on sait, de larges et 
hautes galeries, en bordure sur l'Ecole militaire, sur les avenues 
de la Bourdonnaye et de Sufîren et sur le jardin planté vers la 
Seine. Ce grand parallélogramme renferme d'autres galeries 
couvertes, plus basses, séparées par des voies de circulation, 
longitudinalement, et coupées par deux larges voies hautes, 
transversales. Au centre est ménagé un espace découvert, dans 
l'axe duquel s'élèvent les bâtiments des Beaux-Arts et de la Ville 
de Paris. 

Le plan modifié après l'Exposition, qui semblerait devoir 
concilier les intérêts des divers services qui pourraient y être 
installés, consisterait, soit à conserver, soit à démolir la galerie 
située en face de l'Ecole militaire, ainsi que toutes les cons- 
tructions intérieures de ce côté, jusqu'à la voie transversale 
ouverte en face do l'avenue Rapp, mais en laissant subsister les 
deux grandes galeries des Machines ; puis à conserver entière- 
ment, sauf le bâtiment des Beaux-Arts, élevé en pans de bois, 



300 T'ES ORIGINES 

toute la partie du palais comprise entre cette voie transversale 
de l'avenue Rapp et le jardin vers la Seine. 

Les deux tronçons des galeries des Machines laissés du côté 
de l'École militaire jusqu'à cette voie transversale, seraient des- 
tinés à divers services, ainsi que le vaste espace vide situé entre 
elles deux. Quant à la partie avoisinant le jardin, côté de la Seine, 
elle serait réservée au placement de collections. 

Ce vaste espace, non compris le jardin d'axe qui serait planté 
à la place des galeries des Beaux-Arls, donnerait une surface 
couverte de 64,000 mètres, le vestibule et les deux tronçons 
restant des galeries des Machines, compris. 

La moitié de celte surface, prise soit du côté de l'avenue de la 
Bourdonnaye, soit du côté de l'avenue de Suffren, suffirait large- 
ment à l'installation du Musée ethnographique, d'autant que 
certains gros objets n'ayant pas à redouter les intempéries, 
pourraient être placés dans le jardin central et sous les portiques 
extérieurs que nous ne comprenons pas dans la surface couverte 
et close. 

La galerie transversale en face de l'avenue Rapp, galerie dont 
la largeur est de 15 mètres, devrait être livrée jour et nuit aux 
piétons et aux voilures. Il y aurait donc à clore cette galerie du 
côté des musées qui prendraient leurs entrées dans cette clôture, 
ce qui permettrait aux visiteurs de descendre de voiture à 
couvert. 

Chacune de ces moitiés, teintées en rose sur le plan joint au 
présent rapport, se compose, outre les tronçons des galeries des 
Machines et du vestibule, de trois nefs de 25 mètres de largeur 
chacune, séparées par des passages de 5 mètres. 

Ces nefs peuvent être divisées, comme elles le sont déjà, par 
des cloisons ne montant pas de fond, de façon à permettre un 
classement disposé conformément à ce qui a été dit plus haut. 
Et, comme il faut prévoir, dans ce classement, des modifications 
fréquentes en raison des découvertes successives delà science et 
des apports nouveaux, il serait facile sur cette large surface cou- 
verte de modifier les divisions au fur et à mesure des nécessités. 

Il ne serait pas très dispendieux, dans la galerie des Machines 



DU MUSÉE d'ethnographie 301 

et dans le vestibule, dont les hauteurs sous comble sont consi- 
dérables, d'établir des galeries supérieures de quelques mètres 
de largeur, où quantité d'objets pourraient être placés et qui 
serviraient de magasins et de dépôt. 

A rencontre de ce projet, une seule objection a été opposée. 
Sera-t-il possible de laisser, sans les chauffer, ces locaux, pendant 
l'hiver? Les objets qu'ils abriteront ne seront-ils pas altérés par 
le froid et l'humidité ? 

A cette objection nous répondrons que ces locaux ne sont pas 
plus difficiles à chauffer que ne le sont les grandes serres, 
d'autant qu'ils sont élevés sur des sous-sols de 3 mètres de 
hauteur. 

Au moyen de quatre générateurs disposés dans le sous-sol, 
on chaufferait facilement, à la vapeur circulante, le cube dair 
contenu dans ces salles, les grandes galeries exceptées, cube 
d'air qui serait environ de 130,000 mètres, et la dépense annuelle 
ne s'élèverait pas à 23,000 francs. 

Les grandes galeries des Machines et du vestibule étant 
séparées des locaux plus bas, par des clôtures, ces trois galeries 
plus basses, au moyen d'un double vitrage remplaçant le vehnn 
tendu dans chaque division, seraient parfaitement à l'abri de 
l'humidité et dans des conditions excellentes, pour qu'on y pût 
maintenir une température sèche et égale. 

Notre sous-commission s'est rendue au Champ de Mars pour 
examiner les locaux au point de vue du classement des collec- 
tions ethnographiques, et cette visite l'a pleinement confirmée 
dans cette opinion, qu'aucun bâtiment ne saurait mieux se prêter 
à ce classement. 

Elle a projeté sa visite à l'Exposition, pour passer en revue 
les éléments ethnographiques que l'État possède et qui sont 
répartis sur quantité de points, soit au Champ de Mars, soit au 
Trocadéro. Ces richesses sont considérables déjà, et même, en 
supposant un choix scrupuleux, conformément à la méthode 
scientifique, leur réunion couvrirait la moitié de l'espace que 
nous supposons devoir être affecté au Musée ethnographique. 
Or, nous n'ignorons pas que beaucoup de nos établissements 



302 LES ORIGINES DU MUSÉE D ETHNOGRAPHIE 

d'art et de science possèdent quantité d'objets en magasin, qui 
trouveront leur place dans un Musée ethnographique et que des 
particuliers n'attendent qu'une fondation de cette nature pour 
donner à l'État leurs collections ; il est donc sage en organisant ce 
musée et en choisissant un local, de prévoir celte abondance de 
biens. 

Quant aux grandes galeries des Machines et du vestibule, elles 
pourraient être affectées plus spécialement au placement de 
spécimens et moulages de monuments qui se rattachent aux 
études ethnographiques, de plans en relief dont l'attrait est si 
grand pour le public ; spécimens et plans qui encombreraient 
les locaux plus spécialement destinés au classement des objets, 
• Paris possède aujourd'hui tous les éléments propres à réta- 
blissement du plus beau Musée ethnographique du monde, mais, 
pour donner à ce musée toute la valeur scientifique qu'il doit 
atteindre, il sera nécessaire de procéder dans le choix et dans le 
classement des objets suivant une méthode rigoureusement 
suivie et d'après un programme dressé avec le soin le plus minu- 
tieux. 

En conséquence, notre sous-commission a l'honneur de vous 
proposer d'émettre un avis favorable à l'affectation de la partie 
du palais du Champ de Mars dont elle vient de vous indiquer 
les dispositions futures, au Musée ethnographique. 

Si la commission adopte ces conclusions, elle n'aurait plus 
qu'à prier M. le Ministre de poursuivre auprès du Parlement et 
des administrations compétentes, la réalisation d'un projet qui, 
certainement donnera satisfaction aux tendances tous lesjours plus 
prononcées, du public, pour les études qui se rattachent à la 
connaissance des travaux de l'homme, et qui par cela même 
ouvrent un champ de plus en plus vaste à notre industrie. 

E. VlOLLET-LE-DuC. 



CHAPITRE XIV 

Décret affectant le Palais du Trocadéro au Ministère de l'Instruction publique 
et des Beaux -Arts. — Nomination d'une Commission d'organisation des 
collections ethnographiques et arrêté attribuant à ces collections les étages 
supérieurs du Palais. — Rapport sur ces collections présenté par M. Hamy 
au nom de la Commission. — Ouverture des crédits nécessaires et nomina- 
tion du personnel du Musée. 

No LXXXII 

Le Président de la République Française *, 

Sur le rapport du Ministre de rinstruction publique et des 
Beaux -Arts ; 

Vu l'ordonnance dul4 juin 1833 sur lesalTectations d'immeu- 
bles domaniaux à un service public de l'Etat, remise en vigueur 
par le décret du 24 mars 1852 ; 

Vu Tavis favorable de M. le Ministre des Finances; 

Décrète : 
Article 1". — Le palais du Trocadéro et ses dépendances sont 
désormais affectés exclusivement aux divers services du Mi- 
nistère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts. 

Art, 2. — Le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux- 
Arts est chargé de l'exécution du présent décret. 
Fait à Paris le 13 octobre 1879. 

Jules Grévy. 

Par le Président de la République : 

Le Minisire de l Instruction publique 
et des Beaux- Arts, 

Jules Ferry. 
1) Bulletin administratif , etc., t. XXII, p. 808-809. 1879. 



304 LES ORIGINES 

LXXXIII 

Le Ministre de rinslruction publique et des Beaux-Arts', 

Vu l'importance des collections ethnographiques dépendant 
du Ministère de l'Instruction publique et des Beaux- Arts; 

Vu raccroissement rapide de ces collections, accroissement 
provenant soit de missions scientifiques, soit de dons particuliers; 

Vu la nécessité de centraliser ces collections et 'de leur donner 
un classement scientifique afin de préparer l'org-anisation d'un 
Musée d'Ethnographie, 

Arrête : 
Article l''". — Une commission est instituée près le Ministre de 
l'Instruction publique et des Beaux-Arts à l'efîet de diriger le 
classement et l'organisation des collections ethnographiques qui 
dépendent de ce ministère. 
Art. 2. — Sont nommés membres de cette commission : 
MM. l'amiral Paris, président; 

MiLNE Edwards, vice-président; 

D"" Broca, secrétaire général de la Société d'anthropologie ; 

Charton, sénateur; 

Maunoir, secrétaire général de la Société de géographie ; 

Georges Périn, député ; 

De Quatrefages, membre de l'Institut; 

\rt. 3. — MM. Armand Landrin et le docteur Hamy sont char- 
gés du classement des dites collections sous la direction de la 
commission. Ils assistent aux séances à titre consultatif, mais 
sans avoir voix délibérative. 

Fait à Paris, le 30 octobre 1879. 

Jules Ferry. 

t) Bulletin administratif, t. XXII, p. 886-887. 1879. 



DU MUSÉE d'ethnographie 305 

No LXXXIV 

Le Ministre de l'Inslruction publique et des Beaux-Arts', 
Vu le décret en date du 13 octobre 1879, sur la demande de 
la commission instituée par arrêté du 30 octobre 1879 près le 
Ministère de l'Instruction publique, à l'effet de diriger l'organi- 
sation et le classement des collections ethnographiques dépen- 
dant de ce ministère. 
Arrête : 

Les salles, péristyles, galeries et dépendances occupant le 
premier étagedu palais duTrocadéro, les combles et les magasins 
situés au-dessus desdites salles et le pavillon annexe, placé à 
l'entrée du Trocadéro, du côté de Passy, sont affectés à la con- 
servation des collections ethnographiques du Ministère de l'Ins- 
truction publique et aux services qui en dépendent. 

Fait à Paris, le 24 novembre 1879. 

Jules Ferry. 



N« LXXXV 



RAPPORT 

SUR LE MUSÉE ETHNOGRAPHIQUE PRÉSENTÉ A M. LE MINISTRE DE l'iNS- 
TRUCTION PUBLIQUE AU NOM DE LA COMMISSION SPÉCIALE [Extrait) 

Par M. Hamy, rapporteur*. 

Monsieur le Ministre, 
La commission à laquelle vous avez confié, par arrêté en date 
du 30 octobre dernier, l'organisation et le classement des collec- 
tions ethnographiques appartenant au Ministère de l'Instruction 

1) Bulletin administratif, etc., p. 969. 1879. 

2) Ce rapport, imprimé comme Annexe n° III à l'exposé des motifs du projet 
de loi dont je donne plus loin (no LXXVI) un extrait (no 2824, Chambre des 
députés, etc.. Annexe au procés-verbal de la séance du 29 juin 1SS0), a été re- 
produit dans le tome VI de la 3» série des Archives des Missions scientifiques et 
littéraires (p. 399) et dans le Bulletin de la Société de géographie (6^ sér., t. XX, 
p. 188). Je n'en reproduis ici que le commencement et la fin, jugeant inutile de 
reprendre en raccourci l'histoire du Musée, donton a lu plus haut tout le détail. 

20 



306 LES ORIGINES 

publique, s'est mise aussitôt à l'œuvre, et a l'honneur de vous 
faire connaître le résultat de ses premiers travaux. 

L'enquête à laquelle se sont livrés les commissaires leur a 
montré que les collections, rassemblées par les soins des mission- 
naires scientifiques du gouvernement et des deux conservateurs 
provisoires, sont, dès à présent, assez riches, assez nombreuses, 
assez variées pour former un musée public, susceptible de rendre 
de véritables services et qui prendrait, tout de suite, un rang très 
honorable entre les établissements de même genre que possèdent 
la plupart des grandes villes de TEurope. 

Les services qu'est appelé à rendre le musée spécial, dont la 
création est sollicitée à Paris depuis près d'un siècle, sont de 
divers ordres. En effet, les collections ethnographiques ne sont 
point seulement utiles à la connaissance de l'anthropologie, con- 
sidérée sous ses faces diverses ; elles contribuent en outre dans 
une large mesure aux progrès des autres sciences naturelles, et 
sont appelées à fournir des renseignements parfois si précieux 
aux économistes, aux commerçants, aux industriels, aux ar- 
tistes, etc., etc. 

L'ethnographie, prise en elle-même, est une des branches les 
plus importantes de la science de l'homme. L'étude de toutes les 
manifestations matérielles de V activité humaine lui appartient en 
effet, tout entière, et si, dans les limites qu'on lui assigne aujour- 
d'hui, l'homme lui-même reste en dehors de son contrôle, elle a du 
moins à recueillir et à coordonner les observations auxquelles 
prêtent les groupes ethniques dans leur vie intime et dans leurs 
rapports réciproques. Alimentation et logis, habillements et 
parures, armes de guerre et instruments des travaux de la paix, 
chasse, pêche, cultures et industries, moyens de transports et 
d'échanges, fêtes et cérémonies civiles et religieuses, jeux de 
toute sorte, arts plus ou moins développés, tout ce qui^ dans 
^existence matérielle des individus, des familles ou des sociétés, 
présejite quelque trait bien caractéristique, est du domaine de 
ï ethnograiphie . 

Les innombrables documents, qu'une étude aussi vaste vient 
chaque jour fournir, ont, à la longue, formé tout un ensemble 



DU MUSÉE d'ethnographie 307 

d'une nature spéciale, toute une science nouvelle, d'ordre secon- 
daire sans doute, mais ayant sa vie propre, son but bien défini, ses 
limites circonscrites, et possédant déjà des résultats acquis d'une 
manière bien assurée. Maintes sciences connexes utilisent ses 
renseig^nements, et l'anthropologie en particulier, dont elle est 
une dépense, vient lui demander chaque jour de précieuses indi- 
cations. Elle rinterrog-e plus particulièrement sur ces grandes 
questions d'origine, qui passionnent à bon droit tant d'esprits 
élevés, et l'ethnographie répond, tantôt en mettant en évidence 
d'une manière irrésistible la doctrine du progrès continu des 
sociétés, qu'attestent les âges de pierre, de cuivre, etc., dont 
elle retrouve presque partout la trace, tantôt en démontrant par 
la similitude des usages et du genrede vie, lesrelations premières 
de peuples séparés comme les Guaranis des Andes de leurs congé- 
nères, par des intervalles énormes dans l'espace et dans le temps. 

L'ethnologie ou anthropologie descriptive complète, à l'aide 
des données ethnographiques, le tableau des caractères différen- 
tiels dont l'anatomie lui a fourni la première esquisse, et il lui 
arrive souvent de se servir de quelque trait ethnographique pour 
instituer des subdivisions nécessaires entre des groupes secon- 
daires de même type physique, comme les Papouas. 

La linguistique, la mythologie comparée, la sociologie utili- 
sent, de semblable manière, les documents sur l'épigrapliie, les 
superstitions, etc., sous l'examen desquels ces branches de la 
science de l'homme demeureraient insuffisamment renseignées. 

Il en sera de même de toutes les autres sciences naturelles. 

Dans le matériel funéraire qu'un ethnographe aura recueilli le 
long des côtes du Pérou, un zoologiste, M. Alphonse Mihie 
Edwards, retrouvera le type oublié du cobaye primitif; un bota- 
niste, à l'aide des mêmes fouilles, reconstituera l'histoire de 
plantes utiles, aujourd'hui disparues ; un minéralogiste rencon- 
trera, sous forme d'amulettes, dans les collections du docteur 
Crevaux, la véritable pierre des Amazones, bien différente de 
la roche, à laquelle on applique aujourd'hui ce nom '. 

1) Tous ces faits sont empruntés à l'histoire du Muséum provisoire d'ethno- 
graphie de Paris. 



308 LES ORIGINES 

Le médecin a appris de l'ethnographe à connaître le quinquina, 
le curare, etc. ; le chirurgien lui a emprunté l'acupuncture, les 
moxas, etc.; l'hygiéniste tient de lui les données à l'aide des- 
quelles il étudie l'influence des habitudes et des mœurs sur la 
santé des nations. 

Le commerçant lui doit, en nombre incalculable^ les matières 
alimentaires, textiles, tinctoriales, aromatiques, etc., que les 
barbares connaissaient avant nous, et dont l'ethnographe a le 
premier révélé les propriétés et l'usage : manioc, phormium, 
rocou, caoutchouc, santal, etc. *. 

Diverses industries perfectionnées sont sorties de l'examen 
des procédés tout primitifs de quelques grossiers sauvages ^ 

Les arts industriels varieront agréablement leurs modèles, en 
étudiant les objets de toute nature décorés par les peuples exo- 
tiques. Enfin l'art lui-môme, en se faisant ethnographique, 
rencontrera parfois d'heureuses inspirations. 

Tel est, en quelques mots, le rôle de l'ethnographie ; tels sont 
les résultats que peut procurer la formation d'un musée consacré 
à cette branche de la science de l'homme. 



1) Le commerce d'exportation n'est pas moins intéressé aux progrès de 
l'ethnographie que le commerce d'importation. La connaissance exacte des goûts 
et des mœurs du Japon, que représente largement à Leyde le Musée Siebold, 
eût certainement épargné, il y a quelques années, bien des déboires à plus 
d'une grande maison de Paris. Hier encore, faute de renseignements précis sur 
les objets en usage chez les Soudaniens, au Bournou, etc., renseignements 
qu'on possède au Musée ethnographique de Berlin, et qui nous font complète- 
ment défaut, nos négociants se voyaient dans l'impossibilité de profiter des ser- 
vices que l'expédition Flatters était disposée à leur rendre en introduisant, dans 
le Soudan, des produits de fabrication française en harmonie avec les besoins 
et les goûts des natifs. 

2) Les ateliers de Tilpman, de Philadelphie, dans lesquels on grave le verre, 
le corindon, etc., à laide d'un courant d'eau chargé de sable sous une fort 
pression (3G0 livres par pouce carré), ne font en somme qu'appliquer une vieille 
découverte dos Kanakes de la Nouvelle-Calédonie. 

3) J'ai supprimé ici l'histoire abrégée du Musée, qui n'a plus sa raison 
d'être après l'exposé détaillé qui forme la première partie de ce travail, et qui 
d'ailleurs, rédigée précipitamment pour l'administration, contenait quelques 
appréciations erronées. (E. H.) 



DU MUSÉE d'ethnographie 309 

Quoique le dernier venu entre tant d'établissements remar- 
quables*, quoique privé, d'une grande partie des collections spé- 
ciales rapportées au gouvernement depuis la Restauration et 
dispersées ou perdues aujourd'hui, le Musée ethnographique 
provisoire du Ministère de l'Instruction publique, emmagasiné 
dans les locaux que lui a attribués l'arrêté du 24 novembre der- 
nier^ est, dès à présent, assez considérable pour mériter d'appeler 
l'attention de tous les hommes dont les études ou les intérêts 
touchent aux questions exotiques, et de tous ceux aussi qui se 
préoccupent en France de la connaissance des pays étrangers 
et du développement de nos relations extérieures. 

Des milliers d'objets, sont, dès à présent, groupés dans le 
premier étage du palais du Trocadéro. Le fonds dit des émigrés^ 
dont il était question plus haut, et les anciennes collections du 
Jardin du Roi et de la Ribliothèque Sainte-Geneviève, seuls 
témoins des voyages de La Condamine, de Bougainvillo, etc., 
qui aient échappé à la destruction, nous ont été remis par 
l'administration de la Bibliothèque nationale. Nous avons reçu 
du même établissement un petit nombre d'objets provenant de 
la grande commission d'Egypte. Nous avons pu extraire de 
l'ancien Musée algérien les séries fort précieuses qui y représen- 
taient l'ethnographie arabe et kabylC;, et dont nul autre établis- 
sement similaire en Europe ne pourrait montrer aujourd'hui la 
deuxième partie. La Bibliothèque de l'Arsenal nous a offert la 
petite collection fort curieuse réunie auxviii" siècle parle marquis 
de Prony. Le Muséum d'Histoire naturelle nous a remis la plupart 
des pièces qu'il avait reçues depuis 1833' , ainsi qu'un grand 
nombre de moulages dont cette institution possède les creux. 
Enfin le Musée des Antiquités nationales a mis à notre dispo- 
sition les objets qu'il possède et qui ne sont pas nécessaires aux 

1) J'énuraérais dans les dernières lignes du chapitre supprimé les principaux 
musées d'elhnograptiie d'Europe (Londres, Copenliague, Berlin, elc.) (E. H.) 

2) Voy. Documents, pièce n" LXXXIV. 

3) On a vu plus haut que le 11 mai 1883 radministralion de cet établissement 
avait, sur une demande du ministre, déposé entre les mains du conservateur 
du Musée naval trente-deux lots d'objets, comprenant 85 pièces entrées depuis 
les envois faits à Millin et à Barthélomy en l'an V {Dociim., pièces n"' Vif à 
X, XII, XXXVIII, L, etc.). 



310 LES ORIGINES 

comparaisons sur lesquelles s'appuie l'archéologie préhisto- 
rique. 

Nous n'avons presque rien retrouvé des collections recueillies 
sous l'Empire par les missionnaires de l'Etal, et notamment par 
ceux qui ont accompagné l'expédition française au Mexique. 
Mais un arrangement conclu avec M. Pinart, il y a deux ans et 
demi, ayant assuré au gouvernement la propriété d'un lot impor- 
tant d'antiquités, etc., acquis par ce voyageur d'un de nos 
anciens résidents à Mexico, les pertes faites de ce côté ont pu 
être en partie réparées. 

Les missions scientifiques entreprises depuis la paix avaient, 
en revanche^ accumulé dans les magasins du Ministère de 
véritables montagnes de caisses de toute provenance dont Je 
contenu, trié et classé par les conservateurs provisoires, formerait 
tout un musée. Vous avez pu voir, Monsieur le Ministre, dans 
l'exposition qui a eu lieu au Palais de l'Industrie en janvier et 
février 1878 une partie de ces séries. L'Asie y était représentée 
par des envois nombreux et variés de MM. Delaporte, Harmand, 
de Ujfalvy, Lansberg, La Savinière ; l'Afrique par les panneaux 
de MM. Marche et Verneau, l'Amérique du Nord par les collec- 
tions de M. Pinart, l'Amérique du Sud par celles de MM. Crevaux 
Wiener, André de Cessac, l'Océanie enfin, par les objets do 
MM. Rafîray et Ballieu. 

Depuis cette exposition, les envois des missions ont continué à 
arriver de plus en plus nombreux et importants. Certains désor- 
mais que les pièces, recueillies au prix de tant de fatigues et de 
dépenses, seraient soigneusement conservées et montrées au 
public, nos voyageurs ont redoublé d'efforts. 

C'est ainsi que M. Pinart a recueilli pour le nouvel établisse- 
mont, dans les archipels Fidji, des Amis, do la Société, une 
incomparable série d'objets de toute espèce que remplacent, de 
plus en plus, chaque jour, chez les naturels, des produits euro- 
péens. 

M. Gharnay a rapporté d'Australie tout un matériel acquis de 
tribus sauvages dont l'anéantissement est proche. M. Cabun a 
enrichi notre dépôt de plusieurs pièces inédites du pays des 



DU MUSÉE d'ethnographie 311 

Ansariés, où il a récemment pénétré. MM. Verneau et Soleillet 
nous ont remis un certain nombre de choses rares des Canaries 
et du Soudan occidental. M. Crevaux, dont la collection ne com- 
prenait en 1878 qu'une soixantaine de numéros, a rempli toute 
une salle des documents les plus curieux sur les Indiens de 
la Ilaute-Guyane et du Haut-Amazone. M. Ber a déposé au 
Trocadéro les résultats de fouilles nombreuses dans les 
ruines de Tiaguanaco. M. de Cossac, enfin, ramène en ce mo- 
ment de Californie plusieurs milliers de pièces d'ethnographie 
indienne. 

En même temps que les collections des voyageurs de l'Etat 
augmentent dans ces proportions, les dons affluent d'une manière 
inattendue entre les mains des conservateurs. A la suite de 
l'Exposition universelle, un certain nombre de commissions 
étrangères avaient cédé tout ou partie des pièces exposées par 
leurs gouvernements. Ainsi que le Journal officiel du 19 octobre 
1878 l'apprenait au pays, vingt-sept États, parmi lesquels 
l'Egypte, la Chine, le Japon et plusieurs colonies anglaises se 
signalaient tout particulièrement, s'étaient ainsi constitués les 
collaborateurs de l'œuvre que le Ministère de l'Instruction 
publique avait reprise avec tant de bonheur. 

A ces dons d'origine officielle sont venus s'en joindre un bon 
nombre d'autres émanés d'institutions scientifiques, de groupes 
coloniaux ou de particuliers. L'Académie indo-chinoise, par 
exemple, s'est défait à notre profit des documents que M. Vossion 
lui avait rapportés de Birmanie. Le conseil du Sénégal a voté 
une somme destinée à réunir pour le nouveau musée parisien les 
choses les plus caractéristiques de l'ethnographie coloniale. Un 
premier envoi est déjà parvenu à destination. M. Merle, de 
Bordeaux, vient d'envoyer quatre caisses d'objets variés de 
même provenance, d'autant plus intéressants qu'ils remontent 
plus haut dans le passé do cette ancienne et honorable maison. 
M. Goldthammer nous a libéralement enrichis de bien des 
pièces curieuses du Maroc et des côtes occidentales d'Afrique. 
MM. Bischoff"sheim, Djedjienski, FoUiet, Mir, Boucart, Rcy, 
Quesnel, DrouUion, Harmsen, et d'autres encore, Français et 



312 LES ORIGINES 

étrangers, figurent dans l'inventaire en cours d'exécution pour 
des dons plus ou moins importants. 

N'oublions pas, en terminant cette énumération rapide, le 
legs généreux de M. Léonce Angrand, à l'occasion duquel le 
musée provisoire a été constitué. 

Vous le voyez, Monsieur le Ministre, les collections dont vous 
nous avez confié l'organisation et le classement sont riches, 
nombreuses et variées, et nous sommes en droit de penser que les 
services que le musée est appelé à rendre et sur la nature des- 
quels nous insistions en commençant ce rapport, seront déprime 
abord considérables. 

La question d'espace, qui avait entravé l'essor des premières 
collections confinées dans d'étroits locaux, au Louvre et à la 
Bibliothèque, a été résolue par votre arrêté du 24 novembre der- 
nier, qui assure aux collections ethnographiques leur libre déve- 
loppement dans les salles du premier et du second étage du 
palais du Trocadéro. 

Il reste à aborder l'étude du budget du nouvel établissement. 

Les dépenses nécessaires pour assurer son installation maté- 
rielle et son fonctionnement régulier ont été évaluées à diverses 
reprises, et vous avez entre les mains. Monsieur le Ministre, les 
renseignements les plus complets sur la matière. Nous espérons 
que les représentants du pays, auxquels vous voudrez bien 
demander un crédit spécial en faveur du Musée d'ethnographie, 
désireux d'encourager des efforts qui ont pour but de développer 
dans notre pays une science des plus utiles et des moins répan- 
dues, n'hésiteront pas à vous fournir les moyens de donner un 
caractère définitif au musée provisoire et de réaliser ainsi 
l'accomplissement d'une œuvre scientifique dont Lakanal, 
Cuvier^ Rémusat et tant d'autres bons esprits ont successivement 
réclamé l'exécution *. 

1) Ce rapport, adopté par la Commission du Musée d'ethnographie, composée, 
ain?i qu'on l'a vu plus haut, de MM. l'amiral Paris, président, H. Milne Edwards, 
vice-président; Broca, Charton, Maunoir, G. Perrin, de Quatrefages, membres; 
Hamy, Landrin, membres adjoints, a été présenté à M. le Ministre de l'Ins- 
truction publique le 26 janvier 1880. 



DU MUSÉE d'ethnographie 3i3 

N- LXXXVI 

CHAMBRE DES DÉPUTÉS 
Deuxième législature. 

SESSION DE 4880. 

Annexe au procès-verbal de la séance du W juin iSSO. — Projet 
de loi concernant ï ouverture de crédits supplémentaires sur 
l'exercice i 879 ; l'ouverture et l'annulation de crédits supplé- 
mentaires et extraordinaires sur l'exercice 1880, etc. *. 

exposé des motifs 

Ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, 
PREMIÈRE SECTION. — Chapitre 26, Voyages et Missions scientifiques. 

Crédit supplémentaire demandé : 12,230 francs. 

Les Chambres ont, en principe, approuvé la création d'un éta- 
blissement qui centraliserait les richesses ethnographiques appar- 
tenant au Ministère de l'Instruction publique et les résultats 
matériels, chaque année plus considérables, des missions scienli- 
fiques . 

A cet effet, elles ont accordé au chapitre 26 de l'exercice 1880 
une légère augmentation destinée « à préparer l'établissement 
d'un Musée ethnographique ». 

Depuis le vote du budget, le « Musée provisoire d'ethno- 
graphie » a pris un caractère plus défini. LeTrocadéro a été cédé 
au Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, qui a 
réservé une partie des bâtiments de ce palais pour que les riches 
collections du Ministère y soient déposées, 'classées et conservées. 

La somme supplémentaire inscrite au chapitre 26 du budget 
courant a reçu son atfectation. Les frais de premier établisse- 
ment, d'aménagement, de transport, de centralisation Tout com- 
plètement absorbée. 

Le Musée d'ethnographie existe en réalité, mais il ne saurait 
vivre sans que l'Etat subvienne, dès cette année, par un crédit 

1) Joiirn. officiel. 



314 LES ORIGINES 

additionnol, à une larg-e part des dépenses qu'il nécessitera à 
partir de 1881. 

Ces dépenses s'élèvent à 24,500 francs, qu'on répartira ainsi : 

PERSONNEL. 

Deux conservateurs à 4,000 francs, ci . . . . 8,000 fr. 
Ils seront chargés de veiller à l'entretien , au clas- 
sement scientiPiquo et à l'accroissoinent des collec- 
tions et delà bibliothèque; ils dresserontle catalogue 
des collections, tiendront note des entrées et des 
sorties d'objets divers provenant des dons, acqui- 
sitions, échanges ou cessions. L'un de ces deux 
conservateurs remplira, en outre, les fonctions 
d'agent comptable du musée et celles d'administra- 
tem- du Trocadéro. 

Uu gardien chef, ci .... I,.i00 

Quatre gardiens à 1,200 francs, ci . . . : . 4,800 
Un atelier de moulage oii seront reconstitués, à 
l'aide des éléments divers qui se trouvent au Mu- 
séum d'Histoire naturelle ou de ceux que recueillent 
nos missionnaires scientifiques, les types des races 
inconnues ou étrangères, sera confié aux soins d'un 
moulour-modeleur, qui doit être choisi parmi les 
plus expérimentés et dont, par conséquent, le trai- 
tement ne peut être inférieur à 2,000 



Total des dépenses du personnel . . . 16,300 fr. 

MATÉRIEL. 

Le service des missions, porté au budget ordi- 
naire pour une somme de 200,000 francs, fournira 
au Musée d'ethnographie un nombre d'objets assu- 
rément considérable, car toute la partie ethnogra- 
phique des collections réunies par les vo5'ageurs 
chargés démissions scientifiques lui sera néces- 
sairement réservée. 



DU MUSÉE d'ethnographie 31 5 

Il convient cependant d'établir un chapitre spé- 
cial au profit d'un matériel indispensable h la mise 
en valeur de ces objets et au fonctionnement régu- 
lier du musée. 

Quelque désir que l'on ait de restreindre ce cha- 
pitre, il semble impossible de le réduire à une 
somme inférieure à 8,200 francs. 

Cette somme pourrait être divisée ainsi qu'il suit : 

Frais de modèles relatifs à l'atelier de moulage, 
reproduction d'estampag-es, achats de plâtre, de 
documents, d'outils, elc 2,200 fr. 

Matériel général, c'est-à-dire l'éclairage, le 
chauffage dos bureaux, les frais de reliure, d'im- 
pression, d'achats de papier de toute nalure. , . 2,500 

Enfin, l'entretien de la bibliothèque et des col- 
lections, les réparations très nombreuses et assez 
coûteuses des objets délicats qui, dans les voyages 
ou les divers transports, subissent des détériora- 
tions inévitables ; l'obligation d'acquérir des spé- 
cimens curieux, offerts souvent à l'Administration 
à un prix infiniment inférieur à leur valeur réelle, 
nécessitent des dépenses importantes, pour les- 
quelles le chiffre minimum du budget nécessaire 

serait de 3,500 

Total des dépensf.s du personnel , . . 16,300 



Total géxéhal 24,500 fr. 

On a tout lieu d'espérer qu'après avoir lu le rapport ci- 
annexé de la Commission d^organisation, les Chambres en ap- 
prouveront entièrement les conclusions. 

Mais, comme l'emploi de ce crédit additionnel sur l'exercice 
courant ne peut avoir son effet que pour le second semestre de 
1880, on ne demande que la moitié du crédit, soit 12,250 francs. 

1) Voy. Dncummtfi, pièce n° LXXXV. 



316 



LES ORIGINES 



N° LXXXV 



MINISTÈRE 
de l'Instruction 

et dil^Beaux-Arts. ^^ Ministre de F Instruction publique 

et des Beaux-Arts \ 



BUREi^U 

de l'Enseignement 

général 
et des Archives. 



Vu la loi du 17 juillet 1880, portant ouverture au chapitre 26 
du budget d'un crédit supplémentaire de 11,050 francs destiné à 
réunir en un musée les collections ethnographiques du Ministère 
de rinslruetion publique, 

ARRÊTE : 

Article premier. 

Les collections ethnographiques provenant soit de dons, acqui- 
sitions ou échanges, opérés au profit du Ministère de l'Instruc- 
tion publique, soit des missions scientifiques ordonnées par ce 
ministère, seront organisées en musée d'ethnographie. 

Article 2. 

Ce musée demeure installé au palais du Trocadéro, dans le 
local qu'occupent lesdites collections. 

Le personnel comprendra : 

Une commission de surveillance et de classement, deux con- 
servateurs et divers agents. 

Article 3. 

La commission do surveillance reste telle qu'elle a été cons- 
tituée par arrêté du 30 octobre 1879. Elle donnera son avis sur 
la détermination et le classement des collections et pourra être 

1) Bulletin administratif, etc., t. XXIII, p, 843-844. 1880. 



DU MUSÉE d'ethnographie 317 

consultée sur la répartition entre les difTérents établissements de 
l'État des objets scientifiques qui parviendront au ministère. 

Article 4. 

M. le docteur Ilamy, aide naturaliste au Muséum d'histoire 
naturelle, membre des Sociétés de géographie et d'anthropologie 
de Paris, est nommé conservateur dudit musée. 

Il sera chargé du classemeot scientifique et de l'installation 
des collections. 

Article 5. 

M. Landrin, Armand, membre de la Société d'anthropologie, 
est également nommé conservateur dudit musée. 

Article 6. 

Chacun des deux conservateurs recevra un traitement de 
4,000 francs. 

Article 7. 

M. Hébert, Jules, sculpteur modeleur, sera chargé des mou- 
lages, reproductions et restaurations destinées au Musée d'ethno- 
graphie. 

Il recevra, à ce titre, un traitement de 2,000 francs. 

Article 8. 

M. Renardeux, Jules, est nommé brigadier des gardiens du 
Musée d'ethnographie. 

Il recevra, à ce titre, un traitement de i ,500 francs. 

Article, 9. 

Les sieurs Landry, Charles, et Fossard, Lucien, sont nommés 
gardiens du Musée d'ethnographie. 

Chacun d'eux recevra, en cette qualité, un traitement de 
1,200 francs. 



3l8 LES ORIGINES 



Article 10. 



Les Iraitemenls de tous les fonctionnaires et agents ci-dessus 
désignés seront soumis à retenue et payables à partir du 1" juil- 
let courant sur le chapitre 26 du budget de l'exercice 1880. 

Fait à Paris, le 19 juilleli880. 

Signé : Jules Ferry. 
Pour ampliation : 

Le chef du bureau des Archives, 

H. Valmore. 



TABLE DES MATIÈRES 



PREMIÈRE PARTIE 

HISTOIRE Pages. 

Lettre à M. Xavier Charmes, membre de l'Iastilut 1 

Chapitre premier. — Les premières collections royales. — Missions 
scientifiques ordonnées par François I". — Cabinet des curiodtés 
du Roi. — André Thevet en est le premiBr garde. — Jean Mocquet, 
garde du cabinet des sinijularitcz de Henri IV. — Ses voyages et 

ses collections « ^ 

Chapitre IL — Les missions scientifiques sous Louis XIV. — Le Cabinet 
des médailles. — Collections rapportées par Vansleb et Paul Lucas. 

— Premières collections ethnographiques formées sous Louis XVI. 

— Antiquités recueillies au Pérou par Dombey l*^ 

Chapitre III. — Le Muséum des Antiquités à la Bibliothèque nationale. 

— Ethnographie et archéologie. — Le cabinet du stathouder en- 
voyé par Thouin. — Confiscations chez les émigrés. — Le cabinet 
Berlin. — Anciennes collections du Jardin du Roi. — Collection 
Gauthier. — Barthélémy de Courçay et sa classification '■^'■ 

Chapitre IV. — Mort de Barthélémy. — Son œuvre est abandonnée. — 
Création d'un dépôt de géographie à la Bibliothèque. — ElTorts de 
Jomard en faveur d'un musée géo-ethnographi(|ue. — Débuts du 
Musée de Marine. — Lamare-Picquot et ses collections, — Constitution 
d'une commission qui propose la fondation d'un établissement spé- 
cial à la Bibliothèque. — Revendications de la Marine. — Le Conser- 
vatoire de la Bibliothèque repousse les conclusions de la commission 
du Musée d'Ethnographie. — Création d'une section ethnographique 
au Musée de Marine 37 

Chapitre V. — Projets de 1854. — Dernières tentatives et mort de 
Jomard. — L'ethnographie au Musée des Antiquités nationales de 
Saint-Germain. — Plan d'agrandissement de la Section ethnogra- 
phique du Louvre. — La mission Wiener et le legs Angrand. — 
Création et exposition provisoire du Musée ethnographique des 
Missions scientifiques. — L'ethnographie à l'Exposition universelle 
de 1878 51 



320 TABLE DES MATIÈHES 



Pages 



Chapitre VI. — Nomination d'une commission chargée d'étudier l'orga- 
nisation définitive du Musée. — Plans irréalisables de Viollet-le- 
Duc, — Installation provisoire des collections au Trocadéro. — 
Répartition des locaux disponibles du palais entre les Beaux-Arts et 
l'Instruction publique. — Commission du Musée d'Ethnographie. 
— Rapport au ministre et vote des crédits par la Commission du 
budget. — Constitution définitive du Musée 63 



DEUXIEME PARTIE 

DOCUMENTS 

Chapitre premier. — L'ethnographie au Cabinet du Roi et au Muséum 
desAntiques. — Anciens catalogues. — Collection Dombey. — Musée 
du Stalhouder. — Objets ethnographiques des émigrés. — Collec- 
tions Bertin et Gauthier. — Collections du Muséum national d'His- 
toire naturelle 69 

Chapitre II. — Ordonnance de 1828. — Commentaires sur celte ordon- 
nance. — Premières tentatives de Jomard pour constituer le dépôt 
ethno-géographique de la Bibliothèque du Roi. 90 

Chapitre III. — Collection Lamare-Picquot. — Rapports sur cette collec- 
tion à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, à la Société asia- 
tique et à la Société de géographie, par Abel Rémusat, Burnouf et 
Jomard 103 

Chapitre IV. — Brochure de Jomard sur le but et l'utilité d'une collection 

ethnographique. — Réponse deFérussac 125 

Chapitre V. — Lettre de Jomard sollicitant, à l'occasion de la collection 
Lamare-Picquot, l'exécution de l'ordonnance de 1828 en ce qui concerne 
l'ethnographie. — Constitution d'une commission spéciale. — Objec- 
tions de Champollion-Figeac et réponse qui leur est faite. — Rapport 
de la Commission. — Calcul approximatif de l'espace et de la dépense 
nécessaires au dépôt ethnographique. — Noie de Hipp. Royer-Col- 
lard. — Ajournement , 103 

Chapitre VI. — Pétitions de Lamare-Picquot. — Recommandation du 
député Bodin. — Nouvelle lettre de Jomard en faveur du dépôt eth- 
nographique. . 187 

Chapitre VIL — Revendications du Ministre de la Marine en faveur du 
Musée naval. — CorrespondanceduMinistre de l'Instruction publique 
à ce sujet avecle Muséum, Saint-Geneviève et la Bibliothèque royale. 
— Lettre confidentielle de Letronne pour provoquer une discussion 
du Conservatoire de la Bibliothèque royale sur le Musée ethnogra- 
phique. — Délibération du Conservatoire et rapport au Ministre. — 
Nouvel ajournement 195 



TABLE DES MATIÈRES 321 

Pages. 

Chapitre VIII. — Nouvelles démarches de Jonaard. — Projet restreint 
du Musée ethnographique à la Bibliothèque (1838). — Ordonnance 
de 1839. — Mesures proposées par Jomard pour la mettre à exécu- 
tion 217 

Chapitre IX, — Lettre de Siebold à JomarJ sur l'utilité des Musées 

ethnographiques 229 

Chapitre X. — Réponse de Jomard à Siebold. — Plan d'une classifica- 
tion ethnographique 249 

Chapitre XI. — Projet restreint de 1846. — Objections de Naudet ; le 
projet est abandonné. — Modifications à la Bibliothèque impériale en 
1854. — Nouveau projet de Musée d'Ethnographie et des Voyages. 
— Pétition de Garcin de Tassy et réponse qui y est faite. — Dernier 
mémoire de Jomard sur la matière 267 

Chapitre XII. — Création d'un Muséum ethnographique des Missions 
scientifiques. — Exposition provisoire d'une partie des collections au 
Palais de l'Industrie 279 

Chapitre XIII. — Nomination d'une Commission d'étude à la suite de 

l'Exposition universelle de 1878. — Travaux de cette Commission . 293 

Chapitre XIV. — Décret affectant le Palais du Trocadéro au Ministère 
de l'Instruction publique et des Beaux-Arts. — Nomination d'une 
Commission d'organisation des collections ethnographiques et arrêté 
attribuant à ces collections les étages supérieurs du Palais. — Rap- 
port sur ces collections présenté par M. Hamy au nom de la Commis- 
sion. — Ouverture des crédits nécessaires et nomination du personnel 
du Musée 303 



21 



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