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Full text of "Les poètes du terroir du 15e siècle au 20e siècle; textes choisis accompagnés de notices biographiques, d'une bibliographie et de cartes des anciens pays de France"

V 



;/ 



LES 

POÈTES DU TERROIR 



sous PRESSE : 

Les Poètes du terroir, duquinzième siècle au ving- 
tième siècle, tame III. Languedoc et Comte de 
Foix , Lorraine, L^yonnais , Maine et Orléauais. 
Nivernais, ^Normandie, Picardie et Artois, Poitou, 
Angoumois et Saintonge, Provence, Comtat Ve- 
naissin et Comté de Nice , lioussillon. Savoie, 
Tou raine. 



LES 



POÈTES DU TERROIR 



du W siècle au XX° siècle 



TEXTES CHOISIS 

Accompagnés de Notices biographiques, d'une Bibliographie 
et de cartes des anciens pays de France 

PAR 

Ad. van BEVER 



Dauphiné — Flandre 

Franche-Comté — Gascogne et Guyenne 

Ile-de-France — Limousin et Marche 




PARIS 

LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE 

15, RUE SOUFFLOT, 15 



n 

IlLS 

■t.z 



LES 

POÈTES DU TERROIR 

DAUPIIINÉ 

VIENNOIS, VALENTINOIS, TRICASTIN, DIOIS, GAPEXÇOIS, 
GIIÉSIVAUDAN, ETC. 



Historiens et géographes s'accordent à reconnaître au Daii- 
phiné l'aspect d'une province méridionale, mais prêtent à sa . 
race le caractère du Français moyen, jiratique, chevaleresque, 
avec une pointe de gaieté native, de iinesse et de bon sens. « Les 
Provençaux, écrit Michelet', appellent les Dauphinois les Fran- 
ciaux. Le Dauphiué, ajoute-t-il, appartient déjà à la vraie France, 
à la France du Nord. Malgré la latitude, la jolie vallée de l'Isère, 
ses vignes, ses mûriers elle sourire italien dont elle salue l'étran- 
ger au passage, cette province est septentrionale. Là commence 
cette zone de pays rudes et d'hommes énergiques qui cou^*eut 
la France à l'est. D'abord le Dauphiné, comme une forteresse 
sous le vent des Alpes: puis le marais de la Bresse; puis, dos a 
dos, la Franche-Comté et la Lorraine, attachées ensemble par 
les Vosges, qui versent à celle-ci la Moselle, à l'autre la Saône 
et le Doubs... Du Dauphiné à Liège, à la Normandie, l'esprit 
général est la critique. On trouve dans les habitudes de lan- 
gage des Dauphinois des traces singulières de leur esprit pro- 
cessif. Avant la Révolution, quand les enfants avaient passé un 
an ou deux chez un procureur à mettre au net des exploits 
et des appointements, leur éducation était i'aite, et ils retour- 
naient à la charrue. Le Dauphiné a été longtemps la terre clas- 
sique du régime dotal; les familles avaient l'orgueil de faire un 

1. Notre France. 

II. 1 



^ LES POETES DU TEKROIR 

héritier, un aîné, n'accordant aux cadets que les exigences do 
la loi, à la fille le moins possible. Le paysan, dans son humble 
condition, imitait le seigneur. Au demeurant, très avisé. On sait 
le dicton : « Fin, rusé, courtois, sent venir le vont et connaît la 
couleur de la bise. » 

« Mais leur vie morale et leur poésie, à ces hommes do la 
frontière, a lonctemps été la guerre. Qu'on leur fasse encore 
appel, vous verrez que les Bayard ne manqueront pas au Dau- 
phiné, ni les Ney, les Fabert à la Lorraine. Il y a sur la fron- 
tière des villes héroïques où ce fut de père en fils un invariable 
usage de se faire tuer pour le pays... » 

« Malgré l'esprit processif du Dauphinois, il y a dans les 
mœurs communes une vive et franche simplicité à la monta- 
gnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers les Alpes, 
surtout, vous trouverez l'honnêteté savoyarde, la mémo bonté, 
avec moins de douceur. Celte simplicité, ces mœurs patriar- 
cales qui s'en vont, hélas! de toute la France, ont tenu en 
grande partie à l'isolement de ces populations. Avant qu'on 
eût ouvert des routes, pendant neuf mois d'hiver les neiges les 
séparaient du reste du monde. De là la conservation des tra- 
ditions antiques... Quoique ces montagnards soient souvent eu 
procès entre eux, comme ceux de la ])laine, il existe un senti- 
ment de i'raternité. Survient-il un malheur, une inondation, un 
incendie, tout le pays accourt pour relever la maison, apporter 
les matériaux nécessaires. Chacun donne imo journée de travail* 

« Là, il faut bi(!n que les hommes s'aiment les uns les autres- 
la nature, ce semble, ne les aime guère. Sur ces pent(!S exposées 
au nord, au fond de ces sombres entonnoirs où sifllo le vent 
maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon cœur et le 
bon sens du peuple... 

■ Hélas! quoi que fasse le soleil, le pays reste pauvre, la 
récolte est insuflisante. Du Vercors et de l'Oisans partent des 
émigrations annuelles. Mais ce no sont pas seulement dos ma- 
çons, des porteurs d'eau, des rouliers, des ramoneurs, comme 
dans le Limousin, l'Auvergne, le Jura, la Savoie; ce sont sur- 
tout des instituteurs ambulants... 

« Dan» les plaines du I)auphiiu'>,le i)aysan,mt)ins bon et moins 
modeste, est souvent bel esprit et fait des vers... » 

Qu'ajouter à celte page écrite hier, mais (|ui dépeint d'une 
façon saisissaulo les ressources de la province? Ici la littéra- 
ture est trop souvent inférieure aux vertus de la race *. 11 y a 
bien la poésie populaire, les menus propos de l'esprit rural, le 

1 . Sur ce sol inclément, rebelle à la tradition, à Técole d'art, Henry 
Bcylcoslune exception. Kucorc faut-il observer que bej le n'est pas 
un génie spontané, mais un fruit de culture. Son (i-iivrc n'a rien de 
'éloquence niériilioiiale. 



DAUPHINE J 

domaine des patois, la contribution à l'irnvro nationale, la satire 
de mœurs, le théâtre local, mais tout cela tient peu de place 
dans riiistoire du Dauphiné. Une succincte cniimcration de noms, 
un catalogue de pièces anonymes, de poèmes de circonstances, 
cela suffit amplement à la curiosité du lettré et du bibliophile 
attardés en ces lieux. 




^-*.- limite d'Etat. 

. . de haviace. 

. .. de Département 
lieu de naissance . 
des poètes. 



LE DAUPHINli 



On l'a dit, au point de vue dialectal, le Dauphiné comprend 
une région de langue d'oc se rattachant à la Provence (Drôme, 
Hautes-Alpes), et une région de patois franco-provençal (Isère); 
sa limite approximative est la suivante : confluent du Rhône et 
de l'Isère, Komans, vallée de la Vernaison, Monestier-de-Cler- 
mont, Bourg-d'Oisans, vallée de la Romanche et crête des Alpes 



4 LES POETES DU TERROIR 

au Galibier*. Jusqu'au xiv» siècle, cette province fournit une 
légion de troubadours, parmi lesquels on signale le célèbre 
Floquet de Romans (xiii» siècle); puis le dialecte dauphinois- 
issu de la langue romane, cesse d'être cultivé et s'éteint ou se 
corrompt. Il faut signaler pourtant la collection des cinq Mys- 
tères trouvés dans le Grésivaudan, et les (ouvres des patoisauts, 
entre autres Laurent de Briançon, le plaisant auteur du Banquet 
des Fées, du Caquet de l'Accouchée, de la Physionomie du Cour- 
tisan, de La Commère de Grenoble; Blanc la Goutte, épicier gre- 
noblois du XYiii" siècle, rimeur burlesque d'un célèbre ouvrage, 
Grenoble malheureux, sur la désastreuse inondation de 1733; 
enfin Boch Grivel, pauvre tisserand de Crest*, qui composa 
plusieurs comédies en vers et un poème héroi-comique, La Car- 
covelado. Récemment, le mouvement félibréen a eu sa réper- 
cussion dans la partie méridionale du Dauphiné, grâce à l'ini- 
tiative du sénateur ^laurice Faure, félibre majorai, auteur de 
poésies eu langue d'oc fort appréciées, et fondateur à Paris, avec 
le peintre Baudoin et Xavier de Ricard, de la société La Cigale 
(1875)3. 

1. Albert Grimaud, La llacc et le Terroir. 

1. li clail né le :ju décembre 1S16. Kufant trouvé à la porte de 
riiospicc de Crest, on l'inscrivit tout dabord au registre de l'étal 
civil sous le nom de Pliiiippe Hoc. l.o 6 mars l84:i,jourde sou ma- 
riage, il fut icconnu par sa niere Madeloitie Grivel. Ouvrier tisseur 
de drap, Rocli Grivel se rendit célèbre en composant des comi'dies 
qui furent jouées avec succès sur la scène du tliéâlrc de Grcsl. Sou 
poème satirique LaCarcooela<lo {\9.W\\cc, Ciieueviercl Cliavct, 1873, 
in-8") est une sorte d ouvrage fantastique où sont décrites avec une 
verve incomparable les nid-urs dun quartier pittoresque de sa ville 
natale. Soulfranl, las du métier de tisserand (juil uavail jamais 
cessé d'exercer depuis son jeune âge, Grivel entra sur le lard dans 
les bureaux de renregistrcmeut. 11 mourut le 'it novembre 1888. Ses 
tiiuvrcs ont élé réunies deux fois de son vi\anl. Voyez. : Poésies, 
Théâtre patois, Mélanges (Valence, Tcyssier, 1878, in-S") ; Mas 
Flours d'hyver, Mélanges, Poésies, n',')f-i^f>3{Crcsl, Brocliier, 1887, 
in-8"). On consultera utilement sur cet auteur : Jules Saiul-Keuiy, 
Jtoch firivet. Valence, i87i, in-S"; J. Brun-Durand, Le Poète patois 
Jt. Grivel et son Œuvre, confér. faite au lliéàlre de Cresl, iO juill. 
1889, Valence, 1881», in-8»: A. Lacroix, niùl. hislor. du Dauphiné, 
(ircnoble, Brevet, s. d., in-8'>. 

3. •< La (!if/ule,i\\ii,a\i début, poursuivait un but littéraire, linguis- 
tique et même politique, ne tarda pas à être transformée en quel(|Uft 
sorte en une société amicale de Méridionaux, félibre» ou non. Aussi, 
eu 187y, Maurice l'aure, Bapli^ite Bonnet, le baron de; Tourloulon, 
le marquis de Villeneuve-lisclapon, Ionien reconnaissant les a\au- 
lagCH immenses des réunions <le Gigalier», fondèrent la Société des 
i''èlibres de Paris, où ils n'admirent que des provincialisles éprou\és, 
capables d'écrire en langue d'oc leur discours «le réception. Kesdeux 
groupes, loin de se combaltrc, s'allièrent étroitement; on les a vus 
courir enscuible le Baupliiné el la l'rovence en 1888 ; le Uuorcy, l'Ar- 



DAUPHINE «> 

« Actuellement, écrit en substance M. A. Grimaud, il y a en 
Daiiphiné tin j^roupe de poètes amoureusement lixés au sol de la 
petite patrie et la célébrant avec enthousiasme dans la lan';uc 
de leur berceau : l'abbé Louis Moutier [mort récemment^, curé 
d'Etoile, capiscol des lëlibres de la Drùmo, auteur de jolis noi-ls, 
du curieux poème Z,ou Rose (le Rhonc), de plusieurs études philo- 
logiques et d'ime o:rammaire des dialectes dauphinois; Gatieu 
Almoric, de Cliabrillan, poète plein de verve et de charme, qui 
a eu l'idée originale de créer une troupe d'acteurs-paysans allant 
donner des représentations dans les villages voisins; Léopold 
Bouvat et Célestin Fraud, de Crest; enlin, le plus célèbre de 
tous, Pierre Dévoluy, capoulic du Félibrige eu remplacement 
de Félix Gras. » 

De tout temps le Dauphiné a eu ses poètes de langue fran- 
çaise. Quoique régionaux pour la plupart, ceux-ci n'ont rien 
qui les distingue des écrivains de l'Ile-de-France. Citons suc- 
cinctement quelques noms, sans commentaire, afin de ne point 
étendre cette notice déjà trop louguo. Au surplus, on retrou- 
vera plus loin, dans notre choix de textes, ceux qui se sont 
souvenus do leur pays d'origine et qui nous ont paru mériter 
mieux qu'une simple mention. Tout d'abord au xvi» siècle : Gil- 
bert Gondoin, de Romans, Jean Figon, Alexandre de Poutay- 
mery, auteur d'un poème médiocre, La Cité de Montcliniar ; Fau- 
cheran de Montgaillard, Claude Expilly, Pierre de Cornu, Pierre 
Davity, Charles do Clavcson; puis du xvii" siècle jusqu'à la 
Révolution: Balthasar Baro, David Rigaud, marchand drapier 
et poète local; Louise-Anastasie de Serment, Delisle de la Dre- 
velière, Jacques-Jacques, Gentil Bernard; enfin, au xix« siècle 
et de nos jours : Ch. Reynaud,Fr.Ponsard, Adèle Genton', Mel- 
chior des Essarts, L. Gallet, E. Augier, Antonin Grangeneuve*, 

niagnac, la Bigorre et le Béarn eu 1800; la basse Provence, du 
Hhbne à Nice, en 1891 ; le Comlat Yenaissiu, en 1894; leValentinois 
et le bas Dauphiné en 1897, lors de la fameuse « desconlc « de 
1897, où l'on inaugura à Valence la statue d'Emile Augier, et où l'on 
assista aux mémorables représentations du Théâtre antique d'Orange. 
Cliacjue année Cigaliers et Fclibres de Paris se réunissent à Sceaux, 
près de la maison du fabuliste Floriau, qui étail Cévenol. » 

1. Femme d'un avocat de Monlélimar, Adèle Genton mourut acci- 
dentellement le 28 octobre 18G9, laissant une œuvre inachevée, d'un 
charme prenant et discret. Un do ses ouvrages, Piccoline, recueil do 
poésies intimes publié en 1864 (Paris, Douniol, in-S»), contient quel- 
ques pièces originales, célébrant le pays natal. L'une d'elles, Les 
Cascatelles de la Vernaison, aurait trouvé place dans notre choix, 
si nous n'avions dû reslrcimlre nos citations. 

2. De son vrai nom, César-Antoine Colomb, père de M. Victor 
Colomb, le bibliophile bien connu du Dauphiné. Cet écrivain naquit 
à Die en 1814 et mourut à Valence le 9 janvier 1888. Successivement 
avucal au barreau de sa ville natale et négociant, il se délassa de ses 



O LES POEÏKS DU TERROIR 

Adèle Souchier', Léon Hai-racand, Gustave Trolliet, Henri Se- 
cond, Gustave iSivet, Louis Le Gardonnor-, André lUvoirc'*, 
Charles Vellay, Fabre des Essarts, Maurice Cliampavier, Zénou 
Fière, S. Joiiglard, Louis Ficre, Moricc Viel*, Béret, Jules Ron- 
jat. etc., etc. Nous n'osons dire que nous en passons et des 
meilleurs. 

Faut-il conclure? Ici le nombre exclut le génie. Beaucoup de 
rimailleurs, peu de poètes. En pourrait-il être autrement en 
«m lieu qui donna le jour à ces deux médiocrités notoires : Pon- 
sard et Emile Augier? Seule la poésie dialectale est ici digne 
d'intérêt. Encore n'est-elle trop souvent qu'une faible imitation 
du provençal. Reste le domaine des patois. On sait que ces 
derniers agonisent. Rien ne nous donne à croire quune llamme 
jaillira d'un foyer éteint... 

BiBi.iOGRAi'iiiE. — Guy Allard, Bibliothèque du Dauphiné, con- 
tenant les noms de ceux qui se sont distingués par leur sçavoir 
dans cette province, etc.; Grenoble, 1680, in-fol. (Voir aussi l'édi- 
liun publiée par Gariel, Grenoble, 18(54). — J.-J. Champollion- 
Figcac, Nouvelles Recherches sui- les Patois ou Idiomes vulgaires de 
la France, et en particulier sur ceux du départ, de r Isère, Paris, 
Goujon, 1809, in-12. — Delacroix, Statistique du départent, de la 
JJronic, Paris, F. Didol. 1835, iu-4». — P. Colomb de Batines 
Essai bibliographique sur les dialectes vulgaires du Dauphiné, 
dans les « Mélanges biogr., bibliogr., hislor., littéraires du Dau- 
phiné », Valence, 1837, I, p. 187-232; Catalogue des Dauphinois 
dignes de mémoire, I (A-J), Grenoble, 1840, Jn-8°. — Chaix, 
Préoccupations statistiques des Ilautcs-Alpcs, Grenoble, Allier, 

travaux en collaborant aux pério(ii(|iics «le sa province. On lui doit 
quclr|ue9 poésies locaie<, entre autres une pièce sur le Château <!<• 
(JruRsol, pultliéc à Cireuoble, chez Drevcl, <'n 1S72, in-8". 

1. De vieille famille dauphinoise. M'"" Adèle Sonchier est n^e ii 
Romans. Elle a fait paraiire jus(|u'à ce jour une série de recueils 
iiil6res!?anl la poésie locale. Citons parmi ces derniers : Les Hosrs 
du Dauphiné, Lyon, Nie. Schcuriii;;, |X7U,in-18; /irnnehes de JAlas, 
Paris, Lihr. de» Bihliopliile», 1874, in-12; L'fJiseau blessé, Paris, 
Blond, 1878. in-12. etc. 

i. .\6 à Valence en i8(ii, M. Louis l.e CardonncI a <Ionné un volume 
de vers, /'o«'hi/,'« (Paris. Mercure île France, l'.ioi, in-8"). 

3. Né il Vienne (Im-ic) le .i mai 1872. On lui doit plusieurs recueils, 
Les Viet'{/es (Paris, l.cmerre, IS'.t.i, in-l8i ; llertiie aux f/rands pieds 
(ibld.. 18119. t»-\H) ; Le Simge de lAniuiir (ihid., llHiOet lUOt», in-18): 
A<' Chemin de i Oubli (il.id., 190i, inl8), etc. 

i. Poète, romancier ci «Icssinaleur, M. .Moricc Vjel naijuil à Pin- 
giron (l)rùnie) en I8.il. Il est actuellement liihiiolliécaire de la villr 
de Monlélimar. Il a fait paraître im (;rand nomlire d'ouvrages, parmi 
lcs<|uels on trouve (piel(|iies poésies locales, el un recueil de Iégen<lc8 
dauphinoises. Au bord duJahon, Paris, Vainer, 1S75, in-B». 



DAUPHINE J 

18'*5, in-S". — J.-C.-F. I.adoiicpttc, Histoire, Topographie, An- 
tiquités. Usages, Dialectes des Hautes-Alpes, S" éd. Paris, Gide, 
1848, in-8». — Ad. Rochas : Biographie du Dauphinr, etc., Paris, 
Charavay, 1856-1860, 2 vol. in-8\ — Les Muses du Midi, 186:t, 
18d-I8G5, Carcassonne, aux bureaux du Recueil, 186'i, 2 vol.- 
j^r. in-B" (ouvrage très médiocre). — Léon Jacqiiemet, Biblio- 
graphie dauphinoise, Bull, de la Soc. archéol. de la Drôme, 
1869, IV, p. 217-219. — Jules Saint-Remy (Victor Colomb), Les 
Poètes patois du Dauphiné, Valence, Cliencvier et Chavet, 1872, 
1873, 2 br. in-8»: Petite Anthologie des poètes de la Drd/ne {{]n 
xvp siècle jusqu'à nos jours), Valence, Chêne vier et Chavet, 
1875-1877, 3 broch. iu-S». — Au<^. Boissicr, Glossaire du Patois 
de Die, etc.. Valence, Chenevier et Chavet, 1874, in-S»; Les 
Poètes patois du Dauphiné, Valence, 1873, in-S». — Recueil de 
Poésies en patois du Dauphiné, co/npren. notamment Grenobln 
malheirou, Dialogo de le Quatro Coniare, etc., Introd., texte revu 
et trad. avec comment, par J. Lapaume, Grenoble, Xav. Drevet, 
1878, in-8». — L. Moulier, Bibliogr. des dialectes dauphinois. 
Valence, 1885, in-8»; Cramni. dauphinoise, Jlontélimar. Rourran. 
1882, in-8°. — Charbot el Rlanchet, Dictionnaire des patois du 
Dauphiné, Grenoble, 1885, in-8». — Chabrand et Rochas d'Aiorlun, 
Patois des Alpes Cotticnnes, 1887, in-8». — A. Devaux, Essai sur 
la langue vulgaire du Dauphiné scptentr. au moyen âge, etc., 
1892, in-8<>. — D. Behrens, Bibliogr. des patois gallo-romans, 
2» éd., Berlin, W. Gronau, 1893, in-8». — Terrebasse, Poésies 
dauphinoises du dix-septième siècle, Lyon, L. Brun, 1896, in-B» 
(Recueil très curieux de poésies satiriques). — G. Jourdanne, 
Histoire du Félibrige, I85'i-Î89G, Avignon, Roumanille, 1897, 
in-16. — Jules Rey, Quelques vieux Noels dauphinois, Grenoble, 
Gralier, 1898, in-4". — L. Roucoiran, Dictionn. analogique et 
étymol. des idiomes méridionaux , etc., Paris, 1898, in-8». — 
J. Rriin-Durand, Dictionnaire biographique et biblio-icorihgr. 
de la Drame, etc., Grenoble, Libr. Dauphinoise, 1900, 2 vol. 
in-8». — J. Tiersot, Chansons populaires recueillies dans les 
Alpes françaises (Savoie et Dauphiné), Grenoble, 1903, in-B». — 
Paul Mariéton, La Terre provençale, Paris, Soc. d'édit. littér. et 
artist., 1903, in-18. (Voir p. 60 à 80.) — A. Grimaud, La Race 
et le Terroir, Cahors, Petite Ribliolh. provinciale, 1904, in-18. 

— J. Michelet, IS'otre France, 9» édit., Paris, Colin, 1907, in-8°. 

— J.-J.-A. Pilot do Thorey, Usages, Fêtes et Coutumes existant 
ou ayant existé en Dauphiné, Grenoble, Xav. Drevet, s. d., 2 vol. 
in-12. 

Voir en outre : Nicolas Chorier, Hist. génér. du Dauphiné, 
Grenoble, 1672; Rivoire de la Bâtie, Armoriai du Dauphiné, 
1687 : A. Lacroix, Valence ancien et moderne; G. Azaïs. Diction- 
naire des idiomes romans du midi de la France, 1877 ; Constant 
Henrion, Les Fleurs félibresques, 1883; Piat, Dictionn. français- 



8 LES POÈTES DU TERROIR 

i^ccitanien, 1893-94; Vidal de la Blache, Tableau de la Gêogr. de 
la France, 3« édit., 1908: enfin, Album du Dauphiné, Grenoble, 
1835; Revue du Dauphiné, années 1857 etsuiv.; La Cigale (1880); 
Armana Doufincn (1885-1886) : Revue des Alpes; Revue de Viennes- 
Petite Revue des bibliophiles dauphinois (1869-1874): Bulletin de 
la Société archéologique de la Drôme; V Alouette Dauphinoise, 
La Grande Revue (16 mars 1907): Bulletin de la Société d'Études 
des Hautes-Alpes; Annales Dauphinoises ; Le Dauphiné; Revue 
Dauphinoise, Prouvenço (Avignon), etc., etc. 



CHANSONS POPULAIRES 



LE MOINE ET LES TROIS FILLES» 

De là-bas vient un moine — Habillé de blanc. 
Trouve ti'ois fillettes — Qui cueillaient des g-lands. 
« Qui est de vous autres — Qui veut n'embrasser ? 

— Non, dit la plus vieille, — Certes ce n'est pas moi. 

— Non, dit la cadette, — Certes ni moi non plus. » 
Répond la plus jeune : « Moi, je le ferai bien, 

« Pourvu que tu me donnes — Cent écus que tu as, 
« Pourvu que tu me donnes — Ton beau cheval que tu as.» 
Le moine plus simple — S'en va le brider. 
La fille plus fine — S'en va le monter. 



TEXTE 



De laï ven un mouiné 
Habillas de blaac, 

Allou lette. 
Tour la ringuette. 
De laï ven un mouiné 
Habillas de blanc. 
Trœve très filletas 
Cueillissiant d'aglands. 

« Quant'es de vos aôstrcs 
Que vaô m'embrassas? 

— Nen', dit la plus vièilla, 
Certa n'es pas io. 



— Nen', dit la cadètta, ^ 
Certa ni mas io. » 
Respond la plus zeuna : 
« Si fariou bien io. 
« Mai que tu me donnas 
Cent escus que n'as, 
n ^faï que tu me donnas 
Ton bel tchival qui n"as. 
Lou mouiné plus simple 
S'en vaï lou brida. 
La mionne plus fine 
Si li vaï lou mon'ta. 



1. Pièce rccuoillic àGIanda-e (Diois) et publiée par M. Julien Ticr- 
sot : Chansons popid. des Alpes françaises, 19U3. 



10 LES POÈTES DU TERROIR 

Le choval prend sa course, — Le moine trotte. 
« Attendez-moi, belle, — Arrêtez-vous donc! 

— Que lui t'attende, — Et moi je t'attendrai. 

— Au château de mon père — Il y a trois pendus. 

— Moine, pauvre moine, — Tu feras quatre si tu y vas. 
« Adieu, pauvre moine, — Fais comme tu voudras. 

« Adieu, pauvre moine, — Tu es bien moqué. » 

JARDIN D'AMOUR* 



La belle est au jardin d'amour 
Pour y passer quelques semaines. 
Son père la cherche partout, 
Et son amant est en grand'peine. 

Oh! va-t'en dire à ces bergers 
Qui sont là-bas dedans la plaine : 
Berger, berger, mon doux berger, 
N'auriez-vous vu passer la belle? 

Elle est là-bas dans ce vallon 
Assise auprès d'une fontaine; 
Entre ses mains tient un oiseau, 
A qui la bell' conte ses peines. 

Oiseau, oiseau, tues heureux 
D'être entre les mains de ma belle! 



Lou tcliival a cui'km.i, — Muuiuù, paiivru mouiaé, 

Loii ntoiiin'a trottns. F'era quatre si ùs va. 

« AlteiKlv-moi, bollo, , Adieu, pauvre mouind. 

Arrcstc/.-YOUs donc! y^^^ coinmo o voudras. 

— Que louis t'nttcndèH! .. 

Et io faltcndrai. '.'^'^T^ P''''^":" •""'""«. 



— Au chastcau de mon pon?. 
Très pendus les y a. 



tjias boa couillonnas. » 



i. Le» doux pièce» qui siiivonl sont oxlrnilcs du rocuoil de M. Ju- 
licu Tiersot : l'hansout jiopul. ilm Alprs frauraisfs. 



DATJPHINE 



11 



Et moi qui suis son amoureux, 

Je ne puis pus m'approcher d'elle. 

Faut-il être près du rosier 

Sans en pouvoir cueillir la rose? 

Cueillez, cueillez, mon bien-aimé. 

Car c'est pour vous quelle est éclose. 

Recueilli à Névache (Briançonnais). 
Provenance du Champsaur. 

LA MAUMARIÉE 

RONDE 

« Mon père m'a mariée, — Oui, m'a mariée, — Bon la 
dériiou, — Oui, m'a mariée. 

« A un vieillard il m'a donnée, — Oui, il m'a donnée. 

« Jeluiprépai'eraibiensonlit, — Luigarderai sa plume. 

« Que lui mettrons-nous à son oreiller? — Une pierre 
très dure. 

(( Que lui mettrons-nous à son côté? — Une brebis 
tondue. » 

Quand vient la minuit, — La brebis saute à terre. 

«Vous qui êtes de l'autre côté, — Arrètez-moi, ma mie! 

— Ta mie n'a pas les pieds blancs, — Ni la tète fleurie. » 



TEXTE 



Moun paire m'a maridada, 

Amai m'a maridada, 

Bon la deritou, 

Amai m'a maridada. 
A un vieillart si m"a donna, 

Amai me li a donnada. 
You 11 parerei bieu sonn liet, 

Li garderei sa pluma. 
Que li metren a soun couisi? 

Una peira ben dura. 



« Que li metren a sou oosta? 

Une feda touududa. » 
Quand m'en ven la miéya nuech, 

La feda sauta en terra. 

« Vous que sias de dedolai, 
Arresta-me, ma mial 

— Ta mia n'a pas les pes blancs 
iSi la testa flourida. » 



LAURENT DE BRIANCON 



XVl" SIEC 



Les documents font complètement défaut sur ce personnage, 
auteur de pièces recherchées en patois du Dauphiné. On n'est 
d'accord ni sur le lieu de sa naissance ni sur son orirrine. 
L'abbé Aubert, dans son Histoire du diocèse d'Embrun (l, p. 249), 
le fait naître à Briançon, et Guy Allard place son berceau à Gre- 
noble. A croire les anciens biographes, il fut recteur de l'Uni- 
versité do Valence, en 1560, puis avocat au parlement dauphi- 
nois; on ignore la date de sa mort. Il laissa quelques écrits 
savoureux : Lo Banquet de la Faye (Le Banquet des Fées), sorte 
do poème fantastique et moral, et trois satires de mœurs lo- 
cales : Le Vieutcnanci du courtizan (La Physionomie du courti- 
san), Lo Batifcl de la gisen (Le Badinage de l'accouchée) et 
La Coniare de Garnoblo (La Commère de Grenoble;. Sur ces 
quatre ouvrages publiés de sou vivant, il n'existe plus, à notre 
connaissance, ([ue l'édition originale du Badinage de l'accou- 
chée, dont un exemplaire appartient à la Bibliothèque nationale. 
Fort heur<;usemeut pour la mémoire du poète, ses opuscules se 
retrouvent dans un Recueil de diverses pi'cccs faites à l'anticn 
(sic) langage de Grenoble par les plus beaux esprits de ce temps 
(Grenoble, Cliarvvs, 1662, iu-12). Ils ont été réimprimés sur 
cette version on 1878, par Xavier Drevet, dans un clioix fort 
judicieux de poèmes dauphinois (Cf. llccueil de poésies en patois 
du Dauphiné, introd., texte revu et traduit avec commentaire 
par J. Lapaume, etc.). La |)Iacc' nous man(|iie pour déliuir ainsi 
qu'il convii.-ndrait lo génie poéticiuo de <-ct écrivain d'esprit 
])opulairc. Disons seulement que Laurent do Briançon est lo 
meilleur dcîs poètes en langage vulgaire dont s'Iionoro lo Dau- 
l)hiué. Par le pillore8<|ue do ses d(!Scriplions et la belle hu- 
meur do m'H propos, uou s«!ulomcnt il svuthcliso le caractère 
(.■thui(|ue des habitants de sa province, mais nous donne un 
tableau achevé «l plaisant des coutumes rurales do la lin du 
XVI* siùclo. On nous saura gré de substituer à un jugement 
forcément incomplet des extraits assez, étendus d<; son a>uvre. 

BiiiLtooiiAPiiie. — A. Hochas, Biographie du Dauphiné, I, — 
J. Lapnumc, Commentaires au Bccueil de poésies en patois du 
Dauphiné, etc , Groooblo, Xavier Drevet, 1878, in-8". 



DAUPHINÉ 13 

LA COMMÈRE DE GRENOBLE 

REPRÉSENTÉE A UN BALLET 
SATIRE 

(Il ne) faut pas s'ébahir si la peste — Fait plus de mal 
:[ue la tempête, — Ni si la faim qui me déplaît — Fait 
lux pauvres le ventre plat; — Ni si la guerre est dou- 
ilement — Cause du malheur et du trouble. — Le monde 
est maintenant si pervers, — Que tout ce qui existe va 
(h travers. — Le monde en tout se contrefait; — Je ne 
sus ce qu'il devient; — Vous voyez qu'un homme bien 
fait — En beaucoup de Yétemenls se rend difl'orme; — 
Il s'habille selon toutes (les) modes — Et jamais (il) ne 
s'aiTange bien. — Tantôt il est plus bigarré — Qu'un 
Savoyard de Pont-Charra; — Tantôt (il est) Aôtu à l'es- 
pagnole — Et tantôt à la carmagnole. — Tantôt tout cou- 
vert de clinquant, — (II) n'oublie pas sa peau de bouc : 
— Tantôt (il) faut qu'il porte et qu'il ait — Le manteau 
couit, jusqu'aux (même les) culottes. — Il (en) est té- 
moin (la preuve) notre voisin, — Moitié figue, moitié rai- 
sin. — Pour ces belles demoiselles, — Qui font tant de 
miroimirelles (minauderies), — Elles portent plus d'at- 
tifels(ornements) — Sur la tête, que le buffet (la montre) 



LA COMARE DE GARNOBLO Y MEI DE LE DANSfi 

Faut pas s'eibay si la pesta Tanto vl et plu bigarra 

Fat mei de ma que la tempesta, Qu'vn Savoyard de Pontcharra; 

Ni si la f;in que me deiplat Tanto veitu à l'Espagnola, 

Fat V porc le ventre plat; Et tanto à la Carmagnola. 

Ni si la guerra et v doublou Tanto tout couuert de clinquan, 

Causa du malheur et dutroublou N'obliet pa son boquinquan; 

Lo mond' et ore si peruer, Tanto faut qu'v porte et qu'vl ave 

Que tout ce qu'ét, va de trauer. Lomantetcourt,jusqu'à le brave 

Lo mond' en tout se deigomine; YI et tesmoin nostron voisin, 

le ne sauo ce qu'y divine; Meita figua, meita reisin. 

A'o veyé qu'vn home bien fat Per ceste belle dameiselle, 

En prou d'oure se contrafat; Que font tan de miron mirelle, 

V s'abilhet en toute mode, Ele porton mey d'attifet 

Et iamei bien ne s'accommode; Su la testa, que lo buffet 



14 LES POÈTES DU TERKOIK 

— D'un mui'cliand de nouveautés; — Car tout sur elles 
résonne creux, — Elles s'enfarinent les cheveux; — 
Elles se regardaillent, et puis — S'élreignent de gros- 
ses attaches, — Avec leurs cols (en forme) de buisson 
d'épines. — Et pour faire enrager complètement — Les 
garçons qui courent partout, — Elles parent de fine toile 

— Leur afTéterie de belette. — D'elles (il) ne faut pas s'é- 
tonner; — Elles ont de quoi se pomponner. — Mais 
quand ces filles (femmes) de chambre... — ... — Font de 
leurs maîtres leurs valets — Pour porter autant de be- 
sogne (parure), — iS'est-ce pas une véritable honte.? — 
Elles se coupent les cheveux, — Chose qui jamais ne s'es. 
vue; — Elles se font de si grandes frisures, — Que vqU'î 
diriez que tout s'envole; — Elles sont plus glorieuses 
qu'un pediius ; — Elles se font toutes le toupet; — J'ai 
vois une qui se cache, — Qui a plus qu'un laquais Je 
moustaches. — Ne sont-elles pas bien dévicrgées (chon- 
tées) — De se coifler comme un laquais .' — Elles sembhnt 
des sarrasines. — Regardez mes proches voisines : — 
Elles montrent leur belle j)eau — Et leurs seins jusqu'à 
la fraise... — Mais j'ai beau leur chanter (mon refrrin); 
— 11 vaudrait autant parler — A cette muraille ju'à 
elles. — Gîir je veux que l'on m'écorche, — 



D'vninurclitinddechosu noiiiicll Elle se copon Ion chaiicii, 

Car tout sur elle carcaiiello. Chousa que ianiey ne s'ét vcii. 

Klle s'oiifat-ioon lou pou; I se font de si gran bergoole, 

Elle se iniralhon, et peu Que vo diria que tout s'enuole ; 

S'enfrageou de grosse/. eitaclje, 1 son plu glorioiise qu'vn pet; 

Auoy lour colet d'eipiuachc. I se font toutte lo topot. 

Et per far' cura^^id du tout l'en veyo vna que se cache, 

Lou nioina qu<; couron pi-rtout, (Ju'atnitïy qu'un laciuay de most, 

Elle paron do prima lola Ne sont ti pa bien dfiurguey 

I.our alfeitari d(! nioutelln. De se coiflic counn'vu laquey ? 

D'elle ne faut pa s'eitona; Elle seniblon tie sarra/.ine. 

Eli' ont de <ju(! so pimponn. Regarda \\\o proche voisine : 

.MaisquHUcrtic (ilhiidechanibre Elle monsirou luu bcUa pet 

Dequila plusparts'cicalambre, Et lour telet jusqu'v poupet... 

Per farc luiou lo fournelet, Mais i'av biau lour ohaninrela : 

Font de lour niaistro lour valet, E ventariet aulau parla 

Per j)orln autan d.; besogni, A cella luuralhi qu'à elle. 

N'él lo pa vnu vray ver^oj^ni! (^ar ie voie que l'on ni'eipelle 



DAUPHINE 



15 



Si di^main vous ne les verrez (pas) — Plus belles qu'une 
poire pourrie, — Ou qu'une pomme dans la paille, — Qui 
n'a de beau que la peau. — Vous les verrez éparpillées — 
Comme la cime d'un monceau de paille. — Eh! qu'elles se 
mordront les lèvres — Pour les avoir plus rouges que main- 
tenant! — Leur fait n'est que gourmandise, — Leur fait 
n'estque ripaille, — Pourvu qu'elles fassent la fine bouche 
(bouche en cœur) — Comme une vraie sainte n'y touche ; 

— Et quelles sachent se démener, — Il leur semble que 
]es garçons — Sont plus fous de leurs bonnes grâces — 
Qu'un gros mendiant ne (r)est de ses besaces. — Ah ! que 
les filles du temps jadis — Se comportaient toutes mieux ; 

— Elles semblaient par les rues — Des nonnes qu'on ne 
peut pas voir. — La plus riche n'osait pas — Porter le 
moindre point-coupé; — La plus belle ne se montrait — 
Que quand sa mère le commandait. — Mais à présen 
la plus laide va — Ronflant comme un vrai chat-huant 

— Et la plus pauvre sur sa cotte — Met plus vaillant (de 
valeur) qu'elle n'a de dot. — Telle n'a que cinquante 
écus — Qui a des bandes (volants) jusqu'au /?orf/cem; — 
Jamais je ne vis tant de gloriole: — Les servantes qui 
portent cuire — La pâte au four, vont étriquées (serrées) 

— Gomme les culottes d'un laciuais ; — Elles portent 
l'écharpe noire — Comme la belle jai-dinière ; 



Si domau vo ue le verri 
Plu belle qu'vn perut piirri, 
Ou qu'vna poma din la palhi 
Qtie n'a de biau que la pelalhi. 
Vo le verri ciparpalliié 
Coma la ciina d'vn palhô. 
Hé ! qu'elle se mordron le loro 
Per lez auei plus roge qu'orc! 
Lour ca n'ét que lichonari, 
Lour ca n'ét que fistonari. 
Ma qu'y fasson la prima bonchi 
Com'vna vray saincta ni touchi; 
Et qu'i sachon se deimena, 
Louz et aui que lou meina 
Son plus (bu de leur bonne grâce 
Qu'vn gro capon u'ét de sebiasse 
Ah ! que le filhe du tem vieu 
Se comportauoa toute mieu 1 



I semblauon per le charreire 
De none qu'on ne pot pas veiro 
La plu richi n'osaue pa » 
Porta lo moindre poinct coupa ; 
La plus belle ne se montraue 
Que quan sa mare v comandaue. 
Mais ore la plus leida vat 
I{onflan comm' vn vr.iy charauat 
Et la plus pora sur sa cota 
Met plu valhen qui n'at de dotta. 
Talla n'at que cinquanl' eicu 
Qu'at de bandageo iusqu'v ...; 
lamei ie ne vi tan de gloire : 
Le servente que porton coeirc 
La pat'v four, vont eitriaquey. 
Coma le braye d'vn laquey; 
Elle porton l'eicherpa neiri 
Coma la bella iardiueiri; 



16 



LES POETES DU TEKROIR 



— Et sans considérer s'il pleut, — Elles portent de plus 
grosses houppes — Sur leurs souliers à l'aiguillette, — 
Que la Claude de la Pernette. — Et quand quelque pauvre 
malheureux — Les a prises pour quelque butin, — Elles 
se gonflent plus que les maîtresses, — Ou qu'un dindon 
que l'on voit croître. — Cela n'est-il pas trop fort? — Je 
vous jure que cela fait — Parler tous les jours sur sa 
porte — La Bruande, qui n'est pas morte. — Celles qui 
ont bon bec comme elle, — Pour en parler deçà, delà, — 
Font bien de quitter leur besogne — Pour leur en faire 
honte. — Pour moi, je ne leur cache rien; — Leur plaire 
m'est indifférent;... — Et tant que je pourrai aller, — .le 
leur dirai mon radotage... — Est-il bien (de) besoin qu'on 
aille — Toucher toutes les nuits les timbales — Aux 
filles de Saint-Laurent.' — II leur faut, comme dit le 
Marren, — Une poignée de remontrances, — Et non pas 
jour et nuit la danse; — Car elles n'ont pas lu la moitié 
— Du livre de civilité... 



Et sc'u cousidc-ru si plut. 
Elle porton de plu gro flot 
Sur leur solar à l'aiguilhetta, 
Que la Lhauda de la Pernetta. 
Kt quan quoquo porc creitin 
Lez at pri;i pcr quoque buttin, 
I se conflon inieu que le meitre, 
Ou qu'vn dinde que l'on vetcreit 
Cellei n'ét to |)a trop forfat? 
I(( vo iuro que cellci fat 
l'aria tout lou iour sur sa porta 
La Hruauda (jue n'ét pa niorta. 
Celle qu'où hou bec coma Ici, 
l'er en parla decei, delei. 



Fonbiende quitta Iour besogni 
Per louz en fare la vergogni. 
Par mi, ei ne Iour cacho ren ; 
Lour plaisi m'ét indiferen... 
Et tan que ei pourrei alla, 
le lour dirai ma râtela... 
Et to bien de besoin qu'on aie 
Tochic tout lou not le timbale 
A le lilhe de Saint Loren? 
Lour faut, coma dit lo Marren, 
Vna pugna de remonstranci. 
Et non pas iour vt not la dansi. 
Car i n'ont pas lit la meita 
Du liuro de Ciuilita... 



CLAUDE D'EXPILLY 

(1561-1636) 



Claude d'ExpilIy, chevalier, seigneur de la Poëpe, naquit lo 
21 décembre de l'an 1561, an bourg de Voiron, à trois lieues de 
Grenoble, où sa famille tenait une honnOte aisance. Son père, 
officier distingué, avait épousé Jeanne de Richard, de la maison 
des Richard de lîeaulmont, quil laissa bientôt veuve avec trois 
enfants, dont Claude était l'ainé. 

Claude d'Expilly devint conseiller du roi et président au Par- 
lement de Grenoble; il mourut le 25 juillet 1636, laissant des 
Plaidoyers, publiés à Paris en 1612. in-i», et des poésies qui 
avaient vu le jour en 1624 (Voy. Les Poèmes de Mess. Claude d'Ex- 
pilly, etc., Grenoble, imprim. de Pierre Verdier, in-4''). On lui 
doit encore un Supplément à la Vie de Bayard, jointe à la Vie 
de ce dernier (édit. de 1651), et un Traité de l'orthographe 
française (Lyon, 1618, in-fol.). Claude d'Expilly a peu célébré 
son pays natal; il s'est plutôt exercé à décrire les « Fontaines 
de Vais en Vivarais ». Son œuvre jioétique nous montre ce 
qu'était Vais aux environs de 1610. Parmi les poèmes où il fait 
l'éloge de ces « eaux » déjà célèbres en son temps, il faut citer 
des stances, des odes et jusqu'à de menues pièces galantes. 
L'une d'elles a pour titre : Stances pour Mademoiselle Lucrèce 
Mirman s'en allant de Vais. Elle débute par ces vers assez mé- 
diocres : 

Elle s'en va, Lucrèce, et mon âme insensée 
Parmi ces déplaisirs ne sait ([ue devenir. 
Helle, mon seul resrrct, si chère à ma pensée, 
Oue ne le puis-jo suivre, ou bien te relenii-!..- 

BiBi.iOGRAPiiiE. — Abbé Goujat, Biblioth. franc., t. XV, p. 380. 
— Henri Vaschalde, Claude Expilly, prcsid. au J'arlem. de Gre- 
noble, et les Eaux de Vais, Revue Dauphinoise, 15 nov. 1899. 



18 LES POÈTES DU TERROIR 

SUR LE RETOUR DE PROVENCE 

DU SEIGNEUR [DE LjESDIGUlÈRES 

QUA>D IL VINT DE DONNER LA BATAILLE DE PONTCHARRA, 
EN SEPTEMBRE 1591 

Le Soleil se levant dissipe la nuit sombre, 

Ses larves, ses démons, son horreur et son ombre : 

De mêmes arrivant, magnanime et vainqueur, 

Tu décbasses l'effroi de nos faces blêmies, 

Tu fais trembler de peur les troupes ennemies, 

Et fais renaître en nous l'espérance et le cœur. 

Rien ne retardera ta fatale entreprize, 

La fortune te suit, le Ciel te favorize. 

L'Izère, que tu vois ondoyante en son cours, 

T'offre le large sein de ses rives fertiles, 

Le vouloir de son Peuple, et les murs de ses Villes, 

Et d'une voix commune implore ton secours. 

Advienne que ta main rende à cette contrée 
La paix tant attendue avec la belle Astrée, 
Que le Peuple retourne en son repos premier! 
Plante parmi nos champs lo laurier et l'olive; 
Guerrier victorieux, si ce bonheur arrive, 
Pour nous sera l'Olive, et pour toi le Laurier. 



DAVID RIGAUD 

(P-1659) 



MarcYiaud de drap et poète do la ville do Crest, David Rigaud 
était de Crupies, petit village des environs de Bourdcaux-sur- 
Roubion, où il y avait dés ce temps-là 

pour un papiste 
Pour le moins deux cents huguenots. 

Il a pris la peine de nous faire connaître le lieu où il vit le 
jour, mais nous ignorons la date de sa naissance. On sait seu- 
lement qu'en 1616 il avait encore quelque jeunesse. Fils d'un 
])auvre cardeur de laine, il dut abandonner do bonne heure le 
loyer natal pour tenter la fortune. Bien lui en prit, car de col- 
porteur qu'il était à son début, courant la campagne, balle au 
dos et débitant de menues merceries et des fadaises en mé- 
chantes riu\es, il devint un négociant possédant pignon sur 
rue, et un auteur ayant trois recueils de vers chez le libraire. 
Comment s'opéra ce miracle, on l'ignore; mais ce qu'il y a de 
certain, c'est que notre homme adjoignit à son premier négoce 
celui de toutes sortes de gros draps qu'on fabriquait alors dans 
les montagnes du Diois, et qu'il s'enrichit promptement. Quand 
il mourut, en mai 16.59, il jouissait de l'estime de ses conci- 
toyens, et l'on peut dire qu'il devait cette estime à ses tahsnts 
de lyrique autant qu'à ses aptitudes de commerçant. Aussi bien 
confondait-il les ressources qu'il tirait également des unes et 
des autres. Sa seule excuse tînt au genre qu'il aborda et qui fie 
de lui un rimeur à la manière d'Adam Billaut, le menuisier de 
Nevors. Ses vers se ressentent de son manque de culture, mais 
ils révèlent une vivacité d'esprit peu commune chez un liomme 
de sa profession. Ils furent imprimés à Lyon, chez son ami 
Claude Rivière, et parurent, le premier en 1637, le second en 
1635, et le troisième en 1653 '. De ces trois recueils aujourd'hu 

1. Les Œuvres poétiques du sieur David Rigaud marchand de 
Cî-e«^ etc. (Lyon, Cl. Rivière, 11)37, in-12) ; Au^-es Œ livres poéti- 
ques, gIc. (ibid., lQ3\i, in-i '2 ); Meciteil des Œuvres poétiques du sieur 
Jiif/aud, marchand de la ville de Crest en Dauph i/té, avec le Poème 
delà Cigale autant merveilleux en ses conceptions qu'en sa suite 
(ibid., 1653, in-12). 



20 LES POÈTES DU TEKROIR 

recherchés, le deuxième et le troisième sont à peu près introu- 
vables. Le second est môme d'une si insigne rareté que le seul 
exemplaire connu a fait l'objet d'une réimpression, grâce aux 
soins de M, Brun-Durand : Antres Œuvres poétiques, etc., accom- 
pagnées d'une notice et de notes (Paris, Aubry, 1870, in-12). In- 
sister après cela sur la valeur littéraire de David Rigaud, serait 
d'autant plus inulile que notre Crestois ne vaut évidemment ni 
plus ni moins que la plupart des autres poètes de province de 
son temps. Il fut homme de négoce, et partant mal prédisposé 
aux belles-lettres, ce qui lui vaut notre indulgence pleine et 
entière. Ses vers, assez peu châtiés au point de vue de la forme, 
ont au moins cet unique mérite, dans un temps où l'on se pi- 
quait de préciosité, d'être une sorte de manifestation de l'es- 
prit populaire, c'est-à-dire du vieil esprit français. Ne soyons 
pas plus exigeants qu'il ne Je fut lui-même, et gardons-nous 
bien de vouloir faire un grand homme de ce gai compagnon qui 
eut autant de facilité et de bon sens que d'esprit pratique. 

BiuLiofiiiAiMiiE. — J. Brun-Durand, David Rigaud, marchand 
et poète de la ville de Crest, etc., sa famille et son temps; Lyon, 
1868, in-8\ — Le même, David Rigaud, etc., et son entourage, 
Revue Dauphinoise, 15 févr., 15 mars et 15 avril l'JOO. 



A UN GENTILHOMME 

QUI ME DEMANDOIT QUE JE LUY FISSE DES VERS, 

SUR LE RAVAGE DES EAUX ARRIVÉ 

l'an 1651 

Monsieur, lu misère du temps 
A rendu ma veine muette, 
Et de plus le nombre des ans 
Me prive du nom de Potito; 
Je ne suis plus dans ceslo humeur 
De passer toujours pour rymour, 
Car il est ches moy tousjours foire ; 
De sorte <[uo présentement. 
L'aune, le poids, et l'escritoire, 
Sont tout mon divertissement. 

Pour bien descrire le detrac, 
Je n'ay pas le cœur assez inasie, 
Qu'a fait riscre avec le Drac 



DA.UPHINÉ 21 

A nosti'e ville capitale; 

Et de plus je sçuy que Millet 

En dira plus dans un feuillet, 

Que non pas moy dans quatre pages, 

Car je n'en 8çay([ue ce (ju'on dit, 

Mais luy qui voyoit les ravages, 

En dressera mieux le récit. 

Pour vous dire mon sentiment, 

Je ne si^^aurois icy me lairo. 

Que c'est un advertissement 

A tous les hommes de la terre, 

Et que la divine bonté, 

Ayant longtemps patienté, 

A la fin, comme juste juge, 

Par feu doit destruire, ou par eau, 

Le monde d'un socoiid déluge, 

Pour le refaire de nouveau. 

L'Isère a mis de comble à fonds 
Les forces les plus immobiles, 
Les digues, les tours, et les ponts. 
Avec les murailles des villes, 
Elle qui, depuis si longtemps, 
Cliarrioit pour ses habitants 
Toutes les choses plus propices, 
A plus fait de mal dans doux jours, 
Qu'elle n'a rendu de services, 
Depuis le moment de son cours- 
Tout fut submergé par les eaux, • 
Qu'on voyoit à perte de veile. 
Si bien qu'on alloit par bateaux 
Et sur radeaux en chaque rile. 
Les chevaux furent estoufFez, 
Les meubles et vins emportez, 
Et les habitans pour demeure 
Furent chassez des lieux plus bas. 
Pour n'avoir retraicte plus seure, 
Que les toicts et les galetas. 

Estant environné de l'eau, 

Un homme ayant la peur dans l'ùme. 



22 LES POÈTES DU TERROIR 

Monta dessus un arbrisseau, 
Avec ses enfants et sa femme, 
Les liant au milieu du corps 
Aux troncs les plus fermes et forts. 
Il les laissa cueillir des meures, 
Souffrant le froid et le danger, 
L'espace de trente-six heures, 
Sans jamais boire ny manger. 
Pour ne trouver d'autre quartier, 
Un autre foible dans le monde 
Sejetta dessus un gerbier, 
Lequel alloit flottant sur l'onde. 
Mais il fut tost par ses sillons, 
Tantôt dessus, tantôt à fonds, 
Et celuy qui les eaux gouverne 
Le fit regorger sur le bord. 
Et fit qu'une plante de verne 
Luy servit d'asyle et de port. 
On dit aussi que dessus l'eau 
L'on vit arriver à Valence 
Un enfant dedans un berceau. 
Sans de mal aucune apparence. 
Très gaillard et bien esveillé. 
Sans estre tant soit peu mouillé, 
Que le bon-heur mit en franchisa' 
Dans le mandement de Soyon, 
Ainsi comme un second Aloysc 
Par la fille de Pharaon. 

Ayant despecé les radeaux, 
L'Isère fut tant en colère. 
Qu'ayant jà chargé des vaisseaux^ 
Elle veut charger la gallere, 
Elle ravage les bas lieux, 
En chasse les Religieux, 
Rien n'y peut faire résistance. 
Fait fuyr les plus engourdis, 
Esbranic la tour de Constance, 
£t fuit puslir les plus hardis. 
J'ai veu que vous plaigniés sur toui 
Lu liqueur qui vient de la souche, 



DAUPIIINÉ 23 

En quoy vous trouvés si bon g-oust, 
Quand vous la mettes à la bouche ; 
Mais si vous aviés veu sur l'eau, 
Bacchus assis sur un tonneau, 
Le voyant en cette posture, 
Vous lui voudriez un si grand mal, 
Que vous voudriez que sa monture 
Fust seiche comme mon cheval. 

Pour adoucir un peu ces vers 
Je n'ay pas pris la pierre ponce, 
Mais voicy de quoy je me sers, 
C'est de te faire une responce. 
Où je t'ay fait des vers si bons, 
Si grotesques, et si bouffons, 
Que j'en ris quand je les oy lire, 
Et tu n'y verras pas un mot, 
Qu'Adam ' y trouvast à redire, 
Y fust-il avec son rabot. 

Enfin je te donne ces vers, 

Mais j'entends que tu les publies. 

Et pour en farcir l'univers, 

Fais en faire force copies. 

Mande à Grenoble tout exprès, 

Mande à Romans puisqu'ils sont frais. 

Et qu'à Valence tu en parles, 

iS'e me les tiens point en secret. 

Car de Lyon, jusques en Arles, 

Tous les lieux y ont interest. 

{Recueil des Œufres poétiques du sfeur 
Din>id nigaud, 1653.) 

1. Adam Billaul, le poèlc-monuisicr tic Xevcrs. 



JEAN MILLET 

(?-v. 1675) 



Jean Millet naquit à Grenoble dans la première moitié du 
wii" siècle et mourut vers 1675. On ignore tout de sa vie, sinou 
que Sebastien Pourroy, président du parlement de Grenoble, fut 
•son Mécène et l'aida de ses conseils et de sa bourse. « 11 n'avait 
point étudié, dit Guy Allard, mais la nature luy avoit été si favo- 
rable pour la poésie, que quelques-uns de ses ouvrages en lan- 
gage du pays ont été admirés. » Colomb de Batines, dans ses 
Mélanges biographiques et bibliographiques, a dressé une liste 
de ses productions. On voit qu'il écrivit La t'ayt de Sassenage 
\La t'èe de Sassenage] (Grenoble, IG'.il, iu-4"): La Pastorale de 
la constance de Philin et Margoton, dédiée à M. le comte tie 
Sault (Grenoble, Raban, 1635, petit in-4") : La Bourgeoise de Gre- 
noble, comédie composée à l'occasion de la prise de possession 
du gouvernement de Dauphiné parle comte de Sault (Grenoble» 
Charvys, 1665, iu-8") ; La Pastorale et tragi-comédie de Janin, 
pièce lyrique représentée dans la ville de Grenoble, etc. (Gre- 
«oble, R. Colson, 1633, petit in-i», réimprimé en 1636, 16'i*i, 
1648, 1650, 1659, 1676, 1686, 1692, 1700, 1706, 1738 et 1800); La 
Vénérable Abbaye de Bongovert de Grenoble, sur la rcsjouissance 
de la paix et du mariage du Roy (Grenoble, Andr. Galles, 1660, 
in-4"). Le même auteur lui attribue Le Dialogo de le quattro 
■comarc, réimprimé en 1662, par Charvys. dans son Recueil de 
diverses pièces faites à l'ancien langage de Grenoble, etc. (et 
plus récemment par l'éditeur Xavier Drevet) et qu'on a donné 
jusqu'ici à Hlauc la Goutte. Jean Millet, poète populaire fort 
.apprécié jadis eu Daupiiiué, fait parler ses personnages tantôt 
en patois, tantôt eu franc-ais. 

DlBLlooRAiMiiK. — A. Rochas, Biographie duDauphiné, Paris, 
1860, I. — J.-J. Champolliou-Figeac, Nouv. Recherches sur Us 
patois ou idiomes vulgaires de la France, etc. , Paris, Goujon, 1809, 
in-18. — Colomb do batines. Mélanges biographiques et bibliogr. 
relatifs à l'histoire littér. du Dauphiné, etc. 



DAUPIIINE 



25 



CHANSON 

Les femmes de Grenoble — Sont des mécontentes; — 
11 faut avoir une bonne bourse — Et la faire tinter. 

Quand leurs jambes sont lasses, — Les pieds leur faut 
g'ratter; — Quand le sommeil les attaque, — [II] faut 
vite chuchoter. 

Quand le jour les réveille, — Des œufs frais leur faut 
porter. — A la mode nouvelle — [II] les faut attifer. 

Pour dîner [il] faut attendre — Qu'elles aient prié Dieu , 
— Et qu'après leurs servantes — [Elles] aient tempêté. 

Aux cartes, aux danses, — [II] faut de leur part tout 
supporter : — Bienheureux sont les hommes — Qui les 
laissent attendre! 



CANSOU 



Le Fene de Grenoble 

Sont de maii contenta, 

Faut avey bona boursa 

Et la fare tinta. 

Quand leur chnmbe sont lasse, 

Lou pied leur faut gratta; 

Quand la sou les attaque 

Faut vite chuchuta. 

Quand lo jour le reveille 

D'œu frais leur faut i)orta, 



A la moda nouvella 

Le faut attifesta. 

Per dina faut attendre 

Qu'elle ayont bigotta. 

Et qu'après lour servente 

Ley ayont terapesta. 

A le carte, à le danse, 

Lour faut tout supporta, • 

Bien-heurous sont lous home 

Qui le lavssoun evta. 



BLANC LA GOUTTE 

(xviii* siècle) 



François Blanc, dit la Goutte, — ou encore Le Podagre, — était 
vraisemblablement de cette ville de Grenoble qu'il a célébrée; 
en accents burlesques, et où il a vécu au début du xviii» siècle. 
Il exerçait la profession d'épicier en gros dans « l'île Clavei- 
son », c'est-à-dire au centre d'un groupe circulaire de maisons 
éloigné des autres lieux de la cité. Il dut son surnom à une 
atteinte de goutte dont il souffrit pendant de longues années, 
ce qui ne l'empêcha point de chanter et de se montrer sans 
cesse d'humeur joyeuse. De toutes les particularités de son 
existence, nous ne connaissons que ce qu'il a bien voulu en dire 
dans ses œuvres patoises. Il est vrai, ajouterons-nous, qu'il ne 
tarit pas souvent sur son propre compte, bien qu'il paraisse 
s'inquiéter uniquement des événements dignes de mémoire et 
des faits et gestes de ses contemporains. Sa notoriété s'est faite 
sur un poème qu'il écrivit à propos de l'inondation de Grenoble 
par l'Isère et le Drac, les 14 et 15 septembre 173.3, et qui fut 
publié la même année, à Grenoble, chez André Faure, Greiioblou 
/nalheirou (Grenoble malheureux), 1 vol. in-4". Il avait donné 
précédemment un récit de l'inondation du 20 décembre 1740 : 
Couple de la Icttra escrita per Blanc dit la. Goutte, etc., et sous 
ce titre: Le Dialogo des qiiatlro coniare (Le Dialogue des quatre 
commères), fait paraître une ingénieuse et mordante satire des 
mœurs de ses concitoyens. Les poésies de Blanc la Goutte ne 
sont peut-être pas ce qu'on a composé do meilleur en langage 
dauphinois, mais elles constituent une u-uvre unique en leur 
genre. Productions hybrides, tenant tout à la fois du poème 
épique et de la satire, elles ont tour à tour été exaltées et dé- 
criées, sans toutefois rien perdre des sud'ragcs du populaire 
dont elles sont l'interprète fidèle. Leur vulgarité est rachetée 
par une grande variété de détails, le pittoresque dans les ima- 
ges et des expressions heureuses et piquantes qu'on cherche- 
rait en vain chez les meilleurs poètes du cru. 

Blanc la Goutte mourut à la fin du xviii" siècle, laissant une 
famille nombreuse : deux fils, quatre filles et plusieurs petits- 
enfants. 



DAUPHINK 27 

Grenoblou malheirou, de même que les deux autres opuscules 
du poète, fut réimprimé maintes fois, à Grenoble, au xviii» et au 
XIX» siècle. Nous en avons compté neuf éditions, et nous som- 
mes loin de les avoir toutes vues. Des versions du siècle der- 
nier, nous citerons celles qui furent données enlSÔO.par Colonib 
de Batines d'abord (Grenoble, Merle, in-8") et ensuite par Ed. 
Pilot (Grenoble, Maisonville et fils et Jourdan, in-8"). Nous no 
saurions omettre dans cette cnumcration une édition illustrée, 
mise au jour la môme année, et les éditions populaires publiées 
par l'éditeur Xavier Brevet. Les trois ouvrages de lilanc la 
Goutte ont été, de plus, insérés dans le curieux Recueil de poé- 
sies en patois du Dauphinois formé par ce dernier éditeur en 187t* 
et commenté par J. Lapaume. 

Bibliographie. — A. Rochas, Biographie du Dauphiné, I, etc. 
— J. Lapaume, Commentaire. (Voir ci-dessus.) 



GRENOBLE MALHEUREUX 

FRAGMENT 

A peine rassurés de la peur de la peste, 

Croyant (d')avoir fléchi la colère céleste, 

Les pauvres habitants de tout le Dauphiné 

Vivaient, tant bien que mal, du jour à la journée. 

A Grenoble, surtout, les plaisirs commeni^aient, 

Lebon temps revenait, les montagnards s'apprivoisaient ; 

Les gens de qualité payaient leurs marchands; 

Si vous vouliez dessous, vous en aviez sur-le-champ; 

Le blé, le vin, la chair, comme l'autre pitance, * 



G B E N O B L MALHEIROU 

A peina rassura de la pou de la pesta, 
Creyan d'auey fleichi la colera celesta, 
Lou pourouz habitant de to lo Dauphina 
Viuion, tant bien que ma, du iour à la iourna. 
A Grenoble, su tout, lou plei/.i commençauon, 
Lo bon temps reueniet, lou bit s'apriueysauon 
Le gen de qualita payauon lou marchan; 
Si vou voulia de sou, vous 'navia su lo champ 
Lo bla, lo vin, la chair, coma l'autra pidanci, 



28 LES POÈTES DU TERROIR 

(De) par tout le pays venaient en abondance. 

Dans le sein de la Paix les artisans contents 

Buvaient quelques chopines et passaient le temps. 

Mais, dans (le) moins d'un an, toutes choses changèrent ; 

L'argent se resserra, et les vivres augmentèrent, 

Tant il y a que désormais tout va de mal en pis. 

(Il) vient un nouveau malheur quand l'autre est assoupi : 

L'on n'entend raconter que de tristes nouvelles ; 

L'on ne voit que brigands, que procès, que querelles; 

La religion se perd, (il) n'y a plus de Réguliers; 

Les gens d'églises font comme les séculiers; 

Le palais retentit des procès qu'ont les prêtres: 

(II) n'y a plus de sûreté, pas même dans les cloîtres. 

Mille contrebandiers remplissent les prisons, 

Ces déterminés tuent les saute-buissons. 

Les loups de temps en temps ravagent cette terre; 

Le ciel, l'eau, le feu, nous déclarent la guerre. 

Une année (il) n'y a point de blé, l'autre (il) n'y a point de vin 

Et l'or fond dans les mains, sans savoir ' qu'il devient. 



Dg pcr tout lo paï vcniet en abondauci. 

Din lo sein de la Pay loiiz artisan conten 

Beuion qiioque picote et passauon lo teuip. 

Mais, din lo moia d'vn an, tonte chouse cliangiron; 

L'argent se ressarrit, et lou vinre augmentiron; 

Tant y at que du deipui tout va de mal en pi. 

Vint vn nouveau mallieiir quan l'autre eyt assoupi : 

L'on n'enten raconta que de triste nouuelle; 

L'on ne veit que brigand, que proceis, que querelle; 

La religion se perd, n'y at plu de regulié; 

Le gen d'Egleizi fan coma lou soiculié; 

Lo palai retentit du proceis qu'ont lou preitro; 

N'y at plu de sureta, pas nieime dcn lou cloître. 

Mille contrebandié rcniplissou le preison, 

Celou dcitermina tuon lou sauta buisson. 

Lou loup de tcmpz en temp rauageon cetta terra; 

Lo ciel, l'aigua, lo feu nous deiclaron la guerra. 

Vn an, n'y at point de bla; l'autro, n'y at point de vin , 

Et l'or fond din lo man, sans sauey qu'v doiuin. 



Sans qu'on sache ce. 



DAUPHINE 



29 



(Si) n'étaient les soudarts qui sont dans la pi'ovince, 
Labourse de beaucoup degensseraitencore plus mince. 

Qui pourra penser que des contrebandiers, 

Des manants qui n'ont rien, de méchants vauriens. 

Aient fait complot d'exterminer les gardes? 

Les uns les mettent nus, font encan de leurs bardes; 

Les autres d'un logis tirent deux malheureux, 

Et leur font (res)sentir ce que peut la fureur, 

A la queue des chevaux les sortent d'un village, 

Leur donnent mille coups, leur coupent le visage, 

Le pistolet en main les mènent dans le bois. 

Et leur font prendre fin, les voyant aux abois. 

(Il) ne s'était jamais vu de telles insolences, 

(11) ne s'était jamais fait de si grandes violences, 

Nous les avons vues finir, quand, par ordre du Roi, 

En Savoie, en (dans le) Gomtat (il) y eut des troupes réglées 

Qui sans coups de fusil, ni sans donner bataille, 

Dispersèrent bientôt toute cette canaille. 

Cent sont allés ramer (aux galères), mais leur maître Baret 

A eu le même sort que Cartouche et Nivet. 



Si u'eyre loii soudar que sou din la prouinci, 
La boursa de prou gen sarit incou plu minci. 

Qui pourra to pensa que de contrebandié, 

De manan qui n'ont ren, de meichan garaudié, 

Ayezon fat complot d'extermina lou garde? 

Lonz vn lou metton nud, font incan de lourz arde ; 

Louz autrou d'vn logi tiron dou malheirou, 

Et lou font ressenti ce que pot la furou, 

A la couat du cliiuau lou soitou d'vn villageo, 

Lou donon mille coup, lou coupon lo visageo, 

Lo pistolet en man lou meinon din lo bois. 

Et lou font prendre fin, lou veyan vz abois. 

Ne s'eyre iamey veu de talez insolence, 

Ne s'eyre ianicy fat de si grand violence. 

Nou lez ont veu fini, quan per ordre du Rey, 

En Savoey, en Contatz y eut de troupe reigley 

Qui sans coup de fezuit, ni sans donna batailli, 

Dispersiron bieutau touta cela canailli. 

Cent sont alla rama, mais lor maître Baret 

At eu lo meimo sort que Cartouche et Niuet. 



30 



LES POETES DU TERROIR 



Bientôt le Drac, grossi des neiges qui (se) fondent, 

Ou des torrents qui en bruyant de tous les rochers tombent, 

Coulant rapidement tout le long de l'îlot, 

Vient mettre la frayeur jusque dans la ville; 

Les arches vainement lui barrent le passage, 

Enversantpar-dessus(débordant)partoutelIefaitravage; 

Tous les Champs-Elysées sont couverts de graviers; 

Les meubles, les tonneaux flottent tous chez Reinier. 

Le paysan qui voit que l'eau l'environne, 

Fait sortir ses bestiaux, les chasse, les abandonne; 

La garde du canon, les meuniers de Canel, 

Montent sur le toit, tout comme (un) ramoneur. 

Les gj-anges, les glacis, les fossés, se remplissent; 

Par dehors, par dedans, mille cris retentissent; 

Commandant, Intendant, aux flambeaux vont au Cours, 

Font partir des bateaux pour donner des secours. 

Mais, hélas! sur-le-champ l'eau devient si forte. 

Qu'elle fait tomber le pont qui aboutit à la porte. 

Beaucoup de gens qui sont dessus tombent dans les débris, 

Et un jeune marié funestement périt. 

Tantôt le loup surprend un enfant qui s'égare, 

Tantou lo Drac, groussi de le ney que se fondon, 
Ou du rut qu'en bruyan de tou lou rochié tombon, 
Coulan rapidamen tout lo long duz ila, 
Vin mctta la frayou jusqu'à diu la villa; 
Lez arche vainamen l'y barron lo passageo; 
En versan pe dessu per tout y fat rauageo; 
Tout lou Champ/. Elysez sont couuert de grauio 
Lou mcublo, lou toneau lloton tout chieu Reinié. 
Lo païsan que veit que l'aiga l'euuirone, 
Fat sorti son beitial, lo chasse, l'abandone; 
La garda du canon, lo mounié de Cnnel 
Monton su lo couuert, tout coma chantarel. 
Le grange, lou glaci, lou fossé se rcmplisson; 
Po dehor, pe dedin, mille cris retentisson; 
Commandant, intendant, v flambeau vont v cour. 
Font parti de l)atleu pe donna de sccour. 
Mais, lassa! su lo champ l'aigua duuint si forta, 
Qu'y fat tomba lo pont qu'aboutit à la porta. 
Prou gon que son dessu chayon diu lou deibri, 
Et vn iof'uo maria funestamen peirit. 
Tantou lo loup surprcn vn efan que s'eigare, 



DAUPHINE 



31 



Tantôt le vient blesser dans les bras de sa mère; 

L'un tue une fille, lui fait traverser le Drac, 

Ici l'on voit un pied, là l'on voit un bras; 

L'autre prend au cou un homme qui laboure, 

Qui en bien se défendant en est quitte pour ses lèvres; 

Et un liardi berger qui s'est précautionné, 

Revientdes champs sanglant et sans mains et sans nez. 

D'où vient tant de bruit, qu'est-ce encore que j'entends ? 

Au feu ! le tocsin réveille tout le monde. 

Il est (le feu) vers l'Arsenal, tout court de ce côté, 

Les gens de police sont chez les bennatiers ; 

De Teavi! tout est perdu; voyez monter les flammes; 

Préservez les Récolets, l'Evèché, Notre-Dame! 

Vite des charpentiers pour couper le toit, 

Tandis que pour monter le chemin est ouvert; 

Avec le ventqu'(il) fait, chaque quartier doit craindre: 

L'on voit voler le feu, l'on voit voler les cendres. 

Et jamais l'Etna, dont on fait grand cancan, 

Ne fit (au)tant de fracas que ce nouveau volcan. 

Combien de familles sont ruinées sans ressource! 



Tantou le vint nafra diu dou brat de sa mare: 

L'vn tuët vna filli, l'y trauerse lo Drac, 

Iquy l'on veit vn pied, y ley l'on veit vn bra; 

L'autro pren v colen vn home qui labore, 

Qu'en bien se deifendan 'n eit quitto pe se lore ; 

Et vn hardi bergié que s'eit preicautiona; 

Reuin du champ, sanglant, et san man et sans ua. • 

D'où vint to tant de brut, qu'eit to mei que i'eutendo? 

V feu! Lo tokacin reueille tout lo moudo, 

VI eyt ver l'Arcenat; tout court de ceu coutié, 
Le gen de polici sont chieu lou banatié ; 
D'aigua ! tout eit perdu; veyé monta la flame: 
Gara lou Recole, l'eueclie, Notre-Dame! 
Vitou de charpentié pe coupa lo couert, 
Tandi que pe monta lo chamin est ouuert! 
Auec l'ora que fat, chaque quartié deit craindre : 
L'on veit vola le feu, l'on veit vola le cindre. 

Et iamey l'Actna, dont on fat grand cancan, 
Ne fit tant de fracat que ce nouuel volcan. 
Combien de famille sont ruiney sans ressourça! 



32 LES POÈTES DU TERKOIR 

(Il)y enaqui n'ontrien sauvé, meubles, linge, niboursc. 

L'argent, le fer, l'acier comme plomb s'est fondu. 

Et le peu qui est resté se trouve confondu, 

L'évêque, l'intendant, font de grandes largesses, 

Pour soulager ceux que la cruelle faim presse. 

Ici je cesserai de vous entretenir. 

Mais, hélas! nos malheurs ne sont pas tous finis... 



'N y at que n'en ren sauua, meuble, lingeo, ni boursa. 

L'argent, lo fer, l'acier coma plomb s'eit fondu. 

Et le pou qu'a resta se troue confondu. 

L'Eueque, l'intendant, font de grande largesse, 

Pe soulagié celou que la mala fan presse. 

Ici le cessarin de vouz entreteni. 

Mais, las! noutrou malheur ne sont pas tou fini... 



FRANÇOIS PONSARD 

(18I4-18G7) 



No à Vienne (Isore) le l«"jiiin ISl'i, François Ponsard mourut 
à Paris lo 13 juillet 1867. Ueçu avocat eu 1837, il abandonna le 
barreau pour les lettres, devint bibliothécaire du Sénat après 
le 2 décembre 1851, et fut reçu à l'Académie française en 1856. A 
défaut d'autre renseignement sur cet honnête survivant de la 
vieille école littéraire, nous donnerons la liste de ses œuvres : 
Manfrcd, poème dramatique trad. de Hyron en vers (Paris, Gos- 
selin, 1837, in-18): Lucrèce, tragédie en cinq actes en vers (Paris, 
Furne, 1843, in-8") : Agnès de Mcranie, trag. en cinq actes en vers 
(ibid., 1847, in-S") ; Charlotte Corday, pièce en cinq actes en vers 
(Paris, Blanchard, 1850, in-8»); Horace et Lydie, comédie en 
vers (ibid., 1850, in-8»); Théâtre complet (Paris, Àlichel Lévy, 1851; 
gr. in-8»); Homère, poème (ibid., 1852, in-8»i; Ulysse, tragédie 
avec chœurs [musique de (îounod] (ibid., 1852, in-8"); Etudes 
antiques, Homère, Ulysse (ibid., 1852, in-8''); L'Honneur et V Ar- 
gent, comédie en cinq actes en vers (ibid., 1853, in-8»); La 
Bourse, comédie en cinq actes en vers (ibid., 1856, in-8»); Dis- 
cours de réception à l'Académie française (ibid., 1856, ia-8"); 
Ce qui plaît aux femmes, trilogie en vers (ibid., 18G0, in-8»); 
Le Lion amoureux, pièce en cinq actes en vers (ibid., 1866, 
in-8»); Galilée, pièce en trois actes en vers (ibid., 1867, in-8»); 
Œuvres complètes (ibid., 1866-1867, 3 vol. gr. in-8»). Ce n'est 
point sans raison qu'on a dit de Ponsard : « Il est de la race 
des Viennot. Comme M. Viennet, il peut s'appeler La Fosse, 
Sarrien, du Belloy, La Touche, c'est-à-dire du nom de tous les 
gens de lettres qui ont bâti des tragédies ! La première de ces 
choses qui l'a posé, comme on dit, et sur le souvenir de laquelle 
il vit toujours, fut L^ucrèce, imitation grossière et faible, dans le 
détail et dans le style, de Corneille et d'André Chénier. Il est 
des mains qui ne respectent rien. Les mains lourdes et gourdes 
de M. Ponsard traînent sur la pourpre romaine du vieux Cor- 
neille et sur les diaphanes albâtres grecs d'André Chénier! 
C'était à faire crier « à bas » à tous ceux qui ont le respect des 
belles choses. Eh bien, cela n'indigna personne dans les mai- 
sons où, pendant dix-huit mois, Yadius triomphant et pudi- 



34 lES POETES DU TERROIR 

bond, M. Ponsard alla lire sa tragédie tous les soirs !... On était 
las des excès du romantisme, et la vieille rengaine classique 
parut neuve. M. Ponsard fut proclamé le poète du bon sens, parctj 
qu'il était le poète de la vulgarité, ces deux choses qu'en France 
nous confondons toujours'. » 

Bibliographie. — A. Desplaces, Galerie des poètes vivants^ 
1847. — Cuvillier-Flenrv, Etudes et portraits, Paris, Calmann- 
Lévy, 1868, II. — P. Blanc, Ponsard, biographie, Vienne, Savi- 
gné, 1870, in-12. — J. Janin, F. Ponsard, Paris, Libr. des Bi- 
blioph., 1872, in-18. — D. Stern, Ponsard, esquisse de sa vie et 
de son œuvre. Voy. Œuvres coinpiètes, I. — E. Savigné, Ponsard 
inconnu. Vienne, Savigné, 1886, in-12. — Ed. Grenier, Souvenirs 
littéraires, Paris, Lemerre, 1894, in-18. 



LA CASCADE DE GRESY 

Le torrent mugissant écume 
Contre les roches qu'il polit ; 
Il tombe, rejaillit et fume, 
Et couvre d'une épaisse brume 
Les arbres penchés sur son lit. 

Les cascades qui rebondissent 
Et qui confondent leurs fracas 
Partout tonnent, partout mugissent. 
Et les airs au loin retentissent 
De leurs effroyables éclats. 

A quelques pas de ce tonnerre. 
On voit le torrent furieux 
Qui, devenu tout débonnaire, 
Se couche, uni comme du verre, 
Sur le sable silencieux. 

Ainsi dans les jeunes années, 

Quand l'amour commande en vainqueur, 

Quand les passions déchaînées 

Luttent contre les destinées. 

Tout est tumulte dans le cœur. 

I. J. Harbcy «l'Aurevilly, Les Quarante Médaillons de l' Académie 
frmiçaise, 18G3. 



DAUPHINÉ 35 

Puis vient Tùge où l'àme s'émousse 
Et ne sait plus que s'nbstenir : 
Les jours s'écoulent sans secousse, 
Endormis dans leur pente douce, 
Et murmurant un souvenir. 

Hélas! tout s'éteint, tout s'efface, 
Le crépuscule suit le jour ; 
L'ardente jeunesse fait place 
A la vieillesse qui nous glace! 
L'amitié succède à l'amour! 

Ah! s'il faut un jour, cœur sans flamme, 

Cesser d'aimer et de souffrir; 

Si le pas connu d'une femme 

IV'e fait plus tressaillir noire âme. 

Plutôt cent fois, plutôt mourir! 

[Œuvres complètes.) 



xMAURIGE FAURE 

(1850) 



M. Maurice Faure est né à Saillans en 1850. Il appartient par 
sa mère à une lignée hellène, et descend par son père d'une 
vieille famille dauphinoise établie dans la vallée de Die. Suc- 
cessivement publiciste, fonctionnaire au ministère de l'inté- 
rieur, député, membre du conseil supérieur des prisons, ancien 
vice-président de la Chambre, il est actuellement membre du 
conseil supérieur des beaux-arts, président du conseil général 
et sénateur de la Drôme. Orateur écouté, M. Maurice Faure est 
également un écrivain de tempérament. Ses travaux le prou- 
vent, et en particulier son ouvrage Souvenirs du général Chani- 
pionnet. Il n'a point, ainsi qu'on pourrait le craindre, oublié sa 
petite patrie : au contraire, chaque année il revient en sa pitto- 
resque cité de Saillans, « site de prédilection, coin de terre 
aimé entre tous, angulus souriant où convergent sans cesse 
toutes ses aspirations ». « En littérature, aussi bien qu'en art, 
a écrit l'un de ses biographes, c'est un irréductible décentrali- 
sateur. Il ne pense pas, comme François Villon, qu'i/ n'est bon 
bec que de Paris. Il croit aux dialectes locaux, au charme des 
antiques légendes, à la vieille Provence, au vieux Dauphiné. 
dont il étudie passionnément l'histoire. » M. Maurice Faure esl 
l'auteur de poésies en langue d'oc qui eurent un grand succès. 
(Juelques-unes de ces pièces ont été publiées dans un recueil 
collectif, La Cigale (Paris, Fischbacher, 1880, in-8'), parmi des 
])ublications félibréeunes. 

HiBLlooFiAPiiiK. — Fabre des Essarts, Maurice Faure, La 
France contemporaine, t. IV. — C. Hcnuion, Les Fleurs Féli- 
bresques, 188.3. — Anonyme, Compte rendu delà fête donnée le 
'J(j jant'ier 1001 en l'honneur de 31. Maurice Faure (Paris, Hou- 
valot-Jouve, 1907, in-8"). 



DALI'H1>E 



L'OLIVAISON 



Nous sommes près de la Toussaint : la bise furieuse 

— Du mistral a déjà dépouillé de leurs feuilles plaines 
et monts; — Des arbres qui se lamentent la dernière 
ramée — Fuit en tourbillonnant. Cependant, là-haut, 

L'olivette, malgré le grand vent furibond, — Jette 
fièrement son ombre au Roc de Substantion, — Fière- 
ment, comme elle doit, car c'est le temps de l'olivaison, 

— C'est l'heure où va ruisseler l'eau dorée, son sang 
blond. 

Comme le fruit bruni pleut dans les frêles claies d'o- 
sier — Et comme allègrement les fillettes frappent à 
coups de gaule, — En riant, en chantant, même en par- 
lant d'amour ! 

novembre! impitoyable bourreau de l'automne, — 
Tu nous donnes l'huile exquise, si tu détruis nos tonnelles, 

— Et, pour ce don, je t'aime autant qu'un mois de mai. 

[La Cigale, 1880.) 



L' U L I VA D O 

Sèn proche la Toussant : la rispo enferounado 

Doù mistrau a déjà despampa piano et mount; 

Dos aubres gingoulant la darriéiro ramado 

Fugis revoulunant. Pamens, aperamount, ' 

L'oulivado, mangrat l'aurasso esfoulissado, 

Oumbrejo fieramen au Ro de SiistaDciotin, 

Fieramen, coumo déii, car es teras d'oulivado, 

Es roiiro oiint val raja l'aigo d'or, soun sang blound. 

Caumo plou lou fru brun dins las canasteletos, 

E coinuo bravainen acanou, las drouletos, 

En risènt, en cantant, en calignant amai ! 

O nouvèinbre ! bourrêl despietoiis de l'autouno. 

Nous baies l'oli fin s'espalanques la louno, 

E, pèr aco, iou t'aime autant qu'un mes de mai. 



EMILE TROLLIET 

(1856-1905) 



Emile-Maurice-HippolyteTrolliet naquit le 10 juillet 1856, à 
Saint-Victor de Morestel, presque au bord du Rhône, « sur cetbc 
marche septentrionale du Dauphiné dont l'extrôme pointe porte 
les grands faubourgs lyonnais de la Guillotière et des Brot- 
teaux ». 11 était fils d'Hippol.yts TroUiet, propriétaire-agricul- 
teur au même lieu, et do Joséphine Chanteur. D'abord pré- 
cepteur dans une famille, il devint professeur au collège de 
Châtellerault, puis au lycée de Laval et à Nîmes, et finalement 
au collège Stanislas à Paris. Il mourut dans c(!tte ville d'une 
méningite, le 25 janvier 1905, laissant trois recueils de poèmes : 
Les Tendresses et les Cultes (Paris, 1886, in-18): La Vie silencieuse 
(Paris, 1892, in-18): La Route fraternelle (Paris, 1900, in-18); 
un roman autobiographique, L'Ame d'un résigné (Paris, 1895, 
in-18), et un volume de critique. Médaillon de poètes (Paris, 
1901, in-18). 

Admirateur complaisant, servile de Victor Hugo, Emile Trol- 
lieta trop souvent exagéré sa mission de poète. Confondant et 
ses devoirs d'éducateur et le culte des lettres, il s'est regarde; 
quelque jour, selon son expression, comme un « fonctionnaire 
de l'idéal ». Uien que sa poésie se ressente de celte erreur et de 
son absence d'originalité, il a donné parfois des pages pleines 
d'émotion. Ses meilleures pièces sont celles où il inscrivit ses 
souvenirs du pays dauphinois. Sou expression est surtout sen- 
timentale, et en un certain sens, a-t-on dit, symbolique, mais 
d'«m symbolisme atténué et timide. « C'est peut-être parce 
qu'il a connu les sommets de son pays, qu'il a tenté de s'élever 
par l'esprit au-dessus du vulgaire. Collaborateur au Téléphone, 
ensuite rédacteur en chef de la Hevuc idéaliste, Emile TroUiet 
a donné eu outre de nombreux articles à des périodiques, 
llécemment on a publié une édition de ses Œuvres choisies 
précédée d'une biographie par Olivier Billa/ (Paris, Pion, s. d., 
iu-S"). 

BiBLiooRAPiiiB. — Eug. de Bibier, Emile TroUiet; Corres- 
jiondant, 25 septembre 1902; — 01. Billaz, Emile TroUiet. (Voir 
ci-dessus.) 



DAUPHINÉ 39 



LA CHANSON DU DAUPHINE 

A Paul Morillot. 

Ah! la clianson du Dauphiné! 
Si je pouvais, prédestiné, 
En syllabes d'or la traduire, 
Comme aux ravines de mon cœur 
Je l'écoute parler et bruire 
Sur un rythme des ans vainqueur' 

Car en vain les longues années, 
Sous les doigts des temps égrenées, 
Vont m'éloignant de mon berceau, 
Sans cesse je l'entends qui chante. 
Source intime, jaseur ruisseau, 
La chanson naïve et touchante. 

Ta chanson, mon pays natal, 

Roulant ses notes de cristal 

En tous les coins de ma mémoire; 

Musique altière que tu fais 

Dans la nature ou dans l'histoire. 

Et tes hauts pics et tes hauts faits. 

Une race chevaleresque 

Vit en ce cadre pittoresque, 

Et ton passé vaut ton décor; 

Et du grand Bayard au brin d'herbe. 

Hommes et choses sont d'accord 

Pour chanter romance superbe. 

Et d'accord cimes... et cités 

Qui, sur les sommets indomptés, 

Ont dressé leurs tours indomptables; 

Cités de souiùre et d'orgueil, 

Par leurs créneaux très redoutables 

Et très douces par leur accueil. 

Et les trois roses delphinales 
Aux patriotiques annales 
Fleurissent, éclatant blason; 
Et n'allez pas croire que noble 



LES POETES DU TERROIR 

Rime au hasard et sans raison 
Si richement avec Grenoble. 

L'Allobroge, aux creux des torrents, 

A bu le mépris des tyrans, 

Mais, calme et fier, il appareille 

La raison et la liberté ; 

Car l'Alpe joue à son oreille 

Une hymne de sérénité. 

Oui, sublimes sont les arpèges 
Que sur le blanc clavier des neiges 
Ou dans l'orgue sombreMes pins 
Exécute l'Alpe éternelle; 
Et des Mozarts et des Ghopins 
L'âme harmonique habite en elle. 

Si chantante est la voix des eaux 

Qui dévident leurs bleus fuseaux 

Dans les prés verts, molle couchette, 

Et dont le grelot ruisselant 

Se marie avec la clochette 

Des troupeaux roux, tachés de blanc!... 

{La Route fraternelles) 



PIERRE DEVOLUY 

(1862) 



M. Pierre Dévoluy (pseudonyme de Paul Gros-Long, capi- 
taine du génie) est né le 27 juin 1862, à Chàtillon-i^n-Diois 
(Drôme). Il appartient à une vieille famille dauphinoise, et 
c'est, dit-on, par amour pour son pays uatal qu'il a choisi le 
nom sous lequel il s'est fait connaître comme poète français et 
provençal. Le « Dévoluy » serait une petite terre du Dauphinc, 
aux confins de Châtillon-en-Diois. Toute son enfance s'écoula 
dans ce pays, où se parle encore un vieux provençal, analogue 
au langage limousin. M. Pierre Dévoluy vint à Paris en 1882 et 
publia successivement deux recueils de poèmes français, Flu- 
men (Melle, Goussard, 1890, in-12) et Bois ton ^aw^- (Paris, Li- 
brairie de l'Art Indépendant, 1892, iu-I6). De retour dans le 
Midi, après une lecture de Mireille, il s'éprit soudain de son 
parler local et se jeta tout entier dans le Félibrige. Il n'écrivit 
plus alors qu'en provençal. Elu félibre majorai en 1900, il de- 
vint capoulié en 1901, et fut réélu aux mêmes fonctions, pour 
sept années, en 1905. 

M. Dévoluy a fait paraître, en 1903, Les Noms de lieux ducomt 
de Nice (Avignon, Koumauille, in-18). Il a collaboré en français 
à l'Echo des liosati, à La Plume, à la Revue Indépendante, aux 
Ecrits pour l'Art, à VActioji rcgionaliste, à la Revue du Sud-Est, 
de Lyon, etc.; et en provençal à tous les journaux et péri<jjdi- 
ques du Félibrige, entre autres : La Cigalo d'or, La Campana 
de Magalonna (Montpellier), Videio prouvençale, Lou Félibrige, 
hi Revue de Provence (Marseille), Lou Gau (Avignon), les Reclams 
de Biarn e Gasconne (Pau), Le Pays cévenol. Il a donné en outre 
à VAioli, journal de Mistral, une série d'études formant un 
corps de doctrine : Le Mistralisme. Il dirige depuis janvier 1905 
le journal Prouvcnço ! (Avignon). 

M. Dévoluy a obtenu en 1899 le prix d'Arles pour une His- 
toire de la Provence et du Midi encore inédite. Comme capoulié, 
il a fait aboutir, en 1905, la réforme du statut félibréen de; 1876, 
ce qui lui a valu, après d'ardentes polémiques, l'approbation de 
la grande majorité des félibres. Orateur éloquent et convaincu, 
il a présidé les fêtes de Sainte-Estelle et prononcé de nom- 
breux discours à Avignon, à Apt, à Béziers, à Pau, à Font- 



42 LES POÈTES DU TERROIR 

Ségugne, à Arles, à Cette, à Périgueux, etc. Quelques-unes 
de ses poésies provençales lui ont valu une place dans le mou- 
vement littéraire du Midi. 

Bibliographie. — Fréd. Charpin, Biographie littér., L'Union 
républic. d'Aix, 28 avril 1901. — Elzéar Rougier, Biographie, 
Revue de Provence, juin 1901. — Edmond Lefèvre, Catalogue 
fêlibréen, Marseille, Ruât, 1901, in-8». — J. Véran, Le Capoulié 
Dévoluy, Libre Parole, 24 mai 1904. — Eugène Joubert, Pierre 
Dévoluy, L'Eclaireur de Nice, 15 déc. 1902; etc. 



LE DEUIL D'AMOURi 

— mère, coupez-moi 
Les rubans de mes culottes. 

Ma mie est morte 
A la pointe du jour, 
Je veux porter le deuil d'amour. 

— Mon fils, console-toi, 
Nous en trouverons une autre 

A Barcelonnette 
Et même à Draguignan; 
Il n'en manque pas chez les marchands. 

— Les filles des marchands 
Sont bien trop orgueilleuses, 

Pour leur parure 
Et leur parler pointu, 
Il leur faudrait cent mille écus. 



LOU DOU D'AMOUR 

« O maire, coupas-me Emai à Draguignan 

Li riban demi culoto * : N'en manco pas vers li marchand, 

Ma migo es morte _ j^i fiho di marchand 

A la primo doujour. N'en sounbùn trop ourguoiouso 

\ Ole pourta lou dou d amour, p . ^ ^j j^^^^j^ 

— Moun fiéu, assolo-te. Et soun parla pounchu 

Quen'ontroubarasunoautro; lé faudrié bèn cent milo escut. 
A Barcilouno 

1. Prouvenço, 7 janvier 1907. 

2. On bisse les deux premiers vers de chaque couplet. 



^2 



DAUPHINS 

— Mon fils, en Avignon, 
On dit qu'elles sont coquettes, 

Et dansent le branle 
Tous les jours de l'année 
Avec leurs frères et leurs galants. 

— Les filles d'Avignon 
Sont bien trop délurées : 

Elles vous enjôlent 
Avec leurs paroles mielleuses 
Et en ont vite assez d'un amoureux. 

— Mon fils, pour la beauté, 
Cours vite en terre d'Arles. 

Il y a des princesses 
Plus belles que le jour 
Qui te feront pûmer d'amour. 

— Qu'importe la beauté?... 
J'ai le cœur malade, mère. 

Les filles d'Arles 
Ne savent que s'attifer 
Et par les rues se pavaner. 

— Mon fils, passe la mer, 
Va chercher en Amérique : 

A ce que l'on m'a dit, 
Les filles, là-bas, 
Portent l'argent à pleins cabas. 



— Moun fiéu, en Avignoiiu, Plus belle que lou jour 
Dison que soun cafignoto, Que te faran fringa d'amour. 

E fan lou brande _ Dequ'enchau la bèuta?... 

Touti h jour de l'an Ai lou cor que me dou, maire; 

Emé SI fraire et si galant. LJs Arlatenco 

— Li fîho d'Avignoun Sabon que se pimpa 
N'en soun bèn trop degouiado : E pèr carrière s'alarga. 

Nous embelinou _ ^i^^,^ ^ -.y^ p.,sso la ^^r, 

Eme soun teta-dous, y^i cerca dins l'Americo : 

En anleupround'unamourous. M'an voufu dire 

— Moun fiéu, pèr la bèuta, Que li fîho eilabas 
Courre lèu en terro d'Arlo : Porton l'argent à plen cabas. 

l'a de princesso 



44 LES POÈTES DU TERROIR 

— De tant d'argent sonnant, 
Mère, que voulez-vous en faire? 

Dans notre chaumière 
Ce serait gros embarras. 
mère, laissez-moi pleurer. 

— Mon fils, s'il ne te chaut 
Gentillesse, ni richesse, 

Fais-toi donc moine 

Dans quelque monastère 

Pour prier Dieu, ta vie entière. 

— J'ai bien trop prié Dieu 
Qui m'a ravi moo amie. 

Je vais la retrouver. 
Vite, pour votre enfant, 
Tissez, ô mère, un linceul blanc. 



— De taut d'argent tintin, Dins quauquo mounastié, 

Maire, que n'en voulès foire?.. Pèr prega Diéii tijourentié. 

Dins nostro granjo _ ^j bon trop prega Dieu 

Sarié gros embarras... q^^ ^,^ r,^„l,a mounamigo; 

O maire, leissas-me ploura. j^a vau rejoiigne : 

— .Moiinfiéu,senoun t'enchan Léu-lèu, pèr veste enfant, 

Galantiso ni richesse, Teissès, o maire, un linçouManc. 
Rénde-to moungc 



FLANDRE 



FLANDRE WALLONNE, FLANDRE FLAMINGANTE, HAÏNAUT 
CAMBRÉSIS. ETC. 



Ce n'est pas en vain qu'un critique a récemment écrit que 
l'on ne connaît de la Flandre que « la monotonie de ses plai- 
nes, la tristesse désolante de son ciol, l'ivresse bruyante et 
lourde de ses kermesses et son activité industrielle et commer- 
ciale^ ». En effet, quand on l'a dépeinte plantureuse et grasse 
et si fertile que peu de provinces septentrionales peuvent lui 
être comparées, on croit l'avoir définie. C'est la juger superfi- 
ciellement. Rien n'est plus varié que son sol, où cent éléments 
divers se combinent et lui prêtent celte existence complexe 
qu'on lui reconnaît lorsqu'on a su profondément la pénétrer. 
Opposition brusque du terroir et de la race, éléments antithé- 
tiques du climat et du paysage, cette multiplicité de ses res- 
sources constitue à la Flandre un caractère original d'un charme 
prenant et discret, qui la situe entre les plus pittoresques de 
nos pays de France. « Ceux-là seuls l'apprécient pleinement 
qui ont connu — écrit M. Léon Bocquet, — puisé aux traditions, 
respiré dans l'air même l'initiation préalable pour atteindre*à 
cette beauté, une beauté voilée et douce. L'étendue de la Flan- 
dre n'a point, pour l'autochtone, l'uniformité plane qu'ensei- 
gnent les géographies sommaires. Son atmosphère, moins lim- 
pide que celle d'autres régions davantage favorisées du soleil, 
ni sa lumière papillotante et mouillée, ne révèlent aux regards 
habitués à s'y baigner la désolation. Ses paysages et ses sites 
comportent une poésie de brume intense, une pacification pro- 
fonde, propice aux; rêveries délicieuses et aux langueurs de 
nonchalance. La plaine est coupée de ces rivières aux méandres 
de musardise : l'Escaut aux flots verts, la Scarpe paresseuse, 
la Sambre flexible, activant les vannes des moulins, la Deùle 
bourbeuse et noire, la Lys surtout, aux eaux fécondes et bonnes 
au rouissage des lins, et qui coule si calme dans sa vallée humble 

1. Léon Bocquet, La Flanrlre^ Grande Revue, 1" mai 1906. 



46 LES POÈTES DU TERROIR 

et heureuse. Et le sol gras, opulent et sain, ondule d'une montée 
insensible du côté du Ferrain et du Pévèle, tandis qu'à l'autre 
extrémité, bleuissant l'hémicycle de l'horizon, le sol se mame- 
lonné des monts de Bailleul et de Cassel pour s'enclore à la fron- 
tière par les collines basses du Tournaisis. Rivières et canaux 
sinuent et serpentent dans les trois Flandres, la flamingante, 
la -wallonne et colle proprement française, à l'entour des villes 
anciennes dont l'existence raconte une épopée : Landrecies et 
Maubeuge, Valenciennes et Bouchain, Douai, Bavay et Lille. 
Bardées de fer et closes de remparts, c'étaient les cités fortes, 
orgueilleuses et invincibles qui commencent à peine de se 
désentraver de la gêne, devenue inutile, de leurs fortifications. 
Ailleurs ce sont des cités déchues, Wervicq, rivale d'Ypres, 
Halluin, Comines, célèbres toutes deux dans les annales et 
mortes irrémédiablement; Bailleul la dentellière, Cassel, Haze- 
brouck, Hondschoote et tant d'autres encore qu'on oublie. » 
Aussi bien l'histoire de la Flandre française se confond-elle 
avec celle de tous les pays du Nord; mais elle a pour nous 
séduire des pages hautement significatives où s'est inscrit le 
sentiment de son indépendance. Il y a autre chose que de la 
brutalité dans le génie de sa race. La force prolifique des Bolgs 
d'Mande se trouve, selon l'expression de Michelet, chez les 
peuples originaires de Belgique et des Pays-Bas. Chez ceux 
de Flandre, le sens belliqueux s'atténue à mesure qu'on s'avance 
vers la Picardie. 

Peu guerrier de sa nature, le Flamand, à part quelques ins- 
tants de révolte et d'héroïsme, répugne volontiers à la guerre 
qui entrave son goût de négoce et perturbe son désir de paix 
laborieuse. On a beau citer les fastes de son histoire, rappeler 
ces noms glorieux et significatifs pour la nation , Cassel, Bon 
vines, Fontenay, Denain, Wallignies, etc., on ne caractérise 
point ainsi son rôle dans l'évolution sociale des derniers siè- 
cles. Il eut un but plus haut que celui qu'on lui prête. Le sol 
de sa patrie fut sans doute un champ de bataille, mais la pros- 
périté de ses cités ne dut rien à la conquête. Peuple fort et po- 
sitif, ayant sans cesse le souci du réel, nul plus que le Flamand 
ne montra tout à la fois le goût de l'industrie, de l'agriculture 
et des arts pacifiques. Nul ne comprit mieux les nécessités de 
la vie, les usages du monde, ne sut mieux agir et conter. « La 
Champagne et la Flandre, a-t-on dit', sont les seuls pays au 
moyen Agequi puissent lutter avec l'Italie. La Flandre a son 
Villani dans Froissart, et dans Comines son Machiavel. Ajou- 
tez-y ses empereurs-historiens de Constanlinople. Les auteurs 
de fabliaux sont encore des historiens, au moins en ce qui con- 
cerne les mœurs publiques. Mœurs peu édifiantes, sensuelles et 

1. J. Michelel, Noire France. 



FLAN DU i: 4/ 

grossières. Et plus on avance au nord dans cette grasse Flan- 
dre, sous cette douce et humide atmosphère, plus la contrée 
s'amollit, plus la sensualité domine, plus la nature devient puis- 
sante. L'histoire, le récit, ne sufTist-nt plus à satisfaire le besoin 
de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du dessin viennent 
au secours. La sculpture commence eu Franco même avec lo 
fameux disciple de Michel-Ange, Jean do Bologne*. L'architec- 
ture aussi prend l'essor; non plus la sobro et sévère architec- 
ture normande, aiguisée en ogives et se dressant au ciel comme 
un vers de Corneille: mais une architecture riche et pleine en 
ses formes. L'ogive s'assouplit en courbes molles, en arrondis- 
sements voluptueux. La courbe tantôt s'adaisso et s'avachit, 
tantôt se boursoufle et tend au ventre *. » 

On a décrit ses églises, parées comme toute habitation fla- 
mande, éblouissantes de propreté et de richesse; on ne saurait 
méconnaître ses betl'rois où sautillent les carillons. 

« Les betï'rois! Ils attestent les laborieux enfantements de la 
liberté dans le pays et les luttes pour l'indépendance commu- 
nale. Ils dominent les maisons municipales où lo peuple se 
gouverne et fait ses lois, où les corporations, les gueldes, l'é- 
chevinage et les confréries se rendent en procession comme 
aux cathédrales. 

« Avec leurs poivrières, leurs créneaux, leurs échauguettes, 
leurs donjons du guet où se tient lo veilleur, ils ont surgi à 
la Renaissance espagnole sur tous les points de la province, 
dressant en face de la beauté pieuse des églises leur beauté 
plus humaine. Ils sont le geste de l'oHort et de la défense, à 
côté du geste de la prière et do la supplication. Les sonneries 
des uns fraternisèrent aux jours de fête avec la sonnerie des 
autres. L'heure continue d'y alterner, car aux calmes villes des 
Flandres, du haut des tours, sur lo clavier des carillons, d'hum- 
bles artisans savent encore, quand viennent les ducasses, faire 
descendre sur la foule les musiques joyeuses. - 

« Sur un même sol, l'union des bellrois et des cathédrales 
symbolise, ce semble, lo caractère du peuple en ses deux élé- 
ments fonciers : lo mysticisme grave et fastueux, l'énergie 
combative et têtue. Ils sout les monuments comniémoratifs 
d'une race ficre et volontaire qu'aucun choc ne fait plier et qui 
se redresse après chaque coup, tenace et indomptable^... » 

De même que les autres arts nés du terroir, la littérature est 
ici pittoresque, colorée, presque toujours réaliste à l'excès. En 
valu nous ol)jectera-t-on que la Flandre apporta sans cesse 
sa contribution à la culture française, fournit ses chansons de 

i. Né à Douai. 

2. J. Micholct, Xotre France. 

3. Léon Bocquet, La Flandre. 



48 LES POÈTES DU TERROIR 

geste, ses poèmes épiques, s'enoroueillit des vers de Frois- 
sart et do Robert Gaguia, sa poésie est esseatielleiiient popu- 
laire. Lille, à l'égal des autres villes du Nord, eut sou Puy da- 
mour, SCS mystères dramatiques, ses fabliaux, ses chansons, 
ses satires de mœurs'. Le peuple flamand a gardé presque 
intacts ses dialectes. Deux langues se partagent la province : 
l'une d'origine tudesque, l'autre française. La Lys sépare leur 
domaine-. Le français et les patois Avallons-])icards dominent, 
plus bas. à Roul)aix. à Valenciennos, à Cambrai, etc. Ce der- 
nier, au vocabulaire touffu, aux mots expressifs et imagés, mais 
dont l'harmonie est indigente par défaut de syllabes sonores et 
par excès de consonnes chantantes, reste la langue commune. U 
a eu longtemps ses rapsodes, satisfaits de dire oralement les 
coutumes et les faits locaux : Cottignies, dit IJrùle-Maison, puis 
le célèbre Desrousseaux, surnommé le Mistral du Septentrion '. 
Alexandre Desrousseaux réussit à fixer la langue instable de 
ses devanciers, à lui donner une grammaire, enfin à perpétuer 
j)ar le verbe la tradition des vieilles fêtes flamandes : le bro- 
qaetet, fête des dentellières; la braderie, foire nocturne de Lille 
dont aucune ville du Nord ne peut offrir l'équivalent. Il fonda 
cette école contemporaine qui s'affirme à Valencicnnes avec 
Georges Fidit, à Tourcoing avec Watteuw, et à Deuain avec le 
mineur Jules Mousseron*. 



1. Voyez entre autres : Lille on vers burlesques, Les Embarras 
(lu jour de l'an, Les Mœurs des Lillois anciens et modernes ou Lille 
civilisée sous la domination française, par rétablissement des Aca- 
démies, Les I^romenades de l'Esplanade, Sur l'imprimé citez. G.-E. 

Vroi/e, etc., 1731, in-1:!. Réimpression de l'original (un exemplaire u 
la Bibliothèque nationale : Réserve Y" 4333). Louis Vermcsse, dans 
sou Dictionnaire des patois de la. I-'landre française, signale eu outre 
un recueil dcCliansons lilloises, par F.-K. Faucompré, bille, 1838, bro- 
chure. IVous n'avons pas vu cet ouvrage, mais nous supposons qu'il 
s'agit là d'une iiiiilalion des poèmes du célèbre Brùle-Maisou, alors 
fort goùlé eu Flandre. 

2. A partir de Vieux-Bcrquin (mi-francais et mi-flamand), toull'ar- 
rondisseuieul de Ilazebrouck et celui de j[)unkcrquc, sauf vers Rosen- 
dael et Gravelines, parlent le vieux flamand. Les jeunes gens seuls 
ont quelque teinture de français, mais dans leur village ils délaissent 
volontiers la langue officielle pour le « parler» du cru. On consultera 
utilement àce sujet l'inléressaut travail de M. .1. Dewacliler, Le Fla- 
mand et le Français dans le nord de la France, in-S». (Voir notre 
Bibliogra|)lii(>.) 

3. Louis V'crmc'sse en signale d'autres, des pasticheurs sans doute. 
Voyez les Chansons et Pasqnilles valenciennoises, par Querlinier, 
Valenciennos, 1801 ; puis les Chansons tournaisiennes, par A. Del- 
môe et A. Le Hay, etc. 

4. Can)brai a, dit-on, aussi son poète en patois local : M. Cliailes 
Lamy, né le 3 octobre 1848. On lui doit une série de ])laqueltes, Passe- 
timjts Kimberlot (Canibray, inq)r. Régnier frères, a fasc. in-8»), La 



FLAN DUE 



49 



Plus productif dans ses manifestations anciennes apparaît 
l'idiome de la Flandre flamingante, pou dissemblal)lo de la lan- 
gue parlée couramment dans une grande partie de la Belgiquo 
etqui reste le seul en usagée dès qu'on a dépassé le pays des Rues 
pour aller vers la mer du Nord. On lui doit, dit-ou, les litanies 
gracieuses des fleurs et les cantiques à la gloire de la bonne 
terre productrice. A ces deux formes expressives do l'esprit 
flamand, si l'on ajoute les témoignages de quelques écrivains 



limite d£tat. . 

de Ji'ovince . 

.. de Départanaat. 
lieu de naissance 
des poètes. 



j ^■" ^ ' "Wsixrinïïios 

JPAS DE -CALAIS > m q 



K.! 






lllonâ^ris > 



|sa^E^A^j"^-Ji) 




-*_^__,-- N^ y le Ljte.au 



. ,- v„> ^\RocroP 



LA FLANDRE 

français, dont l'œuvre nouvelle constitue une sorte de renais- 
sance de la pensée flamande, l'on aura délini le caractère d'une 
de nos riches provinces. 

A l'heure actuelle, la Flandre possède un certain nombre de 
poètes dignes d'être avantageusement connus. Nous avons fait 



Vie de l'Ouvrier (ibid.), JSos douches et trisses saquois (ibid.), Uii 
tiot peu d' toutes sortes (ibid.), 5m?' ifes Geins d'nous autes. Contes 
d'pépère (ibid.). Sur des Saquois (ibid.). Les monologues, chansons 
et autres productions de Cii. Lamy n'ont été remarquées que parce 
qu'elles empruntent aux formes locales leur expression pittoresque. 
Dégagées de leurs parures verbales, ce sont d'assez pauvres ciioses 
dépourvues de couleur, de franc esprit, d'imaginaliou et surtout de 
celle grâce vivante qui rend durable toute œuvre populaire. 



50 LES POÈTES DU TERROIR 

une place à MM. Auguste Dorchain, A. -M. Gossez, Léon Boc- 
qiiet, Amédée Prouvost, Faute de pouvoir faire mieux, nous 
croyons devoir signaler à l'attention des lettrés MM. Ed- 
mond Blanguernon, Paul Castiaux. Achille Segard , René- 
Mary Clerfeyt, Emile Lante, Floris Delattre, Georges Houbron, 
Cliarles Droulers, etc. 

Tous ces poètes ont célébré à l'envi le pays natal, cette Flan- 
dre des buveurs de bière, des kermesses et des dncasses, qui 
n'ignore rien de ses origines et demeure justement fiére de son 
passé; « la P'Iandre aux pâtures abondantes, aux champs bario- 
lés, aux routes interminables bordées de saules et d'ormes, à 
l'ombre desquelles sont assises les fermes et les censés régu- 
lièrement alignées, pareilles en leur propreté aux intérieurs • 
hollandais; la Flandre des hauts fourneaux, des filatures et des 
centres miniers, où l'activité des fosses bourdonne et gronde 
sourdement... 

Bibliographie. — Bruzen de la Martinière, Grand Diction-' 
naire, Géographie historique, etc., t. II, Paris, P.-G. Le Mercier, 
1740, in-folio. — ExpiUy, Dictionn. histor., pol. et gcogr. de la 
France, etc., 1764. — G-A.-J. Hécard, Dictionn. rouchi-français, 
etc., 1833, in-8°. — Le Glay, Analectes historiques, etc., Lille, 1838, 
in-8". — Quenson, Gayant ou le Géant de Douai, etc., Douai, 1839, 
in-8». — Aristide Guilbert, Histoire des villes de France, t. III, 
Paris, Fume et C'«, 1845, in-8''. — H. Brimeel, Histoire popuL 
de Lille, Lille, 1848, in-8''. — Louis do Baecker, Chants histo- 
riques de la Flandre, Lille, 1855, in-8». — A. Dinaux, Descript. 
des Fêtes popul. données à Valenciennes le 11-13 mai 1851, par 
la Soc. des Incas, Lille, 1856, in-S". — P. Legrand, Dict. du pa- 
tois de Lille, 1856. in-8». — E. de Coussinaker, Chants populaires 
des Flamands de France, rec. et publics avec les mélodies origin., 
une trad. frauç. et des notes, Gand, imprim. F. et E. Gyso- 
lyuck, 185G, iu-8». — Louis Vermosse, Vocabulaire du patois 
lillois, Lille, A. Béhaguc, 1861, in-12; Dictionnaire du patois 
de la Flandre française. Douai, L. Crépin, 1867, iu-8». — A. Du- 
rieux et A. Bruyelle, Chants et Chansons populaires du Cam- 
brésis, avec les airs notés, Cambrai, Durieux, 1864-1868, 2 vol. 
in-8». — Em. Van den Busscho, Bibliographie des Flamands de 
France, etc., Lille, imprim. Lcfebvre-Ducrocq, 1867, in-8°. — 
Th. Denis, Qu'est-ce que Gayant, nouv. èdit. augm. d'un essai 
de Bibliographie Gayantesque, Douai, 1889, in-8». — A. Des- 
rousseaux, Mœurs populaires de la Flandre française, Lille, 
L. Quarré, 1889, 2 vol. in-18. — C. Lootcn, La Langue des Fla- 
mands de France, 1\g\uo de Lille, 1890, I, p. 278; 1804, p. 435- 
461; La Littérature des Flamands de France, Revue do Lille, 
1890, II et III, etc. — Abbé Lcniiro, M. Dehacne et la Flandre, 
Lille, Désolée et de Browcr, 1891, in-S». — A. de Saint-Léger, 



FLANDRE 51 

La Flandre rnaiit. et Dunkerque s. la domination franc., IG-'iO- 
1189, Paris, Taillandier, 1900, ia-8». — A. -M. Gossez, J'oi-tcs du 
Nord, 1880'100'2, Morceaux choisis, Paris, Ollendorff, 1902, 
in-18j Les Provinces poétiques. Le Havre, La Province nouvelle, 
1908, in-S". — Albert Grimaud, La Race et le Terroir, Cahors, 
Petite Biblioth. provinciale, 1903, in-S». — Léon Bocqiict, La 
Flandre, La Grande Revue, 1"' mai 19i)(j. — Emile Laute, La Bra- 
derie, La Grande Revue, 1"'' mai 1906. — Henry Pote/., De l'in- 
fluence des écrivains du Nord sur la pensée française, La Grande 
Revue, 1« mail906. — Raoul Blanchard, La Flandre, Paris, Co- 
lin, 190G, in-8». — J. Michelet, Notre France, 9° éd., Paris, Colin, 
1907, in-18. — H. Cochin, Tableaux flamands, Paris, Pion, 1908, 
in-18. — J. Dewachter, Le flamand et le français dans le nord 
de la France, avec une carte (Congères pour l'extens. et la cuit, 
de la langue fr., 2" session, Paris, Cliampion, 1908, iu-8"). 

Voir en outre : Hécart, Sur le goût des habitants de Valcn- 
cicnnes pour les lettres, 1826; — L. de Baecker, La langue fla- 
mande en France, 1893; — G. Kurtii, La Frontière linguistique 
en Belgique, 1890-1898; — Mk'' Dehaisnos, Les délimitations des 
langues dans le nord de la France (Bulletin de la Commission 
histor., 1897); — H. Taine, Carnets de Voyage (1863-1865), 1897; 

— Vidal de la Blache, Tableau de la géogr. de la France. 1908; 

— J.-H. Berlhou, Des chroniques et traditions surnaturelles de 
la Flandre, etc. ; — enfin la Revue du Nord, la Revue de Lille, 
La Vaclcttc (Lille), Annales de l'Fst et du Nord, La Flandre ar- 
tiste, la Revue septentrionale, Le Beffroi, etc. 



CHANSONS POPULAIRES 



PETIT JEAN REVENANT DE LILLE* 

RONDE 

Petit Jean revenant de Lille, 
Go, co, co, se dira la, la- ! 
Petit Jean revenant de Lille, 

Tout chargé de rémolas^. (^'*) 

Sa femm' lui prépare sa soupe, 
Co, co, co, se dira la, la! 
Sa femm' lui prépare sa soupe 

Et un gros morceau de lard. (^''*) 

Mais pendant qu'il mangeait sa soupe, 
Co, co, co, se dira la, la! 
Mais pendant qu'il mangeait sa soupe, 

Le chat lui a pris son lard. (^'*) 

A qui je donnerai la trique ? 
Co, co, co, se dira la, la! 
A qui je donnerai la trique? 

A ma femme ou à mon chat? {bis) 

Si je donn' la trique à ma femme, 
Co, co, co, se dira la, la! 
Si je donne la trique à ma femme, 

Le curé mo grondera. (^'*) 

Si je donn' la trique à mon chat, 
Co, co, co, se dira la, la ! 
Si je donn' la trique à mon chat, 

Le matou me griffera. (^'*) 

1. Dcsrousseaux, Mœurs po/ml. dn In Flandre francaisn, Lillo, 
h. OiKiriY', 1889. 

t. Dans corlainos localités, co. rpfraiii est remplacé par celui-ci : 
Youp! yoiip! i/on/t! Ira, la, la, la, la! Dans <i antres, à Houliaix 
nolammonl, on dit la chanson sur un autre air, avec ce scconti refrain. 

:i. Gros radis noirs. 



I 



5;} 



Bah! bah! bah! j'ies laiss'rai tout faire, 
Co, co, co, se dira la, la! 
Bah! bah! bah! j'Ies laiss'rai tout faire. 
En paradis n'iront pas. {bis) 



LE MESSAGER D'AMOURS 

Un petit oiseau, blanc comme neige, se balan(;ait sur 
une branche d'épine. 

— Veux-tii être messager? — Je suis trop petit, et ne 
suis qu'un petit oiseau. 

— Si tu es petit, tu es subtil; tu sais le chemin? — 
Oui, je le connais bien. 

Il prit le billet dans son bec, et l'emporta en s'envo- 
lant. 

Il s'envola jusqu'à la demeure de ma mie. — Dors-tu, 
veilles-tu, es-tu trépassée ? 



DE MINNEBODE 

Daer was een sneeuwwit vogeltje, 
Al op een stekend doornetje, 
Din don deyne, al op een stekende doornetje, 
Din don don. 

— Wilt gy nict raynen bode zyn? 

— Ik ben te kleyn een vogelkyn. 

Din don, enz. 

— Zyt gy maer kleyne, gy /yt snel; 

Gy weet den weg ? — Ik weet hem wel. 

Diu don, enz. 
Hy nam denbrief in zynen bek, 
En vloog er meè tôt over't hek, 

Din don, enz.^ 
Hy vloog tôt aen myn zoetlîefs deur. 
En slaep ye, of waek ye, of zi t gy doodt ? 

Din don, enz. 

1. Les trois pièces publiées ici sont extraites des Chants populaires 
'fes Flamands de France, de E. de Coussmaker, Gand, imprimerie 
F. et E. Gysclynck, 1856. 



54 LES POÈTES DU TERROIR 

— Je ne dors ni ne veille, je suis mariée depuis une 
demi-année. 

— Tu es mariée depuis une demi-année. 11 me sem- 
blait que c'était depuis mille ans. 



JEANNE 

— Ah! Jeanne, disait-il, Jeanne, — Pourquoi necliantes- 
tu pas? — Eh! que chanterai-je, dit-elle, — Dans trois 
jours je ne serai plus. 

Jeanne était à peine en terre, — Jean se maria à une 
autre femme. — Et celle-ci donna des coups aux enfants, 
— En disant : Pourquoi n'allez-vous pas chercher votre 
pain? 

Le lendemain, à neuf heures, — On vit aller les trois 
petits enfants — Vers le tombeau de leur mère — Et s'y 
arrêter tous trois. 



— 'K en slape hoch 'k eu wake niet; 
Ik ben petrouwd al een half jaer. 

Dio don, cnz. 

— Zyt gy gotrouwd al een half jaerj 
Het dochte my >vel duyzcnd jaer. 

Din don, enz. 

TJANNE 

— Ach! Tjanne, zyde hy, Tjannnc, 
Wacrom en zingdc gy niet? 

— En wat zoudiir ik g.ion /.ingon, 
By dry dagcn en bondcr ik niet. 
Tjanne was schnors in d'aerde, 
Yan trouwde mot een ander lief. 
En zy gaf de kinderen slagen, 

En zy zeyd' : Waeroin zockt gy niot. 
'S Morgens ton nr-gon uren, 
Zag ineu de dry kiudjes gaen, 
Naer bct graf vau hulder inoedcr 
En zy bleven daor stille staen. 



FLANDRE 55 

Ils prièrent beaucoup — Et se mirent à genoux. — Et 
sur la prière qu'ils y firent, — La tombe s'ouvrit en ti'ois 
endroits. 

Elle prit son deuxième enfant — Et le plaça sur ses 
g-enoux, — Et elle prit son plus jeune — Et le porta à 
son sein. 

Et elle lui donna de son lait, — Comme font les mères 
chastes. — Ah! enfants, dit-elle, enfants, — Que fait 
votre père à la maison.' 

— Ah! mère, dirent-ils, mère, — Notre faim est bien 
grande. — Levez-vous et venez avec nous, — Nous irons 
ensemble mendier notre pain. 

— Ah! enfants, dit-elle, enfants, je ne puis vraiment 
me relever; mon corps est couché sous terre; c'est mon 
àme que vous voyez ici. 



Zy lazen en zy badon, 
Zy vielen op hulder knièn. 
Op 't gebed dat zy daer lazen, 
Het graf sprong open in drien. 
Zy nam het middelste zoontje. 
En zy ley 't op haren schoot. 
En zy nam het jongste zooatje 
En zy ley 't aen haer borst bloot. 
En zy gaf t nog eerst te zuygen, 
Gelyk al de moeders kuisch. 

— Ach! kinders, zeyde zy, kinders, 
Wat doet uwen vador al l'huys ? 

— Ach ! moeder, zeyden zy, moeder, 
Myn honger is wel te groot. 

Staet op en gauwe gy mede, 

Wy zullan t'saem vragen ons brood. 

— Ach ! kinders, zeyde zy, kinders, 
'K en kan voorwaert niet opstaen, 
En myn lichaem ligt onder d'aerde, 
En den geest doet my hier staen. 



56 LES POÈTES DU TERROIR 



L'ABSENCE 



O Islande, tristes parages, — ïu fais souffrir bien 
des cœurs ! — Tu mets les jeunes filles dans l'inquiétude 

— Pendant les tristes jours de l'été, — Durant cinq 
grands mois, — Elles doivent rester séparées de leurs 
amants. — Les marins sont partis pour l'Islande; — Les 
jeunes filles meurent de tristesse. 

On les voit marcher le long des rues, — La tète bais- 
sée, le cœur gros de tristesse — Et les yeux pleins de 
larmes ; — Leur cœur est si plein de chagrin d'amour — 

— Qu'on serait volontiers disposé à les plaindre. — 
Cupidon soit leur consolateur, — Et daigne les protéger. 

Elles poussent soupirs sur soupirs — Pendant les longs 
jours de l'été. Elles ont recours à la Petite Chapelle; — 
Que vont-elles y faire ? — On les voit en foule au sermon. 



II ET AFZYN 

Wel Island, gy'n bcdrocfde kust, 

Gy doetcr inenij^ licrlc lyden : 

Gy mackt de ineisjes g'heel oogcrust 

In de bedroef do zoincrtyden. 

Ora dat /y hiiu licf plaisant 

Vyf groote macndeu moetcn dcrveu. 

Ze /.va gevareu naer Islaud, 

De meisjes /.y al cm te stervcn. 

Me /ien 7.c gnen al langst de straet, 

Mot hulder hoofd nodergebogen, 

En hulder hertje /.waer gelaêu, 

Met do trancn in hulder oogcu. 

Hulder hertje vol miDncpyu, 

Dat mo ze /ouden gcirnc klagcn. 

Cupide wil luiii trooster zyn, 

En wil zorgeu voor hulder dragon! 

Nu geven /.y daer zucht op zucht 

In do lange /oinersclie dagen. 

'T kapolletjo is hulder toevliigt : 

Wîo gaen ze daer al gaen makon. 

In hct sorinocn al van don Hoor 



FLANDRE 57 

— .,. — Si les jeunes gens étaient moins rares, — Elles 
iraient plutôt à la danse. 

L'un conserve ses épargnes — Pour acheter une croix 
d'or, — L'autre pour une chaîne d'or. — Bien des jeunes 
filles vont coquettement parées; — D'où cela viont-il? 
Le diable le sait peut-être. — Elles se disent honnêtes, 

— Lors même qu'elles devraient avoir le remords au 
cœur. — Ceux qui s'unissent à de telles filles doivent 
à la fin s'en repentir. 

GIROFLE, GIROFLAi 

VIEILLE RONDE ENFANTINE 

Que t'as de belles filles, 

Girofle, Girofla, 

Que t'as de belles filles, 

L'amour m'y compt'ra. 

Ell's sont bell's et gentilles, 

Girofle, etc. 

Donne-moi z'en donc une. 

Girofle, etc. 

Pas seul'ment la queu' d'une, 

Girofle, etc. 

J'irai au bois seulette, 

Girofle, etc. 



Mon zie ze komen by heele hoopen. • 

Waren de jongmans maer gemeen, 

Ze zoèn liever ten danse loopen. 

Den een vergaert om een gouden kruys, 

Den and'rea om een gouden keten. 

Daer gaen veel meisjes proper en kuys, 

Hoe gaet dat? denduyvel moeten wetea. 

Zy zeggen dat zy eerelyk zyn, 

Al moesten z'haer zelvea rouwen. 

Die met zoo meisjes gezevit zyn, 

Ze moeten hulder oorea krouwen. 

1. Chants et Chansons populaires du CambrésiSj recueillis par 
A. Durieux, Cambrai, Durieux, 1864. 



58 



LES POETES DU TEKROIR 

Quoi faire au bois seulette 
Girofle, etc. 

Cueillir la violette, 
Girofle, etc. 

Quoi fair' de la violette? 
Girofle, etc. 

Pour mettre à ma coirrette, 
Girofle, etc. 

Si le Roi t'y rencontre? 
Girofle, etc. 

J'Iui frai trois révérences 
Girofle, etc. 

Si la Rein' t'y rencontre .'j 
Girofle, etc. 

J'Iui frai six révérences, 
Girofle, etc. 

Si le Diabr t'y rencontre ? 
Girofle, etc. 

Je lui ferai les cornes. 
Girolle, girofla, 
Je lui ferai les cornes, 
L'amour m'y compt'ra. 



BRULE-MAISON 

(1678-1740) 



Le plus populaire de tous les chansonniers lillois, et peut- 
ôtre le créateur du genre eu province flamande, François Coti- 
gnies, — et non de Cotignios, comme on l'a écrit par erreur, — 
dit Brùle-Maison, naquit le 16 janvier 1678 et mourut eu 1740. 
On sait peu de chose sur sa vie, sinon qu'il se maria avec 
Marie-Thérèse Gouviou, le \<" juillet 1706, et eut un lils qui 
se fit appeler Jacques de Cotignies. L'auteur* d'un poème eu 
vers burlesques sur la bataille de Fontenoy (Lille, Audré-J. 
Panckouke, 1745, in-16) a donné quelques renseignements sur 
ce poète, mais il faut s'y référer prudemment, car ceux-ci four- 
millent d'inexactitudes et furent cause que les faiseurs de dic- 
tionnaires altérèrent singulièrement sa physionomie. On y peut 
lire néanmoins en toute confiance que lirùle-Maisou, d'origine 
très médiocre, fut mercier de son état et divertit le peuple de 
Lille pendant quarante années par ses satires patoises sur les 
habitants de Tourcoing. Il fit deux pèlerinages à Saiut-Jacques 
en Galice, patron des merciers, à Lorette et à Rome, vendant 
en cours de route ses pasquilles et pasquinades. Aussi bien eut- 
il une incroyable célébrité. On l'avait surnommé Brûle-Maison 
de ce qu'il brûlait fréquemment en place publique une maisou 
de cartes fichée au bout d'un bâton, afin d'attirer les badauds. 
Il faisait aussi des tours de physique et toutes sortes d'exeiw 
cices d'adresse; mais on assure qu'il abandonna ce genre de facé- 
ties sur la naïve interrogation d'un paysan qui se prit à lui 
demander pourquoi il souffiait également dans ses doigts afiu 
de les réchauffer, et sur sa soupe chaude afin de la refroidir. 
Les chansons qu'on lui attribue et qui font son unique mérite 
sont souvent des couplets d'un style grossier, bien qu'ayant un 
ton naïf, et qui, presque toujours, prennent à partie les Tour- 
quennois en leur attribuant toutes sortes de balourdises. 

Elles parurent pour la première fois, grâce aux soins de l'im- 
primeur Vanackère, à la fin du xvii'' siècle. 

« La mode, dit-on-, était, en ce temps-là, de vendre, au nouvel 

1. Platiau, pseudonyme de A. -J. Panckouke. 

2. Eugène iJebièvre, Uràle-Maison et ses chansons. 



60 LES l'OÎiTES DU TERROIR 

an, en guiso d'almanachs, des recueils d'ariettes, de chansons 
plus ou moins légères, et de poésies plus ou moins fugitives. 
Ces alnianachs paraissaient sous le titre d' Etrennes ; c'est pour- 
quoi Vanackère publia ses recueils de chansons patoises en les 
intitulant Etrennes toarquennoises. II mit aussi au jour dix pe- 
tits recueils in-24, au milieu desquels il intercalait un calen- 
drier. La bibliothèque de Lille en possède un pour l'année 1791 
qui porte sur le titre -.Seconde édition. lien existe de plus anciens 
dans des collections particulières, et l'on nous en signale un 
daté de 1784. 

Dans sa préface, l'éditeur ne nous dit pas précisément où il a 
puisé ses textes, mais il apparaît clairement qu'il les tira tan- 
tôt de copies manuscrites provenant de bibliothèques privées, 
tantôt d'anciens placards que Brûle-Maison distribuait et ven- 
dait de sou temps. Quelques-uns de ces placards sont arrivés 
jusqu'à nous; ils sont imprimés au recto et au verso et contien- 
nent tout à la fois, par exemple, le Grand Voyage de Lille a 
Douay par la barque, des complaintes sur la Destruction de 
Thérouanne, la Prise d'Albiac, la Mort du partisan Marin, la 
légende de Lydèric et Phinaert. On comprend qu'à employer 
une telle méthode de publication, Vanackère ait rendu ses re- 
cueils suspects. On peut dire même qu'il ne se fil point faute 
d'y introduire, afin de les rendre plus compacts, des pièces 
composées après la mort de notre auteur. Il l'avoue d'ailleurs 
explicitement à partir du sixième recueil, transformant son 
titre en celui d'un ouvrage collectif. Dans les recueils précé- 
dents, déjà il semble, faire une distinction entre certaines pièces 
sous lesquelles il ajoute le nom de Brûle-Maison et d'autres 
qu'il se garde d'attribuer. La réputation du vieux chansonnier, 
prenant plus d'actualité qu'elle n'en avait jamais connu et s'é- 
tendant au delà de sa province, provoqua tout à la fois et dos 
critiques acerbes et la cupidité des libraires. Tandis que les 
uns, comme Victor Derodo dans son Histoire de Lille, Roussol- 
Desfontaines dans celle de Tourcoing, nièrent l'existence do 
Itritle-Maisou, allant jus(iu'à prétendre que ses chansons avaient 
été composées par un chanoine do Saint-Pierre de Lille, d'au- 
tres, tel If libraire Blocquel-Castiaux, s'ingénièrent à donner 
uno contrefaçon des Etrennes tourquennoises* et ne se gênèrent 
nullement pour y faire entrer des productions contemporaines. 
On lut ainsi des couplets chantés à des ban(|uets et à des céré- 
monies localiîs donni'os vers 184.'). Il faut dire pourtant que ce 
dernier rcctu'il oH'rait parfois au public des chansons anciennes 
que Vanackère ne connut pas ou bien laissa do côté. 

Voici une courte bibliographie des recueils de Brûle-Maison 

1. Chnnsnnx toiirqnennoinps, lilloises et douaisiennes en patois du 
pays, par Drùh'-Mainon, Lille, s. d., 1 vol. iu-32., 



FLANDRE 61 

me nous avons pu consulter à la Bibliothèque nationale : Etrcn- 
les tourqneniioises, etc., 2« éd.. Tourcoing et Lille, chez l'éditeur, 
m IX, cinq parties en un vol. iu-'i2 ; Chansons tourqucnnoises et 
illoiscs, avec les airs notes, etc., Lille, impr. de Blocquel, 1813 
î vol. in-32; Etrennes tnurquennoises et lilloises, etc.. Tourcoing 
;t Lille. Blocquel, 1813, 4 vol. iu-32 ; Lille, Vanackére, 1813, 1822, 
823, 1831. in-32; Tourcoing et Lille, Vanackùre fils. 1833, in-32 
•j» édit.); Chansons tourquennoises, etc.. Lille, Castiaux, 1833, 
n''^2^, Etrennes, etc.. Lille, Vanackcre fils, s. d., 1843, s. d. etc., 
n-32; Les Chansons et histoires facétieuses et plaisantes de feu 
•\ deCottignies (publ. par Em. Chasles, Lille, Vanackére, 1856. 
n-12); Etrennes, etc., 7« éd., Tourcoing et Lille, Vanackére, 1880, 

p. in-32. Ajoutons que tous ces recueils out en partie repro- 
luit des pièces qu'on trouve dans un manuscrit de la bibliothè- 
[ue de Lille, provenant de la collection Genlil-Descanips. Ce 
aanuscrit, qui, avant de passer entre les mains de son dernier 
)ossessour, appartint successivement à « J. de Cottignies l'aîné, 
ils de Brùle-Maison», puis aux bibliophiles Libert de Beaumont 

t V. Godefrin, porte le titre suivant : Trésor ou Recueil de plu- 
ieurs belles chansons, et renferme 874 pages in-4''. Il contient 

u dire de M. Eugène Debièvre, qui en a fait le dépouillement, 
:n grand nombre de pièces inédites ou non de Brùle-Maison, 
>armi une foule d'autres qui peuvent lui être attribuées ou 

ppartenir à des poètes de son école. On s"est beaucoup occupé 

es dernières années du poète lillois. Des écrivains de tous 
;enres ont fait son éloge. Le bon chansonnier Desrousseaux 

'est appliqué à faire revivre cet ancêtre de la Muse populaire, 

1 lui a consacré une notice curieuse, d'où nous détachons cette 
necdote curieuse et nouvelle qui, depuis, s'est vulgarisée : 

Original toute sa vie, Brùle-Maison voulut l'être encore après 
a mort. Il habitait une petite maison sur la place du Théâtre; 
escalier en était tellement étroit qu'il ne'permettait d'intro- 
uire aucun meuble dans le trou qui lui servait de chambre.* 
eu de temps avant sa mort, il lit appeler un charpentier, l'o- 
ligea de construire son cercueil sur place, et le jour de son 
aterrement, au grand ébahissement de tous les spectateurs, 
n fut obligé de le descendre par la fenêtre. » 

Bibliographie. — Louis Verniesse, Biogr. de François Coti- 
ny dit Brùle-Maison, Lille, Leleu, 1863, in-r2. —Desrousseaux, 
râle-Maison, Etude biogr., Lille, imprim. L. Danel (extr. des 
lém. de la Soc. des Se, de l'Agricult. et des Arts de Lille), 
383, in-8», — Eugène Debièvre, Brùle-Maison, ses chansons, 

evue du Nord, 1896, XI, p. 38 et 73. 



62 LES POETES DU TERROIR 



CHANSON 

SUR LE MALHEUR ARRIVÉ A UN TOURQUENNOIS 

QUI ESPÉROIT FAIRE FORTUNE 

EN VENANT VENDRE DES BRUANTS* A LILLE 

Air : De mon Jacques. 

Non, je ne saurois pu faire 
Sans canter à m'n' ordeinaire 
Sur chés folies de Tourcoing. 

Pour boire, 
Ghela me vient ben à point. 
Un Tourquennois ben habillé, 
Ghès jour en passant par Lille, 
A aperchu un enfant 

Subtile, 
Courir avecque un bruant. 

Un autre enfant par derrière, 
Crioit, dijoit à se mère : 
Wettiez*, clicst un bioun meunier, 

Ma mère, 
Aquatez m'en, s'il vous plet. 

Pour contenter se fillette. 
Pour un liard en d'aquiotte : 
Le Tourquennois interdit; 

Y wette, 
Chela est ben quer drochi*. 

Le Tourqucnnoia ben allertc, 

Sitôt a pris se brouette, 

Et so femme et ses s'enfanls, 

Tout net, 
S'en vont cacher ù bruants. 

Il s'en fut d'un plein corage, 
Par chés hnyos et chés bocages; 

\. Ilaiinelons. 

2. Hcpardcz. 

3. Ici. 



FLANDRE 

Il en rempli un tonniau, 

Bennagei, 
Dit ché du bon et du biau. 

Y n'davot pu de chen mille, 
S'en venoit tout droit à Lille; 
Broutoit tout en chifllotant, 

Jean Gille, 
Pour amuser chés bruants. 

Ari'ivé au Pont-à-Marcq, 
Sitôt un commis l'attaque : 
Que broutte-tu si pesant? 
Jean Jacques 

Y répond: Sont des bruants. 

Le commis se mit ù dire : 
Crois-tu que nous volons rire? 
Oeuvre cbela à l'instant; 

Faut vire 
Chen qu'il y a sous chés bruants. 

Grois-m'hardiment su m'parole, 
Che n sont nen des fariboles, 
Sont des bruants et du verd, 
Cha vole, 

Y faut les tenir couverts. 

Aussitôt toute le bende 
Dit : Nia de le contrcbende ; 
Passe te n'épée dedent. 

Arrête ! 
Te tùra tous mes bruants. 

S'animant sur che l'affaire. 
Encore pu qu'à l'ordinaire, 
Ont renversé le tonniau 

Par terre, 
Et l'ont mis le cul en haut. 

Non, jamais rien de pu drôle; 
Chés bruants sans nulle frivole. 



63 



Content (bien aise). 



64 LES POÈTES DU TERROIR 

Dés auî ont vu le solai 

Tous vole 
Sur chés camps et sur ches haye*. 
Sitôt y s'est mis à braire, 
Digeant : Bon Dieu, queuUe affaire. 
Les velà tou t'envoles, 

Quoi faire ? 
Hélas! je suis ruenné. 
11 est tout comme immobile, 
Digeant à s'femme et se fille : 
J'en devois faire mille florins, 

A Lille, 
Je les coiilois comme den m'main. 



LA PILEUSE 

CHANSON NOUVELLE d'uNE FILLE DE VILLAGE 

Tourne, mon cariot, tourne. 
L'amour me fet plaisir. 
Tout le bonheur me tourne, 
Me n'amoureux de Fourne 
Me venra vir bétot, 
Tourne, men cariot. 
Je ne suis nen honteuse 
Quand qui vient pour me voir; 
Car je suis amoureuse, 
Ne suis-je point heureuse, 
Quand qui vient tous les jours 
Pour me faire l'amour? 
Encore trois babaines, 
Il tra j\ pan près l'heure 
Qui me dira : llélaine, 
J'altendo» avec peine 
L'heure de vous contenté, 
Bagemme' à doux côtés. 
Il me trouve si bielle 
Quand je file ù men car, 

1. Baiscz-moi. 



65 



Me contant des nouvelles 
Men filet il appielle; 
Quand j'ai fait un niquet, 
Je qucurre au corniquet. 
Au cornet derrière l'porte, 
Nous devisons de sens, 
Se n'amour vient si forte, 
11 m'agrouille, me fajotte 
D'un amour déréglé, 
Tout prête à m'étranné. 
Après les tours de bouque, 
Quand il m'a pourlequié, 
Sen cœur fé touque touque, 
Et le mien flouque flouque; 
Je li répond à l'heure : 
Je su fille d'honneur. 
Aussitôt me rapage 
Par des douches raigeons, 
Il me fait si benage 
D'un amoureux langage, 
Sitôt me dit : Bonsoir, 
Belle, du qu'au , revoir. 
J'plains les filles et servantes 
Qui n'ont point d'amoureux; 
Car une fille qu'elle hante 
L'amour est pu j^esante 
A porter pour certain 
Qu'un 'rasière de grain. 

PRÉDICTIONS 

Air : V'ià d'bon foin. 

Pour tous les mios de l'année, 
J'vois vous fair' des prédictions. 
Acoutez vos destainées, 
Et fait'z'y ben attention. 

I n'y a point 
D'armena pu véritable ; 

I n'ment point. 



66 LES POÈTES DU TERROIR 

En Janvier, le vent de bize 
F'ra y'nir le roiipi au nez ; 
Et cheus' qui cangeront d'quemige 
Sentiront leu dos r'froidié. 
I n'y a point, etc. 

En Février, pour nouviello, 
J'vous annonce que vin vieux 
Bu en compagni femelle, 
N'porra point faire ma aux yeux. 
I n'y a point, etc. 

Au mos de Mars les court' haleines 
Sentiront de l'embarras, 
Et du fond de leu poitraines 
Unp'tit chifllé sortira. . 
I n'y a point, etc. 

En Avril, les sourd-oreilles 
Entendront mal aisément; 
Et cheu's qui couront sans 
A queva s'ront durement. 
I n'y a point, etc. 

Au mos d'Mai, dessus l'herbette 
Les bergères et les bergers. 
En roufcoulant leu musette, 
Pens'ront à aut'cose après. 
I n'y a point, etc. 

Pendant Tmos d'Juin, deux cornes 
A la lune paroîtront, 
Qui rendra les gens bien mornes, 
Les sentant dessus leu fronts. 
I n'y a point, etc. 

Les hétiques, nu mos crjuillote, 
N'aront point grand appétit : 
Un verra des c(»us d'houlettes 
Aveuc de» visages bouflls. 
I n'y a point, etc. 

Pendant l'Août pour mervaile, 
Bien des nogottes s'ront croqués ; 
Cheus' qui buv'rons à l'boutaile 



67 



N'aront point besoin d'goblé. 
I n'y a point, etc. 

Si les puclieir en Septembre 
Ne sont point cueille en temps, 
Malgré l'sé, malgré Tgengembre, 
Eir pourriront pas l'mitant. 
I n'y a point, etc. 

En Novembre, queurra vite 
Qui f'ra deux cbeu lieux par jour 
Et tout' les tartes seront cuites, 
Quand qu'ell' seront brûlé au four. 
I n'y a point, etc. 

Les femmes souffleront les bresses 
En Déchembre pou s'récaufîer; 
Et cheus' qu'eir brul'ront leu fesses 
N'os'ront jamais les montré : 

I n'y a point 
D'armena plus véritable : 

I n'ment point. 

{Etrennes tourquennoises.) 



MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

(1786-1859) 



Marceline-Félicité-Joséphine Desbordes — plus tard Des- 
diordes-Valmore — naquit h Douai le 20 juin 1786, rue Notre- 
Dame, 32, et mourut à Paris le 23 juillet 1859, rue de Rivoli, 73. 
Nous ne retracerons pas sa vie, qui fut racontée en détail par 
Sainte-Beuve et ensuite par Auguste Lacaussade, en tète de 
l'édition délinitive que Lemerre publia de ses œuvres. Tout 
•enfant, la misère la chassa de sa ville natale, avec sa mère, 
■qu'elle perdit en Amérique. Jeune flUe, n'ayant pour ressource 
<iu'une jolie voix, elle se lit chanteuse et vint à Paris. Après bien 
des péripéties, stoïquement acceptées, et qui l'iuitiérent à la 
(mélancolie, nous la trouvons à l'âge do seize ans sur le théAtre 
Feydau, où elle obtint de réels succès d'artiste. Mais, dit-on, la 
«arrière dramatique, qu'elle n'embrassa que pour venir en aide à 
sa famille, elle la délaissait bientôt en faveur d'une inspiration 
qui la devait diriger dans une autre voie et qui décida en quelque 
sorte de son génie. 

On lui doit, après des vers publiés dans le Chansonnier des 
Crdccs, 1815-1816, — et qui semblent ses premiers essais im- 
primés, — des Elégies et Romances (Paris, [''rançois Louis, 1818- 
1819,in-12). Il en parut, en 1820, une 2» édition in-S», puis une 
troisième augmentée de pièces inédites, 1822 (in-18, avec gra- 
vures, chez, T. Grandin), une 4» in-16, en 1825, chez Ladvocat : 
Elégies et Poésies nouvelles; enfin une 5», en 1830, chez HouUand 
(2 vol. gr. in-8'> et 3 vol. in-12), résumant et complétant les pré- 
cédentes. Vinrent ensuit* : Poésies inédites (Paris, Uoulland, 
1829, in-18); Album du jeune dgc, poésies (ibid., 1829, in-12); 
Les Pleurs, poésies nouvelles précédées d'une préface d'Alexan- 
dre Dumas (Paris, Charpentier, 1833, in-8«); Pauvres Fleurs, 
poésies (Paris, Dumont, 1839, in -8»); L'Inondation de Lyon, 
poésie (Paris, 18ï0, in-S»); Poésies, précédées d'une notice iné- 
dite de Sainto-Deuvo (Paris, Charpentier, 1842, 1860 et 1872, 
in-18); Bouquets et Prières (Paris, Dumont, 1843, in-S»); Les 
Poésies de l'enfance (Paris, Garnier frères, 1881, in-18). Des 
romans: L'Atelier d'un peintre, presque une étude autobiogra- 
phique (Paris, Charpentier, 1833, 2 vol. in-8»); Une liaillerie de 



FLANDRE 69 

l'Amour (Paris, 1833, in-S»); Le Salon de lady Betty (Paris, 1836, 

2 vol. in-8'') ; Violette (ibid., 1839, 2 vol. in-8»); Contes et Scènes de 
la vie de famille (Paris, Garnier frères, 1873, 2 vol. in-18): des 
Contes en vers et en prose pour les enfants (Lyon, Boitel et Guy- 
mon, 1840, in-S"); Contes en vers pour les enfants (ibid., in-S"): 
Contes en prose pour les enfants (Paris, Maison, 1840, in-12); Les 
Anges de la famille (Paris, 1850, in-12) ; Jeunes Têtes et Jeunes 
Cœurs (Paris, 1855, in-18). Notons encore l'édition des Poésies 
inédites, publiée par M. Auguste Revilliod, à Genève, chez 
J. Fick, 1860, et à Paris, chez Dentu, au Palais-Royal. Enfin 
pour terminer, signalons la publication de ses œuvres choisies 
par les soins de M. Auguste Lacaussade, chez Leraerre, 1886-87, 

3 vol. in-12). 

Collaboratrice à divers journaux de son temps, M™« Desbor- 
dcs-Valmore publia une partie de ses poésies dans La Musc 
Française , Le Musée des Familles, Le Conteur (1833), La Cou- 
ronne de fleurs (1837). Elle a écrit en outre de nombreuses pages 
pour Le Cent et un; Les Femmes de Shakespeare, Le Kcepsakc 
parisien, le Journal des Jeunes Personnes, Les Beautés de Wal^ 
ter Scott... 

Rappelons que sa Correspondance intime, appartenant à la 
bibliothèque de Douai, a été éditée par les soins de M. Rivière, 
bibliothécaire de cette ville (Paris, Lemerre, 1896, 2 vol. in-8''). 

Bibliographie. — Sainte-Beuve, Portraits contemporains, 
t. II; Causeries du lundi, t. XIV; Nouveaux Lundis, t. XII, réu- 
nies depuis en un volume et augmentées de documents nou- 
veaux, Paris, Michel Lévy, 1870, un vol. in-18. — J. Barbey 
d'Aurevilly, Les Œuvres et les Hommes, III, Paris, 1862. — Paul 
Verlaine, Les Poètes maudits, Paris, Vanier, 1884, in-18. — Ro- 
bert de Montesquiou, Autels privilégiés, Félicité, Paris, Lemerre, 
1894, in-18. — A. Pougin, La Jeunesse de M"*" Desbordes- Valmore, 
Paris, Calmann-Lévy, 1898, in-18. — G. Rodenbach, L'Élite, 
Paris, Fasquelle, 1899, in-18. — C. Lecigne, ^fn'e Desbordes- 
Valmore. Arras, Sueur-Gharruey, 1905, in-18. — Vicomte de 
Spoeberch de Lovenjoul, Bibliographie et Littérature, Paris, 
Daragon, 1903, in-16. 



UNE RUELLE DE FLANDRE 

A Madame Desloges, née Leurs. 

Dans l'enclos d'un jardin gardé par l'innocence 
J'ai vu naître vos fleurs avant votre naissance; 
Beau jardin, si rempli d'œillets et de lilas. 
Que de le regarder on n'était jamais las. 



70 LES POÈTES DU TERROIR 

En me haussant au mur dans les bras de mon frère, 
Que de fois j'ai passé mes bras par la barrière, 
Pour atteindre un rameau de ces calmes séjours, 
Qui, souple, s'avançait et s'enfuyait toujours ! 
Que de fois, suspendue aux frôles palissades, 
Nous avons savouré leurs molles embrassades, 
Quand nous allions chercher pour le repas du soir 
Notre lait à la censé', et longtemps nous asseoir 
Sous ces rideaux mouvants qui bordaient lamelle! 
Hélas! qu'aux plaisirs purs la mémoire est fidèle! 
Errant dans les parfums do tous ces arbres verts, 
Plongeant nos fronts hardis sous leurs flancs entr'ouverts, 
Nous faisions les doux yeux aux roses embaumées, 
Qui nous le rendaient bien, contentes d'être aimées! 

Nos longs chuchotements entendus sans nous voir, 

Nos rires étouffés pleins d'audace et d'espoir, 

Attirèrent un jour le père de famille, 

Dont l'aspect, tout d'un coup, surmonta la charmille. 

Tandis qu'un tfonc noueux, me barrant le chemin. 

M'arrêta par la manche et fit saigner ma main. 

Votre père eut pitié... C'était bien votre père! 

On l'eût pris pour un roi dans la saison prosp ère... 

Et nous ne partions pas à sa voix sans courroux; 

Il nous chassait en vain, l'accent était si doux! 

En écoutant souffler nos rapides haleines, 

En voyant nos yeux clairs comme l'eau des fontaines, 

11 nous jeta des fleurs pour lu\ter notre essor; 

Et nous d'oser crier : « Nous reviendrons encor! » 

Quand on lavait du seuil la pierre large et lisse 
Où dans nos jeux flamands l'osselet roule et glisse. 
En rond, sihmcieux, penchés sur leurs genoux. 
D'autres enfants jouaient, enhardis comme nous; 
Puis, poussant ù la fois leurs grands cris de cigales. 
Ils jetaient pour adieux des clameurs sans égales, 
Si bien qu'apparaissant tout rouges de courroux, 
Des vieux fAchés criaient: « Serpents! vous tairez- vous! » 
Quelle peur!... Jamais plus n'irai-je ù celte porte 
Où je ne sais quel vent [)ar force me remporte ? 

1. Vieux mol sis:nifianl ferme. Douai, alors cnloiuY' de rcmparls, 
rcnrcrmail<lan»sou ciicciulcdos « fermes ciladincs» ou u norlcrics». 



FLANDRE 



71 



Quoi donc! quoi! jamais plus ne voudra-t-il do moi, 
Ce pays qui m'appelle et qui s'enfuit?... Pourquoi? 

Alors les blonds essaims des jeunes Albertines, 

Qui hantent dans l'été nos fermes citadines 

Venaient tourner leur danse et cadencer loui's pas 

Devant le beau jardin qui ne se fermait pas. 

C'était la seule porte incessamment ouverte 

Inondant le pavé d'ombre ou de clarté verte, 

Selon que du soleil les rayons ruisselants 

Passaient ou s'arrêtaient aux feuillag'es tremblants. 

On eût dit qu'invisible une indulgente fée 

Dilatait d'un soupir la ruelle étouffée, 

Quand les autres jardins enfermés de hauts murs 

Gardaient sous leurs verrous leur ombre et leurs fruits mûrs. 

Tant pis pour le passant! A moins qu'en cette allée, 

Elevant vers le ciel sa tête échevelée, 

Quelque arbre, de l'enclos habitant curieux, 

Ne franchît son rempart d'un front libre et joyeux. 

On ne saura jamais les milliers d'hirondelles 

Revenant sous nos toits chercher à tire-d'ailes 

Les coins, les nids, les fleurs et le feu de l'été. 

Apportant en échange un goût de liberté. 

Entendra qui pourra sans songer aux voyages 

Ce qui faisait frémir nos ailes sans plumages, 

Ces fanfares dans l'air, ces rendez-vous épars 

Qui s'appelaient au loin : « Venez-vous ? Moi, je pars ! » 

C'est là que votre vie ayant été semée 
Vous alliez apparaître et charmante et charmée, • 
C'est lu que, préparée à d'innocents liens, 
J'accourais... Regardez comme je m'en souviens! 
Et les petits voisins amoureux d'ombre fraîche 
N'eurent pas sitôt vu, comme au fond d'une crèche, 
Un enfant rose et nu plus beau qu'un autre enfant, 
Qu'ils se dirent entre eux : « Est-ce un Jésus vivant?» 

C'étaitvous ! D'aucuns nœuds vos mains n'étaient liées, 
Vos petits pieds dormaient sur les branches pliées, 
Toute libre dans l'air où coulait le soleil; 
Un rameau sous le ciel berçait votre sommeil, 
Puis, le soir, on voyait d'une femme étoilée 



72 LES POÈTES DU TERROIR 

L'abondante mamelle à vos lèvres collée, 

Et partout se lisait dans ce tableau charmant ;jJ 

De vos jours couronnés le doux pressentiment. ^ 

De parfums, d'air sonore incessamment baisée, 

Gomment n'auriez-vous pas été poétisée? 

Que l'on s'étonne donc de votre amour des fleurs ! 

Vos moindres souvenirs nagent dans leurs couleurs, 

Vous en viviez, c'étaient vos rimes et vos proses. 

Nul enfin n'a jamais marché sur tant de roses ! 

Mon Dieu! s'il n'en doitplus poindre au bord de nos jours, 

Que sur ma sœur de Flandre il en pleuve toujours! 



UN RUISSEAU DE LA SCARPE 

Oui, j'avais des trésors... j'en ai plein ma mémoire, 
J'ai des banquets rêvés où l'orphelin va boire. 
Oh! quel enfant des blés, le long des chemins verts, 
N'a dans ses jeux errants possédé l'univers? 
Emmenez-moi, chemins!... Mais non, ce n'estplus l'heur. 
Il faudrait revenir en courant où l'on pleure, 
Sans avoir regardé jusqu'au fond le ruisseau 
Dont la vague mouilla l'osier de mon berceau. 

Il courait vers la Scarpc en traversant nos rues 
Qu'épurait la fraîcheur de ses ondes accrues, 
Et l'enfance aux longs cris saluait son retour 
Qui faisait déborder tous les puits d'alentour. 

Ecoliers de ce temps, troupe alerte et bruyante, 
Où sont-ils vos présents jetés à l'eau fuyante : 
Le livre ouvert, parfois vos souliers pour vaisseaux, 
Et vos petits jardins de mousse et d'arbrisseaux .■" 

Air natal! alimtînt de saveur sans seconde, 
Qui nourris tes enfants et les baise à la ronde; 
Air natal imprégné des souffles d ; nos champs, 
Qui fait les cœurs pareils et pareils les penchanis. 

Et la longue innocence, cl le joyeux sourire 
Des nôtres, qui n'ont pas de plu» beau livre à Vivo 
Que leur visage ouvert et lc;urs grands yeux d'azur. 
Et leur timbre profond d'où sort l'entretien sûr!... 



FLANDRE 73 

Depuis que j'ai quitté tos haleines bénies, 

Ces familles aux mains facilement unies, 

Je ne sais quoi d'amer à mon pain s'est mêlé, 

Et partout sur mon jour une larme a tremblé. 

Et je n'ai plus osé vivre à poitrine pleine 

Ni respirer tout l'air qu'il faut à mon haleine : 

On eût dit qu'un témoin s'y serait opposé... 

Vivre pour vivre, oh non ! je ne l'ai plus osé! 

Non! le cher souvenir n'est qu'un cri de souffrance ! 

Viens donc, toi, dont le cours peut traverser la France, 

A ta molle clarté je livrerai mon front, 

Et dans tes flots du moins mes larmes se perdront. 

Viens ranimer le cœur séché de nostalgie, 
Le prendre et l'inonder d'une fraîche énergie. 
En sortant d'abreuver l'herbe de nos guérets, 
Viens, ne fût-ce qu'une heure, abreuver mes regrets! 

Amène avec ton bruit une de nos abeilles, 
Dontl'essaim, quoique absent, bourdonne en mes oreilles! 
« Elle en parle toujours! » diront-ils. Mais, mon Dieu! 
Jeune, on a tant aimé ces parcelles de feu, 
Ces gouttes de soleil dans notre azur qui brille, 
Dansant sur le tableau lointain de la famille, 
Visiteuses des blés où logent tant de fleurs. 
Miel qui vole émané des célestes chaleurs ! 

J'en ai tant vu passer dans l'enclos de mon père 
Qu'il en fourmille au fond de tout ce que j'espère, ^ 

Sur toi dont l'eau rapide a délecté mes jours, 
Et m'a fait cette voix qui soupire toujours. 

Dans ce poignant amour que je m'efforce à rendre, 
Dont j'ai souffert longtemps, avant de le comprendre. 
Gomme d'un pâle enfant on berce le souci, 
Ruisseau, tu me rendais ce qui me manque ici. 

Ton bruit sourd se mêlant au rouet de ma mère, 
Enlevant à son cœur quelque pensée amère, 
Quand pour nous le donner elle cherchait là-bas 
Un bonheur attardé qui ne revenait pas. 

Cette mère, à ta rive elle est assise encore ; 
La voilà qui me parle, ô mémoire sonore! 

II. 5 



* LES POETES DU TERROIR 

O mes palais natals qu'on m'a fermés souvent, 
La voilà qui les rouvre à son heureuse enfant! 

Je ressaisis sa robe, et ses mains, et son âme! 
Sur ma lèvre ontr'ouverte elle répand sa flamme ! 
Non! par tout l'or du monde on ne me paîrait pas 
Ce souffle, ce ruisseau qui font trembler mes pas. 

{Poésies posthumes .) 



ALEXANDRE DESROUSSEAUX 

(1820-1892) 



« Celui-ci, a-t-on écrit, est sorti du peuple pour le peuple. 
Il a vécu parmi les humbles et a partagé leur vie. » Fils d'ua 
pauvre passementier, — d'aucuns disent d'un épicier, — Alexan- 
dre-Joachim Desrousseaux naquit à Lille le !"■ janvier 1820, 
dans le quartier Saint-Sauveur, « là où le dialecte est le plus 
vivace et le plus fort de la province. » Dés l'âge de six ans il 
fut mis en apprentissage chez un tisserand du nom de Vilmot, 
qui, toute la journée, chantait en maniant son métier. L'enfant 
prit en l'écoutant le goût de la chanson. A la mort de ce dernier, 
Desrousseaux passa chez un tailleur qui se piquait de musique 
et de poésie. Plus tard, il connut les fantaisies satiriques de 
Brûle-Maison, et sa vocation se décida. A quinze ans, il écrivit 
ses premiers couplets, puis débuta par une chanson de carnaval, 
La Comédie gratis, qui reste parmi ses meilleurs ouvrages. L'ar- 
mée le prit. Pendant sept ans il joua de la clarinette au 416" de 
ligne, et il étudia la musique afin de pouvoir noter les airs de 
ses compositions. De retour à Lille, sans emploi, sans ressour- 
ces, il connut la misère. Il chanta. Et ses chansons, loin de le 
conduire à l'indigence, le sauvèrent. En 1848, parut son premier 
recueil. Peu après, il accepta un emploi à l'hôtel de ville. De- 
puis le jour où il n'eut plus à s'inquiéter du pain quotidien* sa 
verve ne tarit point un seul instant. Il donna successivement 
plusieurs volumes de chansons. Le succès vint à tel point qu'une 
manufacture de Sarreguemines fit fabriquer une série d'assiettes 
ornées de ses pièces patoises. Et ce fut la gloire... Ses pas- 
quilles sont de ravissants tableaux de mœurs du pays flamand, 
et certaines de ses chansons demeurent justement célèbres. Sa 
Canchon dormoire a fait le tour de la France, et il n'est point de 
réunions provinciales où ne se chantent L'Habit d'min vieux 
grand'p'cre, L'Petit Violette, L'Cabaret, César Fiqueux, Le P'tit 
Quinquin, Vive les Lillos et tant d'autres charmantes œuvres 
que nous sommes au regret de ne pouvoir citer. 

(I Comme il n'avait jamais quitté son pays, qu'il aimait pro- 
fondément, il en connaissait à fond les mœurs et les habitudes; 
aussi, ses scènes d'intérieur sont des petits chefs-d'œuvre 



76 LES POÈTES DU TERROIR 

dexactitiide et de vérité qui l'ont fait surnommer avec raison 
le Téniers de la Chanson'. » 

« Le poète avait pénétré avant dans la vie du peuple; il n'a- 
vait qu'à se laisser aller au gré des souvenirs pour en noter les 
menus détails et les particularités savoureuses. Il le fit avec 
amour. Son œuvre en vers ou en prose devint ainsi une sorte 
de geste des Lillois d'avant-hier, une épopée en raccourci de 
la Flandre natale... Dans les Chansons et l'asquiUes, dans les 
Etrennes ou almanachs rimes, dans Mes Passe-Temps, une épo- 
que revit, de mœurs à jamais disparues, une société surannée 
s'ébauche, autour de laquelle réside un grand charme de naïveté 
vétusté. Les futiles incidents qui défilent là, les choses ancien- 
nes qui s'y trouvent consignées, empruntent à la situation de 
l'auteur un bel accent de vérité. Et la langue — ce patois ex- 
pressif et nombreux — ajoute encore au rendu et au fini par 
une compréhension large et un coloris exubérant, le seul qui 
convenait, afin de brosser ces tableaux d'un mouvement intense 
et d'un pittoresque achevé-. » 

Travailleur infatigable, quand il eut ainsi décrit sur les airs 
connus, avec une verve maligne, mais pleine de bonhomie, les 
coutumes du pays natal, Desrousseaux paracheva l'œuvre en 
vers par des études d'érudit. Ses deux volumes sur les Mœurs 
populaires de la Flandre ■'', auxquels nous avons fait des em- 
prunts, furent très remarqués. Il donna aussi une vie et un éloge 
de Brûle-Maison*. Enfin, après avoir réalisé divers travaux 
d'intérêt purement provincial, il publiait dans la Revue du Nord 
une série d'articles sur les Guerrières de Flandre, quand sou- 
dain la mort vint arrêter son activité et sceller à jamais son 
verbe éloquent. Il s'éteignit au mois d'octobre 1892, laissant 
une <ruvrc digne de prendre place, dans le domaine des litté- 
ratures populaires, à côté de celle d'un Jasmin. Avec Desrous- 
seaux, selon l'expression d'un critique, la douce et vivante 
poésie d'un autre temps disparaissait. Mais le bagage du poète 
évocatcur de l'Ame flamande ne saurait, ajouterons-nous, périr 
tout entier. Au mois d'août l'J02, les conii)alriotes d'Alexandre 
Desrousseaux élevèrent à sa mémoire, sur un terre- plein du 
square Jussicu, un monument digne de perpétuer leur recon- 
naissance. De ses recueils de chausous qui furent imprimés 
tant et tant do fois, nous citerons l'édition suivante, la plus com- 
plète à notr»! sens : Chansons et Pasquilles lilloises, nouvelle cdit. 
avec musique (notation d'airs anciens et nouveaux, diverses 

1. ErncslLaut, Alex, Desrousseaux. 

2. Léon bocquel, Le Chansonnier lillois. 
'A. Lille, L. Quarré, 1891), i vol. in-18. 

4. Drùle-Maison, Etude hiogr., Lille, iniprim. L. Dancl (cxlr. des 
Mém. de la Soc. d'agric, sciences et arts de Lille), 1883, in-8». 



FLANDRE JJ 

modifications et un vocabulaire), Lille, chez les principaux 
libraires, chez l'auteur, rue Beauharnais, 48, et par la suite chez 
L. Danel, imprimeur, 1880-188j, 5 vol. in-18. 

La leçon contenue là est bien souvent meilleure que celle qui 
parut en 1860 « chez tous les libraires do Lille et chez l'auteur », 
avec des illustr. de Boldoduc. 

BrBLiOGRAPiiiE. — Léon Bocqiiet, Le Chansonnier Lillois, 

l'Echo du Nord, 30 août 1902 Ernest Laut, Alex. Desrous- 

seaux, Revue du Nord, 1892, IV, p. 322. 



L'CANCHON-D OR MOIRE 

« Dors, min p'tit quinquiu, 
Min p'tit poucliii», 
Miu gros rojin ; 
Te m'f'ras du chagrin, 
Si te n'dors point qu'à dmaiii. » 
Ainsi l'aut' joui* eun' pauv' dintellière, 
In amiclotant siii p'tit garchon 
Qui, d'puis trois quiU'ts d'heure, n'faisaitqu' braire, 
Tachot dTendormir par eun' canchon. 
Eir li dijot : « Min Narcisse, 
D'main t'aras du pain u'épice. 

Du chue à gogo, 
Si t'es sache, et qu'te fais dodo. 
« Dors, min, etc. 
« Et si te m'iaich' faire eun' boiin' semaine, 
J'irai dégager tin biau sarrau. 

Tin patalan d'drap, tin giliet d'iaine... • 

Comme un p'tit milord te s'ras farau ! 
J't'acat'rai, l'jour de l'ducasse, 
Un porichineir cocasse. 

Un turlututu. 
Pour jouer l'air du Capiau pointu. 
« Dors, min, etc. 
« Nous irons dins l'cour Jeannette-à-Vaques ', 
Yir les marionnett's, Comm' te riras, 

1. Nom d'une cité populeuse ou des « pupazzi » manœuvraient pour 
un sou. 



LES POETES DU TEUROIR 

Quand t'intiiidras dire : Un doup pou Jacques^ 
PaT poricliineir qui pari' mag-as!... 
Te li mettras diiis s'menottes 
Au lieu d'doupe, un rond d'carotte ! 

I t'dira : Merci!... 
Pins' comm' iious arons du plaisi! 

« Dors min, etc. 

« Et si par hasard sin maîte s'fàche, 
Gh'est alors, Narciss', que nous rirons! 
Sans n'navoir invi', j'prindrai m'n air maclie^, 
J'ii dirai sin nom et ses sournoms, 

J'ii dirai des fariboles, 

I m'in répondra des drôles, 
Infin, un cliacun 

Verra deux pestac' au lieu d'un... 

« Dors min, etc. 

« Allons, serr' tes yeux, dors, min bonhomme, 
J'vas dire eun' prière à P'tit-Jésus, 
Pour qu'i vienne icbi pindant tin somme, 
T'fair' rêver qu'j'ai les mains plein's d'écus, 

Pour qu'i t'apporte eun coquille, 

Avec du chirop qui guile 

Tout riong d'tin minton... 

Te pourléqu'ras tros heur's de long! 

« Dors, min, etc. 

« L'mos qui vient, à' Saint-Nicolas ch'esl rfiète, 
Pour sûr, au soir, i viendrji l'trouver, 
I t'f'ra un sermon, et t'I'aich'ra mette 
In d'zous du balot^, un grand painnier. 

I l'remplira, si l'es sache, 

D'séquois qui t'rindront bénachc, 
Sans cha, sin baudet 

T'invoira un grand martinet. 

« Dors, min, » etc. 



1. Nom qu'on dunnc à Policliincllc. 

2. Méchant. 

3. Cliciniiiéc. 



FLANDRE 79 

Ni les marionneltes, ni l'pain n'épice 
N'ont produit d'effet. Mais l'martinet 
A vit' rappajé l'petit Narcisse, 
Qui craingnot d'vir arriver l'baudet. 

Il a dit s'eanchon-dormoire... 

S'mèr' l'a mis dins s'nochennoire ', 
A r'pris sou coussin, 

Et répété vingt fos che r'frain : 

« Dors, min p'tit quinquin, 
Min p'tit pouchin, 
Min gros rojin; 
Te m'f'ras du chagrin, 
Si tu n'dors point qu'à demain. » 

{Chansons et Pasquîlles lilloises, 1869.) 
1. Berceau à bascule, en osier. 



GUSTAVE NADAUD 

(1820-1893) 



Poète chansonnier, Gustave Nadaiid naquit à Roubaix le 
20 février 1820, et mourut à Paris en 1893. De toutes ses produc- 
tions, dont la liste serait longue et vaine à dresser ici, nous 
n'avons retenu que les quelques strophes qu'il ëcrivit sur son 
foyer natal. 

Les chansons populaires de Gustave Nadaiid, publiées pour 
la première fois en 1849, se sont augmentées avec les ans. Le 
meilleur recueil qu'on en connaisse parut en 1879-1880, à la Li- 
brairie des Bibliophiles, 3 vol. in-8*. L'auteur donna par la suite 
un complément k ses pièces; son bagage s'augmenta en 1888 
de Miettes poétiques, et en 1889 de Nouvelles Chansons à dire ou 
à chanter; il mit au jour aussi, en 1893, un choix de Théâtre 
inédit. 

« La chanson, a écrit Armand Silvestre, trouva dans Nadaud 
un défenseur qui eut pour cette noble tAche tout le talent et 
tout l'esprit nécessaires, plus une foi robuste en un genre dont 
aucune des délicatesses ne lui échappa*. » 

Bibliographie. — F. Loliéc, Les Disparus, G. Nadaud, Nou- 
velle Revue, 1893, p. 603-606.— Georges Montorgueil, Gustave 
Nadaud, Revue Encyclopédique, 1893, p. 531-538. 



MA MAISON 

On dit (juc ce pays est triste, 
Que son climat est sombre et froid, 
Que le voyaj^-cur et l'artiste 
S'éloignent de ce ciel étroit. 

Et pourtant, lorsque j'examine 
Ce site à l'horizon prochain, 



t. La Plume, 1893. 



81 



Qui commence et qui se termine 
Dans un pli lég-er du terrain, 

Il me paraît que la nature 
West pas la même ici qu'ailleurs, 
Et qu'en aucun lieu la verdure 
N'a de ces profondes couleurs. 

Parmi la broussaille touffue 
Brille la tuile au ton joyeux ; 
Du vert qui repose la vue 
Et du rouge qui rit aux yeux. 

C'est moins un bois qu'une charmille, 
Plus un vallon qu'une hauteur; 
C'est chaste comme la famille 
Et calme comme le bonheur. 

On sent qu'une douce existence 
Doit s'abriter en ce réduit ; 
Elle s'ouvre sur le silence 
Et se referme au premier bruit. 

Oui, tout me charme et me pénètre 
Dans ce coin de terre et de ciel. 
Si j'étais fleur, j'y voudrais naître ; 
Abeille, j'y ferais mon miel. 

Rossignol, je serais fidèle 
Aux échos de ce site ombreux. 
Et je nicherais, hirondelle, 
A l'angle de ce toit heureux. 

Pourquoi? je m'en vais vous le dire, 
Et vous me donnerez raison : 
Ce site et ce toit que j'admire, 
C'est mon pays et ma maison. 

{Chansons, 1870. 



JULES WATTEEUW 

(1849) 



I 



Ce poète populaire est nô à Tourcoing en 1849, au momonl 
où la foire annuelle, la grande ducasse, ainsi qu'on l'appelle 
dans le Nord, menait son train. Sa famille le destina au com- 
merce. Plus tard, il se rendit célèbre en composant des chan - 
sons patoises; l'une d'elles, L'Coalonnciix, est fort répandue 
dans la région. M. Jules Watteeuw diriga pendant plus de vingt- 
cinq ans un journal patoisant, Le Broutteux, dout le titre et le 
caractère sont un singulier défi à la médisance de Brûle-Maison, 
qui prétendait que les Tourquennois manquent de finesse e% 
de malice. Il a fait paraître en outre un Armenaque (1888 à 1908> 
et plusieurs recueils de Chansons, Fables et Pasquilles (Tour- 
coing, chez l'auteur, 1882, 1891, 189" et 1902, 4 vol. in-8°) : ces 
derniers ont fourni la matière d'une sorte d'Anthologie de luxe, 
illustrée par les artistes de Roubaix-Tourcoing et publiée en 
1901. M. Jules Watteeuw, on l'a dit, n'est point seulement un 
écrivain d'humeur populaire; c'est encore un historien local et 
un linguiste d'un réel mérite. Le glossaire de ses œuvres est un 
commencement de dictionnaire d'un dialecte où le vieux picard 
domine, et que l'on consultera utilement. Il est l'auteur de deux 
ouvrages documentaires : Jlist. de Tourcoing (Tourcoing, 1902, 
in-8") et Tourcoing au dix-ncuvi'enie siècle (ibid., 1904, in-8»). 

niBLlOGRAPniK. — Léon Hocquet, M. Jules Watteuw et sa 
brouette, Journal do Roubaix, 7 octobre 1907. 



L'COULONNEUX 

Ah! lin. ch'est vus, quoq' vus nvcz, Adèle, 
Qu'in n'vous vot pus jamais A nou majon.' 
C'malin acore, je rdijos A Fidèle, 
Quo qui arot bon, voyons, pou tcheuc raijoni 
— Ah! ouais, taiji-vus, Elisse, 



FLANDRE 



83 



Ch'est que j'ai po l'tcliœur contint; 
T'nez, pei'dcz inn' petit' prisse, 
J'vas vous conter min cliongrin. 

REFRAIN 

Mon Di! Mon Di! Elisse, 
Wetti qu'ch'est malliureux 
Eu d'vir que min Bâtisse 
Y-a tourné coulonneux. 

Faut vir m'n'homm', c'est piss' qu'in harondelle, 
D'vin nou majon, y vol' du haut in bas, 
A tous momints, y faut l'vir batte d l'aile. 
Chin qui a d'pus drôl'y n'peut pus vir iu cat. 
Le via r'périi de s'n'ovrache, 

Y n'a po l'temps de m'wetti*, 

Y tclieur^ mingi sin potache* 
Au mitan d'sin coulombi. 

D'vin sin guerni, je n'sais nin chin qui brasse, 
Mais j'vous asseure que si cha continu, 

Y n'me laich'ra mé pus foque^ m'payasse, 
Tut min ménache est beteu disparu. 

Y a pris pou fair' des nichettes 
L'reu d'min car à babeigner"; 

Y a ben pris pou ces sal' bêtes 
L'porte de l'comodité. 

Et d'vant dormir au qu'minch'mint d'nou ménache 

Y-allot wetti ses afants vin leu lit, 

Mais ch'teur du soir c'sans tchœur et sans corache 

Y prind l'tchandelle et grimpe à sin guerni. 

Comben d'fos que j'dis, Baptisse, 
Te boutras l'fu à l'majon. 
Savez chin qui m'dit, Elisse? 
Ch'trot damacli' pour mes coulons. 

L'jour d'in concours, y nous faut faire l'tchaine 
Gomme des pompis, tout l'iong de l'z'émontés', 
Et t'nez, y-ara juste aujord'hu tros s'maines, 

1. De retour. 2. De me regarder. 3. II court. 4. Soupe de lait battu 
très en vogue parmi les ouvriers de Koubaix-Tourcoing. o. Seulement. 
(). La roue de mou chariot à bobiner. 7. Marche d'escalier. 



84 LES POÈTES DU TERROIR 

Qu'mi et m'z'afants in a tertus bourlés. 
In tchéant min p'tit Filisse 
S'avot cassé in gros din; 
J'sus contint, dijot Baptisse, 
Qu'mim beau coulon y n'a rin. 

Allons, voyons, n'te faut pus braire, Adèle, 
Te vos ben, mi, que m'n'homme cli'est in buveu? 
A tous momints, j'sus matclii,' pa Fidèle, 
Tin wett , je n'ai encore m'n'œil tout bleu. 
^ Allons, vins clii boire inn' goutte 

A l'majon Sopliie Gabus; 
Eu n'te mets po in déroute 
D'z'hommes, y n'd'a po pou quatt'sus. 

1 . Frappée. 



A. DE GUERNE 

(1853) 



M. André-Charles-Romaia vicomte de Guerne est né à Paris 
le 18 juin 1853, mais il appartient par ses origines à la Flandre 
française. Sa famille vint se fixer à Douai après la conquête de 
Louis XIV; plusieurs de ses ancêtres occupèrent dans la pro- 
vince le siège de président au Parlement. Ses études termi- 
nées, il suivit le cours d'épigraphie sémitique et assyrienne que 
professe à l'Ecole du Louvre M. Ledrain, puis au Collège de 
France les leçons du savant orientaliste Opport et de Renan. 
Ses premières productions littéraires se ressentent de ses 
préoccupations d'alors. De 1890 à 1897 il donna trois recueils de 
poèmes où demeure inscrit son culte des antiquités : Les Siècles 
Morts : I. L'Orient antique (Paris, Lcmorre, 1890, in-S"); II. L'O- 
rient grec (ibid., 1893, iu-8») ; III. L'Orient chrétien (ibid., 1897, 
in-8»). Il fit paraître ensuite deux autres volumes : Le Bois sacré 
(ibid., 1898, in-8°) et Les Flûtes alternées (ibid., 1900, in-8'>). C'est 
dans ces derniers ouvrages que vibre l'écho attendri de sa race 
et de la tradition flamande. Son art rigide et froid, dune forme 
toute parnassienne, a obéi, en les concevant, à une émotion inat- 
tendue, mais sincère et puissante. 

M. le vicomte André-Charles de Guerne est un pieux disciple 
de Leconte de Lisle. 

Bibliographie. — Camille Yergniol, Les Flûtes alternées, hn 
Quinzaine,16 juin 1900. — Ed. Champion, Z,c^ Œnt-res du vicomte 
de Guerne, Chronique des Livres, 10 avril 1901. — A. -M. Grossez, 
Poètes du Xord, Paris, OUendorff, 1902, in-18. 



LES MINEURS 

Dans les fangeux matins des plaines embrumées. 
Sous l'orage grondant, l'averse ou l'aquilon, 
Vers la fosse aux toits plats où traînent des fumées, 
Ils vont, par les chemins que borde le houblon. 



86 LES POÈTES DU TERKOIR 

Ils vont, courbant le dos, d'un pas lent, sans rien dire. 
Farouches, liaillonneux, blêmes, la pipe aux dents. 
Le passant qui les croise hésite en voyant luire 
Dans les visages noirs l'émail des yeux ardents. 

Tel un muet troupeau qu'on embarque et dénombre, 
L'équipe lamentable emplit l'étroit réduit; 
Et la cage commence, obscur vaisseau qui sombre, 
Le voyage elïaré dans l'abîme et la nuit. 

Profondeur insondable où l'homme esclave rampe 
Plus bas que le plongeur dans les gouffres marins. 
Et taille, armé du pic, aux lueurs de sa lampe, 
D'un nocturne univers les sentiers souterrains. 

A genoux, éventrant la basse catacombe, 
Sans relâche il poursuit son noir labeur, sachant 
Qu'il est un fossoyeur creusant sa propre tombe 
Et que la brusque mort le guette au bout du champ. 

Le père est tombé là; le fils a pris sa place, 
Fouille, peine, halète et souffre afin qu'un jour, 
Défiguré, raidi, souillé de houille grasse, 
Sous le hangar banal on l'étende à son tour. 

Lutte, agonise et meurs, captif des puits funèbres! 
Qu'importe si, toujours privé du chaste azur, 
Tu ne fais en mourant que changer de ténèbres, 
Qu'habiter un tombeau moins profond et moins dur? 

Est-il vrai qu'il soit juste et qu'il soit nécessaire 
A la vie, au progrès sinistre et radieux. 
Que des êtres sans nombre ignorent, ô misère! 
La marche du soleil dans l'infini des cieux? 
O destin! faut-il donc qu'un éternel mystère 
Réserve aux uns l'abîme, à d'autres les sommets, 
Et que sur ton écorce infâme, 6 vieille terre 1 
L'aube, égale pour tous, n'étincello jamais? 
Aux uns le jour serein comme aux autres la mine: 
Aux uns le blond froment; le pain noir de charbon 
A ceux <pu! l'ombre couvre et que le sort domine, 
O Nature; et cela te i)araît sage et boni 

Tu n'as jamais senti que l'œuvre coutumière 
Est douce au laboureur dans l'aube et la clarté. 



87 



Mais que l'irrémissible exil de la luniière 
Faille travail coupable et le cœur révolté. 

Tu n'as jamais frémi, marâtre avide et rude! 
D'engloutir tes enfants dans tes flancs ténébreux, 
Ni de les voir garder cette âpre inquiétude 
D'être comme étrangers aux astres des heureux. 

C'est la loi sombre. Roue énorme, écrase et foule, 
O nature! et, fatale en ton aveuglement, 
Roule sur les puissants que l'oubli berce, roule 
Sur les maudits, sur tous roule indifl'éremment, 

Jusqu'à l'heure qui sonne au fond du crépuscule 
Où le libre avenir, brandissant son flambeau. 
Arrachera soudain l'esclave à l'ergastule. 
Les vivants â la nuit et les morts au tombeau. 

[Le Bois sacré.) 



AUGUSTE DORGHAIN 

(1857) 



4 



M. Auguste Dorchaia est né à Cambrai, le 19 mars 1857. Il fut 
élevé dans cotte ville d'abord, chez ses orands-parcnts, puis 
à Elbeuf, où son pèro était marchand de drap, et lit ses études 
au lycée Corneille de Rouen. 11 vint ensuite à Paris, suivit les 
cours de l'Ecole de Droit et débuta dans les lettres en 1881. 
Il se rendit célèbre en écrivant des poèmes du genre officiel, où 
il mit plus d'art que le sujet n'en comporte ordinairement, et en 
faisant jouer sur la scène du théâtre de l'Odéon des œuvres 
dramatiques en vers : Conte d'avril (Paris, Lemerre, 1885,in-I8); 
Maître Ambros, en collaboration avec François Coppée (ibid., 
1886, in-18); Rose d'Automne (ibid., 1895, in-18); Pour l'Amour 
(ibid., 1901, in-18). Son premier recueil de poèmes, La Jeunesse 
pensive, pavutchez Lemerre, en 1881 (1 vol. in-18); il fut suivi d'un 
autre volume, Vers la Lumière (ibid., 1894, in-18), inspiré parle 
mariage de l'auteur avec M"" Marie Barthélémy, débutante à 
rOdéon et poète. Ce livre recueillit le prix .\rchon-Despérouses, 
et l'Académie française se montra pleine d'égards pour M. Au- 
guste Dorchain, qu'elle combla materuellement de ses dons, 
pour chacun de ses volumes en particulier, puis pour l'ensem- 
ble, La bibliographie de l'œuvre de M. Dorchain a été excellem- 
ment établie dans les Poètes du Nord de M. A. -M. Gossez. Ses 
poésies complètes ont été publiées récemment et forment la ma- 
tière d'un volume comprenant tout à la fois La Jeunesse pen- 
sive, Vers la Lumière et des Poèmes divers, 1881-1894 (Paris, Le- 
merre, 1895, iu-12). Depuis il a donné quelques jiièces nouvelles, 
entre autres une Ode à Michelet (ibid., 1898, in-18), des Stances 
à Sainte-Beuve (ibid., 1898, in-18), un Chant pour Léo Delibes 
(ibid., 1899,iu-t8), Les Danses françaises (ibid., 1900, in-18), un 
Traite de l'Art des Vers (Paris, IJibliothèquo des Annales polit, 
ol littér., 1905, in-18), et diverses réimpressions de poètes fran- 
çais. M. Auguste Dorchain appartient au groupe des derniers 
parnassiens. 

HiBMonnAPHiE. — A. -M. Gosse/,, Poètes du Nord, Paris, 01- 
Icndorfr, 1902, in-18 : — J. Lemailre, Imprcss. de Théâtre, Paris, 



FLANDRE 89 

Lecène et Oudin, 1893-1896, t. VI et IX; — Gaston Deschamps, 
La Vie et les Livres, Paris, Colin, 1896, in-18. — A.-E. Sorel, 
Auguste Dorchain, Paris, Sansot, 1908, in-18. 



LA CHANSON DU MATELOT-CORSAIRE» 

A Henri Malo. 

I 

Ils ont, tout riiiver, sur les oaux 

Tenu campagne; 
Ils ont coulé trois grands vaisseaux 

Du roi d'Espagne; 
Ils ont fait, les hardis marins, 

Riches captures : 
On entend sonner les florins 

Dans leurs ceintures. 

« Demain, quand nous aborderons, 

Quelles orgies! 
Ah! comme nous nous griserons 

Aux tabagies ! 
A nous les femmes et le vin ! 

Faisons largesses! 
Nous ne verrons jamais la fin 

De nos richesses!... » 

II « 

Hélas ! le pauvre matelot 
Ne sera pas bien longtemps riche : 
Il perd son argent au tripot, 
Sans s'apercevoir qu'on y triche. 

Le cabaret n'est pas moins cher; 
La femme n'est pas moins avide... 
Pauvre marin, reprends la mer, 
Il faut partir : la bourse est vide. 

On le reconduit jusqu'au port. 
Déjà sa marche est incertaine; 

1. Fragment inédit d'un opéra. 



90 LES POÈTES DU TERROIR 

Il va de tribord à bâbord... 
Mais, pour noyer à fond sa peine, 

« Allons, avant l'embarquement, 
Encore un coup de bonne bière! » 
Dit le pauvre homme. Et, tristement, 
Il boit — dix fois — le dernier verre. 



il 



ALBERT SAMAIN 

(1858-1900) 



Albert-Victor Samaia naquit à Lille le 3 avril 18.-)8, Encore 
adolescent, il quitta le lycée de sa ville natale pour entrer en 
qualité de commis dans une maison de banque. Sa jeunesse se 
passa en de successifs travaux peu favorables à l'éclosion d'un 
talent qui devait lentement, et tard, se manifester. Inquiet de 
son avenir, il vint se fixer à Paris et obtint en 1882, grâce à la 
recommandation du romancier Octave Feuillet, un emploi à la 
préfecture de la Seine. De cette époque date sa collaboration 
au Chat Noir, au Scapin et surtout au Mercure de France, dont il 
fut un des fondateurs et où parurent la plupart des poèmes qui 
composent son premier livre : Au Jardin de l'Infante (Paris, 
Soc. du Mercure de France, 1893, in-lC). Indépendamment 
d'une nouvelle édition de cet ouvrage, augmentée d'une partie 
inédite (ibid., 189T, in-18), Albert Samain a fait paraître un autre 
volume :yi«a; Flancs du i'ase (ibid., 1898, in-S»), et semé dans des 
revues [La Revue des Deux Mondes, Mercure de France, La Re- 
vue Hebdomadaire, La Revue Septentrionale, La Revue du Nord, 
L'Ermitage, Le Beffroi) la matière d'un recueil de poèmes pu- 
blié posthumément : Le Chariot d'Or (ibid., 1901, iu-18), et trois 
contes en prose, Xanthis, Divine Bontemps, Hyalis Rov'ere et 
Angis'ele (Voy. l'édition qu'en a donnée le Mercure de France 
sous ce titre : Contes, en 1902, iu-18). Une pièce en un acte en 
vers, Polyphème, tvouxée dans ses papiers, complète son bagage 
littéraire. Miné depuis longtemps par une affection de poitrin% 
.\lbert Samain s'est éteint le 18 août 1900, àMagny-les-Hameaux, 
près de Port-Royal des Champs, laissant lié à une œuvre d'har- 
monie mélancolique — témoignage d'une sensibilité rare — le 
souvenir attendri d'une âme douce et fière, timide et grave. 

BlBMOGRAPiîiE. — Léon Bocquet, Albert Samain, sa Vie, son 
Œuvre, Paris, Société du Mercure de France, 1905, in-18; — 
A. Jarry, A. Samain, Paris, V. Lemasle, 1907, in-18.— Ad. van 
Bover et P. Léautaud, Poètes d'aujourd'hui, II, Paris, Soc. du 
Mercure de France, 1908, in-18. — Douze Lettres de A. Samain à 
M. Edmond Rocher, plaq. hors commerce, tirée à 5 exemplaires. 



92 LES POÈTES DU TEKKOIK 



FLANDRE 

Mon enfance captive a vécu dans des pierres, 
Dans la ville où sans fin, vomissant le charbon, 
L'usine en feu dévore un peuple moribond : 
Et pour voir des jardins je fermais les paupières... 

J'ai grandi; j'ai rêvé d'orient, de lumières, 
De rivages de fleurs où l'air tiède sent bon, 
De cités aux noms d'or, et, seigneur vagabond, 
De pavés florentins où traîner des rapières. 

Puis je pris en dégoût le carton du décor, 

Et maintenant j'entends en moi l'âme du Nord 

Qui chante, et chaque jour j'aiine d'un cœur plus fort 

Ton air de sainte femme, ô ma terre de Flandre, 
Ton peuple grave et droit, ennemi de l'esclandre. 
Ta douceur de misère où le cœur se sent prendre, 

Tes marais, tes prés verts où rouissent les lins, 
Tes bateaux, ton ciel gris où tournent les moulins. 
Et cette veuve en noir avec ses orphelins... 

A MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

L'Amour, dont l'autre nom sur terre est la Douleur, 
De ton sein fil jaillir une source écumanto, 
Et ta voix était triste et ton âme charmante, 
Et de toi la Pitié divine eût fait sa Sœ'ur. 

Ivresse ou désespoir, enthousiasme ou langueur, 
Tu jetais tes cris d'or à travers la tourmente; 
Et les vers qui brûlaient sur ta bouche d'amante 
Formaient leur rythme aux seuls battements de ton cœur. 

Aujourd'hui, la Justice, à notre voix émue, 
Vient, la palme à la main, vers ta noble statue, 
Pour proclamer ta gloire au vieux soleil flamand. 

Mais pour mieux attendrir ton bronze aux tendres charmes 
Peut-être il suflirait — quehiue soir — simi)lement ^ 

Qu'une amante vint là jeter, négligemment, jj 

Une loufle de fleurs où trembleraient des larmes. ■ 



9a 



NOCTURNE PROVINCIAL 

La petite ville sans bruit 

Dort profondément dans la nuit. 

Aux vieux réverbères à branches 

Agonise un gaz indigent; 

Mais soudain la lune émergeant 

Fait tout au long des maisons blanches 

Resplendir des vitres d'argent. 

La nuit tiède s'évente au long des marronniers... 
La nuit tardive, où flotte encor de la lumière. 
Tout est noir et désert aux anciens quartiers; 
Mon âme, accoude-toi sur le vieux pont de pierre, 
Et respire la bonne odeur de la rivière. 

Le silence est si grand que mon cœur en frissonne. 
Seul, le bruit de mes pas sur le pavé résonne. 
Le silence tressaille au cœur, et minuit sonne! 

Au long de grands murs d'un couvent 
Des feuilles bruissent au vent. 
Pensionnaires... Orphelines... 
Rubans bleus sur les pèlerines... 
C'est le jardin des Ursulines. 

Une brise à travers les grilles 

Passe aussi douce qu'un soupir- ♦ 

Et cette étoile aux feux tranquilles, 

Là-bas, semble, au fond des charmilles, 

Une veilleuse de saphir. 

Oh! sous les toits d'ardoise à la lune pâlis, 

Les vierges et leur pur sommeil aux chambres claires 

Et leurs petits cous ronds noués de scapulaires, 

Et leurs corps sans péché, dans la blancheur des lits !.. 

D'une heure égale ici l'heure égale est suivie, 

Et l'Innocence en paix dort au bord de la vie... 

Triste et déserte infiniment 
Sous le clair de lune électrique. 
Voici que la place historique 



yi LES POETES DU TERROIR 

Aligne solennellement 

Ses vieux hôtels du Parlement. 

A l'angle, une fenêtre est éclairée encor. 
Une lampe est là-haut, qui veille quant tout dort ! 
Sous le frêle tissu, qui tamise sa flamme, 
Furtive, par instants, glisse une ombre de femme. 

La fenêtre s'ent'rouvre un peu ; 

Et la femme, poignant aveu, 

Tord ses beaux bras nus dans l'air bleu... 

O secrètes ardeurs des nuits provinciales! 
Cœurs qui brûlent! Cheveux en désordre épandus! 
Beaux seins lourds de désirs, pétris par des mains pâles. 
Grands appels suppliants, et jamais entendus ! 

Je vous évoque, ô vous, amantes ignorées. 

Dont la chair se consume ainsi qu'un vain flambeau. 

Et qui sur vos beaux corps pleurent désespérées, A 

Vous coucherez un soir, vierges, dans le tombeau! 9 

Et mon âme pensive, à l'angle de la place. 
Fixe toujours là-bas la vitre où l'ombre passe. 

Le rideau frêle au vent frissonne... ■ 

La lampe meurt... Une heure sonne. « 

Personne, personne, personne. 

{Le Chariot d'or,) 



JULES MOUSSERON 

(1868) 



Jules Mousseron est »a ouvrier mineur de Dennin. Il vit le 
jour dans cette ville, le l»'' janvier 1868, en un modeste logis, 
« au quartier des Corons-Plats, entre In rue do Lourches et la 
rue de Douai, aux abords de l'Usine Cail ». Sa mère était née à 
Denain; son père, pupille de l'Assistance publique, venait do 
Paris. L'incertitude, le mystère de ses origines, l'ut peut-être 
l'unique cause de sa vocation de poète. A douze ans, le 2 jan- 
vier 1830 exactement, il quitta l'école pour entrer à la mine, eu 
qualité de g-a/i'io^ c'est-à-dire d'aide (charrie-bois) do l'ouvrier 
boiseur. Depuis ving-huit années bientôt, il n'a cessé do descen- 
dre dans les puits et do partager le sort de ces compagnons 
mineurs qu'il a si bien décrits et chantés. Quelqu'un a raconte, 
avec une éloquence émue, cette vie exemplaire de l'ouvrier 
poète, partagée sans cesse entre le désir de se rendre utile aux 
autres et de contribuer, par des chansons et des vers d'un tour 
simple, mais expressif, à enrichir le patrimoine de beauté po- 
pulaire. Ses premiers essais, insérés dans des revues dont les 
noms n'importent pas, le firent connaître dans sa cité même. 
« Cette ville de Denain, a-t-on dit, poussée en un siècle à peine 
sur le sol des houillères, où dormait un pauvre village de culture, 
autour des ruines de l'Abbaye des Dames, n'a pas de vieîtle 
bourgeoisie sédentaire: ses riches, issus du travail et du savoir 
personnels, ignorent l'inertie séculaire des provinces arrié- 
rées. La docilité à de quotidiennes innovations qu'imposent les 
travaux de grande métallurgie imprègne l'esprit public, l'en- 
traîne aux jugements prompts; les réputations s'y forment 
avec une spontanéité spéciale, les opinions s'y revisent de 
même; la commune dépendance matérielle do tous à trois ou 
quatre puissantes sociétés crée de vastes sympatiiics. Il sem- 
ble que, malgré la chute perpétuelle des suies d'usines, une 
atmosphère dllfusante y règne, propre aux rapides enthousias- 
mes, et dans laquelle le silence mortel du convenu n'étoufl'o 
point les curiosités... » 

Trop timide pour s'imposer, Jules Mousseron attendit, tout 
en rimant, qu'on s'intéressât à son œuvre. Un petit cénacle qui 



^6 LES POÈTES DU TEUUOIR 

'l'avait découvert alla en s'clargissant, et bientôt il connut la cé- 
lébrité, une célébrité qui, à son tour, s'étendit au delà de sa pro- 
vince et lui valut des félicitations de toute part. Il publia alors 
successivement, dans une langue savourçuse qui est le patois 
de la mine, et où se retrouvent de vieux mots français tombés in 
•désuétude : Fleurs d'en bas, préf. d'André Jurenil (Denain, chez 
tous les libraires, 1897, in-18); Croquis au charbon (ibid., 1899, 
lin-lS); Feuillets noircis, préf. d'Auguste Dorchain (Lille, Libr. 
Centrale, 1901, in-18); Coups de pic et Coups de plume, préface 
d'André Jurenil (Denain, chez tous les libr., 190C, in-18); Au 
Pays des Corons, préf. de Philéas Lebesgue (Lille, Taillandier, 
1907, in-18). 

« Mousseron, observait M. Léon Bocquet à propos de Croquis 
au charbon, est uu ouvrier, tout simplement: mais combien 
délicat et doux apparaît cet bomme à la belle figure de christ 
compatissant, dont la seule envie est de faire, dans la mesure 
du possible, du bien autour de lui et de mettre un peu de joio 
dans l'âme de ses frères! Ses vers furent composés aux heures 
restées libres par la rude tâche quotidienne. Tout au long du 
livre, qui dit les « choses du fond » et les « choses d'en haut », 
se révèle un vrai poète, infiniment sincère et bon. » 11 n'y a rien 
à ajouter à ce qui précède, et pourtant l'œuvre du poète s'aug- 
mente sans cesse avec les journées de labeur quotidien. Loin 
de s'affaiblir, de s'atténuer, à l'égal de tant do productions lit- 
téraires, elle apparaît plus intense et plus forte que jamais; elle 
est la vivante image des aspirations populaires. 

BiBLiOGRAi'iriE. — P. -M. Gahisto, Jules Mousseron, Valen- 
ciennes et Denain, chez tous les libr., 1907, in-12. Voir en outre 
les Préfaces d'André Jurenil, Aug. Dorchain et Philéas Lcbis- 
gue, publiées en tète des recueils du poète. 



L'SOUlUS DU FO?iD 

Approch', souris, m'bonn' petiot' biête. m 

N'cuch point craint' : je n'té ferai rien. f 

Té vos : j'vas esqueute ' m'malelte' 
Pour mi t'donncr des miettes d'puin. 

Au jour, si tVs ricrreur del femmo, 
Au fond, à l'homm' té n'fais point peur. 



i 



1. Secouer. 
i. l'clil sac. 



97 



Bin au contrair' mi l'premier, j 't'aime. 
Grêl' souris, té m.'mets l'joie au cœur. 

Du mineur t'es l'compagn' fidèle; 
Il a quer' vire t'fin musiau, 
Au fond de l'fosse, t'cri li rappelle 
El' jour et l'gazourmint d'I'osiau. 

J'sais qn'timps in timps, petit' coquine, 
Té nous fais un peu marronner* 
In f'sant des tros dins not' tartine. 
Bah! i t'faut bin aussi minger... 

Hein! comm' té rong' là-d'dins, heureusse, 
Quand, par tierre, in obli' s'briquet. 
Mais comme" té t'sauv' aussi, peureusse. 
Au moinder bruit que l'vint i fait ! 

Va, ch'n'est rien d'cha. Pu qu't'es du monne, 
I faut l'norrir... Pis, t'raing' si peu 
Que té n'fais point d'tort à personne, 
Souvint même in n'y vot qu'du feu... 

Qu'jaime à t'vir, continte et légère. 
Courir, banqu'ter, l'iong des caillaux. 
Oh! comm' dins t'sort, t'as l'air dé t'plaire, 
Margré l'peu d'saquois' que té vos. 

Va, gambad', trott', gambade incore. 
Pu qu'té t'plais dins t'n'obscurité, 
N'cach' point à vir chuss que t'ignores. 
T'n'connos rien, rien n'est r'gretté. 

Té n'es point non pus, bin sûr, sans peine. 

Parfois un méchant galibot 

Pou t'avoir, queurt à perdre haleine 

Et veut l'écraser sous s'chabot. 

J'sais bin qu'du côté d l'écurie, 
Si, d'hazard, té dirig' tes pas, 
Té risqu' beaucoup d'ia laisser t'vie, 
Egorgé sous les grifî's des cats. 

1. Il aime. 

2. Maugréer. 

3. Quelque chose (je ne sais quoi). 



98 LES POÈTES DU TEKROIR 

J'sais aussi qu'dins les momints d'grève, 
Quand t'n'vos pu les carbonniers, 
Kl pain i t'manqu', même que fin ci-èves, 
Ti qu'té veux vivr' si volontiers ! 

Ali! j'tai remai-qué. Ces lend'mains d'iulte, 
In veyot comm' t'avos souffert, 
Tout' delianqué, t'tiot' panclie ù vute, 
Parfos mêm' les quat' patt' in l'air. 

Mais n'parlons pus d'ces triss's affaires : 
Nous avons du pain à plaisi. 
Nous brairons quand i s'ra temps d'braire, 
Viens faire Ffestin aujord'hui. 

Approch', souris, m'bonn' petiot' biète, 
N'euch' point craint' : je n'té ferai rien, 
ïé vos : j'vas esqueute m'mallette 
Pour mi t'donncr des miettes d'pain. 

[Croquis au charbon.) 



LEON BOGQUET 

(187fi) 



M. Léon Bocqiiet est né le 11 août 18TG, diins un petit villajïo 
des environs de Lille, non loin de la Lys, à Marquillies. Il lit 
ses études aux Universités de Lille, fut licencié es lettres et se 
fixa pour quelques années dans cette ville. Il habite actuelle- 
ment Paris et collabore aux journaux de sa province. En 1900, 
il fonda, avec MM. A. -M. Gossez et Edmond IJlanguernon, une 
petite revue. Le Beffroi, qui donna l'essor à une véritable renais- 
sance poétique dont il fut un des initiateurs. Il a fait paraître 
une série d'ouvrages qui l'ont placé parmi les meilleurs écri- 
vains de la Flandre : Les Sensations, poésies (Paris, Vanier, 1897, 
in-18); Un mariage manqué, conte (Paris, La Tradition, 1900, 
in-S"): Flandre, poème (Paris, Maison des Poètes, 1901, in-16): 
La Banale histoire, conte (Lille, édit. du Beffroi, 1902, in-18); 
L'Imagier Andhrè des Gâchons, étude (ibid., 1903, in-S"); Albert 
Samain, sa vie, son œuvre (Paris, Soc. du Mercure de France, 
1905, in-18); Les Cygnes noirs, poèmes (ibid,, 1906, in-18). 

A propos de la publication de Flandre, recueil de poésies 
magnifiant le terroir, M. Pierre Quillard écrivait dans sa chro- 
nique des poèmes du Mercure de France : « Les poètes du Nord 
seraient volontiers plus enclins à garder les traditions qu'à inno- 
ver; ils célèbrent des gloires mortes, le souvenir d'opulences 
évanouies, de cavalcades et do pennons d'or : et ils s'essayent à 
dégager la beauté latente du monde douloureux qui peine dani 
lamine, l'usine, les fonderies; ils hésitent ainsi entre Rubens et 
Constantin Meunier; mais en tous leurs efforts ils se révèlent 
des artistes d'une probité et d'une conscience admirables, et 
M. Léon Bocquet décrit avec un scrupuleux amour les villes et 
les plaines natales, et sa pitié fraternelle s'émeut à la misère 
des hommes. » M. Léon Bocquet a collaboré à bon nombre de 
revues et de journaux : La Revue Encyclopédique, L'Ermitage, 
La Revue Franco-Allemande, Le Penseur, La Clavellina, L' Hémi- 
cycle, La Tradition, La Province, La Revue Bleue, La Revue Ver- 
lainienne, La Revue des Poètes, L'Effort, l'Echo du Nord, Le Mer- 
cure de France, Le Mois littéraire, La Grande Revue, etc. 

Bibliographie. — Abbé C. Lecigne, Un Jeune Poète de chtz 
nous, Léon Bocquet, Arras-Paris, Sueur-Charruey, 1901, in-S". — 



100 



LES POETES DU TERROIR 



i 



H. Potez, Un Recueil de poésies septentrionales, Journal de Douaî, 
19 mai 1901. — M.-Th. Cussac, La Flandre et son Poète dernier venu, 
Le Progrès du Nord, 26 juill. 1901. —A. -M. Gossez, Poètes du 
Nord, Paris, Ollendorfr, 1902, in-18. — Georges Casella et Ernest 
Gaubert, La Nouvelle Littérature, Paris, Sansot, 190G, in-18. 



A LA FLANDRE 

J'aime tes grands prés verts, tes plaines de houblon, 
Tes vastes champs d'épis où courent les calandres, 
Et, par les beaux matins de brume, tes filandres 
Prenant dans leurs lacis l'herbe et le colza blond. 

Surtout, j'aime tes soirs qui défaillent, ma Flandre, 

Et tes bois sanglotants comme des violons 

Aux appels répétés, si mornes et si longs, 

Des cloches vers ton ciel de grisaille et de cendre. 

Et ton pâle soleil qui meurt sur tes canaux, 

Et ce vent qui, sans fin, pleure entre les roseaux 

Son hymne de tristesse et de lente agonie. 

Tes horizons d'automne éternel, doucement 
En mon âme ont versé leur langueur infinie, 
Un charme de souffrance et de recueillement. 



AUTREFOIS 

Des marchands t'apportaient de Tyr et de Sidon 
De fabuleux trésors pris aux îles des Fées ; 
Des poètes chantaient en radieux Orphées 
Pour tes Dames d'amour aux poses d'abandon. 

Vers tes autels couverts de pourpre et de trophées 
Des pénitents, quêteurs d'absoute et de pardons, 
Venaient, la chair meurtrie aux bois dur des bourdons, 
Epancher leur coeur plein de larmes étouffées ! 

Dans tes fêtes, traîné comme un fleuve changeant, 
Le faste des manteaux brodés d'or et d'argent 
Luisait dans l'acier clair des lances et des piques; 



101 



Et du hennissement cabré des palefrois, 

Montait un bruit de gloire et de combats épiques, 

Et l'âme du pays vibrait aux vieux beffrois. 



LES BATEAUX 

Ils sont venus de tout là-bas, des mers du Nord, 
Traînés parles chevaux à la forte encolure, 
Et des filles, l'air frais grisant leur chevelure, 
Poussaient le gouvernail de bâbord à tribord. 

Les hommes sur la gaule appuyés au plat bord, 
Les petites maisons et les vertes toitures. 
Les volets blancs, les pots de fleurs et les boutures. 
Lentement ont passé d'un fort à l'autre fort. 

Ils sont venus au long des chemins de halage 
D'un bourg à l'autre bourg, de village en village. 
Et d'écluse en écluse, aux canaux réguliers. 

Ils dorment maintenant amarrés près des berges 
Sous l'ombre des ormeaux et des grands peupliers 
Où fume le repos tranquille des auberges. 



LE HOUBLON 

Le moment est venu de cueillir les houblons, 
Le bouquet parfumé de leurs grappes fleuries 
Sous le pampre touffu qui borde les prairies, 
De vendanger, à pleines mains, les cônes blonds. 

Francs buveurs du pays des kermesses, allons 
Emplir la hotte, emplir les banneaux qui charrient 
Notre raisin superbe et l'orge aux brasseries 
Où fermente le vin des gris Septentrions. 

Quand le soir violet dormira sur les mousses. 
Hors des cruchons de grès débordera la mousse, 
Pour les fumeurs, sous les tonnelles de rosiers. 

Et la belle enfant rose aux grands yeux de lumière. 
Comme aux tableaux de Van Ostade ou de Téniers, 
Souriante, viendra verser la bonne bière. 



102 LES POÈTES DU TERROIR 



LES JARDINS 

Les beaux jardins de Flandre aux treillis bigarrés 

De capucines d'or, de gesse, de troènes, 

Du bout de l'horizon ourlent les lisérés 

De leurs enclos touffus de plantes et de graines. 

En contours sinueux, ils glissent vers les prés 

Entre les pavots blancs, les seigles, les avcines, 

Et dévalent sans fin et, degré par degré, 

Aux berges des ruisseaux où coassent les raines. 

L'ombre y chante, et l'amour des soirs vient abriter, 

Sous la fraîcheur des vertes sèves de l'été, 

Le trouble des baisers aux yeux qui s'extasient. 

Et l'Heure, à l'éventail argenté du bouleau. 

Disperse le parfum mourant des tanaisies 

Vers le vent tiède et doux qui passe au fil de l'eau. 

(Flandre.) 



AMEDEE PROUVOST 

(1877-1909) 



D'une très ancienne famille du pays, Amcdée Prouvost naquit 
le 4 septembre 1877. Il appartenait néanmoins par sa mère a 
une lignée bretonne; un de ses ancêtres, Olivier Morvan, avo- 
cat à Quimper et poète distingué, fut l'un des vingt-six admi- 
nistrateurs du Finistère exécutés sur la place du Trioinphe-du- 
Peuple, à Brest, le 26 mai 1794. Ses études terminées, Amédée 
Prouvost passa un an à l'Université de Bonn, comme étudiant 
en lettres. Il se perfectionna dans la langue allemande et 
s'enthousiasma pour Goethe, Schiller et Henri Heine. Il partit 
ensuite pour l'Egypte, voyagea en Palestine, en Syrie, visita la 
Turquie et la Grèce, et revint avec la matière d'un premier vo- 
lume qu'il publia en 1904, sous ce titre : L'Ame voyageuse (Paris, 
Maison des Poètes, in-16). 

Après l'Ame voyageuse, il donna deux autres volumes de vers : 
Le Poème du travail et du rêve (Lille, éd. du Beffroi, 1904,in-18), 
ivre de sonnets à la gloire de sa ville natale, et Sonates au clair 
de lune (Paris, Galmann-Lévy, 1905, in-18), qui fut couronné 
par l'Académie française, en 1906. Il a fait paraître de plus un 
acte en vers, Conte de Noël, illustr. d'Andhré des Gâchons (Paris, 
Taillandier, 1906, in-18), et il a collaboré au Beffroi, à La Re- 
naissance latine, au Correspondant, à Durendal (Bruxelles), à 
la Revue septentrionale, au Journal de lioubaix, à la Revue de 
Lille, etc. 

Amédée Prouvost est mort le samedi 8 mai 1909. 

Bibliographie. — Léon Bocquet, Les Poèmes de M. A. Prou- 
vost, Le Belfroi, janv. 1905, et Journ. de Roubaix, 25 décembre 
1905. — Charles Le Goffic, Chronique des poèmes. Revue hebdo- 
madaire, 22 sept. 1906. 



A ROUBAIX 

Ville sans passé d'art, sans beauté, sans histoire, 
Ville de l'énergie et des âpres labeurs, 



104 



LES POETES DU TERROIR 



i 



Voici que l'incessant effort des travailleurs 
Te ceint du vert laurier des fécondes victoires. 

Dans le triste décor de tes murailles noires, 
Sous cet épais brouillard de suie où ton ciel meurt, 
Et qu'emplit le travail d'une longue rumeur, 
Tu frémis, volontaire et promise à la g-loirc. 

Ville énorme, grand corps aux vertèbres de fer, 
Ton sol, pareil aux durs rochers que bat la mer, 
Tremble au trépidement des machines brutales; 

O cité, ton renom s'étend à l'univers, 

Et je veux exalter ta grandeur en mes vers, 

Ville des artisans, ô ma ville natale ! 



L'USINE 

Dans l'enchevêtrement multiple des courroies, 
Les longs arbres de couche alésés et brillants 
Tournent, le jour entier, sur des paliers brûlants 
Et meuvent les volants qui sifflent et giroient. 

Les cardes à tambour, qui laminent leur proie, 
Ont leurs rouleaux couverts d'un léger duvet blanc. 
Et la bobine au banc étire, en l'enroulant, 
La laine qui, dans l'air, en flocons fins poudroie. 

Et les fils, allongeant leurs délicats réseaux, 
S'envident peu à peu, sur les minces fuseaux : 
Et, devant le travail des robustes têtières, 

Entraînant sans répit les broches dos métiers, 
Dans l'effluve énervant des fiévreux ateliers... 
Je songe aux vieux rouets des paisibles grand'mères !... 

LE TISSERAND A LA MAIN 

Comme une vieille femme au sourire tremblant, 
Sa petite maison, qu'enguirlande une treille. 
Sous son bonnet de chaume et dans son torchis bliinc, 
Devant la plaine verte et le ciel bleu sommeille. 



FLANDHE 105 

Mais, dès le seuil où dort le chat gris indolent, 
Monte un murmure aigu de vigilante abeille, 
Car la navette court sur le métier branlant 
Avec une cadence à l'horloge pareille. 
Et le vieux tisserand, au rythme du bras nu, 
Chasse la trame fine entre les fils ténus ; 
Près de lui, son enfant, hâtive à la couture, 

Egayant le labeur d'un refrain familier, 

Ourle un mouchoir do pauvre ou quelque tablier 

Devant le châssis clos parfumé do. boutures. 

LES NAVETTES 

Ainsi que des esquifs aux subtiles carènes. 
Que rythmerait un bruit strident de balancier, 
Trouant les fils tendus de leur pointe d'acier. 
Rapides, elles vont dans la nappe des chaînes. 

Leur course échevelée assourdit l'atelier. 

Et, sillage sans fin, à leur suite elles traînent 

L'imperceptible fil d'une soyeuse laine. 

Que le fuseau dévide en anneaux réguliers. 

L'incessant va-et-vient des fébriles navettes 

Trame l'art délicat des naïves fleurettes, 

Guirlandes et damiers, et ramages discrets. 

Et l'étofTe légère où peu à peu émerge 

Le dessin, est parfois si mince, qu'on dirait • 

Une écharpc tissée avec des fils de Vierge! 

CONCOURS DE PINSONS 

Sous les platanes verts de la place publique, 
Le dimanche, au soleil des lumineux matins. 
Quand sonnent les bourdons dans les clochers lointains. 
Les pinsons au col bleu chantent mélancoliques. 
Ils tournent vers le jour leurs pauvres yeux éteints... 
Tandis que leurs becs d'or aux cages métalliques 
S'usent, dans un effort prolongé de supplique, 
Leurs cris déchirent l'air de trilles incertains. 



^06 LES POÈTES DU TERKOIR 

Leur chant semble un regret pour la cime des chênes 

Où le vent balançait, ainsi que des carènes, 

Leurs nids de foins légers proches voisins des cieux. 

Pour la source d'eau claire où palpitaient leurs ailes. 
Alors que se miraient leurs sœurs les hirondelles, 
Et leur chant est plaintif comme un sanglot d'adieu. 



COMBATS DE COQS 

Les plantureux Flamands aux trognes violettes, 
Avec leurs cheveux roux et plats, vrais descendants 
Des types de Breughel, de Craesbeck ou Jordaens, 
Dans la cour de l'auberge ont des cris de conquête : 

Là, dans le parc étroit, deux coqs entremêlant 
Becs durs, ergots armés et la pourpre des crêtes, 
Dans un duel rageur et stupide s'apprêtent 
A ravir à la mort leur désespoir sanglant. 

Ils luttent acharnés aux coups. Les gosiers râlent : 
Et les plumes bientôt sont comme des pétales 
Qu'effeuillerait un vent d'orage sur le sol; 

L'un des coqs est debout, vainqueur. Et l'autre expire 
Il monte une clameur. Dans la foule en délire 
Frémit la cruauté du vieux sang espagnol. 

{Le Poème du Travail et du Rêve.) 



A. -M. GOSSEZ 

(1878) 



M. AIphonse-Marius Gosse/, est né à Lille le 27 mars 1878 
D'extraction lilloise, il descend par sou père doiivri*rs ila- 
mands, et compte parmi les siens un oncle, candidat ouvrier 
en 1848, aux élections de la Constituante. Lié par sa mère à une 
famille d'agriculteurs de Palmata, près do Lucqiies (Italie), il 
s'enorgueillit, non sans raison, do compter comme aïeul mater- 
nel Alphonse Blanchi, poote, journaliste et homme politique qui 
fit, toute sa vie, une rude opposition à l'Empire et fonda suc- 
cessivement Le Barbier de LiLLc, Le Messager du Nord et, après 
des heures inoubliables d'exil, Le Progrès du Nord. 

M. A. -M. Gossez termina ses études à la Faculté des Lettres 
de Lille, et débuta en publiant des vers à la Nouvelle Revue 
(1896). Par la suite, il participa à la fondation d'une petite revue, 
L'Essor, et dirigea avec M. Léon Bocquet, pendant quatre an- 
nées, de 1900 à 1904, Le Beffroi, vivant périodique qui groupa 
toutes les initiatives et tous les tidents des provinces septen- 
ti'ionales. Comme s'il n'avait point assez fait pour la décentra- 
lisation au profit des lettres, il publia eu l'J02 une anthologie 
des Poètes du Nord, qui demeure jusqu'ici le meilleur livre qu'on 
ait réalisé dans le genre. L'ouvrage, formé de matériaux de pre- 
mière main, eut assez de succès pour que l'on regrette de ne 
point y voir figurer les écrivaius d'expression locale, les chan- 
tres du terroir. Peu après, les hasards de la vie universitaire 
l'obligèrent à quitter sa ville natale et le conduisirent au Ha- 
vre, où il occupe depuis 1905 les fonctions de secrétaire de 
rédaction de La Province. 11 dirige de plus, à Rouen, un groupe 
de XXX artistes et littérateurs dont les manifestations ont été 
déjà remarquées. Poète et historien, M. A. -AI. Gossez a publié 
une série d'ouvrages qui le désignent non seulement à latten- 
tion des lettrés, mais de tous ceux qu'intéresse le grand mou- 
vement régional actuel. On lui doit ainsi : Le Saint Julien de 
Flaubert, documents avec illuslr. d'Ed. van Offel. V. Prouvé et 
G. Vialte (Lille, éd. du Beffroi, 1903, iu-S»); £e Dcpartement du 
Nord sous la deuxième Ilcpublique, 18ii8-1852 (Lille, Leleu, 1904, 
in-S"); Du Soleil sur la porte, poèmes suivis de Lettres fami- 
lières (Paris, Soc. du Mercure de France, 1905, iu-18); Mémoires 



108 LES POÈTES DU TERROIR 

de l'ouvrier François Leblanc [Monville en iSkS) (Paris, Cornély 
1907, in-8°): enfta un travail sur Les Provinces poétiques (Le Ha- 
vre, édit. de La Province, 1908, in-S") et un nouveau recueil de 
poèmes, En pays wallon, où il s'est plu à élargir les frontières 
naturelles de sa petite patrie. M. A. -M. Gossez est mieux qu'uE 
poète de clocher. Les tableautins, brossés avec passion, dont 
abonde son dernier ouvrage le rattachent à l'école des petits 
maîtres flamands. 



HAINAUT 
Ici 

Commencent et finissent les pays. 

Sous les forêts rampe la rude cicatrice 

des assises profondes et rompues; 

les frênes, les sapins et les chênes trapus 

vivent dans le milieu de la chaude blessure, 

et, tout à l'entour, s'étend l'herbe verte des pâtures. 

Les bœufs d'engrais, 

les vaches aux pis lourds de lait 

et les chevaux de labourage 

trouvent de l'eau dans les plis croux, 

au milieu de la verdure des villages; 

dans son poing, le vacher leur apporte du sel, 

et les vachères, de leurs seaux mousseux, 

versent le lait dans la terre des telles, 

trois fois chaque journée, en rentrant à la ferme; 

quand vient le soir, par le grand travail harassés, 

avant neuf heures, toujours leurs yeux se ferment. 

Les pays 

Commencent et finissent ici. 

Vers l'Est, c'est déjà le plateau de l'Ardenne, 
la boue, les fagnes d'ardoises et do schiste gris, 
l'hiver dur... et lorsque enfin en allé, 
c'est l'été court et joli de la vallée. 

Mais à l'ouest, au nord, c'est la Flandre, la plaine, 
la plaine riche, grasse, immense et montante, 
L'Ardenne, ici, baisse sa pente, 
ses rocs et ses sursauts, 



FLANDKE 10^ 

)ù grimpent, lourdes et puissantes, 
es Flandres, comme des taureaux. 

]'est le Hainaut. 

]e pays robuste et touchant, 

.'est le Hainaut et ses champs, 

;es forêts, ses pâturages, 

it, surgies pour des soirs d'orages, 

es hautes tours de ses fourneaux. 

Il'est le Hainaut qui verse à deux fleuves les eaux 

jui descendent ses faibles côtes, 

;t, de Pâques à la Pentecôte, 

întraînent des pétales et des bouquets entiers, 

îhus de ses arbres fruitiers, 

îtles mènent, par la Sambre, vers la Meuse, 

iomme aussi vers l'Escaut et ses rives heureuses. 

Puis, à l'automne, les rivières 

sentent tomber, s'éclabousser et tournoyer 

;t puis, avec elles, partir, partir et se noyer, 

es pommes mûres, la queue en l'air. 

l'ai vu, les soirs d'août, la hâte des retours, 

e suprême chariot de blé, cahotant et lourd, 

:)asser, en s'écrasant, la grand'porte des granges; 

ît la fermière avec le buis bénit, 

oénir cette moisson finie 

în l'aspergeant avec les gouttes de sa branche. 

; ]'ai vu des nuits d'octobre, monter, dessous la pluie, 

f v'ers la petite lumière des fabriques de sucre 

1 — œil luisant de misère et de lucre — 

i monter, disjoints et pleins, les chariots pesants, 

t oesant des milles et des cents, 

j :)leins de grosses betteraves sales et boueuses, 

'sur les routes aux pavés gluants d'argile hideuse... 

1 'ejeter cette boue au pied des cheminées, 

; ît retourner enfin, les tâches terminées... 

i l'ai vu des charbonniers, dans la forêt; 
! i'ai vu des sabotiers, et qui chantaient! 
I J'ai vu des gas dans les ducasses, 

dans des fêtes et des concours, sur les grand'places... 

it leur départ bruyant et matinal, le lendemain, 

II. 7 



110 LES POÈTES DU THIIUOIR 

dans de petites gares où habitent les trains; 
j'ai vu leur joie hâtive et tôt finie 
ot la fatigue de leur nuit,.. 

Des natives campagnes, ô peuple déserteur, 

— mais encor chaque soir de retour en tes demeures, 

]e sais tous les aspects et toutes les histoires, 

depuis toujours jusqu'à ce soir : 

sous tes pieds tu foules des voies romaines, 

pendant des siècles l'Europe en armes s'y promène, 

Sambre-et-Meuse y proclame la gloire militaire 

avec la liberté!... 

Mais tu n'as pas encore terminé de lutter : 

mon enfance se souvient des révoltes ouvrières 

qu'on lui disait... Fourmies... 

et ses combats, de massacres suivis... 

Pays de pâturages et de hauts fourneaux, 
tes métiers ont repris la tâche coutumière! 
Tes haies se fleurissent d'aubépine, ta lumière 
éclaire les pommiers en fruits... 

Hainaut! 
Hainaut de Belgique et de France, 
Souris encore... tu as souri à mon enfance! 

{En pays wallon.) 



m 



FRANCHE-COMTÉ 

ANCIENS BAILLIAGES D'AMONT ET D'AVAL, 

DE BESANÇON ET DE DOLE, 

JURA ET PAYS DE MONTBÉLL\RD 



« La Franche-Comté ou Comté de Bourgogne, dite aussi la 
Haute-Bourgogne, Burguadise comitatiis, — a écrit un géogra- 
phe du xYiii» siècle ' , — est proprement le pays des Séquaniens, 
ancien peuple celte qui fut subjugué par César. Elle a l'Alsace 
et la Suisse au levant; la Bresse, le Bugey et le p;iys de Gex 
au midi; la Lorraine au septentrion*, le duché de Bourgogne et 
une partie de la Champagne au couchant. Quelques-uns la divi- 
sent par ses bailliages, et les autres en font trois parties, qui 
sont la haute, ou d'amont; la moyenne, ou de Dôle, et la basse, ou 
d'aval. Dôle était autrefois la première ville de Franche-Comté; 
les autres sont Besançon, qui en est présentement la capitale; 
Gray, Salins, Vesoul, Arbois, Luxeuil et Pontarlier. Les moins 
considérables sont Saint-Claude, Orgelet, Saint-Amour, Arlay, 
Lons-le-Saulnier, etc. Les forts Sainte-Anne et le Château de 
Joux mériteraient d'être remarqués, mais le premier fut démoli 
après la prise de 16T4. La Franche-Comté a des montagnes au 
levant et au septentrion. Fertile en céréales, vins et bois, elle 
renferme d'excellentes salines, des carrières de jaspe et de 
marbre, et elle est en partie couverte d'immenses forêts, cou- 
pée par des pâturages et arrosée par cinq rivières principales : 
la Saône, qui reçoit les eaux tumultueuses de la Loue; le Doubs, 
l'Oignon et le Dain, toutes fort poissonneuses. Cette province 
faisait autrefois partie du grand royaume de Bourgogne et fut 
usurpée sur les rois de France qui en étaient les légitimes sou- 
verains. » Depuis, elle eut des seigneurs particuliers et elle 
devint, par le mariage de Marie, fille de Charles le Téméraire, 
un des apanages de la maison d'Autriche. Charles-Quint la pos- 
séda. Elle eut le sort des pays tour à tour conquis, convoités 

1. Cf. Dictionnaire de Moreri. Voyez aussi ce que l'abbé Eipilly 
dit de cette province. 



112 LES POÈTES DU TEUKOIR 

et soumis, jusqu'au jour où elle revint à la couronne de France. 
« Un traité nous l'avait enlevée, a dit un historien judicieux, 
un traité nous la rendit. Elle n'avait cessé de lutter farouche- 
ment pour son indépendance. On la nomma Franche-Comté, 
au dire de quelques-uns, de ce qu'originairement ses habitants 
étaient francs et libres et que leur comte ne pouvait lever sur eux 
aucun impôt. La paix de Nimègiie (1678) la réduisit au silence 
et à l'inaction, mais elle garda longtemps la haine de l'envahis- 
seur, et cette haine, muée, au cours des siècles, en un sentiment 
de révolte, fait encore le fond caractéristique de sa race. Franc- 
Comtois d'abord. Français ensuite, telle pourrait être la devise 
des hommes fixés sur son sol. L'influence de l'Eglise et de la 
féodalité a été forte dans cette région. « Ce fut sous les serfs de 
l'Eglise, à Saint-Claude, lieu de grand pèlerinage, comme dans 
la pauvre Nantua, de l'autre côté de la montagne, observe Mi- 
chelet', que commença l'industrie franc-comtoise. Attachés à 
la glèbe, ils taillèrent d'abord des chapelets pour l'Espagne et 
pour l'Italie. 11 y avait encore des serfs de prêtres en 89. La 
Révolution les affranchit. La Franche-Comté, fortement espa- 
gnole d'inclination et de mœurs, fut pourtant celle de nos pro- 
vinces qui sentit le plus vivement le bonheur de la délivrance. 
Ces serfs, aujourd'hui qu'ils sont libres-, couvrent les chemins 
de rouliers, de colporteurs, de gens d'affaires. Des parties les 
plus stériles du Jura et du Doubs, celles que les guerres ont 
tant de fois ruinées, s'écoulent les émigrants. Un remarquable 
esprit de mesure caractérise les Franc-Comtois. Ils ont eu de 
bonne heure deux choses : savoir faire, savoir s'arrêter. Sa- 
vants et jihilosophes, érudits et littérateurs, tous les Comtois 
distingués se recommandent par ce caractère. L'universalité 
est précoce en Franche-Comté, mais aussi la précision, la me- 
sure, j'allais dire l'arrêt. Ainsi Nodier commence le mouvement 
romantique et s'arrête. Cuvier donne la plus grande centrali- 
sation scientifique, il ne la fait pas marcher on avant. C'est là le 
trait caractéristique : savoir tout et savoir s'arrêter... » 

« En général, ajouterons-nous avec Francis Wey, l'habitant 
de l'anliciue Séquanie réunit au fl(igme du Nord le bon sens 
espagnol et la dissimulation italieuuo. Ces traits s'expliquent 
par les origines diverses des Comtois. » Tant do peuples ont 
foulé leur terre! « Ils ont la pensée rapide et l'expression très 
lento; leur accent so traîne lourdement et contraste avec le 
mordant de leurs phrases débitées sur un ton do naïveté appa- 
rente. Endurants, calmes, ils sont vindicatifs comme des Espa- 
gnols et, rien n'étant plus dissimule qu'un Franc-Comtois, ils 

1. Notre France, p. 185. 

2. Ou qu'ils ont rapparcnce de la libcrlé, faul-il dire, soumis qu 'ils 
sont à d'autres servitudes sociales. 



FRANCHE-COMTE 



113 



savent attendre, sans donner l'éveil, l'heure des représailles. » 
La causticité, a-t-on écrit encore, est habilement dissimulée 






V ,a 









La. Chaudeau '*,*'« 




ET- LQ>RE .loiis-l£Sauni€r,=^^ /' Lausrnme 

^. \ <--/"'!, x'"' \^-^l Limite d'État 



,_ .. O A (\ . N , ^. 



de Province. 

. - de Département. 

^ L'eu i/e naissance 
des Poètes. 



LA FRANGHE-GOMrti 



SOUS leur bonhomie; ils raillent sans en avoir l'air, de façon 
onctueuse; leurs dards sont enveloppés de miel. 

Et pourtant que de différences à observer entre les Comtois 



114 LES POÈTES DU TERROIR 

de la plaine et ceux de la montagne : les premiers volontiers 
diserts, grands buveurs et grands mangeurs; les seconds ren- 
fermés, méditatifs, défiants et sobres ! 

Leur parler, la forme de leur patois, les distingue les uns 
des autres, j'allais dire les trahit, si je ne m'étais souvenu que 
rien n'a jamais pu trahir ces rusés compères. Un montagnard 
du Jura aurait grand'peine à se faire entendre d'un citadin ou 
d'un habitant du Plateau'. Ils ont leurs idiomes particuliers, 
leurs légendes. Là-dessus l'imagination superstitieuse des bar- 
des a brodé d'infinies variations. Les plus anciens monuments 
littéraires de la Comté sont d'admirables chants populaires, 
auxquels sont venus s'adjoindre, au cours des luttes sanglan- 
tes, des traits de satires à l'adresse du vainqueur, des menus 
propos où leur penchant à la raillerie s'est donné libre cours. 
Autant que leurs voisins bourguignons, ils ont mêlé au témoi- 
gnage de leur foi un esprit de malice qui fit douter de leur cré- 
dulité. D'où ces Noc'ls répandus à foison dans les bourgs et 
qui, avec les divertissements de La Crèche-, firent pendant 
longtemps les frais d'une littérature nationale. 

Ici point n'est besoin d'observer deux courants. La poésie 
officielle u"a que faire sur ce sol inclément et rude; elle re- 
tourne à ses origines, cherche ailleurs un centre de culture 
pour s'épanouir. Quel Franc-Comtois se soucia jamais de ces 
poêles des xv et xvi» siècles : Pierre Michault, natif de la 
Chaux-Neuve (Doubs), auteur du Doctrinal de Court et de La 
Dancc aux Aveugles ; ieixn de la Baume, seigneur de Marloroy, 
lequel écrivit La Façon de vivre en Court et un dialogue en 



1. On désicrnc ainsi une partie du Jura, couverte d'immenses forêts 
de sapins. " Le Jura, a-l-ou écrit, doime sa physionomie propre à la 
vieille Comté : sur les pcules inférieures, c'est le Vignoble; au-dessus, 
c'est le Plateau /enfin, au sommet, c'est la Alontayne, zone des gras 
pâtur.igcà, aux hivers très rigoureux. » 

i. Charles Nodier, dans un article publié par la Revue de Paris, 
en I84;j. a donné des détails savoureux et réjouissants sur ces spec- 
tacles. L'origine des Cri'clies remonle sans contredit jusqu'aux Mys- 
tères et aux confrères de la l'assion; mais la forme naguère adoptée 
de ce drame populaire ne date guère que du xvii« siècle. I.e héros 

f>rincipal de la Crèche bisontine était une marionnette connue sous 
c nom de liarbisicr, liousbot ou bourgeois de Ballant, « exem- 
plaire typique du Franc-Comtois de terroir, rclors, honassc, rusé, 
mélianl », qui entreprenait de conduire à la Crèche le peuplc,lc clergé, 
les grands de l'époque, el d'exprimer au Dieu nouveau-né les doléances 
de la province. Ce vigneron patriote, presque toujours accompagné 
de sa femme, A^rtiVoHt'rr*?, passait en revue les événemenls actuels 
el tanrail assez verlemcnt, dans son palois local, les mauvaises doc- 
trincs,'l('s mauvaises actions et les mauvaises mœurs, s'enhardissant 
parfois jusqu'à persifler, raiHer a oulrancc, les mailrcs et les puissanls 
du jour. 



FRANCHE-COMTÉ 115 

ers sur le trespas de très haulte dame Antoinette de Mont- 
uirtin; Ferry Julyot, Jean Villemin, Jean-Edouard du Monin, 
'ierre Mathieu, rimeur des Quatrains de la Vanité du Monde, 
te? Ces derniers oublièrent volontiers leurs origines; leurs 
oncitoyens leur rendirent silence pour silence. A l'occasion, 
[uelque bibliothécaire, quelque lettré provincial, prononcera 
eur nom, mais on ne saura jamais si c'est par souci d'érudi- 
ionou bien pour faire état de notre ignorance, en se flattant 
le connaître mieux que nous les ouvriers de la tradition fran- 
■aise. Le peuple, lui, n'aura garde de les confondre avec ses 
uiteurs préférés, le Père Christin Prost, l'imprimeur François 
lauthier, de Besançon* , tous deux noellistes notoires, et Jean- 
Louis Bizot, le naïf conteur de la Jacquemardade et autres pa- 
toiseries bisontines. 
[ Le Comtois ne juge point des écrivains uniquement sur leur 
! mérite personnel, mais par ce qu'ils ont apporté au terroir 
natal. En parcourant la liste des gloires locales, il sait faire la 
part de ce que le génie doit à la tradition et à la race, et ne con- 
fond pas le poète de cour avec le poète du cru. N'allez pas faire 
l'éloge de ce qui lui paraît impropre à son pays. Ce serait peine 
perdue. Il ne se soucie pas plus de Victor Hugo, né par hasard 
à Besançon, que du dernier rimeur du xviii» siècle. S'il parle 
d'Hugo, c'est presque toujours irrévérencieusement, et comme 
d'un personnage qui aurait usurpé le titre de Comtois. On com- 
prend qu'avec de telles préventions l'étude des ressources lit- 
téraires en Franche-Comté n'ait pas donné ce que l'on en pou- 
vait attendre. Pourtant, cette province est riche en poètes; et 
si le xvii« siècle ne nous donne guère que les noms de Claude 
d'Esternod, gouverneur du château d'Ornans, plaisant auteur 
de V Espadon satyrique- -, de Jean de Mairet, inventeur tragique; 



1. Tous deux vécurent à Besançon. Le premier mourut le 26 d^ 
ccmbre 1690, et le second en 1730. L'un et l'autre ont écrit une 
foule de pièces rimées en patois sur les événements de leur pays. 
11 en existe un grand nombre dédilions. Parmi les plus connues 
nous citerons les suivantes : Noëls nouveaux en patois de Besan- 
çon, sur de très beaux airs, avec la relation de la première campa- 
gne des Chrétiens en Honqrie. En vers patois héroï-burlesques, 
Besançon, Fr. Gauthier, 1717, in-12; Recueil de Noéls anciens, etc. 
A Besançon, chez J.-Cl. Bogillol, 1750, in-12. Les Noëls de Christin 
Prost et de Gauthier ont élé réimprimés au xix» siècle, avec des 
notes explicatives et historiques, par Tk. Belam\ . Voyez : Recueil de 
Noéls anciens, nouv. éd. corrigée suivie du sermon de la Crèche, etc., 
Besançon, impr. deBintôt, 1842, in-18; La même, 3« éd., Besançon, 
Ch. Marion, s. d., in-12, 

2. Voyez L'Espadon satyriqiie, par le sieur d'Esternod, réimpr. 
faite sur l'éd. de Lyon, 1636, etc., Bruxelles, Merlens, 1863, in-12. 
Claude d'Esternod était né à Salins en 1500. La xvi" satire de ce re- 



116 LES POÈTES DU TERROIR 

de J.-B. Chassignet et Philémon Gody, tous deux interprètes 
des textes sacrés; par contre, les siècles qui suivent peuvent 
fournir la matière d'une abondante moisson. Mais qui songera 
jamais à s'enquérir de Claude-Marie Giraud, de François-Xavier 
Talbert, de Jean-Louis Gabiot, de Cl. -M. Guyétand, d'Adrien 
Boys, de N. Légier, du Père Joly, et même du trop fameux 
Rouget de l'Isle? Parmi ceux-là, deux ou trois à peine s'im- 
posent encore à l'attention des curieux. Ce sont Claude-Mario 
Giraud (Lons-le-Saulnier, 1711, Paris, 1780) et l'abbé François- 
Xavier Talbert (Besançon, 1728-1803). Le premier abolit la main- 
morte et la corvée sur ses terres avant qu'il fût question de cette 
réforme, puis écrivit LaPcrjronie aux Enfers, La Thériacade.... 
La Procopadc, poèmes en une infinité de chants; le second ac- 
quit une mince célébrité en enlevant à Jean-Jacques Rousso;iii 
le prix de l'Académie de Dijon, avec un discours de l'Origine 
de l'Inégalité. Il fut détenu au séminaire de Viviers, puis au 
château de Pierre-Encise, pour ses pamphlets contre de Boy- 
nes, premier président au Parlement-. H y a encore Etienne 
Besançon, de Lavolte (bailliage de Dôle), imitateur de Gresset, 
Charles Verny, l'abbé Granjacquet, chantres rustiques, le mar- 
quis de Lezai-Marnesia, honnête homme et bienveillant Com- 
tois, Des Biefs, conteur libertin, etc. Mais que dire des autres, 
et en particulier de Rouget de l'Isle, le plus médiocre de tous, 
bien qu'il ait conquis la renommée en composant des poésies 
de circonstance? 

Avec Rouget de l'Isle le xvni» siècle finit. Nous sommes à 
l'aube d'une renaissance. Le paysan, maître du sol, va exalter 
le sol. La poésie d'expression personnelle va prendre la place 
de la poésie populaire anonyme. Parmi tous les chanteurs, un 
grand nombre sont descendus de leurs montagnes. Ils ont 
échangé le pipeau rustique et la corne du pAtre pour la fliUo 
virgiliennc et l'accordéon romantique. Ils célébreront la mois- 
son, la vendange, les sites pittoresques, les joies de la famille, 
l'amour, que sais-jePLeur art sera volontiers Imaginatif, buco- 
lique, anecdotiquo; il affectera toutes les formes, adoptera tous 
les genres, de l'héroïque au descriptif. Naturellement, il appor- 
tera sa part de lyrisme et do fantaisie, à la fois lamartinicn v\ 
satirique : la fresque à coté de la caricature. Il aura ses maî- 
tres et ses imitateurs. Il tentera de s'élever aussi haut que les 

cueil roule uniquement sur un capuciu de DôIc nommé Gucnar (pii, 
jetant le froc aux orlies, s'était enfui à Gcnc'^vc. 

L'Espadon est cerlainomnnt le meilleur ouvrajje poëliqup qu'on ail 
ftcrit en Comté, mais il conlienl des vers d'une liberté telle que nous 
serions embarrassé d'en citer un morceau. 

2. Cf. Lnnffvognet aux Enfers [pnrl'nhhr Talbert de Nancroi/ . 
Besancon, ITGO, in-li!. (Vovcz à j)rQpns de cet ouvrage Charles .S'<> 
dior, Dullet. du liiblinphil'e, 1838, p. iOO.) 



FRANCHE-COMTÉ 117 

cimes qui bornent l'horizon du ciel natal, et en même temps 
il se complaira aux querelles de clocher, aux traits de mœurs. 
De l'ensemble de toutes ses ressources, de ses facultés d'assi- 
milation, de son originalité propre et de ses dons ethniques, 
le Franc-Comtois aura créé une poésie bien à lui, rai-sérieuse, 
mi-goguenarde, familière, colorée et simple, avec laquelle il 
excellera à refléter son caractère et à peindre — car il est pein- 
tre à la manière des Hollandais — ses coutumes locales. 

Terre hospitalière aux idéalistes, la Franche-Comté, depuis 
plus d'un demi-siècle, regorge do poètes. Entendons-nous. Là, 
comme ailleurs, il y eut sans cesse plus de versificateurs que 
de génies vraiment nés pour l'œuvre lyrique. A peine une demi- 
douzaine d'étoiles clignotant au sommet du Parnasse, puis quel- 
ques astres de moyenne grandeur. On les trouvera plus loin. 
Est-ce tout? Non. Il faut faire la part des oubliés, des mécon- 
nus. Ils sont nombreux d'ailleurs, ceux que l'exiguïté de notre 
cadre nous a interdit de recueillir. Nous ne les oublierons pas 
pour cela; au contraire. Puissent leurs noms, cités ici, leur va- 
loir un regain de notoriété'. C'est Auguste Demesniay, l'un des 
plus sincères folkloristes de la vieille école, auteur des Soli- 
tudes {Paris, Levavasseur, 1830, in-12) et de ce recueil intéres- 
sant, mais faible, Traditions populaires de Franche-Comté 
(Paris, 1838, in-S»)-; c'est Gindré de Mancy, qui rima les Echos 
du Jura (Lons-le-Saulnier, imprim. F. Gauthier, 1841, in-8''); 
c'est Charles Viancin avec ses Carillons francs-comtois (Besan- 
çon, Ch. Deis et Bintôt, 1840, in-Soi^*; c'est Louis de Ronchaud, 

\. On n'y lira point celui de Xavier Marmicr, l'un de nos grands pay- 
sagistes littéraires du xix« siècle. Il a laissé trop peu de \ers. On trouve 
néanmoins quelques pièces se rattachant à la Franche-Comté dans 
ce volume qu'il donna peu avant sa mort : Prose et Vers, i8'66-i886, 
Paris, Lahnre, 1890, in-1-2. Voyez la poésie intitulée : A La Chaudeau. 
Xavier Marmicr est un Franc-Comtois dhumeur cosmopolite. 

2. Auguste Dcmesmay était de Pontarlier. II a exploité maintes 
légendes régionales. Voyez dans ses Traditions popidaires les pièces 
intitulées : Bolandseck, Bert/ie de Joux, Loise de Jeux, le Siège de 
Pontarlier, La Vierge de liemonot. Le Pont de l'Abbaye de .Vont- 
Benoit, etc. Ses livres sont très recherchés. Nous eussions voulu don- 
ner un spécimen de ses récits en vers; malheureusement la place 
nous manque. 

3. Charles Viancin naquit en 1788 et mourut en 1874. Ce Bisontin 
fut le doyen de l'Académie de Besançon. Ses œuvres, pleines d'actua- 
lité, très répandues de son temps, ont fait l'objet dune élude de 
Charles Thuriet : « Charles Viancin, y esl-il écrit, dut sa popularité 
à la poésie délicate et légère, à la chanson, au conte, et surtout à la 
fable... Il avait un grand talent de diseur et tenait sous le charme 
son auditoire...» (Cf. Causerie sur C h. Vmncni, Besançon, Dodivers, 
1882, in-S"). C'est beaucoup dire ; Viancin ne fui en réalité qu'un 
pâle imitateur de Désaugiers. Ses ouvrages ont perdu aujourd'hui le 
sel qui les faisait admettre. 



118 LES POÈTES DU TERROIR 

observateur scrupuleux et peintre impartial du Jura, prosateur 
plus que poète; c'est l'infortuné Louis Mercier, horloger de Be- 
sançon', dont l'œuvre forme deux minces volumes, Au Pays 
comtois et Nostalgie (Besançon, imprimerie A, Cariage, 1900, 
in-S», etc.); c'est enfin A. Berthet, Henri Pauthier, puis Charles- 
Kmilien Thuriet, ce dernier si altaclié à son sol et aux tradi- 
tions qu'on ne saurait parler de Franche-Comté sans citer 
quelques-uns de ses ouvrages. Il écrivit de délicates choses, 
justement appréciées de ses compatriotes : La Polisseuse de 
pipes, La Cancoillotte, etc.*. 



1. Il était né à Besançon le 12 février 1830, au n» 2 de la rue du 
Collège. Fils de pauvres ouvriers, à lâgc de douze ans il quitta l'école 
pour l'alelier. Louis Mercior était membre de l'Académie de Besançon. 
Il mourut dans sa ville natale, à l'hôpital Saint-Jacques, le 5 janvier 
1907, laissant, outre les deux volumes elles plus haut, un certain 
nombre de pièces, notamment des Contes et des Légendes qui, édités 
quelque prochain jour, par souscription, pourront lui donner « la 
tombe fleurie qu'il a souhaitée ». 

2. M. Cli.-Emilicn Thuriet naquit à Baume-lcs-Dames le 8 octo- 
bre 1832. Avocat à Besançon, il fut successivement jug<! de paix à 
Annonay, àKougemonlet à Baume-les-l)amos, juge d'instruction et 
président du tribunal civil à Saint-Claude. Il vit actuellement retiré 
a Turin. On lui doit : Proverbes judiciaires (Paris, H. Leclievalier, 
1892, in-4") ; Traditions popul. du iJoubs (ibid., 1891, in-i»); Tra- 
ditions popid, de la Hante-Saône et du Jura {ihid., 1892, in-4»); 
Saint-Claude et ses encirons (Bourg, Impr. génér., 1890, in-8<>); 
Guyétand du Mont-Jura et le Génie vengé (Besançon, Jacquin, 190."i. 
in-S») ; enfin des poésies franc-comtoises : Cliansuns d'un villageois 
(Besançon, C. Marion, 187t), in-8»); Petites Poésies Iiaumoises,\iaumc- 
les-Dames, Broihior, 1886, in-321; Petites Poésies San-Clnudiennes 
(Saint-Claude, impr. veuve Knard, 1888, in-32). Bien que la place nous 
soit parcimonieusement comptée, nous ne résistons pas au dessein de 
reproduire quelques vers de l'une de ses compositions les plus con- 
nues, La Cancoillotte : 

... Vous voulez qu'à ce moment Le ]Annc jirodiiit qui va sous jipu 

Oii déjà la muse (grelotte, Se Irausfoi mer on caufoillollc. 

J'obéis et vais» de mon mieux Ait fait doucement fermenter 

Dire commonl la ménagère La savoureuse moisissure. 

Non» prépare ce mois des dieux. Kniicltez-la de temps en temps; 
Qu'on nomme aussi In fronimyrv. Kl quand r'lmr[UP iielito molle 

Panit un beau lintre clair mnillt- Jaunit comme le hié de» eliamps, 

Avec amour on emmaillote Faites cuire la eancoillolte. 

r n gros amas d.. lail. -aillé. Dorn ière préparation. 

Prmcipe de la ..«n-oilloUe. y,,. ,,^j^ ^.^^l^^^^ . ;^^ ^ y^^^^^ ^ 

Quand bien eomprim<'. bien tordu, Mêlez, avec discrétion. 

Il ne re«le plus imc kouUo Kn tournanl, eau, sel, poivre et beurre 

I>e liquide en ce rrsidu. Sur le fou quand tniil est fondu 

Son aspect déjà vous raKortto; Kl que plus un ^runioau ne Hotte, 

Pans un vase, non loin du feu, "Versez chaud votre contenu : 

A l'abri du chat, l'on dépote Vous aurez fait la cancoillotte. 



FRANCHE-COMTÉ 119 

Après eux, après leurs contiauateurs ou leurs disciples dont 
les essais sont des promesses, c'est la cohue anonyme et sans 
gloire des aèdes de sous-préfectures et des muses départe- 
mentales. Ne les raillons pas trop, car ils ont apporté, eux aussi, 
leur épi à la gerbe commune. Us s'appellent : J.-Ch. Jouvenot, 
A. Dévoile, Mandrillon, Richard Baudin, Alexandre de Saint- 
Jean, Casimir Blondeau, Adolphe Chevassus, Pierre Mieusset, 
Léon Delavelle, Eugène Tavernier, Alfred Marquiset, Léon 
Huot, Julien Mauveaux, M""» Ernest Brun, etc. Qui se souvien- 
dra de ces travailleurs obscurs? Vous peut-être, collectionneurs 
et bibliophiles qui nous avez tant aidé dans nos recherches, et 
que nous ne nommons pas, car votre modestie s'accommode 
mal des éloges publics'... 

Bibliographie. — Bruzen de la Martinière, Grand Diction- 
naire géographique, historique, etc., Paris, P. -G. Le Mercier, etc. 

— Expilly, Dictionnaire géographique, historique et politique 
des Gaules et de la France, t. III, Amsterdam, Paris, Desaint et 
Saillant, 1764, in-fol. — D. Monnier, Vocabulaire de la langue 
rustique et populaire du Jura, 1824 (figure en outre dans le 
volume donné par E. Coquebert, de Montbret et l'abbé J. de la 
Bouderie, Mélanges sur les dialectes et patois, Paris, Delaunay, 
1831, in-S»^ ; le même, Les Jurassiens recommandables par des 
bienfaits et des vertus, etc., Lons-le-Saulnier, F. Gauthier, 1828, 
in-8». — S. -F. Fallot, Recherches sur les Patois de l'ranche-Conité, 
de Lorraine et d'Alsace, Montbéliard, Deckherr, 1828, in-r2. — 
Charles Nodier, Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, Paris, 
Crapelet, 1829, in-8° ; Notices bibliogr. et littéraires, Paris, 1834, 
in-S»; — Pyot, La Franche-Comté ou Comté de Bourgogne, ses 
souverains, ses hommes illustres et sa géographie, Dôle, Prudout, 

1836, in-12 Ed. Clerc, Essai sur l'histoire de la Franche-Comté, 

Besançon, 1840-1846, 2 vol. gr. in-S». — Th. Belamy, Recueil des 
Noèls anciens au patois de Besançon, nouv. édit. corrigée, etc., 
Besançon, imprimerie Bintôt, i842, in-18. — Aristide GuilbeijJ, 
Histoire des villes de France, Paris, Furne, 1848, t. V. gr. in-8». 

— Alex. Guénard, Besançon, description historique, 1860, in-S". 

Heureux le vigneroa d'Arhois, S'il peut, en prenant son outil, 

Ou de Poligny, non moins digne. Cacher dans le fond <le sa hotte. 

Qui, dans sos gros sabots de bois, Avec la miohe et le baril, 

Dès le matin part pour la vigne. Un joli bol de eancoilloUe ! 

(Ces vers, de même que la matière de la note qui précède, nous ont 
été communiques par M. l'abbé Perrod.) 

1. (Juclques-uns de ces derniers mériteraient pourtant un meilleur 
sort : Adolphe Chevassus, Julien Mauveaux, Alfred Marquiset entre 
autres ; les deux premiers par leur persévérance, le troisième par son 
esprit local. Alfred Marquiset a publié deux recueils, Rasure et lia- 
mandons (Besanoou, Jacquard, 1893, in-18); Grayloiseries (Grov, 
impr. Gilbert, 19u3, in-8»), assez expressifs. 



120 LES POÈTES DU TERROIR 

— Surchaiix, Galerie biographique du départ, de la Haute-Saône. 
Vesoul, impriin. Siichaux, 1864, in-S». — Max Huchon, Noé'ls ei 
Chants populaires de la Franche-Comté, Salins, 1865, 2 vol. 
ia-12. — J. Tissot, Les Fourgs, Les Mœurs, Besançon, Marion, 
1873, in-18. — Charles Contejan, Glossaire du patais de Montbé- 
■liard, Montbéliard, Barbier, 1876, gr. ia-S». — Alfred Dantés, 
La Franche-Comté littéraire, scientifique, artistique, rec. de no- 
tices sur les hommes les plus remarquables du Jura, du Doubs et 
de la Haute-Saône, Paris, 1878, gr. in-18. — G. Robert, Catalo- 
gue des manuscr. relatifs à la F.-C. qui sont conservés dans les 

bibliothèques publiques de Paris, Paris, Champion, 1878, in-8». 

— Eugène Tavernier, La Poésie et les Poètes en Franche-Comté 
avant le dix-neuvième siècle, Paris, Lemerre, 1886, in-8". — 
Charles Thuriet, Traditions populaires du Doubs; Traditions 
populaires de la Haute-Saône et du Jura, Paris, Lechevalier, 
1891 et 1892, 2 vol. in-4". — Charles Beauquier, Chansons popu- 
laires recueillies en Franche-Comté, Paris, Lechevalier, 1894, 
in-8». — Louis Tuetey, Anthologie des Fabulistes Franc-Comtois, 
Dole, imprim. L. Bernin, 1895, in-18. — Henri Bouchot, La 
Franche-Comté, Paris, Pion, 1900, in-4°. — Albert Grimaud, La 
llace et le Terroir, Cahors, Petite Biblioth. provinciale, 1903, 
in-18. — J. Michelct, Notre France, 9° édit., Paris, Colin, 1907, 
in-18. — Vidal de la Blache, Tableau de la géographie de la 
France {Histoire de France, d'E. Lavisse, t. I), 3» édit., Paris, 
Hachette, 1908, in-4'. — J. Févre et H. Hauser, Régions et pays 
de France, Paris, Alcan, 1909, in-18. 

Voyez en outre la Revue Franc-Comtoise, la Revue des Deux 
Bourgognes, Recueil de l'Académie de Besançon, Mémoires et 
documents publiés par l'Académie de Besançon, Bulletin de la 
Société d'émulation du Doubs, Bulletin de la Société d'émulation 
du Jura, Bulletin de l'Académie de Besançon, Annales franc- 
comtoises, Bulletin de la Soc. grayloise d'émulation. Mémoires 
de la Soc. d'émulation de Montbéliard, Les Gaudes, etc., etc. 



CHANSONS POPULAIRES 



CHANSON DES PETIGNATi 

C'est les garc;ons de Chèvremont — Qui sont partis 
pour la nation, — Qui sont allés dedans la guerre — 
Sans dire adieu à leurs maîtresses. — Que le mauvais 
tonnerre tue les Pé, pé, pé, — Que le mauvais tonnerre 
tue les Pétignat, — Vive Xqs gens de l'Ajoie! 

Quand il fut loin de son pays, — Le plus jeune s'en 
repentit; — Il s'en revient droit chez sa tante, — Là où sa 
belle elle y fréquente. 

Eh! bonjour, ma tante Ali, — Est-ce que ma mie n'est 
point joar ici ? — 



CHANSON DES PETIGNAT 

C'a lès bôbes de Tchêvremont, (bis) 

Que sont paitchis pou lai nation, (bis) 

Que sont aivus dedans lai guerre 
Sans dire aidue ai lu maîtresses -. 

Que lou ma ten tiuait lès Pe, pe, pe, 

Que lou ma ten tiuait les Petegnot, 

Vive lès Aidjoulots! (bis) 

Quand è fut louèn de son paj's (bis) 

Lou pu djuene s'en repentit; (bis) 

E s'en revint drai tchè sai tante. 
Lai vou sai belle elle y fréquente. 

Que lou ma ten tiuait, etc. 

E! dobondjoué, mai tante Ali; (bis) 

A-c'que mai mie n'a pouèn po chi? (bis) 

1 . Cette clianson est extraite du Glossaire patois de Montbéliard, 
de Ch. Conlcjan. Montbéliard, imprini. Barbier, in-8», 1876. 

2. Mot français. Le patois dirait bouène-aimée. 



122 



LES POETES DU TERROIR 



Elle est au haut dedans sa chambre, — Qu'elle y pleur( 
et qui s'y lamente. 

Le beau galant monta au haut. — La belle a tiré se: 
rideaux : — Retirez-vous, je vous en prie, — De vous 
mon cœur n'a plus d'envie. 

— Ma mie, faites-moi un bouquet — Qui soit de ros( 
et de Ulas, — Qui soit lié d'un ruban jaune. — J'ai fai 
l'amour; c'est pour un autre. 

— Ma mie, faites-moi un mouchoir; — Faites-moi h 
plus beau mouchoir. — Faites-le long, faites-le large, — 
C'est pour essuyer mon visage. 

— Allez-vous-en, je vous le dis. — Ma mie, je vou:- 
apporte ici — Un beau ruban de demoiselle. — Demeurt 
ici, lui dit la belle-. 



— Elle a i a dedans sai tcliainbre, 
Qu'elle y puere et quo s'y lamcnto. 

Que lou ma ten liuait, etc. 

Lou bé gelant montit i a. (bis) 

Lai belle ait tirie ses ridas* : [bis) 

Relirie-vôs, i vos en prie. 

De vos mou eue n'ai pu d'eavie. 
Que lou ma ten tiuait, etc. 

— Mai mie, faites-mo z'ia bouquet (bis) 
Que fout de rose et de raiguet, (bis) 
Que fout loyie d'in riban djane. 

— J'ai fait l'aimour ; c'a pour lu atre. 
Quo luu ma ton tiuait^ etc. 

Mai mie, faites-me z'in mouètchu , (bis) 

Faites-mo lou pu bo mouotohu. (bis 

Faites-lou long, faitos-Iou lairdgo, 
(j'a pou biu èchuo mon visaidge. 
Quo lou ma ten tiuait, etc. 

— OUai-vôs-en, 1 vos lou dis. (bis) 

— Mai mio, i vos aippoulchc ci (bis) 
In bé riban do dumoisollc. 

— Dcmoùre ci, li d^it lai boUo. 
Quo lou ma ten tiuait, etc. 

^,. Le patois dirait q uni (c hoirs. H'ula est du français Iravesli. 
2. En if iU, les pajsans de lAjoic essayèrent de secouer la Ijran- 



FRANCHE-COMTÉ 123 



LE BEAU PAYSAN» 

Madam' l'hôtesse, est-il permis 
D'entrer dans votre auberge 
Et de s'y restaurer? 

— Entre, entre, beau paysan, 
Mon mari est en campagne ; 

Entre, entre, beau paysan, 
Mon mari n'est pas méchant. 

- Madam' l'hôtesse, est-il permis 

D'souper à votre table 
Et de s'y goberger? 

— Soupe, soupe, beau paysan, 
Mon mari est en campagne; 

Soupe, soupe, beau paysan, 
Mon niari n'est pas méchant. 

- Madam' l'hôtesse est-il permii, 

D'coucher dans votre auberge 
Et de s'y reposer? 

— Couche, couche, beau paysan, 
Mon mari est en campagne; 

Couche, couche, beau paysan. 
Mon mai'i n'est pas méchant, 

- Madam' l'hôtesse est-il permis 

D'filer au point du jour 



lie de leurs princes-évôques. Ils étaient dirigés par Pierre Pélignat, 
le Courgenay, qui fit preuve d'une grande intelligence politique et 
l'un admirable patriotisme. L'évoque, fort effrayé, s'adressa au roi de 
■rance, et nos soldats éloufl'èrent l'insurrection. Pierre Pétignat 
tant allé demander du secours à l'Etat de Berne, fut pris à Bellelav , 
ison retour, et exécuté en place publique à Porrenlruy, le 31 octo- 
bre. 11 devait être tiré à quatre chevaux; mais l'évoque lui octroya la 
aveur d'élre décapité préalablement. A ses côtés moururent sur l'é- 
ohafaud Fridolin Lion, de Cœuve, et Jean-Pierre Riat, de Chevenez. 
Le corps de Pétignat fut écarlelé, et ses membres furent cloués à un 
poteau, à l'entrée du village rebelle, « pour l'exemple ». L'évèque 
s'appelait Jcan-Sigismond de Reinacli. Rentrés dans le devoir, les 
opprimés curent recours à leur arme habituelle, la chanson. 

1. Ch. ]ic,a.uqmcT, Chansons popul. recueillies en Franche- Comté. 
Paris, E. Lechevalier, 1894, in-S». 



124 LES POÈTES DU TERROIR 

Sans bourse délier? 

— File, file, beau paysan, 
Mon mari est en campagne; 

File, file, beau paysan, 
Mon mari n'est pas méchant. 

LA VIEILLE DE MORTEAU* 

A Morteau, y a-t-une vioille 
Qu'a passé quatre-ving'ts ans; 

La bribrambran, brambran 
La vieille! 
Qu'a passé quatre-vingts ans 

La bribrambran! 
Jean Droguet, qui la courtise, 
Crut qu'eir n'avait pas vingt ans, 

La bribrambran, etc. 
Jean Droguet, si tu m'épouses, 
Tu seras riche marchand, 

La bribrambran, etc. 
Tu auras quatre-vingts vaches 
Et autant d'argent vaillant, 

La bribrambran, etc. 
Il lui r'garda dans la bouche, 
Il n'y trouva plus qu'deux dents. 

La bribrambran, etc. 
L'une faisait crique croque. 
L'autre en faisait tout autant. 

La bribrambran, etc. 
Il lui r'garda dans l'oreille : 
La mousse poussait dedans. 

La bribrambran, etc. 
Le mardi se fit la noce, 
L'mercrcdi, l'enter rement. 

La bribrambran, etc. 

1. Pelilc villo du DouIjs. Cotio chanson csl cxIrailcHu recueil de 
Max Huclion, Chants po impaires de la Franche-Comté {P&r'in, Sniu\oz 
el Fischbachcr, 1878, in-18). 



JEAN-LOUIS BIZOT 

(1702-1781) 



Le curieux poème dont on lira plus loin un court fragment 
'St l'œuvre d'un Comtois du xviii« siècle, Jean-Louis Bizot, con- 
seiller doyen du présidial de Besançon. « J.-L. Bizot — écrit 
^L Alfred Vaissier — naquit à Besançon en 1702 et passa la plus 
jrande partie de sa vie à quelques pas du clocher de Jacque- 
oart, en son hôtel, rue de la Madeleine, 3, et rue de l'Ecole, 6. 
1 mourut le 14 novembre 1781. Son père, dixième et dernier 
nfant d'unefamille de marchands, rue du Pont-de-Battant, était 
levenu procureur du roi en la maîtrise des eaux et forêts. 
ean-Louis, après avoir reçu une éducation complète, figura de 
>onne heure, en même temps que son père, au tableau des avo- 
ats du parlement; puis il acheta une charge de conseiller au 
tailliage, dont il remplit les fonctions avec beaucoup de zèlo 
t d'intégrité... » Respecté de tous, aimé de ses voisins pour 
on obligeance, il l'était aussi pour son intarissable gaieté, dit 
nçore Charles Weiss ; à ce titre, on peut le considérer comme 
m des plus distingués représentants de l'esprit gaulois dans 
a cité bisontine. Naturellement caustique, il composa, dans le 
)atois de sa région, dos chansons et des vers pleins de sel et 
le gaieté, mais qui ne sont pas exempts de mauvais goût. De 
outes les poésies si nombreuses qu'il a composées, les seules 
)onnes sont : L'Arrivée dans l'autre ninnile d'une dame habillée 
n panier, Besançon, C. Gobillot, 1735, in-S») et La Jacquemar- 
iade (Dole, J.-B. Tonnet, 1753, in-12), poème épi-comique où, 

l'occasion du rétablissement du jacquemart de l'église de 
?ainte-Madeleine, alors en pleine reconstruction, il a raillé as- 
ez plaisamment ses compatriotes. Plusieurs traits dirigés con- 
re les principaux membres de l'Académie de Besançon, alors 
laissante, et la critique de quelques actes de l'autorité locale 
ui firent, dit-on, refuser la permission d'imprimer ce badinage. 
1 consentit à supprimer les passages incriminés; mais en les 
établissant à la plume, dans un petit nombre d'exemplaires, 
l y joignit des explications beaucoup plus malignes que le 
exte. Ces exemplaires sont très rares. La Jacqucmardade a été 
éimprimée récemment avec tout un appareil critique, des notes 



126 



LES POETES DU TERROIR 



philologiques et historiques, par M. Alfred Vaissier, sous les 
auspices de la Société d'émulation du Doubs (Besançon, impr. 
Dodivers, 1901, in-S"), et la satire Les Paniers a fait l'objet 
d'une étude de littérature comparée, publiée par M. Arthur Ros- 
sât dans les Archives suisses des traditions populaires (Bàle, 
1904). Voyez Les Paniers, poème en patois bisontin, traduit en 
patois jurassien par Ferdinand liaspieler, curé de Courroux, 
Dans ce dernier et savant travail, M. Rossât s'est plu à recher- 
cher les analogies qui existent entre le texte de notre poète et 
celui des manuscrits d'un autre patoisant du Jura suisse sur 
le même objet. 

Bibliographie. — Alfr. Vaissier, Notice sur J.-L. Bizot, édit. 
de La Jacquemardade, Besançon, 1901, in-8». 



LES PANIERS* 

...Sur les places, aux fenêtres, aux maisons, aux églises, 
On ne voit que donzelles et filles fourmiller. 
Il semble' que ce soit souvent de gros essaims d'abeilles. 
L'une rit, l'autre saute et une autre se trémousse. 
Elles ne pensent qu'au plaisir depuis le grand matin. 
Elles se fourrent partout, aux veillées, aux festins, 
Aux assemblées de fêtes, aux danses, aux promenades; 
Mais il leur faut surtout de jolis camarades. 



TEXTE 

...Sus las pinice, as fenêtre, as mo("son, as moutier, 

On ne voit que Don/.ello et Feillo grcvillie. 

y semble être souvent das grous jetton d'aibeillo; 

L'enne rit, l'autre saute, et n'autrc que j'aibeille; 

Ne pensan qu'au plaisi dépeu lou grand maitin; 

Le Se fouran pattoat, as voillio, as festin, 

As aisserable de Ki'te, as danse, as jiromnenado : 

Main y licus fau suttout de jouli camarade. 

\. L'extrait du poôme des Paniers que nous publions ici cal cm 
prunlé à l'ouvrage riti'- phis liaul, de M. Arthur Hossal, Les l'aniiTS 
jioi-nie pn patois hisoutin, trad. en putois jurassirn jiur F. liaspieler 
etc. On sait que M. Kossal a traduit tout à la fois la version de liizoï 
et celle de Kaspieler. 



FRANCHE-COMTÉ 127 

les dansent, elles font les folles, sautent et bondissent 
)ut comme des chevreaux qui sautent au printemps, 
les s'en vont levant le nez, comme feraient des biches, 
'S filles du commun aussi bien que les riches, 
intôt on les chatouille, on les embrasse aussi; 
;s saloupes ne font que rire de tout, 
n beau inistifrisé sous le bras les promène, 
ir les rues, par les prés les mène et les ramène; 
lies sont plus éventées que des pages de cour, 
out le jour elles tournaillent et font plus de cent tours» 
es jeunes malotrus leur content des fleurettes ; 
lies savent répondre au ton et chantent des sornettes. 
Elles ont inventé des habits qui nous profitent bien, 
'u'on appelle paniers ou bien vertugadins. 
Iles ont inventé cet habit pour bien beaucoup d'usages, 
our celles qui sont laides ou qui ne sont pas sages, 
les déhanchées, les boiteuses et les bossues aussi, 
.es corps tout de travers ; le panier couvre tout, 
•uand les filles se sont laissé gâter la taille, 
nies se les affublent pour cacher leurs merveilles ; 
nies portent dessous, souvent, de gros paquets ; 



Le friagau, lirioulan, ging.in et bczeillan, 
Tout comme das chevris, que sautaa au printan, 
L'en vaat levaut lou na coume ferla das biche, 
Las Feille di coumun, aussi biu que las riche. 
Tantôt on las gatoille, on las embraisse aitout; 
Las salonpe no fant que de rire de tout; 
In bé mistrifrisi su lou brait las prouraenne, 
Pa las rue, pa las pra, las mënne et las raimenne, 
Le sont pu aivanta que das Paige de Coiiot; 
Tout lou jou viroyan et fant pu de cent touot. 
Das jueiies Gaulegrus lieu contan das tleurette; 
Le sçant répondre au tou, et chantan das soumette. 

L'aut jaubla das haibils que nous proufitau bin : 
Qu'on aipelle Penie, ou biu Vcrtugadiu : 
L'ant inventa staibit pou bin bécou d'usaige. 
Pou celles que sont peutte, ou que ne sont pas saige, 
Las airanchie, las canche, et las boussue aitout, 
Las coe tout de traiva: lou pcnie couvre tout. 
Quand las Feille se sont laisie gâta lai teille, 
Le se las affublan pou caichie lieus marveille, 
Elle pouttan desou souvent de grou paiquet 



128 LES POÈTES DU TERROIR 

Elles n'en disent rien, se moquent du caquet. 
Elles sont fines; cette mode est un couvre-malice, 
L'effet de leur adresse et de leurs artifices. 
Dans ces habits, elles sont comme des girouettes, 
Renflées comme des tours, plus larges que des vans. 
Tu rirais de les voir quand elles entrent dans une églis* 
Car ce n'est pas pour elles une petite entreprise. 
Comme de grosses cloches, en ces habits affreux, 
Elles semblent un battant qui pendille dessous. 
Chacun en dit la sienne et chacun les satirise. 
Elles n'ont honte de rien, elles laissent tout dire. 
Vois !dit l'un, ilsemblequecesoitun gros moulin à vent. 
— Tu as bien dit, redit un autre; je crois que tuas raiso 
Celles qui les portent ne sentent rien de bon. 
Leurs paniers sont remplis de marchandise à vendre, 
Bien fou qui s'y fie trop; gare de s'y surprendre! 
Elles sont comme ces rosses [aux] foires tant montrées. 
Personne n'en veut plus; elles sont des bêtes décriées. 
Un garçon l'autre jour menant de ces donzelles 
Promenant sous le bras deux de ces écervelées(?), 
Ressemblait à ces ânes ou à ces grands mulets 



PMle n'en disau rau, su nioiiquan di caquot. 
Le sont finnes, ste moude ot in couvre malice 
L'effet de lieus aidresse, et de lieus artifice. 
Dans cas haibits le sont coume das touncvaat, 
Renfla coume das touots, jju larges que das vant. 
Te rire de las voc quand l'entrant dans n'Eglise, 
Ca ce n'ot pas pou lieus ne pettete eutreprise. 
Coume de grousse douche, en cas haibits affrou, 
Le semblau in baittant que pangoille desou. 
Chaicun en dit lai sienne et chaicun las satire, 
Ne l'iint honte de ran, elle laissan tout dire. 
Ga ! dit l'un, y semble être iu grou melin ait vant... 
Tés bin dit, redit n'autre, y crai que tés raison, 
Celles que las pouettan ne sentant ran de bon; 
Lieus penier sont rempli de marohaiudiso ai vendre, 
Bin fo que s'y fie trop, gairo do s'y surprendre. 
Le sont coume cas rosses foire tant montra 
N'un n'en veut pu, le sont das bote daicria : 
In Gachon l'atitre jou, menant de cas Donzcllc, 
Proumenant su lou bret dou de cas Gaulemello, 
R sscmbla de cas ânes ou de cas grand mulut. 



FRANCHE-COMTÉ 129 

li portent des paniers qui pendent çà et là. 
;s dames qui étaient sages et se moquaient des folles, 
)mmencent d'en porter, tout comme ces écervelées. 
'ec cette mode-ci, nous ferons nos choux gras... 



Que pouettant das penie que pendant çai qu'ai let. 
Das Dairae qu'étint saige et se moquin das foule, 
Commençan d'en poutta, tout coumo cas brioule, 
Aivo ste moude qui nous feran nos chos gras... 



ADRIEN DE LEZAI-MARNESIA 

(1730-1800) 



Né en 1730, à Metz selon les uns, à Besançon selon les a 
très, Claude-François-Adrien de Lczaî-Marnésia appartenai 
une vieille famille comtoise. Il servit dans le régiment du i 
avec Vauvenargues, et habita par la suite, jusqu'en 1789, sa tei 
de Saint-Julien, près de Lons-le-Saulnier. Il avait eu, dans 
jeunesse, pour précepteur Cl. -M. Giraud, qui, poète lui-mèn 
l'encouragea à cultiver les Muses. Généreux et humain, Lezi 
Marnésia abolit la main-morte et la corvée sur ses terres Ion 
temps avant qu'il fiit question de cette réforme. Cela ne l'c 
pccha point d'être persécuté au moment de la Révoluti 
française. Député du tiers, il s'exila en 1790, revint en 1792 
languit dans les prisons bisontines. La chute de Robespie 
le sauva. Il vécut par la suite dans sa province et se livra 
toute sécurité à sa passion des belles-lettres. Son Essai sur 
nature champêtre, poème en plusieurs chants, publié d'abord 
1787 (Paris, Prault, in-8»), puis réimprimé avec des modifi< 
lions, sous ce titre Les Paysages (Paris, Louis, 1800, in-8»), \'i 
née môme de sa mort, a fixé sa réputation. Philippon La Mat 
leino a fait l'éloge de cet homme de bien, dont los vers, p( 
manquer de force, n'en sont pas moins d'un honnête agréme 
« ... J'ai eu, dit-il, le bonheur d'être lié avec lui, et je conserve 
souvenir bien cher des jours que nous avons passés ensemi 
dans ses beaux jardins de Moutonne. C'est là que je l'ai 
composer son llpftre à mon Curé, où la plus douce sensibil 
s'embellit des cJiarmes de la plus douce poésie. Il ne voulait j 
la publier ; ce fut moi qui, presque à son insu, la fis insérer di 
VAlmanach des Muses... » Elle parut en effet dans cette feui 
en 1780. 

Bini-IOORAIMIIK. — S. Philippon La Madeleine, Dict. porte 
des poètes français, etc., Paris, CapcUo et Renaud, 1805. 
Eug, Tavcrnier, La Poésie et les Poètes en Franche-Comté av( 
le dix-neuvième siècle, Paris, Lomcrro, 1886, in-S». 



k 



FRANCHE-COMTÉ 131 



E PITRE A MON CURE 

Patriarche de mon villag-e, 
Pasteur d'innocentes brebis, 
Guide éclairé, prêtre doux, ami sage, 
Je quitte les pompeux lambris, 
Pour voler dans mon hermitage. 
Loin des mcchans et loin des sots. 
Je vais dans mon manoir, tranquille, 
Goûter des plaisirs purs ignores à la ville, 
Jouir de l'amitié, me livrer au repos. 
Je vois déjà la nature sourire; 

Son front est couronné de fleurs ; 
Je sens déjà qu'elle m'inspire 
Des vers plus doux et de plus douces moeurs. 
Ne crois pas que, semblable aux riches imbéciles, 
Quitraînentdans les champs leurs soins et leurs soucis 
J'aille porter dans nos asyles 
Le luxe et le ton de Paris. 
Suivis de coquettes futiles, 
D'artistes et de beaux esprits, 
Ils changent bien de domiciles, 
Mais ils ne changent pas d'ennuis... 
Ah! ces beaux jours, ces jours si pleins d'appas, 
Ne luisent plus sur la France éplorée. 
L'âge d'or étoit l'âge où l'or ne régnoit pas. 
Mais dans notre demeure agreste, 
Où l'on ne voit ni riches, ni seigneurs. 
Le crépuscule nous en reste, 
Et son feu réchauffe nos cœurs. 
J'y sens le charme d'être père; 
J'y sens la douceur d'être époux, 
Et chacun des jours qui m'éclaire 
Me promet des jours aussi doux. 
Il faut en convenir : la nature nous donne 
De vrais plaisirs pour tous les tems. 
Dédommagé par les fruits de l'automne, 
Je ne regrette pas les roses du printems. 
Si je n'ai pas les feux du premier âge, 



132 LES POÈTES DU TERROIR 

Si par des yeux fripons, par un joli corsage, 

Je ne me laisse plus charmer, 

Plus libre, plus heureux, plus sage. 

J'aime ce que je dois aimer. 

De l'amitié la vive flamme 

Te fait jouir de mon bonheur; 

Chaque sentiment de mon âme 

Est un sentiment pour ton cœur... 
Parlons, si tu le veux, de nos prés, de nos champs : 

Rappelle-toi ces fraîches matinées 
Où l'hyver règne encor sur les plantes fanées. 
Où l'éclatant soleil fait briller les glaçons. 

En vrais amans de la nature, 

Nous allions, malgré la froidure, 
Espérer une fleur, épier des bourgeons. 

Chaque instant semblait nous promettre 

Pour le lendemain un plaisir; 

En nous, chaque instant faisoit naître 
Un nouvel intérêt, un espoir, un désir. 
Heureux, cent fois heureux, l'homme simple et champêtre! 
Son bonheur n'est jamais suivi d'un repentir. 
Coulez rapidement, volez, heures trop lentes : 
Rendez-moi les objets d'un innocent amour ; 
Rendez-moi ces berceaux, ces retraites charmantes, 
Qui nous cachoient aux feux du brûlant Dieu du jour. 
On y jouit du spectacle sublime 

Des monts qui s'élèvent aux cieux; 
On y voit le Jura, dont l'orgueilleuse cime 

Arrête la foudre des dieux. 

Tandis que des ardeurs cruelles 

Dévorent tout pendant l'été, 

L'œil de ses neiges éternelles 
Contemple avec respect l'éclatante beauté. 
L'esprit plus fier, i\ l'aspect des montagnes, 

Vole, plane sur leurs sommets; 

Errant sur les vastes campagnes. 

Il s'élève ù do grands objets. 

Guidé par des lois incertaines, 

Il voit dans les pays divers 
L'homme accablé sous le poids de ses chaînes 
Déplorer lâchement ses t^niiuis et ses peines... 



FRANCHE-COMTÉ 133 

Mais je m'élève trop, je prends un vol superbe; 
La prudence le veut, cher pasteur, descendons : 
Sous nos verds peupliers, foulons humblement l'herbe. 

Et revenons à nos moutons. 

Ils sont conduits par des bergères 

Douces, innocentes comme eux. 
Ah! permets-leur, sous les yeux de leurs mères, 

La danse, la gaité, les jeux. 

Pour être toujours vertueux, 

Ne devenons jamais sévères. 
Sous les rustiques toits appelons le plaisir; 

Qu'il vienne aux doux sons des musettes; 
Pour les hameaux embellissons les l'êtes : 
C'est aux hameaux qu'on a droit d'en jouir. 

Les habitans de mon village, 
La bêche en main, ont orné mon séjour; 
C'est par leurs soins qu'il me plaît davantage; 

Je leur dois des soins à mon tour. 
Je dois écarter d'eux les soucis, la misère, 
Les consoler, les aimer, les servir. 
Ainsi que toi, le Ciel m'a fait leur père; 
A ce nom seul je me sens attendrir. 
mon pasteur! ma plus douce espérance 
Est de couler au sein de l'innocence 

Mes paisibles jours avec eux... 

{Atnianach des Muses, 1780.) 



CHARLES NODIER 

(1780-1844) 



Charles Nodier naquit à Besançon le 29 avril 1780. Fils d'i; 
avocat, ancien professeur à l'Oratoire, il commença ses étude 
avec son père, puis suivit à Strasbourg les leçons du célèbi 
helléniste Euloge Schneider. Elu à douze ans membre de 
Société des Amis de la Constitution de Besançon, il fit part 
d'une députation déléguée à Pichegru, pour le féliciter de ; 
victoire sur les Autrichiens. Après la Terreur, il entra à l'Eco 
centrale de Franche-Comlé et en sortit à dix-sept ans, bibljc 
thécaire-adjoint à Besançon. Sa jeunesse fut orageuse et indi; 
ciplinée. Il eut des démêlés qui l'obligèrent à quitter la pn 
vince. A peine arrivé à Paris, eu 1800, il brùla de faire figu 
dans les groupes, écrivit au Citoyen, rédigea des ménioir 
scientifiques et publia sous le manteau la fameuse ode La Ni 
poleoiie (s. 1., 1802, in-S"). Recherché par la police pour cet 
violente diatribe et découvert, il fut tout d'abord enfermé 
Sainte-Pélagie, puis ramené de brigade eu brigade jusqu'à 
ville natale, avec ordre d'y demeurer en surveillance. Il cont 
nua à Besançon sa propagande contre le gouvernement consi 
laire. Impliqué dans un complot dont le but était, dit-on, u 
alliance des royalistes et dos jacobins, il s'enfuit dans les mo 
tagnes du Jura. Après une vie errante do quelques mois, 
demande et obtient unu chaire de littérature à Dôle. Il se m 
rie. On le croit fixé; c'est une erreur. Mal rétribué, il reparl 
l'aventure, se fait secrétaire d'un riche Anglais bibliophile, i 
Herl)ert Croft, séjourne au loin, en Illyrie, à Laybach, et 
rcnlic à Paris que jiour prendre cette place do bibliotliécai 
do l'Arsenal qu'il gardera jusqu'à la fin et où il s'illustrei 
non seulement par un immense labeur, mais par son influen 
sur la littérature romantique. Pcndaut de longues années, s 
salon sera tout à la fois le rendez-vous do plusieurs génératio 
d'artistes et de toute lEurope littéraire. 

CharlesNodiermourut le a" janvier IS'i't, à soixante ot un ai 
Il était depuis dix ans de l'Académie française. Sous la Rost 
ration, il collabora au\ Di'-bats, a La Quotidienne, etc. Il fon 
do i)lus le Bulletin du liibliophilc. 

C'est peudant ses longues courses à travers le monde qu 



FRANCIIE-COMTE 



135 



Ivit quelques-unes de ses nouvelles franc-comtoises et rima 
poésies. Comme ses compatriotes, il garda un amour pro- 
d, ardent, pour la terre natale. II le fit voir en donnant cette 
vre de piété qui est en môme temps une œuvre d'érudition : 
</agcs pittoresques et romantiques dans l'ancienne France 
ris, Didot, 1820, in-8»). Ses premiers vers parurent sous ce 
■c : Essais d'un jeune Barde (Paris, Cavanagh, ISOi, in-12) ; il 
blia ensuite Les Tristes ou Mélanges tirés des tablettes d'un 
cWe (Paris, Debray, 1806, in-12). Enfin, en 1827, l'éditeur De- 
igle réunit tous ses poèmes et en forma un élégant recueil 
lésies de Charles Nodier rec. et publiées par M. Delangle, etc.). 
livre eut deux éditions. Il y a de jolies pièces locales dans 
mvre de Charles Nodier, mais rien n'honore plus le pays qui 
vil naître comme cette iVa/io^eoMe de scandaleuse mémoire, où 
trouvent exprimées avec force la passion de la liberté et la 
ine de l'usurpateur qu'on trouve chez tout bon Franc-Comtois. 

Bibliographie. — Louis de Loménie, M. Nodier, par un homme 
rien, 18'»2, etc. — Gratet-Duplessis, Notice bibliogr. des ouvr. 
Ch. Nodier, 1844, etc. — Francis Wey, Vie de Ch. Nodier, 
44. — Sainte-Beuve, Charles Nodier, Revue des Deux Mondes, 
40, II, p. 377-409. — Ph. Boyer, Ch. Nodier poète. Bulletin du 
blioph., 1862, p. 834-839. — M™« Ancelot, Les Salons de Paris, 
édit., Paris, Tardieu, 1858. — J. Janin, Ch. Nodier, V. Hugo 
A. de Vigny chez Lamartine a Saint-Point, Bulletin du Bi- 
ioph., 1866, p. 361. — M™» Menessier-Nodier, Ch. Nodier, épi- 
des et souvenirs de sa vie, etc., 1867. — P. Mérimée, Portr. histor. 
littér., etc., 1874. — J. Levallois, Nodier d'après sa corresp. 
édite, etc., Correspondant, 1879, CXIV, p. 32C. — Montégut, 
i. Nodier, les Années de jeunesse, Revue dos Deux Mondes, 
82, LI. — Ed. Grenier, Souvenirs littér., etc., 1894. — G. Gazier, 
•i ms. autobiogr. inéd. de Ch. Nodier, Besançon, Dodivers, 1905. 
Michel Salomon, Charles Nodier, Paris, Perrin, 1907 ; etc. 



LE RETOUR AU VILLAGE 

Je vais revoir mon village, 
Les lieux que j'ai tant chéris, 
Et la montagne sauvage, 
Et les églantiers fleuris : 

Douce trêve 

Qu'un long rêve 



136 LES POÈTES DU TERROIR 

Qui s'achève 
Laisse encore à mes esprits. 

Je verrai la croix qui penclie 
Au front des rochers alpins, 
Et les tapis de pervenche, 
Et les huiliers d'aubépins, 
Et la mousse 
Qui repousse, 
Molle et douce, 
A Tabri des noirs sapins. 

Je reverrai la bruyère 
Qui s'incline en gémissant, 
Je reverrai la clairière 
Où le ruisseau va glissant, 

Et son onde 

Vagabonde, 

Qui féconde 
Le pacage verdissant. 

Voici la vieille ramée 
Où, dans ses riches habits, 
La luciole enflammée 
Tombe en nuages subits, 

Quand son aile 

La décèle 

Et recèle 
Les feux de mille rubis. 

Mais je ne verrai plus Lise, 
Après un joyeux banquet, 
Essayer devant l'église 
Le jeu de son œil coquet. 

Et surprise, 

Par méprise, 

A la brise 
Abandonner son bouquet. 

Mais je ne verrai j>lus Flore, 
Qui chantait tous les matins; 
Mais je ne verrai phis Laure, 
Boudeuse aux regards mutins 
Clémentine, 



FRANCHE-COMTÉ 137 

Augustine, 

Et Justine, 

Joli trio de lutins. 

Le soleil, toujours le même, 
Parcourt les chemins tracés; 
Et de son beau diadème 
Nuls traits ne sont effacés. 

Ce qui passe 

Et s'efface, 

C'est la trace 
Des plaisirs qui sont passés. 

{Poésies, 1829.) 



AIME DE LOY 

(1798-1834) 



Jean-Baptiste Desloye, ou, pour laisser à son nom la tournuri 
aristocratique qu'il s'avisa plus tard de lui donner, Aimé d 
Loy, naquit à Plancher-Bas (Haute-Saône) le 3 ventôse an V 
(21 février 1798). Il fit «es études successivement en Alsace, 
Besançon et à Dijon, commença son droit à Strasbourg et 1< 
finit à Toulouse. Nous ne savons s'il dut au désordre de soi 
éducation l'incertitude de son destin, mais il est hors do douti 
que sa vie fut l'aventure la plus inattendue, la plus déroutante 
la plus contradictoire qu'il soit possible d'imaginer en un temp 
où le romantisme n'excluait point l'extravagance. Taudis qu'i 
envoyait des vers à l'Almanach des Muses, il prenait la directio 
d'une papeterie dans la Haute-Saône. Il se mariait, et, loin d 
fonder un foyer, il délaissait les siens, abandonnait son indus 
trie et s'expatriait. La fortune, néanmoins, lui souriant, il for 
dait un journal au Brésil, prenait une réelle inlluencc dans c( 
Etat, devenait le favori de l'empereur Pedro, et, à peine < 
possession d'une charge à la cour, rentrait précipitamment c 
Europe. 

Nomade, aventureux, inquiet, il passa tour à tour à Paris, i 
Angleterre, en Belgique, à Genève, en Portugal, dans I« 
Pays-Bas, séjourna dans diverses provinces, occupa à Lyon 1» 
fonctions do secrétaire d'une Académie, dirigea successiv» 
ment le Mercure Scgusicn, à Saint-Etienne, le Mémorial de < 
Scarpc, à Douai, écrivit à la Gazette de Franche-Comté, et. apr' 
cent tours et mille aventures, vint terminer non loin de sa pr« 
vince, le 26 mai I83'i, une existence si agitée. Ce fut son prt 
mier instant de repos. Bien doué, mais incapable do so fixer • 
de poursuivre un but unique, Aimé do Loy compromit do rée 
dons, gAcha cent existences et ne laissa, pour marquer sa pla 
ici-bas, que la matif-re de deux recueils de poèmes aujourd'h 
bien oubliés : Préludes poétiques (Lyon, chez tous les libraire 
1827, in- 12) ot Feuillet au vent (Lyon et Paris, 1840, in-8°). E) 
core faut-il observer que le premier do ces volumes dut le je 
à des circonstances presque indépendantes de sa volonté, 
que le second fut formé dus pages que ses amis recueillire 



FRANCHE-COMTÉ 139 

j)rès sa mort. On l'a dépeint exactement vers ses derniers 
xirs. « C'était, dit un do ceux qui l'ont connu à cette époque, 
uo excitation de tùte et une agitation de corps extraordinaires, 
n besoin de mouvement insatiable : il marchait dans les rues 
lin pas hâtif, tète baissée, ne regardant personne ; on le sur- 
irenait, la nuit, errant dans les bois; le jour, sa promenade 
avorite était au cimetière. Aussi nul ne fut-il étonné lorsqu'on 
pprità Saint-Etienne qu'une lièvre cérébrale mettait sesjours 
n danger... » 

Admirateur d'André Chénier, élève de Lamartine, Aimé de 
Loy ne rappelle ni la grâce du premier ni la puissance évoca- 
toire du second; mais il a montré une maîtrise précoce du vers, 
un réel sentiment de l'harmonie, qui le distinguent des riraeurs 
de son temps. Bien qu'un peu sèches, les strophes de ses Pré- 
ludes, pages écrites entre la vingtième et la vingl-cinquième 
année, nous font regretter que ce poète n'ait pas donné de meil- 
leurs instants à un art pour lequel il semblait destiné. 

Bibliographie. — Antoine Bereur, Un Poète oublié, Aime de 
Loy, Besançon, typogr. Jacqnin, 1905, in-8". 



LES FRANCS-COMTOIS 

A mon illustre compatriote 
Charles Nodier. 

Vois-tu ces monts altiers où couve la tempête.' 
C'est là qu'est le séjour de l'aigle et du poète. 
Homme libre, ces rocs t'offrent leur boulevard; 
C'est parmi leurs sommets que, versant sur le monde 

Sa lumière féconde, 
La liberté s'assied comme sur un rempart. 
Rendez-moi ce nid d'aigle, où, belle d'espérance, 
Dans un air vif et pur s'éleva mon enfance! 
Menez-moi sur ces monts, d'où, mesurant les cieux, 
Le poète inspiré, fils de la Séquanic, 

Sur l'aile du génie, 
Comme le roi des airs, s'envole aux pieds des dieux! 

O Comté, mon pays ! ô terre de franchise ! 
De quels noms éclatants ton nom s'immortalise! 
Ton Jouffroy de Platon ranime le flambeau; 
Doux pays! sous ton ciel du poète de Dôle 



140 LES POÈTES DU TERllOIll 

Rayonne l'auréole, 
Et d'un autre Domat n'es-tu pas le berceau? 

Comté, c'est dans ton sein qu'est né V enfant sublime 
Qui prit, si tendre encor, son élan vers Soliine; 
Tercy de tes bosquets charma l'asile vert, 
Delort fait dans ses chants passer du luth d'Horace 

La mollesse et la grâce. 
Et d'un double laurier son front noble est couvert. 

Ah! quand l'astre divin fut voilé d'un nuage, 
N'est-ce pas ton Nodier qui, né pour un autre Age, 
Debout sur le Jura, loin des chemins frayés; 
Jetait ce cri sublime et de forte mémoire, 

Que l'écho de l'histoire 
Portera d'âge en âge aux tyrans effrayés? 

Vous qui dans un temps libre osez parler d'entraves. 
Que faisiez-vous alors? Répondez, vils esclaves! 
Vous baisiez, à genoux, les carreaux de César. 
Républicains d'un jour, en flattant son ivresse, 

Votre avide bassesse 
Pour nous fouler aux pieds se traînait à son char. 

Mais lui, digne toujours de sa libre origine, 
Refusait de passer sous la Fourche-Caudine! 
Conservant de nos monts la robuste fierté; 
Quand la foudre éclatait sur l'Europe tremblante. 

Sa lyre indépendante 
Des afTronts de Sylla vengeait la liberté! 

De l'Elide aujourd'hui nous ouvrant la barrière, 
11 est des Séquaiiais la vivante bannière; 
Compagnons, sous ses yeux illustrez vos travaux! 
Courage!... et pour ravir la palme triomphale, 

Sur la borne fatale 
Ecrasez, en passant, les chars de vos rivaux! 

{Préludes poétiques, 1827.) 



MAX BUCHON 

(1818-1869) 



Maximin ou Max Biichon naquit à Salins (Jura) le 8 mai 1818'. 
Privé de bonne heure de sa mère, il fut élevé rudement par son 
père, ancien officier de l'Empire. Il fit ses études d'abord au 
petit séminaire d'Ornans, puis chez les Jésuites de Fribourg 
(Suisse), où il eut pour condisciple et ami son compatriote Gus- 
tave Courbet, le futur peintre. Héritier d'une honnête fortune, 
ses classes terminées, il voyagea, tantôt parcourant vallées et 
montagnes, tantôt assistant aux cours des Universités. En 1839, 
de retour en Franche-Comté, il publia, à Besançon, un petit 
recueil de poèmes intitulé Essais poétiques, que Courbet illus- 
tra de quatre lithographies-. Ce fut un assez médiocre début. 
Cinq ans plus tard, en 184 4, il donna à Arbois un second volume 
de vers, où il se révéla cette fois comme un bon chantre du 
terroir. Epris non seulement de lyrisme, mais impatient de 
jouer un rôle dans la mêlée sociale, il collabora la même année 
aux feuilles libérales du Jura. Gagné aux idées nouvelles, de 
libéral qn'il était vers 1846, il se lit républicain. En 1848, il 
rédigea le Démocrate salinois, puis écrivit au Peuple de Prou- 
dhon. Poursuivi, au lendemain du coup d'Etat, par la police et 
la servile magistrature de l'Empire, il fut condamné, pour délit 
de presse, à trois mois de prison. Afin d'éviter les rigueurs dtt 
la geôle, il s'enfuit en Suisse et se réfugia à Berne dans une 
petite maison de campagne, au milieu des bois. Trop fier pour 
faire sa soumission, il attendit des jours meilleurs et, plein de 
foi en l'avenir, se livra plus que jamais aux douceurs des lettres. 
Les années d'exil exercèrent une grande influence sur sa des- 
tinée d'écrivain. Quand il rentra en France, en 1856, il comptait 
déjà un bagage respectable. Il avait successivement donné au 
public une traduction de quelques poésies de Hebel, puis des 
pièces de Kœrner, de Uhland et de Heine, un texte français des 
Scènes villageoises d'Auerbach et des récits bernois de Gothelf. 

En 1854, la Revue des Deux Mondes avait, grâce à Champ- 



1. Jules Ti'oubat donne cette autre date : lo avril 1818. 
1. Voy. Les Gaudes, 1" sept, 1900. 



142 LES POÈTES DU TERROIR 

fleury, accueilli deux de ses nouvelles composées à Berne : Le 
Matachin et Le Gouffre gourmand, productions d'une vérité sai- 
sissante qui devaient, par la suite, faire la matière d'un volume 
publié en 1858 chez l'éditeur Michel Lévy. Lié avec tous les 
artistes de son temps et surtout avec les précurseurs du a réa- 
lisme littéraire », Max Buchon ne quitta plus sa province, et 
c'est au lieu même où il vif. le jour, et qu'il ne cessa de glorifier, 
qu'il fut enlevé, le 17 décembre 1869, dans toute la force de 
l'âge, à ses plus chères affections. Encouragé par ses amis et 
surtout par Champfleury, qui le tenait en profonde estime, Max 
Buchon avait donné successivement une troisième nouvelle : 
Le Fils de l'ex-maire (1857), des Poésies franc-comtoises (Paris. 
M. Lévy, 1862); Salins-les-Bains et ses Eaux (1862); Noëls et 
Chants popul. de la Franche-Comte (1863); de Nouvelles Poésies 
comtoises (18G8), diverses lettres et brochures de circonstance 
relatives à des questions locales ou politiques. Entre temps, 
il avait collaboré à la Revue littéraire de Franche-Comté et au 
Jura, journal dirigé par Jules Grévy. Il laissait, en outre, une 
traduction des Contes populaires des frères Grimm (1869). 

Depuis 1848, il était connu du grand public et apprécié de 
ses plus illustres confrères. George Sand on 1857, Sainte-Beuve 
en 1862, Victor Hugo on 1863, plus tard Mouselet et Banville, 
saluèrent de quelques lignes flatteuses le sincère écrivain com- 
tois. Le meilleur de ses œuvres a été réuni en 1878 (Paris, San- 
doz et rischbacher) et forme trois volumes où se trouvent, avec 
ses poésies et ses traductions, quelques-unes de ses nouvelle? 
et les Chants populaires de la Franche-Comté. 

Ce n'est point en vain qu'on a écrit que Max Buchon s'esl 
appliqué à imprimer à ses poèmes le caractère franc-comtois. 
Il n'a pas seulement décrit les plus beaux paysages de sa pro- 
vince, il s'est fait l'interprète des vieux usages et a restitua 
jusqu'aux anciennes chansons du terroir... 

Champfleury a donné de lui ce portrait vigoureux : « Filf 
d'un ancien militaire, Max Buchon en avait gardé l'emprointi 
héréditaire; une sorte d'estafilade qui, sillonnant l'une de ses 
joues, semblait une ancienne cicatrice de coup de sabre, et la 
physionomie résolue do l'homme faisait penser à quelque capi- 
taine d'infanterie retiré dans ses foyer:* avant l'âge. Mais cett( 
impression no venait que d'un premier aspect. Ses yeux, qu 
étaient bons, purs, bien r<;gardants et, malgré tout, songeurs 
conservaient trace des mélancolies d'un enfant dont la jeunesse 
a été douloureusement comprimée... » 

BiriLiooHAiMME. — Ch. Baille, Max Huchnn, Le Doubs, 18 déc 
1869. — Champfleury, Préface aux Œuvres de Buchon, cdil. d« 
1878, t. !•'•. — A. Mandrillon, Causeries franc-comtoises, Besan- 
çon, Ch. Marion, Morel et C'«, 1882, in-8». — Jules Troubat 



rRANCHE-COMTÉ 1^l3 

Une Amitié à la d'Arthcz : Champ fleur y, Courbet, Max Biichon, 
Paris, Duc, 1900, in-18. — Voir aussi daas le journal Les Gau- 
des : Un Poète franc-comtois, Max Bnchon, l"- sept. 1906. 



LE COCHON 

Tiens, mange, gros goulu; tiens, mange, insatiable; 
Peut-être oublieras-tu do crier comme un diable, 
Quand ta gueule sera garnie, et, Dieu merci! 
Dans un mois nous pourrons, nous, te manger aussi. 

Car n'imagine point que ce soit pour ta laine 
Qu'ainsi trois fois le jour on te sert auge pleine, 
Et que longtemps gratis tu feras ce métier 
De fainéant, de coq en pâte, de rentier. 

Tu ne sais pas, vraiment, quelle épargne première 
Il me fallut, à moi, pauvre maigre fermière, 
Pour aller te payer, en beaux écus glissants. 
Tout petit, sur la foire, aux maquignons bressans. 

Vous étiez là des tas, parqués dans quelques planches; 
Dès l'abord je pris goût pour tes épaules blanches 
Et pour ton ventre creux, par où, quoique petit, 
Je vis que tu serais d'assez bon appétit. 

Sans faire attention à tes cris de détresse, 

Je te mis à la patte un fort lien de tresse , 

Et marche... Te voilà, des pieds et des genoux, 

Gomme un vrai chien d'aveugle, en route pour chez nou; 

Ici, chacun pour toi d'éloges fut prodigue ; 
Mes deux derniers marmots, en voyant ta fatigue. 
S'émurent même, au point qu'ils voulaient bravement 
Faire écuelle commune avec toi constamment. 

Le fait est qu'il n'est pas rare qu'on les surprenne, 
Les deux, sur ta pâtée, à lever leur étrenne ; 
Ce qui, bien calculé, n'empêche pourtant point 
Que vous n'ayiez tous trois bien assez d'embonpoint. 

Après tout, plus d'un pauvre envierait ta pitance. 
Ici, chacun te traite en oiseau d'importance; 



144 LES POÈTES DU TERROIR 

A midi, c'est toujours toi qu'on sert le premier; 
De la ferme on pourrait te croire le fermier. 

Pour dormir n'as-tu pas des flots de paille tondre 
Où tu peux à plaisir béatement t'étendre, 
Tandis qu'avec nos bœufs, nos gens et nos chevaux, 
Nous suons tout l'été, nous, par monts et par vaux? 

Et quand on rafraîchit tes draps de la huitaine, 
Tous les samedis soirs, Dieu sait, vers la fontaine, 
Si j'use sur ton dos des torchons dans ma main, 
Pour que tu sois aussi tout beau le lendemain! 

Sur ton derrière, alors, si peu que tu t'assoies, 
L'eau d'une perle ornant chacune de tes soies, 
Ne trônes-tu pas, dis, en de pareils moments. 
Gomme un roi tout couvert d'or et de diamants? 

Mais à force de g-lands, d'avoine et de laitage. 
Te voilà gras à fendre l'ongle; un triple étage 
De plis cercle déjà chacun de tes jambons, 
Et prouve qu'à saler ils seraient déjà bons. 

Vienne la Chandeleur, ou bien la mi-carême, 
Et pour notre boudin j'apprêterai ma crème; 
Et nous te coucherons sur le fatal cuveau, 
Où nos gens par les pieds te tiendront comme un veau 
C'est moi qui recevrai, dans une seille blanche, 
Ton sang, après avoir bien retroussé ma manche, 
Et plus sous le couteau ta gueule hurlera, 
Et meilleur, c'est connu, noire boudin sera. 
Le boudin! Ah! c'est là que mon adresse brille, 
Pour gonfler ce boyau, qui fond quand on h' grille, 
Et mettre juste à point, dedans, tout ce ([u'il faut, 
Pour que les plus gourmands le trouvent sans défaut' 

Sitôt qu'auront fini tes hurlements féroces, 
Afin d'avoir du poil pour en faire des brosses. 
Dans de l'eau bien bouillante, on te mettra tout ro 
Et, quand tu seras cuit, nos gens t'épileront. 

Puis, pour mieux le i>rouver combien on t'apprécie, 
Nos enfants so battront pour avoir ta vessie, 
Sauf à la mériter, dès (pi'cm le leur dira, 
En t'embrassanl, ma foi!.,, partout où l'on voudrai 



FRANCHE-COMTÉ l'l5 

J'ai, depuis l'an dernier, un reste de potasse 
Et du fenouil aussi dans une vieille tasse, 
Du santal, des liauts-goùts, tout ce qu'il faut enfin 
Pour obtenir un lard du fumet le plus fin. 
Sans compter l'odorant genévrier sauvage, 
3ontnos gens auront fait depuis longtemps ravage, 
sûrs et certains (|ue rien ne peut équivaloir 
Pour fumer la dépouille au sortir du saloir. 
Un grand morceau de lard, bien ferme et bien rougeâtre, 
Jandouilles encadré, comme un saint près de l'àtre, 
il n'est pas de tableaux, d'or fin tout reluisants, 
Qui nous allèchent plus, nous autres paysans. 
Du lard avec des choux bien cuits à l'étouffée, 
1^'est le plat dont je suis, pour moi, le plus coiffée, 
Sans compter les parents, les amis qui viendront 
Vu gala du boudin, et qui nous le rendront. 
Vlais je dis là, vraiment, des choses, des folies. 
I Hourons laver un peu mes mains toutes salies, 
I 3t mettre le couvert, car voici nos garçons 
: iui de leur soupe ont plus besoin que de chansons. 

[Poésies franc-comtoises, Paris, Michel Lévy,1862.) 

P O U P E T 

]omme ils sont beaux à voir, groupés à l'aventure, 

^es effets contrastés de splendide nature, 

iue déroule partout, au regard enchanté, i 

^omme un royal écrin, notre Franche-Comté! 

*ays des grands rochers, pays des grandes plaines 

ît des sources coulant d'emblée à rives pleines; 

*ays des vrais savants, des nobles songe-creux, 

)es robustes soldats et des vins généreux. 

k. nous tous ces vallons, brillants palais de fées, 

)ù le vent libre et frais souffle à grandes bouffées 

L nous tous ces coteaux tendus de verts tapis, 

loelleux velours formé de pampres accroupis... 

k. nous tous ces torrents dont d'abord on s'effraie, 

'uis, qui vont s'endormir derrière une oseraie; 



146 LES POÈTES DU TERROIR 

A nous ces yieux sapins, famille de géants, 

Pleins d'herbes, de murmure et d'oiseaux fainéants. 

Et les Alpes, toujours, comme des nonnes blanches. 
Drapant au loin, là-bas, leur manteau d'avalanches! 
Et les chalets au bord des glaciers suspendus, 
Et les sentiers étroits dans les neiges perdus. 

Et le pâtre qui vient, sans qu'on la lui demande, 
Egrainer à vos pieds sa roulade allemande, 
Les Alpes! Et, plus près, dans les cieux bleuissants, 
Le Jura bigarré de troupeaux mugissants. 

Et notre vieux Poupet, tel qu'un pâtre de Brie, 
Sur son coude appuyé près de sa bergerie, 
Recomptant, aussitôt qu'un peu de jour a lui. 
Son Salins qui, là-bas, s'allonge devant lui, 

A travers vignes, champs, ravines convulsées. 
Que l'on prendrait, en mer, pour des vagues glacées 
Par l'hiver, sous le coup d'horribles ouragans; 
Chaos d'où nos deux forts surgissent arrogants... 

Poupet qui, par-dessus les collines, renvoie 
Ses salutations au Mont-Blanc de Savoie, 
Sans trop s'inquiéter de monticules nains, 
Car il est aussi, lui, frère des Apennins, 

Poupet, oui, c'est à lui qu'au loin tout se rallie... 
Tenez, voilà Cicon, Haute-Pierre et la Flie, 
Puis Mont-Mahoux couvant du regard Fons-Lizon. 
Les Vosges sont là-bas, derrière l'horizon. 

Là-bas c'est la Bourgogne et le clocher de Dôle. 
Là-bas c'est Nozcroy, le Mont-Doreet la Dole; 
Le Larmont, le Suchel, le Rizoux; tous grands monl 
Qui se passent entre eux, pendant que nous dormonï 

Leur qui vive sacré, comme des sentinelles, 
lilt dressent au matin leurs cimes éternelles 
En échangeant sous cape un clin d'œil souriant. 
Sitôt qu'une lueur pointillé à l'Orient. 

{(JfJaures complètes, 1878.) 



EDOUARD GRENIER 

(1819-1901) 



Edouard Grenier naquit le 20 juin 1819 et mourut le 5 décem- 
1901, à Baume-les-Dames, dans une vieille maison où il a 
ccédé à trois générations des siens. Sa vie fut accidentée ainsi 
iB celle de ses compatriotes qui apprécièrent l'indépendance et 
rent le culte des arts. Apparenté par sa mère aux meilleures 
nilles de Besançon, il abandonna ses études de droit pour 
trer dans la carrière diplomatique. Nommé secrétaire d'am- 
ssade à Berne, après la révolution de Février, il se démit de 
5 fonctions lors du coup d'Etat, ne voulant pas servir un ré- 
316 méprisé. A-t-on remarqué déjà que la plupart des poètes 
nc-comtois se refuseront à accepter l'Empire? Comme 
)dier, et plus tard Max Buchon, Edouard Grenier connut les 
fueurs de l'exil. Il voyagea, visita tour à tour l'Allemagne, 
vUtriche, la Turquie et la Boumanie. C'est pendant son séjour 
'étranger qu'il prit le goût des lettres. Nostalgique, pressé 
revoir les lieux où s'était écoulée son enfance, il revint en 
ance. Les épreuves de 1870, la mort de sa mère et celle de 
n frère, le peintre Jules Grenier, ne lui laissèrent pas de répit 
changèrent en amertume les joies du retour. Les ans le trou- 
rent résigné. Résidantl'hiveràParis, l'été à Baume-les-Dames, 
ns sa vieille demeure hospitalière quil a décrite amoureuse- 
ent, M le doux vieillard partagea la (in de son existence, si 
uellement éprouvée, entre les devoirs de l'amitié, le culte 
sté vivant en lui de la belle poésie et la pratique d'une lucide 
enfaisance ». 

Il donna successivement des poèmes où perce son goût du ter- 
ir: Primavcra (Paris, 1843, in-18); ïambes (Paris, 1852, in-18); 
: Mort du Juif errant (Paris, Hachette, 185", in-12); Petits Poè- 
3S(Paris, Charpentier, 1859, in-18); Poèmes dramatiques (Paris, 
. Lévy, 1861, in-18); La Mort du président Lincoln, Paris, 1867, 
-\%);Amicis (Paris, Lemerre, 1868, in-18); Sèméia (ibid., 1870, 
-18); Marcel (Paris, Sandoz et Fischbacher, 1874, in-18); Hel- 
tia, etc. (ibid., 1877, in-18); Jacqueline Bonhomme (Paris^ 
achette, 1878, in-18); Francine (Paris, Lemerre, 1884, in-18); 
ayons d'hiver (Besançon, P. Jacquin, 1886, in-18); Penseroso 



148 LES POÈTES DU TERROIK 

(ibid., 1886, in-18); Poèmes épars (ibid., 1889, in-18), etc.; ] 
un volume de Théâtre inédit (Paris, Leinerre, 1889,ia-18) et 
Souvenirs littéraires (ibid., 1894, io-lS). 

Ses Poésies complètes, publiées d'abord par l'éditeur Charp 
lier en 1882 et en 1891, ont été réimprimées définitivement 
AI. Alphonse Lemerre de 1895 à 1902 (Voy. Œuvres d'Edou 
Grenier, 3 vol. in-l2). Là se trouvent de nobles pages rap 
lant, selon Jules Lemaître, les pures beautés d'André Chén 
et aussi de Lamartine, dont il fut dans sa jeunesse l'admirai 
et l'ami. Le doux souvenir du pays franc-comtois s'y affii 
vigoureusement; dans l'une de ses meilleures producti( 
Marcel, le poète place une fraîche et gracieuse idylle aux bo 
du Doubs; ailleurs il dit en termes élégants, faciles et tendi 
son impérissable amour pour sa chère province... Au lenden: 
de sa mort, on a tracé ce portrait vivant d'Edouard Greni. 
« Personne ne sut moins s'aider que lui; personne no fut me 
courtisan et moins intrigant. Il avait l'àmo singulièrement fn 
L'habitude de vivre sur les sommets de la pensée l'éloigi 
des petitesses et des combinaisons vulgaires. Il aurait eu h 
reur de la réclame, de tout ce qui ressemble à la manière a 
ricaiue de faire fortune... » 

Bibliographie. — Jules Lemaître, Les Contemporains, I, 
ris, Lecèneet Oudin, 1885, in-18. — Gaston Deschamps, La 
et les Livres, V, Paris, Colin, 1900, in-18. — Charles «aille 
Poète E. Grenier, Paris, lypogr. Pion, 1902, in-8». 



LES GAUDES» 

Les Gaudes! à ce mot tout le passé se lève; 
L'essaim des souvenirs m'emporte comme un rêve; 
Je retrouve mes jours d'enfance et mon pays 
Avec ses bois de chêne et ses champs de maïs. 
J'ai sept ans; je revois la maison paternelle. 
Et ma mère, et les jours écoulés sous son aile, 
Ces jours de liberté, d'amour, sitôt taris, 
Avant les ans d'étude et de g'eôle à Paris. 

1. « Plusieurs des cantons sal)lonn(>ux de la vall/-c de la Saôn* 
du Doubs, a ^'cril M. (Jh. Grimaud, connaissent les l>caui cliai 
de maïs qui en sont une des riclics-ses. On y apprécie W^yaudes 
savoureuse bouillie <le farine de maïs, dont la rusuri', la croûte jai 
cl brune collée au fond des marniiles. faisait à la fois les (k'Iiccs 
petits paysans du Doubs, du Jura, de Saônc-el-Loirc et de 1'/ 
C'est ce souvenir qu'a retracé le poète avec un charme si allcndr 



1 



FRANCHE-COMTÉ 149 

revois tous les coins de la vieille demeure; 

jardin où j'allais marauder à toute heure, 
le blé de Turquie, aux pieds souvent pillés, 

jEFrait des rôts laiteux «[ue je mangeais grillés; 

surtout la cuisine antique avec son àtre, 
le grillon chantait dans la cendre grisâtre; 

haut bahut rempli de linge jus([u'au fond ; 

s épis de maïs suspendus au plafond, 

l'on égrenait le soir en les frottant ensemble 

ur livrer les grains mûrs à la meule qui tremble ; 
1 . vaste cheminée en manteau surplombant 

la table de chêne avec son double banc, 

i toute la famille, au grand complet encore, 
! iîment et sans façon s'asseyait dès l'aurore 

)ur prendre le premier déjeuner du matin. 

i! comme je revois ce rustique festin! 

aïeule même, au front orné d'une fontange, 

ms sa robe de chambre au grand ramage étrange, 
I lissant les plus petits grimper sur ses genoux, 

îscendait pour manger sa panade avec nous. 

IX enfants on donnait des gaudes ; la marmite 

X gré de nos désirs n'allait pas assez vite, 
îfin l'instant venait, qu'on attendait debout, 
i la farine d'or du maïs chante et bout, 
lors chacun tendait son assiette à mesure; 

n se disputait bien le fond et la rasure, 
ais chacun contenait son envie et sa faim, 
t c'étaient des chansons et des rires sans fin; 
ans doute au cher pays on mange encor des gaudes; 
'été, j'y trouve encor des amitiés bien chaudes; 
a maison est toujours debout, mais j'y suis seul, 
t, quoique sans enfants, c'est moi qui suis l'aïeul... 
- maïs aux fruits d'or, à la tige élancée, 
hamps du pays natal si chers à ma pensée, 
uand pourrai-je revoir votre ombrage léger? 
ù, dans mon exil, où fleurit l'oranger, 

'hiver n'est qu'un printemps qu'un air plus doux embaume, 
lais j'aime mieux encor les bords du Doubs et Baume 
!ue l'azur provençal, la mer et les palmiers : 
■ar nos vrais et nos seuls amours sont les premiers. 

[Fleurs de Gii^re.) 



HENRI BOUCHOT 

(18<9-1906) 



Henri Bouchot naquit à Beure (Doubs) en 1849. Ancien él 
de l'Ecole des chartes, conservateur des estampes à la Bibl 
thèque nationale et membre de l'Institut, il mourut en 1906 

On lui doit une foule d'ouvrages d'érudition, des coii 
d'expression populaire et des poésies comtoises parmi lesqi 
nous citerons : Lettre sur l'hist, du l'erthois, Vitrv-le-I'i'ançi 
imprim. de Pessez, 1880, in-18: Les Caudes, poésies patoi; 
Besançon, C. Marion, 1883, in-10; Contes franc-comtois, D' 
Vernier-Arcelin, 1887, in-18; Hist. anecd. des métiers av. 11 
Paris, Lecène et Oudin, 1887, in-18: Jean Callot, etc., Pa 
Hachette, 1889, in-16; La hranche-Comtè, Paris. Plou. 1890, in 
Le Cabinet des Estampes, Paris, Dentu, 1895, iu-18, etc., oti 

Henri Bouchot organisa en 1904 la fameuse exposition 
Primitifs français. 

IJlBLiooRAiMiiE. — Le Monument H. Bouchot au cimet 
Montparnasse ; Discours, Les Gaudes, 16 uin 1908. 



AUX GENS DE BESANÇON 

Le papier se laisse écrire. 

Vous croyez que c'est là une vie, — Vous croyez ( 
nous rigolons, — Que nous mangeons des ortoluns, 



AS GENS DK BESANÇON 

rorlunalos niniiuni sun si bona no 
Agricola!« 1 

Lou païpie se lasse écrire 



Vous cràitcs que ç'ost qui ne vie. 
Vous craites que nous rigoulans, 
Que nous migeans das outhoulans, 



I 



FRANCHE- COMTÉ 151 

i nous avons la table servie, — Et que nous faisons 
; comme a'ous — Sautei' comme cela la carambole. — 
s avons un franc moins dix-neuf sous... — C'est 
1 le diable qui s'en mêle ! 

n hiver la pluie tombe à flots, — La neige entre dans 
( greniers, — Et quelquefois, la nuit, dans nos lits, — 
! vent de Pirey nous traverse; — Et quand nous allons 
esançon — Vous porter du lait qui gèle, — Nous som- 
i raides comme un glaçon... — C'est bien le diable 
s'en mêle ! 

-e printemps souffle en sifflant sur la vigne — Et fait 
isser tous les boutons, — Les feuilles aux quilleri- 
itons (rosiers sauvages). — Il tonne en avril, c'est 
1 signe, — Nous aurons du pain dans le pôtrin, — Nous 
irrons boire à la régalade... — Mais voici les gelées 
mai — C'est bien le diable qui s'en mêle! 
)ès les premiers jours, les chenilles, — Les hannetons 
:c leurs vers blancs, — 



Que nous ans lai table sarvie. 

Et que nous fans tout coument vous 

Sauta dinlai lai cairambôle, 

Nous ans in franc moins dix ml sous... 

(j'ost bîn lou diâlo que s'en môle! 

En hivâ lai plleugc renvache, 

Lai noi'j:e entre dans las soûlés, 

Et das fois, lai neù dans nous lés, 

Lou vent de Pirey nous traivache ; 

Et quand nous vans ai Besançon 

Vous pouthà di laissé que geôle, 

Nous saus roidhis coume in glliaiçon.. 

Ç'ost bîn lou dirde que s'en môle ! 

Lou printemps lUoiite su lai vigne 

Et fà tresi tous las boutons 

Lai frdle as qnilleriboutons, 

Il toune en aivri, ç'ost bon signe, 

Nous arans di pain dans lai met, 

Nous pourrans boire ai lai rigole... 

Main voiqui las geolâs de mai, 

Ç'ost bîn lou dirde que s'en môle ! 

Dcu las premés jous las chenilles, 

Las cancoîues d'aivou Ueus cots, 



152 LES POÈTES DU TERROIR 

Les soucis, puis les raboudots (loirs), — Les limaces, 1 
escargots , — Ont bientôt fait de nettoyer — Les pois, 1 
choux, et les haricots. — Allez-vous-en voir les cueillir 

— C'est bien le diable qui s'en mêle! 

II n'est pas tombé la moindre petite goutte — Depu 
février jusqu'en juillet; — Notre pauvre jardin qui bâi 
lait — Est creusé comme une foussotte (nuque). — To 
pour le coup, c'est saint Médard — Qui nous verse de' 
mois sa fiole. — Pour moissonner, c'est un peu tard : 
C'est bien le diable qui s'en mêle! 

Tant pis, tant mieux, comme dit l'autre, — Il l'a 
prendre le temps comme il vient, — Et puis il y a e 
core un peu de vin — Malgré Dieu et son bon apôtre 

— Mais, hélas! voici qu'un beau jour — Le tonnerre, 
vent, la grêle — Raflent l'espoir... le vin aussi... — Ce 
bien le diable qui s'en mêle! 

A cette heure-ci les nuits sont fraîches, — Et plus ' 
farine au grenier; — 

Las raites peu las raibonduls, 
Las limaices, la coqiierillcs 
Ant bin tôt f;\ de nantogi 
Lou poi, las choiis et lai faiviôle... 
OUâs vous ou va las cuilli... 
Ç'ost bin lou diAle que s'en môle! 
N'ait pas chu lai nioinrn gouttote 
Deu feuvrii jusqu'en juillet, 
Nout poure coutlii que baillait 
Ost crcuilli coumcut ne foussotte; 
Tout pou lou cùp (-'ost saint MédA 
Que nous vAcho doux moi sai fiûlc... 
Pou moissunA, ç'ost in poutA, 
Ç'ost bin lou diAle que s'en inôlo! 
Tant pés, tant m<\, coumo dit l'autre, 
Faut pronro lou temps comme vint. 
Et peu v'ait corte iu pou do vin 
MaugrA Duo et son l)()u aipôtre... 
Main lAs moi! voiqui qu'iu bé jou 
Lou tounére, lou vent, lai grôlo, 
Raiflant l'aispoir... lou vtn itou... 
Ç'ost biu io diAle que s'en môlo ! 
A c't'heure iqui las neits sant fraîches 
Et pus de faircnne ou soulî; 



FUANCHE-COMTÉ 153 

Son plus de vin dans le cellier; — Plus de foin à donner 
lUx vaches, — Point de paille pour leur litière (faire du 
umier). — L'as te fiche (le diable soit) de la bricole!... 
— Nous sommes, ma foi, dans de beaux draps... — C'est 
)ien le diable qui s'en mêle! 

Et dites que c'est ici ma vie! — Dites voir que nous 
•igolons, — Que nous mangeons des ortolans, — Que 
lous avons la table servie, — Que nous faisons tout 
3omme vous — Sauter comme cela la carambole... — Il 
f'aut encore que nous vous donnions des sous... — C'est 
bien le diable qui s'en mêle! 

{Les Gaiides, 1883.) 



Nisqiie do vin dans lou celli; 

Plus de foin ai baillie as vaiches. 

Point de peille pou lou matras, 

L'as te fiche de lai bricole!... 

Nous sans, mai (i, dans das bés draps... 

Ç'ost bîn lou diâle que s'en môle! 

Et dites que ç'ost qui ne vie, 

Dites va que nous rigoulans. 

Que nous migeans das outhoulans. 

Que nous ans lai table sarvie. 

Que nous fesans tout coument vous 

Sauta dinlai lai cairambôle... 

Faut coù que vous baillin das sous... 

Ç'ost bîn lou diâle que s'en môle!... 



CHARLES GRANDMOUGIN 

(1850) 



M. Cliarlos Grandmougin est né le 17 janvier 1850 à Vesoul, 
où son père, bâtonnier de l'ordre des avocats, a laissé le sou- 
venir d'un juriste de talent et d'un liomme de bien. Il appartient 
à une lignée de Franc-Comtois qui a donné quelques hommes 
notoires. Son grand-père maternel, J.-B. Bizard, était comman- 
dant d'artillerie de la première garde impériale et baron de 
l'Empire; son aïeul paternel, ancien officier de la Révolution» 
puis magistrat à Lure, a laissé de curieux mémoires littéraires 
(1792-1797) qui ont paru dans la Revue franc-comtoise, ^i. Charles 
Grandmougin se destinait au barreau, quand la guerre éclata. 
11 fit campagne, et par la suite vint se fixer à Paris, où il début? 
dans les lettres. Il a collaboré jusqu'ici à de nombreux jour- 
naux et périodiques, en particulier au Parnasse et à la Noiu'cW 
Revue, et s'est fait une place parmi les écrivains de sa génc 
ration en donnant plusieurs recueils de poèmes. On lui doit 
Les Siestes (Paris, Lemerro, 1874, in-18); Nouvelles Poésies (Pa- 
ris, Calmann-Lévy, 1880, in-18); Poèmes d'amour (Paris, ibid. 
188.3, in-S") ; La Vouivre, poème franc-comtois (Paris, Ghio 
1884, Jn-18); IHnies de Combat (Paris, Lemerre, 1886, in-18) 
A pleine.-, voiles (ibid., 1888, in-18); l.e Naufrage de l'Amour 
(Paris, OlIendorfT, 1889, in-18^ ; Les Chansons du village (Paris 
Lemerro, 1890, in-18); Les Heures divines (Paris, Cliamiiel, 1894 
in-18); Terre de France (Paris, Baudoin, 1895, in-18); />e l( 
Terre aux étoiles (Paris, Rouam, 1896, in-18); Choix de poésie 
(Paris, l'asquelle, 1900, in-18); Promenades (Paris, Emile Paul 
190'i, in-'i"), etc. M. Charles Grandmougin a do plus fait roprë 
senter avec succès quelques drames eu vers : L'Enfant Jésus 
mystère en cinq parties (Paris, Rouam, 1892, in-8°); Le Christ 
drame sacré (ibid., in-8''); Le liéveillon {\h\d., 1893,in-12) ; L'Em 
pereur (ibid., 1893, in-S»); et publié des romans, des contes e 
des études d'eslhéliquo. 

■ Poète coloré, M. Charles Grandmougin — a-t-on écrit - 
est à la Franche-Comté ce que Bri/.eux fut à la Bretagne, c 
que sont Aicard à la Provence, Vicairr! à la Bresse, Theuriet 
la Lorraine. Il a chanté tour à tour la caimo majesté do se 



FRANCHE-COMTÉ 155 

nontagnes, le pittoresque de ses sites, le charme grandiose de 
ies forêts de sapins, les parfums et les reflots de ses vins capi- 
eux, son amour du pays et de la liijerté'... » 

BiBLiooRAPiiiE. — Jules Ma/.é , Ch. Grandmougiii , Paris, 
louara, 1897, in-18. 



LOINTAINS SOUVENIRS 

Le vieux chemin du nord, derrière la colline, 

Serpente au bord du bois, abrité du soleil : 

j'est un endroit désert d'oii le regard domine 

Jn horizon bleuâtre et vaste, aux mers pareil. 

Là-bas... là-bas... ce sont les Vosges solennelles; 

Plus loin encor, les monts d'Alsace, vaporeux : 

Pour aller vers la plaine, on prend des sentiers creux 

3ù la mûre noircit à côté des prunelles. 

Vh! que de fois, tout seul, sur le chemin du nord, 

Dans des terrains marneux, mordus par les ornières, 

le rêvais, à cette heure où le soleil s'endort, 

3aignant le ciel brouillé de ses pourpres dernières!... 

L'obscurité paisible emplissait les forêts. 

iwics oiseaux se taisaient déjà dans l'ombre grise, 

lii, frileux, je tremblais pur moment sous la brise, 

Jaleine de l'automne aux soirs brumeux et frais. 

5ur les routes, parmi d'anciennes fondrières, 

Des chariots grinçaient, cahotants et lointains, 

lit de lents Aa;relus, aux tintements éteints, 

Vibraient, mystérieux ainsi que des prières; 

^es pieds trempés de bouc et les yeux attentifs, 

'e m'arrêtais, dompté par le calme des choses. 

Trouvant un charme exquis dans ces brouillards moroses 

A des rêves de paix dans ces clochers plaintifs. 

3t quand, sur ce pays divinement sauvage, 

La nuit s'épaississait, absorbant les contours, 

Je reprenais pensif le sentier du village, 

Entre les bois obscurs et de vagues labours. 

1. Ernost Figurey, Charles Grandmoiujin, Rouen-Artiste, 1896. 



156 LES POÈTES DU TERROIR 

Après la libre course en pleins champs, en plein rêve, 
Qu'il est doux de rentrer en automne, le soir!... 
Les vitres des maisons luisent, Vénus se lève, 
Et les bœufs, en meuglant, marchent vers l'abreuvoir. 

Des claquements de fouets, des grincements de roue 

Se mêlent sur la route à des jurons patois, 

Et là-haut la fumée, où la brise se joue. 

Tord ses moutonnements au-dessus des vieux toits ; 

Pour la soupe du soir on allume les poêles : 
Leurs gueules, scintillants points d'or, charment les yeux 
A travers les cari*eaux leurs rougeoiments joyeux 
Naissent comme un essaim de terrestres étoiles! 

L'air est plein de l'odeur des vaches et des bœufs, 
La nuit prête un mystère et des formes lointaines 
Aux groupes ébauchés dans les chemins bourbeux... 
Et l'on entend chanter d'invisibles fontaines!... 

{Choix de poésies, 1900.) 



FREDERIC BATAILLE 

(1850) 



« Fils de paysans, JI. Frédéric Bataille est né à Mandeurc, 
>ourg de l'ancien comté de Montbéliard, sur le Doubs, le 17 juil- 
et 1850. Après avoir exercé, de 1870 à 1884, les fonctions d'ins- 
ituteur dans sa province, il fut nommé professeur au lycée 
*Iichelet, à Vanves (Seine). Retraité depuis peu, il s'est fixé à 
Jesançon. Ses premiers essais littéraires, qui lui avaient valu 
ïn 1881 son admission à la Société des gens de lettres, le signa- 
érent à l'attention des maîtres de la poésie et du public. Il 
>'honora des suffrages de Victor Hugo, Leconte de Lisle, José- 
Jhin Soulary, Edouard Grenier, Sully Prudhomme, etc., et con- 
lut des succès de bon aloi. Son bagage est considérable. On lui 
ioit tout à la fois des livres d'enseignement et des recueils de 
vers, parmi lesquels nous citerons : Délassements, etc. (Paris^ 
Sandoz et Fischbacher, 1873, in-18); Le Pinson de la mansarde, 
sonnets (ibid., 1874, in-18); Premières Rimes (ibid., 1875, in-18) > 
Le Carquois, sonnets (Besançon, Bodivcrs, 1880, in-18); Une 
Lyre (Paris, Lemerre, 1883, in-18); Le Clavier d'Or, préface de 
J. Soulary (ibid., 1884, in-16); La Veille du péché (ibid., 1886, 
in-18) ;ie Vieux miroir (ibid., 1887, in-18); Rédemption (ibid.^ 

1889, in-18); Poèmes du soir (ibid., 1889, in-18); Les Chansons 
de l'école et de la famille, préface de Michel Bréal (Paris, Belin, 

1890, in-18); Choix de poésies, préface d'Eugène Manuel (Paris, 
P. Dupont, 1892, et Juven, 1895, in.l2); Les Fables de l'Ecole et de 
la Jeunesse, préface d'O. Gréard (Paris, Dupont, 1893, in-12); 
Nouvelles Poésies (Paris, Dupont, 1900, in-18) ; Les Trois Foyers, 
préface de Ferd. Buisson (Paris, Juven, 1905, in-18), etc. Il a 
de plus collaboré à bon nombre de périodiques, et en particu- 
lier aux journaux et revues de sa province, tels : La Revue de 
Franche-Comté, Les Gaudes, Le Petit Comtois, Le Pays de Mont- 
béliard, etc. 

Les poésies de M. Bataille lui ont valu deux fois le prix Al- 
fred de Musset et un prix Chauchard à la Société des gens de 
Lettres. Ses fables ont été couronnées par l'Académie fran- 
çaise et par la Société d'encouragement au bien. La Société' 
d'instruction et d'éducation populaires a couronné ses Chan^ 
sons de l'école et de la famille. 



158 LES POÈTES DU TERROIR 

« M. Frédéric Bataille, observe M. L, Quénéhen, est un poét 
pleia de cœur. On sent qiril éprouve ce qu'il cbante. Quand 
parle de la nature et des botes, il y met une délicatesse extrèm 
de forme et de pensée... Il célèbre aussi les joies du foyer, le 
charmes de l'amitié... Il peint les paysans comme ils sont...] 
dit encore ce qu'est le rêve, et, volontiers, philosophe sur 1 
mort. C'est un optimiste doublé d'un stoïcien... » 

Bibliographie. — Anonyme, Frèd. Bataille, Le Pays Comtois 
10 mai 1901. — L. Quénéhen, Etudes biogr. : Frédéric BatailU 
Revue de Franche-Comté, juin-juillet 1907. — Eugène Manue; 
Préface au Choix de poésies de Fréd. Bataille, 1892. 



AUX FILLES DE MON PAYS 

Filles de mon pays, du cher pays comtois. 
Je me souviens encoi* de vos yeux pleins de rêve, 
Gilles miens ù vingt ans trouvaient l'heure trop brève 
Quand ils s'y reposaient comme à l'ombre d'un bois. 

Filles de mon pays, du beau pays comtois, 
Je revois dans sa fleur votre grâce si fière, 
Candide ainsi qu'un lis ouvert à la lumière, 
Sous le joli bonnet qu'on portait autrefois. 

Filles de mon pays, du doux pays comtois, 
J'ai rappris les refrains de vos chansons naïves, 
Dont la musique lente et les notes plaintives 
Bercèrent ma jeunesse à l'abri de vos toits. 

Filles de mon pays, du franc pays comtois, 

Je n'ai pas oublié le parler de vos mères, 

Et toujours, dans mon deuil et mes peines amères, 

La voix des morts aimés me console en patois. 

Filles de mon pays, du bon pays comtois, 
Puissé-je vous revoir au village que j'aime, 
Et, pour mieux m'endormir à mon heure suprême, 
Vous entendre chanter une dernière lois ! 

[Les Trois Foyers.) 



FELIX JEANTET 

(1855) 



« M. Félix Joantet, ccrit M. René-Marc Ferry, est un Comtois 
e pure race. Il est né en 1855 à Saint-Claude-sur-Bienne, dans 
: Jura. Ses études, commencées dans sa ville natale, se sont 
Dntinuées à Lyon et à Dijon. Son enfance et sa jeunesse n'ont 
onc pas eu à subir les altérations que l'instruction reçue dans 
;s lycées et les écoles de Paris pouvait produire dans les ma- 
ières de sentir que lui imposaient sa raco et son pays. A Pa- 
is même, il resta fidèle à sa petite patrie. Il fut des familiers 
u peintre Jean Gigoux et du poète Louis de Ronchaud, son 
oisin de campagne à Saint-Lupicin, dans le haut Jura; il est 
'ami de M. Auguste Pointelin, le peintre des solitudes de la 
nontagne. » M. P'élix Jeantet a collaboré, comme poète et comme 
rïlique,àhiNouveUeRefuc (\8S6), an Monde poétique (1887-1888), 
1 la Revue illustrée, à L'Artiste, à L'Ermitage, à L'Indépendance 
nusicale, à Minerva, clc; il a fondé en 1892 La Revue hebdonta~ 
laire (qu'il dirigea jusqu'en 1901) et il a fait paraître un volume 
le vers, Les Plastiques (Paris, Charpentier, 1887, in-18). 



POIXTELIN 

Pointelin, mag-nanime image de la terre, 

Où vivent de grands ciels sur de grands horizons. 

Paysage où le temps, le jour et les saisons < 

Célèbrent gravement leur magique mystère! 

Tu fuis l'homme; à l'écart tu laisses ses maisons : 

Tu recherches la paix, la solitude austère, 

L'arbre battu des vents et les maigres gazons, 

L'espace nu tout palpitant sous la lumière. 

Pour susciter l'ampleur du monde à notre esprit, 

A l'heure qui t'agrée un buisson te suffit 

Auprès de quelque chêne héroïque et superbe : 

L'ombre croît, tout se tait, le soir vient à son tour, 

Et, comme un doux miroir qu'il oublierait dans l'herbe, 

Un peu d'eau garde encor le souvenir du jour. 



MADAME MARIE DAUGUET 



M™e Marie Dauguet est née à la Chaiideau, vieille forge blot 
tie dans une étroite vallée des Vosges, au nord de la Conitt 
où son père transporta et fit progresser une branche de l'in 
dustrie métallurgique. Elle appartient tout à la fois à deu: 
souches, l'une lorraine, l'autre bisontine : toutes deux d'es 
sence paj'sanne et de culture bourgeoise. Elevée « à la Rous 
seau », avec cette indépendance qui fait le fond du caractér 
comtois, elle s'est rappelé les beaux jours de sa jeunesse et 
décrit complaisamment les lieux où se forma sa jiersonnalitc 
A'oici le paysage pittoresque des confins de la Franche-Comté 
voici la Ghaudeau déjà chantée par Xavier ^larmier, contré 
sauvage et fruste; une rivière serpente au fond de la vallée 
roule sur les cailloux, bondit sur les roches; des sapinières 
des hètraies, dégringolent les pentes. De tous côtés se dressent 
chargés de forêts, des sites aux noms émouvants : là c'est I. 
l'oirmont, plus loin le Noirmont, ailleurs s'avancent les pre- 
miers contreforts des Vosges. « Ces bois, dit-elle, ont berc* 
mon enfance. J'ai eu pour amis leurs plus rudes hôtes, donl 
mon oncle, propriétaire et chasseur, s'entourait volontiers. J» 
me souviens d'une délicieuse famille de petits sangliers (pii si 
drôlement accourait à mou appel; d'une portée de louveteaux, 
])aDSUs et dodus, dont il me plaisait de palper les corps sou- 
ples et tièdes, et surtout d'une grande louve, excellente gar- 
dienne, aflectueuse et intelligente comme un chien, à laquolb 
ma mère nous confiait, ma scuur et moi, pour nos courses ei 
forêt. J'aime à évoquer tous ces braves gens : ouvriers, bûche- 
rons, charbonniers, notre unique voisinage ; les hommes solides 
sous leur blouse courte et le grand feutre noir, et surtout let- 
bonnes vieilles filant leurs fuseaux, disant des histoires et 
chantant des complaintes... Avec tout ce monde, se parlait le 
plus pur patois, le patois de chez nous, qui n'est, en somme, 
«pi'un beau français archaïque. Auprès du feu, à la veillée, la 
servante activait son rouet, et nous l'écoutious raconter les 
fiauves du bon vieux temps. Puis ma mère faisait de la musique 
pour reposer mon père... » 

Ailleurs, elle noiera s(;s souvenirs du Beuchol, ancien do- 
maine de l'abbaye de Luxcuil, acquis jiar les siens en 187.5, où 



FRANCHE-COMTÉ 161 

«lie s'est établie, où elle a épousé en 1880 un ami d'enfance et 
un compagnon de jeunesse, M. Dauguet. C'est là qu'elle a tracé 
ses premières impressions poétiques et composé ces recueils 
intenses : A travers le voile (Paris, Messein, 1902, in-18) ; rar 
l'Amour (Paris, Mercure de France, 1904) ; Les Pastorales (Paris, 
Sansot, 1908, in-18). Elle a donné de plus un volume de prose, 
Clartrs (Paris, Sansot, 1907, in-18), et elle prépare une série de 
poèmes conçus au cours d'un voyage à Naples, où chantera 
« son cœur ivre de la lumière du pays des Dieux ». 

a M™" Dauguct — a écrit M. Remy do Gourmont, dans la pré- 
face à son second \o\\xm.e ^ Par l' Amour (une page qu'il faut lire), 
— répond admirablement à l'idée que l'on se fait d'un poète de 
la nature, chez qui toute pensée, avant de se particulariser, a 
besoin de s'aller tremper dans les ombres forestières ou dans 
les herbes ensoleillées, parmi les feuilles vertes et les feuilles 
mortes. D instinct, elle fraternise avec la vie végétale, et c'est 
là qu'elle prend ses rimes et ses métaphores, sa philosophie 
et sa mélancolie. Et tout cela est simple : en somme, accepter 
la vie, puisque tout est vie; la mort, puisque tout est mort; 
cela se résume en un mot : communier avec la nature, ce qui 
est la manière la plus profonde de l'aimer. » 

Qu'ajouter à ce jugement? Et pourtant tout n'a pas été dit 
sur cette œuvre sincère, si mal connue. Ce qui nous frappe le 
plus, dirons-nous, chez M°»« Marie Dauguet, ce n'est pas seu- 
lement le sens réel, précis, de son inspiration, ni cette sensi- 
bilité particulière et troublante qui lui fait rechercher et défi- 
nir la valeur musicale, la coloration et « l'odeur » des choses; 
c'est quelque chose de mieux encore, quelque chose de plus 
large, quelque chose d'indéfinissable qu'elle doit à sa dualité 
d'origine et de milieu, et qui a contribué plus qu'aucune culture 
à lui donner une variété d'expression unique chez un poète, et 
en particulier chez un écrivain de terroir... • 

Mme Dauguet a collaboré au Mercure de France, à la Plume, 
à L'Ermitage, à La Fronde, à Poesia, à La Lorraine artiste, à La 
Revue latine, à La Revue hebdomadaire, au Journal d'Alsace, aux 
Lettres, à Miner va, etc. 

BiBLiooRAPHiR. — Remv de Gourmont, Promenades littéraires, 
'2" série, Paris, Mercure de France, 1906, in-18. — G. Casella et 
E. Gaubert, La Nouvelle Littérature, Paris, Sansot, 1906. 



S'ASSEOIR SUR UN MURGER... 

S'asseoir sur un murger, les pieds dans les broussailles, 
Et les doigts enlacés aux rugueuses pierrailles, 



162 LES POiiTES DU TERROIR 

Seule avec les lointains où le soleil se meurt, 

Seule avec sa pensée et seule avec son cœur. 

Respirer le parfum des herbes attiédies, 

Ecouter la cigale aux lentes psalmodies, 

Vibrer parmi les brins séchés des serpolets, 

Voir s'embrumer du soir le vitrail violet. 

Voir s'élever du creux des placides jachères, 

En arceaux imprécis, l'encens crépusculaire, 

Et l'orchis opalin de la lune, aux prés bleus 

Du ciel, éparpiller son pollen nébuleux. 

Savourer cette odeur do la lande que baigne 

Quelque ruisseau muet et filtrant sous les sphaignes, 

Savourer cette odeur enivrante qui sort 

Mystérieusement de la glèbe qui dort. 

Goûter le souffle obscur de la forêt prochaine 

Dont le frisson murmure au feuillage des chênes, 

La fauve et l'acre odeur qui vient comme un baiser 

De faune, sur la bouche ardemment se poser. 

Et n'être que la nuit, le parfum, la bruyère. 

Le tourbillon léger des derniers éphémères, 

Etre le serpolet bruissant sous ma main, 

Fuir hors de ce cachot qu'on nomme corps humain. 

Mais dans l'humilité douce des moindres choses. 

Devenir l'herbe morlo où le grillon repose, 

Ou bien le roitelet lassé de pépier 

Qui perche sommeilleux aux branches des ronciers. 

{Par r Amour.) 

LA MARK 

C'est l'heure où l'on mène boire les vaches rousses. 
Qui s'en vont en rêvant et foulent la nuit douce. 
La mare niuetlenient songe, 
Où roml)re du troupeau s'allonge, 
Sous la lune si calme et quand vaches et veaux, 
Flairant la vase, enfoncent leurs sabots dans l'eau. 

Dans l'eau couleur des joncs et de la terre rousse 
La lune, oiseau tremblant, baigne son aile douce 



FRANCHE-COMTÉ 163 

Et le vent balance insensible, 

Au-dessus du miroii- qu'il ride, 
A peine, avec des mots sourdement chuchotes, 
Tout endormis, deux vieux peupliers étêtés. 

La mare à travers champs est poéti([ue et douce, 
Qu'abrite un cercle descellé de pierres rousses. 
Et l'eau captive est toujours pleine, 
Jusqu'aux rives, do clartés vaines, 
Tantôt louches lueurs et tantôt rayons vifs. 
Des matins s'effeuillant ou des couchants furtifs. 

A l'entour, c'est l'afflux houleux des tiges rousses : 
Seigles, blés, sainfoin rose emmêlant des fleurs douces, 

Puis, des navettes et des raves, 

Dont se pénètrent les enclaves; 
Et plus près, s'étalant, des touffes de plantains 
Et des serpolets gris aux feuillages déteints. 

A l'entour, c'est l'odeur du pain qu'on désenfourne, 
Inépuisable et lente et qui vogue et séjourne. 

Suave autant qu'une prière, 

Parmi l'heure crépusculaire; 
C'est un flot déroulé de bien-être profond. 
Où l'écho du jour faux s'eflacc et se confond. 

Et parfois, sous les pieds fangeux des vaches rousses, 
La chanson des crapauds surgit pure et très douce, 

De l'argent flou des clairs de lune. 

Semant ses notes une à une, 
Dont flageolent, discords, les tons irrésolus, • 

Par les champs sommeilleux que berce un angélus. 



LES PURINS NOIRS CHAMARRÉS D'OR 

Les purins noirs chamarrés d'or 
Cernent de somptueux reflets 
La forme trapue et qui dort 
Sous ses lourds tilleuls violets. 

La porto ontr'ouverte, l'étable 
Ardente pesamment parfume 



164 LES POÈTES DU TERKOIR 

L'air du soii*. Un lis adorable, 
Un g-rand lis élancé consume 

Son cœur, au bord de la croisée^ 
Près êa fumier évapo-r-ant 
Sa buée... La yitre irisée 
Chatoie, teintée d'un bleu mourant. 

L'anis, le souci, les troènes 
Embaument l'àme de la nuit, 
Et la lune baigne incertaine 
Ses pieds frileux à l'eau du puits» 

LE CIEL EST DE CRISTAL DE ROCHE 

Le ciel est de cristal de roclie, 

Sur le mur bleu 

Tremblent un peu 
Les feuilles des aristoloches. 

Et quelque part un loriot chante. 

Dans l'air qui dort 

Sa flûte d'or 
Se mélange au parfum des menthes. 

On entend sa flûte très Ioti» 

Qui s'énamoure, 

Et l'on savoure 
Dans le vent l'haleine des foins. 

Ensuite, c'^est un grand silence 

D'isolement 

Où seulement 
Jusqu'au ca-ur attendri s'élance. 

Parmi l'heure sentimentale. 
L'odeur des rosiers du Bengale. 

{Les Pastorales.) 



LOUIS DUPLAIN 

(1860) 



Fils et petit-fils d'ouvriers horlogers, M. Louis Duplain, hor- 
foger lui-même, est né à Besaaçoa eu 1860. Du côté maternel 
il descend d'une famille de bonnetiers et compte parmi ses 
ancêtres Grosley, « l'illustre Troyen ». II sortit de l'école primaire 
à douze ans et l'ut placé comme apprenti chez, un oncle. Depuis, 
il n'a cessé de réparer ou d'achever des montres, occupant les 
rares loisirs que lui laisse son état à la lecture des grands poè- 
tes et à l'exercice de la versification. Aussi ne faut-il point 
s'étonner qu'il ait débuté tardivement. Ses premiers essais pa- 
rurent dans une feuille locale. Les Gaudcs. Par la suite, il colla- 
bora à diverses revues et fit paraître successivement, en 1892 et 
en 1895, deux plaquettes : La Loue et Glanes de maïs, où il célé- 
bra les sites et les coutumes de la Comté. Ces deux petits 
ouATages lui valurent de précieux encouragements. Enfin, en 
1906, sur l'initiative d'un groupe d'admirateurs, en tète des- 
quels s'inscrivait ^I. Edouard Droz, professeur à la Faculté des 
lettres de Besançon, parut sous ce titre : Autour du Clocher*, 
un recueil complet de ses poèmes. Ce livre, publié avec soin et 
par souscription, le classe parmi les bons poètes du terroir. 
M. Louis Duplain a chanté les divers aspects de sa province, il 
en a décrit les paysages, les rivières, les habitants, les mœurs, 
avec un rare talent d'évocation et une saine et originale élo- 
quence. On peut dire, avec un critique récent, que c'est l'àme 
moyenne du pays qu'il s'est plu à exalter en ses vers. Chantra 
réaliste, mais plus soucieux de la forme qu'un tel art ne le 
demande, il est de cette école qui eut pour représentants 
Max Buchon et Bouchot en littérature et Courbet en peinture. 
M. Louis Duplain incarne dans son œuvre le vrai caractère 
franc-comtois. 

Bibliographie. — Daniel Halévy, Louis Duplain ou le poète 
iugé, Pages libres, 8 juin 1907. 

1. Autour du Clocher, poésies comtoises et bisontines avec des 
coniposilions de Giacoraotti, Iscnbart, A. Spitz^ Besancon, Lmprim. 
Bossaune, 1906, iu-10. 



166 LES POÈTES DU TERKOIK 



BALLADE DES MANGEURS DE GAUDES 

Il est un pays où la Loue 

Hurle comme un troupeau de loups, 

Où le rude Jura dénoue 

Sa haute chaîne aux bords du Doubs, 

Où dans les prés, cloches au cou. 

Paissent les génisses rougeaudes. 

Eh bien, ce pays, c'est chez nous, — 

Nous sommes les mangeurs de gaudes! 

Il est un pays dont on loue 
Le clairet pétillant et doux, 
Où les filles ont sur la joue 
Le hâle d'or des soleils roux; 
Où les donneurs de rendez-vous 
Ne connaissent ni biais, ni fraudes. 
Eh bien, ce pays, c'est chez nous, — 
Nous sommes les mangeurs de gaudes l 

Il est un pays où la roue 

Du char de l'ennemi jaloux 

Ne passe pas sans que la houe, 

La faux et les épieux de houx 

Ne frappent de terribles coups, 

Où les gars sont fiers sous leurs blaudes. 

Eh bien, ce pays, c'est chez nous. — 

Nous sommes les mangeurs de gaudes 1 



Tyrans, craignez notre courroux; 
Car nous comptons des tètes cluiudes 
Dans le beau pays de chez nous. — 
Nous sommes les mangeurs de gaudes! 

{Autour du Clocher.) 



I 



CHARLES DORNIER 

(1873) 



M. Charles Dornior est né à Liesles (Doubs) le 20 janvier 1873. 
1 appartient à une vieille famille comtoise issue de la haute 
aontagne. Le village d'Arçon, près Pontarlier, patrie du ma- 
échal d'Arçon, est presque uniquement peuplé de paysans qui 
)ortent le nom de Dornier. Un Dornier fut conventionnel. Le 
)ére de notre poète était forgeron. 'L'enfance de M. Charles Dor- 
lier se passa alternativement à Liesle , décor pittoresque où 
•erpente la Loue, et qu'une vieille légende a fait appeler le Val 
l'Amour, et à Saint-Juan, près de l'abbaye et de la glacière de 
a Grâce-Dieu, chez des grands-parents, en pleine montagne, 
lans un pays de fortes traditions. .Après son service militaire, 
lyant pris ses grades à l'Université de Besançon, il entra dans 
'enseignement, séjourna successivement à Meaux, à Chartres, 
i Versailles, et vint eulin se fixer à Paris. Il a publié deux re- 
cueils de poèmes, La Chaîne du Rêve (Paris, Société de libr. et 
l'impr., l!)05,in-18), et L'Ombre de l'Homme (ibid., 1908, in-18). 

M. Charles Dornier est un de nos meilleurs poètes régio- 
aaux. Son vers souple et d'une facture originale rappelle par- 
'ois les premières productions du maître Emile Verhaeren. Il 
i décrit avec bonheur quelques-uns des sites pittoresques du 
pays comtois. 

Bibliographie. — G. Zidler, M. Charles Dornier, Revue des 
Poètes, 10 juin 1903. 



TOILE D'HIVER 

L'hivei* tisse à travers la plaine 
Les flocons neigeux de sa laine. 

En artiste savant 
Il roule de blanches fourrures 
Aux membres grêles des ramures 

Tout tordus par le vent. 



168 LES POÈTES DU TERROIR 

De ses invisibles aiguilles 
Il tresse de fines résilles 

Aux cheveux des buissons, 
Et met des édredons de plume 
Aux coteaux lointains que la brume 

Pénètre de frissons. 

Il tend un linceul sur les landes, 
ReA'êt les toits de houppelandes, 

Les maisons de manteaux. 
Comme autour de fuseaux, en boule 
Autour des arbres il enroule 

Ses milliers d'écheveaux. 

Et de plus en plus, par la plaine, 
Se dévide la blanche laine, 

Que file au ciel muet 
Un soleil aux lueurs cuivrées, 
Tournant lentement dans les nuées 

Son paisible rouet. 

[La Chaîne du Réce.) 



FERME COMTOISE 

Loin du chemin étroit, en retrait du verger, 

La maison, basse et longue, au ras du pré posée, 

Avec sa grange haute où grimpe la levée 

Du remous des noyers touffus, semble émerger. 

La barrière du seuil est en osier léger. 
•Grande porte, murs lourds, et petite croisée. 
Elle éclaire de sa géante cheminée 
Le fusil du chasseur, la trompe du berger. 

Les draps gardent lodeur subtile des lavandes 
Des combes où les bœufs roux-mouchetés, par bande 
Font tintinnabuler les cloches de leur cou. 

Le plafond de sapin sent toujours la résine, 
£t dans son nid de bois de la chambre voisine 
A chaque heure on entend le chant clair d'un couco' 
{L'Ombre de l'homme.) 



GASCOGNE ET GUYENiVE 

BORDELAIS, ENTRE-DEUX-MERS, 

LANDES. PÉRIGORD, BAZADAIS. ALBUET, 

AGENAIS, QUERGY, ROUERGUE, LABOURD, MARENSIX, 

PAYS BASQUE, BASSE-NAYARRE, CIIALOSSE, 

MARSAN, LES LANNES, TURSAN, BUSTAN, ARMAGNAC, 

FÉZENSAC, GABABDAN, CONDOMOIS, 

LOMAGNE, PARDL\C, ASTARAC, NEBOUZAN, 

COMMINGES, COUSERANS, LAYEDAN, BIGORRE, 

QUATRE-YALLÉES. ETC. 



Ces deux provinces, qu'une similitude de mœurs et de lan- 
gage nous a permis de rapprocher ici. ne forment pas, en réa- 
ité, une unité géographique, mais un assemblage de terroirs 
iistincts. On l'a observé déjà, bien que bornée au nord par la 
iuyenne, à Touest par l'Océan, à l'est par le Languedoc et au 
i nidi par les Pyrénées, la Gascogne a été sans cesse confondue 
! ivec les pays voisins. Peu aisée à délimiter, en raison de son 
listoire, cette terre, que les auteurs latins avaient surnommée 
^'asconia, est en somme la Novempopulanie des anciens. On 
, iffirme qu'elle prit son nom de certains peuples d'Espagne 
\ Jppelés Yascons, lesquels, ayant abandonné la région qu'ils 
i iiabitaient sur les confins de la Cantabrie où est aujourd'hui 
j la Biscaye et la Navarre, au pied des Pyrénées, vinrent s'y éta- 
l blir dans le vi» siècle '. Ces peuples, par leur barbarie, n'avaient 
cessé de se rendre redoutables. Pillards et mercenaires, ils se 
réfugiaient avec leurs butins dans les montagnes. Ils furent 
longtemps intraitables sous les premiers rois francs, jusqu'au 
jour où, las de leurs excès, les Aquitains proprement dits firent 
itUiance avec eux. Ils avaient, à la fin du viii« siècle, un duc sur- 
nommé Loup qui se signala par son intrépidité. Lorsque Char- 
lemagne revint d'Espagne, ils attaquèrent son arrière-garde, 
lui tuèrent un grand nombre do gens et se saisirent de ses ba- 
gages. C'est le tragique épisode de Roland à Roncevaux, tant 
célébré depuis. Par la suite, Louis, le futur Débonnaire, les 

1. En 580 exactement, observe J.-F. Bladé dans sa Géographie his- 
torique de l'Aquitaine autonome, 18'J3. 

10 



170 LES POÈTES DU TERROIR 

soumit et les châtia rudement. La Gascogne eut enfin la mè: 
destinée que le reste de l'Aquitaine. 

Tout autre apparaît la Guyenne, le plus grand gouvememc 

de France, a-t-on dit, car il comprenait à la fois le Bordela 

le Médoc, l'Entre-deux-Mers, les Landes, le Bazadais, l'Agena 

le Quercy, le Périgord et le Rouergue. Le nom de cette provii 

est une corruption de celui que portait, aux premiers siècles. 

territoire compris entre l'Atlantique et la Narbonnaise. « Qu 

que les bornes de ce gouvernement soient fort différentes 

celles d'Aquitaine, tant sous Jules César que sous Augus 

a écrit l'abbé de Longuerue (Description de la France, I, p. 16 

cela n'empùche pas que le nom dont on l'a sans cesse désig 

ne tire son origine de celui d'Aquitaine. On ne voit pas que 

nom ait été en usage avant le commencemeut du xiv« siée 

car, dans ce temps-là, Guillaume de Guyart, qui a compc 

vers l'an 1306 une histoire de France intitulée La Branche a 

royaux lignages, ne se sert que du mot d'Aquitaine; mais p 

après le roi d'Angleterre Edouard, dans ses lettres de 13< 

données pour la paix, se sert indifféremment des mots Guyen 

et Aquitaine, désignant tout à la fois la France du Sud-Ouest, 

Poitou et les pays circouvoisins. » Les Visigoths avaient p 

cette terre aux Romains. Clovis s'en empara à son tour. 

Guyenne eut des ducs particuliers. Ils descendaient des coml 

de Poitou. Très combatifs, ils se croisèrent, puis firent en t 

pagne la guerre aux Sarrasins. La Guyenne, retranchée de pi 

de moitié au xiii» siècle, fut laissée à Henri III, roi d'Angl 

terre, à la condition que lui et ses successeurs seraient va 

saux du royaume do France. Par la suite, Edouard, qui ten 

prisonnier le roi Jean, le conlraig'uit de lui céder la souven 

neté do ce duché, que Louis IX s'était réservée. La (juyen 

resta près de trois siècles aux mains do l'étranger. Elle no 

revint lorsque l'ennemi héréditaire eut son armée détruite pr 

de Castillou, en Périgord, et fut ignominieusement cliassé 

notre sol. Louis XI, après la mort de son frère Charles, la ré 

uit à la couronne. 

Avant de définir les ressources littéraires de ces deux pr 
vinces, il convient de chercher les rapports qui peuvent ex 
ter entre la nature du sol, le climat et le génie des races q 
ont évolué eu Gascogne et en Guyenne, depuis plus de dix si 
clés. TAcho ingrate, dont l'utilité n'est pas apparente. No 
avouH évoqué ({uclques-uns des souvenirs historiques du Su' 
Ouest. Qui peut nous assurer que nous no chercherons point ■ 
vain ce que rhal)ilaut doit ici au terroir? A proprement parli ' 
l'éloquence gasconne, malgré de séduisantes qualités, marq 
une décadence dans l'évolution de l'art méridional. N'antic 
pons pas. Avant de résumer nos impressions, un court voya; 
s'impose. Nous ne saurions mieux faire que d'cm])runtcr l'it 



GASCOGNE ET GUYENNE 171 

aire tracé jadis par Michelet. La vie de province ne s'est pas 
Qsformée à ce point que les observations de l'historien ro- 
iitiqiie aient perdu toute signification. Les contrées les plus 
' erses vont défiler sous nos yeux; il ne nous restera qu'à 
>slituer aux noms de clochers des noms de poètes, pour 
;erminer ce que la langue et l'inspiration ont produit de plus 
r sur cette terre. 

: On peut pénétrer par le Rouergue dans la grande vallée du 
di. Cette contrée en marque le coin d'un accident bien rude. » 
ost-elle pas elle-même, sous ses sombres châtaigniers, un 
orme morceau de houille? « Cette terre maltraitée et du froid 
du chaud, dans la variété de ses expositions et de ses cli- 
its, germée de précipices, tranchée par deux torrents, le 
un et l'Aveyroa, a peu à envier à l'Apreté des CéAennes. Il 
ut mieux, ajoute Michelet^, entrer par Cahors, quoiqu'il en 
ùte à surmonter cette rude échine de la France : Dorsum im- 
ane mari suintno. C'est bien, en effet, une mer figée que pré- 
;nte le Quercy au midi de la Dordogne. Terre médiocre et 
îche, des mamelons dépouillés s'abaissant pour se relever et 
emblotantavec une mollesse que dément singulièrement cette 
'idité. La Dordogne, après avoir contourné ces rudes mame- 
ms au pied desquels se cachent de petites cultures intelli- 
entes, a laissé lestement tout cela, comme un cadet de Gasco- 
ns laisse la maison paternelle. I) Elle s'en est allée faire fortune 
Bordeaux, tandis que nous nous attardons dans la région des 
ausses. Un matin nous tombons à Cahors, vieille petite ville 
ntre trois montagnes. « Le Lot coule au pied. Là, tout se revêt 
ie vignes. Les mûriers commencent à Montauban, mais l'oli- 
ier n'apparaît pas encore, ni même à Toulouse ; il demande 
me température plus méridionale. En revanche, la belle, la 
rrande, la riche plaine est couverte d'une culture infiniment 
ariée. On ne voit nulle part ailleurs un si étonnant mélange de 
)roductions, blé, vignes, maïs, chanvrières, pâturages, arbres 
ruitiers chargés à rompre le long des routes. Et cette richesse « 
lu sol reproduite à l'infini; un paysage de trente ou quarante 
ieues s'ouvre devant vous, vaste océan d'agriculture, masse 
mimée, confuse, qui se perd au loin dans l'obscur; mais par- 
lessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées aux tètes 
d'argent. Le bœuf attelé par les cornes laboure la fertile val- 
ée, la vigne puissante monte à l'orme. Généralement les figu- 
res, ici, sont fortes, surtout celles des filles du peuple. C'est 

1. Notre France. Los paragraphes qui suivent, placés entre guil- 
'emets, ne sont qu'un résumé ou plutôt wne paraphrase du texte de 
•et éminent écrivain. Après Michelet, il nous a paru qu'il n'y avait 
ilus rien à écrire sur la géographie pittoresque de la France du Sud- 
)uest. 



172 LES POÈTES DU TERROIR 

sans doute la race primitive, Galls, Tectosages. Cette popi ■■ 
tion, placée dans une position unique, a dû donner de gra ■ 
avantages à ce pays. On sent partout l'aisance. Montaubai 
découvre en un bel amphithéâtre. Bien assis sur son plat 
bien défendu, en bas, par ses fossés profonds, il arrêta ce 
Louis XIII, lorsqu'il vint s'y heurter étourdiment, en essa 
le siège... » 

Ne descendons pas plus bas; au contraire, éloignons-nous 
voisinage de Toulouse, point central du bassin méridio 
frontière naturelle séparant la Guyenne et le Languedoc. « 
deux contrées si différentes sous la môme latitude ». Ni 
sommes en Périgord. Terre pauvre où le fer affleure sous 
bruyères et les châtaigniers. Horizons restreints, mais p; 
assez pittoresque. Sur la route, Brantôme, l'abbaye du sire 
Bourdeilles. « cloître sombre, chargé d'élégantesîvégétation 
puis Périgucux, curieuse ville. « Déjà le pays s'est boisé légè 
ment; de petites vignes, non soutenues, descendent vers 
petites prairies. C'est encore la pauvreté, mais non pas tris 
plutôt souriante. 

« Nous avoQS vu la Dordogne, partie des monts, tourner 
rudes mamelons du Quercy pour descendre au midi à la re 
contre de la Garonne. Ici nous suivons le cours de l'Isle, jo 
rivière qui vient du Limousin. De grosses fermes commenci 
à paraître, la route peu à peu se peuple de gens de campag i 
figures fines et maigres, le teint bilieux. Le mouchoir griseï \ 
des Bordelaises remplace le respectable bonnet de nos aïeul» i 
Vous le rencontrez dès Mareuil. Entre Montpont et Liboun ! 
d'où l'on découvre, à droite, la plaine de Coutras, commence = 
richesse du pays, les vastes champs, les vignes fortes festo: 
nées d'abord en arcades. Elles montent sur les petites collin 
qui séparent le bassin de la Dordogne du bassin do la Garonn 
A mesure qu'on avance, tout prend un air de richissse anglai 
ou coloniale. Enfin l'immense fleuve et la ville, sous la forn 
d'un croissant. Bordeaux peu à peu se découvre. Bordeau 
longtemps capitale de la France anglaise, plus longtemps ai 
glaise de cœur, est tournée par l'intérêt de son commorco vei 
l'Océan, vers l'-Ainériquo. La Garonne, disons maintenant 
Gironde, y est deux fois plus large que la Tamiso à Londrc 
Lorsqu'elle passe entre les vignobles du Médoc et les moissoi 
de Saintongo, dans une largeur de trois lieues, ce n'est pli 
un fleuve, c'est une aimable souveraine qui vient s'oflrir à se 
gigantesque époux, lo vieil Oci-nn... Los Anglais, en perdant 
Guyenne, perdirent leur paradis de France, toutes les bénédi» 
lions du Midi, l'olivier, lo vin, le soleil. 

« La légèreté spirituelle de la Guyenne n'a pas été assez dif 
tinguée du fort et dur génie du Languedoc. II y a pourtant enti 
ces deux pays la même difrércnce qu'entre les Montagnards < 



17i LES POÈTES DU TEKROIR 

les Girondins, entre Fabre et Barnave, entre le vin fumeux de 
Lunel et le vin de Bordeaux. La conviction est forte, intolé- 
rante en Languedoc, souvent atroce, et l'incrédulité aussi. La 
Guyenne, au contraire, a de bonne heure affecté l'indirtérence 
religieuse... Le pays de Montaigne et de Montesquieu est celui 
des croyances flottantes; Fénelon, l'homme le plus religieux 
qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est bien pis en 
avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, très nobles 
et très gueux, de drôles de corps qui auraient tous dit, comme 
leur Henri IV : Paris vaut bien une messe... 

« Quelque belle et riche que soit cette vallée de la Garonne, 
on ne peut s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont 
un trop puissant attrait. Mais le chemin est sérieux. Soit que 
vous preniez par Nérac, triste seigneurie des Albret où Mar- 
guerite de Navarre et son pelit-fils Henri IV, roi sans royaume, 
tinrent souvent leur cour, soit que vous cheminiez le long de 
la côte, vous ne voyez qu'un océan de landes; tout au plus des 
arbres à liège, de vastes pinadas, route sombre et solitaire 
sans autre compagnie que les troupeaux de moutons noirs qui 
suivent leur éternel voyage des Pyrénées aux Landes et vont 
des montagnes à la plaine chercher la chaleur au nord, sous la 
conduite du pasteur landais. Naguère — car le caractère des 
Landes s'est modifié depuis peu — le voyageur qui avait traîné, 
ou plutôt navigué péniblement, tristement, sur la mer grist 
des sables mouvants, s'étonnait, au matin, de trouver, au bout 
du désert morne, une grande ville riche et vivante, toute mo- 
derne, Mont-de-Marsan, u 

Cette cité n'est point digne de nous arrêter. Fondée pai 
Charlemagne, détruite plus tard par les Normands, voilà tout 
son passé. L'intérêt est plus bas, au fond du golfe de Gascogne, 
entre Cordouan et Biarritz, au lieu môme où le flot, s'échappant 
d'un gigantesque entonnoir, dans une pression épouvantable, 
remonte à une hauteur dont nos mers ne donnent aucun autre 
exemple. L'Océan et la montagne ont ici lotrt.cs leurs illusions. 

« Rien de plus imaginatifque les hommes de ce rivage, amants 
de l'impossible, cherclicurs acharnés du péril aux al)imes, aux 
sombres mers des pôles. » Ce sont les Basques, types immua- 
bles des races d'Occident, dont les origines ne se comptent 
plus. Serrés longtemps dans leurs roches, ces géants descen- 
dirent peu à peu parmi les Béarnais et. suivant le cliemiu des 
Laudes, réclamèrent à leur tour leur part des belles provinces 
sur tant d'usurpateurs qui s'étaient succédé. Au vu» siècle, dans 
la dissolution de l'empire neu8trien,ils tentèrent de renouvclor 
l'Aquitaine, et un moment la possédèrent. » 

Sur la droite nous aurons soudain l'éblouissante vision des 
Pyrénées. Nousconnaissons déjà le Béarn ; nous n'aurions rionà 
en dire, si le caractère du Gascon-Béarnais ne venait solliciter 



GASCOGNE ET GUYENNE 



175 



notre altention. Ea fait, ces « petits hommes noirs et brûlés. 
;i méchante mine », pleins de feu, d'esprit et do courage, syn- 
thétisent ce qu'il y a peut-être de meilleur, de plus personnel 
au fond des populations du Sud-Ouest. « Il fallut qu'ils fussent 
gens de ressources, ayant à courir le monde. Le droit d'ainosse 
régnait en Gascogne. L'ainé restait fièrement au castel, sur sa 
roche, sans vassal que lui-même et se servant par sin»i)licité. 
Los cadets s'en allaient gaiement devant eux, tant que la terre 




^-^.— Limite dEtâf 

. . de PfOYince 

de Beparlcment 
_ Lieu d( Pd bznnte 



'.pïont-deTyrarsaii Condoii 

•s*' Marsan© Cont/ornm 

S^Sçyrr GERS^ 

^^^r/ou. AL 

y!ontfori 
Arm ; 
irandc 
^tara 




NAVAKK"-, ^y 










L.UlJLUUJLi(It^ \ r> 



s'étendait, bons piétons, comme on sait, allant à pied par goût 
tant qu'ils ne trouvaient pas un cheval, riches d'une épée de 
famille, d'un nom sonore et d'une cape percée ; du reste, nobles 
comme le roi, c'est-à-dire sans fief... » Les siècles ont changé 
leur costume et leur destinée, mais n'ont point modiQé leur 
goût. Ce n'est pas que tous les Gascons du Midi ressemblent à 
ce portrait déjà ancien. Il en est d'autres non moins caractéris- 
tiques. Aussi bien la terre qui les abrite est-elle presque un 
royaume pour l'étendue. 

« Tout près d'Auch, ancienne capitale de la Gascogne, vous 
trouverez des Gascons d'une autre race. Si vous descendez du 



176 LES POÈTES DU TERROIR 

Nord, vous rencontrerez, par delà Bordeaux et Toulouse, au 
coin de l'Aquitaine, en face du Rouergue, un petit pays dont le 
nom a résumé toutes les haines du Midi et du Nord. Ce nom 
tragique est celui d'Armagnac. Rude pays, vineux il est vrai, 
mais, sous les grêles de la montagne, souvent fertile, souvent 
frappé. Ces gens d'Armagnac, de Fézeusac, pourtant moins 
pauvres que ceux des Landes, furent pourtant plus inquiets. 
Persécuteurs assidus des églises surtout pour les piller, excom- 
muniés de génération en génération, ce qui ne les troublait 
guère, ils vécurent la plupart en vrais fils du diable. Saint Louis 
leur donna plus d'une leçon sévère; ils finiront par comprendre 
qu'ils gagneraient plus à servir les rois de France, et devinrent 
les capitaines du Midi au service de la royauté. » 

Battant, battus, toujours en armes, poussant la guerre avec 
une violence inconnue jusque-là, ils furent comblés. Nos rois 
les firent généraux, connétables et presque rois. Ils connurent, 
sous les premières dynasties, gloire et honneurs, mais leur 
triomphe ne dura quautant que leur région ne fut pas réunie à 
la couronne. Leur histoire se confondit ensuite avec celle delà 
nation. Alors tous ces Gascons de la plaine et de la montagne, 
de môme que ceux du nord au midi, depuis les limites de la 
Saintonge, de l'Angoumois et du Limousin jusqu'aux confins 
dos Pyrénées, formèrent un peuple presque homogène, respec- 
tueux des traditions et des coutumes locales, mais plus attaché 
à son accent qu'à ses dialectes. Lorsqu'on étudie les princi- 
paux monuments littéraires de la Gascogne et do la Guyenne» 
on demeure surpris de constater combien s'exerça, dans les 
trois siècles qui nous précédèrent, riuflucnco des races du 
Nord. Le « gentil parler français » fit phis peut-être pour l'uni- 
fication du Midi que nos succès politiques. Cela s'explique ai- 
sément. Les langues ont i)ri3 sans cesse la route des armées. 
Or, tandis que le Limousin, éloigné dos grandes voies de com- 
munication, a gardé sa langue d'oc à peine entamée au nord 
vers les Marciies, la langue d'oïl s'est avancée jusqu'à la Dor- 
dogne, à Coutras, et jusqu'à la Gironde, à Blayc, traçant une 
limite linguiste parallèle à la frontière historiijue. Ello a pris 
simplement la route que suivirent longtemps les pèlerins se 
rendant à Saiut-Jacques-do-Compostelle : la grande voie où 
planent encore jusqu'aux Pyrénées, selon l'expression de M. Vi- 
dal de la Blachu', les souvenirs do Cliarlomagne et do Roland. 

« Une chaiuo do populations et de dialectes s'étend par lu 
Herry, le Poitou et la Saintonge. Los « Gavacljcs », ainsi que les 
appellent les Gascons, pénétrèrent commo un coin on plein Sud- 
Ouest. » C'est la destinée dos peuples soumis d'accepter la loi 
du nouveau maître. Le Gascon, bien que dans unu situation 

i. Tableau géojraphique de la France, Paris, llacliclle, iOOS. 



GASCOGNE ET GUYENNE 177 

particiiliùrement favorable, n'échappa pas à la règle commune. 
La poésie dite « occitane », celle des langues romanes (jiii con- 
tinua le latin après la conquête romaine, possède encore aujour- 
d'hui, dit-on, les mêmes limites qu'au moyen Age', mais pendant 
longtemps elle a cessé d'apporter son tribut de beauté. Elle 
a cédé la place aux témoignages de la langue officielle. Ses 
meilleurs représentants ne furent trop souvent que des patoi- 
sants ; les vrais lyriques s'exprimèrent en français. Nous sa- 
vons ce qu'on nous objectera. La langue d'oc connut en Gas- 
cogne l'instant d'une renaissance. Elle eut même l'honneur de 
prêter le jour au premier poète qui, dans le Midi, longtemps 
avant Bellaiid de la Bellaudière, « envisagea la nécessité d'éle- 
ver à la dignité littéraire son idiome envahi par les gallicismes ». 
En 1565, elle donna, par la voix éloquente de Pey de Garros, 
les Psaumes de David virés en langage gascon-. La tentative 



1. Cf. Paul Mariélon, Les P7'('curseiirs du Félibrige, Revue Féli- 
bréenne, lltOO. « L'ancienne province de Gascogne, — écrit encore 
cet auteur, dans son remarquable essai de Géographie littéraire de la 
Gascogne (Revue Félibréeune, juill.-sept., 1893), — formée d'un grand 
nombre de petits pays ou Etals admeltait, à côté de son idiome pro- 
pre, quelques variétés du languedocien et la langue basque. Nous ne 
parlons ici cjuc du dialecte gascon. 11 a une physionomie à part dans 
la langue d'oc. Les transformations d'f en h et d7 en r, sans parier 
du changement de u en 6 d'ailleurs commun avec les régions aqui- 
tano-languedociennes, — caractères qui frappent à première vue, lui 
donnent une sorte d'autonomie. Il se répartit en sis principaux sous- 
dialectes : le bi'arnais, le landais, le bigourdan, Yarmaganais, le 
commingeois, et le girondin qui s'étend jusqu'à l'Agenais. Les dif- 
férences de ces parlers sont légères de l'un à 1 autre. Un seul et 
même idiome, vraiment, règne sur l'Aquitaine de César. Ce dialecte 
gascon de la grande langue provençale a un ensemble de Irails phoné- 
tiques en effet si personnels, qu'à la suite de maints auteurs anciens, 
plusieurs romanistes modernes persistent à la considérer comme 
une langue proprement dite... Le gascon est parlé par plus de deux* 
millions d'Iiommos. Dialecte unique de trois départements : le Gers 
(Condomois, Astarac, Armagnac et Lomagne occidentale), dont le 
chef-lieu Auch fut la capitale de l'ancienne Gascogne ; les Landes 
(l'Albret, laChalosse, les pays de Born, de Lannes et de Marennes) et 
les Hautes-Pyrénées (comté de Bigorre), il règne en partie sur six 
autres. Sont pays de parler gascon : dans XArieqe, leCousei-ans ; dans 
la JJaute-Garonne, le Commlngos et le pays de Rivière (Gascogne 
toulousaine); Tarn-et-Garonne, le Gimoes et la Limagne orientale; 
dans le Lot-et-Garonne, le Condomois et l'Agenais méridional ; dans 
la Gironde, le Bordelais, l'Entre-deux-Mers et le Bazadals ; enfin 
dans les Basses-Pyrénées, le Béarn, la Navarre septentrionale et le 
Labourd... » 

2. On sait que Pierre de Garros est encore l'auteur d'un vif éloge de 
la langue gasconne, que les romanlsants ont considéré jusqu'à ce 
jour comme le premier manifeste de la lano;ue d'oc dans les temps 
modernes. On trouve celte pièce dans ses Poesias (Toulouse, lo67. 



178 LES POÈTES DU TERROIR 

était intéressante. Elle eut un grand retentissement, grAce non 
point à son originalité, mais à l'esprit de réforme qui l'animait. 
Pierre do Garros était calviniste; son œuvre venait à point pour 
répandre dans le peuple des idées qui étaient chères à ceux de 
son parti. 

Son exemple fut-il suivi? C'est ce que nous ne saurions éta- 
blir clairement, quoique la Gascogne et la Guyenne aient eu au 
XVI» et au xvii" siècle — voire môme au xix« — quelques autres 
poètes en langue vulgaire. 

Le plus grand fut, sans nul doute, ce Cortète de Prades qui, 
en dialecte de l'Agenais, fît vibrer la lyre des vieux trouba- 
dours pour exprimer harmonieusement la courtoisie, la grâce 
aimable de ses compatriotes. Ses pastorales sont trop célèbres 
pour que nous nous attachions à les commenter ici. Après lui, 
— avant lui, devrait-on dire, — les rimeurs ne manquent pas. 
Chaque région tient à cœur de fournir ses disciples des Muses. 
Un jour Toulouse, capitale du Languedoc, connut une étoile de 
première grandeur, Goudoiili. On s'en souvint longtemps. Gou- 
douli fut un admirable lyrique, auquel les imitateurs ne man- 
quèrent point en terre gasconne. 

L'Armagnac, à lui seul, eût suffi à donner des poètes à tout le 
Midi. Aussi bien est-ce le pays le plus caractéristique que nous 
ayons rencontré dans cette partie de la France. Il s'enorgueillit 
iustoment de Pierre de Garros, de Jean de (ïarros*,de Guillaume 
Ader, du joyeux Géraud d'Astros, enfîn do Salusto du Hartas. 
Du Hartas, no l'oublions pas, fut le jilus grand homme do son 
époque, dans sa petite patrie. Il employa avec une égale force 
les deux langues. Il eut une place digne d'envie prés des maî- 
tres de la Pléiade; il fut inimitable dans sa langue maternelle. 
On ne possède que deux poèmes où s'est exercée sa verve 

in-S"). Aprt'S lui, un aulre Gascon, d'Aslros, a préconisé l'emploi du 
dialecle local. H l'a fait en ces termes : 

« Crois-moi, (jascon, ne rougis pas d'cnlcndre noire langue, ou de 
la parlor comme a Lecloure ou à Saint-Clar. Certes elle osl la seule 
correcte, la (leur, la perle du gascon pur et sans mélange, mais seu- 
lement daus un rayon de sej>t lieues. Ses voisines, en vraies sottes, 
se mêlent à l'aslaracais, toulousain, garounais, espagnol, landais, a 
toutes les confusions, d'où résulte un idiome rajtelassé, décrépit, el 
qui iironciie à chaque pas. >< 

D'Aslros, a-l-on écrit, a singulicromonl rétréci les limites de son 
i<liome. C'est un poète de transition, plus altaclié, semblo-l-il, à son 
clocli(!r que sensible à la gloire de toute la « (iasrogno ». 

1. Krt-redu précédent, il fut pourvu du sièjice de conseiller au séné- 
chal d'Armagnac on 1570. Il est l'auteur d'une jiastoraie sin- la niori 
do Henri IV, l'astonrn de Gn.scont' sur la mort den tnnf/ni/ic... Anrir 
fjitnrl den num, Toulouse, .1. lîoudo. 1011, in-S", réimurimé avec une 
traduction française, en IS'JO, par .VIcée Durrieux (Aucl>, impr. Gaston 
Foix, in-li). 



GASCOGNE ET GUYENNE 179 

Tasconnc; mais ces textes sont devenus presque clnssiques. 
Sur du Bartas nous clorons le xvi<= siècle. Le xvii<> siècle, à son 
our, apporta en Armagnac et en Condomois son contingent 
Je poètes. Citons parmi les plus notoires : Louis Baron, Géraud 
3édout, Gautier, de Lombez ', Nicolas Monestior, Jean Trébos, 
Sébastien de Pagos, Dominique Duguay, de Lavardens-. Enfin 
e xix« siècle nous a donné les noms de l'abbé Jean-Bapliste 
jaflargue^, de Jean-IJapliste Cassaignau* et mémo de Joseph 
>îoulens, etc. L'effort ne devait d'ailleurs pas être propre à une 
seule région. 

De toutes parts, à tous les siècles, des voix ont surgi pour 
célébrer dans la langue des aïeux l'amour du berceau, la douceur 
le la vie rustique. Nous avons déjà nommé l'Agenais et son 
•hantre le plus illustre ; nous n'avons pas dit combien ce terroir 
"ut favorable à l'inspiration populaire. L'.4genais ne se contenta 
pas des accents du passé et de ces aimables chantres, Guil- 
aume Delprat (né en 1G55), traducteur de Virgile en langage 
lu cru, J. Patrice Grabi^res (1746-1817); X.-L. Champmas (1764- 
1832), etc.; au xix" siècle il produisit eacore Jasmin, puis ré- 

1. On sait peu de chose sur ce poète. On ignore même ses prénoms 
3t la dale de sa naissance. Il vivait encore en 177U. Une partie de ses 
compositions ont été imprimées à la suite des poésies de Goudouli. On 
jislinguc parmi ces dernières des odes, des chansons, des stances, 
et môme un sonnet. Gautier, qui écrivait en dialecte du liaul Lan- 
guedoc, fut un poète joyeux, plaisant, erotique parfois. Chez lui, a-t-on 
écrit, l'expression est toujours propre, mais la pensée se ressent trop 
du voisinage de l'Espagne et de la recherche du faux espritàlamode. 
Ou lui prête des strophes célébrant le vin et une pièce sur la montre 
de sa maîtresse qui est un modèle de grâce amoureuse. 

2. Il naquit à Lavardens en 1G43 et mourut, croit-on, en 1735. II 
a écrit de charmants vers patois. 11 obtint aux jeux Floraux la Vio- 
lette et l'Eglantine pour des compositions françaises. Ses œuvres 
consistent en trois recueils : Hecueil de toutes les pièces gasconnes 
et françaises qui ont été récitées à l'Ac. des jeux Floraux, etc., par 
M» Dom. Duguay; Toulouse, A. Colomicz, 1642, in-8" ; Le Triompht^ 
de l'Eglantine, etc.. ibid., 1043. in-S-; La Muse gasconne ou le 
Triomphe de la Violette, ibid., 1690, in-4». 

3. Né le G septembre 17117, à Vic-Fézensac, il fut curé à Crasies, 
dans le diocèse d'Auch, et mourut le 13 novembre 1866. Ses poésies 
fort plaisantes ont été publiées récemment par M. J. Michelet dans 
son beau livre. Poètes gascons du (iers {Auch, impr. Bouquet, 1904^, 
in-8». 

4. Né à Lamolhe-Cumont, canton de Bcaumoul-de-Lomagne, le 27 
mai 1821, il exerça la médecine dans son pays et lit des vers gascons. 
Il a laissé deux recueils : Fantesios et Loisirs d'un médecin de la 
Lomagne, Toulouse, Gary, 1881, in-S"; Mas darrèros fantesios, Tou- 
louse, Fournier, s. d., in-S". M. Jules Michelet a réimprimé, dans ses 
Poètes gascons du Gers, un grand nombre de pièces de ce recueil. 

0. Né à Condom le 29 oct. 1828. Il a fait paraître La Flahuto gas- 
coutio, Paris, Bouillon, 1897, in-8». 



180 LES POÈTES DU TEKKOIK 

comment Charles Ralior', André Soiirreilh, Charles Dereanes, 
d'autres plus modestes. 

Ea même temps, le Bordelais et le Périgord mirent en lu- 
mière Pierre liousst-t, l'abbé Girardcau-, le plaisant auteur des 
Macarieiiaes, Maitre Verdié'S P. Margontier *, Aug. ChastanetS 

1. Né à Agcn, proclamé majorai du Félibrige, en remplacement de 
Tamizey de Larroque (1898). On lui doit quelques poésies : Las Dos 
Ensourcilliairos, Agen, Ouillot, 1883, iu-S» ; Septen par la Faidito 
(poésies agcnaises dédiées à Philadelplie), Agen, Lamy, 1896, in-S», 
et des travaux d'histoire lilléraire loc:de. 

2. Girardeau naquit le l" septembre 1700, à Pian, paroisse dépen- 
dant du prieuré de Saint-Macaire; il en fut curé depuis mai I7t)9 jus- 
qu'en mars 1771 et y mourut le iO août 1774, laissant la réputation 
d'un esprit généreux, indépendant et narquois. On lui allribue cotte 
plaisante satire contre IcsJésuiles, Les Macariennes, poème en vers 
gascons (A .Nankin, chez Romain Macaronv, 1763, in-l:J; et ensuite 
Paris, Aubry, i86i, in-i2. 

3. VerJié était de Bordeaux. Il vit le jour le 11 déc. 1779, dans 
l'ancienne paroisse Saint-Rcmy, et mourut le 26 juillet 1820, laissant 
une réputation dans le peuple. Ses compositions paloises, Abanture 
comique île Meste Bernât ou Guillaoumet de retour déns sous 
fouyes, Bertoumieu à Bourdeu, Arribade de Guillaoumet déns lous 
enfers, etc., d'une expression triviale et médiocre, ont été maintes 
fois réimprimées. Voyez (Euvres complètes de Mestc Vcr<//(,', 16<> éd. 
corr. et augm., avec une notice sur la vie de l'auteur par Ch. Bal, 
Bordeaux, C. Lacoste, s. d., in-12. 

4. 11 naquit à Terrasson, chef-lieu de canton de l'arrondissement 
deSarlat (Dordogne), le 8 janvier 1701, et mourut dans sa ville ualale, 
le 14 juin 187o. .\ncien chirurgien de l'armée, il exerça la médecine 
jusqu à sa lin. Ses poésies, parmi lesquelles on remarque plusieurs 
pièces céli'brant les sites du Périgord et les rives de la Vézèrc, pu- 
bliées piimilivcmcnt dans des revues, ont été réunies par les soins de 
son compatriote M. Gabriel Lafon, avec la collaboration de M"» Mar- 
guerite Genès. Voyez l'ouvrage suivant : Pierre Marf/oJitier, /7.9/- 
1875, notice biographique suide des Œuvres du poète terrasson- 
7iais iBrivc, impr. Hoche, 1902, in-i6). 

5. Né à Mussidan (Dordogne) le 7 septembre 1825, mort le 6 mai 
1902, il fut élu majorai du l'élibrigc en 1876. Il a donné plusieurs 
recueils de prose et de vers : Lous Uouqueis de la Jano (iV-rigueux, 
Dupont, 1875, in-8") ; Counties et Vjrjr/a«(Ribérac, Delacroix, 1877, 
in-8»); l'er tua Ion temps (Périgueux, Dclage et Joucla, 1890, in-S"). 
Auguste Cliastanct a été considéré, ii juste titre, comme le meilleur 
l)Oète du Périgord. « Ib-ureux champion du troubar r.lar préconisé 
par Giraut de Borucil, a-t-on dit, il a écrit dans une langue claire et 
pure, mais simple. Imprégné jusqu'à la moelle de l'atmosphère du 
pays natal dont il ne voulut pas se déraciner, peintre habile des 
nnr'urs de la campagne, interprèle de l'esprit du paysan, passionné 
pour notre vieil idiome, dont le culte se confondait chez lui avec lo 
culte du terroir, il a créé un genre dans lequel il ne sera jamais 
surpassé. » On consultera sur ce poète A. I)ujarric-D('scr)mbcs, Auf/. 
CJiastanet, Lou Itournat dou l'erigord, juill. 1902; Le Fèlibrige en 
Lini'jusin, Gram'e Revue, !•' févr. 1907. 



GASCOGNE ET GUYENNE 181 

abert Benoît'. Les Landes ont eu : Isidore Salles et l'abbé 
jdegert-; le Rouergue: Peyrot de Pradinas, Dom Gucrin d^ 
ant-', puis l'abbé Bessou; le Comminges et la Bigorre : Ber- 
andde Larado, Philadelphe de Gerde et Camélat; le pays bas- 
le : Oihenart; le Beaumontois : Bernard de Saint-Salvy, auteur 
3S Berscs beuinonteses ; le Labourd : Justin Larrébat; enfin le 
ucrcy : l'Anonyme de Cahors*, Valés de Montech", Daubasse,, 
ntoine Brugié", Jean Castélat, meunier de Loubéjac, Augus- 

1. Tout à la fois mainteneur de l'école félibrécnne et coiiïeur à 
rrigueux, M. Uobort Benoit est né à Mussidan (Doniognc) le 7 mars 
Mj-. Il a publié '.es Bii/oaitis et D' Autres UigoiuUs, deux recueils 
■ vers patois qui ont fait sa réputation et lui ont vaUi le surnom de 
isiiiiu du Périgord. Des qualités de grâce, une aimable francluse, de 

i;;iieté, font pardonner a ce modeste rimeur la timidité d'une musc 
lus cesse troublée par l'exemple glorieux de l'auteur des Papillotes. 

. Ilobert Benoît a publié, en outre, des vers de circonstance et mi 

unie, Seroilhoto, pour lequel il est fier d'avoir obtenu une primevère- 
ax jeux P'Ioraux. 

-2. .Né à Pontoux, dans les Landes, en 1809, mort chanoine delà calhé- 
rale d'Aire, en 18S1), l'abbé Pédegert a laissé ce charmant recueil : 
oas Be)'s gascowis, Bourdéou, Féret et llill, 1892, in- 1:2. 

î. Voyez de cet auteur : Le Testament de Couchart, publié et 
moté par MM. Mazcl et Vigoureux (Montpellier, Impr. centrale du 

idi, 1882, in-S"). 

i. C'est ainsi que l'on désigne l'auteur d'une poésie lyrique, L'A- 
"lunnix ^'a/is/, qui nous a été conservée par l'érudit Pierre Horel, de 

i-tics, dans son ouvrage : Trésor des recherches et antiqidtez ç/au- 
ii>;('S et françaises, imprimé en 1655. N'ous regrettons beaucoup de 
e pouvoir insérer ici ce petit poème, l'un des plus parfaits ([u'aient 
utmis produits les littératures méridionales. Borel, qui l'a fait suivre 

iiue bonne traduction, aftirme que L'Ainoureux transi lui fut com- 
uuiiqué par Paul Pellisson, l'ami de Fouquet. 
I. Jean Valès, « doyen des aumùniersde l'armée française », naquit 

Moiilech (Tarn-et-Garonne) en 1595 et mourut dans cette ville au 
lilieu du xviie siècle. Il a traduit en vers burlesques ou héro'îques 

s Satires de Perse, les Bucoliques, les Géorr/iques et l'Enéide, ainsii 
uc des textes sacrés. Voyez : Virgilio déguisât o l'Eneido burlesco 
f'I S. de Vnlès de Mountèch, Toulouse, impr. F. Boudes, 1G48, in-4» ; 
.oiis Set Salmes penitencials de Dabid, etc., Montalba, 1652, in-4''. 
a plupart de ses ouvrages sont rarissimes. « 11 faudrait un volume, 
'Ion Mary-Lafon, pour analyser les œuvres de Vales. Bien supérieur 

(iauGer et à d'Aslros, le joyeux vicaire de Saint-Clair-de-Lomagne 
rapproche beaucoup de Goudouli par le talent et la pureté de as 
uiiiue... Le mérite vrai, réel et remarquable de Valès éclate, non dans 
•s traductions des Eglogues, des Géorgiques et des Satires de Perse, 
u'il fallait laisser dans leur texte, mais dans les productions qui lui 
ont personnelles; là il a droit à l'attention et à l'estime des lettrés. » 
'n lui doit une pastorale qui à elle seule lui assure le premier rang 
!' s poètes de sa province. Le docteur Noulet, dans son remarquable- 
)uvrage. Essai sur V histoire Litti'raire des patois dumidi de la Fimnce, 
seizième siècle, a donné de nombreux extraits des poèmes de Valès. 

6. Né à Salviac (Lot) le 27 décembre 1735. Voyez de cet auteur 

11 



182 LES POÈTES DU TERROIR 

tin Quercy, de Montauban, Léon Cladel, Paul Froument, Anto- 
uin Perbosc', etc. 

Jusqu'ici nous n'avons pas fait la part des écrivains français- 
IIs furent si nombreux que nous aurions quelque peine à les 
signaler tous. Bien que nous leur donnions rang après les 
poètes de langue d'oc, ils mériteraient la première place. Leur 
influence a été si forte que nous ne pouvons guère leur opposer 
que deux ou trois clianteurs d'expression populaire. Encore ces 
derniers no simposent-ils que comme représentants du ter- 
roir. Qui osera jamais comparer à l'œuvre d'un Clément Marot, 
d'un Olivier de Magny, d'un Théophile, les pâles productions 
de Guillaume Ader, de Bédout et de Peyrot de Pradinas? 

Répétons-le pour finir, l'infiltration de la langue d'oïl s'est 
faite si profondément en Gascogne et en Guyenne, que ce n'est 
point trop dire que l'habitant a oublié la tradition dos trouba- 
dours et que les poètes du cru ne se sont jamais si bien expri- 
més que lorsqu'ils ont traduit, « paraphrasé » les conceptions 
des Septentrionaux. La tentative récente du Félibrige n'a pas 
donné là ce qu'on était en droit d'attendre. 

La littérature dite classique en Bordelais, en Périgord, en 
Rouerguo, dans le Quercy, r.\rmagnac, les Landes, l'Agenais, 
la Bigorre. etc., pour ne citer que ces régions, nous od're cent 
noms dignes d'être retenus. On ne trouvera ici que les plus 
notoires, sinon les plus caractéristiques. Ce sont, pour les xvi" 
et XVII» siècles, Saluste du Bartas, Pierre de Brach, Jean-Léon 
de Métivier, Jean Rus, Jean du Vignau, Pierre de Bourdeilles. 
seigneur de Brantôme, Etienne de la Boétie, Pierre de Laval, 
Clément Marot, Olivier de Magny, Jean Fornier*, Guillaume 
du Buys, Jean du Pré, Gérard-Marie Imbert'', le siour de Cail- 
lavet, Le Poulchre de la Molte-Messemé, Guillaume du Sable*, 

Boxino Gorjo e Gulo Fresco, ou lou Gounuon motat, poonic patois, 
«le, Paris, Teclicner, 1841, in-S". 

1. S'il nous fallait faire ici la part des pulilicalions anonymes, nous 
ne manriuerions pas de citer des « Fables clioisios <lc La l'onlaine • 
agréablement interprétées en langue gasconne [Fables causidos de 
La Fontaine en bcrs f/ascouns. Bayonne, inipr. P. Fauvel-Duliard, 
1770, iu-8'', et Dax, Labèque. 181)1', in-8"), petits cliefs-d'a'uvrc do 
verve et d'observation, cl un long poème, Le Mirai Moundi{Le Miroir 
toulousain), Toulouse. Desclassan, I781,in-I2; ce dernier attribué à 
Hillet ou au I*. Napian. 

2. On lui donne ce petit ouvrage rarissime, L'Affliction de Mon- 
tauban, poème, latti. 

3. Tamiz-cy de Larroque a donné une .savante réimpression des 
poésies de Gérard-Marie Indicrt. Voyez : /'remii-re partir des son- 
nets exotiques, etc., Bordeaux, Gounouilliou, lH7i, in-8". Imbert a 
célébré parfois son pavs. (Vovez : Léonce Coulure, G. -M. Imbert, 
Revue de Gascogne, 1870, XVll, p. 494 et 534.) 

4. Ce poète véhément cl d'humeur satirique a laissé un recueil fort 



I 



GASCOGNE ET GUYENNE 183 

La Pujade', Jean de Sponde, Hugues Salel, Jean de la Jessée*, 
Joseph du Cliesae, F. de Belleforest, Marc de Mailliet'^, Lalaane, 
H. de la Mesnardiére, Théophile de Viau, etc.; enlin. pour les 
xviii» et XIX» siècles et jusqu'à nos jours : Lefranc de l'ompi- 
guaa*, La Grange-Chancel, Théophile Gautier, Mary-Lafon"*, 



iiil(''rcssanl, La Muse cluissei^essp, dédié à la Jioyne mère reaente, 
A Paris, aux frais et despcus de l'aullicur, Ittll. in-12 (réimprimé 
parlicUemcnt par la Libr. des bibliophiles, avec une uolicc de l'aui 
Lacroix, en 1884, in-lri). Guillaume du Sable n'est pas, à proprement 
parler, un poêle du terroir. 11 ne s'est souvenu de son pays et de ses 
compatriotes que pour les railler amèrement. On lira avec intérêt 
ses sonnets sur les Gascons, et en particulier ceux qui débutent par 
ces vers : 

Gascons, accordez-vous, n'enlvez plus en reproches, etc. 
J'ai juste occasion de quitter la Gascogne, etc. 

1 . Il était d'Agen et du xvi* siècle. Dans ses poésies commentées par 
Tamizcy de Larroque (Voyez G. Collelet, Vies des poètes ar/enais), 
on trouve des stances sur « la recherche et inventaire des archives de 
la maison de ville d'Agen en l'année 1601, adressée à MM. les Consuls 
et jurais de ladite cité », 

2. Il était né à Mauvaisin vers looO. On lui doit une foule d'ou- 
vrages eu prose et en vers, inspirés par des événements conlempo- 
rains. Ses poésies diverses, qui ont fait l'objet de nombreux commen- 
taires, ont élé imprimées par Christophe Planliu en 1583, 4 fort vol. 
in-4". Jean de la Jessée est l'auteur de la jolie chanson qui commence 
par ces vers : 

Ce temps comblé d'un verd honneur, L'artisan dedans sa cité. 

Couvre la terre de son heur, Le pasteur aux champs liabité 

Les boys île cheveleure : Cliaiilant. ses soings enchante; 

On voit rives, plaines et prez, Mesme on oyt jaser les oiseaux 

De gave couleur diaprcz : 15ruire l'air, Vt couiir les eaux : 

Las ! tout rid, et je pleure. Je me plains, et tout chante. 

Il s'est fait, à l'occasion, l'apologiste de sa province. Voyez, à ce pro- 
pos, son poème intitulé : Temple de Xavarre, où se trouvent décrits 
ses souvenirs d'enfance. 

3. Né à Bordeaux vers 1568, mort vers 1628. C'est le typedubohème, 
du poète crotlé, tourné en raillerie par Saiut-Amanl. Ses Poésies 
ont paru à Bordeaux, chez S. Millanges, en 1616, in-8», et à Paris en 
1620. iMaillet n'a guère chanté sou pays. 

4. Jean-Jacques le Franc marquis lïe Pompignan, poète lyrique et 
dramatique, né à Monlauban en 1701», mort en 1784. 11 a donné un 
texte en prose mêlé de vers intitulé Voyage de Languedoc et de 
Provence. Ses œuvres ont été recueillies eu 1784; elles forment 
6 vol. in-S". 

5. Jean-Bernard Lafon, dit Mary-Lafon, né à la Française, en Caor- 
sin, le 26 mai 1810, mort à Aussonnes, près Montauban, le 24 juillet 
1884. 11 a élé considéré, juslement, comme l'un des précurseurs du 
mouvement qui aboutit au Félibrige. Sa production est considérable. 
Il a abordé tous les genres. On lui doit un grand nombre d'ouvrages 
d'histoire, de critique, de liltéralure, fort inégaux, mais des romans 
cl quelques poésies assez faibles. Historien, critique, traducteur, phi- 



184 LES POÈTES DU TERKOIR 

Catulle Mendès, Camille Delthil, Georges Leygues, Charles de 
Pomairols, François Fabié, Boyer d'Agen, Laurent Tailhade, 
Francis Maratuech', Gaston Garrisson, Emile Goudeau, Jean 
Rameau, Emmanuel Auréjac, Emmanuel Delbousquet, Ilaymond 
de la Tailhcide, Francis Jammes, Paul Maryllis, Elie Fourùs, 
Arthur Poydenot, Charles Derennes (poète bilingue déjà nommé), 
Marc Varenne, Valmy-Baisse, Emile Despax, Roger Frêne, etc.*. 
A connaître par le menu la production de tant d'auteurs di- 
vers, les uns originaux, les autres médiocres, mais tous égale- 
ment pénétrés du sentiment de la race, on se rendra compte 
de ce que l'esprit gascon a réalisé de meilleur ou de pire en 
contribuant à révolution du génie national. 

Bibliographie. — Bru/.en de la Martiuiére, Crand Diction- 
naire de Géographie historique, etc., t. III, Paris. P. -G. Lo Mer- 
cier, 1728, in-fol. — Grateloup, Grammaire gasconne, etc., 173". 
(Voy. surtout l'éd. donnée récemment.) — Expilly, Diction- 
naire géographique, histor, et politique de la France, Amster- 
dam et Paris, Desaiut et Saillant, III, 1762, etc. — Vidaillet, 
Biographie des hommes célèbres du départem. du Lot, etc., Gour- 
don, iiiipr. de Lescure, 1826, in-8". — A. Maziire, Histoire du 
Béarn et du pays basque, Pau, Yignancour, 1839, in-S». — P.-G. 
Brunet, Notices et extr. de quelques ouvrages écrits en patois du 
Midi de la France, etc., Paris, Leleu, 1840, in- 12. — Lamarqu.' 
de Plaisance, Usages et Chansons populaires de l'ancien liaza- 
dais, Bordeaux, 1845, in-8°. — .\ristido Guilbert, Histoire des 
Villes de France, Paris, Furue et C'«, 1848, t. II, gr, in-S", — 
Cénac-Moncaiit , Voyage archéologique et historique dans les 
anciens comtés dWstarac et de J'ardiac, suivi d'un Essai sur la 



lologuc, romancier, poèlc lyrique et satirique, Mary-Lafon fut un 
fervent patriote; on l'avait surnommé le XIi<li fait homme. 

1. .Né dans la seconde moitié du xix» siècle, à Ferrièrcs (Lot), 
mort le 14 mai 11)08, Francis Maraluccli a dirigé des revues et des 
journaux de iirovincc cl s'est fait une place |)armi les chantres qucr- 
cynois, en donnant un recueil, liocailles, choses de monpaijs, Paris, 
Lemerre, l.SHJ, iu-i:i. Il est en outre l'auteur d'une sorte d'épopée 
régionale, Les Jùulourques. « Kéveur avec <lélices, a>l-on dit, cet 
entêté cam/itn/iiartl, comme il se qualifie lui-même, a toujours pré- 
féré les gramis et lumineux horizons de Kerrières aux villes, où il 
n'a fait que de courts séjours; sa plumoesl élégante et fine, parfois 
un peu caustique, avec un grand sentiment poétique qu'il dut a sa vie 
de contemplatif. » 

2. Signalons enfin, pour mémoire, dans le Quercy, la publication 
d'un recueil collectif, La Guirlande des Marguerites, snniwi» dédiés 
à la ville de Nérac (Nérac, ijidovic Durey, 187(», in-8"), qui à lui seul 
peut nous fournir encore la matière d une aidrc série de poètes, la 
plupart inconnus et dignes de l'être. Néanmoins l'ohjel de ce livre 
est curieux et méritait de n'être point oublié. 



GASCOGNE ET GUYENNE 185 

langue et la littérature gasconnes, Paris, Didier, 1856, in-S» ; 
Grammaire gasconne, Paris, 1863, in-16 ; Littérature populaire 
de la Gascogne, Paris, Dentu, 1868, in-18. (Voy. en outre son 
Dictionn. gascon-français, etc.) — B. Rey, Galerie biographi- 
que des personnages célèbres de Tarn-et-Garonne, Montauban, 
Forestié, 185", in-8''. — Francisque Micliel, Le Pays basque, Pa- 
ris, Firmin Didot, 1857, in-8°; Le Romancero du pays basque, 
ibid., 1859, in-12. — [Louis de Lamothe], Notes pour servir à 
la biographie des grands hommes de la ville de Bordeaux, Bor- 
deaux, impr. de Gounouilhou, 1858, in-8°; Le même, augmenté, 
Paris, Derache, 1863; Genève, 1869. et Amsterdam, IS"!}, in-8<>- 

— D'- J.-B. Noulet, Essai sur l'histoire littéraire des patois du 
Midi de la France aux seizième et dix-septième siècles, Paris, 
Techener, 1859, gr. in-S» (ouvragetrèsimportant): Essai sur l'hist. 
littér. des patois du Midi, etc., dix-huitième s., Paris, Maison- 
neuve, 1877, in-8», — E. Forestié neveu, Biographie de Tarn- 
ct-Garonne, etc., Montauban, impr. Forestié, 1860, in-8». — F.-J. 
Bourdoau, Manuel de Géographie historique ancienne, Gascogne 
et Béarn, etc., Paris, 1861, in-8». — F. Couarraze de Laa, Les 
Chants du Béarn et de la Bigorre, Tarbes, Th. Telmou, 1861, 
in-8». — Guillaume Colletet, Vies des poètes gascons, publié par 
Tamizey de Larroque, Paris, Aubry, 1866, in-8»: Vies des poètes 
agenais, etc., Agen, impr. Noubel, 1868, in-8°; Vies des poètes 
bordelais et périgourdins, etc., Paris, Claudin, 1873, in-8». — 
Pascal Lamazou, Chants pyrénéens, Pau, Gacliau, 1869, in-4». — 
J.-D. Sallabery, Chants populaires du pays basque, Bayonne, 
veuve Lamaiguère, 1870, in-8». — Jean-François Bladé, Géogra- 
phie historique de la Gascogne, Revue de Gascogne, 18G4 (V. 
p. 555-567); Chansons populaires en langue française recueillies 
dans l'Armagnac et dans l'Agenais,Varis, Champion, 1879, in-8»; 
Poésies populaires de la Gascogne, Paris, Maisonneuve, 1881- 
1882, 3 vol. in-8». — Catalogue de la Biblioth. patoisc de Bour- 
gaud des Marets, Paris, Maisonneuve, 1873-1874, 2 vol. in-8x — 
Baron Ch. de Tourtoulon, Etude sur la limite géographique de 
la langue d'oc et de la langue d'oïl, avec une carte (en coUab. 
avec O. Bringuier), Paris, Impr. Nationale, 1876, in-8»; Des Dia- 
lectes, de leur classification et de leur délimitation géographique, 
Paris, Maisonneuve, 1890, in-8°. — R. Reboul, Bibliographie des 
ouvrages écrits en patois du Midi, Paris, Techener, 1877, in-8». 

— Abbé Beaurredon, Etudes landaises, etc., Pau, Ménetière, 
1877, in-8». — Achille Luchaire, Etude sur les idiomes pyrénéens, 
Paris, Maisonneuve, 1879, in-8»; Rec. de textes de l'anc. dialecte 
gascon, ibid., 1881, in-S». — Y. Lespy, Grammaire béarnaise, 
etc., Paris, Maisonneuve, 1880, in-8»: V. Lespy et Raymond, 
Dictionnaire béarnais anc. et mod., Montpellier, Impr. Contr., 
1886, 2 vol. in-8». — H. Affre, Biographie aveyronnaise. Rodez, 
impr. de Rroca, 1881, in-8». — A. do Roumejoux, Essai de 



186 LES POÈTES DU TERROIR 

Bibliographie pèrigourdinc. Sauveterre, J. Chollet, 1882, in-S". 
— Abbé Léonce Couture, Le Génie gascon, discours, Toulouse, 
Ed. Privât, 1882, io-S"; Trois Poètes condomois du seizième siè- 
cle, Toulouse, Privât, s. d., ia-8». (Voir du môme : Esquisse d'une 
hist. littér. de la Gascogne pend, la Renaissance, Bull, du Com. 
d'histoire et d'archéol. de la prov. d'Auch, 1861, t. II, p. 507- 
565.) — Paul Perret, Les Pyrénées françaises, Paris, Oudin, 1881 
1882, 2 vol. ia-8". — Ed. Bourcier, La Conjugaison gasc-, Bor- 
deaux, 1881, in-S»; La Langue gasc. à Bordeaux, Bordeaux, 1892 
ia-8». — Mary-Lafon, IList. littér. du Midi de la France, Paris' 
Reiawald, 1882, in-8". Voir encore, du même auteur. Tableau 
histor. et comparatif de la langue parlée dans le Midi de la 
France, in-12; Histoire du Midi de la France, etc., 4 vol. ia-8»' 

— Julien Vinson, Le Folklore du pays basque, Paris, Maison- 
neuve, 1883, ia-8'^ ; Essai d'une bibliographie de la langue basque^ 
Paris, Maisoancuve, 1891, ia-8». — J. Andrieu, Bibliographie 
génér. de l'Agenais et des parties du Condomois et du Bazadais 
incorporées dans le départ, de Lot-et-Gar,, Paris, Picard, 1886, 
3 vol. in-8o. — Frédéric Mistral, Le Trésor du Félibrige, Paris, 
Champion, 1886, iu-4». — F. Aroaudia, Contes pop. rec. dans la 
Grande-Lande, le Béarn, les Petites-Landes et le Marensin, Pa- 
ris, Lechevalier, 1887, ia-12, — A. Lavcrgae, Les Chemins de 
Saint-Jacques en Gascogne, Bordeaux, P. Chollet, 1887, io-8». 

— J. de Laporterie, Les Vieilles Coutumes de la Chalosse, Les 
Chants populaires; Saiat-Sever, 1887, ia-8»; Les Traditions en 
Chalosse, Caea, H. Delesques, 1890, in-8»; voir aussi Une Noce 
de Paysans, Saint-Sever, 1885, in-8«. — Emmanuel Solovillo, 
Chants popul. du bas Qucrcy, Paris, Champion, 1889, in-8». — 
Joseph Daymard, Vieux Chants popul. recueillis en Qiiercy, etc., 
Cahors, J. Girma, 1889, in-18. — IV. Daleau, Notes pour servir à 
l'étude des traditions... de la Gironde, Bordeaux, Uellior, 1889, 
in-8". — Norbert Bosapelly, Au pays de Bigarre, etc., Tarbes 
Croharé, 1891, in-8». — [V. Foix], J'oésie popul. landaise, Dax,' 
impr. Hazael-Labéque, 1890, in-12. — L. Dardy, Anthologie 
populaire de l'Albret, Agon, Michel et Mcdan, 1891, 2 vol. in- 18. 

— Froment de Beaurepaire, Chansons popul. du Qucrcy, La Tra- 
dition, V-VIII, 1891-1895. — Michel Camélat, Le Patois d'Arrens. 
Paris, Picard, 1891, in-8». — D. Belirens, Bibliographie des pa- 
tois gallo-romans, 2» éd., trad. par E. Rabiot, Berlin, W. Gro- 
nau, 1893, in-8'>. — .Maxime Lanusse, De l'influence du dialecte 
gasc. sur la langue franc., Paris, Maisonncuve, 1893, in-8». — 
G. Bastit, La Gascogne littéraire, etc., Bordeaux, Fi-ret, 1894, 
in-12. — J.-L de I/.tueta, Textes des anciennes danses basques 
chantées, WorAcaux, Destouessc, 1894, in-8» (réinipr. du recueil 
do Don Juan Ignacio de I/tuota donné primitivement en 1824'. 

— G. Jourdanue, Hist. du Félibrige, IS'j'j-lSilli, Avignon, Bou- 
manille, 1897, in-16. — D' Collignon, A. Planté, L. Ètchcvcrry, 



GASCOGNE ET GUYENNE 187 

Wentworth Webster, J. D. Sallaberry, Ch. Bordes, J. de Jaur- 
gain, A. Campion, etc., La Tradition au pays basque, Varis, aux 
bureaux de la Tradition nationale, 1899, in-S". — J. Forestier, 

Curiosités patoises recueillies dans un coin du liouergue, Paris, 
J. Mersch, 1900, in-18. — Paul Mariéton, Les Précurseurs du 
Félibrige, IdoO-lSkS, Revue félibréenne, 1900. Voir surtout 
L'Evolution félibréenne, Revue félibréenne, 1892-1895, t. A'III, 
IX et XI (étude très importante sur l'histoire littéraire du Midi). 
— Ed. Lefèvre, Catalogue félibrèen et du Midi de la France, 
Marseille, Ruât, 1901, in-8'' ; Années félibréennes 1903 et 190^, 
suppl. au précédent ouvrage, ibid., 2 fasc. in-8». — Paul Dut- 
fard, L'Armagnac noir, Auch, 1902, in-8». — Abbé Casse et abbé 
Chaminade, Vieilles Chansons patoises du Périgord, Périgueux, 
Cassard, 1902, in-8»: Cliansons patoises du Périgord, Paris, 
Champion, 1905, in-S». — Albert flrimaud, La Race et le Terroir, 
Cahors, Petite Biblioth. provinciale, 1903, in-8». — J. Michelet, 
Poètes gascons du Gers depuis le seizième siècle jusqu'à nos 
jours, Auch, imprim. Th. Bouquet, 1904, gr. in-8». — J. Miche- 
let, Notre France, 9« édit., Paris, Colin, 1907, in-12. — Vidal de 
la Blache, Tableau de la Géographie de la France {Histoire de 
France de E. Lavisse, t. I), 3« éd., Paris, Hachette, 1908, in-4». — 
Pierre Lhande, Autour d'un foyer basque, Paris, Nouv. Libr. 
nationale, 1908, in-12. — Ant. Perbosc, Anthologie d'un cente- 
naire, Pages choisies des écrivains tarn-et-garonnais, 18ÛS-1908, 
Prosateurs, Montauban, P. Masson, 1908, in-8». — A. Praviel, 
L'Empire du Soleil, Paris, Nouv. Libr. nationale, 1908, in-12. — 
E. Gaubert et J. Véran, Anthologie de l'amour provençal, Paris» 
Mercure de France, 1909, in-18, etc. On consultera en outre le 
Catalogue de la Biblioth. du D'^ J.-B. Noulet, 1893; Tlntrod. à 
l'édit. du Parterre gascon, de Bédout (1850), par Ph. Abadie; 
La Grande Revue, fasc. consacrés au Périgord, 16 janv.-l»'" févr. 
1907; la Revue de Gascogne (Cf. Table générale des XLI premiers 
vol., Auch, impr. G. Foix, 1900, in-8'>); VArniana gasconn (18^8- 
1874) ; l'/lr/na/ia g-aroM/ifi/zc (Villeneuve-sur-Lot et Agen, 1891, 
1892 et 1894); VArnianac patou'es de la Bigorro (1893), V Ar- 
mana gascon (1894), VArmanac quercinou'es (1893), la Collec- 
tion de la Revue félibréenne (1885-1900), et les collections des 
périodiques suivants : La Terre d'oc (Toulouse), Revue des Pyré- 
nées, Les Annales du Midi, Revue des langues romanes. Revue 
Méridionale, Bull, de la Soc. des études du Lot, Bull, de la Soc. 

istor. du Périgord, Lou Bournat dou Périgord, Reclams de Biarn 

Gascounhe, Revue du Tarn, Le Félibrige latin, etc. 



CHANSONS POPULAIRES 



I 



CHANSON BASQUE* 
(texte souletin) 

Le chemin des étoiles du ciel — Si je savais, — Là ma 
jeune bicn-aiméc — {Tout) droit je la trouverais; — Mais 
à partir de ce soir — Plus ne la verrai! 

A un jeune chêne par la cognée — Abattu — Est pa- 
reil mon cœur — Blessé : — Ses racines périront — 
Desséchées. 

S'il se pouvait que mon œil — Se ferme (à jamais), — 
Pour que celui de ma jeune bien-aimée — Brille [de nou- 
veau) — Je mettrais mon sang- — Versé! ! 

Parce qu'elle était de toutes les fleurs — La plus jolie, 
— Et de mon cœur — La plus aimée, — Pour elle sera 
mon dernier — Soupir! 



ZELUKO IZARREN BIDIA 

(ZIBERUTAUREX) 

Zclilko izarren bidia 

Nik bancki, 
Han niro enc maitc gaztia 



Chiichcn khaiisi; 
Bcna g.nir jii<>uiti uik hura 

Ez ikhiisi ! 
Harilch ga/.to bat nik ailiotzaz 

Treiikattirik 
Udari zait cnc bihotza 

Kolpatikrik : 
Erruak croriko zaitzola 

Eihartilrik! 



Ahal haliz ene bogia 

Zerrntiirik 
Eno niaite gaztiarcna 

ArgitilriU-, 
Ezar niro eue odola 

Ichiiririk ! 

Zcrtîii l>citzcD lili ororcn 

Eijerreua, 
Bai cta <;no bihotzeko 

Miiitouuna. 
Harcn izauon (la cno azkca 

Hasporuna! 



1, Chansons populaires du pays hasqna, rec. parJ.-I). Sallabfi'ij 
(Hayoïiiic, impr. veuve Lamaiguièrc, 1870, 10-4»). 



GASCOGNE ET GUYENNE 189 



KALLA KANTUZi 

La caille chante sous les blés en juillet et août ; — Je 
l'ai entendue maintes fois en revenant de chez ma mie; 
— Car l'amour souvent me menait à sa porte ou à sa 
fenêtre. 

De l'aniour peut prendre celui qui en veut. — Moi, j'en 
ai pour une et jamais je ne la laisserai, — Non, jamais 
jusqu'à la mort. 

Le coucou met ses petits dans un petit trou sur la 
cime d'un chêne; — Mère, moi, je voudrais me marier 
lorsque je serai en âg-e : — H y a déjà longtemps que 
mes compagnes le sont. 

Que la fleur de la violette est belle au printemps! — 
Il y a longtemps que je n'ai vu l'œil de ma mie; — Peut- 
être la pauvrette se souvient-elle de la foi qu'elle m'a 
jurée. 

Je m'en souviens, je m'en souviens, je ne l'ai point 
oubliée; 



KALLA KANTUZ 

Kalla kantuz ogi petitk iiztaril agorri letan : 
Mnitea ganik etchera koaa entzun izandut bortzetan 

Amodioak bainera bilkaa haren athe lei hoetan. 

« 
Amodioa, amodio nahi duenak har diro. 
Nik batenzat hartu dut eta sckula ez utziko 
Ez sekula, toabaren barnen sarthu artino. 
Kukuiak umeak chilho ttipiaa haritz gainean; 
Ama, ni ère nahi niz ezkondu adinak ditudanian; 
Ene lagiinak eginak dire juan den aspaldi handian. 
Primaderan zoinen eder brioletaren loria! 
Aspaldiau nit ezdut ikhusi, neure maitiaren begia; 
Balinba gaichoak eztu ahant/.e niri eman fedia. 
— Orhoitzea nuzu orhoitzen, ez zautazu ahantzten; 

1. Chanson publiée par M. Charles Bordes dans le recueil Za Ti'a- 
tHtion au pays basque (\^oy. La Musique popul. des Basques, etc.), 
Paris, aux bureaux de la Tradition nationale, i899, in-S». 



190 



LES POETES DU TEKROIR 



— Je souffre dans ce monde autant qu'une Madeleine; — 
Et j arrose de mes larmes le pain que je mang-o. 

La nuit est sombre, longue la route, n'est-ce pas 
grande peine? — Nous venons vous voir, étoile enchan- 
teresse; — Ouvrez-nous la porto, vous qui êtes pleine 
de tendresse, 

Quoiqu'il fasse nuit noire, nous ne manquons point de 
lumière ; — Cette étoile charmante se tient à la fenêtre. — 
Elle nous éclairera durant le temps que nous rentrerons 
à la maison. 

CRIBETEi 

(chanson recueillie a panassac, gers) 

Cribete, on l'a mariée, — La fille de Cormesin. — Elle 
est si petite, — Elle ne sait pas se vêtir. — L'amour lu 
tient, l'amour qui ne la tient — Voudrait la tenir. 

Son mari va à la guerre — Pour la laisser grandir. — 
Quand la guerre est finie, — \l retourne dans son pays. 

Il s'en va frapper à la porte. — « Cribete, viens ouvrir. » 

Madalena batek bezanbat muadtiiaa dut sofritzen. 
Jaten diidan ogia ère nigarrez dut trenpatzen. 
Gaua ilhun, bidia luze, ezdea phena handia? 
Zure ikhoustcra jiteu gira, izar charmagarria; 
Borlha irek'aguzu, zuk, tendreziaz bethia. 
Gaua luze izanagatik, argi mcntsik ez dugu 
Izar charmagarri hura loihoan oinca dagozu : 
Ou etchian sarlhu artino, harek argituren derauku. 



CIUHETO 

Cribeto.l'an casado, j .. Soun mnrit l)at à la guerro 

Hillo do Cormesi, J * l'er la dcclia grandi. 
Ero n'es tant petite. Quant la guerro es finido. 

Non se sab pas besti. Quetourao au soun pais. 

L'amour In teng, 
L'amour qui nous la teng, S'en ba tusta a la porto, 

lioudrio la teni. « Cribolo, sai oul)ri. » 

1. Les deux pièces qui suivent sont extraites du recueil do Jean- 
François iilad/', J'oésifs pojiulaires de la Gascogne, l'aris, Maison- 
neuve, 1882, .3 vol. iu-12. 



i 



GASCOGNE ET GUYENNE 



191 



— Sa mère, toute pleurante : — « Gribete n'est pas ici. 

« Le roi Maure l'a prise, — Menée dans son pays. — 
Donnez-moi la cape rouge, — Le bûton de sapin. » 

Il va demander l'aumône — Dans le pays Maure. — 
Du balcon du roi Maure — Gribete l'a vu. 

Elle peigne sa chevelure — Avec un peigne d'or fin. 

— « Fais charité, seïïora, — Au pauvre pèlerin. 

— Je ne puis pas, senor, — Je ne suis pas d'ici. » — 
Le roi Maure l'écoutait — Du fond du grand jardin. 

« Fais charité, senora, — Au pauvre pèlerin. — Si tu 
n'es pas ma femme à présent, — Tu le seras demain 
matin. 

— Va à l'écurie, — Prends le meilleur roussin. » — Le 
roi Maure les poursuit : — « Gribete, viens ici. » 

Quand ils sont au pont d'Oviedo — Le pont vient à 
partir. — « Vierge je te l'avais prise, — Et vierge tu l'as 
ici. )) — L'amour la tient, l'amour qui ne la tient — Vou- 
drait la tenir. 



Sa mai, toute plourouso : 
« Cribeto n'es aci. 

« Lou rèi Maurou l'a proso, 
Miado en soun pais. 

— Doiinatz-me la capo roiijo, 
Lou bastouQ de sapin. » 

Ba demanda l'aumoino, 
Dens lou pais Mauri. 
Dou balcoun dou rèi Maurou. 
Cribeto que l'a bist. 

Pintuo cabeliino 
Dab un ]>intou d'or fin. 
« Hè caritat, senora. 
Au praube pelegrin. 

— Nau podi pas, senor, 
Jeu nou soui pas d'aci. » 



Rèi Maurou l'escoutano, 
Dou houn dou gran jardin. 
« Hè caritat. senora, 
Au praube pelegrin. 
Si n'es ma beuno adaro, 

Seras douman maitin. 

• 

Bei a l'escuderio : 
Preng lou milieu roussin. » 
Rèi Maurou lous acasse : 
a Gribete, sai aci. » 

Quant soun au pountd'Obiedo * , . 
Lou pount beng à parti. ) 

« Bierge te l'aui preso, 
E bierge l'as aci. » 
L'amour la teng, 
L'amour qui nous la teng' 
Boudrio la teui. 



1. Dans le texlc ces deux vers n'eu font qu'un seul. 



192 



LES POETES DU TERROIR 



LA FILLE ENJOUEE! 

Quand j 'étais />e//o^e, — Lanla, — Petiote à la maison, 
— Sous l'olivier d'olive, — Sous l'olivier d'amour, 
Nul ne venait me voir, — Sauf un joli garçon. 

Maintenant que je suis g-randelette, — Tous viennent 
«n foule. 

L'un me prend la menotte, — Et l'autre le menton. 

L'autre me dit : « Petite, — Marie-toi avec moi. » 

Je ne sais que leur dire, — Leur dirai-je oui ou non? 

« Galants, revenez dimanche, — Je vous contenterai 
tous. 

« Au jardin de mon père, — Je vous fleurirai de fleurs. 

« Celui qui aura rose sans épines, — Lanla, — Celui-là 
aura mes amours. » — Sous l'olivier d'olive, — Sous l'o- 
livier d'amour. 

LA FIANCÉE DU BARON 

Mon père, mariez-moi donc, 
Ture luraine. 



bis. 



LA HILLO 

Quant jeu n'èri petitcto, 

Lanla, 
Petitcto à la inaisoiin, 
Dcbat rouliuo d'oiiliiio. 
Débat rouliué d'amou, 
Nat non me bon^iiùtio b<>se, 
Sounco un poiilit garroiiii. 
Aro que soni grauoto. 
Tout/, bongoim a dcroun. 
L'un inc prcn In iiianeto, 
E l'autc luu incutouu. 
L'autc me dit/. : « Petite, 

i. Hccuoilli à l'aiinssac (Gers). 



ESHERIDO 

Marido-te dab jou. » 
Sahi pas que lous dise. 
Lous dirùi o ou uou? 
« Galant/., tournât/, dimechc. 
Uous countentorèi tout/.. 
Au casau de moun paire, 
Bous flourirui de Uous. 
()ui auro roso sons hurpios, 

Lanla, 
Kt aura mns amous. » 
Dcbat l'ouliuù d'ouliuo, \ 



Débat l'ouliué d'amou. ) 



bis. 



GASCOGNE ET GUYENNE 193 

Court et bon, 

Ture luron. 
— Vous aurez le fils du baron, 

Ture luraine, etc. 
Vous aurez pour constitution, 

Ture luraine, etc. 
Une maison et un mouton, 

Ture luraine, etc. 
Le feu a pris à la maison, 

Ture luraine, etc. 
Le loup a mangé le mouton, 

Ture luraine, etc. 
Les cornes restent au baron, 

Ture luraine, etc. 
Pour les armes de sa maison, 

Ture luraine, etc. 
J'en connais bien qui sont barons, 

Ture luraine, etc. 
Sans compter ceux qui le seront, 

Ture luraine, 

Court et bon, 

Ture luron'. 

DÉPART DE MONTAUBAN 

Adieu, ville de Montauban, 

Adieu, la fleur de ma jeunesse. • 

Je vous quitte et m'en vais bien loin, 

Faut dire adieu à ma maîtresse. 

Tout en sortant par le faubourg, 

Par le faubourg de cette ville, 

J'ai rencontré la jeune fille 

Qui m'avait donné son amour. 

J'approche tout en badinant, 

Si m'a dit tout doux à l'oreille : 

1. Celle pière et la suivante sont extraites d'un recueil de Poésies 
populaires en lanque française rec. dans l'Armagnac et l'Agenais 
et publiées par J.-F. Bladé (Paris, Champion, 1879, in-S"). 



194 LES POÈTES DU TERROIR 

— Gentil galant, quoi, tu t'en vas, 
Sans que ta main louche la mienne! 
Ah! lorsque tu étais blessé. 

Tu me faisais mille promesses; 

Mais à présent tu es lassé, 

Et tu cherches d'autres maîtresses. 

— Pas de montagnes sans vallons. 
Et pas d'amours sans amourettes. 
Belle, garde-toi des Gascons; 

Ils trompent tous les Quercynettes '. 

LES JEUNES FILLES2 

Toute fille aimante — Ne devrait pas mourir. 

Comme la couronne de France — Elle devrait porter 
la fleur de lis; 

La fleur de lis, la mai'jolaine, — La branche frêle du 
romarin. 

Il n'y a aucune flevir de France — Qui surpasse le ro- 
marin. 

Si ce n'est la gaie passe-rose — Qui surpasse le ro- 
marin. 

La tendre rosée la tient fraîche , — Le soleil la fait 
transir. 

Ainsi, ainsi font les jeunes filles — Quand elles pas- 
sent saison de mari. 



LAS HILLETOS 
Toute hilléto amouroiiséto Que surpassé lou roumauia : j 

Nou diouië pas jamais mouri. Sounco la gayo passo-roso 
Coumo la courouno dé Franco, Que surpasse lou roiimanin. 
Diourë pourta la flou dé I3S; i ., rousadéto la tônt frosco, 
La flou dés lys, la majouraine, Lou souréilloun la hô transi. 
La branquûto dou roumauiu. Ataôu, ataou hônt las hillétos 
Nou gn'a pas nàdo ilou dé Franco Quand passon saisoun dé marit. 

1. Filles du Oucrcy. Montauban était la capitale du bas Quercy. 

1. Les deux pièces <|ui suiveiil sont extraites de louvrage do l>éo- 
pold Dardy : Ant/iologie po/ml. dei.Mbret {Sud-Ouest de l'Af/ennis 
on Hascorpie landaise), Ageii, J. Michel et Médaii, IROl, i! vol. in-S». 



GASCOGNE ET GUYENNE 



195 



PETITE MARION 

Quand j'étais petite, lanla, — Quand j'étais petite, — 
Petite Marion, 

que lanla que dondène, — Petite Maria, — O que 
ïanla que dondon. 

On me faisait garder les brebis, lanla, — Les petits 
agneaux. 

Par là passèrent en chasse, lanla; — Trois chevaliers 
barons. 

Ils m'ont dit : Bonjour, petite, lanla, — A qui sont ces 
moutons ? 

Les moutons de mon père, lanla, — La bergère est à 
vous. 

page, mon beau page, lanla, — Montez-la derrière 
moi. 

Monsieur, si j'y monte, lanla, — Je ne l'y monte pas 
pour vous. 

Je l'y monte pour un autre, lanla, — Qui vaut bien 
plus que vous. 



PETITE MARIOUN 



Quand jeu n'èri petite, 

lanla. 
Quand jeu n'éri pétito, 
Petite Marieun, 

O que lanla que doundèno, 

Pétito Marieun, 

O que lanla que douudoun. 

Mah/.ént gouarda las ouillos, 

lanla, 
Lous petits agnéreus. 

Praqui passent en casso, 

lanla, 
Trois chibaliès barons ; 



M'an dit : Bonjour, maynâdo, 
lanla, « 

A qui sont ces moutons? 

Lous meutous dé moun pèro, 
lanla, 

La bergère es a bous. 

O page, men beau page, 

lanla, 
Meuntats-la darrè jeu; 
Moussu, se jeu l'y meunti,' 

lanla. 
L'y meunti pas per bous; 
L'y meunti pér un aeuté, 

lanla. 
Que baeu bien mèy que bous. 



196 LES POÈTES DU TERROIR 



GHANSONi 

Toutes les chèvi*es de la lande — iN'e sont pas au même 
berger; — Tous les châteaux qui sont en France — Ke 
sont pas au même seigneur. 

Mon Dieu ! que la nuit est longue, — Auprès de ce vieil- 
lard jaloux ! — Toute la nuit il me demande : — « Jeanne, 
où avez- vous vos amours? 

— Je n'en ai pas, ni n'en veux; — Je n'en ai pas d'au- 
tres que vous. — Quel était donc celui-là, la Jeanne, — 
Qui parlait hier au soir avec vous ? 

— C'était un de mes beaux-frères — Qui parlait de 
mes neveux. — Palsambleu! si je l'attrape, — Je le 
tuerai et vous battrai ! 

— Vous ne le ferez pas, mon ami Pierre, — La malice 
vous passera; 

CANSOU 

Toutes les crabes de la lane 
Ne soun pas aou même piistoii; 
Tous lous castets doua soun eu Franco 
Ne souu pas aou mémo seiguou. 
Mon Diou! la neyt que tant os loungue, 
Aoupros d'aquel bicillart jalons ! 
Toute la noyt que m'y damandc : 
Jeanne, oun te n'ats bostes amous? 

— Jou ne u'ey pas, ni mey n'en holi; 
Jeu ue n'cy pas d'aoutcs que bous. 

— Qui n'éro d'oun a([uet, la Jcauuc, 
Que parléou assey dau bous? 

— Aco qu'os un do mous beaux-frères 
Que parléou de mous ucbouts. 

— Perlasemblu ! si jou l'altrapi, 
Lou tuorey mey battroy bous! 

— Nec arats pas, moun amie Pierre, 
La malice bous passera; 

i . Cf. Lamar(|ue âo Plaisance, Usages et Chansons populaires de 
l'ancinn Itazadnis, iSorilcaux, lîaiarac jeune, 18ia, in-8". 



f 



GASCOGNE ET GUYENNE 197 

— Elle a bien passé à d'autres — Qui l'avaient aussi 
forte que vous. » 

Toutes les chèvres de la lande — Ne sont pas au même 
berger; — Tous les châteaux qui sont en France — Ne 
sont pas au même seigneur. 

DE BON MATIN JE ME SUIS LEVÉE* 

De bon matin me suis levée; — C'est pour cueillir 
rose dorée; — J'appointe, j'aiguise, je couds et je file, — 
Je tourne et retourne, — Je fais les boutons; — Je file 
ma quenouillette, — Et garde mes moutons et garde 
mes moutons. 

De mes ciseaux je l'ai coupée, — A mon côté je l'ai 
placée. 

Elle était fleur si parfumée, — Que j'en étais tout em- 
baumée. 



Que n'a bien passât en d'aoutes 

Que l'aouen ta forte que bous. 

Toutes les crabes de la lane 

Ne soiin pas aou même pastou; 

Touts lous castets doun soun en France 

Ne soun pas aou môme seignou. 

DE BOUN MOTI ME CHEY LEYADO 

De boun moti me chey levado : • 

Coy per culi rojo muscado, 
You poundzi, you guli, you fiali, you couji, 
You terni, you viri, 
You fôu luy boutou, 
You liali ma counoulheto 
May gardi mou moutoù, mai gardi mou moutoù 
En mouy chijèu you lay coupado, 
O moun coustà you lay boutade. 
Obio n'ôudoùr to perfumado, 
Ke you n'éri tout enbèumado. 

1. Cf. Chansons pntoises du Périr/ord, avec adaptation en vers 
blancs au rytinne musical, trad. littérale par E. Chaminade et E. 
Casse (Paris, Champion, s. d., in-8»). 



198 LES POÈTES DU TERROIR 

Notre meunier fait sa tournée, — Il a senti rose dorée. 

Par mon bras droit il m'a saisie : « Donne-la-moi, ta 
fleur dorée. 

— Oh! cette fleur est bien placée, — A mon côté je l'ai 
fixée. » 

Tant que j'ai pu je l'ai cacliée; — Mais le coquin la 
bien trouvée. 

Il me tenait les mains serrées! — Et ce fripon me l'a 
volée. 

« Belle, tu n'es point mariée, — Yeux-tu devenir ma 
fiancée? 

« Je te rendrai rose dorée — Si mes amours, bien sûr, 
te plaisent. 

— Meunier, va faire ta tournée : — A un berger suis 
fiancée. » 

De l'écouter suis agacée : — J'ai fait un tour, m'en 
suis allée. 



Un moiiliuiè fay cho tournado, 
El m'o chenti rojo muscade. 

Per mouD bra drc dul m'otropado : 
« Douo-lo-me to fleur dùurade?... 

— Okele fleur ey bien plochade, 
O mon cousta n'es estocade. » 

Tant cay pescù you l'ay codzade; 
Me leu ceuki l'o be trouvado, 

El ne tenio moy me chorrado! 
Okél fripoùn me l'o voulado. 

« Rolo, nou ché pa moridado; 
Voléy-tu u'estre mo iienchado? 

« Te tournorày roje muscade 

Cl>i meun omeùr, chcgùr, t'ogrado. 

— Moulinii;, vay fa to tournado : 

O d'uu berdzio yeu chey lioncliade. 

De l'escoutà choy eyooud/ade : 
N'ay fa mè tour, me chey nouado. 



GASCOGNE ET GUYENNE 199 

Et j'ai pleuré rose dorée. — Pour mon berger l'avais 
coupée! 



LES FILLES DE RABASTENS* 

A Rabastens, il y a trois fillettes; — Chacune fait sa 
lessive, — Rossignolet d'un bois joli; — Avec une tige 
de marjolaine, nous passerons l'eau, bel ami. 

L'une lave, l'autre éclaircit, — Et l'autre étend (le 
linge) sur l'herbe fraîche, — Rossignolet, etc. 

Le fils du roi vient à passer; — Il leur demande une 
serviette, — Rossignolet, etc. 

— Que voulez- vous faire de la serviette? — Je veux 
prendre une alouette, — Rossignolet, etc. 



E n'ay piirà rojo muscade, 

Per moun berdziè l'obio coupado ! 

BcUesève, près du Bugue. 

LAS FJLHOS DE RABASTENS 

A Rabastens, i a très filhetos {bis 

Caduno fa sa bugado, 
Rossignolet d'un bois joli : 
Amb' un branc de majoureleto, 

Passaren l'aygo, (^*-^) 

Bel ami. 
L'uno labo, l'autro refesco, (bis) 
E l'autro estend sur l'herbe fresco, 

Rossignolet, etc. 
Lou ai del rei ben a passa; (bis) 

Lour demando une serbieto, 

Rossignolet, etc. 

— Que boules fa de la serbieto? (bis) 

— Ne boli prendre uno lauseto, 

Rossignolet, etc. 



1. Les trois pièces qui suivent sont extraites du très remarquable 
recueil d'Emmanuel Soloville, Chants populaires du bas Quercy rec, 
et notés, Paris, Champion, 1889, in-S". 



200 LES POÈTES DU TERROIR 

— Que voulez-vous faire de l'alouette? — Je veux lui 
prendre une plume, — Rossignolet, etc. 

— Que vouloz-vous faire de la plume? — Je veux en 
écrire une lettre, — Rossignolet, etc. 

— Pour qui sera votre lettre? — Pour mon amie, ma 
petite Marthe, — Rossignolet, etc. 

— Elle n'a pas besoin d'une lettre; — Elle aime mieux 
une petite embrassade, — Rossignolet, etc. 

LA VIEILLE 

A Monclar, il y a une vieille — Qui a plus de quatre- 
vingts ans; — Elle court toutes les veillées — Pour se 
chercher un galant. — Ho! la vieille! — Elle se croit 
à vingt ans. 

Elle se mêle à la danse, — Dans la ronde des frin- 
gants ; — Et choisit pour la contredanse — Le goujat 
le plus charmant. — Ho! la vieille! etc. 



— Que boules fa de la lauscto? {bis) 

— I boli prendre une plumeto, 

Rossignolet, etc. 

— Que boules fa de la plumeto? (bis) 

— Ne boli escriure uno lotrcto. 

Rossignolet, etc. 

— Per quai sera bostro letreto? (bis) 

— Fer la niio mio, ma Maltreto, 

Rossignolet, etc. 

— N'a pas l)esoun d'uno lotreto ; 
Aimo mai uno embrassadcto, 

Rossignolet, etc. 



LA HIKLHO 



A Mounclar, i a uno biclho Elo n'es dintrado on danso 

Qu'a mai de quatre-bins ans; Dins la roundo des fringants; 

I{a dins toulos la bclhados Causis, per la countrodanso, 

Per se cerca un galant. Lou goujat lou pu charmant 

Ho! la bielho! (bis) Ho! la biolho! etc. 

Crcsio n'abe que bint ans. 



I 



GASCOGNE ET GUYENNE 201 

— Pierre, lui dit-elle à l'oreille, — Écoute-moi, mon 
j anfant, — Je veux te payer bouteille, — Si tu te maries 

dans l'année. — Ho! la vieille! etc. 

— Pas avec toi, pauvre vieille, — Aurais-tu vingt mille 
francs. — J'en ai cent mille dans ma bourse, — Dans 
mon coffre j'en ai autant! — Ho! la vieille! etc. 

— Puisque ta bourse est si pleine, — Nous pourrions 
voir dans un an. — Dans un an, s'écrie la vieille, — Nous 
nous marierons demain. — Ho! la vieille! etc. 

— Donc, elle mande au notaire — De porter du papier 
blanc. — Le lundi, on l'a fiancée; — Le mardi, nous la 
marions. — Ho! la vieille! etc. 

Le mercredi son mari l'a battue; — Le jeudi elle s'en 
va pleurant; — Le vendredi, elle était morte; — Le sa- 
medi, nous l'enterrons. — Ho! la vieille! etc. 

Le dimanche, on fit la neuvaine; — Le lundi, le bout 
de l'an, — Quand on ouvrit la cassette, — On trouva... 
trois cheveux blancs. — Ho! la vieille! etc. 



— Pierres, i dis dias l'aureilho, Adounc, al noutari manda 
E scoute me, moun efant. De pourta dé papié blanc, 
lo, te pagarei boutelho, Lou dilus, l'an fiançado; 
Se te maridos d'oungan. Lou dimas, la maridan. 

Ho ! la bielho ! etc. Ho ! la bielho ! etc. 

— Pas ambe tu, pauro bielho, Lou dimècres, l'a batudo; 
tjuant aurios bint milo fraus, Lou dijos, s'en ba plouran; 

— N'ei cent milo dias ma bourso, Lou dibendres éro morto; * 

Dins moun cofre n'ei autant. Lou dissate, l'enterran. 
Ho! la bielho! etc. Ho! la bielho ! etc. 

— Se n'as tant dins ta bourseto, Lou dimentje, es la naubèno ; 
Pourian beire dius uu an. Lou dilus, lou cap de l'an. 

— Dins un an! ça dis la bielho. Quand dierberoun la casséto. 
Nous maridaren douman. I trouberoun... très piels blanc. 

Ho ! la bielho ! etc. Ho ! la bielho ! etc. 



202 



LES POETES DU TERROIK 



LA CONFESSION 

Je me confesse, père, — Mon cœur va se briser, — 
D'avoir sur la fougère — Laissé prendre un baiser. — 
D'abord je fus sévère, — Prompte à me dégager... — Mais 
que peut la colère — Contre un tendre berger.' 

Je vous blâme, fillette, — Et ne sais que penser, — De 
vous voir en cachette — Accepter ce baiser. — Allons, 
plus de faiblesse, — Et pour fuir le danger, — Faites- 
moi la promesse — D'éviter le berger. 

— Pèi'e, je vous écoute, — Confuse, à deux genoux, — 
Mais, hélas! qu'il m'en coûte — De fuir son œil si doux! 

— Pierre m'attend, je pense, — Et pour tout arranger, 

— Doublez la pénitence... — Laissez-moi le berger. 

LES DEUX AMOUREUX 

Garçons, qui êtes à marier, — N'allez pas à Villeneuve. 



LA CONFESSIOU 



Ion me coafessi, pèro, 
Lou cor pic de doulou, 
D'abé sur la fougoro 
Laissât prendre un poutou. 
D'abord iou me facheri, 
I resisteri prou... 
Mes que pod la couléro (bis) 
Countro un tendre pastou? 
— Abés i)ecat, (ilheto, 
D'escoula lou pastou: 
Proumetès-mc, paureto, 
D'abandouua Picrrou ; 



Plus de Picrrou, ma lilho, 

Aro lou cal quitta, 

E me fa la prouuiesso (bis) 

De nou plus i parla. 

— Iou besi bc, moun péro, 

Que bous abés rasou. 

Mes que m'en cousto onquéro 

D'oublida moun Picrrou. 

Es abal que m'espéro; 

Allas! bous pregui iou, 

Doublas la penitenço {bis) 

Laissas-me lou pastou'. 



LES DEUX AMOUREUX 

Goujats, que ses a marida, 
Nou n'anguez pas à Billoncbo. 



t 



i. Ou oltservera sansdoule que ce texte est «lilWrcnl de la traduc- 
tion i)ubli<'>e ci-dessus. Nous n'avnns pas cru devoir modifier l'une ou 
l'autre dos deux churuiautes versions fournies par Solcvilic. 



GASCOGNE ET GUYENNE 203 

L'autre jour, moi, j'y étais allé, — J'y étais allé en voir 
une. 
Je l'ai trouvée sur son lit, — Sur son lit fort malade. 

Je lui ai dit : Jeanne, m'amour, — Jeanne m'amour, 
as-tu courage ? 

— Pour du courage, j'en ai assez, — Mais pour des 
forces, je n'en ai guère. 

La belle est morte à minuit, — Et le galant au point 
du jour. 

On enterre la belle sous la lavande, — Et le galant au 
pied de l'arbre. 

Quand ils furent au bout de l'an, — La lavande et 
l'arbre s'embrassèrent'. 



L'aoutré tsour, you y éri anat, 
Y éri anat ne béré une. 
You l'ey troubéio sur son lit. 
Dé sur son lit en fort malaoudo. 

Se you y ey dit : — Tsaao, m'amour, 

Tsano, m'amour, aourios couratsé? 

— Per dé couratsé, n'ey bé prou, 

Mais, per dé forço, nou n'ey gayro. 

La bello es morto a metso net, 

Et lou galaut a punto d'albo. 

N'enterrount la bello sous Tespit, 

Et lou galant al pé dé l'arbre. 

Quand né sièrount al cat dé l'an, , 

L'espit et l'arbre s'embrassèrount. 

1. Chanson extraite du recueil de Vieux Chants populaires du 
Quercy, publiés en français et en patois, avec traduction, notes et 
références, par Joscpli Dayniard (Galiors, J. Girina, 1889, in-18). 



CLEMENT MAROT 

(1495-1544) 



Fils unique de Jean Marot, qui fut Normand et bon poète, il 
naquit à Cahors en 1495. Son père l'amena à Paris dès l'Age de 
dix ans et prit soin de cultiver son goût pour les lettres. Ses 
études furent néanmoins médiocres, mais il faut en rejeter la 
faute sur quelques mauvais maîtres auxquels on l'avait confié. 
D'abord clerc chez un praticien, puis page de Nicolas de Neuf- 
ville, sieur de Villeroy, il passa en 1513, en qualité de valet de 
chambre, au service de Marguerite de Valois, duchesse d'An- 
goulème. Il suivit cette princesse lorsqu'elle épousa en secon- 
des noces Henri d'Albret, roi de Navarre, et se lit remarquer de 
toutes les personnes de sa cour. Sa facilité à rimer de petites 
pièces galantes, la politesse de ses manières et l'enjouement 
de sa conversation contribuaient beaucoup, selon notre véné- 
rable ami H. La 3iaynardière, à le faire reclierchcr. Malgré le 
crédit qu'il obtint, il prit du service aux armées, et, après avoir 
été à Reims, à Ardres et dans le Ilaiuaut, on le vit à la funeste 
bataille de Pavie, où il fut blessé et fait prisonnier (24 février 
1525). De plus grandes infortunes l'attendaient à son retour. 
Accusé de partager les nouvelles opinions religieuses, il fut 
enfermé dans les prisons du ChAtelet, puis à Chartres, et n'en 
sortit qu'en 1526, lorsque François I"" recouvra lui-même la 
liberté. Mais bientôt ses sentiments sur la croyance lutlicrienno 
lui suscitèrent, malgré ses désaveux, de nouvelles persécutions. 
D'ailleurs, les réflexions qu'il avait pu faire sur son état, pendant 
sa captivité, ne l'avaient pas rendu plus prévoyant, et les avis 
(pi'on trouve tout au long de son poème L'Enfer, composé alors, 
no le servirent guère dans la pratique. 

En 1530, ayant tiré des maius des archers un homme qu'on 
menait au cachot, il y fut lui-même mis à sa place, et il eut 
besoin de la faveur royale pour eu sortir. Un p(;u plus tard, on so 
saisit de ses papiers, et il dut s'uululr à l'errare, puis à Venise, 
pour éviter les rigucMirs d'une prompte justice. Rappelé en 
France, quoiqu'il ait fait une abjuration solennelle à Lyon, entre 
les mains du cardinal de Tournon, il provoqua, par sa traduc- 
tion des J'saumes de David, une nouvelle tempête, et ne put so 



GA.SCOGNE ET GUYENNE 205 

sauver qu'en gagnant Genève, puis Turin, où il alla mourir, dans 
l'indigence, en 1544, abandonné de ses protecteurs et de ses 
amis. 

On a de lui un grand nombre de poésies qui, toutes, ont été 
rassemblées maintes fois, et dont les meilleures éditions, sinon 
les plus connues, sont : L'Adolescence clémentine, etc. (Paris, à 
l'enseigne du Faulcheur, 1534, in-S"); La Suite de l'Adolescence 
clémentine (ibid., s. d. [1534]. in-S") ; L'Adolescence clémentine, 
etc., Lyon, François Juste, 1535, in-8» : Paris, Ant. Bonnemère, et 
AnveiTS, G. du Mont, 1539, in-16 et in-8°; Les Œin'res de Clément 
Marot{Lyon, Gryphius, s. d. [1538], in-8»; Lyon, Estienne Dolet, 
1542, 1543, pet. in-8»; Lyon, à l'enseigne du Rocher, 1544, in-S»; 
Lyon, Jean Détournes {sic), 1546, in-16; Paris, E, GrouUeau, 
1549, in-12 : Paris, Oudin, 1551, in-12 ; Lyon, Jean de Tournes, 
1549 et 1579, in-16; Niort, Thomas Portau, 1596, in-16; Rouen, 
Raph. du Petit Val, 1607, in-12; La Haye, Adr. Moetjens, 1700, 
2 vol. pet. in-12: Œuvres de Clément Marot avec les ouvr. de 
Jean Marot son père, ceux de Michel Marot, son fils, etc. (édit. 
publ. par les soins de Lenglet du Fresnoy) : La Haye, Gosse et 
Neaulme, 1731, 4 vol. in-4» et 6 vol. in-12; Œuvres complètes 
(publ. par Paul Lacroix), Paris, Rapilly, 1824, 3 vol. in-8° ; 
Œuvres, etc., Lyon, Scheuring, 1869-1870, 2 vol. in-8<>; Les Œu- 
vres de Clément Marot..., soigneusement revues par Georges 
Guiffrey, Paris, impr. Claye, 1875-1881, 2 vol. in-8'> (édit. ina- 
chevée). Clément Marot n'a presque jamais rappelé le souvenir 
du pays natal. Aussi ne faut-il voir dans ses poèmes champê- 
tres qu'une réminiscence atténuée par sa double origine gas- 
conne et normande. 

Bibliographie. — Nicéron, Mémoires pour servir à l'histoire 
des hommes illustres, etc., 1731, t. XVI, p. 108. — Abbé Goujet, 
Bibliothèque française, t. XI, p. 37. — Guill. CoUetet, Notice 
biogr. sur les trois Marot, publiée par Georges GuifTrey, Pays, 
Lemerre, 1871. in-18. — O. Douen, Cl. Marot et le Psautier 
huguenot, Paris, 1878-79, 2 vol. in-8°. — Paul Bonnefon, Le Dif- 
férend de Marot et de Sagon, Revue d'hist. littér. de la France 
1894, p. 103 et 259. 



FRAGMENT DU POÈME INTITULÉ L'ENFER 

O Roy heureux, soubz lequel sont entrez 
Presque perys, les lettres, et lettrez! 
Entens après (quant au point de mon estre) 
Que vers midi les haults Dieux m'ont fait naistre, 

12 



206 LES POÈTES DU TERUOIR 

Où le Soleil non trop excessif est : 
Par quoy la terre avec honneur s'y vest 
De mille fruitz, de raainte fleur, et plante : 
Bacclius aussi sa bonne vigne y plante 
Par art subtil sur montaignes pierreuses. 
Rendans liqueurs fortes et savoureuses, 
Mainte fontaine y murmure, et ondoyé. 
Et en tous temps le laurier y verdoyé 
Près de la vigne, ainsi comme dessus 
Le double mont des Muses, Parnassus : 
Dont s'esbahit la mienne fantaisie, 
Que plus d'esprits de noble Poésie 
N'en sont yssuz. Au lieu que je declaire, 
Le fleuve Lot couve son eau peu claire, 
Qui maints rochers traverse et environne, 
Pour s'aller joindre au droict fil de Garonne. 
A brief parler, c'est Cahors en Quercy, 
Que je laissay pour venir querre icy 
Mille malheurs, auxquelz ma destinée 
M'avoit submis. Car une matinée, 
N'ayant dix ans, en France fus mené : 
Là où depuis me suis tant pourmené, 
Quej'oubliay ma langue maternelle, 
Et grossement apprins la paternelle 
Langue Fran('oise, es grandz Cours estimée, 
Laquelle en fin quelque peu s'est limée, 
Suyvantle Roy François premier de nom, 
Dont le sçavoir excède le renom. 
C'est le seul bien que j'ay acquis en France 
Depuis vingt ans en labeurs et souffrance... 

EGLOGUE AU KOY. SOUBZ LES NOMS 
DE PAN ET ROBIN» 

Un Pastoureau qui Robin s'appelloit, 
Tout à pur soy n'agueres s'en alloit 

1. Marot fit celte ^gloguc dans l'automno de sa vie. Il paiail qi 
ce fut au rclour de son premier exil. Il s'aperçut alors (ju il falla 
dire adieu jt-unossc, comme il le martiuc si agK'abIcmcnt dans sr 
Adieu à la ville de Lyon {l'Jpitre 52). 



GASCOGNE ET GUYENNE 207 

Parmy fousteaux (arbres qui font umbrage) 

Et là tout seul faisoit de grand courage 

Haut retentir les boys, et l'air serain, 

Chantant ainsi : O Pan, Dieu souverain, 

Qui de garder ne fus onc paresseux 

Parcs, et brebis, et les maistres d'iceulx, 

Et remets sus tous gentils pastoureaulx, 

Quant ilz n'ont prez, ne loges, ne taureaulx 

Je te supply (si onc en ces bas estres 

Daignas ouyr chansonnettes champestres), 

Escoute un peu, de ton verd cabinet, 

Le chant rural du petit Robinet. 

Sur le printemps de ma jeunesse folle, 

Je ressembloys l'arondelle qui vole. 

Puis çà, puis là; l'aage me conduisoit 

Sans peur, ne soing, où le cœur me disoit. 

En la forest (sans la crainte des loups) 

Je m'en alloys souvent cueillir le houx, 

Pour faire gluz à prendre oyseaux ramages 

Tous differens de chantz, et de plumages ; 

Ou me souloys pour les prendre entremettre 

A faire bries, ou caiges pour les mettre; 

Ou transnouoys les rivières profondes. 

Ou renforçoys, sur le genouil les fondes. 

Puis d'en tirer droict et loing j'apprenoys 

Pour chasser loups, et abbatrc des noix. 

O quantes fois aux arbres grimpé j'ay 

Pour desnicher ou la pie, ou le geay, • 

Ou pour jetter des fruits jà meurs et beaux 

A mes compaings, qui tandoient leurs chappeaulx. 

Aucunefoys aux montagnes alloye, 
Aucunefoys aux fosses devalloye. 
Pour trouver là les gistes des fouynes, 
Des hérissons, ou des blanches hermines : 
Ou pas à pas le long des buyssonnetz 
Allois cherchant les nidz des chardonnetz, 
Ou des serins, des pinsons, ou lynotes. 
Desjà pourtant je faisois quelques notes 
De chant rustique, et dessoubz les ormeaux 
Quasi enfant sonnoys des chalumeaux. 



208 LES POÈTES DU TERROIR 

Si ne sçauroys bien dire ne penser, 
Qui m'enseigna si tost d'y commencer, 
Ou la nature aux Muses inclinée, 
Ou ma fortune, en cela destinée 
A te servir : si ce ne fut l'un d'eulx, 
Je suis certain que ce furent tous deux. 

Ce que voyant le bon Janot, mon père, 
Voulut gaiger à Jacquet, son compère i. 
Contre un veau gras, deux aignelets bessons, 
Que quelque jour je ferois des chansons 
A ta louange (ô Pan, Dieu très sacré), 
Yoyre chansons qui te viendroyent à gré. 
Et me souvient, que bien souvent aux festes. 
En regardant de loin paistre noz bestes, 
11 me souloit une leçon donner, 
Pour doulcement la musette entonner, 
Ou à dicter quelque chanson rurale 
Pour la chanter en mode pastourale. 
Aussi le soir que les trouppeanx espars 
Estoient serrez, et remis en leur parcs. 
Le bon vieillard après moy Iravailloit, 
Et à la lampe assez tard me veilloit. 
Ainsi que font leurs sansonnetz, ou pyes. 
Auprès du feu bergères accroupies. 

Bien est-il vray, que ce luy estoit peine : 
Mais de plaisir elle estoit si fort pleine, 
Qu'en ce faisant sembloit au bon berger, 
Qu'il arrousoit en son petit verger 
Quelque jeune ente, ou que teler faisoit 
L'aigneau qui plus en son parc luy plaisoit * 
Et le labeur qu'après m«»y il mit tant. 
Certes c'estoit affin qu'en l'imitant, 
A l'advenir je chantasse le los 
De toy (ô Pan) (jui augmentas son clos, 
Qui conservas de ses prez la verdure 
Et qui gardas son troui)eau de froidure. 
Pan (disoit-il), c'est le Dieu triumphant 
Sur les pasteurs, c'est celuy (mon enfant) 

t. Jnc'juel, Jacques Colin. 



I 



GASCOGNE ET GUYENNE 209 

Qui le premier les roseaux pertuysa, 

Et d'en former des flustes s'advisa : 

Il daigne bien luy-mesme peine prendre 

D'user de l'art que je te veux apprendre. 

Appren-le doncq, afin que monts et bois, 

Rocs, et estangz, apprennent soubz ta voix 

A rechanter le haut nom après toy 

De ce grand Dieu que tant je ramentoy : 

Car c'est celuy, par qui foisonnera 

Ton champ, ta vigne, et qui te donnera 

Plaisante loge entre sacrez ruisseaulx. 

Là, d'un costé, auras la grand' closture 

De faulx espez : où, pour prendre pasture, 

Mousches à miel la fleur succer iront, 

Et d'un doulx bruyt souvent t'endormiront : 

Mesmes alors, que ta fleuste champestre 

Par trop chanter lasse sentiras eslre. 

Puis tost après, sur le prochain bosquet, 

T'esveillera la pie en son caquet : 

T'esveillera aussi la colombelle, 

Pour rechanter encores de plus belle. 

Ainsi, soingneux de mon bien, me parloit 
Le bon Janot, et il ne m'en chaloit : 
Car soucy lors n'avois en mon courage 
D'aulcun bestail, ne d'aulcun pasturage. 

Quand printemps fault et l'esté comparoist, 
Adoncques l'herbe en forme, et force croist. 
Aussi quand hors du printemps jeuz esté, 
Et que mes jours vindrent en leur esté, 
Me creut le sens, mais non pas le soulcy : 
Si emploiay l'esprit, le corps aussi 
Aux choses plus a tel aage sortables, 
A charpenter loges de bois portables : 
A les l'ouler de l'un en i'aultre lieu, 
A y semer la jonchée au milieu, 
A radouber treilles, buyssons et hayes, 
A proprement entrelasser les clayes. 
Pour les parquets des ouailles fermer, 
Ou à tyssir (pour fromages former) 
Panier d'osier et fiscelles de jonc, 



210 LES POETES DU TERROIR 

Donc je souloys (car je l'aymois adonc) 
Faire présent à Heleine la blonde. 
J'apprins les noms des quatre pars du monde, 
Japprins les noms des vents qui de là sortent, 
Leurs qualitez, et quel temps ilz apportent : 
Dont les oiseaux, sages devins des champs, 
M'advertissoyent par leurs volz et leurs chants. 
J'apprins aussi, allant aux pasturages : 
A éviter les dangereux herbages, 
El à cognoisti'e, et guérir plusieurs maulx, 
Qui quelquefois gastoyent les animaulx 
De nos pastiz : mais par sus toutes choses, 
D'autant que plus plaisent les blanches roses, 
Que l'aubespin, plus j'aymois à sonner 
De la musette, et la fis resonner 
En tous les tons, et chants de Buccoliqucs, 
En chants piteux, en chants mélancoliques. 
Si qu'à mes plaincls un jour les Oreades, 
, Faunes, Silvains, Satyres, et Drijides, 

En m'escoutant jetterent larmes d'yeulx 
Si firent bien les plus souverains Dieux, 
Si fit Margot bergère, qui tant vaut' : 
Mais d'un tel pleur esbahyr ne se faut. 
Car je faisoys chanter à ma musette 
La mort (helas!) la mort de Loysettc, 
Qui maintenant au ciel prend ses esbat* 
A veoir encor ses trouppeaux icy bas. 

Ainsi, et donc, en l'esté de mes jours 

Plus me plaisoit aux champestres séjours 

Avoir fait chose (ô Pan) qui t'aggreast, 

Ou qui l'oreille un peu te recreast, 

Qu'avoir aultant de moutons, que Tityre : 

Et pKis (cent fois) me plaisoit d'ouyr dire : 

Pan fais bon œil à Robin le berger, 

Que veoir chez nous troys cents beufz héberger : 

Car soulcy lors n'avoys en mon courage, 

D'aucun bestail, ne d'aulcuu pasturage. 

1. Marfjof, Margucrile de Valois, sceur de François I" et relue ilc 
Navarre. 



GASCOGNE ET GUYENNE 211 

Mais maintenant, que je suis en l'automne, 
Ne sçay quel soing inusité ni'estonne : 
De tel' façon, que de chanter la veine 
Devient en moy (non point lassé, ne vaine) 
Ains ' triste, et lente, et certes bien souvent 
Couché sur l'herbe, à la Irescheur du vent, 
Voy ma musette à un arbre pendue : 
Se plaindre à moy, qu'oysive l'ai rendue : 
Dont tout à coup mon désir se resveille, 
Qui de chanter voulant faire merveille, 
Trouve ce soing- devant ses yeulx planté. 
Lequel le rend morne, et espouvanté : 
Car tant est soing basanné, laid, et pasle, 
Qu'à son regard la Muse pastoralle, 
Voyre la Muse héroïque, et hardie, 
En un moment se trouve refroidie, 
Et devant luy vont fuyant toutes deux, 
Comme brebis devant un loup hydeux. 

J'oy, d'autre part, le pivert jargonner, 
Siffler l'escouffle, et le butor tonner, 
Yoy l'estourneau, le héron, et l'aronde 
Estrangement voler tout à la ronde, 
M'advertissant de la froide venue 
Du triste hyver, qui la terre desnuë. 

D'autre costé, j'oy la bise arriver, 

Qui en soufflant me prononce Fhyver : 

Dont mes trouppeaux cela craignant et pis, 

Tout en un tas se tiennent accroupis; 

En diroit-on, à les ouyr besler, • 

Qu'avecques moy te veulent appeller 

A leur secours, et qu'ilz ont cognoissance, 

Que tu les as nourris dès leur naissance. 

Je ne quiers pas (ô bonté souveraine) 
Deux mille arpens de pastiz en Touraine, 
Ne mille bœufz errants par les herbis 
Des monts d'Auvergne, ou aultant de brebis ; 
Il me suffit que mon troupeau préserves 
Des loups, des ours, des lyons, des loucerves, 



1. Mais. 



212 



LES POETES DU TERROIR 

Et moy du froid, car l'hyver qui s'appreste, 
A commencé à neiger sur ma teste. 

Lors à chanter plus soing ne me nuyra, 
Ains devant moi plus viste s'enfuyra, 
Que devant luy ne vont fuyant les Muses, 
Quand il voirra, que de faveur tu m'uses. 
Lors ma musette, à un cliesne pendue. 
Par moi sera promptement descendue, 
Et clianteray l'hyver à seureté 
Plus hault (et cler) que ne feiz onc l'esté. 
Lors en science, en musique et en son 
Un de mes vers vaudra une chanson ; 
Une chanson, une eglogue rustique; 
Et une eglogue, une œuvre bucolique. 
Que dyrai plus? vienne ce qui pourra : 
Plus tost le Rosne en contrcmont courra, 
Plus tost seront hautes forests sans branches. 
Les cygnes noirs et les corneilles blanches, 
Que je t'oublie (ô Pau de grand renom) 
Ne que je cesse à louer ton haut nom. 

Sus mes brebis, trouppeau petit et maigre, 
Autour de moi saultez de cœur allaigre, 
Car desjà Pan, de sa verte maison. 
M'a faict ce bien d'ouyr mon oraison. 

[Œuvres de Cli'-inent Marol, 
édit. GninVey, t. II.) 



i 



PIERRE DE GARROS 

(xvi» siècle) 



Ce précurseur incontestable du Félibrigo. selon l'expression 
le M. Paul Mariéton. n'est connu que depuis peu. Ses poésies, 
(■unies eu doux volumes. Psaumes de David viratz en rythme 
jascouji (15GÔ) et Poesias Casconas (1567), et rééditées en 1895' 
oar son compatriote Alcée Durrieux, constituent le premier 
iionument littéraire du dialecte gascon dans sa forme moderne, 
aquelle forme, a-t-on observé, n'a pas plus changé que la pro- 
lonciation elle-même. Protestant zélé et convaincu «comme la 
ilupart des fidèles de cette couronne de Héarn qui avait ac- 
lu illi Bonaventure des Périers et Clément Marot. sous la pre- 
iiieio Marguerite », il était originaire de Lcctoure. La date de 
^i naissance a été longtemps controversée, mais l'on sait aujour- 
riuii qu'il vit le jour au début du xvi" siècle, et qu'il apparte- 
nait à une riche maison de Gascogne. Alcée Durrieux a donné 
lus détails intéressants sur la vie de ce poète; mais comme il 
i fait plus souvent appel à son imagination qu'aux documents 
, originaux, nous nous garderons de la plupart de ses assertions, 
î Néanmoins ou doit le croire lorsqu'il affirme, avec des preuves 
à l'appui, que Pierre dé Garros, étudiant en droit, puis licencié 
de l'Université de Toulouse, fut successivement conseiller au 
siège présidial de la sénéchaussée d'Armagnac, lieutenant par- 
i ticulier du sénéchal à Lectoure et avocat général à la cour sou- 
I veraine de Pau. Distingué et protégé par Jeanne d'Albret, il fut 
chargé de diverses missions, et en lôTl on le trouve délégué, 
avec quelques-uns de ses compatriotes, pour aller saluer la 
reine de Navarre et le prince son fils (le futur roi Henri IV) à 
Nérac. Il mourut vraisemblablement à Pau. après l'an 1582. On 
a dit qu'à deux reprises il dut fuir les persécutions exercées 
contre les calvinistes et gagner même une terre d'exil. Rien 

1. Las Obros de Pey de Garros : l. Psaumes de David trad. en vers 
f/ascnns par Pierre de Garros, etc. Traduits du gascon en français 
I>ar Alcée Durrieux. — II. Poésies Gasconnes de Pierre de Garros, 
Aucli, imprim. Gaston Foix, 1895, 2 vol. in-18, 100 ex. C'est une 
édition fort médiocre. 



214 LES POÈTES DU TEKROIR 

n'est moins certain, mais il est hors de doute que Garros fut un 
des plus ardents vulgarisateurs de la Réforme. Sa science, son 
dévouement à une cause chère, ses aptitudes de poète, qui déjà 
s'étaient manifestées dans sa jeunesse, le désignèrent tout natu- 
rellement pour traduire en dialecte du cru les Psaumes de Da- 
vid. 11 le fit avec une sincérité, un talent qui lui ont valu de 
nombreux admirateurs. Ses psaumes, répandus et chantés par 
le peuple, eurent un retentissement considérable et décidèrent 
de son génie poétique. Son texte, d'une forme à la fois correcte et 
élégante, mais qui n'est souvent qu'une ingénieuse paraphrase 
de l'original, fut en Armagnac l'équivalent de la traduction de 
Clément Marot dans les pays de langue française, c'est-à-dire 
un chant sacré que les huguenots adoptèrent et qui guida leur 
foi. Les Psaumes de David viratz en rythme gascoun parurent 
à Toulouse, chez Jacques Colomès, en 1565 (in-12). précédés 
•d'une dédicace à « Très illustre et très haute princesse la reine 
de Navarre ». Encouragé par son succès. Garros donna deux 
ans après, sous le titre Poesias gasconas (Toulouse, Colomès, 
1567, in-12). un recueil de poésies diverses, où l'on trouve des 
héroïdes à l'imitation des anciens, huit églogues touchant les 
mœurs rustiques et une sorte de manifeste en faveur de la lan- 
gue gasconne. Après avoir fait œuvre de foi religieuse, Pierre de 
Garros terminait sa carrière par une manifestation de foi litté- 
raire et morale. Ses héroïdes ne sont, à proprement parler, qu'un 
exercice d'éloquence, mais ses églogues demeurent comme un 
des plus authentiques et émouvants témoignages d'une éjioquo 
troublée de notre histoire. Elles renferment des pages qui 
ont sollicité la verve de ceux qui vinrent après lui, en créant 
un genre. Telles pièces, Mauberdot (Méchant Verdet) et Ifcrran 
(Le Ferrailleur), ne sont pas déplacées près do ce tableautin sai- 
sissant de (îoudouli, Loti Croquant. « Abandonnant les sentiers 
étroits du sentimentalisme, trop battus jusque-là. écrit M. J. Mi- 
chelet, Garros osa aborder avec un égal mérite la poésie bibli- 
que, héroïque et pastorale. L'arme ne faiblit jamais dans sa 
main de novateur, et le langage est partout au niveau de la pen- 
sée. Son vers est clair, lucide; sou style simple, ses tableaux 
relevés par des remarques toujours empreintes de sagesse, qui 
font ressortir son esprit observateur, judicieux, indépendant. 
La rapidité et lu facilité de conception sont alliées a une abon- 
dance de coloris, d'images qui donnent à son talent un cachet 
particulier. ■ 

BiBLiooRAPiiiE. — J.-C. Brunot, Manuel du Libraire. — Sup- 
plément à la Biographie univ. de Michaud. — Alcée Durrieux, 
Notice biogr., eu tête de la réimpr. des l'sauines de Pey de (iar- 
ros, etc. — J. Michelet, Poètes f/ascons du fiers, depuis te seizième 
siècle jusqu'à nos Jours, Auch, impr. Th. Bouquet, 1904, in-8». 



GASCOGNE ET GUYE.NNE 



215 



Voir en outre Revue (V Aquitaine, t. I"', p. 125-126, t. IX, p. 204, 
205; Revue de Gascogne, t. I-, p. 355, 405, 468, 499; t. II, p. 571; 
t. XIII, p. 537. 



CHANT NUPTIAL 

Debout, allez, filles de Lectoure, — Faire bon accueil 
à l'épousée qui vient; — Revenez de bonne heure, jeunes 
filles — Qui allez ramasser la jonchée ' ; — Portez pleines 
corbeilles — De verdures fraîches, — Et quand vous re- 
viendrez, — Vous tenant la main dans lu main, — Gaies 
et couvertes de fleurs, — Vous chanterez une chanson. 

Sortez, donzelles^ aux cheveux dorés — Qui trop sou- 
vent vous faites prier; — Sortez mignonnes, bien pa- 
rées, — Et no vous faites plus tant gourmander. — Qu'elles 
aillent les plus jolies — Et les plus diligentes — Aux 
champs en grand nombre ; — Montrez qu'il n'était — Nul 
besoin — D'aiguillon aigu. 

Courez ébrancher la ramée, — Gentils compagnons des 
bois, — En revenant au long de la prairie — Sautez joyeux 
et folâtres. 



GANT NOB lAU 



Svs anatz hilhas do Laytora 
La nobia qui ven arcuilhi, 
Tornatz gojatas, do bon' hora 
Qui lajiincada vatz culei; 
Portât?, pleas descas 
De verduras phrescas, 
E qan' tornaratz, 
Man a mau juntadas, 
Gayas, enphlocadas, 
Ua canson diratz. 
Sortetz danzeras pou dauradas, 
Que ta soen vos hetz couvida, 



Sortetz mignonas e paradas : 
E no ra'hassatz plus tant crida. 
Angan las mes gentas 
E mes diligentas ' 

Aus camps qanteqant, 
Mustratz que nobs era, 
Degua nessera, 
D'agulhon picant. 
Corretz desbrancâ la ramada, 
Gentius compagnes boscasses, 
Au tornâ peu long de la prada 
Sautatzgaujos,e solasses. 



1. La jonchée consiste en feuilles el fleurs répandues à profusion 
depuis la maison de la mariée jusqu'à l'église, 
i. Filles d'iionneur de la mariée. 



216 



LES POETES DU TERROIR 



— Et mes gens d'entendre — Ma parole; Ils ont saisi 

— La serpe tranchante : — Le vent d'allégresse — Fait 
hâter leur pas — Vers les bois agréables. 

Là, mainte Nymphe belle — Nous verrons prête à em- 
brasser — Sa tant aimée compagne — Qui tant qu'elle 
peut s'approche en avant; — Et nulle envie, — Tant 
qu'elle ne nous voit pas, — N'a de se réjouir. — Venez, 
Nymphe nouvelle , — La première et la dernière — Du 
bonheur de l'époux. 

Soufflez, maîtres (elle est entrée), — Tant que vos 
soufflets pourront donner. — Commencez avec galante 
aubade — A célébrer l'arrivée : — Vous, soyez la bien- 
venue, — Joyeusement accueillie, — Fleur supérieure 
aux fleurs — Avec la gentillesse, — L'honneur et la no- 
blesse — Que vous menez avec vous. 

L'époux avec sa longue suite, — A mille plaisisirs dis- 
posé, — Pour faire l'accueil espéré, — Est sorti avec 
solennité. — Là, l'entoure — La grande couronne du menu 
peuple; — Là de tristesse, — Mère de la vieillesse, — 
Nul mot n'est entendu. 



E mas gens d'entene 
Ma paraula. e prene 
Lo hausset prii/.cnt : 
Le vent d'alegransa 
D'et/. lo pas aiiansa 
Ent' au bosc pla/cnt. 
Aqi mantuA Nympha bera 
Vej'ran prosta per al)rassa 
Sa tant amada compagnera 
Qui tant que pot s'apropia en ça, 
E deguii enuuja. 
Deqià que nos voja. 
N'a do s'argauzi. 
Vietz Nympha naucru 
l'rumera, e darrera. 
Do l'uspos gauzi. 
Hohatzmcstrcs(ora es antrada 
Tantqueusbarqis vou poyrand.-i 



Coaiensatz de galanta aubada 

Las amyansas saludà : 

Vos siatz beu venguda. 
De gay reccbuda, 
Phlo dessus las plilos, 
Dam la geutilessa. 
L'hono, la uoblessa 
Que myâtz dam vos 

L'espos dam sa longa segucns: 
En mila plazes convertit. 
Per ha la sperada arculhensa 
Magniphicaraent es sortit. 
Aqi s'eaviroA 
La graua coroft 
Deu pople menut. 
Aqi do tristessa 
La may do vielhessa 
Mot u'es entenut. 



I 



GASCOGNE ET GUYENNE 217 

Epoux, votre chère moitié, — Que vous voulez unir 
avec vous, — Dès qu'elle est sortie du lieu où elle était, 

— Ne peut plus être sans vous. — O couple amoureux, 

— Soyez aussi heureux — Que jamais on ne vit; — Que 
tant d'amour vous lie, — Qu'il ne se délie — De cent 
ans et plus. 

Tant que durera ce long âge, — Que vous soyez en 
grande prospérité; — Multipliez votre lignage, — Et que 
votre postérité — Soit famille qui dure, — Qui craigne 
et qui aime — Le Dieu suprême; — Qu'elle chante et 
glorifie, — Qu'elle loue et magnifie — Son nom Eternel. 

{Traduction d'Alcée Durrieux, 
revue et corrigée.) 



Espos vosta mieja partida Mentrequedureaqet longatge, 

Que dam vos voletz ajusta Vejatz en grand prosperitat, 

S'es deu loc on era partida Multiplicâ voste liat^je, 

Perqe ses vos no pot esta. E sia vosta posteritat 

O copia amoro/.a, Ua gont qui réclame, 

tjiatz autant vroza Qui crenga, qui amo 

Q'om ne vie james ; Lo Diu supernau, 

Tant d'amo vos ligue. Gante, e gloriphiquo 

Que no se desligue Lauze. e magniphique 

De Cent ans ou mes. Son nom Eternau. 

[Poesias gasconas, etc., Tolosa, 
J. Colomiès, 1567.) 



13 



OLIVIER DE MAGNY 

(1529P-1560) 



Olivier de Magny, comme Clément Marot, naquit à Cahors, on 
Qiiercy, vers l'an 1529. Il appartenait à l'une des plus anciennes 
maisons do sa ville natale. Son père, Michel de Magny, exer- 
«.'ait la charge, héréditaire dans sa famille, de notaire royal: sa 
iiiere se nommait Marguerite de Parra. Il fut envoyé de bonne 
heure à Paris, où son compatriote Hugues Salel, de Casais, 
enQuercy, laccueillit avec bienveillance et le fit son secrétaire. 
Après la mort de ce dernier, en 1554, il s'attacha à Jean d'Avan* 
son, conseiller d'Etat, et le suivit dans une mission diploma- 
tique auprès du pape Jules II, à Rome. En ce pays, il lit la 
rencontre de Joachim du Bellay, secrétaire d'ambassade comme 
lui. Les deux jioètes se lièrent. De retour en France, après un 
séjour de trois années, Olivier de Magny s'arrêta à Lyon et 
s'éprit de Louise Labé. C'est vraisemblablement à notre poète 
<iue la Belle Cordière écrivit les plus passionnés do ses vers 
d'amour. Devenu secrétaire du roi, il mourut en 1560, à peine 
âgé de trente ans. Ses œuvres consistent en cinq recueils : Les 
Amours (Paris, Est. Groulleau, 1553, et Lyon, B. Rigaud, 1573, 
in-8») ; Hymne sur la Naissance de Madame Marguerite de France, 
ai'cc quelques autres vers I.iriques (Paris, Arn. l'Angelicr, 1553, 
in-S»); Les Gayetcz (Jean Dallier, 1554, in-8»); Les Souspirs (Pa- 
ris, "Vincent Sertenas, 1557, in-8") et Les Odes (Paris, André We- 
chcl, 1559, in-8<>}. Rien n'est plus rare que ces livres originaux. 
Aussi en a-t-on entrepris il y a peu d'années diverses réimpres- 
sions. Voyez. : Les Amours, Les Souspirs, Les Gayctez, L.es Odcs^ 
etc., publiés par Prosper Blauchcmain, Turin, Gay, 1869, 1870, 
et Lyon, Scheuring, 1876, 4 vol. iu-8"; Les Œuvres d'Olivier de 
Magny [Gayetez, Soupirs, Odes, Amours, Dernières Poésies), avec 
notices et index par E. Courbet, Paris, A. Lemcrrc, 1871-1881, 
G vol. in-12. 

Un érudit de province, Emile Dufour, do Cahors, a publié de 
curieux renseignements sur la famille du poète et sur les lieux 
<iui sans cesse lui furent chers. Nous en détacherons ce qui suit: 
L'habitation do Magny a la ville était encore en 1560 — lorsque 
fut rédigé le grand cadastre do Cahors — dans la rue do l'.lbes- 
cat, rue dont l'emplacement, ainsi que celui de plusieurs autres 



GASCOGKE ET GUYICNNK 



19 



nielles adjacentes, fut, bientôt nprès, absorbé jiar l'immense 
})alais que les évèques firent construire dans ce quartier, et 
dont les chassa si vite la Révolution. Sa demeure des champs, 
«onime le poète l'appelle dans l'une de ses odes, composée d'un 
petit jardin, d'un petit champ, d'un petit bois, d'une petite fon- 
taine, était évidemment située dans la vallée accidentée qui se 
trouve à l'orient et en face de la cité, dont elle n'est séparée que 
parla rivière et que l'on nomme, je ne sais trop pourquoi, Ca- 
bessut, Camp haussât, peut-être. Ce devait être la maison au- 
jourd'hui singulièrement délabrée qui, aux pieds du premier 
coteau, où finit doucement la plaine, se pose entre deux che- 
mins qui ont transformé ses dépendances en triangle, comme 
une espèce de promontoire à l'extrémité duquel se trouvait 
[vers 1860] un petit lac qu'on appelait encore le lac de Magny. 
La campagne, aux alentours, presque entièrement dénudée 
aujourd'hui, à cause des cultures spéciales auxquelles elle est 
exclusivement consacrée, était alors couverte de magnifitiues 
chênes, de vignes à la végétation luxuriante et de chàtaigniei s 
gigantesques. » Poète facile et fécond, Olivier de Maguy est un 
des plus agréables disciples de la Pléiade. 

Bibliographie. — Emile Dufour, Etudes historiques sur le 
Ouercy, Cahors, Plantade, 1864, in-8". — J. Favre, Olivier de 
Magny, 1529 {?)-156L Etude biogr. et littér., Paris, Garnier, 1886, 
in-8». (Consultez en outre la Revue d'Histoire littéraire de la 
france, 18'J8, p. 167, et 1903, p. 467.) 



A SA DEMEURE DES CHAMPS 

Petit jardin, petite plaine. 

Petit boys, petite fontaine. 

Et petits coustaux* d'alentour, 

Qui voyez mon estre si libre, 

Combien serois-je heureux de vivre 

Et mourir en vostre séjour! 

Bien que vos fleurs, vos bleds, vos arbres, 
Et vos eaux ne soyent près des marbres, 
My des palais audacieux, 
Tel plaisir pourtant j'y retire 



1. Coteaux. 



220 



LES POETES DU TERROIR 

Que mon heur, si je l'ose dire, 
Je ne vouldroy quitter aux Dieux : 
Car ou soit qu'un livre je tienne, 
Ou qu'en resvant il me souvienne 
Des yeux qui m'enflamment le sein, 
Ou qu'en chantant je me promeine, 
Toute sorte de dure peine 
Et d'ennuy me laisse soubdain. 
Toutes fois il faut que je parte, 
Et fault qu'en partant je m'escarte 
De vos solitaires destours, 
Pour aller en pays estrange, 
Sous l'espoir de quelque louange 
Malement travailler mes jours. 
O chaste vierge Delienne, 
De ces montagnes gardienne. 
Si j'ay tousjours paré ton dos 
D'arc, de carquois et de sagettes, 
Couronnant ton chef de fleurettes 
Et sonnant sans cesse ton los : 
Fais que long temps je ne séjourne, 
Ainçois' que bien tost je retourne, 
En ces lieux à toy dédiez, 
Revoir de tes nymphes la bande. 
Afin qu'en ces autels j'appende 
Mille autres hymnes à tes pieds. 
Mais soit qu'encore je revienne 
Ou que bien loing on me retienne, 
Il me resouviendra tousjours 
De ce jardin, de cesle plaine, 
De ce boys, de cestc fontaine. 
Et de ces cousteaux d'alentour. 



{Odes.) 



SONNET 



Hien heureux est celuy qui, loing de la cité. 

Vit librement aux champs dans son propre héritage, 

1. Mais plus. 



GASCOGNE ET GUYENNE 221 

Et qui conduyt en paix le train de son mcsnage, 
Sans rechercher plus loing autre félicité. 

Il ne sçait que veult dire avoir nécessité, 
Et n'a point d'autre soing que de son labourage, 
Et si sa maison n'est pleine de grand ouvrage, 
Aussi n'est-il grevé de grand' adversité. 

Ores il ante un arbre, et ores il marye 

Les vignes aux ormeaux, et ore en la prairie 

Il desbonde un ruisseau pour l'herbe en arouzer : 

Puis au soir, il retourne et souppe à la chandelle 
Avecques ses enfans et sa femme fidelle, 
Puis se chauffe et devise et s'en va reposer. 

{Les Soupirs.) 



ESTIENNE DE LA BOETIE 

(1530-1563; 



Le célèbre auteur de La Servitude volontaire ou le Contr'nn 
naquit à Sarlat, dans le Périgord, le l""" novembre 1530, soit 
deux années avant son ami Montaigne. Nommé conseiller au 
Parlement de Bordeaux, le 13 octobre 1553, et admis dans sa 
charge le 17 mai 1554, il épousa peu de temps après Margue- 
rite de Carie, sœur du poète Lancelot de Carie, évoque de Riez, 
et veuve de Jean d'Arsac. Estienne de La Boétie vécut en par- 
faite communion d'esprit et de sentiment avec cette dernière et 
mourut le mercredi 18 août 1563. Il laissait avec le fameux 
ouvrage cité plus haut — objet de polémiques récentes — quel- 
ques traductions de Plutarqueet deXénophonet diverses poé- 
sies latines et françaises qui furcmt données au public en 1571, 
en 1572 et eu lôHO. Voyez : Vers français de feu Estienne de la 
Boétie, conseiller du Roy en sa cour de Parlement de Bordeaux, 
Paris, Frédéric Morel, 1571, in-12; La Mesiiagerie de Xcnophon, 
Les lùg-lcs de Mariage de Plutarque, etc., Ensemble quelques 
vers latins et français de son invention, Paris, F. Morel, 1572, 
in-8"; Vingt-neuf Sonnets d' Estienne de La Boétie, etc., publiés 
dans les Essais de Michel, seigneur de Montaigne... AHourdeaus, 
par S. Millanges, 1580, 2 vol. pet. in-S». Ces poésies, do mémo que 
La Servitude volontaire, ont été maintes fois réimprimées. Ou 
les trouve dans l'édition des Œuvres complètes publiée récem- 
ment avec une notice biographique, des variantes, des notes 
et un index par M. Paul IJonnefon (Hordeaux, Gounouilliou, 
et Paris, Houam, 1892, in-'i"). Montaigne allectionnait particu- 
lièrement les vers d'Eslienne de La Hoétie. Ses sonnets, et en 
particulier ceux qu'il a consacrés à son pays, ont de la chaleur. 
du la furcu et un tour original. 

HiBMOonAi'iiiR. — Paul Bonnefon, E. de La Boétie, sa vie, s,^ 
ouvrages et ses relations avec Montaigne, Bordeaux, 1888, iu-M . 
— Fr. Habasciue, L'n Magistrat au seizième siècle, Ageu, impr. 
Noubel, 1876, in-S», — F. Combes, Les Idées politiques de La 
Boétie et de Montaigne, Bordeaux, 1882, in-80. — A. Armaingautl, 
La Boétie, Montaigne et te Contr'nn, Paris, extrait do la Revue 



Èi 



GASCOGNE ET GUYENNE 223 

politique et parlementaire, 1906, in-S". — A. de la Valetto- 
Monbrun, Autour de Montaigne et de La Doctic, Paris, Picard, 
1908, in-8«. — Voyez en outre les travaux de R. Dezeimeris et 
L. Feugère. 



SONXETS 



C'estoit alors, quand, les chaleurs passées, 

Le sale automne aux cuves va foulant 

Le raisin gras dessoubs le pied coulant. 

Que mes douleurs furent encommencées. 

Le paysan bat ses gerbes amassées, 

Et aux caveaux ses bouillants muis roulant. 

Et des fruitiers son automne croulant. 

Se vange lors des peines advancées. 

Seroit ce point un présage donné 

Que mon espoir est dosjà moissonné? 

]Son, certes, non. Mais pour certain je pense, 

J'auroy, si bien à deviner j'entends, 

Si l'on peult rien prognostiquer du temps, 

Quelque grand fruict de ma longue espérance. 



Je veois bien, ma Dourdouigne, encor humble tu vas; 
De te monstrer Gasconne en Franco, tu as honte. 
Si du ruisseau de Sorgue on fait ores grand conte, 
Si a[-t-]il bien esté quelquefois aussi bas. 
Veoy tu le petit Loir comme il haste le pas ? 
Comme desjà parmy les plus grands il se conte? 
Comme il marche haultain d'une course plus prompte, 
Tout à costé du Mince, et il ne s'en plainct pas ? 
Un seul olivier d'Arne, enté au bord de Loire, 
Le faict courir plus brave et lui donne sa gloire. 
Laisse, laisse moy faire, et un jour, ma Dourdouigne, 
Si je devine bien, on te cognoistra mieulx; 
Et Garonne, et le Rhône, et ces aultres grands dieux 
En auront quelque envie, et possible vergoigne. 



DU BARTAS 

(1544-1590) 



Guillaume de Saluste — seigneur du Bartas — naquit à Mont- 
fort, en 1544. Son père, François Saluste. était recereur des dîmes 
du diocèse de Lombez ; il mourut après avoir fait l'acquisition 
du domaine du Bartas, dont son fils prit le nom. Le château du 
Bartas, qui existe encore de nos jours, dépend de la commune 
de Saint-Georges, dans le Fézansaguet; il est situé sur les 
bords d'un ruisseau, le Sarrampion, entre Mauvezin et Cologne. 

Du Bartas, élevé avec le goût des exercices militaires, se dis- 
tingua tout à la fois comme négociateur, comme capitaine et 
comme poète. A ses débuts, il fut gentilhomme ordinaire de la 
chambre du roi de Navarre, depuis Henri IV. Par la suite, il 
prit le parti des armes. Sa poésie, il faut le dire, se ressentit 
de ses multiples occupations, à tel point qu'il ne parvint jamais, 
quoi qu'il fit, à être un écrivain correct et élégant. C'était — 
sa rudesse et son imperfection en témoignent — une sorte de 
génie vulgaire et fort confus. Du Bartas servit dans la cavale- 
rie et commanda une compagnie sous le maréchal de Matignon, 
gouverneur de sa province. Le Béarnais l'employa pour ses 
alfaires près de Jacques VI, et il faillit demeurer en Ecosse, où 
ce prince tenta de se l'attacher. Il mourut dos suites do ses 
blessures, en 1590, suivant les uns, en l'»91, selon les autres. 
Ses deux ouvrages, La Semaine ou Création du monde, et la 
Seconde Semaine, publiés l'un en 1579 et l'autre en 1584, lui ont 
valu une réputation universelle. Ce n'est pourtant pas sur ces 
livres que nous le jugerons ici. 

On l'a observé déjà, quoiqu'il ait écrit le plus souvent on 
français, Saluste du Bartas se laissa gagner à rimer en gascon, 
sa langue maternelle. II écrivit dans ce dialecte un sonnet qui 
nous a été conservé par son ami Pierre de Brach. dans son 
Voyage en Cascogne, et il composa, lorsque Marguerite do Valois 
lit son entrée à Nérac, en l.")79, un poème demeuré fameux. 
C'est une sorte de dialogue où trois Nymphes, représentées par 
du jeunes et belles tilles (les nymphes latine, française et gas» 
conne), se disputent l'honneur do souhaiter la bienvenue de la 
reine *. « Ce jour-là, écrit le docteur Noulet, rien que ce jour-là 

i. Ce poème a 616 réédité en 1!>02, parM.M.H. (iuy et A.Jcanroy. 



GASCOGNE ET GUYENNE 225 

du Bartas se trouva naïvement, c'est-à-dire simplement poète. 
Ce fut comme une voix humaine qui lui parla au cœur, et l'aus- 
tère calviniste laissa tomber la Bible et sa cithare d'or pour 
écouter cette enchanteresse et redire ses accents... » 

La mise en scène et le dialogue font de ce poème un petit chef- 
d'œuvre; la manière surtout en est remarquable : c'est une sim- 
plicité relevée qui tranche du tout au tout avec le style am- 
poulé de ses autres ouvrages. Le dialogue des trois Nj-mphes 
se trouve généralement inséré à la suite de la Semaine et des 
productions diverses de du Bartas. Il a fait ainsi l'objet de 
nombreuses réimpressions. Ce n'est point trop dire qu'avec une 
série de sonnets intitulés les Neuf Muses pyrénéennes, il tient 
uue large place dans le bagage de cet auteur et, depuis plus de 
trois siècles, s'impose à l'admiration de ses compatriotes. 

Nous ne donnerons pas ici une bibliographie de l'œuvre de 
Saluste du Bartas : on la trouvera dans le Manuel du Libraire de 
J.-C. Brunet plus complète que nous ne saurions la faire. Rap- 
pelons néanmoins qu'on a fait paraître assez récemment une 
petite édition destinée a populariser quelques-unes des meil- 
Itiures pages du poète gascon : Choix de poésies françaises et 
gasconnes avec une notice biographique et des notes littéraires 
par Olivier de Gourcuff et Paul Bénètrix (Auch. impr. J. Capin, 
1890, in-18). 

Bibliographie. — Abbé Goujet, Bibliothèque françoise, XIII, 
p. 304. — J.-B. Noulet, Essai sur l'histoire littéraire des patois 
du Midi de la France, Paris, Techener. 1859, in-S». — G. Pellis- 
sier, La Vie et les Œuvres de D. B., 1882. — J. Micholet, Poètes 
gascons du Gers, Auch, imprim. Th. Bouquet, 1904, in-8». — 
H. Guy, La Science et la Morale de du Bartas d'après la pre- 
mière Semaine, Toulouse, Privât, 1902, in-8<>. 



FRAGMENT DU DIALOGUE DES TROIS NYMPHES 
LATINE, FRANÇAI'SE ET GASCONNE 

LA NYMPHE GASCONNE 

Baïse, enfle ton cours, prépare-toi à surpasser — Le 
Rhin, le Pô, l'Ebre, le Tanaïs; — 

LA GASGOUNE 

Baïse, enfle toun cous : coummence t'hé mes grane 
Que lou Rhin, que lou Po, que l'Ebre, que la Tane : 



226 LES POÈTES DU TERROIR 

Glorieuse, fais retentir ta joie dans toute la région, — 
Baïse, enfle ton cours, prépare-toi à te rendre plus grande, 

— Puisque jamais le Rhin, le Pô, l'Ebre, le Tanaïs — Ne 
virent sur leur gravier beauté telle que sur le tien. 

Grandis, ô petit Nérac ! Nérac, développe tes clôtures, 

— Lève tes tours jusqu'au ciel; ceins de tes murailles — 
Tout ce que le monde n'a jamais entouré de plus beau. 

— Claire aube du jour, va te cacher, de grâce, — Fuis 
loin d'ici, fuis, va montrer sur l'autre monde ta face : — 
Ici brille une étoile plus éclatante que la tienne. 

O merle! ô rossignol! ô mésange! ô linotte! — Chan- 
tres du beau jardin que la Baïse engraisse, — Saluez 
d'un doux chant la plus belle du monde — Parc, 
charge de fruits tes arbres les plus sauvages! — Pour 
accueillir ta Dame rassemble tes ramages! — Parc, on 
ne vit jamais pareil honneur au tien. 

Toi, sois la bienvenue, Etoile qui gouvernes — Notre 
bonheur menacé d'orages et de tempêtes, — Et d'un re- 
gard bienveillant affranchis le monde de nuages. — Es- 
prit angélique, la plus belle d'entre les belles, — 

Gloiiiiousc, lu; hruuiiy loua j;ay pur tout loti inotiu. 
Haïse, enfle toun cous ; comence t'hé mes n;rane 
Piich que jamés loii Rhin, loii Pc. l'Ebre. la Tanc 
Nou biii sur lou graué tau beutat que lou toun. 
Creich, ô petit Nerac! Nerac, crcich tas barralhcs, 
Leiie tas tous au cèu : cinto de tas iiiuralhcs 
Tout so que de phis bot cintec iamés lou nioun. 
Claio halbe deu jour, but cscoune de grassie. 
Huch hu. huch, b<i mucha sur ïnuUi inoiin ta fassie : 
Assiu raye un lugrau plus luseu que lou toun. 
O nKîile! à roussicnol! ô meillcngue! o leunoiche! 
Coures dou b<t casau que la Haïse cngreichc. 
Saludals d'un dous cant la plus bore dcu moiin, 
O parc, carguo do fruts tous arbres plus saubatjcs! 
Por arcouillii ta dauue acato tous ramatjres : 
Parc, nou se bic ianiés tant d'auuou que lou toun. 
Tu siés la ben benjrudo, Kstelc qui goubernes 
Nostre niacau batut dauratK<' <' de subcrnos, 
Et d'un espia courtes dcscncrumcs lou moun. 
Esperit angclic, la bèrc de las bùres, 



GASCOGNE ET GUYENNE 227 

Que mon cou vieux de cent hivers et de cent printemps 
Ne puisse être pelé que par Ion seul joug"! 

Vois comme ta naissance, honneur évident de notre 
âge, — A ta venue a fait plus beau son visage. — Il me 
semble, en t'accueillant, ([ue je conquiers l'univers. — 
Vois comme cette cour nage toute dans la joie. — Vois 
comme tout le monde sourit à ton entrée, — Comme le 
peuple marie sa gaieté avec la tienne. 

Surtout, vois ton mari dont la face rayonnante, — La 
douceur, le grand cœur, la renommée, la grâce, — A 
cent fois mérité la couronne du monde. — Vois, vois 
comme son cœur bat de bonheur; — Vois comme, pour 
satisfaire son amoureuse envie, — Il a toujours son œil 
iixé sur le tien. 

Que Dieu soit lou garde du corps; que Dieu de son 
doigt trace — Sa loi sur ton corps comme sur du pa- 
pier indestructible! — Qu'il puisse faire luire ta vertu 
aux yeux de tout le monde! -r- Que le fléau du grand 
Dieu s'éloigne de ta tète! — Qu'un fils jaillisse de tes 
entrailles au bout de neuf mois, — Qui ressemble au père 
parle cœur et à loi par le visage. 

Moiin cet de cent hiuors. é de cent primniicres, 

Nou pousquo este pelât d'aute jua que deu touii. 

Goué couine ta cuahnade, aiinou cla de noste atge, 

A ta bengude a lieit plus bèt souu but bisatge. 

Eu semble, en t'aquista, conquista tout lou moun! 

Goué coume aqueste court ea aise toute iiade, 

Goué coum' tout sa guens arrits à toun entrade, • 

Coinn lou pople soun gay niaride daa lou touu. 

Sus tout, goué toun marit, de qui l'uberte fassie 

La doussou, lou p;ran co, la meniorie, la grassie, 

A cent cops méritât la couroue deu mouu; 

Gou. gouè, counio de ^ay lou co IL pataqueje ! 

Goué coum, par sadoura soun aniourouse euibcje, 

Et a toustem hicat soun ouil dessus lou toun ! 

Diu sie tonn gouarde cos : Diu de soun dit escriue 

En pape de touu cos sa lei, qui, toustem bine, 

Pousque hè tas bortuts lusi per ton lou moun! 

Lou lagét deu grand Diu de la teste s'absente. 

Saille an cap do nau mes un goujoun de toun bente, 

Qui semble au pay deu co, de la care sie toun! 



228 LES POÈTES DU TERROIR 

Que Dieu protège ton mari à l'ombre de ses ailes, — 
Que Dieu n'expose jamais ton mari à des malheurs! — 
Qu'il le fasse le plus grand Roi du monde! — Et puis- 
que votre paix est celle de la France, — Que Dieu vous 
tienne longtemps en amitié intime, — Que tu sois à 
Henri et qu'il soit à toi pendant cent ans! 



SONNET 

Ah! petit dieu malin, ah! traître porteur d'arc, — 
Pourquoi m'accables-tu si souvent de tes coups — Qui 
font dans mon cœur brèche sur brèche, — Sans jamais 
s'égarer? 

L'autre jour, ton lacet j'ôtai d'autour de mon cou; 

— J'enlevai les fers qui retenaient mes pieds, j'apaisai 
ta colère; — J'émoussai la pointe de ta flèche meurtrière 

— Et je mis (me semble-t-il) en cent morceaux ton arc 

Hélas! pour une chaîne maintenant j'ai cent chaînes. 

— Pour une entrave cent entraves, — Et mon sein, nu 
lieu d'un trait, est traversé de cent. 



Diu tenguc toun marit abricat de sas aies. 

Diu nou bâte jamès toun marit a-de-males! 

Diu liasse toun marit lo mes grand rei deu moua! 

E puch que boste pats es la pals de la France, 

Diu vous tengue loimgtems en pareille amistance : 

Cent ans sies-tu d'Honric : cent ans Hcnric sic toun 

SONNET 

Ha! chaton maulia/.éc. ha! traidou balcstë, 

Perqiié débarres-tu ta sn-n ta pataqucre, 

Per hé di'gucns mon co brequere sur brequcre, 

Et ses he pauc ni prou, bac, ni haut, ni cousté? 

L'autre jour ton cordet d'autour deu kot jousté; 

Jou desherrié mous j)es, jou' scanli ta coulere, 

La punte. jousmouché, de ta bire murtrdrc. 

Et ton arc en cent tros (samsemble) jou bouté. 

Hélas! per uc cadeno are joué cent cadenes; 

Per un cep joué cent ceps, per ne peuo cent pencs: 

Et au scDg per un trcit, jou o cent cap-hers hikats. 



GASCOGNE ET GUYENNE 229 

Mais tes coups, tes tourments, tes entraves et tes chai- 
les, — Amour, me plaisent tant que je n'ai ni repos ni 
trêve — Si toujours je ne vis en si douce peine. 



LES NEUF MUSES PYRENEES PRESENTEES 

PAR GUILLAUME DE SALUSTE. SIEUR DU BARTAS, 
AU ROY DE NAVARRE 

I 

Mon prince, approclie-toy, viens, ô la fleur dos Rois. 
Bacchus sur nos costaux, Pluton dans nos entrailles, 
Gerès par nos vallons, Theniis dans nos murailles, 
Les Muses dans nos eaux, Pan habite en nos bois. 

Ne mesprise ces Rocs, ces Rocs ont autrefois 
Nourri ces grands Héros qu'à vaincre tu travailles, 
Héros qui par duels, par sièges, par batailles, 
Ont poussé jusqu'au seuil l'honneur du sang- de Foix. 

Hercule ayant vaincu le triple honneur d'Espagne, 
Se fit père du Roy de ce coin de Montagne, 
Qui des lils de ses fils a tousjours pris la loy. 

Henry, l'unique effroy de la terre Hesperide, 

Tu ne pourrois avoir plus grand ayeul qu'Alcide, 

11 ne pourroit avoir plus grand neveu que toy. 



Coupeaux tousjours chenus, miracles qui touchez 
Les astres de vos fronts, l'enfer de vos racines, 
Espouventaux du ciel. Rochers, qui dans vos mines 
Les forcenez désirs de l'avare cachez. 

Tressaillez de plaisirs, vos pointes clochez ', 
Faites jaillir partout des sources argentines. 



Mans ton treit. ton tiinnon. ton cep, et ta cadone, 
Aniou, me plazea laa que jou né paus ni pax, 
Si toustem jou nou biui en ue ta douce pêne. 

Pour ébranlez. 



233 LES POÈTES DU TEKKOIK 

Ouvrez vos flancs pierreux, descouvrez vos poitriiie- 
A vos plus chers métaux le li'iste frein laschez. 

Invincible rempart de l'Espagne et des Gaules, 
Ainsi que vous voyez blancliir sur vos épaules 
Les montagnes qui font plus hautain l'univers, 

O sommets escarpez, ainsi ce Roy qui monte 
Sur vos dos et de neige et de sapins couvers, 
Par ses belles vertus tout autre Roy surmonte. 

III 

Fleuve d'or et de flot, et de nom et de sable, 
Riche en grains, en pastel ', en fruicts, en vins, on bois 
Auriege au viste cours, clair ornement de Foix. 
Qui rends par ton tribut Garone navigable, 

Fille de si grand Mont, qui cache, espouvantablo, 
Son front dedans le ciel, qui chenu tous les mois. 
Depuis le bord de Su jusqu'au bord Escossois, 
Ne void autre plus grand à sa valeur semblable. 

Clair flot, je te feroy, par un discours facond. 
Plus riche que Pactol, plus que le Nil fécond. 
Plus loin que l'Océan on orroit tes eaux bruire. 

Fier, ont t'esgalleroit aux fleuves les plus grands, 
On te verroit au ciel comme le Po reluire, 
Si je voyois tes bords repurgez de brigands. 

IV 

Ce roc cambré par art, par nature, ou i)ar laage, 
Ce roc de ïaracon hébergea quelquefois 
Les Géants qui rouloient les montagnes de Foix, 
Dont tant d'os excessifs rendent seur témoignage. 

Saturne, mange-enfans, Temps constamment vola^M 
Serrurier fauche-tout, change-mœurs, ciiange-loix. 
Non sans cause à deux fronts on t'a peint autrefois ; 
Car tout change sous toi chaque heure de visage. 

Jadis les fiers brigands, du pays plat bannis, 

1. Nom (le la pui'dc «laiis 1p ini*li Hc I;i IVanrc ^i! .l 'f.-l'l. haiim 
Iclcr et Thonia!», t. Il, p. 10'.* t.) 



GASCOGNt: ET CUVENNE 231 

Des bourgades chassez, dans les villes punis, 
Avoient tant seulement des grottes pour aziles. 

Ores les innocents, paoureux, se vont cacher, 

Ou dans un bois espais, ou sous un creux rocher, 

Et le s plus grands voleurs commandent dans les villes. 



PIERRE DE BRACH 

(1547-lfiO'j) 



Pierre de Brach, sieur de la Motte-Montnssan, conseiller dii 
Iloy, etc., était do Bordeaux. Il naquit le 22 septembre 1547, fit 
son droit à Toulouse sous le fameux Cujas, et dans cette ville 
se lia d'amitié avec son compatriote Saluste du Bartas. De re- 
tour à Bordeaux, il vécut dans l'intimité de Michel de Mon- 
taigne. Après une courte absence, il se maria et se prit à célé- 
brer dans ses vers, sous le nom d'Avmée, la femme qu'il avait 
élue malgré l'opposition des siens. Il mourut vers 160%. Pierre 
de Brach a publié successivement trois livres de poèmes et mé- 
langes, Les l'oè/nes de P. de Brach, etc. (Bordeaux, Simon Mil- 
langes, 1576, in-4»), un volume d'Imitation.';, dédié à la reine de 
Navarre : Aininte, fable bocagcre prise de l'italien de Torqitato 
Tassa, plus VOlimpe, imitation de l'Arioste (ibid., 1585, in-16). 
et une traductiou partielle de la Jérusalem délivrée, Quatre 
Chants de la llicrusalem, etc. (Paris, Abel l'Angelier, 1596, petit 
in-8»). Il laissa inédits trois livres des Amours d'Aymée. 

Les poésies complètes do Pierre de Brach ont été publiées, 
dans une édition monumentale, par M. Reinold De/.eimeris • 
Œui'res poétiques de P. de Brach, etc. (Paris. Aubry, 1861, 
2 vol. in-8o). L'amour ressenti i)ar Pierre do Brach pour sa 
patrie lui a inspiré un éloge à la fois poétique et historique de 
.son lieu natal, «pi'il adressa sous ce titre, lli/mne a Bordeaux, à 
Pierre de Ronsard, et le récit d'un voyage fait en Gascogne, 
avec du Bartas. Le premier de ces ouvrages est un long poème 
qui ne manque pas d'intérêt sur l'origine do sa ville, ses anti- 
(juités et l<;s hommes illustres auxquels elle a donné naissance, 
et le second un»; attachante description de sa province. • Pierre 
do Brach, écrit Viollet-Ie-Duc, est un écrivain correct, un vcrsi- 
licateur élégant et harmonieux. bi<-n supérieur sous c(> rapport 
à tous les poètes ses contemporains. » 

Bini.loORAiMilE. — Abbé Goujot, Uihliothèque française, XIIl, 
p. .122. — Guillaume Collelet, Vie de Pierre de Brach, etc. — 
ViolIet-le-Duc. Bibliothèque poétique, Paris. Hachette. 1843, 
iii_8». _ IL De/.eimeris, /'. de Brach, Paris, 18 )8, iu-8" ; Recher- 
ches sur la Vie de P. de Brach. (Voyez l'ôdil. des (JEuvros de ce 
poète, Paris, 1861). 



GASCOGNE ET GUYENNE 233 



LE PORT DE BOURDEAUXi 

heureux Océan, dont le flot nous apporte 
Tant de commodités de différente sorte, 
Remonte, redescens, rêvas, reviens tousjours, 
Sans jamais varier ton variable cours? 

Car c'est toi seul qui fais au reflet de ton onde. 

Que tout ce qui nous manque en nostre port abonde ; 

Et ce que du levant jusqu'au Soleil couchant, 

Avare, va chercher un ostrange marchand, 

Le nostre, sans se mettre au hasard du naufrage, 

Le trouve, bien-heureux, sur son mesme rivage. 

Car est-il estranger, pour loin qu'il soit logé, 

Qui n'ait en nostre port mille fois voyagé? 

Et qvii n'ait, hasardeux, une ou deux fois l'année, 

Pour aborder à nous la voile au vent donnée? 

Jamais à nostre port ne surgissant vaisseau. 

Qui n'ait son ventre creux, bas enfoncé soubs l'eau, 

Dessoubs le faix pesant d'une charge marchande. 

Qui se troque ou se vend, selon qu'on le demande. 

Par où double proffit tousjours nous recevons. 

Changeant ce qui nous reste à ce que nous n'avons. 

N'est-ce pas un plaisir de voir franchir les toiles, 

D'une lieuë en la mer, de deux ou trois cents voiles? 

Qui s'enflans et bouffans dessoubs un vent de Nord,* 

La prouë à leurs vaisseaux tournent à nostre bord, 

Prenant comme en biais leur route tortueuse, 

Pour éviter d'un banc la rade sablonneuse. 

Le vent roide les pousse, on voit les uns qui vont 

Se suivant queue à queue, ores marchant de front, 

Ores d'un qui, premier, la flotte avoit passée 

Par un meilleur voilier la course est devancée; 

Ores l'un va derrière, or l'autre va devant, 

Selon qu'il est plus vite ou qu'il prend mieux le vent. 

Mais file à file en fin toute la flotte arrive 

Esparse en mille endroits sur le front de la rive. 

1. Extrait de l'Hymne de Bourdeaux. 



234 LES POÈTKS DU TERROIR 

Ainsi voit-on souvent suite à suite voler 
Une ti'oupe d'oiseaux, du vent portés en l'air : 
Ceux-ci passent ceux-là de leur aisle esbranlée, 
Ceux-là passent ceux-ci de plus roide volée; 
Ores l'un après l'autre, ores tous à la fois, 
Jusqu'à ce qu'en volant ils trouvent quelque bois 
Où ils fondent ensemble, et pour prendre l'ombrage 
L'un ici, l'autre là, se loge en ce boscage... 



FRAGMENT DU VOYAGE EX GASCOGNE 

LE CHATEAU DE BARTAS 

Le Soleil cependant vers l'Occident décline, 
Plongeant son chef flambant au sein do la marine. 
Et nos chevaux suants, du travail harassés, 
En allongeant le col inarchoient à pas forcés; 
Tellement que l'obscur de la nuit retournée. 
Au chasteau du Bartas borna nostre journée, 
Bartas où la nature et l'art industrieux 
Semblent pour l'embellir avoir mis tout leur mieux. 

Car de haute fustaie un bois icy s'osleve, 
Dont l'ombre s'allongeant dans les doves s'abrevc', 
Où mille rossignols, branchés en mille lieux, 
Degoisent à l'envi leur chant mélodieux. 
Deçà, le grand vivier, ainsi qu'une rivière, 
Lèche le pied des murs de son eau poissonnière, 
Où le brochet, la carpe et mille autres poissons 
Se pendent quand on veut aux croches hamessnns. 

Laissant là le vivier, un chemin vous amené 
Soiibs l'ombrage feuillu d'une oposse gai'one, 
Où les clapiers voûtés cachent dedans leurs creux, 
Serpentes en canaux, mille connins pourouxS. 
Là le clos du jardin est joint avec la vigne, 
La vigne aux ceps pampres, ([ui, plantés à la ligne 
Estendent çà et là, l'un sur l'autre, les bras, 
Que la grappe déjà fait recourber en bas; 

). S'alir(>iivc. 1. l'i'iiroiix. 



GASCOGNE ET GUYENNE 235 

Et vigne que l'on tient, au goust du bon yvrongne. 

Porter le meilleur vin de toute la Gascongne. 

Mais que j'ay tort d'avoir, d'un vers mal ordonné, 

Parlé premièrement de l'enfant cuisse-né 

Que de leau qui, sortant d'une claire fontaine. 

Embrasse en gargouillant le giron de la plaine; 

Car d'elle je devois parler premièrement, 

Pouree que je ne bois ([ue de son élément. 

Pour vous donques, fontaine, en m'excusant, je prie 

Que jamais en esté vostre eau ne soit tarie; 

Que jamais le pasteur n'ameine son troupeau 

Pour l'abrever chés vous, souillant vostre belle eau; 

Que des arbres voisins la feuille ne se sèche, 

Ains * qu'à jamais vostre eau par leur ombre soit freche. 

Que le bord qui vous ceint se maintienne couvert, 

Soit riiyver, soit l'esté, d'un tapis toujours vert; 

Que Salluste-, approchant de vostre bord humide, 

Esprouve en vous l'effet de l'onde Aganippide !... 

SONNET 

Ny voir à mon retour mes parens contentés, 

Ny voir de mes amis une troupe chérie ; 

Ny voir les champs fertils de ma chère patrie, 

D'où je m.'estoy bani déjà par trois estes! 

Ny voir en nostre port mille nouvelletés, 

Qu'apporte lOcean alors qu'il se marie 

A nos fleuves gascons, desquels le cours varie 

Par le regorgement de ses flots irrités; ' 

Ny me voir contenté d'une large abondance. 

Me voyant estre exempt de l'estroite indigence 

Que le povre escolier a toujours près de soi : 

Je n'ay de tout cela reçeu tant de liesse 

Que du seul souvenir de ma belle maistresse, 

Qui peut-estre a perdu le souvenir de moil 

[Œuvres de P. de Brach, édit. de 1862, t. H.) 

l.Rlais. 

2. Guillaume de Salusle, seiiincur du Barlas. 



BERTRAND DE LARADE 

(1581-?) 



Nous savons peu de chose sur ce poète. Il naquit en 1581 i 
Montréjeau et mourut dans la première moitié du xvii« siècle 
Uniquement voué à la poésie vulgaire et se déclarant inapte ; 
tout autre genre littéraire, quoiqu'il obtînt un prix aux jeu> 
Floraux en 1610, Larade chercha ses Mécènes à Toulouse, y con 
tracta d'honorables amitiés et mérita que fioudouli écrivît à s; 
louange une odelette en patois toulousain et un quatrain en mau- 
vais français. Il se plaint, en quelque endroit de ses œuvres, d( 
lâcheuses affaires que lui suscitèrent ses compatriotes de Mont 
réjeau, mais il paraît s'en consoler par la bonne opinion qu'i 
avait de sa propre valeur. On lui doit plusieurs recueils, aujour 
d'hui à peu près introuvables, et qui n'ont pas, que nous sa- 
chions, été réimprimés : La Margalide gasconne de Bertran d< 
Larade de Mourejau d'Arribere (La Marguerite gasconne), To- 
lose, Ramon Colomiez, 1604, in-12; La Muse gasconne de Ber- 
tran Larade, etc. (La Muse gasconne...), Tolose, Vefvede I. Co- 
lomiez et Raymond Colomiez, 1607, in-12; La Muse pirancse d< 
Bertran Larade, etc. (La Muse pyrénéenne), Tolose, Colomiez. 
1609, in-12. 

Bien que, selon l'expression de J.-B. Noulet, la poésie dt 
Larade n'atteste qu'un esprit de culture médiocre et no relève 
d'aucune qualité d'élite, son triomphe est dans la chanson et le.-- 
pièces de courte haleine. « Les compositions do ce genre qu< 
nous fournissent ses recueils sont de véritables Pastourelles qui 
méritent d'être distinguées. Ces petits poèmes, d'une invention 
peu varice et roulant tous sur les peines de l'amour, ne man- 
quent pas d'un certain charme, qu'ils empruntent surtout à la 
grafcieuse naïveté des tableaux et du langage. Sous ce rapport. 
Larade est le précurseur en ligne directe do cette pléiade de 
charmants poètes du Réarn groupés autour do Despourrins. » 

BiBLioaRAPiiiE. -- J.-B. Noulet, Essai sur l'histoire littéraire 
des patois du Midi de la France, xvi» et xviP siècle, Paris, To- 
chcner, 1859, in-8°. 



GASCOGNE ET GUYENNE 237 



CHANSON» 

Adieu, adieu cent mille fois, — Bois, puits, coteaux et 
petites montagnes, — Puisque je perds aux meilleurs 
iésirs [ou besoins] — Les pas, le temps, les chanson- 
lettes, — Adieu, adieu, petits monticules fourchus, — 
Bois, sapins, chênes branchus. 

Adieu, canaux de moulin, adieu, rivières, — Adieu, 
joyeuses saulaies, — Où les demi-morts redevenaient 
vivants, — Dans les saisons presque plus froides; — 
Adieu, gais pastoureaux, — Rois de vous autres quand 
vous le voulez. 

Adieu, moutons, brebis, agneaux, — Chèvres, che- 
vreaux, veaux et petites vaches, — Joncs qu'en de si jolis 
anneaux'^ — Je faisais (tressais) pour de petites bergères, 
— Quand quelquefois sur la verdeur — Je livrais la 
trancliise de ma candeur. 



CANSOU 

Adieu, adieu, cent mille cepts, 
Bosques, topes et mountaigaetes, 
Puch que jeu perdy aux meillous opts 
Lous pas, lous tems, les cansounetes, 
Adiou, adiou, tepes hourquts, 
Bosques, avetz, quasses bronquts. 
Adiou, esgoiians, adiou, arious, 
Adiou, gaujouses aubaredes. 
Ou lous mey morts teurnauen bious, 
En las sasous presque mes bredes ; 
Adiou, gais pastourelets, 
Reis de beusautis quan boulets. 
Adiou, moutous, oeiles, aignets. 
Crabes, crabots, braus et brauetes, 
Juncts que t'a poulidets anets 
Jeu hasey per las bergeretes, 
Quan quauque cep sur la berdou 
Dauy les franc de ma condou. 

1. Traduction de M. Louis Batcavc. 

2. Allusion évidente à ces brègues de joncs que tressent les enfants. 



GUILLAUME ADER 

(1578-1638) 



A lui seul, grâce à son esprit et à sa facoade, Guillaume Ade 
suffit à personnifier le génie de sa race. Aussi ne doit-on pa 
s'étonner qu'il ait fait suivre fréquemment son nom de l'épi- 
thète de Gascon, tirant vanité de son origine. Il naquit à Lom- 
bez, selon les uns, à Gimont, selon les autres, en 1578, exerç 
la profession de médecin à Toulouse, puis dans sa ville natale 
et se rendit célèbre par divers ouvrages scientiliques et litté 
raires. Il mourut à Gimoot, le 23 janvier 1638, laissant deu: 
enfants, un fils et une fille, qu'il avait eus de son mariage ave 
Magdelaine de Lux, On a observé, non sans justesse, que 1 
légende tient lieu de vérité dans la vie de ce poète obscur. Lui 
même paraît l'avoir fait naître; de trop zélés admirateurs l'en 
tretinrent. Ainsi Ader aurait été, dit-on, tenu en particulier 
estime par Henri IV et sollicité même de faire (igure à la coui 
Nous ne savons ce qu'il faut retenir de cette information, mai 
il est hors de doute que si Ader se montra rel)eHe aux grâce 
de son maître, il fut le premier Gascon qui refusa les faveur 
de la fortune. Il se plut à glorifier le Béarnais, mais il le fit au 
tant en l'iionneur de la « nation gasconne » que pour célèbre 
les vertus d'un grand prince. Ce fut son œuvre de début. Eli 
parut sous ce titre : Loti Ccntilhomc Cascoiin c Ions hcits d 
gouerre deu grau é pondérons Ilenric Gascoun, Hey de France 
de Naouarre [Le (Gentilhomme gascon et les actions de gnerre d 
grand et pnissant Henri Gascon, roi de France et de Navarre 
Tolose, Ramond Colomiès, 10 10, in-8». C'est un livre rarissimi 
Selon le doc teurJ.-B.Noulet,« le Gentilhomme gascon n'est qu'un 
suite do récits sans couleur et sans vie, platement versifiés, ( 
ofi ne se fait jour, même pour un instant, le sentiment poéliqui 
Par la suite, Ader fit paraître un recueil de sentences moralf 
rimées à la manière des (|uatrains de Pibrac et de Pierre Mit 
thieu : Lon Catonnet Gascoun [Le Caton Gascon], Tolose, Bond' 

1611, petit in-8". Ce livret, fort goûté en Gascogne, a été maint» 
fois réimprimé, savoir : Lon Catonnet. etc., Tolose, Colomié- 

1612, in-12; ibid., veuve Colomiès, 1628, iu-12; ibid., Toulou8< 
Hénault, 1764i, in-12; ibid., Limoges, A. Combes lils, 1784, in-12 



GASCOGNE ET GUYENNE 



239 



bit!., Bordeaux, Lafargiie, 1865, in-12; ibid., Auch, iinprim. 
:ocharaux (pour la Société archéologique du Gers), 1904, in-S». 
)n doit en outre à Guillaume Ader plusieurs ouvrages savants : 
.uillclmiAdcr medici E narration es de irgrotix et morbis in euan- 
jelis, Tolosie, typis Ramundi Colomerii, 1620, in-S»; De pestis 
•ognitione et renicdiis... Tolosa-, tvpis Ramundi Colomerii, 
628, in-12; De la méthode de consulter les maladies chirur- 
gicales... par Guillaume Ader, Corningcois (sic), Paris, C. Be- 
iongne, 1628, iu-12 (un exemplaire à la Bibliothèque Sainte- 
jenevièvc). 

Les poésies complètes de Guillaume Ader ont fait assez ré- 
■omment l'objet d'une nouvelle édition publiée avec une notice, 
me traduction et des notes par A. Vignaux et A. Jeanroy (Tou- 
ouse. Ed. Privât, 1904, in-S"). 

Ader est loin dVtre un grand poète, mais il atteint parfois à 
me ampleur qui lui fait pardonner la médiocrité et l'incorrec- 
ion de ses vers. 

BiBi-iOGRAPuiE. — L. Couture, Revue de Cascogne, VI, 1865. 
- J.-B. Noulet, Essai sur l'flist. littèr. des patois du Midi delà 
"rance, Paris, Techencr, 1859, in-8». — J. Michelet, Poètes 
gascons du Gers, Auch, imprim. Th. Bouquet, 1904. in-S": — 
V. Vignaux et A. Jeanroy, Introduction aux Poésies de G. Ader, 
itc, 1904, etc. 



S E N T E rs C E S 

Naime rien que ce qui t'appartienne, — Suis le droit 
:hemin dans toutes tes affaires, — Le bien acquis à tort 
3t à travers — N'existera jamais sans qu'il vienne à 
mauvaise fin. • 

Ne prends jamais plus d'affaires que ta peine — Et 
que tes moyens ne puissent supporter. — 



SENTENCES 

N'ames arren que non set apartengue, 
Seguich lou dret en toutis tous ahèz, 
Ben aquesit de tort ou de traouèz, 
lamés sera qua maie fin nou bengue. 
Nou prengues pas mes ahèz que ta pêne, 
E tous mouyens nou pousquen supourta. 



240 LES POÈTES DU TERROIR 

Celui qui veut porter une charge trop lourde — S'expos( 
à tomber ou à perdre l'haleine. 

Douce est un temps la fréquentation des grands, — 
Mais elle devient à la fin amère comme fiel, — Car ui 
grand seigneur ne tire son chapeau — Que tant qu'i 
sait qu'on peut lui rendre service. 

En tes affaires ne t'obstine pas trop, — Examine ei 
ce cas ce que feraient les gens de bien, — Car un procè 
est la ruine d'une maison, — Et l'hôpital attend le pro 
cédurier. 

Sage est le jeune homme qui s'exerce au travail. - 
Car celui qui ne prend de la peine quand il est poulain 

— S'oblige à le faire quand il est vieux cheval. — L 
pain des vieux doit se moudre en jeunesse. 

Ne sois pas de ceux qui épouseraient une femme noire 

— Un avorton, pourvu qu'elle ait beaucoup d'argent. - 
Si tu n'as une femme de quelque bonne famille, — L'ai 
gent s'en va, et la bête te reste. 

[Le Catonet Gascon^ .) 

Aquet que bo trop gran hech apourta, 

E eau que cage ou que perde l'alèoe. 

Dons ei vn tems deu grauis lou seguiclii. 

Mes à la lin amarejant coiim hèu, 

Qu'un gran seignou nou tire lou chapèii, 

Que tant que sab qu'oui lou pot hé scrbiclii, 

En tous ahès nou t'aupiniastres gounire, 

Estan en so quen haran gens de beu, ^ 

Que Ion proucés, ei la quéro d'vn ben 

E l'espilau guigne lou plaidejaire. 

Sage ei lou jouen qu'a tribailla s'endrosse, 

Que qui nou pren peue quan ei pourin, 

Prene la dèu (juan ei bieil arroeissin. 

Lou pau deus bieils se dèu mole en joucnosse. 

Nou aies d'aquets qu'espousaran ue More, 

IIu arrebrec, mes qu'âge force argent. 

Si n'as mouillé de quauque bonne gent, 

L'argeut s'en ba, è la beslio dcmore. 

(Lou Catoiinct Casconn.) 
1. Tra.l. de J. Michelcl. 



THEOPHILE DE VIAU 

(1590-1626) 



Théophile de Viau naquit ea 1590, à Boussères, dans l'Age- 
nais, village situé sur la rive gauche du Lot, à une diuni-licuc 
de Port-Sainte-Maric, où son père, ancion avocat au parlement 
de Bordeaux, possédait un petit domaine. « Là, s'est-il écrié 
quelque part en ses vers. 

Se voit un petit château 
Joignant le pied d'uu grand coteau. » 

« Une tourelle bâtie par les ancêtres du poète, écrit Théo- 
phile Gautier, fait apercevoir le manoir d'assez, loin et dépasse 
de tonte la tète les maisons plus humbles et plus bourgeoises 
groupées tout à l'cutour. L'aspect du paysage est des plus ro- 
mantiques. Sur la colline, le terroir est assez maigre et coupé 
de roches, mais il produit d'excellent claret, et l'on peut vivre la 
très confortablement; en bas, les prairies sont fraîches et plan- 
tureuses, les bois feuillus et pleins d'ombrages... » En somme, 
un vrai paradis terrestre, si l'on ajoute foi aux poétiques descrip- 
tions qu'en a faites le pauvre Théophile au fond de son cachot... 
Sa famille était huguenote. Son aïeul avait été secrétaire de la 
reine de Navarre, et son oncle gouverneur de Tournon, sous 
Henri IV. On croit qu'avant d'aller faire sa philosophie à Sau- 
mur, où les protestants avaient une Académie, il fréquenta le 
collège de la Flèclie, que dirigeaient les jésuites. Sou incrédu- 
lité, a-t-on observé, excitée peut-être par cette éducation con- 
tradictoire, fut précoce. Théophile vécut et mourut en libertin, 
.selon le sens que Ion donnait autrefois à ce mot. Eu 1610, il vint 
à Paris, se lia avec quelques beaux esprits, puis visita la Hol- 
lande en compagnie de Balzac. De retour dans la capitale, il fut 
l'objet d'un ordre d'expulsion pour avoir répandu des vers liber- 
tins (1619). Il vécut à Londres, sollicita sa grâce, l'obtint, ren- 
tra en Frauce, se convertit, et eût peut-être joui en paix de ses 
talents et de hi faveur que lui valait la protection de Henri II, 
duc de Montmorency, sans la malheureuse affaire du Parnasse 
satyrique (1622), où il fut compromis avec Guillaume CoUetet, 
Berthelot, Nicolas Freuicle et d'autres écrivains, ses amis. Sou 



242 LES POÈTES DU TERROIR 

impiété et plus encore ses sarcasmes, le cynisme de ses pro- 
pos et ses débauches lui avaient valu linimitié des jésuites. Il 
eut beau désavouer l'ouvrage publié sous son nom, les pères 
Voisin, Garassus, Guérin, Renaud, le firent poursuivre, déclarer 
coupable de « lèze-majesté divine » et condamner par le Parle- 
ment de Paris à être brûlé vif en place de Grève. Le poète n'a- 
vait pas attendu l'exécution de cet arrêt pour disparaître. Il 
s'était réfuoié à Chantilly, cliez son protecteur, le duc de Mont- 
morency. Craignant d'être découvert, ou bien d'inquiéter son 
hôte, il s'enfuit, changeant chaque jour de retraite; mais, arrêté 
auCatelet, en Picardie, le 28 septembre, il fut ramené de brigade 
en brigade et finalement jeté à la Conciergerie, dans le cachot 
où avait langui Ilavaillac. Il put se croire perdu, abandonné do 
tous, et il prépara une justification qu'il adressa sous forme d'a- 
polo^^ie au roi. Son procès fut revisé, et au bout de deux ans sa 
peine fut commuée en un bannissement perpétuel avec confis- 
cation de ses biens. Théophile se relira à Chantilly, puis an 
château de Selles, en Berry, chez le comte de Béthuue. C'est do 
là qu'il revint mourir à Paris, — des suites des privations et des 
souffrances injustement supportées dans sa prison, — en l'hôtel 
de Montmorency, le 25 septembre 1626. âgé de trente-six ans. 
Il fut, dit l'abbé Goujet, inliumé dans le cimetière do Saint- 
Nicolas des Champs. Nous ne retiendrons rien du libertin, vic- 
time du plus sot et du plus misérable des fanatismes, celui-là 
même qui s'oppose à la liberté des miuurs et à l'iudépendanco 
d'esprit. Le poète seul nous occupera. Théophile fut mieux 
qu'un gentil rimeur de cour. Très doué, plus doue sans doute 
<iue la plupart des poètes contemporains, il connut et peignit 
la nature avec des couleurs qu'on n'avait point employée» 
avant lui. Selon l'expression de La Bruyère, il en fit l'histoire 
et l'anatomie. Il en lit aussi le roman, et par cela il mérita d'ètro 
considéré comme un ancêtre du romantisme rustique. Bien 
qu'il ait gi\té parfois par des toudies «le pn-ciosité et dos exer- 
cices de rhétorique s<!S gracieuses inventions, il n'a pas laissé 
do faire montre d'une élégante et juste simplicité. Il y a, écrit 
M. Remy de Gourmont. nu Tln-ophil»», ivre des beautés cliam- 
pètres et amoureux de son pays natal. Il so révéla après son 
procès, lors(|u'il reprit contact par le souvenir avec le ciel et 
les sites de son pays. On a donné récemment une liste de tous 
les ouvrages du poète. Nous croyons inutile de la repro<luiro 
ici. La première édition des poésies de Théophile est de 1621. 
Voyez : Les Œuvres, etc., Paris, QuesucI, 1021. in-12. Vinrent 
ensuite : Les Œuvres, etc.. 1022. in.l2; Les Œuvres... revues, cor- 
rigées et aiigin., Paris, Billain<!. 162:{, 1026. in-12; Rouen, iJola- 
masso, 1627, 1628, 1029, in 12: Paris. 1629, iii.l2-. Lyon, Michon, 
1G3(», in-12; Rouen. Delamasse, WA'i, in-12 (celte dernière édi- 
tion a été réimprimée do 1633 à 1677, tant à Paris qu'à Lyon, à 



GASCOGNE ET GUYENNE 243 

Rouen, à Bordeaux, etc., un grand nombre de fois); Œuvres com- 
plètes... publiées avec une notice biogr. par JI. Alloauuie, Paris. 
1856, 2 vol. petit iu-lG; Collection des plus belles pages, Théo- 
phile, etc., notice de Remy de Gourniont, Paris, Soc, du Mer- 
cure de France, 1907, in -18. 

BiBLiooRAPiiiE. — Abbé Goujet, Biblioth. française, etc., 
t. XIV, p. 3C3. — Nicérou, Mémoires pour seri'ir à l'histoire des 
hommes illustres, etc. — Théophile Gautier, Les Grotesques, 
nouv. éd., Paris, Charpeutier, 1897, iu-18. — Alleaume, Notice 
Sur Théophile, éd. citée. — D'" Kaethe Schirmaclier, Théophile de 
Vian, Leipzig, 1897, ia-S». — Ch. Garrissou, l'hcoph. et Paul de 
Vian, 1897. — Frédéric L.ichèvre, Le Procès de Théophile (sous 
presse). 



LETTRE DE THEOPHILE A SON FRERE 

Mon frère, mon dernier nppuy, 
ïoy seul dont \o secours me dure, 
Et ({ui seul trouves aujourd'huy 
Mon adversité longue et dure; 
Amy ferme, ardent, généreux, 
Que mon sort le plus malheureux 
Pique d'avantage ù le suivre, 
Achève de me secourir : 
Il faudra qu'on me laisse vivre 
Après m'avoir fait tant mourir. 

Quand les dangers où Dieu m'a mis 
Verront mon espérance morte; 
Quand mes juges et mes amis 
T'auront tous refusé la porte ; 
Quand tu seras las de prier, 
Quand tu seras las de crier, 
Ayant bien balancé ma teste 
Entre mon salut et ma mort. 
Il faut enfin que la tempeste 
M'ouvre le sépulchrc ou le port. 

Mais l'heure, qui la peut sçavoir ? 
Nos malheurs ont certaines courses 
Et des flots dont on ne peut voir 
Ny les limites ny les sources. 



244i LES POÈTES DU TERROIR 

Dieu seul cognoist ce changement^ 
Car l'esprit ni le jugement 
Dont nous a pourveus la nature, 
Quoi que l'on Tueille présumer, 
N'entend non plus nostre advanture 
Que le secret flux de la mer... 

En quelle plage des mortels 
Ne peut le vent crever la terre? 
Eu quel palais et quels autels 
Ne peut se glisser un tonnerre? 
Quels vaisseaux et quels matelots^ 
Sont toujours asseurez des flots? 
Quelquefois des villes entières. 
Par un horrible changement, 
Ont rencontré leurs cimetières 
En la place du fondement. 

Le sort, qui va tousjours de nuit,. 
Enyvré d'orgueil et de joye, 
Quoyqu'il soit sagement conduit. 
Garde malaisément sa voye. 
^ Ha! que les souverains décrets 

Ont tousjours demeuré secrets 
A la subtilité des hommes! 
Dieu seul cognoist Testât humain; 
11 scait ce qu'aujourd'hny nous sommes 
Et ce que nous serons demain. 

, Or, selon l'ordinaire cours 

Qu'il fait observer à nature. 
L'astre qui préside à mes jours 
S'en va changer mon advaulure; 
Mes yeux sont cspuisez de pleurs; 
Mes esprits, usés de malheurs, 
\ivent d'un sang gelé de craintes. 
La nuit trouve enfin la clarté, 
Et l'excez de tant de contraintes 
Me présage ma liberté. 

Quelque lac qui me soit tendu 
Par de si subtil» advcrsaii^es. 
Encore n'ay-je point perdu 



1 



&ÀSCOGNË Et GUYENNE 2 'l 5 

L'espérance de voir Boussères : 
Encore un coup, le Dieu du jour 
Tout devant moy fera sa cour 
Aux rives de nostre héritage, 
Et je verray ses cheveux hlonds 
Du mesme or qui luit sur le Tag-e 
Dorer l'argent de nos sablons. 

Je verray ces bois verdissans 
Où nos isles et l'herbe frèche 
Servent aux troupeaux mugissans 
Et de promenoir et de crèche. 
L'aurore y trouve à son retour 
L'herbe qu'ils ont mangé le jour. 
Je verray l'eau qui les abreuve, 
Et j'oirrai plaindre les graviers 
Et repartir l'escho du fleuve 
Aux injures des mariniers. 

Le pescheur, en se morfondant, 
Passe la nuit dans ce rivage. 
Qu'il croit estre plus abondant 
Que les bords de la mer sauvage. 
Il vend si peu ce qu'il a pris 
Qu'un teston est souvent le prix 
Dont il laisse vuider sa nasse, 
Et la quantité du poisson 
Deschire parfois la tirasse 
Et n'en paye pas la façon. 

S'il plaistà la bonté des cieux, 

Encore une fois à ma vie 

Je paistray ma dent et mes yeux 

Du rouge esclat de la pavie ; 

Encore ce brignon muscat, 

Dont le pourpre est plus délicat 1 

Que le teint uni de Caliste, 

Me fera d'un œil mesnager 

Estudier dessus la piste 

Qui me l'est venu ravager. 

Je cueilleray ces abricots, 

Ces fraises à couleur de fiâmes. 



246 LES POÈTES DU TEKKOIR 

Dont nos bergers font des escots 

Qui seroient icy bons aux dames, 

Et ces fig-ues et ces melons 

Dont la bouche des aquilons 

N'a jamais sçeu baiser l'escorce, 

Et ces jaunes muscats si chers, 

Que jamais la g-resle ne force 

Dans l'asile de nos rochers. 

Je verray sur nos grenadiers 

Leurs rouges pommes entr'ouvertes, 

Où le ciel, comme à ses lauriers, 

Garde tousjours des fueilles vorteS'. 

Je verray ce touffu jasmin 

Qui fait ombre à tout le chemiu 

D'une assez spacieuse allée, 

Et la parfume d'une fleur 

Qui conserve dans la gelée 

Son odorat et sa couleur. 

Je reverray fleurir nos prez; 

Je leur verray couper les herbes; 

Je verray quelque temps après 

Le paysan couché sur les gerbes; 

Et, comme ce climat divin 

Nous est très libéral de vin, 

Après avoir remply la grange, 

Je verray du matin au soir, 

Comme les flots de la vendange 

Escumeront dans le pressoir. 

Là, d'un esprit laborieux, 

L'infatigable IJelIegarde, 

De la voix, des mains et des yeux^ 

A tout le revenu prend garde. 

Il cognoist d'un exacte soin 

Ce que les prez rendent de foin. 

Ce que nos troupeaux ont de laine, 

Et sçait mieux qui» les vieux paysans 

Ce que la monlagnc et la plaine 

Nous peuvent donner tous les ans. 

Nous cueillerons tout à moitié, 

Comme nous avons fuicl encore» 



GASCOCrSE ET GUYENNE 247 

Ignorants de l'inimitié 
Dont une race se dévore; 
Et frères, et sœurs, et neveux, 
De mesme soin, de mesines vœux 
Flattant une si douce terre, 
Nous y trouverons trop de quoy, 
Y deust l'orag-e de la guerre 
Ramener le canon du roy. 

Si je passois dans ce loisir 
Encore autant que j'ay de vie, 
Le comble d'un si cher plaisir 
Borneroit toute mon envie. 
Il faut qu'un jour ma liberté 
Se lasclie en cette volupté. 
Je n'ay plus de regret au Louvre, 
Ayant vescu dans ces douceurs; 
Que la niesine terre me couvre 
Qui couvre mes prédécesseurs. 

Ce sont les droicts que mon j^ays 
A méritez de ma naissance, 
Et mon sort les auroit trahis 
Si la mort m'arrivoit en France. 
Non, non, quelque cruel coniplot 
Qui de la Garonne et du Lot 
Vueille esloigner ma sépulture, 
Je ne dois point en autre lieu 
Rendre mon corps à la nature, 
Ny résigner mon âme à Dieu... 



STANCES! 

... Que mon sort estoit doux, s'il eust coulé mes ans 
Où les bords de Garonne ont les flots si plaisans! 

Tenant mes jours cachez dans ce lieu solitaire, 
Nul que moy ne m'eust fait ny parler ny me taire : 
A ma commodité j'aurois eu Je sommeil, 
A mon gré j'aurois pris et l'ombre et le soleil. 

I. Plaintes de Tliéopldle à un sien amy. 



248 LES POÈTES DU TERROIR 

Dans ces vallons obscurs, où la mère Nature 
A pourveu nos troupeaux d'éternelle pâture, 
J'aurois eu le plaisir de boire à petits traits 
D'un vin clair, pétillant, et délicat et frais, 

Qu'un terroir assez maigre et tout coupé de roches 
Produit heureusement sur les montagnes proches. 
Là, mes frères et moy pouvions joyeusement, 
Sans seigneur ny vassal, vivre assez doucement. 

Là tous ces rnédisans, à qui je suis en proye, 
?y^'eussent point envyé ni censuré ma joye, 
J'aurois suivy partout l'objet de mes désirs, 
J'aurois pu consacrer ma plume à mes plaisirs. 

Là d'une passion, ny ferme ny légère, 
J'aurois donné ma flamme aux yeux d'une bergère, 
Dont le cœur innocent eust contenté mes vœux 
D'un brasselet de chanvre, avecques ses cheveux. 

J'aurois dans ce plaisir si bien flatté sa vie. 
Que l'orgueil de Caliste en eust crevé d'envie; 
J'aurois peint la douceur de nos embrasemens 
Par tous les lieux tesmoins de nos embrassemens. 

Et, comme ce climat est le plus beau du monde, 
Ma veine en eust été mille fois plus féconde : 
L'aisle d'un papillon m'eust plus fourni de vers 
Qu'aujourd'huy ne feroit le bruit de l'univers... 

[Œuvres complètes, édit. de 185(5.) 



ARNAULT D'OIIIENART 

(1592-1667) 



Ce curieux représentant de l'ancienne poésie basque naquît 
dans la maison de Poy Adam, à Mauléou, le 7 août l.>y2. Il était 
le deuxième (ils de M. Arnaiilt d'Oihenart, avocat, procureur 
du roi au pays de Soûle, mort peu de temps après, et de 
Jeanne d'Etchart. Reçu licencié en droit à Bordeaux, le 7 sep- 
tembre 1612, il se qualifiait avocat à Mauléon, lorscjue. le 29 avril 
1618, ses compagnons le députèrent avec trois de ses conci- 
toyens vers le gouverneur, Jean de IJelsimce, pour lui repré- 
senter que ledit de Nantes ne permettait pas aux protestants 
de tenir leurs prêches dans les maisons de la ville. Nommé- 
syndic du tiers état de Soûle, malgré l'opposition vive du clergé 
et de la noblesse, le 30 avril 1623, il épousa en 1626 une riche et 
influente veuve, Jeanne de Erdoy. Il en eut trois fils : Gabriel, 
dont la postérité s'éteignit en 179"î; Pierre, qui devint curé de- 
Béguios. et Jacques, qui se fit jésuite. On croit que c'est elle qu'il 
célébra dans ses vers de jeunesse. Elle mourut en 1653, et il 
déplora sa mort en une pièce éloquente. Après son mariage, 
s'étant f.iit recevoir avocat au Parlement de Navarre, il s'établit 
à Saint-Palais, devint jurât de cette ville et s'y éteignit en 1667. 
Son testament porte la date du 8 avril 1667, et il est cité comme 
défunt dans un acte du 14 janvier 1668. Il laissait divers m^ 
moires historico-juridiques en français et en latin, des prover- 
bes basques et quelques poèmes. Ses vers, d'un charme agreste 
et parfois remplis d'une douce ferveur amoureuse, sont conte- 
nus en un mince recueil conservé à la Bibliothèque nationale 
sous ce titre : Les Proverbes banques recueillis par le sieur 
d'Oihenart, plus les poésies basques du même auteur. A Paris, s. 
n.,MDCLVII (16Ô7), in-12 (réserve Z 2626). Un autre exemplaire, 
mais incomplet, de ce livre devenu introuvable figure au cata- 
logue de la bibliothèque de Bayonne. Il fut donné à cette bi- 
bliothèque par un collectionneur. M. Balasque, lequel l'avait 
acquis, pour la somme de vingt-cinq centimes, d'un cliitronnier. 
Les poésies d'Oihenart ont été publiées de nouveau en 1847, 
par M. Archu, inspecteur primaire à la Réole : Proverbes bas- 
ques recueillis par Amault Oihcnart, suivis de poésies basques 



250 



LES POETES DU TERROIR 



du même auteur, sec. édition, revue, corrigée, augmentée d'une 
traduction française des poésies et d'un appendice, et précédée 
d'une introduction bibliographique [par Francisque Michel), 
Paris, Jannet, 18 47, ia-12. Selon M. Vinson, cette jolie réimpres- 
sion est légèrement défigurée par des corrections que lui a 
fait subir son publicateur. M. J.-B. de Jaurgain, à qui nous 
ilevons la source de nos notes sur le poète, affirme que dans 
les papiers d'Oihenart, conservés à Saint-Palais, chez M™" de 
Branciou, se trouve un Dictionnaire basque manuscrit. 

Bibliographie. — J.-B.-E. de Jaurgain, Arnaud d'Oihenart 
et sa famille, Paris, Champion, 1885, in-8» (cxtr. de la Revue de 
Basse-Navarrei. — G. Brunet. Notice sur les proverbes basques 
rec. par A. d'O., Paris, Aubrv, 1859, in-S". — Francisque Mi- 
chel, Introduction à l'édit. des Proverbes basques de 1847. — 
Julien Vinson, Essai d'une bibliographie de la tangue basque, 
Paris, Maisonneuve, 1891, in-8». 



A LA BRUNETTE 

Malgré mes serments, Briinette, te refuseras-tu tou- 
jours à croire que je te chéris? Je suis prêt à te prouver 
({ue je t'ai dit la vérité; je suis prêt à exécuter tous tes 
ordres. 

Mets-moi à l'épreuve; ordonne ce qu'il te plaira, puis- 
qu'il faut ainsi parler. A quoi te sert la beauté, si ton 
cœur peut être inaccessible à l'amour ? 

L'objet de l'amour doit payer l'amour par l'amour. 
Quoil aurais-tu donc oublié les lois de Cupidon.' 



IJ i: L X A H A N A il I 

Nie hamlatctnn crraiia, Ks-is irequi, 

Nahi estuna finhctli, Har dun' ostcla btirutan; 

Aisel' onhotsi Ser prouexu odertasuna 

Is'isas, aiiliiz, Belxar.ma! Da hiro gorpu/.ean, 

Bada delà hori eguia Tinc biho/.can 

Prcst nun eracuslera, Badaxon gogortarsuna? 

Kt' eguitcra g,„. jji,j ,„j,itaiu isateac 

Mana uesana gnsia Ordainolan, maita/.e 

Esar ncsan porogtitan, Ser al ! aha/.e 

Ordea hamhate<jui Sausquin iiiaituri Icgueac ? 



GASCOGNE ET GUYENNE 



251 



Il est temps, la belle, d'aimer à ton tour celui qui 
t'aime. 

Tu m'as réduit à une position dig-ne de pitié; je suis 
aux portes du tombeau. Si tu ne viens à mon secours, 
ton devoir te le commande, mille témoins crieront que 
tu m'as donné la mort. 

[Proverbes basques, rec. par 
Arnauld Oihenart, trad. de 
M. Archu, sec. éd., 1847.) 



Aldis dun maitariarcu 
Mail' orde hig' Vkena 
Eder estena 
Hi bcsalaco ederrareu. 
Halas gaisqiii/.e l)uuetan 
Nen alabaia' esarri, 



Dobi eguin-gani, 

Huna uiagoii hil minetan 

Espanuu hant' idokiten, 

Sordun isan besala, 

Hic hil niinala, 

Dinat hil aitorr vzitcD. 



CORTETE DE PRADES 

(1586P-1667) 



François de Cortèto, sieur de Cainbos et de Prades, du nom 
de terres seigneuriales qu'il tenait de ses ancêtres, naquit vrai- 
semblablement en Ajrenais vers l'an 1586. Destiné à la carrière 
des armes, il entra fort jeune, en qualité de page, au service de 
François dEsparbés de Lussan, vicomte d'Aubeterre, alors gou- 
verneur de Blaye, et accompagna son maître à la guerre, lors- 
que celui-ci devint maréchal de France. Par la suite, il servit, 
dans les troupes du roi, sous les ordres d'Adrien de Monluc, 
comte de Carmaing, gouverneur du pays de Foix et des terres 
de Donnezan et d'Andorre, et assista, en 1639, à la prise de Sal- 
ées. Le petit-fils de Biaise de Monluc passait à juste titre pour 
undes esprits les plus cultivés de son temps; il est peu douteux 
que Cortète se ressentît du goût de ce grand seigneur, auquel 
Goudouli avait dédié ses premiers vers, et Mathurin Régnier 
sa satire des Poètes. En quittant les armées, Cortète se retira 
dans la petite ville d'Hautefages et y mourut le 3 septembre 
1667. Il laissait une pastorale, La Mirainoiuido (La Miramonde), 
pastnuralo en lantgafrc d'Agcn, deux comédies, llamounct ou loti 
paisan Agenez tournât de lagucrro (Ramonetou le paysan revenu 
de la guerre), etc., Sancho Panso al palais dcL duc (Sancho Pansa 
au palais du duc), etc., et plusieurs compositions inédites qui 
furent en partie publiées, avec des modilications regrettables, 
par son fils Jean-Jacques, lequel se piquait de littérature gas- 
conne. Ces ouvrages eurent plusieurs éditions, ainsi qu'il suit: 
Kamounet, etc. (Agen, Gayau, 1684, 1692 et 1701, in-8 ■) : Uanwii- 
nct... aii/ncntado dr quantitat de bcrs qu'cron estais onbUdats à 
la pruinire impression, et conrrijado de bcucops de f autos (Bor- 
déus, impr. Séjourné, 1740, in-S"). La Miranioundo, etc. (Agen, 
Gayau, 1685) (J.-B. Noulet cite une édition de 1684 qui semble 
perdue), 1695, 170(i et 1701, in-8"). Sancho l'ança, comédie dé- 
couverte dans les papiers de la famille Cortète do Prades, n'a 
été donnée que fragmentairomeut par C. Ratier, dans son étude 
sur le poète agenais. 

François do Cortète de Prades s'éleva, dit-on, à une hauteur 
qui le rapproche do Goudouli. « Depuis Goudeliu, s'écriait J.-B. 
N'oulet en 1859, nous n'avions point rencontré do talent aussi 



GASCOGNE ET GUYENNE 253 

complet, et il nous a semblé, à part le plaisir que nous éprouvions 
à exprimer nos impressions à ce sujet, que nous accomplissions 
un devoir en rendant une tardive justice au gentilhomme poète 
qui, le premier, illustra l'idiome agenais. Sa valeur méconnue 
jusque dans son pays natal nous a paru un de ces coupables 
abus qu'il était bon de signaler et de ilétrir. Non, ce n'est pas 
seulement de nos jours que la poésie vulgaire a excité l'admi- 
ration chez vous et autour de vous, Agenais peu soucieux de 
votre passé! Le poète (Jasmin) qui de notre temps, après bien 
des tâtonnements, semble avoir voulu se renfi-ruier dans les 
récits empruntés aux mœurs populaires, n'est que l'écho allaibli 
de cet autre poète qui, au xvii« siècle, s'inspirait si bien des 
mœurs villageois<;s... » 

« La langue de Cortéte, observe M. Charles lialicr, est une 
variété du sous-dialecte gascon de l'Agenais; variété dilférant 
assez sensiblement de celle qui existe à Agen. Linguistique- 
ment parlant, le Bas-Quercynois est descendu presque jusqu'aux 
portes de la ville natale de Jasmin et a semé quantité de ses 
vocables sur les pays de coteaux qui bornent son horizon au 
nord et à l'est. Quant à la plaine, séparée seulement par la 
Garonne de la Gascogne proprement dite, sa conjugaison, tant 
en amont qu'en aval du lleuve, combiue les formes de la rive 
droite avec celles de la rive gauche. A Prades, situé vers l'est 
d'Agen, dans la plaine, mais au pied même des coteaux et à 
quelques centaines de mètres de la Garonne, ces deux grands 
traits de divergence existaient et existent encore. Le parler 
qu'on y entend aujourd'hui est, à part quelques termes inusités 
ou perdus et beaucoup d'autres corrompus par le mélange avec 
le français, le môme qu'écrivit Cortète avec tellement de pureté 
qu'à l'attrait de la poésie ses œuvres joignent la valeur du do- 
cument linguistique. » 

Les félibres et les cigaliers, réunis à Agen le 10 août 1890, 
ont inauguré sur le grand boulevard de la ville le buste de Cor- 
tète de Prades par Amy. Entin, ou prête à M. Charles Ratier 
lintention de donner sur les manuscrits de l'auteur une édition 
des œuvres complètes du meilleur chantre de l'Agenais. 

Bibliographie. — Adrien Donnodevie, Etude dans la Revue 
des langues romaues, 1812, t. I, ill. — Evn.hahad'ie. Etude dans la 
Revue de l'Agenais, 1906. — P. Lauzun et J. Dubois, Etude, Uevue 
de V Agenais, 1906. — Mary-Lafon. Histoire liitcraire du Midi 
de la France, Paris, Reinwald, 1882, in-S». — J.-B. Noulet, Essai 
sur l'histoire littéraire des patois du Midi de la France, seizième 
et dix-septième siècle, Paris, J. Techener, 1859, in-8°. — Charles 
Ratier, Notice sur François de Cortète, Agen, veuve Lamy, 1890, 
grand in-S» (extr. de la Revue de l'Agenais). — Paul Roman, Lou 
GaiSabé, 1907. 

15 



25't LES POÈTES DU TERROIR 



LES LARMES DU GRAVIERS 

GraTier, que ta perte m'oppresse. 

Que je plains ton beau tapis vert!... 

Dans le carré le mieux couvert. 

On voit la terre qui s'abaisse. 

Tout s'éboule au reflux du flot : 

Le pêcheur a son gabarot 
Où les dames d'Agen se sont tant promenées. 

Et l'ag-neau de soif est mourant 
Où les plus gros poissons, dans moins de quatre années, 
Plongeront en courant. 

Depuis l'attaque, la première, 

Où le bord fut tout dérangé. 

Des ormes, cinquante, ont plongé 

Et fait le saut dans la rivière; 

Encore le flot arrivant 

"\'a fouillant toujours plus avant; 



LAS LERMOS DEL G R A U M 

Grabè, quo ta pcrto m'es aisso, 

Que jou pluDJi touubel lapis ! 

Al médis loo que sc» tiopis. 

Ou bey la terro quo s'abuisso. 

Tout s'esperrequo al moudre aigat : 

Lou poscairu tou lou bergat 
OuD Ins damos d'Agou fasiou leurs permenados, 

Et l'aiguol escano de set 
Ciun lous peichs lous plus grans dins mens de quatre aunadoî 
Faran lou capuchet. 

Despey l'attaquo las prumoro, 

Que lou tap fu domarmaillat, 

Cinquautc ouïmes au capillat. 

Et tait lou saut dins la ribèro; 

Enqueros l'aigat arribau 

Fouuillo toutjour plus ubau, 



1. Traduclion de Mary-Lalou. 



» 



GASCOGNE ET CV'ÏE.N>t- 



Î55 



Le* arbres Io< plus t''.>rt>. i' les ivet «?". aijr-.ii-??. 

Et chaque toi> tout t^o:e te: : 
Ce qui fait qu on dirait '|u ' ;^ar i,'> t!oU de larmes 

rSotre tleuve e<t çi-'.^ss:. 

Mouta,çne<. qui dcliei la poifiCe 

Ju^qu eu 1 a^ur de> eieu\ lJ.-b..i>. 

Que vau* avous-uau* tait, h.éla>! 

Q«« Tovs »oos porlîex q«el<|«e point»? 

Bt p6ar notts ttvpper de MM-reau. 

Et nous mettre toui à Tatu^reaia, 
Que TO«s nous enrorex taoïl de neige foadae ; 

Qvand on te pleure jour et nuit. 
Rire qve la Gaoronoe «xec roge « uiordae 
Poor y diaoftger son lit ? 

A force q[ae le fiol s*j lunse. 
Le bord nous fait iacessaoBunent, 
Bt nous perdons un ornement 
Qui Tnut le trésor de Venise. 
Quand le flot s'y jette au tr«kTer$, 
Mettant le bonnet à IVnTers. 



K met al tr«inolis las rasies Us plas liemklll^s> 
Doan eaaqiM cop toat «a n^ptt. 

P«r TuM» qae se fèj d «no pl^ de lumos» 
La nàtak de l^ils*t. 
Moata^pnos qaa lbai|;:nas la panla» 
Jasqaos dias kkas cffiuas I 
Las! qaia tort boas fesaa i 
Qaeboasnoas poartas« 
£ trcqp soi^en par dastanra, 
S mettra toat à tiaténa. 

Noaa embials à trabàs la nca toato foaadado ; 
Taadis qaa ploaiaa îoar et a»t> 

La ribo qae CUdtoaao a toato coanfoaadado 
P*r y mada soaa limt? 
A Ibr^ qae la tevto es tiiso 
Loa tap j gvdlo ineessomea, 
Taa qae pefdea aa omoaata» 
Qae bal loa trésor d» B>ai«. 
Qaaa Taigo Py bea à trabàs 
L» coifo bùrado al febès. 



256 LES POÈTES DU TERROIR 

Pas un œil qui ne pleure, à voir ce grand ravage 

Mais, s'il vient un débordement. 
Tous les soupirs alors y forment un orage, 
Qui fait le mal plus grand. 

vous qui trouvez tant de charmes 

(En y jouant au palamal), 

Tant de dégâts et tant de mal 

Ne vous coûtent donc pas des larmes ? 

L'allée à morceaux se détruit, 

Chaque an nouveau la rétrécit. 
De tous elle est pleurée et de nul secourue, 

En sorte que d'heure ou de tard. 
Au lieu d'un palamal long à perte de vue. 
On n'aura qu'un billard. 

Nous n'oyons pas, nous, ce me semble, 
Les tristes soupirs des ormeaux, 
Qui sentent s'augmenter leurs maux. 
Et la terre, à leurs pieds, qui tremble. 
L'exemple de leurs compagnons, 
Où l'on voyait les maquignons, 



N'es pas el que non gloiipé à boire lou doiiniagt 
Mes sel arribo ua graa aigat 

Alabcth lous soupirs y formon un auratgo 
Que fay tout lou baguât. 
Bousaiis qu'abès la ma ta formo, 
Quan yjougas al pallamal 
Tant de doumago e twiit de mal, 
Nou bous tiro pas cauquo lermo? 
L'alleyo se per à bouois, 
Toula lous ans elo s'accourcis, 

Un cadun la regrctto e dcgun nou l'assisto. 
De faissou que d'iiouro ou do tard. 

Al loc d'un pallamal loung à perte du bisto 
On u'aoura qu'un billard. 
N'ausen pas nousails, se me 8Pml)lo, 
Lous ouïmes que fan de gouspis 
De beirc tout de mal en pis, 
E quai pe d'els la terro tremble. 
L'exemple de lours compagnons 
Ou l'oti besio lous maquignous, 



GASCOGNE ET GUYENNE 25' 

Après quelque ruade, attacher leurs montures, 

Du sud leur fait craindre le vent, 
Et qu'en fondant la neig-e, ici comme à Coutures, 
Ronge le sol mouvant. 

Hélas! il va cesser de plaire : 

Où nous venions nous promener, 

Dans peu de temps, au pire aller, 

On dira : « Vogue la galère! « 

Car, éperonnant le courtaud, 

L'on y voit courir comme il faut 
La bague dont le jeu notre noblesse entraîne; 

Mais alors la bague fera 
Que vingt seront montés sur un cheval de chêne, 
Qui cabriolera. 

Cependant, sans buttes ni bosses, 
Cest comme un tapis de velours. 
Où sur ce qui reste, à pas lourds, 
On peut voir rouler les carrosses. 
Un goutteux à double bâton 
Marche comme sur du coton. 



Aprep qiiauquo piafado estaca lours mouutaros, 

Leur fai cregnè loti bea del sud, 
E que la neu fouudeii el sio couaio à Couturos 
Où tout es descousut. 

Jamai plus non sara ço quèro : 

Oun l'on s'anabo permeua, 

Din quauques ans al pire ana 

On dira : « Boguo la galère ! » 

Car se montais sur un roussi 

On y pot courre jusqu'aissi, 
La baguo ou touts lous jouns la noblesso s'ajusto 

Alabets la baguo (ara 
Que biiit saran mouutats sur un chabal de fusto 
Que capioulara. 
Entretan ses taps ni ses bossos 

Sô que reste n'es qu'un pelons, 
Que seuiblo un tapis de belous, 

A beire rulla lous carossos. 

Un goutous à gran sabattou 

Marcho coumo sur de coutou 



258 LIÎS l'OÈTKS DU TERROIR 

Sur l'herbe et sur les fleurs, qui se flétrissent toutes; 

Mais le dégel, levant son deuil. 
Nous montre ses regrets, et l'on compte les gouttes 
Qui lui brillent dans l'œil. 

Que feront les pauvres ancelles 
Qui vont chercher l'eau dans les puits? 
Du nôtre l'œil se ferme, et puis 
Toutes rouges sont ses prunelles, 
« Ah! diront-elles, quel malheur 
Que celle qui fait ta douleur. 

Gravier, perde sa source et mevire de misère! » 
filles! qui tant y veniez, 

Semble-t-il pas, au prix de ce qu'il fut naguère, 
Un pré de sept deniers ? 

Pauvre pré rasé comme un rnongc. 
Gravier, le lieu des passe-temps, 
Souviens-toi que dans peu de temps 
Tu seras passé comme un songe : 
Les premières eaux qui viendront 
Assurément t'emporteront, 



Su l'hcrbo e sur las flous que se trepissoua toutes, 

Mes aprep se bey lou degol 
Del regret qu'el ne sent on bey toutos los goutos 
Que li saillon pel Tel. 

Las ! que faran las pauros goujos 

Que ban querre l'aigo à la foun, 

La nostro à son cl que se foun, 

K las prunélos toutos roujos. 

Ah! sa diran quin desaguis, 

Grabo, la ([ue te porseguis, 
Posque perdre sa douts e péri de scquéro! 

Filles quan bousaits y bcnés, 
Nou bous semble pas el al respet de ço qu'oro, 
Un prat do sept dînes? 

Pauré prat rasât coumo uu mouiigc, 

Grabo, lou loc dos passotonips, 

Su»*ben te que din pauc de temps, 

Tu saras passât coinno un soiingo. 

Lous prumés aigats que bcndrau, 

Acos ségu, t'acabarau, 



GASCOGNE ET GUYENNE 259 

Si contre ]e courant il n'est point de ressource. 

L'on te plaint beaucoup ; mais celui 
Qui croit que tu pourras la trouver dans ta bourse 

Peut bayer là tout aujourd'hui. 



Se costo lou coiUTon tu n'as qtiauquo ressourso. 

L'on te plan be tout niey e mey, 
Mas que pensarios tu la trouha dins la bourso, 
Ha! bado aqui tout oi'iey. 



JEAN-GERAUD D'ASTROS 

(1594-1648) 



Tons les Mcridionaux ciirioux des meilleurs monuments d( 
la langue d'oc connaissent le bon abbé d'Astros, l'auteur tan' 
de fois célébré d'une Apologie des Saisons et de No('Is où perc» 
ime humeur quasi rabelaisienne. On affirme qu'il naquit It 
!<"■ août 1594, à Saint-Glar-de-Lomagne. ou plus exactement;" 
Jandourdis, lieu situé prés du village nommé ci-dessus. Fib 
d'un modeste artisan. — son père était tailleur, — il eut une jeu- 
•nesse studieuse et fut l'objet d'une sollicitude toute particuliéri 
provoquée par son tempérament chétif, auquel se joignait uni 
infirmité physique : il était bossu. Destiné à l'état ecclésias- 
tique, il entra au séminaire de Toulouse. Ses études termi- 
nées, le jeune clerc reçut, dit-on, avec l'ordre de prêtrise li 
charge de vicaire de Saint-Clar-de-Lomagne. en témoignage d( 
•confiance pour ses belles qualités. Il y demeura du 20 mars 161( 
jusqu'en avril 1G47, signant les registres de baptême, de décè 
et de mariage de sa paroisse, conjointement avec deux autre 
,prètres, ses collègues, et avec le curé, qui, le plus souvent, aban 
donnait cette tâche à ses subordonnés. 

Les exigences de sa charge ne l'empêchèrent pas de rontrac 
ter avec les consuls de Saint-Clar l'engagement d'instruire le 
enfants de la commune. Il faut croire que ce ne fut point assc 
pour son activité surprenante, car d'Astros trouva encore de 
loisirs qu'il consacra à l'entretien des Muses gasconnes. Il dé 
buta par des Noris dans lesquels il s'attacha à faire ressorti 
le mérite de son dialecte et qui obtinrent les sull'rages de se 
compatriotes. On en a signalé une édition qui parut en 164 
sous ce titre : Loti Trimfe des nouels gascons^, etc. 

Il publia par la suite d'autres ouvrages qui établirent sa repu 
lation et lui assurèrent une place au premier rang des restau 
rat(!urs de la langue romane, soit deux poèmes didactique 
réunis sous un même titre : I.oii Trimfe de la lengoito gascom 



1. L'édition originale do cet ouvrage dalorait, |)arait-il, de 103< 
maison n'en a trouvé jui^qu'ici aucun exemplaire. l>i'S .Noëls ont él 
réimprimés à Toulouse, chc/ Guillemcltc, s. d., in-l:i. 



GASCOGNE ET GUTENNE 261 

nui playdciats de las qnoiiatc Sasous et des quoiiatc FAemens 
daoùaiit lou Pastau de Loumaigno (Le Triomphe de 1.-» lauguu 
o;asconiie, etc.) (Toiiloiiso, J. Boiido, 16'«2, in-î2|'; «no Dde à 
Moussu finudelin, aboncat à Toulouso (Cf. liamelct Mouiidi, de 
P. Goudelin), et enfin un Catéchisme, mis en rimes, pour en 
rendre la récitation facile au peuple, La Scolo dcu chrestian 
idiot, OH Petit Cathachisme gascoun, heit en rith/ne (Toulouso, 
J. Boudo, 164Ô. in-12/. 

Quoique très estimé de ses paroissiens et protégé do quelques 
grands qu'amusait sa verve facile. d'Astros connut une singu- 
lière disgrâce. Pour des motifs demeurés inconnus, mais aux- 
quels ne paraît point étrangère la familiarité par trop profane 
de sa muse souvent bachique et licencieuse, il lut relevé de ses 
fonctions ecclésiastiques vers la fin de 1647. Il essaya de s'en 
consoler en gardant sa belle humour, mais ce fut en vain qu'il 
fit appel à son insouciance de philosophe chrétien. L'Age était 
venu, et le poète imprévoyant connut les rigueurs de l'infortune. 
Il se résigna mal au rôle de quémandeur, et. désabusé, chagrin, 
il s'éteignit à Saint-Clar, le 9 avril 16'i8, non sans avoir con>- 
posé un émouvant adieu à la vie : Lou Chant deou (igné (Le 
Chant du Cygne), qui est certainement le seul ;iccent austère 
qu'il ait jamais tiré de sa lyre enguirlandée de pampres. Né des 
entrailles du peuple, d'Astros est un vigoureux interprète de la 
vie et des mœurs rustiques de la Lomagne. Sa manière réside, 
tout entière, dans une sorte de lyrisme trivial qui n'exclut point 
les grâces naïves du langage populaire. Son vers tient à. la fois 
de la causerie mesurée et de l'évocation sentimentale. 

Ce qui parait irréprochable chez lui. selon J.-H. Noulet, c'est 
son respect, disons mieux, son amour pour le dialecte de la 
petite patrie. Au contraire des autres poètes gascons, qui regar- 
dent leur propre patois comme la fine fleur du langage de la 
province entière, d'Astros, lui, n'assigne pas au sien un terri- 
toire de plus de sept lieues. Il rétrécit, semble-t-il, afin d* le 
glorifier mieux, le domaine du terroir natal... 

Les œuvres complètes de J.-G. d'Astros ont été données à la 
fin du XIX" siècle. \o\e/. Poésies gasconnes recueillies et publiées 
par F. T. (Taillade) ,'nouv. édit., Paris, Tross, 1867-1869, 2 vol. 
in-4<>. 

BiLiOGRAPiiiE. — Docteur J.-B. Noulet. Essai sur l'histoire lit- 
téraire des patois du Midi de la France, seizième et dix-septième 
siècle;Paris, Techener, 1859, in-8<>. — J. Wichelet, Poètes gascons 

1. On a, sous le môme titre, plusieurs éditions de ce livre : Tou- 
louso, J. Boudo, 1700, in-ii; Toulouso, Hirosse, 1762; Toulouso. 
J.-H. Guillcmetlo, 1703. in-li. Voyez en outre, Lou lierai/ e Xntiirau 
Gascoun en las quatre sasous de l'An, etc., Toulouso, Pierre Eslev, 
imprim., 1636, in-12. 



262 LES POÈTES DU TEUROIK 

du Gers depuis le seizième siècle jusqu'à nos jours, Auch, impr. 
Th. Bouquet, 1904, in-S". — Voyez en outre les études de Léonce 
Couture et de Cénac-Moncaut {Revue d'Aquitaine et Revue de 

Gascogne). 



PAYSAGE 

Regai*de-moi ce petit tertre — Coiffé d'un joli bosquet: 

— Si ce coteau ne te convient pas, — Tourne tes yeux 
sur la prairie — Parsemée en haut et eu bas — D'or- 
meaux, de peupliers et de saules. 

Quand tu auras assez contemplé la saulaie — Et ad- 
miré le froid vallon, — Tes yeux auront vite gravi — Lu 
perspective de l'autre vallon. 

Là, tu vois plantée, — Au cordeau, la lig-ne qui verdoie. 

— Présentant au rayon du soleil — Son fruit coulé du 
Paradis. 

Cela fait, prends la campagne, — Etends ta vue vers la 
plaine — Et regarde une lieue à l'cntour, — En faisant 
partout un tour avec tes yeux : 



PAYSAGE 

Espiom' aquet taparrot, 
Couhat d'un poulit l)ouscarrot, 
E s'aquet tepé nou t'agrado, 
Debaro tous oiieils en Ja prado 
Touto broudado liaut c bas 
D'oumos, do bioules, é d'aiibas. 
Quan ajos prou bist l'aubaredo 
E remirat la counio fredo. 
Tous oiieils auran léou escalat 
Lou filh de l'autc coustalat. 
Aquiou tu beses à la ligno 
Plantado, berjéda la bi^no, 
Que i)réseutc à l'arrajadi.s 
Souu frut coulât doou Paradis. 
Après aqiio prcn la canipaigno, 
Estcn ta bisto por la plaigno, 
Espiom' iio lèguo à l'outour, 
Da pcr tout dab tous oiieils un tour, 



GASCOGNE ET GUYENNE 



263 



Il ne se présentera pas un seul ol)jet — Qui ne te soit 
bien agréable; — Tu ne sauras où arrêter ton œil — Tant 
le plaisir sera égal pour tout. 

Tu vois un semis qui verdoie, — Un labour qui paraît 
noir, — Tu vois secouer ce bosquet, — Et puis un autre 
à côté de celui-là, — Puis un verger le long d'une mé- 
tairie — Bien arrangé à fil et à corde; 

Tu vois le jardin contigu, — Puis la maison et l'enclos ; 
— Puis dirige tes yeux au delà, — Tu verras un autre 
beau manoir — Assorti de tout ce qui est nécessaire — 
En bois, verger, vigne et jardin. 

Tu vois encore un autre labourage, — Et puis après 
un village — Environné d'un beau vignoble; — Enfin 
tu n'apercevras rien — Qui ne réjouisse de sa vue — 
L'âme la plus triste qui soit... 

(Trad. de J. Micbelet.) 



Causo deou moim nou set' presento 

Que non sic touto plasento ; 

Tu non sabes oun hica l'oùéil. 

Tant poou plase tout t'es pareil. 

Beses un samouat que berdcjo, 

Beses un baréyt que negrejo, 

Beses liandouéj' aquot bousqiiet, 

E puch un aute auprès d'aquet, 

Puch un berge Ion loung duo bordo, 

Plan arrenjat à hiou é cordo; 

Beses lou casau que s'y teng, ^ 

E puch l'ayiiau, é lou padouenc: 

Puch dab lous oiieils au delà bayne, 

E beyras un aute bet mayne 

Assourtit de tout sô que eau. 

De bosc, berge, bigno é casau. 

Beses un aute labouratge, 

E puch tu beses un bilatge 

Embirouat d'un bét bignares ; 

Enfin arre tu nou beyres 

Que n'arregausis de sa bisto 

L'armo deou niounde la mes tristo,.. 

(Lou Beray e Naturaii Gascoun 

en las quate Sasous de l'An; 1636.) 



LOUIS BARON 

(1612-1663) 



Louis Baroa naquit à Poiivloubrin, dans l'Astarac, en 1612. 
Il appartenait à une famille d'honnête aisance. Sou père, ancien 
avocat au Parlement, occupait les fonctions de magistrat dans 
sa province. Etudiant à Toulouse, ses heureuses dispositions 
pour les lettres le firent distinguer, et il entra à vingt et un 
ans, comme professeur-régent, au fameux collège de l'Esquille. 
Trois fois il remporta des prix aux concours des jeux Floraux, 
et il eut par la suite le privilège de s'asseoir parmi ses juges. 

Après avoir suivi, ainsi que les siens, la carrière du barreau, 
il Se retira dans son vilhige natal, près de son vieux père, et là, 
grâce à des goûts modestes, mais élevés, il jouit longtemps 
d'une existence égale de philosophe et de poète. Il mourut à 
Pouyloubrin en 1663, à l'âge de cinquante et un ans. Baron eut 
de nobles amitiés. Il connut l'estime de la noblesse du lieu, 
fut visité maintes fois dans sa retraite par l'évèque d'Aire et 
le président Berthier et entretint des relations d'intimité avec 
Goudouli. Ce dernier corrigea ses premiers vers et encouragea 
sa muse timide. Lorsque la mort eut éteint l'astre éclatant de 
l'art méridional, Baron exhala des regrets qui méritèrent d'être 
entendus de tous ses compatriotes. Les poésies de ce bon génie 
rustique, ([u'on a surnommé « le plus gracieux chantre do la 
Gascogne », n'ont pas été réunies. Au xviii» siècle, le président 
d'Orbessan se flattait d'en i)OSsédcr un recueil auloirraphe; 
il en a inséré un choix dans des Mémoires manuscrits pour 
servir à l'histoire et à la description de la ville d'Auch, qu'on 
trouvera dans la Bibliothèque de cette ville. Assez récem- 
ment, AI. J. Michelet a publié ces poèmes, avec d'autres de pro- 
venance diverse, en les faisant suivre de commentaires et d'uni; 
traduction française, dans son excellent ouvrage sur les Poitr 
gascons du Gers. 

BlBLiooRAPiiiE. — Marquis d'Aignan d'Orbessan, Variétés 
littéraires pour servir de suite aux Mélanges histnr., critiques, 
de physique, de littérature et de poésie, etc., Auch, J.-P. Duprat, 
1778-177'J, II, p. 133, iu-8". — Léonce Couture, Etude sur Louis 



GASCOGNE ET GUYENNE 265 

Baron, etc. — Philibert Abadie, édition du Parterre gascoun de 
Bédout, Aiich, 1850. — D' J.-B. Noulet, Essai sur l'histoire littè-' 
raire des patois du Midi de la France, seizième et dix-septi'eme 
siècle, Paris, Techeoer, 1859, in-S». — J. Michelet, Poètes gas- 
cons du Gers, etc., Auch, impr. Th. Bouquet, 1904, iii-8». 



ODE A POUYLOUBRIN 

F K A G -M E N T 

Chantons, gasconnes pastourelles, — Les petites mon- 
tagnes varit^es — De lu petite montagne de Pouylou- 
brin, — Et pour sa gloire qui est belle — Faisons résou. 
ner le long de la rivière — Les refrains de notre haut- 
bois. 

Ce beau lieu de ma naissance — Mérite ])ar recon- 
naissance — Un concert si bien préparé, — Qu'aux doux 
accents de notre Muse — L'envie se trouve confuse, — 
Et met le prix de notre côté... 

Au plus haut de celte éminence — Mille petits arbres 
font la ramée, — Et surfout au sommet d'un tertre — 



ODE A POUYLOUBRIN 

Canlem, gascounes pastourettes, 
Las bigarrades niountagnetles 
Deu tucoulet de Pouyloubrin; 
Et per sa gloric qu'es ta bere 
Hasau linda per la ribère 
Lous fredous de nostre clariu. 
Aquet bèt loc de ma nechense 
Merile per recounechence 
Un councert ta plan aiuslat. 
Qu'au dous aire de noste muse 
L'eml>cie se trobé camuse, 
E lou prêts de uoste coustat .. 
Au plus haut d'aquere monlade 
Mille arberels héu la ramade 
E surtout au soumeit dun tap 



266 



LES POKTKS DU TERROIR 



Couvert d'un tapis de verdure — Où tout le jour l'ombre 
persiste, — Un grand orme lève la tête. 

Ses branches si bien ornées — Tout exprès semblent 
préparées — Pour garantir contre la chaleur — Qui, sitôt 
qu'il les voit, recule, — Lorsque l'Eté avec la canicule — 
Fait changer l'herbe de couleur. 

Les Nymphes dansent la pavane — Sur la fière barba- 
cane — Où elles tiennent leurs ébats; — Etjjitimour qui 
leur fait des gentillesses, — Pour éprouver si elles ont 
les chairs dures, — Vient leur y donner quelques pin- 
cées. 

Un château de pierre carrée — De sa vieillesse tire 
vanité, — Sur une tour construite en voûte, — Qui a ses 
titres en lettres rouges, — Où le froid, le vent ni la pluie 
— N'ont effacé le moindre mot... 

Ici qu'un air salutaire — Est médecin et apothicaire. 



Gilbert d'nn t.ipis de berdure, 
Oim tout loujour l'oumbre dure 
TJe grane oume leùe lou cap. 
Sas branques ta plan ournadcs 
Tout esprés semblen ajutades 
Per tira contre la calou, 
Qui, taleu que las bé, recule, 
Quan l'cstiu dab la canicule 
Hé caïubia l'iierbe de coulou. 
Las Nymphes danseu la pabaoe 
Sur la jiQumpouse barbacane 
Ouu ère teng sas arrasics; 
E l'amour quey hé bésiadures, 
l'or esprouba s'an las cars dures, 
Lous y beug da quauqucs pessics 
Un castet d(î peyre carrade. 
De sa bieillcsse hé parade, 
Sur lie tour bastide en arbot, 
Qu'a sous litres en letre rouge, 
Doiiii lou fret, lou beat ni la plougo 
N'au destiatat lou mendre mot... 
Acy qu'un aire salutari 
Es médecin é pouticari, 



GASCOGNE ET GUYENNE 267 

— On ne parle pas d'ordonnances, — Et sans autre mal 
ni faiblesse, — Les gens meurent de vieillesse, — S'il* 
ne se détruisent tout exprès... 

Nos bosquets, où tous les jours — Tant de petits oi- 
seaux chantent matines, — Sont là où il faut, si bien pla- 
cés, — Qu'à seule fin tout y soit agréable; — Les petils 
aux grands font grâce, — Kt les grands respectent les 
petits... 

Tojis ces monts variés — De mille fleurs parsemés — 
De Cérès sont les échelons, — Et les mamelles d'où Na- 
ture — Retire le lait et l'aliment — Dont se nourrissent 
les vallons. 

Tant de rochers et de friches, — Que beaucoup croient 
ennemis — Du gain des travailleurs, — Favorisent sous 
leur maigre apparence — L'ébat des oiseaux de rapine 

— Et le plaisir des chasseurs... 



Non parle pas do rocipos: 
E sens autes mau ni feblesse. 
Las gens moiiriohea do bieillesso. 
Si nou s'aussisen tout esprès... 

Nostes bousqiicts, oun tout lous dics 
Tan d'auzerets canton mailies 
Soun pur oun eau ta plan partits 
Que per affin que tout y j)lacio 
Lous petits aus graus baillea gracie 
E lous grans oundren lous petits... 

Aquostcs bosses bigarrades 
De mile flous soun piniparades; 
De Cérès soun lous escalous, 
E las poupètes d'oun Nature 
Tire la leit e la pasturc 
Doun se nouirichea lou balous. 

Tant de rouquets e de bousigucs, 
Que force cresen enemigues, 
Deu proufit deus tribailladoiis, 
Sauben débat lour niagre miuo 
L'esbat deus ausets de rapine 
E lou plazé deus cassadous... 



268 LKS POÈTES DU TERROIR 

A l'entour de la rivière la plus fertile — Un si bon 
fourrage ne s'amasse — Comme celui qui croît dans nos 
prairies. — Tant que le Gers nous avoisine, — Il fera sé- 
cher de jalousie — Le Sousson, la Lauze et l'Arrats. 

Les grappes, les rouges provins, — Yermillonnent à 
belles masses — Tant dans la plaine que sur le roc; — 
Et le jus de leur ambroisie, — Plus doux que le miel, 
rassasie — Les Grands de notre endroit. 

Figues blanches, grises et noires, — Coings, noisettes, 
pommes, poires, — Griottes, cerises, bigarreaux... — Le 
moindre jardin en produit, — Et chaque vigne qui est 
travaillée — En orne ses carreaux... 

La source de notre fontaine contente — Le plus altéré 
satisfait, — Avec son cristal qui semble vivant, — Et le 
Gers, quand il la voit si fraîche, — Dissimulé dans les 
roseaux, — N'ose se montrer l'été. 



Eu la ribere la mes grasse. 
Un ta boun pasteng uou s'amasse 
Coum lou qui crech en nostes prats, 
Tant que lou Gers mous abesie 
E hé seca de ielousie 
Lou Sousoun, la Lausc et l'Arrats. 
Las aragues, las rouges mailloques 
Bermillejen à bères troques 
Tant sur la plane que suou roc; 
E lou jus de leur ambrousie 
Mes dous que lou méou rassasie 
Lous majouraus deu noste loc. 
Higues blanques, grises è nères, 
Coudoiiis, auérats, poumes, pères, 
Guindouils, sérides, bigarreus... 
Lou mes simple casau ue baille; 
E quado bigne quès tribaille 
Ne passemente sous carreus... 
La douts de noste hount contente, 
Lou mes altérât destalcnte 
Dab soun crislail qui semble biii; 
Et lou Gers, ([uan la bé ta fresque, 
Tout escounut doguens la cesqtio 
Nou gause pareche l'estiu. 



GASCOGNE ET GUYENNE 2^^ 

Quand le joyeux printemps — Etale sa robe la plus 
belle, — Les petits oiseaux ressuscites — Se rassemblent 
dans les allées — De nos étroites vallées — Et tiennent 
là leurs Etats. 

Par-dessus tous, un chantre sauvage — Que les habi- 
tants du village — Nominent le Rossignolet, — D'un 
gosier qui avec tout s'accorde — Imite sur une unique 
corde — Luth, épinette et flageolet... 

Ici le merle fait son nid, — Là, la tourterelle charrie, 

— Et sur la fin du mois de mai, — Avec leur famille nou- 
velle, — Dans les arbres vous trouvez le berceau — Du 
loriot, du tourd et du geai. 

Mais qui pourrait se croire dégagé — En louant le 
rare mérite — D'un terroir si renommé ? — Sa gloire de 
tiédeur m'accuse, — Et réclame de quoique autre musc 

— Un ouvrage mieux limé. 



Qiian la gaiijouso ]irimiiaèrc 

Desplegiie sa raiibc mes bère, 

Lous auserets resuscitats 

S'amasen deguen las alées 

De nostos petites balées 

E tenguen aquiu lous Estats. 

Dessus touts, un coure saubatge 

Que lous habitaus deu bilatge 

Apéreu lou Rouchinoulet, 

Dab un bec qui dab tout s'accorde, 

Soune sur iie meticho corde 

Luth, espinete et flageoulet... 

Acy lou merle nisereie, 

Acy la tourtere carreie, 

E sur la fia deu mes de mai, 

Dab lour mainadete nauère, 

Peus arbes troubats la cuignèro. 

De l'aurio, deu tour et deu gay. 

Mes qui pouire se rende quiti 

En lau/.a lou rare meriti 

D'uu terradou ta renoumat? 

Sa balou de peccat m'accuse, 

E prcteng de quauqu'aute muse, 

Un oumbratge millou limât. 



270 LES POÈTES DU TERROIR 

Pour n'avoir pas plus de honte — Je mets un terme ù 
ma besogne; — Et je prie que de ce coteau — Toujours 
le Ciel prenne soin, — Et qu'aucune mauvaise aventure 
— N'y mette jamais le pied. 

S Que tout son mal reste dehors, — Qu'aucune tare de 
ndore — N'y apporte trace de bruit importun, — Et 
iise à Dieu que la commune, — Avec les cartes de For- 
tune, — N'ait jamais que trente et un. 

Que jamais la maladie ni la guerre — Ne viennent sur 
cette localité — Mettre le repos à l'écart, — Mais pour le 
moins, tant que je vive, — Le bon temps s'y répartisse 
si bien — Que j'en aie la meilleure part'. 



Per u'iive jias nies do bergouignc 

Jeu bouti fin à ma l)esoui<>ne; 

E pregui que d'aquet tcpé 

Toustem lou ceu prengue la cure 

E que nade maie abentiire 

Noui boute jamés lou pô. 

Que tout soun mau sorte delioro, 

Que nade tare de Pandore, 

Noui porte nat brut importun : 

E placie à Diu que la coumuni; 

Dab las cartes de la Fourtune, 

N'aie jamès que trente-un. 

Jamés l'agraiie ny la guerre 

Nou benguen en aquere terre 

Bouta lou repaus à l'cscart; 

Mes per lou mens, tant que ion bisque, 

Lou boim temps ta plan s'y ])artisquc 

Que ioun aie la meillou part. 

1. Trad. de M. J. Miclielol. 



GERARD BEDOUT 

(1617-1692) 



La ville d'Aiich, alors capitale do l'Armagnac, eut, a-t-on 
écrit, rhonneur de donner le jour à ce poète. Il fut baptisé dans 
l'église de Saiut-Orens, le 19 janvier ItilT, sous le nom de Gui- 
rault, qui était celui do son parrain et de son aïeul maternel, 
bien qu'en réalité il s'appelât Gérard. Il prit les leçons des 
jésuites au collège d'.A.ucIi et, son éducation terminéo, se rendit 
à Toulouse pour se livrer successivement à l'étude du droit 
et de la médecine. A cette époque, observe M. J. Michelet, la 
capitale du Languedoc était en pleine ellérvescence littéraire. 
Goudouli avait remis en tel honneur le culte de la poésie ro- 
mane, que notre étudiant s'éprit soudain de la passion des vers 
et ne put résister au désir de détacher un bouquet de la cou- 
ronne des Muses. Il fut poète et médecin, et il honora cette 
double carrière en donnant ses soins à ses compatriotes et en 
charmant leurs loisirs par des chants infiniment plus gracieux 
que personnels. Gérard Hédout, qui avait épousé, le 18 juillet 
1658, une demoiselle Jeanne Lesca, fille de feu Bernard Lesca , 
ancien receveur des tailles d'Armagnac, mourut le 3 mai 1692. 
et fut inhumé en l'église des Cordeliers, où reposaient déjà son 
père et sa femme. Son meilleur ouvrage, celui-là même qui ren- 
ferme ses vers gascons, parut en 1642, sous ce titre : Lou Par- 
terre gascoiai coutnpazat de quouate carreus (Le Parterre gas- 
con composé de quatre carrés), Bourdons, P. du Coq, 1042, in-4". 
Ce recueil a été réimprimé deux fois, savoir : Lou Parterre gas- 
coun... précède d'une introd. et suivi d'un choix de poésies de di~ 
vers auteurs et d'un Dictionnaire des principaux termes du Dia- 
lecte gascon, par A. Philibert Abadie, Auch, 1850, in-12 ; Lou Par- 
terre gascoun..., nouv. éd. publiée par la Société archéologique 
du Gers, Auch, impr. Léonce Cocharaux, 1908, in-8''. Le Parterre 
gascon, loin d'être un livre original, est plutôt une aimable 
paraphrase de vers français célèbres. L'amour y occupe la plus 
grande partie, avec une poésie, Soulitude amourouse, imitée de 
Théophile et de Sain t- Amant, et diverses autres pièces, telle Dou- 
rimonn que se plaigna de sa pastoure Jaquetc, que nous réimpri- 
mons plus loin. On y trouve encore une foule de petits poèmes 



272 LES POÈTES DU TERROIR 

piquants où la fantaisie spirituelle de l'auteur s'est donné libre 
cours. Bédout a moins de verve que d'Astros et moins de cor- 
rection que Baron, mais il sait tourner une strophe avec facilité. 
On lui reprociie néanmoins de refléter incomplètement Gou- 
douli et d'avoir dérogé sans cesse à la pureté de lidiome aqui- 
tain. « Si Bédout écrit en patois. — a dit le docteur Noulet, — 
il pense en français, et dès lors il ne fait qu'un très rare usage 
du génie particulier au dialecte dont il se sert, renonçant ainsi 
à la seule pointe d'originalité qui, après tant de concessions 
faites à la langue d'outre-Loire, restât encore à la littérature mé- 
ridionale... » On donne à Gérard Bédout deux autres ouvrages 
de médiocre importance, et en langue française : Poésie dévote 
dédiée à MM. les Pénitents bleus d'Auch, Auch, Arnaud de Sainct- 
Bonnet imprim., 1649. in-l'i; Ouvrages poétiques en l'honneur 
desaint François Borgia...,k\xc\ï, Pierre François imprim. [1671], 
in-12. 



Bibliographie. — D'- J.-B. Noulet, Essai sur l'histoire littér. 
des patois du Midi de la France, seizième et dix-septième siècle, 
Paris, Techener, 1859, in-8». — J. Michelet, Poètes gascons du 
(iers depuis le seizième siècle jusqu'à nos jours, Auch, impr. Th. 
Bouquet, 1904, in-8». — Anonyme, Gérard Bédout, etc., introd. 
à l'édition du Parterre gascoun, publiée par la Soc. archéol. du 
Gers (exemplaire communiqué par M. Louis Batcave). 



DORIMONT QUI SE PLAINT 

DE SA BERGÈRE JACQUETTE 

Doux air de mon Gers, et toi, douce rivièro, — Où mes 
yeux ont versé un ruisseau de pleurs, — Et vous autres, 
petits arbres qui connaissez ma belle, — Contez-lui mes 
douleurs. 



DORIMOUN QUE SE PLAING DE SA PASTOURE JAQUETE 

Dous aire deu men Gers, é tu, douce ribcrc, 
A un mous ouèils an jetât uè ribére de ploas. 
E bous avts, arborcts, qui councguèts ma bére, 
Coundats-lou mas doulous. 



gascogm; et guyenne 273 

Petits anges des bois qui sur une branchetle, — Pour 
me donner le bonjour, entonnez une chanson, — Si vous 
voyez par ici ma bergère Jacquette, — Faites-lui la leçon. 

Bergers des environs, qui venez sous l'ombrage — 
Raconter vos amours aux accords de la flûte. — Tandis 
que l'Espagnol se brûle le béret — Au feu du pistolet; 

Et toi, troupeau d'agneaux, qui à travers cette prairie 
— Reposes agréablement sur l'herbe elles fleurs, — Pen- 
dant que Lidor, Tkirsis et Filorade — Vont chercher des 
grillons ; 

Secrétaire d'amour, qui connais ma tristesse — Et 
qui, pour m'écouter, chemines lentement, — Ruisseau. 
vigne, verger, quand vous verrez ma maîtresse, — Dites- 
lui mon tourment. 

Mon mal, depuis le jour où sa beauté perfide — Mit. 
avec mon repos, ma liberté au crochet, — Trouve moins 
de pitié auprès de ma bergère — Que près de ce rocher. 

Mais pourquoi se plaindre de mille coups de poignards 



Petits aajous de bosc, qui. dessus uè braaquetc, 
Perme da lou boun jour entouaats uè causouu, 
Si bezéts per aci ma pastoure Jaqucte, 

Hazéts-lou la lessoua. 
Pastourets d'alentour, qui benguéts à l'oumbrete 
Couada bostes amous au soun deu flajoulet, 
Mentre que VEspaignol se crame la berrele 

Au houèc deu pistoulet: 
E tu, troupét d'aignéts qui per acere prade 
Repauzes à plaze dessus lérb' é las flous, 
Entretant que Lidor, Thirsis é Filorade 

Ban amassa grillous; 
Secretari d'amou, qui sabes ma tristesse, 
E qui per mescouta camines lentement. 
Arriu, bigne, berge, quan bejats ma mastresse, 

Digats-lou moun turment. 
Moun mau, despush lou jour que sa faciè traidoure 
Boutét dab moun repaus ma libertat au croc, 
Trobe mens de piàtat auprès de ma pastoure 

Qu'auprès d'aquet arroc. 
Mes perque se fâcha de mile cops de dagues 



274 LES POÈTES DU TEUROIR 

— Que ses yeux courroucés lancent à tout moment, — 
Puisque celui qui se plaît à rechercher ses blessures — 
Les endure justement? 

La peine qui est avec moi meurt et ressuscite, — Fait 
voir que mes maux sont à tort reprochés ; — Puisque je 
veux mourir pour qui fuit ma vie, — Je mérite la mort. 

Mais si je ne puis m'entretenir avec ma bergère, — 
Maintenant qvic son indifférence m'interdit la guérison, 

— Je laisse quatre vers pour graver sur cette pierre — 
Avant que de mourir... 

Adieu, Jacquette, adieu; le ciel, le temps, ma douleur, 

— Feront peut-être qu'un jour tu changeras d'humeur, 

— Quand tu verras Darimont renaître de ses cendres, — 
Comme un phénix d'amour '. 

[Le Parterre qascor), etc.) 



Que sous ouùLls courroussats th-en à tout moument, 
Push que lou qui se plats à recorca las plagues 

Endure justement. 
La pêne qui dab jou mouris 6 ressuscite 
Hé beze que mous maus soua reprouchats à tort, 
Push que jou boi mouri per qui hugis ma bite, 

Jou merili la mort. 
E si nou podi pas parla dab ma bergéire, 
Are que sa rigou me deilen de gouàri, 
Jou léschi quouâte bérs dessus aqucsle péire, 

Prume que de mouri... 
Adiu! Jaquet', adiu ! Lou céu, lou tems, ma pêne, 
Haran deiéu qu'un jour tu cambiaras d'uniou, 
Quan beges Dorimoun renésche de sa cène 

Coum' un phœuix damou. 

(Lou Parterre gascotin, clc.) 
1. Traduction de ]yi.J. Micheicl. 



i 



PIERRE ROUSSET 

(1626-1684; 



Parmi les poùtcs périgoiirdins il fiiut pléjcer au premier ranpj 
l'abbé Pierre Roussel. Il uaquità Sarlat, eu 1C26, de parents pau- 
vres, dans les premières années du xvii» siècle. Elevé à la maî- 
trise des enfants de chœur de sa ville natale, il entra dans les or. 
dres et obtint une prébende. Il mourut et fut enseveli à Sarlat le 
14 octobre 168i, âgé de cinquante-huit ans. Ses (euvres, publiées 
pour la première fois en 1676, ont été réimprimées en 1694, en 
1751 et en 1839. Voyez Grizoulet, loti Jalons otropat ou los Omours 
de Floridor et d'Oh/mpo de Rozilon et d'Oinelito et dé la Morg»i, 
loumedio, Sorlat, Coulombet, 1676 et 1694, in-8»; Grizoulet, Ion 
Jaloux otropat, etc., Sorlat, J.-H. Robin, 1751, in-8»; Œuvres de 
Pierre Rousset, noin>. cd., revue, corrigea et augin., par J-Ii. L., 
avec des notes et éclaircissemens, Sarlat, impr. Ant. Dauriac, 
1839, in-8». Elles consistent en une comédie, Le Jaloux attrapé, 
ou les Amours de Floridor et d'Olympe, etc. (1645), en une élégie, 
I.o Solitudo (La Solitude) et eu diverses pièces de poésie légère, 
telle Lo Disputa de Baccus et de Priapus (La Dispute de Bacchus 
«t de Priape), où la verve de Rousset s'est exercée avec uue tellu 
indépendance que c'est à peine, selon l'expression de Noulet, si 
nous pouvons nous faire à la pensée qu'un ecclésiastique en a 
été l'auteur. 

Bibliographie. — J.-B. Noulet, Essai sur l'histoire littér. des 
patois du Midi de la France, seizième et dix-septième siècle, 
Paris, Techeuer, 1859, in-8". 



CHANSON 

Philis, si n'avez le cœur — D'une tigresse. — Ecoutez 
celui qui meurt — Pour vous de tristesse. 



C AN SOU 

Filis, se n'ovèz lou cor Escoutaz oquel que mor 

De qualquo tigre, Per vous de migro. 



276 



LES POETES DU TERROIR 



Sortez, bel astre d'amour, — Et la nuit sombre, — Plus 
plaisante que le jour, — Sera sans ombre. 

Car tous ces petits flambeaux — Qui sont à l'air — 
Céderont à votre œil — Tout leur éclair. 

Je crois que tout me plaint, — Mais vous, méchante, 

— L'auteur du jour qui resplendit — ]N"èles lang-uis- 
sante. 

Le ciel n'est pas plus pur — Que l'eau de ma peine — 
De qui vient l'humidité — De la sereine. 

Vous ne pourriez guère dormir — Si dans votre âme 

— L'amour faisait comme en moi, — Si mauvaise alarme. 
Plût à Dieu que votre œil ouvert, — Que le sommeil 

clôt, — Vit combien mon cœur découvert — Est enflammé. 

[Œiwres de Pierre Roussel, etc.; 1839.) 



Sourtéz, bel astre d'omoiir, 

Et lo néch soumbro, 
Plus plozento que lou jour, 

Sero sans ourabro. 
Tuch oquèùs petits florabùls, 

Que sount o l'ayre, 
Céderont o vostres els 

Tout lour esclayre. 
lo crezi que tout me plant, 

Mas vous, meyssanto, 
L'echo d'ol tour, que resplant, 

N'es longuisanto. 



Lou cèl puro de piotat, 

Quo de mo peuo : 
D'oqui vet l'huniiditat 

De lo sereno. 
Vousnoupouyriasgrodurmi, 

Se dins vostro arnio 
L'omour fo/.io coumo o mi 

To malo olarmo. 
Plét o Diù, rostre él dubèrt. 

Que lo sotiQ cluquo, 
Veguèt moun cor descubèrt 

Coumen oluquo! 



ARNAUD DAUBASSE 

(1657-1720) 



Selon un de ses plus anciens biojïraphcs. l'abbé Taîlh«. Ar- 
naud Daubasse, né à Moissac (Tarn-et-G.) lo 2 octobre 1657. était 
le fils d'un modeste fabricant de peignes, chef d'une nomlH'i><isc 
famille. On sait peu de chose sur sa vie, et moins encore sur sa 
jeunesse. Il vint habiter Villeneuve-d'Ageuais et s'y maria lo 
20 janvier 1681. avec Jeanne Laboury, ainsi qu'il appert de son 
contrat de mai iage publié récemment par sou dernier éditeur, 
M. A. Claris. Daubasse s'établit comme maître peignier et caba- 
reticr dans la maison de son bcau-pére. sise rue de Bourgo- 
gne, à Moissac. et ne tarda pas à acquérir une réputation de 
plaisant esprit. Ses premiers vers, qu'il récitait avec vervo, 
lui valurent une clientèle choisie. Le duc de Biron, le comte 
de Fumel. le marquis de Bel/.unce. M'»» do Rigouliores. etc., se 
faisaient, dit-on. un honneur de l'attirer dans leurs châteaux et 
de le recevoir à leur table. Daubasse payait son éeot en saillies 
et en rimes que le populaire se plaisait à colporter ensuite. Il 
eut dans quelques salons renommés d'Agen. de Montauban, de 
Toulouse et de Marseille, des succès que lui auraient enviés 
des écrivains notoires ou. plus que lui. dignes de lètre. et l'on 
afQrme que le maréchal de Moutrevel et le duc de Berwick lui 
témoignèrent quelque amitié. Au contact des grands, sa musc 
ne perdit rien de sa belle humeur et de sa franchise rustique. 
Cet artisan avait le verbe haut et le trait piquant. Plus d'un de 
ses compatriotes éprouva les etVets de sa causticité. Il moilTut 
le 6 octobre 1720. laissant un bagage varié de quatrains, d'é- 
pigrammes. de chansons et de pièces diverses : impromptus 
légers où la grâce étincelle. Simplicité, humour, fantaisie, furent 
ses meilleurs dons. Ses poésies, publiées pour la première fois 
par l'abbé Tailhé. à Villeneuvc-sur-Lot, en 1796 (imprimerie 
CurriusfiIs.MDCCCLXXXXXVl [sic], in-12), furent réimprimées 
dans la même ville, chez l'imprimeur Glady, en 18:59. in-8». On 
a donué assez récemment une édition plus correcte et partant 
conforme à l'esprit do l'auteur : Œuvres complètes du poète Ar- 
naud Daubasse, maître peignier de VUleneuve-siir-Lot, nouv. éd. 
avec une notice, de nombreuses notes et la traduction des poé- 
sies patoiscs en icrs français par A. Claris. Villeneuve-sur-Lot, 
impr. Ed. Chabrié, 1888, iu-S». Bien qu'il se soit exercé dans 

16 



278 LES POÈTES DU TERROIR 

tous les genres et qu'il ait môme écrit des cantiques, Daubasse 
excelle dans les petites pièces. 

Bibliographie. — Abbé Taiihé. Préface aux Œuvres d'A. 
Daubasse, 1796. — E. Lebroue, Mémoire sur le poète A. D., sa 
Vie et ses Œiwres, 1873, in-8». — Mary-Lafon, Histoire littér. du 
Midi de la France, 1882. — J.-B. Noulet, Essai sur l'hist. littér. 
des patois du Midi de la France, seizième et dix-septième s., etc. 
1859. — A. Claris, Préface à la 3" éd. des Œucres complètes de 
Daubasse, 1888. — E. Bourcie/., Les Poés. pat. d'A. D., Paris, 1888. 



A MONSIEUR DE BIRON 

POUR LUI DEMANDER LA GRACE d'uN PAYSAN 
QUI AVAIT VOLÉ DU BOIS 

Monseigneur, vous voyez que cet homme, à sa mine, 
Annonce sûrement un bien pauvre paysan. 
Voyez-le par devant, voyez-le par l'échiné, 
C'est un vrai malheureux en i^role au dénùment. 
Plus qu'un ver affamé, la misère le mine. 
Et sa tête et ses pieds sont nus également. 
Pour cet infortuné je ne veux pas de grâce. 
Pour l'exemple de tous, je veux qu'il soit puni, 
A condition pourtant que son bois, mis en masse, 
Pèsera le laurier que vous avez cueilli. 



A MOUSSU DE BIRON 

PEU Y D A M A N D A LA G R A Ç O d' U X PAY S A \ 
QU'abIO PANAT DE BOY 

Mounseigaur, bous besès qu'aquel home, à sa miiio, 

Announro, per sigur, un paysan bien paùras. 

Gaytas-lou per daban, gaytas-lou per l'esquiuo, 

Nou besès qu'un gipou tapissât de petas. 

Soun cap es sans capèl, sas cambos sans dcbas; 

!May qu'un bcrme adamat, la paùrièro lou mino. 

Per a quel malurous daniandi pas de graço; 

Per l'exemple do louts, boli quo sio punit : 

A counditiù pourtant que soun boy mes en masso 

Pesara lou hiùriè ([no bous abès ciilhit. 



I 



PEYROT DE PRADINAS 

(1709-1795) 



Jcan-Claiulc Peyrot naquit à Millau on 1709. Elève des jésui- 
tes, il devint prcbendier »le l'abbaye de Saint-Sernia de Tou- 
louse et enfin prieur fie Pradinas. Il ajouta à l'exercice de son 
ministère l'entrelieu des lettres et la pratique de la musique. 
Il écrivit d'abord en langue française, puis directement en dia- 
lecte rouergat. Peyrot de Pradinas avait des mœurs douces, un 
caractère naturellement enjoué et beaucoup d'esprit. Il joignait 
à une foule de connaissances rurales, fort appréciées de ses 
paroissiens, une réelle culture des poètes anciens et modernes. 
Couronné dans sa jeunesse par les Académies de Toulouse et 
de Rodez pour sept opuscules poétiques, il n'en demeura pas 
moins fort simple et attaché à son humble condition. 11 méprisa 
l'argent à l'égal des honneurs et mourut pauvre, pendant la 
période révolutionnaire, à Paillas, petit village situé à deux 
lieues de son clocher natal, en 1795. Nous ne mentionnerons pas 
ici ses travaux de jeunesse : nous nous contenterons de signaler 
les éditions complètes de ses a-uvros. et en particulier des Sai- 
sons, le poème qui l'a rendu célèbre : Poésies diverses patoises 
et françaises, par P. A. P. D. P. En Rouergue, s. n., 1774. in-S»; 
Les Quatre Saisons on les Géorgiques patoises, etc., Villefranche, 
Vedeilhé, et Millau, demoiselles Rainaldis, 1781, in-S»; Œuvres 
patoises et françaises de Claude Peyrot, ancien prieur de Plfa- 
dinas, contenant deux parties, 2« éd., Millau, impr. de Chanson, 
an XI, in-8°; La nie me, 3» éd., soigneusement revue, corrigée 
et augm., Milhau. impr. de Chanson, 1810, in-8»; La même, etc., 
4« éd., Millau, Carrère, 1823. in-S» : Les Saisons, poème patois, 
trad. en vers français par A. Peyramale, texte en regard, Paris, 
Sorbet. 1862, in-lC La muse de Peyrot de Pradinas n'est pas 
(îxempte des libres propos qu'on rencontre chez presque tous 
les patoisants. Elle a même une allure fort indépendante et ne 



1. On annonce une sixième édition dos œuvres du poète rouergat. 
Cotte dernière, établie sous la direction de M. Léopold Cnnstans, est 
actuellemcnl sous presse chez MM. Arlièrcs et Maury, imprimeurs à 
•Millau. Elle paraîtra, croit-on, avant la lin de cette année. 



280 LES POÈTES DU TERROIR 

répugne aux descriptions scatologiques. Les œuvres françaises 
de cet ecclésiastique sont édifiantes à cet égard. 

Bibliographie. — Notice sur Peyrot de Pradinas, au début des 
Œuvres patoiscs, 1810. — Mary-Laron, Histoire littèr. du Midi 
de la France, Paris. Ileinwald, 1882. in-S». — J.-B. Noulet, Essai 
sur l'hist. littèr. des patois du Midi, dix -huitième siècle, Paris, 
Maisonneuve, 1877, in-8». 



LA MOISSONi 

Voici par la Saint-Jean la récolte annoncée, 

Bientôt du blé nouveau nous ferons la jonchée. 

Aiguisez, moissonneurs, ces fers tranchants et longs 

Qui vont au point du jour luire sur les sillons. 

De la couvée, enfin, meurt la lumière pâle, 

Et Ton A'oit resplendir l'étoile matinale. 

Aussitôt le fermier court, au soleil levant, 

Au champ où l'orge ondule et se balance au vent. 

Après cette moisson au fer abandonnée, 

De ce seigle si fier la tige est renversée. 

Au lit, avant le jour, pas un chat n'est couché; 

On dirait qu'en ce temps dormir est un péché. 

Sauf l'enfant qu'au berceau nulle voix ne console. 



LA MOISSON 

Olerto! oici Sen-Jan qu'onnounço lo recollo, 

Din patic, de blat noubel pourren faire une niolto. 

Segaïres, ociilals. ozugats lou boulouu. 

Que lo puncho del joun dénia tout ])rengo boun. 

Tout cscas de brilla cesso lo poulsinieyro. 

Et coumenço o luzi l'estelo motinieyro, 

Qu'on bey lou Poges courre ou se colo ol trobal. 

E tout premieyromen toumba su l'ordical. 

L'ordi u'és pas ol sol. quoi ferré obondounado. 

Dé lo fiéro séguiol lo tijo es ronborsado. 

01 liech obout lou jour trouborias pas un cat; 

Scmblo qu'en oquel tems dé dounni sio pocat. 

Exceptât lou niaïuatgc cncaro o lo bressolo, 



i. Traduction de Marv-Lafon. 



\ 



i 



GASCOGNE ET GUYENNE 281 

Et qui, seul tout le jour, gémit et se désole, 

Tout le monde est aux champs et les toits sont déserts. 

Ainsi, quand du tambour le son frappe les airs, 

Et vient d'une bataille annoncer les alarmes, 

Chacun fuit son logis et veut prendre les armes. 

Les petits et les grands courent à l'ennemi; 

Du poltron même alors le cœur est rafformi. 

Tel le plus paresseux à la tâche s'escrime : 

Du bras et de la voix le fermier les anime; 

On l'entend, lorsqu'un d'eux semble fléchir tout bas, 

Crier comme un aveugle : « Allons! je ne dors pas! u 

Sur les riches moissons partout son regard vole, 

Et des soins du passé l'espoir seul le console : 

Bientôt il doit avoir des gerbes, de l'argent. 

Cependant du dîner arrive le moment : 

Au pied d'un chêne vert la troupe rassemblée 

Mange la soupe à l'ail à pleine cuillerée. 

Quelques instants après, ils dorment; mais la voix 

De leur chef retentit une seconde fois : 

« Alerte! mes enfants! le soleil marche et fuit; 

Alerte, levez-vous ! nous dormirons la nuit. » 



Que tout lou jour soulet se plouro, se désolo, 

Tout lou niouadé es os comps; lous houstals sou déserts. 

Otal quond del tombour lou soun frappo lous airs, 

E que d'une botaillo onnounço los olarmos, 

CaduQ quitte so caso é bo préné los armos. 

I.ous gronds é lous pichous courrou sus l'énémic, 

Lou pus pouItrouQ s'opresto o l'y soca soun pic. 

Dé mêmes cl trobal lou mens boleut s'escrimo, 

Del bras et do lo boix lou Pogés lous onimo; 

L'ausissès quond quaouqu'un s'ouso un bricou pausa. 

Crida coumo un obuglé : « You bésé cal y fa ! » 

Soun uel dé cap o founds persec toujour lo colo, 

É dé toutes dé soins l'espoir soûl lou counsolo : 

Sap qu'auro léoii pei* biouré, é dé micho, é d'orgen. 

Del dina cépendent orribo lou moumen; 

O l'oumbro d'un gorric lo troupo es ossemblado; 

Cadun dé soupo o l'ail mongeo uno escudélado, 

An miéjo houréto oprès per faire lo dourmido; 

Mais o péno an culat que l'ocoulat lour crido : 

« Olerto ! olerto! éfous ! lou soulel fo comi; 

Lo nuech, noun pas lou jour, es facho per dourmi. » 



282 LES POÈTES DU TEKROIR 

Il faut que, vers le soir, chaque gerbe dorée 
Soit, de peur de l'orage, en tas amoncelée... 

Mais qu'estceci, grand Dieu! pleuvrait-il de la flamme? 

Le brandon du soleil nous brûle jusqu'à 1 âme, 

Et ses coursiers fougueux, de fatigue altérés, 

Boivent l'onde des champs, l'humidité des prés. 

La fleur touche, en tombant, la terre calcinée, 

Des ruisseaux les plus vifs la course est enchaînée. 

Et de l'astre brûlant la cruelle cuisson 

En son humide abri va griller le poisson. 

Où se cacher? Ses feux embrasent la nature; 

On implore à grands cris la nuit et la verdure; 

Mais, à peine la nuit reparaît à son tour, 

Que son voile aussitôt est percé par le jour. 

Avec son char d'argent humide de rosée, 

La femme de Tithon, en faisant sa tournée. 

Des larmes, au printemps, rafraîchisssait les fleurs; 

Elle fuit aujourd'hui sans répandre des pleurs. 

Du Dieu de l'univers la descente trop prompte 

La surprend tellement que, soit dépit, soit honte. 



Sul ser, tont que se pot, lo gobélo liado 

£s, dé poou de mal tems, ea pilos orrengado. 

Mais qu'es oïço? grond Diou ! crésé que plcou dé flamo; 

Lou broudou del soulel nous coy jusquos o lamo ; 

Sous fougousés chobals, dô fotigo oitërats, 

Bubou l'humou dés comps, pouiupou lou suc dés prats, 

Los flours penjou lou col sus lour combo sécado, 

Del riou lou pus hordit lo courso es orrestado; 

É dé l'astre brûlent l'insuppourtablo ordou 

Dins soun humide obric bo grilla lou pcyssou. 

Ouut se téaë? Soua lioc oluco lo noturo. 

ObcQ bel dé lo nuech imploura lo frescuro. 

Se mostro pas puléou quo despochat souu lour; 

Soua crespé entré porétré es perçât pc.-r lou jour. 

Sus souu carriol dOrgen é trempé de rousado, 

Lo mouilho dé Titouu, quoud Ibsio so tournado, 

Dé larnios, ol priutems, orrousabo los flours; 

Huey passo coumo un lious sons répendré de plours. 

Del lun dé Tunibers l'orribado trop proumpto 

Lo surprend talomen que, sio despiech, sio houato, 



GASCOGNE ET GUYENNE 283 



Après avoir rouvert les barrières du jour, 

Elle part : le soleil est déjà de retour. 

A peine ses rayons des rocs dorent la cime, 

Que le feu de la veille à l'instant se ranime; 

Alors, on ne voit plus un seul oiseau voler, 

Alors, sous les rameaux, ils restent sans chanter. 

Heureux qui, dans les bois, sur un tapis de mousse, 

Peut alors du zéphir humer l'haleine douce! 

Ou qui pour amortir cette ardeur dans les eaux, 

Se plonge tout entier dans l'onde des ruisseaux. 

Cependant, sur l'argile avec force battue, 

Aux regards du soleil la gerbe est étendue. 

Le bataillon s'avance, et bientôt les fléaux, 

Retombant en cadence, imitent les marteaux... 

{Les Saisons, etc.) 



Entré oburé onnounçat lo bcngudo del jour, 

S'estrèmo, é lou soiilel es d'obord dé rétour. 

O péno sous royouns dés puechs daourou lo cirao, 

Que lou lioc dé lo beillo o l'iastcnt se ronimo. 

Olaro on noun bey pus ua aussélou boula ; 

Cadun joust ua fuillatgé es topit sons pioula. 

Huroux que dias un bosc, sus un topis de mousso. 

Pot aro del zéphir huma l'holéno douço ! 

Ou que per omourti lou brosié dé l'estiou. 

Se ploungeo jusqu'ol col dins lou cristal d'un riou. 

Sus un sol moslicat d'orgilo pla bottudo. 

Os regards del soulel lo garbo es estendudo, 

Lo colcado coumenço, é déjà lous flogels 

Del fabré, sus l'enclumé, imitou lous mortels... 



JACQUES JASMIN 

(1798-1864) 



En réalité il s'appelait Jacques Boé, le nom de Jasmin, qu'on 
portait dans sa famille depuis deux générations, n'étant qu'un 
])seudonyrae. Il était né à Agon, le 6 mars 1798, de Jean Boo, 
pauvre et jovial tailleur d'habits, et do Catherine Arrès, son 
épouse. Il a raconté dans un petit poème, Mous Sonbenis, poènio 
en très panusos. les premiers souvenirs de son enfance et révélé 
en termes touchants le dénuement des siens. On le fit entrer 
gratuitement à l'école, et de là il passa quelque temps au sémi» 
naire. Ce fut toute son éducation. Placé comme apprenti coif- 
feur, il s'établit par la suite, pour son propre compte, sur la 
promenade du Gravier, prés la porte Saint-Antoine. Il avait 
épousé, en 1818, Anne Barrore. Sa boutique — cette boutique où, 
pendant plus de quarante années, dédièrent des célébrités 
venues de toutes parts pour rendre visite au poète-artisan — 
existe encore, face au monument que lui ont dressé ses compa- 
triotes. Jasmin débuta par des vers d'amour et des impromptus 
folAtres. En 1825, il publia son premier poème important, J.c/ 
Charibari*, et le lit suivre d'une foule do chansons, de pièces <i 
circonstance, et voire même d'odes patriotiques. Encouragé p 
ses concitoyens et, assure-t-on, par le célèbre auteur de La I 
aux Miettes, Jasmiu cessa brusquement de composer de menus 
poèmes, dont le caractère no pouvait guère dépasser le cercle 
restreint de sa ville natale, écrivit la Caritat, le Très de mai/. 
le Maréchal Ldnos, et envoya hardiment son prenùer recueil i 
Paris (Las Papillotas de Jasmin, coiffur, etc., 1825-1835, Agcii. 
imprimerie de Prosper Noubel, janvier 1835, in-S"). Le petit livr • 
trembla peut-être de toutes ses feuilles, selon l'expression d' 
M. Boyer d'Agen, lorsqu'il se présenta humblement devant la 
critique, mais quelle ne fut pas la surprise de l'envoyeur quand 
il reçut en retour le Temps du 10 octobre 1835, avec celte ré- 
ponse de Nodier : 

« ... Voilà qu'il surgit un poète et un grand poète, qui n'a do 

i . Il avait donné peu avant celte jolie romance devenue poiiulairc. 
Me cal nwuri, Agcn, lilli. Lapoyrc, s. d. [18i-J, in-12. 



GASCOGNE ET GUYENNE 285 

commun avec La Bellaiidicro, Goiidoiili, d'Astros et tous ses 
]irédécesseurs que le chiirme piquant d'un idiome plein de 
nombre et d'harmonie, mais qui les surpasse de toute la portée 
d'un talent inspiré; un Lamartine, un Victor Hugo, un Bérau- 
ger gascon. Ce poète-phénomène est un barbier-coiireur d'Agen, 
qui ferait aisément la barbe à quelques-uns de nos lauréats et 
qui s'appelle Jasmin. Il a modestement intitulé son livre Les 
Papillotes, à l'imitation de maître Adam de Xevors qui appelait 
le sien Les CheviLLes et qui était aussi un homme de beaucoup 
d'esprit. Mais que la distance est grande entre maître Adam, 
qui n'avait que beaucoup d'esprit, et Jasmin, qui a du génie! 
Qu'elle est grande surtout entre Jasmin et maître André, le 
seul perruquier-poète dont la littérature française ait conservé 
jusqu'ici le souvenir! Ce n'est certainement pas à Jasmin que 
Voltaire aurait dit: « Faites des perruques! » Ou, s'il le lui avait 
dit, le malin vieillard, c'est parce que son âme jalouse avait 
encore plus de propension à s'effrayer d'une supériorité qu'à 
s'égayer d'un ridicule. Quant à moi, je n'ai aucune raison pour 
ne pas lui adresser cet avis, dans toute la sincérité de mon 
cœur. Faites des perruques. Jasmin! parce que c'est un métier 
honnête que de faire des perruques, et une distraction frivole 
que de faire des vers. Faites des perruques, parce que le tra- 
vail de la main de l'homme est le seul dont Ihomme ait le droit 
de s'honorer, le seul dont il puisse goûter le fruit sans le trou- 
ver amer. Faites des perruques, pour fournir aux besoins de 
votre digne famille... Faites des perruques, pour entretenir le 
cours de ce pitchou riu tan argcntat que la réputation de votre 
fer à toupet fait couler dans votre boutique. Faites des vers aussi 
cependant, quand votre journée est pleine et qu'elle a gagné son 
pain; faites des vers, puisque votre merveilleuse organisation 
poétique vous a donné ce talent ou imposé cette destinée; fai- 
tes des vers. Et Dieu me garde que vous n'en fassiez plus, moi 
qui m'engagerais volontiers à ne plus lire que les vôtres... » 

Dès lors ce fut la gloire. Célébré par les maîtres de la criti- 
que, Sainte-Beuve, Léonce de Lavergne, Mazade, Armand de 
Pontmartin, par Lamartine lui-même, reçu aux Tuileries par 
le roi Louis-Philippe, fêté dans les salons, pensionné et décoré, 
Jasmin connut tout ce que la fortune littéraire peut prodiguer 
d'honneurs enviables. En son humble logis d'Agen, qu'il n'aban- 
donna jamais, il recueillit, pendant plus d'un quart de siècle, 
une abondante moisson de lauriers, mais il n'oublia pas ses 
origines modestes et, dans ce festin de la renommée, sut pré- 
lever la part des pauvres. A l'opposé de ces histrions qui n'ex- 
ploitèrent jamais la commisération publique qu'à leur profit, 
Jasmin répandit généreusement son éloquence méridionale au 
bénéfice de la grande foule anonyme des déshérités. « Les an- 
ciens, a-t-on dit, parlaient de ces harmonieuses théories que 



286 LES POÈTES DU TEUROIR 

leurs a("!des pieux rondiiis.TÎent autour des villes, Amphions do 
la flûte relevant des murailles de pierre. Que diront les mo- 
dernes de ces inoubliables pèlerinages que leur dernier trouba- 
dour pratiqua sa vie durant sur toutes les routes de France 
où il y avait im hospice à construire, un orphelinat à approvi- 
sionner, une école à rebâtir... Sur toutes les diligences ce com- 
mis-voyageur de la cliarité eut, quarante années durant, sa 
place, et quand les chemins de fer commencèrent à fonctionner, 
il ne fallut pas moins qu'cme carte de circulation permanente 
pour suffire à ses déplacements. De l'innombrable correspon- 
dance que Jasmin entretint avec les miséreux on a extrait le 
chilîre énorme de 1.500.000 francs que sa lyre et son aumôniéro 
amassèrent pour eux. Le poète retenait à peine là-dessus ses 
frais de voyage et de subsistance ! 

Trois mois avant sa fin, le corps brûlé de fièvre, mais l'es- 
prit étincelant de verve et de bonhomie, il se présentait encore 
sur le théâtre de Villeneuve- sur-Lot et déchaînait l'enthou- 
siasme. Ce fut sa dernière séance. Il s'éteignit parmi les siens, 
au fond de son étroite boutique du Gravier, le soir du 5 octo- 
bre 1864, laissant, avec le souvenir d'une âme spirituelle et 
droite, le témoignage d'une inspiration charmante qui avait pris 
sa source dans l'obscur génie du peuple. 

Ses œuvres ont eu un grand nombre d'éditions. Nous cite- 
rons, d'après la bibliographie établie par M. Boyer d'Agen : 

Las Papillotas, Agen, Noubel, janv. 183.5, in-8" (éd. déjà citée- 
p. 285); il existe dos exempl. avec la trad. française; La même, 
ibid.. 1838, in-8»; La même (1825-18^3), ibid., 1843, in-80; La.^ 
Papillotns, t. II (1835-1842), ibid., 1842 et 1858, in-8<>; Las Papil- 
lotas, t. III (1843-1851), ibid.. 1851, in-8° ; Las Papillotas, t. IV 
(1852-1863), ibid., 1863, in-8» : l.as Papillotas, Paris, F. Didol. 
1860, ia-12 ; Ims Papillotas. Œuvres complètes de Jacques Jasmin , 
avec un essai d'orthographe gasconne d'après les langues romane 
et d'oc et collation de la trad, littérale, par Bayer d'Agen, Paris, 
"V. Havard, 1889, 4 vol. in-S»; La même, édit, popul. Paris, Gar- 
nier, s. d., 2 vol. in-18. 

Nous ne nous ferons pas l'interprète de ceux qui lui ont sans 
cesse reproché d'avoir appauvri et parfois dénaturé les vertus 
de la langue maternelle. Jasmin, ne l'oublions pas. ne fut qu'un 
artisan sans culture, doué d'une verve intarissable et d'une 
réelle faculté d'improvisation. Son bagage ne soulVre pas davan- 
lago l'appareil imposant de la critique actuelle que son idiome 
uo supporte le contrôle philologique. C'est un enfant du terroir 
(jui se fait entendre do ceux-là mêmes qu'il a dépeints. On m 
saurait lui reprocher ce qui constitue à nos yeux son propre 
mérite, comme l'on ne saurait reprocher au jiatois gascon do 
n'être jjoint la langue des chefs-d'œuvre. Toute confusion vient 
d'une mauvaise interprétation de ses vers, car il ne faut pas 



GASCOGNE ET GLl'KNNE 287 

prendre à la lettre cette critique qu'on lui a faite de penser en 
français et d'écrire en dialecte. Il eut des détracteurs nombreux. 

Mary-Lafon écrivit un jour : « Flatteur universel, sauf à brû- 
ler le lendemain ce qu'il avait adoré la veille, et fice i'crsa, — 
comme il fit avec Louis-Philippe, qu'il insultait grossieremen 
quand il était républicain, et qu'il adula de même lorsqu'il en 
reçut une montre, — Jasmin fit fumer son encens gascon sou 
le nez de tous ceux qui pouvaient le sentir. Cette pratique lui 
réussit, et il conquit, à force de courses, de dédicaces et de 
récitations deçà, delà, cette sorte de notoriété qu'on prend par- 
fois pour de la gloire... » 

Nous ne citerions guère ces phrases outrageantes pour la 
mémoire du coiffeur agenais si nous n'étions décidé à les rele- 
ver. Jasmin, ou l'éprouve à connaître sa vie, à lire son o?uvre, 
eut exactement des défauts nés de l'excès des qualités de sa 
race. Ce que l'on a pris chez lui pour de la flatterie et une com- 
plaisance intéressée ne fut, presque toujours, que l'elTet de sou 
exubérance gasconne. Le verbe était outr", mais le fond de 
l'homme recelait une abondance de candeur, de naïveté d'esprit 
qu'on n'aurait point été tenté de découvrir chez ce génie rude 
et facétieux à la fois. Bien qu'il ne se satisfit pas des éloges 
qu'on lui décerna et qu'il provoquât sans cesse l'enthousiasm»; 
vulgaire, il ne perdit rien des dons que lui avait départis sa 
nature lyrique et sentimentale jusqu'à la « religiosité ». Ame 
de comédien autant qu'âme de poète, chez lui l'interprète servit 
trop éloquemment l'improvisateur, mais il rendit au centuple 
à la foule les émotions qu'elle lui avait procurées. Pour nous 
son influence fut salutaire, et nous ne nous résignons pas a 
censurer celui qui, avant nos poètes-simples, écrivit ces lignes, 
tout un acte de foi sincère et émouvant : 

« La poésie est partout : d'un côté, on la trouve dans les 
choses les plus ordinaires de la vie, au foyer du travailleur, au 
chevet du malade, dans une noce qui passe, et, d'un autre côté, 
elle s'élève au sommet des cieux. Elle foule la terre et ^lle 
touche les étoiles. Elle est ordinaire et elle est sublime. Elle 
est, à la fois, la semaine et le dimanche. Elle est simple et fami- 
lière, comme lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi, 
et solennelle comme Pâques !... Pour moi, j'ai cherché le vrai, 
le simple, le naturel, le fond du cœur; et c'est par là que j'ai 
fait éclater tant de rires et couler tant de larmes, même dans 
les pays où on ne comprenait pas le gascon et où j'étais obligé 
de me traduire... » 

Bibliographie. — Maxime de Montrond, Jasmin, Paris et 
Lille, 1865, in-8o. — L. Rabain, Jasmin, sa vie et ses œuvres, 
Paris, F. Didot, 1867. in-18. — J. Aadr'ieii, Bibliographie de l'A- 
gcnais, 1886-1887, etc. — Paul Mariélon, Jasmin, H'J8-i8(JU, 



288 LES POÈTES DU TERROIR 



1 



Paris, Flammarioa, 1898. iQ-18, — Bover d'Agon, Préface aux 
Œuvres complètes de J., Bordeaux, Bellier, et Paris, V. Havard, 
1889, etc. 



MA YIGXE A PAPILLOTE 

A madame Louis WeiLl, de Paris. 

Jolie dame, c'est vrai : le mois dernier, je signai — Un 
morceau carré — De papier timbré ; — Et je me vis aus- 
sitôt maître, — Non pas, comme vous l'avez appris, — 
D'une métairie à six têtes avec un jardin anglais, — J 
Toute couverte d'épis et de groupes d'arbres; — Mais^ 
d'une petite, petite vigne — Que j'ai baptisée : A Pa- 
pillote! — Où pour chambre je n'ai qu'une grotte, — 
Où les ceps se compteraient aisément. — D'un bout de^ 
haie à l'autre bout — Sa longueur guère ne se déploie; 
— Cent de mes pareilles ne feraient pas une lieue, — Six 
linceuls la couvriraient. 

Eh bien ! pourtant, telle qu'elle est, vingt ans je l'ai 
rêvée. — Vous riez. Madame, de mon bonheur? 



MA BINHO X PAPILHOTO 

Poulido damo, es bray : loii mes darrè, sianèri 
Un brigal carrât 
De pape marcat; 

Et taleù mèstre me besquèri, 

Nou'n pas, roumo lalxis appres, 
IViino bordo à siés cats danib'iiu caxal angles, 
Claùlido de cabels et de randals espes; 

Mais d'une pitchoiiuo binhùto 

Qu'èy bali/.Ado : A Paimlhôto! 

Ou», per crainbo n'ey qii'iino grôto. 

Oini Ions bidots se couutayoD. 

D'un bord de sègo à l'aùlro sègo. 

Sa loungou gayrc se despU'îgo; 

Cent atàl fayon pas h» légo, 

Siés liurjols la capclayon. 

Eh-beî ponrtan, coumo es, bint ans l'ey saùnojado. 
Rizès, Madame, al boualuir qu'èy? 



GASCOGNE ET GUYENNE 289 

— Vous rirez bien davantage quand je vous dirai — Que, 
depuis que je l'ai achetée, — Plus riche en fruit — Je n'en 
vois aucune. — Neuf cerisiers, voilà mon bois; — Dix 
rangs de vigne font ma promenade. — Des pêchers, ils 
sont miens; des noisettes, elles sont miennes; — J'ai 
deux ormeaux; j'ai deux fontaines. — Que je suis riche! 

— Ma Muse est une métayère. — Oh! je veux vous pein- 
dre, pendant que je tiens le pinceau, — Notre pays aimé 
du ciel. 

Ici, nous faisons tout naître, en égratignant la terre. 

— Qui en possède un lambeau se prélasse chez soi; — 
Il n'y a pas de petit bien, sous notre soleil. 

Vous me direz bien qu'à Paris, dans la serre chaude, 

— Deux mois avant nous, vous faites tout mûrir. — 
Qu'est votre fruit? De l'eau claire — Qu'un feu savant 
fait roussir. — Mais, belle dame, ici, vous ne vivriez que 
de fruits. — Vous ôteriez votre gant luisant; — Nous 
vous verrions à chaque minute — Détacher de la branche 
une belle pèche fondante, 



Rires be may quan bous dirèy 

Que, dezumpèy que l'éy croumpado, 
May frutado 
N'en bezi uàdo. 

Naù guindoulés, baqui moun bos; 

Déts causes fan ma permenado. 
De presseguès, sount meus; d'abelânos, sountmios; 

D'ourmes, n'ey dus; de founs, n'èy dibs. 
Que sùy riche ! Ma Muzo es uno fazendéro. 
Oh! boli bous pintrà, tandis qu'èy lou pincèl, 

Nostre pais aymat del ciel. 
Aciù fazèn tout nayche, en grai^pinhan la tèrro. 
Qui ne tend soun brigal se palayzo chez el ; 
Nh'a pas de pitchou be, debàt nostre sourel. 
Dires be qu'à Paris, dins la sèrro caùdetto, 
Dus mes abàn nous-aù, fan tout amadurà. 

Qu'os bostre frut? D'aygo claretto 

Qu'un fèt saben fay roussejà. 
Mais, bèlo damo, aciù, nou biùyàsque de frùto. 

Tirayàs bostre gant luzen. 

Bous beyàn à càdo minuto, 
Destacà de la brenco un bel precét founden, 

17 



290 LES POÈTES DU TERROIR 

— Y planter votre blanche dent; — Comme nous, vous 
la boiriez presque — Sans en ôler la fine peau; — Car. 
depuis la peau jusqu'au noyau, — Elle fond dans la 
bouche... C'est du miel! 

Madame, dans le Nord, vous avez de grandes choses, 

— Des églises, des palais qui montent haut, bien haut, 

— Et le travail de l'homme est plus beau chez vous au- 
tres. — Mais venez faire quatre ou cinq pauses — Sur 
les bords de la Garonne, aux beaux jours dété; — Vous 
verrez que le travail de Dieu — Nulle part n'est beau 
comme ici. — Nous avons des rocs vêtus en velours, 
qui verdoient; — Des plaines, toujours dorées; — Des 
vallées, où nous buvons un air sain : — Et, quand nous 
nous promenons, partout nous foulons des fleurs. 

La campagne de Paris a bien fleurs et pelouse; — Mais 
elle est trop grande dame, elle est triste, dormeuse. — 
Ici, mille maisonnettes rient au bord d'un ruisseau; — 
Notre ciel est riant, tout s'amuse, tout vit. — Depuis le 
mois de mai, quand le beau temps s'équilibre, 



Y plautà bostro blauco deu; 
Coumo nous-aù, lou beùyàs presque 
Sans n'en tira la fino pèl; 
Car, dumpéy la pèl dinqu'al clèsque, 
Found dins la boùco... Acos de mèl ! 

Madame, dins lou Nord acos de grandes caùzos. 
De glèyzes, de palays, que meunton liaù, bien haù, 
Et lou trabal de l'home es may bel chez, beus-aù. 

Mais benès fà quatre ou cinq paùzos 
Sus bors de la Garèno, as bès jours de l'estiù; 

Beyres que lou trabal de Diù 

Enlet n'es tan bel, coumo aciù. 
Abèn de rocs bestits en belour, que lierdejon; 

De planes, que toutjour daùrejon : 
De coumbos, oua bebéa un ayre sanitous: 
Et, quan nous passejan, pertout traùlhan de flous. 

La carapanho, à Paris, a be flous et peloiizo: 
Mais es trop grande dame, es triste, reumilheuze. 
Aci, milo oustalets rizon, al bor d'un riii. 
Nostre ciel es rizen, tout s'amuze, tout biîi; 
Dumpèy lou mes de mây, quan lou bel tenip s'alinde. 



GASCOGNE ET GUYENNE 291 

— Pendant six mois dnns l'air une musique résonne. — A 
mille rossi^-nols cent pûtres font coiieurrence; — Et tous 
chantent l'Amour, l'Amour qui est toujours neuf. — Vo- 
tre Grand-Opéra, surpris, ferait silence — Quand lejour 
delà nuit déchire le rideau — Et que, sous un ciel qui 
s'allume aussitôt, — Ecouté du hon Dieu, notre concert 
commence. — Quels refrains ! Quelle voix! Tenez, ils s'v 
font, aujourd'hui; — L'un chante sur le coteau, et lautre 
dans le guéret. 

« Ces montagnes, — Qui sont si hautes, — M'empé- 
<;hent de voir — Où sont mes amours. — Baissez-vous, 
montagnes, — Plaines, haussez-vous, — Pour que je 
puisse voir — Où sont mes amours, » 

Et mille voix, aussitôt résonnant dans les airs, vont, 
à travers les rideaux bleus, — Faire sourire les anges 
là-haut. — La terre embaume les chanteurs. — Les ros- 
signols, sur l'arbre en fleur, — Chantent plus fort, à qui 
mieux mieux. — C'est juste, et personne ne bat la mesure. 



Penden siès mes Uins l'iiyre iiuo muzico tindo. 
A mile roiissiahols ceut pnstous fao rainpeù; 
Et touts canton l'Amou, r.A.mou qu'es toutjour ncù. 
liostrc (iran-Opera, surpres, favo sileiiço 
Quan lou jour de la néy osquisso loii riduù 
Et quo, debàt un ciel que s'alùco taleù. 
Escoutat del boun Diù, nostre councèr coumcnço. 
Quas refrins! Quinos bîies ! Tene! s'y fan, anôy; 
Un canto pe la côsto, et l'autre pel barèy : 
« Aquelos mountanhos' Baycha-bous, mou«tanhos, 

Que tan hautes sount, Plàuos. haùssa-bous, 

M'empatchon de beyre Per que posqui bevre 

Mas amous oun sount. Oun sount mas anious! » 

Et milo bues, atàl brounzinan dins lous ayres, 
Ban à trabés lous rideùs blus, 
I"à rire lous anges lassùs. 
La terro embaùmo lous cantayres. 
Lous roussinhols su l'aùre en flou, 
Canton màv fort, à qui inilhou. 
Tout bay juste, et pourtan digun bat la mezuro. 

i. Couplet populaire d'une chanson attribuée à Gaston Pliébus. 



292 LES POÈTES DU TERROIR 

— Et pour tout entendre, tant que le concert dure, — Ma 
vigne est un siège d'honneur; — Car je plane, du coteau 
où ma grotte s'élève, — Sur le paradis d'Agen, la vallée 
de Vérone. 

Que je suis bien, dans ma vigne! Oh! je n'y vais jamais 
assez. — Pour clic, je me suis fait poète-vigneron; — 
Je délaisse même les chansonnettes. — Je ne rêve qu'é- 
chalas, que pampres, que treilles, — Sur le chemin je 
trouve de petites pierres, — Je les porte dans ma vigne 
et j'en fais des tas, — J'y aurai une maisonnette et des 
tonnelles fraîches. — Chaque ami à son tour y sera 
fêté ; — Et, quand viendront les vendanges, mon cellier 
sera fermé : — Avec tous mes amis, sans paniers, sans 
corbeilles, — Nous aurons d'avance tout vendangé. 

Oh! ma jeune vigne, — Le soleil te l'cgarde chaleureu- 
sement. — Porte-moi de tout, — Aussi, quand il bruine, 

— N'en perds aucune goutte. — Mon feu s'assoupit. — 
Ma Muse se fatigue; — Mes amis, demain, — Pourraient 
m'échapper : — Mois toi, jeune amie, — Vigne au fruit 
savoureux, — Avec ta fleur-figue, 

Etper entendre tout, tant que lou councer dure. 
Ma biuho es un siéti d'aunou; 

Car plàni, de sul tap oun naa grôto s'entrouno, 

Sul paradis d'Agen, la coumbo do lîerouno. 

Que sùy bien, dins ma binho ! Oh ! n'y baù jamày prou. 

Per elo, mo siiy fèyt poùto binhayroti. 
Daychi mémo las cansounettos. 

Nou rébi que paychols, que flàjos, que bidots. 
Pol cami trôbi des pcyretos, 

Las porti dins ma binho et n'en faù do pilots. 

Y'aùrùy un oustaict et do tounolos frcscos. 

Càdo auiit, à soun tour, y sarà fostejat; 

Et, quau brenlios bondràn, moun ciiay sarà barrât : 

Dambu touts mous amits, sans panùs et sans doscos, 
.\ùren d'abanço tout brcnhat. 
Oh ! ma jiiyno binho. Ma Mu/.o fatigo ; 

Lou sourcl te guinho. Mous amits, douma, 

Porto-mc de tout. Pùyon m'<!scfipa; 

Tabe, quan plebinlio. Mais tu, jùvno auii^ro, 

N'en perdes nat ;'lout. Hinlio al fnil goustous, 

Mouu fèt s'amatigo, Dambo ta iluu-ligo. 



GASCOGNE ET GUYENNE 



293 



— Et tes bons raisins, — Attache-les-moi! — Récolte 
abondante — Ainsi tu me vaudras. — Pour l'âme aimante, 

— Récolte ne vaut pas — Serrements de mains. 

Et tout pousse, tout croît. Et seul je n'y suis guère 

— A l'heure où je n'ai personne, mes souvenirs fidèles 

— Me font compagnie, et les plus vieux — Se rajeunis- 
sent pour me plaire. — Aujourd'hui une nuée m'en est 
venue. 

Je vois la prairie où je sautillais; — Je vois la petite 
île où je broussaillais, — Où j'ai pleuré, où j'ai ri. 

Je vois plus loin le bois feuillu — Où près de la fon- 
taine je me faisais rêveur, — Depuis que l'on m'avait dit 
qu'un fameux écrivain — Avait doré le front d'Agen, — 
En faisant retentir ses vers, dans l'air, — Au bruit de 
cette onde d'argent. 

Mais je veux dire tout. Devant, à gauche, à droite, — 
Je vois plus d'une haie épaisse, que j'ai trouée; 



Et tous durançous Per l'àmo amislouzo, 

Estaco-me loiisl llecolto bal pas 

Récolte aboundouzo Sarromens de màs. 

Atàl me baldràs. 

Et tout pousso, tout croy. Et soulet n'y sùy gayre 
A l'houro oun n'èy digun, mous soubenis fidèls 

Me fan coumpanho, et lous may biéls 

Se refan jùynes per me playre. 

Anèy un fun m'en es bengut. 

Bezi la pràdo oua saùticàbi; 

Bezi l'ilhot oua broucalhàbi, 

Oun èy pleurât, oun éy rigut. 

Bezi mày lèn lou bosc fèlhut 
Oun, proche de la feun, me fazioy saùnejayre, 
Dumiîèy que m'abion dit qu'un famus escribeu ' 

Abio daùrat lou froua d'Agen, 

Eu fan seunà sous bèrs, dins l'ayre, 

Al brut d'aquelo aygo d'argen. 
Mais boli dire tout. Dabàn, à gaucho, à drelo, 
Bezi mày d'uno sègo espesso^ qu'èy traùcat; 

1. Scalisrer. 



294 LES POÈTES DU TERROIR 

— Plus dun pommier, que j'ai ébranché : — Plus d'une 
vieille treille où l'on ma fait la courte échelle — Pour 
atteindre le fin muscat. 

Madame! vous le voyez, vers mon passé je retourne, — 
Sans que mon front en ait rougi. — Que voulez-vous! 
Ce que j'ai dérobé je le rends, — Et je le l'ends avec 
usure. — A ma vigne, je n'ai pas de porte; — Deux 
ronces en barrent le seuil. — Lorsque par une trouée, 
je vois le nez des maraudeurs, — Au lieu de m'armer 
d'une gaule, — Je m'en retourne, je m'en vais, pour 
qu'ils puissent y revenir. — Celui qui jeune vola, vieux 
se laisse voler. 

[Les Papillotes, etc., traduction 
de Boycr d'Agcn.) 
(Août 18iÔ.) 



Mày d'un poumè, qu'ey dcbrencat; 
Jlày d'une bièlho trelho oun m'an fèyt esquiueto 

Per attengo lou fx muscat. 
Madame! zou bezès, à moun passât m'ontorni. 

Sans que moun froun n'atge rougit. 

Que Ijoulès? V.o qu'ey près zou forni, 

Et zou torni dambe prou û t. 

A ma binho, n'èy pas de porto; 

Dios roiimèls n'en barron lou pas. 
Quan des piconreyurs. pes traùs. bezi lou uas, 

Aùlot de m'arma d'uuo endorto, 
Me rebiri, m'en baù, per qu'y posquen tourna. 
Lou qui jùyne panèt, bièl se dayclio paua. 

{Las Papilhôtos, éd. populaire, t. I"'.) 
(Agoùs 18'é5.) 



THEOPHILE GAUTIER 

(1811-1872) 



Oa connaît sa vie. Xé à Tarbes (Hautcs-Pyronées) 1(^ ^1 aoiU 
1811 ', il vint à Paris dès son jeune Age, lit ses études au lycée 
Louis-Ie-Grand, puis au lycée Charlemagnc. et se passionna dos 
premiers, avec son camarade Gérard Lahrunie, — Gérard de 
Nerval, — pour les audaces de la nouvelle école. A ses débuts, 
il voulut être peintre et fréquenta l'atelier de Pioult. La mêlée 
romantique l'emporta, et le goût des poètes de la Plèiado, récem- 
ment vulgarisés par Sainte-lîeuve, détermina sa vocation. Il 
fut de toutes les batailles, et lorsqu'il mourut à Neuilly-sur- 
Seine,. le 22 octobre 1872, laissant un bagage considérable, on 
put dire qti'il avait été le plus caractéristique représentant des 
lettres françaises pendant cjuarante années. 

Le romantisme niilitrant l'avait singularisé. Il y apporta sa 
fougue éloquente et celte exubérance méridionale qu'on re- 
trouve dans les moindres manifestations de son temps. Ses 
faits et gestes sont devenus légendaires, et son costume même 
lui valut, il faut bien le dire, une part de sa notoriété. On ne 
trouvera pas ici la liste de ses ouvrages : ils sont trop et n'ont 
d'ailleurs qu'un rapport assez lointain avec l'objet du présent 
livre. Nous nous contenterons d'énumérer brièvement ses re- 
cueils de poèmes. On en connaît six- : Poésies, Paris, Rignoux, 

1. « Ouoiqup, sauf le temps des voyages, j'aie passé toute ma vie 
à Paris, — a-t-il écrit, — j'ai gardé un l'ond méridional. Mon pÎTC, du 
leste, était né dans le Comtat Venaissin, el, malgré une excellente 
éducation, on pouvait reconnaître à son accent l'ancien sujet du pape. 
On doule i)arfoisde la mémoire des enfanls. La mienne était Lelle, et 
la contiguration des lieuv s'y était si bien gravée, qu'après plus de qua- 
rante ans j'ai pu reconnaitre. dans la rue qui mène au Mercadieu, la 
maison où je naquis. Le souvenir des silhouettes de montagnes 
bleues qu'on découvre au bout de cliaquc ruelle et des ruisseaux 
d'eaux courantes qui, parmi les verdures, sillonnent la ville en tous 
sens, ne m'est jamais sorti de la Icte et m'a souvent attendri aux 
heures songeuses... >> [Autobiof/rapliie, 1873.) 

2. Nous n'avons pas cru devoir faire figurer ici ce petit livre rare : 
Poésies de Th. Gautier qui ne fu/ureront pas dans ses œuvres, pré- 
cédées d'une autobiof/rapliie et ornées d'un portrait singulier. 
France, Imprimerie particulière, 1873, in-18. C'est un recueil libre. 



296 LES POÈTES DU TERROIR 

1830, in-S»; Albcrtus. etc., Paris, Paulin, 1833, in-12; La Co- 
médie de la Mort, Paris, Desessart, 1838, in-12 ; Poésies com- 
plètes, Paris, Charpentier, 1845, in-18; Emaux et Camées, Paris, 
Didier, 1852; ibid., Poulet-Malassis, 1859, et Charpentier, 1884, 
in-12; Poésies nouvelles, Paris, Charpentier, 1863, ia-12. Les 
Poésies complètes de Théophile Gautier ont été réunies pour la 
première fois et publiées en 1863, par le même Charpentier. 
Elles forment deux volumes in-18, et contiennent, avec une 
suite de vers savoureux et pittoresques, écrits par l'auteur à 
son retour d'Espagne, quelques rares poèmes célébrant les 
sites pyrénéens et le pays de Bigorre. 

Bibliographie. — Sainte-Beuve, Portraits contemporains, 
éd. définitive, II, p. 203; Premiers Lundis, II, p. 339; Nouveaux 
Lundis. I, 290. — Ch, Baudelaire, Thcoph. Gautier, Paris, Poulet- 
Malassis, 1859, in-8». — Autobiographie, publiée en tète des i'oc- 
sies de T. G. qui ne figureront pas dans ses œuvres, etc., 1873, 
in-S». — Ch. Asselineau, Bibliogr. romantique, Paris, Rouquette, 
1875, in -8». — Th. de Banville, Petites Etudes et Mes Souvenirs. 
Paris, Charpentier, 1882, 2 vol. in-18. — Maurice Tourneux, Th. 
Gautier^, sa bibliogr., Paris, Baur, 1876, iu-l8. — E. Borgerat, 
Th. Gautier, Entretiens et .Souvenirs, Paris, Charpentier, 1879, 
in-18. — Maxime Ducamp, Th. Gautier, Paris, Hachette, 1898, 
in-18.— H. Pote/., Th. Gautier, Paris, Colin, 1903, iu-18. — Sp. do 
Lovenjoul , Bibliographie et littérature, Paris, Daragon, 190:^, 
in-18. — Judith Gautier, Le Collier des Jours, Paris, Juven, 1902, 
in-18. — Hugo P. Thieme, Guide bibliogr. de la littér. fran- 
çaise de 1800 à 1006, Paris, Welter, 1907, in-18, etc. 



LE PIX DES LANDES 

On ne voit, en passant par les Landes désertes, 
Vrai Sahara français, poudré de sable blanc, 
Surgir de l'herbe sèche et des flaques d'eaux vertes 
D'autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc; 

Car, pour lui dérober ses larmes de résine, 
L'honune, avare bourreau de la création, 
Qui ne vit qu'aux dépens de ceux qu'il assassine, 
Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon! 

Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte, 
Le pin verse son baume et sa sève qui bout, 



GASCOGNE ET GUYENNE 297 

Et se tient toujours droit sur le bord de la route, 
Comme un soldat blessé qui veut mourir debout. 

Le poète est ainsi dans les Landes du monde: 
Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor. 
Il faut qu'il ait au cœur une entaille profonde 
Pour épancher ses vers, divines larmes d'or. 



A LA BIDASSOA 

A la Bidassoa, près d'entrer en Espagne, 
Je descendis, voulant regarder la campagne, 
Et l'ile des Faisans, et l'étrange horizon, 
Pendant qu'on nous timbrait d'un nouvel écusson. 
Et je vis, en errant à travers le village. 
Un homme qui mettait des balles hors d'usage. 
Avec un gros marteau, sur un quartier de grès, 
Pour en faire du plomb et le revendre après. 
Car la guerre a versé sur ces terres fatales 
De son urne d'airain une grêle de balles. 
Une grêle de mort qne nul soleil ne fond. 
Hélas! ce que Dieu fait, les hommes le défont! 
Sur un sol qui n'attend qu'une bonne semaille 
De leurs sanglantes mains ils sèment la mitraille 
Aussi les laboureurs vendent, au lieu de blé. 
Des boulets recueillis dans leur champ constellé. 
Mais du ciel épuré descend la Paix sereine, 
Qui répand de sa corne une meilleure graine, 
Fait taire les canons à ses pieds accroupis, 
Et presse sur son cœur une gerbe d'épis. 

{Poésies complètes.) 



ISIDORE SALLES 

(1821-1900) 



Isidore Salles naquit en 1821 à Sainte-Marie-de-Gosse (Lan- 
des). D'abord commis cliez Emile Détrovat, banquier à Bayonne, 
puis journaliste à Pau, secrétaire d'Achille Fould (1846-1848), 
sous-préfet de Dax (1848), préfet à Troyes et à Colinar. il devint 
directeur de la presse au ministère de rintérieur. Après la 
chute de l'Empire, quittant les fonctions publiques, il fut nommé 
successivement administrateur et président de la ISanquc des 
Pays-Bas. Il mourut chez sa fille, la comtesse Benedetti, en 
octobre 1900. Isidore Salles, qui compte parmi les meilleurs 
poètes gascons du xix« siècle, a laissé trois recueils de vers pa- 
tois : Debis gascouns. Adoti, (iabc, JSibe (Débits gascons, etc.). 
Paris, imprim. Louis Hugonis, 1885, gr. in-8" : Biarncs et Cas- 
coiin, Ilcnric IV et liincens de J'aiile, 1008 (Béarnais et Gascon, 
Henri IV et Vincent de Paul), Lagny, impr. Colin, 1892. gr. 10-8"; 
fJascoimhe, Le Brabe yent de Noste, Nabets Debis (préface de V. 
Lespy) , Paris, Maisonneuvc, 1893, gr. iu-8". On lui doit eu outre 
un livre satirique qui fit grand bruit en son temps : Histoire 
naturelle, drolatique et pliilosophique des professeurs du Jardin 
des Plantes, par Isidore S., de Ciosse, Paris. 184 0, in-12. 

BinMonnAPiiiK. — L. Couture, /. Salles, Bévue de Gascogne, 
XXVn, j). 4(il. — Paul Mariéton. L'Evolution fclibrèenne. Les 
l'élibres aquitain s, Wevna Félibréenne,juill.-sept. 189;{. — Lalou- 
rotte, /. Salles, Indépendant des Pyrénées (Pau), 10 novembre 
1900, — Jean Rameau, /. Salles, Beclam do Biarn, 1902, p. 132. 



GASCOGNE r.T GUYF.NM. 299 



LE FIGUIER 



Suspendue à la mamelle du passé, — En Gosse à la 
porte, on entrant, — Toute maison, grande ou petite, — 
A son figuier, petit ou grand. 

A sa vertu chacun se fie : — Gens de tout rang, de 
tout métier, — Aussitôt la maison bâtie, — Aussitôt le 
figuier planté. 

D'heure en heure à la pierre blanche — Monte l'ombre 
du compagnon, — Et bientôt la pierre et la branche — 
S'embrassent au bord du pignon. 

Si Dieu donne grappe à la vigne, — Maïs au champ, 
lait au pis, — • Des voisins l'envie épie : — « De belle» 
figues au figuier! » 

Même vieux, quand la tige ploie, — On commettrait 
péché mortel 



LOU HIGUE' 

Dou bielh tems peniide à le tite. 
Eu Gosse, à le porte, en eiitraii, 
Toute niavsoim, grane ou petite, 
Qu'a souu liigiié. petit ou gran. 
A sou' bertiit cadun ques'hide : 
Yen de tout ren, de tout estât. 
Alita leii le maysoun bastide, 
Auta leii lou higué plautat. 
D'ore en ore à le peyre blanque. 
Puye l'oumpre dou coumpagnoun 
E bet leii, le peyre e le branque 
Qu'es baysea aii bord dou piguoun. 
Si Diil balhe gaspe à le bigne, 
ladoun ail cam, leyt aii bragué, 
Dous besius l'erabeye que higne : 
« Beres higues qu'a lou higué! » 
Même bielh e quen lou cap plègue, 
Que herem un pecat mourtaii 



1. Traducliou de Bcaurcpaire-Fromcnl. 



300 LES POÈTES DU TERROIR 

— De porter la haclie ou la scie — Sur l'ange gardien de 
la maison.) 

Honte à l'homme dont on peut dire : — k Sans pitié 
pour le père nourricier, — Au lieu de vendre sa che- 
mise, — Il laissa vendre son figuier! « 

Quand la maie heure est la plus forte, — Que le sol 
tremble sous nos pas, — Détachons les gonds de la 
porte, — Mais au figuier ne touchons pas! 

Le cœur aussi porte des figues, — Et, Dieu aidant, heu- 
reux ou non, — Jamais le sort n'y déracine — Le figuier 
qui s'appelle : Honneur! 

[Débits Gascons). 



De poiirta le hapche ou le sègue. 
Sus l'anyou gardien de roustaii ! 
Hounte à romi de quis' pot dise : 
« Chens pitat dou pay nailrigué, 
Aii loc do bène la camise, 
Qu'a lâchât bène lou higué! » 
Qu'en le malore es le mé horte, 
Que lou 80 broun deban lous pas, 
Destacam lous gouns de le porto. 
Mes au higué ne toquiin pas ! 
Lou co tabey que porte higue, 
E Diil aydan, urous ou nou, 
Yamcs lou sort n'y desarrigue 
Lou higué qui s'apèro : ailnoii ! 

(Dcbis Cascouns.) 



JEAN CASTELA 

(1827-1907) 



A la fois meunier et poète populaire, Jean Castela naquit à 
Albefeuille-Lapfarde (Tarn-et-Garonne) en 1827 et mourut à Pi- 
quecos,près Montauban.le 19 mars 1907. Il a fait paraître suc- 
cessivement : Mous Farinais, ponesios patoubsos per J. Castela, 
mouliniè de Scii Peijre (Mes farines, etc., par J. Castela, meunier 
de Saint-Pierre), Montauban, irapr. Forestié neveu, 1850 et 1873', 
in-18; Mous Cinqiianto Ans... sieguit d'un autre pugnat de Fari- 
nais, etc. (Mes Cinquante Ans... suivis d'un autre poignée de fari- 
nes), ibid., 1878, iu-18; Cent Fablos i/nitados de La Fount'eno 
anib'un pessuc de Farinais, etc. (Cent Fables imitées de la Fon- 
taine, etc.), jrountalba, Bousquet, 1891, in-18. Castela avait été 
proclamé majorai du Félibrige en 1881. Ses œuvres posthumes 
(Resta de Farinais, etc.) ont paru chez Forestié à Montauban, en 
1908 (1 vol. in-8»). 

Bibliographie. — Ed. Forestié, Notice publiée en tète des 
OEuvres posthumes de J. Castela. 



SEBASTIEN 
ballade' 

Enfants, il n'est pas tard encore, — Revenez un^peu 
vous asseoir; — Le temps est doux, la nuit est claire ; — 

S AB ASTI AN 

BALL ADO 

Al felibre Mistral. 
Maynatges, n'es pas tard encaro, 
Tournas un bri bous assiéta, 
Lou tems es dous, la nèch es claro... 

1. Traduction d'Antonin Perbosc. 



302 



LES POETES DU TERROIR 



Enfants, il n'est pas tard encore, — J'ai autre chose à 
vous conter. 

Sébastien aimait Marthe, —Et Marthe pour Sébastien 
— Aurait tout fait, tendre fillette! — Sébastien aimait 
Marthe — Tant qu'il pouvait, le pauvre garçon! 

Ils n avaient jamais, /jecatVe/ — Suivi que le bon che- 
min; — Autant la jeune fille que l'amoureux, — Ils n'a- 
vaient jamais, pecaire! — Su ce que c'est que le mal. 

Et leurs amours pures, — Telle l'eau sortant du l'o- 
cher — Et baignant les fleurs de la prairie, — Et leurs 
amours pures — Etaient comme un berceau d'argent. 

Aussitôt les semailles faites, — A la Saint- Martin, sans 
tarder davantage, — Les bans étant tirés, — Aussitôt 
les semailles faites, — Ils devaient se marier. 

Mais ce bonheur qu'ils poursuivaient — Était une 
anguille dans leurs mains... 

Maynatgcs, u'es pas tard encaro, 
E quicon-may à bons cou u ta : 
Sabastian aymabo Maltreto; 
Et Maltreto per Sabastiaa 
Aoiirio tout fach, tendre filloto ! 
Sabastiaa aymabo Maltreto 
Tant que pondio, Ion paoure of.m ! 
Elis n'abiona jamay, pecayre! 
Siegnit qno lou boua carrelai; 
Tiint la (illo qno Ion fringayre, 
Elis n'abionn jamay, pccayro ! 
Sacbnt qn't'S aco qno Ion mal. 
Et lonrs amours pas treboulados, 
Talo l'aygo del roc sourten 
Quand bagno las (Ions do las prados, 
Et lonrs amours jias trubonlados 
Se fasiouu coumo un brus d'argeu. 
Taléon las cnrbisons passados, 
A Sent-Marti, sans may tarda, 
Las anounços csten tirados, 
Tiilèon las curbisous passados, 
Elis dibionn so marida. 
Mes aqnci bounhur qu'acoussaboun 
Ero uuu unguilo dius lours mas... 



i 



GASCOGNE ET GUYENNE 303 

' — Ces beaux jours qu'ils attendaient, — Comme le bon- 
heur qu'ils poursuivaient, — ciel! ils ne devaient pas 
le voir. 

Un jouvent jaloux, un vaurien, — Capable de tout 
faire, Lucien, — S'était juré depuis peu, — Un jouvent 
jaloux, un vaurien, — De faire périr Sébastien. 

Il savait qu'au fond de la prée, — Entre deux rocs 
surplombants — Où la rivière était resserrée, — Il savait 
qu'au fond de la prée — Un aune servait de pont. 

A deux ormeaux attachée, — Etait une branchette de 
saule — De temps en temps renouvelée — Qui, à deux 
ormeaux attachée, — Guidait la main du passant. 

Quand il allait voir Marthe, — La nuit, pour ne pas 
faire un grand détour, — Sans crainte, sur cette passe- 
relle, — Quand il allait voir Marthe, — Sébastien passait, 
au retour. 



Aques bèlis jonns qii'esperaboiin. 

Ce unie lou l)ounhur qu'acoussaboiiu, 

Dibioun, ô Cèl! lou beyre pas. 

Un droullat jalons, un bal-gayre. 

Capable de tout fa, Lucian, 

S'èro jurât despèy nagayre, 

Un droullat jalons, un bal-gayre. 

Que fayo péri Sabastian. 

El sabio qu'ai founs de la prado. 

Entre dons rocs coupats d'aploun, 

Oun la ribièro ère sarrado, 

El sabio quai founs de la prado. 

Un bèrgne serbissio de poun. 

A dous ourmenats estacado, 

Ero uno barreto d'alba 

De tems en tems renoubélado, 

Quà dous ourmenats estacado, 

Del passan guidabo la ma. 

Quand anabo beyre Maltreto, 

La nèch, per fa pas un grandeur. 

Sans poou, sus aquelo planqueto. 

Quand anabo beyre Maltreto, 

Sabastian passabo, al retour. 



304 LES POÈTES DU TERROIR 

Et Lucien, bouillant de haine, — Voyez comme il tira 
parti — D'une cii-constance telle, — Et Lucien, bouillant 
de haine, — Possédé de l'esprit mauvais, 

Un soir, s'étant mis à Vespère, — Profitant d'une obs- 
cure nuit, — Aycc une légère scie, — Un soir, s'étant mis 
ù Vespère, — Scia le bois jusqu'à moitié. 

Deux heures après, le galant, — Oh! plaignons ce 
triste sort — Auquel il ne s'attendait pas, hélas ! — Deux 
heures après, le galant — Dans l'eau trouvait la mort. 

Le jour où on l'accompagna à la tombe, — Ce malheu- 
reux Sébastien, — Tous ses voisins le pleurèrent; — Le 
jour où on l'accompagna ù la tombe, — Un seul ne le 
pleura pas : Lucien. 

L'année suivante, Marthe, — Qui à vue d'œil dépéris- 
sait, — Et ne se plaisait que seulette, — L'année sui- 
vante, Marthe — De langueur s'éteignait. 

Et Lucian, buUicn de bengenço. 
Pensas coussi tiret partit 
Dune pareille circoiistenço, 
Et Lucian, btillicn de bengenço, 
Poussedat del maychant esprit, 
Uq se, s'éstea mes à l'cspèro, 
Prouliten d'une escuro m-cli, 
Amb'uuo ressègo laeugéro, 
Un se, s'ésten mes à l'espèro, 
Coiipct lou beuès dinqiiios à méch... 
Deuos heures aprcp. leu fringayrc, 
— Oh ! planjcn aquel triste sort 
Alqual s'atendio pas, pccavre! 
Doues houros aprùp, lou f'ringjiyre — 
Dins l'ayge troubabo la mort, 
Lou joua qu'ai clôt l'aceumpagnérouu, 
Aquel malhurous iSabastian ! 
Toutis sous bosis lou plouroroun: 
Lou joua qu'ai clôt raceumpagnfroun, 
Un soid lou plourét pas : Lucian. 
L'annado d'abonen, Mallrelo, 
Qu'as éls bosens deperissio 
Et nou se plasio que soulclo, 
L'annado d'abeiieo, Maltrcto 
De languino s'cscaatissio. 



GASCOGNE ET GUYENNE 305 

Quant à Lucien, un jour d'orage, — De vent, de pluie, 
de neige, — Un soir qu'il revenait d'un voyage, — Quant 
à Lucien, un jour d'orage, — Il voulut, pour arriver 
plus tôt, 

Passer aussi sur la passerelle; — Mais, la peur le dé- 
vorant, — Tant il s'appuya sur la branchette — Qu'il 
tomba de la passerelle — Et se précipita la tète la pre- 
mière dans le courant. 

Depuis, quand à la passerelle ils viennent, — Les 
voisins, avant de passer, — Du double malbeur se sou- 
viennent; — Depuis, quand à la passerelle ils viennent, 
— Ils ne manquent pas de se signer... 

Enfants, il n'est pas tard encore, — Tranquilles vous 
pouvez vous en retourner; — Le temps est doux, la nuit 
est claire; — Enfants, il n'est pas tard encore, — Je n'ai 
plus rien à vous conter. 

{Mes Cinquante Ans, etc.) 



Quant à Lucian, un jeun d'aouratge, 
Jouu do ben, de plèjo, de néon, 
Un se que benio d'un bouyatge, 
Quant à Lucian, un jeun d'aouratge, 
Boulguèt, per arriba pu lèou. 
Passa tabe su la planqueto ; 
Mes la poou lou debouliguen. 
Tant s'apuyèt su la barreto 
Que toumbel do su la planqueto 
Et capusset dins lou courren. 
Despèy, quand à la planco benoun, 
Lous besis, aban de passa, 
Del double malhur se soubenoun, 
Despèy, quand à la planco benoun, 
Nou manquoun pas de se segna. .. 
Maynatges, n'es pas tard encaro. 
Tranquilles poudez bou'n tourna: 
Lou tems es dous, la nèch es claro; 
Maynatges, n'es pas tard encaro. 
Et — né re plus à bous counta. 

(Mous Cinquanto Ans, p. 63.) 



CAMILLE DELTHIL 

(183'f-1902) 



Camille Delthil naquit à Moissac (Tarn-et-Garonno) le 30 juin 
1834. Il appartenait à une vieille famille bourgeoise. Ses études 
lerminées, il vint à Paris, incertain de la carrière qu'il allait 
suivre. C'était au moment où Baudelaire venait de ressusciter 
le symbole, où Lccoutc de Lisle publiait ses poèmes impassi- 
bles. Delthil fréquenta pou le cénacle parnassien; il se lia avec 
Léon Cladel, son compatriote, et fit paraître ses premiers vers 
d'inspiration sentimentale, Les Caprices (Paris. Taride, 186Ô. 
in-12).Ildonnaensuito/'/-«me.ç(Paris,Poupart-Dav\l, 1866.in-12). 
poème de sept à huit cents vers, dont le sujet et la langue évo- 
quent la manière de l'auteur de Uolla, et les l'o'emes parisiens. 
Rappelé en province, aux derniers jours de l'Empire, il se maria 
et fut nommé par la République naissante sous-préfet à Cas- 
telsarrasin. Camille Delthil garda ces fonctions juscju'au 24 mai. 
laissant le souvenir d'un homme nccucillant et sincèrement 
attaché au régime qui venait de le distinguer. Fixé par la suite 
à Moissac, dans une vieille maison familiale « bâlie entre cour 
et verger », il consacra les loisirs que lui laissèrent le journa- 
lisme local et une vie politique active, à l'entretien de ses goûts 
littéraires. Alors qu'il dépensait daus un petit Journal, La Feuille 
villagenisc, son ardeur de polémiste, il pu]>liait volume sur vo- 
lume, réalisant ainsi le meilleur de son inspiration. Un miner 
recueil. Les lliistiques (Paris, Lc^merre, 1875, in-12), le class.i 
parmi les bons poètes du clocher. Les volumes (\\ù suivirent 
ne firent qu'étendre une réputation qui déjà s'aflranciiisFait du 
cercle provincial. Kn quelques années il <ionna Les Martyrs de 
l'Idéal, poème inspiré i)ar le souvenir de Delesclu/.o (Paris, Le- 
mcrre, 1881, in-12): Les Lambrnsqurs (ibid., 188'j. in-12); Les 
Tentations (ibid., iu-12); d(;ux ro'luans de nucurs locales, Liicilt 
Chabaneau et Les Deux llnf/ins, et lit rcprésenliM- sur la 8cèn<- 
de sa ville natale une aimable petite |)ièee. Il projetait de com- 
pléter Les Htistiqiies et d'en faire une édition nouvelle, lorsqu"- 
ses compatriotes, désireux d'honorer ses vertus civiques, l'en- 
voyèrent siéger au Sénat (1902). Il ob<fit à leurs v<l'ux, mais à 
peine arrivé à Paris, selon l'expression d'un de ses admirateurs. 



GASCOGNE ET GUYENNE 307 

le vieil arbre déraciné se courba. Exemple glorieux et touchant. 
ce bon républicain s'éteignit le jour du quatorze juillet ! Il n'a- 
vait été sénateur que vingt-deux jours. 

Camille Dellliil a laissé des manuscrits, parmi lesquels un 
poème sur les cloches que son fils publiera. 



PAYSAGE 

Sur les flancs d'un coteau riant et pittoresque, 

Au fond du vieux Quercy, se dresse gigantesque 

Un antique manoir par le temps respecté. 

Les tours ont conservé leur sombre majesté, 

Et jamais du maçon la truelle brutale 

Ne racla de ses murs la mousse féodale. 

Au loin, l'on aperçoit le miroir transparent 

D'un fleuve au sinueux et rapide courant. 

De sombres peupliers, bataillons immobiles, 

Gardent depuis cent ans ses bords frais et tranquilles, 

Exhalant au printemps l'odeur des fenaisons. 

Dans un coin du tableau, quelques blanches maisons 

Semblent escalader la côte; un presbytère 

Sous les treillis en fleur se cache avec mystère. 

Parfois le cri d'appel des robustes meuniers. 

Les grelots des mulets, le chant des mariniers, 

Font retentir récho muet de ces rivages, 

Et mugir les grands bœufs au fond des pâturages, 

{Framès.) 

MOULIN A VENT 

CoifFé de son bonnet pointu, 
Déployant sa longue envergure, 
Le vieux moulin, comme un augure, 
Demande au ciel : Quel temps fais-tu.' 

Et le meunier, blanc de farine, 
Tantôt sifflant, tantôt rêvant, 
Semble toujours flairer le vent 
Du bout de sa large narine. 



L 



308 LES POÈTES DU TERROIR 

Le vent souffle, il s'est levé tard; 
Tourne, moulin, de tes bruits d'ailes 
Kffarouchant les hirondelles 
Qui s'assemblent pour le départ... 

Tourne, tourne, voici la bise... 
Et de loin, le regard surpris 
Voit l'énorme chauve-souris 
Tournoyer dans la brume grise. 

[Les Rustiques.) 

LES SONNAILLES 

Par les soirs fastueux des automnes mourantes. 
Quand le long des sentiers étroits je vais rêvant, 
J'ai plaisir d'écouter, apporté par le vent. 
Le doux tin-tin des clochettes chantantes. 

Elles sonnent au cou des bœufs graves et lourds 
Qui, le travail fini, reviennent aux étables. 
Et leurs clairettes voix se mêlent, agréables, 
Aux raucités des mugissements sourds. 

Et c'est un charme très pénétrant que d'entendre. 
Dans la pâle clarté qui doucement s'éteint, 
Les sonnailles de cuivre au carillon lointain 
Qui fait rêver de quelque idylle tendre. 

Mais aux champs de l'azur, d'une invisible main 
La nuit en cheminant sème l'or des étoiles; 
L'horizon a couvert son front de légers voiles 
Tissés de pourpre et pailletés d'or fin. 

Elle se tait, la cloche à la note menue; 
Le silence a levé son doigt mystérieux, 
Et la lune apparaît lentement dans les cieux : 
Un petit cri de grillon la salue. 



ABBE JUSTIN BESSOU 

(18i5) 



Voici un poète simple dont l'œuvre a eu un juste retentisse- 
ment, car elle traduit la vie quotidienne d'uue population atta- 
chée à ses mœurs, à ses coutumes et sensible à la beauté du 
terroir. Sa vie tient en quelques lignes, « Je suis issu, nous a-t-il 
dit, à Méjalanou (commune de Saiut-Salvadou, arrondissement 
de Villefranche-d'Aveyron), le 30 octobre 1845, d'une famille de 
paysans dont un ancêtre, mon bisaïeul, avait été avocat de cam- 
pagne et qu'on appelait pour cela « aboucat de farieiros » (avo- 
cat de fougères). J'ai commencé à faire des chansons patoises, 
sans rime ni raison, à làge de treize ans. Le curé de ma pa- 
roisse natale me donna les premières leçons de latin et m'en- 
voya au petit séminaire de Saint-Pierre, en classe de seconde. 
Après un court séjour au séminaire de la rue des Postes, à Pa- 
ris (Missions étrangères), j'ai aclievé mes études au grand sé- 
minaire de Rodez. Ordonné prêtre en 1871, et placé comme mis- 
sionnaire diocésain à Saiut-AlTrique, j'ai été par la suite vicaire 
à Saint-Geniez-d'Olt et à Marcillac, curé de Lebous, prés Ré- 
quista, et pendant vingt et une années curé de Saint-Andrë- 
de-Najac, arrondissement de Villefranche, Je vis retiré à Ro- 
dez, en qualité de chanoine honoraire, depuis le mois de janvier 
1907. » 

On doit à M. l'abbé Bessou plusieurs volumes de vers et de 
prose français et languedociens : D'Al brès a la tounibo[ùu. 
berceau à la tombe), Rodez, Carrère, 1893 et 1899, in-12; Lyre 
et Guitare, ibid., 1898, in-18; Bagateletos (Bagatelles^, vers en 
parler du Rouergue (Rodez, Carrère, 1902, in-18); Countes de La 
tata Maniiou (Contes de la tante Mannou) (Rodez, Carrère, 1902, 
in-18). Ajoutons à cette courte liste une plaquette de début. 
Merles et Fauvettes (1874), que l'auteur publia lorsqu'il était 
vicaire à Saint-Geniez, mais qu'il se garda de réimprimer, eu 
raison de l'animosité soulevée dans une certaine classe bour- 
geoise par le côté épigrammatique de ce petit recueil. La poé- 
sie de M. l'abbé Justin Bessou, qui atteint son ampleur d'ex- 
pression dans ce curieux ouvrage If AL brès à la toumbo (Du 
berceau à la tombe), sorte de roman lyrique divisé en douze 



310 LES POÈTES DU TEKliOIR 

chants, témoigne d'une gr;"ice chnmpètre où la sincérité s'ac- 
commode d'un certain penchant h la finesse, voire même à la 
raillerie, propre à tout bon Rouergat. C'est un bucolique, a-t-on 
dit, mais un bucolique d'humeur joyeuse... 

M. l'abbé Bessou a collaboré au Journal de l'Aveyron (Voy. 
Besucarietos, Dcbineralos, Besprados de l'oiinclc PolUo, etc.). 

Bibliographie. — Gaston Jourdanne, Histoire du Félibrige, 
Avignon, Roumauille. 1897, in-18. — F. Mistral, Dou bres à la 
Toumbo, L'Aioli, 7 mars 1892. — Emile Pouvillon, Countes de 
la Tata Maniiou, La Dépêche (Toulouse), 7 avril 1892. — Paul 
Mariéton. L'Evolution fclibrccnne, t. VIII. 1892, et XI, 1895. — 
Edm. Lefévre, L'Année fclibréenne, l^r suppl., Marseille, Ruât, 
1904, in-8o, etc. 



LES FAUCHEURS 

Les faucheurs, lù-bas, entament la prairie. — Ils sont 
trois, renommés dans toute la contrée, — Trois solides 
de poigne et bien noués des épaules, — Qui enfoncent 
leurs bras profondément dans l'horbe et couchent des 
andains — D'une canne de large. Regardez-les : en ca- 
dence, — Le corps, légèrement plié, tout entier se ba- 
lance — Sur les jambes; les pieds glissent doucement. 

— Elles bras, qui rament l'air en un mouvement de va- 
et-vient, — Lancent de tout leur élan la faux bruissante 

— Qui rase au ras du sol l'herbe craquante. 



i 



LOUS DALHAIRES 

PATOIS ROUEnOAT 

Lous dalhaires, abal. entemonou la prado. 
Lai sou très rcnoummnts dins loulo la countrado, 
Très soulidcs de pounho et pla nougats des rens, 
Qu'abrassou ploun dins l'herbo et dabalou do rcncs 
D'uno cano de larg. l'intns-lous : en cudanso 
Lou corps un pau plegat tout-cscas se balauso 
Sus las cambos: lous pès lisorou de nouncu, 
El lous brasses que ramou l'aire, bai-et-l)en, 
Lansou de tout lour ban la dalhe brounjissenco 
Que raso à ras de trous la pasturo crouissenco, 



GASCOGNE ET GUYENNE 311 

— Et tous trois ainsi, d'un mouvement mesuré, — Fau- 
chent du haut au bas une grande étendue de pré. — Mais 
il faut tenir constamment les faux aiguisées : — Les fau- 
cheurs sur les andains s'arrêtent de temps en temps : 
Passim-passam-passini, ais^uise tant que tu pourras, — 
Passam-passini-passam , coupe fin, coupe ras. — De la 
Planque au Maset, dans les prés du voisinage, — Sur les 
faux les pierres à aiguiser font retentir ce langage. 

{Du Berceau à la Tombe, chant VIII.) 



Et toutes très aital, d'un branle mesurât. 
Kufou da cirao à founs un cspandi de prat. 
Mes cal tene soubcu las dallies asugados : 
Lous dalliaires sus rencs s'arreslou dabegados : 
l'asim-pasain-pasirn, asugo, asugaras, 
Pasani-pasini-pasam, coupo-fi, conpo-ras. 
Da la Plauco al Masct, pes prats ilol besinage, 
Sus las dalhes las couls foù linda aqucl lengage. 

{irAl Brcs à la Touinbo, can VIII.) 



CHARLES DE POMAIROLS 

(1843) 



Nous avons connu le poète-artisan, puis le « fonctionnaire 
de l'idéal » ; voici maintenant le chantre de la « propriété ru- 
rale ». Nous n'inventons rien. M. Charles de Pomairols reven- 
dique volontiers ce titre. Il naquit le 22 janvier 1843 à Yillc- 
franche-de-Rouergue (Aveyron). D'une vieille noblesse de robe, 
il compte parmi ses ancêtres des juges au Présidial du Roucr- 
gue et des soldats. Fidèle à la terre natale, il a passé presque 
entièrement sa vie dans son domaine patrimonial de « la Pèzo », 
sis près de Villefranche. Un court séjour en Allemagne, aux 
Universités de Berlin et de Gœttinguc, en 1867, lui a donné le 
goût de la poésie et du romantisme allemand, sans lui faire 
méconnaître cependant les ressources do notre littérature. En 
1889, il a donné ce livre, Lamartine, Etudes de morale et d'csthc' 
tique (Paris, Hachette, in-18), où il a tenté d'exprimer sa propre 
évolution lyrique. M. Charles de Pomairols, à qui l'on doit plu- 
sieurs recueils : La Vie meilleure (Paris, Lemerre, 1879, in-18); 
Rêves et Pensées (ibid., 1881, in-18) ; La Nature et l'Ame (ibid., 
1887, in-18); Regards intimes (ibid., 1895. in-18) et Pour l'enfant 
(Paris, Pion, 1904, in-S»), est, semble-t-il, un de ces gentilshom- 
mes lettrés qui font des vers comme le marquis de Marnésia et 
le sieur de La Louptiore en savaient faire au xvm» siècle, pour 
exprimer des sentiments directs et peupler d'aimables images 
leur solitude campagnarde. Il a décrit la nature en maître inquiet 
et jaloux ; mais là où d^iutrcs n'eussent apporté qu'une modeste 
énumération, il a dressé un copieux et touchant inventaire do 
ses biens. L'habitude qu'il prit de célébrer sans cesse ce qui lui 
est propre a beaucoup nui à cet esprit distiugué, jusqu'à faire 
oublier parfois que le poète a souffert et pleuré sa douleur. On 
a voulu expliquer autrement une telle manière de sentir, mais 
nous no sommes point dupe de la politesse du critique à qui 
l'on doit ces lignes : « A force do considérer la structure pro- 
fonde de sa terre, lo poète des Regards intimes a senti ses jiro- 
pros regards se détacher de lui et lui revenir aussitôt comme 
des regards étrangers. Les choses d'alentour lui semblent main- 
tenant tenir fixés sur lui des yeux tendres, profonds, dont les 



GASCOGNE ET GUYENNE 313 

rayons descendent aux entrailles de sa pensée. Ces choses appa- 
raissent pensantes et sentantes. Et leurs pensées régnent sur 
lui. Elles disposent de tout le plan de sa vie... « (Charles Maur- 
ras. Revue encyclopédique, !<"• juin 1895.) M. Charles de Pomai- 
rols ne serait-il pas, simplement, obsédé par un amour immo- 
déré du terroir?... 

M. Charles de Pomairols est candidat à l'Académie française. 

BiBLiOGRAPriiE. — Paul Bourget, Œuvres compl., Sociologie et 
Littéral., Paris, Pion, 1906, in-8». — Fr. Coppée, Trois Poètes, 
Correspondant, 25 oct. 1904. — Ed. Schuré, Psychologie de l'a- 
mour paternel, La Revue, l»"" oct. 1904. — Izoulet, Un Poète du 
Sol et du Foyer, Figaro, 5 juillet 1905. 



TON PAYS 

Cette contrée intime et claire qui s'enferme 
Dans un proche horizon dont l'œil saisit le ternie, 
Ces aspects familiers, ces pentes de coteau 
Venant avec lenteur des sommets du plateau, 
Ce sol de fin rocher qui s'élève et se ci-euse 
Dans les souples contours d'une forme onduleuse, 
Où tant et tant de fois se sont complu mes yeux. 
C'est le pays aimé que jadis nos aïeux 
Ont marqué d'un renom qui n'est pas éphémère. 
Le pays de ton père et celui de ta mère. 
Le pays où ton cœur tenait par un doux lien. 
Ce devait être aussi, c'était déjà le tien. 
Sachant si bien parler l'humble langue locale 
Où sonnait le doux son de ta voix musicale, 
Les usages, les mots, dont tu faisais un jeu. 
Donnaient à ton esprit leur saveur peu à peu. 
Tu devais lentement, dans la joie et la peine, 
A ton tour vivre là toute une vie humaine, 
Et dans le lot des jours prendre ta juste part 
En mêlant à ces lieux ton âme et ton regard. 
N'est-ce pas pour fleurir et garder cette place 
Qu'un espoir enchanté te donnait à ma race 
Comme une pure fleur de ce calme horizon? 
Et voilà qu'au matin de ta fraîche saison, 
Sur le sol paternel à peine étais-tu née, 

18 



314 LES POÈTES DU TERROIR 

Un orage subit t'en a déracinée ! 

Tu connaissais déjà la grâce de ces lieux : 

Puisque tu les aimais, ils semblaient à tes yeux 

Les plus beaux que l'on pût contempler sur la terre. 

Et tu les as quittés pour l'exil solitaire, 

Bien avant que leur charme eût assouvi ton cœurl... 

Jadis il arrivait qu'un féroce vainqueur, 

Surprenant au réveil un peuple plein de joie. 

Dérobait de ses mains comme une douce proie 

Des enfants éplorés que le gouffre des eaux 

Emportait dans la fuite horrible des vaisseaux : 

Ainsi quand tu jouais sur la rive natale. 

Soudain mettant sur toi sa dure main fatale, 

Fermant au jour aimé tes yeux évanouis, 

Un ravisseur cruel t'a prise à ton pays, 

Aux lieux où la tendresse abritait ton enfance, 

Pour t emporter au loin, si loin! et sans défense, 

Dans l'obscure terreur du désert inconnu, 

Où je ne saurai pas ce qui t'est advenu! 

[Pour l'enfant.) 



FRANÇOIS FABIE 



Issu d'un pèro bûcheron et d'une mère paysanne, M. Fran- 
çois Fabié est né le 3 novembre 18'iG à Durt-nquo (Avoyron). 
Ses origines, ses goûts, ne semblaient pas tout dabord le pré- 
destiner à une autre carrière que celle de ses ancêtres. Pour- 
tant il fit ses études, entra dans l'enseignement, devint pro-t 
fessenr au lycée Charlemagne, puis directeur de l'école Colbert- 
Retraité, M. François Fabié est depuis peu retourné au pays na- 
tal pour finir au milieu des choses et des gens qu'il a décrits sa 
double existence de laborieux et de rêveur. On a délini son art 
un peu fruste et dénué de grâce, mais naturel à lexcès; jamais 
on n'a peint mieux Ihomnie, le peintre des champs et de la 
forêt qu'en ces brèves lignes de François Coppée : « Son en- 
fance passée en pleine nature, à déniclier les oiseaux, à courir 
sous les grands hêtres et parmi les genêts et les bruyères du 
Ségala, a fait de lui un poète rustique d'un accent un peu Apre, 
mais très sincère et très pénétrant. Il a notamment fixé sou 
regard sur les animaux sauvages et domestiques, et souvent il a 
peint leurs mœurs et leur caractère avec une franchise et une 
vérité qui eussent réjoui le bon La Fontaine... » Aussi bien ne 
saurait-on lui reprocher quuu excès de réalisme, une langue 
peu châtiée et des images désuètes. Sa technique s'apparente 
à celle du Parnasse, mais il rellète souvent les faiblesses des 
derniers représentants de cette école. 

M. François Fabié a donné successivement : La Pocsie acs 
Bêtes (Paris, librairie des Bibliophiles, 1879, in-12, et Paris, Le- 
merre. 1886, iu-12) ; La Nouvelle Poésie des Uctcs (Paris, librairie 
des Bibliophiles, 1881, in-12); Le Clocher (Paris, Lemerre, 1887, 
\'a.-\2); Amende honorable à la terre (ibid., 1888, in- 12): La Bonne 
Terre (ibid., 1889, in-12) : La Poésie dans l'éducation et dans la 
Vie (ibid., 1891, in-18); Les Voix rustiques (ibid.. 1892, in-12) : 
Vers la Maison (ibid., 1899, iu-lS). Ses poésies complètes ont 
été réunies et publiées par l'éditeur Lemerre, dans la Petite 
Bibliothèque El/.évirienne. Voyez Poésies, iS^O-lVO'i (Paris, 
1904-1905, 3 volumes petit in-12. i 

Bibliographie. — Ad. Brisson, Portraits intimes, I, Paris, 



316 LES POÈTES DU TERROIR 

Colin, 1894, in-18. — C. Vergniol, François Fabié, La Quinzaine, 
16 déc. 1900. — Ch. Fiister, Les Poètes du Clocher, Paris, Fisch- 
bacher, s. d.^ in-S». 



ENVOI 

A MON PAYS 

Rouergue, je t'envoie un lointain souvenir, 

— Heureux si tes enfants d'un doux regard raccueillent ! 

— Je fadresse mes vers lorsque tes hêtres feuillent, 
Et ma muse ù leur ombre accourt se rajeunir. 

Reçois-la de ton mieux, la pauvre voyageuse; 
C'est ta fille, après tout, elle est née en tes bois; 
Les airs de son berceau vibrent seuls dans sa voix, 
Et c'est d'être en exil qui la rend si songeuse. 

Elle n'a point changé : tu la retrouveras 
Amoureuse toujours d'espace et de lumière, 
Simple et franche, et vêtue en modeste fermière. 
Une gerbe de fleurs agrestes dans les bras. 

Elle a soif de revoir, aux campagnes natales, 
Les seigles épier et les genêts fleurir, 
De chanter, de rêver, de s'asseoir, de courir 
Sous les cerisiers blancs d'où neigent des pétales. 

Elle a soif de parfums, de souffles, de rayons, 

De s'éveiller dès l'aube au chant de Talouetle, 

De dormir à midi dans la foret muette. 

Ou dans les grand prés d'or tout vibrants de grillons 

De voler d'un vol fou du Tarn ù la Truyère, 
Des herbages d'Aubrac aux saules de l'Alzou, 
Des pentes de la Caune aux flancs du Lévézou, 
Et du pâle amandier ù la rouge bruyère; 

De traverser le Causse et sa mer de froment 
Qui palpite et frissonne aux plus douces haleines, 
Puis d'aller — dédaignant la richesse des plaines — 
Chercher au Ségala le coin pauvre et charmant, 

L humble nid égaré dans les bois et les landes : 
Le moulin et l'étang bordé de noisetiers. 



GASCOGNE ET GUYENNE 317 

Les clairs ruisseaux, les vieux chemins, les frais sentiers 
Où les ronces en fleur déroulent leurs guirlandes; 

Les fermes que des houx sombres voilent aux yeux, 
Les petits clochers bleus annonçant les villages, 
Et qui laissent s'enfuir, à travers les feuillages, 
Les glas tristes et lents, ou les appels joyeux ; 

Et l'école où jadis on apprenait ses lettres, 
Bourdonnante toujours d'un essaim de marmots. 
Qui sur les mêmes bancs braillent les mêmes mots, 
Du même ton, parfois avec les mêmes maîtres... 

Va revoir tout cela, muse! et revois aussi 
Ceux dont le souvenir nous demeure fidèle; 
Entre chez eux par la fenêtre, en hirondelle, 
Chante-leur ta chanson, — et reviens vite ici: 

Car j'ai besoin, pour l'œuvre où tout mon cœur s'épanche, 
De sève et de soleil, de force et de couleurs; 
Ton retour du pays mettra mon âme en fleurs. 
Comme un souffle d'avril le vieux pommier qui penche. 

(Le Clocher.) 



LAURENT TAILHADE 

(1854) 



M. Laurent Tailhade (Laurent- Bernard-Paul-Marie) est né à 
Tarbes le 16 avril 1854. Il descend d'une lignée de notaire& 
royaux du Nebouzan et du Magnoac (Hautes-Pyrénées). Son père, 
était magistrat. A ses débuts, il n'eut d'autre ambition que de 
faire de la littérature en amateur. Des revers de fortune l'obli- 
gèrent par la suite a demander aux lettres des ressources qu'if 
avait perdues, pareil, dit-il, à ces femmes du monde qui don- 
nent des leçons de piano, après avoir joué pour leur amusement 
personnel. Il collabora à une foule de journaux et de revues, 
éparpillant dans les unes et dans les autres la plupart des poè- 
mes qui composèrent ces recueils : Le Jardin des Rêves (Paris, 
Lemerre, 1880, in-18); Un Dizain de Sonnets (ibid., 1881, in-18), 
et Vitraux (Paris, Vanier, 1891, in-8°, et Lemerre, 1894, petit 
iu-12). Quelques années après il fit paraître une série de pièces 
satiriques. Au Pays du Mufic (Paris, Vanier, 1891, petit in-12, et 
Bibliothèque artistique et littér., 1894, in-lG), dont le succès fut 
éclatant et provoqua le scandale. En ce livre qu'on n'a point 
oublié — mais auquel il fit subir, en le réimprimant, de nom- 
breuses modifications — lise plaisait à railleries travers bour- 
geois, et en particulier l'outrecuidance d'un bon nombre de ses 
confrères. Nous no signalerions pas Au Pays du Mufle, si nouS' 
ne trouvions là une des plus silres manifestations do la vervo 
et de la causticité méridionales. On n'a guère défini jusqu'à ce 
jour le caractère de ce poète à la fois élégiaquo et satirique, mai» 
qui doit plus encore, somble-t-il, aux vertus do ses origines 
qu'à la culture et à l'érudition. Il a fallu la publication, en 1897, 
de cet élociuent ouvrage. Terre latine (Paris, Lemerre, in-lS), 
où il a mis le meilleur de lui-même, pour que l'on daignAt lui 
assigner sa vraie place parmi les représentants do noe provinces^ 

Aussi bien nul n'a plus que lui le sentiment de la race et du. 
j)ays. Qu'il écrive dos poèmes comme ceux que contient ce plai- 
sant polit livre A travers les grnuins (Paris, Stock, 1899, polit 
in-12): des conférences comme I.a l'àquc socialiste [Piwii^, Stock, 
1899, in-18); L'Ennemi du peuple (Paris, Soc. 1. d'éd. des gon» 
de lettres. 1900, in-18); Discours civiques (Paris, Stock, 1902, 



GASCOGNE ET GUYENNE 319 

in-18), etc.; des recueils d'articles comme Imbéciles et Gre- 
dins, 1895-19C0 (Paris, « Maison d'art », 1900, in-16), La Touffe 
de sauge (Paris, « La Plume », 1901, in-18), M. Laun^nt Tailhade 
ne cesse pas un instant de faire montre d'une exubérance toute 
gasconne. C'est un Gascon gasconnant, dont le génie spirituel, 
tout à lopposé de la solennelle faconde d'un du Bartas, a eu 
pour se faire entendre des hardiesses inouïes. 

Son éloquence un peu lAche est relevée par une impertinence 
de mots, un choix de vocables rares et expressifs, une conci- 
sion digne non seulement de Martial, mais de ces autres LatinSr 
Pétrone et Plante, qu'il a traduits élégamment pour son plaisir 
et pour le nôtre. 

M. Laurent Tailhade, qui a éprouvé les travers d'une destinée 
orageuse, mais qui ne saurait se plaindre de l'indifîérence des- 
hommes, a renoncé, dit-on, aux polémiques personnelles et :» 
pris le parti de la retraite. Il a mis à prolit ce recueillement 
pour donner de menus ouvrages comme La yoirc Idole; Essai 
de morphinoinanie (Paris, Messein, 1907, in-12); La Corne et 
l'Epée (ibid., 1908, in-12) : Le Troupeau d'Aristée (Paris, Sansot. 
1908, in-r2), et réunir en deux volumes, d'un texle corrigé el 
définitif, ses meilleures œuvres poétiques : Poèmes aristopha- 
nesques et Poèmes élégiaqucs (Paris, Soc. du Mercure de France, 
1904 et 190". 2 vol. in-18). 

Bibliographie. — Th. de Banville, Préface au Jardin des Rê- 
ves (réimpr. en appendice aux Poèmes aristophanesques, 1904). 
— J. Bertaut, Chroniqueurs et Polémistes, Paris, Sansot, 190f>, 
ia-18. — Ad. van Bever et P. Léautaud, Poètes d'aujourd'hui, 
t. II, édit. de 1908. 



BAGXERES 

Gomme un cygne qui dort au pied de la montagne. 
Avec ses blés mûris, ses prés de velours vert, 
Et ses blanches maisons dont le seuil entr'ouvert 
Laisse filtrer des chants que l'Adour accompagne, 
La ville des baisers, Bagnère, aux vents du soir 
Livre sa nudité de nymphe et de baigneuse. 
Les paroles d'amour sur sa lèvre rieuse. 
Pareilles à de blonds ramiers, viennent s'asseoir. 
Tempée et le Lignon n'ont pas d'ombres plus fraîches 
Que ses tilleuls fleuris d'où pleuvent des parfums : 
Ah! vos rires perdus, filles aux cheveux bruns, 
Dont la bouche eut l'odeur enivrante des pêches ! 



320 LES POÈTES DU TERROIR 



PROSOPOPEE DE TOULOUSE 

C'est moi, la ville du Soleil : je suis Toulouse, 
Blanche et rose sous le flot noir de mes cheveux. 
Ma Garonne d'azur que l'Univers jalouse 
Chante un hymne d'espoir et d'éternels aveux. 
Le long des murs de hrique, en l'illustre prairie 
Où hrille encor le temple auguste d'Apollon, 
Son onde bienveillante et de roses fleurie 
Endort le jeune dieu riant sous ses crins blonds. 
Je suis Toulouse chère à Pallas, et je garde. 
Loin du troupeau sans âme et des rois odieux, 
Comme un lis exalté sur la foule hagarde, 
Le culte de la Vie et des antiques Dieux. 
J'ai chanté la Jeunesse et la Gloire féconde. 
Et, quand le Christ vainqueur eut souffleté rAmoui 
Pour éclairer sa nuit et refleurir le Monde, 
Jéveillai doucement le luth des troubadours. 
La lumière divine et tutélaire embrase 
Mes remparts, et je vais, loin des cloîtres malsains 
Par les sentiers fleuris de treilles, et j'écrase 
Sur mon sein marmoral la pourpre des raisins. 
Les nocturnes amants, sonneurs de sérénades, 
Sous les tilleuls qu'argenté une chaude clarté, 
Éparpillent, le soir, devers les promenades, 
Un cantique d'orgueil, de force et de gaîlé. 
Toujours, à mon appel, se dressent les poètes. 
L'éternelle IJeauté qui n'a jamais pâli 
D'un rameau fraternel a couronné vos tètes, 
Maîtres harmonieux, Silvestre et Goudouli ! 
Et vous tous, curieux d'art et de poésie. 
Toulousains, chers enfants grandis à mes genoux, 
Je vous salue, ù foule ingénue et choisie : 
Athéniens du Languedoc! Salut à vous! 

(Poèmes (■lc<fia(/ucs.) 



JEAN RAMEAU 

(1858) 



De son vrai nom Laurent Labaïgt [Labaigt, en vieux patois 
gascon, signifie La Vallée), Jean Rameau est né à Gaas (Landes) 
le 19 février 1858. Descendant de petits propriétaires habitant 
et possédant le même domaine depuis le xvi" siècle, M. Jean 
Rameau acheta un coteau, le plus élevé de la région, et y Ut 
construire. De là, l'été, il domino une graude partie de son 
département et, quand le temps est propice, trois cents kilo- 
mètres de la chaîne des Pyrénées. C'est un terrien dans toute 
Tacception du terme et qui n'a jamais manqué d'inscrire dans 
ses livres, soit en prose, soit en vers, son vif amour des choses 
rustiques. Dans sa jeunesse. M. Jean Rameau vint à Paris et 
y pulJlia une foule d'ouvrages qui ont fait sa fortune plutôt 
que sa gloire. Il a donné cinq recueils de poèmes : Poèmes fan- 
tasques (Paris, Monnier, 1883, in-18); La Vie et la Mort (Paris. 
Giraud, 1886, in-18); La Chanson des Etoiles (Paris, OllendorfT, 
1888, in-12); Nature (Paris, Savine, 1891, in-18): Les Féeries 
(Paris, Ollendorff, 1897, in-18), et des romans dont il est difficile 
d'évaluer le nombre. La bibliographie de ces derniers tiendra, 
elle seule, la place que nous avions le dessein de consacrer au 
poète. Citons -.Fantasmagories (Paris, Ollendorff, 188", in-18); 
Le Satyre {ih\d., 1887, in-18); Possédée d'amour [\hià., 1889. in-18); 
La Marguerite de trois cents mètres (ibid., 1890, in-18): Mounc, 
couronné par l'Académie française (Paris, Dentu. 1890, in-*8) ; 
Simple (Paris, OllendorfT, 1891, in-18); L'Amour d'Annette (ibid., 
1892, in-18); La Mascarade (ibid., 1893, in-18); Mademoiselle 
Azur (ibid., 1893, in-18); La Chevelure de Madeleine (ibid., 1894, 
in-18) ; La Rose de Grenade (ibid., 189'*, in-18); Yan (ibid., 1894, 
in-18) ; L'Amant honoraire (ibid., 1895, in-18) ; Ame fleurie (ibid., 
1896, in-18); Le Cœur de Régine (ih\à.,\^^&, in-18); La Demoiselle 
à l'ombrelle mauve (ibid. ,189", in-l^); L' Ensorceleuse (ibid., 1897, 
iu-18); Plus que l'amour (ibid., 1898, in-18) ; La Montagne d'Or 
(ibid., 1899, iu-18); Christiane (ibid., 1900. in-18); Le Dernier 
Bateau (ibid., 1900, in-18); Tendre Folie (ibid., 1900, in-18); La 
Vierge dorée (ibid., 1901, in-18) ; Le Champion (Paris, Per Lamm, 
1901, in-18); La Blonde Lilian (Paris, Ollendorif, 11)02, in-18) ; 



322 LES POÈTES DU TERROIR 

Le Roman de Marie (ibid., 1903, in-18); La Belle des belles {ibid., 
1903, in-l8): La Jun-rle de Paris (i\nd., 1904. in-18); Zarette (ibid., 
1904. in-18);firj/«èorfon(ibid., 1905, iii-18); Le^ Chevaliers de l'an 
delà (ibid.. 190.5, in-18); La Bonne lUoilc (ibid.. 1906, in-18), etc. 
C'est surtout dans les romans que M. Jean Bameau a décrit 
son pays natal. Plus de vingt de ces précieux ouvrages mettent 
en scène des habitants des Landes ou des Pyrénées. On lui doit 
en outre une bonne étude sur la plus pittoresque de nos pro- 
vinces du Centre : Le Berry, ses beautés, ses richesses (Bourges, 
inipr. Tardy-Pigelct, 1903 et 1905, ia-8»). 

BiBLiOGRAPfiiR. — G-. Renard, Critique de Combat, I, 1894. — 
L. Labat, J. Hameau, Nouvelle Revue, 1890, LXVII, p. 561-572- 



SALUT AU PAYS 

plantes, arbres, fleurs, ramures et corolles! 
O tous les végétaux puissants ou gracieux! 
Marg-ueriles dos bois plus tendres que des yeux ; 
Trembles au gazouillis plus doux que des paroles ; 
Chênes qui grisonnez comme de vieux parents; 
Rosiers ([ui rougissez comme des jeunes filles; 
Liserons amicaux, qui baisez les chevilles 
Des laboureurs lassés et des pasteurs errants; 
Saules branlant au vent vos têtes chevelues; 
Hêtres ombreux, faisant la nuit sur les buissons; 
Vous tous dont les rameaux balancent des pinsons, 
Comme de grosses mains joyeuses et velues ; 
Pins tristes qui, saignants, chantez à pleine voix 
Des airs graves et fiers, comme de sombres bardes : 
Aloès «pii seniblez pointer les hallebardes 
Que nos ancêtres morts brandissaient autrefois; 
Platanes au tronc blanc comme un torse d'athlète; 
Lierres [>as8ionné8 comme des bras d'amants; 
Coupoles de verdure où l'on voit, par moments, 
Passer un oiseau prompt comme un trtiit d'arbalète; 
Et toi, vigne rieuse aux pampres alourdis, 
O mère végf'ttale aux mamelles pendantes, 
Dont le lait clair infuse;, en nos veines ardentes, 
La pourpre des couchants, la flamme des midis; 



GASCOGNE ET GUYENNE 323 

Et vous, herbes sans nom de nos champs mag'iiifiques, 
Qu'on lie en croix, tout en faisant des oraisons, 
Kt qu'au jour de Saint-Jean l'on met sur les maisons 
Pour écarter du seuil les esprits maléfiques ; 

Châtaigniers roux, figuiers féconds, pommiers bénis, 
Vous tous, les nourriciers abondants de la plaine, 
Ajoncs où les agneaux laissent un peu de laine 
Pour que les oiselets puissent faire leurs nids; 

Et vous que l'enfant cueille et que l'aïeul embrasse, 
Plantes de tous i)arfums et de toutes couleurs. 
Sourires de la Terre au Soleil, chères fleurs, 
Miracles de lumière et chefs-d'œuvre de grâce; 

Mûriers que les geais vifs pillent en voltigeant; 
Vieux troncs décortiqués qu'un pic brutal martelle> 
Sauges de velours gris, fougères de dentelle 
Où l'araignée a mis sa toile en fil d'argent; 

liruyères aux grelots lilas ; joncs aux frivoles 
Panaches, inclinés sur l'oreille; flots lents 
Des ruisselets bavards, pavés de cailloux blancs, 
Où vont danser en rond les libellules folles ; 

Et vous, prés où galope une pouliche; et vous. 
Champs où paissent des bœufs aux voix retentissantes ; 
Et vous, coteaux; et vous, montagnes bleuissantes 
Qui dressez dans l'azur vos pics neigeux et fous ; 

Et vous, vous toute enfin, ô Terre originelle 
Dont je retrouve un peu la couleur dans ma chair, 
Terre de mon pays, dont chaque arbre m'est cher 
Comme un ami d'enfance à la voix fraternelle. 

Salut!... Pardonnez-moi, bons et doux compagnons. 
De vous nommei' sans suite en ce pieux poème : 
Lorsque après vin voyage on revoit ceux qu'on aime, 
L on pleure, et l'on ne sait que murmurer leurs noms. 

[Nature.) 



ANTONIN PERBOSC 

(1861) 



Ce puissant poète, dio;ne d'être connu de tous les lettrés de 
France, selon l'expression d'un critique actuel, est né à La- 
Ijarthe, en Quercy, le 25 octobre 1861, Simple instituteur, il a 
«inguliùrement ennobli sa profession en célébrant, avec des 
accents personnels et une incomparable maîtrise, le terroir que 
ses ancêtres — d'obscurs laboureurs — ont sans cesse retourné, 
pendant des siècles i. Il a fait paraître successivement plusieurs 
recueils et il a donné à profusion aux publications félibréennes 
ou locales. Revue Félibrcenne, Lcmouzi, JMont-Segtir, Occitania, 
Revue Méridionale, etc., des poèmes et des articles en langue 
d'oc. Son œuvre est celle d'un lyrique sincèrement attaché à la 
vertu du dialecte. M. Antonin Perbosc ne s'est point, comme 
tant d'autres, contenté d'exprimer en vers sonores le jeu de sou 
inspiration, il a régénéré un des « parlera » populaires les plus 
savoureux de nos provinces méridionales. Les principes de son 
effort linguistique ont été exposés déjà, mais on les lira volon- 
tiers ici, ne serait-ce que pour mieux connaître leur auteur. Ils 
consistent : « 1» à adopter la graphie classique des trobadors. 
ou la simplifiant; 2" à remonter aux vraies sources occitanes, eu 
n'employant, cependant, les vocables anciens que dans le cas 
où ils ont été maintenus par l'un ou l'autre des parlcrs actuels, 
ou dans le cas où les bous vocables modernes font défaut; 3" à 
bannir tous les mots français ([ui ont pris la place do mots occi- 
tans disparus dans tel terroir, mais conservés dans un autre: 
ff à créer des mots nouveaux en les tirant autant ([ue possible 
des parlers populaires et subsidiairement des langues qui sont, 
dans le passé ou dans le présent, sœurs de la nôtre. » 

Ce serait j)cut-ètre là, a-t-on observé justement, un simple 
travail de marqueterie, si M. Antonin Perbosc n'ajoutait à l'ap- 
plication de ses principes rénovateurs l'idée qu'il faut faire 
« œuvre » avec l'Ame du peuple. « M. .\nlonin Perbosc, écrit 

1. Voyez la tlédicacc de L'Arada: « A mes anccHrcs les laboureur- 
qui ont tourné cl rclourné le terroir que, poète, j'ai chaule et cliaii- 
Icrai tant que je vivrai. » 



GASCOGNE ET GUYENNE 325 

.M. Paul Soiichon, a donné dans cette langue dite « occitane • 
eu qui revit, telle ou peu s'en faut, « la langue des trobadors » 
une œuvre superbe, débordante de sève païenne, à la fois bouil- 
lonnante d'inspiration et précise de forme : Lo Got Occitan (La 
Coupe Occitane) (Tolo/.a, Bibliotcca occitana de Mont-Segur, 

1903, in-8»). Jamais, comme dans ce recueil d'odes et de chan- 
sons, on n'avait célébré aussi dignement la vigne et le viu. 
C'est le poème de Bacchus. le chant même dos éternelles Dyo- 
nisies. la célébration dos mystères naturels qui, chaque automne, 
ressuscitent dans les champs languedociens. » 

« Il faut lire, ajouterons-nous, après M. Armand Praviel, relire 
et méditer ce volume admirable, consacré aux paysans et à leurs 
nobles tâches, où passe comme un puissant souffle virgilien. Ce 
n'est pas seulement une suite de poèmes agréablement variés, 
tour à tour lyriques et élégiaques. descriptifs et rêveurs, émus 
ou purement plastiques, écrits dans tous les rythmes, réglés 
sur toutes les cadences, développés dans toutes les formes do 
strophes, où la jonglerie banvillesque donne la main à la sim- 
plicité de la ronde villageoise : c'est encore nu livre d'action 
sociale et de la meilleure, prêchant à tous l'examen du sol na- 
tal, le culte des ancêtres et la dévotion passionnée à la petite 
patrie ! » 

M. Antonin Perbnsc. dont le bagage se complète par d'autres 
ouvrages d'expressit)n rustique, Rcinemhransa (Toloza. Bibl. 
occ. de Mont-Segur. 1902. in-8»); Gansons del Got Occitan (ibid,. 

1904, in-8"); L'Arada, Irad. française d'Arnaud l'errand (Toloza, 
J. Marqueste. 1906, in-S»), un poème du genre épique, Guilhc/n 
de Toloza (Toloza. E. Privât, 1908, in-S"). Anthologie d'un Cen- 
tenaire, Pages choisies des Ecrivains Tarn-et-Garonnais, 1808- 
1908 (Montauban. P. Masson, 1908. in-8"); et dos Contes licen- 
cieux de l'Aquitaine, roc. par Galiot et Cercamors (Kloinbronn 
(Paris. FickerJ, 1908, in- 12). a été élu majorai du Félibrige en 
1892, en remplacement d'Auguste Fourès. 

Bibliographie. — Armand Praviel. A travers le Félibrige, Lo 
Mois litlér. et pittor., août 1906: L'Empire du soleil, Paris, 
Nouv. Libr. Nationale, 1909, in-17; — A. Praviel et J.-R. de 
Brousse. L'Anthologie du Félibrige, ibid., 1909. in-18. — E. 
Gaubert et J. Véran, Anthologie de l'amour provençal, Paris, 
Mercure de France, 1909, in-18. 



19 



o26 LES POÈTES DU TERROIR 



LE PATURAGE 

C'est l'heure de larguer le bétail dans les prairies. — 
Des bordes du coteau je regarde dévaler vers la combe, 

— Où ils pourront à souhait se repaître, — Poussés par 
les labris, les creuseurs de sillons. 

Les tertres sont ornés d'arbres à ramure ombreuse. — 
Que les bœufs sont heureux là, sous le ciel clair, — De 
pouvoir, sans chaîne, brouter et vagabonder, — Dans 
votre apaisement, ô vesprées d'août ! 

Je me remémore le temps où, gardeur de taureaux, — 
Emmi les pacages des berges, des bois et des fraus, — 
Les pieds dans le serpolet, la sauge, la menthe. 

Je regardais au couchant décroître la grande Lumière, 

— Pendant que s'allongeait, avec mon ombre de pâtre, 

— L'ombre de mon troupeau pacageant dans l'herbage. 



LO PASTENC 

Es l'ora d'alargar lo bestial dins las pradas. 
De las bordas del pcch agachi dabalar 
Al combel, ont poiran à plec s'asadolar, 
Amodats pals labris, lus cro/.aires d'aradas. 
D'arbres à ram ombresc las tapias son ondradas. 
Que les bious son astrucs aqui, jos lo cel clar, 
De podor, scnsestac, paise, rebordelar, 
Dins vostre amai/.amcnt, agostcncas vespradas! 
Me remcmbri lo temps ont, gardairo de braus, 
Pels pastencs dels ribals, dels bosques et dels fraus, 
Los peds dins lo sorpol, la salvia, lo mentastre, 
Mirabi al solel colc mermar lo mage Lum, 
Mentrc que fazia cresc, am mon ombra de pastre. 
L'ombra de mon tropcl pastencant dins l'erbum. 



GASCOGNE ET GUYENNE 



LE PATRE 



327 



Ce pâtre décrépit qu'enveloppe un manteau de buro: 

— Ah! si vous l'aviez vu, jadis, labourer, le jarret tendu'. 

— Toute l'ardeur de sa jeunesse, la vieillesse l'a éteinte: 

— Contre les obstacles et les revers il a trop rudement 
lutté. 

Sa main ne tiendra jamais plus le mancheron de l'a- 
raire; — Sa tête est blanche, tant d'hivers sur ses che- 
veux ont neigé; — Mais, comme durant ses étés levé ù 
prime aube, — 11 n'en creusera pas moins son sillon jus- 
qu'au bout. 

Il chemine ù travers champs, en gardant le troupeau, 
— Songeant qu'il ferait bon descendre dans la tombe — 
Sans rester trop longtemps gisant dans un lit. 

bonne et douce Mort ! le rêve du Pacan, — C'est d'ê- 
tre par ta faux couché sur le sillon — Comme, au temps 
de la moisson, un palpitant épi. 

{La C/iarrue.) 



LO PASTRE 

Aquel pastre arraulit qu'estropa una manroga, 
Se l'abiatz vist, antan, laurar, garron tibat! 
Tôt son alert jovenc, lo vielhuinTa raiibat; 
Trabucs e patiments i an fach trop ruda brega. 
Am l'esteba sa mau jamai plus aura frega; 
Es cap blanc, tant d'iberns sus son piel annevat; 
Mas, com à ses estius à prima alba levât, 
Obrara saquela duscal cap de sa rega. 
Camina pel campestre en gardant lo tropel, 
Soscant que faria bon capusar al tombel 
Sens s'anar trop bel briu jaire jos la flesada. 
O bona e braba Mort! lo raibe del Pacan 
Es d'estre per ton dal colcat sus la mosada 
Com, quand es segador, un espic bategant. 

{^L'Arada.) 



328 LES POÈTES DU TEKROIR 



SOLEIL COUCHANT 

Le Soleil va mourir à l'hori/.on qu'il embrase, — De 
ses derniers rayons daguant les nuages. — Pleine d'une 
ivresse suprême, la Terre, palpitante, à son amant en- 
voie de toutes ses cimes l'encens de ses serpolets. 

Des baisers de la Lumière divinement soûles, — Les 
Vignes, dans le soir, songent que les rayons puissants 
dont l'astre souverain a gonflé leurs moelles — Se trans- 
muent en vin où fleuriront — Les audaces des esprits, les 
vaillances des cœurs. * 

Et Celui qui s'éteint songe, lui, qu'avec sa vie — 11 a 
engendré de l'amour et de la i)ensée, il a fait — Toute la 
splendeur sur le monde épanouie, — Et, dans l'allé- 
gresse de son œuvre accomplie, — Il pose sur les som- 
mets son clignotant regard. 

C'est là, sur les penchants des collines pierreuses — 
Que la Vigne, tournant l'échiné au vent du nord. 



SOLEL COLCANT 

Lo Solel va morir al orizon qu'abranda, 
Ambe sos darriors flans daguejaiit las nibols. 
Comola d'una embriaigiiesa subregi-anda, 
La Terra, bateganta, à son aimador manda 
De totes sos acrins l'encens do sos scrpols. 
Dels potets delà Lux dinzcncament sadolas, 
Las Vinhas, dins lo ser soscan qne's raisos forts 
Dont l'astre sobeiran a gonllat lors niezolas 
Se tremiidan en vin ont seran floribolas 
Las air/.ors dels esprits, las valensas dels cors. 
Et Lo que s'cscantis sosca, el, qn'ambe sa vida 
A congrelhat d'amor et de pensada, a fach 
Tota la resplondor subre l'monde espandida, 
E, dins l'allegramcnt de son obra complida, 
Pau/.a subre's tucols son cliiqiicjant agach. 
Es aqui, pals i)onjals do las serras peiro/.as, 
Que la Vinha, virant l'esquina al iberseuc, 



GASCOGNE ET GUYENNE 329 

— Etale vers l'autan ses ceps vigoureux, — Dont les 
mille branches, ardentes amoureuses, — Comme des 
bouches ont bu son sang divin. 

Et tel qu'un roi tombant sur un chnmp de victoire, — 
Orgueilleux et joyeux d'avoir sur les terroirs, — Qui aux 
temps à venir cflcbreront sa m»''moire, — Versi> ce sang 
gônùrateur de courages, — L'Astre triomphalement se 
couche dans sa gloire. 

{La Coupe Occitane.) 



Estoloiia, al autan, sas socas vcrturozas, 
Dont las milaiita vits, aCricas amoro/.as. 
Coma de bocas an popat son sanc diu/.enc. 
E coin nu rei tombant sus un camp de Victoria, 
Orgolhos et gauchos d'abor pels terradors. 
Qu'aïs tempses avenoncs lau/aran sa momoria, 
Escampat aqiiel sanc asermaire d'ardors, 
L'Astre ufano/.ament se colca dins sa gloria. 



[Lo Goi Occitan.) 



PAUL MARYLLIS 

(1867) 



Paul Marvllis — de son vrai nom Paul Biers — est né à Vil- 
leneuve-sur-Lot le 12 mars 1867. Attaché au Muséum, il appa- 
raît sous le double aspect d'un scientifique et d'un poète. De 
sa vie nous retiendrons qu'il fut secrétaire particulier du mi- 
nistre Georges Leygues (mai 1894 à novembre 1895) et qu'il con- 
tribua à fonder « La Prune », société amicale des « Lot-et-Ga- 
ronnais » de Paris. De son œuvre, en prose et en vers, nous 
citerons : La Citerne de Magnac, légende locale, Villeneuve- 
sur-Lot, imprim. Delbergé, 1894, in-S"; Fleurs gasconnes, poé- 
sies, Paris, Ollendorir, 1895, in-18: Les Harmonies naturelles, 
Paris, Rudeval, 1899, in-18; Rives d'Olt, poésies, Bordeaux, 
Durand, 1902, in-\&;Le J'eceto blanco, conte, Paris, extr. de Li 
Soulciado, livre d'or des Félibres de Paris, 1903, in-8''; Les ilfe- 
decins, farce moliéresque en un acte, Paris, 1903, in-8»; Le Vieux 
Buveur, Y>oés\e,:\\cc une eau-forte d'André Crochepierre, Paris, 
l'.)()4, in-8''; La Tour hantée, légende gasconne, ill. de A. Calbet, 
Paris, J. Loubat, 1905, in-8'>: La Messe de saint Sccaire, ill. de G- 
Barlangue, ibid., 1906, in-S»; Nos Papillons, nos scarabées, nos 
insectes, Paris, Laveur, 1907-1909, in-*», etc. Le bagage poéti- 
que de M. Paul Maryllis, on vient de le voir dans la précédente 
éMumération,est restreint, mais il témoigne d'un talent délicat, 
pénétré des choses de la terre et attaché à ses origines. Deux 
plaquettes, JUves d'Olt et Fleurs gasconnes, ont sufli à cet aima- 
ble rimeur pour évoquer les sites et les coutumes de son pays. 
<Jue n'a-t-il étendu jusqu'au domaine de la langue d'oc — qu'il 
l)arle et qu'il écrit à merveille — ses dons do pur lyrique! Il 
nous efit permis d'entendre alors un do ces poètes virgiliens 
que ses i)remier9 vers nous avaient fait espérer et dont la race 
s'est éteinte eu Agenais. 

BlBLIOORAPiliE. — Beauropaire-Fromont, P. Maryllis, Natio- 
nal, sept. 1900, — A. Grimaud, La Race et le Terroir, Cahors, 
1903, in-8». — Anthologie de la Société des Poètes français, etc., 
1907. 



GASCOGNE ET GUYENNE 331 

CHANSON DE LA VIEILLE PILEUSE 

d'après le TABLEAU d'anDHÉ CROCHEPIERRF 

Tourne, fuseau. 
Ma main est lente et mon œil ne voit guère, 
Pourtant s'enroule le cordeau. 
Je file le lin le plus beau, 
Le plus solide en la matière. 
Tourne, fuseau. 

Tourne, fuseau. 
Je m'étonnais, jadis, de la fileuse 
Tout le jour seule à l'écheveau. 
Moi, j'avais un fier jouvenceau 
Qui me rendait la plus heureuse. 

Tourne, fuseau. 

Tourne, fuseau. 
On me disait, au meilleur de mon iig"e, 
La plus active du hameau. 
Je donnais le branle au berceau 
En vaquant aux soins du ménage. 

Tourne, fuseau. 

Toui'ne, fuseau. 
Les tout petits, malins, me font la mine. 
Ils sont comme un printemps nouveau. 
Mais l'hiver les prendra tantôt; ^ 

Où seras-tu, lors, ma « ménine ))? 
Tourne, fuseau. 

(Fleurs gasconnes.) 



MICHEL CAMELAT 

(1871) 



Michel Camélat, épicier à Arrens-en-Bigorre. est né dans 
cette ville le 26 janvier 1871. Elu majorai du Félibrige en mai 
1902, il a collaboré à Reclams de Biarn e Gascougnc (Pau), au 
journal Protivenço, d'Avignon, à Mélusine et à diverses publi- 
cations régionales. Il a publié successivement : Le Patois d'Ar- 
rens, notes de phonétique, Paris, Picard, 1891, in-8" ; Arniana 
patonhs de la Bigorro, l""» année, Tarbes, impr. de Lescamela, 
1893, in-18: El pin piu dera me laguto (chansonsK ibid., 1895. 
in-4»; L'Elément étranger dans le patois d'Arrcns, Tarbes, 
Croharé, 1896, in-S»; Beline, poème gascon, Tarbes, impr. de 
Lescamela. 1899. in-8». 

Camélat est un délicieux poète du terroir. II a donné toute 
sa mesure dans Beline, sorte de roman pastoral, en vers, où 
sont décrits, avec une délicatesse de touche et une pénétration 
psychologique surprenantes, les caractères et les mœurs de la 
Higorre. Beline, c'est l'histoire do « la petite montagnc^lc de la 
vallée d'Azun, sœur cadette de Mireille, l» magnarelledes plaines 
de la Crau » ; c'est aussi l'exaltation d'un des plus beaux sites de 
nos provinces du Sud-Ouest, tout à la fois un fidèle récit di- 
dactique et un touchant poème d'amour. C'est ea outre le pre- 
mier essai lyrique de longue haleine tenté en Gascogne depuis 
Jasmin. 

« Avant l'auteur do Beline, écrit M. Xavier do Cardaillac, la 
poésie romane du Sud-Ouest, à l'opposé de la poésie proven- 
çale, 80 confinait dans les petites pièces, dans les morceaux 
détachés. Avec une inspiration variée et un souffle soutenu, 
Camélat a conduit jusqu'au dernier vers le récit en trois rhauls 
des amours do ses bergers... Miquôu Camélat, à l'exemple du 
maître de Maillan(>. a vécu la vie des montagnards du pays des 
(laves, et il a pu, eu idéalisant ses souvenirs, écrire la plu» 
naïve et la plus sincère des bucoliques. L'écrivain s'est mêlé h 
SCS héros, tout enfant il parla leur idiome; depuis, pour mieux 
pénétrer leurs pensées, il s'est déshabitué do manier la langue 
française qu'il avait apprise au collège, cl il s'est cctnfiné exclu- 



GASCOGNE KT GUYENNE 



333 



sivement dans l'usage do la langue romane qu'il balbutia dans 
son berceau. Tout eu restant lettré, il est redevenu paysan... » 
Camélat. ajouterons-nous avec le même commonlateur. écri- 
vit ses premières œuvres en patois de la vallée d'Aziin. coloré 
et rude, mais particulier à ce petit pays. Pour être mieux com- 
pris de tous, il adopta ensuite le dialecte béarnais de la plaine 
de Pau. qui. avec ses finales adoucies, est aussi clair et plus gra- 
cieux que le roman gascon, et il réalisa un petit chef-d'œuvre 
d'harmonie et de grâce poétique. Du parler d'A/un il ne garda 
que les termes spéciaux à la vie des bergers de la montagui". 
tels des taches violentes de plein soleil dans un paysage d'aube 
ou de crépuscule. 

Bibliographie. — Paul Mariéton. En Aquitaine ; Revue Féli- 
bréenne. t. XI, 1895. — Edm. Lefevre, Catalogne FcUbréen, etc. 
— A. Praviel et J.-R. de Brousse, L' Anthologie du Fèlibrige, 
Paris, Nouv. Libr. nation., 1909, in-18. 



BELINE 

FRAGMENT 

Quand le vent du sud, ce loup qui dévore la neig-e, 
souffle chaud en avril, les oisillons se becquètent de ca- 
resses, des ouvriers laborieux s'occupent à vêtir la mon- 
tagne et à fourrer l'arbuste. L'agneau boit au bord de 
l'étang, et le brouillard ne ramène pas le mauvais temps 
en rasant la terre; l'écho de moment en moment nous 
renvoie quelque sifûement, les amoureux sont d'accowi, 
et les ruisseaux murmurent. 



BELINE 

Que lou loup de la neu bouharréyé. en abriu 
Lous auserots que s'amigalhen. 
De balens sartés que tribalhen 

A besli la mountagne, à tapi l'arboulet : 

Au can dou gourg que béu l'anésque, 
La brume bâche que nou pésque. 

Lou reclam, d'ore en aute es rembie u siulet 
Lous amourous que non's peléven. 
Lous arriulets que goiu-gouléyen. 



334 LES POÈTES DU TERROIR 

Comme ils sont beaux, ces jours pluvieux du printemps 
de l'année! La terre égoutte sa meilleure sève, la fleur de 
la luzule des champs s'épanouit; dans le pré purifié, le 
regain à racines blanches vient doubler la longue tige 
de foin ; brillants comme l'œil de la poule, les rayons du 
soleil à la Saint-Jean piquent d'aplomb ; alors le bétail 
n'est pas dispendieux, avec une poignée de sel il se con- 
tente de ses pâturages. L'estivandier paresseux s'esquive 
quand il le peut sous les ormes; le berger-chef roule en 
boules le beurre jaune et ses petits fromages, et il en 
garnit ses étagères. Mes amis, est-ce que je ne dis pas 
la vérité? Non loin d'ici, il y a de beaux coteaux herbeux 
qui sont déjà dépouillés de neige lorsque chez nous les 
premiers jours de mai projettent encore leurs flocons 
dans notre vallée profonde. 

Moi, j'ai parcouru ce pays-là en pèlerin : la Lane moii- 
n'ne, quel labour chaud et brun! Là, le froment dresse en 
mars ses tuyaux, et quand il n'est chez nous que gazon, 
il pousse là-bas ses grains laiteux. 



Quins bets dies plouyius à la prime de l'an! 

Loti sou bou chue la terre ploure, 

Dou cabidet s'ourbech l'esloiire; 
Au hé lounh, qu'assegounde l'ardalh tout cu-blanc. 

Clare. coum l'oelh de la garie 

Ta desberia la praderie 
Sourelhade, a Sen-Yuaii. que hisséyes d'aploum. 

Labels, la bèsli chic que goasle, 

Dap sau souléte que s'arpasle. 
L'cstibayre s'arbéye so pot débat l'oum; 

Luu mayourau que boule eu boles 

Lou boudé yauné. é de cusoles 
Que garnech la casére. E menléchi caddels ? 

Eula d'aci que n'y-a de béres 

El do peludcs arribères. 
Qui, tcrrégnes ne souu cjuoan de May lous cadets. 

Flislasscyan la bal prégoune. 

Nous arrounséu do neu ardoune. 

You la lane mourine cy batudo, rouiniu, 
Quiue laurade caute è nére 
Oun lou hourmcn en mars canérn ! 

Quoan tasquéye pcr noustc eue Icyt qu'cy aqiiiu. 



GASCOGNE ET GUYENNE o35 

Les pâtui'ages s y garnissent de bonne heure, la plu[)art 
des arbres fruitiers y mûrissent en juin. L'Adour farou- 
che, qui aboya à travers les précipices, apaise sa fidie, la 
main de l'homme le conduit, etpour qu'il marche à travers 
les prés, on fait des saignées à ses bords. L'herbe longue 
et grasse est fécondée et s'agite au delà des haies. C'est 
par là qu'on achète nos veaux de lait; à peine dégrossis 
dans la montagne, en quelques mois leurs qualités s'y 
affinent. C'est là que les chevaux aux pieds de cerf et au 
souffle de tempête empruntent au sol herbeux le nerf et 
l'agilité. Sur ces coteaux le sarment file et tisse ses [)am- 
pres : il grandit le long des pieux où ses rameaux sont 
attachés. Nous parlons des travaux des champs; pour 
que la A-igne prospère et que sa grappe se dore, il faut la 
biner et lu labourer avec trois paires de ces bœufs dont 
l'échiné nous rase le menton. Le cou tendu, cherches-tu 
des épingles, ami vigneron, quand tu déchausses deux 
pans de terre à chaque coup de bcche ? Retourne ton 



Aquiu, la tasque qu'ey douribe, 

La maye rute en yulh qii'arribc. 
De l'Adoii qui per pênes heroutyé layré 

Que s'amatigue la houlie, 

La ma de l'omi Tescoulie ; 
Ta que régué pous prats qu'eu sannèn lou glerè. 

Grasse è lounguéte l'èrbe saute 

Dera las sègues en susmaute. 
Qu'an croumpat per aquiu lou neuris dou bacum 

Drin escapiat dens la mountagne; 

En chic de mes, de ley que gnagne 
Qu'ey aquiu que gahèn lous chibaus au pescum 

La leslelat é lou bou nérbi, 

Palmou de haylc è pé de cérbi. 
Lou chermen sus las cosles qui hiéle è que tech, 

E pous pachets s'entourseligue. 

Tout en lous hèn la came-ligue. 
Que parlam de tribalh. mes la bigne nou crech 

E lous gaspilhs nou lou se dauren, 

Se nou la caussen ne la lauren 
Dap très pas doun l'esquiau rasaré lou mentou, 

Lou cot tenut, sérques esplingues, 

Amie bregné, quoan desarringues 
Per lou méndré dus pams de terré? Lou coustou 



336 LES POÈTES DU TERROIR 

coteau, de croix en pile, et à l'automne le moût coulera 
dans le pressoir. » 

(Adaptation française 
de M. Xavier de Cardailhac.) 



De crouts-en-pilles que s'aréye, 
Ta qu'à l'Abor lou yus chourréye. 



PHILADELPIIE DE GERDES 

(1871) 



Celle qu'cia pcnirrail dénommer justement la Mnse pyré- 
néenne, M'"« Claude Réqiiier, — naguère M"» Diiclos, — est 
née à Gerdes, en Bigorre, le 28 mars 1871. Elle a collaboré à 
diverses feuilles félibréennes et s'est fait connaître en don- 
nant successivement, sous le pseudonyme de « Philadelphe », 
quatre recueils de vers gascons : Posas perdudos, Soiibenis, lin- 
pressions (Moments perdus, souvenirs, impressions), Avignon. 
J. Roumanille, 1892, in-12; Bru/nos d'aïUoiino (Brumes d'au- 
tomne), ibid., chez le même éditeur. 1894. in-12: Cantos d'azur 
(Chansons d'a/.ur), ibid.. 1897. in-12; Cantos d'cisil (Chansons 
d'exil), sans indication de lieu et sans nom d'éditeur (Màcou, 
impr. Protat fr,), l!)02. petit in-18. 

La poésie de Philadelphe de Gerdes, d'une grAce presque ini- 
mitable et d'un lyrisme ardent, est la plus pure, la plus sou- 
riante expression des vertus d'une race attachée au terroir. 
Aussi ce n'est point par complaisance qu'un critique a dit •' 
« Philadelphe est une femme... une enfant des montagnes de 
la Bigorre, une Sapho instinctive et rustique, ignorante des 
trésors de poésie et de sentiment que lui répartit la bonne fée 
de son berceau. Elle vit, inconsciente fleur des champs, au 
seuil de cette délicieuse vallée de Campan, la Tempe des Py- 
rénées. Comme la gentiane des sommets ouvre ses corolles 
aux purs effluves de la vie. son enfance et sa jeunesse se sont 
épanouies dans la solitude, loin de l'atmosphère troublante des 
cités, loin de nos passions, de nos haines, de nos angoisles. 
tout près du ciel, dans cet a/ur enivrant où se modulent les 
accords de l'universelle Harmonie... Ses vers sont l'écho des 
mélodies champêtres au sein desquelles elle a grandi. On y 
entend mugir le torrent, chanter la cascade, bruire le ruisseau 
qui serpente dans les verts pâturages où s'épandent les trou- 
peaux, où se repose, sous le tremble et l'yeuse, la génisse à 
l'œil doux et rêveur... Philadelphe possède le sentiment pro- 
fond de la communion des êtres et des choses ; elle peint comme 
l'oiseau chante, mue par un divin instinct'... » 

1. Jean-F'aul Clarens, Préface aux Posos Perdudos, 1892. 



338 LES POÈTES DU TERROIR 

Qu'ajouter à ces lignes émues? Pour exprimer la « Sapho bi- 
gourdane », rien ne vaut les accents qu'elle-même exhale de sa 
lyre enguirlandée de pampres, de violettes et de roses... 

Philadelphe de Gerdes va faire paraître un nouveau recueil 
de poèmes : Cantos de Dol (Chants de Deuil). 

Bibliographie. — J.-P. Clarens. Préface aux Posas perdudos, 
etc. — E. Portai, Lctteratura provençale, I. Moderni trovatori, 
Milano, Ulr. Hoepli, 1907, in-12.— A. Praviel et R, de Brousse, 
L'Anthologie du fclibrige, etc., 1909, in-18. — E. Gaubert et J. 
Véran, Anthologie de l'amour provençal, Paris, Mercure de 
France, 1909, in-18. 



I 



LA VEILLEE 

Oh! les veillées de chez nous — Devant la large che- 
minée — Où flambait la bruyère ! 

Oh! la marmite des châtaignes — Pendue à la grande 
crémaillère — Toute fleurie de fils d'araignées ! 

Oh! la torche grésillant — Qu'on mouchait avec les 
doigts — Et qui répandait si bonne odeur! 

Et ma mère, dans la pénombre, — Filant sa que- 
nouillée de lin... — Oh! comme tout cela me souvient! 

Et mon père chantant près d'elle — La douce chanson 
du fuseau — Qui fut la première que j'appris. 

File, file, — Joli fuseau, — Roule, roule — Lestement. 



L.\ IJELHADO 

FRAGMENT DE « CANTOS d'eISIL » 

Oh! ras bclhados do nousto E mia mai eno meyo-oumbn> 
Dabant ed làrie mantèt Espelant sué croui de li... 

Ount eslamabo rabrousto! Ohiquin toutaco-mremoumbro 

Oh! d metau de ras castagnos f^ '"'" P"'' cantant^près d'Ero 

Penud en ed cremalh «rau Ha douço canto ded hus 

,n .11 . j 1.- i> . Ou aprenoui ra tout permero : 

fout hloucal de huis daragnos! ^" ^ ^ 

Hielo, hielo. 
Oh ! ra halho eschorbilnnto Beroi hus, 

Ou'on moucabo dab eds dits Pelo. pelo 

E qu'auduu bouno abè tanto ! Coumo dus. 



GASCOGNE ET GUVENNK 



3:]i> 



— Il faut quatre fuselées — Pour avoir un éclieveau; — 
D'écheveaux il en faut vingt — Pour faire un drap de lit. 

— File, file, — Joli fuseau, — Roule, roule — Lestement. 
Tourne, tourne, — Fuseau fin, — Tire, tire — Sur li- 

lin. — Tourne, tourne vite, — Et Dieu nous assiste! — 

Nous ferons du bon fil, — Avec la grâce de Dieu! — 

Tourne, tourne, — Fuseau fin, — Tire, tire — Sur le linl 

Yole, vole, — Petit fuseau. — Coule, coule, — Joli fil. 

— La fillette grandit, — Le garçon devient fort. — Je 
serai tôt grand'mère : — Filons le trousseau! — Vole, 
vole, — Petit fuseau. — Goule, coule, — Joli fil! 

Filez, filez, — Quenouille et fuseau; — Tirez, tirez, — 
Petits doigts roses. — La veillée est longue; — Filons, 
filons donc, — Et puissions-nous l'an prochain — Etre 
aussi nombreux au foyer ! — Filez, filez, — Quenouille et 
fuseau; — Tirez, tirez, — Petits doigts roses! 

[Chaiisojîs d'exil.) 



Husats en eau couate 
Ent' asso rebate, 
En eau bint d'assô 
Enta hè linsb. 

Hielo, hielo 

Beroi hus, 

Pelo, pelo 

Coumo dus! 

Biro, biro, 

Huset fi. 

Stiro, stiro 

Sus ed li. 
Biro, biro biste, 
E Diuze cnz-assistc! 
Heram de bou liiu, 
Pra gràcio de Diu! 

Biro, biro, 

Huset fi. 

Stiro, stiro 

Sused li! 

Bolo, bolo, 

Huset choi; 



Colo, colo, 

Hiu beroi. 
Ba drotle es hè grano. 
Ed drotle es hé ))èt. 
Serèi léu inai-grano : 
Hielem edtroussét! 

Bolo, bolo. 

Huset choi; 

Colo, colo, 

Hiu beroi ! 

Hielo, hielo, 

Hus e croui; 

Pelo, pelo, 

Dito roui. 
Ba belhado ei lounco : 
Hielem, hielem dounco. 
E pouscam iaute an 
Este à caso autant 1 

Hielo, liielo, 

Hus e croui; 

Pelo, pelo, 

Dito roui! 



EiMMANUEL DELBOUSQUET 

(1874-1909) 



Ce vigoureux évocatour du sol est né le 27 avril 1874, à Sos 
(arrondissement de Nérac), en Albret, aux confins des grandes 
landes de Gascogne. « Mon père, nous écrivait-il en juin 1907, 
est issu d'une vieille famille du bas Quercy, les Fénelous, dont 
une branche fut, en 1848, appelée de Fénelous du Bosquet (en 
dialecte quercinois del Bousquet, du nom de sa propriété). Mon 
grand'père paternel garda ce nom seul, après l'avoir longtemps 
accolé à celui de Fénelous. Ma mère est de souche mi-paysanne, 
mi-bourgeoise du pays d'Albret. Sos parents, anciens maîtres 
de forge ou meuniers, possédaient d'importantes propriétés dans 
les Landes. Enfant, la région du « Terro-Hort » (le terrain dur) 
ne m'attira jamais. Face à la colline de Sos, le Pays du sable 
couvert d'immenses pignadas (forêts de pins) et de surrèdes 
(forêts de chênes-lièges), s'étend comme une mer bleuàtrejus- 
qu'aux plateaux des landes rases. Dès que je pus tenir en selle 
sur un vieux poney, je partis à la découverte de cette contrée 
unique dont la contemplation passionnée forma mon âme. Au 
cours des déplacements de mon père, alors fonctionnaire en 
Agenais, en Quercy et dans le haut Languedoc, j'ai ressenti 
une âpre souffrance à m'éK)igner du pays landais. Adolescent, 
au polit séminaire de Toulouse, je fus en proie à des crises de 
nostalgie telles que je passais des h(>urcs hypnotisé devant une 
carte de géographie où j'avais dessiné les limites naturelles do 
ma région... Le seul mot « lande » m'émouvait jusqu'aux lar- 
mes. J'étais frêle â l'extrême. Ma sensibilité maladive, quand 
l'obsession du sol natal devenait intense, me valut deux ou trois 
crises de fièvre cérébrale. Plus tard, cependant, je revins à Tou- 
louse sans regrets et j'y contractai dos relations d'amitié qui 
durent encore, avec dos poètes comme Marc Lafarguo, les frères 
Maurice et André Magro, Jean Viollis. Joseph Bosc. Je fondai 
successivement avec eux les Essais de jeunes (1891), L'Effort 
(1896-1902), le Midi fédéral et la llevue Provinciale. L'un des 
premiers, sans avoir lu Mistral, Foiirès et les Félibres, j'avais 
eu conscience d'imo renaissance méridionale. Par la suite, dès 
mon mariage îi Toulouse, en 1895, je revins on Albret pour n'en 



GASCOGNE ET GUYENNE 341 

plus guère sortir et pour y retrouver, grAceau repos, à la pu- 
reté de l'atmosphère, aux longues randonnées dans la lande 
la paix morale et la santé. J'y mène la vie de propriétaire cam- 
pagnard, m'occupant de mes métairies, élevant du bétail et des 
chevaux, plantant des bois de pins. Travail et solitude me tien- 
nent lieu de devise. Je parle avec amour mon vieux dialecte 
gascon, celte langue robuste et pure que Montaigne et du Bar- 
tas admiraient. Je jouis le plus possible de la terre, selon les 
traditions des miens. J'ai pris conscience de moi-même. » 

Emmanuel Delbousquet a publié une plaquette de vers : En 
les landes (Toulouse, 1892, in.l2), puis quatre romans de mœurs 
landaises : Le Mazareilh (Paris. OUendorlf, 1902, in-18), Margot 
(Toulouse, Soc. provinciale d'édition. 1903. in-18), L'Ecarteur 
(Paris, Ollendorff, 1904, in-18), Miguettc de Cantc-Cigale (Paris, 
Nouvelle Libr. Nationale, 1908, in-18). On lui doit en outre un 
recueil de poèmes, Le Chant de la Race, 1893-1907 (Paris. Mes- 
sein. 1908, in-18), où s'inscrit magnifiquement, c'est le mot, son 
amour de la petite patrie. 

Emmanuel Delbousquet a collaboré au Télégramme (Toulouse) , 
à L'Almanach du Midi, à L'Ermitage, au Pays de France, à la 
Revue Pérignurdine, à L'Ame latine, à la Revue Forezienne, à la 
Revue de Paris, à L'Occident, à La France du Sud-Ouest, etc. Il 
est mort le 20 mai 1909, au lieu môme de sa naissance, lais- 
sant le souvenir d'un artiste noblement inspiré et dun homme 
de cœur. 

Bibliographie. — A. Grimaud, La Race et le Terroir, Cahors. 
1903, in-8». — L. Le Cardonnel et Ch. Vellay, La Littérature 
contemporaine, Paris, Mercure de France, 1905, in-18. — G. Ca- 
sella et E. Gaubert, La Nouvelle Littérature, Paris, Sansot, 1906, 
in-18. — R. Davray et H. Rigal, Anth. des poètes du Midi, Paris, 
Ollendorff, 1908, in-18. — L'Ame latine (Toulouse), juill. ^909. 



A LA CITE NATALE 

Devant les grands plateaux de bruyère et de brande 

Et les forêts de pins éternellement verts, 

Sur ton rocher abrupt tu domines la Lande, 

Et telle que jadis tu dominais la Mer ! 

O cité! toi qui fus la Porte Occidentale 

Ouverte aux bords de l'Océan, aux temps anciens 

Où les galères des rameurs faisaient escale, 

Dans ce golfe, parmi les vaisseaux phéniciens; 



342 LES POÈTES DU TERROIR 

De ton enceinte s'en allaient les caravanes 

De marchands qu'escortaient tes rudes cavaliers 

Vers l'autre mer, à l'orient de la savane, 

Pour atteindre en sept jours un port hospitalier'. 

Laissant au nord le fleuve et ses rives peu sûres, 

Par les plateaux qui recelaient le cuivre et l'or, 

Liant la côte ibère au rivage ligure, 

Ils suivaient le chemin que nous suivons cncor. 

Un jour vint où la mer ne heurta plus tes grèves. 

ïu demeuras mille ans debout sur ton îlot, 

Regardant s'élargir autour de toi, sans trêve, 

La blanche aridité des sables et des flots. 

Toi que César nomma la Clef de l'Aquitaine 

(0 cité dont les eaux ne battent plus les murs), 

J'évoquerai ta gloire aux époques lointaines, 

Pour que ton souvenir renaisse ardent et pur. 

Car, maintenant, déchu à jamais de ta gloire, 

Antique Sos qui ne sais plus te souvenir! 

Ton nom s'est effacé des pages de Thistoire. 

La cendre de l'oubli a bien pu le ternir... 

Tes fils ont méprisé la langue de leurs pères, 

Et nul ne se souvient d'héroïques aïeux. 

Mais dans mon cœur revit, en face de la terre, 

Le double culte de sa race et de ses dieux i... 

Et je dirai cette conquête sarrasine 

Qui mit dans notre chair la flamme et la beauté, 

Et le triomphe en nous de la raison latine 

Qui remplit notre front d'éternelle clarté. 

L'ÉCARTEUR 

I 

l'écart 
Coiffé d'un béret rouge et chaussé de sandales, 
En veste courte de velours incarnadin. 
Il s'accoude au toril ou salue aux gradins 
Quelque éventail dont joue une main fine et pâle. 

1. Narbonnc. 



GASCOGNE ET GUYENNE 3'l.'} 

Un regard. D'un saut souple il a cambré ses reins 
Au milieu de l'arène où sa voix gutturale 
Fait foncer, par bonds fous, sur le sable en rafale, 
La vucbe agile aux flancs couleur de fauve airain. 

Frappant du pied, les bras levés dans le soleil 
Brûlant le sable noir et les gradins vermeils, 
Il attend que le front l'effleure. Un cri éclate 

Et se prolonge, triompbal, dans lair du soir, 

Car la corne a troué la ceinture écarlato 

Et tacbé de sang vif le blanc vol du mouchoir ! 

II 

LE SAUT 

Qu'il aille droit vers elle, ou, campé, qu'il s'arrête, — 
Les pieds joints et liés par le nœud du mouchoir. 
Pour la franchir d'un bond léger, — la fauve bête 
Le guette d'un œil fourbe et feint de point ne voir. 

Mais, au cri rauque et dur, elle a, baissant la tête. 
De son sabot fourchu creusant le sable noir, 
Fait tressaillir le peuple et l'arène niuette. 
En beuglant longuement au ciel pourpre du soir. 

Puis, d'un élan farouche, elle fonce... Il rassemble 
Son torse, et, d'un seul coup de jarrets, bondissant 
Dans le poudroiement d'or qu'ils soulèvent ensemble, 

Saute... — et sous ses pieds joints la bête passe encore, 
Tandis qu'immense, vers l'azur éblouissant, « 

Monte, roule et se perd une clameur sonore. 

LE CRÉPUSCULE 

Le crépuscule. L'odeur fraîche de cette eau. 

Le soleil qui bleuit la pente du coteau. 

Le chaud silence et la volupté que l'on goûte 

A puiser dans ses doigts l'eau pure du bassin • 

C'est le seul bruit léger qu'en mon âme j'écoute, 

Tant le soleil tarit le rêve qui s'égoutte. 

Gomme l'eau de la source au creux tiède des mains. 



il^ LES POETES DU TEKROIR 

Dans la pinède en feu, sur la blancheur des sables, 
Où crépitent sans fin leurs cris intarissables, 
Ivres du lourd' soleil et du miel de 1 été, 
Depuis l'aurore, les cigales ont chanté... 
L'odeur des foins coupés, des chênes, des résines, 
Dans le vent embaumé de la lande voisine, 
Sur les coteaux pierreux et les dunes qui brûlent, 
S'exhale enfin dans la flamme du crépuscule. 

En face du vallon sauvag-e où les rochers 

Sont pleins de chênes creux et d'antiques ruchers. — 

Au bord des vignes où butinent les abeilles 

Sur les raisins dorés et les figues vermeilles, — 

Immobiles, dressant au ciel torride et bleu 

Leurs grands rameaux d'or vert et de bronze écailleux. 

Des pins, au bout du roc où leur tronc nu se plante, 

Hors du sable stérile aux bruyères sanglantes. 

Parmi les lièges argentés aux troncs vermeils. 

Gardent à chaque entaille un éclat de soleil, 

Tandis que le soir tombe au fond des landes rases, 

Par delà les bois noirs que le ciol rouge embrase. 

Et, comme notre rêve, en l'ombre chaude eiicor, 

La résine à leur flanc s'écoule en gouttes d'or. 

[Le Chant de la Race.) 
Vallée de la Gueyze. 



PAUL FROMENT 

(1 875-1 .S<>7) 



Ce fut une destinée brièvement tragique que celle de ce « gril- 
Ion du Quercy », dont l'âme avait éprouvé prématurément les 
mille Aibralions de la terre et qui cadençait ses stances au pas 
rythmique de ses bœufs. Il était né, ainsi que tous les siens, sur 
le sol âpre et dur des cùles du Lot, au confin méridional du 
Causse, à la Muraque, commune de Floressac, canton do Puy- 
l'Evèque, le 17 janvier 187."). D'une pauvre famille paysanne, il 
avait quitté l'école primaire pour se louer, comme valet de ferme, 
prés de Villencuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne). Il charmait les 
instants de son dur labeur en composant dos vers imprégnés 
d'un parfum tie terroir et illuminés par un rêve juvénile. Il a 
raconté comment l'inspiration lui venait en labourant. « Au bout 
de chaque sillon, disait-il, la strophe s'envole {fraguolo) ; à la 
(in du y'o»;7iai (de labour), je tiens mon poème. » L'amour, ou 
plutôt le pressentiment de l'amour, se mêlait à ses rimes lors- 
qu'il donnait à une feuille locale, Lou Ca'.el, les prémices de sa 
muse adolescente. La conscription le prit alors qu'il venait 
de recevoir aux Jeux [<"loranx une marguerite d'argent pour son 
manuscrit Flous de primo {Flcnvs de printemps). Il n'avait publié 
jusqu'alors qu'une mince plaquette, A trab'es liégos, rirnos d'un 
pitiou paysan (A travers les Sillons, rimes d'un petit paysan), 
Villeneuve-sur-Lot, imprim. Delborgé, 1895, in-8", tout son avoir 
poétique. Il partit pour Lyon et fut incorporé, le 16 nov^bre 
1897, au 121o régiment de ligne. Le 15 juin de l'année suivante 
on retrouvait sons une passerelle, prés du grand pont Morand, 
son ceinturon et son fourreau d'épée-baïonaette. Le lendemain » 
des pécheurs arrêtaient à Vienne (Isère) le corps du malheureux 
soldat filant vers la mer. Crime ou mort volontaire? On a épi- 
logue longuement sur cette fin mystérieuse. Aujourd'hui o:i 
peut le dire, — c'est du moins l'opinion des mieux renseignés, 
— Paul Froment, isolé et pauvre, angoissé par la médiocrité 
du sort, inquiet de l'avenir, se suicida. Ses amis Francis Mara- 
tuech, Victor Delbergé. d'autres encore, ramenèrent son corps 
au pays natal, et quelques années après firent édifier à l'infor- 
tuné poète un modeste monument à Peane (26 juillet 1903). 



346 LES POÈTES DU TERROIK 

Quelqu'un l'a écrit ', « rien n'est touchant et tout ensemble 
douloureusement fier comme cette brève existence... Enfant du 
rêve et du devoir que la splendeur de la chimère ne détourna pas 
de sa tâche, et qui puisait sa beauté dans son labeur même, la 
main sur la charrue, les yeux pénétrés de la grâce des choses, 
il avait, dans notre monde grisé d'orgueil et de civilisation, 
l'âme d'un laboureur antique. Un nouveau recueil publié avant 
sa mort, Flous de primo (Fleurs de printemps) (Villeneuve-sur- 
Lot, impr. E. Chabrié, 1897, in-8°), était venu s'ajouter au livre 
de la première heure. Mince bagage, qui suffit à imposer son 
nom dans nos mémoires. Quelle moisson abondante vaudra 
jamais ce mince bouquet de fleurs des champs!... » 

« La précision et l'originalité de l'image, l'imprévu du rap- 
prochement, tels sont — observait naguère le regretté Francis 
Maratuech — les charmes principaux de ce talent alerte et prime- 
sautier. Froment fut un tendre, qui rougissait de paraître sen- 
timental; tout en finesse et en nuances, sans mièvrerie ni bruta- 
lité. Avec cela, franchement moderne, parce qu'il avait l'ironie 
du moment : incisive et profonde, mais point corrosive, l'ironie 
innée et narquoise du paysan qui ne s'étonne pas, parce que 
de longs siècles de résignation et d'expériences, toujours les 
mêmes, lui ont appris que les saisons et les hommes ne s'amé- 
liorent guère sous leur apparente instabilité. » 

Bibliographie. — Aristide Salères, Paul Froument, notice 
biogr., Villeneuve-sur-Lot, impr. Delbergé, 1903, in-S». — Ernest 
Lafont, Paul Froument, Réveil du Lot-et-Garonne. 25 juin 1903. 
— Francis Maratuech, Préface à Flous de primo, 1897. — A. Pm- 
viel et J.-R. de Brousse, L'Anthologie du Félibrige, etc., 



1909 



AUX CURIEUX 

Si quelqu'un demande qui je suis, — De quel droit ma 
plume rimaille, — Vous saurez que c'est Dieu qui m'a 
fait, — Mais qu'il ne m'a baillé ni sou ni maille! 



AS CURIOUS 

Se caùqu'un demande cal sei, 
Per quin dret ma plumo rimalho, 
Saùrès qu'aco Diù que m'a fei, 
Mais que m'a bailbat so ni malho I 



1. Henry Lapauzc. 



GASCOGNE ET GUYENNE 'Vk'J 

Et petit valet qui travaille, — Depuis l'îiiibe jusqu'à la 
nuit, — Si je u'ai pas du foin, je mange de la paille, — 
Mais je me contente de ce que j'ai. 

Sur le chemin du berceau à la tombe — H y a vingt 
ans bientôt que de colline en combe, — Avec les sabots, 
je marche en guenille. 

D'argent n'ai point, et d'esprit guère, — Et je mour- 
rai, comme mon père, — Paysan du chef aux talons! 

LA LESSIVE 

Elles se sont levées de bon matin, — Les lavandières, 
et, pour partir, — Vite, sans trop se peigner, — Chacune 
au galop s'est coiffée, — A grands pas le petit troupeau 
— S'achemine vers le ruisseau : — Les corbeilles sur le 
tombereau, — Les bœufs vont traînant la lessive. 

Sur la charrette est leur repas, — En courant elles 
mangent une croûte. 

E, pitcliou bailet quo trabalho 

Dumpei l'albo dinco à la nej, 

S'ei pas de fe, minji de palho, 

Mes me counteuti de ço qu'ei. 

Sul cami de! brès à la touinbo 

Y a bint ans leù, de pèt en coùmbo, 

Amb lous osclots, marchi pelhous; 

D'artgen n'oi pîel, ni d'esprit gaire, 

E mourirei, coumo mon paire, 

Païsan del cap dinco as talous ! ^ 

LA BUGADO 

Se soun lebados pla mati, 
Las labairos, e, per parti, 
Bisle, sans se trop escouti, 
Caduno al galop s'es coufado: 
D'un grand pas lou pitiou troapcl 
Camino cat al ribatel; 
Din de descos, sul toumbarel, 
Lous beus ban traina la bugado. 
Sus la carrcto an lour banquot, 
En courren miutjon un crouslet. 



3l8 LES POÈTES DU TERROIR 

— Aussi pauvres d'esprit que peu frileuses, — Elles se 
retroussent sans honte, — Puis, suffoquant de chaleur, 

— Elles laissent brassières, jupons, — Afin de travailler 
mieux — Et d'aller plus vile en besogne... 

Elles ne ferment pas la bouche... jamais! — Toutes 
elles disent ce qui leur plaît, — L'une beaucoup, l'autre 
encore plus... — De chacun elles tirent l'horoscope, — 
Elles salissent trois fois plus de gens — Qu'elles ne la- 
vent d'habillements : — Elles égratignent tout, plus ou 
moins, — Mais leur conscience est toujours propre! 

Cependant, sur les prés, alentour, — La moins bavarde 
étend toujours — Le linge, et quand tinte midi — Il est 
bien temps de boire un peu. — Il y a des oignons cuits 
au four, — Du pain, du vin, du saucisson. — Sans ces- 
ser son vain bavardage — Aussitôt la troupe déjeune. 

Ensuite, elles se remettent à la besogne. — Criant 
fort, chantant haut, 

Tan paiiros d'esprit que de fret, 

Soun retroussados sans bergougiid, 

Pei, debouridos de caloti 

Qiiiton brassièros, coiitilhou, 

Pertan de trabalha millou 

Et d'ana pus biste en besougno... 

Barron pas la bouco... jamai ! 

Toutes dison ço que lour plai, 

Uno bien, l'autre enquèro mai... 

Sus cadun tiron de l'escopo, 

Salisson très cots mai de gens 

Que nou labon d'habillomens ; 

Zou graupignon tout, mai ou mens, 

Mais lour counscienço es toujoin* propo 1 

Saquela. pel prat, à l'en':our 

La men babardo esten touijour 

Lou lintge, «; quan souno metjour 

Es ten de heure uno brigallio, 

Y a d'agnous un four enipenat 

De pa, de bi. de cerbelat, 

Sans quitta de fa soun sabat 

Alabcls la troupo brespallio. 

Apei. 86 tornon meltre en trin, 

A crida fort, à canta prin, 



GASCOGNE ET GUYENNE 3i9 

— Elles pouffent de rire et mènent grand tapage. — 
Cependant le soleil descend, — Avant qu'il se couche 
elles ont fini. — Qui saurait alors combien de fois elles 
ont menti? — Qui croirait tout le mal qu'elles ont dit — 
Sur un tel et sur une telle ? 

Et quand le linge est rassemblé, — Dans les grandes 
corbeilles quand il est remis, — Et que sur la charrette 
il est chargé, — Le bouvier, qu'elles appellent, vient le 
chercher; — Elles s'en vont en devisant — De ce ([u'elles 
aperçoivent en chemin, — Soit des trèfles chétiis de Jean, 

— Soit des gros potirons de Pierre... 

Enfin, le soir, c'est grand festin. — Dans les casseroles 
ronflantes — Cuisent poulet ou lapin; — Et la marmite 
à la crémaillère est pendue; — Chacune tout autour 
d'un grand feu — Se prélasse comme un préfet! — Elles 
font bombance, repas complet, — Et puis les crêpes pour 
la veillée'. 

{A travers les Sillons.) 

S'esclafan, menon un fol tria : 

Entr'estan lou soulel dabalo. 

Aban que se coutchc an fenit. 

Cal saurio tout col qu'an mentit? 

Cal crerio tout lou mal qu'au dit 

Sus un tal e sus uno talo? 

Lou lintje un cot arremousat, 

Dius las grandes descos tournât, 

Et sus la carreto cargat, 

L'home, qu'an cridat. ben lou querre; 

S'en tornon en bargaletjan 

De çio que besoun en raarchan, ^ 

Sus la piètro trèflo del Jan 

Ou las brabos coutsos del Pierre... 

Enfin, lou sero. grand festin; 

Dins las casseroles, brutzin, 

Se cosoun poulet ou lapin. 

E l'oulo al carmal es penjado; 

Caduno a l'entour d'un grand fet 

Se palaiso counio un prelet ! 

Fan ripalho, soupa coumplet 

E las crespos à la belhado. 

(A trabhs Rcg-os.) 
l. Traduction de Paul MarvUis. 



ROGER FRENE 

(1878) 



Issu d'une famille de fonctionnaires, M. Bogcr Frùne est ni* 
le 18 janvier 1878, à Rodez. Il a vécu jusqu'à ce jour à peu près 
exclusivement dans son pays natal, collaborant à des revues 
locales et donnant ses soins à une publication décentralisatrice, 
La Revue provinciale, dont il fut, depuis 1900. le secrétaire de h» 
l'édaction. Son bagage est léger, mais plein de promesses. En 
1904, il a pul)lié un volume de poèmes où chante l'âme rustique : 
Paysages de l'âme et de la terre (Toulouse, Société provinciale 
d'édition, in-18), et il vient de donner un nouveau recueil ([ui 
le rattache étroitement aux disciples de l'école symboliste : Les 
Sèves originaires, suivies deNoctarnes (Paris, Perria, 1908, in-18). 
On lui doit en outre deux actes en vers, écrits en collabora- 
tion avec Henry Bourjade. La Cathédrale (Rode/.. Carrère, 190". 
in-12),et représenlés au ihéâtre de laNalure de Rode/, le 11 aoni 
1907. M. Roger Frêne, dont l'œuvre témoigne d'une consciente 
évolution, est un bucolique doublé d'un visionnaire. Les airs 
qu'il tire de ses pipeaux n'évoquent pas seulement l'hori/on 
étroit de la petite patrie, mais célèbrent le domaine illimité du 
rêve. 

BiBLiooRApniE. — Michel Puy, Roger Frêne, La Revue Pro- 
vinciale (Toulouse), oct. 190i. — Francis Carco, Roger Frêne, 
Le Feu (Marseille), !<>■• août 1908. 



LES PLAINES DE LA PIERRE 

Semés de chênes courts, les causses, 
"Vastes espaces de soleil, 
Grincent sous les rayons féroces 
Ou bruissent aux champs do niéteil. 
Les jn'erres toutes vocifèrent : 
Les grillons s'exaltent partout 



% 



GASCOGNE ET GUYENNE 

A crisser au cliaud de la terre 
Comme une grande scie qui tourne. 

Au pur de l'espace tendues, 
Les hautes harpes des rayons 
Jusqu'aux poussières bleues des nues 
S'émeuvent du cri des grillons. 

Le feu baigne les jaunes plaines, 
Fait crépiter le blé mûri 
Et luire les toits noirs des fermes 
Comme de lointains incendies. 

Pendant que là-bas se dessine, 
En larges contours reposés 
Cernant la fournaise, la ligne 
De l'horizon frais et boisé. 



Paix des labours aux causses larges 
A peine s'éteint l'horizon 
Par delà les barrières d'arbres 
Cuivreuses au soleil qui fond. 

Dans le calme du soir austère, 
Unanime voix des sillons, 
Résonne au ventre de la terre 
Le chant dispersé des grillons. 
Les feuillages maigres frémissent 
Sur la haie où pleure un hibou; 
Peu à peu les ombres se glissent 
Parmi les pierres du sol roux. 
Les chars détruisent du silence 
Et roulent aux chemins rugueux, 
Cahotés avec somnolence 
Par la lenteur lasse des bœufs. 
Un voyageur va vers la combe, 
Sans songer, tout passivement. 
Au milieu de la nuit qui tombe, 
Il s'arrête à voir un moment, 
Grêles parmi des cheminées, 
Sur la nudité de l'azur. 



35! 



152 LES POÈTES DU TERROIR 

Voler des ombres de fumées 
En traits diaphanes et purs, 

Ou les fermes, dont les lumières 
Piquent la nuit venue au loin. 
Aux sons de cloches en prières 
Disparaître vers le couchant. 

{^Paysages de l'âme et de la terre. 



t 



EMILE DESPAX 

(1881) 



P«lit-fils du médecin Jean Hameau, « qni écrivit un Traite 
du Virus et l'ut le précurseur de Pasteur », M. Emile Despax 
est né le 14 septembre 1881, à Dax (Landes). Son père, magis- 
trat colonial, l'emmena très jeune aux iles Comores et à la Réu- 
nion. Rentré en France, il fit ses études au lycée de Bordeaux, 
puis an lycée Henri IV, à Paris. H était encore lycéen qu'il col- 
laborait au Mercure de France, à La Plume, à L'Ermitage, à La 
Renaissance Latine, et réunissait ses premiers vers en une élé- 
gante plaquette intitulée : Au Seuil de la Lande (Paris, édit. du 
Mercure de France, 1902, in-8">). Peu après il donnait ce recueil. 
La Maison des Glycines (ibid., 1905, in-18). qui le classait au 
premier rang des poètes nouveaux et lui valait en 1906 le prix 
Archon-Despéronses. M. Emile Despax, qui a été successive- 
ment secrétaire d'un sénateur des Landes et chef du secrétariat 
particulier du ministre des colonies (1906-19081, est actuelle- 
iuent attaché au cabinet du gouverneur de l'Indo-Chine. 

Poète sincère, au talent doublement caractérisé par la dou- 
ceur et l'harmonie, M. Emile Despax est un élégiaqiie d'esprit 
traditionnel et de goiU classique: en un mot, un tendre très 
épris de nos anciens poètes, mais sensible aux manifestations 
lyriques des derniers venus. Sapho. "Virgile, Léonard. Lamartine, 
Desbordes-Valmore. l'ont tour h tour ému, mais il n'est Boint 
resté indifférent à l'art de Baudelaire, de "Verlaine, et de Henri 
de R-égnier. Il doit au romantisme un certain penchant à la rot 
luance, et au symbolisme le goût des choses fragiles. Son art 
délicat est plein de nuances, d'impressions où persiste le sou- 
venir du pays natal. Méridional d'nn Midi gris et humide, a dit 
avec justesse je ne sais quel critique, il allie à une grande 
habileté du vers une rare pénétration psychologique et d'heu- 
reux dons de couleurs et d'images. 

BiBUOGn.\PHiE. — .\d. van Bever et P. Léautaud, Poètes d'au~ 
jourd'hui, nouv. édit.. I, 1908. — Raoul Davray et Henry Rigal, 
Anthologie des poètes du Midi, Paris, Ollendorff, 1908, in-18. 



'Aoi LES POETES DU TERROIR 



LE RETOUR AUX GLYCINES 

Plein de remous, l'Adour allait dans le soir triste. 

La cloche du collège a monté dans le soir 

Et gravi le coteau pesant des Lazjiristcs. 

Le Boudigau faisait dans le vent un bruit noir. 

L'heure où notre àme soufFre et pleure est éternelle. 

Il a pourtant suffi du passage d'une aile 

(Chauve-souris qui va, heurtant la nuit d'été), 

De cette cloche au fond de cette obscurité 

Et des sifflets enfuis qui, par instants, s'élancent 

Des trains fous emportés à travers le silence, 

Pour que, se réveillant soudain, mon cœur flottant 

Comprît qu'il n'étreignait qu'un atome du temps. 

Qu'une heure de douleur n'est rien, dans la durée 

Des mondes bleus épris d'une course azurée; 

Qu'il valait mieux quitter pour un jour, simplement, 

Cet orgueil de poêle et ces douleurs d'amant 

Dont tour à tour mon cœur s'illumine et se voile. 

Pour rêver, ébloui d'immortelles clartés, 

Et, loin des bois troués de pas humains, compter 

Les pas de Dieu marqués dans le ciel des étoiles. 

Le silence se fit plus profond. Et je fus 

Tout à coup, de nouveau, par les halliers confus, 

Pareil au bois tout plein d'hésitations noires. 

Alors, ô mon ;imi, j'ai béni ta mémoire. 

L'eau près de moi brillait, et j'ai revu le puits 

Dans la cour, près du puits les portes des trois granges, 

La maison, le bureau qu'embaumaient des oranges, 

Et le jardin de sable entre des rangs de buis. 

Et je m'en suis allé vers l'ombre du village. 

On devinait parfois des toits sous le feuillage. 

Tous les chiens aboyaient au passage. J'allais. 

J'ai passé la prairie aux osiers violets, 

J'ai vu, sur le chemin, l'ombre du presbytère 

Humblement s'allonger à mes pieds, sur la terre, 

Et j'ai marché sur elle et je m'en suis venu. 

Maintenant, je suis là. J'ai posé mon front nu 

Sur la pierre. Le vent dans mes cheveux ondule. 



GASCOGNE ET GUYENNE 



355 



Rien ne vit plus dans la maison. On n'entend pas 

Le moindre bruit. Pasmèmeuncliien. Pas même un pas 

De servante ou le balancier d'une pendule. 

Dors-tu sans un remords dans ta nuit, au tombeau.' 

Mon ami, qu'as-tu fait.' Ta maison était belle. 

O souvenir! Il est cruel qii'on se rappelle. 

En septembre, le soir, quand le ciel était beau, 

Les étoiles pointaient aux grappes de la treille. 

Cette maison n'est plus à ta maison pareille. 

La pierre reste froide et me glace le front. 

Mon ami, qu'as-tu fait? D'autres hommes viendront 

Boire et rire à la place où rêvèrent nos âmes. 

Qu'as-tu fait.' Qu'as-tu fait? La plus belle des femmes 

Viendrait dorer ce seuil obscur de sa gaité, 

Que son rire serait misérable, à côté 

De la grande douleur qui t'accabla naguère. 

Rien, ici, ne vit plus. Et jai froid sur la pierre. 

L;i mort ne t'effraya jamais. souvenir! 

Tu disais : 11 faudra, puisque tout doit finir, 

M'en aller sans fermer moi-même ma demeure. 

Mais, avec moi, que rien de ces choses ne meure. 

rêveur! 

Quelle nuit! Rien n'y vit-il encor? 
Non. Le bourg est baigné par la lune, et tout dort. 
Mais, là-bas, loin, le front dressé sur le ciel d'or. 
Un homme, en sifflotant, s'éloigne sur la route. 
Et moi je me souviens, hélas! et moi j'écoule 
L'ami, mort aujourd'hui, me parler de la mort. 

[La Maison des Glycines.) ^ 



CHARLES DERENNES 

(1882) 



D'origine méridionale par sa mère. M. Charles Derennes est 
né à Villeneuve-sur-Lot. aux confins de la Gascogne et du 
Quercy, le 4 août 1882. Son père. Gustave Derennes, un pur 
Breton, était un poète de talent qui mourut jeune, alors qu'il 
se proposait de célébrer en un cycle de petites épopées la 
légende et l'histoire de la Bretagne. On a de lui en ce sens un 
petit livre, Guy la Fontenellc, publié par Lemerre en 1882 (un 
vol. in-12). Talent divers et fécond, M.Charles Derennes s'est 
exercé dans tous les genres avec succès. Il a donné des arti- 
cles, des nouvelles, des vers au Figaro, au Gaulois, au Journal, 
au Matin, au Soleil, à La Vie parisienne, à La Grande Revue, au 
Mercure de France, à la Revue de Paris, à La Plume, à L'Ermi- 
tage, à La Renaissance latine, etc.. et il a fait paraître succes- 
sivement des romans et des recueils de poèmes : L'Enivrante 
Angoisse, poésies. Paris. Ollendorlf. 190'«. in-18; L'Amour fesse, 
Paris, Soc. du Mercure de France. 1906. in-18; La Tempête, poé- 
sies, Paris, Olleiidorir, 1906, in-18: Le Peuple du pôle, Paris, 
Soc. du Mercure de France, 1907, in-18: La Vie et la Mort de 
M. de Tourncves, conte, Paris, Bernard Grasset. 1907, in-18; La 
Guenille, Paris, Louis Mlchaud. 1908. in-18, etc. Mais il faut le 
dire, ce n'est pas en sa qualité d'écrivain français ([ue M. Charles 
Derennes doit avoir sa place ici. Le charmant auteur de L'Eni- 
vrante Angoisse et de La Tempête — tout le monde l'ignore — a 
écrit en langue d'oc la matière de trois volumes de vers. Il en 
écrivait déjà à quatorze ans, et Mistral, à cette époque, lui 
adressait au lycée de Bordeaux ses félicitations et ses encou- 
ragements. Ses premiers essais dans un genre où il a acquis 
nna véritable maîtrise ont paru à la Terre d'oc (1897-1901) et à 
la Revue Félibrcenne de Paul Mariéton (1897). 

M. Charles Derennes, ainsi qu'il le donne à entendre, s'est 
tenu à égale dislance des procédés d'archa'îsmes des novels tro- 
badors (Prosper Estieu, Anlonin Perbosc, Joseph Boux) et des 
simplifications un peu outrées de Mistral et des « Maillanisants ». 
Il est, croyons-nous, le premier à avoir tenté en langue d'oc 
des vers autres que des vers syllabiquos et rimes. Par son har- 



GASCOGNE ET GUYENNE 357 

monie et l'intonsité de l'accent tonique, cette langue se prrto 
aisément à une versification basée sur l'accenliiation ou la quan- 
tité, comme les versifications italienne, espagnole, allemande 
ou anglaise. Félibre absolument indépendant, M. Cliarles Deron- 
nes garde jalousement son œuvre en langue d'oc, d'autant plus 
jalousement, affirme-t-il, qu'il est à peu près si'>r d'avoir mis là 
le meilleur de lui-même. Les principales séries do ses vers 
inédits ont pour titre : Cansons ennivoulidos c sonlelhonzos 
(chansons de la brume et du soleil). Verses pagans (vers païens). 
Las Alegourios apassiéunados (les Allégories passionnées). Il 
est infiniment peu probable qu'il se hflte de les faire paraître en 
volumes. 

Bibliographie. — Georges Cnsella et Ernest Gaubert, La Noit' 
velle Littérature, 1895-1905, Paris, Sansot, 1906, in-18. — Baoul 
Davray et H. Rigal, Anthologie des poètes du il/frft, Paris, OUen- 
dorfi*, 1908, in-18. 



LANGUEUR 

Et le soleil se meurt. Il est mort. — Paix à tes songes, 
— O pauvre cœur. — Un peu de jour se traine encore sur 
les champs blonds. — Un peu de jour ! — Paix à tes songes. 

Le vent, on dirait la plainte d'un cerf à l'agonie. — 
L'odeur des bois monte vers moi. — Je ne sais pas si je 
suis triste, si je suis gai. — Le vent du soir porte à mon 
âme — 



LANGUINO 

E lous soulelh se mor. Es mort. 

Patz als téus sounges, 

O paure cor! 

Un pauc de journ 

Se traino enquèr' subre's camps bloundes, 

- Un pauc de journ ! — 

Patz als téus sounges! 

L'auro, on diriô Ion planh d'un cerve que se mor. 

L'audou dels bosqs mounto vès ion. 

Nou sàbi pas se sei doulent, se sei gaujous; 

L'auro dol ser' porto a moun amo 



riOO LES POETES DU TERROIR 

•Sur ses ailes — Les frêles âmes de tant de fleurs... — 
Leurs âmes entrent dans mon âme. — Je ne sais pas si 
je suis gai. 

C'est de la paix, mon Dieu ! Et déjà le soir est mort... 
— Et voici que du haut du ciel — Les étoiles filent de la 
nuit — Comme des araignées de mystère. — Un ruis- 
seau charrie — au loin — Des chansons, de l'ombre et du 
vif argent, — au loin... — • Je ne sais pas si je suis triste. 

Le temps muet s'enfuit de la vie vers la mort. — L'heure 
glisse. Le vent tombe. — Et dans mon âme... — Là-bas 
le bois est obscur — Et plein d'un silence divin. — Je ne 
sais pas si je suis gai, — Si je suis triste... 

La lune monte. — Paix à tes songes! 



Subre sas aies 

Las ametos de tant de flous... 

Lhours araos dintroun dins moim amo. 

— Nou sàbi pas se sei gaujous. 

Acb 's de patz, moun Dieu! E ja lou sero os mort.. 

E veici que del naut del cel 

Fielon de nech 

Las estellos, coumo d'aranhos de mistèri. 

Un riéu 

Al Icnh carejo 

De cansous, d'oumbro e d'argent viéu, 

— Al lonh... 

Nou sabi pas se sei doulent. 

Lou temps mud s'enfuch de la vido a la mort, 

L'ouro li.',o. Lou vent se calo. 

E dins moun amo... 

Alai lou bosq es souloumbrous 

E pic d'un silènci divcnc. 

Nou sàbi pas se sei gaujous, 

Se sei doulent... 

La luno mounto. 

Patz aïs Icus sounges ! 



ILE-DE-FRANCE 

PARISIS, IIUREPOIX, MANTOIS, VEXIN FRANÇAIS, 

BRIE FRANÇAISE, GATINAIS, VALOIS, 

PINSERAIS, ETC. 



(I Le bassin de la Seine, écrivait en 1848 J. do Gaullo, dans 
son introduction à ViJistoirc des villes célèbres de l'Ile-de- 
France, publiée par Aristide Giiilbert, forme une des {grandes 
divisions géographiques de la France. Dtifréiioy et Elie dt? 
Beaumont ' le considèrent comme un centre attractif vers le- 
quel tout converge. La nature, prodigne pour cette partie do 
notre pays, disent-ils, l'a dotée d'un sol fertih» et d'excellents 
matériaux de construction. Environnée de contrées moins favo- 
risées, elle représente au milieu d'elles comme une oasis, et 
l'instinct qui a dicté à nos ancêtres le nom d'Ile-de-France ré- 
sume d'une manière heureuse les circonstances géologiques de 
sa position. Pendant longtemps on désigna sous cette dénomi- 
nation tantôt la province de ce nom, tantôt un vaste gouverne- 
ment militaire qui comprenait, outre l'Ile-de-France, le Laon- 
nais, le Noyonnais, le Soissonnais. le Valois, le Beauvaisis, dé- 
tachés de la Picardie, et le Thimerais, démembré du Perche. 
Considéré comme gouvernement, ce pays eut pour limites la 
Picardie au nord. l'Orléanais au sud. la Champagne à Test et la 
Normandie à l'ouest. Sa capitale était Soissons, la ville do Va- 
ris ayant un gouvernement particulier depuis 1594. » Les di- 
verses parties du gouvernement de lIle-dc-France retranchées 
delà Picardie et du Perche devant figurer dans la description 
que nous donnerons par la suite de ces provinces, auxquelles 
elles appartenaient:, nous nous occuperons exclusivement ici do 
la contrée qui en formait le centre et qui lui donna son nom. 
Le pays appelé Ile-de-France. Insula Francise, ajoute en subs- 
tance l'un des auteurs cités plus haut-, parce qu'autrelbis res- 

1. Explication delà carte géologique de la France, Paris, 1841- 
1S48-1873, 3 vol. in-4». 
1. J.dc Gaulle, Descript. géogr. de l'Ile-de-France, etc. 



360 



LES POETES DU TERROIR 



serré entre la Seine, la Marne, l'Oise, l'Aisne etlOurcq, il for- 
mait à peu près une île, avait plus tard étendu ses limites vers 
l'Ouest et le Midi. Durant les trois derniers siècles de l'ancienne 
monarchie, il avait renfermé six subdivisions : l'Ile-de-France 
proprement dite, ou plutôt le pays de France, Francia, avec le- 
quel le Parlsis et la Goëlle étaient confondus ; la Brie françoise- 
le Gâtinois françois, le Hurepoix, le Mantois et lo Vexin fran- 
çois 1. Son étendue était d'environ trente lieues, de l'est à l'ouest, 
depuis Donnemarie jusqu'à Dreux, et de vingt lieues du nord 
au sud, depuis Royaumont jusqu'à la Ferté-Alais. Avant la con- 
quôle romaine, la presque totalité de ce pays était habitée par 
un peuple qui, sans égaler ea puissance les Sénonais et les Car- 
nutes, ses voisins, méritait d'être compté parmi les plus bel- 
liqueux. Celaient les Parisii, dont le territoire était borné au 
nord parles Sylvanectes et les Bellovaques, au sud et à l'ouest 
par les Carnutes et les Véliocassos, à l'est par les Sénonais. 
César les réduisit, non sans peine, après en avoir massacré un 
grand nombre, parmi lesquels se trouvait leur chef, le vieux 
Camulogéne. Nous ne suivrons pas le récit des événements dont 
le territoire des Parisii fut le théâtre dans les premiers siècles 
de son histoire. Ces faits trouveraient naturellement leur place 
dans une monographie de Paris. Devenue capitale du royaume 
des Francs sous Chlodwig, cette ville exerça bientôt un irré- 
sistible pouvoir et absorba dans ses destinées, selon l'expres- 
sion d'un historien, celles de la peuplade gauloise à laquelle 
elle devait sa fondation. Le duché de France, point central au- 
tour duquel la nationalité française vint se reconstituer après 
le démembrement du royaume carlovingien, fut créé dans la 
seconde moitié du ix" siècle. Au siècle suivant, Hugues Capet, 
en fixant la couronne dans sa maison, commença d'établir l'u- 
nité monarchique française. Une fois cette œuvre difficile ac- 
complie, il n'y eut plus à proprement parler d'histoire locale 
en Ile-de-France, mais une succession d'événements intéres- 
sant les destinées nationales. Pendant longtemps Paris et les 
territoires circonvoisins n'auront été que les agents d'un puis- 
sant organisme donnant la vie à tout un pays. Il serait à sou- 
haiter qu'il en fût de mémo aujourd'hui. Disons-le tout d'abord» 
c'est l'absence de personnalité qui distingue l'Ile-de-France, et 
en particulier Paris, de toutes nos provinces. Là. rien de précis 
ni de heurté. Point de race, mais lemélangede centraceslesplus 
opposées ; point de caractère original, mais une fantaisie, une va- 

1. Dans celle énumération on fait entrer généralement une faible 
partie du Valois, le Pinserais, l'Yveline (lerriloire en partie couverl 
par laforôlde Kambouillcl), la Madrie, le Drugcsin ou Drouais, etc., 
petits pays plus ou moins apocryphes, cités par les anciens géo- 
graphes. 



II,E-DE-FKANt:i 



35] 



riélé d'expression se substituant au génie local. Seuls, les lieux 
éloignés des grandes voies de communication gardent encore 
des types particuliers, mais, à tout prendre, ces types, qui dis- 
paraissent peu a peu devant l'uniformité de la vie uioderne. no 
ont, le plus souvent, que dos émigrés des provinces limitro- 



Roueii"^ V^>^yBeaiiYais 



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EURE- ET - LOî rV ^^«nl)oiiillel \\ Melim 

^' Hurepoix 



Sleaux r^ 



Cîrarli 
OK LE AXAIS 



Ktapipes 



FonîaiïiéWçt 



Si! 



lers^ 



Limite de province . 
Limite de département. 
Lieu de naissance 
des poètes. 



NN/ 



1LE-Di:-FRANGE 



phes, renouant la tradilion de leurs ancêtres et des pays dont 
ils sont originaires. Ceci établi, on peut croire que pour définir 
les ressources littéraires de l'Ile-de-France, il suffit de recher- 
cher l'apport individuel et de faire la part de ce que l'habitant 
doit au milieu social, au paysage et au commerce d'une société 
polie. Il n'en est rien. C'est un fait incontestable, avons-nous 
dit, que le créateur emprunte au terroir le meilleur de son ins- 
piration; ici. au contraire, le poète d'expression française doit 
tout aux événements. II est impulsif, rien de plus. Le flux de 

II. 21 



362 LES POÈTES DU TERROIR 

lactualité le fait naître; le reflux l'eniporle et le fait oublier. On 
ne saurait le contester, l'Ile-de-France n'a presque jamais pro- 
duit d'écrivains lyriques, sentimentaux, élégiaques, de chan- 
tres directement inspirés de la nature. Paris na eu que des 
satiriques, des peintres de mœurs, des chansonniers, des ri- 
meurs de circonstance. Aussi ne faut-il guère s'étonner si le 
poète n'est point là originaire du lieu où il a conçu et signé 
son œuvre. On voudra bien admettre quelques exceptions : 
précisément ces exceptions constituent à elles seules l'histoire 
littéraire de la plus illustre de nos pr ovinces. 

Il y aurait un curieux ouvrage à publier sur Paris où l'his- 
torien céderait la place aux poètes; mais Paris n'aurait rien à 
gagner à être célébré par des voix étrangères'. Ce sujet nous 
tentera peut-être un jour. On en trouvera ici les premiers élé- 
ments. Sans remonter jusqu'aux origines, jusqu'à l'empereur 
Julien, lequel se fit l'apologiste de sa « chère Lutèce- », on dé- 
couvre dans les pi'emicrs siècles quelques monuments dignes 
d'être retenus. Bien qu'ils appartiennent à un tout autre genre 
que celui qui nous intéresse, ils témoignent d'une sincérité et 
d'un goût très vif pour la petite patrie. La poésie en Ile-de- 
France ne fut au début qu'im médiocre passe-temps, un pré- 
texte à réjouissance. Aussi demeure-t-elle confondue avec les 
premiers balbutiements de notre art théâtral. 

Un éloge latin du poète Fortunat. touchant une église épis- 
copale construite sous Childebert, quelques vers sur une entrée 
de Philippe-Auguste, après la victoire de Bouvines (1214), le 
texte pauvrement rimé d'une description des Rues de Paris, pai- 
Guillot^, des traits satiriques de Rutebeuf, des mystères figurés 
lors des réceptions et entrées de l'empereur Charles IV, puis 
d'Isabeau de Bavière, en janvier 1377 et en juin 1385, représen- 
tent à nos yeux les plus antiques objets d'une tradition qui de- 
vait se perpétuer. Des spectacles populaires donnés successi- 
vement sur l'emplacement do la Porte Saint-Denis, aux Halles 
et en divers autres lieux, par les Confrères de la Passion, les 

1. Il nous fournirait, entre autres noms, ceux de Clément Marot 
(Voyez son Epitre aux dames de Paris, écrite en 1529), tle Kogcr de 
Colieryc et de l'abbé de Bois-Robcrl, ce dernier auteur d'une fort 
jolie pièce, L'Hi/ver à Paris. On se garderait bien d'y oublier, parmi 
les apologistes de la grande ville, le fameux Michel de Marolle, abbé 
de Villeloin, et sa /Jcscription succincte de Paris... par un certain 
7ïombre d'épigraynines de guat7'r vei's chacune, etc. (Paris, 1677, iD-4"). 

2. Voyez Misoporjon ou l'Ennemi de la Barbe dans les Œuvres 
complètes de L'Empereur Jidien, trad. par lîugène Talbot (Paris, 
Pion, 1863, in-8», p. 2'.)4-iJ95). 

3. Cf. Les Jtues de Paris mises en vers à la fin du treizième siècle, 
etc., d'après un 7nanusci'it du quatorzième siècle, Paris, Baillien, 
1866, in-8». 



A 



ILE-DE-FRANCE 



a63 



Clercs do la Basoche et les Enfants-Sans-Soucï, est sorti un art 
qui, pendant longtemps, fit honneur au génie national. On no 
saura jamais tout ce que Ruiebeuf, Villon, et plus tard Gringore, 
ont dû aux naïves interprétations de la Fable ou de l'histoire 
de l'Ancien Testament, Malgré leur maîtrise ot leur puissante 
originalité, ils ne se dégagèrent jamais complètement de l'at- 
mosphère crôée par les soties, farces, moralités, etc., mises à 
la mode sous les premiers Valois. Rutebcuf, lo plus ancien 
d'entre ceux qui fixèrent l'éclat de notre poésie parisienne, pau- 
vre écolier de lUniversité. précède de deux siècles cet immor- 
tel rimeur de la Bohème, François Villon '. Il n'a pas écrit une 
seule chanson d'amour, mais une suite de satires mordantes et 
vigoureuses. Contre les Béguines, Contre les Ordres de J'aris,elc. 
où se trouvent d'anières allusions aux mu'urs de ses contempo- 
rains. Après lui. après Villon, dont nous aurons loisir do nous 
occuper au cours du présent ouvrage, il faut citer Martial d'Au- 
vergne, d'origine douteuse, auteur des Vigilles de Charles VU, 
long poème renfermant wn tableau émouvant dos misères et 
calamités du royaume*; puis (îi'ingore, entrepreneur de spec- 
tacles, Gringore, entreparleur de mystères que l'on connaît, 
Gringore, poète du Jeu du Prince des Sots et mère Sotte, repré- 
senté aux Halles devant une grande affluence de peuple, le mardi- 
gras 1511. Il n'était pas de Paris, a-t-on dit, mais vraisembla- 
blement de Lonaitio, bien que quelques-uns l'aient cru Nor- 
mand. La politique l'attacha à la fortune do ses maîtres. L'art 
ot, plus encore, la popularité dont il jouit, le fixèrent dans la 
capitale. Un jour il se fit l'interprète d'un de ses ouvrages et 
convoqua le public à sa représentation. Il prononça alors ce 



1. Rutebcuf a vécu à Paris, ot il ne pouvait èlre que de Paris. 
« C'était, a écrit Louis Moland, un simple trouvère de profession, 
gagnant sa vie à faire des vers, composant des oraisons funèbres aux 
i,'rands seigneurs qui trépassaient, des fabliaux pour réciter aux noces 
et aux festins, des vies de saints et de saintes pour les couvent% des 
facéties pour les cliarlalans et les boutions des rues, des pièces d'a- 
propos à chaque événomont qui nicltait en émoi l'opinion publique. 
A ce métier, il ne s'enrichit pas ; il vécut misérablenicnl; c'est à lui 
que remonte, dans notre histoire littéraire, la race illustre des poètes 
faméliques. » 

t. On ignore s'il était de Paris ou bien d'Auvergne. Il naquit vers 
1420 et fut inhumé eu 1308 au cimetière des Innocents, où Ion pou- 
vait lire encore au xvni» siècle son épitaplie. Les Vigilles avaient été 
son premier ouvrage. Ils furent imprimés pour la première fois par 
l'auteur lui-même, en 1493. Couslelier en a donné une réimpression. 
11 y a dans celle œuvre des vers d'une saisissante beauté. L'amour de 
la patrie s'y sent à chaque page, et aussi « la pitié du pauvre popu- 
laire », victime de l'occupation anglaise et de la brutalité des gens 
d'armes. 



364 LES POÈTES DU TEKROIR 

fameux Cry du prince des Sots\ qu'on nous saura grc de trou- 
ver ici : 

Solz lunatiques, solz estourdis, sotz sages, 
Sotz de villes, de chasleaulx, de villages, 
Solz rassoies, solz nyais, solz sublilz, 
Sotz amoureux, solz privez, solz sauvages, 
Sotz, vieux, nouveaux et sotz de toutes âges, 
Sotz barbares, estranges et gentil/., 
Solz raisonnables, solz pervers, solz relilz ; 
Voslre Prince, sans nulles intervalles. 
Le Mardy gras jouera ses Jeux aux Halles. 

Sottes dames et soties damoyselles, 
Soties vieilles, soties jeunes, nouvelles. 
Toutes sottes aymant le masculin. 
Sottes hardies, couardes, laides, belles. 
Sottes frisques, sottes doulces, rebelles. 
Sottes qui veulent avoir leur picotin. 
Soties trottantes sur pavé, sur chemin. 
Sottes rouges, mcsgres, grasses et pâlies ; 
Le Mardy gras jouera le Prince aux Halles. 

Sotz yvrongnes aymans les bons lopins, 

Sotz qui crachent au matin jacopius-, 

Sotz qui aiment jeux, tavernes, csbatz. 

Tous sotz jaloux, sotz gardans les palins'', 

Solz qui chassent nuytz et jour aux congnins*. 

Sotz qui aiment à fréquenter le bas, 

Sotz qui faictes aux dames les choux gras; 

Advenez y, solz lavez et sotz salles, 

Le Mardy gras jouera le Prince aux Halles. 

Mère Sotte semont"* loules les sottes; 
Ne faillez pas à y venir, bigottes, 
Car en secret faictes de bonnes chières. 
Sottes gaves, délicates, mignoltes. 
Sottes doulces qui rebrassez vos cottes. 
Sottes qui estes aux honnnes familières, 
Sottes nourrices et soties chambcrières, 
Monstrer vous fault doulces et cordiales. 
Le Mardy gras jouera le Prince aux Halles. 

Fait et donné, buvant vin à plains polz, 
Eu recordant la naturelle game. 
Par le Prince des Solz et ses suppolz ; 
Ainsi signé d'un pet de prcude femme. 

Nous n'avons pas besoin d'ajouter que sur ce Cry — si difTéreiit 

1. Cf. Œ livres complètes de Gringore, réunies par Ch. d' Hrricault 
et A. de Montaif/lon, Paris, Jannct, 18;)8, t. l"--, p. ■H)\. 
i. Gros et gras crachats. 
'i. Maris complaisants. 
4. Lapins. 
;i. Convoque. 






ILE-DE- FHA> CE 



3g: 



des fameux Cris de Paris publiés on 1584, et mainles fois réim- 
primés' — se clôt la poésie du moyen Aj;*'. Avant d'alxn-der la 
grande époque de notre littérature, on nous permettra de citer 
encore un texte curieux do la lin du xv" siècle. Il nous est ollert 
par ce livre rarissime. Le Calendrier des Bergères, pour l'année 
1599, et il contient, sous forme de dialogue, le plus bel éloge 
qu'on ait écrit du vieux Paris. En voici un fragment. Ce soûl, 
des bergères qui parlent : 



... Par sus Paris, de toute pari. 

On voit maisons cl choniinéos, 

Kjrliscs liauUes fencstrôcs ; 

On voit vignes, on voit prairies. 

On voit terres cl métairies. 

On voit la rivière de ."^einc. 

Kl marchandise quelle meino. 

On voit aux clianips plusieurs villa<;o> 

Les foresls et pelis bocages. 

Et que plus est enlour Paris 

On voit quatre lieux de pa\s. 



Paris noble cl souveraine, 
Lite de justice, fontaine, 
A l'un et il l'autre pour voir 
Tu reuz le droit qui doit avoii- 
Le juste est par loy maintenu 
Hn son bon droit et sousicnu. 
Et l'iDJusIe lu lo pimis 
Selon le cas qu'il a commis. 



Paris souveraine et digne, 

Source de science divine, ^ 

Comme sainclc théologie ^ 

De reale philosopiiie. 

Et sept ars libéraux ensemble. 

Tu as l'honneur, et si me semble 

I. Voyez Les Cris de Paris que l'on crie journellement par les 
rues de ladicte ville. Avec ce, le contenu de ta despence qui se faict 
par chacun jour. Ad jouté de nouveau la despence que chacune per- 
sonne doit faire par chacun jour, ensemble les rues, églises, cha- 
pelles et collèges de la cité, ville et université de Paris. Paris, Ni- 
colas Bonfons, 1;)84. in-16. Il existe des éditions diflérenles de cet 
ouvrage. L'une d'elles, publiée à Troyes, chez Pierre Garuier, 1714, 
in-ltj, a été réimprimée par P.-L. Jacob dans cet ouvrage singulier, 
Pa}'is ri'licule et burlesque au dix-septième siècle, Paris, Ad. Dela- 
hays, 1839, iu-li. 



o66 LES POÈTES DU TERROIR 

Oui veult ses sciences avoir 
En tov les doil venir savoir. 



De tout pays cl toute terre 
VicnneuL a toy Paris acquerre 
Honneur et science lointains, 
Estrangiers comme tes proucliains, 
Tu as en toy, cest vérité, 
La grant'mere Université, 
four science et honneur comprendre 
Tant que chascun en veult apprendre. 



Ne t'est il Paris cliose noble 
Avoir entour toi son vinoble, 
Duquel avous oiiy par foys 
Dire qu'il n'est que vin francoys. 
Tu as plaisantes monlaignetês 
Pour aller joiler bergerettes. 
Mener moutons et brebis pcslre : 
Mieulx assise ne pourroycs csUe. 



cité noblement nommée, 
Paris sus autres renommée 
Pour ta haulte prééminence. 
N'es tu la fleur de toute France ? 
N'es lu, diz moy, beaucoup plus lier 
Pour la bonté de ta rivière, 
Seine, la((uellc te fournit 
Des biens dont elle te nourrit? 



Excellente cité heureuse, 
Paris de tous biens plantureuse. 
N'as-tu tous tes plaisaus souhaxs 
Belles églises, beau palays, 
Saint Innocent et le Grand Pont 
Qui de beaulté honneur te font? 
Tu as sus tout le noble lieu 
Nostre Dame et son Ilostel Dieu. 



Tu as Paris en ton marchié, 
De toutes denrées bon mardi ié, 
De pain, de via et de poisson, 
De chair, gibier et venaison, 
Abondance de tout fruictage 
Scion le temps pour ton usage, 
Telz que lu le veulx demander. 
Plus ne sauroye cpie souliaicler. 



ILE-Di:-FRANCE 367 

BIETRIS. 

Prcs (le loy sont les marescliages 
Oui le donnent mille baicagcs ; 
Le jour fleurettes a planté, 
Fèves nouvelles en esté, 
Raves, lestucs, oingnons et aux, 
Porée, persis, clioux et navcaux, 
Que baudet sur son dos le porte 
Tous les matins devant ta porte. 

SKBII.I.E. 

Paris, diz-moy combien le vaull 
Une carrière qu'est la-bault, 
Aux champs, près le molin a vent. 
Trop plus que d'or mille mardis cent. 
C'est ung trésor incomparable 
Pour jamais a loy pardurabie; 
Je te demande respons moy. 
Es tu bien contente de loy ? 



A une porte croist le piastre; 
Do toy, Paris, la pierre a l'autre ; 
Demandes- tu plus granl noblesse 
Ou sais tu quiers ' autre richesse 
Pour édifier ta cité. 
Trésor pareil n'est recité 
D'autre que toy, ne tel plaisance 
Si le fault rien c'est sul'fisance. 



N'as tu Paris que Dieu le gard, 

En toy l'Hostel de Beauregard, 

Que l'on a fait depuis ung an 

Pour longer le roy prestre Jehan, 

Si d'aventure il avenoit 

Et nostre seigneur le vouloil, ^ 

Qui vint une foys a Paris, w 

beauregard scroit son logis. 

SKlîlLLE. 

Paris, quant bien je te remire, 

En toy ne trouve que redire. 

Tu es assise plaisamment 

Et eslevée très haullement 

Par édifices magnifiques 

Composés par ars mirifiques. 

De toy que veul/-tu qu'on responde? 

Tu es non pareille au monde-... 

1. Quérir. 

2. Cy est le compost et kalendrier des berr/eres, contenant plu- 
sieurs matières récréatives et de notes, nouvellement composé sans 
contredire a cellioj des bergiers, etc., etc. Imprimé à Paris eu 



^68 LKS i'OÈTlîS DU TliKKOiK 



On nous reprochera peut-être de n'avoir pas tenu compte jus- 
qu'ici des dillérents changements qui se sont produits peu à 
peu dans la cité. Est-il nécessaire de le redire, l'évolution de 
Paris nous intéresse moins que celle du pays entier. Au xvi» siè- 
cle , plus encore qu'aux époques antérieures, le poète prend 
son inspiration dans les événements du jour. Il est né parti- 
san, c'est le mot. Il n'a vu la nature qu'à travers les livres. 
D'où cette poésie de la Renaissance qui, aux bords de la Seine, 
a pris l'accent italien et emprunté les thèmes lyriques d'outre- 
Loire. La Réforme, la Ligue, comme plus tard la Fronde, ont 
•eu des versificateurs à gages: des poètes, point. Parmi les dis- 
ciples delà Pléiade, c'est à peine si nous pouvons retenir quel- 
ques nomsi. Paris les groupa, mais ils n'oublièrent pas, au 
sein des plaisirs et de la gloire, leurs origines. Les uns étaient 
du Nord ou du Centre, les autres du Midi. Ils le firent voir à 
l'occasion. Leurs chants sont pleins de souvenirs du pays na- 
tal. Ronsard et ses disciples ne virent tout d'abord dans les 
sites de l'IIe-de-France que des décors propres à des fêtes 
païennes. Plus tard, ils recherchèrent à Meudou, à Clamart, a 
Arcueil, aux lieux où le fleuve de Seine ouvre sa boucle miroi- 
tante, des paysages nostalgiques leur rappelant les belles 
iîampag-nes angevines, vendômoises ou tourangelles, berceaux 
de leur enfance et de leurs amours. Ils les aimèrent, mais se gar- 
dèrent bien de les célébrer. 

Les poètes du xvii« siècle, eux, n'eurent pas même ce scru- 
pule. Ils ne se soucièrent guère de rusticité, et, s'ils recherchè- 
rent la bonne humeur et le pittoresque, il les durent unique- 
ment au spectacle de la rue et au goût du cabaret. Ce fut l'âge 
d'or de la satire et de la poésie de mœurs. L'habitude de la vie 
des camps avait créé sous Henri IV le genre soudard; la Kronde 
iiutorisa les propos cyniques. De tous côtés surgirent des ri- 
meurs à gages et des chanteurs populaires. Les Ma/ariuadcs 
jjlurent autour du premier ministre, jonchèrent le trône: l'in- 
jure atteignit et souilla la majesté royale. L'esprit de révolte, 

/oêtel de Bcauref/ard en la rue Cloppin a l'ensdffne ilu roy prestir 
Jf'fiau, on quel lien sont n vendre, etc., s. d., in-4». 

1. Seul oc la Pléiade, Klienne Jodelle était de la région parisienne. 
On trouverait dans ses u-uvrcs tiuolqucs vers inlércssanl riiisloirc 
de Paris. Ajoutons que le xvi" siècle nous lournil fort peu de poêles 
originaires <le l'Iic-de-Krance. Retenons pour mémoire les noms d'Hs- 
tiennc Pasquier, .Ican Godard (l'auteur de /,« Fontaine de Gentilhj). 
Hcroët, Nicolas Kilain, ainiabhisonneltistc, (iliarics Fontaine, .lean du 
Nesmes, Jacques Ooliorry, Antoine de Colel, Forrand de iJe/., (iillc-- 
Corrozet, Isaac Ilaljcrt, Claude de Moronne, cic. 



ILK-UE-IKANCE 3G9 

«me certaine tendance an libertinage, une licence f(>rt commune, 
caractérisent la poésie sous le règne de Louis XIII et pendant 
les années de la régence d'Anne d'Autriche. Après la mort do 
Mathurin Régnier', auteur de la Macette et du Mauvais Gîtt, 
ces peintures audacieuses d'une époque prise sur le vif; après 
l'extinclion de son école et le scandaleux procès du Parnasse 
Satyrique en 1623. on avait pu croire que la littérature dite 
jiarisienne reviendrait à des seiilinienls meilleurs. Vain espoir! 
il ne fallut rien moins que la fondation de l'Académie française, 
le faste de la cour de Lonis XIV. enfin le triomphe de l'art 
officiel, pour glacer la verve des écrivains militants et arrêter 
l'essor d'un lyrisme de mauvais lieu. 

Rien, au demeurant, n'est plus confus que la poésie française 
an milieu du xvii» siècle. C'est, pour employer une image du 
temps, une scène assez vaste on viennent tonr à tour s'exercer 
«t s'applaudir les amants déçus et les beaux esprits. Tout l<! 
monde se presse là comme au cours. Chacun a grande hâte de 
briller, mais la cohue des gentilshommes en bonne fortune et 
des galants en mal de sonnet se voit «ibligée parfois de céder le 
pas à quelque troupe de débauchés. De même que les émules 
de Régnier s'étaient réunis naguère pour faire échec à Mallierbe. 
«le même les rimeurs du groupe de Saint-.\mant- s'opposèrent 
à l'école des Précieuses. Il y eut au début deux clans, mais 
cette ft)is si proches, si intimement mêlés, que les muses n'eu- 
rent îi souffrir d'aucune querelle. Les « goinfres » ne tardèrent 
pas à s'accommoder de toutes les ressources ollertes par le Par- 
nasse et passèrent aisément du cabaret aux ruelles. La poésie 
(le la rue rejoignit les bureaux d'esprit. On vit alors de pau- 
vres « nourrissons des neuf sœurs » s'introduire et briller dans 
les salons... 

Nous voici arrivés à l'instant où la satire va sombrer dans le 
burlesque italien avec Scarron et périr de consomption sous 

1. On sait que Mathurin Régnier était Cliarlrain. Paris l'inspira. 
Ses disciples Bcrlliclol. Sjgognos, Molin, enfin tous les auteurs du 
Cabinet fiatyrigne el du Parnasse satyrique, quoique étrangers a 
la capitale, ont jiris celle-ci pour décor de leurs lubriques fantaisies. 
C'est dans les recueils de pièces libres — plus lard les Mazarinados 
— qu'on trouve les meilleurs spécimens de la poésie parisienne du 
xvne siècle. On devinera aisément pourquoi nous avons écarté ces 
curieux documents. 

2. Ouoique .Normand d'origine et de naissance, Saint-Amant brille 
au premier rang du Parnasse parisien. Nous lui aurions fait une 
large place parmi les poètes de cabaret si nous n'avions eu le des- 
soin de le situer dans sa province. Ses poèmes. Les Cabarets, La 
Chambre fin débauché, La Gazette «hi Pont-Neuf, Les Goinfres, 
sont des chefs-d'œuvre d'originalité burlesque qui nous font oublier 
tout ce qui a été écrit, avant lui, dans le genre descriptif et pitto- 
resque sur l'ancien l'aris. 



370 LES POÈTES DU TEKKOIR 

Boileau. La faconde, la causticité de Furetière ne retarderont 
pas sa fin. La poésie de cour, les bouquets à Chloris, les menus 
propos des ruelles, enfin tout l'art des diseurs de riens, rempla- 
cera l'œuvre truculente, imagée, des descendants de Villon et 
de Rabelais. Il faudra l'avènement du xviiie siècle pour que se 
renoue la tradition des anciens maîtres. Encore ceux qui s'y 
emploieront ne feront-ils qu'en hâter la décadence. Paris s'est 
renouvelé, il est devenu le rendez-vous de tous les provinciaux 
de marque, attirés par l'éclat d'une cour illustre et par le désir 
d'y tenir un rôle. Paris abonde en madrigaliers. Depuis soixante 
années et plus, les Malleville, les Saint-Pavin, les Cotin, les 
Benserade*, les Neufgermain, les Régnier- Desmarets , les 
Pavillon, pour ne citer que les auteurs parisiens, encombrent 
les routes du mont sacré. Les sieurs Chapelain, Desmarets de 
Saint-Sorlin, Gomberville, Nicolas Frenicle , Hedelin d'Au- 
bignac, C. Coypeau d'Assoucy, Philippe et Germain Habert. 
F. Le Coigneux de Bachaumout, Chapelle-, Jean Grillet, Gilles 
Boileau, Le Petit de Beauchâteau, Pierre du Pelletier. Claude 
de l'Estoile, Gabriel Gilbert, Pli.-Emm. de Coulanges, La Sa- 
blière, la comtesse de la Suze, M"»" des Houlières, etc., etc., 
précédent une génération d'abbés libertins et autres joyeux 
rimeurs. 

Nous allons assister à la fin d'un genre où l'esprit tiendra lieu 

1. Isaacde Benserade, né et baptisé à Paris le 5 novembre 1013, — 
et non à Lyons-la-Forèt, en Normandie, comme on l'a cru pendant 
longtemps, — mort dans celle ville, le ^0 oclobre 1691, membre de 
rAcadémie française. Ses œuvres poétiques, publiées à Paris, cliez 
Sercy, en 1697, conliennent une Description de la Maison de Geu- 
tiUy et un sonnet Sur la ville de Paris. Voici, à titre de pure curio- 
sité, celle dernière pièce : 

Rien n'égale Paris, on le blâme, on le loue, 

L'un y suit son plaisir, l'aulie son inlerest; 

Mal ou bien tout s'y fait, vaste et graml comme il est, 

On y vole, on y tue, on y pend, on y roue. 

On s'y montre, on s'y eaehe, on y plaide, on y joue, 

Ou y'rit, on y j)leurë. on y meurt, on y naist, 

Dans sa diversité, tout amuse, tout plaist, 

Juscjues à son tumulte et jusques ii sa boue. 

Mais il a ses défauts, <'omme il a ses apas, 

Fatal au courtisan, le Roy n'y venant pas, 

Avecque sûreté nul ne s'y peut conduire. 

Trop loin do son salut pourètro au rang des Saints, 

Par les o<îcasions de pc^i'her et do nuire. 

Kt pour vivre longtemps troj) près des Médecins. 

2. Claude-Emmanuel Lbuillier (dit Cliapclle, ou la Chapelle), né on 
1626, à la Cliapclle Saint-Denis, près Paris, mort en septembre 1686. 
Il a donné une description en vers de l'ancien couvent de Sainl- 
I.a/are, actuellement maison de détention, sis au faubourg Saint- 
Denis. 



ILE-DE-FRANCE 371 

de mérite. Après l'ologie, le sonnet, le rondeau, etc., d'expres- 
sion chevaleresque et tendre, nous connaitrons l'impromptu, 
l'épigramme, le conte en vers et lo couplet gaillard. Jamais on 
n'aurait cru que trois siècles de littérature dans ime province 
qui produisit Racine et Molière, aboutiraient à d'étroites for- 
mules erotiques et que la grAce charmante des adulateurs de la 
femme céderait la place à je ne sais quelle caustique « rimaille » 
de petites maisons ou de boudoirs clandestins. 

Le peuple, il faut le dire, n'entendit rien à ces fausses élé- 
gances. II se contenta d'un art plus fruste, eu rapport avec ses 
mœurs, sa langue et ses usages. A défaut de poésie, il applau- 
dit les auteurs de la Foire, se pressa autour du tréteau des far- 
ceurs et fit le succès du refrain politique. Sa belle humeur et sa 
franchise se complurent aux fantaisies médiocrement versifiées 
des Collé', des Laujon-. des Lécluse-', des Vadé*. etc. Le genre 
poissard » donna naissance à une littérature reflétant les aspi- 
rations et la vie des plus basses classes sociales. Les tableaux 
saisissants de vérité, de couleur et do mouvement des Halles, 



1. Poêle, auteur comique, mémorialiste et chansonnier, Charles 
Collé naquit à t'aris en 1701), et mourut en 1783. Secrétaire ordinaire 
et lecteur du duc d'Orléans, il nianifesta dès sa jeunesse son goût 
pour les lettres, se lia avec Gallet, l'anard, Piron et plusieurs auteurs 
de chansons anacréonliques, et contribua à former la société dite «lu 
Caveau. Ses chansons, parmi lcsc|uellcs il eu est de fort légères, ont 
élé réimprimées en 1864, par l'éditeur (iay. Nous publierons 1res pro- 
chainement un ^raud fragment de sou Juanial, pour les années 1761 
et 1762, demeuré jusqu'à ce jour inédit. 

2. Né à Paris, le 13 janvier 1727, mort le 13 juillet 1811. Fils d'un 
procureur au Parlement, Pierre Laujon fut destiné au barreau, mais 
il préféra le lliéàtre. 11 y réussit à merveille, en donnant des paro- 
dies, des pastorales cl des comédies grivoises. Il fut parfois le colla- 
borateur de Collé. Très courtisan, sachant l'art de (latter el de plaire, 
il s'attacha successivement au comte de Clermont, au duc de Bour- 
bon et au duc cl'Orléans. Kn 1775, il succéda à Geulil-lJernard comme 
secrétaire général des Dragons. 11 fut tout a la fois du Caveau et de 
l'Académie française. 

3. Acteur de 1 Opéra-Comique, puis chirurgien dentiste du roi Sta- 
nislas de Pologne, N. Lécluse naquit en 1737 et mourut en 1792, 
laissant un ouvrage jioissard : Lêdusade ou Drjeuner de la Râpée 
(Paris, 1748, in-8»), réimprimé plusieurs fois à la suite des Œuvres de 
Vadé. 

4. Avec Vadé et Lécluse finit la poésie du x\n\' siècle. Elle nous a 
fourni les noms du célèbre Quiuault, auteur d'un poème en deux chants 
intitulé Sceaux, de J. Hesnault, du Président de Malézieux, de Rc- 
gnard, Roy, Houdart de la Motte, Tanevot, l'abbé Mangenot, Moncrif, 
J.-B. Rousseau, Sedaine, N. de Lisle, Dorât, Alexandre de Ségur, La 
Harpe, du marquis de Villette, de Dufresuy, La Condamine, Voltaire, 
Mérard de Saiut-Just, Rulhières, Piis, et vingt autres qui n'importent 
guère. 



372 LES POÈTES DU TERROIR 

de la Grenouillère et des Percherons i remplacèrent le décor 
banal des comédies à la mode. Un peu plus tard, la Révolution 
changea brusquement les paroles des couplets de nos ancêtres, 
mais elle n'amoindrit pas le goût de la chose chantée. Les sur- 
vivants du grand drame national et des guerres de l'Empire 
saluèrent par des chants l'aube d'une ère nouvelle. Le xix« siè- 
cle abusa de la chanson et de la poésie de circonstance. Sans 
la chanson, l'a- propos, le récit en vers, qu'eùt-on retenu du 
Romantisme et de l'évolution parnassienne ? Grâce à la chanson, 
Béranger demeura longtemps notre premier lyrique -. Musset, 
on s'en souvient, fut le créateur de Mimi J'inson. Hugo lui- 
même, Hugo que Paris revendique comme le plus illustre de 
ses enfants adoptifs, n'a été, aux yeux du commun, qu'une sorte 
de grand chanteur s'assimilant les haines et les revendications 
de la populace. Quelques-uns lui ont donné comme successeur 
François Coppée, adulateur des « humbles » et dus petits bour- 
geois, François Coppée, poète des faubourgs... Nous osons le 
demander bien haut, quel écrivain noblement inspiré obtint 
jamais un succès égal à celui de nos Pindares de carrefour et de 
nos Aristophanes d'estaminet? A l'art d'Auguste Barbier, de 
Gérard de Nerval, de Baudelaire, Paris, centre cosmopolite de 
la beauté et du plaisir, préféra les couplets du Caveau et des 
chansonniers du Chat noir^. En vain dira-t-on que la muse 
gréco-latine, justement alarmée de notre indigence intellec- 
tuelle, a fui la Cité et s'est réfugiée en quelque lieu perdu dos 
rives de la Seine. Ne savons-nous pas que l'Ile-de-France pro- 
prement dite n'a presque jamais favorisé le a plaisant jeu de 
rimes? « En vain objectera-t-on que ces anciennes résidences, 
Fontainebleau, Versailles, Marly, etc., ont accordé une géné- 
reuse hospitalité aux porteurs de lyre; et que le Hurepoix, le 
.Mantois, le Vexiu français et la Brie ont donné naissance à des 
iiuteurs du cru. Quels furent-ils ceux-hi qui se souvinrent de la 
terre des aïeux? Racine chanta la Grèce; Rotrou, de Dreux, 
Ducis, de Versailles, travaillèrent pour la scéue tragique; Go- 

1. Voyez dans le recueil intitulé Les Fantaisies poétiques on por- 
tefeuille d'un élève de Voltaire (Faris, Durand, 1780, in-li) le poème 
des Porcherons. 

2. Il cul dos émules et de trop nombreux imitateurs. On ne s'at- 
tend pas à voir leurs noms ici. On n'y trouvera pas davantage celui 
de r« immortel » Uésaugiers. Il élail de Toulon. 11 a célébré Pans 
avec un léger accent provençal ! 

3. A ceux, de nos lecteurs qui nous reproclicraieut trop vivement 
de n'avoir pas fait (igurer ici les derniors représentants de notre 
vieux « génie gaulois », nous ferons observer que la plupart des 
brillants « humoristes » qui, depuis plus de vingt années, font la 
célébrité de U butte montmartroise et la gloire de l' « esprit fran- 
çais » ne sont pas originaires de Paris. La province qui les a pro- 
duits doit, seule, les revendiquer. 



Il 



1LE-DB-F«ANCE 373 

Jeau fit des vers pfalants et paraphrasa les psaumes; l'abbé do 
V'oiseiion écrivit dos ballets et des comédies: Noyarut rima 
des coules galants. Seul, au xvi" siècle, Gaucliet , prieur du 
Dammartiii, exalta les plaisirs de la vie rustique. Sa voix un 
peu rude, son acccat de terroir, n'ont pas trouvé d'écho'. 

Une enquête tentée dans le domaine de l'art populaire don- 
nerait un piètre résultat. Le paysan de Seine-et-Oise. de Seine- 
et-Marne ou d'Eure-et-Loir, ce dernier si fortement caraclérisi- 
par Zola, n'a pas de chanson locale. Cela ne surjirend guère, car 
il n'appartient à aucune race nettement déterminée; il se ratta- 
che à divers groupes sociaux. Individualiste à l'excès, d'espril 
pratique, d'intelligence médiocre et de moralité douteuse, sans 
autre vertu appréciable qu'une forte résistance au travail des 
champs, influencé par le mirage trompeur des villes, il ne de- 
mande à la terre (pie ses revenus. Sa langue est une altération 
du français courant, auquel se mêlent les termes techniques de» 
milieux agricoles et des mots empruntés à divers patois septen- 
trionaux et à l'argot parisien. Il n'a que faire des antiques usages 
observés jadis sur le sol qu'il exploite. Non seulement il ignore 
le u lyrisme rural », niais il méconnaît la beauté des choses rus- 
tiques. C'est le plus souvent un colon, rarement un autochtone. 
La poésie célébrant les vertus du sol, la beauté des sites en Ile- 
de-France, — et ce sera là, si l'on veut, notre manière do cou- 
dure, — n'a été depuis plusieurs siècles qu'un hommage rend.i 
par des écrivains de diverses régions au centre de la culture 
française. Eu choisissant pour thèmes d'inspiration Paris, Ver- 
sailles, Fontainebleau, les jolies vallées du Parisis, des poètes 
comme François de Corseuïbleu Desmahis-, Chénier-', Huj>o 
et plus tard Paul Verlaine*, Henri de llégnier'', Albert Sa- 

i. Exceplionncllemcnt, dos poêles « français » ont chanté la ban- 
lieue, ses cliani|ts eu Heur, ses eaux, ses forêts et ses parcs. Nous 
leur avons presque loujours accordé la place à laquelle ils ont droit. 
Nous nous sommes cru autorisé pourtant a exclure l'un d'eux, .Mf Jac- 
ques Madeleine, en raison de sa cnédiocrité. M. Jacques Madeleine 
dise/. Jacques Noimand) s'est elTorcé, bien inutilement, de peindre 
les paysages émouvants de Fontainebleau. 

2. Né à SulIy-sur--Loire, le 3 févr. 1722, mort à Paris le 23 févr. 
1701. Il écrivit Le Voi/age d'Essones, récit en prose môle de vers- 
•i. Voyez dans ses Œuvres l'ode a Versailles : 
O VersHille, ô bois, ô portique* 
Marbres vivants, berceaux anticpies. 
Par les dieux et les rois Elysée embelli, etc. 

4. On ne lira pas sans agrément la pièce intitulée Xoctiœne Pari- 
sien, dans les Poèmes Saturniens : 

Roule, roule ton flot indolent, morne Seine... 

5. La Cité des Eaux, poèmes, Paris, Soc. du Mercure de France, 
iy02, in-18. 



Oy^ 1,ES POETES DU TERUOIR 

main', la gracieuse comtesse de Noailles-, etc., n'ont pas eu 
pour objet d'exalter le terroir, mais de fixer des images tradi- 
tionnelles. Ils ont été, tour à tour, les interprètes de la sensi- 
bilité française. Qu'on lise, pour s'en convaincre, cette page lumi- 
neuse de Victor Hugo : 

AUX RUINES DE MONTFORT-L'AMAURY 
1 

Je vous aime, ô débris I et surlout quand l'aulomne 
Prolonge en vos échos sa plainte monotone. 
Sous vos abris croulants je voudrais habiter. 
Vieilles tours que le temps l'une vers l'autre incline, 
Et qui semblez de loin, sur la haute colline, 
Deux noirs géants prêts à lutter. 

Lorsque d'un pas rêveur foulant les grandes herbes. 

Je monte jusqu'à vous, restes forts et superbes! 

Je contemple longtemps vos créneaux meurtriers, 

Et la tour octogone et ses briques rougies, 

Et mon œil, à travers vos brèches élargies, 

Voit jouer des enfants où mouraient des guerriers. 

Ecartez de vos murs ceux que leur chute amuse ! 
Laissez le seul poète y conduire sa muse. 
Lui qui donne du moins une larme au vieux fort; 
Et si l'air froid des nuits sous vos arceaux murmure, 
Croit qu'une ombre a froissé la gigantesque armure 
D'Amaury, comte de Montfort ! 

Il 

Là, souvent je m'assieds, aux jours passés fidèle. 
Sur un débris qui fut un mur de citadelle 
Je médite longtemps, en mon cœur replié ; 
El la ville, à mes pieds, d'arbres enveloppée. 
Etend ses bras en croix et s'allonge en épéc. 
Comme le fer d'un preux dans la plaine oublié. 

Mes yeux errent, du pied de l'antique demeure. 
Sur les bois éclairés ou sombres, suivant l'heure. 
Sur l'église gothique, hélas! prête à crouler. 
Et je vois, dans le champ où la mort nous appelle, 
Sous l'arcade de pierre et devant la chapelle, 
Le sol immobile onduler. 

Foulant créneaux, ogive, écussons, astragales, 
M'altacliant comme un lierre aux pierres inégales, 

1 . Versailles {Le Chariot d'or, Paris, Soc. du Mercure de France, 
l'JOi, in-18). 

2. Beauté de la France. Le Poème de l'Ile de France, Versail- 
les, Les bords de la Seine, Soirs d'été dans le parc de Saint-Cloud. 
La Malmaison, etc. [Les Eblouissements, Paris, Calmann-Lévy, s. d. 
11908], in-18). 



ILE-DE-FRANCE 375 

Au faîte des «rrands murs je m'élève parfois ; 
Là, je môle dos chants au sifllcmcnt des brises ; 
Et dans les cicux profonds suivant ses ailes grises, 
Jusqu'à l'aigle effrayé j'aime à lancer ma voix ! 

Là quelquefois j'entends le lulh doux et sévère 
D'un ami qui sait rendre au vieux temps un trouvore. 
Nous parlons des héros, du ciel, des chevaliers, 
De ces âmes eu deuil dans le monde orphelines, 
Et le vent qui se brise à l'angle dos ruines 
Gémit dans les hauts peupliors'. 

BtBLlOGRAPiiiK. — H. Sauvai, Histoire et Recherches sur les 
Antiquités de Paris, etc., 1724, 3 voL in-fol. — Dom Félibien, 
Jlistoire de la ville de Paris, etc., Paris, 1725, 5 vol. in-fol. — 
Bruzen de la Martiniôre, Grand Dictionnaire historique, etc., III, 
1740, in-fol. — Piganiol de la Force, Descript. de Paris, de Ver- 
sailles, de Marly, de Meudon, de Saint-Cioud, de Fontainebleau, 
etc., Paris, 1742, 8 vol. in-12. — Expilly, Dictionn. gt'ographi- 
que, histor. et politique de la France, etc., 1762. — Abbé Lebeuf, 
Hist. de la Ville et de tout le diocèze de Paris, 1754-1758, 15 vol. 
ia-12. (Voyez surtout l'édit. publiée par Féchoz et Letouzcy, 
1883-1893.) — Jaillot, Les Hues et les Environs de Paris, Paris, 1757, 
2 vol. in-12; Recherches critiques, histor., etc., sur la ville de 
Paris, Paris, Le Boucher, 1782, 8 vol. in-S". — Mayeur do Saint- 
Paul, Le Désœuvré ou l'Espion du boulev. du Temple, 1782, nouv. 
éd., Paris, Sansot, 1907, in-12. — Saiut-Foix, Essais historiques 
sur Paris (éd. des Œuvres compl. de Saint-Foix, Paris, veuve Du- 
chesne, 1778, t. III à VI, in-8«.) — S. Mercier, Tableau de Paris. 
nouv. éd., Amsterdam, 1783-1788, 12 tomes in-8«. — XXX, Des- 
cript. d'une partie de la vallée de Montmorenc;/, Paris, Moutard, 
1784, in-8». — Nougaret, Tableau mouvant de Paris, etc., Lon- 
dres et Paris, Duchesne, 1787, 3 vol. in-12. — N. F. Restif de la 
Bretonne, Le Palais Royal, Paris, au Palais Royal, 1790, ^vol. 
in-12. — J.-B. Pugoulx, Paris à la fin du dix-huitième siècle, 
etc., Paris, 1801, in-8<>. — J. Delort, Mes Voyages aux environs de 
Paris, Paris, Picard-Dubois, 1821, 2 vol. in-8°. — J.-A. Dulaure, 
Histoire civile, physique et morale de Paris, 3* édition, Paris, 
Baudouin fr., 1825-1826, 10 vol. in-12; voir, du môme, Hist. des 
environs de Paris, etc. — E. et H. Daniel, Biographie des hommes 
remarquables de Seine-et-Oise, Rambouillet et Versailles, 1832, 
in-8" ; Paris, Ange, 1837, in-8'». — Le Roux de Lincy, Recueil de 
chants histor. depuis le douzième siècle jusqu'au dix-huitième : 
Paris, Gosselin, 1841-1842, in-12. — Aristide Guilbert, Histoire 
des villes de France, Paris, Furne, 1848, t. VI, in-S». — Fr. Michel 
et Ed. Fournier, Le Livre d'or des métiers, histoire des hôtelle- 

1. Odes et Ballades, cet. 182;i. 



376 LES POÈTKS DU TEUKOIR 

ries, cabarets, etc., Paris, Seré, 1851, 2 vol. ia-8°. — Félix et 
Louis Lazare, Dictionn. administratif et historique des rues et 
monuments de Paris, Paris, Revue municipale, 18")5, in-i". — 
Emile Agael, Observation sur la prononciation et le langage rus- 
tique des eni'irons de Paris, Paris, 1855, in-S». — Georges Kast" 
ner. Les Voix de Paris : Essai d'une histoire littér. et musicale 
des cris popul. de la capitale depuis le moyen âge jusqu'à nos 
Jours, Paris, Pionouard, 185", in-4''. — P.-L. Jacob, Paris ridi- 
cule et burlesque au dix-septième siècle, Varis, Delahays, 1859. 
in-12. — A. de la Fizeliére, Vins à la mode et cabarets au dix- 
septième siècle, Paris, Pincebourde, 1866, in-12. — Charles Ni- 
sard, Des Chansons populaires chez les anciens et chez les Fran- 
çais, etc., Paris, Dentu, 1867, 2 vol. in-12; Etude sur le langage 
populaire ou patois de Paris et de sa banlieue, précédée d'un 
coup d'œil sur le commerce de la France au moyen âge, les che- 
mins qu'il suii'uit, etc., Paris, libr. Franck, 1872, in-8». — A. Jal, 
Dict. de biogr. et d'histoire, Paris, Pion, 1867, in-8°. — [Délerot], 
Ce que les Poètes ont dit de Versailles, Versailles, Bernard, 1870, 
in-12.— A. Franklin, Les Rues et les Cris de Paris audix-septième 
siècle, publ. d'après les mss, etc., Paris, Willem, 1874, in-16. — 
C. Lenient, La Satire en France et la Littérature militante au 
seizième siècle, Paris, Hachette, 1877, 2 vol. in-12. — Emile Ban- 
nie, Chansonnier historique du dix-huitième siècle [Recueil Clai- 
rambault-Maurcpas), Paris, Quantin, 1879-1884, 10 vol. in-18. 

— Dom Morin, Histoire du Câlinais, Pithiviers, 1883-1889, 3 vol. 
in-4'>. — Paul Lacombe, Bibliographie parisienne, etc., 1600- 
1880, Paris, Rouquette, 1887, in-8». — Catalogue des livres rela- 
tifs à l'histoire de la ville de Paris et de ses environs composant 
la bibliothèque de M. l'abbé Bossuet, Paris, Morgand, 1888, in-12. 

— Edouard Fournier, Chroniques et Légendes des rues de Paris, 
nouv. édit., Paris, Dentu, 189."}, in-16: voir, du même, Histoire 
des enseignes de Paris, Histoire du Pont-Neuf, Paris démoli, 
Enigme des rues de Paris, Corneille à la butte Saint-Roch, etc. — 
Bibliothèque des Concourt, Dix-huitième siècle. Livres, Manus- 
crits, autographes dont la vente aura lieu Hôtel Drouot, 'J'J mars. 
:i avril IS'Jl, Paris, Morgand, 1897, in-S". (Très important.) — 
Jacques Madeleine, Quelques Poètes français des seizième et dix- 
septième siècles a Fontainebleau, Fontainebleau, iuipr. Bourges. 
1900, in-12. — P. Yves Plessis, Bibliogr. raisonnée de l'argot, 
etc., Paris, Daragon, 1901, in-8". — Ad. Retté, Les Poètes à Fon- 
tainebleau, Bruxelles, Weissenbruch, 190:<, iu-8". — F. Funck- 
Brentano, Les Nouvellistes, Paris, Hachette, 1905, in-18. — Ed. 
Pilon, Les Jolies Vallées d'Ile-de-France, etc., 14 juill., 22 sept. 
1906. — Pierre Lelong, Au Pays des Crcnouilles bleues. Montforf- 
l'Amaury, Ombredanne, 1906, in-18. — P. Vidal de la Blache, 
Tableau de la géographie de la France (Histoire de France de 
F. Lavisse, t. I«S 3» éd., Paris, Hachette, 1908, ia-4''). — L. Cal- 



ILt-Dli-lKAACE 



377 



lois, Régions naturelles et I\'onis de pays. Etude sur la région 
parisienne, Paris, Coliu, 1008. iu-S". — Henri d'Alméras, La Vie 
parisienne sons la Révolution et le Directoire, Paris. A. Michel, 
1908, ia-8". (Voir eu outre, du même, l'édition des Mémoires de 
Jean Monnet, directeur du Tliéàtre delà Foire, Paris, Louis Mi- 
chaud, s. d. [1908], in-lG). — Bertrand Milianvoyo. Anthologie: 
des poètes de Montmartre, Paris, OUendorfl", 1909, in-18 (ouvrage 
médiocre). — Emile Michel, La Foret de Fontainebleau, etc.. 
Paris, Laurens, 1909, in-S", etc. 

On consultera en outre les Dictionnaires d'argot de Delvau, 
d'Aristide Hruaud, les Mémoires-Journaux de Pierre de L'Estoile 
lEd. Hrunet, A. ChanipoUion, E. Halphen, etc., Paris, Libr. des 
Bibliophiles, et A. Lemerre, 12 vol. in-8"); les Historiettes d<' 
Tallcmant des Ilôauv {.'J" éd.. piibl. par MM. de Monmorqué et 
Paulin Paris, Paris, Techener,185't, 9 vol. in-S") ; la Bibliographie 
des Mazarinades de C. Moreau; Journal et Mémoires de Collé, 
etc., la Correspondance littér. de Crimm, de Diderot, etc. (éd. de 
Maurice Tourneux), les Mémoires secrets de Bachaumont, la 
Correspondance secrète de Métra, \gs Mémoires de Saint-Simon, 
les Journaux et Mémoires, de Mathieu Marais, tlu duc de Luynes. 
<lu marquis d'Argenson, de Barbier, etc. ; enfin la Revue rétros- 
pective, 1833-18M8; les Mémoires de la Société de l'Histoire de 
J'aris; les Annales du Cdtinais, la Revue de l'Histoire de Versail- 
les et de Seine-et-Oise ; les Bulletins de la Société archéologique 
de Rambouillet, de la Société histor. du sixième arrondissement 
de Paris ; de la Société histor. du septième arrondissement, etc. : 
La Cité, bulletin histor. du quatrième arrondissement, etc., etc. 



POESIES POPULAIRES 



CHANSON NOUVELLE DE TOUS LES CRIS 
DE PARIS, QUI SE CHANTE SUR LA YOLTE 
DE PROVENCE 1. 



4 



Voulez ouïr chansonnette 

De tous les cris de Paris? 

L'une crie : Allumette! 

L'autre : Fusilz^, bons fusilz! 

Gostrets socs, à la masle tache, 

Verres jolis! 

Qui a de vieux souliés 

A vendre en bloc et en tache' ? 

Beaux œufs frais! gelés, choux gelés. 

Oranges! citrons! grenades! 

Fourmagc dur de Milan! 

Faut-il point du bon pain, chalans ? 

Salladc! belle sallade! 

A ramonner la cheminée 

Hault et bas! Vieux fer, vieux drapeaux! 

Beaux choux blancs! ma belle poirée! 

Moutarde! Almanacz nouveaux! 

Vinaigre bon! bon vinaigre! 
Sablon ù couvrir les vins! 
Charbon do rabais en grève, 

1. Cetlc chanson csl oxlrailc do la collection Maurepas. Elle a {'[(' 
publiée dans linlc'TPSsanl ouvrage de Georges Kaslner : Les Voix de 
l'nris. Essai d'une histoire lilt''r. et music. des cris popul. de ta 
capitale depuis le moyen âge jusqu'à nos jours. Paris, Renouard, 
IHoT, in-4''. On en Iroiivo une \crsioii modilioc dans le recueil de 
P.-L. Jacob. Paris ridicule et burlesque, au dix-septième s., 1H50. 

2. Briquets. 

3. En gros, à forfait. 



ILE-DE-FRANCE 379 

Le minot à neuf douzains ! 
Du grés, gi'és, à la fine esguille! 
J'ai la mort aux rats et aux souriz ! 
Entonnois, bon forets et vrilles! 
Ca chalants, à curer le puys! 

Argent cassé! Vieille monnoyc! 
Ueiuouleurs, gaigne petit! 
Groye de Champagne, croye' ! 
Oublie, oublie, où est-il ? 
A deux liards des chansons tant belles! 
Doulces mesures! gentil fruit nouveau! 
A mes beaux cerneaux, noys nouvelles ! 
Quapendu-, poires de certiau'! 

Gros fagots! seiche bourrée! 

A mes bons navets! navets! 

Chicorée! chicorée! 

Argent de mes gros balets! 

Noir à noircy! couvercle à lessive, 

Peigne de buys, gravele, graveleau ! 

Beaux marons, a l'escaille vive! 

Chaudronnier! Qui est-ce qui veut de l'eau? 

A quatre deniers la peinte. 

Gentil vin blanc et clairet, 

Esguillettes de fil teinte! 

Argent du fin trebucliet! 

Ver verjus! Ongnons à la botte! 

Harans sor! Panés, beaux panés! 

Beau cresson ! carotte! carotte! • 

Pois vert! pois! fèves de marez! 

Prunes de Damas! cerises! 
Quonquombre ! beaux abricaux ! 
De bonne encre pour escripre! 
Beaux melons! gros artichaux! 
Harans frais! Maquereau de chasse! 



1. Craie. 

1. Carpendu ou coiirl pendu, sorte de pomme dont l'odeur était 
appréciée au xvi" siècle. 
:?. Poires de cerleau. 
f. Râpe. 



380 LES POÈTES DU TEKROIR 

A refaire les seaux et soufflets ! 

Citrouilles! Filace! Filace! 

Qui a de vieux chapeaux, vieux bonnets ? 

Fourmage de cresme! fourmage! 
Aux racines de percins! 
Rave douce ! belle esparge ' ! 
Beau houblon! Peau do connin^! 
Gerbe de froment! Foire! nouveau foire'! 
Bons râteliers! Chambrière de bois M 
Beau may de hou! A la pierre noire, 
Ruban blanc ! ruban ! beaux lacets ! 

A trente cscus l'émeraude 
Et l'anneau de grand valleur ! 
Fèves cuites, toutes chaudes! 
Pain d'espice pour le cueur! 
Beaux chapelets! couronne royale! 
De beaux coings! Pèches de Corbet''! 
Beaux poireaux ! Gros navets de halle î 
Beaux bouquets ! Qui veut de bon lait ! 

Figues de Marseilles ! figues ! 

Beaux merlus! Gliervys de Trois"! 

Carpes vives! carpes vives! 

Beaux espinards I lard à pois ! 

Escargots! trippes de morue! 

Beaux raisins ! beaux pruneaux de Tours ! 

Ainsi vont criant par les rues 

Leurs estais chascuii tous les jours. 

CHANSON 

Le roi Loys est sur son pont 
Tenant sa fille en son giron. 
Elle lui demande un cavalier... 
Qui n'a pas vaillant six deniers ! 

1. Asperge. 

d. l'eau de lapin. 

3. Fonerrp, paille. 

4. Cliandelicr. 

0. l'ôches do Coibcil. 

♦V. Troycs. Espèce de panais. 



ILE-Dli-tKANCE 381 

— Olil oui, mon père, je l'aurai 
Malgré ma mère qui m'a porté. 
Aussi malgré tous mes parents 

Et vous, mon père... que j'aime tant! 

— Ma fille, il faut changer d'amour, 
Ou vous entrerez dans la tour... 

— J'aimo mieux rester dans la tour. 
Mon père! que de changer d'amour! 

— Vite... où sont mos cstafiers, 
Aussi bien que mos gens de pied ? 
Qu'on mène ma fille à la tour, 
Elle n'y verra jamais le jour ! 

Elle y resta sept ans passés 
Sans que personne pût la trouver : 
Au bout de la septième année 
Son père vint la visiter. 

— Bonjour, ma fille, comme vous en va? 

— Ma toi, mon père... ça va bien mal; 
J'ai les pieds pourris dans la terre, 
Et les côtés mangés des vers. 

— Ma fille, il faut changer d'amour... 
Ou vous resterez dans la tour. 

— J'aime mieux rester dans la tour, 
Mon père, que de changer d'amour' I 



CHANSON^ 

Y avait dix filles dans un pré, * 
Toutes les dix à marier. 

Y avait Dine, 

Y avait Chine, 

Y avait Suzette et Martine. 

Ah! Ah! Catherinette et Gatherina ! 

Y avait la jeune Lison, 

1. Celte chanson du Parisis a été recueillie et publiée par Gérard 
de Nerval dans son roman Angélique. 

-2. Cette ciianson est extraite de La Bohême galante, de Gérard d« 
Nerval (Paris, M. Lévv, 1855, in-i8). 



«^82 LES POÈTES DU TEKROIR 

La comtesse de Montbazon, 
Y avait Madeleine 
Et puis la Dumaine! 

Le fils du roi vint à passer, 
Reg-arda Dine, 
Regarda Chine, 
Regarda Suzette et Martine. 
Ali! Ah! Catherinetto et Cathorina! 
Regarda la jeune Lison, 
La comtesse de Montbazon, 
Regarda Madeleine, 
Sourit à la Dumaine. 

Puis il nous a saluées. 
Salut, Dine, 
Salut, Chine, 
Salut à Suzette et Martine. 
Ah ! Ah! Catherinette et Catherina T 
Salut à la jeune Lison, 
A la comtesse de Montbazon, 
Salut à Madeleine, 
Baiser à la Dumaine. 

Et puis il nous a donné, 
Bague à Dine, 
Bague à Chine, 
Bague à Suzette et Martine, 
Ah ! Ah ! Catherinette et Catherina ? 
Bague à la jeune Lison, 
A la comtesse de Montbazon, 
Bague à Madeleine, 
Diamant à la Dumaine. 

Puis il nous mena souper. 
Pomme à Dine, 
Pomme à Chine, 
Pomme à Suzette et Martine. 
Ah! Ah! Catherinette et Catherina L 
Pomme à la jeune Lison, 
A la comtesse do Montbazon, 
Pomme à Madeleine, 
Diamant à la Dumaine. 



[LE-DE-rRANCE 383 



Puis il nous fallut coucher, 
Paille à Dine, 
Paille à Chine, 
Paille à Suzette et Martine. 
Ah! Ah! Cathcrinettc et Catherin 
Paille à la jeune Lison, 
A la comtesse de Monlbazon, 
Paille à Madeleine, 
Bon lit à la Dumaine. 

Puis il nous a renyoyées, 
Renvoie Dine, 
Renvoie Chine, 
Renvoie Suzette et Martine, 
Ah! Ah! Catherinetle et Catherin 
Renvoie lu jeune Lison, 
Et la comtesse de Montbazon, 
Renvoie Madeleine, 
Garda la Dumaine. 



FRANÇOIS VILLON 

(l',31-?) 



La vie de François Villoa n'est connue que depuis peu. Ce 
singulier personnage, qui devait laisser la réputation d'un mau- 
vais garçon et diin grand poète, naquit en 14:51, pendant qur 
Paris demeurait encore sous la domination anglaise. Il était 
pauvre et de petite naissance et s'appelait de son vrai nom 
Montcorbier, ou encore des Loges, d'un nom de lieu d'où il 
tenait peut-être ses origines. François, ayant de bonne heun 
perdu son père, garda longtemps sa mère, bonne femme pieuse 
et illettrée, et fut recueilli par maître Guillaume de Villon 
bachelier en décrets, chapelain de Saint-Benoît-le-Bétourné 
qui le logea dans sa maison, dite la Porte-Rouge, au cloîtrt 
Saint-Benoît, près le collège de Sorbonne. Il prit le nom de sot 
bienfaiteur et, destiné à suivre l'état de clerc, fut inscrit sut 
les registres de l'Université. Villon prit ses grades. Bacheliei 
à dix-huit ans, en 1449, licencié et maître es arts en 1452, il 
n'eût rien laissé de son court destin si sa Jeunesse n'avait subi 
le contre-coup d'une époque troublée. Ses années d'études 
avaient; été particulièrement orageuses. « L'Uuiversité, écrit 
M. Anatole France, était alors en querelle avec le Parlement. Le.*- 
leçons et les prédications avaient même été suspendues pen- 
dant quelque temps. Les recteurs réclamaient, les écoliers se 
mutinaient et apprenaient moins les préceptes des sept arts 
libéraux que la manière de rosser le guet. » Ce n'était point un 
mince plaisir pour ces derniers que de voler les crocs à l'éta! 
des bouchers, décrocher les enseignes et scandaliser les mar- 
chands, les bourgeois et les hôteliers de Paris par mille ex- 
travagances burlesques et cyniques. Une fAcheuse alfaire sur- 
venue en juin 1455, jour de la Fête-Dieu, et dans laquelle il S( 
rendit coupable d'un homicide sur la personne d'un prêtre. 
Philippe Serraoise, le fit mettre en prison, juger par la prévôté 
de Paris et condamner au bannissement. Ici finit la carrière 
universitaire de Villon. Peu après commença pour lui une exis- 
tence nouvelle, qui ne fut point bonne et dont les témoignages 
tiennent lieu et place de fiction dans son œuvre de poète. Sans 
ressource, sans gîte et sans appui, Villon ne tarda pas à se liei 



I 



ILE-DE-IRANCE 385 

vec quelques compagnons de hasard et d'iurortune, anciens 
coliers, clercs vagabonds, mendiants et voleurs, qui avaient 
(fis le surnom de coquillarts — synonyme d'audacieux malfai- 
eurs — et terrorisaient la province. Il erra plusieurs mois du 
'îord au Midi, associé à de nombreux méfaits de tous genres, 
usqu'au jour oi'i. grâce h d'anciennes amitiés et à la tendre solli- 
:itudc de son père adoptif, il obtint des lettres de rémission et 
)Ut rentrer à Paris. On dit qu'il reprit pendant quelque temps, 
lU cloître Saint-Henoit, la vie insouciante do naguère, et qu'il 
ierait devenu quelque homme sage, quelque vénérable clerc, 
ians la traverse d'amours malheureuses et un certain penchant 
> la perversité. Aussi bien n'avait-il point oublié ses anciennes 
réquentations. 11 aimait l'argent, le jeu. la bonne chère et les 
illes et ne répugnait point à la débauche. Il le lit voir en déva- 
isant de compagnie, aux environs de Noël (l'i.'SBI, la sacristie 
lu collège de Navarre. La crainte du châtiment l'cloigna encore 
le Paris, et ce n'est point trop dire qu'il ne gagna pas, à par- 
;ourir les routes de France avec des malandrins de son espèce. 
,e goût de la vertu, sinon de la tranquillité. Ou le rencontre à 
Vngers à la fia de 1456, puis à Blois, où il trouve le moyen de se 
aire bien voir, grâce à ses talents et son ingénuité du poète, du 
:et autre gentil rimeur, le duc Charles d'Orléans. Remis pou 
iprès en prison, pour on ne sait quel motif, il échappe de mm- 
i-eau à sa disgrâce, remercie Dieu, prend les jambes à son cou, 
;omme un liomme qui n'a pas la conscience nette et craint 
l'être appréhendé, traverse le Berry, remonte la Loire, par- 
-•ourt le Bourbonnais, le Forez, gagne le Dauphiné, où il reçoit 
un cadeau du duc de Bourbon, après quoi il revient dans l'Or- 
éanais et passe l'été à Meung-sur-Loire, dans les prisons de 
'évoque d'Orléans, Thibault d'Aussigny. Il a confessé quelque 
lart qu'il y avait, non loin de Meimg, un endroit dangereux pour 
es enfants perdus. C'est Montpipeau, où il avait été pris la main 
lans le sac. Cette fois il devra la liberté à la clémence royale. 
Lie roi Charles VII venait de terminer dans un château. prèsUe 
tJourges, sa triste existence (22juill. 1461). François Villon était 
I en chartre étroite et dure » quand le roi Louis XI, nouvellement 
iacré, passant par Meung-sur-Loire, délivra, en don de joyeux 
ivènement, plusieurs prisonniers, parmi lesquels était le poète 
le la Porte-Rouge. Il allait pouvoir enfin rentrer à Paris et réu- 
ùr les poèmes qu'il avait composés depuis longtemps. Soudain 
)n perd sa trace ; on sait seulement qu'il revint au cloître Saint- 
ienoit. Un soir de l'automne 1 463, il assiste à une rixe devant la 
)Outique de François Ferrebouc, rue Saint-Jacques. C'est tout. 
V cette date, Villon n'avait guère plus de trente-deux ans, mais 
a pauvreté, la maladie, les excès, l'avaient marqué, vieilli. Il est 
•royable qu'il mourut jeune. Rabelais a écrit sur lui de beaux 
;onles. Eu fait, a-t-ou dit, le poète du Grant Testament finit 

II. 22 



386 LES POÈTES DU TERROIR 

modestement clans une de ces nombreuses « escriptoires » éta- 
l)]ies .-uitoiir de Saint-Jacques-la-Boucherie, sortes d'ateliers 
de copistes où les clercs trouvaient à s'occuper. « Sa vie s'ac- 
corde si bien avec ses œuvres, conclut M. Anatole France, que 
des psychologues très fins, des connaisseurs très experts, se 
sont demandé si les ballades de maître François n'auraient pas 
été composées par un poète de cabinet jaloux de faire parler et 
vivre un clerc coquillart : « Les larrons qu'on va pendre ne chan- 
tent pas si bien, disent-ils, la maraude, la prison et la corde. 
C'est affaire d'un homme d'esprit qui s'amuse au coin de son 
feu, d'un magistrat lettré, par exemple. » 

Pour nous, Villon est un écrivain populaire d'un génie supé- 
rieur et qui ne chanta que pour avoir vécu : tout à la fois un 
liistorien de mœurs et un poète du cœur. « On ne dira jamais 
observe Anatole de Montaiglon, à quel point, dans son œuvre 
le mérite de la pensée et de la forme est estimable. Villon peint 
presque sans le savoir, et en peignant il ne pallie, il n'excus< 
i-ien; il a môme des regrets, et ses torts, qu'il reconnaît eu st 
blâmant, mais dont il ne peut se défendre, il ne les montre qu( 
pour en détourner. Je connais même peu de leçon plusforti 
([ue la ballade Tout aux Tavernes et aux Filles. La bouilonne- 
rie, dans ses vers, se mêle à la gravité, l'émotion à la raillerie 
la tristesse à la débauche; le trait piquant se termine avec mé 
lancolie, le sentiment du néant des choses et des êtres est mèli " 
d'un burlesque soudain qui en augmente l'effet. Et tout cel 
est si naturel, si net, si franc, si spirituel : le style suit l 
pensée avec une justesse si vive, que vous n'avez pas le temp 
d'admirer comment le corps qu'il revêt est habillé par le vête 
ment. C'est bien mieux que l'esprit bourgeois, toujours un pei 
mesquin, c'est l'esprit populaire que cet enfant des Halles, qu 
écrivait II n'est bon bec que de Paris, a recueilli dans les rues 
et qu'il épure en l'aiguisant... Il faut aller jusqu'à Rabelais pou 
trouver un maître qu'on puisse lui comparer, et qui écrive 1 
français avec la science et l'instinct, avec la pureté et la fantai 
sie;, avec la grâce délicate et la rudesse souveraine que l'on ad 
mire dans Villon, et qu'il a seul parmi les gens de son temps. 
(/*". Villon, notice insérée dans les Poètes français, d'Eug. Cre 
pet, Paris, Hachette, 1863, t. IV, in-8°.) Il existe un grand non 
bre d'éditions de François Villon. On trouvera ici une list 
sommaire des plus rares et des plus intéressantes : Le Crai 
Testament Villon et le Petit; son codicille Le Jargon et les Balla 
des, A.Paris, 1489 (éd. Pierre Levet), petit in-4" goth., et Pari; 
G. Bineaut, 1490, in-i»; Le Grant Testament, etc., Paris, J. Tr( 
perel, 1497, in-12 (réimpr. à Paris par Ballieu, en 1869, in-12 
Le Grant Testament, etc., Paris, Pierre Caron, s. d., petit in-4 
Le Grant Testament, etc., à Paris, par Guill. Nyverd, s. d., pet 
in-S" goth.j à Paris, à l'enseigue Saint-Nicolas, s. d., pet 



ILE-DE-FRANCE 387 

-8"; Les Œuvres de Maistre Françoys Villon, etc., Paris, Gal- 
)t du Pré ou Ant. Bonnemére, 1532, in-16; Les Œuvres... re- 
ues et remises en leur entier par Clément Marot, etc., Paris, 

du Pré, 1533, et Lyon, François Juste, 1537, in-16, et Paris, 
han Macé, s. d., in-S»; Les Œuvres de Fr. Villon, Paris, Les 
igcliers, 1540. et Paris, Alain Lotrian, 15'i2, iu-16; Les nu mes, 
ec des remarques d'Eusèbo de Lauriéro et une lettre du 

du Cerceau, Paris, Coustelier, 1723, in-S»; les mêmes augm. 

remarques de Le Duchat et do Formey, La Haye, A. Moet- 
as, 1742, pet. in-8°; Œuvres de M. Fr. Villon corrigées et 
mplétées par J.-H.-R. Prompsault, Paris, Tcchener, 1832, et 
iris, Ebrard, 1835, in-8»; Œuvres complètes, nouv. éd. avec des 
)tes par P.-L. Jacob, Paris, Jannet, 1854, in-12; Les Deux Tes- 
ments, etc., avec des notes par le môme, Paris, Acad. des Bi- 
;iophiIes, 1866, in-8"; Œuvres complètes, édit. Pierre Jannet, 
aris, Picard, 1867, in-12 (La même, Paris, Charpentier, 1884, 
-18); Œuvres de F. Villon, édit. Lacroix, Paris, Acad, des 
ibliophiles, 1877, in-18; Spécimen d'un essai critique sur les 
uvres de F. F.,par W. G. C. Bijvanck. Le Petit Testament, Leydo. 
Breuk et Smits, 1882, in-S*; Œuvres complètes publiées d'a- 
res lesmss et les plusanc. éd. par A. Longnon, Paris, Lemerre, 
<92, in-8»; Die ^yerkc Maistre François Villon, hgg. von Dr. 
v'olfgang von Wurzbach, Erlangen, 1903, Fr. Junge, in-S": 
c Petit et le Grant Testament, etc., repr. fac-similé du ms. do 
tockholm; introd. de Marcel Schwob, Paris, Champion, 1905, 
1-8°; Œuvres de Maistre F. Villon, éd. Ed. Schneegans, Bi- 
liotheca Romanica, n"» 35-36, Strasbourg, Heitz, s. d. (1908), 
X-Î6, etc. 

Bibliographie. — A. Cnmpaux, F. Villon, etc., Paris, 1859, 
1-8». — A. Longuon, F. Villon et ses légataires, Paris, Lemerre, 
lai 1873, in-S"; Etude biogr., d'après les doc. des archives na- 
'onales, Paris, Menu, 1877, in-S». — José Théry, Le Procès de 
'. Villon, Paris, Alcan Lévy (inipr. aux frais de Tordre des a'^o- 
ats), 1893. iQ-8\ — Gaston Paris, F. Villon, Paris, Hachette, 
001, in-16. — Marcel Schwob, Spicilège, p. 3-93, Paris, Mercure 
e France, 1896, in-18; Le Jargon des Coquillarts en l'-tôô, Mé- 
loires de la Soc. linguist. de Paris, 1890-1891, t. VII, fasc. 2 
t 3. — Gaston Paris et M. Schwob, Villoniana, Romania, 1901, 
'. 352. — Abbé Reure, Simples Conjectures sur les orig. pater^ 
telles de F. V., Paris, Champion, 1902, in-8°. 



388 LES POÈTES DU TERROIR 



BALLADE DES FEMMES DE PARIS 



f 



Quoy qu'on tient belles langagières, 
Florentines, Veniciennes, 
Assez pour estre messaigières, 
Et mesmement les anciennes; 
Mais, soient Lombardes, Rommaines, 
Genevoises, à mes perilz, 
Piemontoises, Savoysiennes, 
Il n'est bon bec que de Paris. 

De très beau parler tiennent chayercs, 
Ce dit-on, les Neapolitaines, 
Et sont très bonnes cacquetieres 
Allemandes et Pruciennes; 
Soient Grecques, Egyptiennes, 
De Hongrie ou d'autre païs, 
Espaignolles ou Castellaines, 
Il n'est bon bec que de Paris. 

Brettes, Suysses, n'y sçavent gueres, 
Gasconnes n'aussi Toulouzaines; 
Du Petit-Pont deux barangieres 
Les concluront, et les Lorraines, 
Angloises ou Galaisiennes 
(Ay-je beaucoup de lieux compris ?), 
Picardes de Valenciennes; 
Il n'est bon bec que de Paris. 

EMVOI 

Prince, aux dames Parisiennes 
De beau parler donne le prix; 
Quoy qu'on die d'Italiennes, 
Il n'est bon bec que de Paris. 



BALLADE DE BONNE DOCTRINE 

A CEUX DE MAUVAISE VIE ■ 



) 



Car ou soies porteur de bulles, 
Pipeur ou hasardenr de dez, 



ILE-DE-FUA.NCi: liS9 

Tallieur de faulx coings, tu te l>rii.sles, 
Gomme ceulx qui sont eschaudez, 
Traistres parjurs, de foy vuydcz; 
Soies larron, ravis ou pilles : 
Où en va l'acquest, que cuydez? 
Tout aux tavernes et aux filles. 

Ryme, raille, cymballe, luttes, 
Gomme folz, faintis, esliontez ; 
Farce, brouUe, joue des fleustes; 
Fais, es villes et es cités. 
Farces, jeux et moralitez ; 
Gaig-ne au berlanc, au glic, aux quilles : 
Aussi bien va? Or escoutez : 
Tout aux tavernes et aux filles. 

De telz ordures te recullcs ; 
Laboure, fauche champs et piez ; 
Serz et panse chevaulx et muUes, 
S'aucunement tu n'es lettrez ; 
Assez auras, se prens en grez. 
Mais, se chanvre broyés ou tilles, 
Où tend ton labour qu'us ouvrez ? 
Tout aux tavernes et aux filles. 

ENVOI 

Ghausses, pourpoinctz esguilletez, 
Robes, et toutes vos drapilles, 
Ains que vous fassiez pis, portez 
Tout aux tavernes et aux filles. 

[Œuvres complètes, édit. Aug. Longnon, 

1892.) 



CLAUDE GAUCHET 

(xvi" siècle) 



Claude Gauchct naquit en la petite mais agréable ville de 
Dampniartin, distante seulement de sept lieues de Paris. Une 
de ses tantes, dit-on, dont la condition n'était pas alors fort 
relevée, fut choisie pour être la nourrice de Marguerite, du- 
chesse de Valois, fille de Henri II, et parla suite première femme 
de Henri IV. Cette faveur donna entrée au Louvre à Claude Gau- 
chet, qui était jeune, mais déjà pourvu d'un esprit agréable et 
brillant. II fit sa cour au roi Charles IX, et celui-ci, pour lui témoi 
gner quelque considération, le fit étudier et l'honora d'une chargi 
d'aumônier ordinaire. Il servit par la suite les rois Henri III 
et IV, devint grand archidiacre de Bayeux, puis, comme on h 
gratifia d'une prébende de Senlis, il se résolut d'y établir s; 
demeure, « et ce d'autant plus que c'est dunsle voisinage di 
sa ville natale ». « 11 y demeura donc, écrit Guillaume Colletet 
et y vécut avec un grand repos et une grande tranquillité d'es- 
prit, ne venant à Paris que pour y rendre les devoirs et les ser 
vices de sa charge d'aumônier des rois, ses maîtres, quand soi 
quartier de service l'y obligeoit. Mais, en quelque lieu qu'il fî 
son séjour, son esprit ne demeura jamais inutile. Comme il étoi 
naturellement enclin au doux exercice des Muses, il compos 
de temps en temps des vers qui feront éternellement fleuri 
son nom parmi les hommes. » 11 mourut fort Agé, après Tanné' 
1620. On a cinq éditions de ses vers sous ce titre : Le Plaisi 
des Champs divisé en quatre parties, selon les quatre saisons d 
Cannée, par Claude Gauchet, Dampmartinois, etc. A Paris, che 
Nicolas Chesneau, 1583, in-4»; Le Plaisir des Champs, etc.re»'». 
corrigé et augmenté d'un devis d'entre le chasseur et le citadin.. 
Paris, Abel L'Angelicr, 1G04, in-4°; Ibid., 1621, in-i»; Le Plaisi 
des Champs, etc., éd. revue et annotée par Prosper Blanche 
main. Paris, A. Franck, 1869, petit in-12; Le Plaisir des Champ; 
etc., éd. nouv. d'après le texte de 1583, introd. et notes pa 
E. Jullien, Paris, F. Didot, 1879, 2 vol. in-4». 

« Claude Gauchet, a-t-on observé, n'est certainement pas un 
de ces personnalités éminentes qui commandent l'admiration d 
leurs contemporains, et dont au bout de trois siècles la posté 



ILE-DE-FKANCK 391 

rite s'enorgueillit encore. Il se contente d'ôtre n'-puté sans rival 
•dans tous ces exercices auxquels nos voisins les Anglais ont 
donne le nom de sport. Chasseur habile et acharné, marcheur 
infatigable, intrépide écuyer, pêcheur, musicien, poète, ama- 
teur de bons vins et de longs repas, il se donne sans arrière- 
pensée à tout et à tous : sans cesse debout, sans cesse en mou- 
vement et toujours heureux, pourvu qu'en se divertissant il 
amuse les hôtes réunis <\ son prieuré de IJeaujour. Après qu'il 
«dévotement entendu la messe le matin, rien ne saurait plus 
l'arrêter; il va, il mange, boit et chasse du matin au soir, et quel- 
quefois du soir au matin... C'est le récit de cette existence mou- 
vementée qui fait le sujet de son poème : Le Plaisir des Champs. 
Le style de Gauchet est peu correct: nullement ch;Uié, souvent 
trivial et bas, il ne s'élève à une certaine hauteur de parole et 
de pensée que dans deux ou trois passages, où il trouve des 
accents émus pour déplorer la misère des campagnes ravagées 
par la guerre civile. Ses rimes ne sont quelquefois que des 
<issonanccs, mais c'est là le moindre de ses soucis... Ce n'est pas 
qu'il soit sans mérite. Ses descriptions sont prises sur nature, 
et, s'il n'est pas styliste, il est peintre. Ou voit courir l'animal 
poursuivi; ou entend les aboiements de la meute, les cris des 
veneurs et, au milieu de tout ce brouhaha, on sent la brise qu i 
passe sur les plaines, le parfum des bois, la rosée, la fenaison, 
les vendanges, le verglas et la neige... » (Prosper Blanchemain. 
Jntrod. au Plaisir des Champs.) Gauchet a donné encore un autre 
ouvrage dont un exemplaire existe à la Bibliothèque de l'Ar- 
senal : c'est un assez médiocre recueil de pièces édifiaates 
intitulé : Le Livre de l'Ecclésiastique mis par stances françaises. 
Paris, J. Mettayer et P. L'Huillier, 1596, in-12. 

Bibliographie. — .\bbé Goujet, Bibliothèque française, 
t. XIV, p. 27. — Guill. CoUetet, Vie de Cl. Gauchet, publiée en 
tète de l'avant-dernière édit. du Plaisir des Champs, 1869. 



LE PRINTEMPS 

FRAGMENT 

Ja desja froidement perruque de glaçons, 
De neiges et frimais cest liyver nous passons : 
Ja le flambeau du ciel quittant le Capricorne, 
L'Eschanson, les Poissons, faict que la terre s'orne 
De son plus beau tapis, montant vers la maison 



o92 LES POÈTES DU TEUROIR 

Du Mouton estoilé à la blanche toison, 

Du Taureau primerain dont la corne féconde 

De toutes belles fleurs faict rajeunir le monde : 

De là gaignant pays par le vague des cieux 

Monte jusqu'aux Jumeaux, signe plus gracieux. 

.la la bise s'appaise, et ja la belle Flore, 

Les bois, les champs, les prez de mille fleurs redore 

Ja le mignard zephir amoureux de ses yeux 

Porte par les forests, par l'aer, et par les cieux 

Son aleine soûesve, et ja voicy THironde 

Qui revenant nous voir esloigne un autre monde : 

Ja les autres oiseaux, d'une nouvelle voix 

Commencent, chiflotans, leurs amours par les bois. 

Puis doncq' qu'en ce beau temps toute fleur renouvelle 

Puisque tout s'esjouit d'une amour mutuelle. 

Que mille et mille oiseaux d'un chant délicieux 

Remplissent l'asr, les bois, et la terre, et les cieux, 

Muse, ne veux-tu pas que nous quittions la ville, 

Pour aller vivre aux champs une vie gentille ? 

Que ferions-nous icy malheureux prisonniers, 

Où le peuple mocqueur, et les courtisans fiers 

Font un second enfer? Sortons, sortons à l'heure, 

Afin que nous trouvions plus heureuse demeure... 

A trois lieux de Yilliers (des Rois dignes séjour) 

Est sis un Prioré que je nomme Beaujour, 

Basti dessus le bord de l'humide rivage 

De Marne, qui foisonne en riche pasturage. 

Le lieu (bien que petit) est basti proprement 

Dessus un tertre hault, que l'on void aisément 

De six grands lieux de là : au pied l'humide source 

D'un ruisseau gazouillant dresse sa moite course 

A travers un beau pré, qui, de tous les costez 

Est bordé de Tillets et d'Ormes bien plantez : 

Là coulle à deux cens pas la plaisante rivière 

De Marne, qui fuïant d'une course non fierc 

Du costé de Midi, ceinct de maint et maint tour 

Un parterre plaisant quasi tout alentour, 

Où maint compartiment proprement s'entrelasse, 

Et d'hysopc, et de thim au milieu de la place : 

Toute sorte de fruict que l'on peut souhaiter 

S'y trouve en sa saison, qu'un Prieur fit planter, 



JLt-DE-I KAiNCE 393 

Homme qui, non oisoux, jihominant lo vîco, 

Avoit surtout aymé cost hoiinosto cxorcico. 

Là le Cyi)rès s'csiovo, et les beaux Ornnpez 

Plantez dans des vaisseaux par ordre sont rangez : 

Tout le long- d'unlianll mur les Grenadiers verdissent, 

Dos Citronniers gentils les richesses jaunissent : 

D'autre part, par compas, le Sycomore beau 

Va s'eslovant au ciel verdissant de nouveau : 

L'on voit en sa saison mainte odorante rose 

Au soleil du matin nouvellement esclose : 

Là l'œuillet s'espanit, et le lis blanchissant 

Jette ses belles fleui's au milieu jaunissant : 

En longueur on y void mainte plaisante allée 

Qu'un Coudrier branchu couvre de sa fueillée : 

Le mignard Jassemin, d'une blanche couleur, 

Y jette abondamment sa bien flairante fleur : 
En long vous y voyez d'une belle verdure 
S'eslargir plaisamment mainte riche bordure. 
Où l'on peult six vingts pas cheminer à couvert 
Entre deux rangs plantez de Laurier toujouis verd : 
Les oiseaux amoureux, d'un desgoisant ramage, 

Y dcsgorgent sans fin quelque gentil passage... 
Fi! fi! la ville pue : les champs, et les fustaies, 
Les eaux, et les vallons, et les vertes saulsaies, 
Le doux chant des oiseaux ne sont point destinez 
Pour ceux qui sont toujours aux villes confinez : 
Allons donc, mon Daurat, chasser, voiler, et prendre, 
Danser, saulter, pescher : il ne fault plus attendre. 
Aussi ne veulx-je pas sans toy (ô mon Ronsard) • 
Prendre plaisir aux champs : je t'en veux faire part, 
.le sçay qu'il te desplaist de voir dans une ville 
Ennuieuse à chacun ceste tourbe incivile, 

D'où Vxv gros et puant te contrainct quelquefois 

Sortir, pour t'esgaier par les sauvages bois : 

Viens doncq' avecques ceux dont pas un ne désire 

(Ayant adoré Dieu) qu'à danser, et à rire. 

Viens doncques, mon Ronsard, afin que par les champs, 

Par les bois, par les eaux, nous allions retrenchans 

Los soucis, les ennuis, et l'humeur inutile 

Que cause en nos cerveaux le gros ser de la ville : 

Et pourtant si mes vers marchent d'un stile bas, 



;J94 LES POÈTES DU TERROIR 

Je tp supply, Ronsard, ne les dédaigne pas. 

Desportes, qui des Rois bien-aymé sçais escrire 

D'un stile doux coullant ton amoureux martyre, 

Qui mollirois un roc, et rendrois à ton vueil, 

Tout cœur dur et ingrat, et tout impiteux œil : 

Tu ne dédaigneras si bonne compagnie, 

Qui de la ville aux champs cerclie une heureuse vie : 

Et si de bien chasser, et voiler as désir. 

Soit aux champs, soit aux bois, tu en auras plaisir. 

Amour m'a faict chanter quelquefois la tourmente. 

Qui m'a presque noyé dans la Scylle béante 

De ses flots hazardeux; mais voyant mon bateau 

Trop fluet pour voguer sur une si grande eau, 

D'un si bon vent que toy, j'ay rabbaissé mes voiles, 

Et plié pour jamais leurs trop foiblettes toiles : 

Désormais m'amusant d'une rustique voix 

A chanter l'œr, les eaux, et les champs, et les bois. 

Or s'ainsi comme toy j'avais acquis la grâce 
(Par nature ou par art) des neuf sœurs de Parnasse, 
Je chanterois si haut, que Phebus, et Fouilloux', 
Viendroient, ressuscitez, chasser avecques nous : 
Mais, las, pour bien chanter je suis si mal-habile. 
Que je ne doubte pas qu'on ne trouve mon stile 
Et rude, et mal plaisant; pour le moins le subject 
Fera trouver d'aucuns louable monproject. 

Et toy, docte Bryf dont la Muse féconde 

En sonnets, en chansons, faict estonner le monde. 

Qui as pris le plaisir de chanter quelquefois 

Les Bergers amoureux, les Demi-dieux des bois, 

Seras-tu dédaigneux d'abattre sur ce livre 

Ton œil, pour voir qu'aux champs est heureux qui peut viv 

Sans suivre chagriné ces fardez courtisans, 

Et ces Palais dorez pleins de soucis cuisans : 

Viens voir chasser aux champs, aux bois, et aux campagni 

Dedans terre, dans l'ser, aux festes des montagnes 

Voir danser un Pitault, un Berger fredonner, 

Vendanger le raisin, et les blez moissonner... 



4 



I. Jacques du Fouilloux, gcnlilliommc poilcvin, aulcur d'un trait 
(le La Vénerie, édit. de lOoO, 18U, 18Gi, etc. - 



I 



ILL-UE-l KANCE 



LA HUEE AUX ALOETTES 

Un jour il nous souvient do faire une assemblée 

Et daller par les champs cercher à la volée 

En campag'ne bien larg'e, où nous pourrons trouver 

Quelque place où puissions nostre rests esprouver, 

Faicte depuis trois jours, pour dans la nappe grande 

D'alocttes ])Ousser en criant quelque bande. 

En un lieu bien choisi par Jacquet, se moct bas 

L'attirail de la rets longue de trente pas, 

Qui à coup se desplie et de long estendue 

Qui droict à vau le vent premièrement tendue. 

Quatre longs pieux jumeaux d'un maillet rebouché 

Dans terre sont cognez; aux deux est attaché 

Le cordeau de dessous; puis chascune brochette, 

Dans le trou des deux pieux près rangez, s'entrejelte 

L'autre cordeau, d'un cœur de chanvre non rompant. 

D'un droict alignement sur tous les pieux rampant, 

S'estend à toute force et loing de là s'arreste 

Attaché fort et ferme, afin que la rests, preste 

A débander, ne faille, au moyen que le pieu 

Pour estre foible, ou court, desloge de son lieu. 

Or estant arresté des doux bouts dans la broche, 

Par le cran desja faict une guille ou encoche; 

En U!i bout et en l'autre on tii-e puis après 

Le cordeau pour le mettre en un cran fait exprès. 

Gela faict, la grand rests, de largeur abattue, 

De neuf grands pieds se void de son plat estendue ;• 

Puis, afin qu'au besoin il ne défaille rien, 

Le plus fort tire et void si elle revient bien. 

Si elle est bien, alors par la campagne grande, 

Armez d'os de cheval s'escarto notre bande. 

Jettent en l'air leurs voix et leurs gros os aussi 

Et meinent un tel braict par le champ cndurcy 

Que tous oiseaux, craintifs pour le bruit qu'ils entendent 

Pensant mieux s'asseurer par grand's troupes se bandent. 

Les voix haussent tousjours, et les os loings jettez 

Font baisser les oiseaux du bruict espouvantez, 

Guidant voir dessus eux une bande ennemie 



396 LES POÈTES DU TËRKOIR 

De cruels hobereaux pour massacrer leur vie. 
Tousjours à vau le vent nostre bande poursuit 1 

Où qu'aillent les oiseaux et de droict les conduict I 
Là où s'estend la rests. De là s'ils se destournent 
Ils vont les racueillir et font tant qu'ils retournent; 
Puis de hautaines voix redoublant leur huée, 
Des aloëttes font une g-rossc nuée, 
Rasant ores la terre, ore' en haut se portant 
Selon que le bruict croist et qu'on la va battant. 
Tant qu'enfin ne sçachant la pauvrette aloëtte 
Où tourner pour le bruit et cela qui se jette, 
Volant à vau le vent sur ses cerceaux légers, 
Rase la neige froide et fuyant les dangers 
Des crieurs imj)ortuns, de son aisle estendue 
Vole droict où la rets cautement abattue 
Est jà preste à tirer. Là Thibaut, roide et fort. 
Tenant au poind la corde où se cache leur mort, 
S'arreste pour tirer; lors double la tempeste. 
Et le grand bruict des voix; nul de nous ne s'arreste, 
Ains' courant de vitesse et tousjours criaillant, 
. Et des voix et des os les allons assaillant, 

Et les menons droict là! Lors Thibaut, qui sent l'heure, 

Qu'ils viennent pour passer, guère plus ne demeure 

A tirer le cordeau ; mais d'un nerf efforcé 

Il a sur les oiseaux le filet renversé, 

Les surprend dedans l'air, les repousse grand erre. 

Et dans les mailles pris, les reconduit à terre. 

Dix douzaines et plus dedans la rests surpris 

Se trouvent de ce coup aussitost morts que pris. 

Lors sans que desirions en prendre davantage, 

Alaigres et contents nous tournons au village. 

(Le Plaisir des Champs, Paris, 1583.) 

1. Mais. 



GUILLAUME COLLETET 

(1.V.)8-1G.VJ) 



Ce fut certes le plus Parisien do nos poètes. Guillaume Coll.-- 
tet naquit à Paris le 12 mars 1598. L'aîné do vingt-quatro enfants, 
tous viables, « le roseau le plus long do celte lliUe de Pan ». 
selon Théophile Gautier, il appartenait à une fiimille do notaires 
et de magistrats. Il étudia le droit, se fit recevoir avocat, mais n<< 
plaida guère, préférant, dit-on, « sucer l'Ame des pots » en coui- 
paguie dos meilleurs a biberons » et faire des vers. 

Protégé de Richelieu, il fut l'un des premiers membres de 
l'Académie française. On a de lui plusieurs recueils de poèmes 
et une foule d'opuscules singuliers : Les Divertisscinens (Paris. 
Rob. Estienne, 1631, et Jacques Dugast. 1633, in-8»); Epigramincs 
(Paris, L. Chamhoudry, 1653, in-12); Poésies diverses (ibid., 165(;. 
in-12); Sur la droite de Mendon ruinée (s. 1., 1054. in-fol.); Sur 
le beau Chasleau de Mendon (s. 1. n. d.. in-fol.), etc. Son meil- 
leur ouvrage était sans aucun doute les Vies des Poètes fran- 
çais, auxquels il consacra les meilleures heures de son existence 
et dont le manuscrit original fut brûlé en 1871, dans l'incendie 
de la liibliothèque du Louvre '. Tallemant dos Réaux a laissé do 
curieuses notes sur ce singulier écrivain du xvii» siècle qui 
garda la tradition des vieux maîtres français et le culte de Ron- 
sard. On y lit ces lignes savoureuses : o Guillaume Colletet, l'un 
des académiciens qu'on appeloit autrefois de la pilié de Rois- 
Robert, à qui pourtant il est eschappé par endroit de bonnes 
choses, se maria poétiquement avec la servante de son père 
[Marie Prunelle], qui estoit un procureur au Chastelet : et c^qui 
est de plus estrange, c'est que cette fille n'avoit rien de joly. ot 
lui n'ostoit pas trop à son aise. Il en a eu un fils qui s'appelle 
[François] Colletet, digue lils d'un tel père. » 

Ajoutons que lorsque celle-ci mourut, il en fut quitte pour 
épouser une autre servante. On a dit que sa dernière femme se 
nommait Claudine Le Nain (ou Le Hain). Elle était fort galante, 
avait de l'esprit et passait pour faire des vers mieux que notre 
l>oète. Cette légende a couru longtemps, mais ou n'a point laissé 
du s'en moquer quand la mort du mari rendit l'épouse muette. 

1. Nous avons annoncé la resliliilion de 21^ Vies de Poètes dp 
Guillaume Collolet. Celles-ci, annotées et mises au point, paraîtront 
chez l'éditeur Honoré Champion. 

II. 23 



o98 LES roÈTES DU TEKKOIR 

Colletet avait, dil-on, maison do ville et maison des champs, 
cette dernière sise à Rtingis, an Val-Joyenx. Sa maison de Pa- 
ris, tout en haut du faubourg Saint-Marcel (rue Neuve-Saint- 
Etienne), était l'ancienne habitation de Ronsard. « Nous allions 
manger bien souvent chez lui, écrit Urbain Chevreau, à condi- 
tion que chacun y feroit porter son pain, son plat, avec deux 
bouteilles de vin de Champagne ou de Bourgogne; et par ce 
moyen nous n'estions point à charge à nostre hôte. II ne four- 
nissoit qu'une vieille table de pierre sur laquelle Ronsard, Jo- 
delle, Belleau, Baïf, Amadis Jamyn, etc., avoient fait en leur 
temps d'assez bons repas : et comme le présent nous occupoit 
seul, l'avenir et le passé n'y entroiont jamais en ligne de compte. 
Claudine avec quelques vers qu'elle chantoit, y choquoit le verre 
avec le premier qu'elle entreprenoit, et son cher époux M. Col- 
letet nous récitoit, dans les intermèdes du repas, ou quelque 
sonnet de sa façon ou quelque fragment de nos vieux poètes, 
que l'on ne trouve point dans leurs livres... » Mais l'on ne tari- 
rait point d'anecdotes sur ce nourrisson des Muses. Les années 
J651 et 1652 furent mauvaises pour le poète. La guerre civilt 
l'obligea à déloger de sa maison de ville, son petit château dt 
Rungis fut pillé par les soldats, et, pour comble de disgrâce 
un jour qu'il passait rue des Carnaux (actuellement rue des Bour- 
donnais), près des Saints-Innocents, l'enlablement d'une vieilli 
maison lui tomba sur la tète. Il fut pendant cinq mois entre I; 
vie et la mort, et n'eut d'autre consolation que de s'écrier : 

Maudites soient les avenues 

Du cimelière de Paris I 

Les grands rois et les grands esprits 

En dcvroient éviter les riies. 

Ferronnerie, ô Carneaux, 

Si vous n'en estes les bourreaux, 

Vous leur i'ournissez des relrailes. 

N'est-ce pas sous vos sombres toils, 

Et qu'on assomme les poètes, 

Et qu'on assassine les rois? 

Sur ses vieux jours, il fut pris d'une plaisante dévotion, corn 
posant des poésies pieuses pour des personnes austères; ave 
l'argent qu'on lui en offrait il allait boire au cabaret de la Pomm 
de pin. La mort le surprit, dit-on, à table, le 11 février 1659. 1 
était si dénué de ressources que ses amis se cotisèrent pour 1 
faire enterrer. 

Bibliographie. — Abbé Goujet, Biblioth. française, t. XVI 
p. 281. — Tallemant des Réaux, Historiettes, 3" éd., "VII, p. 104 
— Pellissou et d'Olivet, Hist. de V Académie française, etc. - 
Th. Gautier, les Grotesques, Paris, Charpentier, 1897, in-18. - 
Fred. Lachèvre, BibUogr. des rcc. collectifs de poésie, 1597-1700 



ILE-DE-FRANCE 3W 

. II et in. — Voy. en outre Jal, Dictionn. critique de biogr. et 
l'histoire; Chevracana, Carpenteriana, Mcnagiana (édit. de 
762), etc. 



LA xMAISON DE RONSARD 

le ne voy rion icy qui ne flatte mes yeux; 
ucste Cour du Ballustre est gaye, et magnifique; 
]os superbes Lyoïis qui gardent ce Portiquo 
iidoucissent pour moy leurs regards furieux. 
Je feuillage animé d'un vent délicieux 
loint au chant des oyseaux sa tremblante musitjue; 
> parterre de fleurs, par un secret magique, 
Semble avoir desrobé les Estoiles des Cirux. 
L'aimable promenoir de ces doubles Allées, 
^ui de profanes pas n'ont point esté foulées, 
jlarde encore, ô Ronsard, les vestiges des tiens. 
\Iais Dieux! ce nom m'inspire une sainte manie; 
^omme je trouve icy mes pas avec les siens, 
le trouve dans mes vers sa force, et son (Jénie. 

{Autres Poésies Je M. Cotletet, 1642. 

LE DINER DE LA CROIX-DE-FER 

De quinze ou seize au moins que nous sommes icy, 
Papistes, huguenots, de différent mérite. 
L'un fait le libertin, l'autre fait l'hypocrite; 
L'un plaide pour Sedan, et l'autre pour Nancy ; 
L'un raille un nez pointu, l'autre un nez raccourcy, 
L'un censure un poulet, l'autre une carpe frite; 
L'un entre, l'autre sort; l'un rit, l'autre s'irrite; 
L'un réforme l'Estat, l'autre vit sans soucy. 
L'un s'entretient d'amour, et l'autre de chicane; 
L'un parle de sa bure, et l'autre de sa panne : 
Moi je mange en repos, et bois sans dire mot. 
Amy, qui les connois d'esprit et de visage, 
'Vis-tu jamais ailleurs un repas si falot, 
Et parmi tant de fous un poëte si sage? 

[Poésies diverses, Paris, Chamhoudry, 1656.) 



CLAUDE LE PETIT 

(1638 ?-l 662) 



Ce poète appartient à Paris par son œuvre et par sa fm tra- 
};ique. Edouard Tricotel a écrit l'histoire de sa vie. Aussi biet 
u'en dirons-nous que deux mots. Claude Le Petit naquit à Beu- 
vron, près de Forges, en' Normandie, vers 1638 ou 1639. Il fit s; 
philosophie chez les jésuites. A sa sortie du collège, il tua d'ui 
coup de poignard, à la suite d'une querelle, un iVère du couven 
des Augustins, s'enfuit pour se mettre à l'abri des poursuites 
pérégrina à Rome et à Madrid, et revint en France pour mouri 
« estranglé et bruslé eu place de Grève » comme blasphémateii 
et impie, le premier jour de septembre 1662. Il avait fait parai 
Ire : L'Escole de l'interest et l'université d'Amour, traduit d 
l'espagnol de Piedrabuona (Paris, Guignard, ou Pepingué, 1662 
in-12); L'Heure du Berger, demy-roman comique ou roman demy 
comique (Paris, A. Robinot, 1662, in-12); Les plus belles pensée 
de saint Augustin en vers français (Paris, J.-B. Loyson, 166C 
in-12), et enfin ce livre curieux qui a fait sa réputation parni 
les lettrés, La Chronique scandaleuse ou Paris ridicule (Colo 
gne, Pierre de la Place, 1668, in-12; Paris, sans nom de libr. 
1672, in-12; Paris, Pierre Marteau, 1693 et 1694, in-12 (à la suit 
du Tableau de la Vie et du gouvernement de MM. les Cardinau. 
lUchelieu et Mazarinet de M. Colbcrt, etc.); à Carthagène « pa 
Ignace de Loyola... à l'enseigne de la Madona », 1702, in-12 
Paris, Pierre le Grand, 1713, in-12; Amsterdam, Fritscli et Bohn 
1714, in-12 (au tome II des Œuvres diverses du sieur 1). ' ; Pari^ 
Delahays, 1859, in-12 (nouv.éd. revue et corrigée, avec des note^ 
par P.-L. Jacob). « Le Paris ridicule, observe Paul Lacroix, fi 
composé vers l'année 1655 ou 1656; on y remarque plusieur 
particularités cjui équivalent à des dates certaines. C'est u 
poème satirique plein de traits audacieux qui n'épargnaicmt i 
le gouvernement, ni la religion, ni le roi, ni ses ministres, i 
Dieu ni diable, selon l'expression de l'auteur, et qui, par cel; 
présentait un caractère dangereux do rébellion contre tout c 

\. Cette édilion contient on outre le texte de Madrid ridicu'e, déj 
publié en 1713, et qui est vraisemblablement de notre poète. 



I 



ILE-DE-FKANCE 401 

[iii devait être respecté à l'époque où il fut composé... » C'est, 
ijdutons-nous, le meilleur document poétique que nous possé- 
tious sur Paris au xvii» siècle. 

lîiBLiOGRAPiiiE. — p. Plastelet, Notice liogr. et bibliogr. sur 
' !. Le Petit, Recueil des trav. de la Soc. d'agricult.. se. et arls 
1 A^en, 1853, t. VI. — P. Lacroix, Avertissement à la réimpr. 
I<; Paris ridicule, etc., 1859. — Ed. Tricotel, Cl. Le Petit, etc., 
I^xtr. du Bulletin du Bibliophile, 1863, in-8°. — Fr. Lachèvre, 
inbliogr. des rec. collectifs de poésies, 1597-1700, t. III, p. 408. 



PAKIS RIDICULE 

V K A G M E N T 

Le Louvre. 
Louvre, couvert moitié d'ardoise, 
Et moitié couvert de vieux plomb, 
D'où vient qu'on voit ce Pavillon 
Plus court que l'autre d'une toise ? 
J'admire vos compartimens, 
Vos reliefs, vos soubassemens. 
Votre Façade et vos Corniches : 
Rien n'y manque, hormis de graver 
Au-dessus de toutes vos Niches, 
Maison a louer pour l'Hyver. 

La Chapelle du Louvre. 
Tous les Limousins de Limoges 
Ont-ils ici leur rendez-vous .' 
Bonté divine, où sommes-nous? 
Me prend-on pour un Alobroge ? 
J'enrage tout vif dans ma peau. 
Cette Rotonde au plat coupeau, 
Est-ce là pour braver Rome.' 
Personne ne me répond rien : 
J'aimerois autant voir un homme 
Dire que Dieu n'est pas Chrétien. 

Les Tuileries. 
Pour ne point fausser Compagnie 
Par un trait trop brusque et soudain, 



102 LES POÈTES DU TERROIR 

Allons faire un toui' au Jardin, 
Dépêchons sans cérémonie : 
Qu'il est beau, qu'il est bien oeuvré ! 
Mais d'où vient qu'il est séparé 
Par tant de pas du domicile' ? 
Est-ce la Mode en cette Cour 
D'avoir la maison à la Ville, 
Et le Jardin dans le Fauxbourg ? 

La Place du Carrousel. 

Cirque de bois à cinq croisées, 
Barbouillé d'Azur et d'orpiii, 
Amphithéâtre de sapin, 
Fantôme entre les Colisées : 
Manèg-e de Pantagruel, 
Belle place du Carrousel, 
Faite en forme d'huitre à l'écaille, 
Quoi qu'on en dise, vous voilà. 
Un habit de pierre de taille 
Vous siéroit mieux que celui-là. 

La Grande Écurie. 

Grande Ecurie, en ce grimoire 
Chacun saura ce que tu vaux, 
Tu n'as que cinq ou six chevaux, 
Les autres sont-ils allez boire.' 
Mais taisez-vous, Dame Alizon, 
Contre le Prince, sans raison, 
Vous tournez tout en raillerie : 
Qu'importe à ce grand Potentat 
Qu'il en ait dans son Ecurie? 
11 en a tant dans son Etat ! 

Le Palais Cardinal, aujourd'hui Palais Royal. 

Ici demeuroit Maître (irifTe, 
Dit Jean Armand de Richelieu, 
En son temps quasi Demi-Dieu, 
Demi-Prince et Demi-Pontife : 

I. Du Vieux Louvre eldu l'alais Royal où logeait autrefois la 



ILE-DE-FRANCE 403 

Vois-tu ce merveilloux Chapeau, 
Qui nageoit sur terre et sur eau, 
Au frontispice de l'ouvrage? 
C'est lui qui fit tous ces travaux; 
La belle maison! C'est dommage 
Qu'elle n'ait des pois à moineaux. 

Les Halles. 

Nous ne saurions nous en dédire, 
Il faut passer par ce marché, 
Et, bien ou mal enliarnaché. 
Dire en passant le mot pour rire ; 
Je suis dans la plus belle humeur 
Où l'on ait jamais vu Rimeur, 
De louer cette Foire immonde : 
Mais quand j'en dirois haut ou bas 
Les plus belles choses du monde. 
Dieu même ne m'entendroit pas. 



Fut-il jamais clameurs pareilles ' ? 
Si le Ciel n'a pitié de moi, 
Je deviendrai sourd, par ma foi, 
En dépit de mes doux oreilles : 
Chacun parle et nul ne répond. 
L'on n'entend rien, l'on se confond, 
Tout marche, tout tourne, tout vire. 
Après cela. Père Eternel! 
Qui ne croira dans cet Empire 
Le mouvement perpétuel.^ 



A la bonne heure pour la France, 
A la bonne heure aussi pour nous ; 
Pourvu que Messieurs les Filoux- 



1. Vieux chapeaux à vendre 1 Les vendeuses de ce quartier, sont 
assez connues sous le nom de « harengères des Halles ». 

1. Ce quartier éloit autrefois fort fréquenté par les filous, qui y 
ooupoient bien des bourses. 



LES POETES DU TERROIR 

Ne nous lanternent plus la gance. 
Çà, rions-en tout notre sou; 
Mais non, ne faisons point le fou, 
Retirons-nous, et sans satire 
Faisons place à qui veut rester; 
On ne vient pas ici pour rire, 
On n'y vient que pour acheter. 

Le Pilori. 

Déchargeons plutôt notre flegme 
Sur ce vieux cylindre pourri : 
Ce gibet nommé Pilori 
Mérite bien im apophthegme : 
Quoiqu'il soit en état piteux. 
Il fait voir à ce siècle honteux 
Qu'on faisoit autrefois Justice; 
Et conclut enfin contre lui. 
L'ayant privé de son office. 
Qu'on ne la fait plus aujourd'hui. 

La Friperie. 

Tandis que j'ai la verve roguo, 
Point de quartier à ces gens-ci; 
Voici l'enfer en racourci , 
C'ost-à-dire la Synagogue : 
Eh quoi! Fripiers Rabinisés! 
Seigneurs Juifs Christianisés! 
Osez-vous bien ici paroître? 
Engeance de Mathusalem, 
Juifs baptisés, croyez-vous être 
Encore dans Jérusalem? 

4, 

Ne leur donnons point tant d'amorce, 
Muse politique partout; 
Lorsqu'on pousse les gens à bout, 
Leur desespoir se change en force : 
Laissons les modernes Hébreux, 
Sans aller déclamer contre eux. 



ILE-DE-FRANCE 405 

Jndaîser ainsi qu'à Romo' : 
N'insultons personne en ce liou, 
Ils pourroient bien tuer un homme. 
Ayant pour rien fait pondre un Dieu. 

Cimetière des Saints-Innocents. 

En passant par ce Cimetière, 
Prions Dieu pour les trépassés; 
Que dos l'un sur l'autre entassés! 
Que de cendre, et que de poussière ! 
Quatre mots de Moralité 
Sur co lieu de Mortalité : 
Hommes, pour une bagatelle 
Qui vous donnez tant de souci, 
Toutes les tètes sans cervelle 
Ne sont pas dans cet endroit-ci. 

Le Pont-Neuf. 

Faisons ici renfort de pointes, 
Le cliomin nous mène au Pont-Neuf; 
D'un bon régal de nerf de bœuf 
Saluons ces voûtes mal jointes! 
Vraiment, Pont-Neuf, il fait beau voir 
Que vous ne vous daignez mouvoir 
Quand les étrangers vous font fête : 
Savi^z-vous bien, nid de Filoux, 
Qu'il passe de plus grosses bêtes 
Par-dessus vous que par-dessous? 



Pourquoi nous faites-vous la morgue 

Avocque votre Nouveauté, 

Pont en cent endroits rajusté 

Tout ainsi qu'un vieux soufflet d'orgue.' 

Vous qui faites compassion 

1. Par l'ordonnance du pape Paul IV, les juifs n'y ont aucun négoce 
que celui des vieilles liardes, comme les fripiers a Paris. Les unsot 
les autres sont renfermés dans un certain quartier qu'on appelle a 
itomc il Ghetto, et à Paris la Friperie. 



406 LES POÈTES DU TERROIR 

A la moindre inondation, 

D où vous vient cette humeur altière? 

Est-ce à cause que vous avez 

Cent égouts dans votre rivière, 

Et plus d'étrons que de pavez? 

[Rome, Paris et Madrid ridicules, etc. 
Paris, P. le Grand, 1713.) 



I 



PAUL SGARRON 

(1010-1060) 



Co que l'on connaît lo mieux de ce poète, c'est son épitaphe 
composée par lui-même : 

Ccluy qui cy maiutonaut dori, etc. 

Sa vie a été écrite maintes fois; ses œuvres furent réimprimées 
sans cesse avec succès. Seul, le xix» siècle lui a tenu rigueur: 
on a mal compris, aux époques de romantisme ou d'analyse, ce 
génie naturel, un peu trivial, qui représente ici lo rire do l'an- 
cienne France. Il a dCi beaucoup aux Italiens, et sa poésie bur- 
lesque n'est à proprement parler que la décadence du genro 
satirique, si ilorissant de Clément Marot à Mathurin Régnier, 
La biographie de Scarron est dans toutes les mémoires; nous 
n'en donnerons qu'une courte t^squisse, simplement pour lix<T 
des dates, sinon des faits intéressant notre thèse. Encore 
ferons-nous des emprunts à quelques critiques récents. Nous 
nous réservons pour une étude sur Scarron écrivain de mœurs. 
Il naquit à Paris le 4 juillet 1610, do Paul Scarron, conseiller au 
Parlement, — Parisien comme lui, d'une famille originaire du 
Piémont, — et de Marie Goguet, son épouse, d'extraction poite- 
vine. Il n'avait pas atteint trois ans quand il perdit sa mère. 
Son père ne tarda pas à se remarier avec Françoise de Plaix, 
M la plus plaidoyante du monde », laquelle, en vraie marâtref le 
rudoya si bien qu'il lut envoyé chez un parent, à Charlcville. 
Deux ans après, il revint à Paris pour achever ses études, prit 
le petit collet et la tonsure vers l'âge de dix-neuf ans et se lit 
bien recevoir de la compagnie galante du Marais. A. ce moment, 
il fait figure dans les sociétés littéraires, débite des fadeurs à 
des Cliloris de rencontre et « arrondit la jambe, tout comme un 
autre, chez Marion Dolorme ou chez Ninon ». A vingt-trois ans. 
il est contraint parles siens d'accepter un modeste emploi près 
de Charles II de Beaumanoir, évoque du Mans. Admis par la 
Suite comme chanoine du chapitre de Saint-Julien du Mans, il 
n'a rien perdu de son goût des plaisirs et vit sans souci du 
lendemain. Le lendemain sera terrible qui fera du jeune et bril- 
lant ecclésiastique le malheureux cul-de-jatte paralytique et 



408 LES POÈTKS DU TEUKOIR 

goutteux que l'on sait. La légende lient ici lieu de document. 
On raconte qu'à la suite d'une folie de carnaval, poursuivi par 
la populace et obligé de chercher un refuge dans les roseaux 
de l'Huisne, il fut saisi par le froid au point de perdre pour 
toujours Tusage de ses membres et de devenir, ainsi qu'il le 
dit lui-même, « un raccourci de la misère humaine ». Avec la 
santé il perdit une partie de ses ressources. L'exil de son père 
et un procès qu'il soutint contre sa belle-mère achevèrent sa 
détresse. Il s'en consola en faisant des comédies burlesques qui 
obtinrent une grande vogue. Fixé à Paris, il se faisait traiter à 
la Charité, au faubourg Saint-Germain, où il prenait des bains 
de tripes. Sa maison, qu'il avait, grâce à la libéralité de quel- 
ques seigneurs, transformée en « hôtel de l'impécuniosité », rue 
Neuve Saint-Louis, près l'hôpital Saint-Gervais, était le rendez- 
vous de la plus noble et joyeuse compagnie. « Les comtesses de 
Lude, de La Suze, de Bassompierre ; le prince et la princesse 
de Guéménée, la duchesse de Rohan, M'»» de Mauzeron, le major 
Aubry, Sarazin, La Mesnardière et d'autres voisins et voisines 
accouraient, dit-on, à ses fêtes, où le vin coulait comme l'esprit, 
sans lésiner ; d'ailleurs ses deux sœurs, Anne et Françoise, don 
l'une était jolie pour deux, Anne aimant le vin et Françoise le 
hommes, achalandaient assez bien son logis' ». Les bons mots 
lui valaient chaque jour quelque nouvelle gratification, et l'on 
n'a pas oublié qu'il sollicita d'Anne d'Autriche la faveur d'être 
son malade en titre, et fît attacher une pension de cinq cents écus- 
à cette charge, de création nouvelle. Plus tard, ces honorairet 
lui furent retirés pour avoir écrit La Mazarinade, et il se trouv; 
dans la gêne. Il avait épousé, en 1652, Françoise d'Aubigné, h 
future M'»e de Maintenon. Il vécut huit années avec elle, d'une 
existence heureuse, faisant jouer ses comédies, publiant le Ro- 
man comique, rimant une quantité extraordinaire; de sonnets 
épithalames, requêtes, rondeaux, odes, épitres. étrennes, etc. 
qui ont constitué depuis son bagage de poète. (Voyez : Ilccuei 
de quelques vers burlesques, Paris, T. Qninet, 1643, in-4»: Suit^ 
des Œuvres burlesques, ibid., 1644 et 1647, in-4<'; Les Œuvres bur- 
lesques, etc., III« partie, ibid., 1671, in-4».) Il mourut sans avoi 
rien perdu de sa gaieté, résistant jusqu'à la fin aux plus intolé 
râbles douleurs, le 4 octobre 1660, laissant, avec les ouvrage 
cités plus haut. Le Virgile travesti, des comédies, Jodclct nu l 
Maistrc Valet, Jodelct duelliste, L'Héritier ridicule, Don Japht 
d'Arménie, un long poème, Typhon ou la Gigantoinachic, de 
contes, des nouvelles, des lettres et quinze gazettes en vers, \ei 
quelles sont réunies avec dix-sept autres de ditlërents auteur 
dans le volume suivant : Recueil des Epistres en vers burlesque 

1. Paul Olivier, Cetil Poètes lyriques, précieux ou burlesques il 
dix-septième siècle, Paris, Havard fils, 1898, in-12. 



ILE-DE-FRANCE 409 

le M. Scarron... sur ce qui s'est passé de remarquable en l'anncc 
!lj'>ô, Paris, Al. Lessolin, 165C, iii-i°. Les œuvres complètes de 
Scarron ont eu un grand nombre d'éditions; les plus dign.s 
1 être si<;naléessont celles d'Amsterdam, Ab. Wolfgaug. « sui- 
vant la copie imprimée à Paris », 1668, 12 parties en 7 vol. petit 
Q-12: Amsterdam, J. Wetstein, 1737, 10 vol. petit in-12; Ams- 
terdam, J. Wetstein, et Paris, David, Durand, Pissot, 1752, 7 et 
12 vol. iu-Ti; Paris, Bastien, 1786, 7 vol. in-S», cette dernien- 
moins rare, mais meilleure que les précédentes. 

Bibliographie. — Th. Gautier, r.es Grotesques, nouv. éd., Pa- 
ris, Charpentier, 1897, in-18. — Tallemant des Réaux, IJisto- 
nettes, etc. — V. Fournul, La Littérature indépendante et Id- 
\ains oubliés, Paris, Didier, 1866, in-12. — Hoislile (do), 
irron]. Revue des Questions hist., juill.-oct. 1893. — Moril- 
l.it, Scarron et le genre burlesque, Paris, 1888, in-8». — H. Char- 
don, Scarron inconnu, etc., Paris, Champion, 1904, 2 vol. in-V'. 
— Emile Magne, Scarron et son Milieu, Paris, Mercure de Franc»-, 
1905, in-18. — Frédéric Lachèvre, Bibliogr. des rec. collectifs de 
poésies flûOl-llOOJ. t. II, III, IV, etc. 



SONNET 

Un amas confus de maisons, 
Des crottes dans toutes les rues, 
Ponts, Eglises, Palais, Prisons, 
Boutiques bien ou mal pourvues. 

Force Gens noirs, blancs, roux, grisons. 

Des Prudes, des Filles perdues, 

Des meurtres et des trahisons, 

Des Gens de plume aux mains crochues. 

Maint poudré qui n'a point d'argent, 
Maint homme qui craint le Sergent, 
Maint fanfaron qui toujours tremble. 

Pages, Laquais, Voleurs de nuit, 
Carosses, Chevaux, et grand bruit, 
C'est là Paris, que vous en semble? 



10 LES POÈTES DU TEKKOIR 



LA FOIRE SAINT- GERMA IX 1 

A Son Altesse Royale. 

... Sangle au dos, bâton à la main, 
Porte-chaise, que l'on s'ajuste, 
C'est pour la Foire Saint-Germain : 
Prenez garde à marcher bien juste. 
N'oubliez rien, montrez-moi tout, 
Je la veux voir de bout en bout. 
Car j'ai dessein de la décrire. 
Muse au ridicule museau, 
De qui si souvent le nazeau 
Se fronce à force de trop rire, 
Muse qui régit la Satyre, 
Viens me réchaufFer le cerveau. 

Guide de mon esprit follet, 
Qui surtout chéris le burlesque, 
Soufle-moi par un camouflet 
Un stile qui soit bien grotesque : 
J'en veux avoir du plaisant, 
Et fût-il un peu médisant. 
J'y mettrai tout, vaille que vaille : 
Mais devant que de rimasser 
Bannissons de notre penser 
Tout souvenir qui le travaille. 
Et commençons par la canaille 
Qui nous empêche de passer. 

Que ces Badauts sont étonnés 
De voir marcher sur des échasses ! 
Que d'yeux, de bouches et de nez, 
Que de différentes grimaces ! 
Que ce ridicule Arlequin 
Est un grand amuse-coquin ! 
Que l'on achève ici de bottes ! 

1. Celle pièce a paru pour la promiére fois, anouMiic, à Paris, 
chez Jouas Brequigny, eu 1043 (in-4o de 19 p.). 



ILE-DE-FRAXCE 

Que de gens de toutes façons, 
Hommes, femmes, filles et garçons. 

Amasseront ici de crottes, 
S'ils ne portent des caleçons î 

Ces Cochers ont beau se hâter, 
Ils ont beau crier gare, gare. 
Ils sont contraints de s'arrêter. 
Dans la presse rien ne déraare. 
Le bruit des pénétrans sifflets. 
Des flûtes et des flageolets. 
Des cornets, haubois et musettes. 
Des Vendeurs et des Acheteurs. 
Se mêle à celui des Sauteurs, 
Et des tambourins à sonnettes 
Des Jolieurs de marionnettes 
Que le peuple croit Enchanteurs. 

Mais je commence à me lasser 
D'être si longtemps dans la boue ; 
Porteurs, laissez un peu passer 
Ce carosse qu il ne vous roue: 
Kt puis pour marcher sûrement. 
Appliquez-vous soudainement 
A son damasquiné derrière: 
Moins de monde vous pressera ; 
Le chemin il vous frayera : 
Mais sil reculoit en arrière. 
De peur de briser notre bière. 
Faites de même qu'il fera. 

Quelqu'un sans doute est attrapé, 

J entens la trompette qui sonne : 

Bien souvent pour être dupé 

Ici tout son argent on donne. 

Ha! je le voi, maître sot. 

Qui se gratte sans dire mot, 

En recevant la babiole. 

Qui de son argent est le prix. 

Dieu', de quelle joie est épris 

Le maudit Blanqueur qui le vole. 



411 



^ 1 ■- LES POÈTES DU TERROIR 

Et que la dupe qu'il console 

A peine à ravoir ses esprits! 

Mais qu'est-ce que je viens de voir? 

Une Dame au milieu des crottes, 

Est-ce gageure ou desespoir? 

Mais peut-être a-t-elle des bottes. 

Ha! vraiment je n'en dis plus rien ; 

En l'approchant je connois bien 

Que c'est une belle homicide, 

Au nez de laquelle un beau fard 

Composé de craie et de lard 

Déguise bien plus d'une ride; 

Et que le filou qui la guide 

Est son brave ou bien son cornard. 

Que de peinturés affiquets, 

Dont les mères et les nourrices 

Régaleront leurs marmouzets 1 

Que de gâteaux et pains d'épicos ! 

Ici maint Laquais bigarré, 

Maint petit Diable chamarré 

Fait au Bourgeois guerre cruelle, 

Tandis que son Maître coquet 

Pousse maint amoureux hoquet 

Vis-à-vis de quelque Donzolle 

Qui l'amuse de sa prunelle, 

Et de son affété caquet. 

Que ces souillons de GaufFriers 

Font sentir l'odeur du fromage! 

Et que ces noirs Chauderonniers 

Font un fûcheux carillonnage ! 

Mais nous voilà quasi dedans : 

Bon-jour, Foire, Dieu soit céans; 

Je suis un pauvre cul-de-jatte, 

Qui viens tout exprès de chez nous. 

Non pour acheter des bijoux, 

Mais pour au grand bien de ma rate, 

Sur votre los qui tant éclate. 

Faire quelques Vers aigres-doux. 

Prenez bien garde à ce soldat, 

Ou plutôt ce grand As de pique ; 



ILE-DE-FKANCE 413 

De fine peur le cœur me bat, 
Que contre nous il ne se pique. 
Porteurs, marchez discrettement, 
Ne heurtez rien, mais posément 
Menez-moi par toute la Foire. 
C'est ici. Monsieur mon cerveau, 
Qu'on verra si je suis un veau, 
Si je mérite quelque gloire, 
Et si notre folle écritoire 
Fera quelque chose de beau. 

Petit rimeur trop éventé, 
(lardez-vous bien de rien promettre; 
Henguainez votre vanité, 
Où diable vous allez- vous mettre? 
Hé quoi, ne sçavez-vous pas bien 
Qu'un conte ne vaut jamais rien 
Quand on dit : Je vous ferai rire? 
Je crains pour vous quelques revers; 
Je crains que les Marchands divers 

Sur lesquels vous allez écrire. 

N'habillent, au lieu de les lire. 

Leurs marchandises de vos Vers. 

Arrêtez : certain Jouvenceau 

Chez un Confiturier se glisse; 

Son dessein n'est que bon et beau, 

Mais j'ai peur qu'il ne réussisse; 

(lar je remarque à ses côtés 

De Pages fort peu dégoûtés # 

l'ne troupe bien arrangée, 

l]t mal-faisant au dernier point. 

Que pour eux il sort bien à point. 

Tenant à deux mains sa dragée 

Qui des Pages sera mangée, 

Et dont il ne mangera point! 

Il ne sçait pas de quel destin' 

Sa confiture est menacée, 

Et qu'elle sera le festin 

De la Cent à gregue troussée. 

Ha! le voilà dévalisé. 

Dieux! qu'il en est scandalisé! 



414 LES POÈTES DU TERROIR 

Que son sucre qui se partage 
Parmi tous ces demi-filoux 
Lui cause un étrange courroux, 
Et qu'à ses yeux remplis de rage 
Un Ecuyer fouettant un Page 
Serait un spectacle bien doux ! 

Que ces Gentilhommes à pié 
Sont de nature peu courtoise ! 
Que ces Damoiseaux sans pitié 
Pour peu de chose font de noise! 
Qu'ils ont de sucre répandu, 
Qui pourtant ne sera perdu : 
Car de cette Irlandoise bande 
Il sera bien-tôt ramassé : 
Mais les lieux où l'on est pressé 
Ne sont pas ceux que je demande; 
Tirons d'une foule si grande 
Notre corps demi-fracassé. 

Ici le bel art de piper 
Très-impunément se pratique; 
Ici tel se laisse attraper, 
Qui croit faire aux Pipeurs la nique. 
Approchons ces gens assemblés, 
Hommes parmi femmes mêlés. 
Je vois ce me semble une dupe; 
Car ce beau porte-point coupé, 
D'un toufu panache hupé, 
Près de cette brillante jupe 
Qui bien plus que son jeu l'occupe, 
Qu'est-ce qu'un Damoiseau dupé? 

Qu'ils sont d'accord, ces assassins, 

Qui de paroles s'entre-mangent, 

Et qu'ils font de cruels larcins 

De leurs dez qu'à tous coups ils changent! 

Que ces deux Démons incarnés 

Sont sur ce pauvre homme acharnés 

Qui perd tout en gratant sa tête 

Et sans dire le moindre mot! 

Ha! qu'il a bien trouvé son sot 



I 



ILE-DE-FRANCE 415 

Geliii-là qui jure et tempête : 
Et qu'il fait bien la bonne hèle 
Avec son sei'ment de bigot! 

Foiro, l'élément des coquets, 
Des filoux et des tire-laine; 
Foire où l'on vend moins d'afliquets, 
Que l'on ne vend de chair humaine; 
Sous le prétexte de bijoux, 
Que l'on fait de marchez-vous, 
Qui ne se font bien qu'à la brune! 
Que de gens chez vous sont déçus! 
Que chez vous se perdent d'écus! 
Que chez vous c'est chose commune 
De voir converser sans rancune 
Les galajis avec les cocus ! 

Tout ce qui reluit n'est pas or 
En ce pays de piporie : 
Mais ici la foule est cncor 
Sans respect de la piorrerie. 
Menez-moi chez les Portugais; 
Nous y verrons à pou de frais 
Des marchandises de la Chine; 
Nous y verrons de lambre gris, 
De beaux ouvrages de vernis. 
Et de la porcelaine fine 
De cette région divine, 
De ce terrestre Paradis. 

Nous achèterons des bijoux. 
Nous boirons de l'aigre de cèdre ; 
Mais comment Diable ferons-nous 
Pour trouver une rime en èdre! 
N'importe, ne radoubons rien, 
Edre et cèdre riment fort bien. 
N'en déplaise à la Poésie, 
La fabrique de tant de Vers 
Sur tous ces objets si divers, 
Dont j'ai l'âme toute farcie. 
M'a fatigué la fantaisie, 
Et mis l'esprit tout à l'envers. 



416 LES POÈTES DU TERKOIU 

Beau Portugais de Portugal, 
Qu'un verre net on me délivre; 
Si l'aigre de cèdre est loyal, 
J'en acheté plus d'une livre. 
Couvrez donc un peu uos esté, 
Un peu moins de civilité, 
Et bon marché de marmelade. 
Sçachez, homme au petit rabat, 
Que je suis plus friand qu'un chat, 
A cause que je suis malade : 
Ne montrez donc rien qui soit fade, 
Ou qui ne soit pas délicat. 

Il est, ma foi, délicieux, 
Il est merveilleux, ce breuvage, 
Et n'est Muscat ni Condrieux, 
Qui m'en fit mépriser l'usage : 
N'en déplaise aux buveurs de vin, 
Par mon chef il est tout divin. 
Laquais, tiens bien cette bouteille, 
Mais garde bien de la casser. 
Et tâche aussi de t'en passer, 
En ami je te le conseille; 
Car je veux bien perdre l'oreille, 
Si tu ne te faisois chasser. 

Adieu, Seigneur Lopes, bon soir. 
Bon soir aussi, Seigneur Rodrigue; 
Lorsque je viendrai vous revoir, 
Vous me trouverez plus prodigue. 
Il est, ce me semble, saison 
De retourner à la maison; 
Je vois déjà de la chandelle, 
Et ne vois plus rien de nouveau 
Qui puisse aider à mon cerveau 
A faire une Slance nouvelle : 
Et puis comment la faire belle, 
Si je ne vois plus rien de beau. 

Tout beau, petit rimcur, tout beau. 

Vous allez apprêter à i-ire; 

Vous ne voyez plus rien de beau? 



ILE-DE-FRANCE 417 

Certes cela vous plaît à dire. 

A cette heure de tous côtés 

Arrivent ici des beauté» 

Qui n'y viennent qu'à la nuit sonibrt^ 

A cette heure, quand pour Philis 

Poudrés, frisés, luisants, polis. 

Les appolans Soleils à lonibre, 

Leur disent flcMirette sans nombr»^ 

Sur leurs Roses et sur leurs Lys. 

Voyons un peu ces Epiciers, 

Chez lesquels tant de monde acheté. 

poivre blanc, que volontiers 

Pour vous je vuide ma pochette ! 

Sçachons si l'on en peut avoir : 

Mais je ne vois là que du noir, 

Qui fort peu l'appétit réveille; 

Au lieu que ce poivre de prix. 

Qui peut restaurer les esprits, 

Est do l'Orient la merveille, 

Préférable à la sans-pareille. 

Et comparable à l'ambre gris. 

Adieu Peintres, adieu Lingers, 

Je laisse votre belle histoire, 

Et celle des autres Merciers, 

A quelque meilleure écritoire. 

Adieu la Foire Saint-Germain, 

Je vais, non pas en parchemin. 

Mais en papier blanc comme craie 

Travailler à votre tableau. 

Mais de mon style un peu nouveau • 

Avecque raison je m'effraie, 

Et j'ai bien peur qu'on ne me raye 

Comme un malheureux Poëtereau. 

Ainsi chantoit un malheureux, 

Quoiqu'il n'eût quasi plus d haleine. 

Et que son poulmon catharreux 

Ne fît sortir sa voix qu'à peine; 

Il le faisoit pourtant beau voir. 

Car justaucorps de velour noir 

Habilloit sa carcasse tendre, 



418 LES POÈTES DU TERROIR 

Sa main un bâton soutenoit, 
Qui partout alloit et venoit 
Où la main ne pouvoit s'étendre, 
Exécutant sans se méprendre 
Ce que le malade ordonnoit. 

Quoique son chant fût enroué, 

Que ridicule fût sa lyre, 

Si crut-il qu'il seroit loiié, 

Si Gaston daignait en sourire: 

Car il n'a chanté seulement 

Que pour son divertissement, 

Tout autre fin il désavoue; 

Et quand quelqu'un s'en moquera, 

Et son carme méprisera, 

]1 lui fera, ma foi, la moue : 

Et qu'on le blâme, ou qu'on le loui 

Au Diable s'il s'en soucira. 



[Œuvres de Scanon, nouv. 
éd., Paris, David, 1752.) 



I 



ANTOINE FURETIERE 

(1619-1088) 



Antoine Furetière naquit à Paris le 28 décembre 1619 et mourut 
le li mars 1688. Reçu avocat au Parlement de Paris, il exerça 
dabord la charge de procureur liscal de l'abbaye de Saint-Ger- 
main des Prés, puis embrassa l'état ecclésiastique et fut pourvu 
des béuéfices dos abbayes de Chalivoy, de Chuynes et du prieuré 
de Saint-Denis-de-la-Chartre. « C'était, écrit Viollot-le-Duc, uu 
esprit ardent, sarcaslique, et une très mauvaise tète. » Nommé 
membre de l'Académie française en 1662, il s'attira bientôt l'ini- 
mitié de tous ses collègues. Furetière préparait à lui seul, con- 
curremment à l'illustre compagnie, un dictionnaire. L'Académie 
l'accusa d'avoir profité de son travail, fit ordonner la suppres- 
sion du privilège qu'il avait obtenu pour le faire imprimer, et 
le bannit cmi 1685. Le procès qu'elle lui intenta dura longtemps 
et donna lieu à une foule defaclums aussi vifs quingéuieux de 
la part de Furetière, auxquels ses confrères répondirent en 
' tenant sur lui d'odieux propos. « Charpentier, lun des plus 
animés contre cet auteur, rapporte Louis Lacour, l'accusa d'a- 
voir prostitué sa sœur pour se faire nommer procureur fiscal, 
, de s'être déshonoré dans ce poste en devenant prt)tecteur des 
j filous et des filles publiques et en escroquant le bénéfice d'un 
j jeune abbé. Il lui prodigua les noms de béii'tre, maraud, fripon, 
' fourbe, buscon, infdnie, fils de laquais, sacrilège, faux tnon- 
\ nayeur, etc. » Furetière riposta par des écrits qui sont des mo- 
' dèles d'éloquence satirique', et il ne craignit point de flageller 
. outrageusement et injustement Benserade et La Fontaine, son 
ancien ami. Le public rit de bon cœur et, chose singulière, prit 
parti pour l'opprimé. Mais celte malheureuse aventure troubla 
les dernières anuées de la vie de Furetière, et l'on peut dire que, 
malgré l'estime que ne cessèrent de lui témoigner les savants et 
la plupart des écrivains de son époque, il acheva tristement, désa- 
busé et aigri, une carrière qu'il avait brillamment commencée. 



1. Voyez : Trois facttuns pour Anf. Furetière, contre quelques- 
uns de VArtul. /"^'anço?»!?, Amslcrdam, Desbordes. 1684, in-l!i(réimpr. 
en ISciO, par Cli. Assclineau, chez l'oulel-Malassis). 



420 LES POÈTES DU TKKKOIK 

M. Frédéric Lachévre a donné une bibliographie de ses ouvra 
^es: nous y renvoyons le lecteur. Parmi ces derniers, celui qi 
<;ut le plus de vogue fut le Roman bourgeois (Paris, 1866, in-S" 
livre plaisant dans lequel il a peint au naturel les mœurs de 1 
classe moyenne. On y trouve maintes allusions à des person 
nages connus alors. II a de plus écrit quelques vers. Ses Poè 
stcs dii'erses, publiées d'abord chez Guillaume de Luyne (Paris 
en 1659, un vol. in-12, puis réimprimées en 1664 (sec. éd., Pa 
ris, G. de Luynes, et Paris, Louis Billaine, in-12). contiennen 
cinq satires touchant la vie parisienne, qu'il avait composée 
avant que Boileau publiât les siennes. Bien qu'elles soient lâche 
ment versifiées, elles ofl'rent, grâce aux sujets traités, un vi 
intérêt pour l'étude de l'esprit français au xvii» siècle. 

Bibliographie. — Guy Marais, Fu-etieriana ou les bons mot 
et les retnarques, etc. de M. Fureti'ere, Bruxelles, François Fop 
pens, 1696, in-12. — Tallemant des Réaux, Historiettes, etc. - 
Abbé Goujet, Biblioth. françoise, t. XVIII, p. 2.56. — Jal, Die 
tionnaire crit. de biographie et d'histoire, 2» édit., 1872. — Ed 
Fournier, Préface à l'éd. elzévirienne du Roman bourgeois. ~ 
V. Fournel, La Liltcrature indépendante et les écriv. oubliés di 
dix-septième siècle, — Fr. Lachévre, Bibliogr.des rcc. collectif 
de poésies, 1597-1100, t. II, III et IV, etc., etc. 



LE JEU DE BOULE DES PROCUREURS 

A Monsieur Maucroix, 
Chanoine en VEglhc Calhrdrale de II 

... J'allois nonchalamment pour rêver s\ l'écart, 
Après avoir disné vers le Quay Saint-Bernard ; 
Là me trouvant oisif, et tout seul de ma bando, 
Je tâchois d'achever un sonnet de commande, 
Qu'un autheur désireux de se faire estimer, 
Au devant do son livre alloit faire imprimer : 
Gomme on a maintenant cette sotte coutume. 
Par dos vers mandiez d'augmenter son volume, 
De quester la louang-e à des amis flatteurs. 
D'avoir diversité de langues et d'Autlieurs, 
Et d'en vouloir prétendre une gloire authentique. 
Qu'on ne devroit chercher que dans la voix publiqu 



I 



ILE-DE-FRANCE 421 

J'avois ce beau dessein, quand je m'arreste au bi'uit 

D'un tas de Procureurs et d'Huissiers qui me suit : 

Contre une fausse rime estant lors en colère, 

Mon esprit diverty d'abord les considère, 

Et quitte son ouvrage, en voyant un objet 

Qui luy fournit d'écrire un plus plaisant sujet. 

Je voy dans leurs habits, les modes surannées 

Qu'ont les capricieux en un siècle amenées : 

Tel a le chapeau plat, tel autre l'a trop haut, 

Tel a talon de bois, tel souliers de pitaut, 

Tel haut de chausse bouffe et tel serre la cuisse, 

L'un tient du pantalon, et l'autre tient du suisse, 

Tel a petit collet, tel des plus grands rabats. 

Tel sur habit de drap, manteau de taffetas. 

Ils faisoient tant de bruit que leurs voix confondues. 

Comme en un grand cahos n'estoient point entendues. 

Tant qu'on parla de boule, alors chacun céda, 

Et ravy d'y jouer à l'instant s'accorda. 

Je voy mon Procureur avec eux qui s'avance. 

Me reconnoist, m'aborde et fait la révérence, 

En ployant le jaret comme un bon vieux Gaulois, 

Et comme un héraut fait aux obsèques des roys. 

Pour me bien obliger avec eux il m'empestre, 

M'explique la partie, et me somme d'en estre; 

Mais ayant repondu que je n'y sçavois rien, 

Il réplique aussi-tost, vous n'estes pas Chrétien. 

Je le suis cependant, je fay cérémonie, 

Je me tiens honoré d'estre en leur compagnie, 

Et comme en mes procès j'ay souvent besoin d'eux, 

Je me rends complaisant à perdre une heure ou deux : 

Donc en un coin du jeu choisissant une place. 

Sans en faire semblant j'observe leurs grimaces. 

A peine ils sont entrez, qu'en foule les premiers 

Courent choisir leur boule et raillent les derniers : 

Ils parent de manteaux toute la gallerie. 

Vous diriez à la voir que c'est la friperie. 

L'un sur un des tyrans jette son casaquin, 

L'Autre y prend pour tretteau le cul d'un mannequin : 

L'un accroche un chapeau par le bout de sa coëffe, 

L'autre un sac qu'au retour il doit remettre au Greffe; 

II. 24 



l22 LES POÈTES DU TERROIR 

L'un enfin plie à part ses petits gands coupez, 
Et l'autre pend ses glands qui se sont échappez. 

Après quand il s'agit de diviser leur trouppe, 
Si l'un prend la parole, un autre la luy couppe, 
Et font vm bruit si grand, que le moins interdit, 
Après bien du discours, ne sçait ce qu'il a dit. 

Il faut que le hasard à la fin les assemble 
Et les plus près du but doivent jouer ensemble. 
De six joueurs qu'ils sont, pour paroistre dispos, 
Tel alonge ses nerfs, tel fait claquer ses os. 
Tel fait la cabriole, et tel eu l'air brandille, 
Tel de tout son pouvoir ses jambes écarquille, 
Et tel qui de trois jours à ce jeu n'a joiié, 
Dit qu'il n'a pas le corps assez bien dénoiié. 

Quand ils sont préparez, le plus prompt de la bande 
Joue, et leur dit : Voilà mon exploit de demande, 
Deft'endez-y, Messieurs. Aussi tost son voisin 
Lasche un coup qui s'arreste au milieu du chemin. 
On en rit, il s'en fâche, et voyant qu'on redouble : 
C'est vostre bruit aussi, leur dit-il, qui me trouble. 
Tandis que le premier luy reproche tout haut : 
O le grand Procureur qui d'abord fait défaut! 
Cherchez vostre recours contre une autre partie, 
Et faites appellcr un tiers en garantie. 

A peine a-t'il parlé, qu'un second sur ses pas 
Intervenant promet de ne demeurer pas; 
Mais poussant trop aussi, la boule va si viste. 
Qu'elle trouve à la fin le noyon pour son gisto. 
Tous veulent sur ce coup luy faire son procès, 
Et vont pour se pourvoir en matière dexcès. 

Cependant le vainqueur prétend d'avoir Sentence, 
Qui porte pour profit débouté de deffense 
Quand un tiers vient, et dit : Je m'y rends opposant, 
Et contredis l'exploit du premier produisant : 
J'ay, parbleu, pièce en main baslante à le débatre, 
S'ils ont pris un défaut, je le feray rabatre; 
N'en formez point d'appel, sans lettres de relief, 
Je vous auray bien tost réparé ce grief. 



ILE-DE-FRANCE 423 

Lors il souffle la boule, et dans sa main il crache, 

Il retrousse sa manche, et puis il se détache : 

Il jette tout son corps sur le pied de devant, 

11 tient le droit en l'air, et le fessier au vent : 

Il s'alonge d'abord, et puis il se ramasse. 

Se tourne à gauche, à droite, quitte, et reprend sa place, 

Pendant que tout son corps posé sur un gigot, 

Se soustient et se meut, comme sur un pivot. 

Il commence à joiler, et de long-temps n'achève, 

Assied trois fois la boule, et trois fois la relève; 

11 examine en elle et le foible et le fort. 

Prend des yeux le niveau de l'un et l'autre bord : 

Enfin pour mieux viser, couchant le but en joue, 

Il allonge le cou, cligne l'œil, fait la moue. 

Et lâche enfin la boule : Est-elle dans le jeu ? 

L'un dit : Elle en a trop; l'autre : Elle en a trop peu. 

L'un qu'elle va trop haut, l'autre que c'est la bonne. 

Le joueur cependant craint, espère, s'estonne, 

Son esprit suspendu le succès en attend, 

Tantost il s'aplaudit, tantost il se reprend, 

Tant que par un chemin douteux et difficile, 

Elle va sur le but élire domicile : 

Et si tost qu'il se void de son coup asseuré : 

N'avois-je pas, dit-il, bien et deuëment juré .^ 

Cet incident a fait production nouvelle; 

Fournissez maintenant de contredits contre elle. 

Alors celuy qui suit, luy promet à son tour 

Qu'il le va débouter, et mettre hors de cour : 

Et donnant dans le [dos] de la partie adverse, 

Prend sa boule en efTet, la tire et la renverse, 

Dont luy-mcsjue il se loue, et frapant dans sa main : 

Voilà joiler, dit-il, en empereur Romain. 

Ce coup est peremptoire, et propre à les exclure. 

Vous, monsieur, qui restez, allez-vous-en conclure. 

Pour le gagner en trois, faites tous vos efforts, 

Et joignez vos moyens à ceux de vos consorts. 

Or ce dernier joueur estoit ce personnage, 

Extravagant en geste, en habits, en visage. 

Chez qui j'avois reçeu ce fameux déjeuner, 

Qui ne m'empêcha point, par ma foy, de disner. 



Z'± LES POETES DU TERROIR 

Pour paroistre dispos en marcliant il sautille, 

Et ses pieds l'un dans l'autre il croise, il entortille. 

Mais n'en pouvant pas bien démesler l'embarras. 

Je ne sçay quel malheur le fait tomber à bas :, 

Et ce plaisant objet gisant sur la poussière, 

D'une long-ne risée appreste la matière. 

Tel pour le relever veut des lettres du sceau, 

L'autre vient s'enquérir s'il boit son vin sans eau. 

L'autre veut qu'il déjeune, et l'autre qu'on le couche; 

La honte cependant luy fait fermer la bouche, 

Il marche tout boiteiix, il paroist tout froissé, 

Et jure cependant qu'il ne s'est point blessé. 

Enfin il vient au but, et déjà fait son compte, 

Que ce qu'il va joUer réparera sa honte : 

Mais c'est un maudit coup qui leur porte guig-non. 

Il détruit tout le gain qu'a fait son compagnon, 

Et donnant dans la boule, il l'éloigné de sorte 

Qu'entre les deux partis on ne sçait qui l'emporte. 

Un bruit confus s'élève, et chacun dit pour soy : 

Je vay gager cinq sous que ce coup est à moy. 

Afin que sans éclat leur querelle s'accorde. 

L'un cherche une jartière, et l'autre un bout de corde 

L'autre coupe un osier, mais ils perdent leurs pas; 

Car ce mesme estourdy, ce faiseur d'entrechats, 

Impatient de voir de nouvelles querelles, 

Mesure la distance en comptant ses semelles, 

Mais estant en malheur, et mesme estropié, 

Il démare une boule avec le bout du pied. 

Aussi-tost les débats de pins belle s'allument. 
Tous ces petits cerveaux de désespoir écument, 
Pas un ne veut quitter, et ceux de son costé 
L'appellent mal-adroit, lourdaut, yvro, éventé; 
Sur tout certain huissier, qui perd son advantage, 
Dit qu'il ne joilra plus s'il ne le dédommage ; 
Le Procureur s'en rit, dit qu'il en perd autant, 
Et que chacun pour soy joile ainsi qu'il l'entend. 
L'Huissier non satisfait luy dit qu'il est un asno, 
Et qu'il nen sgait pas plus au jeu qu'à la chicane : 
Le Procureur se pique, et dit : Parlez de vous, 
Qui vous feriez fouetter pour attraper cinq sous : 



ILE-DE-FRANCE 425 

En devez-vous parler, dit l'autre en repartie, 

C'est vous qui colludez avec vostre partie; 

Le Procureur reprend : Grand Gornard, vous mentez, 

G'est vous qu'on a repris pour trente faussetez. 

A ces propos sanglants l'Huissier fâché s'avance, 

Luy porte un coup de poing pour deffi dans la panse; 

Ils se prennent aux crins, tous deux embarassez, 

Non point pour se baiser, se tiennent embrassez. 

Dès le premier effort de leurs mains animées, 

Que de cheveux tirez, et de barbes plumées! 

Los perruques, cha[)eaux, calottes, vont à bas; 

On n'y respecte point manchettes, ny rabats; 

La bande d'un pourpoint est d'un bout arrachée, 

La terre est de rubans et de basques jonchée. 

L'un saigne dos nazeaux, l'autre a les yeux pochez, 

Et tous doux ont la joue, et le front écorchez. 

L'Huissier comme plus fort prend l'autre, et le collette, 

Dont il crève de rage, et rompt son aiguillette. 

Son haut-de-chausse tombe, et met la brayo au vent; 

Mais sans songer qu'il montre et derrière et devant, 

Respirant la vengeance, autant que la victoire, 

11 tire de sa poclio une grosse écritoire, 

Dont par un tour de bras, d'un seul coup de cornet, 

Il pense de l'Huissier casser le test tout net. 

Lors un des assistans dit que par courtoisie 

!1 faudroit sur son bras faire arrest et saisie : 

De fait on les sépare, et chacun à foison 

Jure que par justice il en aura raison. • 

lis se chantent tous deux mille injures atroces, 

Mais on les rend bien-tost amis comme à des noces ; 

Gar ils connoissent bien que ce dtlel entre eux 

Aux bourses seulement deviendroit dangereux, 

Et que l'appel naissant de semblable querelle 

Au lieu des Prez-aux-Glercs iroit à la Tournelle. 

îSans parler dans l'accord de dédit, de pardon, 

L'un va se rattacher, puis cherche son cordon ; 

L'autre torche sa jolie, et pour le coup il prie 

Qu'on en laisse juger ceux de la gallerie. 

Là, le coup de l'Huissier est jugé le plus près. 

Et ce, pour tous dépens, dommages, interests. / 



'126 LES POÈTES DU TERROIR 

Après ce coup jugé, chacun reprend sa place, 

Le jeu se continue avec mesme g-rimace. 

Avec mesme discours, mesme ordre, et mesme bruit; 

Mais qui pourroit décrire un si plaisant déduit? 

Jamais ny l'inventeur des balets de postures, 

Ny peintre en dessig-nant mille et mille figures, 

N'ont mis avec leur art l'homme en tant de façons : 

Tels jouent ramassez comme des limaçons, 

Tel se void, dont toujours la posture se moule 

Selon les divers tours qu'il souhaite à sa boule : 

S'il veut qu'elle aille viste, il se penche en avant ; 

Quand elle va trop fort, il recule souvent, 

]']t comme il la souhaite éloignée ou prochaine, 

De son poulmon il pousse, ou retient son haleine; 

Tel à se démener trop ardent et trop pront, 

Peut à peine suffire,à s'essuyer le front, 

11 défait son collet, lâche son aiguillette, 

Déboutonne sa gorge, ouvre sa chemisette, 

Et met sur ses cheveux son mouchoir à la fin, 

De crainte d'engraisser sa coëfFe de satin. 

Tel suit courant sa boule, et lorsqu'il en est proche 

11 saute pardessus, comme un fondeur de cloche. 

Tel qui la suit de près, la croit faire rouler. 

Pour luy dire une injure, ou pour la cajoUer : 

Il la flatte tantost, tantost il la menace, 

Tel a soin d'applanir et nettoyer la place, 

Tel prend pour la conduire un patron dans les cieux, 

Tel la pense guider par un roulement d'yeux. 

Et tel serrant le poing, tire un bras en arrière, 

Lorsqu'il veut arrester la boule en sa carrière, 

Kt qu'il voit que trop tost elle tombe en aval, 

Ainsi que s'il tenoit les resnes d'un cheval. 

Le plus divertissant, c'est que chacun se pique 
De bien dire, en parlant sa langue de pratique : 
Quand une boule pousse une autre en son chemin, 
Elle a lettres, dit-on, pour la conforteniain; 
C'est subrogation, quand elle entre en sa place : 
Distraction se fait, alors qu'elle la chasse, 
Et c'est réintégrande, alors qu'elle revient, 
Ayant un peu gauchi du chemin qu'elle tient : 



ILE-DE-FHANCE 



427 



Quand elle tourne ailleurs, c'est un déclinaloire ; 

Va-t'elle un peu trop doux, c'est lors le pélitoire ; 

Si quelqu'un met au but, soudain il s'applaudit, 

Disant qu'il a fourni pièce sans contredit, • 

Et si l'un des perdans joue à l'acquit son homme, 

Qui luy gagne ou pareille, ou plus notable somme; 

Ils disent au vaincu pour consolation : 

Qui gagne au principal, perd en sommation. 

Enfin, si je voulois achever ce qui reste, 
J'aurois plutost écrit le Code et le Digeste, 
Tous les mots du palais soit à droit, soit à tort, 
Trouvent avec ce jeu, chez eux, quelque rapport. 
lis se querellent mesme en semblables paroles : 
Qui joue à contre-temps, n'est point au tour des rôles 
Qui donne un démenti, dit qu'il s'inscrit en faux ; 
C'est dol, quand la partie est faite entre inégaux; 
Qui vend ses compagnons, est stellionataire; 
Qui conteste souvent, un plaideur téméraire; 
Et si quelqu'un soutient un mot qui fait affront. 
Il dit qu'il va subir le rôcol et confront. 

Quand la nuit fait quitter, chaque perdant conteste. 

Et veut qu'on le raquitte, ou qu'on gagne son reste. 

Ou si quelqu'un d'entre eux se retire vaincu, 

C'est d'un teston qu'il paie au lieu d'un quart d'écu; 

Mais celui qui reçoit ne luy fait point de grâce, 

Et dit qu'il paîra donc les boules pour la passe. 

La joye ou la tristesse, emprainte sur leur front. 

Fait connoistre le gain ou la perte qu'ils font; • 

Qui gagne, en s'en allant, dit avec raillerie. 

Qu'il a par dessus tout joué la gausserie. 

Ces mazettes, dit l'un, croyoient nous attraper. 

L'autre rit, et dit : Bon, j'ay gagné mon souper, 

Tandis que les perdans à peine en ces atteintes, 

Tant leur cœur est serré, peuvent former des plaintes, 

Pour dire que quelqu'un leur a porté guignon, 

Ou que tout le malheur vient de leur compagnon. 

J'estois de telles gens déjà las à merveille, 

Lors que mon Procureur me vient dire à l'oreille, 

Si je veux du levraut aller manger ma part. 



l28 L1£S POÈTES DU TEKROIR 

Moy je l'en remercie, et dis qu'il est trop tard ; 
Aussitost il esquive, et la nuit survenue 
Luy faisant concevoir que je le perds de veiio, 
Il dit à sou huissier : Vous plaist-il de ce pas 
Vous en venir chez moy prendre un mauvais repas? 
On m'a fait uu présent d'un levraut d'importance 
Que j'aurois plus gardé n'estoit cette occurence; 
Si je le mangeois seul j'aurois quelque remords. 
J'ay dit qu'on luy fist faire un friand juste-au-corp' 
Et l'ay fait envoyer exprès à la bazoche. 
Il fait plus de profit eu paste qu'à la broche : 
Quand on le met rostir, il se mange en un soir. 
Il faut pour l'achever plus d'une fois nous voir ; 
Puis j'en veux envoyer quelques tranches en ville. 
Qui mange d'un morceau, c'est autant que de mille. 
Jay regret seulement qu'on me l'ait présenté 
Sans qu'on ait eu l'esprit de le mettre en pâté. 

Alors mes chicaneurs enfilent une route 

Que je ne suivis pas, car on ne voyoit goutte, 

Et moy qui jusqu'à lors, marchant à pas contez, 

Sans en estre appercou les avois écoutez, 

Je cours en mon logis, où par mille pensées 

Je tire du profit des sottises passées. 

ï'ayant fait ce récit, Maucroix, t'étonnes -tu 
Qu'aujourd'huy le Palais se trouve sans vertu? 
Pourroit-on rencontrer une ombre de justice. 
Où règne cette énorme et barbare avarice ? 
Ceux qui dcvroient servir de son premier soutien... 
Mais ce que j'en dirois ne serviroit de rien : 
Il leur faut des censeurs plus forts que ma Satyre. 
Qu'il nous suffise donc, amy, de nous en rire. 

{Poésies dii'erses, 16<)4.) 



FRANÇOIS GOLLETET 

(ir,28-1680) 



La vie de François Colletet repose tout entière sur deux on 
trois légendes accréditées par les éditeurs d'anecdotes litté- 
raires et entretenues par de peu scrupuleux biographes. Au 
demeurant, fils de Guillaume Colletet, il était né à Paris en 1623, 
Mauvais poète, dit-on, et qui ne fit jamais honneur à son père, 
lequel l'avait initié à la poésie et aux belles-lettres. « François 
Colletet, écrit VioUet-le-Duc, parait avoir été militaire; car, f;iit 
prisonnier par les Espagnols en 1651, et conduit en Espagne, il 
y subit trois ans de captivité. » De retour à Paris, il vécut et mou- 
rut fort pauvre en 1672, justifiant ces deux vers do la première 
satire de Boileau : 

Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échiné. 

S'en va cherchant son pain de cuisine eu cuisine... 

« Il faisait, dit-on, pour gagner quelques écus, des traduc- 
tions et des compilations; son goût dominant le portait vers 
la poésie, mais, alors comme aujourd'hui, la poésie ne nourris- 
sait pas le poète le plus sobre. Il était toujours comme Boileau 
l'a dépeint, o crotté jusqu'à l'échiné », et il ne fréquentait guère 
que les cabarets, où il se trouvait en compagnie d'autres poètes 
aussi gueux que lui, tels que Ciiarles Beys, du Pelletier, Loret, 
etc. » Il prenait gaiement son parti contre la misère, suivant en 
cela l'exemple de son père, lequel ne lui avait laissé pour tout 
héritage que des dettes qu'il ne paya d'ailleurs jamais. Il s'est 
peint d'après nature dans un livre curieux, Le Tracas de Paris 
ou la seconde partie de la Ville de Paris, publié à la suite du 
poème de Berthod (Paris, Antoine RafOé. 1666. in- 12; 1679, 
in-12; 1689, in-12, etc.; Paris, J. Musier, 1699. in-12). «Nous le 
voyons apparaître là. écrit le Bibliophile Jacob, avec toute sa 
candeur et toute sa bonhomie, mélangée parfois de finesse et de 
malice.. \ussi bien François Colletet connaît-il les bons endroits 
où l'on boit et où l'on mange, car c'est un épicurien incorri- 
gible, ne regardant pas à la dépense et s'enivrant tant qu'il pos- 
sède un écu dans sa poche. » 

François Colletet est l'auteur d'une foule d'ouvrages en prose 



430 LES POÈTES DU TERKOIR 

et en vers, parmi lesquels nous signalerons, à titre purement 
documentaire. Les Muses illustres (Paris, P. David et Chamhou- 
dry, 1658, in-12) : La Muse coquette (Paris, J.-B. Loyson, 1665, 
in-12) : un Abrégé des antiquités de la ville de Paris, etc., Paris, 
J. Guignard ou Pepingué, 16G4, in-12) ; une Description des rues 
de Paris avec les quais, ponts, etc., Paris, A. de Rafflé, 1677. 
1679, 1689, et nouv. éd., Paris, veuve Jombert, 1722, in-12; Le 
Bureau académique des honnestes divertissements de l'esprit 
(Paris, 1677, in-i»), et enfin un curieux Journal des affaires dt 
Paris, contenant ce qui s'y passe tous les jours de plus considé- 
rable pour le bien public {^.Var\s, a du bureau des Journaux, des 
Avis et des AfTaires publiques, rue du Meurier, proche Saint- 
Nicolas du Chardonnet »). dont on possède 18 fascicules de for- 
mat in-4°, publiés du 5 juillet 1676 au 24 novembre de la mèmi 
année. Cette feuille, qui paraissait le jeudi par cahiers de 8 r 
lO pages, a été réimprimée en 1878, par M. Heulhard. sous 1« 
titre : Journal de Colletet, premier petit journal parisien, in-4» 
Le Tracas de Paris a été inséré par P.-L. Jacob dans son édi- 
tion de Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle (Paris 
A. Delahays, 1859, in-18). 

Bibliographie. — Abbé Goujet, Biblioth. française, t. XVI 
p. 281. — Viollet-le-Duc, Biblioth. poétique, Paris, Hachette 
1853, in-18. — Fr. Lachévre, Bibliogr. des rec. collect. de poésit 
fr., 1597-1700, t. III et IV. 



LA POMME DE PIN SUR LE PONT 
DE NOSTRE-DAME 

N'im[)orte, on ne se peut quitter, 
Quand d'ensemble on vient trotter. 
Et si tu ju'en crois, camarade, 
Nous irons faire une algarade 
A quelque bouteille de vin, 
Droit dedans la Pomme de Pin! 
A[)r<''s celte juste débauche, 
Sans balancer, à droit, à gauche 
Et sans tomber le nez devant, 
Nous ferons comme auparavant ; 
J entens qu'en cette nuit si belle 
Nous irons battre la semelle, 



II.E-DE-FRAKCE 

Et voir ce qui se fait, sans bruit, 

Dedans Paris, toute la nuit. 

Tu verras des choses estranges; 

Puis, on ne craint gueres les fanges. 

Car, en ce temps du mois d'août, 

Il fait sec et fort beau partout. 

Doublons le [)as, je t'en supplie : 

Je sens ma gorg'c si remi)lie 

De la poussière et du grand air, 

Que je ne scaurois ])lus parler. 

Nous y voilà sans nulle peine; 

Je commence à reprendre haleine. 

(( Du vin, Jacques, mais sans gauchir. 

Et de l'eau, pour le rafraischir. 

Au bon ïrou, si tu m'en veux croire, 
Ou bien tu n'auras rien pour boire. 

Qu'as-tu que nous puissions manger ' 

Il n'est pas besoin de songer; 

J'ai veu là-bas dessus la table 
Un chapon assez raisonnable : 
S'il est bon, c'est ce que je veux, 

Car nous ne sommes que nous deux. 
Es-tu revenu? Marche, vole, 
Et me connois à ma parole. )> 
Amy, ce petit Cabinet, 
Pour estre à l'aise, est notre fait. 
J'aime ces lieux, où l'on peut estre 
Sans se faire si fort connoistre, 
Où libre on peut, sans estre veu, 
Parler de tout, quand on a beu. 
« Bon, voicy ce chapon! Approche: 
Va lui donner vingt tours de broclie. 
11 est bien tendre asseurément; 
Est-il lardé tout fraischement ? 
Que je sente un peu son derrière. 
Gar<;on, accorde à ma prière 
D'y mettre du poivre et du sel, 
Et tu mériteras le ciel. » 
Cependant. Amy, que j'estime, 
Je ne crois pas commettre un crime 
Si, plus sec qu'un pendu d'Esté, 



4:{i 



'l32 LES POÈTES DU TERROIR 

Je bois d'abord à ta santé. 

Tu sçais bien que je te respecte. 

Mais c'est qu'il faut que je m'humecte. 

Le vin est parfaitement bon : 

Il faut la tranche du jambon, 

Afin que nous fassions ripaille, 

Pendant qu'on cuit nostre volaille. 

{Le Tracas de Paris, réimpr. de 1859. 



4 



I 



MADAME DESMOULIERES 

(1633-1C>1)4) 



Antoinette d» Ligier de la Gardo naquit à Paris vers rannéo 
1633 ou 163't, de Mcichior du Ligier, soigneur de la Garde, et do 
Claude Gaultier. Son père, qui jouissait d'une fortune assez con- 
sidérable, avait la charge de mnitre d'hôtel de la reine Anne d'Au- 
:riche; sa mère était nièce du sieur Videville, premier inten- 
tant des finances sous le règne de Henri III, et président delà 
Chambre des comptes de Paris. Belle, spirituelle et gracieuse, 
;lle épousa, à làge de dix-huit ans, Guillaume de la Fon de Bois- 
^ucrin, seigneur des Houlières. gentilhomme de Poitou, petit- 
leveu de ce Boisguérin, gouverneur de Loudun, qui refusa, 
issure-t-on, le bâton do maréchal de France que lui olVrait 
Henri IV, à condition de quitter la religion réformée. Sou mari, 
lyant embrassé le parti des princes, sous la Fronde, fut obligé 
ie sortir de France. Elle le rejoignit à Rocroi. puis a Bruxelles, 
)ù le prince de Coudé le lit arrêter et enfermer au fort de Vil- 
v'orde. Elle le suivit dans sa prison. Ils y restèrent huit mois, 
lu 16 janvier au 31 août 1657, s'en évadèrent avec un autre pri- 
sonnier et gagnèrent Paris. M"»» des Houlières avait une cul- 
ure peu commune; elle n'ignorait rien du lai in, de l'italien, 
le l'espagnol, ainsi que de la musique, de la danse, de l'équi- 
ation, etc. Le poète Jean d'Hesnaut lui avait euseigné les 
•ègles de la prosodie. Elle fut célèbre, mais pauvre, et mourut 
i Paris le 17 février 1694. Elle était gratifiée depuis peu d'une 
)ension du roi. Ses œuvres, qui consistent en ballades, sonnets, 
•ondeaux, portraits, élégies, etc., ont été i)ubliées d'abord en 
688 et en 1695 {Poésies de 31'^" Deshonlihrcs, Paris, veuve de 
S. Mabre-Cramoisy, 2 vol. in-S») et réimprimées ensuite avec 
luelques poésies de sa lille, Paris, Jean Villette, 1732, 1735» 

vol. ia-8"; Paris, Libr. Associés, 1764, 2 vol. in-12; Paris, 
>idot, 1795, in-12: Paris, Crapelet, 1799, 2 vol. in-8»; Paris, 
ouaust, 1882, in-12': VioUet-Ie-Duc a été sévère pour celle 

u'on a surnommée la dixième Muse. « Les œuvres de M™» Des- 



1 . Voyez de plus : Les Amours de Grisette, suivies de la mort de 
ochon, avec une notice de réditeur, Paris, Sansol, 1906, in-i2. 



443 



LES POETES DU TERROIR 



hoiiliores, écrit-il, sont dans toutes les bibliothi'ques ; son taloc 
a été mille fois apprécié; je ne saurais en rien dire de nouveai 
si ce n'est de la féliciter d'être venue dans cette dernière moi 
tié du xvii« siècle, où la poésie était en faveur, et les poète 
recherchés. De nos jours, dix femmes peut-être ont plus d 
talent poétique que M'"" Dcshoulières : à peine leur nom est- 
connu du petit nombre de personnes qui sont encore sensible 
au charme de la poésie. » (Biblioth. poétique, p. 608.) Ces ligne 
semblent écrites de nos jours. Sans partager les excès de criti 
que de Viollet-le-Duc, il nous faut bien avouer que les vers d 
M"'« Deshoulières n'ont plus que le charme des choses suran 
nées. Ses tableaux champêtres offrent l'aspect de ces tapisse 
ries où des moutons jaunâtres broutent une laine rare et déco 
lorée. 

Bibliographie. — Anonyme, Eloge historique de il/""» et d 
iHf'o Deshoulières, édition des Œuvres, etc., Paris, 1764. — Ja 
Dictionnaire critique de biogr. et d'histoire, 2« édit., 1872. - 
L. Galesloot, M™" D. emprisonnée au château de Vih'ordc, etc 
Bruxelles, Arnold, 1869, in- 12. — A. Fabre, Correspondance a 
Fléchier avec M"^o D. et sa fille, Paris, Didier, 1871, in-8''. - 
F. Lachèvre, Bibliogr. des rcc. collectifs, 1597-1100, etc., t. Il 
et IV. 



VERS ALLEGORIQUES 



Dans ces prez fleuris 
Qu'arrose la Seine, 
Cherchez qui tous meine, 
Mes chères Brebis. 
J'ai fait pour vous rendre 
Le destin plus doux, 
Ce qu'on peut attendre 
D'une amitié tendre; 
Mais son long couroux 
Détruit, empoizonne 
Tous mes soins pour vous, 
Et vous abandonne 
Aux fureurs des Loups. 
Seriez-vous leur proie, 
Aimable troupeau! 



 mes enfans. 

Vous de ce Hameau 
L'iionneur et la joie; 
Vous qui gras et beau 
Me donniez sans cesse 
Sur riierbclte épaisse 
Un plaisir nouveau. 
Que je vous regrette! 
Mais il faut céder : 
Sans clxien, sans houlette 
Puis-jc vous garder? 
L'injuste fortune 
Me les a ravis. 
En vain j'imi^ortune 
Le Ciel par mes cris; 
11 rit de mes craintes, 



ILE-DE-FRANCE 



435 



Et, sourd ù mes plaintes, 

Houlette ni chien 

II ne me rend rien. 

Puissiez-vous contentes 

Et sans mon secours 

Passer d'heureux jours, 

Brebis innocentes, 

Brebis mes amours. 

Que Pan vous défende! 

Hélas! il le sii-ait! 

Je ne lui demande 
Que ce seul bienfait. 
Oui, Brebis chéries, 
Qu'avec tant de soin 
J'ai toujours nourries 
Je prens à témoin 
Ces Bois, ces Prairies, 
Que si les faveurs 
Du Dieu des Pasteurs 
Vous gardent d'outrag-cs. 
Et vous font avoir 



{Poi 



Du malin au soir 

De gras pâturages, 

J'en conserverai 

Tant que je vivrai 

La douce mémoire, 

Et que mes Chansons 

En mille façons 

Porteront sa gloire; 

Du rivage heureux, 
Où vif et pom])eux 
L'Astre qui mesure 
Les nuits et les jours, 
Commençant son cours, 
Rend à la Nature 
Toute sa parure 
Jusqu'en ces climats, 
Où, sans doute las 
Déclairer le monde, 
Il va chez Thetis, 
Ralumer dans l'Onde 
Ses feux amortis. 

etc., Paris, J. Villetle, 1732. 



Janvier 1G93. 



NICOLAS BOILEAU 

(1636-1711) 



On ne s'attend guère à trouver ici une biographie du critique 
encore moins un éloge du poète. Quelques mots, quelcjues dates 
suffiront à notre tâche. Il naquit à Paris, de Gilles Boileau, gref 
fier de la Grand'Chambre du Parlement, et d'Anne de Nielle, h 
!«■■ novembre 1636, et mourut dans cette ville, le 13 mars 1711. 

Son enfance fut laborieuse, au dire d'un de ses biographes 
Un coq d'Inde le mutila, si l'on en croit l'auteur de l'Annce lit 
téraire. A l'âge de huit ans il fallut l'opérer. Sa mère étan 
uiorte et son perc absorbé dans ses affaires, il fut abandonni 
■\ une vieille servante qui le traita avec dureté. La fortune lu 
fut néanmoins clémente. Son talent, ce talent spécial qui li 
porta à se railler d'une foule d'auteurs qu'il connut mal et qu'i 
morigéna, faute de pouvoir les discipliner, lui valut les suffra- 
ges du public et la faveur royale. Les deux Académies, « la fran 
<:oise et celle des inscriptions et belles-lettres », lui ouvriren 
tôt leurs portes, et Louis XIV le gratifia d'une pension d 
2,000 livres et du titre d'historiographe, qu'il partagea avec soi 
ami Jean Racine. On a sur lui une foide danecdotes plaisantes 
Les plus curieuses se trouvent dans les Mémoires sur la Vie d 
Jean Racine par son fils et les Notes manuscrites de Brossettc 
conservées à la Bibliothèque nationale. Quelques-unes ont trai 
à son enfance, à ses amitiés et à son séjour à Âuteuil, où il pos 
séda pendant longtemps une habitation de campagne. Elle 
méritent d'être rapportées. Louis Racine l'a fait naître à Crosn( 
près Villoneuve-Saint-Georges. « Son père, dit-il, y avait un 
maison où il passait tout le temps des vacances du Palais... Pou 
le distinguer de ses frères on le surnommait Despréaux, à caus 
d'un petit pré qui était au bout du jardin... Il eut à souffrii 
dans son enfance, l'opération de la taille, qui fut mal faite, e 
dout il lui resta, pour toute sa vie, une très grande incommo 
dite. On lui donna pour logement dans la maison paternelle un 
guérite au-dessus du grenier, et quelque temps après on l'e 
lit descendre parce qu'on trouva le moyen de lui construire u 
petit cabinet dans ce grenier, ce qui lui faisoit dire qu'il avoi 
commencé sa fortune par descendre au grenier, et, il ajoutoi 



ILE-DE-FRANCE 4o7 

dans sa vieillesse qu'il n'accepteroit pas une nouvelle vie, s'il 
falloit la commencer encore par une jeunesse aussi pénible. La 
simplicité de sa physionomie et do sou caractère faisait dire à 
sou père, en le comparant à ses autres enfants : Pour Colin, ce 
sera un bon garçon qui ne dira mal de personne. Apres ses pre- 
mières études, il voulut s'appliquer à la jurisprudence ; il suivit 
le barreau, et mémo plaida une cause dont il se tira fort mal... 
Il n'ont pas l'ambition d'aller plus loin; il quitta le Palais et 
alla en Sorbonne; mais il la quitta bientôt par le même dégoût. 
Il crut, comme dit M. de Boze dans son Eloge historique, y trou, 
ver encore la chicane sous un autre habit. Prenant le parti de 
dormir chez un greffier la grasse matinée, il se livra tout entier 
à son génie qui l'emportoit vers la Poésio, et lorsqu'on lui re- 
, présenta que s'il s'altachoit à la satire il se feroit des ennemis 
■ qui auroieut toujours les yeux sur lui et ne chorcheroient qu'a 
le décrier : « Eh bien, répondit-il, je serai honnête homme, et je 
« no les craindrai point. » Comme il ne vouloit pas faire impri- 
mer ses satires, tout le monde le rocherchoit pour les lui 
entendre réciter. Un autre talent que celui do faire des vers le 
faisoit encore rechercher; il soavoit contrefaire ceux qu'il voïoil 
jusqu'à rendre parfaitement leur démarche, leurs gestes et leur 
ton de voix... Il faisoit. ainsi que Molière et Racine, de perpé- 
tuelles réprimandes à Chapollo sur sa passion pour le vin. Lo 
rencontrant un jour dans la rue, il lui on voulut parler. Cha- 
pelle lui répondit : « J'ai résolu de m'en corriger; je sens la 
« vérité de vos raisons ; pour achever de me persuader, reutrou.s 
« ici, vous me parlerez plus à votre aise. » Il le fit entrer dan?, 
un cabaret et demanda une bouleillo, qui fut suivie d'une autre. 
Boileau, en s'animant dans son discours contre la passion du 
vin, buvoit avec lui, jusqu'à ce qu'enfin le prédicateur et le nou- 
veau converti s'enyvrèront... » 

Après la mort de Racine, Boileau ne vint que rarement à la 
cour. Il passa lo reste de ses jours dans la retraite, tantôt § la 
ville, tantôt à la campagne. Dégoûté du monde, il no faisait plus 
de visites et n'en recevait guère, sinon de ses derniers amis. Il 
laissa en mourant une partie do ses biens aux pauvres. 

Les principales éditions des œuvres de Boileau sont celles 
de Paris, Baibin, 1674, 2 part, en 1 vol. in-S" ; Paris, Thierry, 
1701, 2 vol. in-12; Amsterdam, H. Schelte (A la sphère), 1702. 
2 vol. pet. in-S»; Genève, 1716, 2 vol. in-S» (avec des éclaircis- 
sements par Brossette) ; La Haye, Gosse et Noaulnie, 1718, 2 vol. 
in-foL; La Haye, 1722, 4 vol. in-4«: Paris, David, 1747,5 vol. 
in-S» (avec des remarques par Saint-Marc); Paris, Libr. Asso- 
ciez, 1772, 5 vol. in-8-'; Paris, aux dépens do la Compaçruie, 1775^ 
iu-12; Paris, Crapelet, 1798, in-4»; Paris, Didot. 1819. 2 voli 
in-fol.; Paris, Lefèvre, 1821 et 1824. 4 vol. in-8»; et celle don- 
née par Berriat Saint-Prix, en 1830, et qui résumait, en les 



438 LES POÈTES DU TEKKOIR 

eotnplélant, les recherches des annotateurs'. Les Satires de 
Nicolas Boileau ont paru pour la première fois à Paris, chez 
Billaine, en 1666, iu-12. M. Frédéric Lachèvre a publié récem- 
ment, d'après un manuscrit en sa possession, des Commentaires 
de Pierre Le Verrier sur cet ouvrage, avec les corrections auto- 
graphes de Despréaux. Voyez Les Satires de Boileau commen- 
tées par lui-même, etc., Le Vésinet (Seine-et-Oise), 1906, in-8» 

BiBLiOGUAPiiiE. — Des Maizeaux, La Vie de 31. Boilcau-Dcs- 
prcaux, Amsterdam, H. Schelte. 1712, in-12. — Montchcsnay 
BoUeana, etc., Amsterdam, L. Honoré, 17'i2, in-12. — Louis Ra- 
cine, Mémoires sur la Vie de Jean Racine, Lausanne, Bousquet 
1747, in-12. — Berriat Saint-Prix, Essai sur B., suivi de Notice; 
bibliogr., éd. des Œui'res de B., Paris, Langlois, 1830, I. — Sainte- 
Beuve, Premiers Lundis, nouv. édit., etc. — G. Lanson, Boileau 
Paris. Hachette, 1892, in-12. — Vicomte de Grouchy, Testa- 
ment de N. Boileau, etc., Bulletin de la Soc. de Vllist. de Paris., 
1889. — Documents relatifs à Boileau et à sa famille, Bulletin 
du Bibliophile, 1893. — Revillout, La Légende de Boileau, Re- 
vue des langues romanes, 1890-1895. — Correspondance entn 
Boileau-Despréaux et Brossctte, publ. par A. Laverdet, Paris 
Techener, 1858, in-8<>; — F. Lachèvre, Bibliogr. des recueils col- 
lect. de poésies, IdOI-1100, t. 111, etc. 



LES EMBARRAS DE PARIS 

Qui frappe l'aii", bon Dieu! de ces lugubres crjs.^ 
Est-ce donc pour veiller qu'on se couche à Paris.' 
Et quel fâcheux démon, durant les nuits entières, 
Rassemble ici les chats de toutes les g-outtières .' 
J'ai beau sauter du lit, plein de trouble et d'effroi, 
Je pense qu'avec eux tout l'enfer est chez moi : 
L'un miaule en grondant comme un tigre en furie, 
L'autre roule sa voix comme un enfant qui crie. 
Ce n'est pas tout oncor : les souris et les rats 
Semblent, pour m'éveiller, s'entendre avec les chats, 
Plus importuns pour moi, durant la nuit obscure, 
Que jamais, en plein jour, ne fut l'abbé de Pure. 
Tout conspire à la fois ù troubler mon repos, 

i, Vovc/ en outre : Œuvres poétiques, jjuhliées par E. BruncLièrc 
Paris, llaclieltc, 1889, in-S», et 1893, p. iu-18. 



ILE-DE-FRANCE 



439 



Et je me plains ici du moindre de mes maux : 

Car à peine les coqs, commençant leur ramage, 

Auront de cris aigus frappé le voisinage, 

Qu'un affreux serrurier, laborieux Vijlcain, 

Qu'éveillera bientôt l'ardente soif du gain. 

Avec un fer maudit, qu'à grand bruit il apprête, 

De cent coups de marteaux me va fendre la tète. 

J'entends déjà partout les charrettes courir, 

Les maçons travailler, les boutiques s'ouvrir : 

Tandis que dans les airs mille cloches émues. 

D'un funèbre concert font retentir les nues; 

Et, se mêlant au bruit de la grêle et des vents. 

Pour honorer les morts, font mourir les vivans. 

Encor je bénirois la bonté souveraine, 

Si le ciel à ces maux avoit borné ma peine; 

Mais si seul en mon lit je peste avec raison, 

C'est encor pis vingt fois en quittant la maison : 

En quelque endroit que j'aille, il faut fendre la presse 

D'un peuple d'importuns qui fourmillent sans cesse. 

L'un me heurte d'un ais dont je suis tout froissé; 

Je vois d'un autre coup mon chapeau renversé. 

Là, d'un enterrement la funèbre ordonnance. 

D'un pas lugubre et lent vers l'église s'avance ; 

Et plus loin des laquais l'un l'autre s'agaçans, 

Font aboyer les chiens et jurer les passans. 

Des paveurs en ce lieu me bouchent le passage. 

Là, je trouve une croix de funeste présage, 

Et des couvreurs, grimpés au toit d'une maison, « 

En font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison. 

Là, sur une charrette une poutre branlante 

"Vient menaçant de loin la foule qu'elle augmente; 

Six chevaux attelés à ce fardeau pesant 

Ont peine à l'émouvoir sur le pavé glissant. 

D'un carrosse en tournant il accroche une roue, 

Et d'un choc le renverse en un grand tas de boue : 

Quand un autre à l'instant s'efforçant de passer. 

Dans le même embarras se vient embarrasser. 

Vingt carrosses bientôt arrivant à la file, 

Y sont en moins de rien suivis de plus de mille; 

Et pour surcroît de maux, un sort malencontreux 

Conduit en cet endroit un grand troupeau de bœufs. 



440 



LES POETES DU TERROIR 



Chacun prétend passer; l'un mugit, l'autre jure; 

Des mulets en sonnant augmentent le murmure. 

Aussitôt cent chevaux dans la foule appelés, 

De l'embarras qui croît ferment les défilés, 

Et par-tout des passans enchaînant les brigades, 

Au milieu delà paix font voir les barricades. 

On n'entend que des cris poussés confusément : 

Dieu, pour s'y faire ouïr, tonneroit vainement. 

Moi donc, qui dois souvent on certain lieu me rendre 

Le jour déjà baissant, et qui suis las d'attendre, 

Ne sachant plus tantôt à quel Saint me vouer, 

Je me mets au hasard de me faire rouer. 

Je saute vingt ruisseaux, j'esquive, je me pousse; 

Guénaud sur son cheval en passant m'éclabousse : 

Et n'osant plus j^aroître en l'état où je suis, 

Sans songer où je vais, je me sauve où je puis. 

Tandis que dans un coin, en grondant je nVessuie, 

Souvent pour m'achever, il survient une pluie : 

On diroit que le ciel, qui se fond tout en eau. 

Veuille inonder ces lieux d'un déluge nouveau. 

Pour traverser la rue au milieu de l'orage, 

Un ais sur deux pavés forme un étroit passage; 

Le plus hardi laquais n'y marche qu'en tremblant : 

Il faut pourtant passer sur ce pont chancelant; 

Et les nombreux torrens qui tombent des gouttières, 

Grossissant les ruisseaux, en ont fait des rivières. 

J'y passe en trébuchant; mais, malgré l'embarras, 

La frayeur de la nuit précipite mes pas. 

Car si-tôt que du soir les ombres pacifiques 

D'un double cadenas font fermer les boutiques ; 

Que, retiré chez lui, le paisible marchand 

Va revoir ses billets et compter son argent; 

Que dans le Marché-Neuf tout est calme et tranquille, 

Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville. 

Le bois le plus funeste et le moins fréquenté 

Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté. 

Malheur donc à celui qu'une affaire imprévue 

Engage un peu trop tard au détour d'une rue 

Bientôt quatre bandits lui serrant les côtés : 

La bourse!... il faut se rendre; ou bien non, résiste: 

Afin que votre mort, de tragique mémoire, 






ILE-DE-rRA.NCE 



441 



Des massacres fameux aille grossir l'histoire. 

Pour moi, fermant ma porte, et cédant au sommeil, 

Tous les jours je me couche avecque le soleil : 

Mais en ma chambre à peine ai-je éteint la lumière 

Qu'il ne m'est plus permis de fermer la paupière. 

Des filoux effrontés, d'un coup de pistolet, 

Ebranlent ma fenêtre et percent mon volet : 

J'entends crier partout : Au meurtre! on m'assassine! 

Ou : Le feu vient de prendre à la maison voisine! 

Tremblant et demi-mort, je me levé à ce bruit. 

Et souvent sans pourpoint je cours touto la nuit. 

Car le feu, dont la flamme en ondes se déploie, 

Fait de notre quartier une seconde Troie, 

Où maint Grec affamé, maint avide Argien, 

Au travers des charbons va piller le Troyen. 

Enfin sous mille crocs la maison abîmée 

Entraîne aussi le feu qui se perd en fumée. 

Je me relire donc, encor pâle d'effroi, 

Mais le jour est venu quand je rentre chez moi. 

Je fais pour reposer un effort inutile : 

Ce n'est qu'à prix d'argent qu'on dort en celte ville. 

Ilfaudroit, dans l'enclos d'un vaste logement. 

Avoir loin de la rue un autre appartement. 

Paris est pour un riche un pays de Cocagne : 

Sans sortir de la ville, il trouve la campagne : 

Il peut dans son jardin, tout peuplé d'arbres verds, 

Receler le printems au milieu des hivers; 

Et, foulant le parfum de ses plantes fleuries, 

Aller entretenir ses douces rêveries. 

Mais moi, grâce au destin, qui n'ai ni feu ni lieu, 

Je me loge ovi je puis, et comme il plaît à Dieu. 

{Satires de Boilenu Despreaax.) 



BERTHOD 

(xvii« siècle) 



Quel est en réalité l'auteur de ce poème singulier, La Vil 
de Paris en vers burlesques, qui fut publié pour la preraièi 
fois en 1652, sous le nom du sieur Berthod, et par la suite soi 
celui de Berthaud? Longtemps on put croire, après VioUet-h 
Duc, que ce fut le neveu du célèbre évoque de Séez (Jean Bei 
tant), frère puîné de M-° de Motteville), écrivain médiocre i 
plein de vanité, que l'on distinguait à la cour, par le nom c 
Bertaud Yincommode, d'un musicien que M™« de Longuevil! 
avait surnommé Berthaud l'incommodé. Fort heureusement 
Bibliophile Jacob, au début de son plaisant recue'û Paris ridicii 
et burlesque (Paris, Ad. Delahays, 1859, in-12), a pris soin d't 
claircir cette énigme littéraire. 

« II est assez singulier, écrit-il, que l'auteur d'un poème qui 
été réimprimé plus de dix fois soit absolument inconnu ; les bii 
graphes l'ont passé sous silence; labbé Goujet lui-même, toi. 
jours si bien informé, ne l'a pas même cité dans la Bibliothcqi 
française. Nous avions cru devoir conclure de cette absenc 
complète de renseignements sur ce poète, que son nom, écr 
de différentes manières, n'était qu'un pseudonyme. Nous étiot 
même disposé à reconnaître sous ce pseudonyme François Co 
letet, qui n'a voulu faire que la Seconde partie de la Ville t 
Paris, en composant son Tracas de Paris dans le même sty' 
et le même goût que le poème burlesque de Berthod... Mais, r 
dépit des analogies de naïveté ou même de platitude qui exif 
teut dans la poésie triviale et prosaïque de Berthod et de Col 
letet, nous avons fini par nous persuader que ces deux uoms- 
représentaient bien deux poètes différents et qu'il fallait laiss. 
à Berthod ce que nous voulions donner à Collelet, car Bcrlho 
a fait acte d'individualité poétique, en faisant paraître un auti 
poème que celui de la Ville de Paris ; ce poème, moins bitrleF 
que sans doute que le premier, porte pour titre : Histoire de i 
Passion de Jésus-Christ, Paris (J.-B. Loyson, 1655, in-12). 

« L'autour de la Passion de Jésus-Christ en vers français ù'. 
indul)ital)lement l'auteur de la Ville de Paris en vers burlesques. 
On peut donc établir avec certitude que le dernier poèmo a cl 
rimé, comme le précédent, par le père Berthod, cordolicr. » 



ILE-DK-FKAKCE 443 

Ceci établi, donnons ici, en l'empruntant à P.uii i..u iwi\, une 
ourto bibliographie do ce livre rarissime. « La première cdi- 
ion de la Ville de Paris, dont le privilèj;e est délivré au sieur 
îerthod, à la date du 5 aoîkt 1650, avait vu le jour chez J.-H. Loy- 
onetsa mère, veuve do Guillaume Loyson, en 1052 (l vol.in-io). 
Ule fut réimprimée l'année suivante. Ce poème burlesque, 
out mal écrit qu'il soit, eut un si grand succès, que la veuve 
t le fils aîné de Guillaume Loyson le réimprimèrent idonlique- 
lent encore en 1G55, et que les El/.eviers no dédaignèrent pas 
e le contrefaire en mettant le nom de l'auti'ur sur le titre ainsi 
onçu : Description de la Ville de Paris en vers burlesques (jouxte 
1 copie à Paris, 1654, petit in-12). Cet ouvrage, dont il y eut 
es éditions in-12, pul)liées par Jean-Baptiste Loyson, on 
658, en 1660, et par Antoine Raflé, en 1665, trouva plus de lec- 
eurset d'acheteurs que V Histoire de la Passion de Jésus-Christ, 
[ue les Loyson avaient pourtant réimprimée en 1600. » Par la 
uite, la Bibliothèque Bleue de Troyes s'empara de ce poème, 
[ue nous trouvons dans un catalogue sous la marque de la veuve 
)udot (Paris [sic], 1699, iu-12), et en donna un grand nombre d'é- 
, litions populaires. 

j On a tout lieu de croire que Berthod mourut avant l'année 
! 665. Son ouvrage lui a survécu comme un amusant témoignage 
I les mœurs et des usages d'un temps oii l'esprit parisien ne s'é- 
j ait point corrompu. 

! Le Bibliophile Jacob a réimprimé La Ville de Paris dans son 
j ecueil Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle. 

BlBLiOGRAPiiiiî. — P.-L. Jacob, Avertissement h l'éd. de Paris 
idicule et burlesque, Paris, Delahays, 1859, in-12. 



LES FILOUTERIES DU POXT.NEUF< 

Sois-je pendu cent fois sans corde, 
Si jamais plus je vais chez vous, 
Maistresse Ville des Filoux, 
Et si je me mets plus en peine 
D'aller voir la Samaritaine, 
Le Pont-Neuf, et ce grand Cheval 
De bronze, qui ne fait nul mal, 
Tousjours bien net, sans qu'on l'estrille 
(Dieu me damne s'il n'est bon drille!) : 
Touchez-Ic tant qu'il vous plaira, 
Car jamais il ne vous mordra : 



LES POÈTES DU TERROIR 

Jamais ce Cheval de parade 
N'a fait morsure ny ruade. 

Vous, rendez-vous de charlatans, 

De filoux, de i:)asse-volans, 

Pont-Neuf, ordinaire théâtre 

De vendeurs d'onguent et d'emplastre, 

Séjour des arracheurs de dents, 

Des Fripiers, Libraires, Pedans, 

Des Chanteurs de chansons nouvelles, 

D'entremetteurs de Damoiselles, 

De Coupe-bourses, d'Argotiers, 

De Maistres de sales mestiers 

D'Operateurs et de Chymiques, 

Et de Médecins spagiriques, 

De fins joueurs de gobelets, 

De ceux qui rendent des poulets. 

« J'ay, Monsieu, de fort bon remède, 
Vous dit l'un (jamais Dieu ne m'ayde!), 
Pour ce mal là que vous sçavez ? 
Croyez-moy, Monsieu, vous pouvez 
Vous en servir sans tenir chambre. 
Voyez, il sent le musc et l'ambre : 
C'est du mercure préparé. 
Et jamais Ambroise Paré 
Ne bailla remède semblable. » 

— « Cette chanson est agréable. 
Dit l'autre, Monsieu, pour un sou! » 

— « La hé ! mon manteau, ha, filou! 
Au voleur, au tireur de laine! » 

— « Hé! mon Dieu, la Samaritaine, 
Voyez comme elle verse l'eau. 

Et cet Horloge, qu'il est beau! 
Escoute, escoute comme il sonne : 
Dirois-tu jjas qu'on carillonne ? 
Regarde un peu ce jacquemard : 
Teste-bleu, qu'il fait le monard! 
Tien, tien, ma foy, aga, regarde, 
11 est fait comme la Guimbarde, 
Pardy, c'est pour estre estojinez! 
Il frappe l'heure avec le nez, » 



ILE-DE-FKA.J;CE 



445 



Voyons ces lireui's à la blanque, 

Qui pour ornement de leur banque 

Ont quatre ou cinq gros marmousets 

Plantez dessus des tourniquets, 

ïenans eu main une escritoire, 

Faite de bois, d'os ou d'yvoire, 

Un peigne de plomb, un miroir 

Garny de papier jaune et noir, 

Des chausse-pieds, des esguillettes, 

Des cousteaux pliants, des lunettes, 

Un esluy de peigne, un cadran, 

Barbouillez avec du saffran; 

De vieilles Heures Nostre-Dame 

A l'usage d'homme et de femme. 

Moitié françois, moitié latin ; 

De -vieilles roses de salin ; 

Un fusil' garny d'allumettes. 

Deux ou trois vieilles savonnettes 

Une tabaquiere de bois, 

Une visse à casser des nois. 

Un petit marmouset d'albàstre, 

Des gans blanchis avec du piastre, 

Un meschant chappeau de castor, 

Garny d'un cordon de faux or. 

Une fluste, un tambour de Basque, 

Un vieux manchon, un meschant masque, 

« Çà, messieurs, mettez au hazard! 

On tire deux fois pour un liard 

(Dit ce coquin, dans sa boutique, 

Vestu d'un habit à l'antique. 

Qui peste contre les passans 

De ce qu'il n'a point de marchansj î 

Pour un sou, vous aurez six balles ! 

Dit ce marchand d'estuis de balles ; 

A moy, Monsieu! Qui veut tirei", 

Avant que de me retirer? 

Çà, chalans, hazard à la blanque : 

De trois coups personne ne manque! » 

[La Ville de Paris en uers burlesqu es 
éd. de 1859.) 
1. Biiqucl. 



LE SAVOYARD 



XVII" SIECLE 



Quel était ce chansonnier parisien connu au xyii» siècle sous 
le nom du Savoyard? Où était-il né ? Nous l'ignorons. Son père 
avait été, comme lui, clianteur des rues. On croit qu'il s'appelait 
Philippot et qu'on le surnommait le Capitaine Savoyard. L'épo- 
que de sa naissance est inconnue, mais il était vivant en 1653, 
puisqu'il lit la rencontre de Dassoucy sur la Saône et lui dit 
entre autres choses : « Je m'appelle Philippot, à votre service, 
autrement le Savoyard, et si vous passez jamais sur le Pont- 
Neuf, c'est sur les degrés de ce pont que vous verrez mon Par- 
nasse; le cheval de bronze est mon Pégase, et la Samaritaine la 
fontaine de mon Hélicon. » Après quoi il donna à Dassoucy un 
recueil de ses chansons. Ce dernier, pour ne pas être en reste de 
politesse avec lui, s'empressa de lui oH'rir un écu, qu'il accepta 
aussitôt avec reconnaissance. Us se séparèrent peu de temps 
après. Ce nouvel Orphée, selon sa propre expression, ne de- 
meurait pas toujours au même endroit. Comme son inlirmité 
nécessitait un guide, tantôt on le rencontrait avec un invalide, 
tantôt avec une femme, ou bien de jeunes garçons qu'il faisait 
chanter avec lui. On ne sait pas s'il s'accompagnait de quelque 
instrument; pourtant cela est possible, puisqu'il composait les 
airs de ses couplets. C'est tout ce qu'on sait <1(; sa personne. 

Les cliansons du Savoyard, bien que souvent grossi^-res et 
libres, ne manquent pas d'esprit, tout au moins de ce gros sol 
qui en tient lieu près des gens du commun. Des contestations 
se. sont élevées au sujet de leur authenticité, mais il est assez 
peu douteux que bon nombre d'entre elles, et des plus savou- 
reuses, lui appartiennent en propre. Les autres se retrouve- 
raient dans des recueils anonymes, antérieurs à son époque. 
Nées d'une inspiration populaire, elles ont di'i circuler tout d'a- 
bord sous forme de feuilles volantes ou do nunces cahiers des- 
tinés à être vendus dans les rues, et ensuite être réunies en 
volumes. Il en existe quatre éditions : Recueil gcncral des Chan- 
sons du capitaine Savoyard par lui seul chantées dans Paris, 
Paris, Jean Promé, 1C45, in-12; Ilecucil nouveau des Chansons 
du Savoyard, etc., Paris, veuve J. Promé, 16")6, in-12; ibid., 
1661 et 166.5, in-12. Elles ont été réimprimées à cent exemplai- 
res, à Paris, par Jules Gay, en 1862 (un vol. in- 12). 



ILE-DE-FRANCE 447 

BlBLloORAPiiiE. — Dassoucy, Aventures burlesques, Paris, 
Delahays, 1858, in-12. —A. Percheron, Ai'ant-Propos au Recueil 
des Chansons du Savoyard, édit. de 1862. 



REMONTRANCE AUX DAMES 

DE NOUVELLE IMPRESSION 

Tous les maux, compère supplice, 
Que l'on voit en ce siècle icy, 
Proviennent du peu de soucy 
Qu'on a de régler la police 
Et les grandes confusions 
Qui sont dans les conditions. 
Vois-tu pas comme ces bourgeoises 
Disputent pour le pas devant, 
Dont le cœur tout remply de vent 
Leur cause à toute heure des noises ? 
Il faudroit bien des parleniens 
Pour leur faire des reglemens. 

Badautes, pites, singessos 
Qui voulez imiter les grands. 
Et qui voulez prendre des gants; 
Comme l'on en demande aux princesses, 
Le fouet, le fouet, sottes guenons. 
Qui voulez déguiser vos noms. 

Souper de jour, c'est chose vile, 

Et n'est pas de condition; 

De vivre sans affection, 

C'est pour les niaises de la ville; 

Les gens réglez sont parmy vous 

Reputez des sots ou des fous. 

Si qualitez de damoiselles 
Par noblesse vous peut venir, 
Qui sçavez bien vous y tenir. 
Sans vous eschapper ainsi d'elle, 
Et vous croistre il est superflus, 
Car damoiselle est votre plus. 



LES POETES DU TERROIR 

Baste toutesfois qu'on vous dame, 

Puis que cliacune a son pion, 

Mais s'il n'est pas bon champion, 

Il n'a qu'à chercher autre dame, 

Car qui ne vous dame souvent 

A votre esgard est peu scavant. 

Tous faites les Reines Gilettes 

Et vous tranchez Dieu sçait comment 

Des grand'dames de parlement, 

Vous qui n'êtes que des muguettes, 

Pour peu qu'on vous regarde au nez 

L'on voit le lieu d'où vous venez. 

Songez, bien, nouvelles coquettes, 

Au petit morceau de velours 

Que vous portiez il y a trois jours 

Dessus vos testes girouettes. 

Mille gens se sont estonnez. 

De le revoir sur vostre nez. 

De plus, il A^ous faut le carosse. 

Pour quinze ou seize mille escus, 

Qu'on apporte aux pauvres cocus. 

Que n'est-il quelqu'un qui vous rosse ! 

Allez à pied, beaux nez friquets. 

Vos pères y vont en laquais. 

Que de jonsnes non commandez, 

L'on voit chez vous de tous costez 

Le cocher fair grise mine. 

Et tout un chacun vous rechinc. 

Les valets de vostre maison 

Sont plus secs que n'est un tison. 

Si par hazard cecy vous touche. 
Discrètes, ce n'est pas pour vous, 
Ny pour un esprit humble et doux. 
Qui se sent morveuse se mouche, 
C'est pour celle de qui l'ardeur 
Se consomme après la grandeur. 

[Recueil nouveau des Chansons du Savoyard 
par luy seul chantées dans Paris, Paris, 
veuve J. Promé, 1665.) 



VION DALIBRAY 

(XVII" SIÈCLF,) 



Charles de Vion, sieur de Dalibray, naquit vers 1600 et mou- 
iitpeu après 1650. « Ce fut, selon Gotijet, un de ces poètes qui 
loivent presque tout à leur génie. Il étoit Parisien, fils d'un 
: iiiditeur à la Chambre des Comptes et frère de M™« de Saintot 
' I qui Voiture a adressé plusieurs do ses lettres. Bru/en de la 
ilartinière dit qu'il ressembloit à Diogène par bien des en- 
I h'oits. » 

Il avait, croit-on, porté les armes dans sa première jeunesse, 
ion sans quoique dégoût, puisqu'il quitta cet état pour la cul- 
tire des Muses, l'entretien des dames galantes et la fréquenta- 
ion des « goinfres ». Ami de Faret, de Saiut-.Amant et de tous 
L'S « satyriques » de sou temps, c'était un gros homme fort 
éjoui, débauché et « bon biberon ». La poésie lui fut moins un 
■rétexte de gloire qu'une matière à franche raillerie. Il laissa, 
n même temps que des pièces de théâtre et des traductions 
.'auteurs italiens et espagnols, deux recueils de vers : La Mu- 
ette, D. S. D. (Paris, Toussainct Quinct, 1647, in-12); Les Œuvres 
oétiques du sieur Dalibray, etc. (Paris, Ant. de Sommaville 
3U Jean Guignard], 1653, in-8"). L'uij et l'autre de ces ouvrages 
émoignent d'une même source d'originalité et de bonne humeur. 
Is renferment tout à la fois des vers bachiques , satirique% 
; moureux, moraux et chrétiens, soit, pour parler plus claire- 
I lent, des sonnets, des stances, des épigrammes, où l'ironie, le 
i on sens narquois, ne le cèdent en rien à une sorte d'éloquence 
oluptueuse... 

Nous avons donné récemment une réimpression des meil- 

3urs vers de Dalibray; voyez : Poètes d'autrefois. Œuvres pné- 

•ques du sieur de Dalibray, publ. sur les éd. originales, avec une 

) otice, des notes historiques et critiques et des pièces justificatives 

! 'aris, Sansot, 1906, in-18). 

Bibliographie. — Ad. van Bever, Un Poète de cabaret au dix- 
zptièmc siècle, notice publiée entête des Œuvres poétiques, etc., 
'aris. 190G, in-18. 



4^0 LES POÈTES DU TERROIR 



L'AUBERGE 

Pailleur', est-il honteux de manger et de boire? 

Il faut que de mon sort je te conte lliistoire; 

Je t'aime, tu le scais, et j'aime Luxembourg, 

Et je nay sceu trouver dans tout nostre fauxbourg, 

Où je pourrois loger pour un temps ma personne 

Que dans un Cabaret; que ce mot ne t'estonne, 

Il en a bien le nom, mais non pas tout l'effet : 

Ce fut de vray jadis un Cabaret parfait, 

Le Riche Laboureur^, nul vivant ne l'ignore, 

Et du pain et du vin on y fournit encore 

Avec le saucisson et cervelas salé, 

Poulains par qui le vin dans nous est avalé; 

Mais c'est tout, et cela dans une salle basse 

Qui frémit d'un bruit sourd que fait la populace : 

Or, dessus cette salle est mon appartement 

Où j'entre toutefois assez ouvertement 

Par une porte à part et par une montée 

Qui de pas un Beuveur n'est jamais fréquentée. 

Quelquefois dans ma chambre, ou dans mon Cabiii. 

Je médite à grands pas ou t'escris un Sonnot, 

Quand j'entends tout à coup quelque gueule profan- 

Qui crie à plein gosier : A la Nopce de Jeanne, 

Cette Nopce de C/iien^, ou quelque autre chanson 

Qui renverse mes vers d'une estrange façon. 

Il me semble d'abord que c'est dans ma Cuisine 

Qu'on mené tant de bruit, et d'une ame mutine. 

Je donne un coup de pied pour faire le hola. 

A peine suis-je à moy revenu que voilà 

Un valet qui me sers de qnoy faire carousse; 

"Vin blanc ou vin clairet, liqueur piquante ou douce. 

Voudrois-je avecques toy trancher icy du fin? 

Un Poëte jamais n'est ennemy du vin, 

1. Ami de Pascal, de Voiliiro et do Daliliray. 

'.i. Cabaret situé près de la foire Sainl-Gcniiain. 

:<. Chanson gaillarde du l'onl-.Neuf. On peul la lire dans le Ilecimt 
nouveau îles ('hansons ilu Sm'oi/nrd, par lut/ spid chantées dans 
J'aris(\ Taris, clie/ la veuve Jean rroim''. l'Hii. in-li^ 



ILE-DE-FRANCE 451 

Et je n'habite pas en ce lieu de franchise, 

Ainsi qu'un Huguenot près d'une belle Eglise : 

Je m'appaise, je ris, je bois cinq ou six coups 

De Tin blanc ou clairet, de vin vieux ou vin doux : 

Alors il me souvient de ce traîneur d'ospée, 

Cet heureux Fanfaron que l'on nomma Pompée, 

Qui d'un seul coup de pied de cent mille soudars 

Devoit faire frémir la campagne de Mars. 

Et je tiens ma fortune à la sienne pareille 

De faire au moindre bruit paroistre une bouteille, 

Car comme on ne void point de mal sans quoique bien 

Et comme d'un garçon l'ordinaire n'est rien, 

De la Chambre où je suis, j'ay ce grand avantage 

Que quand le mauvais temps nous menace d'orage, 

Ou que le trop grand froid m'attache auprès du feu, 

Je n'ay pour boire un coup qu'à coigner quelque peu : 

Ou s'il faut que parfois j'arrive de la ville 

Crotté jusques au [dos] (comme il est très facile), 

Pour me reconforter je n'ai qu'à dire un mot, 

On apporte après moi pinte, pain et fagot; 

Mais quand il fait beau temps, le logis ne m'arroste, 

Car boire tousjours seul, ce seroit vivre en beste : 

Je quitte donc ma chambre avec intention 

D'aller au lieu voisin manger en pension : 

Je traverse la rile et suis à la mesme heure 

Où force honnestes gens ont choisi leur demeure. 

Là si tost que je suis du bon Maistre apperceu. 

Pour ma pièce d'argent, je suis le bien receu; 

Non qu'il faille payer à chaque fois (^u'on disne, 

Cela sentiroit trop son infâme Cuisine; 

11 suffit que ce soit quand le mois est passé, 

Et du livre de vie on est lors effacé. 

J'entre et me mets à table on bonne compagnie 

Sans nul bonadiez et sans cérémonie : 

Là de maint discours grave et maint joyeux propos 

Nous passons doucement une heure entre les pots; 

L'un baptise son vin, et l'autre, un peu moins triste, 

Jure qu'il auroit peur qu'il fust anabaptiste. 

Que le Maistre luy-mesme, au fonds de son caveau, 

L'a desja baptisé comme un enfant nouveau; 

L'autre, plus amoureux, cajole la servante, 



452 LES POÈTES DU TERROIR 

Et lors qu'on boit six coups, de six autres se vante; 
Un gros frère frappart paroist au mesme instant, 
Qui demeure à la porte et nostre aumosne attend. 
On se taist, on se levé, et vers la Cheminée 
On soiig-e comme on doibt passer l'apres-disnée... 

[Les Œuvres poétiques, 1653. 



J 



JEAN-JOSEPM VADE 

(1719-1757) 



Ce poète médiocre, que nous ne saurions passer sous silence, 
2ar il connut au dix-huitiôme siècle une vogue que n'obtinrent 
laïuais des écrivains d'un tout autre mérite que lésion, n'était 
pas des provinces « françaises ». Il naquit à Ham, en Picardie, 
le 18 janvier 1719, vint à Paris dès son jeune Age et s'y fixa 
jusqu'à la vingtième année. Son père, qui exerçait un commerce 
lucratif, tenta vainement de le faire instruire et de lui faciliter 
une honorable carrière; il ne réussit qu'à lui procurer un em- 
ploi de « contrôleur du vingtième » à Soissons, puisa Laon. Il 
quitta cette dernière ville en 1743, passa à Paris, séjourna à 
Rouen et revint ensuite dans la capitale, pour prendre les 
fonctions de secrétaire du duc d'Agenois. Ses relations lui valu- 
rent de nouveau une place au bureau du « vingtième » de Paris- 
Joseph Vadé eut une vie peu régulière et une fin tragique. Il 
mourut à Paris, des suites d'une blessure que lui fit un chirur- 
gien, en l'opérant d'un abcès à la vessie, le 4 juillet 1757. Jean- 
Joseph Vadé créa le genre « poissard », qui depuis a eu de nom- 
breux imitateurs. Il introduisit en littérature le vocabulaire des 
Halles, l'assaisonna du sel de sa propre verve et de plaisanteries 
grossières, et cette nouveauté le mit à la mode. La bonne com- 
pagnie prenait, dit-on, un plaisir extrême à retrouver dans ses 
ouvrages une peinture fidèle des mœurs et du langage de la 
basse populace. On a reconnu dans ses poissarderies. La Pipe 
cassée et les Lettres de la Grenouillère entre autres, les tableaux 
les plus réalistes de son temps. Vendeuses de marée, débar- 
deurs, piliers de cabarets, déhanchés de guinguettes, familiers 
des bals de barrière, sont esquissés là avec une franchise, une 
liberté qui n'exclut jamais le sens du pittoresque. Le goût 
d'un tel genre a pu passer, à tel point qu'on n'éprouve qu'un 
médiocre plaisir à connaître les productions de cet auteur, Vadé 
n'en demeure pas moins un des ancêtres de nos poètes-argo- 
tiers, et le précurseur direct d'Aristide Bruant. 

Les ouvrages de Vadé ont été recueillis en 1758, et maintes 
fois réimprimés. Voyez : Œuvres de 31. Vadé ou Recueil des Opé- 
ras-comiques, parodies et pièces fugitives, nouv. éd., Paris, N.-B. 



40^ LES POETES DU TERROIR 

Duchesne, 1758, 4 vol. in-S»; les mêmes, 1769 et 1775; Œuvres 
poissardes de J.-J. Vadc et de l'Ecluse, Paris, imprim. Didot. 
1 796, in-12 ; Œuvres choisies, Paris, chez les Marchands de Nou- 
veautés, 1834. iu-S»; Œuvres de Vadè, Paris, Garnier fr., 1875. 
in-lS, etc. Elles consistent en vingt opéras-comiques, vaude- 
villes, parodies, épîtres, madrigaux, fables, chansons, houquett 
poissards et amphigouris. On a donné récemment une réimpres 
sion du fameux poème La Pipe cassée'. C'est la fantaisie la plus 
mortellement ennuyeuse qui soit jamais sortie dune plume dite 
littéraire. Voltaire, qui n'a jamais manqué de sourire à toutes 
les gloires, même les moins fondées, a publié des contes el 
plusieurs pamphlets facétieux sous les noms supposés de Guil- 
laume et de Jérôme Yadé (Genève, 1764, in-S"). 

Bibliographie. — Fréron, Année littéraire, 1757, t. IV. — 
Charles Nisard, Etude sur le langage popul. ou patois de Pa- 
ris, etc., Paris, Franck, 1872, in-S". — Journal et Mémoires di 
Collé, etc., éd. de 1S68. 



BOUQUET POISSARD 

J'aime à payer ce que vaut une chose, 
Mais je répug-ne à la payer deux fois : 
Je suis piqué, je l'avoue, et je crois 

Devoir vous en dire la cause. 

Madame, à deux pas du logis 

Rencontrant vine Bouquetière, 

Je l'aborde et lui dis : « La mère, 
Faites vite un Bouquet. « Nous convenons de pri.\ 
Pour qu'il soit plutôt fait je la paye d'avance. 
Elle aussi-tôt détache une botte de Fleurs; 

Dieu sçait avec quelle élégance 
Elle assortit leurs diverses couleurs ! 
De feuilles d'Orangers galamment décorées, 
Pour en faire un Bouquet il lui manque un lien; 
Comme elle l'achevait, ne s'attendant à rien, 

Ne voilà-t-il pas les Jurées 

1 . Cet ouvrage a paru pour la première fois, sans dalc, à la fin <1 
xviii" siècle sous ce litre : La Pipe cassée, ]toème éni-tray i-poissard 
liéroï-comiqne. A la Liberté, chez l'ierrc Bonnc-IIumcur, avec pci 
mission du public, lu- 12, ligures d'Liscn. 



ILE-DE-FKANCF. 



455 



,)ui viennent tout à coup saisir son pauvie bien! 

Elles sautent sur l'Inventaire {sic), 
emparent des Bouquets sans oublier le mien. 

Ma marchande se désespère, 

Et ne voyant aucun moyen 

Pour accommoder cette affaire, 
D'un coup de pied en jette une par terre. 
Bat les deux autres comme un chien, 
Puis s enfuit, ne pouvant mieux faire. 
Quel scandale pour moi! Je crois que la colère 

Fait oubliei" qu'on est Chrétien ! 
De leur frayeur ces trois Dames remises, 
S'en vont pestant d'avoir reçu des coups ; 
Je les arrête et je leur dis : Tout doux! 
Dans les fleurs que vous avez prises 
Je réclame un Bouquet que j'ai payé. — Qtti, vous ? 

— Oui moi, tâchez de me le rendre, 

— Monsitur l'a dit, on l'y rendra. 
Qu'il est gentil! y s' fâche! y rira! 
Sa bouclie commence à s'fendre; 
Ce s'roit ben dommage de l'pendre, 
Car il paroit qu'il grandira. 

— Vous m'insultez, leurdis-je, et je vais vous apprendre 

Qui je suis. — Ah! comme il nous l'apprendra! 
Mon double cœur ! quand tu serois le gendre 
Du Diable qui t'emportera ; 
Pince donc c' Bouquet si tu l'ose... 
Donnez-lui du vinaigre, y n'aime pas l'eau rose. 
5ui je suis... — Eh! Qu'es-tu donc avec ton grand Chapiau, 
Ton habit qui se meurt? Et ta fameuse Epée! • 

— C'est, dit 1 autre, un Seigneur, un Cadet du Chûtiau 

Qu'est tout vis-à-vis la Râpée. 

Il grince des dents! ah ! j'ai peur ! 

Parlez donc, Monsieu la terreur. 
Faites donc pas comme ça! ça gâte V visage, 
Jérusalem ! saint Jean, mon doux Sauveur! 

Qu'il est dcgourdi pour son âge! 

Trois poidets d'Inde et pis Monsieu 

Feroient un fringant attelage! 
Elles en auroient dit encore davantage; 

Mais la troisième par bonheur 



'l06 LES POÈTES DU TEHROIR 

Lui dit : Finis, tu fais trop de tapage. 
Qu nid on ne te dit rien, t'es bien fier en caquet. 
Qu'est-ce qu'il t'a fait ce jeune homme. 
Et pisqu'il Va paye donne-ly son Bouquet. 

Son Bouquet!... crac, il l'aura comme; 
Tu ju entends ben ? qu'il nous donne dix sous. 
•Ah! dis-jo, les voilà; que ne me disiez-vous? 
Lors de ma bonne foi toutes trois interdites, 
Me donnent quelques œillets par-dessus le Mai'ché 
Parlez donc, mon poulet? Vous n'êtes pas fâche 

Contre nous autres? pas vrai, dites!... 
— Moi? Point du tout. — Adieu donc. noV Bourgeois, 
J'C avons trop ahury, ça me fait de la peine. 

Je devrions toutes les trois 

Ly faire dire une neuvaine... 
Tu gouailles, toi; mais moi, si fctois Reine, 

Il seroit godard dans neuf mois. 

Madame, telle est l'aventure 
De ce Bouquet si long tems contesté; 

Si de vous il est accepté, 
Malgré l'argent, le courroux et Tinjure, 
Il ne sera pas trop cher acheté. 

[Œuvres de M. Vadc, etc.. nouv. éd., Pai-is, 
N.-B. Duchesne, 17:)8, III.) 



PIERRE-JEAN DE DERANGER 

(1780-1857) 



Sa biographie est partout, a-t-on dit; lui-même l'a écrite. 
■Jous n'en douueroas donc qu'un abrégé, en l'empruntant toti- 
-efois aux Souvenirs de l'Ecole romantique d!E.<\ouAi'à Fournier. 
Ou sait qu'il uaquit à Paris en 1780, et que sa première enfance 
;e passa dans la mansarde d'un pauvre vieux tailleur, son 
jraad-père. C'était rue Montorgueil, à l'endroit où se trouve 
a halle aux huîtres. Après quelque temps passé dans une pen- 
iion du faubourg Saint-Antoine... après une seconde étape d"é- 
lucation à Péronne, où il avait une taute aubergiste, il devint 
ipprenti imprimeur et se mit à rimer. A quatorze ans il avait 
léjà fait des chansons, que Cousin d'A vallon voulut bien ac- 
uoillir dans sou recueil annuel La (iuirlandc. Eu 1796, lîérangcr 
int à Paris pour se livrer plus complètement aux lettres. Il 
tait sans ressource; elles ne lui en créèrent pas. Il se déses- 
)érait, quand Lucien Bonaparte, à qui on l'avait présenté, lui 
bandonna pour vivre son traitement de membre de l'Institut, 
yétait le nécessaire; avec ce qu'il gagna bientôt après, comme 
oUaborateur aux Annales du musée, de Landon, et mieux en- 
ore avec les appointements d'une place d'expéditionnaire que 
ui fit obtenir l'académicien Arnault, au secrétariat de l'Univer- 
ité, ce fut la richesse. L'idée lui vint alors de mettre en voluni^ 
out ce qu'il avait écrit et de le dédier à son bienfaiteur. On le 
ut à la censure, et, comme le prince était alors en exil, on lit 
lire à Béranger que la mise en vente ne serait pas permise avec 
ette dédicace. Il renonça bravement à son livre, mais n'eut 
)as de cesse qu'un autre ne fût prêt. La Chanson du Roi d' }'- 
etot, que lui inspira une enseigne de la rue Saint-Honoré, au 
oin de la rue du Chantre, en fut l'avaut-goùt. Il la laissa cou- 
ir, elle fut chantée par tout le monde, et Napoléon lui-même, 
iont elle était, par contraste, une si amusante satire, ne fut pas 
e dernier à la fredonner. Le volume parut chez Eymery en 
SIô. Le titre choisi par Béranger était celui-ci : Chansons mo- 
ules et autres. Or, comme les unes, les morales, s'y trouvaient 
u plus petit nouibre que « les autres », et comme on se trou- 
ait alors sous un régime qui ne plaisantait pas sur la question 

n. 26 



458 LES POÈTES DU TERKOIR 

des mœurs, il lui fut signifié que son emploi nu secrctariat di 
rQniversité courait de grands risques s'il continuait à prendn 
pour muses Lisette, Frétillon et la Gaudriole. Il obéit, mais ei 
substituant à la gaieté la politique, qui est bien autrement dan- 
gereuse. » On connaît la suite. Son recueil, augmenté d'un vo- 
lume où, sous prétexte de liberté, il chantait la gloire d'un régime 
qui en avait supprimé jusqu'à l'ombre, lut saisi, supprimé 
L'auteur perdit sa place et se trouva un jour sous le coup d'un 
condamnation à neuf mois de prison et à dix: mille francs d'à 
mende. « Ce fut la dernière tribulation de Bérangcr. Peur m 
pas en connaître d'autres il voulut n'être rien, lors même qui 
les gouvernements qui pouvaient le favoriser triomphèrent 
Après juillet 1830, il refusa jusqu'à la croix; après février 1848 
nommé représentant du peuple, il donna sa démission presqu 
aussitôt; et lorsque revint l'Empire il repoussa les faveurs qu 
l'auraient récompensé de ce qu'il avait fait pour son retour. 
Il mourut le 17 juillet 1857 et survécut peu à sa gloire, sinon 
sa popularité. Rien n'est plus terne, plus médiocre, rien n'ap 
paraît plus neutre aujourd'hui que les chansons de Béranger 
et nous ne parvenons pas à comprendre comment ce poète, c 
chansonnier plutôt, provoqua les haines des partis et la vie 
lence d'une certaine critique, qui lui reprocha d'avoir « dégrad 
la langue, comme l'àme du peuple, en outrageant les sentiment 
chrétiens et en tournant en ridicule la foi, les sacrements, 1 
pudeur et la mort ». Il est vrai que nous ne comprenons pa 
davantage qu'on ait pu le comparer à La Fontaine, à Molière e 
à Voltaire. Il est loin, hélas! d'être un grand écrivain; c'es' 
tout au plus, un Juvénal d'estaminet. « Le génie de Hérangei 
a dit si justement Lecontc de Lisie, est à coup sftr la plus cou; 
plète des illusions innombrables de ce temps-ci, et colle 
laquelle il tient le plus; aussi ne sera-ce ])as un dos moindre 
étonnements de l'avenir, si toutefois l'avenir se préoccupe d 
questions littéraires, que ce curieux enthousiasme attendri qu'6> 
citent ces odes-chansons qui ne sont ni des odes ni dcschansonf 
L'homme était bon, généreux, honnête. Il est mort plein de jour.' 
en possession d'une immense sympalhic publique, et je ne veu 
certes contester aucune do ses vertus domestiques; mais j 
nie radicalement le poète aux divers points de vue do la puis 
sanco intellectuelle, du sentiment de la nature, de la langu. 
du stylo et de l'entenle spéciale du vers, dons précieux, néce- 
saires, que lui avaient refusés les dieux, y compris le dieu dt 
bonnes gens, qui du reste n'est qu'une divinité do cabaret phi 
lanthropique. » (Le Nain Jaune, 1864.) 

Les chansons de Bérangcr ont été publiées un grand nombi 
de fois. Les éditions les plus complètes qui ont été donnée 
jusqu'à ce joursont celles de Paris, Perrotin, 1834,4 vol. in-S", < 
1856, 3 vol. in-S». Joignons à ces recueils Ma liioeraphie (Pari- 



ILE-DE-FRANCE 459 

5T, în-8») ; Œuvres posthumes (ibid., 1857, în-8«), quatre volu- 
es de Correspondance (ibid., 1860, in-S") et un volume à'Œu- 
es inédites (Paris, Daragon, 1909, ia-8"). 

'Bibliographie. — A. Ricard, La Lisette de Déranger, etc., 
iris, Renauld, 1846, in-12; La FrétiUon, parle môme, ibid., 
46, in-12. — Sainte-Beuve, Portraits contemporains, I, et 
xuseries du lundi, II,douv. éd., etc. — M""> L. Colet, Quarante' 
nq lettres de Déranger, etc., Paris, Libr. nouvelle, 1857, in-12. 
■ J. Lapointe, Mémoires sur Déranger, Paris, Hachette, 1857, 
-8°. — J. Bernard, Déranger et ses Chansons, Paris, Dentu. 
58, in-8''. — N. Peyrat, Déranger et Lamennais, Paris. 1861, 
-18. — J. Travers, Déranger litt. et critique, Caen, Hardel, 
•61, in-18. — A. Arnould, Déranger, ses Amis, ses Ennemis, etc., 
iris, 1864. 2 vol. in-18. — Th. Bernard, La Lisette de D., Paris, 
achelin-Deflorenne, 1864, in-12. — J. Janin, D. et son temps, 
aris, Pincebourde, 1866, 2 vol. in-12. — Rrivois, Dibliographie 
'. l'œuvre de D., Paris, Conquet, 1876, in-S». 



LE GRENIER 

Je viens revoir l'asile où ma jeunesse 
De la misère a subi les leçons. 
J'avais vingt ans, une folle maîtresse, 
De francs amis, et l'amour des chansons. 
Bravant le monde, et les sots, et les sages, 
Sans avenir, riche de mon printemps, 
Leste et joyeux je montais six étages. 
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans ! 

C'est un grenier, point ne veux qu'on l'ignore. 

Là fui mon lit bien chétif et bien dur; 

Là fut ma table; et je retrouve encore 

Trois pieds d'un vers charbonnés sur le mur. 

Apparaissez, plaisirs de mon bel âge, 

Que d'un coup d'aile a fustigés le Temps. 

Vingt fois povir vous j'ai mis ma montre en gage. 

Dans un grenier qu'on est bien à vingt ansi 

Lisette ici doit surtout apparaître, 
Vive, jolie, avec un frais chapeau; 
Déjà sa main à l'étroite fenêtre 



M 



LES POETES DU TERROIR 

Suspend son châle en guise de rideau. 
Sa robe aussi va parer ma couchette; 
Respecte, Amour, ses plis longs et flottants, 
J'ai su depuis qui payait sa toilette. 
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans : 

A table un jour, jour de grande richesse, 
De mes amis les voix brillaient en choeur, 
Quand jusqu'ici monte un cri d'allégresse : 
A Marengo Bonaparte est vainqueur 1 
Le canon gronde, un autre chant commence; 
Nous célébrons tant de faits éclatants. 
Les rois jamais n'envahiront la France. 
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans ! 

Quittons ce toit où ma raison s'enivre. 
Oh! qu'ils sont loin, ces jours si regrettés! 
J'échangerais ce qu'il me reste à vivre 
Contre un des mois qu'ici Dieu m'a comptés, 
Pour rêver gloire, amour, plaisir, folie, 
Pour dépenser sa vie en peu d'instants, 
D'un long espoir pour la voir embellie. 
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans! 

[Œufres complètes, II, 1856. 



AUGUSTE BARBIER 

(1805-1882) 



Henri-Aup;uste Barbier naquit à Paris le 29 avril 1805, et mou- 
ut à Nice Ij 13 février 1882. Fils d'un avoué, il fut élève du 
ycée Henri IV, puis suivit les cours de l'Ecole de droit. La ré- 
'^olution do 1830 fit de ce Parisien un porto, le poète le plus 
ludacieux, le plus satirique qu'on ait entendu depuis Agrippa 
l'Aubigné. Il venait d'avoir vingt-cinq ans et n'avait écrit que 
{uelques vers et un médiocre roman. Les Mauvais Garçons 
Paris, Urbain Canel, 1830, 2 vol. in-12), en collaboration avec 
Uphonse Royer. « Quand il vit, dit-on, après les « Trois glo- 
ieuses », la bande d'afTamés d'honneurs et do places qui se 
liaient sur les débris du vieux trône, à la suite du nouveau 
oi, tons plus soucieux de leurs appétits que de la France et 
le la liberté, sa verve s'alluma. » Il lit paraître dans la Revue 
le Paris son premier 'ïambe, La Curée. Tout à coup son nom 
levint illustre. Un an après, cet ïambe s'était fait légion; au 
ieu d'un seul on en avait un volume, dont Sainte-Beuve salua 
a brûlante éclosion. A La Curée succédaient La Popularité, 
'Jldole, virulente apostrophe antinapoléonienne, Le Dante, 
}utitre-ving-t-treize, etc., dix véhémentes satires réunies sous 
;e titre générique ïambes (Paris, Bounaire, 1831, et U. Canel et 
juyot, 1832, in-8°). Barbier était loin quand parut ce recueil. Il 
j'en était allé par delà les Alpes, à P'iorence, à Rome, à Venise^ 
)Our renouveler son inspiration. II revint avec une œuvre déli- 
îieuse, // Pianto, c'est-à-dire la plainte (Paris, U. Canel, 1833, 
a-8o), qui, jointe aux pages de la première heure et à Lazare, 
loème réalisé après un séjour en Angleterre, ont formé ce nou- 
veau livre, ïambes et Poèmes (Paris, Masgana, 1833, in-18), tant 
le fois réimprimé'. Pour ce dernier bouquet, écrit Edouard 
^'ournier, la moisson n'était pas épuisée. Elle fut abondante, le 
ioète n'ayant jamais renoncé aux ressources de sa muse; mais 
ille ne lui valut pas des heures de gloire semblables à celles 
lu début. Auguste Barbier fit montre par la suite d'un talent 
iincère et dune rare conscience d'artiste, sans rien de plus. U 

1. Voyez : Satires et Poèmes, Paris, Bonnaire, 1837, in-8% etc. 



462 LES POÈTES DU TERROIR 

donna plusieurs volumes de vers : Nouvelles Satires (Paris, Mns- 
gana, 1840, in-S») ; Chants civils et religieux (ibid., 1841, in-8»); 
Rimes héroïques {ihid., 1843, in-18): lUmes légères, chansons et 
odelettes (ibid., 1851, in-18); Satire et chants (Paris, Masgana, 
1853, ia-18) ; Silvcs (Favis, Dentu, 18G5, in-18): Satires (Paris, 
Dentu, 1865. in-18); Silves, rimes légères (ibid., 1872, ia-18); 
deux recueils de nouvelles : Trois Passions (ibid., 1868, in-18); 
Contes du soir (ibid., 1879. in-18); des Histoires de voyage, 1830- 
1812 (ibid., 1880, in-12): des traductions Aa Decamerond-a Boc- 
cacio (Paris, 1840, in-4«); de Jules César de Shakespeare (ibid., 
1848 et 1855, in-18); de La Chanson du vieux marin, de Coleridgc 
(ibid., 1877, in-folio); enfin, en collaboration avec Léon de 
Wailly, le poème dramatique de Benvenuto Ccllini (musique de 
Berlioz), qui fut représenté sur la scène de lOpéra, le 10 sep- 
tembre 1878. Divers ouvrages posthumes de Barbier : Chez les 
Poètes, etc. (Paris, Dentu, 1882, in-8»); Souvenirs personnels et 
silhouettes contemporaines (ibid., 1883. iri-18); Œuvres posthu- 
mes, etc. (ibid., 1883-1889, 4 vol. in-18) : Poésies posthumes (Paris, 
Lemerre, 1884, in-16), ont été publiés par ses exécuteurs testa- 
mentaires, Auguste Lacaussade et Ed. Grenier. 

Bibliographie. — Sainte-Beuve, Po/-<r. contemporains. II, 
Souvenirs et indiscrétions, etc. — Planche, Portr. littér., II. — 
Baudelaire, L'Art romantique. — Th. Gautier, Portr. contempor. 
— II. de Bonnières, Mémoires d'aujourd'hui, 1885. — J. Barbey 
dAurevilly, Les Œuvres et les Hommes, Les Poètes, XI, Paris, 
Lemerre, 1889, etc. 



LA CUVE 

Il est, il est sur terre une infernale cuve, 

On la nomme Paris; c'est une large éluve, 

Une fosse de pierre aux immenses contours 

Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours: 

C'est un volcan fumeux et toujours en haleine 

Qui remue à long-s flots de la matière humaine; 

Un précipice «mvei-t à la corriiplion 

Où la fange descend de toute nation, 

Et qui de temps en temps, plein d'une vase immonde 

Soulevant ses bouillons, déhorde sur le monde. 

Là, dans ce trou boueux, le timide soleil 
Vient poser rarement un pied Jjlanc et vermeil; 



ILE-DE-FRANCE 463 

Là, les bourdonnements nuit et jour dans la hnime 

Montent sur la cité comme une vaste (MUimo; 

Là personne ne dort, là toujours le cerveau 

Travaille, et, comme l'arc, tend son rude cordeau. 

On y vit un sur trois, on y meurt de débauche; 

Jamais, le front huilé, la mort ne vous y fauche, 

Car les saints monuments ne restent dans ce lieu 

Que pour dire : Autrefois il existait un Dieu. 

Là, tant d'autels debout ont roulé de leurs bases, 

Tant d'astres ont pâli sans achever leurs phases, 

Tant de cultes naissants sont tombés sans mûrir, 

Tant de grandes vertus, là, s'en vinrent pourrir. 

Tant de chars meurtriers creusèrent leur ornière, 

Tant de pouvoirs honteux rougirent la poussière, 

De révolutions au vol]sombre et puissant 

Grevèrent coup sur coup leurs nuages de sang, 

Que l'homme, ne sachant oii rattacher sa vie. 

Au seul amour de l'or se livre avec furie. 

Misère! Après mille ans de bouleversements, 

De secousses sans nombre et de vains errements, 

De cultes abolis et des trônes superbes 

Dans les sables perdus, et couchés dans les herbes, 

Le Temps, ce vieux coureur, ce vieillard sans pitié. 

Qui va par toute terre écrasant sous le pié 

Les immenses cités regorgeantes de vices, 

Le Temps, qui balaya Rome et ses immondices. 

Retrouve encore, après deux mille ans de chemin, 

Un abîme aussi noir que le cuvier romain. 

Toujours même fracas, toujours même délire, • 

Même foule de mains à partager l'empire. 

Toujours même troupeau de pâles sénateurs, 

Même flots d'intrigants et de vils corrupteurs. 

Même dérision du prêtre et des oracles, 

Même appétit des jeux, même soif des spectacles, 

Toujours même impudeur, même luxe effronté, 

En chair vive et en os même immoralité; 

Mêmes débordements, mêmes crimes énormes. 

Moins l'air de l'Italie et la beauté des formes. 

La race de Paris, c'est le pâle voyou 

Au corps chétif, au teint jaune comme un vieux sou ; 



^bi LES POETES DU TERKOIR 

C'est cet enfant criard que l'on voit à toute heure 

Paresseux et flânant, et loin de sa demeure 

Battant les maigres chiens, ou le long des grands murs 

Gharbonnant en sifflant mille croquis impurs; 

Cet enfant ne croit pas, il crache sur sa mère, 

Le nom du ciel pour lui n'est qu'une farce amère ; 

C'est le libertinage enfin en raccourci ; 

Sur un front de quinze ans c'est le vice endurci. 

Et pourtant il est brave, il affronte la foudre, 

Gomme un vieux grenadier il mange de la poudre, 

11 se jette au canon en criant : Liberté! 

Sous la balle et le fer il tombe avec beauté. 

Mais que l'Emeute aussi passe devant sa porte, 

Soudain l'instinct du mal le saisit et l'emporte, 

Le voilà grossissant les bandes de vauriens, 

Molestant le rapos des tremblants citoyens. 

Et hurlant, et le front barbouillé de poussière. 

Prêt à jeter à Dieu le blasphème et la pierre. 

race de Paris, race au cœur dépravé, 

Race ardente à mouvoir du fer ou du pavé ! 

Mer, dont la grande voix fait trembler sur les trônes 

Ainsi que des fiévreux tous les porte-couronnes! 

Flot hardi qui trois jours s'en va battre les cieux, 

Et qui retombe après, plat et silencieux! 

Race unique en ce monde ! effrayant assemblage 

Des élans du jeune homme et des crimes de l'âge, 

Race qui joue avec le mal et le trépas ; 

Le monde entier t'admire et ne te comprend pas! 

Il est, il est sur terre une infernale cuve, 

On la nomme Paris; c'est une large étuvc. 

Une fosse de pierre aux immenses contours 

Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours; 

C'est un volcan fumeux et toujours en haleine 

Qui remue à longs flots de la matière humaine; 

Un précipice ouvert à la corruption 

Où la fange descend de toute nation. 

Et qui de temps en temps, |)lcin d'une vase immonde, 

Soulevant ses bouillons déboi'de sur le monde. 

[ïambes et Poèmes, 3' éd., Paris. 
Masgana, 1833.) 



ALFRED DE MUSSET 

(1810-18:>7) 



Tout a été dit sur le chantre des Nuits et de Rolla, et c'est 
assez pour qu'on ne clierche point ici une glose sur son œuvre 
et un commentaire biographique. Ses origines seules nous 
intéresseront. Alfred de Musset naquit le 11 décembre 1810, au 
centre du vieux Paris, près de l'iiôtel de Cluny, dans une mai- 
son qui existait encore il y a quelques années et portait lo n» 3:^ 
de la rue des Noyers. Il appartenait à une vieille famille du 
duché de Bar, fixée dans le Blaisois et le Vendômois depuis le 
xvi« siècle, et comptait parmi ses ancêtres Cassandre Salviati, 
la « maîtresse » illustre de Ronsard. On assure même que ce ne 
fut pas le seul lien qui le rattacha à la Pléiade, puisque, en 1"(»", 
son arrière-grand-père avait épousé Marguerite-Angélique du 
Bellay, fille de François du Bellay, gouverneur du roi à Ven- 
dôme, lequel, écrit M. Léon Séché, descendait de la branche 
des du Bellay-Langey, cousins de Joachim, l'auteur des Regrets. 

Nous laisserons à d'autres le soin de tirer des conclusions 
le sa généalogie, et nous ne dirons qu'un mot en passant de 
son goût pour le lieu où il prit naissance. Quoi qu'on ait écrit. 
Musset se soucia fort peu du terroir; il montra plus que de 
'indifférence pour le sol de ses aïeux, et lorsque, à la mort de 
son père, en 1832, il hérita du manoir de la Bonaventure, près 
lu Grué-sur-Loire, qui avait été le berceau des siens, il s'en cM- 
it presque aussitôt, sans égard, ajoute l'un de ses biographes, 
souries souvenirs que ce domaine représentait. Ecrivain d'es- 
sence aristocratique, né pour vivre et pour mourir dans un 
nilieu de culture, il s'éprit de Paris, non par fierté d'y avoir vu 
e jour, mais parce que cette capitale synthétisait à ses yeux 
e centre des élégances et de ce luxe auquel il sacrifia trop 
cuvent la sincérité de son cœur et la pureté de ses concep- 
ions. Sa patrie, il la traîna sans cesse avec lui, et ce n'est point 
rop dire qu'elle fut le sol où s'abritèrent ses amours roman- 
iques, « terre italienne » inspiratrice de son génie, et « bou- 
evard de Gand » avec ce qu'il odrait d'ivresse éphémère, de 
ontation et de fragile beauté : domaine idéal pour une âme 
prise d'immortalité, et décor factice cher à l'agonie du poète. 
>a connaît les vers de Lucie : 



466 LES POÈTES DU TERROIR 

Mes chers amis, quand je mourrai... 

Alfred de Musset s'éteignit le l"' mai 185T, laissant à sa vilh 
natale quelques-uns de ses chants et sa dépouille d'écrivain ly- 
rique. Dans la belle saison, son tombeau du Pére-Lachaise, om- 
bragé depuis plus de quarante ans par tant de saules éplorés 
est un lieu de pèlerinage pour les étrangers. Disons plus, c'est 
avec la tour Eitrel et l'Obélisque de Louqsor, le monument 1 
plus digne de provoquer l'admiration et l'envie des Américain 
du Sud et des Anglo-Saxons. 

Veut-on, après cela, une courte liste dos ouvrages d'Alfrei 
de Musset? La voici, succinctement dressée sur les édition 
originales : L'Anglais mangeur d'opium, trad. de l'anglais, Pa 
ris, Marne et Delaunay- Vallée, 1828, in-18; Contes d'Espagne e 
d' Italie, V AVIS. Levasseur et Urb. Canel, \d,Z(i,\n-%'> ■,Un Spectacl 
dans un fauteuil, l*''" livre {La Coupe et les Lèvres, A quoi rêven 
les jeunes filles, Namouna], Paris, Renduel, 1832, in-18 ; Un Spec 
tacle dans un fauteuil, 2» livre [Les Caprices de Marianne, Lo 
renzaccio, André del Sarto, Fantasio, On ne badine pas ave 
l'amour, La Nuit i'énitienne), Paris, au bureau de la Revue de 
Deux Mondes, 1834, 2 vol. in-S"; La Confession d'un enfant d 
siècle, Paris, Bonnaire, 1836, 2 vol. in-8»; Les Deux Maîtresses 
Frédéric et Bcrncrette, etc., Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-fi 
(réimpr, en 1841, sous ce titre, Nouvelles); Poésies complète^ 
Paris, Charpentier, 1840, in-18; Comédies et Proverbes, ibid 
1840, in-18; Voyage oliil vous plaira (en collab. avec P.-J. Stahl 
Paris, Het/.el, 1842, in-4''; Un Caprice, Paris, Charpentier, 184'; 
in-18; Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, ibid., 184f 
in-18: Nouvelles, par Paul et Alfred de Musset, Paris, Mager 
1848, in-18; L'Habit vert (en collab. avec Em. Augier), Paris 
M. Lévy,1849, in-18 : Louison, comédie, Paris, Charpentier, 1841 
in-18; Poésies nouvelles, ibid., 1850, in-18; Bettine, proverbe 
Paris, Charpentier, 1851, in-18; André del Sarto, ibid., 1851 
in-18; Discours de réception à l'Académie française, Paris, Di 
dot, 1852, in-4n; Mademoiselle Mimi Pinson, Paris, Hetzel, 185; 
in-24; Histoire d'un merle blanc, Paris, Hetzel, 18.53, in-24; C< 
nicdies et Proverbes, Paris, Charpentier, 185:J, 2 vol. in-18; Coi< 
tes, ihid., 185'«, in-18; Œuvres posthumes, ibid., 1860, in-18; M 
langes de littérature et de critique, ibid., 1800, in-18; Carmosiu 
ibid., 1865, in-12 : Fantasio, ibid., 18C6,in-12: In Rùve, Pari 
Rouquettc, 18T5, in-S": Œuvres inédites, Paris. 1896, 6 plaq. i 
8»; Correspondance, lH->~-lH')l , Paris, Mercure de France, 190 
in-8'>. Il existe une foule d'éditions des Œuvres complètes ; V 
plus connues et les plus appréciables sont celles qui ont é 
publiées jusqu'ici par les éditeurs Charpentier, Fasquello 
Alph. Lcmerre. 

IJlBLloonAPiiiK. — Paul de Musset, Biogr. d'Alfred de Mussi 



ILE-DE-FRANCE 467 

>aris, Charpentier, 1874, in-S" ; Lui et Elle, ibid., 1860, ia-12. — 
>I™e Jaubert, Souvenirs, Paris, Het/.ol, 1879, iu-12. — Georgo 
saiid, Elle et Lui, Paris, Hachette, 1859, iu-12. — Louise Colet, 
Ali, Paris, Libr. nouv. , 1860, iu-r2. — Lescure, Eux et Elles, 
te, Paris, Poulet-Malassis, 1860, iH-12. — Paul Mariéton, Une 
listoirc d'amour, Paris, Havard, 1897, iu-18. — Arvode Harine, 
[. de Musset, Paris, Hachette, 1900, in-18. — Bibliographie des 
mures d'A. de Musset, etc., Paris, Rouquette, 1883, in-S"* — 
,éon Séché, A. de Musset, Paris, Mercure do France, 1907, 2 vol. 
tt-8». — Voyez en outre Lettres de C. Sand à A. de Musset et 
■ Sainte-Beuve, Paris, Cahnanu-Lcvy, 1897, in-18, et Corres- 
ondancc de G. Sand et d'A. de Musset, Deman, Bruxelles, 1904, 
n-8°. 



MIMI PINSON 

C II A -N s O N 

Mirai Pinson est une blonde, 
Une blonde que l'on connaît. 
Elle n'a qu'une robe au monde, 

Landei'irette ! 

Et qu'un bonnet. 
Le Grand Turc en a davantage. 
Dieu voulut de cette façon 

La rendre sage. 
On ne peut la mettre en gage, 
La robe de Mimi Pinson. 

Mimi Pinson porte une rose. 

Une rose blanche au côté. 

Cette fleur dans son cœur éclose, 

Landerirette ! 

C'est la gaîté. 
Quand un bon souper la réveille, 
Elle fait sortir la chanson 

De la bouteille. 
Parfois il penche sur l'oreille. 
Le bonnet de Mimi Pinson. 

Elle a les yeux et la main prestes. 
Les carabins, malin et soir. 
Usent les manches de leurs vestes. 



l68 LES POÈTES DU TERROIR 

Landerireltel 

A son comptoir. 
Quoique sans maltraiter personne, 
Mi mi leur fait mieux la leçon 

Qu'à la Sorbonne. 
II ne faut pas qu'on la chiffonne, 
La robe de Mimi Pinson. 

Mimi Pinson peut rester fille, 

Si Dieu le veut, c'est dans son droit. 

Elle aura toujours son aiguille, 

Landerirette ! 

Au bout du doigt. 
Pour entreprendre sa conquête, 
Ce n'est pas tout qu'un beau garçon : 

Faut être honnête ; 
Car il n'est pas loin de sa tête, 
Le bonnet de Minii Pinson. 

D'un gros bouquet de fleurs d'orange 
Si l'amour veut la couronner, 
Elle a quelque chose en échange, 

Landeriretto! 

A lui donner. 
Ce n'est pas, on se l'imagine. 
Un manteau sur un écusson 

Fourré d hermine; 
C'est l'étui d'une perle fine, 
La robe de Mimi Pinson. 

Mi mi n'a pas lame vulgaire, 
Mais son cœur est républicain : 
Aux trois jours elle a fait la guerre, 

Landerirette! 

En casaquin. 
A défaut d'une hallebarde, 
On l'a vue avec son poinçon 

Montei" la garde. 
Heureux qui mettra la cocarde 
Au bonnet de Mimi Pinson! 

[Mademoiselle Mimi /'inamt' 
profil de g ri selle.) 



AUGUSTE DE GHATILLON 

(18 13-?) 



Peintre, sculpteur, lithographe et poète, Auguste de ChAtillon 
laquit ea 1813. Il fut célèbre sur le boulevard, vers 1860, d'a- 
)ord comme auteur de La Levrette en paletot, fantaisie qu'on 
rouvera plus loin, ensuite comme victime d'une ladrerie de 
.'ictor Hugo qui lui refusa un prêt de cinquante francs, et, à la 
)Iace. lui adressa des consolations où se trouvait cette phrase : 
Chacun gravit son Golgotha. » Alexandre Pothey en fit une 
hanson dont le refrain était : Et tout doucement je golgothe. 
ùlle fit le tour des cafés, et le Nouveau Parnasse satirique du 
'ix-nenvienie siècle l'a recueillie... Elève de Guillon-Lethière, 
Ihàtillon exposa plusieurs fois des peintures et de la sculpture 
ux Salons. Il obtint des récompenses pour un portrait de 
Ictor Hugo et son lils et diverses fioures de femmes. 11 par- 
it aux Etats-Unis en 1844, y demeura douze ans et peignit une 
oile de 40 mètres de superficie, La Bataille de la Resaca de 
'aima, actuellement conservée à la Maison-Blanche, à Washing- 
on. On dit qu'il en tira une lithographie, fort recherchée en 
k.mérique. De retour en France, après avoir publié, assure-t-on, 
les vers à Londres, il donna plusieurs éditions de ses poèmes : 
:hant et Poésie, de, Viivis, Dentu, 1855, in-18; Â la Grand'Pinte, 
'aris, Poulet-Malassis, 1860, in-18: Les Poésies d'Auguste de Châ- 
illon, 3« éd. très augm., Paris, Libr. du Petit Journal, 1866, 
a-12. On lui doit encore d'autres ouvrages : Promenades à l'ile% 
aint-Ouen-Saint-Denis (partant des BatignolUs), Montmartre, 
nprim. de Pilloy, 1857, in-S»; Frantz Miiller (en coUab. avec 
ouis Enault), Paris, Hachette, 1862,in-16, etc. 
On ne le connaît plus guère aujourd'hui, dirons-nous avec 
[. Jules Claretie, cet Auguste de Chàtillon qui s'éprit des 
loulins de Montmartre, des lilas de Montmorency et des ca- 
ots du lac d'Enghien, comme le pauvre Arène des oliviers, 
es mûriers, des routes blanches et du soleil de son pays, 
ourlant il valait mieux que notre mépris ou notre ignorance, 
t bien des poètes de l'heure présente lui envieraient sa gaieté 
t ses chansons... 

Bibliographie. — Th. Gautier, Préface à Chant et Poésie. — 



470 LES POÈTES DU TEUROIR 

Cil. Asselinoau, Notice publiée au tome IV des Poètes français 
d'Eugène Crépet, Paris, 1863, in-8». — Un Bibliomane, Lo 
Papiers d\i. de Châtillon, Mercure de France, 1<='' août 190T. 



LA LEVRETTE EN PALETOT 

Y-a-ty rien qui vous agace 
Comme un' levrette en partot! 
Quand y a tant d'gens su* la place 
Qui n'ont rien à s'mett' su' Idos? 

J'ai l'horreur de ces p'tit's bêtes, 
J'aim' pas leurs museaux pointus; 
J'aim' pas ceux qui font leurs tôles 
Pass' qu'iz ont des pardessus. 

Ça vous prend un p'tit air rogue! 
Ça vous r'garde avec mépris ! 
Pai'lez-moi d'un chien bourdoguc. 
En v'iaz' un qui vaut son prix! 

Pas lui qu'on encapifonne ! 
Il a comm' moi froid partout; 
Il combat quand on l'ordonne; 
Et Faut' prop' à rien a tout! 
Ça m'fait suer, quand j'ai l'onglée, 
D'voir des chiens qu'ont un habit, 
Quand, par les temps de gelée. 
Moi j'nai rien, pas même un lit. 

J'en voudrais bien crever une! 
Ça ra'ferait plaisir; mais j'n'os' pas; 
Leurs maît'os ayant d'ia fortune, 
Y m'mettraient dans l'embarras. 

Ca doit s'manger, la levrelte. 
Si j'en pince une à huis clos... 
J'ia frai cuire à ma guinguette. 
J'ten fich'rai, moi, des pal'tots! 

[Les Poésies d' Auguste Je ChdtiW 
3« éd.', 18GG.) 



I 



ILE-DE-FRANCE 471 



LA GRAND'PINTE 

A la Grand'Pinte, quand le vent 
Fait grincer l'enseigne en fei'-blanc. 

Alors qu'il gèle; 
Dans la cuisine on voit briller 
Toujours un tronc d'arbre au foyer; 

Flamme éternelle 
Où rôtissent, en chapelets, 
Oisons, canards, dindons, poulets, 

Au tourne-broche; 
Et puis le soleil jaune-d'or 
Sur les casseroles encor 

Darde et s'accroche. 

Tout se fricasse, tout bruit... 
Et l'on chante là jour et nuit : 

C'est toujours fête! 
Quand, sous ce toit hospitalier. 
On demande à notre hôtelier 

Si tout s'apprête... 
Il vous répond avec raison : 
On n'a jamais dans lua maison, 

Fait une plainte! 
On est servi comme il convient, 
Et rien n'est meilleur, on sait bien, 

Qu'à la GrandPinte! 

Je salue et monte. Je vois 

Un couvert comme pour des rois ! 

La nappe est mise. 
J'attends mes amis. — Au lointain 
Tout est gelé sur le chemin, 

La plaine est grise. 
Pour mieux voir j'ouvre les rideaux. 
Le givre met sur les carreaux 

Un tain de glace ; 
11 trace des monts, des forêts, 
Des lacs, des fleurs et des cyprès : 

Je les efface. 



472 LES POÈTES DU TERROIR 

La vie est rude et lliiver froid ; 
On devient courbe au lieu de droit, 

Quand l'dg-e pèse. 
A la Grand'Pinte on rit de tout; 
La gaîié retentit partout : 

Là, je suis aise! 
Un instant de joie et d'espoir 
Me fait voir en rose le noir 

Que j'ai dans l'âme... 
Du bruit, du vin et des chansons ! 
C est en soufflant sur les tisons 

Que sort la flamme! 

Adieu tristesses et soucis, 
Quand avec mes amis, assis, 

Joyeux ensemble; 
Nous ne buvons pas à moitié 
En trinquant à notre amitié 

Qui nous rassemble. 
Nous sommes quatre compagnons 
Qui buvons bien, mais sommes bons; 

Dieu nous pardonne! 
Lun mort, il en restera trois, 
Puis deux, puis un, et puis, je crois, 

Après... personne! 

{C/iant et Poésie, 1855.) 



CHARLES BAUDELAIRE 

(1821-1866) 



D'origines champenoises, Charles-Pierre Baudelaire naquit 
à Paris, dans une vieille maison à tourelle, sise au n» 13 de la 
rue Hautefeuille, le 9 avril 1821, de Joseph- Fran^'ois Bandt-laire, 
ancien chef de bureau de la Chambre des Pairs, et de Caroline Du- 
fays, son épouse. Il perdit de bonne heure son père, et sa mère 
«pousa en secondes noces le chef de bataillon Aupick, par la 
suite maréchal de camp, général et ambassadeur do France à 
Constantinopleet à Madrid. Baudelaire fit ses premières études 
à la pension Delorme et au collège royal de Lyon. Il eût ter- 
miné ses humanités à Louis-le-Grand, si une aventure scanda- 
leuse ne l'eût fait cliasser de ce collège, au milieu de son année 
de philosophie, en avril 1839. Rebelle à la volonté de ses pa- 
rents, lesquels s'opposaient à son désir de suivre la carrière 
des lettres, il se prit à fréquenter les groupements artistiques 
de son temps. Il vivait au quartier latin avec des étudiants et 
des poètes, o capricieux bohèmes qui avaient créé une sorte de 
phalanstère à la pension Bailly. » Il connut là Le Vavasseur, 
Ernest Prarond, L. de la Gennevraye, etc. Pour réagir contre 
ses goûts et sa vie libertine, les siens ne tardèrent pas à l'em- 
barquer sur un navire marchand qui faisait voile pour Calcutta. 
Il revint en France, après une absence de dix mois, gardant de 
cette croisière aux pays exotiques une éblouissante vision. Mes 
son retour, en février 1842, il se mit, dit-on, courageusement à 
l'œuvre, inaugurant cette période de labeur fécond qui. de la 
publication do son premier Salon, et de ses articles au Corsaire- 
Satan, aboutit à l'apparition, en 1857, de son unique recueil de 
poèmes, Les Fleurs du Mal. Au mois d'avril 1843, ayant atteint 
la majorité, il toucha sa part de l'héritage paternel (75.000 francs 
environ). Il vécut longtemps de ces ressources, converties un 
jour, grâce à la prévoyance familiale, en une modeste rente, et 
aussi du mince produit de ses ouvrages. Il s'était meuljlé tout 
d'abord un rez-de-ehaussée au n" 10, quai de Béthune, dans l'île 
Saint-Louis. Il s'isolait dans le travail et la méditation. Il s'y 
«nnuya, et quelques mois après alla habiter rue Vaneau. De re- 
tour à son ancien quartier, il s'installa cette fois quai d'Anjou, 



4i;4 LES POETES DU TERROIR 

dans les combles de l'hôtel Pimodan, et lia connaissance avec 
Tliéophile Gautier. Ce fut une vie heureuse entre la culture et l;v 
flânerie. Il suivit, en élève libre, les cours de l'Ecole des Chartes , 
reprit ses études interrompues, devint excellent latiniste, so 
perfectionna dans la langue anglaise et prépara son admirable 
traduction d'Edgar Poë. Il venait de publier ses deux premiers 
Salons {Salon de 18k5, Paris, Labitte, 18'i5, in-12; Salon de 
18^6, Paris, M. Lévy, 1846, in-12). quand soudain éclata la révo- 
lution de 1848. Malgré ses opinions, son penchant au catholi- 
cisme et ses goûts d'aristocrate, on le vit se mêler à la foule, 
marcher aux barricades et fonder ensuite avec Cliampfleury 
une petite feuille éphémère, Le Salut Public. Nous ne le sui- 
vrons pas dans toutes ses étapes, pressé d'en finir avec les 
notes relevées un peu hâtivement sur les commentaires de ses 
l)iographes. Que retenir d'ailleurs des mille incidents de sa vie, 
de son amertume , de ce perpétuel désenchantement qu'on 
trouve exprimé dans ses cahiers de notes, dans sa correspon- 
dance et même dans ses ouvrages? Pourtant, dira-t-on, rien 
n'est à dédaigner de ce qui contribua à sa géniale évolution. 
Ses amours terribles et douloureuses, sou imprévoyance, sa 
gène, ses disgrâces, tout, jusqu'à ses excès, est également cher 
à quiconque veut connaître cette âme d'élite et déchifl'rer le 
mystère troublant de son œuvre dantesque. Seule la place nous 
manque pour en dire plus long... 

Ses dettes entraînent un jour après lui la meute des créan- 
ciers. En vain s'enfuit-il à tous les coins de Paris : de la rue 
Pigalle à la rue Mazarine, de la rue Laffitte à la rue de Seine et 
à l'avenue de la République; il est sans cesse traqué, pour- 
suivi. II lui faut partir, aller en province. On lui offre de diriger 
un journal conservateur à Dijon. L'intiniilé, l'ordonnance de sa 
vie, sont rompues. C'est l'exil, la halte à l'hôtel. De retour à 
Paris, un soir, dans un cabaret de la rue Richelieu, il se perce 
la poitrine d'un coup de couteau. A en croire le récit de Louis 
Ménard, rapporté par M. Philippe Rerthelot, « Baudelaire no 
sentit rien. II fut réveillé par un ronronnement. Il était chez 
le commissaire de police qui lui disait : Vous avez commis une 
mauvaise action; vous vous devez à votre patrie, à votre «juar- 
ticr, à votre rue, à votre commissaire de police. » On le porta 
dans sa famille. Légende que tout cela, a-l-on écrit; légende 
aussi, peut-être, la condamnation des Fleurs du Mal on 1857'. 
légende le réquisitoire imbécile et malfaisant du substitut 

1. On sait que les Fleurs du 3/«/ avaient paru en 1857, on un vol. 
in-12, chez i'oulcl-Malussis. L'ouvrage reparut chez le mc^mc é<h- 
leur, en IHtîl. il contonail trente-cinq poèmes nouveaux, mais on n'^ 
trouvait plus six pièces publiées anléricurcment, et qui avaient j»: 
vo(iué sa condauinaliou. 



ILE-DE-FUANCE 475 

Pinard — retenez ce nom — et la triple amende inflio;ée au poéto 
3t à l'éditeiir Poiilet-Malassis, pour outrage à la morale publique 
3t aux bonnes mœurs. Un instant Baudelaire songea à protes- 
ter, mais, sollicité par divers travaux, prooccupé d' « idéale 
perfection », il se remit à la tâche courageusement, sur de l'ini- 
quité des juges et d'une réhabilitation prochaine. Au fait, avait- 
il besoin d'être réhabilité, celui à qui Victor Hugo écrivait do 
Hauteville House, le 30 août 1857 : « L'art estcomnïe l'azur, c'est 
le champ infiui, vous vouez de le prouver. "Vos Fleurs du Mal 
rayonnent et éblouissent comme des étoiles... Une des rares 
décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez 
de la recevoir. Ce qu'il appelle sa justice vous a condamné 
au nom de ce qu'il appelle sa morale; c'est là une couronne do 
plus... » 

Baudelaire donna coup sur coup : les Histoires extraordi- 
naires, traduites d'Edgar Poë (Paris, M. Lévy, 1856, in-18); 
Nouvelles Histoires extraordinaires, etc. (ibid., 1857, in-18); 
Aventures d'Arthur Gordon Pym, etc. (ibid., 1858, in-18); 
Théophile Gautier (Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1858, 
in-12); le Salon de 1859 (Revue française, 10 juin-20 juill. 1859); 
Les Paradis artificiels. Opium et Haschisch (Paris, Poulet-Ma- 
lassis et de Broise, 1860, in-18), et enfin son admirable étude 
SMv Richard Wagner (Paris, Dentu. 1861, in-12). En 1862, il posa 
sa candidature à l'Académie française. On put croire un ins- 
tant à une de ces mystifications dont il était coutumior ; pour- 
tant il n'en fut rien, et il se désista avec des termes dont on 
apprécia « la modestie et la convenance ». Il n'avait voulu que 
réagir contre la condamnation des Fleurs du Mal. et peut-être, 
ajouterons-nous, se garder des mauvais offices de la fortune. 
Aussi bien ce fut l'une des dernières manifestations de sa vie 
littéraire. Sa fin se précipita. Un séjour à BruxelUs, où il espé- 
rait trouver des conférences et un éditeur pour ses œuvres com- 
plètes, lui devint funeste. Le climat, l'intempérance, la gène, 
des déceptions, exaspérèrent son état nerveux déjà fort ébranlé. 
Frappé d'hémiplégie et d'aphasie, il fut ramené a Paris, par les 
soins de sa mère et du peintre Alfred Stevens, et entra, le 
4 juillet 1866, dans la maison de santé du docteur Emile Duval, 
rue du Dôme. Il mourut là, le ;il août de l'année suivante, à l'âge 
de quarante-six ans. 

Outre les livres cités plus haut, outre des notices insérées au 
tome IV des Poètes français d'Eugène Crépet (Paris, Hachette, 
1863, in-8»), outre Histoires grotesques et sérieuses d'Edgar Poe 
(Paris, M. Lévy, 1865, in-18) et un recueil de ses poèmes inter- 
dits, Les Epaves, frontispice de F. Bops (Amsterdam (Bruxelles, 
à l'enseigne du Coq], 1866, in-12), il laissait de lumineux arti- 
cles d'art et do critique et des poèmes en prose qui, recueillis 
Plu après sa mort, par les soins pieux de son ami Asselineau, 



476 LES POÈTES DU TERROIR 

parurent sous ces titres : L'Art romantique; Curiosités esthéti- 
ques. Petits Poèmes en />/'05e. (Paris, M. Lévy, 1868, 3 vol. in-18). 

Ses Œuvres complètes ont été données depuis par les édi- 
teurs Michel Lévy (Paris, 1868-1870, 7 vol., petit in-12). Enfin, 
après Eugène Crépet, lequel avait rassemblé et mis à jour de 
nouveaux ouvrages du poète (Paris, Quantin, 1887, in-S»), la 
Société du Mercure de France a donné récemment un volume 
de Lettres et un recueil à'Œuvres posthumes, en vers et en prose 
(Paris. 1906 et 1908, 2 vol. in-8<'), parmi lesquels on trouvera les 
poèmes qui motivèrent sa condamnation en 1857. 

On a tout dit sur Charles Baudelaire, et nous n'ajouterions 
rien à tant d'opinions libéralement émises, si nous n'avions à 
faire observer ici que le poème des Fleurs du Mal, ce livre d'un 
symbolisme admirable, n'est pas seulement un pur monument 
du lyrisme contemporain, mais, en sa vibrante et concise ori- 
ginalité, l'ouvrage le plus émouvant qu'on ait écrit sur Paris. 
Nul autre que Baudelaire n'a montré la beauté artificielle et 
cynique, les joies, les aspirations et les révoltes de la grande 
ville: nul n'a exprimé comme lui son atmosphère de passion et 
de luxure... Poète de l'amour, il n'oublia jamais ce que le sens 
de l'idéal et les mauvais desseins doivent également au milieu 
où ils ont pris naissance. Et il écrivit un jour ce vers, recueilli 
dans ses papiers, et digne de figurer en tète d'une nouvelle édi- 
tion des Fleurs du Mal : 

Tu m'as donné ta bouc, el j'en ai fait de l'or. 

Bibliographie. — Asselineau, Ch. Baudelaire, Paris, Le- 
merre, 1868, in-18. — A. de la Fizelière et G. Decaux, Essai de 
bibliogr. etc., Paris, Académie des bibliophiles, 1868, in-12. 
— Charles Beaudelaire, Souvenirs, Correspondance, Bibliogr,, 
suiv. de pièces inédites (publ. par Ch. Cousin, Asselineau et 
Poulet-Malassis), Paris, Pincobourde, 1872, in-8°. — Charavey, 
Alfred de Vigny et Ch. Baudelaire, candidat a l'Académie fran- 
çaise, Paris, Ciiaravey, 1879, in-16. — Théodore de Banville, 
Mes Souvenirs, Paris, Charpentier, 1882, in-18. — Th. Gautier, 
Préface à l'éd. des Fleurs du Mal, éd. Caln>ann-Lévy. — F. Gau- 
tier, Ch. Baudelaire, Paris, édit. de La Plume, 1904, in-8". — 
E. Crt'pet, Ch. Baudelaire, étude biogr. revue... par J. Crcpel 
etc., Paris, Messein, 1907, in-18. — Le Tombeau de Ch. Baw 
luire, Paris, Bibl. art. et littér., 1896, gr. in-8». 



ILE-DE-FRANCE 477 



LE CYGNE 



A Victor Hugo. 



T 

Andromaquc, je ponso à voiisl — Co polit fleuve, 
Pauvre et triste miroir où jadis resplendit 
L'immense majesté de vos douleurs de veuve, 
Ce Sinioïs menteur qui par vos pleurs g'randit, 

A fécondé soudain ma mémoire fertile, 

Gomme je traversais le nouveau Carrousel. 

— Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville 

Cliang-e plus vite, liélas! que le cœur d'un mortel); 

Je ne vois qu'en esprit tout ce camp de baraques, 
Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts ; 
Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flaques 
Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus. 

Là sétalait jadis une ménagerie ; 
Là je vis un matin, à l'heure où sous les cieux 
Clairs et froids le Travail s'éveille, où la voirie 
Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux, 

Un cygne qui s'était évadé de sa cage 
Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec, 
Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage. 
Près d'un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec 

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre, 

Et disait, le cœur plein de son beau lac natal : 

« Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre- 

Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal, 

Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide, 
Vers le ciel ironique et cruellement bleu, 
Sur son cou convulsif tendant sa tète avide, 
Comme s'il adressait des reproches à Dieu! 

II 

Paris change, mais rien dans ma mélancolie 
N'a bougé! palais neufs, échafaudages, blocs. 



^b LES POETES DU TERROIR 

Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie, 

Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs 

Aussi devant ce Louvre une image m'opprime, 

Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous, 

Comme les exilés, ridicule et sublime, 

Et rongé d'un désir sans trêve! et puis à vous, 

Andromaque, des bras d'un grand époux tombée, 

A^il bétail, sous la main d'un superbe Pyrrhus, 

Auprès d'un tombeau vide en extase courbée; 

Veuve d'Hector, hélas! et femme d'Hélénus! 

Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique, 

Piétinant dans la bouc, et cherchant, l'œil hagard, 

Les cocotiers absents de la superbe Afrique 

Derrière la muraille immense du brouillard; 

A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve 

Jamais! jamais! à ceux qui s'abreuvent de pleurs. 

Et tettent la Douleur comme une bonne louve; 

Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs! 

Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile 

Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor, 

Je pense aux matelots oubliés dans une île, 

Aux captifs, aux vaincus!... à bien d'autres encor ! 

LE CRÉPUSCULE DU MATIN 

La diane chantait dans les cours des casernes. 
Et le vent du matin soufflait sur les lanternes. 
C'était l'heure où l'essaim des rêves malfaisants 
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents; 
Où comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge, 
La lampe sur le jour fait une tache rouge; 
Oùl'àme, sous le poids du corps revéche et lourd. 
Imite les combats de la lampe et du jour. 
Gomme un visage en pleurs que les brises essuient, 
L'air est plein du frisson des choses qui s'enfuient, 
Et l'homme est las d'écrire, et la femme d'aimer. 
Les maisons cà et là commençaient à fumer. 
Les femmes de plaisir, la paupière livide. 



ILE-DE-FRANCE 479 

Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide; 
Los pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids, 
Soufllaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts. 
C'était riieure où parmi le froid et la lésine 
S'aggravent les douleurs des femmes en gésine; 
Comme un sanglot coupé par un sang écumeux, 
Le chant du coq au loin déchirait l'air brumeux; 
Une mer de brouillards baignait les édifices, 
Et les agonisants dans le fond des hospices 
Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux. 
Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux. 

L'aurore grelottante en robe rose et verte 
S'avançait lentement sur la Seine déserte, 
Et le sombre Paris, en se frottant les yeux, 
Empoignait ses outils, vieillard laborieux. 

{Les Fleurs du mal, nouv. éd., Paris, 
Galmann-Lévy, 1890.) 



EMILE BLEMONT 

(1839) 



M. Léon-Emile Petitdidier, dit Emile Blémont, naquit à Pa- 
ris le 17 juillet 1839. D'origine lorraine par son père, François 
Petitdidier, il appartient par sa mère Françoise-Eliza JoUv, à 
une vieille famille du Parisis. Son aïeul, Jean Baptiste JoUy, 
teinturier rue Saint-Martin, s'était acquis, en son temps, une 
triple popularité « comme habile artisan, républicain sincère 
et joyeux chansonnier. » Ses parents le vouèrent à une carrière 
industrielle. Il y renonça après plusieurs années d'études com- 
merciales en Angleterre et en Espagne, devint clerc d'avoué, 
lit son droit et, reçu avocat au barreau de Paris, plaida, non 
sans talent, jusqu'à ce qu'une laryngite le contraignit à quitter 
cette profession. Il se destina alors à la littérature et débuta 
sous le nom de famille de sa grand'mére paternelle, avec un 
volume de vers. Contes et Féerie (Paris, J. Lemer, 1866, in-121, 
qui le classa parmi les jeunes parnassiens. Ilesté à Paris pen- 
dant l'hiver du siège, il fut incorporé, comme sergent fourrier, 
au 116" bataillon de la garde nationale. En 1872, il fonda avec 
quelques amis La Renaissance littéraire^ puis il entra par la 
suite au Rappel, où il tint pendant près do dix années la chro- 
nique des livres. Entin, plus tard, il dirigea La Tradition et La 
Revue du Nord. 

M. Emile lilémont fut l'inséparable compagnon de tous les 
poètes de sou époque. 11 connut à la fois Victor Hugo, Théo- 
dore do Banville, Albert Mérat, Paul Verlaine, Léon Valade, et 
jusqu'à cet évadé du Parnasse, Jean-Arthur Rimbaud. Ce n'est 
point trop dire qu'il fut mêlé à toutes les manifestations lit- 
téraires et artistiques de ces quarante dernières années. La liste 
de ses œuvres est longue qui contient des poéiucs, des pièces 
de théâtre et des études d'art, car M. Emile Hh-niout ne s'est 
l)as contenté seulement d'exercer « le noble jeu des rimes » ; 
il s'est fait h l'occasion historien de lettres et crili(|ue. Il eut, 
un des premiers, le mérite de faire connaître l'étrange génie 
d'un Withmau, et il consacra quelques belles pages à Long- 
fellow et à S\viul)urn<'. Après avoir signalé son premier livre, 
nous retiendrons ici les titres de quelques-uns de ses meiL| 



uelL| 



ILE-DE-FRANCE 481 

eurs recueils devers : Poèmes d'/talie (Paris, A. Lemerre, 1870, 
a-18); Pot-traits sans modèles (ibid., 1879, iu-18) ; Poèmes de 
"hine (ibid., 1887, in-18) ; Les Pommiers en fleurs (Paris, Char- 
tentier, 1891, ia-18); La Belle Aventure (Paris, Lemerre, 1895, 
Q-18), Beautés étrangères (ibid., 190i, in-18); L'Ame ctoiléc 
bid., 1906, in-18). etc. 

BiRLiOGRAPiiiE. — F. CIcroet, Lmile Blcmont, Paris, IJibliolh. 
le l'Associalion, 1906, in-18. 



PRINTEMPS PARISIEN 

Sous l'azur tendre et l'or du ciel d'avril, 
Montmartre au loin s'étag-e, gris et rose. 
Le boulevard, hier soir si morose. 
S'éclaire et rit. L'air est tiède et subtil. 

Une fillette, un narcisse au corsage, 
Semble, en marchant, senivrer de soleil; 
Son regard brille; un flot de sang vermeil 
Lui bat au cœur et lui monte au visage. 

Qu'ai-je donc fait de mes sombres douleurs? 
Le jour est plein de douceur lumineuse; 
On est épris de chaque promeneuse, 
On voit passer des voitures de fleurs. 

Laissons le feu s'éteindre au fond de l'àtre, 
Attardons-nous sous les marronniers verts! 
11 faut avoir la cervelle à l'envers 
Pour s'enfermer maintenant au théâtre. 

Tout est gonflé de sève, jeune encor ; 
Tout veut aimer, tout semble heureux sans cause- 
— Montmartre au loin s'étage, gris et rose, 
Sous le baiser du ciel d'azur et d'or. 



FILLE A LA MODE 

Chez elle, après souper, au printemps, à Paris, 
On fumait, on causait, on semblait un peu gris : 
La pécheresse était belle à damner un ange; 



482 LES POÈTES DU TEKKOIR 

Souverainement simple et doucement étrange, 
Elle offrait l'indicible épanouissement 
D'une fleur vive ayant pour âme un diamant. 
Brune, avecdes yeuxbleus pleins d'ombre langoureuse 
Sa bouche, d'un arc fin, pourprée, humide, heureuse 
Sous les ailes du nez gonflant leur pur contour, 
Riait, et l'on eût dit l'aurore de l'amour. 
Des rondeurs de sa gorge, orgueilleusement blanche. 
Rayonnait un vertige. Ainsi qu'une avalanche, 
Les désirs fous roulaient du sommet de ses seins. 

— Son album était plein de portraits d'assassins. 



PAYSAGE PARISIEN 

A Ariionld Ilogicr. 

Le bleu pur du ciel transparaît 
Parmi la fumée et la brume ; 
Le soleil se monti*e : on croirait 
Voir un fer rougi sur l'enclume. 

De l'Obélisque au Rond-Point, 
Portant conjointe et conjoint, 

Les carrosses 

De vingt noces 
Roulent, traînés par des rosses; 
Lents, mornes, sous le ciel bleu 
Ils font leur petite lieue, 

A la queue 
Leuleu. 

{La Belle Arcniure, 1895.) 






FRANÇOIS GOPPEE 

(1812-1908) 



François-Joachim-Edouard Coppée naquit à Paris le 26 jan- 
•ier 1S42, au n" 9 do la rue Saint-Maur-Saint-Germain faiijour- 
l'hui rue de l'Abbé-Grégoire). Son aïeul paternel, Jean-Bap- 
iste Coppée, était originaire de Mons. Son grand-père maternel, 
naître serrurier, se nommait Pierre Baudry, dit Saintongeois; 
iprès avoir fait son tour de France el gagné la maîtrise, il 
.'pousa à Paris une femme de sa condition et s'établit rue du 
viouton, près de l'ancienne place de Grève. C'est là, a-t-on 
icrit. qu'il forgea, en quatre-vingt-douze, des piques pour les 
jectionnairos. Le père de François Coppée occupait un mo- 
leste emploi au ministère de la guerre. Homme de devoir, il 
lonna à son fils l'exemple d'une vie laborieuse et digne. Le 
peintre Chariot et un vieux dragon de la garde, le capitaine 
Blot, qui fréquentaient la maison, déterminèrent chez lui ce 
goût des choses héroïques et militaires qu'il garda jiisquà la 
fin. Ses parents ayant, par la suite, émigré rue Vaneau, il fré- 
quenta en qualité d'externe la pension Hortus, rue du Bac. En 
1856, nous trouvons toute la famille rue Monsieur-le-Prince et 
le futur poète externe au lycée Saint-Louis. Là s'arrête son 
enfance. On connaît le reste. Obligé d'interrompre ses études, 
Coppée est successivement commis chez un architecte, puis 
expéditionnaire au ministère de la guerre. Il habite Montmar- 
tre, débute avec des contes en prose au Causeur, se lie avec 
quelques jeunes poètes, Catulle Mendès, J,-M. de Heredia, Léon 
Dierx, Albert Mérat, Paul Verlaine, etc., contribue à fonderie 
Parnasse contemporain, publie ses deux premiers recueils. Le 
Reliquaire (Paris, Lemerre, 1866, in-18); Intimités (ibid., 1868, 
in-18), et fait représenter par Sarah Bernhardt et Agar, sur la 
scène de l'Odéon, le 14 janv. 1869, un acte en vers. Le Passant 
(Paris, Lemerre, 1869, in-18). Illustre dès ce soir-là, Coppée 
obtient, grâce à la protection de la princesse Mathilde, le poste 
de bibliothécaire adjoint au Sénat (1869), qu'il cédera en 1872 
à Leconte de Lisle, pour l'emploi d'archiviste au Théâtre- 
Français. Il connaît la gloire, mais les revers ne l'épargneront 
point. La maladie, la guerre, cette guerre pour laquelle le poète 



484 LES POÈTES DU TERROIR 

dut céder le pas au garde national, viennent de l'éprouver. Dé 
missionnaire de son emploi, à la suite d'un incident avec 
comité des « Français », il est chargé à La Patrie du feuilleté 
dramatique. Il y déploie de brillantes qualités, de 1880 à 188 
et ne dépose la plume du critique que pour solliciter un sièg 
d'académicien. Elu. le 21 février 1884, en remplacement de Vi 
tor de Laprade, il occupe le fauteuil d'Alfred de Musset. Lourc 
succession. Désormais l'histoire de sa vie est intimement liée 
celle de ses livres. La liste de ses œuvres est trop longue poi 
prendre place ici'. Qu'il nous suffise de signaler les rccuei 
où vibra son âme de Parisien. 

Après Le Reliquaire et Intimités il donna : Premières Poèsi 
[Le Reliquaire, Poèmes divers. Intimités] (Paris, Lemerre, 186 
in-18); Poèmes modernes (ibid., 1869, in-lS); Les Humbles (ibid 
1872, in-18); Le Cahier ronge (ibid., 1874, in-18); Olivier (ibid 
1876, in-18); L'Exilée (ibid., 1877, in-4°) ; Les Mois (Paris, libi 
du Moniteur univers., 1877, in-folio); Les Récits et les Elégi, 
(Paris, Lemerre, 1878, in-18); Contes en vers, etc. (ibid., 188' 
in-18) ; Poèmes et Récits (ibid., 1886, in-8»); Le Petit Epicier (ibid 
1886, in-18); Arrière Saison (ibid., 1887, in-18); Les Paroles sin 
ccres (ibid.. 1891, in-18| ; Dans la prière et dans la lutte (ibid 
1901, in-18) : Des Vers français (ibid., 1906, in-18); L'Ecu de si 
livres (ibid., 1908, in-18); Un Duel au sabre (ibid., 1908, in-18 
Lettre du Christmas (ibid., 1908, in-18), etc. 

Chez François Coppée, l'homme apparaît supérieur à l'écrivaii 
ail poète même. Son esprit, sa bonhomie, son talent de eau 
seur, qu'on retrouve dans maints articles de journaux (Voyez 
Mon franc parler, Paris, Lemerre, 1894-1896, 4 vol. in-18). or 
contribue plus sûrement qu'aucun de ses ouvrages à le faire cOi 
naître du public. Pendant prés de quarante années, il a été mêl 
à toutes les manifestations de la vie parisienne; il a pris pai 
à tous les mouvements littéraires : parnassien, naturaliste, sym 
boliste, etc. Témoin qui a su voir, su entendre, rien n'a écliapp 
à sa curiosité. Epris des mille événements do la rue, de la vi 
des « Humbles » qu'il a chantée sans effort, mais aussi saD 
grandeur, il a été l'auteur le plus épris de modernité, et p» 
cela le plus goûté du public. Après Ilérauger. après Sainte 
Heuve, et fatil-il le dire, après Hugo, mais avec des ressource 
iuriniment restreintes et un idéal moyen, il a tenu la plac 
d'une sorte de génie national, représentant tout à la fois I 
poésie intime, familière, héroïque, sociale, la poésie de circoo^ 
tance. Pendant près de quarante auuées, il a été l'écrivain pr» 

1. Nous renvoyons Icleclour à la hiiiliop;rapliic délailléo que ii" 
avons publiée à la suile <lcs ouvrages suivants : Km. Gaulicrl, /''. ( 
■pi'c, Paris, Sansol, lltOfi, iu-18; (laulliier-l'crrières, F. Coppée cl 
fruvre, Paris, Mercure de France, 1908, in-l(>. 



ILE-DE-FRANCE 485 

îré de toutes les classes, du peuple en particulier, le fçrand 
orte-lyre de toutes les fêtes de la rue, de la famille, de l'ate- 
er, le poète élu pour banquets, noces et festins! Sa technique 
' u vers, sa maîtrise, son habileté à mettre eu rimes les sujets 
3S plus opposés à la poésie, loin de le trahir, aura servi sa médio- 
rité. Seul, son amour de Paris, ce goût touchant et simple des 
boses et des gens de nos faubourgs, de nos mœurs anciennes, 
ui disparaissent un peu chaque jour, avec nos jardins et nos 
ieilles maisons, lui vaudra encore quelque réputation près des 
jttrés. 
Gravement malade pendant de longs mois, François Coppée 
st mort le samedi 23 mai 1908, à une heure de l'après-midi. 
)n assure qu'il n'avait rien perdu de cet esprit où il y avait o du 
entiment et la blague du gavroche ». Il le lit bien voir quand 
a sœur Annette mourut, juste six jours avant lui, le 17 mai 
908, et qu'il vit partir le convoi que sou état de santé l'empè- 
hait d'accompagner : « C'est une répétition générale, » dit-il 
vec ironie. 

Bibliographie. — • De Lescure, François Coppée, l'homme, 
a vie et l'œuvre, etc., Paris, Lemerre, 1889, in-18. — J. Claretie, 
Célébrités contcmp., F. Coppée, Vay'is, Quantin, 1885, in-18; Coppée 
aconté par lui-même. Le Temps, 29 mai 1908. — C. Mendès, La 
xgcnde du Parnasse contempor. , Bruxelles, Brancart, 1884, 
n-18. — G. Druilhet, Un Poète français, Paris, Lemerre, 1902, 
n-18. — Ern. Gaubert, Fr. Coppée, etc., Paris, Sansot, 1906, 
n-18. — Gauthier-Ferriéres, Fr. Coppée et son œuvre, Paris, 
Jercure de France, 1908, in-16. 



ΠSUIS UN PALE ENFANT DU VIEUX PARI^ 

Je suis un pâle enfant du vieux Paris, et j'ai 

Le regret des rêveurs qui n'ont pas voyagé. 

Au pays bleu mon âme en vain se réfugie, 

Elle n'a jamais pu perdre la nostalgie 

Des verts chemins qui vont là-bas, à l'horizon. 

Gomme un pauvre captif vieilli dans sa prison 

Se cramponne aux barreaux étroits de sa fenêtre 

Pour voir mourir le jour et pour le voir renaître. 

Ou comme un exilé, promeneur assidu, 

Regarde du coteau le pays défondu 

Se dérouler au loin sous l'immensité bleue. 



t86 LES POÈTES DU TERROIK 

Ainsi je fuis la ville et cherche la banlieue. 
Avec mon rêve heureux j'aime partir, marcher 
Dans la poussière, voir le soleil se coucher 
Parmi la brume d'or, derrière les vieux ormes, 
Contempler les couleurs splendides et les formes 
Des nuages baignés dans l'occident vermeil, 
Et, quand l'ombre succède à la mort du soleil, 
M'éloigner encor plus par quelque agreste rue 
Dont l'ornière rappelle un sillon de charrue. 
Gagner les champs pierreux, sans songer au départ, 
Et m'asseoir, les cheveux au vent, sur le rempart. 

Au loin, dans la lueur blême du crépuscule. 
L'amphithéâtre noir des collines recule, 
Et, tout au fond du val profond et solennel, 
Paris pousse à mes pieds son soupir éternel. 
Le sombre azur du ciel s'épaissit. Je commence 
A distinguer des bruits dans ce murmure immense. 
Et je puis, écoutant, rêveur et plein d'émoi, 
Le vent du soir froissant les herbes près de moi, 
Et, parmi le chaos des ombres débordantes, 
Le sifflet douloureux des machines stridentes, 
Ou l'aboiement d'un cbieii, ou le cri d'un enlanl, 
Ou le sanglot d'un orgue au lointain s'éloull'ant. 
Ou le tintement clair dune tardive enclume. 
Voir la nuit qui s'étoile et Paris qui s'allume. 

{Intimités.) 

[ TA B L E A U X P A Pv I S I !• X S 

I 

... La pluie, à la (in apaisée, 
Semblait avoir lavé le matinal azur, 
Des nuages légers passaient dans le ciel pur : 
— Oh! ({uelle bonne odeur a la terre mouillée! 
L'averse avait rendu plus fraîche la feuillée, 
Plus blanches les maisons et les nids plus bavards. 
Olivier habilait un de ces boulevards 
Des faubourgs qui s'en vont du côté des banlieues. 
Là-bas, vers l'borizon et les collines bleues, 



[LE-DE-FRANCn 



487 



e peuple du quartier populaire et lointain 

ornant le Luxembourg- et le pays latin 
i liait aux bois voisins, foule bruyante et gaie, 

- Car c'était justement un dimanche de paie — 

our revenir le soir, les chapeaux de travers, 

-es habits sous le bras et les gilets ouverts, 
Mt chantant le vin frais comme on chante victoire. 

es marronniers touffus, près de l'Observatoire, 

embaumaient, énervants, et sur les piétons 
I étaient leurs fleurs avec les premiers hannetons. 
i ]n gants blancs et tout fiers de leur grande tenue, 
l)es couples de soldats émaillaient l'avenue; 
l)es amoureux allaient, gais comme une chanson, 
! 'aire leur nid d'un jour à Sceaux, à Robinson, 
' ious les bosquets poudreux où l'on sert des fritures. 
; )e3 gens à mirlitons surchargeaient les voitures; 
i Cntre les petits ifs, aux portes des cafés, 
' ')n buvait; et jetant des rires étouffés, 
"^ lu-tète et deux par deux, passaient des jeunes filles. 
■ L la foule joyeuse ouvrant ses larges grilles, 
f iS Luxembourg, splendide et calme, apparaissait 
inondé d'un soleil radieux qui faisait 

l'élus verts les vieux massifs et plus blancs les vieux marbres. 
U quelques pas. Guignol s'enrouait sous les arbres, 
i ît le chant des oiseaux dominait tous ces cris. 

Tétait bien le printemps, un dimanche, à Paris. 

II 

A, sous le gaz blafard vainqueur du crépuscule, 
Oe toutes parts, la foule effrayante circule, 
j'est l'heure redoutable où tout ce peuple a faim, 
îur le seuil des traiteurs et des marchands de vin 
j'écailière, en rubans joyeux, ouvre les huîtres; 
Zt chez les charcutiers, sous leurs remparts de vitres, 
jBS poulardes du Mans gonflent leurs dos truffés. 
j'odeur dabsinthe sort des portes des cafés, 
j'est l'heure où les heureux trop rares de la vie 
S'en vont jouir; c'est l'heure où la misère envie I 
L'homme qui rit se heurte à l'homme soucieux. 
Le lourd omnibus passe en roulant ses gros yeux 



OO LES POETES DU TERROIR 

Sur l'épais macadam qu'en jurant on traverse. 
Tous se hâtent, courant dans la boue et l'averse, 
Ceux-ci vers leur besoin, ceux-là vers leur plaisir; 
Partout on voit le flot de la foule grossir; 
Et l'ivrogne trébuche, et la fille publique 
Assaille le passant de son œillade oblique. 
Le pauvre qui mendie avec un œil haineux 
Vous frôle; et sous l'auvent des kiosques lumineux 
S'étalent les journaux, frais du dernier scandale. 
En un mot, c'est la rue effrayante et brutale! 
Du luxe, des haillons, de la clarté, des cris 
Et de la fange. C'est le trottoir de Paris! 

[Oliuier.) 



ALBERT MERAT 

(1840-1908) 



Quoique d'origines champenoises, Louis-Maximilien-Albert 
érat a été considéré, à juste titre, comme l'un de nos poètes 
irisiens. Il naquit à Troyes le 23 mars 1840. Fils et petit-fils 
avocat, il fit d'abord ses études de droit, puis entra comme 
uployé dans les bureaux de la Préfecture de la Seine. Il y 
mcOQtra Paul Verlaine et Léon Valadc, et fit paraître, en col- 
boration avec ce dernier, son premier recueil de vers, Avril, 
ai, Juin (Paris, Lcvy, 1863, in-18). En 1866, Mérat participa à 
publication du Parnasse contemporain et se rangea sous le 
rapeau de la nouvelle école poétique. Il donna successivement 
■ae traduction de V Intermezzo de Henri Heine (Paris, Lemerre, 
J68, in-12); Les Chimères (Paris, Faure, 1866, iu-12); L'Idole 
'aris, Lemerre, 1869, in-12); Les Souvenirs (ibid., 1872, petit 
1-12); Les Villes de marbre (ibid., 1873, in-12); L'Adieu (ibid., 
^73, in-12); Printemps passé (ibid., 1874, in-12); Le Petit Salon, 
i vers, 1816-1811 (ibid., 1877, in-12); Au fil de l'eau (ibid., 
S77, in-12) ; et enfin ce livre savoureux et pittoresque qui lui 
aut une place ici, Les Poèmes de Paris (ibid., 1880, in-16). 
ntre temps, il avait quitté la Préfecture de la Seine pour les 
ureaux de la Chambre Haute. Secrétaire de grandes commis- 
ions, pendant une dizaine d'années, puis sous-chef de la Pré- 
idence, il obtint enfin la charge de bibliothécaire du Sénat, 
ouronné plusieurs fois par l'Académie française, connu et 
pprécié d'une élite, estimé de ses confrères, recherché par ses 
mis, mais malgré cela attristé, seul, soutirant, Albert Mérat a 
édé à une héréditaire tentation du suicide, et s'est tué, en se 
)geant deux balles de revolver dans la tempe, le 16 janvier 
908, en sa maison du 3 de la rue de la Sablière. 
Au cours de ses dernières années il avait fait paraître Vers 
soir (Paris, Lemerre, 1900, in-12); Triolets des Parisiennes de 
aris {\hid., 1900, \n-V2); Les Joies de l'Heure (ibid., 1902, in-12); 
'hansonsct Madrigaux (ibid., 1902, in-12) ; Vers oubliés (ibid., 
902, in-12) ; La Rance et la Mer (Paris, chez l'auteur, 1903, in-16); 
'etit Poème (Paris, Soc. d'impr. et d'éd., 1933, in-12) ; Les Trente- 
ix quatrains à Madame (Paris, chez l'auteur, 1903, in-12); Les 



490 LES POÈTES DU TERROIR 

Trente-six Dédicaces pour les Trente-six quatrains, etc. (ibid 
1903, in-12) ; Quelques Pages avant le livre (Paris, Lemerre, 190^ 
in-12); Petites Pensées d'août (ibid., 1905, in-12); Œuvres choi 
sies, 1863-Î90'i (ibid., 1906, in-12). 

L'œuvre d'Albert Mérat, peu répandue dans le public, n'e 
est pas moins importante et variée; elle embrasse les genre 
les plus divers, et atteint parfois une sorte de perfection lyri 
que. Un seul de ces genres nous retiendra, parce que le poèt 
y fit montre de belles qualités d'artiste et de curieux. Nous voi 
ions parler du genre descriptif et familier, auquel se rattacher 
ses poèmes parisiens. Et nous dirons après Jules Tcllior : « L 
recueil qu'il a consacré à Paris même, est celui où on l'aime 1 
mieux. On trouvera là, en une série de pièces exquises, le Pa 
ris de tous les quartiers, de toutes les heures, de toutes h 
saisons. Ce promeneur sans parti pris, facilement attendri c 
amusé, sait dégager à l'occasion la tristesse et la beauté de 
choses. Ce mot de « beauté », nous n'avons nul embarras à l'ap 
pliquer aux pièces des Poèmes de Paris. C'est une chose bio 
étrange qu'un livre comme celui-là soit ignoré des Parisiens. 

Bibliographie. — Em. Zola, Documents litt., Paris, Cliarpei 
tier, 1881, in-18. — J, Tellier, Nos Poètes, Paris, Dupret, 188 
in-18. — Ernest Prévost, Ditroduclion aux « Pages oiioisies 
Paris, Lemerre, 1906, in-18. — E. Raynaud, Albert Mérat, Mei 
cure de France, 1«'- février 1909. 



LA SEINE 

La Seine, qui, l'été, riait dans les roseaux. 
Sous la pluie a changé la couleur de ses eaux. 
Elle s'enfle et jaunit quand s'eireuillent les roses 
Ainsi l'hiver met fin à la douceur des choses. 
Les barques ne font plus, légères, loin d'ici, 
De voyage à Cylhère aux saules de Croissy, 
Les lilas sont coupés; nous n'irons plus aux îles! 
Blonde gaité des ciels indulgents, tu t'exiles: 
Tu vas vers les midis que rien ne peut ternir, 
Et, prompte ù nous quitter, tardes & revenir ! 

La rivière a monté rapide : elle charrie 
Avec les herbes d'eau des herbes de prairie. 
Elle va déborder demain dans les lieux bas. 



ILE-DE-FRANCE 491 

Le ciel garde le bord qui ne se défend pas ! 

Le marinier, voyant le flot d'un gris livide, 

Amarre ses bateaux : le fleuve paraît vide. 

Les c( mouches » cependant, dans ce triste décor, 

Font d'Auteuil à Bercy leurs croisières encor. 

Personne sur le pont; seul avec la rivière, 

Le pilote en caban, qui gouverne à l'arrière. 

Un grand bateau de bains semble, le long du quai, 

Un jouet qu'on démonte ou qui s'est détraqué. 

Les ormes, qui faisaient des bouquets de vertlure, 

Subissent la saison inexorable et dure; 

Et, rigides et froids, sur leurs branches de fer 

Laissant tomber la rouille, ils frissonnent dans l'air. 



TERRAIN VAGUE 

Hier, près des Cliamps-Elysées, 
En plein Paris, j'ai reconnu 
Des fleurs des prés dépaysées 
Au bord d'un terrain maigre et nu. 

Complice des amours des plantes, 
Le vent, baisant les gazons mûrs, 
Emporte les graines tremblantes 
Dans les crevasses des vieux murs ; 

Derrière une clôture en planches, 
D'un peu de sable soulevé, 
Jaillissent des fleurettes blanches 
Aux fentes mêmes du pavé. 

Il n'est muraille qui s'effrite, 

Ni sol pelé, ni coins étroits, 

Où, par quelque humble marguerite, 

L'été ne reprenne ses droits. 

Arrachez-les, mettez des pierres 
En tas sur leurs frêles pâleurs, 
Elles rouvriront leurs paupières : 
On ne supprime pas les fleurs! 

(Poèmes de Paris, Au fil de l'eau, nouv. éd. 
Paris, Lemerre, 1897.) 



ARISTIDE BRUANT 

(1851) 



M. Aristide Bruant naquit à Courtenay, le 6 mai 1851. Issu 
d'une famille de bourgeois, il fut mis au lyccie de Sens. En 1870, 
il lit i^artie d'une compagnie franche, les gars de Courtenay, 
commandée par un vieux sergent. Après la guerre, il vint à 
Paris prendre un emploi à la compagnie du Nord. Aux heures de 
loisir, il apprit la musique et rima ses premiers vers. « Vivant 
au milieu du peuple, écrit Oscar Méténier. il avait en germe ce 
talent d'observation qui devait plus tard se développer si mer- 
veilleusement. Une sympathie naturelle l'attirait vers les hum« 
blés, les opprimés qui soulfraient comme lui. » H résolut de so 
faire le chantre des misérables, et, après avoir étudié leurs 
mœurs, s'être assimilé leur langage, il nous a donué l'œuvre 
pittoresque, humaine, émouvante, que l'on connaît, une <L'uvre 
où l'originalité se dégage de la langue prime-saulièro de la rue, 
pour peindre la rue et ses habituels héros. 

11 a fait paraître successivement plusieurs recueils de chan- 
sons : Dans la Une, dessins de Steinlen, Paris, A. Bruant, 1889- 
189.'>, 2 vol. in-12; Chansons et Monologues, Paris, E. (ieifroy, 
1896-1897, 3 vol. gr. in-S»; Sur la Route, ChAteau de Courtenay 
(Loiret), A. Bruant, 1899, in-l8. On lui doit en outre : L'Argot ait 
vingtième sLcclr. Dictionnaire franrais-argot, à Paris, chez l'au- 
teur, 1901, in-8'; Les Bas-Fonds de Paris, Paris, J. Roull', 1897- 
1899, 3 vol. in-8°, et deux périodiques : Le Mirliton, lourauX illus. 
tré (84, boulev. Ilochechouart, Paris), 1885-1891, gr. iu-8», et La 
Lanterne de Bruant, Paris, 1897-1899, 3 vol. in-8». 

BiBi.lonnAPiilE. — W. G. Byvauck, Un Hollandais à Paris en 
IS'J t,Viiris, Porrin,1892, in-18. —Oscar Méténier, J//5/. Bruant, 
Paris, 1 8!)3. — Les Chansonniers de Montmartre, A" spécial, Paris, 
Libr. Univ., 190G, iu-8». 



ILE-DE-FRANCE 493 



A LA CHAPELLE 

Quant les heur' a tornb'nt comm' des glas, 
La nuit quand i'fait du verglas, 
Ou quand la neige a' s'amoncelle, 
A la Chapelle, 

On a frio, du haut en bas, 
Car on n'a ni chausse tt's, ni bas ; 
On transpir' pas dans d'ia flanelle, 
A la Chapelle. 

On a beau s 'payer des souliers. 
On a tout d'mèm' frisquet aux pieds, 
Car les souliers n'ont pas d'semelle, 
A la Chapelle. 

Dans l'teuips, sous labri, tous les soirs, 
On allumait trois grands chauffoirs, 
Pour empêcher que l'peupe i' gèle, 
A la Chapelle. 

Alors on s'en f..tait du froid! 
Là-d'ssous on était comm' chez soi, 
ET gaz i' nous servait d'chandelle, 
A la Chapelle. 

.Mais l'quartier d'venait trop rupin, 
Tous les sans-sou, tous les sans-pain 
Hadinaient tous, mèm' ceux d'Grenelle, 
A la Chapelle. 

Et v'ià porquoi qu'l'hiver suivant, 
On n'nous a pus f..tu qu'du vent, 
Et Ivent nest pas chaud, quand i' gèle, 
A la Chapelle. 

Aussi, maint'nant qu'on n'a pus d'feu. 
On n'se chauff' pus, on grinche un peu... 
r fait moins froid à la ?souvelle 
Qu'à la Chapelle. 

{Dans la Rue, \.) 



28 



PIERRE GAUTIIIEZ 

(1862) 



Tout à la fois poète, romancier, historien, M. Pierre Gauthiez 
est ne à Fontenay-aux-Roses (Seine) en 1862. Il a fait paraître 
des recueils de vers, Les Voix errantes (Paris. Lemerre, 18SG, 
in-lS); Les Herbes folles (ibid., 1892, in-18) : Deux Poèmes : Pa- 
risienne, Le Sang Maudit (ibid., 1894, in-18); Isle de France 
(Paris, Maison des Poètes, 1902, in-18) ; des romans, La Danac 
(Paris, Libr. de l'Art. 1887, in-18): L'Age incertain (Paris, Ollon- 
dorff, 1898, in-18); La Dame du Lac (ibid., 1899, in-18j; Amours 
factices (Paris, Fontemoing, 1902, in-lS); des nouvelles, Ombres 
d'amour (Paris, Ollendorlf, 1899, in-18), et des ouvrages de cri- 
tique et d'érudition. Etude sur P.-P. Prudhon (Paris, Li!)r. de 
l'Art, 1885, in-18) ; Etudes sur le seizième siècle, Rabelais, Mon- 
taigne, CaU'in (Paris, Oudin, 189.3, in-18); L'Arctin, I(i06-}5o2 
(Paris, Hachette, 1896, in-18); Jean des Bandes Noires, î'iOS- 
1526 (Paris, Perrin, 1901, in-S»); Lorcnzaccio fLorcnzino de 
Médicis), lôl^^i-lô'iS (Paris, Foateraoing, 1904, in-S»), etc. 

On lui doit aussi un acte en vers, Racine et la Champmcslè, 
et une légende lyrique, Tzemna. 

M. Pierre Gauthiez, qui s'est fait une réputation incontestée 
de savant et de quattrocentiste, est, aux heures de loisir, «m 
charmant poète des champs, des rues et des bois. Passionué de 
la nature, épris de couleur, de lumière, de pittoresque et d'iiar- 
monie, il se distinguo parmi nos meilleurs écrivains de plein 
air. Sa technique est celle d'un néo-parnassien, libéré de toute 
contrainte, ne demandant à la Muse que de la grAco, de l'enioue- 
menl et delà sincérité. lia chanté la banlieue, Fontenay, Mcu- 
don, Villacoublay, Trivaux, que sais-jo encore.^ 11 a célébré 
Paris, ses promenades, ses faubourgs et jusqu'à ses ruisseaux 
où se mire un ciel fantasque. C'est un inliniiste dans le genre 
rustique, plein do bonhomie, de malice et de toudrosso. 



M E U D O N 

Dans les temps où madnrnr Ilclène de Surgères 
Tenait en ses filets le poète Ronsard, 



ILE-DE-FRANCE 495 

Il sonna des sonnets, miracles de son art, 

Sous ces chênes hantés des nymphes bocagères. 

Elles passent encor, les Dryades légères, 
Dans les taillis courus par le coucou bavard. 
Dos hêtres de Chaville aux bouleaux de Clamart, 
Leurs voiles embrumés caressent les fougères. 

La subtile douceur des siècles amoureux 

Reste en ces lieux anciens; ils donnèrent, pour eux, 

Le parfum sans pareil que fait la fleur de France. 

Hélène avec Ronsard, Guiso avec Rabelais, 

Ces bois du Parisis, toute la Renaissance 

Y survit, mieux qu'aux mornes salles des palais. 

LES QUAIS DE PARIS 

L'air des matins est cristallin 
Le long des quais bordés de givro. 
Où. le poète errant va suivre 
Ce doux automne à son déclin. 

Le ciel a dos couleurs de lin 
Et, du gouvernail à la guivre, 
Les gros chalands semblent revivre 
Dans l'écluse du terre-plein. 

Le remorqueur siffle et s'ébroue : 
Voici là-bas surgir la proue 
De la Cité, vieux vaisseau noir, 

Où, rose d'un or de coupelle, 
S'élève, ainsi qu'un ostensoir. 
Sur l'avant, la Sainte-Chapelle. 

{Isle de France, 1002.) 



ROBERT DE MONTESQUIOU 

(1855) 



M. le comte Robert de Montesquiou-Fézensac est no à Paris 
le 19 mars 1855; il appartient à une illustre famille qui a pro- 
duit des hommes de guerre et des hommes d'Etat, au nombre 
desquels on cite le maréchal de Montluc, le maréchal Gaston do 
Gassion, Pierre de Montesquiou, l'un des plus fameux maré- 
chaux de Louis XIV, Anne-Pierre de Montesquiou, conquérant 
de la Savoie, l'abbé de Montesquiou, ministre de Louis XVIII. 
Il a publié une série de poèmes d'un art précieux : Les Chauves- 
Souris (Paris, Richard, 1892, in-18, et 1907, gr. in-S»); Le Chef 
des odeurs suaves (ibid., 1894, in-18); Le Parcours du l\cvc au 
Souvenir (Paris, Fasquelle, 1895, in-18); Les Hortensias Bleus 
libid., 1896, in-18, et Paris, Richard, 1906, gr. in-8») : Les Perles 
rouges (Vax-'is, Fasquelle, 1899, in-18); Les Paons (ibid., 1901, 
in-18); Prières de tous (Paris. Maison du Livre, 1902, in-18), et 
quelques recueils dejirose : Roseaux pensants (Paris, Fasquelle, 
1897, in-18): Autels privilégiés (ibid.. 1899, in-18); Profession- 
nelles beautés (Paris, Juven, 1905, in-18); Altesses Scrènissinies 
(ibid., 1907, in-18). On lui doit en outre im petit livre à la gloire 
de la pauvre Desbord<'s-Valmore, Félicité (Paris, Lemerre, 1894, 
in-18) et un commentaire descriptif d'une collection d'objet» 
relatifs aux parfums, Pays des Aromates (Paris, Floury, 1900, 
Jn-18). 

M, Robert de Montesquiou n'apparaît pas, au sens étroit du 
mot, comme un poète du terroir: on comprend mèuie ce qu'une 
telle épithète, accolée à son nom. ollVo tout d'abord do singulier 
ot de contradictoire. Cet écrivain, avons-nous observé un jour, 
est un fruit do culture et le dernier représentant autorisé delà 
poésie précieuse qui lleurit sous le règne de Louis XIII et con- 
nut, avec Malleville, Voilure, Gombauld, Scudéry et vingt autres 
beaux esprits, des heures do gloire inoubliables. Pourtant l'on 
nous passera qu'il reflète assez bien une manière de sentir la 
nature propre à quelques-uns, et qu'il a peint mieux que per- 
sonne les vieux parcs français et les jardins de royale origine. 
Les quatre-vingt-treize sonnets quil jjublia sur Versailles, sous 
ce litre symbobique, Les Perles rouges, font revivre, mais sans 



ILE-DE-FRANCK 497 

lui rien retirer de sa grâce désuète, le plus mervcillcu'c décor 
du grand siècle. Le Nôtre, Mansart, La Quinlinie, ont créé Ver- 
sailles, M. de Montesquiou eu a fait l'apothéose. 

liiBLiooRAPHiE. — Ad. Brisson, La Comédie littcrairc (Paris, 
Colin, 1895, in-18). — A. Krance, Le Comte R. de Montesquiou, Le 
Temps, 13 nov. 1892. — Ad, van Buver et P. Léautaud. Poètes 
d'aujourd'hui, nouv. éd., t. II. 



VERSAILLES 

SONNETS 
I 

L'if seul garde encor vert son funéraire cùno 
Dans ce parc mag-nifique et uiélancliolioux; 
Un végétal drap d'or s'épand sur ces beaux lieux : 
C'est la prise d'habit de la Nature, en jaune. 

Le dépérissement des plus immortels dieux 
Eclate en ce décor incandescent d'icône ; 
L'ablation d'un sein a fait une amazone 
De cette Nymphe en proie au temps luxurieux. 

L'irradiation de leur iconostase 

Console de mourir les bustes et les vases, 

Théâtres d'eaux, parterres d'eaux, montagnes d'eaux... 

Dont la vraie automnale allégorie est colle 

■Qu'érige une statue entre ces blonds rideaux, 

Toute nue, et jouant d'un grand violoncelle. • 

II 

Les feuilles mortes ont posé leur jaune bourre 
Sur les chemins dont l'herbe affecte des tons bruns. 
Le bosquet, chaque jour, accroît de quelques-uns 
■Ces plis dont l'eau se voile et dont le sol se fourre. 

Quelque chose dans la nature s'énamoure : 
Le parterre s'exalte en de derniers parfums; 
Et dans le Parc chargé de prestiges défunts 
La Diane de marbre écoute un laisser-courre. 



498 LES POÈTES DU TERROIR 

Elle entend les soupirs d'une bête aux abois : 
Est-ce la royauté qui chasse au fond des bois, 
Triomphante parmi les éclats de sa meute ? 

Ou bien est-ce elle-même, acculée au défaut, 
Qui, parmi les abois inhumains de l'émeute, 
Tressaille aux hallalis du sinistre échafaud ? 

III 



I 



La galerie où sont les glaces au cœur mol, 
C'est le Parc, dont l'eau noire a gardé les visages ; 
Miroirs de doux portraits et de fières images 
Que n'avait point prévus le vieux Piganiol. 

Pharaon, lansquenet, reversi, cavagnol, 

Se jouent en feuille morte au cœur froid des bocages; 

Parfois du sang imite une rose aux corsages; 

Un collier de rubis coule le long d'un col. 

Un nénuphar éclaire un front dune lunule ; 
ïlt, lorsque le mirage est ressemblant et net, 
L'air sur ce pastel glisse un souffle qui l'annule. 

Mais un charme en subsiste à ce vert cabinet 
Où la Nymphe en prison que le jet d'eau relaxe. 
Disperse en ce bosquet l'odeur dun gant de Saxe. 

{Les Perles rouges, 18*J<.>.) 



ADOLPHE RETTE 

(1863) 



M. Adolphe Retté est né à Paris le 25 juillet 1863. Nous l'a- 
vons écrit déjà, soa père était précepteur des enfants du grand- 
duc Constantin. Sa mère, d'origine ardcnnaise, était la fille 
de l'historien Adolphe Borgnet, cité par Michelet. Après une 
enfance passée en province (en partie dans un collège franc- 
comtois), M. Adolphe Retté vint habiter Paris, puis s'engagea 
à dix-huit ans dans un régiment de cuirassiers. Revenu à Pa- 
ris en 1886, il débuta l'année suivante par un article où, à pro. 
pos d'un nouveau livre de Léon Cladel, il attaquait violemment 
le naturalisme. En 1889, il fondait avec M. Gtistave Kahn la 
deuxième Vogue et, dès janvier 1892, secondant les efiorts de 
M. Henri Mazol, dirigeait L'Ermitage. « Malgré une vie aventu- 
reuse en Belgique, en Hollande, en Angleterre, il ne cessa de 
prendre une part active au mouvement poétique de ces derniè- 
res années, et dans diverses publications, La Wallonie, La Cra- 
vache, Mercure de France, La Plume, etc., se fit souvent le dé- 
fenseur du vers libre, et de l'idéalisme. » Nous avons donné 
déjà une bibliographie de ses ouvrages: on ne trouvera ici que 
ses recueils de poèmes : Cloches dans la nuit (Paris, Yanier, 
1889, in-18); Une belle dame passa (ibid., 189;^, in-18); L'Archi- 
pel en fleurs (Paris, Bibliothèque artistique et littéraire, 1895. 
n-16) ; La Foret bruissante (ibid., 1896, in-18); Campagne pre- 
mière (ibid., 1897, in-18) ; Lumières tranquilles (Paris, La Plumf, 
1901, in-18) ; Poe'^te^, 1897-1906. Campagne première. Lumières 
ranquilles, Poèmes de la Forêt (Paris, Messein, 19û6,in-16). 
Ajoutons néanmoins à ces derniers quatre ouvrages intéres- 
sant le terroir : Fontainebleaii, Paris, La Plume, 1902, in-16; 
Dans la Forêt, vers et prose, Paris, Messein, 1903, in-12; Les 
Poètes à Fontainebleau, Bruxelles, P. Weissenbruck (extr. delà 
Uevue de Belgique), 190.3, in-S"; Virgile puni par l'Amour, Contes 
de la Forêt de Fontainebleau (Paris, Messein, 1905, in-18 )• 
L'œuvre de M. Adolphe Retté présente des aspects infiniment 
variés. Depuis l'apparition de son premier ouvrage, Cloches dans 
la nuit, jusqu'à la publication de ses derniers vers, il a subi une 
lente évolution. Cette évolution, qui l'a fait anathématiser des 



500 LES POÈTES DU TEUKOIR 

maîtres qu'il avait naguère défendus, fut produite chez lui par 
•un séjour à Guermantcs, en pleine forôt de Fontainebleau. On 
Fa vu élargir le domaine de son esthétique, accueillir des idées 
nouvelles, s'éprendre des formes de la nature et réaliser ces 
poèmes débordants de sève et do grâce sylvestre qu'on trou- 
vera dans ses derniers livres, et on particulier dans Campagne 
première, Lumières tranquilles ot les Pocmes de la Foret. 

Bibliographie. — Ad. van Bever et Paul Léautaud, Poètes 
d'aujourd'hui, nouv. édit. corrigée et augmentée, 1908, t. II. 



FONTAINEBLEAU D'AUTOMNE 

.1 Arsène Alexandre. 

Ami, loin de la ville aux maisons monotones 

Qui hausse ses clameurs vers le ciel offensé, 

Tu trouveras le calme et la sérénité 

Dans la grave forêt où repose l'automne. i 

Parmi les genêts bruns et les fougères rousses, M 

Des rêves fleuriront à chacun de tes pas, 

Les chevreuils fraternels te suivront, tu verras 

Les rochers onduler sous leur manteau de mousses. 

Novembre et ses brouillards où flottent des prestiges 

Veloutcront pour toi l'or rouge des futaies. 

Le genièvre et le houx te donneront leurs baies, 

Et le hêlre orgueilleux inclinera sa tige. 

Tu goûteras, d'un cœur plein de recueillement, 

Le mui-mure infini des bouleaux et des chênes, 

Et tu préféreras aux j)aroles humaines 

Le bruit triste que font les feuilles en toml)ant. 

L'AUBE SOUS BOIS 

Le ciel laiteux où tremble une étoile dernière 

Se colore nu levant d'une vague lumière 

Qui se coule et s'étahî à travers les taillis; 

Le petit jour frileux entrouvre ses yeux gris, 
S'étire, bi^ille et souffle des vapeurs 
Sur les buissons d'aubépines en fleurs. 



ILE-DE-FRA.NCF. 501 

Un peu de rose, un peu d'or pùle, un peu do mauve, 

Nuancent les volutes do la brume; 
Dans le ravin où sont rangés des bois en g'rume 
On entend s'ébrouer des fauves. 

Par l'aube qui grandit voici se déplisser 

Les collerettes des pervenches, 
Mais les pins paresseux ont peine à secouer 

Les pans de nuit que retiennent leurs branches. 

Enfin, de larges feux embrasent l'horizon, 
L'air frais tiédit, les hautes frondaisons 

Rient au réveil jaseur des merles; 
Et le matin, semant partout d'humides perles, 

Pare les toiles d'araignées 

D'une résille de rosée. 

Premiers rais du soleil parmi la sylve heureuse, 
Fourrés vivifiés de parfums véhéments. 
Chant des ramiers dans les ramures onduleuses, 
Emprise ardente du printemps... 

Chère, soyons pareils à la vigne sauvage 

Et au lierre amoureux qui la tient en ses bras. 

L'herbe jeune frémit où se posent tes pas, 

Tes baisers ont le goût des fleurs et des feuillages, 

Et la montée impétueuse de la sève 

Unit nos cœurs, nos corps, nos regards et nos rêves. 

{Poésies, 1891-1006, Poèmes de la Forêt.) 
Désert d'Apremont (Fontainebleau). 



i 



ERNEST RAYNA;UD 

(18G1) 



D'origine languedocienne par son père, et ardennaise par sa 
mère, M. Ernest-Gabriel-Nicolas Raynaud est né à Paris lo 
22 février 1864. Ses études terminées, il poursuivit parallèle- 
ment la carrière administrative et la carrière des lettres. Da- 
bord secrétaire de commissariat à Paris et ensuite officier do 
paix, il fut nommé commissaire de police successivement aux 
quartiers Saint- Lambert, Necker el à celui de Plaisance. A ses 
débuts, il collabora à Lutcce, se lia avec Verlaine, dirigea, en 
compagnie de feu Anatole Baju, le Dccadent. puis contribua à la 
fondation du Mercure de France. Il a donne à cette dernièro 
publication des pages de critique et une partie des j^oèmes qui 
constituèrent ses premiers recueils. Par la suite, il participa, 
avec Jean Moréas, Maurice du Plessys, lîaymond de la Tailhèdo, 
aux manifestations de l'école dite « Romane », laquelle, étrange 
conception, tenta de rénover l'art de la Pléiade, Enfin, il a donué 
six volumes de poésies : Le Signe (Paris, au Décadent, 18S7, et 
Paris, Bibl. art. et littér., 189", in-18); Chairs profanes (Paris, 
Vanier, 1889, in-18); Les Cornes du Faune (Paris, Ribl. art. et 
littér., 1890, petit in-18) ; Le Bocage (ibid., 189r., in-18) ; La Tour 
d'ivoire (ibid., 1899, in-18); La Couronne des Jours (Paris, Mer- 
cure de France, 1905, in-18), eten collaboration avec M.Léon Rio» 
tor, une comédie eu un acte, Noce bourgeoise, etc. (Paris, Ribl. 
artist. et littér., 1892, in-16). 

La poésie de M. Ernest Raynatid, d'un archaïsme un peu ma- 
niéré, n'est pas dépourvue de grAce rustique. Elle emprunte la 
voix du souvenir i>our cébibrer discrètement, mais avec uno 
sincérit('! touchante et uno. belle science du rythme, les sites que 
le poète a connus et aimés. 

Rini.ioaRAPiiii;. — F. Clorgct, E. Uaynaud, Paris, Bibl. de 
l'Association, 1905, in-18. — Ad. van Bcver et P. Léaulaiid, 
l'o'etes d'aujourd'hui, nouv. édil., tomo II. 



ILE-DE-FKANCE 503 



VERSAILLES 

I 

Il pleut très doucement dans le parc au réveil, 
Si doucement que rien ne boug^e en les feuillées; 
Cette pluie, avivant l'odeur des fleurs mouillées, 
Rit, traversée au loin d'un rayon de soleil. 

Le sable luit, comme il ferait, en plein soleil. 
L'eau perle à chaque feuille et goutte des feuillées 
Sur le gazon humide avec ses fleurs mouillées.; 
Dans la haie, un pinson a sonné le réveil! 

Voici que les lointains, pleins d'odeurs bocagères, 

S'éclaircissent, sous les mousselines légères 

Qu'on voit se suspendre au-dessus des pièces d'oau. 

Cependant qu'un Hercule antique en pierre blanche, 

Vêtu d'un lierre ami, s'amuse d'un oiseau 

Qui secoue, en s'y balançant, l'eau d'une branche. 



A cette heure où le ciel qui va mourir se teinte 

D'or léger, le vieux parc aux sièges vermoulus 

N'a d'émoi, dans le flux dolent et le reflux 

Des choses, que le bruit d'une heure au loin qui tinte- 

Au bord du lac tranquille, entouré de jacinthe, 
Le temple grec où l'Amour de marbre n'est plus, 
S'attriste, lui dont la pure gloire est éteinte, « 

Que les temps aient été si vite révolus. 

Au milieu d'un massif bas qui se décolore. 
Un faune enfant tout délabré s'accoude encore, 
Baissant la lèvre où fut sa flûte de roseaux. 

Et, voyant que le jour tout à fait le délaisse, 
Le Temple, avec sa froide image dans les eaux. 
S'enfonce plus profondément dans la tristesse. 

III 

Le pavillon où vit le souvenir des rois 
Dresse sa colonnade au détour de l'allée. 



504 LES POÈTES DU TERROIR 

Mais la pluie et le vent ont usé ses parois, 
Et mainte pierre en gît sur le sable étalée. 

Pareil, dans le soir triste, à quelque mausolée 
Où ne reviendraient plus les amis d'autrefois, 
11 semble, pour gémir, qu'il emprunte la voix 
De l'automne par qui sa vitre est ébranlée. 

L'eau ruisselle aux degrés de marbre par quartiers 

Fendus et que l'ortie a conquis tout entiers, 

Et tandis que le bouc, inscrit au front des portes, 

Impassible, poursuit son rêve obscur, l'autan 
Redouble méchamment de rago, et l'on entend 
Sinistrement, partout, craquer les branches mortes. 

{Le Signe, nouv. éd., 1807.) 
(1887.) 

BANLIEUE 

CIMETliniE DU GRAND MONTROUGE 

Au ciel froid de novembre une aube pâle a lui ; 

Une lanterne brûle encore à la barrière, 

Et la triste banlieue étale, avec ennui, 

Sa route détrempée où courent les ornières. 

La bise a dévasté le petit Cimetière, 
Le chrysanthème ajoute une amertume au buis. 
Le fossoyeur avec sa pelle fait son bruit. 
Sous la pluie, Orient! je songe à ta lumière' 

Mes penscrs, autrefois fougueux adolescents 
Qu'enivrait ton azur, ô Méditerranée, 
Languissent, attaqués jusqu'à l'âme, et je sens, 

Tandis que les tambours s'exercent près du fort, 
Pénétrer dans mes os, d'une pointe obstinée, 
Ton acre humidité. Terre où dorment les morts, 

{La Cdtirunnc des Ji>iirs.) 



MAURICE DU PLESSYS 

(1864) 



D'origiue septentrionale par son père, Picard issu d'une très 
ancienne famille de Flandre, et méridionale par sa mère. Lan- 
.guedocicnne, Frauçois-Sylvain-Maurice Flandre-Noblesse, dit 
du Plessys-Flandre (en littérature Maurice du Plcssvs). est né 
à Paris, le 14 octobre ISG^i. Il débuta en publiant dans des re- 
vues. Le Décadent, La l'iume, Mercure de France, etc., des poè- 
mes lapidaires, et- en fondant, avec Jean Moréas, l'école poé- 
tique dite école romane française. Esprit orné, de tendance 
archaïque, se recommandant tout à la fois des derniers doscen- 
dants de l'art du moyen Age et des disciples de la Pléiade, aux- 
quels il emprunta souvent la strophe solennelle et mesurée, 
Maurice du Plessys a fait paraître une plaquette. Dédicace à 
ApoUodorc (Paris, Vanier, 18J1, in-18). et deux recueils de vers 
Premier Livre pastoral (ibid., 1892, in-18), et les Etudes lyri- 
ques (Paris, Biblioth. artist. et litt., 1896, in-16), se complé- 
tant l'un l'autre. Ecrivain parisien dans toute la force du terme, 
il représente ici ce que la tradition, la culture et l'éloquence 
classique ont produit de plus caractéristique en Ile-de-France 
ipcndant ces dernières années. 

BiBLlOGRAPiiit:. — Pierre et Paul (P. Verlaine), Maurice du 
Plessys, « Les Hommes d'aujourd'hui », n» 408, Paris. Vauier, 
s. d. — A. Baju, L'Ecole Décadente, Paris, Vanier, 1887, in-12. 
— J. Moréas, Eloge de M. du Plessys, La Plume, 15 mars 1891. 



L'IDEE AU FRONT DE FER 

ou 

PARIS CITADELLE 

Cité séi'énissime et sainte entre tous lieux, 
Preuse et Druidesse, enfant de l'antique Mystère, 
Paris, Manufacture, Ecole, Phalanstère, 
Salut! ville ma mère et la mère des dieux! 

II. 29 



506 LES POÈTES DU TERROIR 

Reine-Oavrière, Esprit et Cœur laborieux, 
Ta main tient le contrat de l'homme avec la terre, 
Et ton front, couronné du bronze militaire, 
Sourit dans un nuage aux promesses des cieux. 

Peuples, considérez sous cette tempe ardente 
Paris, de vos soupirs l'antique confidente, 
Augure et caution du Monde émancipé! 

Or, à l'abri d'aucuns qui rêveraient bien d'elle, 
Lutèce au front de fer, porte d'un cœur drapé 
L'orgueil et la pudeur du nom de Citadelle! 



EDMOND PILON 

(187.'i) 



M. Edmond Pilon est nti le 19 novembre 1874, d'un père nor- 
mand et d'une mère bourguignonne. « Du coté paternel, nous 
dit-il, mes ancêtres sont Normands; la plupart exerçaient hé- 
réditairement la profession de verriers. Du côté maternel, tous 
sont Bourguignons; seule ma grand'mére était Lorraine. «Na- 
tif de Paris, M. Edmond Pilon a grandi dans cette ville. Le 
commerce des tableaux, qu'exerçait son père, lui a donné le goût 
des arts. Il débuta dans les lettres, n'ayant pas atteint sa ving- 
tième année, en publiant des poèmes et des articles au Mercure 
de France et à l'Echo de Paris. Il fit ensuite la chronique des 
vers à L'Ermitage et fonda, avec MM. Paul Fort, Charles-Henry 
Hirsch et le graveur Dumont, un recueil, Le Livre d'Art, qui 
eut une courte mais brillante carrière. Depuis, M. Edmond Pi- 
lon a collaboré à tous les périodiques de tendance nouvelle et 
à bon nombre de journaux. Il a donné des notations person- 
nelles sur tous les événements de la vie contemporaine et de 
l'art et sest fait connaître avec une série d'ouvrages en prose et 
envers parmi lesquels nous citerons : Les Poèmes de mes soirs, 
Paris, Vanier, I8i)6, in-18; La Maison d'Exil, poésies, Paris, Mer- 
cure de France, 1898, in-18 ; Octave Mirbeau,^Ar\s, Sausot, 190.3, 
iu-18; Portraits français, l" et 20 séries, ibid., 1904-1906, 2 vol. 
in-18; P. et V. Margneritte, ihid., 1905, in-18; Le Dernier Jour 
de Watteau, ibid., 1907, in-12; Muses et bourgeoises de jaSts, 
Paris, Mercure de France, 1908, in-18; Chardin, Paris, Pion, 
1909, iu-16. Esprit curieux et renseigné, servi par une imagi- 
nation sensible et un talent infiniment souple et divers, M. Ed- 
mond Pilon ne s'est pas seulement révélé ingénieux chroni- 
queur, il a fait œuvre d'écrivain do race, d'évocateur et de 
poète. Ses travaux, encore inédits, à la louange du a Palais et 
du jardin du Luxembourg », et ses études sur les « jolies val- 
lées de riIe-de-France » qu'il a fait paraître à la Revue Bleue 
(30 avril 1904, 14 juill.-22 sept. 1906) le désignent tout particu- 
lièrement à l'attention des lettrés et lui méritent une place bien 
à part parmi les meilleurs peintres de nos sites et de nos pay- 
sages français. 



•508 LES POÈTES DU TERROIR 

Le jury chargé de l'attribution de la bourse de voyage a dé- 
signé, le 15 juin 1909, M. Eduiond Pilon comme lauréat du prix: 
national de littérature. 

Bibliographie. — Gaston Deschamps [Ed. Pilon], 19 août 
1906. — G. Lenotre, Ed. Pilon, Le Temps, 24 mars 1909. — R.- 
M. Ferry, Ed. Pilon, Eclair, 5 mars 1909. — H, de Régnior. 
Ed. Pilon, Gaulois, 6 juillet 1909. 



A LA FONTAINE DE MÉDICIS 

JARDIN DU LUXEMBOIRG 

J'écoule la chanson de tes bois, de tes fleurs 

Et de tes belles eaux, 
O fontaine admirable en qui coulent les pleurs 

De la nymphe aux roseaux; 

Médicls est ton nom, et la voix éloquente 

Des beaux enfants de marbre 
Qui rient en se mirant dans tes eaux transparentes, 

Le redit aux grands arbres ; 

Quand le soleil est beau sur la cime des pins 

Et que les nids légers 
Balancent leurs concerts au-dessus du bassin. 

Quand tout est ombragé, 

Alors — ô magnifique Fontaine — tu verses 

Tes eaux en abondance, 
Et tes flots emportés au vent qui les disperse 

Retombent en cadence, 

Semblables à ces pleurs cristallins que les yeux 

Des vierges et des lys 
Versaient éloquemment sur le corps délicieux 

Du sublime Adonis... 

Des poissons éclatants aux écailles nacrées 

Scintillent dans tes ondes 
Et peuplent de reflets les lueurs ignorées 

De tes cités profondes ; 



ILE-DE-FRANCE 509 

Des guirlandes de lieri'e et de myrte mêlées 

Dessinent sur tes eaux 
Un éclatant jardin ; des sillages ailés 

De feuilles et d'oiseaux 

Mêlent leur poids léger à celui que tu portes, 

Et lorsque Aient l'automne 
Tes flots à leur miroir mêlent des feuilles mortes 

Et des lys monotones... 

Mais le silence est doux qui monte de tes bords, 

Et le calme léger 
Des vasques, des amants, du bois, des poissons d'or 

Qui gardent ta beauté! 

Atis et Galatée, près du noir Polyphème, 

Tous les deux admirables, 
Dessinent sur le beau décor do ta fontaine 

Un poème de marbre: 

Kt rien n'est plus divin sur tes eaux, M^UIicis, 

Que ce couple charmant 
Que lamour, le bassin, les ondes et les lys 

Défendent du Titan! 

Rien n'est plus délicat et rien ne rassérène 

Plus le cœur du poète 
Que tes pleurs, tes reflets, tes feuilles — ô fontaine! 

Et que les belles fêtes 

Qu'allume sur tes bords et qu'en riches couleurs 

Le souverain Amour 
Construit de ses baisers, de son arc, de ses fleurs, # 

Au fond du Luxembourg! 



CHANSON D'ILE-DE-FRANCEi 

Ma sœur mignonne qui filez 
De vos minces doigts effilés 

De blancs fils de la Vierge, 
Filez pour le roi de Thulé, 

1 . Cette pièce a paru sous le lilre : Chanson du Trouvire, dans- 
' f'ijwTiei' Français du 8 juillet IS!}4. 



510 LES POÈTES DU TERKOIR 

Qui dort entre la mort des cierges, 
La blanche étoffe lé par lé; 

Ma sœur des roses qui dormez 
A l'ombre des bois parfumés, 
Vos mains l'une sur l'une, 
Filez aussi pour mon ennui 
Les rayons pâles de la lune 
Et des étoiles de la nuit; 

Ma sœur des brises qui riez 
Dans le grand vent des peupliers 

Et dans le chant des brises, 
Filez sur la quenouille d'or 
Pour mes vieux rêves de nuits grises 
Des berceuses d'enfant qui dort; 
Ma sœur aux beaux yeux de douceur, 
Aux légers cheveux blonds, ma sœur, 

De vos mains bonnes de madone 
Filez encore sur mon cœur, 
De votre geste qui pardonne, 
Une guirlande d'autres fleurs : 

Vous savez de ces fleurs d'amour, 
Comme il en pousse près lu tour. 

Sous les fils de la Vierge, 
Filez, ma sœur, pour mon sommeil, 
En flammes pAles de longs cierges 
Violettes et pavots vermeils... 



LIMOUSIN ET MARCHE 

HAUT ET BAS LIMOUSIN, 

HAUTE ET BASSE MARCHE, NONTROXNAIS, CONFOLEXTAIS, 

COMBRAILLE, FRANC-ALLEU 



« Environ 2000 ans avant l'ère chrétienne, c'est-à-dire il y a 
4.000 ans, écrit M. Johannès Plantadis, un peuple d'origine 
celtique, les Lémovices ou Lénaoviques, partit de l'Est, do la 
Germanie sans doute, et s'en fut droit vers l'ouest, où se cou- 
chait le soleil. Il marcha tant que la terre ferme le porta; mais 
lorsqu'il al)orda aux marécages qui commençaient la contrée 
connue aujourd'hui sous les noms de Poitou, Angoumois et 
Périgord, il s'arrêta et s'établit sur le sol granitique dont les 
immenses étendues s'oH'raient à sou activité. Ce pays prit le 
nom de son peuple : on l'appela Limousin'. » 

La Marche [Marchia Lemovicina) et le Limousin ou Limosia 
proprement dit [Lemoviccnsis Tractas) figurent parmi les pro- 
vinces centrales de la France. Elles se rattachent tout à la fois 
au nord par le climat, l'aspect du sol, et au midi par le dialecte- 
La première borne, au sud. la seconde, et confine, par le sep- 
tentrion, avec le Berry. On lui a donné le nom de Marche-, parce 
qu'elle servait de frontière au royaume d'Aquitaine. Le Limoilfc 
sin, limité à l'est par l'Auvergne, a pour lisières au sud le 
Quercy, à l'ouest le Périgord. La Marche a vingt-trois lieues 

1. La Division n'gionale de la France. Le Limousin; Action rc- 
gionalislc, déc. 1907. 

•1. « La Marche limousine, observe encore M. Jean Plantadis, 
marquisat tout daborti , puis comté, semble dater de la première 
moitié du x» siècle... Elle est unie au Limousin par une communauté 
d'origine, de langue, de tradition et de culture. Elle est encore du 
diocèse de Limoges et ne dut d'ôtre morcelée et détachée du bloc ini- 
tial qu'à de très puissants intérêts de familles féodales, dont elle 
constitua un apport dotal. Elle ne saurait donc former une province 
propre, avec des caractères distiuctifs. Aux confins du Massif central, 
à la limite des pays de langue d'oc, elle fut une frontière, une 7nar- 
che, comme on disait au moven àsre. » 



512 LES POÈTES DU TERROIR 

de long sur quinze de large, et elle occupe nn espace d'onvi- 
ron deuK cents lieues carrées; le Limousin, dont l'étendue est 
de vingt lieues en longueur sur autant de largeur, présente à sa 
surface un développement de trois cent trente lieues : c'est 
donc, observe un géographe du siècle dernier', une superficie 
totale pour les deux provinces de cinq cent trente lieues carrées. 
« Plusieurs chaînes de montagne, ajoute le môme auteur, tra- 
versent la Marche et y multiplient à l'infini les accidents du 
terrain : celle du centre, ligne continue, s'étend du nord-ouest 
au sud-ouest. Une autre, la Gartaupe, point de départ de plu- 
sieurs ramifications, pénètre dans le Limousin. Une troisième 
enfin , commune à la Marche , au Limousin et à l'Auvergne, 
forme un vaste plateau d'où les eaux se distribuent sur tous 
les points de l'hori/on en un grand nombre de courants qui 
■suivent les diverses pentes du sol, » 

Dans son remarquable Tableau de la g-éographie de la France ''. 
M. P. Vidal de la Blache a parfaitement dégagé la saisissante 
personnalité du Limousin et de la Marche- 

a A l'ouest de la chaîne des puys, qui marque l'extrême limite 
de cette direction des poussées volcaniques, dit-il, le granit 
prend possession du sol; à l'Auvergne succède le Limousin. 
L'altitude diminue graduellement. Nul point n'y atteint 1.000 mè- 
tres, même sur le plateau sauvage d(! Millevaches. sorte de High- 
lands de la France centrale, avec leurs franges d'étroitis et 
creuses vallées. L'aspect montagneux s'atténue ; de plus en plus, 
Lt contrée se modèle sur un plan où les ondulations et les 
•croupes en alternances régulières atteignent les mêmes niveaux. 
A partir du méridien de Limoges, le niveau s'abaisse encore 
<lavanlage. Seules les croupes arrondies de quelques massifs 
isolés, comme les monts de Blond et le Puy de Chalus, dres- 
■sent encore quelques saillies au-dessus de 500 mètres. Encore 
uue cinquantaine de kilomètres vers l'ouest, et les roches pri- 
mitives disparaîtront de la surface ; le Massif semblera terminé, 
•et sa prolongation souterraine vers le Poitou ne se décèlera 
(juc par des ])ointements isoles. 

« Le gué ou passage qui a fixé la position de Limoges est im 
;i)oint vers lequel ont converge nalurellcmeut les roules. La 
voie venant do l'.Vuvorgne y rc-ucoulrait celle qui, <los centres 
gaulois de Bourges et d'.\rpenton, se dirigeait vers l'érigueuK 
<;t les vallées du sud -ouest. Celle-ci était «ne très ancienne 
voie de peuples, qui préexistait certainement à la dtunitiatioii 
romaine. Traversant à son exlréniilé le Massif central, elle y 
renconirail les vieilles exploitations d'clain dont les traces 
«ubsistenl au sud des mouls de Blond (Vaury). Lu nombre (!<"' 

1 . Aristide Ouilltcrl, Histoire des ville» de France, t. Vt {fJmonsii 

2. hilroihicliou a Y Histoire do France, d'K. Lavisse, t. I<",p. 3" 



LIMOUSIN ET MARCHE 



513 



monuments mégalithiques atteste dans l'ouest du Limousin 
une fréquentation très ancienne. Il semble bien aussi ([ue les 
traînées de population dolichocéphale blonde, que l'anthropo- 
logie constate entre Bourges et Limoges, aient suivi la direc- 
tion de cette route. 

« Etape nécessaire au croisement des directions venues de 



Poilus / ^^-. ^ , }^''f^ 




.>^/'oleIita^'^ 



.— -^otir.gaiie 




. 7--^ o ^Vf^LiIII{xaes 

..oche^liouarL i-' ^a;:: 



^ Je ^ /-ÛE-DOt^E 







Limite ae aeos'"- 

9 Z/eu (fe naissarc ^ 
postes 



r:'\fr' 



^Ain^l'ac 



.M A 11 c: 11 li K 



l'Est et du Nord, nœud de routes vers Saintes et l'Océan, Li- 
moges dut à sa position d'intermédiaire une importance pré- 
coce. Ce fat une ville tournée vers le dehors, foyer de propa- 
gande chrétienne avec Saint-Martial, sanctuaire renommé et 
l)utde pèlerinages, comme Saint-Léonard, son voisin: ce fut un 
centre commercial, où des colonies de marchands étrangers 
s'établirent. Dans l'art original de l'émaillerie qui fit sa gloire, 
dans les constructions romanes qui s'y élevèrent, dans la lit- 
térature des troubadours, on saisit les indices d'une vie très 
précoce, qui a ses sources propres, et dont l'éclosion n'a rien 



514 LES POÈTES DU TEKHOIK 

de commun avec les influences qui soufflaient alors au nord 
de la Loire. Elle fleurit plus tôt que la vie du Nord; elle dé- 
cline quand l'autre commence, n 

C'est i^ar sa langue, a-t-on dit, que la race limousine s'est 
perpétuée historiquement. Rien n'est plus vrai. En elTet, tandis 
que lesprit de conquête s'avance jusqu'à la Dordogne et à la 
Gironde, que la langue d'oïl pénètre peu à peu en Poitou et en 
Guyenne, le Limousin, « à peine entamé au nord, vers les Mar- 
ches » , garde jalousement son dialecte. 

Il possède une langue consacrée par les siècles, connue au 
loin et d'une vivante originalité. Née de l'alliance du celtique 
et du latin, auxquels se mêlèrent un petit nombre de mots 
grecs, empruntés à la colonie de Marseille, quelques termes 
d'origine germanique, dus à la conquête française du v» siècle, 
d'autres provenant de l'occupation anglaise dans le Midi, des 
invasions sarrasines et môme normandes, cette langue était 
complètement formée dès les premiers temps du moyen âge. 
Dans les xi«, xn° et xiii» siècles, elle avait ses troubadours 
comme le provençal, et les œuvres de ses poètes, répandues 
dans toute la France, y popularisaient la langue romane. On 
sait que, vers 1212, l'idiome limousin avait pénétré en Catalo- 
gne, à Valence, à Majorque, à Minorque, ainsi que dans la Cer- 
dagne et le Roussillon, où on l'appelait encore il y a peu d'an- 
nées lin^nia lenwusina. Les alliances des ducs d'Aquitaine et 
des vicomtes do Limoges avec les comtes de Barcelone et plu- 
sieurs autres puissants seigneurs de l'Espagne; la fréquence 
des rapports et des visites de part et d'autre, et surfout, dit-on, 
l'usage qu'avaient les Espagnols de laisser aux émigrants le 
soin de labourer, d'ensemencer et moissonner leurs champs, 
tout contribua à répandre la langue limousine au delà dos 
Pyrénées. Elle s'enrichit alors par contre-coup de mots et do 
formes du terroir qu'il est encore facile de reconnaître aujour- 
d'hui à leur allure castillane. Raymond Lulle écrivit en dialecte 
limousin sa Philosophie d'Amour (1298), et Pierre IV publia 
dans cette muuo langue les lois do son royaume d'Aragon 
(1344)1. 

En terre française rayonnait la gloire des poètes limousins. 
• Des centres de poésie courtoise .s'élabli.ssaiont à Reims, à 
Hlois, à Paris, et les troubadours do la fin du xii' au coinmcn- 
ccm<!nt du xiil" siècle servaient do modèle aux trouvères Couoo 
de Rétliune, Gacé Brûlé, au sire de Couci, à 'riiii)ault do Chnm- 
j)agne, etc. » En Hernard do Ventadour, Giraud de Borreilli et 
Rertrand de Rorn se résume toute la poésie; lyrique et clu'valc- 
rcsquo d'une époque. Apres une période dite classique, c'est- 
à-dire à partir do la Seconde moitié du xiv» siècle, la littérature 

i. Cf. Aristide Guilbcrl. 



LIMOUSIN ET MARCHE 515 

limousine, qui a brillé d'un éclat incomparable, cesse de s'ex- 
primer. La Renaissance est proche. Ainsi que la très bien ob- 
servé Camille Chabaneaui, au xv» siècle la langue d'oc louche 
■à son déclin. Les documents limousins de ce temps présentent 
a trace de plus en plus marquée de linfluencc du français. Au 
moment où le xvi« siècle se précise, le bel idiome des trouba- 
dours est déjà devenu le patois moderne. Le français domine 
partout. Le limousin, réservé aux usages vulgaires, est employé 
dans les relations épistolaires : la littérature l'exclut, et ceux 
qui composent encore en cette langue sont ou des écrivains 
populaires ou des lettrés qui ne songent qu'à se distraire de 
travaux sérieux et à amuser leur lecteur. De 1555 à 1640 environ, 
en exécution d'une disposition testamentaire d'un avocat au 
siège royal de Tulle, Jean Teyssier, des prix annuels sont dé- 
cernés le premier dimanche de mai, par les magistrats de cette 
ville, aux auteurs des trois meilleures compositions en vers 
latins, français et limousins traitant de « la louenge et noblesse 
du sainct mariage ». Le temps n'a pas respecté le souvenir de 
ces ouvrages vraisemblablement médiocres. Personne ne les 
regrettera. C'est là d'ailleurs, ajouterons-nous, tout l'apport du 
xvi« siècle. Le xvii«, quoique moins ignoré, ne sera pas plus 
riche. 11 nous fournira, comme poésies dialectales, un noël de 
Bertrand de la Tour, chanoine de Tulle dès 1602 -, un poème de 
près de neuf cents vers et un cantique sur sainte Valérie, tous 
deux sans nom d'auteur et composés, sans nul doute, à Limo- 
ges en 1641 3; enûn, une Ode assez remarquable d'un sieur Phi- 
lippe Le Goust*, médecin, né à Confolens, et une chanson pa- 
toise, qui se chante encore, de Siméon Poylevé , consul de 
Limoges en 1652'*. Ajoutons à cela deux pastorales dans le goût 
du temps, l'une intitulée Les Amours de Colin et Alyson, par 
F. R. (Ilempnoux), de Chabanois (1641, in-4o) ; l'autre dénommée 
Capiote''^, d'auteur anonyme, celte dernière remplie d'allusions 
à des événements intéressant l'histoire de la province. 



1. La Langue et la Littérature du Limousin, Paris, Maisonneuvc, 
1882, in-S». 

2. Il mourut en 1048, selon Chabaneau. 

3. On les trouvera au tome H du Bulletin de la Soc. archéologi- 
que et historique du Limousin. 

4. Elle parut vers 1630, et fut récemment réimprimée. Guez de 
Balzac, dans ses Entretiens, aflirmcquc Philippe Goust avait traduit 
l'Enéide en limousin et écrit des coumienlaires sur les Grenouilles 
d'Aristophane. 

5. Né cnlGiO, mort en 1697. (Cf. Chabaneau.) La chanson dont il est 
question ici a été publiée dans le Bulletin de la Société archéolO' 
gique du Limousin, t. XXXVI, 1889. 

6. Capiote ou Pastorale limousine, comédie, Bordeaux, Delpech, s. 
d. (1684), in-8». On connaît deux, réimpressions de cet ouvrage. Beau- 



516 LES POÈTES DU TEKKOIR 

Mathieu More], médecin à Limoges, mort en 1704, clùt, avec 
des noëls et autres poésies', la liste succincte des patoisants 
du xviie siècle. Le siècle suivant nous offre, à son tour, quelques 
honnêtes rimeurs. C'est tout d'abord l'abbé Hobby-, auteur 
d'une Enéide travestie ;y)U\s le sieur B**, « bourgeois de la ville 
d'Excideuil ». traducteur en patois périgourdiu des Eglogucs àe 
Virgile"; l'abbé Sage et le Père Blan Lacombe, de Tulle, facé- 
tieux concepteurs de deux satires en vers médiocres. Las Vrsu- 
liiias et La Moulinado, composées vers 1780, « où sont raillés 
les travers des religieux et religieuses de deux couvents de la 
province » : Léonard Trompillon (1750-1824), boulanger à Li- 
moges, à qui l'on doit des chansons paloises et une Ilenriade 
en vers burlesques; l'abbé David, de Lubersac (1740-1830^ 
enfin l'abbé François Richard (1733-1 SU), le plus remarquai^ 
de tous après J.-B. Foucaud, de Limoges, ce précurseur de l'é- 
cole moderne. 

Le xix» siècle, lui, n'a de longtemps suivi l'exemple modeste 
des siècles précédents. Il s'enorgueillirait à peine d'Anne 



champ, dans ses Recherches sur les théâtres (II, p. 459;, l'a fausse- 
ment altrilnié a Cortèle de l'rades. 

i . Ou en lira un spécimen à la suite des Œuvres de l'abbé Fr. Ri- 
chard (éd. de 184'J, p. 304), 

2. Jean-Baptisie Hob\ , né à Limoges, le 26 mars 1703, prôtre com- 
nmnalislc de Sainl-Pierre-du-(Jucyroix, mort en 176:i. On prétend 
qu'il lut le précejjleur du célèbre Verprniaud. Son ouvrage, auquel il 
travailla près de vingt ans, a été récemment publié avec une notice 
sur l'auteur, des notes et une traduction par M. Hubert Texier {Vir- 
f/ifio Limouzi, poème inédit de 1748, en vers iimousins burlesques, 
elc, l'aris. Bouillon, 1800, in-lG). Loin d'ôtro une transcription bur- 
lesque de Virj>iie. c'est plutôt une imitation de l'ouvrage de Scarron. 
aiaijuellc l'auteur a ajouté une foule de traits louchant ses compa- 
Irioles. On y trouve cette allusion au caractère du Liniougeaud do 
son temps. C'est Vénus (jui parle : 

Au Ici lie fa.s que lou Nivello 
Kl tt^ tournifiilas lo ceivello 
Iioffas <jue »!• le touclienl |)a!«, 
Counio lou IjinoupiNui sel fas. 
ijn'o <ly chai» se |i(!sto et fomiiio 
Kt per dehors» loul cxamino, 
Tu ileurinsi eo qa'tn |)us pressa, 
Sunniaiicliag te ((uis l'as leU^sa... 

Au lieu (le faire là le Nivelle 

Kl fJo te loui meiiler la cervelle 

U'airairos «lui iio lo loui-hont pn?, 

Comme le Liniou)tcnu<l sait faire, 

Oui a chez lui pcsli- i-l fiiinine, 

Kt par dehors tout oxarnirie, 

Tu déviais, f» (|ui vA liifii plu* piesM-, 

Soigner chez loi ceux que lu n* liiis?és... 



3. Vers I74rf. 



LIMOUSIN ET MARCHE 517 

Vialle, l'éditeur du Dictionnaire des patois bas-limousins ; de 
Ni(;oliis Béronie, et nous ne connaîtrions rien de l'esprit tradi- 
tionnel en Limousin, sans la renaissance tentée réccnimont par 
l'abbé Joseph Roux. On trouvera plus loin quelques reusei- 
gneineuts sur ce poète, digne émule de Mistral, qui non seule- 
ment se lit l'interprète de la a Chanson limousine », mais encore 
le rénovateur de la langue vulgaire et l'émule des anciens trou- 
badours. Autour de Joseph Roux est venue tout naturellement 
se grouper uue phalange d'écrivains soucieux de rappeler les 
fastes de leur petite patrie. Des écoles se sont formées; des 
poètes naquirent pour célébrer les vertus du sol et de la race. 
Le français lui-même eut sa part d'initiative et de gloire dans 
l'œuvre commune. Il est bon dire que parmi les partisans les 
jilus outranciers de la suprématie des patois, quelques-uus ont 
vu la nécessité de maintenir, à côté du dialecte, la langue ofli- 
cielle, non pour le dominer, mais pour l'exalter dans ses œu- 
vres. De cette intention est née la revue Lemonzi^, qui non 
seulement imprima la Grammaire limousine do l'abbé Joseph 
Roux, mais reunit sans distinction d'esprit et de tendance les 
romanciers, les poètes et les historiens de la province. 

Il faut l'observer pour finir, le Limousin a eu de tous temps 
des poètes d'expression française. N'est-ce point dans la 
Marche qu'a pris naissance la pensée directrice de la Pléiade '? 
Jean Daurat, on le sait, était Limousin d'origine et de cœur'-'. 
H ne fut guère qu'un savant et un helléniste, mais son érudi- 
tion et son éloquence ont fécondé un mouvement qui devait 
décider de l'avenir de notre poésie nationale. Au Limousin se 
rattachent encore, en plein xvi° siècle, Eustorg de Beaulieu, 
émule de Clément Marot: Joachim Blanchon, disciple de Ron- 
sard; Jean Prévost^, poète comique et lyrique à la fois; le 

1. Lemouzi, littéraire, artistique , historique et traditionniste, 
revue franco-limousine mensuelle, organe de la Ruche Corrczi^nf 
lie Paris el de la Féih'^ration provinciale de Paris. Cette pnblicatron, 
qui a pour directeur M. Johannès Planladis, et qui compte parmi 
ses principaux collaborateurs : Oust, et Frédéric Clémpnl-5?inion, E. 
Bombai, M"« Marguerite Genès, A. .laubert, Alfred Marpillat, Edouard 
iMichaud, H. de Noussanne, Marcelle Tinayre, Edmond Perricr, Vcr- 
liiac-Monjauzo, etc., est entrée récemment dans sa dix-huitième année. 

1. Limoges, loUS-Haris, 1588. Il a laissé quelques vers latins sur 
son pays natal. On les hra dans réditiou de ses œuvres, réimprimée 
par Marty-I.aveaux. 

3. Né au Dorât, dans la Marche, vers 1580, mort à Paris, le 3 1 mars 
1562. On lui doit : Les Trn//edies et autres œuvres poétiques, etc , 
Poicticrs, J. Tlioreau, 1612, in-i2 ; Les Secondes Œuvres poétiques et 
tragiques, ibid., 1613, in-12. Soloine lui attribue Les Fanfares et 
Courvées abbadesques des Houle-bon-temps de la liaute et basse Co- 
quaine et dépendances, par J.-A. P. 11 n'a presque jamais célébré 
son pays. 



518 LHS POÈTES DU TEKUOIR 

baron de Saviguac, auteur de L'Isle des Hermaphrodites, pam- 
phlet — en prose — contre la cour des Valois (1G05); Jean de 
Beaubreuil*; aux xvii" et xvitie siècles, Jacques do Besse, Salo- 
mon de Priézac, Tristan et Jeau-Baptiste L'Hermite -, de Solicrs, 
Pierre de Marin, l'abbé Martial Dourneau, le marquis de Saint- 
Aulaire^, Rochon de Chabanncs, J.-E. Marmontel, Emile Roa- 
det, etc.^; au xix® siècle et de nos jours, A.-J.-G. Saint-Edme, 
Octave Lacroix (d'Egleton), Auguste Lestourgie, Frani-ois Bon- 
nèlye", Eusèbe Bombai, Gaston David, Henry Snrchamp , 
Edouard Michaud, le docteur Fernand Vialle, Alexis Jaubert", 



1. 11 faut joindre h celle liste Marc-Antoine Murol, né en i'6ï6, 
mort en loS.ï, savant humaniste, auteur de Javenilin et de Commen- 
taires sur les Amoiu's, de Pierre de Ronsard. JouUietton, dans son 
Histoire de la Marche et du pays de Combraille, signale encore 
François Chopy, auteur d'un poème sur Le Siège de ChénéraiUes, 
laDo. Jusqu'ici nous n'avons pu nous procurer cet ouvrage. 

2. Frère cadet de Tristan. II a laissé divers ouvrages, entre autres 
un recueil de vers, Meslanges de Poésies héroïques et burlesques du 
chevalier de Lhermite, Paris, G. et J.-B. Loyson, 1670, in-l:2, qui 
conlient quelques jolies pièces. L'une d'elles, Solitude, serait digne 
de figurer parmi les œuvres de son aîné. 

3. Krançois-Josepli de Beaupoil, marquis de Sainl-Aulairc, familier 
de la duciiessc du Maine. Il mourut le 17 décembre 174^*, Agé, dit-on, 
de qualrc-vingt-dix-huit ans. On cite de lui quelques vers élégants. 
11 était de l'Académie française. 

4. Cf. G. Clément-Simon, Curiosités de la biblior/raji/iie limou- 
si}ie,par un bibliophile corréziea, Limoges, Ducourticux, 1905, in-S". 

5. Il était de Tulle. Professeur au collège, il cultiva la poésie en 
français et on patois. Une de ses chansons, A mon clocher, est restée 
populaire en Limousin. 

G. On lui doit quehiues jolis poèmes insérés dans dos revues locales. 
Voici un fragment de l'un deux inlilulè Au Limousin, i/aulcur ènu- 
nière les gloires de sa province : 

J'ai proml* «le trcssnr dos lauriors sur ton front 
Kt «le fleurir la nudilé do roses p^lo!». 
Voici ccB cliaiiti» d'ainoiir où ta splondour s'élale 
Ilayonnantc d'esipoir, vierKO do tout nlIVont. 



Beau Limoui'in ! à sol natal ! Pour (^ue curvivenl 
Lumineux sur ton front sacré les nimlics d'or, 
Jo saurai évoquor l'Ame de les llls morts, 
Kt chanter la clarté do los fontaine» vives. 
Tous tes enfants défunts sur|<lront rlovant nous. 
Plus grands dans los décors fastueux dos lo«ondos 
l'oi'tos cl ffuorrjors r|ui ooururonl les landes, 
Tia(çi(|ues et rieur.*, graves, hautain» et doux I 
Voloi Born, ouragan de haine et iVépouvanlo. 
Tompote hurlant partout l'analhèmo cl la mort, 
Klfroi dos plus puissants et terreur dos plus forls ; 
Hortraml. roi du carnage cl prince des sirvcntctf ! 
Voici Uornard, le doux Homard de Ventadour! 
Jardins emplis d'oiseaux chanteurs et de corolles, 



LIMOUSIN ET MARCHE 519 

Louîs Giiibert, M"" Marguerite Gonos, Af™» la l)nronno de Fnii- 
queux, etc., etc. '. 

L'art français n'a rien à envier an dialecte. Qn'importo l'ins- 
trument, pourvu qu'une inspiration commune dirige, exalte le 
poète et que se perpétue la tradition du clocher. 

BiBt.ioORAPniE. — Bru/.en de la Martinière, Grand Diction- 
naire géographique, etc., Paris, P.-G. Le Mercier, 1740, III, in-fol. 
— Expilly, Dictionnaire géographique, historique et politique 
des r.aules, km9.tQvà&m et Paris, Desaint et Saillant, 17C6,t. IV, 
in-fol. — Joullietton, Histoire de la Marche et du pays de Coni' 
brailles, Guêret, Betoulle, 1814, 2 vol. in-S». — Nicolas Béronie, 
Dictionnaire du patois du Bas-Limousin (Corr'eze), et plus par- 
ticulièrement des environs de Tulle..., Tulle, impr. J.-M. Drap- 
peau, s. d. [1820J, in-4''. — A. Hugo, La France pittoresque, 
Paris, Delloyc, 1825, 3 vol. in-4». — Schnakenburg, Tableau 
synoptique et comparatif des idiomes popul. de la France, Ber- 
lin, A. Foerstner, 1840, in-8°. — Aristide Guilbert, Histoire des 
villes de France, Paris, Furne et C'«, 18 48, t. VI, gr. in-8«. — 
A. du Boys et Arbellot, Biographie des hommes illustres de l'an- 
cienne prov. de Limousin, Limoges, impr. Ardillier fils, 1854, 
in-8°. — Docteur J.-B. Noulet, Essai sur l'histoire littéraire des 
patois du Midi de la France aux seizième et dix-septième siècles, 
Paris, Techener, 1859, in-8»: Essai sur l'Histoire littèr. des patois 
du Midi de la France au dix-huitième s., Paris, Maisonneuve, 

Paraili? parfumé où vibrent «les ritolo?, 

Bernanl, prêtre fervent des courtoise? amours ! 

Et puis voici Marie et Raymoml de Turenne! 

L'orgueil de leur donjon déliait rorgueil des cieux, 

Mais ennemis du glaive, et de l'art soucieux. 

Leurs âmes proclamaient la grAee souveraine. 

Mais je veux que tu sois présent à nos regards, 

Faillit, toi qui chantas l'Avril fier de ses gloires, 

Poète dont les vers fleurissent nos mémoires % 

Et dont le cœur pleura la mort du roi Richard. 

ï^t vous, troupe brillante! harmonieux cortège! 

Accourez à ma voix, reines des « planhs dainor », 

Thibour avec Maheut ! « Alaïs ! » « Aliénor ! » 

La magie de vos noms verse des sortilèges! 

Pour toi, Terre natale, une aube enfin se lève, 

Prometteuse de joie ardente et <le beauté ! 

Tes lils n'ont pas encor désappris k chanter, 

Et leurs mains conduiront les Chimères du iiève... 

1. Parmi ces derniers nous n'aurions garde d'oublier Alfred Mar- 
pillat, le plaisant conleur populaire, s'il n'avait publié en patois local 
ses meilleures inventions. Né à Tulle, le 28 mai 1857, percepteur des 
finances depuis ISyS, mainteneur des écoles félibréennes limousines, 
M. Alfred Marpillat a donne un recueil fort apprécié de ses compa- 
triolos, Per s'esclaflar (Pour s'esclafl'er), Paris, Dutl'au, 1897, in-S». 
L'cxigu'ité de notre cadre nous interdit d'en rien publier. 



520 LES POÈTES DU TERROTR 

1877, in-S". — Poyet. Essai de Bibliographie limousine, Lirao- 
<;es, iinpr. Chapoulaud iV., 1862. in-8°. — Emile lUiben, Etude 
sur le patois du Haut- Limousin (publiée en tcte des Poésies en 
patois limousin de J.-B. Foucaud], Limoges, veuve Diicourtieux, 
1865, in-S». — De Bergues la Garde, Dictionnaire historique et 
bibliographique des hommes célèbres... de la Corr'eze, Angers, 
imprim. Lachùse, Belleuvre et Dolbeau, 1871, gr. in-8o. — Cata- 
logue de la Bibliothèque patoise de Burgaud des Marets, Paris, 
Maisonneiive, 1873-1874. 2 vol, in-8». — Baron Ch. de Tourtoii- 
lon et 0. Bringuier, Etude sur la limite géographique de la 
langue d'oc et de la langue d'oïl, Paris, imprim. Nationale, 
1876, in-8<>: Des Dialectes, de leur classification et de leur dé- 
limitation géographique, Paris, Maisonnouve, 1890, in-18. — 
Camille Chabanean, Grammaire limousine, etc., Montpelli(>r, 
Hamelin, 1876, in-S»; La Langue et la Littérature limousines, 
Paris, Maisonaeuve, 1882, in-8». — C. Leymarie, Quelques Mots 
sur les chansons rustiques du Limousin, Brive, Roche, 1890, in-S», 

— Lemovix [Louis de Nussac], Santo Eslello, etc.. Brive, Ver- 
Ihac, 1890, in-8°; L'Annada Lemoazina, Brive, 1895-1901 ; Le Coq 
de Carnaval, Leraouzi, 1900; Bibliographie du dialecte limou- 
sin depuis 1810, Brive, Roche, 1903, in-8''. — Ed. KoschA\ i 
Grammaire histor. de la langue des Félibres, Paris. 1894, in- 

— Abbé M. Gorse, Au bas pays de Limousin, Paris, Leroux. 
1896, gr. 10-8». — Gaston Jourdanne, Histoire du Félibrige, i<v.- ,- 
Î80G, Avignon, Roumanille. 1897, in-8». — Johnnnes Plantadis. 
La Chanson populaire en Limousin, Paris, 1898. in-12; ('han~ 
sons populaires du Limousin (en collaboration avec Léon Hran- 
chet), Paris, Champion, 1905, g;r. in-8<>; Chants et Chansons 
populaires du Limousin (rec. et notés par J.-B. Choze, L. Brau- 
chet et J. Plantadis), en cours de publication. — D. Behrens, 
Bibliogr. des patois gallo-romans, 2» éd.. trad. par E. Rabiet, 
Berlin, W. Grouau, 1893, in-8». — Ed. Lefévro, (Catalogue féli- 
bréen, etc., Marseille, Ruât, 1901, in-8». — Albert Grimaud, /' 
Ilacc et le Terroir, Cahors , Petite Bibliothèque provinciale , 
190:t, in-8o. — François Celor, Chansons populaires et Bourrées, 
Paris, 190'». in-8». — G. Cléinent-Sinion, CHrto.v{<t\ç de la biblio- 
graphie limousine, Limoges, Ducourlicux, 1905, in-8". — J. Plan- 
tadis, La Division régionale de la France. Limousin, L'Action 
régionaliste, décembre 1907; Esquisse historique de la littéral, 
limousine , Revue do Provence et do Languedoc (.Marsoilb 
aortt-déc. 1909. (Ou trouvera dans cette iniporl.iulo élude un 
liste tri's complote des poètes patoisauts du Liuiousiu.) — ^ i- 
dal do la Blaclw, Tableau de la géographie de la France, (i 
Histoire de France, d'E. Lavisso, 3« éd., Paris, Haclïctlo, 19 

t. I, in-l».) — Arm. Praviol et J.-R. do Brousse, L'Anthologie 
Félibrige, Paris, Nouv. Libr. natioualo, 1909. iu-18. 

Voir en outre : Maximin Delocho, Etudes sur la gcograpi,.- 



LIMOUSIN ET MARCHE 521 

histor. de la Gaule, et spécialement sur les divisions territoriales 
du Limousin au nioyeti âge, etc.; A. Leroux, Géographie et His- 
toire du Limousin ; \e Dictionnaire de nos locutions vicieuses, 
publié par Sanfçor Préneuf (Limoges, 1825) : F. Mistral, Lou 
Trésor dou Fclibrige, etc., 1879-1886,2 vol. in-i»; A. de Roume- 
joux. Essai de Bibliographie périgourdine, Sauveterre, impr. 
ChoUet, 1883, in-8»; VArmana Lemouzi, 1884; le Dictionnaire 
des hommes illustres du Limousin, de l'abbé Legros. et h'S col- 
lections des Bulletins de la Société du Musée départent, du 
Bas Limousin, de Lemouzi, de la Société archéologique et histor. 
dit Limousin, de La Brise, Limoges illustré, Lou Bournat dou Pc- 
rigord, La Revue Félibréenne, etc., etc. 



CHANSONS POPULAIRES^ 



LA ROSE AU BOIS 

Mon père z'et ma mère 
N'avaient d'enfant que moi. 
La destinée, la rose au bois. 
N'avaient d'enfant que moi. 

On me mit à l'école, 
A l'école du Roi. 
La destinée, la rose au bois. 
A l'école du Roi, 

On me fit faire un' robe, 
Une robe de soie. 
La destinée, la rose au bois. 
Une robe de soie. 

Le tailleur qui la coupe, 
C'est le tailleur du Roi. 
La destinée, la rose au bois. 
C'est le tailleur du Roi. 

A chaque point d'aiguille : 

— Nanctte, embrasse-moi. 
Lu destinée, la rose au bois. 

— Nanette, embrasse-moi. 

— Ce n'est pas bien aux filles 
D'embrasser les garrons. 

La destinée, la rose au bois. ^ 

D'embrasser les garçons. ■ 

C'est le devoir des filles • 

D'balayer la maison. 

I. [,cs trois pièces qui suivent sont cxlrailcs dos fasc. 1 et 2 de» 
(liants et clinnsous po/ml. iln Limousin, rfcneillis et notrs par J.-/1. 
Chèze, L. Branc/ict et J. P. Planladis (Paris, Lcmouzi, 11)08, in-X"). 



LIMOUSIN ET MAKCHE 523 

La destinée, la rose au bois. 
Dbalayer la maison. 

Quand la maison est propre, 
Les amoureux y vont, 
La destinée, la rose au bois. 
Les amoureux y vont. 

Quand la maison est sale, 
Les amoureux s'en vont. 
La destinée, la rose au bois. 
Les amoureux s'en vont. 

S'en vont de quatre à quatre, 
En frappant du talon. 
La destinée, la rose au bois. 
En frappant du talon. 

LA-BAS, LA-BAS, DANS UNE COMBE 

Là-bas, là-bas, dans une combe, — On y sème de si 
beau blé ! 

Et pendant qu'on le semait, — Vierge Marie vint à 
passer : 

— Dieu te soit en aide, bouvier bonhomme. — Le beau 
blé que vous semez là! 

— Oh! vraiment, ma belle dame, — Le bel enfant que 
vous portez là! 

. ^ 1 

AVAL, AVAL, DINZ UNA COUMBA 

Aval, aval, dinz una coumba, 
Lei samenoun de tan bel blad '. 
E del tems que lou samenavoun, 
Vierja Maria vet a passar : 

— Dieu vous adjueda, bouler boua orne, 
Lou bel blad que vous samenatz ! 

— Oh! vraimen, ma bêla dama, 
Lou bel efan que vous pourtatz! 

\. Bisser chaque distique. 



524 LES POÈTES DU TERROIR 

— Oh ! (lis-moi, bouvier bonhomme, — Si tu pouvais 
le sauver 1 

— Oh! vraiment, ma belle dame, — Je le ferais si je 
le pouvais. 

— Enlève-moi de là une motte de gazon, — Afin que 
je puisse me cacher sous terre. 

Mais pendant qu'elle rentrait sous terre, — Le blé fleu- 
rit et mûrit. 

— Oh! va-t'en chercher tes faucilles, — Tes mois- 
sonneurs pour moissonner. 

Mais pendant qu'on moissonnait, — Grande troupe 
vint à passer : 

— Dieu te soit en aide, bouvioi' bonhomme. — Le beau 
blé que vous moissonnez là! 

Oh! vraiment, bouvier bonhomme, — Si tu voulais 
nous dire la vérité!... 



— Oli! disa me, bouier l)onn orne. 
Se lu lou me puudias sauvai-! 

— Oh! vraiinen, ma bêla dama, 
Icu zou faria so ieu poudia. 

— Leva me d'ati tina gliva, 
Qu'ieu loi me pucscha suusturar, 

Mas dcl teins que la souslerava, 
."^ouQ blad lluurit, atnais granet : 

— Oh! vai t'en querre tas faiicilhas, 
Tous meissouuiers per meissounar. — 

IVfas dcl toms que lou meissounavouD, 
Granda troiipa vet a passar : 

— Dieu vous adjuoda, bouier boiin orne. 
Lou bel blad que vous meissounat/! 

Oh! vraiinen, bouier boun omc, 
be tu nous disias la verlat! 



LIMOUSIN ET MARCHE 525 

— Je vous la dirais, beau capitaine, — Je vous la di- 
rais si je la savais. 

— Aurais-tu point vu passer une dame, — Avec un 
infant dans les bras ? 

— Si fait, si fait, beau capitaine; — Mon blé était à 
oeine semé. 

— Oh! dis-nous, bouvier bonhomme, — Combien y 
i-t-il que ton blé est semé .' 

— Oh! vraiment, beau capitaine, — Il y a sept jours 
^u'il est semé. 

— Tu mens, bouvier bonhomme. — Il y a un an qu'il 
est semé. 

— Non pas, non pas, beau capitaine. — Il n'y a que sept 
jours qu'il est semé. 

Quand grande troupe fut éloignée , — Vierge Marie 
s'est levée : 

— Dieu te soit en aide, bouvier bonhomme. — Aussi 
bien tu as su parler. 



— La vous diria, bel capitani, 
La vou diria se la sabia. 

— Aurialz vous vist passar' na dama 
En d'ua efan entre sous bras? 

— Sai pla, sai pla, bel capitani, 
Moun ])lad n'era mas samenat. 

— Oh! disatz nous, bouler boua home, 
Quam i a que toua blad es samenat? 

— N'i a mas set jours, bel capitani, 
N'i a mas set jours qu'es samenat. — 

— Tu nous trompas, bouior bouu oiu >, 
I a uu an que l'as samenat. 

— Xoun gra, noun gra, bel capitani, 
Xi a mas set jours qu'es samenat. 
Quan granda troupa fuguet passada, 
Vierja Maria s'en es levât : 

— Dieu vous adjueda bouler boun ome. 
Ta pla tu as saugut parlar I 



526 



LES POETES DU TERROIR 



Prie pour l'âme de ton père, — Mais ne prie pas pour 
la tienne. 

Eusses-tu tuéjpère et mère, — Tout te sera pardonné. 

{Recueillie à Saint-Priest-de-Gitnel.] 

SI J'AVAIS UN TAMBOUR 

Si j'avais un tambour 
Couvert de fleurs autour. 
Et de roses d'amour', 
J'irais tambouriner 
A ta porte, la belle; 
Je t'y réveillerais. 

Bonsoir, mie, bonsoir. 
Tu fais de l'endormie 
Quand je viens pour te voir. 
Je viens te dire aussi : 
C'est la dernière fois, 
Belle, que je te vois. 

— Galant, si tu t'en vas, 
Tu t'en repentiras 
Le temps que iu vivras. 
Tu seras pas au bois, 
La frayeur t'y prendra; 
Galant, tu reviendras. 



Prcija pcr l'ama de toun paire, 
Mas ne prejes pas por la toa; 
Quand agiicsscs tuât paire o maire. 
Tout te sera bien pordounal. 

1. Disscr les trois premiers vcms lic rlia(|iin couplet. 



ELSTORG DE BEAULIEU 

(xvi' siècle) 



Il naquit vraisemblablement au début du xvi« siècle, à Beau- 
lieu-sur-Ménoire, petite ville du Bas Limousin, sise à huit 
lieues de Cahors. Il eut le malheur, dès sa plus tendre enfance, 
de perdre son père, Raymond de Beaulieu; sa mère, Jeanne de 
Bosredon, mourut peu de temps après. Dabord musicien, or- 
ganiste à Lectoure (1522), il vécut successivement à Tulle (1029 
et 1534), à Bordeaux (1529, 1537), à Lyon (1535, 15(7), devint 
prêtre catliolique, puis, ayant embrassé la Réforme, se fit mi- 
nistre protestant et séjourna à Genève. Ses meilleurs ouvra- 
ges, sinon les plus connus, sont : Les Divers Rapportz conte- 
nant plusieurs Rondeaulx, Iluictains, Dizains et Ballades, sur 
divers propos. Chansons, Epistres, etc., etc., le tout composé 
par M. Eustorg- de Beaulieu, natif de la ville de Beaulieu, au bas 
pays de Lymosiii (imprimé nouvellement à Lyon par Pierre de 
Saincte Lucie, \b'\1, petit in-S»; et Paris, Alain Lotrian, 1544, 
in-12), et L'Esping-lier des filles, composé par Eustorg; aultrement 
dict : Hector de Beaulieu, ministre evangélique, natif aussi de 
la ville de Beaulieu, etc. Reveu et augm. par luy mcsme (depuis 
sa première impression ) comme on verra (imprimé à Basle, 1550, 
petit in-12). Beauchamp lui attribue encore deux moralités, 
Murmurement et fin de Coré et L'Enfant Prodigue. Eustorg de 
Beaulieu. que nous considérons comme le meilleur disciple de 
Clément Marot, mériterait mieux que I'ouIjU de ses compatrio- 
tes et l'indiflerence des lettrés. Il a célébré maintes fois le pays- 
limousin dans des pièces qui, sans être des chefs-d'œuvre de 
grâce et de n.nïveté, demeurent parmi ce que la poésie « gau- 
loise » a produit de plus naturel, de plus ingénieux, et, faut- 
il le dire, de plus vif, en un temps où la Pléiade n'avait pas 
encore fait échec aux derniers survivants de l'art du moyen 
Age. Nous comptons réimprimer quelque prochain jour un choix 
do ces pièces savoureuses. 

BiBLiooRAPiHE. — Emile Fage , Portraits du vieux temps, 
Paris, OUendortr, 1891,in-18. — G. Clément-Simon, Curiosités 
de la bibliographie limousine, Limoges, Ducourtieux, 1905, in-S". 



528 



LES POETES DU TERROIK 



— Voyez en outre La France protestante (article do Henri Bor- 
dier) et la Notice de Gruillaume CoUetet [Vie des Pactes français). 



DE LA GRACE ET GESTES DES FILLES 
DE LA VILLE DE TULLE 

Je vous promelz (qui bien calculle) 
Qu'il n'est que les filles de Tulle 
Pour bien donner les appétits 
D'estre amoureux, aux apprentis, 
Mais d'en jouyr n'ont pas céduUe. 

S'ung homme à elles confabuUe, 
Soubdain sent d'amour le stimule 
Et ses cinq sens tous pervertis, 
Je vous promelz. 

Leur entretien maint sol maculle, 
Qui s'attend bien qui les acculle 
Quand des dons leur a départis. 
Mais il est payé d'un gratis, 
A pied, sans monter sur la mule, 
Je vous promelz. 

CHANSONS 



Bon jour, bon an, et l)onne estraine, 
Et Dieu gard de mal mes mignons. 
Dou venez-vous? qui vous aniaine? 
Bon jour, bon an, et bonne estraine, 

Nous venons d'une verte plaine 
De dire motelz et chansons. 
Bonjour, bon an et bonne estraine, 
Et Dieu gard de mai mes mignons. 



Voicy le bon temps, 
Que chascun s'upreste 



LIMOUSIN ET MARCHE 

D'aller sur les champs 
Pour luy faire feste ! 

Sur la gaye lierbette, 
En nous deduysant, 
D'une chansonnette 
Faisons luy présent. 



DE LA CONDITION 
D'AUCULNES FEMMES DE TULLE 

Pour un sot ou quelque inarault, 
J'entends tant ailleurs comme à Tulle, 
Mainte femme et fille s'accule, 
Plustost que pour un qui mieux vault. 

Si un honneste homme l'assault, 
Elle fuit; mais point ne recule 
Pour un sot. 

L'aulne se vend plus que ne fault. 
Et nen desplaise point à nulle 
Qui pour faire cela, anuUe 
Celuy qui d'esprit n'a deffault 
Pour un sot. 



529 



{Les Divers Rapports, 1544,] 



JOACHIM BLANCIiON 

{xvi« siècle) 



Si son nom n'était aujourd'hui complètement inconnu, Joa- 
chim Blanchon demeurerait parmi les élèves de Ronsard. Il y 
a pourtant mieux qu'une servile imitation dans les quelques 
feuillets qu'il nous a laissés sous ce titre modeste : Les Premières 
Œuvres poétiques; etc. (Paris, pour Thomas Perrier, 158.'}, petit 
in-8»). Entre le grand chantre de la Pléiade et ce petit poète du 
Limousin, dont la veine lyrique fut peu féconde, on trouverait 
bien des points de contact, trahis par une même source d'ins- 
piration. Tels vers qu'il traça un peu fébrilement, comme pour 
marquer une étape de sa vie sentimentale, valent certes toutes 
les rimes à l'italienne d'un Poutus do Tyard, Qu'on lise ses 
stances : 

Si vous voulez savoir le loyer que je veux, 

et l'on ne tardera pas à s'apercevoir qu'il y a mieux qu'une jon- 
glerie de mots dans son art, mais l'aveu d'une sensibilité rare 
au xvi® siècle. Sa vie nous est totalement inconnue, et quelque 
effort qu'on fasse, après l'abbé Gougct, pour la reconstituer, il 
ne nous en reste que des témoignages fort vagues, épnrs dans 
son (L'Uvre de poète : sorte d'annotation aux marges d'une obs- 
cure destinée. On sait seulement qu'il était de Limoges. Dorât 
n'a pas manqué de nous le faire connaître dans des vers latins 
consacrés à sa louange. 

BiBLlOGRAiMiiE. — (iouget, Viblioth. françoisCy t. XIII, p. 164. 



ODE A M. DOUAT, POETE DU ROY 
[sur la ville de limoges] 

La Destinée fatale 
Donne à ta ville natale 
Le Prix d'avoir enfanté 



LIMOUSIN ET MARCHE 531 

Des hommes de qui la Gloire 
Durera à la Mémoire 
De toute Postérité, 
Que Pliœbus dessus sa Lyre, 
Sur tous a voulu eslire 
Pour perpétuer leur nom, 
Et Calliope, sçavante, 
Sur l'antiquité se vante 
D'éterniser leur Renom. 
Or d'autant que tu les dore, 
D'un bel or que l'on adore, 
Dorât, je veux faire voir 
Que Limoges est la Prime 
Qui doibt avoir plus d'estime 
Comme source du sçavoir. 
Ta première expérience, 
En toute belle Science, 
Borne la gloire de tous, 
Et comme la ville mère, 
Se vantoit de son Homère, 
Aultant d'honneur avons nous. 
Je veux dire l'influence, 
Je veux dire l'affluence 
Dont elle se peult vanter; 
L'honneur de sa nourriture, 
Et tout ce que la Nature 
Luy a voulu présenter. 
Bourdeaux vante son Ausone, 
Comme Florence resonne 
Son Pétrarque bien disant. 
Mais ta féconde Nourrice 
Te void le premier en Lice 
De ceulx que l'on va prisant. 
Et pour s'honorer encore 
Du lustre qui la décore, 
Son Dubois elle faict voir, 
Et son Muret qu'une Romme 
Dessus toute autre renomme 
Pour son éloquent sçavoir. 
Mais ne feray-je reluyre 
Un qu'entre tous y doibt luyre, 



5â2 LES POÈTES DU TERROIR 

Son lieutenant gênerai, 
De Petiot, dont la prudence 
Manifeste en évidence 
Qu'il ne reçoit point d'esgal; 
Et l'excellence d'Athènes, 
D'un nombre de Demosthènes 
Que j'y vois communément, 
Qui d'un bel art Oratoire 
Se font ofiyr au Prétoire 
Et luy servent d'ornement. 
Me taircray-je du nombre. 
De ceulx qui d'une nuict sombre 
Ont faict reluyre un beau jour? 
Et qui compagnons d'Ascrée, 
Ont beu dans l'onde sacrée 
A l'Hippocrene séjour. 
Ne suyvray-je la Lumière, 
A la France coustumiere, 
De Guery et de BeaubrueiP? 
Desquelz la mémoire sainte 
Ne sera jamais esteinte 
Par le funèbre cercueil. 
En son Ode pastoralle 
Bastier*, ce Belleau esgalle, 
Qui soubz forme de Berger 
Chante les Roys et leur Kace, 
Et sur le mont de Parnasse 
Premier s'est voulu loger. 
De marchands elle s'honore 
Qui jusqu'au Libicque More 
On estendu leur renom ; 
Et sur les ondes salées 
Des mers les plus reculées 
Ont faict adveror leur nom. 
Là, l'artisan y travaille, 
Afin que son gain lui vaille 

t. Jean de iJoaubrouil, avocat au présidial de Limoges et poMc latin 
»iu xvi« siècle, dont on a une Iragôdic, Atilie (Atilius liegutns), lA- 

ÏBOgOS. 

■2. Basticr de la l'crusc. Il rtait n6, non point au pays limousin, 
mais eu Augoumois. 



LIMOUSIN ET MARCIIR 



533 



A augmenter sa maison; 

Là les Muses s'y nourrissent, 

Et tous les Arts y fleurissent, 

En lune et l'aultre saison. 

Tairerai-je soubs silence 

La sur-artiste excellence, 

De l'estimable Decourt, 

Que tout l'Univers appelle 

L'admirable esprit d'Appelle, 

A'eu en la rovalle court. 

Ne reluyra ta Patrie 

De la soavante industrie 

De mille aultres bons Esprits, 

D'un Vigier pour l'esmailleure, 

Et de la Science meilleure 

D'un Corteys des mieux appris. 

Dorât, ta ville est dorée 

D'une richesse adorée. 

Plus que le trésor Indois; 

Et de ma Lyre d'ivoyre, 

Pour n'estre ingrat à sa gloire. 

Je veux animer mes doigts. 

La Révolte quadruplée 

De la France repeuplée 

N'a varié son honneur; 

Elle ne fust oncq rebelle, 

Sa foy est tousjours plus belle, 

Yers son naturel Seigneur; 

Et si comme moy tu l'ayme, 

Poussé dun amour extrême, • 

Tu animeras tes vers 

A chanter son excellence 

Et ne mettras soubs silence 

L'or qui luyt par l'Univers. 

[Premières Œiunes poétiques^ 1583.) 



TRISTAN L'HERMITE 

(V. 1600-1G55) 



François Tristan l'Hermite vit le jour à la fia do 1509, ou on 
T600, au château de Soliers, à cinq kilomètres de Janailhat, dans 
la Haute Marche. 

« Parmi quelques fictions dont il peut avoir embelli son Page 
disgracié, ouvrage en prose, qu'il donna en 1643, en deux vo- 
lumes, on y trouve, dit M. l'abbé d'Olivet (IJist. de VAcadcinie 
française), la véritable histoire de sa jeunesse. On y voit qu'il 
se disoit issu d'une maison très ancienne, jusqu'à compter 
parmi ses ancêtres le fameux Pierre l'Hermite, auteur de la 
première croisade; et Tristan l'Hermite, grand Prévôt sous 
Louis XI ; que dans son enfance il fut amené à la Cour, et mis, 
en qualité de gentilhom/ne d'honneur, auprès du marquis de Ver- 
neuil, fils naturel de Henri IV; qu'à l'âge d'environ treize ans, 
s'étant battu contre un garde du corps qu'il tua, il prit la fuite 
et se sauva en Angleterre, d'où, après diverses aventures, il 
voulut passer à la cour de Castilh; pour s'y présenter au conné- 
table Jean de Vélasque, son parent; mais qu'eu traversant la 
France incognito, lorsqu'il fut en Poitou, il manqua d'argent et 
de tout secours pour continuer son voyage. Dans cel embarras, 
il fut assez heureux pour trouver entrée chez l'illustre Scévole 
de Sainte-Martlie, qui s'éloit retiré à Loudun, sa patrie. Tristan 
passa dans cette maison quinze ou seize mois. Après quoi, M. do 
Sainte-Marthe le fit entrer, en qualité de secrétaire, chez le mar- 
quis de Villars-Montpezat, c[ui dcmeuroit au grand Précigny, on 
Touraine. A quelque temps de là, ce marquis fut appelé par lo 
duc de Mayenne, à Rordcaux, et y mena son secrétaire: la cour 
y passa en 1620. Tristan, qui jusqu'alors avoit déguisé à ses 
maîtres son nom et sa naissance, fut enfin reconnu par M. d'Hu- 
mières, premier gentilhomme de la chambre, et obtint sa grâce 
de Louis XIII, qui lui fit môme amitié. Voilà i)ar où finissent 
les deux premiers livres du Page disgracie. Ils laissent Tristan 
à l'âge de dix-huit ans. 11 en iiromcttoit deux autres livres qit'il 
m'a point publiés. Ainsi, sur le reste de sa vie, nul détail. Tout 
ce qu'on eu sait, c'est qu'étant poète, joueur de jirofession et 
gentilhomme de Gaston duc d'OrléanSjfrére unique de Louis XIII, 



LIMOUSIN ET MARCHE 535 

aucun do ces trois niiJtiers ne l'enrichît. Il avoit quitté le duc 
d'Orléans plusieurs années avant sa mort, s'étoit attaché au 
duc de Guise en 1646, et avoit été reçu à l'Académie IVançoise 
en 1649. Il mourut pulmonique à l'hùtel de Guise même, le 7 sep- 
tembre 1655. Il fut enterré à Saint-Jean en Grève, comme ou 
l'apprend de la Gazette de Loret, du 11 septembre de la même 
année'... » 

Outre le Pctf;c disgracie, dont on a vu ci-dessus la date de 
publication, Tristan l'Hermite a fait paraître quatre recueil^ 
de poésies : Plaintes d'Acante et autres œuvres, etc. (Anvers, 
H. Aerlissens, 1633, in-4», et Paris, Hillaino, 1634, in-4<'): Les 
Amours de Tristan- (Paris, IJillainc et A. Courbé, 1638, in-4«- 
Paris, Quinet, 1662, petit in-12); La Lyre, etc. (Paris, A. Courbé: 
1641, in-4»): Les Vers héroïques, etc. (A Paris, chez l'auteur, 

1648, in-4"): des Lettres mcslées (Paris, Courbé, 1642, in-12), 
des prières et de pieuses méditations, L'Office de la Sainte 
Vierge (Paris, Des-Hayes, 1646, in-12, réimpr. en 165'^, 1656 et 
1664, in-12): des pièces de théâtre, tragiques ou comiques, La 
Marianinc (Paris, Courbé. 1637, 1639 et 1644, in-4») : Panthce 
(ibid., 1639, in-4''): La Folie du Sage C? avis. T . Quinet, 1643, iu-4", 

1649, in-12) : La Mort de Sèneque (ibid., 1645, in-4», 1646 et 1647, 
in-8<>); Z,a Mort de Chrispe, etc. (Paris, C. Bcsongne, 1645,in-4<'). 
La Céliniène de M. de Rotrou accommodée sous le nom d'Ama- 
ryllis, pastorale (Paris, Sommaville, 1653,in-4°, et Paris, G. de 
Luynes, 1661, in-12); Je Parasite (Paris, Courbé, 1654, in-4<>); 
Osman (Paris, G. de Luvnes, 1656, in-12); des Plaidoyers histo- 
riques (Paris, A. de Sommaville, etc., 1G43, in-12: Lyon, Cl. de 
La Rivière, 1649 et 16 50, petit in-8») : enfin divers ouvragis eu 
prose et en vers dont on trouvera le détail dans une édition 
des Plus belles Pages du poète, que nous venons de faire paraî- 
tre à la librairie du Mercure de France (Paris, 1909. un vol. 
petit in-12). 

Ajoutons que le Théâtre complet de Tristan a été réimprimé 
par les soins de M. N.-M. Bernardin « en la Maison des Poèt§s » 
(1900-1906, 10 fasc. in-16) : et que la Société des Textes français 
modernes prépare une nouvelle version des poésies lyriques de 
cet auteur. Cette dernière doit voir le jour sons les auspices 
d'un sieur Jacques Normand (lisez Jacques Madeleine),, assez mé- 
diocre compilateur, ce qui nous dispense d'tn parler davantage. 

« Tristan, avons-nous observé déjà, n'a presque rien de nos 
vieux auteurs, hormis les images et un choix dépithètes qui 
sentent leurs origines. Son éloquence, et plus encore ce mé- 
lange de préciosité et de recherche psychique quou trouve dans 

\ . Abbé Goujet, Bibliothèque française, xvi, p. 203. 
"l. C'est la réimpression augmentée et modifiée des Plaintes d'A- 
cante. 



536 LES POÈTES DU TKRUOIR 

ses moindros productions, le désignent comme un des habi- 
les interprètes de ce xvii" siècle qui allait ceindre au front de 
Jean Racine l'auréole de gloire. Quelques-uns ont vu même en 
Tristan une manière de précurseur du grand tragique. Il nous 
apparai't tout autre et tel que ses contemporains le connurent, 
lorsqu'il eut rimé Les Amours, La Lyre et les Vers Héroïques, 
c'est-à-dire un lyrique un peu froid et contenu, d'une inspi- 
ration et d'une tendresse mesurées, d'un charme discret, sûr 
de ses moyens, ne laissant rien au hasard, faisant d'une stance 
ou d'un sonnet une chose délicate et précieuse, comme un ob- 
jet d'orfèvrerie ou de joaillerie. Sa place dans l'histoire de la 
poésie française est près de Théophile qu'il continue, mais c'est 
un esprit original que rien ne saurait contraindre ni arrêter... 
M. Pierre Quillard a dit que, comme Théophile, comme Saint- 
Amant, il sut, bien avant Lamartine et Hugo, intéresser le 
monde extérieur à la mélancolie des hommes. Le bruissement 
des feuilles, l'éclat du ciel, la voix des eaux, a-t-on écrit en- 
core, se mêlent dans ses vers aux plaintes et aux désirs des 
âmes en peine. 

« Rien n'est plus juste. Ce classique est un romantique à sa 
manière; c'est, en outre, un « impressionniste » que les mani- 
festations de la nature ne laissèrent jamais indill'érent et qui 
anima humainement les paysages qu'il décrivit... Mais il n'y a 
pas seulement un précurseur en Tristan l'Hermite; il y a un 
homme du xviio siècle, qui vit sa vie, sans s'inquiéter dujuge- 
ment de la postérité, et un artiste qui renoue la tradition. 

« Il apjjorte le haut témoignage de ce que la culture et la 
race ont produit de plus pur sur notre sol '... » 

Bibliographie. — N.-M. Bernardin, Un Précurseur de Ra- 
cine, F. Tristan l'IIermitc, etc., Fnrls, Picard, 1805, in-S»; Post- 
face à l'éd. des Œuvres dramatiques de Tristan, publ. par la 
a Maison des Poètes », 1907, fasc. 10. — Ad. van Bevcr, Notice 
et Bibliographie, Ed. de Tristan L'Hermite, 1909. 



LE PROMENOIR DES DEUX AMANTS^ 

Auprès de cplte grotte sombre 
Où l'on respire un air si doux, 
L'onde lutte avec les cailloux, 
Et la lumière avecque l'ombre. 

1. Notice en lêlc dos Plus belles Pages de Tristan L'IJermifc 
1009. 

2. Fragment. 



I 



LIMOUSIN ET MARCHE 537 

Ces flots, lassez de l'exercice 
Qu'ils ont fait dessus ce gravier, 
Se reposent dans ce Vivier 
Où mourut autrefois Narcisse. 
C'est un des miroirs où le Faune 
Vient voir si son teint cranioisy, 
Depuis que l'Amour l'a saisy. 
Ne seroit point devenu jaune. 
L'ombre de cette fleur vermeille, 
Et celle de ces joncs pendans 
Paroissent estre là dedans 
Les songes de l'eau qui sommeille 

Les plus aimables influences 
Qui rajeunissent l'Univers, 
Ont relevé ces tapis vers 
De fleurs de toutes les nuances. 

Dans ce bois, ny dans ces montagnes, 
Jamais chasseur ne vint encore : 
Si quelqu'un y sonne du cor. 
C'est Diane avec ses compagnes. 

Ce vieux Chcsne a des marques saintes ; 
Sans doute qui le couperoit, 
Le sang chaud en découleroit, 
Et l'arbre pousseroit des plaintes. 

Ce Rossignol, mélancolique 
Du souvenir de son malheur, 
Tasche do charmer sa douleur, 
Mettant son histoire en musique. 

Il reprend sa note première, 
Pour chanter d'un art sans pareil 
Sous ce rameau que le Soleil 
A doré d'un trait de lumière. 
Sur ce fresne, deux tourterelles 
S'entretiennent de leurs tourmeiis, 
Et font les doux appointemens 
De leurs amoureuses querelles. 
Un jour Venus avec Anchise 
Parmy ses forts s'alloit perdant; 



538 LES POÈTES DU TEKROIR 

Et deux Amours, en l'attendant, 
Disputoient pour une cerise. 

Dans toutes ces routes divines. 
Les Nymphes dancent aux chansons, 
Et donnent la gi-âce aux buissons 
De porter des fleurs sans espines. 

Jamais les vents ny le tonnerre 
N'ont troublé la paix de ces lieux; 
Et la complaisance des Dieux 
Y sourit toujours à la Terre... 

{Les Amours, 1638.) 

ODE A M. DE CHAUDEBOXNE 

Toy, que d'une voy générale, 
Mars et l'amour ont avoiié, 
Et que les autres ont doué 
D'une humeur franche et libérale, 
Chaudebonne, puisque le Ciel 
A gardé pour moy tant de fiel. 
Ne t'oppose point à sa hayne ; 
Et ne vas point mal à propos 
Te donner tant soit peu de peine 
Pour m'acquérir plus de repos. 

Laisse faire îi la Destinée, 
Il ne faut pas s'imaginer 
Qu'en l'humeur de m'importuner 
Elle soit tousjours obstinée. 
Comme on void, a})rè3 les frimas 
Dont l'Hyver glace nos climats, 
La douceur du Printemps renaistre, 
Mes jours sortiront de leur nuict, 
Et mon bonheur touche peut-estre 
Au malheur dont je suis destruit. 

Si CCS Astres, dont l'influence 
Préside à mes prospérités, 
Hoidisscnt leurs sévéï-itcz 
Contre ma petite espérance : 



I 



\ 



LIMOUSIN ET MARCHE 539 

Emportant bien tost loin d'icy 
Toutes les pointes du soucy 
Que me donne cette avanture, 
J'iray perdre dans ma Maison 
Les ressentiments d'une injure 
Dont je ne sçais pas la raison. 

Sous des monts tels que ceux de Thrace, 

Où le froid est presque tousjours, 

On descouvre de vieilles Tours 

Où je puis cacher ma disgrâce. 

Tous les ans, près de ce Chasleau, 

Le dos d'un assez grand costeau 

D'une blonde javelle esclate, 

Et si l'air n'est bien en fureur, 

Cette terre n'est guère ingrate 

A la peine du laboureur. 

Elle n'a qu'un défaut insigne, 
Qu'on répare chez les voisins : 
C'est qu'on y void peu de raisins 
Pendre aux bras tortus de la vigne; 
Mais lorsque les prez sont fauchez, 
Et que les bleds, qu'on a couchez, 
Ont été serrés dans la grange, 
Bacchus y vient bien tost après. 
Dans des chars tout pleins de vendange, 
Festoyer avecque Cérès. 

Jamais le désir des richesses 

Ne troublera mes sentimens ; 

La Nature et les Elémens • 

Me feront assez de largesses; 

L'Or esclatant dont le Soleil 

Vient couronner à son réveil 

Le front orgueilleux des Montagnes, 

Et l'argent pur qui va coulant 

Sur l'esmail fleury des Campagnes, 

Me rendent assez opulent. 

La nuict, quand mille pierreries 
Luy donnent un peu de blancheur, 
Quand son silence et sa fraischeur 



540 LES POÈTES DU TEUROIR 

Flattent mes douces resveries, 

L'Aurore avecque ses habits 

Dont les Saphirs elles Rubis 

Tentèrent lame de Géphale, 

Et l'Iris offrant à mes yeux 

Un Arc des couleurs de l'Opale, 

M'oflrent tous les thrcsors des Cieux. 

L'Echo d'un Bois ou d'un Rivage, 
Où les Bergers vont s'enquérir 
Du Destin qu'ils doivent courir 
Vivant sous l'amoureux servage. 
La Musique de mille Oyseaux, 
Le bruit et la cheute des eaux 
Qui se précipitent des roches. 
Et l'ombre au fort de la chaleur, 
Me feront de justes reproches, 
Si je m'y plains de mon malheur. 

Puis, quand les procès, ou la guerre. 
Que l'on ne sauroit éviter. 
Ligués pour me persécuter, 
M'auroicnt désolé cette Terre ; 
Quand une ardente exhalaison 
Où quehjue grande trahison 
Auroient mis ma retraite en flamme, 
Ces maux sont aisez à guérir, 
Puisqu'il me reste encore en l'àme 
Des Biens qui ne s<jauroient périr... 

{La Li/rc, If.'il, 



SALOMON DE PRIEZAC 

(xviic siècle) 



Salomon de Priûzac, sieur de Saugiies, originaire du château 
dont il portait le nom, était fils de Daniel de Priézac, conseil- 
ler d'Etat et membre de l'Académie i'rançaise. On ignore la date 
de sa naissance et celle de sa mort. Indépendamment d'ouvra- 
ges latins, dont la liste se trouve au tome XXXIII des Mémoires 
pour servir à L'histoire des hommes illustres, du P. Nicéron, il a 
publié : L'Amant solitaire, élégie, Paris, J. Dugast, 1641, in-4''; 
Paraphrases sur quelques psaumes, Paris, Sommavillo, 1643, 
in-12; Les Promenades de Saint-Cloud, caprice, Paris, Ant. de 
Sommaville, 1645, in-4''; Poésies, Paris, Ch. de Sercy, 1650, 
ia-8°; L'Histoire des Eléphants, Paris, Ch. de Sercy, 1650,. 
in-12; Oli/nthie. roûian, Paris, Phil. Darbisse, 1655, in-S"; Le 
(Chemin de la Gloire, discours moral et allégorique, Paris, 1660, 
in-S» : Dissertation sur le Nil, Paris, Collet, 1664, in-8»; Vie de 
sainte Catherine de Sienne, Paris, Collet, 1665, in-S". 

Les « œuvres poétiques » de Salomon de Priézac, publiées en 
1650, renferment des vers religieux, des sonnets galants, des 
ballets, des élégies, des poèmes de circonstance, etc. On y 
trouve, tout à la fois, une réimpression des Promenades de Saint- 
Cloud, un poème sur La Foire Saint- Germain et d'agréables 
compositions touchant les divertissements de la campagne et 
la douceur de Aivre, où le lyrisme le plus contenu ne le cède 
en rien à un goût du pittoresque, fort rare au xvii» siècle. 

• 

BlBLioORAPTiiE. — Gouget, Bibliothèque française, t. XVII,. 
p. 64. — Nouv. Biogr. universelle de Didot. 



EPISTRE A UN AMY SUR LA DOUCEUR 
DE LA YIE 

Assis sur un placet, dont la figure antique 

Fait voir sur ses pilliers les amours d'Angélique, 

Le coude sur la table et le corps de travers, 

II. 31 



I 



542 LES POÈTES DU TERROIR 

Du bec d'un pluvier je te trace ces vers. 

Ce n'est pas que j'aspire au renom de Poëte, 

J'aime moins le laurier que le lierre à ma teste; 

Et n'en déplaise au Dieu qui m'échauffe le sein, 

Le thyrse me sied mieux que la lyre à la main. 

Ce n'est donc pas l'honneur, ny l'amour de la gloire 

Qui me font aujourd'huy servir de l'escritoire, 

Non, l'unique désir dont je suis agité 

Est de scavoir au vray Testât de ta santé, 

Cher Amy, c'est à toy d'employer ta science 

Pour guérir mon esprit de son impatience; 

Tu me dois raconter tes magnanimes faits, 

Et tracer le tableau de tout ce que tu fais. 

Mais, pendant que ta muse à discourir instruite. 

Disposera ta vie, et par ordre et de suite, 

Je te feray scavoir ce que je fais icy, 

Et comme j'y bannis le funeste soucy; 

Je ne m'amuse pas à vieillir sur un livre, 

Il m'est indifférent que le bronze et le cuivre 

Rendent mon nom fameux et par tout exalté, 

Et le fassent connoislre à la postérité. 

Je ne recherche point le titre magnifique 

D'éloquent orateur, d'escrivain authentique, M 

Et tous ces vains honneurs qui flattent bien souvent m 

Ne sont à mon regard que fumée et que vent. 

Ouy, je suis les travaux que peut donner l'estude, 

Je cherche le repos, et non l'inciuiétude. 

Et je ne trouve point de plus digne leç;on 

Que celle qu'on apprend auprès d'un saucisson. 

C'est avec cet esprit que je passe la vie; 

C'est dans ces lieux icy que mon âme est ravie; 

Et mon œil curieux y voit tant de beauté 

Que je crois habiter un palais enchanté. 

L'art i)our fécond qu'il soit ne s«;auroit rien produire 

Qui ne soit effacé par ce qu'on voit reluire 

Sur ces riches lambris où cent diverses fleurs 

Mcslent avecque l'or l'csclat de leurs couleurs. 

Les murs y sont ornez d'agroables ouvrages, 

On n'y voit (pie conibals, que vaisseaux, que naufrages. 

Que ruisseaux vagabonds, ot que Dieux boccagers, 



\ 



\ 



LIMOUSIN ET MARCHE 543 

Qu'embrasemens divers, que troupes de bergers, 

Enfin, mille tableaux, par leur vive peinture, 

Font qu'on estime l'art bien plus que la nature. 

Mais après que nos yeux doucement transportez 

Ont assez admiré ces fausses veritez : 

Nous armons tous nos mains d'un magnifique verre, 

Et commençons à table une innocente guerre. 

On n'oyt dans ce moment que rudes chamaillis : 

Le bruit de nos couteaux se mesle avec nos cris ; 

Chacun dans le combat n'a soin que de sa teste, 

Et les belles chansons y servent de trompette. 

Je ne te parle point des beautez d'un jardin; 

On n'y voit reverdir que lavande et que tliin, 

Et si quelques cyprez y paroissent encore. 

Ce n'est que pour parer le sepulchre de Flore. 

L'Hyver, ce dur tyran, d'un redoutable effort 

A peint dans tous ces lieux le portrait de la mort. 

Enfin, pour achever de te dire le reste. 

Rien n'approche de nous qui puisse estre funeste. 

La Joye, aux yeux riants, au visage vermeil, 

Bannit loin le chagrin : ainsi que le soleil 

Qui, d'un puissant rayon escartant le nuage, 

Chasse l'exhalaison et dissipe l'orage. 

Mais pour mieux dérober tous les momens du temps. 

Et rendre nos esprits et nos yeux plus contens, 

Nous observons de près gambader les bergères. 

Qui d'un pied délicat dansant sur les fougères. 

Montrent sans artifice un sein plus blanc que laict, 

Et compassent leur branle au son du flageolet. 

Cher favory du Dieu de la double montagne, • 

Voilà les doux plaisirs qu'on prend à la campagne : 
Voilà les entretiens innocens et permis 
Qui flattent bien souvent les fidelles amis. 
C'est à toy maintenant de prendre en main la plume; 
Fay que ta veine s'enfle, et que ton feu s'allume, 
Et ne diffère point de charmer nos esprits 
Par la naïveté qui brille en tes escrits. 

{Les Poésies de SaJomon de Priezac, 
sieur de Saugucs, 1650.) 



ABBE FRANÇOIS RICHARD 

(1733-1814) 



François Richard naquit à Limoges le 29 décembre 173: 
Destiné à l'état ecclésiastique, il entra au grand séminaire à 
Limoges et fut ordonné prêtre le 20 mai 1758. II devint ensuit 
vicaire à Roiissac (1759), à Veyrac (1701), à Saint-Jean-Ligour 
(1775), et enfin principal du collège d'Eymoutiers (1778). 

« Les devoirs de sa profession ne purent, dit-on, l'empêche 
de cultiver les muses. De 1778 à 1790, il se livra au charme en 
traînant de la poésie, et c'est de celte époque que datent 8c 
meilleures pièces. Après les événements qui changèrent l'es 
prit de la France et ramenèrent l'abbé Richard à Limoges, celu; 
ci laissa encore échapper de sa plume facile quelques pièce 
lé;;ères, entre autres des compliuients ; mais ces dernières s 
ressentent des souffrances endurées par l'auteur pendant 1 
période révolutionnaire. Prêtre insermenté, l'abbé Richard 
lui-même raconté, dans une de ses pièces intitulée Ilcflcci, d 
quelle manière il vécut au temps de la Terreur. D'abord empri 
sonné à la Règle, jusqu'en 1795, il ne connut les douceurs de 1 
liberté que pour être incarcéré de nouveau à la Visitation, où i 
demeura jusqu'en février 1797. Au mois d'octobre suivant, 1 
municipalité consigna dans leurs maisons respectives tous le 
prêtres âgés ou infirmes. L'abbé Richard donna qtudqucs répé 
tilions de latin, mais, l'âge étant venu et les maux contracté 
pendant sa prison no lui permettant plus de travailler, il s 
trouva bientôt dans un état voisiu do la misère, » Il s'éteigni 
à Liuioges, le 1'» aoiH 1814. Ses compositions littéraires, réu 
nies par ses soins et publiées en 1824, sous ce titre : Hccucil d 
poésies patoises et françaises de F. Richard {Limoges, F. Cha- 
poulaud, s. d., 2 vol. iu-12), ont fait l'objet de deux réimpres 
sions dounces, l'une en 1849 {Œuvres complètes de J. Foucaiu 
et F. Richard, nonv. éd., revue, corr., auv;m. de pièces inédite 
et de notices,... 2» partie, Limoges, Th. Marmignou et H. Du- 
courtieux, in-12), et l'autre en 1899 {Poésies en patois liinousii 
et en français, avec une traduct. liltéralc par /'. DucourticuX 
3» édit. (Limoges, 1899, in.l2). 

Les contes, les fables, chansons et autres productions d( 



LIMOUSIN ET MARCHE 545 

abbé Richard ne valent pas seulement par la l)onhomie, la 
rauchise d'expression, le tour villageois que l'auteur y a im- 
iriiués, mais par un sens aigu du pittoresque, une science de 

observation qui en font de véritables documents de mœurs, 
utérossant l'histoire du vieux Limoges. 

liiBLiooRAPiiiE. — A. Lecler, F. Richard, Bulletin de la Soc. 
irch. et histor. du Limousin, t. XLVIl. — Paul Ducourtieux^ 
Préface de la troisième tdit. des poésies de l'abbé F. Richard^ 
1899. 



L'AUTOMNE 

Air (le la romance de Daphné. 

(Je) suis content quand la nature — Redevient habillée 
de vert, — Et chasse cette froidure — Que nous sentions 
dans l'hiver; — Quand je vois qu'à droite, à gauche — 
Kos blés font le cou d'oie, — Je ris encore mieux. 

Mais de la saison la plus digne — De bannir tout mon 
chagrin, — C'est quand je vois notre vigne — Qui plie 
sous le raisin. — Je trouve l'automne plus beau, — Tout 
mon sang se renouvelle, — Je saule comme un lapin. 

Content comme un rat dans la paille, — Je cours dans 
mon cellier, — ■ Pour voir si la futaille — A besoin de 
tonnelier. — Le reste de la journée, — Avec quelque ca- 
marade, — Je bois comme un templier [bis). 



L' O T O U N O H 

F.r lie la romanço de Daphné. 

Saicounten quan lo noUiro Trobe l'otouno pu belo, 

Se touruo obiliâ de ver, Tou mouu san se renouvelo, 

E chasso quelo frejuro lo saute coumo un lopin, [bis) 

Que noù sentian di l'iver; Couten coumo un ra en palio, 

Quanvese qu'àdrechoa gaucho j^ ^.ouj.g ^j,- „^q„„ celier, 

Notrei blà fan lou cô d'aucho p^^ veire si lo futalio 

lo rise d'enguero mier. {bis) q besouen dô touneliei. 

Ma lo sozou lo pu dinio Lou reslo de lo journado, 

De boni tou moun chogrin, Coumo cauque couiorado 

Qu'ei quan vese notro vinio le beve coumo uu templiei. [bis) 
Que plejo soù lou rosin. 



546 



LES POETES DU TERROIR 



Ma femme, qui devine — Que j'en ai ma pleine peau, — 
Crie, peste, fait lamine — Jusqu'à me faire du dépit; — 
Mais je lui dis : « Ma Péronne, — (Je) n'en bois que lors 
que l'automne — M'en promet mon plein tonneau. » 

Le lendemain tout se remet, — Je vais gagner ma jour- 
née, — Je prends avec mon manœuvre — Un des bouts di 
champ. — Tout mon monde dans la vigne, — En faisan 
agir la serpe, — S'amuse d'un air réjoui. 

Quand c'est l'heure de dîner, — Les drôles poussen; 
tous des cris de joie. — Notre fille vient chargée — D'unt 
pleine corbeille de galettes. — Chacun emporte sa pièce 
— Et le miel dont il la couvre — Rend les morceaux sa- 
voureux. 

Quand nous avons tous, sans querelle, — Ramassé notre 
bien de Dieu, — Mathurin, sur sa chabrette, — Joue quel- 
que air gai. — Nous allons en levant l'oreille — Mangei 
d'un gigot de brebis — Et vider notre baril. 

Tout de suite après le repas, — Comme disait mon 
grand-père, — Nous digérons dans la danse — Ce qui e 
garni l'estomac, — Et l'on fait, quand c'est la veillée, — 
Un branle de départ. — Ce temps n'ennuie jamais. 

{Poésies en patois limousin, 3' éd., Limoges, 
Ducourtieux, 1899, in-18.) 



Notro fenno que devino 
Que n'en ai mo pleno peu. 
Credo, pesto, fai lo miiio 
Jusqu'anto a me fA degrou. 
Mû, 11 dise : « Mo Peirumio, 
N'en beve m;! quan l'otoiiuo 
M'enprouinemounpletotineii. » 
L'endomo tou se recobro, ^^ "'^' 
lo vau ganiâ moun jourii.iii, 
Prcne coumo mouu monùbru 
Un dû hoii do tenoiraii. 
Tou moun mounde, dî lo vinio, 
En foscn voici lo guinio, 
S'amuso d'un er jùviau. [bis] 
Quan qii'ei i'ouro do dinado, 
Lon droluî ciliijun toù. 
Notre filio vo charjado 
D'un pie dei de goletoù. 



Chacun empourto so peijo, 
E lou miau doun ô lo bresso 
Ren loi"i boucî sobourot'i. ^bis) 
Quan n'oven tort sei quorclo 
Mossa notre bo de Di, 
Motoli, sur so chormelo, 
Jugo cauqu'er eiboti. 
Nort van en levan l'orelio 
MinjA d'un gigo d'ôvelio 
E voueidA notre bori. (bis) 
Tou de suito aprei lo panso, 
Coumo disio moun gran-pai, 
Noa dijciren dî lo danso 
Ce qii'o garni lou parpai : 
K l'un fai, quan qu'ci veliado 
Un branle de rotirado. 
Quio lou n'einuyo jomai. [bis) 



JEAN-BAPTISTE FOUCAUD 

(1747-1818) 



Jean-Baptiste Foucaud naquit à Limoges le 5 avril 1747, fit 
es humanités et sa philosophie chez les Jacobins, s'engagea 
lans leur ordre et y reçut la prêtrise. » Il s'appliqua à l'étude 
le la théologie, de l'histoire ecclésiastique et profane, et cul- 

va tout à la fois les sciences naturelles, les mathématiques et 
es belles-lettres. Cédant aux exigences d'une curiosité peu 
commune et à un certain penchant pour les idées philosophi- 
ques en cours à la fin du xvni» siècle, il se lia avec l'école voltai- 
rienne. « Aussi, a-t-on écrit, la révolution de 1789, qui poussait 
à l'affranchissement des hommes et des idées, le trouva au pre- 
mier rang de ses disciples et de ses apôtres. Le 14 juillet 1790, 
il célébra la messe de la Fédération, sur la place Tourny, à 
Limoges, au milieu d'un concours immense de ses concitoyens, 
que grossissaient encore les députations venues d'un grand 
nombre de départements voisins. Trois ans après, le culte ca- 
tholique étant aboli par la Convention nationale, Foucaud rentra 
dans la vie civile, sans renoncer au célibat, et fut successive- 
ment payeur aux armées, juge de paix, professeur de belles- 
lettres à l'Ecole centrale du département de la Haute-"Vienne, 
puis chef d'une institution universitaire. » Il mourut à Limoges 
le 14 janvier 1818, laissant une foule de compositions patois^ 
très populaires, maintes fois réimprimées depuis. Voici, d'après 
Einile Ruben, une bibliographie sommaire des différentes édi- 
tions de l'œuvre de J.-B. Foucaud : Quelques Fables choisies de 
La Fontaine mises en vers patois limousin, dédiées à la Soc. d'a- 
griculture, sciences et arts, établie à Limoges, par J. Foucaud, 
membre de cette société, etc., Limoges, J.-B. Bargeas, an 1809, 
2 vol. in-12 ; Fables choisies de La Fontaine, etc., nouv. éd. avec le 
texte français en regard, augmentée de poésies et pièces inédites, 
et ornée des portraits de La Fontaine et de Foucaud, Limoges, 
Bargeas aîné, 1835, in-8": Œuvres complètes de J. Foucaud et F. 
Richard, etc., nouv. éd. (l" partie, J. Foucaud), Limoges, Du- 
courtieux, 1848, I, in-12; Poésies en patois limousin, éd. philo~ 
logique complètement refondue pour L'orthogr., augm. d'une Vie 
de Foucaud par M. Othon Péconnet, d'une étude sur le patois 



548 



LES POETES DU TERROIR 



du liant- Limousin,... d'une trad. littérale, de notes et d'un glos 
saire par M. Emile Ruben, Limoges, Vve Ducourlieux, 1865, in-8° 
J. Foucaud, Poésies en patois limousin, avec une trad. littér., d'c 
près l'cd. philologique de M. E. Ruben, 5« éd. aiigm., Limoges 
Vve Diicourtieiix, 1895, in-18. Voyez, en outre, un Choix des pli, 
jolies Fables choisies de J. Foucaud, publié en 1850. par Ardil 
lier et suivi d'un « Recueil de chansons en patois limousin, d 
cantiques et de noëls par l'abbé Richard et autres ». 

Bini.ionRAPniE. — H. Ducourtieux, Notice (publiée en tète d 
l'éd. de ISi'J). — Othon Péconnet, Vie de Foucaud (éd. de 1865 
— F. Donnadieu, Les I^récurseurs du Félibrige, etc. — Schna 
kenburg. Tableau synoptique et comparé des idiomes pop. o 
patois de la France, Berlin, 1870, in-8'>. 



LE RENARD ET LES RAISINS 

Un renard, — Sur le tard, — Se cantonne — Sous un 
tonne — De muscat — Délicat, — Bon et beau, — Biei 
roux, — Bion mûr, — Pour sûr. — Pour en avoir (altrn 
per, — Quel ennui! — La treille est haute. — Mon renar( 
saute, — Et saute, saute, — Sauteras-tu! — Jamais Si 
patte — N'en touche grain. — Ce vantard — Alors S' 
plante — Et dit tout bas : — « Je n'en voulais pas, - 
C'est bien aussi vert — Que lézard ; — Ce doit être aigr 
— Comme vinaigre; — 



LOU KENAU E LOU l'.OZI 

Un rcnap, Moun ronar sauto, 

Sur lou tar E sauto, sauto, 

Se cantouno SautorA-tu! 

Sort no touuo Jomai sopautn 

Demusca N'en mapno gru. 

Dolica, Queu pcto-vaiilo 

Boun e bou. Olor so planto 

Bien rousseu, E di ton bA : 

Plo modur N'en voulio pA. 

Do segur. Qu'ei be tan vér 

Perncn vei Coumo luzèr; 

Quai cinei! Co deu esse Agrc 

Lo trelio ei aulo, Coumo vinAgrc; 



LIMOUSIN ET MARCHE 549 

Quoique goujat — En eût mangé; — Ce n'est que bon — 
Poui' un paysan. » 

Ce conte est yrai — Comme je sus là-bas, — Mais qui 
en rit — Dit en soi-même : — Un homme d'esprit — Fait 
bien de même. — Nécessité — Devient vertu — (Par va- 
nité — Bien entendu). 

[Poésies en patois limousin, 5* éd., Limoges, 
Ducourtieux, 1895, in-18.) 



Caiiqiie goii.ju Dit en se meimo : 

N'ôrio minja; '*n ome d'espri 

Ce nei ma bou Fai plo de meimo. 

Per un jantoii. Nécessita — 

Qneu countc oi vrai Fai no venu 

Coumosailai; (Per vomta 

Mâquin-enri B.en-entenJu) '. 

l. Le lecteur remarquera à chaque instant des voyelles finales en 
caractères italiques. Dans le corps du vers, ces voyelles ne doivent 
pas se prononcer, de môme quo l'e muet s'élide devant une voyelle 
dans le corps du vers français. A la fin du vers, les voyelles en ita- 
lique indiquent une rime féminine sur laquelle la voix doit s'éteindre. 
(Xote d'Emile Ruben.) 



ANNE VIALLE 

(1762-1833) 



De bonne souche bourgeoise, Joseph-Anne Vialle naquit le 
20 mai 1762, à Tulle, où son père Jean, avocat au siège séné- 
chal et présidial, exerçait en môme temps la profession déjuge 
de l'évèque. Anne ViaUe embrassa le parti de la Révolution, 
mais sans en tirer honneur ni profit. A trente et un ans, son 
rôle politique était terminé. Emprisonné après thermidor, il ne 
dut sa liberté qu'à la complaisance de ceux qui s'étaient servis 
de lui. Collaborateur de Nicolas Béronie, il s'est fait le publica- 
teur du Dictionnaire du patois du Bas-Limousin, et plus particu- 
lièrement des environs de Tulle, etc. (Tulle, imprim. J.-M. Drap- 
peau, s, d. [1822], in-4o). On lui doit, de plus, quelques vers en 
langue vulgaire, entre autres des noëls, des chansons satiriques 
et le fameux poème intitulé La Pesta de 'l'ula, qui a été réim- 
primé à la suite d'une intéressante notice sur cet auteur, due à 
G. Clément-Simon. Ce petit ouvrage, que l'on trouvera ci-après, 
a été attribué souvent à l'abbé Lacombe, l'auteur de La Mouli- 
nado. Joseph-Anne Vialle est mort le 18 novembre 1833, 

Bibliographie. — G. Clément-Simon, Joseph-Anne Vialle, 
poète et lexicographe, Tulle, impr. Craullbn, 1893, iu-S». 



4 



LA PESTE DE TULLE 

Il y a quelque cinq cents ans qu'une affreuse comète 
— Sur le pays des Francs brandit sa cadenelle. — La 
Peste, de sa queue, plut sur la France; — 



LA PESTA DE TULA 

la cauques ciuc cent/, ans qu'un' afrousa oouracta 
Sus lou païs dans Krancs brandit sa cadeneta. 
La pesta de sa coua sus la Fransa ploguet; 



I 



LIMOUSIN ET MAUCHE 551 

La Famine, sa sœur, aussitôt la suivit. — Mais de tous 
les pays que ces deux bourrelles, — De leurs cruelles faulx 
fauchaient, — Notre pauvre trou (de Tulle) fut le mieux 
tondu. — Depuis le puy Pinson jusqu'au puy des Echelles, 
— L'ange exterminateur ouvrait larg-ement ses ailes. — Il 
couvrait la Fag-e et le bois Dominger : — Un triste drap 
de mort pendait lamentablement au clocher. — Les filles, 
sur les collines, avec leurs maigres brebis, — Ne trou- 
vaient plus personne pour les faire danser; — La mort 
les y atti-apait, et leur triste chien de garde, — A la nuit, 
reconduisait seul le troupeau à l'étable. — Leurs frè- 
res, dans les champs, avec leur pâle visage, — De leurs 
mains mourantes sentaient la pelle leur échapper, — Et 
sans aucun ami qui vienne leur fermer l'œil, — L'air>; 
même du champ leur servait de tombeau. — De son pe- 
tit mourant, la mère désolée, — En pleurant sur le ber- 
ceau, demeurait pliée en deux. — De son sein desséché, 
elle pinçait en vain le tétin, — Et la pauvre expirait en 
embrassant son enfant. — Le père qui venait d'ahanner 
sa journée, — 



La Famina, sa sor, eita leu la seguet. 

Mas, de touz lous pais qu'aqiielas doas bourelas 

Sejavon journ e nueg de leurs dalhas criidelas, 

Nostre paubre boujal fuguet lou miel toundut : 

Tout lou vere dei cial lois s'era reboundut. 

Denipeis lou pueg Pinsoun trusqu'ei pueg d'Eschalas 

L'antge estenninatour alandava sas alas, 

Crubia touta la Faja e tout lou bos Mingier : 

Un triste drap de mort pendaulhav'ei cloutchier. • 

Las dronlas, sus lous puegs, amb lours votdhas pialadas, 

Troubavon degun pus per iiour far las viradas : 

La mort las leis sudava o Iiour triste chadel. 

A l'estable, a la nueg, tournava lou troupel. 

Liours fraires, diui lous chams, amb Iiour ligura pala. 

De liours mourentas mas sentiaa fugir la pala, 

E senz degun ami que Iiour caressa i'uelh, 

Lou tal dei bessadis Iiour servia de toumbel. 

De soun petiot mouren, la maira desoulada. 

En purant sus lou brcs, demourava apautada : 

De soun sen desséchât l'istouressia lou piois 

E la paubr' espirava en poutounan soun creis! 

Lou paire que venia d'afanar sa journada. 



LES POETES DU TERROIR 



Trouve, roides sur le sol, sa femme, son enfant. — Il se 
mord les poignets, sur la terre il se tord, — Et lui qui la 
voudrait, ne trouve pas la mort. 

(Traduction de .T. P.) 



Troba. redes pel sort, sa femna e sa moinada. 
S'agafa lous pounhetz, sus la terra se tors, 
E el que la voldia, ne troba pas la mort ! 



EUSEBE BOMBAL 

(1827) 



Archéologuo, historien, conteur, folklorisle, dramaturge et 
même poète à ses heures, cet ancêtre de l'école limousine con- 
temporaine est né le 5 mars 1827, de parents sans fortune, à 
Argentat, dans la maison qu'il n'a cessé d'habiter depuis. Ses 
premières études terminées, il entra en 1846 comme professeur 
à l'école primaire de sa ville natale et cumula bientôt les ionc- 
tions d'éducateur et de secrétaire de mairie. Inlimciueut lié 
avec son compatriote Auguste Lestourgie, il réunit les élé- 
ments d'un petit musée communal, puis se prit à exalter en 
maints ouvrages les fastes de sa province. On lui doit : La Cha- 
tellenie de Merle, Tulle, Crauiroa. 1877, et Urive, Roche, 1883. 
in-8»; Histoire de la ville d' Argentat et de son hospice, ibid., 1879, 
in-8o; Notes sur Saint-Martial et Malessc, deux cardinaux limou- 
sins, ibid., 1881, ia-S»; Notes et documents pour servir à l'histoire 
de la maison de Saint-Chamans, ibid., 1885, in-S": Récit généa- 
logique a ses enfants par le marquis A.-M.-II. de Saint-Chamans. 
ibid., 1891, in-S-^: Mémoires du marquis A.-M.-H. de Saint-Cha- 
mans, ibid.. 1899, in-8''; Notes sur quelques anciennes familles 
d'Argentat, ibid., 18'J0, in-S»; Recherches sur la villa gallo-ro- 
maine de Longour, ibid., 1897, in-8<>; La Haute Dordogne et ses 
gabariers, ibid., 1903, in-S" : Rapport sur les fouilles opérées au 
puy du Tour, ibid., 1907, in-8»: Les Cahiers de Paul Meilhac (Le- 
mou/.i, 1902, 1903 et 1904), etc., etc. 

Mais ce ne fut pas seulement en consacrant ses meilleurs ins- 
tants de loisir à étudier l'histoire de sa province qu'Eusèbe 
Bombai acquit des droits à la gratitude de ses comj)atriotes. Sui- 
vant l'exemple du fameux chanoine Joseph Roux, il participa à 
la renaissance du beau parler limousin. Empruntant, dit-on, 
avec autant d'intelligence que d'amour juvénile et de confiance, 
la graphie adoptée par les félibres, il se lit l'interprète de toutes 
les traditions locales et composa une foule d'ouvrages, arti- 
cles, nouvelles, coûtes, pièces de théâtre, fabliaux et chansons 
destinés à fixer les principes de la nouvelle école. Il donna suc- 
cessivement : Le Conte limousin de Champalimau, Tulle, CrauT- 
fon, 1893, in-8"; Lou Darrier Archipestre d'à Brlvazac, curât 



554 LES POÈTES DU TERROIK 

d'à Mounceu, Brivo, I\oche, 1894, iii-S»; La Tsucg de las Paiis, 
pièce comique, en un acte, représentée à Brlve, le 22 juin 1895, 
et à Argentat, le .'{ sept. 1905 (Leraou/.i, 1895); Lou Drac, pièce 
fantastique, en trois actes mêlés de chants (lîrive, Roche, 1900, 
in-S») : Verhoulet, un acte (Leraouzi, 1903) ; Viva Tourena, un acte 
(Lemouzi, 1903): La Biijada, piécette eu un acte, en coUab. avec 
Marguerite Genès (Lemouzi, 1904), etc. 

M. Eusèbe Bombai a, de plus, donné à la scène française une 
pièce en trois actes, écrite en collaboration avec Auguste Les- 
tourgie, Bernard J'alissy (Tulle, veuve Drappeau, 1858. iu-8»), 
laquelle a été représentée à Saintes, le 30 juillet 1864, au proQt 
de l'érection de la statue du célèbre céramiste. 

Bibliographie. — Louis de Nussac, Les Enfants du Pays, E, 
Bombai; Lemouzi, nov. 1901. 



LE PONTONNIER 

Jean-Joli visait deux filles, — De cela il ne faut pas 
vous scandaliser, — L'une avait chariots et charrettes, 

— L'autre était gentille à faire rêver. 

Et toutes deux voulaient Jean-Joli. — Jean n'était pas 
joli pour rien. — 11 se fait doux parts d'un setier d'huile, 

— Mais d'un garçon... combien en ferez-vous.' 
Laquelle des deux l'aura et quelle est celle — Que va 

choisir le pontonnier.' — La Seurette tient son cœur, 
mais elle, — La pauvre, n'a pas un denier!... 



LOU POUNTOUNIElt 

Jan-Joli guinhava doas lilhas. 

— D'aco vous chai pas soullevar. — 
L'un' avia charilhs e charilhas, 
L'autr' era genta a far raivar. 

Es toutas doas voulioun Jau-Joli. 

— Jan n'cra pas joli pcr res. 

Se fai doas part/, d'un scslier d'oli, 
Mes d'un garsou... quan n'en farelz? 
Oiianha l'aura e qiies aqucla 
(Juo vai chausir lou pounlounier? 
La Sourou to .soun cor, mes ela, 
La paubra, n'a pas un denier ! 



LIMOUSIN ET MARCHE 555 

Ce qu'elle a : l'œil doux comme une ûncsse, — Un petit 
air d'angelet... — Chaque fois que Jean s'en approcher 
— Il sent son cœur comme un brandon! 

La Lison aura pour chevance — Un bon domaine et 
des écus. — Elle bégaye; elle est pataude à la danse; — 
Elle est âpre comme verjus! 

Notre Dordogne est large et profonde ; — Pour lancer 
une pierre d'un bord à l'autre, — Au meilleur bras il faut 
une fronde. — Là, Jean-Joli va et vient. 

Le batelet pour les personnes, — La barque pour char- 
j'ettes et bœufs, — A Jean, les années sont bonnes — Quand 
1 hiver ne fait pas de ponts-neufs'. 

Un beau matin qu'il levait — Un filet au milieu du 
gourg, — Et qu'outre cela il rêvait — Dun beau domaine 
et puis d'amour, 



So qu'a : l'uelh dous coumuua sauma, 
Un petiot aire d'angelou. .. 
Toutz lous cops que Jan s'en aprnuma, 
Sent dinz soun cor coum'un blandou! 

La Lizoun aura, per sa cliansa, 
Un boun doumaine e deus escutz. 
Beguetja, es patauda can dansa; 
Es agra couma dal verjus! 

Nostra Dourdounha es larja e priounda. 
Et per sacar un roc de lai, 
Al melhour bratz chai una froiiada. 
Ati Jan-Joli va e vai. 

Lou batelou per las persounas, 
La nau per charilhas e beus. 
A Jan, las annadas soun bounas 
Can l'ivern fai pas de pouns-neus. 

Un brave mati que levava 
Un fialat al mitan dal goure 
E questiers aco, elh, rai va va 
D'un bel doumaine emais d'amour 

1. Ponls de glace. 



556 



LES POETES DU TERROIR 



De l'un et de l'autre rivage — On l'appelle à double 
carillon, — Et, d'un côté, il voit un bleu corsage, — D« 
l'autre, un rouge cotillon. 

— La Seurette!... La Lison!... Eh! pauvre!... — Hàtcz- 
vous! hàtez-vous! Je veux passer! — Hé!... Jean-Joli, 
vous ne tarderez guère ? — Et Jean ne sait de quel côté 
se tourner... 

— Je suis la première arrivée ! — Moi, il me faut soi- 
gner mon bétail ! — Vous voulez que je couche dans le 
chemin! — Mais il ne bouge pas du tout!... 

Le pauvre Jean baisse la tête... — L'amour le tire d'un 
côté, — L'argent de l'autre, par la veste... — Entre les 
deux, il est empêtré. . 

Dans l'eau bleue où se dentelle — Un clair mirage 
d'ombrage et d or, — Le'gouvernail qu'il tient sous l'ais- 
selle — Marque les battements de son cœur. 

Jean tout à coup prend la cheville — Des deux mains. 
Tout enfiévré, — 

Uo luii c do laiiiro l'ii^algc, 
L'om souna a double carilhou; 
E, d'im pan, voi un blev coursatgo, 
De l'autr' un rouge coutilhou. 

— La Sourou !... La Lisoun !... Pecaire !... 

— Couchatz, couchatz ! Vole passai-! 

— Hé!... Jan-Jolil... Tardaretz gaire ? 
E Jan sab pus per ouut virar... 

— leu, sui la prémunira arribada! 

— leu, me chai sounhar moun be.stial. 

— Vouletz que jase per l'cstrada? 
^1(!3 se boulega cap do pial ! 
Lou paubro Jan baissa la testa... 
L'amour lou tira d'un coustat, 
L'argen de l'autre per la vcsla... 
Eutre lous dous cs empeilat. .. 
Dinz l'aigtia bleva oun se d(Mitela 
\'n clar robat <i'ouud)ratge e d'or. 
Lou gubern que te jous l'aisstda, 
Marca lous Iremnls do son cor. 
Jan, tout d'un cop, pren la chabilha 
De la.s doas mas. Tout enfeurat, 



LIMOUSIN ET MARCHE 557 

Il godille, godille... et le bateau sille — Vers la Lison 
l'avant tourné. 

Quand la Lison fut passée : — Tenez, Jean, prenea 
votre sou! — Moi, je prends plus que cela, l'aînée!... — 
Il me faut un baiser sur le cou ! 

Vous vendez cher!... Plus que la denrée, — Le prix 
vaut!... Allons... payez-vous! — La Lison saute sur la 
grève; — Ses yeux jaloux lancent des éclairs... 

Le bateau de Jean-Joli emporte, — Assise sur le mu- 
seau'^, — La pauvre Seurette à demi morte — Qui cache 
son diîuil dans son jupon... 

Et quand ils ont touché le rivage, — La Seurette tend 
son sou à Jean, — Seurette!... Me veux-tu en mariage.'..- 
— Ils furent mariés dans l'année. 



Coiiatja, couatja... e lou bateu silha 
Devers Lizoun, lou naz virât. 
Can la Lizoun fuguet passada : 

— Tenetz, Jan, prenetz vostre sol! 

— leu prene mai qu'aco, l'ainada!... 
Me chai un poutou sus lou col ! 

— Setz be charen I... Mais que la caira, 
Lou prctz val!... Anem... pagatz-vous ! 
La Lizoun sauta sus la glaira; 

Fai arluciar sous uelhs jalous... 

Lou bateu de Jan-Joli emporta, 

Assitada sus lou muzel, 

La paubra Sourou meitat morta, 

Qu'escound soun dol dinz soun gounel... 

E cant an toucat lou ribatge, 

La Sourou tend soun sol a Jan. 

— Sourou!... Me vos en raaridatge?... 
Fugueron maridatz dinz l'an. 

{Armada Lcmouzina, 1905.) 

I. Nom que Ton donne, dans certaines provinces, à l'avant d'un 
bateau. 



AUGUSTE LESTOURGIE 

(1833-1885) 



Auguste Lestourgie naquit à Argentat, le 12 novembre 1833, 
d'un père limousin de race et d'une mère parisienne. Il a écrit 
deux recueils de poèmes : Près du clocher (Paris, PIon<18o8, 
in-18), et les liimes Limousines (Limoges, Dilhan-Vivès, 1863, 
in-18), pénétrés d'un exquis parfum de terroir. C'est, a-t-on dit, 
le poète « des vignes limousines, des plaines, des coteaux; son 
inspiration est prise à la source même, qui semble sourdre, fraî- 
che et abondante, parmi les bruyères carminées, ou à l'ombre 
des grands châtaigniers. » Quelques-uns l'ont surnommé un peu 
emphatiquement le « Brizeux du Limousin ». 11 est mort en 1885. 

Bibliographie. — Bergues la Garde, Dictionnaire histor. et 
bibliogr. des hommes célèbres... de la Correze, Angers, Lachèse, 
Belleuvre et Dolbeau, 1871, ia-8<>. — Docteur L. Morelly, Eloge 
d'A. Lestourgie, Tulle, Crauffon, 1905, in-S». — Raymond La- 
borde, Un Brizeux limousin, Lemouzi, 1906. 



MUSETTE 

Ma muse est toute Limousine : 
Elle aime la senteui* des pins, 
La fleur blanche de l'aubépine 
Et celle des bruns sarrasins. 

Elle est, dit-on (je le soupçonne), 
Fort peu paronte des neuf sœurs, 
Qui, sur un ton très monotone, 
Ont débité tant de fadeurs. 

C'est une franche paysanne, 

Sans corset et sans brodequin, 

Qu'on voit dans les prés quand on fane, 

Aux vignes quand on fait le vin. 



LIMOUSIN ET MARCHE 

Sur son front, qu'a bruni le hâle, 
Tombent de noirs et longs cheveux; 
Sa lèvre est comme le pétale 
Du rosier le plus orgueilleux. 

Il faut voir quand elle chemine, 
Le matin, dans les verts sentiers, 
Son pied leste, sa main mutine 
Cueillant la fleur des églantiers. 

Je m'en affolai, si je compte, 
Voici bientôt deux ans, je crois, 
Pour une ballade, un vieux conte, 
Quelque légende d'autrefois. 

Qu'elle en sait de vieilles histoires! 
— A l'écouter passe le jour, — 
Des plus douces et des plus noires! 
Qu'elle en sait des chansons d'amour! 

Des pâtres elle dit la peine. 
Des bergères le cher secret, 
Comment le cœur d'une inhumaine 
Se livre pour un frais bouquet. 

Mais elle déteste... devine? 
Ton Paris si grand et si vain. 
Ma muse est toute Limousine : 
Je veux être tout Limousin ! 

{Rimes Liiiiousines.) 



559 



JOSEPH ROUX 

(1834-1905) 



Le véritable rénovateur do la poésie limousine et l'un dos 
plus illustres représentants du Midi littéraire contemporain, 
l'abbé Joseph Roux, eut des origines modestes. Venu au monde 
à Tulle, le 19 avril 1834, dans la vieille rue de la Barrière, il 
était le dernier-né d'une ancienne famille tulloise d'artisans 
honnêtes et laborieux, « qui était aussi fortement enracinée au 
sol que le châtaignier dont sa more, Marguerite Chastang, por- 
tait le nom