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Full text of "Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas"

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HARVARD COLLEGE 
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GRADUATE SCHOOL 

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LES PEÉCURSEURS 



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LA RÉFOEME 



AUX PAYS-BAS 



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BRUXELLES, LIBRAIRIE C, MUQCARDT. 



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LES PBfiCUESEURS 



DE 



LA RÉFORME 



AUX PAYS-BAS 



J.-J. ALTMETEB 

PROFESSEUR A L'UNIVERSITÉ DE BRUXELLES 



TOME II 




BRUXELLES 
LIBRAIRIE EUROPÉENNE G. MUQUARDÏ 

MERZBACH ft FALK, ÉDITEURS 

LIBKAIRES DU ROI ET DE S. A. R. LE COMTE DE FLANDRE 
MÊME MAI80>r A LEIPZIQ 

1886 

TOUS DROITS RÉSERVÉS 



N4.th ^A 5*;, /a 



HARVARD COLLEGE LIBRARY 

DEPOSITED BY THE LIBRARY OF THE 

6RADUATE SCHOOL OF BUSINESS ADMINISTRATION 



^ BRUXELLES 

& P. WEISSENBRUOH, IMP. DU ROI v.^ 

V^ 45, RUE DU POINÇON ^ 



CHAPITRE VIII. 

PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

Les abus que poursuivait Érasme avec tant d'énergie 
s'étaient principalement enracinés dans les écoles de son 
temps. C'était de là surtout qu'il fallait bannir la routine et 
la barbarie qui y régnaient en souveraines. Rien générale- 
ment de plus pitoyable que les ouvrages élémentaires dont on 
faisait usage en Belgique jusqu'au xvi^ siècle, et qu'on par- 
vint d'autant plus difficilement à arracher des mains des 
maîtres et des élèves que le temps semblait leur avoir 
imprimé une sorte de consécration. Sous ce rapport encore, 
Érasme donna le signal du progrès en publiant sa traduction 
de la grammaire grecque de Théodore Gaza ; aussitôt après, 
plusieurs écrivains de mérite imitèrent son exemple en pro- 
duisant d'excellents ouvrages élémentaires, dont quelques- 
uns ont conservé une réputation honorable jusqu'à nos jours. 
Tels furent surtout Despautère et Clénard Q. J'ai déjà parlé 
de Despautère, qui enseigna les belles-lettres à Louvain, à 
Bois-le-Duc, à Bergue-Saint-Winoc, à Commines et fut enve- 
loppé dans un fâcheux conflit avec Massé. 

Chrétien Massé {Massœus)^ surnommé de Cambrai {Caméra- 
censis)^h cause du long séjour qu'il fit dans cette ville, naquit 
à Warneton en 1469.11 entra dans la congrégation des clercs 
de la vie commune, enseigna les humanités à Gand et, de là, 
se rendit à Cambrai, où il exerça la même fonction, de 1509 

(*) Namèche, p. 47 et 48. — Conf. de Reippenberg, Troisième mé.noire sur 
l*université de Louvain, p. 24 et 25. 

T. II. 1 



6 PÉDAGOGUES ET imUSWNSULTES. 

à 1546, date de sa mort. Nous avons de lui une grammaire 
latine ('), pour laquelle Despautère l'aeeusa d'avoir pillé la 
sienne. A la manière acerbe dont il fut traité par son compa- 
triote, Massé répondit avec autant de modération que de 
force. En 1540, il publia une chronique fort estimée de l'An- 
cien et du Nouveau Testament f), à laquelle il avait travaillé 
cinquante ans et qui s'ouvre par un calendrier égyptien, 
hébraïque, macédonien et romain, qui montre que l'auteur 
était versé dans les mathématiques aussi bien que dans l'his- 
toire et les belles-lettres (^. 

Despautère avait trouvé un adversaire plus violent dans le 
Brugcois Pontanus ou Pierre Du Pont, surnommé l'Aveugle 
(il avait perdu la vue à l'âge de trois ans). Cette disgrâce de 
la nature ne l'empêcha pas de devenir un savant grammairien 
et d'enseigner à Paris les belles-lettres avec réputation (^). 

J'ai hâte d'arrivor à Clénard. 

Nicolas Clénard (Cleynaerts) était né à Diest le 5 décembre 
1 495; il fit ses étudesà Louvain, embrassa l'état ecclésiastique 
et se livra passionnément à l'étude des langues anciennes. Il 
professa avec distinction le grec et l'hébreu au collège d'Hou- 
tcrlé f) • Le désir d'apprendre l'arabe le porta plus tard à faire 
un voyage en Orient. Le hasard lui avait mis dans les mains 
le psautier de Nébio [Psalterium Nebinese) f); a l'aide de cette 
faible ressource, il parvint a lire les lettres arabes, à décom- 
poser les mots et à se former un dictionnaire. On ne peut 
Miieux, du reste, faire connaître cet écrivain qu'en analysant 
SCS lellres f). Elles sont adressées à des illustrations contem- 

(*) Anvers, 1536, in-4». 

{*) Chronicorum multiplïcts htstoriœ utriusque Testamenti,\ib.X.\, Anvers 1540. 
— Conf, Johannis Wolfit rerum memorabilmm tomiis secundus, f. 454-456. 

(*) Biographie universelle^ art. Massœus, reproduit par Delvenxe, Biographie 
du royaume des Pays-Bas, t. II, p. 131. 

{*) MoL.VNUS, t. I, p. 602. — Biographie universelle, articles Clénard et Despau- 
tère. 

(*) A Louvain. 

[") C'était Tœuvre d'Alphonse Giustiniani, évêque de Nebio, en Coi'se. 

(") Cienardi epistolarum libiH duo, Antv., Plant., 1566, 2 vol. in-S*». 



(XÉNARD. 7 

poraines, à Jacques Latomus, à Joachim Politès (^), à Rutger 
Ricins et à quelques autres. Ce sont des chefs-d'œuvre de 
simplicité et d'élégance. Si l'on en donnait une traduction, 
le public y admirerait l'urbanité de Cicéron et la grâce de 
ftP^ de Sévigné. 

a Voici, écrit-il en parlant du psautier de Nébio, comment 
je m'y suis pris, et apprenez ainsi ce que les Grecs enten- 
daient par une éducation autodidactique. » 

« S'il me souvient de mon Salluste, dès qu'on est attentif, 
tout va bien. Vous avez là, Clénard, mon ami, le psautier 
complet de David; il est inutile d'attendre les pages qu'on 
doit vous envoyer de Venise et les effets des promesses de 
Bomberg (*). — Allons, lisez. — Impossible. — Lisez, vous 
dis-je. — Et comment, s'il vous plaît? Je n'ai encore vu de 
ma vie une tettre d'arabe, et je pourrais être comparé à 
Mahomet dont on fait ce conte, c'est-à-dire cette histoire 
très véridique : L'ange Gabriel descendit vers, lui, et tenant 
ouvert le Coran qu'il avait apporté du ciel, il lui commanda 
de le lire. — Lire, je ne sais, répondit Mahomet; mais l'ange 
le prit à la gorge et derechef lui enjoignit de lire. Gabriel 
ne le lâchait pas et peu s'en fallut que le bon Mahomet 
n'étouffât... Si je suis tout autrement fin que lui, il faut lui 
pardonner, il n'avait point vu le psautier de Nébio, ce bien- 
heureux psautier qui m'a servi d'ouverture à l'étude de 
l'arabe. Voici comment : Je n'ignorais pas que les noms 
propres d'honnnes et de femmes, de ^montagnes, de fleurs, 
de villes, etc., s'écrivent chez les Hébreux et les Chaldéens 
avec le même nombre de syllabes et les mêmes lettres, quoi- 
que les Septante, comme l'observe très bien Josèphe, aient 
tâché, dans leur version, d'adoucir l'âprelé de l'hébreu en se 
rapprochant de la délicatesse de la langue grecque, et que 
Onkelos et Jonathan aient imité jusqu'à un certain point ces 

(*) Célèbre jurisconsulte du temps. 

(') David Bomberg, né à Anvers et établi à Venise, mourut en 1549. Il se rendit 
célèbre par ses éditions de la Bible et des rabbins. 



[ 



8 PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

altérations de mots, même dans la traduction chaldéenne, 
ainsi qu'on le voit dans la Bible de Pagnini. Si, par exemple, 
l'hébreu dit: Salemo, Mosé, ils écrivent, en chaldéen, Sélomé, 
Mosé, et non, comme les Grecs, Salomon, Mosès, Ils n'usent 
pas non plus de ces tropes si communs parmi diverses 
nations. Car, pour ne parler que de la Flandre et du Brabant, 
on y affecte une certaine aphérèse, en coupant, sans façon, 
la tête aux mots Johannes, Jacobus, Bartholomaeus, dont on 
fait Hennen, Coppen, Meeus, métamorphose de noms qui ne 
se rencontre pas dans la traduction chaldéenne. Il ne me 
vint pas à l'esprit qu'elle pût être fort désespérante dans 
l'arabe, parce que je soupçonnais que cette langue s'écrivait 
à peu près comme l'hébreu, et qu'on la lisait également de 
droite à gauche, chose dont je n'étais pas sûr, tant, malgré 
ma grande curiosité, était grande mon ignorance. Ainsi, 
pendant qu'un écolier commence ordinairement par des 
principes fixes, je ne débutais point par apprendre la vraie 
prononciation et l'alphabet; mais, marchant de conjecture 
en conjecture, je me mis à la découverte des caractères 
arabes. » 

Ce que nous raconte ensuite Clénard est plus curieux 
encore. Il dit que, par une comparaison réitérée de l'hébreu, 
qu'il ne savait pas, il parvint d'abord à trouver les lettres 
arabes dans les noms propres, puis, par une attention tou- 
jours soutenue et par un travail infatigable, il saisit les mots 
entiers qu'il lisait, non de bouche, mais mentalement, leur 
véritable son étant pour lui un mystère; peu à peu, il se forma 
un vocabulaire, devina la grammaire et même une partie des 
règles de la syntaxe. 

C'est la pure méthode Jacotot : on sait, en effet, qu'une 
volonté et un travail opiniâtres, ainsi qu'une traduction 
interlinéaire, en étaient tout le secret. Aussi Jacotot disait-il sl^ 
que les langues sont faites pour être devinées. 

Remarquons que chez Clénard une pensée de prosélytisme 
présidait, autant que l'amour de la science, au dévouement 



/ 



CLÉNARD. 9 

qu'il manifestait dans son enseignement et dans ses études : 
« Il faut qu'on encourage l'étude de la littérature hébraïque, 
non seulement pour que l'on comprenne mieux le texte de 
l'Ancien Testament, mais aussi afin que, parmi les chrétiens, 
on trouve au moins un certain nombre d'hommes connaissant 
assez bien l'hébreu pour combattre, par la parole et par la 
plume, les superstitions du Talmud et les leçons de la synago- 
gue.» Mais ce prosélytisme généreux n'avait rien de l'intolé- 
rance brutale et sanguinaire qui régnait alors dans quelques 
parties de l'Europe. Le jeune professeur blâmait et raillait les 
inquisiteurs espagnols, qui forçaient les juifs à se faire chré- 
tiens et qui ensuite les brûlaient parce qu'ils n'aimaient pas le 
christianisme. Il leur disait : « Éclairez l'intelligence de vos 
adversaires. Ne brûlez ni les juifs ni leurs livres. Rendez les 
juifs chrétiens à l'aide de l'enseignement, et si leurs livres 
sont dangereux, ils sauront bien les brûler eux-mêmes. Les 
apôtres ne faisaient violence à personne. » 

La fortune seconda les talents et les veilles de Clénard par 
l'arrivée de Fernand Colomb aux Pays-Bas (1551). Ce noble 
fils de celui qui avait découvert les Indes occidentales faisait 
la chasse aux livres dans toute l'Europe pour former sa riche 
bibliothèque de Séville. Les circonstances l'ayant amené à 
Louvain, il n'eut pas plutôt entendu parler du mérite de 
Clénard qu'il rechercha son amitié et le persuada de le suivre 
en Espagne. Clénard accepta cette proposition avec d'autant 
plus d'empressement qu'il avait éprouvé, à Louvain, quel- 
ques contrariétés d'intérêt privé et qu'il espérait trouver en 
Espagne des moyens efficaces pour se livrer à ses études favo- 
rites. 

Pour y arriver, il devait traverser toute la France; il 
revit Paris, où il fit la connaissance de Guillaume Budé. 
« J'ai passé, dit-il, deux ans à Paris, sans cesser d'y être 
étranger à mes propres yeux ; c'était le temps où François P*" 
cultivait les lettres et introduisait la galanterie à sa cour. 
Je visitai ensuite l'Aquitaine avec le plus grand plaisir. 



10 PÉDAGOGUES ET JtJRISCONSULTES. 

L'heureux pays que la Touraine et toutes ces belles pro- 
vinces qui s'étendent jusqu'aux Pyrénées ! En traversant les 
Cantabres, j'ai bien senti la vérité de cet adage vulgaire qu'en 
France, bon gré mal gré, on dépense son argent et qu'en 
Espagne on ne pourrait se procurer ce plaisir. C'est là qu'on 
peut apprendre à jeûner. Si quelque jour je fais des dialo- 
gues, je me promets bien d'y peindre les hôtelleries d'Espagne 
avec les couleurs qui leur conviennent. Un certain soir, 
arrivés bien las dans une de ces curieuses auberges, nous 
n'avions qu'un seul verre pour mes compagnons et pour moi : 
mon ami Vasée (de Bruges) l'ayant brisé en le laissant mala- 
droitement tomber, nous fûmes tous réduits à l'état de 
Diogène et obligés de boire dans le creux de nos mains, » 

A Salamanque, on honora Clénard d'une chaire de littéra- 
ture grecque. Il y trouva des livres arabes et, au bout de six 
mois, il s'était tellement familiarisé avec cette langue qu'il 
eût été capable de l'enseigner publiquement. Sa réputation 
se répandit : il fut appelé par le roi de Portugal, Jean JII, 
pour achever l'éducation de son frère, depuis roi, sous le nom 
de Henri P' (1535). Le docte Clénard, qui aimait la solitude, 
quitta sans regret sa bruyante carrière de Salamanque, — dont 
cependant il se souvint avec plaisir dans la suite, — pour 
suivre un train de vie si opposé à son caractère flamand, à ce 
caractère rond, franc et le moins fait du monde pour les 
fastueuses allures d'un palais. Aussi, en arrivant à Evora, où 
résidait alors la cour de Portugal, s'écria-t-il : « Ah! ce n'est 
pas là ma patrie; ce ne sont pas l'attention, les soins et 
l'élégance de nos bonnes ménagères flamandes. Néanmoins, 
dans le désir extrême de voir, je me fais aux mœurs portu- 
gaises. Je trouve quelques hommes qui sont venus s'établir 
ici au temps du roi Emmanuel. Oh! pour ceux-là, ce sont 
des citoyens du monde; avec eux, on ne croit jamais être 
hors de sa patrie. y> 

Clénard trouva dans la ville d'Evora ce qu'il avait vaine- 
ment cherché à Salamanque : des loisirs pour se livrer au 



CLÉNA&D. H 

culte des Muses et une vie paisible dans sa maison au milieu 
des agitations de la cour. Aussi, du fond de la Belgique, ses 
amis le félicitaient de sa nouvelle position et lui conseillaient 
de revenir dans sa patrie chargé d'or pour y couler sa vieil- 
lesse dans l'aisance et le repos* Clénard recevait ces marques 
touchantes d'amitié avec reconnaissance; mais comme il 
n'aspirait ni aux grandeurs ni à l'opulence, et qu'il s'estimait 
assez riche de sa vertu, il leur répondit « que, l'esprit se 
refroidissant à mesure qu'on s'échauffe à l'acquisition des 
richesses », il souhaitait seulement pouvoir retourner plus 
vertueux et plus riche des biens de l'esprit. Que s'il n'avait 
pas le bonheur de vivre dans son pays natal, il mourrait dans 
l'exil, « pour apprendre dans un pèlerinage continuel que lé 
ciel est notre véritable patrie ». 

Comment ne pas admirer cette franchise d'amitié, cette 
naïveté dans les regrets, cette innocente vanité et cette 
suave gaieté qui éclatent dans la lettre suivante, adressée 
d*Evora à Rutger Rescius? 

a Me voilà donc devenu seigneur, de chétif écolier de 
Louvain que j'étais. Il ne tenait qu'à moi de briller comme 
tant d'autres, de fréquenter les bals, les tournois, de me 
livrer aux amours (ce qui passe ici pour une vertu), de courir 
la chasse, de me bien démener pour ne rien faire, et d'effleu- 
rer, en m'ennuyant, tous les plaisirs usités à la cour des rois. 
J'ai été assez sot pour ne pas suivre ces goûts si enviés et pour 
en détourner mon frère, qui les aime si fort. Je me recueille 
au milieu des grandeurs et je regrette les bons maîtres de 
Salamanque. Jugez de mes sentiments pour vos doctes assem- 
blées, ô mes chers compatriotes de Louvain, pour ces con- 
versations instructives que nous avions devant la boutique 
de Jaspar, pour nos délicieuses promenades et pour le bon- 
heur que nous avions de nous trouver ensemble. Si je n'étais 
si loin de ma patrie, je serais le plus heureux des mortels. 
Mon état est tranquille et brillant; le royal enfant que j'élève 
m'aime beaucoup, et je le quitterais avec peine* C'est le sang 



J2 PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

des héros et le précieux rejeton de ces grands rois qui, 
maîtres d'un si petit État 5 se sont acquis tant de gloire. Il est 
du même pays que ces hommes qui, fiers rivaux des Espa- 
gnols, ont osé, sous le magnanime Albuquerque, braver tous 
les feux de l'Orient, pénétrer dans l'Ethiopie, doubler le 
détroit de Mozambique, et qui ont assujetti tant de peuples 
nombreux et puissants, cachés à l'extrémité du globe... 

«... Avant moi, mon auguste élève n'a pas connu le mal- 
heur, bien meilleur maître que moi. Je le prends sur la 
pourpre, je le reçois des bras de la mollesse. En retournant 
Ja tête, il voit la bassesse qui se prosterne devant lui ; il 
entend la flatterie mensongère répéter ses éloges ; la molle 
indulgence soupire ; l'intérêt personnel, sous le masque du 
dévouement, s'attendrit. Faites alors écouter les mâles accents 
de la vérité, la voix sévère de la vertu, les grands principes 
de la morale; semez l'érudition dans un champ si négligé, si 
gâté et peut-être déjà si dénaturé ! 

ce Voilà pourtant ma tâche. D'ailleurs, la paresse est pous- 
sée à un point incroyable dans ce pays : seulement pour 
obtenir de me faire raser, il faut que j'aie trois valets ; celui qui 
fait chaufler l'eau n'a pas le droit de la mettre dans le bassin; 
celui qui tient le bassin serait coupable s'il touchait le rasoir, 
et celui qui rase est un seigneur qui commande à ses subal- 
ternes, comme Gonzalve de Cordoue à ses capitaines... 

« Je crois qu'il y a, dans Lisbonne, plus de Maures et de 
nègres que de blonds, et ces noirs sont, en vérité, pires que des 
brutes. respectable humanité! on accouple ici ces malheu- 
reux, hommes et femmes, comme on accouple les pigeons 
de notre patrie; ils peuplent d'une manière incroyable, 
et l'on trouve des pépinières d'esclaves dans toutes les 
maisons. 

« La licence est ici à son comble. On dit que jadis, à Thèbes, 
Vénus était commune. Elle l'est bien autant en Portugal. Et 
mon imprudent frère n'en est pas fâché. 

« Les nouvelles découvertes aux Indes orientales, l'appât 



CLÉNARD. 13 

de l'or qui reflue ici des plages de Nabathée, la dissolution 
des mœurs et autres causes encore offrent sans cesse à 
Lisbonne des fortunes brillantes et des chutes rapides. C'est 
un tableau vivant qui vous représente, à chaque pas, un 
homme de néant au haut de la roue et des Crésus précipités 
dans la fange. 

a Tout ce que je vois m'affermit dans la sagesse plus que tout 
ce que j'ai lu, et je n'ai jamais tant méprisé l'or que depuis que 
j'en possède. Jugez-en par l'aveu qui suit. mes amis, je n'ai 
jamais tant soupiré après vous. Quand pourrai-je revoir mon 
cher Latomus, notre bon abbé Blosius, vous embrasser tous, 
ingrats, qui oubliez peut-être le pauvre Clénard, relégué au 
bout du monde, tandis que vous devriez tomber aux genoux 
d'un des plus brillants seigneurs des rives du Tage? » 

Après trois années de séjour à Evora, le prince-cardinal 
Henri ayant été appelé à l'archevêché de Braga, Clénard l'y 
accompagna, et y professa dans une école fondée par son 
royal élève. 

Nous avons vu plus haut la marche que suivit Clénard pour 
s'instruire lui-même. Dans le morceau qu'on va lire, il 
explique comment il instruisait les autres : « Voulant faire 
un essai de l'intelligence des enfants, j'entrepris d'ensei- 
gner publiquement quelques marmots tellement étrangers à 
la langue latine qu'ils n'en avaient jamais ouï une syllabe. 
Bientôt, j'eus la satisfaction de voir que, grâce à un exercice 
journalier, on m'entendait assez couramment et que les plus 
petits même babillaient en latin, eux qui n'en étaient pas 
encore à l'alphabet. Du reste, je me gardais bien d'offrir 
à mes jeunes élèves rien qui pût leur causer le moindre 
dégoût; ce n'était pas par antiphrase que mon école se nom- 
mait ludus, attendu que je m'y jouais véritablement... J'avais 
trois esclaves... Tant s'en faut que ce fussent de profonds 
grammairiens; seulement, ils avaient contracté chez moi 
l'habitude de me comprendre quand je parlais latin et de me 
répondre dans cet idiome, encore qu'ils péchassent contre 



14 PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

les règles de Priscien. Je les menais dans ma classe, je les 
faisais dialoguer devant mes élèves et causer d'une multitude 
de sujets ; mon auditoire ne perdait pas une pai'ole et regar- 
dait comme un prodige un Africain parlant latin. — 
ce Allons, Longue-Dent, disais-je, saute. » — Lui aussitôt de 
faire deux ou trois gambades, et les spectateurs de rire. — 
K Toi, Noiraud, rampe. » Il se mettait à quatre pattes, et les 
rires ne finissaient pas. — Charbon, ayant reçu Tordre de 
courir, obéissait à l'instant. Ainsi j'enseignais mille choses, 
moins de la voix que du geste, et les mots, à la faveur de ce 
badinage, se gravaient d'eux-mêmes dans la mémoire des 
enfants. Au commencement^ le moindre de mes soucis était de leur 
jeter à la tête les règles de la grammaire, très peu récréatives par 
elles-mêmes. Je m'appliquais plutôt à ne faire sortir de cette 
foule que des mots latins et à imiter les marchands qui 
apprennent par l'usage les langues des différentes contrées 
qu'ils visitent. Dm'ant les premiers jours, je ne dictais rien. 
Les yeux attachés sur leur maître, les écoliers accoutumaient 
leurs oreilles à entendre ses paroles. Se rencontrait-il 
quelque sentence, quelque adage susceptible d'être contenu 
en quelques lignes, il circulait aussitôt parmi mes disciples 
comme un objet qui passe d'une main dans l'autre. Pendant 
ce temps-là, j'exprimais la chose du geste, car j'avais bien 
résolu d'éviter la solennité, le faste dans l'enseignement, et 
de ne rien préparer d'avance : tout ce qui s'oflft'ait à moi 
servait de texte à mes leçons. » 

Quand on compare ces procédés avec les méthode barbares 
qui régnaient alors et qu'on n'a point entièrement extirpées, 
on ne peut trop admirer le bon sens de Clénard. 

Il le prouvait davantage encore en ne donnant pas sa 
méthode pour une panacée universelle, et en ne promettant 
pas d'infuser la science ou de la communiquer comme par 
attouchement, sans avoir égard aux lois de notre intelli- 
gence, à la nature des choses enseignées où à la différence des 
capacités. Car si le désir d'améliorer luttait déjà contre les 



GLÉNÂRD« i$ 

préjugés, les prétentions exorbitantes du charlatanisme leur 
fournissaient une force nouvelle. L'essentiel est moins, en 
littérature comme en politique, de faire courir l'esprit 
humain que de l'aider à s'avancer d'un pas ferme et sûr, et 
Bacon eût voulu qu'on pût attacher à la pensée, non des 
ailes, mais du plomb. Du temps de Clénard, on débitait déjà 
que la science véritable est le prix de la course. Dans un 
discours intitulé Ars notoria^ le sage Erasme avait attaqué ce 
travers, 

A Braga comme à Salamanque, Clénard eut de nouveau 
quelque envie de revoir son pays. Cependant, toujours dévoré 
par un insatiable désir d'approfondir l'arabe, il ne songeait 
qu'aux moyens de se perfectionner dans cette langue. Il est 
impossible de dire tous les efforts qu'il fit pour rencontrer 
quelqu'un qui la connût bien et qui pût la lui enseigner. 
Enfin, le vice-roi de Grenade lui facilita les moyens de rece- 
voir des leçons d'arabe d'un prisonnier more qui était à 
Alméria et qu'il fit venir à Grenade, sous la condition que 
notre compatriote leur enseignerait le grec, à lui et à son fils. 
Mais, au lieu de recevoir son arabe en cadeau, comme le 
gouverneur le lui avait promis, Clénard fut forcé de Tache- 
ter : il lui coûta 180 ducats. Il ne réussit pas mieux à sous- 
traire aux bûchers de l'inquisition les manuscrits et les livres 
qu'il avait amassés à Grenade. 

Le vice-roi l'encouragea à faire ce qu'il avait résolu depuis 
longtemps — à écrire contre la religion de Mahomet. — 
a Nul chrétien^ que je sache, » dit Clénard, « n'a encore 
enseigné l'arabe. Le psautier de l'évêque de Nébio n'a formé 
jusqu'ici aucun élève. Les livres classiques de ces infidèles 
ne nous sent pas assez connus pour que nous puissions rien 
affirmer de certain sur leurs principes ; et assurément nous 
n'avons pas, en Europe, un homme versé dans la langue 
arabe, comme nous en avons des milliers instruits en grec. 
Puis, si cette grande idée qui m'absorbe n'est pas un songe 
pareil à ceux des rois, j'irai encore plus loiiï. 



16 PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

« Les livres hébreux que Bomberg imprime maintenant à 
Venise passent en Afrique, en Ethiopie, dans l'Inde, partout 
où les juifs ont des domiciles. Pourquoi mon Alcoran latin 
et arabe n'aurait-il pas le même avantage et ne se répandrait- 
il pas chez toutes les nations musulmanes?.,. J'ouvrirai une 
nouvelle carrière aux connaissances humaines et â l'éloquence. 
Même à Louvain, vous ne faites plus que vous répéter. Moi, je 
révélerai les fruits inconnus de l'imagination des Arabes^ je vous 
ferai connaître le piquant délire de la Sunna. » 

En 1540, Clénard s'embarqua pour l'Afrique; il raconte 
avec beaucoup de grâce et d'ingénuité les dangers de sa navi- 
gation. Il fit son voyage dans les règles, fut exposé à une 
tempête, et, brave comme Horace et Démosthène, il eut 
peur. 

« La mer fut si orageuse que je n'eus plus besoin d'autre 
commentaire qu'elle pour entendre ce vers de Virgile : 

Praesenlemque viris intentant omnia mortem. 

« Pendant deux heures entières, mes oreilles furent excé- 
dées de la voix rauque du patron, qui ne prononçait que ces 
mots : Ariba, A vela^ dont le son avait la force de faire voler 
les matelots à l'instant d'un bout du navire à l'autre. Je ne 
me pare pas d'une vertu qui me manque : je mourais de peur, 
je suais à grosses gouttes; j'eus l'incommodité de la mer, qui 
pensa me faire rendre l'âme. 

« Mon premier valet, Guillaume, pleurait en criant : «Pour- 
quoi ne me suis-je pas fait frère mineur ? Si j'étais encore à 
terre, on ne m'engagerait jamais à m'embarquer, quand on 
me proposerait un canonicat d'Anvers ». Puis il s'en prenait à 
moi : « Votre littérature va nous faire périr; comment a-t-on 
pu imaginer d'aller à Fez, à travers tant de dangers^ pour 
l'Alcoran ? » Un Français qui était avec nous acheva de nous 
faire perdre la tête, en disant, selon le génie de sa nation, 
qui n'a seulement pas l'idée du danger, qu'il était ravi de 



CLÉNARD. il 

voir enfin une bonne tempête, ce qui ne lui était pas encore 
arrivé 5 quoiqu'il eût navigué sur. toutes les mers. Un 
Portugais ne cessait de faire des signes de croix, et notre 
patron se remettait à la merci du ciel. » 

En Afrique, il se conduisit en philosophe qui sait respecter 
les usages des peuples parmi lesquels il se trouve. Il avait la 
politesse de la cour de France en même temps que l'obli- 
geance et la cordialité flamandes. Quand on l'interrogeait sur 
la religion, il disait qu'il était venu pour s'éclairer et non 
pour disputer. Cachant soigneusement son caractère sacer- 
dotal, il se présenta aux Juifs et aux Mores comme un gram- 
mairien voyageur venu en Afrique pour se procurer des 
livres et se perfectionner dans la connaissance de l'arabe, 
afin de pouvoir enseigner cette langue dans les collèges chré- 
tiens, où l'on enseignait déjà toutes les autres. « Grand fut 
l'étonnement de ces hommes, écrivait -il à Latomus, lors- 
qu'ils entendirent un Flamand citer des fragments du Coran 
et parler leur langue plus correctement qu'eux-mêmes, parce 
que je l'avais apprise dans les livres. Le fait merveilleux d'un 
Flamand lisant, écrivant et parlant l'arabe, me valut un tel 
concours de visiteurs que j'en fus importuné outre mesure. 
On m'amena même un jeune homme qui avait obtenu de 
grands succès dans les écoles de Fez. J'entrepris avec lui une 
dispute sur certaines difiicultés grammaticales, et je rempor- 
tai la victoire. » 

Les détails que l'illustre voyageur donne sur Fez, ainsi que 
sur la religion, les mœurs et les écoles des Arabes sont du 
plus haut intérêt. Ce qu'on y prise surtout, c'est que les 
jugements ne sont point altérés par ce faux zèle qu'inspire 
une piété mal entendue. 

Mais, en dépit de sa tolérance et de sa sagesse, Clénard 
courut d'assez grands dangers parmi les musulmans. Ceux-ci, 
croyant qu'il travaillait à les convertir au christianisme bien 
plus qu'à comprendre leurs dogmes, conspirèrent contre 
ses jours. Un renégat portugais l'accusa auprès du roi de Fez. 



.mmiémb 



18 PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

Ce prince, qui l'avait aimé autrefois, commença à le haïr; 
et s'il n'avait pas su que son hôte possédait des protecteurs 
puissants en Espagne et en Portugal, Clénard, peut-être, 
n'aurait jamais repassé la frontière. Voyant que sa vie n'était 
plus en sûreté, il quitta ce pays au mois d'août 1541, plus 
affligé de la perte de ses manuscrits que de tous les autreç 
objets dont on l'avait dépouillé en route f). 

J'ai donné des extraits des lettres de Clénard à Latomus; 
celles qu'il écrivit à Politès et à un autre homme célèbre, 
François Hovérius, ne sont pas moins remarquables. 

En quittant l'Afrique, Clénard s'était retiré à l'Alhambra 
de Grenade; il y écrivit, le 15 janvier 1542, à Charles-Quint, 
une lettre élégante contenant des plaintes amères sur la mau- 
vaise foi du roi de Fez. Puis, reprenant le projet qu'il avait 
conçu jadis de joindre l'enseignement de l'arabe aux autres 
enseignements des universités de l'Europe, il composa une 
grammaire arabe qu'on a trouvée écrite de sa main chez le 
savant espagnol Jean Perez, de Valence, son ami. Plusieurs 
personnes distinguées de l'Espagne et du Portugal l'invitèrent 
à établir les premières écoles d'arabe dans ces Ëtats, mais il 
accorda la préférence à sa patrie, et la ville de Louvain aurait 
eu, avant toutes les autres, une chaire de cette littérature trè» 
peu connue alors, si la mort de ce grand philologue n'avait 
empêché l'exécution de ce dessein. La ville de Grenade fut le 
dernier terme de ses pérégrinations littéraires (1545)» Il fut 
enterré dans l'Alhambra et laissa un de ses disciples, connu 
sous le nom de Jean Patin, si bien versé dans la bonne litté- 
rature qu'il a composé un magnifique poème sur le vainqueur 
de Lépante. 

Je mentionnerai particulièrement, de Clénard : 

1** Tabulée in grammaticam liebraîcam (Louvain, 1529, in-S*"). 
Cette grammaire, quoique très imparfaite, eut une vogue 
immense à cause de l'esprit méthodique qui y règne. Cinq- 

(*) Conf. un article de M. Nève dans le Messager des sciences historiques de 
Belgique, 1845, p. 352-367. 



CLÉNARD. 19 

Arbres, professeur d'hébreu au Collège de France, en a donné 
une édition corrigée et enrichie de notes, en 1564; elle a été 
réimprimée plusieurs fois ; 

2® Institutiones linguœ grœcœe (Louvain, 1530). Vossius et 
d'autres savants en donnèrent des traductions annotées. La 
grammaire grecque de Clénard, plus ou moins corrigée et 
augmentée, fut suivie, dans les collèges, jusqu'au moment où 
Turquault publia la sienne, et encore soutint-elle quelque 
temps la concurrence f). Les auteurs de la Méthode de Port- 
Royal la reconnaissent comme une des meilleures, et Hallam 
nous apprend qu'elle est encore suivie dans plusieurs collèges 
d'Angleterre f). 

Clénard n'a pas publié d'ouvrage élémentaire sur le 
latin f); et s'il n'a pas toujours été lui-même observateur des 
règles de l'éloquence latine dans ses écrits, il a du moins 
jugé sainement la querelle à l'ordre du jour, de son temps, 
sur l'imitation de Cicéron. Il blâmait ouvertement les cicéro- 
niens de rejeter, d'un esprit exclusif, tout ce qui n'était pas 
de leur incomparable modèle et de vouloir annuler par là 
des écrivains, comme Pline etTite-Live; il disait fort sage- 
ment que Cicéron ayant composé des ouvrages à jamais 
perdus, on y trouverait peut-être bien des locutions blâmées 
par des modernes dans les autres auteurs. Il blâmait surtout 
les poètes qui ne voulaient admettre dans leurs vers que des 

(') L'honneur d'avoir, le premier, bien fait connaître Clénard revient à de Reif- 
fenberg, auquel je dois ce chapitre. Voy. ses Archives philologiques , t^ IV, p. 87, 
97, 198 et 208 ; le Mercure belge, t. VIT, p. 188-197, et IbsNoiweaux Mémoires de 
V Académie de'BimxeUeSy t. IV, p. 23 et suiv. (quatrième mémoire sur Tuniversité 
de Louvain;. Je me suis servi aussi de l'excellent article de la Biographie universelle 
consacré à notre célèbre compatriote, d'une étude du marquis du Roure, dans son 
Analectabiblion, t. I, p. 448-470; d'une autre étude publiée dans ÏAnnuatre de 
Vuniversité de Louvain, 1846, p. 129-158, et d'une troisième de M. le professeur 
Thonissen, dans les Bidletins de l'Académie de Bruxelles, t. XIII, p. 539-576. — 
On peut encore consulter avec fruit un travail inséré, en 1785, dans les Variétés 
littéraires, historiques, garantes, etc., et reproduit par Y Esprit des journaux, sep- 
tembre et octobre de la même année. 

(*) Van Hulst, Revue belge, t. 1, p. 180. 

(3) Une grammaire latine est restée inédite parmi ses manuscrits. 



20 PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

mots employés par Cicéron, comme si l'illustre orateur avait 
été aussi un poète fécond, et il conseillait de rie pas perdre, à 
l'exemple de tant de sots, beaucoup de temps dans l'étude 
des lettres de Cicéron. Clénard semble avoir partagé sur 
tous ces points les idées d^Érasme, dont il connaissait, sans 
doute, le Ciceronianus (^). 

Enfin, Clénard fut un de ceux qui rendirent l'inappréciable 
service de débarrasser l'enseignement littéraire de l'argumen- 
tation et des formules scolastiques; car on discutait alors 
dans les classes de grammiaire, comme dans une école de 
philosophie. 

Après les lettres de Clénard, rien n'est plus remarquable 
que celles de Busbecq, ambassadeur de Ferdinand P' auprès 
de Soliman II, empereur des Turcs, lettres pleines de choses 
curieuses et de solides pensées. Les quatre premières révèlent 
dans Busbecq toutes les qualités d'un diplomate : la pru- 
dence, la persévérance, les sages précautions, la fermeté, 
l'activité, la vigilance, un secret impénétrable, et, ce qui est 
plus rare, le désintéressement personnel. 

Où trouver un plus sûr modèle pour entreprendre de 
grandes choses, et pour les exécuter, que dans son projet de 
guerre contre les Turcs? C'est encore aujourd'hui l'art mili- 
taire le plus complet, la discipline la mieux détaillée ; c'est 
l'école du général d'armée; celle de Tofficier subalterne 
et du simple soldat, et tous peuvent y puiser d'excellentes 
leçons. 

Jusque dans les affaires les moins importantes, la politique 
de Busbecq était toujours fondée sur la raison et le christia- 
nisme; son but 'était toujours la gloire et le bonheur du pays 
qu'il était chargé de représenter; et ce fut dans ces nobles 
sentiments qu'il trouva l'art de conduire à bonne fin les 
négociations les plus épineuses. 

c( Busbecq, dit Jean Hotman, doit être la principale étude 
d'un ambassadeur : il contient les meilleures leçons et les 

(') Anniuiire cité, p. 141 et 142. 

J 

* 

i 



miSBECQ. 21 

leçons plus complètes pour ceux qui sont employés dans ces 
grandes fonctions. » 

Beaucoup de vieux auteurs ont écrit sur le gouvernement 
de la Turquie. Les bibliothèques sont pleines de ces faiseurs 
de relations, qui donnent souvent des ouï-dire pour des faits 
certains. Aucun n'en a parlé comme Busbecq ; il a vu de près 
les Turcs, il a étudié leurs coutumes, leurs principes de gou- 
vernement, leurs lois, leur administration, leur police inté- 
rieure; personne n'a dépeint au naturel, comme lui, leurs 
mœurs dans la paix et dans la guerre ; lui seul a bien déve- 
loppé les avantages et les défauts de leurs institutions. On 
sent, en le lisant, qu'il a percé les plus profonds mystères de 
leur tortueuse politique. 

Les ouvrages de Busbecq contiennent ce que l'on cherche 
souvent en vain dans les meilleurs livres : un air simple et 
naturel, un enjouement heureux, mille anecdotes curieuses, 
mille histoires amusantes, mille détails ingénieux et toujours 
variés ; successivement il instruit, il occupe, il charme l'es- 
prit et il traite les grandes choses avec dignité et sans affec- 
tation. 

Aussi les premiers écrivains et les plus illustres historiens 
se sont-ils disputé l'honneur d'être ses panégyristes. « C'était 
un grand homme », dit le célèbre de Thou, « il avait une con- 
naissance profonde des affaires; il était d'une candeur et 
d'une probité rares; il s'est acquitté, d'une manière à éterniser 
sa mémoire, de deux ambassades à la Porte ottomane. Les 
relations qu'il en a écrites sont d'un beau style et d'une char- 
mante lecture. > 

Ânge-Ghislain de Busbecq naquit, en 1522, à Commines, 
village de la châtellenie d'Ypres, aujourd'hui arrondissement 
de Lille. On donna d'abord peu de soins à son éducation, 
parce qu'il n'était qu'un enfant de l'amour ; mais comme il 
montra de bonne heure une grande application et une intel- 
ligence très ouverte, son père, Georges Ghislain, écuyer, 
seigneur de Busbecq, l'adopta, le fit légitimer et reconnaître 

T. II. 2 



22 PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

pour héritier de tous ses biens, par l'empereur Charles-Quint. 
Il commença alors ses études au collège du Château, à 
Louvain ; mais le désir de s'instruire le conduisit bientôt en 
Italie, où il suivit les leçons d'éloquence d'un célèbre pro- 
fesseur de Venise ; de là il se rendit à la fameuse école de 
droit de Bologne, puis à Pavie et à Paris. Rentré en Flandre, 
il vécut im moment très retiré auprès de son père, dans le 
château de Busbecq f ). Puis les connaissances profondes et 
variées qu'il avait acquises attirèrent sur lui l'attention de 
quelques amis de sa famille, qui étaient attachés à la cour et 
parmi lesquels il faut mettre au premier rang le Brabançon 
Van der Aa, secrétaire de Ferdinand, roi des Romains, et en- 
trés grande faveur auprès de ce prince. A peine âgé de 
trente-deux ans, Busbecq fut adjoint comme secrétaire à 
l'ambassadeur du même Ferdinand, don Pedro Lasso, pour 
présenter les félicitations de ce roi à l'infant d'Espagne, 
Philippe II, à l'occasion de son mariage avec Marie d'Angle- 
terre (25 juillet 1554). 

Ayant donné, dans cette circonstance solennelle, des 
preuves de ses aptitudes pour la diplomatie, il reçut, à son 
retour en Belgique, les ordres de Ferdinand, qui, le 
5 novembre, l'appelait de Lille à Vienne. 11 se mit aussitôt en 
route, s'arrêta, en passant, à Busbecq pour embrasser son 
père et quelques amis, arriva ensuite à Bruxelles, où il 
trouva des chevaux tout frais, et, en peu de temps, il était à 
Vienne. Dans cette ville, il eut une audience de Ferdinand, 
et après y être resté douze jours, il se dirigea sur Bude pour 
traiter d'une délimitation territoriale avec le pacha de cette 
antique cité, qui, à l'exemple de presque toute la Hongrie, 
gémissait sous la domination ottomane ; il ne négligea pas 
d'aller trouver, chemin faisant, Jean-Marie Malvezzi, son pré- 
décesseur, qui était mourant à Comorn et qui l'aida de ses 
conseils. 

Busbecq était accompagné de son médecin, Guillaume 

(*) Aujourd'hui Boesbecq, dans le département du Nord (France), 



BUSBEGQ. 23 

Quackelbeen, de Courtrai, qui avait été successivement pro- 
fesseur à Louvain et à Vienne. Ce médecin eut le bonheur de 
guérir le gouverneur de Bude d une maladie grave, ce qui 
semblait devoir favoriser sa négociation. Mais, lorsque le 
pacha se trouva assez bien rétabli pour recevoir l'ambassa- 
deur, celui-ci n'eut pas lieu d'être satisfait de cette entrevue, 
car le gouverneur turc le renvoya au Sultan lui-même. Ce 
jour-là, 7 septembre, Busbecq s'embarqua pour Belgrade, où 
la première chose qui attira son attention fut une collection 
de médailles antiques et de pièces d'argent que les Romains 
avaient fait frapper pendant leurs quartiers d'hiver en Mœsie. 
Il n'y resta que juste le temps nécessaire pour faire préparer 
ses équipages et, se dirigeant vers Constantinople, il arriva 
dans la jolie petite ville de Nysse, où il passa la nuit dans 
uû caravansérail. « Ces auberges, dit-il à cette occasion, 
sont en grand nombre dans toute la Turquie; tout le monde 
y est reçu, comme les pauvres dans nos hôpitaux ; elles 
s'appellent cans (caravansérails). Leurs bâtiments sont très 
vastes, plus longs que larges, et elles ont toutes de grandes 
cours dans lesquelles on met les chevaux, les chameaux, les 
carrosses, enfin tous les équipages. » 

De Nysse, Busbecq alla à Sophie, en traversant les vallées 
de la Bulgarie ; il donne des détails curieux sur l'origine et 
l'extension des populations bulgares. Il voit Philoppopolis et 
Andrinople et parle avec enthousiasme de ces contrées déli- 
cieuses qu'embaume, au cœur de l'hiver, le parfum des 
hyacinthes et des narcisses et où il put admirer pour la pre- 
mière fois des tulipes en fleurs; aussi en acheta-t-il quelques 
oignons, qu'il rapporta en Occident. 

Busbecq fait remarquer à cette occasion le goût extrême 
des Turcs pour les fleurs; c'est pour eux, dit-il, une véritable 
passion; ils aiment surtout les roses. « Les Turcs imitent en 
cela les anciens païens; ceux-ci croyaient que cette fleur 
avait pris naissance dans le sang de Vénus, et ceux-là disent 
que c'est dans la sueur de Mahomet. » 



24 PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

Au moment de son arrivée à Constantinople Q, Soliman II 
dirigeait sa troisième expédition contre les Perses et tenait 
ses quartiers d'hiver à Amasich. On lui expédia un cour- 
rier pour l'informer de la venue de l'ambassadeur. En 
attendant, Busbecq parcourt avec une avide curiosité la 
vieille capitale des Césars byzantins : « La situation de Con- 
stantinople est des plus belles, dit-il; il semble que la nature 
ait destiné le lieu où elle est bâtie pour commander au reste 
du monde : elle a devant elle l'Asie et l'Egypte; à sa droite, 
elle a l'Afrique, avec laquelle elle est, pour ainsi dire, con- 
tiguë par la facilité de la navigation sur la mer qui les sépare; 
à sa gauche, elle a le Pont-Euxin et les Palus Méotides... 
D'un côté, la mer de Marmara baigne ses murs, et de l'autre, 
le Pont-Euxin : entre les deux mers est son port, le plus 
beau du monde; enfin, elte a de si grands avantages que 
Strabon dit qu'autrefois on l'appelait la Corne d'or. » 

Busbecq ne se montre pas moins ravi des splendeurs de la 
nature des rives du Bosphore : « Rien ne me paraît plus 
beau, dit-il, que les promenades du prince; ce sont des 
vallées charmantes que la nature a pris soin d'embellir bien 
plus que l'art; je fus si enchanté de ces lieux si agréables 
que je m'écriai : Oui, c'est là le séjour des dieux, la demeure 
des muses! C'est là cette terre heureuse qui ne devrait être 
que pour les hommes qui pensent, pour les vrais philosophes. 
Hélas! quel dommage qu'une si belle contrée ne soit pas 
habitée par des peuples civilisés ! je le répète encore, elle 
semble en porter le deuil ; mais ce n'est pas seulement le 
Pont qui frémit sous la barbare domination des Turcs, c'est 
Constantinople elle-même, ou plutôt c'est toute la Grèce, ce 
pays autrefois si florissant, qui joignait, au plus beau climat 
qui soit sous le ciel, ces grands hommes dont la postérité 
doit à jamais vénérer la mémoire... La nature entière ne 
devrait-elle pas être sensible aux gémissements que ce pays 

(*) 20 janvier 1555. 



BUSBEGQ. 25 

semble pousser, el le délivrer de la férocité de ceux qui le 
tiennent captif? Mais c'est en vain qu'il fait entendre ses 
soupirs : les princes chrétiens qui seuls pourraient le secou* 
rir sont sourds à ses cris... » Et quelle élévation dans les 
paroles qui suivent : « Que nos pères pensaient différemment! 
Ce n'était pas l'amour du gain, la passion des richesses qui 
les faisait courir au loin, les armes à la main ; ils laissaient 
ces sentiments aux âmes communes, aux marchands ; c'était 
l'envie d'acquérir de la vertu, et partout où ils pouvaient 
donner des secours aux malheureux et exercer leur charité, 
ils y volaient; l'honneur était la seule récompense qu'ils 
cherchaient dans les entreprises les plus di£Bciles. En fut-il 
jamais un qui, après une campagne, retournât chez lui chargé 
d'or et d'agent? » 

Ce que Busbecq raconte de la vénalité du clergé grec a été 
confirmé par les plus illustres voyageurs modernes : « Us 
font argent de tout, dit-il, ils ont pour les différents péchés 
un tarif, etc. » 

Déjà du temps Jde Busbecq, les préceptes hygiéniques de 
Mahomet n'étaient plus scrupuleusement observés. Voici, à 
ce sujet, une anecdote drolatique racontée par notre illustre 
compatriote : « J'ai vu à Constantinople un jeune Turc tenant 
dans sa main une coupe pleine de vin et qui, avant de la 
boire, se mit à pousser des hurlements affreux. Je demandai 
à quelques-uns de ses amis ce qu'il voulait par là; ils me 
répondirent qu'il avertissait son âme du péché qu'il allait 
commettre, et, afin qu'elle n'en fût pas souillée, il la priait 
de se retirer dans la plus petite partie de son corps, ou 
de le quitter tout à fait pour un instant. » Cela n'a pas 
empêché Busbecq de vanter l'extrême sobriété des Turcs : 
« S'ils ont du sel, du pain, de l'ail ou un oignon avec un peu 
de lait aigre, ils ne demandent rien de plus. Je crois que, 
sans blesser la vérité, je peux assurer que la dépense jour- 
nalière d'un Flamand suffirait pour faire vivre un Turc 
pendant douze jours. » 



j 



26 PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

Le 7 mars, Busbecq quitta Con&tantinople pour se readre 
à Araasich, auprès du Sultan ; il toucha d'abord à Scutari, 
située dans l'Asie mineure, en face de Byzance, puis il prit 
par Gébise, l'ancienne Lybissa, célèbre par le tombeau 
d'AnnibaL En passant à Nicomédie, il aperçut, parmi des 
ruines et des colonnes, une longue muraille de marbre 
récemment découverte, qui appartenait vraisemblablement à 
la résidence des anciens rois de Bithynie ; puis il arriva ^ en 
franchissant l'Olympe, couvert de neiges éternelles, jusqu'à 
Nicée, où il s'intstalla dans le bâtiment où s'était tenu l'un des 
deux conciles généraux. Ce fut dans cette ville qu'il entendit 
pour la première fois le hurlement que les Turcs appellent 
dacates. La description qu'il fait du chacal (Hyœna strkUa) est 
si fidèlement tirée de la nature, qu'aujourd'hui même on ne 
pourrait en donner une meilleure. 

A Nicée, Busbecq put voir des débris de bains romains, 
dont les Turcs employaient les pierres à bâtir leurs maisons. 
Dans une vaste plaine appelée Chianada, il vit les chèvres 
{Cenms hircus angorensis) avec les poils desquelles on fait la 
laine turque, dont il apprit à Ancyre le mode de préparation 
en camelot. 11 décrivit aussi le premier la brebis à queue 
grasse {Ovis steatopyra). Ces masses de graisse étaient souvent 
si pesantes qu'on était obligé de les placer sur une planche 
avec deux roues.Pendantplusieurs jours d'un voyage pénible, 
notre ambassadeur eut l'occasion d'examiner des monceaux 
de colonnes et de vieilles pierres. Presque dans tous les vil- 
lages qu'il parcourut, il trouva des médailles frappées sous 
les derniers empereurs romains. Les Turcs s'en servaient 
pour faire des poids et des chaudrons. D arriva enfin à 
Ancyre (aujourd'hui Angora), capitale de la Galatie, qui avait 
atteint son apogée sous le règne d'Auguste, comme centre de 
la grand'route commerciale de Byzance vers l'Orient. Là, 
une riche moisson s'ouvrit aux investigations de Busbecq. 
Outre une grande collection de monnaies, il découvrit parmi 
les nombreuses inscriptions romaines, malheureusement 



BUSBECQ. 27 

en partie indéchiffrables, une colonne d'airain sur laquelle 
étaient relatées les actions mémorables de ce prince. 

Il fit transcrire soigneusement cette inscription et la com- 
muniqua plus tard à son ancien condisciple André Schott et 
au savant Jean Gruter, qui la publièrent sous le nom de Monu- 
ment (TAncyre. « J'ai fait écrire avec soin, dit-il, tout ce que 
nous avons pu en lire : les premières lignes sont tout entières 
et très lisibles, celles du milieu sont interrompues par des 
lacunes. Quant à celles du bas, il n'est pas possible d'y rien 
reconnaître^ on y a donné des coups de hache et de pieu qui 
ont tellement mutilé les caractères qu'il ne paraît presque 
plus rien d'écrit. Quelle perte pour les belles-lettres!... Cette 
inscription est attachée à la porte d'un vieil édifice, qui était, 
à ce que je crois, le prétoire ; ce bâtiment est entièrement 
ruiné et n'a plus de couverture ; les murs en sont de marbre ; 
il est partagé en deux moitiés avec tant d'égalité qu'en entrant 
on en trouve l'une à droite, l'autre à gauche. » 

Suétone avait parlé de cette inscription : c'était un com- 
mentaire de tous les hauts faits d'Auguste, que ce prince 
ordonna, par son testament, de faire graver sur des tables 
d'airain pour être placées dans son mausolée. 

Enfin, le 7 avril au soir, trente jours après son départ de 
Constantinople, notre ambassadeur fit son entrée solennelle 
dans Amasich, capitale de la Cappadoce. 

La première nuit qu'il y passa fut signalée par un vaste 
incendie que les janissaires, suivant leur louable habitude, 
n'éteignirent qu'après avoir pillé la maison où il s'était 
déclaré, ce qui entraîna la ruine des habitations voisines. 

Quelques jours après, Busbecq était présenté à Soliman, 
ot le grand, le magnifique, le conquérant, le législateur! » 
Mais il n'eut guère à se louer de la çianière dont il fut reçu, 
car tout ce qu'il put obtenir du Sultan fut le prolongement de 
la trêve pour six mois. Il repartit en conséquence pour l'Alle- 
magne au mois de juillet 1555. 

En route, il rencontra des bandes de chrétiens, chargés de 



28 PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

chaînes, attachés les uns aux autres, comme des chevaux» 
Après bien des fatigues et exténué par la fièvre, îl était de 
retour à Vienne le 4*" septembre. Mais Ferdinand le chargea 
aussitôt d'une seconde mission en Turquie, pour obtenir du 
Sultan un traité définitif, et nous le retrouvons à Constanti- 
nople dans les premiers jours de janvier 1556. 

Soliman revenait de Perse avec une armée innombrable; 
il était rayonnant de gloire et de puissance. Les pachas turcs 
conseillaient à notre ambassadeur de ne pas se présenter 
devant lui ; il risquerait, disaient-ils, d'être renvoyé le nez 
ou les oreilles coupés. 

De sinistres pressentiments l'accablaient; Soliman, en effets 
le traita fort mal et le retint prisonnier avec sa suite, dans 
l'hôtel qu'il habitait. Il était là enfermé dans une vraie bastille, 
en société de mille belettes, couleuvres, lézards, scorpions, 
tous plus hideux les uns que les autres, et n'ayant pour toute 
récréation que la petite guerre de ces animaux entre eux. 

Pour se distraire, il changea lui-même sa tour en ména- 
gerie. Ours, chevreuils, cerfs, lynx, rats d'Inde, zibelines, 
porcs, aigles, corbeaux, chouettes, canards de Barbarie, grues 
de Majorque, animaux hurlants, bramants, sifflants, gro- 
gnants, gazouillants, grignotants, grimpants, pépiants, piau- 
lants, venaient tour à tour charmer ses ennuis! Sa prison 
ressemblait à l'arche de Noé. Ceux qui connaissent les 
curieux chapitres de Plutarque et de Montaigne sur l'intelli- 
gence des animaux liront avec intérêt ce que Busbecq dit de 
la rare sagacité des siens. 

Trois ans de séjour sans résultat parmi les Turcs avaient 
fait perdre aux compagnons de Busbecq tout espoir d'arriver 
à une solution favorable. Après bien des pourparlers, ils 
obtinrent du Sultan de pouvoir retourner à Vienne. Ils par- 
tirent à la fin d'août 4557; mais, comme il importait aux 
intérêts de Ferdinand qu'il n'y eût point rupture complète, 
Busbecq se dévoua et resta en Turquie, tout en faisant sentir 
au divan qu'il prenait moins ce parti par ordre de son souve- 



BUSBECQ. 39 

rain que pour prouver au Sultan qu'il avait le sincère désir 
de ménager un arrangement définitif. Dans cette circon- 
stance, rhabile diplomate déploya tant de finesse qu'il fit 
accroire aux vizirs que c'était uniquement pour céder à leurs 
désirs qu'il demeurait à Constantinople. 

Ce système lui réussit, et il parvint à conclure une nou- 
velle trêve de sept mois. 

Ayant obtenu plus de liberté, grâce à l'amitié qui lui était 
témoignée par le nouveau grand-vizir, le Dalmate Ali pacha, 
l'ambassadeur de Ferdinand en profita pour se livrer plus 
utilement à ses goûts scientifiques et littéraires. Or, il avait 
appris que, dans la Chersonèse taurique (Crimée), vivait une 
population qui parlait un idiome fort semblable à celui de sa 
patrie, le flamand. Cette tribu avait envoyé des ambassadeurs 
à Soliman. Busbecq saisit cette circonstance pour s'assurer 
de la vérité du fait : il les invita à sa table et en arriva à con- 
sidérer ces peuples soit comme des descendants des anciens 
Saxons, qui avaient été disséminés en difierentes contrées 
par Charlemagne, et dont les tribus les plus sauvages avaient 
peut-être été bannies jusque dans la Chersonèse, où elles 
avaient conservé longtemps leur nouvelle religion, soit comme 
des Goths qui s'étaient établis entre les îles de Gothie et de 
Procope. 

Avant de quitter Constantinople, Busbecq eut à déplorer 
une perte cruelle : Quackelbeen lui fut enlevé par la peste. 
Ce savant médecin avait entamé une correspondance avec 
Pierre-André Matthioli, de Sienne, professeur de médecine 
et de botanique à Prague, et lui avait envoyé une caisse de 
semences et de plantes jusque-là entièrement inconnues, 
parmi lesquelles il faut citer le Calamus aromaticm^ que l'on 
rencontre maintenant partout à l'état sauvage dans les 
endroits marécageux. Ce Calamus fut d'abord répandu par 
une culture progressive au moyen d'un procédé analogue 
à celui qu'on emploie pour VErigeron canadense, Matthioli 
donna le premier la description et le dessin de la racine et 



1 



sa PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

des feuilles du Calamus dans son célèbre Traité de botanique. 
L'empereur Maximilien II prit un soin particulier de cette 
plante, tenue pour très eflScace contre la peste, et il la cul- 
tiva dans son propre Jardin. Comme elle se multiplia extra- 
ordinairement, l'intendant du jardin impérial, Charles de 
l'Escluse, la propagea dans celui de la reine Elisabeth 
d'Angleterre; elle arriva bientôt ainsi en Belgique, car 
l'Escluse la communiqua à tous ses amis qui s'occupaient de 
botanique. 

Quackelbeen était particulièrement versé dans la numis- 
matique. Busbecq assure que cette science perdit par sa 
mort une grande quantité de notes précieuses qu'il se 
proposait de publier; il en avait envoyé plusieurs à Mat- 
thioli. Il avait aussi activement secondé son chef dans ses 
études d'histoire naturelle; et si l'on doit à Busbeciq la tulipe,, 
décrite pour la première fois en 1559 par Conrad Gessner^ 
le Pline de l'Allemagne, les botanistes ont de l^obligation à 
Quackelbeen d'avoir expédié à Matthioli le beau platane 
d'Asie qui fait l'ornement de nos jardins. 

Ce fut dans les derniers jours du mois d'août 1562 que 
Busbecq quitta la Turquie, emportant avec lui une trêve dont 
la durée était fixée à huit ans et qui assurait à Ferdinand la 
possession de la Hongrie. Il avait obtenu de plus la liberté 
de milliers d'Espagnols qui avaient été battus et capturés par 
les Turcs dans une tentative de descente sur le col de Tri- 
poli. Au mois de septembre, il était à Vienne, d'où il se 
rendit à Francfort, auprès de Ferdinand (devenu empereur 
en 1558), qui s'y trouvait pour faire couronner roi des? 
Romains son fils Maximilien. Sa mission était accomplie; il 
ne désirait plus que de quitter la diplomatie et les grandeurs 
des cours pour se retirer dans ses terres flamandes. 

Sept années passées au sein d'une population ennemie et 
redoutée de toute l'Europe avaient eu pour résultat d'arrêter 
pendant quelque temps la lutte entre l'Orient et l'Occident. 
Ce résultat inespéré, le monde en était redevable à son génie 



BUSBEGQ. 31 

diplomatique. Mais si les services rendus à la politique par 
le célèbre ambassadeur sont dignes des plus grands éloges, 
ceux qu'il rendit aux sciences et aux lettres n'offrent pas 
moins d'intérêt. Lorsque nous nous reposons à l'ombre des 
gigantesques marronniers d'Inde {^Esculus hippocastanum), 
nous devons nous rappeler que ce fat Busbecq qui le premier 
les envoya en Europe. 

Quoi de plus délicieux encore que le parfam du lilas, à 
l'ombre duquel Bernardin de Saint-Pierre voulait ériger un 
monument à Busbecq, qui l'apporta dans sa patrie sous le 
nom turc qu'il a gardé. Un botaniste a proposé de donner au 
lilas le nom de Busbecquia. Un observateur remarquable, 
qui, comme Busbecq, occupa plus tard la place de bibliothé- 
caire impérial à Vienne, Etienne Endlicher, qualifiait de 
Busbecquia nobilis un arbuste de l'île de Norfolk, genre de 
plantes de la famille des câpres. De Martins appela égale- 
ment Busbecquia YAtropa rliomboîdea. Busbecq introduisit 
encore dans sa patrie, sous le nom turc à'Élissaihj le Gladio^ 
lus communis^ cette belle fleur rouge dont les tubercules sont 
entourés d'une écorce réticulaire qui les rend invulnérables, 
et qui était particulièrement recommandée en Orient pour la 
guérison des blessures. Il fit venir d'Egypte des médicaments 
parmi lesquels nous citerons la racine de zédoaire {Radix 
zedoariœ)^ remède familier dans les Indes orientales, ainsi 
que les semences du grand et du petit Cardamomum^ qui sont 
prescrites aujourd'hui par la science. Busbecq avait acheté, 
en outre, pour une forte somme d'argent, des bézoards, autre- 
fois en très grande considération à cause de leur prétendue 
action contre les poisons. 

En parlant des trésors qu'il avait recueillis en Turquie, 
Busbecq dit, entre autres choses : « J'ai rapporté beaucoup 
de médailles antiques dont je ferai présent à l'Empereur; j'ai 
aussi beaucoup de manuscrits grecs, au nombre à peu près de 
deux cent quarante. Mon dessein est d'en enrichir la biblio- 
thèque impériale. Il y en a quelques-uns de fort rares et d'un 



32 PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

grand prix. J*ai ramassé avec grand soin, quand j'étais à 
Constantinople, tout ce qui s'y trouvait de ces sortes d'anti- 
quités. Je n'y ai laissé qu'un manuscrit de Dioscoride, fort 
usé, écrit en lettres majuscules, dans lequel il y a certaines 
plantes gravées, avec des verres ou des coupes, et à la 
fin un petit traité des oiseaux. Ce livre appartient au juif 
Hammon, fils du médecin de Soliman; j'aurais fort souhaité 
de l'avoir, mais il me Ta fait un prix si excessif que je n'ai 
pu l'acheter : cent ducats. La somme n'est pas trop considé-- 
rable pour l'Empereur; aussi ferai-je tous mes efforts pour 
l'engager à acquérir un ouvrage si précieux. » Et, en effet, 
il fut acquis par Ferdinand. C'est un manuscrit en parche- 
min, enluminé, très vieux et très rare, car il date du vi* siècle 
de notre ère et il fut composé par ordre de la princesse 
Julienne-Ânicie, fille de l'empereur Flavius Ânicius Olybrius, 
Encore aujourd'hui,' après treize siècles, on reste frappé 
d'admiration à la vue des dessins des plantes usitées en méde- 
cine de ce codex, supérieurement coloriés et exécutés d'après 
nature. 

Outre l'inscription d'Ancyre, Busbecq avait découvert un 
manuscrit deTite-Live, inconnu jusqu'alors, qu'il fit connaître 
à Nicolas Nikaultem, son ancien condisciple à Paris et, plus 
tard, ambassadeur impérial à la cour de Lisbonne* 

Le troisième volume des lettres de notre ambassadeur ren* 
ferme un projet de guerre contre les Turcs, alors la terreur 
et le fléau de la chrétienté. C'est un discours plein de science, 
de feu et d'enthousiasme. 

Malgré ses humbles projets de retraite, Busbecq était trop 
remarquable et trop remarqué pour rester dans l'obscurité 
de la vie domestique. Après avoir été appelé, en 1565, à la 
direction de la bibliothèque de la cour impériale, il se vit 
chargé d'une autre mission : Ferdinand lui confia l'éducation 
des jeunes archiducs, fils du roi des Romains, et Busbecq fit 
partie de la suite de Maximilien lorsque ce prince alla se faire 
couronner roi de Hongrie à Presbourg ; là, il fut créé cheva- 



BUSBEGQ. 33 

lier en présence et aux applaudissements de tous les ordres 
de TÉtat. L'année suivante, Ferdinand le décora à son tour 
du même titre, qui fut ajouté à celui de conseiller de TEm* 
pereur dont il avait été gratifié à son retour de Turquie. En 
1570, les deux plus jeunes fils de Maximilien, Albert et 
Wenceslas, partirent pour l'Espagne avec l'archiduchesse 
qui allait épouser Philippe II, devenu veuf pour la troisième 
fois ; Busbecq les y accompagna en qualité de gouverneur et 
de maître d'hôtel. Us allaient remplacer à la cour de Madrid 
leurs frères aînés, les archiducs Rodolphe et Ernest, qui s'y 
trouvaient depuis le commencement de 4564. Ceux-ci repri- 
rent le chemin de rx\llemagne au mois de mai 1571; Busbecq, 
qui y devait retourner avec eux, se démit de la charge qu'il 
remplissait auprès de leurs frères, et, à cette occasion, comme 
pour reconnaître les soins qu'il avait donnés à l'éducation de 
ses neveux, Philippe II lui assura six cents écus de pension 
viagère. Le duc d'Albe cherchait alors à l'attirer à Bruxelles, 
où il l'aurait placé à la fois au conseil d'État et au conseil 
pHvé; mais Busbecq refusa- L'empereur Maximilien (^), qui 
depuis plusieurs années déjà l'avait nommé conseiller d'État, 
venait de l'attacher à la maison de ses fils. L'archiduchesse 
Elisabeth avait épousé, en 1570, le roi de France Charles IX; 
ce prince étant mort en 1574, elle retourna l'année suivante 
à Vienne, où Busbecq devint le grand maître de sa maison. 
Il fut dans la suite envoyé en France pour administrer les 
domaines sur lesquels avait été assigné le douaire d'Elisabeth. 
La plupart des biographes de Busbecq ont avancé qu'en 
1582 il avait été désigné, par l'empereur Rodolphe II, pour 
son ambassadeur à la cour de Henri III; cela n'est guère 
probable : les lettres de notre célèbre diplomate, des années 
1582 à 1585, sur lesquelles on s'appuie, paraissent être plutôt 
d'un nouvelliste que d'un diplomate revêtu d'un caractère 
officiel. Ces lettres sont, du reste, un tableau intéressant du 

(«) n fut élevé à cette dignité en 1564. 



34 PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

règne de Henri III. Bnsbecq resta en France tant que vécut 
la reine Elisabeth. Cette princesse étant morte en 1592, il 
sollicita et obtint de TEmpereur l'autorisation d'aller fiair ses 
jours dans sa patrie. Il s'y rendait par la Normandie au mo- 
ment où cette province était, comme le reste de la France, 
en proie aux discordes civiles et religieuses des ligueurs et 
des huguenots. Des ligueurs l'assaillirent dans le village de 
Cailly, à trois lieues de Rouen. Après s'être emparés de sa 
personne, ils l'emmenèrent en l'attachant à un cheval. Ils le 
relâchèrent lorsqu'ils eurent constaté sa qualité d'ambassa- 
deur; mais cette agression brutale porta une grave atteinte 
à la santé d'un vieillard que tant de rudes travaux avaient 
éprouvé. Le 18 octobre 1592, il succomba à une fièvre vio- 
lente, au château de Maillot, à Saint-Germain, près de Rouen, 
dans lequel on lui avait donné l'hospitalité. Sa dépouille 
mortelle fut déposée avec une grande pompe dans l'église du 
village, et son cœur porté à Bousbecque pour y être conservé 
dans le caveau de sa famille, en l'église de Saint-Martin. 

Cette seigneurie, située dans l'ancienne châtellenîe de 
Lille, fut unie à plusieurs fiefs, et érigée en baronnie par 
lettres patentes de l'archiduc Albert, du 50 septembre 1602, 
en faveur de Charles d'Ydeghem, chevalier, seigneur de 
Bousbecque et de Wiese, grand bailli d'Ypres f ). 

Busbecq n'était pas seulement un diplomate de premier 
ordre; il était encore un des hommes les plus savants du 
XVI* siècle; il pariait sept langues: le latin, l'italien, l'espa- 
gnol, le français, l'allemand, le flamand, l'esclavon; et aucune 
des branches des connaissances humaines ne lui était étran- 
gère, n avait tout appris et tout approfondi. Comme écrivain, 
la pureté, l'élégance de son style lui assignent un rang dis- 
tingué parmi les hommes marquants de son siècle. On a de 
lui : — I. Quatre lettres où il fait le récit de son ambassade en 
Turquie; elles sont adressées à Nicolas Micault, seigneur 

(*) Dalle, Histoire de Bousbecque, 1880, 1 vol. in-8<*. 



BUSBECQ. 35 

d'Indevelde, conseiller au conseil privé des Pays-Bas. Les 
deux premières^ consacrées à son premier voyage, furent 
publiées, sans sa permission, à Timprimerie plantinienne, à 
Anvers, en deux éditions différentes, 4581 et 1582, in-8*, 
sous ce titre : Iiinera Constantinopolitanum et Amasianum, et 
de re militari contra Turcos instruenda consilium. Sept années 
plus tard, elles parurent eiisemble à Paris, sous les yeux et 
par les soins de l'auteur; elles étaient intitulées : A. -G. Bus- 
becquii legationis Turcicœ Epistolœ /F, in-8**. Hotman les cite 
comme des modèles et Scaliger en parle avec de grands 
éloges. Aussi eurent-elles plusieurs éditions et furent-elles 
traduites en allemand, en français, en hollandais et en an- 
glais. — IL Lettres à l'empereur Rodolphe II sur les affaires 
de France \ elles parurent à Louvain en 1630, sous ce titre : 
Epistolœ ad Rodolphum II Imp. à Gatlia scriptœ, editœ a 
J.-B. Houwaert, in-8*, et à Bruxelles, en 1651, in-8*, sous le 
titre de A. -G. Bmbequii Cœsaris apud regem Gall. legati epistolœ 
ad Rudolphum II, Imperat. e Bibliotheca J.-B. Houwaert, etc. 
L^abbé Buchet, chanoine d'Usez, en donna une traduction 
française, Amsterdam, 1718, in-12, et Continuation des mé- 
moires de littérature et d'histoire, t. XI, 2* partie, 1731. Ces 
lettres jettent une vive lumière sur le caractère de Henri III, 
de Catherine de Médicis, du duc d'Anjou, du roi de Navarre, 
de Marguerite de Valois et sur les événements du temps. Une 
édition complète de ces deux ouvrages, comprenant aussi 
l'opuscule De re militari et une allocution de Busbecq adressée 
à Ferdinand P' en 1562, a été traduite en français par Louis- 
Ëtienne de Foy, chanoine de Meaux, avec de nombreuses notes 
historiques et géographiques. Je m'en suis constamment servi. 
Busbecq laissa en manuscrit deux ouvrages qui ne sont pas 
parvenus jusqu'à nous ; l'un portait pour titre : De vera nobi- 
litate; l'autre : Historia Belgica trium fere annorum quitus dux 
Alenzonius in Belgio, versatus est. On doit surtout regretter la 
perte du second (^). 

(*) Outre les sources originales sur Busbecq, j*ai consulté : 1® les remarquables 



36 PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

Nous ne devons pas oublier, en terminant cette revue des 
humanistes de la Renaissance aux Pays-Bas, Arnould Mani- 
lius, ou De Man, qui, né à Gand vers 4550, s'appliqua avec 
ardeur à l'étude des lettres grecques et latines. Après avoir 
été se perfectionner à Paris (1564), Manilius devint l'ami de 
Charles de Rym, Gantois et ambassadeur de Maximilien II 
auprès de Sélim II et d'Amurat III. Il le suivit à Constantin 
nople, où il approfondit davantage encore la langue grecque* 
De retour en Allemagne, il s'occupa de la collation d'un 
grand nombre de manuscrits dont il avait fait l'acquisition et 
qu'il se proposait de publier, lorsqu'il en fut empêché par la 
mort f). 

A la tête des jurisconsultes de la même époque, nous 
devons placer le nom d'un homme modeste déjà recommandé 
par l'estime d'Érasme et deClénard, et à qui la science du droit 
en Belgique a les plus grandes obligations, celui de Mudée, 
le premier réformateur de l'éloquence judiciaire dans notre 
pays. Si les plus savants traités composés par les élèves qui 
sortirent de son école sont encore des guides pour la magis- 
trature et le barreau, le souvenir du maître avait disparu, et 
chacun pouvait se demander, non sans raison, qui fut Mudée, 
quand il vécut et ce qu'il fit pour mériter qu'on le tirât de 
l'oubli (^. C'est ce que nous allons rappeler sommairement. 

Gabriel Mudée {Van der Muyden) naquit à Brecht, près 
d'Anvers, en 1500 f). Envoyé très jeune à l'université de 
Louvaîn, il sut se faire connaître tout d'abord avantageuse- 
ment de Clénard et d'un autre philosophe également remar- 
quable, Alard, d'Amsterdam (^). Il s'acquit aussi l'amitié 



articles de Bayle et de la Biographie universelle ; 2° ceux de de Reiffenberg, dans 
les Archives philologiques ; 3° de Heffher, dans les Bulletins de l* Académie de 
Bruxelles, annexe de 1853-54, p. 121-146; 4® de Saint-Génois, dans les Voyageurs 
belges, t. I, p. 5-35; 5^ de M. Gachard, Biographie nationale, t. III, 1, p. 181-191. 

(*) Van dkr Aa, lettre M, p. 144. 

(2) Spinnael, Trésor national, t. II, p. 281. 

(») n mourut en 1560. 

(4) Mort à Louvain en 1544. 



MUDÉE. 37 

d'Érasme au même collège du Lis, où ce philosophe avait 
l'habitude de loger pendant qu'il séjournait à Louvain Q. 

Après avoir fréquenté plusieurs universités de France et 
s'être fait entendre en diverses causes au parlement de Paris, 
Mudée obtint (1547) à Louvain la chaire primaire de droit, 
et telles furent la profondeur de sa science et l'élégance de 
sa diction que plus de 2,000 étudiants vinrent de toute 
part assister à ses leçons. Charles-Quint, que son despotisme 
n'empêchait pas de distinguer les hommes de valeur qu'il 
voulait s'attacher, appela Mudée au conseil d'État f). 

Ce jurisconsulte introduisit en Belgique la nouvelle méthode 
d'enseignement qui consistait à joindre, pour l'intelligence 
et l'interprétation des textes du Digeste et du Code, les 
secours plus particulièrement appropriés que peut fournir la 
connaissance des lettres anciennes et l'étude de l'antiquité 
aux lumières de la philosophie, ce flambeau de toutes les 
sciences libérales. Cette méthode si pleine de rénovation et 
de goût f) mit un terme à la méthode obscure et barbare 
des glossateurs que leurs successeurs plus récents, tels que 
Barthole, Balde, Paul de Castro, Alexandre et d'autres avaient 
déjà notablement améliorée, sans cependant la dégager de 
ses vices essentiels, c'est-à-dire de ce dédale de citations, 
faites sans discernement, de toutes les opinions controver- 
sées; de cette application outrée d'une dialectique plus sub- 
tile que sensée; de cette manie de distinctions, divisions et 
subdivisions sans fin et sans fond (^). 

C'est cette méthode difiiise qu'Alciat avait entrepris avec 
succès de faire cesser en Italie et en France; toutefois, l'hon- 
neur de faire l'application et le développement de la méthode 

(*) Paquot, Fastes Academici LoDanienses, t. I, f. 269. (Manuscrit de la biblio- 
thèque de Bourgogne, n*» 17567.) — Spinnabl, p. 284. 

(2) Paquot, l. c. — SpinxNael. p. 284 et 285. 

(3) « Ut erat politioribus literis et antiquitatis notitia probe imbutus, juris- 
prudentise amœniusque tractandse ac docendaeLovaniicum J.Hopperoauctor fuit. » 
(Paquot, f. 269.) 

(*) Paquot, l, l. — Spinnael, p. 285. 

T. II. 3 



SS PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

nouvelle fut réservé à Cujas, qui s'acquitta de cette tâche 
difficile avec toute la supériorité qui lui a valu le glorieux 
titre de prince des jurisconsultes modernes. Pour la Bel- 
gique, Gabriel Mudée fut le premier protésseur qui eut le 
talent de s'émanciper de l'analyse stérile et décharnée dos 
lois des Pandectes et du Code. Il se hâta d'abandonner cette 
sorte d'ex^èse dépourvue de tous les moyens nécessaires 
d'éclaircissement, pour la méthode synthétique que les trésors, 
généralement trop peu appréciés encore de la littérature, de 
l'histoire et de la philosophie, dans leurs rapports avec la 
jurisprudence romaine, étaient seuls capables de produire f). 

Ce n'est pas que l'université de Louvain renonçât tout â 
coup à la dialectique d'Aristote. il est vrai qu'elle ewt le hom 
esprit de retrancher les criants abus qu'on €n avait faits 
ailleurs ; mais la fameuse maxime : Qui bme distinguk berm 
docet, juste sous beaucoup de rapports, resta la base de Feaî- 
seignement de Y Aima Mater, et les élèves de Mudée ne la r^u- 
dièrent pas tout à fait f). 

A l'exemple de la nouvelle^ école qui venait de se faire jour 
avec éclat dans les universités de France et dont il avait 
suivi les premiers interprètes à Bourges et ailleurs, Mudée 
adopta pour son enseignement la forme des commentaijies ^ 
des traités complets sur chaque matière distincte des titres 
du Digeste et du Code. 

Ce qui fait plus d'honneur à Mudée que sa science, c'^stsa 
tolérance : il avait en horreur les édite sanguinaires de 
Charles-Quint contre les protestants et il ne se disait pas 
faute de prêter aide et assistance à <;eux que ces édits attei- 
gnaient. En tout état de cause, il conseillait de les appliquer 
avec modération. Aussi n'était-il pas en odeur de sainteté 
auprès des théologastres de l'époque f). 

Parmi ses premiers disciples, il faut pardculIèremenA dis- 

C) -Spinniœl, p. ses «t ^6. 

(*) Paquot, f. 269. — Spinnael, p. 286. 

(^) Melch. Adami vitœ ffermanorumjuHmfBns^ormn Mpah^cerum^ €.'Ôfi. 



DISCIPLES Bfi MtJDÉE : WESEI^EEKE, BAUDUIN. 39 

tingu^r rAaTersois Mathieu de Wesenbeke, qui, docteur à 
l'âge de dix-neuf ans (1550), alla k son tour visiter les univer- 
sités de France. Il eut occasion d'entendre à Paris le fameux 
Ramus, l'adver^ire le plus décidé de la philosophie d'Aris- 
tote, toujours en grande vénération à Louvain. Les opinions 
novatrices de Ramus, partisan aussi ée la réforme religieuse, 
exercèrent une si forte influence sur Wesenbeke, qu'il adopta 
tout à la fois ses principes de philosophie et de protestan- 
tisme; de sorte que, revenu en Belgique, il fut obligé d'en 
sortir presque aussitôt pour n'y plus rentrer, compromis 
qu'il était par son changement de religion. Il se retira alors 
en Allemagne, où il obtint d'abord, à léna (1556), une chaire 
de droit qu'il occupa avec distinction jusqu'en 1569, puis il se 
rendit à l'université de Wittenberg, où il enseigna avec non 
moins de succès. La réputation qu'il acquit dans toute la 
Germanie attira sur lut 1^ faveurs de l'électeur Maurice de 
Saxe, qui le nomma membre de son conseil privé, et de l'em- 
pereur Maximilien U, qui non seulement lui confirma la 
noblesse dont il jouissait en Belgique, mais encore le nomma 
noble d'Empire (1571) {'). 

Dans toute cette carrière f), Wesenbeke enseigna d'après 
la naéthode de Mudée, déjà en vogue dans les meilleures 
écoles de France, tandis que les universités d'Allemagne 
continuaient à se traîner servilement dans la vieille ornière 
d'Accurse et de fiartole et ne purent s'en dégager que vers la 
fin du xvn® siècle, malgré les eflforte de Wesenbeke et de 
quelques-uns de ses disciples ou de ses imitateurs dans ces 
r^ons hyperboréennes f). 

A certains égards, la doctrine que Wesenbeke y avait intro- 
duite diflférait de celle de Mudée en ce qu'il avait emprunté à 
Ramus la forme de sa dialectique, dont le critérium consis- 
tait dans une classificadon de causes absolues. Appliqué aux 

(*) Voir Biographie universelle, a.rt. WesenôeÂe, et Spinnael, p. 288. 
(^ W ffl CT M c e laofwn^ le 5 jmn 1586. 
(') SpiNNjka^ f, S88, 



40 PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES, 

sciences exactes, ce système aurait pu être plausible jusqu'à 
un certain point ; mais il devenait essentiellement vicieux 
dans son' application aux jsciences morales. Quel secours 
intellectuel pouvait, en effet, tirer la jurisprudence civile de 
la distinction des causes matérielles, formelles, efficientes et 
finales, quand l'intelligence parfaite du système de législation 
romaine semblait désormais devoir se puiser dans la méthode 
historique et philosophique, qui fut la grande idée d'Alciat, 
qui devint celle de Mudée, et dont le perfectionnement devait 
faire la gloire de Cujas? 

C'étaient les raisons déterminantes des jurisconsultes de 
l'ancienne Rome qu'il fallait connaître, son histoire littéraire, 
ses antiquités civiles et politiques, ses différentes écoles de 
droit; c'était l'appréciation véritable du dogme de la philo- 
sophie stoïcienne, qui exerça une si grande influence sur les 
doctrines juridiques. Mais ce n'était que substituer un abus 
nouveau aux nombreux abus des glossateurs que de cher- 
cher, comme Wesenbeke, ces motifs dans une classification 
arbitraire de causes métaphysiques, auxquelles les juris- 
consultes romains n'ont jamais songé. Mudée, de son côté, 
était resté fidèle à la dialectique d'Aristote, autant que le 
permettait et que l'exigeait la méthode encore peu affermie 
de l'école nouvelle, laquelle resta privée, jusqu'à l'avènement 
de Cujas f ), de la connaissance et de l'emploi de beaucoup de 
matériaux historiques grecs qui devaient servir à une plus 
complète intelligence des textes {^. 

La méthode de Wesenbeke, en Allemagne, devint celle 
d'une école particulière, qui n'était plus celle de Mudée, mais 
qui en resta un démembrement auquel fut attachée la déno- 
mination spéciale d'école des Ramistes. L'utile commentaire 
de Wesenbeke sur les Pandectes fut même conçu dans la 
forme des Paratitles de Cujas; mais les éditions qui en ont 



(*) Cujas commença à professer les instttutes en 1547 et mourut en 1590. 
(*) SpiNNA^L, p, 288-290, et l'article cité de la. Biographie universelle. 



VIGLIUS. 41 

été publiées en Belgique ont été corrigées dans tout ce qui 
pouvait y avoir trait au protestantisme (^). 

Quoi qu'il en soit, par son enseignement, Wesenbeke dota 
la Belgique d'un véritable titre à la reconnaissance de l'Alle- 
magne, car ce fut ce disciple de Mudéc qui révéla à deux 
grandes universités de ce pays la méthode de rénovation 
adoptée par son premier maître de Louvain f). 

Un autre élève de Mudée, non moins remarquable que 
Wesenbeke, François Baudouin, d'Arras, embrassa comme 
lui le protestantisme, durant son séjour en France, où il 
connut Budé, Bèze et Charles Dumoulin. Pendant son pro- 
fessorat, il introduisit la nouvelle tnéthôde d'enseignement 
du droit civil et continua à suivre, dans ses leçons, les traces 
de l'illustre Gabriel f)- 

A l'exemple de Mudée, de Wesenbeke et de Baudouin, 
d'autres Belges visitèrent avec succès les universités de 
France. Les nombreuses pérégrinations de ce genre contri- 
buèrent, sans doute, à faciliter l'introduction en Belgique de 
la méthode nouvelle et à familiariser bientôt les auditeurs de 
Mudée avec son genre d'enseignement. 

Le plus considérable de ces visiteurs belges dans les uni- 
versités de France fut, sans contredit, le fameux Viglius de 
Swichem ab Aytta, qui fut élevé par Gharles-Quint aux plus 
hautes dignités. Né au château de Barrahuis, en Frise 
(19 octobre 1507), Viglius vint en 1522 à Louvain, apprendre 
le grec au Collège des Trois- Langues et les premiers éléments 
du droit à l'Université. 

Après y avoir passé quatre ans, il alla à Dôle, ouvrit 
une correspondance avec Érasme, qui le mit en rapport avQc 
Alciat, et se rendit, en 1529, à Avignon, où enseignait ce 
grand jurisconsulte; de là, il fut à Bourges, et enfin il reçut 
le bonnet de docteur à Valence, en Dauphiné. Après le rappel 

(*) Spinxael, p. 290. 

(') Td., ibid, 

(3j Id., p. 290 et 291. 



42 PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

d'Alciat en Italie, Viglius occupa sa chaire à Bourges, y 
enseigna pendant deux ans, visita ensuite les universités 
d'Allemagne et d'Italie et s'arrêta à Padoue, où il fit pendant 
un an des leçons sur les Institutes de Justinien. Ce fut alors 
qu'il songea à revenir dans sa patrie, en y rapportant un des 
monuments les plus précieux de la jurisprudence, qu'il fît, 
le premier, connaître en Belgique : c'était la paraphrase des 
Institutes de Théophile, dont le manuscrit avait été trouvé 
dans la bibliothèque du savant cardinal Bessarion, à Venise. 
Pour suppléer aux lacunes que présentait ce Codex dans son 
état de vétusté, il s'en était procuré une autre copie plus 
complète. Ces deux copies ont été longtemps conservées à 
Louvain, datis le collège érigé par la munificence et sous le 
nom de Viglius. La paraphrase, publiée en 1534 a Bàle, fut 
réimprimée en 1536 avec des notes de l'humaniste Nannius. 
Un peu après, le jurisconsulte brugeois Jacques Curtius 
(De Corte) en donna une nouvelle traduction latine. Viglius 
a laissé également des commentaires sur les titres X à XIX du 
second livre des Institutes de Justinien (Baie 1534) (^). Ces 
commentaires eurent un grand succès et furent vendus en 
peu de temps dans les principales villes d'Europe. Tout 
porte à croire que si Viglius, à son retour dans sa patrie, 
n'avait pas été appelé aux plus hautes fonctions et, dans la 
suite, absorbé par les premières charges de l'État, il aurait 
disputé au modeste Mudée la gloire qu'il s'est acquise seul 
dans le professorat de la nouvelle école. Ce qui augmenta 
cette gloire, ce fut la foule de noms que Mudée concourut à 
rendre illustres, parmi lesquels celui d'André Eloi De Backer 
(Baccherius) à qui Poperinghe doit un monument. Après 
avoir été reçu docteur à Louvain et après avoir exercé comme 
avocat au Conseil de Flandres, il alla se fixer à Bourges, où 
il brilla à côté de Cujas et sans être éclipsé par celui qui est, 

(*) Commentaria in X Titulos Institiitioniim juris cimlis. Quitus omnia pêne 
testamentoriim jura eleganter ac dilucide explicantur. — Basil., 1534, in-folio. 
(2) GoKTHALS, Lectures, etc., t. III, p. 67. 



■■W.MM I "■ ■U'!il- , j 



DISCIPLES DE MUDÉE : HOPPERS, WAMÈSE. 43 

avec Dunioulin, le plus gmnd jurisconsulte que la France ait 
produit f). 

Jacques Revard de Lisseweghe, près de Bruges, que Juste- 
lipse sç plaisait à désigner sous le nom de Papinien belge, et 
dont les savaitfs ouvrages sur le droit historique ont devancé 
de près de deux siècles les travaux de même genre de 
Byukershoek, s'était aussi formé à l'école de Mudée; il fut 
appelé à iwe chaire de droit dans l'université de Douai, créée 
p^ Philippe II (\ 

Mais entre tous Jes résultats de renseignement de Mudée, 
le plu« brillaqt fut, sans contredit, la promotion au doctorat 
de quatre de ses élèves devenus des hommes célèbres : Hop- 
pers, Wamèse, Yendeville et Peck f). 

Jpachim Hoppers (Hopperus) était né d'une très ancienne 
JEamille à &ieek, en Frise, le 44 novembre 1523. Ses pre- 
mières fonctions publiques furent le professorat dans la 
faculté de droit de cette même université de Louvain, où il 
coopéra puissanament à étendre et à affermir la méthode de 
Mudée, dont il suivit toutes les traces {% Il écrivit des traités 
divers sur la jurisprudence, consacrés pour la plupart à 
l'exposition didactique de la méthode nouvelle, dont l'appli- 
cation et le$ progrès n'étaient sortis, jusqu'à lui, que de la 
chaire du professeur. Il n'abandonna l'enseignement que pour 
de plus impérieux devoirs^ en entrant au conseil souverain 
de Malines et dans le conseil privé du roi Philippe II f). 

Le Liégeois Jean Wamèse (Wamesius)f) se voua tout entier 
à l'ei^eignement du droit civil et du droit canon à l'univer- 
sité de Louvain, où il mourut en 1590, l'année même où la 



(*) SppjNABîL, p. 291-294. 

{«) Id., p. 294. 

(3) lD.,ibid. 

(*) « Hopperus juvenum studia, ad puriorem veterum juris rationem inflexit, 
quod Gab. Mudaeo, quamquam eruditissimo, hactenus difScile fiierat, obstantibus 
barbarorum decretis. » (Paquot, f. 276.) 

(5) Paquot, f. 275 et 276. — Spinnakl, p. 294 et 295. 

(6) Né en 1504. 



44 PÉDAGOGUES ET JUIilSCONSULTES. 

France perdit Cujas. A un esprit prompt et facile, à un juge- 
ment sain, à une mémoire prodigieuse, à un travail infati- 
gable, à des connaissances profondes, il avait joint la pratique 
du barreau et s'était fait remarquer par une rare éloquence, 
ce qui lui avait valu cet éloge qu'il était le plus grand juris- 
consulte de tous les orateurs de son temps, comme il était le 
plus éloquent de tous les jurisconsultes ; double louange que , 
n'avaient méritée que séparément, dans l'ancienne Rome, Cras- 
sus comme orateur, et Scevola comme jurisconsulte (^). Égale- 
ment capable de manier les affaires publiques, il vit souvent le 
gouvernement recourir à ses lumières pendant les orages de 
la révolution. Deux ouvrages remarquables de Wamèse furent 
le fruit de sa pratique consommée des affaires du barreau ; 
ils contiennent ses avis et ses consultations, l'un en matière 
de droit canonique, l'autre en matière de droit civil, et 
peuvent encore servir à faire connaître l'état de la jurispru- 
dence des cours de justice de l'époque dans les questions 
usuelles et pratiques relatives aux traités de donations entre- 
vifs, aux testaments et aux contrats anténuptiaux. Ils consti- 
tuent, pour ainsi dire, le second recueil de décisions judi- 
ciaires que nous ayons en Belgique après le volume de 
conseils judiciaires du président Everard, qui appartient 
plutôt au XV® siècle f). 

Les recueils de Wamèse ne furent publiés qu'après sa mort, 
par ses deux neveux qui, à leur tour, occupèrent le premier 
rang comme jurisconsultes, savoir : Gérard de Courselle, de 
Liège, et Etienne Weyms, de Voerda, son neveu par alliance; 
l'un et l'autre étaient des élèves distingués de son école, dans 
l'université de Louvain. L'ouvrage de jurisprudence le plus 
remarquable de Gérard est son cours ou ses prélections sur 
le code de Justinien, monument aussi estimé que le code ^ 
d'Antoine Fabre, vrai trésor de droit romain. Weyms ensei- 

(^) « Ut unus esset et Crassi instar eloquentiam jurisperitissimus et instar Scœvolse 
jurisperitorum eloquentissimus. »» (Paquot, f. 275.) 
(«) Paquot, f. 275 et 276. — Spinnael, p. 295 et 296. 



■^- 



DISCIPLES DE MUDÉE I VENDEVILLE, PEGK. 4S 

gna, lui aussi, avec distinction dans la même université. On a 
de lui un traité curieux comme ouvrage de droit public, sans 
forme d'analyse des dérogations apportées par le concile de 
Trente aux anciennes constitutions impériales (^). 

Jean Yendeville était né à Lille le 24 juin 4527. Ce fut 
après avoir déjà pratiqué comme avocat au conseil d'Artois 
qu'il vint prendre le titre de docteur sous Mudée. Après la 
mort de sa femme, qui était d'une famille patricienne de 
Louvain, il se fit prêtre et devint évêque de Tournai en 1588. 
Ce fut lui qui provoqua la création de l'université de Douai 
et qui, par sa munificence, sauva le collège du Faucon, à 
Louvain, d'une ruine imminente. Il avait écrit sur le droit, 
mais sa promotion à l'épiscopat le dissuada de livrer ses écrits 
à la presse ; on cite parmi eux une Conférence de redit per- 
pétuel de Salvius Julien et du Code de Tliéodose avec le corps de 
lois de Justinien f). Il est à regretter qu'une telle œuvre n'ait 
pas vu le jour f). 

Faut-il ajouter que la grande science et les grandes vertus 
privées de Yendeville ne l'empêchèrent pas d'être un des plus 
serviles adorateurs de Philippe II, à qui il ne rougit pas de 
débiter cette nauséabonde flagornerie : « Sire, il n'y a parmi 
les prédécesseurs de Votre Majesté aucun qui puisse vous 
être comparé, et il faut, pour trouver un souverain d'un 
aussi grand mérite devant Dieu, remonter jusqu'à saint 
Louis ('*). » 

Pierre Peck, de Zierickzée, devint le collègue de son 
maître dans l'enseignement du droit. Il professa avec distinc- 
tion pendant près de quatre ans et devint conseiller de 
Brabant en 1586, après avoir donné, dans différents traités de 
jurisprudence qu'il publia, des preuves multipliées de son 

(*) Paquot, f. 281-283. — Spinnael, p. 296 et 297. 

(«) Paquot, f. 533 et 534. — Spinnael, p. 297. 

(') On n'a publié de Vendeville que le Commentaire sur le droit canonique, 

i^) ZoËs, De Joannis VenduiUii, episcopi Tornacensis, juris lUriiisque doctoris, 
consiliarii Régis catholici in consilio privato, tita, Duaci, 1598, p. 20. — Conf. 
Paquot, f. 533 et 534. 



46 PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

savoir. Outre des commentaires sur divers titres des Paji- 
dectes, et du Code relatife à la loi rhodienne et à d'autres 
matières de droit maritime, — que Vinnius illustra de ses 
savantes notes, plus d'un siècle après, — il s'occupa de ques- 
tions pratiques se rapportant à notre jurisprudence coutu- 
mière, telles que les saisies, les amortissements et les testa- 
ments de gens mariés. A propos de cette dernière partie, on a 
conserve le souvenir d'une anecdote singulière, laquelle est 
bien propre à faire voir que l'homme le plus capable de 
donner d'excellents conseils sur les affaires d'autrui est sujet 
à Terreur dans l'appréciation et le règlement de ses affaires 
personnelles : le testament de Peck, ayant fait après sa mort 
l'objet d'un procès, fut annulé par le grand conseil de Malines 
pour les vices dont il était entaché ; l'ouvrage de l'auteur ne 
put aider à faire valider son propre acte; peut-être même 
fut-ce l'omission ou l'oubli des sages prescriptions du livre qui 
lit anéantir le testament. Les œuvres du savant jurisconsulte 
ne perdirent rien, toutefois, de la juste considération qu'elles 
méritaient. — Peck laissa un fils qui ajouta à la splendeur de 
son nom par les charges importantes dont il fut successive- 
ment revêtu dans la robe et dans la diplomatie, et par la 
dignité de chancelier de Brabant f ). 

De la même école sortirent encore deux autres savants du 
plus grand mérite, qui fondèrent tout d'abord la réputation 
de l'université de Douai : le Gantois Baudouin Vanderpiet, 
dont on disait : Propter unum Vanderpietum floret Duacum, 
et le Louvaniste Pierre Yan der Aa, qui devint, après son 
professorat, conseiller de Brabant. On a de lui un excellent 
traité sur lès créances privilégiées f). 

La carrière professorale de Mudée ne fut malheureusement 
pas aussi longue que celle de Cujas; mais les seize années 
qu'il y consacra furent l'aurore d'une ère de splendeur pour 
l'école de la première université de nos provinces, dont 

(*) Spinnael, p. 298 et 299. 
(2) Id., p. 299. 



ÉCOLE DE MUDÉE : VANDERPIET, LEONINUS. 47 

l'éclat ne devait se ternir qu'au bout de deux siècles de 
succès (^). 

Albert de Leeuw, plus connu sous le nom de Leoninus f), 
succéda à la chaire de Mudée et continua d'y professer avec 
la même distinction. Deux des principaux ouvrages de juris- 
prudence qu'il a laissés prouvent qu'il était un profond 
jurisconsulte : c'est une centurie de concilia et quatre livres 
emendationum. Leonmns fut, en outre, un homme politique, et 
il prit une très grande part aux affaires publiques dans la 
révolution du xvi® siècle f). 

(*) Spinnael, p. 301. — Je renvoie, du reste, aux divei's articles de la Biographie 
U7iiverselle, que j'ai mis à profit. 
(*) Il naquit vers 15*20 à Bommel, en Gueldre. 
(3) Paquot, f. 272 et 273. — Spinnael, p. 301 . 



.«^^"^ 



i 



CHAPITRE IX. 

LOUIS VIVES. 

Je reviens aux belles-lettres et à la philosophie pour 
m'occuper d'un des plus illustres amis d'Érasme, Jean-Louis 
Yivès, né à Valence en 1492. 

C'est en Italie que les humanistes espagnols avaient cherché 
leurs inspirations, dès la fin du xvi^ siècle. « Antoine de 
Lebrixa est le précurseur le plus remarquable de cette classe 
de penseurs et d'érudits. A leur approche, la vieille scolas- 
tique frémit. Vives raconte qu'à Valence, son vieux maître, 
voué à la routine de l'école, faisait déclamer ses élèves contre 
les novateurs; lui-même avoue avoir composé ainsi contre 
Lebrixa des déclamations détestables, mais vivement applau- 
dies. Des succès de ce genre ne pouvaient séduire un homme 
tel que Vives, l'esprit le plus judicieux de son temps », et à 
qui l'avenir réservait une place entre Érasme et Budée dans 
ce glorieux triumvirat où il brille par le jugement autant que 
ses deux rivaux par l'éloquence et l'invention. Aussi accu^ 
sait-il particulièrement les Espagnols d'être les défenseurs 
de la vieille citadelle de l'ignorance (^). 

Jeune encore. Vives quitta sa patrie pour aller étudier la 
dialectique à Paris, dont l'université était regardée comme 
le foyer de la philosophie et de la théologie, mais dont, en 
réalité, l'enseignement était déplorable. Lorsqu'il s'y pré- 
senta, on lui dit que la grammaire et les langues étaient 
l'école de toute impiété, et le Gantois Dullaert, qui était rec- 

(*) jGuARDiA, Revue des Deux Mondes, 1860, t. XXVIIT, p. 464. — Ritter, 
Geschichte der Philosophie y t. IX, p. 438. 



SES ÉTUDES A PARIS. 49 

leur de cet établissement, se hâta d'ajouter : « Plus vous serez 
bon grammairien, moins vous serez bon jurisconsulte (^). » 

D'autres écrivains de ce temps dépeignent Paris sous les 
traits les plus sinistres : ils parlent de l'ignorance, de l'arro- 
gance et du charlatanisme de ses professeurs (^, de la cherté 
de ses vivres f), de la fourberie de ses habitants, de la cruauté 
de ses juges et de ses bourreaux, qui n'avaient pas besoin des 
ordres du duc d'Albe pour arracher la langue à leurs victimes 
et pour la leur jeter à la face (^). 

Vives regrettait le temps précieux qu'il y avait perdu dans 
les subtilités de la scolastique; il aurait désiré pouvoir acheter 
à prix d'argent l'art de débarrasser sa tête des choses sans 
goût et sans valeur qu'il y avait accumulées dans cette triste 
école, et plus tard il remercia Dieu d'avoir appris à connaître 
la véritable science et d'être sorti de ces ténèbres cimmé- 
riennes f). 

Dès lors, l'université parisienne ne fut, à ses yeux, qu'une 
vieille femriie qui, après un âge de huit siècles, ne faisait 
plus que conter des sornettes et approcher de la mort. Il 
n'avait que du dédain pour les chicanes de mots et pour ce 
latin barbare qu'on lui avait appris dans la capitale de la 
France. Aussi, quel ne fut pas son enthousiasme pour l'anti- 
quité classique, la Bible et les Pères! « Je ne puis me taire, 
disait-il, sur les torts irréparables que l'on fait aux âmes, en 
inculquant toutes ces absurdités aux prêtres et aux moines. 
J'en ai connu un qui, ayant apjiris que saint Augustin était 
un bon dialecticien, se jeta avec fureur sur ses œuvres et fut 
vivement contrarié qu'il ne s'y trouvât une syllabe des ânes, 
des instances, des cas, des réduplicatifs, et qu'un si grand théolo- 
gien, en traitant de la Trinité, n'eût pas dit un mot de la 

(*) Meiners, Yergleich der Sitten und Yerfassung des Mittelalters , t. lï, p. 737, 
(*) Bertius, Illustrium et clarorum virorum epistolœ selectim^e^, Lugd. Bat^ 
1617, p. 60 et 61. 
(5) Id., ;. c.,p.61. 

(^) l'D.yl, c. Ex liUetia, anno 1842, die \8jiiln, p. 41. 
(*) E tenébris istis cimmeriis. 



î 



80 LOUIS TITÈS. 

distinction complète et incomplète, de la pasiicuimi&ation, de lu sm^ 
gularisation, etc. Comment Augustin aTait-il pu écrire sur le 
baptême, sans résoudre les qu^estions que Toici : A^ua requi-^ 
ritur ad baptizafdum et adhaptèmmdum refuiritur afua. Au detur 
minima aqua quœ exigitmr, minimm quœ mm exigitur, maxima 
quœ requiritur, maxima qnœ mm requiritur.,.? etc. » Vi%^ 
ajoutait que saint Augustin n'avait pas touIu répondre à ces 
questions, parce qu'il écrivait le latiii et quune langue aussi 
pure ne pouvait pas être employée pourde telles absurdités (^). 

Toutes les sciences cultivées pendant le xv* siècle avaient 
été devancées par la philologie, qui, grâce à la renaissance 
des lettres grecques et latines, aTait produit une heureuse et 
spirituelle imitation des anciens, mis en circulation une 
masse étonnante d'idées nouvelles et arraché à l'oubli une 
infinie variété de connaissances, tellement que dans le cours 
du xvf siècle il n'y avait plus ni science, ni art sur lesquels 
la philosophie n'eût exercé son influence, que cette influence 
fut telle que FÉglise et l'État ^e virent dans la nécessité de la 
reconnaître et que la philosophie dut suivre ce mouvement, 
dont elle avait à attendre sa rénovation f). 

Comme tous les peuples civilisés de l'Europe avaient pris 
part à ces immenses eflbrts de la philologie, son action 
sur la philosophie donne l'idée la plus générale de la civili- 
sation à cette époque. Aussi, la France, l'Italie, l'Espagi^, 
l'Allemagne, les Pays-Bas produisirent-ils des hommes qui 
cherchèrent à donner une forme nouvelle à la philosophie ^• 

On le voit, elle était loin d'être terminée, cette lutte ardente 
contre la scolastique, dont les humanistes étaient les adver- 
saires les plus acharnés. Vives l'attaqua avec une logique 
formidable, et, sous ce rapport, il fut le continuateur de 
Laurent Valla, un des savants du xv® siècle qui ont le plus 

(*) J.-L. Vivis, Opei^a, Basil, 1555, t. I, f. 280. — Francken, Joàamies Imâo- 
vtcus Vives, devriendvan Erasmus, Rotterdam, 1853, p. 9- IL 
(*) RiTTER, Z. c, p. 437, 
(») Id., thid. 



SON PREMIER SÉJOUR A BRUGES ET A LOUVAIN. 51 

contribué à la Renaissance; il osa attaquer les Bartole et 
les Accurse, « ces oies sucx^édant aux cygnes de la jurispru- 
dence romaine » : aux Scœvola, aux Paul, aux Ulpien; au 
péril de sa vie, s'était prononcé contre Rome avec autant 
d'audace que de force. Vives, il est vrai, quoiqu'il fût le 
continuateur de l'illustre philosophe de Pavie, blâmait la 
fougue de son tempérsHoaent, la légèreté de quelques-unes de 
ses assertions et la versatilité de son caractère. Il pensait que 
les défauts de Valla avaient empêché ses doctrines de faire 
des prosélytes, bien qu'il s'y trouvât d'excellentes choses. 
Lui-mênae, du reste, maniait la plaisanterie avec autant de 
succès que Valla, et c'est l'arme qu'il employait habituel- 
lement contre ses adversaires (^). 

U est probable que ce fut la lecture des écrits d'Érasme et 
un voyage qu'il fit dans la ville si littéraire de Bruges, 
en 1512, qui donnèrent à ses études et à ses idées une direc- 
tion plus salutaire. Mais la belle antiquité grecque et latine 
ne lui fut dévoilée que lorsqu'en 1518 il se fixa à Louvain 
et vécut dans des rapports intimes avec le philosophe de 
Rotterdam, dont il avait peut-être fait la connaissance à 
Bruxelles en 1516 f). 

Quoique alors Funiversité de Louvain suivît encore la 
vieille ornière de celle de Paris, cependant les lumières de 
la Renaissance y avaient pénétré, et il y éclata entre les 
défenseurs de l'ancien et du nouveau système des querelles 
tellement violentes que Vives crut devoir quitter un moment 
ce séjour pour faâre uae excui^ion à Paris (1519) : il eraignait 
de se compromettre par un amour trop vif de la littiirature 
classique et d'être, pour cela, accusé de luthéranisme: il 
était d'ailleurs d'une telle nwdération de caractère et d'une 
nature si pacifique que toute espèce d'éclat lui répugnait (^, 

Ce n'est pas cependant sans regret que Vives s'éloigna de 

(*) RiTTER, p. 438 et 439. 
(^) FRLNtJKXS^ p. Il let 12. 
<t^ lou, p. 13 £t 14 



62 LOUIS VIVES. * 

Louvain, car non seulement il y avait "étudié, mais encore il 
y avait enseigné avec succès. Ses explications de Virgile, de 
Cicéron, de Pline et de Pomponius Mêla (^) lui avaient attiré 
un nombreux auditoire et d'éminents élèves, parmi lesquels 
brillait Guillaume de Croy, successeur de Ximénès sur le 
siège épiscopal de Tolède f). Ce n*est pas que, dans le principe, 
il n'y eût rencontré de grands obstacles ; car, lorsqu'il voulut 
interpréter le Songe de Scipion par Cicéron, le recteur lui fit 
remarquer que l'Université n'avait point de faculté à laquelle 
appartînt l'art d'interpréter les songes f). Mais ses Déclama- 
tions (^) ou discours sur divers sujets de l'histoire sainte et 
profane lui avaient valu les applaudissements de Morus et 
d'Érasme. On doit leur préférer sa dissertation sur l'origine 
des sectes et les mérites de la philosophie f ), où il prouve que 
toutes les branches des connaissances humaines, astronomie, 
musique, géométrie, jurisprudence, morale, théologie, his- 
toire, grammaire, dialectique, lui étaient également fami- 
lières, quoique ce travail manque d'ordre et de netteté f). 

{*) Soit aux halles, soit dans une maison particulière située rue de Diest. On y 
voit encore au-dessus de l'ancienne porte d'entrée une inscription qui atteste le fait 
et que voici : 

« Hic gemini fontes grœciÂS fliiit atque latinus.SiceosappdlatLudo'o. Vives Yalent. 
in linguœ exercitoticyne ad Philippum Hispan, et Angliœ Regem. Anno i5S6» ♦» 

Il y avait alors, dans cette maison, deux fontaines, l'une près de la porte, appelée 
T^àr \i\ès \sL fontaine grecque; l'autre, dans le jardin, nommée la fontaine latine. 
L'inscription a été renouvelée en 1767. La maison appartient actuellement à M. de 
Ryckman de Spoelberg. (Namèche, Mémoire sur la vie et les éciHts de Jean-Louis 
Vives, dans les Mémoires couronnés de T Académie de Belgique, t. XV, p. 22.) 

(*) On fixe au mois de février 1519 le commencement de son enseignement public 
à Louvain. Il y a quelques doutes à cet égard, d'autant plus que Croy était un de 
ses élèves privés, dont la direction lui avait déjà été confiée en 1518. (Voy. Namèche, 
p. 18, 19, 21 et 103.) 

(') Cette anecdote, vraie ou fausse, est rapportée par Paquot, 1. 1, p. 117. 

(^) Elles étaient au nombre de sept, dont les cinq premières portent la date de 
Louvain 1520, les deux autres celle de Bruges 1521. 

(5) Louvain, 1521, chez Thierry Martens. 

(6) Voy. les ouvrages suivants de Vives : 
l® Christi TtHumphus, Parisiis, 1514. 

2** De Initiis, sectis et Laudibus Philosophiœ, Lovanii, 1518, opp. II, 3-14. 
3** Meditaiiones in VII Psalmos Pce^iitentiœ, Lovanii, 1518, opp. II, 145, seqq. 



ÉRASME l'engage A PUBLIER LA CITÉ DE DIEU DE SAINT AUGUSTIN. S3 

Quant au style de Vives, Érasme et Morus en ont fait le plus 
grand éloge ; peu de savants leur paraissaient avoir pénétré 
si profondément dans l'esprit de l'antiquité (^). 

Lorsque Érasme continua ses. éditions latines des ouvrages 
des Pères de l'Église, Vives, sur sa demande, se chargea, 
en 1521, de la Cité dé Dieu par saint Augustin. L'année 
d'après, il l'acheva et la dédia au roi Henri VIII d'Angleterre. 
ce Dans son discours sur les anciens interprètes de ce livre, il 
parle des Gesta Romanorum moralisata, Vépée de chevet des 
moines et des prédicateurs du temps, avec le Dormi sectire, 
le livre du disciple Vademecum, le Catholicon, le Floretum, etc., 
que leur rareté seule fait rechercher aujourd'hui. Heureuse- 
ment, il y avait des hommes qui avaient conservé le goût de 
la véritable érudition, des génies assez élevés pour vaincre 
les difficultés et les préjugés, pour se mettre au-dessus de 
la crainte très fondée qu'inspiraient les pjersécutions des 
moines, car ces derniers ne manquaient jamais de s'élever 
contre ceux qui voulaient déchirer le bandeau. » Les commen- 
taires que Vives avait joints à la Cité de Dieu renfermaient 
des passages trop hardis ou trop libres pour ne pas être cen- 
surés par les docteurs de Louvain. Selon leur louable habi- 
tude, les moines et surtout les Jacobins le décrièrent avec 
beaucoup d'amertume. « On avait bien affaire, disaient-ils, 
de ces nouveaux commentaires ! Leurs Pères, Thomas Valloes, 
Nicolas Trevech ou Trivet et Jacques Passavant, n'avaient- 
ils pas dit tout ce qu'on pouvait dire d'utile et de bon sur la 
Cité de Dieu? Il fallait être leur écho ou se taire. » 

« Vives répondit à ces objections dans son discours sur les 
anciens interprètes de la Cité de Dieu et le fît d'une façon h 
imposer silence à ses ennemis. Alors ils eurent recours à la 

40 Yirgim's, Dei parentis, Oratio; de tempore quo natus est Christus, etc., 
Lovanii, 1519, opp. II, 120, seqq. 

5® Ledamationes, etc., opp. I, passim. 

6° Prœlectîones in Yirgilium, Ciceronem, Isoa^atem, etc., opp. I, passim. 

{*) Francken, p. 14-18. — Namèche, p. 94-96. 

T. II. 4 



84 LQUIS YIVÈS. 

ressource ordinaire, aux reproches d'impiété, d'athéisme et 
d'hérésie, qui ont toujours fait fortune auprès des masses 
ignorantes. Vives signalait en abrégé les défauts grossiers, les 
inepties et la sorte de stupidité qui régnent dans les com- 
mentaires de Valloes ou Vallois, de Trivet, de Passavant, et 
leur méthode impertinente dans la prétendue exposition du 
texte ; exposition dont toute la finesse consiste à répéter en 
gros latin, c'est-à-dire en latin monacal, ce que saint Augustin 
disait avec force, précision, élégance et politesse; et à 
déshonorer les vérités historiques par un mélange impur 
de mensonges et de contes de vieilles, puisés dans des entre- 
tiens de cloîtres ou dans les Gesta Romanorum moralisata 
et telles autres sources bourbeuses. » Tous les efforts de 
l'auteur ne purent empêcher ses commentaires d'être mis à 
l'index, avec la clause, toutefois : donec corrigantur^ jusqu'à 
ce qu'ils soient corrigés. La préface de cette œuvre est un 
modèle de bon sens et de fine raillerie. On y voit mise à nu 
l'ignorance prétentieuse de la scolastique monacale. Les fran- 
ciscains et les dominicains y sont cruellement tournés en 
ridicule; on y bat avec leurs propres armes ces infatigables 
ergoteurs ; on les y confond avec des citations empruntées à 
leurs propres ouvrages (^). 

Jamais Érasme n'avait porté de tels coups. Vives aimait et 
Viénérait comme un maître l'auteur de Y Éloge de la Folie; nul 
plus que lui ne contribua à répandre ses écrits en Espagne. 
Cette propagande ne dura guère cependant. Les moines détes- 
taient Érasme, ils abhorraient Vives. Ce dernier était plus 
particulièrement l'objet de la haine des ordres mendiants, les 
dominicains et les franciscains, dont il avait démasqué la 
crasse ignorance et l'insatiable avidité. Vaincus un moment, 
les moines ressaisirent le sceptre de la scolastique et ren- 
trèrent dans les chaires des universités. Quant aux jésuites, 
ils n'avaient pas attendu, pour mettre Érasme et Vives hors 

(•) Dreux du Radier, Récréations historiques, La Haye, 1768, t. I, p. 321-323. 
— GuARDiA, p. 464. — Namèche, p. 27. 



SON OPPOSITION A LA S€OLASTIQtE ET AUX MOINES. 55 

de leurs bibliothèques, que le Saint-Office en eût interdit la 
lecture ; ils les rangeaient parmi les suspects Ç). 

«Plus libéral et plus instruit que le clergé régulier, le clergé 
séculier en vint à s'indigner de ces rancunes monacales. On 
a conservé d'un chanoine de Salamanque un mot qui est passé 
en proverbe : Quien dice mal de Erasmo, o es fraile, o es asno. 
Ce qui n'empêcha pas les moines, insensibles à ces épi- 
grammes, d'avoir raison des humanistes en proscrivant leurs 
écrits. Telle est la ténacité des préjugés que, lorsqu'à la fin 
du siècle dernier, la munificence d'un prélat ami des lettres 
permit enfin de donner uae édition des œuvres de Vives, les 
Commentaires sur la Cité de Dieu furent exclus de la collec- 
tion, a Notre temps, disait Vives, ne manque pas de vils 
parasites et d'insignes flagorneurs, dont les douces adulations 
fomentent des énormités. » Ces courtisans sans vergogne,. 
instigateurs de tant de crimes et de tant de sottises, n'étaient 
autres que les moines ; ils avaient l'oreille des rois, qu'ils gou- 
vernaient par la. confession; et diriger la conscience des 
princes, c'était exercer la puissance suprême f). » 

En 1523,Hem'î VIII^ flatté de l'hommage que Vives lui avait 
fait de son livre, l'appela à sa cour et le combla de ftiveurs. 
Il ne resta cependant pas toujours à Londres; car il donna 
des leçons publiques à l'université d'Oxford, où il venait de 
prendre le bonnet de docteur en droit. Mais, ayant osé dés- 
approuver le divorce dont Henri menaçait Catherine d'Ara- 
gon, il fut arrêté par ordre du prince, passa six semaines en 
prison et n'en sortit (1528) que pour quitter Londres et 
l'Angleterre. 

Pendant son séjour en Angleterre, Vives avait fait d'assez 
longues excursions à Bruges et il y avait composé plusieurs 
ouvrages, parmi lesquels nous devons en signaler un bien 
remarquable, parce qu'il touche à une des plaies sociales les 

(») Dreux du Radier, p. 323. — Guardia, p. 464 et 465. — Namèche, p. 27, 
94-96. — Francken, p. 14-18. — Biographie universelle, article Vives, 
(«) Guardia, p. 465. 



86 LOUIS VIVES. 

plus profondément enracinées : c'est celui qu'il publia le 
6 janvier 1526 dans cette ville {% où il s'était marié en 1524, 
et qui a pour titre : De subvcntiojie pauperum, sive de Immanis 
necessitatibus. 

Dans ces bons vieux temps, chez nous, et particulièrement 
dans- la plus riche de nos provinces, la Flandre, la mendi- 
cité était une profession. Ceux qui s'y livraient avaient le gîte 
et le couvert assurés, et, pour mieux faire des dupes, ils 
recouraient à des moyens incroyables; ils savaient imiter 
les plaies et les accidents, contrefaire les démoniaques et les 
possédés; puis ils allaient consommer dans les tavernes ce 
qu'ils avaient extorqué à la crédulité ou à la bienfaisance du 
public. Souvent, leurs filles étaient des prostituées; souvent 
eux-mêmes des boule-feux dans les émeutes, et tout en pro- 
nonçant les noms de Jésus et des saints, ils ne croyaient pas 
en Dieu. Chose étrange, les savants de l'époque leur venaient 
en aide : ils donnaient des recettes pour feindre -les mala- 
dies, les blessures et les ulcères. Les imaginations de Victor 
Hugo dans Notre-Dame de Paris, et la Cour des miracles du 
bibliophile Jacob, sont dépassées par la réalité. Ici, c'étaient 
des Bohémiens disant la bonne aventure, aussi habiles à 
exploiter la bourse d'un public crédule qu'à fermer la leur 
sur le bien d'autrui; là, des Grecs ruinés parla prise de Con- 
stantinople; ailleurs, des pèlei'ins se rendant, qui à la Terre- 
Sainte, qui à Saint-Jacques de Compostelle ou à Notre-Dame 
de Rochemadour et ne songeant qu'à se loger le soir, d'hos- 
pice en hospice ; bien mieux, à s'habiller comme des gentils- 
hommes, à se parer d'épées, à se munir de grands couteaux, 
à se faufiler avec des libertins et à courir les mauvais 
lieux f). 

On ne sera donc pas surpris de lire, dans le préambule 
d'une ordonnance du 22 décembre 1515, ce qui suit : « Pareil- 

(*) Chez Hubert de Croock. 

(*) Conférences de M. Auguste Orts à Tuniversité de Bruxelles, dans VObsermteici' 
belge du 22 février 1854. — Francken, Johannes Vives, p. 156. 



SON LIVRE SUR L*ASSISTANCE DES PAUVRES. 57 

lement, les bélîtres, truans, etc., avec leur garces de legière 
vie et leur suite, se retirent aussi bien souvent vers le soir, 
les aucuns es hôpitaux et aultres es tavernes et lieux deshon- 
nêtes, où ils font grosse chière, jouent, s'enivrent, estriveut 
et combattent, menans vie dissolute et deshonnête ; à cause 
de quoy advient chascun jour que plusieurs compagnons de 
mestier, se mettent à ladite bliterye, habandonnans et délais- 
sant leurdit mestier, en manière que les censiers et aultres 
ne savent recouvrer varlets, meschines, ni ouvriers, pour 
labourer leur-s terres, ni en temps d'esté, aider à mettre les 
foings, bleds, avoines et aultres grains en grange ». En con- 
séquence, l'Empereur ordonnait de les battre de verges, de 
leur couper les cheveux jusque par dessus les oreilles, de les 
dénoncer publiquement par leurs noms f ). A la vue de cette 
plaie hideuse, l'opinion publique s'était vivement émue : une 
réforme radicale fut sollicitée de toutes parts avec une una- 
nimité qui prouve que le mal était profond et qu'il exigeait 
l'emploi de remèdes prompts et vigoureux (^. 

Déjà le duc de Bourgogne Philippe le Bon avait ordonné, 
le 14 août 1459, de prendre au corps tous les fainéants 
valides, pour les tenir au pain et à l'eau pendant deux mois 
et les renvoyer ensuite au lieu de leur domicile. Par une 
ordonnance du 22 septembre 1506, Philippe le Beau avait 
statué que ceux qu'on appelait « ribaux, coquins ou truants 
non affolés de leurs membres et qui vivaient de bliteiie et truan- 
dise, devaient quitter le pays dans la huitaine, sous peine 
d'être pilorisés, l'espace de quatre heures et après battus et fustigés 
et bannis à toujours. » Ils ne pouvaient être reçus en nul 
cabaret, taverne ou hôpital sous peine de dix livres d'amende 
pour ceux qui les recevraient^ saulf toutefois que les vrais pèle- 
rins et autres pauvres aveugles débilités ou affollés de leurs mem- 
bres, passant le pays, pourraient être logés es dits hôpitaux seule- 
ment et non es tavernes, en apportant pour chaque fois de l'offi- 

(*) Carton, Bulletin de la Commission centrale de statistique^ t. IV, p. 52. 

(*) Van der Meersch, Annales de la Société royale, etc , de Gand, t. IV, p. 16. 



58 LOUIS VIVES. 

cier du lieu congé et enseignement soufj^sant. Ils devaient être 
tondus à piiette afin que, par ce, chacun les pût d'autant 
mieux connaître et les appréhender pour en faiie justice 
en cas de récidive (^). 

«c Le déplacement de certaines industries, telles que la dra- 
perie, qui nourrissait naguère des milliers d'ouvriers; de 
fréquentes interruptions du commerce, d'incessants chô- 
mages dans les ports et dans les ateliers, renchérissement des 
vivres, les guerres désœuvrant une foule d'artisans, l'accrois- 
sement des impôts, le défiant de garantie pour les fruits du 
travail, constituaient autant de causes de nature à étendre 
la misère publique* Or, la misère engendre toujours la 
paresse ; là où elle domine, on trouve la singulière anomalie 
du manque de travailleurs à côté du développement de la 
mendicité et du vagabondage. Ainsi, en 1506, le procureur 
général de la Flandre, en réclamant des mesures répressives 
de la mendicité, exposait les difficultés éprouvées par les fer-^ 
miers à se procurer des ouvriers pour l'agriculture. Ainsi 
encore, vingt ans plus tard, la plupart des industriels se 
plaignaient de la pénurie de bms ; les fabricants de soieries, 
à Bruges, offraient en vain un salaire et la nourriture aux 
enfants qui voudraient s'employer à tourner leurs rouets : 
« Ils nous rapportent davantage en mendiant, » disaient leurs 
parents {^, » 

Dans de telles extrémités, il est aisé de comprendre l'im- 
portance du livre de Vives f), dont la préface révélait déjà un 
Éait significatif : l'auteur y déclarait que Jean, seigneur de 
Praet, bailli de Bruges, l'avait, alors qu'il était encore eai 
Angleterre, sollicité d'écrire sur les moyens de secourir la 

Q) H. DE Kerchove, Législation et culte de la bienfaisance en Belgique, 
Louvain, 1852, p. 98 et 99. 

(*) Henné, Histoire du règne de Charles-Quint ^n Belgique^ t. V, p. 194 et 19©. 

^) Je préviens le lecteur que, pour lui faire connaître €e livre, je me servirai de 
la traduction et de l'analyse qui en ont été faites par MM. de Bosch-Kemper : 
Johannes-Ludaoîcus Vtufis, Amsterdam, 1851, et Francken (ouvrage cité), mais sur- 
tout par M. Orts, dans le second volume {1854j de la Revue trimestrielle^ 



DE L ASSISTANCE DES PAUVRES. 59 

misère, et de lui proposer, dans Fintérêt de la ville, un plan 
d^organisation charitable. Cette initiative explique l'insis- 
tance que met Vives à proclamer si souvent que Texercice 
de la bienfaisance est un devoir des autorités communales, 
une sorte de fonction publique. 

L'ouvrage même est divisé en deux livres, composés l'un 
de onze, Tautre de dix chapitres. Le premier li^TC, purement 
dogmatique, recherche les causes de la misère. Vives les 
trouve dans les imperfections de l'homme et de la société. 
Quelle est, se demande-t-il, la meilleure manière de corriger 
cet état de choses? D'abord, répond-il, la vertu; puis Fin- 
slmction ; enfin, Fargent. Il discute les causes qui écartent 
certaines personnes de la bienfaisance : l'ingratitude de ceux 
qui la reçoivent, par exemple; puis d'autres motifs, plus 
personnels aux riches : Foi^ueil, l'envie, le luxe, l'avarice. 
Il y a plus : on veut mourir comme on a vécu, on veut se 
perpétuer dans For, l'argent et le marbre. Au moyen de 
richesses amassées de toutes parts, on ordonne de chanter 
Dieu sait combien de psaumes et de dire Dieu sait combien 
de messes. Hélas! pourquoi ne fait-on pas attention que les 
biens qui nous viennent de Dieu ne sont pas notre propriété, 
que iiouis n'eai sommes que les rentiers. « J'appelle voleur, 
s'écrie»t-il, celui qui prodigue son argent au jeu; qui l'enfouit 
dans ses coffres, le dépense en fêtes, en festins et en vête- 
ments trop précieux, en vaisselle dont il surcharge ses buffets; 
qui laisse pourrir le linge trop nombreux que sa maisoii 
renferme, qui emploie son argent à des choses inutiles ou 
superflues. J'appelle voleur, enfin, quiconque n'applique pas 
au soulagement des pauvres tout ce qui, parmi ses ressources, 
dépasse tm emploi utile. Il n'y a pas de christianisme là où 
rfexiste pas la charité mutuelle. On doit faire autant de bien 
que l'on peut et à qui Fon peut. Jésus n'a fait aucune diffé- 
rence entre le Juif et le Samaritain. » 

Cette première partie, on IcToit, est une justification de la 
charité au point de Tue moral, de la charité considérée 



60 LOUIS VIVES. 

comme obligation de conscience, de droit naturel, autant 
que comme bonne œuvre au point de vue religieux. Aussi 
Vives ne se fait pas faute d'invoquer pêle-mêle, à titre d'au- 
torité, Platon et la Bible, Homère et saint Mathieu, Sénèque, 
Cicéron et Térence, à côté de saint Paul et des apôtres; 
c'est le même écrivain qui, commentant saint Augustin, n'a 
pas craint de placer dans le ciel Caton, Numa, Camille et 
qui, pour cela, encourut les colères de Y Index. 

Parmi les thèses de Vives, on en remarque une qui frise le 
communisme, ce qui est assez surprenant de la part d'un 
homme qui, neuf ans après, écrivit un traité spécial con- 
sacré à défendre la propriété contre les idées communistes 
des paysans allemands insurgés. 

Dès le premier chapitre du second livre. Vives s'attache à 
montrer combien il importe que le gouvernement de la cité 
prenne soin des pauvres : ceux-ci, oubliés par une autorité 
qui ne gouverne que pour les riches, murmurent et s'indi- 
gnent lorsqu'ils voient ici le superflu de l'opulence nourrir 
des bouffons, des chiens, des courtisans, des mules, des 
chevaux, voire des éléphants; et là le nécessaire manquer 
aux malheureux pour nourrir les petits enfants qui ont faim. 
De là les séditions, les guerres civiles dont les riches ont été 
les premières victimes, depuis les Gracques et Catilina 
jusqu'à nos jours. 

La misère des classes inférieures engendre les contagions 
et les maladies graves qui frappent, sans distinction de for- 
tune, tous les habitants. Des magistrats sages, soucieux du 
bien public, ne peuvent tolérer qu'une grande partie de l'État 
demeure inutile et même nuisible à soi et aux autres. 

La responsabilité des vices qu'engendre la misère ne doit 
pas retomber sur le pauvre, mais sur les magistrats qui le 
négligent. L'autorité comprend mal son devoir et sa mission 
lorsqu'elle croit avoir tout fait en jugeant les différends 
d'intérêt pécuniaire et en punissant les crimes. Il importe 
bien plus de rechercher les moyens de rendre les citoyens 



DE l'assistance DES PAUVRES. 61 

bons que ceux de contenir ou de réprimer les méchants. Les 
châtiments deviendront d'autant moins nécessaires que l'on 
aura plus complètement pris ce premier soin. 

L'interdiction de la mendicité et l'intervention de l'auto- 
rité dans l'administration des secours à l'indigence sont 
aujourd'hui passées à l'état d'axiome. Aussi peut-on trouver 
maintenant fort simple la plupart des idées énoncées par 
Vives; mais, au moment où il les publia, elles étaient 
neuves, et pour les concevoir, il fallait un esprit d'une 
trempe vigoureuse; car la pensée de confier aux magistrats 
civils la distribution des secours, de leur attribuer la sur- 
veillance ou l'administration d'établissements charitables, 
voire d'interdire la mendicité, était attaquée au \\f siècle, 
comme une proposition hérétique, digne de la peine de mort. 

Or, le plan d'administration des pauvres conçu par Vives 
repose sur les principes suivants : Le gouvernement doit 
veiller sur tous les hospices et maisons d'orphelins pour 
empêcher^ la dépense inutile des fonds qui y sont consacrés. 
Les mendiants sans domicile fixe ou connu seront, s'ils sont 
valides, obligés de faire connaître leur nom et la cause de 
leur mendicité, devant tout le conseil communal, mais dans 
un lieu ouvert, par exemple sur une place, afin d'éviter que 
cette lie, par sa malpropreté, ne souille la maison commu- 
nale. Les malades seront inspectés par deux ou quatre 
magistrats escortés d'un médecin. On leur demandera de 
produire des témoins certifiant quelle est leur vie. 

Comment, ensuite, pourra-t-il être pourvu à tous ces 
besoins? L'assistance, d'après Vives, doit être le prix du 
travail : aucun pauvre ne peut demeurer oisif. Il rappelle 
les paroles de saint Paul : Si quis non vult operari, non 
manducet. 

Toutefois, on doit tenir compte de l'âge et de la santé, et, 
pour y parvenir, instituer une inspection médicale chargée 
de découvrir les infirmités feintes. La fraude reconnue est 
un délit punissable. 



68 LOUIS VIVES. 

Les mendiants étrangers à la localité seront renvoyés dans 
leur domicile d'origine, munis, toutefois, de l'argent néces- 
saire pour le voyage. Car les chasser sans secours, c'est les 
contraindre à voler sur la route. L'humanité exige que l'on 
excepte de la mesure les étrangers» appartenant aux villes 
ruinées par la guerre. Ceux-là, sans distinction de culte ni 
de nationalité, doivent être mis sur la même ligne que les 
indigènes. 

A ces derniers, on demandera, avant de les secourir, s'ils 
savent un métier quelconque. Ceux qui n'en connaissait 
aucun, s'ils ont l'âge convenable, seront instruits dans la 
besogne qu'ils diront la plus conforme à leurs aptitudes, ou, 
si la chose n'est pas possible, dans une besogne analogue. 
Celui qu'on ne peut employer à coudre des habits pourra 
coudre des haut-de-chausses. Les moins intelligents s'appli- 
queront à des travaux faciles et que tout le monde peut 
apprendre sans peine : à creuser la terre, à puiser de l'eau, 
à balayer, à traîner une brouette, à servir d'appariteur ou de 
messager aux magistrats, à porter des lettres, à conduire les 
chevaux. 

Cependant, le jeu, le luxe, la débauche plongent dans la 
misfère les victimes de leurs propres fautes. Un secours leur 
est-il dû, comme à ceux que frappe un n^lheur immérité? 
L'accorder c'est encourager l'imprévoyance et J'inconduîte, 
Que faire? Vives répond à Tobjectioii d'une manière aussi 
sage que chrétienne : « Personne ne doit périr de faim : il 
faut nourrir ces pauvres avec les. autres ; pour qu'ils serrent 
d'exemple, on les emploiera aux travaux les plus pénibles et 
leur nourriture sera moins abondante. » 

Si, malgré cet état de choses, la demande de bras était insuf- 
fisante, l'autorité pourrait obliger d'office certains industriels 
à recevoir et à occuper ceux qui, capables de travailler, ne 
trouvent point d'ouvrage, fii récompense, on donnerait à ces 
industriels la clientèle des travaux qui se font pour le compte 
de l'autorité et des hôpitaux. Les évêques, les abbés et les 



DE l'aSSISTATSCE DES PAUVRES. 63 

corporations religieuses devraient imiter cet exemple. Cenx 
qu'on ne parviendra pas à placer de cette manière seront 
nourris dans un lieu charitable où Ton donnera le dîner et le 
souper aux voyageurs valides, et le viatique nécessaire pour 
atteindre la ville la plus proche. « Je ne souffrirais pas même, 
continue Vives, d'aveugles oisifs, s'asseyant ou se promenant. 
Il y a plus d'un métier que Faveugle peut faire. Les uns sont 
lettrés : qu'ils étudient; nous avons constaté, chez plusieurs, 
des progrès d'érudition dont il y a lieu de se féliciter. D'autres 
connaissent la musique : qu'ils chantent ou qu'ils jouent de 
quelque instrument. Ceux qui ne savent rien peuvent 
tourner les roues et les manivelles ; qu'ils poussent le pressoir 
ou qu'ils agitent le soufflet des forges. Les aveugles savent 
confectionner des corbeilles, des paniers, des boîtes, des 
cages. Les femmes privées de la vue peuvent coudre et filer. » 
Abandonnant les aveugles. Vives aborde un sujet plus déli- 
cat : le soin des aliénés. « Rien, dit-il, n'est plus précieux 
dans le monde que l'homme, et dans l'homme, ce qu'il y a de 
plus précieux, c'est Fintelligence. Il faut donc s'occuper prin- 
cipalement des aliénés pour leur rendre et leur conserver la 
raison. Dès qu'un individu à l'esprit malade sera conduit à 
l'hospice, on commencera par rechercher si sa folie est natu- 
relle ou accidentelle, s'il y a espoir de guérison ou s'il faut 
désespérer. On se gardera soigneusement ensuite de tout ce 
qui pourrait augmenter ou entretenir sa démence; ce qui 
arrive surtout par les railleries, les provocations, les insultes 
adressées aux furieux, et, chez les imbéciles, par l'approbation 
etl^ applaudissements donnés à leurs actes et à leurs paroles 
déraisonnables, pour les engager à déraisonner davantage. 
Les i^mèdes ne sont pas uniformes; ils doivent être propres 
à chaque spécialité. Parmi les aliénés, les uns ont besoin 
d'adoucissements, de bons traitements et d égards; il faut 
les apprivoiser à la longue comme des animaux sauvages. 
D'autres ont besoin d'éducation; il en est même qui exigent la 
coercition et les liens ; mais il ne faut employer ces moyens 



64 LOUIS VIVES. 

extrêmes qu'en évitant de rendre le malade plus furieux 
encore. Tous rédament la tranquillité de rame, si propre à 
ramener le jugement et la santé de l'esprit : paroles remar- 
quables, que la science moderne est obligée d'adopter 
comme le programme de ses progrès actuels (^). » 

Après avoir paré aux nécessités de toutes les infirmités 
humaines. Vives prévoit le cas d'insuffisance des hospices et 
des hôpitaux existants. Que faire si les locaux manquent à 
ceux que l'on veut secourir? Il conviendra de bâtir une ou 
plusieurs maisons en proportion du nombre des mendiants 
invalides. Ces maisons auront un médecin, un apothicaire, 
des domestiques de l'un et de l'autre sexe. Aussitôt guéri, le 
malade sera renvoyé au travail, à moins qu'il ne veuille 
employer utilement son métier aux besoins de l'établisse- 
ment. 

(.(. Les pauvres demeurés chez eux recevront, de l'autorité, 
des secours à domicile ou un supplément de salaire. Partout 
les commissaires examineront avec douceur les besoins de 
l'indigent. Ils n'useront de rigueur qu'à l'égard des réfrac- 
taires et des détracteurs de l'autorité. » 

Les philanthropes modernes s'accordent à ranger, parmi 
les questions les plus délicates, celle des enfants abandonnés. 
Vives ne craint pas de l'aborder de front : « Les enfants 
exposés auront un hôpital pour les recueillir. Les enfants 
dont la mère est connue seront nourris par elle, jusqu'à l'âge 
de six ans; ils entreront ensuite aux écoles publiques pour y 
recevoir la nourriture, y apprendre les lettres et la morale. 
La direction de ces écoles doit être confiée à des hommes 
instruits et bien pensants, propres à déverser leurs principes 
sur ceux qu'ils sont chargés de diriger. Le plus grand danger 
pour l'enfant du pauvre, c'est l'absence d'éducation. Que 
l'autorité n'épargne rien pour trouver des instituteurs ; car, à 
peu de frais, ils procureront un grand bien. 

(1) De Decker, Études historiques et antiques sur les monts-de-piété, Bruxelles, 
1844, p. IV. 



dï;. l assistance des pauvres. 65 

Les enfants apprendront à vivre sobrement, mais propre- 
ment. On leur enseignera non seulement à lire et à écrire, 
mais encore et en premier lieu, la piété chrétienne et la juste 
appréciation des choses. Aux filles, on apprendra à coudre, 
à filer le lin, à faire de la toile et de la tapisserie, la cuisine 
et le ménage. Les enfants doués d'une aptitude particulière 
pour les lettres seront conservés dans l'école afin qu'on en 
fasse peu à peu les instituteurs de ceux qui leur succéderont, 
ou bien ils formeront une pépinière d'ecclésiastiques. Les 
autres seront envoyés aux métiers d'après leurs dispositions 
naturelles. 

« Très bien! s'écrie l'auteur, très bien! Mais d'où tirerez- 
vous l'argent que tout cela exige?» Il répond en regrettant 
d'abord qu'à la suite des temps, le clergé, premier dispensa- 
teur des aumônes, les ait détournées de leur destination. 
« Dans l'origine du christianisme, les fidèles venaient déposer 
leurs trésors aux pieds des apôtres. Le zèle s'est refroidi peu 
à peu; l'Église a commencé à lutter avec le monde en 
richesse et en luxe. Déjà saint Jérôme se plaint que les gou- 
verneurs des provinces dînaient mieux dans les couvents que 
dans leurs palais. Pour de telles dépenses, il fallait beaucoup 
d'argent. C'est ainsi que les évéques et les prêtres ont fait de 
ce qui était aux pauvres leur chose et leur bien. Que l'Esprit- 
Saint les touche, qu'ils se rappellent d'où vient leur opulence, 
qu'ils se souviennent qu'ils sont devenus puissants avec la 
subsistance des faibles! Eux, les abbés et les autres ecclésias- 
tiques de haut rang, pourraient, s'ils le voulaient, soulager 
la plus grande partie des indigents. S'ils ne le veulent pas. 
Dieu vengera ses pauvres ! » 

D'un autre côté. Vives recommande au peuple le calme et 
la patience; il l'invite à fuir les discordes civiles et l'émeute, 
maux plus grands que la détention injuste du bien de l'indi- 
gent. 

Vives prêche la bonne comptabilité des hôpitaux, dont les 
revenus, bien administrés, doivent offrir un excédent dispô- 



66 LOI IS VIVES. 

iiible pour les besoins du dehors. Les hospices riches secour- 
ront les moins bien dotés, et le surplus servira aux pauvres 
honteux. On implorera la générosité des mourants pour 
qu'ils ordonnent des distributions de pain ou d'argent à leurs 
obsèques. Il convient de laisser ces distributions libres aux 
exécuteurs de la volonté du défunt, le jour des funérailles et 
au premier anniversaire. Enfin, si tout cela ne suffît pas, on 
créera une caisse de charité alimentée par des troncs placés 
dans les églises. Qui ne préférera jeter dix sous au tronc plu- 
tôt que d'en donner un aux mendiants à la porte? Ces col- 
lectes ne se feront pas toutes les semaines, mais à mesure 
des besoins. Pas de placements en rentes : ils sont un pré- 
texte pour les administrateurs d'hospices qui veulent retenir 
l'argent des pauvres. On prendra garde que les prêtres 
n'appliquent cet argent à leur profit, soos prétexte de piété ou 
de messes; on a suffisamment pourvu à leurs besoins i il ne 
leur faut pas autre chose. 

Après avoir établi les pouvoirs et les devoirs de l'autorité 
civile dans cette importante matière, Fauteur demande que 
tous les établissements charitables soient visités par deux 
magistrats communaux, assistés d'un greffier. 

11 est remarquable qu'un homme pénétré, comme Vives, 
de la plus profonde vénération pour l'Église, fut aussi vive- 
ment indigné de l'ignorance et de l'incurie du clergé pour ce 
qui concernait les intérêts des classes pauvres et fît appel à 
l'intervention de l'État comme à une nécessité. Pendant tout 
le moyen âge, et principalement au commencement du 
XVI® siècle, la misère et le nombre des indigents avaient été 
considérablement augmentés par la famine et par la guerre . 
Les Flandres mêmes, dont la prospérité était alors presque 
proverbiale, n'étaient pas exemptes de ce fléau. La splendeur 
de cette province semble même y avoir attiré beaucoup de 
malheureux, et le contraste choquant qu'y présentaient 
Topulence et la misère, la richesse d'un clergé doté de gros 
monastères et l'aliandon de milliers de personnes, paraît 



LE RÈGLEMENT &'yPRES SLR LA CHARITÉ. 67 

avoir vivement impressionné tous les hommes de cœur et 
d'intelligence. Parmi ceux-là, Vives fut au premier rang. 
La philosophie et le christianisme se réunissaient, chez 
lui, pour préparer l'amélioration intellectuelle, morale et 
religieuse des pauvres. Aucun respect humain ne l'arrêta 
pour accuser le clergé d'avarice et pour réclamer la réforme 
des institutions de bienfaisance. 

II n'est pas étonnant qu'il ait fait une part trop large à 
l'intervention de l'État jusqu'à lui assurer une sorte de 
domaine éminent {\ d'autant plus qu'il voulait im État chré- 
tien, plus chrétien même que l'Église pour tout ce qui tou- 
chait aux hospices et aux hôpitaux. 

Les théories de Vives avaient déjà passé dans la pratique 
avant leur publication. Le 5 décembre 1525, le magistrat 
d'Ypres avait pris l'initiative des réformes par un règlement 
devenu célèbre sur l'institution d'une bourse commune aux 
pauvres. Ce règlement, qui fut la réalisation de ces théories, 
peut se résumer en quelques mots {^. Les ressources de la 
bienfaisance doivent être confiées à huit personnes laïques; 
on fera un recensement général des pauvres, une bourse 
conmiune de toutes les fondations ; la mendicité est interdite; 
des quêtes hebdomadaires auront lieu à l'église et à domicile; 
des comptes mensuels seront exigés. « Le règlement prescri- 
vait de plus l'envoi des enfants à l'école et aux ateliers pour 
les former à l'étude des arts mécaniques ou libéraux, suivant 
les dispositions dont ils feront preuve. Enfin, le concours du 
clei^é était demandé. Et, il faut le dire à l'honneur du clergé 
de ce temps-là, il débuta par donner franchement son con- 
cours. Mais, soit par scrupule de conscience, soit pour 
d'autres motifs, les réclamations surgirent bientôt de la part 



(») Il ne peut y avoir dans une ville, dit-il, rien d'assez libre pour échapper 
à la compétence de ceux qui gouvernent TEtat, et la liberté ne consiste pas à refuser 
aux magistrats communs la soumission et l'obéissance. 

(*) Il se trouve dans les Documents de la Chambre des représentants, 1653-1854. 
t. II, annexe C, p. 6^ et suiv. 



68 LOUIS VIVES. 

des quatre ordres mendiants, et l'œuvre à raccomplissement 
de laquelle on avait loyalement coopéré, que l'on avait même 
recommandée au prône, fut, quatre ou cinq ans après, 
signalée comme irréligieuse. Le magistrat d'Ypres insista 
pour connaître les raisons de cet étrange revirement; le 
clergé ne refusa pas de s'expliquer (^). » 

Le 10 septembre 1530, une réunion eut lieu à cette fin au 
cloître de Saint-Martin, à Ypres, devant le prévôt ; elle était 
composée des supérieurs des quatre ordres mendiants, du 
garde des sceaux de l'officialité de Térouanne, de l'avoué 
d'Ypres, du pensionnaire et des députés du magistrat. Ces 
derniers, pour laisser plus de liberté au clergé, se retirèrent 
après avoir déposé l'ordonnance et le règlement avec diverses 
demandes d'explications relatives aux points contestés. Le 
15 septembre suivant, les quatre ordres eurent une nouvelle 
réunion au couvent des Frères mineurs et ils voulurent bien 
répondre par écrit, « en vue de Dieu et pour le plus grand 
soulagement des pauvres ». Le magistrat répliqua à son 
tour f). 

Les pièces originales de cette immense enquête existent 
encore aux archives d'Ypres f). En les parcourant, on peut se 
convaincre qu'il n'y a pas de reproche formulé aujourd'hui 
encore contre l'intervention de l'autorité dans l'œuvre de la 
charité qui ne se soit déjà produit à cette époque et dont le 
bon sens de nos pères n'ait fait justice. 

Pour couper court à toutes les objections, le magistrat crut 
devoir soumettre la question à un tiers. Il aurait pu consulter 
l'université de Louvain; mais Y Aima Mater et ses docteurs 
avaient condamné le livre de Vives. Le magistrat en appela 
à la faculté de théologie de Paris. Sa lettre, dont Jacques Cro- 
cus, dominicain, et Jacques de Pape furent porteurs, est 
datée du 28 décembre 1530. Les membres du collège com- 

{*) Conférences do M. Orts, Observateur belge du 25 février 1854. 

(2) Conférences de M. Orts, l, c. 

(') Elles ont été publiées dans les Documents que je viens de citer. 






LE RÈGLEMENT d'yPRES. 69 

munal y représentent que, pour subvenir plus aisément aux 
besoins des pauvres de leur ville, et pour remédier aux abus 
et aux fourberies qui se commettent tous les jours sous pré- 
texte de mendicité, ils ont rendu une ordonnance qui défend 
de mendier publiquement, avec ordre à certains particuliers 
de recueillir les aumônes et de les distribuer selon les besoins 
ainsi que selon les prescriptions du règlement; que, depuis 
cinq à six ans que cette pratique s'observe, les vrais pauvres 
sont très soulagés et le peuple fort en repos. Et parce qu'ils 
souhaitent de continuer la même bonne œuvre, les hono- 
rables membres prient la Faculté de les aider de ses conseils, 
d'examiner tous les points du règlement qu'ils ont fait, parce 
qu'ils ne voudraient rien entreprendre qui pût soulever 
quelque scrupule ou charger leur conscience (^). 

L'illustre sénat d'Ypres expose ensuite à la Sorbonne les 
raisons qui l'ont porté à prohiber la mendicité. 11 rappelle le 
devoir strict imposé aux princes, ecclésiastiques ou laïques, 
de prendre soin des pauvres, que la religion chrétienne 
ordonne à tous de secourir. 11 dénonce les vices des vaga- 
bonds, qui vivent sans loi, sans foi, sans patrie, sans liens 
réels avec l'Église qui les nourrit. 11 rapporte enfin l'ordon- 
nance impériale qui proscrivait les mendiants valides. Puis, 
il raconte qu'il a établi une sorte de service ou ministère des 
pauvres {ministerium pauperum)^ composé de quatre notables, 
choisis par les magistrats. Ils devront s'adjoindre un certain 
nombre de coopérateurs. Chaque paroisse de la ville leur en 
donnera quatre. Ils s'assembleront chaque semaine afin de 
recevoir les plaintes des indigents et de faire, autant que pos- 
sible, « qu'aucun d'eux ne les quitte avec tristesse et sans 
avoir vu son vœu satisfait». Ils auront pour mission de 
nourrir, de vêtir, de loger les pauvres et de fournir du travail 
aux mendiants valides. Un chapitre spécial est consacré aux 

(*) D'Argentré, Coll.jud.y t. L, dans l'appendice, f. 6, et t. II, f. 76. — Fleurt, 
Histoire ecclésiastique , Paris, 1691 (continuation), p. 272 et 273. — Documents 
cités, p. 31. 

T. II. 5 



70 LOUIS VIVES. 

pauvres honteux. Les curés de la ville sont particulièrement 
chargés de les rechercher et de les consoler, « afin, disent les 
échevins, dans leur admirable langage, qu'on aille frapper 
aux portes de ceux qui n'osent frapper aux nôtres, que la 
nourriture prévienne la faim et que l'aumône soit plutôt 
accordée que demandée f) ». 

Mais les pauvres étrangers à la ville, qu'en fera-t-on? « Ces 
malheureux, dans lesquels reluit comme en nous l'image de 
Dieu, doivent être secourus. » C'est ainsi que s'exprime le 
magistrat, et il ouvre aux étrangers une maison de refuge, dans 
laquelle ils seront reçus pour deux ou trois jours, quelquefois 
plus, selon le besoin; après quoi ils devront chercher un autre 
gîte, afin de ne pas épuiser les ressources de la cité. D'ailleurs, 
disent-ils, « il ne faut pas que les autres villes manquent 
d'occasion pour exercer la miséricorde, tandis que, chez 
nous, elle dépasserait nos forces (^ ». Rien n'est oublié dans 
ce règlement de bienfaisance municipale, et pourtant, tout 
y est large, aisé, exempt de cette sécheresse et de cet esprit 
tracassier dont les administrations de nos jours savent si 
rarement se garantir. Dans les dispositions de cette police, 
on sent la sympathie pour la misère, et c'est là surtout ce qui 
lui donne un grand caractère de supériorité. Aussi, quelle 
intelligence des rapports à établir entre celui qui donne et 
celui qui reçoit ! quelle prévoyance et quelle sagesse dans ce 
soin de fournir du travail à ceux qui sont en état de s'y 
livrer! quelle délicatesse dans les prescriptions qui concer- 
nent les pauvres honteux! Enfin, comment assez faire l'éloge 
de la charge donnée par la ville aux ministres des indigents 
de fournir à l'enfant du pauvre les moyens d'éclairer son intel- 
ligence et de s'élever par elle dans l'estime de la société f) ! 

Le 16 janvier 1551, la faculté de théologie de Paris 

(*) Segretain, dans la Revue des Revues, 1. 1, p. 273, 276 et 277. — Documents 
cités, p. 31-35. 

(«) Segretain, p. 277. — Documents cités, p. 36. 

(3) Segretain, p. 276, 277 et 278. — Documents cités, p. 36 et 37. 



LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE DE PARIS l' APPROUVE. 71 

répondit aux magistrats qu'elle avait reçu leur lettre et écouté 
les personnes qui leur avaient été apportées de leur part; que 
leur règlement avait été examiné pendant plusieurs jours et 
qu'ils recevraient la conclusion de la Sorbonne par les por- 
teurs de leur lettre. Cette conclusion disait que leur entre- 
prise était difficile, mais pieuse, salutaire, utile et conforme 
à l'Évangile, à la doctrine des apôtres et à l'exemple des 
ancêtres, pourvu que l'on observât les conditions suivantes : 
si la bourse commune ne suffit pas pour tous les pauvres, on 
ne les empêchera point de mendier; les riches ne cesseront 
pas d'assister ceux qui seront dans une extrême nécessité; on 
ne défendra à personne de leur faire l'aumône, soit en public, 
soit en particulier ; les laïcs ne prendront pas, sous prétexte 
de piété ou de soulagement des pauvres, les biens du clergé ; 
on n'interdira point aux religieux mendiants de demander 
l'aumône, non plus qu'aux pauvres de la campagne (^). 

La faculté reconnaissait que le règlement étai t propre à remé- 
dier à beaucoup de maux; seulement, elle fit observer qu'on ne 
devait pas le regarder comme une loi immobile de sa nature, 
dont on ne pourrait jamais s'écarter, mais comme une œuvre 
essentiellement sujette à des interprétations et à des modifi- 
cations, suivant les lieux, les temps et les circonstances (^. 

A cette approbation vinrent se joindre celles du légat du 
pape et de l'évêque du diocèse. Charles-Quint lui-même 
demanda une copie authentique du règlement et ne tarda pas 
d'en appliquer les principes à tout le pays par son ordonnance 
du 7 octobre 1551, qui portait : « La mendicité est défendue; 
les hôpitaux ne peuvent être ouverts qu'aux pèlerins ; les pau- 
vres ne peuvent se rendre d'un lieu à l'autre; personne ne 
peut laisser mendier ses enfants; une caisse commune devra, 
dans chaque localité, pourvoir aux besoins de ceux qui ne 

(*) D'Argentré, t. II, f. 79. — Fleury, p. 273. — Documents cités, p. 38 et 39. 

(*) D'Argentré, ibid. — Fleury, p. 273 et 274, et pour plus de détails, H. de 
Kerchove, Législatio7i et culte de la bienfaisance en Belgique, p. 1 13-1 18. — Docu* 
ments cités, p. 39. 



72 LOUIS VIVES. 

sont pas capables d'y pourvoir eux-mêmes; des quêtes seront 
faites à cette fin dans les églises ; le produit de ces divers 
quêtes sera administré par des personnes capables, choisies 
dans chaque localité. Il sera tenu un registre des besoins de 
chaque ménage pauvre; les malades et les infirmes seront 
visités et secourus à domicile; les enfants pauvres seront 
obligés d'aller à l'école et d'apprendre un métier. Ceux qui 
seront autorisés à mendier devront être munis d'un signe 
distinctif pour qu'on puisse les connaître; enfin, les per- 
sonnes déléguées pour administrer la caisse des pauvres 
pourront elles-mêmes faire le règlement et la distribution des 
aumônes (^). 

L'ordonnance du 7 octobre abandonnant aux administra- 
tions locales le soin de régler la nouvelle organisation dont 
l'empereur décrétait le principe, le magistrat de Bruxelles 
institua sa Suprême Charité par un règlement du l®'' mars 1534, 
approuvé par le conseil de Brabant. La même année, le 
magistrat de Gand créa la Chambre des pauvres f). Cette 
ordonnance, célébrée dans la prose ampoulée de Cellarius f) 
reproduisait à peu près en entier l'organisation d'Ypres; 
mais par rapport à la fréquentation des tavernes, elle admit 
une modification naïve et tout à fait conforme aux habitudes 
nationales. « Nous consentons néanmoins, disait-elle, à ce 
que les pauvres qui sont soutenus par la bienfaisance puis- 
sent de temps en temps boire un pot de bière avec leurs 
femmes, mais sans s'enivrer (^). » 

L'exemple donné par Ypres et Gand fut suivi en 1562 par 
la ville de Bruges; mais là comme à Ypres, le nouveau règle- 
ment fut l'objet d'une vive opposition f). 

Q) Documents cités, p. 39-43. — De Kerchove, p. 99. — Conférences citées. — 
Van der Meersch, p. 19-22. 

('^) Documents cités. — Conférences. — Messager des sciences historiques de 
Belgique, 1868, p. 41 et suiv. 

{^)Oratiocontramendicitatem,perChristianum CellariumFwmeiisem, Antv., 1531. 

(*) Carton, Bulletin de la Commission centrale de statistique, t. IV, p. 46. 

(^) Van der Meersch, p. 22 et 23. 



l'exemple d'yPRES suivi en BELGIQUE ET EN FRANCE. 73 

L'œuvre du magistrat d'Ypres franchit même la frontière, 
et diverses villes de France se l'approprièrent : Lyon en 1531 , 
Metz en 1572, Paris en 1578 f). 

Après cette vigoureuse réforme, à laquelle le clergé 
séculier prêta son concours, tandis que les moines la repous- 
saient, les adversaires, malgré les meilleurs résultats obte- 
nus, furent loin de se tenir pour battus, et les décrets du 
concile de Trente, qui tendaient à rendre aux évêques l'ad- 
ministration de la bienfaisance publique, vinrent singulière- 
ment ranimer leur zèle. Mais la publication de ces décrets 
fut énergiquement combattue par toutes les autorités civiles 
du pays qui professaient les principes de la charité laïque f). 
Hâtons-nous d'ajouter que ce n'est pas à Vives que remonte 
l'idée première des aumôneries séculières; que l'inventeur 
en est un riche marchand d'Anvers nommé Pierre Pot. 
Ce vertueux citoyen organisa en 1433, sous le nom d'Aiimô- 
nerie^ la Chambre des pauvres de cette ville et en rédigea les 
premiers règlements. En 1458, le magistrat d'Anvers fit un 
nouveau règlement pour la direction de l'établissement de 
Pot, et, sans aucun doute, ce fut ce règlement qui servit de 
modèle à ceux qui furent adoptés postérieurement par les 
autres villes de la Belgique et même par celles de la France, 
où ces institutions étaient encore inconnues jusqu'alors. Il 
est probable qu'il servit de modèle à Vives. La suraumô- 
nerie ou charité suprême de Bruxelles, composée de deux 
patriciens, de deux notables bourgeois, d'un greffier et d'un 
huissier, avait même le droit de se faire rendre compte de 
leur gestion par les administrations des fondations particu- 
lières, et l'antiquité de ce droit est constatée par une bulle de 
Nicolas V, de 1448 f). 

Faisons remarquer enfin que Vives a érigé en principe 
l'inviolabilité de la loi des fondateurs, et qu'après seulement 

(•) Conférences citées et Van der Meersch, /. c. 

(*) Orts, Conférences citées. 

(') H. DE Kerchove, Reçue des Reçues, t. II, p. 180 et 181. 



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74 LOUIS yvwts. 

il a donné le conseil de confier aux soins des magistrats les 
hospices, les hôpitaux, les refuges ouverts aux orphelins, aux 
aliénés, aux aveugles f). 

Dans le xv® et le xvi® siècle, l'Europe avait de terribles 
combats à soutenir contre les Turcs. Des milliers de chrétiens 
devenus prisonniers de guerre étaient réduits au plus dur 
esclavage. Le cœur philanthropique de Vives s'en émut : il 
excita les chrétiens à racheter leurs frères, et il le fit avec 
autant d'énergie qu'en mettent aujourd'hui les amis de 
l'humanité à prêcher l'émancipation des nègres. Il consacra 
(Anvers, 1529) un ouvrage spécial à cette question, alors 
toute palpitante d'intérêt. Cet opuscule de Vives renferme 
d'éloquentes paroles sur le sort de cette noble terre des 
Hellènes, dont les Turcs avaient fait Yergastulum de la plus 
abjecte servitude f). 

Déjà vers la fin du xv® siècle, on avait eu à déplorer plus 
d'un soulèvement des pauvres contre les riches. Lorsque la 
grande jacquerie communiste de Thomas Munzer et de Jean 
de Leyde eut commencé à avoir des partisans dans nos pro- 
vinces, Vives public son livre De la communauté des biens 
(Bruges, 1535) (^. Il y signale trois sortes de communistes : 
ceux qui par égoïsme séduisent les masses et que l'on doit 
terrasser comme des émeu tiers vulgaires; ceux qui, parleur 
paressé ou par leurs fautes, sont tombés dans là misère, qui 
veulent s'en tirer par tous les moyens possibles et qui 
ressemblent beaucoup à des voleurs; ceux enfin qui, dupes 
de leur ignorance, croient réellement que le communisme 
est conforme aux doctrines du christianisme, et qui n'ont 
besoin que d'être mieux instruits (^). 

L'auteur s'attache à prouver que, du temps des apôtres, la 
communauté des biens était tout autre chose que ce qu'on 

(') Vives, De subventione pauperum, lib. II, 2, 3, 8, et le commentaire de H. de 
Kerchove, l. c, p. 181-183. 

(^) De conditione vitœ christianorum siib Turca. Opp., t. II, fol. 882-889. 
(5) De communïone reriim, opp., t. II, f. 923-931 (Basil, 1555;. 
(4) De Bosch-Kemper, p. 16. 



*^' 



SON LIVRE CONTRE LES TURCS — CONTRE LES COMMUNISTES. 75 

voulait en faire au xvi* siècle. « Les apôtres laissaient à 
chacun la liberté absolue de mettre ou de ne pas mettre leurs 
biens en commun, pour soutenir leurs frères, tandis que les 
anabaptistes ne laissaient aucune place à la liberté, à la 
charité ni à la bienfaisance. Est-ce que la vertu, l'intelli- 
gence, la prévoyance, le jugement sont les mêmes chez tous 
les hommes? Y a-t-il chez eux communauté de force, de santé, 
de figure, d'âge? Toutes ces choses sont des qualités qui ne 
peuvent pas être communes, et il en est tout autant des dons 
extérieurs. Je suis un littérateur, vous êtes un guerrier; mes 
livres et vos armes doivent-ils être mis en commun? — Les uns 
sont des maîtres, les autres des domestiques, d'autres encore 
des magistrats et des bourgeois ; faut-il que tous nous soyons 
tout cela à la fois? Non, car Dieu a donné aux hommes 
différents besoins et différents moyens d'utiliser les biens de 
la terre, de sorte qu'il faut autant de diversité dans la posses- 
sion des biens que de facultés, de dispositions dans l'homme. 
Parlons plus clairement : ne voyez-vous pas que nous sommes 
divisés en enfants, jeunes gens, adultes, vieillards, hommes, 
femmes, forts, faibles, sains, malades, agiles, actifs, pares- 
seux? Et pensez-vous que tous ceux-là aient identiquement 
les mêmes droits et les mêmes devoirs? La même nourriture 
convient-elle au bœuf, à l'âne, au cheval et à l'éléphant? Que 
si à tout prix vous voulez réaliser votre communauté, 
demandez à Dieu une autre création; peut-être alors vous 
réussirez. Jusque-là, croyez-moi, vous êtes en contradiction 
flagrante avec toute la nature, et votre communisme, s'il 
pouvait avoir lieu actuellement, ne durerait pas deux jours. 
Les uns mangent leur bien et sont d'autant moins riches, les 
autres sont économes et d'autant plus à leur aise. Votre 
communisme est une source d'éternelles spoliations! Ah! 
retournez à la communauté de Jésus-Christ, c'est-à-dire au 
communisme de l'amour et de la charité f). >> 

(*) De Bosch-Kemper, p. 15-18. 



■-^Sl?l*eS?^--'''^'^ ;.:fTr 



76 LOUIS VIVES. 

Vives accuse indirectement Luther d'être la cause pre- 
mière du communisme anabaptiste; sous un rapport, il 
avait raison. Luther, en proclamant la liberté chrétienne, 
n'avait-il pas prêché l'émancipation de l'esprit humain et la 
destruction du joug sous lequel l'humanité avait gémi depuis 
tant de siècles? N'avait-il pas communiqué au peuple les 
lumières des Écritures, et comment, dès lors, celui-ci aurait-il 
voulu continuer de gémir sous le despotisme des nobles et 
des prêtres qui en ce temps-là était parvenu à son paroxysme? 
A une époque où les passions excitées ne connaissent d'autres 
arguments que le fer et le feu, faut-il s'étonner des fureurs 
de l'anabaptisme et de sa propagande, qui entraîna plus d'un 
honnête homme dans son tourbillon f)? 

Vives, du reste, avait beau jeu contre les communistes de 
son siècle* Appuyé sur l'Évangile, il lui était facile de leur 
démontrer que le Christ, en faisant de la charité un devoir, 
n'avait parlé que d'une charité libre, volontaire, et non pas 
d'un système qui ne pouvait s'établir que par une déposses- 
sion violente de tous ceux qui avaient quelque chose. 

Les déchirements de toute espèce de l'époque où il vivait 
lui inspirèrent encore Quatre livres sur la concorde et la discorde 
qui comptent parmi ses œuvres les plus remarquables. Cet 
esprit de discorde était alimenté par ceux-là même qui 
semblaient être destinés à l'apaiser : les littérateurs, les 
philosophes et les théologiens. « Les uns se battent avec 
acharnement pour une lettre, pour une faute typographique ; 
les autres, en traitant de la charité, se conduisent comme des 
gladiateurs. Dans ces mêlées, ce ne sont qu'invectives, incri- 
minations, récriminations, épigrammes, apologies, antopc- 
logies, épîtres, dialogues, le plus souvent pour des vétilles. 
Et tout cela sans fin ni trêve. Mais c'est bien pis quand 
les princes en viennent aux mains : alors, les champs sont 
ravagés, les habitants appauvris, le commerce se paralyse, 

(*) Francken, p. 165. 



SON LIVRE SUR LA CONCORDE • 77 

Fagriculture languit, la valeur de l'argent diminue au point 
que ceux qui auparavant étaient riches avec 100 francs ne 
le sont pas maintenant avec 1,000, et que l'excessive cherté 
des vivres engendre les misères, maladies et troubles (^). » 

Ce bel ouvrage, animé du souffle de celui « qui n'a voulu 
régner que par l'amour et qui par l'amour a conquis le 
monde », avait été terminé à Bruges en 1526; Vives eut le 
courage de le dédier (1*'' juillet 1529) à Charles-Quint, qui en 
fut courroucé et n'épargna pas à l'auteur les reproches les 
plus amers. Cela se comprend de la part d'un prince qui n'a 
pas rougi d'introduire chez ses compatriotes une inquisition 
plus implacable que celle d'Espagne. Mais, sans se laisser 
intimider par les colères impériales. Vives porta sur un ter- 
rain plus scabreux encore ses avertissements et ses conseils : 
il publia son livre sur la pacification de l'Église f), où il 
montra que le moyen le plus sûr de remédier aux maux de 
l'Église, c'était de rétablir une discipline sévère parmi le 
clergé et de renoncer à tout esprit de persécution. Aussi 
écrivit-il au pape Adrien VI : « Il importe de statuer d'abord 
sur ce qui concerne les bonnes mœurs. Toutes les discus- 
sions, toutes les controverses en dehors de ce point peuvent 
convenir aux écoles; mais ni la religion ni la morale ne 
perdraient à la manière dont elles seraient terminées. C'est 
donc dans cette sphère et dans les cercles des disputeurs 
qu'il faut les circonscrire et y permettre la liberté des 
opinions et des sectes f). » 

Vives recommande surtout au clergé catholique de travailler 
de toutes ses forces au retour de lunion dans le monde : 
ce II faut qu'il prêche sur les toits que personne ne peut 
être appelé catholique, saint, chrétien par excellence {chris- 
tianissimus)^ défenseur de la foi, sans faire ce qui constitue 
le chrétien : aimer. Il n'y a point de christianisme sans 

(^) Francken, l. c, p. 128 et suiv. 

(*) 0pp., t. II, p. 862 et suiv. 

(») 0pp., t. II, p. 938. — De Bosch-Kemper, p. 24 et 39. 



78 LOUIS VIVES. 

amour. Voilà ce que doivent comprendre tous les prêtres, et 
particulièrement les papes, ces représentants plus directs du 
Christ e^ des apôtres (^). » 

Vives adressa son livre sur la pacification de l'Eglise à 
Diego Alphonse Manrique, archevêque de Séville et inquisi- 
teur général, en lui représentant quiil valait mieux perdre 
toute gloire et tout honneur que la réputation d'homme de 
paix; qu'il devait inspirer cet esprit de concorde à l'empe- 
reur, se montrer en tout le digne successeur de Jésus-Christ 
et, principalement comme inquisiteur, n'écouter que les 
conseils de la douceur et ne jamais suivre ceux de la pas- 
sion {^. » Ces conseils, malheureusement, ne devaient pas 
être suivis. Quoique, dans l'origine, Manrique eût partagé 
les doctrines d'Érasme et qu'il se fût donné toutes les appa- 
rences de la modération, il n'en supprima pas moins, pen- 
dant son inquisitoriat (1522-1538), toute liberté de pensée et 
de conscience, et il livra, de plus, 220 personnes aux flammes 
du bûcher (^. 

Philosophe, Vives s'attachait à l'essence du christianisme, 
à l'amour fraternel de tous les hommes; catholique, il 
subordonnait tous ses jugements au jugement de l'Eglise; 
mais jamais il ne cessa de recommander ce qui d'après lui 
constitue la base fondamentale du christianisme et dont il a 
si bien traité dans son Introduction à la sagesse ('^), à savoir 
que le Christ est venu pour mettre un terme aux divisions 
semées dans le genre humain et pour ne faire de tous les 
peuples qu'une seule famille f). Le même esprit philoso- 
phique et humanitaire éclate dans ses Méditations sur la prière, 
éditées à Anvers en 1558. 

c< Lorsque la féodalité et la chevalerie furent mortes, et 

(') Franckkn, p. 148. 
(*) Id., p. 44. 
('; Id., p. 44 et 45. 

(*) Ad sapientiam introductio (Anvers, 1531, mais daté de Bruges, 1524), opp., 
t. II, f. 70-94. 
(^) De Bosch-Kempkr, p. 19-21. 



SON INTRODUCTION A LA SAGESSE. 79 

avec elles ce culte idéal qui divinisait la beauté, la renais- 
sance des lettres, au xvf siècle, associa également la femme 
a son œuvre de rénovation intellectuelle. Vives, par un de 
ses écrits les plus célèbres (% contribua pour sa part à ce 
résultat. Cette époque féconde nous a laissé le souvenir d'une 
multitude de femmes qui occupèrent, à côté des hommes 
mênies, une place considérable dans la république des lettres, 
et qui surent unir aux grâces de leur sexe, à l'éclat d'un 
haut rang, des connaissances brillantes ou approfondies en 
diverses branches du savoir humain. La notion et l'usage 
des langues grecque, latine et étrangères étaient alors géné- 
ralement familiers aux princesses et, par imitation, à 
beaucoup de jeunes femmes appartenant à des classes moins 
élevées f). » 

En 1551, Vives acheva et fit imprimer à Bruxelles un écrit 
qui est une source inappréciable pour la connaissance de 
l'état des études au moyen âge : c'est une espèce d'encyclo- 
pédie, dont la première partie est consacrée à l'examen des 
causes de la décadence des lettres ; dont la seconde indique 
conmient elles doivent être apprises et utilement appliquées ; 
dont la troisième est une série de distinctions philosophi- 
ques sur divers sujets. Cet ouvrage ou plutôt cette série 
d'ouvrages f) a paru supérieure (^) à toutes les productions 
d'Érasme et a été mise en parallèle, pour l'érudition, le bon 
sens, la justesse, la méthode et la rectitude de la pensée, 
avec YOrganum de l'immortel Bacon f). 

Le siècle qui vit l'origine et la formation des universités 
était, pour les sciences, l'ère la plus glorieuse du moyen âge. 
Dans aucun des six siècles qui précédèrent et des trois qui 

(') De ùistitutione christianœ feminœ, Basil, 1538. 

(*y Vallet de Viriville, Histoire de Vi^istrxiction publique eii Europe, p. 212. 

(5) L De corruptis artibus, lib, YII, opp., t. I, f. 321-435. — II. De ti^adendis 
disciplinïSy seu de institutione christianay lib. V, t. I, fol. 436-527. — ; III. De 
prima philosophia, lib. III, 1. 1, fol. 528-582. 

('•) Au moins le premier des trois. 

f ) Francken, p. 55 et 56. — Namèche, p. 51 et 52. 



80 ■ LOUIS VIVES. 

suivirent, il n'y eut autant de savants théologiens, de grands 
jurisconsultes, d'excellents écrivains qu'au xvi^ siècle. Jamais 
les maîtres et les docteurs des écoles n'avaient été plus 
exempts de préjugés et de superstitions; jamais ils ne lurent 
avec plus d'utilité les ouvrages des anciens (^). 

Mais la décadence fut prompte; elle se manifeste d'une 
façon déplorable au xiii^ siècle, où les belles -lettres sont 
sacrifiées à l'étude de la médecine et de la jurisprudence : la 
langue vivante des écoles, la langue latine, ne fut bientôt plus 
qu'un amas affreux de barbarismes... Pendant le xiv^ et le 
XV® siècle, la grammaire n'était pas seulement négligée, mais 
encore méprisée ; un style barbare était regardé comme un 
signe d'orthodoxie et d'érudition profonde, à ce point que le 
plus célèbre jurisconsulte du xiv® siècle — Barthole — expri- 
mait son sentiment à cet égard par ces mots : De verbibus^ non 
curât jurisconsultus (^. 

« Ce qui causa la plus grande confusion, dit Yivès f), ce 
fut l'ignorance des deux langues dans lesquelles les lois 
romaines étaient écrites. Quand on rencontrait des mots 
grecs ou des passages d'auteurs grecs, on se contentait de 
dire : Non potest legi, quia grœcum. Le latin n'était pas étudié 
davantage, principalement pour les choses nécessaires à l'ex- 
plication des lois romaines, tels que vêtements, ustensiles, 
instruments aratoires, coutumes judiciaires, institutions du 
peuple romain. En outre, on avait entièrement mis en oubli 
l'histoire et la chronologie, ces ressources indispensables de 
la jurisprudence. Au milieu de ces ténèbres, les juriscon- 
sultes tâtonnaient au hasard et débitaient mille erreurs. 
Aussi les docteurs des siècles derniers, contrairement aux 
défenses expresses de Justinien, surchargeaient-ils les codes 
de gloses et de commentaires, et leurs élèves et leurs admi- 

(*) Meiners, Historische Yergleichung der Sitten und Verfasswigen, etc., des 
MtUelaUerSy etc., t. II, p. 423. 

(*) CoMNENi, Historia gymnasii patamni, Venetiis, 1726, t. I, fol. 200. — Mei- 
ners, t. II, p. 468 et 469. 

(3) De causis corruptarum artium, lib. VI, t. I, f. 431 et suiv. 



SON ENCYCLOPÉDIE CLASSIQUE. 8l 

rateurs, trop paresseux pour lire le Corpus jiiris, ne Tétaient 
plus lorsqu'il s'agissait d'étudier les lourds commentaires des 
Barthole, des Balde, des Albéric et de tant d'autres. » 

a L'ignorance et l'oubli des langues savantes, continue 
Vives, ruinèrent aussi la médecine. On perdit tout ce qui était 
nécessaire pour comprendre les observations des anciens sur 
les causes, les temps, les pays et les remèdes. On traduisait, 
aussi mal qu'on l'avait fait pour Aristote, les écrits d'Hippo- 
crate, de Galien et de Dioscoride; de là tant d'erreurs d'Avi- 
cenne, de Rhasès et d'autres Arabes. Beaucoup d'ouvrages 
d'Hippocrate, de Galien et de Paul Égénèle n'étaient même 
traduits ni en arabe, ni en latin ; ils ne viennent d'être tirés 
de l'oubli et communiqués au monde savant que tout récem- 
ment... Or, comme les médecins étaient privés des œuvres 
et des connaissances des anciens, il fallait bien qu'ils inven- 
tassent de quoi s'occuper, et au lieu de traiter des maladies, 
l'école traitait de intensione et remissione formarum^ de rarilate 
et densitate^de partibus proportionalibus^deinstantibus et d'autres 
choses qui ne furent et qui ne seront jamais. On pouvait se 
livrer à toutes ces disputations sans posséder aucune véri- 
table science, et obtenir ainsi les plus hautes dignités dans 
la médecine. On admettait au doctorat des jeunes gens qui 
ne savaient absolument rien de la force des plantes, de la 
nature des animaux et des effets des remèdes, et alors même 
qu'ils n'avaient aucune espèce d'expérience, de prudence et 
d'intelligence. On faisait plus, on les envoyait, des univer- 
sités, dans les villes voisines pour y exercer leur métier de 
bourreaux et pour l'apprendre par la pratique. » 

Les services rendus à la dialectique par ce philosophe 
consistent essentiellement en ce qu'il s'est appliqué à en 
élaguer ce qui s'y était mêlé d'une manière fort hybride. Il 
voulait remplacer la scolastique par une philosophie plus 
simple. Il accuse Aristote et Platon d'y avoir déjà ajouté des 
choses contraires à son essence. D'après lui, la dialectique ne. 
doit être que l'instrument de la pensée pour distinguer le 



82 LOUIS VIVES. 

vrai du faux. Sous ce rapport, il est, sans contredit, un des 
précurseurs de la philosophie moderne, car il veut que la 
dialectique soit réduite à la recherche et à l'examen des 
formes de la pensée. Mais Aristote, en suivant Platon, a voulu 
faire de cette science l'arbitre suprême de toutes les sciences, 
comme si, avant de juger, il ne fallait pas pénétrer dans les 
sciences, et comme si, à cet égard, la dialectique pouvait être 
plus qu'un instrument (^). Autre abus : on enseigne la dia- 
lectique immédiatement après la grammaire, mais on ne peut 
pas apprendre sitôt les sciences difficiles qui s'occupent de 
l'essence même des choses. On ne fait que troubler la sphère 
des sciences, si l'on veut assigner à la^dialectique un autre 
but que la rectitude du raisonnement f). » 

Vives était tout à fait hostile aux réalistes, dont il quali- 
fiait les doctrines d'abjectes, mais il n'était pas nominaliste 
jusqu'à réduire l'universalité des connaissances humaines 
au seul usage des noms : le nom, suivant lui, est en connexité 
avec la chose. En même temps, il attaque l'emploi arbitraire 
des noms : il veut que, dans toutes les langues, on s'exprime 
avec la plus grande exactitude; la grammaire doit être la 
base de la dialectique, il faut que les lois de la grammaire 
et de la dialectique soient formulées suivant le langage et la 
pensée, et non pas que le contraire ait lieu f). La dialectique 
ne pouvait être, à ses yeux, qu'un instrument mis à la dispo- 
sition des sciences, qui seules peuvent conduire à la connais- 
sance des choses; il demandait, en conséquence, que l'ensei- 
gnement de la dialectique fût abrégé de beaucoup, qu'on en 
vînt au fond des choses et qu'on perdît moins de temps aux 
préparatifs (^). 

Il faisait un grief aux aristotéliciens de s'être jetés sur les 
écrits les plus difficiles du maître, tels que la métaphysique, 

(') Be causis con'upt. art» y c. s. — Ritter, Gesch, der Philos., IX, 440. 
(*; Vives, ibid, — Ritter, ihid., IX, 440. 

(') Vives, ihid, et in Pseudodialectica, f. 41-47. — Ritter, p. 442. 
(<) Vives, De causa corrupt, art,, 3-5. — Ritter, p. 442 et 443. 



SON ENCYCLOPÉDIE CLASSIQUE. 83 

la physique, etc., et d'avoir négligé ses ouvrages beaucoup 
plus instructifs, tels que l'histoire naturelle, les problèmes, 
la météorologie. Il pensait que, pour suivre la vraie méthode, 
il fallait commencer par les sujets les plus simples et passer 
du connu à l'inconnu. Il admettait que nous devons remonter 
sans cesse des effets aux causes, quoique le chemin qui peut 
nous conduire aux véritables fondements des choses fût semé 
de difficultés insurmontables. Mais les moyens d'y parvenir 
exposés par Aristote lui paraissaient d'une nature beaucoup 
trop transcendantale; ils présupposent une nature infaillible, 
tandis que l'intelligence de l'homme est trop bornée pour 
qu'il lui soit permis de pénétrer l'essence intime des choses. 
L'homme doit donc se contenter d'une dialectique qui ne 
s'occupe que du probable f). 

Il y a là, comme on le voit, un scepticisme qui se dégage 
des vieilles traditions de la science proprement dite, mais 
qui ne rompt aucunement avec les anciennes croyances reli- 
gieuses, lesquelles, au contraire, offrent à Vives un point de 
certitude pratique. De là les éloges que l'auteur donne à la 
valeur morale de la religion chrétienne f), éloges dont je par- 
lerai plus loin. 

Partisan de l'idée de progrès. Vives attaquait avec beau- 
coup de feu l'opinion que nous sommes condamnés à rester 
éternellem^it dans l'état où nous ont conduits nos devan- 
ciers : il s'élevait surtout contre cette routine malheureuse 
qui voue l'esprit humain à une stérilité désespérante, comme 
si le champ du perfectionnement ne nous était pas ouvert 
aussi bien qu'à ceux qui nous ont précédés; comme si leur 
nature avait été entièrement différente de la nôtre. Il finissait 
par exprimer des regrets éloquents sur la perte de cet admi- 
rable amour de la science pour la science, qui seul peut 
rendre respectables les lettres et ceux qui font profession de 

(*) De causa corrupt. art. y lib. III, 2, 3, 5; lib. V, 1 et 2. — Ritter, p. 443 
et 444. 

(«) Vives, ibid., lib. VI, 1. —Ritter, p. 442 et 443. 



84 . LOUIS VIVES. 

les cultiver, tandis que le désir du gain et d'une réputation 
frivole les plonge dans l'abjection où ils étaient de son temps, 
et d'où il cherchait à les faire sortir f). 

Yivès plaida avec beaucoup d'éloquence et de raison la 
cause des classiques anciens contre leurs détracteurs, qui 
étaient d'autant* plus redoutables qu'ils avaient toujours à la 
bouche les grands mots d'hérésie et d'impiété. Il les réfutait 
en leur demandant si l'erreur n'appartient pas au fond du 
discours, aux pensées, quelle que soit d'ailleurs la forme, 
polie ou barbare, dans laquelle elles sont exprimées. « Les 
Basile, les Grégoire de Nazianze, les Chrysostome n'étaient-ils 
pas de meilleurs écrivains que l'hérétique Arius, qu'ils com- 
battaient? Érasme ne surpasse-t-il pas Luther? N'y a-t-il pas, 
parmi les catholiques qui ont écrit contre les propagateurs 
des nouvelles doctrines, des hommes beaucoup plus lettrés 
que ces derniers? Et Budée, qui n'est surpassé par personne 
dans la connaissance du grec et du latin, n'est-il pas aussi 
éloigné de l'hérésie que le doux de l'amer? Puis, n'est-il pas 
étonnant que ceux dont je me plains se déclarent aussi les 
ennemis de la bonne latinité, tandis que c'est au latin qu'ils 
doivent de ne pas être montrés au doigt par le peuple? Car il 
est certain que s'ils débitaient leurs pédantesques sottises 
dans une langue comprise de la foule, celle-ci, au lieu de 
les admirer, les sifflerait comme ils le méritent f)? » 

Le livre le mieux écrit de Vives est la dernière de ses publi- 
cations, publiée après sa mort (en 1543) et intitulée : Cinq 
livres pour la défense de la 7'eligion chrétienne. Son point de 
départ est que la vérité divine, enseignée par Jésus-Christ, 
n'est pas en contradiction avec la raison humaine. Son but 
n'était pas de discuter avec les savants, mais de ramener au 
véritable christianisme tous ceux (et ils étaient en grand 
nombre) qui portaient le nom de chrétiens sans l'être, et en 



(*) De causis corrupt. art», analyse de M. Namèche, p. 54. 
(î) Ibid, p. 56. 



SA DÉFENSE DE LA RELIGION. 81 

même temps de convertir les juifs et les mahométaiisQ, Il dis- 
tinguait dans la religion deux éléments : l'un rationnel, 
l'autre pratique. « Dieu, disait-il, nous a donné pour guide 
et pour flambeau de toutes les actions de la vie, la raison 
et notamment la religion. La raison est, dans chacun de 
nous, un rayon de cette immense lumière qui inonde le 
genre humain tout entier. Plus ce rayon est pur et abondant, 
plus il est conforme à la source, plus il approche de la vérité, 
plus nous aimons Dieu. C'est, en effet, par la raison que nous 
avons des notions vraies de Dieu et des choses divines, et 
des que nous connaissons Dieu, nous l'aimons f). » 

Vives ne quitte pas le domaine de la raison, même dans 
les questions théologiques les plus graves et les plus épi- 
neuses : de là son explication platonicienne de la Trinité, 
avec les trois hypostases, intimement rattachées à la théorie 
duLogf05 0u du Vei^be. Cette explication. Vives la basait sur la 
nature universelle des choses, essence divine unique, mais 
en trois personnes; divinité qui se reflète dans la nature 
humaine, où l'âme, l'esprit en général {mem) est comme le 
Père, l'intelligence qui en procède comme le Fils, et la 
volonté qui part de l'une et de l'auti'e comme l'Esprit-Saint. 
Cela nous est encore enseigné par la création du globe, où 
lé Père est l'architecte, le Fils la sagesse-instrument, 
l'Esprit-Saint l'amour et la cause qui ont conduit et excité à 
l'ouvrage f). , 

Les tendances pratiques de Vives éclatent dans les thèses 
suivantes : Le culte le plus agréable à Dieu consiste à ce que 
nous fassions tous nos efforts pour lui ressembler de plus en 
plus. Or, cette ressemblance, c'est la sanctification, non pas 
du corps, mais de l'âme : un cœur pur, voilà le vrai culte de 

(*) De christianœ fidei ve^ntate îibri Y. Opp., t. II, p. 260-496. — De Bosch- 
Kemper, p. 19. — Francken, p. 62-64. 

Ji^) De veritate fidei, Opp., t. II, f. 410, 413, 456; Ad sapie^itiam introduction 
Opp , t. II, f 80. — Braam, JDisseHatio theologica exhibens Yims theologiam chris- 
tianam, p. 167. 

{?) De veritate fidei. Opp., t. IL, f. 352-355. 

T. II. 6 



82 LOUIS VIVES. 

Dieu (^). C'est là ce qui explique pourquoi il néglige les ques- 
tions alors si nombreuses et si controversées des dogmes de 
l'Église, et qu'en revanche il s'applique, après avoir démon- 
tré qui est Dieu, de chercher quel est le but de l'homme. Ce 
but, c'est l'amour de Dieu et du prochain ; doctrine dont le 
Christ a été le maître et le modèle. Or, des notions aussi 
simples et aussi sublimes sur la religion. Vives n'avait pu les 
puiser chez les scolastiques, qui se perdaient dans les syllo- 
gismes, dans les raisonnements abstraits et dans les vaines 
distinctions; il n'avait pas pu les emprunter davantage à 
l'Église d'alors, qui attribuait presque toute la force de la 
religion aux œuvres extérieures. Ce furent les saintes lettres 
de l'antiquité qui lui servirent d'école. Doué, d'ailleurs, d'une 
grande douceur de caractère et d'un amour sincère de^ l'hu- 
manité, il souffrait de voir l'Europe déchirée par la fureur 
des discordes religieuses, et il n'est pas étonnant que le but 
de tous ses efforts ait été d'amener les hommes au Christ, i*oi 
(Je la paix, et à l'Église chrétienne, royaume de la paix f). 

Sans doute. Vives plaçait haut l'Écriture sainte; mais Espa- 
gnol et d'abord scolastique, dans la suite seulement partisan 
des lettres et philosophe, il estimait beaucoup les écrits des 
classiques, sans négliger toutefois l'autorité de l'Église, qu'il 
regardait comme remplie de l'esprit divin. Aussi approuvait-il 
ce que de tout temps l'Église avait cru vrai et saint; mais 
comme, en même temps, il croyait qu'il y avait beaucoup de 
choses à corriger, il invita le pape à convoquer un concile 
œcuménique pour réformer l'Église... 

Ayant passé sa vie dans la Belgique, alors si florissante 
par le commerce, l'industrie, les lettres et les arts, Vives y 
avait puisé l'esprit qui caractérisait son maître Érasme et 
qui s'appliquait à allier la piété à l'érudition. Comme Érasme, 
il n'approuva point la Réforme, dont il ne comprenait pas les 
principes et dont le caractère mystique lui échappait autant 

(*) De veritate fidei. Opp., t. II, f. 419. — Ad sapientiam introductio, f. 81. 
(«) Braam, p. 169 et 170. 



SON COURAGE ET SES DISGRACES. 83 

que son esprit de lutte blessait son amour de la concorde. 
Cependant, il fut réformateur à la manière de tant d'hommes 
éminents de son siècle, en ce sens qu'il voulait, dans le sein 
de l'Église, la réforme de l'âme et de la conduite qu'il 
plaçait bien au-dessus de la correction des dogmes. Quoique 
né en Espagne, il occupe une place élevée parmi les théolo- 
giens des Pays-Bas, par son exposition simple, pure, claire et 
souvent éloquente des vérités évangéliques f ). 

D'une organisation frêle et maladive, il puisait toute sa 
vigueur dans la pureté de son âme et il professait un amour 
immense pour ses semblables en même temps qu'il manifes- 
tait un vif désir d'améliorer leur condition sociale. Ses 
opinions, il les émettait sans détours ni arrière-pensée, et, 
quel que fût son attachement au catholicisme, il ne ménagea 
ni les abus de l'Église, ni les vices du clergé, attaquant la 
vie scandaleuse de certains papes et la sordide avarice des 
prélats. Lorsque Henri VIII sollicita des universités et des 
théologiens l'approbation de son divorce avec Catherine 
d'Aragon, Érasme Jiésitait ; Vives, restant inébranlable dans 
ses convictions, jbrava le courroux d'un roi vindicatif. Pen- 
dant qu'Érasme évitait tout pour ne pas s'aliéner les bonnes 
grâces du pape Adi*ien VI, Vives écrivit à ce pontife que le 
temps était venu de mettre énergiquement la main à la 
réforme de l'Église. Tandis qu'Érasme ne faisait que recher- 
cher les faveurs de Charles-Quint, Vives les perdit en parlant 
le langage de la paix au puissant empereur, au moment 
même où il se mettait à la tète d'une flotte et d'une armée 
formidables f). 

La franchise de Vives lui coûta cher : il perdit toutes les 
relations qu'il avait entretenues avec les grands de son 
siècle et, par suite, les avantages matériels qui y étaient atta- 
chés. Aussi traîna-t-il ses derniers jours dans un état voisin 
de l'indigence et ne rendit-il à la terre qu'un corps brisé par 

(') Braam, p. 174 et 176. 

C^) Francken, p. 42, 43, 181, 182, 188. — De Bosch-Kémper, p. 22-24. 



84 LOUIS VIVES. 

les tortures de la goutte et de la gravelle (^) (6 mai 1540). Il 
n'était âgé que de 48 ans. 

Un autre enfant de Valence, Frédéric Furio Sériai, était de 
la même école que Vives. Comme lui, il quitta Valence de 
bonne heure, alla continuer ses études à Paris et les acheva 
à Louvain. Dépassant Érasme, il soutint contre les théolo- 
giens catholiques une thèse tout à fait protestante : la conve- 
nance et la nécessité des traductions de la Bible en langue 
vulgaire. Ce qu'il avait publiquement soutenu, il l'imprima, 
et pour avoir osé écrire ce qu'il pensait, il fut en danger de 
perdre la vie. Il ne fut sauvé que par la protection spéciale 
de Charles-Quint. Son génie politique plaisait à ce prince, qui 
l'estimait aussi pour son caractère droit et ferme. Il l'envoya 
auprès de son fils, comme un conseiller dont les lumières 
pouvaient éclairer sa conduite. Le crédit de Sériai se main- 
tint tant que l'empereur vécut, mais, après sa mort, l'Inqui- 
sition lui fit son procès, et. Philippe II n'y trouva point à 
redire f). 

Vives et Sériai appartiennent à la Réforme par leurs idées 
libérales et hardies, leurs tendances avancées et leurs théories 
politiques. Ils ne séparent point l'ordre social de l'ordre reli- 
gieux; ils veulent un gouvernement animé d'un esprit vérita- 
blement chrétien, conforme à l'Église. L'un et l'autre ont 
recours à la logique et à l'exposition savante, à la méthode 
sévère d'argumentation, qu'ils ont puisée, non pas dans les 
jeux de la scolastique, mais dans l'étude de l'antiquité, dans 
la méditation des Écritures et surtout dans leurs convictions 
intimes f). 

(*) De Bosch-Kemper, p. 24. 

(«) GUARDIA, p. 466. 
(3) ÏD., p. 466 et 467. 



CHAPITRE X; 

MARGUERITE d'aUTRICHE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYSrfiAS. 

Le gouvernement de Marguerite d'Autriche fut pour nous 
la pe'rîode la plus brillante de la Renaissance. Cette princesse 
avait Fesprit vif et enjoué; elle faisait le meilleur accueil aux 
savants ; son impulsion généreuse, ses nombreuses largesses 
attiraient à elle tout ce qui vivait par la pensée; elle fit pour 
la Belgique ce que François V^ avait fait pour la France ; elle 
donna l'élan à cette profession de l'esprit qui domine chez 
nous le XVI® siècle. L'artiste, le littérateur ne furent plus 
relégués dans de misérables mansardes ; ils eurent des loge- 
ments dans les Somptueux palais de la duchesse. 

Parmi les poètes qui célébrèrent les vertus de Marguerite, 
il faut citer en première ligne le bon, le naïf Molinet. 

Jean Molinet naquit à Desvres dans le Boulonnais, vers la 
fin de la première moitié du xv® siècle. Il fit ses études à 
l'université de Paris et passa une partie de sa vie à Valen- 
ciennes, val doux et fleuri. Devenu veuf, il embrassa l'état 
ecclésiastique et fut pourvu d'un canonicat de l'église collé- 
giale de Valenciennes. La renommée dont jouissait alors 
Georges Chastellain, en qualité d'orateur, de chroniqueur et 
de poète, l'engagea à le prendre pour modèle. Au titre de 
son disciple, il joignit celui de son ami, et lorsqu'en 1474 
Chastellain termina sa laborieuse carrière, Molinet le rem- 
plaça comme historiographe de la maison de Bourgogne; 
puis Marguerite d'Autriche le nomma son bibliothécaire. 11 
mourut à Valenciennes, en 1507, et fut enterré dans l'église 



86 MARGUERITE D AUTRICHE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS, 

de la Salle-le-Comte, à côté de Chastellain, objet de l'admi- 
ration de sa vie entière f). 

La plupart des beaux esprits de son temps regardaient 
Molinet comme leur maître et leur modèle, quoique au fond 
il fût dépourvu de goût, d'imagination et de sentiment. 

Outre la traduction du Roman de la Rose, on a de lui les 
Faictz et Dîctz contenans ^plusieurs beaulx traictésj oraisons et 
champz royaulx. Si l'on ne fait attention qu'aux rimes, on 
trouve que l'auteur les soigne en général et montre quelque 
respect pour l'harmonie. Dans la Ressource du petit peuple, 
Molinet lance des imprécations contre les princes oppresseurs 
et guerriers : 

Princes, puissans, qui trésors affinez 
Et ne finez de forger grans discors 
. Qui dominez, qui le peuple animez, 
Qui ruminez, qui gens persécutez, 
Qui tourmentez les âmes et les corps. 



Que faictez-YOUs qui perturbez le monde 
Par guerre immonde et criminez assaulx. 

Trenchez, couppez, détrenchez, découppez, 
Frappez, happez, baimerez et barons, 
Lancez, hurtez, balancez, béhourdez, 
Quérez, trouvez, conquérez, controuvez, 
Cornez, sonnez, trompettes et clairons. 
Fendez talions, pourfendez prillons, 
Tirez canons, faites grands espourris : 
Dedans cent ans vous serez tous pourris. 



Molinet aiguisait assez bien l'épigramme, cette « petite 
flèche déliée qui fait une plaie profonde et inaccessible aux 
remèdes f) »• On a cité souvent celle sur la mort du fameux 
Olivier-le-Dain. Elle est tirée de la plus curieuse des produc- 
tions de Molinet, la Récollectio7i des merveilles advenues en notre 

(*) De REiFFKNBERGjOpwc? Barante, Etstoire des ducs de Bourgogne ^ Brux., 1835, 
tX, p. 113-116. 

(*) Montesquieu, Lettres persanes. 



JEAN MOLINET, 87 

temps, etc., continuation (^) de l'ouvrage de Georges Chas- 
tellain. C'est un résumé rapide des principaux événements du 
XV® siècle, dont toutes les stances commencent par les mots : 
J'ai vu. On pourrait l'intituler les J'ai vu^ comme la satire 
qui fit mettre à la Bastille Voltaire, jeune encore fj. 
Citons ces vers sur Charles le Téméraire : 

Cy-gist sans paour le hardy conquérant, 
Le champion, grand triomphe quérant, 
Qui de régner avait tel appétit 
Que s'il eust vécu en prospérant, 
Ce monde grand luy estoit trop petit. 

On attribue à Molinet un poème qui contient l'apothéose 
de Philippe le Bon, « S'il est véritablement l'auteur de ces 
vers, dit Reiffenberg, il n'y fournit pas une grande preuve 
de la justesse de son jugement ni de l'indépendance de ses 
idées f). » 

On a encore de lui un Petit traicté compillé à l'instruction de 
ceulx qui veulent apprendre l'art de rhétorique. « Vous y trou- 
verez, dit-il, patrons, exemples, couleurs et figures de 
dittiers et tailles modernes qui sont maintenant en usage, 
comme lignes doublettes, vers sizains, septaîns, witains, 
alexandrins et rime batelée, rime brisée, rime enchayennée, 
rime à double queue et forme de complainte amoureuse, 
rondeaux simples d'une, de deux, de trois, de quatre et de 
cinq syllabes, rondeaux jumeaux et rondeaux doubles, 
simples virelais, doubles virelais et répons, fatras simples et 
fatras doubles, balade commune, balade baladant, balade 
fatriste, simple lay, lay renforchiet, chant royal, serventois, 
riqueraque et baguenaude. » 

Molinet a aussi composé sur la défaite des Français à 
Guinegate, 17 août 1479, par l'archiduc Maximîlien d'An- 

(*) Elle est intitulée : RêcoUeclion des meivseilles advenues en notre temps, 
commencé par très élégant George Chastellain et continué par maistre Jehan 
Molinet. 

(^) De Reiffenberg, l. ^., p. 107. 

(^) Mémoires deJ. Lu Clercq, Bmx , 1823, t. I, p. 127. 



88 MARGUERITE d'aUTRICHE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS. 

triche, une complainte en trente couplets qui se termine par 
cette apostrophe au duc : 

Ta as dompté nos ennemis cornus : 
Vive le duc Maximilianus ! 

Sa Litanie est une pièce plus extravagante encore, 11 est 
grossier et même obscène dans ses satires, comme dans 
VÊpithalame de la Fille de Laidin et dans les Neuf preux 
de gourmandise (^). Le Siège d'Amours et la Bataille des deux 
nobles déesses sont presque inintelligibles et sa traduction 
du Roman de la Rose, faite à la sollicitation du duc de 
Clèves (1505), transforme une composition de pure galanterie 
en un livre de piété. 11 le dit en prose et en vers : «Louange 
au Dieu d'amour perdurable et à sa mère très sacrée Vierge, 
quant nous voyons ce romant reduyt à sens moral, jusqu'à 
cueillir la rose, etc. » 

C'est le romant de la rose 
Moralisé cler et net, 
Translaté de rime en prose 
Par votre humble Molinet («). 

Rabelais, dans le chapitre LIV de son Gargantua^ a tourné 
en ridicule le style de Molinet dans l'inscription en vers qu'il 
destinait à être mise en lettres antiques sur la grande porte 
de l'abbaye de Thélème f). 

A la même école que Molinet appartenait Nicaise Ladam(^), 
auteur d'une chronique métrique qui embrasse l'époque 
écoulée entre 1488 et 1542 : œuvre froide, incorrecte, dure, 
et qui ne mérite l'attention que sous le rapport des indica- 
tions matérielles qu'elle contient f). 

Un des compilateurs indigestes de la fin du xv® siècle et du 
commencement du \\f fut Julien Fossetier, qui jouissait de 

(*) GoujET, Bibliothèque française, Paris, 1741, t. X, p. 12. 

(*) De Reiffenberg, p. 135. 

(') GoujET, p. 16. — De Reiffenberg» a/>ue^ Barante, l, L, p. 128. 

(*) Né à Béthune en 1465 et décédé à Arras en 1547. 

(5) De Reiffenberg, A7inuaire de la Bibliothèque royale^ 3* année, p. 87-88. 



M^^ùls-f 



JULIEN FOSSETIER. 89 

la protection de Marguerite. Il nous apprend lui-même qu'il 
a vu le jour dans la ville d'Ath, en 1454. Il embrassa l'état 
ecclésiastique et porta le titre de chroniqueur et d'indiciaire, 
c'est-à-dire annotateur (^), de très puissant prince Don Charles 
d'Autriche. Sa Chronique margaritique et athensienne a été 
commencée le 15 décembre 1508 et terminée au mois de 
septembre 1517; elle forme trois volumes, qui n'ont pas été 
imprimés. Dès qu'il avait achevé un volume, Fossetier en 
faisait hommage à Marguerite. La Bibliothèque de Bourgogne 
possède les originaux du second et du troisième volume de 
l'œuvre de ce chroniqueur, et de plus, trois autres volumes 
de l'ouvrage de Fossetier, un tome P*^ et deux exemplaires du 
tome II (^. 

En 1520, Fossetier dédia à Marguerite la Vie de Crist, 
dont la Bibliothèque de Bourgogne possède également un 
bel exemplaire f). 

Les bergers et les rois y adressent à la Vierge, en assez 
mauvais vers, des paroles pleines d'images ingénieuses et 
délicates : 

LES BERGERS. 

Dieu par ton sainct trône d'ivoire 
At volu entrer et passer, 
Ainsi que le soleil le voire 
Entre et passe sans le casser... 

LES ROIS. 

Dieu qui aux humbles condescendit 
A pénétret ta porte close, 
Comme la rosée descendt 
Du ciel clos et entre en la rose. 

Ton fils, homme et Dieu, nostre espoir, 
Entra ton ventre et issi comme 
Nostre face entre en ung miroir 
Et la pensée au cœr de V homme,., 

(') Aô indicando, 

(*) PiNCHART, Notes ùiédites sur George Chastellain et Julien Fossetier, Gand, 1862, 
p. 25-28. 

Voy. le n° 9220 des Manuscrits de la Bibliothèque de Bourgogne, 



90 MARGUERITE d'aUTRICHE ET LA REKAISSAlSCE DANS LES PAYS-BAS. 

On connaît encore trois ouvrages de Fossetier : l'un exis- 
tait en manuscrit dans la librairie de Marie de Hongrie, sous 
ce titre : Petit livre^ nommé Faict, de par messtre Julien Faul- 
cetier; Tautre est un petit volume de poésies, imprimé en 
1532, à Anvers, et intitulé : Conseil de volontier morir (^); le 
troisième est un poème sur la bataille de Pavie (1525). 

L'auteur de la Chronique margaritique s'est fait remarquer 
par quelques hardiesses qui commençaient à être du goût du 
siècle. 

Toutefois, si l'on jugeait sur la Chronique margaritique de 
l'état des lumières dans les Pays-Bas au commencement du 
xvi^ siècle, on en aurait une bien mince idée. Au moment où 
Alexandre Régius, Rodolphe Agricola, Érasme, Vives et 
tant d'autres s'efforçaient de faire revivre la belle littérature 
et d'anéantir la barbarie qui s'était emparée des écoles, il est 
impossible de pousser plus loin l'ignorance savante et le 
défaut de critique f). 

A Fossetier nous ajouterons particulièrement (^).Jean 
Lemaire, Rémacle de Florennes, Jean Second et Corneille 
Agrippa, le Trismégiste de son siècle. 

Jean Le Maire, surnommé de Belges, c'est-à-dire de 
Bavai (Belges), son lieu de naissance, le fantastique auteur 
de Y Amant verd, le poète que Ronsard a souvent pris pour 
modèle et que Marot n'a pas craint de comparer au chantre 
de V Iliade, naquit vers 1475. Il était parent de Molinet, 
qui le tint pendant quelque temps sous sa discipline et le fit 
admettre, à l'âge de vingt-cii;iq ans, en qualité de clerc des 
finances au service du roi Charles VIII et du duc Pierre II de 
Bourbon. Lemaire alla habiter Villefranche en Beaujolais, 
pour être plus à portée de surveiller la rentrée des revenus 
de ces princes. Ce fut là que Guillaume Crétin, ami de Moli- 

(1) PiNCHART, p. 28-29. 

{^) De Reiffbnberg, Nouvelles archives historiques, t. VI, p. 15 et 16. 

(') Je pourrais y joindre un grand nombre d'autres, mais je suis forcé de me 
borner à certains noms . 



JEAN LE MAIRE DE BELGES. * 91 

net et son confrère en poésie, eut Toccasion de le voir ; il 
conçut pour lui beaucoup d'estime et Tencouragea à cultiver 
la poésie. Lemaire reprit donc la lecture des anciens auteurs, 
qu'il avait été contraint de négliger ; il paraît même qu'il se 
démit de son emploi pour se faire précepteur dans une riche 
famille noble, afin de pouvoir mieux se livrer à l'étude. Il 
accepta ensuite la place de secrétaire de Louis de Luxem- 
bourg, prince d'Altemore, comte de Ligny, gouverneur de la 
Picardie et grand chambellan de Louis XIL II garda cette 
place jusqu'en 1505, où il passa au service de Marguerite 
d'Autriche, dont il devint bientôt l'indiciaire et l'historio- 
graphe. De 1506 à 1508, il voyagea en Italie; il se trouvait à 
Venise en 1507 et se rendit à Rome en 1506 et en 1508. La 
recommandation de Marguerite d'Autriche et le zèle qu'il 
avait montré pour les intérêts du roi de France Louis XU, en 
prenant sa défense contre le pape, lui méritèrent l'affection 
de ce monarque, qui l'attacha à la maison de la reine Anne 
de Bretagne, sa femme (1511). La mort de cette princesse^ 
qui fut suivie peu de temps après de celle de son époux 
(1515), priva Lemaire de son emploi et il tomba dans la 
misère. Il mourut, dit-on, en 1548, à l'âge de 75 ans. 

Le Temple d'honneur et de vertu, tel est le titre du premier 
ouvrage de Lemaire. C'est un mélange de prose et de vers, 
dans lequel de nombreux personnages allégoriques viennent 
tour à tour pleurer la mort de Pierre de Bourbon et chanter 
ses louanges. La facture des vers est bonne et soutenue ; le 
plan est bien conduit et l'on y trouve quelques strophes 
pleines de grâce et de naïveté, mais que déparent tous les 
défauts du temps» Lemaire a montré, dans ses œuvres ulté- 
rieures, des qualités plus simples et plus naturelles, qui 
font penser qu'il aurait pu, « livré à lui-même, continuer 
Villon et arriver à Marot (^) ». C'est d'abord sa Plainte du 
Désiré, c'est-à-dire la Déploration du trépas de monseigneur 
Loys de Luxembourg, dédiée à Marguerite d'Autriche. On y 

(') C. Fétis, Jean Lemaire, (Mém. cour, de l'Acad. In-8<», t. XXI, p. 10. 



92 MARGUERITE' d'aUTRICHE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS. 

retrouve encore ses défauts ordinaires, mais rachetés par 
des qualités remarquables de style. 

Vers 1505, Lemaire commença son éloge de Marguerite. 
d'Autriche intitulé : La Couronne margaritique, en vers et en 
prose. On ignore quand il le termina, car l'ouvrage ne fut 
publié qu'en 1549 {^). Ici reparaissent les grands défauts du 
poète, la prolixité et le mauvais goût. Quant à l'invention et 
à l'ordonnance de la composition, elles sont faibles. Lemaire 
y a poussé, d'ailleurs, la servilité jusqu'à prendre les dix 
lettres qui forment le nom de Marguerite pour les faire cor- 
respondre à autant de vertus qui ornent la princesse,, en 
signe de quoi il lui tresse une couronne de dix perles dont 
les noms commencent par les dix mêmes lettres. Ces dix 
noms étaient, en outre, portés par dix dames célèbres au 
temps jadis. 

L'auteur répare ces imperfections par les fortes pensées et 
les excellents vers f) d'une petite pièce publiée au mois 
d'octobre 1507 à Anvers, et connue sous le nom de Chansons 
de Namur pour la victoire encontre les François à Saint-Hubert 
d'Ardenne. 

Si Les regrets de la dame infortunée sur le trépas de son très 
cher frère unique sont réellement de lui, il faut leur donner 
également la date de 1507. 

Dans cett^ pièce, Marguerite pleure la mort de son frère 
Philippe le Beau (1506), et le poète y attribue toutes les infor- 
tunes qu'elle a endurées à la lettre M qui commence son 
nom et qui est l'initiale des mots malheur, misère, mort, 
malin, martyre, etc. Ce badinage étranger à la vraie douleur 
n'était pas digne de celle dont les adversités se résument 
dans ce simple vers : 

... Dame de deuil toujoui^ triste et marrie. 

En 1510, Lemaire rédigea ses deux Êpitres de l'amant verd, 

(*) G. Fétis, Jean Lemaire, Mém. cour, de TAcad. In-8^, t. XXI, p. 13. 
(«) Id., ibid,, p. 14-15. 



J^à^ ^^. 



\ 



LEMAIRE, SON TRAITÉ SUR LES SCHISMES. 93 

adressées à Marguerite d'Autriche. Ce poème a fait soup- 
çonner quelque intrigue secrète. Tout le mystère se réduit à 
un perroquet dont Sigismond, archiduc d'Autriche, avait fait 
présent à Marie de Bourgogne. Après la mort de cette prin- 
cesse, le perroquet resta en possession de Marguerite, qui 
l'aimait beaucoup et qui fit pour lui une épitaphe qu'on 
trouve dans le recueil de ses chansons. 

En 15H, Lemaire publia son Traicté de la différence des 
schismes et des concileSy ouvrage en prose qui a été marqué 
dans la première classe des livres défendus par YIndex de 
Rome. C'est une invective sanglante contre Jules II en faveur 
de Louis XU(^), qui, en 1509 et en 1511^ avait successivement 
convoqué un concile national à Orléans, à Tours et à Lyon 
pour procéder à la réforme de l'Église et pour mettre le pape 
à la raison. 

L'auteur consacre la première partie de son livre à prouver 
comment les richesses données à l'Église par Constantin et 
ses successeurs, Pépin, Charlemagne, Louis le Débonnaire 
et autres bons princes, « ont procréé sinistrement plusieurs 
mauvais enfans; c'est à savoir : Orgueil, Pompe, Arrogance, 
Hérésie, Mespris des princes. Tyrannie des subjects et 
Impudence, avec lesquelles choses est survenue obmission 
des conciles généraux ; et toutes telles choses ensemble ont 
eslevé les schismes, divisions, séparations entre le peuple 
chrestien ». De là nécessité pour les princes de convoquer 
eux-mêmes des conciles, dont Lemaire décrit les principaux, 
comme dans la seconde partie il décrira plus spécialement 
les plus célèbres de l'Église gallicane pour en faire ressortir 
l'utilité et la prééminence. La troisième partie comprend les 
schismes de l'Église depuis le huitième jusqu'au vingt-troi- 
sième. En outre, l'auteur y fait mention du vingt-quatrième 
schisme futur, le plus grand de tous en l'Église catholique 
et universelle, et l'auteur prédit que a ceste oultrageuse 

(*) Paquot, Mémoires pour sermr à V histoire littéraire des Pays-Bas, t. III, 
p. 12. 



94 MARGUERITE d'aUTRICHE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS. 

ambition de l'Église romaine sera prochainement cause 
finale de sa terrible persécution avec réformation ». 

Lemaire, en concluajQt, ajoute aux deux causes principales 
de la décadence de l'Église, par où il a commencé son livre, 
une troisième, le célibat des prêtres, auquel il applique les 
paroles d'Alain Chartier, auteur du xv^ siècle : « Or fut il 
piéça fait un nouvel statut en l'Église latine, qui dessevra l'or- 
dre du saint mariage d'avec la dignité de prestrise, sous cou- 
leur de pureté et chasteté sans souillure. Maintenant court le 
statut de concubinage, au contraire : et les ha attraits aux 
estats mondains et aux délits sensuelz et corporelz : et, qui 
plus est, se sont renduz à immodérée avarice, en procurant 
par simonie et par autres voyes illicites, litigieuses et pro- 
cessives, en corruption et autrement, bénéfices et prélatures 
espirituelz : et qui plus est, souillez et occupez aux affaires 
citoyens et es négoces et cures temporelles. Et ce premier 
statut départit piéça l'Église grecque avec la latine. Et la 
désordonnance avaricieuse des prestres ha fait séparer les 
peuples de Behaigne de l'Église de Romme. Que dis-je, de 
Behaigne? mais de chrestienté presque toute. Car les gens de 
l'Église ont si avilenné, par leurs coulpes, eulx et leur estât, 
qu'ilz sont jà desdaignez et des grans et des menus du monde, 
et les cœurs étrangez de l'obéissance de sainte Église par 
dissolution de ses ministres. Car, comme dit est, iceux 
ministres ont laissé les espousailles, mais ils ont repris les 
illégitimes, vagues et dissolues luxures... Que apporte la 
constitution de non marier les prestres, sinon tourner... 
l'honneste cohabitation d'une seule espouse en multiplication 
d'eschaudée luxure?... La prophétie de Daniel reste à venir 
qui désigne la venue d'Antéchrist et le temps de persécution 
pour les abominations du temple... » 

La même année, Lemaire publia une nouvelle pièce de 
poésie, écrite au nom de Louis XII, en réponse à celle que 
Jean d'Auton, augustin et abbé d'Angle, en Poitou, avait 
envoyée à ce monarque de la part d'Hector de Troie. Louis XII 



LEMAIRE, SES ILLUSTRATIONS DE GAULE. 9B 

rinforme des relations de parenté qu'il supposait exister entre 
Hector et lui; y parle de la victoire d'Aignardel, remportée, 
en 1509, par les Français sur les Vénitiens; s'y plaint de la 
violence et de la perfidie de Jules II, qui, satisfait d'avoir 
ressaisi les villes de la Romagne, que Venise avait eues en sa 
possession, suscita à la France une coalition formidable f). 
Lemaire a dépeint en ces termes l'étrange pontife-soldat : 

Il fait beau voir un ancien prestre eir armes, 
Crier l'assaut, exhorter aux alarmes, 
Souillé de sang en lieu de sacrifice 
Contre Testât de son très digne oflSce. 

Pour rendre la conduite de Jules II plus odieuse encore, 
Lemaire donna, en 1512, Y Histoire du prince Syach-Ismail, dit 
Sophy Ardueliiiy roy de Perse et de Mède. Il y met en contraste 
l'aigreur et la violence du pape contre les princes chrétiens 
et contre la « chrestienté qu'il trouble et scandalise » avec le 
zèle du Sophy pour la destruction des Turcs; il tance verte- 
ment l'infidélité de Jules II, qui n'eut pas honte d'enrôler sous 
ses drapeaux un corps de leurs troupes et qui manqua aux 
serments les plus solennels, en refusant de porter la guerre 
dans le pays des mécréants ; cette infidélité, il la met dans 
tout son jour en l'opposant aux mesures que le Sophy prenait 
contré la domination des Ottomans f). 

Enfin, l'an 1512 vit paraître une œuvre à laquelle Lemaire 
avait travaillé pendant neuf ans (1500-1509); c'est le traité 
des Illustrations de Gaule et singularitez de Troyes. Sauf l'éru- 
dition et le style, ce livre ne sert qu'à montrer l'abîme qui 
existe entre un simple chronographe et un historien. L'au- 
teur ce commence au déluge pour s'arrêter à Hugues Capet, 
et n'a d'autre objet, dit M. Fétis, que de prouver que les 
Français descendent de Francus, fils d'Hector f) ». 

(') GoujET, p. 85. 

(') Prologue de V histoire du prtjice Syach et Sallier, Mémoires de f Académie 
des itiscriptiotis et belles-lettres, t. XIII, p. 600. 
(3) Fi^Tis, p. 25. 



Jb. 



i> .^. 



96 MARGUERITE d'aUTRICHE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS. 

Il importe de remarquer, toutefois, à la décharge de 
Lemaire, qu'il se proposait d'écrire une histoire fictive, un 
roman historique à l'usage du jeune prince dont Marguerite 
surveillait l'éducation, ainsi que des dames de la cour, fort 
occupées alors d'ouvrages de tapisserie et à qui la paix de 
Cambrai (1509) permettait « de mieulx vacquer àleurs gracieux 
et honnestes plaisirs et passetempz entre lesquelz la lecture 
de divers volumes leur est familière et décente, dont par 
adventure entre les autres la matière de ce livre ne leur sera 
point désagréable, selon l'opinion de sadicle princesse paci- 
fique, et comme elle le désire »... Il sera « publié et divulgué 
par plusieurs exemplaires, pour donner occupation à volup- 
tuosité et non pas inutile aux dictes dames de France ». 

Après huit années d'inaction, Lemaire reparaît avec une 
de ses pièces les mieux réussies ; c'est le premier de ses trois 
contes de Cupido et Atropos. Pour le fond, il ne lui appartient 
pas, tandis que les deux autres sont bien sa propriété, mais 
se trouvent à une grande distance de leur aîné. Lemaire 
suppose que l'amour, dans une rencontre au cabaret avec 
Atropos, a pris l'arc de cette déesse au lieu du sien, et que 
depuis ce moment tous ceux qui ont été blessés de se^^ flè- 
ches sont atteints de l'effroyable maladie décrite par Fra- 
castor (^). Le poète termine son récit en annonçant que 
Jupiter, à la prière de Vénus, a convoqué une assemblée des 
dieux à Tours, en 1520, pour aviser aux moyens d'arrêter 
les progrès du mal |^j. 

Sous le rapport de la versification, les critiques ne sont pas 
d'accord sur le mérite de Jean Lemaire. Joachim Du Bellay 
le regarde comme ayant doté la langue française de beau- 
coup de mots et de manières de parler poétiques, « qui 
ont bien servi aux plus excellents du xvi® siècle ». Etienne 
Pasquier fait de lui le même éloge et ajoute que les traits les 

(*) Médecin célèbre de cette époque. Il fut le médecin officiel du concile de 
Trente, de 1545 à 1547. (Note des éditeurs.) 
(*) Weiss, BîOffr, universelle, Paris, Michaud, 1819, t. XXIV, p. 35. 



fîiiîltYiliii 



LES EVERARD. 97 

plus riches de l'hymne de Ronsard ^ur la mort de la reine 
de Navarre sont empruntés au poète belge. Sainte-Beuve est 
d'avis que « Jean Lemaire, historien érudit pour son temps, 
et rimeur d'un ton assez soutenu, a mérité aussi d'avoir 
Clément Marot pour élève, ou du moins de lui donner des 
conseils utiles dé versification »• 

11 est incontestable, d'un autre côté, ^ue c'est de Lemaire 
que date l'époque littéraire connue sous le nom de première 
époque de Ronsard, c'est-à-dire celle où prévalut l'imitation 
des grecs et des latins. Toutes les poésies de Lemaire ont 
quelque chose^^'antique ; son dessin est grec et latin, sa cou- 
leur est grecque et latine, sa langue aussi, et l'on peut dire 
que, si Ronsard a plus que Marot frayé la route à Corneille, 
cette gloire revient en partie au poète belge. Seulement il ne 
faut pas exagérer cet éloge. 

Enfin, on a vu par quels traits il mérite d'être classé 
parmi les précurseurs de la Réforme. 

Remacle de Flôrenne a chanté Marguerite en des vers latins 
parfumés de mystiques essences (^). Aussi, grâce à la protec- 
tion puissante de cette princesse, fut-il nommé secrétaire 
de l'empereur. 

A la tète des Everard, je dois placer Nicolas Everard 
{Klaes Everts)^ né à Grijpskerke en Zélande f). Ancien élève de 
l'université de Louvain, il fut un des meilleurs jurisconsultes 
et un des magistrats les plus distingués de son temps. Après 
avoir professé la science du droit dans la même université 
de Louvain, il passa en 1498 à Rruxelles, comme juge pour 
les affaires ecclésiastiques, fut nommé ensuite chanoine de 
lai collégiale de Saint-Guidon à Anderlecht, doyen de Saintè- 
Gudule à Bruxelles f), conseiller à la cour suprême de justice 
à Malines et enfin président de la haute cour de justice de 

(*) Mysticum de illustrissima Margarita Augusta Maximilianeay duce Bur- 
gundionum, necnon de flosculo cui Margarita nomen indiderunt. 
(«} En 1473. 

f) Bien qu'il n*eût pas reçu les ordres. (Paquot, Hist. Acad. Lov., 1. 1, f. 255.) 
T. 11. 7 



98 MARGUERITE d' AUTRICHE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS. 

Hollande et de Zélande à La Haye. Il remplit pendant dix- 
huit ans ce dernier ministère avec la plus honorable réputa- 
tion de talent et de probité. Charles-Quint le rappela ensuite 
à Malines, où il devint président du grand conseil en 1528 
et mourut en 1552, laissant huit enfants dont cinq fils, qui 
tous ont été des hommes de mérite, mais parmi lesquels on 
distingue surtout le célèbre poète latin Jean Second et ses 
deux frères, Nicolas Grudius, conseiller au grand conseil de 
Malines, et Adrien Marins, président du conseil de Gueldre. 
Leurs productions poétiques ont été réunies dans le recueil 
intitulé : Trium fratrum poemata et effigies (^). Nicolas Everard 
est auteur : 1*" des Topica juris sive loci argumentorum légales, 
dont la première édition est de Louvain, 1516, in-fol., et qui 
ont été réimprimés plusieurs fois ; des Consilia sive responsa 
juris f); Jacques Molengrave les a réimprimés plusieurs 
fois f). Ces publications ont été de nos jours l'objet des éloges 
de l'illustre Savigny. 

Jean Second naquit à La Haye le 14 novembre 1511 (^). On 
ne sait rien de particulier touchant ses premières années, 
sinon que, comme Voltaire, il bégayait des vers au sortir du 
berceau. Un père célèbre par des ouvrages de jurisprudence 
devait nécessairement l'initier aux mystères de cette science. 
Il l'envoya ensuite achever ses études à Bourges, auprès d'Aï- 
ciat de Milan, que les bienfaits d'un prince ami des lettres 
avaient appelé dans cette ville. Jean Second lia une tendre 
amitié avec son professeur, ainsi qu'avec plusieurs person- 
nages distingués dans la poésie ou dans les arts. Le 4 mars 
1533, il reçut le laurier académique et le bonnet de docteur. 
Il se rendit ensuite avec l'un de ses frères en Espagne, où le 
cardinal Jean de lavera, archevêque de Tolède, le fît son 

(<) Leyde, 1614. 

(*) Louvain, 1554. 

(') En 1577, ils ont encore eu d'autres éditions. (Biographie universelle, article 
N. Everardi.) 

(^) BosscHA pense qu'un jeune frère, mort en bas âge, transmit le nom de Jean à 
notre poète, qui devint Jean Second pour sa famille. 



JEAN SECOND. 99 

secrétaire. Plus tard, Charles-Quint,. dont il avait gagné les 
bonnes grâces par ses poésies, l'employa à sa correspondance 
secrète avec le pape et les grands de Rome. Soit vivacité 
d^àmitié, soit désir d'avoir pour témoin de ses exploits un 
poète capable de les chanter dignement, ce prince emmena 
Jean Second avec lui dans son expédition de Tunis {1535). 
Les fatigues de la navigation et celles de la guerre, unies à 
quelques excès dans les plaisirs et aux ardeurs d'un climat 
plus chaud que celui de son pays, eurent bientôt mis ce jeune 
homme hors d'état de profiter des bontés de l'empereur. On 
lui conseilla de retourner promptement en Belgique. Il était 
mourant; mais à peine eut-il respiré l'air de la patrie, ce plus 
doux que les baumes de FOrient » qu'il parut ranimé et 
guéri. Afin de se soustraire pour jamais au dangereux séjour 
de l'Espagne, il se rendit à Tournai, auprès de Georges 
d'Egmont, abbé commandataire de Saint-Amand et évéque 
d'Utrecht, qui le demanda pour secrétaire. Mais en 1556, 
une fièvre maligne le saisit et l'emporta au bout de quatre 
jours (le 24 septembre). Ses parents, dont il était tendrement 
aimé, consacrèrent leur douleur par un tombeau en marbre 
qu'ils lui firent élever dans la riche abbaye des bénédictins 
de Saint-Amand f). 

On a de Jean Second des épigrammes, des odes, des pièces 
funèbres, des Sylves, deux livres de lettres, trois livres d'élé- 
gies, un recueil de Baisers, sorte de composition dont il est 
l'inventeur, quelques fragments en vers et une relation en 
prose de ses voyages. 

Philologue, orateur, peintre, graveur, sculpteur (^ et poète, 
né pour tous les arts, Jean Second cessa de vivre à l'âge de 
moins de vingt-cinq ans, après avoir aimé une jeune Mali- 

(*) TissoT, Batse7*s et élégies de Jean Second, Paris, 1806, p. iv. 

(*j Jean Second avait aussi cultivé avec succès les beaux-arts ; il s'essaya d'abord 
dans la peinture et y sut mériter les encouragements de Jean Schoreel, célèbre peintre 
d'Utrecht ; mais la sculpture lui offrant plus d'attraits, il s'y voua particulièrement 
et parvint à modeler avec une grande perfection. Il ne parait pas toutefois qu'il ait 
sculpté autre chose que des médaillons et des médailles en nombre assez considé- 



100 MARGUERITE d' AUTRICHE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS. 

noise, cette belle Julie, qui, malgré sa tendre affection pour 
lui, fut forcée par ses parents à épouser un autre. 

Trente ans à peine après sa mort, les iconoclastes de 1560, 
si bien nommés dans le pays les brise-images, se ruèrent dans 
l'abbaye de Saint-Amand et détruisirent le tombeau de l'élé- 
gant et gracieux chantre des Baisers. 

Charles de Par, qui fut abbé de Saint-Amand de 1606 à 
1619, fit relever le tombeau de Jean Second dans la nef de 
régi i se où ses cendres reposaient et les moines de cette abbaye 
se montrèrent toujours fiers de les posséder. Pour eux, Jean 
Second uY'tait pas l'auteur mondain des Baisers; ils ne se 
rappelaient que le jeune secrétaire de Georges d'Egmont. On 
avait eu beau lancer contre lui cette épigramme : 

Non benè Joannem sequeiis, lascive Seconde, 
Tu Veneris cultor, Virgi72is ille fuit. 

Son tombeau, deux fois relevé dans leur église, fut con- 
servé jusqu'à la fin du siècle dernier, où furent dispersées 
pour toujours les cendres du plus charmant poète latin 
qu^aient produit les provinces des Pays-Bas. 

Les Baisers de ce poète ont été traduits au xviii® siècle par 
Moutoniiet de Clairfons et avec beaucoup plus de succès 
par Mirabeau. En 1806, Tissot, si avantageusement connu 
par sa traduction des églogues de Virgile, donna une nouvelle 
traductîoti de Jean Second en vers français. 

roble, mais dont une seule est parvenue jusqu'à nous. Elle représente le buste en 
profil de Julie et porte pour légende ce pentamètre : 

Vatis amatoris Julia sculpta manu, 

C*est-â-dirD » Julie gravée de la main de son cher poète »f. Il paraît même qu'il 
a sculpté les traits de la belle Malinoise sur un médaillon en marbre. 

Jean Second mentionne dans ses œuvres deux autres médailles, l'une de Charles- 
Qiiint et l'autre de Jean de Carondelet, archevêque de Palerme et chef du Conseil 
pi-ivé. En eiivojant à Jean Dantiscus, évêque de Culm et poète comme lui, un exem- 
plaii'e du portï-ait de Tempereur, notre artiste y joignit celui de sa bien-aimée, avec 
une épître en vers. 



k 



JEAN SECOND. 101 

Quelques rigoristes se sont alarmés des libertés que pre- 
nait Jean Second. Le chanoine Aubert Lemire ne trouve rien 
de mieux pour l'excuser que de dire qu'il était dans l'âge des 
passions et qu'il manquait de jugement. Le sérieux Alciat, 
au contraire, pensait que son élève poussait la chasteté trop 
loin et qu'il avait tort de ne demander à sa belle que de 
simples baisers. 

ce Génie fécond et plein de feu, dit le grave Cerisier (^)^ sa 
veine facile et pure enfanta de petits poèmes erotiques d'une 
touche aisée et gracieuse et d'un coloris brillant. Le poète 
ne fait pas disparaître l'amant dans ses Bàisei^s charmants, ovl 
respirent le feu de la jeunesse et les transports de l'amour 
dont il brûlait pour sa maîtresse. Ses idées voluptueuses sont 
plus propres à réveiller la sensibilité des âmes apathiques qu'à 
flatter le cynisme des libertins... Ses ouvrages sont un des 
monuments les plus précieux de la latinité moderne. Le 
fameux Viglius f) accuse le destin cruel qui lui a enlevé sitôt 
le plus cher de ses amis, un poète qu'il dit être égal à tous 
ceux d'Italie et supérieur à ceux de l'Allemagne. Tout prêtre 
qu'il était, il ne voit dans les Baisers, qu'un biographe posté- 
rieur (Valère André) ose nommer obscènes, que les produc- 
tions d'un génie divin, créateur, plein de fraîcheur et de 
grâce. 

« En général, il est à remarquer qu'au xvi* siècle il n'y avait 
point de fonctions graves et d'études sérieuses qui ne fussent 
compatibles avec le commerce des muses les plus enjouées. 
Nous y voyons un André Alciat, professeur des chaires de 
Bourges et de Pavie, sénateur de Milan, sacrifier aux Grâces, 
et Théodore de Bèze, ce célèbre théologien, cet habile con- 
troversiste, l'une des plus fermes colonnes du calvinisme, 
l'oracle de sa secte, écrire ses Juvenitia de la même plume qui 



(*) Tableau de V histoire générale des Promnces- Unies., t. II, p. 497-498. 
(^ Dans : HoYNCK von Papendrecht. {Analecta Belgica^ t. II, p. 212, 227 
et 286.) 



l&S MARGUERITE d'aUTRICIIE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS. 

faisait trembler Rome (^). L'un et l'autre ont fait l'éloge de 
Jean Second en des épigrammes latines. 

Les épigrammes de Jean Second manquent de trait. Ses 
odes sont charmantes. 

On trouve, dans ses Mélanges ^ un épi thaï ame inspiré par 
rimagination la plus voluptueuse, une églogue sur les dou- 
leurs d'Oiphée et la traduction en vers de deux dialogues du 
Lucien f). 

Dans une de ses élégies, le poète paraît prévoir sa fin pro- 
chaine. Il est probable qu'il la composa avant de partir pour 
Texpéditionde Tunis. 

Ce qu'il faut surtout remarquer dans les sylves, c'est la 
fiction du palais de la Richesse, dont la description nous 
prouve qu'il appartient à l'opposition anticléricale de son 
temps : 

ic Environnés, dit-il, d un cortège de rois et de princes qui 
leur servent de satellites, on voit dans le palais les ministres 
de la religion : déserteurs de la simplicité des premiers temps 
de l'Eglise et de la besace évangélique, ils brillent revêtus 
d'un manteau de pourpre, leurs cheveux sont arrangés avec 
un art profane, et leur tète est couverte d'une mitre dont l'or 
et les diamants éblouissent les yeux. Un peu plus loin, les 
sacrés interprètes des lois, se prosternant aux pieds de la 
Richesse, baissent humblement la tête devant elle ; plus 
flexibles que Protée^ au plus léger signal, ils prennent 
toutes sortes de formes devant la déesse, qui rit de leur sou- 
plesse et partage la joie immodérée de la Rapine, assise à 
côté d'elle, et dont la robe tissue d'or est arrosée du sang des 
malheureux (^. m 

Cette pièce, cependant, avait été composée en Espagne, 
chez !e cardinal Tavera ! 

Les deux frères de Jean Second, Grudius et Marins, ont 

(') LoRAUS, Jean Second, Traductto^i libre dm Odes,eic., Paiis, 1S12, p.vuet viii, 
(*) Diî Reiffenbkrcj^ p. 289. 
('^ Traduction de Tjbsîot, 






LES FRÈRES ET LA SOEUR DE JEAN SECOND, 103 

tous les deux mérité une place honorable auprès du Tibulle 
des Pays-Bas ; le premier, par son double talent de poète et 
d'administrateur et par les hautes fonctions qu'il remplit 
sous les règnes de Charles-Quint et de Philippe II; le second, 
par ce même talent de poète, qui lui assigna un rang distin- 
gué dans la pléiade de son temps. 

Ces trois frères si remarquables par leurs dignités et leur 
savoir, avaient une sœur, Isabelle, qui s'était faite religieuse 
et qui fut très instruite ; elle écrivait avec élégance en vers 
latins et paraît avoir eu quelque talent pour la peinture. On 
ne citerait peut-être pas une autre famille également favo- 
risée de tous les dons de la nature et de la fortune Q. 

« En général, dit Loraux f), les nombreux amis de notre 
auteur étaient tous distingués par leur savoir, et plusieurs 
auraient laissé un nom durable, s'ils ne se fussent trouvés 
enveloppés dans l'espèce d'anathème que l'ignorance et le 
fanatisme ont prononcé contre les savants littérateurs du 
XVI® siècle. Il faut se souvenir que les restaurateurs des lettres 
latines en France et les arbitres des réputations furent, ou 
des jésuites, ou des solitaires de Port-Royal, et ils s'accor- 
dèrent au moins dans leur prévention contre des hommes 
qui, pour la plupart, avaient été l'honneur et les apôtres de 
l'Église réformée. » 

A propos des écrivains belges du xvi® siècle qui ont cultivé 
la poésie française, on a remarqué avec beaucoup de vérité 
qu'on en a fait trop bon marché, qu'on a trop lestement rayé 
des tables de la gloire nos poètes de 1400 à 1600. 

Ce xvi® siècle a été, dans la féconde et riche Belgique, un 
siècle extraordinaire de progrès en tout genre. Les chambres 
de rhétorique, les associations chantantes et poétiques n'ont 
cessé d'y fleurir que quand le triomphe de la domination 
espagnole eut jeté sur notre belle patrie le deuil et la misère. 



(ï) TissoT et Èiographie universelle, article Everardi, 
(') Loraux, p. 85. 



104 MARGUERITE d'aUTRICHE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS. 

C'est pourquoi hâtons-nous de citer des noms qui méritent 
d'être rappelés à nos souvenirs, et, en première ligne, celui 
de Charles de Bouillon (^), dont malheureusement il ne nous 
est parvenu qu'une seule ode, adressée à Charles Utenhove. 
C'était un des plus anciens disciples de Ronsard, dont il 
possédait les qualités comme les défauts. Puis viennent : 
Eloy d'Omeral, de Béthune, auteur de la Grande Diablerie; 
Jean de Maes, Flamand et secrétaire du colonel écossais 
Sle^Yart^ au service des États pendant la révolution; les deux 
LoySj poètes laurés de Douai; Paul du Mont, de la même ville, 
écrivain fécond en vers et en prose ; Jacques Immeloot^ 
seigneur de Steenbrugghe, d'Ypres, qui fît à la fois des vers 
latins, flamands et français, et composa une sorte de prosodie 
nouvelle dans les deux dernières langues ; Philippe de Malde- 
gliem, traducteur de Pétrarque en vers français et qui disait : 

Pour un flamand, Temprinse ëStoit bien haute. 

Ajoutons plusieurs membres de la noble et érudite famille 
de Cl oy, au nombre desquels brille la duchesse douairière 
Dorothée de Croy, auteur de tragédies; Jacques de Boulogne, 
Liégeois, dont les poésies parurent à Anvers ; Jean Francau, 
seigneur de Lestocquoy, auteur d'élégies très recherchées; 
le galant Jean d'Ennetières, écuyer, seigneur du Maisnil, 
dont on recueille avec ardeur les piquantes poésies ; le carme 
Jean de Cartheny, qui coupa par des pièces de vers la prose 
de son Voyage du chevalier errant ; le Montois Jean Bosquet, 
auteur des Fleurs morales; Michel d'Esne, seigneur de 
Beltancourt ; Jean le Prévost, religieux d'Hasnon, qui mit 
toutes les prières catholiques en vers français, de même que 
Pien-e de Croix, seigneur de Trietre (^; enfin, le plus remar- 
quable de tous, le traducteur de l'Enéide, le Tournaîsien 
Louis des Masures Q, qui fut lié avec tous les beaux esprits 

{*) Hûinean situé entre Namur et Dinant, si ce n est un autre hameau du même 
nom, près de Mortagne, dans Tancien Tournaisis. 
(^} Dï^AUx, p. 24-25. 
(3) Né vei-s 1515, mort en 1574, 



POÉSIES DE MARGUERITE d'aUTRICHE. lOS 

de la France, ainsi qu'avec les réformateurs de Beze et 
Calvin, ses maîtres dans les doctrines nouvelles, sous Finspi- 
ration (fesquelles il a composé ses Tragédies sainctes 1^). 

Je me hâte de revenir à Marguerite d'Autriche. 

Cette princesse est une des plus grandes physionomies du 
xvf siècle, où tout, dans notre patrie, fut grand, les hommes 
et les choses, les chefs et les peuples. Elle naquit à Bruxelles 
le 10 janvier 1480, de l'archiduc, depuis empereur Maximi- 
lien I", et de la duchesse Marie de Bourgogne. Par le traité 
d'Arras (23 décembre 1482), les Gantois la livrèrent, avec les 
seigneuries de l'Auxerrois, du Maçonnais et du Charolais, à 
Charles, dauphin de France, fils de Louis XI. La cérémonie 
de ses fiançailles fut célébrée à Paris, au mois de juillet 1485^ 
avec une grande solennité. 

Cependant Charles VIII, arrivé au trône, informé que 
Maximilien avait demandé la main d'Anne, héritière du 
duché de Bretagne, et ne voulant pas perdre l'occasion de 
réunir cette belle province à la couronne de France, épousa 
lui-même Anne, en 1491, et renvoya Marguerite. Mais en 
1496, des négociations s'ouvrirent entre Ferdinand le Catho- 
lique et Maximilien, et Marguerite fut fiancée à l'infant 
d'Espagne, don Juan ; le vaisseau qu'elle montait pour se 
rendre auprès de son nouvel époux fut assailli dans la 
traversée par une violente tempête. Ce fut, dit-on, dans cet 
instant terrible que la jeune princesse composa l'épitaphe si 
connue dans laquelle elle plaisantait sur son double mariage, 
qui ne l'empêchait pas de mourir « pucelle ». 

L'infant mourut au bout de quelques mois, et Marguerite 
épousa, en 1501, Philibert-le-Beau, duc de Savoie, qu'elle eut 
encore la douleur de perdre après quatre ans de l'union la 
plus heureuse. Veuve pour la seconde fois, sans enfant et 
âgée seulement de vingt et un ans, elle résolut de ne plus 
former de nouveaux liens. Ce fut alors qu'elle prit pour 

(ï) Réville, Revue des Deux-Mondes, 1868, t. LXVI, p. 104. 



106 MARGUERITE DAUTRICHE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS. 

devise ces mots : Fortune infortune fort une, qui ont si sou- 
vent exercé la patience des savants du xvf siècle. 

Nommée le 8 mars 1507 régente et gouvernante des Pays- 
Bas, cette princesse sera désormais tout entière à la politique, 
aux lettres et aux arts. 

Quoiqu'elle ait souvent prodigué les recherches et les 
subtilités du bel esprit et y ait mis un singulier mélange de 
galanterie et de dévotion, il y a généralement du naturel, de 
la finesse et de la grâce dans ses vers. 

Pour faire connaître les objets d'art et de curiosité dont 
s'entourait cette intéressante princesse et dont Le Glay s'est 
constitué le cicérone, entrons d'abord dans la bibliothèque de 
ses manuscrits, recouverts de velours cramoisi, vert, bleu, 
noir ou de drap d'or frisé. A côté d'une décade de Tite-Live, 
la plupart historiés, voici les deux livres de Lancelot du Lac, 
flanqués de la Forteresse de la Foi, voisine elle-même des 
Décrétâtes. La science y est dignement représentée : on y 
trouve des livres de religion, de politique, de jurisprudence et 
d'histoire. La galanterie même n'y est pas oubliée, et l'on 
pourrait citer des livres bien peu chastes et bien peu ortho- 
doxes. Mais une autre porte s'ouvre : nous sommes dans le 
musée de la régente. Voyez- vous ce portrait de l'empereur en 
robe et en bonnet de velours cramoisi ou cette jolie petite toile 
représentant Philippe le Beau et madame Marguerite ayant un 
béguin en teste, ou encore ce parchemin sur lequel est peint à 
cheval monseigneur de Savoie, enveloppé d'un manteau de 
marguerites? Ce n'est pas assez : Charlemagne, Charles VIII, le 
duc de Milan, voire le Grand Turc, y ont leurs pourtraictures. 
Quand votre vue se sera reposée sur la gracieuse image 
d'une petite Notre-Dame disant ses heures, tandis que le petit 
Dieu dort ; quand vous aurez rendu hommage aux pinceaux 
des Memlînc, des Van der Weydqn et des Coxie, on vous 
montrera les orfèvreries, statuettes, jeux, menus objets d'art, 
tapisseries^ tentures, vêtements, lingerie, etc., dont se 
compose le mobilier de la gouvernante des Pays-Bas. 



SA BIBLIOTnÈ<)tE ET SON MUSÉE. 107 

Marguerite ne protégeait pas seulement les lettres, elle 
favorisait aussi les arts. Sôus le règne de cette princesse, la 
musique fut portée à un degré de perfection inconnu 
jusqu'alors. Elle voulait consoler ses infortunes, adoucir les 
douleurs poignantes de son âme par les plaisirs, la poésie, la 
musique et la danse. Aussi, pendant que Massé lui racontait 
les merveilleuses histoires de ses Assyriens et de ses Baby- 
loniens, Lemaire et Molinet se mettaient à chanter sur toutes 
les gammes : 

Après regrets, il se fault resjouyr. 

Puis c'étaient « trompettes, joueurs de tambourins, orgues, 
fifres, rebecs et sacquebuttesf)» qui venaient la distraire. Une 
autre fois, c'étaient des chanteurs allemands {^, si remar- 
quables par le sentiment profond et l'énergie de leur 
exécution. D'autres fois encore, c'étaient des joueurs de 
farces (^ et des faiseurs de pas (^), ou bien des automates f), de 
ces fameux androïdes, objets alors de la curiosité générale. 
Mais c'était bien mieux quand le peuple s'en mêlait : alors, il 
fallait voir les gens des métiers offrir à la princesse des 
paniers de cerises (^, planter des mais devant son hôtel, 
danser par bandes joyeuses sous ses fenêtres Q, processionner 
devant elle avec Rosse Bayard (^), les géants et les quatre fils 
Aymon f). 

Nous avons à la bibliothèque de Bourgogne un manuscrit 
provenant de la collection de Marguerite, intitulé : Les Basses 
Danses, où se trouvent annotées en musique plus de cinquante 

(*) Archives du royaume, registres des Chambres des comptes, n9 1797. 

Ibid,, n« 1798, fol. Yl^\ X. 

(») Ibïd., n° 1797. 

{♦) Ibid, 

(*} A ung compagnon qui est venu monstrer à Madame une damoiselle faicte de 
bois de lente (liège) allant par engin toute seuUe, la somme de quarante carolus d or 
de XXII solz pièce. (Archives citées, l. c, n° 1802, f. IIII^^ verso.) 

(^) Archives du royaume, Chambres des comptes, n° 1803, fol. VI**^ XV. 

(7j Ihid. 

(8) Ibid,, n« 1805, fol. CVI. 

(») Ibid.,n<^ 1801. 



108 MARGUERITE d'aUTRICIIE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS. 

danses différentes f ). Sa cour était devenue le rendez-vous de 
toute la noblesse du pays et même d'une partie de celle de 
France, qui, de fois à autre, y venait prendre part aux fêtes 
bruyantes et aux heureux passe-temps. 

Parmi les musiciens qui figuraient à la cour de Marguerite, 
on cite Josquin Deprés, Ysac, Bruhier, Compère, de la Rue, 
Brumel et Agricola. 

Après les musiciens, voici venir les peintres : celui d'entre 
eux qui illustra la cour de Marguerite fut Bernard Van Orley. 
Il avait été présenté à cette princesse par son neveu Charles- 
Quint, et en 1518, elle l'avait nommé son peintre officiel. 
Comme le jeune prince aimait beaucoup la chasse dans les 
forêts voisines de Bruxelles, on chargea Bernard de copier 
les scènes auxquelles ce divertissement donnait lieu : il fit un 
grand nombre de cartons qui servirent à broder des tapis- 
series f). 

a Outre ses appointements annuels. Van Orley recevait des 
sommes particulières pour chacun de ses tableaux. Margue- 
rite lui paya, entre autres ouvrages, la Remembrance de Marie 
morte dix philippus d'or; ce panneau fut envoyé au cloître 
des Sept Douleurs de Notre-Dame, près de Bruges {?). Elle 
donna le même prix d'un saint suaire sur taffetas. Dans le 
compte où sont mentionnés ces deux morceaux, il est wicore 
question de dix autres philippus donnés au peintre « pour 
certains agréables services par lui rendus à Madame et dont 
elle ne veut aucune déclaration formelle (^) ».Les Archives du 
royaume à Bruxelles f) rapportent dans les mêmes termes 
deux autres gratifications f). Pourquoi ne voulait-elle pas en 



(*) De Reiffenberg, Notices et extraits des manusants de la bibliothèque de 
Bourgogne, p. 1 et suiv. 

(') MiCHiELS, Histoire de la peinture flamande, 2« édition, t. V, p. 72-73. 

(') Archivies du royauyne, Chambres des comptes, n° 1797, f. IF, IIII. 

(*) Ibid. 

C) Ibid, 

(^) Voir mon livre sur Marguerite d^ Autriche, p. 184-185. 



BERNARD VAN ORLEY. 109 

dire le motif? Quels étaient ces mystérieux services qu'elle 
jugeait si agréables? On l'ignore (^). 

En 1527, les Van Orley furent poursuivis comme ayant 
assisté à des prêches clandestins. Bernard, son père, sa mère, 
sa femme et son frère comparurent devant les inquisiteurs, 
avec Jean Coninxloe, peintre médiocre, et d'autres artistes 
obscurs. On leur infligea des amendes, et en outre, on les 
condamna à monter sur un échafaud, dressé devant l'église 
Sainte-Gudule. Après cette triste cérémonie, Bernard Van 
Orley fut destitué, sans cependant que Marguerite d'Autriche 
laissât de l'employer. Marie de Hongrie lui rendit sa charge 
de peintre oflîciel (^. 

« Les tableaux de Bernard Van Orley sont devenus assez 
rares. Le Musée de Bruxelles en possède deux, dont l'un 
appartient à la première époque de ce maître ; il représente 
le Christ i^outenu par la Vierge, qui plie sous le poids de la 
douleur. Madeleine, saint Jean et deux disciples, qui se 
lix)uvent sur le second plan, expriment avec beaucoup de 
vérité le même sentiment. Sur les volets on voit les portraits 
des donateurs et de leur nombreuse famille ; celui du père et 
de sept fils sous le patronage de saint Jean-Baptiste, celui de 
la mère et de cinq filles, sous le patronage de sainte Margue- 
rite. L'ensemble est peint sur fond d'or. La beauté de l'expres- 
sion, la vigueur du coloris, la finesse de l'exécution, le ton 
mâle qui règne dans tout le tableau, la perfection des détails 
et le goût des ajustements, font regarder cette œuvre comme 
la plus belle production que le Musée possède en ce genre »f). 
Van Orley a fait plusieurs cartons pour les verrières de 
Sainte-Gudule ; celles qui ornent les baies des portails laté- 
raux furent exécutées d'après ses dessins et placées en 
décembre 1537. Le vitrail du nord représente Charles-Quint 

(*) Conf. MiCHiELS, t. V, p. 74. 
(«) lD.,p. 76-77. 

(') GoETHALS, Histoire des lettres, des sciences et des arts e^i Belgique, Bruxelles, 
1842, t. III, p. 53-54. 



410 MARGUERITE d'AITRICHE ET LA RENAISSAI^CE DANS LES PAYS-BAS. 

et sa femme ; le vitrail du sud, Louis de Hongrie et Marie, sa 
veuve. Van Orley fournit également le carton de la verrière 
peinte pour la chapelle du Saint-Sacrement de Miracle (^). 

Une riche collection de dessins exécutés par cet artiste se 
trouvait, à l'époque du bombardement de Bruxelles, chez. 
Pierre Van Orley, un des descendants de Bernard. Les projec-^ 
tiles environnèrent la maison de flammes ; pour sauver ses 
effets les plus précieux et surtout son trésor artistique, Pierre 
les transporta dans l'habitation d'un ami, laquelle lui semblait 
moins exposée. Mais le destin se fit un jeu de tromper sa 
prudence : la maison où il chercha un refuge devint la proie 
de l'élément destructeur; la sienne, par une espèce de prodige, 
fut soustraite à ses ravages. Ce désastre anéantit les impor-^ 
tantes esquisses et ruina la famille f). 

Marguerite habitait de préférence Malines;elle n'aimait pas 
beaucoup Bruxelles f). Bruxelles était, au contraire, la ville 
chérie de l'empereur, qui se souvenait toujours avec gratitude 
de l'héroïque assistance que les Bruxellois lui avaient prêtée 
en 1521 (^). Quand il y résidait, il se complaisait dans son riche 
palais, dont les salons étaient couverts de somptueuses 
tentures sorties des manufactures nationales de Martini et de 
Nonne et où se massaient avec un art infini l'or, l'argent, le 
velours et le satin cramoisi f). C'était là encore que l'on 
voyait briller les aiguières, bassins et tasses dorées, ainsi que 
les tranchants, flacons etjectoirs d'argent dus à l'industrieuse 
habileté de Van der Perre, de Bruxelles f). 

Malines, la résidence habituelle de l'archiduchesse, était 

(') MiCHIELS, t. V, p. 93. 

(*j Id., t. V, p. 79. — GoETHALS, t. III, p. 52-54. 

(^) Ce fut elle qui s'opposa formellement à ce que Ton transférât dans la capitale 
le grand conseil de Malines. — Sous elle, la constitution communale de BruxeUes 
« telle que l'avaient créée ou sanctionnée les ducs de Brabant et, après eux, les duos 
de Bourgogne, subit des modifications importantes ♦». (V. Gachard, Documetits 
inédits, etc., 1. 1, p. xxvi.) 

(*) Archives du royaume. Conseil de l'Etat et Audience, registre 69, fol. 494. 

(*) /6trf.,f. 518. 

(«) Ibid., f. 520. 



MICHEL VAN COXIE. IH 

alors une des plus belles villes des Pays-Bas. Le palais qu'elle 
y occupait n'était pas moins somptueux que celui de l'empe- 
reur à Bruxelles. C'était là qu'elle donnait fêtes et ballets à 
ses intrépides gentilshommes flamands, tout ruisselants de 
perles et de rubis, en dépit des sévères ordonnances de 
Charles-Quint. C'était plaisir à les voir se délasser des 
fatigues de leurs rudes campagnes de France et d'Italie dans 
le Joyeux de Bruxelles ou dans les Filles à marier (^). 

La richesse de la ville, la présence de la cour, les étrangers 
qui affluaient dans les hôtels, le grand nombre d'habitants et 
la prospérité de leur commerce devaient stimuler énergique- 
ment les hommes de mérite. Un usage adopté à cette époque 
n'y contribua pas moins. Pour décorer les murs, on avait 
graduellement substitué, dans les riches demeures, au cuir 
de Cordoue des toiles peintes. à la détrempe. Ces toiles se 
vendaient en rouleaux, non seulement dans les magasins, 
mais dans les marchés publics et dans les foires. Leur pré- 
paration occupait à Malines plus de cent cinquante ateliers, 
indépendamment d'un grand nombre d'autres à Courtrai et 
en différentes villes. Quoique les images dont on les ornait 
fussent surtout des œuvres industrielles, un labeur si consi- 
dérable entretenait le goût de la peinture et habituait une 
foule de jeune gens à manier le pinceau. Les plus intelligents 
devenaient des artistes. 

Malines semble donc avoir été le chef-lieu de l'école de 
transition qui forma le passage entre le style de Bruges et le 
style d'Anvers. Ce fut au milieu de ces circonstances favo- 
rables que se développa Michel Yan Coxie, père de cet autre 
Michel, qui fut l'élève de Bernard Yan Orley f). 

Le premier de ces deux peintres était estimé de Marguerite 
d'Autriche et des seigneurs qui l'environnaient ; on n'avait 
pas, dans le pays, une moins bonne opinion de ses talents. 
Il était de race noble. Il enseigna lui-même à son fils les 

(^) Noms de certaines basses-danses, 
O MicHiELS, t. V, p. 216-217. 



112 MARGUERITE d'aUTRICIIE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS. 

éléments du dessin et de la peinture. Mais, n'ayant pas 
exploré tout le domaine de l'art, il ne pouvait le conduire 
bien loin et il le plaça sous la direction de Bernard Van 
Orley f), qui eut ainsi la gloire de former ce peintre, 
si connu par sa grâce raphaélesque. 

Marguerite employa aussi Jean de Mabuse, elle l'appela 
notamment à Malines et lui confia la tâche ingrate de 
restaurer les anciennes peintures de son cabinet. 

Parmi les artistes qui avaient fixé l'attention de Marguerite, 
il faut citer encore Vermeyen et Horebout. 

Jean-Corneille Vermeyen, né en 1500, à Beverwyk, non 
loin de Harlem, accompagna Charles-Quint à Tunis, dont il 
peignit le siège et la prise f). Bruxelles et Arras étaient rem- 
plis de ses tableaux et de ses portraits. Il mourut en 1559 à 
Bruxelles; il fut enterré dans l'église de Saint-Géry, où il y 
avait de lui une résurrection du Christ, surmontée de Ja 
figure de Dieu le Père. 

Gérard Horebout, auteur de ces beaux diptyques tant 
admirés de ses concitoyens, naquit vers 1498 à Gand et mou- 
rut en 1541 f). En 1516, Marguerite d'Autriche reçut de lui ' 
certaines peintures et d'autres ouvrages. Entre cette année 
et 1518, il fit pour elle un livre d'heures, et troiç ans après, 
ïc portrait de Christiern II de Danemark, qui voulut 
introduire les institutions de la Belgique dans les vieilles 
aristocraties du Nord Scandinave, et que ces tentatives de 
réforme précipitèrent du trône et forcèrent de se réfugier 
chez nous (^). 

La même année, 1521, il exécuta pour la même princesse 
seize belles histoires bien enluminées, en une paire de riches 
heures sur parchemin. Il avait encore tracé dans cet ouvrage 
sept cents lettres d'or, fait écrire un certain nombre de feuil- 

(*) MictiïRLS, p. 217-218. 

(*) Karel VanMandkr, Het schildersboek, Haarlem, 1604, p, 224. 

P) M[CKiJîLS, t. Y, p. 413-414. 

(*j IDm t. V, p. 407-408, et mon livre cité, p. 187-188. 



CONILVD MEYT, ALBERT DURER. If3 

lets, et peint deux vignettes. La gouvernante lui demanda 
ensuite un modèle de verrière pour Téglise de Galilée à 
Gand. Elle le chargea aussi de se rendre à Bruges et d'y faire 
achever le manuscrit d'un autre bréviaire. Elle l'employa 
encore vingt jours à un petit jardin en fleurs de soie que les 
nonnes du monastère de Galilée exécutaient pour elle dans 
un coffre f). 

La cour de Marguerite recevait aussi le grand sculpteur 
Conrad Meyt, à qui l'on doit l'admirable monument érigé à 
la mémoire de l'empereur Maximilien I, dans la cathédrale 
d'Inspruck f). En 1526, cet artiste entreprit, aux frais de la 
gouvernante, l'exécution des statues d'albâtre des trois splen- 
dides monastères de Notre-Dame de Brou, à Bourg-en-Bresse 
près de Lyon. Il était Suisse de naissance, mais il habitait 
déjà les Pays-Bas en 1514. 

Parmi les statuettes qui oj'naient le magnifique tabernacle 
de l'église abbatiale de Tongerloo, construite entre les années 
1558 et 1549, celles des trois sybilles étaient également sor- 
ties du ciseau de Meyt f). 

Pendant l'immense splendeur artistique de ce règne, le 
célèbre fondateur d'une grande école de peintres allemands 
forma le projet de visiter les Pays-Bas. On connaît le voyage 
d'Albert Durer; sa réception à Anvers par la confrérie de 
Saint-Luc; sa visite à l'atelier de Quentin Metsys; sa présence 
à l'entrée solennelle de Charles-Quint à Gand, le 23 sep- 
tembre 1520; son séjolir à Bruxelles, où il fut fêté par le 
seigneur de Nassau ; sa liaison avec Meyt, Yan Orley, Pate- 
nîer, Erasme; sa visite au palais de Malines, où Marguerite lui 
permit de voir ses tableaux et sa «librairie »; sa disgrâce 
auprès d'elle, si bien qu'elle ne lui offrit rien en échange de 



(•) MicHiELS, t. V, p. 408-409. 
(*) Van Hasselt, Revue de Bruxelles, 

(') PiNCHART, notes sur Croioe et Cavalcaselle, Les anciens peintres flamandsy 
Bruxelles, 1862, t. III, p. cccxvii. 

T. II. 8 



1(4 MAnoxEniTR d' Autriche et la renaissance dans les pays-bas. 

ce qu'il lui avait offert et refusa même d'acheter le portrait 
(le Charles-Quiut qu'il avait peint f); la froideur qu'il trouva 
11 Bruxelles ; ses portraits peu ou point payés ; l'accueil que 
lui fit Cliiîstiern 11^ dont il fit le portrait; l'offre des magis- 
trats d'Anvers de se fixer dans cette ville avec une pension 
annuelle; son départ enfin devant la persistance de Charles- 
Quint et de Marguerite à ne montrer au grand artiste aucun 
intérêt. 

Quoique Marguerite ouvrît ses salons aux poètes j^ aux 
musiciens et aux peintres ; quoiqu'elle cultivât elle-même 
avec succès la poésie, la musique et la peinture ; quoiqu'elle 
sût si bien 

. . » . . Chanter et rire, 

Danccjs jouer, tout bien lire et escrire, 

Peindre et pourlraire, accorder monocordes, etc., 

elle ne cessait de se lamenter sur l'ennui mortel qu'elle 
traînai t après elle comme un linceul de plomb : 

Deuil et cnnuy me persécutent tant, 
Que mon esprit à comporter s'estent 
Tous les regretz que l'on sçaroit penser. 
Et n'est vivant qui en sceut dispenser, 
Car en mon cas personne riens n'entend. 

Pourquoy non ne veuil-je morir? 
Pourquoy non ne voy-je quérir 
La fin de ma doulente vie, 
Quant j'ayme qui ne ni'ayme mye. 
Et sers sans guerdon acquérir? 

Je iVay deuil que je ne suis morte : 
Ne doy-je pas vouloir morir?... 



{^) V. Ee/îqttien von AhBnF.CHT DiJREK, etc., Nuremberg, 1528. — Alf. Michiels, 
EisioivG Citée. — Gens, Histoire de la ville d'Anvers, — Van Hasselt, Hernie de 
Bruxelles t décembre 1838 et janvier 1839. — Pinchart, déjà cité, — Le cabinet de 
lamaieur et de r antiquaire , t. ï, etc. 



,i*:^ahi;. 



TRISTESSES DE MARGUERITE. H5 

Ailleurs, elle se lamente encore : 

Me fauldra-il tousjours ainsi languir? 
Me fauldra-il enfin ainsi morir? 
Nul n'aura-il de mon mal congnoissance? 
Trop a duré, car c est dès mon enfance. 

Marguerite a exposé les causes de ses chagrins dans sa 
Complainte sur la mort de l'empereur Maximilien, son père (^). 

Attropos, nul ne se peult deifendre 
De ton fier dart, dont tu as mis en cendre 
Les quatre princes que au monde aymoye mieulx 
Murdry les as trestous devant mes ieulx ! 
Les deux premiers si furent mes maris, 
Dont maintes gens eurent les cueurs marris, 
Prince d'Espaigne et le duc de Savoye, 
Que plus bel homme au monde ne sçavoye : 
Encoires plus pour grever mon oultraige, 
Les prins tous deux en la fleur de leur eaige ; 

Car à dix et neuf ans le prince trespassa, 

Et la mort malheureuse son josne cueur persa. 

Au beau duc de Savoye bien lui fiz de tes tours, 

Car à vingt et trois ans lui fiz finir ses jours. 
Et le troisième, mon seul frère (*), estoit 
Roy des Hespaignes et de Naples à bon droit. 
Las ! tu Tas mis en un semblable erroy ; 
Car tu n'espargnes prince, ne duc, ne roy. 
Pour le quatriesme, o Mort trop oultrageuse, 
Tu as estaint la fleur chevalereuse 
Et as vaincu celluy qui fust vainqueur, 
Maximilien, ce très noble empereur. 
Qui en bonté à mil ne se compère (3), 

Ainsi Marguerite se consume dans un sombre abattement ; 
elle languit dans une affection morbide; elle ressent cet affais- 
sement des facultés de Tâme, cette satiété de toutes choses, 
cette sorte d'atonie qui lui fait souhaiter de sortir de ce 
séjour de larmes. Elle mourut en 1550. 

-(*) Ce prince mourut le 12 janvier 1519, 
(*) Philippe le Beau, mort le 25 septembre 1506. 
. (3) Archives du royaume, secrétairerie allemande. 



116 MARGUERITE d'aUTRICIIE ET LA RE?ÎAISSAINXE DANS LES PAYS-BxVS. 

Après sa mort, les arts eurent le bonheur de voir lui suc- 
céder sa nièce Marie de Hongrie (1551-1555), qui chargea le 
Mon toi s Jacques du Brœucq de relever à Binche et à Marie- 
mont les châteaux détruits par les Français, qui ne le 
cédaient en rien, pour l'architecture et pour la richesse de 
rornenien talion, à tout ce que les rois de France, Louis XII, 
François P' et Henri II, avaient construit avec le concours 
des plus grands artistes de leur siècle. A Binche, Michel 
Cûxîe avait été longtemps occupé à couvrir de ses belles 
composilions les murailles et les cheminées; on n'y voyait 
que statues, bas- reliefs et ornements dus au génie de Jacques 
du Brœucq* Les parquets, les portes, les meubles étaient 
Toeuvre d'ébénistes allemands, qui avaient reproduit en 
incrustation le plan de la ville et du château de Binche. 
Marie avait rassemblé dans ce château des objets d'art sans 
nombre et des manuscrits d'une haute valeur. La lettre M 
couronnée apparaissait jusque sur les girouettes qui surmon- 
taient les deux tours ornant l'entrée de l'édifice Q. 

La princesse possédait encore un autre château, celui de 
Turnhout, où elle fit installer, en 1556, une bibliothèque de 
manuscrits, presque tous reliés avec luxe, que Philippe H 
réunit en 1559 à celle des ducs de Bourgogne, déjà enrichie 
par Théritage de Marguerite d'Autriche. Il ne paraît pas que 
le roi d'Espagne ait distrait de la succession de sa tante pour 
le donner au monastère de Saint-Laurent de l'Escurial, autre 
chose qu'nn superbe évangéliaire de \f siècle, que la reine 
Marie avait rapporté de Hongrie, avec l'incomparable missel 
exécuté pour le roi par Mathias Corvin, en 1485 (^. 

Le château de Turnhout était surtout remarquable par les 
sculptures qui le décoraient ; c'étaient des productions de 
Conrad Meyt. 

Uinveutaiic des meubles du château mentionne encore 
d'autres pièces de sculpture en marbre blanc, en jais, en 

0) PiNCHART, Revue îim^ersdle des arts, t. III, p. 128. 



\ 



MARIE DE HONGRIE. 117 

ambre et en albâtre, dont Tune, un Enfcnit se tirant une épine 
ihi pied, était une œuvre nonpareille (^). 

Marie possédait un nombre considérable de portraits et de 
tableaux faits par le Titien, une toile de grande dimension 
de Jean Yan Eyck, trois pièces capitales de Coxie, six por- 
traits par Antoine de Moor, ainsi que d'autres, par Guillaume 
Scrotes, Jean Vermeyen et François de Hollande f). 

Le gouvernement de Marguerite d'Autriche et de sa nièce 
a été comparé à juste titre au règne de François P% pour sa 
lai^e compréhension de la renaissance littéraire et artistique. 



(M PiNCHART, Reùue universelle des arts i p, 129-130. 
(2) Id.^ ihid., p. 133-136. 



CHAPITRE XL 

GOaNEILLE AGRIPPA ET SES DISCIPLES. 

Ane to lis-nous maintenant sur la vie et sur les œuvres de 
Corneille Agiii^pa, l'une des figures les plus originales de 
cette époque, si riche en hommes supérieurs. 

Attiré par les tendances humanistes de son siècle et par les 
sciences occultes, il se livra d'abord à ces dernières de façon à 
montrer un talent rare dans la conception et l'exposition de 
leurs principes. Ce fut moins cependant le côté scientifique 
de ces sciences que leur application pratique qui l'attira. 
Mais en lui donnant réputation, richesse^ puissance, elles 
firent malheureusement de lui un des esprits les plus aven- 
tureux du xvï^ siècle, ce qui lui valut l'intimité d'autres 
esprits de la même nature et ce qui l'enveloppa avec eux 
dans un pacte secret et dans les entreprises les plus dange- 
reuses. Il en arriva à se poser publiquement comme pro- 
fesseur de sciences occultes et parcourut, comme tel, la 
France, TEspagne, l'Angleterre, l'Allemagne et l'Italie. Il était 
ranii du fameux abbé Jean Trithème, autour duquel s'étaient 
groupés à Wurzbourg, de nombreux disciples, et qui se fit 
connaître par des vers sarcastiques contre les abbés séculiers, 
que Voltaire a imités : 

Ds se moquent du ciel et de la Providence, 

Ils aiment mieux Bacchus et la mère d'Amour... 

Ce fut sur les conseils de Trithème que Corneille Agrippa 
composa, à Tâge de 25 ans, son livre sur la philosophie 
occulte. Après avoir cherché à faire fortune dans la guerre, 



L 



DISCOURS d'aGRIPPA SIR l'eXCELLENCE DU SEXE FÉMININ. 119 

dans les aflfaîres d'État, dans la médecine, il enseigna la 
haute théologie, annonçant aux élus le secret de TÉvangile; à 
l'exemple de Trithème, il attaqua les moines et dépensa beau- 
coup de temps et d'esprit, tantôt à des pamphlets, tantôt à des 
flatteries. Sa vie était un tissu bizarre d'événements étranges, 
où il est souvent digne de compassion, bien qu'on soit tenté 
de blâmer la versatilité de son caractère, son absence d'atta- 
chement à aucun parti et son manque de respect pour les 
grands mouvements du xvi® siècle, dont il alla jusqu'à flétrir 
les sciences. Ce n'est pas qu'il méconnût les nobles sentiments 
de la nature de l'homme et les grandes idées qu'inspire la 
contemplation de l'univers ; mais les agitations de sa vie le 
fourvoyèrent; il lui fut impossible de s'élever aux calmes 
spéculations de la vérité, .et toute son existence ne fut que 
le reflet des aspirations troubles et flottantes d'une âme 
inquiète f). 

Né à Cologne en 1487, après avoir étudié dans sa ville 
natale et à Paris, après ses expéditions fantastiques en 
Espagne, en Italie, en France, Agrippa se rendit à Dôle, où il fut 
agréé à l'académie (1509) et où il donna des leçons publiques 
sur le traité de Reuchlin De Verbo mirilico. La tendance des 
idées de Reuchlin était de réunir les doctrines cabalistiques 
et les doctrines pythagoriciennes. Cette tendance fut éga- 
lement celle d'Agrippa. Il avait principalement ambitionné 
la place qu'il possédait à Dôle pour gagner la bienveillance 
de Marguerite d'Autriche. Ce fut dans le même dessein qu'il 
écrivit son discours sur la noblesse et l* excellence du sexe féminin 
et le dédia à cette princesse. Ce discours, traduit en français 
par un de ses amis et propagé partout, ne fut livré à 
l'impression qu'en 1529 f). 

ce L'homme, dit-il, c'est Adam, c'est la nature, la chair, la 
matière. La femme, c'est Eve, c'est la vie, c'est l'âme, c'est le 

(<) RiTTER, t. IX, p. 327 et 328. 

('^j Melners, Lebensbeschreibunffeii heruhmter MdnncVt t. I, p. 215-229. — 
Biogi^aphie universelle, art. Agrippa, 



120 CORNEILLE AGRIPPA ET SES DISCIPLES. 

mystérieux tétragramme de l'ineffable toute-puissance divine. 
La femme eut pour berceau le paradis, l'homme reçut Iç jour 
au milieu des brutes. La femme est supérieure à l'homme, 
par l'esprit autant que par la beauté, ce reflet de la divinité, 
ce rayon de la céleste lumière ; bien plus, la femme, c'est Dieu 
lui-même... f) » 

On trouve, dans ce livre étrange, plusieurs passages où 
Fauteur émet sur la condition des femmes des idées justes et 
fort avancées. Tout ce qui existe dans notre société est privé 
de ce moelleux de formes, de cette souplesse, de ce charme, 
que cependant on demande à tout; et pourquoi? C'est que 
l'homme seul a mis sa main calleuse à l'œuvre et n'a rien 
laissé faire à la femme, c'est-à-dire à la grâce qui achève 
tout. Qui a bâti, sculpté, écrit, peint? Les hommes. L'art n'a 
qu'un sexe : il est mâle; tandis qu'il devrait réunir la puis^ 
sance du sexe évidemment le plus fort à la tendresse du sexe 
le plus faible. Alors, les temps seraient accomplis pour la 
beauté de l'expression idéale. 

Cependant, il ne faut pas prendre cet ouvrage abso- 
lument pour ce que le titre annonce. Sous prétexte de 
défendre un paradoxe. Agrippa n'avait en vue que de se 
moquer, avec la verve la plus audacieuse, des croyances 
bibliques et chrétiennes. Dès lors, il fouille à pleines mains 
dans ce qu'il appelle le magasin sacré de la Bible. Sous sa 
plume, la création de l'homme et de la femme, le péché ori- 
ginel, l'histoire de Judith et d'Holopherne, celle des filles de 
Loth, les vies des patriarches, les adultères de David et une 
infinité d'autres points deviennent des sujets d'amères 
moqueries. Il n'y a pas de livre qui ressemble plus aux 
facéties de Voltaire, et souvent, comme Voltaire, Agrippa 
s'élève tout à coup d'une plaisanterie obscène à des mou- 
vements d'une vive et naturelle éloquence. C'est quand il 
trouve l'occasion de critiquer la Bible et l'antiquité au nom 

(0 Agripjpœ op., t. II, p, 518-531 (édit. de Lyon). 



SES TROIS LIVRES SUR LA PHILOSOPHIE OCCULTE. 121 

(le la moralité moderne. On s'étonne qu'un livre si déci- 
dément satirique et où le cynisne ne se déguise pas, ait pu être 
gravement dédié à Marguerite d'Autriche. Cela peut donner 
une idée de la liberté de penser qui régnait à cette époque en 
Belgique (^). 

Le discours d'Agrippa n'eut pas l'efTet qu'il en attendait. 
Le provincial des Franciscains, Jean Catelinet, en fut cause : 
prêchant pendant le carême de 1510 devant la gouvernante, 
à Gand, il se livra à des outrages contre l'auteur, qu'il traita, 
entre autres, d'hérétique judaïsant. Agrippa, convaincu qu'il 
n'avait plus rien à attendre de la cour de Marguerite, partit 
en 1510 potir Londres, d'où il lança contre Catelinet un écrit 
plein de sens et de modération. Étant revenu la même année 
à Cologne, il s'y occupa de certaines questions ambiguës de 
théologie et s'étendit sur le bon ou le mauvais usage des 
églises, statues, images, fêtes, processions. Puis, excité par 
Trithème, il écrivit ses trois livres sur la Pliilosopliie occulte^ 
dans lesquels il s'efforçait de séparer de la haute magie tout 
ce qu'on y avait mêlé de fables, de superstitions et de choses 
ridicules ou pernicieuses. Il dit lui-même, dans une lettre, 
que toutes les doctrines sur la magie, l'astrologie et l'alchimie 
sont fausses et trompeuses quand on veut les prendre à la 
lettre ; mais qu'il en est autrement si l'on en cherche le sens 
mystique. Pris dans son ensemble, ce livre renferme la 
substance des travaux de toute sa vie et de toute l'érudition 
qu'il avait pu acquérir, depuis les constellations, les carac- 
tères sacrés, les amulettes, jusqu'aux philtres, à la géométrie 
et à la musique démoniaque (^. 

En 1512, Agrippa entra au service de Maximilien P' comme 
conseiller impérial; il se distingua ensuite à l'armée d'Italie 
et on le créa chevalier doré {auratus eques). En 1515, il fit à 

(') Encyclopédie noumlle, 1. 1, p. 174. 

(*) Meiners, p. 233-238. — Ritter, t. IX, p. 327 et 328. — Encyclopédie noii^ 
velle. — Biographie universelle, article cité. — Capefigue, Histoire de la Réforme, 
1. 1, p. 236 (édit. de Bruxelles, 1834j. 



122 CORBEILLE AGRIPPA ET SES DISCIPLES. 

Pavie des leçons sur Hermès-Trismégiste^ s'y maria et s'y 
fit recevoir docteur en droit et en médecine. Mélange de 
superstition et de charlatanisme, il fut appelé, en 1517, à 
Metz, où il se distingua en qualité d'avocat, d'orateur et de 
syndic. En dépit de ces titres, les inquisiteurs le persécu- 
tèrent parce qu'il avait prêté son concours à une paysanne 
accusée de sorcellerie, et il fut forcé de retourner à Cologne 
(1520). 

L'année suivante, il alla à Genève, où il se maria en 
secondes noces, et de là à Fribourg, puis à Lyon, où il pro* 
fessa l'art de guérir avec un tel succès qu'il reçut le titre de 
médecin de Louise de Savoie, mère de François P' (1525). 
Disgracié l'année suivante pour avoir prédit le triomphe du 
connétable de Bourbon sur l'armée française en Italie, il se 
vit réduit à un état voisin de l'indigence, ce qui, cependant, 
ne l'empêcha pas d'écrire son fameux livre De Cincertitude et 
de la vanité des sciences. Ce livre portait l'empreinte de la 
situation intellectuelle et morale où il se trouvait alors (% et 
il est naturel qu'un livre destiné à prouver la vanité des 
sciences se terminât par l'éloge dé l'âne, si souvent cité. 

En 15 7, Agrippa quitta Lyon pour Paris et alla ensuite 
s'établir a Anvers, où il avait été appelé sur les instances 
d'un moine augustin, qui était un de ses adeptes. Il fut géné- 
ralement recherché en Belgique comme un être merveilleux 
et smHout comme un médecin à qui rien n'était impossible : 
ou venait le consulter de Louvain, de Malines et d'autres 
villes. 

En 1529, Marguerite d'Autriche le nomma son conseiller, 
son indiciaire et son historien. L'année suivante, il publia, 
sur les ordres de cette princesse, la description du double 
couronnement de Charles-Quint, comme roi des Lombards 
et comme empereur romain. Puis il quitta Anvers pour 
Malines, résidence de la gouvernante, et fit paraître dans la 

(•) Meiners, p. 236-288. 



SON LIVRE SUR LA VANITÉ DES SCIENCES. 123 

première de ces villes, par la voie de la presse, son fameux 
livre de la Vanité des sciences. Quoiqu'il eût été imprimé 
avec l'approbation des docteurs en théologie et avec privilège 
de l'empereur, il ne lui en aurait pas moins suscité de graves 
difficultés, sans la mort de Marguerite d'Autriche, qu'avaient 
excitée contre lui les scolastiques et les moines. La malveil- 
lance de la duchesse pour Agrippa ne l'empêcha pas de faire, 
lorsqu'elle mourut, l'éloge de sa vie, qu'il dédia à Jean 
de Carondelet, archevêque de Palerme, chef du conseil privé. 
Ce que les moines n'avaient pu obtenir de la défunte, ils 
s'appliquèrent à l'arracher à ses deux neveux, Charles et Fer- 
dinand. Mais, en dépit de ses persécuteurs. Agrippa livra à 
l'impression Je premier livre de sa Pliilosopliie occulte (1551), 
qu'il adressa à Herman de Wied, archevêque de Cologne. 
Quoique ce prélat eût accueilli la publication avec une haute 
satisfaction, l'auteur n'osa pas faire paraître les deux autres 
livres : il craignit d'augmenter les clameurs poussées par 
les moines dans les cabinets des grands, du haut des chaires 
évangéliques , dans toutes les familles et dans toutes les 
sociétés particulières (^). 

Si, dans Erasme, l'esprit scientifique suit en toute liberté 
les tendances réformatrices de son siècle. Agrippa représente 
davantage l'élément populaire, qui, uni aux progrès de la 
Renaissance, conduisait aux mêmes résultats, du moins par 
rapport à la critique et à l'essence de la religion. Dans le 
livre De l'incertitude et de la vanité des sciences, il s'applique à 
prouver cette idée populaire que toutes les sciences ne sont 
que vanité, qu'elles engendrent aisément la folié et qu'il n'y 
a rien de plus pernicieux qu'un savant vaniteux. Cette idée 
s'était manifestée chez les hussites, dans les agitations cau- 
sées à Wittenberg par les excentricités de Rarlstadt, et elle 
se conserva dans plusieurs sectes mystiques, entre autres 
dans celle des anabaptistes. Elle était bien plus sérieuse qu'on 

(1) Meiners, p. 319-336, 



i24 CORNEILLE AGRIPPA ET SES DISCIPLES. 

ne se le figure, à une époque où la religion et la science 
étaient comme serrées dans un étau; où, sous la pression d'un 
pédantisme grotesque, la nature et la saine raison mena- 
çaient de s'éteindre. Le livre d' Agrippa eut le précieux avan- 
tage de conduire à la critique et, par là, d'avancer la science. 
Il est vrai qu'il contient des opinions singulières, fruit de 
l'esprit inquiet et ardent de l'auteur; mais on y retrouve 
toujours l'écrivain aussi savant que spirituel dont les coups 
portent rarement à faux. Humaniste et contempteur du sys- 
tème monacal, il le battait constamment en brèche ('). 

Aussitôt après l'apparition de Luther, Agrippa s'était pro- 
noncé en faveur de ses tendances réformatrices, sans jamais 
cependant se convertir à la nouvelle religion. Il soutenait 
que le bonheur de l'homme n'est pas dans la science, mais 
dans la probité; que la bonne volonté seule relie l'homme à 
Dieu ; que l'État même est malheureux par la science, pour 
le motif que les savants y veulent toujours avoir le haut du 
pavé et qu'ils méprisent et dominent le peuple f/. 

Agrippa se plaît aussi à promener sa férule sur le dos des 
grammairiens et des théologiens qui, en se clouant à la lettre 
morte de l'Écriture, en oublient le sens et l'esprit et qui, pour 
de misérables disputes de mots, avaient causé le schisme des 
Églises d'Orient et d'Occident et, récemment encore, les plus 
violentes querelles sur l'Eucharistie f). 

Dans le 58® chapitre de ce livre, il attaque les riches 
églises du catholicisme, qu'il dit avoir été construites avec la 
sueur des pauvres : « Dieu ne demeure pas dans les temples 
élevés par la main de l'homme. Le cœur des mortels pieux, 
voilà le temple de l'Être suprême. Le Christ nous a envoyés 
faire nos prières dans nos chambres, et non pas dans les 
églises ; lui-même n'allait pas, à cet effet, dans la synagogue, 
mais sur la montagne. Dieu veut être adoré en esprit et 

(*) Hagen, Deutschlands liter, u. reîig, Verhàitmsse in Reformations Zeitalter, 
Erlangen, 1844, t. III, p. 258-260, 
(2) Hagen, t. III, p. 260 et 261. 
f ) Hagen, p. 262 et 263. 



DE LA VANITÉ DES SCIENCES. 123 

Yérité, et non pas dans les actions corporelles et dans la 
chair (^). » 

Puis, c'était le tour des inquisiteurs. Après avoir rappelé 
qu'avant le xif siècle « jamais on n'avait torturé ou brûlé ,un 
homme que du consentement du pape », Agrippa dépeint la 
conduite de l'inquisition de son temps en ces termes : 

<c Si le prévenu, se mettant sur la défensive, tâche de se 
justifier et de soutenir son opinion par l'Écriture, ou par de 
bonnes et solides raisons, aussitôt ces révérends inquisiteurs, 
l'interrompant d'une voix furieuse et tonnante : « Il ne s'agit 
pas id, disent-ils, de disputer devant une chaire d'école, 
contre des bacheliers et des étudiants. Vous êtes devant vos 
juges et vous comparaissez à leur tribunal ; ce n'est pas à vous 
à former des raisonnements ni à plaider votre cause; il n'est 
question que d'une demande, et vous devez y répondre sim- 
plement : voulez- vous vous en tenir aux décrets de l'Église 
romaine et renoncer à votre opinion? » Le prévenu, refusant 
d'acquiescer, déclare-t-il qu'il persiste dans son sentiment, 
alors, lui représentant les terribles suites de sa prétendue 
opiniâtreté : « Ce n'est, disent-ils, ni avec les argumens, ni 
par des écrits qu'il faut combattre les hérétiques; les seules 
armes qu'on doit employer contre ces amis du diable, ce 
sont les flammes d'un bûcher ardent. » 

ce Ainsi, un malheureux qui n'est nullement convaincu qu'il 
a tort, qui ne sait et ne peut pas penser autrement qu'il pense, 
et qui croit selon sa conscience et sa bonne foi, on le force 
d'abjurer, c'est-à-dire de ne point voir ce qu'il lui est impos- 
sible de ne pas voir; et s'il tient ferme jusqu'à la fin, ces 
moines le proclament déserteur de l'Église, le livrent au bras 
séculier, comme ils disent, aux mains de la justice civile, pour 
être brûlé vif, disant avec l'apôtre : Otez le mal qui est au 
milieu de vous. Cependant, l'Église gouvernait autrefois avec 
un si grand esprit de douceur, et les évêques de Rome avaient 

(»j Hagen, p. 263 et 264. 



126 CORNEILLE AGRIPPA ET SES DISCIPLES. 

tant de clémence que, comme Gratien l'a démontré dans la 
quatrième distinction de la consécration, on ne puniss^t 
point de mort le néophite relaps et retoml>é dans le judaïsme, 
et qu'on n'ordonnait aucun châtiment ou du moins point de 
supplice contre le blasphème. Et le fameux Bérenger, que, 
par rapport au mystère prodigieux et absolument contradic- 
toire de la transsubstantiation, nous devons détester et con- 
damner comme un monstre d'hétérodoxie, voire au feu \e 
plus brûlant de l'enfer, ne voyons-nous pas que, quoiqu'il fut 
retourné, comme un scélérat, au vomissement de son hérésie, 
non seulement il ne fut point oçcis, mais qu'il fut encore 
maintenu dans sa dignité d'archidiacre. 

« Mais dans notre malheureuse et perverse génération, la 
plus légère erreur vous mène droit au fagot, et quelque-r 
fois, pour le moindre crime, ces bourreaux ou du moins ces 
lieutenans criminels des soi-disant pères et pasteurs des 
enfants du Père céleste livrent un pauvre chrétien au terrible 
supplice du feu. Vous me direz : « Celte sévère et rigoureuse 
discipline convient au triste et tumultueux état où l'Église se 
trouve aujourd'hui ». Mais pendant qu'on pratique une vio- 
lence si horrible, si criante contre la raison et l'humanité, et 
cela pour maintenir l'ambitieuse et imaginaire infaillibilité 
des papes, qu'on ne laisse donc point périr la vraie et solide 
dévotion ! 

« D'ailleurs, ces inquisiteurs de la dépravation hérétique 
sont souvent eux-mêmes des maîtres fripons ; et rien ne les 
empêche de tomber aussi dans l'hérésie. Et c'est ce qui a 
donné lieu à la nouvelle constitution de notre saint-père 
Clément. Ceux donc qui ont vocation pour ce digne emploi 
de l'inquisition, ces chiens de chasse, ou, pour mieux dire, 
ces gros et méchans mâtins que le pape lâche sur l'hérésie, 
pour peu qu'ils veuillent se conformer à l'esprit de l'Évan- 
gile, ne doivent pas employer contre les hérétiques des argu- 
mens obscurs et embarrassés, des syllogismes contentieux : 
ils doivent tâcher, avec douceur, avec une charité chrétienne 



DE LA VANITÉ DES SCIENCES. 127 

et vraiment apostolique, de les convaincre de la foi ortho- 
doxe par l'Écriture sainte, de les ramener par la parole de 
Dieu à la doctrine de salut. Ensuite, agissant selon les 
enseignemens des canons et les réglemens des conciles géné- 
raux, quand le prévenu ne peut pas se rendre ni acquiescer, 
qu'ils le déclarent hérétique, à la bonne heure ! Mais qu'ils 
terminent donc cette affaire importante, et où il n'y va pas 
de moins que de la damnation éternelle d'une âme rachetée 
par le sang de Dieu, qu'ils la terminent, dis-je, suivant 
l'intention et le commandement du législateur des chrétiens, 
qui ordonne qu'en cas de refus et d'opiniâtreté, le conver- 
tisseur, secouant la poussière de ses souliers, abandonne les 
cdtécliisés à leur aveugle endurcissement. 

a De plus, quoiqu'il soit expressément et de droit défendu 
aux inquisiteurs de prendre connaissance, ni d'avoir aucune 
juridiction sur les gens suspects d'hérésie, sur ceux qui la 
défendent, qui la reçoivent, qui la protègent, dans un lieu où 
il n'est pas certain, évident, manifeste qu'il y ait une hérésie 
formellement et juridiquement condamnée, cependant, ces 
vautours altérés de sang et qui ne l'aiment pas moins que le 
vin, contre les privilèges à eux accordés par le tribunal de 
l'inquisition, contre le droit et les saints canons, ces vau- 
tours, dis-je, ces féroces oiseaux de proie, faisant invasion 
dans le domaine des évêques, dans la juridiction des ordi- 
naires, s'arrogent un pouvoir papal sur des choses qui ne 
sont point hérétiques, mais seulement qui offensent la délica- 
tesse des zélés, qui scandalisent les oreilles dévotes, ou qui 
tout au plus ne sont que de simples erreurs qui ne font rien 
à l'essentiel. 

ce Sur ce fondement-là, ces bourreaux apostoliques s'achar- 
nent avec la dernière cruauté sur de pauvres femmes de cam- 
pagne; ils les accusent de sortilèges et de maléfices; ils les 
dénoncent; et souvent, sans la moindre procédure crimi- 
nelle, sans aucune formalité de justice, ils les exposent à des 
tourmens affreux. Ces déplorables victimes de l'iniquité 



128 COKÎSEILLE AGKIPPA ET SES DISCIPLES. 

monacale confessant par la force de la douleur des faits 
auxquels elles n*ont jamais pensé, alors leurs Révérences, 
chantant victoire, prononcent l'arrêt de condamnation, se 
croiant vraiment inquisiteurs, lorsque, sans interrompre leur 
détestable métier, ils ont perdu ces malheureuses et les ont 
menées jusqu'au funeste bûcher. Il y a néanmoins pour elles 
une dernière ressource, c'est de dorer la main du bon père et 
de l'engager par là à avoir pitié d'elles et à leur donner 
l'absolution, comme ayant été suffisamment purgées par la 
torture de la question Q. » 

Le paradoxe sur l'incertitude et la vanité des sciences a un 
caractère sceptique, et cependant l'auteur parle d'une union 
mystique de notre esprit avec la nature et avec Dieu, nou- 
velle preuve de l'étroite parenté du mysticisme et du scepti- 
cisme. (^ Agrippa y attaque Aristote et sa logique, il trouve 
ridicule que celle-ci veuille nous apprendre à conclure, 
comme si nous n'étions pas à même de conclure sans elle ; il 
soutient qu'elle ne mène qu'à des cercles vicieux. « On pense, 
dit-il, que nos connaissances doivent partir des sens; mais 
les sens sont trompeurs : ils ne peuvent pas connaître les 
causes, où cependant il faut puiser toutes nos connais- 
sances f). » Il en conclut que chaque science a ses principes, 
qui ne peuvent pas être prouvés et que, par conséquent, on 
doit admettre ; d'où, suivant lui, la nécessité pour chaque 
homme de se convaincre que la vérité cherchée par nous est 
d'une telle immensité qu'elle ne peut être saisie par aucun 
sens, par aucune observation, par aucune série de recherches, 
mais uniquement par la libre adhésion de la foi ; d'où cette 
autre conclusion que « la science n'est ni bonne ni mauvaise en 
soi, qu'elle n'est bonne que lorsqu'un homme bon la possède. 
Or, la bonté de l'homme ne repose que sur le libre arbitre, qui 
se prouve par la foi, en laquelle nous nous tournons vers 

(*) Traduction de Giraud-Teulon : Janiis, le Pape et le Concile^ p. 1226 et suiv. 
(^) De incert. et van, scient. ^ p. 45-48. — Ritter, p. 329. 
(') Be inceH, et van, scient., p. 7. 



SA DOCTRINE THÉOSOPHIQUE. ' 129 

Dieu, source de toute vérité. C'est, non pas la langue, mais le 
cœur qui est le siège de toute vérité; ce n'est pas la raison^ 
c'est la volonté qui nous unit à Dieu. » Les armes d'Agrippa 
sont dirigées contre les ennemis de la science divine, et il 
veut qu'on le considère comme un professeur de cette 
science f). En partant de ce point de vue, il a beaucoup 
d'objections à faire contre la pratique des sciences mondaines 
qu'il énumère. Contre les mathématiques, il fait observer 
qu'il n'y a dans la nature ni cercle, ni globe parfaits f). La 
philosophie lui est suspecte parce qu'elle tire son origine des 
poètes et qu'elle se partage en sectes nombreuses. Il ignore 
s'il faut compter les philosophes parmi les hommes ou parmi 
les bêtes; il est vrai qu'ils ont de la raison, mais ils ne s'en 
servent que pour s'agiter dans des opinions incertaines. La 
philosophie est la mère de toutes les hérésies f). Quant à la 
théologie, il l'édifie sur l'Écriture sainte et il en veut grande- 
ment aux théologiens pour avoir privé le peuple de cette 
source précieuse de la religion (^) ; mais^ il ne faut pas que 
l'Écriture soit comprise littéralement; l'illuinination du 
Saint-Esprit peut seule en révéler le vrai sens (^. Il prend à 
partie la philosophie scolastique, et particulièrement la Sor- 
bonne, qu'il accuse d'avoir engendré un centaure formé 
d'oracles divins et de raisons philosophiques et engraissé de 
formes barbares f). Il ne ménage pas le pape et ses décrets, il 
déteste également Luther, qu'il range parmi les entre- 
metteurs f)et dont il ne peut approuver les doctrines, parce 
que cet hérésiarque dénie aux œuvres de la religion leur 
force et leur valeur. La clef universelle de la vérité, c'est la 
parole de Dieu. Dieu seul est vrai, tous les hommes sont 

(*) De inc&i't, et van, scient., dedic, p. i. 

(*) Ibid., p. II. 

(3) i&td., p. 49 et 53. 

{*) Ibid., p. 100. 

(^) Ibid., p. 98. 

(«) Ibid., p. 97. 

(') ïbid.,^. 64. 

T. II. 9 



130 CORNEILLE AGRIPPA ET SES DISCIPLES. 

menteurs. Par nôtre raison, qui spécule à tort et à travers, 
nous ne devons pas corrompre la vérité de la parole divine f ). 
Rien n'est plus contraire à la religion chrétienne que la 
science; la renaissance des lettres n'a fait que troubler la 
paix de l'Église f). 

A travers ces exagérations et ces colères, on voit ap- 
paraître le vrai dessein d'Agrippa, qui voulait qu'une part 
plus large fût faite dans la science à l'expérience. Lui-même 
cependant n'a pas encore progressé sous ce rapport, mais au 
moins, ce qu'il a tenté a servi d'exemple et de stimulant à 
d'autres. D'ailleurs, en ramenant la théosophie à la carrière 
scientifique, il se distingue de cette nombreuse classe de 
savants qui s'enfermaient dans leurs chambres pour se 
livrer à l'étude des sciences occultes sans songer à lever le 
voile de la vérité f). 

Agrippa voudrait oublier à jamais l'astronomie, si le besoin 
et les avantages matériels ne le portaient pas à l'étudier pour 
exploiter les grands et les riches. L'alchimie n'est pour lui 
que de la fourberie. Sur la magie, il pense comme Platon; il 
est convaincu qu'elle ne peut produire que des images trom- 
peuses. 

Malgré toutes ces critiques. Agrippa reste théosophe; 
même ses doutes sont fondés quelquefois sur les principes 
de la théosophie. Si, d'une part, il vante la large liberté de 
la vérité, « qui ne peut être approfondie par aucune science, 
et qui ne peut être saisie que par la foi », d'autre part, il 
n'est pas satisfait de ce qu'on nomme communément la foi. 
Il lui faut une foi plus haute, « Notre foi, dit-il, doit être 
dirigée par Dieu ; Dieu seul est vrai; c'est avec lui que nous 
sommes en connexité par la foi. Il nous révèle tout; il nous 
fait tout voir en lui. Il ne nous manque qu'une chose, c'est 
de pouvoir nous élever jusqu'à lui d'une manière perma- 

(^) De incert. et van, scient., p. 100. 

(2) Ibid., p. 101. — RiTTER, p. 330-333. 

(') De incert, et van. scient., p. 47. — Ritter, p. 333 et 334. 



SA DOCTRINE THÉOSOPHIQUE. 131 

nente; mais alors, nous mourrions, nous serions entièrement 
absorbés par lui. Dans le Christ seul peut demeurer le Saint- 
Esprit ; il est le seul vrai théologien ; le Saint-Esprit ne 
pourrait pas établir sa demeure en nous f). » Cest pourquoi 
Agrippa recommande une religion qui ne dédaigne pas 
les œuvres, et la philosophie qui reposerait sur une telle 
religion lui paraît la seule science qui corresponde à notre 
point de vue en ce monde. C'est dans ce sens qu'il s'efforce 
de travailler les idées de la théosophie, d'après les anciennes 
traditions qu'il puise soit dans les mystiques, soit dans les 
écrits en honneur chez les platoniciens. Mais il diffère des 
mystiques en des points essentiels : d'abord, il attache une 
grande importance aux œuvres f) et à leur efficacité pratique 
moyennant la foi ; puis il recommande une religion qui 
est loin d'être exclusivement chrétienne. Cest là qu'il se 
trouve en contact avec l'école de Platon. « Le Christ n'a pas 
tout révélé, dit-il ; beaucoup de choses sont restées plongées 
dans le mystère. » A la manière des humanistes du 
XVI® siècle, il parle des dieux, bien qu'il n'adore que le Dieu 
suprême. Il pense que les pécheurs et les païens ont été 
saisis par l'esprit, peu importe que cet esprit fût divin ou 
angélique f). Mais ce qu'il recommande comme religion, 
ce sont les principes de la philosophie platonicienne tels 
qu'il les a conçus dans le sens théosophique. « Au surplus, 
dit-il, toutes les religions sont bonnes, quoique la chrétienne 
soit la meilleure {% » 

Le théosophe éclate dans ces phrases : « Si l'esprit n'est 
pas sain, le corps ne saurait l'être; or, l'esprit sain ne peut 
être que le résultat de la pureté morale, de la piété et de la 
religion. — La religion purifie l'esprit et le rend divin ; par 
là aussi elle augmente les forces de la nature. Quiconque 

(*j De incert. et van, scient,, p. 99. — De occ. phil , III, 6. 

(2) Ibid., p. 9i^. 

(3) Ihid., De occ. phil, II, 60 ; III, 2 et 4. 

{*) De incert. et van. scient,, prosat. — De occ, phil., III, 2 et 4. 



132 CORNEILLE AGRIPPA ET SES DISCIPLES. 

dédaigne la religion et ne se fie qu'à la nature est exposé aux 
tromperies de méchants démons. Dieu a soin des gens pieux, 
et nous ne sommes en sûreté que sous sa protection ; c'est 
pourquoi nous devons nous sacrifier à Dieu et nous recom- 
mander à la religion divine; car lorsque nos sens, notre 
esprit sont calmes, nous pouvons attendre l'ambroisie, louant 
et adorant ce Bacchus céleste, le plus grand des dieux, le 
dieu deux fois né, l'auteur de la renaissance (^). Si notre âme 
veut accomplir dans ce monde une oeuvre merveilleuse, il 
faut qu'elle applique la pensée philosophique à son principe, 
pour être fortifiée, éclairée par lui et pour recevoir du 
premier auteur de toutes choses la force nécessaire à 
l'action f). » 

a Une force universelle anime le monde et s'y révèle; 
mais tout doit être ramené aux idées de Dieu, lesquelles sont 
unes, en lui et multiples dans l'âme du monde ; celle-ci les 
verse dans les choses inférieures par le moyen des astres ; 
dans la matière, elles n'existent que comme des ombres. 
Elles sont aussi dans notre esprit, elles nous sont innées, 
comme l'enseigne Platon ; mais tout a été voilé en nous par 
la chute d'Adam. C'est pourquoi nous devons nous purifier 
pour rentrer en nous-mêmes et pour nous rappeler de 
nouveau les idées qui sommeillent en nous. Ce sera de cette 
manière que nous pourrons connaître la connexîté de toutes 
les choses et agir en elle f). 

Agrippa est convaincu qu'il y a partout des forces indé- 
pendantes de la matière. Il fait remarquer que les choses 
matérielles agissent les unes sur les autres, qu'elles ne sont 
jamais contentes d'elles-mêmes, qu'elles sortent constam- 
ment d'elles-mêmes, qu'elles influent sans cesse les unes sur 
les autres. « Cela ne peut pas être l'eflet de la matière, 
car la matière retient plutôt toute chose en elle-même. 



(*) Deocc.phtl., III, I. 

(«) Ibid., II, 60. — RiTTER, p. 356 et 357. 

(3) De occ.phil., I, il. — Ritter, p. 339 et 340. 




MÉLANGE DE PHILOSOPHIE ET d'aSTROLOGIE. 133 

La matière est, par elle-même, inefficace pour le mouve- 
ment Q. C'est que les choses matérielles sont habitées par des 
forces occultes. Les éléments sont pleins de vie et d'âme ; un 
esprit les met en mouvement f). De là la nécessité d'une 
source universelle de la vie, c'est-à-dire de l'âme du monde, 
suivant Platon f). » Agrippa la distingue de l'esprit du 
monde (^). 

Dieu est la cause de toutes choses; par ses idées, il a tout 
produit; il les a communiquées aux intelligences ; par elles, 
au moyen des astres, elles ont pénétré dans les éléments qui 
communiquent à chaque chose la force qui lui est essentiel- 
lement propre f). L'homme peut utiliser toutes ces forces 
parce que tout existe pour lui et parce qu'il s'élève toujours 
de plus en plus haut f), jusqu'à ce qu'il parvienne à tout voir 
en Dieu et à tout opérer par lui. Telle est la religion recom- 
mandée par Agrippa ; c'est une force occulte qui nous fait 
penser aux puissances internes et intellectuelles du monde 
et qui nous donne les moyens externes pour dominer ces 
puissances f). 

Il y a dans tout cela un mélange bizarre de fantasmagories 
et d'idées saines sur l'enchaînement réel des choses, sur les 
conditions de notre vie et sur les lois de nos connais- 
sances f). 

Et que dire de cette immixtion continue de l'astrologie, de 
cette prétendue science par laquelle on se flattait de prophé- 
tiser l'avenir, et particulièrement la destinée des hommes 
d'après la position des étoiles, ce qui était une des plus 
anciennes superstitions du monde? 

.{») Beocc.phiL, I, 14. 
{^) Ibid., Il AQ. 
(5) Ibid., 57. 

(4) Ibid., 56 et I, 14. — Ritter, p. 340-345. 
p) De occ.phil., I, 13. 
(c) Ibid.y II, I. 

(') Le occ. phil., III, 4. — De incert, et van, scient., p. 56 — Ritter, p. 346 
et 347. 

(^) Ritter, p. 348. 



434 CORNEILLE AGRfl»PA ET SES DISCIPLES. 

Dans le moyen âge, les rois et les princes avaient à leur 
cour des astrologues en titre. Au xvi^ siècle et même au 
xvii% l'astrologie comptait encore parmi ses adhérents les 
Cardan, les Kepler et les Cassini. Mais si l'on en com- 
prend difficilement Texistence au xvif siècle, on s'en 
explique la vogue dans la marche impétueuse du xvi^, à 
travers les décombres du moyen âge, vers un état nouveau, 
par lequel on cherchait partout des prophètes, comme 
en d'autres temps on veut des l^islateurs. Aussi l'on 
disait d' Agrippa qu'il était misérablement ensorcelé de la 
plus fine et exécrable magie que l'oi^ pût imaginer ; qu'en 
voyageant, il payait dans les hôtelleries en une monnaie qui 
paraissait bonne, mais qu'au bout de quelques jours on 
s'apercevait qu'il avait donné des morceaux de corne ou de 
coquille. On disait encore que, pour écrire sur la vanité 
des sciences, il se représentait à lui-même comme un chien 
qui aboyait contre tout le monde, et que, voulant composer 
un traité des feux d'artifice, il s'imaginait qu'il avait été 
métamorphosé en un dragon qui soufflait le feu et le soufre 
par la gueule, par les yeux et par les oreilles f). 

Ce qui manquait à Agrippa, c'était la recherche calme de 
la vérité, l'examen sévère de tout ce qu'il avait trouvé et la 
possession de convictions sûres. Sa haute raison lui a dicté 
plus d'une page intéressante ; mais des spéculations philoso- 
phiques régulières et une méthode rigoureuse répugnaient 
à son esprit mobile. Pendant toute sa vie, il n'eut de stable 
que sa haine pour les moines et son amour pour le mysté- 
rieux. Il a servi la science et la philosophie beaucoup plus 
indirectement que directement, par ses luttes contre toute 
sorte de superstitions, par ses satires contre l'esprit mo- 
nacal et par sa mise à découvert de tant de mauvais côtés 
des connaissances humaines dans son siècle f). 

(*) Ancillon, Mélange critique de littérature, Bâle, 1698, t. I, p. 72. — Bayle, 
L c, f. 106. 

('^) ÏENNEMANN, Geschichte der Philosophie. Leipzig, 1798-1819, t. IX, p. 190 
et 191. 



CE QUI MANQUAIT A AGRIPPA. 135 

Il aurait rendu de grands services à là science s'il avait 
attaqué avec plus de calme et de dignité ces sçolastiques 
qu'il dépeint comme les ennemis de l'Écriture ; s'il s'était 
abstenu de montrer la culture des lettres comme contraire 
au respect dû à la Bible et à toute vraie religiosité^ et de sou- 
tenir que, pour être religieux, il faut mépriser les sciences. 
Mais ce qu'il dit de l'état de la philosophie et de la théologie 
de son temps n'en est pas moins remarquable. Les pratiques 
extérieures du culte catholique, le droit canon, les moines et 
les sçolastiques sont traités avec une telle hardiesse de pensée 
et de parole que l'on ne comprend pas comment il a pu échap- 
per aux foudres de l'Église et aux coups de l'Inquisition (^). 

a On ne saurait exprimer dans quelle superstition, dans 
quelle idolâtrie le culte des images plonge et nourrit le 
peuple aveugle et grossier. Nos révérends pères et supérieurs 
en sont bien persuadés, mais ils n'en prennent pas moins 
part à l'abus et à la profanation. Je n'ai que faire de dire 
pourquoi..... » Le sarcasme ne s'arrête pas que l'auteur 
n'ait épuisé ce sujet de scandale avec une verve sans frein. 

Il est à regretter aussi qu'Agrippa n'ait pu s'affranchir 
entièrement du mystère et du charlatanisme qui lui étaient 
restés de ses études d'astrologie et d'alchimie. Néanmoins, 
peu de livres ont autant contribué que les siens à stimuler 
les intelligences, à ranimer le goût des libres recherches et 
à détruire l'attachement servile aux opinions en vogue. 

Peu dé publications nous initient aussi profondément à 
l'esprit, aux mœurs et aux vices de la première moitié du 
XVI* siècle ; soit que l'auteur flagelle ces historiens qui n'ont 
des éloges que pour les conquérants de la terre, soit qu'il 
signale à Tanimadversion publique les danses obscènes, soit 
qu'il siffle comme un serpent contre la corruption de toutes 
les classes de la société, notamment contre les cours, « ces 
réceptacles de toutes les scélératesses »,et contre la noblesse, 

(•) Tennemanx, p. 199-204. 



136 CORNEILLE AGRIPPA ET SES DISCIPLES. 

ce ce produit de toutes les iniquités (^) ». Il faudrait citerde 
longues pciges encore. 

Ce livre d'Àgrippa, cependant, devait attirer sur lui des 
persécutions. Les « théosophes de Louvain (^ » s'en empa- 
rèrent pour en faire des extraits tronqués, mutilés, falsifiés, 
qu'ils portèrent à la connaissance de l'empereur, en même 
temps qu'ils dépeignaient l'auteur comme un ennemi de 
l'Église et de la religion, qui devait être le plus tôt possible 
réduit à un silence absolu. Sa disgrâce était inévitable. 
Négligé par la cour, il tomba dans un triste état de gêne, 
d'où il crut pouvoir se tirer en adressant au conseil privé 
deux réquêtes pleines d'acrimonie et de menaces : « Que 
l'on se garde de ce Silène qui possède à un degré suprême 
l'art de nuire aux grands ! Et qu'a-t-il à attendre de cet em- 
pereur plus lent qu'un limaçon ou qu'une tortue ? » 

Bientôt après, Agrippa fut poursuivi par un de ses créan- 
ciers et mis en prison à Bruxelles; mais, rendu à la liberté, 
grâce à la puissante intervention de l'archevêque de Palerme, 
il résolut d'écrire à Charles-Quint pour l'intéresser en sa 
faveur. Malheureusement, ses querelles avec les moines et les 
théologiens de Louvain recommencèrent plus véhémentes que 
jamais. L'œuvre d' Agrippa les irritait jusqu'à la démence : ils 
s'y reconnaissaient, eux et leurs suppôts. Les peintures 
étaient trop fortes, les couleurs trop noires, les traits trop 
marqués f). Il n'y eut pas d'impiété, d'hérésie, de perversité 
qu'ils ne missent â sa charge. En parlant de lui, ils grin- 
çaient des dents, dit-il, secouaient la tête, se rongeaient les 
ongles, frappaient du pied f). 

L'empereur, prévenu contre Agrippa par ses ennemis, sans 
connaître les véritables motifs de leurs plaintes, exigea de 

(') Ten^emann, p. 199-205. — Meiners, p. 289 316. 

(2) Expression d'Agrippa. 

(3) Meiners, p. 336-345. — Bayle, Dictionnaire historique et antique, t. I, 
f. 106-109. — De Reiffenberg, Archives philosophiques, 1. 1, p. 39 et 40. 

(*) Agrippa, 1, VU, epist. 35, p. 379, apud Schelhorx, amœnitates liter. t. II, 
p. 515 et 516. 



SES HARDIESSES CONTRE LES MOINES ET LES THÉOLOGIENS. \31 

lui une rétractation prompte et formelle. Agrippa refusa 
énergiquement d'obéir, offrit de se justifier devant le grand 
conseil de Malines des accusations formulées contre lui par 
les docteurs de Louvain, et déclara en appeler de l'empereur 
mal informé à l'empereur mieux instruit. Les accusations 
rédigées par articles, qu'il eut toute la peine du monde à se 
procurer, étaient très mal écrites (^) et se terminaient ainsi : 
« Puisque l'auteur a dit lui-même qu'il avait été changé 
en chien, son livre doit être déclaré coutumélieux et 
infâme {^. » 

Dans sa réponse, Agrippa disait : « En supposant que j'aie 
erré, suis-je plus coupable que les Jérôme, les Augustin, les 
Tertullien, les Lactance, les Thomas, les Scot, les Ockam et 
tant d'autres lumières de l'école, auxquelles on peut repro- 
cher tant de choses dangereuses et même hérétiques? 
L'inquisiteur Hoogstraeten n'a-t-il pas soutenu qu'il y avait 
de l'hérésie à s'appuyer sur l'Écriture au sujet de l'invocation 
des saints? Combien de fois les docteurs et même la Sorbonne 
ont-ils condamné des écrits qu'ils ont ensuite adoptés et pris 
sous leur protection? Dites-moi, magistri nostri de Louvain 
et de Cologne, quel honneur vous avez recueilli de vos que- 
relles avec Reuchlin, Érasme et tant d'autres? Vos jours sont 
comptés! C'en est fait de votre domination, vos écoles sont 
réduites au silence. Trop longtemps le monde a supporté 
votre ignorance et vos sottises ; votre nom est devenu syno- 
nyme d'outrage, parce qu'on a remarqué que vous ne pouviez 
attaquer personne sans anéantir la vérité, la vertu et le 
mérite... 

a Vous me faites un crime de ce que j'ai appelé Luther un 
hérétique invincible; mais l'avez-vous donc vaincu? Les uni- 
versités de Paris, de Louvain et de Cologne, en faisant con- 
damner au feu les écrits de ce réformateur, ont-elles éteint 
par cela le feu de la rébellion par lui allumé? Vous et les 

(*) Meiners, p. 345 et 346. 

(«) Agrippœ 0pp. , t. II, p. 274. 



{38 CORNEILLE AGRIPPA ET SES DISCIPLES. 

vôtres, vous avez si bien fait qu'à Luther revient Thonneur 
d'avoir vaincu les hérétiques. N'est-ce pas lui, en effet, qui a 
terrassé les anabaptistes, qui a résisté aux sacramentaires? 
Faites-moi le plaisir de me montrer un seul écrit de vc^ 
universités qui ait fait battre les hérétiques en retraite. Je 
ne crains pas de le dire, Luther est un hérétique salutaire, 
car pendant que nos maîtres dormaient et ronflaient, il veil- 
lait seul au salut de l'Église et délivrait seul l'Allemagne des 
fureurs de l'anabaptisme. Vous ne rêvez qu'à combattre les 
luthériens par le fer et le feu ; mais prenez-y garde, ils vous 
répondront par les mêmes armes. Je sais le danger que je 
cours en parlant ainsi, mais vous savez tout aussi bien que 
moi que je ne suis pas luthérien, que je suis catholique 
romain. Si, comme cela peut arriver à tout le monde, je tom- 
bais dans quelque erreur, loin d'y persister avec opiniâtreté, 
j'avouerais franchement que j'ai erré et je ferais tout pour 
me relever f). » 

Au commencement de février 1552, Agrippa remit cette 
apologie au grand conseil de Malines, espéi-ant que cette 
cour suprême l'absoudrait de toutes les fausses accusations 
mises à sa charge. Pendant qu'il attendait sa décision, il 
écrivit une Plainte f) sur ses calomniateurs, qu'il dédia à son 
ami Chapuys, ambassadeur impérial à Londres. Il y tançait 
vertement la corruption, l'ignorance, la méchanceté et l'in- 
tolérance des moines et des théologiens. « Pour échapper à 
leur tyrannie, il vaudrait mieux ne rien savoir du tout, et 
surtout ne rien publier, attendu que ceux qui se trouvent 
dans une telle situation ne sont exposés à aucun danger. Les 
grenouilles ne se réjouissent-elles pas dans leurs marais, les 
cochons dans leur boue, les chauves -souris dans leurs 
ténèbres, les pigeons sur leurs toits, les aigles dans leurs 
aires ? Aussi n'est-ce pas sans motif que Pythagore a dit à 
Lucien que, dans ses transformations successives, il avait été 

(1) Agrippœ Opp,, t. II, p. 273 et suiv. 

(2) Ibid., t. II, p. 437 et suiv. — Meiners, p. 353 et 354. 



IL EST PERSÉCUTÉ A BRUXELLES. 139 

plus heureux comme grenouille que comme roi ou comme 
philosophe. » 

En même temps, il se prononçait avec une grande vivacité 
contre les procédés de Charles-Quint : « Je sais, s'écriait-il, 
combien, en général, la vérité est entourée de haine et de 
périls. Si Tempereur connaissait toutes les circonstances de 
la cause que je défends, s'il savait ce que j'ai souffert, s'il 
avait lu enfin ce que j'ai écrit pour ma justification, il me 
serait plus favorable. Mais, hélas! à la cour des rois, la 
méchanceté des calomniateurs l'emporte sur la considération 
des gens de bien (^). » 

Agrippa, restant sans nouvelles du grand conseil, crut 
devoir se justifier devant le public. C'est pourquoi il se retira 
à Francfort et donna son Apologie et sa Plainte à un impri- 
meur de Baie, qui les publia Tannée suivante. A la fin de 
1552, il adressa de Bonn à la gouvernante des Pays-Bas, 
Marie de Hongrie, une requête tendant à obtenir l'arriéré de 
son traitement conmie indiciaire et historiographe. Il était 
du reste toujours plein de colère contre l'empereur, et il 
souhaitait à « ce Nabuchodonosor d'être changé de nouveau 
de bête en homme f) ». Il en voulait aussi aux ministres 
de la cour de Bruxelles, et disait à Marie que Charles-Quint, 
égaré par quelques hypocrites^ l'aurait perdu sans l'interven- 
tion de ses protecteurs, l'évêque de Liège, Evrard de la Marck 
et le cardinal Campège, légat du. pape à Bruxelles f). 

La i^equête d' Agrippa étant demeurée aussi sans réponse, 
il s'établit à Cologne, où il avait été appelé par l'archevêque. 
Il annonçait alors un ouvrage contre les dominicains, qui 
aurait réjoui bien des gens dans l'Église et hors de l'Église. 
Comme ils étaient les principaux directeurs de l'Inquisition, 
il ne faut pas s'étonner qu'il ne les aimât guère. La patience 
lui échappait lorsqu'il les voyait si indulgents pour les 

(^) Apiîd Meiners, p. 353. 

(2) « Utinam hic Nabuchodonosor aliquanda ex beslia rediret in hominem. » 

(») Meiners, p. 354-358. 



140 CORNEILLE AGRIPPA ET SES DISCIPLES. 

erreurs de leurs confrères et si durs pour les propositions 
équivoques des autres gens (^). 

Il faut citer encore d'Agrippa la Clé de la pliilosopliie occulte^ 
qu'il garda uniquement pour ses amis du premier ordre et 
où il s'éloigne peu des spéculations du quiétisme. 

On a raconté bien des fables sur sa mort, le fait est qu'il 
mourut à Grenoble, en 1555, dans un état voisin de la mî-r 
sère, laissant la réputation d'un esprit inquiet et aventureux, 
qui avait touché à toutes les branches des connaissances 
humaines sans pouvoir se dégager d'une tendance naturelle 
au mysticisme et au charlatanisme scientifique. Il a dû à 
cette tendance le vernis de sorcellerie qui entoure encore 
son nom, et qui a longtemps accrédité des fables ridicules 
sur son genre de vie. 

Le plus remarquable de ses disciples fut, sans contredit, 
Jean Wier ou Weyer (Piscinarius), né en 1515, à Grave, dans 
l'ancien Brabant, d'une famille noble, originaire de la 
Zélande. Jeune encore, il était allé étudier la médecine à 
Paris et il y mérita l'estime de Marguerite de Valois, reine 
de Navarre, qui lui confia l'éducation de ses deux fils et de 
son neveu. Doué d'un grand esprit d'observation et jaloux 
d'étendre le cercle de ses connaissances, Wier entreprit plu- 
sieurs voyages et visita les côtes d'Afrique et l'île de Candie. 
Devenu ensuite premier médecin du duc de Clèves, il rem- 
plit, pendant trente ans, cet emploi de la manière la plus 
brillante. Mais c'est moins à ce titre qu'il mérite la recon- 
naissance des amis de l'humanité que pour avoir tenté, le 
premier, de détruire un des préjugés les plus barbares de son 
siècle. Ce fut dans cette vue qu'il publia son fameux traité 
De prœstigiis dœmonum. 

N'osant pas nier que le diable ait reçu le pouvoir de tour- 
menter les hommes, il s'efforce de montrer qu'on a tort 
d'attribuer à l'esprit malin les phénomènes qui peuvent 

(^) Batle, /. c, p. 110. 



JEAN WIER. 141 

s'expliquer d'une manière naturelle. Il prouve que c'est une 
absurdité de croire que le démon emploie les sorciers comme 
ses ministres, puisqu'il n'a besoin d'aucun intermédiaire 
pour opérer le mal. De là il conclut qu'il y a moins de sor- 
ciers qu'on ne l'imagine, et que ceux qu'on regarde comme 
tels sont, pour la plupart, des malades ou des insensés, qu'il 
faut tâcher de guérir au lieu de les tourmenter. 

Wier adressa ison ouvrage à tous les princes de l'Europe, 
en les conjurant de prendre sous leur protection tant d'êtres 
innocents. Si les bûchers ne disparurent pas entièrement, 
il en fit au moins diminuer le nombre, et les juges s'habi- 
tuèrent à ne plus voir dans les prétendus sorciers des cou- 
pables dignes du dernier supplice. Mais telle était la force 
des préjugés, que Wier se vit en butte aux attaques d'une 
foule d'écrivains, parmi lesquels on regrette de trouver 
l'aïuteur de la République^ Jean Bôdin f). 

Wier mourut le 24 février 1588. Ses œuvres ont été recueil- 
lies en un volume f), qui contient : 1"* De pi^œstigiis dœmonum 
et incantationibus ac veneficiis^ libri sex. Le premier livre traite 
du diable, de sa chute et des bornes mises à son pouvoir ;^ le 
second, des magiciens et des moyens qu'ils emploient pour 
tromper ; le troisième, des lamies ou esprits; le quatrième, 
des personnes qui se croient tourmentées par les esprits; le 
cinquième, des moyens qu'il convient d'employer pour les 
guérir, et, enfin, le sixième, de l'injustice qu'il y a de les 
tourmenter et de les faire périr. 2** Liber apologeticus et 
pseudo-monarchia dœmonum. Bans cet ouvrage, Wier se con- 
tente de rapporter, d'après les auteurs les plus graves, les 
noms et les fonctions des rois et des chefs des démons, au 
nombre de soixante-neuf, lesquels ont sous leurs ordres six 
millions six cent soixante-six légions. L'épigraphe qu'il a 
choisie prouve assez son but : Curas homimim, o quantum 
est in rébus inane! S"* De lamentitiis liber, et de commentitiis 

(*) Biographie universelle, article Wier, 
(*) Amsterdam, 1660, in-4o. 



142 CORNEILLE AGRIPPA ET SES DISCIPLES. 

j^uniis, œuvre destinée à montrer la fausseté de jeûnes 
extraordinaires. 

D'après Sprengel, les observations de Wier sur le scorbut 
sont un véritable chef-d'œuvre et ont été très souvent 
copiées. 

Wier défendit avec une grande énergie la mémoire de Cor- 
neille Agrippa, dont il avait été Télève, l'admirateur et l'ami. 
Il le venge de la sotte légende suivant laquelle Agrippa 
aurait toujours promené avec lui le diable sous la forme.d'un 
chien noir. Cela ne l'empêcha pas de combattre les absur- 
dités astrologiques et les ridicules préjugés de magie dont 
fourmille la Philosophie occulte de ce maître. 

Il mérite surtout les plus grands éloges pour avoir attaqué 
la superstition, mère des procès de sorcellerie, avec une éru- 
dition si étendue et si profonde, une perspicacité si péné- 
trante et une éloquence si irrésistible, que le Maliens malifi* 
carum en fut ébranlé et que ceux qui, après lui, voulaient 
combattre le même monstre n'avaient plus beaucoup de neuf 
à dire (^). 

ce Les prétendues sorcières, dit-il, sont de sottes femmes, 
mélancoliques ou égarées, dont le malin a tellement troublé 
les sens qu'éveillées ou endormies, elles croient ressentir en 
réalité ce que leur imagination égarée leur inspire. 

« Rien de plus trompeur, de plus abominable, dit-il, que les 
épreuves physiques que l'on fait subir aux femmes accusées 
de sorcellerie ; rien de plus inhumain que d'arracher par la 
torture à ces êtres faibles et insensés des aveux comme 
démonstration suffisante de leur culpabilité... Il ne faut con- 
damner à la peine de mort que ceux dont la magie consiste 
dans l'art des empoisonnements. 

ce Plus coupables sont les médecins et les ecclésiastiques 
qui abusent des choses sacrées, particulièrement du saint 
nom de Dieu, pour guérir les maladies des hommes et des 

(') Meineks, Yergleichung, t. III, p. 347-349. 



^ 



LIVRE DE WIER EN FAVEUR BES PRÉTENDUS SORCIERS. 143 

bêtes ; mais il ne faut pas les punir de la mort, il faut les 
ramener de leur égarement, 

<c Rien de plus cruel et de plus terrible que les tourments 
que l'on fait éprouver à ces malheureux insensés prévenus de 
magie. S'ils meurent entre les mains du bourreau dans les 
horreurs de la torture, on se met aussitôt à crier que c'est le 
diable qui leur a tordu le cou. Juges sanguinaires, exécra- 
bles bourreaux, je vous cite à comparaître devant le tribunal 
de celui qui lit dans nos cœurs et que ne peuvent tromper 
les préjugés et les erreurs des hommes Q. » 

Ce vigoureux plaidoyer de Wier eut un retentissement 
immense. Le grand jurisconsulte Cujas déclara qu'il n'avait 
jamais lu un livre avec plus de plaisir et qu'auprès de 
l'auteur, tous les glossateurs n'étaient que des bavards (^. 
Plusieurs princes allemands abolirent les procès de sorcel- 
lerie {^; le chancelier du Palatinat fit valoir les idées de 
Wier dans une diète des électeurs et le comte Adolphe de 
Nassau les propagea dans le Nord Scandinave (1564) {^). 

Ce qu'il importe de remarquer, c'est que Wier n'avait eu 
rien à attendre du protestantisme, novateur sur tant d'au- 
tres points. Luther ne dissimulait pas, au contraire, ses sen- 
timents d'horreur à l'égard des sorciers, dont lui aussi 
réclamait la mort dans le triple intérêt de la religion, de la 
morale et de la sécurité publique. Nul théologien ne se 
montra plus violent que lui contre la doctrine du natura- 
lisme en médecine; car un jour, à Dessau, il conseilla, 
dit-on, d'étouffer, comme possédé du diable, un enfant atteint 
d'une simple maladie nerveuse de l'estomac. D'ailleurs, en 
supprimant le culte des saints, la Réforme avait singulière- 
ment augmenté le nombre des prétendus démoniaques, qui, 
parmi les nations restées fidèles au catholicisme, trouvaient 

(ï) De prœst, dcem. et Meiners, t. III, p. 356-366. 
(*) Wieri opéra. Amsterdam, 1660, p. 644. 
f ) Ibid,, p. 506-508 et 673. 
(*) Meiners, p. 367-369. 



144 CORNEILLE AGRIPPA ET SES DISCIPLES. 

au moins quelquefois leur guérison dans le traitement par 
les pèlerinages. Il était temps que le x\if siècle arrivât : 
en créant la saine philosophie, en la séparant surtout du 
domaine de la théologie, François Bacon allait porter le 
dernier coup aux superstitions, dont le règne avait été si 
funeste. 



c^^^âS;^..^ 



CHAPITRE XII. 

LA SATIRE POPULAIRE. 

Avant le xvi® siècle, un élément satirique d*une très grande 
puissance s'était manifesté dans le peuple. Nulle part les 
classes inférieures n'avaient autant conscience de leurs forces 
et n'étaient aussi résolues que dans les Pays-Bas. L'esprit de 
critique, de bon sens, de saine raison, se reflète dans presque 
toute la littérature nationale du xiv* et du xv® siècle. Aussi 
Érasme, écrivant YÊloge de la folie^ savait très bien qu'il 
touchait la fibre populaire, en assurant le triomphe du sens 
commun, cette philosophie du peuple, sur l'esprit des classes 
privilégiées, c'est-à-dire de la noblesse, du clergé, des doc- 
teurs (^). 

C'est cet esprit critique qui produisit le Bateau des fous 
{das Narrenschiff) ou le Vaisseau de la Narragonie [pays des 
fous f)], par Sébastien Brandt, syndic de la ville de Stras- 
bourg (^ et commensal de l'empereur Maximilien P^ Avant 
la fin du xv^ siècle, plusieurs éditions avaient répandu le 
Narrmschiff dans toute l'Allemagne, il s'y maintint dans cette 
haute faveur pendant tout le xvi® siècle ; des traductions le 
firent connaître à l'Angleterre, à la France et surtout à la 
Belgique. Un ami du poète, un prédicateur fameux de ce 
temps, Jean Geiler, de Kaisersberg, en avait même fait le texte 
de beaucoup de ses sermons. Ce n'est pas qu'une verve émi- 

(«) Hagen, 1. 1, p. 77 et 78. 

(*) Voy. Seb. Brandt, Naois stultorum, oft der sotten schip, veroiert met 
115 schoone figuren. Tliantwerpen, bij J. Van Ghelen, 1584, in-4®. 
(*) Il y naquit en 1458. 

T. II. 10 



146 LA SATIRE POPULAIRE. * 

nemment poétique caractérise ce livre; Brandt ne manie pas 
le fouet d'Horace ou celui de Juvénal; il n'a ni invention, ni 
allégorie, ni images brillantes; mais il abonde en réflexions 
morales, en sentences rendues avec énergie ; et voilà précisé- 
ment ce qui fit l'immense succès du livre dans un siècle où le 
public était raisonneur et avide de discussions et de doc- 
trines. Le Bateau des fous fut lancé en temps opportun. 
L'auteur se range modestement dans la grande famille des 
sots, tout en faisant remarquer que sottise reconnue est prin- 
cipe de sagesse. A défaut de sentiment esthétique, on ne peut 
lui refuser un esprit philosophique et libéral qui plane sur 
l'ensemble de la vie humaine et tient registre de toutes ses 
misères (^). 

Brandt était catholique, profondément catholique, car il 
avait composé des histoires de saints et des poèmes latins en 
faveur de la Vierge; dans la Nef des fols ^ il critique avec 
beaucoup de véhémence les amusements profanes du peuple, 
tels que la danse, le jeu, les kermesses, le tir à la cible, etc. 
11 en exerçait d'autant plus d'influence lorsque, dans son grand 
poème, il se prononçait contre l'opulence des moines men- 
diants, contre les reliques des saints, lorsqu'il persiflait le 
foin de la crèche de Bethléem et les plumes des ailes de 
l'archange Michel; lorsqu'il recommandait à ses contem- 
porains la sagesse de l'antiquité grecque : la chasteté de 
Pénélope et de Lucrèce, la profondeur idéale de Platon, le 
calme sublime de Socrate et l'heureuse pauvreté de Fabrîcius. 

Connais-toi toi-même^ voilà le fondement de ses doctrines. 
Comme les réformateurs, il attaque les abus d'une érudition 
stérile et d'une théologie où le dogme étouffait la morale f)^ 

L'Europe était émue, les couronnes pleuvaient sur l'Alsa- 
cien, le savant Trithème appela son livre un livre divin et 
Rabelais s'en inspira. 11 en fut de ce livre comme du Renard; 
chaque peuple voulut avoir son Vaisseau des fous. 11 en existe 

(*) Nouveau dictionnaire de la converscUion, t. IV, p. 32 et 33. 

(*) Gervinus, Geschichte d, deutschen Dichtkunst. Leipzig, 1853, t. H, p» 350. 



LA NEF DES FOUS, REflfAERT DE VOS. 14t 

une imitation latine par notre célèbre imprimeur Josse Bade 
d*Assche (^). Le poème du p|?emier n'avait qu*un seur vaisseau 
dans lequel naviguaient les fous, tandis que celui de Bade 
possède onze différentes nacelles correspondant aux onze 
sortes de fous qu'elles portaient. 

Ces tendances populaires, dont on trouve déjà des traces 
au xin* siècle, formaient un contrepoids salutaire à ce que 
le mysticisme avait d'excentrique; mais comme toutes les 
choses de ce monde, elles avaient aussi leur côté faible. Le 
naturel y dégénérait en grossièreté, la force physique y était 
portée au sensualisme, et la prédominance de la raison au 
mépris de la civilisation. C'est ici que se rapprochent deux 
extrêmes : le mysticisme rejetait aussi la science de l'école ; 
sur les cimes les plus élevées de la contemplation, il avait 
perdu terre et ne voulait plus, entendre parler de la philo- 
sophie. Le peuple, de son côté, la persiflait parce qu'elle 
paraissait inutile au gros bon sens des masses. Il n'y aura 
rien d'étonnant quand ces deux directions se trouveront plus 
tard unies dans l'anabaptisme de Jean de Leyde (^). 

Heureusement, la littérature classique intervint pour modi- 
fier et anoblir l'une et l'autre de ces tendances exclusives. 
Dans les doctrinaux du xiv^ siècle, on remarque déjà une 
grande connaissance des classiques anciens, de Cicéron, de 
Sénèque, de Caton, d'Ovide, d'Horace, voire d'Hippocrate et 
de Galien. De même, les Frères de la vie commune expli- 
quaient, après la Bible, les moralistes païens, Cicéron, 
Sénèque et d'autres f). 

L'imprimerie contribua puissamment à activer le mouve- 
ment de la littérature populaire. En 1498 parut le chef- 
d'œuvre classique du peuple flamand, le Reinaerl de Vos^ 
remanié et traduit en vers saxons par Henri d'Alkmaar, un 

(*) Jodoci Badii ascensii, Stultifere namcule seu scaphe fahiarum moulierum, etc. 
Impressit Johannes Pruscivis argentinensis, anno salutis 1502, in-4*', 
(«) Hagen, 1. 1, p. 78. 
(3) lD.,t. I, p. 114. 



148 LA SATIRE POPULAIRE. 

élève de Zwolle, et dont la polémique pleine d'humour contre 
le clergé rappelle les tendances^ des libres-penseurs parmi 
les Frères de la vie commune. Outre que c'est une satire 
mordante des cours, de leurs vices, de leurs intrigues, de 
leurs débauches et même de leurs coups d'État, le nouveau 
Renard, déjà traduit en 1554 en allemand, attaque plus par- 
ticulièrement l'édifice de la hiérarchie romaine. Il peint les 
mœurs impudiques du clergé, ses concubines, ses bâtards 
huches dans les meilleurs emplois. « Ce sont les prêtres, gras 
et dodus, qui dégoûtent le monde de toute espèce de religion 
et de vertu. Ils ne pensent qu'à bien boire et à bien manger, 
qu'à vivre dans l'orgueil, la bonne chère et l'ivrognerie. Ils 
ne s'adressent aux laïques que pour avoir leur argent, et 
ceux-ci, à leur tour, croient pouvoir vivre dans le vice, ayant 
devant eux le mauvais exemple de leurs pasteurs. Les abbés, 
les évéques et la cour de Rome ne valent pas mieux que le 
clergé inférieur. On y parle beaucoup, il est vrai, de droit et 
de vertu ; mais, là comme ailleurs, en haut comme en bas, 
tout est vénal. Quiconque sait financer y obtient tout ce qu'il 
veut; malheur à celui qui n'a rien dans sa bourse! Toute la 
puissance de la cour pontificale est entre les mains du car- 
dinal Jamais- Assez, qui a pour secrétaire Jean-Parti; pour 
attelage, Obéissançe-ServUe ; pour notaire apostolique et bache- 
lier in utroque, Droit-Tortueux, et pour juges. Monnaie^ Ëcu 
et Denier {Moneta, Nummus et Denarius) {^). » 

Toutes ces productions portent l'empreinte du bon sens du 
peuple flamand, sens prosaïque, bourgeois, trivial même, 
mais ennemi du mensonge et de la corruption. C'étaient, 
suivant l'expression d'un écrivain du temps, « des coupes de 
vin pur, des mets de princes dans des vases sans orne- 
ments f) ». 

Une autre satire également populaire, YUylenspiegel {Tiel 



(1) Hagen, t. I, p. 114 et 115. — Ullmann, t. II, p. 300 et 301. 

(2) Hagen, ibid, — Ranke, 1. 1, p. 252-256. 



UYLENSPIEGEL. 149 

VEspièglé)^ du savant franciscain allemand Thomas Murner (^), 
ne ménageait pas davantage les mœurs du clergé. Elle mon-' 
trait les curés accompagnés de leurs belles chambrières, 
assis ensemble sur de jolis chevaux ou bien à table, « aussi 
gourmands que stupides f) ». Ces hardiesses valurent, en 
1579, à cette publication les honneurs de YIndex de Philippe II 
et lui attirèrent, en 1586, les colères du premier greffier de la 
ville de Bruges, maître Jean-Baptiste Van Belle. Ce plaisant 
docteur en droit eut l'imprudence de dire que le livre 
d'Uylenspiegel méritait les flammes du bûcher, et son spirituel 
héros^ les gémonies. Vhidex du tyran et les malédictions du 
docteur n'empêchèrent pas la foule des curieux de visiter, 
comme auparavant, une pierre sépulcrale qui se trouvait 
près de la tour de l'église de Damme, et qui passait à tort 
pour celle de Tiel f). ^ 

A son apparition, rf/i//enspïegf6/ fut accueilli avec un enthou- 
siasme extraordinaire par la Belgique de la Renaissance. 
D'innombrables sociétés de rhétorique avaient en Flandre 
leur fou officiel. On allait même plus loin : dans le Hainaut, 
ia petite ville de Soignies avait l'habitude d'élire un pape des 
fous, personnage qu'on a appris à connaître dans le plus 
célèbre roman de Victor Hugo. Les rapports de com- 
merce qui existaient entre l'Allemagne et Anvers avaient 
fait parvenir VUylenspiegel dans cette ville ; et l'on sait que le 
bas-saxon, dans lequel il est conçu, diffère peu de l'ancien 
flamand. Le rire était à l'ordre du jour. dans cette opulente 
cité, et bientôt on y publia une édition flamande de YUylen^ 
spiegel. Un peu raccourcie en certains endroits, elle comptait 
quelques chapitres de moins que l'original (^). 

(•) Né aux environs de Strasbourg en 1475, mort en 1535. 
(«) Ranke, p. 253 et 254. 

(3) Delepierre, Les aventures de Tiel Ulenspiegel. Brux., 1840, p. 214 et 215. 
— Van Duyse, Histoire joyeuse et littéraire de Tiel V Espiègle. Gand, 1858, 
p. III, IV, XIV, xx-xxvi (d'après Lappenberg, D"^ Thomas Murners Ulerispiegel, 
Leipzig, 1854, p. 304, 338, 340, 384, 412;. 

(4) Van Duyse, p. xiv et xv (d'après Lappenberg, p. 153 et 160). 



150 LA SATillE POPULAIRE. 

c( Si Charles-Quint a lu les merveilleuses aventures du bouf- 
fon, ce fut, sans doute, en cachette. Elles furent connues en 
Flandre vers le temps où ce prince pensait à organiser ou 
venait d'organiser la censure contre la presse pour s'élever 
de là à l'inquisition contre la conscience. Charles ne devait 
pas se complaire à plus d'un chapitre du fameux livre, qui 
ne respectait pas toujours les majestés de la terre (^). » Mais le 
fou officiel de ce prince, Pape-Thuin, ancien marguillier de 
Louvain, faisait ses délices de la lecture des drôleries de son 
confrère et savait en tirer habilement parti. 

La Flandre avait envié ce livre à l'Allemagne, la France 
l'envia bientôt à la Flandre. Ce fut en 1552 qu'on publia à 
Paris : Ulespiègle, de sa vie, de ses œuvres et merveilleuses aveu- 
tures par lui faictes, et des grandes fortunes quil a eues : lequel 
par nulles fallaces ne se laissa tromper, nouvellement translaté et 
corrigé de flamand en françoys. Plus d'une bonne fortune atten- 
dait ce livre dans la patrie du curé de Meudon, où Ronsard 
fut le premier bel esprit qui naturalisa le mot Espiègle. Le 
succès que le bouffon obtint à Paris le mit à la mode : on le 
traduisit dans presque toutes les langues de l'Europe f). En 
1567, le Bruxellois Égidius Periander le traduisit même en 
vers latins. 

On peut dire que Murner fut, avec Rabelais et Érasme, un 
des triumvirs de la facétie philosophique au commencement 
du XVI® siècle. Mais ni les héros fantastiques de Rabelais, ni 
VÉloge de la folie n'ont pu atteindre à l'immense popularité 
de YUylenspiegel. Rabelais et Érasme écrivirent plutôt pour 
les savants que pour les masses, Murner écrivit plus pour les 
masses que pour les savants f). 

Faut-il s'étonner des rigueurs de Philippe II à son égard? 
Non, sans doute. « VUylenspiegel^ avec de notables variantes, 
était devenu l'organe de cette puissance populaire qui, pen- 

(*) Van Duyse, p. iv->vi. 

('^) Id., p. xviii-xx (d'après Lappenberg, p. 305-308). 

(^) Van Duyse, p. xjtxiv. 



HILÀIRE BEETHOLF. 151 

dant la révolution, avait regardé en face la puissance royale 
et celle qui était assise sur un trône plus élevé encore. 
Jusqu'en 1621, YUylenspiegel figure parmi les livres qui 
étaient non seulement défendus aux écoles, mais encore à 
tous les fidèles. Ainsi le voulait une censure de l'évêque 
d'Anvers (^). » Mais on vivait alors en pleine Belgique espagno- 
lisée, au milieu du plus ignare, du plus rétrograde et du 
plus fanatique de tous les clergés. Il aurait dû se souvenir 
cependant, ce clergé, que, si Murner, comme Erasme, avait 
attaqué les abus de FÉglise, si même son livre avait côtoyé 
toutes les tendances réformatrices, l'auteur avait non seule- 
ment respecté les dogmes du catholicisme, mais encore les 
avait défendus contre Luther, qu'il s'était mis à la tête de 
son ordre pour combattre le moine Augustin, et qu'il faillit 
tomber victime de son courageux dévouement à l'ancienne 
religion, dont il aurait pu être un des plus formidables 
adversaires, un de ces antagonistes dont les coups sont des 
coups de mort f). 

Reconnaissons-le toutefois, si, dans YUylenspiegel, il y a des 
contes fort agréables, des malices innocentes qui font rire, 
on y trouve aussi des tours pendables, des actions inspirées 
par une méchanceté naturelle et gratuite et qui n'excitent pas 
la moindre gaîté. Ajoutons que les récits les plus grossière- 
ment orduriers y tiennent une large place f). 

Celui qui tient le premier rang après l'auteur de YUyleii" 
spiegel fut Hilaire Berlholf, né en 1478 à Gand et mort à 
Paris dans la seconde moitié du xvi* siècle. Il était aussi 
remarquable par la laideur de sa figure que par les saillies de 
son esprit. Érasme admira les mérites d'une pièce de vers 
latins dont il lui fit hommage. Bertholf voyagea en France, 
y fut admis à la cour et se mit, à Lyon, en rapport avec Ra- 
belais, dont le rapprochaient ses goûts et la causticité de sa 

(*) Van Ddyse, p. xvii. 

(*) Lappenberg, p. 403-411. — Van Duyse, p. m-x et xiii. 

(') Jeannet, Les aventures de TU Ulenspiègle. Paris, 1866, p. vi. 



152 LA SATIRE POPULAIRE. 

verve, si bien que l'auteur du Pantagruel vécut avec lui dans 
l'intimité pendant deux ans, se réjouissant de ses facétieuses 
excentricités. Ses poésies badines furent publiées vers 1530^ 
à Cologne, mais on n'en connaît jusqu'ici aucun exemplaire. 
Le philosophe français Charron aimait également Bertholf 
pour ses spirituelles réparties. On lui attribue à tort la com- 
position de deux histoires populaires flamandes : le Curé de 
Lapschure et Tyl Uylenspiegel. Peut-être s'est-on fondé sur la 
tournure railleuse de son esprit pour le gratifier de la pater- 
nité de ces ouvrages. Bertholf, qui était bossu et fort ami dé 
la dive bouteille, est une personnalité qui appartient plutôt 
à la tradition qu'à l'histoire Ç). 

Des sociétés de poètes dramatiques, dont l'organisation 
définitive ne remonte pas au delà du xv® siècle,, devinrent, 
sous la maison de Bourgogne, ces redoutables chambres de 
rhétorique répandues dans toutes les provinces des Pays-Bas 
et qui firent trembler le duc d'Albe lui-même. La poésie pas- 
sait ainsi des mains de la chevalerie et du clergé, qui s'en 
était principalement servi pour ses représentations bibliques, 
dans celles de la bourgeoisie et du peuple f). 

Les rhétoriciens [rederykers) se multiplièrent bientôt d'une 
manière incroyable, non seulement dans les villes, mais 
encore jusque dans les plus petits villages, et l'on serait forcé 
de conclure à une haute culture littéraire dans les Pays-Bas, 
si l'excellence des productions avait été dans une proportion 
quelconque avec le nombre des poètes f). 

Les rhétoriciens, en effet, n'éprouvaient pas le besoin 
d'une inspiration supérieure; ils ne voulaient pas même, 
comme les chroniqueurs et les moralistes, être utiles à leurs 

(') De Saint-Genois, Biographie nationale, t. II, i, p. 314. 

(*) Grimm, XJber den altdeutschen meistergesang, p. 156. — Hoffmann Fallers- 
LEBENSis, Horœ Belgicœ, t. VI, p. 211 et 212. — Willems, Belgtsch J^fuseum, 
t. IX, . 37 et 38. — De Clercq, Yerhandeling over den itivloed der vreentde letter- 
kunde op de Nederlatische, p. 76 et 77. — Van Kampen, Geschichte der vereinigt in 
Niederlande, t.I,p.315. 

(*) Van Kampen, p. 316. 



mmÈÊÊÊÈ 



LES CHAMBRES DE RHÉTORIQUE. i53 

conlemporains ; toute leur science consistait en jeux de mots 
et en rimes. Leurs diverses sortes de poésies étaient connues 
sous le nom de refrains, de ballades, de rondeaux, etc., 
toutes désignations d'origine française. Leurs chambres 
avaient des formes déterminées ; leurs chefs se prélassaient 
sous les glorieux titres d'empereurs etde.princes, sans dédai- 
gner, toutefois, les appellations bourgeoises de chefs-doyens, 
de capitaines, de facteurs, etc. Elles avaient aussi leur fiscal 
pour les amendes pécuniaires, leurs farceurs, chargés 
d'amuser les chambres et le public, et un porte-drapeau pour 
les occasions solennelles. Chacune d'elles avait son blason, 
ses insignes, ses devises. Les concours qu'elles établirent 
furent l'occasion de fêtes souvent luxueuses, de grandes réu- 
nions d'honmies et de démonstrations patriotiques. 

Leur organisation, qui remonte généralement aux xiv® et 
XV* siècles, avait été régularisée par une ordonnance de Phi- 
lippe le Beau, rendue en 1493, à Malines, dans une assem- 
blée générale de toutes les chambres de rhétorique de langue 
flamande. Une chambre souveraine de quinze membres fut 
instituée sous le nom de Jésus avec la fleur de baume, dont le 
chapelain du duc fut nommé chef suprême ou prince souve- 
rain. En 1505, cette autorité centrale fut transférée à Gand, 
et Philippe y fit ériger, pour la chambre, un autel dans la 
chapelle de Sainte-Barbe, dans la Cour du Prince. Maximilien 
confirma cet arrangement au nom de son petit-fils Charles 
(1510). 11 paraît qu'après les troubles de France et de Hoir 
lande, de 1481 à 1492, auxquels peut-être les rhétoriciens 
avaient pris part, les princes bourguignons avaient cherché 
à gagner ces sociétés, aussi nombreuses qu'influentes, en s'en 
faisant eux-mêmes membres, en leur donnant une forme 
régulière et en s'appliquant à les rendre le plus inoffensives 
que possible f). 

La protection accordée aux chambres de rhétorique par 

{*) Snellaert, Yerhandeling o-oer de nederlandsche dichtkunst m Belgie (Mém» 
cour, de TAcad., t. XIV), p. 152 et 153. — Van Kampen, p. 3)6 et 317. 



-■^^'■^1 



i54 LA SATIRE POPULAIRE. 



les ducs de Bourgogne fut cause que non seulement la 
langue française et l'esprit français y pénétrèrent par 
degrés, mais qu'en même temps, et surtout depuis le com- 
mencement du XVI® siècle, le goût de la poésie et du théâtre 
n'y fit que grandir. A Anvers, presque chaque rue avait son 
théâtre ; la Flandre et le Brabant étaient inondés de poètes, 
et cela s'explique : chaque chambre avait un facteur qui 
était son poète officiel et instruisait ses membres dans Fart 
de la rhétorique. Vers le milieu du xvi® siècle, Mathîas Cas- 
teleyn, d'Audenarde, publia à ce sujet un ouvrage spécial 
qui resta longtemps la législation de ce Parnasse : Y Art de la 
rhétorique, paru à Gand en 1555. La versification de sa Rhéto- 
rique pêche habituellement dans la mesure, et elle est chargée 
de barbarismes (^). C'est lui qui moralisa l'histoire de Pyrame 
et de Thisbé, en comparant Pyrame à Jésus-Christ, Thisbé à 
la nature humaine. 

Sous le titre de Ballades de Tournai^ Casteleyn avait publié 
des pièces de vers dans lesquelles il se moquait du roi de 
France, en lui faisant des compliments de condoléance sur 
la perte de Tournai, en 1521; et, dans ses chansons, il 
exaltait la gloire de la Flandre, la défaite des Français et le 
triomphe de Charles-Quint. Casteleyn était aussi facteur de 
la chambre de rhétorique la Marguerite (Kersauve) f). 

Casteleyn était à peine disparu du monde (1548) qu'un 
autre Audenardais, Van den Bussche, surnommé le Sylvain 
de Flandre f), se distingua dans le monde littéraire par ses 
vers français. 11 vivait à la cour de Charles IX et de 
Henri 111 (^). 11 était Français par ses chants, mais Belge par 
le cœur, suivant l'expression de Jean d'Aurat, le maître de 
Ronsard. Et, trois quarts de siècle après sa mort, Guillaume 

(') Snellaert, Yerhandeling f p. 150-158. — Biographie universelle, article 
Casteleyn. — Conf. Jonckbloet, l. l., p. 474 etsuiv. 

(') Van Cauwenberghe, Lettres sur Vhistoire cTAucle^iarde. Aiidenarde, 1847, 
p. 202. 
. (') Né vers 1535, mort vers 1585. 

(-*) Van Cauwenberghe, p. 203. 



CONCOURS DES CHAMBRES DE RHÉTORIQUE. tS5 

Colletet le salua du beau titre de prince deis poètes de sa 
nation f). 

Un ami de Casteleyn, le curé Walckens, d'Audenarde, s'est 
fait connaître par un poème sur la prise de sa ville natale 
par les gueux en 1572, poème en 167 strophes de huit 
vers f). 

Audenarde n'a pas seulement donné le jour à des rhéto- 
riciens, elle a encore produit un prédicateur célèbre, Jean 
Royard, frère mineur observantiti f), qui aA^ait fait une étude 
particulière du sens littéral de FÉcriture et qui passait à 
Anvers pour le plus grand orateur évangélique de la pre* 
mière moitié du xvi* siècle (^). 

Il y avait deux sortes de chambres : les unes libres, c'est-à- 
dire reconnues et favorisées par le gouvernement, les autres 
non libres, c'est-à-dire établies par des personnes privées, 
sans la connaissance du gouvernement. Ces dernières, sur- 
tout, jouaient le rôle que remplit de nos jours la presse 
périodique dans les pays constitutionnels ; elles attaquaient 
tout à la fois les abus de l'État et de l'Église. Sous ce rap- 
port aussi, on peut comparer les rhétoriciens aux poètes 
comiques d'Athènes ; il leur manqua une chose : la verve 
de la scène athénienne. Mais en mettant sur les tréteaux 
les prêtres et moines, en chair et en os, les rhétoriciens 
donnaient accès non seulement aux idées de la réforme, 
mais encore à celles de l'anabaptisme. La foule accourait 
pour assister à des représentations mythologiques, à des allé- 
gories, à des moralités (représentations sensibles d'une vérité 
morale), à des esbatements (comédies), à des farces, bouf- 
fonneries et prologues f). 

La plupart des morceaux que l'on couronnait dans les 
concours particuliers ou généraux étaient des ballades, 

(*) Helbig, Œuvres inédites d* Alexandre Sylvain de Flandre, p. vi et vu. 
(*; Van Cauwenberghe, p. 207. 

(3) Né à la fin du xv« siècle, mort à Bruges en 1547. 

(4) Van Cauwenberghe, p. 203-206. 
(^) Van Kampen, t. I, p. 317 et 318. 



1S6 LA SATIRE POPULAIRE. 

quelquefois des chansons. Parmi les premiers, plusieurs 
sont remarquables et revêtent les rythmes les plus savants, 
que Sainte-Beuve et Victor Hugo ont ressuscites de nos 
jours. 

Chaque année, les chambres ouvraient des fêtes auxquelles 
les chambres du pays étaient invitées par une carte, laquelle 
indiquait les sujets à traiter au concours et les prix destinés 
aux vainqueurs. Outre ces prix, il y en avait pour la société 
qui faisait son entrée avec le plus de magnificence, pour celle 
qui venait de la ville la plus éloignée, pour celle qui faisait 
la plus belle illumination ou le plus beau feu de joie; enfin, 
pour celle qui représentait la meilleure farce, moralité ou 
mystère. 

Voici un refrain composé au mois de mai 1477, par la 
chambre de Tournai ; il semble résumer en un trait énergique 
ce qui manquait à Charles le Téméraire : 

Bien commenchier et mieulx conclure (^). 

Voici une strophe de la ballade couronnée en 1487; elle 
rend assez vivement l'état du pays, rempli de troubles san- 
glants depuis la mort de Marie de Bourgogne : 

Dol, murdre et perdition 

Perchoit-on 
Jusques entre soer et frère, 
Et grîefve subvertion 

D'union 
De mal en pis persévère (*). 

Une de ces fêtes les plus célèbres fut celle qui eut lieu dans 
Anvers en 1561. La chambre des Violieren avait invité les 
villes flamandes à s'y rendre le 1^' août et à y apporter leur 
solution à cette demande : « Qu'est-ce qui incite le plus aux 

(') Ritmes et refrains tournaisiens, etc. (1477-1491). Société des Bibliophiles 
belges. NO 3, Mons, 1837. 

(*) Van Hasselt, Essai sur la poésie française en Belgique (Mém. cour, de 
l'Acad.), t. XIII, p. 139. 



Î-Vv 



PERSÉCUTIONS DES RHÉTORICIENS^ 157 

arts et aux sciences? » La chambre de rhétorique de 
Bruxelles, la Guirlande de Marie, obtint du magistrat un 
subside de 2,000 florins pour assister à ce concours ; elle y 
éclipsa toutes les sociétés par son luxe et sa magnificence. 
On évalua à 40,000 florins la dépense que lui occasionna 
cette fête. La chambre dite la Fleur de blé assista au haegspelj 
concours auquel cette ville avait invité les sociétés qui 
n*avaient pas voulu prendre part au précédent. La question 
proposée était ainsi conçue : « Quel est le métier qui, tout en 
étant le plus profitable et le plus honorable, est cependant 
peu estimé ? » La Fleur de blé remporta à la fois le prix de la 
plus belle entrée, du plus bel ébattement, du plus beau jeu et 
du plus beau personnage (^). 

Déjà Philippe le Bon avait voulu mettre un frein aux 
licences aristophànesques de ces républiques littéraires, fami- 
liarisées avec l'antiquité classique, mais où les fous jouaient 
un rôle considérable; c'est pourquoi il leur défendit en 1445 
de faire des refrains et des chansons satiriques. Cette défense 
était dirigée contre la faction nobiliaire des hoeks et contre 
celle des cabeliaux, qui, dans Harlem, n'avaient pas rougi de 
soumettre la duchesse Isabelle, femme de Philippe, et les 
dames de la cour, à des perquisitions corporelles, en ne 
respectant pas même leurs vastes robes traînantes. Le duc, 
pour étouffer leurs discordes sanglantes, voulut non seule- 
ment leur faire déposer les armes, mais encore les empêcher 
de se servir de la verve des rhétoriciens f). 

Philippe, toutefois, se montra plus sensé que Louis XI, qui, 
quelques années après, s'effrayant d'un autre genre de satire, 
fit pendre toutes les pies et autres oiseaux de cage de Paris, 
parce qu'on leur avait appris à chanter toute sorte de mots 
injurieux et autres qui auraient pu lui rappeler sa malen- 
contreuse aventure de Péronne. 

En 1565, la chambre des Violieren^estinsi un prix au 

(*) Henné et Wauters, Histoire de Bruxelles, t. II, p. 392 et 393. 
0) Van Kampen, 1. 1, p. 216 et 217. 



158 LA SATIRE POPfXAIRE. 

maître-fou, c'est-à-dire à celui qui ferait le fou de la manière 
la plus complète et la plus naïve, sans choquer la pudeur et 
sans tourner en ridicule des personnes connues. H est pro- 
bable que, dans cette occasion, le prix fut gagné par maître 
Jean Wielen Oomken. Du moins, il existe une médailk 
frappée cette année en son honneur. Il y figure revêtu d'un 
habit de rhétoricien et d'une écharpe, avec cette devise : 
Jan Walravens. Niet zonder tvielle, Oom^ c'est-à-dire : « Jean, 
fils de Walravens. Rien sans roue, mon oncle », et ave^ 
cette légende : Maître Oomken, prince couromté des docteurs à 
quatre oreilles. Aetatis 56. 1563. Parmi ces quatre oreilles, 
on comptait, sans doute, celles de la marotte de ces plaisants 
de profession f). 

Les chambres de rhétorique n'étaient pas disposées à sup- 
porter les velléités despotiques de Philippe le Bon. Les sujets 
de morale et de religion mis au concours ou en scène de- 
vaient nécessairement attirer l'attention ou les discussions du 
peuple sur ces graves matières et produire une indépendance 
de pensée et de langage qui, tôt ou tard, briserait les résis- 
tances. La réforme du xvi* siècle était depuis longtemps dans 
l'esprit des Flamands. C'était un feu qui couvait sous la 
cendre (^. Aussi Charles-Qjiint ordonna-t-il des persécutions 
sévères contre les rhétoriciens. L'un d'eux, de la ville 
d'Anvers, fut mis à mort en 1547, pour avoir écrit une 
ballade contre quelques faits et gestes des Frères mineurs; 
d'autres furent condamnés à des pèlerinages ou à des 
amendes honorables. L'empereur fit défendre quelques-unes 
de leurs représentations. Mais Charles, en ordonnant la tra- 
duction de la Bible en langue flamande (1548), stimula leur 
zèle sans le vouloir. 

Ils avaient produit, au xvi* siècle, des légions de libres- 

(1) Van Loon, Histoire métallique des XYII provinces des Pays-Bas, La Haie, 
1732-37, t. I, f. 62 et 63. -^Van Kampen, Beknopte geschiedenis der letteren en 
wetenschappen in de Nederlanden^ 1. 1, p. 37. — Snellaert, p. 150 et 169. 

(*) Van Kampen, p. 39et40. — Snellaert, p. 147 et 156. — Blommaert, Geschie- 
denis der Rhetorijhkamer de Fonteine te Gent. Gent, 1847, p. 15. 



HARDIES^ DES PIÈCES REPRÉSENTÉES. 1S9 

penseurs qui n'attendaient qu'un moment favorable pour se 
grouper autour d'un drapeau {% et cela non seulement dans 
les-provinces flamandes, mais encore dans le pays wallon f). 

En 1460, un pénitencier de Rome, devenu doyen d'Arras, 
imagina de frapper im coup de terreur sur les chambres de 
rhétorique de cette ville, qui menaçaient de discuter des 
matières religieuses. Il brûla comme sorcier un des rhéto- 
riciens et, avec lui, des bourgeois riches, des chevaliers 
mêmes. La noblesse s'irrita, la voix publique s'éleva avec 
violence et l'Inquisition fut conspuée et maudite f). 

Un des re/erj/w les plus curieux de ce temps-là racontait 
l'histoire de deux pères, l'un jeune, l'autre vieux, chargés 
tous les deux de réformer un couvent de jeunes religieuses. 
Suivant les ordres qu'ils ont reçus de leurs supérieurs, ils 
se rendent au monastère et exhortent les sœurS à éloigner 
les hommes, à renoncer résolument au monde et à ne placer 
leur amour que dans Jésus-Christ. Ils reçoivent pour toute 
réponse : «Ah çà ! pères, si vous n'avez pas autre chose à 
nous dire, délogez de céans le plus tôt possible, car nous ne 
voulons avoir rien de commun avec vous. » Le plus vieux 
des deux insiste en s'écriant : « Il faut vous réformer, 
renoncer au monde, dompter la chair, ne plus danser ni 
faire l'amour, ne plus faire de dons ni en accepter, mais 
porter tous les jours un chapelet en bois, baisser les yeux 
quand on vous regarde; point d'autre luxe qu'une pelisse de 
mouton, des chaussons et des souliers sans façon. » Il ne 
reçoit encore que la même réponse : « Tirez vos guêtres. » 
Le plus jeune, au contraire, prend la défense des reli- 
gieuses, qui, par reconnaissance, finissent par déclarer 

(') Kop, ScTiets eener geschiedenis der Redertjken, dans : Werken der maat- 
schappij der Nederlandsche Utterkunde, te Leyden, t. II, p. 215. 

O Annales du Rainant y par Vmchant. Mons, 1648, années 1431 et 1559; et 
DiEGERiCK, sur les chambres de rhétorique dTpres et de Neuve-Eglise. Annales de 
la Société d'émulation pour l'étude de THistoire et des antiquités de la Flandre, 
t. X, 2, p. 253-256. Conf. Ibid, sur celle de Nieuport, Lecluyze, t. III, 2, p. 220. 

(^) MiCHELBT, La Renaissance f p. cxin. 



160 LA SATIRE POPULAIRE. 

qu'elles renverront son collègue et qu'elles le garderont, 
lui, au monastère, où il verra quelle belle vie c'est la 
leur : Bien boire, bien manger et bien s'amuser Ç). 

Dans une autre pièce du même genre, on disait : « Dieu ! 
quelle vie mènent ces prêtres ! Et comme ils se moquent de 
nous ! Le vin, la bonne chère et les beaux habits, voilà toute 
leur pensée et toute leur occupation f) ! » 

Bien loin de se soucier du précepte si bien exprimé plus 
tard par Boileau : 

De la foi du chrétien les mystères terribles 
D'ornements égayés ne sont point susceptibles, 

les poètes flamands transportaient le catéchisme tout entier 
sur la scène. On en vit un exemple en 1496, quand les 
Violieren d'Anvers, voulant ouvrir un concours général de 
rhétorique, proposèrent pour un drame sérieux le sujet sui- 
vant : « Quelle est l'œuvre la plus merveilleuse que Dieu ait 
accomplie pour le salut de l'humanité? » Vingt-huit sociétés 
rivales répondirent par autant de mystères différents qu'elles 
vinrent jouer tour à tour. Six représentèrent la Passion^ 
cinq r Incarnation, trois le Verbe^ deux le Sacrement de l'aïUel, 
deux la Charité^ d'autres les Trois Vertus théologales^ la Péni- 
tence^ la Prédestination^ l'Ordre établi par la Providence^ la 
Grâce d'une bonne mort^ la Réconciliation de l'homme avec Dieu 
le Père par l'intervention du Christ et Notre formation à l'image 
de Dieu. Les chroniques du temps nous apprennent que le 
premier prix fut adjugé à la société de Lierre ; mais elles 
nous laissent ignorer si c'était le choix du sujet, la valeur des 
arguments f), le mérite du style ou le talent des acteurs qui 
avaient déterminé le don de la palme. Ce qui est certain, 



(<) Een Referijn van twee Pateren, etc. {Manuscrits de la BtbliotJièque de Bour- 
gogne , n® 10946.)— WiLLEMS, Belgisch Muséum, t. IX. 

(*) MoNE, Uebersicht der Niederldndischen Volksltteratur. Tttbingen, 1838, 
p. 299 et 300. 

(') La société avait répondu : La mort de Notre Seigneur. 



l'homme mourant. 16t 

c'est que le catholicisme souffrait beaucoup cTêtre ainsi trans- 
porté sur la scène; car les farces qui succédaient aux pièces 
sérieuses roulaient d'ordinaire sur quelque aventure ignoble 
où le mauvais rôle était souvent donné à des moines (^). 

Plus tard, lorsque les doctrines de la Réforme eurent 
pénétré dans les diverses contrées de l'Europe, les rhétori- 
ciens contribuèrent puissamment à les répandre parmi nous. 
Dans un immense concours qui eut lieu en 1559 f), à Gand, 
ils représentèrent l'homme mourant en proie aux mauvaises 
passions et que Ton excitait à mettre sa confiance dans la 
miséricorde de Dieu, dans la mort du Sauveur, sans ajouter 
aucune foi aux doctrines humaines, aux indulgences, aux 
pèlerinages et aux œuvres de la religion catholique f). 

La question proposée était celle-ci : Qu est-ce qui donne le 
plus de consolation à rhomme au moment de la mort ? La Fontaine 
de Tirlemont concourut avec une satire mordante contre les 
ordres religieux, et conçue dans les opinions luthériennes (^). 
Huit personnages, la plupart allégoriques, y figuraient, à 
savoir : Cour propice, Intelligence aimable. Bienveillance honnête. 
Homme mourant. Hypocrisie, Vain Propos, Sens scriptural et 
Démonstration figurée. Dans un long prologue. Cour propice. 
Intelligence aimable et Bienveillance honnête^ après avoir exposé 
à l'auditoire les motifs qui ont engagé la Fontaine de Tirlemont 
à répondre à l'appel des rhétoriciens de Gand, forment 
des vœux pour la prospérité des magistrats de cette ville, 
qui ont montré tant d'empressement pour assister à cette 
fête. Les trois interlocuteurs finissent par exprimer l'espoir 
de conserver la bienveillance de leur auditoire. Après ce pro- 
logue, qui a toutes les allures du poème lyrique et qui, 

(«) Reciie nationale de Belgique, t. VIII, p. 231 et 233. 

(') Kop, l. c, p. 242-245. — La société de Messines s'y distingua particulièrement. 
(Voy. Kop, l, l., 245-247.) — Conf. Vanderhaeghex, Bibliographie gantoise, 
Gand, 1858, 1. 1, p. 62 et 63. 

(^) Snellaert, Yerhandeîing, p. 161. — Blommabrt, p. 52. -— Cornelissen, 
Over den oorsprofig der rederyhhamers. Gent, 1813, p. 28. 

(*) Bets, Histoire de la ville de TirlemoiU. Louvain, 1816, t. II, p. 42 et 43. 

T. II. 11 



162 LA SATIRE POPULAIRE. 

sans doute, a été goûté, YHomme mourant arrive snr la scène* 
Les premiers personnages, gais et bruyants, ne s'étaient 
guère exprimés qu'en petits vers. UHomme mourant se sert 
du traînant hexamètre pour se plaindre du malheureux sort 
des enfants d'Adam, condamnés à mourir en expiation de la 
faute de leur premier père. Cependant, comme tous doiv^it 
faire le saut périlleux, il finit par se résigner et par chercher 
des consolations dans les enseignements du christianisme» 
Son long monologue est interrompu par l'arrivée d'Hypocrisie 
et de Vain Propos ^ qui, habillés en moines, viennent consoler 
le moribond. Ils lui disent que, pour décéder sans crainte, 
il n'a qu'à revêtir leur costume; pour cela seul, il ira droit 
au ciel. Mais, comme ils portent des habits de deux ordres 
différents, chacun de ces acteurs s'évertue à défendre la 
supériorité du sien et à discréditer la règle de l'autre. Il en 
résulte un grand embarras pour le mourant, qui finit par les 
chasser tous les deux (^). 

Après un nouveau monologue, dans lequel le mourant 
paraphrase le Credo, on voit venir Sens scriptural et Démons- 
tration figurée^ deux personnages représentant des prédicants 
luthériens. Leur présence effraye d'abord le moribond. Ils 
se hâtent de le rassurer, en lui faisant comprendre qu'ils 
ne se sont rendus auprès de lui qu'en vrais amis, pour lui 
apporter des consolations. S'autorijsant de citations de la 
Bible, ils l'engagent à se jeter dans les bras de cette misé- 
ricorde divine qui a pardonné à David, aux habitants de 
Ninive, au prince des apôtres et aux autres pécheurs sem- 
blables. Le mourant finit par obéir à leur conseil et récite 
des vers dans lesquels, plein d'espérance dans le Dieu de 
toute miséricorde, il remet, calme et paisible, son esprit 
entre ses mains. 

La prière se termine par un court épilogue, où Sens 
scriptural et Démonstration figurée engagent le public à 

(*) Analyse de la pièce, par M. Bets, /. c, p, 43 et 44. 



SUPPRESSIOIH I>£S CHAMBRES D£ RHÉTORIQUE. 163 

faire, à la dernière heure, comme le héros du drame f). 

Une foule immense avait assisté à cette représentation, 
donnée en plein air, relevée par un grand luxe de costumes 
et égayée par des intermèdes burlesques. Toute cette fête 
avait duré du 23 juin au 12 juillet. Presque aussitôt après 
éclata cette mémorable insurrection gantoise qui força 
Charles-Quint à accourir d'Espagne pour la dompter f). 

Les tendances réformistes des rhétoriciens leur portèrent 
malheur : successivement persécutés par Charles-Quint, par • 
Philippe II f) et par le duc d'Albe, ils furent enfin supprimés 
par Alexandre Farnèse, duc de Parme (^). Ils n'avaient cepen- 
dant jamais attaqué la base fondamentale de la religion chré- 
tienne, car ils plaçaient constamment le Christ au-dessus de 
tout f). 

Une collection de leurs principaux jeux de moralité {spelen 
van sinne) avait été imprimée à Gand en 1539, et répandue 
dans la Flandre. Mais bientôt on découvrit qu'elle était 
imprégnée d'hérésies, ce qui la fit dénoncer au pouvoir par 
les inquisiteurs j un édit impérial, publié en septembre 1540, 
en défendait la lecture et la vente, ainsi que celles de 
quelques autres ouvrages réprouvés. C'est la première série 
de YIndex belge^ qui grossit considérablement dans la suite f). 

{*) Bets, p. 45. 

(') Van derMeersch, Mémoire Justificatif du magistrat d^Audenarde, Gand, 1842, 
p. Tm. 

(*) Ordinairement, on se bornait à saisir leurs pièces. Noiv Archives du royaume, 
pièces du xvi* siècle, vol. I,.f. 116. 

(*) Dans les lettres de pardon que le duc de Parme accorda, au mois de mai 1584, 
à la ville de Dunkerque, on lit : •« Attendu qu'il s'est reconnu, par expérience, que les 
chambres de rhétorique estans en plusieui's villes de par deçà, non seulement estj-e 
inutiles, mais aussi occasion d'oisiveté à plusieurs esprits légiers, adonnez à nou- 
velles et pernicieuses opinions, dont sont procédez plusieurs scandales, mauvaises 
édifications et erronées doctrines, celles qui existeroient À Dunkerque sont abolies, 
et leurs biens appliqués au Jfisc. — Gachard, Rapport sur les Archives de Lille, p. 25. 

(*) Blommaert, p. 29 et 30. — Conf. une étude sur les chambres de rhétorique, 
par Onésyme Leroy, dans les Archives historiques etlittéraires du nord de la France 
et du midi de la Belgique, t. IV, nouvelle série, p. 101 et suiv. 

(®) Van der Meersch, Mémoire justificatif du magistrat d'Audenarde, p. vu. 



i64 LA SATIRE POPULAIRE. 

II est vrai que parfois il y avait dans ces jeux des mor- 
ceaux d'une violence inouïe « contre la prostituée de Babel, 
ivre du sang des martyrs ; contre le siège babylonien de la 
pestilence; contre le grand antechrist. Fauteur de tous les 
péchés f) ». Il est vrai aussi que dans quelques-uns, comme 
ceux de Corneille Éveraert f), il y avait des traces visibles des 
doctrines théologiques de Luther f). Mais ce fut en vain que 
Tautorité proscrivit les spelen van sinne^ que, sous des peines 
sévères, elle réitéra à tout facteur, orateur ou poète en titre; 
des chambres de rhétorique la défense de parler en public 
sans le consentement des échevins et sans examen préalable 
de leurs œuvres ; ce fut en vain qu'on livra au bourreau le 
poète Pierre Schuddematte pour avoir composé une ballade 
« contre quelques cas commis par les cordeliers », nul 
frein ne pouvait plus désormais arrêter l'intelligence 
humaine (^). 

Mais plus les temps devinrent perplexes, plus le gouverne- 
ment se montra rigoureux pour les rhétorieiens. En 1560, la 
chambre de Gand fut obligée de retirer son programme du 
concours; en février 1565, le Landjuweel d'Anvers ne put 
avoir lieu qu'après de longues négociations avec le pouvoir. 
En 1562, la Fleur de blé de Bruxelles, ayant proposé la ques- 
tion de savoir ce qui pouvait tenir le pays dans la tranquil- 
lité, une des chambres de Lierre remporta le prix ; mais les 
sentiments libéraux dentelle avait fait preuve dans sa réponse 
lui suscitèrent à la fois le mécontentement du magistrat et 
des autres chambres de cette ville f). 

Le prince d'Orange, Guillaume le Taciturne, avait accepté 
le titre de prince des Violieren d'Anvers, et quoique cette 

(*) WiLLEMS, Belgisch Muséum^ t. X, p. 325. 

Y) Établi à Bruges dé 1509 à 1533. 

(3) Van Dale, Bydragen toi de oudheidhunde en geschiedenis van Zeeicwsch 
Ylaenderen, t. V, p. 311-329,,et ibid,. Van Vloten, t. VI, p. 226*237, 328-337. 

(*) Henné, t. IX, p. 63. 

(5) Van Duyse, Yerhandeling over den driecoudigen invloed der redei*ykkamers, 
p. 128 et 129 du t. XI coll. in-8<* des Mém, cour, de VAcad, de Bruxelles, 



SUPPRESSION DES CHAMBRES DE RHÉTORIQUE. W5 

chambre fût très catholique, elle ne manqua pas d'exciter 
des soupçons de toute espèce. La présidence du prince 
lui valut de nombreuses adhésions de gentilshommes et 
d*hommes politiques et jeta sur elle un grand éclat. Ce fut 
pour ce motif qu'à la fin de septembre 1565, elle fut forcée 
de renouveler son serment de fidélité au roi. Ses membres, 
du reste, faisaient une active propagande de la Bible et en 
représentaient les principales scènes sur les planches de 
leurs théâtres. Aussi encoururent-ils plus tard la disgrâce du 
duc d'Albe, et le nom de leur principal protecteur fut pour 
beaucoup dans la cruauté du proconsul contre Van Straelen, 
bourgmestre de la ville, violences qui déterminèrent un 
grand nombre de rhétoriciens à émigrer et à grossir les rangs 
de leurs compatriotes réfugiés à Franckenthal, Cologne, 
Wessel, Emden, Londres et Norwich (^). 

Lorsque, plus tard, le duc d'Albe restitua à Malinès les pri- 
vilèges dont il l'avait dépouillée en 1572, il en excepta for- 
mellement la chambre de rhétorique f). 

Les chanibres de Hollande rivalisaient avec celles de 
Belgique dans leur ardeur à faire connaître au peuple les 
abus de l'Église et l'iniquité des persécutions religieuses f). 
Ce fut la chambre de Flessingue qui se distingua le plus par 
son esprit de libre examen ; les autres chambres des pro- 
vinces septentrionales Timitèrent. Leurs membres ne ces- 
saient de mettre en scène le clergé, non sans s'exposer à la 
colère des magistrats (^). 

Les Fontainistes de Gand avaient embrassé avec chaleur les 
principes de la révolution du xvi* siècle ; à l'époque de la 
Pacification (1576), quand les patriotes faisaient le siège 
de la citadelle de Gand, les bannières de ces rhétoriciens 
s'unirent souvent aux drapeaux des métiers et des confréries. 

(*) Van Duyse, p. 131. — Snellaert, Histoire, etc., p. 91. 

(2) Van Duyse, p. 131 et 132. 

(*) Wagenaar, Yaderlandsche Historié, Amst. 1752-39, t. VI, p. 70. 

(*) Van Duyse, p. 45. 



166 LA SATIBE POPULAIRE. 

Lorsqu*en 1577, le prince d^Orange, salué mwaert ou pro- 
tecteur de la patrie, fit son entrée solennelle à Gand, le^ 
mêmes rhétorîciens allèrent au-devant de lui pour réciter en 
son honneur des drames joyeux et des jeux de moralité; des 
jeunes filles, figurant les Grâces et les Muses, chantaient les 
exploits du prince, et une d'entre elles, qui représentait la 
pucelle de Gand, lui offrit un cœur d'or f). 

Si les rhétoriciens exerçaient urne influence prépondérante 
sur l'état politique et religieux du pays, leur action fut égale- 
ment puissante sous le rapport littéraire ; mais, malheureuse^ 
ment, elle fut aussi, sous ce rapport, extrêmement préjudi- 
ciable. La maison de Bourgogne ne comptait que des princes 
français ; à la cour, on ne parlait que français, et comme 
cette langue avait fini par prédominer dans les provinces 
wallonnes et par devenir populaire dans lé sud-est de la 
Flandre, les hautes classes se modelèrent peu à peu siir les 
usages de la cour, et si elles conservaient encore la langue 
flamande, ce n'était pas sans un énorme mélange de mots 
français, surtout en Flandre et en Brabant, où résidait la 
cour. Les rhétoriciens, et particulièrement ceux qu'on disait 
libres, c'est-à-dire ceux de la cour, mettaient de la vanité à 
se signaler par des manières de parler précieuses et recher- 
chées, de sorte que la langue flamande atteignit insensible- 
ment un degré de corruption jusqu'^alors inconnu f). 

Au moyen âge, les chants religieux étaient relégués dans 
les couvents et les églises; mais lorsqu'on eut commencé à 
lire la Bible dans les langues modernes, ces chants péné- 
trèrent tous les jours davantage dans l'intérieur des fomilles. 
Les femmes elles-mêmes substituèrent les évangiles à l'his- 
toire de Saladin et de la belle Marie de Nimègue, qui avait 

(*) CoRNELissEN, p. 26 et 27. — Van der Meersch, Kronyk der red^iykkamers 
' tan Audenarde, Gent^ 1844. — Cette cbambre^datait du commfiaicemeiit du %y^ siècle. 

(*) Van Kampen, t. I, p. 318 et 319, d'après Kops, l. c, — De Clercq, p. 77-98. 
— Ypey, Behnopte geschiedenis der Nederkmsche taie. Utrecht, 1812, t. I, 
p. 362-367. —Van Wyn, Eistorische Avendstonden. Amst., 1800, t. I, p, 347-359. 



LES SOUTERLIEBEKENS*. 167 

firéquenté le diable pendant sept ans. Chaque maison avait 
ses chœurs de chant où Ton priait Dieu de délivrer le monde 
de la tyrannie pontificale; et pour initier plus facilement le 
peuple à ce nouveau mode de propagande, on les régla sur 
des airs connus de chansons mondaines. Quelques-uns de ces; 
chants notaient que des traductions rimées des psaumes. 

Un gentilhomme patriote, Guillaume Van Zuylen Van Nye- 
velt^ en avait édité une collection à Anvers en 1540 (^). Ces 
mélodies, si gaies, appelées souterliedécenSy qui retentissaient 
dans les banquets solennels et dans les bruyantes réunions 
nocturnes, excitèrent plus d'une fois les colères et les 
récriminations du pouvoir, sans doute parce qu*on y mêlait 
les^ psaumes traduits par Marot et par Théodore de Bèze, le 
fougu^ix disciple de Calvin (^. 

Les souterliedekens, dont. Van Zuylen se fit l'éditeur, avaient 
été composés depuis que le psautier allemand avait été 
imprimé à Anvers, c'est-à-dire depuis 1526. Les rhétoriciens 
avaient eu une large part dans leur rédaction d'après le texte 
hébraïque de l'Écriture et les explications de saint Augustin, 
de saint Hilaire et d'autres Pères. Dans les provinces wal- 
lonnes, on chantait les psaumes de Marot et de Th. de Bèze, sur 
des airs populaires. Il y en eut une édition à Anvers, en 1555. 
Au commencement, ils étaient chantés par les catholiques 
aussi bien que par Les protestants; mais ils devinrent suspects 
lorsqu'on y introduisit les formulaires de Calvin f). Plus 
tard, en 1565, Lucas d'Heere, peintre, poète et, pendant la 
révolution, favori du Taciturne, publia à Gand les psaumes 
de David traduits et chantés d'après Marot, qui, ainsi que les 
souterliedekens, furent défendus par le synode de Malines 
en 1570 (^. 

(*) Van Iperen, Kerhelyke Historié van het psàlmgezang, Amst., 1T77, t. I, 
p. 101. 

(*) MtmcH, NiêderlàndiscKês Muséum. Cartsrohe, 1837, t. I, 4« cahier, p. 3-5. 
— Snellarrt, p. 189-193. — Sacher-Masoch, Ber Atifstand in Gent unter 
K. Cari. y. Scbaffhausen, 1857. p. 31. 

(8) Van Iperen, p. 107-109. 

W ID., p. 137. ^ 



168 LA SATIRE POPULAIRE. 

Mais la vraie sphère d'activité des chambres de rhéto- 
rique était toujours le théâtre. Ce fut, en effet, par ce 
moyen qu'elles exercèrent une heureuse influence sur l'esprit 
national; quoiqu'elles eussent leurs pièces bouffonnes^ les 
productions les plus graves conservèrent toujours le premier 
rang, grâce sans doute h l'intelligence de ceux qui savaient 
les représenter. La scène, qui devint de plus en plus popu- 
laire, ne cessa point d'offrir des tableaux virils, où la foule 
s'inspirait de grandes pensées et que l'histoire devra compter 
parmi les éléments de notre antique civilisation. Aussi 
n'est-ce pas sans motif que leurs représentations théâtrales 
paraissent avoir été chères à nos aïeux. Il est peu fait men- 
tion dans nos annales de leurs rimes et de leurs refrains; 
mais leurs concours dramatiques y sont enregistrés comme 
des événements mémorables. On ne saurait croire combien 
ces solennités littéraires avaient de retentissement. 

Les communes du second et du troisième ordre imitaient 
le spectacle qu'avaient donné les grandes villes, et les scènes 
jouées d'abord à Tombre du beffroi s'y représentaient au 
pied de chaque modeste clocher de village. C'est un fait 
généralement reconnu aujourd'hui que nulle part, pendant le 
moyen âge, le drame n'obtint plus de splendeur et ne jouit 
d'une faveur plus soutenue ; le goût particulier des Belges 
pour tout ce qui parle aux yeux les rendait plus sensibles à 
ces tableaux animés, et ils se plaisaient à les entourer d'une 
niagnificence proportionnée à leur enthousiasme et à la 
richesse du pays (^). 

Les représentations des rhétoriciens étaient sérieuses ou 
comiques; les premières portaient le nom de jeux de sens 
{spelen van sinne)^ les autres celui d'ébattements. Dans un 
de ces jeux, qui avait pour but de montrer ce qui excite le 
plus l'homme aux arts, les personnages étaient allégoriques 
et représentaient le cœur qui désire, l'esprit de sagesse, 

(*) Revue nationale de Belgique, t. VIII, p. 228. 






J.-B. IIOUWAERT ET P. DE DIEST. 169 

rinclination naturelle, l'homme, le travail, l'espoir de par- 
venir, la crainte de la honte et l'honneur. A rouvérture du 
premier acte, on voyait le Cœur qui désire, sous la forme 
d'un homme comme il faut, assis sur un siège et récitant un 
long monologue dans lequel il se plaignait de son abandon. 
Là-dessus apparaît l'Esprit de sagesse, sous la figure d'un 
ange avec des ailes et le caducée de Mercure à la main. Dans 
un autre acte, l'Homme est endormi dans la chaire de l'igno- 
rance. Deux femmes, l'Inclination naturelle et le Désir de la 
science, se disputent entre elles jusqu'à ce qu'il se réveille 
et leur demande ce qu'il leur faut. Dans le dernier acte, 
l'Esprit de sagesse et le Cœur qui désire tranchent tout en 
disant : « N'est-ce pas la louange, l'honneur et la récom- 
pense qui excitent le plus aux arts? (^) » 

Sur la même scène, où figurait Caron, le batelier de 
l'enfer, Mars et Vénus, Jupiter et lo faisaient l'amour, et 
l'on regardait, en versant des larmes, Énée et Didon. On 
admirait encore le couple malheureux de Pyrame et Thisbé, 
le Faust et la Marguerite de ce temps-là f). 

Parmi les poètes auteurs de jeux de sens, il faut citer 
encore Jean-Baptiste Houwaert, de Bruxelles, qui joua un 
certain rôle dans la révolution et termina ses jours à Saint- 
Josse-ten-Noode, où se trouvent sa tombe et celle de sa femme, 
derrière le chœur de l'église f). 

Mais le premier de tous les poètes dans ce genre fut 
Pierre de Diest, qui parait avoir vécu au commencement du 
xvi^ siècle et dont une pièce, Homulus, remporta le prix dans 
un concours à Anvers. Son héros est un don Juan qui fait 
pénitence au lit de mort, sans pouvoir s'abstenir d'injurier 
encore ces papalins qui « l'ont trompé si longtemps ». « Ce 
que j'ai, continue-t-il, est pourtant à moi. Pourquoi donc 
serais-je obligé d'en rendre compte à Dieu? » 

(*) Snellabrt, Yerhandéling^ p. 165-168. 

(2) Id., ibid,, p. 169. — Sacher, p. 32. — Conf. Jonckblokt, l, c, p. 440 et suiv. 

p) Henné et Wauters, Histoire de Bruxelles, t. ïfl, p. 601 et 602. 



170 LA SATIRE POPULAIRE. 

Toute cette pièce était bien conduite et rédigée dans un 
style plein de vigueur f ). 

Les jeux de sens de Tannée 1539 prouvent aussi que les 
rhétorîciens professaient déjà les principes fondamentMix de 
la réforme, et notamment le libre examen du texte de la 
Bible. Les refrains de cette année furent très acOTbes contre 
les hypocrites « qui juraient d'être purs et pourchassaient les 
femmes ; qui faisaient semblant d'être humbles et rech«* 
chaient les honneurs, les beaux chevaux, les somptu^ix 
festins, s'habillaient comme des princes et priaient Dieu avec 
des momeries (*) ». Ces jeux furent mis à l'index et con-i 
danmés au feu; mais ils furent réimprimés en Allemagne- et 
de là répandus partout. En Flandre, néanmoins, on continua 
de déployer les mêmes rigueurs, et de plus grandes encore ; 
à Gand, un patricien, Jean Utenhove, fut banni, et ses biens 
furent confisqués, pour une pièce hérétique de sa composition, 
représentée sur le territoire de Sottegem (juin 1545}. Réfugié 
dans Emden,il y fit une traduction des psaumes, qui parut 
en 1557 et en 1561, et d'une manière complète, en 1566, à 
Londres f). 

Dans une réponse de la chambre de Leyde à une question 
mise au concours par celle de Rotterdam, non seulement le» 
pèlerinages, mais encore les canonisations par le pape étaient 
attaqués {*). 

En 1559, défense de répandre, chanter ou jouer chan«>ns 
et ébattements sans autorisation préalable. Dès ce moment, 
on rechercha inquisitorialement les opinions religieuses des 
rhétoriciens, et même, l'année d'après, un d'entre eux, Guil- 
laume Touwaert Cassererie fut, malgré son âge de 80 ans, 
secrètement décapité dans Anvers , parce qu'il possédait 
quelques livres défendus f). 

(*) Snellaert, p. 174. 

(*) Voy., pour plus de détails, Jonckblokt, L c, p. 450 et suiv. 

(3) Van Duyse, p. 147-151. — Snellaert, Histoire, p. 91 et 92. 

(*) Id., p. 163. 

(*} Van DlrrsR, p. 167. 



GORNEaLE ETl^tÂERT. 171 

Les drames destinés aux concours étant des réponses aux 
questions données, leur nombre s'accrut considérablement^ 
et chaque chambre eut son répertcHre. Ces divers répertoires 
sont généralement restés inédits, et même la plupart des 
auteurs des pièces publiées ne sont connus que par leur 
devise. Parmi ceux qui ont écrit des pièces allégoriques au 
XVI* siècle, on cite Ryssaert van Spiere, d'Audenarde, et 
Guillamne Van Haecht, d'Anvers (^. 

Oa peut indiquer encore comme tombés dans le même 
ouUi les auteurs des esbattements^ les satiriques par excelr 
l^ace, les continuateurs de la farce du moyen âge, parfois 
plus spirituelle, plus mordante, mais tout aussi peu pudique. 
La domination boui^iignonne n'introduisit aucun change- 
ment sous ce rapport. Les pièces de Corneille Everaert, qui 
écrivit entre les années 1509 et 1551 pour le théâtre des 
Brie Sanctmnen, de Bruges, sont des fabliaux mis en action c 
il y règne parfois une licence étonnante. 

Nos aïeux avaient d'autres idées que nous sur le théâtre : 
ils y représentaient le scandale, le vice, dans toute leur nu- 
dité, en les montrant à travers le prisme de la satire et du 
burlesque ; mais à la fin de la pièce arrivait l'application 
morale. Les modernes, au contraire, veulent qu'on les amuse 
sans leur faire Fapplicatîoii du sujet f). 

Les pièces d'Everaert^ restées inédites, sont au nombre de 
Irattte, presque tcms ébattements, entremêlés de quelques 
sfekn van mine et de jeux de table {tafelspelen)^ petites pièces 
que l'on représentait dans les festins, compositions de diverse 
nature, empreintes souvent des opinions politiques et reli- 
gieuses prédominantes (^. 

Longtemps l'opinion a prévalu que les chambres de rhéto- 
rique étaient uniquement composées de savants qui s'occu- 
paient de littérature et faisaient déclamer ou déclamaient 

(*) Snellaert, Etstotre, p. 79. 
(») rD.,î&ïcf., p. 79et80. 
(») Id., p. 80 et 81. 



172 LÀ SATIRE P0PI7LAIRE. 

eux-mêmes leurs œuvres sur un théâtre, en même temps qu'on 
y exécutait les ébattements^ Ces compagnies étaient le plus 
souvent formées de gens de métier : c'étaient les bouchers, 
les drapiers, les sayeteurs qui se chargeaient des représenta- 
tions théâtrales des rhétoriciens (^). 

Au surplus, l'engouement pour ces représentations était 
extraordinaire; ainsi, en 1558, à Dunkerque, quelques 
semaines seulement après la rentrée des habitants dans leur 
ville abandonnée et à demi ruinée, les jeux de rhétorique se 
faisaient au milieu d'une foule qu'on n'avait paa vue aupa- 
ravant. Le pouvoir ombrageux de Philippe II les défendit 
l'année suivante; mais les habitants n'en tinrent pas compté, 
et les représentations dramatiques furent continuées jusqu'il 
1583 f), où la politique cauteleuse d'Alexandre Farnèse, 
beaucoup pljis perfide et plus désastreuse que celle du duc 
d'Albe, les supprima complètement par un de ces décrets 
avec lesquels sa main de velours tuait la liberté. 

Si, du théâtre, on porte ses regards sur cette autre forme 
poétique tant cultivée par les rhétoriciens, le refrain, on voit 
cette même tendance à s'assimiler l'esprit du temps. Le 
refrain, manifestation plus individuelle, n'avait pas besoin 
du concours de plusieurs personnes pour se faire comprendre. 
Les pièces de théâtre étaient pour la plupart favorables à la 
réforme, tandis que le refrain, sans être exclusivement à 
l'avantage de Rome, eut de rudes jouteurs au service de la 
cause pontificale; et si, en général, le refrain catholique ne 
l'emporta pas sur le refrain réformiste, au moins il lutta avec 
succès, et Anna Byns f) est reconnue comme s'étant digne- 
ment placée à la tête des poètes de la première moitié du 
XVI® siècle, par la vigueur de la diction, la pureté du style 
et l'harmonie des vers. Anna Byns, femme d'une dévotion 

(*) Db Vigne, Mœurs et usages des corporations des métiers, Gand, 1857, p. vn. 
(•) Carnel, Annales du Comité flamand en France (1855), p. 76. 
(3) Voir CoLLAES, dans De Dietsche Warande, t. VII, p. 40-70. — Jonckbloet, 
Geschiedenis der nederlandsche letterkunde, i, I, p. 486 et suiv. 



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ANNA BYNS. 173 

ardente, après une vie orageuse f), était devenue institutrice 
à Anvers, sa ville natale, où elle mourut vers le milieu du 
siècle, dans un âge avancé. Elle était Foracle des catholiques, 
qui lui donnèrent le nom de Sapho brabançonne, bien qu'à 
leur point de vue elle méritât celui de Madeleine repentante. 
Ils traduisirent ses vers en langue latine et réimprimèrent 
ses oeuvres pendant un siècle et demi. 

Toutefois, malgré sa violence contre les hérétiques, Anna 
Byns appartenait à la vieille école des mystiques de l'opposi- 
tion. En se prononçant contre « la secte maudite de Luther », 
elle n'en reconnaît pas moins, comme les seules ancres de 
salut. Dieu et les mérites et la grâce du Christ. Dans ses 
refrains, elle ne ménage pas non plus les vices du clergé de 
son temps : « Maintenant, dit-elle, l'Église est pleine de con- 
fusion et de trouble ; mais il n'en fut pas ainsi lorsque les 
abbés demeuraient dans des antres, comme des souris dans 
des trous. Aujourd'hui, ils se prélassent dans des palais^ 
vivent dans l'abondance, roulent à cheval dans le monde, se 
livrent à ses distractions et à ses plaisirs, sans réfléchir 
que quand les bergers s'égarent, les loups enlèvent les 
brebis. »- 

Mais, quand il slagit de Luther, Anne est impitoyable : 
<c Les partisans du moine renégat n'adorent que Mammon ; 
ils veulent anéantir la croix, plient les genoux devant Bacchus 
et Vénus, se vautrent dans l'ordure, croient entrer dans le 
royaume des cieux en chantant et en dansant, et ont l'impu- 
dence de se dire les seuls vrais chrétiens. Comme leur esprit 
et leur cœur ne connaissent que Jésus-Christ, ils verraient 
avec plaisir la destruction des saintes images et des statues. 
Tous ceux qui refusent de danser aux sons du fifre de leur 
maître ne sont que des vauriens... L'impiété triomphe, la 
vertu succombe, la vérité est persécutée et la foi chan- 
celle f). » Anna Byns avait une amie qui partageait tous ses 

{•) Voir les preuves dans Jonckbloet, L c, p. 481-486. 
(*) Apud WiLLEMS, Ve9^handelinff, p. 228-233. 



174 LA SATIRE POPULAIRE. 

sentiments, Rosine Goleners, de Termonde. Cette femme ne 
savait ni lire ni écrire, mais la nature l'avait faite poète, et 
elle dictait ses vers, qui coulaient de la même source que 
ceux d'Anna {^). 

Quels que fussent d'ailleurs le talent et le mérite d'Anna 
Byns, elle est loin de cette autre Sapho, d'origine anver- 
soise f), la brillante Anne-Marie Schuurman, qui, à trok 
ans, savait déjà lire, à sept ans, commençait à parler latin; 
^ui apprit successivement le hollandais, l'allemand, le fran* 
çais, l'anglais, l'italien, le grec, l'hébreu, le chaldéen, le 
syriaque, l'arabe, en attendant qu'elle pût y joindre le sama^ 
ritain, l'éthiopien et le persan. 

Cette femme remarquable parvint à s'approprier tous les 
«ecrets de l'éloquence et de la philosophie. Elle excella éga- 
lement dans la poésie, et les épigrammes latines qu'elle 
écrivit ont ce cachet de causticité qui rappelle la malignité 
de Catulle et de Martial. 

Mais le but principal de ses études fut une connaissance 
approfondie de l'Écriture sainte et de la théologie, suivant 
les doctrines du protestantisme, sans toutefois renoncer aux 
subtilités scolastiques du moyen âge. Aussi fut-elle l'admira- 
tion des plus grands savants de son siècle, des Vossius, des 
Saumaise, des Spanheim, des Gassendi et de bien d'autres. 
La reine de Pologne, Louise-Marie de Gonzague, l'honora de 
sa visite et fut émerveillée de sa conversation. Celle de Bohême 
^t la princesse Louise, sa fille, qui se faisaient gloire d'être 
savantes, entretenaient avec elle une active correspondance. 
Mystique comme Anna Byns, Anne-Marie Schum^man finit 
par se dégoûter de la scolastique, prendre en pitié les 
sciences, dédaigner sa religion et, à la manière du Français 



(*) Van Duyze, Belgisch Muséum, t. II, p. 93-101. 

(*) Son grand-père était noble et natif d'Anvers, d'où il arait. été forcé d'^migrer 
pour cause d'hérésie. Anne-Marie naquit à Cologne en 1607 et alla s'établir avec son 
père à Utrecht. 



LE GHA&TfiEUX J£AN MOEOGOURT. 175 

Lâbadie, fameux visionnaire de son temps, « elle se con- 
tenta de la lumière interne f) ». 

Ce que cette femme ingénieuse a produit dans les arts 
n*est pas moins estimable : elle jouait du luth, dessinait au 
crayon et à la plume, gravait sur cuivre, au burin, à l'eau- 
forte, et sur verre avec le diamant ; elle travaillait fort nette- 
ment en bois; jetait des figures en fonte et en cire. Après 
avoir fait le portrait de ses parents en miniature, elle fit de 
même le sien à Taide d'un miroir, puis le grava et l'envoya 
à quelques dames de ses amies, en y ajoutant des vers de sa 
composition. Elle mourut à Utrecht en 1678. 

Un poète toumaisien, le chartreux Jean Morocourt {Moro- 
curtius), traita aussi Luther avec une grande acrimonie. A 
Fimitation de Lucain, il se passe d'invocation dans son poème 
latin, dirigé contre lui sous le nom de Threnodia. Après une 
apostrophe au Dieu tout-puissant, au roi immortel, il nous 
montre les éléments suivant le cours naturel que Dieu leur a 
indiqué. « D'où vient donc que l'homme, créé à l'image de 
Dieu, est sorti de sa Yoie? Il a oublié les enseignements 
anciens. Les juifs recevaient en aveugles les erreurs et le 
culte infâme des gentils, les luthériens admettent sans con- 
trôle les doctrines erronées dœ faux prophètes. Avec leurs 
belles paroles, ils ébranlent la foi dans ses bases, ils sapent 
l'autorité du pontife romain et les institutions monastiques. 
Incapables par leurs doctrines de mener à la certitude, ils se 
sont souillés de tous les crimes. Us se plongent dans lès plai- 
sirs. Ils nient le mérite provenant de bonnes œuvres, rejet- 
tent la tradition, tournent la loi chrétienne en ridicule. Us 
ne veulent relever que d'eux-mêmes, et en cela, ils ne font 
que suivre les anciens hérétiques. Les luthériens vantent 
leur chef comme le meilleur interprète des Écritures. Leur 
fureur ne connaît pas de bornes; on les connaît à leurs traits. 
Tout leur encens est pour Vénus, et ils sont esclaves de 

(<) BuLLART, Académie des sciences et des<irts, Paris, 1682, t. II, f. 229 et 230. — 
Vàn Kampen, Beknopte Geschiedems, 1. 1, p. 298-301. 



176 LA SATIRE POPULAIRE. 

Satan. Ce sont des hommes sans foi ni loi, des hommes 
perdus (^). » C'est pourquoi le poète invoque Dieu pour qu'il 
mette une digue à ce débordement, qui menace de tout 
engloutir. 

A côté des vaudevilles satiriques des rhétoriciens, on con- 
tinuait à jouer les mystères. D'Outreman f) nous donne de 
curieux détails sur une représentation du mystère de la pas- 
sion qui, en 1547, eut lieu avec grand appareil à Valen- 
ciennes f). Un manuscrit plus précieux est la Passion en vingt 
journées, jouée^n 4402 à Paris, uranuscrit refait en 1486 et 
dont l'auteur a pu être un Wallon de l'ancienne Flandre (^). 

On y voit le ton de l'époque et les mœurs même les plus 
frivoles du temps mêlées à des sujets pieux. 

Les représentations de mystères en désacord avec l'esprit 
nouveau furent le signal d'un mouvement de réaction qui 
ne manqua pas de trouver dans le peuple des poètes; le 
même esprit qui composait les vers ou la prose des pièces 
de rhétorique, qui sculptait sur les stalles des églises le 
renard en chaire vêtu de l'habit d'un moine et mettant des 
poules dans son capuchon, ce même esprit de moquerie et 
d'hostilité qui s'établit entre la chape et le froc, se répandit 
au dehors et composa les noëls bourguignons, et franc-com- 
tois, chansons grossières, stupides en général, mais empreintes 
d'une critique railleuse à l'égard du genre dramatique intro- 
duit dans le culte par le spectacle des mystères; et, il faut le 
dire, sous ce rapport, le bon sens populaire avait apprécié le 
moyen âge religieux beaucoup plus justement que tous nos 
romantiques contemporains. 

En Belgique, les représentations des mystères remontent 
au xii« siècle, et ce furent alors les prêtres qui, les premiers, 
se donnèrent en spectacle, dans leurs églises, pour l'inter- 

(*) Lecouvet, Mémoires de la Société des sciences, des arts, des lettres du 
Eainaut, t. VI, p. 344-348. 

(2) Histoire de Valenciennes. Douai, 1636, f. 396. 

(') 0. Le Roy, Études sur les mystères, p. 128 et suiv. 



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CARA€TÈRES DE CE THÉÂTRE. 177 

prétation des cérémonies liturgiques. A la Toussaint, ils 
représentaient ordinairement le jugement dernier ; à la Noël, 
la naissance du Christ ou les trois rois ; vers Pâques, la pas- 
sion ou la résurrection du Seigneur ; à la fête de la Vierge, 
l'Assomption. Tous ces ouvrages furent originairement 
confectionnés par des ecclésiastiques. Plus tard, ces repré- 
sentations se répandirent tellement que des laïques durent s'y 
joindre, et ce fut ainsi qu'elles dégénérèrent insensiblement 
en un mélange de sacré et de profane, et qu'elles furent 
défendues par des statuts synodaux d'Utrecht en 1297; mais, 
en Belgique, elles se maintinrent jusqu'au xvi** siècle (^). Non 
contents de célébrer la passion avec tout l'appareil d'une 
pièce de théâtre, les prêtres sortirent de leurs temples pour 
jouer leurs mystères en plein air, en pleine place publique. 
A Audenarde, les frères mineurs donnèrent, au commence- 
ment du XV® siècle, des représentations de pantomimes, en 
s'aidant de rouleaux où se trouvaient inscrites des maximes 
et des allégories. Ils firent le tour de la ville en traîneaux 
auxquels étaient attelés les jeunes religieux du même ordre. 
Le clergé continua ces représentations jusqu'à ce qu'au 
commencement du xvi* siècle, il se vit détrôné par les 
laïques (^. 

D'autre part, on vit les sociétés de tir à l'arbalète qui 
jouèrent d'abord elles-mêmes des pièces dramatiques avec 
tous les attributs d'une véritable société de rhétorique, tels 
que rois, doyens, syndics, fous, blasons, bannières. Elles 
avaient l'habitude de saisir l'occasion d'un tir solennel pour 
donner leurs joyeux ébattements, bouffonneries grossières 
auxquelles les fous prenaient une part considérable f). 

On jouait aussi en Belgique des farces qui venaient de 
France, telles que celle de Maistre Pierre Pathelin, si connue, 

(*) Van Even, Landjuweel van Antwerpen, p. 10. — Edm. Van der Straeten, 
l. c, p. 123 et 124. 

(*) Van der Straeten, p. 124. 
(3) Id., p. 124 et 125. 

T. II. 12 



178 LA SATIRE POPULAIRE. 

OU celle du Munyer, représentée pour la première fois dans 
une petite ville de Bourgogne, Seurre, en 1490, à la suite du 
Mystère de Saint-Martin, et d'où est sorti le Pierrot enfariné 
du XYU"* siècle (^). 

On est moins étonné de la violence de la satire, delà licence 
des farces, lorsqu'on sait que même la naïveté poétique des 
mystères poussait l'action jusqu'au point extrême où l'intel- 
ligence du spectateur devait achever un épisode dont les pré- 
ludes avaient déjà de quoi offenser la pudeur la moins crain- 
tive. Dans la Vie et Histoire de madame sainte Barbe, qui fut 
représentée et imprimée vers 1520, quoique le mystère com- 
mence par un sermon sur un texte de l'Évangile, la première 
scène s'ouvre sur un mauvais lieu, où une femme folle de son 
corps chante une chanson et fait des gestes obscènes. L'Em- 
pereur ordonne à cette femme d'engager la sainte à faire 
fornication, et la conseillère de débauche s'efforce de séduire 
]^me Barbe, qui se recommande à Dieu. Aussi la représenta- 
tion d'un grand mystère donnait-elle lieu souvent à des 
orgies sans nombre et à des désordres de toute espèce. 

(*) Pv-L. Jacob, Recueil de farces ^ soties et moralités du xv^ siècle. 



CHAPITRE XUI. 

LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

Saus le rapport de la littérature historique, la Belgique n'a 
pas connu d'enfance, ainsi que le prouvent les trois grands 
historiens qui s'y succèdent, à peu près comme Hérodote, 
Thucydide et Xénophon chez les Grecs f). A leur tète est 
Jean Froissart f), qu'il suffit de nommer pour avoir tout dit. 
N'oublions pas cependant qu'il eut pour précurseur Henri de 
Valenciennes f) et pour maître Jean le Bel (^), chanoine de 
Saint-Lambert, à Liège. Jean le Bel, en effet, l'a inspiré; 
Froissart lui doit son premier style et les plus belles parties 
de son livre. Comme Froissart, Jean le Bel peint avec de 
simples et fortes couleurs ; son récit est vif, attachant, plein 
de charme, comparable, en un mot, à celui de Froissart, dont 
on admirera toujours l'art de conter, si net et si naïf; souvent 
même il l'emporte sur son élève en profondeur. Jean le Bel 
est, pour la Belgique, un grand prosateur de plus, dont elle a 
droit d'être fière, et qu'elle peut hardiment placer à côté des 
plus illustres noms littéraires de la France f). Il est vrai que, 
dans son âge mûr, Froissart sacrifia son modèle, qu'il fit 
table rase de l'imitation et nous donna, dans les dernières 

(*) Du RozoïR, Mémoires de la Société d* émulation de Cambrai ^ 1828, p. 15-18. 

(«) Né à ValAiciennes vers 1337. 

(') Helbig, Annuaire de la Société libre d'émulation de Liège, 1861, p. 361 
te SUIT. 

(*) Né à Liège le 2 janider 1338 et mort dans cette ville vers 1400. 

(^) Paulin Pâbib, Bulletins de V Académie royale de Belgique, t. XII, 2, p. 351. 
— ^-PoLAiN, Les vrayes chroniques de messire Jehan Le Bel, Brux., 1863, t. I, 
p. XXXV. — Conf. DE Reipfenberg, Bulletin de la Société de l'histoire de France, 
t. I, p. 295-299. 



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180 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

années de sa vie (1400-1402) 0, une rédaction entièrement 
nouvelle des premiers livres de ses chroniques f). 

C'est ensuite Enguerrand de Monstrelet qui se présente à 
notre estime, avec des titres divers. Son ouvrage subsiste en 
entier; mais l'homme est à peine connu, bien que la ville de 
Cambrai, dont il fut prévôt et où il résida du temps de la 
composition de son livre, puisse à ce double titre l'adopter 
pour un de ses enfants. L'opinion générale est qu'il naquit f) 
dans le Ponthieu (% où se trouvait la terre de Monstrelet. 
Enguerrand tenait encore à la Belgique par la dignité de bailli 
de Walincourt f). 

Sous le nom de Chroniques, il a donné, à l'exemple de 
Froissart, une véritable histoire. Non content d'indiquer les 
événements, il remonte à leurs sources et les suit dans leurs 
moindres détails, interrompant sa narration pour appuyer les 
faits sur des pièces justificatives : édits, déclarations, mande- 
ments, lettres, négociations, traités, plaidoyers, etc. Cette 
manière est, sans contredit, la plus profitable pour l'exacti- 
tude; mais combien elle entrave la marche du récit! « A 
l'exemple de Froissart, Monstrelet ne se borne pas aux évé- 
nements qui se sont passés dans un seul pays : il embrasse tout 
à la fois et presque avec la même étendue ce qui s'est passé 
en France, en Angleterre, en Ecosse, en Irlande, en Belgique. 
Il rappelle, mais plus succinctement, ce qu'il pouvait savoir 
des affaires d'Allemagne, d'Italie, de Hongrie, de Pologne, en 
un mot, des différents États de l'Europe; quelques-unes 
même de ces affaires sont traitées plus au long qu'on n'aurait 
lieu de l'attendre d'une histoire universelle. Enfin, quoiqu'il 

(<) Voy. H. Beaune, Revue contemporaine, t. LXVIII, p. 179-182. 

(«) Publiée par M. Kervynde Lettenhove. Brux., 1867-1877. 

(5; Entre les années 1390 et 1395. Il mourut en 1453. 

(*) Dacier apud Buchon, Chroniques de Monstrelet, 1. 1, p. 2, soutient qu'il naquit 
dans le Boulonnais. Dans sa Biographie des hommes célèbres du département du 
Pas-de-Calais, M"° Clément^Hémei'y dit, au contraire, qull vit le jour, en 1390, à 
Bus, village de l'arrondissement d'Arras. (Voy. Mémoires de V Académie d'Arras, 
1839, p. 76.) 

{^) Du RozoïR, /. c. 



JEAN LE BEL ET FROISSART. MONSTRELET. 181 

semble avoir eu pour objet principal de conserver la mémoire 
des guerres qui désolèrent, de son temps, la France et les 
pays voisins, de faire connaître particulièrement les person- 
nages qui se distinguèrent dans les batailles, les assauts, les 
rencontres, les duels, les tournois, et d'apprendre à la posté- 
rité que son siècle a produit autant de héros qu aucun de 
ceux qui l'ont précédé, il ne néglige pas de rendre compte 
des grandes choses, soit politiques, soit ecclésiastiques, qui 
tombent au temps dont il ne paraît vouloir écrire que l'his- 
toire militaire. On y trouve, sur les conciles de Pise, de Con- 
stance et de Baie, des renseignements importants que les 
auteurs qui en ont écrit l'histoire ont dû lui emprunter pour 
les combiner avec les autres mémoires sur lesquels ils tra- 
vaillaient Q. » 

Ce que l'on peut reprocher à Monstrelet, c'est la pesanteur 
de son style : rien, chez lui, ne rappelle le charme de dic- 
tion qui distingue Froissart. Toutefois, sa narration ne 
manque pas de clarté; ses réflexions sont en petit nombre, 
mais pleines de justesse. Enfin, ce qui est beaucoup plus 
remarquable, son esprit ferme et judicieux s'élève au-dessus 
des préjugés de son siècle : ce n'est pas dans son livre qu'il 
faut chercher ces faits ridicules de sorcellerie, de magie, 
d'astrologie, et ces prodiges absurdes qui déshonorent la plu- 
part des ouvrages de ses contemporains f). 

Ce n'est pas tout ; les observations auxquelles il se livre 
dans les récits de batailles, de sièges, de prises de villes 
emportées d'assaut, indiquent généralement un cœur compa- 
tissant aux malheurs du peuple. « Il semble alors s'élever 
au-dessus de lui-même ; son style, d'ordinaire lâche et sans 
vie, acquiert de la force et de la chaleur. S'il raconte les pré- 
paratifs et le commencement d'une guerre, son premier mou- 
vement le porte à déplorer les maux dont il prévoit que les 

. (*) Dacier, p. 15 et 16. — Du Rozoir, p. 45 et 46. 

(*) Dacier, p. 16-24. — Du Rozoir, p. 45 et 46. — Conf. Dusevel, Bulletin de 
la Société de l'histoire de France, t. II, p. 226-228. 



182 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

€lasses laborieuses seront bientôt accablées. Peint-il le 
désespoir des infortunés habitants de la campagne, pillés et 
massacrés par les différents partis, on sent qu'il en était 
pénétré et qu'il s'attendrissait en écrivant. L'humanité était 
le fond de son caractère ; on peut y ajouter l'amour de la 
vérité f) », bien que son affection pour Philippe le Bon l'ait 
fait accuser de partialité pour la maison de ce prince f). 

Froissart et Monstrelet n'appartiennent qu'à l'histoire litté- 
raire ; Commines f), leur successeur, appartient à l'histoire 
politique. Élevé à la cour de Philippe le Bon, compagnon 
des plaisirs du jeune Charles le Téméraire, il était appefê, 
selon son expression, à voguer sur la grande mer des afiaii'es 
humaines (^). 

a Pour apprécier le mérite de Commines, mérite isolé àsaas 
son époque, dit Philarète Chasles, il faut le comparer aux 
chroniqueurs contemporains : à Jean de Troy, dont la plume 
scrupuleuse notait en style de greffier tous les événements 
survenus dans Paris, le sermon d'aujourd'hui, l'orage de la 
veille, et écrivait avec la même bonhomie les détails d'ui» 
fête populaire, l'arrivée des ennemis, les bons tom^s que lœ. 
dames de la capitale jouaient à leurs époux, et la mis^^e du 
royaume. » 

Ce qui excite l'étonnement, c'est que voyant la monarchie 
moderne sur le point de se former, victorieuse de la féodalité 
et entièrement indépendante de son action temporelle, Com- 
mines élève la voix en faveur des peuples et leur reconnaît 
des droits que les princes sont obligés de respecter. Le pre- 
mier de ces droits, parce que tous les autres en découteat et 
le supposent, c'est que personne n'étant autorisé à prendre 
le bien d'autrui, pas plus le roi celui d'une nation qu'un 

(*) Dacier, p. 25. — Du Rozom, Nouveau dictionnaire de la conversation, 
t.XVin, p.76. 

(*) Dacier (p. 25-32) a cependant prouvé que dans cette accusation on a beaucoup 
exagéré. 

(^) Né en 1445,^ au château de Commines,, sur la Lys, à deux Eeues d« M^n. 

(^) Du RozoïR, Mémoires cités, p. 48 et 49. 



PHILIPPE DE COMMirïES ET JEAN DADIZEELE. 183 

simple particulier celui de son prochain, Timpôt doit être 
voté librement et n'est légitime qu'à cette condition. Mais 
s*il en est ainsi, il faut que la nation soit représentée par 
des délégués qui aient mission de parler en son nom et de 
voter pour elle les sommes jugées nécessaires à Tentretien 
et à la défense de l'État. Le pouvoir des rois ne doit donc 
pas être absolu ; il faut qu'il soit tempéré par celui des États 
généraux. De là la prédilection de Commines pour ces assem- 
blées et la préférence qu'il donne au gouvernement anglais 
sur tous les autres. Il regarde le pouvoir absolu comme aussi 
dangereux pour ceux qui Texercent que pour ceux qu'il 
opprime; car, ne connaissant plus de frein, les rois ne comp- 
teront plus avec les obstacles, n'écouteront plus la voix de 
la modération et de la sagesse et se précipiteront à leur 
perte C). 

Si l'on peut admirer, dans Commines, l'homme de génie 
dont l'œuvre fut involontairement Texpression de l'esprit 
belge, positif et libre, on chercherait en vain chez lui l'hon- 
nête homme et le citoyen f). Commines a trahi son souve- 
rain, son protecteur et sa patrie pour se vendre à un tyran 
dont il a secondé tous les actes injustes, cruels, perfides et 
révoltants. Son nom a été justement flétri par la plume 
indignée de Voltaire-. 

Dans deux châteaux voisins des bords de la Lys et situés à 
trois lieues l'un de l'autre, l'on montrait, au xv* siècle, le ber- 
ceau de deux nobles chevaliers dont la naissance avait été à 
peine séparée par un intervalle de treize ans : le premier se 
nommait Philippe de Commines, le second était Jean de 
Dadizeéle f). 

Philippe de Commines et Jean de Dadizeéle vécurent 



(») Franck» Réfin'mateurs etpuUicistes de l* Europe, p. 423. 

(*) Cam. Picqué, Mémoire sur Philippe de Commines [Mém. cour, de VAcad., 
in.8«, t. XVI, p. 3, 4 et 13). 

(') Mémoires de Jean de Dadizeéle, dans le Recueil de chroniques, documents, etc., 
concernant lliisioire de la Flandre occidentale, 3* série, p. i. 



184 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

ensemble à la cour des ducs de Bourgogne, mais ils écoutè- 
rent des influences toutes différentes. Tandis que Philippe 
de Commines jouissait du succès d'une trahison, Jean de 
Dadizeele se plaçait à la tête des communes flamandes et 
assurait leur triomphe, que de terribles revers semblaient 
avoir rendu à jamais impossible. Néanmoins, Commines a 
passé à la postérité avec l'éclat d'un génie immortel. Les 
éditions de ses mémoires se sont multipliées, et il est devenu, 
entre Froissart et Machiavel, le représentant le plus habile de 
la forte littérature historique. Dadizeele avait aussi écrit ses 
mémoires. Ils ne font pas, malheureusement, un monument 
littéraire; ils offrent cependant un haut intérêt et ils forme- 
ront désormais le titre le plus respectable de l'indépendance 
flamande au xv* siècle. Ce qui peut manquer à l'élégance du 
récit y est compensé par le souvenir d'une vie toute remplie 
de loyauté, de dévouement, de vertu, et tranchée, en 1481, 
par un assassinat qui seul aurait suffi pour déshonorer le 
règne de Maximilien d'Autriche f). 

Chastellain n'a pas l'indignation profonde et les haines 
vigoureuses d'un Tacite; il a, dit M. Kervyn, « un jugement 
supérieur, qui dépasse celui de la postérité f) ». 

Olivier de La Marche, qui proclama Chastellain « son père 
en doctrine, son maîstre en science et son singulier amy, la 
perle et l'estoile de tous les historiographes de son temps », 
Olivier de La Marche occupe aux yeux de la critique une 
place importante entre son maître et Commines. Il est tou- 
jours intelligible et clair, et, par ce mérite essentiel, il 
l'emporte sur le style souvent énigmatique de son modèle. 
Son œuvre offre un horizon politique moins étendu et, 
par conséquent, un moindre intérêt que celle de Com- 
mines. Quoiqu'il eût été attaché à la cour depuis sa tendre 
jeunesse, il ne prit jamais part aux affaires importantes et, 

(*) Recueil cité, p. ii-iv. 

(*) Kervyn de Lbttenhove, Œuvres de Chastellam. Brux., 1863-1865, 1. 1, p. v. 



k^f^»«t^ 



CHASTELLAIN. DE LA MARCHE. MOUNET. J. DE GUYSE. 185 

par cela même, il ne put voir les choses du côté remar- 
quable. Les joutes, les fêtes, les coutumes de la noblesse, les 
graves futilités du cérémonial l'occupent trop souvent, et, 
quoiqu'il soit en général plein de candeur et de sincérité, 
on lui a reproché d'avoir manqué parfois d'exactitude f). 

Olivier trouva, au xvi® siècle, un annotateur et un correc- 
teur intelligent dans le Gantois Jean Lauts (% qui, le 24 jan- 
vier 1560y fut décapité sur la place Sainte-Pharailde, à cause 
de son zèle pour les prédications réformées (^. 

Jean Molinet, dont j'ai déjà parlé comme poète et qui 
était aussi élève et ami de Chastellain, mérite d'être cité comme 
historien. Il ne faut cependant lui demander ni les causes 
des événements qu'il décrit, ni l'explication des hommes dont 
il parle, ni la révélation des pensées secrètes qui les diri- 
gent. Il raconte,et ne commente pas; sans théorie, sans des- 
sein arrêté, il peint la vie humaine avec ses faiblesses, ses 
légèretés et ses péripéties diverses. Mais les couleurs de ce 
peintre sont mal broyées, et ses tableaux, chargés d'orne- 
ments, souvent ridicules d'emphase et de bizarrerie (*). 

Toutefois, lorsque Molinet est entraîné par la vivacité de 
la narration, il oublie -.3ette affectation de bel esprit qui lui a 
justement attiré les sarcasmes de Rabelais ; quand il est ému 
par l'intérêt des situations historiques, il abandonne ses 
fades déclamations pour devenir un historien. 

La Belgique possède encore tout un peuple d'historiens qui 
ne peuvent être tous rappelés ici, mais dont je dois men- 
tionner les plus saillants. Au xiv* siècle, c'était Jacques de 
Guyse, qui composa, en latin, les Annales ou Chroniques des 
souverains du Hainaut. C'est de lui que M. Onésyme Leroy 

(*) De Reippenberg, Mémoires de Jacques Du Clercq, t. I, p. 20. 

{*) Mémoires de m^ssire Olivier de la Marche, atec les amiotatioiis et corrections 
deJ. L.B. G. Gand, 1567, gr. in-4«. 

(•) Van der Aa, Biographisch Woordenboek^ t. XI, p. 214. 

(*) De Reippenberg, Mémoires de la Société d* émulation de Cambrai, 1833, 
p. 223 et 224, et apud Barantb, Histoire des ducs de Bourgogne» Brux., 1835, 
t. X, p. 118 et 119. 



186 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

(lisait : « Si les-suffrages se pesaient, quel rang n'occuperail 
pas déjà notre frère mineur, dont MM. de Chateaubriand et 
Raynouard font un cas particulier ! Ce dernier surtout ae 
craint pas de remonter, sur les pas de notre récollet, dans la 
nuit des temps, et de lui emprunter sa lumière (^) ». 

A Jacques de Guyse nous ferons succéder Edmond de 
Dynter, ainsi nommé du village où il est né f), près de Bois- 
le-Duc. Il appai^tenait à une branche collatérale de Tàncienne 
et noble famille seigneuriale de Dynter. Il entra de bonne 
heure au service du duc de Brabant, Antoine de Bourgogne. 
Une grande variété de connaissances, beaucoup d'aptitude 
aux affaires, peut-être aussi la position de sa famille, le firent 
distinguer par ce prince, qui lui donna un poste de haute 
confiance en le nommant son secrétaire. Cette confiance lot 
fut continuée par Jean IV, Philippe de Saint-Pol et Philippe 
le Bon, de sorte que Dynter s'y maintint pendant plus de 
quarante années. Mais la période la plus brillante de sa car^ 
rière doit être placée sous le règne du duc Antoine (^, qui 
l'employa dans diverses ambassades importantes. Les dissen- 
timents qui s'élevèrent entre Jean lY et sa femme, Jacqueline 
de Bavière, l'exposèrent à jouer un rôle actif dans les divers 
épisodes de cette odyssée matrimoniale^ sur laquelle il est 
loin d'avoir dit toute la vérité. L'ancien et dévoué serviteur 
de trois ducs de Brabant se sentait mal à l'aise à la cour da 
puissant chef de la maison de Bourgogne. Devenu veuf et 
fatigué des ennuis de cette cour, il embrassa l'état ecclésîas^ 
tique et fut pourvu d^un canonicat à l'église de Saint-Pierre, 
à Louvain (^). 

Ce fut à Bruxelles qu'il passa les dernières années de sst 
vie, et quelquefois, pour se distraire et continuer dans la soli- 

(*) Histoire de Monnmti, par J. de Gun», traduite en français avec le texte I^in 
en regard par le marquis Fortia d'Urban. Paris, 1826-1838, t. X, p. 39S et 394. 

(«) Vers 1382. 

(») De 1403 à 1415. 

(*) De Ram, Chroniqua des ducs de Brabant, par Edmond de Dynter. Brux., 
1854-1857, t. I, p. iii-xxv. 



EDMOND DE DYNTER. 187 

tude le travail qu'il avait entrepris sur l'histoire du Brabant^ 
il se retirait chez les chanoines réguliers de Corsendonck^ 
près de Turnhout f). 

De Dynter eut le bonheur, bien rare alors, de puiser les 
matériaux de sa Chronique des ducs de Brabant dans les dépôts 
les plus authentiques* 

Tous les actes publics qui concernent les trois derniers 
siècles, à partir de Fépoque de l'empereur Henri Y et de 
Godefroid le Barbu, duc de Lothier et de Brabant vers l'an 
HOO, sont tirés des archives des princes au service desquels 
il avait été attaché, ou des collections de chartes des pro- 
vinces et des c^ommunautés religieuses^ qui ne pouvaient 
que favoriser les recherches du secrétaire ducal ,^ excité à ce 
travail par Philippe le Bon* 

De Dynter nous a transmis ces actes dans toute leur inté- 
grité. Arrivé^ dans son sixième livre^ à l'année 1400, dès le 
r^ne de son premier maître, le duc Antoine, le chroni- 
queur participe en personne à plusieurs événements de 
l'époque, et se trouve placé fort avantageusement pour les 
connaître et les apprécier. Ce sixième livre s'arrête vers 
l'année 1442 et est resté inachevé à cause de la mort de 
l'auteur (17 février 1448) f). 

Ses premiers livres n'ont pas le même mérite, il y repro- 
duit souvent des récits fabuleux. L'auteur ne devient réelle- 
ment maître de son sujet que dans le quatrième, parce que 
les documents authentiques abondent pour lui. 

Ce fut en 1447 que de Dynter présenta sa chronique à 
Philippe le Bon. Le nombre considérable de copies faites 
pendant trois siècles du manuscrit de de Dynter atteste 
suffisamment le prix qu'on y a toujours attaché. Ce qui 
prouve d'ailleurs combien son ouvrage était estimé non seu- 

(*) De Ram, p. xxv-xxviii. 

(*) Nelis, Belffiearum rerum Prodromm. Antv. , 1790, p. 33 et 34. — D» Reif- 
FENBBRG, Eistoire des troubles des Pays-Bas, par Vaa der Vynckt. Brux., 1822, 
1. 1, p. XX. — De Ram, p. xxviii et xxix. 



188 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

lement dans les provinces belges, mais aussi en Allemagne, 
c'est que, depuis trois siècles, les historiens n'ont pas cru 
pouvoir puiser à une meilleure source (^). 

La chronique de de Dynter a été traduite par Jean Wauque- 
lin, Montois f) ou Picard, calligraphe, traducteur, historien, 
littérateur et secrétaire particulier de Philippe le Bon. 
Wauquelin était de l'école de Froissai^t, dont il avait 
étudié et transcrit les œuvres. Son style même rappelle quel- 
quefois la gracieuse simplicité du vieux langage de l'immortel 
historien valenciennois. A ce titre, le traducteur de de 
Dynter mérite une place distinguée parmi les écrivains qui, 
au xvi* siècle, florissaient à la cour des ducs de Bourgogne» 

Wauquelin a, d'ailleurs, traduit encore d'autres ouvrages, 
et il paraît même qu'il fut un excellent rimeur f). 

Ceux qui aiment à surprendre le génie des peuples et le 
caractère des siècles dans les lois des diverses époques con- 
sulteront avec fruit le recueil (^) de Pierre à Thymo ou 
Van der Heyden f), chanoine et trésorier de l'église de 
Sainte-Gudule en même temps que syndic ou conseiller-pen- 
sionnaire de la ville de Bruxelles. 

Ce recueil, ou plutôt cette histoire diplomatique du Bra- 
bant est une des plus étendues et des plus exactes qui aient 
paru sur nos annales. 

On y trouve encore ça et là, surtout au commencement, 
quelques traits apocryphes qu'il faut moins imputer à l'au- 
teur qu'au siècle où il vivait, et qu'il a cru, dans un autre 
manuscrit, devoir corriger ou supprimer ; ce qui fait à la 
fois l'éloge de son exactitude et de son discernement f). 

(*) Voy. les preuves apud Nelis, p. 35-37. — Conf. De Ram, p. xcv. 

(*) Ce qui est certain, cest qu*il demeurait à Mons et qu'il y mourut en 1453. 

(*) De Ram, p. xcix-cxii. 

(*) Publié par de Reiflfenberg sous ce titre : Pétri à Thymo, Historia Brabantiœ 
diplomatica. Bruxelles, 1830, 

(^) Né en 1393, à Gierle, dans la province d'Anvers, arrondissement de Turnhout, 
mort à Bruxelles, le 26 février 1473. 

(®j De Nelis, p. 45. 



PIERRE A THYMO. JACQUES DU CLERCQ. 189 

Ce qui justifie cet éloge, c'est que chez lui les événements 
publics sont développés dans le plus grand détail et avec le 
plus grand soin, tandis qu'il se contente, pour ainsi dire, 
d'effleurer les faits particuliers et moins importants. 

Tantôt il copie les lois en entier en les incorporant dans 
son livre, tantôt il se borne à en rapporter les articles les 
plus remarquables. De cette manière, si la plupart des lois 
anciennes des rois francs, si les constitutions tant ecclésias- 
tiques que civiles des empereurs germaniques étaient per- 
dues ailleurs, on en retrouverait dans ce recueil le texte ou 
du moins de quoi y répandre quelque lumière. Ainsi ce livre 
peut servir à développer non seulement notre histoire, 
mais encore celle de la France et de l'Allemagne. 

Ce livre resta longtemps enfoui. L'auteur avait ordonné 
que son ouvrage, fruit de cinquante années de recherches, 
fût déposé, après sa mort, dans la bibliothèque de la ville 
de Bruxelles et que, pour en assurer la conservation, il y fût 
attaché avec des chaînes de fer, suivant l'usage de ce temps. 
Il est probable que ces précautions parurent insuffisantes, 
puisque l'ouvrage fut tiré de là pour être enfermé dans un 
lieu plus secret encore, de sorte que ce fut seulement vers 
1774 qu'on le découvrît et le reconnut dans le grenier de 
l'hôtel de ville, sous un tas de papiers (*). 

Une chronique très agréable à lire est, sans contredit, 
celle de Jacques Du Clercq, seigneur de Beauvais, qui 
fut contemporain des événements qu'il décrit. Issu d'une 
noble famille de l'Artois f), il vécut à la cour de Philippe le 
Bon, avec la qualité de gentilhomme et de conseiller du 
prince. Ses ancêtres, attachés aux comtes de Flandre, les 
avaient constamment servis, soit dans leurs conseils, soit 
dans leurs armées f). 

(*) De Neus, p. 45-51. — Voy., pour plus de détails, de Reiffbxberg, Bulletin 
de la Commission d'histoire, t. I, p. 184 et suiv. 
(«) Il naquit en 1424. 
(*J De Reiffenbero, Mémoires àe^. Du Clercq. Brux., 1823, 1. 1, p. 9-14. 



190 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

Les mémoires de Du Clercq parcourent un espace d'en- 
viron dix-neuf années, de 1448 à 1467. Leur mérite consiste 
dans la simplicité de la narration, dans un ton de bonne foi 
et dans un certain air de franchise qui captivent la confiance 
du lecteur; mais le style en est incorrect, diffus et barbare. 
En revanche, ils font connaître une foule de détails curieux 
que rejette l'histoire proprement dite (^). Les événemeaits 
racontés par Du Clercq ont été retracés par Monstrelet f), 
Commines f) et Olivier de la Marché (^) ; mais Du Clercq y 
ajoute des particularités qu'ils ont omises. 

« Depuis la brillante, mais trompeuse domination (tes 
ducs de Boui^gogne, qui mutilèrent nos vieilles libertés et 
affaiblirent notre vieille énergie, sans avoir ni le génie ni le 
temps de nous donner en compensation l'unité nationale, tout 
ce que la Flandre avait accompli de gloire et de grandeur 
paraissait oublié pour jamais, et tout faisait présager que les 
Flamands en viendraient un jour à ce point d'égarement 
d'oublier les Artevelde pour ne plus se rappeler que Charles- 
Quint. Un homme se rencontra qui osa protester contre cet 
étrange abaissement de tout un peuple, et qui, au milieu de 
la plus glaciale indifférence, se prit à célébrer avec amour 
les grandes choses de la Flandre au moyen âge. C'était un 
pauvre curé de Blankenberghe, et la postérité s'est montrée 
si ingrate à son égard que son nom a franchi à peine le cercle 
étroit des hommes de science f). » 

Jacques De Meyere (Meyer ou Meyere) naquit, le 27 janvier 
1491, à Yleteren, pauvre village à deux heures de Bail- 
leul (% qui ressortissait alors à l'antique châtellenîe de Cassel. 
Né d'un père qui avait quelques relations avec les huma- 
nistes du temps, le futur annaliste se prit, dès sa jeunesse, 

(') De Reïfpenberg, Mémoires de J. Du Clercq, p. 14-19. 

(2) Il commence en 1400 et finit en 1444 et il a été continué par d'autres. 

O n commence en 1464 et finit en 1498. 

(*) Il commence en 1435 et finit en 1492. 

(5) Flandre libà^ale, t. I, p. 58 et 59. 

(^) Ce qui l'engagea à se nommer quelquefois Baliolaniis. 



.iabi 



JACQUES DE MEYÉRE. 491 

de respect et d'enthousiasme pour l'antiquité et puisa dans 
les écoles de la Flandre ce goût pour la belle latinité qui 
s'«t reflété dans ses écrits (^). 

Un riche ecclésiastique, devinant son mérite, offrit aux 
parents de Jacques de se charger de l'éducation de l'enfant, 
en leur promettant de le conduire à Paris, pour qu'il pût y 
achever ce qu'il avait si bien commencé çn Flandre. De 
Meyere y conquit ses grades de docteur en philosophie et de 
docteur en théologie. Son bienfaiteur voulut ensuite le con- 
duire en Italie et lui assurer dans ce pays une position hono- 
rable; De Meyere refusa : il aimait trop la Flandre. Il retourna 
dans sa patrie, pauvre de fortune, mais riche de connais- 
sances; il avait résolu de consacrer ses veilles à l'his- 
toire de Flandre. Mais avant de réaliser ce désir , il entra 
dans les ordres et s'établit à Ypres, qui brillait alors par son 
commerce, le nombre et l'activité de ses habitants et une 
propension particulière vers l'étude de l'antiquité. Il ouvrit 
une école, et de nombreux élèves y affluèrent pour entendre 
l'éloquence cicéronienne du jeune gradué de l'université de 
Paris f). Lié particulièrement d'amitié avec Despautère, dont 
il avait fait la connaissance à Ypres, il parvint à conquérir 
Famitié d'Érasme, qui, comme plus tard Voltaire, dispensait 
la gloire. Dès lors, il se trouve partout des amis pour le phi- 
losophe et le grammairien qui allait restaurer les bonnes 
études en Flandre. Bruges devint jalouse d'Ypres et lui dis- 
puta l'honneur de posséder ce fameux latiniste, en le nom- 
mant titulaire d'une chapelle à l'église collégiale de Saint- 
Donat. A Bruges, le concours de ses auditeurs fut plus grande*? 
encore qu'à Ypres. Et cependant, les vœux de Meyere ten- 
daient plus haut qu'à susciter dans l'esprit de ses compa- 
triotes l'amour de l'antiquité classique; il se croyait appelé 
à mieux les servir en leur rappelant les glorieux souvenirs 

(*) Flandre libérale, p. 59 et 60. 

(*) Flandre libérale, p, 59-63. — Recueil de documents concernant Thistoire et 
les antiquités de la Flandre, 2" série, p. viii et ix. 



192 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

de leurs ancêtres. Ce besoin d'interroger les temps qui ne 
sont plus, si généralement répandu aujourd'hui, Meyere alors 
était seul à l'éprouver. Au fond des vieux monastères, quel- 
ques moines continuaient les chroniques, époussetaient les 
cartulaires, enluminaient des missels. Les chapelains de 
quelques seigneurs dressaient des arbres généalogiques; ça 
et là un secrétaire de commune mettait en ordre les comptes 
de sa ville ; mais c'était tout. Aucun de ces hommes ne se 
souciait de la véritable histoire. Il fallut du courage à Meyere 
pour entreprendre cette tâche, et ce dut être émouvant de le 
voir prendre le bâton de voyage pour aller de cloître en 
cloître, de château en château, de ville en ville, réclamer 
comme une faveur le droit de compulser des manuscrits aux- 
quels peut-être personne ne songeait plus. Les épreuves ne 
lui furent pas épargnées. La plupart des villes se défiaient de 
cet homme comme d'un émissaire du pouvoir, qui venait sur- 
prendre leurs secrets et trouver contre elles quelque nouveau 
moyen d'exaction. Les châteaux ne s'ouvraient pas plus faci- 
lement, et les craintes puériles des moines lui rendaient très 
souvent inaccessibles les documents des monastères. A force 
de patience et même de sacrifices pécuniaires (il avait vendu 
son modeste patrimoine), Meyere réussit mieux qu'il ne l'avait 
espéré d'abord, et, en 1551, parut à Anvers un in-4** de 
60 pages, intitulé : Jacobi Meyeri Baliolani, flandricarum 
rerum, tomi X. Ces dix tomes ne faisaient réellement qu'au- 
tant de chapitres ou sections, précédés d'une préface dans 
laquelle l'auteur donnait cette publication comme un pré- 
lude C). 

Contre toute espérance, ce mince opuscule fut accueilli 
favorablement par ceux auxquels il était destiné, si bien que, 
dans le courant de la même année, une seconde édition parut 
à Bruges f). 

Quelque bruit que ce livre eût fait tout d'abord, le pouvoir 

(*) Flandre ltbé7*ale, p. 67-70. — Recueil cité, p. x et xi. 
(*) Ibtd., p. 70 et 71. — Recueil cité, p. xi. 



ièki^ 



JACQUES DE MEYERE. 193 

sembla ne pas s'en inquiéter. Cela s'explique. 11 ne remuait 
que des cendres. S'il disait avec orgueil comment le comte 
de Flandre n'avait jamais été soumis d'une manière absolue 
à la couronne de France; comment, au contraire, nos princes 
s'intitulaient, à la face de tous, comtes et marquis par la 
grâce de Dieu; si l'historien patriote parlait avec amour de 
ce plantureux pays flamand, riche de tant de productions 
diverses; s'il célébrait l'origine de ce peuple pieux, intré- 
pide, sobre et prévoyant, il ne réveillait pas encore la redou- 
table mémoire de ses tribuns. Pourquoi eraindre ces fouilles, 
qu'escortaient un innocent avant-propos et une hymne au 
saint nom de Jésus? Il n'y avait guère que la latinité d'Érasme 
qui, alors, eût été mise en suspicion Q. 

Cet ouvrage forme une sorte d'introduction aux Annales. 
Évidemment, De Meyere avait l'intention de le compléter. Ce 
qui est certain, c'est qu'un ouvrage de lui, qui doit avoir 
paru avant 1538, est complètement perdu. On attribue la 
cause de sa perte au gouvernement de Charles-Quint, qui ne 
permit pas de rappeler au peuple ses privilèges f). 

Après cette publication, Meyere se remit à l'œuvre avec 
une nouvelle ardeur; mais les veilles et les voyages compro- 
mirent sa santé et épuisèrent ses ressources. Il rouvrit son 
école à Bruges et, après quatre années d'enseignement, il 
reprit ses voyages historiques en Flandre. 

Pendant ces quatre années, il avait fait paraître à Anvers, 
en 1554, un long fragment d'un poème bien eonnu aujour- 
d'hui, mais parfaitement oublié alors. 

C'étaient quelques centaines de vers de la Philippide de 
Guillaume le Breton. Meyere les avait découverts à Bruges et 
en avait corrigé le latin barbare. Dans ces fragments, un 
étranger, un écrivain à la solde de la France, en célébrant 
les guerres de Philippe-Auguste, exaltait la richesse et la 
prospérité de la Flandre. Quelle bonne fortune pour Meyere, 

(*) La Flandre libérale, p. 70 et 71. 
(*) Recueil cité, p. xi-xiv. 

T. II. " 13 



194 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

dont toutes les pensées tendaient à la réhabilitation de son 
pays ! 

Ce fut en 1558 que parut son Abrégé des chroniques de 
Flandre. 11 avait été imprimé à Nuremberg; mais comme 
Nuremberg relevait de l'Empire et que la chronique ne pou- 
vait être imprimée sans un privilège impérial, il n'y eut sorte 
de mutilations qu'on n'eût fait subir au manuscrit de Meyere. 
On ne recula pas même devant l'absurdité de le mettre en 
contradiction avec lui-même. Le texte significatif du pri- 
vilège ne permettait l'impression du livre que si l'auteur se 
conformait aux corrections et aux changements qui y 
avaient été faits par le conseil de Flandre, et supprimait 
le texte des privilèges de certaines villes et communautés 
particulières dont le volume faisait mention f). 

Ces mutilations s'expliquent si l'on réfléchit que Charles- 
Quint, jaloux d'étouffer les libertés flamandes, comme il 
avait étouffé celles de l'Espagne, voulait faire plier sous sa 
monarchie universelle nos vieilles mœurs et s'efforçait de 
comprimer l'esprit de nos coutumes et d'effacer jusqu'au 
souvenir de tout ce qui aurait pu les rappeler. Cette première 
édition, écourtée encore par suite d'une maladie grave de 
l'auteur, s'arrêtait à l'an 1278. Si Meyere avait eu à retracer 
nos luttes intérieures contre Louis de Maïe, contre Louis de 
Crécy, contre Philippe le Bon, contre Maximilien d'Autriche, 
il est probable que la censure de Charles-Quint aui'ait rendu 
la publication des Chroniques de Flandre impossible f). 

Les deux cent soixante-six pages de l'édition de Nuremberg 
présentaient un aperçu net et substantiel de ce que les 
annales de la Flandre offrent de plus remarquable et de plus 
attrayant. Le récit prenait date des grandes migrations ger- 
maniques et se poursuivait sans se briser jusqu'à l'année 
1278, alors que la comtesse Marguerite cédait le trône à son 

(') Xa Flandre libérale^ p. 71-73. 

(«) /c^., p. 73et74. 

{') Voisin, dans le Recueil cité, p. xvi et xvii. 



JACQUES DE MEYERE. 195 

fils Gui de Dampîerre. On n'y faisait encore que pressentir 
vaguement les révolutions démocratiques du xiv® siècle ; et, 
dans tout ce long espace de 445 à 1248, le peuple flamand 
n'avait usé qu'une seule fois de sa terrible souveraineté : 
c'était sous Guillaume Cliton. 

Que n'eût pas fait la censure si, dès lors, Meyere, comme il 
le fit plus tard, avait poussé son histoire jusqu'aux temps de 
la puissance des communes ? 

De 1557 à 1540, où il devint chapelain de l'église de Saint- 
Donatien à Bruges, De Meyere dut interrompre la rédaction 
de ses chroniques parce qu'il avait été chargé de l'éducation 
des enfants de Louis de Flandre, seigneur de Praet. En 1543, 
il devint curé de Blankenberghe, où ilnemitjamaislepied, 
s'étant fait remplacer par un vice-curé, de scandaleuse 
mémoire. Enfin, le 5 février 1551, une fièvre maligne 
emporta le célèbre historien. Il avait continué ses chroni- 
ques jusqu'au temps de Charles le Téméraire, mais le bon- 
heur de les voir entièrement imprimées lui fut refusé (^). 

Son neveu, Antoine Meyere (% avait reçu ses dernières con- 
fidences et il avait accepté la mission de publier son manu- 
scrit. Mais les circonstances étaient devenues de plus en plus 
difficiles : la grande émeute de Gand avait éclaté et Charles- 
Quint construisait aux portes de cette ville une citadelle for- 
midable pour mater la commune. On comprend que le 
neveu dut d'abord n'essuyer que des refus quand il demanda 
un privilège d'impression pour les écrits de son oncle. 
Cependant, en 1561, les Commentaires ou Annales des événe- 
ments de Flandre paraissaient, à Anvers, avec le privilège de 
rigueur. Mais à quelle condition? A condition que l'éditeur fît 
disparaître « toutes les digressions qui paraissaient avoir peu 

(^) Recueil cité, p. xxi-xxiv. — La Flandre libérale, p. 78. 

(') Né en 1527, il se distingua comme professeur de grec à Louvain, puis ouvrit 
une école latine à Tirlemont (1550) et devint successivement recteur de l'école latine 
de Cambrai et de celle d'Anvers. Il mourut en 1597. Van der Aa, lettre M, 
p. 744-745. 



196 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

de rapport avec cette histoire ». Ces digressions étaient, sans 
doute, des aperçus généraux, des réflexions lumineuses sur 
le caractère des hommes ou des événements, que Jacques 
De Meyere avait le talent de jeter dans ses narrations, et qui 
aujourd'hui pourraient nous donner l'intelligence de bien 
des choses. Antoine De Meyere fut aidé dans cette charge 
pénible de censeur des œuvres de son oncle par deux 
savants : Jean Houtsanens et Pierre Libbus, dont il vante la 
grande dextérité dans ce genre de travail. 

Ce n'est pas tout : Antoine, pour se soustraire aux per- 
sécutions que lui suscita cette publication, fut forcé de 
s'abriter sous la protection de Maximilien de Berghes, arche- 
vêque de Cambrai. Son oncle n'avait-il pas osé parler d'Arte- 
velde et des Chaperons blancs, qui, en 1559, avaient reparu 
sous le nom de Creesers 0? 

Non contente d'avoir fait subir des mutilations à l'œuvre 
de Jacques De Meyere, la censure s'y permit encore des falsi- 
fications. De Meyere, en effet, n'était pas un annotateur de 
faits et d'anecdotes, mais un historien, un historien telle- 
ment considérable qu'il a justement mérité le titre glorieux 
de père de l'histoire de Flandre. 

Malgré tous ses soins, il craint de n'avoir pu donner à 
ses Annales un caractère de vérité. « Il a existé, dit-il, parmi 
nos ancêtres, et même à des époques reculées, beaucoup 
d'hommes courageux et d'un grand caractère, mais nous 
n'avons pour eux ni larmes ni souvenirs, leur mémoire est 
ensevelie dans une nuit profonde, et leurs noms même ne 
sont pas arrivés à la postérité. Pourquoi? Parce qu'il leur 
a manqué, comme dit le prince des poètes lyriques, un his- 
torien. Et nous. Flamands, pourquoi ne pas nous réveiller 
enfin de notre léthargie? Pourquoi préférer les ténèbres à la 
lumière? Pourquoi ne pas dissiper la nuit profonde qui 
enveloppe encore les fastes de nos glorieux ancêtres f)? » 

(*) La Flandre libérale^ p. 78 et 79. — Voisin, p. xvm. 
(«) Voisin, p. 245 et 246. 



MARC VAN VAERNEWYCK. J97 

On a aussi de Meyere quelques poésies, parmi lesquelles 
un iambe contre les mauvais imprimeurs d'Anvers (^). 

Outre ses propres poésies, morales et satiriques, De Meyere 
a publié les élégies d'un poète yprois, de Jacques De Pape. 
Il les jugea dignes de voir le jour sans doute parce qu'elles 
étaient un monument historique présentant un tableau assez 
fidèle des douleurs d'une partie du règne de Charles-Quint. 
Des faits dont alors on aurait prohibé la publication en 
prose échappaient à la censure lorsqu'ils étaient racontés en 
vers. 

Avant Meyere, l'histoire en langue flamande n'était pas une 
science, elle se bornait aux événements vulgaires, écrits en 
mauvaise prose ou en chroniques rimées. Marc Van Vaerne- 
wyck, né à Gand, d'une ancienne famille noble, publiait 
encore, en 1574, une histoire de Belgique {Historié van Belgis) 
dans ce genre (^. 

Ces historiens s'aiTêtaient à des sujets tels que l'incendie 
de l'église de Notre-Dame à Anvers ou celui de la tour de 
Saint-Pierre à Louvain. D'autres faisaient comme le Bru- 
geois Corneille De Man ou Manilius, imprimeur à Gand, qui, 
au milieu du xvf siècle, composa de pitoyables rimes sur la 
mort ou sur le triomphe de Philippe, fils de Charles-Quint, 
à Gand, en 1549 (^. La géographie elle-même, écrite en 
flamand, était condamnée à la rime. Ainsi, en 1577, Pierre 
Heyns édita un Miivii' du monde où étaient dépeintes la nature 
et toutes les contrées de la terre. Heyns, né à Anvers (1557), 
y remplissait les fonctions de maître d'école et réussit à s'y 
faire un nom comme géographe et comme poète. 

Il avait pour émule le maître d'école Etienne de Wal- 
court, chez lequel les enfants allaient apprendre le français. 
Etienne était auteur de deux publications, aujourd'hui d'une 
excessive rareté : l'une intitulée ABC, contenant plusieurs 

(*) P. De Decker, dans le Bibliographe belge, t. II, p. 387-396. 
(*) Snellaert, p. 200 et 201. 
(3) Id., p. 173 et 203. 



198 LES HISTORIENS, LES GÉOGBAPHES ET LES NUMISMATES. 

sentences, très utiles pour apprendre à écrire et pour l'in- 
struction de la jeunesse, le tout en rime française ; l'autre^ 
Recueil ou esliie de plusieurs belles chansons, joyeuses, honnestes 
et amoreuses, partie non encore veues et autres, coUigées des plus 
excellentes poètes français. 

Cette collection, par sa variété et le bon goût avec lequel 
elle a été faite, a dû être bien accueillie de son temps. 

« La géographie moderne ne date que de Gérard Mercator 
(de Cremer) », dit Malte-Brun (^). Ce révolutionnaire de là 
science était le fils d'un cordonnier de Rupelmonde, où il 
était né le 9 mars 1512. Après avoir acquis dans sa ville natale 
les premières notions de la langue latine, il fut envoyé par son 
grand-oncle, le curé Gisbert Mercator, à Bois-le-Duc, pour y 
apprendre la dialectique, et de là à Louvain, où il acheva son 
cours de philosophie. Il apprit ensuite les mathématiques 
sous la direction de Gemma Frison, un des plus habiles 
astronomes de son siècle, qui lui enseigna en même temps 
les procédés de la gravure. Ses progrès furent très rapides, 
et il se trouva bientôt à même de donner avec succès des 
leçons de géographie et d'astronomie. 

Une constitution qui le rendait capable d'un travail long 
et soutenu, une ardeur qui lui faisait dévorer sans dégoût et 
presque sans ennui les détails les plus fastidieux d'une 
science si vaste et si abstruse, tout portait Mercator aux 
investigations savantes. Le temps, d'ailleurs, où il vivait 
était propice aux découvertes. C'est au milieu d'un beau 
mouvement littéraire qu'il se mit à l'œuvre (^. 

Un de ses premiers mérites est d'avoir perfectionné les 
instruments dont la science géographique peut faire usage 
et d'en avoir inventé de nouveaux. Il fabriqua lui-même des 
astrolabes et des sphères avec un talent et une précision 
remarquables; il s'occupa aussi à graver des tables de 

(<) Malte-Brun, Géographie universelle, Paris, 1868, t. I, p. 258. -J— Conf. 
ibid.^ip, 319 et 320. 

(*) M. Van Raemdonck, Gérard Mercator. St-Nicolas, 1869, p. 317 et suiv. 






GÉRARD MERCATORr 199 

cuivre pour la description de la Palestine, dont il publia, en 
1557, une carte qu'il avait composée en discutant avec soin 
les matériaux fournis par les voyageurs. « La carte de 
Flandre, qu'il publia trois ans plus tard, reposait entière- 
ment sur ses propres observations. Muni de ses instruments 
et armé du bâton du voyageur, il avait parcouru la Flandre, 
du nord au sud, de l'est à l'ouest, bravant également les pri- 
vations et les dangers , mesurant, dessinant et notant tout 
ee qui devait servir à la description du pays. Il ne reste mal- 
heureusement aucun vestige de ces deux cartes ; nous ne les 
connaissons que par les réductions qui en ont été faites f). » 

Jusqu'au xvi^ siècle, la géographie avait partagé le sort 
commun des sciences. Les relations de voyages étaient des 
tissus de fables plus propres à plaire à l'imagination du lec- 
teur qu'à éclairer son intelligence. Les cartes étaient plus 
déplorables encore. Les limites du monde connu étaient 
déterminées d'après l'antique système de Ptolémée, modifié 
quelquefois par les relations d'un voyageur contemporain 
qui ne faisait qu'ajouter des erreurs nouvelles aux erreurs 
anciennes. Les noms des peuples et des pays, tout était con- 
fondu. Les îles devenaient des continents, et les continents, 
des îles. Mercator fit crouler cette fausse science pour la 
remplacer par l'exactitude des faits. 

En 1541, il consti-uisait un globe terrestre qui obtint les 
applaudissements de tous les connaisseurs et qui plut telle- 
ment à Nicolas Perrenot de Granvelle, à qui Mercator le 
dédia, que cet illustre chancelier présenta l'auteur à Charles- 
Quint comme un personnage digne de son estime et de sa 
reconnaissance. Charles l'employa à faire plusieurs instru- 
ments de mathématiques, dans la confection desquels le 
géographe fit preuve de son habileté et de son expérience. 

Au mois de février 1544, Mercator, s'étant rendu à Rupel- 
monde pour recueillir la succession du curé, son grand- 

(*) Radau, Revue des Deux Mondes, t. 84, p. 510 et 51 1 . 



200 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

oncle, fut arrêté par le bailli du Pays de Waes et conduit au 
château de cette ville : il avait été dénoncé comme hérétique 
par le procureur général du conseil de Brabant. Le curé de 
sa paroisse, Pierre De Corte, essaya d'intercéder pour lui 
auprès de la gouvernante des Pays-Bas, Marie de Hongrie; il 
ne réussit qu'à se rendre suspect lui-même. Cette arrestation 
ayant eu lieu contrairement aux privilèges de l'université de 
Louvain, dont Mercator était « suppôt », c'est-à-dire dépen- 
dant de sa juridiction, l'abbé de Sainte-Gertrude, conserva- 
teur des privilèges de l'université, réclama sa mise en liberté ; 
le recteur, François Sonnius (Van Son), écrivit lui-même à 
la reine, mais on allégua que Mercator s'était enfui pour 
éviter un emprisonnement ; qu'il avait perdu, par ce fait, le 
bénéfice des privilèges de cet établissement et que dès lors il 
fallait laisser le procureur général poursuivre la procédure. 
Elle fut longue et minutieuse. On voulait à toute force con- 
vaincre Mercator d'hérésie. On alla jusqu'à envoyer le bailli 
de Waes au gardien du couvent des Frères mineurs à Malines, 
afin que celui-ci employât tous les moyens possibles pour 
découvrir une lettre que l'illustre géographe avait écrite à 
un des religieux de sa communauté, lettre dans laquelle on 
espérait trouver un témoignage utile au procès ; mais cette 
perquisition demeura sans résultat. Partout on chercha, 
mais vainement, des preuves de culpabilité. Et, comme on ne 
trouva rien à sa charge, on finit par le relâcher après environ 
quatre mois de détention f). 

Tout en s'occupant de la confection d'instruments mathé- 
matiques, qu'il fabriqua deux fois pour Charles-Quint pen- 
dant un séjour de dix ans à Louvain, Mercator préparait ses 
grandes publications. En 1551, il avait achevé un globe 
céleste, et l'année d'après, il alla s'établir à Duisbourg, dans 
le duché de Clèves, où il n'avait pas à redouter les rigueurs 
de l'inquisition; il était accompagné de sa famille, dans 

(*) Alexandre Pinchart, Messager des sciences historiques, 1845, p. 273-275, et 
1856, p. 180 et 181. — Radau, àoxi&Xdi Reçue des Deux Mondes , t. "^4, p. 511. 



ÉÉÉifaM 



GÉRARD MERCATOR. 201 

laquelle il avait trois fils pour collaborateurs. Ce fut là qu'au 
mois d'octobre 1554, il termina la publication de sa grande 
carte de l'Europe, pour la composition de laquelle il avait 
mis à contribution beaucoup de cartes spéciales* Il s'occupa 
ensuite de la gravure des cartes de l'Angleterre d'après 
la description que lui en avait faite un de ses amis : elles 
parurent en 1564. Il leva en même temps, sur l'invitation 
du duc de Lorraine, le plan de ce pays, en dressa la carte et 
envoya son dessin à ce prince. 

Dans tous ses travaux topographiques et chorographiques, 
il s'appliquait à faire disparaître les discordances et les inco- 
hérences. En dressant sur une vaste échelle son Europe, il 
avait résolu de nombreuses difficultés; pour le reste du 
monde, il en rencontra moins quand il publia sa carte univer- 
selle. 

Jusque vers le milieu du x\f siècle, les marins, pour fixer 
la position du navire à chaque instant du jour, se servaient 
exclusivement de cartes plates. Ces cartes, sur lesquelles ou 
figurait les différentes mers avec leurs îles, leurs bancs de sable, 
leurs côtes, etc., sont couvertes d'un réseau de petits carrés 
qui résultent, comme on le sait, de l'intersection de deux 
systèmes de lignes droites parallèles entre elles et perpendi- 
culaires l'une à l'autre, et représentant les méridiens terres- 
tres et les degrés de latitude. Dans ces cartes, les degrés des 
méridiens et des parallèles étaient tous égaux entre eux, ce 
qui n'est pas, pour les méridiens, conforme à la vérité, 
puisque ces derniers décroissent progressivement pour se 
rejoindre aux pôles. Ce vice de construction devait donner 
à ceux qui en faisaient usage des résultats inexacts et une 
fausse direction. Mais les marins, qui ignoraient la cause de 
ces erreurs et qui, les corrigeant par des observations astro- 
nomiques, trouvaient beaucoup de commodité dans la dispo- 
sition de leurs cartes, ne songeaient guère à les modifier. 
Ce fut une véritable révolution lorsqu'en 1569, Mercator 
publia ses cartes marines réduites, qui, aux avantages des 



20S LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

cartes plates, soigneusement conservées, joignaient celui de 
donner des résultats plus conformes à la vérité. 

Le Portugais Pierre Nunez ou Nonnius avait attiré l'atten- 
tion des géomètres sur les problèmes nouveaux que lui sug- 
gérait l'usage de la boussole. Mercator, considérant que les 
marins n'emploient pas la carte pour connaître la figure des 
pays, mais seulement pour y tracer exactement, d'après sa 
longueur et sa direction, le chemin qu'ils ont fait, et pour 
déterminer la distance où ils sont des divers points des côtes, 
ainsi que la direction qu'ils doivent tenir pour y arriver ou 
pour les éviter, imagina d'après ce principe la projection de 
ses cartes réduites, qui porte son nom {projection mercato- 
rienné) et qui satisfait complètement à ces conditions. Les 
Wright, les Gregory, les Halley et d'autres également célèbres 
devaient en trouver, longtemps après, la théorie mathéma- 
tique. 

Qui le croirait? les marins regardaient avec indifférence 
ce magnifique travail. De longues années s'écoulèrent 
avant qu'ils le prissent en considération, tant était grande 
leur aversion pour la cartographie continentale, où ils 
voyaient des rivages négligés dans leurs cartes nautiques 
et des proportions contraires à leurs connaissances. 

Cependant, grâce à l'ardeur des éditeurs et des reproduc- 
teurs de cartes volantes que Ton copiait pour l'usage vulgaire 
et dont on commençait à faire des recueils, de gros volumes, 
la vogue ne tarda pas à se prononcer pour Mercator. Dans 
Anvers, la fabrication des cartes augmentait de jour en jour. 
De chez Jérôme Gock, Jean Liefrink, Christophe Plantin, 
Gilles Coppen, Gérard de Jode, elles se répandaient partout. 
L'activité de de Jode, de Nimègue, surpassait celle de tous 
les autres. Habile graveur et excellent mathématicien, il fiit 
le chef d'une famille de graveurs qui ont illustré l'école 
d'Anvers. En 1569, il mit en vente une quarantaine de cartes 
pour l'Allemagne seulement. 

Ce fut en 1595, quatre mois après la mort de Mercator, 



^Titf,MÉbAitfiaillfc. 



GÉRARD MERGATOR. 20S 

que parut sa description de l'Europe. Il avait conçu la colos- 
sale idée de lier toutes ces parties entre elles pour en former 
un tableau général du monde, et pour composer un vaste 
corps d'ouvrage auquel il a donné le nom d'Atlas^ afin 
d'exprimer par la grandeur du titre celle de l'entreprise. Il 
avait employé quatorze ans à préparer des matériaux, à 
former des combinaisons, à s'instruire dans la science des 
faits et à se perfectionner dans l'art d'écrire. Cette œuvre, 
qu'il ne put terminer, fut achevée après sa mort par Josse 
Hondius, de Wacken (^), qui avait appris sans maître à 
graver et à dessiner sur le cuivre et sur l'ivoire. Il ajouta au 
travail de Mercator les découvertes faites en Amérique depuis 
la mort de son illustre compatriote. 

Mercator nous montre l'homme dans tous les climats; il 
le suit sous les zones torrides, glacées, tempérées, détermi- 
nant sa couleur, ses traits, ses habitudes. Ce fut surtout sous 
ce dernier rapport qu'il sut donner de l'intérêt à son sujet : 
il joignit un tableau philosophique des mœurs et des cou- 
tumes aux descriptions des localités ; il mit enfin à la portée 
des lecteurs une science qui n'existait encore que pour 
quelques géographes. 

Mercator gravait et enluminait lui-même ses cartes avec 
beaucoup d'habileté. Il avait fait précéder son Atlas d'une 
dissertation sur la création du monde [De creatione et fabrica 
mmidi}^ où il s'éprend particulièrement de cette nature à la 
fois riante, majestueuse et terrible dont la puissance s'étend 
partout. Il faut entendre avec quelle touchante simplicité il 
parle de la terre, ce mère vénérable » : « Elle nous reçoit dès 
notre première entrée en ce monde, nous nourrit étant nés 
et maintient sans cesse dès le jour de notre naissance, et 
pour le dernier devoir, nous ayant receus en son sein, aban- 
donnez du reste de la nature, nous couvre comme bonne 
mère » ; — de l'air : « douce, débonnaire et indulgente, 

(*) Village de la Flandre occidentale. EondmSy né en 1546, mourut en 1617. 



204 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMIS3IATES. 

s-accommodant comme une servante à l'usage humain » (^). 

Il ne se bornait pas seulement aux études géographiques ; il 
fut en quelque sorte l'Alexandre de Humboldt du xvf siècle. 
Voici son programme tel qu'il le formule dans la dédicace de 
ses Tables de la Gaule : « Méditant la description de l'univers, 
la distribution de mes travaux exigeait de traiter d'abord de 
la formation du monde et de la disposition de ses parties en 
général; ensuite, de l'ordre et du mouvement des corps 
célestes; en troisième lieu, de leur nature, de leur rayonne- 
ment et du concours de leurs influences, pour en inférer la 
véritable astrologie; en quatrième lieu, des éléments; en 
cinquième lieu, de la description des royaumes et de la terre 
entière; en sixième lieu, des généalogies des princes depuis 
le commencement du monde, pour rechercher les émigra- 
tions des peuples, les premiers habitants du pays, les dates et 
l'antiquité des inventions. Tel est, en effet, l'ordre naturel 
des choses, qui nous en fait connaître les causes et les ori- 
gines, et qui est le meilleur guide pour arriver à la vraie 
science et à la vraie sagesse. » 

Mercator accompagnait toujours ses grandes cartes de la 
description détaillée du pays. Sous la rubrique : Géographie 
mathématique, il coordonnait les positions de lieux qu'il avait 
pu se procurer, en comptant généralement les longitudes à 
partir du méridien de l'île de Fer, parce qu'il admet que c'est 
là que l'aiguille aimantée vise directement au nord. Sous le 
titre de Géographie physique^ il décrivait les rivières, les 
forêts, les montagnes et les plaines, les routes et les canaux f). 
Mais il exposait aussi la Géographie politique^ la constitution 
civile du pays, l'administration de la justice et l'organisation 
ecclésiastique, et ses renseignements sont si complets, si 
exacts, que pendant longtemps ils ont servi de base à toutes 
les publications analogues. 

En philosophie, Mercator a été soupçonné de panthéisme, 

(*) Atlas, traduction française publiée à Amsterdam en 1609. 



GÉRARD MERCATOR. 205 

et peut-être avec raison. Aussi sa dissertation sur la création 
di;i monde a-t-elle été condamnée, notamment pour les pas- 
sages suivants, comme renfermant des propositions contraires 
aux sentiments de l'Église : « Quand Moyse dict : Dieu dit^ 
il ne monstre point une sentence donnée pour quelque temps 
particulier, mais la perpétuelle volonté d*iceluy, laquelle 
parle et effectue les choses sans mots ou paroles expresses, et 
les produit au temps défini. Ainsi aussi aux actions de Dieu; 
quand il dict : Dieu sépara la lumière des ténèbres, il n'entend 
pas une action externe, mais la volonté perpétuelle de Dieu, 
par laquelle seule il commence et parfait toutes choses au 
temps préordonné ; or, il ne veut pas dire en ce jour avoir 
esté complette cette division après laquelle le quatrième jour 
finalement, le soleil et tous les astres ont été parfaicts, — 
mais il donne à cognoistre non obscurément à l'intelligence, 
cette collection de lumière que j'ay dicte, et qu'icelle est pro- 
cédée ce jour jusques-là que la lumière amassée en une 
partie du ciel a peu coucher, laissant après elle la nuit et les 
ténèbres (^). » 

Mercator soutient ensuite « que les anges et l'âme de 
l'homme ont été créés des eaux les plus limpides de l'em- 
pyrée ». « En cette âme, dit-il, il y a l'intellect, la raison, le 
jugement, l'amour du vray bien, la justice, la joie au Saint- 
Esprit, le libre choix de la volonté (^. » 

Mais plus loin il résout avec beaucoup de netteté et dans 
le sens catholique la gravé question <iu péché originel et du 
libre arbitre : 

« L'homme pouvoit interrompre le serpent et le rejecter, 
et il n'eust point péché. Dieu avoit donné à l'homme le libre 
arbitre, et l'avoit laissé en la puissance de son conseil, lui 
donnant ses ordonnances et commandemens. Il t'a mis au 
devant le feu et l'eau pour avancer la main où tu voudras. 



(-) Atlas, etc. De laa^éation du monde. Amsterdam, 1633, p. 31. 
(«) Ibid., p. 45. 



306 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

Or, depuis que Dieu sçavoit auparavant qu'il pécheroit, pour- 
quoy ne Ta-t-il créé tel qu'il ne peust tomber? Dieu a bien et 
paternellement faict toutes choses; c'estoit de grâce qu'il 
l'avoit orné, de dons d'esprit si excellens qu'il pouvoit aisé- 
ment obéir à un si léger commandement; et c'estoit raison 
que l'homme, pour avoir été orné de si excellens dons d'es- 
prit, se monstrast recognoissant envers son créateur. Il pou- 
voit donc demeurer debout s'il eust voulu, et ce qu'il est 
tombé, c'est par sa faute, non pour ce que Dieu l'ait ainsi 
prédestiné ou voulu (^). » 

Mercator touchait, on le voit, à une des questions les plus 
vitales et les plus controversées du xvf siècle. Lorsqu'on 
jette un coup d'œil sur l'ensemble des ouvrages de Mercator, 
on ne sait ce qu'on doit admirer le plus, ou la vigueur de son 
esprit, ou la variété de ses connaissances. Tète encyclopédique, 
il a écrit sur tous les sujets. Nous possédons même de lui un 
traité de calligraphie. 

L'exemplaire que j'ai devant moi est de l'an 1557 f). 11 est 
de toute beauté et appartient à la Bibliothèque royale. Mer- 
cator s'élève, dans la préface, contre les vieilles idées 
d'après lesquelles un homme comme il faut était obligé 
d'écrire d'une manière illisible. Mais il avait encore un autre 
but, c'était de substituer, dans les cartes, l'écriture cursive à 
l'écriture gothique. 

Mercator a abordé avec la même supériorité les difficultés 
de la chronologie. 11 distingue très ingénieusement une 
époque mystique, un temps vide [œvum inane)^ comme il dit. 
Son livre s'étend depuis la création du monde jusqu'en 1577 
avant l'ère vulgaire f). L'auteur admet quatre grandes monar- 
chies comme autant de périodes humanitaires : ces monar- 
chies sont la chaldéenne (babylonienne, assyrienne), la per- 
sane, la grecque et la romaine. 11 établit ensuite les 

(•) De la création du monde. Amsterdam, 1633, p. 31. 

('2) Litterarum latin, scribendarum ratio, etc. Antverpia, apud Bellerum. 

(3) Chronologia mundi, etc. Cologne, 1568, et Bâle, 1577, in-fol. 



GÉRARD MERCATOR. 207 

synchronismes, en faisant accorder entre elles les ères des 
Égyptiens, des Olympiades, des Héroïdes, etc. 

La théologie, cette science à la mode au x\f siècle, ne fut 
pas étrangère à notre géographe. Mais s'il a hsfôardé quelques 
opinions trouvées hétérodoxes, il n*a pas embrassé le luthé- 
ranisme. Son Harmonia evangelistarum (^), dirigée contre 
Charles Dumoulin, le prouve. Ce grand jurisconsulte, qui 
fut pour le droit français ce que Cujas fut pour le droit 
romain, était aussi odieux à Rome que cher à son pays 
pour ses doctes écrits sur les libertés de FÉglise gallicane ; 
c'est de lui que le connétable de Montmorency disait : « Ce 
que Votre Majesté n'a pu faire avec trente mille hommes, ce 
petit homme l'a achevé avec un petit livre ». Il avait fini par 
entrer dans la communion réformée, mais uniquement selon 
le programme primitif de Luther ; n'acceptant aucune règle 
ni autorité ecclésiastique, il prêchait et administrait les 
sacrements dans sa maison et de son propre chef f). 

Un écrivain moderne, M. De Félice, méconnaît ce qu'il y 
avait de sentiment de liberté dans le programme. Cela dénote 
une bien petite confiance dans le développement de l'esprit 
de la Réforme en France. Ce n'est pas à ce point de vue que 
Mercator combattit Dumoulin. Le géographe était de ceux 
qui, obligés de choisir entre la science et la révélation, se 
prononçaient pour les textes sacrés, et son livre de YHarmonie 
des évangélistes n'avait pas d'autre objet que de prouver la 
parfaite concordance des quatre récits de la vie de Jésus- 
Christ, déjà attaquée alors comme aujourd'hui. 

En émigrant de Louvain à Duisbourg, Mercator avait aussi 
transporté dans sa nouvelle résidence sa fabrique d'instru- 
ments mathématiques, qui occupait ses fils et un assez grand 
nombre d'ouvriers. Ses sphères célestes et ses globes ter- 
Ci) Duisbourg, 1592, iii-4«. 

(•) DupiN, Nouveau dictiomiaire de la conversation, t. X, p. 385 et 386. — De 
Féuce, Histoire des spiodes nationaux des Églises réformées de France, Paris, 
1864, p. 77. 



n 



208 LES HISTORIEES, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 



restres étaient si beaux et si recherchés, qu'il ne pouvait satis- 
faire à temps aux nombreuses demandes qu'il recevait. Un 
de ses amis en achetait plusieurs chaque année pour les faire 
revendre aux foires de Francfort-sur-le-Mein. 

J'ai parlé de l'étendue du savoir de Mercator ; comment 
peindre ses qualités et ses vertus, l'heureuse alliance de la 
bonté du cœur et de la simplicité du caractère avec toutes les 
grandes facultés de l'esprit ? Rien de plus pur que ses mœurs, 
de plus paisible ni de plus édifiant que sa vie privée, dans 
ses deux mariages et au milieu d'une nombreuse famille de 
collaborateurs. Du génie pour la science, de l'ardeur pour 
entreprendre, du courage pour exécuter, de la constance 
pour achever, de l'amitié pour ses rivaux, de l'enthousiasme 
pour l'humanité, tels furent les nobles avantages que possé- 
dait à un si haut degré cet homme vraiment grand, vraiment 
admirable. 

Il vécut jusqu'au 2 décembre 1594; il avait atteint sa 
85* année {'). 

On voit, dans la cathédrale d'Anvers, une pierre à demi 
usée, consacrée par Anna Ortélia à son très cher frère 
Abraham Ortélius, géographe du roi, né à Anvers; c'est le 
seul monument élevé à l'émule de Mercator. 

AJ)raham Ortélius (Orteil) naquit à Anvers, le 2 avril 
1527, de parents originaires d'Augsbourg f), qui jouissaient 
d'une grande fortune. A l'âge de vingt ans, il fut inscrit dans 
la corporation de Saint-Luc, comme marchand et enlumi- 
neur de cartes. Ce ne fut qu'à l'âge de trente ans qu'il se mit 
à étudier les lettres; mais il y fit des progrès tellement 
rapides, qu'il étonnait les plus habiles et les plus heureuse- 

(*) Cette notice sur Mercator est en grande partie extraite : 1° des ouvrages précé- 
demment cités en notes ; 2° de la Géographie du moyen âge par Lelewel, 1. 1, p. xciv 
et suiv. ; t. II, p. 181-232 ; 3° d'une étude sur les cartes géographiques, par Walcke- 
naer, dans le Répertoire universel des sciences, des lettres et des arts ; 4P de Tarticle 
Mercator publié par Wéiss dans la Biographie universelle de Michaud. 

(^) Son aïeul paternel, Guillaume Orteil, avait quitté Augsbourg vers 1400, pour 
venir se fixer à Anvers. 



ABRAHAM ORTÉLIUS. 209 

ment doués sous ce rapport. Il avait un goût particulier pour 
l'antiquité, et, dès l'an 1562, il fut en possession d'un cabinet 
de médailles qui méritait d'être compris parmi les plus con- 
sidérables de la ville d'Anvers. 

Ortélius, ayant obtenu la vie du peintre liégeois Lombard 
par son élève Dominique Lompson, poète et philosophe 
comme son maître et comme son condisciple Hubert Goltzf), 
le créateur de la numismatique, l'envoya à ce dernier, qui 
l'imprima sur-le-champ avec une épître dédicatoire dans 
laquelle on voit que, dès lors, Ortélius s'appliquait sérieuse- 
ment à l'étude de la géographie. 11 y fut puissamment secondé 
par Mercator, plus âgé que lui de dix ans. Dans le courant de 
ses travaux, il dessina des cartes de l'Asie, de l'empire 
romain et de l'Egypte ancienne et moderne. En même temps, 
il faisait copier et graver par François Hogenberg et par 
quelques autres graveurs de renom, comme Ferdinand et 
Ambroise Artsenius, les cartes modernes de différents auteurs 
de sa collection; il en composa un recueil, et tout incomplet 
qu'il était encore, il le publia, en 1570, sous le titre de 
Théâtre du globe terrestre (Tlieatriim orbis terrarum). 

La moitié de cet atlas était faite quand il en parla pour la 
_ première fois à Mercator, qui lui dit : « Vous avez fait les 
cartes de la moitié de votre monde ; mon univers, à moi, est 
entièrement achevé. » Et il disait vrai , car tous les deux 
avaient conçu et exécuté en même temps ce gigantesque 
projet. Mercator, cependant, laissa s'épuiser deux éditions de 
l'atlas d'Ortélius avant de publier le sien, et il loua publi- 
quement l'œuvre de son rival, en en faisant habilement res- 
sortir tout le mérite. Au fond, la question de priorité ne pou- 
vait guère le tourmenter ; chacun de ces hommes avait sa 
tâche spéciale : Ortélius rassemblait, amassait, formait un 
recueil; Mercator élaborait et organisait. La priorité était 
réellement à lui, car, dès 1569, il éditait sa carte marine, 

(*) Né à Venloo le 30 octobre 1526. 

T. II. U 



210 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

sur laquelle Ortélius dressa son type du globe, qui parut, en 
1570, en tête de son Théâtre. Ortélius se hâtait en entrepre- 
neur qui disposait de toutes les ressources nécessaires au 
succès. Mercator, enfermé dans son cabinet et accablé des 
soins de sa famille, ne pouvait pas publier aussi vite ; l'exé- 
cution dé son travail exigeait des sacrifices d'argent qu'il ne 
lui était pas possible de faire avec autant de facilité que son 
ami Ortélius, riche et célibataire, dans la collection cartogra- 
phique duquel il puisa avec une reconnaissance touchante. 

A l'exception de l'Asie, il n'y a, dans l'importante publicar 
tion d'Ortélius, rien qui soit directement de sa composition. 
Il avait mis à contribution les géographes de tous les pays. 
Quand l'auteur d'une carte était connu, il n'y touchait points 
sauf en ce qui concerne quelques places de la Belgique, où 
la mer avait changé les rivages. Quand la carte était d'un 
auteur inconnu, il se montrait plus hardi et il y ajoutait ou 
changeait ce qu'il jugeait nécessaire. L'Asie, qui lui appar- 
tient en entier, diffère virtuellement de celle de Mercator. 

Son Théâtre, quoique incomplet, et malgré plus d'une 
carte peu recommandable, n'en valut pas moins à l'auteur 
une haute célébrité; car il réunissait, en un volume, une 
infinité de cartes dispersées et offrait une e:^écution supé- 
rieure. Les cartographes les plus renommés de l'époque, 
Jordan, Clusius, Sambucus (^), ambitionnaient l'honneur de 
voir leurs noms figurer dans le recueil d'Ortélius et se fai- 
saient un plaisir et un devoir de lui communiquer les fruits 
de leurs veilles. 

Le succès de cet atlas surpassa même les espérances de son 
auteur. Cinq réimpressions successives furent faites à Anvers, 
de 1571 à 1587, sans compter ses traductions italiennes, 
espagnoles, allemandes, françaises, flamandes, et un abrégé 
en latin par Coignet. Les réimpressions se faisaient avec des 

(*) Chrétien Sgrooten, géographe de Philippe II depuis 1557, avait fait la carte 
du pays de Gueldre et deZutphen, sur laquelle fut publiée celle d'Ortélius. (Pinchart, 
Archives des arts, etc. Gand, 1860, t. I, p. 32, 33, 138 et 139.) 



ABRAHAM ORTÉLIUS. 211 

changements qui en rendent les difTérentes éditions très inté- 
ressantes pour connaître l'état et les progrès de la géogra- 
phie au xvf siècle. L'auteur envoya à Philippe II un exem- 
plaire du Theatrum, qu'il avait pris le soin de colorier 
lui-même ; il en donna au duc d'Albe un exemplaire sem- 
blable, et le secrétaire d'État, Gabriel de Çayas, chargé à 
Madrid des affaires des Pays-Bas, en reçut un troisième 
exemplaire, colorié par la sœur d'Ortélius. Philippe II 
ordonna qu'une gratification de 500 florins fût payée au géo- 
graphe, et le grand commandeur de Castille, don Louis de 
Requesens, gouverneur général des Pays-Bas, lui remit, au 
nom du roi, une médaille en or de la valeur de cette somme. 
Philippe, voulant en outre reconnaître l'hommage qu'il lui 
avait fait du Theatrum, le nomma son géographe en titre 
(20 mai 1573) C). 

A cette époque, la censure s'exerçait sur les cartes géogra- 
phiques comme sur les livres. Ortélius s'était procuré, en 
Allemagne, différentes cartes dont il se proposait d'aug- 
menter son atlas ; il s'adressa au conseil privé pour obtenir 
l'autorisation de les faire imprimer. Parmi ces cartes se 
trouvaient celles du Hainaut et du Luxembourg. Le duc 
d'Albe, informé de la demande d'Ortélius, défendit au conseil 
privé d'y répondre d'une manière affirmative et lui ordonna 
de faire remettre au gouvernement les planches des deux 
cartes et les exemplaires qui en avaient été tirés (^. 

En 1575, Ortélius entreprit, avec son ami Jean Vivien, de 
Valenciennes, un des plus savants archéologues de son 
temps, un voyage scientifique en Belgique et dans la partie 
de l'Allemagne voisine de la Belgique, voyage dont la rela- 
tion, très élégante, renferme des notions qui sont encore 
aujourd'hui du plus haut intérêt pour l'histoire littéraire 
contemporaine. Parmi les savants dont ils parlent avec éloge 

(') Gachard, Bulletins de V Académie de Bruxelles, t. VI, l'« s'*, p. 524 et 525 ; 
t. XVIII, 2« sie, 2, p. 335 et 336. 
(«) Gachard, l. c, t. XVIII, p. 336. 



212 LES HISTORIENS/ LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

figure Arnold de Wachtendonck, chanoine de Saint-Barlhé- 
lemy et doyen de Saint-Martin à Liège, qui avait acquis de 
vastes connaissances dans les antiquités et s'occupait spécia- 
lement de ce qui concernait la numismatique et l'histoire (^)- 

De retour à Anvers, Ortélius reprit ses études favorites. Il 
semble avoir pris quelque part aux luttes qui, dans ce temps- 
là, déchiraient le pays, puisqu'il accompagna à Londres son 
cousin Emmanuel Van Meteren, si connu par son attache- 
ment au protestantisme et par son histoire des troubles dés 
Pays-Bas. Van Meteren voulut bien servir de guide à son 
parent dans les excursions qu'ils firent ensemble en Angle- 
terre et en Irlande (1575). 

Celui des ouvrages d'Ortélius qui, au jugement des savants, 
doit surtout consacrer sa renommée scientifique, est son 
grand dictionnaire de géographie, qu'il publia d'abord sous 
le titre de Synonymie géographique ; puis, avec des additions 
considérables, sous celui de Trésor géographique. « Ce livre 
est un vrai trésor », disait Juste-Lipse, en remerciant l'auteur 
de l'exemplaire qu'il lui avait envoyé. 

L'Italien Zacharie Lilio avait le premier donné, à Flo- 
rence, en 1493, l'esquisse d'un dictionnaire, ou pour mieux 
dire une simple liste alphabétique de quelques noms de 
lieux. « Depuis Lilio, dit de Macedo, personne n'avait traité 
cette matière, lorsque Ortélius se proposa de donner un dic- 
tionnaire de géographie ancienne. 11 y réussit... » 

En 1578, Ortélius se concerta avec son concitoyen Georges 
Iloefnagel, miniaturiste, peintre de genre, paysagiste et 
archéologue, pour entreprendre avec lui un voyage en Italie. 
A Augsbourg, les Fugger les accueillirent avec beaucoup de 
bienveillance dans leur splendide maison et les engagèrent 
à se rendre à Munich pour visiter le cabinet du duc de 
Bavière. En Italie, et principalement à Rome, Naples, Venise, 
Hoefnagel s'occupa de son art et saisit l'occasion de faire 

(*J PoLAiN, Revue belge, 1. 1, p. 31 et 32 



ABRAHAM ORTÉLIUS. 213 

valoic ses talents (*). Ortélius s'arrêtait de préférence partout 
où il trouvait des inscriptions, pour reconnaître les anciens 
noms de chaque lieu et pour fixer les rapports de l'ancienne 
géographie avec la moderne, sans négliger de faire provision 
de médailles, de vases antiques, de statues et de tout ce qu'il 
pouvait se procurer en ce genre. C'est de son musée que 
furent tirées toutes les figures qui composent le joli recueil 
intitulé : Têtes des dieux et des déesses, (Taprès d'anciennes 
médailles, par François Sweert f). 

Un nouvel atlas pour la géographie ancienne, qu'il publia 
d'abord sous le titre de Parergon^ à la suite de son Théâtre du 
monde (1595), puis séparément pour l'usage de son Trésor de 
géographie ancienne j la fameuse carte dePeutinger et une carte 
de géographie sacrée complètent le cycle géographique 
qu'Ortélius eut le courage de parcourir tout entier. 

On sait que ce fut le fameux archéologue Conrad Peutin- 
ger, d'Augsbourg, qui fit connaître et nomma de son nom 
une ancienne carte romaine, composée vers l'an 230, sous 
l'empereur Alexandre-Sévère f), et sur laquelle étaient 
tracées les grandes voies de l'empire, avec la distance res- 
pective des villes, stations, relais et généralement de 
tous les établissements publics de quelque importance. 
Cette carte, transmise à la postérité par deux copies, 
passait pour un des plus précieux documents de la riche 
collection que Peutinger légua à ses compatriotes. Il l'avait 
acquise de Conrad Celtes, qui l'avait découverte chez les 
bénédictins de Tegernsée. Mais au grand regret des érudits, 
elle ne s'était point retrouvée à sa mort (1547). 

(*) Voir l'intéressante biographie de Hoefnagel par M. Ed. Fétis, dans les Artistes 
belges à V étranger. Brux., 1857, 

(•) Beœmm Deanimque capita, ex antiquis numism . , a Sweertio. Antv. , 1 602, in-4®. 

(3) C*est une carte de poste et de voyage empruntée à une mappemonde com- 
mencée par Agrippa, achevée par Auguste et suspendue aux parois du portique 
construit par ce même Agrippa. (Wietersheim, Geschichte der Yôlkei^anderung, 
Leipz.» 1859-64, t. II, p. 365. — Schayes, La Belgique et les Pays-Bas, etc. Brux., 
1858, t. II, p. 245-249.) 



2(4 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

Son digne parent, Marc Welser, après s'en être procuré 
des fragments, qji'iï publia à Venise (1591), retrouva la carte 
qui avait appartenu à Peutinger. Son premier soin fut d'en 
faire faire une bonne copie pour la livrer à l'impression. D 
aurait' aisément trouvé dans sa ville natale, et il pouvait 
choisir dans toute l'Europe, les savants les plus illustres, qui 
se seraient mis à sa disposition. Lui-même était très en étal 
de se constituer l'éditeur du document. Il préféra en confier 
la publication au Belge Plantin et faire don à Ortélius de 
cette copie. Ce dernier, malgré son grand âge, ne recula 
point devant cette tâche, et la fameifte carte de Peutinger 
sortit bientôt des presses de Plantin, dirigées alors par son 
gendre, Moretus. Ella parut l'année même de la mort de 
notre illustre géographe (1598). 

Le graveur des cartes d'Ortélius fut François Hogenberg-, 
de Malines (^), qui, en 1560, travaillait avec son frère Rémi en 
Angleterre, pour les libraires de ce pays. Il finit par s'établir 
à Cologne, où il mourut, en 1590, dans la religion protes- 
tante (^. 

L'ami d'Ortélius, Philippe Galle, avait gravé le portrait du 
géographe en tête des belles éditions de l'atlas, ainsi que les 
figures des dieux et des déesses d'après d'anciennes médailles, 
recueillies par Ortélius. Cet artiste, né àHaarlemenl537,maîs 
établi dans Anvers, se rendit célèbre par la multiplicité de 
ses travaux et par la vaste étendue de ses connaissances. Sa 
triple qualité de dessinateur, de graveur et d'écrivain, jointe 
à celle de riche marchand d'estampes, le mit en relations 
suivies non seulement avec les artistes les plus illustres de la 
Belgique, mais encore avec les hommes de lettres les plus 
distingués de ce pays. Il suivit les conseils d'Ortélius et fit 
une carte fort étendue, qui rappelait avec exactitude les 
dix-sept provincesdes Pays-Bas, avec une légende explicative, 
renfermant, sous la forme d'éphémérides relatives à chaque 

(*) n était fils de Jean Hogenberg, de Munich, né en 1500 et fixé depuis à Malines. 
(«) Van der Aa, t. VIII, 2, p. 927 et 928. 



..... j 



HUBERT GOLTZ;. 2fô 

localité, les faits principaux des troubles de la contrée, de 
1566àl579.Cettepièce historique obtintun grand succès,mais 
comme les explications étaient en latin et que la pancarte 
m piano avait un grand développement, le public en désira 
une version française. Galle s'empressa de la faire dans une 
édition où les annotations de la carte, au lieu d'être con- 
signées en marge, sont réunies dans un petit livre. 

Parmi les amis d'Ortélius, l'histoire doit distinguer Hubert 
Goltz, le créateur de la science des médailles f). 

Peintre, graveur f), antiquaire et imprimeur aussi grand 
que Plantin, Goltz n'avait guère plus de vingt ans lorsqu'il 
s'établit à Anvers, où le goût de la numismatique était général, 
surtout chez les quatre frères Schetz,qui méritent, eux aussi, 
une mention particulière. Gaspar Schetz, baron de Wesemale, 
seigneur de Grobbendonck et poète distingué; Melchior 
Schetz, seigneur de Willebroeck, etc., savant mathématicien; 
Balthasar, seigneur d'Hoboken, et enfin Conrad, seigneur de 
Bomhem, également versés dans les lettres et dans les 
sciences, rivalisaient alors de zèle pour exciter une noble et 
féconde émulation entre les iSavants et les artistes f). 

Goltz étudia d'abord les médailles au point de vue du pro- 
grès de l'art de la gravure aux diverses époques où elles 
avaient été frappées; il ne tarda pas à comprendre toute l'im- 
portance de la numismatique et à voir qu'elle pouvait devenir 
une riche mine de découvertes historiques, le moyen le plus 
sûr de relever les faits de l'antiquité, dont la chaîne est sou- 
vent interrompue. Ea achetant partout des médailles, en 
prenant les empreintes de celles dont les possesseurs ne 

(*) Van Hui.st, Hubert GoUzîtcs, Liège, 1846, p. 7. 

(*) Graveur en bois et en taille douce, Goltz a exécuté plusieurs pièces en clair- 
obscur ; il gravait les traits de ses estampes à Teau-forte, et il y appliquait des 
rentrées avec des planches de bois : cette manière, qui imite les dessins tracés à la 
plume et lavés avec diverses couleurs, a été souvent mise en pratique. (Emeric 
David, p 190.) 

(*} GoETHALS, Histoire des lettres, des sciences et des arts^n Belgique. Brux., 
1842, t. III, p. 56 et 57. — Serrure, Bidletin du bibliophile belge, t. II, p. 318. — 
Hoffmann, ibid., t. II, 2, p. 399. — Van Hulst, p. 16 et 17. 



fl6 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPnES ET LES NUMISMATES. 

consentaient pas à se dessaisir, il recomposa les séries his- 
toriques les plus importantes et rendit ainsi à l'histoire ses 
preuves chronologiques les plus irrécusables f). 

En fixant ainsi d*une manière incontestable la chronologie 
ancienne, il fit faire un pas immense à un art encore dans 
l'enfance, et on doit lui savoir gré de s'y être livré avec tant 
de constance, quelles que soient d'ailleurs les méprises qu'on 
peut lui reprocher f). 

Goltz avait passé près de douze ans à Anvers, partagé entre 
la peinture et ses études de numismatique, lorsqu'il publia, 
en 1557, son premier ouvrage, contenant les médailles des 
empereurs, depuis Jules-César jusqu'à l'empereur Maximi- 
lien IL C'est une suite de cent cinquante médaillons, du 
module de 18 centimètres, gravés en camaïeu et accompagnés 
d'un texte historique. C'est une œuvre d'art admirable. Ce 
qui frappe surtout dans ces planches des Imperatorum ima- 
gines ^ c'est le goût de l'artiste et particulièrement l'expression 
des diverses physionomies f). Pendant son séjour à Anvers, 
les frères Laurin (Marc et Gui), de Bruges, avaient employé 
tous leurs moyens de séduction pour l'attirer chez eux. Ils y 
réussirent. C'étaient des hommes de savoir qui se plaisaient 
à encourager les travaux sérieux. L'un deux, Marc Laurin, 
seigneur de Watervliet, dut la plus grande partie de sa 
renommée à la généreuse protection ou, pour mieux dire, à 
l'amitié dont il entoura Goltz, l'aidant de sa fortune dans la 
dépense de ses excursions scientifiques, dans l'acquisition 
des médailles et dans la publication de ses ouvrages (^. 

Après quatre mois de séjour à Bruges, Goltz parcourut 
l'Allemagne, la France et l'Italie. Son mérite et les recom- 
mandations de Marc Laurin lui ouvrirent tous les cabinets et 

(») VanHulst, p. 10 et 11. 

(*) GOETHALS, p. 57. 

(') Les images de presque tous les empereurs depuis César jusques à Charles V 
et FerdmanduSf son frèi*e, pourtraictes au vif, prinses des médailles anciennes, 
Anvers, 1557. 

(<) Van Hulst, p. 19 et 20. 



HUBERT GOLTZ. 217 

toutes les bibliothèques. Il revint à Bruges en 1560 et y éta- 
blit un atelier complet. Ses divei's ouvrages de numismatique 
embrassaient non seulement les Césars et les empereurs, 
'mais encore : les fastes consulaires de Rome, pour lesquels il 
reçut de Juste-Lipse les éloges les plus explicites, et du sénat 
de Rome, le diplôme de citoyen ; — la Sicile et la grande 
Grèce; — la Grèce proprement dite et ses îles, ainsi que plu- 
sieurs traités particuliers sur les médailles des villes grec- 
ques* Cette division de l'œuvre semblait, à l'illustre auteur 
du Voyage d*Anackarsis^ un des plus beaux titres dé la 
renommée de Goltz, et tous ses ouvrages (^) ont été jugés 
dignes d'entrer dans les trésors des antiquités grecques et 
romaines publiés par Graevius et Gronovius. 

Dans le principe de l'opposition contre le gouvernement 
espagnol, Goltz suivit le torrent général, et on louait beau- 
coup une charge piquante qu'il fit à Bruges du prédicateur 
connu sous le nom de frère Corneille, le fameux Adriaensen, 
accusé par tous les écrivains protestants et par J. Boileau 
d'avoir institué pour les femmes et pour les jeunes filles un 
genre de discipline qui blessait toutes les lois de la décence. Cet 
Adrien prêchait comme un furieux et entremêlait ses exhor- 
tations d'obscénités qui, du reste, ne devaient pas tant blesser 
qu'on le croirait des oreilles généralement peu délicates 
alors. Le curé de Saint-Jacques de Bruges, Jean de Casteele, 
publia, pour les tourner en satire, les bouffonneries prêchées 
par Corneille, et Goltz lui prêta ses presses (1569). Si l'on 
réfléchit que ce frère est également représenté comme un 
fanatique sanguinaire, on doit reconnaître qu'à une époque 
où la Belgique était sous la domination du duc d'Albe, le 
curé de Saint-Jacques faisait une bonne œuvre en cherchant à 
détruire, par le ridicule, l'influence de ce prédicateur furi- 
bond, et si cette publication est souvent obscène, la faute 
n'en doit retomber que sur le grotesque sermonaire (^. 

(<) Publiés de 1563 à 1566. 
(«) VanHulst, p. 30et31. 



918 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

En 1574^ parut le Caius JiUius Cœsavj dédié à Maximi- 
lien II, enrichi de vers apologétiques d'Adrien de Jonghe (^), 
un des savants les plus féconds d'un siècle qui en a tant 
produit; de Charles Utenhove, poète gantois, qui passait une 
grande partie de son temps à Paris dans la société des 
Turnèbe, des Lombin et des Dorât ; enfin, de l'antiquaire et 
philosophe brugeois Meetkerke, qui travaillait souvent lui- 
même avec Goltz, aux presses duquel il confia la première 
édition des Idylles de Bion et Moschus^ texte grec accompagné 
d'une traduction latine et de notes f), 

Goltz mourut à Bruges le 24 mars 1583. 

Goltz et Marc Laurin étaient en correspondance avec 
Étienne-Winand Pighius f), neveu du célèbre Albert Pighius, 
secrétaire de Granvelle (*). Winand Pighius a laissé la descrip- 
tion d'un voyage qu'il avait fait en Italie ; elle est pleine d'ob- 
servations sur les antiquités romaines et germaniques. Nous 
avons, en outre, de lui plusieurs autres ouvrages également 
remplis d'érudition, dont quelques-uns ont été insérés dans 
le neuvième volume des antiquités grecques de Gronovius f ). 

Un élève de Goltz, comme graveur au burin, Barthélémy 
Dolendo, de Leyde f), exécuta, avec beaucoup de finesse, plu- 
sieurs pièces, tant de sa composition que d'après d'autrœ 
maîtres. On y désirerait plus de correction dans le dessin, 
mais ce défaut est racheté par la perfection des détails. A la 
même époque florissait, à Leyde, Zacharie Dolendo, dont le 
style de graveur ressemblait beaucoup à celui de Barthélémy, 
avec cet avantage toutefois que Zacharie était beaucoup plus 
correct f). 

(*} Adrianus Junius, né en 151 1» à Hoorn, dans la Hollande sept^trionale. 
(*) Van Hulst, p. 3, et Wbiss, Biographie universelle, article Meetkerke. 
(') Né en 1520, à Kampen, petite ville de TOveryssel, mort en 1604, à Zanten. 
{*) Hoffmann, dans le Bulletin du bibliophile bel^, t. H, 2« part., p. 399-405, 
et t. ni, 2« part., p. 369-377. 
(^) Biographie universelle, article E.-W. Pighius. 
(«) Né vers 1556. 
(') Biographie universelle, article Dolendo. 



COORNnERT. GEMMA FRISIUS. 310 

Goltz avait eu pour maître et pour collaborateur un homme 
devenu célèbre dans la révolution du xvi® siècle par son 
patriotisme et sa tolérance : Thierry Coornhert. Né en 1522, à 
Amsterdam, il avait appris à graver en taille douce. Il s'éta- 
blît à Haarlem pour y tirer parti de son talent et abandonna 
ensuite cet art pour se livrer entièrement à la culture des 
lettres et à l'étude de la théologie f). 

Dans la science des Euclide et des Ptolémée figure avec 
honneur un géomètre dont les travaux sont en général peu 
connus, mais auquel M. Quetelet a rendu pleine justice dans 
Y Annuaire de l'Observatoire de Bruxelles : Gemma Frisius, ainsi 
nommé de la Frise, sa patrie f). « Raineras Gemma était né 
à Dockum en 1508. Il fit ses premières études à Groningen, 
puis passa à Louvain, où il s'occupa surtout de mathématiques 
et de médecine. Il commença à se faire connaître en donnant 
chez lui des leçons qui furent très fréquentées. Suffridus f), 
qui les suivit, nous apprend qu'il y faisait preuve d'un profond 
savoir. Il avait vingt et un ans à peine quand il publia ses 
corrections à la cosmographie d'Apien (^. Un an après, il 
donnait trois opuscules sur l'astronomie et la cosmographie. 
Il y propose, pour dresser la carte d'un pays, une espèce de 
triangulation prenant pour point de repère les tours des 
villes principales, telles que, pour la Belgique, celles d'An- 
vers, de Lierre, de Malines, de Tournai et de Bruxelles. 
Kepler et les grands géomètres qui sont venus après lui ont 
fait oublier ces premières indications. Mais Lalande et 
Delambre ont reconnu le mérite de ses deux opuscules : 
De orbis diviéione et De usu globi. Quetelet constate que son 

(i) Biographie unive$'selle, article Coornhert. — Dumas, Nouveau dictionnaire de 
la conoersation, t. YIII, p. 169. 

(*) Annuaire, 3® année, p. 236-239. A cette étude de Quetelet, il faut en ajouter une 
plus complète, par Ekama, publiée dans les Verhandelin^en der eerste klatise van Jiet 
honinhlyk tiedet/iundsche Instituât, etc. Amsterdam, t. VII, p. 215-260. — Voy. 
aussi un article- de Reippenberg, dans les Archives philosophiques, t. r> 
p. 302-308. 

C) L'historien Pierre Sjoerd (Suffridus Petrus). 

(^) Pierre Apien était professeur à Ingolstadt, où il mourut en 1552. 



220 LES HISTORIENS, LES GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

plus beau titre de gloire est son idée de déterminer les 
longitudes par le moyen des montres qu*on venait d'inventer. 
« Cest exactement ce que Ton fait aujourd'hui », dit-il. Moins 
les instruments étaient perfectionnés, plus Gemma avait de 
mérite de leur trouver de si savantes applications. Aussi 
Lalande Tappelle-t-il l'inventeur de la méthode pour déter- 
miner les longitudes. 

A quarante-deux ans, Gemma fut reçu docteur en méde- 
cine de l'université de Louvain. Mais les sciences mathéma- 
tiques l'attiraient davantage; son arithmétique pratique était 
très estimée. En 1540, à la suite d'une nouvelle édition 
d'Apien, il publia son traité De annuli astronomici usii, où il 
décrit l'instrument appelé l'anneau astronomique, qu'il avait 
assez perfectionné pour qu'on lui en attribuât l'invention. 

Son recueil de problèmes de géographie, d'optique, de géo- 
métrie et d'astronomie, résolus au moyen du rayon astrono- 
mique, qui parut en 1545 (^), montre une fois de plus la saga- 
cité du savant dan^ l'observation et la détermination des 
éclipses, dans l'emploi ingénieux qu'il fit du rayon astrono? 
mique, dans le perfectionnement qu'il apporta à l'astrolabe 
et au carré nautique. Une des aspérités de la lune porte son 
nom, et son œuvre posthume publiée, par son fils, était un 
livre sur l'astrolabe. Il mourut en 1575. 

Le fils de Gemma Frisius, nommé Corneille, était un 
habile mathématicien et un médecin instruit. Mais il parta- 
geait les préjugés de son temps, dont son père avait su se 
défaire ; il en donna la preuve dans un petit livre publié en 
1575, à l'occasion d'une étoile qui s'était montrée tout à 
coup dans la constellation de Cassiopée. 

Gemma avait eu pour disciples Mercator et J. de Roias. 
On doit à ce dernier un commentaire sur l'astrolabe et une 
méthode de projection pour la construction des cartes. 

(*) De usu radii astronomici, Anfcv., 1545. 



CHAPITRE XIV. 

l'anatomie et la botanique. 

Vers le milieu du \yf siècle vivait à Bruxelles Pierre van 
Bruhesen ou Bruheze (Bruhezius), docteur en médecine et 
médecin pensionnaire de cette ville. L'ancienne et noble 
maison de ce nom, originaire du Brabant, descendait de 
celle de Bornes. Pierre van Bruhesen était né au commen- 
cement de ce siècle, à Rythove, dans la Campine. Il succéda 
à son père dans le poste de premier médecin de la reine 
Éléonore de France, sœur de Charles-Quint, et se retira, 
après la mort de cette princesse, à Bruges. En 1547, le Bru- 
geois Corneille Scutius, à la fois médecin et mathématicien, 
écrivit, contre les doctrines astrologiques de Bruhesen, un 
livre f ) qui souleva une ardente polémique entre les savants 
de l'époque. Bruhesen n'en publia pas moins, en 1550, à 
Tusage de la ville de Bruges, un Grand et perpétuel Almanacli, 
très exactement rédigé sur les principes de l'astrologie judi- 
ciaire et dans lequel il déterminait avec beaucoup de préci- 
sion les moments favorables pour se purger, pour prendre 
des bains, se saigner et se faire la barbe. Cette production 
excita un enthousiasme presque général et en même temps 
de vives réclamations. Ce furent les barbiers, qui, gênés 
dans l'exercice journalier de leur profession, se récrièrent le 
plus. Mais l'engouement allait si loin pour l'almanach que le 
magistrat de Bruges promulgua gravement un édit ordon- 

(*) Sous ce titre : Dtspiitatio astrologica et medica contra diarium, qiiod 
Almanachum vocant Pétri Bruhesii a RytJiomm; grœce ad Franciscum Crâne- 
veldtum et latine ad D. Haloinum, eqiUtem. Antv., 1547. 



222 l'anatomie et la botanique. 

nant à « tous ceux qu'il appartiendrait » de s'y conformer 
ponctuellement (^). 

La réputation de Bruhesen en acquit plus d'éclat, et sa 
renommée s'étendit même en France. Il fallait du courage 
pour s'opposer à cet enthousiasme. Un homme cependant 
osa élever la voix contre le charlatanisme de Bruhesen. 
Ce fut François Rapaert, docteur en médecine de Pise et 
médecin pensionnaire de la ville de Bruges. Il lutta contre 
tous, jeta le ridicule sur l'ordonnance du magistrat et 
publia à son tour (1551) un almanach dont il se faisait « un 
fouet contre les empiriques et les médicastres ». Il s'attachait 
à démontrer combien étaient absurdes, principalement en 
médecine, les prédictions astrologiques, et il n'hésitait pas à 
déclarer que les médecins astrologues étaient aussi dange- 
reux que les charlatans, qu'ils exploitaient comme eux l'igno- 
rance et la crédulité et ne méritaient que le mépris f). 

Rapaert avait pour lui le bon sens; mais le public se 
déclara pour son adversaire, qui trouva un défenseur dans 
un de ses confrères, Pierre Haschaerdt, d'Armentières, lequel 
opposa saxFlagellum le Bouclier astrologique; et cette querelle à 
propos de barbe eut l'avantage d'attirer l'attention sur une 
foule de points intéressants qu'on aurait pu perdre de 
vue (^. 

la médecine produisit un plus grand nom dans Adrien 
Junius (Adrien de Jonghe ou le Jeune). Son père, homme d'un 
grand mérite, ancien bourgmestre de Hoorn, où Junius vit 
le jour, le 11 juillet 1511, l'envoya, encore enfant, à l'école 
latine de Haarlem. Il fit ensuite ses premières études à Louvaîn. 
En 1517, il voyagea à l'étranger et, en 1540, reçut le grade 
de docteur en médecine à Bologne. Durant les deux années 

(*) QuETELET, Correspondance mathématique et physique, t. VIII, p. 287, article 
de DE Reifpenberg. — De Meyer, . Analectes médicaux, Bruges, 1851, t. II, 
p. 62, 63 et 86. 

(*) Maffnum et perpetuum almanach,,, medicastrotum flageUum. (De Meybr, 
p. 63 et 64.) 

(') De Reifpenberg, l. c. 



BRUHESEN. RAPAERT. 223 

qui suivent, ses lettres sont datées de Paris. A compter de 
1542, il séjourne dix ans en Angleterre, attaché au duc de 
Norfolk en qualité de médecin en titre. Après la mort du 
duc, il retourne dans sa patrie, mais bientôt, plongé dans la 
plus profonde misère, il est forcé de retourner à Londres, où 
il édite, en 1548, le dictionnaire grec de Cératin, enrichi 
de près de 6,000 mots. En 1551, dans une nouvelle lettre 
datée de Haarlem, Junius exprime le désir de se fixer dans sa 
ville natale ; il se voit de nouveau aux prises avec la misère. 
Afin de se procurer de l'argent, il écrit sa Pliilippéide^ poème 
sur le mariage de Philippe II avec Marie Tudor (1554). La 
récompense qu'il en avait espérée fut loin d'être princiere ; 
elle suffit à peine à le dédommager de la moitié des frais 
du voyage qu'il fit à Londres pour offrir son œuvre à Philippe. 
Junius immortalisa le procédé du roi par une comparaison 
épique où il voulait prouver ce qu'il y avait d'injuste à récom- 
penser plus richement un portrait de commande qu'un épi- 
thalame offert spontanément (^). 

En 1559, Junius résidait à Haarlem ; il y épousa une femme 
riche; dès ce moment, ses plaintes cessent. 

Vers 1562, l'ambassadeur du roi de Danemark lui offrit la 
charge d'instituteur de l'héritier présomptif. Ni le climat de 
ce pays, ni l'accueil qu'il y trouva ne paraissent lui avoir 
convenu, car il revint à Haarlem en 1563. Quelque temps 
après, il est nommé médecin de la ville et recteur des écoles 
latines; il remplit cette dernière charge jusqu'en 1569. Il 
s'appliqua à y faire fleurir les bonnes études et écrivit son 
Nomendator^ vocabulaire en huit langues, et sa Batavia, dont 
il sera question ci-après. 

Lors de la prise de Haarlem (1573), sa bibliothèque fut 
pillée, et plusieurs de ses manuscrits furent perdus. Le regret 
qu'il en ressentit lui fit rechercher le titre de médecin de la 
ville de Middelbourg. Il ne supporta pas mieux le climat de la 

(*) Van der Lindb, dans le Bibliophile belge de 1870, p. 211 et 212. 



.224 l'anatomie et la botanique. 

Zélande que celui du Danemark, et, le 16 juin 1575, il suc- 
comba. La longue épitaphe que son fils Pierre fit graver sm* 
le mausolée qu'il lui éleva le préconise comme Fauteur de la 
Batavia et comme un homme d'une érudition sans bornes. 
Juste-Lipse ne pensait pas autrement; il le déclare le plus 
savant des Hollandais après Érasme. 

Quel était donc ce fameux livre de Batavia? Dans l'assem- 
blée des États de Hollande, à La Haye, le 14 septembre 1565, 
le président, parlant au nom du prince d'Orange, émit 
l'avis qu'il serait à désirer que Ton, fît écrire l'histoire 
des choses dignes d'être conservées et des anciennes institu- 
tions de la Hollande; il proposait de confier ce travail à 
Junius, moyennant une pension annuelle de 200 livres. Ce 
fut ce qui donna lieu à la publication d'un livre vanté outre 
mesure et qui n'est souvent qu'une élucubration pitoyable. 
L'étonnante érudition dont l'auteur croit faire preuve n'est 
qu'un étalage de grec et de latin joint à une crédulité ridi- 
cule. Junius raconte gravement que les frais de la con- 
struction de l'église de Dordrecht ont été payés pai' la 
Vierge; .qu'un vaisseau chargé de 11,000 vierges, venant 
d'Angleterre, était entré dans le port de Vérone, ville située 
aux environs d'Alkmaar, mais dont il ne reste plus de trace ; 
que la pierre de l'église Saint-Pancrace, à Leyde, avait été 
autrefois du pain. 

Il n'épargne pas même à ses lecteurs le miracle de celte 
comtesse de Hennenberg donnant le jour à 364 enfants 
vivants, baptisés par l'évêque Guido, qui, pour plus de faci- 
lité, les appela tous Jean et Jeanneton. 

Heureusement, Junius était tout autre comme médecin 
et comme humaniste. On a de lui : 1° des traductions latines 
des Questions naturelles et médicales de Cassius. ^aris, 1^41); 
des Propos de table de Plutarque ; des Vies des philosophes 
d'Eunape et des Hommes célèbres d'Hésychiiïs;^ 2** des édi- 
tions de Nonius Marcellus et de Fulgentius Placiades ; des 
Épigrammes de Martial ; l'abrégé des Épithètes de Ravisius 



JUNius. 223 

Textor et un abrégé du Commentaire d'Eustathe sur 
Homère ; 5** des remarques critiques sur YApokolokmtosis de 
Sénèque, sur les comédies de Plante, sur Fépître de Lucain à 
Calpurnius Pison, sur le Saiyricon de Pétrone, etc. ; 4** Lexicon 
grœco'latinum auctum. Baie, 1548, in-fol. ; 5"* De anno et men- 
sibus commeiitarius. Bsilej 1553; 6** et T Animadversorum, 
libri VI, et De coma commentarius. Bâle, 1556 ; Francfort, 1604 ; 
Rotterdam, 1708; 8** Adagiorum ab Erasmo omissorum, etc., 
recueil de sentences des anciens qui a eu plusieurs édi- 
tions ; 9** Phalli ex fungorum génère viHoUandiœ sabuletis passim 
crescentis descriptio, etc. Delft, 1564; Leyde, 1601; c'est la 
monographie d'une plante de la famille des champignons; 
lO"" Emblemata et JEnigmata. Anvers, 1565 et 1569; Leyde, 
1596; traduit en français par Jacques Grevin. Anvers, 1570; 
11** Nomenclator omnium rerum propria nomina variis lin- 
guis, etc. Augsbourg, 1557; Anvers, 1577; i^Poemata pia et 
moralia. Leyde, 1598; 13*" Epistolœ et Oratio de artium libe- 
ralium dignitate. Dordrecht, 1652 (^). 

Plusieurs de ces traités ont été insérés depuis dans diverses 
collections de Gronovius, de Gruter, dé Dornau, etc. Le 
Nomenclator polyglotte a été réimprimé plusieurs fois jtfsqu'au 
milieu du x\if siècle, car on en trouve une édition de Liège, 
1654; mais on ne fait cas que de celles qui sont en un grand 
nombre de langues. Celle de Francfort, in-8*', en a sept, et 
celle de Genève, 1619, in-8*', huit. On recherche surtout l'édi- 
tion de 1655, à laquelle Guillaume Quignier a joint une tra- 
duction en bas-breton. 

Le dictionnaire grec-latin que Junius avait composé en 
Angleterre fut mis à YIndex à Rome, parce qu'il l'avait dédié 
à Edouard VI, que le pape ne voulait pas reconnaître. Il fit 
des démarches pour obtenir la levée de la censure et il y par- 
vint, grâce au cardinal de Granvelle et à Lindanus, évêque 



(*) Delvenne, t. I, p. 577 et 578. (Extrait de la Biographie universelle de 
MicHAUD.) — Van der Aa, t. IX, p. 240. 

T. II. 15 



936 l'anatomie et la botanique. 

de Ruremonde, qui attestaient son attachement sincère à la 
foi catholique. 

Dans la seconde moitié du xv* siècle, florissait à Liège un 
astrologue que Ton peut considérer comme le devancier de 
Michel Nostradamus et de Mathieu Laensberg. Il était né à 
Looz-le-Château ou Borchloon (Limbourg) et s'appelait Jean 
De Laet. Ses pronostications, imprimées en latin à Paris, 
en flamand à Audenarde, appartiennent aux raretés biblio- 
graphiques. Celles pour 1477, 1478 et 1481 sont dédiées à 
Très-Révérend Père en Dieu Monseigneur de Bourbon, par ta 
grâce de Dieu et du Saint-Siège, évêque de Liège. Toutes ont 
dû jouir de quelque vogue, car l'auteur ne se mêlait p^ 
seulement d'astrologie, mais encore de prédictions poli- 
tiques. 

En 1480, il avait écrit que l'on eût à se tenir en garde 
contre trois maux à venir : la guerre, la peste et la famine, 
sans préciser ni l'époque, ni le pays où ces maux devaient 
éclater. Mais, en 1482, sa prédiction, qu'il venait de renouve- 
ler, devînt une douloureuse vérité pour les Liégeois f ). Il 
avait pour rival un autre Belge célèbre en astrologie f) 
et en chiromancie, Jean Taisnier, d'Ath f), mathématicien, 
poète et chapelain de la cour de Charles-Quint. 

Les astrologues s'étaient emparés de bonne heure du privi- 
lège de dresser les almanachs, dont ils accompagnaient les 
indications utiles destinées au peuple de prédictions et d'avis 
absurdes, qui ne furent que trop bien accueillis par la multi- 
tude et qui servirent à enraciner des préjugés dont ia popula- 
tion des campagnes n'est pas encore bien guérie. On a remar- 
qué que les premiers spéculateurs sur le débit des almanadbs 



(*) ToRFS, Fdisles des calamités publiques survenues dans les Pays-Bas, Tournai, 
1859^2, t. I, p. 40, 41, 270 et 27L 

(*)• Astrologiœ judiciariœ et totius divinatricis artis encomia, etc,,aiUore Joanne 
Taisnier Hannonio, Colonise, 1559. — Ejusdem : De spherœ materialis fahrica et 
usu. Ibid , 1558. 

(»; Né en 1509. 



L ASTttOLOGlE ET LES ALMA^HACHS. 227 

étaient tous des médecins : la médecine avait été si longtemps 
subordonnée à l'astrologie! Aussi, point de livres plus popu- 
laires que, les almanachs, au xvi^ siècle, époque où l'astrologie 
jouait un si grand rôle. 

Les deux plus anciens imprimés en Belgique sont des 
années 1490 et 1492. D'après de curieux renseignements, le 
domestique de maître Jean Spierinck, professeur de méde- 
cine à l'université de Louvain et, selon toute probabilité, 
auteur de l'almanach de 1492, apporta, à la nouvelle année, 
cette publication à l'abbé de Parc et en reçut un pourboire 
de quatre sous. Ces almanachs étaient sans doute sortis des 
presses de Jean de Westphalie, le seul imprimeur alors 
connu à Louvain. L'un d'eux avait été précédé, en 1491, d'un 
autre, imprimé à Anvers par Gérard Leeu. Le typographe 
Guillaume Vorsterman, qui travaillait dans la même ville 
entre les années 1500 et 1544, édita un livre ascétique sur 
la Passion de Notre Seignevjr^ qui renferme un calendrier 
perpétuel assez bien fait. En 1540, y parut la Prognostication 
de Louvahij et en 1555 (chez Liesvelt), la Grande et perpétuelle 
Prognostication des laboureurs^ etc. f). 

On lisait beaucoup les Ephémérides perpétuelles de l'air, 
«par lesquelles onpouvoit avoir vraie et assurée cognoissance 
de touts changements de temps, en quelque païs et temps 
qu'on fust, en Anvers, chez Christofle Plantin, près de la 
Bourse neuve, MDLVI ». 

Ce petit livre, dont l'auteur est Antoine Mizauld, médecin 
et astrologue f), renferme une ode aux muses et poètes d'An- 
vers, qui est peut-être de Plantin lui-même. C'est une sorte 
d'invitation qui leur est faite de confier leurs œuvres aux 
presses nouvellement établies dans la grande et riche cité f). 



(*) Warzée, Recherches bibliographiques sur les almanachs belges, p. 164-167. 
— U y avait des almanachs flamands rimes. Voir manuscrits de la Bibliothèque 
de Bourgs n«« 837-845, fol. 162, v°, etc. 

(*) Né à Montluçon en 1520, mort en 1578. 

(') RuELENS et De Backer, Annales planiiniennes. Brux., 1865at P« 10-12. 



228 L*ANATOMIE ET tA BOTANIQUE. 

Le poète Molinet s'est également exercé dans ce genre, 

nous lui devons un 

Calendrier mis par petis vers, 
Selon le temps dur et divers... 

Toutes les pronostications étaient loin d'être anodines. 
Le 16 février 1547, il en parut deux, par maître Ambroise 
Magretus, médecin chez Albert Pafraet f), à Deventer. 
Le premier feuillet portait « une figure inouïe et scanda- 
leuse contre le pape et l'état ecclésiastique », et Falmanach 
même renfermait divers points également « scandaleux ou 
séditieux »• L'auteur se déclarait fauteur de sectes réprouvées, 
tendant à soulever le peuple contre ses supérieurs laïcs et 
ecclésiastiques, « promettant richesse et bonheur aux pauvres 
et prédisant tous les maux aux sommités sociales f) ». 

Les éditions diamant ne datent pas d'aujourd'hui. Un calen- 
drier accompagné de quelques autres opuscules par Plantin 
rentre dans cette classe des livres microscopiques. La hauteur 
des pages est de 35 millimètres, et leur largeur, de 23 (^. 

Les almanachs imprimés en France étaient lus avec avidité 
par la foule à côté de ceux qui paraissaient en Belgique. 
C'était principalement le Compost ou Kalendrier des Bergiers 
qui faisait les délices du peuple : il donnait des renseigne- 
ments sur tout, il indiquait jusqu'aux signes auxquels on 
reconnaissait le caractère ou le tempérament des individus. 
Des pièces en vers faisaient suite à cette physiologie. Une de 
ces pièces avait pour titre : Secrets admirables sur les maladies 
qui peuvent arriver au sexe féminin, qui procèdent de l'acte de 
Vénus. Puis on avait les Admirables Secrets du grand Albert, 
contenant plusieurs traités sur la conception des femmes. C'était 
le plus absurde et le plus dangereux des livres de ce genre {% 

(') Ce nom s'écrit encore Paffraed et Paffroed. 

(') Archives du royaume, papiers d'Etat et de l'audience, liasses 33 et 34. 

(') KaleiXdarhim Evangelia, Psalmi pœnit. Psal. qui hàbitœ. Orationes varice, 
Antverpiœ, exe, C. Plantinus, MDLXX. — De Reiffenberg, Amntaire de la 
Bibliothèque royale de Belgique, 1840, p. 211 et 212. 

(*) Ch. Nisard, Histoire des livres populaires, Paris, 1854, 1. 1, p. 83 et suiv. 



LES ALMANACHS. 

Je ne sais si, en Belgique comme en Allemagne, on faisait 
lire, avant l'invention de l'imprimerie, l'almanach dans les 
écoles ; pour cela, on l'avait réduit à une série de vers bar- 
bares, qu'on faisait apprendre par cœur. Les premiers mots 
du premier vers : Cisio Janus^ finirent par devenir syno- 
nymes du mot almanach. Après cela, venaient les Diableries, 
avec une nomenclature de toutes les espèces de diables, de 
leurs fonctions, de leur puissance et de leurs métamor- 
phoses ; enfin, des talismans de tout genre (^). 

Quand les premiers réformateurs portèrent leurs vues sur 
l'amélioration de l'instruction populaire, ils pensèrent aussi 
à la réforme du Cisio Janus, et Mélanchton en composa un 
plus raisonnable. Mais le Cisio Janus barbare, à force d'habi- 
tude, se maintint longtemps dans les écoles f). 

Cependant, les sciences exactes, auxquelles il est temps de 
revenir, avaient atteint en Belgique un haut degré de déve- 
loppement et de perfection, qu'elles perdirent du jour où 
Philippe II fit peser sur le pays son joug de fer. 

On vit alors une famille, originaire d'Anvers, illustrée 
par la série de géomètres de premier ordre qu'elle a 
fournis, aller s'établir dans une contrée plus libre. Jacques 
Bernouilli, qui mourut en 1583, fatigué sans douta d'un gou- 
vernement dont il avait éprouvé les rigueurs sous le duc 
d'Albe, quitta sa ville natale et se retira à Francfort-sur-le^ 
Mein. Plus tard, sa famille se fixa à Bâle, où elle parvint aux 
premières dignités de la république et où naquit Jacques 
Bernouilli, le premier qui ait acquis un nom célèbre dans 
les sciences f). 

La chirurgie, la médecine et la botanique furent illustrées 
dans ce siècle par deux noms immortels, Vésale et Dodonée. 

(*) Pour les échantillons de talismans, voir le livre de M. Ch. Nisard sur les 
calendriers avant l'invention de Timprimerie ; voir aussi la Revue coiUemporaine, 
t. XXXV, p. 406-412. 

(*) Depping, Nouveau dictionnaire de la conversation, t. I, p. 467. 

(^) QuETELET, Histoire des sciences mathématiques et physiques chez les Belles. 
Brux., 1864, p. 106. 



230 l'anatomie et la botanique. 

Vésale ne put échapper à Tînflexible loi qui domine la 
destinée des grands novateurs. Son existence fat une alterna- 
tive d'efforts, de luttes et de souffrances. Si, pendant quelque 
temps, la faveur d'un grand monarque semble le dédommager 
de ses travaux, la nécessité de combattre tous les jours pour 
défendre ses découvertes contre des détracteurs acharnés, 
l'impossibilité de les continuer dans une position qui le 
mettait en dehors du mouvement scientifique, les injustices, 
les calomnies, les sourdes persécutions auxquelles il fut en 
butte, vinrent trop souvent mêler d'amertume cette gloire 
qu'il avait la conscience de mériter, et enfin, une mort misé- 
rable sur la terre étrangère termina cette vie consacrée tout 
entière à la science ('). 

Avant le xvi* siècle, la médecine s'en tenait à la routine, 
écartant tout genre de recherche. Ce que Galien avait écrit était 
reçu comme un oracle. On jurait sur la parole du maître. 
C'est alors que lé jeune et courageux savant examine l'homme 
de plus près, soulève le voile de la science, y découvre de 
nombreuses imperfections et lui applique une méthode qui 
sera infaillible, puisqu'elle repose sur l'observation des faits f). 

L'ardent novateur persista dans son œuvre. D'abord iseul 
contre tous, il soutint la lutte, dédaignant la routine et 
l'envie, entraînant avec lui, dans les amphithéâtres, ceux 
qui voulaient s'éclairer et là leur faisant toucher du doigt 
la vérité méconnue. Il ne s'arrêta qu'il n'eût détruit complè- 
tement les erreurs de quatorze siècles f). 

André Vésale naquit à Bruxelles le 31 décembre 1514. Il 
appartenait à une famille où l'enseignement et la pratique de 
l'art de guérir étaient héréditaires f). Son père, qui portait 

{* ) De Mersseman, dans V Album biographique des Belles célèbres. Brux., 1 843-48, 
t. I, p. 31 et 32. 

(2) Broeckx, Histoire de la médecine belge. Gand, 1837, p. 128. — De Mersse- 
man, p. 35. V 

("^) De Mersseman, p. 35 et 36. 

(-*) Cette famille était originaire de Wesel, dans le duché de Clêves, d'où elle prit 
le nom de Wesele ou de Wessale, quoique son nom véritable fût Wittings. 



ANDRÉ YtSXLE. 231 

paiement le nom d'André, était pharmacien de Farchidu- 
chesse Marguerite, tante de Charles-Quint et gouvernante 
des Pays-Bas. Son grand-père, Evrard, était un mathémati- 
cien habile, auteur de plusieurs ouvrages sur la médecine, 
(fu'il pratiquait, et son bisaïeul, Jean de Wesele, avait été 
médecin de l'empereur Maximilien et recteur de l'université 
de Louvain (^). 

André fut envoyé très jeune à Louvain faire ses humanités. 
On ne peut mettre en doute les progrès qu'il y fit, jusqu'à 
l'âge de seize ans; car, outre le latin, qu'il écrivait avec une 
grande pureté, et le grec, qu'il possédait assez pour avoir été 
chargé plus tard par l'imprimeur vénitien Junta, de corriger 
les épreuves du texte de Galien, il connaissait encore la 
langue arabe. Il ne s'appliqua pas avec moins d'ardeur aux 
études physiques et mathématiques ; on le vit rechercher le 
commerce, de ceux qui les cultivaient, et se lier d'une étroite 
amitié avec son condisciple Gemma Frison. Il se rendit 
ensuite à Montpellier et à Paris, où il se livra à la chirurgie 
et à l'anatomie f), dont il est à bon droit regardé comme le 
créateur. 

Chez les anciens, le contact ou même le seul aspect d'un 
cadavre imprimait une souillure que de nombreuses ablutions 
et d'autres pratiques expiatoires pouvaient à peine effacer. 
Dans le moyen âge, la dissection d'une créature faite à l'image 
de Dieu passait pour une impiété. Mundanus, il est vrai, pro- 
fesseur de médecine à Bologne, avait offert, de 1515 à 1518, 
le spectacle nouveau de trois cadavres humains publique- 
ment disséqués. Mais le scandale fut tel qu'il ne se répéta 
plus, et Mundanus lui-même^ effrayé par l'édit récent du 
pape Boniface VII, ne tira point de ces dissections tout 
l'avantage qu'elles semblaient lui promettre. Cependant, les 
découvertes de la poudre à canon, de l'imprimerie et du 

(*) Revue nationale de Bel^qite, t. VI, p. 274, et Burggraeve, Études sur André 
YésaZe, Gand, 1841, p. 16. 
(') BuRGGRAVB dans Les Belges illustres, Brux., 1844-45, t. III, p. 44-46. ' 



232 l'anatomie et la botanique. 

Nouveau-Monde, faites en moins d'un siècle, venaient de 
donner un nouvel élan à la science ; les chefs de l'Église 
permirent, allèrent même jusqu'à favoriser l'étude de l'ana- 
tomie, au moins dans ce qu'elle a d'indispensable pour les 
peintres et les sculpteurs. Mais cette étude, suffisante aux 
beaux-arts, était d'un faible avantage pour la science. 

C'est alors que Vésale se prit d'une telle passion pour l'ana- 
tomie, qu'on le vit, à Paris, disputer leur proie aux corbeaux, 
et disséquer le corps des suppliciés. Toujours au cimetière 
des Innocents, ou à Montfaucon, au milieu des cadavres, il 
surpassa bientôt son maître, Gonthier d'Andernach, dont il 
commenta et publia les Imtitutions^ en 1539 0. 

La guerre ayant éclaté entre Charles-Quint et François 1% 
Vésale retourna à Louvain,où il obtint la permistsion de faire 
publiquement des démonstrations anatomiques. C'était alors 
un spectacle nouveau pour l'université, car l'enseignement de 
l'anatomie y était purement nominal. Son séjour à Couvain 
ne fut pas perdu pour ses études ; il se loue de l'appui qu'il 
y trouva, surtout auprès des jeunes professeurs de la faculté, 
qui, dit-il, comprenaient mieux les avantages de l'anatomie 
que les lieux communs de la scolastique. 

Il parvint également à s'y procurer un squelette complet, 
préparation bien rare à cette époque et dont la possession lui 
fut d'un si grand secours pour ses études et ses leçons (^. 

Les voyages continuels qu'il avait entrepris dans l'intérêt 
des troupes de Charles-Quint lui avaient procuré l'avantage 
de se faire connaître en Italie. A peine âgé de vingt-trois ans, 
il était déjà apprécié dans toutes les grandes villes, où il avait 
soutenu des thèses ou donné des démonstrations publiques* 
Paris, Louvain, Padoue, Venise, Bologne, Pise, avaient été, 
tour à tour, témoins de ses succès. Le sénat de Venise lui 
avait fait, en 1557, les offres les plus brillantes pour l'enga- 

(*) RiCHERAND, dans la Biographie universelle de Michaud, reproduit par Del- 
VENNE, /. c, t. II, p. 533 et 534. 

(*) Ite:cue citée, p. 276, et Burggraeve, Études sur Yésctle, p. 22. 



YÉSÂLE EN ITALIE. 233 

ger à accepter la chaire d'anatomie et de chirurgie vacante 
à l'université de Padoue. Il s'y était rendu immédiatement. Ce 
fut dans cette ville qu'il composa son bel ouvrage sur l'ana- 
tomie du corps humain, qui parut en 1543, à Baie. Persuadé 
qu'en anatomie, il faut avant tout parler aux yeux, il com- 
pléta son livre par de magnifiques planches sur bois. Un 
haut intérêt artistique s'y attache, s'il est vrai que le dessin 
en soit dû au Titien et le burin à Jean Kalkar, habile graveur 
flamand résidant alors à Venise (*). 

Vésale, à peine âgé de 28 ans, avait découvert un nou- 
veau monde. Jusqu'alors, on s'était contenté d'anatomiser les 
singes, les porcs et d'autres animaux. Pour la première fois, 
les organes de l'homme se trouvaient décrits. Aussi l'admi- 
ration fut universelle. 

C'est alors que Charles-Quint, averti par la renommée, 
éleva Vésale au poste de son premier médecin et l'appela 
auprès de lui. Le savant quitta l'Italie et traversa Baie, dont 
il gratifia l'école de médecine d'un squelette, don alors pré- 
cieux et conservé depuis avec une vénération religieuse. 

L'écorce de kina venait d'être découverte ; Vésale fut le 
premier qui lui reconnut des qualités nombreuses. 11 exposa 
les vertus du nouveau remède dans une lettre publiée à 
Ratisbonne, en 1546, où il consacre cependant moins de 
place à ses observations sur l'écorce de kina qu'à la défense 
de son anatomie contre ses adversaires. 

Vésale avait rencontré, en Italie, un puissant et noble 
adversaire : Eustachi, professeur d'anatomie à Rome; c'était 
un dévoué partisan de Galien,et il s'était constitué son défen- 
seur contre les doctrines de notre compatriote, qu'il com- 
battait avec des raisons scientifiques. Vésale comprit qu'il 
lui fallait obtenir raison d'Eustachi. Il se rendit donc de nou- 
veau en Italie» 

(*) RiCHERAND, dans la Biographie universelle citée, p. 534. — Goethals, LeC' 
tures relatives à l'histoire des sciences, des arts, etc., en Belgique, t. II, p. 117-119. 
— BuRGGRAEVB, Eloge de Vésale. Brux., 1845, p. 3. 



334 l'anatomie et la botanique. 

Arrivé à Venise, il fit annoncer publiquement qu'il se pro- 
posait de donner, à des jours déterminés, dans Padoue, 
Bologne, Pise, des conférences auxquelles il conviait ses 
adversaires. Les savants accoururent de toutes les parties de 
l'Europe pour assister à ces solennelles discussions, d'où 
Vésale sortit triomphant. Tels étaient ses succès, que les 
jeunes médecins abandonnaient leur clientèle pour le suivre; 
que les vieux professeurs descendaient de leur chaire pour 
Fentendreet que les amphithéâtres de Padoue, de Bologneetde 
Pise ne pouvaient contenir la foule de ses auditeurs. Maïs le 
bonheur de Vésale ne dura guère. Un professeur d'anatomie 
de Paris, Jacques Sylvius, dont les cours étaient déserts, 
avait été jusque-là pour lui un adversaire déjà peu loyal. 
Voyant ses cours désertés, il se fit son persécuteur. D'abord, il 
entraîna dans son parti Corneille Van Baersdorp, qui était 
aussi médecin de Charles-Quint et qui conjura ouvertement 
l'empereur de ne pas permettre que la majesté de son 
nom couvrît plus longtemps les odieuses discussions et les 
scandales auxquels présidait Vésale. L'autorité de Sylvius, 
l'ascendant de Van Baersdorp, l'influence de quelques courti- 
sans, et peut-être aussi le désir de mettre un terme à des con- 
troverses qui avaient le cadavre humain pour objet, déci- 
dèrent Charles-Quint à rappeler Vésale auprès de lui et à 
l'éloigner d'un théâtre où il défendait si courageusement les 
intérêts de la science. 

Les ordres de ce prince étaient précis, sévères même, à ce 
qu'il paraît, car ils faisaient pressentir au novateur que ses 
opinions seraient soumises à un examen rigoureux. Vésale 
en fut atterré et indigné tout à la fois; il jeta au feu tous ses 
manuscrits. En un instant, la flamme dévora le fruit de vingt 
années de travail. Son exemplaire de Galien, qui était cou- 
vert de ses précieuses observations, ses commentaires sur 
Rhazès, son important ouvrage sur la matière médicale, une 
foule de consultations, tout fut consumé avant que ses amis 
et ses admirateurs eussent eu le temps de s'opposer à cet 



! 



VÉSALE A BRUXELLES ET EN ESPAGNE. 235 

acte de désespoir, que Vésale devait déplorer amèrement 
dans la suite f ). 

Ce fut en qualité d'archiâtre de Charles-Quint qu*il séjourna 
à Bruxelles pendant les dernières années de la vie de ce 
prince. Puis il passa en cette qualité au service de Philippe II. 

Devenu homme de cour, à peu près étranger à Fanatomie, 
il sortit momentanément d*un long repos pour répondre 
sur des points de détail à Fallopia, un de ses élèves les plus 
distingués, dont Fanatomie, publiée en 1551, renfermait beau- 
coup de découvertes et indiquait avec respect quelques cor- 
rections à faire à celle du maître. 

« Cependant, riche, puissant et considéré à cette cour de 
Madrid, où affluaient les trésors du Nouveau-Monde, Vésale 
jouissait de sa gloire et favorisait de tout son crédit l'étude de 
Fanatomie, lorsqu'une accusation étrange vint, dit-on, le pré- 
cipiter dans Fabîme du malheur. On prétendit qu'ouvrant 
le cadavre d'un gentilhomme en vue d'y découvrir la cause 
de sa mort, le cœur avait palpité sous le scalpel, crime 
invraisemblable, mais que la mort devait expier. L'Inquisi- 
tion demanda la tête du coupable, et les prières de Philippe II 
n'obtinrent que difficilement, ajoute- t-on, que la peine fût 
commuée en un pèlerinage à la Terre-Sainte f). » 

Qu'y a-t-il de vrai dans cette histoire ? Il semble plus vrai- 
semblable qu'à une époque où il y avait une vive animosité 
entre les Belges et les Espagnols, Vésale, qui appréciait les 
hommes et les choses dont il était entouré et se lassait de 
vivre dans une cour où les moines surtout ne lui pardon- 
naient point ses plaisanteries sur leur ignorance, leur cos- 
tume et leurs mœurs, voulut quitter ce pays, et que, ne pou- 
vant donner ses vrais motifs, il prit le prétexte d'un 
pèlerinage à Jérusalem, le moyen le plus propre à favoriser 
sa retraite sans déplaire au roi f). 

(^) J. De Mersseman, Album biographique des Belges célèffres, t. IF, p. 52-54. 
(*; RiCHERAND, dans la Biographie universelle citée, p. 535. 

(') RiCHERAND. — GOETHALS, p. 124-128. 



236 l'anatomie et la botanique. 

Vésale s'achemina donc vers Jérusalem avec Jacques Mala- 
testa, général des Vénitiens. Ballotté par des fortunes diverses 
durant ce périlleux voyage, il fut, à son retour, jeté par la 
tempête sur les côtes de Tîle de Zanthe, dans la mer Ionienne, 
vis-à-vis du golfe de Lépante,où il mourut de faim le 15 octo- 
bre 1564, à l'âge de cinquante ans. Peut-être ses restes mor- 
tels seraient-ils devenus la pâture des oiseaux de proie, si 
un orfèvre, qui l'avait connu par hasard et qui aborda dans 
l'île à cette époque, ne lui avait donné la sépulture. 

En ce moment, la république de Venise l'appelait à l'uni- 
versité de Padoue, qui venait de perdre Gabriel Fallopia, de 
sorte que, s'il était revenu de son pèlerinage, Vésale aurait 
succédé à son élève dans la chaire d'une université que ces 
deux grands hommes avaient illustrée f). 

« Que les astronomes, dit Portai f), me vantent Copernic ; 
les physiciens, Galilée, Torricelli, etc.; les mathématiciens 
Pascal ; les géographes, Christophe Colomb, je mettrai tou- 
jours Vésale au-dessus de leurs héros. La première étude 
pour l'homme, c'est l'homme : Vésale a eu ce noble objet 
et l'a rempli dignement. En acquérant de nouvelles connais- 
sances sur sa structure, l'homme agrandit, pour ainsi dire, 
son existence, au lieu que les découvertes de géographie 
et d'astronomie ne le touchent que d'une manière indi- 
recte. » 

Après les travaux d'anatomie de Vésale, il restait encore à 
faire la plus grande découverte de toutes, celle qui devait 
influer le plus sur l'état de la science, celle de la circulation 
du sang. Ceux qui prétendent qu'Harvey n'en est pas seul 
l'inventeur assurent que Vésale en avait parlé avant lui d'une 
manière précise, et, d'après les plus grands historiens de la 
médecine, ils n'ont pas tort (^. 

(*) RiCHERAND, p. 535. — ^GOETHALS, p. 128 et 129. 

(*) Histoire de ranatomie et de la chirurgie. Paris, 1770-73, t. I, p. 394 et suiv. 
(') KuRT Sprengel, Histoire de la médecine, Paris, 1815, t. IV, p. 1 et suiv. (trad. 
de Jourdan). — Goethals, p. 130-132. 



"^'HÉli 



VAN BAERSDORP, 237 

L'illustre chirurgien français Ambroise Paré se plaît à 
reconnaître la gloire de notre compatriote, qu'il appelle 
« grand et célèbre », et il ajoute : « Je dis grand et célèbre, 
duquel les livres préparent aujourd'hui les études des hommes 
doctes ». • 

Comme premier médecin de Charles-Quint, Vésale avait 
pour collègue Corneille Van Baersdorp, né à Bruges vers 
1488 et descendant de l'illustre famille de Borsselen, inves- 
tie de la seigneurie de Baersdorp, dans l'île de Zuid-Beve- 
land C). 

Après avoir étudié la médecine en France et en Italie, Van 
Baersdorp revint dans sa ville natale, où il publia, en 1558, un 
grand ouvrage sur cette science (^. Soit que celte production 
eût fait parvenir sa renommée jusqu'au trône impérial, soit 
que sa haute naissance lui eût valu le privilège d'être dis- 
tingué par l'empereur. Van Baersdorp fut appelé en 1550 à 
la dignité de chambellan et de médecin de Charles-Quint, 
et il lui resta attaché jusqu'à sa mort. 

Le service médical de la maison de Charles-Quint était 
singulièrement composé : à côté de Vésale et de Van Baers- 
dorp, se trouvaient une foule de médicastres et de charlatans. 
Pour peu que, parmi les fonctionnaires de la cour, une 
maladie offrît quelque résistance au traitement d'un des pra- 
ticiens, tout le monde était consulté; il en résultait un conflit 
d'opinions qui ne pouvait guère tourner à l'avantage du 
malade et qui n'était pas fait non plus pour rassurer le pra- 
ticien sérieux (^. 

A quoi un médecin ne devait-il pas s'attendre de la part des 
courtisans, alors que Granvelle écrivait, le 20 octobre 1558, 
à Viglius : « M. de Lalaing se porte mieux, et je ne crains 
pas beaucoup les jugements de Vésale sur ses malades, parce 
qu'il les déclare toujours d'emblée en péril de mort, afin que, 

{*) DeMeyer, Analectes médicaux, t. II, p. 17-19. 

(*) Methodus imiversœ aHis medici formulis expressa ex Galeni traditionihiis^etc, 
, (') De Mersseman, cité par De Meyer, l. c, p. 22, 23 et 24. 



838 l'anatomie et la botanique. 

s'ils meurent, ce dire l'excuse et que, s'ils vivent, il passe pour 
avoir fait un miracle (^). » 

Quant à Baersdorp, les plus grandes contrariétés lui 
venaient de l'empereur lui-même, qui s'obstinait, malgré ses 
conseils, dans le régime le plus funeste à sa santé, tout en 
reconnaissant, dans ses moments de crise, les mauvais effets 
de ce régime (^. 

La position de Van Baersdorp était d'autant plus pénible 
qu'il ne rencontrait que de la malveillance et de la basse 
jalousie chez les courtisans, qui s'indignaient, se récriaient 
et tempêtaient contre la prétendue obséquiosité du médecin. 

Que l'on se figure combien ces hommes de mérite devaient 
souffrir d'un tel état de choses, et l'on ne s'étonnera pas que 
Vésale ait eu deux maladies de langueur dans cette cour si 
monotone, si triste à la fin de la carrière politique du maître, 
qui, d'ailleurs, ne récompensait ses serviteurs qu'avec une 
parcimonie voisine de l'avarice. 

D'après Vésale, il était impossible de s'y livrer à des études 
sérieuses ; il n'est donc pas étonnant que Van Baersdorp tfait 
plus écrit d'œuvre importante depuis qu'il était au service de 
Charles-Quint, Le seul livre qu'il composa fut un travail sur 
la goutte f ), maladie princière dont ce monai^que était parti- 
culièrement affligé (*). 

Van Baersdorp fut sollicité par Sylvius de se coaliser avec 
ce fougueux adversaire de Vésale pour perdre le grand anato- 
miste dans l'esprit de Charles-Quint. L'astucieux et passionné 
Sylvius avait épuisé tous les moyens pour renverser son 
glorieux antagoniste. Les épigrammes, les calomnies, les 
injures qu'il lançait contre lui, loin de ternir sa réputation, 
n'avaient servi qu'à faire ressortir l'implacable animosité du 

{*) Weiss, Papiers d*État du cardinal de Granvelle, t. V, p. 281. 

(*) Voir, pour les détails. Lettres de Molinœus sur la vie intérieure de Charles- 
Quint, publiées par de Reippenberg. 

(') Sous le titre de (Jonsiliiwi de Arthritide, publié dans le Recueil de Henri 
Garet i De Ai^hritidis prœservaiione^ etc. Francfort, 1592. 

(*) Mersseman, p. 27. . 



CUARLESH^UiNT ET SES MÉDECINS. 239 

vieillard jaloux des succès de son ancien élève ; Vësale avait 
grandi dans l'opinion publique à mesure que Sylvius avait 
perdu de son crédit par ses ridicules persécutions. Celui-ci, 
ne sachant plus à qui se vouer, imposa silence à sa sordide 
avarice et se décida à envoyer à Van Baersdorp un squelette 
d'enfant, cadeau précieux et rare dans ce temps, à condition 
que le médecin de Tempereur employât toute son influence 
pour faire tomber Vésale, en le signalant comme un homme 
dangereux. Pour l'honneur de Van Baersdorp, l'histoire ne 
dit pas qu'il se soit rendu complice de la haine aveugle de 
Sylvius C). 

Il paraît qu'à la fin de sa vie, Charles-Quint rendit justice 
au mérite de son médecin. M. Ferd. Vanderhaeghen, le savant 
bibliophile gantois, possède une des plus belles chartes qu'il 
soit possible de voir f). Dans ce document, l'empereur se 
plaît à reconnaître que c'est aux soins de Corneille Van 
Baersdorp qu'il est redevable de la vie ; en reconnaissance de 
ses services, après avoir confirmé ses titres de noblesse et 
reconnu ses armoiries, il le nomme conseiller de l'empire et 
comte palatin avec le pouvoir de créer et d'établir, dans ce 
même empire et dans quelque lieu que ce soit, des notaires 
publics, des tabellions et des juges ordinaires; de légitimer 
et d'émanciper des bâtards naturels ou autres; de relever 
ceux qui étaient tombés dans l'infamie; d'affranchir les serfs 
et d'autoriser leur affranchissement ; d'élever chaque année 
trois personnes au grade de docteur ou de licencié, tant en 
médecine qu'en l'un ou l'autre droit, et autant de poètes lau- 
réats, de bacheliers et d'officiers qu'il plairait à Van Baers- 
dorp, pourvu cependant que, dans cette nomination au grade 
de docteur ou de licencié, il consultât au moins trois doc- 
teurs de la même faculté, d'après le jugement desquels les 

(^) De Mersseman, p. 27 et 28. 

(*) M. Vanderhaeghen Ta mise à ma disposition a^ec tous les autres documents et 
livres de sa bibliothèque. QuH veuille recevoir ici l'expression de mes publics 
remerciements. 



240 l'anatomie et la botanique» 

susdits candidats devraient être jugés dignes de leur grade 
après un rigoureux examen. Ce document est daté de 
Bruxelles, le 2 mai 1556, et porte la signature d'Antoine 
Perrenot de Granvelle. 

Après la mort de l'empereur, Van Baersdorp se hâta de 
rentrer dans sa patrie; il fut nommé échevin de sa ville 
natale en 1561, et bourgmestre en 1562 et 1565. Il mourut 
deux ans après (25 novembre 1565). 

L'histoire de la médecine belge avant Vésale est peu connue; 
mais si l'on croyait que la Belgique n'a possédé aucun 
médecin remarquable avant le créateur de l'anatomie, on 
serait dans une grande erreur. La Flandre, qui, au xiV* siècle, 
marchait à la tête de la civilisation, qui possédait la franchise 
des communes dès le xn® siècle, a produit beaucoup de méde- 
cins dont les ouvrages mériteraient l'attention des savants. 
Plus tard, l'université de Louvain jeta assez d'éclat pour 
prouver que les sciences médicales étaient cultivées aussi 
bien en Belgique qu'à l'étranger. Mais celui qui domine 
la médecine belge avant Vésale est Jean Yperman, chirur- 
gien du XIV® siècle, dont on vient d'arracher les écrits à un 
oubli immérité f). 

Le XV® siècle vit Jacques Desparts (en latin De Partibus), de 
Tournai, commencer ses études en médecine à l'université 
de Montpellier et recevoir le bonnet de docteur à Paris (1409). 
Ses talents, ses vertus et ses brillants succès rélevèrent aux 
emplois les plus honorables. Il devint successivement cha- 
noine et trésorier de l'église de Tournai, chanoine de celle 
de Paris, premier médecin de Charles VII, roi de France, et 
de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Desparts voulut que 
les richesses qu'il avait amassées servissent à faciliter l'étude 
de la médecine : il donna trois cents écus d'or, deux marcs 
d'argent, une partie de ses meubles et de ses manuscrits à la 

(•) Broeckx, Annales de r Académie d* archéologie de Belgique. Anvers, 1863, 
t. XX; p. 128 et 129. — M. Littré a parlé avec éloge de Jean de Saint-Amand, 
médecin belge du xiii® siècle. [Histoire littéraire de France, t. XX, p. 254-266.) 



BlîSEN, DE DRIVERE, VAN LOM^ 241 

Faculté de Paris qui put ainsi faire élever, dans la rue de 
la Bûcherie, les écoles de médecine qui existaient encore 
au moment de la révolution (^). 

Parmi les contemporains de Vésale qui se distinguèrent 
comme médecins ou anatomistes, je citerai les suivants : 
Antoine Busennius (Busen), natif de Breda, qui enseigna pen- 
dant quelque temps l'art de guérir à Louvain et fut appelé, 
en 1550, à Anvers, où les magistrats lui avaient accordé la 
place de médecin pensionnaire. On ignore à quelle époque 
il mourut. Versé dans la littérature antique, il s'efforça de 
ramener les esprits à la médecine hippocratique et de les 
détourner des théories arabes. Tel fut le but de son livre, 
intitulé : Commentarius in Galenum, de inœquali temperie 
(Anvers, 1553). — Jérémie De Drivere, dont on a latinisé le nom 
en celui de Driverius et quelquefois Triverius. Né en 1504, 
au village de Broeckel, dans la Flandre orientale, il fut doc- 
teur et professeur à l'université de Louvain. Doué d'un esprit 
vaste et pénétrant, pendant qu'il enseignait la philosophie, il 
étudiait l'art de guérir, et, devenu docteur, il ouvrit des cours 
publics de médecine, dans lesquels il fit preuve de beaucoup 
de savoir et d'élocution. Il n'était pas encore professeur, mais, 
deux chaires de médecine étant devenues vacantes, elles 
furent réunies en une seule, qu'on lui confia. Il justifia ce 
choix par toutes les qualités qui distinguent les hommes d'un 
ordre supérieur. Mais, sa passion pour l'étude grandissant 
incessamment, il mourut de consomption en décembre 1554. 
Malgré le temps qu'il consacrait à l'enseignement. De Drivere 
a beaucoup écrit; chaque année voyait éclore une de ses pro- 
ductions f). — Josse Van Lom ou Lommius, né à Buren, pro- 
vince de Gueldre, vers 1500. Il exerça sa profession princi- 
palement à Tournai et à Bruxelles et mourut vers l'an 1562. 
On prétend qu'aucun médecin de son siècle n'a fait mieux 

(*) Il mourut dans un âge avancé, le 3 janvier 1457, et a laissé plusieurs ouvrages. 
[Biographie un iver selle . ) 

(^) MoLANUs, t. I, p. 566. — Biographie universelle, article Drivhfe. 

T. II. 16 



2 42 LANATOMIE ET LA BOTANIQUE. 

connaître les maladies ni pratiqué son art plus judicieuse- 
ment et plus sûrement. Ses observations sont sages et solides. 
Tous ses ouvrages ont été imprimés à Amsterdam en 1745 et 
1761 (^). — Lemmens (Liévin), plus connu sous le nom de 
Lemnius (*), après s'être appliqué, dans l'université de Lou- 
vain, à l'étude de la médecine et de la théologie, retourna 
à Zierickzée (1527) et y pratiqua l'art de guérir avec tant de 
succès que sa réputation ne tarda pas à se répandre en 
Europe. Cependant, il ne suivit pas cette carrière jusqu'à la 
fin de ses jours, car, après le décès de sa femme, il se fit 
prêtre et fut pourvu d'un canonicat. La mort l'enleva le 
1®^ juillet 1568. Son fils, Guillaume, étudia, comme lui, la 
médecine et s'y distingua tellement que le roi de Suède, 
Eric XIV, l'appela à sa cour, lui donna sa confiance et le 
combla de bontés. Cette faveur devint fatale à Lemmens, 
qui fut jeté en prison et étranglé (1568) lorsque son protec- 
teur lui-même fut renversé du trône par Jean III. Nous 
n'avons de lui qu'un opuscule tendant à prouver que l'édu- 
cation a plus d'influence que le climat sur le développement 
des facultés intellectuelles. Les ouvrages de son père, remar- 
quables par un style qui ne manque ni de force, ni d'élégance, 
ont joui d'une grande vogue. 

Henri Smet, d'Alost (^, embrassa la carrière de la méde- 
cine, après avoir étudié à Louvain et pris le grade de doc- 
teur à Bologne (1561). A son retour en Belgique, il s'établit 
à Anvers; mais la religion calviniste, qu'il professait, le mit 
dans la nécessité de se réfugier en Allemagne, où il fut 
successivement attaché au service du comte de Lippe et à 
celui de l'électeur palatin. Il se rendit ensuite à Neustadt, 
où il tint, pendant sept ans, une chaire de médecine, enfin 
à Heidelberg, où il fut professeur de médecine pratique 
jusqu'à sa mort (15 août 1614). Smet fut un des ennemis les 

(*) Biographie universelle, article Lom. 

(2) Né le 20 mai 1505 à Zierickzée. 

(3) Né le 29 juin 1537. 



SMET, COITER. 243 

plus déclarés de Paracelse, dont il dévoila le charlatanisme 
et les mensonges f). 

Comme anatomiste, nous avons à mentionner Vol car t 
Coi ter ou Coyter f). Jaloux de se perfectionne!- dans la science 
qu'il cultivait, il parcourut les universités les plus célèbres 
de la France et de Tltalie. A Montpellier, il se lia d'une 
étroite amitié avec le célèbre Bondelet. Les magistrats de 
Nuremberg lui offrirent, en 1569, la place de médecin pen- 
sionné de cette ville, qu'il accepta; mais un peu après, il 
abandonna ces fonctions pour aller remplir celles de médecin 
de l'armée française. Il mourut en 1576, Il fut un observateur 
judicieux. Personne, avant lui, ne s'était occupé de l'ostéo- 
logie du fœtus et de l'ostéogénie, dont il étudia les princi- 
paux phénomènes avec soin. Il reconnut toute l'importance 
de l'anatomie pathologique, dont il proclama l'utilité pour le 
médecin. On remarque qu'il se plaint déjà de ce qu'on néglige 
presque toujours d'examiner la moelle épinière des cadavres. 
L'anatomie comparée lui doit aussi quelques progrès. Enfin, 
l'anatomie proprement dite lui est redevable de plusieurs 
observations minutieuses et de quelques découvertes qui ont 
contribué puissamment à la perfectionner f). J'ai hâte d'ar- 
river à Dodonée. 

En parcourant les écrits des anciens chroniqueurs, on 
trouve que la Frise possédait, vers la fin du xv® siècle, une 
famille dont sortit plus tard l'homme illustre qui devait l'im- 
mortaliser. Cette famille ne commence à être bien connue 
qu'à dater de l'époque où- florissait Jarick Joenckema ou 
Joenkens, né à Staveren, ville jadis puissante, riche, popu- 
leuse, mais successivement amoindrie par des causes phy- 
siques et commerciales (^). Jarick, qui devint bourgmestre de 
Leeuwaarden, fut le bisaïeul de Dodonée. 

(') Biographie umv)er selle, article Smet. 
.(^) Né à Groningue en 1534. 
(') Biographie loiiverselle, article Coitek. 

{*) GUICHARDIN, f. 277. 



244 L*ANAT0M1E ET LA BOTANIQUE. 

Son fils, Rembert Joenkens, se distingua non seulement 
par sa grande aptitude à régir les affaires administratives 
que ses concitoyens lui avaient confiées, mais encore par ces 
vertus politiques qui font les hommes probes et réellement 
influents (^). Rembert Joenkens donna le jour à un fils nommé 
Dodo (Denis) et à une fille appelée Tita ou Tidea, qui épousa 
le bourgmestre de Sneek, jolie petite ville située à trois 
lieues de Leeuwaarden. Rixtia, issue de ce mariage, s'unit à 
Suffrid Hopper, le père de Joachim Hopper, qui devint con- 
seiller de Philippe II f). 

Denis Joenkens se fixa à Malines, où il put se livrer à son 
aise au commerce des lettres, auquel le portaient ses goûts et 
que les guerres civiles avaient troublé dans sa province. 
Le 29 juin 1517, un fils naît à Denis Joenkens. C'est celui 
que la postérité appellera un jour le grand Dodonée f;. 
Envoyé de bonne heure à l'université de Louvain, le jeune 
Rembert Dodonée fit des progrès si rapides dans l'étude de 
la médecine, qu'il y obtint le grade de licencié, le 10 sep- 
tembre 1535, à l'âge de dix-sept ans; puis il visita les uni- 
versités les plus célèbres de l'Allemagne, de la France et de 
l'Italie. De retour dans sa patrie, en 1547, il fut nommé, deux 
ans après, médecin de sa ville natale (^). 

Le premier ouvrage que Dodonée publia fut son Introduc- 
tion à l'étude de l'astronomie et de la géographie, qu'il dédia à 
Joachim Hopper (1548). Deux ans après, il mettait la main 
à un autre travail, destiné à l'instruction de quelques élèves 
auxquels il donnait des leçons de médecine. C'étaient ses 
tableaux synoptiques de physiologie, qui ne furent imprimés 
qu'en 1581 f). 

(') Ch. Van Swygenhoven, dans V Album biographique des Belles célèbres, il, 
p. 99 et 100. 
(2) ID., p. 100. 
(5) lD.,p. 100 et 101. 

{i) GoETHALS, t. II, p. 138 et 139. - * 

(•'j Van Swygenhoven, p. 104. 



DODONÉE. 245 

Jusqu'à Dodonée, la botanique, considérée comme une 
partie de la médecine et réduite à la recherche des plantes 
usuelles, n'était qu'une partie de la matière médicale. On 
pense avec raison que ce fut le contemporain de Dodonée, 
Conrad Gessner, qui le premier conçut l'idée de diviser les 
plantes en classes, en genres et en espèces, et qui a la gloire 
d'avoir cherché le premier, dans la fleur et dans le fruit, les 
caractères distinctifs les plus essentiels des classes et des 
genres. Mais Dodonée déplorait aussi la confusion où se 
trouvait cette science ; il abandonna la méthode alphabétique 
et en imagina une plus conforme à la nature. Ce fut en 1552 
qu'il publia son Histoire des fruits^ qui n'était que le prélude 
de son Herbier ; il y avait ajouté deux lettres scientifiques, 
destinées à piquer la curiosité du public et à faire désirer son 
grand ouvrage. VHerbier parut en 1554, dédié à Marie de 
Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, et fut rapidement 
épuisé. Écrit en flamand, il eut l'honneur d'une traduction 
française, anglaise et latine. Le produit de la vente permit à 
l'auteur de s'acheter une maison, située rue des Augustins, 
à Malines f). 

Une année avant la publication de son Herbier ou Histoire 
des plantes^ Dodonée avait mis au jour les planches dépour- 
vues de texte des trois premiers livres de cette œuvre 
immense. Ces planches, dont la seconde partie ne parut 
qu'après, sont gravées sur bois, accompagnées d'une syno- 
nymie officinale grecque, latine, allemande, flamande, fran- 
çaise, et dédiées au magistrat de Malines (^. 

Ces travaux jetèrent tant d'éclat sur le nom de Dodonée, 
que l'université de Louvain lui off'rit une chaire de médecine, 
mais la lésinerie et les prétentions exagérées de la régence 
de cette ville, qui concourait à la rétribution du nouveau pro- 

(ï) GoETHALS, p. 141, 143 et 144. — Van Swygenhoven, p. 105 et 106. — 
Van Meerbeeck, Recherches historiques sur la vie et les ouvrages de Dodonée» 
Malines, 1841, p. 25 et 26. 

(*) Van Swygenhoven, p. 106. 



846 l'anatomie et la botanique. 

fesseur, privèrent le haut enseignement d'une acquisition 
brillante (1557) {'). 

En 1568, Hopper, qui se trouvait à la cour de Madrid en 
qualité de maître des requêtes et de conseiller de Philippe II, 
et à qui Dodonée venait de dédier une autre partie de son 
Histoire des plantes^ ne négligea rien pour l'attirer en 
Espagne, où la place de médecin du roi était devenue vacante 
par le départ de Vésale. Mais Dodonée, si heureux dans sa 
ville natale, ne jugea pas à propos de s'expatrier à son âge 
(il avait 51 ans), avec sa femme et ses enfants, pour aller 
occuper, dans un pays lointain, une position, brillante sans 
doute, mais peu lucrative et dans laquelle il serait en butte 
à la jalousie des médecins espagnols^ qui avait causé là perte 
de Vésale (^. 

En 1558, il avait fait imprimer à Anvers un almanach. Le 
titre était illustré d'une gravure sur bois. Les premières 
pages contenaient : l'explication du comput ecclésiastique, 
applicable aux évêchés de Cambrai, Liège, Tournai, Utrecht; 
les signes employés pour faire connaître les foires en Alle- 
magne, Flandre, Frise, Hollande, Zélande, Brabant, Hainaut 
et dans le pays de Liège ; ceux du lever et du coucher du 
soleil ; des marées ; des jours propices à l'emploi des saignées 
et des purgatifs, et enfin l'annonce et la figure d'une éclipse 
de lune visible le 1*' avril. A la sixième page, on voyait une 
gravure représentant un homme nu, entouré des signes du 
zodiaque, qui régissaient les différentes parties du corps 
humain (^. 

Le goût pour la botanique et l'horticulture, qui paraît 
inhérent au sol fertile de la Belgique, était déjà répandu alors 
dans nos provinces. Du temps de Dodonée, on rencontrait 
journellement des plantes nouvelles, ou que l'on croyait 

(') Van Swygrnhoven, p. 107. — Annuaire de Vunwersité de Loiœain, 1841, 
p. 151-153. — Van Meerbeeck, p. 27-33. 
(«) Van Meerbeeck, p. 39, 40, 255 et 258. 
('; Broeckx, Annale de V Académie d'archéologie de Belgique, t. XIX, p. 7-10. 



DODONÉE. 247 

telles, dans l'impossibilité de les retrouver dans les ouvrages 
anciens. Le premier en Belgique, il entreprit de coordonner 
les découvertes modernes avec les descriptions des anciens, 
de rechercher et de discuter quelles étaient les espèces actuel- 
lement connues qui avaient été décrites par eux, et quelles 
étaient celles qui n'étaient pas parvenues à leur connaissance. 
Il décrivit les plantes indigènes qui n'avaient pa^ été décrites 
avant lui ou qui l'avaient été mal, et pour rendre son ouvrage 
plus utile à un plus grand nonibre d'horticulteurs, il les 
décrivit en flamand. 

« Ce que Vésale avait fait pour Galien, Dodonée osa le faire 
pour Pline, Dioscoride et d'autres écrivains de l'antiquité. Il 
osa les accuser quelquefois d'erreur et de négligence. Il ne 
fut pas seulement le premier d'entre les Belges qui publia 
une histoire des plantes, ce fut encore celui qui, par ses nom- 
breux ouvrages, fit faire le plus de progrès à la botanique, en 
soutint le goût et provoqua un élan général en sa faveur. De 
l'Escluse, de Lobel, qui le suivirent à quelques années de 
distance, profitèrent de ses découvertes et n'eurent plus les 
mêmes difficultés à vaincre; ils pouvaient donner beaucoup 
plus de soins à la description des plantes, parce qu'ils 
n'avaient plus, comme le botaniste malinois, à coordonner 
celles qui étaient connues avec les descriptions vraies ou 
fausses des anciens. Cette direction imprimée aux études de 
Dodonée leur a donné ce caractère spécial qui fait dire à 
tort à Dupetit-Thuars f) que l'auteur se montre, dans ses 
écrits, plutôt médecin érudit que savant naturaliste, et que, 
comparé à de l'Escluse et de Lobel, il ne mérite que la 
seconde place f). » 

Dodonée fut loin de s'occuper exclusivement de botanique; 
il s'était appliqué aux langues, à la littérature, aux mathé- 
matiques et principalement à la médecine f). 

(*; Dans la Biographie universelle^ article Dodonée. 
(*) Van Meerbeeck, p. 92-95. 
pj Van Swygenhoven, p. 126. 



248 l'anatomue et la botanique. 

Vers le milieu du xvi* siècle, une réaction scientifique por- 
tait les médecins à recourir directement à l'antiquité, à con- 
sulter eux-mêmes Hippocrate et à observer comme lui, pour 
en croire leur expérience personnelle. C'est à cette école 
qu'appartient Dodonée. 

Autant l'érudition de Dodonée était étendue, autant son 
style était clair, précis et correct. Ces avantages lui ont valu 
de devenir plus populaire que ses émules. En cosmographie, 
en astronomie et en géographie, il suivit le système de 
Plolémqe et n'inventa rien. La zoologie lui est redevable d'un 
écrit sur l'JE/aw, considéré plutôt sous le point de vue histo- 
rique que sous celui de la science des animaux. En médecine, 
il devmt un des créateurs de l'anatomie pathologique, titre 
que la France et l'Italie lui contestent. Mais Dodonée en 
revendique l'honneur pour la Belgique, et la date et la valeur 
de ses opinions sont là pour attester que ses droits sont 
imprescriptibles (^). 

Après Dodonée, nous trouvons naturellement de rEscluse(^ 
et de Lobel. Après avoir reçu sa première instruction à Gand, 
Charles de l'Escluse fut envoyé à Louvain, en 1546, pour 
y continuer ses études. Il suivit pendant deux ans les cours de 
la faculté de droit, non que son goût le portât vers cette 
carrière, mais pour obéir au vœu de ses parents. De là, il 
alla en Allemagne et fréquenta pendant quelque temps l'uni- 
versité de Marbourg, où il s'appliqua plus particulièrement à 
la philosophie. Il paraît que sa véritable vocation ne s'était 
pas encore révélée alors. Le désir de connaître Mélanchthon 
le conduisit ensuite à Wittenberg. Ce fut sans doute à la 
persuasion de ce réformateur qu'il adopta les doctrines nou- 
velles. 

En 1550, il visita Francfort, Strasbourg, la Suisse, Lyon, 
et s'arrêta à Montpellier, où il étudia la médecine. Lorsqu'il 

(') MoRREN, Les Belges illustres, t. III, p. 41 et 42. 

(*) Né en 1526, à Arras, de Michel de l'Escluse, seigneur de Watinos, conseiller 
au conseil d'Artois. Cette famille tirait son origine de la Flandre zélandaise. 



CHARLES DE l'eSCLUSE 249 

eut pris, en 1555, le grade de licencié, il retourna dans sa 
patrie et y demeura jusqu'en 1560, occupé du soin de ses 
premières publications. Il se rendit ensuite à Paris, où il 
passa deux années. Les dissensions religieuses de la France 
Ten ayant éloigné, il se retira à Louvain, puis il visita Augs- 
bourg et, Tannée suivante (1564), il entreprit un voyage en 
Espagne et en Portugal, dans l'intention surtout d'étudier la 
flore de ces contrées. Il parcourut tout le pays jusqu'à Cadix. 
Près de Gibraltar, une chute de cheval faillit lui coûter la 
vie; il eut la jambe cassée. Ce fut vraisemblablement pendant 
les loisirs forcés de sa convalescence qu'il traduisit de l'espa- 
gnol en latin plusieurs ouvrages de botanique. Il les publia 
à son retour dans sa patrie. Il rapportait de son voyage une 
riche collection de plantes, dont il donna plus tard la des- 
cription (^). 

Pendant son séjour en Belgique, de l'Escluse habita tour à 
tour Bruges, Bruxelles, Malines, Anvers, Louvain* Il préfé- 
rait cette dernière ville à Anvers, où l'on était trop occupé 
de commerce^), tandis que Louvain était un centre d'études f), 
malgré l'obscurantisme des moines, dans lesquels il ne 
voyait que des réceptacles d'hypocrisie (*). Les professeurs 
lui semblaient cependant beaucoup inférieurs à ceux de Paris 
(1562) (^). Ce qui l'épouvantait, c'était l'anabaptisme, qui ne 
faisait que grandir en Flandre (1566) (^. L'année d'après, son 
oncle, un vieillard de 70 ans, fut brûlé vif pour crime 
d'hérésie. Malgré son âge avancé, il subit le dernier supplice 
avec un courage et une résignation qui ne se démentirent pas 

(1) Haag, La France protestante. Paris, 1846-59, t. VII, p. 26. 

(^) Caroli Clusii ad Thomam Redigerum et Joannen Cratœiem epistoîœ, dans les 
Bulletins de la Commission d*histoire de Belgique ^ t. XII, p. 15. 

(3) « Potius quam illic inter mercatores, qui perpétua de suis mercibus confabu- 
lantur, vivamus. « Ibid,^ p. 40. 

(*) Ibid., p. 12. 

(•) Ibid,, p. 43. 

(**) « Anabaptistarum item seminarium in nonnullis Flandrise locis puUalares 
incipit, quibus nisi mature resistatur, verendum est ne latius malum serpat. »» 
Ibid., p. 54 



250 l'anatomib et la botanique. 

un instant. La situation de la Belgique paraissait tellement 
alarmante au savant, qu*il désespérait de son présent et de 
son avenir. En I57I, il s*embarqua à Calais pour l'Angleterre. 
Deux ans après son retour sur le continent, Maximilien II 
rappela à Vienne, lui conûa la direction de ses jardins et 
Tadmit au nombre de ses familiers. En 1593, les curateurs de 
l'université de Leyde le nommèrent à la chaire de botanique, 
qu'il remplit jusqu'à sa mort (4 avril 1609) 0* 

C'est à la cour de Rodolphe II, successeur de Maximi- 
lien, que de l'Escluse avait reçu de Busbecq, ancien ambassa- 
deur de Ferdinand P' à la cour ottomane, les premières 
tulipes, qu'il expédia sans retard en Belgique. Il nous avait 
déjà donné : la scorsonère et le haricot d'Espagne; le citron- 
nier, inconnu avant lui dans notre pays ; le jasmin d'Arabie, 
le lis martagon, les anémones, les renoncules; beaucoup de 
lis et de plantes à bulbes ; le platane, que nous avions perdu, 
quoique importé chez les Morins du temps de Pline ; le lau- 
rier-cerise, le marronnier, que Christophe de Wex avait rap- 
porté d'Orient, en 1587. Mais de toutes ces introductions, la 
plus utile faite vers cette époque est celle d'une plante du 
Pérou. C'était un tubercule précieux, dont de l'Escluse fut 
appelé à faire connaître le premier la figure, les caractères 
et la culture, et qui bientôt se multiplia pour nourrir pauvre 
et riche, et réduire les fréquentes famines. Il avait reçu, en 
effet, en 1580, de Philippe de Sivry, seigneur de Walhain et 
gouverneur de Mons, deux pommçs de terre, avec leurs 
fruits. Ce fut de ces deux plantes que sortirent celles qu'il 
réexpédia de Vienne à ses amis de Belgique, de Francfort 
et de Padoue. Ce seul bienfait suffirait à immortaliser uii 
homme Ç). 

Il est vrai que plus d'un siècle devait s'écouler avant que 
la pomme de terre fût cultivée en grand chez nous. Un pré- 
jugé vulgaire la faisait regarder comme un poison. Ce ne fut 

(») Haag, p. 27. 

(*) Ch. Morren, Les Belles illustres, t. III, p. 69 et 70. 



DE LOBEL, CÂSABONA. 2ol 

que vers 171 3, pendant la guerre des alliés contre Louis XIV, 
que nos compatriotes, voyant des soldats anglais en manger, 
comprirent qu'elle n'avait rien de nuisible et commencèrent 
à Tutiliser. 

De Lobel était né k Lille, en 1538. Établi successivement à 
Anvers et à Delft, il devint médecin du prince d'Orange, 
Guillaume le Taciturne. Plus tard, il passa en Angleterre, 
où Jacques V"^ l'attacha à sa maison en qualité de botaniste. 
Il mourut à Highgate, près de Londres, le 3 mars 1616. 

Il fut l'émule de Dodonée et de de l'Escluse et, grâce à lui, la 
science de la nature salue, au xvi* siècle, en Belgique, un 
véritable triumvirat du progrès. Leurs descriptions et leurs 
dessins éclairaient et sollicitaient la science f), et ces trois 
hommes préparaient la voie à Linnée, à Buffon, à Cuvier, 
qui leur ont rendu pleine justice. A considérer surtout l'im- 
portance des introductions de plantes, l'effet des découvertes 
sur l'état de la société et les résultats obtenus, on ne peut, 
dit Morren, refuser de donner la palme à de l'Escluse. 
Dodonée et de Lobel étaient médecins et botanistes; de 
l'Escluse a fait autant pour la zoologie que pour la botanique. 
Cuvier n'hésite pas à le nommer le plus savant homme de son 
temps. Linnée, Haller, Sprengel ont ratifié sa prééminence : 
c'est le plus grand naturaliste que le sol belge ait produit f). 

Après ces grands noms, peut-on citer Joseph Casabona, né 
en Flandre vers le commencement du xvi* siècle, mort à Flo- 
rence en 1595? Casabona, appelé aussi quelquefois Benin- 
casa, eut le titre de botaniste du grand-duc de Toscane, 
François de Médicis, et fut garde du jardin botanique de 
Florence. Il avait fait un voyage en Crète, où il avait recueilli 
beaucoup de plantes. Il se proposait de publier ses observa- 
tions, mais la mort l'en empêcha. On lui devait la connais- 
sance d'une belle espèce du genre des chardons. Pour la 
désigner brièvement, quelques auteurs lui donnèrent pour 

(<) Haag, p. 104. 

(') Ch. Morren, Les Belles ilhisires, p. 66 et 67. 



252 l'anatomie et la botanique. 

épithète le nom du botaniste. Linnëe Ta adopté pour nom 
spécifique, et la plante est universellement appelée aujourd'hui 
Carduus Casabonœ (^). 

En invoquant des créateurs comme Dodonée, de Lobel et 
de FEscluse, nous ne devons pas oublier leur précurseur : 
Remacle Fusch, de Limbourg (^. Ses travaux ont eu peu de 
retentissement, et leur importance est surtout dans leur 
ancienneté; mais rien ne justifie l'oubli dans lequel sa 
mémoire était laissée f). 

Rappelons aussi deux autres de leurs prédécesseurs, Isaac 
et Jean HoUander, nés à Stolkwyk, en Hollande, mais origi- 
naires de la Flandre. Vivant au xV siècle, ils avaient fait 
de si grandes découvertes en chimie et en botanique, qu'au 
XVI* siècle, Paracelse, et au xvii% Bayle furent accusés de 
plagiat à leur égard (^). 

(^) Biographie universelle, article Casabona. 

('-') Né dans les premières années du xvi® siècle ; mort à Liège comme médecin- 
chanoine, le 21 décembre 1587. 

(') 11 a été vengé de cet oubli par MM. Ch. et Ed. Morren, dans les Bulletins de 
V Académie de Bruxelles, t. XVI, 2° série, p. 645-671. 

0) Van der Aa, t. IX, p. 33 et 34. 



CHAPITRE XV 

L*IMPRIMERIE AUX PAYS-BAS. 

On dit avec raison que le lien qui tenait étroitement unis 
les trois grands botanistes du xvi" siècle, Dodonée, de l'Escluse 
et de Lobel, était Christophe Plantin. Cet illustre imprimeur 
avait, en 1550, adopté la Belgique pour patrie, et jamais il ne 
consentit à la quitter, malgré les invitations du roi de France 
à venir se mettre à la tête de son imprimerie de Paris, et 
malgré les troubles même qui désolèrent la ville où il avait 
établi le principal siège de son industrie et le forcèrent plus 
d'une fois à suspendre ses publications les plus importantes f). 

Christophe Plantin était né en 1514, à Mont-Louis, près 
de Tours. On s'accorde à dire que son habileté et son extrême 
diligence ne tardèrent pas à lui faire une grande réputation 
et à lui procurer une belle fortune. 

Sa maison était l'asile de tous les savants, attirés chez lui 
par les facilités qu'il leur procurait pour l'impression de 
leurs ouvrages, faisant de fortes avances à ceux dont il 
n'achetait pas immédiatement les productions; leur donnant 
accès à une des plus belles et des plus riches bibliothèques 
que pût posséder un particulier ; assurant des traitements 
honorables à plusieurs d'entre eux pour les retenir chez eux 
et les occuper à la correction des textes qu'il imprimait; 
ayant toujours à sa table quelques-uns des hommes de lettres 
les plus distingués de cette époque si fertile en grands talents. 
Pour se faire une idée du mérite des hommes qu'il employait 
comme correcteurs, il suffit de mentionner ceux dont 

{*) Van Hulst, Christophe Plantin, p. 7 et 8. 



234 L IMPRIMERIE AUX PAYS-RAS. 

Mirœus a rappelé les noms : Victor Giselin Q, également dis- 
tingué comme médecin et comme littératem*; Théodore Poel- 
man, sur lequel je reviendrai; Corneille Kilian, de Dufifel, 
auteur de Yexcellent Etymotogicum teutonicœ linguœ et qui tra- 
duisit en flamand les Mémoires de Commines et la Descrijdion 
des Pays-Bas de Guichardin ; François Van Ravelinghen, né 
en 1539, le grand orientaliste, qui étant venu d'Angleterre à 
Anvers pour acheter des livres chez Plantin, y fut retenu 
quelques jours par sa charmante hospitalité et devint un de 
ses correcteurs et bientôt son gendre f). 

En 1560, parut chez Plantin un joli volume imprimé en 
petit romain et comparable aux plus beaux elzévirs : il 
ouvrait toute une série de livres classiques, d'une forme por- 
tative, collationnés sur manuscrits, enrichis de notes margi- 
nales, revus et corrigés par des hommes instruits, et sur- 
tout par Théodore Poelman. C'est ce que nous appellerions 
aujourdHiui une bibliothèque de poche. Poelman (Pw/- 
mannus) f), que ses rudes travauif de foulon n'empêchaient 
pas de s'occuper de l'étude des belles-lettres, étant correc- 
teur chez Plantin, lui avait suggéré Tidée de cette collec- 
tion. C'est lui qui, le premier en Belgique, se livra à la cri- 
tique paléographique des auteurs latins. Il publia ainsi, l'une 
après l'autre, des éditions soigneusement annotées de Virgile, 
Prudence, Lucain, Juvénal, Perse, Horace, Ausone, Claudien, 
Aviène, Suétone, Boèce, Térence, Catulle, Ovide et autres (^j. 

En 1553, Plantin avait conçu lé projet de composer un 
dictionnaire flamand, mais il y renonça quand il apprit que 

(') Né près d'Ostende le 23 mars 1543 et mort à Berg-Saint-Winoc en 1591 . 

(*) A. Thiele, dans le Bibliophile belge de 1869. p. 141 et 142. — Van Hulst, 
p. 10-12, et la Biographie du royaume des Pays-Bas, par Delvenné. Pour com- 
pléter l'excellente notice de M. Van Hulst sur Plantin, je renvoie à un article de 
M. Vincent, dans le Bulletin du Bibliophile belge, t. VI, 2, p. 157 et suiv. ; aux 
Annales de l'imprimerie plantinienne, publiées par MM. De Backer et Ruclens 
dans le même bulletin, t. V, 2, et suiv.; enfin, à une notice de ReifFenberg, dans 
YAnnuaire de la Bibliothèque royale de Belgique, 1845, p. 219-225. 

^') Né vers 1530, à Cranenbourg, au pays de Clèves. 

(*) RuELKNS et De Backer, Annales pi aniiniennes, première partie, p. 32. 



CHRISTOPHE PLANTIN, MEURIER. 255 

Gabriel Meurier avait un travail de ce genre prêt à paraître, 
et qui parut, en effet, en 1557 (^). 

Meurier était d'Avesnes, où il naquit en 1520. Doué par 
la nature d'une grande facilité pour l'étude des langues, il 
s'était rendu familiers le flamand, l'anglais, l'italien et l'espa- 
gnol. Il a donné des grammaires de toutes les langues qu'il 
savait (^. Ses ouvrages sont très recherchés des amateurs 
de linguistique; ils renferment une grande quantité de pro- 
verbes et de distiques populaires sur la température, les 
mois de l'année, les usages de l'agriculture, etc.; sa grande 
habitude des langues et de l'enseignement l'entraîna à deve- 
nir un pédagogue universel. Il fît des livres pour les petites 
filles, pour leurs mères et pour les pères de famille. Ses 
Doctrinaux, empreints d'une couleur locale parfaite, sont 
aujourd'hui très recherchés, parce qu'ils sont une peinture 
vraie, naïve, quelquefois plaisante, mais toujours curieuse, 
des mœurs intérieures des familles flamandes au xvi® siècle f). 

Le style de Meurier est prétentieux ; il vise à Teffet, aux 
jeux de mots, et il ne se gêne pas pour inventer des termes 
nouveaux quand la langue ne lui en fournit pas à son gré. 
Sur ce point, il est de l'école de Ronsard. Le maître d'école 
perce à chaque ligne, mais c'est un maître toujours moral et 
de bon conseil f). Malheureusement, il était d'un caractère 
emporté et il ne craignit pas de s'attaquer à des colosses de 
science, tels que Kilian f). Il eut aussi des difficultés avec 



(*) Sous le titre de Vocabidaire français- flamand , suivi, en 1563, i3u dictionnaire 
flamand-français. — Hoffmann van Fallersleben, dans le Bulletin du Bibliophile 
bel^e, t. Iir, 2, p. 56 et 57. — Serrure, ibid., t. II, 367. 

(*j La Belgique possédait, au xvi" siècle, beaucoup de grammairiens, dont aucun 
n'approcha de Clénard, de Despautère, de Meurier. Dans le nombre, on doit citer 
Gérard Conyff, recteur du collège de Bois-le-Duc en 1512. La grammaire latine de 
Gérard Conyff, sortie des presses de God. Bach, à Anvers, a fait l'objet d'une inté- 
ressante notice de M. Van der Meersch, insérée au deuxième volume du Biblio- 
phile belge, p. 236-249. 

(5) DiNAUX, Archives du Nord, etc., t. V, 1844, p. 213 et 214. 

W ID., p. 214. 

(•"^) Van der Aa, Biographisch Woordenboek, lettre 3f, p. 744 et 745. 



256 l'imprimerie aux pays-ras. 

Ëdouard-Leon Mellema f), de Leeuwaarden, reçu bourgeois 
d'Anvers et devenu successivement professeur de mathéma- 
tiques et de langues dans cette ville, à Haarlem, à Leyde et à 
Aix-la-Chapelle. On a de ce dernier, entre autres œuvres, un 
Dictionnaire ou Promptuaire flameng-françoys, très ample et très 
copieux, etc. f). 

Heyns, qui était d'abord un des meilleurs amis de Meurier, 
devint aussi un de ses adversaires. 

Parmi les publications de Meurier figure la Foire des enfants 
(VIsraèl, qui commence par une Lettre monitoire et dédicatoire 
aux enfants d' Israël, signée Votre père Moise et suivie de vers 
adressés aux zélateurs du françois et pleins de jeux de mots 
et de tours de force qui exigeaient, en effet, de vrais zéla- 
teurs. 

A cette époque, l'imprimerie n'était pas très commune 
dans l'Artois; Douai, qui devait produire plus tard tant de 
livres généralement estimés, ne possédait encore aucune 
presse; il en était de même d'Arras, de Cambrai, de Saint- 
Omer. Béthune n'était pas plus heureuse; mais on imprimait 
à Hesdin, qui devait être quelques années plus tard renversée 
jusque dans ses fondements par une vengeance de Charles- 
Quint. La Flandre et le Brabant devancèrent les provinces 
wallonnes dans l'appréciation des bienfaits de l'imprimerie : 
à Liège, elle ne s'introduisît que fort tard. Mons n'eut sa pre- 
mière imprimerie qu'en 1580 f); Namur, qu'en 1617 et Ver- 
viers, qu'en 1782. Huy et Spa connurent les bienfaits de la 
nouvelle invention en 1650; Malmédy en 1713, Stavelot 



(*) Né en 1544. 

(2) Anvers, 1589, in-4«. 

{') Helbig, Messager des sciences historiques de Belgique, 1847, p. 243-248, et 
1856, p. 382 et 384. — Rousselle, Les Annales de Vimprimerie à Mons ^ p. 44. — 
De Reiffenberg, Archives philologiques, t. î, p. 10, 13, 50, et le Bibliophile belge, 
1. 1, p. 9 et suiv. — Henné, Histoire du règne de Charles-Quint ^ t. V, p. 8. — Conf. 
Hénaux, Messager, etc., 1843, p. 31 et 39. — Voy. aussi de Reiffenberg (l. c, 
p. 53 et suiv.), sur le premier établissement de la typographie dans les diverses 
localités de la Belgique. 



EXTENSION DE l'iMPRIMERIE. 257 

en 1778, tandis que Maestricht en avait une en 1552. Hasselt 
est une des rares villes flamandes qui restèrent en arrière; 
ses premiers livres imprimés ne datent que de 1670; mais 
Hasselt relevait alors d'une contrée wallonne Q. 

A Audenarde, en 1480, Arend De Keysere publia successi- 
vement trois ouvrages qui ont fort occupé les bibliophiles. Il 
transporta ensuite ses presses à Gand et publia dans cette 
ville, de 1483 à 1490, plusieurs livres qui sont d'une grande 
rareté. Quand il eut quitté Audenarde, cette ville resta sans 
imprimeur jusqu'en 1751; la raison publique y était telle- 
ment en décadence qu'un f ) des deux livres qui y furent édités 
alors, quoiqu'il fût approuvé par le censeur, le curé de 
Pamele, et deux récollets, n'en fut pas moins condamné 
comme sentant l'hérésie. L'auteur, Edm. Helias, fut si épou- 
vanté de cette condamnation, qu'il tomba en démence. 

Cependant, alors que la ville de Tournai était encore 
dépourvue d'un établissement typographique et que le cha- 
pitre de cette ville faisait imprimer ses livres d'église à 
Anvers, à Louvain, à Paris et à Cologne, de courageux Tour- 
naisiens dressaient leurs presses dans des contrées lointaines. 
Ain$i, Jean de Tournai se distingua, en 1475, comme impri- 
meur à Fer rare. 

A peu près un siècle plus tard, mais à une époque où, 
selon toute probabilité, il n'y avait pas encore d'imprimeur à 
Tournai, un autre bourgeois de cette ville, dont la famille 
n'est pas éteinte, Thomas Guarin, exerçait cette même pro- 
fession à Baie f). 

On n'est pas d'accord sur le fait de l'introduction de 
l'imprimerie en Belgique. 

En: 1776, un Anversois, Fr. Mois, revendiqua pour sa ville 

(*) Van der Meersch, Les impHmeurs belges et néerlandais à Vétranger, Gand, 
1856, p. 479 et 482. 

(*) Ce livre avait pour titre : Yyf waerheden worgestéld, etc., door Fr. Edmondus 
Helias, religtcus der àbdy van Baudeloo. 

(') Lecouvet, Messager des sciences historiques de Belgique, 1858, p. 204. 

T. II. 17 



258 l'imprimerie aux pays-ras. 



^ 



natale la priorité, en s'efforçant de prouver que le corps des 
imprimeurs devait y avoir existé quelque temps avant 1442 Ç). 

En 1862, M. Ed. Van Even, archiviste de la ville de Lou- 
vain, lit connaître l'inventaire manuscrit des meubles de 
Jacqueline de Heinsberg, délaissés au couvent de Béthanie 
en 1460 par cette sœur de Tévêque de Liège. On y trouve 
mentionnée « une presse avec son matériel, parmi lequel on 
désigne 9 planches sur bois pour imprimer des images et 
14 planches gravées sur pierre destinées au même usage » f). 

D'après de nombreux auteurs, cependant, aucune impres- 
sion à lettres mobiles n'avait été faite en Belgique avant 
l'année 1473, dans laquelle Thierry Martens imprima des 
ouvrages à Alost f). 

C'était Thierry Martens, d'Alost (^), le plus savant, le plus 
spirituel et le plus jovial de nos imprimeurs, qui avait apporté 
son art de Venise en Belgique. Ses chefs-d'œuvre font encore 
l'admiration des curieux et des érudits, mais, par un préjugé 
antinational, dont Martens se plaint avec aigreur f), les Belges 
d'alors préféraient les éditions faites à l'étranger. 

Sans vouloir trancher la question de savoir si réellement 
Thierry Martens fut le premier imprimeur de la Belgique (% 
nous ne devons pas oublier la présence à Louvain, dès l'an 
1475, d'un imprimeur connu et autorisé, venu d'Allemagne, 
Jean de Westphalie, ainsi appelé du nom de son pays 
natal Ç). Il devint imprimeur de l'université, et son premier 

(*) Voyez le Bibliophile belge, 1. 1, p. 72. 

(«) Etoile belge du 6 mai 1862. 

(') De Gand, Recherches historiques et critiques sur la me et les éditions de 
Thierry Martens, Alost, 1845, p. 16 et 17. — Van Iseghem, Biographie de Thierry 
Martens. Malines, 1852, p. 59 et suiv. 

(*) Né dans cette ville vers 1450 et mort le 28 mai 1534, 

(5) De Gand, p. 127. 

C*) Sur cette question controversée, voy. AuG. Bernard, Origine et débuts de Vim- 
primerie en Europe, Paris, 1853, t. II, p. 401 et suiv. — Lambinet, Origine de 
r imprimerie, Paris, 1810, t. II, p. 1 et suiv. — Van der Meersch, Messager des 
sciences historiques de Belgique, — De Ram, Bulletins de V Académie de Bruxelles, 
t. XXI, 1, p. 362 et 363. 

C) Il était né à Aken, diocèse de Paderborn. 



THIERRY MARTENS. 259 

ouvrage parut à Louvain en 1474. Pendant une résidence 
d'environ vingt-quatre ans, il livra au public plus de cent 
vingt ouvrages, dont les exemplaires conservés sont mis 
au nombre des plus curieux monuments de la typographie 
naissante (^). 

Mais si Jean de Westphalie rendit de grands services à la 
propagande des lettres à Louvain, la mémoire de Thierry Mar- 
tens doit être placée bien plus haut. Qu'on le suppose associé 
de Jean de Westphalie dès l'année 1475 ou bien élève de cet 
illustre Allemand f), qui, après avoir imprimé tout d'abord à 
Alost, lui aurait laissé un nombre suffisant de caractères pour 
continuer sa profession, il n'en faut pas moins le considérer 
comme le typographe belge le plus éminent de l'époque. Avec 
quelle persévérance n'a-t-il pas perfectionné son art! Il avait 
acquis une érudition qui le rapproche de la savante dynastie 
des Aide. Il connaissait parfaitement l'hébreu et le grec, et 
parlait avec une égale facilité le latin, l'italien, le français 
et l'allemand. On disait de lui qu'il aurait pu provoquer au 
combat saint Jérôme lui-même. Après avoir imprimé à Alost, 
à Anvers et à Louvain, Martens se fixa définitivement dans cette 
dernière ville en 1512; il y installa tout son matériel d'impri- 
merie et y déploya en même temps son art de graveur en 
caractères, qui servit à l'impression de ses belles et nom- 
breuses éditions de classiques, secondant ainsi les efforts 
littéraires des Érasme, des Vives et de tant d'autres huma- 
nistes, proscripteurs du jargon barbare du moyen âge. Des 
livres portatifs commodes par leur format, corrects dans leur 
texte et vendus à bon marché, voilà ce qu'on lui doit f). 

Van Dorp, Gérard de Nimègue, Rutger Rescius et Érasme 
lui servirent de correcteurs. Il aimait surtout le philosophe de 

(') Nève, Mém. sur le collège des Trois- Langues, p. 19 et 20. 

(^; Dans une savante dissertation sur Thierry Martens, M. Holtrop s'est efforcé de 
démontrer que notre illustre compatriote n*a pas appris Tart typographique à Venise 
et que Jean de Westphalie a imprimé avant lui en Belgique. 

p) Erasmi 0pp., t. III, f. 331. — Van Iseghem, p. 89-100 et 151. — Nève, 
p. 21 et 22. 



260 L IMPRIMERIE AUX PAYS-BAS. 

Rotterdam, et imprima quelques-uns de ses volumesi avec 
une telle rapidité, qu'on aurait dit qu'il y avait lutte entre 
l'un et l'autre à qui ferait chaque jour le plus de travail. 

Quand Thierry, octogénaire et sans postérité, se retira de 
Louvain en 1529, pour passer, dans la retraite du couvent des 
Guillelmites de sa ville natale, les derniers jours d'une vie 
agitée f), Rescius se vit dans la nécessité d'ériger lui-même 
une imprimerie grecque en remplacement de celle qu'aban- 
donnait l'illustre vieillard; il eut pour associé dans cette 
entreprise le célèbre Jean Sturm f). 

L'ouverture du collège desTrois-Langues était venue donner 
un nouvel essor aux presses de Martens; ce fut avec l'aide des 
professeurs de cet établissement qu'il publia une partie de 
ses belles éditions grecques et latines, parmi lesquelles 
figurent la plupart des œuvres de Lucien, Y Iliade etVOdyssée 
d'Homère, des tragédies d'Euripide, le Plutus d'Aristophane, 
les Idylles de Théocrite, les Fables d'Ésope, des dialogues de 
Platon, des traités d'Aristote, des discours de Démosthènes, 
quelques opuscules de Plutarque, l'histoire d'Hérodien et la 
Cyropédie de Xénophon. 

Quelquefois, dans la préface de ses éditions, il s'adresse en 
vrai littérateur au public et parle de l'élan des études litté- 
raires ainsi que de l'enthousiasme avec lequel la jeunesse 
s'y applique. 

Dans une épître dédicatoire du Plulus (texte grec) aux étu- 
diants de l'université de Louvain, il fait un éloge mérité et 
plein de goût de l'ancienne comédie d'Athènes, en même 
temps qu'il paye un juste tribut de regrets à la perte de 
Ménandre f). 

« La plupart des imprimeurs, dit-il, dédient leurs publi- 
cations ou aux grands du siècle, ou à leurs intimes amis. 
Pour moi, qui n'ai qu'un désir, celui d'activer, selon mes 

(*) Il mouiut le 28 mai 1534, à Tâge d'environ 85 ans. 

(«) Van Iseghbm, p. 90, 99, 106 et 107. — Nève, p. 334 et 335. 

(») Nève, p. 23, 301-303. 



THIERRY MARTENS. 261 

moyens, les études de cette florissante université, c'est à vous, 
excellents jeunes gens, que j'ai résolu de dédier toutes les 
productions de mon art. » 

Une autre fois, Martens recommande aux étudiants en droit 
un ouvrage de Nicolas de Heems, de Bruxelles, sur le code 
Justinien. 

Au bas d'une apologie d'Érasme, il mit en tête d'un errata 
ce curieux avis : 

« Thierry Martens, d'Alost, aux étudiants, salut et béné- 
diction typographique. 

c< Quoique nous ayons soigneusement surveillé la correc- 
tion, de manière à nous servir des deux yeux et à négliger 
souvent, dans l'intervalle, notre ami Bacchus, cependant, il a 
été impossible de ne pas laisser échapper quelques fautes. 
Les voici f). » 

Pour seconder les leçons d'hébreu qui se donnaient au 
collège des Trois-Langues, Martens s'occupa de la formation 
d'un double alphabet hébraïque des points-voyelles et réunit 
les matériaux d'un dictionnaire qu'il tira des rudiments 
hébraïques de Reuchlin f). 

Martens n'aimait pas les disputes théologiques, si animées 
à cette époque et si étrangères à ses études classiques. Aussi 
refusa-t-il constamment d'imprimer des ouvrages de contro- 
verse sur les questions de dogme ; il ne s'écarta de cette règle 
qu'en faveur d'Érasme, qui, dans cette circonstance, donna 
un illustre exemple de tolérance et de magnanimité. C'était 
en 1516, lors de l'impression du Nouveau-Testament, traduit 
du grec et annoté par le philosophe. Edouard Lee, docteur 
anglais résidant alors à Louvain, et qui fut plus tard aumô- 
nier de Henri VIII, puis archevêque d'York (1531), écrivit une 
violente diatribe, où il prétendait relever jusqu'à trois cents 
erreurs- d'Érasme. Lee sollicitait vainement Martens d'im- 
primer sa critique; Erasme engagea son ami à accepter 

(*) Van Iseghem, p. 161. 
n Nève, p. 313. 



262 l'imprimerie aux pays-bas. 

le manuscrit du docteur anglais et se chargea même de payer 
les frais d'impression {^). 

Une autre fois (1520), Martens n'avait pas voulu imprimer 
une réfutation des doctrines de Luther par Jean Driedo ou 
Driedoens, de Turnhout, curé de Saint-Jacques, professeur 
de théologie à Louvain, d'un zèle aussi éclairé qu'ardent pour 
les doctrines de l'Église et un des rares théologiens dont 
Érasme n'eut pas à se plaindre. Aussi persuada-t-il Thierry 
de la faire paraître, précisément parce que l'auteur traitait 
ces matières non avec des injures, mais avec des arguments. 

« Comme je n'approuve point, dit-il, que l'on combatte Lu- 
ther par des cris et des cabales, ^e même je souhaite de tout 
mon cœur qu'on le réfute victorieusement avec des textes de 
l'Écriture sainte et par de bonnes raisons f). » 

Malgré sa prudence, Martens encourut une peine acadé- 
mique. L'université avait défendu aux imprimeurs et aux 
libraires d'acheter, sans l'autorisation du recteur, des livres 
aux élèves âgés de moins de 25 ans, sous peine d'une amende 
de trois carolus. Martens, ayant contrevenu à cette ordon- 
nance, fut condamné à demander pardon au recteur, à 
genoux, les mains jointes et tête nue, en face du bâtiment de 
l'université f). 

Du moment où les humanistes possédèrent une grande 
abondance de textes originaux, la philologie grecque prit à 
Louvain une importance presque égale à celle de la philo- 
logie latine (^). 

Ce fut en 1516 que parut dans cette ville la fameuse 
Utopie du célèbre Thomas Morus. Cette publication se fit f) par 
les soins de Pierre Gillis [Petrus jEgidius)^ greffier d'Anvers, 
romaniste et littérateur distingué, qui joignit au texte des 

(*) Van Iseghem, p. 121, 122 et 126. 
{^)Ibid,, p. 127 et 128. 
(3j MoLANUS, t. II, p. 821 et 915. 
0) NÈVE,p. 303. 

(•'') Sous ce titre : Lihellus ve7*e aurens, nec minus salutaris^ quam festwus de 
optimo reipiiblicœ statu deque nova insula Utopia, authore clarissimo viro Thoma 



JOSSE BADE. 263 

échantillons de la langue et de la poésie utopiennes, avec 
des vers et des lettres de différents auteurs à l'éloge de 
l'ouvrage. 

Grâce aux progrès qu'il venait d'accomplir, l'art typogra- 
phique devint populaire chez nous, de sorte que dans le 
dernier quart de ce grand siècle, on né comptait pas moins 
de 21 villes belges qui jouissaient des avantages de la presse, 
tandis que toute l'Italie n'en, comptait que 72; toute l'Alle- 
magne, 53; la France, 30; l'Angleterre, 4; l'Espagne, 17, et 
le Portugal, 2 C). 

M. Van der Meersch a fait connaître les imprimeurs belges 
établis à l'étranger. Parmi ceux que le vénérable patron de 
la typographie vénitienne avait accueillis dans sa maison, 
figure notre grand Érasme, qui fut, dans la suite, très choqué 
de passer pour avoir été correcteur aux gages d'un impri- 
meur. Il prit beaucoup de peine à assurer que, chez Aide, 
il n'avait jamais revu que ses propres ouvrages, ou des édi- 
tions dont il était entièrement chargé comme éditeur, et non 
pas comme simple correcteur f). 

Martens eut un digne rival dans un élève des hiéronymites 
de Gand, qui mourut un an après son illustre compatriote. 
Je veux parler de Josse Bade {Jodocus Badius)^ né en 1462, à 
Assche, gros bourg entre Bruxelles et Alost. Après avoir 
approfondi l'étude de la langue grecque et de la langue latine 
à Ferrare, il se rendit à Lyon où il professa l'une et l'autre 
avec les plus brillants succès. Dans ses moments de loisir, 
il se délassait, à l'exemple de tant d'autres savants de son 
siècle, en corrigeant des épreuves d'imprimerie. Bientôt il 
s'adonna tout entier à l'art typographique, et devint, pour 
les éditions des auteurs latins, ce que fut Aide Manuce pour 

MorOy inclytœ cwitatis londinensis cive et vice comité, cura Pétri uEnidii, Antver- 
pie^xsis et arte Theodori Martini, Alostensis, typographi almœ Lovaniensium 
Academiœ nunc primum acuratissime editus (in-4°j. 

(*) Nève, p. 303. — Van der Meersch, Messager des sciences historiques de la 
Belgique, 1843, p. 441. 

(*) Renouard, Annales de Vimprimerie des Aide. Paris, 1803-12,t. III, p. 24 et 25. 



1 



264 l'imprimerie aux pays-bas. 

celles des auteurs grecs, c'est-à-dire un des imprimeurs les 
plus célèbres. En 1499, il s'établit à Paris, où il fut nommé 
professeur de littérature ancienne à l'université. Mais loin 
de renoncer au grand art dans lequel il avait si heureuse- 
ment débuté, il s^appliqua à le perfectionner et y réussit. Il 
remplaça par ce qu'on nomme aujourd'hui les caractères 
romains le caractère gothique, presque exclusivement 
employé jusqu'alors. De là date cette fameuse imprimerie 
connue sous le nom de Praelum Ascensianum^ qui lança dans 
le public un si grand nombre d'ouvrages classiques, ornés 
des notes et des commentaires de Bade, ainsi que les meil- 
leurs livres modernes et les siens propres. Il mourut en 1555(^). 

Bade avait eu pour collègue et pour rival, comme profes- 
seur et comme imprimeur, un de ses compatriotes, Gérard 
Morrhe (Morrheus) ou Deschamps, de Kampen, qui, de retour 
dans sa patrie, s'établit à Louvain ; puis, dégoûté de ses 
querelles avec les théologiens de cette ville, se retira dans 
son lieu natal ; il y vivait encore en 1556 f). 

Josse Bade eut un fils, Conrad, qui embrassa la profession 
de son père, auquel il succéda en 1535. Les persécutions reli- 
gieuses qui marquèrent les débuts dû règne de Henri II 
l'ayant forcé, en 1549, à chercher sa sûreté à l'étranger, il 
se réfugia à Genève, où il devint ministre de l'Évangile et où 
on lui donna la bourgeoisie, en 1555. 

Conrad Bade s'associa d'abord à Jean Crespin, d'Arras, 
également réfugié, et travailla avec lui jusqu'à l'arrivée de 
son beau-frère, Robert Estienne. Tous les deux montèrent 
alors (1552)> une imprimerie qui donna le jour à un grand 
nombre d'ouvrages, aussi remarquables par la beauté des 
types que par la parfaite correction du texte. 

On doit à Conrad Bade d'abord VAlcoràn des Cordeliers, tant 

(•) Biographie universelle, article Badius, et la notice de M. Hoyois dans les 
Mémoires de la Société des sciences, des arts et des lettres du Hainaut, t. II, l, 
p. 195-205. 

(') Van der A a, Biogr. Woordenboek, 



CONRAD BADE. 263 

en latin qu'en françois^ etc. Cette traduction d'une compilation 
latine, due à Erasme Albère, fut imprimée pour la première 
fois en 1556; Toriginal latin y est attribué à Luther, qui avait 
mis une préface à celle de Wittenberg; mais dans les éditions 
suivantes, un avis de l'imprimeur prémunit le lecteur contre 
cette erreur. 

Quelques années après (1560), Bade jugea à propos 
d'extraire du livre des Cow/brmi^és la matière d'un second 
volume, dont il donna la traduction en réimprimant le pre- 
mier. Ce livre des Conformités [Conformitatum sancti Frandsci 
ad vitam Christî), coin^posé par le cordelier Barthélémy Albizzi, 
de Pise, servit de texte à la verve licencieuse de Bade. « Ce 
maudit et exécrable livre, dit-il, est tel que, quand tous les 
diables de l'enfer et tous les hommes aussi auroient amassé 
en un tas les blasphèmes et mensonges qu'ils sauroient jamais 
dégorger à l'encontre de Dieu, de Jésus-Christ, des saints et 
de la sacrée parole de Dieu, ils n'en sauroient plus dire qu'il 
en est là contenu f). » 

Il ne ménageait pas, comme on le voit, les gros mots. De 
nos jours, un livre tel que celui de Barthélémy de Pise 
n'attirerait que le ridicule. 

Conrad Bade est plus connu par cette traduction que par 
ses poésies, publiées sous le titre de Les vertus de notre maistre 
Nostradamus, où il tance rudement ses ineptes prophéties f). 
On lui a aussi attribué les Satyres chrétiennes de la cuisine 
papale, sorties de son imprimerie en 1560. D'une violence 
extrême et remplies d'obscénités, elles ne sont pas seulement 
dirigées contre les abus de l'Église, mais encore contre ses 
dogmes et ses cérémonies. 

Je cognoy, cagots, que mes livres 
Vous sont fascheusement nouveaux. 
Brûlez, vous en serez délivres 

Robert Estienne, l'immortel auteur du Thésaurus linguœ 

(*) Haag, La France protestante y t. IV, p. 210. 

(*) Voir : De Villenfagne, dansrjSspni des journaux, t XI, nov. 1783, p. 243. 



266 l'imprimerie aux pays-bas. 

latinœ^ rhomme à qui, suivant Texpression de de Thou, le 
monde chrétien doit plus de reconnaissance qu'aux plus 
grands capitaines, entra dîms la famille de Josse Bade en 
épousant une de ses filles, femme d'un rare mérite, qui 
enseignait elle-même le latin à ses enfants et à ses domes- 
tiques, de telle sorte que tout le monde, dans cette maison, 
où se réunissait l'élite des savants, parlait avec élégance et 
facilité la langue de Térence et de Cicéron. 

Leur fils Henri Estienne devait égaler, sinon surpasser les 
mérites et le savoir de son père i^). Cette alliance du sang 
belge avec le sang français permet à la Belgique de reven- 
diquer une place dans l'illustration de cette dynastie des 
Estiennes f). 

Un ami de Conrad Bade, Jean Crespin ou Crépin {Crispinus\ 
fils de Charles Crespin, avocat d'Arras, vînt à Paris après 
avoir étudié le droit à Louvain pendant cinq ans, et entra en 
qualité de secrétaire chez le célèbre jurisconsulte Ch. Du 
Moulin. Reçu avocat au parlement de Paris, il se lia d'amitié 
avec Théodore de Bèze, le plus illustre disciple de Calvin, 
dont il partageait les opinions religieuses et qu'il accompagna 
à Genève, en 1548. Leur intention commune était de monter 
une imprimerie dans cette ville; mais Bèze renonça bientôt 
à ce projet et laissa Crespin suivre seul sa vocation f). 

Rival des Estiennes par la beauté et la correction de ses 
éditions, Crespin ne négligeait rien pour rendre les produits 
de sa presse dignes de l'approbation des savants. Versé dans 
le grec et le latin, il les enrichit de notes précieuses et de pré- 
faces i Il mourut de la peste en 1572, laissant un nom avanta- 
geusement connu à la fois dans la librairie et dans les lettres ('*). 

(*) Biographie universelle, article Robert Estienne et la notice de M. Hoyois, 
p. 206-215. 

('2) Voy. Renouard, Annales de Vimprimerie des Estienne ou histoire de la 
famille de^ Estienne. Paris, 1837, et Passow, dans le Historisches Taschenbuch 
von Ranmer, t. IV, p. 47 et suiv. 

P) Haag, La France protestante, t. IV, p. 118. 

(*) Id., ibid. 



LES IMPRIMEURS BELGES A l'ÉTRANGER, 267 

Comme on vient de le voir, Crespin n'était pas un simple 
marchand de livres, c'était un savant qui surveillait une impri- 
merie et qui, en même temps, se livrait à d'importants travaux 
littéraires, parmi lesquels figurent en première ligne ses Actes 
des Martyrs protestants. Crespin et son continuateur Goulart 
ne se bornent pas à raconter les souffrances et la mort des 
héros de l'Église dissidente; ils publient un grand nombre de 
pièces authentiques pleines d'intérêt, comme confessions de 
foi, lettres, discours, arrêts de tribunaux, etc. On prétend 
que c'est moins une histoire qu'un panégyrique. C'est un 
jugement hasardé : il serait très facile de prouver que Crespin 
a travaillé sur des relations beaucoup plus sûres et beaucoup 
plus authentiques que les hagiographes catholiques. Ses récits 
sont pleinement confirmés, non seulement par des historiens 
protestants, comme Bèze, La Popelinière, les Mémoires de 
Charles d'Aubigné, mais par de Thou, et, ce qui est une 
preuve plus convaincante encore de sa sincérité, par les 
pièces qu'on a retrouvées dans les bibliothèques et dans les 
archives (^). 

D'autres faits honorent encore notre pays dans les annales 
de la typographie en France, En 1473, le Gantois Pierre 
De Keysere imprimait à Paris. En Hollande, vers 1541, un 
petit-fils du célèbre Pierre Schoiffer, Jean Schoiffer, s'éta- 
blit comme imprimeur à Bois-le-Duc, où sa postérité con- 
tinua d'exercer cet art jusqu'à la fin du siècle dernier (^. En 
Angleterre, cet art vint aussi de Belgique f). Député à la cour 
de Bourgogne par le roi Edouard IV, William Caxton fut 
accueilli avec distinction par Philippe le Bon et par sa belle- 
fille Marguerite ; il avait entrepris, sur les ordres de cette prin- 
cesse, la traduction anglaise d'un livre alors à la mode et 
composé par Raoul Lefebvre, chapelain du duc de Bour- 

(*) Haag,p. 119 et 120. 

(') Van der Meersch, Messager des sciences historiques de Belgique, 1846, 
p. 378. — Helbig, ibid., p. 433 et 434. 

(3) VmLhRtTE. Cuk&hEBy Études sur le XYI^ siècle, Paris, 1848, p. 415. 



268 L IMPRIMERIE AUX PAYS-BAS. 

gogne, sous le titre de Recueil des histoires troyenneSy dont il 
commença à Bruges l'impression , qu'il acheva à Cologne en 
1471. Cest, assure-t-on, le premier livre qui ait été imprimé 
en langue anglaise. Non content de ces importants résul- 
tats, Caxton se munit d'un matériel complet d'imprimerie, 
retourna en 1471 ou 1472 dans son pays natal et établit ses 
presses dans l'abbaye de Westminster. Ce fut là, en 1474, que 
parut le premier ouvrage anglais imprimé dans ce pays, 
du moins par Caxton. A compter de cette époque jusqu'à sa 
mort (1491), Caxton fit paraître près de cinquante à soixante 
ouvrages {^). 

Il avait été initié à l'art typographique à Bruges, par 
un imprimeur nommé Colard Mansion. Cet homme remar- 
quable y naquit dans une famille de calligraphes et d'enlumi- 
neurs; jeune encore, il se distingua par ses études, fut admis 
dans la confrérie de cette profession, dont il devint doyen en 
1471. Mais l'art nouveau venait de surgir, et la calligraphie 
était menacée d'une dangereuse concurrence. Mansion, dans 
toute la vigueur de l'âge et dans toute la ferveur de l'enthou- 
siasme, quitta Bruges de 1455 à 1458 pour s'instruire dans 
la typographie et se procurer les objets nécessaires à cette 
nouvelle profession. 

De retour dans sa ville natale, il fit la connaissance de 
Caxton, à qui il communiqua les procédés nouveaux, en 
attendant qu'il pût trouver un bailleur de fonds qui le mît 
à même de s'occuper d'une publication importante ; il n'y 
réussit qu'en 1472, lorsqu'il eut trouvé un collaborateur dans 
Ghislain De Croock et un Mécène dans un riche bibliophile à 
qui il était réservé d'avoir pour historien un des meilleurs 
bibliographes de l'Europe f), né, comme lui, dans cette 
Flandre qui a tant fait pour les lettres. Ce Mécène était Louis 

(') Bidletin du Bibliophile belge, t. II, 2, p. 410. — De Reifpenberg, Le Biblio- 
phih ùdf/t% t, I, 9, p. 229-232. — G. Carton, Annales de la Société d^Emxdation 
pour r étude et l* histoire de la Flandre, t. V, 2, p. 342-351. — Déoddé, Répertoire 
nmvcrsd, t V, p. 187-188. 

(^) M. VatîPraet, Recherches sur Louis de Bruges, Paris, 1831. 



ï 

I 

j 



COLARD MANSION. 269 

de Bruges, seigneur de la Gruthuyse, prince de Steen- 
huyse, etc., seigneur flamand, habile dans la guerre et dans 
les négociations. Les manuscrits qu'il avait rassemblés à 
grands frais, et qui passèrent après sa mort (1492) dans la 
bibliothèque de Louis XII, se conservent encore aujourd'hui, 
à un très petit nombre près, dans la Bibliothèque nationale 
de Paris (^). 

Cette bibliothèque était, après celle des ducs de Bour- 
gogne, la plus belle et la plus nombreuse de toute la Flandre. 
Louis avait fait exécuter lui-même, à Bruges et à Gand, par 
des calligraphes et des enlumineurs habiles, qui se trou- 
vaient en grand nombre, à cette époque, dans ces deux villes, 
la plus grande partie des manuscrits qu'elle renfermait. 
La grandeur des volumes, la beauté du vélin et de l'écriture, 
la richesse et la quantité des miniatures et des ornements 
dont ils sont décorés; le luxe des reliures, qui, à en juger 
par celles que l'on voit encore, étaient généralement en 
velours de diverses couleurs, garnies de coins, de clous et 
de fermoirs de cuivre doré, attestent que rien de ce qui 
pouvait rendre un livre précieux n'avait été épargné par le 
seigneur de la Gruthuyse f). 

Colard Mansion était déjà connu comme libraire et comme 
traducteur, lorsqu'il devint l'objet de la protection toute par- 
ticulière de ce seigneur. Toutefois, cet homme, dont les 
impressions sont placées aujourd'hui au premier rang, ne fut 
pas heureux. En 1484, il se vit forcé de quitter Bruges, 
parce qu'il se trouvait dans l'impossibilité de faire honneur à 
ses affaires : il venait d'achever la traduction et l'impression 
d'un ouvrage considérable, dont la vente n'avait pas couvert 
ses frais. Tel était son état de gêne qu'il n'avait pas de quoi 
payer le loyer de sa boutique, c'est-à-dire la somme modique 

(*) M. Van Praet, Recherches sur Louis de Bruges, préface; et Notice sur Colard 
Mansioiî, p. 1-3. — C. Carton, Colard Mansion, Bruges, 1848, p. 321, etc — 
De Reifpenberg, Annuaire de la Bibliothèque royale. 1840, p. xxii. 

(*) Van Praet, Recherches sur Louis de Bruges, p. 81. 



270 l'impbimerie aux pays-bas. 

de 24 livres parisis annuellement pour une chambre du 
pourtour de l'église de Saint-Donatien. Quant à sa demeure, 
elle était tout aussi modeste. Comme son imprimerie seule 
n'avait jamais suffi à le faire vivre, il avait été forcé de copier 
des manuscrits (^). Il est probable que Mansion chercha un 
refuge en France, où il avait de puissants amis. 

On trouve dans quelques imprimés de Mansion de curieuses 
notes sur l'état de la société et l'esprit du temps où ils paru- 
rent : ainsi, au verso de l'avant-dernier feuillet d'une tra- 
duction française de Boèce, on lit un épilogue plein de 
réflexions douloureuses sur l'année 1477, si féconde en agita- 
tions de toute espèce. L'auteur de ces réflexions gémit sur 
les commotions populaires : la ruine de beaucoup de nobles 
en Hollande, Zélande, Hainaut, Artois, Flandre; le trouble 
de tous les États de l'Europe ; l'Église et ses suppôts irrévé- 
rencieusement traités ; le peuple égaré et ne sachant plus à 
qui donner sa confiance f). Dans son Quadribgue d'Alain 
Chartier, imprimé la même année, il reprend des doléances 
non moins vives : « Nous voions la Sainte Mère église estre 
irreveramment traittie par les mesus d'aucuns des suppoz 
diable, » 

Au chapitre XV de l'Évangile des Quenoillesj il parle d'une 
cigogne que Dais van Trière avait rencontrée en hiver sur le 
mont Sinai, et qui l'été « faisoit son nyd en Flandres sur un 
hostel » à Bruges. 

En revanche, il publia les Advineaux amoureux, ouvrage 
composé de demandes énigmatiques avec réponses, pour être 
faites en société et servir d'amusement. 

On se plaît à enregistrer ici les bienfaits que la typogra- 
phie amena avec elle dès son apparition en Belgique : les 
améliorations artistiques, industrielles et sociales. En pre- 
mier lieu, il faut placer la librairie, encouragée par nos 
souverains, les nobles et les corporations religieuses; on 

(*) C. Carton, p. 351-372. 

[') Van Praet, Notice sur Colard Mansion, p! 33. 



ILLUSTRATIONS DE LIVRES, 271 

lui doit la formation de nouvelles bibliothèques et l'extension 
des anciennes, jusqu'alors composées de manuscrits Q. 

Les libraires belges du xvi® siècle étendirent rapidement 
leur commerce ; ils correspondaient avec toutes les contrées 
du monde, et leurs livres trouvaient des débouchés en Alle- 
magne, en Espagne, en Portugal, en Pologne, même en 
France et en Russie. Les Indes et d'autres contrées loin- 
taines recevaient presque exclusivement de nos mains leurs 
livres religieux. 

La librairie belge fournissait amplement aux foires impor- 
tantes de l'étranger, et particulièrement à celles de Leipzig f). 
Cette industrie fut alors une des plus importantes du pays. 

A l'imprimerie se rattachent aussi la fabrication du papier, 
qui eut de vastes dépôts, les ateliers de graveurs, de fon- 
deurs en caractères et de relieurs, qui furent considéra- 
bles et produisirent des artisans et de vrais artistes; enfin, 
les arts plastiques eux-mêmes, qui concouraient à l'illus- 
tration des livres. Cette heureuse alliance engendra une 
nouvelle école d'artistes dessinateurs et graveurs qui embel- 
lirent nos livres et, en honorant leur patrie, s'honorèrent 
eux-mêmes. L'histoire, la numismatique, la géographie, la 
botanique et d'autres sciences reçurent ainsi un complé- 
ment indispensable à l'intelligence de leurs textes. Les livres 
s'enrichirent d'une grande diversité d'ornements, de cadres 
emblématiques, d'ingénieux frontispices, dont la forme pre- 
nait le cachet national. Ce fut mieux encore lorsque, aux 

(') Vincent, Bulletin du Bibliophile belge, t. VIII, 2, p. 226. 
{') Voici le relevé du nombre d'ouvrages que la Belgique envoya aux foires de 
Francfort et de Leipzig pendant la dernière moitié du xvi*^ siècle : 

Anvers exposa 1,071 ouvrages. 

Louvain — 150 — 

Liège i 4 — 63 — 

Bruges — 11 — 

Bruxelles — 8 — 

Gand — 4 — 

Total. . . 1,307 ouvrages. 



Î72 l'imprimerie aux pays-ras. 

caractères d'impression, vinrent se joindre les types mobiles 
de la musique, qui firent leur apparition dans un livre imprimé 
en 1542, à Anvers, par Guillaume Vissenaken. Cette nouvelle 
branche de Fart fut bientôt exercée par une dizaine d'impri- 
meurs belges, tels que Hubert Waelrant, Jean Delaet, Tilman 
et Jacques Susato, Christophe Plantin, Jacques Batins, Ser- 
vais Sassenus, Pierre Phalesius, qui répandirent la typogra- 
phie musicale dans tout le pays 0). 

Ainsi, pas un des nouveaux moyens de propagande scienti- 
fique et littéraire n'était négligé pour donner au pays une 
grande impulsion intellectuelle. 

(^) Vincent, p. 226-228. 



i 



CHAPITRE XVL 

ÉRASME ET LUXHER. 

L'imprimerie nous ramène à Érasme. Le philosophe avait 
appris à la. connaître en contractant une étroite amitié avec 
Gérard Leeu, imprimeur célèbre de Gouda et d'Anvers, qui 
avait conçu pour lui l'affection la plus vive, à cause de la 
franchise de son caractère et de sa gaieté caustique et iné- 
puisable (^). 

C'est en 1519 qu'Érasme avait atteint l'apogée de sa 
gloire. Trois jeunes rois, les plus grands de l'Europe, montés 
sur le trône à peu près à la inéme époque, François P% 
Charles-Quint, Henri VHI, se disputaient à qui l'aurait pour 
sujet volontaire. Les papes lui écrivaient pour lui mander 
leur avènement et lui offrir l'hospitalité publique à Rome. 
Les petites royautés, à l'exemple et à l'envi des grandes, 
les provinces et les villes, à l'instar des royaumes, le con- 
viaient à venir dans leur sein, jouir d'un repos glorieux. 
Tout le monde le flattait, même Luther. 

Qu'on se figure, dans sa jolie maison de Baie, où il s'est 
retiré depuis 1521 et où la mort vint l'atteindre le 15 juillet 
1536, ce bel esprit français du xvni® siècle, portant le capu- 
chon monastique du xvi®? 

Sous un moine batave, un bel esprit français, 

dit Reiffenberg ; ce petit homme blond, avec son visage fin et 
lumineux, son front pensif, ses yeux bleu clair, à demi fermés, 

(') Van der Meérsch, le Bibliophile belge, t. III, p. 455 et suiv.; t. IV, p. 249 
et suiv. 

T. II. 18 



274 ÉRASME ET LUTHER. 

ses lèvres armées du génie ironique de Socrate ; qui savait 
allier les grâces d'Aristophane à la grandeur de Platon ; à qui 
les peuples et les rois brûlaient de l'encens, tressaient des 
couronnes (^) ; qui, malgré la timidité de son caractère, avait 
fait chanceler Luther lui-même, et qui l'aurait renversé, si 
Luther avait pu l'être. Sa santé était de verre, il avait des 
vapeurs comme une femme, et frissonnait au moindre 
souffle f). Dans sa jeunesse, le mot de mort lui donnait un 
tremblement convulsif f). Les moines et les théologiens lui 
en voulaient plus encore qu'à Luther, apparemment parce 
qu'il était à la fois lettré et docteur. Les universités, foyers 
de toutes ces haines, où se perpétuait l'ignorance bavarde 
et intolérante des thomistes et des scottistes, poursuivaient 
ce grand homme de leurs bulles et de leurs cris. Les ordres 
de tous les noms, franciscains, dominicains, prêcheurs, men- 
diants, lâchaient contre lui tous leurs prédicateurs. Les 
chaires retentissaient de bouffonneries haineuses, auxquelles 
le peuple applaudissait, et presque chaque sermon se ter- 
minait par une scène où on lacérait un de ses livres, à 
défaut de l'auteur. La Belgique tout entière était soulevée 
par les harangueurs de Louvain, de Tournai, de Bruges, 
d'Anvers. C'était tantôt un dominicain, tantôt un frère 
mineur, qui déclamait pendant plusieurs heures contre les 
deux ennemis de l'Église, Érasme et Luther, les appelât 
tour à tour bêtes, ânes, grues, souches, et surtout héré- 
tiques (*). 

Comment ne se seraient-ils pas échauffés contre un prêtre 
qui voulait, des enfants parvenus à l'âge de raison, la ratifi- 
cation des engagements du baptême f) ; qui conseillait au 

(*) Ranke, 1. 1, p. 265. — NiSAUD, Éhge de la folie, p. 40. — tteoue britannique, 
1836, 1. 1, p. 119etsuiv. 

(') Beati Rhenani epistola dedicatoria Carolo Y, Imperatori, en tête de Tédition 
de Bâle, 1540. 

(^) Érasme, B, Rhenano, lettre 357. 

(4) NiSARD, Éloge de la folie, p. 69 et 70. — Cf. De Burigny, II, 107. 

(-"I De Burigny, t. I, p. 342 et 343. 



HAINE DES THÉOLOGIENS FOUR ÉRASME. 275 

pape d'accorder te calice aux laïques et le mariage aux 
pr^tresf); qui critiquait le jeûne, les indulgences, les jours 
de fêtes; le culte des images, les voeux monastiques et la con- 
fession auriculairef); qui se prononçait pour la dissolubilité 
du mariage f); qui se moquait de l'immaculée conception 
de laATierge (^); qui, plaidant la cause de l'ariantsme, avait 
émis des doutes sur la divinité du Christ et sur la très sainte 
Trinité f) et qui avait nié Féternité des peines f) ? 

Érasme s'était surtout attiré le reproche de luthéranisme 
pour avoir attaqué les abus de la confession auriculaire. Il 
se défendit en soutenant qu'il y avait de grands théologiens 
qui ne faisaient pas difficulté d'affirmer que Luther n'avait 
rien enseigné qu'on ne pût soutenir par l'autorité des doc- 
teurs éprouvés f). * 

« Dans mon petit livre de la manière de se confesser, dit- 
il, je ne détruis pas l'usage de la confession, mais je tâche 
de la rendre nlile. Je ne pouvais exécuter ce dessein qu'en 
rapportant des inconvénients que je n'attribue pas à la con- 
fession même, mais aux défauts des confesseurs. Cependant, 
quoique le monde soit plein aujourd'hui des infamies com- 
mises à l'ombre du confessionnal, on s'irrite contre moi, 
parce que j'en ai touché quelques-unes avec beaucoup de 
modération, et l'on ne considère point que, pour ne pas 
blesser la prudence chrétienne, j'ai supprimé un grand 
nombre d'exemples dont le seul récit pourrait souiller l'esprit 
des lecteurs. Mais ce n'est point par amour pour la piété 
que les moines insistent si fort sur la nécessité de la con- 
fession; c'est parce que, sous ce prétexte, ils moissonnent 
les richesses et régnent dans les familles, après en avoir 

(«) De BuRiGNY, 1. 1, p. 401, 484 et 485. 

(*) Id., t. I, p, 468, 482-488, 503; t. II, 514, 515,518 et 519. 

(3) ID., t. II, p. 521. 

(<) Walch, Luther*$ sammtliche Werke, t. XVIII, p. 2522. 

(5) De Burigny, t. I, p. 460-461 et 503. — Waloh, ibtd,, p. 2189. 

(^) Erasmi Enchiridion militischristiani, can. 20. — Cf. De Burigny, t. II, 539. 

(^) II écrivit ceci, en 1520. Voy. liv. XV, lettre 18. 



'"7. 



276 ÉRASME ET LUTIIEH. 

découvert les secrets, et qu*îls se trouvent auprès des mou- 
rants et leur arrachent des testaments lucratifs f). » 

Un des controversistes les plus célèbres du xvi* siècle, 
Josse Clichthove de Nieuport f), publia, en 1519, un écrit inti- 
tulé Propugnaculum fideiyoix il reprochait à Érasme de rejeter 
la loi canonique qui imposait au clergé la continence. Érasme 
lui fit une courte et prompte réponse, où il soutint que 
TÉglise pouvait permettre le mariage à ceux des ecclésias- 
tiques auxquels il n'était pas possible de vivre dans lé 

célibat 0- 

Josse Clichthove reprochait aussi à Pierre Lombard, Tun 
des pères de la scolas tique, d'avoir altéré les sources de la 
philosophie divine en y faisant couler « les ruisseaux bour- 
beux » de ses Questions, et il commenta la plupart des écrits 
philosophiques du fameux Jacques Lefèvre d'Estaples f), qui 
eut le privilège de préparer la Réforme par ses travaux sur 
l'Écriture sainte. 

Clichthove partageait l'opinion dé Lefèvre sur la grave 
question de la foi et des œuvres, si violemment soulevée jpar 
Luther. Lefèvre cherchait partout à réunir Paul et Jacques et . 
à montrer qu'il n'y a aucune contradiction entre eux : 

« Il y avait autrefois deux partis, dit-il, dont l'un se fiait 
aux œuvres, l'autre à la foi sans les œuvres; l'apôtre Jacques 
réfute celui-ci, Paul celui-là. Ef toi, si tu as la sagesse de 

(') BEkvsoBRE, Htstoi7'e de la Réformation, t. II, p. 142'144. 

(^) Né vers 1466, il commença très jeune à professer la philosophie à Paris. 
Après y avoir réussi dans le collège du cardinal Le Moine et dans celui de Navarre, 
Clichthove se fît recevoir docteur en théologie (1506) et devint plus tard curé de 
l'église Saint-Jacques à Tournai et chanoine de Chartres, où il mourut vers 1543. 
Il publia de nombreux ouvrages sur la théologie, la philosophie et certaines branches 
de mathématiques. 

{') Voy. Erasmi Opéra, t. IX, f. 811 et /ètrf., 105. — BAYiiE, t. II, f. 377. , 

(^) Petit port de mer dans le département du Pas-de-Calais. Cet écrivain |i[it 
célébré à lenvi par les humanistes comme le restaurateur de la philosophie, le pro- 
moteur de la renaissance des lettres et des sciences au sein de l'université de Paris. 
— Herminjard, Correspondance des réformateurs dans les pays de la langue 
française, Genève, 1866-72, t. I, p. 3, 4 et 20. — Grap, Essai sur la vie et les émis 
de Jacques Lefèvre d*Étaples,^. 10 et sniv. Strasbourg, 1842. 



JOSSE CLICIITHOVE. 277 

l'esprit, n'aie confiance ni dans la foi, ni dans les œuvres, 
mais en Dieu; cherche d'abord à obtenir le salut de Dieu 
par la foi, d'après Paul, et ajoute les œuvres à la foi, 
d'après Jacques, car elles sont le signe d'une foi vivante et 
féconde f). » 

Et cependant Clichthove fut un des premiers qui combat- 
tirent Luther. Si la critique et la science des langues ne lui 
avaient manqué, il aurait été mis ati rang de§ meilleurs 
controversistes. On peut lire encore ses ouvrages avec fruit. 
Érasme, qu'il avait attaqué, les appelle une source abondante 
de bonnes choses f). 

Comme lui, Clichthove signalait sans ménagement, dans 
ses sermons, les vices les plus honteux des moines, et les 
flagellait avec une sévérité extrême. En 1515, il écrivit à 
Jean Gozthon de Zelesthe, évêque et comte de Pannonie : 
« Votre Paternité, enflammée de l'amour de la maison de 
Dieu, a dès longtemps déploré que la plus profonde ignorance 
se 5oit introduite dans l'Église de Dieu, et que ceux qui sont 
employés à servir l'autel et à chanter les louanges divines 
soient tombés dans une telle ineptie, qu'il ne s'en trouve 
qu'un bien petit nombre qui comprennent exactement et com- 
plètement ce qu'ils lisent et ce qu'ils chantent f). » 

L'affaire capitale de la Réforme, la question des indul- 
genceç, occupa aussi Érasme. 

Les indulgences n'étaient, au commencement, qu'une simple 
modération de la pénitence imposée par l'Église à ceux qui 
l'avaient scandalisée de leurs crimes. Ces grâces s'accordaient 
à la recommandation des saints pour lesquels on avait une 
vénération particulière. Mais l'usage en fut bientôt corrompu, 
et la discipline ecclésiastique entièrement altérée. 

Au XVI® siècle, on colportait les indulgences papales de 
province en province, comme une denrée; on les endossait 

(«) Apud Graf, p. 66 et 67. 

(*) Biographie universelle, article Clichthove. 

(') A2>wcî Hermlnjard, p. 21. 



278 ÉRASME ET LUTHER. 

au peuple par artifices et par impostures. Il est vrai qu'où 
parlait encore de repentir, de pénitence ; mais, dans le fond^ 
et même pour le pardon des plus grands crimes, on n'exi- 
geait que de Tarçent, ou tout au plus quelques pratiques 
extérieures, dont même il était permis de se racheter, 
Érasme, dans sa préface sur la première Épître aux Corin- 
thiens, nous apprend que la rémission des péchés du purga- 
toire se Tendait publiquement et qu'on forçait de l'acheter 
ceux-là mêmes qui n'en voulaient pas {^). Est-il étonnant^ 
après cela, que les théologiens de Louvain l'aient traité de 
porte-étendard de la faction luthérienne, de libre-penseur 
qui faisait le même cas de l'habit d'un moine que du manteau 
d'un coquin f); qui aurait donné toute la scola&tique pour un 
seul livre de Cicéron f) et qui eut de la peine à ne pas dire : 
« Saint Socrate, priez pour moi {^)? » Est-il étotmaiït que ces 
théologiens l'aient poursuivi jusque dans la tombe? 

Quand Luther poussa son premier cri de guerre (1517), les 
écrits d'Érasme avaient déjà gagné aux idées de la Réforme 
tous les hommes instruits et tous les prêtres éclairés de 
l'Europe. Aussi, tandis qu'on lui vouait une haine à mort, il 
pouvait compter sur l'appui de ce qu'il y av^it de plus 
éminent dans le monde littéraire : c'était Guillaume Budé,qui, 
par son commentaire de la langue grecque, fraya les voies à 
Henri Estienne; qui, par sa revision des Pandectes, éclaircît 
la législation des anciens; qui, par son savant traité de l'As, 
porta, le premier, le flambeau de la critique dans les ténèbres 
de l'archéologie f); c'étaitThomas Morus,leplus parfait modèle 
(le la haute magistrature, un des esprits les plus distingués 
de la Renaissance, un des créateurs de l'éloquence politique. 
C'était Gabriel Mudée, le grand jurisconsulte dont j'ai déjà 



(*) Beausobre, p. 11 et 12. - 
(-2) De Burigny, t. I, p. 518. 
(«) Id., t. II, p. 539. 

(4) Id., t. II, p. 540. 

(5) Cf. NlSARD, p. 63. 



AMIS d'ÉRASME. 279 

parléplos haut; c'était Martin Van Dorpe, qui unissait avec tant 
(le succès l'étude de l'antiquité classique à celle de l'Écriture 
sainte; qui, à la manière d'Érasme, décocha plus d'une flèche 
aux abbés et anx moines; qui, dans ses discours académiques, 
invoquait Jupiter ^t tous les autres dieux, à la manière du 
cardinal Pierre Bembo, favori de Lucrèce Borgia, secrétaire 
intime de Léon X, amant de la belle Morosina, historio- 
graphe de Venise, restaurateur de la belle latinité; c'était 
Jean Louis Vives, tête encyclopédique, formée à l'école de 
Cicéron et de Sénèque f); c'était Wilibald Pirkheimer, 
homme de guerre et philologue, patricien et jurisconsulte, 
qui, par son activité, son intelligence et ses livres, exerça sur 
toute l'Europe une influence pratique aussi considérable que 
l'influence littéraire d'Érasme f); c'était un des hommes les 
plus étonnants et les plus étranges du xvi® siècle, le fameux 
Paracelse, sophiste, charlatan, théosophe. Il avait voyagé 
en Bohême et à Constantinople pour s'initier aux mystères 
de l'Orient et observer les, merveilles de la nature. Il se 
vantait d'avoir parcouru l'Espagne, le Portugal, la Prusse, 
la Pologne et la Transylvanie et de s'y être mis en rapport 
avec les médecins, les vieilles femmes^ les bateleurs et les 
n[iagiciens. Il assurait n'avoir pas ouvert un livre dans 
l'espace de dix an§. Il passait les nuits dans les cabarets, 
portait toujours un habit et une culotte ,écarlates, des, bas 
Touges et un chapeau rouge. Il prétendait qu'il voulait 
créer de petits bommes, qu'il était sur le pied le plus 
familier avec les esprits invisibles des éléments ; que les 
cordons de ses souliers en savaient plus qu'Avicenne et 
Galien, et que toutes les universités, tous les écrivains, du 
monde étaient moins instruits que les poils de sa barbe f); 
c'était la sœur de François P', Marguerite d'Angoulême, 
esprit rêveur et pratique h la fois; mêlée à toutes les grandes 

(i) NiSARD, Éloge de la folie, p. 65. 

(«) Hagen, t. I, p. 476. 

(') Voir le bel article Paracelse dans la Biographie uniToerselle de Michaud. 



380 ÊIlÀSMfi gT LUTflEtl. 

affaires de son temps et cultivant la poésie ; savante et 
légère ; mélancolique qt rieuse ; platonique et rabelaisienne ; 
caractère multiple, résumant tous les contrastes de son 
époque, mais applaudissant aux réformateurs et disant de 
Dieu ('): 

... Par eux, veult que la loi confirmée 
Soit, et aussi TÉglise réformée. 

Enfin, c*étaient tous les partisans des idées nouvelles en 
Allemagne : le doux et modeste Mélanchthon, le fougueux 
Karlstadt, Tenthousiaste et profond Reuchlin, OEcolampade, 
d*une éloquence à séduire les élus mêmes (^, le chevalier 
de Hutten, un des principaux rédacteurs des fameuses Lettres 
des hommes noirs, qui portèrent son jiom aux extrémités de 
FEurope et eurent un immense retentissement en Belgique 
(1516 et 1517). 

De tous ces écrivains, belges et bataves, célèbres dans la 
Renaissance et dans la Réforme, aucun n'a égalé Érasme, 
aucun n'a rendu à la civilisation d'aussi éclatants services^ 

Beaucoup de circonstances concoururent à éloigaer Erasme 
de la réformation, après qu'elle fut entrée dans une voie plus 
ardente. Attaché aux principes qu'il avait puisés à Deventer, 
il n'approuva jamais les opinions dogmatiques de Luther^ 
11 avait surtout été offensé de ses théories sur le serf-arbitre 
de l'homme, sur la peccabilité absolue de sa nature, sur 
la réhabilitation par la grâce seule. Il ne renia Jamais 
les convictions qu'il avait manifestées dès le principe; il y 
resta fidèle, au contraire, jusque sous les glaces de l'âge. Mais 
cette position de neutralité qu'il avait voulu toujours garder 
entre les deux opinions extrêmes finit par lui aliéner l'une 
comme l'autre f). Son livre sur le libre arbitre, qui parut dans 
l'été de 1524, le brouilla tout à fait avec Luther, bien que> 

(*) Taxile Delord, Revue nationale et étrangère ^i. II, p. 541 et 542. 
(*) Expression d'Erasme, 
('j Hagkn, t. II, p. 65-67. 



ÉRASME TROP INDÉPENDArfT POUR SUIVRE LUTHER. 28! 

clans cet ouvrage^ il se fût placé sur un terrain plus large, 
et qu'il eût suivi une marche beaucoup plus libérale que les 
sectaires de la Réforme. Les petites Églises luthériennes qui 
venaient de se constituer et qui étaient fort intolérantes en 
matière de foi, mais bien humbles sous le joug des princes, 
augmentèrent de jour en jour les antipathies d'Érasme pour 
Luther et ses partisans. Il était trop indépendant et trop 
habile pour voir dans leurs doctrines le salut du présent et 
de l'avenir; il avait rêvé une tout autre réforme : le dévelop- 
pement pacifique du christianisme par un progrès corres- 
pondant des sciences et des lettres. Qu'importait à lui, 
libre-penseur, que les anciens dogmes fussent remplacés 
par d'autres? Ne pouvant entrer dans aucune des Églises nou- 
velles, il préféra rester dans l'ancienne, malgré la réaction 
à laquelle elle se laissait entraîner. 

a Je ne suis jamais, disait-il, entré dans leurs églises (des 
évangéliques), mais je les ai souvent vus revenir de leurs ser- 
mons : il semblait que le démon se fût emparé d'eux; la 
colère et la fureur étaient peintes sur leurs visages. Ils ont 
aboli les jeûnes; mais ils donnent dans la crapule... Us ont 
rejeté les cérémonies sans que la religion y ait gagné. Les 
chefs de ce parti, qui sont encore bien loin d'avoir les 
richesses et la considération des évéques, ont tant d'orgueil 
que, si on ne me laissait d'autre choix, j'aimerais encore mieux 
dépendre des évéques que d'eux. Le gouvernement de l'em- 
pereur est plus doux que celui de quelques-uns de ces magis- 
trats évangéliques... 

a Si les vices chrétiens vous scandalisent, faites-nous voir 
que votre Église est sans tache et sans ride, et nous y entre- 
rons (^). » 

Il parle aussi ouvertement des orthodoxes : « Il était 
permis autrefois d'agiter diverses questions sur le pouvoir 
du pape et sur les indulgences ; présentement, il y a du 

(«) De Burigny, t. II, p. 311-314. ' 



282 ÉRASME ET LUTHER. 

(langer à hésiter sur des choses qui ne sont ni vraies ni 
pieuses. Autrefois, on ne chagrinait pas beaucoup ceux qui 
mangeaient de la viande les jours maigres, pourvu que ce fût 
en particulier; maintenant, quiconque mange un œuf dans le 
carême, même par raison de santé, est mis en prison comme 
hérétique, et court risque de la vîe% On pouvait autrefois 
se moquer impunément des moines et des théologiens ; on les 
a présentement rendus si puissants qu'il est dangereux de 
dire la moindre chose contre eux f). » 

Que l'on se garde cependant de croire qu'Érasme eût 
renié ses idées d'autrefois. Il est vrai qu'il vécut et mourut 
dans le catholicisme; mais cela ne l'empêcha pas de penser 
et d'écrire tout ce qu'il voulait, et toujours dans le mênae 
esprit. Voilà pourquoi il fut attaqué avec une égale fureur 
par les moines et par les réformateurs; des deux cotés, on 
lui reprochait de mépriser toute espèce de religion, et 
particulièrement le christianisme f). 

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en fait de doctrines philo- 
sophiques, Érasme avait de beaucoup dépassé la réforma- 
tion. Toutefois, s'il se montrait sévère à l'égard <ies évangé- 
liques, il ne ménageait pas les reproches à leurs adversaires. 
11 craignait que Luther une fois anéanti^ le monde ne fût 
envahi par un nouveau pharisaïsme. Le trionaphe exclusif de 
l'un ou l'autre système religi^x lui paraissait un danger 
pour le véritable christianisme. Il aurait désii^é qu'un prince 
supérieur, dominant les deux partis, eût pu les ramener à 
l'unité. Mais pour atteindre un but pareil, il aurait dû 
nécessairement se charger du rôle que Luther avait joué dans 
l'origine, faire un énergique appel à tous les jn-incipes de 
liberté, s'appuyer sur les masses^ exiger de haute lutte la des- 



(«) De Burigny, t. Il, p. 314 et 315. 

(«) De Wette, Luther s Briefe, etc., t. III, p. 427 et 461. — Walch. t. XVIII, 
p. 2509, 2515 et 2516. — Corpus reformatorum, 1. 1, p. 1083. — Sur les derniers 
moments d'Erasme, voy. Annuaire de V Université de Louvain, 1852, p. 251-256 ; 
1853, p. 245-261. 



ÉRASME, SOLLICITÉ DE DÉFENDRE ROME, S*ABSTIENT. 283 

truction des abus et le rétablissement de l'Église universelle 
sur les bases les plus larges de l'Évangile illuminé des splen- 
deurs de la Renaissance. Sa nature s'opposait à ce qu'il prit 
une position si décisive; ses idées étaient bien avancées, 
ûiais, pour en assurer le succès, il n'aurait voulu blesser per- 
sonne, et moins que tout autre les puissances de la terre* 
Aussi, il ne se donna jamais cette mission et se tint dans une 
œuvre de juste milieu, qui répondait mieux à son caractère 
et à ses idées d'équilibre C). 

Il y avait longtemps que le parti catholique sollicitait le 
philosophe de se prononcer. Tous ceux qui avaient écrit 
contre Luther l'avaient fait avec peu de succès. On ne voyait 
plus qu'Érasme qui pût sauver l'Église romaine. Adrien VI, 
son ami et son compatriote, l'avait interpellé directement 
par deux lettres consécutives 0* 

Il avait toujours fait très peu de cas de Luther et de sa 
science; lorsqu'il était encore cardinal, il les avait traités 
avec un dédain suprême dans une lettre adressée aux théolo- 
giens de Louvain; il pensait que l'abolition des abus de 
TÉglise suffirait pour faire rentrer Luther dans le néant (^* 
Maintenant, il en appelait à Érasme* Son silence dans une 
querelle qui intéressait l'Église le rendait suspect d'hérésie, 
disait-il, et il le conjurait de dissiper ce soupçon. Il ajoutait 
mille louanges pour le gagner, l'appelant l'unique et la der- 
nière espérance de l'Église, qui n'attendait plus que de lui 
son salut. Il l'invitait à venir à Rome, d'où il lancerait avec 
plus d'autorité ses apologies catholiques, du pied de la chaire 
de Saint-Pierre. Le cardinal Campèze se joignit au pape. De 
toutes parts, on écrivait à Érasme qu'il devait se hâter de 
courir au secours de la nacelle du Christ, presque submergée 
sous les flots de l'hérésie (^). 

(«) Hagen, t. ni, p. 247-258. — G. Jortix, t. I, p. 274-277. 
(*; La première lettre est du mois de décembre 1522; la seconde, du 23 janvier 1523. 
p) BuRmannus, Analecta, p. 447. — Gerdesius, Historia eoangélii rejiovatt, 1. 1, 
p. 170. 
(*) Beausobre, t. III, p, 129. — NiSARD, Élogie de la folie. 



284 ÉRASaiB £T LUTUER» ^ 

A toutes les sollicitations, Érasme répondait par des 
défaites, s'excusant sur son âge et sur la prévention des 
savants aussi bien que du peuple en faveur de Luther. Il 
craignait de déchaîner sur sa tète un adversaire <s. qui n'était 
ni sans dents ni sans poignets, et qui avait du foin dans sa 
corne ». Le vrai est qu'il connaissait parfaitement les abus et 
qu'il ne pouvait se résoudre à les autoriser ni à les défendrie,. 
en écrivant contre un homme qui travaillait à les corjriger. 
Il déclina donc comme inutile et dangereuse la mission dont 
Adrien VI voulait le charger, en protestant contre toute 
espèce de solidarité avec Luther, mais aussi en blâmant Isl' 
marche suivie contre le réformateur par ses antagonistes, en 
condamnant les moyens employés contre les protestants : la 
prison, la torture, les confiscations, l'exil, la mort (^), 

Cette abstention qu'Érasme voulait garder lui causa uh; 
vrai supplice. Attaqué des deux côtés, il y perdait le repos et 
la gloire : on parlait de son impuissance et de sa peur, et la 
position devenait insupportable. Excité par le roi d'Angle- 
terre, irrité par la hauteur méprisante de Luther f), il 
résolut d'en sortir en attaquant le point faible de la théo- 
logie luthérienne, et il publia, non sans crainte f), un traité 
sur le libre arbitre contre l'augustinisme de Luther, critiqué^ 
du reste, par beaucoup de protestants de l'époque {^) comme 
destructif de toute raison, de tout droit et de tout mérite. 

Luther, qui eût été bien aise de n'avoir rien à démêler avec 
un savant de cette réputation, essaya de le détourner d'une 
entreprise qui les allait commettre l'un avec l'autre. Il lui 
écrivit pour le prier de garderie silence, mais il le fit en 
homme qui, ayant beaucoup d'estime pour son adversaire, 
ne se défiait ni de ses forces, ni de sa cause. Il lui reprochait, 

(*) BuRMANNus, p. 493 et suiv. — Danz, Analecta ctHtica de Hadriano VI, Jena, 
1813, p. 9. — Beausobre, p. 130. 

(*) Erasmi Opéra, t. III, 1, f. 771 et 1056. —De Wette, t. II, p. 4^8.— Nisakd, 
p. 102. 

(5) Ibid,, t. III, 1, f. 773, 816 et 819. 

{*) Ibzd.,t\X,îA2l5etsmY. 



DISSERTATION d'ÉRASME SLR LE LIBRE ARBITRE. 285 

en termes assez polis, d'avoir tâché de regagner raffection 
des moines en glissant dans ses livres et dans ses lettres des 
choses injurieuses pour sa personne et pour ses doctrines. Il 
ajoutait qu'il n'avait pas voulu les relever, de peur d'en venir 
à une guerre ouverte avec lui, et il le priait de demeurer 
neutre. Puisque Dieu ne lui avait pas donné assez de courage 
pour s'opposer aux superstitions, il ne dévak pas, au moins, 
prendre en mains leur défense. Lui, qui parlait toujours de 
modération, n'en avait guère montré dans son apologie contre 
Hlitten; ce qu'il nommait prudence et modestie pourrait 
bien être dissimulation ou timidité. S'il l'avait épargné jus- 
qu'alors, c'était parce qu'il ne voulait combattre que des 
adversaires opiniâtres et mal intentionnés ; cependant, si 
le philosophe se joignait à tant d'autres adversaires de la 
Réforme, la bonne cause n'en serait pas plus menacée f). 

Cette lettre était quelque peu mortifiante pour un homme 
que tous les savahts de l'Europe regardaient comine leur 
maître. Érasme y répondit f). Après s'être justifié des repro- 
ches de dissimulation et de timidité, il se vantait d'avoir 
plus contribué au progrès de l'Évangile que ceux qui se glo- 
rifiaient d'en avoir été lés apôtres. Il insinuait le dessein qu'il 
avait d'écrire contre Luther et avançait qu'en écrivant contre 
lui, il rendrait peut-être un plus grand service à sa cause que 
tant de mauvais auteurs qui avaient écrit i^otir sa défense, et 
dont les ouvrages faisaient tant souffrir les esprits équitables 
qu'ils ne pouvaient rester simples spectateurs de la tragédie f). 

La dissertation d'Érasme parut. Il ne la dédia à personne;, 
pour ôter, disait-il, aux luthériens le prétexte de dire qu'il 
avait été gagné pour la publier. Cet écrit porte les caractères 
d'un esprit flottant, qbi marche entre deux écueils, ménage 
également les aniis et les ennemis, et semble craindre de 

(') Beausobre, p. 130 et 131. 

(*) La réponse d'Érasme est datée de Bâle, 5 mai 1524. On la trouve dans les 
archives de Saxe, dans la bibliothèque d'Iéna et ailleurs. 
(') Beausobre, p. 131 et 132. 



286 ÉRASME ET LUTHER. 

trahir autant la vérité en combattant l'un des partis qu'en 
défendant l'autre. Érasme lui-même ne se sentait pas à Taise 
dans la diatribe {^). Il adressa à Mélaiïchthon une longue 
lettre f), où il vantait la modération qu'il avait gardée dans 
son ouvrage et insistait sur la nécessité dans laquelle il s'était 
trouvé d'écrire contre Luther ou de passer pour hérétique 
et de s'attirer les colères de la cour de Rome f). 

Dans sa dissertation (^), Érasme traitait une question qui, 
depuis la dispute de Leipzig, avait été souvent agitée entre 
les catholiques et les protestants. Il reconnaissait que l'intel^^ 
ligence de l'homme est impuissante à établir exacteatent les 
rapports de la grâce et de la liberté; il pensait que le meil- 
leur parti à prendre, c'était de partir de cette vérité pratique 
que nous avons à nous imputer à nous seuls le mal et qu'à 
Dieu revient le bien. Il passe en revue trois manières de voir 
en ce qui concerne le libre arbitre et il se prononce pour 
celle qui attribue le plus au libre arbitre en le laissant sub- 
sister comme une faculté capable de suivre la grâce ou d'y 
résister. De ce point de vue, ^juî fut adopté en 1348 par 
Mélanchthon et son école, Érasme fut conduit à attaquer les 
paradoxes de Wiclef, renouvelés par Luther, sur la nécessité 
pure et simple de tout ce qui arrive. Le philosophe les 
signala comme contraires à l'Écriture sainte et comme 
dangereux pour le peuple. Érasme avait dit qu'il avait une 
telle répugnance pour tout ce qui était dispute et agression, 
qu'il n'aimait pas même la vérité présentée sous cette forme; 
et cependant voilà qu'il se lançait contre Luther dans la plus 
orageuse des discussions. Luther avait fait de l'homme l'es- 
clave de Dieu. Érasme lui répond : « Si Dieu a fait le mal, 

(') « Se dum diatriben scriberet in sua arena non esse versa tum. ^ Epist, ad 
Joan. Roffens, episc, lib. XVIII. 

(*) Fpist, ad Melancht, t. XIX, édition de Bàle. 

(5) Beausobrk, p. 132 et 133. 

(4) De libero arbttHo Aixrpitvj, sive Collatio Besiderii Erasmi, Roterod, Primum 
ler/ito, deinde judicato, Basileœ^ apud Joannem Firobenium, Anno MDXXIIII, 
Mense septembri, et dans ses œuvres, t. IX, f. 1215 et suiv., éd, de Leyde. 



- .Sc^Ijl 



LE SERF- ARBITRE DE LUTHER. 287 

Dieu est méchant. » Au lieu de répondre directement, 
Luther bondit, tonne et s'abîme dans son fatalisme au point 
d'admettre que Judas devait de toute nécessité trahir le 
Christ (^). C'est ce qu'il osa soutenir dans le livre du serf- 
arbitre, publié au mois de décembre 1525, en réponse à celui 
d'Erasme sur le libre arbitre. Puis, se laissant aller à toute sa 
fougue, il s'évertuait à prouver que « l'homme est le serf de 
sa passion; qu'en tout temps, sous tous les drapeaux et pour 
toutes les causes, il aime la liberté pour lui et la hait dans 
les autres ; que la liberté victorieuse devient bientôt le des- 
potisme; que si lui, Luther^ ne rallumait pas le bûcher de 
Jean Hus pour y brûler Érasme, c'était qu'il n'avait pas sous 
ses ordres l'armée de bourreaux de Henri VIII, le grand admi- 
rateur du traité du libre arbitre ». * 

Quant au fond même de la question^ il entassait de la contre- 
érudition théologique en réponse à l'érudition d'Érasme; il 
tourmentait les textes et détournait les autorités, avec grand 
accompagnement d'invectives f). 

La conception du serf-arbitre amena Luther à soutenir 
que les païens, avec leur destin, possédaient une idée plus 
vraie et plus juste que les théologiens chrétiens avec leur 
prétendu libre arbitre. Le diable ne pouvait pas manquer 
d'intervenir ici : « La volonté de l'homme, dit Luther, est 
un coursier qui chevauche le démon, jusqu'à ce que Dieu, 
étant le plus fort, désarçonne ce chevalier. » Quoique le 
démon soit considéré par lui comme l'instrument avec lequel 
Dieu pousse la volonté de l'homme au mal, il ne prétendait 
cependant pas que Dieu inspire à l'homme des desseins par- 
ticulièrement dirigés vers le mal. 

Il croyait que Dieu, ayant besoin, dans l'économie générale 
de l'univers, du mal comme du bien, du péché comme de la 
vertu, se sert, lorsqu'il veut le péché ou le mal, soit du 

(*) Revue britcmnique, 1836, t. I, p. 132 et 133, Érasme et son époque» J*ai 
mis à profit ailleurs encore cette belle étude. 
(«) NisARD, p. 98 et 99. 



1 



288 ÉRASME ET LUTOER. 



démon, soit d'un homme. Cet homme, qui déjà de sa nature 
ne peut rien que pécher, est alors poussé par Dieu ou par 
l'intermédiaire du diable à accomplir telle ou telle action 
déterminée. Mais que cette action soit justement un mal ou 
un péché, cela dépend de l'homme, qui, n'étant poiât touché 
de la grâce, ne peut que pécher; car ce qui importe, ce n'est 
pas la nature de l'œuvre, c'est la nature de la volonté. 

Dans le feu de la discussion, Luther avait été jusqu'à 
affirmer sans réserve l'impuissance de la volonté pour le 
bien : l'homme ne peut faire que le mal. Donne- t-il à 
manger à qui a faim, il fait le mal; — à boire à qui a 
soif, le mal; — un vêtement à qui souffre du froid, toujours 
le mal. Mais alors, disait Ërasme, à qui la faute? A Dieu, 
sans doute. Cela est vrai, répond Luther; la faute n'est pas 
à la volonté manifeste de Dieu, mais à sa volonté secrète, 
qu'il faut bien se garder de scruter. Et alors, il jette à son 
adversaire le passage de Moïse (1, 9) où Dieu endurcit le cœur 
de Pharaon. Érasme réplique que toute parole du Livre saint 
ne doit pas être prise à la lettre ; autrement, l'apôtre ne serait 
qu'une pierre, et le Christ qu'une vigne. — Poison, riposte 
Luther, poison que tout sens figuré. — Mais, ajoute Érasme, 
saint Paul ne nous recommande-t-il pas de nous amender? 
— Oui, sans doute, saint Paul dit qu'il faut dépouiller le 
vieil homme; mais c'est un précepte désespéré qu'il énonce. 
L'apôtre, en le formulant, pensait : Faites-le, si vous le 
pouvez; mais vous ne le pourrez pas f). 

Depuis Kant, cette question n'est plus pour nous cet abîme 
sans fond qu'elle était pour les générations antérieures. 
Depuis que l'incomparable philosophe de Kœnigsberg l'a 
présentée sous un aspect tout à fait nouveau, en donnant 
aux vérités morales le fondement solide de la raison pratique, 
cette discussion abstraite n'a plus de raison d'être. L'homme 
sent qu'il est libre (^. 

(*) DôLLiNGER, La Réforme, t. III, traduct. d'Unger. 

(*) Berthelot, Revue des Deux Mondes, t. XVIII, 1863, p. 448. 



IRRITATION DE LUTHER CONTRE ÉRASME. 289 

Luther devait garder un long souvenir de cette querelle, 
et, même à son dernier jour, le nom de son redoutable 
adversaire se mêle, dans sa bouche, aux malédictions contre 
les blasphémateurs du Christ : « Érasme était un homme 
très léger, qui se riait de toutes les religions, comme Lucien, 
son modèle f). » 

Il s'indignait surtout de l'apparente modération d'Érasme, 
qui, n'osant attaquer à sa baSe l'édifice du christianisme, 
semblait vouloir le détruire lentement, pierre par pierre. Ces 
détours n'allaient point à l'énergie de Luther : « Érasme, ce 
roi amphibole qui siège tranquille sur le trône de l'amphibo- 
logie, nous abuse par ses paroles ambiguës et bat des mains 
quand il nous voit enlacés dans ses insidieuses figures, 
comme une proie tombée dans se& rets... Voyez-le s'avancer 
en rampant comme une vipère, pour tenter les âmes simples, 
comme le serpent qui sollicita Eve au doute et lui rendit, 
suspects les préceptes de Dieu f)* ^^ 

Cçtte querelle causa à Luther, quoi qu'il en dise, tant de 
tourments, qu'il finit par refuser le combat et empêcha ses 
amis de répondre pour lui : « Quand je me bats contre de 
la boue, vainqueur ou vaincu, je suis toujours sali, dit-il f). » 

a Je ne voudrais pas, écrit- il à son fils Jean, au prix de 
10,000 florins, me trouver devant Dieu dans la position 
périlleuse où sera Jérôme et encore moins dans celle 
d'Érasme. 

« Si je reprends de la santé et de la force, je veux pleine- 
ment et librement confesser mon Dieu contre Érasme. Je ne 
veux pas vendre mon cher petit Jésus. » 

Un jour de la Trinité, il dit : « Je vous prie, vous tous 
pour qui l'honneur du Christ et de l'Évangile est une chose 
sérieuse, de vouloir être ennemis d'Érasme. » 

Une autre fois, il dit encore : «Je vous recommande, comme 

(1) MicHELET, t. II, p. 215, 216 et 340. 

/«) 1d., t. II, p. 216. 

(») ID., t. II, p. 216 et 217. 

T. II. 19 



290 ÉRASME ET LUTHE». 

ma dernière volonté, d'être terrible pour ce serpent. Dès que 
je serai revenu à la santé, j'écrirai contre lui, avec Faide de 
Dieu, et je le tuerai (^). » 

En 1534, il allait beaucoup plus loin : désespéré de n'avoir 
pu attacher à sa cause ce puissant génie, il accusa ouverte- 
ment Érasme d'athéisme f). 

Quoique Érasme fût vivement ému des violences de 
Luther (^, il l'était davantage encore de la perfidie de 
certains théologiens de Louvain, notamment de Lutomus et 
de Coppin, qui ne faisaient qu'exciter contre lui Egmont et 
d'autres fous : ils ne se doutaient guère qu'en agissant ainsi, 
ils ne faisaient que servir les haines de Luther (^). Il est 
vrai que Charles-Quint leur avait imposé silence; mais ils 
étaient plus forts que César et ne respectaient pas les ordres 
qu'il leur avait donnés de ménager un homme qui avait 
tout fait pour la renaissance des lettres et pour « le salut 
de la vraie religion f) ». 

Érasme était d'autant plus contrarié, que les moines 
d'Espagne lui faisaient une guerre plus terrible encore que 
ceux de Belgique; bravant à la fois l'empereur et deux 
puissants prélats, Alphonse Manriquez, archevêque de Séville, 
et Alphonse de Fonseca, archevêque de Tolède, ils disaient 
qu'ils préféraient Luther à Érasme, parce qu'ils aimaient 
mieux un ennemi déclaré qu'un ennemi couvert du masque 
de l'amitié f). 

Érasme soupçonna et publia que Melanchthon et autres 
partisans de Luther avaient collaboré à son Cerf-Arbitre. 
Melanchthon s'en défendit dans des lettres à ses amis intimes. 
Quant à Luther, il considérait ce livre comme un de ceux 

{<) MiCHELET, t. I, p. 217-218. 

(*) Wàlch, t. XVIII, p. 2304 et 2305. — Seekendorf, L I, f. 77. 
(5) Erasmus Mercurino Gattinario, 2p cal. matas 1526, apud Hklpferich, 
Zûi'isdirtft fur die histor. Theol., t. XXIX, p. 593. 

(*) " Pro Luthero pugnat quisquis impugnat Erasmum. » Helfferich, p. 593. 
i^) /èici.,p. 593et594. 
(^) Ibid., p. 601 et 602. 



L 



MÉLANCHTHON SE PRONONCE POUR LE LIBRE ARBITRE. 291 

qui méritaient le plus d'estime (^). Des écrivains protestants 
très orthodoxes n'en jugent pas ainsi ; ils y ont trouvé des 
expressions fort peu mesurées, des pensées fausses et plus 
propres à scandaliser qu'à édifier, des passages de l'Écriture 
mal appliqués, le choix des élus confondu avec la justifica- 
tion, la réprobation avec la damnation; etifin, tout leur 
semble outré dans cet ouvrage, où, à force de vouloir élever 
l'autorité de Dieu dans le gouvernement du monde et 
d'anéantir les forces de la volonté humaine pour isaper l'Église 
catholique, Luther n'a pas pris garde qu'il faisait disparaître 
la justice et la miséricorde divines, etc. Mélanchthon s'en 
aperçut et commença à s'éloigner de la doctrine du maître 
pour rétablir les droits du libre arbitre. 

Érasme, qui représentait cette école de libres-penseurs à 
laquelle la cour de Rome avait témoigné une tolérance 
unique dans ses annaïles, se montrait conséquent en défendant 
la cause de la liberté morale de l'homme; mais, au lieu de se 
laisser aller à des débats sans issue, il aurait eu mieux à faire 
en s'appliquant à inculquer aux masses ses idées de liberté 
et de tolérance, et en prenant une position plus énergique 
pour forcer la main à l'empereur en ce qui concernait 
Flnquisition, qu'il avait sévèrement blâmée f). Il pouvait 
beaucoup, car la royauté qu'il exerçait sur son siècle lui 
donnait pour appuis tous les hommes éminents et véritable- 
ment libéraux de la Renaissance, de la Réforme et du catho- 
licisme f). Au lieu de penser à ce grand rôle, il commit la 
faute de répondre encore (20 février 1526) à Luther par ses 
Hyperaspistes diatribœ adversusservumarbitriiim Mart. LuiherU^)^ 
où, à côté de quelques bonnes vérités contre l'intolérance des 
réformateurs, il compromit sa placidité habituelle par une 



(*) « Nullum agnosco meum justum librum nisi forte de Servo arbitrio, »» (Lettre 
de Luther à W. Capiton du 9 juillet 1537.) 
(*) BucHOLTZ, Gesch, der Regie^^ing Ferdinand /. Wien, 1831, t. II, p. 363. 
(3) NiSARD, p. 128-132. 
(<) T. X, f. 1249 et suiv. de ses œuvres. 



292 ÉRASME ET LUTHEIU 

polémique d'injures qui allait à Luther, qui y était passé 
maître, mais qui défigurait Fatticisme de verre et Téléganc^ 
de style d'Érasme. Qu'en pouvait-il recueillir? Pour certains 
catholiques, son traité du Libre arbitre venait trop tard; 
pour d'autres, il était trop modéré. Pour les moines, il était 
trop rationaliste. Quoi qu'il fît, Érasme était toujours pour 
ces irréconciliables ennemis le père de Luther. Il ne trouva 
de la reconnaissance pour avoir défendu la liberté humaine 
que chez quelques catholiques sincères et chez quelques 
esprits littéraires (^). 

Luther, qui se sentait fortement atteint, dans les côtés 
faibles de sa dissertation, par l'argumentation incisive de son 
adversaire, lui adressa une lettre pour le calmer par des 
badinages et l'adoucir par des cajoleries. Il rejetait ses gros- 
sièretés et ses injures sur la véhémence de son esprit, dont 
il n'était pas le maître. Érasme lui répondit le H avril 1S26, 
et dans cette réponse, on trouve à regretter, parmi quelques 
traits dignes et nobles, un déplorable eflfort pour n'être pas 
en reste d'injure. « Je te souhaiterais un meilleur esprit si tu 
n'étais pas si content du tien l » etc., etc. (^. 

L'année d'après (septembre 1527), Érasme publia une dia- 
tribe encore plus violente f), dans laquelle il reprochait à son 
adversaire d'avoir torturé ses paroles ou de les avoir mal 
comprises. Tandis que Luther traitait le libre arbitre d'inven- 
tion du diable, faite pour tromper les simples, le philosophe 
en revendiquait fièrement les droits. 11 ne demandait pas, 
d'ailleurs, que l'on fût de son avis, comme le demandait 
Luther pour lui-même, mais que l'on se laissât instruire par 
l'Église 0. 

Jusqu'après la mort d'Érasme, Luther récrimina encore 

(*) Revue britannique^ p. 133. — Nisard, p. 111-113. 
H Nisard, p. 120-123. 

(') C'était la seconde partie de ses Hyperaspistes. Voy. Opp,, t. X, f. 1337 et 
suiv. Cf. Ep. Dcccxcw, 10 sept. 1527. 

(<J Chlebus, Zeitschrift fur die historische Theoîoffie,Goiha, t. XV,p. 72, 74 et 75. 



LA LUTTE s'envenime ENTRE ÉRASME ET LUTHER. 293 

contre lui ; on l'accusait d'avoir quitté cette vie en libre- 
penseur, comme on dirait aujourd'hui, c'est-à-dire sans 
prêtre et sans jsacrement (^). Aussi le considérait-il comme le 
plus grand ennemi que le Christ eût jamais eu, comme un 
homme qui ne voyait dans la religion chrétienne qu'une farce 
uniquement inventée pour tenir le peuple en bride (^. 

Malheureusement, des répressions violentes poussaient 
le& esprits aux révolutions, et les hommes de révolution 
suivaient Luther. Érasme n'était pour eux qu'une trompette 
sans bannière. Il s'était d'ailleurs condamné lui-même en 
disant qu'il n'avait pas plus les hauts goûts du bourreau f) 
que la grâce du martyre et que jamais il ne ferait pour la 
vérité le sacrifice de sa vie (^). Sans doute, les conseils qu'il 
donnait étaient empreints d'une haute sagesse ; mais les crises 
sociales veulent l'action et non pas de simples conseils, alors 
surtout que ces conseils sont, comme quelques-uns d'Érasme, 
trop timides ou même trop équivoques pour être mis en 
pratique. Ainsi, quand l'électeur Frédéric de Saxe le consulta 
sur la Réforme, il répondit par des figures ; quand le pape 
demanda son avis sur les moyens de rétablir la paix dans 
l'Église, il lui traça le plan d'un concile impossible ; quand 
la ville de Baie l'invita à lui communiquer ses idées sur la 
liberté de ia presse, il déclara que, les opinions étant par- 
tagées en Suisse sur un sujet aussi grave, il ne convenait pas 
à un étranger de se prononcer, mais qu'il dirait sa pensée 
quand il quitterait la ville f). 

Du reste, traité par Luther d'épicurien, de sceptique, de 
blasphémateur et d'athée, Érasme ne daigna pas relever ces 
épithètes. Toujours conséquent avec lui-même, il disait : « Je 

(') Luther, CoUoquia oder Tischreden, éd. Aurifaber, Frankf., 1567, f. 392. 

(•) Chlebus, p. 81. 

(5) M Procul abest ab ingenio meo quidquid sapit carnificinam. » Helfperich, 
t. XXIX, p. 610. 

(*) *« Yereor autem ne, si quid inciderit tumuUus, Petrum sim imitaturus. » 
Apud^OKïvs, t. Il, p. 395, et ibid., t. I, p. 235. 

(5) Mattbr, Histoire de la philosophie, Paris, 1854, p. 143-145. 



234 ÉRASME ET LUTHER. 

voulais renvei^ser la tyrannie des pharisiens et non la 
remplacer par une autre. Servir pour servir, j'aime mieux 
être Tesclave des pontifes et des évoques, qufels qu'ils soient, 
que de ces grossiers tyrans, plus intolérables que leurs 
ennemis (^). » 

D'un autre côté, tout en rompant avec Luther, Érasme fut 
loin de démentir les principes de tolérance qu'il avait toujours 
professés et il continua de recommander à l'égard des protes- 
tants l'emploi de la persuasion, jamais de la contrainte f). 

Dans l'opinion générale de ses contemporains, Érasme était 
plus haut placé que Luther. La postérité semble en avoir jugé 
autrement. A-t-elle bien fait? C'est aux générations présentes 
de le dire, c'est à elles de se prononcer entre Luther, condam- 
nant le libre arbitre et remplaçant à beaucoup d'égards les 
superstitions anciennes par des superstitions nouvelles^ et 
Érasme, revendiquant et défendant à la fois contre les catho- 
liques et les protestants cette liberté de conscience que 
Luther voulait confisquer au profit exclusif du protestan- 
tisme f). 

Luther, d'ailleurs, en était encoreau catholicisme d'Alexan- 
dre VI et de Jules II, quand déjà Érasme avait fait la guerre 
à toutes les superstitions de son siècle et: même touché 
à tous les points de croyance, ou les protestants devaient se 
séparer de la mère Église. Suivant lui, la confession à, Dieu 
seul suffisait; le choix des mets et des vêtements, le jeikie^les 
prières pour pénitence, les solennités publiques des jours de 
fête, lui paraissaient du judaïsme. Il exaltait ces temps de la 
primitive Église, où l'on se contentait d'un, seul prêtre pour 
célébrer la messe, au lieu de cette foule d'ecclésiastiques que 
la religion d'abord et plus tard le lucre avaient tant multi- 
pliés. Il ne voulait pas que le peuple baisât les sandales des 

(«) NiSARD, p. 106 et 107. 

(*) Hess, t. II, p. 577. — Van Kampen, Behnopte geschiedenis, t. I, p. 60. — 
GlESELER, t. III, p. 184-187. 
(») NiSARD, p. 73et74. 



LIBÉRALISME D*ÉRASME. — ULRIC DE HUTTEN ET SES PAMPHLETS, 295 

saints, et plus que personne il osa prendre la défense du 
divorce (^), 

C'est que, tout en restant dans le catholicisme, il n'en était 
pas moins un des esprits les plus libéraux de son siècle f )• Et 
comme il était un ami sincère et déclaré de la tolérance f), 
il représentait beaucoup mieux que Luther et son parti le 
grand mouvement réformiste du xvi® siècle (^). 

A coup sûr, personne plus que lui n'aurait pu dire avec 
Voltaire : 

J*ai fait plus, en mon temps, que Luther et Calvin. 

On les vit opposer, par une erreur fatale, 

Les abus aux abus, le scandale au scandale'; 

Parmi les factions ardents à se jeter, 

Ils condamnaient le pape et voulaient l'imiter... 

Érasme ne prit aucune part à la lutte des scolastiques 
contre Reuchlin, mais il constata que l'incroyable acharne- 
ment des ennemis de Luther s'attaquant à cette école d'huma- 
nistes profita considérablement au parti du réformateur. 
Il se borna à recommander Reuchlin au pape et aux cardi- 
tiaux, mais sans se déclarer pour la cause qu'il défendait et 
qui, néanmoins, était la; sienne • Il est vrai qu'il écrivit à 
Reuchlin lui-même et à Hoogstraeten, mais pour les exhorter 
à user l'un envers l'autre de plus de douceur et de charité 
chrétiennes. Après la mort de Reuchlin, il fit son ;^po- 
théose f). 

Ce fut Ulric de Hutten qui se chargea du rôle qu'aurait 
dû prendre Érasme. Aîné d'une famille équestre du pays de 
Fulde, Hutten eut une des existences les plus agitées du siècle. 
Mais jamais il ne perdit courage. Couronné comme poète 
par l'empereur, il ne vivait que dans les combats littéraires. 

(*) NiSARD, p. 75-77. 

(*) Bretschneider, Corpus reformatorum, t. I, p. 685. 

(') Epistolœ Erasmi, p. 2095 et suiv. 

(*) Hagen, t. III, p. 86, 247 et 258. 

(^) Elle se trouve dans le premier volume des œuvres d'Erasme. 



29G ÉRASME ET LUTHER. 

Il fouriiif à Reuchlin et à ses disciples toutes les armes de 
son indignation et de son ironie et leurs meilleures victoires 
sur les dominicains, qu'il flagellait en latin et en allemand, 
en prose et en vers, en invectives oratoires et en satires dia- 
loguées (^). Il avait préludé à la publication de ses fameuses 
Epistolœ obscurorum virorum par une attaque contre le duc 
de Wurtemberg, qui avait assassiné son cousin, Jean de 
Hutten. L'Allemagne tout entière avait poussé un cri d'hor- 
reur contre ce forfait; elle accueillit avec enthousiasme les 
Catilinaires et les Déplorations de Hutten (1515). Ces admi- 
rables philippiques, écrites à cheval, en voyage, toutes palpi- 
tantes de vie et de sentiment, le firent proclamer le Démos- 
thène et le Cicéron de l'Allemagne f). 

La victoire remportée sur les dominicains de Cologne par 
Reuchlin, Hutten et leurs amis, rendit furieux leurs adver- 
saires, qui n'eurent plus assez d'injures et d'anathèmes pour 
les humanistes. Ils voulaient même livrer Érasme à l'Inqui- 
sition; mais ni leurs violences, ni leurs intrigues ne préva- 
lurent; partout, au contraire, dans les villes, dans les univer- 
sités, dans les cours, les idées nouvelles avaient gagné du 
terrain. C'était donc une guerre à mort. Les théologiens ne 
se tinrent pas pour battus. Fort de l'appui des universités 
de Paris, d'Erfurt, de Louvain, de Mayence, Hoogstraeten se 
tourna vers le pape et partit pour plaider à Rome la cause 
de la vieille théologie scolastique contre les humanistes. 
L'embarras de Léon X fut grand : comment acquitter Reuchlin 
sans blesser ces puissantes universités et ces ordres reli- 
gieux, dont le concours était si nécessaire pour la vente des 
indulgences? Mais comment condamner le grand humaniste, 
dont il partageait les opinions, sans soulever une tempête qui 
aurait des suites incalculables? Le pape exigea un sursis, 

{^} RiVKE, t. I, p. 426-428. — Merle d'Aubigné, Histoire de la Réformation, 
Pari^j 1*362, t. T, p. 165, et une remarquable étude de M. Spach, dans le Répertoire 
unitcr^d tkâ sciences, des lettres et des arts, t. XIV, p. 366. 

f-) Eakre. — Spach, p. 366 et 367. 



QUERELLE DE REUCHLIN AVEC LES THÉOLOGIENS DE COLOGNE» 297 

mais au fond, les humanistes avaient vaincu (15i6yf). Hutten 
et son bouillant ami Hetman Yan den Bussche chantèrent la 
victoire avant qu'elle fût remportée. Le Triomphe de Cap- 
nion (Capnion, était le nom savant de Reuchlin) est L'une des 
plus remarquables productions de ces deux écrivains. Après 
l'éloge du vainqueur, il leur fallait, comme dans les triomphes 
antiques, un cortège des vaincus : avec une énergie sauvage, 
ils peignent la corruption des ennemis de toute vérité, de 
toute liberté, leur ignorance, leur superstition, leur bar- 
barie. Ils font leurs portraits, par exemple, celui de Hoog- 
straeten : « Parle-t-on de Dieu, de la religion, soudain il 
s'écrie : « Au feu ! au feu ! » Écrit-on quelque livre : « Au 
feu, le livre et l'auteur! » Dis-tu vrai? « Au feu! » Faux? 
« Au feu! » Au feu, pour une action juste ! pour une action 
injuste, au feu ! telle est sa première et sa dernière parole f). » 

La lutte de Reuchlin contre les théologiens de Cologne fut 
un fait immense dans le grand mouvement de la Renaissance. 
Jusqu'ici, les anciennes et les nouvelles tendances de la litté- 
rature s'étaient bornées à quelques escarmouches, sans pro- 
duire une bataille. Nulle part on n'avait créé un rparti qui 
eût de la fixité. Depuis Reuchlin, dont les commencements 
remontent à 1509, les hostilités isolées, passagères, furent 
remplacées par une mêlée générale f), dont les principaux 
combattants sortaient de l'université d'Erfurt. 

Ce fut en 1516 que parut cette satire puissante, connue 
sous le nom d'Epistolœ obscurorum virorum, qui a fait tant de 
mal aux moines et à la papauté et qui eut pour principaux 
rédacteurs Crotus Rubeanus, Hutten, Petrejus Operbach, 

(') Von der Hardt, Aii7*ora in Reuchlùii sento, Helmst'idt, 1719, in-4°, et 
Historia literaria Refonnationis, Francf., 1727, pars II, f. 16-156. — Concilia- 
bulum theologisiarum Germaniœ. Coloniœ celebratum, 16, Kal. Maj. (1520). — 
Chauffour-Kestner, Études sur les Réformateurs y etc, Paris, 1853, t. I, p. 45-47. 
— Strauss, p. 211-214. 

C^j Meiners, Lebensheschreibungen beruhmter Manner,t. III, p. 68 et 69. —^ 
Chauffour-Kestner, t. I, p. 47 et 48. 

(') Kampschulte, Die Universitat Erfurt, t. I, p. 149-157. 



ÉRASME ET LUTHER. 

Eobanus, Hesse, Herman von dem Busch et Jacques Fuchs, 
doyen de Bambei^ (^). Ce sont des lettres supposées écrites par 
des moines et des théologiens (quelques-unes par des juristes 
ou des médecins) à Ortuinus Gratins (Ortwin de Graes)^ qui 
était, avec Hoogstraeten et Arnold de Tongres, à là tète des 
persécuteurs de Reuchlin. Rédigées dans le mauvais latin 
qui était la langue usuelle des moines de cette époque, ces 
lettres emploient les tournures de phrases et les sentences 
familières à ces derniers représentants de la scolastique. Elles 
dévoilent, avec une naïveté pleine de finesse, l'histoire secrète 
des ordres mendiants, leurs vices, leur haine pour toute 
instruction sérieuse, leur ignorance, leurs briguesi contre 
Reuchlin et les partisans des humanistes. La grande perfec- 
tion de ce livre, c'est la vérité, tellement que ceux qu'il cou- 
vrait de ridicule le prirent d'abord au sérieux. 

« Il est curieux de voir, disait Morus, combien les Lettres 
des hommes noirs plaisent aux savants et aux ignorants. Quand 
ceux-ci nous voient rire à cette lecture, ils s'imaginent que 
nous rions seulement du style^ qu'ils consentent à ne pas 
défendre ; mais, sous cette langue un peu barbare, disent-ils, 
quelle abondance de maximes excellentes ! C'est dommage 
que ce livre n'ait pas un autre titre; il se passerait cent ans 
que ces imbéciles ne comprendraient pas jusqu'à quelpoint 
ils sont joués. ^> - 

Érasme raconte de même que, dans le Brabant, un prieur 
des dominicains acheta un grand nombre d'exemplaires pour 
en faire hommage à ses supérieurs, ne doutant pas que 
l'ouvrage n'eût élé écrit en l'honneur de leur ordre ! « Et 
voilà, dit-il, les Atlas qui se croient destinés à soutenir 
l'Église militante! » De fait, il fallut qu'une bulle du pape 
vînt leur dessiller les yeux f). 

(*) Voir les preuves dans Kampschulte, p. 192-226. 

(^) Erasmi Opp,, t. III, 2, f. 1110. — De Reiffenberg, Nouveaux mémoires de 
VAmdénie de Bruxelles, t. VII, p. 49. — Chauffour-Kestner, t. I, p, 51-54. — 
Kampschulte, p. 186-192. 



LES « lettres: DES HOMMES ISOIRS ». 

Les moines d'Allemagne ne s'y troiùpèrent pas comme ceux 
d!AngleteFre et de Brabant; ils sollicitèrent du pape un bref 
qui ordonnât de brûler le livre et ses auteurs quand ils 
seraient connus, car ces pamphlets avaient paru sans nom 
d'auteur C)* 

Sous cette caricature du mauvais latin des scolastiques, 
les théologiens et les inquisiteurs de^ Cologne sont particu- 
lièrement nialtraités. On y rencontre un prêtre, type de 
l'ëpôque, borné, vulgaire, plein d'une sotte admiration de 
lui-même. Il y a là, sans grand génie poétique, une vérité 
pleine de traits frappants et de fortes couleurs. Des moines, 
adversaires de Reuchlin, s'y entretiennent à leur façon des 
affaires du temps et des sujets théologiques. Ils adressent 
à leur correspondant les questions les plus niaises et les plus 
inutiles; ils lui donnent les marques les plus naïves de leur 
ignorance, de leur incrédulité, de leur superstition, de 
leur esprit bas et vulgaire j de la gloutonnerie grossière avec 
laquelle ils font de leur ventre un Dieu, et en même temps 
de leur orgueil et de leur zèle fanatique et persécuteur. Ils 
lui racontent plusieurs de leurs aventures burlesques, de 
leurs excès, de leurs dissolutions et divers scandales de la 
vie d'Hoogstraeten, de Pfefferkorn et d'autres chefs de leur 
parti f). 

Ces lettres étaient faites pour plaire à Voltaire : aussi en 
a-t-il inséré une notice dans un de ses innombrables pam- 
phlets f). Il ne doute nullement que Rabelais ne les ait eues 
sous les yeux en écrivant son Gargantua et son Pantagruel; en 
effet, c'est souvent, à la langue près, le même style et le 
même tour de pensée. Et ce qui ajoute un nouveau poids à 
cette conjecture, c'est que Rabelais semble avoir voulu, à son 
tour, ridiculiser le héros des Epistolœ obscurorum virorum, 
lorsque, au chapitre VII dn Pantagruel /i\ place le livresuivant 

(') De Reiffenberg, l. c, p. 52. 

(*) Merle d'Aubigné, p. 166. — Ranke, 1. 1, p. 278. — De Reiffenberg, tb, 

(«) Mélanges littéraires. Paris, 1827, 1. 1, p. 294. 



300 ÉRASME ET LUTHER. 

dans la bibliothèque de Saint-Victor : Callibastratorium 
ca/fardiœ auctore M. J(ux>bo Hochstraten hœreticometra. Ici, les 
allusions personnelles et le latin des lettres, rien ne manque. 

Gomment s'étonner de la hardiesse de ces pamphlets, 
lorsque la catholique Italie en avait fourni les modèles ? Ange 
Politien n'avait-il pas dépassé Hutten et Luther, en attaquant 
les moines ? Et que dire de Pontano, directeur de l'académie 
de Naples, qui, dans ses satires, évoquait dé sombres d'évêques 
et de cardinaux pour les faire se confesser avec une effron- 
terie que Pétrone n'aurait pas osé employer aux soupers de 
Trimalchion (^) ? Ce n'est pas sans motifs qu'on a dit que les 
Lettres des hommes noirs annoncent Voltaire. Elles oni l'esprit 
incisif et la liberté de langage. Deux siècles avant Voltaire, 
l'ironie, au service du bon sens, avait triomphé et les ordres 
mendiants ne s'en sont jamais relevés. 

On les a revendiquées quelquefois pour Reuchlin et pour 
Érasme; mais, dès le premier moment, amis et ennemis 
furent d'accord pour reconnaître,* dans une partie au moins, 
la main qui avait écrit le Triomphe de Capnion^ et la critique 
moderne a mis le fait hors de doute f )• 

Ortwin de Graes, à qui ces lettres étaient adressées, était 
dans le pays de Munster (448). G'était un prêtre éclairé, qui, 
dans les Pays-Bas, jouissait de l'estime et de la confiance du 
public. Il se fâcha tout rouge contre les auteurs anonymes du 
terrible pamphlet et se posa carrément en face de ces obscurs 
vauriens et de leurs scandaleuses épîtres f). 

Ortuinus Gratins se perdit en se plaçant à côté de Pfefifer- 
korn, dont on disait qu'il avait rédigé les écrits des moines 

(*j AuDiN, Vie de Léon X, t. II, p. 41-43, 45-57. 

(*) Strauss, p. 2ô3 et 264. — Ernst Munck, dans son édition des Epistolœ, p. 3 
et suiv. de l'introduction. - Chaupfour-Kbstner, t. I, p. 56. Strauss a démontré 
que Hutten a principalement collaboré à la seconde partie des pamphlets. 

(') Ego OHhuinus a Grœs, ex antiqua Gratiorum familial diœcesis Monast, id 
propter ohscuros nebulones et fœdas eorum epistolas, a sede Apostol. jam prtdem 
coiidemnatas non sine causa dixerim, etc. Apud de Reifpenbérg, l. l., p. 51. 
Voj. Van der Aa, Biog, Woordenboeh, t. VII, p. 374. 



LES « LETTRES DES HOMMES NOIRS ». 30i 

partisans de l'ancienne école. Il appartenait cependant bien 
plus à l'école de Reuchlin, car il expliquait à Cologne les 
classiques anciens et en édita niême plusieurs. Son style n'a 
absolument rien de commun avec le style des Epistolœ obscu- 
rorum virorum;s'}\ est, comme on le suppose, l'auteur duFascf- 
culus rerum expetendarum et fugiendaruniy il appartient 
beaucoup plus aux libres-penseurs qu'aux hommes noirs. 
Il est vrai que, vivement irrité contre les Epistolœ, il 
appela les foudres de l'Église sur la tète de leurs auteurs; il 
est vrai encore qu'il écrivit contre eux ses Lamentationes (^) 
dans la langue des Epistolœ ; mais pour le juger avec impar* 
tialité, il est nécessaire de tenir compte de l'état d'excitation 
où l'avaient mis des attaques imméritées f). 

Il est permis de penser que le jugement du pape fut moins 
sensible aux auteurs que celui d'Érasme. Tant que les lettres 
furent manuscrites, le philosophe y avait pris goût plus que 
personne; mais quand elles furent publiées et que la tem- 
pête éclata, il se hâta d'écrire que ces lettres lui déplaisaient 
fort, qu'il en appréciait la fine ironie, mais que toute person- 
nalité lui était odieuse f). 

Le motif de cette conduite d'Érasme fut, sans doute, que 
la lutte s'était engagée au-dessus de la tête de Reuchlin et 
des humanistes, en ce sens que Hutten s'était laissé emporter 
à des récriminations contre ce qu'ils avaient ménagé jusqu'ici 
et ce qu'Érasme ménagea toujours : la papauté même (^). 

La lutte soulevée par lesEpistolœ dura jusqu'en l'an 1520, où 
les dominicains de Cologne furent forcés par Sickingen de 
se soumettre à la sentence de l'évêque de Spire; puis elle se 
perdit dans les combats tout autrement orageux de la réfor- 
mation luthérienne .f). 

(') Lamentationes ohscurorum virorum Èpistoîa D. Erasmi Roterodomt,quid de 
obscuris sentiat, etc. Cologne, 1549. 

(*) MoHNiKE, Zeitschrift fur die historische Théologie, t. XIII, p. 114-122. 
(*) Chauffouh-Kestner, t. I, p. 57. 

(*) MuNCH, Œuvres de Hutten, t. II, p.407et suiv. — Chauffour, t. I, p. 57 et 58. 
(^) De Wette, t. I, p. 196 et suiv. — Gieseler, t II, 4, p. 535-537. 



^ 



302 ÉRASME ET LUTHER. 



Au fond, c'était la même querelle : une chicane de biblio- 
graphie ou de granunaire pouvait conduire à la guerre confcre 
le vieux catholicisme monacal, et, par conséquent, soulever 
la question de la réforme; mais quand vinrent les scandales 
de la vente des indulgences, le combat s'engagea («verte* 
ment. 

En 1520, Hutten dédia à Tarchiduc Ferdinand, frère de 
Charles-Quint, contre Grégoire VII, un écrit qu'il avait trouvé 
dans la poussière de la bibliothèque de Fulde.Plus que jamais 
il était décidé à combattre Babylone. Il s'imaginait que 
Charles-Quint lui-même devait être hostile au pape, qui avait 
favorisé de toute son influence François P% son compétiteur 
à l'Empire, son rival détesté. Décidé à frapper un grand 
coup, il publia sa Triade romaine. « Trois choses, dit-il, main- 
tiennent le renom de Rome : la puissance du pape, les 
reliques et les indulgences. Trois choses sont rapportées de 
Rome par ceux qui y vont : une mauvaise conscience, un 
estomac gâté, une bourse vide. Trois choses ne se trouvent 
pas à Rome : la conscience, la religion, la foi au serment. 
Les Romains se rient de trois choses : la vertu des ancêtres, 
la papauté de Saint-Pierre, le jugement dernier. Trois choses 
sont en abondance à Rome : le poison, les antiquités, les 
places vides. Trois choses y manquent complètement : la 
simplicité, la modération et la loyauté. Les Romains vendent 
publiquement trois choses : le Christ, les dignités ecclésias- 
tiques et les femmes. Us ont horreur de trois choses : le 
concile général, la réforme de l'Église et le progrès des 
lumières. Trois choses peuvent guérir Rome de tous ses 
vices : la disparition de la superstition, la suppression des 
offices romains et le renversement de toute l'organisation de 
la curie. Trois choses sont communes à Rome : la volupté, le 
luxe et l'orgueil. Rome a trois sortes de citoyens : Simon le 
magicien, Judas Iscariote et le peuple de Gomorrhe (^). » 

{*) Ranke, 1. 1, p. 429 et 430. — Chauffour-Kestner, t. I, p. 91-105. — Spach, 
p. 568 et 569. 



HUTTEN ET SA « TRIADE ROMAINE ». 303 

Cette publication produisit une immense sensation en Alle- 
magne et aux Pays-Bas ; mais elle brouilla son auteur avec 
l'archevêque de Mayence, qui jusqu'alors s'était montré son 
protecteur. Hutten se rapprocha de Luther, qu'il avait d'abord 
dédaigné; puis, comptant toujours sur Charles-Quint, il partit 
pour Bruxelles, où se tenait l'archiduc Ferdinand, dans 
l'attente de l'empereur (1520). 11 lui paraissait impossible que 
Charles; élu malgré le pape, et qui semblait vouloir porter 
fièrement toutes les couronnes réunies sur sa tête, ne saisît 
pas cette occasion, unique dans l'histoire, de terminer à son 
profit la guerre séculaire du sacerdoce et de l'Empire. La 
faveur dontSickingen jouissait à la cour impériale augmentait 
encore ses espérances, car personne n'ignorait les engage- 
ments pris envers les novateurs par le bouillant chevalier du 
Palatinat. Mais où Hutten voyait un encouragement donné au 
fervent sectateur des idées de réforme, il n'y avait qu'un 
calcul politique. 

Charles- Quint avait voulu s'attacher un homme qui 
représentait l'ancienne chevalerie avec éclat, et que la 
noblesse saluait en Allemagne comme son modèle. Quant au 
pape, si Charles-Quint n'avait été qu'empereur d'Allemagne, 
il l'aurait peut-être franchement accepté comme ennemi f), 
sauf à préserver l'institution même de la papauté ; car, sur ce 
point, son catholicisme et sa politique, qui avaient pour base 
les pays les plus catholiques de la terre, l'Italie, l'Espagne et 
son monde colonial, l'auraient empêché de prêter l'oreille à 
des projets destructifs. En ce moment, d'ailleurs, il avait 
besoin de ménager le pape, parce qu'il lui était utile dans ses 
desseins sur l'Italie. 

Hutten ne put rester longtemps à Bruxelles. Dès son 
arrivée, oii l'avait averti que les légats de Léon X en vou- 
laient à sa vie. Il résista longtemps ; mais enfin il fut obligé 
de partir en toute hâte. Il rencontra, dit-on, Hoogstraeten 

(*) Chauffour-Kestner, t. I, p. 120-122. 



304 ÉRASME ET LUTHER. 

sur le grand chemin ; Finquisiteur, effrayé, tomba à genoux 
et recommanda son âme à Dieu et aux saints. « Non, dit le 
chevalier, je ne souille pas mon glaive de ton sang. » Il lui 
donna quelques coups du plat de son épée et le laissa aller 
en paix (^). 

Quant au grand débat soulevé auparavant par Reuchlin, il 
s'était terminé, lé 25 juin 1520, par une décision pontificale 
en faveur de Hoogstraeten, dont Reuchlin appela axi pape, 
mieux informé. Mais les théologiens de Cologne se conten- 
tèrent de remporter la victoire sans en tirer parti, et cette 
issue du procès ne nuisit pas plus à la gloire du condamné 
qu'à la cause dont il était le représentant. Reuchlin mourut 
(50 juin 1522) comme il avait vécu, en catholique, et même, 
sur la jBn de ses jours, il s'était fait recevoir dans l'ordre des 
Âugustins f). Comme tant d'autres, en travaillant à la Renais- 
sance, il avait préparé la Réforme. 

Le nouveau mouvement imprimé à la littérature et à la 
religion depuis tant de siècles avait, dès le commencement 
du xvi®, pris une telle extension qu'il dominait l'opinion 
publique. Le principe fondamental de ce mouvement était 
la liberté, un effort immense pour l'affranchir du joug où la 
tenaient enchaînée l'Église et l'école. Ce que Ton voulait, 
c'était de remplacer la vieille et creuse idole de la scolastique 
par une science vivace, fondée sur l'étude des lettres grec- 
ques et latines; c'était de substituer aux superstitions du 
moyen-âge l'Écriture sainte comme source unique de la 
doctrine chrétienne; c'était une réforme de l'Église et du 
clergé; c'était la diminution du pouvoir exorbitant du sacer- 
doce sur les laïques et le triomphe des gouvernements 
nationaux sur le despotisme de Rome. Aussi l'ancien système 
fut-il attaqué tout à la fois par une triple opposition litté- 
raire, religieuse et populaire. 

(*) Meiners, Beschreibungen, etc., t. III, p. 198-200. -— Merle d'Aubigné, 
p. 168. — Chauppour-Kestner, p. 120-123. 
(«) Geiger, p. 149, 150, 452 et 453. 



CONCLUSION. 305 

Cependant, quoique les hommes de cette opposition fussent 
généralement d'accord pour admettre l'Écriture comme base 
de la religion, il existait de grandes divergences, même parmi 
les plus chauds partisans des idées nouvelles, relativement à 
certaines questions religieuses. Les uns demandaient une 
amélioration ou une transformation de l'Église conformé- 
ment aux principes évangéliques, mais en tenant compte de 
ses traditions et de ses institutions, de son passé et de son 
présent; ils désiraient la réforme des abus et non une révo- 
lution radicale, que les autres, au contraire, provoquaient de 
toutes leurs forces. Aux premiers appartenait Érasme, aux 
seconds, Luther Q, qui finit par l'emporter. Or, malgré la 
grandeur de son génie et l'étendue de ses forces, Luther était 
loin d'être à la hauteur de l'esprit de réforme préparé par 
trois siècles de lumière. Son mysticisme, ses théories de la 
peccabilité des actions humaines, du servage de la volonté, 
de la justification par la foi, étaient même en opposition 
formelle avec les tendances philosophiques et politiques de 
cet esprit moderne. Aussi, pour lui, les philosophes de ce 
temps n'étaient que des épicuriens, des libertins, et leur 
représentant le plus distingué, le grand Érasme, que le 
prince des épicuriens et des libertins f). Et quant aux ques- 
tions politiques, les paysans devaient apprendre à leurs 
dépens l'étroitesse de ses idées, la petitesse dé ses sentiments 
et la violence de ses haines. 

En terminant ce livre sur la Renaissance dans les Pays-Bas, 
nous pouvons en embrasser l'ensemble. On y voit se révéler 
l'esprit d'un peuple qui produira Grotius et Van Helmont, 
Rubens et Spinoza; Rubens, qui dérobera aux cieux les pen- 
sées les plus sublimes du catholicisme et les traduira sur la 
toile en leur donnant une forme animée et vivante, avec cette 
richesse de génie et cette magie de pinceau qui firent de lui 

(') Hagen, t. I, p. 304 et 305. 

{^) De Wette, t. III, p. 439. — Bretschneider, Corpus reformatorum, t. J ^ 
p. 1083, et surtout Hagen, t. II, p. 1-5. — Conf. Kampschulte, t. II, p. 9. 

T IL 20 



306 CO^ÎCLLSION. 

nu arlistc de premier ordre ; — Spinoza, qui, répudié par 
la seule fenuiie qu'il aimât, maudit par la synagogue, excom- 
munié cotiunc hérétique, couvert d'outrages par des rabbins 
vl des 11' viles, poursuivi par le poignard d'un de ses anciens 
en! eligifmîiaires , forcé d'apprendre un métier pour pourvoir 
i\ sa subsisUiiRe^ continuera jusqu'à sa mort à vivre solitaire, 
exelusiveiiienl voué à l'élude, au sein de la plus grande 
pn livre lé, et enfantera un des plus grands systèmes de la 
philosophie moderne (^). 

Mj Sache» Masocu, p. 36. 



1 



TABLE DES MATIÈRES. 



CHAPITRE VIII. 

PÉDAGOGUES ET JURISCONSULTES. 

Pages. 
Clénard. — Busbecq. — Miidée. — Disciples de Mudée : Wesenbeke, Bau- 
duin. — Viglius. — Disôiples de Mudée : Hoppers, Wamèse, Vendeville, 
Peck. — Ecole de Mudée : Vanderpiet, Leoninus 5 

CHAPITRE IX. 

LOUIS VIVES. 

Ses études à Paris. — Son premier séjour à Bruges et à Louvaiii. — Érasme 
l'engage à publier la Cité de Dieu de saint Augustin. — Son opposition à 
la scolastique et aux moines. — Son livre sur l'assistance des pauvres. — Le 
règlement d'Ypres sur la charité. — La faculté de théologie de Paris l'ap- 
prouve. — L'exemple d'Ypres suivi en Belgique et en France. — Son livre 
contre les Turcs. — Son livre contre les communistes. — Son livre sur la 
concorde. — Son Introduction à la sagesse. — Son Encyclopédie classique. 
— Sa défense de la religion. — Son courage et ses disgrâces 48 

CHAPITRE X. 

MARGUERITE d'aUTRICHE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS. 

Jean Molinet. — Julien Fossetier. — Jean Le Maire de Belges. — Son Traité 
sur les schismes, — Ses Illustrations de Gaule, — Les Everard . — Jean 
Second. — Les frères et la sœur de Jean Second. — Poésies de Marguerite 
d'Autriche. — Sa bibliothèque et son musée. — Bernard Van Orley. — 
Michel Van Coxie. — Conrad Meyt, Albert Diirer. — Tristesses de Mar- 
guerite. — Marie de Hongrie 85 



308 TABLE DES MATIÈRES. 



1 



CHAPITRE XT. 

CORNEILLE AGRIPPA ET SES DISCIPLES. 

Pages. 
Discours d'Agrippa sur VExcelle^xce du sexe féminin, — Ses trois livres sur la 
Philosophie occulte, — Son livre sur la Yanité des sciences . — Sa doctrine 
théosophique. — Mélange de philosophie et d^astrologie. — Ce qui man- 
quait à Agrippa. -— Ses hardiesses contre les moines et les théologiens. — 
Il est persécuté à Bruxelles. — Jean Wier. — Livre de Wier en faveur des 
prétendus sorciers ..118 

CHAPITRE XII. 

LA SATIRE POPULAIRE. 

La Nef des fous. Reinaert De Vos. — Uylenspiegel. — Hilaire Bertholf. — 
Les chambres de rhétorique. — Concours des chambres de rhétorique. — 
Persécutions des rhétoriciens. — Hardiesse des pièces représentées. — 
L'Homme mourant. ' — Suppression des chambres de rhétorique. — Les 
Souterlicdekens. — J.-B. Houwaert et P. de Diest. — Corneille Everaert. 

— Anna Bjns. — Le chartreux Jean Morocourt. — Caractères de ce théâtre. 145 

CHAPITRE XIII. 

LES HISTORIENS, les GÉOGRAPHES ET LES NUMISMATES. 

Jean le Bel et Froissart. — Monstrelet. — Philippe de Commmes et Jean Dadi- 
ïGflle, — Chastellain. — De La Marche. — Molinet. — Jacques de Guyse. 

— Edmond de Dynter. — Pierre à Thymo. — Jacques Du Clercq. — 
Jacques de Meyere. — Marc Van Vaernewyck. — Gérard Mercator. — 
Abraham Ortélius. — Hubert Goltz. — Coornhert. — Gemma Frisius . 170 

CHAPITRE XIV. 

l'aNATOMIE ET LA BOTANIQUE. 

Brulieseîi, Rapaert, Junius. — L'astrologie et les almanachs. — André 
Vésale. — Vésale en Italie. — Vésale à Bruxelles et en Espagne. — Van 
Baersdorp* — Charles-Quint et ses médecins. — Busen, De Drivere, Van 
Lom, SmGt, Coiter, Dodonée, Charles de l'Escluse, de Lobel, Cassabona. 221 



TABLE DES MATIÈRES. 309 

CHAPITRE XV. 

l'imprimerie aux pays-bas. 

Pages. 
Christophe Plantin. — Meurier. — Extension de l'iniprimerie. — Thierry Mai*- 
tens. — Josse Bade. — Conrad Bade. — Les imprimeries belges à l'étran- 
ger. — Colard Mansion. — Illustrations de livres 253 

CHAPITRE XVI. 

ÉRASME ET LUTHER. 

Haine des théologiens pour Erasme. — Josse Clichthovo. — Amis d'Erasme. 
— Erasme trop indépendant pour suivre Luther. — Erasme, sollicité de 
défendre Rome, s'abstient. — Dissertation d'Erasme sur le Libre arbitre. — 
Le Serf-arbitre de Luther. — Irritation de Luther contre Erasme. — 
Mélanchthon se prononce pour le libre arbitre. — La lutte s'envenime 
entre Erasme et Luther. — Libéralisme d'Erasme. — Ulric de Hutten et ses 
pamphlets. — Querelle de Reuchlin avec les théologiens de Cologne. — Les 
Lettres des hommes noirs. — Hutten et sa Triade romaine. — Conclu- 
sion 273 



ERRATA. 



Page 20, ligne 29, au lieu de : sont, 

— 31, — 16, 

— 34, ~ 17, 

— 44, - 9, 

— 44, dernière ligne, — 

— 45, ligne 2, — 

— 49, — 28, 

— 49, note 1, — 

— 51, ligne 4, — 

— 124, note 1, - 

— 152, — 2, 

— 247, ligne 26, ~ 

— 249, note 6, - 

— 255, — 1, 

— 262, — 5, 



. lisez : son. 
Martins, — Martius. 

Bousbecque, — Boesbecq. 

Scevola, — Scaevola. 

Fabre, — Favre. 

sans, — sous, 

ânes, — âmes. 

Verfassung, — Verfassungen. 

s'était, — il s'était, 

in, — im. 

vereignit in, — , vereinigten. 

Dupetit-Thuars, — Dupetit-Thouars. 
puUalares. — puUulare. 

vanFallersleben, — von Fallersleben. 
aurens, — aureus. 

-— 270, ligne 21, lisez : du diable. 

— 275, note 4, au lieu de : sammtliche, lisez : saemmtliche. 

— 290, ligne antépénultième, au lieu de : cerf-arbitre, lisez : serf-arbitre. 

— 291, note 2, au lieu de : Regiening, /t>e^ ; Regierung. 

— 292, — 3, — DCCCXCW, — DCCCXCVII. 

— 298, ligne 1, — Eobanus, Hesse. — Eobanus Hesse 

— 300, — 8, — de sombres, — des ombres. 

— 300, — 23, retranchez : dans le pays de Munster (1448). C'était. 

— 304, note 2, lisez : Geiger, Johann Reuchlin (Leipzig, 1871). 
Tome II. 



1 



I 






BIBLIOTHÈQUE HISTORIQUE 



48 VOr.UMES ont paru : 

TOWKS FR. C, 

1 ù 4. LA BlîliGlQlJïl ET LES PAYS-BAS arflnt et pendant U 
ilojTii nation mmaine^ par Schayks et Van Dksskl. 4 xoL 
in- V »vec e^ii'test pians et gravures * 25 00 

S et C. ÉTUDES POliTTIdUES i^m- lr*s piiiiciiJîmx événements de 
riiistono romaino» par Paul Dkvalx. 2 vdiime^ irt-8" avoc 
rjute . 15 00 

7. HISTOIRE DE BELGIQUE an i-oinment-'ement da xvm« siècle, 

\mv Gachard. l vohime iii-8** ..,,,.... 7 50 

8. HISTOIRE DES REGIMENTS NATIONAUX .les Pay^Biis 

.M^lis la maijsson d'Autricbe, par leB'^^OuiLLALMK:. 1 volmno 

in-H" , . 7 50 

Oct 10. ESSAI HISTORIQUE ET POLITIQUE Kiir Ih révolution belge 

pnr ie B""^ J.-H. NoTuoiin. :f vrilniji.\s in-8'* . , , . . 12 00 
Itetlrï, LE CONGRÈS NATIONAL DE BELGIQUE 1830-1831, par 
Th. Jl s rK, prêché tic caiiàidériiti^Kis ^ur la CONSTITUTION 
BELGE, Isa I K. PK La VKLKVE. 2 volumes in-8^ .... 12' 50 

13. LBOPOLD l' ET LÉOPOLD n. rois des Belges, leur vie 

ot leur règne, par Th. JusTK. J vfilti me în-B*=* . .... 1000 

il, DOCUMENTS HISTORIQUES mr l'origine du rovaume de 
Beigmue. Mémoires, par le général comte y\s t>er 
MîiiKRKN, 1 vcjlumeiii 8'^ ........... 6 00 

la, LA PACrPICATÏON M GAND tit. le sne d*Aiiver&, 1576, pnr 
Tu, JuSTK. 1 volunwâ în-S** orné d tm portirait de Guîllïiume 

le Taciturne ......... ^ 3 00 

10 i 43. LES FONDATEURS DE liA MONARCHIE BELGE, par 

Tu. Jlste. 27 v(..hune.s in-8° 100 00 

4:L L^ÉVOLUTION religieuse (KiNTEMPORAINE clioz les 
Anglais, les Amérieainjà et leà Hindous, pîii le coiïîtti 
G<>iiLKr i/Alviei.la. 1 voliune in-S"^. ....... 7 r>0 

U. LA DÉMOCRATIE ET LE RÉGIME PARLEMENTAIRE, par 
A . r K E \ s , p ro ksao u r à 1 :.i i li ve r^ l fe d o 1 i ru xel 1 1.';^ . l vo 1 1 1 m e 
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4r>, LES ORIGINES DU CATHOLICISME MODERNE.— La Contre- 
Rt^volutiou religieuse mi xvi" mi^ch^ psir Maktin Pht- 
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■L-J. Ar.TMKYKR, professeur A l'université de^ Brnxcnles. 
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a. MUQUARDT, 18-20-22, rue des Paroissiens, Bruxeiles. 




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