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Full text of "Les plaideurs : comédie en 3 actes"

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in 2011 witin funding from 

University of Ottawa^ 



http://www.arcliive.org/details/lesplaideurscOOraci 



LES PLAIDEURS 



) 



A LA MEME LIBRAIRIE : 

OCVR/GES DE M. .\. M. BCr.NAl'.DIN 



J. r.ACi-XE. Andromaque. î voL iii-l"?. cart I Ir. 

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siècle. lu- 12, cart "2 Ir. 2.'> 

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de lEcole normale supérieure, a_grégé des lettres, professeur de 
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3I0LIÈRE. Éditions annotées par Pellisson, ancien élève de rÉi"< 
III riiiale supérieure, agrégé des lettres, inspecteur dacadémi 

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roj-'JO. — CuROEiL. Iraprijuerie Chbié. 



.1. RACINE '^^i 



/^ 



LES 



PLAIDEURS 



COMEDIE EN TROIS xVCTES 



ÉDITION NOUVELLE 

A LXSAGE DES CLASSES 

N. M. BERNAJIDÏN ^ < 

Auciea élève de l'Ecole normale superyjure. Agre^ dlK/^ettree, 
Professeur de rhétorique au Ivcé^^anson dfé' Saifly. 



C I N Q LM E M 1-: E D I T I ÎT^ 



,f^^. 




PARIS 

LIBRAIIIIE en. DEL AG RAVE 



15, \\\ Y. SOUKI-LOT, là 
1801 



yjoiv.rs'îa^ 



BI3LJ0THECA 



v\ 



fQ 



AVERTISSEMENT 



Nous avons presque toujours suivi pour cette édition le 
texte de l'excellente édition de M. P. Mesnard. Nous avons 
seulement, pour faciliter aux élèves l'intelligence de certains 
passages, conservé les indications de jeux de scènes introdui- 
tes parles éditions de ITfiS, de 1808 et de M. Aimé Martin. 

Pour la partie historique et critique, nous devons beaucoup 
aux remarquables Notices de l'édition de M. P. Mesnard, à la 
Ihèse érudlte et élégante de M. Deltour sur Les ennemis de 
Hacine, au Port-Rxiyal de Sainte-Beuve, à l'édition de Racine 
de Saint-Marc Girardin, continuée par M. Moland, à la Notice 
sur Racine de l'édition de M. Geruzez, à quelques articles pu- 
ûliés jadis par M. Taine dans le Journal des Débats. 

Nous avons essayé de donner dans nos notes presque tous 
les passages des auteurs anciens ou modernes que Racine a 
ou semble avoir imités. Enfin, nous n'avons pas craint de faire 
dans ces notes une place aux Mémoires des acteurs célèbres, 
et aux souvenirs qui nous ont été transmis sur leur jeu. 
C'est là, nous scmble-t-il, le commentaire le plus vivant de 
l'œuvre de Racine ; un geste ou un cri de Talma ou de Ractiel 
suffit pour préciser nettement une situation, ou pour donner 
k un vers tout son sens. Par malheur, les documents sont 
rares. Puissent ces souvenirs dramatiques contribuer à donner 
aux élèves un peu de goût pour l'art de la lecture, que le 
charmant volume de M. Legouvé parviendra, nous l'espérons, 
à mettre en honneur dans nos lycées ; mais il a encore beau- 
coup à faire. 



NOTICE 

BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE 
SUR Jean RACINE 



La vie de J. Racine est étroitement liée à J'histoire de Port-Royal, 
et nous trouvons le Jansénisme au berceau comme au lit de mort 
du poète. En 1638, dix-sept mois avant la naissance de Racine, quel- 
ques semaines après l'emprisonnement de Saint-Cyran à Vincennes, 
Lancelot, bientôt suivi de MM. Le Maître et de Séricourt, était venu 
se réfugier à la Ferté-Milon, chez le père d'un de ses élèves, le sieur 
Nicolas Vitart, dont la femme devait être grand'tante maternelle du 
poète ; les solitaires restèrent un an dans la ville, et, quelques se 
maines après leur départ, le 21 décembre 1639, l'enfant vint au monde 
dans cette maison tout imprégnée de Jansénisme. C'est sous les 
mains des solitaires qu'ont grandi et se sont formés le cœur et l'es- 
prit de l'adolescent ; si le jeune homme s'est éloigné d'eux un moment, 
s'il a raillé ceux que dans le fond de son âme il ne cessait pas d'aimer, 
« semblable à ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, 
qui battent leur nourrice », c'est à eux que, désenchante et triste, 
l'homme est- venu demander de guérir son cœur brisé et saignant; 
et le mourant a voulu que son corps fût porté à Port-Royal des 
Champs, et reposât aux pieds de M. Hamon i. Ainsi Port-Royal enve- 
loppe la vie tout entière de Racine, et ce n'est pas seulement sur 
l'homme, mais aussi sur l'homme de lettres que s'est exercée son 
influence. C'est ce que vont montrer les faits dont nous allons com- 
mencer le récit, et ce que nous tâcherons d'établir en étudiant le 
talent de Racine. 

Notre poète était de famille noble. Son bisaïeul, Jean Racine, rece- 
veur pour le Roi et la Reine du domaine et du duché de 'Valois, et 
des greniers à sel do la Ferté-Milon et de Crespy-en-Valois, avait été 
anobli pour ses fonctions, et c'est pour lui que furent faites les 

1. Testament de Racine : « Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Je 
désire qu'après ma mort mon corps soit porté ù Port-Royal des Champs, et qu'il 
y soit inhumé dans le cimetière aux pieds de la fosse de M. Ilamon. >» etc. 

a 



VI NOTICE SUR JEAX RACINE. 

armoiries célèbres représentant un rat montant sur unaierron, et 
un cygne, ou cyne, suivant la prononciation du terapT.1:e vilain rat 

désespérait Racine 1, et, quand ses armoiries furent enregistrées en 
J697, le rat avait disparu. Jean Racine, le père du poète, était, 
d'après le Mémoire que nous a laisse Louis Racine sur la vie de l'au- 
teur à' A7idroi7iaque et de Phèdre, contrôleur du grenier à sel à La 
Ferté-Milon. Le 13 septembre 1638, il épousa Jeanne Sconio, fille d& 
Pierre Sconin, président au grenier à sel de la même ville. Le lea- 
demain de sa naissance, c'est-à-dire le 22 décembre 1639, le jeune 
Racine fut tenu sur les fonts par son aïeule paternelle, xMarie des 
Moulins, femme de Jean Racine, et par son grand-père maternel,. 
Pierre Sconin. Au mois de janvier 1641, Jeanne Sconin mourat er> 
mettant au jour une fille. Deux ans plus tard, son mari mourait à son- 
tour, à rage de vingt-huit ans, trois mois après avoir épousé en se- 
condes noces Madeleine Vol, fille d'un notaire de La Ferté-Milon. Il 
ne laissait que des dettes. La jeune veuve semble être devenue une 
étrangère pour les enfants de son mari. L'orpheline fui recueillie par 
laieul maternel, Pierre Sconin, et son frère par leur grand mère, 
Marie des Moulins, sœur de Mademoiselle Vitart 2. 

Marie des Moulins, devenue veuve en 1649, alla rejoindre à Port- 
Royal sa fille Agnès 3, qui y était religieuse, et, voulant mettre son 
petit-fils au collège, elle l'envoya dans la ville de Beauvais, dont 
l'évêque, Choart de Buzanval, était un ami des solitaires. Le jeune 
Racine sortit un peu avant seize ans du collège de Beauvais, et, 
malgré son jeune âge, par une faveur toute particulière, fut admis 
à l'École des Granges, qui était sous la direction de deux des Mes- 
sieurs de Port-Royal, Lancelot et Micole. 

L'enfance de Racine avait été entretenue dans une dévotion ardente 
et attendrie : Marie des Moulins, sa grand mère, avait retrouvé deux 
de ses sœurs parmi les religieuses de Port-Royal; sa fille, tante du 
poète, est bien connue sous le nom de Mère Agnès de Sainte-Thècle ; 
trois des frères de Jeanne Sconin, la mère de Racine, étaient religieux 
de Sainte-Geneviève : ainsi, de tous côtés, dans sa famille, le jeune 
homme était appelé à Dieu. Messieurs de Port-Royal nourrirent 
soigneusement cette grande piété, qui s'établit si profondément dans 
le cœur du poète que de longues années d'une vie dissipée et mon- 
daine ne purent l'y détruire. 

Le jeune Racine reçut à Port-Royal une instruction solide •Nicole^ 
à qui l'on doit une grande partie des Méthodes dites de Port-Royal^ 

1. Voir la lettre à Mademoiselle Rivière, du 5 janvier 1697. 

2. Une femme de la bourgeoisie, même mariée, était appelée Afaden tiselle. 

3. Mère Agnès n'avait que treize ans de plus que son neveu. 



NOTICE SUR JEAN RACINE. VII 

le dirigea dans ses Immanitcs ; Lancelot, qui composa, avec Lemaistre 
de Saci, le fameux Jardin des racines grecques^ lui inspira un vif 
amour pour la langue d'Euripide. Son élève lisait couramment le 
grec ; c'est vers cette époque qu'il traduisait Diogène Lacrce, Philon 
et Eusèbe, et qu'il apprenait par cœur le roman d'Hcliodore, les 
Amours de Théagène et Chariclée, pour n'en être plus séparé, si son 
professeur le lui brûlait encore une fois. Le Maître S qui l'aimait 
particulièrement, et se nommait familièrement son « papa », trou- 
vait, comme l'Aper du Dialogue des Orateurs, qu il n'y avait pas de 
gloire plus grande que celle de l'orateur, et destinait son élève au 
barreau; il avait lui-même obtenu d'assez grands succès dans cette 
carrière, où iM. Hamon aurait vu aussi avec plaisir entrer le jeune 
Racine. En somme, ce que Racine apprit surtout h Port-Royal, c'est 
l'art de développer, et aussi l'art de bien parler : l'habileté du déve- 
loppement et l'élégance du style compteront parmi les principaux 
mérites de ses tragédies. 

En mars l6oG, les écoliers et leurs précepteurs furent dispersés, 
et Racine resta aux champs avec sa famille. C'est à cette date qu'il 
faut placer, selon toute vraisemblance, son élégie latine Ad Christum 
sur les persécutions d'Israël. Quant aux Hymnes du, Bréviaire ro- 
main, elles ont été incontestablement retouchées plus tard par le 
poète. Le jeune homme ne cultivait pas seulement la Muse latine et 
l'hymne sacrée; l'amour de Port-Royal, et ce goût extrême pour 
a les jardins, les fleurs, les ombrages », que La Fontaine reconnaît 
à Acante [Racin') dans sa Psyché, lui inspirèrent sept Odes sur le 
paysage ou promenade de Port-Royal des Champs. Ce ne sont guère 
que des œuvres d'écolier, où se pressent tous les procédés de la 
rhétorique ; la description y est souvent plus minutieuse que poétique, 
et l'on y rencontre trop de vers de ce genre : 

La nature est inimitable ; 
Et quand elle est en liberté, 
Elle brille d'une clarté 
Aussi douce que véritable. 

C'est tout au plus si deux ou trois strophes font pressentir un ta 
lent futur, et méritent d'être sauvées de Toubli, comme le début de 
celle-ci : 

Là, l'hirondelle voltigeante, 
Rasant les flots clairs et ijolis, 
Y vient, avec cent petits cris, 
Baiser son image naissante. 

1. Frère de Leraaistre de Saci. Le nom s'écrit avec les deux orthographe» 
indifféiemment. 



"^ni NOTICE SUR JEAN RACL\E. 

Ces amusements d'écolier ne semblent pas avoir effrayé les soli- 
taires, qui ne disent encore rien. Racine sortit de Port-'Royal en octo- 
bre 165S, à dis-neuf ans, pour faire son cours deTogique au collège 
d'Harcourt, qui entretenait de bons rapports avec les Jansénistes 
(c'était là que, en 165G, avaient été secrètement imprimées plusieurs 
des Pfoimciales, par les soins du principal, Thomas Fortin}. Prit-il 
beaucoup de goût à la logique ? Nous ne le saurions dire.' Ce que 
nous savons, c'est que, pour la naissance du fils de Mademoiselle Vi- 
tart, sa tante, il écrivit, dans le goût prétentieux de l'époque, un 
sonnet dont une pointe et la chute le ravissaient : 

Et toi. fille du jour, qui Dais deyant ton père, 
Belle Aurore, rougis 

et, s'adressant à l'enfant : 

Sois digne de Daphnis. et digne d'Amaraathe 
Pour être sans égal, il les faut égaler. 

Peu de peu temps après, il faisait pour le cardinal de Mazarin un 
sonnet sur la paix des Pyrénées. Cette fois, Port-Royal s'inquiéta pour 
tout de bon : l'oiseau voulait sortir de son nid. 

Mais le jeune homme, qui venait de quitter le collège et était entré 
chez son oncle Vitart i, intendant des ducs de Chevreuse et de 
Luynes, se préoccupa fort peu de ces remontrances, et composa 
pour le mariage du Roi son ode intitulée la Nymphe de la Seine. Il a 
raconté à son ami l'abbé Le Vasseur, dans une lettre du 13 sep- 
tembre 1 6CÛ, comment son oncle Vitart soumit cette pièce à Chapelain 
et à Perrault : « M. Chapelain a donc revu l'ode avec la plus grande 
bonté du monde, tout malade qu'il était. Il l'a retenue trois jours 
durant, et en a fait des remarques par écrit, que j'ai fort bien sui- 
vies.... Au sortir de chez M. ChapelaiL, il alla voir M. Perrault 
contre notre dessein, comme vous savez. Il ne s'en put empêcher et 
je n'en suis pas marri à présent. M. Perrault lui dit aussi de fort bonnes 
choses, que M. Vitart mit par écrit, et que j'ai encore toutes suivies 

à une ou deux près Je ne vous dirai rien de leur approbation' 

sinon que M. Perrault a dit que l'ode valait dix fois la comédie 2 Et 
voilà ces paroles de M. Chapelain, que je vous rapporterai comme le 
texte de l Evangile, sans rien y changer. Mais aussi c'est M. Chapelain 
comme disait à chaque mot M. Vitart. « L'ode est fort belle, fort 
a poétique, et il y a beaucoup de stances qui ne se peuvent mieux. 
« Si l'on repasse ce peu dendroits marqués, on en fera une fort belle 
* P'^*=^ ^e ^u'il y a eu de plus considérable à changer, c'a été une 

R^in^^:^:^i;rr^^;^^Sfïi:if:^f 3?^- .?^" --- ^-^^^ ^^ p^- ^^ 

- Il s agit sans doute de la tragédie d'Atiiasie. 



NOTICE SUR JEAN RACir^E. IX 

« stance entière, qui est celle des Tritons. Il s'est trouvé que les Tri- 
a tons n'avaient jamais logé dans les fleuves, mais seulement dans 
« la mer. » Cette ode est la première œuvre de Racine qui fut livrée 
au public, et elle commença sa réputation ; il est piquant qu'elle ait 
été patronnée par Chapelain et par Perrault. 

En même temps (16G0), le jeune poète composait pour les comé- 
diens du Marais une tragédie à'Amasie, dont le sujet ne nous est pas 
connu, et qui ne fut pas représentée. En juin 1661, il annonce à Tabbé 
Le Vasseur qu'il est en train d'écrire, sur les conseils d'une comé- 
dienne, une pièce des Amours d'Ovide : « J'ai fait, refait et mis enfin 
dans sa dernière perfection tout mon dessein. J'y ai fait entrer tout 
ce que m'avait marqué Mademoiselle de Beauchâteau, que j'appelle 
la seconde Julie d'Ovide. » Cette pièce ne fut sans doute pas ter- 
minée. 

C'est à cette époque que Racine se lia étroitement avec La Fontaine, 
de dix-huit ans plus âgé que lui, et qu'on le rencontre souvent au 
cabaret en sa compagnie, et dans celle dun ancien capitaine de dra- 
gons, Poignant, avec lequel La Fontaine devait avoir dans la suite un 
duel'bien bizarre. Port-Royal gémit, et la mère Agnès lance à son 
neveu « excommunications sur excommunications ». Ces larmes 
étaient sincères et brûlantes ; comment n'émurent-elles pas le cœur, 
si facilement attendri, de Racine? C'est que toute la vie du poète ne 
fut qu'une longue lutte entre l'ironie mordante de son esprit et la 
pieuse douceur de son cœur ; pendant toute sa vie son cœur, qui 
était bon, gémit des audaces de son esprit, qui n'avait pas d'indul- 
gence. Un bon mot est souvent une mauvaise action ; il y a malheu- 
reusement trop de bons mots dans la vie honnête de Racine. Ces 
deux faces de son caractère se montrent bien dans ses traits, dans ce 
nez effilé et moqueur, et dans ces beaux yeux prompts à se mouiller 
de larmes. L'abeille fait un miel d'une douceur exquise ; mais elle 
a un dard, qui pique. Il y avait dans le doux et tendre poète un sa- 
tirique plus impitoyable que Boileau. Dans les circonstances qui nous 
occuppnt, la voix au cœur ne put parvenir à se faire entendre de Ra- 
cine, et aux cris de douleur de Port-Royal il répondit par des raille- 
ries, qui allèrent impitoyablement frapper jusqu'à sa pauvre tante. 
Ce fut alors que son oncle Sconin, vicaire général h. Uzès, voyant 
que le jeune Racine faisait des dettes, et ne faisait pas son salut, 
l'appela auprès de lui pour l'initier à la théologie, et tâcher de lui 
procurer un bénéfice. Après une obscure complication d'intrigues 
ecclésiastiques, Racine revint à Paris, en 1662, sans tonsure et sans 
bénéfice, du moins pour le moment ; car le privilège d'Andromaque 
nous apprend qu'il était en 1G67 prieur de l'Épinay.ce serait mémo 



X NOTICE SUR JEAN RACINE. 

à la per:e de ce prieuré et au procès qui la précéda, que nous de- 
vrions l^s Plaideurs. 

DUzès, comme de Paris, Racine écrivait à l'abbé Lg Vasseur à La 
Fontaine, à Vitart, des lettres pleines d'esprit ^gT'de ver>'e,' dont 
quelques-unes sont semées de vers; c'est tantôt la traduction dune 
petite pièce de l'anthologie latine i, tantôt une description du mois 
ae janvier dans le Languedoc 2 : 

Et nous avons des nuits plus belles que vos jours; 

tantôt des excuses à sa tante Vitart, avec cette pointe : 

Si les Grâces jamais se mettaient en colère, 
Le pourraient-elles faire 
De meilleure grâce que vous 8? 

tantôt tout un poème badin sur les Muses >^. C'est à Uzès ou'il com- 
pose son poème des Baùu de Vénus\ aujourd'hui perdu, qu'il entre- 
prend de tirer une tragédie de son cher roman d'Héliodore, et qu'il 
commence sa Thébaïde, On voit que ses inclinations poétiques 
n étaient pas contrariées par son oncle Sconin comme par Port-Roval 
et que saint Thomas n'occupait pas tout le temps du jeune poète! 
La campagne prenait chaque jour plus d'attrait pour lui : il la voyait 
Le 13 juin 16G2, il écrivait à son oncle Vitart une charmante lettre, 
à laquelle nous empruntons le passage suivant : « La moisson est 
déjà fort avancée, et elle se fait fort plaisamment ici au prix de la 
coutume de France ; car on lie les gprbes à mesure qu'on les coupe • 
on ne laisse point sécher le blé sur la terre, car il n'est déjà que trop 
sec, et des le même jour on le porto à l'aire, où on le bat aussitôt 
Ainsi le blé est aussitôt coupé, lié et battu. Vous verriez un tas de 
moissonneurs rôtis du soleil, qui travaillent comme des démons et 
quand ils sont hors d'haleine, ils se jettent à terre au soleil même 
dorment un miserere et se relèvent aussitôt. Pour moi, je ne vois 
cela que de nos fenêtres, car je ne pourrais pas être un moment 
dehors sans mourir; l'air est à peu près aussi chaud qu'un four 
allume, et cette chaleur continue autant la nuit que le jour: enfin 
Il faudrait se résoudre à fondre comme du beurre, n'était un petij 
vent frais, qui a la charité de soufOer de temps en temps ; et pour 
m achever, je suis tout le jour étourdi d'une infinité de cigales qui 
ne font que chanter de tous côtés, mais d'un chant le plus perçant 

1. Lettre à l'abbé Le Vasseur. du 2 juin 1661 

2. Lettre à .M. Vitart. du 17 janvier 1662 

3. Lettre a Mademoiselle Vitart. du 31 janvier 166» 

4. Lettre a La Fontaine, du 4 juiljpt 160=» 

i r.-^hîT^v' ^ '"'"'^ ^Voqnc, avoir été un'peu dé-oura?é, car il écrit le «»8 man 



NOTICE SUR JEAN RACINE. XI 

et lé plus importun du monde. Si j'avais autant d'autorité sur elles 
qu'en avait le bon saint François, je ne leur dirais pas, comme il 
faisait : « Chantez, ma soeur la cigale » ; mais je les prierais bien fort 
de s'en aller faire un tour jusqu'à Paris ou à La Fertc, si vous y 
êtes encore, pour vous faire part d'une si belle harmonie. » 

De retour à Paris, en 1G63, Racine écrivit une Ode sur la convales- 
cence du Roij qui lui valut Tannée suivante une gratification de six 
cents livres ; et il célébra la munificence de Louis XIV dans une 
seconde ode intitulée la Renommée aux Muses. En novembre, il écri 
à l'abbé Le Vasseur : « La Renommée a été assez heureuse. M. le 
comte de Saint-Aignan l'a trouvée fort belle. Il a demandé mes au- 
tres ouvrages, et m'a demandé moi-même. » En même temps, le 
poète s'occupait toujours de sa Thébaïde, qu'il devait dédier à ce 
même comte de Saint-Aignan. Il écrit, dans la lettre que nous ve- 
nons de citer : « Pour ce qui regarde les Frères, il ne sont pas si 
avancés qu'à l'ordinaire. » Quelquesjours après, il envoie sous le sceau 
du secret à l'abbé une stance d'Antigone; en décembre, il lui dit : 
« Je n'ai fait que retoucher continuellement au cinquième acte, et il 
n'est tout achevé que d'hier. » Il accepte et sollicite les conseils. 
C'est à cette époque que commence sa liaison avec Boileau : elle 
naquit des avis donnés à Racine par le poète qui a dit : 

Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous loue. 

Le 20 juin 1664, la tragédie intitulée la Thébdîde ou les Frères en- 
nemis parut sur le théâtre que dirigeait Molière. C'est une tragédie 
médiocre, où se reconnaît l'imitation de Sénèque et de Corneille ; les 
caractères sont faiblement tracés, et l'amour fait piteuse figure dans 
ce terrible drame ; mais le poète, dit Louis Racine, « a si bien peint 
la haine dans cette pièce, qu'elle dut annoncer un grand peintre des 
passions ». Le plus grand mérite de l'œuvre, c'est déjà cette élégance 
noble et brillante du langage, sous laquelle se voile ce que la vigueur 
pourrait avoir de brutal i. 

Tandis que l'on jouait la Thébaïde, une intimité charmante se for- 
mait entre Racine, La Fontaine, Boileau et Molière. Le début de la 
Psyché de La Fontaine nous peint cette liaison entre Âriste (Boileau), 
Hélaste (Molière), Acante (Racinc\ et Pobjphile (La Fontaine) : 
« Quatre amis, dont la connaissance avait commencé parle Parnasse, 
lièrent une espèce de société que j'appellerais académie, si leur 
nombre eiit été plus grand, et qu'ils eussent autant regardé les 
Muscs que le plaisir. La première chose qu'ils firent, ce fut de bannir 

1. Voir notre Notice sur la Thébaïde. 



XII NOTICE SUR JEAN RACINE. 

d'entre eux les conversations réglées et tout ce qui sent sa confé- 
rence académique, Quand ils se trouvaient ensemble, et qu'ils 
avaient bien parlé de leurs divertissements, si le hasi'W les faisait 
tomber sur quelque point de science ou de belles-lçjtti'es, ils profi- 
taient de l'occasion ; c'était toutefois sans s'arrêter Itrop longtemps à 
une même matière, voltigeant de propos en autre, comme de» 
abeilles qui rencontreraient en leur chemin diverses sortes de fleurs. 
L'envie, la malignité, ni la cabale n'avaient de voix parmi eux. Ils 
adoraient les ouvrages des anciens, ne refusaient point à ceux des 
modernes les louanges qui leur sont dues, parlaient des leurs avec 
modestie, et se donnaient des avis sincères lorsque quelqu'un 
d'entre eux tombait dans la maladie du siècle et faisait un livre, ce 
qui arrivait rarement. » Les quatre amis se réunissaient plusieurs 
fois dans la semaine chez Despréaux, rue du Colombier, ou dans des 
cabarets, comme le Mouton blanc, la Pomme de pin, la Croix de Lor- 
raine. C'est dans des séances de ce genre que fut trouvé le plan des 
Plaideurs; c'est d'un de ces cabarets que sortirent les parodies de 
Chapelain décoiffé et de la Métamorphose de la perruque de Chape- 
lain en comète^. Racine, bien que Chapelain eût protégé ses débuts, 
eut assez peu d'empire sur lui-même pour commettre quelques bons 
mots dans cette plaisanterie rimée. 

Malheureusement cette intimité délicieuse entre les quatre poètes 
ne devait pas durer longtemps, et Racine et Molière allaient se 
brouiller à propos de la tragédie à.'Alexandre. Le 4 décembre 1665 
la troupe de Molière donnait l'œuvre nouvelle, et, le 18 décembre, 
Racine, qui sans doute avait été mécontent de l'interprétation, fai- 
sait jouer également sa pièce par la troupe rivale de l'Hôtel de Bour- 
gogne. La sensibilité si facilement irritable de Racine venait de le 
séparer d'un ami comme Molière. Il rendit bientôt la rupture plus 
éclatante en enlevant au théâtre de Molière, pour la faire entrer à 
l'Hôtel de Bourgogne, sa plus séduisante actrice. Mademoiselle Du-, 
parc. V Alexandre, dans lequel Racine semblait abandonner le genre 
sévère de la tragédie grecque pour la tragédie langoureuse et roma- 
nesque, fut très goûté à une époque où le langage de la galanterie 
était à la mode ; inférieur au point de vue du plan et de l'intrigue à la 
Thétaïde, il dut son grand succès à ses défauts autant qu'à ses qualités, 



1. ÎJous ne savons si ces parodies furent représentées. On lit dans le Mémoire 
de Fléchier sur les Grands Jours tenus à Clermont (éd. Gonod, p. 140 et 144» 
145) : Les comédiens « entreprirent déjouer une méchante parodie que quelque» 
envieux ont composée, et dont ils ont fait une satire contre M. Chapelain. » M. de 
Caumartin en référa à l'Assemblée, qui « fit délense aux comédiens de jouer à 
l'avenir cette tragédie ». S"agirait-il du Chapelain décoiffé, écrit quelques moi» 
avant les Grands Jours d« Clermont? 



NOTICE SUR JEAN RACINE. XIII 

et Saint-Évremond écrivit : « Depuis que j'ai lu le Grand Alexandre, 
la vieillesse de Corneille me donne bien moins d'alarmes. «Il est vrai 
que cet éloge était suivi de critiques aussi dures que nombreuses, et 
que le grand Corneille, donnant à Racine le conseil quil avait reçu 
lui-même de Hardy, engagea le jeune poète à ne pas perdre son beau 
talent pour la poésie à faire du théâtre. Ce jour-là. Corneille jugea mal : 
V Alexandre renferme de véritables beautés de détail. Corneille du 
moins rendait justice à la langue du poème, qui était manifestement 
imitée de celle de ses œuvres, et, en effet, au point de vue du style, 
Alexandre est déjà supérieur à la Thébaide^. 

Cependant la Mère Agnès, voyant avec douleur que décidément son 
neveu fréquentait a des gens dont le nom est abominable à toutes 
les personnes qui ont tant soit peu de piété, et avec raison, puisqu'on 
leur interdit l'entrée de l'église et la communion des fidèles, même 
à la mort, à moins qu'ils ne se reconnaissent », signifiait à Racine 
qu'elle ne le reverrait plus,s'z7/ie 5e recoimaissait. C'est alors que se 
place dans la vie de Racine un épisode que l'on voudrait pouvoir en 
effacer, Desmarets de SaintSorlin, qui avait été un des cinq auteurs 
du cardinal de Richelieu, et avait fait applaudir au théâtre une co- 
médie intitulée les Visionnaires, venait de devenir à peu près fou; 
s'imaginant que Dieu lui-même lui avait dicté son poème de Clovis^ 
il voulut s'ériger en propliète, et attaqua le Jansénisme dans son 
extravagant .4 iî5 du Saint-Esprit au Roi. Nicole lui répondit par une 
série de lettres finement nommées les Visionnaires. Dans l'une d'elles 
se trouvaient ces mots : a Un faiseur de romans et un poète de théâtre 
est un empoisonneur public , non des corps, mais des âmes des 
fidèles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinité d'homi- 
cides spirituels. » Racine prit cette phrase pour lui, et, avec une In- 
croyable verve de raillerie, avec une sûreté impitoyable de malignité, 
il écrivit contre ses anciens maîtres, dont son esprit moqueur avait 
saisi tous les petits défauts, une Lettre à la façon de celles que 
Pascal avait dirigées contre les Jésuites. Jamais l'ironie n'a été 
maniée d'une façon plus fine et plus cruelle. La Lettre, dit une note 
de Jean-Baptiste Racine, fut publiée d'abord sans nom d'auteur ; 
mais l'abbé Testu se l'étant appropriée, Racine se nomma hautement. 
Ce fut un jour de deuil pour Port-Royal. Les solitaires ne répondi- 
rent point eux-mêmes. Ils laissèrent ce soin à Barbier d'Aucour et à 
Du Bois, qui s'en acquittèrent assez mal ; Nicole cependant ne put 
s'empêcher, dans un Avertissement qui précédait ces réponses, da 
parler de Racine, et de dire que « tout était faux dans sa Lettre Qt 

1 . V.jir noir» iVo<ia sur Alexandre 

a. 



XI\ NOTICE SUR JEAN RACINE. 

contre 13 bon sens, depuis le commencement jusqu'à la fin. ». Racine 
riposta aussitôt par une seconde Lettre, qu'il allait éditer, quand, dit 
Jean-Baptiste Racine, il fut arrêté par Boileau, qui a l'écouta de 
grand sang-froid, loua extrêmement le tour et l'esprit.de l'ouvrage, 
et finit en lui disant : « Cela est fort joliment écrîlV mais vous ne 
« songez pas que vous écrivez contre les plus honnêtes gens du 
« monde. » Racine ému ne publia pas ea Lettre, qui fut retrouvée 
plus tard, avec la piquante Préface qui la précède, dans les papiers 
du docteur EUies du Pin, cousin du poète. Il paraît même que Racine 
détruisit tous les exemplaires qu'il put retrouver de sa première 
Lettre, et son fils dit que, longtemps après, il répondit en pleine 
Académie aux reproches de l'abbé Tallemant : a Oui, Monsieur, 
vous avez raison; c'est l'endroit le plus honteux de ma vie, et je 
donnerais tout mon sang pour l'efiFacer. » Ces deux Lettres sont di- 
gnes, par leur forme vive, piquante et délicate, d'être placées à côté 
des immorLelles Lettres de Pascal ; mais n'oublions pas que Pascal 
attaquait un corps tout-puissant, et Racine ses maîtres persécutés. 

Cette polémique n'avait point cependant absorbé Racine ; la preuve 
s'en trouve dans l'éclatant succès que remporta Andromaque en 1667, 
C'était l'avènement de la tragédie fondée sur l'amour, et elle fit à sa 
naissance à peu près autant de bruit que le Cid. Le théâtre de Mo- 
lière en joua une critique', qui établit la vogue de l'œuvre nouvelle. 
Dans la maison où se passe l'action, « cuisinier, cocher, palefrenier, 
laquais, et jusqu'à la porteuse d'eau, il n'y a personne qui n'en veuille 
discourir. Je pense même que le chat et le chien s'en mêleront, si 
cela ne finit bientôt ». Dans une autre scène, on dit à la vicomtesse : 
« Hé ! Madame, vous avez une femme de chambre qui s'amuse, il y a 
une heure, à faire l'Hermione contre votre cocher, dont elle est coiff"ée. » 
A quoi la vicomtesse répond : a Tout parle d'Andromaque^. a 

A partir de ce moment, l'histoire du poète est intimement liée à 
celle de ses œuvres, et, comme entre Alexandre et Phèdre il existe 
une lacune considérable dans sa correspondance, ce que nous avons 
à dire de sa vie trouvera place dans les Notices qui précéderont cha- 
cune des pièces dont se compose cette série de chefs-d'œuvre : AndrO' 
maque [1(j61), les Plaideurs (IGÙS), Britanniciis, IGQ9,, Bérénice {leiO), 
Bajazet (1672), Mitkridate {U'Z), Iphig^nie (1674), Phèdre (1677). 

Vers le temps où parut Mitkridate, Racine fut appelé à TAcadémie 
Française, où il remplaça La Motte Le Vayer : « C'était, dit l'abbé 
d'Olivet dans son Histoire de l'Académie Française, un honneur dont 

1. ScBLiGînr, la Folle Querelle. 



NOTICE SUR JEAN RACINE. XV 

il pouvait à bon droit être flatté, car il n'avait qu'un peu plus de 
trente-trois ans, et c'était être admis de bonne heure dans la célèbre 
compagnie. » Sa réception eut lieu le même jour que celle des abbé» 
Gallois et Flcchier. Ce jour-l;\, qui était le 12 février 1673, le public 
fut, pour la première fois, admis à la cérémonie : « Fléchier parla le 
premier et fut infiniment applaudi ; Racine parla le second, et gâta 
son discours par la trop grande timidité avec laquelle il le prononça, 
en sorte que, son discours n'ayant pas réussi, il ne voulut point le 
donner à l'imprimeur. » Le récit de l'abbé d'Olivet est confirmé par le 
témoignage de Louis Pxacine lui-même, et voici comment il s'exprime '. 
« Le remerciement de mon père fut fort simple et fort court, et il 
le prononça d'une voix si basse que M. Colbert, qui était venu pour 
Fentendre, n'en entendit rien, et que ses voisins même en entendi- 
rent à peine quelques mots. Il n'a jamais paru dans les recueils de 
FAcadémie. et ne s'est point trouvé dans ses papiers après sa mort. 
L'auteur apparemment n'en fut pas content, quoique, suivant quel- 
ques personnes éclairées, il fût né autant orateur que poète. » 

Peu de temps après, le 27 octobre 1H74, Racine, « avocat au Parle- 
ment, fut reçu au serment de Foffice de conseiller du Roi, trésorier 
de France en la généralité des finances de Moulins», ce qui lui per- 
mettait, comme Guilleragues le lui écrira plaisamment de Péra, 
le 9 juin 1G81, de prendre le titre de chevalier, et lui valait « la 
satisfaction honorable d'être enterré avec des éperons dorés ». 

Racine se releva de son échec académique dans le discours qu'il 
composa en 1078 pour la réception de l'abbé Colbert, et dans Fad- 
mirable éloge du grand Corneille, qu'il prononça le 2 janvier 1685, 
jour où l'Académie reçut dans son sein Thomas Corneille et le 
sieur Bergeret, « secrétaire ordinaire de la chambre et du cabinet 
du Roi, premier commis du sieur Colbert de Croissy, ministre et 
secrétaire d'État ». Lorsqu'eut lieu cette solennité académique, U 
y avait huit ans déjà que Racine n'écrivait plus de tragédies. 

Le chagrin que lui avait causé la scantlaleuse cabale formée paî 
l'hôtel de Bouillon contre sa Phèilre au profit de celle de Pradon, et, 
selon toute vraisemblance, les tendres avis de Mère Agnès l'avaient 
porté à renoncer au théâtre et à renouer avec Port-Royal. Phèdre, 
qui avait reçu les approbations du P. Bouhours, s'était trouvée mer- 
veilleusement propre à préparer cette réconciliation ; jamais inspira- 
tion ne fut plus chrétienne, plus janséniste, que celle de cette tra- 
gédie : Phèdre est une femme vertueuse, à qui la grâce a manqué. 
Arnaud approuva la pièce ; Boileau lui amena Racine, qui tomba à 
ses pieds ; Arnaud se jeta lui-môme à genoux, et, dans cette position, 
ils s'embrassèrent. Cette scène qui, dans Ja/'^wy^e, soulève les rire» 



XVI NOTICE SUR JEAN RACINE. 

de la salle, ément ici profondément : c'est la réconciliation de Ra- 
cine avec Port-Royal et avec Dieu. Dès lors, il renonce définitivement 
à sa tragédie àlphigénie en Tauride, dont il avait conservé le plan 
du premier acte ; il laisse inachevée une Alceste, qvi'i! brûlera même 
peu de temps avant sa mort ; il ne songe plus qu'à se faire chartreux, 
et à sortir du monde, comme tant de membres de sa famille. Port- 
Royal récolte plus quïl ne croyait avoir semé, et le confesseur du 
poète ne le décide quà grand peine à un mariage, même à un ma- 
riage « bourgeois et chrétien '>. ^^^ 

Racine épousa, le !«' juin 1677, une orpheline, Catherine de Romanet, 
âgée de vingt-cinq ans, dont le père, Jean André de Romanet, avait 
été, en 1654 et en 1655, maire de Montdidier, où sa famille étaitétablie. 
La fortune de Mademoiselle de Romanet était modeste, et son esprit 
peu cultivé. Son fils même, Louis Racine, qui la vénérait, nous en rend 
témoignage. Elle « porta l'indifférence pour la poésie jusqu'à ignorer 
toute sa vie ce que c'était qu'un vers. Elle ne connut, ni par les re- 
présentations, ni par la lecture, les tragédies auxquelles elle devait 
s'intéresser; elle en apprit seulement les titres par la conversation». 
Sept enfants naquirent de cette union : Jean-Raptiste Racine, qui re- 
nonça à la protection de M. de Torcy et à sa charge de gentilhomme 
ordinaire, pour s'enfermer dans son cabinet avec ses livres: il n'écrivit 
rien, et mourut à soixante-neuf ans; Marie-Catherine, qui, après plu- 
sieurs essais de vie monastique, se maria, du vivant de son père, à 
M. de Morambert, et mourut le 6 décembre 1751 ; Anne Racine, qui 
mourut assez jeune, dans son couvent de Melun ; Elisabeth Racine, 
qui prit le voile en 1700 au couvent des dames de Viriville, et mourut 
vers 1746 ; Jeanne Racine, qui, après la mort de sa mère (15 novem- 
brs 1732), entra à l'abbaye de Malnoue, et y mourut le 22 septem- 
bre 1739 ; Madeleine Racine, qui ne se maria point, s'occupa toute sa 
rie d'oeuvres de piété, et mourut à cinquante-trois ans, le 7 janvier 
1741 ; enfin Louis Racine, poète aimable et délicat, sur lequel se ré- 
pandit un rayon delà gloire paternelle; sa vie fut pure et chrétienne, 
imprégnée de jansénisme. Ce dernier eut un fils, qui donnait les plus 
hautes espérances, et qui périt à vingt et un ans dans le tremble- 
ment de terre de Lisbonne. Louis Racine mourut le 20 juin 1763. 

Ce ne furent pas seulement la cabale dirigée contre Phèdre^ la 
dévotion du poète et son mariage qui le détournèrent du théâtre ; à 
ces causes il faut en joindre une autre : Racine vieilli aimait Dieu 
« comme il avait aimé ses maîtresses », et il aimait le Roi comme il 
aimait Dieu. Très apprécié du prince, qui lui avait donné un bel 
appartement au château et ses entrées, et qui se faisait faire par lui 
U lecture, le poète courtisan avait voué la plus vive et la plus res- 



NOTICE SUR JEAN RACINE. XVH 

pectueuse affection au monarque, pour les victoires duquel il com- 
posait des inscriptions. Quand il fut nomme, avec Despréaux, histo- 
riographe du Roi, il accepta avec dévotion ses nouvelles fonctions; 
il voulut écrire une histoire complète du règne de Louis XIV, et il 
avait rédigé d'assez longs morceaux de cette œuvre, à laquelle il se 
consacrait tout entier. Tout périt dans l'incendie de la maison de 
M. de Valincour, à Saint-Cloud. Une certaine quantité d'extraits et 
de notes sans grande valeur ont été publiés sous le nom de Frag- 
ments historiques. Racine fut dérangé dans ses nouveaux travaux 
par Mesdames de Montespan et de Thianges, pour lesquelles il corû- 
mença un opéra de Phaéton, que les réclamations de Quinault lui 
permirent de ne pas achever ; puis par leur sœur, l'abbesse de Fon- 
tevrault, qui eut l'idée, assez étrange, de lui demander une traduc- 
tion du Banquet de Platon ; nous ne parlerons pas du jeune duc 
du Maine, pour lequel il dut mettre une petite pièce de vers en tête 
des Œuvres diverses d'un auteur de sept ans. C'est le moment des 
grands triomphes de Racine à Versailles, où tout le monde est charmé 
de son heureuse et noble physionomie, que le Roi avait vantée comme 
étant une des plus belles de sa cour, de son esprit délicat * et de sa 
parole élégante. Il faisait moins bonne contenance en campagne, 
quand leur charge d'historiographes obligeait ces Messieurs du su- 
blime d'accompagner le Roi au voyage de Gand; on les raillait tous 
deux, mais ils savaient gagner l'estime de Vauban et de Luxem- 
bourg 2. 

Ces occupations ne détournaient pas Racine des soins de sa famille. 
Il est dans sa maison le plus simple, le plus affectueux et le plus 
pieux des pères ; c'est sous ce jour que nous le montre sa corres- 
pondance. Il entre dans les détails les plus intimes, s'occupe avec 
sollicitude de choisir les nourrices de ses enfants, secourt ses pa- 
rents pauvres et la bonne femme qui l'a nourris, surveille les ajuste- 

1. « Dans la conversation, dit Louis Racine, il n'était jamais distrait, jamais 
poète ni auteur; il songeait moins à faire paraître son esprit que l'esprit des 
personnes qu'il entretenait Il vécut dans la société des femmes avec une- 
politesse toujours respectueuse. » La Grange-Chancel, dans la Préface qui est 
en tête de ses œuvres (1734), rapporte qu'il demanda un jour au comte de 
Fiesque pourquoi, lorsque Racine dinait avec lui, Monsieur le Duc avait des 
tablettes à côté de son couvert, et que le comte lui répondit : « Cet homme, par- 
tout admirable, l'est infiniment davantage lorsqu'il se trouve à table avec une 
compagnie qui lui convient ; et il lui échappe des impromptus si agréable» 
que Monsieur le Duc se fait un plaisir de les recueillir, et qu'ils ne sont pas 
plutôt sortis de la bouche du Poète qu'ils sont sur les tablettes du Prince. » 
Peut-être retrouvera-t-on un jour ces tablettes de Monsieur le Duc. 
«a 2. Lettre d'Antoine Arnaud à J. Racine, du 2 juin 1692 : « On cherchait des 
recommandations pour lui {un échevin de Liège) auprès de M. le maréchal de 
Luxembourg. Mais j'ai assuré qu'il n'y en avait point de meilleure que la vôtre. » 

3. Lettre à Mademoiselle Rivière du 10 janvier 1697. 



XMII NOTICE SUR JEAN RACLNE 

ments de ses fils, les invite à l'économie *» et élève sans cesse vers 
Dieu la pensée des siens. Il écrit à son fils Jean-Baptiste, ,1e 5 octo- 
bre 1692 : « Je les exhorte [los sœuy^s) à bien servjr-Bieu, et vous 
surtout, afin que, pendant cette année de rhétorique que vous com- 
mencez, il vous soutienne et vous fasse la grâce de vous avancer de 
plus en plus dans sa connaissance et dans son amour. Croyez-moi, 
c'est là ce qu'il y a de plus solide au monde : tout le reste est bien 
frivole. » Il a un violent chagrin de voir son fils prendre goût au 
théâtre; il s'en ouvre à BoileauS, gourmande le jeune homme 3, et 
lui écrit enfin, le 9 juin 169S : « Je vous sais un très-bon gré des 
égards que vous avsz pour moi au sujet des opéras et des comédies ; 
mais vous voulez bien que je vous dise que ma joie serait complète, 
si le bon Dieu entrait un peu dans vos considérations. Je sais bien 
que vous ne seriez pas déshonoré devant les hommes en y allant : 
mais ne comptez-vous pour rien de vous déshonorer devant Dieu « 
La mort de la Champmeslé ne lui donne pas plus d'émotion que s'il 
ne l'avait jamais connue *. Il ne regarde plus qu'avec tristesse son 
ancienne gloire; il pense déjà ce qu'il écrira dans son testament, au 
sujet des scandales de sa jeunesse. 

Ce n'était pas cependant sans de sourdes luttes que Racine avait 
rompu avec son passé, et l'auteur des Petites Lettres reparaît en 
1694 et en 1695 dans de cruelles épigrarames dirigées contre le Germa- 
nicns de Pradon, contre le Sésostris de Longepierre, contre la Judith 
de Boyer s. Nous ne pouvons pas les regretter, car elles étaient 
méritées, et jamais on n'en a fait de plus fines, ni de plus pi- 
quantes. 

Pendant ces années. Racine visitait souvent les Messieurs de Port- 
Royal, particulièrement Arnaud et Nicole, et ne cacha jamais ces re- 
lations 6 ; c'est dans leur amitié qu'il puisait l'austérité de ses senti- 



1. Lettres à J.-B. Raffine du 26 janvier et du 14 avril 1698. 

2. Lettre du 2S septembre 1694. 

3. Lettre du 30 octobre 16:'4. 

4. Lettre à J.-B. Racine du 24 juillet 1698. 

5. En même temps qu'il lance ces épigramraes, Racine défend à son fils Jean- 
Baptiste d'en écrire : « Quant à votre épig^ramme, je voudrais que vous ne 
l'eussiez point faite. Outre quelle est assez médiocre, je ne saurais trop vous 
recommander de ne point vous laisser aller à la tentation de faire des vers 
français, qui ne servirait qu'à vous dissiper l'esprit. Surtout il n'en faut faire 
contre personne. » (Lettre du 3 juin léi^S.) — Crébillon n'encourageait pas noa 
plus son fils à la poésie : « Crébillon le fils, à l'âge de treize ans, fit une satire 
contre Lamothe et ses adhérents ; il la montra à son père, qui lui dit qu'elle était 
très-bonne ; mais comme il vit que ce jeune homme tirait vanité d'un pareil ju- 
gement, il ajouta : « Jugez, mon fils, combien ce genre est aisé et méprisable, 
« puisqu'on y réussit à votre âge. » ( Fatart. Mémoires, III, 265.) 

6. C'est une des raisons qui autorisent le bibliophile Jacob à attribuer à RacioA 



NOTICE SUR JEAN RACINE. XIX 

ments ; fes solitaires avaient reconquis toute leur influence sur leur 
élève, et usèrent plusieurs fois de son crédit pour le faire inter- 
venir en faveur de Port-Royal auprès des archevêques de Paris. Ra- 
cine composa môme pendant ses dernières années nn Abrégé deVhis» 
toire de Port-Royal. 

Madame de Maintenon ne le tira pas de ces soins pieux, en le 
priant de donner quelque choso au théâtre de Saint-Cyr. Racine, qui 
s'était remis à la poésie en 1GS5, pour louer le Roi dans une Idylle 
à la paix, qui fut cliantée dans les fêtes données à Sceaux par le mar- 
quis de Seignelay, épancha toute la piété mystique de son cœur 
dans Esther, un chef-d'oeuvre, et dans Athalie, la tragédie la plus 
admirable qui ait jamais été au théâtre '. On connaît l'éclatant 
triomphe d'Esther et le malheur qui poursuivit Athalie 2. Bien qu'elle 
eût été encore plus déchirée que Phèdre^ Athalie ne fut pas ceqen- 
dant la dernière œuvre du poète. 

Dans des lettres du 2S septembre et du 3 octobre 1G94, Racine 
parle à Boileau de Cantiques spirituels quil vient de composer. Ces 
Cantiques, au nombre de quatre, qui faisaient pleurer Madame de Main- 
tenon, quand Mademoiselle d'Aumale les chantait, ont mérité d'être 
appelés par Geoffroy le chant du cygne. C'est la strophe lyrique dans 
toute son harmonie et dans tout son éclat; et si nous voulons re- 
cueillir toute l'âme du poète, c'est dans ces Cantiques qu'il la faut 
chercher, dans celui Sur le bonheur des justes et sur le malheur des 
réprouvés, que Racine avait l'intention de ne faire suivre d'aucun 



une épigramme manuscrite, qu'il vient de trouver à la Bibliothèque de l'Arsenal. 
L'archevêque de Paris avait interdit sous peine d'excommunication de « lire, 
vendre et débiter », tout comme le Tartuffe, la traduction du Nouveau Tes- 
tament faite par les solitaires de Port-Royal. Ce rapprochement a donné nais- 
sance à l'épigramme suivante : 

Sur la défense de représenter Tartuffe et de lire le Nouveau Testament 
de Mrs de P. R. (Port-Royal). 

ÉPIGRÀMMB. 

Molière esi consolé de la rigueur extrême 
boni on avait ii-é cintre smo bel t-sirit : 
Qui censun Tartu/lc, a censuré de méine 
La parole de Jésus-Clirist. 

1. Il y avait longtemps que Racine nourrissait le projet de mettre au théâtre 
une tragédie où les chœurs fussent introduits comme dans le théâtre ancien, et 
d'où l'amour fût sévèrement banni. Fénclon dans sa Lettre à M. Ùacier sur les 
occupations de l'Académie, écrira en 1714: « M. Racine, qui avait fort étudié les 
grands modèles de l'antiquité, avait formé le plan d'une tragédie française 
d'Œdipe, suivant le goût de Sophocle, sans y mêler aocune intrigue posticbs 
d'amour, et suivant la simplicité grecque. » 

S. Voir les Notices que nous avons consacrées à ces tragédies. 



XX NOTICE SUR JEAN RACINE. 

autre, dans cette strophe, qui est au nombre des plus belles de notre 
langue : 

Ainsi d'une voix plaintive 

Exprimera ses remords 

La pénitence tardive 

Des inconsolables morts. 

Ce qui faisait leurs délices. 

Seigneur, fera leurs supplices; 

Et par une égale loi 

Tes saints trouveront des rliarmei 

Dans les souvenir des larmes 

Qu'ils versent ici pour toi. 

L'époque approche où un coup cruel va être porté au cœur sen- 
sible du poète ; nous voulons parler de cette fameuse disgrâce, dont 
la légende veut qu'il soit mort. Nous avons vu que le Roi avait beau- 
coup de bontés pour Racine ; Madame de Maintenon l'honorait d'une 
afiection toute particulière. Le 4 août 1687, il écrivait à Boileau : 
a J'eus l'honneur de voir Madame de Maintenon, avec qui je fus une 
bonne partie d'une après-dînée, et elle me témoigna même que ce 
temps-là ne lui avait point duré. Elle est toujours la même que vous 
l'avez vue, pleine d'esprit, de raison, de piété, et de beaucoup de 
bonté pour nous. » Et voilà que le 4 mars 1698 Racine écrit à Madame de 
Maintenon une longue lettre, qui établit qu'il est en défaveur ! Quels 
sont les motifs de cette disgrâce '? Les commentateurs ont beaucoup 
écrit sur cette question, discutant les renseignements que nous 
ont transrais les Mémoires de Louis Racine. Racine, d'après sa lettre, 
attribuait lui-même son infortune à un mémoire au sujet de la taxe, 
et à ses relations avec les Jansénistes ; Louis Racine parle d'un mé- 
moire sur les souffrances du peuple. Quelques écrivains, comme 
Casimir Gaillardin, dont M. Deltour dans sa thèse sur les Ennemis 
de Racine accepte les conclusions, affirment, voyant que le poète 
n'en dit mot dans sa fameuse lettre à Madame de Maintenon, 
qu'il n'a pas rédigé « de mémoire sur les souffrances du peuple, et 
qu'il n'est pas vrai que le Roi, mécontent de voir un poète s'ériger 
en homme dÉtat, l'ait pour toujours écarté de sa présence. Ce pré- 
tendu mémoire était une réclamation personnelle. Après la paix de 
Ryswick, Racine, à titre de trésorier de France à Moulins, fut com- 
pris dans une mesure qui demandait à tous les officiers de finances 
un sacrifice taxé à 10000 livres selon les uns, à 4000 selon les au- 
tres. Racine, « dont cette taxe dérangeait les petites affaires » 
comme il i'écrivit à Madame de Maintenon, rédigea un mémoire 
quil confia au maréchal de Xoailles, et que celui-ci fit remettre au 
Roi par l'archevêque de Paris, son frère. Comme la réponse tardait, 
il pria la comtesse de Grammont d'obtenir de Madame de Maintenon 



NOTICE SUR JFAN RACINE. XXT 

OD intervention auprès du Roi. Cette insistance indisposa celui-ci, et 
il exprima sans doute son mécontentement par quelques paroles vives, 
bien différentes de celles que Louis Racine, trompé par un récit men- 
songer, rapporte dans ses Mémoires. » D'autres critiques demandent 
pourquoi il n'y aurait pas eu en effet deux mémoires différents, 
comme le déclare Louis Racine ; sans doute Louis Racine a dans 
son travail commis quelques erreurs ; mais il était cependant à 
même mieux que personne, par son frère et par ses sœurs aînées, de 
connaître les traditions de la famille. Racine, qui s'attirait des rail- 
leries par la complaisance avec laquelle il se chargeait des réclama- 
tions des paysans de Port-Royal, qui défendait hautement auprès de 
l'archevêque de Paris les solitaires et les religieuses, pouvait bien, 
ému des souffrances du peuple, être tombé dans la faute qui devait 
ruiner Vauban ? N'était-il pas même uni d'amitié avec lui ? Le maréchal 
ne lui écrivait-il pas dès le 13 septembre 1697 une lettre d'un ton fort 
libre et fort compromettant ? De plus, le silence de Racine lui-même 
sur le mémoire qui l'a perdu ne prouve pas que ce mémoire n'ait pas 
existé : on peut répondre qu'il aimait mieux, en courtisan habile, ne 
pas entretenir Madame de Maintenon des vrais motifs d'une disgrâce 
dont elle était la cause ; il la connaissait bien, et Saint-Simon aussi, 
qui nous rapporte que Fénelon lui était devenu odieux, uniquement 
parce qu'elle l'avait perdu. Cette question restera sans doute toujours 
indécise. Mais ce qui est certain, c'est que cette fameuse disgrâce, 
dont on a tant parlé, ne dura que fort peu de temps ; ce fut peut- 
être même la sensibilité de Racine qui vit une disgrâce dans un 
mouvement passager de mauvaise humeur ; car, s'il se vit fermer pen- 
dant quelques semaines cette intimité du roi et de Madame de Main- 
tenon, qui lui était si chère, jusqu'à la fin de sa vie le poète a été 
cependant de- tous les Fontainebleau et de tous les Marly S et 
quelques jours après sa mort, le 9 mai 1699, Boileau écrivait à Bros- 
sette : a Sa Majesté m'a parlé de M. Racine d'une manière à donner 
envie aux courtisans de mourir, s'ils croyaient qu'Elle parlât d'eux 
de la sorte après leur mort. » 

En septembre 1698, Racine avait ressenti les premiers symptômes 
d'une maladie hépatique, qui l'emporta, après de cruelles souffrances, 
le 21 avril 1699; entre trois et quatre heures du matin, dans sa maison 
de la rue des Marais. Il avait alors cinquante-neuf ans. Il vit venir la 
mort avec beaucoup de fermeté, et, dit Louis Racine, lorsque Boileau 



1. C'est de Marly même qu'il écrit à Madnme de Maintenon sa fameuse lettre. 
Il ne Ta pas à Compiègne, attendu qu'il n'y aurait guère « le temps de faire %% 
cour, parce que le Roi serait toujours achevai, et que lui n'y serait jamais ». 



XXII NOTICE SUR JEAN RACINE. 

« lui fit son dernier adieu, il se leva sur son lit, autant que pouvait 
lui permettre le peu de forces qu'il avait, et lui dit en l'embrassant : 
« Je regarde comme un bonheur pour moi de mourir avant vous. » 
Il avait demandé à être inhumé à Port-Royal, ma.\gs4 les scandales 
de sa vie passée ; l'archevêque de Paris donna sans difficulté l'auto- 
risation, et deux épitaphes latines furent gravées sur sa tombe, l'une 
de M. Tronchai, l'autre de M. Dodart, qui l'avait traduite du français 
de Boileau. Mais quand la persécution détruisit Port-Royal, elle 
n'épargna pas même les tombeaux, et, le 2 décembre 1711, les restes 
du grand poète durent être transportés dans les caveaux de Saint- 
Étienne-du-Mont, en même temps que ceux de MM. de Saci et An- 
toine Le Maître. La pierre tombale, retrouvée en 1808, fut placée 
solennellement dans la chapelle de la Vierge, le 21 avril 1818, en 
présence d'une députation de l'Académie Française, dernier honneur 
accordé aux cendres du grand homme, à qui l'impiété de la persé- 
cution religieuse n'a point permis de reposer en paix dans la tombe 
qu'il s'était choisie. 

Corneille se débattît toute sa vie contre les règles étroites que le 
dix-septième siècle, au nom d'Arlstote, avait imposées à la tragédie. 
Racine ne s'en plaignit jamais ; il se trouvait à son aise dans les trois 
unités ; leur cadre lui semblait commode, et il sut en tirer de nou- 
velles beautés*. Il excella dans la composition de ses œuvres, et, à 
l'inverse de Shakespeare, qui jetait les scènes un peu à Taventure, 
Racine attachait une telle importance au plan que, ce plan terminé, 
il disait : « Ma tragédie est faite ; il ne me reste plus que les vers 
à écrire. « 

De même qu'il pliait les événements à sa guise, pour les faire en- 
trer dans le cadre qu'il leur imposait, le poète devait aussi choisir 
et grouper les caractères de façon qu'ils ne dérangeassent pas l'éco- 
nomie harmonieuse de son plan. Voilà pourquoi un seul personnage 
sera presque toujours le foyer du drame ; les autres acteurs seront 
plus ou moins en lumière, selon qu'ils seront plus ou moins rappro- 
chés de ce foyer central. Cet effacement, des personnages secon- 
daires de la tragédie est raisonné et voulu, et nous ne sommes pas 
de l'avis d'un de nos anciens maîtres de conférences, M. Paul Albert, 
qui, dans son étude originale et piquante sur Racine, a vu là l'in- 
fluence de Louis XIV et une question d'étiquette. Chacun de ses 
protagonistes représente une passion ou une vertu, et les autres 

1. Voir pour toute cette dernière partie les quatre articles publiés en 1858 
p»r M. Taine dans le Jcvmal des Débats. 



NOTICE SUR JEAN RACINE. XXIII 

personnages ne servent qu'à montrer sous toutes ses faces et dans 
toutes ses conséquences cette passion ou cette vertu. C'est le triomphe 
de l'art de la composition. Cet art se retrouve d'ailleurs, poussé jus- 
qu'à l'extrême, dans la marche des scènes et du dialogue. Au dix-sep« ' 
tième siècle, l'éloquence a envahi le théâtre ; dans ce siècle amoureuj ■ 
de l'art de bien dire, Racine a composé ses drames exclusivement de • 
discours, et dans ces discours tout est parfait, raisonnement et r 
preuves, exordeset péroraisons, transitions et réticences. Danslacom- » 
position de l'ensemble comme dans celle des parties, on trouve tout ; 
le talent d'un habile avocat, et l'on se souvient que Messieurs de Port- 1 
Royal avaient voulu faire un avocat du jeune Racine. C'est par fidélité 5 
à leurs conseils qu'il ne laisse rien au hasard de l'improvisation, à 
l'inspiration du moment. Point de ces défauts de composition, de 
ces bosses, que nous a montrés l'art romantique ; Racine en aurait ri, 
ou peut-être pleuré. Chez lui tout est harmonieux, comme le style; 
l'art y est d'autant plus accompli qu'il se cache ; il passe par-dessus 
le vulgaire, et fait les délices des lettrés. 

Il est à remarquer que, dans la tragédie de Racine, c'est presque 
toujours une femme qui tient le premier rôle, et l'explication en est 
facile à donner. Le dix-septième siècle était encore tout imprégné de 
VAstrée, qui avait élevé l'amour à la hauteur d'une religion ; tout 
aimait au dix-septième siècle; comme le printemps est la saison des 
fleurs, ce siècle fut le siècle des madrigaux. Racine, qui était né 
courtisan et voulait flatter les goûts de la cour et du public, 
devait faire de l'amour le ressort de ses drames 1. Or, la femme n'est- 
elle pas, plus encore que l'homme, la proie de la passion? Tamour 
remplit sa vie sans occupations; elle en souffre, elle en vit et elle 
en meurt. La femme sera donc le principal personnage du drame, et 
ce sera elle qui aimera : à Versailles, toutes les dames aiment le Roi 
qui, avec un orientalisme superbe, daigne choisir. 

Les héros de Racine, bien qu'ils soient de tous les temps par la 
vérité avec laquelle sont analysées leurs passions, portent peut-être 
encore plus que ceux de Corneille et de Molière l'empreinte du dix- 
septième siècle. Achille et Iphigénie rappellent autant le prince de 
Condé et Mademoiselle du Vigean que rAcliille d'Homère et l'Iphi- 
génie d'Euripide ; Hippolyte fait songer au comte de Guiche ou au 
marquis de Lauzun plutôt qu'au héros vierge consacré à Diane. Il 
s'est opéré dans les mœurs des personnages tragiques le même chan- 
gement que dans leurs costumes. Il était impossible à notre Phèdre, 
dans sa robe bouffante, de se rouler sur son lit comme la Phèdre 

1. Voir Paul Aukkt, la Littérature française au dix-septième siècle. 



XXIV NOTICE SUR JEAN RACINE. 

d'Euripide ; Achille avec son chapeau à plumes ne pouvait pas rester 
un soldat grossier. Il fallait qu'ils prissent l'élégance de tenue et 
de langage sans laquelle ils n'auraient su plaire à une cour où l'on 
soumettait tout à rétiquette. jusqu'aux arbres. Les ^«Ourtisans assis- 
taient aux scènes les plus intimes de la vie de^ouis XIV, dont 
la journée était une perpétuelle parade ; il devait à ces regards 
toujours attachés sur lui une dignité extraordinaire, dont il ne se 
départit jamais. Cette dignité, tous les héros de Racine la conser- 
vent, même dans les circonstances les plus tragiques ; et, à la repré- 
senUtion, la mélopée monotone des acteurs du dix-septième siècle 
devait ajouter encore à cette majesté un peu guindée, à laquelle les 
confidents eux-mêmes n'échappent pas, malgré le tutoiement pro- 
tecteur dont les princes les avilissent. Le temps est déjà loin où, 
en composant son Pûlyeucte, Corneille essayait de personnifier dans 
la confidente Stratonice la violence souvent injuste et stupide de 
la populace. Tous les confidents de Racine ^ n'ont ni caractère, ni 
sexe, ni âge : ils n'ont que des costumes. Le prince a des confidents 
pour parler, comme des fauteuils pour s'asseoir, et tout l'ameuble- 
ment est d'un seul modèle. Les confidents ne sont là que pour 
éviter un trop grand nombre de monologues; ils sont de l'avis du 
monarque, ou, s'ils le combattent un moment, avec tout le respect 
possible, c'est pour le distraire en lui laissant le plaisir de croire 
qu'il sait persuader. C'est le type des chambellans vêtus de velours 
ou de soie qui apportent respectueusement les dépêches à Louis XIV, 
des duchesses aux lourdes robes garnies de perles et de brillants qui 
présentent respectueusement la chemise à Marie-Thérèse, obséquieux 
et dignes, méritant le mot cruel de Napoléon : ail n'y a que ces gens- 
là qui sachent servir. « Tout le monde connaît les bienséances et 
les mœurs oratoires dans le théâtre de Racine, même ceux qui ne 
connaissent pas d'autres mœurs, comme Agrippine, Néron, Roxane, 
Pharnace. A un certain point de vue, M. Taine a donc raison de 
dire qu'il faudrait, pour qu'on pût bien comprendre le théâtre de 
Racine, représenter ses tragédies avec les costumes du dix-septième 
siècle ». Sous des noms grecs, ses personnages vivent et parlent 

I. On peut jusqu'à ua certain point excepter Œnone dans Phèdre, Hydatpe 
dans Esther, et surtout Nabal dans Athalie. . , . -. 

2 M. Taine n'est pas seul à le demander ; Théophile Gautier écrivait un jour : 
. Il faudrait, ce nous semble, jouer les tragédies en costumes de 1 époque 
a^ec des casques à panaches, des tonnelets et des perruques tn-folio. Ce serait 
au^.i vrai que de les représenter avec des rideaux drapes, et 1 harmonie y 
gagnerait. Nous nous souvenons d'avoir tu à une représentat.on au beneûce de 
MaTiame Dorval un octe de la Phèdre de Pradon. mis en scène de a ^orte- - U'P- 
polvte avait des cothurnes ornés de feuillages, pour designer son caractère 
*^este et farouche, un tonnelet de salin, une petite peau tigrée sur le coin de 



NOTICE SUR JEAN RACINE. XXV 

«n contemporains de Louis XIV. Mais, répétons-le, les passions qui 
les agitent, et qui sont peintes avec une si merveilleuse fidélité, 
sont communes à tous les liommes, et voilà pourquoi, malgré les 
conventions nombreuses qu'il ofiTi-e, malgré les décors et les cos 
tûmes du dix-septième siècle, ce théâtre est vrai, et n'a pas de date 
Il nous reste à parler du style de Racine. Voltaire trouvait ce 
€tyle « beau! sublime! harmonieux! » Dans son Port-Royal, Sainte- 
Beuve dit, d'une façon un peu recherchée : « Racine représente la 
perfection dustyle poétique, même pour ceux, qui n'aiment pas 
essentiellement la poésie ^ » Il explique mieux autre part sa pen- 
«ée, en disant que le style de Racine « ra^e_vo]ûnîiexsJ4,^proseJ >-. 
Nous avouons ne pas nous expliquer cette opinion ; peut-être l'au- 
teur de Port-Royal reproche-t-il à Racine de ne pas avoir ce luxe 
d'images éblouissantes qui a donné tant de prestige à la poésie ro- 
mantique. Cette richesse, Racine l'avait, mais il ne jugeait pas à 
propos de l'éialer dans la poésie dramatique, où l'acteur doit parler, 
flon le poète, et il la réservait pour les chœurs à'Esther et à'Athalie, 
et pour les Cantiques spirituds. Élevé par Port-Royal, auquel les 
Jésuites reprochaient sa « politesse de langage... comme une affec- 
tation contraire à l'austérité des vérités chrétiennes 3, » Racine avait 
appris de ces maîtres l'art du développement et l'élégance de la 
parole. Il choisit entre les idées qui se présentent à son esprit, et 
forme un plan de ses discours, comme il composait le plan de ses 
tragédies. Lorsque la chaîne logique des idées est forgée, alors il 
cherche des images, et en trouve, plus qu'on ne voudrait parfois *■, 
•dans son imagination brillante et dans son exquise sensibilité ; 
mais il en habille ses pensées sous la direction d'un goût parfait et 
d'un esprit malicieux qui a promptement vu le côté ridicule des 
•choses; il vent qu'aucun vers ne prétende briller aux dépens de 
ceux qui l'entourent, et que tout se fonde dans un ensemble har- 
monieusement discret. Rien n'est donc abandonné à ces hasards, 
parfois heureux, de l'improvisation. Racine mit deux ans à rimer 
Phèdre, et une lettre, qu'il écrit le 3 octobre 1G94, à propos du 

l'épaule, une perruque blonde et un carquois doré. — Phèdre était vétuo d'une 
superbe robe à queue, en damas vert-pomme, glacé d'argent. Sa coilTure à 
carcasse formait un édifice majestueux; c'était charmant. Les vers que débitaient 
le prince et la princesse s'accordaient parfaitement avec le style de leurs cos- 
tumes et celui de la décoration. Il n'y manquait que deux ou trois banquettes de 
marquis, sur les côtés, et le moucheur de chandelles venant couper les mèches 
au moment le plus pathétique 1 » {L'Art dramatique en France depuis vingt- 
^ng ans. 5« série, page 18.) 

1. Port-Ro al, VI, 127. 

2. Ibid., iiQ. 

3. Rici>E, Abrégé fie l'histoire de Port-Doyal. 

4. Kous faisons allusion à la scène m de l'acte I de Phèdre. 



XXVI NOTICE SUR JEAN RACINE. 

deuxième de ses Cantiques spirituels^ nous montre avec quel soin 
scrupuleux il composait ses vers. De là ■s'ient la perfection absolue 
de sa poésie, perfection qui naît de l'entière conformité de l'expres- 
sion avec la pensée, et de la recherche constante :?Qe l'harmcnie 
sous toutes ses faces. Jamais, dans l'enchaînemerv^ des idées, des 
périodes ou des propositions, rien qui choque ou qui arrête. Non 
que le poète ait « cette justesse grammaticale qui va jusqu'à l'affoc- 
taiioni „^ qu'il reproche aux écrivains de la Compagnie de Jésus ; il 
n'est ni puriste ni pédant ; il en prend fort à son aise avec la 
grammaire; mais, s'il s'en écarte, c'est pour demander à sa pro- 
fonde connaissance du cœur humain des tours si naturels qu'ils 
semblent dictés par la passion elle-même, et que les Vadius seuls 
élèvent la voix pour la syntaxe ; à la grammaire de Vaugelas il 
substitue la grammaire de la passion. Nourri de l'antiquité grecque 
et latine, vivant dans le commerce d'une cour élégante et raffinée, 
versé dans les lettres sacrées, Racine a su prendre une étonnante 
variété de tons 2. Qu'il nous initie, dans Biitanmcus, aux secrets 
de la Rome impériale ; qu'il nous ouvre, dans Bajazet, les détours 
du sérail; qu'il nous reporte aux temps mj-thologiques dans Phèdre; 
qu'il nous place, dans Athalie, en face du sanctuaire, il sait, par le 
choix de ses images, merveilleusement approprier son discours aux 
mœurs qu'il veut peindre, et mettre sa langue en harmonie avec ses 
personnages. Nul n'a connu comme Racine tous les secrets de 

1. Raci^b, Abrégé de F histoire de Port-Royal. 

2. M. Dufaure sea montre très frappé dans les lig-nes cfu'on va lire: « Plus j'a- 
Tance, plus je trouve qu'il est difficile déf^nre bien le franc lis. Je lis le plus que 
je peux Montesquieu, Tacite, Bossuet, quelquefois Massiilon et Fénelon:mais 
surtout Racine. 11 me semble qu • dans Racine on apprendrait aussi bien à écrire 
que dans tous les autres ensemble. Ne trouve-t-on pas le style de Montesquieu 
et de Tacite dans Bntannicus. celui de Bossuet dans A/Aa/ie, celui de Massiilon 
et de Fénelon dans Iphiqénie, Esther, Andromaque? k — Donnons également ici 
une page excellente de >I. Ed. Scherer sur le style de Racine: « Racine est le 
modèle de la diction irréprochable. Tout, chez lui, se subordonne, s'enchaîne, 
concourt au but, achève la pensée, ajoute à l'effet. Une sf'ience consommée se 
manifeste par une ordonnance lumineuse. Plus on met d'attention à le lire, plus 
on admire cette correction si sûre, cette facilité à triompher de toutes les 
tyrannies de la versification, cette langue à la fois si p-jre et si hardie, la 
Variété dans la coupe de la phrase, le naturel dans le mouvement du discours, 
la logique cachée, mais partout sensible, la délicatesse des transitions, la diver- 
sité des tons, l'économie des moyens, la gradation des effets, la clarté de 
l'exposition, 1 éloquence des plaidoyers, la hauteur de l'ironie, la passion avec 
ses retours rêveurs aussi bien que ses éclats délirants, une psvchologie non- 
moins One que profonde, une puissance qui s'élève !=ans efforts à la hauteur de» 
plus tragique» situations, acceptant toutes les difficultés, engageant toutes les 
Jutt.-s et en sortant toujours vainqueur; — enfin relevant, éclairant, »x)lorant 
tout, le reflet de la plus belle ima?ination. le merveilleux riyon de poési^. Que 
desprit caché sous le naturel I yue d art dissimulé sous l'émû'.ion et d'emotioii 
soutenue par lart ! Quelle aisance dans la grandeur et quel dédain pour l'air de 
bravoure'.... Racine n'a d'égaux que dans l'antiquité... >(/^Ji?'np< du 19 mars 18:2-^ 



NOTICE SUR JEAN RACINE. XXVIl 

l'alexandrin, et les Plaideurs en sont une preuve surprenante; 
dans ses tragédies elles-mêmes le grand vers a perdu sa monotonie^ 
tellement le poète a l'art de le couper et de le briser de la façon la 
plus naturelle et la plus conforme au sentiment qu'il exprime. Il y 
a des ^en jambements dans la poésie de Racine, et les classique» 
ne s"en aperçoivent pas, ou du moins peuvent laisser croire qu'ils 
ne s'en aperçoivent pas. Ce qui est plus étonnant encore, ce sont les 
alliances hardies, les mots presque brutaux, que le poète ose et sait 
introduire, sans choquer, dans ses vers ; nul n'a su comme lui 
encadrer ses images ou ses termes de telle sorte que ceux qui 
pourraient sembler téméraires se dissimulent enveloppes dans la 
trame élégante du discours et dans l'harmonie soutenue de la pé- 
riode. L'art est si merveilleux qu'on ne le voit pas. Cette poésie est 
une peinture et une musique, et l'on a pu comparer Racine à 
Raphaël et à Mozart. Mais cette perfection absolue échappe aux 
étrangers, qui ne connaissent pas toutes les délicatesses de notre 
langue ; ^en Franc e même, où le sens littéraire semble en train de 
se corrompre, il est à craindre que nous ne jugions bientôt Racine 
en étrangers. 

Pari?, Avril ISS2» 




/ 



NOTICE SUR LES PLAIDEURS 






Racine nous avertit, dans l'avis Au lecteur qui précède les Plat' 
deurs, qu'il a tiré sa comédie des Guêpes d'Aristophane. A pan ce- 
pendant le procès du chien, les éléments qui composent la pièce 
française ne ressemblent guère aux éléments qui composent la pièce 
grecque. Les deux comédies, il est vrai, sont des comédies de 
moeurs; mais les mœurs judiciaires de Paris n'offraient pas au fouet 
de la critique les mêmes travers que les mœurs judiciaires d'Athè- 
nes, et, de plus, la satire politique, qui occupe une place si impor- 
tante dans la pièce d'Aristophane, n'en tient aucune dans l'œuvre de 
Racine. Voici d'ailleurs le sujet des Guêpes. 

L'esclave Xanthias, qui s'apprêtait à dormir paisiblement à la belle 
étoile, est réveillé par son camarade Sosie. Il en profite pour expo- 
ser aux spectateurs le sujet de la comédie, non sans s'interrompre 
de temps à autre pour lancer quelques épigrammes politiques. Le 
maître des deux esclaves les a chargés d'empêcher que son père ne 
sorte de la maison où il est enfermé ; ce vieillard a l'étrange manie 
de vouloir toujours juger, et cette manie se manifeste par mille traits 
plaisants, que Xanthias rapporte avec plus de complaisance encore 
que le Petit Jean do Racine. Le nom du père est Philocléon, c'est- 
à-dire ami de Cléon, du démagogue Cléon, dont l'autorité était si 
grande dans les assemblées populaires et dans les tribunaux; et lui 
du fils est Bdélycléon, c'est-à-dire ennemi de Cléon. Ces noms seuls 
indiquent le vrai sujet de la pièce. Tout à coup Bdélycléon paraît à 
la fenêtre, et appelle ses esclaves : le vieillard est dans la cuisine, 
et veut sortir par la cheminée. 

B. — Ava; nôiTtiiov, tl KOx' ag' <j XQiltvi\ '|'0=»T; 
Oj-o; ; TÎî tl ffii ; 

<I>. — Kasvô; e^wy' ê;c;;(0|jiai. 
B. — Kar:vo; ; otp* tSta ^ùXou tlvo; av. 

4>. — Huxîvou 4 

Bdélycléon fait boucher la cheminée. Alors la discussion s'ensage 
comme elle le fera dans Racine, entre le père qui prétend soriir, et 
le fils qui s'y oppose. Philocléon prétexte qu'il veut vendre son âne 
au marché ; on le trouve bientôt sous le ventre de l'àne, où il se 
cramponne, à l'imitation d'Llysse, qui s'échappa de l'antre du Cyclope 

i. V. 143-Uo. 



5 LES PLAIDEURS. 

en se cachant sous le ventre d'un bélier. Bdélycléon contraint son père 
à rentrer dans la maison, qu'il barricade ensuite soigneusement : 

*û9et ffù îTo'X'Xo'jç Twv 'X[6(dv itpb; tr.v Ôjjav. .^ 

Ka\ T>,v 6à/.avov tjjiôaAAt Tàî.tv ê; lôv u^yAif, y** 

Le bonhomme paraît bientôt dans les gouttières; enfin on parvient 
à le réintégrer dans sa chambre, et Sosie se flatie qu'il va pouvoir 
dormir un peu. 

Mais voici qu'entre le chœur composé de vieux juges travestis gd 
guêpes. Ils sont escortés d'enfants qui les éclairent. Ils s'étonnent de ne 
pas voir apparaî:re Philocléon, qui, jadis, était toujours a le premier 
aux plaids ». Philocléon paraît à sa fenêtre, et raconte à ses amis son 
infortune. Le chœur l'aide à s'évader par la croisée, malgré ses ter- 
reurs ei ses lamentations : 

'û Aôxi Sîrrr.oia., "^tlruv visu;* ffù -(ào oTffrtp 1^» *i/à^r,atu, 
ToTç ^axjvûiffiv tSv ctuvdvTojv àe'i xa\ "toT; oAOïuffxcT;' 
*ûxT,c-a; Yoûv irltTi^t; lùv Ivtajô', iva Ta-j-r' àxfoÇo, 

'EÀtr.ffov «a\ ffùffov vuv\ ^bv ffttUTOj i:ATiffi6;^«i)pov *. 

Mais Bdélycléon ne tarde pas à s'apercevoir de l'évasion; il éveille 
Sosie, et tous deux reprennent le vieillard en dépit du chœur qui se 
désole. 

'AV/.à 6a!aàTia ft7.7.ôv:tî u»; tâ/_i<r:a, r.n.^ia, 
GtiTi xa\ poàTt, xal Kaéuvi xa-j-r' à"»Y5AA««, 

Ka\ xtAtût-' aJTÔv Ç.xnv 

'Û; It.' ttv^sa fiiaoroAiv 

*Ov^a xàzoAÔjjitvov, Sxt 

Ttiv^t Ari^ov ti?7: = jtt, 

Le chœur s'"enhardit bientôt, et, sur le'' exhortations de Philocléon, 
menace de cribler de ses aiguillons vengeurs le jeune homme et 
son esclave : 

Ouxs't'Îî (Jiaxfàv, "iv tlàrfi oîcv tôt àvislv Tforoç 
*0£u6û|iuv xçîi jixatuv xal ^Atrôv-iuv xà^ôaixa ^. 

La dispute continue, hargneuse et plaisante, et même Bdélycléon 
met le bâton de là partie. Après cette démonstration énergique, il 
ajoute d'un ton doux ; 

'EffO' Srtuç aveu \^o./r,i ra.\ tî;; xaTo;tfa; ^oîj; 

1. V. 199-202, 

2. V. 389-193. 

3. Y. 40S-4I4. 
*. V. 4^3-455. 
6. Y. 47l-47i. 



NOTICE SUR LES PLAIDEURS. 3 

il est vrai qu'il ne va pas tarder à ajouter : 

'Ao' 5.V, u rçbç t3v 6«<Sv, #,ii.iTî ài:a').>.a/_9eTtt (iow « 

Philocléon ne veut pas entendre raison ; à une vie tranquille et 
agréable il préfère le tribunal, à la raie et à l'anguille un bon petit 
procès à rôtouffade. Bientôt commence un assaut en règle entre le 
père et le fils ; les plaidoyers se succèdent et se combattent. Philo- 
cléon fait avec emphase un éloge plaisant de sa profession ; mais le 
métier de juge à Athènes avait si peu de rapport avec le métier de 
juge à Paris, que Racine n'a pu emprunter qu'un petit nombre de traits 
à ce morceau d'un excellent comique. Bdélycléon démontre à son tour 
au vieillard que les juges sont les esclaves et les dupes des flatteurs 
du peuple, et que, tandis que ces traîtres goûtent toutes les dou- 
ceurs de la vie, les malheureux juges doivent quêter leur salaire, 
tout comme les mercenaires qui cueillent les olives ; conclusion du 
discours : le fils tiendra son père enfermé pour l'empêcher d'aller ju- 
ger. A ce superbe plaidoyer, le Chœur laisse tomber sa colère, jette 
ses bâtons, et invite le vieillard à se rendre aux avis de son fils, 
puisque celui-ci promet de ne le laisser manquer de rien. Seul Phi- 
locléon ne se laisse pas convaincre : 

Ae'y tt poù),«i, i:).T,V tV^a 
D. — Iloiou ; oép* f^u. 

4>. — To j (JLT) ^•.xàX,tiy. ToC-:o t| 
'A^t.î îiaxjivtT «pô-ciçov Tj' Y» «tîffOjAai ' . 

C'est alors que, pour flatter sa manie, le fils, dans une scène sui- 
vie d'assez près par Racine, persuade au père de rendre des arrêts 
à domicile. Aussitôt on dresse un tribunal : rien n'y manque, pas 
même certain ustensile nocturne, qu'on suspend à un clou près du 
vieillard, ni le feu qui doit cuire les lentilles de son déjeuner, ni un 
coq chargé de réveiller le juge somnolent, ni la statue du héros Lv- 
cus. On appelle la cause de la servante Thratta, qui a laissé brûler 
la marmite. Mais Philocléon interrompt tout; on a oublié la balus- 
trade qui sépare le juge de l'assistance. Pendant ce tapage accoui t 
Xanlhias, désespéré ; Labès, le chien, vient de voler un fromage d.; 
Sicile. Voilà une cause à juger. On va plaider, et l'ustensile déjà dé- 
signé sera la clepsydre ^ destinée à arrêter la prolixité des orateurs. 

1. V. 484-485. 

2. V. 761-763. 

3. La clepsydre reparut en Sorbonnc en 1656. On lit dans l'Histoire de Port- 
Royal écrite par Racine : « Pour empêcher ceux de M. Amauld de dire tout ce 
qu'ils avaient préparé pour sa défense, le temps que chaque docteur devait diie 
son avis fut limité à une demi-heure. On mit pour cela sur la table une cl<'p- 
sydre, c'est-à-dire une hoilof;e de sable, qui était la mesure de ce temps ; inveu- 
tion non moins odieuse en de pareilles occasions que bunteuse dans son ori^^ine. 
et qui, au rapport du carJiiial Pallavicini, ayant été proposée au concile de 
Trente par quelques gens, fut rejetée arec détestation par tout le concile. » 



4 LES PLAIDEURS. 

Après une prière du Chœur, après que Bdélycléon a invoqué le Dieu 
du foyer, Xanthias soutient l'accusation, en présence de Labès, Tac- 
cusé, et du plaignant, un autre chien qui se fait entendre de temps 
h autre, tandis que le juge boit un coup. L'accusation, dirigée osten- 
siblement contre le chien Labès, va en réalité. J"gapper l'expédition 
maritime de Lâchés et ses concussions, et oé' procès bouffon n'est 
encore qu"uo plaidoyer politique '. Tandis que le juge se sert de la 
clepsydre pour un usage personnel, Sosie, travesti en thesmothète, 
cite les témoins à charge : un plat, un pilon, une racloire à fromage, 
un gril, une marmite, et divers autres objets. L'accusé restant 
muet, Bdélycléon se charge de le défendre. L'éloquence de Tavocat 
et la vue de la famille désolée arrachent des larmes à Philocléon, 
qui, ne voulant pas avouer son émotion, déclare qu'il a mangé des 
lentilles bouillantes. Il est inflexible ; il va voter la condamnation ; 
lîdélycléon lui présente une autre urne que celle qu'il demande, et, 
comme il devait arriver quelquefois aux juges Athéniens, Philocléon, 
sans le vouloir, absout le chien Labès. La pensée d'avoir absous un 
accusé le fait tomber en syncope. 

C'est ici que se place la pcvnh'ise. Les poètes comiques latins, 
comme Plaute et Térence, parlaient d'eux et de leurs ouvrages dans 
cies prologues, qui précédaient la représentation de leurs œuvres. A 
Athènes, c'était dans un chœur placé au milieu de la comédie, dans 
la para-jase, que les poètes s'expliquaient avec le public. Ici, Aristo- 
phane commence par faire son propre éloge, et celui de ses œuvres; 
puis le chœur expose pourquoi il est habillé en guêpe ; il raconte, 
dans une fort belle page, comment les ruches attiques ont, avec 
leurs aiguillons, mis en fuite l'innombrable armée des barbares ; le 
peuple athénien par son caractère et par son genre de vie ne res- 
semble-t il pas tout à fait aux guêpes ? Quel animal est plus iras- 
cible et plus terrible quand il est irrité ? Après ce morceau dune 
poésie parfois élevée, toujours riche et élégante, on rentre dans la 
comédie, nous allions dire dans la farce. Edélyclcon force son père, 
en dépit de ses protestations, à se vêtir et à se chausser chaudement; 
mais il a une peine horrible à lui donner de belles manières. Tous 
deux s'en vont souper chez Philoctémon. 

A peine le chant du chœur est-il terminé, que Xanthias entre en 
pleurant et en se frottant le dos : Philocléon s'est grisé atrocement; 
et, parmi ceux qui 1 entouraient, il a injurié les uns et rossé les 
autres. Le vieillard ne tarde pas à paraître lui-même, suivi des jeunes 
gens qu'il a maltraités, et amenant avec lui une joueuse de flûte. Il 
60 moque de ceux qui parlent de l'assigner, envoie le juge se pendre, 
et ne songe qu'à sa joueuse de flûte. Tandis que Bdél} cléon veut la 
lui enlever, accouit une boulangère dont Philocléon, dans son ivresse, 
a renversé l'étalage; elle l'assigne devant les agoranomes. Un homme^ 

1. Labès est accusé d'aToir Tolé un fromage de Sicile, Lâchés d'avoir ticilisé^ 
c'est-à-dire reçu de l'or daus l'expédition de Sicile. 



NOTICE SUR LES PLAIDEURS. S 

que le vieillard ivre a battu, vient à son tour demander réparation ; 
Philocléon feint d'abord d'y consentir, puis il l'envoie cliez le méde- 
cin. Bdélycléon est ibligé d'emporter de force son père ^ 

Resté en scène, le chœur félicite Bdélycléon de sa piété filiale. 
Xanthias vient bientôt annoncer au jeune homme que le vieillard 
s'est mis à danser, et prétend démontrer en dansant que les tragiques 
contemporains sont des sots. La pièce se termine sur cet entrechat- 
parodie. 

Comme on le voit. Racine n'a emprunté à Aristophane que le type I 
de Dandin, et l'épisode du chien traîné en justice. Aristophane rail- 
lait la seule manie de juger ; Racine raille aussi et surtout la manie 
de plaider ; il fait plus ; il démontre que cette manie est un véritable 
vice. Il en fait toucher du doigt les conséquences désastreuses pour 
la famille du plaideur. Suivant le procédé de Molière, il nous montre 
le défaut du père étouffant en lui la tendresse paternelle, enlevant 
à l'enfant le respect du chef de la famille, menant la maison à la ruine. 
On a trop répété que Racine avait simplement voulu tisser unïïè^""" 
ces canevas destinés à être remplis par les lazzis de la comédie ita- 
lienne, et qu'il ne s'était décidé qu'après le départ du fameux Sca- 
ramouche à le broder lui-même ; qu'il ne fallait voir dans cette co- 
médie qu'une boutade d'un homme d'esprit exaspéré d'avoir perdu 
quelque procès ; enfin que les Plaideurs étaient nés au choc des, 
verres du cabaret du Mouto7i blanc^ sortis, comme la Métamorphose 
de la perruque de Chape/ain en coviète, de la collaboration joyeuse 
de quelques spirituels compagnons. Il en est résulté qu'on n'attache 
aucune importance aux Plaideuns, et cependant la portée de l'œuvre 
est tout autre que celle qu'on lui attribue généralement. 

De toutes parts on commençait à se plaindre, mais tout bas, de lai 
façon dont était rendue la justice ; Racine, en riant, ou en feignant. 
de rire, élève un des premiers la voix contre le corps si redouté des 
gens de robe. Il part en guerre contre les plus dangereux, contre les 
plus odieux des abus ; seulement, à la manière de la guêpe attique, il 
pique légèrement, faisant une blessure imperceptible, mais dans la- 
quelle reste le dard. Il est encore trop tôt pour attaquer en face, pour 
appeler en combat réglé les magistrats ; Racine se contente donc de- 
rire d'eux et de faire rire à leurs dépens. Le ridicule est l'arme qui 
porte le mieux en France ; et c'est Racine qui l'a indiquée à Beau- . 
marchais, au grand dam du parlement Maupeou. ^ 

Pour bien comprendre tout le sens des Plaideurs, pour voir toute 
la portée de l'œuvre, pour en saisir tous les détails, il est donc utile 
de faire ce que l'ori ne fait pas assez souvent, c'est-à-dire de se rap- 
peler, ou d'apprendre, combien étaiet-t compliquées au dix- septième, 
siècle la procédure civile et la procédure criminelle. 

1. Casimir DelaviRne, dans sa spirituelle comédie du Conseiller rappnrtnir , 
nous a ainsi montré un président et uq conseiller rapporteur, l'un commettan» 
des délits, l'autre croyant aroir commis des crimes, qu'ils out l'habitude dft 
juger ou de poursuivre. 



AJn 



)y 



^ V" / LES PLAIDEURS. 

Xa procédure ne s'était pas encore déli\Tée sous Louis XIV de 
toutes les complications qu'y avait introduites le système féodal ; 
elle « était devenue, dit Malapert, un dédale, ^où il y avait des mys- 
tères que nul ne pouvait pénétrer ; » et la 'Bruyère avait le droit 
d'écrire : « Orante plaide depuis dix ans entiers en règlement de 
\ juges, pour une affaire juste, capitale, et où il y va de toute sa for- 
tune ; elle saura peut-être, dans cinq années, quels seront ses 
juges, et dans quel tribunal elle doit plaider le reste de sa vie. » 
Ce déplorable état de choses avait deux causes : la multiplicité des 
lois et la multiplicité des tribunaux. Beaucoup de provinces se con- 
formaient encore aux anciennes Coutumes; c'est-à-dire qu'elles ju- 
geaient, non d'après le droit écrit, mais d'après une législation intro- 
duite par l'usage seul. Les Coutumes variaient à l'infini, et avec elles 
les formes de procédure ; ce qui était autorisé par une Coutume ne 
l'était point par une autre ; et ce qui était légal à Tours pouvait ne 
lêire plus à Poitiers. L'introduction du droit romain n'avait fait 
qu'apporter de nouvelles difficultés. Le Digeste est une énorme col- 
lection, où les textes de lois sont rangés avec fort peu d'ordre, et 
dont la confusion favorisait l'esprit retors de la chicane. Ce n'est 
qu'au milieu du dix-huitième siècle que le célèbre jurisconsulte 
Pothier, remaniantle Digeste, rétablira les textes altérés, mettra de 
l'ordre dans ce chaos, rangera chaque matière sous un titre spécial, 
reliera les textes par des phrases intercalaires, et éclaircira par des 
notes savantes les décisions contradictoires. Ces contraditions fai- 
saient le bonheur des magistrats du dix-septième siècle, qui en pro- 
fitaient quelquefois pour juger comme il leur plaisait, toujours pour 
traîner les procès en longueur. La petite Histoire du droit fraiiçais, 
publiée en l682 et attribuée à l'abbé Fleury, rapporte avec raison à 
l'introduction du droit romain, à côté des Coutumes qui subsistaient 
encore, une partie des complications de notre procédure ^ « Depuis 
l'an 1250, ou environ, on commença à charger les actes d'une infi- 
nité de clauses, de conditions, de restrictions et de renonciations, 
pour se mettre à couvert des règles les plus générales, et bien sou- 
vent de celles qui ne pouvaient convenir aux parties; enfin on 
exprimait des choses qui la plupart se seraient bien mieux enten- 
dues, si l'on n'en eût fait aucune mention. L'esprit de défiance qui 
régnait lors, et qui était sans doute un reste des hostilités passées, 
faisait estimer ces Cautèles, car on les appelait ainsi, et il semble 
que celui qui en mettait le plus, et qui faisait les actes les plus pro- 
lixes, passait pour le plus habile homme. Ce même esprit apporta un 
grand changement dans l'instruction des procès ; car, au lieu qu'ils 
se décidaient auparavant avec peu de cérémonie par les Seigneurs, 
et par ceux qui avaient le plus d'expérience des Coutumes, depuis ce 
temps, on les embarrassa d'une infinité de procédures et d-i délais, en 
sorte que l'on ne pouvait plus les terminer sans le secours des clercs 

i. p. 134-136. 



NOTICE SUR LES PLAIDEURS. T 

et des docteurs. » On en arriva à ce point que personne ne s'enten- 
dait plus, et les jugea, que cela ne gônait pas, ne s'en plaignaient 
point On lit à ce sujet une assez curieuse anecdote dans le Mé- 
moire de Fléchier sur les Gra?ids Jours tenus à Clennont en 1665: 
« Il s'agissait de rentrer dans un bien engagé, et de soutenir quel- 
ques arrêts contre lesquels on s'était pourvu en vertu de requête 
civile. Les avocats tinrent plusieurs audiences, et leurs plaidoyers 
étaient si embarrassés dans des formalités de droit, et chargés d'un 
si grand nombre de procédures, qu'après avoir oui leurs discours» 
je ne fus pas plus instruit qu'auparavant du droit des parties, ni du 
fait môme de la cause. Comme je me plaignais de mon peu d'intel- 
ligence devant quelques-uns des juges, ils me consolèrent en m'as- 
surant qu'ils n'y avaient rien compris eux-mêmes *. » Ce qui ne les 
empêcha point de juger. 

L'embarras extrême qui résultait de la confusion presque inextri- 
cable de ces lois de toutes provenances et souvent opposées les unes 
aux autres, était encore augmenté par la grande quantité de tribu- 
naux qui se partageaient, se renvoyaient, se disputaient les pro- 
cès. 

A côté de la justice royale subsistait toujours la justice seigneu- 
riale, sous ses trois formes': haute justice, moyenne justice et basse 
justice. Les juges nommés parle roi dans les provinces s'appelaient 
prévôts, châtelains, viguiers. Au-dessus d'eux étaient les baillis. Les 
baillis avaient été primitivement des magistrats chargés d'aller re- 
cueillir dans les provinces les plaintes des plaideurs contre leurs 
juges; ils les examinaient, et, s'il en était besoin, en référaient au 
roi et à son conseil ; plus tard, nous trouvons les baillis devenus 
sédentaires, et ne jugeant plus qu'à la charge d'appel ; le recours 
contre leurs sentences est porté au Parlement ; leurs fonctions sont 
devenues un office inamovible sous Louis XI, et vénal sous Fran- 
çois le'; au dix-septième siècle, elles donnent beaucoup plus de pré- 
rogatives et d'honneur que d'autorité. Au-dessus des bailliages et des 
sénéchaussées » se plaçaient les Parlements. Comme saint Louis avait 
multiplié les cas royaux, pour soustraire le plus grand nombre pos- 
sible d'affaires à la juridiction des Seigneurs, Philippe le Bel avait 
déjà dû, par l'ordonnance du 23 mars 1302, établir par an deux tenues 
de Parlement à Paris, deux Échiquiers à Rouen, deux Grands Jours à 
Troyes, et une tenue de Parlement à Toulouse. A mesure que diminue 
l'autorité des baillis, les occupations des cours souveraines augmen- 
tent, et le Parlement, qui se tient sans discontinuation depuis le règne 
de Charles VI, ne peut plus y suffire. En 1551, Henri II est obligé 
d'établir dans les principaux sièges des bailliages et des sénéchaus- 
sées des Présidiaux, c'est-à-dire des tribunaux qui avaient pouvoir de 
juger sans appel toutes les matières civiles de médiocre valeur. Les 

1. Ed. Gonod, p. 230, 

:i. Les attiibutioQsdu bailli et du sénéchal étaient les même*. 



8 LES PLAIDEURS. 

membres du Parlement prenaient de plus en plus d'importance. Le 
2" octobre 1467, Louis XI avait consacré leurinaraovibi'ité. Leurs fonc- 
tions tre tardèrent pas à devenir un office vénal, $it, au coramercement 
du dix-septième siècle, on avait établi sous/jÇ nom de panlettc ' un 
droit que les titulaires des offices de judicature et de finances payaisnt 
au Roi, au commencement de Tannée, pour conserver à leurs héritiers 
ia propriété de ces offices. Nous trouvons donc au dix-septième siècle*, 
pour certaines affaires, cinq degrés de juridiction : premier degré, la 
basse ou la moyenne justice, desquelles on appelait à la haute jus- 
tice, qui formait le second degré. Au troisième degré se place la 
justice royale, c'est-à-dire la prévôté, la chàtellenie, ou la viguerie. De 
la justice royale on appelait à la sénéchaussée oubailliage, qui formait 
le quatrième degré, et enfin de la sénéchaussée ou bailliage au Parle- 
ment, cinquième degré. Les décisions des quatre juridictions infé- 
rieures et celles des présidiaux jugeant en dernier ressort s'appelaient 
serdences ; on nommait arrêts les jugements des cours souveraines. 
On pouvait avoir recours des arrêts au Conseil du Roi, qui les 
cassait, mais seulement pour vices de forme. Ajoutons que, si la 
procédure dans la poursuite d'un jugement était déclarée nulle, 
rien n'empêchait qu'on pût la recommencer de nouveau devant le 
même juge *. 

Mais nous n'avons encore cité que les tribunaux ordinaires. Il y 
avait à côté d'eux une quantité incroyable de tribunaux extraor- 
dinaires, chargés de juger des intérêts spéciaux : c'étaient les élus 
pour les tailles et les aides, la connétatAie pour ce qui avait rap- 
port aux gens de guerre, les amirautés pour les affaires maritimes; 
les juge? consuls et les conservateurs des foires pour le commerce ; 
les grenetiers pour les contraventions sur le fait du sel ; les bureaux 
des finances pour la voirie ; les maîtrises, les iable<! de rnnrtre, les 
grueries pour les eaux et forêts, la chambre du trésor pour les do- 
maines du Roi, les chambres des comptes, les officiers de la mon- 
naie, et d'autres encore. Il y avait enfin 'es tribunaux ecclésiasti- 
ques, qu'on appelait officialités, et qui se composaient des officialités 
diocésaines, et, au second degré, des officialités métropolitaines. 

Que devenait le malheureux plaideur, renvoyé de juridiction en 
juridiction, comme un volant de raquette en raquette? Et d'auire 
part, que de ressources ouvertes à la chicane pour éterniser les 
procès, sans compter les committimus ! On appelait ainsi o les lettres 
par lesquelles le Roi accordait aux officiers de sa maison, aux mem- 
bres des cours souveraines, aux archevêques et évêques, aux qua- 
rante de l'Académie Française, à des abbayes, à des monastères, à 
des corps, à des communautés, à des chapitres, et même à des par- 
ticuliers, le privDège de porter leurs causes devant certains juges> 

1. Ainsi appelée du nom de son inTenteur. Charles Paulet. 

2. Voir pour toute cette partie Bosci55i, Théorie de la procédure civile* 
Jntroduction, chap. tu, 

3. Yuir rOrdoûnauce d'atrll 16 



NOTICE SUR LES PLAIDEURS. 9 

et d'y traduire les personnes contre lesquelles ils plaidaient». » Le 
comi7iittimus ou grand sceau « donnait le droit d'attirer aux requêtes 
de l'hôtel ou aux requêtes du palais, à Paris, les justiciables des au- 
tres Parlements, et de les enlever à leur ressort. Les committimus 
au petit sceau donnaient seulement à ceux qui les avaient obtenus 
le droit de porter directement leurs causes aux requêtes du palais de 
leur Parlement, ou devant certains autres juges du ressort 2. » Ces 
privilèges, qui accordaient, pour donner un exemple, aux habitants 
de quelque villes, de ne pouvoir être cités, contre leur gré, hors de 
leurs murailles, entravaient singulièrement et compliquaient la mar- 
che de la justice. Un an après les Plaideurs, l'ordonnance d'Août 16G9 
« déclara que les committimus ne seraient pas valables après l'année 
de leur expédition, s'ils n'avaient pas été renouvelés 3. » 

Enfin, do même que certains plaideurs avaient leurs privilèges, cer- 
tains tribunaux possédaient les leurs. On peut signaler celui qu'avait 
le Ghâtelet do Paris de juger seul les procès relatifs à l'exécution des 
actes reçus par les notaires de la juridiction du gardien de la pré- 
vôté do Paris. 

Il était, comme on le voit, bien difficile de. se reconnaître au mi- 
lieu de cet encombrement de tribunaux et de ce chaos de lois, et 
la mâtîere était riche pour la satire *. Louis XIV avait essayé 
de simplifier un peu des rouages si compliqués, en lançant VOr- 
donnance civile de Saint-Germain en Laye, au mois d'avril 1667 ; mais 
cette ordonnance n'avait pas encore eu le temps de produire de 
grands résultats au moment où Racine écrivait les Plaideurs ; le 
Parlement faisait une violente opposition à son application ; d'ailleurs 
elle maintenait une procédure particulière pour « 1° les matières 
sommaires, 2" le possessoire des bénéfices, 3° les complaintes et réin- 
tégrandes en matière profane, 4" les redditions de comptes. » Elle main- 
tenait une procédure dift'crente pour les juridictions suivantes : « 1" les 
Maîtrises des Eaux et Forêts, Connétablies, Élections, Greniers à sel, 
Traites-Foraines, Conservations des Privilèges des Foires, celles des 
Hôtels de Ville, et autres Juridictions inférieures; 2° la Juridiction 
des Juges-Consuls. «Elle ne diminuait guère le nombre efi"rayant des 
officiers de justice. Les statistiques dressées par Colbert consta- 
tent que, par suite de la vénalité des charges, sur 21,000,000 d'ha- 
bitants environ, il y avait en France 45,780 officiers de justice et do 
finances. 

1. BoTfCBWifB, Théorie de la procédure civile, I, p. 131. 
î. Jhid., I, D. 132 et 135. 

3. Jbid., p/l36. 

4. Muntesquieu déclarait qu'il n'avait jamais pu s'initier à la procédure, etce 
qui le dépitait le plus, c'est qu'il avait vu des bêtes y réussir. Dans un remar- 
quable discours de rentrée, M. Justin Giaudaz signalait, en 1845, que « comme 
le droit civil, quoique de plus loin et plus leutemenl, la procédure dans ses per- 
fectionnemonts suit la marche et constate les progrès des instilutions politiques. 
Mystéripuso et compliquée sous les gouvernements absolus, elle se simpliûe daus 
les Étuts libres. • {Moniteur universel du 5 aor. 1845.) 

1. 



*0 LES PLAIDEURS. 

11 fallait que tous ces gons-là vécussent, et c'était aux dépens des 
plaideurs quils vivaient. Jousse le dit en termes précis dans l^pré- 
/ucc de son Commentaire sur l'Ordonnnance de 1G67 i • « Ceux qui 
par leurs_ fonctions sont employés dans KWdre et la dispensation 
<le la justice, conduits quelquefois par un esprit d'intérêt, et dans la 
vue dun gain sordide, souvent aussi par la facilité qu'ils ont de 
le faire impunément, au lieu de détourner les parties de la pratique 
de ces voies injurieuses, leur en fournissent de nouvelles; et, comme 
^s y trouvent leur compte, ils ne cessent de chercher les occasions 
de multiplier ces voies, et de prolonger celles qui sont nécessaires 
soit par des actes inutiles ou d'une longueur superflue, soit par des 
délais hors de saison, soit en divisant les demandes ou les exceptions 
quUs pourraient former par un seul et même acte... Ils trouvent 
môme quelquefois, dans les lois qui fixent la procédure, de nouvelles 
inventions et do nouveaux moyens pour la multiplier et la peroé- 
tuer en quelque sorte, et ils occasionnent par là toutes ces suites 
fâcheuses, que souvent les lois les mieux établies ont beaucoup de 
peine à faire cesser 2. ,, Pour arriver à ce résultat, on multipliait na- 
turel ement les actes et les écritures : « On écrivait sur tout, dit 
M. Malapert on faisait des incidents à tout propos; il v avait des 
requêtes en défense, des réponses à ces requêtes, des dupliques à ces 
réponses, des tripliques, etc. On tombait indéfiniment dans l'ab^^urde 
tant on tenait à avoir le dernier mot. C'est que les procureurs inter- 
médiaires entre les juges et les parties trouvaient leur compte à 
tant écrire : ils étaient payés à tant la ligne de tant de syllabes « 
Les Drocureurs, qui, sous le nom d'avoués, sont aujourd'hui beau- 
'îoup moins redoutés, étaient alors la terreur de la France. C'étaient 
eux qui avaient la charge exclusive de représenter les plaideurs et 
<îe laire pour eux les actes de procédure. Ils exercèrent d'abord une 
profession libre. Les procureurs du Chàtelet se formèrent en corpo- 
ration au quatorzième siècle. En 162Ù, les procureurs furent déclarés 
ofhciers publics. Ils devaient être âgés de vingt-cinq ans, de bonne 
vie et mœurs, prêter serment en entrant en charge, et renouveler ce 
serment chaque année à la rentrée des tribunaux. Leur ministère de- 
vin obligatoires; les plaideurs durent nécessairement y recourir 
et 11 leur fut interdit de présenter eux-mêmes leur défense devant 3 
juridictions royales. « Les procureurs excitèrent des plaintes très vi- 

1. P. 18-19. 
,.Z- f ."'p''"^ "^''^L' *" bourreau dans la Dédicace burlesque qu'il lui adressait 
Te in .: '"?. ^r""î! *°"'-^^''» •• « Si on vous reproche quTvous dépou lez 
lut.f dl li , '^".'^.i' ""'f ^"'''^ ^«'^°* morls; maiscombicay a-7-ï de 
S'hetîî^ATfs?.^* "' "^'^""^ ^"''^ sucent jusqu'au, os, V<|ui l'el 

rf.f^V?"?''"'!*""/''"^ ^^ 1667 a rendu nécessaire le ministère des procureurs 
da, Imstruclioa des procès civils ; mais c'était pour empêcher les plaidemfdp 
inulUpl.er saus ra.son les appels : la fonction de ces oi[ic"r- se bor .aiH ce 
^u était purement d mstruct.on, et ils ne pouvaient . former aucunes demande» 
nouvelles, m interjeter aucun appel, qu'eu vertu d'uu pouToir paï cuiie "• 



NOTICE SUR LES PLAIDEURS. 11 

Tes, dit Lalanne, parj^tendue qu'ils donnaient à leurs écritures, et 
notamment à leurs requêtes grossoyées, qu'ils se signifiaient indé- 

! Animent sans profit pour personne, si ce n'est pour eux-mêraesi j 
Un des écrivains qui se sont élevés contre les procureurs avec le 

•plus de violence a tracé d'eux un portrait admirable. Une page de 
Rabelais, dans son Pantagruel i, nous montre à nu l'horreur que le 
seizième siècle avait conçue pour les procureurs ; ajoutons que le 
dix-septième siècle ne les redoutait pas moins : « Les Chats-Fourrés 

"sont bestes moult horribles et espouvantables : ils mangent les pe- 

, tits enfants et paissent sus des pierres de marbre. Advisez, buveurs, 
s'ils ne debvroient bien estre camus. Ils ont le poil de la peau non 
Lors sortant, mais au dedans caché, et portent pour leur symbole 
et devise touts et chascun d'eulx une gibbessière ouverte, mais non 
toute en une manière; car aulcuns la portent attachée au col en 
escharpe.... aultres sus la bedaine, aultres sus le costé, et le tout 
par raison et mystère. Ont aussi les gryphcs tant fortes, longues et 
acérées, que rien ne leureschape, depuis qu'une fois l'ont mis entre 
leurs serres. Et se couvrent les testes aulcuns de bonnets à quatre 
gouttières ou braguettes : aultres de bonnets à revers, aultres de 
mortiers, aultres de caparassons mortifiés. Entrants en leur tapinau- 
dière, ce nous dist un gueux de l'hostière, auquel avions donné demi 
teston : « Cents de bien, Diou vous doint de léans bien tost en saul- 
veté sortir : considérez bien les minois de ces vaillants piliers arbou- 
tants de justice grippeminaudière. Et notez que si viviez encore six 
olympiades et l'âge de deux chiens, vous voirriez ces Chats-fourrés 
seigneurs de tout le bien et domaine qui est en icelle, si en leurs 
hoirs, par divine punition, soubdain ne dépérissoit le bien et revenu 
par eulx injustement acquis : tenez ce d'un gueux de bien, parmi eulx 
règne la sexte essence, moyennant laquelle ils grippent tout, dévorent 

tout ils pendent, bruslent, escartèlent, décapitent, meurdrissent, 

emprisonnent, ruinent et minent tout, sans discrétion de bien et de 
mal. Car parmi eulx vice est vertus appelé, meschanceté est bonté 
surnommée, trahison ha non féaulté, larcin est dict libérahté : pille- 
rie est leur devise et par eulx faute est trouvée bonne de touts hu- 
mains, exceptez-moi les hérétiques : et le tout font avecques souve- 
raine et irréfragable autorité. Pour signe démon prognostic, advise- 
rez que léans sont les mangeoires au dessus des râteliers. De ce 
quelque jour vous soubvienne. Et si jamais peste au monde, fa- 
mine ou guerre, vorages, cataclysmes, conflagrations ou aultres 
malheurs adviennent, ne les attribuez, ne les référez aulx conjonc- 
tions des planètes maléfiques, aulx abus de la court romaine, aulx 
tyrannies des rois et princes terriens, à l'imposture dos caphards, 
hérétiques et faulx prophètes, à la malignité des usuriers, faulx mon- 
nayeurs, rogneurs de testons, ne à l'ignoiance, impuflence et impru- 
dence des médecins, chirurgiens, apothécaires attribuez le tout à 

1. Cbap. XI p. 451-453. 



a LES PLAIDEURS. 

rénonne, indicible, incroyable et inestimable meschanceté, laquelle 
est continuement forgée et exercée en l'officine de ces Chats-Four- 
rés. » Nous venons de voir le mons're ; nous allons maintenant i'en- 
tendr©' parler lui-même, et son }.-»;-igage ne sera pas plus rassurant 
que son aspect et que l'opinion 'qu'on a de lui - : « Or çà, je te mons- - 
trerai, or çà, que meilleur te seroit estre tombé entre les pattes de 
Lucifer, or çà, et de touts les diables, or çà, qu'entre nos gr}'^phes, 
or çà, les vois-tu bien? or çà, malautru, nous allogues-tu innocence, 
or çà, comme chose digne d'eschaper nos tortures ? or çà, nos loix 
sont comme toiles d'aragnes: or çà, les simples moucherons et petits 
papillons y sont prins, or çà, les gros taons malfaisants les rompent, 
or çà, et passent à travers, or çà. Semblablement nous ne cherchons 
les gros larrons et tyrans, or çà : vous autres gentils innocents, or çà^ 
y serez bien innocentés, or çà; le grand diable, or çà, vous y chantera 
messe, or çà, ... or çà, encore n'advint depuis trois cents ans en çà^ 
or çà, que personne eschapast de céans sans y laisser du poil, or çà, 
ou de la peau pour le plus souvent, or çà. » Enfin, pour qu'aucun 
trait ne manque au tableau, Rabelais prend le soin de nous mettre 
sous les yeux le produit des exactions des procureurs : « Frère 
Jean apperceut soixante-huict .:;alères et frégates arrivantes au 
port ; là soubdain courut demander nouvelles. Ensemble de quelle 
marchandise estoient les vaisseaux chargés, et vid que touts char- 
gés estoient de venaison, levraulx, chapons, palombes, cochons, 
chevraulx, vanneaulx, poulies, canards, halebrans, oisons et aultres 
sortes de gibbier. Parmi aussi apperceut quelques pièces de velours, 
de satin et de damas. Adoncques interrogua les voyagiers où et à 
qui apportoient ces friands morceaulx. Ils respondirent que c'estoit 
à Grippeminaud, aulx Chats-Fourrés et Chattes-Fourrées. « Comment, 
dist frère Jean, appelez-vous ces drogues là ? Corruption, » respondi- 
rent les voyagiers 2, » 

Le pu blic réclama souvent contie l'aWdité des procureurs, et, dit 
Lalanne, «^ntrè"âTllr6S assemblées de la nation, on voit le conseil dos 
notables de Rouen (1597) prier le ministère de taxer les salaires des 
procureurs en même temps que les gages des magistrats et les ho- 
noraires des avocats. » Les procureurs furent taxés, mais cela ne les 
empêcha point de bien faire leurs affaires. Roursault nous montre, au * 
cinquième acte de son Mercure Galant, deux francs coquins sous les 
traits de M* Sangsue et de M* Brigandcau, etFuretière,quine perd pas 
une occasion de déchirer les procureurs contre lesquels il a publié 
deux satires : le Déjeuner d'un procureur et le Jeu de boules des 
procureurs, fait dire à Bedout dans le Roman bourgeois^ : « Il est 
vrai... que la journée d'un procureur du Châtelet n'est taxée que 
six deniers ; mais cette taxe est tant de fois réitérée, et il se passo 

1, Chap. iii, p. 456-457. 

î. Chap. XIV, p. 4.58. 

t. Édit. Jannet, 103-1 C», 



NOTICE SUR LES PLAIDEURS. 13 

si grand nombre d'actes en un jour i que cela monte k des sommes 
immenses. Je ne sais pourquoi on a souffert jusqu'ici un si grand 
abus ; et je ne m'étonne point qu'il y ait beaucoup de ces Messieurs 
qui aient fait de grandes fortunes en fort peu de temps. » Et cela 
n'était point particulier aux procureurs ; ils étaient rares, les avocats 
dont on aurait pu dire ce que disait M. Labiche de M. de Saci, en 
lui succédant à l'Académie française : «Cet avocat singulier ne voulait 
plaider que des causes justes, et puis, il était si boni il conciliait les 
plaideurs, il arrangeait les affaires: c'était la ruine. » 

^ies avocat s ne se ruinaient pas au dix-septième siècle ; les ju ges _ 
non plus; c'est la Bruyère qui nous le dit : « Le devoir dêsjuge" 
est de rendre la justice; leur métier, de la différer : quelques-uns 
savent leur devoir, et font leur métier «. » Molière a écrit dans les 
Fourberies de Scapin une admirable scène, qui -est un éloquent ré- 
sumé de tous les abus que nous venons de signaler. Pour détourner 
Argante d'aller en justice, Scapin lui rappelle avec une énergique con- 
cision tous les périls qu il veut affronter : a Jetez les yeux sur les dé- 
tours de la justice ; voyez combien d'appels et de degrés de juridic- 
tion, combien de procédures embarrassantes, combien d'animaux ra- 
vissants par les grifles desquels il vous faudra passer: sergents, pro- 
cureurs, avocats, greffiers, substituts, rapporteurs, juges et leurs clercs. 
Il n'y a pas un de tous ces gens-là, qui, pour la moindre chose, ne 
soit capable de donner un soufllot au meilleur droit du monde. Ln 
sergent baillera de faux exploits, sur quoi vous serez condamné sans 
que vous le sachiez ; votre procureur s'entendra avec votre partie, et 
vous vendra à beaux deniers comptants. Votre avocat, gagné de même, 
ne se trouvera point lorsqu'on plaidera votre cause, ou dira des rai- 
sons qui ne feront que battre la campagne, et n'iront point au fait. Le 
greffier délivrera par contumace des sentences et arrêts contre vous. 
Le clerc du rapporteur soustraira des pièces, ou le rapporteur même 
ne dira pas ce qu'il a vu. Et quand, par les plus grandes précautions 
du monde, vous aurez paré tout cela, vous serez ébahi que vos juges 
auront été sollicités contre vous ou par des gens dévots, ou par des 
femmes qu'ils aimeront. Eh ! Monsieur, si vous le pouvez, sauvez-vous 
de cet enfer-là. C'est être damné dès ce monde que d'avoir à plai- 
der; et la seule pensée d'un procès serait capable de me faire loir 
jusqu'aux Indes '. » 

Il n'y a aucune exagération, ne nous lassons pas de le répéter, dans 
la satire de Molière et dans celle de Racine; le procès de Chicanncau 
n'est pas une hyperbole comique, et sa ruine est bien en effet immi- 
nente. La justice est alors et restera longtemps plongée dans une 
telle confusion, que, malgré les réformes opérées par Louis XIV, on 

1. Dans son discours de rentrée prononcé en 1725 devant le Parlement de 
Bordeaux, Montesquieu suppliait encore les procureurs de ne pas étouller le droit 
S'us la ciiicniic. 

2. Le quelques usages, 
à. Acte II, se. viii. 



14 LES PLAIDEURS. 

verra en 1779 et en 1787 deux arrêts du Parlement statuer sur des 
procès « où les mêmes personnes avaient assigné comme huissiers 
postulé comme procureurs et 4^©idé comme juges; l'huissier, le pro- 
icureur et le juge, c'était le m'ême ; c'était le juge qui taxait l'huissier 
et le procureur ; sans doute qu'il y allait assez largement, et sans 
jtrop ménager les plaideurs*. » Rappelant cet ancien état de choses, 
jM. Justin Glandaz disait en 1845 dans un discours de rentrée que 
nous avons déjà cité : « De combien de ressources l'improbité ne 
disposait-elle pas pour barrer la route au bon droit ou le faire périr 
dans une sorte de guet-apens, s'il tentait de passer outre » !» On le 
voit, M. Justin Glandaz est bien près de confesser que le palais de 
•Thémis méritait d'être appelé l'antre de la chicane. 

Et malgré cela, la ni anie de plaider était telleme^nt générale, non 
pas seulement en Normandie", mais'da'ns la France enti^re,~qae, en 
1551, Henri II disait dans son Ordonnance: « Nos sujets font si grande 
coutume et habitude de plaider qu'universellement ils se détruisent * 
de manière que c'est une maladie qui a pris si grand cours par tous 
les endroits de notre royaume, que l'un refuse à tout propos de faire 
raison à l'autre, s'il n'y est contraint par justice. » C'était une véri- 
, table maladie en effet, et une maladie dont les conséquences étaient 
désastreuses pour les plaideurs: elle favorisait les complications que 
la justice était ravie d'introduire dans ses formes de procédure. Jousse 
en gémit dans la Préface de son Commentaire à l Ordonnance de 1667 : 
« Ceux qui ont intérêt à différer le jugement, cherchent à allonger 
et à embarrasser leurs affaires par toutes les difficultés et par toutes 
les chicanes qu'ils peuvent imaginer; et ils trouvent de nouvelles 
inventions pour multiplier les procédures et les difficultés en tant de 
manières que souvent une affaire, qui devrait être terminée en peu 
de temps... dure des années entières. » On lit à ce sujet dans les Re- 
marques du droit français, publiées en 1G57 par M. H. M., avocat au 
Parlement : u Les Romains avaient les procès tellement en horreur 
que, pour empêcher les hommes de se porter si facilement à faire 
des procès, et pour éteindre la démangeaison des chicaneurs, ils se 
sen-aient de la révérence, des jm-ements, de la crainte d'une diffa- 
mation honteuse, et de la peur d'être condamné à l'amende et à tous 
les dépens du procès. Le demandeur et le défendeur étaient réci- 
proquement contraints prsstare jusjurandum de calumjiia, quo de- 
terrerentur a htibus calmmiiose su^cipiendis vel infereti'lvt ; et s'il 
arrivait que l'un ou l'autre fût reconnu parjure, il encourait note 
d'infamie, et était condamné au double ou au triple. Mais le droit 
français, qui a bien une plus grande révérence pour les jurements, 
n'a point reçu cette sorte de peine contre les téméraires plai- 
deurs, ne facilitate jurisjurandi perjuri multi évadant *. » Pour 

1. Lalanne. 

S. Moi'ieur universel du 5 novembre 1845 

o. P. 4S0. 



NOTICE SUR LES PLAIDEURS. 13 

cette raison ou pour une autre, Louis XIV, dans son Ordonnance 
d'avril 1667 *, désespérant d'étouffer ce goût de la chicane, chercha 
dans la réforme de la procédure un moyen de protéger malgré eux 
les plaidsurs ; il le dit très clairement dans l'exposé des motifs : 
« ... Ayant reconnu par le rapport des personnes de grande expé- 
rience, que les Ordonnances sagement établies par les Rois nos pré- 
décesseurs, pour terminer les procès, étaient négligées ou changées, 
par le temps et la malice des plaideurs; que même elles étaient 
observées différemment en plusieurs de nos cours, ce qui causait la 
ruine des familles par la multiplicité des procédures, les frais des 
poursuites, et la variété des jugements ; et qu'il était nécessaire d'y 
pourvoir, et rendre l'expédition des affaires plus prompte, plus facile 
et plus sûre, par le retranchement de plusieurs délais et actes inu- 
tiles, et par l'établissement d'un style uniforme dans toutes nos Cours 
et Sièges, etc. « Ainsi Louis XIV cherchait, en même temps qu'à 
mettre plus de simplicité dans les rouages des tribunaux, à préserver 
ses~ sujets des dangers où les exposait leur goût pour les procès. Les 
Plaideurs étaient un commentaire vivant et spirituel de l'Ordonnance 
élaborée par Pussort et par ses savants collègues ; le poète attaquait 
les défauts que voulait détruire le Roi. Louis XIV s'amusa franche- 
ment aux Plaideurs, qui avaient laissé froide la ville ; il s'y serait 
ennuyé qu'il aurait cru y devoir rire : c'était une œuvre selon ses 
vues et qui le servait. 

Les abus que nous venons de signaler dans la procédure civile 
permettent de saisir les plaintes sérieuses qui se dissimulent sous 
les plaisanteries de Racine, et cette étude nous a aidés à comprendre 
les rôles de Chicanneau, de la Comtesse et de Dandin. Il nous reste 
à examiner l e procès du chien , et à étudier l'éloquence judiciaire au 
dix-septième siècle. 

Nous avons entendu reprocher à Racine d'avoir mis sur notre théâtre 
mx^ scène d'Aristophane vraiment trop bouffonne, et d'avoir intercalé 
oaus son action un épisode invraisemblable et absurde. Nous enga- 
geons ceux qui font cette critique à ouvrir le Dictionnaire de Larousse, 
à l'article Procès. Ils y verront comment cette loi de Moïse qui con- 
danmait à iQort le bœuf qui avait tué de ses cornes un homme ou une 
femme, fut cause que le moyen âge et le seizième siècle même firent 
à des animaux de nombreux procès. Le dictionnaire en cite de pi- 
quants exemples, parmi lesquels un des plus curieux est le procès 
intenté en 1545 par la ville de Saint-Jean, en Savoie, contre les 
charançons qui endommageaient les récoltes. Interrompu par la 
disparition des accusés, le procès fut repris en 1587. Les syndics 
adressèrent une plainte à roflicial de Saint-Jean de Maurienne, qui 
nomma un procureur et un avocat aux insectes. Après plusieurs plai- 
doieries, les syndics convoquèrent les habitants sur la place, et leur 

1. Celle Ordonnance a élé en vigueur jusqu'en 1789; et le Code de procédure 
tiuile qui l'a reuipiacec en 1SÛ7 l'a gouvcnt copiée, très souvent imitée. 



16 LES PLAIDEURS 

conseillèrent de faire la part du feu, c'est-à-dire d'abandonner un ter- 
rain aux insectes en toute propriété. Les habitants ofï'rireat une pièce 
de deux hectares et demi, ^rravers laquelle ils se réser\'èrent le droit 
de passage, et firent, le 29 juin, un contrat de cession « en bonne 
forme et valable à perpétuité ». Mais le 24 juillet, leur procureur 
présenta une requête tendant « à ce qu'à défaut par les défen- 
deurs d'accepter les offres qui leur avaient été faites, il plût au juge 
de lui adjuger ses conclusions, savoir à ce que lesdits défendeurs 
soient tenus do déguerpir les vignobles de la commune avec défense 
de s'y introduire à l'avenir sous les peines de droit ». Le procureur 
des insectes, au nom de ses clients, déclara ne pouvoir accepter l'offre 
qui leur avait été faite, parce que la localité en question était stérile. 
Des experts furent nommés. On ignore malheureusement la suite de 
ce procès, qui semble nous ramener au temps où les bêtes parlaient *. 
On voit qu'à l'époque où Racine écrivait, le souvenir des nombreux 
procès intentés à des coqs pour avoir pondu, ou à des porcs pour 
avoir mangé des enfants, rendait plus ^Taisemblable la poursuite diri- 
gée par Petit Jean contre Citron. 

~^ De plus, ce procès permettait au poèt e d'attaqu er la^prpcédure cri- 
minelle comme il avait attaqué la procédure civiîeT'et de cribler les 
avocats de ses traits moqueurs. Nous empruntons à un avocat au Par- 
lement, qui écrivit en 1657 des Remarques sur le droit français, les 
renseignements suivants' sur l'instruction d'un procès criminel avant 
l'Ordonnance de 1G93 : « Le procès criminel^ommence par une plainte, 
qui est faite au juge, qui permet d'informer... L'information faite, on 
la communique au procureur du Roy, afin d'y donner ses conclusions, 
lesquelles il est obligé de mettre au bas desdites informations sans en 
prendre aucun salaire. Cela fait, le juge, vues lesdites conclusions, dé- 
crète sur les informations ex meritis causse, ou ajournement person- 
nel, ou prise de corps, et, en cas de blessures, il adjuge une provision 
d'aliments... Si l'accusé comparaît en pprsonne par vertu dudit ajour- 
nement personnel, ou s'il est pris au corps par vertu d'un décret de 
prise de corps, le juge le doit aussitôt ouir et interroger, et après cette 
audition et ces interrogatoires parfaits et mis en forme, on les montre 
et communique, si on veut, au procureur du Roy, qui les doit voir ea 
diligence, et prendre par le conseil de son avocat telles conclusions 
qu'il trouvera pertinentes à moins qu'il ne fût question d'élargir l'ac- 
cusé, car ils ne le peuvent faire en aucun temps, sans avoir communiqué 
le procès au procureur du Roy, ou procureur fiscal, et vu leurs conclu- 
sions... » Si la matière du délit est de peu d'importance, on peut élargir 
l'accusé sous caution. « Si par l'interrogatoire de l'accusé il se trouve 
que ses confessions soient suffisantes le procureur du Roy, à qui 

t. On peut Toir d'ailleurs, dans la Gazette des Tribunaux du 26 août 1843, 
le récit d'un procès intenté en police correctionnelle à deux dames, accusées de 
difTamation envers un caniche, à la queue duquel elles avaient attaché un écri- 
leau portant ces mots : « Chien menteur, voleur, hypocrite ». 

1. P. 4S7-500. 



NOTICE SUR LES PLAIDEURS. 17 

elles sont communiquées, doit prendre droit par icelles, et la partie 
civile-, qui en a pareillement communication, peut y prendre droit, et, 
cela fait, tant le procureur du Roy que la partie civile bâillent leurs fins 
et conclusions, qui sont communiquées à l'accusé pour y répondre par 

forme d'atténuation Mais, si l'accusé n'a pu établir d'alibi, silo 

crime est grief, et les charges et informations atroces, nonobstant que 
l'accusé ait confessé le fait par son interrogatoire, au lieu de le nier, 
l'on doit régler les parties à l'extraordinaire, et ordonner que les 
témoins ouïs es charges et inform.ations seront récolés ou réputés à 
leurs dépositions, et confrontés à l'accusé si besoin est, etiatn co?i~ 
fitente reo... Alors le procès est incontinent mis entre les mains du 
procureur du Roy, qui le visite diligemment pour voir quelles con- 
clusions il doit prendre soit définitives ou péremptoires. Que s'il se 
trouve que l'accusé ait allégué aucuns faits péremptoires servant à 
sa décharge et innocence... le juge lui ordonne de nommer prompte- 

ment les témoins par lesquels il entend informer desdits faits Le 

procès criminel étant ainsi instruit par récolement et confrontation, s'il 
y a plusieurs accusés, on les confronte les uns aux autres, et ensuite 
il est donné jugement interlocutoire ou définitif. Le jugejnent inter- 
locutoire peut être donné en deux rencontres : premièrement quand 
la matière est civilisée faute de preuve ; et en second lieu si, par la 
vue et Visitation du procès, la matière est trouvée sujette à torture ou 
question extraordinaire, le juge peut ordonner par jugement interlo- 
cutoire que la question ordinaire ou extraordinaire sera donnée à 

l'accusé Enfin sur la confession de l'accusé faite à la question, 

l'on procède au jugement définitif du procès criminel, et de la peine 
ex meritis caiisœ et criminis. Que si par le moyen de la torture et 
de la questioQ l'on ne peut rien gagner contre l'accusé, et qu'il ne 
confesse rien, tellement qu'il n'y ait matière de le condamner, en ce 
cas l'accusé doit être absous, et le juge doit faire droit sur la répara- 
tion de la calomnieuse accusation ». Cette marche du procès criminel 
peut être interrompue par des déclinatoires et des appels, par exemple 
par l'appel d'incompétence ou la récusation d'un des juges; si le juge 
récusé est un juge extraordinaire, comme un prévôt des maréchaux^ 
un vice-bailli, ou un vice-sénéchal, ce sont des complications à l'in- 
fini. 

Les contumaces étaient assignés « à trois bricfs jours à son de 
trompe et cri public, par les carrefours et places publiques des lieux 
de leur demeure, leurs biens saisis et annotés, et commissaires y 
établis jusqu'à ce qu'ils aient obéi. » Si les contumaces ne paraissaient 
pas, on prononçait le jugement suivant : « L'on déclare les accusés 
bien contumaces, dûment atteints et convaincus des cas et crimes 
mentionnés au procès, et pour la réparation on les condamne à la 
peine que méritent leurs crimes ». S'ils n'ont pas comparu dans les 
cinq ans qui suivent la condamnation, '< ils ne perdent pas seulement 
les fruits de leur héritage, mais aussi la propriété de tous leurs biens 
adjugés par justice, dont il en demeure aux parties civiles co qui 



^ 



18 LES PLAIDEURS. 

leur est adjugé, et au Roy et aux Seigneurs haut justiciers ce qui leur 
/i. aura été adjugé pour amende- ou confiscation *. » On va jusqu'à ju- 
ger les morts au dix-seprtème siècle. Croit-on à un suicide, le juge 
averti « se transporte au lieu, fait la description du corps mort et de ses 
habits, lui fait mettre le sceau sur le front, le fait voir par des chirurgiens 
qui font leur rapport, informe, et s'il échoit de condamner le cadavre, 
il lui crée un curateur en la personne duquel on lui fait son procès 
criminel; on règle les parties à l'extraordinaire par interrogatoire, 
récolement et confrontation des témoins au curateur; et on juge le 
procès sur les preuves qui résultent de l'instruction, c'est-à-dire que 
s'il se vérifie que le précité s'est tué pour éviter la main du bour- 
reau, ou par désespoir, le corps est condamné à être pendu et privé 
de sépulture, et ses biens confisqués 2. » 

On voit que la procédure criminelje n'était pas moins enveloppée 
de formalités que la procédure civilej et que Racine, en mettant à la 
scène un interrogatoire d'une minutie puérile, n'a pas beaucoup exa- 
géré le ridicule de certains interrogatoires, pas plus qu'il n'a exagéré 
celui de certains avocats. 
^ L'éloquence judiciaire au dix-septième siècle ne ressemblait guère à 
,{A^^' celIe~'dè~nos"'7ours :"^('Sbûs'lVncièn droit, a écrit M. Jules Le Ber- 
quier dans la Revue des Deux Mo7ides du 1«' janvier 1863, la vie d'un 
homme suffisait à peine à démêler le chaos des lois et des coutumes. 
Aujourd'hui des codes ont réuni toutes les règles du droit civil ; il 
s'est donc fait pour tous une science plus facile à acquérir, mais 
qui est impérieusement exigée de tous ceux qui se destinent au bar- 
reau, où désormais, pour être bon avocat, il faut être en même temps 
bon jurisconsulte. C'est par là même que s'est opérée en grande par- 
tie la réforme du style judiciaire ; la connaissance du droit a banni 
la déclamation, et l'a rendue intolérable; d'un autre coté, l'étude pra- 
tique des affaires a conduit à chercher l'argument dans le sujet et 
pour le sujet, et par là également a été porté le dernier coup à ces 
hors-d'œuvre, à ces emprunts singuliers que le barreau des deux 
derniers siècles faisait à l'antiquité. A cette époque, un avocat bien 
posé devait trouver le moyen de faire briller avant tout sa connais- 
sance des auteurs sacrés et profanes; les plus belles plaidoieries 
étaient les plus émaillées de citations et d'érudition littéraire : le Pa- 
lais allait droit à la comédie des Plaideurs. » '' ^ ,' 

Et le Palais y était presque arrivé. En 1600, M. Robert, plaidant 
pour un boulanger, qui demandait réparation d'une calomnie, com- 
mençait ainsi son discours : « Messieurs, les poètes anciens ayant 
à plaisir discouru de plusieurs combats advenus au mémorable siège 
de Troie, récitent que Téléphus, fils d'Hercules, ayant en une ren- 
contre été grièvement blessé d'un coup de lance par Achilles..., alla 
prendre avis de l'oracle d'Apollon. » Et M. Arnould, défendant l'ac- 

1. P. 501. 

i. P. oo::. , ^ 



NOTICE SUR LES PLAIDEURS. 19 

cusée, citait C. Antonius, qui avait été faussement « accusé de la 
conjuration de Catilina'. » Les plaidoyers de Leraaîtro étaient bondés 
de citations. Quelques années encore après les Plaidews, Orner Tajon 
dira dans un discours prononcé en 1673 devant le Parlement de Paris, 
pour les héritiers de M'^* de Canillac : « Au chapitre XIII du Deuté- 
ronome, Dieu dit: Si tu te rencontres dans une ville ou dans un lieu 
où règne l'idolâtrie, mets tout au fil de l'épée, sans distinction d'âge, 
de sexe, ni de condition; rassemble dans les places publiques toutes 
les dépouilles de la ville, brùle-là tout entière avec ses dépouilles, 
et quil ne reste plus quun monceau de cendres de ce lieu d'abomi- 
nation. En un mot, fais-en un sacrifice au Seigneur, et qu'il ne reste 
rien entre tes mains des biens de cet anathèmc: « Si aiidieris in una 
urbium, etc. » Le procès ayant été fait à Naboth, « quia maledixerat 
régi, » Je roi Achab se mit en possession de son héritage. David étant 
averti que Miphiboseth s'était engagé dans la rébellion, donna tous 
ses biens à Siba, qui lui en apporta la nouvelle : « Tua sint omnia 
quae fuerunt MiphiDoseth. » Nous sommes loin des héritiers de 
M"* de Canillac. On cherchait surtout des exordes à effet. Nous 
venons d'en citer un de M. Robert. Pousset de IMontauban, avocat 
au Parlement et poète tragique, qui fournit, dit-on, à Racine, des 
termes du Palais pour sa comédie, devait être content de l'exorde 
qu'il avait trouvé pour l'affaire de la duchesse d'Aiguillon contre le 
duc d'Orléans : « Plutarque fait foi qu'après la mort de Géomènes, 
roi de Sparte, ses ennemis voulant encore triompher de son fantôme 
et de son ombre, on vit paraître un serpent qui couvrait de ses replis 
la tête de ce prince mon, comme s'il eût voulu défendre le siège et la 
source de ces conseils qui avaient produit la félicité de ses peuples! 
Et si nous en croyons les poètes, il en sortit un autre du tombeau 
d'Anchise, qui menaçait ceux qui auraient dessein de violer l'asile de 
sa sépulture. » Ces exordes pompeux étaient grotesques et absolu- 
ment inutiles ; car, comme le fait observer judicieusement M. Jules 
Le Berquier dans un article déjà cité: « C'est là une chose convenue 
qui provoque l'inattention du juge : il sait que l'affaire ne viendra que 
plus tard, à un moment qu'il peut noter à l'avance ; il laisse donc 
passer ce lever de rideau avec l'insouciance d'un spectateur arrivé 
trop tôt. » Racine, en homme de goût, a devancé son siècle, et livré 
au rire du public ce qui était risible. 

Ainsi, dans ces trois actes vifs et pétillants d'esprit, notre poète a, 
comme en se jouant, dévoilé les exactions des magistrats, dénoncé 
les lenteurs perfides de la procédure civile et criminelle, montré aux 
plaideurs les dangers qu'ils couraient à se laisser aller à leur manie, 
«t rappelé au bon sens le barreau de son temps. Seulement, do même 
que, dans ses tragédies, il dissimule dans l'harmonie de la période 
la hardiesse de certains mots, il semble souvent atténuer ici, par la 
légèreté de la plaisanterie, l'âpreté de la critiquo. 

1. Voir Sairte-Bboti, Port-Royal, I, 66-67. 



JO LES PLAlDELTxS. 

On a donne un irJs grand nombre de collaborateurs à Racine pour 
les Plaideurs^ corame^ea^, a 'retrouvé beaucoup d'avocats du dix- 
septième siècle dans le plaidoyer de l'Intimé. Louis Racine dit que 
M. de Brilhac, conseiller au Parlement de Paris, apprit à son père les 
termes de chicane dont il avait besoin ; d'autres assurent que ce fut 
M. de Lamoignon qui les lui enseigna ; d'autres nomment l'avocat 
Pousset de ^lontauban. Racine n'avait pas besoin qu'on lui fit connaî- 
tre toutes ces expressions ; il les avait apprises dans son procès au 
sujet du prieuré de rÉpioay, et c'était par expérience qu'il les em- 
ployait, de même que Furetière, qui dans son lioman bourgeois i fai- 
sait dire au marquis: « Ne vous étonnez pas si j'ai commerce avec 
les gens du Palais, et si je me sers parfois de leurs termes, car deux 
malheureux procès qui m'ont obligé de les fréquenter m'en ont fait 
apprendre à mes dépens plus que je n'en voulais savoir. » 

Ce qui est bien certain, c'est qu'imitant encore en cela Aristophane, 
Racine a mis sur la scène, sous son costume authentique, une de ses 
contemporaines, la comtesse de Crissé, attachée à la maison de la du- 
chesse douairière d'Orléans. Racine la connaissait-il particulièrement? 
ou avait-il simplement entendu parler d'elle par Boileau et par Fu- 
retière ? C'est ce qu'il est impossible de préciser ; mais il se rencontre 
merveilleusement avec Furetière dans la peinture de ce personnage. 
De toutes les haines de Furetière, il n'en est pas de plus acharnée 
que celle qu'il porte à Collantine. Le portrait qu'il nous en trace est 
des plus divertissants ; il la prend dès son enfance où « ce merveil- 
leux génie qu'elle avait pour la chicane parut surtout à l'école lors- 
qu'on l'y envoya, car elle n'eut pas si tôt appris à lire ses sept psau- 
mes, quoiqu'ils fussent moulés, que des exploits et des contrats bien 
griffonnés 2. » Nous voyons, dans tout le second volume du Roman 
bourgeois, Collantine traîner partout des sacs remplis d'exploits inté- 
ressants, de procès curieux, ignorer toute littérature autre que 
celle des Procureurs, et, chose plus forte, n'éprouver un sentiment 
bienveillant que pour ceux qui plaident contre elle sans se lasser. Le 
jour de son mariage avec Charroselles, elle prend soin d'arranger son 
contrat de façon qu'il devienne un nid à procès; et « encore qu'ils 
eussent signé enfin ce contrat, ils n'étaient pas pour cela d'accord ; 
leur contrariété parut encore à l'Église et devant Je prêtre: car ils 
étaient si accoutumés à se contredire que, quand l'un disait oui, 
l'autre disait non, ce qui dura si longtemps qu'on était sur le point 
de les renvoyer, lorsque, comme des joueurs à la mourre, qui ne s'ac- 
cordent que par hasard, ils dirent tous deux oui en même temps, cha- 
cun dans la pensée que son compagnon dirait le contraire. Cet heu- 
reux moment fut ménagé parle prêtre, qui à l'instant les conjoignit, 
et c'a été presque le seul où ils aient paru d'accord 3. » En etfet, dès 

1. Bnman bourgeois. Ed. Janaet, t. I, p. 5:^. 

2. Id.. Il, 13. 

3. loid., ii9. 



NOTICE SUR LES PLAIDEURS. 21 

le lendemain, une querelle éclata <« et aussitôt e'ie lui fit donner un 
exploit en séparation de corps et de biens, que quelques-uns assurent 
qu'elle avait fait dresser tout près dès le jour de ses fiançailles i. » Et le 
roman se termine sur cette phrase : « Ils ont toujours plaidé, et plai- 
dent encore, et plaideront tant qu'il plaira à Dieu de les laisser vivre -. » 
Malgré la ressemblance, signalée par tous les contemporains, de 
ce portrait avec l'original, Furetière se défend, dans ÏAvis au 
lecteur qui précède le l\oinan bourgeois, d'avoir voulu peindre la 
comtesse de Crissé, de la même façon que se défendent contre des 
accusations semblables La Bruyère dans la Prép/ce de son Discours 
à CAcudcmie, et Molière dans la scène III de V Impromptu de Ver- 
saillci. Se justifient-ils complètement? C'est ce que nous n'avons pas 
à rechercher ici. Mais, en donnant à la comtesse de Pimbesche l'ha- 
bit de la comtesse de Crissé, Racine s'est fermé toute porte de 
sortie. 

On sait que les Plaideurs n'eurent d'abord aucun succès. Faut-il 
attribuer cet échec à la cabale des gens dérobe? Valincour écrivait à 
d'Olivet : « Un vieux conseiller, dont je vous dirai le nom à l'oreille, 
fit grand bruit au Palais contre cette comédie. » Mais il faut qu'une 
cabale soit terriblement forte pour étouffer une œuvre de mérite; 
souvent même on voit par esprit de contradiction une pièce médiocre 
applaudie uniquement à cause des sifflets de la cabale. La vérité, 
c'est que le public ne sentit pas tout d'abord la finesse cachée sous 
cette apparence de bouffonnerie 3, et crut de sa dignité de rester froid, 
en dépit de Molière, qui répétait bien haut que ceux qui se moquaient 
de cette pièce méritaient qu'on se moquât d'eux. On sait comment 
Louis XIV sauva la pièce. Valincour raconte que « les comédiens 
étant à la cour, et ne sachant quelle petite pièce donner à la 

1. Roman bourgeois, II, 13. 

2. lOid., 13:. 

3. Ou connaît la critique qu'un spectateur adressa un soir à Racine : « Un grave 
magistrat, n'ayant jamais été à la comédie, s'y laissa entraîner par l'assurance 
qu'on lui donna, qu'il serait très content de la tragédie d'Andromaque. Il fut très 
atteuiifau spectacle, qui finit par les Plaideurs. En sortant, il trouva l'auteur; 
et croyant lui devoir un compliment, il lui dit : « Je suis très satisfait, Monsieur, 
de i^otre Andromaque ; c'est une jolie pièce; je suis seulement étonné qu'elle fi- 
nisse si gaiement. J'aTais d abord eu quelqu'en^ie de pleurer, mais la vue des 
petits chiens m'a fait rire. » (Abbé de la Portb, I, 77.) Les gens de robe ne pas- 
saient pas pour tiès lettrés au diï-seplieme siècle, à l'exception des avocats. Si 
nous ouvrons le homan bourgeois (Ed. ikyniLT, I, 102-103), voici comment le pro- 
cureur Volliclion y raconte le sujet de Cinna: « Un particulier nommé Ciona s'a- 
•vise de'»ouloir tuer un empereur; il fait ligue offensive et défensive avec un autre 
appelé Maxime. Uais il arrive qu'un certain quidam va découvrir le pot aux roses. 
Il y a là une demoiselle qui est cause de toute cette manigance, et qui dit les 
plus belles pointes du monde. On y voit l'empereur assis dans un fauteuil, devant 
qui ces deux messieurs font de beaux plaidoyers, où iiya de bons arguments. 
Et la pièce est toute pleine d'accidents qui vous ravissent. Pour conclusion, 
l'empereur leur donne des lettres de remission, et ils se trouvent k la fin ca- 
marades comme cochons, Tout ce que j'y trouve à redire, c'est qu'il y devrait 
avoir cinq ou six couplets de vers, coomie j'en ai vu dans le Cid, car c'est 
plus beau des pièces. • 



2Î LES PLAIDEURS. 

suite d'une tragédie, risquèrent les Plaideurs. Le feu Roi, qui était 
très-sérieux, en fut Irâ^ipô.'y fit même de grands éclats de rire; et 
toute la cour, qui juge ordinairement mieux que la ville, n'eut pas 
besoin de complaisance pour l'imiter. Les comédiens, partis do 
Saint-Germain dans trois carrosses à onze heures du soir, allèrent 

porter cette bonne nouvelle à Racine Trois carrosses après minuit, 

et dans un lieu où jamais il ne s'en était tant vu ensemble, réveillè- 
rent le voisinage. On se mit aux fenêtres; et comme on vit que les 
carrosses étaient à la porte de Racine, et qu'il s'agissait des Plaideurs, 
les bourgeois se persuadèrent qu'on venait l'enlever pour avoir mal 
parlé des juges. Tout Paris le crut à la Conciergerie le lende- 
main. » 

Les Plaideurs venaient d'entrer au répertoire de la Comédie pour 
n'en plus sortir, et nul depuis n'a osé contester le jugement do 
Louis XIV, si ce n'est Napoléon l**", qui faisait ôter de son Racine 
de voyage la Théba'ide, Alexandre et les Plaideurs. Nous ne pouvons 
deviner les motifs qui avaient, pour les Plaideurs, déterminé cette ex- 
clusion. En effet, nulle comédie ne fut plus vraiment française par 
sa verve et par son style; jamais le dialogue ne fut conduit avec un 
entrain plus endiablé et plus naturel ; jamais la saillie ne fut enve- 
loppée d'une langue si familière et si élégante à la fois; jamais œuvre 
littéraire n'a fourni à la conversation plus de mots passés en proverbes; 
nulle part on ne rencontre plus d'excellents gallicismes, se présen- 
tant plus à propos. On s'accorde à reconnaître que les épigrammes 
de Racine sont au nombre des meilleures que les Français aient 
produites ; /es Plaideurs, par leur finesse, par leurs traits, par la 
pureté de l'expression, ne sont pas indignes de ces épigrammes, et, 
par leur forme seule, ils restent un des plus intéressants et des plus 
remarquables monuments de notre langue. Traduits, ils perdent plus 
de la moitié de leur mérite. Aussi n'avons-nous à signaler que la 
traduction hollandaise de Rogaert, en 1G95, une traduction anglaise 
en 1715, et une traduction allemande en 175?. 

Nous citerons, avant de terminer cette Notice, quelques parties 
de l'appréciation de Riccoboni sur les Plaideurs; il est curieux de 
voir à quel excès de pruderie peut se porter la vertu rigoriste d'un 
vieux comédien : « La comédie des Plaideurs de M. Racine est la 
pièce la plus singulière que j'aie trouvée dans tous les théâtres de 
l'Europe : il y corrige deux passions (la passion de juger et celle de 
plaider) qui à la vérité paraissent rarement dans le monde, mais qui 

ne sont jamais médiocres dans ceux qui s'y laissent entraîner 

M. Racine, avec tout l'art dont il était capable, a tourné ces deux 
passions en ridicule; en sorte que, depuis Molière, j'ai peine à croire 
que le vrai style de la comédie se soit conservé nulle part aussi bien 
que dans la comédie des Plaideurs. — Malheureusement il y a un 
an-oar dans la pièce, et cet amour est traité d'une façon qui le rend 
suspect de pouvoir faire de mauvaises impressions. Léandre ^\^Q 
Isabelle^ fille de Chicamieau, et ne se flattant pas qu'en lademan- 



NOTICE SUR LES PLAIDEURS. 2 3 

dant en mariage les deux pères puissent y consentir, puisque 
Dandin, père de Léandre, est si emporté par la passion do juger, et 
Chicamïeau, père d'Isabelle, par la passion de plaider, il a recours à 
un déguisement pour faire signer à Chicaimeau le contrat de ma- 
riage, lui faisant accroire que c'est un papier de procédure. Quoi qu'on 
puisse dire pour excuser une pareille conduite, on no parviendra 
jamais à la justifier du côté des mœurs, et il en résulte toujours 
qu'elle est d'un très-mauvais exemple pour les jeunes gens. Il faut 
donc corriger, si l'on peut, cet amour, et sans cela la pièce des 
Plaideurs, quelque charmante qu'elle soit d'ailleurs, ne peut abso- 
lument être admise sur le Théâtre de la Réformation i. » 

'..Delà réformation du théâtre, p. 305, 307 et 308. 

Touiis. novembre 1880. 



LES PLAIDEURS 

COMÉDIE EN TROIS ACTES. 
1668 1. 



1. Le prÎTÎlépe du Roi pour l'impression des Plaideurs étant daté du 5 décembre 

1663. la ooniédi»,' ne peut ayoir été reiirésentée à une époque postérieure à la date 
indiquée T""''' les frères Paifaict, et Y Hist Are du Théâti-e françai< '\.. X, p. 339) dit 
que les Plaiieurs parurent pour la première fois à l'Hôtel de Bourgo^oie \er9 le 
mois de norembre 1663. 



AU LECTEUR. 



Quand je lus les Guêpes d'Aristophane, je ne songeais 
guères que j'en dusse faire les Plaideurs. J'avoue qu'elles me 
divertirent beaucoup, et que j'y trouvai quantité de plaisan- 
teries qui me tentèrent d'en faire part * au public ; mais 
c'était en les mettant dans la bouche des Italiens -, à qui 
je les avais destinées, comme une chose qui leur apparte- 
nait de plein droit. Le juge qui saute par les fenêtres, le 
chien criminel, et les larmes de sa famille, me semblaient 
autant d'incidents dignes de la gravité de Scaramouche. Le 
départ de cet acteur ^ interrompit mon dessein *, et fit 
naître l'envie à quelques-uns de mes amis de voir sur notre 
théâtre un ^ échantillon d\\ristophane. Je ne me rendis pas 
à la première proposidon qu'ils m'en firent. Je leur dis que 
quelque esprit que je trouvasse dans cet auteur, mon incli- 
nation ne me porterait pas à le prendre pour un modèle, si 
j'avais à faire une comédie ; et que j'aimerais beaucoup 

1. Faire part au public signifie : faire participer le public, faire partager au 
public le plaisir que j'avais éprouvé. Le 10 juin 1671, madame de Sévigué écri- 
■vait : « Il y a de g randes cabales à Vitré : Mademoiselle de Croque-Oison se plaint 
de Mademoiselk du Cernet, parce que il y eut des oranges douces à uu bal qu'on 
lui dunnait, dont on ne lui fit pas de part. » 

2. Il y avait alors à Paris une troupe italienne qui jouait alternativement avec 
les comédiens français, d'abord au Petit-Bourbon, puis au Palais-Royal, enfiu à 
l'Hôtel de Bourgogne. C'était la commcdia dell'arte: un canevas que l'auteur 
traçait, et que l'improvisation des acteurs brodait de lazzis et de coups de poings; 
une bataille-géuérale formait quelquelois le déuouement. C'était l'enfauce de l'art 
dramatique; mais au milieu de cette bouffonnerie populaire se plaçaient quel- 
quefois des scènes de mœurs curieuses, Le meilleur acteur des Italiens était 
Tilterio Fiurilli, né à Naples en 1608, mort à la fin de 1694, bieu connu sous le 
nom de Scaramouche. 11 était très aimé de Louis XIV, qui l'avait con-m des son 
enfance. Un jour qu'au pala:s personne ne pouvait calmer les pleurs du petit roi, 
Scaramouche obtint la permission de le prendre dans ses bras, et, par ses gri- 
maces, parvint à le faire rire... aux larmes, pour reprendre l'euphémisme de 
l'Intimé. Plus tard, Louis XIV se plaisait à rapporter cette anecdote. 

3. Scaramouche roviut à Paris en 1670. 

4. Il y avait un coiumencement d'exécution : voilà pourquoi Racine aie droit , 
d'écrire interrompre. Il dira de même dans Mithridate (V, 5) : 

La mort dans ce projet ai*a seule interrompu. 
.). Vûr. Quelque écliantdloa (Ed. 1669J. 



2^ lES PLAIDEURS. 



mieux 'muter la régularité de Ménandre et de Térence que 
la liberté = de Piaule et d'Aristophane. On me renondU cnt 
cenelaitpas une comédie qu'on me den^d t' et qu'o„ 
voulait seulement voir si les bons mots d'Aristophane au 
raient quelque grâce dans notre langue K Ainstm'oU é en 
m encourageant, mo.lié en mettant eux-mêmes la muin à 
1 œuvre', mes amis me firent commencer une piè™ 1! 
ne tarda guère à être achevée ' ^ ^ ' 

Cependant la plupart du monde ne se soucie point de 
1 nteufon m de la diligence» des auteurs. On examina 
d abord mon amusement comme on aurait fait une Ir téj 
Ceux mêmes qui s'y étaient le plus divertis eurent peur de 
D avoir pas ri dans es règles, et trouvèrent mauvais que ie 
n eusse pas songé plus sérieusemeat à les faire rire '. Qu j! 

6. C Cil lavis d'Alceste {Mtsautàrope, I, n) : 

Voyons, Monsieur : le t.mps ne fait rien à I'»ffaire 

s,da>: « On ra'avouera que ces surt^rdP r- n „ ^'""' ^^ *^' ^ Monsieur Lv- 

comé.iies, e. quil v a u2e grande Séieicê de tout.? "^°k ^"^ P^"P''e='ent d^-s 
des pièces sérieuses. Cepen^dantlut ^^nde ionne là H h'^''' ' '- *"''"'" 
ne court pins qu'à cela, et 1 on .oit une solide erovibt'auxVraTl"/'''"' ^ ""^ 
lorsque des soU.ses ont tout Paris. Je tous ^^oJnZ'.L grands ouvra-.s, 
quefois, et cela est honteux cour L Fr.^L r ^ ■ *'°^"' "' *° *'''-°e quel- 
race, soient dabord, SLTnui ceu^'con^^^^^^^ 

de lart. . On connaît les r'pores d Urani e^rDoran^e"''' T'' '" '"'^'^ 
remarqué un. chose de ces Mes^ieup. ik-.',-, ^J^' au te : . Lrinib. — Jai 

rè,lesNt qui les savent mieux que 'es ^urVs 1!;:. X?«^"'/."'^"' '' P'^ <^- 
ne trouve belles. — Dobi>tf vÎ ^At '■ °' °^* Cumed.es que personne 

s'anèler p. u à Jeurs di^Du,;s~.mL *1"' ""^'•^"^ Madame, comme on doit 

selon l.s'^e.les ne plS pa. e^uue ce'lV; "" 'f"' "' ^'' f''"^' «J"' ^""t 
les règles, il faudrait de nécessité o^,el.«^"' ^^""°' °' '^''°' P^* ''^-^ 

..i J'ai e« ■„,, ., rt lU ,ii»\zuzi oirituiZiits: iz'r' ""'""*" 



AU LECTEUR. 27 

ques autres s'imaginèrent qu'il était bienséant à eux de s'y 
ennuyer, et que les matières de Palais ne pouvaient pas 
être un sujet de divertissement pour les gens de cour. La 
pièce fut bientôt après jouée à Versailles. On ne fit point de 
scrupule *^ de s'y réjouir ; et ceux qui avaient cru se dés- 
honorer de rire à Paris, furent peut-être obligés de rire à 
Versailles pour se faire honneur-. 

Ils auraient tort, à la vérité, s'ils me reprochaient d'avoir 
fatigué leurs oreilles de trop de chicane. C'est une langue 
qui m'est plus étrangère qu'à personne, et je n'en ai emplové 
que quelques mots barbares que je puis avoir appris dans le 
cours d'un procès * que ni mes juges ni moi n'avons ja- 
mais bien entendu*. 

Si j'appréhende quelque chose, c'est que des personnes un 
peu sérieuses ne traitent de badineries le procès du chien 
et les extravagances du juge. Mais enfin je traduis Aristo- 
phane, et l'on doit se souvenir qu'il avait affaire à des 
spectateurs assez difficiles. Les Athéniens savaient appa- 
remment ce que c'était que le sel attique ; et ils étaient 
bien sûrs, quand ils avaient ri d'une chose, qu'ils n'avaient 
pas ri d'une sottise. 

Pour moi, je trouve qu'Aristophane a eu raison de pous- 
ser les choses au delà du vraisemblable. Les juges de l'aréo- 
page n'auraient pas peut-être trouvé bon qu'il eût marqué * 
au naturel leur avidité de gagner, les bons tours de leurs 
secrétaires, et les forfanteries ^ de leurs avocats. Il était à 
propos d'outrer ' un peu les personnages pour les empê- 
cher de se reconnaître. Le public ne laissait pas de discerner 
le vrai au travers du ridicule ; et je m'assure qu'il vaut 



1. On dirait aujourd'hui: faire scrupule de, ou se faire scrupule de, ou se 
faire un scrupule de. Scrupule Tient du latin scrupulum, qui signifiait, au propre, 
24e partie de l'once, petite pierre {scrupus, rocher) et, au figuré, dilûculte, 
embarras. 

2. Cette phrase fait songer à une pensée de La Bruyère dans le chapitre De 
la Mode : « Un dévot est celui qui, sous un roi athée, serait athée. » 

3. Voir dans la Notice une phrase tout à fait semblable, tirée du Roman 
bourgeois. 

4. Cette épigramme inattendue ne se trouverait pas dans Furetière, c'est la 
façon propre à Racine de décocher le trait. 

5. Peint, rendu. 

6. Vient du vieux mot forfante, qui vient lui-même de l'italien furfante, co« 
quin, hâbleur. 

7. Porter au delà de la mesure. On lit dans Fontenelle {Dial. des morts, 
Alexandre et Phryné) : « J'avoue que j'ai cxirémement outré le caractère de 
jolie femme; mais tous avez outré aussi celui de grand homme. ■ 



'^ 1-ES PLAIDEURS. 



sellette, un véri.aWe cnS%rqu oL"^ il>i^ 'V 
spectateurs à la vie d'un homme eut wleresse les 

quelque gré de f avoir fai? ..nT i . ^""'^ J^ "'^ ^^^^ 

succès des Plavlews. iUoliere se comporta en présence de iW 

.LJ^^s:f^?^'!îî-^.:!:-s.es^ 

pet.ts ouvrages su%ort-Ro?al/une répc^s^a t^X^Ïn^"^^'^'^'^ ^' dî 
évidemment l'œuvre d'un jansén.ste. S ce^e%.r ? ^^^ *'" ^^''•^^"- <l"i «s* 
lEqutvoque se défend piaislmrant contre BoSeau et Ln T,^ ^'^' '^^ «^^ vers, 
gnage de son utilité. X.us ne savonr^i e le a . 1 nW-f ^" •''"'''' '" '^'"''' 
t\X^ ?7' r'' '^■^P«"dant. dans son pôr'-/?oya/ fy^tu t/-^'"^^'"^^ "'«» 
?uement de la satire de Boileau. Le pamphlet iansiT:».!."^^^ P^^'^ «^spz Ion- 
deja malmené par les ProvinciatsTpZ B^Uel^^^^^^ 

Daniel, qui, dn une note, « a fait une dis.lr irtnA ' '' ^""''"' «' ^« P^re 
équivoques (ce qui l'a fait appeler ravocat des ?- P*""" J"'''^" ^'"^^=^« des 
supeichene de Douay, signau^des n tfales a A des'ï!:"'^"'' ' •.•/' '"^^f'^''^ '» 
attnouer a Antoine Amauld, et sWcup- îon^-u.mpn^ h -' 'ï" '' ^""'^'' f*"»-» 
Chine, et du Père Ricci, qui IvaU nermis'a .x rh'n ^ '* missions envovées en 
mânes des ancêtres, et'f2t blànj ^Jr ce' "p^r Rome v''"'T''" ''"'' ^""^ ^"^ 
pour indiquer le ton de cet ouvra'ge : Vds.Tt J'Enaut'i;'''"" "ï"^'^"" ''" 
VoM au premier signal det œiHicri <f E«coSarrf, * 

f: r'^f^da-f^^l/^œ'"-' !^'." "^^ «'" efe^tS. 

Et sur lequel en »a.n Hume épuise se» Udii,. 

Rome et des évéques, ont exnu.éce fVhlp.l.^ ^es jouîtes malgré les dcr-nses de 
4. Ce mot va fTap^er le th^éitre d 'f "".''^"^ ''"" ^«U^e sans Touioir 1 ôler. • 
6. Modeste, a ici le sens de déceurs, pudi.jues. 



ACTEURS. 

DANDIN, juge Poisson » 

LÉANDRE, fils de Dandin de Villiers «. 

1. t Le père de Raymond Poisson était matliéniaticien, et logeait auprès du 
Palais à un cinquième étage. Poisson étuJia la chirurgie dans sajeuness<=, 
quoiqu'il n'eût aucun goût pour cette prufessioii ; aussi dès que par la mort de 
Sjh père il se Tit libre d'en choisir uue autre, il s'attacha au duc de Créquy, 
premier gentilhomme de la Chambre et gouverneur de Paris ; mais quoique ce 
Seigneur le traitât avec beaucoup de bonté, entraîné par une Tocation marquée 
pour la comédie, il ne tarda pas à le quitter, sans être rulenu pair la considé- 
ration des avantages qu'il pouvait attendre d'une telle protection, et s'engagea 
dans une troupe de province. Ce fut probablement vers 1650 ou 1651 que Poisson 
prit le parti du théâtre, car nous le trouvons au nombre des acteurs de l'Hôtel 
de Bourgogne dès 1653. Il y fit paraître pendant trente-deux années un talent 
supérieur pour les rôles comiques, et principalement pour celui de O-ispin, dout 
il fut l'inventeur, et qu'il adopta sjécialement Poisson se fit une grande répu- 
tation par ce rôle et par beaucoup d'autres aussi plaisants. On le regarde géné- 
ralement comme l'un des meilleurs comédiens qui eussent paru sur le Théâtre 
Français ; et l'on convint surtout que pour le naturel il avait eu peu de rivaux. 
Il avait le défaut de bredouiller : ce défaut devint une grâce de plus dans ses 
rôles, et le public s'y habitua si bien, qu'il vit avec plaisir le bredouillement de 
Raymond Poisson passer à son fils Paul, et à son petit-fils François Arnauld 
qui' se succédèrent dans son emploi, et s'y firent tous deux beaucoup de réputa- 
tion. C'était un homme d'uue taille assez élevée, bien face, ayant la bouche fort 
grande, mais garnie de belles dents. On trouve quelques plaisanteries relatives à 
cette grande bouche, qui rendait la figure de Poisson encore plus comique, dans 
les pièces où il jouad'original...Son esprit agréable et rempli de saillies piquan- 
tes le fit connaître de toute la cour, et particulièrement de Louis XIV, qui lui 
donna des marques fréquentes de sa libéralité... M. Colbert avait bien voulu être 
le parrain de l'un des enfants de cet acteur, et cet honneur lui avait donné en- 
ft-ée chez ce grand ministre, auquel il portait quelquefois des versa sa louange... 
tes pièces de théâtre de Poisson, au nombre de onze, sont versifiées avec beau- 
coup de négligence, et le comique en est trivial et grossier... Le Baron de la Crasse, 
r Après-souper et le Bon soldat restèrent longtemps au théâtre. Aucune de ces 
pièces ne méritait cet honneur, mais cela s'explique quand on réfléchit que, 
pendant un siècle, il y eut toujours un comédien du nom de Poisson au nombre 
des premiers sujets de la Comédie française... Raymond Poisson se retira du 
théâtre avant Pâques 16S3, et mourut en' 1689 sur la paroisse de Saint-Sauveur, 
où il fut enterré... Louis XIV en faisait beaucoup de cas. Quelques jours après sa 
mort, on parlait de lui au lever du monarque. « C'est une pertp, dit le roi, il 
était bon comédien... Oui. repartit Boileau, pour faire un Don Japhetl il ne 
briliait que dans ces misérables pièces de ScaiTon. » Cette brusque réplique ne 
plut pas a Louis XIV, qui estimait Poisson, et portait, comme l'on sait, quelque 
intérêt à la veuve de Scarron... Poisson avait épousé une comédienne nommée 
Victoire Guérin : il en eut six enfants; l'un d'eux, Paul Poisson, lui succéda dans 
tous se» rôles. Marie Poisson épousa Élieune Cuvillier, valet de chambre du 
Roi; et son contrat de mariage, en date du 4 septembre 1676, fut passé en 
présence du Roi, de la Reiue et de toute la famille royale. » (Lbmazuhib, Galerie 
des act. du Th. Fr., t. I, p. 441-458.) 

2. « De Villiers jouait à l'Hôtel de Bourgogne les comiques nobles et le» troisièmes 
rôles tragiques, et ne débitait pas plus naturellement que ses camarades, puisque 
Molière se moque de la maoière emphatique avec laquelle il faisait le récit de la 

2. 



SO LES PLAIDEURS. 

CHICANNEAU, bourgeois Hacteroche*. 

IS-\BELLE, fille de Chicanneau M'i' d'Ennebaut «. 

LA COMTESSE M"« de Beauchatead ». 

mort de PoUbe (Voyez VŒ-Hpe <\e Corneille). Quant aux pièces que de Villiers 
composa, elles mériteraient encore beaucoup mieux le nom de farces que celui 
de comédies. En Toici les tities : 1" Le Festin de Pierr: ou le Fils criminel, 
tragi-comédie en cinq actes et en vers, 1659 (c'est le même sujet que le Don 
Juan de Molière); î* ['Apothicaire dévalisé, comédie en un acte et en vers, 166&; 
3» Les Ramoneurs, comédie en un acte et en vers, 166*; 4» La Vengeance des 
marquis, ou Béponse à l'impromptu de Versailles, comédie en un acte et en 
prose, 1664; 5* Les Coteaux, ou les Marquis friands, comédie en un acte en 
prose et en Ters, 1663. — De Villiers se retira du théâtre vers l'aimée 1670. — 
Comme on le trouve porté sur l'état des pensionnaires fait en 1680, après la 
réunion, et qu'il ne paraît plus sur celui qui fut dressé après Pâques 1686, on 
peut conjecturer qu'il mourut arant cette dernière époque. » (Lmuiiiriik, 
Galerie des act. du Th. Fr., t. I, p. 558-559.) 

1. t Noël le Breton, sieur de Hauteroche, était à la fois acteur et poète drama- 
tique. Il mourut en 1707. à Paris, à l'âge de 90 ans. Piusieurs de ses pièces, 
entre autres V Esprit- Follet et le D-'uil, restèrent longtemps à la scène. L'abbé 
de la Porte en dit {Anecd. dram., 111, 2î7 : « Il ne faut chercher dans cet auteur 
ni détails de mœurs, ni aucun dos caractères propres à les corriger. Un plan 
sagement construit, soutenu par une marche régulière, one intrigue bien con- 
duite, agréablemei-t dialoguée, des scènes coupées avec art, variées par divers 
incidents, un dénouement lieureux pour l'ordinaire, une Tersification aisée, une 
prose naturelle, d s expressions convenables au caiactere des personnages, des 
sentiments proportionnés à leur cond tion: voilà ce que présentent ses meilleurs 
ouvrages... C'est principalement sur les mœurs bourgeoises et sur les personnes 
mariées que tombe sa critique, aussi son comique n'a-t-il rien de noble, ni 
d'élevé. ■ L'abbé de la Porte est indulgent pour les œuvres de Hauteroche. Cet 
acteur joua, sous son nom, un rôle dans la Comédie sans comédie, de Quinault. 
Il était très çrand, très maii:re, et son talent était unanimement apprécié. Il te- 
nait dans la tragédie l'emploi d-;s grands conBdents. 

2. Montfleury, son pèie «eut beaucoup de peiueà consentir àson mariage avec 
M. d'Ennebaut, parce que ce dernier n'avait pour toute fortune qu'un emploi en 
Bretagne; mais sa fille l'aimait; il se rendit à ses prières, et l'union de d'Enne- 
baut avec mademoiselle de Muntû nry eut lieu en 16J. i Revenue à l'Hôtel de 
Bourgogne, « elle y fut chir.'ée des seconds rô es dans les deux genres, et s'y 
fit bientôt une réputation brillante... On rcmarqme parmi ceux qu'elle joua 
d'original Cléophile dans ^/exand'-p, Cécilie dans 'e Alarius de Bover, Junie 
dans Britanuijus et Aricie dans Phèdre... Sladame d'Ennebaut était blonde et 
rrasse, extrêmement jolie, quoique assex petite, et d'ailleurs el e avait beaucoup 
de talent. Ce fut la première ai trice qui brilla dans lei rôles travestis, devenus 
si communs au théâtre. Elle était charmante en habits d'homme, et ce fut pour 
«lie que MontQeury, son frère, composa la Fille capitaine et la l'émme jige et 
partie... Elle fut conservée à la réunion en 16;0, quitta le théâtre à la clôture de 
1685, qui eut lieu le 14 avril, et obtint Ja pension de 1.000 livres qu'elle con- 
serva jusqu'à sa mort, arrivée le 17 mars 17U8. » (Lexàzcrilb, Galerie des act, 
du Th. fr., II, p. til.) 

3. M. Moland dit de celte actrice dans son édition de Molière (t. III, p. 87, 
note 1) : ■ Madeleine du Boupet, femme de Fras.çois Châ'elot, dit B'-auchâteau, 
était une des bonnes acrices de son temps ; elle avait de la beauté et beaucoup 
d'esprit. Son camarade Raymond Poisson en parle d'une manière fort honorable 
dans son Poète basque : 'Voyez, dit le baron de Calazious, 

Voy.>i la Beauch'ileau : 
Pour ane femme ellt a de l'e^i^ril comiue un diable. 

Mademoiselle Beauchâteau joua d'original dans les pièces de Corneille. Scudéry 
{Observations sur le Cid) nous apprend qu'elle remplissait le rôle de l'Jnfaote. 
Ba 1673, elle faisait encore partie de la troupe de 1 Hôiel de Bour-ogne ; mais, peu 
de temps après, elle quitta le théâtre avec une peuâiun de i 000 livres, et se re« 



ACTEURS. 31 

PETIT JEAN, portier. 

L'INTIMÉ, secrétaire , La Tiiouillière *. 

LE SOUFFLEUR. 



La scène est dans une ville de basse Normandie*, 



tira à Versailles, où elle mourut le 6 janvier 1683. >• Molière l'a imitée. Dans Vlm- 
promptude Versailles, il tournait eu ridicule la façon dont elle interprétait les 
adieux de Camille et de Curiace : 

Iras-lu, ma chère âme, etc. 

• VoyeE-TOUs comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage riant 
qu'elle conserve dans les plus grandes afllictiuns. » M''* de Beaucbàteau protégea 
les débuts de Racine. Voir notre ^'otice biographique, p. iv. 

i. « Quoique gentilhomme et capitaine de cavalerie, Lenoir, sieur de la Tho- 
riliière, se sentit un goût si décidé pour l'état de comédien, qu'il demanda à 
Louis XIV la permission d'entier dans la troupe de Molière. Le Roi, surpris de 
cette demande, lui donna quelque temps pour faire ses reûeiions, et La Thoiil- 
lière ayant persisté dans son dessein, il y consentit. On ne sait pas positivement 
en quelle année La Thorillière entra au théâtre du Palais-Royal : mais il y était cer- 
tainement en 1664... Il passa à l'Hôtel de Bourgogne imniédiatement après la 
mort de Molière pour remplacer Lafleur. — Il joua jusqu'en 1679. On conjecture 

qu'il mourut en cette annnée Ce qu'il y a de certain, c'est que son nom ne se 

trouve ni sur la liste des acteurs sociétaires réunis en 1680, ni sur l'état des 
pensionnaires des deux troupes. — La Thorillière était un grand et bel homme 
et avait surtout de beaux yeux. Il jouait parfaitement les rois et les paysans; 
cependant il pouvait prendre pour lui une partie du reproche que Molière, dans 
y Impromptu de Versailles, adressait à Madame Beaucbàteau. Daus les plus tristes 
situations, dans l'emportement le plus terrible, on lui voyait un visage riant 
qui s'accordait mal avec les sentiments dont il semblait animé. — Il composa 
et fit jouer sur le théâtre du Palais-Royal, le 10 décembre 1667, une tragédie 
intitulée Cléopàtre. — Il eut trois enfants : Charlotte Lenoir, femme de Baron; 
Thérèse Lenoir, femme de Dancourt ; Pierre Lenoir; t'tus les trois suivirent le 
parti du théâtre. ■ (LEUAzuaiiia, Galerie des acl. du Th. Fr., t. 1, p. 542 et 
543). 

2. C'est à Vire que Casimir Delavigne placera l'intrigue de son Conseiller 
rapporteur. La Normandie a sa réputation, comme la Gascogne a la sienne. 
L'abbé Fléchier a signalé, lui aussi, le mauvais renom de la Normandie. 
« Le 15, l'affaire de Madame de Vieui-Pout fut expédiée. Ou s'étonna un peu 
moins de son crime, quand on sut que c'était une dame de Normandie; et le 
naturel de la nation fit excu=er en quelque façon le peu de sincérité de Ift por- 
sonne. » (^Mémoire sur les Grands Jours tenus à Clermonten 1665.) 



LES PLAIDEURS 



ACTE PREMIER' ' 



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S 


C-;tV %^/r> 


i&ci^^,yn 


1 


.-. 


■J /</! Aj, *^tr .. ffil.Ùyfr 



SCENE i; 

PETIT JEAN, traînant un gros sac * de procès. 

Ma foi, sur l'avenir bien fou qui se fiera ^i 

Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera'. 

Un juge, l'an passé, méprit à son service; 

Il m'avait fait venir d'Amiens pour être Suisse *.= /v^''''^ 

Tous ces Normands voulaient se divertir de nous' : 5 

i. On mettait jadis les pièces d'un procès daus un sac; le dossier a rem* __-- 

placé le sac. ' ~^^' » -' •> Ô ■ -■• ,'^'j/itvy : tyy, ^ac- ^ vthic ,,» , o/ ^ €t/r jftAAyf <^ 

2. Le chœur dira dans Athalie (II, ix) "* f*'- 'i' /«'^-^^ '' ■ 

Sur raveiiir insensé qui se Ge. 

Un seul mot est changé, et le style comique est devenu style noble 

3. On Ht dans les Estais historiques sur Paris de Saiut-Foix (1698-i77B^ 
une phrase, qui permet d'attribuer a ce vieux provei Ije une ( rigine ecclésiasti- 
que : • Le curé de Saint-Méry.... le faisait condamner à ftiire amende honora- 
ble, un dimanche, à la porte de la paroisse, pour avoir mangé de la viande le 
vendredi... r {Œuvres, lll, 302.) 

4. On sait que les rois de France avaient auprès d'eux des mercenaires suis- 
ses; on les payait fort cher, et, si la solde était en retard, ils s'en allaient. 
« Un jour que Pierre Stupa, colonel du régiment des gardes suisses, était pré- 
sent, Louvois dit a Louis XIV qu'avec l'or et l'argent que les Suisses avaient 
reçus des rois de France on pourrait | aver une chaussée de Paris à Bâle. « Cela 
peut être vrai. Sire, répliqua le colonel; mais si l'on pouvait rassembler tout le 
sang que ceux de ma nation ont versé pour le service de Votre Majesté tt de se> 
prédécesseurs, on pourrait en faire un canal puur aller de Bàfe à Paris. » Qaand 
les Suisses étaient vieux, on les nommait gardiens dans les châteaux royaux ; 
ils ne prenaient point le nom de portiers, et Ion continuait à les appeler Suisses. 
Par corruption, les Seigneurs appelèrent Suisses leurs portiers, d où qu'ils vins- 
sent ; et Dandin se donne le luxe de baptiser Suisse le Picard qu'il a pour con- 
cierge. (Voir sur les Suisses M. Rozan, Petites ignorances de la conversation, 
p. 157-161.) 

5. On retrouve là une trace de l'esprit de clocher. Les Normands se gaussent 
du Picard, qui ne parle des Normands qu'avec mépris. Petit Jean doit avoir l'ac- 
cent de son pays. 



^ n t.t*U€4r' }y> 



■rt4^ *r*3e,<^A 



3 4 LES TLAIDEUnS. ' . 

OtT apprend à hurler, dit l'autre, avec les loups *r"*"'^'^ '^ 

Tout Picard que j'étais, j'étais un bon apôtrc^'f ^•'"•^''***' ^'J^"^* 

Et je faisais claquer mon fouet tout comme un autre*.! 

Tous les plus grôsmonsieurs me parlaient chapeau bas*: 

« Monsieur 'd'e Petit Jean, » ah! gros commëTi bras^î '.^^^.- 

Mais sans argent l'honneur n'est qu'une maladie*. 

Ma foi ! j'étais un franc portier de comédie ' : 

On avait beau heurter* et m'ôter son chapeau, 

On n'entrait point chez nous sans graisser le marteau*. 

Point d'argent, point de Suisse, et nia porte était close. 15 

Il est vrai qu'à Monsieur j'en rendais quelque chose*° ; 

Nous comptions quelquefois. On me donnait le soin 

De fournir la maison de chandelle et de foin; 

Mais je n'y perdais rien. Enfin, vaille que vaille", 

I. M. Littré a trouTé un exemple de ce proTerbe dans on manuscrit du qnîn- 
liè rie siècle. Z>j7 Vautre, comm" dit l'autre, expression populaire pour : di -on, 
comme on dit. On lit dans le Médecin malgré lui de Molière (il, ii) : « Tout ça, 
comme dit l'autre, n'a été que de l'ougueiit mitoa mitaine. • 

8. Le bon apôtre est un homme qui a autant de tînesse que de mauTaise foi, 
comme Grippeminaud elle Cormoran dans La Fontaine {Fables, \U,i6, etX.4). 

3. Faire claquer son fouet, c'est faire l'important ; certains cochers s'imaji- 
DPnt qu'on lei considère en raison du bruit qu'ils font. Le conducteur du coche 
e>t un personnage dans les campagnes, où tout le village se met iur le seuil da 
la porte pour le regarder passer. Le cocher, pour se ménager cette entrée triom- 
phale, fait caqiier «on fouet a l'approche du hameau. 

4. On troataiit déjà dans l'Ecole des Femmes de Molière (II, ta) 

Noos CD toyonj qui paraissent joyeux 

Lor«qce leur* iemm«s sunt arec les Diaux monsieux. 

^ . Ellipse, pour : Ils m'appe'lent gros comme le bras Monsieur de Petit Jean. 
Gros comme le bras est une locution familière pour désigner une flatter e qui 
consiste à donner à quelqu'un avec affectation un titre qu'il n'a pas, ou même 
qu'il a. Dans certaines parties de la Normandie, ou a conserTé 1 liabuude de faire 
précéder de la particule nobiliaire les noms le: plus rotuiiers. 

6. Petit Jean, sans s'en douter, traduit d'une façon comiqae Horace 

Yirtut po!t nummos. 
Boile&u a dit aussi {EpUres, V, 86) : 

La Tcrlu tins argent n'est qo'un meuble inutile. 

7. C'était le porlier de la comédie qui recevait l'argent à la porte du théâtre. 
Il est probable qu'il n'ohé «sait pas toujours à l'ordre qui lui avait été 
donné de n accepter • de Tarifent de qui que ce «oit. ■ 

8. Frapper avec le marteau. 

9. Graisser le marteau, graisser la patte, c'est donner de l'argent au po-^lier 
pour qu'il vous laisse entrer. Petit-Jean prouvera tout à l'heure qu'il ne mentait 
pas en parlant ainsi. (I, vi.t 

10. En digne époux de Babonnette, Dandin prélcTait une part sur les pour- 
boires donnés à son portier, comme cela se pratique encore chez les coiffeurs, 
les restaurateurs, etc. 

II. Locution adverbiale : tant bien que mal. On lit dans le Deuil (se. xxix) du 
comédien Hauteroche, qui seloA toute vraisemblance Joua d'original U person- 
nage de Chicanneau : ? 

Il faut nie lai««er vivre ; iprè*, vjilîe qui vailU^ 
6i j'ai quelque pistule, on nie la IrouTera. 



c-/ ÇjL^t-.' /2^«>«'J^t«fr» 



ACTE 1, SCÈ]NE I..,,^^,,^ , k^ 



9'"-- -^ 



rauraîs sur le marché' fort bien fourni la paiiie. ^^^.../xi. h^ 

C'estdommage: il avait le cœur trop au métier; .-■ - — 

Tous les jours le premier aux plaids \ et le dernier, 

Et bien souvent tout seul'- ; si l'on Teût voulu crou^^ .^^^i-^yf±f^ 

Il y serait couché ■' sans manger et sans boire. ^ J 

Je lui disais parfois : « Monsieur Perrm Dandin , ^ ^o 

Tout francs vous vous levez tous les jours trop matin : 

Qui veut vovàger loin ménage samonture«. ^^^^ //^^..^:«*.^^ 

Buvez, mangez, dormez, et faisons feu qui dure. »',^ A.^; x* va^t^^. 

lln'enalenucomple. 11 asibien veillé .,,,., ,oa 

Et si bien fait, qu'on dit que son timbre est brouille ', \' > oO 

11 nous veut tous juger les uns après ks autres •^^^^,^;„,,,/./^-A.>^ 

11 marmotte toujours certaines patenôtres^ ^;^'^:V*.>^e/.»«/^«-^*^'^^ 

Où je ne comprends riei9. Il veut, bon gré, mal gré, ^^ _ ,^^ 

Ne se coucher qu'en râbe et qu'en bon^iet carre.^^- ,^^ A_^./_>^ 

Il fit couper la tête à son coq, de colère, ■ ,,^,,^ ,/,.^.-aB^4.X-^ 

Pour l'avoir éveillé plus lard qu'à l'ordinaire* ; 

''ïfRacuît' .''dérobé" ce nom à Rabelais,' qui l'aTait donné à un « appointcur 
de procès. • {Pantagruel, 111, 41.) 

6- Da'nri'n"uo^u"e:^^"7m;dan^ tout son rôle. Petit.Jean s'exprimera sou 
«ut nar nrovXs e'u ^rai hom.ne du peuple. CVst en même temps "«^ en..,. 
rf.sécrva^.nsQÙraflVctio..nKient cette lorn.e de style. Rabela.ssen eta. d.ja 

Sue celle q..i nu.t daus la bouche de l'infmé ^^^^'''^'''^^'J'^l^^^, l^^, 
nié c t que iVxp.e.sion employée par H.icine éta.t u^.lee au dii-bepueme 
On l.l daus Tli..;i.us Corneille (Comt. d'Org., IV, i.) : 

De l'air dont je soiilifus certains tendre- -.niiu. 
Je brouillerais le Umb.e aux plu» sage» ludr^uU. 
t. *i'),T,"/.ia<iTr,î Utiv mz o\>^t\i ivr.ç, 

'Eoâ Tt Toùtou Toû iixiX''-v. **^ ffttvtl, 

'r-vou 5' ôp5 xîiî vuxTÔ; oOSi ica(Ti:a/.r,v. 
'Hv 5' oùv xa-:aiiû(Tti xav â/v»iv, o|i.w; IviT 

•0 ..s, ...... .h. »." "f,;sopLa;;e:T« g»^,.., «mm 

les paroles de Petit Jean aucune intention sat.nque. 
10. Tôv àAixTçOova 4', Sî IS" l«' IffKîfa;, i'çn 

(ArisiupLane, Z-es Guêpes^ t. iOO-lOï.) 



3 6 LES PLAIDEURS. 

11 disait qu'un plaideur dont l'affaire allait mal 

Avait graissé la patte à ce pauvre animal ^ 

Depuis ce bel arrêt, le pauvre homme a beau faire, 

Son fils ne souflre plus qu'on lui parle d'affaire/' ""' "'^z "^^(f ' 

Il nous le fait garderjour et nuit, et de près- : 

Autrement, eerviteur/^et mon homme est aux plaids. 

Pour s'échapper de nous, Dieu sait s'il est allègre^. 

Pour moi, je ne dors plus : aussi je deviens maigre*, ^^^'*^«^ 

C'est pitié ^ Je m'étends^, et ne fais que bâiller. 45 

Mais veille qui voudra, voici mon oreiller'^. 

Ma foi, pour cette nuit il faut que je m'en donne ; 

Pour dormir dans la rue on n'offense personne. 

Dormons. 

(il se couche par terre.) 

1. Racine avait aussi trouvé dans Plaute {kulularia, III, ir, 10) : 

Capio furtem, obtrunco »allum, furem manifeslarium; 
Credo edcpol illi aiercedein gallo pollicilos coquos, 
Si id palam feciîset. 

2. Ko-jôtTOU^EVOÎ ^ h.t\ 

MS'X'Xov Jixàl^ii. TojvovoÛv çuXàr:o|ie» 

Mo/_).oTffiv êvir.ffavTt;, i; àv [ir, ';îf,. 

*0 yÔLf utbî aÙToiJ vr;t vô^ov ^r,.iit,j; ziit:. 

(Aristophane, Les Guêpes, v. 111-114.) 

3. Allègre a le sens de prompt. Ce vers résume tout un développement 
d'Aristophane (Les Guêpes, t. 125-132) : 

'EvTtjOev ojxe'-:' aÛTOv l;c=pc{oii.Ev. 
*0 8' È;e5{'îja<rxt Sià. Tt lùjv u^joiSowv 
Kai TÛjv ôrwV #,[iiT; 8' Sff* t,v TETjT.aivd 
'EveSùo-afiEV ^axiot?! 5(iT:amô(rau.Ev 
» *0 ^' cô(n:ept\ xoaoiôî ajTÇ Ta— à/.ojî 

'Evïxpoutv t?î TÔv ToT/ov, tl-:' t;r.'/.>.eTO. 
*Hji»T; îl TT// a-JA.T;v ôra^av Jiïtùoi; 
Ka-iaTeTàaavTi; Iv zûxAtit ouXd-riojitv. 

4. Ce vers a fait supposer à tort que le rôle de Petit Jean avait été joué paT 
l'acteur H ciuteroche, qui était long et maigre. 

5. Forte ellipse, pour : c'est une chose digne de pitié. Casimir et Germain De- 
lavigne ont encore écrit dans leur opér:i de Charles VI : 

Vraiment c'est grand'pitié que ce roi, que leur père, etc> 

6. S'étendre di ici le sens de s'étirer, étemire ses membres» 

7. Ce disant, il jette à terre le sac de procès. 

■ U ù r-tut^-^^-e^ o'.T.'/ a^ I : J, V-m^/ '~^'t^ i'e-ry /i.<^ir, , It^r^'ut*, 






ACTE I, SCENE II. 

SCÈNE II. 

L'INTIMÉ, PETIT JEAN. 

l'intimé. 
Ay, Petit JeanI Petit Jean I 

PETIT JEAN ^^'l^^.^ 

L'Intimé r^^ïWlElH.- 

(a part.) ^>-*^^.r.,*-^^.^ 

Il a déjà bien peur de me voir enrhumée ^0 

l'intimé. 
Que diable I si matin, que fais-tu dans la rue? 

petit JEAN. 

Est-ce qu'il faut toujours faire le pied de grue % 
Garder toujours un homme, et l'entendre crier? 
Quelle gueule'! Pournioi, je crois qu'il est sorcier*. 

l'intimé. 
Boni 

petit JEAN 

Je lui disais donc, en me grattant la tête, 55 

Que je voulais dormir. « Présente ta requête* 

1. B. — ''û Sav6(a «a\ Htaala., xa^iùSttt ; 

3. — 01>oi. — E. — Tl t(r:i; S. — B^eXu-Aeuv àv(<rcaT«t. 

(AnisTOPHANB, Les Guêpes, v. 136-137.) 

2. Quand les grues sont en bande, uue d'elles se tient en sentinelle, u^ché 
flur une patte ; de là faire le pied de grue signifie faire sentinelle. 

3. On lit d*ns le Boman bourgeois de Furelière (1, 22) : u II avait la bouche 
bien fendue, ce qui n'est pas un petit avantage pour un homme qui gagne sa vie 
à clabauder, et dont une des bonnes qualités, c'est d'être fort en gueule. » Un cé- 
lèbre avocat du temps, Gaultier, était surnommé Gaultier la Gueule. Boileau a 
dit {Sat., VII, v. 299) : 

Lorsqu'il entend de loin d'une gueule infernale 
La chicane en fureur mugir dans la grand'^alle ; 

et Molière {Tartuffe, I, i) : 

Vous ête^, ma mie, une flile suivante. 
Un peu bien forte en gueule, et très-impertinente. 

Boursault fera dire à La Rissole dans le Mercure galant iV j 
J'ai des démangeaisons de te casser la gueule. 

Le mot était donc alors d'un usage plus fréquent qu'auJDurd'hal. 

4. • Encore de nos jours, en 17o0, la justice sacerdotale de l'évèque de 
Wurtzbourg a condamné comme sorcière une religieuse, fille de qualité, au su^i- 
plice du ftu. n (Voltaire, Dict.phil. Arrêts not.) 

5. « Il y avait alors un pré&ideut si amoureux de son métieri qu'il l'exerçait dans 



r^ 



3* LES PLAIDEURS. 

Comme tu veux dormir, » m'a-t-il dit gravement. 
Je dors ente contant la chose seulement*. 
Bonsoir. 

l'intimé. 
Comment, bonsoir ? Que le diable m'emporte 
bi... Mais j'entends du bruit au-dessus de la porte. 60 



SCENE III. 

DA.\D1N, L'LNTIMÉ, PETIT JEAN. 

DAN D IN, à la fenêtre». 



Petit Jean n'Intimé! 



INTIMÉ, àl'etit Jeao. 

Paix! 

DANDIN. 



,, .,, . , . Je suis seul ici. 

Voilâmes guichetiers en défaut, Dieu merci 
Si je leur donne temps,ils pourront comparaître. 
Çy, pour nous élargir*, sautons par la fenêtre. 
Hors de cour. 

l'intimé. 
Comme il saute! 

petit JEAN. 

Ho ! monsieur, je vous tien. 65 

Siplilipi^ii 

3. Interjection d encouragement : Allons, vite! 

lôÎT^ans o"^'rauS:r"lt'cus?e'réfii"r"" T" '' T''"'^'^' P"»»"^ *» 
sur les concIu3ionsdrPronir.!frH, I ^ «° <=""s^<ï"e°ce d'un jugement renda 
est pleinemenMusTieé et aïiln. ?M ' ''l' P""".^";*"» «t simplement, lorsqu'il 
sa caution jurât ire à la ch^l^. aI ^ f "^.""'^''^ "'"P^^" «*" "i™^ ; ou à 
.era requis^ s'îl ^elte'ei'co^e^cfuefq Ve' S "." ^ 1?? En V"''' ^^^''-^ ^? 
^uo. ,'e. tenir sur les lenteurs'de U juS^^iSin alrège'îesrrauî^/"^ * 



ACTE I, SCÈXE lY. 3 3 

DANDIN. 

Au voleur ! Au voleur* ! 

PETIT JEAN. 

Ho ! nous vous tenons bien*. 

L'iNTIilÉ. 

Vous avez beau crier. 

DANDIN. 

Main forte l Ton me tuel 



SCÈNE iv; 

LÉANDRE, DANDIN, L'INTIMÉ, PETIT JEAN.' 

LÉANDRE. 

Vite un flambeau ! j'entends mon père dans la rue. 
Mon père, si mntin qui vous fait déloger? 
Où courez-vous la nuit? 

DANDIN. 

Je veux aller juger. 70 

LÉANDRE. 

Et qui juger ? tout dort . 

PETIT JEAN. 

Ma foi, je ne dors gucres. 

LÉANDRE. 

Que de sacs* I il en a jusques aux jarretières. 

DANDIN. 

Je ne veux de trois mois rentrer dans la maison*. 

(Abistophinb, Les Guêpes, v. 156-157.) 

2. A PhilocléoQ qui le supplie de le laisser aller, Bdélycléoa répoad ans les 
Guêpes (V. 163) : 

Ma tlv UovuiZ, ^tXox^iuv, oùiir.ozi ft. 

3. Le sac aujonrd'huiest devenu le dossier. Dans le Roman Bourgeois (I. 25.) 
VoUichon appelle « homme de sac et de corde » un homme qui aime les sacs a 
procès. RaJbelais disait {Pantagruel, VI, M) qu'on reconnaissait un chiqu;inou3 
« à un sac de toile plein d'informations attacliôà sa ceinture. » — • Lorsque les 
procès sont bien ensachéi, on les peut vraiment dire membrus et formés... les 
serments, huissiers, appariteurs, ch caneurs, procureurs.... suçant bien fort et 
continuellement les buurs^s des parties, engendrent à lenrs procès télé, pieds, 
griffes, bec, dents, mains, Teines, artères, nerfs, muscles, humeurs.... La viaio 
étyniolojie de procès est en ce qu'il duit avoir proM sacs.» jRabelais, Pantagruel, 
Lv. lii, chap. xLii.) 

^ » il a'y a si vil praticien qui, au fond de son étude sombre et enf«iui.ie et 



40 LES PLAIDEURS. 

De sacs et de procès j'ai fait provision, 

LÉANDRE, 

Et qui VOUS nourrira? 

DANDIN. 

Le buvelier, je pense. 75 

LÉANDRE. 

Mais où dormirez- vous, mon père? 

DANDIN. 

A l'audience*. 

LÉANDRE. 

Non, mon père : il vaut mieux que vous ne sortiez pas. 
Dormez chez vous. Chez vous faites tous vos repas. 
Souffrez que la raison enfin vous persuade ; 
Et pour votre santé... 

DANDIN. 

Je veux être malade ^, 80 

LÉANDRE. 

Vous ne l'êtes que trop. Donnez-vous du repos : 
us n'avez tantôt plus que la peau sur les os^ 

DANDIN. 

Du repos * ? Ah ! sur toi tu veux régler ton père. 

Crois-tu qu'un juge n'ait qu'à lïiire bonne chère, 

Qu'à battre le pavé° comme un tas de galants, 80 

Courir le bal la nuit, et le jour les brelans ® ? 



l'esprit occupé de la plus noire chicane, ne se préfère au laljoureur qui jouit 
du ciel, qui cultive la terre, qui sème à propos et qui fait de riches moissons; 
et s'il entend quelquefois parler des premiers bommes ou des patriarches, de 
leur vie champêtre et de leur économie, il s'étonne qu'on ait pu vivre en de tels 
temps où il n'y avait encore ni offices, ni commissions, ni piésidenls, ui i^rocu- 
reurs. Il ne Cumprcud pas qu'on ait jamais pu se passer du greffe, du parquet et 
de la buvette. » (La Bruvère, chap, VII, de la Vide.) 

1. Voilà un coup qui 'porte ; Racine eu saura donner de plus rudes. Après 
cette réplique, Dandin se sauve; Léandre le retient. 

2. Souvenir de Tartuffe (II, ii) : 

V0Ri>B. — Si l'on ne vous aimait... . orgo.x. — Je ne Teux pas qu'uQ m'aime, 

3. Daudia fait songer au loup de La Fontaine {Fables^ I, r). 

Un loup n'avait que les os et la peau. 

4. C'est un cri d'indignation et de mépris. 

5. Les gens qui battent le pavé sont les oisifs qui, n'ayant rien à faire, se pro- 
mènent tout le jour. 

6. Le brelan, bien connu dans et jeu de famille qu'on appelle le trente et un, 
est la réunion de trois cartes de même fijrure ou de même point. Par corrupti'jD, 
il a sigaiQé : maison de jeu, tripot. (Boileau, Sat., X) j 

JKous U verront banler les plui boateux brclaci. 



^, 



ACTE I, SCENE IV. 41 

L'argent ne nous vient pas si vite que l'on pense. 

Chacun de tes rubans me coûte une sentence*. 

Ma robe vous fait honte : un fils de juge ! Ah, fi ! 

Tu fais le gentilhomme *. Hé ! Dandin, mon ami, 90 

Regarde dans ma chambre et dans ma garde-robe 

Les portraits ffes Dandins : tous ont porté la robe ; 

Et c'est le bon parti. Compare prix pour prix 

Les étrennes d'un juge à celles d'un marquis' : 

Attends que nous soyons à la fin de décembre. 95 

Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre*. 

Combien en as-tu vu, je dis des plus huppés ^, 

1. « On portait encore des rubans au temps de Racine. C'était un reste de l'an- 
cien habillement déchiqueté. Aujourd'hui les comédiens substituent au mot de 
rubans celui de boutons. » (Note de l'édition de 176S.) 

2. Le Léandre de Racine ressemble au Ni«odème de Furetière : « C'était un de 
ces jeunes bourgeois qui, malgré leur naissance et leur éducation, Teulent pas- 
ser pour des gens du bel air, et qui croient, quand ils sont vêtus à la mode et 
qu'ils méprisent ou raillent leur parenté, qu'ils ont acquis un grand degré délé- 
▼ation au-dessus de leurs semblables, » {Botnan bourgeois, 1, 12-13.) Dans le 
même ouvrage, le procureur Vbllichon déclarait que « le temps qu'on employait 
ainsi à s'habiller proprement était perdu, et qu'on aurait fait cinq ou six rôles 
d'écritures. Il se plaignait aussi que telle pièce d'ajustement coûtait la valeur 
de plus de vingt plaidoyers n (1, p. 26). Deux ans après les Plaideurs, le comé- 
dien Rosimont écrivait dans son Avocat sans étude (se. m) : 

Ces gens-là Tendent bien leur encre et leur pipier ; 

On ne peut s'en passer el leurs belles paroles, 

Soit à bien, «cil à tiial, produisent de$ pistoles. 

Cela vaut mieux cent foi* que ton» ces dimuiseaux 

Qui n'ont point d'autres foins que à-t faire les beaui. 

Qui pir leurs vanités mcna^'ent mal leur bourse, 

Et se trouvent enDii sans aucune res-ource. 

Pour moi je n'en veux point, et quand un avocat 

Pour tout bien aujourd'hui n'aurait que son état, . 

C'est un point résolu, je lui donne ma fille. 

3. Collantinc dit dans le Roman bourgeois (II, 32) : « J'estime autant et plus 
un procureur qu'un gentilhomme. J'en sais cent raisons, et surtout une qui est dé- 
cisive, pour faire voir l'avantage que l'un a sur l'autre : c'est qu'il n'y a poin 
de gentilhomme, tant puissant soit-il, qui ait pu ruiner le plus chétif procureur ; 
et il n'y a point de si chétif procureur qui n'ait ruiné plusieurs riches gen- 
tilshommes. • 

4. On appelle ainsi un habitué d'un établissement public qui n'en bouge pas 
plus qu'un des piliers qui soutiennent l'édifice. Regnard dira dans le Joueur 
(I. 7) : 

Vous êtes pilier né de tout les lansquenets. 

5. Familièrement ce mot s'emploie pour désigner des gens de haut parage, qui 
ont beaucoup de plumes à leur chapeau. Dans ce sens huppé est généralement 
précédé de plus. On lit dans le Bourgeois de qualité (II, ^) du comédien Haute- 
roche : 

Il trouve i le fourrer parmi les plus huppés. 

Tout ce passage est imité d'Aristophane {Guêpes, 550-553) : 
Tt Y*Ç ti'iîai(Aov «a'V (AaxaoKTTÔv (xâAXov vjv IttI ^txa(r:oflf, 
*H Tsuçifwtefov f, invÔTEfoy J^Çov, Ya.\ TaoTa yjçovtoî ; 
"Ov TTfwTa [xèv i'prov:' ê; eJ/T;; TT.fOjff' l«\ ToTai 5yujàn»iç 



;2 LES PLAIDEURS- 

A so'ùlfler dans leurs doigts dans ma cour occupés, 
Le manteau sur le nez, ou la main dans la poche; 
^Enfin, pour se chauffer, venir tourner ma broche*? 100 

Voilà comme on les traite. Hé! mon pauvre garçon, 
De ta défunte mère est-ce là la leçon? 
La pauvre Babonnette! Hélas, lorsque j'y pense, 
Elle ne manquait pas une seule audience. 
Jamais, au grand jamais, elle ne me quitta, 105 

Et Dieu sait bien souvent ce qu'elle en rapporta : 
Elle eût du buvetier emporté les serviettes, 
Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes s. 
Et voilà comme on fait les bonnes maisons. Va, 
Tu ne seras qu'un sot. 

LÉANDRE. 

Vous vous morfondez là, UO 

Mon père. Petit Jean, remenez votre maître ; 
Couchez-le dans son lit; fermez porte, fenêtre; 
Qu'on barricade tout, afin qu'il ait plus chaud. 

PETIT JEAN. 

Faites donc mettre au moins des garde-fous là-haut'. 

1. Eo général, ce sont des chiens qui remplissent cet emploi. 

2. Le trait est dirigé contre M"» Tardieu, fernme d'un lieutenant criminel bien 
connu au dix-septième siècle par son avarice, qui causa sa mort ea tentant la 
cupidité des Toleurs. Boileau a peint ce couple dans sa satire X : 

L'on et l'autre dès lor« véci;t à l'aTentnre 
Des présents qu'à ril)ri de la magistrature 
Le mari quelquefois des plai leurs extorquait. 
Ou de ce que la femme aux voisins escroquait. 

Madame Tardieu avait en effet volé quelques serviettes au buvetier du Palais. 
Pour la désotJter de ses biscuits, un làtissier fut obligé d'en mettre à sa portée 
de purgatifs. Avant Racine, Remy Beileau avait dit (La Reconnue, II, 1) : 

D'autre côté, j'ai une mère 

Qui tue dit toujours : Feu ton père 

Fais^iil reci, faisait cela, 

Allait deçà, allait delà 

Pniir avoir pratique au paliis. 

Ati ! que Dieu lui parduini jimaisl 

Ne revint, eu quelque sa. son, 

La bourse vide à la maison. 

L'avarice des gens de robe était très raillée au dix-seplième siècle. Dans I« 
Roman bourgeois (1, 29), la mère de Lucrèce, femme d'un référendaire de la chan- 
cellerie, < eût crié deux jours si elle eût vu que quelque buut de chandelle n'eilt 
pas été misa profit, ou si on eût jeté une allumette, avant que d'avoir servi par les 
deux bouts. » Furetière terminait également ainsi sa satire du Jeu de boules de$ 
Procureurs : 

Tayant fait ce réci'. Maiicroii, t'étonnes-lu 

Qu'aujourd'hui le Pa'ais se trouve «ans vertu ? 

Pourrait-on rencontrer une omt.re deju-iice 

Oii règue cette énorme et barbare avarice? 

8. Il n'y avait pas encore de barres à toutes les fenêtres. 



ACTE I, SCENE lY. 48 

DANDIN. 

.^.'''puoi ? l'on me mènera coucher sans autre forme? 115 

Obtenez un arrêt comme il faut que je dorme ^ 

LÉANDRE. 

Eh! par provision, mon père, couchez-vous*. 

DANDIN. 

J'irai; mais je m'en vais vous faire enrager tous; 
Je ne dormirai point. 

LÉANDRE. 

Hé bien ! à la bonne heure ! 
Qu'on ne le quitte pas. Toi, l'Intimé, demeure '. 120 

!. « Au tome II, p. 260, du Ducatiana (Amsterdam, 1738, 2 vcl.in-i2^, on dit 
que Racine a fait ici un emprunt au Alensa philosophica, ce petit livre de Thi- 
bauld d'Ausruilbert auquel Molière doit l'idée de son Médecin malgré lui. Dans 
le Mensa philosophica (livre IV, chap. xxxiii), de Aduocaiis, on raconte l'anec- 
dote d'un avocat mourant, qui ne veut pas communier si ua arrêt n'est rendu par 
des juges compétents pour le lui prescrire: « Advocatus quidam, cum graviter 
infirmaretur, et dicerent ei ut communicnret : « Volo, inquit, ut mihi judicetur, an 
debeam facere, necne. » Et cum adstautes dicerent ei: « Judicamus quodsic. — 
Appello, inquit, tanquam ab iniquâ senteuliâ, quia non estis judices raei . » Et sic 
mortuus est. » (Note de l'édition P. iVbsmrd.) D^ns le Jeu de boules des Procu- 
reurs, Furetière nous nioolre uu de ces messieurs tombé par terre; les autres ue 
TCulent le ramasser qu'en forme: 

Tel pour le relever veut des Lettres du Sceau, 

L'autre vient s'enquérir s'il boa son vin saus eau. 

Furetière dit encore dans la même satire : 

Le pins diTertis<aiit, c'est que chacun se pique 
De bien dire, en pailmt sa l.iiigiie de pratique; 
QuHnd une boule pousse une autre en fun ciierainf 
E le a lettres, dit-on, pour la conlorle main; 
C'est subrogation, quand elle eilre en sa place: 
Distraction se fait, alors qu'elle la chi'se, 
El c'est reinlégramle. alors qu'elle revient. 
Ayant un peu giuclii du chemin qu'elle tient: 
Qiaiid elle tourne ailleurs, c'est un déclinaloire: 
Va-t-elle un peu trop doux, c'est lors le petiloTe. 
Si quelqu'un met an but, soudain il s'applauiit. 

Disant qu'il a louriii pièce sans contredit 

■ !l< ie querellent même en si»mblables paroles: 
Oui joue à contretemps n'est point un tour des rôlesj 
Qui H. une un deraenli. dit qu'il s'inscrit en faux ; 
C'i«t dol, quand li partie est laite entre inégaux; 
Qui vend «es comp^snons est stelliona'aire ; 
Qui conteste iiiuvent. un plaideur téméraire, 
El si qU''lqu'un soutient un mot qui lait affront, 
Il d.t qu'il va subir le récol et conlront. 

C'est dans ce style aussi que Belastre déclare sa flamme à Collantine {Roman 
bourgeois (H, 63-64). 

2. Provision a beaucoup de sens dans le langage judiciaire. Ici on peut l'inter- 
préter par le passage suivant du Nouveau àictinnnaire civil et canonique (Ano- 
nyme, 1707): « Le juge donne la proyjMOH au titre, c'est-à-dire que celui qui a 
un contrat ou autre titre obtient par provisi -Ji ce qu'il demande. Par exemple, un 
créancier a une promesse ; il obtint par provision sur une simple requête la per- 
mission de saisir et arrêter entre les mains des débiteurs de son débiteur » 
(p. 730). Ainsi, c'est seulement en usurpant les fonctions de juge, et en lui 
donnant la provision au titre que Léaudre parvient à vaincre M résistance de 
ton père. 

3. Le preicier bémisticbe s adresse à Petit Jean. 



44 LES PLAIDEURS. 

SCÈNE V. 

LÉANDRE, L'INTIMÉ, 

L É A N D R E . 

Je veux l'entretenir un moment sans témoin. 

l'intimé. 
Quoi? vous faut-il garder? 

LÉANDRE. 

J'en aurais bon besoin. 
J'ai ma folie, hélas! aussi bien que mon père. 

l'intimé. 
Ho ! vous voulez juger? 

LÉANDRE, montrant le logis d'I?abelle. 

Laissons là le mystère. 
Tu connais ce logis. 

l'intimé. 
Je vous entends enfin : J2-Ï 

Diantre! l'amour vous tient au cœur de bon matin. 
Vous me voulez parler sans doute d'Isabelle. 
Je vous l'ai dit cent fois, elle est sage, elle est belle ; 
Mais vous devez songer que monsieur Chicanneau 
De son bien en procès consume le plus beau *. 130 

Qui ne plaide-t-il point? Je crois qu'à l'audience 
11 fera, s'il ne meurt, venir toute la France. 
Tout auprès de son juge il s'est venu loger : 
L'un veut plaidei toujours, l'autre toujours juger. 
Et c'est un grand hasard s'il conclut votre affaire * i 3d 

Sans plaider le curé, le gendre, et le notaire 3. 

\, On lit dans le Boman bourgeois (II, 50) : « J'ai ouï dire encore ce matin à un 
de mes amis qu'il n'avait jamais eu qu'un procès, qu'il avait gagné, avec dépens 
et amende, mais qu'il s'est trouvé à la fin que, s'il eût abando:iDé dès le commen- 
cement la dette pour laquelle il plaidait, il aurait gagné beaucoup davantage. ■ 
Un peintre s'amusa un jour à peindre deux plaideurs: il représenta nu celui qui 
avait perdu sa cause, et en chemise celui qui l'avait gagnée. 

2. S'il mène à bonne fin le mariage. 

3. Furetière, dans son Boman bourgeois (II, 128\ dit du mariage de Charro- 
selles et de Cullantine: u Jamais traite de paix entre princes ennemis n'a eu des 
articles plus débattus; jamais alliance de couronnes n'a été plus scrupuleusement 
examinée...., » Et (p. 129;: «Ce qu'il y eut de plaisant, c'est que les autres 
personnes, quand elles font des contrats, tâchent d'y mettre des termes clairs et 
intellij,'ibles, et toutes les clauses qu'elles peuvent s'imaginer pour s'exempter de 
procès; mais Collautiae, tout au contraire, tâchait de faire remplir le sien d« 



ACTE I, SCi::Nh: Y. ^^ 

L É A N D R E . 

Je le sais comme toi. Mais malgré tout ce! i, 
Je meurs pour Isabelle. 

l'intimé. 
Hé bien ! épousez-la. 
Vous n'avez qu'à parler : c'est une affaire prclc. 

LÉANDRE. 

Eh ! cela ne va pas si vite que ta tôte *. 140 

Son père est un sauvage à qui je ferais peur. 

A moins que d'être huissier, sergent ou prociircur ^, 

On ne voit point sa fille ; et la pauvre Isabelle, 

Invisible et dolente, est en prison chez elle. 

Elle voit dissiper sa jeunesse en regrets ^, 145 

Mon amour en fumée, et son bien en procès *. 

Il la ruinera, si l'on le laisse faire. 

Ne connaîtrais-tu pas quelque honnête faussaire 



termes obscurs et équivoques, même d'y mettre des clauses contradictoires, pour 
avoir l'occasion, et ensuite le plaisir, de plaider tout son saoul. » Déjà (II, 36-37) 
le futur mari, Charroselles, avait lancé contre CoUautine cette épigramuae: 

Pilier mobile du palais, 
Ame aux procès aDondonnée, 
Cï'sl dominaço, tant lu ly plais, 
Que NoTRiande tu ne so's née. 
Je m'attends qu'un deces nialiiis 
Ton humeur chicaneuse plaide 
Contre le ciel cl les destin», 
Qui t'ont fait si gueuse et si laid*. 

1. Que ta tête Ta, que ton imagination marche. 

2. Les huissiers étaient des olBciers de justice chargés de signiGer les actes 
de procédure, et de mettre à exécution les jugements. « Comme ils ont l'avantage 
d'être serviteurs du plus auguste Parlement ilu monde, on ne peut pas dire que 
leurs charges, non plus que celles de quelques Compagnies Souveraines, soient viles 
et méprisables', commecertains auteurs out voulu soutenir, puisque l'honneur d'exé- 
cuter les ordres d'une Cour supérieure couvre en quelque sorte le mépris qu'ils 
pourraient s'attirer dans leurs fonctions les plus basses. » {Dictionnaire civil et 
canonique, p. 448.) Le sergent était chargé des poursuites judiciaires; ce sont les 
huissi(>rs d'aujourd'hui : a Sergens, quasi serregjens, d'autant que leur estât est 
voué à la capture des malfrisans » (PiSQciBR, Recherches, VIII, p, 688). Le pro- 
cureur était l'olficier de justice que nous nommons aujourd'hui avoué. 11 ne fallait 
pas 1) confondre avec le Procureur général ou Procureur du Roi, qui était la pre- 
mière personne de la justice, après le chaucelier et le premier président. 

3. J'ai TU lur ma ruine élever l'injustice. 

{Dritantiicus, III, vu.) 
1\ peuu voir en pleurs dissiper cet ora^e. 

{Andromaque, V, i.) 

4. Boilcau a dit de la Chicane {Lutrin, v, 45): 

Sans cesse feuilletant les lois et la coutume. 

Pour coiHunicr autrui le monstre se consume. 

Et dévorant maisons, palai', châteaux eniicr», 

Ueud pour des monceaux d'or de vains tas de papiers. 



4^ LES PLAIDEUR?. 

Oui servît ses amis, en le payant, s'entend ', 
Quelque sergent zélé? 

l'intimé. 
Bon! l'on en trouve tant! 150 

LÉANDBE. 

Mais encore? 

l'intimé. 
Ah! Monsieur, si feu mon pauvre père 
Était encor vivant, c'était bien voire affaire. 
il gagnait en un jour plus qu'un autre en six mois ; 
Ses rides sur son front gravaient tous ses exploits * 
Il vous eût arrêté le carrosse d'un prince', lo5 

Il vous leûtpris lui-même; et si dans la province 
Il se donnait en tout vingt coups de nerfs de bœuf, 
Mon père pour sa part en emboursait dix-neuf*. 
Mais de quoi s'agit-il? suis-je pas fils de maître ^' 
Je vous servirai. 

LÉANDRE. 

Toi? 

l'intimé. 
Mieux qu'un sergent peut-être. 160 

LÉANDRE. 

Tu porlernis au père un faux exploit? 
l'intimé. 

Hon! honî 

i. Le médecin Rondibilis, dans Rabelais (III, xiiiii), dit à Panurge : « J 
■uis à votre Cummandemeot. — En payant, dit Pacurge. — Cela s'entend, répontJ.. 
Rondibilis. »« 

2. Parodie du rarneux Ters du Cid: 

Ses rides sur ion front ont ^ravé *e> exploits. 
La Téritéest que les rides ne gravent que les années. Bois-Robert, dans sa co- 
médie de la Belle Plaideuse, représentée en 1654, avait psro'iié aussi peu res- 
peclueusemint le mol de Don Diègue à Rodrigue. L'a de ses personnages dit à un 
recors (IV, n) : 

Di;, drôle, &i-ta du csor? 

Et le recors répond : 

Gai, Monsieur, à re rendre. 

3. Sans craindre de s'attirer une mauvaise aff.iire. 

4. € Si en tout le territoyre n'estoy^-nt que trente coupz de baston à guaingner, il 

en emboursoyt touiours vingt huyct 'et demy > (Rabelais, Paitagruel, liv. IV, 

chap. xvi). Remarquez l'expression pittoresque embouraait au lieu de rece- 
vat. . . 

5. Eilipao qu'on n'admettrait plus aujourd'hui, et qui donnait de Ja légèreté a la 
phrase. 



ACTZ I, SCl^Ni: VI. 
LÉANDRE. 

Tu rendrais à la fille un billet? 

l'intimé. 

Pourquoi non * ? 
Je suis des deux métiers. 

LÉANDRE. 

Viens, je l'entends qui crie. 
Allons à ce dessein rêver ailleurs. 



SCENE VI. 

CHIGANNEAU, PETIT JEAN. 

CHICANNEAU, allant et rcTcnant, 

La Brie, 
Qu'on garde la maison, je reviendrai bientôt. iC5 

Qu'on ne laisse monter aucune âme là-haut. 
Fais porter cette lettre à la poste du Maine*. 
Prends-moi dans mon clapier trois lapins de garenne ', 

1. Ces deux -vers préparent le second acte de la comédie. 

2. Les Manceaux, comme les Normands, ont la réputation d'aimer les pro- 
cès. 

3. Nicodème ■ feignit qu'il avait une excellente garenne à la campagne, d'où 
on lui envoyait souvent des lapins. 11 dit à Vollichon qu'il lui en envoK-rait «ienx, 
et qu'il les' irait manger avec lui » (Fcbetièrb, Roman bourgeois, I, ÎO ). !,.• 
même Furelièie, dans sa satire intitulée le Déjeuner d'un Procureur et déd 'C à 
M. Pelisson, secrétaire du Roy, avait déjà montré l'influence que peut avoir ua 
lièvr« sur un procureur: 

Je m'en vais un malin pour lui parler d'affaire; 
Je le trouve, et d'abord le salue humbleiMent, 
Lui parle chupeau bas, lui lais un cuiuplimont, 
El lui demande eiifln s'il a sur mou inslaiice. 
Ou pour, ou contre mni, fait remJre une sentence? 
Tandis qu'assis au feu près de son pot qui cuit, 
S.TII5 coilTe étant coiffé d'un gras bonnet* du nuit, 
Korifrearit pour déjeuner en sa main une croûte. 
Sais buii<;er, sin< mut dire, il me voit, il m'écoute} 
Puii détournant les jeux, et frouçant le sourcil, 
■ Vous m'importunez-bien, nion .tmi, m-' dit il; 
Vous croye» que je songe à votre seule affair. ; 
Vojei le rapporteur, parlez au s«creljire, 
lu sont allés aux champs, et n'ont rien fait du tout. 
C'ejl beaucoup si d'un mois vous en venez à bout. 
Exi'usex, dis-je alors, M>>nsieur; je ne vous presse 
Qu'après m'avoir d>'nué votre parole expresse. 
J'aurais plus altendu ; roaissoulTiez qu'i pié-ent, 
D'un levraut que j'ai pris je vous fasse un présent. • 
Et soudain mon laquais, l'avant sous sa niandiUe, 
Par mon commamieinent le délivre à sa Olle. 
A ce» mois il se lève, il m'ôte son bonnet, 
Me lait le pied de veau, m'accoHe le jarret, 
Et coiiime si j'étais sur le pas de sa porte, 
lie demande en bour(;eois comme quoi je me porta: 



.48 LES PLAIDEURS. 

Et chez mon procureur porte-les ce mtitin. 

Si con clerc vient céans, fais-lui goûter mon vin. 170 

Àh! donne-lui ce sac qui pend à ma fenêtre. 

Est-ce tout? 11 viendra me demander peut-être 

Un grand homme sec, la, qui me sert de témoin, 

Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin ' : 

Qu'il m'attende. Je crains que mon juge ne sorte : 175 

Quatre heures vont sonner ^. Mais frappons à sa portée 

PETIT JEAN, entr'ouvrant la porte. 

Qui va là? 

CHICANNEAU. 

Peut-on voir Monsieur *? 

PETIT JEAN, refermant la porte. 

Non. 

CHICANNEAU, frappant à la porte. 

Pourrait-on 
Dire un mot à Monsieur son secrétaire? 

PETIT JEAN, refermant la porte. 

Non. 

PuU me parlant d'affaire, il me dit: «Dans ce jour 
Vo? Messieurs, que je crois, seront bien de retour. 
Jai mis lout en état. Tolre instance est instruite, 
J'ai reCOuTfé l'enquête, et l'ai vue. et p.Dduiie; 
J'ai rois let sacs au greffe, et jeudi, D:eu m'aidant, 
J'obliendrai le bureau du premier président. 
Vous en detez attendre heureuse et prompte issue, 
Je la prends fort à cœur, et l'ai fort bien conçue. 
Si je n'ai des dépens, j'y perdrai mon lalia • 

On apprend à la fia que rapporteur et secrétaire n'ont bougé de la Tille. 

1. C'était un métier. Voir la note du vers 723. 

2. N'oublions pas que c'est quatre heures du matin. 

3. « D.ins les pièces anciennes, où la scène se passe fréquemment soit sur une 
place publique, soit dans uae rue, tous les acteurs, jeunes ou vieux, bons ou 
mauvais, lorsqu'il s'agit de heurter à une porte quelconque, le font en frappant 
jdu pied contre terre. Cet usage est d'un ridicule qui n'a pas même besoin d'être 
jprouTé; car l'acteur du dehors n'est censé être entendu de celui ou de ceux qui 
'sont au-dedans, que parce que, frappant sur des planches, il en résulte uu bruit 
assez fort pour indiquer sa présence ; mais si l'acteur frappait réellement sur le 
pavé, comme il est présumé le devoir faire, il serait <ie toute impossibilité qu'il 
se fît ouir. Cet usage vient san; doute de la négligence du décorateur à mettre 
aux portes qui doivent s'ouvrir un heurtoir ou une sonnette. I; est étonnant quune 
bizarrerie auSîi choquante n'ait encore frappé personne, ou du moins qu'on n'ait 
pas réclamé contre; elle anéantit toute illusion, et sans l'illusion il n'existe 
point dart dramatique. » Voiià ce qu'on lit dans le Censeur dramatique [i. III, 
p. 188), publié à la un du siècle dornier par Grimod delà Reynière. 

4. Rappelons-nous qu'Alceste {Misanthrope, I, j) refusait d'aller visiter ses 
juges: 

Eît-ee que ma Cîuse est injust* ou douleu»e7 

Il jjensait comme la Bruyère {De quelques usages) : t Celui qui sollicite son juge 
oe lui fait pas bonnenr : car ou il se deÔe de ses lumières et même de sa probité, 
oa il cherche à le prévenir, ou il lui demaade une injustice. • 



ACTE I, SCENE YI. 49 

CHICANNEAU, frappant à la porte. 

Et Monsieur son portier? 

PETIT JEAN. 

C'est moi-même. 

CHICANNEAU. 

De grâce, 
Buvez à ma santé, Monsieur. 

PETIT JEAN, prenant l'argent. 

Grand bien VOUS fasse! 180 

(Refermant la porte. ) 

Mais revenez demain. 

CHICANNEAU. 

Hé ! rendez donc l'argent. 
Le monde est devenu, sans mentir, bien méchant. 
J'ai vu queUes procès ne donnaient point de peine : 
Six écus en gagnaient une demi-douzaine. 
Mais aujourd'hui, je crois que tout mon bien entier 183 

Ne me suffirait pas poui* gagner un portier ^. 

1, J'ai vu le temps où. 

2. Scapin expose ainsi au bonhomme Argantequeles procès coûtent très cher: 
« Pour plaider, il tous faudra de l'argent: il vous en faudra pour l'exploit; il 
vous en faudra pour le contrôle; il vous en faudra pour la procuration, pour la 
pritsentation, conseils, productions, et journées de procureur; il vous eu faudra 
pour les consultations et plaidoieries des avocats, pour le droit de retirer le sac 
et pour les crosses d'écritures; il vuus en faudra pour le rapport des substituts, 
pour les éplces de conclusion, pour l'enregistrement du greffier, façon d'appoin- 
tcment, sentences et arrêts, contrôles, siguaUiies et expéditions de'lours clercs, 
saiiS parler de tous les présents qu'il vous faudra faire » iMûiière, Fourberies de 
Scapin, XUI, viii}. Nicette disait aussi dans la Belle Plaideuse de Bois-Robert (I, lu) 

Cor.oai«!ez-TOUj pis bien l'humeur de ma maîtresse? 
Monsieur, n'en accusez que ses maudits procès ; 
La fièvre trouble moins et cause inuiiis d'accès; 
T'n:ôl nos chiens de clercs, je croy qu'ils étaient ivreif 
Muiitiient nos conlr-'dits à quatre-Tingl-dix livres, 
Je croy qu'ils les feront eiicor monter plus haut, 
Kt sans argent comptant menacent d'un d. fTant: 
Ju^ez si ce n'est pis pour nous mettre en cuiére : 
Pour supporter ces frais notre bourse est légère. 

• 'l Atalante dans VAvocat dupé de Chevreau: 

Lfs jujes ont trouTé le procès odieux, 
Pirce que trop peu d'or éclatait à liMirsyeux, 
Iloia?, notre partie en Qt t)ien son affaire. 
Et Vit bien que l'arsrent j serait nécessaire, 
Qjc c'est par ce moyen qu'on les doit étonner. 
Et qu'on a en a du bien qu'à force d'en donner. 

enfin rappelons-nous les beaux vers de Boileau {Lutrin, H, lOT-i 
O'ic feriez-Tous, hélas! si quelque exploit nouveau 
Chaque jour, comme moi, tous traînait au barreau; 
S'il talUit, sans amis, briguant une audience, 
D'un magistrat glacé soutenir la présence. 
Ou, d'un nouveau procès hardi solliciteur. 
Aborder lani ar|,'enl un cUrc de rapporteur! 



5 LES PLAIDEURS. 

Mais ' j'aperçois venir Madame la comtesse ' 

De Pimbesche. Elle vient pour affaire qui presse. 



SCENE VII. 

LA COMTESSE, CHICANNEAU. 

CHICANNEAU. 

Madame, on n'entre plus. 

LA COMTESSE. 

Hé bien! l'ai-je pas dit? " - 
Sans mentir, mes valets me font perdre l'esprit. IGO 

Pour les faire lever c'est en vain que je gronde ; 
Il faut que tous les jours j'éveille tout mon monde. 

CHICANNEAU. 

Il faut absolument qu'il se fasse celer ^. 

LA COMTESSE. 

Pour moi, depuis deux jours je ne lui puis parler. 

^ CHICANNEAU. 

Ma partier^est puissante *, et j'ai lieu de tout craindre. 1 95 

LA COMTESSE. 

Après ce qu'on m'a fait, il ne faut plus se plaindre. 

CHICANNEAU. 

Si pourtant ^ j'ai bon droit. 

LA COMTESSE. 

Ah ! Monsieur, quel arrêt ! 

CHICANNEAU. 

Je m'en rapporte à vous. Écoutez, s'il vous plaît. 

1. Deux phrases de suite commençant par mais; c'est une légère négligence. 

2. On a dit que Furetière et Racine ayaient peint tous deux la comtesse de 
Crissé, l'un sous le nom de Collautine, l'autre sous celui de comtesse de Pim- 
besche; \oici dans le Itoman bourgeois (H, 11-12) une partie du portrait de Col- 
iantine: • Toute sa concupiscence n'ayail pour objet que le bien d'autrui ; encore 
n'enT:ait-clle, à proprement parler, que le litigiejx ; car elle eût joui a^ec moins,' 
de plaisir de celui qui lui aurait été donné, que de celui qu'elle aurait conquis de, 
TiTe force et à la pointe de la plume. Cette GUe était stche et maigre du souci 

de sa mauvaise fortune Sa taille menue et déchargée lui donnait une fjramlri 

facilité de marcher, dont elle avait bon besoin pour ses sollicitations, car elle fai-' 
sait tous l>s jours autant de chemin qu'un semonneur d'enteneraents. Sa dili- 
gence et son acliTité étaient merveilleuses: elle était plus matinale que l'auroie 
et ne craignait non plus de marcher de nuit que le loup-garou ». 

3. Qu'il fa^se défendre sa porte, t/ .t.;-? y* ■■> • ' 

4. Mon adversaire. 

t. Locution surannée, signiGaoït: cependant. De même (Act. II; se. xi, t. 533 

Si pourtant 
Sur toute cette affaire il faut que je le «oie. 



'.y- 



ACTE I, SCÈNE VI. 61 

LA COMTESSE. 

Il faut que vous sachiez, Monsieur, la perfidie *, 

CHICANNEAU. 

Ce n'est rien dans le fond.- ; ' -/ . ,r,-i,rt,. 

LA COMTESSE. 

Monsieur, que je vous die '.,. 200 

CHICANNEAU. 

Voici le fait. Depuis quinze ou vingt ans en'çà,= ^^ a^^^^ _ «^yt^-r^-v^ 

Au travers d'un mien pré certain ânon passa, ^^"^ ~?"^ .'//^^jf'^^^ ^ 

S'y vautra, non sans faire un notable dommage, „^^^yC 'k^ 

Dont je formai ma plainte au juge du village. ' 

Je fais saisir ' l'ânon. Un expert est nommé ♦, 20j 

A deux bottes de foin le dégât estimé. =^^c.. .. w.c - *■ ^ 

Enfin, au bout d'un an, sentence par laquelle r.^r- ^-^^u^^ c/ ^Uyi-f *^ 

Nous sommes renvoyés hors de cour'^. Jen appélle./***^'^^''-^**» Vt'*^ 

Pendant qu'à l'audience on poursuit un arrêt, :r-^?i*^ lii4>ii ju^<J/^u^ 

Remarquez bien ceci, Madame, s'il vous plaît, "'^-'^j^'^-"*^ it^>^ * ."z; 

Notre ami Drolichon ^, qui n'est pas une bête, "^"^ ^'"^ '' \^ 

Obtient pour quelque argent un arrêt sur reqîiôte,= ■f^*^^'^^'^ A"" "^" 

Et je gagne ma cause. A cela que fait-on ? 

Mon chicaneur s'oppose à l'exécution"'. .:.,-^u^c^(,:o,\e 

Autre incident : tandis qu'au procès on travaille,.^<^v«/.*t»/215«^ cv^v» 

Ma partie en mon pré laisse aller sa volaille. ^w*,.' .,-,^c^.«A- 

Ordonné qu'il sera fait rapport à la cour 

Du foin que peut manger une poule en un jour ^ : 

1. u II n'y a rien de plus naturel aux plaideurs que de se conter leurs procès les 
uns aux autres. Ils font facilement connaissance ensemble, et ne manquent point 
de matière pour fournir à la conversation. » (Fcretière, Ruman bourgeois, 11, 
p. 14.) La nuit seule peut interrompre le récit de tous les procès de Collantiue. 

2. On employait alors indifféremment die ou dise, 

3. Saisir, retenir par voie de saisie. 

4. Les experts étaient « des gens connaissants » qui faisaient leurs rapports 
pour éclairer les juges. Un édit du mois de mai 1690 créera des charges de Juges- 
Experts. 

0. C'est ce qui arrive à Charroselles et à Collantinc plaidant l'un contre l'autre : 
■ La cause fui mise au rôle, et après avoir été longtemps sollicitée et bien pLù- 
dée, les parties furent mises hors de cour et de procès, sans aucune réparaiicn, 
dommages intérêts ni dépens. Ainsi, qui avait été battu demeura battu, et tous 
les grands frais que les parties avaient faits de part et d'autre furent à chacune 
pour son compte » (Furetière, Roman bourg'Ois, II, p. 38). 

6. En sa qualité de procureur, Drolichon est un ami commun des deux vieux 
plaideurs. Remarquez la ressemblance de ce nom avec VoUichou, dans le Roman 
bourgeois. 

7 . « Exécution signifie perfection, c'est pourquoi, quand on procède à l'exécution 
edun jugement, c'est accomplir ce que le juge a ordonné. » {Dictionnaire civil et 
canonique, 1687, p. 343.) 

8. Cizeron- Rivai a écrit dans ses Récréations littéraire» (p. 10i>l05) : « Racin^ 

si: ■''■-■', .' ■ - / .//■ -^ ;i ■■ • • »^ l'.u o'j -, '/ y-, '^ . 



tJ<i-l^ U^ftn/lh éi^'tyv t/CvJi'Oui 






5 2 LES PLAIDEURS. 

Le tout joint au procès enfin, et toute chose 
Demeurant en état, on appointe la cause * *~20 

Le cinquième ou sixième avril cinquante-six *. 
J écris sur nouveaux Irais. Je produis, je fournis ' ^^^i-^^ a^<t 
.,>ïDe dits, de contredits ', enquêtes *, compulsoires*/,'^^^"^^^-^,^ 
Rapports d'experts, transports <», trois interlocutoires % 
Griefs et fait? nouveaux, baux et procès-verbaux. ^2o 

J'obtiens lettres royaux ^, et je m'inscris en faux*. 

a pris l'idée de cet incident du procès de Chicanneau dans la Gtnte Poitevin' rie, 
poëme en langage poitevin impiiraé à Poitiers en 1610, Il est parlé dans cet 
ouvrage d'un procès qu'an paysan poitevin avait fait à son voisin, en réparation 
du dommage fait a ses champs p:r cinq ou six oisons de ce même voisin, i 

1. u On appelle dans le ûsnré uppointeynent ic règlement du juge su"- lequel on 
instruit l'iListance ou le procès qui n'a pu être jugé à l'audience, soit à cause de 
la difficulté des questions, soit à cause du nomtjre des titres qui doivent concou- 
rir à la décision. » {Nouceau dictionnaire civil et canonique, 1707, p. 83.} jj 

2. Chicanneau précise. 

3. Les contredits sont des écritures par lesquelles on contredit les avertisse- 
ments et pièces produites, s 'it pour empêcher les inductions queo- tire 1^ partie 
adverse, soit pour faire valoir le droit de la partie qui contredit. '^'''^' «^■<^>>»-*» '^ ' 

4. « Du latin inquistio... C'est en matière civile la recherche de la vérité ***^ 
dans la déposition dt-s témoins, coirme est l'information en matière criminelle •^*<' 
{Diclionnaire civil et canonv^w, 1687, p. 327j. 

5. « Les lettres ce compulsoire contiennent le pouvoir donné à un huissier ou 
sergent de contraindre des grefiiers, notaires ou autres personnes publiques, à 
représenter leurs registres ou minutes. » [Ibid., p. 543.) 

6. « Le transport est un acte par lequel celui à qui on a cédé, appelé cession- 
naire, entre aux tiroits de celui qui cède, appelé cédant. » {Ibid.. p, 747.) 

7. «Un jugement interlocutoire ne juge pas le fond, il ordonne seulement une 
instruction pour parvenir à la connaissance de quelque chose qui doit servir d'é- 
claircissement.» [Ibid., p. 494.) Dans le Légataire universel de Regnard (UI, vui), 
Crispin, déguisé en femme de qualité, raconte un procès supposé : 

Je propose d'abord un bon déclinatoire; 
On fasse oulro : je forme euipêchement formel; 
Et. sans nuire à mon dro t, j'ai.licipi' l'appel; 
l.a cause est au bailla^e ainsi reveiidiijuée : 
On plai'le ; et je me trouve enûn interijquée. 

Liset'e, la soubrette, feint d'être choquée de ce terme rébarbaratif, comme 
disait La Fontaine : 

Inlerlcqiiée ! ah ! ciel ! quel affront est-ce li ? 
El TOUS a»ei soiifTcrt qu'on vous interloquât I 
Une (emme d'iioaneur se vo.r interloquée !... 
.... Ju.-e de Ses j.'ursne m'interloquera; 
Le mot est immodeste, et le terme me choque; 
El je ne veux jamais souffrir qu'on minterioque. 

' 8. Dans notre vieux franc lis, les adjectifs dérivés des adjectifs latins en M 
n'avaient qu'une seule forme pour les deux genres; ex. : grand messe. « Les 
Lettres royaux sont de grâce ou de justice. Les Lettres de grâce sont celles que 
Sa Majesté accorde pour dispenser quelqu'un de la rigueur du droit commun. 
Celles de justice, fondées au contraire sur le droit commun, ne sont obtenues qu'à 
l'effet de faire rendre la justice.» {Dictionnaire civil et canonique, \ 687 p. 541.) 
9. t L'inscriptiou de faux est une déclaïaiion qu'on fait inscrire sur le regis- 
tre du greffe de la juridiction où en est poursuivi, par laquelle ou maintient le 
titre de la demande faux, contrefait ou altéré. Eu sorte qu'on peut dire que c'est 
une instance criminelle incidente, laquelle est formée par le défendeur à l'effet 
de détruire le titre du demandeur. » {Ibid., p. 4c>8.) 



ACTE I, SCENE VII. 53 

Quatorze appointements, trente exploits, six instances, 
Six-vingts * productions *, vingt arrêts de défenses ', 
Arrêt enfin *. Je perds ma cause avec dépens, 

1 . Vieille manière de compter pour dire ceat yingt. Nous aTons encore les 
Quinie- Vingts : c'est un hôpital que saint Louis fonda à Paris pour trois cents 
aveugles. 

2. « L'inTcntaire de production est un état contenant la description de quel- 
ques effets, ou des p èces produites dans une instance. » {Dictionnaire civil et 
canonique, 1687, p. 502.) 

3. «Un arrêt de défenses, c'est celui qui est obtenu ou pour empêcher l'exécu- 
tion dune contrainte par corps, ou celle d'un décret ; dans ce dernier cas l'arrêt 
de défenses ne peut être accordé qu'au préalable les charges et informations 
n'aient été Tues. » (Nouveau dictionnaire civil et canonique, 1707, p. 234.) 

4. Rabelais [Pantagruel, III, 39) a le premier accumulé par raillerie tous ceg 
termes barbares : a II voit, revoit, lit, relit, paperasse et feuillette les com- 
plaintes, ajournements, comparutions, commissions, informations, etc. » Pierre 
Leloyer, qui a imité les Oiseaux d'Aristophane sous le tiite de Néphélo-Cocugie, 
faisait dire plus brièvement à son Chicanoux : 

Procès, débals je moyenne et je fai? 
Que sur le croc iU pendent pour jimais. 
Si Dieu au ciel a la piii>8ance telle 
Qu'il donne à l'une une essence immorlella, 
J'ay le pouvoir dessus tous les mortels 
De rendre aussi les procès immortels. 
Sac dessus sac, ex forme dessus forme, 
L'évident droicl en ob^cur y Iraasforme, 
Et pardeffaux et par forclusions, 
Adjourneuients et inlymations. 
Je subverlis du bon droict la substance, 
Ou je l'altère et le tiens en balance. 

Atalante avait dit encore avant Racine dans V Avocat dupe' de Chevreau (1637) 
...Qu'un jeune avocat est un sot animal! 
Depuis aiiej'ea vois tant, sache que je me pique 
D'entendre aussi bien qu'eux les termes de pratiqua 
Ordonnances, édils, vénflcilions, 
Inventaires, déTauts, renvois, productions, 
Requête, appointements, contredils et sentences, 
Appels, désertion», demandes et défenses. 
Grâces, rémissions, inscriptions à faux, 
Arrêts, transactions, gnels, Lettres Royaux. 

Dans l'Avocat sans étude da comédien Rosimond, représenté en 1670, le save- 
tier Carille, qu'on veut faire passer pour avocat, mêlera d'une façon plaisante 
aux termes de procédure les termes de son métier : 

ALciDOR. Je suis, sans me vanter, un dialile en'^procédures. 
Et je mets en latin jusqu'à mes écritures. 
Quel grand savoir! 
CASILLB. Ah ! j'ai bien d'autres connaissances. 

Et l'on peut m'aipeler le trésor des sciences : 
Je co[)nais tire-pied, aleine, niachiiioir. 
Dent de loup, quarrelet, écoffrais, embouch ir... 

(Lise le tirant par le bras, il reprend .") 
Contredits, inventaire, appointements requête. 
Moyens de nullité, rescision, enquête^ 
Promesses, teslamenls, contrais, procès-verbaux, 
Forclusions, refuts, griels. Lettres Hoyiux, 
Maroquin de Loubeci de Levant et de Flandre, 
Et d'autres cuirs encor, si vous voulez m'entendre, 
Comme cuir de Pérou, de Sénégal, Cabron, 
Basane, veau tanné, vache roussi;, mouton... 

(Lise le tire encore par la hra$l 
Productions, extraits, écritures, sentences, 
Placets bien raisonnes, contrulles, oidunnances, 
En un mot, je sais tous les termes du Palais, 
Savalte, arrêt, rivet et vieux souliers relaits. 



5 4 LES PLAIDEURS. 

Estimés environ cinq à six mille francs. 230 

Est-ce là faire droit? est-ce là comme on juge *? 

Après quinze ou vingt ans ! 11 me reste un refuge * : 

La requêtëcivile est ouverte pour moi S 'yi.,\~':?CV'ti^^^J^'- 

Je ne suis pas rendu. Mais vous, comme je voi*, ot^x.^^^ xu^'-^ 

\ . Tout plaideur qui a perdu sa cause, quelque mauraise qu'elle fût, se plainl 
de l'iniquité des juges. 

2. Une ressource. 

3. t Ceux qui ont été parties dans les arrêts et jugements en dernier ressort,... 
ne peuvent obliger des juges à se rétracter, qu'en obtenant des lettres en forme 
de requête civile... Pour empêcher que les parties ne s'engagent sans avoir de 
bons moyens, l'ordonnance veut que la requête civile soit fondée sur l'avis de 
trois avocats... Les choses ainsi préparées, l'impétrant donne sa requête afin d'en- 
térinement, et consigne en même temps l'amende de 450 livres si l'arrêt est cou- 
tradictoire, ou de ii5 livres s'il est par défaut. Les conclusions de cette requête 
sont à ce qu'il plaise à la cour entériner les lettres selon leur forme et teneur : 
ce faisant remettre les parties au même état quelles étaient avant l'arrêt. » {Nou- 
veau dictionnaire civil et canonique, 1707, p. 672-673.) De Beys dans sa tragi- 
comédie de V Hôpital des fous (Paris, chez Quinet, 1637, in-4<>), avait montré (III. if\ 
un malheureux plaideur devenu fou, qui parlait à peu près comme le fait ici Ghi- 
canneaa : 

C'est en vain que j'espère : 
Mes niioni sont de poids, mais ma bourse est légère ; 
Ces procureurs de nom, et Irompeurs en eiïel, 
DiSjient avec raison au'ils prenaient bien mon fait ; 
ils ont usé vers moi at toute leur malice ; 
J'ai fait plus de délouri que n'en a fait Ulysse ; 
Après a^oir en6D couru mille cheuiin', 
Ils ra'onl pour mon argent laissé des parchemins ; 
Tous mes biens sont perdus, la source en est laria. 
Car je porte en ces sacs toute nia mélHine, 
Encor n'y vois-je goutte, et crois que les Démon» 
Pour troubler nos esprits ont inventé ces noms. 
Les formes y sont tout : on donne la justice 
A celui qui chicane avec plus d'artifice, 
» Je le reconnais bien : ce mal m'est arrivé 

Pour avoir un peu tard mon appel relevé. 
Ce déraut de science, et nno pas d'autre chose, 
A passé devant eux pour défaut de ma cau?e. 
Ce n'est pas tout : ]'insi<ie avecque passion 
Pour être relevé de la désertion. 
Je do:ine mon argent, mon procureur ne bouge; 
Voilà le Ci.hier clos, la cause au livre rouL'e : 
Je ne saurais nommer les maux qui sont suivis. 
Combien pour me tromper on m'adonne d'avis ; 
"Tons ces barbares noms me blessent la cervelle. 
Sentence, appointemenl, production nouvelle, 
Arrêts à Contredire, interpellations, 
Movens de nullité, griefs, forclusions, 
Tout cela m'étourdit ; mon procureur m'incite 
A re que je poursuive et que je sollicite : 
Mon procès est au greffe... 

... L'intimé g-tgne tout par faveur; 
Par de mauvais moyens ma cause est divertis 
Le juge Aquo s'e^t joint avecque ma partie... 
Je me pourvoierai donc par req lête rivile; 
D'anciens avocats ont revu mon procè?, 
Qui m'ont fait espérer an plus heureux succès. 

Collanline disait dans le Roman bourgeois (II, 60) : « Je yeux qu'on plaide 
depui? Il justice subalterne jusqu'à la requête civile, et à la cassation d'arrêt au 
conseil privé, » 

4. On a tort de dire que les poètes supprimaient par licence l's final des mot! 
vois, doiSf fais. Ils ne faisaient que couserver l'aucieime orthographe. 



ACTE I, SCÈNE VII. 55 

Vous plaidez. 

LA COMTESSE, 

Plût à Dieu ! 

CHICANNEAU. 

J'y brCîlei-ai mes livres *. 233 

LA COMTESSE. 

Je... 

CHICANNEAU. 

Deux bottes de foin cinq à six mille livres»! 

LA COMTESSE. 

Monsieur, tous mes procès allaient être finis ; 

Il ne m'en restait plus que quatre ou cinq petits : 

L'un contre mon mari, l'autre coiitre mon père*, , 

Et contre mes enfants. Ah ! Monsieur, la misère ! "^"^ '^'^<â40 

1. Chicanneau, plein de son sujet, n'écoute pas la réponse faite à la question 
qu'il a posée. 

2. <*■ Les traits des poètes comiques paraissent quelquefois outrés, et ne le sont 
pas. Il est rapporté dans l'éloge historique de jii. Boiviu l'aîné qu'il soutint un 
procès pour une redevance de \inpt-quatre sols, dout il piéteudait qu'une mai- 
son qu'il avait achetée en Normandie devait être exempte. Ce procès, qu'il perdit, 
dura douze ans, et lui coiîta douze mille livres de frais.» (Louis RtciSE, lie- 
marques sur les Plaideurs.) 

3. On disait à Malheibe : « Ne plaiderez-vous donc jamais qu'avec vos pa- 
rents? — Et avec qui voulez-vous donc que je plaide? répondit-il, avec les Turcs 
et les Moscovites qui ne me disputent rien? >' Nous verrons que la comtesse ne 
plaide pas seulement contre les siens. Le Ctiicauoux de Pierre Lelojer disait 
déjà dans la Néphélo-Cocugie: 

Mon frère même et mo.i père plus proche 
Kl mej parents seiileiit ma vive accroche, 
El mes amis certains et (ainiliers 
Sont estimés de moi comme étrangers. 

Il 7 a dans le ^oman bourgeois de Furetière un passage que celui-ci rappelle, 
c CoUantine (c'était le nom de la demoiselle chicaneuse) lui demanda d'abord 
i qui il en voulait? Charroselles la satislit aussitôt et lui déduisit au long son 
procès. Quand il eut tini, pour lui rendre la pareille, il lui demanda qui était sa 
paille. Ma partie? dit-elle, faisant un grand cri, vraiment, je n'en ai pas pour 
une. — Comment, reprit-il, plaiiez-vous contre une communauté ou contre plu- 
sieurs personnes intéressées en une même aliaire? — Nenni, répliqua Collantinc, 
c'est que j'ai toutes sortes de procès et contre toutes sortes de personnes » 
(FnnKTiÈRE, II, p. 14) ; et plus loin (p. 17) : u II lui demanda en quelle chambre 
elle avait .iffaire. Elle lui répondit: u II n'importe, cur j'ai des procès eu 
toutes. > (.i:on5 enQn le portrait que Boileau fait de la plaideuse dans sa satire 
contre les femmes : 

Des arbitres des lois pourront nous accorder. 

Des arbitres!... Tu crois l'euipôclier de plaider! 

Sur Ion cliairin déjà contente d'eile-niêmo, 

Ce nVst point lous ses droits. rV.^l le procès qu'elle lime 

pour elle un bout d'arpent qu'il faudra disputer 

Vaut mieux qu'un fiff entier acquis s.uh cuntesler; 

A»ec elle il n'esl pas de droit qui s'éc'aircisse, 

Point de piocè* «1 tirut qui ne se raJHiinuse, 

El sur l'aride lonner un nouvel embarras, 

DevaDl elle Bolet œeliroit pavillon bas. 



6 6 LES PLAIDEURS. 

Je ne sais quel biais ils ont imaginé *, 
Ni tout ce qu'ils ont fait ; mais on leur a donné 
Un arrêt par lequel, moi \êtue et nourrie 2, 
On me défend, Monsieur, de plaider de ma vie. 

CHICANNEAD. 

De plaider? 

De plaider. 

J'en suis surpris. 



LA COMTESSE. 
CHIC ANNEAU. 

Certes, le trait est noir'. 243 



LA COMTESSE. 

Monsieur, j'en suis au désespoir. 

CHICANNEAD. 

Comment, lier les mains aux gens de votre sorte 1 
Mais cette pension. Madame, est-elle forte? 

LA COMTESSE. 

Je n'en vivrais, Monsieur, que trop honnêtement* 

Mais vivre sans plaider, est-ce contentement?^ 2o0 

CHICANNEAU. 

Des chicaneurs viendront nous manger jusqu'à l'àme^ 
Et nous ne dirons mot! Mais s'il vout plaît. Madame, 
Depuis quand plaidez-vous? 

LA COMTESSE. 

Il ne m'en souvient pas ' ; 
Depuis trente ans, au plus. 

1. Biais, moyen détourné. Molière fait de ce mot tantôt un monosyllabe 

J'ai donc ch«rché longteaips un biais de vous donner... 

{Fe7}imes savantes, 111, vi.) 
tantôt un dissyllabe : 

A chercher les biais que nous devons trouver. 

{ L'Étourdi, I, n.) 

2. Latinisme. C'est tout à fait l'ablatif absolu. 

3. Rapprochement de mots assez malheureux. Les deux images ne s'accordent 
guère. 

4. Honorablement. 

5. Il est raconté dans les Discours politiques et militaires du seigneur de la 
Noue (3« discours) que le roi ayant défendu entièremenl à un abbé d'appeler, 
comme il le faisait, tout le mon'le en procès, l'abbé t lui répondit qu'il n'eu 
avait plus que quarante, lesquels il ferait cesser, puisque si expressément il le 
lui commandait. Toutefois il le suppliait de lui en -vouloir laisser une demi- 
douzaine, pour son passe-temps et récréation. » 

6. C'est le propre des chicaneurs de reprocher aux autres leur propre défaut. 
T. Forme primitive du Terbe : il ne me vient pas à l'esprit. 

Il vous souvient de plus que le Roi votre père... 
Ma foi, iM m'en souvient, il ne in Vu ?ou\ifnt guère. 

(Thomas Coh.^killb, Le Geo Lier de sûi-même \l,yi^ 



ACTE I, SCENE VII. 67 

CHICANNEAU. 

Ce n'est pas trop. 

LA COMTESSE. 

Hélas! 

CHICANNEAU. 

Et quel âge avez-vous? Vous avez bon visage. 2oo 

LA COMTESSE. 

Hé 1 quelque soixante ans K 

CHICANNEAU. 

Comment ! c'est le bel âge 
Pour plaider. 

LA COMTESSE. 

Laissez faire 2, ils ne sont pas au bout : 
J'y vendrai ma chemise ; et je veux rien ou tout ^. 

CHICANNEAU. 

Madame, écoutez-moi. Voici ce qu'il faut faire. 

LA COMTESSE. 

Oui, Monsieur, je vous crois comme mon propre père. 260 

CHICANNEAU. 

J'irais trouver mon juge. 

LA COMTESSE. 

Ohl oui, Monsieur, j'irai. 

CHICANNEAU. 



Me jeter à ses pieds. 
Je l'ai bien résolu. 



LA COMTESSE. 

Oui, je m'y jetterai : 



CHICANNEAU. 

Mais daignez donc m'entendra. 

LA COMTESSE. 

Oui, vous prenez la chose ainsi qu'il la faut prendre. 

CHICANNEAU. 

Avez-vous dit, Madame? 

LA COMTESSE. 

Oui. 

CHICANNEAU. 

J'irais sans façon 265 

Trouver mon juge. 

1. Quelque est pris ici adverbialement et siojnifie : environ, à peu près. Oii lit 
au mot Chant dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire : « Mademoiselle 
Bauval, actrice du temps de Corneille, de Racine et de Molière, me récita, il y a 
quelque soixante ans et plus, le commencement du rôle d'Emilie. » 

2. Ellipse p^iur laissez-moi faire. 

3. Bien, dérivé deres, signifie : chose. Il faut donc, pour que cette phrase ait 
oasens, admettre une ellipse, «t rétablir dans l'analyse la négation. 



5 8 LES PLAIDEURS. 

LA COMTESSE. 

Hélas! que ce Monsieur est boni 

CHICA.NNEAU. 

Si vous parlez toujours, il faut que je me taise. 

LA COMTESSE. 

Ahl que vous m'obligez! Je ne me sens pas d'aise*. 

CHICANNEAU. 

J'irais trouver mon juge, et lui dirais... 

LA COMTESSE. 

Oui. 

CHICANNEAD. 

VoiM 
Et lui dirjus : Monsieur... 

LA COMTESSE. 

Oui, Monsieur'. 

CHICANNEAD. j r^' ., . 

Liez-moi...». 270 

LA COMTESSE. 

Monsieur, je ne veux point être liée*. 

1. Je suis hors de moi par suite de l'aise, de la joie où je me trouve. La Fon- 
taine a dit {Fables, I, 2) : 

A ces moli le corbeiu ne te tent plus de joie. 

L'aise est un sentiment de bien-être et de contentement. Corneille a dit dans 
Don Sanche (V, tiii) : 

Ce pêcheur, d'aise tout transporté, etr. 

î. H. Paul Mesnard a trouTé deux exemples de cette interjection d'impatience 
dans les Jaloux de Pierre de Larivey (I, i et II, i). 

3. Toute cette fin du premier acte doit être menée ou lue avec la plus grande rapidité. 

4. «La scène des P/aicfeur« de M. Racine où i.hicanneau se brouille avec la Com- 
tesse est arrivée, de la même manière qu'on la rappoite, chez M. Boileau le çref- 
fier. Cbicanneau était M. le président de L. Je ne sais point qui était la Com- 
tesse, mais j'ai su autrefois son nom ; et il me souvient seulement que lorsqu'on 
la joua pour la première fois, on avait conservé à celle qui la représentait sur le 
théâtre un habit de couleur de rose sèche et un masque sur l'oreille, qui était l'a- 
justement ordinaire de cette comtesse. » (Menagiaria, t. m, p. 24 et 25.) Bros- 
sette dira la même chose, mais avec plus de détails, dans une note sur le vers 
lùo de la satire III de Boileau. « C'est chez M. Boileau le greffier, frère aîué de 
Despréaui... que se passa entre ce même M. D. L. et la comtesse de Crissé cette 
Bcène plaisante et vive, qui a été décrite par M. Racine sous les noms de Cbi- 
canneau et de la Comtesse de Pimbesctie. La Comtesse de Crissé était une 
plaideuse de profession, qui a passé toute sa vie dans les procès, et qui a 
dissipé de grands biens dans cette occupation ruineuse. Le Parlement, fatigué de 
son obstination à plaider, lui défendit d intenter aucun procès sans l'avis par écrit 
de deux avocats que la cour lui nomma. Cette interdiction de plaider la n.it dans 
une fureur inconcevable. Après avoir fatigué de son désespoir les juges, les avo- 
cats et son procureur, elle alla encore porter ses plaintes à M. Boileau le greffier, 
chez qui se trouva par hasard M. de L... dont il s'agit. Cet homme, qui voulait 
se rendr nécessaire partout, s'avisa de douner des conseils i cette plaideuse. 
Elle les écouta d'abord avec avidité ; mais par un malentendu qui survint entre 
eux, elle crut qu'il voulait l'insulter, et l'accabla d'injures. M. Despréaux, qui 
était présent à cette scène, en fit le récit à M. Raciue, qui l'accommoda au théâ- 
tre et l'inséra dams la comédie des Plaideurs. Il n'a presque fait que la rimer. 



59 
CH ICANN EAU. 

A l'autre I 

LA COMTESSE. 

Je ne la serai point*. 

CHICANNEAU. 

Quelle humeur est la vôtre 

LA COMTESSE. 

Non 

CHICANNEAU. 

Vous ne savez pas, Madame, où je viendrai 

LA COMTESSE. 

Je plaiderai, Monsieur, ou bien je ne pourrai. 276 

CHICANNEAU. 

Mais... 

LA COMTESSE. 

Mais je ne veux point, Monsieur, que l'on me lie. 

CHICANNEAU. 

Enfin, quand une femme en tête a sa folie... 

LA COMTESSE. 

Fou vous-même. 

CHICANNEAU. 

Madame! 

LA COMTESSE. 

Et pourquoi me lier? 

CHICANNEAU. 

Madame... ' 

LA COMTESSE. 

Voyez- vous? il se rend familier * 

CHICANNEAU. 

Mais, Madame... 

LA COMTESSE. 

Un crasseux 3, qui n'a que sa chicane, 

La première fois que l'on joua cette comédie, on donna à l'actrice qui représen- 
tait la comtesse de Pimbêche un habit de couleur rose sèche e'. un masque sur 
l'oreille qui était l'ajustement ordinaire de la comtesse de Crissé. » 

1. La grammaire voudrait le. Madame de Sévigné disait en riant de cette rè- 
gle : » Je croirais avoir delà barbe si je pariais ainsi. » 

2. Lier, étant de deux syllabes, rime mai avec familier, dont les quatre der- 
Dieres lettres ne forment qu'une seule syllabe. 

. Un crasseux, uu homme avare et désagréable: « Mon mari étant mort, Dieu 
merci, M. Senefort ne m'est plus rien; cependant il semble à ce crasseux qu'il me 
«Oit de quelque chose. » (Dancourt, le Chevalier à la mode, I, m.) 



6 LES PLAIDEURS. 

Veut donner des avis! 

CHICANNEAD. 

Madame! 

LA COMTESSE. 

Avec son âne I 280 

CHICANNEAU. 

Vous me poussez*. 

LA COMTESSE. 

Bonhomme, allez garder vos foins. 

CHICANNEAU. 

Vous m'excédez^. 

LA COMTESSE. 

Le sot! 

CHICANNEAU. 

Que n'ai-je des témoins* 



SCENE YIII. 

PETIT JEAN, LA COMTESSE, CHICANNEAU. 

PETIT JEAN. 

Voyez le beau saobat* qu'ils font à notre porte. 
Messieurs, allez plus loin tempêter de la sorte. 

i. Pousser quelqu'un, c'est entrer en lutte avec lui, l'offenser. 
î. Excéder signifiait piimitivement en langage de palais : battre outrageu- 
sement. Il signifie aujonnihui : importuner, poussera bout. 

3. « Quand les témoins comparaissent po ir être récolés et confrontés, pre- 
mièrement le juge leur fait faire sermetit de ne charger l'accusé sans cause et 
contre la vérité ; ensuite le juge les recelé en l'absence de l'accusé. Le récolement 
se f.til d'un témoin à sa déposition rendue en l'information, l'on fait comparoir 
le témoin devant le juge, on lui fait prêter serment, on lui fait lecture de sa dé- 
position rendue en l'information , on lui demande si elle contient -vérité, s'il y 
persiste, et s'il y Tcut ajouter ou diminuer, parce qu'il peut ajouter ce qu'il a 
omis; et diminuer, pourvu que la diminution n'aille à la décharge entière de 
l'accusé. Et ceux qui persistent en ce qui sert à la charge de l'accusé lui sont in- 
conliuent confrontés séparément à part et l'un après l'autre. Or, j our procéder à 
Ja confrontation, l'on fait venir l'accusé, et successivement un seul des témoins 
devant le juge, lequel en présence l'un de l'autre leur fait faire serment de dire 
vérité; api es quoi le juge leur demande s'ils se reconnaissent l'un et l'autre, 
savoir au témoin si c'est de l'accusé qu'il entend parler par sa déposition, et 
demande à l'accusé s'il a quelques reprocties à proposer contre le témoin pré- 
sent L accusé peut même demander permission au juge d'interroger le témoin 

comme quoi il peut savoir ce qu'il a dit et lui faire auties interrogations pour 
le faire varier dans son témoignage. » {Remarques du droit français (1637), 
p. 492-493.» 

4. Le tabbat est le vacarme que fait l'assemblée nocturne ^^ lorciers. 



ACTE 1, SCÈNE VIII. 51 

CHICANNEAU. 

Monsieur, soyez témoin... 

LA COMTESSE. 

Que Monsieur est un sot *. 28o 

CHICANNEAU. 

Monsieur, vous l'entendez : retenez bien ce mot. 

PETIT JEAN, à la Comtesse. 

JAh ! vous ne deviez pas lâcher cette parole. 

LA COMTESSE. 

.Vraiment, c'est bien à lui de me traiter de folle I 

PETIT JEAN, à Chicanneau. 

Folle I Vous avez tort. Pourquoi l'injurier? 

CHICANNEAU. 

On la conseille. 

PETIT JEAN 

Oh! 

LA COMTESSL. 

Oui, de me faire lier. 290 

PETIT JEAN. 

Oh, Monsieur » I 

CHICANNEAU. 

Jusqu'au bout que ne m'écoute-t-elle? 

PETIT JEAN. 

Oh, Madame! 

LA COMTESSE. 

Qui? moi, souffrir qu'on me querelle? 

CHICANNEAU. 

Une crieuse! 

PETIT JEAN. 

Hé, paix ! 

1. « Ce fut alors qu'ils se mirent tous deux en deroir de conter tous les procès 
et différends qu'ils avaient ensemble, en la présence de Chanoseîles, comme s'il 
eût été leur juf;e naturel. Ils prirent tous deux la parole en même temps, plai- 
dèrent, haranguèrent et contestèrent, sans que pas un ne voulût écouter son cnm- 
pajçuou. C'est une coutume assez ordinaire aux plaideurs de prendre pour juge 
le premier venu, de plaider leur cause sur-le-champ devant lui, et de s'en vouloir 
rapporter à ce qu'il en dira, sans que cela aboutisse néanmoins à sentence ni à 
transaction. >» {Roman bourgeois, II, 85.) La Bruyère {Lte l'homme) a peint aussi 
dans Autagoras un vieux plaideur, qui passe sa vie à solliciter et à parler de son 
procès : « Vous l'avez laissé dans une maison au Marais, vous le retrouvez au 
grand faubourg, où il vous a prévenu, et où déjà il redit ses nouvelles et son 
procès. Si vous plaidez vous-même, et que vous alliez le lendemain à la pointe 
du jour chez l'un de vos juges pour le solliciter, le juge attend, pour vous don- 
ner audience, qu'Antagoras soit ex|)édié. » 

2. Tous deux expliquent si clairement leur cas à Petit Jean que le malheureux 
n'y voit goutte. Les dépositions en juslioede paix sont souvent aussi passionnée! 
et par suite aussi peu claires que ces éclaircissomenls-là. 



62 LES PLAIDEURS. 

LA COMTESSE. 

Un chicaneur I 

PETIT JEAN. 

Holà! 

■CHICANNEAD. 

Qui n'ose plus plaider ! 

LA COMTESSE. 

Que l'importe cela? 
Qu'est-ce qui t'en revient, faussaire abominable, 295 

Brouillon, voleur? 

CHIC ANNEAU. 

Et bon, et bon, de par le diable I 
Un sergent 1 un sergent I 

LA COMTESSE. 

Un huissier! un huissier I 

PETIT JEAN, seul. 

Ma foi, juge et plaideurs, il faudrait tout lier^ 

1. Pelit Jean n'a pas compris la Comtesse, et n'a saisi que le mot de lier. U en 
profite pour HAo]arer avec raison que juge et plaideurs sont fous à lier. 



ACTE DEUXIÈME. 

SCÈXE ï. 

LÉANDRE. L'INTIME. 



L INTIMÉ. 

Monsieur, encore un coup *, je ne puis pas tout faire: 

Puisque je fais l'huissier, faites le commissaire '. 300 

En robe sur mes pas il ne faut que venir' : 

Vous aurez tout moyen de vous entretenir*. 

Changez en cheveux noirs votre perruque blonde. 

Ces plaideurs songent- ils que vous soyez au monde' 

Hé ! lorsqu'à votre père ils vont faire leur cour *, 305 

A peine seulement savez-vous s'il est jour. 

Mais n'admirez-vous pas "^ cette bonne comtesse 

Qu'avec tant de bonheur la fortune m'adresse ; 

1. Encore une fois. Racine affectionne cette locution, qui n'a cependant rien de 
bien poétique : 

Mettons encore un coup toute la Grèce en Rammt. 

(Andro77iague, IV, m.) 
Madame, eicore un coup, c'est à tous d« otioisir. 

{Bojazet,n,i.) 

5. C'était et c'est encore un fonctionnaire de la police, qui a sous ses ordres les 
diyers agents: a Le commissaire viendra bientôt, et l'on s'en -va nous mettre en 
lieu où l'on nie répondra de vous » (Molibrb, Médecin malgré lui, III, x). Au 
V» acte de l'Avare, un commissaire se transporte chex Harpagon, pour tâcher de 
découvrir l'aut^^ur du vol. 

3. Racine, suivant l'usage du théâtre prec, nous aTcrtit de tous les incidents 
qui vont se produire. Nous savons que l'Intimé va remettre un bilKt à Isabelle, 
un exploit à f.hicanneau. et que, sous le déîruisement de commissaire, I.éandre va 
pouvoir entretenir sa maîtr<^sse. C'est que l'intrigu« n'est rien dans cette comédie 
et que tout Tintérèt repose dans la peinture des ridicules et dans la vivacité spiri- 
tuelle du dialog^ue. 

4. On lisait dans la Suite du Menteur (v. 1132): 

Nous auront tout loisir de nous entretenir. 

5. Racine, comme Molière, nous peint non seulement le ridicule ou le vice des 
parents, mais les résultats funestes pour les enfants de ce ridicule ou de ce vice. 
La passion de Dandin et de Chicanneau les empêche de songer à marier leurs 
enfants ; elle est cause que les enfants y songent trop. 

6. Expression fort spirituelle ; Dandin est comparé à Célimène. Les magistrats 
sont courtisés par les plaideurs comme l'étaient à Rome les gens riches et sans 
«DTants. orbi. 

7. Latinisme. Ne tous étonnez-vous pas joyeusement de? 



€4 LES PLAIDEURS. 

Qui, dès qu'elle me voit, donnant dans le panneau*. 

Me charge d'un exploit pour monsieur Chicanneau, 310 

Et le fait assigner pour certaine parole ^, 

Disant qu'il la voudrait faire passer pour folle : 

Je dis folle à lier; et pour d'autres excès 

Et blasphèmes, toujours l'ornement des procès? 

Mais vous ne dites rien de tout mon équipage^? 315 

Ai-je bien d'un sergent le port et le visage? 

LÉANDRE. 

Ah ! fort bien. 

l'intimé. 
Je ne sais, mais je me sens enfin 
L'âme et le dos six fois plus durs que ce malin *. 
Quoi qu'il en soit, voici l'exploit et votre lettre. 
Isabelle l'aura, j'ose vous le promettre. 320 

Mais, pour faire signer le contrat que voici', 
Il faut que sur mes pas vous vous rendiez ici. 
Vous feindrez d'informer sur toute cette affaire, 
Et vous ferez l'amour en présence du père. 

L É A X D R E . 

Mais ne va pas donner l'exploit pour le billet. 325 

1. Dans le piège. 

i. Citer devant le tribunaL 

3. L'équipage d'un sergent n'était pas beau, si nous nous en rapportons à la 
satire de Furetière intitulée le Jeu de boules des Procureurs: 

Je m'arrête au bruit 
D'un tas de procureur? et ahiiiîsier? qui me saiL^. 
Je tois dans leurs habits les modes surannées 
Qu'ont les capncieui en un fiècle amenées; 
Tel a le chapeau plat, tel autre l'a trop haut, 
Tel a talon de bo s, tel soulier* de pitaut, 
Tel hdut-d(>-chaus<e bouffe, el tel serre la ciiisse. 
L'un tient du Pantalon, et l'^ulre tient du SuisM 
Tel a petit collet, tel d^s plus grand- rabats. 
Tel sur babil de drap man'.eau de tafT.-la;. 

Lacrëce dit aussi <ians le Bornai} bourgeois (I, 47) : « Nous avons en notre Toi- 
sioage un homme de robe fort riche et fort avare, qui aune calutte qui lui vient 
jusqu'au menton, et quand il aurait des oreilles d'âne comme Midas, elle serait 
assez grande pour les cacher. Et j'en sais un autre dont le manteau et les éguil- 
lettes sont tellement effilées que je voudrais qj'il tombât dans l'eau, à cause du 
prand besoin qu'ailes ont d'être raT ;^î:iiics. » Les habits de l'avocat Jean Be- 
dout u étaient des mémoriaus ou r^^pertoircs des anciennes modes qui aTaieut régné 
en France. Son chapeau était plat, quoique sa tète fût pointue; ses souhers 
étaient de niveau a^ec le p'ancher, et il ne se trouva jamais bien mis que quand 
on porta de petits raljals, de p'iites basques et des chausses étroites: car, comme 
il y trouva quoique épargne d'étoffe, il retint opiniâtrement ces modes. » {Roman 
bourgi'ois, 1, 88.) 

4. Nous verrons tout à l'heure l'Intimé durement caressé par Chicanneau. Les 
sergents étaient accoutumés à pareil traitement. 

5. Racine ne nous cache rien; nous savons que dans quelques scènes ChicaoneMI 
signera un contrat de mariage, croyant signer un procès-verbal. 



ACTE II, SCÈNE II. 

l'intimé. 
Le père aura l'exploit, la fille le poulet •. 
Rentrez. 

(L'Intimé va frapper à la porte d'IsabsUe.) 



SCENE IL 

ISABELLE, L'INTIMÉ. 

ISABELLE 

Qui frappe ? 

l'intimé. 
Ami. (a part.) C'est la voix d'Isabelle. 

ISABELLE. 

Demandez-vous quelqu'un, Monsieur ? 
l'intimé. 

Mademoiselle, 
C'est un petit exploit que j'ose vous prier 
De m'accorder l'honneur de vous signifier *. 330 

1. Dans les éditions publiées du vivant de Racine les quatre substantifs de ce 
▼ers commencent par une grande lettre ; il en est de même dnns cette scène des 
mois Huissier, Commissaire, Plai leurs, Lettre, Contrat, Billet. On a beaucoup 
discuté sur l'étymologie du mot poulet. Saumaise, Ménage et Dacier l'ont fait 
venir du latin polypticum, qui désignait une tablette de plusieurs feuillets, sans 
doute parce que les lettres d'amour sont interminables. Le géojiraphe Duval dit 
dans son Voyage d'Italie que les paysans « portaient des poulets sous prétexte 
de les vendre, et mettaient un billet sous l'aile du plus gros, qui était un aver- 
tissement à la dame avec qui on était d'intelligence. Le premier qui fut découvert 
fut puni de l'estrapade avec deux poulets attactiés aux pieds qui ne faisaient ce- 
pendant qiië voltiger. » C'est de ce fait que La Moniia\e tire le sens de pou- 
let. Génin dit: « Un galant essaie de gairner le cœur de sa belle par l'envoi de 
quelque paire de pigeons ou de poulets gras. D'où est venu que ceux qui se char- 
geaient de ces messages ont été appelés -porta-jollastri, porte poulets, n M. Qui- 
tard dans ses Etwles sur le langage provincial suppose u que le billet doux a été 
nommé poulet parce que le cachet qu'on y apposait ordinairement représentait un 
poulet ou un coq », et il semble rapprocher de ce mot l'expression : le coq du 
village. Il nous semble plus simple d'accepter l'explication de Fuietière, qui dit 
qu'on a ainsi nommé ces billets parce que, en les pliant, on y faisait deux poiuie.» 
qui représentaient les ailes d'un poulet. Molière a adopté cette explication dan 
VEcole d«s Maris (If, v) : 

El m'a droit dans ma chambre une boîte jetée 

Qui renferme uae lettre en poulet cachetée. 

S. Signifier, c'est notifier par ministère d'huissier: 

Et je tons »ien«, Monsie ir. arec votre licence, 
ijignifier l'exploil d« certaine ordonnance. 

(MoLiÈBB, Tartuffe, V, it.) 

rendant toute la première moitié de cette scène, l'Intimé déguise sa toîz. 



66 LES PLAIDEURS. 

ICABELLE. "^ 

Monsieur, excusez-moi, je n'y puis rien comprendre. 
Mon père va venir, qui pourra vous entendre. 

l'intimé. 
Il n'est donc pas ici, Mademoiselle * ? 

ISABELLE. 

Non, 
l'intimé. 
L'exploit, Mademoiselle, est mis sous votre nom *. 

ISABELLE. 

Monsieur, vous me prenez pour une autre, sans doute : 335 

Sans avoir de procès, je sais ce qu'il en coûte ^; 

Et si l'on n'aimait pas à plaider plus que moi. 

Vos pareils pourraient bien chercher un autre emploi. 

Adieu. 

l'intimé. 
Mais permettez... 

ISABELLE. 

Je ne veux rien permettre. 

l'intimé. 



Ce n'est pas un exploit. 



ISABELLE, 

Chanson ! 
l'intimé. 

isabelle. 



C'est une lettre. 3-10 



Encor moins ♦. 



1. Isabelle ne se doute pas de l'inférêt que l'Infime attache à cette question, et 
de la joie que l'ambassadeur de Léandre va éprouver à sa réponse. 

2. C'est une plaisanterie, qu'Isabelle prend an sérieux, d'où uu jeu de scène 
charmant. 

3. Cbicanneau en effet aurait pu s'approprier le conseil donné par Boileau à 
l'abbé des loches {EpUres, II, 25-28. : 

N'imite point ce* fous dont la *otte arariee 
Va de «es re»enu» engraisser U justice ; 
Qui, toujours assignant el toujours assignés, 
SouTciil demeurent gueux de tingt procès gagné». 

Cependant Collantine ne s'est pas ruinée à f^laider; elle tourmente tellement la 
partie adverse, qu'il faut enfin qu'elle achète « la paix, à quelque prix que ce S')it. 
T^l est le métier dont je subsiste il y a longtemps, et dont je me trour*» fort bien. 
J'xi déjà ruiné sept gros paysans et quatre familles bourgeoise?, et il y a «rois 

cen;iishommes que je tiens aux chausses. Si Dieu me fait la grâce de tÎTre, 

j ' Les Tcux faire aller à l'hôpital. » {Roman bourgeois, II, 84-85.» 

4. Co trait nous prouve qu'Isabelle, milg'é la facilité avec laquelle elle sccueille 
'utnour de Léandre, est une fort bonuétc ûlle. Cette scène demande à être très 

• i:'pidement enlevée. 



ACTt: II, SCÈNE II. 



67 



Mais lisez. 



C'est de Monsieur., 



L INTIMÉ. 
ISABELLE. 

Vous ne m'y tenez pas. 
l'intimé. 



ISABELLE. 

Adieu. 

l'intimé. 
Léandre ^ 

ISABELLE. 



C'est de monsieur... ? 



Parlez bas *, 



l'intimé. 
Que diable M on a bien de la peine 
A se faire écouler : je suis tout hors d'haleine. 

ISABELLE. 

'Ah ! rinlimé, pardonne à mes sens étonnés *; 343 

{Donne. 

l'intimé. 
Vous ne deviez fermer la porte au nez ^ 

ISABELLE. 

, Et qui t'aurait connu, déguisé de la sorte ? 
■Mais donne. 

l'intimé. 
Aux gens de bien ouvre-t-on votre porte ^ ? 

„. , ^ , ISABELLE. 

ne ! donne donc. 

L'INTIMÉ. 

La peste... 

Jût^ ce mot, Isabelle, qui était sur le seuil de sa porte, reyient précipilam- 
i'. Peut-être faut-il voir là encore une parodie du Cid. 

"0 lits ï: z^^'^^ti^!::^'"' """- ^°" c- ^^««/sis 

Monsieur n'est pas ici, que diable 1 i si bonne heure! 

ma*;meTAl.'mtr»T'P'"'' '"'''^-J''^' ^^ ^«'•ti&c P" suite d'un coup ou d'une 
malaf le. DAlfmbcit écrira au roi de Prusse, le 9 mars 1770: .La faible.se de 

p"lus1oin '^TrlLlt'l ''"°"'^' --P-^'-it, quand je l'oserais, de^uivï: 

bene;'^n;:r;:!:;x^?t i^T;ien^;^^^3:;;!r^ ""°'" ' *^""^"'" ^*- 

«. ChicaDDeau ne reçoit que des hommes d'affaires. 



6 s LES PLAIDEURS. 

ISABELLE. 

Oh ! ne donnez donc pas *. 3o0 
Avec votre billet retournez sur vos pas. 

l'intimé. 
Tenez. Une autre fois ne soyez pas si prompte. 



SCENE III 

CniCANNEAU, ISABELLE, L'INTIMÉ 

CHICANNEAU. 

Oui? Je suis donc un sot, un voleur, à son compte - ? 

Un sergent s'est chargé de la remercier, 

Et je lui vais servir un plat de mon métier •"'. 

Je serais bien fâché que ce fût à refaire, 355 

M qu'elle m'envoyât assigner la première. 

Mais un homme ici parle à ma fille. Gomment ? 

Elle lit un billet ? Ah ! c'est de quelque amant ! 

Approchons. 

ISABELLE. 

Tout de bon, ton maître est-il sincère ? 
Le croirai-je ? 

l'intimé. 
Il ne dort non plus que votre père. 360 

(Apercevant Chicanneau.) 

Il se tourmente *; il vous... fera voir aujourd'hui ^ 
Que Ton ne gagne rien à plaider contre lui. 

ISABELLE, apercevant Chicanneau. 
'X l'Intimé.) 

C'est mon père! Vraiment, vous leur pouvez apprendre 

1. Isabelle est une fille vive et décidée; la façon dont ^Ue se marie le prouve; 
elle e;t prompte à se mettre en colère. Remarquez le tutoiement amical dont elle 
câline d'abord lintimé, et le vous irrité qu'elle ne tarde pas à lui lancer. 

i. 11 s'apit de la comtesse. Tous deux ont rencontré pendant l'entr'acte le ser- 
gent ou l'huissier qu'ils cherchaient. 

3. Jouer un tour. .Molière a dit de même dans l'Etourdi (II, xi) 
Oui, je te vai; serrir d'un plat de ma façon. 

A. Remarquez que ces traits, communs à l'amour et à la rage de plaider, ne 
peuvent donner à Chicanneau aucun soupçon. 

3. Eq déiiuisant tout à coup sa voii, l'Intimé avertit Isabelle du danger, et se 
dérobe lui-même aux soupç-jns de Chicanneau. 



ACTE II, SCÈNE III. 99 

Que si l'on nous poursuit, nous saurons nous défendre. 

^'Déchirant le billet.) 

Tenez, voilà le cas qu'on fait de votre exploit 365 

CHICANNEAU. 

Comment ! c'est un exploit que ma fille lisoit »? 

Ah ! tu seras un jour l'honneur de ta famille ^ : 

Tu défendras ton bien. Viens, mon sang, viens, ma fille '. 

Va, je t'achèterai le Praticien français *. 

Mais, diantre I il ne faut pas déchirer les exploits \ 370 

ISABELLE, à l'Intimé. 

Au moins, dites-leur bien que je ne les crains guère ' j 
Ils me feront plaisir : je les mets à pis faire ' 

CHICANNEAU. 

lié ! ne te fâche point ». 

ISABELLE, à l'Intimé 

Adieu, Monsieur 

I. Il faut, pour que ces deux Ters riment, ne prononcer Di exploit, ni lisait, 
mais preudre une prononciation intermédiaire, oué, que l'on entend encore dans 
certaines provinces. 

„ 2- ^f ^"'=^'*/ '^^DS son édition de lApologie d'Hérodote (t. II, chap. îtu, 
P* J 7 /^^°°*^ *î" "° J^""" *^' ^^ Breteuil. conseiller au parlement de Paris 
« élant dans une terre qu il avait en Normandie, aperçut le long d'un chemin un 
jeune garçon de dii a douze ans, qui gardait un troupeau et lisait dans un livre: 
Il lui demanda quelle lecture l'occupait si fort?— Monsieur, répondit le garçon 
c est le Code: ma mère s'est remariée, et prévoyant que quelque jour j'aurai 
procès ou contre elle, ou contre mon beau-père, ou contre mes frères et sœurs 
du second lit, j étudie de bonne heure l'ordonnance. » 
3. Seconde parodie du Cid : 

Viens, mon Gis, viens, mon sang, riens réparer ma bonta 

»oKi'?r"*^^-*^^^«P'''"'T''^* *" Parlement; Belastre l'avait toujours sur sa 
table (Fdrbtibbb, Roman bourgeois, (II, 63). Il avait paru en 1666 une édition du 
^arfaH praticien français, revue [ar Desmaisons, avocat au Parlement. 

5. Diantre est un euphémisme pour désigner le diable. M">« de Sévigné a écrit 
un jour: « Que le diantre vous emporte ! » 

6. Isabelle est une ingénue des plus rusées. Elle trouve moyen de faire à l'In- 
timé, eu présence de Chicanneau, la réponse qu'elle n'avait pas encore eu le temps 

UC lui Itll 1*6 • * 

^7. Mettre à pis faire, ou à faire pis, c'est défier de faire plus mal ou de 

Je met» à faire pis, en l'état où nous sommes. 
Le sort et les démons, et les dieux et les hommes. 

(Corneille, Horace, II, m.) 

rpS^*>,L^'«r^U-iS'' "°"' ^*^5^*' " demande si Racine, trouvant sans doute 
f,ni f.?A! '^ ^^«'•«" PC" digne du style tragique, n'a pas voulu encore 
une fois parodier Corneille, comme aux vers 154, 368, 601 et peut-être 882 
..^.. sommes en pleine comédie italien.ne. Là, le vieillard est toujours dup.^ 
ot par une ingénue amoureuse qui se nomme toujours Isabelle. 



70 LES PLAIDEURS. ,, c:-,.,-^ 

2' • ■ ■ [j 

XSCÈNE IV. Z^'-^^/ /' 

CHICANNEAU, L'INTIMÉ. ^j^'rpCtX^^'- "^ 

L INTIUÉ, se mettant en état d'écrire. 

Or ça *, 
Verbalisons *. 

CHICANNEAU. 

Monsieur, de grâce, excusez-la : 
Elle n'est pas instruite ; et puis, si bon vous semble, 37 j 
En voici les morceaux que je vais mettre ensemble '. 

l'intimé. 
Non. 

CHICANNEAU. 

Je le lirai bien. 

l'intimé. 
Je ne suis pas méchant*: 
J'en ai sur moi copie. 

CHICANNEAU. 

Ah ! le trait est touchantf Tr^HT^-^.. '. 
Mais je ne sais pourquoi, plus je vous envisage */ ■ •'*>-" - 
Et moins je me remets. Monsieur, votre visage. 380 

Je connais force huissiers. 

l'intimé. 

Informez-vous de moi: 
Je m'acquitte assez bien de mon petit emploi. 

1 . Cette interjection est composée de or (maintenant) et de çà (ici). Elle signifie 
que l'on commence a faire quelque chrise. 

2. Drossons un procès-Tcrbal, constatant qu'Isabelle a eu l'audace de déchirer 
l'exploif. 

3. Cela ne ferait point l'affaire de l'Intimé, qui renonce à son procès-verbal. 

4. L'Intimé affecte la douceur propre aux gens de justice. Le commissaire de 
V Avare, après atoir dit à Harpagon (V, 1) : « Je TOU(Jrai= avoir autant de sacs 
de mille francs que j'ai fait [)eudre de personnes,» ajoute: « Il faut, si vous 
m'en croyez, n'effaroucher personne, et tà.her doucement d'attraper quelques 
preuves, afin de procéder après, par la rigueur, au recouvrement des deniers qui 
vous ont été pris. » On menait avec un sourire aimable l'inculpé à la salie de la 
question. Rap(ielons-Dous la figure béatement souriante de M. Loyal au v^ acte 
de Tartuffe, 

5. Je vous regarde au visape. Envisage et visage ne devraient pas rimer en- 
semble : c'est le même mot. Racine dira dans Bérénice (V, m) : 

Soit qne je tous n-îrarde ou que je l'eiiTisage, 
Parl«ut du désespoir je rencontre l'iniaj^e. 



ACTE II, SCÈNE IV. 7 1 

CHICÂNNEAU. 

Soit *. Pour qui venei-vous ? 

l'intimé. 
Pour une brave dame, 
Monsieur, qui vous honore *, et de toute son ànie 
Voudrait que vous vinssiez à ma sommation * 385 

Lui faire un petit mot de réparation *. 

CHICANNEAU. 

De réparation ? Je n'ai blessé personne. 

l'intimé. 
Je le crois • vous avez, Monsieur, lame trop bonne •, 

CHICANNEAU. 

Que demandez-vous donc ? 

L'INTIMÉ. 

Elle voudrait, Monsieur, 
Que devant des témoins vous lui fissiez l'honneur 390 

1. Chicanneau fait semblant d'être convaincu; mais il se réserve de mettre 
sergent à l'épreuve. 

2. Monsieur Loyal vient expulser Orgon de chez lui avec la même douceur : 

Salut, Monsieur. Le ciel perde qui tous thuI nuiret 
Et vous soil favorable autant que je dnire... 
Toute voire maison m'a toujours été chère. 
Et j'étais serviteur de Monsieur votre père... 
Ce u'esl rien teulemeiU qu'une sommation. 
Un ordre de vider d'ici, vous 6Ï les'vdlres. 
Mettre vos meubles liurs, et faire place à d'autrei. 
Sans délai ni remite, 4iasi que besoin est. 

(iloLiBRB, Tartuffe, Y, it). 

8. « La sommation est un acte par lequel on interpelle quelqu'un de satisfair» 
i une chose. » (Dictionnaire civil et canonique (1687,, p. 721.) 

4. Après avoir disting:ué l'injure de la calomnie, M* H. M,, dans ses Be- 
marques dudroit français (1657), constate qu'on peut établir trois différences 
entre les injures (p. 456) : u II y a des injures légères, que les jurisconsultes ap- 
pellent lubricumiinguje, pour lesquelles il a été jugé par divers Arrêts que le 
procès ne devait pas être réglé à l'eitraonlinaire par récolement et confronta- 
tion de témoins : mais que le juge devait recevoir les parties à procès ordi- 
naire, ou à informer plus amplement; parce que cette sorte d'injures légères se 

fiurgent par une reconnaissance, nollem dictum, noUem factum, par laquelle ce- 
ui qui a injurié déclare que l'injure aété faite contre sa volonté, et qu'il tient l'in- 
jurié pour homme d'honneur ; et par ce moyen il n'est condamné ni à l'amende 
honorable, ni pécuniaire, quoiqu'il le soit aux dépens de l'instance. Les autres 
injures verbales atroces se poursuivent par information et extraordinairement ; 
et celui qui a fait l'injure est ordinairement condamné en réparation d'honneur, 
a l'amende et aux dépens. — Quant à l'injure qui est faite par libelles diffama- 
toires, elle est plus atroce que toutes les autres. » 

5. Cette douceur hypocrite était déjà ordinaire aux huissiers du temps de Rabelais, 

3ui dans Pantagruel (IV, 14) nous montre un chicquanous allant assigner le sire 
e Basché : « Le chicquanous, le rencontrant, se raist à genoilz devant luy, le pria 
ne prendre en mal si de la part du gras prieur il le citoyt, remonstra par haran- 
gue diserle comment il estoyt personne publique, serviteur de moynerie, appa- 
riteur de U mitre abbatiale, prest à en fdire autant pour luy, voyre pour le luuJn- 
dre de m maison, U part qu'il luy plairovt i'emploicter e commander. ■ 



7 2 LES PLAIDEURS. 

De l'avouer pour sage, et point extravagante. 

CHICANNEAU. 

Parbleu, c'est ma comtesse. 

l'intimé. 
Elle est votre servante. 

CHICANNEAU. 

Je suis son serviteur. 

L'INTIMÉ. 

Vous êtes obligeant, 
Monsieur. ^ , y 

CHICANNEAU. ^1 '"^-^ '^ 'jL^'iA 

Oui, vous pouvez l'assurer qu'un sergent / 

Lui doit porter pour moi tout ce qu'elle demande. 39o 

Hé quoi donc ? les battus, ma foi, paieront l'amende i ! 
Voyons ce qu'elle chante ^. Hou... « Sixième janvier*, 
« Pour avoir faussement dit qu'il fallait lier, 
« Étant à ce porté par esprit de chicane, 
« Haute et puissante dame Yolande Cudasne, 400 

<( Comtesse de Pimbesche, Orbesche, et caetera *, 
« Il soit dit que sur l'heure il se transportera 
î< Au logis de la dame ; et là, d'une voix claire, 
«t Devant quatre témoins assistés d'un notaire, 
'(■ {Zeste) ^ ledit Hiérôme avouera hautement 405 

« Qu'il la tient pour sensée et de bon jugement. 

1, On a prétendu que ce proverbe venait d'une équivoque; la loi disait au cou- 
pable : « Le bas-tu ? paie l'amende. » M. Rozao, dans ses Petites ignorances 
de la conversation, p. 366, fait remonter cette locution au combat judiciaire, où 
le vaincu dans ce jugement de Dieu était regardé comme coupable et con- 
damné. 

i. Terme peu poli, pour remplacer le verbe : dire. De même Molière (Uns 1'^- 
tourdi (I, Tiii) : 

Au nom de Jupiler, laissex-noos en repos, 
El ne nous cbantex plus d impertinents propos. 

3. On lit dans les Remarques du droit français (1657): » L'on n'exprime point 
dans l'exploit le nom de l'action que l'on intente : il suffit d'y faire clairement 
sa demande, d'en exprimer la cause, et de déclarer tellement le fait, que l'on 
puisse tirer bonne conclusion du droit du demandeur. Or, pour le faire, il faut 
que l'exploit contienne toutes ces choses ensemble : Quis, quam, coram quo, quo 
jure, quid et a quo petatur : de telle sorte que quand même un exploit serait 
mal conçu, et qu'il y aurait manque dans les formalités ordinaires, il est certain 
que rien ne peut empêcher le juge de rendre son jufjement, et de prononcer sur 
la demande faite par cet exploit, dum modo expropositis et probatis inprocessu 
nota ferri senlentia posait (p. 459-460). 

4. Chicanneau interrompt sa l cture | our dire ironiquement ces deux mots. 

5. Le Dictionnaire de l'Académie a toujours écrit : Zest! C'est une interjectiop 
lamilière par laquelle on repousse ce que dit une personne, i -«> * .t. x 

^v-i u - i :•, V ' ■ -, .,-> ■ tt ■ ij , / / - « /i «^ ■ i^ * V/-« »^tt c*.C*- ~ »* 



ACTE II, SCÈNE IV. 7 3 

c Le bon ^ » C'est donc le nom de votre seigneurie'? 
l'intimé. 

A part. . . ^ ,^^ 

Pour vous servir. Il faut pay'er d'effronterie. ^ . u.f-^'ùul>u 

c H I c A N N E A U . 

Le Bon? jamais exploit ne fut signé Le Dont 
Monsieur le Bon? 

l'intimé. 
Monsieur. 

CHICANNEAU. / 

Vous êtes un fripon. ^^ 4jp,^ 

l'intimé. 
Monsieur, pardonnez-moi, je suis fort honnête homme. 

CHICANNEAU. 

Mais fripon le plus franc' qui soit de Càen* à fiome. 

l'intimé. 
Monsieur, je ne suis pas pour vous désavouer * ; 
Vous aurez la bonté de me le bien payer. 

CHICANNEAU. 

Moi, payer? En soufflets. 

l'intimé. 

Vous êtes trop honnête • ; 41S 
Vous me le paierez bien. 

CHICANNEAU. 

Oh! tu me romps la tête 
Tiens, voilà ton paiement. 

l'intimé. 
Un soufflet! Écrivons î y . j J ■ 

« Lequel Hiérôme, après plusieurs rébellion! %,-:;,^:^^^^,f/;;';jf;/^ 

1. MichauH (Mélanges historiques et philologiques, p. 387) : « Je suis comme 
persuadé que Racine, dans le teni|.s qu'il était brouille avec MM. de Port-Royal, 
affecta, par rapport à eux et pour les mystifier, de donner dans sa coméMie des 
Plaideurs le nom de Le Bon à un sergent. » La Logique de Port-Hoyal avait 
paru sous le titre de Logique de M Le Bon. L'huissier du Tartuffe a été ap- 
pelé non moins ironi(juiment par Molière M. Loyal. , .' ^ 

2. Celte politesse est ironique, 'ic i- i^^.*»*'' -L U^ ^ . ^ ', ^^"", "*'. '^^ 

3. Le mot franc, précédant les termes injurieux, les renforce. On lit dans le 
Roman comique de Scarron (II, 12} : Les Talets de Saldagne, francs ivro- 
gnes, etc. » 

4. Caen est une ville qui a mauvaise réputation au Palais. 

5. Rabelais Pantagruel, XII, 15) a dit des conseillers Ju Parlement, qu'il ap- 
pelle les chats fourrés ; « Des injures... et déshonneur ilz ne se soucient, pourvu 
ju'ilz ayent escuz en gibbessiere. » 

6< Vous êtes trop poli, vous me comblez. 

7. Hiérôme, étant le même mot que Jérôme, ne compte que peur deux syliab^i. 

Racine, t. ii 5 






74 iis'TPLAIDEURS. - -- 

« Aurait atteint, frappé, moi sergent, à la joue, 

« Et fait tomber d'un coup mon chapeau dans la boue ^ » 420 

CHICANNEAU, lui donnant an coup de piad. 

Ajoute cela. 

l'intimé. 
Bon : c'est de l'argent comptant*; 
J'en avais bien besoin. « Et de ce non content, 
« Aurait avec le pied réitéri. » Courage ^ ! 
K Outre plus, le susdit serait venu, de rage, 
(f Pour lacérer ledit présent procès-verbal *. » 425 

Allons, mon cher Monsieur, cela ne va pas mal. 
Ne vous relâchez point ^. 

CHICANNEAU. 

Coquin ! 

l'intimé. ' ^ 

iNe vous déplaise, jc^.r^y .< 
Quelques coups de bâton, et je suis à mon aise ^. 

CHICANNEAU, tenant un bâton. 

Oui-dà ; je verrai bien s'il est sergent./ ' *^,^ "^^ ^^^.^-^ 

l'intimé, en posture d'écrire. 

Tôt donc "*, 

i. Les premières éditions donnaient : 

Et fait toaiber du coup mon chapeau dans la boue. 
C'était une toîô de fait de moins. 

2. On lit dans Rabelais [Pantagruel, Ut. III, ch. xlii). a Un procès à sa nais- 
sance première, comme ours naissant, n'a pieds, ni mains, peau, poil, ni teste. 
Ce n'est qu'une pièf^e de chair rude et inTorme... Ainsi vois-je, comme vous au- 
tres messieurs, naître les procès à leurs commencements, iuform-^s et sans mem- 
bres. Ils n'ont qu'une pièce ou deux; c'est pour lors une laide béte. Mais lors- 
qu'ils sont bien ensachés, on les peut vra ment dire membrus et formés. » Du- 
fr«sny dira de M. de Procinville, dans sa Réc-jnciliation Normande (IV, m) : 

Qu'il achetait joui main de petit» procillon», 
Qu'il savait éleTer, nourrir de procédures; 
li les empalait bien, et de ces iieurntiires 
Il eu tirait de bons et gros procès du Mint. 

3. Llntimé a tiré de sa poche une petite écritoire, et écrit par terre. A ce 
moment, Chicanneau se précipite sur le papier. 

4. « Le procès-verbal est un acte dresse par un juge ou autre officier de 
justice, ou même par autre personne ayant fait serment eu justice, comme un Re- 
ceveur ou Commis pour le droit du Roi. C'est un récit de ce qui s'est passé. » 
{Xouveau dictionnaire cioil et canonique (1707), p. 718.) 

5. Continuez. 

6. Démosthène reçut de l'argent de Midias en réparation d'un soufûet; ce qui 
visait dire à Eschine que sa tète était un capital : « «0 xlsaXii, iàXi xtfoXaiov. » 

7. Tite! Rotrou avait dit dans Antigone V, v) : 

Je suiTrai tos ayis ; mais lot, le besoin presse. 



ACTE H, SCEXE IV. 7 5 

Frappez : j'ai quatre enfants à nourrir ^. 

CHICANNEAD. 

Ah! pardon ! 430 
^lonsieur, pour un sergent je ne pouvais vous prendre ; 
Mais le plus habile homme enfin peut se méprendre. 
Je saurai réparer ce soupçon outrageant. 
Oui, vous êtes sergent, Monsieur, et très-sergent *. 
Touchez là. Vos pareils sont gens que je révère ; 435 

tu j'ai toujours élé nourri par mon feu père 
Dans la crainte de Dieu, Monsieur, et des sergents*. 

l'intimé. 
Non, à si bon marché l'on ne bat point les gens. 

CHICANNEAU. 

Monsieur, point de procès * ! 

l'intimé. 
Serviteur*. Contumace*. 
Bâton levé, soufflet, coup de pied. Ahl 440 

CHICANNEAD. 

De grâce, 

1. Le métier de sergent n'était pas toujours gai. On lisait dans l'imitatioa 
des Oiseaux d'Aristophane, que fit paraître au seizième siècle Pierre Leloyer, 
sous le titre de Néphelo-Cocugie : 

Quand je m'en Tay pour adjourner un homme 

Bude, fascheui, ou bien uq gentilhomme, 

Allant cliez-liii pour ^aigner le IfSlon, 

il va pleuvant mille coups de bastuD, 

Dessus un teste, et souvent Son ifpée 

Dedans uio'i san» est ûèreui'M.t l't.-uipée, 

Et à grands coups il ne s'e-pn Jiae pas 

D'estaliler mes jarrets et mes bras, 



Furetière nous montrait une dispute entre un Procureur et un Huissier : le 
Procureur disait (Z,e Jeu de boules des Procureurs) : 

Pariez de vou^. 

Qui TOUS feriez fouetter pour attraper cinq sous. 

On lisait aussi dans son Roman Bourgeois (II. 33) : « Le plus plaisant fut que 
pirniiles voisins qui arrivèrent au secours se trouva forluilement le frère de 
CoUuniine, qui avait hérité de l'oftice de sergent de son | ère. Quoiqu'il fût hoii 
frère, il se donna bien de garde de séfarer ces combattants qui s'embrassaient 
fort peu amoureusement, mais disant aux assistants qu'il les pr(.n:iit à téninins, il 
écrivit à la hâte uue requête de plaintes, et plus il les voyait se battre, mieux il 
rulloit. » 
2. Superlatif plaisant. Plaute a dit de même : ipsissimus. 
9. Depuis aux bons sergents j'ai porté ré-vérence, 

Comme à des gens d'hoimeiir par qui le ciel voulut 
Que je reçusse un jour le bieu d-; mon salut. 

(Mathukin Regmbr, Satire VIII.) 

4. Cbicanoeau ne veut pas de procès avec l'Iatiuié, parce qu'il serait sûr de le 
pL-rdre. 

5. C'est un refus poli. 

6. Contumace signifie : désobéi?5Tnce, 



76 LES PLAIDEURS. 

Rendez-les moi plutôt. 

l'intimé. 
Suffit qu'ils soient reçus : 
Je ne les voudrais pas donner pour mille éciis^. 

SCÈNE V. 

LÉANDRE, en robe de commissaire; CHICANNEAU, L'INTIMÉ. 

l'intimé. 
Voici fort à propos Monsieur le commissaire. 
Monsieur, votre présence est ici nécessaire. 
Tel que vous me voyez-, Monsieur ici présent 445 

M'a d'un fort grand soufflet fait un petit présent. 

LÉANDRE, 

A vous. Monsieur? 



1 . Dans le Pantagruel de Rabelais (IV, 17), un des chicquanous dit à frère Jean 
qui l'a Lien 1 altu : u M'Usieur, si m'avez treuvé bonne robbe, et vous plaist en- 
core en me battant vous esbattre, je me contenteray de la moitié du juite prix. » 
Rabelais avait dit plus haut ilV, 12): « Quand ung moyue, prebstre, ou advocat 
veult mal a quelque gentilhomme de s n pays, il envoyé vers lui ung de ces 
chicquanous. Chicquanous le citera, l'adjournera, l'oultraigera, l'injuriera impu- 
uentement, suyvant son record et instruction, tant que le gentilbomme, s'il n'est 
paralytique de sens, et plus stupide qu'une rane gyrine, sera contrainct iuy 
donner bastonnades et coups d'espée sus la leste, ou la belle jarrelade, ou mieuli 
le jeter par les créueaulx et fenesti es de son chasteau. Cela faict, voilà chicqua- 
nou§ riche pour quatre moys, comme si coups de baslon feussent ses naifves 
moissons. Car il aura du moyne, de l'usurier ou advocat salaire bien bon. et 
réparation du gentilhomme, aulcunes foys si _'ran«le et excessive, que le gentil- 
bomme y perdra tout sou avoir; avec dangiet ae misérablement pourrir eu pri- 
son, comme s'il eust frapjié le roy. « F.échier raconte dans ses Mémoires mr l'S 
Grands Jours ti^nus à Cl-'rmont (16ô5i qu'une personne ayant envoyé cinq 
huissiers à M. du Palais, celui-ci les ût jeter à la porte, puis, escorté d'une troupe 
à cheval, se rendit à l'auberge où ils couchaient, eu tua deux, c.ssa l'épaule a uu 
troisième, et mena les diux autres à uue certaine distance, en plein hiver, la 
nuit, tout nus, en les faisant avam-er à coups de fouet. .M. du Palais fut décapité. 
On lit dans les Remarques du droit fruuçiis (1657) : « Si quelqu'un vet ccci- 
derit, iuln''raverit, ruperit, uiserit, freijerit. corruperit. aut a io quodum modo 
damnum dederit doio aut culpd, il a contracté deix sortes d'obligations, l'une pu- 
blique, par laquelle il peut être poursuivi criminellement, si l'injure est atroce; 
et l'autre privée, par laquelle il peut être poursuivi en réparation de dommages 
actione legis Aquilix : laquelle estimation et réj^'Ulationde dommag< s ne se règle 
pas selon le drot Ronihin, mais elle se fait à dire d'expert», et de gens à ce 
connaissants, ou par le juge d'olficc. eu égard à la chose endommagée, à la per- 
sonne qui a reçu le dommage, au temps et au lieu qu'il a été fait » (p. 451- 
452;. 

-j. Il y a anacoluthe. Le premier hémistiche semble devoir se rappoticr au sii- 

i'et de la phrase^ et il se rapporte au second, cependant, par ua laliuiâoie fami« 
ier à Racine. 



ACTE II, SCENE Y. 71 

l'intimé. 
A moi, parlant à ma personne». 
Item', un coup de pied ; plus, les noms qu'il me donne. 

LÉANDRE. 

Avez-vous des témoins? 

l'intimé. 

Monsieur, lâtez plutôt : 
Le soufflet sur ma joue est encore tout chaud. 4^0 

LÉANDRE. 

Pris en flagrant délit, affaire criminelle'. 

CHICANNEAU. 

Foin de moi * ! 

l'intimé. 
Plus, sa fille, au moins soi-disant telle', 
A mis un mien papier en morceaux, protestant 
Qu'on lui ferait plaisir, et que d'un œil content 
Elle nous défiait®. 

LÉANDRE, à l'Inlimé. 

Faites venir la fille''. 455 

L'esprit de contumace est dans cette famille*. 

CHICANNEAU, à part. 

Il faut absolument qu'on m'ait ensorcelé^ : 
Si j'en connais pas un, je veux être étranglé*". 

LÉANDRE. 

Comment? battre un huissier! Mais voici la rebelle 

1. Formule qui se rencoolre fréquemment dans les exploits d'huissier. 

2. Item, de plus; terme de procédure. Si l'Intimé joue son rôle avec tant de 
naturel, c'est qu'il est fils de niaîtie ; ne l'oublions pas. 

3. L'Intimé ne se portera pas comme partie civile; c'est bel et bien devant le 
tribuiiai qui ju}:eles affaires criminelles que sera traduit Cliicanneau. 

4. Locution familière, qui exprime ordinairement la répulsion. 

. Foin de la messagère et de son complimenl! 

(La Fontaine, l'Eunuque, IV, ix.) 

5. Racine a l'art de placer les termes de Palais de la façon la plus piquante. 

6. Tes paroles comblent de joie Léan'lre, à qui elles annoncent l'heureux suc- 
cès de l'entreprise. Il s'empresse de faire venir la coupable. 

7. Ici riutimé entre dans la maison de Chicanueau. 

8. L'égareoient d'esprit règne dans la famille. 

(ConNEiLLE, La Suivante, 111, v.) 

9. On dit familièrement qu'une personne est ensorcelée, quand on remarque 
en elle une manière d'être inexplicable. Regnard a écrit dans les Ménechmes 
(II, 6), imitant Racine de fort près : 

Si noui avion? bien f.iit^ nous l'aurions étranglé ; 
Il faut assurément qu'on l'ait ensorcelé. 

Ici Chicanneau veut dire qu'on lui a jeté un sort, selon une croyance répandue 
encore dans quelques cain|)agnes. 

10. Il n'y a poiut de négation; pas un est ici synonyme de : un seul. 



78 LES PLAIDEURS. , 

I i- 



0) y^ SCÈNE VI. </ 

LÉANDRE, ISABELLE, CHIGAN'NEAU, L'INTIMÉ. 

l'intimé, k IsabeUe. 

Vous le reconnaissez* ? 

LÉANDRE. 

Hé bien, Mademoiselle, 490 

C'est donc vous qui tantôt braviez notre officier, 
Et qui si hautement osez nous défier? 
Votre nom ? 

ISABELLE. 

Isabelle. 

LÉANDRE. 

Écrivez. Et votre âge? 

ISABELLE 

Dix-huit ans. 

CHICANNEAD. 

Elle en a quelque peu davantage», 
Mais n'importe. 

LÉANDRE. -.;_ ^ ^u V ^ / 

Êtes-vous en pouvoir de mari? 4C5 

ISABELLE. 

Non, Monsieur. 

LÉANDRE. , " j * ■ 

j;.«*<..6- '/v*«^ /■fc^^-f 

Vous riez ? Ecrivez qu'elle a ri '. ' 

CHICANNEAD. 

Monsieur, ne parlons point de maris à des filles: 
Voyez-vous, ce sont là des secrets de familles. 

1. Cette prt^caution est nécessaire pour que le public n'ait pas la moindre hési- 
tation à cause du déguisement de LéanJre. 

2. Petite plaisanterie décochée en passant contre la manie qu'ont certaines fem- 
mes, même jeunes, de vouloir cacher leur âge. De plus, Chicanneau aime à pré- 
ciser. 

3. L'accoutrement de Léandre et la gravité avec laquelle il l'interroge font 
pire Isabelle. Atcc un sérieux imperturbable, le Commissaire dit : 

j ^ ... EcriTei qu'elle a ri. 

C'est une satire assez 6ne des procès-verbaux qui sont encore aujourd'hui bien 
ridiculement minutiRui. Ici le Conin.issaire fait écrire sous sa dictée. Dans l'A- 
vare (V, Ti). il écrit lui-même : « Qui me payera mes écritures? — Ha«p. — 
Koas n'avons que faire de vos écritures! — Lb Comii. — Oui, mais je ne pré- 
tends pas, moi, les aToir faites pour rien, m 

^ » , ' . ^, I. J-^ f/> /, Ê • l-J /. 



ACTE II, SCENE VI. 7» 

LÉANDRE. 

Mettez qu'il interrompt *. 

CHICANNEAU. 

He ! je n y pensais pas.^^{^ , _^ ,.,_.. ^^ 
Prends bien garde, ma fille, à ce que tu diras, f,^^ v-*' 4lf0 ^ «9 **^ 

LÉANDRE. ^^'<- -^ • 

Là, ne vous troublez point. Répondez à votre aise. 
On ne veut pas rien faire ici qui vous déplaise ^. 
N'avez-vous pas reçu de l'huissier que voilà 
Certain papier tantôt? 

ISABELLE. 

Oui, monsieur. 

C H I C A N iN E A U . 

Bon cela, 

LÉANDRE. 

Ayez-vous déchiré ce papier sans le lire * ? ^"-' 

ISABELLE. 

Monsieur, je l'ai lu. 

CHICANNEAU. 

Bon. 

LÉANDRE, à l'Intimé. 

Continuez d'écrire. 

(a Isabelle.) 

Et pourquoi l'avez-vous déchiré ? 

ISABELLE. 

J'avais peup 
Que mon père ne prît l'affaire trop à cœur, 
Et qu'il ne s'échauffât le sang à sa lecture*. 

CHICANNEAU. 

Et tu fuis les procès ? C'est méchanceté pure. 480 

LÉANDRE. 

Vous ne l'avez donc pas déchiré par dépit, /Z^^^^^-^r^ A.<^«^' 

Ou par mépris de ceux qui vous l'avaient écrit? ^v*^/«-^^*^ ^7^""^ 

ISABELLE. ^.Ui^-^r" ^ y 

Monsieur, je n'ai pour eux ni mépris ni colère. 

\. Tout cet interrogatoire est un modèle de satire fine et délicate, 

2. Léandre, qui est un galant homme, \eut laisser à Isabelle tout le temp' <!• 
réfléchir avant de mener à fin la ruse qu'il a imaginée. Rien est ici employé dans 
son i;eri5 étymologique : quelque chose. 

3. Léandre ne veut pas épouser par surprise. On a signalé une ressemblaace 
entre ce -vers et le vers 1653 du AJenteur: 

Elle a doDC déchiré mon billet sans le lire ? 

4. Ce quiproquo, f -rt plaisant quand on songe à riooportaDCC det intérêts en 
gagés, va durer jusqu'à la fin de la scène. 



80 .LES PLAIDEURS. 

LÉ AND RE, à l'Intimé. 

Écrivez'. 

CHICANNEAU. «^ ^....M^wl «/.^' * 

Je vous dis qu'elle tient de son père* t^^;'^- ^2uZ^,'^ ^ ' "'"^ 
Elle répond fort bien. ^V^.w^ 

LÉANDRE. 

Vous montrez cependant 485 

Pour tous les gens dérobe un mépris évident*. 

ISABELLE. 

Une robe toujours m'avait choqué la vue ; 
Mais cette aversion à présent diminue*. 

CHICANNEAU. 

La pauvre enfant! Va, va, je te marierai bien, 

Dès que je le pourrai, s'il ne m'en coûte rien', 490 

L É A N D R E . 

A la justice donc vous voulez satisfaire? 

ISABELLE. 

Monsieur, je ferai tout pour ne vous pas déplaire. 

l'intimé. 
Monsieur, faites signer. 

léandre. 
Dans les occasions 
Soutiendrez-vous au moins vos dépositions? 

ISABELLE. -^J^t^ cix.*^70 ■ 

Monsieur, assurez-vous qu'Isabelle est constante V 493 

LÉANDRE. 

Signez. Cela va bien : la justice est contente 
Çà, ne signez-vous pas, Monsieur? 

CHICANNEAU. 

Oui-dà, gaiementf 
Atout ce qu'ellea dit, je signe aveuglément"'. 

1. A chaque réponse d'Isabelle, Léandre, pleia de joie, ordonne à riolimé de 
poursuivre la rédaction du contrat. 

2. Voila une plaisanterie dont les dramaturges modernes abuseront jusqu'à sa- 
tiété. 

3. Que TOUS n'essayez pas de dissimuler. 

4. Ce Ters doit être' accompagné d'un sourire d'intelligence adressé à Léandre, 
qui est enrobe. 

5. r.hicanueau n'est pas avare de sa nature; mais il veut réserrer son argent 
pour flatter son procureur, et pour gagner son juge et le portier de son juge. 

6. Cette réponse et la précédente sont moins heureuses que les autres, et un 
homme aufsi avisé que Chicanneau devrait s'apercevoir qu on ne parle pas ainsi 
à propos d'un exploit. 

1. Ce trail-Ià est contre nature, surtout après les soupçons qu'a eus Chican- 
neau ; mais n'oublions pas que l'intrigue est peu de chose pour Racine dans cette 
comédie, t/. .a -"^vf^ . Ti, «i «- /2,,i^t.* o<^»' "^ /,-, v. .tV^v^ 



LÉANDRE, bas, à Isabelle. 

Tout va bien. A mes vœux le succès est conforme: 

Il signe un bon contrat écrit en bonne forme, 500 

Et sera condamné tantôt sur son écrit •. 

CHIC ANNE AU, à part. 

Que lui dit-il? Il est charmé de son esprit. 

LÉANDRE. 

Adieu. Soyez toujours aussi sage que belle: 
Tout ira bien. Huissier, remenez-la chez elle, 
Et vous, Monsieur, marchez 2. 

CHICANNEAU. 

Oià, Monsieur? 

LÉANDRE. 

Suivez-moi. 505 

CHICANNEAU. 

Où donc? 

LÉANDRE. 

Vous le saurez. Marchez de par le Roi. 

CHICANNEAU. 

Comment? 

SCÈNE VII. 

LÉANDRE, CHIGAiNNEAU, PETIT JEAN. 

PETIT JEAN. 

Holà! quelqu'un n'a-t-il point vu mon maître? 
Quel chemin a-t-il pris? la porte ou la fenêtre? 

LÉANDRE. 

A l'autre ' ! 

PETIT JEAN. 

Je ne sais qu'est devenu son fils * ; 

1. De Cailhava publia en 1772 un ouvrage en quatre volumes, intitulé De fart 
de la comédie, auquel nous faisons l'emprunt suivant (1, 515) : « Le dénouement 
des Plaideurs est au milieu de la pièce, puisque c'est dans ie second acte que 
Chicanneau, en croyant signer un exploit, signe le contrat de mariage de sa fille 
avec le fils de Dandin. » Cela serait vrai, si cette intrigue était en effet le nœud 
de la pièce; mais Racine veut nous monlrer lesefTets de la manie de juger comme 
ceux de la manie de plaider, et nous n'avons encore fait qu'apercevoir Uandin. 

2. C'est l'affaire criminelle qui commence. 

3. Dandin vient déranger les projets de son fils; il a profité, pour s'évader, 
de l'absence de Léandre, qui est obligé de courir après lui et d'abandonner Chi- 
canneau ; de plus, Léandre craint d'être reconnu, en présence de Chicanneau, 
par Petit Jean. 

4. Oa écrirait aujourd'hui : ce qu'est devenu. 

5. 



83 LES PLAIDEURS. 

E: pour le père, il est où le diable l'a mis *. 510 

Jl me redemandait sans cesse ses épices '; 
Et j'ai tout bonnement couru dans les offices 
Chercher la boîte au poivre ^j et lui, pendant cela, 
Est disparu. 

SCÈNE VIII. 

DANDIN, à une fenêtre ^ LÉANDRE, CHIGANNEAU, 
L'INTIME, PETIT JEAN. 

DANDIN. 

Paix ! Paix ! que Ton se taise là. 

i. Rappelons-nous que P^tit Jean croit que Dandin est sorcier. (I, ii.) 

2. « Le nom d'épices Tient de ce qu'anciennement les présents qu'on faisait 
aux juges étaient Toiontaire», et que les parties leur donnaient ordinairement 
quelques couQtures qu'ils achetaient chez les épiciers. Dans la suite, quoique ces 
mènî-is présents aient été convertis en or et en argent, et que depuis la Ténalité 
des charges ils soient dus comme un droit, en sorte même qu'oi ne les peut sai- 
sir, on a laissé le nom d'une louable coutume à une fâcheuse nécessité, et o» 
s'est contesté, pour éloigner autant que l'on peut des juges les sentiments de cor- 
ruption, de leur faire entendre qu'on ne leur accorde pas des droits pour le ju- 
gement qu'ils rendent, mais bien pour la peine qu'ils prennent d'examiner les 
procès, et pour les extraits qu'ils sont obligés en conscience et par devoir de 
faire eui-mêmes. » {Dictionnaire civil et canonique (1Ô57), p. 328-329.) Ou peut 
dire la même chose des pots de vin, des épingles, etc. « Il y a, dit Boncenne 
dans sa Théorie de la procédure civile (I, 147;, des écrivains qui font remonter, 
très sérieusement, l'origine des èpices jusqu'au siège de Troie, parce que, disent- 
ils, Homère, dans la description du jugement figuré sur le bouclier d'Achille, a 
placé au milieu des juges deux talents d'or pour celui qui opinerait le mieux. » 

3. Sàint-Amaod, dans so.i épigramme sur l'incendie au Palais, a fait le même 
jeu de mots que Petit Jean, mais moins innocemment : 

Certes l'on vit un triste jeu 
Qtand à Paris dame Ju-lice 
Se nnl le palais tout en feu 
Pour avoir trop mangé d épice. 

4. On lit dans le Censeur dramatique (III, 189), joomal rédigé en 1797 par 
Grimod de la Reynière : « Lorsquo dans une pièce quelconque un acteur ou 
nne actrice doiveùt repondre pir une feuclre, on la "voit souxrrir comme p:ir 
magie, et l'iulcrlocuteiir s'élever à mesure qu'il monte les degrés d'une échelle 
de meunier appuyée derrière la décuratiou qui rc;.résen!e une croisée. Rica 
de plus absurde que cette manière de répondre à l'act-'ur qui se trouve dans 
la rue. Il conviendrait, pour que l'illusion ne fût pas blessée, que lorsqu'il est 
nécessaire qu'un acteur paraisse à une croisée, il y eût derrière une espèce de 
petit pallier; le personnage paraitrait alors à la hauteur où il doit être pour 
répondre à l'interlocuteur qui l'appellerait. > Cette réforme nécessaire a été 
accomplie. Racine a joué là M. Portail, dont parle Tallemant dans ses BistO' 
riettes (éd. de 1854, t. I, p. 453) : t M. Portail était aussi un conseiller au Par- 
lement de Paris, fort homme de bien, mais fort %isioonaire. Il avait retranché 
son grenier, et y avait fait son cabinet, et ne parlait aux gens que par la fenêtre 
de ce grenier..'... Un procureur qu'il haïssait, parce que c'était un chicaneur, 
fut pour lui parler. Il lui demanda par sa lucarne ce qu il voulait, t C'est, Mcn- 
sieur, dit le procureur, une requête que je vous apporte.. .. — Ls.-z-la, lisez-la. 
dit M. Portail. » Ce procureur se me: a lirenu-têîe, comme vous pouvez pin-er. 
La lequéie était longue, et il faisait très graud froid, et le bonhomme, par malice, 
lui faisait à toute heure des difficultés. ■ 



83 
LÉANDRE, 

Hé ! grand Dieu ? 

PETIT JEAN. 

Le voilà, ma foi, dans les gouttières*. 515 

DANDIN. 

Quelles gens êtes -vous? Quelles sont vos affaires? 
Qui sont ces gens en robe? Êtes-vous avocats? 
Çà, parlez. 

PETIT JEAN. 

Vous verrez qu'il va juger les chats* 

DANDIN. 

Avez-vous eu le soin de voir mon secrétaire? 

Allez lui demander si je sais voire affaire^ 520 

LÉANDRE. 

Il faut bien que je l'aille arracher de ces lieux. 
Sur votre prisonnier, huissier, ayez les yeux* 

PETIT JEAN 

Ho! ho! Monsieur^. 

LÉANDRE. 

Tais-toi, sur les yeux de la tête, 
Et suis-moi. 



SCENE IX. 

LA COMTESSE, DANDIN, CHICANNEAU, L'INTIMÉ 

DANDIN. 

Dépêchez, donnez votre requête. 

CHICANNEAU. 

Moîisieur, sans votre aveu l'on me fait prisonnier. 525 

LA COMTESSE. 

Hé, mon Dieu I j'aperçois Monsieur dans son grenier. 
Que fait-il là? 

l'intimé. 
Madame, il y donne audience. 

1. Voir la note du ■vers 43. 

2. Les chats sans domicile trouvent en effet un asile dans les gouttières. Ce 
sont les va-nu-pieds, les bohémiens de la race, fort méprisés par l'angora fourré 
de la portière. 

3. C'est de cette façon que les juges et les procureurs renvoyaient les clients 
ennuyeux et gênants. Voir la note du vers 169. 

4. Ce vers s adresse à l'intimé, et désif:ne Chicanneau. 

6. Petit Jean reconnait Léandre au moment ou il va pénétrer dans la maison. 



84 LES l'LAIDEUns. 

Le champ vous est ouvert. 

CHICANNEAU. 

On me fait violence *, 
Monsieur ; on m'injurie ; et je venais ici 
Me plaindre à vous. 

LA COMTESSE. 

Monsieur, je viens me plaindre aussi. 530 

CHICANNEAU ET LA COMTESSE. 

Vous voyez devant vous mon adverse partie. 

l'intimé. 
Parbleu ! je me veux mettre aussi de la partie*. 

LA comtesse, CHICANNEAU, l'iNTIMiî 

Monsieur, je viens ici pour un petit exploit. 

CHICANNEAU. 

Hé ! Messieurs, tour à tour exposons notre droit. 

LA COMTESSE. 

Son droit ? Tout ce qu'il dit sont autant d'impostures ^. 535 

DANDIN. 

Qu'est-ce qu'on vous a fait *? 

LA COMTESSE, CHICANNEAU, l'iNTIMÉ. 

^ On m'a dit des injures. 

l'intimé, continuant. 

Outre un soufflet. Monsieur, que j'ai reçu plus qu'eux. 

CHICANNEAU. 

Monsieur, je suis cousin de l'un de vos neveux*. 

LA COMTESSE. 

Monsieur, père Cordon vous dira mon affaire. 

l'intimé. 
Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire*. 540 

1. Faire violence à quelqu'un, c'est user injustement de la force contre lui. 

2. Racine, par licence poétique, fait rimer ensemble deux acceptions du même 
mot. Nous eu trouverons un autre exemple dans la scène m de l'acte III. 

3. Tout ce qu'il dit sont, construction analogue à la tournure latine : turba 
ruunt. Molière a dit de même : 

Ce que je tous dis là ne sont pas des clianson?. 

{Ecole des femmes, III, n.) 

4. Après a^oir assisté à l'assignation, au procès-verbal, à l'interrogatoire, 
nous assistons à une audience, et, selon les règles auxquelles se soumet toute 
bonne comédie, cette scène est encore plus amusante que les précédente». 

5. Furetièie nous dit dans sou Roman bourgeois (II, 18) que les plaideurs 
• vont rechercher des hat>itudes auprès des juges dans une longue suiie de gé- 
uérations et jusqu'au dixième degré de parenté et d'alliance. » 

6. « Collantiue demanda à Ctiarroselles s'il ne pourrait lui donner moyen 
d'avoir de l'accès auprès de quelques autres conseillers. Il reprit donc la liste, 
et en tro Ya beaucoup où il pouvait, dit-il, lui donner satisfaction, et lui ea 



ACTE ', SCENE IX. 8 5 

DANDIN. 

Vos qualités? 

LA COMTESSE. 

Je suis comlesse. 

l'intimé. 

Huissier. 

CHICANNEAU. 

Bourgeois. 
Messieurs... 

DANDIN, se retirant de la fenêtre*. 

Parlez toujours : je vous entends tous trois, 

CHICANNEAU. 

Monsieur... 

l'intimé. 
Boni le voilà qui fausse compagnie*. 

LA COMTESSE. 

Hélas! 

CHICANNEAU. 

Hé quoi? déjà l'audience est finie? 
Je n'ai pas eu le temps de lui dire deux mots. 545 

marquant un avec son ongle : je connais assez, continua-t-il, le secrétaire du 
secrétaire de celui-là. Je puis, par son moyeu, faire recommander notre procès 
au maître secrétaire, et par le maître secrétaire au conseiller..... II lui dit en- 
core en lui en marquant un autre : Ma Ijelle-sœur a tenu un enfant du fils aîné 
de la nourrice de celui-là, chez lequel elle est cuisinière; je puis lui faire tenir 

un placet par cette voie Pour celui-là, lui dit-il, c'est un homme fort dévot ; 

si TOUS connaissez quelqu'un aux Cannes déchaussés, \otre affaire est dans le 
sac. On dit qu'il y a un des pères de ce couvent qui en fait tout ce qu'il veut. » 
(Roman bourgeois, II, p. 1^-19), et CoUaiitioe reprend (iô/d., 19) : « Je cor. nais 
un religieux récollet de la province de Lyon, à qui j'ai ouï dire, ce me seml le, 
qu'il avait un cadet qui était de ce couvent ; il trouvera quelqu'un de cet ordre 
ou d'un autre, il n'importe, qui fera mo.i affaire. » 

1. Racine n'a pas osé donner de la suspension de l'audience les mêmes expli- 
cations qu'Aristopiiane. 

2. Fausser eo'pagnie, c'est être infidèle à une compagnie, c'est la quitter 
■aoi en avoir pris congé. 

Ami?, moins de cérémonie. 
Ou tien je Tau^se cOi»p.ignie. 

(ScARuoN, \irgile travesti, V.) 



8P LES PLAIDEURS. 

SCÈNE X. 

LÉANDRE, sans robe, CHICA>"NEAU, LA COMTESSE, L'INTIMÉ. 

LÉANDRE. 

Messieurs, voulez-vous bien nous laisser en repos*? 

CEICANNEAU. 

Monsieur, peut-on entrer? 

LÉANBRE. 

Non, Monsieur, ou je meure * l 

CHICANNEAU. 

Hé, pourquoi? j'aurais fait en une petite heure, 
En deux heures au plus ^. 

LÉANDRE. 

On n'entre point, Monsieur. 

LA COMTESSE. 

C'est bien tait de fermer la porte à ce crieur *. 550 

Mais moi... 

LÉANDRE. 

L'on n'entre point, Madame, je vous jure *. 

LA COMTESSE. 

Ho, Monsieur, j'entrerai. 

LÉANDRE. 

Peut-être. 

LA COMTESSE. 

J'en suis sûre. 

LÉ AND RE. 

Par la fenêtre donc. 

LA COMTESSE. 

Parla porte. 

1. C'est le Tacarme du premier acte qui recommence devant la porte de Dao- 
din, mais sur un ton encore plus élevé. 

2. Pour que je mewe! 11 y a ellipse du giie. 

3. Que serait ce alors, si' la comtesse eutrait? Dans une jolie comédie mo- 
derne q li fait partie du répertoire de la Comédie-Française, Chez l'avocat, un 
client qui attend son tour de pénétrer dans le cabinet de M» Ducaou s, s étonne 
de Toir la personne qui est entrée dans le saint lieu y rester beaucoup plu» 
longt.mps que toutes celles qui l'y ont précédée; il s'en rend compte bientôt : 
c'était une \ieilie plaideuse. 

4. Monsieur, crieur, la rime est faible. 

5. Kuretiere dit de Collanline dans le lioinan bourgeois (II, 12) : • Son adresse 
à cajoler les clercs et à couitiser les maîtres était aussi extraordinaire, aussi 
biea que sa patience à souiTrir leurs rebulTades et leurs mauvaises humeurs. » 



ACTE II, SCÈNE XI. 87 

LÉANDRE. 

11 faut voir » 



CHICANNEAU. 

Quand je devrais ici demeurer jusqu'au soir. 



SCENE XI. 

LÉANDRE, CHICANNEAU, LA COMTESSE, L^NTmÉ, 
PETIT JEAN. 

PETIT JEAN, à Léandre 

On ne l'entendra pas, quelque chose qu'il fasse, 555 

Parbleu! je l'ai fourré dans notre salle basse, 
Tout auprès de la cave. 

LÉANDRE. 

En un mot comme en cent, 
On ne voit point mon père. 

CHICANNEAU. 

Hé bien donc! Si pourtant 
Sur toute cette affaire il faut que je le voie. 

[Bnndin parait par le soupirail.) 
Mais que vois-je? Ah! c'est lui que le ciel nous renvoie. 560 

LÉANDRE. 

Quoi? par le soupirail? 

PETIT JEAN. 

Il a le diable au corps ^ 

CHICANNEAU. 

Monsieur.... 

D A N D I N . 

L'impertinent! Sans lui j'étais dehors*. 

CHICANNEAU. 

Monsieur... 

DANDIN. 

Relirez-vous, vous êtes une bote. 

1. Léandre est obligé de se mettre devant la porte. 

2. Voir la note du vers 197. 

3. Avoir le dinble au corps, c'est être -vif, emporté. « Je pcn>e, sanf correc- 
tion, qu'il a le diable au corps. » (Moliérb, L'Avare, I. m.) Peut-être aussi 
petit Jcnn «e demandc-t-il encore si Daudin o'est pas possédé. 

A. Daiidin songe toujours à s'évader. 



LES PLAIDEURS. 
8 o 

CHIC ANNEAU. 

Monsie ir, voulez-vous bien... 

D A N D I N . 

Vous me rompez la tête *. 

C H I G A N N E A . 

Monsieur, j'ai commandé... 

D A N D I N . 

Taisez-vous, vous dit-on. o65 

CHIC ANNE AU. 

Que l'on portât chez vous... 

DANDIN. 

Qu'on le mène en prison' 

CHICANNEAD. 

Certain quartaut de vin. 

DANDIN. 

Hé ! je n'en ai que faire. 

CHICANNEAD 

C'est de très bon muscat. 

DANDIN. 

Redites votre aiïaire'. 

LÉANDRE, à Ùntimé. 

11 faut les entourer ici de tous côtés. 

i. liompre la tête à quelqu'un, c'est l'importuner par des discours hors de 
saiïon. 

Et ne me rompez pas dayanlage la tête. 

(Molière, Misanthrope, IV, m.) 

2. C'est la première manière dont Dandinjuge une cause. 

3. Vuici la seconde manière. Le quartaut était le quart du muid. Chicanneau 
a déjidémeut l'habitude de corrompre lu justice (Voir I, ti, 16S). Ses paroles se 
trouvent par hasard la traduction des vers 93 et 94 de la scèae y de l'acte III 
de ÏAululaire de l'Iaute. ilégadore dit à Euclioa : 

Al ego jussero 
Cadum unum vini Teteris a me adroiner. 

Ces présents aux juges étaient fréquents : en 16.Î5, dans le recueil générai aes 
Caquets de l'accouchée, on entendait une procureuse au Cnât-'let dire de son 
mari : t C'est le plus heureux homme du raond^ ; tantôt on lui fera présent d'un 
lièvre, tantôt d'un Cuuple de perdrix, tan'ôt d'uu pâté de ven.ii>on. Il ne faut pas 
mentir, que cela nous accommode grandement bien » (page ii9). Dans le Uoman 
bourgeois (II, 20), Coilaatine, qui a besoin d'un procureur, demande à Charro- 
gelies s'il ne connaît pas « quelques-uns de ses amis. — J'en connais quai.tité 

qui le Sont beaucoup (lui dit^il) .... Ils s'appellent Louis On dit que, quand 

ils vont en compagnie le prier de quelque choses ils l'obtiennent aisément. » En 
1705, Le Sage dira dans la charmante comé'iie de Crispin rival de sojj maitre 
(■«c. 7.) : t La juï'.ice est une si bel e chose qu'on ne saurait trop iM'T l'acheter. » 
A la fin du siècle, les Mémoires de Beaumarchait révéleront les *bus les pliu 
•caudiilcux. 



ACTE II, SCENE XI. 8 9 

LA COMTESSE. 

Monsieur, il vous va dire autant de faussetés. 570 

C H ICANN EAU. 

Monsieur, je vous dis vrai. 

DANDIN. 

Mon Dieu, laissez-la dire. 

LA COMTESSE. 

Monsieur, écoutez-moi. 

DANDIN. 

SoufTrez que je respire. 

CHICANNEAU. 

Monsieur... 

DANDIN. 

Vous m'étranglez. 

A COMTESSE. 

Tournez les yeux vers moi. 

DANDIN. 

Elle m'étrangle.. Ay ! ay M 

CHICANNEAU. 

Vous m'entraînez, ma foi ! 
Prenez garde, je tombe. 

PETIT JEAN. 

Ils sont, sur ma parole, 573 

L'un et l'autre encavés *. 

LÉANDRE. 

Vite, que l'on y vole : 
Courez à leur secours. Mais au moins je prétends' 
Que monsieur Chicanneau, puisqu'il est là-dedans, 
N'en sorte d'aujourd'hui. L'Intimé, prends-y garde. 

l'intimé. 
Gardez le soupirail. 

LÉANDRE. 

Va vite : je le garde. S80 

1. Interjection que l'on écrit d'ordinaire : aïe ! 

2. r.'est là un mot que Racine a forgé par plaisanterie, comme Molière a fait 
ta) tuffi.ee. 

3. Je veux, j'entends; de même, dans Mithridate Ciii, i) : 

Dennin, sans différL-r, je prAli-nds que l'.niroro 
•découvre me» raisjeaux déjà loin du Bosi^hora. 



90 LES PLAIDEURS. 

SCÈNE XII. 

LA COMTESSE, LÉANDRE. 

LA COMTESSE*. 

Misérable ! Il s'en va lui prévenir Tesprit *. 

(Par le soupirail.) 

Monsieur, ne croyez rien de tout ce qu'il vous dit; 
Il n'a point de témoins : c'est un menteur. 

LÉANDRE. 

Madame, 
Que leur contez-YOUs là? Peut-être ils rendent l'âme. 

• LA COMTESSE. 

Il lui fera, Monsieur, croire ce qu'il voudra. 585 

Souffrez que j'entre. 

LÉANDRE. 

Oh non ! personne n'entrera. 

LA COMTESSE. 

Je le vois bien. Monsieur, le vin muscat opère 

Aussi bien sur le fils que sur l'esprit du père. 

Patience! je vais protester comme il faut 

Contre Monsieur le juge et contre le quartaut'. 590 

LÉANDRE. 

Allez donc, et cessez de nous rompre la tête *. 
Que de fous ! Je ne fus jamais à telle fête. 

1. Cette chute, qui pouTaît atoir de grades conséquences, n'a nullement ému 
la couitesse, préocLupée qu'elle est de son idée fixe. 

2. Prévenir l'esprit, c'est y faire naître à l'avance des sentiments favorables 
ou défaTorables. t Un homme sujet à se laisser prévenir, s'il ose remplir une 
dignité ou séculière ou ecclésiastique, est un aveugle qui veut peindre, un muet 
qui s'est chargé d'une harangue, ou un sourd qui juge d'une symphonie. > 
(La Brutère, XII.) 

3. Molina ne voyait aucun mal aux présents de cette nature. « Les juges peuvent 
recevoir des présents des parties, quand ils les leur donnent, ou par amitié, ou 
par reconnaissance de la justice qu'ils ont rendue, ou pour les porter à la rendre 
a l'avenir, ou pour les obliger à prendre un soin particulier de leurs afiFaires, ou 
pour les engager à les expédier promptemeut. » La comtesse ne reparaîtra plus, 
et l'on n'entendra plus parler d elle. A examiner sévèrement la pièce, selon les 
règles, on pourrait reprocher à ce rôle épisodique de ne pas finir et de ne pas 
être lié à la pièce ; il ne s'y rattache qu'en fournissant à l'Intimé un prétexte 
pour venir assigner Chicanneau. Mais, encore une fois, Racine a moins voulu 
faire une comédie que nous montrer une galerie de portraits ridicules, etlacom* 
tesse est un des originaux les plus curieux de celte galerie. 

4. Voir la nu te du vers 563. 



ACTE II, SCÈNE XIII. 91 

SCÈNE XIII. 

DANDIN, LÉANDRE, L'INTIMÉ. 

l'intimé. 
jMonsieur, où courez-vous? C'est vous mettre en danger 
Et vous boitez tout bas*. 

DANDIN. 

Je veux aller juger *. 

LÉANDRE. 

Comment, mon père? Allons, permettez qu'on vous panse. 595 
Vite, un chirurgien. 

DANDIN. 

Qu'il vienne à l'audience. 

LÉANDRE. 

Hé ! mon père; arrêtez... 

DANDIN. 

Oh ! je vois ce que c'est : 
Tu prétends faire ici de moi ce qui te plaît; 
Tu ne gardes pour moi respect ni complaisance ': 
Je ne puis prononcer une seule sentence. 600 

Achève, prends ce sac, prends vite ♦. 

LÉANDRE. 

Hé ! doucement, 
Mon père. H faut trouver quelque accommodement ^ 
Si pour vous, sans juger, la vie est un supplice, 

1 . Boiter tout bas, c'est boiler beaucoup. 

2. C'est la scène du premier acte qui recommence; aussi le poète se gardera- 
t-il bien cette lois de la développer. 

3. « La complaisance est le soin de complaire et est, par conséquent, plus 
étendue que la déférence qui, comme l'étymologie l'exprime, se déporte pour 
laisser préTaloir, par égard ou par respect,' les idées, les opinions, les goûts, les 
volontés d'autrui. La condescendance serait la même chose que la défért-nce, 
s'il ne s'y joignait, étymolo.'iquement, l'idée de descendre d'une hauteur et de 
le prêter à la satisfacliou des autres, au lieu d'user de sa supériorité et de ses 
droits. • (Remarque de M. Littré.) 

4. Troisième parodie du Cid (I, m) : 

Achè»e, et prends ma vie aprè» un tel affront. 
Ces innocentes plaisanteries exaspérèrent Corneille. 

5. Campromis. De même dans Tartuffe {\\, \\ 

Le ciel défend, de vrai, cerlains conlenlemenli 
Haij il eit avec lui des accooiiuodeiiienu. 



92 LES PLAIDEURS. 

Si VOUS êtes pressé* de rendre la justice. 

Il ne faut point sortir pour cela de chez vous ! 605 

Exercez le talent % et jugez parmi nous ^. 

D AND IN. 

Ne raillons point ici de la magistrature* : 
Vois-tu? je ne veux point être un juge en peinture* 

L É A N D R E . 

Vous serez, au contraire, un juge sans appel, 

Et juge du civil comme du criminel*. 610 

Vous pourrez tous les jours tenir deux audiences • 

Tout vous sera chez vous matière de sentences''. 

Un valet manque-t-il de rendre un verre net*. 

Condamnez-le à l'amende ^ ; ou s'il le casse, au fouet. 

DANDIN. 

C'est quelque chose. Encor passe quand on raisonne. 61o 
Et mes vacations, qui les paiera? Personne *° ? 

LÉANDRE. 

Leurs gages vous tiendront lieu de nantissement". 

1. Si vous éprouvez un grand besoin. De même dans Mithridate (I, 4) : 

Pressé de son 'ieroir, 
Arbate loin du bord l'est allé recevoir. 

2. Voilà un hémistiche dont le sens est un peu vague. 

3. Eu ^' ouv, tTtt^ij TOÙTO xe/_àoT,xa; rotwv, 
'ExeT(TI |aèv (iTixsTi ^à.i\X, , à"/.X' Iv8à5» 
A-JToJ jiévuv SîxK^e toTo-tv oîus'-raiî. 

(AaiSTOPHAîïB, Les Guêpes, t. 764-766.) 

4. ntf\ toj ; tt Î.TjçeTî ; 

(Abistophahe, Les Guêpes, v. 767.) 

5. De même qu'on pendait en efGgie un criminel qui s'était enfui, on appe- 
lait ju^re OU roi en peinture un juge ou un roi qui n'avait pas l'autorité inhérente 
à son titre. C'est ainsi que Corneille a dit dans Nicomède (V, yii) 

Puisque le roi teut bien n'être roi qu'en peinture ; 
et Molière dans les Fâcheux (I, x) : 

El votre roi n'est pas un monarque en peinture. 

6. Dandin réunira donc en lui les deux judicatures. Ce détail est important, 
car la prem ère cause sur laquelle il va prononcer sera une affaire criminelle, 

7. Ou dirait plutôt aujourd'hui d sentences. 

8. "0-.^. TT.v 6J5av iL.wEev -fi (Tr,x\; XiOfa, 
TaÛTT.î InôoXr.v <{<T,sieT ;xiav (xovt.v. 

(Aristophasb, les Guêpes, ▼. 768-769.) 

9. Il faut éviter, en poésie française, comme en poésie latine, ces élisions de 
monosyllahcs. 

10. Vacations signiOe : honoraires. 

'Avtt toi (leretStif. 'AaV exeTv' ouxu Xi^d;^ 
Tbv i*i(T9iv ôndSev XT,io;j.ai. 

(Aristopiiank, les Guêpes, t. 784-785.) 
11. tt Le nantissement est le meuble que le débiteur donne à son créancier ; c'est 



ACTE II, SCÈNE XIV. 91 



D A N D I N . 

Il parle, ce me semble, assez pertinemment*, 

LÉ AND RE. 

Contre un de vos voisins... 



SCENE XIV. 

DANDLN, LÉANDRE, L'INTIMÉ, PETIT JEAN. 

PETIT JEAN. 

Arrête! arrête! attrape! 

LÉANDRE, à l'intimé. 

Ah ! c'est mon prisonnier, sans doute, qui s'échappeM 620 

l'intimé. 
Non, non, ne craignez rien. 

PETIT JEAN. 

Tout est perdu... Citron'.., 
Votre chien... vient là-bas de manger un chapon. 
Rien n'est sûr devant lui : ce quil trouve, il l'emporte. 

LÉANDRE. 

Bon! voilà pour mon père une cause*. Main-forte'l 
Qu'on se mette après lui. Courez tous. 

DANDIN. 

Point de bruit, 625 

aussi dans quelques Coutumes appelées Coutumes de nantissement une manière 
de constituer une hypothèque. Sans cette formalité on ne l'acquiert point.» [Nou- 
veau Dictionnaire civil et canonique (1707). p. 632.) 

1. Pertinemment, comme il fuut ; il touche ju?tement le point en question. 

2. Le poète a soin de nous rappeler par ce vers que Chicaoneau est toujours 
enfermé. Un autre épisode commence ici, nous dirions presque une autre pièce. 

3. Z. — Bà*.À.' Iç xôsaxaç. ToiouTOv\ Tsiçtiv «ûvou 
B. — Tî S' t(rciv l-c'ov ; 

S. — Où fà.^ ô AiSr.î i^ziiiif 
'0 xûwv rapâça; Iç tbv litvbv àvas-à^a; 
Tfo^aAîiîa Tuooj HixtXixT.v xaTe5/,'î&xtv ; 
B. — Toj-:' aça rsiÙTOv Tàîixr.jxa tÇ T:aTp\ 
E!aar:iov (aoi" au -xoL-r^-^ofti rajoiv. 

(AHi8T0PHA:tB, les Guêpes, v. 835-840 

4. « L'on peut agir contre un larron en deux manières, vel criminaliter actione 

furti, vel civiliter vindicalione Toutefois, quand on agit criminellement, il faut 

intenter son accusation devant le juge du délit; au lieu que, quand on n'a.'it quO 
civilement par revendication, ou autrement, il faut agir devant le jui:e dans le 
territoire duquel la chose dérobée a été trouvée. Toutes ces deux actions se peu- 
vent conjointement ou séparément intenter contre toute sorte de personnes. soit 
larrons ou receleurs. » (Remarques du Droit français (1657), p. 4*7-448.) 

3. iUot composé qui désigne une assistance avec la force ea main. 



9 4 LES PLAIDEURS. 

Tout doux. Un amené sans scandale suffit*. 

LÉANDRE. 

Çà *, mon père, il faut faire un exemple authentique' : 
Jugez sévèrement ce voleur domestique. 

D A N D I X . 

Mais je veux faire au moins la chose avec éclat *. 

11 faut de part et d'autre avoir un avocat; 630 

rs'ous n'en avons pas un. 

LÉANDRE. 

Eh bien 1 il en faut faire. 
Voilà votre portier et votre secrétaire : 
Vous en ferez, je crois, d'excellents avocats; 
Ils sont fort ignorants ^. 

l'intimé. 
Non pas, Monsieur, non pas. 
J'endormirai Monsieur tout aussi bien qu'un autre. 635 

PETIT JEAN. 

Pour moi, je ne sais rien ; n'attendez rien du nôtre*. 

LÉANDRE. 

C'est ta première cause, et l'on te la fera 

PETIT JEAN. 

Mais je ne sais pas lire. 

LÉANDRE. 

Hé! l'on te soufflera^. 

1. Dans le Roman bourgeois de Furetière (I, p. 80), Nicodème, fort embar- 
rassé d'une promesse de mariage qu'il avait faite à Lucrèce, « employa quelque 
temps à chercher des connaissances pour faire pailer à l'oiicie de Lucrèce, 
n'osant pas y aller en personne, de peur dun am.v.é sans scandale ». On lit 
dans le Dictionnaire de Trévoux (1771) : « On dit en termes de juridiction ecclé- 
siastique : un amené sans scandale, pjur dire un ordre d'amener un homme 
devant le juge, sans bruit, sans lui faire aUroat. On a défendu les amenés sans 
scandale. » 

2. Çà, formule d'encouragement. 

3. «yest-à-dire revêtu des formes officielles, ua exemple solennel. 

4. Dandin est absolument tombé en enfance. 

5. Le trait est un peu brutal. 

6. De notre part, de nous. 

7. Ce mot nous prépare à la scène de Petit Jean et du soufQeur. Entre c« vert 
et les quatre derniers, on lisait dans l'édition de 1669 : 

PKTIT JBAîf. Je VOUS entends, oui; mais d'une preiiiiér.- c^iise, 

Monfieur, à laTocat rêvent-;! quelque cbosL? 
Lba>'DBS. Ab. G ! Garde-toi bien d'en vouloir rien toucher ; 

C'est la cause d'bonneur, on Tacheté bien cher. 

(lu sème de> billeti par toute la famille, 

Et le petit garçon et la peiile dlle. 

Oncle, Lanle. cousin?, tout Tient, jusque: au ehlÉf 

Dormir au piaidojer de Moa«ieur l'avocat. 



ACTE II, SCÈNE XIV. 9 5 

DANDIN. 

Allons nous préparer. Çà, Messieurs, point d'intrigue ! 
Fermons l'œil aux présents, et l'oreille à la brigue ^ 640 

Vous, maître Petit Jean, serez le demandeur *; 
Vous, maître l'Intimé, soyez le défendeur '. 

1. Od appelle brigue les manœuvres auxquelles ou se litre pour engager une 
personne dans ses intérêis. 

2. Le demandeur est celui qui intente une action, qui forme une demande en 
justice. 

3. Le défendeur est celui qui se défend contre une poursuite judiciaire. L'ac- 
teur excellent qui jouait dernièrement Dandin à la Comédie Française nous sem- 
blait charger un peu cette scène; après force salutations, il se plaçait en tête 
des deux avocats qu'il venait de ciéer,^ et tous trois, pleins de dignité, rentraient 
a la file et au pas. 



ACTE TROISIÈME. 

SCÈNE I. 

CHICANNEAU, LÉANDRE LE SOUFFLEUR. 

CHICANNEAD. 

Oui, Monsieur, c'est ainsi qu'ils ont conduit l'affaire. 
L'huissier m'est inconnu, comme le commissaire. 
Je ne mens pas d'un mot^ 

LÉANDRE. 

Oui, je crois tout cela; €4o 

Mais si vous m'en croyez, vous les laisserez là-. 
En vain vous prétendez les pousser l'un et l'autre', 
Vous troublerez bien moins leur repos que le vôtre. 
Les trois quarts de vos biens sont déjà dépensés 
A faire enfler des sacs l'un sur l'autre entassés; 650 

Et dans une poursuite à vous-même contraire*... 

1. Il est plaisant d'entendre Chicanneau raconter à Léandre des faits que ce 
dernier connaît aussi bien que lui. 

2. C'est UD conseil intéressé que donne ici Léandre. 

3. Voir la note du vers 281. 

+. Nuisible. Ici Racine avait d'abord écrit seize vers, dans le ton de la haute 
comédie. Il les supprima, parce que les conseils donnés par Léandre à celui qui 
est son -beau-père sans le savoir n'étaient pas assez désintéressés, et que ces 
vers ne faisaient que rappeler sous une autre forme le couplet de Dandin au pre- 
mier acte. Voici d'ailleurs ce morceau : 

Et dans une poursuite à Tou<-mèrae funeste, 

Vout en ton ei encore absorber tout le re?te. 

Ne »audraii-il pi- uueui. lans-soucu, sans cbagrina, 

Et de vos rcveDu- régalant toS »oiîins, 

Vivre en jere jaloui du bien de (a iamille, 

Pour en laisser un jour le fonds à voire fille, 

Que de nuurnr un lat d ufGciers affamés 

gui moi»?unneiil les cbiiiips que vous avei semés; 

Dont la main tu-Joiri pie. ne et toujours ind gente, 

S'engiaisse inipuné nenl de vot chapons de rcjile? 

Le beau pUisir d'aller, tout mourant de souuieil, 

A la porte d'un juge attendr» son réveil, 

Et d'eïsuver le >eiil qui vous soulDe auT oreilles. 

Tandis que Monsieur dort, et cuve vos bout.ilies! 

Ou birn, si vous mtrei, de passer tout un jour 

A couipler, eo gronJaai, les carreaux de ta coi:r \ 

Hé ! Monsieur, crojei-uioi, quittez celte uiisère. 

Furotière, développant la même idée, commençait ainsi sa satire iatit'iléa L 
Déjeuner d'un Procureur : 



Qu'un procès, Pélisson, est une étrange bêle ! 

Îiu'il donne de cbagnn. rt de marlei en léte ! 
ie crois que désormais j'aimerai beucoup mieus 
Perdre que de poursuivre un drgit liligicui. 



ACTE III, SCENE II, 97 

CHÏCANNEAD. 

Vraiment, vous me donnez un conseil saluiaire, 

Et devant qu'il soit peu je veux en profiler *; 

Mais je vous prie au moins de bien solliciter. 

Puisque Monsieur Dandin va donner audience, 6co 

Je vais faire venir ma fille en diligence 2. 

On peut l'interroger, elle est de bonne foi ; 

El même elle saura mieux répondre que moi. 

LÉANDRE. 

Allez et revenez : l'on vous fera justice. 

LE SOUFFLEUR*. 

Quel homme I 



SCExNE IL 

MÉANDRE, LE SOUFFLEUR. 

LÉÀNDRE. 

Je me sers d'un étrange artifice; 660 

Mais mon père est un homme à se désespérer, 
Et d'une cause en l'air il le faut bien leurrer*. 
D'ailleurs j'ai mon dessein, et je veux qu'il condamne 
Ce fou qui réduit tout au pied de la chicane ^. 
Mais voici tous nos gens qui marchent sur nos pas. 665 

Dans le Roman bourgeois (II, 80), Charroselles disait a\oir vu un emblème 
de la ChicaDC a où le plaideur qui avait perdu sa caus-2 était tout uu; celui qui 
l'avait gagnée avait une robe, à la vérité mais si pleine de trous et si dé- 
chirée, qu'on aurait pu croire qu'il était vêtu d un réseau: les jujjes et les pro- 
cuieurs étaient vêtus de trois ou quatre robes les unes sur les autres. » EnQu, en 
1679, un avocat au Parlt-nient, Denys, fera dire à M""» Tristancœur dans sa co- 
médie des Plaintes du Palais (I, ii): 

Le malheureux in>lier que de plaider! Eh qooil 

Il aunit iiiIl'Ui valu tout perdre eiK-iir. ma toi, 

Que de sacriûer lou< les jours à l'envie. 

Avec mon peu de bien, mon repos et ma fie. 

1. Chicanneau ne se corrigera jamais ; s'il écoute les conseils d« Léandre, c'est 
parce qu'il eît fils de Dandin ; d'ailleurs, il ne les suivra pas. 

2. Promptentent; de mêuie dans Athalie (IV, 3): 

Couronnons, proclamons Joas en diligence. 

3. Le souffleur n'assiste pas à cette scène à la Comédie Française ; il entre avec 
Petit Jean. A la représentation, on passe du vers 660 au vers 665. 

4. Leurrer, c'est tromper d'une façon qui, tant que dure l'erreur, est agréable 
à la personne trompée : 

Quoi ! par ua feint amour vous m'auriez donc leurrée ! 

(Destolcubs, l'Irrésolu III, ir.) 
t. Qui ramène tout à la chicane. 



98 lES PLAlDEURS.y^^<«r ^ .':>i Usv^-^i, r, 

^ SCÈNE III. y r-^—/*^ /-^—^v ■ 

DANDLN, LÉANDRE; L'INTIMÉ et PETIT JEAN en rob-e : 
LE SOUFFLEUR*. 



DANDIN. / ,, 

Çà, qu'êtes-vousîci? ^-^ " ''-■ ^ "^' "" 

LÉANDRE. 

Ce sont les avocats, 

DANDIN, au soufQeur, 

Vous ? 

LE SOUFFLEUR. 

Je vieràS secourir leur mémoire troublée 2. 

DANDIN, 

Je vous entends. Et vous 3? 

1. Ici, nous entrons dans la pure convention: on apporte an fauteuil pour 
Daodin, et c'est dans la rue que se va tenir l'audience. Aucune vraisemblance 
n'est observée. 

2. Dans le Roman bourgeois (II, 52-53), un magistrat ridicule, Belastre, « avait 
un avocat qui montait au siège auprès de lui pour lui servir de conseil ou de 
truchemant, qui lui soufflait mot a mot tout ce qu'il avait à prononcer ». Plus 
tard « le siflleur... {sic) fut obligé de se retirer au barreau, d'où il lui faisait quelques 
sij,'ues dont ils étalent convenus pour les piononciatious les plus commune?; mais 
il s'y trompait quelquefois lourdement. L'extension de l'index était le signe qu'ils 
avaient pris pour sigulûer un appointement eu droit. Un jour qu'il était question 
d'en prononcer un, le truchemant lui montra le doigt, mais un peu courbé ; le 
juge crut qu'il y avait quelque chose à changer en la prononciation, et appointa 
les parties en tortu. • Ou lit dans le Censeur dramatique, tome II, page 505 : 
« C'est une opinion assez généralement reçue parmi les gens de lettres, qu'il est 
presque aussi difficile de bien souffler la comédi'» que de la bien jouer, et la 

rareté des bons souffleurs prouve que cette opinion n'est point sans fondement 

« Il faut qu'un bon souffleur soit un homme instruit; qu'il soit doué d'une vue 
très perçante, et d'une oreille extrêmement fiue; qu'il possède une parfaite con- 
naissance de la comédie; qu'il sache les règles de la versification; qu'il joigne 
une grande activité à un sang-fioid imperturbable; qu'il ait par-dessus toui une 
patience a touie épreuve, etc. ; et malgré toutes ces qualités^ il ne s'acfjuittera 
qu'imparfaitement de ses fonctions, s'il ne les remplit depuis longtemps daus la 
même troupe ; car, s'il n'a pas une grande habitude de la manière de jouer des 
acteurs, il est presque impossible qu'il les souffle bien.» 

3. Dans le Doi Jafjhet d'Arménie de Scarron (1653), le Commandeur formait 
ainsi des fonctionnaires fantaisistes ()Our flitter la manie de don Japhet, qui le« 
interi'Ogeait, comme Daudin les nouveaux avocats (III, xri): 

DON JAPHET à don Alvare. 
De quoi diable iert-il à voire Coniinandeur ? 

DOK ALVIBE. 

C'est son grand harangueur. 

1)01» JAPHET, 

Oh ! U plaisant office l 
Et TOui qui me parlez, quel est voire exercice T 



ACTE III, SCENE III. 99 

L É A N D R E . 

Moi ? je suis l'assemblée. 

DANDIN. 

Commencez donc. 

LE SOUFFLEvîH. 

Messieurs... 

PETIT JEAN. 

Oh ! prenez le plus bas : 
Si vous soufflez si haut, l'on ne m'entendra pas. 670 

Messieurs... 

DANDIN. 

Couvrez-vous. < ^an^*/: =^.<^^. ' -^^-^ ^^yr-^i ^j ■• ■ ■ ^^ -^ 

PETIT JEAN. 

Oh! Mes... 

DAN DIX. 

Couvrez-vous, vousdis-je. 

PETIT JEAN. ^ ^ .^. ^. 

Oh! Monsieur, je sais bien à quoi Thonneur m'oblige. :--^ ,^^ 

DANDIN. 

Ne te couvre donc pas. -^'^ ^ ^'^^ ' if^^ ^ U/^<^'^*vj.^f -^ 

PETIT JEAN. ^.,/^ ^ ^^^-^ .J<^^,^ fUms 
(Se cou^Tant.) (Au souffleur.) '^-'' -.>>«^* 

Messieurs... Vous, doucement; 
Ce que je sais le mieux, c'est mon commencement*. 
Messieurs,quand je regarde avec exactitude* 675 

L'inconstance^ du monde et sa vicissitude*; 
Lorsque je vois, parmi tant d'hommes différents, 
Pas une étoile fixe, et tant d'astres errants; 
Quand je vois les Césars, quand je vois leur fortune; 

DON ALTARB. 

Je suis ;oQ ^nd Teneur. 

DO:t JAPHET. 

Et tous ces îrrand» foas-là? 
do:ï alvaue. 
Ce «ont ses officiers. 

DOX JAPHET. 

Le beau traio que roilà i 

K. Ce Ters est deyenu proTerbe. 

8. « C'est, dit Vaugelas, un mot que j'ai vu naître comme an monstre, et aa- 
q!i«*l on s'est accoutumé, on lui a en vain opposé exacteté.» On. désisrne ici Arnaud, 
qui, en 1643, avait risqué le mot exacteté dans son livre de la Fréquente Com- 
munion. 

3. Les modifications. 

4. Les ch;inff-ments de choses qui se succèdent, tel est le sens de ce mot. Oa 
lit dans VHis'.oire anci''n'ie de RoUin {Œuvres, IV, p. 3^0, : iT a-t-il rien de [>lu3 
admirab e que cette -variété et cette Ticissitude du jour et de la nuit, de la la- 
inière et des ténèbres 7 » 

■T^L^. ^, • ' . U. , .,,,,,. 

^^^ /"fi r,. ! . 



100 LES PLAIDEURS. 

Quand je vois le soleil, et quand je vois la lune; C80 

(Babyloniens) 

Quand je vois les États des Babiboniens* 

(Persans) (Macédoniens) 

Transférés des Serpans aux Nacédoniens; 

(Romainsi (deîpotiquCy 

Quand je vois les Lorrains, de l'état dépotique, 

(démocratique) 

Passer au déniocrite, et puis au monarchique; o; 
Quand je vois le Japon... 

l'intimé. 
Quand aura-t-il tout vu-? 685 

PETIT JEAN. 

Oh! pourquoi celui-là m'a-t-il interrompu? 
Je ne dirai plus rien. 

Avocat incommode, / ^ 

Que ne lui laissiez- vous finir sa période? 
Je suais sang et eau', pourvoir si du Japon 
11 viendrait à bonyort* au fait de son chapon, "' " " *^''*''^T^d 
Et vous rinterrompez par un discours frivole*. 
Parlez donc, avocat. 

PETIT JEAN. 

J'ai perdu la parole. 

LÉANDRE. 

Achève, Petit Jean : c'est fort bien débuté. 

1. C'était un peu sur ce ton que plaidait M. Le M âtre, celui qui avait élevé 
Bacine à Port Royal: u Mars et Neptune interviennent dans la cause d'une ser- 
Tante séduite parle fils d'un serrurier. » (Sai.ntb-Becvb, Port-Royal, I, 373.) 

2. Cicéron tourne quelque part en ridicule un avocat, du nom de Cspasius, 
qui, plaidant pour C. Fabricius, avait employé un développement aualogue : 
« Incipit longe et altè petito proœmio respondere... Quum callidissimè se dicere 
putarct, et quum illa verba gravissima ex intimo artificio deprompsissot : 
« Ii''spicite,]iid'ices, hominum fortuuas, respicite dubiosvariosque casus; respicite 
C. Fabricii senectutem » ; quum hoc « Re-i icite • oruaudae orationis causa sacpè 
dixisset, respex'l ipse; at Caius a subselliis, demisso capite, discesserat. Hic 
judices ridere ; stomachari alque acerbe ferre patronus causam sibi eripi. et se 
caetera de illo loco u Respicite, judices », non po^se dicere; nec quidquam pro 
pius est factura, quam ut illum persequeretur, et coUo obtorto ad subsellia redu- 
ceret, ut reliqua posset perurare. » On a rematqué qu'il se trouve une période 
semblable dans le plaidoyer de M. Gaultier contre la Requê'.e civile touchant 
le prieuré de la Charité, prononcé au mois d'août 1646; on a remarqué aussi que 
quarante vers de VAlaric de Scudéry commençaient par: Je vois. 

3. Suer sang et eau, faire de grand's efforts. 

4. Daudin, lui, fait des figures qui se tiennent bien. 

5. De peu d'importance. 

,^^, '• ':/:^<:^;^^.-^-'- ^^'^-^^'^s:! 



ACTE III, SCENE III. 101 

Mais que font là tes bras pendants à ton côté? 

Te voilà sur tes pieds droit comme une statue. 695 

Dégourdis-toi. Courage! allons, qu'on s'évertue*. 

PETIT JEAJ*, remuant les brag. 

Quand... je vois... Quand. ..je vois... 

LÉANDRE. 

Dis donc ce que tu vols. 

^ .Ly..^^ PETIT JEAN. 

Oh dame I on ne court pas deux lièvres à la fois *, 



On lit... 

On lit. 



LE SOUFFLEUR. 

PETIT JEAN. 
LE SOUFFLEUR. 

Dans la... 

PETIT JEAN. 

Dans la... 

LE SOUFFLEUR. 

Métamorphose., 

PETIT JEAN. 



Comment? 



LE SOUFFLEUR. 

Que la métem... 

PETIT JEAN. 

Que la métem... 

LE SOUFFLEUR. 

Psycose...' 700 

\. Qu'on se remue. Les orateurs de la Chicane, si l'on en croit Fjretière [Le 
Déjeuner d'un procureur), étaient très prodigues de gcàtcs: 
De corps, de bras, de lêle, il plaide, il gesticule. 
Il s'cehauffo, il s'igile, et bave eti grimaçant, 
Se lève et s'accroupit, puis remoiile et desceod, 
Taniôt -ur «cs orteils «a G°:urij il allonge, 
Taiiiôl cumuie un cao ird on dirait qu'il s^ plonge, 
Et tjnt il se Iréinuii-iSi', el suulQâ des naseaux, 
Qu on cruiriit qu'il s'éira'itrle, ou iia;:e cnUe doux eaux. 
L'ait de se déuener d'une façon si furtf 
Quantité de pratique et de gain lui rapporte. 

î. Quand oa poursuit deux choses à la fois, on court risque He manquer l'une 
et l'autre. C'est par cette morale que se termine Vlntrigue epistolaire de Fabre 
d'£glanliue : 

Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois. 

3. On sait que certaine» sectes païennes croyaient que l'âme passait d'un corps 
dans un autre. 



102 LES PLAIDEURS. 

PETIT JEAN. 

Psycose... 



LE SOUFFLECa, 

Hé ! le cheval ! 

PETIT JEAN. ^ ^ ' '■^ y J .1 û 

Et le Cheval... ^^/^ -^^-^-^^^ 

LE SOUFFLEUR, (^..y^»:^^ ^ *Â ^WA*.^'/^ 
PETIT JEAN. JrT^,.f^ «^ ^ • -*»^ 

Encor... V" -y-t^»^ • 

LE SOUFFLEUR. 

Le chien! 

PETIT JEAN. 

Le chien... 

LE SOUFFLEUR. 

Le butor! 

PETIT JEAN. 

Le bulor*... ^ - 

LE SOUFFLEUR^ " ;^^ '^j ' * '" '«^ ■^"' ^, <Wjf4^ 

Peste de l'avocat! -^^ ~ ^ .,.^w»„:. /. 

PETIT JEAN. 

Ah! peste de toi-même*! ^ 
Voyez cet antre avec sa face de carême' ! ^ -W^ *,\J/>»o 
Va-t'en au diable! '^ , v -.-.->itx,. 

D A N D I N . 

Et vous, venez au fait. Un mot 705 

Du fait*. 

1. Le butor est. au propre, un oisenu de proie qu'on ne peut dresser pour la 
chasse; ou a donné, par--uife, suu no:n à un être maladroit et stupide: « Voyez- 
Touà cette maladroite bouvière, cett? butjrde?! (Molière. Comtesse d'Escar- 
bagiir.s. X.) « Cette plaisanterie est en serme dans uut» comédie de Cyrano, le Pé- 
dant jou'>, d'où Molière a tiré deux des meilleures scènes des Fourberies de Sca- 
pin. "Voici le passage : : Paqcibr. Coibiuelli, soufQe-moi. — Corbitîellî, bos. Non, 
Monsieur, je ne m'en suis pas souvenu, — Paqcibr. Non, Monsieur, je ne m'en suis 
pi- souvenu. — Gri>ger. Ré, maraut! ton san^; me vengera de ta perfidie. IL 
t'rre lépée sur lui. — Corbixelli. Fuis-t'en donc, de peur qu'il ne te frappe. 
— Paqcibr. Cola est-il de mon rôle? — Corbitîblli. Oui. — Piqcieb. Fuis-t'en 
donc, de peur qu'il ne te frappe. » (Act. V, se. ii.) Le valet, comme on voit, 
répète le cooscil qu'on lui donne de fuir, au lieu de prendre la fuite. C'est la 
même situation et la même mép:ise que dans Racine. » [Xote de M. Geruzez.) 

2. Molière a dit de même : « Pe^te soit des carognes qui me laissent dans l'in- 
quiétude. » {Mariage forcé. XI.) 

3. Une face de cai'éme est un visag? pâle, comme est, après le carême, celui 
des d 'Vôts scnipulpuT. 

4. Ceci est une allusion à une anecdote du temps de Racine que nous ne pou- 
TOns rappor.cr ici. r ' *., ' ' y'y t '- f 



«.'<: ut 



ACTE III, SCÈNE III. IO3 

PETIT JEAN. 

Hé! faut-il tant tourner autour du pot»? 
Ils me font dire aussi des mots longs d'une toise «, 
De grands mots qui tiendraient d'ici jusqu'à Pontoise» 
Pour moi, je ne sais point tant faire de façon ^ 
Pour dire qu'un mâtin * vient de prendre un chapon. 710 
Tant y a « qu'il n'est rien que votre chien ne prenne • 
. Uu il a mangé là-bas un bon chapon du Maine ; 
Que, la première fois que je l'v trouverai, 
Son procès est tout fait, et je l'assommerai. 

L É A N D R E . 

Belle conclusion, et digne de l'exorde ! 

PETIT JEAN. 

On 1 entend bien toujours. Qui voudra mordre y mordes 

BANDIN. 

Appelez les témoins. 

LÉANDRE. 

C'est bien dit, s'il le peut : 
Les témoins son V fort chers, ^n'en a pas qui veut ». 

jJtpSt;;^ ^" " '^^ '^"'^^^"^ I''- ■' ^^-luipedaUa J-^Ca dif 'JoLe dans son 

la;^ptï:-"ï^t^r^^.r^^"\/;- ^-''^e ^açon à la réception d'un 
5. Chien de garde : "■' 

. r,,^. . .^ ^A Fontaine, i?'a6Zes VII, 1.) 

t.on qui se Videra en son Sr an v Vau'il s fïï !!'"' ' "' ""' ""^'"^ ^"•^^- 

8. On lit danr Rabelais (/ aX^^i ' c ." x x^ ■ ^ /t ™''"'- " . 

nombre de Perclicrons et Manceai"ix Lons Pf.,H;.,nt • ^ ' "''^ ^''^ "" ?''»"d 
en quelle (acuité ils appliquoicnrieurérudepnpV'"""' •''""' "' domandant 

jeunesse, ils apprenoieit à è^ e émo ns a £ -^'^ ''"'''"• •' ^'^^' "'' ^'"' 
partant du Heu et retournéren leur nrA.L • ^'.^ P-'ofitoicnt si bien, que 

de témoigneries. rendantl'ur' témo gS ^e de toTs' d^^^ -'^ ""4'' 

donnoient par journée. « En 1630 Ip ml.'il w «putes choses a ceux qm plus leur 
on lit dans VlipUre au càVe'lÙ 6^;r;dfBo;s-'RoberT- '*"* ^"^"^ ^""^''^^ 

Je me ruine en scr?«nt., en Toya-e», 

En gros verbaux de cent-c.nquH,.re pages 

E ce qu. r.nd tons plaiJe.ns ébahis.^ ' 

Je M.e ruine en lémoins du paig ; 

f upw'', f .';"■' '^ï'"'" '"'' '^«'•"'er' Ironbles, 

Voir la note du vers 173 



104 LES PLAIDEURS. iO^T^, ^ ^ »r*x 

PETIT JEAN. ,^ ^ A^,,,,^ 

Nous en avons pourtant, et qui sont sans reproche *, ^ c^^Ut^m. ■ 9ou,t 
Faites-les donc venir. t"v- •• v., ^^^li ^cw<.. ^ 

PETIT JEAN. .^^ = 

Je les ai dans ma poche. 720 

Tenez : voilà la tête et les pieds du chapon 2. 
Voyez-les, et jugez. 

l'intimé. , . / . ' y,/ 

JelesrécuseV "^.f.":-: ^^ '" 

DANDIN. 

Boni 
Pourquoi les récusera ^ ^ .î^^r,u .^c*.*- ^^ i*»> 

l'intimé. / y>! a^i^-ucc^A-t^ tAJ 'dh. -U^vvi 

Monsieur, ils sont du Maine. '^<'^- -'7^ ' ** ^'^''^ " 

f h i i J .«.y» it' oh t^»--Vf ey , 

DANDIN. Z.-.-.-,^/ ., ' .Ji.- -..u^^^^ 6co^ 

Il est vrai que du Mans il en vient par douzaine ■^^^/>*^-w'<. •C /^Zii 
l'intimé. '^'^^ y ^u^^ j^^^^^^^ 
Messieurs... ^ 

DANDIN. 

Serez-vous long, avocat? dites moi. 72o 

l'intimé. 
Je ne réponds de rien*. 

DANDIN. 

Il est de bonne foi. 

l'intimé, d'un ton finissant en fau?set. 

f) Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable^, 

1. Sans reproche, comme Bayard , c'est-à-dire à qui l'on ne peut rien re- 
procher. 

AàSr.Ti (làfT'jfa; TOftTvai, TfuS/.îov, 
Aoi^'jxa, t'jfozvr,o-:iv, Iffyàjav, yÛTçav, 
Ka\ tâXXa tôl axeû») tè icfooTttxajaiva, 

(A.nisTOPHA>B, les Guipes, t. 935-937.) 

3. Récuser un témoin, c'est faire à son honnêteté, à son impartialité^ quelque 
reproche qui enlève toute valeur à son témoignage. 

4. « Quand l'Intimé répond au juge, qui lui demande s'il sera long, en disant 
oui. contre la coutune, c'est M. de Montauban. à qui, en pareille occasion, le 
premier président d t : • Du moins vous êtes de bonne foi. » (Abbé db la Porte, 
Anecd. dram.. II. 79.) 

5. M. Legi uvé {Art de la lecture, p. 79) a écrit: • M. Régnier avait pris pour 
mode e un pi ucureur du roi ; lequel procureur portait dans les affaires criminelles 
une telle firâce de débit, une telle douceur puéiique de prononciation, qu'on 
croyait entendre mademoiselle Mars dans Aram:ulc, quand il disait: « Messieurs 



ACTE III, SCÈNE III. ,0- 

Tout ce que les mortels ont de plus redoutable. 

Semble s être assemblé contre nous par hasard • 

Je veux dire la brigue et l'éloquence. Car i * ^on 

D un coté le crédit du défunt m'épouvante- 

Et de l'autre côté l'éloquence éclatante ' 

De maître Petit Jean m'éblouit*. 

DANDIN. 

n« * X Avocat, 

De votre ton vous-même adoucissez l'éclat. 
l'intimé. 

n„î ^. • "° *°° ordinaire.) (o'un beau ton.) 

Oui-da, j en ai plusieurs..... Mais quelque défiancs i--. 

Que nous doive donner la susdite éloquence ^'' 

Et le susdiUredit, ce-néanmoins, Messieurs, -'u:^ c^J- 

Devant le grand Dandin l'innocence est hardie • f?^ 

Ou,, devante Caton de Basse-Normandie, ' 740 

Ce solëîTdiquite qui n'est jamais terni : >- ... ™.. ç^ 

VICTRIX CADSA DUS PLACDIT, SED VICTA CaTONI *. ' ^"^ 

'^^!l^.tV:^^r:!^^tS^^T^-^ a pour da.e 
le bois vit au bord d'uie mare un ?o fp. ?^^Lanl ani-p.^" F"''.'' P^^^^"' ^^"^ 

surtout était irrésistible. C'est ce que 7 R^îniPP ? J '• ^^ '^ensanglanté 

de fou rire... dans le début de riutiL:' ^ reproduisait avec un tel succès 
Me..ieur,. tout ce qui peut effrayer on coupable, etc . 

2. Cet exorde est une imitât oo de l'exorde du ProP n ^'V ^'•^"Ç^'se. 
res m civitate du^plurimum possunt eœ Sntrà no^-i^"'r^'-^ de . icéron: « Quœ 
summa gratia et eloqueutia. Larum aUer.m p An. r* ^'''"°* '° ^«c tempore, 
Eloquentla Q. Hortensii ne J ia dTcendo ledia^^n n'n'ifr'"' ^""^"^ '^'"^• 
Sei. Nœvn ne Px. Quinctio noceat, id" cro Toï medioSr 'T"'''''''''^ ^'-•^"a 
a de même, a lacté II du Malade ùnanùiaire tm.în/ 5"''."'"'''- * "^''ère 

C.céron. 11 parait d'ailleurs que IVxo ^r^o O, ^w'" '■'^"- '" "° P^^^^f^ de 
reau, et dans les causes les n.oins impo^Lmef f r„ ' "^ ''"^" '<^"^^°t ^u bar- 
contre un nommé Desfitas, bo» i/rXen et n " .,, ""t*''''^*• *>"^°t ^ P'a^ler 
l'exorde de l'Oraison pour C><.»!:?:L]De'fitasaisStnrit''.' "''*", ^^ p'^"^'^^ 
« ilcssicurs, l'avocat de la partie adverse n^ «a .tin P '* ^* P*'o'«' ^^ dit : 
ne m.' piqu. point déloquence^t L Ll * ' "^ pas pour ii,terrompu ; je 
Réaux, VII, 273.) ^ ' ™* P**^'*® ^s' "° savetier .. (Tallemant des 

3. D'un autre côté. 

J;':n'3lS^?y^^^^--;|«f;;;^^;^.-de Gad la Gueule, pro- 
que la considération du drJt et'de réouiT fli t- ''? "^^'^ personnes, pîtôt 
qui s'agitent devant tous, j'aurais lieïd,^ 'm? hÎ^' J^ •'^"^'^^'on des différends 
les titres relevés de Dotrepi.t é ad.eie n%Z \" '^^ '"'^."* de cette cause; 
pompe m'éblouirait, et je craindrais o.p rlnfh^^^"'r"îf"' *^ ^^o'"''' ''^'^l»' de U 
ne cachât, comme sous un voile é'i' Ta vTi ''"'* '^^ ^'"^"^ "«™ ^"'^1 Povie 
vivons plus dans le siècle de a violence la i, t^? '''"' '''"■'^'"''- '^'«'« "^'^ «e 
les .ag.strats ne souff..t plus de cZ^^i^t^s^l^i:^^;^^^]^^:: 



^Qg LES PLAIDEURS. 

DANDIN. 

Vraiment il plaide bien * . 

l'intime. 

Sans craindre aucune chose. 
Je prends donc la parole, et je viens à ma cause. 
Aristote, primo, péri Politicon, 
Dit fort bien... 

DANDIN. 

Avocat, il s'agit d'un chapon 
Et non point d' Aristote et de sa politique «. 

l'intimé. 
Oui, mais l'autorité du Péripatétique» 
Prouverait que le bien et le mal... 

• f r.in« 1^* imnrcsMons d'une autorité dominante, et la mort d'an 
roents ne reço.Tent plus les impr^s ion. ^^^^^.^ dangereuse qui corrom- 

ministre noient et impetneui a «J»- "° ?^ Ç- ^ je ^ois dans cette cause le 

pait les plus pures sources de la justice^.^^ y ce partage de brigues et de 

Concours de ^^'j^^J^.l'f^f^uTmUérd^^^^^^^ ^î>™^*.^»^« ^t 

faveurs, et que toute ^^.Ç^"^ ^l'^^ jent de rette fameuse diyision des dieux, a 
liberté.de ;îos ^jementj U m_e ^ou lent ^^^^^^ ^ ^^ ^^.^^^ ^^ 

l'occasion du »;ej^^«, Y°'^;^ les iuees qui n'ont des yeux q^e P<>",",^,^'-^".it 
ces grands P''éP*'jt^[sfYîe maître de la fortune triompher de la faiblesse des 
Tente t LOI» ^ej^^'^P^^y'^us accompagne a son destin immuable, qui brave 
^r::Sre^lrJTZlleTJr^ davantage^Le cielquiadecide 

du Sdes combats a pris notre part, contre tous : 

Yictrix eau** Diis placuit. , 

présomptueux. PO"r témoigner que lacau^c ^ deLubain (I, 128 . Tou 

îité par^Gaultier et par ^ Ij;'-«;/,;V>f„,t J,^ ZlZrs à la louanUd» Cato. 
"^11^^^ ^^llrpergnaTles iustes dans les Cbamps-Oysees. a dit: 
Seeretosque pio.. his dantem jur» C»tone« ; 

et Horace dans ses Odet : 

eunela terrarnm «iibacU 
Prêter alrocem anuuum Caloniî. 

1. L'Inttmé a trouvé le moyen de se «^«"^J^jf ,}",i\"i^^i 1») 
il n y a là «n souvenir dune epi gramme de Martial {M, i»; 

In Poïluroura. 
Kondeti. nequecide.necveneno, 
Sed li« est mihi de iribus capellsi. 
Vicin. qù.ror bas atiejse furto : 
Hoc judex sibi postulat pr°'>"'-^i,_ 
Tu Can.aJ. milhridalicumque iKâhM, 
Et periiiria Puiiici furori?, 
El Sïlliï, Mariosque, Mulio«que 
Masna voce, fonas manoqiie loU : 
Jam dic, Poslume. de tribu» capclliî. . ,«. • ,.,, ^t 

,. Aristote était le chef f^^^^^^^^^^TZi'l^ ^ ^t*f^!ûê^d; 
J.-C. La Politique d Aristote est un t"^»/^ ,;" , ,j^re du Prince ; Mon- 

rbomme social. Machiavel la Pf^ P«^^/J^;J,^^^ et J-J Rousseau, bien quil l'ait 
» tesqiiieu s'en est inspire dans itsprxt aes ioi», 
éritiqué, dans le Contrat social. 



ACTE 111, scl:.ne m. 107 

DANDIN. 

Je prétends 
Qu'Aristote n'a point d'autorité céans*. V60 

Au fait. 

l'intimé. 
Pausanias, en ses Coiinthiaques.,, * 

DANDIN. 

Au fait. 

l'intimé. 
RebufTe... » 

DANDIN. 

Au fait, vous dis-je 
l'intimé. 

Le grand Jacques...* 

DANDIN. 

Au fait, au fait, au fait ^. 

l'intimé. 
HarmenopuI, in Prompt. ... * 

1. Ici. 

2. Pausanias (deuxième siècle après J.-C.) a éerit un Itinéraire de la Grèce, 
en dix livres, dont chacun porte le ti(re de la provioce qui y est décrite. 

3. Pierre Ri bufti (Raciue a mis RebufFe pour faire le vers), jurisconsulte fran- 
çais (1487-1557), a écrit sur les matières benéficiales. 

4. Cujas (Jacques), né à Toulouse en 1520, mort en 1590; célèbre juiiscoa- 
sulte. 

5. Le DonJaphet d'Arménie de Scarron (1653) nous offre une scène d'un mou- 
vement aiialoi:ue. Un han.ngueur, payé pour b.it'ouer Don Japliet, lui déhite en 
reniflant, mouchant, toussant, crachant, un discours dont il ne peul sortir, mal- 
gré les exhortations du patient (IIJ, xvi : 

LE UARAKGLEUn. 

La cdur 
Qui TOUS a vu briller comme le zodiaque, 
El qui fitcss de vouscouinie d'un roi d'itbaque. 

DON JAPUET. 

O de ce; grands parleurs le plus iiupertinent ! 
Parle sans te moucher. 

LE HABANGUEUR, toitjours reniflant et toussant. 
J'ai fait incontinent. 
La cour donc, dont jadi^ tous lûtes les délice?, 
De notre graud César Clurle^-Quint... 
DOM jipaET, à part. 

Quels supplice! 
BuiS'je venu chercher ! 

LE HARANGUEUR. 

La cour donc, où jadis 
Ch'icun TOUS regarda comme un autre Aiuadis, 
Alors que,» 

DON JAPUBT. 

Concluex. 

LB UARANGUEUR. 

La Cour donc... 
DON JAPUBT. 

Que at•ell^ 
La cour, la cour, la cour? 

8. Le Uoôytiçsv vô;a(dv de Constantin llnrmenopoulos, jurisconsulte grec du qu&" 
lorzième siècle, a été traduit eu latin sous le titre ûq troinpluariumjuvis dvils . 



108 LES PLAIDEURS. 

DANDIN. 

IIo 1 je te vais juger *. 

l'intimé. 
Ho ! vous êtes si prompt! 

(Vite.) 

Voici le fait. Un chien vient dans une cuisine; 75o 

Il y trouve un chapon, lequel a bonne mine. 

Or celui pour lequel je parle est affamé ; 

Celui contre lequel je parle adteu plumé 2 ; 

Et celui pour lequel je suis prend en cachette 

Celui contre lequel je parle. L'on décrète ' ; 760 

On le prend. Avocat pour et contre appelé; 

Jour pris. Je dois parler, je parle, j'ai parlé. 

DANDIN. 

Ta, ta, ta, ta. Voilà bien instruire une affaire I 

Il dit fort posément ce dont on n'a que faire, 

Et court le grand galop quand il est à son fait. 765 

l'intimé. 
Mais le premier. Monsieur, c'est le beau*. 

DANDIN. 

,. = ,.,'-. C'est le laid. 

A-t-on jamais plaidé d'une telle méthode? 
Mais qu'en dit l'assemblée? 

LÉANDRE. 

Il est fort à la mode •. 

l'intimé, d'un ton véhément. 

Qu'arrive-til, Messieurs? On vient. Comment vient-on? 

On poursuit ma partie '^» On force une maison, r/; 770 

1. Tallemant VII, 275):« A Toulouse, on jeune aTOcat commence son plaidoyer 
par : « l-e roi Pyrrhus. » Il y arait alors un président fort rébarbatif, qui lui dit : 
« Au faitlau fail ! » Quelqu'un eut pitié du pauvre garçou, et repié^enta que 
c'était une première cause : * Hé bien ! dit le président, par^ex donc, l'arocat du 
roi Pvrrhus. ■ 

i. Un avocat du dii-septième siècle plaidait ainsi pour sa fille, qui demandait 
ia séparation de corps : « Vernim e<t dicere : oui. Messieurs! il est bien vrai I 
ma fille est bien heuieuse et malheureuse tout ensemble, heureme quid- m, d'avoir 
trouvé un époux dirt ogué par sa naissance; mallieurtu^e fuiem. de ce que ce 
gentilhomme a renverse sa fortune par sa mauvaise conduite. En sorte, Messieurs, 
que ma fille court risque de se trouver réduite à mendier son pain, ce pain que 
les Grecs appelaient tov â^-.oy- >■ 

3-. Décréter, c'est lancer uû décret contre quelqu'un, un ordre d'amener, t La 
duchesse de Bou.llon ne fut déc.étée que d'ajournement personnel. • (Voltairb, 
Siècle de Louis XIV, 26.) 

4. L'Jntimé n'est pai de l'avi? de Domat. un ami de Pa-rcal, qui disait: « L élo- 
quence de l'avocat consiste à faire cuniiaîtie la just.ce par la vérité, a 

5. Trait sanglant dirigé contre les illustrations du barreau d'alor». 

6. ilon client. 



ACTE m, SCÈNE III, 10» 

Quelle maison ? maison de notre propre juge ! 

On brise le cellier qui nous sert de refuge! 

De vol, de brigandage on nous déclare auteurs *l 

On nous traîne, on nous livre à nos accusateurs, 

A maître Petit Jean, Messieurs. Je vous atteTte:- '-"^ i^/ 775 

Oui ne sait que la loi SI Qois CANis, Digeste *, 

De VI, paragrapho, Messieurs... caponibus, 

Est manifestement contraire à cet abus '*? 

Et quand il serait vrai que Citron, ma partie, 

Aurait mangé. Messieurs, le tout, ou bien partie 780 

Dudit chapon : qu'on mette en compensation 

Ce que nous avons fait avant cette action. 

Quand ma partie a-t-elle été réprimandée? 

Par qui votre maison a-t-elle été gardée? 

Quand avons-nous manqué d'aboyer au larron ♦? 785 

Témoin trois procureurs,' dont icelui Citron ^ .^t*/-/»/t*7;/^,- 

A déchiré la robe. On en verra les pièces *. ^•' ^"^'^' 

1. Exemple de communication oratoire. L'Intimé se fait complice de Citron. 

2. L'empereur Justinien avait fait mettre en recueil, sous le nom de Digeste, 
les décisions des jurisconsultes. On citsiit alors, et Racine connaît bien les usages 
du Palais, delà façon suivante. Au lieu de procéder par chiffres, et de dire, par 
exemple : livre XI, titre III, loi 8, parag;raphe 4, on prenait les premiers mots de la 
loi d'abord : Si quis canis, puis du titre : De vi, puis du paragraphe : capontbus. 
Bien entenau, loi, titre et paragrai^he cités par l'Intimé sont purement imaginaires. 

3. Monifleury fera tenir un langage semblable à maiire Braillard dans sa 
pièce de Trigàudin (IV, viii). 

Pour prendre mon discours oij j'en suis demeuré. 
Je fais Toir clairement qu'on doit, sauf révérence, 
Adjui,'er voire inai:i k mon impalience. 
Et par provision établir mon ri^pos, 
El ce par deux moyens que j'explique en deux mot» : 
Le premier esl l'avis de Monsieur votre frère 
Ci-preseiil, qui. Lien loin d'êlreà mes vœux conlrair*, 

S'oblii^e à garanlir l'espoir qu'il m'a permis. , 

Il peut s'inscrire en faux contre ce que je dis, ' 

Si j'impo>e. La loi naturelle et civile 
- Rendroit sans son aveu votre choix inutile. 
La disposition de la loi nupt'œ 
Décide sur ce fait paragrajjho neque ; 
En cela son sutfrafçe est iiéfe>3aire au vôlre. 
Ce moyen esl assez prouve : je passe à l'autre. 
L'espoir dont votre amour a su flatter le mien, 
Madame, en quatre mots, fait mon second nmjei.. 
On ne saurait mer, quoi qu'ait produit le frère, 
Que votre aveu pour moi n'ait été volontaire, 
Kt je ne puis douter des suites q u'il aura, 
Sur ce que vole.nti non fit injuria. 

4. .... Eoj rpo(iày_tTat xa\ çuî.aTXH ttjv Oùçav 

(AaiSTOPHANi, les Guêpes, v. 957-958.) 

5. Vieux mot qu'on oe trouve plus qu'au Palais. L'Intimé s'en servira en- 
core au vers 796. 

6. 'AifaObt ifip Im xa\ Siwvtii toù; ^Ûxouç. 

(ÀHisT0PUA?(E, tes Guêpes, y, 952.) 
On lit dan* lei auvres de Tabaria, Fantaisies et dialogues, chap. xlvii. 



110 LES PLAIDEURS. -J^ ...r^ ^ ,m ^^ 

Pour nous juslifier, voulez-vous d'autres pièces *?-/^ i^ u^^ «^v*. 

PETIT JEAN. iU/<n4^U* , r.v^^_ 

Maître Adam 2... _^.,-,l ', . /, . 

l'intimé. 
Laissez-nous. 

petit JEAN. 

L'Intimé... 
l'intimé. 

Laissez-nous. 

PETIT JEAN. 

S'enroue. 

l'intimé. 
Hé! laissez-nous. Euh ! euh ^ I 

D A N D I N . 

Reposez-vous, 790 
Et concluez. 

l'intimé, d'un ton pesant. 

Puis donc, qu'on nous, permet, de prendre'^'^ 
Haleine, et que l'on nous défend, de nous, étendre, j ; 

Je vais *, sans rien omettre, et sans prévariqûer V '"^^ -^ '^^^ i^ 
Compendieusement ^ énoncer, expliquer. 
Exposer, à vos yeux, l'idée universelle ' 795 

De ma cause, et des faits, renfermés, en icelle. 

DANDIN. 

U aurait plus tôt fait de dire tout vingt fois 

p. 228 : « Le premier qui sortirait dusac, si un sergent, un meunier, on tailleur, 
et un procureur étaient dedans, c'est un larron, mon maître. » Voir, à propos de 
l'honuéteté des procureurs à cette époque, une curieuse scène du Mercure galant 
de Boursault, où le poète nous présente niaîire Sa.i-sue et maître Bngandeau. 

1. Ici encore Racine, par licence poétique, lait rimer ensemble deux accep- 
tions du même mot. 

2. « La phrase, deux fois interrompue, de Petit-Jean paraît devoir être lue de 
suite : « Maître Adam l'Intimé s'enroue. » Ce nom d'Adam n'est donné à l'Intimé 
dans aucun autr« passage de la pièce. Nous hasarderons cette explication : Pe- 
tit Jean, qui -veut appeler l'Intimé maître, de même que celui-ci l'a appelé niflj/re 
Petit Jean, et qui ne connaît d'autre maître que Maître Adam, le poète popu- 
laire, ajoute à la qualification de maître le nom d'Adam, comme s'il en était 
inséparable. » (Note de M. P. Mesuard.) Cette explication est fort ingénieuse, trop 
int;énieuse peut-être. 

3. Il tousse. 

4. Remarquez l'harmonie imitative de ce rejet : haleine. 

5. Sans m'écarter de mon sujet, 

6. Compendieusement, de compendium, abrégé, signifie ôri^tjemenf. Bt, quoi 
qu'on ait pu dire, c'est bien dans ce sens que le prend l'Intimé, puisqu'il a l'in- 
tention d'abréger. L'idée qu'il veut abréger rend plus plaisant encore le ^ert 
800. 

7. Générale. 



ACTE III, SCENE III. 111 

Que de l'abréger une. Homme, ou qui que lu sois. 
Diable, conclus; ou bien que le ciel te confonde! 

l'intimé. 
Je finis. 

DANDIN. 

Ahl 

l'intimé. 
Avant la naissance du monde... * 800 

DANDIN, bâillant. 

Avocat, ah ! passons au déluge ! 

l'intimé. 

Avant donc ( 



La naissance du monde et sa création -, ( 

Le monde, l'univers, tout, la nature entière « ''^***r>xZ»^^ »6t^ 

Était ensevelie au fond de la matière. ^^^^r-»^ y^ t^ u^ 

Les éléments, le feu, l'air, et la terre, et l'eau, 803 

Enfoncés, entassés, ne faisaient qu'un monceau. 

Une confusion, une masse sans forme. 

Un désordre, un chao^, une cohue énorme ^. 

Unus erat toto nature vcltus in orbe, 

Qdem greci dixere chaos, rudis indigestâqde moles*. 810 

(Oandin endormi se laisse tomber.) 
LÉANDBE. ^ ^ ^ ^ ^j y 

QueUe chute I mon père I CZ^ JJa, '-^X"iJ\i7rt2J^'«. 

1. Racine n'exagère rien; Antoine de Saint-Antot, saluant au parlement de 
Rouen la majorité de Charles IX, commençait ainsi sa harangue : » Au premier 
temps que les Dieux étaient seuls, avant que les hommes et les bétes fussent 
créés, etc. » M. Le Maître, ayant une substttuiion à soutenir pour la maison 
de Chabinnes, disait : « Dans les premiers siècles après le déluge, les seuls en- 
fants mâles succédaient à la principauté de la famille. » 

2. Voir Ovide (Métamorphoses, I, 5). On abusait alors au barreau des citations 
latines. M. Le Maître, dans le plaidoyer que nous venons de citer, s'écnait : 
« Tous les hommes et particulièrement les grands seigneurs brûlent du désir de 
consenrer la gloire de leurs maisons. C'est pourquoi quand le grand Virgile 
veut remplir son héros d'une extrême joie, il use de ces paroles : 

Nanc âge, Dardaniam proiem qus demdè sequatur 
Gloria, etc. • 

3. Jadis on appelait co'iue, dans quelques provinces, l'endroit oà se tenaient 
les petites justices. Ce mot s'emploie pour désigner une assemblée bruyante; il 
Teut dire ici confusion. Le véritable sens de énorme est : qui sort de la mesure, 
de la règle. 

4. Ce second vers a un pied de trop : il fant supprimer le mot Grxci, qui n'est 
pas dans Ovide {Met., I, 6, 7). C'est une raillerie clirii;ée contre les avocats, qui 
estropient trop souvent sans s'en douter leurs citations. Le Scapin de Molière 
avait raison de ne pas aimer les avocats. « Quand il n y aurait a essuyer que le» 
sottises que disent devant tout le monde de méchants plaisants "d avocats, 
j'aimerais mieux donner trois cents pistoles que de plaider. » [f'ourbtries d« 

6eapin, II, rm.) 



lia LES PLAIDEURS. 

PETIT JEAN. 

Ay ! Monsieur. Comme il dort! 

LÉANDRE. 

Mon père, éveillez- vous. 

PET?T JEAN. 

Monsieur, êtes-vous mort? 

LÉANDRE. 

Mon père I 

DANDIN *, 

Hé bien? Hé bien? quoi? qu'est-ce? Ah! abî quel homme! 
Certes, je n'ai jamais dormi d'un si bon somme. 

LÉANDRE. 

Mon père, il faut juger. 

DANDIN. 

Aux galères '. 

LÉANDRE, 

Un chien 815 

Aux galères ! 

DANDIN. 

Ma foi ! je n'y conçois plus rien : 
De monde, de chaos, j'ai la tête troublée. 
Hé ! concluez. 

l'intimé, lui présentant de petits chiens '. 

Venez, famille désolée ; 

1. On l'a réveillé, en le ramassant et en le secouant -violenamen 
i. « Un juge avait dormi pendant toute une audience : on lui demanda son 
avis; il répondit en se frottant les yeux : Je suis de l'avis de M... et ce Monsieur 
n'y était pas. Un autre était assoupi pendant qu'on exposait la cause d'un 
homme qui avait commis un délit dans un pré. A quoi condamnez-vous, lui dit-on, 
le cot/pable? — A être pendu, s'écria-t-jl en s'éveillant. — Comment! lui dit-on, 
il s'agit d'un fé. — Qu'on le fauche. » (Note de Luneau de Buisgermain.) Il est 
plus probable que Racine a entendu parler du Fl?mand Hessels, membre du 
Conseil de Sang, établi ^ar le duc d'Albe, u qui dormait toujours jugeant les 
riminels ; et quand on l'éveillait pour dire son avis, il disait tout endormi, en 
se frottant les yeux : « Ad patibulum! ad patibulum ! n c'est-a-dire au gibet ! au 
gibet ! « (Aubery, Mémoires pour servir à l'histoire de Hollande, 16S0, p. 271.) 
Dandin a le droit d'infliger à Citron la peine qu'il lui plaît de lui donner. Les pei- 
nes étaient alors arbitraires pour les crimes, rertaines Coutumes, par exemple, 
condamnaient au fouet ceux qui dérobaient seulement des échalas. La Coutume de 
B'irdeaux condamnait à la potence, sans merci, le serviteur qui avait dérobé à 
son maître quarante francs bordelais. Il y avait déjà longtemps qu'on ne mar- 
quait plus les larrons au visage d'un fer chaud, parce que le visage est l'image 
de Dieu; mais on les marquait à rép:iule, et. en cas de récidive, ils étaient pu- 
nis de mort. Voir les Remarqws du droit français (1657;, p. 444-449. 
3. L'Intimé commence la péroraison. 

^Q Jaijiôvi', éXtii Ta'Xairusevi^éveu; 

Hoî va Ta-.^ia ; 

'AvaÇaîvn', ù» r'^vT.jà, xa\ -r'jToJiitvo 

A'.tiTti xàvTiëo/.iTTt y.i\ •îaxiJtTt. 

(AmiSTOPHASB, les Guêpes, v. 967 et 976-978.) 



ACTE III, SCÈNE III. 113 

Venez, pauvres enfants qu'on veut rendre orphelins: 

Venez faire parler vos esprits enfantins '. 820 

Oui, Messieurs, vous voyez ici notre misère : 

Nous sommes orphelins; rendez-nous notre père, 

Notre père, par qui nous fûmes engendrés, / A,-**^ w/V ^Afx^*u 

Notre père, qui nous... 

DANDIN. 

Tirez, tirez, tirez *. 
l'intimé. 
Notre père, Messieurs... 

DANDIN. (i^'/lL. <y. r^.'TK'. 

Tirez donc. Quels vacarmes » ! 825^."^ 
Ils ont pissé partout. ^ ^ *^ 

l'intimé. ■'^^^'°'^t-tX^ 

Monsieur, voyez nos larmes *, '-^''^f '-^f 

DANDIN. 

Ouf! Je me sens déjà pris de compassion ^. 

Ce que c'est qu'à propos toucher la passion ^ I 

Je suis bien empêché '. La vérité me presse®;^ i y 

Le crime est avéré : lui-même il le confesse. ^^^^'''"'^830 

Mais, s'il est condamné, l'embarras est égal: '^ ''p^^^"'^^^^ 

Voilà bien des enfants réduits à l'hôpital. 

Mais je suis occupé, je ne veux voir personne*. 

i. Yar. Venez faire parler vos soupirs enfantins [1669 et 1676]. 
S. KaTaSa, xaTàSa, xatàSa, xaTocoa. 

(ARisTOPHiîîB, les Guêpes, v. 979.) 
• Tirez, tirez, terme donr on se servait autrefois pour chasser un chien. » [Dic- 
tionnaire de V Académie.) M. Paul iMesnard remarque que Mascarille, dans 
ï Etourdi de Molière (IV, 8), en fait une application irrévérencieuse à son maître 
Lélie : 

Tirei, tire», tous dis-je, ou bien je vous rssomme. 

Dorine tejCmine le second acte du Tartuffe, en disant à Valère et à Marianne ; 
Tirez de celle pari ; el vous, tirez de l'autre. 

3. Ce mot est d'un usage beaucoup plus fréquent au singulier. On trouv une 
exemple du pluriel dans Molière (Georges Dandin, II, i). 

4. Le Ters de la première édition était plus brutal : 

II* ont pissé partout. — Monsieur, ce lont leurs larmes. 

5. AlSoT, t{ xayôv tôt tffS' ô'-rw |j.a).'iTTOiJiai ; 
Kaxôv Tt 'RepiSatvii jx» xàvazîiOoixai. 

(ARiSTOPnAWB, les Guêpes, v. 973-974.) 

6. La sensibilité. 

7. Embarrasiré. De même La Fontaine [Fables, IV, H): 

Un point sans plus tenait le galant empêché. 

8. 3Ic contraint de condamner. 

9. Uandin voit entrer Chicanneau. 



tl4 LES TLAIDEURS. 



SCÈNE IV. 

DANDTN, LÉANDRE, CHICANNEAU, ISABELLE, 
L'LNTIMÉ, PETIT JEAN. 



CHICANNEAU. 

Monsieur... 

D AND IN, à l'Intimé et à Petit-Jean. 

Oui, pour vous seuls l'audience se donne. 

(a Chicanneau.) 

Adieu... Mais, s'il vous plaît, quel est cet enfant-là? 833 

CHICANNEAU. 

C'est ma fille, Monsieur. 

DANDIN. 

Hé ! tôt, rappelez-la *• 

ISABELLE. 

Vous êtes occupé. 

DANDIN. 

Moi ! je n'ai point d'affaire. 

(a Chicanneau.) 

Que ne me disiez-vous que vous étiez son père? 

CHICANNEAU. 

Monsieur... 

DANDIN. 

(a isabeUe.) Elle Sait mieux votre affaire que vous. 
Dites... Qu'elle est jolie, et qu'elle a les yeux doux ! 840 

Ce n'est pas tout, ma fille, il faut de la sagesse. 
Je suis tout réjoui de voir cette jeunesse *. 

1. On lit dans les Remarques du droit français (1657) : «Le magistrat doit 
être examiné sur ses mœurs et sur sa doctrine avant que d'entrer en charge » 
(p. 486). Il paraît que piur Dandin cet examen n'avait pas été trop sévère ; beau- 
coup de magistrats étaient dans le même cas : « Puur celui-ci, c'est un homme 
qui passe pour galant; il e<t fort civil au sexe, et vous êtes assurée d'une favo- 
rable audience, si vous l'allpz voir avec quelque jeune personne qui soit bien 
faite. — Fort bien, reprit-elle, je connais une demoiselle suivante qu'on avait 
prise dernièrement pour quêter à notre paroisse, à cause de sa beauté. Je la 
prierai de m'y accompagner. » (Fcretière, Roman bourgeois, II, 20.) 

2. Dandin est odieux; Orgon au contraire est touchant dans les Femmes sa- 
vantes (III, ix), quand, voyant ensemble sa fille Henriette et Clitaodre, il dit à 
Ajriste : 

Tenez, mon cœur s'émeut à toute' ce? tendresse!. 
Ce!a rapaillarriit tout à fait mes vieux jour?; 
£l j« ae ressouYiens de mes jeunes amouri. 



ACTE III, SCÈNE IV. 115 

Savez-vous que j'étais un compère * autrefois ? 
On a parlé de nous. 

ISABELLE. 

Ah ! Monsieur, je vous crois 

DANDIN. 

Dis-nous : à qui veux-tu faire perdre la cause ^ ? 845 

ISABELLE, 

A personne. 

DANDIN. 

Pour toi je ferai toute chose. 
Parle donc. 

ISABELLE. 

Je vous ai trop d'obligation. 

DANDIN. 

N'avez-vous jamais vu donner la questions? 

i. Un joyeux vivant. 

2. Oa lit dans le Roman bourgeois (I, 79) : « Lucrèce était belle et avait 
beaucoup d'amis de gens de robe, qui lui pouvaient faire gagner sa cause, 
quelque mauvaise qu'elle fût, » La Biinère n'était pas persuadé que les magis- 
trats fussent incorruptibles, lorsqu'il écrivait : «Il n'est pas absolument impos- 
sible qu'une personne qui se trouve dans uue grande faveur perde un procès. » Il 
avait écrit déjà un (leu plus haut {De quelques usages) : « Combien d'hommes 
qui sont forts contre les faibles, fermes et inflexibles aux sollicitations du simple 
peuple; sans nuls égards pour les petits; rigides et sévères dans les minuties ; 
qui refusent les petits présents (Cela n'est pas le cas de Dandin...), qui n'écou- 
tent ni leurs parents ni leurs amis, et que les femmes seules peuvent corrompre.» 

3. La réserve d'Isabell-i donne un certain embarras à Dandin, qui cesse de la tu- 
toyer. Quatre ans après les Plaideurs, Thomas Diafoirus dira (Malade imaginaire, 
II, 6) à Angélique : «Je vous invite à venir voir, l'un de ces jcurs, pour vous 
divertir, la dissection d'une femme. » Furetière dans son Romnn bourgeois (II, 
66) nous disait déjà que le juge Belastre, épris de Collantine, « lui faisait bailler 
place commode dans les lieux publics pour voir les pendus et les roués qu'il faisait 
exécuter. » A propos de la question, on lit dans les Remarques du droit fran- 
çais (1657) : «Pour pouvoir ordonner la question, il faut qu'il y ait semi-preuve, 
ou qu'il y ait des présomptions contre l'accusé, qu'il soit à demi convaincu. 
Incontinent après le jugement de la torture et question, on doit le mettre à exé- 
cution, si l'accusé n'en appelle; que s'il en appelle, le juge doit déférer à ce 
appel, parce que la question est une demi-mort, et qu'elle est beaucoup plu* 
cruelle qu'un bannissement perpétuel, puisqu'un banni peut obtenir des lettre» 
de commutation de peine, au lieu qu'un accusé étant une fois appliqué . Is 
question et dans les tourments, il n'est plus reçu à en appeler... S'il confesse la 
crime, il doit aller au supplice, encore que dans son interrogatoire il eût avoue 
autrement que dans la torture; car la confession dans la torture est piulôt crue 
que toute autre, quia veritatem magis exfjvimunt tormenla, dit saint Jérôme., a 
En outre, si un accusé est coudanmé à murt pour un crime connexe, c'est-à-dir. 
dans lequel il ait eu des compagnons, lesquels soient inconnus à justice, et donc 
elle ne soit point saisie... le condamné à mort ou celui (s'il y en a plusieurs) que 
l'on nomme caput sociorum peut être condamné et appliqué à la question pour 
découvrir ses complices » (p. 495-496). On sait gré à Racine de s'être élevé 
cor.tre cet usage odieux dès 1663, lorsqu'on songe que la question ne fut abolie 
que sous Louis XVI. Le fameux jurisconsulte Pothier, qui écrivait au dix-huitième 
siècle, et que l'on consi lérait cumme un saint, a laissé un commentaire froid et 
glacé sur les dispositions des ordonnances qui organisaient tous les degrés de la 
question j la seule protestation que l'esprit de profession lui ait permis de fair^ 



11» LES PLAIDEURS. 

ISABELLE. 

Non ; et ne le verrai, que je crois, de ma vie *• 

DANDIN. 

Venez, je vous en veux faire passer l'envie. 850 

ISABELLE. 

Hé ! Monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux ? 

D A N D I N . 

Bon ! Cela fait toujours passer une heure ou deux K 

CHICANNEAU. 

Monsieur, je viens ici pour vous dire... 

LÉ ANDRE. 

Mon père, 
Je vous vais en deux mots dire toute l'affaire : 
C'est pour un mariage. Et vous saurez d'abord ' 855 

Qu'il ne tient plus qu'à vous *, et que tout est d'accord. 
La fille le veut bien ; son amant le respire * ; 
Ce que la fille veut, le père le désire. 
C'est à vous de juger. 

DAN D IN, se rasseyant. 

Mariez au plus tôt . 
Dès demain, si l'on veut; aujourd'hui, s'ille faut. 8C0 

LÉANDRE. 

Mademoiselle, allons, voilà votre beau-père : 
Saluez-le. 

CHICANNEAD. 

Comment? 

D AND IN. 

Quel est donc ce mystère ? 

L É A N D R E . 

Ce que vous avez dit se fait de point en point. 

était une protestation muette : il se dispensait d'assister aui séances de la tor- 
ture. La Bruvère avait joint cependaut sa plainte à celle de Racine : ■ La question 
est une in\ention aierveilleuse el tout à fait sûre pour perdre un homme «jui a la 
compleiion faible, et sauver un coupaMe qui est né robuste. » (De quelques 
usages.) En 1697, on envoya à tous les sièges présidiaux et royeui ressortissants 
au parlement de Paris uneinstruction sur la manière de donner la question, dont 
les détails font frémir. 

1. Ellipse pour : à ce que je crois. 

2. Voilà une plaisanteiie qui donne lo frisson; heureusement pour Dandin, il 
ft si ridicule qu'il ne saurait être plus odieux. 

3. En premier lieu. 

4. Les choses ne dépendent plus que de tous. 

B. Le souhaite avec ardeur. Sladame de Sévigné écrivait le 16 mars 1672 
• Au bout de trois jours, à Vitré, je ne respirais que les Rochers. » 



ACTE III, SCÈNE IV. ^j7 

DANDIN. 

l'uisque je l'ai jugé, je n'en reviendrai point» 

CHICANNEAU. 

Mais on ne donne pas une fille sans elle. 865 

LÉANDRE. 

Sans doute, et j'en croirai la charmante Isabelle. 

CHICANNEAU. 

Es-tu muette ? Allons, c'est à toi de parler. 
Parle. 

ISABELLE. 

Je n'ose pas, mon père, en appeler «. 

CHICANNEAU. 

Mais j'en appelle, moi. 

U LÉANDRE, lui montrant un papier. 

r^ , Voyez cette écriture, 

vous n'appellerez pas de votre signature ? 870 

m .. ., o CHICAxNNEAU. 

Plait-il ? 

DANDIN. 

C'est un contrat en fort bonne façon. 

CHICANNEAU. 

Je vois qu'on m'a surpris ; mais j'en aurai raison : 
De plus de vingt procès ceci sera la source. 
On a la fille, soit : on n'aura pas la bourse. 

LÉANDRE. 

Eh ! Monsieur, qui vous dit qu'on vous demande rien ? 873 
^ Laissez-nous votre fille, et gardez votre bien. 

i CHICANNEAU. 

Ah ' I 

LÉANDRE. 

Mon père, étes-vous content de l'audience? 

. DANDIN. 

Oui-dà. Que les procès viennent en abondance, 

Et je passe avec vous le reste de mes jours. 

Mais que les avocats soient désormais plus courts ». 880 

R^s\f ŒcaSiçïu'* *^' caractère, qui dénoue la situation du côté de Dandin. 

à f!;t ^ta^'^L'et érz:v:Jis!i 7£'^r '-""^ '' '-''''-' •> «^^ -* ♦-» 

l'onn?irn;airïue're'n'"èt^''lf'"'"'j,":i '" ^"PP«««'--it Pl" avare qu'il n-est, ,i 



^^g LES PLAIDEURS. 

El notre criminel ? 

LÉANDRE. 

Ne parlons que de joie : 
Grâce I grâce! mon père ^ 

D A N D I N . 

Eh bien ! qu'on le renvoie : 
C'est en votre faveur, ma bru, ce que j'en fais K 
X^ons nous délasser à voir d'autres procès 3. 

i Plaisante parodie du ton tragique, et peut-être encore de Corneille: 
Grâce, grâce. Seigneur, à "Olre un.aue appo 
Gr-ice a Uni de lauriers en sa «"*'" /V\Xs ' 
Grâce à ce conquérant, à ce preneur de Tilles. 

Grâce... [Nicomède,ïy,u-) 

de Ciuon. 



TABLE DES MATIERES 



^ ?rtissement i 

i.ice sur Jean Racine iii-x\iii 

nice sur les Plaideurs 1 

Plaideurs, comédie en trois actes (1GG8) 24 

\ lecteur 25 

eurs 29 

e premier 33 

3 deuxième 63 

e troisième 96 



r.cnDi'.iL. Typ. et st. 



1 

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^ BAUrtWw»» 



La Bibliothèque 
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Echéance 



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Date Due 



FEB111987 ^ 



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133003 002Tj232"3b 
CE PC 1899 
.84 1891 

COO PAGINE, JEAN LES PLAIDEUR 
ACC# 1216505