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LES PATOIS
DE LA BASSE AUVERGNE
MONTPELLIER, IMPRIMERIE CENTRALE DU MIDI
Hamelin frères
LES PATOIS
BASSE AUVERGNE
LEUR GRAMMAIRE Eï LEUR LinÉRATURE
PjB IIesry DONIOL
Correspondant de l'Institut
MAISONNEUVE ET C", EDlTEUnS
85, QDAI VOLTAIRE, 25
H DCCC I.XXV11
f./
PUBLICATIONS
DE LA
SOCIÉTÉ POUR L'ÉTUDE DES LANGUES ROMANES
MONTPELUER, IMPRIMERIE CENTRALE DU MIDI
Ricateau, Hamelin et Gie.
PUBLICATIONS SPECIALES
DE LÀ BOCIBTÉ POUR L'ËTUDE DES LANGUES BOMANBg
QCATKIÈME PUBUCATION
LES PATOIS
ÛB LA
BASSE AUVERGNE
LEUR GRAMMAIRE ET LEUR LITTÉRATURE
Par Henry DONIOL
MONTPELLIER
AU BUREAU DES PUBLICATIONS
DE LA SOCIÉTÉ POUR l'ÉTUDB DBS LANOVXB ROMANES
M DCCC Lxxvn
LES PATOIS
DE LA
BASSE AUVERGNE
LEUR GRAMMAIRE ET LEUR LIHÊRATURE
INTÉRÊT DE CETTE ÉTUDE ET PRÉCÉDENTS
QU'ELLE A EUS
Il y a bientôt trente ans que je me suis occupé pour la pre-
mière fois des patois de ma province. C*était en 1847, à propos
de la description de la basse Auvergne dans les beaux in-
folios édités par l'imprimeur P.-A. Desrosiers, de Moulins,
avec un goût des choses d'art et un désintéressement qui mé-
ritent d'être rappelés *.
A cette date, déjà, la difficulté d'établir les règles, même
de retrouver les mots d'un dialecte à peu près sans littérature
écrite, sans littérature ancienne surtout, uniquement parlé
et parlé tous les jours davantage par les seules classes illet-
trées, était très-évidente. L'évidence n'a fait qu'augmenter.
Mon travail, qui n'avait pas beaucoup de modèles quand il
' ItÀncimne Auvergne, 3 volumes in-folio, avec planchée. Elle avait
été précédée de l'Ancien Bourbonnais et fut suivie de V Ancien Velay
— 6 —
parut, est resté depuis sans successeur*. En le reprenant pour
le refaire, la peine que j'ai eue m'a donné la mesure de celle
qui attend la génération suivante à en composer du même
genre .
Les patois disparaissent. Langue encore vivante dans le
premier quart de ce siècle-ci , ils seront une langue morte à
la fin, tellement morte que les moyens manqueront même
pour interpréter les quelques traces qui en seront visibles. Le
français les chasse devant lui. Il les remplace comme la culture
chasse la lande et Tenfouit. L* absorption, rendue plus rapide
par la communauté d'origine, gagnera bientôt jusqu'aux lieux
où la tradition semble leur assurer encore une longue durée.
Le temps ne sera plus jamais où tous les enfants apprenaient
de naissance Je patois et où, n'habitât-on pas la campagne, on
aimait à se servir de cette langue du jeune âge, dont les tours
et les manières de dire venaient de soi dans l'esprit pour ren-
dre plus aisément ou plus expressivement la pensée. Nous
sommes au dernier moment où il sera possible de demander à
la mémoire les termes et la grammaire de ces vieux parlers
et d'en retrouver le génie.
Je n'ai pas été le premier dans cette étude des patois d'Au-
vergne. A la fin du XVIP siècle et dans les premières années
du suivant, il y avait à Clermont-Ferrand un petit cercle de
personnes qui s'amusaient à composer en patois. L'une, l'abbé
Tailhandier, forma un recueil de leurs vers, y ajouta quel-
ques chansons et pièces diverses qui avaient cours en ce
temps-là, et mit en tête de son cahier des réfiexions sur les
différents parlers du pays(pour lui des dialectes)^ avec quelques
pages relatives à la prononciation des lettres de l'alphabet
et des diverses associations de lettres'. J'ai emprunté et j'em-
prunte encore ici plus d'une indication à ce recueil manuscrit,
qui fut l'ouvrage d'un esprit judicieux, sinon d'un littérateur
^ M. Francisque Mège, membre de rAcadémie de Glermont, a pourtant
publié en 1861, sous le titre de Souvenirs de la langue d^ÀuvergnCy essai
su r lesidiotismes du département du Puy-de-Dôme, un très-bon petit
volume, et je connais des travaux manuscrits fort intéressants de
M. Malval, sur les rapports de l'auvergaat avec le piémontais, le niçois et
le bas-limousin.
* Presque tout le recueil de vers formé par Tabbô Tailhandier a été
successivement imprimé.
— 7 —
de grand goût. Depuis, il s'est bien trouvé d'autres amateurs
versifiant en patois d'Auvergne ou dissertant sur les patois ;
mais celles de leurs remarques que Ton connaît n'ont pas tou-
jours été dictées par des notions bien justes. La bibliothèque
de Glermont-Ferrand possède deux manuscrits de M. F. de
Murât, qui était très-versé dans le parler do la haute Auver-
gne: l'un contient un petit vocabulaire du langage de Mauriac,
précédé de considérations sur les origines ; dans l'autre, il a
comparé nombre de mots patois avec ceux du basque et du
celto-breton. L'idée de l'origine celtique ou gauloise a in-
spiré ces essais, et c'est une partie de leur mérite ; un peu
de fantaisie et de complaisance dans les rapprochements af-
faiblit parfois leur valeur.
SUR L'ORIGINE DES PATOIS
On s'est complu à chercher les orgines des parlers méridio-
naux, comme celles du français, dans la langue latine. Sans
prétendre poser ici une doctrine, on peut trouver regrettable
que cette idée philologique ait été aussi suivie. Sa simplicité
a trop séduit et trop dispensé de recherches sur Tancienne
Gaule et sur la langue qu'on y parlait.
Si Ton avait envisagé simplement nos patois et leurs parlers
multiples comme les restes de la langue gauloise, on serait
aujourd'hui plus avancé sans doute dans les notions que l'on
possède sur l'existence et les vicissitudes du pays où elle était
en usage. Il me semble qu'aucune donnée n'a pour elle la pro-
babilité des faits,la logique des choses, comme celle de la per-
sistance de la langue et de l'esprit celtiques sous les cadres que
Rome posa sur la Gaule. Notre éducation classique est pour-
tant parvenue à grossir à nos yeux l'influence romaine jusqu'à
ériger en une sorte de doctrine légale, d'inattaquable ortho-
doxie, que le gouvernement des empereurs a eu le don, l'art,
ou la force de faire adopter absolument sa langue, c'est-à-dire
ce qui est le plus repoussé par le génie des peuples et ce qui
s'apprend le moins vite, dans un pays qui avait l'ancienneté,
une individualité très-forte, une civilisation originale, et cela
en un peu moins de quatre siècles, dont près de deux virent
le pouvoir des Romains si troublé et si mélangé.
Remarquons que cette conquête de l'Empire se bornerait
aux seuls mots de la langue, à son vocabulaire, et encore pas
à tous les mots ; car combien ont été latinisés grossièrement ?
tous ceux de géographie, la plupart des noms de terroir,
ceux des choses usuelles. Dans ce qui est essentiel et vivant
en toute langue, en effet, dans sa grammaire et sa syntaxe, la
- 9 —
langue gauloise paraît être restée intacte ; la langue latine
ne Ta ni remplacée, ni modifiée. Ni la grammaire, ni la syn-
taxe des peuples de la Gaule, n'ont été touchées par la gram-
maire et la syntaxe des Romains.
Les patois méridionaux et le français ont-ils la déclinai-
son latine du substantif, marquée parles désinences? Ont-
ils la conjugaison latine du verbe, marquée de même par la
désinence des flexions? Ont-ils la syntaxe latine, qui inter-
vertit les mots, suivant la fantaisie de Toreille, sans souci de
leur relation logique ? Ont-ils la forme passive du latin? Ont-ils
ce verbe, actif par le fait et passif par le mode, que les rudi-
ments nomment le verbe déponent? C'est absolument Topposé.
La déclinaison par Tarticle et les prépositions, la conjugaison
par les auxiliaires être et avoir, la construction directe et lo-
gique de la phrase, du sujet au verbe et du verbe au régimeà
Texclusion des inversions, voilà les caractères des grammaires
patoise et française ; caractères on peut dire typiques et qui
sont intransgressibles. D'où seraient-ils venus dans ces lan-
gues, si elles n'étaient que les restes déformés ou corrompus
du latin, qui ne les connut jamais?
Mais les écrivains à qui l'on doit rinvention,la propagation
et la durée de la théorie de l'origine latine n'ont regardé
qu'aux mots. Les mots du gaulois ressemblant à ceux du la-
tin, ils ont trouvé simple dépenser que Rome apporta dans
les Gaules toute sa langue, que cette langue remplaça entiè-
rement celle qu'on y parlait, et que, dégénérant ensuite, se
modifiant ou s' altérant par l'usage, elle enfanta successive-
ment la langue qu'ils appelèrent romane, les patois et le
français.
Peut-être n'aura-t-on jamais de preuves positives du con-
traire, tant il est vrai que des données artificielles peuvent
être plus facilement étayées, parfois, que la réalité. Il est
bien permis de remarquer, cependant, que de parvenir à rem-
placer ainsi une langue par une autre n'est jamais arrivé à
aucun pj^uple conquérant, même d'une façon approximative-
Bien plus, cela n'aurait eu lieu qu'en Gaule, entre les pays
sur lesquels la domination romaine s'est étendue; car tous ont
conservé leur langue, voire les habitants du Latium hors de
Rome. Le gouvernement delà monarchie française, singuliè-
^. 10 —
rement effectif entre tous, qui était dans son propre pays et
né de ce pays, qui a eu pour lui TÉglise, ses monastères,
ses légions de religieux disséminés partout et mêlés à tous
les détails de Texistence du peuple, n'a pas pu parvenir, dans
un délai double, à apprendre le français à la grande moitié de
ses nationaux ; malgré les écoles, malgré les rapports jour-
naliers, ils ont conservé leur langue originelle, leurs anciens
dialectes^ au point de les faire parler parles lettrés eux-mêmes.
Néanmoins, on n'a pas fait doute que les Romains, eux, aient
facilement réussi, comme on dit encore tous les jours qu'eux
seuls nous ontfait une littérature, des centres d'étude, un art,
tout ce qui constitue le développement intellectuel et moral
d'une nation.
Il y a une dizaine d'années, j'eus l'occasion d'entendre con-
tredire cette théorie si universellement reçue, après l'avoir
suivie comme à peu près tout le monde. C'était par quelqu'un
qui l'a récemment attaquée de fond en comble, dans un livre
qu'il a cherché à remplir de preuves*. J'y trouvai, je mêle rap-
pelle, une satisfaction vive. Dès le début de la Société des lan-
gues romanes, M. Boucherie n'a pas redouté de montrer ses
préférences pour une idée dont la justesse paraît si naturelle*.
Si l'on parvient à démontrer cette idée de l'origine gauloise,
à lui refaire ses preuves scientifiques, on ne pourra pas assez
s'étonner, un jour, qu'il y en ait eu une autre. On se deman-
dera comment il ne fut pas reconnu à l'envi, dès la Renais-
sance, et admis depuis comme une tradition patriotique, qu'il
a existé bien avant l'empire romain, pendant cet empire et
après, un ensemble de population, dont le siège principal était
dans les Gaules, qui était doué d'inclinations et d'aptitudes
pareilles, qui a eu les mêmes manières de comprendre la
vie et de la mener, qui a senti et exprimé de même, faisant
usage d'une langue très-cultivée, très-complète et com-
mune à toutes ses parties, sous des différences multiples
de dialectes ou de parlers, comme elle fit usage des mêmes
manières de s'établir, de se grouper, de bâtir ses demeures
' Histoire des origines de la langue française^ par M. Granier de
Cassagnac, 1 vol. in-8», Paris, Firmin Didot, 1872.
> Séance du 17 avril 1869.
— Il-
ot ses édifices publics, de faire ses ustensiles, d^emplojer ses
matériauz.
Que Ton regarde un village de TAuvergne et un village du
Languedoc ou de la Gascogne, de la Provence ou de Tltalie :
là et là c'est le même aspect; il semble que Ton soit au même
pays *. Et c'est le même langage, avec la même grammaire,
la même syntaxe, avec les mêmes termes, le même génie d'ex-
pression. Les divergences ne se marquent que par des détails,
comme on les trouve dans la physionomie ou l'allure chez
des hommes de même sang; elles font mieux ressortir encore
le type de la famille. J'écris ceci à la porte de Nice, de la
Ligurie, du Piémont, au milieu d'ouvriers et de serviteurs de
provenances diverses : hormis la prosodie de la prononcia-
tion, sa musique, si l'on peut dire, je n'entends pas un mot qui
ne soit celui de mon patois de la basse Auvergne ; et non les
mots seulement, mais les idées, la forme qu'elles prennent,
la manière ou l'occasion de les avoir et de les rendre. Et
cette similitude se constate à des distances non moindres dans
d'autres directions. Je me suis trouvé dans ce pays lorrain
qui nous a été arraché ; les terminaisons ville et court des
noms de lieux s'y côtoient, indiquant encore par leur tracé
les anciens point de rencontre extrêmes des familles gauloise
et franque, et l'on est frappé de si bien reconnaître dans le
langage tout le fond de nos patois méridionaux sous un accent
en partie germanisé par les contacts.
L'histoire tient pour établi que, cinq siècles et demi avant
notre ère, lorsque Rome n'en comptait encore qu'un et demi,
il y eut deux grandes invasions gauloises : l'une au versant
nord des Alpes, sur le Danube, l'autre à leur versant sud, le
long du Pô. On représente ces émigrations comme des flots
puissants, et l'on a expliqué en partie par elles l'identité
de la langue sur leur parcours. La précision des historiens la-
tins ne permet pas de révoquer en doute le fait en lui-même
^ Mêmes toitures plates à tuiles rondes, mômes escaliers extérieurs
en terrasses, en estres couvertes, et mômes façades invariablement
tournées au Midi ; môme mode d'agglomération en masse serrée, mômes
outils, mômes formes des vases et des objets usuels ; même apparence en
tout et aussi mômes sentiments, mômes préjugés, môme idée et môme
expression des choses.
-, 12 —
de ces expéditions, dont les conducteurs sont appelés Sigo-
vèse et Bellovèse; mais je ne crois pas qu'il faille en tirer
tant de conséquences. Sans rechercher si les entreprises at-
tribuées à ces chefs, de noms très-certainement altérés, ne
cachent pas une légende, un ensemble d'événements mal
connus, des faits complexes et multipliés qui ont embrassé
des années, il faut bien limiter suivant la nature des choses
les suites que ces'expéditions purent avoir.
D'autres invasions, plus considérables, se sont opérées dans
le monde sans parvenir à changer ni les peuples ni leur
langue ; si celles-ci avaient pu le faire, c'est qu'aucune po-
pulation, ou à peu près, ne préexistait dans les contrées où
elles se produisirent en l'an 154 de Rome, c'est que ces inva-
sions j importèrent les habitants. L'usage de la même langue
irait dès lors de soi. Mais s'il en fut ainsi, il y a nécessité de
supposer une longue persistance de ces invasions, leur ali-
mentation régulière, continuée, capable de noyer sous elle ou
de détruire les indigènes, s'il s'en trouvait, et, en se renouve-
lant longtemps, de créer la vie sociale complète, développée,
puissante, que suppose leur langue ; car cette langue gauloise
qu'on j entend y est toute entière avec tous ses raffinements,
toute sa culture. A défaut de cela, c'est à tort que l'on contes-
terait aux Romains d'avoir implanté dans la Gaule, par leurs
armées et leurs administrations civiles seules, tout le voca-
bulaire latin à la place de celui qui y existait. Ils auraient
pu le faire aussi bien que les Gaulois de Sigovèse et de Bello-
vèse l'auraient fait pour leur langue là où ils sont allés.
D'autre part, une telle importance supposée à l'invasion,
une telle puissance de s'entretenir, impliqueraient la présence
dans la Gaule, à sa date, d'une population nombreuse et dense,
en état ou en nécessité de déverser hors de chez elle ses
trop-pleins. Or ce sont là des conditions que procurent seu-
les les époques avancées, les civilisations riches, et l'on n'a
pas de raisons plausibles de croire à une situation pareille
des Gaulois. A l'heure actuelle, suffirions-nous à une telle
action ? Nous avons asservi à la production, après les terres
maigres et faciles, presque toutes les terres coûteuses et
d'autant plus fertiles de notre sol, celles qui exigent la vie,
les capitaux, l'industrie de générations successives ; la France
— 13 —
nourrit donc et tient dans la force autrement d'habitants qu'à
Tépoquede Sigovèse et de Bellovèse; cependant elle n'en aurait
pas assez pour accomplir ce que Ton prête aux compagnons
du second de ces chefs seulement, à moins que Ton ne veuille
dire que très-peu de monde était nécessaire, alors, pour opé-
rer ces choses-là.
Bellovèse et Sigovèse (s'ils ne sont pas tout uniment la
personniûcation confuse, un peu mythologique, des gestes de
nos ancêtres gaulois ou d'une longue suite de rapports en-
tretenus avec leurs branches diverses), allèrent plutôt avec
leurs bandes chez des populations de même race et de même
langue qu'eux? Que ces envahisseurs se soient fait admettre
ou qu'ils aient forcé l'entrée, ils trouvèrent certainement des
auxiliaires déjà développés. U y avait là des peuples portés
aux mêmes aspirations qu'eux,par les mêmes aptitudes sociales
et le même langage ; sans quoi ils auraient été bien vite usés
par les résistances de la force des choses et par celles de la
nature, sans parler de celles des hommes; et ce n'est pas sous
leur influence, comme l'histoire le répète, que se seraient
accomplies les entreprises par lesquelles l'action de la famille
gauloise des Alpes, pour se borner à celle-là, fut portée si
loin dans l'Orient.
Pour revenir aux patois, il faut souhaiter de voir établir
que, loin de descendre du latin, ils datent de la naissance des
peuples que les Latins ont appelés Gaulois, et que dans leurs
diversités ils constituaient la langue de ces peuples. Le rôle
tenu dans l'histoire par les Latins de Rome a tellement fait
perdre ou effacé les traces de ce qui existait avant eux, que
nous avons pris pour leur œuvre propre toute la vie de l'Occi-
dent. On aimerait à penser qu'ils n'ont été que des fils, un
temps les plus robustes et les plus avancés, d'une grande fa-
mille bien antérieure à eux, et qu'une illusion d'optique seule
nous les montre comme ses pères. Ils ont eu d'une manière
supérieure les inclinations et les aptitudes de cette famille, en
qui le génie de la civilisation occidentale avait été déposé ; ils
les ont fécondées par leur innéité propre. Telle fut la vitalité
de ce qu'ils firent, que le moule s'en est imposé et qu'une par-
tie de ce moule reste encore le creuset dans lequel s'élabore
l'avenir. Mais, comme ces inclinations et ces aptitudes, la lan-
gue de la famille a dû préexister, être le fond de la leur, au
— 14 —
rebours de ce que Ton entend dire. A cette vieille langue com-
mune ils donnèrent une culture particulière, développée et
à des égards différente, ayant eu des modèles auparavant in-
connus; mais ils n'ont dû ni la créer ni la répandre, comme
on le croit. Elle a duré à côté ou au-dessous de la leur, gar-
dant son génie grammatical et ses formes, sa culture et ses
lettres à elle, parlée dans ses types originaux par des popula-
tions autrement nombreuses que la population latine. Elle a
survécu au latin, bien plus, comme ont survécu aux Romains
Tesprit, les goûts, Tinnéité sociale qui distinguaient le peuple
gaulois, et elle est devenue la langue maîtresse de l'Occident
avec ces aînés, qui furent le peuple français, dans la nouvelle
phase de leur vivace existence, et qui, ravivant, fécondant
Tesprit de la race, bien plus puissamment que les cadets ne
ravalent pu, ont fait au monde sa vie moderne.
Nous autres de France, d'Espagne, d'Italie et de quelques
pays encore, on affectait beaucoup, en ces dernières années,
de nous appeler les peuples latins. A la vérité, on voulait nous
assigner par là le caractère et le rôle de peuples antipathiques
à la liberté morale, aux tendances et aux institutions qu'elle
implique ; on nous vouait d'origine aux inclinations, aux for-
mes, à la vie sociale, aux procédés continués ou imités de
l'ancien Empire romain. Ce n'est là qu'une qualification de cir-
constance, contraire au vrai des choses. Peuples gaulois, peu-
ples celtiques, non des peuples latins ! Nous sommes tels par
le sens intime et les aspirations, comme par l'origine. L'in-
fiuence latine nous a bien recouverts de son manteau ; mais
notre existence, quand elle a été libre, s'est passée à en se-
couer le poids; nos efforts, chaque fois qu'ils se produisent,
' sont, pour retrouver, en déchirant ce manteau, nos énergies
natives et les rendre à leur cours.
DES DIFFÉRENCES DANS LES PATOIS
Y A-T-IL EU UN TYPET
L'Auvergne apporte son contingent à la multiplicité des
patois, sans parler de deux grandes divisions, qu'il faut d'abord
7 faire, entre les patois de la haute Auvergne {Cantal) et ceux
de la basse Auvergne {Puy-de-Dôme et la partie de la Haute-Loire
quina pas été le Velay). Les premiers sont empreints fortement
des caractères du patois du Languedoc, et ils appartiennent
à leur famille ; je ne m'en occuperai pas ici. Les patois de la
basse Auvergne ont les caractères des parlers de l'est et du
sud-est de la France, surtout de ceux du sud-est.
Ce n'est pas en deux, en trois, en quatre groupes, que les
patois de la basse Auvergne devraient être classés, mais pres-
que en autant de groupes qu'il j a de villages, si la prononcia-
tion des mots ou leur accentuation et certains tours, certaines
manières de s'exprimer, suffisaient à former, dans les langues,
des différences méritant d'avoir une place à part. Ces détails
du langage sont dissemblables d'un lieu à l'autre, parfois entre
les lieux les plus voisins, comme les costumes l'étaient il y a
encore peu de temps. La ville de Clermont, par exemple, en
présentait trois qui restent reconnaissables ; près deBrioude,
ils ne sont pas les mêmes d*un côté de la route à l'autre ; la
commune de Sainte-Eulalie, dans la haute Auvergne, voit
les habitants de deux de ses villages, Fontenilles et le Yial-
lard, en avoir de parfaitement distincts.
C'est un fait qui n'est pas nouveau dans les langues. Mais des
divergences pareilles ne suffisent pas pour qu'on les élèv^e au
rang d'idiomes, moins encore de dialectes. Elles sont curieuses
en soi ; la recherche de leurs causes originelles, ou celle des
oirconstances particulières qu'elles attestent dans les antécé-
- 16 -
dents, les goûts ou les vicissitudes des populations, ou bien
dans leur génie propre, n*est certainement pas sans intérêt.
Il 7 en aurait aussi à se demander pourquoi, à travers ces
dissemblances, on retrouve souvent à de très-grandes distan-
ces des similitudes frappantes; pourquoi, par exemple, le pa-
tois du bas Limousin, en général, et celui des environs de
Brioude, malgré l'intercalation du patois du Cantal tout au
milieu, se rappellent Tun l'autre et ensemble rappellent ceux
d'Embrun et de cette partie des Alpes, jusque dans la basse
Provence, par-dessus les patois du Velay et de TAvignonnais,
qui offrent un type très-différent et très-accusé. Mais, quand
il s'agit de reconnaître des idiomes distincts dans une langue
qui a Tunité de grammaire et de syntaxe, il convient de ne
s'arrêter qu'à des signes constants, c'est-à-dire à ce qui mo-
difie d'une façon positive les conditions essentielles.
Je ne craindrais pas de dire qu'en Auvergne, comme dans
bien d'autres provinces de notre cher pays de Gaule, il n'y a
qu'un dialecte, sous des accentuations, une prosodie, des tours
assez marqués, quelquefois, pour changer en apparence le lan-
gage. Il y existe en effet une identité presque complète des ra-
dicaux, de la grammaire, de l'ordre des mots dans l'expression
de l'idée. Quand on rapproche les extrêmes, tels que despar-
1ers aussi peu semblables, au premier abord, que ceux des
montagnes du Cantal et ceux de Clermont ou de Riom, on
peut croire à des différences absolues ; ces différences s'effa-
cent si l'on suit les intermédiaires. Le cantalien, si original
dans l'accent et dans l'expression qu'on le prendrait pour un
type, passe insensiblement, parles patois du Ces- Allier et des
montagnes descendant vers Issoire, d'un côté, par ceux du
Mont-Dore et des montagnes du Puy-de-Dôme, de l'autre, aux
patois de la basse Limagne qui paraissent lui être le plus
étrangers.
Mais y a-t-il jamais eu un type? Ce n'est pas probable. Les
dissemblances d'à présent sont plutôt celles qui ont existé
de tout temps. Quand on voit avec quelle ténacité elles se
maintiennent encore aujourd'hui et s'excluent respective-
ment malgré les rapports quotidiens; comment, juxtaposées
souvent dans les familles, chaque membre garde celles de son
lieu d'origine, celles qu'il a apprises enfant, il y a des raisons
'- 17 —
de penser qu'elles figurent pour nous, avec les différences de
Tancien langage, les facultés ou les goûts d'expression et de
prosodie qui distinguaient autrefois les populations de même
dialecte. Il ne faut donc guère s'enquérir si le parler de
telle ou telle localité offre plus de pureté que les autres; le
vrai dialecte est dans tous sans résider particulièrement dans
aucun. Seulement, il importe de ne chercher les règles qu'hors
des lieux où l'altération a eu d'inévitables moyens de se pro-
duire et d'être active, comme autour des grandes villes et dans
leur sein. Les patois n'offrent leur accentuation originaire, leur
vocabulaire et leur tour d'autrefois, qu'à une suffisante dis-
tance des points où l'usage de la langue cultivée, en s'impo-
sant de plus en plus, les a forcément abâtardis par les imita-
tions, et aussi à distance des occupations et des idées qui sont
le produit de la vie moderne.
LES PARLER8 DE LA BASSE AUVERGNE
A mon sens, il ne convient pas de diviser en plus de trois*
parlers distincts les patois de la basse Auvergne. Les carac-
tères qui autorisent à reconnaître quelque chose comme des
variations de grammaire, dans ces parlers, se bornent en effet
à trois groupes; et je me sers de ce terme de (( parler» comme
indiquant mieux qu'un autre le peu de distance qu'il y a de
chaque groupe au voisin, dès lors de chacun au langage géné-
ral. J'appelle des variations de grammaire l'usage habituel de
certaines interversions de genre, de certaines formes d'ex-
pression et de certaines terminaisons,usage n'ayant pas cessé
de durer, de se reproduire et de rejeter absolument tout mé-
lange ou toute confusion avec les usages différents. Le mot est
plus fort que ce que j'ai en vue, mais je m'en sers pour mieux
m'expliquer. Les autres divergences ne peuvent être consi-
dérées que comme des accidents, des détails dont la multiplicité
est très-grande, mais qui ne présentent pas des éléments de
classiâcation.
Ces trois parlers se distribuent un peu d'après la conâgu-
ration du pays. Le territoire de la basse Auvergne est formé
par deux vallées principales, celles de l'Allier et de la Dore. La
vallée de l'Allier offre deux parlers très-tranchés : — l'un est
propre à la partie comprise entre Issoire et le Velay, en re-
montant la rivière; on peut l'appeler le parler du haut Allier
ou le brivadois, du nom de l'arrondissement de Brioude, qu'il
occupe tout entier ; — l'autre est en usage au nord d'Issoire,
en descendant l'Allier jusqu'à la rencontre du Bourbonnais, et
l'on peut l'appeler le parler du bas Allier ou limanien, quoi-
que appartenant aussi aux montagnes élevées qui bordent la
Limagne du côté de l'ouest; il se distingue, en efiet, du précé-
dent à peu près au lieu où la Limagne commence, et il y règne
— 19 —
partout. La vallée de la Dore, au contraire, d'Ambert à Yichj,
est occupée par un seul parler, ce qui donne toute raison de
rappeler le dorien.
Lb Brivadois. ^ Le parler du haut Allier est caractérisé,
avant tout, par Tabsence habituelle du pronom entre le sub-
stantif et le verbe, souvent même dans les personnes du verbe,
tandis que dans le bas Allier on remploie toujours. Le briva-
dois dit : aun tel vint » , et le limanien : (( un tel il vint. » Le bri-
vadois se reconnaît, en outre, à sa prononciation retenue, un
peu sèche, où dominent Ta fermé. Tu, la diphthongue dedans les
terminaisons, le ts et le dz, Tabsence à peu près complète de
Taccent circonflexe, F usage duz comme lettre euphonique.
Lb Limanien. — A Thabitude du pronom entre ]e substantif
et le verbe et dans les diverses personnes des temps du verbe,
il ajoute, comme cachet distinctif, Vo et Va toujours ouverts
et longs, très-circonflexes ; Tusage des sons ou et au^^ de tch
et dj; la recherche des consonnes mouillées et des hiatus.
Lb Dorien. — Le parler de la vallée de la Dore n'a pas de
variations grammaticales notables, mais il se différencie pro-
fondément par Taccentuation. Si To du limanien s'y retrouve
généralement. Ta, et surtout Ya long, circonflexe, en sont
absents. Les pluriels féminins et les infinitifs, sont en ai ou aè
fort ouverts et traînants. On devrait écrire ainsi, par exemple,
dans ces trois parlers, les mots suivants:
BRIVADOIS :
limanien:
DORJKN :
Les heures.
Uras,
Ourâs,
Ourai on ouraè,
Aller,
Na, anâ,
Anâ,
Anai ou anaè.
Le dorien remplace aussi Ve ou le et des deux autres par-
lers par t, surtout au commencement des mots ; contraire*
ment à ceux de ces parlers qui changent le g devant e et t,
; et ch devant toutes les voyelles, en ts, dz, tch ourf/, il les ar-
ticule à la française. Le tsch, très-habituel dans ceux-là, lui est
^ La notation au correspond pour le son à la notation française aou^
et non à la dïphthongu» au prononcée ô.
— 20 —
inconnu, et il le prononce qie ougie. Enfin il possède seul une
interjection, ouplutôtune sorte de particule explétive, qui est:
def employé comme le vieux dea ou da français, comme le dam
de Paris, comme le oui ou le puis dea langages méridionaux.
Ces distinctions faites, il y a lieu de constater encore que ces
divers parlers se pénètrent les uns les autres, et que de proche
en proche l'unité se fait entre eux. Modifié par des sons plus
pleins dans les voyelles, plus vigoureux en général et par une
prononciation plus rapide, le hrivadois s'étend d*une part dans
le Velay, de l'autre dans une partie du Cantal, au Mont-Dore,
et va de là former les parlers des environs de Tulle et du bas
Limousin, tandis qu'à l'est, en exagérant la sécheresse propre
de ses sons, il passe peu à peu au dorien par la chaîne des
Bitous, qui sépare les vallées de l'Allier et delà Dore. Le li-
manien vient se confondre avec le hrivadois dans les monta-
gnes de Touest, aux environs de Rochefort et du Pont-des-
Eaux. Le dorien, qui a son centre dans le pays de Thiers,
Cunlhat, Courpierre, Lezoux, passe, au moyen de changements
locaux, aux patois des départements de la Loire et de l'Allier;
il varejoindre ainsi lespatoisde l'ancienne langue d'oil, comme
le hrivadois et le limanien les rejoignent ensemble par la
Marche, et comme, par le sud, par le Cantal et le Velay, ils se
marient à ceux de Languedoc et de Provence.
Ce qui a été dit plus haut de la question de savoir lequel de
ces parlers serait le plus pur, le plus près de l'ancien langage
arverne, reçoit ainsi la confirmation des faits ; aucun ne l'est
plus qu'un autre. Mais le limanien me paraît l'être moins que
le hrivadois. Le cercle dont j'ai parlé, qui faisait de la littéra-
ture patoise aux derniers siècles, se servait du parler limA-
nien et le considérait comme le type. C'était une exagération
peu justifiable|de toute manière ; car, indépendamment de cette
fusion bien visible des divers parlers entre eux, celui-là a un
défaut remarquable d'harmonie, malgré ses sons plus ouverts
et plus longs. Lourd, traînant, prononcé trop souvent à pleine
bouche, il ressemble à une altération du français par imitation
maladroite et antimusicale.
Si l'accentuation, qui est la prosodie de chaque langue, con-
stitue un signe de race, la race appartient au patois de la
haute Auvergne; dans ce cas, le hrivadois est le moins éloigné
du parler d'autrefois, car il suffît d'ajouter peu de chose à sa
— 21 —
prononciation pour le rendre identique au patois cantalien.
L'emploi du k au lieu du c^ des terminaisons tV ou eil à la place
de celles en e fermé, la terminaison alk plus de mots, Tarti-
culation des syllabes ai et ei, au milieu des mots en aï, et avec
trémas bien marqués, Tyfontpasser tout à fait. Un autre carac-
tère permet encore de tenir le brivadois pour mieux conservé
que le limanien : c'est le fréquent usage des diminutifs et des
augmentatifs, qui est presque nul dans ce dernier et très-ha-
bituel au contraire dans le cantalien, comme dans la plupart
des patois rapprochés de T ancienne langue du Midi. U y a
certainement un cachet de physionomie et de couleur originel-
les dans ces procédés du langage. Ils ne se produisent que
lorsque la langue a acquis de la culture, a pu être pliée à des
besoins d'expression multipliés et rafûnés. On dresserait une
longue suite de ces modiâcations des mots dans le brivadois. Les
augmentatifs s'y forment par l'addition des terminaisons ar ou
a$se : tsapei, chapeau ; Isapelar, grand chapeau ; tchi, chien ;
(chinasse, grand chien. Les diminutifs se marquent au moyen
des terminaisons u, ou, una, ta, ton : fenna, femme ; fennou,
fennuna, fenneta, petite femme; e/hn^, enfant ; /an^ow, petit en-
fant; mo, main; menota, petite main; panet, panier; panev^ ou
paneirou, petit panier; gordze, gorge ; gordzeta, gordzuna, etc.
Chose à noter, les diminutifs en ou sont masculins, quoique le
mot primitif soit féminin.
C'est au brivadois que j'emprunterai mes exemples et les
principes grammaticaux, le tenant pour le plus rapproché du
type primitif 'entre les parlers delà basse Auvergne.
A l'époque où V Académie celtique mit en vogue l'étude des
patois de la France, elle pensa que la traduction d'un même
texte dans toutes les provinces donnerait d'excellents résul-
tats comparatifs. Ce procédé a, entre autres inconvénients,
celui de fausser le sentiment de l'expression propre à chaque
patois, en prescrivant un peu au traducteur de rendre des
mots, des tours, même des idées qui manquent ou sont autres
dans le patois qu'on lui demande. Cependant, voici comment
chacun de nos parlers de la basse Auvergne écrirait les ver-
sets de la parabole de « FEnfant prodigue », que V Académie
celtique donna comme terme de comparaison et dont son vo-
lume contient une traduction en limanien et en patois du Ve-
lay, mais non en dorien et en brivadois,
2
— 22 -
On se rappelle le français :
tt .... 11 lui fit cette réponse : «Voilà déjà tant d'années que je
vous sers, et je ne vous ai jamais désobéi en rien de ce que vous
m'avez commandé, et cependant vous ne m'avez jamais donné un
chevreau pour me réjouir avec mes amis ; mais aussitôt que votre
autre fils, qui a mangé son bien — est revenu, vous avez tué pour
lui le veau gras. » Alors le père lui dit : « Mon fils, vous êtes tou-
jours avec moi, et tout ce que j'ai est à vous ; mais il fallait faire le
festin et nous réjouir, parce que votre frère était mort et il est
ressuscité ; il était perdu et il a été retrouvé. .. »
Les différences vont porter, dans chaque parler, sur la ma-
nière de rendre Tidée, en même temps que sur les divers autres
détails de grammaire et de façon d'écrire qui ont été indi-
qués.
Brivadois, — u Diguet bei soun paire : Danspei tan
d'annadas que vous serve et vous ai dzamai manqua, paraquo
m'avès dzamai duna (ou beila) un tsabri par m'éjava bei maus
amis ; ma ta liei que vost' autre garçu, que z'o mandza soun
be. • • . z'ei riba, avès (ou z'avès) tiua par zei unvedei gras.»
Alors le païre 11 diguet : a Scautas, moun garçu ! se ou ses tud-
zur bei ye, et tu cho que z'ai (ou tut aquo quez'at)z'ei vostre ;
ma tsauio be faire festa et l'esse countent quand vost' freire
z'èra mort et z'o tourna viaure (ou o tourna); s'èra marri et
Tant tourna trouba. . .)>
La traduction donne textuellement ceci :
« 11 dit avec son père : a Depuis tant d'années que vous sers
et vous ai jamais manqué, pour cela m'avez jamais donné un
chevreau pour m'amuser avec mes amis ; mais sitôt que votre autre
garçon, lequel a mangé son bien est arrivé, avez tué pour
lui un veau gras. » Alors le père lui dit : « Écoutez, mon garçon I
êtes toujours avec moi et tout cela que ai est vôtre , mais fallait bien
faire fête et être contents quand votre frère était mort et a retourné
vivre; s'était perdu et l'ont reto.urné trouver. »
Non-seulement la grammaire est altérée, mais l'idée ne peut
pas se rendre comme dans le français.
— 23 —
Limanien^.'^ii lau respondé mei son payre : «Yz'o bian
de tein que iau vous serve, tzamai iau ne vous ai daizobei, et
pourtant tzamai vous ne m'avez douna souiamen ein tsabri
par me deigala embei maus z*amis; et por votre garçon que
z'o mantzo tou soubé.... vous avés tioua le vedé gras par le
recèbre.» Son pajre li diguet : «Vous avés tourdzoueita embei
iau, iau n'ei re que chatse votre*. Ma non fouille faire bouna
tsar et nous eicarbilla', parce que votre frayra z'erot mono et
iau z'ei rechucheto, iau z'erot pardiu et iau z'ei retourbo. »
Le limanien, on le voit, reproduit à peu près textuellement
le français, si ce n'est qu'il dit aussi : avec son père. Voici la
traduction littérale :
tt II répondit avec son père : «Y a beaucoup de temps que je
vous sers, jamais je ne vous ai désobéi, et pourtant vous ne m^avez
donné seulement un chevreau pour me régaler avec mes amis; et
pour votre garçon qui a mangé tout son bien.. . . vous avez tué le
veau gras pour le recevoir. «Son père lui dit: « Vous avez toujours
été avec moi, je n'ai rien qui soit vôtre (la négation manque par
erreur); mais nous fallait faire bonne chair et nous réjouir, parce
que votre frère était mort et il est ressussité, il était perdu, et il
est retrouvé. »
Le traducteur de Y Académie celtique a écrit à tort maus
z*amis: le z euphonique n'est pas à sa place, parce que 1'^ de
maus sellait suffisamment avec amis. Il s'est mépris aussi en
écrivant il et je ou moi par iau; je, moi, doivent s'écrire ou ieu
ou ie, et il par iau,
Dorien. — ....«Yfaguetquèlaripounso: «Veti tant de 'nadas
que liou vous serve et ie ne vous ai jamoué manqua dien tout
de ce que vous m'aves commanda, et cependant vous m'avez
jamoué dona un boutchi par me redsozi bei mous amis ; ma
auchetot que vou-t'-autre garçon qu'a mangea sonbe...i
tomo,avez tua par se le vede gras.» Alors le pouère y diguet:
« Mon garçon, vous se torjours embei me et tout ce que ie
* «rai respecté Torthographe du recueil de VÀcadémie celtique, quoique
inexacte.
* Je crois qu'il faudrait : chatse pas votre. ...
' Ce mot est limanien, mais c*est un mot trivial, le rigoler de Paris,
par exemple.
— 24 - ^
teigne i par te; ma quo fagot fouére fête et nous redsozî, parce
que votre frère i mort e i ressussita, erot perdu et i torna
trapa. »
La traduction textuelle est celle-ci, qui s'éloigne également
bien peu du français :
« A lui fit cette réponse (le pronom est supprimé) : « Voici
tant d^années que je vous sers et je ne vous ai jamais manqué
dans tout ce que vous m'avez commandé, et cependant vous
m'avez jamais donné un chevreau pour me réjouir avec mes amis;
mais aussitôt que votre autre garçon qui a mangé son bien est re-
tourné, avez tué pour lui le veau gras. » Alors le père à lui dit:
« Mon garçon, vous êtes toujours avec moi, et tout ce que je possède
(je tiens) est pour vous (te, toi, ayant la signification de vous et de
toi); mais cela fallait faire fête et nous réjouir parce que votre frère
est mort et est ressussité, était perdu et est retourné attrapé. »
On voit ici l'emploi det au passé comme au présent du verbe
être. Le traducteur à qui je me suis adressé et celui de Y Aca-
démie celtique ont fait le verbe redsozi^ mais il n'est pas dans
l'usage général.
PHONÉTIQUE
A part les exceptions dont il vient d'être parlé, la grammaire
et la syntaxe sont les mêmes dans toute l'Auvergne. Je vais
en exposer les éléments, en prenant pour point de départ le
français. Il faudrait agir peut-être à Tinverse si Ton voulait
rester dans la vérité, du moins dans la vérité convenue ; maia
le lecteur éclairé le fera de lui-même.
1 . — Des Voyelles
L'auvergnat a toutes les voyelles de la langue française,,
mais il les modifie par la prononciation.
Voyelle A. — L'a joue à peu près le rôle de la voyelle e du
français. Comme celle-ci, il est ou muet, ou fermé, ou ouvert.
A muet est d'un emploi très-fréquent. Il termine au singu-
lier la plupart des mots français en é fermé, — le singulier
féminin de ceux qui en français ont e muet dans le même cas,,
— la troisième personne de l'indicatif présent dans tous les
verbes de la première conjugaison, — le participe passé de ces
mêmes verbes quand il s'accorde avec des noms finissant en a
muet. Il se place également dans beaucoup de mots qu'on ne
saurait indiquer ici; il est la lettre, à vrai dire, caractéristique
de ce dialecte, comme de ceux du sud-sud-est de la France, et
leur désinence féminine constante . On le prononce avec un
son qui n'est ni e, ni a, ni o, à proprement parler, mais qui, le
plus généralement, tient un peu de celui de ces trois lettres,
ou bien avec un son clair et bref assez semblable à celui que
nous donnons aux finales at, en français. Je proposerais de
récrire a, sans aucun accent.
*
2
— 26 —
A fermé est \a proprement dit, avec le son naturel que
Ton donne à cette lettre en français. lia aussi beaucoup d'em-
ploi, particulièrement dans tous les prétérits de la première
conjugaison. Il serait bien de récrire a, avec Taccent aigu.
A ouvert, qui se prononce la bouche bien ouverte, comme
ceux qui, dans le français, prennent l'accent circonflexe, se
rencontre dans le plus grand nombre des pluriels féminins,
—aux secondes personnes pluriel de Tindicatif présent, de l'im-
parfait, du futur simple et dans celles qui en sont dérivéeg, —
enfln dans le corps de beaucoup de mots. Il faudrait récrire à,
avec l'accent grave ; mais, étant quelquefois très-fortement
ouvert, dans certains pluriels, par exemple, et dans le corps
de certains mots, je le marquerais par a, avec l'accent cir-
conflexe. L'a du dialecte limanien, surtout, me semblerait
devoir exiger ce signe.
Voyelle E. — Les trois sortes d'e propres au langage
français existent aussi dans l'auvergnat. E est muet, par
exemple, dans âme, j'aime; dans/e, te, freire(le^ te, frère); il
est fermé dans égeguâ (arranger), vé (il va), navé (tu allais), etc.
Il est ouvert dans causègre { poursuivre avec acharnement ),
dans égeguère (j'arrangeai), et en général dans tous les pas-
sés indéfinis, dans tous les présents subjonctifs des verbes,
•dans beaucoup de pluriels masculins. Comme pour distinguer
les modifications de l'a, je proposerais d'indiquer celles de Ye
au moyen du défaut d'accent, de l'accent aigu et de l'accent
: grave.
Voyelle!, — La voyelle t se reproduit dans un grand nombre
de mots. Elle doit toujours être prononcée en appuyant for-
tement. Elle termine l'infinitif et le participe passé des verbes
de la deuxième conjugaison et beaucoup de noms qui, en
français, se finissent en in ou tm:la fi (la fin), le chamt ou tsami
(le chemin).
Voyelle 0. — Cette voyelle garde le son qui lui est propre
dans le français; mais elle a dû avoir aussi le son de ou, et l'on
simplifierait avec avantage l'orthographe du patois en le lui
attribuant par un signe, dans certains cas. Toutefois, elle est
souvent prononcée très-ouverte et brièvement; alors il fau-
drait la marquer d'un accent grave. Elle prend aussi, comme
— 27 —
dans rôbâ (voler), le son de o long; on devrait la distinguer
alors par raccent circonflexe.
ItO peut être appelé la lettre propre du parler de la basse
Limagne. Il j remplace dans une foule de mots Va, Yé et Ve
des parlers voisins.
Dans toute TAuvergne, o devant Vn perd le son naturel et
devient ou : bou, bouna (bon, bonne), isarbou (charbon), etc.;
mais cette règle s'applique seulement aux mots où on en
français se change en ou dans le patois; car il j en a un grand
nombre dans lesquels on devient u, comme rasu, prisu (raison,
prison), etc .
Voyelle U. — U conserve aussi la prononciation française .
Associé à Tn, tantôt il fait un, tantôt oun, selon les parlers :
tsasqiun ou tsasquioun ( chacun ). Cependant dans un, pronom,
il fait an d'une manière générale.
Voyelle Y. — Cette voyelle est peu usitée, mais elle existe.
Peut-être faudrait-il l'employer à l'infinitif des verbes de la
seconde conjugaison et à la fin des mots en i, pour mieux
indiquer que sa prononciation doit être fortement marquée,
comme s'il y avait un double i. Dans tous les cas, elle est
indispensable pour le conditionnel présent des verbes de la
seconde conjugaison, ainsi que pour celui des auxiliaires.
2. — Des Associations de voyelles
Les associations de voyelles ai, et, sont d'un usage conti-
nuel.
Ai se rencontre dans la plupart des mots dont le radical
contient la lettre a.
Et remplace presque partout, hormis dans les verbes,
les terminaisons françaises en er ou ter, et se retrouve dans la
composition d'une foule de mots. Certainement c'est une diph-
thongue caractéristique des dialectes du Centre et du Sud-
Est, car elle existe avec le même usage dans le Piémont, la
Provence, le bas Limousin, l'Auvergne. Dans les parlers de
la haute Auvergne, elle est extrêmement usitée pour les ter-
minaisons.
Au s'emploie aussi très-souvent. Dans sa prononciation, il
— 28 —
réunit le son des trois lettres a, o, u [aou). Il termine un grand
nombre de mots qui, dans le français, se finissent en al ou el,
et Ton peut dire qu'il est la traduction de ces syllabes, en
quelque endroit du mot qu'on les trouve.
la, tu, reviennent fréquemment, le patois mouillant les con-
sonnes, dans beaucoup de cas; ainsi ^ti^ giu {eu)^aclapa, acliapa,
(accroupi); rendu, rendiu (rendu).
Enfin les exemples mêmes qui seront cités dans ces élé-
ments montrent bien des fois la diphthongue ou .
3. — Des Consonnes
Il est diflacile de traiter des consonnes. Quoique la plupart
se prononcent comme en français, il en est qui diffèrent.
Comme la raison ou la règle de ces différences reste incon-
nue, on ne sait si Ton doit voir dans ces changements de
simples différences de prononciation, ou bien des consonnes
particulières à la langue.
L'embarras augmente quand on veut donner la clef de l'em-
ploi de ces prononciations ou de ces lettres, ce qui a lieu pour
un mot n'ayant point lieu pour un autre, malgré la situation
identique qu'elles occupent.
Consonnes associées: ch, dj, dz, tek, tz*. — Cette irrégularité
d'emploi autoriserait peut-être à classer comme particulières
au patois de l'Auvergne les associations de consonnes dj, dz;
ch, tch, tZy que l'on trouve si souvent à la place de c, g, j, s
français. Les exceptions que l'on rencontre ne suffiraient pas
pourrendre vicieuse cette classification. Dans certains parlers,
àLezouxet à Thiers, notamment, ces consonnes doubles sont
remplacées par les lettres françaises qu'elles supplantent ail-
leurs. On gagnerait en netteté, il me semble, à mettre à leur
rang alphabétique ces associations de consonnes. La gram-
maire française ne fait-elle pas de même pour c, k, q, lesquels,
bien qu'ayant le même son dans beaucoup de cas, ne sont pas
moins, dans son alphabet, trois lettres différentes?
^ Nous ne nous servons de ces associations de consonnes que pour
figurer plus exactement les nuaoces de la prononciation. En fait, les poètes
de TAuvergne les bnt rarement employées.
— 29 -
. Consonnes simples, — Il n'y a d^itilité à parler des con-
sonnes qu'autant qu'elles diffèrent de celles du français. La
première est c.
C, devant l, se prononce souvent comme g. Ch remplace
c et « dans les mots français où cette lettre précède t.
D perd sa prononciation devant t, pour en prendre une qui
varie entre celle du d et celle du g. Dj et dz prennent la place
du ^ fort souvent et du;\ partout où ces lettres se rencontrent
en français : mandza (manger), djuga (jouer).
H aspiré est peu commun. On le trouve cependant dans
hisarta (hasarder).
G, devant l, ne se prononce que très-faiblement et mouille
17.* strangla (lia) (étrangler) .
J est rarement employé avec le même son qu'en français ;
il remplace le z placé, dans les mots français, entre deux
voyelles dont la dernière est i.
L, après les consonnes, est toujours mouillé. Le limanien
prononce cette lettre en la faisant précéder du son faible du g.
Ce serait une bonne orthographe que dlndiqùer cela, en fai-
sant suivre / par h, ainsi que l'usage l'a consacré dans beau-
coup de noms propres, comme Manlhot, Paulhaguet, Cunlhat
flio, lia).
N entre deux voyelles se mouille souvent. On aurait dû peut-
être l'indiquer au moyen d'un tilde, comme dans vena (vigne).
Les consonnes mouillées sont fréquentes dans le parler de la
basse Auvergne. C'est un des plus saillants caractères de sa
prononciation. A défaut du tilde, on devrait faire suivre par
h les conspnnes qui doivent être mouillées. Il faut à l'Auver-
gnat une fort longue absence du pays ou beaucoup d'attention
pour ne pas transporter dans le français sa manière d'arti-
culer les syllabes di, mi, ti, fi, gi, ni. Le plus souvent même,
cette prononciation mouillée résiste à toutes les influences et
fait reconnaître un Auvergnat dans tous les pays.
S, ss, ainsi que le son produit par les lettres ti dans les
mots où se trouvent les associations de lettres tien, tieux, en
français, se prononcent presque absolument ck .
T, au commencement des mots, devant t et u, prend un peu
le son de q, et réciproquement q le son de t. Un Auvergnat a
quelque peine à ne pas prononcer un peu tittance, en français,
pour quittance.
- 30 -
Ts est d'un usage fréquent, soit en tant que lettre parti-
culière au patois, comme dans /ïsati£fr^( falloir), soit comme
remplaçant le ch français : tsasqioun (chacun). Il 7 a pourtant
quelques exceptions à la prononciation de ts pour ch; ainsi
dans les mots pecheire (pécheur), méchant (méchant), machara
(barbouillé, maculé), où il s'articule tout à fait comme en fran-
çais.
Terminons ces diverses indications sur les lettres de Tal-
phabet par quelques observations complémentaires :
Souvent Yr qui est avant les voyelles a été placé après par le
français, ou vice versa, et souvent aussi 17 final est devenu r.
Notre patois dit raie pour rare; dans beaucoup de mots, au
contraire, c'est IV du patois qui est devenu / en français.
Une grande partie des e du français, dans le corps des
mots^ a été changée en a, ce qui donne un peu la clef de la
prononciation indécise que j'ai indiquée comme étant celle de
Va auvergnat : tsar (char), cher; tsabre, chèvre ; tsartsà, cher-
cher ; bountà, bonté, etc. 0, devant les nasales, a fait ou ;
oumbra, ombre; dounque, donc. Dans la même place, a a fait
t; din, dedin, dans.
La prosodie des mots, toutefois, le nombre de leurs syllabes,
et conséquemment leur effet d'articulation, ont été très-géné-
ralement maintenus ; c'est le latin qui a le plus allongé. Voici,
par exemple, «at^c/îà, sarcler; empeità, empêcher; despùà,
disputer ; creschi, croître ; fourment, froment ; erdi, orge ;
enfouni, entonnoir; stulià, éteuillé; fenna, femme, etc. Le
latin, lui, a fait sarcultis, impedire, disputare, crescere, fru-
mentum, hordeum, infundibulum, stipula, femina, etc.
4. — De rOrthographe
Le patois d'Auvergne n'a pas eu assez de littérature écrite
pour voir consacrer positivement son orthographe. Dès lors,
il semble que l'on soit parfaitement maître de fixer cette ortho-
graphe selon sa fantaisie. C'est, en général, ce qu'ont fait les
personnes qui, soit dans le siècle dernier, soit récemment, se
sont amusées à écrire en cette langue. Dans leurs vers, presque
tous traduits ou inspirés des littératures cultivées, elles ont
tantôt pris pour règle un principe, tantôt un autre. Le plus
souvent, elles se sont arrêtées à une imitation'de la prononcia-
— 31 —
tion, comme à ce qui était le plus naturel pour récrivain et le
plus commode pour ceux qui lisent.
On ne pourrait cependant donner d'orthographe arbitraire
qu'à une langue entièrement neuve et isolée, sans radicaux
comme sans dérivés. La plus convenable pour un idiome pa-
reil serait, à coup sûr, celle qui se réglerait sur la pronon-
ciation, bien que la prononciation complique beaucoup le lan-
gage écrit, le change souvent et, au lieu de rendre faciles la
lecture et Tintelligence des mots, les embarrasse au contraire.
Encore serait-il désirable de trouver un terme moyen entre
les longueurs du mot parlé et la simplicité nécessaire au mot
écrit.
Mais, quand il s'agit d'une langue à laquelle ses dérivés, au
moins, donnent une source commune, quelque obscurité qui
environne d'ailleurs cette source, il n'en saurait plus aller de
même. L'orthographe y jouit bien d'une certaine liberté, mais
ne saurait être arbitraire. Elle s'établit forcément d'après les
principes admis par les idiomes placés dans des situations ana-
logues et doit s'y accommoder avec soin. Pour avoir méconnu
cette règle, des écrivains patois ont écrit et imprimé de ma-
nière à faire une langue souvent méconnaissable, un jargon
illisible, de choses remplies d'esprit qui seraient, sans cela, de
très-heureux essais de littérature rustique.
Trois principes dominent,chacun dans une certaine mesure,
l'orthographe des langues cultivées. Ces trois principes sont
l'étymologie, la dérivation, la prononciation. Je proposerais de
les employer, pour l'orthographe patoise^ dans les limites où
la grammaire française se sert d'eux, et de la même manière.
Les règles de l'orthographe pourraient consister, il me sem-
ble, à conserver les radicaux, pour que la ûliation des mots
soit aussi apparente que possible; à former les terminaisons de
telle sorte que les dérivés puissent en découler naturellement
par l'addition de désinences plus ou moins fines; enfin à rap-
procher le langage écrit du langage parlé, autant que le permet
le respect des deux premières lois, dans tous les mots qui leur
sont soumis, et autant que l'exige la simplicité du langage
écrit, quant à ceux qui sont parfaitement originaux, qui n'ont
pour ainsi dire ni tradition ni descendance.
Évidemment ces principes risquent de recevoir des excep-
tions nombreuses ; mais, tant qu'on le peut, il convient d'y ra-
— 32 —
mener les exceptions. On objecterait yainement que la ma-
nière de prononcer les mots ne serait pas tout Indiquée parla.
L'orthographe, en effet, ne donne pas la prononciation ; la
grammaire elle-même n'arrive qu'à en poser les modes, car
l'enseigner est le fait de Tusage. Tout ce que l'on pourrait
faire serait de placer entre parenthèse le mot écrit tel qu'on
doit l'articuler.
Il y aurait donc lieu, par exemple, de conserver autant
qu'on le pourrait l'orthographe des mots français et latins qui
existent en patois; ces mots français et latins sont les dérivés
des autres, ils témoignent de leur orthographe originelle.
On devrait, en conséquence, se servir de Vs pour marquer
les pluriels quand ils ne le sont pas par une désinence propre.
La littérature romane Ta fait, c'est une tradition bonne à
suivre ; quelles raisons donnerait-on pour écrire autrement
qu'elle ceux de nos mots dont elle faisait usage? Même les
bizarreries et quelques erreurs pourraient être maintenues,
car il y a eu similitude de génie, et ce qui a amené un acci-
dent dans cette langue cultivée a dû ou pu le produire dans
les dialectes ou les parlers vulgaires. Je crois devoir indiquer
aussi comme nécessaire l'emploi, dans les mêmes circonstan-
ces et dans des cas analogues, des différents signes orthogra-
phiques admis en français, tels que les accents, l'apostrophe, la
cédille, le trait d'union, la parenthèse et le tréma.
5. — De rElision et de la Contraction
Les accidents d'élision et de contraction se produisent avec
fréquence dans nos patois. Ils affectent les voyelles finales des
mots et des syllabes entières de l'article ou du pronom.
L'élision a lieu, pour la voyelle finale des mots, quand le
suivant commence par une voyelle semblable; quand c'est une
voyelle différente, elle arrive moins fréquemment. Il n'y a pas
de règle bien générale. Dans des localités, on observe l'élision
rigoureusement, tandis que dans d'autres on en tient peu de
compte. L'usage seul donnerait à cet égard les notions exactes.
Ainsi le défaut de liaison est plus fréquent dans le limanien
que dans le brivadois, et il en est que. le limanien ne tolère
pas ; ressemblant à cet égard au brivadois, il les évite par
le moyen de lettres euphoniques, qui sont z\ l', f et q\
— 33 -
6. — Lettres euphoniques
Z' est toujours employé à ce titre devant le verbe avoir, mê-
me quand ce verbe commence la phrase. — L se met entre des
mots qu'une voyelle termine et commence. Pour dire : il faut
être, le Brivadois dit : tsau Pesse, Il fait aussi quelques liaisons
avec t et q;ï[ dit : san fesclôs (sans sabots), din q'un tsan (dans
un champ). Mais ces lettres sont beaucoup moins employées
que z et /; celles-ci semblent caractéristiques des dialectes du
haut Allier.
Quant aux liaisons des consonnes finales avec les voyelles
initiales, elles ne sont pas d'un grand usage, si ce n'est pour
des lettres dont le son se lie naturellement au mot suivant ;
ainsi Vl, qui se lie habituellement, et aussi Vs de Farticle au
pluriel.
GRAMMAIRE
.1 — De r Article
L*article est une partie essentielle du discours, en au-
vergnat comme en français. Il se met devant le substantif ou
devant les mots employés substantivement, et sert à distin
guer les genres, les nombres, les relations de sujet et de
régime. — Il perd souvent, par élision, sa voyelle finale, et,
comme Tarticle français, est sujet à la contraction : (Taws pour
de l'aus, etc . Il se décline ainsi :
MASCULIN. FÉMININ.
SiNG. — Le, lo, V la, r,
Deiy de, del' (de le, de la) de la, de V.
Ei a la ou veila et bei la,
Plur. — Lei, los las .
De los, de lais, dos,
d'eis, d'eu (de les) de las.
Veileis ou veilos (vers les) vei las ou bei las.
Et bei leis ou bei leis (avec les).
Voici des exemples de l'emploi de l'article:
Le tsami de Lende mena ei tsan dei roc, à la vegna dans
Bard, vei los pras naus, passa da raza leis scurias de la borie,
e dona passadze bei leis vatzas de Piar pa na mandzà las
erbas de las couveiràs, — (Le chemin de Lempdes mène au champ
du roc, à la vigne des Bard, aux prés hauts ( vers les prés ),
passe contre les écuries du domaine, et donne passage aux
vaches (avec les vaches) de Pierre pour aller manger les
herbes des collines ( de les ).
On remarquera que le régime indirect, soit singulier, soit
pluriel, n'est point formé par l'article seul, mais par le se-
cours aussi des deux prépositions vei et bei, qui signifient pro-
~ 35 ~
prement vers et avec. Ainsi on ne dit pas: va à la vigne
parle à Pierre ; mais bien : va vers la vigne, parle avec
Pierre : vé vei la vegna, parla bei Piarre. Ces deux régime s
indirects ne s'emploient pas indifféremment. Un paysan ne
dirait pas en patois : va avec la vigne, ou donne à manger
VBRS la vache ; mais vé vei la vegna, done manza bei la vatsa.
Il me paraît pouvoir être tenu comme règle que bei (avec)
s'emploie pour les choses animées, tandis que vei (vers) n'est
usité qu'à l'égard des choses inanimées. Le génie de la langue
paraît avoir été, ici, de distinguer les objets avec lesquels on
peut entrer en communication, de ceux dont on ne peut que
s'approcher.
2. — Da Substantif
L'auvergnat admet deux genres : le masculin et le féminin ;
il admet aussi deux nombres : le singulier et le pluriel.
Genres et nombres sont indiqués, le plus ordinairement, par
Tarticle et le pronom, souvent par une terminaison particu-
lière. On peut dire que l'a muet est la terminaison de la plu-
part des noms féminins. D'autres fois, comme en français, le
féminin se forme du masculin par l'addition de e muet : en
petiot (un petit), ena petiote (une petite). Il y a aussi des mots
qui sont invariables, ceux terminés par u notamment ; mais
encore en est-il de ceux-là qui font una au féminin.
. Le pluriel des noms féminins en a ou e muet se forme par
la substitution de â très-ouvert et long à a muet. Il con-
viendrait, je l'ai dit, de les écrire par s, pour conserver la
tradition grammaticale que ia langue romane a transmise au
français et que le latin a consacrée ; mais le langage parlé y
oblige, car il fait toujours sentir Vs. Les substantifs masculins
en et au singulier ont leur pluriel en es ou èis ouvert. Quel-
ques-uns, comme pastre (berger), qui est masculin, font leur
pluriel en eis: lam pastreis. D'autres fois, la prononciation
seule indique la différence du nombre, en substituant le g
lettres muettes ou fermées aux lettres ouvertes ; d'autres fois ,
enfin, les noms sont invariables, et il y en a bon nombre.
Le verbe patois, de même que le verbe français, s'emploie
substantivement. Exemple : viaure (vivre), le viaure (ce qui est
- 36
nécessaire à la vie), laus viaures (les vivres); coudre (cuire), le
coueire (la marmite), c'est-à-dire ce dans quoi Ton fait cuire.
3. — De r Adjectif
L'adjectif s'accorde en genre et en nombre avec le sub-
stantif et suit ses règles. Il y a, toutefois, des adjectifs de
deux genres : ceux en ide, notamment, comme sulide (solide) ;
ceux en ble ou pie, et généralement ceux qui se terminent au
singulier par la voyelle e, ainsi que les adjectifs numéraux.
On ne saurait donner aucune règle absolue de la formation
du féminin avec le masculin pour les adjectifs ; mais la ter-
minaison en a muet pour le féminin est une des plus communes.
Ainsi, grand, féminin granda; entei (entier), féminin enteira;
loun (long), féminin loundza ; bo et bou (bon), féminin bona ou
bouna; mouva (mauvais), féminin mouvasa, etc.
Le nombre de l'adjectif est aussi indiqué, au moins dans
le discours, par la terminaison. Ainsi, ena grossa vatsa ( une
grosse vache ) , au pluriel, de grossàs vatsàs; un grand dzardi
( un grand jardin ), de grandes dzardis. Du reste, les adjectifs
autres que ceux de quantité ou de mesure sont rares dans la
langue patoise. La culture n'y ayant pas compliqué l'idée, elle
n'a qu'un petit nombre de qualificatifs. Mais les degrés de
comparaison y existent ; ce sont : ta ou tan pour aussi, autant;
pas ta (pas tant, pas autant) pour moins ; mei, moue en lima-
nien, pour plus ; le et la mei, le et la piu, pour le plus. Le super-
latif absolu, lui, est très-peu usité. Comme en français, ces
différents termes de comparaison veulent que après eux.
Mieux a aussi son équivalent dans le patois d'Auvergne ;
c'est me/eowr (meilleur), qui a l'emploi de miei/a: en français. Mei
de (plus de) est usité aussi : mei de cent escus (plus de cent
écus ).
Ajxtbctips numéraux. — Fn ou ioun, daous, treis, quatre,
chanq ou chinq, set, vei ou vuei, naou, deits, ounze, dudze, terdze,
quatordze^ qulenze, sedze^ derset, deizeuei, deisnaou, vient, sont
nos noms de nombres cardinaux patois, et la numération se
continue de la même manière que dans le français.
— 37 -
Ceis adjectifs numéraux ont ceci de remarquable, que ioun
et dau s'accordent en genre avec le substantif : ils font au fé-
minin iunQj dua, A l'imitation du français, imitation récente
peut-être, les nombres ordinaux se forment en ajoutant la
terminaison ème aux nombres cardinaux ; toutefois, premier
se dit pourmei, et second, segoun ou deugème.
Adjectifs INDÉFINIS.— Les adjectifs indéfinis sont : tsaque,
tsasqioun (chaque, chacun ) ; — paioun ( aucun ou personne ),—
même (même), que je crois moderne ; — tut (tout), — tutta,
tuttas (tout, toutes ), — tutteis ( tous ) ; - tau (tel, telle), qui est
sans genre; quau ( quel, quelle ). - On dit aussi, pour quelle,
quen ena (quelle une); — quauque, quauqua (quelque).— Plu-
sieurs est devenu patois et se dit plujeurs, mais s'emploie
peu et par imitation du français.
4. — Des Pronoms
PRONOMS PERSON NELS
Première personne
Singulier. Pluriel.
Sujet. — le, tau, je, moi.
RÉGIME DIRECT. — Mc, se, moi, Nus ou nous.
se,
RÉGIME INDIRECT. — Bel t/e, bei Bei nus ou bei nous^
me, à moi. à nous.
Exemples: Ye ou ame pas (je n'aime pas cela ). Me faras de
mau (tu me feras du mal). Bailas quo bei ye ? (vous me donnez
cela ? )
Le pronom s'emploie rarement seul au pluriel ; l'auvergnat
dit bien nous, mais plutôt nus aulreis, n's autreis (nous autres) :
bailas quo bei ns autreis ( donnez-nous cela), plutôt que baila
nus ou nous quo, et surtout que baila quo bei nous.
Deuxième personne
Singulier. Pluriel
Sujet et régime direct. — Tiu, Vous.
te, tu toi.
RÉGIME indirect. — Te et bei tiu^ Bei vous et vous (avec vous),
te, à toi (avec toi).
— 38 —
Exemples : Tiu, n'auras d^'e (toi, tu n'en auras pas). — Te fau
maw?(je te fais mal?) — Vous fau pas tort {^e ne vous fais
pas tort ).— Çwo ne vous apportent pas ( cela ne vous appartient
pas). — Parle pas bei vous (je ne vous parle pas). — Fofe
pas te faire tort (je ne veux pas te faire tort). — L'auver-
gnat supprime le plus souvent les pronoms de la seconde
personne au régime indirect ; il les remplace par le pronom
ou adjectif possessif tien, mien. Dans le dernier exemple que
je viens de citer, on dirait plus correctement : quo n'est pas
tione, ou mionne, ou vostre, etc., etc. (cela n'est pas tien, mien,
vôtre ), pour : cela n'est pas à toi, à moi, à vous, etc., etc.
Troisième personne
Singulier masculin. Pluriel.
Sujet ET RÉGIME DIRECT. — Li,le, Les, laus, les, ils, eux.
il, lui, le.
RÉGIME INDIRECT . — Bei z'ei, li Bei z'iaus, à eux.
ou y, à lui.
Exemple : Ot parla par z'ei { il a parlé pour lui).— Bayla-li-
le ( donne-le-lui). — Le lup les ot mandza (le loup les a mangés).
— Quo ne vai pas bei zUaus ( cela ne leur va pas ), bei z'ei ( ne
LUI va pas ). Tzau li re dire (il ne faut lui rien dire ), ou liau
re dire (leur rien dire). — Didzas-li ou didzas-y (dites-lui). —
Li, employé ainsi, est des deux genres.
Singulier féminin. Pluriel.
Sujet et régime direct. — La, Las, z'ias, elias, elles.
z'ia, yo, lia, elia^, elle.
RÉGIME INDIRECT. — De z'ia, bei De zUas, bei z'ias, d'elles, à
z'ia, d'elle à elle. elles.
Ainsi qu'en français, le, leis, la, las, pronoms, accompagnent
toujours un verbe comme régime. Les pronoms me, te, se,
s'écrivent et s'emploient comme en français. — En est égale-
ment patois ; il s'emploie pour de lui, d'eux, d'elle, d'elles,
concurremment avec de z'ei, de zlaus, de z'ia, de z'ias, de la
* Patois de Glermont, de Riom et des villages environnante. — {Poésies
patoises de Pastourel, etc).
- 39 —
même façon qu'en français. — Il s'emploie aussi pour ceci et
cela : — N'en sei pas la causa (je n'en suis pas la cause ). —
Comme en français, encore, le patois ajoute même au pro-
nom personnel pour donner plus de force à Texpression : ie
même, z'ei même ( lui-même ).
ADJECTIFS ET PRONOMS POSSESSIFS
SINGULIER
Masculin. Féminin.
Moun,
ma.
Toun,
ta.
Soun,
sa.
Nostre, noste,
nostra ou nosta.
Vostre, voste,
vostra ou vosta.
Liour,
liaus.
PLURIEL
Masculin.
Féminin.
Maus^ mets.
mas.
Taus, teis.
tas.
Sans, seis.
sas.
Nostt'eis ou nosteis.
nostraSy nostas.
Vostreis ou vosteis.
vostrasy vostas.
Liours,
liaus.
Comme on va le voir, le pronom possessif patois a été formé
de Tadjectif possessif, de la même manière que dans le
français.
SINGULIER
Le^ ou la mione.
Le, ou la tionne.
LCy ou la sionne fchonnej.
Le, ou la nostre ou noste.
Le, ou la vostre ou voste.
Le, ou la liour.
— 40 -
PLURIEL
Masculin.
Lam mionnes.
Laus tionnes,
Laus sionnes.
Etc., comme
au
singulier.
Féminin.
las mionnas.
las tionnas.
las stonnas (chonnas).
las nosiras ou nostas.
las vostras ou vostas.
las liours.
Mien, tien, ont un emploi fréquent dans les parlera de l'Au-
vergne, pour indiquer Tidée de propriété; on dit: quo dei
mione, c'est-à-dire cela du mien, ou quo mione, cela mien.
Généralement, le bas-auvergnat n'admet pas le pronom
devant le verbe; il ne l'emploie guère que comme régime di-
rect ou indirect. C'est là une de ses formes caractéristiques.
L'usage qui se fait du pronom dans les parlers limanien et
dorien ne saurait, à mon sens, infirmer cette règle, dont la
généralité ne souffre point ou à peu près point d'exception
dans la basse Auvergne et dans la haute, hors de ces parlers.
L'emploi du pronom comme sujet du verbe, quand il y a lieu,
tient peut-être à Timitation du français, par suite du voisinage
d'influences que les autres localités ne connaissent pas. L'éli-
sion de la voyelle finale des pronoms est aussi une règle géné-
rale. Comme dans la langue romane, bien plus, la voyelle in-
térieure disparaît : ainsi, rCs, v's, représentent très- souvent
nous, vous, particulièrement dans certains dialectes : rCs endi
( on nous a dit ). Elidé ou contracté ainsi, le pronom devient,
dans la prononciation, fixé au mot qui le précède ou à celui
qui le suit, selon que le premier se termine ou que le second
commence par une voyelle.
Pronoms démonstratifs. — Ce, quo, quo-d^ati, quo-d'acet,
quo-d'alei {ce^ ceci, cela);— g^w^, qué-d'ati, qué-d" acei (celmy
celui-ci, celui-là); — qelau-d^ati, cTam (celle, celle-ci, celle-là);
— quelaus, quelas-d'ati — d'acei — d'alei (ceux, celles, ceux-ci,
ceux4à, celles-ci, celles-là) : voilà les pronoms démonstratifs.
Quand ce pronom est employé comme adjectif démonstra-
tif, il se dit que ou aqué ( ce ), quéla ou aquèla ( cette), quelaus,
quelas (ces).
-41 -
Pronoms relatifs. — Que, qu, que z\ devant les voyelles
(qui, que), sont les pronoms relatifs : Le mounde que mandzount
liour be sùbountpas ce que faut (les personnes qui mangent leur
bien ne savent pas ce qu'elles font ). Le mounde que z^ame (les
personnes que j'aime ) ; le tsamp quant tsata laus vegeis ( le
champ qu'ont acheté les voisins ).
Pronoms indéfinis. — Quau ( quoi ), peu usité ; qioun, qiuna
( lequel, laquelle) ; qiunaus, qiuna$ (lesquels, lesquelles, quel-
ques-uns, quelques-unes).
Dont s'emploie aussi, quoique peu fréquemment, avec le
même sens qu'en français. — On est inusité ; à sa place l'au-
vergnat dit: fe mounde (les personnes, le monde ), ou bien il
se sert du verbe à la troisième personne du pluriel : disount
( ils disent) pour on dit; le mounde est alors sous-entendu. Il y
a des localités où l'emploi de se pour on est usuel ; exemple :
se disount, on dit ; ici encore le mounde est sous- entendu. Dans
certains cas, cependant, on se traduit par an, précédé de l'eu-
phonique r; exemple: quand Tan z'ai maridada (quand on est
mariée ).
Tsasqioun ( chacun ),— quauqioun ( quelqu'un ) ; — laus autreis
(les autres); — ioun t autre (l'un, l'autre) ;—patown (personne),
sont les autres pronoms indéfinis.
5. — Du Verbe
Puisées à des sources communes, formées d'éléments iden-
tiques et soumises à des vicissitudes semblables dans lesquel-
les le degré seulement a différé, les grammaires auvergnate et
française présentent les mêmes règles générales relatives au
verbe, à son sujet, à ses régimes et à ses modifications de nom-
bres, de personnes, de modes, de temps. La descendance du pa-
tois ou, mieux, du celtique au français, reçoit ici sa démonstra-
tion la plus forte, puisque le verbe estressence de toute langue.
Comme le français, le patois d'Auvergne n'a qu'un seul verbe
substantif, à savoir le verbe être : esse ou estre. Comme lui aussi,
il reconnaît cinq sortes de verbes adjectifs : 1* le verbe actif:
— scrise (j'écris ), mandze (je mange) ; 2° le verbe passif, ou
— 42 —
du moins conjugé passivement avec Tauxiliaire : esse ou estre
ama ( être aimé ) ; 3° le verbe neutre : langui, landi ( languir );
na, aller; 4° le verbe pronominal : se suveni ( se souyenir ), se
nanà om s' ennanà (s'en aller), se pensa (penser), se soundzà
( songer ) ; 5* le verbe impersonnel : tsau, tsauiot ( il faut, il
fallait); pleit, pleiguet {il pleut, il plut); essaura (il sèche);
échira ( il fait de la tourmente).
Le verbe est ainsi semblable au verbe français. D se con-
jugue de même suivant cinq modes et dans huit temps, qui sont
les modes et les temps du discours français ; et, sauf quelques
exceptions que j'indiquerai, ceux-ci se forment et ceux-là ex-
priment les modifications de l'action de la même manière que
dans le verbe français. — Les auxiliaires estre ou esse (être), et
ver ou aver ( avoir), y servent de même à la composition des
temps. Il y a plus, les exigences de l'oreille française ont été
celles de l'oreille auvergnate ; car, pas plus qu'en français, le
patois ne dit: nCai troumpà, m'ai mourdiu (je m'ai trompé, je
m'ai mordu ), mais bien me sai troumpa, me sai mourdiu (je me
suis trompé, je me suis mordu), bien que, dans cette locution,
le verbe esse soit pris pour le verbe ver, aver.
Mais le patois est plus simple que le français quant au nom-
bre de ses conjugaisons. Il n'en compte que trois: 1" celle en a,
répondant à la française en er; 2^ celle en i, répondant à la
française en ir ; 3» celle en re, qui correspond à la même du
français. Ce sont les verbes en oir qui. font défaut ; la cause
en est sans doute en ce que la plupart des mots ou verbes fran-
çais en oir se terminent en patois par re ou hre,
n ne faudrait pas, néanmoins, induire de cette correspon-
dance du patois au français un procédé constant de formation
des verbes patois par les verbes français, en changeant par a
la voyelle finale er,par i celle des verbes en ir, et celle des ver-
bes en oir par re, bre ou dre. Ce mode de formation reçoit des
exceptions trop nombreuses pour être pris comme règle abso-
lue; de telle sorte que beaucoup de verbes de la seconde con-
jugaison, par exemple, comme ouvrir {badà)^ couvrir (catà),
se trouvent, en patois, transportés à la première.
De Même que le français, enfin, le patois d'Auvergne a, dans
chacune de ses conjugaisons, des verbes réguliers, irréguliers
et défectifs.
— 43
Conjugaison des auxiliaires
Les deux auxiliaires auvergnats ont le même usage que les
deux auxiliaires français. Ils servent à se conjuguer eux-
mêmes et à conjuguer les temps composés des autres verbes.
Toutefois, dans le français, avoiVy seul, se conjugue lui-même;
dans le patois, les deux verbes ont cette forme. Le patois dit :
je suis été y je serai été y que je sois été,oe que le français -repousse
comme une très-vicieuse locution ; toutefois il ne dit pas il
est été, mais bien il a été: z^ai sta.
Le verbe avoir, en patois, offre ceci de remarquable, qu'ex-
cepté à rimpératif il se conjugue toujours précédé d'un z,
jouant, comme dans les différentes autres circonstances de
son emploi, le rôle de consonne euphonique ; si Ton voulait
dire : moi, j'ai, on ne pourrait pas le rendre par ie, ai, mais
par ie, z'ai. Ce verbe, à tous les temps hormis l'impératif, et à
toutesles personnes, conserve cette liaison. On dit: j'ai acheté,
z'ai tsata; j'ai eu ce champ dans le partage, z'aigu que tsanp
DiEN lbpartadze; pourvu que j'aie fini, ma que z'adze tsaba.
Par suite de la même loi d'euphonie, l'infinitif du verbe esse
prend toujours un T. On ne dirait pas tsau esse (il faut être),
mais bien tsau fesse.
Vbrbb Être
Inpinitip. Esse ou esfre (être). — Passe. Esse ou estre sta^
(avoir été). — Participe présent. iS^an^ (inusité). — Parti-
cipe PASSE. Sta (été).
Infinitif Z'^a, il ou elle était.
1 Pré<iPnt Tèran, noua étions.
1. freseni Z'^d^, vous étiez.
S»', je suis. Z'èrount, ils ou elles étaient.
Sei, tues.
^, il ou eue est. 3 ^ ^ ^^ .
San, nous sommes. '
SêSj vous êtes. Seguère, je fus.
SourUf ils ou elles sont. Seguèré, tu fus.
Seguèt, il ou elle fût.
2. Imparfait Se^u^an, nous fûmes.
Z*^0, j'étais . SeguèrâSt vous fûtes.
Z*èré, tu éUis, SeguèrourU, ils furent ou elles furent.
- 44 —
4. Passé indéfini
Seista, je suis été, pour y ai été.
Sei sta, tu m, pour as été.
Z'et ^to, il ou elle a été.
San sta, nous
sommes été
Ses sta, vous
êtes été
Sount sta^ ils
sont été.
lavonsi
pour< avez
ont
été.
5. Passé antérieur
Il n'y en a pas: on le remplace par
le conditionnel passé.
6. Plus-que-parfait
Z'ère «to J'étais été pour j'avais été.
Z*èré stOf tu étais •— tu avais été.
Z'èra sta, il était — il avait été.
Z'èran 5to,nous étions — nousavions
Zèrds sla, vous étiez — vous aviez
Z'êrountf ils étaient — ils avaient élé
7. Futur
Serais je serai.
Seras f tu seras.
Seroti il Qu elle sera.
Seran^ nous serons.
Serès, vous serez.
Serount, ils ou elles seront.
8. Futur antérieur
Serai sta, je serai été. — etc.,
comme au futur, en ajoutant le
participe ^ta.
CONDITIONNEL
1. Présent
Séria j* je serais.
Séria, tu serais.
Sériât, il ou elle serait.
Serian, nous serions.
Sérias j vous seriez.
Seriount, ils ou elles seraient.
^ Prononcez la plupart du temps,
tes du Midi, sei-ô se^à, se-iot, etc.
2. Passé
Seriô sta, je serais été.
Seriô, tu serais été, — etc., comme
au conditionnel présent, en ajou-
tant le passé sta; pron. seiô.
IMPÉRATIF
Sot^e, sois.
Satsan, soyons.
Satsas, soyez.
SUBJONCTIF
1. Présent ou futur
Que satse, que je sois.
Que satsé. que tu sois.
Que satsa, qu'il ou qu'elle soit.
Que satsan, que nous soyons.
Quesatsctë, que vous soyez.
Que ^a^^ount, qu'ils ou qu'elles soient.
2. Imparfait
Que seguàsse, que je fusse.
Que seguèssé, que tu fusses.
Que seguessa, qu'il ou qu'elle fût.
Que segassion (pr. ss comme ch.),
que nous fussions.
Que segassxas (id . ), que vous fus-
siez.
Que seguèssount, qu'ils ou qu'elles
fussent.
3. Passé
Que satse sta, que je sois, pour que
j'aie été, etc., comme au sub-
jonctif présent, en ajoutant le passé
sta,
4. Plus-que-parfait
Que seguesse sta, que je fusse, pour
que j* eusse été, etc., comme au
subjonctif imparfait, en ajoutant
le passé sta,
comme dans presque tous les dialeo-
— 45 —
Verbb Avoir
Infinitif. Aver ou ver (avoir). ■— Passé. Aver ou ver gu
{giu), — Participe présent. Adzan *.— P. passé. Gu (giu).
INDICATIF
1. Présent
Tai, j'ai.
Z'as^ tu as.
Z'ot« il ou elle a.
Z'auen, nous avons.
Z'avèSj vous avez.
Z'anta ilsont.
2. Imparfait
Z*ayo ou z'atno, j'avais.
Z'ayas ou vias^ tu avais .
Z ayot ou t;tot, il ou elle avait.
Z' ayant ou viar», nous avions.
Z'ayâs ou vid*, vous aviez.
Z'ayount ou t;iOun^, ils ou elles
avaient.
3. Passé défini
ZagfM^c, j*eus.
Z'agti^r^, tu eus.
Z*aguett il ou elle eut.
Z^aguêran, nous eûmes.
Z'agfu^as, vous eûtes.
Z'aguèrount^ ils ou elles eurent.
4. Passé indéfini
5. Plus-que-parfait
Z'aurid gu^ j'avais eu, etc., comme
à rimparfait, en ajoutant le passé
gu\ pron. z'au-id gu.
6. Futur
Z'auraij j'aurai.
Z' auras, tu auras.
Z'aurot, il ou elle aura.
Z'auran^ nous aurons.
Z'aur^s, vous aurez.
Vaurount, ils ou elles auront.
7. Futur antérieur
l'aurai gû, j'aurai eu, etc., comme
au futur, en ajoutant le passé gu,
CONDITIONNEL
1. Présent
Z'aurio'^t j'aurais.
l'aurias, tu aurais.
Tauriot, il ou elle aurait.
l'aurian^ nous aurions.
Taurias^ vous auriez .
Z'aurount ou z'auriount, ils ou
elles auraient.
2. Passe
Z*aigfu,j'ai eu.
Z'as gut tu as eu.
Z'ot gu, il ou elle a eu, — etc., Z'auyo gu, etc., comme au condi-
comme au présent, en ajoutant le tionnel présent, en ajoutant le
passé ^u. passé ^u.
^ Le participe présent est à peu près inusité.
' Prononcez : x'au-to, n^au-ias, etc.
— 46 —
IBfPERATIF
Adze, aie.
AduUt ayons.
AdzaSt ayez.
SUBJONCTIF
1. Présent
Qw «'adw*, que j*aie.
Que z*adzei, que tu aies.
Que z'adzQt qu*il ou qu'elle ait.
Que z'adzan, que nous ayons.
Que z'adzas, que vous ayez.
Que z'adzountf qu'ils ou qu'elles
aient.
Imparfait
Que z'aguèsse, que j'eusse.
Que z'aguèssé, que tu eusses.
Que z'aguèssa, qu'il ou qu'elle eût.
Que g^aguachan {ss), que nous eus-
sions.
Que Tfaguachiis (ss)^ que vous eus-
siez.
Que z'aquéssaunt, qu'ils ou qu'elles
eussent.
Passé
Que :^adze gu, que faie eu.
Que z*adzei gu^ que tu aies eu,
etc.. comme au subjonctif pré-
sent, en ajoutant le passé gu.
PluS'qué'parfait
Que z^aguèsse pu, que j'eusse eu,
etc.. comme à l'Imparfait du sub-
jonctif, en ajoutant le passé gu.
VERBES ACTIFS
Tableau des trois conjugaisons régulières
I. — Infinitif en a
INFINITIF
Egegua^j arranger.
Passé
Aver égegua, avoir arrangé
PARTICIPE
Présent
Egeguant, arrangeant.
Passé
Egegu, arrangé.
INDICATIF
Présent
Egègue, j'arrange.
Egègué, tu arranges.
Egègua, il arrange.
Egegan, nous arrangeons
Egeguàs, vous arrangez.
Egègount, ils arrangent.
* On supprime assez ordinairement Teuphoniqile z\ pour dire qu'adze.
qu'aguèsse, à ce temps et au suivant .
• On doit prononcer un peu comme s'il y avait égigua, mais en donnant
un son très -faible à l't. Peut-être faudrait-il écrire ^.gf«5fa. L'c.du com-
mencement est souvent élidé dans la prononciation ; le Brivadois surtout
dit volontiers Uau *gega quo (il faut arranger cela).
— 47 -
Imparfait Futur
Egeguave, j'arrangeais. ^gf^giuarat, j'arrangerai.
Egeguavé, tu arrangeais. Egeguaras, tu arrangeras.
Egeguava^ il arrangeait. Egeguarot^ il arrangera.
EgegtMvan, nous arrangions. Egeguaran, nous arrangerons.
Egeguavàs, vous arrangiez. Egeguarès, vous arrangerez.
Egegiuwountf ils arrangeaient. Egeguarount, ils arrangeront.
Passé défini Futur antérieur
Egeguèrey j'arrangeai . l'aurai égegua, j'aurai arrangé,
E^e^uér^, tu arrangeas. Z" auras égeguaf—etc,^ comme r.u
Egeguett il arrangea . futur antérieur du verbe aver^ en
Egeguèran^ nous arrangeâmes. ajoutant le passé egeguà.
Egeguèràs, vous arrangeâtes.
Egeguèrount, ils arrangèrent. conditionnel
Passé indéfini Présent
rai égegua, j*ai arrangé. Egegario *, j'arrangerais.
Z'os ^^e^ua, tu as arrangé, etc., j?<76^ana«, tu arrangerais.
comme au passé indéfini du Egegariotf il arrangerait.
verbe aver, en ajoutant le passé Egegarian, nous arrangerions.
égegua» Egegarias^ vous arrangeriez.
Egegariounty ils arrangeraient.
Passé antérieur
Passé '
Z'ai gu égegua, j'ai eu arrangé.
Z'ûtf gu égegua, tu as eu arrangé. Zauio ou rio ^gfeguà, j'aurais arrangé
Z*ot gu égegua^ etc . , comme au Zauia ou ria égeguà, — eta , comme
passé indéfini de aver, suivi des au conditionnel passé du verbe
passés gu et égegua, aver, en ajoutant le passé égeguà.
Autre passé antérieur
IMPERATIF
Z'aguère égegua, J'eus arrangé.
Z'aguèré égegua, etc., comme au Egèguè, arrange,
passé antérieur du verbe aver, Egeguan, su rangeons,
en ajoutant le passé égegua. Egeguas, arrangez .
Plus-que-parfait subjonctif
Z*ayo ou vio égegua, j'avais ar- _ ,
rangé. Pm^/
Z*aya ou via égegua, etc. , comme QWégègue, que j'arrange,
au plus -que -parfait cfu verbe Qu'égègué, que tu arranges.
averjQR ajoutant le passé égegua. Qu'égéguat, qu'il arrange.
^Prononcez egegO'idt etc., comme dans les cas semblables
* Le conditionnel passé j'eusse ne s'emploie guère.
— 48 —
Qù'égègfMchanf que nous arrangions
QwégèguachaSy que vous arrangiez.
Qu'égègountf qu'ils arrangent.
Passé
Imparfait
Quégeguèsséf qne j'arrangeasse.
Qu'égeguesé, que tu arrangeasses.
Qu'égeguèsscUf qu'il arrangeât.
Que z'adzeègeguà^ que J'aie arrangé.
Que z'adzé ègeguàf etc.
Que z'adz' éguegà, etc., comme au
subjonctif présent d'aver, en ajou-
tant égeguà,
Plus-que-parfatt
Qu'egeguachan{8s.\ que nous ar- Que z'aguesse égeguà, que j'eusse
rangeassions. arrangé.
Qu'egegachàs (ss), que vousarran- Que baguasse égeguà, que tu eusse
g«»assiez arrangé.
Qu'égeguessourU, qu'ils arrangeas- Que z'aguessa égeguà. —eic., comme
sent. au plus-que-parfait du subjonctif
d'at;er, en ajoutant égeguà.
Infinitif en i *
INFINITIF
Basti, bâtir.
Passé
Aver bastiy avoir bâti.
PARTICIPE
Présent
BasttssarU^ bâtissant.
Passé
Bastij bâti.
INDICATIF
Présent
Bastisse, je bâtis.
Bastissé, tu bâtis.
Basm, il bâtit.
Ba^^man^ nous bâtissons*
Bastissès, vous bâtissez.
Bastissount, ils bâtissent.
Imparfait
Bastîcho, je bâtissais.
Bastichas, tu bâtissais.
Bastichot, il bâtissait.
Bastichan^ nous bâtissions.
BastichaSf vous bâtissiez .
Bastichount, ils bâtissaient.
Passé défini
Bastiguère^ je bâtis.
Bastiguéré, tu bâtis.
Ba^tiguet, il bâtit.
Bastiguéran, nous bâtâmes.
Bastiguèràs, vous bâtîtes.
Ba9%iièrount, ils bâtirent.
Passé indéfini
Z'at bastif j'ai bâti.
Z'a« bo^ti, — etc., passé indéfini
de avery suivi du passé bctstû
* 11 y a des localités où certains verbes changent de conjugaison .
Ainsi le verbe sentir. On dit, en effet, tantôt senty à Tinfinitif, et sent
au principe passé, alors il est de la seconde conjugaison ; tantôt sentre ou
sentiUf alors il passe à la troisième.
— 49 ^
Futur
Baslirai, îQbkWvdX,
Bastiras, tu bâtiras.
Bastirott il bâtira.
Baslirarit nous bâtirons.
Bastirount, ils bâtiront.
Bassèirt, vous bâtirez.
Futur antérieur
Aurai bastif j'aurai bâti.
CONDITIONNEL
Présent
Bastirio^, je bâtirais.
Bast trias» tu bâtirais.
Bastiriot, il bâtirait.
Bastirian, nous bâtirions
Bastirias, vous bâtiriez.
Bastiriount, ils bâtiraient.
Passé «
Z'auio ou r/o 6a5tt. j'aurais bâti.
Vauiarius basti, etc., conditionnel
passé de avety suivi du passé basli,
IMPÉRATIF
Bastisse, bâtis, ou : qu'il bâtisse.
Bastissount. qu'ils bâtissent.
Baslissans ou bastissas, bâtissons ou
bâtissez .
SUBJONCTIF
Présent
Que basasse, que je bâtisse.
Que basHsséy que tu bâtisses.
Que batissa, qu'il bâtisse.
Que bastichan, que nous bâtissions.
Que basiichas, que vous bâtissiez.
Que bastissount, qu'ils bâtissent.
Imparfait
Que bastiguèssê, que Je bâtisse.
Que bastiguèsséy que tu bâtisses.
Que bastigwssa, qu'il bâtit.
Que basUguachan, que nous bâtis-
sions.
Que bastiguachàSy que vous bâtissiez.
Que bastiguessount, qu'ils bâtissent.
Passé
Que z'adzn basti, que j*aie bâti.
Que z'adzei basti, etc., subjonctif pré-
sent d'aver, suivi du passé basti.
Plus-que-parfait
Que z'aguesse basti, que j'eusse bâli-
Que z'aguesse basti^ etc. , plus-que-
parfait subjonctif d*aver. en ajou-
tant basti.
INFINITIF
Vendre f vendre.
Pass<f
Aver vendu (d/w), nvoir vendu.
PARTICIPE
Présent
Vendant, vendant.
Passé
Vendu {diu), vendu.
Vende, jo vends
Infinitif en re
INDICATIF
Présent
Vende, je vends.
Vende, tu vends .
Vend, il vend.
Vendan, nous vendons.
Vendes, vous vendez.
Vendountj ils vendent.
Imparfait
Ven dio, je vendais.
Vendias, tu vendais.
' Prononcez encoro basti4d, etc .
* Le conditionnel passé j'eusse ne s'emploie guère.
— 50 —
V<indiotf il vendait.
Vendian, nous vendions. -
VendiaSy vous vendiez.
Vendiount^ ils vendaient.
Passé défini
Vendegaèrêi je vendis.
Vendeguèré^ tu vendis.
Vendeguet, il vendit
Vendeguèran, nous vendîmes.
Vendeguèras, vous vendîtes.
Vendeguèrount, ils vendirent.
Passé indéfini
Z'dii.i9endiu, j*ai vendu.
Z'as vendiUt etc.; passé indéfiai de
aver, suivi du passé vendiu.
Passé antérieur
^'o?.aw?>an«|iv, j!ai ^u vendu.
Z*as guvendiUf .Qio.\ passé indéfini
de aver, suivi des passés gu et
vendiu.
Autre passé antérieur
Z'aguére vendiu ^ j'eus vendu.
Z'aguèré vendiu^ etc.; passé anié»
rieur de aver^ suivi du passé ven-
diu.
Plus-que-parfait
Z*ayo ucndtu, J'avais vendu.-
Z'ayas vendiu^ etc.; plus-que-par-»
fait de aver^ suivi du passé ven-
diu.
Futur
Vendrai, je vendrai.
Vmdras, tu vendras.
Vendrot^ il vendra.
Vendran, nous vendrons.
Vendras, vous vendrez.
Fendroun^, ils vendronnt.
Futur antérieur
Z' aurai vendiu, j'aurai vendu.
Z'auras vendiu, etc.; futur anté-
rieur de aver, suivi du passé ven-
diu.
CONDITIONNEL
Présent
Vendrio, je vendrais.
Vendrias, tu vendrais.
Vendriot, il vendrait .
Vendrian, nous vendrions.
Vendrias, vous vendriez.
Vendriount, ils vendraient.
Passé
Z'auio ou-novendfu, j'aurais vendu.
Z'auiaou~ria vendiUi ^^tc; condi-
tionnel^assé de aver, suivi du pass*
vendiu.
IMPERATIF
Vende, vends.
Vendan, vendons.
Vendes ou vendas, vendez.
SUBJONCTIF
Présent
Que vende, que je vende
Que vende, que tu' vendes.
Çti« renda, qu'il vende. '
Que vendachan, que nous vendions.
Quevendachas, que vous vendiez.
Que vendount, qu'ils vendent.
Imparfait
Que vendeguèsse, que je vendisse.
Que vendeguessé, que tu vendisses.
Que t:endeguessa, qu'il vendît.
Que vendegachan, que nous vendis-
sions.
Que vendegachas, qne vous vendis-
siez.
Que vèndeguessount, qu'ils vendis-
sent..
— 51 ~
Pasàé Plus-que-parfait
>
Qite zadzevendiu,qaQ j'aie vQïiàM. Que z'aguesse vandiw, que j'eusse
Que z'adzei vendiu^ etc.; subjonclif vendu,
présent d'avcr, suivi du passé Que z'aguessé vendiu, etc.; plus-
rendiu. que-parfait subjonctif d'aver, en
ajoutant vendiu.
Des Participes passés
La syntaxe des participes passés est la même en auvergnat
qu'en français, avec cette différence que certaines difficultés'
prévues par la grammaire française sont inconnues de ce
patois; il n'emploie pas les tours de phrase ou elles se ren-
contrent.
6. — De la Négation
hjds négations s'emploient bien moins dans qu'en français ;
ne et pas . sont les seules qui existent, et l'une n'appelle ja-
mais l'autre. Pas est celle des deux dont on se sertie plus ; on
fait même usage de locutions négatives sans que ni l'une ni
l'autre y figure. On dit : vole pas (je ne veux pas) ; la pleidz ém-
pétset que se pourmenessount (la pluie empêcha qu'on se pro-
menât). Après les comparatifs, cependant, on met nerparVau-
trament que ne fait ( il parle autrement qu'il ne fait ( n'agit )).
7. — Des GonJ'onctionB
A l'usage de la conjonction et le patois d'Auvergne joint-
celui de mei, plus. La première lie les membres de phrase ou
rapproche, d'ordinaire, les choses inanimées; mei unit les cho-
ses qui ont vie : li ayot soun peire mei sa meire (il y avait son
père et sa mère). Cette règle n'est pourtant pas constante.
Quand et ne lie pas deux membres de phrase, quand il se
trouve entre deux noms, il prend souvent un son euphonique
et se dit éza : li ayot Piar eza Dzaque ( il y avait Pierre et
Jacques). L'emploi de e^sous cette forme n'a guère de règles ;
l'habitude ou le sens musical de la langue dirigent à cet égard.
D'^
Mei{ plus^ davantage, encore) s'ajoute toujours à ni quand
cette conjonction est employée : trabaillapas viste, ni mei bien,
l il ne travaille pas vite ni davantage bien [ ni répété est peu
usité] ). — Que, conjonction, a tous les usages du français.
8. — Des Figures de syntaxe
On comprend qu*une langue qui a eu aussi peu de littéra-
ture et dont la construction est restée aussi- simple que Tau-
vergnat, ne saurait faire un grand usage des figures de syn-
taxe. L'ellipse y est à peu près inconnue, aussi bien que la
syllepse. Seuls, le pléonasme et Tinversion s'y rencontrent;
le pléonasme surtout, par lequel on cherche à donner plus de
force au discours. Tel est surtout celui des pronoms : H ai
parla bei zei même (je lui ai parlé à lui-même); da que quo me
feit BEI lE? ( qu'est-ce que cela me fait à moi? ) Quant à l'in-
version, on ne s'en sert pas plus que dans le langage ordinaire
français.
a
Des locutions qui existaient dans l'ancien français sont res-
tées habituelle dans l'auvergnat ; ainsi, faire employé pour
dire, et mettre pour supposer, ou pour les termes familiers val
allez I On dit: faguet z*ei (fit-il) pour dit-il ou s^écria-t-il, et
bouta ou boutas, première et deuxième personne du masculin
ou du pluriel de bouta (mettre), pour val Bouten que quo satse
vray (admettons ( ou supposons) que ce soit vrai); /ûfea om
coum aquo, boutai (fais-le ainsi, va !) On se sert aussi fréquem-
ment de dona ou douna (donner) pour frapper : dona I donal
doua y I (frappe, frappe, frappe-le) dans le sens vulgaire de:
donne fort, donne-lui en bieni Une manière de dire très-courante
consiste aussi à employer mas ( mais ) pour seulement, dans les
phrases interrogatives qui expriment une idée de restriction,
et de le placer à la fin de la phrase : ribas ( arribas ) twas, veut
dire vous arrivez seulement, pour vous ne faites que d'arriver.
Les personnes des petites localités transportent souvent cette
locution dans le français et la traduisent par vous arrivez que»
Il y a des parties de l'Auvergne où c'est usuel.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
SUR LA LITTÉRATURE PATOISE AUVERGNATE
Le dialecte auvergnat n'a plus de mots pour dire poëte,
musicien, peintre, art, artiste. S'il en a eu, depuis quel temps
ne les emploie-t-il plus ? La réponse serait difficile, mais Pou-
bli paraît remonter loin. On ne saurait dire que l'auvergnat
ne possède point de littérature, ni que les populations de
cette langue n'aient pas eu un art à elles. Toutefois elles ont,
en général, cultivé peu l'une et l'autre, et probablement leur
littérature a été plus parlée qu'écrite.
Je serais porté à croire qu'en Auvergne, plus que dans
d'autres provinces, le nombre des gens cultivés fut petit. Les
cours de ses seigneurs ne paraissent pas avoir connu le luxe
avant une époque relativement moderne; la littérature, con-
séquemment, et les arts ne devaient s'y montrer que par ex-
ception.
L'Auvergne a produit cependant ses troubadours, qui n'ont
pas été les moins prisés. Quelques-uns chantèrent en Provence
ou en Aragon, autour de seigneurs puissants ou des princes ;
mais plusieurs écrivirent dans leur province et n'ont pas moins
laissé un nom. C'est une preuve certaine que la langue était
apprise et travaillée, quelque surface considérable qu'eussent
d'ailleurs lesparlers vulgaires.
Le patois que la tradition a maintenu, et que nous voyons
aujourd'hui se perdre, n'est autre chose que ce qui a subsisté
de ces parlers lorsque les écoles et la culture ont été éteintes.
Qu'est-ce que c' était que la langue cultivéd, et où en trouver
la littérature. Il faut se poser cette question, en présence des
idées qui ont été répandues sur la langue dite a romane. »
On nous a habitués, en effet, à l'idée qu'il y eut, entre les
Cévennes et la mer, une langue particulière, faite de souve-
nirs gaulois, aux dépens de la bonne langue latine, et c'est ce
— 54 —
qu'on a nommé la u langue romane » , une sorte de langue ar-
chéologique dont quelques grandes maisons gallo-romaines au-
raient charmé leur existence, et à laquelle la décadence seule
aurait donné ultérieurement un peu d'emploi. Tout est improba-
ble en cette manière de voir.Il j a plus de vérité à dire que cette
langue « romane » est la langue gauloise cultivée, littéraire,
celle des écoles et des livres. La mesure dans laquelle il lui fut
permis d'imposer ses principes, son goût, le choix des expres-
sions et des tours, était moindre que celle dont jouit le français
à cette heure ou qu'a eue le latin à Rome. Chaque province y a
probablement fait entrer les habitudes de son dialecte, comme
çheicune donnait inévitablement son intonation, son accent ;
mais l'ensemble restait, avait son enseignement à peu près uni-
forme, ses lettres, dès lors, soumises aux mêmes règles généra-
les. On voyait ce qui s'est vu pour toutes les langues : des gens
instruits, cultivés, parlant et écrivant bien; d'autres qui l'é-
taient moins et n'arrivaient qu'à la limite; puis le plus grand
nombre qui ne savait que le langage ordinaire, le parlait d'in-
stinct et ne l'écrivait pas ou bien peu. 11 s'est ajouté à cela,
.pendant l'époque gallo-romaine, la nécessité d'apprendre assez
delatia pour remplir certaines charges publiques, ou d'avoir
l'usage de la langue latine pour les choses de l'Eglise; les mé-
langes et la bâtardise se sont, par suite, introduits vite quand
la. culture a diminué, après que le français a eu pris le pas.
Les monuments littéraires ne peuvent donc pas manquer
autant qu'il semblerait aux dialectes divers de l'ancien gau-
lois. Celui de l'Auvergne a les siens, comme d'autres, dans
les Yev^ de ses troubadours, dans les actes publics, dans les
terriers, dans les règles conventuelles, dans les prêches,
dans bien d'autres pièces écrites ou chantées. La mine n'a pas
été. bien fouillée encore, et cependant les produits peuvent
être montrés.
■;
LES TROUBADOURS
Je ne ferai que nommer les troubadours dont les vers sont
dans Rochegude et Râ;ynouârd^ Y sont-îïâ' sons uùë oiHiiô-
graphe bien authentique ? On peut craindre que non',' ei ^feiil-
. être de» recherches critiques à cet égard offrîi^ieht-ellék de
rintérêt. Pierre Roziers, Q-ancelme Fajdit,le Moine ïï'é' Moià-
taudon, furent les errants. lis ont écrit en di'aléctes lang'ûe-
dociens et gascons. Parmi les autres, Pierre d'A:UVërghe,'*'le
Dauphin .d'Auvergne ,1-Evêque de Clermdnt, Pèyroh', Guil-
laume de Saint-Didier, Austati Dorlhac(d'Orihac-?), DoriàCas-
tellosa, Clara. d'Anduze ou Clarande d'Uza, ont beaucoup com-
posé, la plupart sans quitter leur pays.
Pierre d'Auvergne fit de charmantes poésies légères, en
même temps des chants fougueux pour pousser aux croisades,
et aussi des satires mordantes . Le Dauphin et TEvêque ont eu
ensemble d'ardentes polémiques rimées.Le Dauphin garda
près de lui et entretint longtemps Pejrols, pauvre noble au-
vergnat sans argent, mais qui faisait des vers amoureux
pleins de douceur pour la baronne de Mercœur, propre sœur
du Dauphin . Dona Castellosa versifiait aussi ses amours pour
Arman de Bréon, avec un sentiment poétique qui touche en-
core, mais qui n'égalait pas celui de la belle Claire d'Anduze,
qui habita la haute Auvergne comme Austau Dorlhac, et moins
encore avec la passion profonde dont fut animée cette femme
troubadour pour son « bel ami» {belhs amies). On raconte que
ce ((bel ami» ajant paru infidèle, elle le défia en combat sin-
gulier, car elle chevauchait, maniait les armes, et, sous le
masque d'un homme, elle perça de sa lance celui dont en
réalité elle possédait tout le cœur. Dès ce jour, saljre n'ex-
prima plus qu'amour, regrets et plaintes.
Les vers de ces troubadours font reconnaître que, dans les
-^ 56 —
XII* et XIIP siècles, où ils les ont écrits, la langue qui a été
appelée « romane n, c'est-à-dire la langue littéraire dont les
patois représentent à cette heure la langue parlée et plus ou
moins vulgaire, florissait dans la France du Centre comme
dans celle du Midi, mais que, dans une certaine mesure, cette
langue littéraire se voyait pénétrer, malgré sa culture, par le
dialecte de chaque pays. Les vers du Dauphin, du Moine de
Moutaudon, de Castellosa, laissent sensiblement reconnaître
Tauvergnat dans les tours et dans les mots. Il y a lieu de pen-
ser que, dans les écrits moins littéraires, dans ce qui avait
trait aux actes politiques, à F administration locale, aux choses
courantes, il pénétrait bien davantage. On suivait bien à peu
près Torthographe du « roman»; on gardait plus d'une ex-
pression de la langue cultivée ; on empruntait aussi des ma-
nières d'écrire à la langue latine; mais on a fait de tout cela,
dans les documents de ce genre qui nous sont actuellement
connus, une langue qui est du « roman », sans doute, mais
qui ressemble peu à la langue des poëtes.
LE8 DOCUMENTS PUBLICS
L'un des plus anciens de ces documents, pour la basse
Auvergne, est le serment prononcé en 1198 par Robert de la
Tour, évêque de Cleraiont, sorte de charte portant transaction
entre les habitants et lui. Cette pièce, qu'a donnée M . Gonod
dans sa. Notice sur la cathédrale de Clermont, fait voir très-posi-
tivement les mélanges.
•» Eu Robertz, per la gratia de Deu, evesque de Clermont, pro-
mete a bona fe a totz les homes et a totas la$« femnas de Ciarmont,
e a aquels que issont * a ora, o que isserant*, que eu no penrai ny
farai penre lor cors, ni lor mayso§, ni lor chausas, ni suffirai que
sia fait, se non era per homicidi, o per adulteri, o per murtre. Per
que li personna de Tome et de la femna et sa chausa sont emma
marce, dels layronas sera segount ias bonnas costumas de Monl-
ferrand. Se clams es fait d'orne ou de femna, dara nos fiansa o se-
gurtat avincnt si pot, ojurara que no pucha. E sobre las chausas
que aura en la ciptat, jugarai Tome o la femna a bona fe. Si eu o
li home de ma mayso avem propria quereia contra alcu, si mai no
vol donar segurtat, sobre las soas chausas Promete
lor que totas chausas que serant messas à Clermont per segurtat,
en patz et en gueri*a, serant seguras de me et del meus, ni no las
sazirai ni penrai per uchaiso d'aquels que las i metra, ne per
uchaiso d'aquel en cui poder seran messas; et qui las i aura messas
las emportara segurament quant se voira. Et ni eu ni altre no de*
vem donar guidatge a notre escient, ni en la ciptat ni el bore, a
negun home qui aiafait raubaria ni tort a home de Ciarmont, si non
era fait ab la voluntat de celui a cui auria fait lo tort. Promete
fiel ment a totz loz ornes e à totas las femnas de Ciarmont que
* Pour I sont.
s Pour • serant.
- 58 -
i sont à ora et que i serant que eu lor tenrai aquelas bonas cos-
tumas que mei ancessor fagueront als lors ancessors; et si ne-
gunas querelas en o mei ancessor
si en quelas querelas o non a chaptal de terra o d'aver, promete lor
que totas aquestas chausas ^^ardaraia bonafe, et lor o iure sobre
sains evangeliset mosbailes que i es o a iurat,et altre, quant i sera
jurara. Et il pardonon me ab bona voluntat, si negun gravament
lor ai fait tor qu'ai iorn d'oi, si non a fiansa, o a chaptal de terra o
d'aver o de depte. Et per so que aquestas chausas durant . totz
temps en bpna fermetat, aquesta chartra e saelada ab nostre sael,
et ab aquel el chapitol de Glarmont. Et aiso fo fait Tan de la Incar-
natio Nostre Senhor M.G.XC. viij. mense mai, octava de TAs-
censio. (Archives départementales du Puy-de-Dôme. —Arm. 18,
S.B,c. 10.)
A première vue, Ton dirait un monument provençal mal
orthographié ; si on le lit avec la prononciation auvergnate,
on n'y trouve plus ce caractère au même degré, mais bien
celui du limanien. L'emploi des formes de; la décadence la-
tine est visible dans Fusage de la préposition ab {apud) signi-
fiant avec; celles du latin plus pur s'attestent par Tomission de
la préposition de pour marquer le génitif : la tncamatto Nostre
Senhor.
L'incertitude de l'orthographe, l'association de la basse lati-
nité et du « roman » au patois, ressortent aussi notablement
de deux autres pièces plus développées, à savoir: la charte de
commune de la ville de Montferrand, laquelle remonte à
1248, et celle de Besse, qui date de 1270. Malgré ce mélange
et malgré les mutilations que paraît avoir subies l'original de
la charte de Besse, dans la copie qu'en a donnée Bali^ze, qui-
conque entend le patois peut comprendre assez aisénient l'un
et l'autre de ces actes publics, précieux monuments du droit
communal auvergnat.
Ce n'est pas /ju'à la date de ces pièces la langue littéraire
ne fût plus usuelle pour les personnes instruites ou du monde
policé. Voici ^une inscription tumulaire de 1280j qui est au
musée lapidaire de Clermont. Elle concerne un certain B. de
Sabanac de Catus. Gravée sur marbre blanc ouvragé, en bel-
les lettres gothiques, elle fut évidemment faite pjQur, un mort
- 59 -
de qualité. Elle est en vers écrits sans coupure, et le tour,
un peu cherché, l'indique pour Toeuvre d'un lettré. On y voit
un mot qui est plutôt latin que patois, et pourtant Millot et
Raynouard auraient pu la donner comme de littérature « pro-
vençale » ou a romane », sans qu'elle fît disparate en leurs
recueils . La voici exactement copiée :
(Su if 'la : as : ta bocca : dan^a : gnar
ba : e6t : t9X9 : t\Vim\ : repan^a : taU
€0 : tnicet : eien : 6t6iii : tto : snat : taU
€0 : ten : 9oi : bi : pat* : nt' : e : no : te : nui '.
Toutefois le commun des habitants, bourgeois, marchands,
cultivateurs, ouvriers de ville, ne connaissait sans doute que
le parler vulgaire, et Ton était forcé d'avoir recours à ce par-
ler quand on voulait se faire comprendre. Il y avait là une cause
d'altération d'autant plus effective, que les scribes chargés de
rédiger les pièces y apportaient inévitablement leurs change-
ments à eux. Dans une certaine mesure, sans doute, ils con-
servaient les règles enseignées dans les écoles; mais ils avaient
appris quelque peu de latin, et ils faisaient du tout un mélange
qui a produit le patois des chartes, assez défiguré dans les
mots, dans la syntaxe et l'orthographe.
Les choses ont dû aller ainsi jusques au XV° siècle. On en
V L'an du Seigneur 1280, calendes de septembre, mourut B. deSabanac
le Gatus.
Toi qui là vas, ta bouche ferme ;
Regarde ce corps qu'ici repose.
Tel que lu es je aussi fus,
Et tu seras tel que je suis.
Dis Pater noster et ne te chagrine (*).
Dans rinscription originale, les mots sont Réparés par un triple point.
Ce signe n'existant pas en typographie, nous avons dû le remplacer par
des deux-points.
(*) On a truduit : cela ne te nuit, dans le livret da Musée de Clermont ; c'est une inter-
prétation' erronée. Le verbe nuire n'est pas patois. La traduction exacte serait : et ne
t'eunuie, avec le sens propre de chagriner.
— 60 -
a la preuve par un grand nombre de quittances de la fin du
XIV* siècle, données pour le payement de différents servi-
ces municipaux {Archives de la ville de Clermont). Voici une
de ces pièces, de 1369, prise au hasard dans le nombre ; elle
porte les indices irrécusables d'un reste de culture u romane »,
en même temps que de l'emploi du parler local comme langue
officielle. Elle porte aussi la marque d'une grande incertitude
d'orthographe :
« Sapchont tuyt que heu Joh. Chalchat, capitani de la viala de
Clarmont, confese haber hagut pcr cauza de mos gatges, per un
mahdament loqual se redreysaua ha Joh. lo merceyr, leuador de
una talha hordenana ha lebar per saumana, loqual mandament fo
escriut io xu* jor dal mes dahosl Pan LXIX, la soma de sege flor ;
et heai lodit Joh. Chalchat, capitani de la dita viala en quite la dita
viala et lodit Joh. lo merceyr lebauor de la dita talha et tos
aqueus a quy pot apertenir. Los quaus sege flor. ay hagut per la
ma daldit Joh. lo merceyr per cauza de mos gages. — Donat lo
xii« jor daldit mes dahost, Tan LXIX et en temoyn daquesta
sedula heh pauza mon nom. » — J. Chalchat.
Une chose positive, en tout cas, c'est que le patois vulgaire
était encore la langue courante bien après ces dates. Il
servait à toutes les relations de la vie, même entre les per-
sonnes que leur naissance et leur état sembleraient avoir dû
rendre familières avec une langue plus cultivée . On ne peut
s'en étonner en se rappelant combien cela était général il y a
quarante années seulement, et comme cela l'avait été bien
davantage un peu plus en arrière. Les archives municipales de
Clermont fourniront beaucoup de preuves quand on les in-
ventoriera. Le registre des bayles de la Charité de Clermont^ qui
est de 1385 ; celui des Cens et percières dues au Saint-Esprit
de la paroisse de Saint-Pierre, qui paraît antérieur, sont tout
entiers en ce patois mêlé, lequel était forcément celui des
scribes, mais qui atteste l'usage commun du parler tradition*
nel. Voici des passages empruntés au livre prébendaire d'une
abbaye de femmes, dicté en 1462 suivant M. Dominique
Branche, qui les cite dans son intéressante Histoire des mo-
nastères, par Marie de Langeac, abbesse des Chases. Il a été
. - 61 —
écrit par un notaire, en patois brivadois. Il Indique ainsi
qu'il suit l'ordinaire des Dames des Chases, à certains jours de
Tannée :
Saint Illary
Haquel jour prendront chacuna dona a ias anouls, par l'obit de
Magdalena de Langeac, prioressa de Gabelles, char freche embei
char salada.
Saint Âugnstini, episcopi
Item prendront en Tabadia chacuna dona douas liauras de char
freche per Tobit de Monsieur Armand de Langeac, chevaler que fut
sepulti en lou moustier de la Gazas.
Saint Benedicti, abbatis
Item prendront chacuna dona a las anouls, tent par avent que per
caresmo par lous obit que sont desclaratsen la régla, quatre liouras
d'olly et non la devont prendre quant sarant foras l'abadia. Prent
chacuna dona, lou dit jour, per l'obit de Madona Margarita de
Prunct, abbatissa de las Gazas, et de Madona Isabella dé Digons,
prioressa de Rajada, una lioura d'olly *.
* W Auvergne au moyen âge, Lom I" ( d'après lo mss. Framond ).
Le Jour de Saint Allsrre
Ce Jour-là, chaque dame prendra aux annuels, pour la mort de Magde-
leine de Langeac, prieure de Gubelles, chair fraîche avec chair salée.
Saint Angnstin, évêqne
Jtem, chaque dame prendra dans Tabbaye deux livres de chair fraîche,
pour la mort de M. Armand de Langeac, chevalier, qui fut enseveli dans
Je monastère des Chases.
Saint Benoit, abbé
Ilem, chaque dame prendra aux annuels, tant pour l'A vent que pour Je
Carême, pour les morts qui sont portés sur la règle, quatre livres d'huile,
et elles ne la devront pas prendre quand elles seront hors de l'abbaye.
Chaque dame prend, ledit jour, pour l'obit de Madame Marguerite Prunet,
abbesse des Chases, et de Madame Isabelle de Bigone, prieuse de Rajade,
une livre d'huile.
. — 62 -
Sainte Elisabeth, duchés <
Haquel jour prent en l'abadia chacuna dona per rason de la
festauna liourason de vede et del pro fres, et un tros d'andouilh,
el dous deis de salscisse, et dimey galina et de moustarda, et de vi
un pichey a dina et una paucha a soupa. Et pendront à l'abadia
per touta charenda un pichey de piument embei quienz oublis^.
La prébende journalière était bonne aux Chases ; les défunts
payaient bien les prières des />awi65, et celles-ci passaient peut-
être moins frugalement que ne lo voulait la règle les temps
froids de Noël ; car à tout cela s'ajoutaient encore una mi-
cha de tourta (un petit pain de seigle) par chaque jour, des pi-
geons à la Pentecôte, des harengs en carême, de poumpa (de la
pâtisserie aux pommes ), la nuit de Noël, et maints autres ré-
gals pour chaque devoir un peu dur.
Mais^ laissant là l'inventaire de la cuisine conventuelle,
constatons une fois de plus, par ce manuscrit, l'existence du
patois comme langue usuelle à la veille du XV* siècle. Robert
Estienne imprimait encore à Paris, à la fin du XVP, las Horas
de Nuestra Sehora, cô muchos otros oficios y oracion es ( im-
pressas en Paris, m. d. xxix), qui se terminent ainsi : a Fe-
nesce las horas de Nuestra Senora. impressas en Paris, por
Thielman Kermer. A. xxiiij de otubre del anno del Senor de
mill e quinientos e xxix ^. » Il faut s'étonner, dès lors, que les
pièces en cette langue nous soient parvenues en si petit nom-
bre, car il a dû en être beaucoup écrit.
Ces dames des Chases, reléguées dans leur sauvage mo- ,
nastère (il yen avait de haut lignage], ne passèrent sans doute
pas leur existence sans confier au papier des rêves d'imagi-
t ftainte Elisabeth , daohetfse
Ce jour-là, chaque dame prend dans l'abbaye, en raisoa de la faste,
une livraison de veau et.de porc frais, un gros morceau d'andouille, deux
doigts de saucisse, une demi-poule et de la moutarde, une piote de vin à
dîner et une chopineà souper. Et, ppur tout le temps de Noël, elles
prendront à l'abbaye une pinte de piment ' avec quinze oublies.
•^ Liqueur faite de miel , de vin et de différentes épiées.
* Brunet, n*» 201, et le Catalogne de A. Fontaine. 1S75, tï^HI
- 63 —
nation ou des extases d'esprit. Toute la vie spirituelle, qui
plus est, pendant une longue suite d'années, n'a pu avoir
d'instrument de manifestation que le patois. L'Eglise était
particulièrement obligée de l'entretenircomme langue usuelle.
Si dans leurs actes les dignitaires importants usaient du la-
tin, dans leurs rapports avec les fidèles, dans leurs prédi-
cations, dans les prières, dans les cantiques, quel langage
auraient -ils pu employer, sinon la langue vulgaire ? Les cou-
vents de femmes, entre autres, ne pouvaient pas avoir d'autre
idiome , le latin demeurant- l'apanage des hommes. De tant
d'instructions, de catéchismes, de prêches, de légendes, tra-
duits ou composés en patois, et qui formaient une littérature
dont les monuments offriraient aujourd'hui plus d'une curio-
sité, comment n'a-t-il rien été retenu ?
La tradition populaire n'a pas même porté jusqu'à nous
quelques-uns <les anciens noëls. Ceux que nous possédons ne
paraissent pas remonter au delà du XVP siècle.
LES N0EL8
Le caractère de ces noëls, aujourd'hui presque oubliés, nous
est révélé par la critique qu'en a faite Tabbé Tailhandier,
dans le manuscrit cité plus haut*. Cet amateur de patois
se plaint de ce que les paysans et les bergers auvergnats y
paraissent « vilains et maussades • , à force de ressemblance,
c Ce ne sont point ici, dit-il, les aimables pastoureaux de Pro-
»vence ou du Languedoc, qui viennent, avec leurs gentils
«chalumeaux et leurs gajes bergères, rendre Thommage au-
wSauveur et luy dire mille jolies choses, et à sa Sainte Mère.
«Mais c'est Fourniou le morfondu, avec son a argautp peil-
»leux; Michau ou Jacquet, avec leurs sabots pleins de paille,
«qui ne s'entretiennent que de ce qu'ils ont eu à déjeuner,
«d'un bon gros jambon, du vin vieux dont ils ont la bouteille
Bdans leur escarcelle, ou de leurs moutons, de leurs chiens
))ou de leur ménage. Une autre bande, dans un autre noël, ne
©parle que de tailles, d'impôts, de maltôtiers, de sergents,
«dont ils demandent d'être délivrés, et rien de plus. D'au-
»tres, du plat pays, encore plus grossiers, semblent chanter
«en Thonneur de Bacchus, dont ils ne font que changer le
«nom en celui de fuNadau («Noël), qu'ils bénissent de leur avoir
«donné une année fertile et bonne vinée; et tout de suite ils
«font une énumération des plaisirs qu'ils auront : que les jeu-
«nes gens en boiront à longs traits, danseront, se diverti-
«ront; que les femmes mêmes s'en coëfferont et ne craindront
«point durant la nuit les piqûres des puces, tant ce bon vin
«les aura bien endormies. Les gens de la montagne en boiront
Dauprès du feu en faisant rôtir leurs châtaignes, et feront un
Discours préliminaire.
— 65 —
)) bruit plaisant à Thonueur du Dieu des pots. Les vieillards
•s'en enivreront jusqu'à se laisser répandre dans les boues
«comme des cocbons, et pareilles sottises champêtres que ces
» poètes plébéiens leur mettent à la bouche . »
A Topposé de Tabbé Tailhandier, j'estime qu'il y a peu de
monuments, dans la littérature vulgaire, plus intéressants que
cesnoëls. Ilnousa rendu le grand service de les coUigeret de
nous les transmettre. L'esprit du pays y est fortement em-
preint, un esprit sans beaucoup de finesse ni d'imagination
et de charme, qui est bien le sien; j'y vois, en outre, le tableau
fidèle de la condition matérielle des anciens habitants. Pou-
vaient-ils avoir une douce et riche poésie, ces pauvres pay-
sans d'Auvergne soumis à un climat changeant et âpre, à une
terre pénible, et pressurés par le seigneur, par les agents du
roi ou par l'usure ? Comment leur imagination eût-elle été
gracieuse et vive comme celle qui éclôt sous le chaud soleil
ou à l'air parfumé de la Provence ? Sur leur sol où la vie se
fait acheter, de quoi leur esprit devait-il être inquiet, sinon
de vivre ? Quand ils chantaient le Sauveur, qu'auraient-ils
vu de plus beau, de plus divin à célébrer dans sa venue, si-
non la délivrance des maux qui pesaient sur eux, l'assurance
d'amples et bonnes récoltes, d'un vin abondant et généreux
pour réchauffer leurs sens et leur donner les jouissances
qu'ils pouvaient comprendre 1
Tout grossiers que semblent la plupart de ces anciens chants,
il faut les prendre pour l'expression vraie, naturelle et bien
rustique, des sentiments de notre vieux peuple d'Auvergne.
Loin de faire comme l'abbé Taillandier, qui préfère les noëls
écrits par les littérateurs patois de son temps, je tiens ceux-
ci pour de simples traductions en patois d'idées et de senti-
ments appartenant à une classe tout autre que celle du peuple.
Ces pièces versifiées renchérissent encore sur la légende
chrétienne de la naissance de Jésus. Nos Auvergnats ont fait
la Sainte Famille pauvre, souffrante et mal abritée à l'excès,
modelant ainsi sur le sort du paysan malheureux l'idée de
Tinfimité dans laquelle le Sauveur voulut naître. Les ber-
gers le trouvent « din la crèche d'un eitable deicoubear^ tout ey-
fondra (dans la crèche d'une étable sans toiture, effondrée); Ma-
rie et Joseph n'ont point de linge sec ; ils se chauffent de bois
5
— 66 —
vert, meurent de froid et soufflent dans leurs doigts. Joseph,
Le bon mari,
Triste e marri,
£i en souci
Qu'en son boursi
Ou n'i a ni croux ni piale.
(triste et marri, est en souci de ce qu'en sa bourse iln'y a croix
ni pile.) — Tout cela n'a pour but que de faire ressortir et de
vanter la puissance et l'amour du nouveau-né. De l'ange qui
vient leur annoncer la bonne nouvelle, ils font c un messagey
habillât en genti bargey» (un messager vêtu en gentil berger),
fort beau de corps et de visage. Jamais on ne vit un si parfait
jouvenceau. Il leur apparaît :
A l'hourade meineu,
£n gardant le beytio,
A la cyme d*un peu.
Ou bien :
Tout autour d'una fougeade,
A la freidure et gialade',
Ils veulent aller les premiers voir l'Enfant, qui va tenir ses
États. Ils seront fort bien écoutés ; il n'y a pas de mauvais
passage qui les arrête, ni froid, ni neige, ni ruisseaux. Ils
vont joyeux, guidés par l'étoile claire, revêtant leurs plus
beaux habits, et les moins aisés s'y rendant avec leur « argo
peilloux)) (leur manteau peilleux, rapiécé), mais tous man-
geant, buvant ou se livrant à la joie, aux danses, aux sauts que
le contentement amène. Ils laissent leurs bêtes sans aucune
garde :
*A l'heure de minuit.
Quand ils gardaient les bestiaux,
A la cime d'un puy;
Ou bien :
Toutjautour d'un feu de broussailles,
Au froid et à la gelée .
- 67 —
Vedelous,
Les œulhas et agnelous,
8en degune garda ;
Car le bon ange daii ceu
Ou nau contregarde
De la verenousa dent
D'aqué traître loup mordent *.
De bon cœur ils présentent au petit Jésus :
• Honour et révérence » ,
et à sa mère aussi; car ils ne peuvent leur faire. d'autre pré-
sent, étant pauvres et pleins seuleme nt des peines que leur
ont faites les ricbes :
Nau n'aven orniargen,
Ni guera mouneda
Dont ant aquelas gen
Que portent la sede.
Y ne naus ant re laissa,
Ma un argo petassà.
Nau aven mile soucy.
Que nau fon bataille,
Et tant d'autrey negocy,
Lau cey et la taille
Jamai nu n'en veyranla fi,
Si de Noé le petit Fy
Ne nau y ajude*.
Il y a pourtant des bandes qui offrent au divin nouveau-né
des cadeaux ; alors tous, maîtres et serviteurs, veulent don
' Jeunes veaux,
Brebis et agneaux,
Sans aucune garde ;
Car le bon ange du Ciel
Nous les protège
Gontrt» la méchante dent
Ou traître loup mordant.
• Nous n'avons or ni argent,
Ni ffuère de monnaie
— «8 —
ner quelque chose : ceux-ci, de gras chevreaux à Marie, et à
TEnfant, de bons raisins confiis. Marguerite, la bergère, lui
donnne un poulet ; la grand'mère, un pigeon qui avait le poil
follet ; Peyronelle, un beau chardonneret ; le bouvier, du vin
de son baril. Et tous Timplorent, pour leurs péchés d'abord,
puis pour que la disette ne les fasse plus souffrir, que les in-
tempéries ne détruisent plus les récoltes et que les usuriers
soient pendus. Ils se plaindraient bien de quelques seigneurs
du pays ; mais parler leur pourrait nuire, ils se confient à lui.
Ils savent qu'Hérode le cherche pour le tuer : a Si letroubenn^
8*écrient-ils:
61 le trouben,
En toute sa brigade,
Ye sentiro
Quant pezaro
De chascun la bouiado > .
Un d'eux lui dit :
Si letroube en bataille,
Ly dounarai de mon frondi,
Tant drey par la vidailhe,
Comme en ont les gens
Qui portent la soie ;
Us ne nous ont rien laissé
Qu'un manteau rapiécé.
Nous avons mille soucis
Qui nous font la guerre,
Et tant d'autres affaires,
Les cens et la taille.
Jamais nous n'en verrons la fin,
Si de Noël le petit Fils
Ne nous vient en aide.
* Si le trouvons,
Avec toute sa troupe,
Il sentira
Combien pèsera
De chacun le bâton noueux.
La botdade est une canne en branche de chône ou de cormier, ter-
minée par un nœud qui en fait une sorte de massue. Ce nœud forme une
petite boule, d'où ce nom de boulcuie .
— «9 -
Que eonme un por.
Tout rede mor,
Yo tombaro par tiarre ;
Et lau bargers,
Pu de dangers
Ne n'auront, ni de guiarre*.
Il 7 a en tout cela un incontestable mérite de naïveté
rustique. On voudrait indiquer Tépoque précise où ont été
faits ces noëls, assez mal orthographiés, il faut le dire, par
les collectionneurs qui les ont reproduits. Plus d'un est dû
à ces auteurs sans nom et sans pays connu, de qui émanent
les chants rustiques et la littérature vulgaire véritable, cette
littérature à peu près orale et traditionnelle des bourrées,
des chansons du labour et de la veillée . Ce sont des chants de
plaintes sur les maux de toute sorte que souffrait le paysan, et
sur Tespérance de les voir cesser par la venue du Fils de Dieu.
Ils ont une date probable, celle de Tépoque féodale. On pour-
rait les appeler les noëls politiques, en regard d'autres qui
ont eu un caractère religieux et catholique. Ils constituent un
genre particulier, si bien qu'en 1665 le chanoine Laborieux,
voulant versifier sur les Grands Jours, ne crut pas avoir d'autre
forme à prendre et appela sa pièce un noël.
L'abbé Tailhandier, qui estimait trop cette pièce pour con-
sentir à lui donner un nom à ses yeux mal porté, dit bien qu'elle
fut appelée ainsi parce que les Grands Jours devaient s'ou-
vrir à Noël ; mais c'est un noël véritable, parfaitement dans
le ton et le mouvement de ces sortes de pièce. Qui en douterait
à ce commencement :
Augha, gens, augha,
Le ceo vous reproche,
^ Si je le trouve en bataille,
Je lui donnerai de ma fronda
Si droit dans la poitrine,
Que comme un porc,
Tout raide mort,
Il tombera par terre ;
Et les bergers,
Plus de dangers
N'auront plus, ni de guerre
— 70 —
Qu'aqnoué trop plegha,
E sen gro baugha,
Vou laissa raugha ?
Noé cez deiscen,
E vo tou refouére*.
Ce noël de Laborieux est un des plus médiocres. Sans vi-
vacité dans le tour, vulgaire par les idées, sans originalité
datiS' Texpression, il n*offre qu'une plate énumération de ce
qui sepaid^' lors de Tinstallation de ce tribunal extraordinaire
et'iff B讫^attd4en'êesi'8oti'8eul mérite vient du sujet. A quel-
queiSfriégiardsi c^èst uiidobumerit-^ut permet d'apprécier par
éte.aert^Di» c6téyila'situatiôn >d€( là d^ésêr sujette. Uorthogra-
ptel<én>!ed*!àlb«ài'f6rt'iïiauvftisô'/-''^' 'i'"-' -" *'i' ''•••n-.M'ti^o'l'in
l I '
,;rp ^^.'] rnr';. I-'I-^.- • •.' ,- ■ :i:'.. >.'..-jî <'.i •(•.'•.qcji; >*»! tIk :
ru. îneuîiîMK.- -JEb«ii^j)^ple,-éc6ùt^|'''' '•'^■'';;''-'';'' •'»- i- '-
./Ai'^f'nodi.d '>fii"u{;é'ôiél roùs'cn^'''';' it'j'<"- •< .'î'M[ii.'.f?'iJi<i .o'n;'»-_
•■.irr;p/h 'Kc* j. ?j;^| Que c'est <trop'ipk)tf6r,-rî)<^: ';!;< '!-'rli''iMV Mrolu<» ■
-n<':' -Hroq -j-^Mii; ■ !^ ,• :>i-r ^'■L:,rC') ii.[i .•[•ilï-ai.iWïr.T 'tddnM
oîlo'np iî')id !'■: ■■•'J9i^i'âèfecèiià'1<Ji''^ '• '^^■'*' ^^'^ 'H./inijl. inl p. 'ukî-^
■ nf:h Tfî*)ffi.otif/i'j.f.'f •^K'^'r»;-!- ^ • <>'«r» rîi. f!"'.". >ij;ir: : l'ioV. £ li'i
: tf!':»(xi^on9£nfffoo ^r» <?
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I i.i.'i. il.iiri lijr.'î'
;'ni'»j ii.Q j -jidiTTifJ il
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LES CHANSONS POLITIQUES
A ces chants populaires, qui ont dû être fort nombreux,
s'en sont ajoutés probablement d'un autre caractère, à Tépo-
que des guerres de religion. Si Ton pouvait réunir toutes
les chansons que les gens des campagnes redisent encore à
cette heure, on en trouverait sans doute plus d'une de cette
espèce ; mais un recueil^ semblable est encore à composer.
Dans quelques parties de la basse Auvergne, notamment aux
environs d'Ambert, où les huguenots eurent leurs derniers
campements, on entend parfois des femmes, aujourd'hui cré-
dules catholiques, endormir leurs enfants avec la lente mélo-
die de fragments dont l'origine protestante ne saurait être
contestée. En voici un, inséré par M. A. Imberdis dans ses
Guerres religieuses; il fait regretter que la pièce à laquelle il
appartient nous manque :
Disamé, grand nigaud,
Chirias-tu tant foutraud *
Que de v'ou poudi creiro
Que le Meïstre de tout
Ghage dins un croustout?
L'y auria be ty par reïre'
Comme on le voit, ce n'est rien moins que la question de
* Foutraïul a passé du patois dans le français des petits endroits, et veut
dire simple, crédule, bote ou naïf.
* Dis-moi, grand nigaud,
Serais-tu si simple
Que de pouvoir croir.^
Que le Maître do toute chose
Soit dans un croûton ?
Il y aurait bien là pour rire.
— 72 —
la présence réelle qui se trouvait ainsi traitée. Le protestan-
tisme inaugurait par là avec assez de bonheur, dans la litté-
rature populaire, les commencements de la chanson politique,
devenue depuis un des côtés saillants des lettres françaises.
LE THÉÂTRE
Pour ne pas intervertir les genres de littérature, je n'ai pas
respecté Tordre des dates. Antérieurement aux vers qui pré-
cèdent, avait été écrite en auvergnat une pièce fort curieuse,
que sa nature distingue des autres ouvrages . C'est une scène
d'un mystère ou d'une moralité du XV» siècle . Dulaure nous
l'a conservée dans ses volumineux et précieux recueils de
copies et d'extraits^. Il n'en a malheureusement pas donné
le titre ni ditoùill'avait trouvée. Peut-être est-ce simplement
une scène, une sorte de tiroir qu'on ajoutait, pour être re-
présenté en Auvergne, dans le cadre de quelqu'une de celles
qui se jouaient communément.
Cette scène, partie en français, partie en patois, fut assu-
rément l'œuvre d'un esprit habile à la satire. Elle porte la date
de 1477. J'analyse ici ce qui est écrit en français, pour arriver
plus vite au patois.
Simon veut inviter Jésus à dîner. Il appelle Mallegorge et
Malbec ; ses valets, et les envoie chasser pour avoir c viande
necte. » Ceux-ci prennent leurs chiens et vont aux champs.
Ils dressent leur rets, mais rien n'y vient. Ils causent alors :
« Les bestes vont à l'offrande en ce pays, je t'en assure », dit
Maubec, « et nous avons anticipé l'heure où elles font leurs
logis aux champs , ez bois. » Cependant j'en pris trois d'un
coup, autrefois; il sufût de leur dire deux mots à voix basse :
« Bertrand, betoray. »
Lors la beste crye : Aye I aye t
Tele est des botes la lignée
De ce pays
Tu ne vis onc bestes pareilbes
* Manuscrits de la bibliothèque de Glermont, n* !fô5.
— 74 -
Car toutes vives on les man^e.
Elles ne se peuvent amer;
Pour ce, les mangent leurs voisins.
MAIiLBOOROE
Maubec, tournons à nos appaulx.
Quelqu'une de ces bêtes prendrons.
En effet, il en avise une :
On nevist beste si ^aulvaige.
lillle porte en sa main une cage
Pleyne d'oyseaulx et de poissons.
L'animal est blotti sous un buisson, et les chiens n'osent
avancer. — ail ne faut qu'au buisson frapper», dit Maubec;
a si c'est une beste d'Auvergne elle fojra, et sans esparnhe
s'yra mettre dans les las. » — « Dis les deux mots qui les font
prendre » , reprend Mallegorge .
MAUBEC
Qu'elle est grande !
Betoray. Bertrand, betoray*.
La bête, qui s'appelle Mallegejpe, sort alors du buisson,
fuyant vers les lacets et criant : « Haye î baye ! baye !» ; et
Maubec de dire : « Betoray, Girault, betoray 1 »
'^ '/' MALLEGEYPE
iii''i> >.i<)'ii -.['iij il-, ,^
Oti pourrai yo fugir merchanecs.
* M. Dulaure sedeman(^Q,.^e|l,^^^rtr:fija^^ ^i^ygi^^^gi^ par les ira-
queurs. La question est de sqjujipn difÇçUe.rCl^a^tçmt j^^^ c*esl
un Girault (Geraud peut-être), et" puis encore un ifichài;.. Quant au mot
«betoray», en le reconstruisant* àuli*émeùt^' ifdf<iy6'éi iL pourrait s*ex-
pUquer par Vaurau be (fàMVIife)'; je^ ï'âtirki;6iêi'l ^ ëJ plus naturelle
explication, c'est que toute beste d'Auvergne, comme ils disent, est pol-
tronne, et qu'en la menaçant on s'en rend maître. Il est bien visible que
c'est ici une pièce politique - Je respecte l'orthographe du manuscrit
de Pulaure. -^^'^ *" Jnonn^lO ^ii eitporiini.ldid b[ '^h ein-vînauf/ »
- 76"^—
MALLBOOROB
Elle a le langage estrange, Maubec ;
Micheau, betoray
MALLEOBYPE
Yo say presa, paubra ; hay 1 hay 1
(Je suis prise, paurre, aie I aie 1). Alors commence le dia-
logue que voici : ■
MALLEGORGB
Là I Nostre-Dame 1 quels haye 1 haye !
Mes pardié, vous demeurerez ;
Et puisque parlez, nous direz
Qu'il vous estes ; parlez, bestiole.
MALLEOBYPE
8eignher monsieur yo say folle
Gomme vous poudez bé cogneistre,
Car yo me jay vengude mectre
Yo meame en aquestas cordas ;
Seignher n^on^eur. ti^nt sin lourdas
Nous ai^Inaa^bi^Sitiia^.fia qnçiiçtiijws^.
QuôiDO^tçW'Pftyws et..nost(res '^\^^ ,,;,..;,(: ,
Selais8O0jt;fefraPîpar.wen*Qsast ,,7 ■-, uV
Quant lois oommissajrs; portont.jj^ass^i^:)
Dous blancs plaignW^ quaalifaiil^'^^eJidre,
Et par pleydap 'veulen tout vendra x , . , ; ) /
Proucreidenif»t.na;faaefl.re*» -- :.i;iAi /
;'»i7 .; y, .:•. . .■.,-.Ji .■..,■/!>} I /
* Seigneur, MQftiift^jp^j^8w|p|}|e,,,, ,i;j,jj; .j.
Gomme voM4)WWiWW ^. JOiUiv (i / paiU
Gar je B^,)(i^1^^^mJ^^rn:,.i'^s,t. ov jy
Moi-même dans ces^nlets.
Seigneur, Monsieur, nous sommes si lourdes,
Nous autres bétes de (^{mJifnHii .iitoa^ifi^- *
Que nos pères et nç^jJ^^B-,„ ^^ -^..pu^ellBÏ/
Quand les coiqfifflf^^ fVjWjf teif»a^ft^
Nous plaignons de donner deux blancs,
Ut pour plaider voulons tout vendW,"'^*^*^^ '
Nous crions' êètàff.^'bmifi^fkêm ^i^f"®^^
- 76 —
MAUBIG
Dis-nous ton nom t
MALLBGETPB
Seignher, par ma fé,
Mallegeype m'appellont tous ;
Mas quo sez vous par me rendre ad vous 7
Digas seignher, se vous play *?
MALLEOOBOE
Mal bec, Mallegorge.
malleoeype
Devray?
Gertas,yo sai don ben venguda!
Aultre viage on m'a veguda (ai mai, plutôt que on ma)
A court de Rome et en France,
A Savoye, Bourgognhe, Provence,
Et, certas, per trestout le monde.
Par quo seignber a vous me rende,
Qu'advez estât en tostas citas,
Viallas, reaulmes, communaultas,
Ghasteaux, batbeaux, et aucuns viages ,
Vous vous sèz trouba aux vialages.
Car certas yo vo y ay trouba,
Mas vous ne me vezias pas :
A Gerzat, Seyrat, Romanhat,
A Saint-Sadourny et Panhat,
A Royat, Beaumont et à Vie ;
De vous voulio donnar d*ung pic.
Se aguesse pogut, vrayment ;
Mas yo vèze, par mon serment,
Qu'yo damouraray en vous d'eulx*.
* Seigneur, par ma foi,
Malleguôpe on m'appelle.
Mais qui ôtes-vous, pour que Je me rende à vous?
Dites, Seigneur, s'il vous plaitP
s Vraiment T
Certes je suis donc bien tombée I
— 77
MALLEBBC
Mallegeype, quant estre ad nous,
Bien le voulons, par mon serment ;
Au moins, dis-nous sincèrement
De quoy lu serviras en cours.
ICALLEOEYPfi
Yo faray be chaufar los fours
Par coyre lou po que mangas,
Quant par trahir las gens fiactas,
Cougios portaray, e maulvis,
6ri£fons, faucons et tarcellis,
Et tous ouseaux que Ton voudra.
En vouvant yo los prene de ma ma.
Vezèz-vous aquesta galoye*,
Yo Tay pourtada de Savoy e ,
De Lombardie etd'Ytalhe,
Par nous gardar de payar taUie.
Yo crège qu'ay pardut mon temps,
Car trop courront de mouvas vens .
D*autre8 fois je vous ai vus ^ou bien vous m'avez vue )
A la cour de Rome et en France,
En Savoie, Bourgogne, Provence,
Et, certes, par tout le monde.
Aussi, Seigneur, je me rends à vous
Qui avez été en toutes cités,
Villes, royaumes, communautés,
Gh&teaux, bateaux, et quelquefois
Vous vous êtes trouvés au village ,
Car, certes, je vous y ai rencontrés ;
Mais vous ne me voyiez pas :
A Gerzat, Seyrat, Romagnat,
A Saint-Saturnin et Panhat,
A Royat. Beaumont et à Vic;
Je voulais vous donner d'un pic,
Si j'avais pu, vraiment ;
Mais je vois, sur ma parole,
Que je vais demeurer avec vous deux.
* < Galoie > s'est conservé dans le patois trivial, sous la signification
d'imbécile : — peut-être est-ce une oie plutôt qu'une cigogne.
— 78 -.
Yo porte eyche d*au peysso
Et venaso qu'es de sazo;
Lëbres y ay, renars, conniU,
Que l'on pré hé sen aveir chis ;
Far lous percureires porte brasmas *.
Par lous ayoucats de la carpas ;
Gendarmas voulont lous seignhours,
Maquerels mangen los flaitadours,
Troutas et perchas lous gentilhoms .
La Hyese ame lous saumons;
De ravas ay prou per lous paubres .
Or digas : que disèz-vous autres ;
Ne vous servirai yo pas de prou*.
* Proprement, des blagues; brama veut dire appeler, crier, parler
bien fort ou beaucoup.
* Je ferai bien chauffer les fours
Pour cuire le pain que vous mangez.
Quant pour trahir les gens...
Je porterai coucous et milans,
Griffons, faucons et tiercelets
Et tous oiseaux que l'on voudra.
Au vol je les prends avec la main.
Voyez-vous cette cigogne ?
Je l'ai portée de Savoie,
De Lombardie et d'Italie,
Pour nous dispenser de payer la taille.
Je crois que j'ai perdu mon temps,
Car il court trop de mauvais vents.
Je porto ici du poisson
Et du gibier qui sont de saison ;
Lièvresque j'ai là, renards, lapins,
Que l'on prend bien sans chiens ;
Pour les procureurs, je porte des paroles •,
Des carpes pour les avocats;
Les seigneurs veulent des gens d'armes ;
Les courtisans maugent du maquereau,
Les gentilhommes des truites et des perches,
L'Eglise aime les saumons ;
J'ai assez de; raves pour les pauvres.
Or, dites, qu'en pensez-vous?
Ne vous servirai-j(? pus assez?
— 79
Après ce discours, Mallegorge et Maubec trouvent la bête
digne d'être des leurs. « Tout temps seras notre ami )),lui
disent-ils, et ils remmènent avec eux.
Ces vers sont un des plus curieux ouvrages d'esprit de
notre littérature patoise. Dulaure, si peu avare de sa peine,
habituellement, aurait bien dû chercher à qui on les devait,
ou laisser une indication pouvant aider à le chercher après
lui. Le nom de leur auteur aurait son rang entre Merlin
Coccaie et Rabelais. On sent un poète macaronique, et peut-
être plus d'une autre pièce analogue est sortie de sa plume.
A cette satire acérée on a peine à reconnaître l'œuvre d'un
Auvergnat. Cependani elle est écrite en limamien, et par
quelqu'un qui se plaît à énumérer les lieux environnant Cler-
mont. Par sa date, elle appartient aux commencements de
cette littérature des temps d'oppression, qui se fait bouffonne
pour avoir le droit de tout dire et celui de braver les puis-
sants qu'elle maltraite. — Que Ton se figure l'effet d'une pa-
reille scène devant une assistance qui se reconnaît sous cha-
que personnage I
Les traqueurs sont des valets dont Figaro n'aurait pas ré-
pudié l'héritage. Il faut voir comme ils arrangent leurs maîtres,
les hauts seigneurs de tous les pays, dans des vers que j'ai
dû omettre pour ne pas tout citer; vauriens et corrompus, ils
se moquent d'eux tout en les servant, chassant sans remords
tout le gibier dont vit la féodalité, ces pauvres bêtes d'hommes
qu'elle pressure; et, comme elles ne savent pas se défendre, ils
rient d'elles et semblent les poursuivre par mépris. La bête,
c'est le peuple, le peuple d'Auvergne par occasion, au réel le
peuple de tous pays. Elle reconnaît bien les traqueurs ; elle
les a vus partout, u en totas citas, viallas, réanimes, per très-
tout le monde. » Humblement elle confesse sa faiblesse et sa
couardise pour avoir grâce près d'eux, puis elle se rattrape
par l'astuce. Elle les flatte ; après, elle parle comme eux. Ces
maîtres qu'elle ne sait pas vaincre, elle sait si bien les trom-
per en donnant à chacun ce qui le prend ! Elle est donc digne
d'aller avec eux, et ils l'admettent à les suivre.
Pour n'avoir ni Tampleur, ni l'étendue, ni la portée de
mTopus )hacaronium » de Folengo ou de Pantagruel, il me sem-
- 80 —
ble que cette courte scène en a Tesprit satirique. Elle est d'un
siècle en avant sur le drame dans lequel elle se trouve enchâs-
sée . 1477 ! c'était le règne de Louis XL La noblesse était au
ban, le Tiers tirait sur elle.
L'ACADÉMIE PAT0I8E DES XVII» ET XVIIl» SIÈCLES
On tombe d'assez haut quand on descend de ce fragment
aux œuvres des quelques hommes dont j'ai déjà fait mention
comme ayant cherché à distraire leur oisiveté en composant
des vers patois. Quelques-uns d'entre eux en eurent la pas-
sion véritable. Ils écrivirent sur les imaginaires qualités de la
littérature de leur province ce qu'ils auraient pu écrire des
lettres françaises. II? rêvèrent même le projet d'une académie
destinée à conserver et à polir le limanien ; elle devait faire de
Clermont l'Athènes patoise.
L'abbé Tailhandier, entre autres, eut cette innocente con-
ception. Dans son enthousiasme, il essaya de donner un corps
au parler auvergnat. Il réunit pour cela nombre de pièces dont
nous citerons quelques-unes. A la vérité, son Académie ne
devait être instituée qu'aux « calendes grecques », et lui-même
s'est amusé de cette idée dans des « Réflexions crUico-palinodi-
ques » dont il fit suivre sa proposition *. Il ne faut prendre au
sérieux cette proposition que pour donner un nom à la pléiade
qui se servit, i) y a une centaine d'années, de l'idiome limanien,
afin de traduire ses pensées poétiques, en général assez vul-
gaires .
En tout cas, ces ecclésiastiques désœuvrés se réunissaient
pour composer, lire ou chanter des pièces patoises. Ils s'écri-
vaient les uns aux autres des épîtres versifiées dans cette lan-
gue ; ils dissertaient sur ses tours, ses expressions, ainsi que
^Le mss. où elle est formulée a été appelé c Thésaurus linguœ lima-
nicœ», par son auteur, et « Limanici idiomatis Vindiciœ r» par Tabbô
Ghampflour, pour lequel Tailhandier en avait fait une copie II existe à
la bibliothèque de Clermont sous le ï)remier de ces titres. L*abbé Tailhan-
dier donne à son éloge du limanien ce titre drolatique : Essay d'un dis-
oours à prononcer devant MM. les Conservateurs et Polisseurs du langage
limagnien ou Umagnois (comme il vous plaira), dans la célèbre Aca-
iémie qui doit être (armée pour ce grand dessein, aux calendes grecques.
6
— 82 -
des académiciens véritables. On va connaître les plas mar-
quants d'entre eux, et Ton verra que celui qui célébra leur
gloire et voulut la consacrer par son recueil est, de tous,
celui qui a le moins composé ; je ne connais aucune poésie de
Fabbé Tailhandier.
Les frères Laborieux. — Le chanoine et vicaire général
Laborieux, mort en 1689, ainsi que son frère, simple bourgeois
de Clermont, sont les premiers de cette pléiade. Il reste d'eux
une Paraphrase des sept psaumes de la Pénitence, où chaque
verset latin se trouve délayé dans une strophe de dix vers de
sept à neuf pieds ; — deux petits poèmes sur les Vendanges et
sur le Travail des vignes et l'usage du vin, — un Noël sur les
Grands Jours de 466S*. Ces dernières pièces sont plus particu-
lièrement attribuées au bourgeois de Clermont.
Les frères Pastourel. — Joseph et Gabriel Pastourelou Pa-
turel. Le premier mourut chantre de l'église de Mont-Ferrand
en 1676, tandis que l'autre alla finir sa vie dans la charge de
gentilhomme ordinaire du duc de Savoie. Ils ont laissé l'un et
l'autre beaucoup de vers. Il paraît qu'on doit leur attribuer
une paraphrase patoise du troisième livre de l'Imitation de
JésuS'Christf de Interna Consolatione. C'est Joseph, sans
doute, qui en fut l'auteur, son frère n'ayant jamais composé
que des vers légers ou badins et ayant mené une existence
assez éloignée de la lecture de V Imitation.
Cette paraphrase est, comme le poëme de Laborieux, en
strophe de dix vers pour chaque verset ; elle existe manu-
scrite en un cahier in-I2. Joseph a écrit, en outre, sous le titre
C Home counten, une imitation de la deuxième épode d'Ho-
race, tandis que Gabriel travestissait en auvergnat les cent
quarante premiers vers du quatrième livre de VEncide. Ce
dernier a écrit de plus un noël et diverses petites pièces dont
le tour ne manque pas d'une certaine grâce •.
* Mss. Tailhandier.— Le Noël des Grands Jours a été imprimé dans un
recueil in-12, chez Jacquard, à Clermont ( Bibliothèque de la ville, 21 ,
D. 12.)
• Mss. Tailhandier, art. Pastodrbl. — Poésies auvergnates de M. Jo-
seph Pastourel ; in- 12, 1733 ; Riom, chez Thomas.
François Pesant, Cosson, etc. — Avant eux, François Pe-
sant avait écrit un grand nombre de noëls auxquels sont em-
pruntés plusieurs des fragments cités plus haut ; il avait été
imité par Cosson, Alacis et le curé Bourg ^ .
François Perdrix. — Il existe un poëme d'une centaine de
vers, dû à Perdrix : la Terrasse de la place Champeiœ. C'est la
description du paysage qui s'offrait de l'une des places de
Clermont. Dans sa Notice sur t Auvergne, Délabre en a cité
quelques fragments.
Amable Faucon. — Plus récemment, presque dans notre
siècle, Amable Faucon (deRiom) publia: la Henriade de
Voltaire y mise en vers burlesques auvergnats, imités de ceux de la
Henriade travestie de Marivaux; il fit aussi un conte imité de
Grécourt, ayant pour titre: les Perdrix,
Les poésies de Faucon sont, à mon sens, supérieures à toutes
celles des autres académiciens du cercle Tailhandier. Il exer-
çait à Riom la profession de chapelier ; mais, comme il y a
longtemps que la poésie ne nourrit qu'un petit nombre de
ses adeptes, la boutique du poëte riomois étant restée sans
chalands, il fut obligé de se faire cantonnier pour vivre. Il
mourut misérablement en 1808.
On ne saurait, toutefois, donner qu'un rang assez secon-
daire à toutes ces compositions patoises. Elles manquent des
premières conditions de toute littérature, l'originalité. A peu
d'exceptions près, ce sont des pastiches. Pour ceux qui les
écrivirent, le patois a été une langue d'emprunt ; ils les ont
pensées en français. Ils n'avaient ni les idées, ni le tour d'es-
prit de ceux dont ils prenaient le langage, ou ils ne les eurent
qu'à un degré insuffisant pour donner à leurs œuvres une
vie réelle. Ils écrivirent aussi leur idiome sans règles d'or-
thographe et sans craindre de défigurer les mots. Ces pièces
portent elles - mêmes la preuve de ce défaut d'originalité,
puisque, pour la plupart, ce ne furent que des imitations et des
traductions. En outre, les idées y sont dépourvues de relief
ou trop communes, quelquefois presque grossières, et il y a
' Voir le recueil in-12 ci-dessus cité.
— 84 —
trop peu de trait. C'est à leur sujet que notre abbé aurait eu
raison de dire qu'à force de chercher à reproduire fidèlement
les sentiments du peuple campagnard, on Ta fait trivial, « vi-
lain et maussade à Texcès », lui d'ordinaire si original dans les
choses d'imagination.
Voyez les deux morceaux sérieux, les paraphrases des
Psaumes et de Y Imitation. D'une part, rien est-il moins dans
les allures populaires que la paraphrase, en dix yers, de
versets d'une ou de deux lignes ? Une traduction marquée de
l'originalité patoise eût été brève, plus concise peut-être
que le texte latin ; chez les gens du peuple, la tendance est
toujours d'abréger D'autre part, il n'y a, le plus souvent,
rien moins que de l'élévation dans ces idées explétives, et
elles montrent une notable absence de délicatesse dans l'ex-
pression. Par exemple, voici comment Laborieux rend ce
verset du psaume 50 : a Amplius lava me ab iniquitate meâ, et
à peccato meo munda me » .*
Boutas mon arm'a la bughada,
Scrvas-vou de vostre lisciau
Que rend nete le pus viciau
Et sa counsciença soulageada
Ne me la refusez jamoué,
Mas lavas-me de moue en moue
D'un grand bourdij^ei que se cacha
Trop souvent ei found de mon cor.
Sen lei laissa la moindra tracha
Que peusche un jour me foiiére tort^
Les strophes du même goût sont nombreuses ; les moins
mauvaises ont le défaut de délayer un texte qu'on admire
* Mettez mon âme à la lescivo,
Servez-vous de votre lesdf
Qui rend net le plus vicieux
Et sa conscience soulagée.
Ne me le refusez jamais,
Mais lavez-moi de plus en plus
D'un grand bourbier qui se cache
Trop souvent au fond do mon cœur,
Sans en laisser la moindre traco
Qui puisse un jour me faire tort.
— 85 -
justement pour sa simplicité, et de faire entièrement dispa-
raître la poésie biblique d*où il tire sa beauté. L*une des
plus convenables me paraît être celle de l'antienne, et en-
core Ton va voir tout ce qu'elle fait perdre à la traduction
latine elle-même ( Domine, memor esto met, et ne .vindictam
suman de peccatis meis, neque remintscaris deltcta mea, vel pa-
rentûm meorum ) :
Aublidas, Seignour, mon auffensa
Amoué que la de maus parens;
Jhamoué re pus nous ne farens
Gountra voira justa défensa.
Pas un de nous n'ei innoucen,
Parduna-nous tant que nous sen ;
Regardas de bon œu notr*arma,
Tant n'en sias vous mau satisfoué :
Ne prenias vengença de narma,
D'aus peicbas que nous aven foué *.
Il faut parler à peu près de même de la Paraphrase de f Imi-
tation. On y trouve cependant un peu moins de choses tri-
viales. En voici une strophe prise au hasard : (Fecisti, ultra
)) omnem spem, misericordiam cum servo tua; et ultra omne meri-
)) tum, gratiam et amicitiam exhihuisii, » Liv. III, ch. x, vers. 2,
§3):
Yo ne deviau jamoué m*attendre
De recebre de mon Séniour
Tan de bonhur et tan d'amour,
Et n'y poudio guère prétendre .
Mon mérite est trop petit
> Oubliez, Seigneur, mon offense
Ainsi que celle de mes parents ;
Jamais rien plus nous ne ferons
Contre votre juste défense.
Pas un de nous n'est innocent ,
Pardonnez-nous tant que nous sommes ;
Regardez de bon coeur notre âme
Tant en soyez-vous mai content :
Ne prenez vengeance d'aucun
Des péchés que nous avons faits.
— 86 —
Par me releva jusqu'aty.
En bei cou votre amour accorde
La gracia de tou mau deigaley,
Et Toué grande miséricorde
Au moindre de tou sau valey ^ .
C'est du patois très-abâtardi, si cela en est, et encore n*a-t-il
nullement le mérite de reproduire la pensée du texte. Il y a
loin, je le suppose, de ces vers aux traductions en langage
gallique que, dès les premiers siècles du christianisme et jus-
qu'au XIIP ou X1V«, les plus humbles moines, le pasteur le
moins éclairé, faisaient sans doute des livres saints i Les in-
structions patoises que prononcent encore, dans les chaires
des montagnes, quelques vieux curés sans instruction, mais
qui ont conservé Toriginalité et l'esprit du paysan, ont bien
autrement de mérite.
Si de ces poésies, qu'il faut appeler sérieuses, on passe à
V Homme counten de Pastourel et à son Enéide travestie, on ne
trouve pas beaucoup plus à louer, leur pardonnât-on le défaut
d'être écrits dans le moins agréable ou le plus déformé des par-
1ers auvergnats, le limanien, qui leur donne quelque chose de
lourd et de gauche, incompatible avec la délicatesse poétique,
ou jurant même avec leur tour ou leur rhythme, parfois heu-
reux. U Homme counten est un éloge épicurien de la vie cham*
pêtre. Imitant un poëte provençal, l'auteur chante le sans-
souci qu'étale le bourgeois de campagne, pensant beaucoup
à lui et peu aux autres, ne voyant pas au delà de sa maison,
de ses champs, de ses bœufs, et se trouvant heureux a de teny
la quoua de sa padella » (de tenir la queue de sa poêle).
Cette pièce, formée de strophes en trois vers de douze pieds
1 Je ne devais jamais m'attendre
A recevoir de mon Seigneur
Tant de bonheur et tant d'amour ;
Et je n*y pouvais guère prétendre.
Mon mérite est trop petit
Pour m'élever jusque-là.
Avec cela votre amour accorde
La grâce de tous maux ôter,
Et de faire grande miséricorde
Au moindre de ses serviteurs.
— 87 —
et un de six, est généralement médiocre, pleine de remplis-
sages, de lieux communs, et elle indique peu d*entente de la
composition. Cependant quelques vers dénotent une certaine
grâce chez le poëte et quelque sentiment de la poésie des
champs. En voici dans lesquels on pressent que le parler au-
vergnat, même le moins flatteur pour Toreille, se plierait aux
délicatesses de la poésie légère:
Qu'au plasei d'eicouta marmouta dins la prade ,
Entre de petits rocs, la cliareta naïade
Se plenghe d*aus cailloux que ly fazon l'afifrount
De ly rida le frount !
Quo ne charmario pas una tau soulitude?
Ente laus auzelous disputon embei Taura
Que foué milla fredons par lasinia la floura,
Qu'en revencha d'aquou, touta piena d'amour,
Ly foué un leit de fleurs * ?
IS Homme counten a pourtant un mérite qui était surtout
appréciable dans le temps où il fut écrit. Célébrant le bon-
heur du propriétaire campagnard, il répondait à des senti-
ments qui avaient alors un grand prix ; car n'était pas proprié-
taire qui voulait. C'avait été longtemps comme le monopole
d'une seule classe ; la bourgeoisie commençait à en jouir aussi
et s'en faisait un idéal. Les vers de Pastourel ont dû à cela la
meilleure part de leur succès.
Quant à Y Enéide travestie, elle est à coup sûr le recueil des
idées les moins délicates et des comparaisons les plus triviales
* Quel plaisir d'écouter murmurer dans la prairie,
Entre de petits rochers, la clairette naïade
Se plaindre des cailloux qui lui font Tofifense
De lui rider le front 1
Qui ne charmerait pas une telle solitude t
Où les oiseaux se disputent avec le zéphyr,
Lequel fait mille fredonnements pour caresser la fleur,
Qui, en revanche, toute pleine d'amour,
Lui fait un lit de ses feuilles?
- 88 —
que Ton puisse trouver. Ainsi, Didon est • pleine d'amour jus-
qu'au bondon » ; son cœur, en parlant, s'écoule par ses yeux
« comme de dessous un pressoir » ; Enée a le visage lisse
comme un chausse-pied. Les vers coulent assez bien ; mais, à
part quelques traits d'esprit, les pensées les moins relevées en
sont tout le fond, et l'auteur, en se donnant beaucoup de peine
pour rencontrer la naïveté, n'a le plus souvent atteint qu'un
mauvais goût de paysan. —Parmi les moins mauvais de ces
vers, je trouve ceux-ci, et la vulgarité n'en est pas ab-
sente :
Anna, ma sor, ghenta sor Anna.
Yo z*ai quoqua re que me sanna :
Deipeu qu'Enée cèz ei vengut,
Yau n'ei ny mangha ni begut;
Maus œus fazoun la sentinella,
Yau n'ai ghis sarra la prunelle.
Et mon paghe, que chante be,
A beau veny prè de mon chabe
Dire som ! som ! sant Jouan ! sant Anna !
Que raoure me derviU'et me damna * .
De beaucoup préférable est la Henriade travestie, de Faucon.
Pas plus que V Enéide, elle n'offre de la poésie patoise vraiment
originale ; du moins montre-t-elle un tour plus vif, une allure
plus naturelle, quoique le prétentieux et parfois le grossier
n'y fassent pas défaut. Et puis, c'est un poëme complet, en
dix chants, et l'effort de l'imagination et de la verve y est
soutenu. L'auteur est même souvent heureux et place, aussi
1 Anne, ma sœur, gentille sœur Anne,
J'ai quelque chose qui me saigne.
Depuis qu'Enée est ici venu,
Je n*ai ni mangé ni bu.
Mes yeux font la sentinelle,
Je n'ai pas fermé la prunelle,
Et mon page, qui chante bien,
A beau venir à mon chevet
Dire som ! som ! saint Jean 1 sainte Anne !
Ce visage me tient éveillé et me damne.
1- 89 ^
bien qu'on le pouvait faire dans un pastiche, les grosses facé-
ties patoises. Les vers, qui sont de neuf pieds, ont une coupe
facile, un mouvement rapide et égal.
Faucon commence ainsi son poëme :
Yo chante que reyau grand nas, .^'i.
Ghi boun efanl et chi gaillas, '^'^'
Qu'eirot le mouaitre de la Franco ;
Que de Mayenne, le gros porc,
Faguet souvent schusa le corps;
Que châtiet TEspagne et la Licfuo
Et a treitous faguet la niquo ^
Plus loin, il représente saint Louis veillant sur son petit-fils :
Dins que temps, moucheu sant Louis,
Par un partù d'au paradis
Gardiavot bei son télescope,
Que vaut mei que le microscope.
A vegeot sei petits efans
Tos dous éparis pa lo champs.
Valois ne le fdchavo guère
Parce qu*a n'eirot mas mouvas frcire ;
A ?abiot qu*aquou* eirot un fadas
Que chiyo preis au traquenas;
Mas notre Bourbon, au grand nas,
Y le counicho boun soudas.
Y l'amavo de tout son cœur,
Et l'y souhaita vo do bounheur ;
I Je chante ce roi au grand nez,
Si bon enfant et si gaillard,
Qui était le maître de la BYance ;
Qui de Mayenne, le gros porc,
Fit souvent suer le corps ;
Qui châtia l'Espagne et la Ligue
Et à tous trois fit la nique.
- 90 —
Mas ly fachavo qu*a la messo
Y ne nessot ni en confesso ^
Le conte des Perdrix a une valeur qui efface singulièrement
le peu qu'on en trouve dans V Homme counten. Faucon s'est
vraiment ici fait paysan limanien. Idées, mots, action, sen-
timents, presque tout y est exact; si cette pièce n'offrait pas
aussi une imitation française, je dirais que c'est la pièce la
meilleure de notre littérature patoise modernel Le conte dé-
bute par ce récit de très-bonne tournure :
Autour de Malintrat demourav' un paizan
Que le mati sourtet par na veir sos champs
Coiimbaut qu'où' erot soun nou ; billiau à Teirot freire
Da que que nos pelavens Annet le Tabazeire.
Un laire parseiUot un troupet de padrix ;
Douas se nettount reicondre dedins qu'un eibaupi:
Notre gaillas las gaittot, et d'in un ou doux sauts
A travers do chibiot, trapoles douxogeaux:
Yo vous tene, mas miyas, bey yo vous dinarés ;
Et, sens perdre de temps, se boutt* à las plumer,
Quand a l'aguet bouta que paubre beitio nud,
Que le temps Ty duravot d'être chez se vingut !
Jacquelino, ma fenno, dicet ly en rigeant,
1 Dans ce temps, monsieur saint Louis,
Par un trou du paradis,
Regardait avec son télescope,
Qui vaut mieux que le microscope.
Il avisa ses petits enfants,
Tous deux perdus dans les champs.
Valois ne Tinquiétait guère,
Parce qu'il n'était que mauvais frère ;
Il savait que c'était un imbécile
Qui serait pris au traquenard ;
Mais notre Bourbon au grand nez,
Il le connaissait bon soldat.
Il l'aimait de tout son cœur
Et lui souhaitait du bonheur;
II était fâché, seulement, qu'à la messe
Il n'allât, ni à confesse.
— 91 —
Vegeo ce que yo-z'ai preit en reveniant dos champs.
Boutto z'ot à la brocho, et facho z'ot bien coueîre ;
Quou chirot be millou que d'où bouter au doueire.
Yo vaut, en attendant que to faras rôti,
Chez Moucheu le Cura, Te prier de veni * .
La femme dépêche, approprie la maison et pose la broche
devant un grand feu. — Le gibier gouttait, et elle tâtait sou-
vent. Par malheur, en débrochant, « autour de Vhate rCenrestet
uno pet » (autour du fer il en resta une peau). — Que c'est
bon ! Quel goût fin ! a Jamets yo me teindrai d'en mangea un
mourcet n (jamais je ne me tiendrai d'en manger un mor-
ceau.) Elle tire un peu la patte, la cuisse se détache; elle
goûte, goûte encore, et toujours, si bien que, « à força de ta-
ter, lia chabet le fricot » ( elle finit le fricot ).
Comment faire pour apaiser Combaud ? — Le chat a mangé
le rôti. — Qu'appelles- tu le chat ? — Non, ne te fâche pas ; tout
est là, bien chaud. — Le curé va venir, il faut dresser la ta-
ble, sortir le plus beau linge ; nous nous établirons dans le
fond du jardin ; nous babillerons bien; tu chanteras une chan-
son. — Pour couper le chanteau, va aiguiser ton couteau.
^ Autour de Malintrat demeurait un paysan
Qui le matin sortit pour aller voir ses champs.
Combaud était son nom; peut-être il était frère
De celui qu'on appelait Annet le Tapageur.
Un épervier poursuivait une bande de perdrix ;
Deux allèrent se cacher dans un buisson d'épine :
Notre gaillard les guette, et, en un ou deux sauts
A travers des broussailles, attrape les oiseaux:
Je vous tiens, mes amies ; avec moi dînerez ;
Et, sans perdre de temps, se met à les plumer.
Quant il eut mis ces pauvres bêtes nues,
Que le temps lui durait d'être chez lui revenu !
Jacqueline, ma femme, lui dit-il en riant.
Vois ce que j*ai pris en revenant des champs.
Mets cela à la broche et fais-le bien cuire ;
Ce sera bien meilleur que de le mettre au pot.
Je vais, pendant que tu le feras rôtir.
Chez Monsieur le Curé, l'inviter à venir.
- 92 '
A descent dins la cour, bouUot casaqu'à bas ;
Sa molTeirot mountado au-dossoubro un sabot
Que sciibrp oille goutavot et iiavot got à got.
Par manier inio molloaquo 'eirot an pelari
Capable de déifier tous les gaignopetit;
Quô ero un plazei de veiro de quo façon li anavo,
Et couino sous sos deis le fiot eitincellavo*.
M. le Curé arrive. Fuyez, si vous m'en croyez, lui dit vite
Jacqueline ; mon mari a contre vous de mauvais desseins. Il
est jaloux, et, pour vous couper les deux oreilles, voyez-le qui
essaye son couteau. — A ces mots, le pasteur détourner la figure
du côté de chez lui : « do cota de chez se a vira le devan, »
Coumband, moun ami, s'eicredet Jacquelino,
Notre brave cura z'ot voueida la eugino;
Am'ot dit que chez se à l'ayot dos amis,
Qu'érount mieux faits que te par mangea las perdrix :
»< Est-ce qu'un padranx est fait pour un cheti paizant?
« Pour manger ces mourceaux? c'est pour lui trop friand.»
Après m'aver dit quou, a-l'ot preis las ganteiras 2.
Vite, cours après si tu en veux tâter. - Gombaud s'élance :
•— Coquin, voleur, larron curé de Malintrat ; je les aurai
toutes deux, dussé-je être écorché.
Enfermé chez lui à triples verroux, le curé se cachait dans
* Il descend dans la cour, met sa casaque ù bas;
Sa meule était montée au-dessous d*un sabot
Qui sur elle gouttait et allait goutte à goutte.
Pour manier une meule, c'était un pèlerin
Capable de défier tous les gagne-petit ;
C'était plaisir de voir de quelle façon elle allait
Et comme, sous ses doigts, le feu étincelait.
2 Gombaud, mon ami, s'écrie Jacqueline,
Notre brave curé a vidé la cuisine ;
Il m'a dit que, chez lui, il avait des amis
Qui étafent mieux faits que toi pour manger les perdrix
Après m'avoir dit cela, il a pris les coursières.
~ 93 —
un coin du grenier. Tout tremblant, il entr'ouvre un volet et
•Toit Combaud faisant effort pour enfoncer sa porte. — Que
me veux-tu, coquin? — Ce que je veux? Je les veux toutes
deux. — Tu es un malheureux ; tu n'en auras aucune. — Eh
bien! composons; donne-m'en une, ou je casse la porte. —
Le bon curé criait, mort de frayeur: Mon Dieu, faites mer-
veille.
Saint Jacque, moun patron, sauvas me mas orillas !
la couliquo le pre, a l'ayot la venetto;
Au qnarrc do grenic a lachet l'aiguilleto K
Coumbaïul n'entend re pus : billiau quel homme est mort ^ !
Et vite il s'en retourne. — Ah ! si j'avais pensé voir un pareil
tour, je ne me serais pas levé une heure avant le jour. — En
attendant, Jacqueline avait fait un repas de reine.
La morale c'est :
Qu'où faut toujours sauva la proumoiro couleiro ^.
Faucon a visiblement rencontré là le naturel et la forme po-
pulaires. Un paysan poëte n'aurait guère mieux fait. Les pièces
dont j'ai parlé avant la sienne sont Tœuvre de personnes s'exer-
çant à traduire en patois des idées et des tours nés en langue
française. Faucon n'a vraiment emprunté que le moule à la
littérature cultivée, et le moule qui convient juste au génie
rustique, essentiellement narrateur, en sorte que l'imitation
disparaît sous de> détails empreints du meilleur cachet d'ori-
ginalité.
Auteurs patois récents. — Ce rai-e mérite de vérité a été
récemment atteint par deux auteurs, dont l'un a écrit dans
le parler des montagnes de l'Ouest et l'autre dans celui de la
* Autrefois la braiedu costume paysan ne tenait que par une aiguil-
lette ou une cheville Je bois, qui venait réunir à la ceinture les deux côtés
du vôtoment.
2 Saint Jacqu '8, mon patron, sauvez-moi mes oreilles !
La colique !•) prend, il avait la vénette:
Dans un coi:i du grenier il lâcln l'aiguillette.
Combaud n'entend plus rien : peut-être cet homme est mort!
^ Qu'il faut toujours éviter la première colère.
— 94 —
Limagne. Le premier est un ancien juge de paix de Gelles,
M. Roy; le second, M. Ravel, habitant de Clermont.
L'honneur d'avoir écrit quelque chose qui est tout à fait
dans le sentiment et dans le langage des classes qui ne parlent
guère que patois me paraît appartenir incontestablement au
premier*. Dans un opuscule en prose sur le Cadastre et dans
une pièce versifiée sur le Tirage au sort, le paysan apparaît
sous une pureté de traits et une exactitude d'expression très-
grandes, et l'auteur a bien pris l'idée de ses compositions dans
la vie habituelle du cultivateur. Un dialogue entre le maire
et le premier venu, à propos des géomètres du cadastre ; une
conversation entre des paysans sur les moyens de s'assurer
le sort lors du tirage, voilà ses sujets. Il n'y a rien là qui
n'appartienne essentiellement au paysan ; et, à l'opposé de la
plupart des autres écrivains patois, les termes et les allures
vraies lui viennent avec la plus complète aisance.
M. Ravel, lui, a emprunté la forme de son poëme principal,
la Paysade, aux littératures cultivées, et, comme nos « acadé*
miciens » patois, il a imité ou travesti dans ses autres pièces
des pièces françaises. Sauf cela, la pensée et l'expression sont
chez lui toutes patoises. La Paysade, une sorte d'épopée po-
litique, a pour sujet ce fait qu'en 1814, la duchesse d'An-
goulème passant en Auvergne, des paysans de Montferrand
dételèrent les chevaux de sa voiture et la conduisirent à bras
jusqu'au milieu de Clermont. Sur ce fond, M. Ravel a fait
quatre chants épiques, en vers alexandrins. Il y montre, avec
la parfaite connaissance de l'esprit et du langage paysans,
beaucoup d'originalité et de gaieté ; la promptitude du trait,
la variété de la forme, le vrai et le pittoresque de l'expression,
animent son récit.
Je ne cite rien ici de ces deux poètes patois modernes ; il
me faudrait trop de place. Mais voici deux petites pièces un
peu antérieures, dont l'auteur fut M. de Murât, dont j'ai indi-
qué plus haut les études sur le patois. 11 a placé l'une dans un
roman assez inconnu, qui date de 1804, le Berger de VArveme;
^ Recueil de petits opuscules en patois auvergnat; in^*, 184t. Ohe2
Veysset, à Cllermont-Ferrand.
- 95 ~
si une romance pour laquelle il avait fait un air* Le jet y
nque un peu ; mais elle n'est pas sans grâce et elle ne sent
5 trop la traduction.
Levas-vous touteis, eis aoutr' auro,
Jouveis et tendres pastourels,
Et vous ta bei jonto pastouro !
Venes gitta vostreis troupels.
La neutfugt, las esiiolos baissount,
Les ouzelous chontount l'amour;
De boun mati leis moutoiins paissount,
Et sercount l'oumbr' al cor del jour.
Proufitaz d*ella matinado :
imitaz lou merle et lou tourd,
Que faount Tamour sur la rousado
Et se caressount neut et jour.
Venes, bellas pastoureleitos,
Quasd'uno emmei vostre pastour;
Venes, queillirins las flouretos
¥a respirarins la frescliour.
A queist ser, per vous distraire!,
Sur l'herbeto venes dansa ;
Et per paga lou muzetairei,
Pastouros, lou cour' embrassa*.
* Levez-vous tous, c'est Taurore,
Jeunes et tendres bergers,
Et vous, si gentilles bergères 1
Venez garder vos troupeaux .
La nuit s'en va, les étoiles baissent.
Les petits oiseaux chantent l'amour;
De bon matin les moutons paissent ;
Ils cherchent l'ombre au fort du jour.
Profitez de la matinée:
Imitez le merle et le tourd,
Qui font l'amour sur la rosée
Et se caressent nuit et jour.
Ven(3z, belles bergerettes,
Chacune avec votre berger ;
— 96 —
L'autre pièce est une imitation des jolis vers d'Arnault : la
Feuille d'automne, sous ce titre : la Fleur de genêt. Elle a cer-
tainement beaucoup plus de mérite que les imitations de La-
borieux et des Pastourel.
LAFLOUB DE PEINO
Dci ta ligo distacliado,
Paouro flour abandounado,
Oun bas-ru ?MVin vau mouri.
Lou teins ot hreisat la poino
Que ni'avio faito flouri :
D'eisimpeu, de soun agueino
Lou tarriblei venLd'anioun
Mati *s et soi* me pourmeino
Dei la counih' à la varoino
Dei al Pion al pey Doundoun.
Vaou d acoun vot tut lou moundoi.
Son rcigret. son 's avor pour,
Oun vont la hrun' ot la hloundei,
Lou Reijlou pastr'et lou Seigneur*
Venez, nous cueillerons les fleurettps
Et resi)irerons la fraîcheur.
Ce soir, pour vous distraire,
Sur l'herbeite venez dansi*r ;
Ht pour payer le muzellaire,
Bergères, il faudra l'embrasser
LA FLEDB DK GENET
* De la tige détachée,
Pauvre fleur abandonnée,
Où vas-tu *? Jo m'en vais mourir.
Le temps a brisé le gcuèt
Qui m'avait fait fleurir ;
Depuis, de son haleine
Lo terrible vent de là-haut
Matin et soir me promène
De la rolliuo à la plaiuo,
Df'puis l<» Pion au ])uy Doudon •
^Ô7 -
M. de Murat^ versé dans les parlers de la haute Auverg&e,
pensait que la voyelle o était la désinence caractéristique de
nos patois, parce que le sien remployait plus que Va. Il sou-
tenait souvent des thèses dans ce sens, et il s'y est conformé
dans ses vers. Son orthographe n'était pas non plus bien fixée.
Mais ce sont là des détails qui importent peu pour apprécier
le poëte. Ces deux petites pièces font quelque honneur à nos
lettres patoises modernes.
Je vais là où va tout le inonde,
Sans regret, sans avoir peur,
Où vont la brune et la blonde.
Le roi, ie berger et. le seigneur.
LITTÉRATURE ORALE
Les Chants
Ce qui précède fait assez voir que notre patois d'Auvergne
a pu se plier à la poésie autant que les dialectes méridio-
naux. L'identité du sentiment harmonique du langage dans
ce dialecte et dans le français en ressort également. On a dû
remarquer que la prosodie française n'avait pas d'autres rè-
gles fondamentales que la poésie patoise, et que les différents
rhjthmes admis par le génie de la langue cultivée convenaient
aussi à ce langage d'autrefois. La littérature, seulement, lui
a manqué : j'entends celle qui rend les manières d'être, de
penser, de sentir, et qui peint au vrai les situations. Après
tout, et eu égard à sa condition matérielle, le peuple de nos
campagnes a-t-il pu avoir une autre littérature écrite que
celle dont j'ai donné tout à l'heure des extraits ? Les seuls
poètes capables de surgir dans son sein, ce sont les faiseurs
de chants, dont les vers s'écrivent dans la mémoire et se
conservent par la tradition. On dirait volontiers que la vraie
littérature auvergnate est seulement orale : c'est celle que
les laboureurs aux premières lueurs du jour, les bergers à la
tombée du soir, chantent en pleine nature.
Qui n'a entendu ces chants du labour, dont la phrase grave et
lente monte doucement dans l'air? Au temps de la moisson ou
des vendanges, qui n'a pas écoutù les joyeuses troupes des fem-
mes entonnant, dans les plus hauts registres de la voix, leurs
ballades sans fin, sortes de récits dialogues ou à refrain d'a-
ventures imaginaires ? C'est là la littérature populaire véritable,
celle qui n'emprunte pas aux littératures cultivées ses formes,
ses mots, ses choses, et dans laquelle la vie, son objet, ses
sensations, ses idées, ses désirs, sont compris, sont rendus,
sont retracés, comme les éprouve le peuple des champs.
Des espèces de charades ou d'énigmes versifiées qui se
composent dans les veillées de village, les paroles des airs de
danse, celle des chants du travail, constituent la littérature
parlée de nos patois, littérature dans laquelle le sentiment des
populations trouve son expression avec autrement de réalité
que dans les pastiches des rimeurs lettrés.
Les villages ont leurs poètes, compositeurs inconnus et igno-
rants des droits d'auteur, dont les œuvres, confiées un soir
à la mémoire, dans une veillée d'hiver, vont se répandant et
s'établissent dans le .souvenir de chaque jeune homme et de
chaque jeune fille. Il les ont eus de tout temps, et autrefois
leur poésie n'ofi'rait guère de mélange avec les idées des vil-
les. Isolé dans sa vie des champs, le paysan empruntait moins
que maintenant aux autres classes leurs impressions et leurs
façons d'être. Aussi faudrait-il distinguer, dans cette littéra-
ture parlée ou chantée, celle qui date de loin et celle d'hier,
la première ayant bien plus d'originalité native.
Peut-être convient-il de considérer comme un reste de la
littérature des troubadours les poésies chantées. Non pas
qu'avant les troubadours il n'existât aucune poésie, mais la
forme en fut probablement modifiée. Si l'on acceptait ce point
de départ, il faudrait dire que les divers genres de la poésie
« romane » se sont confondus, en Auvergne, en deux, qui sont
la chanson et les motifs de danse (montagnardes ou bour-
rées ). Nulle pièce patoise ne me paraît se rapporter à un au-
tre genre
Pastourelles oa Vachères
(VASQUEYRAS)
Le seul genre de la chanson qui se soit conservé pur est la
pastourelle ou vachère. C'est un long dialogue entre une ber-
gère et un berger ou un chevalier.
Il n'y a point de localité qui n'ait au moins une de ces pas-
tourelles en propre, quoiqu'elles roulent toutes sur le même
fond et ne varient guère que dans des détails en rapport avec
le caractère des habitants. Ces vasqueyras auvergnates retra-
cent ordinairement l'amour d'un chevalier pour une bergère
et les refus de celle-ci. Elles sont quelquefois dialoguées en
français et en patois ; par exemple ces couplets, non sans
finesse et sans grâce, d'un chant quK amusa mon enfance et
où le chevalier, le monsieur pour mieux dire, se sert de la
langue des messieurs :
Bonjour, ma bergère.
Deichas, Mousiu.
Que fais- tu seulette
Dans ce bois touffu ?
Fiale ma iilousetle
Gardant maus mautiis,
Orne ma liouletra
De cent mila flours *.
^ Adieu, Monsieur .
Je file ma quenouille
En gardant mes moutons,
J'orne ma bouletto
Décent mille fleurs.
- 101 —
Ton chien, belle ingrate,
Plus humain que toi,
Me suit et me flatte,
Se tient près de moi.
Z'o l'halena fina,
Vous sent de croustous ;
Per aquo se fer ta,
Se tent près de vous *.
t II a l'haleine fine,
Il vous sent des croûtons ;
 cause de cela il se frotte,
Se tient près de vous.
Chansons
La chanson a absorbé en elle le poëme, le roman, le vers,
la complainte, la tenson,la sirvente, Tépître des anciens trou-
badours. Elle reproduit tous ces genres. Peut-être pourrait-on
en distinguer la ballade, qui se reconnaîtrait à ses couplets
sans nombre, ordinairement de chacun deux vers et un re-
frain, et dont le dernier vers de chaque couplet sert de com-
mencement au couplet qui suit.
La chanson est tantôt un éloge, tantôt une narration, tan-
tôt une prière, tantôt un dialogue, tantôt une satire; mais la
complainte et le roman y dominent, car on y trouve presque
sans cesse le récit de quelque aventure chimérique, d'un chi-
mérique assez grossier, ou bien une longue histoire, soit dia-
loguée, soit récitée, des amours, des rigueurs ou des trompe-
ries d'une bergère. Par exemple, n'est-ce pas un vrai planh
provençal, triste, lamentable comme ceux des troubadours,
ce chant des environs de Thiers, où le poète, s'inspirant du
motif qui a donné naissance à la chanson de Gaston Phœbus,
prend presque le ton épique, convie toute la nature à entendre
les accents de ses plaintes, dans une mélodie languissante,
d'une harmonie singulière, et qui débute ainsi :
Davalas, mountagnes ;
Levas-vous, vallouns;
Iscoutas ma plainta,
Iscoutas mos chants.
La iou, la iou ta ^ ?
1 Abaissez-vous, montagnes,
Elevez- vous, vallons ;
Ecoutez ma plainte,
Eîcoutez mes chants.
La iou, la iou ta.
— 103 —
Ghi guess' iino migo
Que m'amesse pas,
1 prendrio de paillo
La foyo bourla.
Laiou, etc.
Ghi guess' un' inmitiado *,
Les chansons récitatives, partout assez ûombreuses, sont
particulièrement les chants du travail. Vous les entendez
monter des plaines, apportées par le vent du matin. Il en est
de certaines qui , au sens du laboureur, possèdent la vertu
d'encourager Fattelage. Celles-là s'appellent « la chanson du
bouvier », et c'est lui, le bouvier chef, qui les dit, parce que
sa voix est connue de toute Tétablée ; près de lui le maître lui-
même laboure silencieux, d'ordinaire, et souvent les autres
valets chantent pour leur compte, sans souci de l'accord,
quelque autre pièce d'un caractère différent.
La chanson du bouvier se compose assez habituellement
d'une première idée, rendue en un ou deux vers qui se répè-
tent; puis d'une seconde, conséquence ou suite de la première,
et exprimée par deux ou quatre vers ; enfin d'un refrain sans
paroles, toujours long et à reprises. Une série interminable
de couplets se succèdent ainsi. Quelquefois même le chanteur,
lancé, en ajoute de nouveaux qui, bientôt répandus, prennent
rang sans conteste dans la chanson. Voici les premiers de la
chanson du bouvier des montagnes de l'est, aux environs de
VoUore. Chacun n'est composé que de deux vers, dont le pre-
mier se dit deux fois, et d'un refrain traînant :
Darré Tetoulio et dien lou bo,
Darré Tetoulio et dien lou bo,
* Si j'avais une mie
Qui ne m'aim&l pas,
Je prendrais de la paille,
Je la ferais brûler.
La ioû, etc<
Si j'avais une inimitié.
- 104 —
Uno borgero s'egaiavot,
Ohî Oh!....
8*egaiavo toto la nou,
S'egaiavo toto la nou,
Le cort d'au jou la se posavot,
OhlOhI...
Barge ro, chi te volia m'ama,
Bargero, chi te volia m'ama,
Te fayo vioure de ma chasso,
Oh! Oh!....
Por te oyo lou peis tiarous,
Por te oyo lou peis tiarous,
Quoqui cot la testo molhado,
OhlOh!....
Moue quant lou Pion ^ devalariont.
En dehors des moments où le soleil est dans son plus grand
éclat, il n'j a guère d'heures du jour où la chanson ne frappe
les échos de la campagne. Elle retentit surtout pendant le
labourage ; bêtes et hommes s'animent d'elle ou sont soutenus
par sa cadence, qui suit le pas des animaux. Le berger, au
milieu des champs, la dit à pleine poitrine, comme s'il vou-
lait peupler sa solitude. Mais aux fenaisons, à moissons, à
vendanges, ce sont surtout les femmes qui la chantent ; les
* Famille de montagnards très-rèdoutés autrefois.
2 Derrière les blés et dans les bois {bis}
Une bergère s'amusait,
Oh 1 Oh I
Elle 8*amu8ait toute la nuit (bis) ;
Le courant du jour elle se reposait,
Ohl Ohl
Bergère, si tu voulais m* aimer {bis),
Je te ferais vivre de ma chasse,
Oh î Oh !
Pour toi j'aurais les pieds boueux {bis)^
Quelquefois la tète mouillée,
Ohl Ohl
Et quand les Pions desœndraient —
— 105 -
hommes n'interviennent guère qu'au refrain. Leur tour, à eux,
vient plus tard, quand la journée est finie, après le repas du
soir. Réunis p^r bandes, on les voit qui parcourent les rues
du village en jetant à la sonorité de la nuit, dans un unisson
vibrant, les versets sans fin de la chanson en vogue; car,
comme les arts civilisés, les arts vulgaires sont soumis à la
mode, et chaque année a ses chants de préférence. Que de
fois, dans les soirs calmes de l'arrière-saison, Ton s'est plu
à écouter de loin ces chœurs qui envoyaient leurs longues
tenues sur les tranquilles ailes de l'air ! Ils font penser à ces
vaillants travailleurs de la journée finie, qui vont être encore
ceux du lendemain, et à qui le labeur des champs ne donne,
il semble, que plus d'entrain et de vigueur. Peu à peu les
chants s'aflfaiblissent et s'éteignent ; on n'entend plus que les
pas de quelque cavalier attardé, accompagné dans sa route
par le jappememt des chiens de parc. Eux aussi, ils s'arrêtent,
et l'astre de la nuit règne tout seul sur la nature endormie ,
dont les objets paraissent grandir sous sa vague clarté.
Dans nos chansons patoises, on a bien peu d'occasions de
voir que les beautés de cette nature soient senties par le
peuple des champs, a Ils vivent au milieu du beau, a dit triste-
)) ment l'auteur d'Indiana; ils le complètent, car ils sont beaux
)) eux-mêmes, et ils ne savent ce que c'est ! La poésie émane
» d'eux; elle est dans leur œuvre, dans leurs moindres atti
» tudes, dans l'air qu'ils respirent; elle est dans tout leur être,
» excepté dans leur intelligence ! » Est-ce vraiment défaut
du sens poétique, etie paysan devrait-il chanter la nature
avec plus d'enthousiasme que les poètes cultivés, parce qu'il
fait en quelque sorte partie d'elle ? N'est-ce pas plutôt parce
que toute sa vie se passe sur cette terre qu'il travaille, qu'il
aime jusqu'au point de languir de nostalgie si on l'en sé-
pare, qu'il ne l'apprécie pas? L'habitude en eflface pour lui les
charmes. Il préfère chercher son idéal dans la vie qu'il n'a
pas, dans l'existence des riches ou dans les sentiments qui
sont le patrimoine commun, comme l'amour, ses joies, ses
déboires. Nos chants patois n'ont guère d'autre fond. Dans
quelques localités seulement, où il y a une tradition d'inimitié
et de batailles avec d'autres villages, la chanson belliqueuse
se rencontre ; les montagnes des environs de Thiers, où vi-
— 106 —
vaient jadis des familles redoutées qui venaient assaillir les
autres, en ont dans ce genre, où Ton trouve l'énergie des pa-
roles et du ton. Il reste aussi quelques chansons de l'époque
des grandes guerres du premier Napoléon. Autrement, le ca-
nevas de la plupart est un récit très- allongé, dans lequel ra-
rement Tamour n'a pas la première place ; quand ce n'est
pas l'amour, c'est la satire et le grivois.
Ce genre grivois, à la vérité, est aussi cultivé seul. Il existe
peu de localités qui ne possèdent pas un certain nombre de
chansons de cette sorte.
Parmi les satires patoises chantées, en voici une de Mont-
ferrand; elle ne remonte guère qu'à un siècle, mais elle peut
donner l'idée du goût et de la facture de ces pièces :
LE BOUCHER DEVENU BAILLI
Le Ghatelo de Saint-Amand
N'ei mas juge deipeu un an;
Yo foué la p roue é dura,
Obe,
Sou coutei à la centura,
Vous m'entendez be.
Yo-l'a vendu son acei
A un bouchei de ves Mezei
Una dimei pistola,
Obe ;
Q'ou'ei par chatta Barthola,
Vous m'entendez be *.
1 Le Ghatelus de Saint-Amand
N'est juge que depuis un an ,
[1 fait la procédure,
Oui,
Son couteau à la ceinture,
Vous m'entendez bien.
Il a vendu son acier (son couteau)
A un boucher de Mezel
Une demi-pistole,
Oui;
C'est pour acheter Barthole,
Vous m'entendez bien.
Montagnardes et Bourrées
Les rondes et les danses de la poésie provençale me parais-
sent s'être conservées en Auvergne sans altération. Les mon-
tagnardes et les bourrées d'aujourd'hui n'ont paS, en eflfet,
une forme différente. Je dis une forme, car le fond n'a jamais
duré que quelques années; il est continuellement renouvelé.
Chaque saison de veillées produit de nouvelles compositions
pareilles, qui vivent juste le temps nécessaire pour faire le tour
du pays. Les paroles et l'air, toutefois, sont changés ; la coupe
et le mouvement restent invariables. Le moule ne s'étend ni
ne se resserre, ses détails seuls se modifient.
Comme les rondes et danses des jongleurs et des trouba-
dours, ces compositions sont actuellement des pièces de peu
de longueur, le plus souvent improvisées, chantées dans les
assemblées pour accompagner la danse : un quatrain, un sixain
ou un huitain, sur une mesure et un rhjthme toujours uni-
formes. Chaque bourrée ou montagnarde n'a habituellement
qu'un seul couplet, et, quand elles en ont plusieurs, chacun
exprime une idée complète, très- différente de celle qui la pré-
cède ou qui la suit. Si la même idée se trouvait développée
dans une suite de couplets, la montagnarde ou la bourrée ne
serait qu'une chanson sur un air de danse.
Le plus connu des airs de danse de l'Auvergne est certaine-
ment celui que la naïveté de l'idée et l'expression du chant
rendent le plus digne d'être transcrit. C'est le huitain que
voici :
N'ai ma chin saus,
Ma mya n'ot ma quatre ;
Couma farens,
Quand nous maridarens ?
Nous tsattarens
Un culier, 'na scudella,
— 108 —
Et mandzarens
La supa tuttei dans * .
Le chant réduit ici la pièce au même rhythme que celles à
quatre vers, en disant sur la même phrase musicale les quatre
premiers ; puis, sur une autre phrase, les quatre restants.
Les quatrains sont formés le plus souvent par une idée très-
simple, exprimée en quatre vers, que Ton répète deux fois
deux par deux. Tel est celui-ci, empreint d'une douceur gra-
cieuse.
Le cœur de ma mya
Li fa tant de mau,
Quand iau la vau vire
La soulatze un pau ^.
bis.
bis.
En voici un troisième dont la coupe est différente, sans que
cependant, chantée, elle produise un autre effet:
La barca vira, \
Miya, ^ bis,
La barca vira,
Laissa-la vira ^ .
I
1 Je n'ai que cinq sous,
Ma mie n'en a que quatre;
Gomment ferons-nous
Quand nous nous marierons f
Nous achèterons
Un cuiller, une écuelle,
Et mangerons
La soupe tous les deux.
2 Le cœur de ma mie j , .
Lui fait tant de mal, i
Quand ]e la vais voir i . .
Je la soulage un peu. i
3 La barque tourne, J
Marie, ; bis.
La barque tourne, i
Laisse- la tourner *,
* On sait que les barqnes des passages d'eau se retournaient uu milieu, pour que l'on
pût en sortir par la même extrémité .
— 109 —
Que qu'îo vole,
Qu6 qu'io vole ;
Laissa-la vira,
Que qu'îo vole ly is pas *.
Les bourrées se passent plus volontiers de paroles que les
montagnardes. Elles consistent alors dans des airs de danse
dont chacun sait le rhythme, le mouvement, et qu'il improvise
au besoin. Toutes cependant peuvent s'adapter à des paroles,
et il en existe bon nombre dans la mémoire des villageois.
D'où viennent-elles, les unes et les autres ? On ne le connaît
guère. Les ménétriers sur leurs cornemuses ou les chanteurs de
danses dans les veillées ont trouvé les airs, et à ces airs, retenus
par toute la jeunesse, quelque poète populaire a adapté des
paroles. Chaque jour de fête en voit éclore bon nombre ; il
est assez de règle que le chanteur termine en improvisant un
couplet qui, redit bientôt par d'autres, passe dans le réper-
toire du village.
George Sand, dans ses Maîtres sonneurs, je crois, raconte
qu'un ménétrier de son pays allait tous les ans faire provi-
sion de thèmes de danse dans les bois du Bourbonnais, où les
bûcherons étaient les plus grands compositeurs du monde ; et
que, comme maître Adam donna le nom de Chevilles k ses
poésies rustiques, ces bûcherons avaient appelé les leurs bour-
rées { fagots), du nom de leur ouvrage. Va pour cette étymo-
logie, qui en vaut bien une autre.
La bourrée, au reste, peut être d'origine bourbonnaise. Elle
a un tour vif et gai qui ne s'adapte pas aux allures de tous
nos Auvergnats. Elle se trouve bien acclimatée chez ceux de
la plaine ; ils la dansent de préférence. Mais ceux de la mon-
tagne, en général, s'y sont médiocrement plies, ou bien ils
en ont fait une figure assez différente, en modifiant la monta-
gnarde primitive. Cette montagnarde modifiée réunit souvent
à plus de simplicité beaucoup de grâce dans les pas.
* Celui que je veux,
Celui que je veux;
Laisse-la tourner,
Celui que je veux n*y est pas
- 112 -
térisés chacun par la mesure et ne se mêlant jamais : musique
à deux et musique à trois temps. Tous les sentiments qui peu-
vent être associés au mouvement cadencé ou en naître sont
réunis sous ces deux rhjthmes. Celui à deux temps appartient
aux montagnardes, celui à trois aux bourrées, et cela invaria-
blement.
Les montagnardes ont ainsi Tallure moins vive. Presque
toujours en ton mineur, une certaine mélancolie j devient
très-sensible dès qu'on ralentit la mesure ; mais, en y multi-
pliant les syncopes ou par le placement des suspensions, les
compositeurs inconnus qui les trouvent ou les ménétriers qui
les répètent leur donnent parfois une physionomie s'inguliè-
rement accentuée. La bourrée, elle, est toute gaieté et en-
train ; elle recherche les tons majeurs, comme si elle craignait
la tristesse, et sa facture est tantôt très-gracieuse, tantôt très-
accentuée à la fois. Au fond. Tune et Tautre pourraient être
facilement ramenées à un thème commun. Les plus divergentes
apparaissent un peu, quand on observe, comme de simples va-
riations ou des broderies d'un même canevas musical, trans-
mis par la tradition, et que chaque auteur nouveau se borne
à modifier suivant son goût propre, quand il croit trouver ou
créer à son tour.
Fin
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
Intérêt de gettk étudk et précédents qu'elle a eus 5
Sur l'Origine des patois 8
Des Différences dans les patois ; y a-t-il eu un type ?. . . . 15
Les parlers de la basse Auvergne 18
Phonétique 25
1 . — Des Yovelles id.
2. — Des Associations de voyelles 27
3. — Des Consonnes 28
4. — De l'Orthographe 30
5. — De rÉlision et de la Contraction 32
6. — Lettres euphoniques 33
Grammaire 34
1. — De TArticIe id.
2. — Du Substantif 35
3 — De l'Adjectif 36
4 . — Des Pronoms 37
5. — Du Verbe 41
6. — De la Négation 51
7. — Des Conjonctions * . . . . id.
8. — Des Figures de syntaxe 52
Considérations générales sur la littérature patoisb auver-
gnate 53
Les Troubadours 55
Les Documents publics 57
Les Noëls 64
Les Chansons politiques . . 71
Le Théâtre 73
- 114 —
L'Académie patoiie des XVn« et XYllP siècles 81
Littérature orale. — Les Chants 98
Pastourelles ou Vachères 100
Chansons 102
Montagnardes et bourrées 106
Enigmes 110
Musique 111
Table des MATiftBEs 113