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POLYNÉSIENS
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POLYNÉSIENS
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POLYNÉSIENS
Leur Origine, leurs Migrations, leur Langage
PAR
Ije 3D' -A.. IjESSOIST
AnaSN MiDCCIN BN CHSP DBS ETABLISSEMENTS FRANÇAIS DB l'OCÉANIB,
MBMBRB DE LA SOCliTÉ d'aNTHROPOLOGIB
PUVRAOB KBDIQB d'APRÈS LB y^ANUSCRIT DB l'^UTBUR
Par Ludovic MARTINET
MBMBBB DB LA SOCiéré d'aNTHROPOLOGIB
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TOME QUATRIÈM E
^^^^^^^*^WMWM^N^^N^^M»^^^^|»
PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE,
éCOLB DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ET3.
28, RUE BONAPARTE, 28
1884^
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LES POLYNÉSIENS
QXJA.TRIEM:£3 I>-A.IlTrE
LIVRE PREMIER
MIGRATIONS.
CHAPITRE PREMIER
PREUVES DES ^MIGRATIONS.
Témoignages nouveaux en faveur des migrations.— Carte de Tupaia;
importance et exactitude de cette carte. — Connaissances géographiques
des Polynésiens en général. •— Examen détaillé de la carte de Tupaia.
— Carte des lies Carolines.
En commençant notre travail, nous avons sous-entendu le
fait primordial de toute ethnologie océanienne, c'est-à-dire
celui des migrations ; nous nous sommes borné & prendre
la science telle qu'elle était faite sur ce point dans la plupart
des ouvrages; maintenant que nous possédons tous les faits
venus à la connaissance des ethnologues, le moment est
venu de nous livrer à quelques considérations sur les mi-
grations.
Nous avons successivement exposé tous les documents
présents, toutes les traditions : au point où nous en som-
mes, il ne reste pour ainsi dire, qu'a eu tirer la couclusijn.
Certes, après tout ce que nous avons rapporté de ropinion
des aateurs et de leur croyance générale aux migrations t
2 LES POLYNÉSIENS.
après ce que nous avons dit des récits traditionnels des
Polynésiens, et, plus particulièrement, de ceux des îles
Sandwich et delà Nouvelle-Zélande, Tècits qui témoignent
tous de la fréquence des voyages par mer et, par suite,
de la possibilité des migrations jusqu'aux îles les plus éloi-
gnées, soit volontairement, soit par simple entraînement,
nous pourrions nous contenter d'ajouter que la preuve des
migrations est acquise. Mais, comme nlalgré tout ce qui a
été avancé à ce sujet par les partisans des migrations, beau-
coup d'auteurs n'ont point été convaincus, nous croyons
devoir entrer ici dans quelques développements qui, nous
l'espérons, suffiront à faire disparaître les derniers doutes
conservés par eux jusqu'à présent.
On comprend, du reste, parfaitement l'existence de ces
doutes: au premier abord, en effet, il est difficile de s'ex-
pliquer que des peuples à l'état sauvage, dépourvus néces-
sairement de connaissances astronomiques étendues, privés
des moyens qui favorisent et guident la navigation des
peuples civilisés, aient pu se transporter à des distances
souvent considérables, à l'aide seulement de ce que les écri-
vains ont généralement appelé de € frêles canots. > On
comprend même que les courants et les vents qui soufflent
le plus ordinairement, aient été regardés comme un obsta-
cle insurmontable à la provenance des Polynésiens, surtout
de la Malaisie, et qu'ils aient donné l'idée, à ceux qui
n'avaient jamais vu les deux peuples, d'attribuer leur ori-
gine & l'Amérique.
Mais, quand on réfléchit que ces peuples devaient avoir
plus de connaissances astronomiques qu'on ne le suppose
généralement, puisqu'il fut possible à Tupaia de dire & Cook,
pendant assez longtemps, où se trouvait Tahiti, malgré les
changements de latitude et de longitude de VEndeavour ;
quand on sait que les canots des insulaires, au lieu d'être
de frêles barques, étaient de véritables petits navires, à
plate-forme, d une solidité à l'épreuve des grosses mers, et
si grands, qu'ils pouvaient porter plus de cent personnes;
quand on sait, comme on le sait aujourd'hui, que les vents
sont variables dans TOcéan Pacifique, qu'ils soufflent à des
LES POLYNÉSIENS. 3
époques déterminées, et de directions opposées; quand enfin
un sait que Fhabitude et Texpérience avaient rendu les Poly-
nésiens des navigateurs aussi hardis qu*habiles : non seule-
ment on doit cesser de trouver les difficultés signalées
aussi grandes que la plupart des écrivains les ont faites,
mais on doit plutôt supposer que, favorisés ou contra-
riés par les vents (1), ces petits navires polynésiens pou-
vaient arriver et arrivaient le plus souvent sains et saufs,
jusqu'aux terres les plus éloignées de leur point de départ.
On en a déj& vu la démonstration dans la plupart des tra-
ditions que nous avons citées : toutes indiquent que les po-
pulations, môme les plus éloignées, avaient des rapports
entre elles, ce qui prouve bien la possibilité des migrations.
D*un autre côté, on a vu aussi que celles de la Nouvelle-
Zélande disent nettement comment les émigrants des pays
d'origine première ont opéré leurs migrations vers Tlle-
Nord, ce qui ne permet pas de conserver le moindre doute,
du moins pour celles-là.
Enfin, on .verra bientôt que tous les témoignages tradi-
tionnels qui, jusqu'à présent, n'avaient pas trouvé place
dans notre travail, viennent eux-mêmes établir que des rap-
ports avaient eu lieu nécessairement, et qu'ils avaient pro-
bablement été nombreux et fréquents, puisque les Polyné-
siens connaissaient une si grande quantité d*îles, placées et
de très grandes distances les unes des autres, avant Tarrivée
des premiers Européens en Polynésie.
Mais, objectent encore ceux qui ne croient pas que le peu-
plement de la Polynésie ait pu s'effectuer par voie de mi-
(1) Déjà ailleurs nous a?ons dit que personne n*a mieux réfuté
qoft M. de Quatrefages ce qu'on a dit de la « prétendue imposai*
^té, 9 ainsi qa*il rappelle arec raison, de la provenance des Po-
Ijnétiena de la llalaisie (v. p. 861, 15 février 1864, Revue des
^^f^' Mondes) ; nous ne pouvons que renvoyer à son livre sur
Itt Polynésiens, et à ce que nous avons dit nous-mêmes à ce su-
J«tp*« théorie). Nous devons seulement répéter ici que a*il n'y
^▼lit eu que cet obstacls contre le peuplement de la Polynésie par
UUtlaisie, ce peuplement aurait certainement pu s opérer, et que
l'îl&'apas eu lieu, ce fut pour les raisons que nous avons données
^t qa'il est inutile de rappeler.
4 LES POLYNESIENS.
grations, ou qui doutent seulement de la fréquence et de la
facilité des communications entre les îles, comment les Po-
lynésiens, s'ils avaient eu les connaissances qu'on leur
suppose, n'auraient-ils pas conservé un souvenir plus précis
que celui qu'ils ont, et surtout des notions géographiques
plus étendues que celles qu'ils possèdent?
A une pareille objection, il n'y a vraiment qu'une ré-
ponse à faire : c'est qu'on n'a pas voulu voir. Ces souvenirs
abondent, au contraire, comme l'attestent toutes les tradi**
tions rassemblées par les observateurs de tous les temps,
et plus particulièrement celles recueillies, dans les derniè-
res années, aux Sandwich, aux Marquises, à Tahiti, aux
Samoa, à la Nouvelle-Zélande, etc., traditions que nous
avons fait connaître (1). Toutes montrent que des îles comme
Futuna, Nuku-Hiva et vingi; autres, étaient connues des
Tahitiens, par leur nom. Il faut même reconnaître que ces
peuples, qui n'avaient que la tradition pour conserver les
souvenirs, le faisaient avec une netteté qui, si elle n'est pas
surprenante, est au moins bien remarquable, puisque ces
souvenirs fournissent la preuve la plus grande*que de nom-
breuses communications avaient nécessairement dû exister
entre les îles.
C'est donc avec raison, suivant nous, que M. de Quatre-
fages a dit : (2) « A l'époque des premiers voyageurs, pres-
que tous ont pu constater que les Polynésiens connaissaient
d'autres terres que celles qu'ils habitaient ; et souvent c'est
aux indications données par les indigènes, qu'ils ont dû
leurs découvertes. » Nous pourrions seulement ajouter que,
peut-être plus souvent encore que ne le suppose M. de
Quatrefages, les découvertes des Européens ont été dues aux
indications des insulaires de la Polynésie.
En effet, en commençant par le plus ancien des naviga-
teurs, Quiros, on voit, quand on lit attentivement les ré-
cits de ses voyages, que c'est seulement grâce aux rensei-
gnements géographiques qui lui avaient été fournis par les
(1) Voir d'ailleurs Rémy, EUis, Jarves, Williams, Pritchard,
etc.
(2) Les Polynésiens et leurs migrations, p. 107.
LES POLYNÉSIENS. 5
indigènes de Taumako, qu'il découvre la terre du St-Esprit,
Tukopia, etc. Et nous devons même dire que s*il eût mieux
compris, il aurait pu indiquer le premier, l'île Vanikoro, où
s'est perdu La Pérouse ; car c'est évidemment de cette île
que le chef de Taumako voulait parler, d'après la distance
signalée par lui, plutôt que de Tîle Mallicolo des Nouvel-
les-Hébrides. Si Quiros avait également mieux com{(ris,
après sa découverte de Tîlo Sagitaria, qui n*est pas Tahiti,
comme on Ta cru, il aurait véritablement pu découvrir les
îles de la Société, qui lui étaient indiquées dans le N.-O de
son île Sagitaria (1} .
On sait, d'un autre côté, que Wallis et Cook ont dû plu-
sieurs de leurs découvertes aux renseignements qui leur
avaient été donnés, et l'on peut même dire que ce dernier
ne doit le plus grand nombre des siennes en Polynésie :
Iles de la Société, sous le vent, îles Paumotu, Marquises et
probablement même îles Sandwich, qu'à ceux qu'il avait
obtenus dans nie de Tahiti. 11 aurait pu en faire bien da-
vantage, comme Ta dit le savant Dalrymple, s'il eût suivi
tous ces renseignements. Aussi, moins qu'un autre, avait-
il le droit de dire, comme il l'a fait dans son besoin de déni-
grement: « La navigation des naturels d'Otaheite et des
fles de la Société ne s'étend pas aujourd'hui au-delà des ter-
res basses qui sont dans le Nord-Est (2). M. de Bougain-
ville leur attribue mal à propos des voyages beaucoup plus
longs, car on me citait, comme une espèce de prodige,
qa'unepirogue, chassée d'Otaheite par la tempête, eût abor-
dé Moopeha ou à l'île Howe, terre qui est cependant très
(1) Voir notre examen critique du voyage de Quiros (Recherches
i»t'Océamé);de Brosse, Arias, Dairyiaple, Torqueinada, Figueroa;
particulièrement Touvrage espagnol intitulé : Viajero général^ et
e?lai qui a paru récemment à Madrid sous le titre de : Historia
^ iescrubrimiento de las regiones australes^ liecho por el gênerai
l^ro Femandez de Quiros, publicada oor DonJusto Zaragoza.
187M880.
(S) Cook désigne parmi ces terres basses : Mataueea (pour Ma-
ttluTi), Oanoa (pour Anaa), Taboehoe (pour Tapuhoi), Awehee
(pour Hawaii), Kaoora (pour Kaukura), Oroolova (pour Arutua},
^>tmoo(pour Toau).
ti. .
6 LES POLYNÉSIENS.
voisine et sous le vent. Ils ne connaissent sûrement les au-
tres îles éloignées que par tradition : des naturels de ces
îles jetés sur leurs côtes leur ont appris Texistence, les
noms, les positions et le nombre de jDurs qu*ils avaient pas-
sés en mer. » C'est immédiatement après cela queCook rap-
porte Tentraînement jusqu'à rîle Wateeo (Uatiu) d'une pi-
rogue de Tahiti. Or, Uatiu fait partie des Manaia et est par
conséquent beaucoup plus éloignée que Moopeha (la Ma-
pihaa des Tahitiens] qu'il semble regarder à tort comme
nie Howe.
Quoi qu'il en soit, cette objection des antagonistes des
migrations n'a, par le fait, pas plus de valeur que toutes les
autres objections présentées par eux. On va voir qu'il y a
bleu d'autres témoignages montrant non seulement la pos -
sibilité, mais même la nécessité des migrations.
U est surtout un document qui prouve que des rapports
fréquents avaient dû exister entre les îles polynésiennes, et
qui, par suite, démontre les connaissances géographiques
et nautiques de leurs habitants : nous voulons parler de la
carte dite de Tupaia, sur laquelle nous allons nous arrêter
assez longuement, en raison de son importance.
Cette carte a été dressée, comme ou sait par Banks et
Oook, d'après les indications fournies pT lo grand prêtre
tabitien Tupaia, alors qu'il était leur compagnon à la fin de
la campagne de VEndeavour ; elle a été publiée pour la
première fois par Reynold Forster, dans le cinquième vo-
lume du dernier voyage de Cook.
Nul document, comme l'ont dit la plupart des ethnolo-
gues, et surtout M. de Quatrefages, n'est plus important
que celui-là pour attester l'étendue des connaissances géo-
graphiques des Polynésiens en général et de Tupaia en
particulier ; nul, certainement, ne démontre mieux la pos-
sibilité entre les divers archipels, des rapports signalés par
les traditions et la possibilité des migrations.
M. de Quatrefages fait ressortir toute Timportance de ce
document en quelques lignes que nous croyons devoir citer,
parce que nous partageons presque complètement sa ma-
nière de voir à ce sujet.
LES POLYNÉSIENS. 7
« Ce document, dit-il (1) met parfaitement hors de doute
un fait capital, savoir, que les Tahitiens instruits connais-
saient a\ec assez de détail toute la Polynésie, à Texception
de la Nouvelle-Zélande et des Sandwich, et cela à une épo«
que où ils ne pouvaient devoir cette connaissance qu*à eux-
mômes.
« Que la carte de Tupaia ait été un véritable spécimen des ,
notions géographiques des Polynésiens, que ces notions
fussent exactes autant qu'elles pouvaient Tètre chez des
peuples dépourvus d*instruments de précision, ce sont U
des faits dont il n'est plus permis de douter. Plus de la
moitié des îles ou des archipels qui y figurent étaient in-
connus à Cook et à ses compagnons. Les Européens n^au-
raient donc pu fournir des indications aussi étendues. Bien
plus, celles qu'ils donnèrent sur les îles qu'ils venaient de
découvrir ne servirent qu'à introduire de graves erreurs, ou
plutôt une confusion regrettable dans Tœuvre du savant in-
digène. La connaissance imparfaite qu'ils avaient de la
langue, leur fit prendre le Nord pour le Sud, et, dans la
gravure donnée par Forster, la carte est renversée.
€ Partant de cette idée fausse sur la position des points .
cardinaux, les navigateurs anglais indiquèrent à Tupaia,
pour les îles qu'ils avaient découvertes dans les Marquises
et l'archipel Pomotou, des corrections que le Tahitien, con-
vaincu de la supériorité de ses contradicteurs, se crut obligé
d'accepter.
€ Si Ton veut juger l'œuvre de Tupaia, ajoute M. de
Quatrefages (2), il faut donc lui appliquer les corrections
rendues nécessaires par l'erreur des Européens. Quant ii
celle-ci, M. Haie qui, le premier, je crois, en a signalé la
cause et les résultats, Ta mise complètement hors de doute.
U a fait remarquer, entre autres, que les îles encore incon-
noeâ aux navigateurs anglais sont exactement à leur place,
tandis que celles qu'ils avaient vues sont précisément à
Topposite du point qu*elles devaient occuper.
(1) Ourr. cité, p. 107.
(«)/«i/, p. 109. •
8 LES POLYNÉSIENS.
« La carte de Tupaia, lorsqu'on la rectifie d'après ces
données, reprend son vrai caractère, et n'est certainement
pas inférieure à celles que notre moyen-âge publiait sur le
monde alors connu. A peine est-il nécessaire de faire remar-
quer l'extrême importance de ce document pour la question
qui nous occupé. »
Cette citation résume l'opinion générale des ethnologues.
Nous croyons avec M. de Quatrefages que la carte de Tupaia
met hors de doute la connaissance de visu, oa tout au moins
traditionnelle, que les Tahitiens avaient dès lors de la
plupart des îles de la Polynésie ; mais allant plus loin que
lui, nous n en exceptons même pas, comme on Ta vu et
comme on le verra encore, la Nouvelle-Zélande et les îles
Sandwich»
Bien certainement, puisqu'un si grand nombre d'îles y
figure, il faut admettre que dans des temps antérieurs, les
relations entre archipels ont dû être très fréquentes, ainsi
que l'avaient appris quelques-unes des traditions que nous
avons citées. D'un autre côté, il est bien évident, comme le
dit M. de Quatrefages, que les Européens, qui connaissaient
alors si peu la Polynésie, n'auraient pu indiquer à Tupaia
un nombre d'Iles si considérable. Evidemment encore, les
erreurs constatées qui existent sur la carte, et que nous
allons nous-mêmes signaler, tiennent plus aux Européens
qui l'ont dressée, Banks et Gook, si ce n'est pas à Forster
lui-même, qu'au géographe tahitien.
Il n'est pas moins évident, comme nous le ferons voir en
analysant la carte de Tupaia, que c'est Tignorance de la
langue qui a fait appliquer au Nord la désignation qui ap-
partenait au Sud, et estropier, pour ainsi dire, tous les mots
entendus, depuis ceux des îles jusqu'à ceux des deux autres
points cardinaux. Dalrymple, le premier, fit remarquer que
les îles sont souvent mal placées sur la carte (1). Comme
(1) On sait que c'est Dalrymple qui devait commander VEndea*
voury avant que l'amirauté, pour .des raisons particulières, (Dal-
rymple voulait être nommé capitaine de vaisseau afin d'être plus
respeclé et mieux obéi) le remplaçât par Cook. C'est lui qui était
le promoteur de cette expédition. C'était le plus savant géographe
LES POLYNÉSIENS. 9
preuve» il indique particulièrement une île Manu, ou des
Oiseaux, tracée et placée au Sud de Tîle appelée 0-Hete-
Roa par Cook, quoiqu'elle doive se trouver au Nord de cette
demière^puisqu'en s'y rendant avec VEndeavour de Raiatea,
sa patrie, Tupaia s'attendait à voir cette terre avant d'arri-
ver à 0-Hete-Roa (1).
Toutefois, nous doutons que Tupaia n'ait laissé certaines
erreurs que parce qu'il était convaincu de la supériorité de
ses contradicteurs. A en juger par quelques-unes, ces er-
reurs ne pouvaient être que le fait des Européens, et d'ail-
leurs, il faut bien le dire, Tupaia était mort avant que Cook,
dans son deuxième voyage, n'eût visité les Marquises, et
n'ait pu, par conséquent, corriger les renseignements don-
nés par le géographe tahitien. Nous ne croyons pas non
plus que la carte ait besoin d'être complètement renversée,
comme Haie parait l'avoir dit. Si on la renverse, il en résul-
te comme nous allons le faire voir, que, certain groupe,
dont la moitié est assez exactement placée dans un hémis-
phère, n'a pas moins toujours son autre moitié dans un hé-
misphère différent. C'est ainsi que des îles faisant néces-
sairement partie du groupe Hervey, par leurs noms, se
trouvent partagées entre les deux hémisphères. Ce serait
par conséquent en vain qu'on ferait évoluer la carte ; une
partie resterait toujours séparée de l'autre.
Enfin nous n'oserions soutenir, ^vec Haie encore, que les
Iles inconnues des Anglais sont les seules bien placées com-
parativement à celles vues par eux. Ce que Ton peut dire
iDglais de cette époque et en iiiêtne temps un excellent marin ;
iléiait convaincu, cootrairement à Cook, de la nécessité d'un con-
tinent ou d'une grande terre dans le Sud de l'Océan Pacifique.
Ses ouvrages sontaïussi connus qu'estimés. Cook, après avoir fait
nne pointe vaine dans le Sud, abandonna vite cette navigation,
en restant convaincu qu*il n'existait point de terres de ce côté.
Celles-ci, comme nous l'avons déjà dit, ont pourtant été découver-
tes par d'Urville et Wilkes.
0) Ce nom a été donné sans doute à une petite île qui est en
•flétan Nord de Rurutu, et sans désignation, sur les cartes mo-
denes. C*e8t probablement l'ile appelée Libuaï par Moërenhoût
•Iqui est portée sous le nom de Mannua sur la carte de Tupaia.
10 LES POLYNÉSIENS.
seulement, c'est qu'elles sont généralement mal placées,
et souvent éparpillées, séparées du groupe auquel elles
appartiennent. Mais il n'est pas moins vrai que, même avec
ces erreurs» la carte de Tapaia fait voir que le géographe
Tahitien connaissait, par tradition ou autrement, un grand
nombre des îles de la Polynésie, sinon toutes.
Telle n'est pas, il est vrai, l'opinion de M. J. Garnierqui,
dans son mémoire sur les migrations en Océanie a mis en
doute l'étendue des connaissances géographiques de Tupaia
et qui surtout, à notre avis, l'a jugé trop sévèrement. Voici
ses paroles (l) :
< Pour moi, comme pour tous ceux qui ont fréquenté les
Polynésiens, cet homme (Tupaia) ne voulut pas rester eu
retard de science vis-à-vis de nous, et, pendant son séjour
sur le navire de Cook, il traça sur le papier cette carte avec
d'autant plus de complaisance qu'on semblait plus attentif
à ses paroles. 11 fit ainsi un tracé approximatif, grossier
des îles et des récifs qui avoisinent Tahiti, dans un petit
rayon ; un écueil, un rocher y prennent les dimensions
d'une terre, puisqu'on y voit tracée à grande échelle une
île qui porte le nom do Mutu, c'est à-dire « petit îlot de co-
rail », (2) en langage tahitien. Dans d'autres cas, les con-
naissances positives de cet indigène semblent être mêlées à
celle de la légende : ainsi Tîle Oheevaï n'a dû arriver à sa
connaissance que par la tradition (3), et je reconnais, avec
notre savant collègue M. de Quatrefages, que c'est là un
fait surprenant que le souvenir d'une grande terre, d'où ils
seraient venus et qui porterait le nom d'Hawaii ; mais je
suis bien loin de tirer de ce fait important les mêmes con-
clusions. (4) »
[\) Les migrations polynésiennes^ etc. p. 47.
(2) Nous ferons remarquer, eu passant que « petit îlot de co«
rail » ne se dit pas Mutu mais motu. Mutu en Tahitien, signi-
fie « être allé, passer lo long » Est-ce que C3 ne serait pas ce
qu'aurait voulu dire Tupaia ?
(3) Telle est, comme on a vu, l'opinion que nous avons soutenue
et qui explique pourquoi Tupaia a donné cette île comme la c mère
des autres » et Ta faite si grande.
(4) M. J. Qaruier dit que si on retourne, avec Haie, la carte de
LES POLYX<ï£SIENS. 11
On a vu, en effet, que pour M. J. Garnierle peuplement de
la Polynésie a été opéré par l'Amérique.
S'il est exact de dire, d'une manière générale, que cette
carte n*est qu'un tracé approximatif, et même grossier, des
Iles qui y figurent, il s'en faut qu^il ne s'agisse que des îles
avoisinant Tahiti dans un petit rayon. Tout à Theure, nous
montrerons qu'on peut peut-être même y retrouver les îles
les plus éloignées des îles de la Société, sans parler des ar-
chipels intermédiaires. L'exemple que cite M. Garnier prou*
Te plutôt lui-même, à notre avis, que ce n'est pas Tupaia
quia commis l'erreur signalée mais bien les Européens ;
car les îles peu éloignées de Tahiti étaient celles qu'il devait
le mieux connaître. Puis, nous l'avons dit précédemment,
si c'est bien le mot mutu qui avait été prononcé par Tupaia,
il avait évidemment voulu dire, ce mot n'ayant pas d'autre
lignification en Tahitien, qu'il était f allé vers cette île,
qu'il avait passé le long, * ce qui ferait supposer qu'il n'y
était point descendu. On verra bientôt qu'on a généralement
préféré le mot Motu, qui signifie t petit îlot bas, île basse »
de corail ou non : C'est ce nom qui a été l'origine de tous
les doutes émis depuis. Il est bien certain comme le dit M.
Garnier et comme nous avons cherché nous-mème à le dé-
montrer, que les connaissances de Tupaia étaient mêlées à
U légende. Mais qu'est-ce que cela prouve ? Que ces connais-
sances étaient générales ; et il est peut-être plus surprenant
encore de voir une race si dispersée en conserver aussi bien
U souvenir par la seule tradition. Car on Ta vu, déjà du
temps de Cook, les voyages lointains n'avaient plus lieu;
nous avons rapporté ailleurs les paroles dites à Mo(3renhoût
par un vieux prêtre, paroles prouvant si bien que les ancê-
tres des Ttihitiens recevaient de nombreuses visites d'étran-
Taptit, nie Savail de cette carte serait Tîle Havaii, d'où cer«
Uiai tuteurs et aurtout EUis, font partir toutes les migrations
poljnéaiemies. Mais il ne croit pas que les migrations soient par-
ade là ; il ne croit pas non plus qu*Hawaii boit Sa?aii, de même
qua nous ne crojons pas, comme on va voir, que 0-Heevai soit
SlTtii.
12 L£d POLYNÉSIENS.
gers, et s'aventuraient' eux-mêmes à de très grandes dis-
tances. (1)
Pour prouver notre assertion, nous citerons un passagfe
de Tun des hommes les plus autorisés dans cette question,
de J. Williams. Ce passage prouve que les connaissances
géographiques de Tupaia étaient bien celles de toute la Po-
lynésie, et que les voyageurs ne craignaient pas d'aller fort
loin. € J'ai, dit- il, des traditions indigènes sur presque tous
les sujets, et particulièrement sur leurs premiers naviga-
teurs, dans lesquelles chaque île, successivement découver-
te dans un rayon de deux mille milles, est désignée par son
nom. » (2) Certes, après un pareil témoignage, tout doute
doit disparaître.
Nous croyons donc, en somme, que les raisons sur les-
quelles M. Garnier s'est appuyé pour refuser de croire aux
connaissances géographiques de Tupaia, et pour soutenir
que les voyages entre les divers archipels n'étaient ni aussi
nombreux, ni aussi faciles qu'on l'a dit, sont tout au moins
insuffisantes, quand elles ne sont pas détruites par les tra-
ditions. Il dit bien, il est vrai, (3) t on a vu des cas d'indi-
gènes qui, chassés par la tempête, arrivaient dans un ar-
chipel voisin ; ni les naufragés, ni ceux qui les recueillaient
ne connaissaient auparavant leurs patries respectives, quoi-
qu'elles ne fussent qu'à des distances relativement faibles
les unes des autres.» Qu'est-ce que cela prouve encore ? Que
c'étaient des cas d'entraînements involontaires, d'ailleurs
assez rares vers une même île, bien qu'assez fréquents pour
l'ensemble ; ils provenaient sans doute de l'une de ces cen-
taines d'îles si petites qui se trouventdans leN. O.de Tahiti
et qui sont si généralement inconnues des archipels les plus
voisins du Sud.
Si, au contraire, on fait appel aux traditions, on voit que
rien n'était plus fréquent que le voyage d'une île à l'autre,
(1) La cessation des voyages vient à l'appui de cette opinion émise
par Moérenhotit que les Polynésiens étaient en décadence à Tarrivéo
des Européens.
(2) A Narrative,^ etc, p. 27.
(3) Ouvr. cité, p. 47.
LES POLYNÉSIENS. 13
OU même d*un archipel h un autre, et que des îles séparées
par une assez grande distance semblaient se connaître pour
ainsi dire de temps immémorial. C'est ainsi que non-seule-
ment Tahiti, Raiatea, etc., connaissaient les îles Râpa,
Rurutu, Rarotonga, etc . , mais que ces dernières, d'après
leurs propres traditions, avaient des rapports fréquents, fa-
ciles même, avec les premières, et qu elles connaissaient
particulièrement les îles Mangareva. C'est ainsi que les tra*
ditious des Iles de la Société établissent, comme la carte de
Tupaia, qu*on allait aussi bien dans le Nord que dans TEst,
dans le Sud et le Sud-Ouest. Nous avons déj a rapporté ces
traditions ; nous nous contenterons donc de renvoyer à la
tradition de Tahiti qui attribue la découverte des îles Her-
vey à des Tahitiens ; à celle des îles Hervey rapportée par
J. Williams, établissant que des visites fréquentes, dans des
temps reculés, étaient faites aux îles de la Société ; à celle
des îles Marquises, qui ne sont pas moins explicites, comme
nous Tavons plus particulièrement fait voir, en rapportant
Torigine des rats dans ces îles, et qui montrent qu'on al-
lait facilement de Tahiti vers elles, et réciproquement sans
doute, puisque, diaprés d^autres traditions, les Marquésans
allaient guerroyer jusque dans les îles à populations méla-
nésiennes qui, pour eux, étaient bien plus éloignées que les
îles de la Société. Enfin nous rappellerons encore le récit
qu'a fait Mariner du voyage d'un chef tongau jusqu'à l'île
Futuna dans les Hébrides, et surtout la tradition si curieu-
se et tant de fois citée, qui rapporte les voyages plusieurs
fois renouvelés d'un prêtre Hawaiien vers une contrée très
éloignée, que nous avons essayé de préciser. Cela suffira,
croyons-nous, pour que l'on soit bien convaincu, sinon de
la fréquence et de la facilité extrêmes des voyages entre les
divers archipels, du moins de leur accomplissement et de
leur facilité relative dans un but déterminé, et de leur réa-
lisation, le plus souvent avec succès, malgré les distances.
Après cela, n'est -il donc pas permis de dire que Tupaia
ne méritait pas d'être aussi sévèrement jugé? Si ses con-
naissances ne s'étendaient pas nécessairement à toute la
Polynésie, il n'est pas moins vrai qu'une grande partie de
^^^
14 LES POT-YNésiENS.
celle-ci lui était connue, ainsi que nous allons le faire voir.
Quelle que fût l'étendue de ces connaissances chez lui per-
sonnellement, elles attestent que les Tahitiensde son temps
conservaient encore tout frais, le souvenir des rapports de
leurs ancêtres avec les autres Polynésiens.
En effet, 78 à 80 îles figurent sur cette carte, et Dalrymple
dit même que Tupaia en avait signalé 130 à Banks. C'est à
cette occasion qua le savant géographe fait remarquer
€ combien il y avait eu de négligence à bord de VEndea-
vour^ en ne profitant pas davantage des connaissances et
des éclaircissements que pouvait fournir Tupaia». En com-
parant les remarques de Jarves, Hopkins et autres sur le
silence affecté de Cook, touchant les découvertes de ses de-
vanciers, et surtout en voyant comment il a rencontré les
îles Sandwich, il est permis de se demander, comme nous
l'avons fait observer ailleurs, si l'absence de certains ren-
seignements était bien involontaire, (i) Dalrymple dit enco-
re du reste, que Banks lui a donné Tassurance que, d'après
Tupaia, de grandes îles existaient dans le Sud-Est de Tahi-
ti ; mais comme il n'y a dans cette direction d'autres gran-
des Iles que les Mangarçva, l'ile Marutea (Hood) ou Pâques
(Waihu), c'est à ces îles quHl a dû faire allusion, autrement
il faudrait supposer que Banks n'avait pas bien compris.
Tupaia avait vu ou visité une partie des îles qui figurent
sur sa carte, mais sans aller jamais aussi loin que son père
qui, paraît-il, avait visité des îles placées à une grande dis-
tance dans le Sud, et sur le compte desquelles manquent
malheureusement les renseignements. Dans l'Est et le Nord-
Est, on peut croire, d'après les îles signalées, que Tupaia,
n'avait pas dépassé les Paumotu. Et M. de Quatrefages dit,
à cette occasion^ qu'il s*était avancé, d'après les calculs de
Cook, à 20 degrés dans TEst, c*est-à-dire à environ 400 lieues
marines ou 2.700 kilomètres à TËst de Raiatea (2). Mais s*il
(1) Ceci expliquerait les paroles do M. J. Qarnier : « Cependant
Cjok ne semble pas y avoir attaché toute Titaportanco que Fors-
ter lui donne. » Ouvrage cité, p. 5U
(2) Cook a certainement voulu dire que Tupaia ou les navigateurs
tahitiens en s^avançant à TEst de Raiatea, sont ailés vers TEst
r.BS POLYNÉSIEN -î. 15
D^était pas allé lui-môme dans le Nord-Est jusqu'aux îles
Marquises, ce qu'on ne peut ni nier ni affirmer, il n'est
pourtant pas moins vrai, ce qui est bien remarquable, et ce
que nous allons démontrer plus loin, qu'il avait sig*nalé à
Cook toutes les îles qui font partie de cet archipel. Ce fait
prjuverait que, pour lui du moins, les souvenirs tradition-
nels étaient bien nets. Dans le Sud-Ouest, il avait probable-
ment borné ses voyages à une partie des îles Hervey ; mais
il semble avoir dépassé les Samoa dans l'Ouest, et s'être
avancé jusqu'aux îles Tungra, et peut-être aux Fiji, si les
noms donnés à quelques îles ont bien la signification qu'on
leur attribue généralement. Peut-être même une île citée
par lui est-elle la Nouvelle-Calédonie, ainsi que nous avons
cru pouvoir le soupçonner ; mais, en apparence, il résulte de
sa carte, qu'il connaissait moins les îles de cette partie de
l'Océan Pacifique, que celles du Sud, de l'Est et même du
Nord, quoique ce fût le côté d'où, d'après les traditions,
étaient venus les ancêtres des Tahitiens. Ceci semblerait
venir à l'appui de cette assertion moderne, que les hommes
de rOuest de TOcéanie, connaissaient plus do terres à l'Est,
que ceux de l'Est n'en connaissaient vers l'Ouest. Mais il est
plus rationnel de croire, ainsi que nous le ferons voir bien-
tôt, qu'on se portait généralement vers l'Est, dans les voyages
qu'on entreprenait, assuré que l'on était d'être facilement
ramené à l'aide des vents alises le plus souvent régnants.
Quant aux îles Sandwich, on ne cesse de répéter qu'elles
étaient complètement inconnues de Tupaia ; mais on va voir
de nouveau qu'il est permis, d'après quelques noms, de sup-
poser le contraire; peut-être, enfin, la Nouvelle-Zélande
elle-même a-t*elle été indiquée traditionnellement par le
géographe Tahitien, si nous no nous sommes pas trompé
•ur la signification du nom donné par lui à Tile qu'il regar-
dait comme la mère des autres îles : 0*Heevai.
TTti. Ce qui le prouve, c'ett la position pour ainsi dire exacte, re^
Utitement à Raiatea, qu'il donne sur la carte de Tupaia au grand
archipel Paumotu et à celui des Marquises. Il ne se doutait pas
qae le mot Sud mis à la place de Nord, serait lui-mômo la cause
détint de doutes.
16 LES POLYNÉSIENS.
L'examen détaillé de cette carte va démontrer, mieux en-
core que ce qui précède, que les connaissances géographi-
ques des Polynésiens étaient étendues, et que les erreurs
qui s'y trouvent sont plutôt dues aux Anglais qu'à Tu-
paia (1).
On voit d'abord au haut de la carte, le mot Opa-ioùe-rou^
et en dessous le mot Opa-toa.
Or, opa, en Tahitien signifie « sur un côté », ettoa « en-
tièrement, tout. » En un seul mot, ce nom n'existe pas à
Tahiti. C'est par le mot Apatoerau que les Tahitiens dési-
gnent le Sud, comme c'est par celui à*Apatoa qu'ils dési-
gnent le Nord.
Le mot Opa-toa de la carte n'étant certainement que le
mot Apatoa des Tahitiens, mal orthographié par les An-
glais, c'est donc le nom servant à désigner le Nord que ces
derniers ont donné au Sud et celui servant à désigner le
Sud qu'ils ont appliqué au' Nord, car évidemment le mot
Opa-tooe-rou de la carte n'est que le mot Tahitien Apatoe^
rau^ toujours mal entendu et, par suite, mal orthographié.
Si l'on admettait que le mot Opa-tooe-rau a été bien enten-
du et bien écrit, il faudrait lire opa, « coin, côté », ettoerau^
(1) Comme Claret de Fleurieu a donné la partie orieatale de la
carte de Tupaia, dans le 4« vol. in 4* du Voyage de Marchand (p.
78 et pi. Vil), nous croyons devoir rapporter ses paroles: c M.
Banks, dit-il, dans le 1" voyage do Cook, dressa, sous Im dictée de
Tupaja, une carte de toutes les terres que les insulaires de Tar-
chipel de la Spciété, connaissaient dans le grand Océan Equino-
xial, et auxquelles Tupaya appliquait dos noms. L'archipel des
Marquises y est marqué comme composé de 10 îles. . . Cette parti-
cularité prouve que la navigation des insulaires des tropiques
8*est étendue beaucoup plus loin que la fragilité de leurs embar-
cations ne semblait le comporter.»
11 ajoute en note sur la carte : « On a jugé inutile d*écrire tous
les noms portés sur la carte de Tupaja. On s'est borné à ceux des
10 îles de Mendoce, et de quelques autres qui paraissent avoir été
retrouvées, telles qu'Ânaa, Tîle de la chaîne, Oura et Teoheow, les
îles du roi Georges ; Opataï, les Pernicieuses de Roggeween, les
Pallisor de Cook. » L'île Pitcairn y figure sous ce nom.
LES POLYNÉSIENS. l7
« veot d*Ouest ou de Nord-Ouest », ce qui prouverait tou-
jours que le mot E6t n'est pas à sa véritable place. (1)
En somme les désignations du Sud et du Nord sont donc,
d*une manière certaine, inversées sur la carte, ainsi que
Haie le premier Ta fait remarquer ; mais l'Est et TOuest, à
part toujours une orthog^raphe convenable, y sont bien dé-
sirés.
Ainsi TEstyest appelé Tatahaieta et Oke-tootera y ces
mots sont : le premier celui de tatahiata^ qui, en Taliitien,
signifie < le point du jour > ; et les deux autres, les mots
malentendus et mal orthographiés de te hitia o te ra, c* est-
à-dire « le lever du soleil ». Si Ton acceptait ohe toote ra il
faudrait traduire : oAe, « dard ; » tu, droit, directement » et
te ra c le soleil, > ou encore « là, au loin. »
Te reati tootera, sont les mots inscrits pour désigner
rOuest. Us doivent être les mots te tua o te ra, mal en-
tendus, c*est-à-dire c le coucher, le derrière ou le dos du
soleil. > C'est en effet par les mots : te hitia o te ra, et te tua
ùtera^ que les Tahitiens désignent le lever et le coucher du
soleil, lo Levant et le Couchant, en un mot TKst et TOucst.
On a vu qu'en Maori, « lever du soleil » se dit Whitinga o
te ra, c'est-à-dire qu'il n'y a de changé ou mieux de sup-
primé en Tahitien que le u et le ng. « Coucher du soleil »,
en Maori, se rend par Ka-to-te-ra.
Quant aux îles, nous dirons de suite que celles mises à
l'Est et au Sud de Tahiti sont assez bien placées, et assez
bien désignées souvent pour qu'il soit possible de reconnaî-
tre la plupart de celles dont Tupaia a voulu parler.
Ainsi, après les n** 1 et 2, (2) qui sont Tahiti et Maïtea,
on voit, sous le n'3, le nom de 0-Heeva-Nooe donné à une
(i) Notons en passant qu'en Tahitien, le mot Toerau signifie
▼eut d*Ouest ou de Nord-Ouest. Nous avons déjà fait voir que cette
signification aide à détruire l'assertion des partisans du peuple-
Beat de la Polynésie par TEst. Ajoutons que Aotoerau. est, dans
^ îles de la Société, le nom d'un vent d*Ouest léger et agréable.
(<Q Noos nous sommes servi, pour les numéros des îles, de la
€vt€ de M. de Quatrefages.
18 LES POLTNâSIENS.
Ile qui, par sa position, n^est éTidemment que Hle de la
Chaîne, de Oook, prise à tort pour Tlle du Prinoe de Galles
par les Anglais.
Le n* 4, Hle Oïrotah de la carte, est celle qui est connue
des indigènes sous le nom de Vaïraatea, et »8ur laquelle, il
y a quelques années, un capitaine marchand, M. Lucas, a
publié un mémoire intéressant, dans le journal LOcéanie.
Le n* 5, Ouroupoe est Tile Râpa, TOparo de Vancouver,
son découvreur.
0-Hitte-Tamaro-Erree, n« 6, est probablement rîleWith*
sunday ou peut-être l'île Cumberland de Wallis.
Te-Newhammea-Tane, n*" 7, pourrait être Motane ou Tile
Tena-Kunga.
Toometo-Roaro, n» 8, semble être Tîle Anu-Anu-Raro ou
l'île Margaret des navigateurs, l'île Glocester étant la Paraoa
des indigènes.
On voit vers le Sud, une île Moutou, (1) n* : c'était, dans
cette direction, la plus éloignée qu'eût visitée Tupaia. Telle
qu'elle est placée sur la carte, on pourrait la prendre pour
Manaia ou l'une des îles Hervey ; mais Tupaia lui donne
plus d^étendue que n'en a Tahiti, et Manaia est bien plus
petite. Il est certain qu*il n'existe aucune île plus grande que
Tahiti dans cette direction ; d'un autre côté Tupaia est si
souvent inexact quant à l'étendue des îles, qu'il ne faut pas
attacher une bien grande importance à cette qualification
qui pourrait bien d'ailleurs n'avoir été appliquée par les Eu-
ropéens que par erreur. Ce qu'il faut remarquer encore, c'est
que si ce nom n'est autre que celui de Motu, comme le pen-
sent plusieurs écrivains, cela semblerait indiquer que
Tupaia n'a voulu parler que d'une ou plusieurs petites Iles
basses, car ce mot motu est généralement appliqué à des
Iles de peu d'étendue et basses, par opposition à ferma île
ou terre élevée.
Serait-ce donc l'une des lies qui avoisinent Râpa, dans le
(1) 81 c'est bien ce nom qui a été entendu et prononcé ; nous
croyons plutôt, comme nous l'avons fait remarquer, que Tupaia
s'était contenté de dire qu'il avait passé auprès, Tavait longée
sans probablement s'y arrêter.
LES POLYNÉSIENS. 10
Sud ? Mais la légrende qui accompagne ce nom sur la carte
de Tapaia indique qu'il y avait encore d'autres îles plus Sud
que celles-là, au dire du père deTupaia qui y était allé. Ce ne
peut donc être les Iles de Bass, qui sont les plus Sud, et ce
ne serait tout au plus que Tune des îles Australes.
Dans tous les cas, nous le répéterons, il ne faut pas tenir
compte de la grandeur indiquée, puisqu'il n'y a pas d'île
plus grande que Tahiti dans le Sud^ et que ce n'est que dans
le Sud-Ouest qu'on en voit une à laquelle cette qualifica-
tion pourrait convenir : nous voulons parler de la Nouvelle-
Zélande qui, en effet, a d'autres îles plus au Sud qu'elle.
Non loin de cette île Mutu ou Motu, figure, au n® 10 delà
carte, une île Mannua, qui dans le texte est appelée Manu-
na ; â*après sa position et surtout sa situation au Nord-Ëst
d'0-Hitte-Roa, ce n'est bien probablement que l'île des Man-
gareva ; car la légende dit qu'elle est élevée. Or il n'y a
dans le Nord*Est ou mieux dans TEst d'autres îles élevées
que les Mangareva, à moins d'aller jusqu'aux Marquises,
que Tupaia indique trop clairement, pour qu'on puisse ad-
mettre qu'il ait voulu, sous ce nom, parler de l'une de ces
dernières.
Enfin, près de là encore, figure sur la carte, sans nom
indigène, une île appelée Pitcairn dont certes Tupaia n' a
pu parler ; mais, par son isolement, et si sa position a vrai-
ment été indiquée à Banks et à Gook par .le grand prêtre
Tatdtien, elle pourrait bien être l'île de Pâques.
Bitonooe, n* 11, est, par sa position et son nom, l'île Aïtu-
taki des îles Hervey.
0-Hitte-Koa, n* 12, est nie Rurutu de l'archipel Tupuai,
dernier nom ainsi entendu par Gook.
Tabbu-arManua, n* 13, est l'île Tapu*a-Manu, ou la
Charles Saunders de Wallis.
Eimeo, Huahine, 0-Raiatea, O-Taha, Borabora, Toopai,
Moorooa, si bien connues de Tupaia, sont les iles de la So-*
dété voisines de Tahiti, dans le Nord Ouest. Elles portent
sur la carte les n** 14 à 21.
0-Ânna, n* 22, est le nom indigène de l'île de la Ghaînci
'20 LES POLYNÉSIENS.
et non celui de Tile appelée Prince do Galles par Byron :
cellc-ci.se nomme Raïroa. C'est donc à tort que sur la carte
on a appliqué à File de la Chaîne le nom de 0-Heeva-Noee.
0-Mateïva ou 0-Matia, n' 23, est Tîle Matahiva des Poly-
nésiens, ou îleLazareff des géogfraphes.
O-Wahei» n* 24, est Tîle Oahe ou Waterland, comme le
dit Forster.
Oura et Teoheow ou Teokea, n*' 25 et 26, sont les îles du
Roi Georges, de Byron, appelées par les indigènes Takaroa
et Takapoto, les premiers noms leur étant inconnus.
0-Rai-Roa, n"" 27, n*est pas Tîle Carlshoff de Roggeween,
mais rîle WUegen de Lcmaire, ou du Prince de Galles de
Byron, ces noms désignant la même île.
Qu^on remarque que toutes ces îie set bon nombre de celles
qui vont suivre, sont placées au Nord de Tahiti. Certaine-
ment les noms sont presque toujours mal ortographiés et
parfois mal appliqués ; mais comme on voit, il est impossi-
ble de ne pas reconnaître, par la plupart de ces noms» les
îles dont Tupaia a voulu parler. Ainsi encore : .
0-Tah, n* 28, n'est évidemment que l'île Toau des indigè-
nes, TElizabeth des géographes.
0-Pataï ou Oopati, n» 20, est Tîle Apataki, l'une des iles
du Labyrinthe deRoggeween, près du groupe Palliser, mais
n'en faisant pas partie, comme le croyait Gook (1).
L'Ile qui Hgure sous le n" 30, avec le nom d'0-Whareva,
est bien probablement l'île Fakarava actuelle, ou Wittgens-
tein.
O-Whao, n"31, est l'île de la Harpe de Bougainville : elle
est appelée Hao par les Polynésiens.
0-Rima-Roa, n^ 32, est l'île Raroia ou Barcley.
Il n'est pas facile, il faut en convenir, de dire à quelle île
Tupaia appliquait le nom de 0-Heeva-Toutou-aï, n"* 33.
(1) Dans notre examen géographique inédit du voyage de Rog-
geween, nous démontrons que les îles Baumau sont les îles
Manua, Orosenga et Ofu de l'archipel Samoa, et que Rogge-
ween a vu toutes Ioh îles qui composent cet archipel, moins les
deux petites îles qui se trouvent entre Upolu etSavaii, c'est-à-dire
Aporima et Manono.
LES POLYNÉSIENS. 21
Il n^est rien dit de son élévation, ni de sa grandeur et la lé-
gende qoi accompagne ce nom n*aide guère à le deviner.
Par sa position, cette terre ferait partie des Paumotu ou des
Ifaïquises, car il n'y a d'autre grande terre vers l'Est que
FAmériqae. C'est à cette occasion que Dalrymple a dit : c II
est assez vraisemblable que les Indiens qui, dans leurs piro-
gneSf se hasardent souvent à perdre toute terre de vue,
avaient pu être entraînés autrefois jusque sur les côtes d'A-
mérique. • Ce qui le portait à cette supposition, c'est que la
légende dit : clés habitants de cette terre sont anthropopha-
ges, et les vaisseaux dont ils se servent sont remarquable-
ment plus grands que VBndeavour, » Si les Tahitiens, tout
amis qu'ils sont du merveilleux, ont dit cela à Gook, ce récit
mérite d'être remarqué : ce n'est pas d'ailleurs la seule cir-
constance qui puisse faire croire aux voyages involontaires
des Polynésiens jusqu'en Amérique ; et nous avons mon-
tré précédemment (1) que les Araucans croyaient, au dire
de Molina, avoir reçu le cochon et les chiens par mer des in-
digènes de la Polynésie.
D'un autre côté, s'il est vrai que la carte de Tupaia, par
la faute des Européens, donne à beaucoup d'îles une
position toute contraire à celle qu'elles devraient occuper ,
et qu'il soit nécessaire, en un mot, de la faire évoluer au
moins pour celles-là, ne pourrait-on pas se demander si cette
Ue 0-Heeva-Toutou-aï qui figure dans TE.-N .-B. , ne serait pas
mieux placée dansl'O.S.O, et, en tenant compte delà légen-
de qui accompagne ce nom, si elle ne pouvait pas être la
Nouvelle-Zélande elle-même. C'est là, en effet, que les ca-
nots étaient grands, puisqu'ils portaient des centaines
d'hommes, et que régnait l'anthropophagie. Tupaia n'en
avait parlé d'ailleurs que par tradition, de même que de son
île Oheaval, ainsi que nous l'avons fait voir ailleurs.
Mais une pareille opinion est trop hypothétique pour que
nous nous y arrêtions plus longtemps.
Les îles les plus faciles à reconnaître, et les mieux pla-
cées sur la carte de Tupaia, sont les îles Marquises . Toutes,
: 0)Vol. I,*p. 4^0.
.'.A^t.^ .^
22 LBS POLYNÉSIENS.
•
pour ainsi dire, sont désignées, et il en résulte évidemment
que si Cook n'a pas vu le groupe qu'a découvert Marchand,
c'est qu'il ne l'a pas voulu : Tupaia le lui avait exactement
indiqué, en se trompant seulement, si ce n'est pas Cook
lui-môme, sur l'étendue de quelques unes des îles. Comme
Tupaia peut«ôtre ne connaissait ces îles que par tradition,
l'erreur, dans ce cas, aurait bien pu venir de lui ; mais
nous l'avons déjà dit, la fréquence de cette erreur prouve
plutôt, à notre avis, qu'elle est due aux interprètes ^glais.
On sait que l'archipel des Marquises est partagé en deux
groupes, celui du Nord-Ouest et celui du Sud-Est.
Ua-Uka est, comme la suivante, une île du groupe Nord-
Ouest et c'est probablement celle qui figure sous le n"" 34.
Le n* 35, est certainement, sous le nom de Neoo^Heiva,
nie Nuku-Hiva, car tel est son nom et non celui de Nuka-
Hiva, comme l'amiral Dupetit-Thouars, dans un ordre du
jour, a préféré rappeler, afin sans doute qu'on ne pût
faire de plaisanterie sur le peu de vêtement de ses habitants.
Ce nom de Neoo-Heiva ainsi écrit par des Anglais re-
présente en effet son véritable nom Nuku-Hiva, qui a bien
dû âtre prononcé Niu ou mieux Nuu par Tupaia, les Tahi-
tiens supprimant la gutturale k.
Le n* 36, ou Whattare-Toah, est Fatu-Hi va ou la Magda^
lena de Mendana son premier découvreur. Elle appartient
au groupe Sud-Est.
Le n* 37 ou Terowha, est Fatu-Uhu, l'île Masse de Mar-
chand.
Le n* 38 ou Tubooai est Fatu-Dku ou l'île Hood de Cook.
Le n* 39 ou Whattare -Oora, est Tahuata ou l'île Santa
Ghristina de Mendana.
Le n* 40 ou Te-Manno est Motu-Iti ou îles Hergest.
Le n* 41 ou O-Otto est Hiao ou Chanal.
Le n* 43 ou 0-Heeva-Uoa est Hiva-Oa ou l'île Dominica
de Mendana.
Le n* 43 ou O-Heeva Potto, est l'île Uapou découverte
par Marchand et visitée par nous.
Ainsi, sur onze îles, dix ont été dénommées. Or, comme
sur la carte figure sans n"", l'île Onateya (Motane), Tupaia
LIS POLTNÉ8IBNS. 83
aTâit donc fUt connaître exactement toutes les ties compo-
sant les deuK groupes des Marquises.
Mais si Ton peut retrouver, sans crainte de se tromper
pour ainsi dire, la plupart des îles que Tupaia plaçait dans
le Sud, rEst et le Nord-Est de Tahiti, il n'en est plus de
mime pour celles que la carte indique à TOuest et au
Nord-Ouest surtout. De ce côté, tout est confondu, et des
ttes qui ne font évidemment partie que de celles qui sont
placées au Sud-Ouest de Tahiti se trouvent figurer aussi
loin que possible dans le Nord-Ouest.
Cependant, on peut encore, croyons-nous, en reconnaître
beaucoup, et particulièrement celles qui appartiennent aux
deux Archipels des Samoa, et des îles Hervey de Oook.
Ainsi^ il est évident d'abord que l'île désignée sous le
nom de Mopeeha, n* 44, ou Motu-Hea est l'île Mapiiiaa ou
U Maupelia des Navigateurs.
Wheaua-Oora,n* 45, pourrait être une des tles basses des
Fiji, ear il y en a une qui s'appelle Yenua-Kula ; mais sa
position est différente sur la carte puisqu'elle est dans le
Nord-Ouest de Tahiti. Peut-âtre est-ce seulement une des
Iles Paumotu Nord, ou encore l'île Takapoto de Moôrenhoût
qui rappelle Oura«
O^Papatea, n* 46, est presque certainement Tîle Makatea,
que Cook appelle Matea et qui lui fut indiquée en 1769 par
Tupaia : cette Ile n'es't autre que la Récréation de Rogge-
ween.
Woureeo, n* 47, pourrait âtre Mitiaro ; mais il faudrait
en douter si la légende qui raccompagne c grande ile habi-^
tée • était exacte.
Ururutu, n* 48, peut être Ruriti, c'est-à-dire qu'il faudrait
la placer dans le Sud au lieu du Nord qu'elle occupe sur la
carte.
O-Adeeha, n* 49, est probablement celle que Cook a appe-
lée Wateeo ; c'est l'Ile Atiu du groupe Hervey. Il fâut éga-
lement la placer dans le Sud comme la précédente.
O-Aboua-Hou, n* 60, pourrait bien être l'île Oahu des îles
Sandwich, quoiqu'on ait toujours cru au silence de Tupaia
sur ces Iles.
2i LES POLYNÉSIENS.
O-Weeha, n"* 51, pourrait être regardée, par sa position
sur la carte, comme Tîle Uvea ou de Wallis, mais plutôt» par
son nom, comme la WiRa des îles Hapai.
0-Rima-Tarra, n* 52, est Tune des îles australes, la Ri-
matara des navigateurs.
0-Raï-Uavaï, n* 53, est à peu près certainement Tile Raï-
vavaï ou Vavitu, découverte en 1775 par Gayengos.
0-Raro Toa, n« 54, est Tîle Rarotonga (1) du groupe
Hervey, découverte en 1823. ^
Ck)mme on le voit, ces dernières îles occupent sur la carte
une place qui ne peut s'expliquer que par Terreur ou l'in-
tention des copistes, car la position de ces îles était celle
que Tupaia connaissait probablement le mieux par suite du
voisinage et des relations des deux archipels démontrées
par les traditions.
0-Ahourou, n« 55 : En Tahitien, c dix » se rend par A/iu-
ru ; oveut dire c c'est. »11 n'y a pas d*Ile de ce nom en Océa
nie, mais il y a c dix îles » dans l'archipel des Sandwich, et
l'une est bien plus grande que Tahiti.
0-Toomoo-Papa, n* 56. Il n'y a pas non plus d'île de ce
nom ; mais tumu signifie c racine, origine, cause, fonde-
ment » et papa c rocher, pierre plate, planche, etc. » Il est
bien difficile de dire à quelle terre ce nom a pu être donné.
Ce qu'il faut remarquer seulement, c*est qu'elle occupe avec
0-Âhourou le point O.-N.-O. de la carte, le plus extrême,
et qu'il n'y a guère plus à l'Ouest que deux petites îles sans
numéros, placées là sans doute, et appelées Iles des Navi-
gateurs, par les Anglais .
Tooteepa, n^ 57, peut être, par analogie de nom la Tuku-
tea du groupe Hervey. Elle se trouve en outre placée près
de deux îles qui appartiennent certainement au même grou-
pe : 0-Raro-Toa et O-Raï-Havaï.
0*Reeva Vaï ou O-Reeva-Va, n* 58, pourrait êtreManaia,
l'une des Iles Hervey, par sa position près des précédentes :
l'Ile Manaia est encore renommée par ses belles haches en
pierre, et ses habitants adoraien^les mêmes dieux que les
Tahitiens : Oro, Tane, Toa-Hiti, Teahio, etc.
(1) Quelques géogi-aplics appellent cette île Roro-Tonga.
LES POLYNÉSIENS. 25
Peut-être serait-ce plutôt la Nouvelle-Calédonie, patrie
du jade polynésien, et également renommée par ses bâches.
Nous en avons parlé en nous occupant de cette pierre. (1) »
Talnuna, n*50, peut être Futuna ou l'île Erronan des Hé-
brides. Il ne paraît pas exister d'île ainsi appelée parmi
toutes celles si nombreuses aujourd'hui connues.
0-Rima-»Tema, n* 60, peut être l'île Ruruti ; mais cette
île, au lieu d'être au Nord, devrait être placée au Sud.
0-Rotooma, n* 61, est évidement Rotuma ou île de la
Belle-Nation de Quiros, visitée par Duperrey, Legoarant,
R. P.Lesson.etc. Ici on la fait plus grande que Tahiti,
quoiqu'elle soit certainement plus petite. On dirait vraiment
que toutes les notes ont été appliquées comme au hasard.
0-Poppoa, n* 62 : par sa position à l'Est de Rotuma, c'est
111e Savaii, la Pola de Lapérouse.
Moe-no-Tayo» n* 63, est l'île Metiaro ou l'île Manuaï du
groupe Hervey ; peut-être même est-ce Manono du groupe
Samoa.
Te-Toopa-TuparEahou, n* 64. Il est presque impossible de
dire à quelle île s^appliquaient les noms précédents, mais
ces noms ne sont certainement pas ceux de quelque île en
Polynésien. Sachant comment procèdent les indigènes,
quand ils ne savent ou ne se rappellent pas les noms, nous
serions porté à croire que ce ne sont que des qualificatifs.
Tupaia a peut-être voulu dire, au n"" 63: c là a dormi Tami, »
ouc là, j'ai été bien accueilli ; là on est bien reçu » (2). Au
contraire, au n* 64, il a peut-être voulu exprimer que l'île
ne lui inspirait aucune confiance ; qu'elle lui était suspecte.
En effet tupatupa signifie € suspect, d'aspect douteux,
soupçonner, mal, exciter à quelque mal ; » ea, route, che-
min ; être sauvé, échappé, délivré, etc ; hou^ dernièrement,
récemment.
Mais nous arrivons à des îles qu'il est eucore plus difficile
de rapporter au groupe véritable auquel elles appar-
tiennent •
(1) Vol. m, p. 17 et Buiy.
(t)Moe dormir, coucher, sommeil ; no de, à, quand ; taio, ami.
26 LB8 POLYNÉSIENS,
Plusieurs éorivalns, et notamment M. de Quatrefag^s,
n'ont pas hésité à les regarder comme des Iles de l'archipel
Fiji; pour eux, Hitte n'est que le mot Fiji ou Viti, écrit
par un anglais. Telles sont les tles suivantes :
N» 65 : 0-Hitte Potto.
N» 66 : 0-Hitte-Toutou-Atu.
«• 67 : 0-Hitte-Toutou-Nee.
N»68: O-Hitte-Toutou-Rera.
N»6e: 0-Hitte-Taiterre.
N» 70: Te-Amaroo-Hitte.
N»71:Te-Atou-Hitte.
Aucune légende n'aide à deviner de quelles tles on a vou-
lu parler ; mais si on s'adresse à la linguistique, peut-être
aurait- on quelque doute sur la signification de ce mot hitte^
ainsi orthographié et mal entendu par les Anglais. Tupaia,
en eftetf ne peut avoir prononcé que l'un des quatre mots
suivants : /h*, petit ; ite^ connaître, savoir ; hiti, bord, ex-
trémité ; et viti^ nom réel des îles Fiji sous le vent.
Avec les significatifs qui suivent les mots Hitte de la car-
te, on ne peut guère admettre qu'il ait voulu dire ite et MH^
et il faut pour ainsi dire opter pour Tun des deux motS| iti
et viti.
des qualiflcatifli ont, en effet, en Tahitlen, les signlfieir
tions suivantes :
Potto (pour Poto) court, courte.
Toutou n'est pas tahitien, mais on trouve: Toutu^ de cou*
leur noire ; tutoo^ pousser ou nager le long ; tutou^ la réu-
nion inattendue de deux parties hostiles ; tutu, nom d'ar-
bre ; perche ; manière de pécher, frapper ; battre Técorce
avec le maillet ; préparer la nourriture à l'aide de pierres
chaudes, etc.
Atu^ nom d'un poisson, d'une espèce de Pandanus ; adv.
et prép. de, outre, plus.
Née, voyage, excursion, compagnie de voyageurs.
Rera, n'est pas tahitien, seulement la couleur noire de la
peau se rend à Tahiti par rerarerauri*
Taiterre n'existe pas en un seul mot et ainsi écrit ; mais
tat, la mer, l'eau salée ; (ère, journée, voyage, compagnie
LBS POLYNÉSIENS. 27
de ▼oyagenrs, objet que Ton a en vue ; mettre à la voile.
Amaroo n'est pas Tahitien en un seul mot : a, préfixe,
dénotant le mode impératif ; affixe de certains verbes, etc.
maru^ doux, agréable, consacré à un Dieu particulier;
amara, variété de porcelaine tigre.
Tupaia aurait-il donc voulu dire?
N* 66 : La Viti ou Fiji courte ;
N* 66 : La Viti où Ton pêche TAtu, où on le prépare, cuit
k Taide des pierres brûlantes, ou la Yiti à certaines espèces
de Pandanus ;
N» 67: La Vitl où les voyageurs vont pêcher.
N* 68 : La Viti aux arbres Tutu, ou bien où la peau est
noire.
N* 69 : La Viti à une journée par mer.
N*70:LaViti agréable.
N* 71 : La Viti aux Atu (poissons,) ou la Viti qui a cer-
taine espèce de Pandanus.
Cest possible, mais il faut bien en convenir, cela ne sa-
tisfait guère : tout ce qu'on peut dire de certain, c'est que
CM mots sont intraduisibles exactement, tant ils ont été et
mal entendus et mal orthographiés par les Européens.
Dès lors, ne serait-il pas préférable de ne voir dans Hitte
qne le mot rti, petit, médiocre ? Pour nous, nous serions
assez porté à l'admettre, en remarquant surtout que ce der-
nier mot a été donné à l'île Rurutu, placée sous le n** 12, île
trop bien connue pour que Tupaia ait voulu dire autre chose
que € petite » en parlant de sa grandeur. Qu^on remarque
encore à cette occasion, le peu d'aptitude des oreilles an-
glaises qui, en entendant prononcer Rurutu par un Tahitien
ont écrit 0-Hitte-Roa,
Sous le nom d'Onowhea, n* 72, figure une île qui, par son
voisinage comme par son nom, est probablement Tîlç Oro-
seoga des îles Samoa, la même que d'Urville avait d'abord
appelée Anamoua. Toutefois par sa dernière syllabe, elle
pourrait aussi bien être rUvea (l'île Wallis) ou l'Uvea des
fles Loyalty ; mais ce qu'il faudrait savoir, c'est si on a dit
à Cook et à Banks : Onowhea ou Ouowhea. Dans le texte,
c'est Onowhea et sur la carte Ouowhea. Toujours est-il qu'il
28 I.ES POLYNÉSIENS.
doit, croyons-nous, rester peu de doute quant au grroupe
auquel appartient cette île.
L*!le 0-Tootoo-Erre, n"* 73, est Tîle où Delangle et onze
autres français ont été massacrés dans les Samoa. C'est la
Tutuila des indigènes.
Te Orooroo-ma-Tivatea, n* 74| n'est pas si facile à recon-
naître, peut-être est-ce Aporima, Tune des petites îles du
môme groupe, mais on en peut douter.
Wouwou, n* 75, offre également quelques difficultés.
Cette île basse est placée sur la carte entre les n*' 73 et 76»
c'est-à-dire entre Tutuila et Upolu, qui appartiennent au
groupe Samoa, et c'est cependant dans ce nom que tous les
écrivains ont retrouvé Tîle Vavao du groupe Afulu-Hu. A
moins que ce ne soit Ofu des Samoa, ce ne peutâtre, en effet,
par les rapprochements de Thistoire et du son, que l'île
Vayao.
£n Maori, wawao signifie c séparer, combattre, se bat-
tre. » Est-ce le même mot ? Il est sûr qu'en Tahitien, le mot
vavao signifie presque la même chose « s'interposer entre
deux partis en lutte, séparer des combattants ; celui qui
s'interpose » et aussi c noix de coco sans eau. t II est à croire
que c'est le mot dit à Banks et Cook par Tupaia, quoi qu il
ait été écrit wouwou , mais il est plus difficile de s'expliquer
comment il se trouve placé dans les Samoa, où il n'y a pas
d'île de ce nom à moins qu'on n'y retrouve Manono, ce qui
pourrait bien être encore, tant les premiers navigateurs
ont mal entendu les mots polynésiens.
Forster rapporte, dans la légende qui suit le mot Wou-
wou, que c^est une < petite île basse, mais habitée. » Or,
Manono est élevée, et il n*y a de terres basses qu'à toucher
les extrémités Est et Ouest de Tutuila. Serait-ce donc de
celle de l'Ouest que Tupaia aurait voulu parler, en la fai-
sant plus grande que Tutuila ? Ce n'est pas probable. On
sait que sans être très élevée, et en ne l'étant même que
modérément, l'île Vavao ou Howe d'Edward Edwards, est
assez étendue et plus grande que Manono.
Quelle que soit l'île à laquelle on applique ce nom, il est
nécessaire, en résumé, de ne par tenir compte de la légende
LES POLYNESIENS. 20
que Forster donne après Wouwou, car Tîle Vavao n'estpas
basse, nous le répétons» et il n'y a d'autres îles basses dans
les Samoa que celles qui sont auprès de Tutu lia.
La carte deTupaia, n"* 76, indique sous le nom d*Ooporroo«
évidemment llie Upolu des Samoans, prononcé à la tahi-
tienne.
Te Errepoo-Opo-Matte-Hea, n* T7, pourrait être l'île au-
jourd'hui appelée Âporima, dans l'archipel Samoa ; et, si
Onowhea, n* 72, est bien l'île Orosenga, peut-être pour-
rait-on reconnaître l'île Manono dans Tîle indiquée
80U8 le nom de Moe-no-Tayo, que nous avons d'abord
regardée avec Forster comme faisant partie du groupe
Hervey. La position donnée à la première, par le travers du
canal qui sépare Savaii d'Dpolu, viendrait aider elle-même
à la supposition que nous faisons.
De la sorte, on aurait presque toutes les Iles Samoa, puis-
que l'île 0-Poppoa, n* 62, est, par sa position, à TEst de
Rotuma, Tile Savaii des Polynésiens.
Mais il est vrai, comme on l'a vu, que depuis qu'on con-
naît la carte de Tupaia, c'est dans la grande terre indiquée
par lui traditionnellement, et désignée sous le nom d'O-
Heevai^ n* 78, par les Anglais (1), terre bien plus grande,
disait-il, que Tahiti, que tous les ethnologues ont reconnu
Savaii. Nous avons combattu cette opinion qui, suivant
nous, est de moins en moins soutenable, à mesure qu^on ap-
profondit davantage cette question : De deux choses Tune,
en effet, redirons-nous, ou Tupaia connaissait Tîle Savaii et
en a parlé de vièu ; ou il ne la connaissait pas et il n'a fait
allusion qu'à quelque grande terre traditionnelle, quand il
a dit que cette contrée appelée 0-Heavai « était la mère des
autres îles. »
En voyant que presque toutes les îles Samoa ont été dé-
nommées par lui, il est à supposer qu*il était allé lui-même
dans cet archipel et à Savaii même ; mais alors on ne com-
prendrait pas qu'il eût fait cette île < cinq ou six fois » plus
grande que Tahiti, puisqu'elle n'est qu'une fois plus grande.
Dans le second cas, au contraire, on comprendrait parfaite-
(1) Dans le texte on lit 0;-Heevai, et 0-Heavai sur la carte
80 LES POLYNÉSIENS.
ment Terreur commise par les Anglais, qui voyant Tu-
paia placer une si grande île» dans cette direction, crurent
qu'elle faisait partie, malgré son isolement, du groupe le
plus voisin. Car, qu'on le remarque, les Anglais n'avaient
aucun terme de comparaison, puisque cet archipel leur
était inconnu. Quant à Tupaia, c'était tout ce qu'il avait
pu faire, en en parlant par tradition, que de la placer dans
la direction indiquée par les chants traditionnels et de* lui
donner une étendue que ces récits faisaient considérable.
Comparant l'étendue des deux contrées, Tupaia croyait sans
doute indiquer la terre la plus grande qu'il pût supposer en
donnant à cette terre c cinq fois > plus d'étendue qu'à Ta-
hiti ; mais il ne le faisait toujours qu'à Taide de la tradition.
Nous le répéterons encore, comparant Tahiti à Savaii, il
n^eût pu dire que Pune était cinq fois plus grande que l'au-
tre, puisqu'il les connaissait probablement toutes deux, et il
n'eût pu surtout, la prenant pour Savaii, placer 0-Heevai
dans le Sud-Ouest, puisque lui, si bon géographe polyné-
sien, ne pouvait pas ignorer, même sans tradition, que
Savaii gît dans TO.-N.-O. de Tahiti (1).
Sous les numéros suivants, on voit encore figurer sur la
carte polynésienne :
Les îlots Tetu-Roa, n» 79, placés au Nord de Tîle l'ahiti,
dont ils sont une dépendance.
0-Wanna, n* 80, que la légende dit être une île basse à
VBst de Tahiti. Cette île est probablement l'île Anaa, qui
gît à peu près dans cette direction, et que les Anglais ont
cru, à tort, être l'île 0-Beeva*Nui indiquée par Tupaia. On
pourrait cependant y voir l'île Vanavana^ car l'île Anaa ou
de la Chaîne est l'île Oana de la carte.
Trois îles, numérotées 81, 82 et 83, Tata-Hapai, Tapy-Ary,
et Haedede, sont sans désignation de position ; les noms
de ces îles ont été trouvés, dit Forster, dans les papiers de
Banks. On peut supposer que la première était quelque ile
voisine des îles Hapaï, ou peut-être même l'île Ata pour Ta-
(1) Voir ce que nous avons déjà dit à ce sujet, t. II, p. 341. Nous
répéterons ici que M. J. Garni er ne croit pas que Havai soit Savaiii
et que pour lui Savaii est l'île Hawaii*
LES POLYMlfiSIENS. 31
ta. Tapal-AnI pourait être une des îles h lagon, car tapa^
en Takitieui eit une manière de pêcher, et araï signifie
huître pOTlière, Quant à Haedede^ il est impossible de soup-
çonner la signification de ce mot ainsi écrit.
Enfin Pappaa, n* 84, est d'après la légende une tle bas'-
se à l'Est de Toopaï, n* 20 ; et elle ajoute : c Les habitants
de Pappaa vont souvent pêcher et prendre de la tortue sur
celte dernière tle ; mais les insulaires des îles de la Société
qui 8*y rendent pour le même objet n'entendent pas la lan-
gue dea insulaires qui Thabitent.»
Comme il n'y a, à l'Est de Tupalt que les îlesPaumotu les
plus Nordt telles que Makatea, la Maatea des Tahitiens si*-
gnalée à Cook par Tupaia^ et les îles Niau, Faarava, Raraa,
Faabina, etc., on aurait donc voulu parler des hommes de
Tune de eee dernières îles, puisque la première est une île
haute, celle, avons-nous déjà dit, que Roggeween a décou-
verte et qu'il a appelée l'île de la Récréation* S'il fallait
l'en rapporter à la légende qui, sur la carte, accompagne
le mot PiB^paa» les habitants de cette île auraient parlé une
langue qui diflférait de celle des lies de la Société ; mais,
comme on voit, ils se seraient rendus assez loin de leur
terre pour pêcher. Gomme pappaa signifie : c une série
dUes » ou encore « étranger » dernière qualification que les
Tahitiens donnaient aux habitants de toutes les îles Pau-
fliotu, avant qu'ils n'eussent reçu la visite des Européens, et
qu'il ne l'eussent appliquée à ceuxHsi, ne peut-on pas se
demander nU sous ce nom, Tupaia n'a pas seulement voulu
perler dee Paumotu en général ?
Telle est donc la fameuse carte de Tupaia, qui est regardée,
ivec tant de raison, par la plupart des ethnologues, comme
attestant formellement, sinon la connaissance entière de la
Polynésie, du moins les connaissances étendues en géo-
graphie, non*seulement de Tupaia, mais des Polynésiens en
général. Beaucoup Tout considérée comme le document le
plut important. En effet, avec les traditions qu'elle consta-
te, c'est certainement le témoignage le plus significatif des
tapporte qui ont nécessairement existé entre les îles de la
Société et les autres îleS| en même temps que la preuve de
32 LES POLYNÉSIENS.
la fréquence et de la facilité même de ces rapports, à une
époque antérieure à Tarrivée des navigateurs européens. Par
suite, on peut dire que non-seulement cette carte établit la
possibilité des migrations, mais qu'elle fait plus, qu'elle les
démontre, qu'elle en indique la nécessité .
On Ta voir, du reste, qu'il existe bien d'auti^s témoigna-
ges, en faveur des migrations, et de leur nécessité même.
Mais, après ce que nous venons de dire de la carte de Tu-
paia, nous croyons qu'il serait inutile de nous arrêter à la
carte des îles Garolines que les premiers missionnaires es-
pagnols ont fait connaître. Cette carte, tout en donnant les
mêmes preuves des connaissances géographiques et nauti-
ques des Garolins, est en effet, beaucoup moins importante,
puisque les distances d'un point extrême à Pautre sont
beaucoup moins grandes que celles qu'on trouve dans la
carte de Tupaia. (1)
Il n'y a que trois cents milles de Yap, moins encore de
Lamursek, etc^ ^ Guam dans les Mariaunes ; or à côté des
voyages faits par les Tahitiens jusqu'aux Sandwich, des
Sandwich peut-être jusqu'à la Nouvelle-Zélande, ou seule-
ment îusqu'à Tahiti, des Samoa à cette dernière île ou aux
Manaia, ceux des Carolins, n'ont qu'une importance se-
condaire. Néanmoins ils démontrent eux-mêmes qu'ils
avaient lieu dans un espace assez étendu, mais qui n'était
guère franchi qu'involontairement.
Il est inutile également d'insister sur les témoignages
favorables aux migrations que nous avons dit exister dans
remploi que les Polynésiens des divers archipels font sou-
(1) Une lettre du père Clain, en 1697, annonçait Texistenee de
32 îles dans le Sud des Mariaunes, diaprés les renseignements de
deux Praus, entraînés à Samal par un coup de vent d'Est, vent
qui régne dans ces mers de décembre jusqu'en mai. Samal, dia-
prés cette lettre est la dernière et la plus méridionale des îles
Pintades orientales. Le nom de Pintades était donc donné par les
Espagnols aux îles Bisayas, dans les Philippines. Des Mariaunes à
Samal, on compte trois cents lieues.
C*est le père Cantova qui s'est procuré cette carte à Guam en
1721.
LES POLYNÉSIENS. 33
Tent des mêmes noms génériques, pour désigner les locali-
tés. On a TU que ces noms sont beaucoup plus nombreux
qu'on ne Tavait d'abord cru, et que plusieurs indiquent
même la nature de la contrée qui a été le point de départ
des émigrants. C'était une terre élevée, entrecoupée de
Tallées, souvent étroites et profondes, etc.
Nous arrivons donc aux causes des migrations, qui
montrent elles-mêmes qu'elles ne pouvaient pas ne pas
avoir lieu, et qu'elles étaient pour ainsi dire forcées.
Ces causes, pour ne citer que les principales, étaient : Le
besoin de fuir l'oppression ou la vengeance du vainqueur,
TinsufBsance du sol ; les entraînements involontaires. Par
conséquent, elles étaient plus que suffisantes pour expli-
quer letf migrations.
Cest ainsi, comme on a vu, que le besoin de fuir l'op-
pression et d'écliapper même à l'extermination, a été la
principale cause à la Nouvelle-Zélande, où les traditions
OQt été si bien conservées. Cette cause avait même été en-
trevue parles plus anciens navigateurs, car Quiros, en par-
lant des Marquises, disait : « de sorte qu'il s'en détache de
temps à autre des émigrants qui vont chercher d'autres îles,
où ils puissent vivre avec plus de commodité, sans parler
de ce que souvent ils se séparent à cause de leurs divisions
intestines. (l)> Le voyageur Tumbull écrivait au commen-
cement de ce siècle, en parlant des îles Sandwich : c II est
probable que les lies de la mer du Sud ont été peuplées, à
diverses reprises, par des émigrants chassés de leur pays. (2) »
Mais, après tout ce que nous avons déjà dit à propos des
émigrants de l'Hawahiki vers l'Ile-Nord de la Nouvelle-
Zélande, il est inutile d'insister plus longtemps sur la part
importante prise par cette cause dans le départ de la patrie
première. Là, du reste, cette cause a, pour ainsi dire, été Tu-
aique, puisque la découverte de l'Ile-Nord, n'a été faite,d'a-
(1) De Brosse», vol. 1, p. 30S etsuiv.
(*) TumbulPs^ Voyage round the World between the years^ 1801
MilS04.
m 3.
.i_/i!-. :
84 LBfl POLYNESIENS.
près lea traditions, que par un chef, Kupe, fuyant la ven-
geKùce de la famille qu'il avait offensée.
On sait aujourd'hui qu'il en a été à peu près de même à
Nuku-Hiva. Là, ce furent les craintes de l'oppression, de la
mort et le désir de rencontrer des terres mieux partagées
que cette île en productions et surtout en sécurité, qui porté-
rent bon nombre d'habitants à émigrer, à une époque qui
n'est pas très reculée. C'est à Porter que l'on doit la connais-
sance des préparatifs faits, en 1811, parlechef des I3mi, pour
fuir et aller s'établir ailleurs, si les résultats de la guerre
dans laquelle il était engagé lui devenaient contraires. C'est
le même capitaine qui disait avoir appris d'un Anglais fixé
à Nuku-Hiva depuis plusieurs années, que dans l'intervalle
de 1807 à 1813, plus de huit cents indigènes avaient aban-
donné différentes îles du groupe des Marquises pour aller à
la recherche d'une nouvelle patrie, et que pas un seul n'é«
tait revenu.
On était convaincu aux Marquises que de nombreuses
terres existaient dans les environs ; ce qui prouve bien que
plusieurs personnes de l'île y étaient allées, ou tout au moins,
qu'elles en étaient venues volontairement ou non ; c'était
cette connaissance traditionnelle, qui portait les Marqué-
sans à entreprendre sans hésitation de pareils voyages.
U est évident, pour que cette tradition fût si générale, que
quelques-uns des voyageurs devaient en ôtre revenus,
comme il en était revenu certainement des îles Mélanésien-
nes, où leurs ancêtres allaient porter la guerre, ainsi qu'ils
le dirent à Mendana. Mais il est pourtant vrai que, le plus
souvent, d'après les traditions elles-mêmes, personne ne re-
venait, soit que le canot périt en route, soit que l'équipage
préférât rester dans sa nouvelle patrie. C est ce qui est ar-
rivé au grand-père du chef Ke-Ato-Nui, l'ami de Porter. Il
partit un jour pour aller à la recherche des îles tant vantées
par les savants du pays, les prêtres, et on n'en avait plus
entendu parler. C'est avec raison que l'on a dit que les prê-
tres étaient presque toujours la cause de ces émigrations
on de ces voyages^ L'on aurait pu ajouter que c'étaient eux
qui les dirigeaient le plus souvent, pour plusieurs raisons
LES POLYNÉSIENS. 35
que nous avons déjà données précédemment. En Polynésie,
les prêtres ayaient d*autant plus d'influence sur les popula-
tions, qn\n outre de leur ministère qui leur en donnait une
très gnnde^ ils étaient généralement les individus les plus
édairés de la nation. Aussi, quand Ils avaient eux-mêmes
besoin de fciir, comme nous Pavons déjà dit ailleurs, on les
laivait volontiers, de même qu'on les écoutait, quand ils se
bommieni à conseiller d'entreprendre quelque voyage aven-
tureux. Si, dans ces derniers cas, ils embellissaient les con-
trées qu'ils dépeignaient, quoiqu'ils n'en eussent souvent
eux-mêmes qu'une connaissance vague, c'est qu'ils com-
prenaient que c'était le meilleur moyen de communiquer le
désir de tenter une pareille aventure et le courage néces-
Mdre pour afEronter des dangers inconnus.
Dans les îles de la Société, comme dans celles des Amis,
et des Mangareva, l'insuffisance des vivres, à certaines épo-
ques, paraît avoir été la cause de départs, dont le souvenir
est encore conservé par les générations actuelles • G^est
même à cette cause unie à l'intérêt de caste, qu'est due la
Société des Arioi, qui érigeait l'infanticide en loi, à Tahiti,
comme dans plusieurs autres îles du même archipel, ainsi
qne dans des archipels différents : Mangareva, Marquises,
Mariannes (1). Les disettes avaient été tellement fortes aux
Mangareva et aux Marquises, qu'une vieille cheffesse nous
t astoré avoir vu manger des enfants, sans parler proBable-
nent des grandes personnes qui avaient eu le même sort.
Btait-ce le besoin de fuir les vainqueurs ; était-ce seule-
ment Tamour des voyages de découvertes, le désir des con-
((nètes. ou bien encore de simples entraînements qui pous-
saient les Tahitiens à s'éloigner autant qu'ils faisaient ? Il
est difficile de le dire, d'après les souvenirs conservés.
Qnelques-uns pourtant semblent permettre de supposer
fne toutes ces causes y ont contribué. Toujours est-il que
la plupart des traditions et la carte de Tupaia établissent,
•iitti qu'on l'a vu, que les Tahitiens allaient jusqu^aux
Mangareva dans le Sud- Est, jusqu'aux Marquises dans le
(l)Ponr la secte des Arioî Yoir ce que nous avons dit précédem^
fol. I, p. 399.
36 LES POLYNÉSIENS.
Nord -Est, jusqu*aux Samoa dans FOuest, jusqu'à Rarotonga
daos le Sud-Ouest, et peut-âtre aussi jusqu'aux Sandwich
dans le Nord, comme nous Tavons supposé. Car il est dé-
montré par les mêmes traditions que Tahiti, Porapora, et
quelques autres tles derhémisphère Sud, étaient connues des
lies Sandwich, longtemps avant leur découverte par les
Européens, ce que prouvent, entre autres, le chant Hawaiien
de Eama-Hualele et la légende du fameux navigateur
Kaulu-a-Kalana cités et traduits par Fomander (1).
On a vu également que les Tongans et les Hawaiiens se
portaient eux-mêmes aux distances les plus grandes, pour
Tune de ces causes, ou pour une autre ; pour eux aussi, la
principale cause de leurs anciens voyages avait été le besoin
de fuir une patrie ingrate ou dangereuse. Nous en avons
donné des exemples en citant les traditions desTunga, rap-
portées par Mariner, et plus particulièrement la tradition
des Iles Sandwich qui raconte Témigration du chef Lono(2).
Mais le désir des conquêtes, le besoin de chercher de
nouvelles émotions, le goût des découvertes, enfin les en-
traînements n*ont certainement pas été plus étrangers aux
entreprises des Hawaiiens et des Tongans qu'ils ne l'ont
été à celles des Samoans, des Marquésans, etc.
Dans quelques îles, les disettes ont été la cause des émigra-
tions. Nous avons cité particulièrement les Mangareva et
les Marquises ; mais ces disettes ont-elles produit le même
effet dans les grandes îles ? Il est permis d'en douter, quoi-
qu'il soit bien probable qu'elles s'y sont montrées à diffé-
rentes reprises. Quelques souvenirs paraissent cependant
en être conservés dans les îles Sandwich et de la Société ;
mais à la Nouvelle-Zélande ils semblent avoir complète-
ment disparu. Dans ces archipels, les disettes n'ont jamais
dû être qu'une cause secondaire.
Le trop plein de plusieurs îles a bien probablement con-
tribué davantage aux émigrations. Ce trop plein est démon-
tré par l'existence de certaines lois, dont l'unique but était
(l)Anaccount of the Polynesian race^ ?ol. II, p. 10 et 13.
(9) ^oj, Manley Hopkins, Hawaii^ p. 85.
U» POLYNÉSIENS. 37
•
d'arrêter le développement de la population, d*empêcher
son accroissement. Dans ces îles, le dernier mot de la scien*
ce sociale était de tuer les enfants pour prévenir Fencombre-
ment. C*était certainement un moyen d'établir Téquilibre,
mais en même temps aussi, Tidée de fuir, de s'éloigner, de-
vait venir à une partie de ceux qui se trouvaient ainsi amon*
celés. Les exemples abondent dans les récits des mission-
naires et des navigateurs, pour les petites îles surtout ;
noos en rapporterons nous-mdme quelques-uns.
Les entraînements prouvent, eux aussi, que les migrations
ont dû être le moyen employé pourpeupler la Polynésie, puis-
qu'ils démontrent qu'elles étaient possibles. Les exemples de
cesentralnements involontaires, de ces disséminations jusqu'à
des distances parfois fort grandes, abondent, efc quelques
écrivains ont môme cru pouvoir attribuer à cette seule cau-
se le peuplement de la plupart des i]es.
Beechey, le premier, a dit : (1) « Ce n'est pas une raison
pvce que le fait que nous citons ( celui des habitants d'A-
naa trouvés sur l'île Byam-Martin ) est venu seul à notre
connaissance, pour que d'autres canots n aient pas partagé
nn pareil destin : car des milliers peut-être ont pu être en-
traînés aux lies les plus éloignées de l'archipel, et les avoir
ainsi peuplées.»
M. Oaussin semble partager cette opinion, car après aroir
dit que les voyages lointains sont très-difficiles avec les
moyens actuels des Polynésiens, il ajoute : (2) « Mais il suf-
fit que, sur cent expéditions, une seule ait réussi.»
Cétait aussi l'opinion de M. Pritchard, le fils de l'ancien
missionnaire de Tahiti, qui dit textuellement: (3)€ En outre
des sujets légendaires, il n'est pas douteux que les ancien-
nes migrations des ancêtres des insulaires actuels ont été
involontaires plutôt que le résultat de courses raisonnées,
on d\in trop plein de population, et qu'en fait, ils ont été
entraînés de leur ancienne demeure dans leurs frêles ca-
nots.»
(1) Sarrative of a voyage^ etc», p. 252.
{ti Dm dialecte de Tahiti, etc., p. 272.
(S) Poijmésian reminiseenses^ p» 402.
3g LES POLYNÉSIENS.
Comme Ellis et tant d'autres, Pritchard ne croyait d'ail-
leurs qu'aux entraînements de TEst vers TOuest, car il dit
encore : c La conséquence de ce fait, c'est que, quelle qu*ait
pu être leur demeure première, les races ont passé involon-
tairement d*un groupe à un autre groupe, d*une île à une
autre île, à des époques différentes, se mêlant quelquefois
avec chaque autre peuple sur Tîle de leur débarquement ;
d'autres fois, conservant le caractère spécial de leur patrie
en abordant sur des îles inhabitées. Il y a des preuves in-
contestables de ces émigrations involontaires, qui établis-
sent que des voyageurs sauvés de la mort par leur arrivée
à temps dans quelque terre éloignée, se sont amalgamés
avec le peuple premier occupant, ou se sont fixés sur des
lies inoccupées. Il est cependant à remarquer que, dans tous
ces exemples d'entraînements de canots, Tentraînement a
eu lieu de PEst à l'Ouest, c'est-à-dire dans la direction des
vents alises prédominants, et non de TOuest vers l'Est avec
les vents d'Ouest qui, bien que se montrant moins fréquem-
ment, soufflent ordinairement avec plus de violence que les
vents alises. Les naturels ne s*aventurent pas ordinairement
pour leur pèche ou leurs voyages, dans leurs canots, pendant
le vent d'Ouest, excepté toujours pour le voyage des Fiji,
aux Tonga, et alors que le temps a été observé avec soin
pendant quelques semaines avant le départ . »
Enfin M. de Quatrefages lui-même attribue aux entraîne-
ments une grande part dans le peuplement des îles de To-
céan Pacifique. (1) « Les hasards de la mer ont dû jouer
aussi leur rôle dans le peuplement de l'Océanie et dissémi-
ner des colons dans cette mer toute parsemée d'îles. Ici, pour
citer des exemples, on n'a que l'embarras du choix. Pres-
que tous les grands navigateurs européens ont rencontré
dans les îles qu'ils visitaient des étrangers arrivés là par
accident, et parfois de fort loin. » Quelques pages plus
haut il avait dit : c Au peuplement par migration a dû né-
cessairement s'ajouter un peuplement par dissémination ao-
cidentelle et involontaire ; et celui-ci n'a peut-être pas joué
un rôle moins important que le premier. »
(1) Lei Poljmésiens et leurs migrationSt p. 105.
LB8 POLTNisIENS. 99
n n'est pu douteux que des entraînements involontai»
res, les hasards de la mer, aient joué un certain rôle dans la
dissémination des Polynésiens et le peuplement de quel*
qaes Iles, particulièrement de celles qui sont comme per-
dues dans le Sud des principaux archipels de la Polynésie»
ou près des terres Ooéaniennes les plus Occidentales. Mais»
ce que Ton n'a pas remarqué, c'est que presque tous les faits
connus montrent le peu d'utilité des entraînements sous
oe rapport* puisque» excepté quelques petites îles, toutes les
grandes et la plupart des petites étaient déjà occupées à
TarriTée des canots entraînés. Pour le prouver, il nous suf-
fira de citer ici parmi les dernières : Uatiu, Futuna, Tanna,
Uvea» etc. Parmi les autres oq ne peut guère indiquer
que Tupuaî, Waitupu, Rotuura, les îles Kingsmill dont parle
Haie d'après les récits de baleiniers déserteurs.
Toutefois, comme ces faits d^entraîuement sont nombreux,
et même beaucoup plus peut-être qu'on ne l'a cru, on com-
prend mieux que les îles les plus éloignées et les plus iso-
lées aient pu être peuplées de cette manière, telle que Pâ-
ques par exemple ainsi que nous Tavons supposé ailleurst
On comprend mieux également les caractères anthropolo-
giques, différant de ceux de la masse de la population, que
présentent plusieurs individus, dans bon nombre d'îles.
Mais c'est à ton que quelques écrivains parmi lesquels il
faut citer Beechey et Pritchard, n'ont attribué le peuple-
ment de l'Océanie qu'à ces migrations ou voyages involon-
taires. Las migrations d'Hawahiki à l'Ile-Nord de la Nou-
velle-Zélande ne permettent plus, elles surtout, de douter
que les principales ont eu lieu intentionnellement, presque
uniquement dans le but de fuir l'extermination. Dans la Po»
lynésie, des traditions établissent elles-mêmes trop nette-
ment qu^elles se sont faites d'une île à une autre, des Tungai
par exemple, aux Samoa, de Raiatea, à Tahiti, etc., dans le
but de 8*y établir, pour qu'il soit possible d'admettre que
lea entraînements ont seuls contribué au peuplement des
Ues Polynésiennes. On va voir, du reste, par les exemples
que nous allons rapporter, quelle part minime les entrât*
nements y ont prise. Si nous ne craignons pas de citer la
r.--.
40 I^ES POLYNÉSIENS.
plupart, malgré leur étendue, c'est que rien ne démontre
mieux l'inexactitude des auteurs qui ont avancé ou qui sou-
tiennent, dans le seul but d*appuyer leur hypothèse, que les
entraînements ne se sont jamais opérés, et ne se font enco-
re, que de TEst vers TOuest. EUis, entre autres, comme on
Ta déjà vu, dit formellement que les voyages sOn sont faits
c invariablement de l'Est à TOuest. (1) > Mais il a passé
sous silence les deux faits contraires, antérieurs à son temps,
qu'il ne pouvait pas ignorer. De même encore Mo6renhoût
8*appuie également sur la prédominence des vents d*Est et
des courants, pour nier la venue des canots de TOuest, quoi-
qu'il montre en même temps lui-même que le départ des
tles sous le vent pour aller aux îles du vent avait toujours
lieu avec des vents d'Ouest.
Les exemples ;d*entrainements connus prouvent en effet
qu'ils se sont opérés dans les directions les plus diverses,
mais surtout dans les deux directions opposées, Est à Ouest
et Ouest à Est. Pour qu'on n'en doute pas, nous examine-
rons chaque fait en détail, en commençant par ceux causés
par les vents d'Est.
EXEMPLES D^ENTRAINEMENTS. — Ou Sait qUO tOUteS ICS îlCS
Garolines, au nombre de plus de 400, formant au moins
quarante-six groupes, sont situées au Sud des Iles Mariau-
nes, et que les unes et les autres sont sous Finfluence des
moussons de l'Est et de l'Ouest. Là, l'Est et le Nord-Est
plus particulièrenîent sont les vents de beau temps ; et
ce sont les vents de Sud-Ouest et de Nord-Ouest qui sont les
plus orageux. Les premiers régnent surtout depuis mars
jusqu'en juin, et les seconds,, dans les mois suivants jus-
qu'en novembre. Là aussi, comme dans l'autre hémisphère,
on profite des uns pour aller et des autres pour revenir. La
distance entre les Mariannes et les Garolines, dont les habi-
tants font ordinairement ces voyages, est d'ailleurs modérée,
comparativement à celle que les Polynésiens avaient à
parcourir quelquefois, puisqu'on ne compte que trois cents
(1) Poljrnesian researches, t II, eh. II, p. 52.
LES POLYNÉSIENS. 41
milles par exemple entre Guam et Yap, (1) tandis qu*il y a
six à sept cents milles entre les îles Samoa et les îles Hervey,
et davantage entre la Nouvelle-Zélande et les Tunga, etc. .
Le plus ancien exemple cité par les auteurs a été observé
de ce côté. On le doit aux premiers missionnaires Espa-
gnols. Ils rapportent qu'en 1606/ deux pirogues, sorties de
Lamoursek dans les Carolines, île située tout-à-fait au Sud
des Mariannes et à FEét d*Ulea, furent portées par un coup
de vent, avec les 29 personnes hommes et femmes qu'elles
portaient encore, sur l'île Samar, Tune des Philippines. La
lutte à la mer avait duré 70 jours, et sur les trente-cinq per-
sonnes qui composaient l'équipage au moment du départ six
avaient succombé aux fatigues et aux privations essuyées (2).
Samar étant dans l'Ouest de Lamoursek, il est presque cer-
tain que les vents survenus et ayant entraîné ces deux
pirogues, étaient ceux de l'Est (S. E. au N. E.). La distance
franchie était d'ailleurs assez grande, puisqu'il y a près de
trois cent lieues entre Samar et Lamoursek qui gît directe-
ment au Sud de Guam.
Le père J. Â. Cantova, dans les Lettres édifiantes, annon- '
ce l'arrivée à Guam, en juin 1721, d'une pirogue montée par
24 personnes hommes, femmes et enfants, laquelle fut suivie
quelques jours après d'une seconde. L*une et l'autre venaient
de Farollep, prèsd'Ulea. C'était en sortant de Faroïlep, pour
se rendre à Ulea, qu'elles avaient été entraînées par un coup
de vent et ce furent les hommes de ces pirogues qui donnèrent
à Cantova la carte de leurs îles.
Faroïlep est la principale des îles dites Garbanzos par
les Espagnols, et comme elle gît dans le Sud des Mariannes,
il est bien probable que les pirogues avaient été entraînées
par les vents de Sud-Est.
On lit dans le voyage Freycinet (3) qu'un autre canot des
(1) En partant chaque année vers le mois d^avril, les Carolins
oectdentaax, pour atteindre Guam ou regagaer leur archipel,
troaTent un ?ent traversier, égalemeat fa^orcibie à Taller et au
letonr.
V«) Lettre du P.Clain, 16d7.V. Lettres édifiantes, voll, p. 112.
(3) Voyage de VUranie^ livre III, p. 87 et suivantes.
42 LBS POLYNESIENS.
Garolines, parti de Tile Fels, située dans TEst des îles Egoï
ou de Los Keyes, fut porté par la violence des vents jusqu'à
Palapag, port de rîle Samar. Or, CQmme Peïs se trouve dans
rEstd*Uleaou Giuliay, qui est elle-même dans l'Est des
Philippines, c^est donc avec un vent de TEst^ du Sud-Est
ou du Nord-Est que le canot fut entraîné.
Après ces exemples, le plus ancien est celui qu*a observé
Cook lui-même en 1777, et qui 8*est présenté à lui à Tîle
Uatiu des Polynésiens, la Wateeo de Cook, quatre jours
après sa sortie du canal de la Reine Charlotte dans la Nou-
velle-Zélande (I).
Cette île Uatiu, est Tune des tles Manaia ou Hervey ; elle
gît au S. S. 0. ou 0. S. 0. de Tahiti, à la distance d'environ
six cents milles.
Maï, le passager Tahitien que Cook ramenait dans son
île, y reconnut trois de ses compatriotes. Us lui racontèrent
aussitôt qulls étaient les restes de vingt. En partant de
Raiatea pour Tahiti avec des vents d*Ouest (2), ils avaient
été surpris par un coup de vent, qui les avait fait errer long-
temps avant de rencontrer Atiu. Dix-sept avait succombé
avant que les trois autres n*atteignissent cette île« Ces der-
niers y avaient été parfaitement accueillis, et ils s*y trou*
valent si bien depuis une douzaine d'années, qu*ils ne voulu*
rent pas accepter l'offre de rapatriement que Cook leur fit
faire parMaï.
Raiatea se trouvant dans le Nord-Est d'Atiu à environ
1200 kilomètres, cet entraînement avait presque sûrement
été occasionné par des vents d'Est ou de Nord-Est.
L'exemple le plus connu peut-être est celui qui est dû à
Don Luis de Torrès ; il est rapporté dans le voyage de L'(7<-
ranie. Don Luis de Torrès apprit à M.deFreycinet,qu*en mai
1787, étaient arrivés à Quam trois Tamors ou chefs de l'Ile
(1) Voir Voyage de Cook et partioulièremeat La ne de Cook par
Eeppit traduction de Cattera, p. 374 ; Desborough Goolej, HUtoi*
re générale des voyages^ vol. III, p. 45.
02) Il faut remarquer que c'est avec des vents d'Ouest que la pi-
rogue était partie de Raiatea pour Tahiti, cette deroière lie étant
plus orientide.
LB$ POLYNÉSIENS. 43
Lamoursekf dans deux pirogrues montées par treize hommes.
Us disaient avoir été dix jours à la mer ; ils racontèrent que
leurs ancêtres avaient eu, de tout temps, des rapports avec
Guam, mais qu'ils avaient cessé leurs voyages àParrivée des
blancs. Don Luis de Torrès ayant demandé à ces Oarolins
comment ils avaient fait pour retrouver Guam, ils répondi-
rent que leurs chants nationaux contenaient à cet égard les
indications nécessaires. Touchés de Taccueil qui leur avait
été fkit» tous partirent au commencement de 1788, pour re-
tourner chex eux, en promettant de revenir les années sui-
vantes ; mais pas un ne se montra pendant longtemps.
Etonné de Tabsenceprolongée des Garolins de LamourseJc
et d*01ea, qui lui avaient personnellement promis de faire
d'antres voyages. Don Luis de Torrès (1) n*hésita pas, en 1804,
à profiter du départ d*uu navire américain, la Maria de
Boston, qui allait à la poche des holothuries, pour se rendre
auprès de ses amis de Lamoursek. Ce fut alors seulement
qu*il put constater la perte des pirogues qui avaient quitté
Guam en 1788, et dont jusque-là on avait tout-à-fait ignoré
le sort. Pas une n*était arrivée à Lamoursek, et il était à
sapposer qu'elles avaient été englouties par une tempête.
Les naturels lui dirent qulls croyaient que leurs compatrio<
tes avaient été massacrés et que c*est ce qui lés avait empê<
chés de retourner aux Mariannes. Don Luis les rassura ; il
leur prouva l'innocence des Espagnols en les engageant à
revenir à Guam ce qu'ils promirent de nouveau. Depuis cette
époque les anciens voyages ont recommencé « et tous les
ans une flottille accomplit le trajet (2) ; parfois même des ca-
nolB isolés ne craignent pas de s'aventurer sans autre motif
qoe l'espoir de se procurer par échange quelques objets in-
signifiants.
(l) Dea Luis de Torrès est oe chef dont M. de Freycinet et tous
Isa eoaauodsats de navires d'exploration qui Tout suivi à t^uam,
parleat en termes si flatteurs : homme bienveillant, généreux, hos-
pilaUer, il n'v avait qu'uae opinion sur son compte, lors de notre
passage à tioam en 1888 ; mais il était mort depuis quelque temps.
(S) Sa 1814, par exemple, arriva à Quam, une flottille de Lamour-
•À eo tt posée de 18 pirogues.
44 LES POLYNéfllBNS.
Mais revenons aux purs entraînements.
En 1807, une pirogue de Tîle Rook, montée par quinze
hommes, fut jetée sur Tîle Guam. Or Rook, Tune des îles du
groupe Hogolous, gît dans le Sud-Est ou TEst-Sud-Est de
Guam. G*est donc toujours avec des vents de la partie de TEst.
En 1817, on vit encore arriver dans cette même île des
Mariannes une pirogue qui venait d*Ulimarao, île voisine
de Lamoursek. M. de Freycinet qui ^e trouvait alors à Guam
en eut connaissance. Il en parle même assez longuement
dans le récit de son voyage. Une année auparavant la popu-
lation de toutes les îles soumises à Lamoursek était si con-
sidérable» que 120 piroguespartirentà la fois pour aller cher-
cher des subsistances dans les îles voisines ;mais leur navi-
gation fut si malheureuse que 110 d*entre elles, portant en-
viron 000 personnes ou près du sixième de la population
totale, périrent victimes d'une tempête. Gela seul montre
combien étaient fréquentes les relations établies entre les îles
de Tarchipel des Garolines .
Enfin, en 1818, malgré la perte considérable éprouvée deux
ans auparavant par les habitants de Lamoursek, on vit arri-
ver un des principaux chefs de cette île, accompagné de six
autres Tainors, d'une femme, de cinq enfants et de 08 per-
sonnes du peuple. Ce chef revenait en ambassade auprès du
gouverneur Don Médinilla, pour s'assurer que les offres fai-
tes de les recevoir aux Mariannes étaient sincères. Il fut bien
reçu, et il alla s'établir, peu à près, à Saypan, île qui était
alors inhabitée .
On connaît une foule d'autres entraînements de l'Est ou
du Sud-£stvers l'Ouest ou le Nord*Ouest.
A.insi, en 1824, pendant que Dillon était en relftche à
Raiatea, J. Williams lui apprit qu'ayant envoyé six mois
auparavant son navire à Tahiti, le voyage s'était fait sans
difficulté jusque là; mais qu'une fois parti de Tahiti on
n'en avait plus entendu parler. Naturellement J. Wil-
liams croyait à sa perte. Peu après le capitaine Dillon
s'étant rendu à Atiu, île qui est à 500 ou 700 milles (1) sous
(1) Dillon dit 500 milles ; Willi&ms 700, et EUis (?ol. l, p. 120}
800.
LES POLYNÉSIENS. 45
le vent de Tahiti dans TOuest Sud-Ouest, la première chose
qa*il y rencontra fut le navire de J. Williams avec tout son
équipage. On lui raconta alors qu'il avait été tenu en dérive
pendant trois mois, (1) au hout desquels il avait fini par ren-
contrer Atiu. D*après les positions relatives de ces îles, c'est
évidemment avec des vents d'Est ou de Nord-E^t que le na-
vire 7 avait été porté comme dans le cas dont parle (]ook.
Quand le missionnaire Dévies se décida, en 1826, à rame-
ner à Râpa les deux indigènes de cette île que le capitaine
Henry (2) avait enlevés l'année précédente, il trouva sur
cette île un homme né à Mangareva et le seul survivant de
sept qai, douze ans auparavant, y avaient abordé sur un ra-
deau^ épuisés de fatigue et mourant de faim.
Râpa se trouvant dans le Sud-Ouest de Mangareva, île
qui est située à 90 milles dans le Nord-Est, le radeau y
avait été entraîné sans nul doute par des vents de Nord-Est
ou d^Est.
Quatre de ces naufragés, malgré la bonne réception qui
leur avait été faite, cherchèrent à retourner dans leur île.
Munis de provisions que leurs hôtes leur fournirent après les
avoir vainement engagés à rester, ils partirent par un fortf
vent d'Ouest, en suivant la direction E. S. E. dans laquelle ils
croyaient leur Ile située. Mais depuis on n'en entendit plus
parler.
Le capitaine Dillon se trouvant à Tongatabou en 1827,
peu après le départ de V Astrolabe, le chef Langi lui apprit
que des insulaires de l'île Aïtutaki, s'étaient trouvés en-
traînés jusque-là par les vents et les courants. Partis au
nombre d'une dizaine pour aller porter une lettre à Raro-
(1) Nous croyons devoir fkire remarquer que le temps passé à la
mer semble exagéré dans la plupart des récits faits par les Indi-
gènes, et répétés par les Européens.
(2) Fils du missionnaire Heary . Né dans les îles de la Société,
il parle eouramment le Tahitien. C*est un excellent navigateur,
longtemps le premier pilote du gouvernement français à Tahiti .
Quant à Tenlèvement des deux naturels, il avait pour but de les
insimire etd'en faire des 7Vac/rer5. On sait que c'est le moyen
par lequel conmiencent les missionnaires avant de s*aventurer
eux-mêmes dans les lies.
46 * LES POLYNÉSIENS.
tonga, une tempête était survenue et les avait entraînés
sous le vent de l'Ile od ils voulaient aller. Après avoir erré
au hasard, pendant cinq mois, à la merci des vents et des
courants et après avoir perdu cinq hommes en route, les au-
tres, exténués de fatigue et de privations avaient fini par âtre
jetés sur Tune des îles des Amis. Ils ne s'étaient soutenus
que grâce aux oiseaux qu'ils saisissaient parfois et aux pluies
qui, en tombant de temps en temps, leur avaient fourni tout
Juste assez d*eau pour les empêcher dé périr de soif.
Pour être entraîné sous le vent de Rarotonga en par-
tant d'AItutaki, il est à supposer que la tempête venait du
Sud-Est ou de TEst, puisque c'est à Tune des îles des Amis
dans rOuest, qu'ils furent portés et que Rarotonga est dans
le Sud d'Aïtutaki.
Pendant que le même navigateur était à Vanikoro, un na-
turel de Vîle Mame (1), nommé Tangaroa, lui dit que vers le
temps du naufrage de Lapérouse, une grande pirogue de
Tongatabou avait été entraînée jusqu'à Vanikoro par un
coup de vent. Cette pirogue était montée par cinquante
hommes et à l'exception de quinze qui réussirent à s'enfuir
* avec lui, tous les autres furent tiiés par les indigènes.
Vanikoro se trouvant dans le Nord-Ouest'de Tongatabou,
il est plus que probable que les vents soufflaient du Sud-
Est.
Dans le même temps, cinq hommes de l'île Rotuma se trou-
vaient à Vanikoro, où ils avaient été portés par une tem-
pête. Or, l'île Rotuma gît dans l'Est de Vanikoro et n'en est
d'ailleurs pas très éloignée.
A cette occasion, nous devons dire que nous avons vu
nous-mème, parmi les habitants de Tukopia, emmenés par
d'Urvilleà Vanikoro, un homme flgéd*une quarantaine d'an-»
nées, qui était né à Vavau, l'une des île Afulu-Hu, et qui
était arrivé fort jeune à Tukopia. Il était parti avec plusieurs
autres indigènes des îles Tunga; la pirogue qu'ils montaient
après avoir été battue par des vents violents, avait fini par
(1) Ile peu éloignée de Taumaco, dont le nom a été donné à
Quiros par les habitants de cette dernière île.
LES POLYNÉSIENS. 47
rencontrer cette petite tie et s*y était arrêtée. D'Urville parle
longuement de ce fait dans le texte de son voyage (1) ; seu-
lement il fait naître cet insulaire à U vea (rtle Wallis)' si-
(1) Voyage de t Astrolabe, t.V, p. 125. FUrville n'est pas véri-
diqae dans Texplicaiion qu'il donne de renlèvement des malheu*
leox sauvages de Tokopia ; c'est ce que nous établissons dans
notre journal de Voyage.
Llla de Tukopia on de Tikopia, car nous avons entendu les
deux prononciations presque aussi fréquemmeut Tune que l'autre,
gtt par li^ir de Lat. Sui et 108*58* de long. Est (Dilion).
Nous croyons devoir en décrire ici les habitants tels que nous
les avon<« tus, lorsque nous sommes allé, en 1827, visiter cette
Ue avec Gaimard et nos amis Guilbert et de Sainson :
^ Hommes grands, forts, bien faits, sveltes, agiles; membres
bien proportionnée ; traits agréables ; couleur peu foncéo ; oreilles
grandes ; nex à larg» base. En généraf, peu de barbe ; cheveux
noirs, longs, excepté ches les vieillards. Yeux grands. Tatouage par
piqûres sur le dos, la poitrine, les cuisses et même sur le visage,
sons forme de poissons ou d*oiseaux. Maro ou ceinture pour tout
vêtsmeat ; feuilles de Ti en lanières, comme ornement et pour
préserver des mouches.
Femmes plus blanches que la plupart des Polynésiennes, sveltes,
bien faites, cheveux longs, noirs ; physionomie heureuse ; taille
plus haute et plus élancée que celle des femmes des Tunga. Seins
océaniens, e'es^è-dire bien développés sans que les contours en
soient altérés.
Les hommes sont doux, hospitaliers, généreux ; il ne sont pas
voleurs et vivent en paix entre eux. Les femmes, dit*on, sont or-
dinairement fidèles, mais entièrement libres tant qu'elles sont
nies.
En résnmé, le peuple de Tukopia est gai, insouciant, bon, con-
iaat, doux, prévenant ; il donne carrière à sa joie à la manière des
enfants, par des ris, des cris, des gambades, etc.
C*Mt dans cette lie que nuus avons trouvé la coutume, ches les
ftounes. de se pendre à la mort d'un chef ou d'un mari, coutume
qoi a longtemps existé à la Nouvelle-Zélaude, qui y existe peut*
être encore dans les tribus indépendante», et que nous, avons éga*
kflunt constatée aux lies Marquises. (Voir nos observations sur
ess lies.) Il paraît qu'il suffit souvent d'une réprimande sévère
adressée à une femme pour qu'elle se porte à cette extrémité. C'est
donc à tort que quelques écrivains, notamment M. J. Garnier, ont
dit qoe les Polynésiens n'avaient pas cette coutume. (Voir parti-^
cnlkremsnt notre notice sur Tukopia.)
48 LES POLYNÉSIENS.
tuée à deux journées de navigation de Tongatabou» dans le
Nord.
Tukopia se trouvant dans le Nord-Ouest de Tangatabou,
c^est bien probablement à la suite d'un coup de vent d*Est
ou de Sud-Est que cet homme y a été entraîné.
Nous avons vu aussi sur cette dernière île plusieurs in-
digènes de Rotuma, qui gît dans TEst de Tukopia : ils y
avaient été entraînés de la même maniir^re, par les mêmes
vents ou peut-être par ceux du Nord-Est. On a aussi trouvé à
Nitendi, la Santa-Gruz de Mendana et de Quiros, un Tuko-
pien qui y avait été jeté par un naufrage. Or Tukopia git
dans le Sud-Est de Tîle Nitendi : c'est donc bien toujours
avec des vents de la partie de TEst (S.E.)
On connaît les exemples rapportés par EUis : Quelques
semaines avant son arrivée à Tubuai, en 1817, une pirogue
de Tahiti en destination des îles Paumotu, avait dit-il (1\ été
jetée sur cette île qui est au Sud de Tahiti ; c^était probable-
ment par un coup de vent de Nord-Est. Ailleurs (2) il dit
que des naturels de Rurutu accompagnés d*un Américain,
ayant entrepris de se rendre à Rimatara, île située à 70 mil-
les dans rOuest, partirent avec les vents alises et atteigni-
rent facilement cette dernière île, mais qu'a leur retour les
mêmes brises les poussèrent hors de leur route : quand un
navire les rencontra, ils étaient éloignés de 200 milles.
Sur cette même île Tubuaï visitée par Ellis, aborda un jour,
jetée sur les côtes par un coup de vent, une pirogue qui se
rendait de Raiatea à Tahiti ; elle portait un chef, Taïeul
dltia, la mère de Pomare 11. Les premiers habitants de cette
île arrivés quelque temps auparavant, et par une autre route,
s'empressèrent de prendre ce chef pour souverain. Comme
Tubuaï gît dans le Sud de Tahiti, à environ 350 milles dans
le Sud de Raiatea, le coup de vent venait presque sûre-
ment du Nord-Est.
J. Williams apprend qu*il trouva, en 1832, à Manua, Tune
des Samoa, un habitant de Tile Raïvavaï (3), ile placée dans
(l) Researches^Yol. I, p. 55.
(2)Ibid.yQL 11, p. 392.
(3) Egalement appelée Yavitu, Laïvave, LaTvavai.
LES POLYNÉSIENS. 49
le Sad-Est de Manua, et éloignée d'elle de 2000 milles, dit-
il. C'était en revenant de Tubuaï, que cet homme et vingt
autres avaient été entraînés jusque-là par un fort coup de
vent. Vingt personnes étaient mortes avant l'arrivée à Ma-
nua, après être restées trois mois à la mer (1).
Manua appartenant aux Samoa et Raïvavaï faisant partie
des Iles Australes, l'entraînement avait nécessairement été
occasionné par un coup de vent de Sud-Est.
Le même écrivain cite le fait suivant : Un canot de Ruru-
tu se rendait à Raiatea, île plus au Nord que la première.
Un coup de vent survenant, le canot est entraîné eu dérive
pendant cinq bu six. semaines, et finit pas rencontrer une
grande île basse peuplée et appelée Manaïki. De là, entraî-
né par un autre coup de vent, il rencontra une île du même
groupe, nommée Rakaana, située à 25 milles de la première
et peuplée, par des indigènes ressemblant aux habitants des
Paumotu. J. Williams dit que ce groupe se compose de
cinq îles, dont quatre sont appelées Manaïki, Rakaana,
Mautoreaet Pakara. Il les suppose à deux journées de che*
min dans le Nord-Est d'Aîtutaki (2) ; il croit que ce sont les
iles Scilly des cartes (3). Enfin après deux mois, le canot ar-
riva à nie Keppel, la Niu-A des indigènes, située à iô'^ôO,
lat. Sud, et a 176M0, long. Ouest. Cette île ajoute M. Wil-
liams, est à 1900 milles de Rurutu.
Il faudrait d abord savoii: exactement à quel groupe ap-
{Mirtient Manaïki, pour pouvoir dire avec quels vents le ca-
not venant de Uurutu a été entraîné jusque-là. Il est évi-
dent que si Manaïki fait partie des îles Scilly, c'est à la suite
d'an coup de vent de Sud ou de Sud-Est, ces dernières îles
se trouvant presque dans le Nord de Rurutu. Mais Wil-
liams lui-même dit ailleurs que les îles Manaïki et autres
seraient les îles liumpbrey des cartes (41. Or, ces îles gisant
ixns le Nord- Nord-Ouest de Rurutu, l'entraînement dans
(l, A Narrative, p. 411.
{2'iOuvr. cite, p. 4G3.
(3) C'est en effet le giscinont dvs îles Scillv.
1^) Iles découvertes en 1B22 par lo capitaino ilo eu coin.
4.
50 LES POLYNÉSIENS.
ce cas, aurait plus probablement eu lieu à la suite de vents
de Sud-Est.
Enfin le mâme observateur cite encore le fait de quelques
naturels d*ÀItutaki entraînés dans leur pirogue jusqu*à Tîle
Proby (l),qui est la Niu-a-Foho d'Edward Edwards, entre les
tles Tung^a et les Samoa. D'après lui cette lie se trouve à
1000 inîUes dans l'Ouest d'Aïtutaki. C'est donc avec le vent
d'Est ou de Sud-Est que l'entraînement a eu lieu.
Dans un article écrit par le capitaine de commerce Lucas
et publié dans le journal VOcéanie (2), on voit l'exemple
dun indigrène de l'île Vaïraatea, entraîné par un coup de
vent jusqu'à l'île de la Harpe, qui gît dans le Nord -Nord-
Uuest de la première. Le vent soufflait très probablement
du Sud-Est ou du Sud .
Aujourd'hui l'on sait que Tîle Uvea (3), Tune des îles
Loyalty, près de la Nouvelle-Calédonie, et éloignée des îles
Tungade plus de 1100 milles dans l'Ouest, a reçu autrefois
une colonie de Polynésiens ; cette colonie s'y établit quoi-
que l'île possédât une population primitive toute mélané-
sienne. Il existe une tradition rapportant que cette colonie
y est arrivée dans une grande double pirogue, entraînée
des Tunga par un fort coup de vent qui ne pouvait être
qu*un vent d'Est ou de Nord-Est ; mais une autre tradition
semble établir, et le nom Sud de l'île pourrait le faire croire,
que la colonie n'était partie que de l'île Wallis, l'Uvea aussi
des Polynésiens, qui n'est pas très éloignée,mais au Nord-Est
des Loyalty (4) .
(1) Cette île a été découverte en 1791 par Edward Edwards, le
capitaine de la Pandora. Elle a ainsi été nommée par lui en l'hon-
neur de son commissaire, Proby : c'est l'île Ono-Afa de quelques
navigateurs.
(2) Journal publié sous les auspices du gouverneur Bruat à
Tfl^ti, pendant quelques années seulement, 1844-46. Le Journaliste
d'abord désigné par le ministre Guizut. était le spirituel Gosse, qui
dans une de ses boutades, a écrit l'histoire naturelle des membres
du Muséum, de son temps.
(3) Cette île Uvea est l'île Halgan, découverte par V Astrolabe
sous le commandement de d'Urville, dans sa première campagne
en 1827.
(4) Voir ce que disait à ce sujet M. J. Garnier, (les Loyalty
LES POLYNÉSIENS. 51
Toujours est-il que les descendants de cette colonie ont
conservé la plupart des traditions et presque tout le langa-
ge de leurs pères, bien qu'ils soient en même temps initiés
aux traditions et au langage des Mélanésiens parmi lesquels
ils sont nés. Comme le dit avec raison Pritchard (1), ce ne
serait pas sans surprise qu'un visiteur de cette île, dans cent
ans d'ici, trouverait la légende, les traditions, le langage,
les habitudes, les coutumes des Tunga mêlés aux traditions,
aux caractères philologiques, aux habitudes et aux coutu-
mes des Mélanésiens, s'il ignorait la fusion qui s'est opérée
entre les deux races par suite d'un accident de mer.
Ajoutons qu'il n'est peut-être pas d'exemple qui fasse
mieux comprendre comment les trois groupes Tunga, Fiji
et Samoa se trouvent avoir tant d'affinités linguistiques et
tantd*autres similitudes.
Tous les faits d'entraînement cités jusqu'à présent se
sont passés, comme on voit, il y aplus ou moins longtemps ;
mais il ne faut pas croire qu'il n'aient plus lieu : ils sont
au contraire très fréquents.
Ainsi on cite des pirogues, parties de l'attolon Penrhynn
pour se rendre aux Samoa, qui ont été recueillies par des na-
vires après peu de jours de départ, à plus de huit cents milles
àrOaestdes îles Penrhynn. Ces îles se trouvant dans le N. E.
des Samoa, elles avaient donc été entraînées bien probable-
ment par des vents d'Est ou de Sud-Est.
Pritchard rapporte que, vers 1858, deux doubles piro-
^es ayant près de deux cents personnes à bord, furent en-
traînées de Tunga-Tapu vers l'Ouest à environ 350 milles,
svles récifs appelés Nikaeloff et Simonofit, qui se trouvent
an Sud des Fiji. De là, après avoir réparé leurs canots sur
un banc de sable, les naufragés se rendirent à l'île Ono, où
h ^1),U P. Montroosier (Bull, anthrop.et Lettres)^ et ce que nous
ta disons. Uvea (Wallis) est à rOaeat des Samoa et presque au Nord
te Fiji tt des Tungaé
(1) Polynésian Reminiscenses^ p. 404.
52 LES POLYNÉSIENS.
heureusement pour eux, ils purent arriver avant un fort
coup de vent de Sud-Est. Ono est Tîle des Fiji la plus proche
des îles Tunga ; n*y trouvant pas assez de terre pour assurer
leur existence, ils la quittèrent bientôt, et furent assez heu-
reux pour rallier leur île.
Nous ferons à cette occasion une observation, c*est que des
canots qui entreprennent si facilement et depuis si long-
temps des voyages aux Fiji, ne devaient pas se croire bien
éloignés & la distance de 350 milles. Mais cet exemple
constate une fois de plus les entraînements des Tunga vers
les Fiji dont nous avons si longuement parlé.
Le même écrivain dit encore qu*en 1863, an grand double
canot allant de Vavau à Tune des Samoa, fut tout-à-coup
surpris par de forts veots d*Est et jeté dans le plus triste
état sur File Lomaloma dans les Fiji : cette île gît à environ
300 milles à l'Ouest. Il y avait parmi les voyageurs, plu-
sieurs jeunes fils de chefs du plus haut rang, qui se rendaient
aux Samoa pour s*y faire tatouer. Les parents les crurent
perdus ; mais quatre mois après, ils apprirent qu*ils étaient
arrivés sains et saufs aux Fiji.
Faut-il comprendre le fait suivant, que rapporte encore
Pritchard, parmi les faits d'entraînement de TEstà TOuest ?
Nous ne le pensons pas.
En 1862, dit-il, un chef de l'île Atafu (du groupe Union) (1)
nommé Fori, fut tout à-coup surpris par un coup de vent,
et après avoir erré pendant quelques jours, son canot alla faire
côte aux îles Samoa. Il était parti d'Âtafu pour aller à Faka-
Ofo, autre île du même groupe, éloignée d'environ 80mille8.
Bien accueilli aux Samoa, il n'y resta que quelque temps, le
navire des missionnaires, le John Williams^ s^étant chargé
de le rapatrier avec tous ses gens.
Or, comme le groupe Union gît dans le Nord-Nord-Ouest
•
(l>Le groupe Union des cartes parait être composé de trois îles
appelées Oatafu, Nuku-Nono etPakaafo plus à TEst queVaYtupuou
Oaitupu. A Faka-Ofo ou Afo, les habitants ne vivent entièremn
que de noix de cocos et de Pandanus ; on n*y a trouvé aucune trac
indiquant qu*ils connaissent l'art de cuire ou de faire du feu (I
Waïfs anthropologXi p. 272.)
LES POLYNÉSIENS. 53
des Samoa, ce serait donc probablement à la suite d'un
coup de vent de Nord-Ouest* que le canot de Fori aurait été
porté aux Samoa.
On cite du reste une foule de pirogues entraînées de quel-
ques-unes des lies du môme groupe, qui ont été rencontrées
par les navires baleiniers, et dont les équipages ont été dé-
posés aux Samoa.
Enfin le môme observateur attribue le peuplement de la
petite île Yaltupu, à un entraînement involontaire ; nous ci-
terons textuellement ses paroles. (1) € Les naturels de cette
petite île à lagon, disent que leurs ancêtres venaient des
Samoa, qui gisent à environ sept cents milles dans
FEst de Vaïtupu. Les arrivants étaient des hommes, des
femmes et des enfants. Us se rappellent encore les noms de
plusieurs des hommes et des femmes et ils désignent dix-
sept chefs comme ayant régné successivement sur Tîle de-
puis Tarrivée des émigrants involontaires, ce qui fait remon*
ter le peuplement accidentel de cette petite île à au moins
trois cents ans. Les descendants de ces émigrants restèrent
sur Vaitupu tant que Tile pût les nourrir, mais ils finirent
parémigrer d^le en île sur celles avoisinantes éloignées
seulement de quarante à soixante milles et couvrant ensem-
ble un espace de trois à quatre cents milles. Ces migrations
successives ont laissé des traces sur chacune de ces îles qui
étaient soumises et avaient chacune près de trois cents ha-
bitants, quand en 1862, les Péruviens voleurs d'esclaves
vinrent en enlever un bon nombre. Ces mêmes indigènes
disent que les Tongans sont venus de temps en temps atta-
quer leurs îles, mais qu*ilsles ont repoussés ; ce sont du reste
les seules guerres qu'ils aient eu à soutenir depuis le départ
de leurs ancêtres des Samoa. »
Pritchard ajoute : t Ils ont conservé toutes les mœurs,
les coutumes et les traditions de leurs ancêtres, quoicfùe
leur langage ait éprouvé quelques légers changements,
changements qui semblent être dus à leur passage d*îles à
hautes montagnes à des îles de corail basses et à lagons. »
c Les naturels, dit>il enfin, rapportent que Ipurs terres
(1) OuTr. cité, p. 403 «
64 LES POLYNÉSIENS.
actuelles étaient inoccupées lors de la venue de leurs ancd-
très dans deux doubles canots. »
Nous avons voulu citer en entier cet exemple parce qu'il
est le premier parmi les entraînements involontaires où
l'on voit une colonie entraînée, rencontrant un point inha-
bité et s'y fixant. Presque tous les autres points au contraire
ont été trouvés par eux occupés, soit par la même race,
soit par une autre race. Nous ne voulons pas dire pour cela
que jamais les canots entraînés n'ont rencontré d'autres
lies désertes : le raisonnement seul indiquerait le contraire,
s'il n'y avait pas d'autres exemples. Nous voulons seule-
ment faire remarquer que parmi tous les faits d'entraînement
précédemment cités, il n'en est pas un seul qui eût eu lieu
sur des îles sans habitants. N'y aurait-il, en effet, que l'exem-
ple du peuplement de Vaïtupu et des îles voisines, dont
parle Pritchard, qu'il faudrait admettre que d'autres petites
îles ont pu être peuplées de la sorte. Néanmoins ne
n' tait pas ce qui arrivait le plus souvent d'après tous les
faits connus : ces îles n'étaient généralement occupées qu'in-
tentionnellement, c'est-à-dire qu'on s'y rendait dans le but
de les peupler, comme semble le prouver le récit, s'il est
exact lui aussi, qui a été fait à H. Haie pour les îles Kings-
mill, des Carolines.
Quand les entraînements avaient lieu dans des îles
offrant peu de ressources, le premier effort des naufra-
gés était d'en sortir (1) et nous allons tout-à-l'heure en rap-
peler un exemple bien connu ; mais s'ils avaient lieu dans
les îles habitées, ils attendaient naturellement avec plus de,
patience le moment d'en repartir et ils y demeuraient mémo
parfois en y formant des colonies bien distinctes, comme
nous l'avons fait voir en parlant de celles des Fiji, Tanna,
Futuna,etc.Le fait que nous venons d'emprunter à Pritchard
est du reste l'un de ceux qui font le mieux comprendre le
peuplement des lies Carolines par les Polynésiens méridio-
naux.
(1) C*e8t ce qui est arrivé à Pitcairn, qui avait été habitée avant
l'arrivée des révoltés de la Bounty^ et à l'île Malden, etc., qu'on a
rencontrées désertes avec des traces évidentes du séjour de quel-
ques naufragés.
LES POLYNÉSIENS. 55
Mais si les faits que nous avons rapportés prouvent tous
qu'ils ont été produits par des vents poussant de TEst ver»
lX}uest et du Sud«Est vers la Nord-Ouest, s'ils sont bien des
témoignages favorables à Topinion qu'EUis, Moôrenbottt et
tous les partisans de l'origine Américaine ou de laprovenan*
ce d*un ancien continent ont soutenue, on va voir, par ceux
que nous allons citer encore, que les entraînements n*ont
pas eu lieu invariablement, comme on l'a dit, de TËst vers
rOuest, mais aussi de TOuest vers l'Est et dans les direc-
tions les plus diverses. Déjà nous avons fait remarquer que
plusieurs des entraînements de TOuest vers TEst étaient
connus quand Ellis et Moërenhout soutenaient Topinion
contraire et nous avons montré notre surprise de voir Ellis
particulièrement passer sous silence les deux plus impor-
tantes qu il ne pouvait pas ignorer. D'autres écrivains n'y
regardant pas de si près, se sont servis de ces faits pour ap-
puyer leur opinion quelle qu'elle tût, (origine américaine,
polynésienne ou asiatique,) sans se douter peut-ôtre que ces
entraînements avaient eu lieu avec des vents poussant de
rOuest vers TEst, et il n'y a guère que les partisans moder-
nes de l'origine asiatique ou malaisienne des Polynésiens,
qui les avaient mis en relief pour appuyer leur hypothèse.
Le premier fait d'entraînement de la partie de l'Ouest vers
l'Est, est dû à Wilson, le capitaine du Duff, ce navire qui
alla porter les premiers missionnaires anglais en Océanie (1).
On voit dans l'introduction de son voyage, que quand il
visita Tubuaï, cette ile était peuplée depuis assez peu de
temps par des Océaniens venus de l'Ouest» c'est-à-dire de
rîle Rimatara, qui giten effet dans l'O. ou l'O. N. de Tu-
buaï. C'était en voulant aller à une ile voisine, Rurutu,
rO-Hiteroa de Cook, qu'ils avaient été entraînés à Tubuaï
par un fort coup de vent qui n'avait pu souffler que de
l'Ouest ou du Nord-Ouest. N'osant pas retourner à leur île,
ou n'en ayant pas les moyens, ils se trouvaient encore sur
cette île. vingt ans après, comme l'a appris Ellis qui la vi-
sita en 1817. On a vu que l'année précédente, il était arrivé
(1) A missionarjr voyage to the Southern Pacific Océan perfor-
med 1796-98, in the Ship Duff, cap. J. Wilson. London 1799.
60 LES POLYNÉSIENS.
une pirogrue de Tahiti, entraînée par les vents, et que ce
fut le chef de cette pirogue, Taïeul de la mère de Pomare II,
que les colons deTubuaï prirent pour souverain. Mais il est
évident que cette pirogue avait été entraînée jusque-là par
d'autres vents que ceux qui avaient amené la pirogue de
Kimatara, c'est-à-dire par des vents de Nord-Est.
Le môme capitaine Wilson, lors de son naufrage aux Iles
Pelew, avait déjà pu observer un cas d'entraînement de
l'Ouest vers l'Est. Nous en avons parlé ailleurs.
Tous les ethnologues connaissent l'exemple, cité par le
navigateur russe Kotzebûe et par Tun de ses compagnons,
le peintre Ghoris, du fameux Kadou, entraîné fort loin dans
le Sud-Est de son île. Choris rapporte (1), que Je Rurick
trouva en 1817, sur l'tle Aour, dans l'archipel des Radack,
un indigène deTîle Oulea (laGiuliay de Rienzi,)qui gît dans
le Sud de Guam, tandis que les Radack se trouvent dans le
Sud-Est des Mariannes. Cet indigène se nommait Kadou. Il
était parti avec trois de ses compatriotes pour aller à la pè-
che ; un coup de vent les poussa très loin en mer et les mit
dans l'impossibilité de retouver leur Ile. Ballottés pendant
c huit lunes » ils finirent enfin par rencontrer Tîle Aour
où ils furent parfaitement accueillis, et où ils restèrent. Us
s'y trouvaient depuis quatre ans quand le Rurick toucha
dans ces Iles. Kadou, profitant de sa venue, demanda et
obtint d'embarquer sur ce navire avec lequel il s'éloigna
quelques jours après des îles Radack (2) pour aller sur la
côte Nord-Ouest d'Amérique.
C'est à lui que KotzebUe et le naturaliste de Chamisso du-
rent les premiers renseignements exacts sur les Carolins
et particulièrement sur ceux des îles Radack. Kadou avait
parcouru toutes les îles voisines d'Oulea 13) sa patrie^etil
avait visité, entre autres, les îles Pelew. Tous les ans,
(1) Voyage pittoresque autour du Monde. — Paris, Didot, 1822,
p. 14 et 17.
(2) Les ÎIjs Radack ou OtHa dd Kotz^bilj sont les mêmes que les
Iles Marshall, d'abord appelées Chatliam par ce uavigateur.
(3) Cette île est nie Uap ou Gjuap de d*(Ji*\rillâ; UiUi Tavoui
lisitce avec lui en 1828i
LES POLYNÉSIENS. 57
disait-il, ses compatriotes faisaient un voyage à une île
qu'il ne pouvait désigrner par son nom, mais où le fer qu*ils
allaient échanger était appelé lutu : comme c*est le nom
donné au ter à Guam« il est probable qu*il voulait parler de
cette tle.
En résumé, les Radack se trouvant dans TEst d*Oulea ou
Giuliay, il est évident que c'est par des vents de la partie de
rOuest, c'est-à-dire Ouest ou Nord-Ouest, que Kadou et
ses compatriotes avaient été entraînés à plus de 1500 milles
anglais (2700 kil.) dans FEst de leur île.
Aour se trouve en eflfet par 8»,1S' L. N. et 188'*5r long. 0.
du Méridien de Greenwich, (lOl** 11* Paris); tandis qu'Ulea,
ou comme on l'appelle encore Gouap, Ouàp et Yap, gît par
9rZj L. Nord et 135*»41 long. Est, d'après d'Urville.
Un troisième exemple a été observé dans les îles de la So-
ciété en 1820. Â cette époque on vit arriver à Maurua, île qui
gît à environ 20 milles dans TOuest de Porapora, une.piro*
gue qui venait de Rurutu, Tune des îles Australes^ située à 800
milles environ dans le S. S. 0. de Maiirua. Cette pirogue
était restée près de quinze jours à la mer, et d*après le rap-
port de son équipage, on supposa, en exagérant sans doute
comme lui, qu'elle devait avoir parcouru plus de 1000 milles.
Toujours est-il qu'elle n'avait pu être poussée à Maurua,
que par un fort vent d'Ouest ou de Sud-Oiiest, Mauriia se
trouvant dans le N. N. E. de Rurutu.
Mais le fait le plus connu et qui démontre le mieux Texis-
tence des vents d'Ouest, en Polynésie, à certaines époques, est
celui que Beechey a lui-même observé dans les Paumotu,
à la suite de sa découverte de l'île qu'il a appelée Byam-Mar-
tin, et qui n'est autre que l'île Pinake des indigènes. Cette
île gît par 19*48, et 14;i*45' non loin de l'île découverte et ap-
l»elée Cockburn par lemème navigateur (l), l'île Bertero, de
MoerenliOût. Beechey trouva à Pinake une petite colonie de
n iturels convertis au Christianiî^me ; ils s'y étaient arrêtés à
la suite d'un naufnige, après Oire partia de l'île Auaa ou de
lu Chaîne située à 300 milles dans l'Est de Tahiti.
Il Narrative of a voyage tothe Pacific and Beerings strait. etc..
58 LES POLYNÉSIENS.
Voici comment les choses s*étaient passées : à Tavène-
ment du jeune Pomare au trône de Tahiti, un chef de l'île
Anaa, dont le nom est resté inconnu, et un nommé Tuvari,
avec cent cinquante de leurs compatriotes, s^étaient embar-
qués dans trois doubles canots pour aller rendre leurs hom-
mages à leur nouveau souverain, Tîle Anaa étant depuis
longtemps tributaire de Tahiti. Déjà ils apercevaient le som-
met de Maïtea, quand le vent d'Ouest vint les surprendre
et les entraîner à une grande distance vers TEst. Lo calme
survint, puis un autre coup de vent, et ce fut en vain qu'ils
essayèrentde reprendre le chemin de Tahiti. Ils furent long-
temps retenus par les vents ou les calmes, loin de toute
terre ; leurs provisions furent bientôt épuisées, et il ne leur
resta d'autre ressource que de dévorer les cadavres de ceux
qui périssaient. Enfin ils rencontrèrent une petite île, que
Beochey reconnut être l'île Barrow, et ils y séjournèrent
treize mois pour se refaii^ de leurs fatigues et se disposer à
reprendre la mer. En quittant Barrow ou la Yanavana des
indigènes des Paumotu, ils touchèrent successivement à
deux petites îles, dont la dernière était Pinake ou Byam-
Martin, mais là, leur pirogue.se défonça. Quand le Blossom^
commandé par Beechey, les rencontra, ils s'y trouvaient
depuis bientôt huit /nois, occupés à la réparer autant que
le leur permettait la privation de presque toutes choses.
Beechey les trouva prêts à partir et ayant préparé pour leur
nouveau voyage toutes les provisions nécessaires. Tous lui
demandèrent à être rapatriés, mais Beechey ne crut pouvoir
accorder le passage qu'à Tuvari ou Tuuari et à sa famille.
Ce fut de lui qu'il apprit qu'ils étaient partis de l'île Barrow,
sur trois pirogues, mais qu'ils n'avaient pas eu de nouvelles
des deux autres. Après quelques jours de relâche à l'île de
l'Arc, Beechey fit déposer Tuvari, sa femme et ses enfants,
dans leur pays, l'île Anaa.
Gomme le fait remarquer ce navigateur, l'Ile Barrow
étant à 420 milles directement dans l'Est d'Anaa, si l'on
ajoute cent milles faits les premiers jours pour se rapprocher
de Maïtea,* et la distance parcourue avant d'atteindre Bar-
row, c'est au moins COO milles qu'ils ont faits et pour ainsi
LES POLYNÉSIENS. 59
dire directement de TOuest à TEst, c*est-à-dire avec des
vents nécessairement de TOuest.
Iln*est pas de fait qui démontre mieux Texistence des
vents d'Ouest à certaines époques ; il n*en est pas qui fasse
mieux comprendre la possibilité d*un peuplement d'île dé-
serte par voie d'entraînement involontaire, et, par suite
celle des migrations. Aussi Beechey coucluait-il de ce fait
que de pareils cas avaient dii se présenter, et qu'ils avaient
pu suffire pour peupler beaucoup d'îles. Voici ce qu'il dit à
ce sujet (1) :
€ L'accident qui a jeté sur notre route Tuwari et ses com-
pagrnons emportés malgré tous leurs efforts à 600 milles,
dans une direction contraire à celle des vents alises, nous a
heureusement mis à môme de détruire les objections faites
par l'opinion générale. Et quoique ce soit le seul cas de son
espèce (2), il est certain, quUl est du plus haut intérêt,
tant par sa singularité, que par la possibilité du fait qu'il
démontre. Ce n'est pas une raison, parce qu il est le seul
venu à notre connaissance, que d'autres canots n'aient pas
partagé un pareil destin, et des milliers peut-être ont pu
être entraînés vers les îles lesj)lu3 éloignées de l'Archipel
et les avoir peuplées. »
On a vu que Beechey, avec intention, sans nul doute, a
évité de s'appesantir sur le lieu qui aurait pu être le lieu
d'origine première des Polynésiens, mais qu'il partageait, à
cet égard, l'opinion de R. Forster puisque, par ce fait, il
voulait démontrer que les îles Polynésiennes avaient pu rece-
voir leurs habitants de TOccideat, contre la direction des
vents alises. On peut croire, du reste, qu'il n'avait pas d'idée
bien arrêtée sur ce sujet. Ainsi qu'on a pu le voir encore,
il admettait qu'une raceT d'hommes, sans dire laquelle, mais
différente de celle qui occupe aujourd'hui l'île de Pâques,
(1) OuTT. cité, p* 252.
(2) Co n'étmit pas le seul cas, commo nous Tavons montré, et
Beechey ne pensait pas sans doute dans le moment à celui rappor-
té par Kotzebile, de même qu'à celui observé par Wilson aux
Palew, à ceux du Japon, en Amérique, ou aux Sandwich, etc. (Voyez
aoa ouTragOt p. 221, 229 et 252. Edit. 1831.)
60 LES POLYNÉSIENS.
avait disparu' à la suite de quelque catastrophe. Mais, tou-
jours est-il, que le fait cité par lui venait appuyer, comme
tant d'autres Tout fait depuis, l'assertion de LaPérouse : qu*on
pouvait aller presque aussi facilement de TOuest vers TEst
que de TEst vers TOucst, à certaines époques de Tannée.
Nous pourrions ajoutera ces exemples beaucoup d'autres
faits, bien connus aujourd'hui, mais nous nous bornerons
aux suivants, car nous n*en finirions pas s'il nous fallait citer
tous ceux qui ont été observés par les Européens, depuis
qu'ils sont fixés en Polynésie.
Les partisans des entraînements constants par les vents
alises citent le fait de la jonque japonaise qui s*est brisée
en 1832 sur Tîle Oahu, dans les Sandwich, après avoir été
battue par la mer pendant plusieurs mois. Il ne restait plus
que quatre hommes des neuf composant l'équipage au mo-
ment du départ. Or, ce qu'ils n'avaient pas remarqué sans
doute, quand ils regpardent ce fait comme favorable à leur
opinion, c'est que l'entraînement n'avait pu être effectué
que par des vents d'Ouest ou de Nord-Ouest, puisque le Japon
est situé dans TOuest ou l'U. 1/4 N. 0. des îles Sandwich. II
en est de même pour tous les autres exemples de jonques
japonaises, entraînées et hissant par faire côte sur quel-
que île éloignée ou par atteindre le continent d'Amérique
qui, par rapport au Japon, se trouve dans l'Est et le Nord-
Est.
M. J. Garnier (1) rapporte qu'àSan-Barbara, en Californie,
on a trouvé une peuplade d'origine japonaise dont on ignore
l'époque d'arrivée. Elle a conservé non seulement le type,
mais encore le langage à un degré suffisant pour avoir pu
converser avec des Japonais qui, en 1861, abordèrent ce port-
Cette tribu erratique arriva probablement, dit-il, à la faveur
du grand courant et des vents variables qui régnent sur
les parallèles séparant le Japon de la Californie.
Nous-même, nous trouvant en 1827 dans les îles Fiji, nous
avons entendu raconter par le naufragé espagnol recueilli
par VAstrolabej qu'une pirogue de Rotuma, poussée par un
(I) Les migrations humaines en Océanie, p. 29. Voy. aussi Archives
de la commission scientifique du Mexique^ t. III, p. 420.
LES POLYNÉSIENS. 61
coup de vent de Nord-Ouest, était arrivée dans File où il s é-
tait fixé.
Ainsi donc les entraînements involontaires, en montrant
que les canots étaient portés parfois à des distances considé-
rables, témoigrnenteux-mâmes que les migrations étaient
possibles; ces entraînements, joints à toutes les autres causes
indiquées, prouvent qu'elles étaient pour ainsi dire indis-
pensables, le plus souvent peut-être forcées, mais réelles,
comme rétablissent nettement les traditions pour celles qui
se sont effectuées du pays d*orig>ine première, THawahiki, à
rile-Nord de la Nouvelle-Zélande.
Il n'est donc pas permis, croyons-nous, de les mettre en
doute, car aussi bien il y a encore en leur faveur d'autres
témoignages qui viennent démontrer, peut-être plus que
tout ce qui précède, la nécessité des migrations.
Le plus important est le fait d*unc langue homogène par-
lée par les Polynésiens dans toutes les îles, malgré leur éloi-
gnement les unes des autres ; ce fait prouve, d*autre part,
que cette langue émanait d'une même contrée, où elle était
en usage avant la dispersion. Sans les migrations en effet, il
serait impossible de comprendre comment tuQt dMles, sépa-
rées quelquefois par des espaces de mer considérables, au-
raient conservé et parlé un même langage. Car on ne saurait
trop le répéter : non seulement les Polynésiens no parlent
tous que des dialectes d'une seule et même langue primiti-
ve, mais en outre, cette langue primitive, si longtemps res-
tée inconnue» n*est autre que la langue Maori elle-même,
avec de légères modifications dues à Tisolement et à Tin-
fluence de certaines circonstances.
Elle est si bien la langue-mère, qu'il suffit de resti-
tuer au premier dialecte polynésien venu la ou les conson-
nes changées ou supprimées ou seulement de les remplacer
par une plus expirée, pour que le mot maori soit, non seu-
lement reconstitué, mais qu'il ait encore la même significa-
tion. Ceci explique comment le Tahitien Tupaia pouvait se
faire comprendre d*emblée par les Nouveaux-Zélandais et
62 LES POLYNÉSIENS.
saisissait le sens de leurs paroles ; (i*où la remarque si exacte
des premiers voyageurs, Banks, Crozet et Andersen sur
Taffinité des langues polynésienne et néo-zélandaise.
Tupaia,il est Yrai,ayait été grand-prêtre aux îles de la So-
ciété ; il connaissait par conséquent cettQ langue spéciale
que les prêtres et les chefs employaient entre eux pour n'être
pas compris du peuple ; mais nous Tavons dit ailleurs, cette
langue, d*une manière presque certaine, était l'ancienne
langue des émigrants, c'est-à-dire la langue Maori. Tout
autre Tabitien non initié au sacerdoce n*eût probablement
pas compris aussi facilement que lui les Nouveaux-Zélan-
dais ; mais il y serait certainement parvenu bien vite, tant
Tanalogie est restée grande, malgré les changements sur-
venus entre les deux langages. On sait du reste, aujourd'hui,
par M. Taylor, que les Tongans eux aussi peu ventconverser
avec les Nouveaux-Zélandais dès la première entrevue.
Il n*y avait pas que le groupe des îles de la Société qui
possédât uns langue spéciale, une langue sacrée pour ainsi
dire ; il en était de même dans plusieurs autres archipels,
aux Mariannes, aux Sandwich, aux Marquises, etc. A la
Nouvelle-Zélande, les chefs et les prêtres recouraient à un
langage particulier pour pouvoir converser entre eux sans
être compris de la foule. Les uns ont cru voir dans ce lan-
gage un dérivé du Sanscrit, d'autres un dérivé des langues
malaises ; mais, à n'en juger que par quelques vieux mots
à peine compris des générations actuelles, mots ayant tous
le type Maori, ce langage ne devait être que celui des ancê-
tres de l'Hawahiki, c'est-à-dire la langue des Tinirau,
Whakatau, Maui et autres, qui se serait un peu modifiée
après l'arrivée des émigrants dans i'Ile-Nord d^abord, et
plus tard en Polynésie, tout en restant toujours la même par
le fond (1).
M« Thompson croyait que cette langue était sanscrite ;
(1) Les lies Sandwich avaient également une langue particulière
réservée aux chefs, et nous avons pu nous assurer nous-méme sur
les lieux que les Marquésans en possédaient aussi une à Tépoque
de la prise de possession par la France. Toutefois, c'est vainement
que nous avons cherché à obtenir quelque mots de cette langue*
LES POLTKÉSIENS. i53
pour soutenir cette opinion, il a même cité un assez bon
nombre de mots, qui, à part trois ou quatre, sont véritable-
ment trop dissemblables pour qu'on puisse partagfcr sa
croyance (l). Il en est de même de celle de M. Taylor qui,
pour Tappuyer, fournit une longue liste de mots (2), mais
sans remarquer que ces mots prouvent tout aussi bien que
les Maori tenaient leur langue des Grecs, des Ooths, des
Latins ou même des Anglais, des Russes et des Français,
que des Malais, des Hébreux ou des Indiens.
Une seule chose est donc certaine, c'est que cette langue
était la même que les ancêtres avaient parlée ; elle avait
subi, avec le temps et les circonstances, les légers change-
ments qui en ont fait les dialectes polynésiens qu'on con-
naît ; mais elle était, comme elle est toujours, une langue
à part, parlée seulement par les Néo-Zélandais, et par leurs
descendants les Polynésiens, dans toutes les îles qu ils ont
occupées.
Sans les migrations encore, ainsi que le disaient MM.
Perler et Broca dans la discussion qui s éleva à ce sujet au
sein de la Société d'Antropologie, non seulement l'analogie
des lang^ues serait inexplicable, mais on ne s*expliquerait
pas davantage l'analogie des mœurs, des religions, des ar-
mes» des industries. Sans elles enfin, il serait impossible d'ex*
pliqner l'analogie des caractères physiques des Polynésiens,
qui, répétons-le encore une fois, sont, à part quelques légères
différences dues aux influences locales., absolument les mê-
La princesse Putona, Hakahiki-Nui, qui nous a fourni tant d'au-
tres renseignements, ne voulut jamais nous en citer un seul. On
eût dit qu'elle craignait de manquer à son devoir en les faisant con-
naître, ce qui prouve bien le caractère sacré qu'on lui attribuait.
Foartant, peut-être aussi les ignorait^elle, car elle s'était montrée
jusque-là asaes peu respectueuse pour les choses les plus saintes.
Si elle eo eût sa quelques-uns, elle nous les aurait probablement
fait connaître comme tous ceux de la langue employée par les
Kaioî entre elles, pour mieux tromper leurs maris, ou Vahana. (Voir
nos recherches et obserraiions sur les Marquises.)
Cl) On a TU que Buschmann niait Texistence des mots sanskrits
ta Polynésie, à rexceptton d'un seul. (Voy. vol. I, p. 157.)
(t) Oavr. dté, p. 199.
64 LES POLYNÉSIENS.
mes, dans toutes les îles, depuis la Nouvelle-Zélande jus-
qu'à Pâques et aux îles Sandwich. Cette dernière analogie
prouve encore plus que les autres la nécessité des migrations.
Si, en effet, les Polynésiens fussent venus, comme ront sou-
tenu quelques écrivains, d'un immense continent en partie
disparu, ils auraient presque certainement présenté de plus
grandes différences de type, ainsi que M. de Quatrefages
Ta si bien démontré.
En résumé donc, non seulement Tétude des traditions, la
comparaison des langues, celle des mœurs et des caractères
physiques indiquent que les Polynésiens ont eu une origine
commune et un même point de départ, mais tous les faits
traditionnels conservés par les Océaniens, tous ceux obser-
vés par les Européens, toutes les légendes qui leur ont été
communiquées, tout ce qu'on adit des langues, des connais-
sances géographiques des Polynésiens, de leur manière de
naviguer, et jusqu'aux causes des émigrements, prouvent
que c'est parla voie des migrations que les îles polynésien-
nes ont été peuplées. Seulement, de Texposé que nous avons
fait des divers entraînements connus auxquels plusieurs
écrivains ont cru pouvoir attribuer uniquement le peuple-
ment de rOcéanie, il semble résulter que ces entraîne-
ments qui se sont opérés avec les vents les plus opposés, n'y
ont pas contribué autant qu'on l'a cru ; ils n'y ont probable-
ment pas contribué ailleurs que dans les quelques petites
îles que nous avons citées : Ânuta, Tukopia, Rotuma,
Kings'mill, Tupua, Pitcairn, Malden, Vaitupu, Pinake,
ainsi que dans quelques autres encore, trouvées comme elles
désertes à l'arrivée des canots entraînés.
Sans doute, comme le faisait observer M. Perier, (1) c on
a beaucoup abusé du principe de la dispersion et de l'émi-
gration des peuples et du facile moyen de leur faire dis-
penser, soit la vie à des terres désertes, soit la lumière à
d'autres nations ; » mais vraiment, en ce qui concerne le
peuplement des îles Polynésiennes, il est impossible de nier
les migrations, soit qu'on adopte la route que nous croyons
(1) Mémoires de la Société ^d*Antropologie^ t. I, p. 493. ^-Sur
VEthnogénie Egyptienne.
LBS POLYNÉSIENS. 65
avoir été suivie, soit qu'on s'en tienne à celles qui ont été gé-
néralement admises, soit môme que Ton admette Tancien-
ne existence d*un continent, qui aurait été en partie sub-
mergé. Dans ce cas, en effet, les migrations auraient enco-
re été nécessaires, pour que l'on pût expliquer la présence
des Polynésiens sur des îles, à la fois si nombreuses et si
éloignées les unes des autres.
Du reste, ce n'est plus une question aujourd'hui : non
seulement tous les écrivains anciens que nous avons cités
croyaient aux migrations, mais ceux-là même, parmi les
modernes, qui leur étaient d'abord le plus opposés, ont fini
par les accepter. C'était même une question déjà résolue
pour beaucoup, bien avant la savante discussion de la So-
ciété d'Anthropologie de Paris.
II est donc démontré que les îles de la Polynésie et toutes
celles de la Micronésie, pour ne citer que les îles à popu-
lations de race polynésienne, ont été peuplées par voie de
migrations.
Avant de tracer la marche que nous croyons avoir été sui-
vie par les émigrants, nous allons examiner avec quels vents
les migrations générales, c'est-à-dire les migrations inten-
tionnelles, calculées, et, jusqu'à un certain point volontai-
res, se sont effectuées, d'après tous les écrivains et d'après
nous-mâme. Les vents qu'on regarde le plus généralement
aujourd'hui comme les ayant favorisées font eux-mêmes
mieux comprendre leur existence. Puis, bien que nous n'y
attachions pas une grande importance, nous examinerons, à
notre tour, les dates admises par les différents auteurs, tou-
chant ces migrations.
Vents qui uni servi aux migrations — On a vu, dans l'ex-
pώ que nous avons fait des diverses opinions des auteurs,
que, suivant la théorie adoptée par eux, les uns ont soutenu ou
Kmtiennent encore que les migrations vers la Polynésie ne
M sont opérées qu'avec les vents d'Est, (de Nord-Est à Sud-
BtQ ; les autres qu'elles ont non seulement pu se faire avec
5.
06 L9S POLYNÉSIENS.
les vents d'Ouest, mais qu'elles ne se sont effectuées qu'avec
ces vents.
On a vu également que les principaux partisans de la pre-
mière opinion sont Zuniga, Ellis et Moôrenhotlt, auxquels il
faut ajouter M. Jules Qarnier. Tandis que parmi ceux de la
seconde figurent la plupart des écrivains voyageurs» marins
ou naturalistes et plus particulièrement La i^érouse, Bee-
chey» J. Williams, H. Haie, ainsi queMM.Gaussin, de Bovis,
Thompson et de Quatrefages.
Pour les premiers, les vents et les courants étaient des
obstacles insurmontables & toute autre provenance quo celle
de l'Amérique ou d'un ancien continent submergé, plus
oriental et méridional que les îles polynésiennes. Mais nous
avons démontré qu'il en est tout autrement, et que les vents
alises sont remplacés, à certaines époques, par des vents
contraires. Sans revenir sur ce qui a été déjà dit à ce sujet,
nous croyons pourtant encore devoir rappeler ici que La
Pérouse a été le premier à montrer que les vents d'Est ne
sont pas un empêchement aux voyages de l'Ouest vers
r£st (1) ; après lui, tous les navigateurs ont fait la même
remarque.
Kotzebûe, par exemple, en rapportant i'entratnement de
Kadu, tant cité, est venu appuyer la possibilité d'aller dans
rSst avec des vents d'Ouest : car ce n'est que par ces der-
niers vents que le Garolin Eadu a pu être poussé dans le
Sud- Est à plus de 1500 milles de son point de départ.
De même Beechey (2), par le fait d'entraînement qu'il a fait
connaître et qu'il croyait, à tort, être le premier dans ce
(1) Bien que nous les ayons déjà citées, nous n'hésitons pas, en
raison de leur importance, à mettre de nouveau ses paroles sous
les yeux du lecteur: t On objectera peut-être, dit-il, (3« vol., p.
231), qu*il a dû être très difficile aux Malais de remonter de TOuest
vers TEst, pour arriver dans les îles Polynésiennes ; mais les venta
d'Ouest sont au moins aussi fréquents que ceux de TEst aux envi-
rons de l'Equateur dans une zone de 7 à 8 degrés au Nord et au Sud,
et ils sont si variables qu'il n'est guère plus diffleile d9 navig^r
vtrs TEst que vers l'Ouest. »
(î) Beechey admettait l'origine Malaiiienne des Polynésiena (Y»
II, p. tSS.)
LES POLTIfESIBNB. 67
NDi, 6tt venu démontrer lui aussi que les vents alises ne
■'opposent paSi dans certains moments, aux voyages de
rOuest vers TEst. Il dit lui-même, à cette occasion, que les
vents d'Est sont fréquemment remplacés durant deux ou trois
mois de Tannée par les vents de la mousson d*Ouest| et il
ajoute avec raison : < La cessation temporaire des vents
alises dans les mers et leur remplacement par la mousson
d'Ouest n*a pas été assez prise en considération par ceux
qui regardent l'existence des premiers comme une diffîcul-*
té insurmontable >•
De même encore DiUon, celui qui a cité le plus d'exemples
d*entratnements de TOuest vers FEst, est venu appuyer To*^
pinion que les vents d'Ouest soufflent dans les mers en cer-
tains temps de l'année, et qu'il existe même dans les régions
du grand Océan situées entre l'équateur et le parallèle 12* S*
une mousson du Nord*Ouest et de l'Ouest.
Aprto Dillon^ Moërenhotit, tout opposé qu'il était àla pos«
aibilité d'une provenance malaise des Polynésiens, et à Taide
de vents d'Ouest, montre lui-*même que les coups de vent
d'Oueet n'étaient pas rares en Polynésie ; il cite entre autres
celui qui détruisit, en 18a2| presque toute la végétation et
lesmaiflons d^Anaa et autres Iles voisines, en élevant la
mer à une hauteur considérable et en roulant des blocs en-
tiers de corail ; ainsi que le coup de vent de Nord-Ouest,
éprouvé la même année à Tahiti, où il produisit les mêmes
effets. 11 montre, en outre, à son insu peut-ôtre, que les dé-
parts pour aller aux Iles du vent, avaient lieu avec des vents
d*Oaest. Voici en effet, ce qu'il dit à ce sujet (1) : « Entre
antres événements, on se souvient à Tahiti d'une flotte nom-
breuse qui était partie de Raiatea pour Tahiti, par un vent
d'Ooastf quand à peu de distance de son point de départ, le
wit saat» tout«à-coup au Sud*Est, et souffla si violemment
qu'elle ne put même pas regagner Raiatea ; de sorte que
las hommes qui la montaient ont dû nécessairement périr
«naeTf aaboutde quelques jours, à moins qu'ils n'aient
rencontré quelque Ile sur leur route. » Cet exemple n'est du
reste qu'un de ces entraînements forcés vers TOuest, comme
(1) Voyagé «mt tkê du grand Océan, t. It, p. 256.
68 LES POLYNESIENS.
on en connaît tant dans cette direction. Il indique surtout
qu'on partait avec des vents d'Ouest quand on voulait se
rendre aux îles plus orientales, ce qui est la manière de pro-
céder générale des Polynésiens.
Nous croyons devoir citer ici le fait suivant rapporté par
le capitaine Siddins, du brick Campbell-Maccfuarie^ parce
qu'il prouve lui même que la mousson du Nord-Ouest se
fait sentir dans ces mers. Ce capitaine, passant dans les îles
Fiji, trouva à IMle M'Bukatatanoa (1), la même sur laquelle
se sont perdus YArgo et deux ou trois autres navires, un
homme de Rotuma, qui avait été entraîné jusque-là arec
quelques autres compatriotes partis de Rotuma huit ans
auparavant, dans le but do se rendre àTîle Waïtupu, sur
laquelle abondent les belles porcelaines blanches tant re-
cherchées par les habitants pour orner leurs pirogues. Les
vents les avaient éloignés de toute terre, et ce n'était que
longtemps après qu'ils avaient fini par rencontrer l'une des
Samoa d'abord, puis par arriver aux îles Fiji, c Je suis per-
suadé, dit Dillon à cette occasion (2), qu'il règne à Rotuma
des vents d'Ouest, dans certains temps : autrement, qui
aurait pu pousser Thomme que j'ai ramené à Tongatabou,
depuis Rotuma jusqu^aux îles des Navigateurs, qui sont
situées à plus de 600 milles dans l'Est ?
Comme ou a vu encore, c'était l'avis de M. de Bovis qui,
dans ses Recherches sur la société Tahitienne, dit : (3) * Une
connaissance plus exacte de ces mers a appris qu'à certai-
nes époques de l'année des vents d'Ouest y régnent transi-
toirement par séries qui vont de trois à quinze jours. >
Suivant lui, c'étaient ces vents d'Ouest qui avaient toujours
emporté l'émigration sur leurs ailes.
Enfin, c'était aussi l'avis de Dunmore-Lang, de J.Williams
etc. ; par conséquent, c'était bien à tort que les anciens écri-
(1) Le récif est appelé sur les cartes récif Argo, parce qae ce
navire fut le premier qui s'y brisa ; il est très vaste et il s*étend da
cOté Nord de Lakeinba pendant 27 milles, dans une direction Est et
Nord-Est .
(S) Ouv. cité, t U, p. 15.
(8) Annuaire des îles de la Société ^ année 1 868, p. 898.
LBS POLYNÉSIENS. 69
vains surtout soutenaient que les Polynésiens n'auraient
pas pu venir de l'Ouest, et que les vents alises s'y seraient
formellement opposés ainsi que les courants. Aujourd'hui,
c'est un fait acquis, les vents d'Ouest remplacent, à cerfai'
nés époques et pendant un certain temps, les vents alises
de l'Est (Nord-Est à Sud-Est) ; et personne n'a mieux fait
ressortir l'inanité de ces obstacles que M. de Quatrefages.
Aussi nous nous contenterons de répéter ici que s'il n'y avait
pas eu d'autres obstacles que ceux-là à une provenance
asiatique ou malaisienne des Polynésiens, ces derniers au-
raient certainement pu venir des îles Indo -Malaises.
Mais ce fait acquis n'apprend pas quel vent a plus spécia-
lement emporté sur ses ailes les premiers émigrants vers
la Polynésie. Il prouve seulement l'existence et la possibilité
des migrations et des voyages dans des directions diamétra-
lement opposées. Il reste maintenant à déterminer quel est
celui des vents d'Est ou des vents d'Ouest qui a joué le
principal rôle dans les migrations raisonnées.
On voit d'abord, d'après tous les faits observés par les
navigateurs tant anciens que modernes, et d'après tous les
récits traditionnels des Polynésiens, qu'ils avaient recours,
pour effectuer leurs voyages d'un archipel à un autre, tan-
tôt h l'un de ces vents tantôt à l'autre, suivant la position
relative de ces archipels : on profitait, naturellement, de
ceux de l'Ouest pour aller vers l'Est et de ceux de l'Est pour
se rendre à l'Ouest, comme on profitait de ceux du Sud pour
aller au Nord, ou de tout autre plus favorable pour attein-
dre le but déterminé. Mais il semble surtout résulter de tous
les faits venus à la connaissance des Européens, que c'était
le vent d'Ouest qui était non seulement employé pour aller
d*ane île c sous le vent » k celle < du vent, » mais qui l'était
en apparence plus volontiers que le vent d'Est, par les ha-
bitants des îles orientales pour se rendre à celles plus occi-
dentales : c'était évidemment le résultat de la connaissan-
ce acquise de bonne heure par les Polynésiens qu'ils n'au-
raient pas à attendre trop longtemps les vents favorables
pour leur retour.
Ainsi les Polynésiens, alors qu'ils n'avaient pas perdu,
. £-£. Al».
70 LES POLTNitolENS.
pour la plupart, Tusagre de leurs grrandes pirogues» vou*
laient-ils aller h quelque île plus orientale que la leur, ils
attendaient les vents d'Ouest ; c'était surtout de Tun d*eux,
du Sud- Ouest» appelé Arueroa à Tahiti, qu'ils profitaient,
paroe que oe vent donnait lieu à une mer très belle, et qu'il
était accompagné d*un très beau temps. Mais il ne faut paa
croire que les autres vents de la partie de TOuest ne leuv
servaient pas parfois : sans la crainte, fondée par leur ex»
périence, et qui les leur faisait éviter le plus souvent k
cause de la violence qu'ils pouvaient acquérir, ces venta
d'Ouest à Nord-^Ouest étaient môme les meilleurs pour faira
franchir rapidement les distances.
Ce qui prouve bien que c'était avec les vents d^Ouest
qu'on se portait vers les îles plus orientales, c'est, comme
rapprend EUis, (1) que les habitants des îles de la Société
particulièrement, avaient des doubles pirogues destinées
seuleuient à ces voyages ; ils les appelaient Tiaï^Toerau, ce
qui veut dire t attendre le vent d'Ouest ou de Nord^
Ouest. (2) > Mais ce qui le prouve mieux encore, c'est qu'on
ne fait pas autrement aujourd'hui même aux Tunga, aux
Samoa et aux îles de la Société, où les grandes pirogues, il
est vrai, n'existent plus et ont été remplacées par de petits
navires européens ou par de simples baleinières américai-
nes. Il en est de même aux Fiji, AuxPaumotu, etc., où Ton
se sert toujours des anciennes pirogues des ancêtres. C'est
non seulement ce qui nous a été dit sur les lieux, mais co
que nous avons vu nous-môme ; c'était d'ailleurs ce qu*a«'
valent appris beaucoup de voyageurs, sans soupçonner le
plus souvent que c'était une règle générale en Océanie.
Les Tahitiens de nos jours veulent-ils aller à Anaa, vers
l'Est : ils attendent les vents d'Ouest (S.-O.) comme les ha*
bitants de Raiatea attendent les mômes vents (0. et N.-O.)
pour se rendre à Tahiti . Déjà on a vu que Moërenhoût, qui
ne croyait qu'à l'action prépondérante des vents d'Est et de
Sud-Est, disait lui^môme que le navire du missionnaire J.
{!) Recherches, p. 147.
(3) Tiai, attendre, rester, être pour ; toerau ^T9nt d^Ouesl ou do
Nord-Ouest.
LES POLYNÉSIENS. 71
Williams dont il raconte Tentraînement jusqu^à Uatiu par
des rents d'Est, était d*abord c parti de Raiatea pour aller k
Tahiti, avec un vent d'Ouest. » Longftemps avant lui,
Tumbull avait déjà signalé cette manière de faire des îles
de la Société. cDans les premiers mois de l'année, dit-il (1), le
vent s'établit à TOuest avec pluie et tonnerre. Et c'est h
cette époque néanmoins que les insulaires de Raiatea et de
Huahine ont coutume de visiter Tahiti. > C'était enfin l'ob-
servation qui avait été faite dans les mêmes îles par An-i*
derson, le chirurgien de Cook (3).
Une fois arrivés dans les îles plus orientales, les voya-
geurs attendent là, pour revenir chez eux, le retour des
vents alises Nord-Est ou Sud-Est. De même les Samoans
veulent-ils se rendre aux Iles Penrhynn : ils attendent les
vents d'Ouest (S.-O.) qui les y conduisent directement ; mais
une fois là ils attendent ceux de l'Est (N.-E.) pour revenir.
Pour aller aux Samoa, les Tongans ne se mettent en route
qu*avec des vents de Sud-Ouest ou de Sud, derniers vents
qui soufflent assez souvent, m.ais là encore, il leur faut at**
tendre les vents de Nord-Est plein pour rallier leurs îles.
De même quand ils veulent aller aux Fiji, ils profitent
des vents de Sud-Est ; mais pour revenir, il faut qu'ils at-
tendent les vents d'Ouest (N.-O.}, comme nous l'avons fait
voir ailleurs.
En somme, tous les habitants des îles les plus occidenta-
les attendent les vents d'Ouest pour se diriger vers les plus
orientales, et, par contre, ceux des îles orientales ne partent
(i) TumkulVs voyage round îke world between theyears 1801 and
1804, p. 307.
(3) D'après cela, ce serait donc probablement par erreur que M*
J. Gamier, dans son travail : Les migrations humaines en Océanie,
p. 46, a dit : • Mais dans aucun cas, ils ne se mettront en route
de leur propre volonté avec un vent de la région de l'Ouest. Une
longue expérience leur a enseigné que ces vents sont de simples
accidents sans durée, qui, en outre, précèdent ou apportent les
gros temps. Tous ceux qui ont pu vivre avec les Polynésiens re-
connaîtront la vérité de ces assertions, et ces insulaires ne peu-
vent, en effet, agir autrement, puisqu'ils ne connaissent que la
navigation vent arrière ou vent sous vergue.
72 LES POLYNÉSIENS.
qu'avec les vents alises pour aller aux îles plus occidentales
que les leurs. G*est ainsi que nous avons vu nous-mâme les
habitants de Tile Anaa arriver à Tahiti avec des vents de
Nord-Est ou d*Est, mais y attendre plus ou moins long-
temps les vents de Sud-Ouest et d'Ouest, qui devaient les
ramener à leur île. Autrefois ils ne faisaient pas autrement
aussi bien dans ces îles que dans toutes les autres : seule-
ment les voyages étaient alors beaucoup plus fréquents,
beaucoup plus facilement entrepris, car ce n*est pour ainsi
dire que depuis la venue des Européens qu'ils ont cessé
d'être des navigateurs habiles et entreprenants.
Les traversées d'une île à l'autre avec des vents d'Est
étaient généralement beaucoup plus longues que celles
faites en sens contraire. En effet, bien qu'ils soient plus
fréquents qu'on ne l'avait d'abord cru, les vents d'Ouest ne
se présentent qu'à des intervalles plus grands ; de plus, les
Polynésiens ne se décidaient, comme ils ne se décident
encore, à en profiter, qu'après les avoir vu établis pendant
plusieurs jours. C'est ce qui les faisait souvent tomber dans
un péril plus grand que celui qu'ils voulaient éviter. Du
moins telle est, à notre avis, l'explication la plus simple de
la longueur de certains voyages qui ne demandaient par-
fois pas moins de plusieurs années pour être accomplis,
malgré le peu de distance des îles entre elles : nous en avons
cité des exemples en parlant des relations entre les îles
Tungaet les Iles Fiji. Là, en effet, il suffisait auxTongans
qui voulaient retourner chez eux, de manquer, par prudence,
les premières occasions qui se présentaient, pour être forcés
d'attendre l'année suivante, et quelquefois une autre année
encore (1).
Mais, ce n'était pas, et ce n'est pas, comme quel-
ques écrivains l'ont cru, avec des vents soufflant d'une
seule direction que les voyages étaient et sont encore
entrepris, mais bien tantôt avec ceux d'un point de l'hori-
zon, tantôt avec ceux d'un autre point, suivant la situation
relative des îles. L^habitude prise par les Polynésiens d'at-
(I) Voir à ce sujet MoërdnhoQt, t. Il, p. 82, ainsi que les divers
exemples que nous avons rapportés.
LES POLYNÉSIENS. 73
tendre les vents contraires à ceux qui les avaient emmenés
}K)ur revenir chez eux est généralement attribuée à leur
peu de connaissances astronomiques. Certainement cela a
dû être une des raisons de cette manière de faire dans les
voyages lointains, car on comprend que, ne pouvant que
médiocrement compter sur des connaissances si peu sûres,
et pour ainsi dire réservées à quelques-uns d'entre eux,
ridée leur soit venue de bonne heure de s'éloigner directe-
ment, pais de faire la même route en sens inverse, afin
d'avoir moins de chances de s'égarer ; mais cette habitude
est peut-être due davantage à la difficulté qu'ont les gran*
des doubles pirogues de naviguer autrement que vent ar-
rière ou grand largue, difficulté qui les met dans la néces-
sité de fuir devant chaque coup de vent qui vient à les sur-
prendre. Non pas cependant que les grandes pirogues ne
puissent elles-mêmes serrer le vent jusqu'à un certain point,
comme nous les avons vu faire aux Tunga et surtout aux
Fiji, alors qu'elles sont en vue du but à atteindre ; mais en
réalité la seule allure facile pour elles est le largue et le
vent arrière.
D'un autre côté, quand on remarque quelle grande quan-
tité d'îles étaient connues autrefois des Tahitiens, comme Tat-
, teste la carte de Tupâia, quand on se rappelle toutes les tra-
ditions qui montrent qu'on ne craignait pas d'aller jus-
qu'aux îles les plus éloignées soit à l'Ouest, soit au Nord
ou ailleurs, il faut bien reconnaître que, toute difficile qu'elle
pouvait être, la navigation des pirogues polynésiennes
n'était pas un obstacle aux longs voyages, et que puisqu'il
y avait parfois de grands espaces de mer à franchir, les
connaissances astronomiques des Polynésiens devaient être
plus grandes qu'on ne l'a généralement cru .
A cette occasion, nous rappellerons seulement les voya-
gesd'un prêtre des Sandwich, dans une contrée qui, soit
qu'elle fût Tahiti, soit qu'elle fût la Nouvelle-Zélande, était
à nne distance considérable de son pays d'origine. Ce voya-
geur, on l'a vu, y était retourné trois fois avant de périr
lans doute dans sa quatrième entreprise. Avait-il profité,
comme le font ceux d'aujourd'hui, des vents soufflant d'une
74 LES POLYNÉSIENS.
direction pour s'en aller et da ceux d'une direction oppo-
sée pour revenir ? C'est probable, et dans ce cas, pour se
rendre à Tahiti, il se serait servi des vents de Nord (N.-U. à
N.-E.)» de môme que pour retouiiier il aurait saisi une série
de vents du Sud (S.-E. à S.-O.)» en relâchant sans doute
sur la route, où les îles sont nombreuses et par trop éloi-
gnées les unes des autres. Mais si son voyage s'était fait h
la Nouvelle-Zélande, il n'aurait eu qu^à se laisser emporter
par les vents de Nord et de Nord-Est et par ceux de Sud et
de Sud-Ouest pour revenir. La tradition ne dit malheu-
reusement rien de tout cela ; elle laisse même planer le
doute sur ce point si souvent visité. Toujours est-il que ce
fait, en outre qu'il montre le courage et la hardiesse des
navigateurs polynésiens, établit d'une manière positive,
que, quelles que fussent les difficultés de la navigation, ces
derniers avaient des connaissances nautiques et astronomi-
ques assez étendues.
Quelle qu'ait pu être d'ailleurs la raison principale da
cette coutume des Polynésiens, d'attendre certains vents
pour s'éloigner ou pour revenir, il est bien certain que c'é-
tait le moyen le plus sûr, en même temps que le plus sim-
ple d'atteindre leur but, surtout quand ce but n^était pas
éloigné. L'expérience leur avait appris qu'ils pouvaient sa
mettre en rou];e à certains indices du temps, et, dans ces
cas, ils arrivaient sûrement et promptement. Mais, comme
partout ailleurs, ces indices étaient souvent trompeurs;
alors les vents changeaient, quelque coup de vent surve-
nait et ils étaiant exposés à périr à la mer si le hasard na
leur faisait pas rencontrer quelque île sur leur route* On a
vu que les exemples d'entraînements opérés de la sorte sont
nombreux : c'est à eux que plusieurs petites tles doivent
leur peuplement et qu'un certain nombre d'îles à population
mélanésienne doivent les colonies de Polynésiens qu'on y
rencontre. On a vu aussi que ces entraînements involontai-
res ont eu lieu plus fréquemment avec des vents d'Est (S.-
E.) qu'avec des vents d*Ouest, au point que quelques écri-
vains ont soutenu, à tort, qu'ils avaient toujours été effec-
tués de la sorte.
LE8 POLYNÉSIENS. 75
M. J. Gtrnier, se baiiaat sur ce fait et sur ce < que les ha*-
bitanta de la Polynésie avaient connaissance déterres situées
à rSat, alors que la réciproque n'existait pas, > (1) a été
porté à conclure que les Polynésiena'provenaient de TÂmé*- /
rique. Cette conclusion est un peu forcée : ces faits ne
seraient favorables que s'ils constataient la venue de piro««
^es américaines» tandis qu'ils ne concernent qu'un certain
nombre de pirogues polynésiennes entraînées de TEst et du
Sud^Est vers les îles plus occidentales.
D^autre part, est«ce que la connaissance d'un plus grand
nombre dtles de l'Est par les habitants de l'Ouest, ne serait
pas plutôt favorable elle-mfime à une provenance occiden*-'
taie ? Et puis, est-on bien certain que les habitants des tles
de l'Est étaient si Ignorants des îles de l'Ouest? On a vu
que toutes les traditions parlent de ces îles et qu'elles en ci-
tent plusieurs. 11 ne pouvait pas en être autrement, puis-
qu'ils se disaient venus de l'Ouest. Sans doute on a eu rai-
son de conclure, en voyant le petit nombre , en apparence,
ailes occidentales portées sur la carte de Tupaia, compara-
tivement à celui des lies orientales et méridionales qui y fi-
gurent ; mais il n'est pas moins vrai que les habitants des
Iles de la Société, par exemple, connaissaient de tout temps,
d'après les traditions, les lies Tunga, Samoa, Manaia, etc.,
beaucoup mieux même qu'ils ne connaissaient celles de
l'Est. D'autre part, si l'on ignore quelles étaient les connais-
sances des hommes de l'Est au sujet des îles de rOuest,
c'est, il faut bien le dire, que les traditions de ces lies sont
restées presque toutes inconnues. Cependant elles aussi di-
saient que les ancêtres des populations actuelles étaient
venus du couchant, et d'un lieu appelé lèt, du même nom
qne dans la plupart des îles de l'Ouest, du Nord et du Sud.
Ce dernier fait, à lui seul, est bien suffisant pour faire infé-
rer que le peuplement de ces îles s'était plutôt opéré avec
des vents d'Ouest qu'avec des vents d'Est, ainsi que le pré-
tendent les partisans de l'origine américaine.
M. J. Oamier, pénétré sans nul doute de l'importance de
(1) Migrations humaines en Océanie^ p. 47.
76 LES POLYNÉSIENS.
cette croyance en faveur de l'origine occidentale des Poly-
nésiens, a cherché, par une explication originale, à la ren-
dre plus favorable, au contraire, à la provenance soutenue
par lui. Voici ce qu'il dit à ce sujet (1) : c II a dû arriver que
les habi^<*.\ts des Sandwich ont été emportés par les alises
du Nort^-Ést, se dirigeant sur le Sud-Ouest et qu'ils ont
atteint les petites îles que Ton trouve au Nord-Ouest des
Samoa, où ils ont signalé la grandeur de leur île Hawaii,
comparée à celle des îles où ils se trouvaient. Mais, comme
on le voit, la tradition d'une grande terre ne pouvait arri-
ver que de l'Ouest aux habitants des Samoa et à ceux de
Tahiti. Aussi les Samoans se disent issus d'une grande terre
occidentale ; les Tahitiens en ont à peu près conservé le
nom, et Tupaia a placé Oheavaï dans l'Ouest. Au contraire,
les Nouveaux-Zélandais placent l'Hawaïki dans l'Est et en
font comme les Samoans le lieu de leur origine. »
Après tout ce que nous avons dit de la véritable position
que nous assignons au lieu d'origine des Polynésiens, il est
inutile sans doute de chercher de nouveau ici à soutenir
notre opinion ; il doit suffire de renvoyer à la masse des té-
moignages que nous avons fournis contre la situation d'un
Hawahiki dans l'Est ; mais il n^en est pas moins vrai que
Pexplication donnée par M. Garniera quelque chose de spé-
cieux, puisqu'elle permet de comprendre autrement qu'on
nePavait fait jusque-là, comment l'idée d'uue terre d'origine
placée dans l'Ouest, aurait pu arriver aux Samoa et à Tahiti.
Seulement il faudrait admettre, dans ce cas, que c'était bien,
comme l'a dit Forster le premier, les émigrants des îles du
Nord-Ouest des Samoa, c'est-à-dire les Carolines et les Ma-
riannes, qui seraient allés peupler les îles plus à l'Est et
plus au Sud de l'Océan Pacifique. Or, on a vu qu'aucun té-
moignage n'a jamais été fourni en faveur de ce fait et que
toutes les données acquises après Forster semblent plutôt
autoriser à penser le contraire, c'est-à-dire que ces îles ont
été peuplées, dans l'origine, par des émigrants des îles Po-
(l) Les migrations polynésiennes^ p. 54.
LES POLYNÉSIENS. 77
lynésiennes, au lieu d'envoyer les leurs peupler ces derniè-
res (1) .
Enfin, on a vu aussi que les îles Sandwich elles-mê-
mes placent le lieu d'origine première de leur race dans
rOuest, tout comme le font toutes les autres îles ; nous
avons déjàexpliqué pourquoi, malgré qu'elles croient avoir
reçu leurs habitants surtout de Tahiti, qui se trouve pres-
que directement dans le Sud par rapport à elles.
U est inutile d'insister plus longtemps sur. une provenance
dont rimpossibilité est pour nous démontrée, maintenant
que nous avons fait connaître la manière de procéder des
Polynésiens dans leurs rapports entre eux et avec la race
mélanésienne. Nous allons chercher à préciser davantage avec
quels vents les migrations raisonnées ont presque certaine-
ment été effectuées.
Excepté les partisans de Torigine américaine ou d*un con>-
tinent submergé, tous les autres écrivains ont, avec raison,
à notre avis, attribué ces migrations aux vents d'Ouest, et
l'on a vu que c'était particulièrement l'opinion de J. Wil-
liams, de Dunmore Lang, de M. de Quatrefages et sans doute
de tous ceux qui admettaient l'origine asiatique ou malai-
sienne des Polynésiens. La migration vient de l'Ouest, di-
sait M. de Bovis, et il faudrait déjà l'accepter pour telle, si
Ton n*avait pas d'autres preuves. < Gomme la plupart de nos
devanciers, dit M. Gaussin, nous pensons que les migrations
ont dû se faire de l'Ouest à l'Est. » Tel est également notre
avis, qui résulte de toutes les traditions recueillies depuis
les premiers voyageurs jusqu'à nos jours ; nous avons suf-
fisamment démontré que celles qui, d'après Pritchard et
quelques autres, placent le lieu d'origine dans l'Est, ont
été mal interprétées.
Toutes les traditions témoignent, en effet, en faveur d'une
provenance occidentale des Polynésiens. Toutes, quel que
(1} Voir ce que nous aTons dit sur le peuplement des îles Caro-
lines et MarimimeSt voL I, liv. II, ch. IV.
•a^- .
78 LES POLYNÉSIENS.
soit le nom qu*elles donnent au lieu d*originei et qui, à part
deux archipels, est le même partout, placent constamment
ce Jieu d'origine dans TOuest, relativement à chaque île :
ce qui démontre implicitement que les migrations n'avaient
pu avancer vers TEst qu'à Faide des vents d'Ouest.
, Nous avons longuement rapporté et commenté, dans le
cours de notre travail, les nombreuses traditions qui mon-^
trent qu'on se rendait en Polynésie de l'Ouest vers TEst.
Nous avons insisté notamment sur celles des Tunga, des
Samoa et des Manaia. Toutes, et surtout celle relative au
peuplement de Tungatapu, établissent nettement, quoi qu'on
en ait dit, que les émigrants allaient de l'Ouest vers l'Est.
C'est cette même direction qu'indiquent les légendes Maori
qui montrent que pour aller de l'Hawahiki vers TIle-Nord
de la Nouvelle-Zélande, il fallait faire route du Sud-Ouest
vers le Nord-Est. Quoique cette opinion soit nouvelle et
contraire à celle qui est généralement admise, nous Tavons
étayée de tant de témoignages favorables qu'il est inutile
d'y insister plus longtemps.
Nous avons également suffisamment indiqué les vents
qui ont été. observés dans chacun des archipels, aujourd'hui
bien connus, de l'hémisphère Sud et qui aident tant à com-
prendre la marche des migrations de l'Ouest vers l'Est, sur-
tout celle des enfants de l'HawahUd vers l'Ile-Nord de la
Nouvelle-Zélande. Là, comme on a vu, les vents d'Ouest
(S.-O. à N.-O.) sont tellement fréquents et parfois si vio-
lents qu'on d'expliqué facilement l'entraînement qu'ils au-
raient pu effectuer vers la Polynésie, alors même que les
canots n^auraient pas eu Tintention de s^ rendre, et nous
avons même rapporté quelques traditions qui semblent le
prouver. Nous ne ferons plus, à ce sujet, qu'une dernière re-
marque, c'est que si l'Hawahiki était véritablement placé
là oii nous avons cru le retrouver, le vent de Sud-Ouest est
surtout celui qui aurait le plus servi aux migrations vers la
Polynésie, ainsi que l'ont établi les raisons que nous avons
données, et plus particulièrement Pabsence de Maori sur la
côte orientaJe de l'Australie.
Qu'on partage ou non notre opinion, il est évidenti après
LES POLYNÉSIENS. 70
tout ce que nous venons de diro, que les migrations n'ont
pu se faire que d'un point plus Ouest que toutes les îles
peuplées par elles, et nécessairement avec des vents de
cette partie. Cest d'ailleurs aujourd'hui Topinion de tous
les partisans de l'origine asiatique ou malaisienne des Poly«
nésiens ; il n'y a de différence, entre eux et nous, que dans
la situation que nous donnons au lieu d'origine des pre-
miers émigrants.
Mais si c'est bien de l'Ouest ou mieux du Sud-Ouest que
les migrations raisonnées se sont effectuées vers TEst et le
Nord-Est, après avoir quitté THawahiki et poussées par les
vents de la partie de l'Ouest (S.-O. à N.-Oet O.-S.-O.), c'est
AU contraire avec les vents les plus différents, tels que ceux
du Sud-Est au Nord-Est et du Sud môme, que beaucoup
dlles polynésiennes jusque-là inhabitées ont été peuplées,
soit volontairement, soit à la suite d'entraînements invo-
lontaires. Cest de cette dernière manière particulièrement
que plusieurs îles au Nord et k l'Ouest de la Polynésie pa-
raissent avoir reçu leurs habitants : telles sont les petites
liée Tukopia, Anuta, Rotuma, Yaïtupu, Wallis, Duff, Taii-
mako. C'est également ainsi que plusieurs points des gran-
des îles à population mélanésienne, telles que Tanna, Fu-
tuna, Uvea, Lakemba et autres, ont reçu des colonies qui y
ont été tolérées parles habitants primitifs.
U est bien évident que si l'Hawahiki ou pays d'origine
première des Polynésiens, était situé dans Tune des îles de
la Nouvelle-Zélande, les îles Sandwich ne pouvaient rece-
voir directement leurs premiers habitants qu'à l'aide des
vents de Sud-Ouest ou de Sud, ce qui n'est guère supposa-
ble, ou indirectement avec des vents de Sud encore (S.-O. à
S.-B) s'ils sont venus, comme on l'admet généralement, des
Des de la Société qui gisent presque tout-à-fait au Sud des
Sandwich. De même, c'est évidemment avec des vents con-
traires aux venta alises de l'hémisphère Sud, que les îles
Polynésiennes les plus méridionales ont dil recevoir les
premières colonies qui sont allées s'y établir, probablement
•ui intention arrêtée. De même enfin, que c'est probable-
ment à la raite de coups de vent d'Ouest ou de Nord-Ouest,
L.
80 LES POLYNÉSIENS.
qu'une île comme celle de Pâques, a pu être rencontrée et
peuplée d'emblée par un premier entraînement ou succes-
sivement par quelques autres.
Bientôt, en traçant la marche des migrations, nous au-
rons, du reste, à revenir sur le peuplement particulier de
quelques-unes des petites tles.
Si les Polynésiens ont eu pour lieu d'origine celui que
nous admettons, il est plus facile de s'expliquer la possibi-
lité des migrations, et, en voyant comment ils procèdent
encore aujourd'hui, quand ils entreprennent un voyage, on
peut mieux comprendre comment les îles se sont successi-
vement peuplées. Notre système explique mieux également
comment les populations des diverses îles ont pu conserver
tant de caractères identiques malgré leur éloignement les
unes des autres et même malgré l'interruption des rapports
entre elles, pendant d'assez longues périodes de temps. On
n'a point alors k se demander comment le peuple, échappé à
la catastrophe de quelque continent englouti, a pu gagner
toutes les îles qu'il occupe, et avoir sous la main, dans un
pareil moment, toutes les pirogues qui auraient été néces-
saires pour le sauver; on n'a point, non plus, comme dans
la théorie du ne provenance asiatique ou seulement malai-
sienne, à accepter la possibilité de traversées aussi considé-
rables sans qu'il en reste la moindre trace dans les tles in*
termédiaires. Surtout, on n'a pas besoin de fermer les yeux
sur les différences qui séparent les Malaisieus et les Asiati-
ques des Polynésiens, tant sous le rapport physique que
sous le rapport linguistique ; enfin, il n'est pas nécessaire,
comme dans la supposition d'une origine américaine, de se
contenter de rapprochements qui, pour la plupart, sont sans
valeur.
Sans doute, dans notre système, il faut finalement admet-
tre que les habitants de la terre d'origine étaient autoch-
thones ? Mais puisque, en Europe, on a cette croyance pour
l'Asie, alors qu'elle est toute autre ailleurs, pourquoi la race
Maori ou Polynésienne, qui ne ressemble à nulle autre, ain-
si que nous avons cherché à le démontrer, ne serait-elle pas
née là même où tout annonce une création à part?
CHAPITRE TROISIÈME
DATE DES MIGRATIONS.
DÎTergences des tuteurs à ce sujet, — Etude détaillée de chaque archipel.
— Sandwich. — Marquises. — Paumotu. — Mangareva. — Hervey. —
Tahiti. — Nouvelle-Zélande. — Renseignements contradictoires. — Im-
possibilité défiler exactement la date des migrations. — Conclusions.
On ne 8*accorde pas sur Tépoque des migrations.
Pendant longtemps les renseignements historiques n*ont
pennis de remonter qu'à trois cents ans environ ; mais, de-
puis quelques années, des traditions nombreuses et coucor-
dantes ont reporté à une époque bien plus éloignée le peu-
plement de plusieurs des principaux archipels polynésiens.
Il est bien certain que les migrations étaient effectuées
en Polynésie au XVI* siècle, car les récits faits par les pre-
miers navigateurs ont montré que la plupart des îles étaient
habitées comme elles le sont aujourd'hui, et Ton a pu sa-
voir, depuis, par leurs successeurs, qu* elles n*ont reçu aucune
nouvelle émigration, sinon de temps en temps, quelques
colonies égarées à la suite de coups de vent. Oomme les
populations sont restées identiques à celles qu^on avait d'a-
bord vues, on a conclu, avec raison, que les Océaniens n*ont
pas progressé comme ils Teussent fait sur un continent.
Tels avaient été vus les Samoans par Roggeween, les habi-
tants des Nina et des Alu-Fatu par Lemaire (1), les Mar-
quésans par Mendana et Quiros, tels ils ont été retrouvés
tous par Bougain ville, par Cook et par tous les navigateurs
modernes. Cook et Marchand avaient été particulièrement
frappés de Texacte ressemblance des insulaires de Madré, de
Bios ou Tahuata vus par Mendana dans le milieu du XYI*
âècle, et nous-même, 69 ans après, nous avons retrouvé
dans cette lie les mêmes hommes si bien décrits par le chi-
(1) Lemaire avait pris ces dernières lies pour les lies Salomon.
G.
82 LES POLYNÉSIENS.
rurgien de Marchand, Roblet ; en un mot, le changement
avait été si peu grand que les descriptions de notre confrère
et celles de Quiros elles-mêmes semblaient avoir été faites
d'après les habitants actuels. On sait, du reste, que Pigafetta
aux îles des Larrons, Tasman à la Nouvelle-Zélande et aux
Tunga, avaient également trouvé des populations dont les ca-
ractères physiques étaient absolument ceux des habitants
d'aujourd'hui.
« Que l'époque des migrations fût très ancienne, dit M.
Broca (1), c'est ce dont on n'a jamais pu douter; maison
n*avait à cet égard rien de certain ni même de probable
avant les travaux de M. Horatio Haie, auteur ^u volume in-
titulé : On ethnography and philology of the United Siaies
expédition under com. Ch. Wilkes (1846). »
Or, M. Haie résume ainsi ses recherches jusqu^en 1840 :
Peuplement des îles Sandwich, depuis 1400 ans ou mieux
1850 ; des îles Marquises, depuis 2640 ; de Tahiti depuisdÛOO
ans ; et des Mangareva, depuis 810 ans seulement.
Le savant américain ne dit rien de l'époque de l'arrivée
des émigrants aux îles Samoa et Tunga ; mais «par cela
même qu'il regardait les Samoa comme la source des migra-
tions allant peupler les îles de la Société, les Paumotu, les
Marquises, les Mangareva, les îles Sandwich et mdme les
lies Tunga et la Nouvelle-Zélande, il est évident qu'il faisait
remonter la date des premiers émigrants, qui, pour lui, ve-
naient de la Malaisie, à une époque infiniment plus reculée
encore.
Moërenhoût (2) avait la certitude que desmilliers d'années
s'étaient écoulées depuis l'existence des émigrants en Poly*-*
nésie, et c'était probablement Topinion de M. J. Gamier (3)
qui regarde les îles de cette partie comme peuplées depuis
très longtemps (4). Seulement, il n'admet pas, malgré les
(1) Bullei. Société (fanthrop. 1868, p. 806.
(2) OuTT. cité, t. II, p. 199.
(3) Les migrations poljrnétienneSy p. 81.
(4) M. Gaussin, après avoir dit qu*il croyait avoir établi que la
langue poljnésiejme se trouTO dans un état de jeunesse relatiTe»
LBS POLTiniSIENS. 83
belles recherchée de MM. Haie et de Quatrefages, qu'il soit
possible de fixer la date première des migrations polyné-*
sienneSt et encore moins l'itinéraire particulier de chacune
d'elles ; sur le premier point, nous sommes complètement
de son avis.
Noos ne pouvons nous borner à ces quelques lignes dans
une question qui est si obscure ; nous allons donc exa-
miner en détail les diverses opinions émises à ce sujet do-
pais HalOt par les principaux écrivains. Nous commence-
rons, comme nous Favons déjà fait, par les îles Sandwich,
c'est-à-dire par le point extrême et probablement le dernier
peaplé, nous rapprochant ensuite successivement du lieu
d'origine première.
Ile$ Sandwich. — Bn 1840, d'après M. Haie, les généalo-
gies royales aux îles Sandwich comptaient 67 générations ou
2,100 ans ; pour M. J. Remy (1), le chiffre des chefs qui
avaient régqé jusqu'en 1838 s^élevait k 75 et donnait une
dorée de 2250 ans. Le premier de ces documents faisait donc
remonter à 170 ans avant notre ère l'arrivée à Hawaii des
premiers colons venant des Marquises ou de Tahiti ; le se-
cond reportait cet.^e arrivée à l'an 412 ou 307 ans avant no-
tre ère.
Mais après une étude attentive, M. Haie, ayant cru voir
que 22 générations pouvirient ôtre regardées comme fabu-
leuses, ces 22 générations furent retranchées par lui, de
sorte qu'il ne reste plus que 45 générations donnant un to-
tal de 1350 ans et reportant la première colonisation d'Ha-
waii par les Polynésiens à la fin du V* siècle. C'est à ce
chiffre de 1350 ans qu'il s'arrêta.
^aud oa la compare à nos langues aaropéeanes, (p. 262) crojait à
rmeitiuieté des migrations. Car il dit, p. 268, « que la séparation
« timaltanée ou succassiTe des Polynésiens (de la souche com-
c mime on entre eux) a dû ayoir Uea à une époque très reculée. «
(t) Auteur d'une notice sur les Sandwich, intitulée : « Récits
iwM vieux sawage^ 1859, et d*une Histoire de V archipel hawaiien^
tndaitede celle oomposéa par Darid Malo et quelques autres in-
digèass (18SS).
84 LES POLYNÉSIENS.
Ce fut ce calcul que M. de Quatrefages adopta, et appli-
quant égfalement cette suppression de 22 générations aux
75 généalogies de chefs de M. Remy, il ne resta plus que 53
générations représentant 1590 ans et conduisant vers le mi-
lieu du III* siècle. Mais ne se contentant pas de ces sous-
tractions, M. de Quatrefages trouva qu*il fallait diminuer
encore ce chiffre, parce que, disait-il, les vers des généalo-
gies ne représentent pas des générations mais bien des rè«
gnes : de sortç, en résumé, que les généfllogies se bornaient
pour lui à 45 ou 53 qui, multipliées par 21 15/100 et en né-
gligeant les fractions, donnaient 945 ou 1113 ans, et par 22
990 ou 1166 ans. Pour lui donc les Tahitiens étaient arrivés
aux Sandwich 405 ans ou 237 ans plus tard que ne Pavaient
dit MM. Haie et Rémy.
On verra bientôt pourquoi cette diminution. En faisant
venir de Tahiti les premiers habitants des Sandwich, il fal-
lait bien faire concorder les dates, et il n'y avait guère
d'autre moyen d'y parvenir.
Si M. de Quatrefages était bien convaincu que les généa-
logies n'étaient en définitive que celles de règnes au lieu de
générations, M. Rroca, à la même époque, soutenait (1) € que
c'étaient bien des générations et non des chefs qui étaient
indiqués sur ces listes, attendu que lorsque plusieurs frères
avaient régné l'un après l'autre, ils étaient énumérés dans le
même vers et ne formaient qu'une unilé sur la liste géné-
rale. > Nous pensons comme lui que ce sont plutôt des géné-
rations que des règnes. Or, à 30 ans par génération, cela
donne bien le nombre de 2010 ans jusqu'à Tamehamehaou
2100 ans jusqu'en 1840.
Mais qu'il s'agisse de générations ou de règnes, c'est avec
plus de raison encore, à notre avis, que M. Broca trouvait
que M . Haie avait réduit d'une façon quelque peu arbitraire
les 22 générations sur les 67 données par les généalogies,
réduction qui abaissait à environ 1400 ans la durée de l'oc-
cupation d'Hawaii jusqu'à Tamehamehaet la portait jusqu'à
nos jours à peu près à quinze siècles, c Je ne suis pas aussi
convaincu que lui, disait-il, de la légitimité de cette sup-
(\) Bull. Société (Panthrop. 1862, p. S06.
LES POLYNÉSIENS. 85
pression. Les personnages revôtus du caractère mythologi-
que sont loin d*âtre toujours imaginaires ; le plus souvent
ils ont eu une existence réelle, et il est peut-être trop rigou-
reux de se montrer plus sceptique à regard des temps histo-
riques de la Polynésie qu'on ne Test à Pégard de Romulus,
lequelt pour n*âtre pas fils de Mars, pour n'ôtre pas le nour-
risson d*une louve, et pour n'avoir pas été enlevé au ciel,
n'en a pas moins existé. »
Nous partageons complètement cette manière de voir, et
nous Tappuierons en parlant des Marquises. Pour nous, les
67 personnages cités dans les généalogies doivent être
comptés, et il n'y a d'hésitation à avoir que sur le choix à
fidre entre lea générations ou les règnes : cette différence
se borne d'ailleurs à 536 ans. On a donc :
Par les générations 2010 ans jusqu'à Tamehameha.
Par les règnes de 22 ans, 1474 ans.
En un mot, d'après M. Haie, Hawaii avait été'peuplée par
Nukuhiva et par conséquent après Nukuhiva, il y a 1350
ans avant 1840 ; d'après M. de Quatrefages 1113 ans ou 945
ans ; d'après nous, il y a 2100 ans (1).
/les Marquises. — Porter, le premier, a appris que le chef
Ke-Ato-Nui, en 1813, faisait remonter son origine à l'arri-
vée des premiers émigrants dans Nuku*Hiva,etqu*il comp.
tait jusqu'à cette époque environ 88 générations, c'est-
à-dire que' le peuplement avait eu lieu 2640 ans auparavant
ce qui reportait l'arrivée vers 827 avant notre ère. En un mot
il y aurait eu 630 ou 660 ans de différence»(21 ou 22 géné-
rations) d'après M. Hale,entre le peuplement deNuku-Hiva
Ci) M. Fomsikdtf {An accountofthe Polynesian race, t. II, p.
O)» relaie une généalogie d'après laquelle 56 générations existèrent
dopais Wakeajusqu*en 1S70, ce qui, à 30 ans par génération ferait
IM aas ; mais d'autres traditions telles que celle de Kumuhonua,
Imi remonter la ligne des chefs hawaiiens jusqu'à Hawaii- Loa
q^'oM légeode tahitienne fait trère de Tii (Tiki) et qui passe pour
afoîr le i^reinier découvert les lies Hawaii et s'être établi sur elles
^rs que, dans une excursion de pèche, il se dirigeait de sa de-
■tare vers FBst.
A. A
86 LES POLYNÉSIENS. .
et des Sandwich, et par conséquent le temps de peupler en
partie les Sandwich. Cette période de 630 ou 660 ans est en
harmonie avec la succession des migrations^ car pour que
des colonies émigrassent il fallait le plus généralement que
rîle ait eu le temps de se remplir, qu'il y eût exoès de po-
pulation, résultat qui ne devait se présenter qu'après plu-
sieurs siècles.
Pour M. de Quatrefages le nombre des générations donné
à Porter était manifestement exagéré, aussi lui flt-il subir,
comme Haie l'avait fait aux Sandwich, une diminution de
22 générations, réduisant ainsi les généalogies à 66 géné«
rations, lesquelles multipliées par SO donnent 1980 ans et
par 21 ou 22 règnes donnent 1386 ou 1452 ans. De plus il
préfère voir dans le nombre réduit par lui des règnes au liett
de générations, contrairement à sa manière de faire pour
Tahiti. D'après lui donc, les Marquises auraient été peuplées
m
vers Tan 419.
Gomme M. Haie, c'est sous le prétexte que les 22 premiè^^
ras générations ou règnes, sont fabuleux, que M. de
Quatrefages les supprime. Gomme si on avait quelque
moyen de savoir que ces générations sont plus fabuleuses
que les autres et doivent être supprimées ni plus ni moins I
On comprend cependant qu'en voyant certains noms on ait
pu croire qu'ils étaient des non-sens ; mais c'était une enfeur,
les chefs de ces îles avaient la même manie que les rois de
l'Europe ; ils laissaient de côté leur véritable nom pour
prendre celui que l'un d^eux avait d'abord adopté par capri-
ce, ou par tout autre motif personnel. C^est ainsi qu*ild se
faisaient appeler € le Grand, » < lePuissant« »«lel)ivin>
c la Nuit, > < le Jour, » c le Constructeur, » etc., aussi
bien aux Marquises qu'à la Nouvelle-Zélande et ailleurs.
La liste généalogique que nous nous sommes procurée à
Uapu (1) en est un témoignage : elle ne se borne pÀs à 88
générations ou règnes ; elle en présente presque le double.
D'après M. Fornander (2), les chefs marquésans d'Hivaoa,
après avoir compté 148 générations depuis la eemmenee-
[{) Bile est relatée dans notre Vojragê du PylAit.
(2) Oiiyr. cité, t. II, p. 7, note.
LB8 POLYNÉSIENS. 87
ment des choses, reoommenceût une nouvelle série depuis
Ifstapa et comptent 81 grénérations jusqu'au temps actuel , ce
qui concorde parfaitement avec nos propres renseigrnements.
Ici encore, avec M. Broca, nous pensons donc que cette
sooBtraction opérée par M. de Quatrefages, n'a pu être faite
sans arbritaire, et nous ne sommes paâ plus convaincu que
lui de sa ilécessité^
Le chifEre 88 n'est pas d'ailleurs, comme le dit M. de Qua^
trefbges» d'un passé historique, ceët pourquoi nous croyons
qu'il faut admettre au moins cette liste c'est-à-dire 2640 ans^
comme nous admettons 9100 ans pour les Sandwich.
Bn sommci M. de Quatrefages conclut que les Tong:ans (1),
par qui il fait peupler en partie les Marquisesi ont dû ar«
river daiis ces lies il y li 1880 ans» c'est-h*dire vers 419 ou
4fl7. Par conséquenti d'après ces calculs les Marquises au-
raient été peuplées par les Tongans, 873 avant les Saad««
wich, par les Tahitiéns, en prenant les calculs réduits de
M. fiemy, et 441 d'après les chiflres réduits de M« Haie.
PaumotUé — Nous Tavons déjh fait remarquer : malgré
ce qu'on en a dit, la population de ces tles a tous les carac-
tères de la race polynésienne, et, ft part une coloration plus
foncée et un langage plus dur elle a absolument les mômes
traits, la même langue, les mêmes coutumes, etc. Aussi re^
gafde-t-on généralement Tahiti comme le berceau des
habitants de cet archipel ; une tradition Tahitienne précise
même le lieu de leur départ sur cette île ; mais si cette tra*
dition désigne par leurs noms les districts qui ont fourni les
émigrants, elle ne dit rien, elle non plus, de l'époque de la
migration qUi semble d'ailleurs ne pas être très ancienne et
qni aurait certainement pu être précédée du peuplement de
rarehi^Msl Paumotu par une autre voie.
M. de Quatrefages semble admettre que cet archipel a
été peuplé en partie perdes colons d'une autre race, en partie
perdes Tahitiens : t Sans pouvoir préciser, dit-il, (2) à quelle
époque arrivèrent dans ces Iles les colons qui mêlés aux
(1) Partit de Vavau.
(t) Jbmc d€S Deux-Mondes, 1864, p. 897.
88 LBS POLYNÉSIENS.
Polynésiens de Tahiti, les habitent aujourd'hui, tout porte
à croire qu'ils y sont parvenus à une époque peu éloignée,
car ils n*out pas encore atteint Textrémité de cet ensemble
d*îles très rapprochées les unes des autres, et ne se montrent
en populations quelque peu condensées que dans les grou-
pes du Nord et de TOuest. >
Pour nous, comme il ne reste aucun vestige d'une autre
race, dans la population ou le langage, nous sommes
persuadé qu'au lieu d'être d'une race différente, les
colons, arrivés avant, ou après les Tahitiens, n'étaient bien
probablement que des Samoans. Comme nous l'a-
vons dit ailleurs, ces <;olons étaient, probablement aussi,
établis dans plusieurs des Iles Paumotu avant la venue des
Tahitiens. Mais, ce que nous voulons seulement faire re-
marquer ici, c'est que la raison que donne M. de Quatre-
fages du peu d'ancienneté de l'arrivée des émigrants quels
qu'ils fussent ne repose que sur un fait d'observation inexac-
te. Tous les navigateurs des Paumotu ont appris, en effet,
qu'il n'est pas une seule île habitable dans tout l'archipel,
qui ne soit, ou n'ait été habitée, ainsi que l'attestent les res-
tes de demeures qu'on y rencontre encore de nos jours. Ce
ne serait donc pas parce qu'on n^a pas eu le temps d^attein-
dre les extrémités du groupe que cet archipel présente quel-
ques îles désertes aujourd'hui ; c'est tout simplement parce
que quelques-unes ne permettent pas d'y vivre et que les
autres, ont eu leurs populations exterminées par les aven-
turiers d'Ânaa.
Mangareva. — « Les Mangaréviens, disions-nous dans
une notice publiée sur leur île en 1844 (1), habitent leurs
chétives îles depuis longtemps sans doute et portent leur
premier établissement à six ou sept cents ans. Un calcul
approximatif peut ôtre fait pour concorder avec leurs anna-
les orales, en donnant 10 ans de vie moyenne à leurs rois.
Or, comme ces peuples comptent de 60 à 70 monarques
(l) Voxafce aux Afangareya^RochQfoTtlSiik et Journal du yqy^ge
du Pelade, ( Inédit).
LES POLYNÉSIENS. 89
ayant gouverné comme chefs suprêmes le groupe entier
des tiesy on se trouve obtenir un résultat sinon précis, du
moins probable. »
Mous avions pris dix ans seulement ; mais si nous adop*
lions le chiffre de M. de Thompson 22 ans 1/55 ; ce serait
presque le doifble, c'est-à-dire de 1320 à 1540 ans.
Si nous adoptions le calcul de M. de Quatrefages, si nous
donnions à chacun des 60 ou 70 règnes, 21 ans environ, ce
serait 1200 ans pour 60 et 1470 ans pour 70 règnes ; et en
supposant des générations de 30 ans : 1800 ou 2100 ans.
n est vrai que ce dernier écrivain n'admet, d'après M. Haie
qui le tenait du missionnaire français M. Maigret, que 27
chefs jusqu^en 1840 : ce qui ferait 567 seulement pour des
règnes de 21 ans, et 810 ans pour des générations.
Nous ne pouvons dire lequel a raison quant au nombre
des règnes^ de M. Maigret ou de nous-mâme ; mais il est
certain que nos renseignements proviennent d'une source
offrant toute garantie, car c'est sur les lieux qu'ils nous
ont été donnés par le studieux et modeste savant M. Florit
de la Tour de Glamaure, directeur des études dans l'archipel.
D'un autre côté, M. Fomander dit (1) que les Mangareva
comptent 25 générations depuis Te Âtu Moana, arrivé là
des terres étrangères.
Des chiffres de M. de Quatrefages, il résulte que les îles
Mangareva auraient pu recevoir leurs habitants de l'île
Rarotonga, comme il l'avance d'après J. Williams, puis-
qu'il donne à cette dernière île trente générations. Dès que
l'on n'admet que 27 règnes aux Mangareva, il est clair qu'il
y aurait une différence en faveur des îles Manaia, c'est-à-
dire que les dernières auraient pu peupler les Mangareva,
comme le croit M. de Quatrefages avec Horatio Haie.
Si nos chiffres étaient, au contraire, les plus exacts pour
les Mangareva, force serait de reconnaître que ces îles au«
raient été peuplées 630 ou 810 avant les Rarotonga en ad-
mettant la manière de compter de M. Thompson. Mais sont-
Ils exacts T Nous n'oserions le dire, quoiqu'ils nous aient
(1) Ouït, cité, vol. Il, p. 7, note.
i. :
lA-j
00 LES POLYNÉSIENS.
été fournis par rhomme le plus au fait de Thistoire des
Mangareva lors de notre yisite à ces îles.
Toute la difficulté, comme on voit, se borne à savoir si
c*est bien 60 à 70 rois ou seulement 27 qui ont régrné depuis
le peuplement de ces Iles jusqu*en IdiO» et s'il fteut compter
par générations ou par règnes j mais il est bien certain
qu'en ne donnant que 10 anB« comme nous ayions fenti nous
étions resté en-dessous du chiffire véritable.
Après cela, il est évident que d*après les calculs de MM a
Haie et de Quatrefages, les Mangareva. auraient pu être
peuplées par les Manaia, en supposant des générations ;
mais pour nous il s^agit de règnes et les renseignements
sur lesquels on s*est appuyé pour fixer l'époque du peuple-
ment des îles Herveji n'ont pas la valeur qu'on leur a ao-
cordée.
Ileê Hêtnyey. ^ En èfRrti M. de Quatrefages a admis com-
me eiacts les renseignements fournis par M. Jr Williamsi
mais sans remarquer que Williams lui-mâmë ne paraissait
pas y attacher une gi^ande importance, puisqu'il se borne à
dire : < Le roi actuel Makea est le 29* de sa famille ; » il
igoute en note : < L'oncle de Makea, alors que nous allions
partir pbur les Iles de la Société^ nbus donna un renseigne-
ment fort intéressant, c^était rénumération des ancêtres du
roi« Cette énumération ou généalogie commençait à Makea«
Karika, et le caractère de chaque chef y était indiqué. Je
regrette vivement de n'avoil* pu obtenir uil récit exact de ce
renseigment que j'entendais avec un Intérêt tout parti-
culier. 1»
Il est certes difficilei d'après Williams loi-même, de pou-
voir conclure quelque chose de précis d'une pareille donnée,
reçue pour ainsi dire en l'air ; mais ce renseignementi f&t-il
(1) A Narrative f etc., p. 197. Fomander ayanoe lo mémo fait,
probablement puisé à la mémo source. Mais, d*après loi, les ex-
péditions réimiefl à Tahiti et aux Samoa, sous la conduite de Karika
et de Tangiia, subjuguèrent des populations précédemment fixées
sur ces îles. «
LES POLYNESIENS. 01
exact, il ne reste pas moins d^une importance secondaire et
pour ainsi dire nulle, puisque la date qu*il donne, comparée
à celle des grands archipels, est toute récente. Tout au plus
peut-on en conclure que ces îles auraient été découvertes et
peuplées beaucoup plus tard que d'autres, mais cela n'aide
en rien à en fixer Tépoque, pas plus que cela n*aide à décou-
vrir l'époque probable de la grande émigration venant d*Ha-
waliiki et celle de Tarrivée des premiers émigrants en PoIy<«
nésie. (Test même parce qu'on a voulu tirer quelques induc-
tions de pareils faits sans signification, qu'on est si difficile-
ment arrivé à des résultats satisfaisants en fait de date.
Encore une fois il est bien certain que les Manaia, puis-
qu'on leur accorde 29 générations ou 29 règnes, auraient
pu peupler les îles Mangareva, s'il est vrai, comme le dit
M. Haie, que celles-ci n'en comptaient que 27 ou 25 comme
l'avance M. Fomander ; mais tout cela est si hypothétiquei
létude des faits polynésiens vient si peu en aide à cette opi-
nion, qu'il est au moins permis de conserver quelque doute.
En somme, nous ne croyons pas que les populations des
Mangareva soient aussi jeunes que les font les chif&es de
fiale, ni probablement aussi vieilles qu'il résulterait des
«
nôtres, interprétés à la manière de Thompson (1).
Sans doute les Manaia, par leur position autant que par
les chiffres cités, doivent avoir été les premières peuplées ;
mais ce qui est pour nous une raison de plus de douter
qu^elles Tavaient été si tardivement qu'on paraît le croire,
c'est que les plus anciennes traditions, comme on a vu,
parlent de Karotonga, et montrent que cette île, pour ne
citer qu'elle du groupoi avait les rapports les plus intimes
avec Tahiti d*abord| et les îles Samoa elles-mômes.
^ (1) J. Williams (p. MO) cite un fait qui, s'il était exact, pourrait
fuie douter du peu do temps qu'on croit écoulé depuis ce peu-
plement destles Herrey : à Manaia, un naturel descendu dans les
eafemas où depuis un temps très éloigné étaient jetés les cadavres
de la popiilation, assurait que ces cayernes étaient très grandes et
qu'elles eontonalaat une innonibrable quantité d'ossements, mais
oa fem supposer que la peur lui a fiut voir l'amas plus cousidé-
raldaqa'il n'était.
92 LES POLYNÉSIENS.
Tahiti. — M. Haie assigne au peuplement de Tahiti une
antiquité beaucoup plus grande que celle du peuplement
des îles Sandwich ; il le fait remonter jusque vers le 10* siè-
cle avant notre ère, en se fondant uniquement sur Taltéra*
tion que la langue et les mœurs présentent, lorsqu^on les
compare à ce qui existe aux Samoa : si, comme nous le
croyons, le chiffre de 2100 ans est exact pour les Sandwich,
de même que celui de 2640 ans pour les Marquises, 3000
au moins sont nécessaires pourTahiti.
Mais ici M. de Quatrefages, se séparant de M. Haie, trouve
qu*il fait remonter l'origine des Tahitiens à une trop haute
antiquité. Il reconnaît bien la difficulté d'indiquer l'époque
de la colonisation ; mais en s'étayant de la généalogie des
anciens rois de Raiatea, faite par Mare, sous le gouverneur
Lavaud, il croit pouvoir la reporter au 2* siècle avant notre
ère, et il admet avec lui trente-quatre générations qui ramè-
nent aux années 807 ou 1109 suivant qu'il s'agit de règnes
ou de générations.
Toutefois 1020 ans et à plus forte raison 714, étaient insuf-
fisants pour expliquer le peuplement des îles Sandwich par
Tahiti ; M. de Quatrefages chercha à tc^mer la difficulté :
au lieu de diminuer d*un certain nombre de générations ou
de règnes, comme il l'avait fait pour les Sandwich et les
Marquises, il augmenta au contraire d'un certain nombre
les générations ou les règnes de Tahiti. On le voit, le procé-
dé était aussi simple que commode. Il commença donc par
adopter des générations au lieu de règnes, et aux trente-
quatre générations de Mare, il en ajouta 20 autres, ce qui
porta de la sorte le chiffre total des générations à 54. Avec
ces vingt générations, que M. de Quatrefages trouve cepen-
dant lui-même un peu fortf^s, on atteint, comme il le dit, à
peu près l'époque du peuplement des îles Sandwich. On a,
en effet, s'il s'agit de générations, un intervalle de 507 ou
675 ans, et s'il s*agitde règnes', de 11 années seulement. Le
premier intervalle est bien suffisant pour faire comprendre
que les Sandwich ont pu être peuplées par Tahiti ; mais le
second ne suffirait guère : c'est peut-être pour cela que M.
de Quatrefages n'admet pas ce dernier calcul.
LES POLYNÉSIENS. 03
Ainsi, d*une part, diminution de toutes les gfénérations ad-
mises pour les autres archipels en ne les considérant que
comme des règnes; puis de Tautre, au contraire, choix de
générations au lieu de règnes admis jusque-là, et augmen-
tation de 20 générations : tel a été le moyen mis en usage
pour expliquer la possibilité du peuplement des Sapdwich
par Tahiti. Sans doute on arrive de la sorte à un surplus
quelconque pour Tahiti, mais on voit combien il fautretran*
cher d*un côté et augmenter de Tautré pour faire cadrer ces
calculs avecle système adopté. Quelle confiance avoir, nous
le demandons, dans de pareils calculs ? Et pourtant ce sont
eux qui paraissent avoir donné à M. de Quatrefages la certi-
tude que la migration Tahitienne est bien plus ancienne que
celle des Maori, et que M. Haie s est trompé. Voici, du reste,
textuellement ce que M. de Quatrefages dit à ce sujet (1) :
t Quant au peuplement de Tahiti, nous pouvons opposer
à l'estimation toute conjecturale de M. Haie un document
non moins précis que les précédents. C'est la généalogie
des anciens rois deRaiatea, ancêtres des Pomare. Cette gé-
néalogie, recueillie avec grand soin par ordre du gouverne-
ment français,ne comprend que 31 générations représentant
1020 années et reporterait Tavènement de cette dynastie vers
le milieu du IP siècle de notre ère. Peut-être cependant
mérite-t-elle un reproche opposé à celui que M. Haie
adresse, évidemment avec raison, aux généalogies hawaïen-
nes. On n'y voit figurer aucune de ces divinités locales qui
sont certainement d'anciens chefs déifiés, et il serait bien
étrange que la tradition tahitienne commençât d*emblée
aux temps franchement historiques. Les recherches d*Ellis,
en restituant au dieu Oro son vrai caractère, autorisent à
croire qu'un certain nombre de générations humaines sont
passées dans la mythologie ; mais probablement l'indigène
nouvellement converti, chargé de recueillir ces documents
précieux, aura sacrifié les temps héroïques de sa patrie, il
aoraeuievé un certain nombre d'hommes de la liste royale
de crainte d'y faire figurer quelques faux dieux, etc. >
{\)Reinte des Deux-Mondes^ 1864, p. 899; les Polynésiens,
p. 171.
M LES
(Test arec raison que le savant ethnologne croit qn*an
certain nombre de générations sont passées dans la mytho-
logie desTahitiens.'On n*en peut dire exactement le nombre
mais il a probablement été beaucoup plus grand qu*on ne
paraît le supposer.
Quant à TexpUcation que donne M. de Quatre&ges, elle
est on ne peut plus admissible, car si Mare était un homme
intelligent, il n'était pas moins par son caractère sceptique,
ses qualités de rhéteur, le Tahitien peut-être le moins capa-
ble de faire une généalogie. Nous savons de source autorisée
que les choses d'autrefois étaient celles qu'il ignorait le
plus, bien qu'elles doivent être celles qui porteront le plus
son nom à la postérité. Nous étions là, en effet, quand Mare
a composé ce roman dont souriait M. Orsmond qui n'y com«
prenait absolument rien, comme il nous l'a dit lui-même.
C'est en vain que ce dernier, s'entourant' de toutes les con-
naissances rassemblées par lui-même et ses confrères depuis
une trentaine d'années, avait essayé de construire la géné^
logiedes rois de Tahiti: il n'avait pu y réussir ,disait-il,quoi-
qu'il eût reçu ses renseignements de vieux prêtres ou chefs
fort capables, morts tous, et qui n'avaient pu les communi-
quer à Mare, lorsque, sur Pinvitation de l'autorité française,
celui-ci se mit à écrire quelques chapitres sur l'histoire de
Tahiti. Cette généalogie de la famille de Pomaré n'est que
le fait d'un rhéteur courtisan, bien certain que personne,
quelques années plus tard, ne serait en état de le contredire
puisque déjà tous ceux qui en auraient été capables n^exis*
talent plus (1).
D'après M. Orsmond lui-même, dire approximativement
le nombre des dynasties qui se sont succédé dans Vîle est
impossible ; mais il est certain qu'il y en a plusieurs chex^
chant toutes à fondre dans leur généalogie celle des chefii
marquants qui les avaient précédés.
(1) Nous ne pouvons entrer ici dans les détails nécessaires ;
nous nous contenterons de dire qae les Pomare sont des usur-
pateurs ne datant, comme rois, que (l'une époque peu recalée, du
commencement du siècle et nous renverrons à la biographie de
eette famille que nous avons écrite dans nos Documents sur Tahitié
LM POLTNÉSISlfS. S6
(Test done eneore avec raison que M. de Qnatrefages dit
qa*il 7 a là un fait historique à rechercher, à éclairer ; mais
Q faut bien le dire aussi, quelles que soient les conjectures,
elles ne seront jamais ni infirmées, ni confirmées, car encore
une fois, ceux qui auraient pu le faire sont morts.
• Inutile d'ajouter que tout ce qu'ont dit les missionnaires
à ce sujet et avec intention parfois, ne peut qu'induire en
erreur : ils ne pensaient ^ère alors que viendrait le jour
où cette question serait, comme tant d*autres, examinée par
la science.
Après ces remarques il ne sera peut-être pas superflu de
citer encore l'extrait suivant de l'article de M. Bovis sur
Tantiquité de la population des îles de la Société (1). Cet ex-
trait vient attester lui-même combien il est difficile d'obtenif
quelque chose de précis sur un pareil sujet.
€ Il ne nous reste rien d'écrit sur les premiers temps de
ces peuples, et les traditions conservées par la mémoire
humaine remontent si peu haut qu'on serait tenté de cher-
cher à cette insuffisance une raison prise dans la nécessité
même des choses. Mes efforts n'ont jamais pu faire remonter
la mémoire des vieillards, plus loin que 20 générations, les
vieillards que j'ai questionnés se sont généralement accor-
dés ou à peu près pour le chiffre de vingt générations de
rois, et à la 20", ils se trouvaient complètement dans Ie3
temps fabuleux : ca^ le père du 1*' roi a maintes fois trans-
porté des montagnes, voltigé d'une cime à une autre et en-
fin s^est livré aux exercices habituels aux héros et demi-
dieux de tous les paganismes. »
Cest vraiment un fait bien remarquable et qui semble
tenir, comme le dit si bien M. de Bovis, à l'impossibilité de
retenir plus dhine vingtaine de générations dans la mé-
moire, car il se présente presque partout et particulière-
ment comme nous allons le faire voir, aussi bien à la Nou-
velle-Zélande, qu'aux Manaia, aux Mangareva, etc. De son
cftté, le Rev. ElliSi dans ses Polyne$ian researcheB^ dit que
lee Tahitiens ont des généalogies remontant à plus de cent
{i)Amuiaire de TahiH^ iSM, p. tt5.
96 LES POLYNÉSIENS.
gfénérationsymaia que trente seulement d'entre elles peuvent
être considérées comme exactes et admissibles.
Quoiqu'il en soit, nous croyons pouvoir nous contenter du
chiffre donné par M. Haie qui accorde 3000 ans d'existence
aux habitants des îles de la Société et nous résumons ainsi
le peuplement des archipels que nous venons de passer en
revue :
Sandwich 2100 ans.
Marquises 2640 ans.
Tahiti 3000 ans.
Nouvelle-Zélande. — Les mêmes raisons, tirées de Talté-
ration de la langue et des mœurs, qui avaient porté M.
Haie à assigner une grande antiquité au peuplement de
Tahiti, Font conduit à considérer les émigrations à Tahiti
et à la Nouvelle-Zélande comme contemporaines ; c'est eu
effet ce qui semble résulter, non seulement des données
linguistiques, mais même du rapprochement des dates four-
nies par les traditions de ces deux contrées (1).
Au contraire M . de Quatrefages pense que M. Haie se
trompe quand il avance que la Nouvelle-Zélande et Tahiti
ont été peuplées à peu près à la même époque : car, dit-
il, € bien loin que les émigrations aient été contemporaines
dans ces deux archipels, celle de la Nouvelle-Zélande est
une des plus récentes, tandis que celle de Tahiti est très
ancienne. • Pour étayer cette opinion, il s'appuie : d'abord
sur une légende rapportée par Sir Grey, légende établissant
que jusqu'au moment où elle a été recueillie, il n'y a eu que
15 générations, ou 450 ans d*écoulés depuis l'arrivée des
émigrants de l'Hawahiki venus sur le Taînui ; il s'appuie
en outre, sur les généologies publiées par Shortland et
Thompson ; ces généalogies élèvent le nombre des généra-
tions à 18 ou 20 et font remonter la date^des migrations à
(1) Noter que lo révérend Colenso admet Tantiquité considérable
des immigrants, à la Nouvelle-Zélande, immigrants qu*il était dis-
posé, avec EUis, à faire venir de PAmérique, alors qu'il regardait
leur origine malaise comme impossible.
LES POLYNÉSIENS. 07
540 OU 600 ans. Toutefois, comme Thompson n'admet que
des règnes au lieu de générations, 21 ans au lieu de 30, ce
n*est même plus que 450 ans environ, c'est-à-dire à peu pré s
le même chiffre que celui fourni par les 15 générations de
la légende de Sir Grey.
Cette légende indique bien, en effet, quTe Maru-Tuahu
et son père Hotu-Nui (1) étaient arrivés à Âotearoa sur le
Taînui en môme temps que YArawa et la plupart des autres
canots et que, depuis ce moment jusque en 1853, il ne s'était
écoulé que 15 générations : celles-ci, multipliées par 30 ne
donnent bien que 450 ans, et reportent cet événement tout
au plus aux premières années du XY* siècle.
Mais il résulte des recherches de Shortland, qu*il y aurait
quelques générations de plus et que TIle-Nord de la Nou-
velle-Zélande serait colonisée depuis 18 générations, c*est-
i^re depuis un temps qui ne dépasse pas 500 ans. Ce chif-
fre, on le sait, a été adopté par M. Maunoir, pendant que
M. Baker l'a élevé à 800 ans ; mais sans indiquer les données
qniont servi de base à son estimation.
« Pour appuyer cette conclusion, dit M. Shortland (2),
on a réuni les généalogies de plusieurs chefs de la famille
de TAraioa, descendant du même ou de différents person-
na^ de l'équipage de ce canot, et, en les comparant avec
8oiD, on a trouvé que presque toutes s'accordaient & ne comp-
^ qae le même nombre de générations depuis le moment
de Tarrivée des premiers émigrants à la Nouvelle-Zélande.
Ce fut en voyant cette coïncidence dans le nombre de gé-
Qàdogies données par cette tribu, que je commençai à pen-
^r que de pareils titres avaient une valeur réelle, car leur
^ormité étant involontaire, c'était la meilleure preuve de
I^or exactitude.
ff On a fait do pareilles recherches, ajoute-t-il, dans le
mneau des Ngati-Kahu-Unuunu qui occupent aujourd'hui
(1) serait plus exact de dire Hotunui seulement, puique Maru-
Toalia est né à Kawhia, sur TIle-Nord, peu après le départ d*Ho-
poor aller se fixer à Hurakî.
(i)0afr. dté, p. 293.
IV
t j>.
08 LES POLYNÉSIENS.
rUe-du-MilieUy et dans les tribus de la famille venue sur le
Taînui^ et, aussi loin qu^on soit allé, on a obtenu le même
résultat. »
Puis il continue en disant : « Il serait intéressant de pour-
suivre ce genre de recherches dans les trois autres divisions
primitives» c'est-à-dire dans les familles Whanganui, Tara-
naki et les Ngatiawa de la baie d^ Abondance ; car, si l'on ve-
nait à trouver que dans chacune d'elles les principaux per-
sonnages encore vivants se rapprochent par le chiffire des
généalogies, depuis l'arrivée de leurs ancêtres à la Nouvelle-
Zélande, on aurait une forte preuve de la contemporanéité
des migrations; tandis que, si la famille seule des Whanga-
nui comptait un plus grand nombre de générations que les
autres, on pourrait ajouter foi à leur tradition : Que leurs
ancêtres ont été les premiers colons de la Nouvelle-Zélande. »
En outre M. Shortland (1) cite les débats survenus entre
les chefs des tribus Ngati-Wakaue et Ngaïtirangi à l'occa-
sion de leurs droits sur une île de labaied'Abondance,nom-
mée Motiti : (2) ces débats établissent le même nombre de
• générations ; et tous ces faits réunis semblent bien condui-
(1) Traditions and superstitions^ p. 803. Voici ce qu'il dit à ce
sujet : c Dans l'une des nombreuses discussions soutenues à cette
occasion, la tribu Ngatî-wakaue, pour prouver la supériorité de ses
droits, mettait en avant que ses ancêtres étaient les premiers qui
s'étaient arrêtés à Maketu , et qui , par suite, s'étaient établis à
Motiti. Comme témoignage accessoire en faveur de ce fait et pour
rendre leurs prétentions plus apparentes aux jeux des Euro-
péens, ils en appelaient à un pendant d'oreilles en pierre verte,
appelé Kaukau Matua, que Tama-te-Kapua, un de leurs ancêtres,
avait apporté de THawahiki et qui était possédé dans le mo-
ment par Te Heuhea, son descendant direct. Ils soutenaient que
ceux qui pouvaient prouver être les possesseurs de ce bien meu-
ble, avaient plus de titres à occuper File en question que ceux
qui n'avaient d'autre droit que celui résultant de la conquête, et
qui, à leur tour, avaient été forcés de l'abandonner à la reprise
des hostilités. »
(2) M. Shortland dit que Motiti est 111e plate de Gook ; mais les
cartes anglaises disent que Tîle plate n'est autre que la petite Ile
Motu-Nou qui est plus à l'Ouest.
LES POLYNÉSIENS. 09
rc en effet au chiffre de générations qu'il admet. Mais ces gé-
néalogies sont^Ues exactes ? Nous croyons qu'il est permis
d*en douter.
Il n'y a rien de surprenant que les généalogies d'une ma-
rne famille s'accordent : C'est même une nécessité, puisque
c'est ce qui est transmis journellement à la tribu par la
mémoirei et conservé à l'aide de petits bâtonnets appelés
Papa iupima (1) par les prôtres des tribus. Il serait plus
étonnant qu'elles différassent. Et si M. Shortiand ajoute
que le même résultat a été obtenu dans une autre tribu, cel*
le des Ngati-Kahu-Dnunu, partie de Tîle Nord pour ail er
se fixer dans l'Ue-du-Milieu, cela n'est pas plus surprenant,
puisque cette tribu, venant de l'Hawahiki, était arrivée en
même temps que l'Araioa, le Tainui et les autres canots
dans rilc-Nord, ainsi que nous l'avons fait remarquer ail-
leurs, puisque c*est seulement après quelque temps de séjour
dans cette dernière île qu'elle est allée se fixer sur l'Ile-du-
Uilieu. Venue en même temps que les autres, elle devait
avoir le môme nombre de généalogies que les descendants
de ces divers canots. Il n'y a donc pas d'intérêt & examiner
chacune des tribus formées par les équipages qui montaient
les canots arrivés à peu près en même temps, et dont parlent
les traditions.Il est à peu près certain que ces tribus doivent
avoir un même nombre de généalogies, si quelques-unes
ii*out pas été oubliées. Mais, comme le dit Shortiand, il sé-
nat plus intéressant de savoir combien en comptent les
Whanganui, par exemple ; puisque, d'après les traditions,
i*imigration de leur premier chef Turi, est un peu anté*
rifiue. Si cette tribu avait quelques générations de plus, ce
iMitnon seulement on indice de la créance que méritent
lii traditions Maori en général, mais aussi un témoignage
farorable au peu d'ancienneté de Témigration à l'Ile-Nord
de la Nouvelle-Zélande.
(1) C'était une sorte d'arbre généalogique que l'on récitait de
tapa en temps à la multitude, réunie dans ce but, pour qu'elle en
coBierfIt miecx le souvenir. M. Tajrlor (p. >55) apprend que cet ar-
ha généalogiqua était comparé au Hue (calebassicr ) dont la tige
«t appelée Tahuhu^ et les branches Kawae.
100 * LES POLYNÉSIENS.
Ce qui doit surprendre toutefois, c'est qu'on ne soit pas
déjà fixé sur ce sujet. Il y a bien longtemps que les mission-
naires sont établis dans cette tribu, de même que dans celle
de Taranaki et de plusieurs autres localités, et ils ont dû
certainement s'y procurer les principales généalogies qui les
concernent. Il est donc supposable que si M. Shortland ne
les a pas fait connaître,c'est qu'elles n'étaient probablement
pas favorables à la thèse qu'il soutenait. Quant à M. Taylor,
il ne dit pas un mot du nombre des généalogies ; pourtant
il parle assez longuement de la tribu Whanganui, quand il
fait connaître le premier le chant en vers qui rapporte les dé-
couvertes et l'établissement de Turi dans le détroit de Cook .
Quoiqu'il en soit, M. Shortland, d'après tous les rensei-
gnements obtenus, porte à 18 le chiffre des généalogies,
dans les diverses tribus qu'il a pu étudier.
De son côté, M. Thompson (1) a conclu, de Texamen at-
tentif de plusieurs arbres généalogiques, qu'environ 20 gé-
nérations de chefs ont existé depuis l'arrivée des premiers
émigrants de THawahiki, c'est-à dire cinq de plus que ne
fait supposer la légende rapportée par Sir Grey ; et, appli-
quant à chaque chef néo-zélandais la même longueur de rè-
gne qu'aux souverains anglais, c'est-èi-dire 22 1/35 ans, il a
été conduit à ce résultat que les Polynésiens sont arrivés à
rUe Nord de la Nouvelle-Zélande 440 ans auparavant, au<
trement dit vers 1410 ou 1420.
Deux arbres généalogiques inspiraient surtout une grande
confianée à Thompson : Ce sont ceux des tribus de la baie
d'Abondance appelées Ngati-te-Rangi, et Ngati-Wakaue(2.
Ils avaient été examinés avec le plus grand soin par le ma-
gistrat anglais de Rotorua afin de savoir quelle était la tri-
bu qui avait des droits véritables sur la petite île Motiti. Or,
ces deux arbres généalogiques sont les mêmes que ceux éta-
blis et publiés par Shortland, alors qu'il était magistrat à
Maketu dans la baie d'Abondance ; car, bien que Thompson
(l) Ouvr. cité, t. I,îp. 67.
(2) Voir ce que nous ayons dit précédemment sur ce sujet, t. II,
p. 320.
LES POLYNÉSIENS. 101
n*en dise rien, le sujet en litigre est le même, et les récla-
mants appartiennent aux deux mêmes tribus. Nous avons
montré que la tribu la plus ancienne faisait remonter son
origine à Tama-te-Kapua le chef de VArawa. Mais les ma-
rnes documents ne sont pas interprétés de la mâme manière
par les écrivains, et peut-être M. Thompson n'était-il pas
aussi convaincu qu*il semblait le dire de la confiance à ac«
corder à de pareils arbres généalog^iques ; car il ajoute, ce qui
prouve combien il doit être facile aux indig^ènes de se trom-
per : < Il faut que les Nouveaux-Zélandais se trouvent dans
de semblables circonstances pour qu*ils fixent leur mémoire
sur leurs ancêtres ; car autrement, soit crainte ou délica*
tcsse, ils évitent de parler d'un pareil sujet, toutes les fois
qu'ils n*y sont pas poussés par quelque intérêt particulier.»
Ainsi il y aurait donc eu vingt générations pour M.Thomp-
8on ; mais le Rev. Taylor qui a séjourné fort longtemps à la
Nouvelle-Zélande, et qui a publié l'un des livres les plus
remarquables qui aient été écrits sur cette contrée, augmen*
te encore le nombre des générations. Voici ce qu'il dit à ce
sajet (1) : c Les indigènes de la Nouvelle-Zélande sont fiers
de leurs généalogies et celles des grands hommes en général
remontent aux dieux, et môme avant eux. c Plus loin (2) il
ajoute : c On fait peu de cas du chef qui ne peut pas remon-
ter à 20 ou 30 générations. Les grandes familles vont enfin,
jusqu'au commencement de toutes choses.» Plus loin enfin(3),
il apprend qu'un vieux prêtre, nommé Hahakaï, très versé
dans les traditions de son pays et qui vivait encore en 1840 à
Parapara, petit village sur la route de Kaïtaia à la baie Dou-
teuse, lui donna une liste de 26 générations, depuis Tarrivée
desémigrants de THawahiki dans l'Ile-Nord de la Nouvelle-
Zélande. Cette liste donne les noms dans l'ordre suivant :
1* Tiki. — 2* Maui. — »» Po. — 4*» Mawete. — 5» Atua. —
ff Maea. — V WaÎLkapa. — 8*» Tuku-Ora. — 9° Tutenga-
oa-Hau. — Vf Tau-Mumu-Hue. — Il* Tau-na-nga. — 12*
Te>Niho-o-te-Rangi. — 13' Mumu-te-Awa. — Raparapa-le-
(1) Oavr. cité, p. 16.
(1) Ibid. p. 155.
m Ibid- p. 193.
102 LES POLYNÉSIENS.
Uirai — 15« Nuku-Tawhiti. — 16* Hae (femme ).- 17» Moe-
rewa (qui vécut très vieux ). — 18' Papa-Whaka-Mihamîha.
— 19»Te-Turu. — 20* Heke-Rangi. — 21° Patua.— 22» Awa-
taî. — 23° Koro-Awio. — 24« Mapihî. — 25° Haruru. — 26°
Moehau ( femme, grande prêtresse qui vivait en 1840).
Taylor, il est vrai, ajoute que le vieux prêtre, dans sa pre-
mière demi- douzaine de noms, semble avoir été pris parmi
les dieux ; mais cette assertion ne saurait être fondée quand
on se rappelle ce que toutes les traditions rapportent de
Maui par exemple, qui ne fut déifié qu*après son émigration
à rile-Nord de la Mouvelle-Zélande,et ce que dit lui-même
M. Taylor de l'arrivée de Po dans cette île, à la troisième gé-
nération de ceux qui s'y trouvaient déjà (1). « Si nous don-
nons, dit-il, 30 ans à chaque génération, en en supprimant
six d'abord, cela fait une période de six cents ans, et je suis
même porté à croire qu'il y a cent années de trop. » Ainsi
Taylor admettait 500 ans pour le peuplement de TIle-Nord
de la Nouvelle-Zélande par les émigrants de THawahiki.
Certes, on pourrait croire à l'exactitude d'une pareille esti-
mation venant d'un observateur si autorisé ; cependant nous
ne croyons pas qu'on puisse s'y fier plus qu'aux autres.
On a vu déjà, en effet, qu'un chef appelé Tikî, s'est rendu
à l'Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande dès l'origine du peuple-
ment, et que, frappé de la pénurie de vivres de la tribu dans
laquelle il se trouvait, il envoya sa femme en Hawahiki pour
y prendre les patates douces appelées Kumara ; celle-ci mit
peu de temps à faire le voyage, preuve du peu d'éloigrne-
ment de l'Hawahiki. Nous avons aussi longuement rapporté
la vie de Maui ; nous avons montré que ce personnag'e, déi-
fié plus tard, avait émigré lui aussi à File-Nord où il était
mort. Gomme il était contemporain de la plupart des émi-
grants, il aurait très bien pu ne s'y rendre qu'après Tiki, au
lieu d'avoir péché le premier l'Ile-Nord de la Nouvelle-
Zélande, comme le disent des légendes faites évidemment
après coup. Mais y fùt-il allé longtemps avant, on ne voit
pas pourquoi il ne serait pas compté comme tête de généra-
(1) Ouvr. cité, p. 193.
LES POLYNÉSIENS. 103
lion. Il en est de même de Po, de Mawete, etc • Quant au 5*,
c*était évidemment quelque personnag^e ayant pris le nom
de la divinité, c le Divin » ; le 6", celui de quelque conqué-
rant: etc. Car tous ces noms ne sont que des qualificatifs
préférés aux noms de famille ; c'est ce que nous avons parti-
culièrement fait remarquer quand npus avons parlé des
noms des chefs aux îles Marquises.
Si Ton considérait tous les noms désignés par le vieux prê-
tre comme ceux des chefs de chaque génération, il se serait
écoulé, depuis l'arrivée des émigrants de FHawahiki un
laps de temps de 600 ans, au lieu des 450 de la légende de
Maru*Tuahu ; peut-être est-on en droit de penser que Sir
Grey, qui a fait connaître cette dernière légende, doutait
lui-môme de sa signification; car il dit : « Les traditions que
nous rapportons ont régné peut-être plus de 2000 ans dans
la plupart des tles de TOcéan pacifique. »
Ainsi donc, des généalogies n'indiquent que 15 à 16 géné-
rations ; d'autres en indiquent 18 à 20 ; une en élève le nom-
bre à 26 ; des écrivains estiment à 800 ans la durée des Néo-
Zélandais dans TIle-Nord; enfin, d'après d'autres, ils y
existeraient depuis plus longtemps. Nous le demandons ;
quelle confiance avoir en de pareilles données, encore moins
certaines que celles de l'ancien Testament, qui le sont si
peu (1) ; ainsi que le prouvent les séries chronologiques qui
énumèrent les ancêtres de Jésus-Christ (2) ?
Si l'on a pu se demander pour ces dernières s'il n'y en au-
rait pas eu un plus grand nombre, on est, à plus forte rai-
son, en droit de se le demander pour la Nouvelle-Zélande,
où les renseignements sont encore plus contradictoires, puis-
que d'après M. Taylor, il n'est pas un chef de grande fa-
mille qui ne commence sa généalogie à l'origine de toutes
choses, et parfois même avant la création des dieux, d'où
tous les chefs de la Polynésie aiment tant descendre. Le
(1) Oavr. cité, introduction, p. 12.
(2) On sait que St-Mathieu ne compte, d'Abraham à Jdseph, époux
de la vierge Marie que 89 générations, tandis que St*Luc, procé-
dant comme le premier de mâle en mâle, énumère du même Abra-
ham au même Joseph && générations.
104 LES POLYNÉSIENS.
studieux missionnaire, dit à cette occasion : (1) » Je m*amu*
sai beaucoup, une fois, d'une tradition de cette espèce, com-
mençant au néant ( na te kore i a?, de rien à quelque chose)
et entassant nom sur nom jusqu'à celui du narrateur.»
Il est bien évident que si Ton n'a,comme il rayance,qu*une
pauvre opinion d'un chef, qui ne peut pas faire remonter sa
généalogie à 20 ou 80 générations, c'est que les grandes fa-
milles prétendent venir de bien plus loin (2). Dès lors n'en
peut-on pas inférer, comme semble l'avoir pressenti M. de
Bovis pour Tahiti, que ce nombre de vingt et quelques gé-
nérations n'est si généralement donné aux navigateurs, ou
conclu des traditions, que parce qu'il est difficile, et peut-
être impossible à la mémoire de la plupart des indigènes de
conserver le souvenir d'un plus grand nombre ?
A cette occasion toutefois, nous ferons remarquer que
cette induction ne peut être tirée que des chiffres des deux
premiers archipels ; puisque, ainsi qu'on l'a vu, les habitants
de Sandwich, et des Marquises ont au contraire conservé
le souvenir d'un plus grand nombre de générations ou de
chefs. Nous avons môme montré que, dans ces dernières
îles surtout, ces chefs ou générations avaient été encore plus
nombreux qu'on ne Ta cru. Certes il n*est pas facile d'expli-
quer une pareille différence chez des populations qui ont
une origine commune ; on a cru pouvoir Tinterpréter en fa-
veur d'une origine malaisienne, mais nous croyons que
cette différence est elle-même un témoignage de l'ancien-
neté plus grande du peuplement de la Nouvelle-Zélande et
de Tahiti ; car on comprend parfaitement que la diffic ulté
de se rappeler par la mémoire seulement soit en raison di-
recte du temps écoulé. L'Ue-Nord et TIle-du-Milieu de la
Nouvelle-Zélande devaient avoir des relations faciles et
(1) Oav. cité, p. 155.
(2) Comme Ta dit M. Perrier {autochthonie^ mém. Soc. d*anthrop.)
à propos de Téthnologie égyptienne. « Il en est des familles des na-
tions comme des famiVles prises en particulier. On veut être de
lignée ancienne ;on veut dater de loin, parce que c'est, en princi-
pe, un lustre légitime, aussi bien pour les peuples que pour les in-
dividus.»
LES POLYNÉSIENS. 105
fréquentes ; un voyagre de Tune à Tautre ne pouvait frapper
rimagination des émigrants, si Témigration n*était causée
par des guerres et des dissensions intestines. Pour les Néo-
Zélandais autochthones, les générations n'avaient pas de
point de départ déterminé. Pour les émigrants vers la Poly*
nésie, au contraire, elles dataient du grand événement de
leur départ et de leur arrivée sur une terre nouvelle, et elles
se gravaient» d'autant mieux dans leur mémoire que leur
voyage avait été plus long, plus semé de péripéties et
d'obstacles.
n est bien évident aussi, comme on l'a dit, que les diffé-
rents chiffres cités semblent indiquer que la dispersion de'
la race polynésienne, est relativement moderne ; mais il ne
l'est pas moins, après tout ce que nous venons de dire, qu'il
est impossible de fixer cette date d'une manière exacte.
Nous l'avons répété plusieurs fois déjà : c'est parce qu'on
D*a pas distingué l'Ile-Nord de rDe-du-Milieu de la Nouvelle-
Zélande, qu'on n'a pu découvrir la véritable situation de
THawahiki ou pays d*origine première ; c^est pour cela qu'on
a eu tant de peine à comprendre les traditions rapportées par
Dieffenbacb, Shortland, Sir Grey et Taylor. On verra, en li-
sant ces traditions dont nous insérons la traduction à la fin
de ce livre, que les événements les plus anciens sont mêlés
poar ainsi dire à des faits modernes; les traditions que nous
appelons historiques succèdent sans transitions & celles qui
sont sûrement mythologiques et héroïques, et il ne faut pas
moins qu\uie attention soutenue pour les distingueriez unes
des autres. Mais alors on reconnaît assez facilement que les
premières sont l'histoire des événements qui ont amené le
départ des émigrrants et de ceux qui les ont suivis dans Tlle-
Nord de la Nouvelle-Zélande, tandis que les autres sont tout
particulièrement, les faits et gestes des ancêtres dans l'Ha-
wahiki. D\in autre côté, ce qu'on ne peut se dispenser de
remarquer, c'est qu'à part un certain nombre de grands per-
sonnages, presque tous semblent être contemporains ou pré-
céder de peu de temps les émigrants de ce que nous appelons
la c grande émigration, » pour la distinguer des migrations
ultérieures ou postérieures entreprises par des chefs dont
L.. «*i..>ii
106 LES POLYNESIENS.
les traditions ont également conservé le souvenir. Il est
évident qu'en se faisant descendre de personnages tels que
Tawhaki et autres, lesindigènes remontent aux temps fabu-
leux, et qu'ils sont aussi embarrassés que nous le serions à
leur place, pour dire de combien de temps ces personnagres,
ont précédé le départ des premiers émig^rants. Il faut
môme supposer, en les voyant en diviniser quelques-uns,
qu'ils les croyaient bien antérieurs ; c'est d'ailleurs ce qui
résulte de la comparaison de toutes les données lég^endaires.
Tawhaki, en effet, est représenté dans les traditions comme
un homme, un héros, et ce ne fut probablement qu'à sa mort
Iju'il fut déifié dans l'Hawahiki, c'est-à-dire dans l'Ile-du-
Milieu delà Nouvelle-Zélande, oii son mythe n'a cessé d'exis-
ter. A l'Ile-Nord, au contraire, il a été remplacé plus tard
par le mythe de Maui qui s'est emparé des hauts faits de son
prédécesseur ou du moins auquel on les a attribués de son
vivant ou après sa mort ; Maui, en effet, était également un
homme quittant l'Hawahiki pour aller se fixer à TUe-Nord
de la Nouvelle-Zélande.
Nous avons voulu revenir, en passant sur ces faits qui
nous semblent appuyer l'opinion que nous soutenons ; ils
indiquent que Maui, qu'on regarde parfois comme fort
ancien, n'a bien probablement émigré à l'Ile-Nord de la
Nouvelle-Zélande qu'après beaucoup d'autres. Il est inutile
de répéter que si on lui a attribué la découverte de cette île
qui avait été faite par Kupe, de même que tous les hauts faits
de Tawhaki, son prédécesseur en Hawahiki, c*est qu^il a vé-
^u à une époque de bouleversement et de guerres intestines.
Mais il n*est pas do fait prouvant mieux que celui-ci, que
l'Hawahiki ne pouvait pas être placé ailleurs que dans l'Ile-
du-Milieu de la Nouvelle-Zélande, c'est-à-dire dans le lieu
qui a chassé Maui, dont le culte, créé à l'Ile-Nord, s'est en-
suite répandu dans toute la Polynésie, sans jamais s'établir
à rile-du-Milieu.
Conclusiona. — En résumé, on a eu tort de soustraire un
certain nombre de généalogies, sous le prétexte qu'elles
LR8 POLTNàSIENS. 107
étaient faboleoses. Nous bornant donc h adopter le nombre
des généalogries données par les listes de Haie et de Porter,
pour les Sandwich et les Marquises, car nous avons dit avoir
des listes de Tune des Marquises encore plus étendues que
toutes celles publiées, nous croyons pouvoir dire :
1* Que les Sandwich ont été peuplées, il y a au moins 2100
ans, au lieu de l'avoir été, comme l'a conclu M. Haie, il y a
1350 ans, et comme Ta dit M. Rémy il y a 2250 ans ;
2* Que l'ile Nuku-Hiva l'a été il y a 2640 ans, en comptant
pour les deux archipels par générations, et qull existe par
conséquent une différence de 540 ans entre le peuplement
des deux groupes ;
2r Que Tahiti est peuplée depuis 3000 ans au moius ; ce qui
résulte non des listes généalogiques connues, mais des
données linguistiques et de l'ensemble des faits venus à la
connaissance des Européens. Oe chiffre de 3000 ans mettrait
entre le peuplement des îles Sandwich et celui de Tahiti,
un intervalle de 900 ans, et entre le peuplement de Tahiti et
celui des Marquises un intervalle de 360 ans ;
4* Que les archipels Samoa et Tunga, dont on ignore com-
plètement la date du peuplement, doive at avoir reçu leurs
habitants bien antérieurement aux précédents. Il est évident,
en effet, que quelque soit le chiffre que Ton adopte, le nôtre
ou ceux de MM. Haie, Rémy et de Quatrefages, le peuple-
ment des Samoa et des Tunga doit remonter à une époque
plus reculée, puisqu'on s'accorde à regarder ces deux archi-
pels comme le berceau des colonies qui sont allées peupler
les Marquises et les Sandwich.
n est inutile déparier des Paumotu, des Mangareva, etc.,
qu'on a vu avoir été peuplées beaucoup plus tard.
En supposant qu'une période de 3G0 ou de 540 * ans a été
nécessaire pour produire le trop plein, ou pour engendrer
des guerres assez fortes pour porter & l'émigration, on pour-
rait dire, sans s^arrôter d'ailleurs à rechercher ici de nou«
veau quel est celui de ces deux archipels qui a été colonisé
le premier, que les Tunga et les Samoa ont été peuplées il
ya 8860 ou 8540 ans environ ,
Sf Enfin, que si la Nouvelle-Zélande est bien, comme
108 LES POLYNÉSIENS.
nous avons cherché à le démontrer, le berceau des Polyné-
siens, il faut reporter à plus de 4000 ans le départ des
émigrants de THawahiki pour l'île Aotearoa, autrement dit
rile-Nord de la Nouvelle-Zélande. On donnerait ainsi un
Japs de temps de 360 ou 540 ans aux colons de TIle-Nord
avant leur départ pour la Polynésie, sans parler de ceux qui
probablement s'y sont rendus directement à cette époque,
sans avoir pu s'arrêter sur l'île Aotaroa (1), et qui, peut-être
même,sont les seuls ayant émig^ré jusque-là. Cette dernière
hypothèse, il faut en convenir, viendrait appuyer d'une ma-
nière bien remarquable, en l'expliquant pour ainsi dire, la
conclusion de M. Haie, que les émigrations à Tahiti et à la
Nouvelle-Zélande ont été contemporaines ou à peu près (2) ;
et, par la Nouvelle-Zélande, encore une fois, il ne faut en-
tendre que rile-Nord de ce groupe, comme nous croyons
l'avoir surabondamment démontréjà l'aide de tous les chants
traditionnels publiés.
Quant à la date du peuplement de la terre d'origine ou
l'Hawahiki, il est impossible de l'apprécier. Il est bien clair
qu^elle remonte à une époque infiniment plus éloignée que
les précédentes,puisque ce n'est qu^après de longues guerres
d^extermination,dont on ne connaît probablement que les
dernières par les légendes, que les vaincus se sont décidés à
émigrer. Toutes les traditions établissent, contrairement à
ce que l'on croit généralement, que l'Ile-du-Milieu de la
Nouvelle Zélande,lors de ces guerres et de ces émigrations,
possédait de nombreuses populations que nous regardons
comme ayant été autochthones.
(1) Voy. Shortland, p. 304.
(2) On a vu que Haie est arrivé à cette conclusion, en se fondant
uniquement sur Taltération des mœurs et de la langue des deux
contrées comparées à celles des Samoa, car il faisait venir les habi-
tants de ces contrées des îles Samoa, sans remarquer qu'il faudrait
admettre, ainsi que nous Tavons avancé, qu'on parlait aux Samoa
à l'époque des premières migrations, le langage qui a été retrouvé
à la Nouvelle-Zélande .
LIVRE DEUXIEME
MARCHE DES MIGRATIONS
CHAPITRE PREMIER
Première étape des émigrants de THawahiki. — Populations trouvées sur
nie-Nord de la Nouvelle-21élande. — Motifs qui poussèrent les Maori
de rile-Nord à émigrer. — > Route du Nord-Est ouverte seule aux
nouveaux émigrants.» Premières iles rencontrées par eux: Tunga,
Hapai, Manaia. — Dialecte de Rarotonga. — Iles peuplées par les
Tunga. — Disséminations involontaires. — Iles peuplées par Tahiti. —
Peuplement des îles Marquises. — Peuplement des îles Sandwich. —
Iles Carolines et Mariannes. — Voies suivies par les Polynésiens pour
atteindre la Malaisie. — Toutes ces migrations se sont opérées du Sud-
Ouest vers le Nord-Est. — Les îles polynésiennes n'étaient générale-
ment pas habitées lors de Tarrivée des émigrants. — Preuves linguisti-
ques. — Fréquence des mots polynésiens en Malaisie ; rareté des mots
malais en Polynésie. « La Polynésie n'a pu être peuplée par des po-
pulations malaisiennes.
Nous avons fait connaître tous les faits qui nous out con-
duit à regarder les Polynésiens comme les descendants des
Maori et à placer le lieu d*origine première, ou THawahiki,
dans rUe-du-Milicu de la Nouvelle-Zélande; nous avons
montré que c'est par voie de migrations que les îles poly*
Désiennes ont été peuplées ; maintenant, et avant de formu-
ler les conclusions de tout notre travail, nous allons essayer
de tracer l'itinéraire suivi par les émigrants, depuis leur
pays d'origine jusqu'aux points les plus extrêmes où ils ont
été rencontrés.
110 LES POLYNÉSIENS.
Pour cela, nous n'aurons qu*à reprendre en sens inverse
la route que nous avons déjà parcourue en remontant con-
tre le courant des mig^rations afin d'arriver h la découverte
du lieu d'origine ; en un mot pour parler comme les Maori,
il nous suffira de c descendre » (1) du Sud-Ouest et du Sud
vers le Nord-Est et le Nord, pour indiquer la marche exac-
tement suivie.
Chemin faisant^ nous compléterons quelques-uns des ren-
sei^ements déjà donnés ; nous indiquerons les raisons qui
nous semblent avoir porté les Maori de TIle-Nord, aussi
bien les anciens que les nouveaux, à émigrer vers la
Polynésie ; puis nous tâcherons de dire quelles sont les îles
polynésiennes qui ont été les premières peuplées, et com-
ment les autres Tont été successivement. Nous examinerons
de nouveau le point tant controversé de savoir si ces îles
étaient ou n'étaient pas habitées à l'arrivée des émigrants,
et nous insisterons sur les causes qui expliquent la réparti-
tion de ces derniers presque d'un seul côté de l'Océan Pa-
cifique. Enfin nous suivrons la dissémination jusque dans
les plus petites îles isolées, et même jusque dans les grands
continents d'Afrique, d'Asie et d'Amérique.
Ce que nous allons dire ne sera, il est vrai, que conjectu-
ral ; mais, comme nos conjectures reposent sur un grand
nombre de faits et de témoignages, et que, d'ailleurs, c'est
la seule voie ouverte pour parler de l'origine et des mi-
grations d'un peuple, nous n'hésitons pas, comme com-
plément de notre travail, à présenter les réflexions que
nos études et nos propres observations sur les lieux mêmes,
aussi bien que nos lectures nous ont suggérées sur la mar-
che des migrations polynésiennes.
Voici donc comment nous croyons que les migrations se
sont opérées :
En quittant les côtes Est et Ouest de l'Ile-da-Milieu, mais
surtout celles du Sud et du Sud-Ouest, les émigrants se
(1) Voir ce que nous avons dit à ce sujet, vol. II, p. 147 et ED,
p. 413.
LES POLYNÉSIENS. )11
sont dirigées vers TIle-Nord de la Nouvelle-Zélande, visitée
par quelques-uns de leurs compatriotes longtemps avant
leur départ, comme Fattestent les légendes de Kupe, de
Ngahue et autres que nous avons citées, ainsi que les
voyages de Turi, de Hou, de Uenuku, etc., qui les avaient
précédés de peu de temps.
Nous avons fait remarquer ce fait curieux, que ces trois
derniers, particulièrement, ont borné leur voyage pour ainsi
dire au détroit de Gook, comme Tavait fait Kupe, comme
le firent également le Ririno qui accompagnait le canot de
Turi, et le Wakaringaringa qui atterrit à Kaupokonui dans
le détroit de Cook. Sans doute Téioignement paraissait déjà
assez grand à ces premiers émigrants, qui n*avaient quitté
qu*à regret leur patrie pour éviter l'extermination, mais qui
ne cessaient d'y penser; comme le prouve le suicide de Turi,
pria de nostalgie.
Ceux de la grande émigration allèrent s'établir plus loin
sur la côte Est de la mâme île. Longeant la terre ou en
passant aussi près que possible, pour ne pas la perdre de
vue, tous eurent à doubler le fameux cap Waiapu ou cap
Est de Cook. (1) C'est là que la plupart s'arrêtèrent dans le
port de la baleine ou Whangaparaua. Puis ils se fixèrent
les uns ici, les autres là, dans les points à leur convenance ;
d*autres allèrent jusqu'au cap Nord et le doublèrent, ou ils
se contentèrent de passer par dessus l'isthme étroit qui sé-
pare une mer de l'autre, pour atteindre celle de l'Ouest ;
d'autres enfin pénétrèrent dans l'intérieur. Il y eut bientôt
des colonies établies sur les points principaux de l'île, mais
surtout sur la côte orientale, et il est probable, quoique les
légendes n*en disent rien, que d'autres furent fondées par
de nouveaux arrivants, peut-être, par exemple, par l'équi-
page de Ruaeo, qui, après avoir puni Tama-te-Kapua, alla,
sans qu'il soit dit où, chercher une nouvelle patrie .
On a vu que les traditions citent une quinzaine de canots
ft que parmi eux il y en avait qui étaient doubles et fort
(I) Ce qui explique si bien pourquoi « tous, » comme le disent
queues légeadss, sont venus aborder à Waiapu en venant d'Ha-
wahiîd» ee qui serait inexplicable, s'ils étaient venus de l'Est.
L^-Vl^jtf^:
112 ^ LES POLYNÉSIENS.
grands. Peut-ôtre même tous les canots étaient-ils doubles»
quoique les légendes ne le disent pas. Dans tous les cas, ils
avaient toujours un équipage nombreux. En effet, à chaque
instant» on voit les 140 guerriers d'un canot figurer dans les
récits, et ce qui ne permet pas de douter de l'existence d'un
pareil nombre de combattants sur chaque canot, c'est que,
il ne faut pas l'oublier, ces canots étaient de véritables pe-
tits navires à larges plates-formes surmontées d'une sorte
de ronfle ou demeure pour les chefs ; ils étaient capables de
porter presque le double du nombre cité. Ce nombre est
d'ailleurs trop généralement répété pour qu^on puisse se
refuser d'y croire. Nous-môme, nous avons vu en 1827, aux
îles Tunga et dans les Fiji, des canots qui auraient certai-
nement pu porter, avec le reste de l'équipage, un pareil
nombre de combattants. Si l'on admet l'exactitude de ce
nombre, il faut évidemment supposer qu'il y avait sur cha-
que canot au moins autant d'autres individus, femmes et en-
fants surtout, qu'il y avait de guerriers. Dès lors, si l'on
comprend avec quelle facilité ont dû s'établir les colonies,
on doit comprendre aussi que la plupart des agglomérations
déjà existantes sur Vîle n'ont pu résister aux attaques des
nouveaux venus, et qu'elles n^ont eu d'autres ressources
que de s'éloigner pour ne pas être exterminées. On sait
comment a été exterminée celle rencontrée par Manaia sur
la côte Ouest ; il est plus que probable qu'il en a été de
môme dans beaucoup d'autres endroits, à en juger par les
récits attestant l'existence d'hommes là où les canots abor-
daient. Ihenga, par exemple, en a rencontré près du lac
Roto-Rua dans l'intérieur : Kupe en avait vu, de son côté,
et Turi ne cessait de se garer contre les attaques de ceux
qui l'avoisinaient : ce qui semblerait prouver que ceux-là
particulièrement étaient assez nombreux.
Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà dit
à ce sujet ; mais il est certain qu'à l'arrivée des émigrants
il y avait, disséminée sur rile-Nord|Une population de môme
race qu'eux et parlant absolument la môme langue. D'od
était-elle venue ? Peut-ôtre également de l'Hawahiki, mais
elle aurait pu tout aussi bien ôtre authoothone elle-même,
LES POLYNÉSIENS. 113
si» surtout, comme le soutiennent quelques écrivains, la
Nouvelle-Zélande n'est que le reste d'un grand continent
qui aurait disparu. Des traditions encore conservées rap-
portent même que des îles du détroit de GooJc ont été en-
glouties. Leâ restes de cette population disséminée» vaincue
facilement par des envahisseurs plus aguerris et en partie
exterminée, se seront d*autant plus facilement fondus avec
eux, que la langue, les mœurs et les usages étaient les
mêmes. Même quand cette population aurait été le résultat
d*émigrations de THawahiki à une époque bien antérieure,
elle n'aurait pas plus été épargnée par les conquérants, car
elle leur était inconnue. Il fallait donc qu'elle se soumît ou
qu'elle se fit tuer, et Ton a vu, si Ton peut prendre à la
lettre le texte delà légende de Manaia, que les habitants
rencontrés par ce chef sur la côte Ouest de TIle-Nord, furent
entièrement exterminés. Mais, à la longue, tous ceux qui
furent épargnés durent se confondre avec leurs vainqueurs;
ils ne furent bientôt plus que dés membres de la nouvelle
société^ prenant part sans doute à toutes les guerres qui
commencèrent presque aussitôt après l'arrivée d'Hawahiki,
guerres qui ont duré jusqu'à nos jours, et qui n'ont cessé
que longtemps après la prise de possession de la Nouvelle-
Zélande par l'Angleterre.
On a avancé que cette fusion de la race occupante avec
les envahisseurs avait produit les diverses variétés d'hom-
mes ou même les races différentes que certains ethnologues
ont admises à la Nouvelle-Zélande. Nous répéterons ici que
c'est justement le mélange opéré entre des individus de
même race, qui fait qu'on ne trouve pas un seul mot de
langue étrangère dans l'idiome maori, et qu'à part les dif*
férences existant partout entre les nuances de coloration et
la beauté des formes des habitants, il n'y a qu'une seule es-
pèce d'hommes à la Nouvelle-Zélande.
Quoi qull en soit, c'est probablement à la suite de guerres
civiles qu'une partie de la population ainsi fondue dût son-
ger à fuir à son tour pour éviter l'extermination ; pourtant
il serait également possible que ces migrations aient eu lieu
abtoloment à la môme époque, au môme moment, que celles
rr S.
_ ' ..'
114
LBS POLTNlisiEMS.
venant se fixer à Hle-Nord : c'est ce que semblerait autori-
ser à supposer un fait jusqu^ici passé inaperçu. Taylor (1),
entre autres, dit que quelques traditions, parlant de la
grande émigration, établissent queTun des canots le Pan^
gatoru, ne put aborder à TIle-Nord, parce que les popula-
tions primitives s'y opposèrent. Cela prouve d'abord, con-
trairement à ce qu'on soutient généralement, que la popu-
lation de celte île, à Parrivée des émigrants d'Hawahiki, était
plus nombreuse qu'on ne le croit, et que probablement les
autres canots ne s'y maintinrent que par la force. Ainsi
s^expliqueraient et Textermination des tribus vaincues et
les précautions que prenait Turi quand il s'éloignait de sa
forteresse avec tout son monde. On ne dit pas ce que devin-
rent les canots forcés de reprendre la mer ; on peut croire
que trouvant plus loin quelque lieu inhabité, c'est là qu'ils
se seront fixés. Il faut pourtant faire remarquer que les tra-
ditions, après avoir donné les noms de ces canots, n'en par«
lent plus, tandis qu'elles suivent les autres avec détail jus-
qu'à la fin. Les généalogies elles-mômes ne remontent
jamais aux équipages de ces mômes canots absolument
comme s'ils étaient allés ailleurs.
On comprend que s'ils s'étaient rendus dès cette époque
en Polynésie, ce pourrait être un témoignagre en faveur de
l'opinion de M. Haie, qui regardait les Tahitiens particuliè-
rement comme contemporains des Néo-Zélandais. Mais il
est inutile de s'arrêter plus longtemps sur ces suppositions
quoiqu'elles ne soient pas invraisemblables; nous croyons
plus naturel d'admettre que c'est surtout après un séjour
de quelque durée, et alors que les populations, sans être
considérables pour l'étendue de l'tle, s'étaient déjà accrues,
qu'elles furent forcées d'émigrer à leur tour vers la Polyné-
sie. Il est évident que les motifs qui avaient porté les ancê*
très d'Hawahiki à s'éloigner étaient les mêmes qui portaient
leurs descendants à aller chercher quelque terre moins in-
hospitalière. Ce qui semble le prouver, c'est que les chefs
des émigrants vers la Polynésie avaient les mêmes noms que
(I) OuTT. cité, p. 123.
LES POLYNÉSIENS. 115
ceux arrÎTés d^Hawahiki à Pile-Nord : tels étaient Makea,
Karika, etc. Panni eux figuraient aussi de nombreux prê-
tres ; tous semblaient être partisans de là théocratie qui^
en Hawahiki, avait été si funeste à tous ceux, prêtres et
cheCs, qui partageaient cette manière de voir. La cause
principale de toutes les luttes, aussi bien dans la nouvelle
patrie qu'en Hawahiki, a dû être le besoin de la part des
Rangatira, dcf secouer le joug des institutions théocrati-
qaesqui pesaient sur eux, sans parler des disputes pour
ainsi dire accessoires qui, comme en Hawahiki, n'avaient
d'autres causes que l'ambition de certains chefs et la con-
duite de leurs femmes.
Comme celles de l'Hawahiki, les migrations partant de
rUe-Nord, ne furent donc que le résultat de guerres, reli-
^euses ou non, qui avaient recommencé presque aussitôt
rétablissement sur File-Nord des émigrants d'Hawahiki.
L'exemple de Raumati, Tun des fils du grand prêtre Uenu-
ko, tué par Ha-tu-Patu, petit-fils de Hou, ne laisse aucun
doute à ce sujet (1). Rapprochés un instant par l'adversité
des enfants de Hou, l'ancien ennemi de leur père, les fils de
Uenuku se vengent dès qu'ils en trouvent l'occasion, de la
mort de celui-ci tué par Tama-te-Kapua, en incendiant son
canot VArawa. Gela se passait pour ainsi dire au début de
la colonisation. Après cela commencèrent les longues guer-
res que racontent les traditions, et qui expliquent si bien, à
notre avis, la nécessité dans laquelle se trouvèrent les tri^
bus vaincues de chercher leur salut dans la fuite .
Or, pour elles, il n'y avait pas à hésiter : une seule voie
leur était ouverte, c'était celle conduisant vers le Nord-Est,
niro c dessous » relativement au lieu d'origine première;
c'était celle qu'avaient suivie les ancêtres en venant d'Ha-
wabikipourse fixer à TUe-Nord.
Pour aller dans cette direction, les vents, d'ailleurs,
étaient presque toujours favorables, tandis qu'ils l'étaient
moins ou qu'ils étaient même contraires pour aller dans les
antres directions.
(1) Voir la légende de Ha-tu*Pata, dans la Mythologie de sir
Qttij»
I-**.
116 LEd POLYNÉSIENS.
Il est probable qu'ils avaient quelques vagues données
sur rinutilité et le danger de sô diriger vers le Sud, de
môme que vers TËst, car leurs navigateurs avaient dû plus
d'une fois pousser aussi loin que possible leurs excursions
dans ces directions.
Peut-être même savaient-ils que des terres plus tempérées
se trouvaient dans le Nord-Est» mais Teussent-ils ignoré
complètement qu'ils avaient un motif d*aller plutôt de ce
cOté que vers le Sud surtout. En effet, ils avaient néces-
sairement pu remarquer sur leur île môme que le climat
s^adoucissaità mesure qu*ils se rapprochaient davantage de
son extrémité la plus Nord. Cette seule raison, quand les
vents n'y auraient pas engagé, était une raison suffisante
pour qu^ils prissent de préférence la direction du Nord^Est,
c'est-à-dire celle de la Polynésie. Aussi bien, en prenant
cette direction, ils ne faisaient que continuer à c descendre
comme avaient fait leurs ancêtres ».
La route vers le Sud-Ouest leur était complètement in«
terdite : non seulement les vents étaient le plus souvent
contraires, mais ils ne pouvaient ignorer que les intempé-
ries y étaient infiniment plus fortes. Que seraient-ils allés
faire d'ailleurs de ce côté, puisque c^est de là que leurs an-
cêtres avaient dû s'enfuir ?
Âinsi^ comme on voit, vents, expérience, souvenirs con-
fus, position, tout leur traçait la seule voie à suivre, et c'est
en suivant cette route, nous en avons la conviction, que la
Polynésie a reçu ses premiers émigrants de la race appelée
polynésienne par tous les écrivains, mais qui, suivant nous,
devrait plutôt être appelée race Maori.
Il résulte, de l'examen le plus attentif de tous les docu-
ments connus, que pas un canot une fois parti de l'Ile-Nord
de la Nouvelle-Zélande pour la Polynésie n'y est revenu :
Si Gook a cité un canot jeté sur TIle-du-Milieu et monté
seulement par quatre hommes ; si on a parlé d un autre
fait, bien postérieur probablement aux migrations opérées
vers la Polynésie, d'après lequel Téquipage d'un petit na-
vire et son capitaine ont été massacrés dans le détroit de
LES POLYNÉSIENS. 117
Cook (1) ; si enfin Haie, pour mieux appuyer son hypothèse,
parle d*un canot polynésien arrivé à la baie des îles vers
Tannée 1740; ces divers faits sont loin de démontrer que les
canots venaient de la Polynésie. Quant à Tautre exemple
cité par Cook, d*un canotallant jusqu à Ulimarao, il prouve
encore moins, puisque ce canot était d'abord parti de l'Ile-
Nord elle-mâme. La force et la durée des vents de la partie
de rOuest étaient évidemment à eux seuls un obstacle à
tout retour facile, môme quand des émigrrants auraient
cherché à revenir au pays d'où ils avaient été forcés de s^é-
loigner.
Ce fait vient lui-même appuyer l'origine maori des Poly-
nésiens. Il est presque certain que si la Nouvelle-Zélande
eût été peuplée par la Polynésie, on y aurait vu, au moins
de temps en temps, arriver quelques compatriotes des pré-
cédents émigrés, profitant, pour venir, des vents d'Est et de
Sad-Est, certains d'avoir, pour retourner chez eux, des
vents d*Ouest qui sont les plus fréquents. Mais toutes les
traditions, aussi bien celles de la Nouvelle-Zélande que
celles des îles polynésiennes, se taisent complètement à ce
sujet, particulièrement les traditions des Tunga, des Samoa,
et surtout des Manaia qui , par leur position, auraient pu,
mieux que les autres archipels, donner lieu à de pareil
voyages. Bien mieux, celles de ces dernières îles semblent
montrer elles-mêmes que les émigrants ne venaient que de
la Nonvelle-Zélande : nous avons précédemment cherché
h le prouver en faisant l'examen critique de la légende de
John Williams qu'on a tant invoqué pour soutenir le con-
traire (2). Quant au fait cité par Haie pour donner plus de
vraisemblance à son hypothèse, c'est-à-dire à l'arrivée d un
canot polynésien à la baie des Iles vers 1740, Thompson
s'est chargé d'en détruire la réalité : il s*est assuré sur les
lieux mêmes avec le plus grand soin qu'il n'y a pas eu de
migration moderne de la Polynésie vers la Nouvelle-Zé-
lande, et que, par conséquent. Haie a été mal informé (3).
(1) Thompson, vol. I, p. 2^.
(I) Voir ce que nous avons dit à ce sujet, vol. II, p. 870.
(S) Oavr. oité, vol. II, p. 66.
**.'^-'^_ - .
118 LES POLYNÉSIENS.
Si tous les ethnologues acceptent aujourd'hui Topinion
jusque-là motivée de M. Haie, c*est que, dix ans plus tard,
sir Grey, en publiant sa précieuse collection de traditions,
est venu montrer que rien n^était plus facile que d*aller
de l'Hawahiki à TIle-Nord, en suivant pour ainsi dire les
côtes, soit à la voile, soit même en pagayant ; c*est ce que
nous disions nous-mêmes dans le mémoire que nous avons
adressé en 1866 à la Société d'anthropologie ; dès lors, il
nous était démontré qu'il ne s'agissait que de voyages faits
entre deux terres peu éloignées, et non de traversées de
plusieurs centaines de lieues en plein Océan ; et que l'Ha-
wahiki était une partie de l'Ile^du-Milieu, si ce n*était pas
cette ile en entier.
C'est donc une erreur de croire que ce que rapportent les
traditions peut s'appliquer à un Hawahiki placé dans les
Samoa : itinéraire, facilité des voyages, même par ceux qui
n étaient encore jamais allés jusqu'à l'Ile-Nord, existeûce de
grands lacs, de grandes rivières d'eau douce, jade vert, con-
naissance de la neige, de la glace, du phormium, etc., tout
en un mot indique que cet Hawahiki ne pouvait se trouver
en Polynésie. Par conséquent, les témoignages invoqués
par M. de Quatrefages entre autres^ Tout été à tort. U n'existe
aucune tradition disant formellement que l'Hawahiki était
situé en Polynésie, et les assertions de quelques écrivains, à
cet égard, ne sont que le résultat d'une idée préconçue. Du
moment qu'ils présupposaient l'Hawahiki en Polynésie» il
fallait bien qu'ils interprétassent ainsi le silence des légen-
des pour pouvoir expliquer le peuplement de l'Ile-Nord ;
mais ce n'était qu'une erreur : nous croyons l'avoir assez
démontré pour n'avoir pas besoin d'insister davantage.
Pas plus que M. Haie ne l'a fait pour soutenir son hypo-
thèse, nous n'avons pu nous-même fournir, pour appuyer
la nôtre, des témoignages irréfragables ; mais nous croyons
avoir accumulé tant de probabilités, mis en évidence tant
de circonstances favorables, qu'il nous semble difficile
qu'on ne l'accepte pas.
Après avoir montré la faiblesse de la plupart des témoi-
gnages sur lesquels on s'est appuyé pour soutenir le peu-
LB8 POLYNÉSIENS. 119
plement de la Nouvelle-Zélande par la Polynésie, il nous
est impossible de ne pas admettre que c*est au contraire la
Polynésie qui a été peuplée par la Nouvelle-Zélande.
Les premières îles rencontrées en Polynésie par les émi-
grants ont presque certainement été les îles Tunga et les
îles Hapal, et peut-être les Manaia.
Ce sont les Tunga, dont nous avons déjà expliqué ail-
leurs le peuplement, qui ont fourni des colonies à un grand
nombre d*îles diftérentes. Sans doute on a dit que les Samoa
ont peuplé les Tunga;mais n^ aurait-il que la tradition
que nous avons citée qu'il faudrait admettre le contraire (1).
L*existence anciennement d'une tribu Ati-Hapal en Ha-
wahiki, autrement dit sur la côte Sud-Ouest de llle-du-
Milieu, explique le nom que portent les secondes. Ce nom
était celui de la tribu dont Uenuku était le grand prâtre ;
plus qu'une autre elle dut avoir besoin de s*enfuir, puisqu'à
peine échappée de l'Hawahiki, son chef Raumati, fils de
Uenuku, fut vaincu et tué peu après son arrivée sur llle-
Nord.
On a dit aussi que les îles Manaia ont reçu, à une époque
peu reculée, leurs premiers habitants des îles Samoa et de
la Société ; mais nous avons montré que la tradition sur
laquelle on s*est appuyé semble plutôt indiquer que Tune
d'elles, Rarotonga, a été peuplée par les îles Tunga, quelle
que soit d'ailleurs l'époque que l'on admette et qui est tou-
jours incertaine, quand on n'a d'autres documents que ceux
fournis par des peuples qui ne conservent leurs souvenirs
que par la tradition.
Placées comme elles le sont relativement à la Nouvelle-
Zélande, les lies du groupe Hervey, et notamment celle
appelée Manaia, auraient certainement pu être facilement
atteintes par les émigrants d'ilawahiki. On doit le supposer
quand on remarque que le langage des habitants de ce
groupe est, de toute la Polynésie, celui qui se rapproche le
plus de la langue Maori. Pourtant, il faut le dire, rien de
plus que le langage ne le prouve, si ce n'est peut-être en-
(1) Voj. oi-dessos, vol. II, p. 520 et suiv.
•m. j»
120 LES POLYNÉSIENS.
core la croyance des indigènes , que leurs ancâtres prove-
naient de « dessous le vent » c'est-k-dire du couchant. On
est loin, comme on voit; de la provenance Samoane et de
celle de Tahiti ou mieux de Kaiatea ainsi qu'on Ta avancé.
D*un autre côté, pour toutes ces raisons, il nous semble
qu il doit âtre difficile de comprendre que Tîle Rarotonga
ait pu être si tardivement peuplée, ainsi qu'on le croit gé-
néralement (1). Nous l'avons dit, le nom de cette île signi-
fiant « sous le vent du Sud », ne peut avoir été donné que
par des émigrants qui faisaient allusion au point d'où ils
étaient partis d'abord, c'est-à-dire du Sud. Or, il n'y avait
que des émigrants de la Nouvelle-Zélande qui pussent re-
garder rîle Rarotonga comme placée sous le vent par rap-
port à leur lieu d*origine : les Samoa, en effet, sont plus
sous le vent encore que cette île, de plus, le mot Tonga
n'est qu'un mot purement Maori (2) •
Quoi qu il en soit de la véritable signification du mot
Rarotonga, nous avons reconnu, contrairement à ce qu'on
pense généralement et contrairement au savant Bushmann
en particulier, qui disait que le dialecte de Rarotonga était
plus proche de celui de Tahiti que de tous les autres, nous
avons reconnu que le langage de cette île se rapproche au
contraire davantage de celui de la Nouvelle-Zélande.
Quoique nous ayons déjà traité plus haut cette question,
nous allons encore ici mettre en regard un certain nombre
de mots des trois dialectes, en y ajoutant les mots qui, d'a-
près d'UrvlUe, ce qui n'estpas assurer leur exactitude, sont
usités aux îles Tunga.
l)Blli8 est le premier qui ait dit que les habitants de Ifanaîa
attribuent leur origine à Raiatea. Il le fallait sans doute pour ap-
pujer rbypothèse à laquelle il semblait donner la préférence,
c'est-à-dire que les migrations s'étaient dirigées de l'Est vers
rOuest pour peupler la Polynésie.
(2) Voir ce que nous avons dit à ce sujet, yoI. II, p. S6d.
LES POLYNESIENS.
121
Maim
Ventre
Poitrine
Mamelle
Monde, Lumière
Vêtement
Maladie f mort,.
Amour, ëffeciion
Boire
Mmonf^er •...,...
Visage
Père
Poisson
Jambe
Tête
Cochon
Maison
Terre
Front
Homme
Nom,
Voir, savoir, . . .
Ciel
Prêtre
TAHITI
Rima
Opu
Uma
U
Ao
Ahu
Mate
Aroha
Inu
A!
Mata
Metua
Ika
Avae
Pai
Upoo
Puaa
Fare
Fenua
Rae
Taata
loa
Ite
Rai
Tahua
NOUYSLLE -
ZÉLANDK
Ringa ringa
Kopu
Uma
U
Ao
Kahu
Mate
Aroha
Inu
Kal
Mata
Matua
Ika
Vae
Maltal
Upoko
Poaka
Whare
Whenua
Rae
Tangata
Ingoa
iGie
Rangt
Tohunga
RAROTONGA
Rima
Kopu
Umauma
U
Ao
Kakahu
Mate
Aroha
Inu
Kal
Mata
Metua
Ika
Vaevae
Meltaki
Upoko
Puaka
Are
Enua
Rae
Tangata
Ingoa
Kite
Rang!
Taunga
TONGA
(d'urville)
Nima
Guete, gite
(Mariner)
Pata, fa ta fa ta
Houhou
Marna (i)
Gnatou
Mate, Mahagui
Ofa
Inu
Kai,Mamma(2)
Mata, Fofonga
Tamai (3)
Ika
Vae, Koauvae
Ule
Oulou, Oulou-
Poko
Bouaka
Fale
Fonoua
UI
Tangata
Hingoa
Guite
Langui
Faheguehe
Ainsi sur 25 mots certains, 8 sont identiques dans les trois
dialectes ; 13 se rapprochent davantage de ceux de la Nou<-
Telle-Zélande, et quatre seulement de ceux de Tahiti.
Il est évident que la langue la moins altérée est le Maori.
Or, en voyant un pareil fait, il faut en conclure que, quel-
qu'ait pu être le lieu d'origine des émigrants qui ont dé-
couvert nie Rarotonga, tous à cette époque parlaient un
même langage.
Après cela, que Rarotonga ait été dénommée et peuplée
par des Tahitiens, des Tongans ou des Zélandais, qu'on
admette ou non que le langage était identique dans toutes
cesiles à l'époque de la découverte, ce qui est pour nous un
lait certain» ce n^est pas moins par les Tunga (4) et proba-
(i) Moi mal appliqué: peut-être Marama, la lune,
(i) id. Afamma signifie, léger, couler, fou.
3) id. Tamal signifie, guerre, combat, dispute, querelle.
(M Bt par Tonga nous entendons en même temps les îles
Haptf.
122 LES POLYNÉSIENS.
blement par les autres îles Hervey que les terres plus éloi-
gnées dans TE.-N.-E., le N.-E. et le N^-N.-E. môme, ont
reçu leurs premières colonies.
Cest des îles Tunga certainement, comme le prouve la
tradition que nous avons rapportée pour l'île Opulu du
moins, que les îles Samoa, contrairement à Topinion de Haie,
ont reçu leurs premiers habitants directement, ou par rin«
termédiaire des lies Niu-a et Âfulu-hu. En effet, on a vu,
par les légendes inédites que nous avons fait connaître, que
les Samoans restèrent longtemps exposés aux attaques des
Tongans, qu*ils furent même tributaires des îles Fiji et que,
dès lors, les rappons entre les populations de race diffé-
rente étaient aussi fréquents que faciles. Les guerres n'au-
raient cessé entre les Tongans et les Samoans, qu'après
Talliance du fils du Tuitonga de Tungatapu avec la fille
du Tuitonga, d*Opulu, et encore, les Dieux aidant !
Ce sont les îles Tunga aussi, qui, d*après une tradition,
portèrent la race polynésienne à une des îles Loyalty,rUvea
actuelle des indigènes, qui gît à 1 100 milles dans TOuest
de Tunga-tapu (1), et qui ne doit pas être confondue avec
rîle Wallis près des Samoa (2).
L'île Rotuma elle-môme, qui est presque dans le Nord-
Ouest, des îles Hapaï et Tunga, aurait pu recevoir ses pre-
(1) D'après M. J. Gamier (//es Loyalty et Tahiti, p. 889), il
faudrait faire remonter cette émigration à un siècle, quoique ce
temps lui paraisse bien court par rapport aux faits observés et
accomplis. Plusieurs pirogues, chargées de Polynésiens, seraient
venues d*Uvea (Wallis par 18*20 lat. S. et 178«d2, long. Ouest), et
c*est ce qui leur aurait fait donner ce nom à l'ile Loyalty déjà
peuplée par la race mélanésienne. Comme les émigrants étaient
nombreui, les indigènes n'essajèrent pas de les attaquer : ce fu-
rent, dit M. Gamier, ces mêmes hommes que d^Entrecastaux vit
en visiteur à Balade en 1793 ; il reconnut en eux le type et le langage
des lies des Amis, d'où il venait. M. Montrousier fixe cette
arrivée à une époque encore moins éloignée, c On connaît, dit-il,
l'époque de Tarrivée des Wallisiens à Halgan \ elle ne remonte pas
à plus de 70 ans. »
(2) {Bull, soc. (Tanihrop. 1870, p. S6). Nous en avons déjà parlé
ailleurs. On sait que celle-ci est depuis 1843 sous le protectorat
de la France (Bruat).
LES POLYNÉSIENS* 123
miers habitants de ces dernières îles : De notre tempe en-
core, le clergé de cette île est tributaire de eelui de Tonga-
tabou : il est pourtant plus probable, en raison de certains
nsages et de son plus grand voisinage, que la population
provient des îles Samoa ou Niu-a (1). G*est, d'ailleurs, ce que
disent les habitants eux-mêmes. 11 faut ajouter que la lan-*
gue» les manières, les coutumes, Taspect général de la po-
pulation, tout semble appuyer cette croyance (2).
On comprend parfaitement que, dès que la guerre éclatait,
chaque point occupé devenait à son tour un centre d'émis-
sion de colonies allant à la recherche d'une nouvelle pa-
trie ; mais ce n'est évidement que par des disséminations in-
volontaires que des îles telles que Tupua, Duff, Tukopia,
Anuta, ontpu recevoir, consécutivement, des populations
polynésiennes, comme Tanaa elle-même (3). Toutes ces îles
étant situées à l'Ouest des Tunga et des Samoa, il est évi-
dent aussi que d'autres vents que ceux qui ont favorisé les
migrations principales, c'est-à-dire des vents de Sud-Est
(1) Llle Rotama glt à 800 millea dans rOaest des îles Samoa.
Cett ille de la Belle-Nation de Queiros, qui la découvrit en 1606.
GTett nie Grenville d'Bdwards qui la visita en 1791 ; Wilson y
rellcha aussi en 1797.
CQ Comme aux Samoa, chaque village possède une grande mai-
son commune ; comme aux Samoa, les indigènes exigent la preuve
de laTirginité. D*aprè8 une tradition les ancêtres seraient arri-
Tét à leur île, entraînés des Samoa, plusieurs siècles auparavant ;
d*iprè8 une autre, ce serait le Dieu Raho avec sa femme Hina,
qui, partis des Samoa, auraient produit Rotuma. Le Dieu portait
a la main un panier tressé en feuilles de cocotier et plein de terre.
Arrivé à l'endroit où se trouve Tlle, il avait jeté la poussière à
droite et à gauche : Aussitôt la terre s*était élevée du sein de TO-
eéaii« et les montagnes s'étaient couvertes de cocotiers et d'arbres
tpain. (Voir, dans le Journal des Voyages, le Voyage pittoresque^
le Voyage médical f le Voyage autour du monde, etc., ce que B.
P. LesMn dit de cette tle, qu'il a visitée en 1823.
(S) On sait qu'une colonie originaire des Tunga se trouve à
Tanna, c'est-à-dire à 1000 milles de la mère-patrie : elle est due à
ta eanot entraîné des îles des Amis. Aussi Forster avait-il re-
marqué avec raison que son langage se rapprochait de celui des
Tonga.
124 L£S POLYNÉSIENS.
et de Nord-Est ont dû y entraîner des Polynésiens malfin^é
eux. Ce qui s*est passé à Tupua et à Yanikoro le prouve 8U«
rabondamment : dans cette dernière île, entre autres, on a
conservé le souvenir de canots de Tongatabou et de Rotu-
ma entratnés jusque-là. G*est aussi ce qui s'était passé k
Tukopia (1). Nous avons également vu, dans cette île, plu-
sieurs habitants de Rotuma, qui gît dans TËst de Tukopia,
et qui y avaient été entraînés de la même manière. Il en est
de même pour la petite île à lagon appelée Yaïtupu . Cette
île située à 700 milles à POuest des Samoa, paraît, au
dire de ses habitants, avoir été peuplée par un accident de
mer; mais leurs ancêtres venaient, assurent-ils, des lies
Samoa. Les habitants actuels se rappellent encore les noms
de plusieurs des hommes et des femmes qui étaient arrivés
dans deux doubles canots. Us désignent dix-sept chefs comme
ayant régné successivement sur Tîle depuis ce moment
jusqu'à celui de leur émigration, faute de place, sur une
autre île, éloignée de 50 à 60 milles, et sur celles, si petites
et si nombreuses, qui se trouvent à TOuest de Vaïtupu.
Après cela, nous croyons, avec la majorité des ethnolo-
gues, que les îles de la Société ont reçu djds colonies venant
des Samoa ; mais nous croyons aussi que les îles Tunga
leur en ont fourni encore plus par voie indirecte, c'est-à-dire
par les Manaia.
D*après une légende citée par John Williams (2), les rap-
ports les plus intimes ont existé pendant longtemps entre
les îles de la Société et les Manaia. Bien mieux, suivant
cette légende, Tîle Rarotonga aurait été jointe à l'extrémité
Sud de Raiatea ; mais les Raiateiens ayant tué deux prê-
tres de Rarotonga qui étaient allés offrir un grand tambour
à Oro, dieu de la guerre, dans le marae d*Opoa, les dieux
irrités transportèrent Tîle là où elle se trouve aujourd*hui.
De son côté, une autre tradition dit que ce fut le grand na-
vigateur Juri, qui, il y a longtemps, découvrit cette île : il
(1) Voir ce qae nous avons dit à ce sujet dans le 8« li?rt du vo).
II et ci-dessus, p. 47.
(2) A Narrative of missionaries enterpriseSt p. 55.
UL% POLYN£SlENS. 125
est donc difficile de s*appuyer sur de pareilles fables. Seu-
lement, les Iles de la Société ont Tusage de la lettre r, com-
me les Manaia, tandis que les Samoa et les Tunga ne Font
pas. Si Ton persistait à ne faire venir les Tahitiens que des
Samoa, il faudrait au moins supposer, comme nous Tavons
déjà dit, que le langage de ces Iles était alors absolument le
même pour tous les émigrants, et que le changement ne se
serait opéré aux Samoa qu'après le départ des colonies.
Cela peut avoir eu lieu sans doute; mais peut-être est-il
plus simple d'attribuer la transmission aux îles de la Société
de Tusage de la lettre r à la population qui est la plus voi-
sine dans rOuest, et qui n'a pas cessé de s*en servir.
C'est à Tahiti qu'on a attribué le peuplement de quelques-
unes des îles qui sont placées dans le Sud, mais ce qui
peut permettre d'en douter pour la plupart, car on ne cite
guère que Tubuaï (1), c'est que les populations de ces îles
ont un langage qui les rapproche davantage de celles de
Manaia. De plus, lUe Râpa, au dire de Vancouver son dé-
couvreur, avait une population ressemblant davantage à
celle des Tunga; mais, après avoir vu à Tahiti des habitants
de cette île, nous leur avons trouvé une plus grande ressem-
blance avec les Tahitiens et les insulaires des îless Marqui-
ses : comme ces derniers, ils étaient beaucoup plus foncés, et
ils ressemblaient beaucoup aux habitants de Raïvavaï et de
Yavitu, également fort bruns, par suite de leur vie précaire
et de leur exposition plus fréquente au soleil (2). Mais,
nous l'avons dit, il n'y aurait rien dlmpossible à ce que ces
diverses îles aient été peuplées par les îles Tunga, Hapaï et
Manaîa ; il est évident qu'excepté les cas d'entraînement
(1) Cette île était déserte quand y arriva, de Bimatara, la pre-
nûÀre pirogue dont parle Wiison, ainsi que celle de Raiatea dont
parle Ellis, etc. mais il est certain qu'elle avait été habitée déjà,
puisqu'on y troava des vestiges d*habitations, des poules et des
cochons.
(2y Nous avons vu des habitants de presque toutes ces îles à
Tahiti, et c'est après les avoir observés et comparés que nous
avons écrit. Ajoutons que tout semble annoncer que Bimatara,
Barata, Baivavai, étaient peuplées très anciennement.
i»*.»i «. -,:i.»s .
fCfsdiB (^m (^K& ïïas Qsi^ i± ^^se ^e^ oot^gcafi»-
r^i^éasa, FkiSi^ts&: mai^ là âaxLamsojL. lia» pm^Itaiisits das
«a lâoirii eut pax&-<£Q!T» éis pliis zzi^mâreiix «iTr*:xLl!IîinD!S.
m ëcn^pm^ilée nié- es P&iTies dLgHirAntf^ ;tfnfff qw aoos
Sommt M. de Qosfiri^iges» ce iencc nie R&Qtasgaqoi
wsniltXikwjé ksQes MaBgmrerm. Eieponmrfi» en dOfel,
que «les émîj^rmnts fhssezEt tcxiils de cette Se oa de celles da
même groupe, car le lang;&ge des llm^aierm âe rap{»^>che
hd-iiième bemneoop de celai des Manaia ; isnîs Taiiti doit
en SToir enrojé directemeat ca indireetement» c^est-à-dire
par les Paamotiu On a tu que non seolement les Tahitiens
araient connaissance des îles les plos éloignées dans le
Snd^st, mais que, d'après nne tradition, les narigat^irs
d'Anaa on Ile de la Chaîne, allaient jusqu*anx MangareTa,
an peuplement desquelles ils auraient par conséquent pu
contribuer. (Test encore à Tahiti ou aux îles de la Société
de même qu*aux Iles Hapai (Vayao), qu*on attribue généra-
lement le peuplement des îles Marquises ; nous avons dit
que probablement les Samoa n'y ont point été étrangères ;
mais si Tahiti a envoyé des colonies aux îles Marquises, il
est évident que les Iles Paumotu les plus Nord ont dû en
recevoir avant elles, puisqu'il est à peu près impossible de
passer sans en apercevoir quelques-unes. 11 en est de même
pour les émigrants des Iles Tunga, qui étaient cependant
d^à mieux placées pour faire cet envoi directement ; seules
les Iles Samoa auraient pu y faire parvenir leurs colonies
sans entrave. Il est vrai que les Tahitiens connaissaient si
bien les lies Paumotu du Nord, telles que Ralroa, Oahe, Ta-
karoa, Âpataki, etc., comme le montre la carte de Tupaia,
qu'ils auraient pu parcourir ce trajet en deux fois, c'est-à-
dire en prenant leur dernier point de départ de Tune des
lies désignées. On a vu, du reste, que les relations entre
(1) Vol. n, p« W4.
LES FOLTNâSIENS. 127
Tahiti et les Marquises ont été fréquentes à une certaine
époque^ et qu'elles devaient par conséquent être faciles (1).
U n*y a donc pas à douter que les Tahitiens y soient allés ;
seulement, ce qu*il est impossible de dire, malgré tout ce
qu*on sait du dialecte marquésan, c'est s*ils s'y sont rendus
avant ou après les Tongpans.
M. Haie attribuait le peuplement des tles Marquises en
partie à Tahiti et en partie aux tles des Amis, ou mieux aux
tles Hapai, puisque les émigrants étaient venus de Yavao .
On sait qu'il a ramené les dialectes de ces îles à deux prin-
cipaux, dont l'un, plus répandu* est le Tabitien, et dont Pau-
treest dérivé du dialecte tongan. Pour nous, nous croyons
qu'il y a dans les Marquises un troisième dialecte bien dis-
tinct ; ce dialecte rapproche ceux qui le parlent d'une
troisième origine ; il pourrait môme faire supposer que Té-
migration a eu lien soit de Raiatea, soit de Tahiti, avant
que Tahiti ne devint la métropole des lies de la Société, à
l'époque où l'on parlait ce que les Tahitiens d'aujourd*hui
appellent «l'ancien langage», le langage de leurs ancêtres ;
mais il permettrait aussi d'admettre que la source a pu être
tout autre, et que la colonie s'y est transportée directe-
ment de la patrie première, THawahiki. Aussi, M. de Qua-
trefages (2) remarquant que les Marquésans des îles méri-
dionales reportent leur origine à Hawahiki au lieu de la re-
porter à Tahiti, a conclu avec raison qu'ils ont pu venir di-
rectement des îles Samoa, qu'ils sont les frères et non les
fils des Tahitiens.
Pour nous, d'après cela, ils auraient pu venir de la Nou-
velle-Zélande (3). Mais vu la distance et les îles in terme •
diaires, et d'après toutes les autres données, nous serions
plutôt disposé h admettre que l'émigration a eu lieu seule-
ment des Iles de la Société ainsi que des Samoa et des
(1) Voir dimiFomander les voyages nombreux et fréquents des
MjnéaieDS jusqu'aux lias Hayaii.
CQ Les Polynésiens et leurs migrations, p. 850.
(B)À cette'oceaaion« il faut se rappeler que le premier visiteur
4m Marqoiaea ae nommait Tiki.
L
128 LES POLYNÉSIENS.
Tunga, dès les premiers temps de la colonisation, alors que
les colonies n*ayant pas encore eu le temps de modifier leur
langage, parlaient toutes la langue d^origine,] c'est-à-
dire le Maori.
D*un autre côté, en voyant le grand nombre de chefs qui
avaient régné aux îles Marquises jusqu'au moment de Tar-
rivée de Porter, et en tenant compte surtout de la position
des Samoa, il est peut-être permis de se demander si les
Marquises n'étaient pas peuplées déjà en partie avant
rarrivée des Tahitiens : il est certain, pour nous, que les
Samoans, au début, parlaient la langue commune, et, à
moins d'admettre une provenance maori directe, il faut bien
reconnaître que cette langue était le Maori. C'est ce que
prouvent une foule de mots et particulièrement celui d*Ha-
wahiki, que M. de Quatrefages cite comme appartenant da-
vantage aux Marquésans des îles méridionales.
Ce n'est qu'avec le temps, sans doute, et suivant le plus
ou moins grand nombre d'individus de certaines localités
de THawahiki prononçant de telle ou telle manière, rejetant
ou remplaçant certaines lettres par d'autres, que se sont
formés ce qu'on appelle les dialectes polynésiens des divers
archipels, qur, tous» ne sont que les modifications d^ne
même langue. Tous ceux qui se sont occupés de la langue
polynésienne ont pu voir, en effet, que, suivant les lieux,
on se sert à la Nouvelle-Zélande de quelques lettres que les
localités voisines remplacent par d'autres. Ainsi, dans le
détroit de Cook, le I est usité dans les mots où la plupart
des autres localités emploient le r, qui, ailleurs, est pro-
noncé presque comme un d. Près de la baie des îles, les
Ngapuhi prononcent le h comme s^il y avait sA. ou mieux
avec une forte expiration ; ceux de Taranaki avec explo-
sion. Dans la baie d'Abondance, quelques tribus emploient
le n à la place du son nasal ng, si général à la Nouvelle-
Zélande, et qui a été plus ou moins complètement abandon-
né par les Tahitiens, les Hawaïens, les Samoans et lès
Marquésans. Aussi, suivant les localités, on entend à la
Nouvelle-Zélande, prononcer le mot € terre » par exemple,
comme s'il était écrit /lenua, whenua^venuaoM même fenua^
LES POLYNésiEX«)S. 129
absorument comme il Be prononce dans Tune ou l'autre des
îles polynésiennes. Nous avons déjà traité amplement œtte
question (1).
Nous pensons avec presque tous les ethnologues, que ce
sont les îles de la Société qui ont peuplé les îles Sandwich,
mais aidées par les Tunga ou les Samoa, de même que nous
croyons qu'elles Tout été également par les îles Marquises.
Nous avons même cru pouvoir dire^ d*après certains mots,
et particulièrement diaprés le mot Manihini (2), que les Ta-
hitiens ont dft y arriver les premiers ; mais cela, nous le
reconnaissons, est très hypothétique. Ce qui Test moins,
G*est que les îles Sandwich donnaient à quelques-uns de
leurs dieux des noms qui se rapprochaient plus des noms
des mâmes dieux de THawahiki que de ceux de la Polyné-
sie. Ainsi, pour n*en citer que quelques-uns, les dieux qui,
en Hawahiki, étaient appelés U-Rongo. Rongomai, Maru,
Tangaroa portaient aux îles Sandwich, les noms de 0-Lono,
Lono (3) Malu, Tanaloa.
Parmi ceux-ci, le mot Malu doit surtout appeler l'atten-
tion. Maru était le nom donné au dieu de la guerre dans
l'Hawahiki quand les émigrants abordèrent TIle-Nord de la
Nouvelle-Zélande. Ils remplacèrent ce nom par celui de
Tu, qui fut ensuite porté en Polynésie aux Tunga, à Tahiti,
etc. (4). Ainsi, Tu resta le nom du dieu de la guerre à Tlle-
(1) Vol. III, p. 187 et suiv.
(2) Voir vol. II, p. 166.
(3) Oa sait que ce fut sous ce nom que Cook fut uq instant adoré
aux îles Sandwich, comme il le raconte lui -môme dans son troi-
sième YOjage.
(4) Ce fut plus tard, que, dans les îles de la Société, par exemple,
Orofut substitué à Tu. Ce mot Oro semble être le mot 0-Rongo
da la NouTeile-Zélande; ce qui semble le prouver, c'est qu'on le
proQODçait Koro, alors que la lanprue était partout la même, c'est-
à-dire à Tarrivée des émigrants . Du moins, c'est ce qui résulte
d'un pasêage de J. Williams (p. 51) quand il rapporte la demande
€aice par le chef Tamatoa d'Aîtutaki pour savoir ce qu'était devenu
à Batatea, le dieu de la guerre Koro. Mais, si ce n'est pas le mot
O-Boogo de la Nouvelle-Zélande, élidé, il pourrait bien se faire
que ce fût la première sjUabe consacré j du grand chef étranger
ra 9.
130 LES POLYNÉSIENS.
t
I^ord de la Nouvelle-Zélande, pendant que Maru était celui
du même dieu dans Tlle-du-Milieu (1).
Toujours est-il qu'aux Sandwich, le dieu de la guerre
n'était ni Tu, ni Oro, mais bien Maru, comme en Hawahiki
avant le départ des émigrants pour Tlle-Nord, et comme
dans rile-du-Milieu de nos jours encore.
Une pareille coïncidence entre deux points si extrêmes et
pour ainsi dire sans intermédiaires, est bien remarquable.
Elle soulève Tun des problèmes polynésiens les plus intéres-
sants et les plus difficiles à résoudre ; elle intéresse directe-
ment la question de savoir si c'est, comme nous le soute-
nons, la Nouvelle-Zélande qui a peuplé la Polynésie, ou si
c'est, comme le croient DieflFenbach et tant d'autreSjU'archipel
des îles Sandwich qui a peuplé les îles polynésiennes et la
Nouvelle-Zélande. Nous nous bornerons à constater ici que
le mot Maru, ce qu'on n'avait jamais remarqué jusqu'alors,
a toujours été le nom du dieu de la guerre dans Tlle-du-
Milieu comme en Hawahiki : c'est donc une présomption
très forte en faveur de la thèse que nous soutenons, puis-
que, pour nous, l'Hawahiki et l'Ile-du-Milieu ne font qu'un.
Ndius avons fourni ailleurs assez de témoignages en fa-
veur de Tautochtlionie des Maori ; les ethnologues, de leur
côté, en ont assez donné en faveur du peuplement des îles
Sandwich surtout par les îles de la Société, pour qu'il soit
utile de chercher de nouveau à défendre ici l'opinion à la-
qui, d'après Fornander, s'était fixé à Raiatea et » était connu aux
Sandwich, où il était allé sous le nom d'Olopana. De même, aux
Tunga, ce ne fut que plus tard que Tu fut remplacé par Taleï-Tubo,
dieu des armées, protecteur des familles royales. Mariner, t. II,
p. 175.
(1) Maruy dit Taylor (p. 35), était un dieu ressemblant à Mars :
U fut tué et mangé sur la terre, mais sa divinité remonta au ciel,
et, de sa couleur ardente, la planète Mars fut appelée Maru. Ce
dieu avait une foule de noms exprimant ses mauvaises qualités :
il ne s'occupait qu'à faire du mali Trop paresseux pour chercher sa
nourriture, il s'indignait quand on ne lui en apportait pas abon-
damment, et de la meilleure. 11 doit, ajoute Taylor, avoir été un
Dieu très estimé par ses prêtres, qui engraissaient à son serfice.
Voir appendice : Tawhaki.
LES POLYNÉSIENS. 131
quelle nous nous sommes arrêté et que tout notre travail a
pour but de faire accepter.
Toutefois, nous ne croyons pas devoir terminer cette indi-
cation des origines partielles des habitants des îles polyné-
siennes, sans dire encore quelques mots sur le peuplement
des îles CarolinesetMariannes. On a vu que, contrairement
à l'opinion de Forster et de tous ses partisans, nous avons
supposé que ce peuplement a plutôt été opéré par les Poly-
nésiens que par tout autre peuple. Nous avons montré qu'il
y avait eu de bonne heure contact entre ces émigfants et
des populations de races différentes. Ainsi s'expliquent les
modifications survenues dans quelques-uns des caractères
physiques des Carolins et des Mariannais, de même que le
variété des dialectes parlés par eux. Nous croyons avoir dé-
montré que les différences admises entre eux et les Poly-
nésiens actuels sont beaucoup moins grandes qu'on ne Ta
dit, et que les ressemblances sont, au contraire, beaucoup
plus prononcées qu'on ne le pensait (1).
De quelles îles étaient partis les Polynésiens? Il est diffi-
cile do le dire exactement. Il est cependant bien probable
que celles qui en ont le plus expédié, celles qui, peut-être
même, en ont seules fourni, sont les îles Tunga et Samoa»
On a vu que des ressemblances frappantes dans les cou-
tumes, les usages et les caractères physiques ont été signa-
lées par les observateurs les plus compétents entre les Caro-
lins surtout et les Polynésiens, et que les caractères diffé-
rentiels égalements indiqués trouvent leur explication toute
naturelle dans la venue, de bonne heure, soit des Chinois
et des Japonais, soit des Tagals et des Mélanésiens. Cette
venue ne peut pas être mise en doute, après ce que nous en
avons rapporté.
Sans revenir sur ce que nous avons si longuement dit
précédemment, nous signalerons ici les îles Hogoleu dans
les Carolines, où Ton trouve encore, d'après le navigateur
Morrell, deux races bien distinctes : l'une plus blanche, se
r^>prochant € si elle n*est pas la même, > dit-il, de la race
(1) Voir dans le !•* voL, p. 901 et suiv., le chapitre rtlatif aux
Um Carolines et Mariannes.
132 LES POLYNÉSIENS.
polynésienne ou cuivrée ; Tautre plus noire, se rapprochant
de la race mélanésienne. Fait h, noter, la première, d'après
lui, occupe, les îles de l'Ouest, et la deuxième celles de
TEst. Disons-le en passant, ceci n'existerait pas si les îles de
ce groupe avaient été peuplées par TKst, comme quelques-
uns le soutiennent, mais il devait en être ainsi, au con-
traire, si les Polynésiens sont partis du Sud-Ouest ou du
Sud comme nous le croyons. On sait que Morrell a décrit les
femmes du groupe Hogoleu ou Hogolous comme les plus
indépendantes, les mieux considérées, les plus jolies, les
mieux faites, les plus spirituelles, les plus aimables, on un
mot, de toute TOcéanie.
A cette occasion d'Urville l'a taxé d'exagération: c les ha-
bitants d'Hogoleu, dit-il, (1) n'ont rien de remarquable. »
Mais cette appréciation de d'Urville n'était que le résultat
de son état physique et moral et des circonstances environ-
nantes. Quand nous vîmes les habitants de ces îles, nous nous
rendions de Vanikoro à Guam ; nous avions encore le pont
et l'entrepont de V Astrolabe ^ encombrés do convalescents
ou de malades des fièvres contractées dans la première île ;
l'abattement était général. Pourtant, nous pouvons l'assu-
rer, loin de n'avoir rien de remarquable, les habitants de ces
îles vus par nous, en ce moment, étaient généralement bien
faits et musculeux ; loin d'être d'une taille médiocre, ils
étaient grands ; loin d'être affligés de maux dégoûtants et
de beaucoup d'infirmités, ils étaient bien proportionnés,
actifs, à large poitrine et à frout élevé ; par conséquent, leur
intelligence ne devait pas être bornée. L'appréciation du
commandant d'Urville dépendait si bien de son méconten-
tement, de son état de souffrances, et l'on sait combien un
pareil état influe sur le jugement du voyageur, qu'il en four-
nit lui-même presque aussitôt la preuve. En parlant des in-
sulaires des îles Tamatam, Fanadik et OUap :« Ceux-là, dit-
il (2), sont vigoureux, alertes et bien constitués ; gais dans
leurs allufes, probes et honnêtes dans leurs échanges ; ces
(1) Voyage pittoresque^ 1854, p. 469.
(2) Loc.cit., p. 477.
LES POLYNESIENS. 133
sauTagpes étaient loin de nous présenter les formes souples
et dégpagées, les physionomies douces et g'racieuses. les
manières décentes et réservées des habitants d'Otdia, de
Oualan et même d'Ho^oleu. »
Les îles Hogroleu (1) sont placées, comme on le sait, à la
limite extrême des Carolines vers l'Est ; or, à la limite la
plus occidentale, se trouvent les îles Pelew, tant vantées
par le sensible chevalier Keate, et, dont les habitants, mal-
gré leur langrage tout mélanésien, attestent, par leurs ca-
ractères physiques, la venue de Polynésiens. C'est ce que
ne permet pas de mettre en doute le portrait du jeune Lee-
Bou (Lipu), fils du chef Abba-ThuUe, des îles IMew et mort
en Angleterre où Wilson l'avait amené (2;
Ce sont, en effet, les grands yeux des Polynésiens, leur
nez gros et aplati, leurs grosses lèvres. Le père lui-même a
les grands yeux et les grandes oreilles des Polynésiens;
nous croyons seulement que le nez est trop bien fait et que
les mentons des deux portraits ne sont pas assez arrondis.
On a, d'ailleurs, retrouvé aux îles Pelew plusieurs des usa-
ges de la Polynésie : réunion en conseil des chefs ; général
ou Toa ; ablutions dès le matin, etc. Enfin, on a décrit les
habitants des Pelew comme étant robustes, bien faits, de
taille moyenne, de couleur cuivre-bronzé, mais non pas
noire, avec des cheveux noirs, longs, flottants et disposés à
Il est certain qu'ils ont reçu de bonne heure des visites
d^autres peuples qui les ont modifiés au physique, et qui ont
modifié aussi sans nul doute, leur langage primitif; ces
peuples sont probablement les habitants de Mingidanao, la
terre la plus voisine des Pelew dans l'Ouest ; mais ce n'é-
taient pas des Malais, comme on l'a dit, puisque le Malais
que Wilson avait à son bord n'était pas compris quand il
(1) On dit généralement que les îlâs Hogoleu furent découvertes
par Quiroa et nommées d*abord îles Quirosa, puis Iles Torrès par
les Bspagools* Nous doutons qu'elles aient été vues par Quiros.
(2) P. Wilson, Relation des îles Pelew, etc. Trad. de l'anglais da
George Keate. Paris, 1788, p. 344. P. 19d est le portrait de Ludi,
l'ane des femmes d'Âbba-Thulle.
34 LES POLYNÉSIENS.
parlait sa langrue ; il ue put se faire comprendre que fifrâce
à un autre Malais naufragé depuis longtemps sur les îles
et ayant eu le temps d'en apprendre le langrage (1). Quelques
mots de Ming'idanao se rapprochent peut-être, en effet, de
quelques mots des îles de Pelew, mais il n'y a pas le moin-
dre rapprochement à faire pour le reste. Tant qu'on n'aura
pas quelque bon vocabulaire de ces îles (2), il faudra rester
dans le doute, quant à l'orig'ine de la langue de leurs habi-N
tants.
Après Mindanao, la terre la plus proche des Pelew est
l'île Gilolo (3), d'où ces îles auraient également pu recevoir
des colonies ; peut-être même auraient-elles pu en recevoir
des Philippines qui, par rapport à elles, gisent dans le
Nord-Ouest, tandis que Gilolo est dans le Sud-Uuest. Du
temps de Pigafetta, cette dernière île était peuplée « de
Maures et de Gentils, > c'est-à-dire de Javanais ou Malais
et de ce qu'il appelle Papua ou Mélanésiens de nos jours;
nous ignorons si la langue de ces Papua se rapprochait
plus que celle de Mingidanao du langage actuel des Pelew.
Quant à celle des Tagals, nous ne croyons pas qu'elle ait
contribué à la formation de ce dernier langage (4).
Nous ne parlerons pas des îles élevées Ualan et Ascension
laPuinipet des indigènes, dans les ties Garolines : nous nous
en sommes occupé ailleurs; mais nous dirons encore iciquel-
ques mots sur le groupe des îles King's mill, dans l'archi-
pel Gilbert. On sait que, d'après M. Haie, qui le tenait de
deux déserteurs trouvés par le capitaine Wiikes dans ces
{les, elles auraient été peuplées par deux colonies distinctes
venant de deux points opposés. La première serait partie
de l'Ascension ou Puinipet (5), située au Nord-Ouest de
(1) Voy. ci-dessus, vol. I, p, 373.
(2) Voy. celui que nous avons cité, vol. I, p. 33d.
(3) Qilolo est Tîle appelée Giailolo, par Pigafetta, vis-à-vis celle
qu'il appelle Tadore, la Tidor d'aujourd'hui.
(4) Pigafetta,on Ta vu par le tableau que nous avons donné, a trou-
vé à Gilolo, à Tidor et à Bachian, un plus grand nombre de mots
polynésiens qu'il ne parait en exister aujourd'hui.
(5) La Faloupet du P. Gantova, la Fanope de Kadu, etc.
LES POLYNÉSIENS. 135
Tarawa (1), Tune des principales îles KiDg*siniIl et comme
presque toiyours, à la suite de guerres civiles ; l'autre serait
venue dans deux canots d'une île située au Sud-Est, qui au-
rait été appelée Amoï. Ou sait que M. Haie a regardé ce
dernier mot comme celui de Samoa, modifié avec le temps
par les indigènes. Cette interprétation est admissible d'au-
tant qu'on trouve un village du nom d^Âmoa sur Tîle Savaii.
Mais il faut pourtant reconnaître que ce mot Amoï est le
nom d'un village sur la côte orientale de la Nouvelle-Calé-
donie et qu'il y a également un Amoy en Chine (2). Si Tîle
était située au Sud-Est, il est bien probable qu'il ne s'agis-
sait, en effet, que de TAmoa de l'archipel Samoa, puisque
les derniers venus avaient le teiut plus clair, qu'ils étaient
plus beaux que les émigrants venus de TAscension et qu'ils
parlaient un autre langage. Le récit apprend qu*ils furent
bientôt tous tués par les émigrés de l'Ascension, et que les
femmes seules furent épargnées. La population mixte des
îles King's mill proviendrait donc de ces femmes unies aux
meurtriers de leurs compatriotes. A quelle époque approxi-
mative se serait passé ce fait? Rien ne le laisse supposer :
Toujours est -il qu'il prouve bien ce qui a dû arriver, sinon
toujours, du moins, assez souvent : Ou a déjà vu que c'est
ce qui est surtout arrivé dans les îles Fiji les plus orien-
tales.
Il n'est pas moins vrai que les Carolins ne sont guère
plus bruns que les Polynésiens quand on compare seule-
ment entre eux ceux des îles hautes et des îles basses des
deux régions. Pour s'en convaincre, il suffira de jeter les
je4jx sur les portraits reproduits dans les voyages de Choris,
Freycinet, Kotzebtie, etc. Il est mémo certain, comme nous
croyons l'avoir montré, qu'il existe o^^.\:i'. les Polynésiens et
les Carolins infiniment plus de ir.iits do ressemblance
qu'on ne le croyait, depuis d'Urville surtout. Si le fait rap-
(l) Tarawa, en Maori, signifie c ligno ou balustrado sur laquelle
on suspend quelque chose; suspendre sur. » Ce mot est donc po-
Ijnésieo, et même tout maori, comme on voit, s'il a bien ét4
donné ainsi à M. Haie.
(S) Port et ville importants .
^%
\
136 LES POLYNESIENS.
porté par M. Haie est bien exact, les habitants des îles
King*s mill ne seraient que de purs métis de Polynésiens et
de Mélanésiens ; ils devraient avoir exactement les carac-
tères anthropologiques que nous avons dit distinguer les des-
cendants des Tongans avec les femmes fijiennes, caractères
qui ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux des descendants
de femmes TuDga avec les Fijiens. Ont-ils ces caractères ?
nous n*oserions le dire, pas plus que nous ne pourrions
avancer quelle est leur langue véritable.
En ce qui concerne celle-ci, nous avons pris note, dans la
Gazette des îles Sandwich de 1830, de quelques mots dounés
comme appartenant au langage des îles King*s mill; nous
croyons devoir les citer, tout en n'ayant en eux qu'une mé-
diocre confiance. Ces noms sont :
Bon, lele; mauvais, kakino ; homme, kaunga ; chef, aliki;
feu, te ahi ; navire, kaipuke. Tous sont polynésiens et maori ;
mais kaunga n*est certainement pas le nom qui sert à dési-
gner l'homme : il ne signifie en maori, que c palissade d*un
village fortifié, » en y ajoutant roa. A la Nouvelle-Zélande,
mauvais se dit kino : ka kino, « c'est mauvais, » et, navire
s*y rend par kaîpuke. Les trois autres mots sont bien des îles
Samoa etTunga, excepté, peut-être encore aliki^ qui ne se-
rait que le mot maori, dont la lettre r aurait été rempla-
cée par /.
Nous croyons que ces mots ont été obtenus par quelque
Américain ou Anglais à Taide d'un matelot maori. Si pour-
tant ils étaient vraiment des King's Mill, ils témoigneraient
de la grande ressemblance de la langue de ces îles avec
celle de la Polynésie, et ce serait une raison de plus pour
admettre la part prise par les Polynésiens au peuplement
de ce groupe.
Il ne nous reste plus maintenant qu'à dire comment ou
par quelle voie les Polynésiens, suivant nous, seraient arri-
vés en Malaisie.
LÉS POLYNÉSIENS. 137
Nous Tarons déjà dit : deux voies au moins leur étaient
ouvertes; celle par le détroit de Torrès et celle inverse à la
route qu'on suppose généralement avoir été suivie par les
émigrants de la Malaisie vers la Polynésie, c'est-à-dire les
Fiji, les Salomon et la partie Nord de la Nouvelle-Guinée.
Il est bien probable que les émigrrants ont pris la voie par
le détroit de Torrès, ainsi que semble l'attester le g'rand
nombre de mots polynésiens trouvés par les compagnons de
Cook, dans une île voisine de Timor, la petite île Savu (1) .
On sait que c*est par cette voie que Thompson faisait passer
les émigrants de Sumatra, se rendant aux Samoa et, de là,
à Rarotonga et à la Nouvelle-Zélande. Mais si la position
du détroit de Torrès, par rapport à toutes les îles de la Poly-
nésie vraie, permet de comprendre l'arrivée jusque-là des
émigrants les plus proches, il s'en faut, croyons-nous, que
ce détroit ait pu être atteint facilement par ceux qui par-
taient des îles les plus éloignées, et surtout par le plus
grand nombre. Il semble, en outre, que si la majorité fût
arrivée sur ce point, la côte orientale de la Nouvelle -Guinée
d'abord, puis la côte Est de la Nouvelle-Hollande auraient
dû retenir quelques-unes des colonies ayant plus ou moins
besoin de relâcher. Or, c'est ce qui n'a jamais été signalé
par les observateurs, soit de l'une, soit de l'autre contrée.
Pourtant ce fait aurait pu avoir lieu si, comme nous le sou-
tenons, les Alfourous de la Nouvelle-Guinée et les Austra-
liens à cheveux lisses sont les descendants directs ou indi-
rects des Polynésiens (2).
Toutefois, nous préférons admettre que c'est par les Nouvel-
les-Hébrides et par les îles Salomon que le plus grand nom-
(1) Voy. ▼ol. I, p. 296.
(S) Admettre la réalité de ces arrivages ou entraînements à la
Nouvelle-Hollande et à la Nouvelle-Guinée expliquerait peut-être
mieux, il faut en convenir, la formation des Australiens aux che-
veux lisses ei des Papous de la Nouvel le-Quinée, que la supposi-
tion que nous avons faite de la venue des Alfourous des îles Ma-
laises ; mais dans les deux cas les Papous ne sont bien que des
métis de Papoa et d'Alfourous ainsi que l'établissent leurs indi-
ces crftBieos.
138 LES POLYNESIENS.
bre des émigrants de la Polynésie a passé pour se rendre en
Malaisie. Nous avons la certitude que, sans une longue série
de vents propices, les Polynésiens n'auraient pas pu atteindre
les contrées occidentales : ces vents étant les alises du Sud-
Est qui soufflent une partie de Tannée, llétait nécessaire que
la plupart allassent aborder plutôt à l'fîst de la Nouvelle-
Guinée et aux îles de la Nouvel le-Bretag'ne et de la Nouvelle-
Irlande qu'au détroit de Torrès, entraînés qu'ils étaient
malgré eux, vers le Nord, par les vents et les courants. Sans
doute, en partant des îles Tunga ou Manaia, les émigrants
faisant route à l'Ouest auraient pu atteindre parfois facile-
ment le détroit de Torrès; mais il n'en est pas moins vrai
qu'il leur était encore plus facile, en se laissant entraîner pour
ainsi dire par les vents du Sud-Est, d'arriver à la Nouvelle-
Irlande,par exemple,oîi comme on a vu, se retrouvent encore
dans le langage des habitants quelques mots polynésiens,
comme on en rencontre sur la route, mais d'autant moins
nombreux qu'on s'éloigne davantage du Sud-Est, c'est-à-
dire de la Polynésie. Les Samoans et les Tahitiens placés
plus au Nord, n'auraient pas été dans le même cas : car les
vents tendaient à les faire passer au Nord des îles Salomou,
et par conséquent à les diriger encore d'emblée vers la Nou-
velle-Irlande. Ce qui nous ferait supposer, ainsi que nous
l'avons déjà dit, que ce seraient eux, avec lesTongans, mais
surtout les Samoans qui auraient peuplé les îles Carolines
et fourni quelques colonies même aux îles Pe^ew, involon-
tairement sans doute (1).
Cependant, il faut le reconnaître, si le voyage n'eftt pas
été sous la dépendance des vents, aucun autre groupe d'îles
n'eût été mieux placé que le groupe Samoa pour arriver
directement au détroit de Torrès ; puisque la différence de
latitude, qui n'est que de quelques degrés, se fût trouvée
compensée par la dérive. Quand les Polynésiens voulaient
aller d'une île à une autre île dont la position leur était bien
connue, ils partaient d'un point exactement fixé, et même
(1) Voir ce que nous en disons daos le chapitre relatif aux lies
Carolines.
LES POLYNÉSIENS. 139
alors ils n'étaient jamais sûrs, quand la distance était un
peu gnrande. d'arriver à leur destination. Mais nous ne
croyons pas qu'ils prissent de pareilles précautions dans le
cas qui nous occupe. Contraints presque certainement de
s'éloigner, soit pour fuir l'extermination ou les disettes, soit,
comme plusieurs savants le soutiennent (1), à la suite de
quelque grand bouleversement terres^tre, les Polynésiens
ne songeaient probablement qu'à une chose, profiter des
vents que l'expérience leur avait appris durer plus long-
temps que les autres dans une même direction. Ils devaient,
en outre, d*autant mieux les préférer, que ces vents les rap-
prochaient des contrées, d'où étaient venus leurs ancêtres,
d'après les traditions. Gela expliquerait, à notre avis, et le
grand nombre de Polynésiens qui paraît s*être transporté
vers rOuest, le Nord-Ouest et surtout en Malaisie, et, par
contre, le petit nombre de leurs traces dans les îles inter-
médiaires, où ne se seraient arrêtés probablement que ceux
qui n'auraient pas pu faire autrement. Mais que cela soit ou
non, il est certain qu*en se servant des vents le plus ordi-
nairement régnants pour aller chercher une nouvelle patrie,
les Polynésiens devaient arriver, comme ils l'ont fait, tantôt
un peu plus à TOuest direct, tantôt un peu plus vers le
Nord, tiuivant les contre- temps de la navigation. C'est aussi
ce qui explique leur répartition dans les petites îles si nom-
breuses de l'archipel Garolin.
Telle est, croyons-nous, la voie que, préférablement à la
(1) On sait que, de nos jours encore, M . Owen {Mémoire sur les
caractères physiques et psychiques des Mincopies) considère les îles
de rarcbipel Indien comme les débris d'un continent englouti pen-
dant la période tertiaire, contemporaine du soulèvement de THi-
milaja et les Mincopies comme les descendants des témoins de
cette catastrophe. De môme, M. Grandidier, après avoir trouvé, à
Madagascar, des os d*un oiseau gigantesque iXOpiornis maximus^ de
BoofGroy St-Hilaire) proche parent du Dinornis de la Nouvelle-Zé-
lande, décrit par M. Owen, ainsi qu'une carapace de tortue de cinq
mètres, regarde comme probable que Tile Madagascar actuelle se
rattachait à un vaste continent, dont quelques points, tels que les
Maaeareigoes, la Nouvelle-Zélande, restent seuls émergés aujour-
140 LES POLYNÉSIENS.
première, ont dû suivre les Polynésiens. Leur route, il est
vrai, aurait été un peu plus courte par le détroit de Torrès,
puisqu'ils n'auraient eu qu*a suivre la chaîne d*îles qui, de
Timor, s'étend jusqu'à Sumatra; mais la distance par Tautre
voie ne peut pas être regardée comme une difficulté bien
importante, puisqu'ils cherchaient à se rapprocher de
l'Ouest dès que cela leur était possible. D'un côté, il devait
être plus difficile aux Polynésiens d'atteindre l'entrée du
détroit de Torrès que de se laisser entraîner pour ainsi dire ;
de Vautre, et bien que quelques-unes des iles qui s'étendent
de Timor à Java présentent, comme Savu, des traces du pas-
sage des Polynésiens, il faut remarquer que c'est dans tou-
tes les îles de l'autre ligne qu'on trouve et reconnaît encore
aujourd'hui les Alfourous, les Dayaks et les Battaks,qui sont
pour nous des descendants de Polynésiens.
En somme, deux routes auraient pu servir aux migrations
polynésiennes vers la Malaisie et les continents asiatique et
africain. Peut-être y en aurait-il eu une troisième, plus
courte encore que les deux autres, s'il est vrai, comme
Bory-de-St- Vincent n'était pas éloigné de le croire, que la
Nouvelle-Hollande n'a été exondée qu'après la Nouvelle-
Zélande. Dans ce cas, en effet, il y aurait eu probablement
une succession de terres reliant la Nouvelle-Zélande à la
Nouvelle-Guinée, à la Malaisie et au continent asiatique.
Les migrations parties du groupe de la Nouvelle-Zélande
seraient alors arrivées promptement et facilement à l'une
des lies malaisiennes les plus méridionales, tellement rap-
prochées, comme on sait, qu'il est impossible de passer sans
les voir. Il eût suffi pour faire ce trajet, de profiter de quel-
que coup de vent de Sud-Est, vents qui ne sont pas rares,
même à la Nouvelle-Zélande, comme nous l'avons expéri-
menté nous-même avec Dumont d^Urville sur l'Astrolabe en
mettant 25 jours pour nous repdre de port Jackson au détroit
de Cook. Mais cette supposition est trop hypothétique dans
l'état actuel de la science pour que nous nous y arrêtions
plus longtemps.
Nous croyons donc que les Polynésiens sont arrivés jus-
qu*en Malaisie et aux continents, plutôt par la route des îles
LES POLYNÉSIENS. 141
Salomon et le Nord de la Nouvelle-Guinée que par la voie
directe de la Nouvelle-Zélande, malgré ce que cette hypo-
thèse a de spécieux. Nous ne saurions, en effet, admettre que
les Maori se seraient éloignés à la suite de Tengloutisse-
ment de quelque continent attenant à la Nouvelle-Zélande,
ainsi que sont disposés à le croire les missionnaires anglais
W.Williams et Taylor, MM. J. Garnier et Grandidier.
Les traditions ne font absolument allusion qu*à une con-
trée identique aujourd'hui encore à celle dont elles parlent ;
on ne les comprendrait pas, si Ton rapportait ce qu'elles
(lisent à quelque continent disparu ; enfin, elles établissent
nettement que c*est à la suite de guerres intérieures que les
Maori ont dû émigrer.
Nous comprendrions davantage que les Maori aient pu ar-
river eux-mêmes en Malaisie par le détroit de Torrès. Il leur
eût été facile et même beaucoup plus facile qu*aux Polyné-
siens d'atteindre ce détroit en profitan t eux aussi des vents
du Sud-E!àt. Dans ce cas, ils auraient eu naturellement à
longer la côte orientale de la Nouvelle-Hollande, où, semble-
t-il, ils auraient dû parfois laisser quelques colonies ; d'autre
part, ils seraient arrivés d'emblée justement à la chaîne
d'îles que comprend Java, où nous avons cru reconnsdtre
quelques mots de forme maori. Âuraient-ils donc été ce
> peuple inconnu, > dont Crawfurd signale la venue à une
époque reculée, et que nous avons regardé nous-mème
comme Fauteur des Javanais et des Malais, par son croise-
ment avec la race noire de petite taille, première occupante
de Java? Il est sans doute bien difficile de l'assurer, mais,
après tout ce que nous avons dit à ce sujet, cela n'a certaine-
ment rien d'impossible.
Dans ce cas, une seule chose pour nous serait inexplica-
ble : l'absence complète, en apparence, de tout vestige
maori sur la côte orientale de la Nouvelle>Hollande. Cette
absence, nous l'avons attribuée à l'impossibilité pour les
Maori émigrant vers la Polynésie, d'aborder à la Nouvelle-
Hollande, à cause des vents qui les emportaient et qui
étaient presque le contraire des vents de Sud-Est ; mais,
d'un autre côté, quand on réfléchit que les émigrations n'au*
142 LES POLYNÉSIENS.
raient eu lieu qu'à une époque fort reculée, et que les Aus-
traliens à cheveux lisses ne sont bien probablement, comme
nous l'avons dit, que des métis de race noire et de race
jaune, on pourrait peut-être supposer que les Maori et leur
langage auraient disparu avec le temps, absorbés par la
race noire prépondérante.
Quoi qu'il en soit, nous croyons préférablement que les
Polynésiens ont gagné les îles de l'archipel Indien par la
voie des îles Salomon et du Nord de la Nouvelle-Guinée;
nous adoptons cette supposition, parce que c'est de ce côté
qu'on trouve les mots se rapprochant le plus, par la forme
et la prononciation de ceux des archipels Samoa et Tunga,
et que c'est là enfin qu'existent encore, comme plus au nord
également, les populations, dites Malaisiennes, qui ressem-
blent tant aux Polynésiens.
Inutile d'ajouter que les migrations, si elles avaient eu
lieu de ces deux points différents, se seraient probablement
effectuées à des époques différentes aussi, et que celles de
la Nouvelle-Zélande auraient précédé de beaucoup les émi-
grations de la Polynésie proprement dite.
Telle aurait donc été, suivant nous, la marche suivie par
les migrations depuis leur sortie de THawahiki. Toutes se
seraient faites du Sud-Ouest vers le Nord- Est, c'est-à-dire
€ vers le côté où le soleil se lève, » en peuplant successive-
ment et volontairement dans cette direction générale cha-
que archipel rencontré ; puis, involontairement parfois ou
par voie d'entraînement, un certain nombre de petites îles
isolées dans toutes les directions autour du point de départ
.secondaire. Mais, nous le répéterons, cette dernière voie est
loin d'avoir contribué, autant qu'on paraît le croire, au peu-
plement des îles par la race polynésienne. A n'en juger que
par les faits venus à la connaissance des Européens, elle ne
l'aurait fait même que dans des îles très rares; puisque
presque toutes ces îles où elle a été entraînée étaient déjà
habitées par une autre race : telles étaient Tanna dans les
Nouvelles-Hébrides ; Uvea dans les îles Loyalty, etc.
On a vu que les vents qui soufflent le plus fréquemment
et avec le plus de force à la Nouvelle-Zélande sont les vents
LES POLYNÉSENS. 143
de la partie de l'Ouest, du Sud-Ouest au Nord-Ouest. Ce
sont ces vents qui ont entraîné do cette contrée les pre-
miers émigrants et qui les ont portés successivement jus-
qu'aux limites les plus orientales de la Polynésie . Si les îles
les plus méridionales de Tocéan Pacifique ont pu être peu-
plées à l'aide des mêmes vents, il est, au contraire, très
probable qu'une île comme celle de Pâques, par exemple,
•
ne Ta été que par des canots entraînés par les vents de
Nord-Ouest. Quant aux îles Sandwich, il est à supposer
qu'on ne s'y est rendu que poussé par des vents de Sud-
Ouest au Sud-Est et assez tard, croyons-nous, après le peu •
plement des archipels Tunga, Hapaï, Samoa et Manaia.
On lA voit, c'e^t surtout avec des vents de la partie de
rOuest que les émigrants paraissent s'être éloignés. Dès
lors, non seulement la direction devait être la même; mais
elle tendait k les confiner, pour ainsi dire, tout d'un côté de
l'océan Pacifique. Qu'on jette les yeux sur la carte et l'on
verra que c'est, en effet, ce qui est arrivé. Ce fait, à notre
avis, n'a pas été assez remarqué ; car, à part les petites îles
4ue nous avons dit et que Ton sait avoir été peuplées par
des entraînements involontaires, telles que Tukopia, Rotu-
ma et quelques autres, il n'y a pas d'îles peuplées par les Po-
lynésiens plus à l'Ouest que les Tunga dans la Polynésie.
Pour qu'un pareil fait existe, il faut nécessairement admet-
tre qu'une cause générale l'a déterminé : cette cause est la
direction des vents qui ont servi aux migrations.
Quand on regarde la carte, on voit parfaitement marquée
une ligne séparative qui s'étend de l'Ile -Nord de la Nou-
velle-Zélande augt îles Sandwich. Cette ligne de démarcation
semble élevée comme un mur empêchant les émigrants de
8e rapprocher plus de TOuest et les contraignant à se dissé-
miner dans toute la partie orientale de l'océan Pacifique.
Nous sommes surpris qu'en voyant une pareille répartition,
les ethnologues n'aient pas été frappés comme nous, non
seulement de la nécessité absolue de vents venant de l'Ouest,
ce que tous semblent reconnaître aujourd'hui, mais aussi
d'un point de départ différent de celui qu'ils ont admis, pour
pouvoir expliquer un pareil état de choses. Il est certain, en
144 LES POLYNESIENS.
dSecqw, si les émigimnts fassent partis des îles asiatiques,
comm^ ils le croient, avec des vents de la partie de l'Ouest,
il j aurait en pins d'une De peuplée par eux entre le point
de d^ait et la ligne de démarcation que nous avons citée :
or, il n^ en a pas une seule, à Texception des petites îles
qu'on sait avoir été peuplées assez tard par des entraine-
ncnts venus de la Polynésie. On n'y a, pour ainsi dire, trou-
vé jusqu'à présent aucun vestige important de leur passag'e,
même dans le langage. Bien mieux, il n'en existe que daus
les Iles qui, comme Taaikoro, avoisineut les petites îles in-
cidemment peuplées par la race polynésienne, et il n'y en
a aucune, quand on se rapproche plus de TOuest.
Un pareil fait ne pouvait s'expliquer qu'en suppo^sant le
point de départ, toujours dans l'Ouest ; mais au lieu de
rèlre dans l'Ouest direct, comme on a cru, il fallait qu^il fût
situé à la limite extrême vers le Sud, c'est-à-dire dans le
Sud-Ouest, comme nous le soutenons, à l'Ile-Nord de la
Nouvelle-Zélande. De là, avec des vents d'Ouest, il était im-
ossible qu*on pût se rapprocher davantage qu'on ne Ta fait
de rOccident.
Il est bien plus tacile de comprendre ce peuplement, en
acceptant rhypothèse que nous proposons, c'est-à-dire le
peuplement de la Polynésie par les Néo-Zélandais à l'aide
des vents de la partie de l'Ouest, que par toute autre hypo-
thèse. Seule elle explique comment aucun Polynésien n'a été
rencontré plus à l'Ouest que le 180* degré de longitude ;
seule, elle fait comprendre la localisation de la race entière,
pour ainsi dire, dans la moitié orientale de l'océan Pacifique
seule, elle explique pourquoi les émigrants de la Nouvelle-
Zélande ne se sont jamais arrêtés à la Nouvelle-Hollande,
et pourquoi ceux qui seraient venus, comme on croit, de la
Polynésie, n'y ont jamais été rencontrés ou n'y ont jamais
laissé de traces, même dans le langage.
Les partisans de l'origine asiatique objecteront peut-être
que la Nouvelle-Zélande n'a pas été peuplée directement
par l'Asie, mais bien indirectement par des colonies passant
d'abord par la Polynésie. Cette objection tombe d'elle-
même. Gela eût été impossible avec les vents ordinairement
LES POLYNÉSIENS. 145
régnants dans les parages occidentaux de la Nouvelle-Zé-
lande ; ces vents ont été ceux dont se sont toujours servi et
se servent les Polynésiens pour se porter aux îles qui sont
plus orientales que les leurs ; assurés qu'ils sont, à un mo-
ment donné, de pouvoir revenir à leur point de départ. En-
fin la Nouvelle-Zélande est l'île à population polynésienne
la plus occidentale de toutes, et elle se trouve séparée des
Samoa par les Tunga. Sans doute d'Urvilleadit que c'est avec
les vents de Sud-Est que les Tahitiens auraient envoyé leurs
colonies peupler la Nouvelle-Zélande ; mais, vu la distance
à parcourir, tout marin y croira difficilement (1) ; surtout
8*11 remarque qu'aucun canot n'a jamais été entri^né à la
Nouvelle-Hollande. On reconnaîtra, d'ailleurs, qu'en outre
de la distance, la traversée des îles Samoa n'aurait proba-
blement pas été aussi facile que paraissent le croire les par-
tisans de M. Haie, entre autres, puisqull aurait fallu tra-
verser, ou du moins ranger d ) très près, les îles Tunga pour
éviter les Fiji, îles qui sont, les unes et les autres, à 300
et quelques lieues de la Nouvelle-Zélande, et qui barrent,
pour ainsi dire, la route. Mais les eClt-on facilement doublées,
qu'il serait toujours resté l'obstacle des vents ordinairement
régnants de la Nouvelle-Zélande, vents qui soufflent parfois
avec tant de violence.
Dans rhypotbëse d'une origine asiatique, on compren-
drait certainement que ces colonies eussent pu, avec de&
vents de Nord-Est qui, eux aussi, souffleut parfois avec in-
tensité, franchir, sans s'y arrêter, les Tunga et les Fiji, et
arriver directement à la Nouvelle-Zélande. Mais il faudrait
alors admettre que cette terre était connue des habitants
des Samoa ; or, rien absolument ne le prouve. Il eût été
<1) Hn officier de marine, qui ne croyait même pas qu'il fût possi-
ble d^aller loin daus un seos ou dans un autre, M. deBavis a dit de-
puis : « Quel est le marin qui voudra accepter que des pirogues,
quelque perfectionnées qu'elles fussent sous le rapport nautique,
aient pu franchir des distances de cinq ou six cents lieues et plus,
Mos bat, sans moyen de diriger leur route, autre que la course
astex variable des vents généraux et la marche du aoleil qui, selon
les èpoqaes de Tannée, donnent des rumbs de vent as^ez distants
Tonde l'autre? » (Annuaire Tahiti, année 1863.)
IV. 10.
t« -•'1."'
146 LES POLYNÉSIENS.
plus naturel qu'elle fût connue par les Tun^a, qui en sont
bien plus voisines; mais rien non plus dans les traditions
de ces îles ne le laisse soupçonner. Dans cette supposition,
du reste, comme dans la précédente, il faudrait admettre
que c'est en suivant une route opposée à celle généralement
suivie en Polynésie, que la Nouvelle-Zélande aurait été
peuplée, et il est difficile de l'admettre quand on sait que
loua les etlinologues reconnaissent aujourd'hui que c'est
avec des vents d'Ouest, et en allant du Sud-Ouest vers le
Nord- Est, que les migrations volontaires se sont opérétîs.
Une pareille exception ne se comprendrait pas.
Enfin il suffit de jeter les yeux sur la carte pour recon-
naître que ces colonies n'auraient pu. avec des vents d'Est,
se transporter à la Nouvelle-Zélande en partant directement
des îles Samoa ; car la force des vents et des courants les
eût entraînés dans rOuest et leur eût, presque certainement,
fait manquer les côtes de la Nouvelle-Zélande. C'est sans
doute cette difficulté, jointe aux précédentes, qui a porté
M. Thompson, et après lui M. de Quatrefages, à supposer
que les colonies des Samoa, avant d'atteindre la Nouvelle-
Zélande, ont commencé par se rendre aux îles Manaia, et
par s'y arrêter, spécialement à Rarotonga. Il n'y avait cer-
tainement pas de meilleur moyen, pour éviter la difficulté
et placer les émigrants dans la position la meilleure possi-
ble pour arriver sans obstacle au groupe de la Nouvelle-
Zélande ; en effet, sur la route directe de Rarotonga au cap
Waiapu (cap Est de l'Ile-Nord), il n'existe pas une seule île.
pas un seul rocher, et on n'eût rencontré les petites îles
Espérance, Macauley, Curtis, que si on eût été fortement
entraîné vers TOuest. On sait, du reste, que les Manaia,
bien que plus éloignées que les îles Tunga, ne sont pas à
une distance exagérée. Il est inutile de revenir sur toutes
les raisons qui nous ont fait rejeter cette opinion ; nous
nous bornerons seulement à demander s'il est admissible
que des émigrants venant du Nord-Ouest, puisque les Sa-
moa sont dans cette direction par rapport à Rarotonga,
eussent préféré revenir presque sur leurs pas, en se lançant
dans le Sud-Ouest à la quête d'une terre qui leur était près-
LES POLYNÉSIENS. l47
que certainemeut ausdi inconnue qu'elle était éloigfnée,
plutôt que de continuer leur émigration vers l'Est ou le
Nord-Est, où ils auraient rencontré, à petite distance, les
tles de la Société, et, un peu plus loin, les îles Paumotu les
plus méridionales. Il aurait fallu, d'ailleurs pour se rendre
des Samoa aux Manaia, qu'ils profitassent des vents de Nord-
Ouest et d'Ouest, et il leur eût été certainement plus natu-
rel de se servir des mêmes vents pour s'éloigner de Raro-
tonga que des vents du Sud-Est et d'Est, qui. sans doute,
auraient pu les ramener dans leurs îles, mais qui pouvaient
aussi, dans leur course vers la Nouvelle-Zélande, les entraî-
ner dans l'Ouest jusqu'à la Nouvelle-Hollande.
En résumé, nous le répéterons, ce n'est absolument qu'en
plaçant le point de départ des émigrants dans la Nouvelle-
Zélande qu'on aplanit toutes les difficultés, et qu'on parvient
également à comprendre pourquoi tous les Polynésiens,
quelle que soit la position de leur île, s'accordent tous à
placer leur lieu d'origine, leur aima mater dans l'Ouest.
Ln seul lieu situé de la sorte pourrait permettre un pareil
assentiment général, c'est le groupe de la Nouvelle-Zélande.
Nous allons maintenant examiner si les îles abordées par
les émigrants de l'Hawahiki étaient habitées ou si elles
étaient désertes.
Pour la plupart des ethnologues, ces terres étaient habi-
tées par une autre race, celle des Mélanésiens. Les Polyné-
siens, à leur arrivée, les auraient expulsés, détruits ou sou-
mis pour prendre possession du sol, et auraient fini par les
absorber. Telle était l'opinion de Forster, et telle a été, de-
puis, celle de d'Urville, de Hienzi, de Moërenhottt et d'une
foule d'autres écrivains, mais sans la moindre preuve à l'ap-
pui, du moins pour la Polynésie.
On a bien dit que les îles de la Société possédaient, avant
la venue de Gook, une population plus noire et plus sau-
vage ; mais nous avons montré que cette assertion n'avait
rien d'exact, et qu'elle était démentie par l'absence de toute
i
148 LES POLYNb SIENS.
trace d'un langage différent de celui de Tahiti et par un
certain nombre de témoignages contraires.
On a dit également, et c*cst ce que soutenait M. de Qua-
trefageS) que les îles Sandwich étaient occupées à Tarrivée
des colonies tahitiennes. comme Tétait la Nouvelle-Zélande
à l'arrivée des Hawahikiens. Ce savant voyait une popula-
tion primitive aux Sandwich, duns les esprits qui habitaient
les cavernes au moment de la venue des émîgrants de Ta-
hiti; ces esprits n'étaient, pour lui, que des Mélanésiens ar-
rivés avant les Tahitiens. Voici ce qu*il dit à ce sujet (1) :
< Dans le premier de ces archipels, les Micronésiens à
teint foncé avaient précédé les Tahitiens. Mais ce que les
traditions locales rapportent de ces esprits, qui habitaient
les cavernes, montre qu'il ne s'agit que de populations fort
peu nombreuses. Ce fait ressort encore plus clairement des
détails circonstanciés que nous possédons sur la Nouvelle-
Zélande. Il est clair que la race mélanésienne n^avait là que
de rares représentants. >
En somme, M. de Quatrefages n'accordait à ces deux ar-
chipels qu'une très faible population primitive ; mais il re-
connaissait, comme nous le faisons, que les autres émi-
grants polynésiens semblaient avoir trouvé entièrement
libres les îles abordées par eux, telles que les Kiug*s Mill,
Raiotouga, Mangareva, Tubuaï, les Paumotu,|etc. Il ajoutait
seulement, pour les dernières, qu'elles étaient en grande
partie désertes à l'époque des découvertes, et qu'elles le sont
encore de nos jours, malgré les facilités qu'y pré.:ente le
rapprochementdes terres (2). Nous avons montré ailleurs
que cela tient à la stérilité de ces terres, et surtout aux
guerres meurtrières qui y étaient à chaque instant faites
par les populations d'Ânaa. Quant aux Marquises, M. de
Quatrefages fait observer avec raison qu'elles devaient être
désertes, ainsi que l'atteste la pureté de la race. Il en était
certainement de même, d'après tous les documents connus,
pour les îles Tunga et Samoa lors de l'arrivée des premiers
(1) Ouvrage cité. Les Polynésiens, etc., p. Vto,
(2) MOiiic pogo.
LES POLYNÉSIENS. 149
émiffrantd, quel qa*ait été d*ailleurs leur véritable point de
départ.
A Fexception des Sandwich et de la Nouvelle-Zélande,
d*après M. de Quatrefages lui-même, toutes les îles auraient
donc été trouvées désertes à Tarrivée des émigrants dans la
Polynésie. Quant à la Nouvelle-Zélande, il ne lui accordait
que de rares représentants de la race mélanésienne. Nous
croyons avoir démontré que non seulement ces représen-
tants d*ane autre population n*étaient pas aussi rares qu*on
Ta cru, mais qu'ils appartenaient à la même race que les
émigrrants eux-mêmes, c'est-à-dire à la race maori ; .qu'ils
parlaient le même langage, et qu'ils étaient bien probable-
ment venus de la même contrée qu'eux, plus ou moins long*
temps auparavant, s'ils n'étaient pas eux-mêmes autoch-
thoues.
On pourrait donc réduire à un seul groupe, celui des
Sandwich, les îles occupées par une population autre que la
race polynésienne à la venue de ses colonies; mais nous
croyons qu'il est permis de douter que le petit nombre,
« d'esprits • dont parlent les traditions, puisse être con>i-
déré comme une population primitive « de Micronésiens à
teint foncé >, c'est-à-dire de Mélanésiens.
D'après cela, nous serions disposé à considérer presque
toutes, sinon toutes les îles de la Polynt^sie, comme étant
désertes à l'arrivée des émigrants. L'Ile-Norddela Nouvelle-
Zélande aurait elle-même à peine fait exception, puisque
les populations qu'on y a trouvées étaient de même race que
celles qui venaient de s'emparer du sol.
Ce qui atteste le mieux, à notre avis, que les émigrants
n'ont dû rencontrer que bien rarement des îles déjà habitées
à leur arrivée en Polynésie, c'est que les linguistes n'ont
Jamais signalé la moindre trace de langage mélanésien
dans les dialectes polynésiens. Si Ton y a trouvé quelques
mots adoptés et employés pour remplacer des mots polyné-
liena, ce n'est seulement qu'à titre étranger, et sans qu'ils
•e soient fondus dans le langage. Tels sont, aux îles Tunga,
par exemple, les mots Tut et Bulotu. Si l'on admet, comme
le font presque tous les ethnologues, que la race primitive
150 I ES POLYNÉSIENS.
de chaque île rencontrée a été en partie exterminée, et
même qu'elle n'a été qu'asservie, il faut nécessairement ad-
mettre aussi qu'il serait resté quelque vestige de la lang'ue
des vaiûcus : c'est ce qui a eu lieu, par exemple, pour les
Polynésiens dans les îles mélanésiennes, où les coups de
vents les ont entraînés, telles que Tanna, la Nouvelle-Ca-
lédonie, Vanikoro, et surtout les Fiji. En effet, une langrue,
quelle qu'elle soit, ne disparaît pas aussi facilement que
quelques savants semblent le croire. Or, nous le- répétons,
nulle part on n'a rencontré de >^estiges d'une langue méla-
nésienne quelconque, pas plus aux Tunga qu'aux îles de la
Société et ailleurs ; au contraire, on a trouvé un grand
nombre de mots polynésiens usités dans les îles mélané-
siennes et faisant pour ainsi dire partie de la langue, aux
Fiji particulièrement.
Ce fait de l'absence presque complète de mots mélané-
siens dans les îles polynésiennes, alors que les mots polyné-
siens se trouvent en grand nombre dans les îles mélanésien-
nes, est bien digne de fixer l'attention. Pour qu'il ait eu
lieu, pour qu'il se présente surtout là où les deux races
sont le plus voisines, là où elles auraient pu se mêler da-
vantage par leur long contact ou leurs rapports plus fré-
quents, comme aux Fiji et aux Tunga, il faut presque né-
cessairement admettre qu'il dépend de la supériorité réelle
que la race polynésienne possède sur la race mélanésienne.
Quoi qu'il en soit, ce fait existe ; il est surtout apparent
aux Fiji et aux Tunga, où, en raison du voisinage, il eût
semblé plus naturel que le mélange fût réciproque. Que l'on
accepte l'hypothèse de Haie, qui faisait peupler les Tunga
par une colonne malaise, arrêtée d'abord aux Fiji, puis ex-
pulsée et allant soumettre celle venue des Samoa ; que l'on
adopte celle de M. de Quatrefages faisant arriver cette co-
lonne aux Tunga directement de Bourou, on aurait, semble-
t-il, dû trouver presque autant de mots fijiens aux Tunga
que de mots polynésiens dans les Fiji. Or, c'est à peine si
l'on retrouve quelques mots fijiens dans les îles Tunga,
tandis qu'on rencontre aux îles Fiji encore plus de mots po-
lynésiens que no l'ont cru les ethnologues, et particulière-
LES POLYNÉSIENSl 151-
ment que ne l'a dit M. Haie, qui pourtant en élève le nom-
bre jusqu'au cinquième.
Que ce fait soit dû seulement à la provenance des émi-
garants, comme quelques ethnologues semblent le croire,
qu'il ne soit dû, comme quelques autres le soutiennent,
qu'au voisinage des deux races ayant de fréquents rapport
ensemble, et surtout à la supériorité d'une race sur l'autre,
comme nous serions assez disposé à le croire, il laisse néan-
moins planer un doute qui fait de cette question Tun des
problèmes polynésiens les plus difficiles à résoudre. Il est
aussi inexplicable en admettant l'origine maori des Polyné-
siens, qu'en les faisant venir de Kalamatau avec de Rienzi,
ou de Bourou avec Haie.
Nous avons déjà cherché à élucider cette question lorsque
uous avons étudié l'antagonisme et les rai)ports des Polyné-
siens et des Mélanésiens. Nous ne reviendrons donc pas ici
sur des considérations que nous avons longuemept dévelop-
pées ailleurs (1).
On sait qu'une foule de mots de la langue polynésienne
ont été retrouvés surtout en Malaisie; d'autres l'ont été non
seulement à Madagascar mais même en Afrique, en Améri-
que et dans l'Inde. Ainsi s'explique jusqu'à un certain point,
l'accord presque général des ethnologues pour en attribuer
la provenance à la contrée qui en présente le plus, c'est-à-
dire à la Malaisie. Nous avons déjà montré combien d'obs-
tacles s'opposent à l'admission d'une pareille provenance ;
il est inutile de nous y arrêter de nouveau ici. Il nous suffira
de dire qu'il eût été impossible aux Malais et aux Javanais
de fournir un pareil langage, puisque les langues qu'ils par-
lent diffèrent elles-mômes par le fond de la langue polyné-
sienne. Sans doute, on a trouvé en Polynésie un certain
nombre de mots qu'on regarde comme malais ou javanais ,
on y aurait même trouvé, croit-on, quelques mots sanskrits.
Il (aut donc absolument admettre, pour expliquer ce fait,
(lî Vol. II, liv. m. eh. I.
^
152 LES POLYNÉSIENS.
que des Malais ou des Javanais ont été entraînés jusqu*en
Polynésie, ou bien que des Polynésiens, après avoir été en
Malaisie sont revenus en Polynésie et ont fait connaître ces
mots à leurs compatriotes. Déjà nous avons dit, en réfutant
la théorie de l'origine asiatique ou malaisienne des Poly-
nésiens, que des entraînements de la Malaisie ont pu avoir
lieu vers la Polynésie, tout comme il y en a certainement eu
de la Polynésie vers la Malaisie. En outre des voyages vo-
lontaires, nous n'avons pas à revenir ici sur la possibilité
de ces voyages, dans un sens ou dans l'autre; mais s'il existe
vraiment quelques mots sanskrits en Polynésie, ils n'ont
pu y arriver que par Tune des deux voies que nous venons
d'indiquer. Or, nous avons vu précédemment (1) que l'exis-
tence de ces mots était douteuse, et que Buschmann soute-
nait qu'il n'en existait qu'un seul. Quant aux mots malais,
ils ne seraient probablement que des mots polynésiens con-
servés par les Malais et les Javanais lorsqu'ils créaient leur
race et leur langue au contact des peuples asiatiques. Il
faudrait donc les attribuer aux Malaisiens eux-mêmes qui
les auraient portés en Polynésie, soit, comme on est dispo-
sé à la croire, en émigrants colonisateurs, soit à la suite de
quelque entraînement involontaire. On expliquerait de la
même façon la présence des mots sanskrits, s^il en existe en
Polynésie : seulement les Malaisiens ne seraient alors par-
tis de l'Archipel, qu'après l'arrivée des colonies indiennes
qui possédaient ces mots. Cette explication du reste est pu-
rement spécieuse, et elle ne repose que sur des conjectures.
Seule,ranalogie des caractères physiques et celle d'un certain
nombre de mots pourrait faire admettre que les Malaisiens
se sont portés vers la Polynésie, à une époque qui aurait
été nécessairement antérieure à la formation de la nation
malaise, et postérieure au contraire à l'arrivée des peuples
de l'Inde . Rien non plus n'indique le rôle important qu'ils
auraient nécessairement joué en Malaisie, s'ils en eussent
été les autochthones et s'ils fussent partis, volontairement
ou non, pour aller coloniser la Polynésie. Il est évident que,
(1) Vol. I, p. 157.
LES, POLYNÉSIENS. 153
dans ce dernier cas, le souvenir de leur départ eût été con«
serve par les traditions javanaises ou autres ; car ce départ
n*aorait pa avoir lieu au plus tôt que vers le 3* ou le 4* siècle
de notre ère. Or, les annales javanaises n'en disent absolu-
ment rien; et naturellement les chroniques malaises n'en
parlent pas davantage *, au contraire, des souvenirs tradi-
tionnels établissent qu*un peuple est arrivé à Java long-
temps avant les Javanais et les Malais, et que ce peuple
avait justement les caractères des Malaisiens, qui sont re-
gardés, encore aujourd'hui, par les Malais et les Javanais,
comme plus anciens qu'eux dans toutes les îles où ils ont
fié rencontrés. En outre, il faudrait surtout se demander
comment ces Malaisiens, partant à une époque si reculée,
n'auraient pas occupé quelques-unes des îles les plus voi-
sines de la Malaisie, aujourd'hui habitées par la race noire,
qui se trouvaient sur leur route, ou du moins, comment its
aoraient pu doubler ces îles, ainsi que les îles intérmé-
diaireSt sans être dans la nécessité d'y toucher, et d'y lais-
ser de plus importantes traces de leur passage. On l'a vu« il
ettadmispar Haie et ses partisans, que, parties les derniè-
res, ces populations malaisiennes auraient chassé devant
elles les populations mélanésiennes, premières occupantes
de quelques-unes des lies où elles pèseraient arrêtées, et
telle est particulièrement l'opiuion de M. de Quatrefages;
mais, nous le répéterons, que seraient devenues dans ce
cas, les populations mélanésiennes, chassées par des émî-
grants venant de l'Ouest ? On le sait, aucune lie plus méri-
dionale et plus orientale que celle où ce fait se serait passé
n*en a conservé la trace ; toutes, au contraire, dans le Sud
et dans l'Est, sont peuplées par la race polynésienne la plus
pore.
Pour ces raisons, comme pour toutes celles déjà données
ailleurs, il n'est donc pas plus admissible que la Polynésie .
ait été peuplée par les Malaisiens que par les Malais et les
Javanais ; mais il faut reconnai tre que les Malaisiens, s'ils
avaient été les émigrants vers la Polynésie, expliqueraient
mieox, non pas seulement la présence des quelques mots
sanskrits qu'on dit exister dans la langue polynésienne,
154 LES POLYNÉSIENS.
mais encore et surtout Tusage général d'une langue, qui
n'a été retrouvée qu'exceptionnellement partout ailleurs. Il
ne serait plus nécessaire, en effet, de supposer, avec Thomp-
son, que les émigrants parlaient une langue malaise diffé-
rente de celle actuelle, lors de leur départ, et que cette lan-
gue aurait donné naissance, avec le temps, à la langue po-
lynésienne. Elle y serait arrivée toute faite, et elle n'aurait
eu à subir que les légers changements que nous avons in-
diqués pour les différents archipels. Il est également inu-
tile d'attribuer aux Malais les quelques mots communs aux
deux langues (1), puisqu'ils n'auraient été que des mots
malaisiens apportés par les émigrants et pris en Malaisie
même par les Malais avant leur départ.
Nous l'avons dit, il y a un moyen beaucoup plus simple,
et par cela même plus probable, d'expliquer l'existence de
tant de mots polynésiens en Malaisie, comme en tant d'au-
tres lieux, c'est d'admettre que les Polynésiens se sont ren"
dus en grand nombre en Malaisie, probablement volontaire-
ment, ou tout au moins par des entraînements involontai-
res répétés. Une pareille supposition fait mieux comprendre
que toute autre la disparition de la plus grande partie du
langage primitif des populations dites aujourd'hui malai-
siennes ; elle explique mieux le refoulement de ces popula-
tions dans liniérieur des terres ; elle donne en même temps
l'explication de la tradition qui rapporte la venue d'un
peuple inconnu à une époque si éloignée, que le souvenir
en est à peine conservé.
En résumé, nous croyons qu'il faut admettre, avec Craw-
furd,que tous les mots polynésiens trouvés en Malaisie
surtout (2) sont des mots étrangers, importés par des popu-
(1) On Ta vu, 50 à 75 mots ont été regardés comme des mots
malais, et nous avons dit que ce nombre a même été exagéré.
(2) Nous avons montré que dans lapartie de l'Asie, qui est la plus
voisine des îles malaises, se trouvent non seulement quelques mots
qui ont une apparence toute polynésienne, mais, en outre, des
peuplades qui, de nos jours encore, ont conservé tous les caractè-
res des Polynésiens, malgré qu'elles soient entourées de peuples
différents par la race : nous voulous parler plus particulièrement
LES POLYNÉSIENS. |55
latioos qui parlaient le langage dont ces mots faisaient
partie, de môme que ces populations en ont porté un plus
ou moins grand nombre d'autres, comme nous allons le
faire voir, jusqu*en Afrique, en Asie et en Amérique. C'est
au contact de ces populations, et à une époque fort reculée,
alors que la nation javano-malaise se formait, que ces mots
auraient été adoptés par les Javano-Malais. Nous sommes
enfin complètement de Tavis de Bory de Saint- Vincent, qui
disait déjà, à une époque où il n'y avait guère d'autre tra-
vail complet sur les Océaniens que celui de R. P. Lesson :
♦ Trouver des indices de leur passage au pays de Siam ou
du Cambodge, ou bien chez les Dayas de Tintérieur de
Bornéo, n'est que la preuve de l'émigration de quelque fa-
mille océanique vers ces contrées (l). »
Qu'on admette ou non l'explication que nous venons de
donner de la présence des mêmes mots en Malaisie et en
Polynésie, il est bien certain, comme l'avaient reconnu
d'Urville, Moërenhoiit et tant d'autres, que ces mots, re-
trouvés à la fois dans des contrées si éloignées, indiquent
que des rapports ont nécessairement existé entre elles.
D'Urville, avec raison, n'y voyait que cela, et il ajoutait (2)
qu'il y avait trop de différence dans les caractères physiques
des deux peuples pour qu'on pût supposer que les Polyné-
siens n'étaient qu'une colonie malaise. Pour Moërenhoiit (3),
la présence de plusieurs mots semblables chez des peuples
séparés par de si grandes distances, était la preuve, sinon
d'une origine, du moins de la préexistence entre eux d'un
commerce ou de relations plus ou moins intimes, plus ou
moins prolongées. Et, comme on a vu (4), il a même fiui
par regarder les Malais comme \e,^ descendants directs des
des Stiengs, enveloppés aujourd'hui par les Aunamites, les Cam-
bodg^nSfles Siamois et les habitants du Laos; peuplades ni^nalées
par M.Mouhot.
(1) Bory de Saint-Vinc«.»nt, V Homme, t. 1. p. 312.
(8) Mémoire sur les îles du Grand Océan ^ p. 17.
(3) Voyages aux îles du Grand Oc*^an, t. II, p. 227.
(4) Voy. vol. II, p. 5 etBuiv.
*.:■
156 LES POLYNÉSIENS,
Polynésiens, au lieu d'âtre leurs ancêtres comme ou l'avait
cru jusque-là.
Il est inutile sans doute, après tout ce que nous venons
de dire, de faire remarquer combien notre opinion se rap-
proche de la sienne, tout on en différant par le fond .
CHAPITRE DEUXIÈME
LES MAORI EN AFRIQUE, EN AMÉRIQUE ET EN ASIE.
Recherches de M. d'Eîchthal. — Traces de la civilisation polynésienne à
Madagascar. ^ Egypte. -7 Rapprochements entre les langues de Va-
oikoro, copte et mandingue. « Autres preuves de la venue des Poly-
nésiens en Afrique et à Madagascar. — Comparaison du maori et du
langage des Antalotes des Gomores. — Les Polynésiens en Amérique.
— Analogies et coïncidences. — - Ressemblances de mœurs, coutumes,
industries, langage. — Autres analogies. — Les Polynésiens en Asie.
— Considérations linguistiques. — Direction des vents régnants. «
Cambodge et Laos. — Comparaison avec les Stiengt. — Affinités entre
le Malayoa et le Polynésien. — Japon. — Caractères physiques des Ja«
ponais. — Comparaison avec les Maori. — Conclusi ons générales.
Jusqu'à présent, nous n'avons parlé que de la dissémina-
tion ou répartition des Maori dans les îles polynésiennes,
et dans quelques-unes des îles mélanésiennes qui les avoi-
sinent le plus ; mais, grâce aux recherches si érudites de
M. d*Eichthal sur Tbistoire primitive des races océaniennes
et américaines (1), nous allons pouvoir les suivre mainte-
nant, non seulement jusqu^en Afrique dans TOuest, jus-
qu'en Asie dans TO.-N.-O., mais jusqu'en Amérique dans
rEsttjusqu'àFormosedansleN.-N.-O., et bien plus loin
encore, dans les Iles Aléoutiennes et Kouriles au Nord.
Chemin faisant, nous ferons quelques remarques critiques
indispensables, pour relever plusieurs erreurs, dues seule-
ment aux documents sur lesquels Fauteur a dû s'appuyer, et
(1) Mémoires de la Société d'ethnologie, t. II, p. 151 et suiv.
15S LES POLYNÉSIENS.
noud terminerons en montrant qu'il n'est guère probable que
rinde particulièrement, et à plus forte raison, la Germanie,
aient eu des rapports de quelque importance avec TOcéanie.
Des études si savantes de M. d'Eichthal, il résulte d'abord
que la civilisation primitive de TOcéanie a commencé dans
la Polynésie, et que c'est de là qu'elle s'est portée vers Ma-
dagascar. Mais, ne se bornant pas à admettre une ancienne
communication entre la Polynésie et cette île, M. d'Eichthal
semble même croire que les Malgaches avaient une origine
polynésienne. C'est du moins ce qui résulte de la note dfe
la première page de ses études, dans laquelle il dit : « 11 y
a longtemps que l'affinité du Madécasse avec la famille des
langues malai:>iennes et polynésiennes a été aperçue. La
coïncidence d'un certain nombre de mots madécasses avec
des mots malaisiens, a déjà été indiquée par Reland et
Hervas ; mais ce fait ne prouve autre chose que l'intro-
duction accidentelle de ces mots, et ne démontre nullement
la communauté d'origine des deux peuples. C'est ainsi que
s'exprimait Vater dans le Mithridate (t. III, p. 256.) Quel-
ques années plus tard, Tinspection de documents plus com-
plets rendit au contraire le fait de l'origine polynésienne
des Madécasses évident. »
Quelle que fut sa véritable opinion à cet égard, il ressor-
tait^ disait-il, une même conséquence de tous les faits obser-
vés ou relevés par lui : « C'est que la Polynésie ou un conti-
nent aujourd'hui détruit, mais qui était situé dans la même
région. du globe, paraissait avoir été le foyer principal de
l'ancienne civilisation polynésienne qui, delà, avait rayonné
dans toutes les directions vers l'Amérique, l'Asie et l'Afri-
que. » Il ajoutait môme: « Peut-être est-ce un germe émané
de ce foyer qui, tombant dans la vallée du Nil, y a fait
surgir, ou bien a fécondé l'antique civilisation égyp-
tienne (1). » Son opinion était, en somme, celle de Forster et
(1) Nous ferons remarquer que, d*apros M. Moreaa de Jonnès,
l'Égyptien pur a dû être primitivement identique à Tlndo-Polyné-
sien. Il est à croire, ajoutait-il, que tous les deux ne faisaient
u'un type unique, originaire de l'extrême Orient.
LES POLYNKSIKNS. 15l^
de Moërenhotit, amplifiée et motivée. S'il ne confondait pas
les véritables Polynésiens avec Les Mélanésiens, c'était bien
aux premiers qu'il attribuait les rameaux répandus dans les
îles mélanésiennes, l'archipel indien, et jusqu'à Mada-
gascar.
Nous allons exposer le plus brièvement possible quelques-
uns des résultats auxquels il est parvenu.
Afrique. — D'après M. d'Eiclithal (1), les Polynésiens
auraient eu des rapports, non seulement avec Madag^ascar,
mais même avec l'ancienne Egypte.
La première coïncidence qu'il cite, et qui est sans contre-
dit des plus remarquables, est l'identité du nom du soleil
dans les deux langues: c'est là seulement qu'on le trouve
sous la forme polynésienne pure. En effet, ce mot se rend
par ra^ re, ree, en Egypte , ra^ à la Nouvelle-Zélande ;
laay aux îles Tunga; raa^ à Tahiti ; ra^ à Tukopia (2) ;
ta, à Hawaï, etc.
Le même savant trouve également une coïncidence entre
les mots houto et po : le premier est le nom de la déesse
de la nuit, du chaos, des ténèbres primitives en Egypte ;
elle y était surnommée la mère des dieux. Le second, en
Tolynésie, représente aussi la nuit primitive qui, fécondée
par l'Etre suprême, a donné naissance aux dieux et à tous
les êtres. Il trouve aussi une coïncidence entre la grande
divmité égyptienne Neitli ou Nées et la déesse polynésienne
Hina, ainsi qu'entre le mot polynésien tabou, et les mots
coptes touho (3), te6o, qui veulent dire « sacré >.
Sans nous arrêter à une pareille interprétation, nous nous
(1} Troisième étude^ p. 188.
(S) D*£ichthala dit, d'après Gaimard, que le mot soleil se ren-
dait par lera ou tera à Tukopia ; mais c'était une erreur du na-
taralista Ue Y Astrolabe qui, entendant prononcer te ra « le soleil >,
en a? ait fait un seul mot.
(3) Remarquer qu'aux Tunga, touho est le nom du premier chef
par origine légitime.
160 LES POLYNÉSIENS.
bornerons à faire remarquer ici qu*en polynésien, ce n est
pas tabouy mais bien iapou ou mieux iapu.
€ Si on joint à cette ressemblance, dit M. d*ËichthaU Tu-
sage des constructions pyramidales, celui des momies, la
division de la nation en famille souveraine, en classes sa-
cerdotale, militaire et populaire, et si Ton compare ce que
Moërenhoût rapporte du culte des divinités dans TEigypte
et en Asie, on reconnaîtra qu'il y a plus d'une ressemblance,
sans parler de certains dogmes relatifs à la vie future et à
la distinction des peines et des récompenses après la
mort > .
Nous sommes de son avis ; mais nous ferons remarquer
que la ressemblance sur laquelle il insiste le moins, et qu'il
se contente de mettre en note (1) est, suivant nous, la plus
importante.
En effet, si Oro et Maui étaient, comme le pensait Moë-
renhoût» les deux grandes divinités solaires de la Polyné-
sie, leurs noms se retrouvent dans ceux des dieux égyp-
tiens, Hor ou Har, (Orus des Grecs) etMoui, tous deux aussi
solaires, et tous deux alliés. Il résulte d'une note de M.
Ghampollion« envoyée à M. d'Eichthal,que Hor-Ohré (Orus,
soleil), Hor-Meu ou Hor-Moui (Orus identifié avec le dieu
Moui) est fils du dieu suprême Amon- Ra et de la grande
déesse Nées. « Or, dit M. d'Eichthal, nous avons établi l'a-
nalogie de la déesse Nées avec la grande déesse polynésienne
Hina ; et comme Oro était considéré comme le fils de cette
déejsse et du dieu suprême polynésien, ce trait complète la
similitude entre les dieux Oro-Maoui d'une part et Hor-
Moui de l'autre. € Il ajoute en note : € ChampoUion dit tex-
tuellement : €Le nom de Hor-Mui (Hor*Moui) signifie Horus
le véridique, ou plutôt Horus identifié avec le dieu Meu
et frère de T'meï\ la justice ou la vérité. Meu, en copte, si-
gnifie vrai ; la coïncidence de ce mot avec le nom du dieu
Meu ou Moui est très probablement accidentelle : c'est ce
qu'indique l'observation de ChampoUion. >
M. d'Eichthal ne savait probablement pas qu'en Polynésie
(1) Loc, citât, ^ p. 192.
LES POLYNÉSIENS. 161
et k Tahiti particulièrement, mau sigrnifie aussi « vrai, vé-
rité. > Cette coïncidence est très curieuse.
Après avoir fait remarquer que, en dehors du cercle des
choses religfieuses, les coïncidences de mots deviennent
proportionnellement moins nombreuses, et après en avoir
cité un certain nombre, à notre avis fort incertains, et que,
pour cela, nous ne rapporterons pas, M. d'Eichthal rejette
encore en note (1) une remarque bien plus importante que
toutes ses citations. Il résulte, de cette note, que parmi les
noms d*homme et de peuples appartenant à des pays voi-
sins de TËgypte, noms qu^on a déchiffrés sur les anciens
monuments de cette contrée, on en a rencontré quelques-
uns qui sont polynésiens ou qui ont complètement la phy-
sionomie polynésienne. Tels sont, dit-il, parmi les peuples
vaincus par Sésostris, les noms de Rohou, de Toroao, de
Taônou ; parmi les chefs nubiens, les noms de Mehi, de
Pohi, de Maï, etc. (2).
On ne peut, certes, en voyant de pareils mots, avoir une
autre opinion que celle de M. d'Eichthal ; car ils sont com-
plètement polynésiens. Ainsi, en maori, ao^ lumière, jour ;
po nuit. Mais il faut pourtant convenir qu'il n'y a d'autre
analogrie que celle de la physionomie, ainsi que Ton peut
s'en convaincre par la traduction littérale ci-dessous.
M. d'Eichthal, du reste, ne cherche nullement à établir
entre l'Eerypte et diverses régions de l'Océanie, le fait d'une
(1) Troisième étude, p. 195.
(2) En maori :
Ro, foarmi, dans : An, marais, boue, silencieux.
Toro, nom d*arbre,brûler ; s*étendre,se déployer; visiter,regarder.
Ao, lumière, jour, faire jour, monde ; ramasser.
Tao, lance ; cuire dans un four indigène ; maï, ici ; vers ; nom
d*arbre, de moule.
Nou pronom : de toi.
Afr, afec, et ; hi, soit.
//i, pèche, péctieur ; diarrhée, avoir la diarrhée.
Poi, nuit, saison.
//îi, Y. ci- dessus.
PoAt, chanson.
IT. 11.
J.^
162 LBS POLYNÉSIENS.
communauté de races, maïs seulement l'existence de cer-
taines communications directes ou indirectes ; communica-
tions qui ont pu être le résultat des migrations, du com-
merce, peut-être d*une initiation religieuse.
Nous n'insisterons donc pas sur les analogies un peu for-
cées qu'il signale entre la langue copte et les dialectes de
l'archipel malais, pas plus que sur les ressemblances de
coutumes qu'il a cru exister entre l'Egypte et cette partie de
rOcéanie. Nous avons montré ailleurs combien facilement le
fonds commun des peuples permet d'établir des rapproche-
ments de cette nature ; et nous sommes de l'avis du savant
ethnologiste lorsqu'il ajoute que « ces ressemblances, celles
môme linguistiques, peuvent toutes être dérivées d'un sim-
ple contact, non point de race mais de civilisation. »
Il en est de même pour les similitudes que M. d'Eichthal
cherche à établir entre le langage de Yanikoro, la langue
copte et celle des Mandingues ; ainsi qu'il le fait remarquer,
ces similitudes peuvent être attribuées à l'existence d'an-
ciennes relations entre ces peuples, mais elles n'indiquent
aucune communauté de races. Nous nous bornerons à exa-
miner rapidement celles d'entre elles qui semblent présen-
ter le plus de vraisemblance.
€ En Mandingue, dit M. d'Eichthal (1), chef se dit tighi^
et flèche se dit 6ten, btnnt, benne. Certes, il serait difficile de
deviner dans ces mots, si l'on n'y était conduit, les racines
polynésiennes répandues si au loin : ari/it, ah'/it, (arikU
arii) chef, et pana, flèche. Cependant, à Tonga, alt/it est de-
venu eghiy et à Vanikoro, nous voyons ce mot présenter les
transformations alighi^ talighi : or, eghi et taligui condui-
sent tout droit au iighi mandingue. D'un autre côté, nous
voyons le radical pana présenter à Vanikoro les transfor-
mations abtone, pouene^ pounene ; or, ceci ressemble com-
plètement aux formes mandingues : bien, benne^ 6tnm, et,
si l'on tient compte de toutes les concordances précédentes,
ne permet guère de douter que ces formes mandingues ne
soient une dérivation du radical polynésien pana. >
(l)Loc.cil. Quatrième étude.
LES POLYNÉSIENS. 163
Depuis Mariner, il est vrai, eghi est le mot qui passe pour
i ernifier chef aux Tûnga ; mais c^est à tort : ce mot est tout
au plus e-tfct, abrégée à'ariki.Si, à Yanikoro, on dit alighij
UUighi^ c*est par défaut de prononciation : talighi n*cst là
que pour te alighi, Tariki, le chef. O'est un mot étranger
emprunté aux Tukopiens, mais mal orthographié par les
Européens et mal prononcé par les insulaires de Yanikoro.
Nous trouvons» dans nos notes sur Tukopia, que, dans cette
Ue, le chef s'appelle art fct, comme le dit Gaimard, qui Ta
visitée avec nous en 1827 (1). Suivant nous, le mot tighi
mandingue ressemblerait davantage au tiki ou iii poly-
nésien.
Noua ne pouvons entrer ici dans les développements
qu'exigerait une pareille question; nous avons déjà cherché
ailleurs à établir que les Polynésiens doivent avoir reçu
indirectement Tusage et le nom de l'arc, dont le nom est
essentiellement malais (2), et nous nous bornerons à faire
remarquer que c*est parce qu'on compare deux races àlangue
et à origine différentes qu'on trouve si peu de similitude
dans les mots comparés. Il est certain qu'on retrouve à Ya-
nikoro un assez bon nombre de mots polynésiens ; mais ces
mots sont dus aux rapports avec les peuplades polynésien-
nes et presque spécialement avec celles qui peuplent Tuko-
pia et les îles Duff, qui, bien qu'à toucher les îles à popula-
tion mélanésienne, ont réussi Jusqu'à ce jour à se préserver
de tout mélange avec cette race. Tous les autres mots ap-
partiennent à une langue bien distincte et qui n'est qu'un
de ces dialectes si variés des langues mélanésiennes.
En raison de la différence des langues, nous ne nous ar-
rêterons donc pas aux concordances que M. d'Eichthal a cru
Toir entre le copte et le dialecte de Yanikoro ; concordances
qui, à notre avis, sont tout à fait hypothétiques et qui^
d'ailleurs, répète^t-il lui-même, n'autorisent point à suppo-
ser nn degré quelconque d'affinité entre la race des anciens
Egyptiens et celle des Polynésiens proprement dits. Mais
(l)Voir pour Tokopia ou Tikopia le vocabulaire de Dumont d'Urrille.
(B) YoL I, pige 461.
;^. :
164 LES POLYNÉSIENS.
*
nouB croyons devoir insister sur celles qu'il a constatées
entre le polynésien et le mandinefue et qui lui paraissent, au
contraire, témoigner d'une affinité assez grande entre les
deux langues. D'après lui, le nombre des mots d'origine
évidemment polynésienne qui se rencontrent dans la langue
mandingue est tellement grand qu*il n'est pas permis de
, supposer un seul instant que cette coïncidence entre les
deux langues ne soit qu*un effet du hasard.
€ L'existence de ces mots, dit-il (l), ne peut être que le
résultat d'un contact plus ou moins prolongé entre les deux
races. Mais où ce contact a-t-il eu lieu? Est-ce en Afrique?
ou bien serait-ce dans l'Océanie même ? Les Mandingues
seraient-ils une tribu de noirs océaniens qui, après s'être
trouvés en rapport avec les Polynésiens dans leur ancienne
patrie, après en avoir été peut-être expulsés par eux,
seraient venus, comme les Foulahs, chercher un refuge en
Afrique ? Cette supposition, indiquée par des analogies
linguistiques semble pouvoir se baser aussi sur des affinités
physiques. Golbery, dans son voyage au Séuégal, a fait la
remarque que la physionomie des Mandingues se rapproche
beaucoup plus de celle des noirs de l'Inde que de celle des
noirs de l'Afrique. Ne peut-on pas se faire à l'égard des an-
ciens Egyptiens eux-mêmes , quoiqu'avec un degré bien
moindre de probabilité, une question semblable 1
Evidemment, si les analogies qu'indique M. d'Eichthal
sont réelles, ce n'est qu'en Afrique que le contact a pu avoir
lieu puisqu'on ne retrouve aucun mot mandingue en Po-
lynésie; mais nous l'avouerons en lisant attentivement les
voyages de Caillé et des autres explorateurs de l'Afrique, nous
n'avons pas constaté que les ressemblances fussent au.^'si
grandes et aussi nombreuses que le dit M. d'Eichthal. £n
outre, les mots ordinaires différent complètement : Ce qui
attesta, du moins, que le contact n'a pas été bien prolongé.
Comme il est démontré que deux races ont existé en
Egypte, la blanche et la noire, M* d'Eichthal s'est demandé
si la race noire, qui a fait partie de cette population, n'appar-
(1, Ibid.,4«étude, p. 210.
LES POLYNESIENS. 165
tenait pas à la race noire océanienne et si elle u*a pas été
portée en Eg^yptepar le mâme mouvement db migration qui
conduisit les Polynésiens à Madag'ascar^les Foulahs et, peut-
être aussi, les Mandingues ^n Afrique. < Les Egyptiens, dit-
il» ont dû certainement sortir de Tune ou Taucre région ; or,
comme jusqu'à présent il a été impossible de les rattacher
à une souche africaine, il est parfaitement rationnel et légi-
time de chercher les traces d'une filiation de leur race avec
celle de TOcéanie. • Et il termine en disant : € Même en
dehors des langues foulah, copte et mandingue, on trouve,
dans d'autres idiomes africains, des traces incontestables de
riuflueuce océanienne. »
Nous n'osons dire avec lui que ces traces sont incontes-
tables ; mais pourtant un fait qui lui était inconnu vient
appuyer son opinion : on trouve dans l'intérieur de l'Afrique,
surtout près des sources du Nil, beaucoup de mot» identi-
ques, par le son et souvent par l'orthographe, aux mots po-
lynésiens.
Qu*on lise, par exemple, le Voyage de Speke autour du
iVt7, et l'on y remarquera des mots tels que les suivants :
Hongo^ Onganga^ Kiranga^runga, Kirongo, Makoutaniro^
Maroro^ Horihori^ Makaka^ Ponga^ Ouriki, Uthenga^
Kiwera^ ChongU etc. Or ces mots se retrouvent tous, bien
qu'avec des significations différentes, dans le langage de la
Nouvelle-Zélande (1).
(1) Ainsi en Maori :
Oogo-nga, — filet.
Ongaonga, — ortie, être piquant.
Ki, — prép. à, suivant ;adv. très ; s. parole, pensé.;.
Kanga, — arracher, déraciner ; banc de poissons, etc.
BoDga, — dessus, au-dessus.
Ki, — V. ci-dessus.
Rongo, — paix ; écouter, obéir.
Maka, — pr. pour moi ; humide, humidité, mouillé.
Taairo, — bordure de manteau, vêtement.
Maroro, — poisson volant ; ôtre fort.
Horihori. — mensonge, fausseté, mentir.
Makaka, — plié, courbé, plante de marais.
Ponga, — fougère.
Uri, — vestige, postérité.
166 LES POLTNÉSIBirS.
Certes, après ce que nous avons rapporté des noms polyné-
siens trouvés sur les monuments de l'Egypte, ces nouvelles
coïncidences sont dig^nes de la plus sérieuse attention. Il
faut pourtant en convenir, ce sont des témoignages insuffi-
sants pour conduire à une concltisîon raisonnée et probante.
Tout ce qu'on peut en inférer, c*est que ces mots ont pu être
apportés de la Polynésie ; mais quand et comment ? on Ti-
gnore.
Plus récemment, M. Rabourdin (1), dans son excursion
avec la première mission transsaharienne de l'infortuné
Flatters, a trouvé sur Tatelier de Hassi-Ratmaia une caurl
[cyprœa moneta) et un fragment de hache polie en jade
néphrite verte que M. Damour assimile au jade néphrite de
la Nouvelle-Zélande. Cette découverte, rapprochée de plu-
sieurs autres faits, tels qu'identité d'espèces botaniques
entre PAsie méridionale et l'Afrique intertropicale, parenté
de langue entre le Foulah et les dialectes malaisiens, etc.,
a conduit M. Rabourdin à admettre c comme très probable
l'existence d'une communication des peuplades sahariennes
de l'âge de pierre avec l'Asie méridionale et la Malaisie. >
D'autres coquilles de l'océan Indien, ont également été
découvertes dans les mêmes parages des chotts sahariens,
entre autres par MM. Parisot et Thomas. On sait que la
cauri abonde dans la mer des Indes, mais qu'elle est rare
dans rOcéanie. Quant à la hache polie de l'atelier de Hassi-
Ratmaia, elle ne saurait provenir de la Nouvelle-Zélande où
les haches en jade étaient inconnues et où existaient seule-
ment une herminetteet le mère qui sont bien différents. Seul
le jade néphrite pourrait en provenir, mais il pourrait tout
aussi bien provenir de TEgypte où on en a rencontré des
gisements, comme nous l'avons dit plus haut (2).
Ki, — V. ci-dessus.
Utunga, — action de payer.
Utuhanga, — action de vider Teau.
Ki, — V. ci-dessus.
Wera, — brûlure, brûler : chaud, être brûlant.
HoDgi, — salut avez le nez.
(1) Bull0Hn d€ la Société d'Anthropologie, 1881, p. 180 à 164.
(2)Liv. in.,p. 418.
LES POLYNÉSIENS. 197
En somme, ces trouvailles, curieuses et intéressantes,
n*ont rien de bien concluant pour la question qui nous oc«
cupe.
Un seul fait certain résulte de cette étude, o'est que les
Polynésiens, en nombre assez considérable, ont dtl s'établir
sur rUe de Madagascar et y résider pendant assez long*
temps, puisqu'ils y ont laissé des traces nombreuses et pro-
fondes de leur langue On sait aujourd'hui, et le travail
comparatif de d'Urville n*a fait que le confirmer (1), que Ta-
nalogie des langues polynésienne et madécasse n^est point
due à l'intermédiaire de la langue malayou, puisqu'il existe
entre les deux premières une foule de mots communs qui
ne se retrouvent pas dans la dernière. C'est ce qui a porté le
mâme écrivain à dire, après Forster, que cela semble con-
firmer l'hypothèse que tous les langages polynésiens déri-
vent d'une langue très ancienne c aujourd'hui perdue »;
mais que nous avons retrouvée, comme on l'a vu, à la Nou*
velle-Zélande, quoiqu'il ait constaté moins d'identité entre
le madekass et le mawi, comme il appelle la langue maori,
qu^entre le madekass, le tongan, le tahitien et l'hawaien. 11
suffit, en effet, de comparer le dictionnaire de Madagasc&r,
qu'on lui a donné à TIle-de-France et qui remplit le premier
volume de sa Philologie^ et un dictionnaire malais avec
ceux de Tahiti ou de la Nouvelle-Zélande, pour s'assurer
que les derniers possèdent plus de mots analogues à ceux
du premier qu'à ceux du dictionnaire malayou, malgré co
qu'il a cru voir. Du reste, la citation suivante montrera la
prudence qu'il faut apporter dans l'adoption des assertions
de d'Urville (2): € De ce que la comparaison du madekass au
hawali donne un chiffi*e de 0,21 pour l'identité, il ne faut
pas conclure que le madekass soit plus voisin du hawaïi que
du tonga, car ce résultat serait contraire à la vérité. L'é-
lévation du chiffre d'identité est due à la grande diminution
(O Voir Considérations sur la langue polynésienne dans la philolo-
gie du voy. de V Astrolabe, p. 275.
(2) Considérations sur la langue polynésienne, Philologie, p. 271 ,
note.
168 LES POLYNÉSIENS.
de celui qui exprime le nom des mots comparés, etc. » De
sorte qu^on peut se demander à quoi bon, dès lors, de pareil-
les comparaioons.
On comprend très bien que, de Madagascar, il aurait été
facile aux Polynésiens de pousser jusqu'en Afrique ; si les
preuves sont insuffisantes, elles aident du moins à le faire
supposer.
Comme témoignage de l'arrivée des Polynésiens à Mada-
gascar, nous ajouterons ici quelques mots de la langue des
Ântalotes qui sont regardés, dans les îles Comores, comme
la seule race purement indigène. Nous les empruntons à
VEssai sur les Comores,publié en 1870, à Pondichéry, par
M. A. Gevrey, ancien procureur impérial. Le studieux écri-
vain pense que les Antalotes proviennent du croisement des
Sémites avec les premiers Africains venus dans les Como-
res (1). D*après lui,' on comprend aussi sous ce nom les
descendants des Malgaches, qui se sont croisés avec les Ara-
bes ou avec les Africains, et les descendants des Antalotes
croisés avec les Africains. Toutes les nuances originaires,
ajoute-t-il, se sont fondues avec le temps, en un type parti-
culier qui se caractérise par :
Une grande taille ; un teint jaunâtre ; des cheveux cré-
pus ; la barbe rare ; les muscles bien dessinés ; le tront
haut, mais fuyant ; la tète s'effilant un peu au sinciput ;
les veines saillantes ; Toeil vif ; les lèvres un peu épaisses,
mais sacs exagération ; le nez légèrement arqué avec les
narines dilatées.
Suivant lui, à la grande Comore, et à Aujouan, le sang sé«
mitique domine chez les Antalotes ; à Mayotte et surtout à
Mohéli, ils se rapprochent davantage du type éthiopique
par un teint foncé, un nez épaté et de grosses lèvres.
Fait curieux, les Antalotes portent le nom de Mahoris,
Maouris (Maures) comme les Arabes croisés de la côte d*A-
frique. Une pareille appellation est frappante, et c'est même
elle qui nous donna Tidée de rechercher si la langue des
Antalotes présentait quelque analogie avec Tun des dialec-
(1) Probablement de la peuplade de la côte de Mozambique, appe-
lée Zambsra.
LES POLYNÉSIENS. !60
tes «le la Polynésie. Or, cette analogrie existe non seulement
dans la numération, mais encore dans une foule de mots du
langtigre ; si la plupart des mots sont déformés, ils ont en-
core pour ainsi dire le même son. En voyant que le t, y
remplace le r, le f le /i, etc, on peut môme supposer que
ce ne sont pas les mots de la Nouvelle-Zélande, mis en re-
gard, qui les ont fournis, mais bien ceux qui auraient pu
provenir des Iles Tungra ou Samoa. Il y a donc là un nou-
veau témoiernaere que les Polynésiens se sont rendus, à une
époque fort reculée, aussi bien à Madagascar et sur les îles
voisines que dans les îles de la Malaisie, et successivement
dans les continents.
Lalanguedes Antalotes, la véritable langue nationale
des Comores, est un composé de mots souahélis et malga-
ches ; elle renferme, en outre, plusieurs mots cafres.
Cette langue est relativement parlée dans les campagnes
et les villages ; les villes parlent souahéli ; mais le souahéli
des Comores n^est qu'un patois de celui de Zanzibar (Gevrey).
NUMERATION
SOUAHÉLI
ANTALOTE
NOUVELLE-ZELANDE
1
Modjia
Raki
Tnhi
2
Uili
Ruhi
Rua
3
Rarou
MaiDûiikou
Toru
4
Né
Kffali
Wha
5
Tsano
Tuïpou
Rima
C
Sita
TL'houta
Ono
1
S;iba
Fitou
Fitii
8
Nané
Valou
Walu
9
Tcliinda
IV. vi
Iwa
10
Kuunii
Foulon
Ngnhuru, tekaii
VO
Mingobili
Ro!iifouloii
Ruatckiiu
:^i
MiD^rorarou
Mamoiikoii
Torutpkau
Ui
Min^otsano
Païpoufuiiluii
Uiinatckau
10()
Miia
Satou
Rau
1.00
Alf
Arivou
Maiio
Il .
— Koumi-na-modj
iii — Foulou-
naraki.
VI .
— Min'^obili-na moc
jia ' Rohifoi
iloii-na-raki, etc.
43
- Mingoue-ra-rora
— Essai ifoul
ou-na-inantoukou. 1
X70
LBS POLTNÉâlENS.
Quelques mots extraits de V Essai sur les
Comores par M.Gevrbt, Pondichéry, 1870.
Amitié
SOUAHÉLI
ANTALOTE
POLYNÉSIEN
NOUTILLB- ziLAMOl
Niango
Fakatia
Hoa^ taua
Arc
Tcharô
Houta
Kopéré
Boire
Kounoua
Minou
Inu
Bois
Miti
Miri
Karl
Bon
Guéma
Maheva
Par
Bras
Moukouo
Tanga
Ringa-ringa
Chaud
Ari
Mafana
Mabana
Chauve-
souris
Ghemiu
Dema
Fauihi
Pekapeka
Djia
Lala
Ara
Chien
Boua
Fandoka
Kuri
Coco
Naà
Vaniou
Niu (Polynésie)
Dent
Meno
Hihi
Niho
Eau
M agi
Mahetaka.Ranou
Ambirafl
Wal
Femme
Manauke
Wahine
Feu
Moto
Mahamahi, Afou
Abi
Homme
Mouenamoume
Laïlaï
Tangata
Langue
Ouloumi
I.éla
Arero, reo
Mort
Koufa
Mate
Maté
Nez
Poua
Ourou
Ihu
Oiseau
Dégué
Kofou
Vourou
Manu
Ongle
Hohou
Kuku
Père
Baba
Baba
Ba, Bapa,Matua-tane
Petit
Dogo
Keli
Ili
Peu
Kidogo
Eelikeli
Ruarua, Torutoru
Pierre
Djioué
Vaiou
Kohatu
Pirogue
Galoua
Laka
Waka
Pluie
Voua
Malé
Ua, awha
Terre
Intchi
Tani
Henua
Village
Moudgi
Tana
Kain^nt, Pa
ïeux
Madcbou
Massou
Kanohi, Karu
Amérique. — C*est surtout en Amérique que M. d'Bichthal
a trouvé des faits indiquant une communication entre la
Polynésie et le continent américain. Comme lui« nous croyons
que les rapprochements cités sont incontestables ; ils prou-
vent que des rapports ont dû exister entre les deux contrées
à une époque reculée ; mais, comme il a cru trouver en
LES POLYNÉSIENS. 171
même temps des ressemblances linguistiques qu'on n'ad-
met pas généralement, et qu'il s'est particulièrement appuyé
pour soutenir son opfnion sur les rapprochements un peu
forcés d'Ellis et sur une affinité plus qu'incertaine entrevue
par Guillaume de Humboldt, nous croyons devoir entrer à
ce sujet dans d'assez longs développements.
On sait, dit-il (!}, que plusieurs auteurs ont admis l'exis-
tence d'anciens rapports entre la Polynésie et TÂmérique ;
il y en a mâme, comme on l'a vu, qui font peupler les îles
polynésiennes par l'Amérique, tel que Zuniga ; d'autres qui
font peupler l'Amérique par les îles polynésiennes, tel que
Dunmore Lang. Mais c'est àEllis surtout que M. d'Bichthal
demande des témoignages, sans paraître avoir remarqué
qu'on trouve dans cet écrivain à peu près tous ceux qu'on
lui demande, comme nous croyons l'avoir démontré ailleurs.
Ellis, en effet, dit qu'il y a des points nombreux de res-
semblance, sous le rapport des langues, des mœurs, des
coutumes, entre les insulaires de la mer du Sud et les habi-
tants des îles Kouriles et des îles Aléoutiennes, dont la
chaîne 8*étend dans la direction du détroit de Behring et
forme le lien qui unit l'ancien et le nouveau monde. Il
ajoute que les mêmes ressemblances existent entre les Poly-
nésiens et les habitants du Mexique et de certaines parties
de l'Amérique du Sud.
D'après lui, ces ressemblances consistent dans les caractères
du visage ; la couleur de la peau ; la pratique du tatouage,
qui se retrouve chez les Aléoutiens et quelques-unes des tri-
bus d'Amérique ; les procédés pour embaumer les corps
morts des chefs et l'usage de les exposer ; la forme et
la structure des masses pyramidales de pierres qui servent
de temples et de tombeaux; le jeu des échecs qui se re-
trouve chez les Araucaniens ; le nom de Dieu, Tew ou Ter ;
Texposition des enfants ; Tusage des plumes pour la coiffure;
le nombre des mots semblables que renferment quelques
langues américaines et celles de Tahiti ; l'usage enfin de
certains vêtements, et notamment du poncho.
n ajoute même que la légende de l'origine des Incas n'est
(I) Sixième étude.
172 - LES POLYNÉ lENS.
pas sans ressemblance avec celle de Torigine de Tii qui
était, lui aussi* descendu du ciel (1).
Pour M. d'Eichthal, toutes ces analogies sont loin d'être
fondées, et on a vu ailleurs ce que nous en pensons; mais
cela ne l'empêche pas de reconnaître que quelques-unes
sont incontestables, notamment celles qui sont relatives à
la couleur de la peau, au mode de sépulture, aux construc-
tions pyramidales ; il confirme en outre ce que dit EUis
au sujet des affinités polynésiennes qui se rencontrent chez
les populations voisines du détroit de Behring*.
C'est ainsi, dit-il, qu'on trouve, dans le vocabulaire de la
langfue kourile (2) les mots ap6, feu, ettdou, nez, qui sont
des mots polynésiens ou plus exactement malaisiens ; les
mots /bur£, foukourou, rouge, pa, tête, vaka^ vaeha, eau,
rappellent les mots oura, koura^ rouge ; oupo, oupoho, tète,
vai, eau, de la Polynésie orientale. Une autre ressemblance
encore plus frappante et plus significative, ajoute-t-il, « est
l'existence parmi ces populations de la coutume essentielle-
ment polynésienne qui consiste à donner le salut par le
frottement du nez contre le nez. Ghoris, qui accompagnait
le capitaine Kotzebtie dans son voyage d'exploration de la
mer du 3ud, raconte que plusieurs habitants de l'île Saint-
Laurent, à l'entrée du détroit de Behring, étant montés à
bord, voulurent employer à leur égard ce mode de salu-
tation » (3).
Toutefois, tout en confirmant ce que dit EUis, lorsqu'il
affirme que différentes langues américaines contiennent un
certain nombre de mots communs à la langue de Tahiti,
M. d'Eichthal fait lui-même remarquer que cet observateur
a omis de donner aucune preuve à l'appui de cette assertion
et qu'il est impossible de savoir sur quoi elle est fondée (4).
Nous l'avons dit ailleurs, cette assertion n'était fondée
que sur les rapprochements pour ainsi dire sans valeur de
Zuniga.
(1) Ouvr. cité» t. I, p. 119.
(2) Inséré dans l'Asie polyglotte de Klaprotli.
(3) Ghoris, Voyage autour du monde^ p. 5.
(4) Sixième étn<l(% p. 5-30,
LE 3 POLYNlSIENc?. 173
II est vrai que Guillaume de HumboMt, daas son ouvragée
sur la langue kawi, trouvait qu'il y avait quelque affinité
entre les langues de TAmérique et celles de la Polynésie,
c II existe, dit-il, entre ces deux groupes de langues, cer-
tains traits remarquables de ressemblance. * Pour en indi-
quer un exemple frappant, il citait la double forme de la
première personne du pluriel, indiquant que la personne à
A qui on s'adresse est comprise dans le « nous > ou bien en est
exclue, comme étant rencontrée dans un grand nombre de
langues américaines, où on l'avait même considérée jusque-
là comme un caractère spécial; quoique ce caractère se ren-
contre dans la plupart des langues malaise, philippinoise
et polynésienne. « Dans les dernières, disait-il, il s*étend
même au duel, et telle y est d'ailleurs sa forme particulière
que, si nous pouvions nous guider uniquement par des con-
iidérations logiques, il faudrait regarder ces langues com-
me étant le berceau et la véritable patrie de cette forme
grammaticale. Hors de la mer du Sud et de l'Amérique, je
ne la connais pas ailleurs que chez les Mantchoux (1).
Mais ce n'en est pas moins avec raison que M. d'Eichthal
s'est refusé à regarder ces analogies comme décisives en
faveur d'une communauté d'origine ou de civilisation ; elles
prouvent seulement que des contacts se sont opérés entre
les Polynésiens et les peuples cités. Tel était l'avis de Mars-
den, qui disait lui môme (2) : c On a vainement tenté .de
trouver l'origine des dialectes polynésiens dans un des con-
tinents voisins : leurs mots presque tous dissyllabiques
sont entièrement sans rapport avec les njonosyllabes de
TAsie orientale; bien qu'on puisse reconnaître quelque res-
semblance dans le système grammatical. »
Déjà, avant lui, Forster, en 47 mots pris dans divers dia-
lectes polynésiens et dans la langue duChile, du Pérou et
^^ Mexique, n'avait trouvé aucune correspondance, et il
•vait conclu à leur différence.
Moêrenboilt (3j a soutenu la môme opinion ; c'était égale-
Il) Tome III, p. 489.
\^i Mélanges, p. 5.
^^j Ottfr. cité. t. II, p. 2i7.
\
174 LES POLYNÉSIENS.
t
ment celle de d*Drville, qui disait (1) : « Nous n*ayoD8 pu
trouver aucun rapport satisfaisant entre le grand-polyné^
sien et aucune des langues des deux continents voisins ;
pas une de celles de l'Amérique n'offire le moindre point de
contact avec le polynésien. »
Telle était donc l'opinion généralement adoptée par les
hommes les plus compétents d'après les faits connus, quand
M. d'Eichthal est venu ajouter à ces faits quelques coIncl-9
dences vraiment remarquables entre le polynésien et quel-
ques langues de l'Amérique» particulièrement la langue
carcôbe ; coïncidences qui, à notre avis comme au sien, ne
prouvent d'ailleurs rien de plus que l'existence d'anciens
rapports entre la Polynésie et l'Amérique.
Pour M. d'Eichthal, les principales analogies paraissant
prouver ces rapports sont :
La ressemblance dans les modes de sépulture ;
Celle dans le mode de fabrication des étoffes ;
Celle des constructions pyramidales ;
Enfin les ressemblances linguistiques qu'il a découvertes.
Bu raison de l'intérât que présentent ces analogies, nous
nous arrâterons un instant à chacune d'elles.
La première similitude, citée par M. d'Eichthal et qu'il
dit avoir été démontrée par Vail, est que les Indiens de l'A-
mérique du Nord plaçaient les cadavres assis dans une fosse
ou dans des cavernes, ou un sol salpêtre.^ On sait,dit-il,que,
dans la province de Mapimi au Mexique, les cadavres étaient
rangés par couches dans une grotte, le corps doublé sur
lui-même et ramené à force de ligatures à la position d'un
enfant dans le sein de sa mère. » D'après Roohefort» les Ca-
riûbes pliaient les jambes des cadavres contre les cuisses, les
coudes entre les jambes, et appuyaient le visage sur les
mains; de sorte que tout le corps était à peu près dans la
même position que l'enfant a dans le ventre de la mère. Au
fond de la fosse, ils mettaient un petit siège sur lequel on
asseyait le corps, lui laissant la même posture qu'ils lui
avaient donné incontinent après^ la mort } d'après d'Orbi*
«
(1) Philologie, p^ )d98.
LES POTNÉ8IENS. 175
gny, à la mort d*un Quichua» on reployait les membres dans
Tattitude d*un homme assis : « On enterre, dit ce voyag^eur,
les jambes reployées, les genoux appuyés sur la poitrine,
les bras croisés de manière à ce que le corps se trouve exac-
tement au tombeau dans la position qu*il occupait au sein
de sa mère avant la naicsance . »
L'anglais Sheldom, qui avait fait la même observation,
expliquait autrement cette position : d'après lui, le corps
était accroupi comme ils ont coutume de s'accroupir autour
du feu ou de la table, avec les coudes sur les genoux, et les
paumes des mains sur les joues.
Cette coutumeexistait aussi, d'après le voyageur Stephens,
chez les nations qui avaient construit les anciennes villes
du Yucatan ; on Tavait retrouvée également chez les Chi<-
chimèques qui avaient conquis le Mexique sur les Tol^
tèques.
Enfin, ajoute M. d'Eichthal, cette similitude existait dans
l'Amérique entière.
Or, cette coutume a été retrouvée à Tahiti (1) : là, du
moins, les mains étaient attachées sur les genoux ou sur
les jambes, et le corps était descendu incliné dans une fosse
peu profonde. Mais, si Tanalogie dans ce lieu est assez
grande, ce que M. d'Eichthal cite lui-même de MoërenhoUt
prouve qu'aux îles Mangareva, au lieu d'être accroupis et
d'avoir les mains liées au-dessus des genoux, le corps était
couché, les jambes étendues et les bras collés de chaque côté
iur les flancs (2). On sait, du reste, que quelques peuplades
de l'Afrique ensevelissent leurs morts toujours accroupis, et
Clapperton nous apprend que cette position est employée à
Katunga, capitale du Yarriba. Mais il serait trop long d'in-
diquer les variétés dépositions données aux cadavres suivant
les lieux.
Pour nous, qui n'avons vu que la Polynésie* nous dirons
que si l'on trouve en Polynésie et en Amérique la même es-
pèce de fosse sépulcrale, et peut-être les mêmes procédés
(1) Voy. lioërenhoCit, t. I, p. tS8 à 556.
(t) Voir notre Voyage dans Us iles Mangareva* *
176 LES POLYNÉSIENS.
de dessiccation, ce dont nous doutons, il n*est pas moins
certain que Tattitude donnée au corps n'est pas complète-
ment la même, puisqu'il est accroupi à Tahiti, et étendu
aux Mangareva ; et nous croyons pouvoir assurer que le
système d'enveloppes diffère lui-même à peu près complè-
tement.
Ce sont, toutefois, ces ressemblances qui, dès 1817, nous
apprend M. d'Eichthal, avaient porté le docteur Mitchell,
de la Société des antiquaires de l'Amérique, à soutenir, dans
un mémoire, que la race des anciens habitants de l'Améri-
que du Nord, aujourd'hui disparus, n'était autre que la race
polynésienne qu'il appelait, suivant la langfue du temps,
« race malaise ». Mais nous sommes de l'avis de M. Mac. Gui-
loch, (1) nous ne pensons pas que de pareilles comparaisons
soient bien démonstratives.
Ce qui serait plus concluant, ce serait d'avoir des crânes
comparés, et particulièrement ceux des AUeghanis qu'on a
supposés être cette race polynésienne, et dont on croit avoir
trouvé des traces en Amérique.
En attendant^ si le fait est bien réel, il n'est pas moins re-
marquable qu'on ait retrouvé au Mexique les mêmes étoffes-
papier, qui étaient employées autrefois dans toutes les îles
polynésiennes, et qui sont fabriquées encore dans un grand
nombre, sinon dans la plupart.
A cette similitude incontestable, on peut ajouter le fait
curieux rapporté par M. de Oastelnau, de l'absence dans les
tumulus érigés surtout par les anciens habitants d'Améri-
que, des tètes de tous les corps. C'est en effet ce qui a lieu
aussi en Polynésie, aux Marquises et dans les îles de la So-
ciété, particulièrement à Tahiti autrefois. Les crânes étaient
conservés dans les Maraë ou dans la maison, et, après un
certain temps, les corps étaient jetés dans les Anaa ou ca-
vernes destinées à les recevoir, ou dans des précipices pro-
fonds comme aux Marquises.
Mais, nous le répéterons, il s'en faut que les momies po-
lynésiennes offrent une analogie remarquable avec les mo-
(1) Mac Culloch, Recherches philosoMques.
LES POLYNÉSIENS. 1T7
mies d*Egjpte. D'abord, elles sont accroupies dans plusieurs
lies ; mais même celles qui sont droites, comme en Egypte,
ne sont pas entourées de bandelettes ; après avoir vu les
unes et les autres , nous sommes presque certain qu^il n*y a
aucune ressemblance entre les procédés d'embaumement
des deux contrées, quoi qu*en ait dit Moërenhotlt. Nous
avons rapporté ailleurs comment on dessèche le corps (1).
Plusieurs mois sont nécessaires, et, en cela seulement, la
préparation ressemblait à la troisième méthode dont parle
Hérodote pour les Egyptiens.
En résumé, de même que M. d*Eichthal, nous regardons
ces faits, ainsi que beaucoup d'autres que nous avons signa-
lés ailleurs, comme prouvant l'existence d'anciens rapports
entre les Polynésiens et TAmérique, mais seulement des rap-
ports et non une communauté d'origine ou de civilisation,
comme quelques écrivains l'ont cru. Ces faits prouvent eux-
mêmes, à notre avis, que les relations n'ont été ni intimes,
Di même fréquentes. On ne peut même les concevoir qu'en
admettant, contrairement à l'opinion de Moërenhotlt, que
les Polynésiens ont été entraînés par des coups de vents
dans les continents d'Asie et d'Amérique sur leurs propres
pirogues qui, loin d'être frêles, comme on l'a dit, étaient
capables de faire de longues courses et étaient dirigées par
le peuple le plus navigateur qui ait existé. Mais, encore une
fois, cela n'indique pas que les Américains et les Polyné-
siens aient la même origine. 11 est certain, d'après tout ce
que nous avons dit, que les uns et les autres* forment ime
race spéciale.
La similitude la plus curieuse est celle que M. d'Eichthal
a trouvée dans Tidentité d'un certain nombre de mots poly-
nésiens et caraïbes. Un sait que d'Orbigny n*a vu dans les
Caraïbes qu'une branche de la grande famille Guarani, tant
ils lui ressemblent par les caractères physiques et par l'or-
ganisation sociale ; et, malgré la différence complète de la
plus grande partie des racines de leur langue, le savant
ethnologue a cherché à le démontrer à l'aide d'un certain
(I) Voir le procédé que nous avons décrit de visu pour la consenra-
Uon d*iui chef des îles Marquises.
IT 13.
178 LES POLYNÉSIENS.
nombre de mots similaires rencontrés par lui dans les lan-
ces caraïbe et polynésienne.
n a extrait ces mots des Dictionnaires de Breton, de
Rocbefort, et du Dictionnaire Oalibi de M. de la Sauvage^
Nous les citons* quoiqu'ils soient mal orthographiés, et nous
plaçons en regard les véritables mots polynésiens usités à la
Nouvelle-Zélande.
Sœur,
Chien.
Porc.
Lé!(ard,.,
Corps ....
Os.
caraïbe
Peau,
Cœur
'
Tête
Oreille....
Ne:(.
Dent
Langue . .
Pied.
Ciel
Terre ....
Pluie
Eau....,,
Igname ..
Deux
Trois ....
Oua, t'oua (R.O.G.)
Anli (B.R.) Ori
(maypure).
Boueke, Poueka
(B. G.)
Ouymaka (B. R.G.)
Niamou (B.) Tou-
ouana (maypure)
lepa (G.R.) Abo (R)
Ora (B. R.)
NMouanni, Nanihi
(B. R.)
Oupoupou (G.R.)
N^aricae, t'aricae
(B. R.)
Ichiri (B. R.)
lepa, n'iepa (B.)
N^ourou (G.)
Oupou. Iepou(B.G.)
Kapou, Kahoru
(B. G.)
Nono (B.R.G.)
Oia(B.R.G.)
, TonaiB. R.G.)
Mabi (B.)
Ouli (B. R.)
Ouerou (G.)
Oroua (G. B.)
POLYNÉSIEN
Toua (mawi)
Ouri (Tahiti)
Bouaka (Tonga)
Moko (marquises)
Tinana (mawi)
Owi, wi (Tahiti,
Tonga)
Iri (Tahiti)
Ngako (mawi)
Oupoko(Tah.Haw.)
Taringa (mawi)
Ihiou, issou (maw.
Tukopia)
Nifo(touga.tukopia)
Ererou (Hawaii)
Avae (Tahiti)et-
apoue Tahiti Balbi
Kapoua (maw.
Tahiti)
Henoua, honoua
(haw. etc)
Oua (mawi)
Onou fmawij
Ouwi (mawi)
Ouli (Tonga, n. h.)
Oua, roua, doua
(archip.)
Torou (Tahiti)
MAORI
Tuahine
Kuri
Poaka
Mokomoko, tuttai
Tinana
Iwi, whéua
Kiri
Ngakau
Upoko
Taringa
Ihu
Niho
Arero
Waewae. pied de
cochon
Rangi(kapua signi-
fie nuage)
Whenua
Ua
Wai. honou
Uwnikaho
Mangu
Rua
Toru
Sans insister sur l'orthographe incomplète des mots poly-
nésiens choisis, on ne peut nier que la plus grande simili-
tude n'existe entre plusieurs mots des deux peuples : tels
que : ori^ ouri^ kouri; bouekcj bouaka et poaka; oupoupou^
oupoho et oupoko (1). Aussi est-ce avec raison que M. d*Eich-
(I) Nous écrivons ici ces mots comme Ta fait M. d*Eichthal ;
mais il est inutile de répéter qu'en maori Vu se prononce ou.
LES POLYNÉSIENS. 179
thaï a dit que ces coïncidences apparaissent comme le résul-
tat et la preuve des rapports qui ont existé autrefois entre
les Polynésiens et les Caraïbes.
Bn efflbt, quand il n'y aurait que ces quelques ressemblan-
ces» il serait impossible d'attribuer au hasard de pareilles
concordances, d'autant plus remarquables que c'est en vain
que l'auteur en a cherché de semblables dans les autres lan-
gues américaines. Mais Torganisation grammaticale de ces
demièies langues étant, comme le reconnaît M. d'Eichthal
lui-mdme, radicalement différente de celle des langues poly-
nésiennes, et en tenant compte surtout de la différence des
caractères physiques des populations, on doit seulement con-
clure avec lui qu'il y a eu, à une époque quelconque, contact
entre les Caraïbes et les Polynésiens.
Commentée contact s'est-il opéré ? Est-ce la race caraïbe qui
est allée en Polynésie ou la race polynésienne qui est allée
en Amérique ? U est difficile de le dire. Nous croyons pour-
tant que les Caraïbes n'ont pu aller jusqu'en Océanie, parce
qu^ auraient eu contre eux les deux vents principaux Sud-
Ouest et Ouest qui, au contraire, étaient favorables à l'arri-
vée des Polynésiens en Amérique. En outre, si les Caraïbes
fassent allés en Océanie, où la race aime tant à s'assimiler
les termes étrangers, on y aurait trouvé beaucoup plus de
mots de leur langue que ceux de la Polynésie trouvés ches
les Garalbes. Bn admettant que c'est la race polynésienne
qui est allée enAmérique, on comprend mieux enfin le petit
Bombfe de mots polynésiens trouvés parmi les mots caraï-
bes (1) ; car les Polynésiens n'ont jamais dft arriver en Amé-
rique que peu nombreux et entraînés par des coups de vent
4s Snd-Ooest et d'Ouest, comme ils l'ont été, d'après une
tmle de preuves historiques ou traditionnelles, par ceux de
Sod-Bstet d'Est jusqu'aux Kouriles, aux Carolines, aux
llaiiannes, à HawaI, à Célèbes, à Madagascar, et même
(1) Sur 450 mots des Esquimaux de la côte N.-O. d*Amérique pu -
Uiés par Beeehey, un seul offire quelque analogie avec ceux de la
Myiiésle : c'est le mot la-jcina, cinq, qui te rend en Polynésie,
firrisM, Uma, mma.
180 LES POLYNÉSIENS.
jusqu'en Afrique, ainsi que cela semble résulter des études
précédentes de M. d^Eichthal.
Reste toutefois une grrande difficulté à expliquer : en ad-
mettant que les Polynésiens se soient rendus en Amérique,
comment comprendre qu'ils aient pu se mettre en contact sur
la côte Ouest de ce continent avec les Caraïbes qui habitent
sur la côte Est du même continent? Il est probable qu'à une
époque peu reculée, les deux Océans communiquaient ensem-
ble par r Atrato, et que Fisthme américain n'était pas com-
plètement formé; mais, de toute façon, il faut admettre que
ces peuplades avaient des relations faciles avec celles qui
peuplaient le côté Ouest, si elles n'appartenaient pas à la
même famille.
On sait, en effet, que les Chinois ont émigré sur cette côte
et jusqu'au Pérou à une époque très reculée (1) . Or, fait bien
curieux, les Caraïbes ressemblent aux Chinois. Spix et Mar-
tins (2) leur ont trouvé une ressemblance frappante, et d'Or-
higny (3), qui leur donne les mêmes traits qu'aux Galibis,
décrit ainsi les deux nations : c Couleur jaunâtre, mêlée d'un
peu de rouge très pâle. Taille moyenne, 1",60; formes mas-
sives; front non fuyant, face pleine, circulaire ; nez court,
étroit; narines étroites ; bouche moyenne, peu saillante;
lèvres minces, yeux souvent obliques, toujours relevés à
l'angle extérieur; pommettes peu saillantes; traits efl'éminés,
physionomie douce. »
Rochefort, qui leur avait donné les mêmes caractères,
avait dit, de plus : Que les yeux étaient noirs, un peu petits,
et que le front et le nez étaient aplatis, mais par artifice et
pas naturellement. >
On ne peut donc mettre en doute cette ressemblance qui,
à notre avis, expliquerait comment les Caraïbes et les Galibis
ont dû avoir des rapports avec les Chinois émigrants, et, par
suite avec les Polynésiens nouveau-venus à la côte Ouest
et Sud-Ouest d'Amérique; mais des rapports de contact
(1) Voir Humboldt, de Gui<;Des.
(2) Pritchard, Histoire naturelle de Vhomme. t. Il, p. 22*.
(8) D'Orbigny, VHomme américain, t. II, p. 265.
LES POLYNÉSIENS. 181
seulement; car les différences des langues comme celles des
traits prouvent qu*il n'y 9 pas eu la moindre communauté
d'origine entre les deux peuples. En effet, les Polynésiens,
comme on a vu et comme il n'est peut-être pas inutile de le
répéter, sont grands, bien faits ; ils ont la bouche grande,
les lèvres grosses, le nez aplati naturellement, et leurs yeux
surtout sont remarquables par leur grandeur. Or, sous tous
ces rapports, il est impossible d'établir, entre eux et les Ca-
raïbes et les Ouaranis,la moindre ressemblance.
En résumé, comme l'a dit M. d'Eichtal, il y a concordance
de quelques mots entre les Caraïbes et Polynésiens, mais
avec complète différence du système grammatical des deux
peuples, et nous ajouterons complète différence des carac-
tères physiques.
M. d*Eichthal (1) a trouvé encore quelques autres concor-
dances entre le guarani et les langues de la Polynésie ; de
même qu'entre ces dernières et le mocobi ainsi que quelques
autres peuplades pampéennes (d'après Balbi), également à
l'Est du continent américain. Il faudrait donc supposer que
les mots polynésiens ne sont parvenus là que par le même
moyen, c'est-à-dire par Tarrivée de quelques pirogues océa-
niennes poussées par de grands vents d^Ouest ou de Sud-
Ouest. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au Chile, d'après
HoIIna, existait une tradition qui attribuait l'importation des
cochons et des chiens à des navigateurs venant de l'Ouest.
Mais quelle que soit la difficulté que l'on ait à expliquer
ces rapports, il n'est guère possible de les mettre en doute.
Asie. — M. d'Eichthal ne s'est pas borné à montrer que la
Polynésie a eu des rapports avec TAfrique et l'Amérique, il
a de plus, cherché à démontrer (2) que TOcéanio en a eu
avec rinde et les peuples germaniques*
c Les nombreux points de contact qu'offrent dans leurs
coutumes et dans leurs langues les îles de l'archipel indien
avec rinde et le sanskrit ne prouvent qu'une chose, dit-il,
(l) Histoire et origine des Foulahs^ p. 115.
(i) ^ Btudei p. 213«
}82 LES POLYNÉSIENS.
c'est qu'ils proviennent des communications qui, de temps
immémorialy ont existé entre l'Inde et l'archipel ». Et il ré-
pète à cette occasion que € cela ne suppose nullement une
communauté primitive d'origine, ainsi que le démontrent les
différences dans les caractères de race et dans le système
grammatical des langues. »
Puis, il ajoute : c Quand on entre dans la Polynésie pro-
prement dite, on ne trouve plus de traces de contact avec
l'Inde, et d^Urville, en effet, excepté le mot eau, vaCen poly*
nésien et vari en sanskrit, n'a pu découvrir aucun rapport
entre le sanskrit et le polynésien. Toutefois est venu
M. Guillaume de Humboldt, qui a fait remarquer que le
pronom polynésien a/iou, aho, ako, qui se retrouve aussi
dans les dialectes de l'archipel, semblait être le même que le
sanskrit aham^ et qui a été frappé de la ressemblance des
noms de nombre deux et trois, doua^ torou en polynésien \
dwi et tri en sanskrit. »
M. d'Eichthal n'a pas remarqué que cette observation de
M. de Humboldt n'était pas tout à fait exacte. Car en poly-
nésien, en effet, ce n'est pas par a/iou, aho et ako^ que se
rend le pronom, mais bien par au (l'u prononcé ou). A la
Nouvelle-Zélande, au ; au^ aux Sandwich ; au, aux Marqui-
ses; au et vau à Tahiti. Ako est seulement malayou ou ja-
vano-malais ; et ce mot, par parenthèse, nous semble asses
peu ressembler à aham. En outre, doua n'est pas polyné-
sien mais malayou. Deux, en polynésien, se rend aux Mar«
quises par ua ; à Tahiti par rua et pttt ; à la Nouvelle-Zé-
lande par rua ; aux Sandwich par lua. Dans le premier lieu
trois se dit tou; dans le second, ^oru ; à la Nouvelle-Zélande,
ioru ; et à Hawaï, kolu ; tandis qu'en malayou, trois se rend
par tiga : ce mot nous paraît ressembler encore assez peu à
dtot et tri du sanskrit. Certes, d'après ces derniers mots, il
y aurait une plus grande analogie entre le sanskrit et l'an-
glais qu'entre le polynésien et le sanskrit; car le mot anglais
three s'en rapproche plus que toru.
Buschmann, ancien professeur de la Bibliothèque de Ber-
lin et collaborateur de G. de Humboldt, soutient (1) qu'aucun
(1) Aperçu sur la langue tahitienne et celle des Ue$ Marquises^
LES POLYNÉSIENS. 183
mot sanskrit ne se trouve dans les langues polynésiennes,
« à Texception du mot linga, phallus, dans les tles Tonga. >
Et à cette occasion il ajoute : € On ne saurait s'imaginer à
quel degré d'illusion le hasard peut porter la ressemblance
entre les mots de deux langues. » Il le prouve bien lui-même,
car ce mot, ainsi que Ta fait rémarquer Mariner, n^est qu'un
mot vulgaire, ordurier, employé pour le mot nima c main »
comme instrument. A ce titre, il n'y aurait donc aucun mot
sanskrit dans les langues polynésiennes. Mais on a vu que
tel n*est pas Tavis de plusieurs autres écrivains, particuliè-
rement de Williams, Thompson, etc. (1).
Pour qu'on puisse expliquer la présence des quelques mots
sanskrits que plusieurs écrivains ont cru retrouver dans la
langue polynésienne, et les mots malais ou javanais qui
s*y trouvent véritablement, il faut admettre ou que ce
sont des mots polynésiens adoptés et transformés par les
Malais et les Javanais, ou supposer, soit que les Polynésiens
ont reçu quelques visites, volontaires ou non, de Malais ou
de Javanais, soit que quelques-uns des émigrants po*
lynésiens en Malaisie ont pu retourner en Polynésie.
On sait, du reste, aujourd'hui, et cela résulte amplement
de notre étude, que Malais, Javanais ou Malaisiens, auraient
pu se rendre en Polynésie presque aussi facilement que les
Polynésiens en Malaisie, tant les difficultés soulevées par les
aiitagt>nistes de la provenance asiatique ou malaisienne,
étaient moins sérieuses qu'ils ne le croyaient, ainsi que l'ont
démontré La Pérouse, J. Williams, Dillon, etc.. et plus ré-
cemment M. de Quatrefages. Si, malgré cela, nous n'admet-
tons pas qu'ils se soient rendus en Polynésie, en nombre
assez grand pour peupler les îles polynésiennes, ce n'est
pas, nous l'avons déjà dit, parce que les raisons données jus-
qald par les auteurs contre la possibilité de leur venue nous
paraissent suffisantes ; ce n'est pas non plus parce qu'ils ne
l'aormient pas pu ; mais bien parce que, pour les Malais et les
Javanais du moins, les caractères physiques et le fond de la
précédé d'une intraduction sur Vhistoire de la géographie des Mar-
quiset. Bariin, 1843, p. 49.
(1) "Voy. Tol. n, p. 119.
184 LES POLYNÉSIENS.
la,Dgue sont tels que» fussent-ils venus en nombre plus
grand encore qu*on ne dit. ils n'auraient jamais pu donner
aux Polynésiens les caractères anthropologiques qu'ils pos-
sèdent et la langue qu'ils parlent. Seuls^ les Malaisiena au-
raient pu le faire ; et c'est sans nul doute cette possibilité
qui a porté les écrivains modernes à préférer cette origine à
l'origine malaise, si généralement admise autrefois, et qui
est encore acceptée par beaucoup de personnes.
Sans revenir sur tout ce que nous avons déjà dit de con-
traire à cette opinion, il faudrait admettre, dans ce cas, que
les émigrants seraient partis pour la Polynésie à l'époque
où ils auraient parlé seulement le polynésien pur; il faudrait
ensuite rechercher où ils auraient puisé ce langage. On ne
voit pas, en effet, à moins de les supposer autochthones en
Malaisie (1), où ils auraient pu le prendre ; puisque, dans
l'Inde et le reste de l'Asie, on n'a jamais cité un peuple qui
le parlât usuellement; en outre, on n'a guère trouvé d'ana-
logie physique avec les Malaisiens que dans des tribus iso-
lées qui, par leur petit nombre, semblent prouver qu'elles
(1) Cette supposition paraît être de M. Vi?ien de St-Martin. Voir
ce qu*il dit à ce sujet : (Année ^^o/^., 1870- J 871, p. 93.) « Il résulte,
des faits connus, Texistence jusqu'à présent inaperçue d'une grande
race primordiale, qui semble avoir eu pour siège primitif les Iles
de l'archipel asiatique depuis Sumatra jusqu'à Célèbes et aux Phi-
lippines, où elle a encore ses représentants inaltérés, les Dayaks,
les Bataks, etc. »
Pour lui, cette race est blanche avec les traits absolument cauca-
siques : cheveux lisses, nez droit, yeux tout à fait européens, vi-
sage ovale ; en un mot il retrouve tous ces caractères dans les
Battaks, les Dayaks, les Tagals de Luçon et les Bissayas de Min*
danao. Mais nous avons assez parlé des taractères de cette race,
pour qu'il soit nécessaire d'y revenir.
Le fait d'une race distincte, ajoute-t-il, est connu depuis long-
temps ; mais ce qu'on n'a pas vu, c'est qu'elle n'est pas circon-
scrite dans les limites de l'archipel, et qu'elle a deux ramifications
principales, l'une au Nord, l'autre à l'Est, en revenant au S.-O.
jusqu'à la Nouvelle-Zélande. Le premier rameau s'est répandu,
d'après lui, jusqu'à Formose, l'Ile Haï-nan, les lies Lieu-Khieou,
111e Nyphon et autres terres du Japon, llle Teso, les Kouriles. Na-
turellement le deuxième rameau s*est rendu à la Nouvelle-Zélande
en passant par la PoUnésiei
LES POLYNÉSIENS. 185
n*ont jamais dû jouer un bien grand rôle. D*un autre c6té,
8*il8 avaient été autochthones en Malaisie, comment auraient-
ils pa perdre l'usage de leur langue primitive aussi complè-
tement que la plupart, sinon tous, paraissent Tavoir fait ? On
comprend très bien ce résultat, au contraire, si Ton admet
qu'ils sont arrivés en nombre nécessairement restreint d'a-
bord, dans des îles qui avaient probablement déjà de fortes
populations et qui, plus tard, en ont reçu de nouvelles bien
plus envahissantes et bien plus dangereuses pour eux.
Quoi qu'il en soit, M. d'Eichthal était si convaincu de
l'exactitude de la remarque de G. de Humboldt, qu'il dit :
c M. de Humboldt a fait plus '; il a trouvé dans une autre
analogie de langage une présomption plus forte encore
d'une communauté primitive, inexplicable dans l'état actuel
de nos connaissances, entre l'Inde et la Polynésie (p. 214).
Cette présomption était que le sanskrit avait hérité de l'Inde
l'usage du salut qui consiste à se toucher mutuellement le
nez avec le nez. Il est certain,' en effet, que cet usage est
connu dans toutes les îles polynésiennes et à la Nouvelle-
Zélande. Il s'appelle hongi; à Hawaii* hoki; aux Marquises,
honi\ à Tahiti, /lot, et en Malaisie, tchium c flairer. >
M. d'Eichthal ajoute qu'en javanais, cet acte se rend par
ngambung ; en madécasse orou(;/ie pour baiser, et oroue pour
odorat (d'après Boze, c'est orou/c pour baiser, et oroun, ou-
roun et ourou pour odorat) ; et qu'aux Tonga, suivant Mari-
ner, ouma signifie baiser, embrasser, contact avec le nez
(nous croyons que c'est une erreur). Il dit encore que dans la
langue tagale le mot baiser se dit halie^ et il croit que ce
mot est le même que le madécasse ourou. Enfin il rappelle
que M. de Freycinet a retrouvé ce mode de salutation à
Timor, et ce qui est encore plus remarquable, chez les Pa-
pous, et que le malheureux Choris, assassiné au Mexique,
l'avait trouvé, lorsqu'il était sur le Rurick^ chez les popula-
tions voisines du détroit de Behring, dans Tîle Saint-Lau-
rent en Amérique.
II fait à cette occasion les réfiexions suivantes : « Ces élé-
ments polynésiens retrouvés par M. de Humboldt dans le
sanskrit, doivent nécessairement être considérés comme les
K. . :k '•l'.
186 LES POLTNÉSIErà.
traces d'une civilisation polynésienne avec laquelle le sans-
krit 8*est trouvé en contact sur le sol même de Tin de. Car,
ainsi que nous Tavons dit ailleurs {Hiêtoire des Poulahs^
ch. XI), la direction des vents et des courants a sans cesse
poussé vers l'Est la population polynésienne avec sa civili-
sation et sa langue ; tandis qu'elle a, au contraire, fermé le
chemin de la Polynésie à toutes les influences de l'Ouest,
par conséquent à celle de l'Inde et même de la Malaisie. »
Ici nous craignons bien que M. d^Eichthal n'ait pas exac-
tement pesé ce qu'il semble avancer, puisqu'il a adopté l'opi-
nion de Moërenhottt, c'est-à-dire la prédominance des vents
d'Est. En effet, si la direction des vents et des courants a
sans cesse poussé vers l'Est, il est évident que les vents en-
traînant dans cette direction n'auraient pu être que des vents
d'Ouesty vents qui expliquent si bien, comme on a vu, les
migrations vers la Polynésie. Or, ce qui prouve que
M. d^Eichthal n'a voulu parler que des vents d'Est, c'est
qu'il prétend qu'ils ont fermé le chemin des îles polynésien-
nes à toutes les influences de l'Ouest. Dès lors il devient dif-
ficile de comprendre ce qu'il a voulu dire, car on ne voit paa
d'où seraient partis, d'après lui, les Polynésiens. Des Tunga
peut-être ? Mais alors, comment en allant toujours à l'Est,
la Nouvelle-Zélande aurait-elle pu se peupler ? D^à, du
reste, nous avons assez dit quelle a été la cause de l'erreur de
tous les ethnologues à ce sujet, pour n^avoir pas besoin d'in-
sister sur celle qui n'est probablement ici qu'un défaut
d'attention.
Il est bien certain que les vents d'Est et de Sud-Est sont,
comme le dit M. d'Eichthal, un obstacle, la plus grande par-
tie de l'année, aux émigrations de l'Ouest vers l'Est. Maison
sait aujourd'hui, par de nombreux faits, que les vents sont
parfois tellement forts qu'ils entraînent fort loin dans l'Ouest,
comme ils l'ont fait par exemple vers les îles Rotuma, Anuta,
Tukopia, etc. On peut dès lors très bien comprendre qu'ils
ont pu entraîner les Polyn siens non seulement jusqu'en
Malaisie, Java, Sumatra, Bornéo, presqu'île de Malacca,
mais même jusque dans l'Inde et l'Indo-Chine ; ainsi que
UI8 POLYNÉSIENS. 187
les voyages des explorateurs modernes en ont fourni quel-
ques témoignages.
Cest le courageux et regretté naturaliste Mouhot qui, le
premier, a fourni à la science des présomptions de l'arrivée
probable des Polynésiens à une époque reculée, dans ce
qu*on appelle aujourd'hui les royaumes de Cambodge et de
Laos (1). En effet, non seulement on retrouve dans le Kam-
bodge un kampong ou village qui porte le nom de Savaï;
mais dans le Laos, ou, pour parler plus exactement, entre
les royaumes de Siam, du Cambodge et d*Annam existent
des populations qui, si elles ne sont plus nettement polyné-
siennes, semblent du moins s'en rapprocher beaucoup. Les
plus dignes d'attention sont les Stiengs. Voici comment en
parle M. Mouhot, après avoir vécu trois mois parmi eux(2) :
c Les sauvages Stiengs sortent probablement de la même
souche que les tribus des plateaux et des montagnes qui sé-
parent les royaumes de Siam et de Cambodge de celui d'An-
nam, depuis le 11* degré de lat. nord jusqu'au delà du 10*,
entre les 104* et 110* 20' de long, orientale du méridien de
Paris. Ils forment autant de communautés qu'il y a de villa-
ges et semblent ôtre d'une race bien distincte de tous les
peuples qui les entourent. Quant à moi. Je suis porté à les
croire aborigènes ou les premiers habitants du pays, et, à
supposer qu'ils ont été refoulés, jusqu'aux lieux qv'ils occu«
pent aujourd'hui, par les invasions successives des Thibé-
tains qui se sont répandus sur le Laos, le Siam et le Cam-
bodge; et, en tout cas, ajoute-t-il, je n'ai pu découvrir au-
cune tradition contraire. »
Un peu plus loin, il les décrit de la manière suivante :
« Le Stieng n'a pas plus de rapports dans les traits avec
l'Annamite qu'avec le Cambodgien; comme le premier cepen-
dant il porte la chevelure longue, tournée en torchon, mais
fixée plus bas par un peigne de bambou. Sa taille est un peu
(1) Laos^ d'après M. Mouhot, signifie ancêtres. Savaï est dans
l'Est du grand lac Bien.
(9) P. 188. La texte da Toyaga de M. Mouhot a d'abord paru dans
le TùMr du Mande ; puis, après avoir été revu par M. de Lanoj6, pu-
blié an 1878, aons le titre de Voyage dans le royaume de 5tam, de
Cambodge et de Laos.
188 LES POLYNÉSIENS.
au-dessus de la moyenne; sans être fort, il est bien propor«
tionné et a une apparence robuste. Ses traits sont en général
réguliers ; d*épais sourcils et une barbe assez bien fournie,
quand il ne s*arracbe pas les poils des joues, lui donnent un
air grave et sombre. »
M. Mouhot ne parle ni des yeux, ni du nez ; mais, à en ju-
ger par le sauvage Stieng représenté page 158, les yeux sont
grands, les lèvres grosses et le lobule des oreilles toujours
percé... « Son front, ajoute-t-il, est généralement bien déve-
veloppé.
c L'unique vêtement du Stieng est une écharpe.
« Les mœurs des Stiengs sont hospitalières ; ils n*ont ni
temples ni prêtres ; cependant ils reconnaissent l'existence
d'un Être Suprême, auquel ils rapportent tout bien ou tout
mal, et qu'ils appellent Brâ (I). Les mariagett sont accom-
pagnés de réjouissances, et, aux funérailles, on pousse des
cris lamentables.
« Les hommes portent un bracelet au-dessus du coude ou
au poignet ; ils aiment beaucoup la parure.
€ La polygamie est en usage chez eux.
c Un de leurs amusements favoris est de lancer des cerfs-
volants, auxquels ils attachent un instrument de musique.
€ Leurjpémoire est courte ; leurs guerres sont fréquentes
entre villages, et ils cherchent à se surprendre.
« On peut dire que leur caractère est doux et timide. »
D'après une pareille description, pu ne peut nier qu'il n'y
ait une grande ressemblance entre les Stiengs et les Poly-
nésienis. Même chevelure, même faciès, même simplicité
dans le vêtement, même amusement favori que les Nou-
veaux-Zélandais, même manière de faire la guerre que les
Marquésans, etc. Mais il y a aussi des différences, qui peu-
vent, il est vrai, être attribuées aux populations qui les ont
refoulés dans l'intérieur, telles que l'habitude de porter un
bracelet, celle de la polygamie, etc. Nous doutons seulement
que les Stiengs aient un nez aussi aquilin que semble Tin-
(1) Evidemment la première syllabe de Brama, e^ la seule chose
qu'ils paraissent avoir retenue de la religion de ce Dieuiqu'on avai^
sans doute essayé de leur inculquer.
LES POLYNIfSIENS. 189
diqaer le portrait donné par M. Monhot^ et que M. Figuier
ft représenté p. 2n2 de ses Baces humaines. Il est bien à re-
Crretter surtout que leur observateur ait omis de donner
quelques mots de leur langfue.
Le mâme voyageur ne trouvait pas, d^ailleurs, que les
Stiengs fussent les seuls à ressembler aux Polynésiens. Pour
luiv les habitants de Laos n'avaient pas moins de ressem-
blance. Voici comment il a décrit ces derniers (1) :
« Les hommes et les femmes de Laos vont nu-pieds ; leur
coiffure est celle des Siamois, comme à peu près leur habil-
lement.
€ Les femmes sont généralement mieux faites que celles
4t Siam (2). Biles portent une seule et courte jupe et parfois
im morceau d*étoffe sur la poitrine. Elles nouent leurs che -
"^eux en torchon derrière la tête. Les petites filles sont sou-
vent fort gentilles, avec des petites figures chiffonnées et
éveillées ; mais, avant 18 ans, leurs traits s'élargissent, leur
corps se charge d'embonpoint ; à 35 ans, ce sont de vraies
sorcières, presque toutes affectées de goîtres.
« Quant aux hommes, qui sont pour la plupart exempts
de cette infirmité, j'ai remarqué parmi eux un grand nom-
bre d'individus bfttis comme des athlètes et d'une force her-
^léenne. »
Cette description montre les analogies frappantes qui exis-
tent, en effet, entre cette population et celles des Tunga,
des Sandwich et de la Nouvelle-Zélande. Pour M. Mouhot,
^ea analogies étaient si grandes qu'il trouvait que toute cette
CljOaTT.cité, p. 325.
et) Si cette assertion est exacte, et il n*est guère permis d*ea
d^^ter» puisque M. Mouhot a pu comparer pendant assez longtemps,
^ «Tua autre côté, si les portraits de femmes de Siam, que M. Fi-
|ttler (dans les Races humaines^ p. 366) a donnés sous le nom de
«familles de Bankok >, sont exacts eux-mêmes, il faut reconnaître
<l^*il est difficile de voir une plus grande ressemblance avec les Po-
Ip^t^nnes. En les voyant, nous avons reconnu vingt visages aper-
^ on remarqués par nous aussi bien à la Nouvelle-Zélande qu'aux
^angt, à Tahiti, aux Sandwich, etc. De plus, elles ont absolument
^ inéme regard, la même attitude, les mêmes ornements, le même
^teoeni du nez, le même ovale, etc.
190 LES POLYNÉSIENS.
population, hommes, femmes et enfants, lui rappelait € les
types du Nord de la Polynésie, tels qu'ils sont représentés
dws les grandes publications des marins français de 18S0 k
1840. » Et il disait en terminant : Certes, s'il avait été donné
à rillustre Dumont d'UrviUe d'explorer les rives du Mékong,
il aurait été fixé sur les origines des Garolines^ des Tagales
de Luçon et de ces Haraforas de Gélèbes, qui lui ont fj^pparu
comme les ancêtres des Tongas et des Tahitiens. »
On le voit, M. Mouhot n'hésitait pas, avec la plupart des
écrivains, à donner une origine asiatique à ces diverses ^-
pulations et à en placer le berceau plus particulièrement
dans le Laos : ce qui, croyons-nous, n'avait point encore été
fait. Mais ici encore, malheureusement, manquent les preu-
ves linguistiques : aussi, malgré les analogies indéniables
qu'il a fiiit connaître, pensons-nous qu'on ne doit considérer
ces analogies comme indiquant seulement la venue de colo-
nies polynésiennes ou malaisiennes, jusque-là, dans des
temps très anciens et bien antérieurs à l'arrivée des colonies
malaises, dont la présence paraît être attestée, dans cette
partie de l'Asie, par les quelques mots malais qu'on y
trouve (1). Il est évident que le fait constaté par lui que c les
traditions des habitants de Tlndo-Ghine ou du Laos conser-
vent le souvenir de migrations venues du Sud, et qui au-
raient refoulé l'ancienne race dans les montagnes, > est plus
contre son opinion qu'en sa faveur ; car il semble prouver
qu'il ne s'agit que d'émigrants malais habitués, comme on
sait, à refouler, partout où ils s'établissaient sur le littoral,
les premiers habitants du pays.
De son c6té, M. Hamy rapproche les Stiengs des Hindous.
Mais suivant M. Thorel, le compagnon de M. de Lagrée dans
son exploration du Mékong, ce ne seraient pas les StiengSi
mais les Lolo qui représenteraient le lype caucasique (?)
rencontré dans le bassin du Cambodge. Voici comment il
décrit ces derniers : grands, vigoureux; figure énergique }
traits accentués, profil droit ; yeux horizontaux et bien ou^^
(1) Pouto'-Condorj île voisine dds bouches du Mékong; Sambok^
Purang; peut-être Kampoij Panompeng, Oudong, Kampong, etc,
mais quand tous ces mots seraieni malais, c'est peu sans douta.
LES POLYNÉSIENS. 191
Terts; nez droiti assez développé» parfois busqué; pommettes
peu saiUantes ; visage presque ovale ; front assez haut ; barbe
souvent frisée et plus abondante que chez les peuples voisins;
formes accusées ; muscles bien dessinés ; teint brun.
La plupart des voyageurs modernes s'accordent pour
trouver à plusieurs tribus du Laos une « apparence çauca-
sique. » Cette ressemblance ne proviendrait-elle pas plu-
tôt de rélément polynésien qui s'est infiltré dans ces régions
dont Tethnographie est encore mal connue ? En effet le
Polynésien est TEuropéen de TOrient. Les Tsiams ou
Chams, par exemple, une des populations les plus ancien -
xes et les plus intéressantes de la Cochinchine, dont le pays
est généralement appelé Tsiampa ou Ciampa, semblent»
d'après les observations de M. le D' Alf. Keynaud (1), se
rapprocher beaucoup des Polynésiens. Aigourd*hui, ils
sont fortement métissés ; mais une partie d'entre eux doit
être assimilée aux Dayaks et aux Battaks des îles de la
Sonde. On peut aussi rapprocher des Tsiams les Ba-nis ob-
servés par révoque Tabart
Le D' Kern, professeur à l'université de Leyde, est par-
venu à traduire les inscriptions cambodgiennes rapportées
par le D' Harmand. Il en résulte qu'elles ont beaucoup de
rapports avec le kawi ou javanais ancien^ et que la civilisa-
tion de Java et de Sumatra semble être venue principale-
ment du Cambodge.
D'un autre côté, le professeur P. J. Weth, dans son étude
sur c les Langues et la Littérature de Java, » montre que le
Kandâ, le poème kawi le plus ancien, dont malheureusement
on ne possède pas le texte primitif, est un récit ou tradition
mythologique, qui établit un syncrétisme étonnant de repré-
soitations polynésiennes, brahmaniques et bouddhiques. Il
en conclut que ce syncrétisme « loin de faire preuve d'un ftge
recolé, nous &it plutôt croire à une origine relativement ré-
cente. > Le contraire serait probablement plus vraisemblable.
Bu tout cas, cela recule considérablement la civilisation po-
lynésienne (2).
(l) Les Tsiams, ihèse de Paris, 18S0.
(S) Voj. Annales de t'Extrime-Orient, 18S0, p. 95 et td02.
L
192 LES POLYNÉSIENS.
Ainsi, ce ocrait dans Tlnde môme, comme on le dit, ou
tout au moins dans les royaumes de Cambodge, de Siam et
de Laos, que le sanskrit ou le pâli se serait trouvé en con-
tact avec la langue polynésienne. G*est ce qui a porté le cé-
lèbre philologue Bopp à affirmer que ce qu'il appelle le
c rameau des langues malaises-polynésiennes » n'est qu'un
rejeton du sanskrit. Pourtant, nous ferons remarquer ici
que le nom seul qu'il donne à ces langues prouve qu^ con-
fondait les langues malaises et la langue polynésienne
proprement dite, qui, suivant nous, sont aussi différentea
par le fond, que les caractères physiques des deux peuples
diffèrent eux-mêmes entre eux. Telle n'étaitpas Topinion de
Guillaume de Humboldt. On sait en outre parfaitement à *
quelle époquele sanskrits^estintroduitdans Tancienne langue
de rîle de Java. Il est d'ailleurs un fait certain, c'est qu'en
examinant attentivement les 200 mots malais et polynésiens
réunis par M. Bopp, et qui se retrouvent d'après lui, dans le
sanskrit, M. d*Eichthal n'en a trouvé que deux appartenant
à la véritable Polynésie (1). Ces mots sont, dit-il : le pronom
de la troisième personne du singulier : ta, polynésien, dia^
ya^ malais, et non iya ; sya, sauskrit, ou bien na^ polyné-
sien, na^ pâli, ana^ sanskrit (et polynésien ajouterons-nous):
enfin, l'adjectif grand, maha à la Nouvelle-Zélande, mahtU
en sanskrit. En ce qui concerne ce dernier mot nous ajoute-
rons qu'il ne signifie à la Nouvelle-Zélande, que : « être con-
tent, satisfait, grande quantité, grand nombre, abondant,
être abondant, etc. » Grand, en maori, se rend par nui et
raAt, comme dans tout le reste de la Polynésie.
€ En résumé, dit M. d'Eichthal, c'est à la ressemblance
des pronoms de la première et de la troisième personne, à
celle des noms de nombre 2 et 3, à celle du substantif eau,
de l'adjectif grand et du verbe saluer, que se réduisent les
affinités entre le sanskrit et le rameau polynésien proprement
dit. Elles ne suffisent certainement pas pour établir un rap-
(1) Deux mots sur 200 ! on conviendra qu*il faut vouloir se con-
tenter de peu pour soutenir, à Taide d*un pareil témoignage, qu'une
langue est un dérivé de l'autre.
LES POLYNESIENS.
lOà
port intimede parenté entre les deux langrues ni entre les deux
races. » Nous sommes complètement de son avis, et nous le
partageons encore quand il dit en terminant : « L'exemple
de cette tentative nous fournit une des preuves les plus re-
marquables que nous puissions rencontrer du danger de la
philologie abstraite, c*est-à-dire de celle qui procède sans
avoir soin de vérifier les résultats qu'elle découvre parle
concours des considérations historiques et géographiques. »
Voici, du reste, quelques-unes des affinités rencontrées par
SI. d'Eichthal entre la langue de Tarchipél malais et celle
dn rameau indo-européen. Nous écrirons les mots tels qu'ils
l^ont été par lui-même en nous bornant à donner à chacun
d'enx la véritable orthographe des mots polynésiens :
ARCHIPEL.
Feu„
Eétu.
(
!k„.
}BoiM.
iW
Râhi (Tahiti)
Rangi (N"« Zélande)
Laniy Rani(HawaI»
Langni (Archipel)
Ahi, Afî (Polynésie)
Ahi > (Tahiti)
Ahi » (N^*« Zélande)
Ahi » (Marq*«.Hawa1)
Api » (Malaisie)
Atbu > (Madécasse)
Val (Polynésie)
Uwal( LampongyBouguis)
Ayer (Malaisie)
^eh (Javah)
Oure (Polynésien)
Peli (Javanais)
Peler (Malai, Bouton)
Foulou (Tonga)
Voulou (Javanais)
Voul (Madécasse)
(Voulou (Malai-Bouguis
/ Huruhuru(Tahiti,Nn«Z-
f Huu, Huku (Marquises
\ Hulu (Hawal)
INoussa (Javanais)
Nosse (Madécasse)
Motu (Polynésien)
Rakau (N'*« Zélande)
Raau (Tahiti)
Lakau (Tukopia)
Lekki (Foulah)
Puaa(Tahiti)
Pohi (Tukopia)
Buaka (Tonga)
laisi
Babi (Malaisie)
GREC, etc.
Ouranos(Grec)
POLYNÉSIE.
Oura (queue)
Porcus (Latin)
Pig (Anglais)
Rai (Tahiti)
Rangi (N"« Zélande)
Lai, Lani (Hawal)
Langit (Archipel)
Ani, Aki (Marquises)
Ahi
Wal {S*^ Zélande)
ÛTe
Fulu
Huruhuru
Huu, Huku
Hulu
nr
19.
L
A**.
104 LES POLTNBSUENS.
Comme il serait sans utilité d'énomérer toutes les affinités
trouvées, nous dirons seulement que M. d'Eichthal cite en-
core les ressemblances fournies par les mots poisson^ p^o^u^
pierre^ lune, soleil, etc., ainsi qu'une foule d'autres, bien
connus aujourd'hui, et dont on peut voir la liste la plus
complète dans le livre du révérend Taylor (1). Pour nous,
nous ne voyons pas qu'il y ait plus de rapport entre les
mots ptg, porcua et bouaka^ qu'entre ce môme mot, et le
mot français porc. Nous ignorons si les Grecs ont tiré leur
mot oura^ queue, de Voure polynésien, ou réciproque-
ment. Il en est de mâme pour le mot lune que M. d'Eichthal
croit pouvoir être dérivé du mot boulan^ woulan, oulafif et
qui désigne la lune, dans rarchipel presque entier ; de môme
aussi pour le mot grec helios^ soleil, qui nous semble assez
peu ressembler au ra^ polynésien. Nous reconnaissons notre
insuffisance en pareille matière.
Ce que nous croyons seulement devoir encore faire remar-
quer, c'est que les mots qui forment ces coïncidences sont
tous, à l'exception de vaf, étrangers au sanskrit et au zend,
qui cependant sont les langues ayant fourni aux idiomes
germaniques et gréco-latins, le plus grand nombre de leurs
racines. D'où il faut conclure que les idiomes germaniques
et gréco-latins ont reçu des racines d*une ou de plusieurs
langues autres que le sanskrit et le zend.
£n résumé, M. d'Eichthal a lui-même fait remarquer, qu*à
mesure qu'on entrait dans la Polynésie proprement dite, on
ne trouvait plus de traces de contact avec l'Inde. Si cepen-
dant il a cru voir, d*après les observations de O. de Hum«
boldt, quelques analogies entre le sanskrit et le polynésien,
c*est que, comme tous ses devanciers, il a confondu, à son
insu, la Polynésie avec la Malaisie, et que cette dernière
contrée, par son voisinage, a nécessairement eu de bonne
heure quelques rapports avec l'Inde ; rapports môme si inti-
mes, comme on a'vu, dans l'île de Java, que la langue an-
cienne des habitants de cette île était, d'après plusieurs
écrivains, aux trois-quarts composée de mots (lEtnskrits.
(1) Te Ik0 a Maux, p. 180, 108.
LES POLYNÉSIENS. 106
I
Noos ayons rapporté précédemment (1 ) l'opinion dé Taylor
relative aux rapports ayant existé jadis entre les Japonaig
et les Maori. Le savant missionnaire anglais croyait k la
venue de jonques japonaises à la Nouvelle-Zélande. Pour
nous, nous serions plutôt porté à admettre la présence au
Japon de colonies polynésiennes. Il est certain, quoi qu'on
en ait dit, qu'une foule de mots, ayant les mômes significa-
tions, sont identiques chez les Japonais et les Néo-Zélandais.
Nous nous bornerons à citer les suivants : tfca, awa^ tfct,
raJco, trufeu, fcafct, etc.
Bn outre, la légende relative à la création du monde offre
certains rapports avec celle de Maui. Au Japon, Izanaqui*
no-Mikoto, quand il créa la terre, plongea son javelot dans
la mer qui s'étendait au-dessous de lui, cherchant s'il n'y
avait pas un monde submergé. Le javelot souleva des gout-
tes d'eau salée qui, en se solidifiant, formèrent l'île d'Ono-
koro, les colonnes du monde (2).
yoici,en effet, comment Lesson (3) décrit les Japonais, aux-
quels il trouvait une physionomie générale de Tahitien ou
de Sandwichois; ce qui lui faisait supposer que e'est* le Ja-
pon qui a peuplé, dans les temps les plus reculés, les tles
océaniennes.
« Les Japonais, dit-il, ont le nez gros, épaté, avec de larges
ailes ; la bouche a les lèvres bien faites mais grosses ; le
menton est rond et large ; les oreilles sont amples et décol-
lées ; leurs cheveux tirent au brun ou môme au brun rou-
geâtre.
€ Les habitants des terres sont de nuance plus claire que
les peuplades riveraines adonnées à la pâche et à la naviga-
tion. Ces derniers sont petits, vigoureux ; les agriculteurs
sont grands, à large ossature. Les femmes sont blanches, et
même une légère teinte incarnat nuance les joues des jeunes
fiUea.»
Pour lui, on le sait, la famille japonaise était la première
de son rameau mongol-pélagien.
(1) Vol. III, p 90.
(S) Yoy.: Amnales de tExtrême-OrienU 1880, p. 109^
(8) TabUau des races humaines^ p. 59;
■_ 1.^..
106 LES POLYNÉSIENS.
Plus récemment, un auteur, ayant résidé au Japon assez
longtemps, en a fait la description suivante :
c Les Japonais en général sont de moyenne stature. Us ont
la tôte grosse, la poitrine large, le buste long, les hanches
charnues, les jambes grêles et courtes, les pieds petits et les
mains fines. Chez les personnes qui ont le front très fuyant
et les pommettes particulièrement larges et proéminentes,
la tôte, vue de face, présente plutôt la forme géométrique du
trapèze que celle de i*ovale ; les yeux sont plus saillants que
chez rSuropéen, et même quelque peu bridés. L*eflfet géné-
ral n*est pas celui du type chinois ou mongol. La tôte du
Japonais est plus grosse ; la figure plus allongée et, à tout
prendre, plus régulière. Le nez est plus saillant, mieux des-
siné.
€ Toute la population a la chevelure lisse, épaisse et d*un
noir d*ébène. La barbe est assez forte. La couleur de la peau
varie, suivant les classes de la société, depuis le blanc mat
ou bruni par le soleil des habitants de TEurope méridionale,
jusqu'au teint cendré et basané de Thabitant de Java. La
nuance dominante est le brun olivâtre ; jamais elle ne rap-
pelle la teinte jaune des Chinois. Les femmes ont le teint
plus clair que les hommes.
c Hommes et femmes ont les yeux noirs, les dents blan-
ches, excepté les femmes mariées (1). »
Voici ce que disait, des Japonais, Tun des premiers obser-
vateurs, le savant Kaempfer, ordinairement si exact (2) :
c Les Japonais en général, surtout le peuple de Nipon, sont
laids, jtotits, fort basanés ; ils ont les jambes grosses, le nez
plat et les sourcils épais. Leurs yeux noirs sont moins en-
foncés que chez les Chinois. Toutefois les nobles ont la taille
plus majestueuse. Celle-ci varie d'ailleurs suivant les pro-
vinces. La tôte des habitants de Mipon est grosse *, leur nez
plat. Us sont disposés à Tembonpoint. Ceux de Saikoki sont
déliés, petits, bien faits. »
(1) Extrait d9 TouTrage de M Humbert, dans les Races humai-
nes de Figuier, art. Japon.
(8) Histoire naturelle, civile et ecclésiastique du Japon, par Eu-
gelbert Kaempfer, 1732, p. 151., vol. IL
LBS POLYNÉ8ISNS. 107
Vu rextrème différence physique» Kaempfer admet de
nombreux croisements; mais, poar lui, les Japonais venaient
de Babyione^ et Ton connaît l'explication curieuse qu'il en
donne.
n cite le fait de la venue au Japon d'hommes de belle
taille, d*nn physique agréable, à tête rasée, sans barbe, et
ayant trois trous dans chaque oreille : ils venaient de Patan,
Tune des Philippines.
. n dit aussi que, quelques siècles avant son arrivée, les
Japonais avaient découvert au Nord du Japon une Ile appelée
Oenkai Sima, peuplée par des noirs appelés Oui, qu'ils
avaient exterminés. Ces noirs avaient les cheveux longs,
tombant sur les épaules, des chapeaux élevés ou pointus.
Kaempfer supposait qu'ils étaient Malais.
n eite encore d'autres histoires rapportant que des noirs
ftnrent trouvés dans quelques-unes des îles du Sud du Japon ;
il croit encore que c'étaient des Malais ou des habitants des
Moluques jetés par les tempêtes. Cela est possible ; mais à
notre avis, c^étaient plutôt des Carolins. Les Japonais au-
raient' donc vraisemblablement du sang polynésien dans les
veines, de même qu'ils ont dans leur langue un certain
nombre de mots polynésiens.
« Lm race Japonaise, dit, de son côté, M. Masana Maeda(i),
est nne race mêlée : c'est là un fait acquis pour la science
ethnographique. Il y a en elle du sang chinoi:i, mongolien
et coréen, peut-être même du sang malais ; ce qui s'expli-
querait par des immigrations, à nne époque donnée, de peu-
ples des Ues de la Polynésie. » Il semble évident, en effet,
que la race Japonaise a du sang non pas malais, comme le
dit M. Maeda qui regarde les Polynésiens comme des Ma-
lais, mais bien du sang polynésien et par conséquent
maori.
On ne peut le nier, il y a d'assez nombreuses ressemblan-
ces ent^ les Japonais et les Maori, dans la direction de leur
front, le volume apparent de la tête, l'ampleur de la poi-
trine, la longueur du buste et des membres supérieurs rela-
tiîement au reste du corps, et la brièveté, au contraire, des
(1) Lm Sodéié japoHûise, in Rgvue scientifique, 10 août ISHTS.
108 LB5 t>0LTN&IEN8.
extrémités inférieures, d'après Thompson ; dans la petitesse
des pieds et ia finesse des mains, toujours d'après cet écri-
vain; dans la forme de la bouche, la longueur de la lèvre
supérieure, la nature et la couleur des cheveux, la forme des
oreilles, du menton, du nez parfois, etc,. Mais, s'il est vrai
que les ressemblances existent, surtout d*après M. Thomp«
3on, qui semble pour ainsi dire avoir pris une partie des
caractères physiques des Japonais pour décrire les Maori, il
ne Test pas moins que des différences assez nombreuses et
importantes séparent les deux peuples. C'est ainsi que, chez
lès Maori, la face est large souvent, le front large au lieu
4*être étroit^ le nez large, épaté, quelquefois très bien fait,
miûs le plus souvent court ; que les yeux sont grands, nul-
lement bridés, les pommettes modérément saillantes. Car,
malgré ce qu'en a dit Taylor, les Maori n'ont pas les yeux
bridés des Japonais ; ils n'ont pas une couleur aussi foncée,
aussi basanée qu'eux; seulement comme la leur, elle varie
suivant le rang des occupations, des soinsquel'on prend, etc.,
de môme que la taille varie suivant les localités, la famille,
etc. L'indice céphalique des Japonais est de 79,01, celui des
Polynésiens de 76,18. Enfin les deux peuples n'ont ni les
mêmes croyances religieuses, ni le môme langage ! ce qui
nous semble plus que suffisant pour qu'on doute de leur com-
munauté d'origine.
Nous croyons du reste que M. Thompson,qui nous fournit
en partie les rapprochements que nous venons de faire, a
exagéré quelques-uns des caractères anthropologiques,
tels que la brièveté du pied et la petitesse des mains, etc.,
chez les Maori.
Oes conclusions ont été pleinement confirmées par une
discussion qui s'est élevée au sein de la Société d'anthro-
pologie, dans la séance du 3 novembre 1881. « sur les Origi-
nés japonaises ». M. Metchnikoff, se basant sur le caractère
tropical de certaines coutumes et habitudes japonaises,
telles- que la tendance qu'ont les hommes et les femmes des'
classes inférieures à se passer de vêtements pendant la
saison d'été, telles que la pratique du tatouage « l'habit der
l'homme nu i, etc.» rattache les Japonais aux Matayo-Po*
LES POLYNÉSIENS. 199
lynéaiens. Il montre que, d*après la tradition, le fondateur
de Tempire japonais descendit à Takatriho, sur le massif
volcanique de Kirisima, dans le sud-ouest de Tîle de Eiusiu.
Or, ce point du territoire japonais est, par sa situation géo-
graphique, inaccessible à des émigrés du continent asiati-
que ; mais il se trouve sur le parcours des Kouro-Sivo,
du grand « courant noir » de l'océan Pacifique, qui vrai-
semblablement a conduit les émigrants.
De son côté, M. de Quatrefages explique que Ton peut
constater au Japon trois types principaux : Télément noir,
Vêlement jaune et Télément blanc. Oe dernier est de deux
sortes : il est représenté en première ligne par les Âïnos ;
mais un autre élément blanc est venu se mâler au précé*
dent : « 0*est, dit le savant professeur, celui qui, parti de
111e Bouro et des tles voisines, a conquis toute la Polyné*
aie à Test, s*est répandu dans diverses îles et archipels en
tous sens ; qui a été rencontré aux Philippines par la Oiron-
nière : qui vient d'être retrouvé à Mindanao par M« Mon-
tano. »
Tout ce que nous avons dit jusqu^ici prouve que l'élément
blanc « indonésien, > comme rappelle M. de Quatrefages,
qui» sous la conduite de Zin-Mou, opéra la conquête du Ja-
pon sur les Aïnos, vers le milieu du septième siècle avant
notre ère, était une colonie de véritables Polynésiens ve-
nant par migrations volontaires ou involontaires, en sui-
vant le courant du Kouro-Sivo et aidés sans doute par les
vents du Sud-Ouest qui, durant l'été, soufflent régulière-
ment dans ces parages.
muiéb I :<
CONCLUSIONS GENERALES
1. — Les Polynésiens ne sont point les restes d'une popu-
lation préexistant sur un immense continent, qui aurait été
en partie englouti par un cataclysme quelconque;
il ne sont pas les descendants des peuples asiatiques ; ils
ne sont pas davantage ceux des Malaisiens, des Javanais ou
des Malais, dont ils seraient plutôt les ancêtres directs ou
indirects ;
Ils ne sont pas non plus des émigrants de l'Amérique ;
Enfin ils n'ont pas été créés dans les îles de la Polynésie
proprement dite ; mais ils sont, bien probablement, le pro-
duit spontané de Tune des Iles où on les a trouvés, et qui,
Traisemblablement, est le reste d'une terre plus étendue.
2. — C'est par voie de migrations volontaires ou non, ou
par voie de disséminations involontaires, qu'ils sont arrivés
dans les tles polynésiennes où on les a rencontrés, et de là
ensuite en Malaisie.
3. — Le lieu d'origine première était appelé Hawahiki par
les émigrants ; il se trouvait sur l'Ile-du-Milieu de la Nou-
velle-Zélande, dont le nom maori est Tawai ou Kawai; peut-
être même occupait-il cette île tout entière.
4. — On retrouve dans cette île la race souche, tout à fait
semblable aux Polynésiens par les caractères physique?,
moraux et intellectuels, et par le langage que ceux-ci par-
laient dans l'origine. La population y était même beaucoup
plus nombreuse que ne le croyaient Cook et d'Urville, ainsi
que Tattestent toutes les traditions.
LBS POLYNÉSIENS. 201
5. — La première étape, en quittant THawahiki, a été, pour
la majorité des émigrants, Tîle que les traditions désignent
sous les noms de Nuku-roa, Aotearoaou eucorelka-aa-Maui,
c*est-à-dire TUe-Nord de la Nouvelle-Zélande; mais, dès
lors, une partie des émigrants paraît avoir continué à s'é-
loigner.
G*e8t avec les vents d*Ouest et de Sud-Ouest que les émi«
grants se sont éloignés de THawahiki, quand ils n*ont pas
fait le trajet à Taide des pagaies seulement, et leur route,
d'après les traditions, a toujours été vers TEst ou le Nord-
Est.
Plusieurs départs successifs paraissent avoir eu lieu, mais
il 7 en eut un surtout considérable par le nombre.
Des populations assez denses existaient déjà sur TIle-Nord
à Tarrivée des émigrants de THawahiki ; quelques-unes les
empêchèrent même d'aborder et les contraignirent d'aller
8*établir ailleurs.
6. — Forcée à son tour d'abandonner Aotearoa, à la suite
de nouvelles dissensions, une partie des émigrants d'Hawa-
hiki, sans parler de ceux qui n'avaient pas pu sUmposer aux
populations primitives, ni de ces populations elles-mâmes,
dut se diriger vers la Polynésie ; ils n'avaient, en effet, pour
ainsi dire pas le choix de la route, car ils ne pouvaient son-
ger à retourner vers l'Hawahiki, d'où leurs ancêtres avaient
été expulsés et il fallait, pour s'éloigner, qu'ils profitassent
detf vents régnants.
7. — Les mêmes vents, qui avaient facilité le voyage des
émigrants d'Hawahiki jusqu'à Aotearoa, sont ceux qui ont
servi aux émigrants vers la Polynésie, c'est-à-dire les vents
d'Ouest et de Sud-Ouest qui poussaient toujours dans une
même direction, vers l'Est et le Nord-Est. C'est ce qui expli-
que si bien pourquoi les Polynésiens n'occupent pour ainsi
dire que le côté oriental et méridional de l'océan Pacifique,
et pourquoi on n'a jamais rencontré ni Maori, niPolyné-
liens sur la Nouvelle-Hollande.
8. — Ce sont les émigrants d'Hawahiki fuyant aussi l'Ile-
Nord de la Nouvelle-Zélande, et peut-être avant eux, les
populations primitives de cette île, populations identiques
202 LES fOLTMÉStEM.
à celles de THawahiki, qui ont peuplé successivement les
lies polynésiennes, et qui ont assez modifié leur apparence
extérieure au contact des Influences Intertropicales, pour
qu'on ait cru y voir d'abord, mais à tort, une "race différente
appelée depuis race polynésienne, de son habitat dans les
îles de la Polynésie.
9. — Les premières îles rencontrées en Poljmésie par les
émigrants ont étélesTuDgra,et presque en même temps pr(H
bablement les îles Hapaï, qui les touchent ; ce sont ces îles
qui, successivement, ont envoyé leurs colonies vers le Nord-
Est et TEst, peupler d'abord les îles Alu-Fatu, Niua et les
Samoa ; puis, les entraînements Involontaires aidant, elles
peuplèrent toutes les autres tles polynésiennes, soit directe-
ment soit indirectement, c'est-à-dire que les colonies s^
rendirent d'emblée ou qu'elles commencèrent par toucher
aux îles Manaïa, qui, peut-être elles-mêmes, ont reçu des
émigrants directs de la Nouvelle-Zélande.
10. —[Excepté les populations primitives trouvées à
Âotearoa par les émigrants, populations qui étaient de même
race qu'eux, parlaient le même langage et n'avalent proba*
blement fait que les devancer en venant de l'Hawahlki, si
elles n'étaient pas elles-mêmes autochthones, les îles de la
Polynésie paraissent, pour la plupart, avoir été trouvées
entièrement désertes. Car si Quiros d'abord, puis Cook,
d'Urville, et tant d'autres après eux, ont admis une race
noire préexistante à l'arrivée des Polynésiens, non seule»
ment les traditions se taisent à ce sujet; mais, de plus, la
langue, les coutumes, les croyances religieuses, tout, en un
mot. Indique que le fait n'a pu exister. Sans doute 11 y a eu
des entraînements vers plusieurs des îles à population méla-
nésienne et l'on a trouvé des colonies de Polynésiens dans
les îles Hébrides (Tanna et Futuna), dans les Iles LoyalQr
(Uvea) et dans quelques autres, telles que Tupua, Yanikoro.
Mais ces colonies n'ont Jamais été que tolérées ; elles ont
vécu presque isolées, et ne sont arrivées d'ailleurs qu'à des
époques pour ainsi dire modernes dans la plupart des îlesob
elles existent.
Quant aux entraînements tant invoqués par les ethnolcH
LES POLYNÉSIENS. 203
gueê pont expliquer le peuplement des îles polynésiennes»
il faut bien reconnaître aussi qu'ils n'expliquent pas grand'
chose. Oar, excepté le cas cité par Beechey, d'un entraîner-
mont sur une petite tle déserte, celui cité par Ellis, sur l'île
Tubuai, et quelques autres aussi insignifiants, et pour ainsi
dire tout modernes, tous les autres ne se sont opérés que
sur des Hes qui étaient déjà habitées soit par la race noire»
soit par la race polynésienne.
11. — Les migrations, dont le souvenir a^été conservé, ne
paraissent pas remonter à une époque bien éloignée, c^est
certain ; mais si on cherche à déduire, des généalogies do
chaque ile ou archipel, la date approximativre de la première
occupation, pas une ne s'accorde. Ainsi dans la même cou*
trée, sur l'Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande, le nombre des
générations varie de 15 à 26, d'après les indigènes eux-mê-
mes, soit de 460 à 780 ans ; en Polynésie, ce sont les archi-
pels qu'on dit avoir été peuplés par les îles de la Société,
qui comptent justement plus de générations que les derniè-
res : tels sont les archipels des Sandwich et des Marquises ;
AuxTunga etaux Samoa, qu'on regarde généralement comme
ayant peuplé toutes les autres îles, après l'avoir été elles*
mêmes, dit-on, par la Malaisie, on ignore au contraire abso*
Inment quel a pu être le nombre de générations; aux Man-
gareva, on n'est pas plus fixé sur ce nombre qu'à l'Ile-Nord de
la Nouvelle-Zélande, puisque une tradition semble indiquer
567 ans, et une autre six à sept cents ans; enfin, aux Manaia,
on compterait plus de générations qu'à la Nouvelle-Zélande,
e^est-à-dire 29 au lieu de 15 ou 26. Mais, quand on voit tant
de divergences, il est vraiment impossible de rien conclure
d'exact à Paide de pareilles données. 11 est surtout impossi-
ble d'accorder la moindre attention sérieuse aux divers cal*
cols ftdts par les écrivains pour soutenir leurs idées précon-
çues, quand on sait que des sauvages ne peuvent guère
conserver dans leur mémoire qu'un nombre de générations
assez restreint et pour ainsi dire borné à 15 ou 20 ; quand
on sait surtout que chaque usurpateur du pouvoir suprême
avait l'habitude, non seulement de s'emparer de la renom-
mée de quelque grand chef, son prédécesseur, et de l'intro-
204 LKé POLYNÉSIENS.
duire dans sa famille, mais encore d'appeler l'oubli sur les
noms de ceux qu'il n*aimait pas ; ainsi que nous Tavons vu
faire dans les Iles de la Société et aux Tunga.
Il est certain, comme on l'a dit» que les migrrations étaient
déjà faites depuis longtemps en Polynésie, quand Quiros y
aborda pour la première fois, avec Mendana, en 1506, et,
plus tard, en 1606. Mais c'est tout ce qu'on en sait, et cela
n'aide guère, on en conviendra, à fixer l'époque de l'arrivée
des Polynésiens.
N'y avait-il que trois cents ans comme quelques-uns le
supposent; faut*il croire avec d'autres qu^il y ain^it davan-
tage, et, pour les îles de la Société, par exemple, qu'il y
avait plusieurs milliers d'années? Tout cela est bien conjec-
tural, et mieux vaut ne pas s'y arrêter.
12. — De l'évidence, parfaitement démontrée pour nous,
que Kawaï ou autrement THawahiki a été le berceau des
Polynésiens, découlent les propositions suivantes :
A. — La race mélanésienne, première occupante des tles
Fû'if du Saint-Esprit, Salomon, Nouvelle-Calédonie, etc.,
vient, sinon d'Asie et des grandes îles asiatiques, du moins
de la Nouvelle-Guinée, et peut-être de la Nouvelle-Hol-
lande.
B. — Il y a eu mélange mélano-polynésien dans un cer-
tain nombre des tles mélanésiennes intermédiaires à la Ma-
laisie et à la Polynésie ; mais il est beaucoup moins grand
qu'on ne Ta cru, et il est seulement plus apparent dans les
îles qui avoisinent le plus la Polynésie. Ainsi il existe sur-
tout dans les îles les plus orientales des Fiji, à la Nouvelle*
Oaiédonie, dans les Loyalty, à Tanna, Brronan, Vanikoro,
etc.; mais de très petites îles, comme enclavées dans les Iles
mélanésiennes, telles que Tukopia, Anuta, Taumako, Marne,
les tles Duff, etc., sont restées jusqu'à ce jour peuplées par
la race polynésienne : en un mot, le mélange semble d'au-
tant moins apparent qu'on se rapproche davantage du Nord-
Ouest, mais il se laisse reconnaître encore, aussi bien à
Santa-Crux et aux Pelew dans les Carolines, qu'à la Nou-
velle-Zélande.
C. — Il y a certainement eu contact des Polynésiens nvcc
ÎJE^ POLYNÉSIENS. 205
les habitants de Madagascar, et probablement à la suite
d*entra!nementS9 à une époque fort reculée ; puis avec ceux
de TAfiique et môme de TEgypte, comme le démontrent,
pour la première contrée, tous les travaux des ethnologues,
et comme le font supposer pour les autres les savantes re-
cherches linguistiques de M. d*£ichthal.
D. — Il y a eu de mâme des rapports entre les Polynésiens
et les Asiatiques de Tlnde, de Siam, du Cambodge, du Laos,
peut-être de quelques autres points, et particulièrement des
Iles Philippines et du Japon.
B. — Enfin il y a eu aussi quelque contact des Polyné-
siens avec certains tribus d'Amérique, et notamment avec
les Caraïbes, comme cela semble résulter des recherches de
plusieurs écrivains pour les côtes baignées par Tocéan Atlan-
tique, et de celles de M. d*Eichthal pour les anciens habi-
tants des Antilles.
Mais ce ne sont là, pour ainsi dire, que de purs accidents
qui ne peuvent avoir exercé la moindre influence sur le
peuplement de l'Océanie; puisque presque tous n*ont pu être
produits qu*à Taido de vents tout autres que ceux qui
avmiant entndné les habitants d'Hawahiki vers la Poly-
néde.
En résumé, nous dirons en terminant :
Les Maori sont les ancêtres des Polynésiens ;
La langue maori est la langue mère de tous les dialectes
de la Polynésie.
la.!.
APPENDICE
HISTOIRE NATURELLE DE LA NOUVELLE-ZÉLANDE
CHAPITRE !•'. ^ ZOOLOGIE (1).
r L*histoire naturelle de ces tles, comparée à celle des autres
contrées, paraît très pauvre ; il n*existe d'autres quadrupèdes
qu*un rat, presque exterminé par celui qu*on a importé, une
espèce de castor, dont Texistence n*est pas certaine, mais
très probable, et le chien dans rUe-du-Milieu.
Le rat du pays ou Kiore n*a que la moitié du volume de
celui de Norway {mus ratus) ; il était autrefois abondant
partout ; il se nourrissait surtout des faines du TawaI» et il
était considéré anciennement comme un importaat ali-
ment.
Le rat anglais ou de Norway est appelé par les indigènes,
Pou-hawabiki, Kiore-pakeha, Kainga-rua.
Le Kuri, ou chien indigène, a été vu par Cook à son arri-
vée, et les habitants disent qu'il est venu avec eux d'Hawa-
hiki lorsqu'ils arrivèrent pour la première fois à la Nouvelle-
Zélande. C'était un petit chien à longues oreilles, d'un blanc
sale ou de couleur jaunâtre, avec une queue touffue; il est
maintenant tout à fait éteint. Il ne paraît pas avoir quelque
ressemblance avec le dingo australien, mais il est probable
(1) Trad. de Taylor. — P. 394 à 425.
LES POLYNÉSIENS. 20T
qu^ était de la môme espèce que ceux qu*on trouve encore
dans les îles polynésiennes.
La Nouvelle-Zélande possède probablement deux espèces
de chauve^souris : le Pekapeka {vespertilio tuherculaius) ;
la plus commune est très petite, d'un brun jaunâtre, avec
des petites oreilles arrondies.
Le veau marin, Mimiha ou Kekeno (fam. des Phocidœ)^
paraît avoir été très abondant autrefois, car ses os sont ren-
contrés en quantités considérables, le long de la côte, môles
à ceux de Thomme.
Dans rile*du-Milieu, le Rapoka ou ours marin n*étaitpas
rare. Les indigènes s*en emparaient anciennement en lui
jetant du sable dans les yeux ; pendant qu'il cherchait à s*en
débarrasser, ils tombaient sur lui et le tuaient ; maintenant
on le rencontre rarement.
Le lion marin, Wakahao {phoca jubata) ou morse, fréquen-
tait autrefois les côtes de TIle-du-Milieu. Les naturels le
décrivent comme ayant le volume de la vache. On dit qu'il
était de couleur rouge, qu'il se rendait à terre pour s'accou-
pler et qu'il était très sauvage et vigoureux. Un des chefs
des guerriers, nominé Wera, fut mis en fuite par cet animal,
quoiqu'il fut appuyé par soixante-dix de ses compagnons :
d'où le proverbe : Tehoa kakari o Te Wera he Wahahao^
< L^ennemi de Te Wera est le lion marin. »
Les baleines étaient très nombreuses dans les mers de la
Nouvelle-Zélande (fam. des halcenidœ). Le cachalot (Paraua)»
86 montre sous différentes couleurs. Il y en a do blancS|
d^aatres sont noirs, de couleur d'ocre ou rouge et fréquem-
ment de couleur môlée. La Tohora (balcena antipodum)^ ou
baleine franche, était très abondante. On dit que la baleine
noire morte se dirige toujours sous le vent, tandis que le
eaehalot va toujours vers le vent.
La baleine physalus {fin hack) se trouve surtout sur les
cMea Nord-Est de llle-Nord.
Noos avons rapporté précédemment ce que Taylor dit du
Kiwi et du Moa.
Fam. Mallidœ. — O'est une des plus nombreusesi quoique
phiaieoni membrts de eette famille aient disparu. La plus
L.
208 LES POLTNlisiENS.
grande espèce est le Weka (ocydromus australia) oa ^ poule
des bois des colons. Sa poitrine est couleur d*arduise; son
dos brun et tacheté; elle est robuste et très abondante dans
rile-du-Milieu, et dans la partie Sud de TIle-Nord. Son nom
est tiré de son cri.
Le Pukeko ou Rauhara {porphyrio melanotus) est un bel
oiseau, du volume d*un poulet ; il a de longues jambes et
les pieds rouges; son bec porte une protubérance de la
même couleur, quelquefois, co&me celle do la poule de Gai-
née ; le dos est noir et la poitrine d'un bleu brillant. Les
plumes inférieures de la queue sont tout à fait blanches, ce
qui contraste avec le noir de sa petite queue. Cet oiseau a on
cri fort perçant, ressemblant à son nom ; il vole lentement
et pesamment. C'est un grand déprédateur des cultures. U
abonde dans les marais et le long des bords des rivières. Sa
chaire est sèche et coriace, rarement mangée par les indi-
gènes mais estimée par les Européens, qui disent que c*est
un mets excellent.
Intimement allié à cet oiseau est le Takahe, le Noiamù
d'Owen, gros oiseau pesant de TIle-du-Milieu, qui est très
rare; il atteint environ deux pieds de haut, et est presque
aussi grand que le Kiwi. Il a un bec mince et court, et de
fortes jambes; le dos est noir; son cou et son corps sont
d*un bleu noir, nuancé de vert et d^or sur les ailes. La queue
est petite et blanche en dessous. Un seul spécimen a été
envoyé en Angleterre, et on peut le voir au Muséum britan-
nique.
Il y a plusieurs espèces plus petites de râles. Parmi elles
se trouvent le Katatai [Rallus a3stm{Its),de couleur fernigi-
neuse. Le rftle Dieffenbach a environ un tiers de moins
que le Weka; il est propre aux îles Ghatham; c*est un bel
oiseau. Son nom indigène est Moeriki.
Le Patataï ou Popotaï est un petit râle, gros à peu près
comme le moineau, mais de forme plus délicate ; il est de
couleur brun clair, le dos ponctué de noir et de blanc, la poi-
trine couleur d*ardoise, le bec d'un vert brillant, les yeux
noirs avec un cercle rouge ; il a une très petite queue, qui
>t noire en :i-S!0& 2:5^: jks mt -rs
)xit d'un Tsr:
Le Mifl:-?
n cercle n^i^t- m j*ti
es ailes s-icn :
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Misses-cours eî ril i* Er»uzr T;fc= f ■ rsài-zj^r ^ z jrr= -a^nuts.
:orps de ce ?»&** «s: tr^rt y?iii i zi. aiz.- z. .n 5i'n:^ruifc
Le E^aià. ci ££
sage du temps: s'il tst: 'ir.ri,?- ij.:. .n -^ai .-^ ■' <^
sigue qu'il pleiTTi : r- I^f" d=j^ -jl .-:r >= -^.-.-. *: <r
qu'il fera be&n.
11 y a aTis-^i im fs-ixi. ir l-j*. *rî:i r»:M-::i.'.^^r t -ri-^î*'
vier par le plunias^e: fî^z. St-'-r-is
Le Koiikou OTi H.ir: Sr-v-r -'^^'^ ic ^rr^^j- JÉjrv-^^--*.
Par les colons. Cène p^tr^ '/:,■. -rrr^ *:o: .t ^.-.> -- x'j:
Connue à la Nonvelle-Z-r.sjLiT. - i^r. 'ju.\.-z '^-z -«. .u^ fc -î*^
Un bâton, dan* le jcir.
Fam. AZcenicte. — Le £:tfcre ;.-rj:x •^s-^i-r^ n:»î*i*:u-'..t
beaucoup par le pluxis-e t- ir^'c-ri-:-?' r.rrvr \r^'j[,>^.K v„'<. -,
il est moins beau eT e=: ■:*-'-. *.rrî ;^ •.- ;".■
Fam. Vpupidœ. — Le Kul ^ -j^j'^y/'^'-.'j y:j./:- ^ - -, •,-
oiseau, ayant de petites ai>s. L à -r;*v--^::.> »;l-. .?'.:. . -^
geai; il est de couleur noire brillante, aT*r; 'i'-itf'j^^ ^frt:-'--»?*
TI. i4k.
210 LBS POLYfféflIBNS.
plumés à la quôue, marquées de blanc et présentant une
courbe gracieuse, avec une petite touffe blanche sous la base
de la queue ; le mâle a un long bec délié, de couleur jaune
brillant ; la femelle a un bec plus mince ; l'œil est de couleur
de plomb ; il a deux petites barbes charnues de chaque côté
de la tête, qui semblent âtre deux pains à cacheter applî*
qués sur les joues ; les jambes et les pieds sont long^, déliés
et d'un jaune brillant. Son saut est très singulier, comme
celui du kangourou. Les naturels font le plus grand cas de
sa peau qui est un article d*échange. On rencontre surtout
cet oiseau au sud des montagnes Ruahine, dans rile-Nord,
particulièrement dans la chaîne appelée Tararua ; les indi-
gènes envoient les peaux au Nord, après les avoir soigneu*
sèment empaquetées dans des écorces. On leur donne des
dents de requin en retour. Une bonne peau est estimée un
pound.
Les suivants sont des oiseaux mangeurs de miel.
Le Tui, Koko {Prostemadera Novce-Zelandtas) : Gook a
nommé ce bel oiseau le Parson et le Moqueur. Il reçut le
premier nom de ce qu'il a deux plumes blanches remarqua-
bles sur le cou comme des rabats de prêtre, et le dernier, de
sa facilité à imiter les sons. Quoique ses couleurs ne soient
point fastueuses, il y a quelque chose de pudique et d*élé-
gant dans son plumage. Il est de couleur noir bronzé, avec
des plumes blanches autour du cou ; c'est un agréable chan-
teur; il est très vif; on le voit incessamment voler de haut
en bas, en jetant ses joyeuses notes variées. Au printemps,
on le voit, dans les arbres kowai s'emparant du pollen des
fleurs avec prestesse. Quand il est apprivoisé^ il récite parfai-
tement toute espèce de son, et s'attache à toute personne qui
le lui apprend, de sorte qu'il est généralement aimé.
Le Tui devient excessivement gras dans l'hiver ; on le
prend alors en grande quantité à Paide de pièges.
Quandle Tui est devenu si gras qu^il en est lui-même incom«
mode, on dit qu'il se pique la poitrine et détermine la sortie
de l'huile, qui sature complètement ses plumes. Il paraît
qu'il le fait pour s'alléger ; car, quand on le prend, on la
LES POLYNÉSIENS. 211
trouve couvert des marques de ses piqûres : d*où on lui a
donné le nom de /co/co, c percé, becqueté » .
On dit que le Tui produit trois fois dans Tannée ; il com-
mence en septembre, ou chaque printemps, et pond alors
trois œufs ; en décembre, il pond cinq œufs, et en mars ou
l'automne, Il en pond six ou sept, de couleur tout à fait
blanche. Une les couve qu*un peu plus de deux semaines.
L.*oiseau qui ne peut pas voler est appelé Pi ; plus tard il est
aommé Pikari, et quand il vole Pureho. Mais à la matu-
ri-té, c'est un Tui, et quand il devient très gras, c^est un
K^oko. La chair de cet oiseau est très prisée et regardée
comme un morceau délicat: c*est avec juste raison;, mais
son chant est encore plus doux & ceux qui l'admirent, et
c^ux-là doivent regretter qu*il ne le conserve pas en sor-
tflixit des fours maori.
Le Kotihe {ptiloiis dnctà) est un bel oiseau, mangeur de
n^iel. Il a une tète noire veloutée, de même que ses ailes
avec une touffe de plumes blanches sur chaque joue et cha-
que aile ; il a un cercle jaune autour de la partie inférieure
du cou et des ailes. Le dos et la queue sont d'un gris jaunâtre.
U a à peu près la grosseur du rouge-queue. Le mftle est plus
KT06 que la femelle, qui n'a pas un aussi beau plumage. Ses
jambes sont fortes, et sa queue légèrement fourchue. Il pond
Viatre œufs. Ses notes sont agréables, mais peu nombreuses.
LeKorimako ou Kokorimako (anthomia melanura) est
lo plus agréable chanteur de la Nouvelle-Zélande ; mais il
&*e8t pas remarquable par son plumage, de couleur jaune
olive, avec une teinte noire bleue sur chaque côté de la tâte ;
lo reste du corps est de couleur jaune verdàtre; il a une
hAffoe queue fourchue et de fortes ailes ; les jambes ont
^6 couleur puce. Il pond sept œufs, ponctués de bleu sur
^ foDd brun. Le mftle est plus gros, et son plumage est
plus brillant, avec plus de vert que la femelle. Au lever du
i^r, quand les chantres de la nature s'assemblent, par un
ntHael consentement sur quelque arbre, pour chanter leur
hjsuie du matin, la note du Korimako domine toutes les au-
^ et les harmonise : vraiment, rien ne surpasse la douceur
concert, qui n'est entendu qu'un instant et cesse pour
.212 LES POLYNÉSIENS.
le reste du jour jusqu'à ce que les oiseaux commencent à
faire koro, ou à indiquer que le jour est fini; alors, dans quel-
ques parties du sud, ils se rassembleut de nouveau pour
chanter leur hymne du soir ; mais cela n*a pas généralement
lieu; le temps préféré est le matin. J*ai compté seize oiseaux
de différentes espèces ainsi perchés ensemble sur une
branche, et dans la plus grrande harmonie que Ton appelle
aussi kapara. A ce genre appartient Vanthornis melanoce-
phala des Iles Chatam.
Fam. Lusdnidœ. — LeMatataou Koroatito (Sp/ieiusacus T
punctatus) est un petit oiseau noir brun, avec une poitrine
blanche ponctuée de brun ; il a quatre plumes longues et
quatre courtes à la queue, semblables par leur structure à
celles de TEmu et du Kiwi; c'est un oiseau de, marais, vo-
lant 1bas et à peu de distance, & travers les joncs et la fou-
gère, ayant un cri perçant, et qui peut être tué facilement
avec un bâton. C'était anciennement un oiseau sacré, et
qu'on offrait en sacrifice quand une troupe de guerre reve-
nait sans succès.
Le Riroriro est le roitelet. Cet oiseau, le plus petit, est de
couleur gris jaunfttre. Le mâle aune tète noire bleue. Il est
très franc.
Fam. Turdidœ. — Le Piopio (Tumagra crassirùstris) est
un oiseau de la grosseur environ d'une grive, avec un bec
court, étroit, la queue rouge, la poitrine jaune et le dos brun.
C^est un oiseau de passage venant du sud : Piopio wirunga
nga tau ko Matatua te waka. « Le Piopio, dit le proverbe,
vint sur l'avant du Matatua, » l'un des premiers canots qui
sont venus d'flawahiki.
FAiff. Muscicapidœ. — Piwakawaka ou Tirakaraka est un
joli petit oiseau, toujours en mouvement; très sociable et se
plaisant à déployer sa belle petite queue en éventait. Il aune
tète comme le rouge-queue, avec une raie noire et blanche
sous le col, aboutissant à un point au centre de la gorge.
Ses ailes sont en pointe. Il est très habile à prendre les mou-
ches et l'un des favoris des Maori : aussi suit-il généralement
leurs pas. Il était consacré à Maui.
Le Miromiro (mtro alhifronti) est un petit oiseau noir et
LU POLTNéSlEMS. 213
blanc, ayant une grosse tête; il est très franc, et chante
quelques notes mélancoliques ; il vole généralement parmi
les tombeaux et dans les broussailles isolées. Le Miro-toitoi
(muBcicapa toitof) ou Ngirungiru, est un oiseau dont le plu-
mage est noir et blanc avec une bande blanche, et quelques*
unes des premières plumes de chaque aile teintées de
blanc.
Fam • Cormdœ. — Le Kokako ou corneille de la Nouvelle*
Zélande, a le volume à peu près d*un petit poulet, avec de
longues jambes, et des ailes remarquablement courtes; ses
yeux sont couleur de lavande. La tâte est très petite. Il a un
fort bec noir, un peu courbé, et un petit pendant, couleur
bleu clair brillant, de chaque côté de Toreille. C'est un oi-
seau artificieux, très voleur et peureux. Sa viande est dure,
mais quand elle a été écorchée et trempée dans Teau avant
de la faire cuire, elle devient plus mangeable.
Fam. Stumidœ. — Le Tieki (Ereadion carunculatua) est un
bel oiseau noir, qui a une bande châtaine en travers du dos
et des ailes ; il a aussi une pendeloque charnue de chaque
côté de la tête. Le Tieki est regardé comme un oiseau de
présage : 8*il vole à droite, c*est un bon signe; s*il vole à
gauche, c'est le contraire.
Fam. Fringillidœ. — Le Pihoihoi, Wioi, Kataitai {alauda
Navœ^Zdandiœ) est un petit oiseau ressemblant beaucoup à
Talouette, mais il ne chante pas. Il est de couleur grise ; sa
poitrine est blanche avec des points gris. Il fait son nid sur
le sol, et ressemble beaucoup à celle qui porte le mâme nom
en Angleterre.
Fax. Psittaeidœ. Le Kakariki ou Powaltere {platycercus
Novœ-Zelandiœ] est un joli petit perroquet vert, ayant une
bande rouge ou jaune sur le haut du bec et sous la gorge.
Cet élégant oiseau est de la grosseur environ d*une petite
grive; il vole très vite et a un cri pénétrant. G*est un excel-
lent manger. Celui qui a du rouge sur la tèto est appelé
Kakariki-matua; l'autre avec du Jaune est appelé Kakariki-
porere : il y en a plusieurs espèces différentes.
Le Kaka {neêiùr mtridionalis) est généralement brun
fracé, avec un reflet rougeâtre ; la poitrine est également
i.-v _cf •■
214 LES POLYNÉSIENS.
rouge et brune, avec des plumes rouges brillantes sous les
ailes. Le bec est très fort et courbé ; le cri est remarquable-
ment fort et dur. Quand les autres oiseaux font leur concert
du matinale Kaka Tarrête généralement par son cri strident,
quand il pense qu'ils ont chanté assez longtemps.il a un bel
œil noir. Cest un gros oiseau, peu inférieur en volume au
canard; on l'apprivoise facilement et il apprend à parler. Les
naturels en font des mokai ou favoris, et s'en sôrvent géné-
ralement pour attraper les kaka sauvages. On mange cet
oiseau ; mais il est très sec, et, excepté la poitrine, très sa-
voureux. Il fait son nid dans les trous des arbres, et pond
deux, quatre et quelquefois sept œufs. On trouve générale-
ment trois de ces oiseaux dans le même trou, un mâle et
deux femelles ; leurs nids sont si voisins que chaque oiseau
peut couver les œufs de Tautre et lui donner ainsi le moyen
de s*absenter. Les naturels ont le dicton que jamais le Kaka
ne se pose sur l'arbre Maire. Une espèce, dont le bec est plus
gros est appelée Kaka-huripa ; celle qui a le bec plus petit
est appelée Kaka-motarana. Quelques kaka font leurs nids
dans les roches sablonneuses ; ils sont de couleur beaucoup
plus claire, le dos et les ailes de couleur de boue, et leur
poitrine est d'un rouge brillant. Cette espèce doit être le
Playcercus auriceps ou Trichoglossus aurifrons (Korako).
L'oiseau de cette famille le plus remarquable est le Ka-
kapo ou Tarepo {Strigops habroptiliis)^ perroquet de nuit. Il
est aussi gros qu'une poule, de couleur vert jaune, clair,
avec des bandes brunes, de grandes moustaches noires; il
fréquente les montagnes et les précipices, et, bien qu'il pos-
sède des ailes, il s'en sert rarement; il va par troupes; un
d'eux veille généralement et si soigneusement qu'on n'en
peut jamais rapprocher du côté du vent. Par son apparence
il ressemble au hibou. Les indigènes disent qu'il y en a deux
espèces, dont Tune est aussi grosse que le Kiwi ; elle est ex-
cessivement rare, et sera bientôt éteinte dans TIle-Nord.
J'en ai vu seulement deux individus, qui avaient été pris
dans une île. C'est un manger délicat. Cet oiseau remarqua-
ble est plus abondant dans l'Ile-du-Mîlieu.
Fam. Cuculidœ. — Le Kohoperoa, Hawekawea ou Koekoea
LB8 POLYNÉSIENS. 215
(Andynamys toftensis), est un oiseau de passage, et Tun des
coucous de la Nouvelle-Zélande ; il a une longue queue, de
la même couleur que Tépervier, et tout h fait semblable; le
corps est court et mince, avec de courtes jambes et de forts
ongles. C'est un oiseau chanteur agréable, mais on ne Ten-
tend que pendant les mois les plus chauds de Tannée chan-
ter toute la nuit. Sa venue indique qu'il faut planter les ku«
mara, et son départ qu'il est temps de les bêcher. Quelques-
uns croient que cet oiseau hiverne sous l'eau. Les naturels
de Taupo pensent qu'il s'introduit dans les trous, où il se
change en lézard et perd ses plumes; à l'approche de l'été,
il sort en rampant de sou trou, ses plumes commencent
alors à pousser, sa queue tombe, et il redevient de nouveau
un oiseau. Sous sa forme de lézard, il est appelé He-ngaha,
et, chez les Wanganui, He-piri-rewa ou arbre lézard. Les
indigènes disent que le Kohoperoa cesse de chanter toutes
les fois que le vent est sur le point de souffler du Sud, et
qa*il ne recommence que quand le vent d'Ouest ou une
brise du Nord s'élève. Quand un enfant est abandonné par
les parents, on le dit être « un œuf dans un autre nid, » te
paruhaka o te Kaekoea.
Le Piwarauroa {Cuculus nitens) est l'autre coucou, qui est
aussi un oiseau de passage. Sa poitrine est blanche, les
plumes en sont frangées de vert et or ; le bec est vert, or et
bronze ; les plumes, sous la queue, sont blanches, ponctuées
de bruo. 11 a une note aigre particulière. Quand on com*
menée à Tentendre en août, son cri est faible, kui kui te ora:
il se plaint quUl fait froid ; mais à mesure que le soleil de-
vient plus chaud et que l'été s'avance, sa note se change en
%oiti ora^ witi ora^ c j*ai chaud, i 11 y a un proverbe qui dit
€)ae, 8*il continue de crier kuikui^ Tété sera froid; mais que
la saison sera chaude s'il chante tottt-ora, witi-ora. On dit
^ue ces deux oiseaux de passage partagent l'année entre
la Nouvelle-Zélande et Hawahiki, arrivant en septembre
«t partant en mars.
Pam. Columbida. Le Keriru, Kukupa (Kuku carpophaga
^owB-Zelandiœ)^ ou pigeon des bois, est un bel et gros oi-
du volume du canard ; la partie supérieure de la poi-
216 LES POLYNÉSIENS.
tri ne est vert doré ; la partie inférieure, blanc pur, les jam-
bes et le bec sont rouges. Il vole lourdement et est si stu*
pide, qu'il devient facilement la proie de ses ennemis. Si
deux oiseaux sont sur un arbre et que Tun d'eux soit atteint,
Tautre s*envole rarement. Sa principale nourriture est le
fruit du miro, dans la saison : alors c^est une bonne nourri-
ture ; dans les autres temps, il se nourrit d'un chou sau-
vage, et au printemps des jeunes feuilles du kowaï : alors il
n*est pas salutaire. Les naturels en conservent de grandes
quantités dans des calebasses, après en avoir extrait les os ;
on les appelle alors Kuku. Cela se fait au commencement de
riiiver, alors qu'ils sont très gras, et les naturels en extraient
de l'huile. On dit que le pigeon ne se pose jamais sur l'arbre
Rata. Je n'ai vu qu'une espèce de cet oiseau.
Fam. Tetraonidœ. — Le Kokoreke, Koutareke ou Koita-
reke (Cotumix Novœ-Zelandiœ) est la caille, oiseau très
rare ; elle est plus petite, mais autrement ressemble beau-
coup à la caille d'Australie ; elle est beaucoup plus abon-
dante dans l'Ile-du-Milieu.
Fam. Charadridœ. — Le Torea (Hœmatopus picatus) est
un oiseau de mer, noir, avec des jambes et un bec rouges.
I^AM. Ardeidœ. — Le Matnku-urepo (Botaurua melanoius)
est un butor très répandu par toute la Nouvelle-Zélande.
Il est de couleur de peau de bœuf, avec des points bruns,
plus claire sous la poitrine ; il pousse trois sons creux et
cesse alors pendant quelque temps avant de recommencer.
Quand il s'arrête pour se reposer ou dormir, il tient son bec
dirigé vers les cieux, ce qui lui donne une singulière appa-
rence.
Le Matuku {Herodias matuku) est couleur de cendre
claire. Le sommet de la tète est couvert de minces filets
soyeux, et le dos du crâne est de couleur rouge, complète-
ment chauve. Son col et ses jambes sont longs. La femelle
pond deux œufs de couleur bleu pâle, du volume environ
d'un œuf de dindon. C'est un oiseau très prudent, et qu'on
voit rarement. Il vole gracieusement, avec ses longues jam-
bes étendues comme une queue.
Le Kotuku (Berodias flapirostris) est le héron blanc ; beL
LE3 POLYNÉSIENS. 217
oiseau, rare ; il a un bec jaune, et les jambes de couleur vert
obscur. Quoiqu'il soit assez abondant dans Tlle-Sud, on le
▼oit rarement dans rile-I>lord ; de telle sorte qu'il y a un
proverbe qui dit : Kotahiano te regenga o te Kutuku^ c un
homme ne voit le héron blanc qu'une fois dans sa vie. »
Fam . Scolopacidœ. — Le Tarapunga {Bimantopus Novœ-
Zelandiœ) est un oiseau blanc sur la poitrine, à ailes noires
comme le dos et la tête, à bec rouge légèrement courbé en-
dossas, avec de longues jambes rouges. On le trouve sur le
lac Taupo avec plusieurs autres espèces d*oiseaux de mer.
PÂU.Anatidœ.^ Le Parera, ou Turuki {AncLs superciliosa)^
est le canard, très ressemblant au canard sauvage d'Angle-
terre. Ceux de 1* intérieur paraissent être d'une espèce plus
grande.
Le Putangitangi (Caaarca . vai-iegata) est le canard du
Paradis. Ce bel oiseau est confiné dans la partie sud de TUe
Nord, mais il est très abondant dans l'Iie-du Milieu. Les
couleurs de cet oiseau sont très séparées : la poitrine est
blanche, les ailes sont d'un rouge jaunâtre ou orange foncé,
et le dos en partie coloré : on l'apprivoise facilement.
Le Wio (Hymenolaimus malacorynchus) est le canard
bleu, qu'on trouve en abondance dans les ruisseaux des
montagnes de la partie sud de l'Ile-Nord et dans l'Ile-du-
Milieu; il tire son nom de son cri. Cet oiseau a une mem*
brane remarquable attachée à son bec ; il est très estimé par
les naturels ; il gravit les rochers au moyen des articulations
de ses ailes, dégarnies de plumes et calleuses, et il se sert de
sa courte et forte queue comme de support. Il y a plusieurs
variétés de sarcelles, de poules d'eau, de plongeons, etc.
Fam. Alàdœ. — Le Korora (Spheniscus minor) est le petit
pingouin vert et blanc, qui était autrefois très abondant ; il
IH)nd deux œufs blancs dans les crevasses des rochers et les
'^xxms près du rivage de la mer.
Le Hoiho {Eudyptea antipodes) est un pingouin une fois
plus gros que le premier : son dos est noir brun, et sa poi-
^^xîne blanche ; on le voit très rarement dans l'Ile-Nord de
Nouvelle-Zélande .
fàM. Procellaridœ . — LeTiti (pdeeanoîdes urinatrix) ett
218 LES POLYNÉSIENS.
un oiseaa de mer gris foncé, avec une poitrine blanche ; il
se rend à terre au soleil couchant, et il pose à l'entrée de la
nuit pendant un instant avec grand bruit ; il pond un csof
dans les trous de rochers, et est très gras. On suppose qu'il
fait un amas de nourriture pour son petit, une fois couvé,
et qu'alors il l'abandonne; d'où le proverbe : He manu uHinga
inga tahi^ c un oiseau qui ne nourrit que son petit. »
Toroa (Diomedea eoculana). •— L'albatros se trouve dans les
mers de la Nouvelle-Zélande. Ses plumes sont très estimées
comme ornements par les indigènes, et plus particulière-
ment celles qui sont sous Taile : elles sont d'un blanc pur, et
leurs touffes duvetées sont passées dans le trou du lobe de
Toreille. Les os des ailes sont aussi employés comme orne*
ments du cou et de l'oreille.
Fam. Pelicanidœ. — Le Kauwau ou Karuhiruhi (grauca'
lus varius vel carunculatiis) est un oiseau noir ou noir et
blanc, qui abonde dans les rivières et les havres. Ce sont des
oiseaux sociables, qui construisent leurs nids en grand nom-
bre sur le môme arbre, pendant au-dessus de l'eau. L'odeur
d'une de ces colonies est tout à fait insupportable.
Le Totoara est un oiseau couleur d'ardoise, qui a quel-
ques plumes blanches près du bec: c'est le rouge-gorge de
la Nouvelle-Zélande ; oiseau très grave, mais facile à appri-
voiser et suivant toujours les pas de l'homme.
Nous avons omis, dans cette liste, beaucoup d'oiseaux qui
ne sont pas classés, mais nous avons fait connaître les plus
intéressants.
Fam. Scincidœ. —Autrefois la Nouvelle-Zélande possé-
dait plusieurs espèces de lézards, et si l'on pouvait s'en rap-
porter aux récits des naturels, plusieurs d'entre eux avaient
un très grand volume. Lorsque les Européens visitèrent pour
la première fois ces îles, ils étaient même beaucoup plus»
nombreux qu'il ne sont aujourd'hui ; leur diminution peuU
être attribuée aux incendies fréquents et à l'introduction de^
chats, qui en sont avides : c'est pourquoi ils sont comparati*-*
vement rarement vus aujourd'hui. Le principal léiard encor»
existant est le Ruatara {Tiliqua udandica)f l'Iguane. H »
LES POLYNÉSIENS. 210
environ 16 pouces de long ; sa tète est grosse, avec un bel
œil doux ; il a une rangée de pointes blanches sur le dos
avec quelques-unes pareilles, mais noires sur la queue ; les
dents sont arrondies et la langue triangulaire. Ses orteils
sont déliés ; il se met sur le dos quand il se chauffe au soleil
et dans son terrier. On ne le trouve que sur les petites îles
du détroit de Cook ou sur la côte Est de TUe-Nord. 11 est de
couleur brun foncé, mélangé de jaune. Les naturels en ont
une grande horreur, quoiqu*il soit tout à fait innocent.
Le Kakariki (Uaultinus elegans) est un beau lézard vert
luisant, d*environ huit pouces de long ; il a le pouvoir de
contracter ou de dilater la pupille de son œil, ce qui effraie
beaucoup les indigènes. Mais ils sont surtout alarmés quand
ils Tentendent rire; c*est ainsi qu'ils appellent le bruit qu'il
fait : c*est« disent-ils, un signe certain de mort pour la per-
sonne qui l'entend. Us s'imaginent que toutes les maladies
sont causées par ce lézard qui se glisse dans leur gorge peu*
dant qu'ils dorment. Le maie est tout à fait vert ; la femelle
a une ligne longitudinale de points blancs qui descend jus-
qu*en bas de chaque côté.
Il y a plusieurs autres espèces de lézards, dont l'une est
admirablement ponctuée et couleur de velours noir ; une
autre est couleur de chair sous le col et le ventre, et noir
foncé sur le dos.
On dit que ces lézards noirs, ayaDt du poil ou du duvet, et
environ quatre pieds de long, abondent dans le lac à Pierre-
Verte. Un nonmié Hawkins, qui demeura dans cette partie
de rile pendant plusieurs années, passe pour avoir pris un
de ces lézards qu*il tenait attaché à Taide d^une chaîne à
chicD. Ils sont amphibies. Le môme individu prit aussi un
des Emus de nuit, qui, disait-on, avait près d'un yard
(3 pieds) de haut. Le môme encore a rencontré ce qu'il appe-
lait une espèce de loutre d'eau douce : mais, comme leurs
P<mx ne valaient pas celles des phoques, il ne se donna pas
1^ peine de les chasser. Ce dernier paraît être le castor dont
i^ciis avons parlé ailleurs .
ORD. Amphibia. — Fax. Ranœ. — Jusqu'à ces derniers
220 LES POLYNÉSIENS.
temps, on D*avait pas cru que la grenouille exist&i à la Noa-
velle-Zélande; car, quoique PoUack e&t dit qu*il n'avait pas
pu dormir à cause de leurs coass3mentSf aucun autre voya-
geur n'avait rencontré cet inconvénient, et beaucoup avaient
traversé le pays plus complètement sans en voir. La décou-
verte de la grenouille à la Nouvelle-Zélande était réservée
au:;: chercheurs d*or du havre Goromandel ; là, en 1852, on
en trouva trois petites dans leurs fosses ; plus tard, j*ai ap-
pris qu*on en avait rencontré par hasard une dans le voisi-
nage d* Auckland. Excepté ces cas, je n*en ai vu aucune, ni
appris que d'autres en aient vu; elles doivent être excessive-
ment rares,et si je n'avais pas entendu dire par les indigè-
nes qu'il y a une grosse grenouille surTile de Mana, j'aurais
été porté à croire que celles de Goromandel y avaient été
apportées accidentellement de Sydney. Les indigènes décri-
vent une grosse grenouille qu'ils appellent Moko-mokai,
a-Maru-te Ware-aitu, comme ayant été autrefois très abon-
dante sur cette île; ils disent qu*elle était aussi grosse qu*an
poulet, et que, dans son état de têtard, elle avait plus d'un
pied de long; ils affirment aussi qu'il y en avait une plus
petite dans la même localité ; mais l'existence du têtard de
grenouille ne repose que sur leurs récits.
On n'a jamais rencontré aucun serpent, quoiqu'on dise
que plusieurs ont été introduits par des navires venant de
Sydney.
Plusieurs des vers de terre sont presque comme des ser-
pents, ayant plus d'un pied de long; quelques-uns d'eux
étaient anciennement mangés et passaient pour être très
bons : c'est ainsi qu'on le pensait pour le Toke-tipa, très
long et très gros ver, qui se nourrit de racines. Il y a un
dicton à ce sujet : c'est que le reka ou la douceur de ce ver
rcâte encore dans la bouche deux jours après qu'il a été
mangé.
Les poissons de la Nouvelle-Zélande sont nombreux et
ne manquent pas de variétés. Je vais m'efforcer de donner
un aperçu succinct de différentes espèces.
L^Aihe e&t un gros poisson, de vingt-quatre pieds de long,
LES POLYNÉSIENS. 221
ayant la tôte petite comme 1q marsouin, et des dents pareil-
les. Il appartient probablement au même ordre, et est le
même que le Rarihi.
L*Awa est un petit poisson de rivière, ressemblant au
rouget; les colons rappellent le hareng*, parce qu*il lui
ressemble par la forme. Il est synonyme de Takeke.
L*Araara est un poisson d*environ un pied et demi de long,
qui a de grandes écailles remarquables ; ses nageoires dor-
sales et caudales sont couvertes d*écailles.
L*Hapuku ou Whapuku, ordinairement appelé la morue, a
un goût infiniment supérieur; par Textérietir il ressemble
au saumon et est connu à la Nouvelle-Zélande, comme la
Juive. Il atteint un fort volume et est regardé comme le
meilleur poisson de la Nouvelle-Zélande.
Le Kahawaî {Ceutopristes trutta ou mulloîdes) a générale*
ment de 15 à 30 pouces de long ; on le prend à Thameçon et
à Taide d*un morceau de coquille d Haiiotide : son goût est
un peu aigre, mais sa grande abondance le rend précieux
comme article de nourriture.
Le Kirikiri ou Pakirikiri est un poisspn à peau rude ; il a
deux épines sur le don, qu*il élève à volonté; c'est un court,
mais large poisson {Labrus pœcilapleura).
Koputarara, Kopuawai* Papati et Totara : tous ces noms
sont ceux du Diodon : c*est un poisson rond, couvert d* épi-
nes; il peut se gonfler comme une boule ; les nagaoires dor-
sales et caudales sont très petites ; il n'a pas de dents, mais
un bord supérieur et inférieur en os. Il contient une double
poche à air qui est employée par les indigènes comme bou-
teUle.
Le Kanae est un poisson abondant sur quelques points
de la côte ; on le trouve aussi dans le Wangape, lac d*eau
douce, à 70 milles dans l'intérieur, près de Waïkato.
Le Kumukumu est un poisson rouge, avec une peau dure
et calleuse ; il tire son nom du bruit qu*il fait.
Le Manga ou Paro, long poisson étroit, qui a de très min-
ces écailles et deux à quatre pieds de long, a la forme d*une
épée ; le dos est vert foncé; le ventre blanc d'argent; une
nageoire dorsale occupe presque toute sa longueur. On n*en
222 LES POLYNÉSIENS.
prend jamais, mais on dit qu'il est tué par la gelée quand il
nage près do la surface de Teau ; lors d une matinée à gelée^
on en trouve un grand nombre sur le rivage. On en fait le
plus grand cas comme nourriture.
Fam. Scyllîum. — Mango {Squalus Lima) est le nom
donné au chien de mer aussi bien qu*au requin ; il abonde
sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, où on le prend en
grand nombre : quelques-uns ont une grosseur considérable
et sont capables de couper la cuisse d'un homme. Le Mango-
pare (Squalus zygœna) est le requin tête de marteau.
Le Tuatini est une espèce de requin, qui a souvent dix
pieds de long et est très sauvage. Les dents sont disposées
par rangées ; elles servaient autrefois de couteaux pour dé-
couper les corps humains avant de les mettre au four.
Le Nga est un poisson gélatineux, d'un à deux pieds de
long, quelquefois comme une fine anguille; les baleiniers
rappellent la fusée.
Le Maroro est le poisson volant. Il a quelquefois deux
pieds de long, et il est regardé comme une excellente nour-
riture {Exocetus exiliens etvolitans).
Le Moki (Latris ciliaris) est la merluche. Quelques-uns
rappellent la morue de rocher. Il a environ quatorze pouces
de long, il a meilleur goût que la morue et les autres pois-
sons qui reçoivent ce nom .
Ngoiro et Koiro, le congre, est très semblable à celui
d'Europe. On en prend beaucoup, et on le regarde comme
une bonne nourriture. C'est un poisson très barbare.
Le Pakaurua ou Wae estla raie à épine. Ce poisson remar-
quable est très abondant dans les eaux peu profondes; il at-
teint souvent un fort volume, et a souvent près de deux pieds
de large. Il a une longue queue et un os barbelé en-des-
sous, avec lequel il fait de très dangereuses blessures qui
souvent causent la mort [Raia rostrata).
Patiki est le nom commun de la sole et des poissons plats.
Cette dernière espèce se trouve dans les rivières ; mais elle
diminue de grosseur en raison de son éloignement de la
mer; à cent milles dans l'intérieur, elle n'a guère plus de
deux pouces de diamètre {Rhombus plebeius).
LES POLYNÉSIENS. 223
Ngeho est on poisson de rocher, ponctué de blanc et de
brun.
Pihapihana, la lamproie, a presque seize pouces de long ;
sa couleur est d'argent ; les indigènes ont le dicton suivant :
Ao Rangiriri ie Pihapiharau^ c la lamproie vient de la
fontaine de Rangiriri. » Le nom du poisson est tiré de ses
nombreuses ouïes. On le prend en grande quantité.
Rari est un grand poisson, qui a deux longs pendants
blancs à la partie inférieure de la mâchoire ; il a la grosseur
à peu près de la morue, et lui ressemble beaucoup par la
forme et le goût.
LeTakeke estTéperlan; il est le même que celui d'Eu-
rope.
Le Papaki est une espèe de caUfiahj ayant deux curieuses
saillies comme des pieds et les nageoires ventrales unies.
Le Tumure ou Eouarea {the Snapper) est un poisson
grand comme la brome; il est très commun; c'est celui de
tous qu^on prend en plus grande quantité.
Le PurarurarUt est un poissoi^ rayé de rouge, avec des pi«
quants sur le dos et les nageoires. On ne le mange pas.
Le Tawatawa a environ le môme volume que le Kahawai
ou Maquereau, auquel il ressemble beaucoup par la forme
générale et la couleur. Les indigènes ont le proverbe sui-
vant à son occasion : Me ie kiri Taioatavoa ka iakato o te
langata net. « La peau du Tawatawa quand il est pris
change comme celle de l'homme quand il est tué. »
Le Uaumarie est un beau poisson, ressemblant au maque-
tean.
Le Taere est une espèce de lamproie, d^environ deux pieds
de long. Il a plusieurs petites barbes attachées à la tète, et
une large queue plate; sa couleur est noir foncé; son corps
«st d'une épaisseur égale, comme celui du Pihapiharau.
L'Uku«Ora est une variété de la raie Tutuira.
Le Warehou, Warehenga, est un poisson qui se trouve sur
les côtes rocheuses ; il atteint une longueur de deux pieds
■or une largeur de dix-huit pouces. U ressemble au ELahawai,
mais U a bien meilleur goût
224 LES POLYNÉSIENS.
Hako est un gros poisson comme le saumon [Brosimus De-
nustus) .
Hoka, poisson d'environ deux pieds de long, de couleur
rougeâtre, avec de petites écailles.
Puhaiao, petit poisson noir et rouge : les naturels disent:
« Quant le Puhaiao est pris, le Hapuku le sera sûremeut. -
Matawa, gros poisson^ ayant près de vingt pieds de long,
' et étroit en proportion ; très huileux.
Huranga, gros poisson à huile sans écaille, ressemblant*
au requin.
Pam. Chimeridœ. — {Callorhynchu$ antarcticus) Repe-*
Repe.
La Nouvelle-Zélande n'a pas de gros poisson d*eaa douce.
La seule exception est la Tuna ou anguille ; il y en a un
grand nombre de variétés, et presque tous les autres pois-
sons d*eau douce lui ressemblent plus ou moins. Le grand
nombre de noms donnés à ce poisson et le soin que les indi-
gènes prennent de distinguer la moindre différence exis-
tant entre eux montrent quelle importance ils lui accor-
dent; Panguille atteint un volume considérable, mais je
pense que c^est une espèce différente des plus petites. Les
plus grosses anguilles sont appelées Ruahine ; on les nour-
rissait anciennement, et on les regardait comme des dieux
inférieurs. Il y a une anguille appelée Tuoro, qu'on trouve
dans les marais; elle passe pour avoir une grosse tête et pour
attaquer rhomme.
Taiharakeke, anguille rouge, qu'on trouve dans les raci-
nes du phormium.
Koho, Kokopu, gros poisson d'eau douce, ayant une très
grande tête et une grande bouche ; il a environ deux pieds
de long, et est presque aussi épais; il fait un grand bruit,
qu'on peut entendre à quelque distance. 11 est sans écailles
et ressemble à Tanguille. Je ne l'ai pas vu.
Inanga, petit poisson d'eau douce, abondant dans la plu-
part des lacs, spécialement dans ceux de Taupo et de Roto-
rua. Il a trois à cinq pouces de long {Eleotris basalis).
Karohi, très petit poisson transparent à écailles, de deux
pouces de long; il se trouve dans les rivières à marées.
LES POLYNÉSIENS. 2S5
Koaro, petit poisson d'eau douce de trois poaces de long,
très estimé. On le trouve dans la plupart des rivières et des
lacH.
Kokopu, poisson à écailles, trouvé dans tous les ruisseaux
d'eau douce ; il a de cinq à dix pouces de long et il est gros
en proportion.
Pangx)hengt>he, Papangoke, poisson d'eau douce de qua-
tre à huit pouces de long et sans écailles : Syn. Papangoko.
Pokotolie, Porohe, petit poisson d*eau douce du Waïkato;
il a un pouce et demi de long.
Takaruwha, poisson d*eau douce d'un pied de long et gros
en proportion, qui se trouve dans le Waingongoro : on rap-
pelle Tanguillc truitée ; il se prend à la mouche.
Takeke, petit poisson d*eau douce; syn. Tikihemi : c'est un
IK>isson huileux.
Totoronga, petit poisson qu'où trouve dans les rivières à
marées, et qui a des écailles.
Tuawcta, variété de Tlnanga.
Tangariki, petit poisson de deux h trois pouces de long.
Tohitohi, petit poisson de deux pouces de long.
Les variétés des plus petits poissons sont distinguées par
des noms particuliers nombreux, quoique l'observateur or-
dinaire n'y voie pas de différence.
Parmi les Crustacés se trouve le Koura, qui est le nom
générique de Pécrevisse de mer et de l'écrevisse d'eau douce ;
la première a presque deux pieds de long ; elle abonde sur
toutes les côtes rocheuses ; la dernière a de quatre à huit
pouces de long. Les lacs Rotorua et Iti sont pleins des plus
grandes ; mais, près de Paparoa, sur le Wanganui, j'en ai
rencontré une ayant presque un pied de long.
Wae-rau-potikete est l'araignée de mer d'environ un
pouce et demi de large au travers de la carapace; elle est
couverte d'épines tranchantes,et est employée comme amorce
pour prendre le requin.
Le Papaka est le crabe : le plus grand a environ deux
rv. 15
226 LES POLYNÉSIENS.
poucQS et demi par le travers de la carapace; un petit crabe,
appelé le Rerepari. abonde dans les marais salips. On trouve
aussi un petit crabe dans la moule; il est tout rond et rougB
de corps, et a de petites jambes. J*ai trouvé un petit crabe
d*eau douce, à 70 milles à Tintérieur, il n*a pas moins d*un
demi-pouce à travers la coquille et est de couleur vert som-
bre. Il n'y a pas de homard (lobster) à la Nouvelle-Zélande.
Kowitiwiti-moana est une très petite chevrette de mer^
d*un pouce de long environ, qui abonde sur les plages de
sable .
Mamaiti est une espèce plus grande; il y a aussi un in-
secte de terre qui ressemble à la chevrette par sa forme et ses
habitudes .
Tarekihi est un beau poisson plat argenté, avec un point
noir sur le dos .
Hippocampus abdominalis^le cheval marin. J*ai rencontré
deux espèces de ce singulier poisson, Tune étant étroite. On
le trouve principalement dans la partie nord de Tîle.
Patangai est une étoile à douze rayons.
Weki en est une qui a un très petit corps et cinq rayons.
Tori-tori et Kotoretore sont des anémones de mer.
Oûga-onga, ortie de mer, mollusque,
Pongoungou ou Pongorunguru, ou Papa-taura, sont des
variétés d'épongé ; quelques-unes d'entre elles sont supé-
rieures à celles de Turquie.
Potîpoti (Phisalia)^ beau mollusque d'un beau bleu foncé
ou pourpre.
Le nom commun pour tous les poissons est Ika ou Ngo*
hengohe ; celui de toutes les coquilles univalves, Pupu, et
des bivalves Pipi et Ang a, qui renferme les deux espèces*
Le docteur Gray a remarqué que les coquillages de la Nou-
velle-Zélande, comme ceux d'autres parties de l'océan du
Sud, sont souvent plus grands et de couleur plus brillante
que les espèces qu'on trouve aux mêmes latitudes de Thémis-
phèpe Nord ; c'est ce qui arrive plus particulièrement pour
les espèces terrestres : quelques-uns d'entre eux appartien-
nent aux genres qui ne se trouvent que dans les parties les
LES POLYNÉSIENS. 327
pins chaudes de la moitié Nord du inonde. Le genre Stru-
ihiolaria est propre à la Nouvelle-Zélande.
Voici le nom de quelques-unes des plus belles espèces.
Fam. Muricidœ. — Putotara {triton variegatum). Ce beau
eoquillage a souvent près d'un pied de long; on en fait une
trompette. On ne le trouve qu'à l'extrémité nord de Tlle-
Nord de la Nouvelle-Zélande, mais il parait avoir été plus
généralement répandu autrefois.
Fam. Volutidœ. — La Voluta magnifica ne se trouve que
près du cap Maria-Van-Diemen, et du cap Nord ; c'est le
plus grand et le plus beau coquillage que l'on trouve à la
Nouvelle-Zélande. Pupu-Kari-Kawa est une grande volute
tachetée.
Fam. TVocAida?.— C'est une famille nombreuse. Ngaruru
en est une grande espèce. Ce nom est aussi donné au tro-^
ehua imperialis. Miti-miti est un petit trochus.
Pam. Haliotidœ, — Pawa {haliotis Iris) est une belle co«
quille qu'on trouve parfois d'un volume considérable. On
s*en sert pour faire des hameçons. Le mollusque est mangé
cuit et cru par les indigènes ; il est très coriace. On trouve
différentes variétés de ce coquillage dans les diverses par-
ties de File. Il y a aussi un petit coquillage terrestre, près*
que pareil à l'Haliotis ; il a environ un pouce de long et est
de .couleur olive, il a intérieurement le lustre de la coquille
perlière. Le limaçon qui le porte est de couleur de chocolat
foncé {Haliotidœ, Wanganui).
Fam. Patellidœ,— Ngakapi, la moule ? On en trouve plu-
sieurs variétés, quelques-unes très larges, d'autres en forme
d'étoile ; quelques-unes sessiles, d'autres percées au som-
met.
Fam . Chitonidœ. — Papa-piko ou grand oscabrion : c'est
an.<^i une nombreuse famille.
Fam. Helieidœ. — Pupu-rangi {helyx busbyi), grande co-
quille aplatie, avec un extérieur coloré olive et brillant; l'in-
térieur est bleu. Ce beau coquillage a quelquefois trois pouces
de diamètre. Il habite sur le sommet des arbres des hautes
forêts, d*oii la tempête le fait tomber : c'est pour cela que les
BatoieLi l'appellent le coquillage du cieL On ne le trouve
228 LES POLYNÉSIENS.
pas plus au sud qu'Auckland, dans Tlle-Nord; mais sir Grey
en a trouvé un échantillon brisé dans la baie du Massacre
(Ile-du-Milieu).
Le Bulimua hongu Pupubarakeke, se trouve surtout près
du cap Nord; il y abonde parmi les Phormiums. Cette belle
coquille est de couleur chocolat foncé, avec Fintérieur blanc
ou orange brillant ; elle a près de quatre pouces de long.
On dit que le Bulimus vibratus abonde sur les Trois-Kois.
Fam. Mesodesmidœ. — Pipi : c^est le coquillage le plus
abondant et le plus grand. Il contient parfois des perles noi-
res d'un volume considérable.
Fam. Mytilidœ. — Kuku ou la moule, abonde dans le
nord de l'île où on en trouve souvent qui ont dix pouces de
long. Alors elle est appelée Kuharu. Dans le sud on en
trouve une qui a l'intérieur d'un vert foncé brillant, et qui est
rouge feu extérieurement; une autre qui a le périoste mince
avec une touffe sortant de l'extrémité supérieure. L'espèce
la plus petite est appelée Kukupara. La moule de Tlle-du-
Milieu est striée.
Fam. Unionidœ. — Karo, Kakahi. 11 y a plusieurs variétés
d'unto. L'une se trouve à Waïmate, baie des Iles; elle est
remarquable par son aplatissement ; une autre à Taupo, est
petite et ronde, avec un périoste très noir ; une autre qui est
commune dans le Sud, longue, étroite, et dentelée au cen-
tre, avec un gros mollusque : mais le plus beau de toute la
famille se trouve dans le lac Waïkari ; il a le periostraca
d'un vert jaunâtre brillant ; sa forme est ovale, et il a trois
pouces do long.
Fam. Pinnidœ. — Kokota (Pinna zelandica). Ce coquil-
lage a près d'un pied de long ; uue partie de l'intérieur est
couleur pourpre brillant. Il est extrêmement fragile, et ra-
rement obtenu intact.
Fa^. Pectinidœ. — Piwarua, Kuakua : on mange cette
espèce qui est la plus grande. Quelques-unes des petite*-
sont très belles. L^une est d'un jaune brillant; une autre d'un^
rouge également brillant .
Fam. Ostreidœ. — Tio (Ostrea)^ l'huître de roches : c'est l
crête do coq, qui est identique à celle d'Australie. Si on 1
pfcod dans Tcm ^ CB nHâesBOos u ia subt ïmrw «Oc
cxtrimcfliCDt bQOBife&, a ïoezi snptsUBin^. m, JTÏHiJLvt ût
q[iii est géDénJkskBQî ^TDa» «r âou. Il arfnzr i^â iEm^.
Fam. Tt tub Ê Oim Siéat. — Ti^ gTEnog' léavâiruriLtf izutt se
fronve dans te dècrcâi àe CciLdL. riH* 11112% ssnatt cLerArtÉuàm.
Ttatrwm) et une plits peiri&, lÎM&f' çtened^rntuZs iimyMMiMfJu
de eooleor ronge larTIhLTai. «xistEmi t^pL^Bnifiia ; âcs fsnjfCB
de Indemiêre sont swrnesct ixéss^ &n msmcr jkiîsi es T^nae à
rentre.
▼olnme eonsidénbile. et ^m s'en «sn ouz&SKr unsme ymas
prendre le poisson.
FAJf. SpiruUiœ, — P^î .{Vemaa JmÊermnUmj tst 3ft idas
recherchée comme àSsmem,
RADIATA [EchnÔL — Le Kiiam est Ivnf de xkt 'Oa «v-
flin. n y en a plusîenrs Tnri«$û: Timtt eauscirt izs icnot wOnase
et est de forme anoniie : m» asîpe es: prasqne jBair, et
nne troisième est de forme orale. TufoSeê ost -fle
blés petites opines.
On rencontre frêqnemment snr la t£3>e it
rifs, Mnheke. Qneliines échantillons Bomt très gnais et fa»
beaox. Un petit nantile à c3o3si»i ahoside sot tMûesks
côtes, de même qne plosienis Tariéies d*an LéHx 4e
pourpre.
Le Rori, grand limaçon noir, abonde sur je» eôie»
ses : Ton a un bouclier de tTGss pouces de lon^ et d^na poaee
et demi de large, et Tauire n*en a pas : toius ]«£ denx ser-
vent de nourriture.
ANNULOSA. Cla5s. Myriapoda. — Hara (Sbolopoufra),
Ce cent pieds est d'un vert jacne fontré, de §[mïâe taiDe et
a fréquemment six pouces de long. Il est presque ansâ gros
qne celui d*Âustralie, mais non aussi dangereux. Je n*ai ja*
mais entendu dire que quelqu'un ait été mordu par Ini^ quoi*
que j'aie vu plusieurs fois des enfants le manier.
Glass. Arachnida. — Punga-werewere, Pnavere sont les
noms génériques des araignées de la Nouvelle-Zélande. J*ai
remarqué qu^elles choisissent toujours leur habitation sur un
230 LES POLYNÉSIENS*
sol de même couleur qu'elles. On trouvera une araignée
verte sur des feuilles, une brune sur Técorce des arbres.
Il y a plusieurs grandes espèces» mais une seule est veni-
meuse : on rappelle Eatipo. Elle est noire avec une croix
rouge sur son dos; la morsure cause immédiatement de Tin-
flammation et beaucoup de douleur ; on la trouve générale-
ment dans les touffes d*herbe près du bord de la mer.
On trouve un petit insecte sur le rivage, ressemblant
beaucoup au scorpion sous tous les rapports, mais qui n*a
pas de queue ; sa morsure n'est guère plus irritante que celle
de la puce.
DiPTERA. — Namu {Simulium)^ 'petite mouche noire de
sable, qui est très tourmentante Tété ; on s*en débarrasse du
reste facilement.
Rango-pango, Patupaerehe (Sarcophaga^ Lœmica)^ la
mouche bleue. Elle produit son petit vivant, et la femelle
fait un bruit incessant jusqu*à ce qu'elle soit délivrée. Le
mâle est plus petit et plus tranquille. J*ai vu une femelle, une
fois tuée, dévorée par sa propre progéniture. Cette
mouche est regardée comme un aitua^ ou présage de
mort, et cela très naturellement, puisque c*est une mouche
à viande, qui sent les personnes mortes dont Todeur devient
fétide après quelque temps.
Kango-tua-maro est une grande mouche à viande à corps
jaune : elle a les mêmes caractères que la précédente.
Il y a aussi une très belle et grande mouche des forêts,
recouverte de grandes écailles; on la rencontre rarement.
On doute qu'elle soit originaire de la Nouvelle-Zélande.
Les mouches d'Angleterre et celles d'Australie y ont été
introduites.
Le mosquito (Culex), Waewae-roa, est également très
abondant et très désagréable. Les indigènes disent qu'il a
été importé par les Européens.
HoMOPTERA. — L'un des plus grands insectes est le Weta,
qu'on trouve dans les forêts, parmi le bois vermoulu. Il a de
fbrtes jambes, avec lesquelles il saisit sa proie et la com-
prime dans ses jointures, en la blessant avec ses épines poin-
tues ; il est cependant inofténsif.
LES POLYNÉSIENS. 231
n y a diverses variétés de sauterelles {Lociiêtidœ)^ M