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Full text of "Les psychonévroses et leur traitement moral : leçons faites à l'Université de Berne"

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medical library 

8 THE FENWAY 



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LES PSYCHONÉVROSES 



LEUR TRAITEMENT MORAL 



DU MEME AUTEUR 



De l'influence de l'esprit sur le corps (Francke, Berne), 4° édition. 
1 volume in-18, broché, 1 fr. 2o. — Relié 2 fr. 



1371-03. — Coulommiers. Imp Paul BRODARD. — 441. 



LES 




"fS 



ET 



LEUR TRAITEMENT MORAL 



LEÇONS FAITES À L'UNIVERSITÉ DE BERNE 

PAR LE ^^ 

D^ DUBOIS 

PROFRSSEUR DE N E U R O P A T H O L O G I E 



PRÉFACE 
DU D' DEJERINE 

PROFESSEUR À LA FACULTÉ DE MEDECINE DE PARIS 
Mli-DECIN DE LA SALPÊTRIÈRE 



PARIS 
MASSON ET a% ÉDITEURS 

LIBRAIRES DE l'aCADÉMIE DE MÉDECINE 
120, BOULEVARD S AI N T - G E R M A I N 

1904 



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y<(->rà> Tous droifsTéèe 

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PRE FA CE 



L'ouvrage du 'professeur Dubois est celui d'un médecin 
doublé d'un psychologue qui a su voir, et depuis longter)ips, 
le rôle considérable qui, dans le traitement des névroses, 
incombe à la psycJwthérapie. .A une époque, en effet, où 
malgré les travaux de Pinel et de Lasègue démontrant la 
nécessité d'instituer un traitement moral chez les psycho- 
pathes , on s'obstinait à traiter les névroses uniquement 
par des moyens physiques, Dubois a eu le mérite de mon- 
trer, dans une série de publications, le rôle primordial 
sinon unique qui incombe, dans le traitement des psycho- 
névroses, à ce que f appellerais volontiers la pédagogie 
psychique, c'est-à-dire à la rééducation de la raison. Le 
premier, il a résolument basé toute sa thérapeutique sur 
cette idée directrice. 

On trouve dans ce volume, à côté de considérations 
psychologiques des plus intéressantes, l'exposé des méthodes 
usitées en psychothérapie par l'auteur. Il y a là de fort 
belles pages qui ne seraient pas déplacées sous la phcme 
d' un philosophe ou d'un moraliste et dont la lecture s'iin- 
pose à tous ceux qui, malades ou médecins, ont besoin de 
savoir conwient et pourquoi se développent les psychoné- 



VI PREFACE 

vr oses et comment on peut les guérir. Mais ce qui se dégage 
surtout de cette lecture, cest que cest T œuvre d'un 
convaincu à laquelle peut s'apj^Uquer cette phrase de notre 
vieux Montaigne : « Cecy est un livre de bonne foy ». 

// 7nest d'autant plus agréable de présenter cet ouvrage 
au jmblic médical de langue française, que son auteur est 
un vieil ami. En lui souhaitant le succès quil mérite, je 
ne fais que rendre Justice à Vœuvre d\in homme dont 
f estime le talent autant que f admire le caractère. 

J. Dejerine. 



Paris, mars 1904. 



AVANT-PROPOS 



Il y a quelques années je recevais d'un jeune 
médecin français une lettre dont j'extrais les lignes 
suivantes : 

« La guérison de M*** n'a pas été sans faire du bruit 
dans le monde médical de X. Chacun sait, il est vrai, 
que la neurasthénie est une affection essentiellement 
guérissable, mais chacun sait aussi que les moyens à 
mettre en œuvre pour arriver à un résultat complet ne 
sont pas à la portée de tous. Le cas de M*** n'était 
point facile et maintes volontés robustes de ma con- 
naissance s'étaient usées à son contact. » 

En terminant, mon confrère me demandait quelques 
conseils pour essayer d'obtenir, dans la carrière médi- 
cale qu'il commençait, des résultats analogues. 

Je répondis par une longue lettre dans laquelle je 
m'efforçai de mettre en lumière les particularités du 
traitement psychique que j'avais employé. Mais je 
dus faire remarquer à mon confrère qu'il m'était 



VIII AVANT-PROPOS 

impossible de résumer ainsi les expériences recueil- 
lies pendant plus de vingt années consacrées en 
grande partie au traitement des névrosés. Ce fut 
dans d'intimes conversations qu'il put prendre con- 
naissance de mes vues et se mettre en état de les 
utiliser dans sa clientèle. 

D'un autre côté des malades intelligents, des con- 
frères avec lesquels j'entretenais des relations ami- 
cales m'ont souvent exprimé le désir de lire ce que je 
leur avait dit. 

J'ai longtemps résisté à ces sollicitations bienveil- 
lantes. Nous sommes à l'époque des recherches pré- 
cises, des travaux de laboratoire, des statistiques plus 
ou moins convaincantes. Je ne puis offrir que des 
impressions, des opinions. Elles sont fondées sur des 
observations cliniques que je crois être conscien- 
cieuses, sur des réflexions que m'imposent les faits, 
mais je n'ai pas, pour les faire accepter, la notoriété 
scientifique nécessaire. 

Si, malgré ces craintes justifiées, j'ose affronter la 
critique de mes confrères, c'est tout d'abord que je 
me sens soutenu par les amis qui ont bien voulu s'in- 
téresser à mes idées, mais c'est, avant tout, parce 
que , dans l'exercice de mon traitement psychothé- 
rapique, j'ai obtenu des résultats tellement bons et 
tellement durables, que je voudrais mettre dans la 
main des jeunes médecins cette arme qui m'a été si 
utile. 



AVANT-PROPOS IX 

La correspondance, commencée avec mon confrère, 
m'a amené à résumer les résultats de mes observa- 
tions. J'en ai fait le sujet de leçons données à la 
Faculté de médecine de l'Université de Berne. 

Je les ai rédigées non pour le public mais pour mes 
confrères. Je les leur livre en ne leur demandant 
qu'un brin d'indulgence. 

Berne, 1904. 

Prof. D' Dubois. . 



LES PSYCHONEVROSES 

ET 

LEUR TRAITEMENT MORAL 




La médecine moderne. — Vii^chow, Pasteur, Lister. — Éta des 
esprits il y a trente ans. — Progrès de la chirurgie, de la bacté- 
riologie. — Orientation nouvelle des idées médicales. — Oubli 
des névroses. — L'hystérie; Briquet, Charcot. — L'école de 
Nancy et l'hypnotisme. — La neurasthénie; son existence dans 
les générations précédentes. 

La médecine moderne se vante d'être scientifique et, 
certes, elle en a le droit. 

A l'empirisme grossier ou aux exposés doctrinaires du 
commencement du xix" siècle ont succédé les recherches 
précises, l'étude patiente des faits; la médecine est 
devenue expérimentale. Souvent aussi un esprit plus 
ouvert tente quelque brillante synthèse, mais ces vues 
théoriques s'appuient encore sur des faits savamment 
constatés. Elles ne sont pas nées dans le cabinet de tra- 
vail, elles viennent du laboratoire qui partout, modeste 
ou luxueux, forme l'annexe indispensable de la clinique. 

Nous avons emprunté à la physique, à la chimie, voire 
même aux mathématiques, leurs méthodes de travail, 
leurs procédés d'analyse. Les sciences accessoires nous 
ont fourni des moyens d'investigation puissants; elles 

Dubois. — Psychonévroses. 1 



2 LES PSYCHONEVROSES 

nous ont permis d'apporter à l'étude des symptômes, au 
diagnostic, une précision inconnue jusqu'alors, et chaque 
jour nous enregistrons de nouvelles conquêtes. 

Déjà une ère brillante s'inaugure sous l'influence de 
l'anatomie pathologique. Le microscope nous ouvre de 
nouveaux horizons et nous permet d'étudier dans leurs 
plus fins détails les altérations des tissus. La pathologie 
cellulaire est née et le nom de Virchow marque une date 
inoubliable dans l'histoire de la médecine. 

Peu après, le génie d'un Pasteur nous entraîne dans une 
nouvelle direction. Nos yeux se dessillent et nous pouvons 
entrevoir le rôle considérable que jouent les microbes 
dans l'étiologie d'un grand nombre de maladies. Les résul- 
tats pratiques ne se font pas attendre; sous l'impulsion 
de Lister, les chirurgiens, avant même de bien connaître 
l'ennemi, se mettent à l'œuvre pour le combattre, et de 
ce mouvement est sortie la plus belle découverte pratique 
du siècle, l'antisepsie. Elle tend aujourd'hui à céder la 
place à l'asepsie, mais le principe reste le même : il s'agit 
de mettre les tissus lésés à l'abri des microorganismes 
qui viennent entraver l'œuvre de réparation naturelle et 
exposent le blessé aux dangers de l'infection générale. 

Je me souviens vivement de l'état d'esprit qu'avaient 
créé, il y a environ trente ans, ces découvertes reten- 
tissantes. Elles excitaient un enthousiasme général; 
c'était un puissant courant d'idées qui emportait la jeune 
génération, et plus d'un vieux praticien se prit à regretter 
de ne plus être sur les bancs de l'École, de ne pouvoir 
s'associer à ce travail grandiose. Mais, comme toujours 
dans ces périodes d'enfantement, il y eut des exagé- 
rations. La chirurgie passe en premier rang, elle ne 
recule devant rien. Les opérations réputées dangereuses 
autrefois deviennent possibles, et l'on entend le public 



LEÇON I 3 

s'écrier : La chirurgie a fait d'immenses progrès, mais la 
médecine reste stationnaire ; elle est aujourd'hui ce 
qu'elle était aux temps d'Hippocrate! Le mot d'ordre 
semble être alors : Pas de maladies sans lésions visibles; 
le microbe, voilà l'ennemi! Luttons avec le fer, le feu et 
les antiseptiques ! 

Aussi les chirurgiens ont-ils dès lors, pour leurs con- 
frères de la médecine interne, un sourire protecteur 
quelque peu dédaigneux. C'est de cette époque que date 
leur tendance à faire de hardies incursions sur le domaine 
classique de la médecine. Partout où l'idée d'une inter- 
vention opératoire peut affleurer l'esprit, ils n'hésitent 
pas à agir avec une confiance peut-être exagérée dans 
l'efficacité de leurs armes. 

Je serais bien mal inspiré si je me refusais à recon- 
naître le bien qui en est résulté. Je suis trop sceptique à 
l'endroit des médications internes pour ne pas accepter 
avec reconnaissance l'aide des chirurgiens, et je crois que 
de la collaboration constante des médecins et des opéra- 
teurs peuvent résulter de véritables progrès dont bénéfi- 
cieront les malades. 

Mais il y a limite à tout et l'on entend parfois parler 
d'interventions opératoires qui montrent qu'il n'est pas 
toujours facile de développer simultanément sa dextérité 
manuelle, son bon sens et sa conscience morale. 

La bactériologie continue aujourd'hui son patient et 
utile travail. On cultive les innombrables microbes et les 
laboratoires modernes constituent de véritables ménage- 
ries minuscules de bacilles malfaisants. Mais on ne se 
borne pas à les mettre en cage, on leur oppose des anti- 
toxines, des sérums, dans un hut tantôt curatif, tantôt 
préventif. 

Enfin la glande thyroïde, que les chirurgiens extir- 



4 LES PSYCHONEVROSES 

paient autrefois comme une masse glandulaire inutile, 
sans conduit excréteur, sans fonctions, est devenue un 
organe important. Nous lui attribuons une sécrétion 
interne et ces constatations ont jeté quelque jour sur la 
pathogénie du myxœdème et de la maladie de Basedow. 
Encore ici nous retrouvons la tendance à « l'emballe- 
ment » ; après avoir vu partout des microbes, nous ne 
rêvons que sécrétions internes et nous voilà partis dans 
le domaine fantastique de l'opothérapie! 

Encouragés aussi par l'action thérapeutique certaine de 
quelques sérums, celui de la diphtérie en particulier, nous 
avons conclu trop vite et cherché dans la sérothérapie une 
panacée. Ce ne serait rien si la science seule était 
compromise par ces généralisations hâtives; c'est en 
passant par l'erreur qu'elle arrive à la vérité. Mais les 
malades en ont pâti, ils ont le droit de nous reprocher 
notre légèreté, souvent même notre mercantilisme. 

N'oublions pas les moyens physiques de traitement, 
l'hydrothérapie, le massage, la gymnastique, l'électricité, 
cette servante à tout faire. Si les chimistes ne jetaient 
pas journellement sur le marché de nouveaux médica- 
ments, les apothicaires seraient vraiment à plaindre, et ce 
qui m'étonne le plus, quand je fais cette énumération 
sommaire de nos moyens nouveaux de traitement, c'est 
qu'il y ait encore des malades. 

Par le fait de ces innovations successives, l'orientation 
des études médicales a changé. Pendant longtemps 
l'intérêt s'est porté avant tout sur les maladies à lésions. 
Seule l'étude de ces affections organiques semblait 
pouvoir apaiser la soif de précision qui tourmentait la 
jeune génération. On oubliait les troubles fonctionnels, 
les névroses; on négligeait le côté psychique de l'être 
humain, et je me suis permis de dire il y a bien 



LEÇON I 5 

longtemps : il n'y a entre la médecine et l'art vétérinaire 
qu'une différence de clientèle! C'est encore vrai aujour- 
d'hui. 

Cependant cet engouement bien naturel n'atteignit pas 
tous les esprits, et des médecins distingués continuaient, 
surtout en France, à vouer à l'étude des névroses leur 
sagace et persévérant labeur. 

Une névrose importante, l'hystérie, avait tout particu- 
lièrement souffert de l'isolement où l'avait mise le cours 
nouveau des idées médicales. Il faut bien le dire, l'étude 
des manifestations si variées de cette affection paraissait 
rebutante. La multiplicité des symptômes, leur étrangeté, 
leur dépendance de l'imagination semblaient rendre illu- 
soire tout travail de classement. 11 paraissait impossible 
d'arriver à quelque définition claire, à une exposition 
nette du tableau clinique; on se perdait dans les détails, 
dans une interminable énumération de phénomènes 
disparates et incompréhensibles. Le praticien, mal à 
l'aise déjà sur le terrain scientifique, n'abordait qu'avec 
une certaine répugnance le traitement des hystériques, 
d'autant plus que l'état mental troublé de ces sujets rend 
souvent fort difficiles les rapports de médecin à malade. 

Briquet avait en 1859 procédé, dans une œuvre magis- 
trale, au classement des symptômes et esquissé un tableau 
nosographique complet de l'hystérie. Mais il était réservé 
à Charcot de mettre au point cette difficile question. 
Patient, prudent, il s'attacha d'abord aux faits simples, 
faciles à analyser ou à reproduire expérimentalement. Il 
laissa de côté les problèmes trop complexes, et, dans sa 
bouche, sous sa plume, l'hystérie devint intéressante. 
C'était plaisir de suivre le maître sur ce terrain qu'il a 
éclairé, oii il nous conduisait d'une main si sûre. 

Aussi les savantes descriptions du maître français furent- 



6 LES PSYGHONEVROSES 

elles accueillies avec enthousiasme. Un riche filon était 
mis à nu; on pouvait dorénavant se mettre à l'œuvre 
et apporter à l'étude des névroses les procédés d'analyse 
précis de la clinique moderne. 

Chose curieuse, on eut cependant quelque peine, en 
Allemagne surtout, à prendre au sérieux ces descriptions 
magistrales. Les cliniciens allemands souriaient et sem- 
blaient admettre qu'il fallait aller à Paris pour observer 
de grandes hystériques. A les en croire, les fortes femmes 
de la Germanie ne manifestaient jamais leur nervosisme 
sous des formes aussi extravagantes. Affaire de race, de 
tempérament, disaient-ils; la race latine est en décadence! 

Il fallut revenir de cette opinion et apprendre à 
observer. Les maladies qui paraissent rares deviennent 
fréquentes aussitôt qu'on a appris à les diagnostiquer, et 
aujourd'hui les traités classiques de tous les pays donnent 
de l'hystérie des descriptions sensiblement identiques. 

On aurait pu croire cependant que l'étude de la grande 
névrose, par les problèmes de psychologie qu'elle soulève, 
dût particulièrement intéresser l'Allemagne, le pays des 
philosophes souvent profonds, parfois obscurs. Pourtant 
c'est en France, au contraire, que les cliniciens se sont 
attachés à l'étude des maladies nerveuses et ils ont 
apporté à ces recherches cette finesse de l'observation 
psychologique et cette clarté que l'étranger se plaît à 
leur reconnaître. 

Mais, si le tableau clinique tracé par la main de 
Charcot brille par la netteté de son dessin, cela tient en 
partie au schématisme didactique du maître. Il excelle à 
esquisser à grands traits comme ces dessinateurs de 
génie qui, en quelques coups de crayon, jettent sur le 
papier toute la personnalité physique et morale de leur 
modèle. 



LEÇON I 7 

En même temps, doué d'un esprit autoritaire, il a 
façonné ses sujets comme il Ta voulu et, sans peut-être 
s'en rendre toujours compte, il leur a sug-géré leurs atti- 
tudes, leurs gestes. L'exemple est contagieux dans le 
domaine du nervosisme et, dans les grands hôpitaux de 
Paris, à la Salpêtrière, les hystériques se ressemblent. 
Au commandement du chef de service ou des internes 
elles partent comme des poupées remontées ou comme 
des chevaux de cirque habitués à répéter les mêmes évo- 
lutions. Actuellement encore on peut retrouver à la 
Salpêtrière de ces vieux chevaux tournant en rond. On a 
respecté le rêve, le délire suggéré de ces pauvres malades 
et la représentation donnée aux médecins étrangers 
conserve toujours le même programme. La régularité 
des phénomènes observés est due à la suggestion 
qu'exerce volontairement ou inconsciemment le médecin. 

Sous Charcot, l'étude presque expérimentale poussait 
l'observateur à créer, pour ainsi dire, l'hystérie, à lui 
donner toute la réalité d'une entité morbide; aujourd'hui, 
à la Salpêtrière comme ailleurs, on songe à guérir en 
même temps qu'on étudie les symptômes. 

L'influence de la suggestion sur le développement des 
accidents a été particulièrement mise en lumière par les 
travaux de l'école de Nancy sur la suggestion dans le 
sommeil hypnotique ou à l'état de veille. Ces expériences, 
répétées aujourd'hui dans tous les pays, ont démontré 
que l'homme à l'état normal est beaucoup plus crédule., 
qu'il ne se l'imagine, qu'il est suggestible au premier 
chef. 

Les doctrines des observateurs de Nancy se sont répan- 
dues malgré une certaine opposition de Charcot et de ses 
élèves. A la Salpêtrière, en effet, être hypnotisable c'était 
être hystérique, malade. C'est sur des sujets atteints de 



8 LES PSYGHONEVROSES 

grande hystérie que Charcot réussissait à provoquer par 
des moyens divers la catalepsie, l'anesthésie, le somnam- 
bulisme. 

Quand Liébault et Bernheim parvinrent à produire le 
sommeil chez un grand nombre de malades non hystéri- 
ques, quand ils purent répéter, sur des sujets sains, ces 
curieuses expériences de somnambulisme provoqué, on 
fut quelque peu embarrassé à Paris. Ce fut bien pis encore 
quand Bernheim déclara que le sommeil hypnotique n'est 
que le résultat d'une suggestion, qu'il peut être obtenu 
chez quatre-ving-dix pour cent des malades dans les 
hôpitaux, sans l'aide des passes magnétiques, sans fixa- 
tion du regard sur un objet brillant, uniquement par la 
suggestion verbale.' 

Il fallait évidemment renoncer à faire de la suggesti- 
bilité un symptôme de maladie, à la considérer comme 
l'indice d'un état d'hystérie avéré; il fallait reconnaître 
franchement que l'homme sain est assez suggestible pour 
accepter en plein jour, en quelques secondes, la sugges- 
tion du sommeil et que, dans cet état d'hypnose, on peut 
souvent, à volonté, le rendre insensible à la piqûre, le 
plonger dans la catalepsie, lui dicter des suggestions à 
échéance et l'amnésie au réveil. 

Il était facile de voir aussi que cette suggestibilité est 
plus marquée chez l'homme sain. Les autosuggestions 
des hystériques, les idées fixes des aliénés rendent ces 
malades souvent réfractaires aux suggestions étrangères. 

Il suffisait, pour se convaincre de ces faits, de passer 
quelques heures à Nancy. Mais ici on retrouve la suscep- 
tibilité de la gent médicale, les rivalités d'écoles, j'allais 
dire « des boîtes » suivant le jargon irrespectueux des 
carabins. A Paris on feint d'ignorer Nancy; la lumière 
peut-elle donc venir de la province? Et, tandis que les 



LEÇON I 9 

médecins de toute l'Europe suivaient avec un intérêt 
croissant ces expériences si concluantes par leur simpli- 
cité même, on parlait à Paris du « petit hypnotisme » de 
Nancy î 

J'ai eu le plaisir de passer une journée à Nancy en 1(S88 
et ce que j'ai vu en quelques heures, sous l'aimable direc- 
tion de M. le professeur Bernheim, a suffi pour dissiper 
mes derniers doutes et m'engager plus résolument encore 
dans la voie de la psychothérapie dans laquelle je mar- 
chais timidement autrefois. 

Bien que, depuis lors, j'aie résolument et complète- 
ment tourné le dos aux hypnotiseurs de profession, j'ai 
conservé un vif souvenir des choses vues et une grande 
reconnaissance pour les chercheurs qui ont démontré si 
clairement l'influence immense de la suggestion. 

J'ai, à cette époque, interviewé Bernheim pour savoir 
comment il était arrivé à s'occuper d'hypnotisme. Il me 
répondit en ces termes : 

c< Professeur de clinique, je lisais avec enthousiasme 
les descriptions de Charcot et je cherchais à reproduire 
les phénomènes observés à la Salpêtrière. Je n'y réussis- 
sais qu'à moitié, souvent pas du tout. J'avais beau exercer 
une pression sur les globes oculaires, surprendre les 
malades par la production d'un bruit intense, ils n'en- 
traient pas en catalepsie. Je n'arrivais pas à produire la 
griffe cubitale par la pression sur le nerf et j'étais un peu 
marri de mon peu de savoir-faire. J'entendis alors parler 
du D' Liébault qui, disait-on, plongeait ses malades dans 
le sommeil hypnotique, et j'eus la curiosité d'assister 
à ses expériences. Je trouvai dans son cabinet quelques 
personnes en état d'hypnose, les-unes dormant dans une 
position naturelle, les autres gardant des attitudes cata- 
leptiques. Je pus constater chez ces sujets l'anesthésie 



iO LES PSYGHONÉVROSES 

provoquée et étudier, sous la direction d'un médecin con- 
vaincu, les phénomènes si étranges de l'hypnotisme. 

« Encore hien sceptique, je fis quelques essais sur une 
pensionnaire d'un asile d'aliénés, puis sur les divers 
malades de mon service. La foi me vint et avec elle l'au- 
torité sug-gestive; aujourd'hui je puis arriver au résultat, 
par la simple suggestion verbale, neuf fois sur dix. » 

Les faits sont là, ils sont indéniables; ils ne peuvent 
être ignorés par ceux qui s'occupent de pathologie ner- 
veuse, et cependant, aujourd'hui encore, on voit paraître 
des traités sur l'hystérie dont les auteurs semblent ignorer 
absolument les découvertes de Nancy. 

Bien plus, dans les discussions avec les confrères, 
alors même qu'ils ne sont pas enserrés par les liens 
d'une théorie à eux, on est surpris de voir combien peu 
savent aller jusqu'au bout de leur logique et reconnaître 
ce fait capital de la suggestibilité humaine. 

Depuis les travaux de G. Beard, une nouvelle névrose 
a été importée d'Amérique et elle semble s'être propagée 
comme une épidémie. Le nom de neurasthénie est dans 
toutes les bouches, c'est la maladie à la mode. Je me 
trompe, la maladie n'est pas nouvelle, c'est le nom sous 
lequel on la désigne qui a changé. On la décrivait autre- 
fois sous le nom d'hypocondrie, de mélancolie ; souvent 
on la confondait avec l'hystérie. Pour le public, c'étaient 
des maux de nerfs, des vapeurs, de la surexcitation ner- 
veuse. Enfin les médecins ont souvent tenté de faire de 
cet état nerveux qu'on appelle aujourd'hui neurasthénie 
un mal à part et on lui a donné successivement les 
noms de faiblesse nerveuse, de faiblesse irritable, de 
névralgie générale, d'irritation spinale, de névropathie 
cérébro-cardiaque, de nervosité, de nervosisme. 

Il est possible que cette affection soit devenue plus 



LEÇON l 11 

fréquente sous l'influence de la vie moderne, mais il ne 
faut pas oublier qu'on désigne maintenant sous ce nom 
de neurasthénie un ensemble de symptômes connus de 
tous temps et qu'on a réunis en un tout. On a créé ainsi 
une entité morbide et rien n'est plus vite adopté en méde- 
cine qu'une appellation nouvelle. C'est une étiquette qui 
nous permet de classer les symptômes sans qu'il soit 
nécessaire de les bien étudier. Voyez avec quelle facilité 
nous avons appris à nous servir du mot : influenza! Il 
nous épargne beaucoup de travail d'esprit et nous permet 
de faire un diagnostic sans trop nous casser la tête. 

Mais cette facilité à classer le mal a ses inconvénients 
et nous nous trouvons quelquefois dans une position diffi- 
cile vis-à-vis de nos clients quand la soi-disant influenza 
devient tuberculose, méningite ou fièvre typhoïde, et que 
nous sommes contraints de faire de désagréables pali- 
nodies. 

Un vieux praticien, qui, après soixante ans de clientèle, 
avait conservé toute sa mémoire et son talent d'observa- 
tion, me disait dans une consultation : « Au début de ma 
carrière j'observais absolument les mêmes troubles ner- 
veux que vous résumez dans ce mot de neurasthénie, 
et, me semble-t-il, aussi fréquemment qu'aujourd'hui. 
Lorsque l'état mental était troublé, que le malade était 
triste, inquiet, nous parlions de mélancolie, d'hypocondrie. 
Mais si les troubles fonctionnels semblaient exister seuls, 
nous ne songions pas à relier entre eux ces différents 
symptômes; nos diagnostics étaient céphalalgie, rachial- 
gie, dyspepsie gastrique ou intestinale, etc., et nous nous 
attaquions à chacun de ces symptômes isolément. Vous 
avez su voir le lien qui rattache l'un à l'autre ces troubles 
divers, saisir la mentalité du malade. C'est ce qui vous 
donne la sensation d'être en face d'un mal nouveau créé, 



12 LES PSYGHONEVROSES 

pour ainsi dire, de toutes pièces, par les conditions de la 
vie moderne. » 

Au commencement du xix" siècle le célèbre médecin 
suisse Tissot * a bien décrit ces états nerveux et signalé les 
causes à la fois physiques et morales qui les provoquent. 

Il suffît de lire le Traité sur les gastralgies et les enté- 
ralgies nerveuses de Barras " pour constater qu'il n'y 
a rien de neuf sous le soleil et que nos ancêtres possé- 
daient comme nous les particularités mentales dont nous 
reconnaîtrons le rôle décisif dans l'étiologie des névroses 
diverses. La neurasthénie existait innomée tout comme 
l'hypocondrie, la mélancolie, l'hystérie. Les épidémies 
saltatoires, les procès de sorcellerie, les pratiques de l'exor- 
cisme du moyen âge montrent même que les générations 
qui nous ont précédés étaient infiniment plus suggestibles 
qu'on ne l'est aujourd'hui. Insuffisamment refrénées par 
la raison, les représentations mentales acquéraient une 
acuité incroyable et poussaient jusqu'à l'hallucination, à 
l'état délirant, des gens qui paraissaient sains auparavant. 
L'hystérie moderne est bien modeste, bien sage, vis-à-vis 
des états d'àme que nous révèlent les Démoniaques dans 
fart de Charcot et Paul Richer, la Bibliothèque diabo- 
lique de Bourneville. 

Si la neurasthénie, cette sœur jumelle de l'hystérie, a 
passé un peu inaperçue, c'est qu'elle évolue d'une façon 
moins dramatique. Elle reste plus individuelle, elle est 
moins contagieuse et n'aboutit pas à l'annihilation de la 
raison. 

Aujourd'hui la vie est devenue plus compliquée, elle 



1. OËuvres complètes de Tissol, nouvelle édition, publiée par M. P. Tis- 
sot, Paris, 1820, t. VllI. 

2. Traité sur les gastrulf/ies et les entéralgies ou maladies nerveuses de 
l'estomac et de l'intestin, par J.-P.-T. Barras, 3" éd., Paris, 1829. 



LEÇON I 13 

exige plus de nous, de notre activité cérébrale; elle dévoile 
nos impuissances. D'un autre côté nous sommes devenus 
plus douillets, plus attentifs à nos maux, et la médecine 
moderne s'occupe avec plus de sollicitude du bien-être de 
chacun. 

Nous ne faisons plus monter les hystériques sur le 
bûcher : nous les soignons; nous ne chargeons plus de 
chaînes les pauvres fous : nous les internons à grands 
frais dans de confortables asiles; nous n'abandonnons 
plus les neurasthéniques à eux-mêmes, nous ne les lais- 
sons pas sombrer comme des non-valeurs humaines : 
mais nous les soutenons moralement pour en faire des 
membres utiles de la société. 

Malgré l'âpre lutte pour la vie, une poussée d'altruisme 
entraîne l'humanité. Nous travaillons tous au bien-être 
de tous. C'est en recueillant les blessés de la vie qu'on les 
compte, et c'est en grande partie pourquoi ils semblent 
plus nombreux aujourd'hui. 

Je ne prétends nullement trancher ici, dans ces quel- 
ques mots, une question aussi difficile que celle de savoir 
s'il y a aujourd'hui plus de fous ou de névrosés qu'autre- 
fois. Mais je ne puis méconnaître le progrès humain, les 
conquêtes de l'hygiène physique. Je ne puis croire que 
l'hygiène mentale suive une marche inverse et j'ai une 
imperturbable confiance dans le développement très lent 
mais continu de notre mentalité. 



DEUXIÈME LEÇON 

Classification des névroses. — Psychonévroses ou nervosisme. — 
Origine psychique du nervosisme. — Tendance à lui assigner 
des causes somatiques. — Abus de la thérapeutique physique et 
médicamenteuse. — Pauvreté de la psychothérapie actuelle. — 
Mélange de matérialisme pratique et de spiritualisme doctri- 
naire. — Obstacles au développement de la psychothérapie. 

C'est dans la classe des névroses qu'on place l'hystérie, 
la neurasthénie, et c'est à ces névroses que l'on songe tout 
d'abord quand on parle de traitement par la suggestion 
ou par la psychothérapie. Mais, comme le dit Axenfeld, 
« la classe entière des névroses a été fondée sur une con- 
ception négative; elle est née du jour où l'anatomie 
pathologique, étant chargée d'expliquer les maladies par 
les altérations des organes, s'est trouvée arrêtée en face 
d'un certain nombre d'états morbides dont la raison d'être 
lui échappait ». 

Le nombre des névroses doit donc diminuer avec les 
progrès de l'anatomie pathologique; aussitôt que celle-ci 
découvre une lésion expliquant d'une fagon satisfaisante 
les symptômes observés pendant la vie, la maladie doit 
être rayée du cadre des névroses et souvent alors une 
dénomination anatomo-pathologique tend à remplacer le 
nom clinique. 

Rien n'est vague, du reste, comme la définition des 
névroses et, quand on veut procéder à des essais de classi- 



LEÇON II 15 

fication, on se heurte à des difficultés insurmontables. 
Que faire de ce groupe artificiel des névroses de la sensibi- 
lité clans lequel on fait rentrer pêle-mêle des hyperesthé- 
sies et anesthésies diverses, les unes symptomatiques et 
dues à des lésions des nerfs constatées ou infiniment 
probables, les autres dépendant d'un état nerveux général? 
Quel avantage y a-t-il à créer un vaste groupe des 
névroses de la motilité réunissant des contractures, des 
spasmes, des paralysies diverses, des tremblements, en 
faisant encore rentrer de force dans ce cadre la maladie 
de Parkinson? 

Dans chacun de ces états pathologiques, l'analvse cli- 
nique doit être soigneusement faite. Dans la plupart des 
névralgies intenses et rebelles, dans les paralysies vraies, 
elle fera reconnaître des lésions évidentes. 

Il ne faut pas être pressé de qualifier un mal de nerveux 
et, si nous y sommes souvent contraints, c'est que nous 
constatons, en même temps que des symptômes locaux, 
des symptômes plus centraux, un état de névrose généra- 
lisé. 

Par opposition aux névroses à symptômes localisés à 
la périphérie, on a, en effet, donné le nom de 7iévroses 
centrales, de névroses générales ou complexes « à celles 
qui sont caractérisées par des désordres simultanés de la 
sensibilité, du mouvement et de l'intelligence, et qui, par 
la grande extension des symptômes et par leur multipli- 
cité, révèlent l'affection constante des centres nerveux ». 
(Axenfeld et Huchard.) 

Malgré toutes les restrictions apportées, la classe des 
névroses reste trop grande et les traités classiques y font 
rentrer des maladies qui n'ont rien à y faire. 

Il n'est plus permis de laisser dans cette classe le 
tétanos, dû à une toxine microbienne agissant directement 



16 LES PSYGHONÉVROSES 

sur les nerfs. Il faut renoncer à l'appellation d'éclampsie, 
erme vague appliqué à des convulsions épileptiformes 
relevant soit d'une intoxication, soit de lésions céré- 
brales. 

Je n'hésite pas à rayer de la liste des névroses, dans le 
sens strict du mot, l'épilepsie ou plutôt les épilepsies. 

Des crises épileptoïdes, avec perte réelle de connais- 
sance, peuvent survenir parfois, sans cause connue ou 
sous l'influence d'émotions morales, chez des sujets 
atteints d'hystérie, de neurasthénie, mais ce sont là des 
accidents passagers et rares. L'épilepsie confirmée, le 
plus souvent incurable ou éminemment rebelle, relève 
d'altérations cérébrales diverses. 

Il ne faut pas s'attendre à découvrir une lésion unique, 
spécifique. La crise épileptique n'est qu'un symptôme et 
elle peut être due à des lésions variées comme nature et 
comme siège. Un lien étroit relie le « morbus sacer » à 
l'épilepsie jacksonienne. Les chirurgiens en ont si bien 
conscience qu'ils se sentent autorisés à intervenir quand 
le traitement médical reste sans effet et ils vont, un peu 
à l'aveuglette, à la recherche d'une lésion quelconque; 
souvent ils n'ont d'autre but que de soustraire le cerveau 
à une pression intracrânienne anormale purement hypo- 
thétique du reste. Malgré les travaux de Chaslin, con- 
firmés de divers côtés et qui concluent à l'existence d'une 
sclérose névroglique corticale, l'anatomie pathologique 
de l'épilepsie ne peut être considérée comme faite. 

Je n'ignore pas, d'autre part, les liens encore lâches 
qui relient l'épilepsie à la migraine, celle-ci aux névroses 
et ces dernières aux vésanies. En théorie il est difficile 
d'émettre sur ce sujet des idées claires. Mais quand, dans 
la pratique, nous portons le diagnostic d'épilepsie, nous 
sentons tout le sérieux de la situation, nous sommes 



LEÇON II 17 

saisis par l'idée d'incurabilité plus ou moins complète. 
Dans les migraines, dans les névroses, au contraire, le 
pronostic est moins sévère : nous osons être francs vis-à- 
vis de nos malades, tandis que nous hésitons à laisser 
tomber de nos lèvres le mot fatal d'épilepsie. C'est 
montrer toute la distance qu'il y a encore entre ce mal 
terrible et la migraine. 

La chorée vulgaire peut garder, si l'on veut, sa place 
dans la classe des névroses. On peut a priori affirmer 
qu'elle n'est pas due à des altérations anatomiques pro- 
fondes puisqu'elle guérit spontanément dans un espace 
de temps assez court. Mais c'est une affection à marche 
pour ainsi dire typique, à durée limitée, frappant surtout 
les enfants du sexe féminin. Ses relations avec le rhuma- 
tisme et les affections du cœur sont indéniables. On a 
trouvé souvent à l'autopsie des lésions cérébrales diverses, 
peut-être secondaires, et des médecins anglais ont été 
jusqu'à attribuer la chorée à des embolies capillaires cri- 
blant les corps opto-striés. Aussi voyons-nous que la 
chorée ne retire pas grand bénéfice du traitement psy- 
chothérapique, tandis qu'elle est améliorée par le repos. 

Les cas dans lesquels une influence psychique, l'imita- 
tion en particulier, joue un rôle prédominant (épidémies 
de chorée) n'ont rien à faire avec la chorée de Sydenham 
et doivent être attribués à l'hystérie. Le fait que des émo- 
tions vives peuvent agir comme cause déterminante de la 
chorée ne peut être invoqué pour classer la maladie parmi 
les névroses. On peut retrouver la même étiologie dans la 
paralysie agitante, dans la maladie de Basedow, dans l'é- 
pilepsie même. On n'a pas trouvé dans ces maladies des 
lésions constantes du système nerveux, mais le caractère 
éminemment rebelle de ces affections, leur incurabilité 
fréquente, permettent de songer à des altérations structu- 

DuBOis. — Psyclionévroses. ^ 



18 LES PSYGHONÉVROSES 

raies de la cellule nerveuse, alors même qu'une émotion 
morale aurait été la cause première des accidents. 

J'ai dit qu'il faut successivement retirer du cadre des 
névroses toutes les afTections dont l'anatomiste parvient 
à déceler la cause. On pourrait en conclure que le terme 
de névrose n'est utile que pour la classification provisoire 
et doit disparaître du langage médical. 

En eflfet, quand l'anatomie pathologique découvre une 
lésion, un foyer d'inflammation, une hémorragie, une 
thrombose, quand l'analyse chimique révèle un état 
d'intoxication, nous ne parlons plus de névrose, lors 
même que les symptômes auraient été « nerveux » dans 
leur essence. Nous reconnaissons alors la cause première 
du syndrome clinique dans les affections somatiques 
diverses, syphilis, tuberculose, artériosclérose, intoxica- 
tion alcoolique, urémique, etc. 

Il n'en est plus de même dans ces afTections que nous 
appellerons toujours des névroses ou, comme je le 
propose, des psychonévroses, alors même que nous réussi- 
rions à déceler les altérations cellulaires qui ont produit 
le trouble nerveux ou mental. Ici, nous nous trouvons en 
face d'un fait capital : rintervention de V esprit, des rejjré- 
sentations mentales. Les troubles de la vie psychique ne 
sont plus simplement secondaires et déterminés par une 
altération primaire du tissu cérébral, comme dans la 
paralysie générale et d'autres affections du cerveau. 
L'origine du mal est au contraire psychique et c'est 
Yidéation qui crée ou entretient les désordres fonction- 
nels. On pourrait hardiment classer ces névroses-là à côté 
des vésanies et les désigner sous le nom de psychoses. 
Théoriquement, je ne crains pas d'affirmer : le nervosisme 
sous toutes ses formes est une psychose. 

Mais pratiquement cette appellation a de graves incon- 



LEÇON II 19 

vénients. Tout d'abord elle peut blesser les névropathes. 
Nous acceptons sans honte la maladie de nerfs, mais nous 
n'aimons pas à être qualifiés de psychopathes. Il est bon, 
du reste, de séparer des psychoses confirmées ces psy- 
choses légères qui, nous le verrons plus tard, difTèrent si 
peu de l'état normal. Les premières, les vésanies, com- 
portent un pronostic plus sévère et leur traitement exige 
le plus souvent le séjour dans les asiles d'aliénés. 

Les états psychopathiques dont nous parlons sont plus 
anodins; ils sont compatibles avec la vie dans la famille, 
dans la société. Le malade ne s'adresse pas à l'aliéniste 
de profession, il cherche le secours chez son médecin 
ordinaire ou chez les neurologistes. J'adopte pour dési- 
gner ces afTections le terme de psychonévroses : il les 
sépare des folies proprement dites tout en marquant la 
nature psychique du mal; il indique dans sa seconde 
moitié les troubles fonctionnels nerveux qui accompa- 
gnent l'état psychopathique. Le seul inconvénient du mot 
est qu'il est lourd, peu euphonique. Aussi me servirai-je 
souvent du terme de nervosistne. Il ne préjuge rien, ne 
blesse en aucune façon la légitime susceptibilité des 
malades. 

Ayant éliminé les névroses dont l'origine somatique est 
probable, je ne conserve dans ce groupe des jjsijchoué- 
vroses que les affections où prédomine l'influence psy- 
chique, celles qui sont plus ou moins justiciables de la 
psychothérapie ; ce sont : la neurasthénie, l'hystérie, l'hys- 
téro-neurasthénie, les formes légères d'hypocondrie et de 
mélancolie ; enfin on peut y faire rentrer certains états de 
déséquilibre plus graves, frisant la vésanie. 

Si, pour la commodité du langage, je me sers du terme 
commun de nervosisme, je n'entends nullement sup- 
primer les dénominations cliniques consacrées par l'usage. 



20 LES PSYGHONEVROSES 

Ce sont des étiquettes qui serviront toujours à distinguer 
la forme que prennent les troubles nerveux, mais j'insiste 
d'emblée sur l'impossibilité de tracer des limites nettes 
entre la neurasthénie, l'hystérie et les états hypocondria- 
ques et mélancoliques. 

C'est à ces psychonévroses, à ce nervosisme que s'ap- 
plique tout particulièrement le traitement psychothéra- 
pique. C'est dans ce domaine que nous assistons à une 
lente, mais continuelle transformation de nos idées médi- 
cales, grosse de conséquences pour la médecine pratique. 

Le nervosisme est un mal avant tout ^psychique et à mal 
psychique il faut traitement psychique. 

Voilà la conception qui doit s'établir dans l'esprit du 
médecin s'il veut entreprendre avec fruit le traitement 
des affections nerveuses. Ces psychonévroses sont fré- 
quentes, elles sont souvent très graves et, plus encore 
que les maladies organiques, elles peuvent détruire le 
bonheur des individus et des familles. Le médecin qui 
s'intéresse à la vie mentale de ses malades, qui pénètre, 
comme on dit, les secrets de leur âme, est ému des souf- 
frances auxquelles il assiste; il plaint sincèrement ces 
malheureux et sympathise avec eux. Les maladies du 
corps, si douloureuses qu'elles soient, lui paraissent 
moins cruelles que ces psychonévroses qui assaillent la 
personnalité, le moi intime. 

Les patients eux-mêmes ont conscience de cette modi- 
fication de leur être psychique et envient souvent les 
malades de tous genres qui souffrent d'affections pénibles 
peut-être, mais dans lesquelles la tête reste indemne. 

Pour comble de malheur les nerveux sont le plus sou^ 
vent des incompris. Ils gardent longtemps les apparences 
de la santé physique ; ils se montrent éminemment varia- 
bles dans leurs dispositions d'esprit, aujourd'hui souffrant 



LEÇON II 21 

le martyre, demain capables de reprendre avec un certain 
entrain leurs occupations. 

Les parents les mieux intentionnés, les plus aimants, 
ne savent que penser de ces sautes de vent. Ils en vien- 
nent à reprocher aux malades leur paresse, leurs caprices, 
leur manque d'énergie. Leurs encouragements portent à 
faux et ne font qu'augmenter l'irritabilité, la maussaderie, 
la tristesse des pauvres névrosés. 

L'influence prépondérante des émotions morales de 
toute nature sur le développement de ces psychonévroses 
est évidente, elle saute aux yeux. Eh bien, l'immense 
majorité des médecins n'a pas l'air de s'en apercevoir! 

Pénétrés de leur rôle de médecins du corps, c'est dans 
les organes de l'abdomen que les praticiens vont chercher 
la cause de tous ces troubles psychiques et nerveux. 

C'est l'utérus qui a eu l'honneur d'être le plus souvent 
mis en cause, tout particulièrement quand il s'agit de la 
forme hystérique du nervosisme. L'étymologie du mot a 
contribué a entretenir ces idées étiologiques ; les associa- 
tions d'idées se font parfois si facilement dans notre tête, 
surtout celles qui sont fâcheuses, que le mot entraîne l'idée. 

Mais si l'on a mis tant de persistance à incriminer la 
matrice c'est que l'hystérie, au moins dans ses formes 
convulsives, s'observe surtout chez la femme, c'est qu'elle 
présente souvent des exacerbations pendant les périodes 
de la vie où un travail intime (puberté, flux menstruel, 
ménopause, altérations diverses de l'utérus et de ses 
annexes) s'accomplit dans les organes génitaux. 

Il y a là des relations évidentes qu'on aurait tort de 
négliger, mais il y a loin de cette donnée étiologique qui 
attribue aux phénomènes de la vie sexuelle le rôle d'agents 
provocateurs, à l'idée ancienne, toujours ravivée, « que les 
causes les plus fréquentes de l'hystérie sont la privation 



22 LES PSYCHONÉVROSES 

des plaisirs de l'amour, les chagrins relatifs à cette pas- 
sion et les dérangements de la menstruation ». 

Comme le dit Briquet, le traité de Louyer-Yillermay, 
qui contient cette affirmation aussi claire qu'exagérée, 
semble dater du moyen âge plutôt que de 1816. 

Mais il en est des idées fausses comme de la calomnie : 
il en reste toujours quelque chose, et j'entends souvent 
sortir de la bouche de praticiens jeunes et vieux l'apho- 
risme : Nnbat illa et morbus effugiet! 

Quand on eut bien dûment constaté l'existence et la fré- 
quence de l'hystérie mâle, les partisans de l'origine géni- 
tale de l'hystérie ne se tinrent pas pour battus. N'y avait-il 
pas dans le mystérieux éveil des sens chez les garçons, 
dans l'onanisme, dans les excès sexuels de toute nature, 
dans les pratiques malthusiennes, des causes suffisantes 
pour expliquer la genèse de l'hystérie et de la neurasthénie? 

Plus tard c'est aux organes digestifs que l'on songea. 
Le vent était aux intoxications par les produits d'une 
digestion défectueuse. Tout le monde fut atteint de dila- 
tation d'estomac, de gastroptose, d'entéroptose ou, plus 
généralement, d'organoptose. On s'acharna à remettre le 
rein dans sa niche, à soulever le paquet intestinal par des 
sangles. On recourut au régime sec, au massage, aux 
médicaments qui tonifient la tunique musculaire de l'es- 
tomac, à l'antisepsie intestinale. Enfin les chirurgiens nous 
ofîrent leur aide toujours radicale et se chargent à forfait 
de réduire l'estomac à des proportions plus convenables. 

On a mis le nervosisme en rapport avec la goutte et 
l'on a dit hardiment : le nervosisme c'est l'arthritisme. 
Aujourd'hui c'est la cholémie qui explique tout. 

Le traumatisme, le surmenage, que sais-je encore, ont 
été accusés de créer, de toutes pièces, le nervosisme sous 
toutes ses formes ; on a qualifié la neurasthénie de fatigue 



LEÇON II 23 

chronique, et le repos complet, non seulement pendant 
des semaines, ce qui serait utile, mais pendant des mois 
et des années est devenu l'unique ressource de bien des 
névrosés. On leur rend l'énergie par les douches, les 
courants électriques, le massage, les frictions sèches, la 
bicyclette. On leur refait des nerfs par les glycérophos- 
phates, la neurosine, les injections de séquardine ou de 
sérums artificiels, voire même d'eau salée. Cela me rap- 
pelle une annonce bien suggestive trouvée à la quatrième 
page d'un journal : On recouvre la santé physique et morale 
par V usage du cacao à V avoine! 

Mais, dira-t-on, seuls des médecins sans expérience et 
peu psychologues peuvent s'arrêter à des conceptions 
aussi simplistes. Nullement; les spectres de la rétrover- 
sion, de la dyspepsie, de la gastrite atrophique, de la dila- 
tation d'estomac, del'entéroptose, de la cholémie, hantent 
encore l'esprit de la plupart des médecins. Il y a plus : 
des médecins, des professeurs, que leur clientèle met en 
continuelle relation avec des névrosés et qui sont tous les 
jours appelés à leur donner des soins, méconnaissent cette 
donnée si simple de l'origine psychique du nervosisme. 

Quand je dis qu'ils méconnaissent cette idée directrice, 
je vais peut-être un peu loin, mais à coup sûr ils l'ou- 
blient au moment où il serait le plus utile de s'en sou- 
venir, c'est-à-dire quand ils exposent au malade les mesures 
à prendre. 

J'ai eu sous les yeux, par l'entremise de mes malades, 
de nombreuses ordonnances émanant de sommités de 
l'art médical, spécialistes en neurologie et psychiatrie, et 
j'ai été étonné de la pauvreté de leur psychothérapie. 
Après avoir lu au recto de fines descriptions du mal, dans 
lesquelles l'auteur insistait précisément sur les modifica- 
tions de l'état mental, je ne trouvais au verso que les indi- 



24 LES PSYGHONBVROSES 

cations thérapeutiques les plus banales, bains, douches, 
frictions, injections de strychnine, et l'inévitable bromure. 

Ces prescriptions me paraissaient tellement en désac- 
cord avec les prémisses que j'ai pensé que l'auteur n'avait 
pas cru devoir rédiger la partie psychothérapique de sa 
consultation, mais avait touché à ce sujet dans la con- 
versation. Les malades m'ont affirmé n'avoir reçu aucun 
conseil de ce genre. 

Il y a cependant progrès, et dans ces dernières années 
j'ai noté quelques ordonnances où, à la fin de la page, 
aj^ès l'eau froide ou chaude, ajwès le bromure ou le 
trional on lisait : Traiterneiit moral. 

Enfin, nous y voilà, me disais-je, et je questionnais 
mon malade sur les développements oraux qu'on avait 
donnés à ces mots. « Mais on ne m'a rien dit, rien du tout ; 
on m'a simplement dit qu'il fallait un traitement moral et 
là-dessus on m'a laissé partir. » Voilà la réponse que j'ai 
reçue de ces malades qui ont parcouru l'Europe dans tous 
les sens pour trouver la guérison. 

Enfin, tout récemment, j'ai vu des dames qui ont tâté 
de la psychothérapie toute pure et dont on a étudié les 
idées fixes par les procédés de la psychologie physiolo- 
gique. Mais on leur a montré un intérêt par trop scienti- 
fique et on leur a laissé entendre qu'elles n'étaient que 
des détraquées. Étudier les malades, ce n'est pas encore 
les guérir. 

Mais vous nous oubliez, diront les hypnotiseurs; oui, 
nous sommes d'accord, le nervosisme est de nature psy- 
chique et nos procédés sont psychothérapiques par excel- 
lence. En un clin d'œil, dans le sommeil hypnotique, dans 
l'hypotaxie la plus légère, voire même en plein état de 
veille, nous escamotons comme muscades les autosugges- 
tions de nos malades et nous leur rendons la santé. 



LEÇON II 25 

Je ne les oublie nullement nos modernes successeurs 
de Mesmer, mais leur cas est plus grave et je m'en occu- 
perai quand j'analyserai les moyens thérapeutiques à 
opposer au nervosisme. 

D'oiÀ vient chez les médecins cette difficulté à reconnaître 
la nature mentale des psychonévroses? D'oili vient qu'ils 
ne songent pas à joindre aux mesures hygiéniques souvent 
utiles, le traitement moral nécessaire? 

C'est que, comme je l'ai laissé entrevoir, notre éduca- 
tion médicale nous pousse à chercher la lésion, à consta- 
ter des altérations organiques. Le cerveau ne nous inté- 
resse que quand il y a hyperémie ou anémie, hémorragie 
ou thrombose, méningite ou tumeurs. Quand le cerveau 
n'est troublé que dans son fonctionnement nous abandon- 
nons le terrain à l'aliéniste. 

Mais les médecins d'asiles observent les formes plus 
sévères de psychopathie, les folies, et, si leurs études les 
rendent particulièrement aptes à l'analyse psychologique, 
il faut avouer que leur influence n'est pas aussi forte 
qu'on pourrait le désirer. Ils vivent un peu à part, sur- 
chargés de devoirs professionnels, et écrivent peu. L'en- 
seignement de la psychiatrie n'est pas assez suivi, et bien 
des jeunes médecins entrent dans la clientèle hors d'état 
de reconnaître une mélancolie au début, de découvrir 
une paralysie générale sous le masque trompeur de la 
neurasthénie. 

Souvent aussi les aliénistes subissent trop passivement 
l'influence de la clinique médicale. Certes ils sont dans 
la bonne voie quand, armés du microtome et du micro- 
scope, ils recherchent les altérations des centres nerveux; 
ils ont raison quand ils étudient le chimisme de l'orga- 
nisme et appliquent à l'étude des maladies mentales les 
procédés exacts de la clinique moderne. Ils ne peuvent 



26 LES PSYCHONEVROSES 

aller trop loin dans ce sens, mais à la condition qu'ils 
n'oublient pas la psychologie, l'influence indéniable du 
moral sur le physique. Les narcotiques jouent un trop 
grand rôle dans la psychiatrie et souvent une bonne 
parole, une suggestion rationnelle, remplacerait avanta- 
geusement la morphine, le chloral ou le sulfonal. 

Je sais bien que les pensionnaires des, asiles ont sou- 
vent l'esprit trop troublé pour obéir aux suggestions 
étrangères, et je ne demande pas à l'aliéniste de com- 
battre par des syllogismes convaincants les idées fixes 
d'un paranoïque ou le délire d'un maniaque. 

Mais on voit quelquefois les psychiatres appliquer 
les médications narcotiques, les calmants, les procédés 
hydrothérapiques, à des cas de simple neurasthénie, 
d'hystérie, à symptômes hypomélancoliques. Une conver- 
sation intime avec ces malades-là vaut mieux que les 
bains, les douches ou le chloral. 

Il est urgent de donner plus d'ampleur à l'enseigne- 
ment de la psychiatrie et de faire pénétrer les élèves dans 
les asiles d'aliénés. Il faudrait enfin accorder plus de 
place, dans les études médicales, à la psychologie, à la 
philosophie. 

Nous examinons nos malades de la tête aux pieds, à 
l'aide de tous nos instruments de diagnostic, mais nous 
oublions de jeter un coup d'œil sur la personnalité toute 
entière, physique et morale; à force de nous plonger dans 
les détails nous négligeons l'ensemble et nous tombons 
dans un matérialisme simpliste qui n'a rien à voir avec 
les doctrines dites matérialistes, avec le positivisme et le 
déterminisme. 

Un peu plus d'envolée, les jeunes! N'abandonnez pas 
le terrain scientifique, ne croyez pas à la banqueroute de 
la science, continuez à étudier l'homme avec toute la 



LEÇON II 27 

précision de la biolog-ie moderne, mais n'oubliez pas que 
le cerveau est l'organe de la pensée et qu'il y a un monde 
des idées. 

Il y a, dans la génération actuelle, un mélange confus 
de matérialisme irréfléchi et de spiritualisme plus incon- 
scient encore. 

Dans la pratique médicale, c'est ce matérialisme sim- 
pliste qui domine. Il n'est nullement l'apanage des esprits 
clairs, des penseurs qui osent soumettre les croyances 
qu'on leur a inculquées à la critique de la raison; il ne 
faut pas le chercher parmi les adeptes du positivisme, du 
déterminisme. Il sévit, au contraire, parmi les médecins 
à qui suffît la routine de la clientèle, à ceux dont la pensée 
se fatigue aussitôt qu'elle quitte le terrain de la thérapeu- 
tique médicamenteuse ou physique. Ces praticiens sont 
tout heureux de guérir à coup d'ordonnances et leur 
matérialisme pratique fait très bon ménage avec ce qui 
peut leur rester d'un spiritualisme étroit, fruit d'une édu- 
cation à laquelle ils se gardent d'ajouter du nouveau. 

Une difficulté réelle empêche bien des médecins sérieux 
de recourir au traitement psychothérapique. Ils ont 
reconnu l'insuffisance de nos moyens thérapeutiques et 
souvent ils voient très clairement de quel côté il faudrait 
diriger leurs efforts. 

Mais c'est alors une tâche éducative qu'il faut entre- 
prendre et nous n'y sommes nullement préparés par les 
leçons de l'Ecole. 

On nous a dressés à reconnaître les moindres troubles 
fonctionnels de l'organisme, de la bête humaine. On nous 
a appris à manier des drogues diverses, on nous a quelque 
peu renseignés sur l'action des cures d'altitude, d'hydro- 
thérapie, d'électricité, de massage. La chirurgie, qui attire 
l'étudiant par la clarté de ses indications et l'efficacité 



28 LES PSYGHONÉVROSES 

incontestée de ses interventions nous a donné des armes 
plus puissantes encore. Le jeune médecin, au sortir de 
l'hôpital, se lance dans la carrière en toute sécurité; il se 
sent armé de pied en cap. 

Il s'aperçoit bien vite, hélas, qu'on ne lui demande pas 
souvent une élégante opération, un pansement minutieux, 
qu'avec ses ordonnances il ne satisfait qu'un nombre res- 
treint de malades, et il se trouve désarmé en face de ces 
névrosés qui encombrent bientôt son cabinet. 

Mais que faire? Il obéit aux habitudes prises. Après 
avoir écouté d'une oreille distraite les doléances de ses 
malades, il les examine et constate sans peine l'intégrité 
des organes. Alors il tire son porte-feuille et prescrit : 
Bromure de potassium. A la prochaine consultation ce 
sera le bromure de sodium, ou bien on changera le sirop. 
Enfin, en désespoir de cause, on recourra, ô mirifique 
idée, à l'association des trois bromures. 

Non guéri, le malade découragé s'adressera à quelque 
autre confrère qui, charmé de la préférence qu'on lui 
accorde, écoutera plus longtemps, examinera avec plus 
de patience ; il réfléchira en passant la main sur son front 
soucieux. Gageons qu'il finira par prescrire du bromure, 
à moins que ce ne soit du cacodylate de soude ! 

Nombreux sont ceux qui ont pu faire ces décevantes 
constatations dans leur propre clientèle. Ils ont dû se dire 
comme moi : n'y a-t-il vraiment rien de mieux à faire? 



TROISIÈME LEÇON 

Base rationnelle de la psychothérapie. — Éducation de la raison. 
— Spiritualisme dualiste. — Parallélisme psychophysique. — 
Mgr d'Hulst. — Vues diverses sur le lien de causalité entre l'esprit 
et le corps. — Philosophie pratique fondée sur l'obsei^vation bio- 
logique. — Importance des problèmes de la liberté, de la volonté, 
de la responsabilité. 

Il y a plus et mieux à faire, mais, pour être efficace, le 
traitement des psychonévroses doit être, je ne saurais 
trop le répéter, avant tout psychique. 

Le but du traitement doit être de rendre au malade la 
maîtrise de lui-même; le moyen c'est réducation de la 
volonté ou plus exactement de la raison. 

Mais, dira-t-on, cette déclaration est d'allure franche- 
ment spiritualiste. Mettre ainsi au premier plan l'influence 
du moral sur le physique c'est revenir, en philosophie, 
au spiritualisme dualiste, c'est retomber, au point de vue 
nosographique, dans la conception simpliste des névroses 
considérées comme morbi sine materia. 

Je repousse l'un et l'autre reproche. 

L'étude de la biologie nous fait constater un parallé- 
lisme constant entre les phénomènes psychiques et le tra- 
vail dont le cerveau est le siège. 

Les plus ardents défenseurs du spiritualisme ne songent 
plus à combattre cette thèse. On trouve facilement, [>armi 
les écrivains protestants, des penseurs prêts à accepter 



30 LES PSYGHONEVROSES 

ces prémisses, mais leur témoignage peut paraître sus- 
pect : il est entaché de libre examen. J'ai préféré puiser 
à une source plus orthodoxe encore. 

Un prélat catholique, Mgr d'Hulst ', s'exprime très 
clairement à ce sujet : 

« Nous avons tous été élevés dans l'admiration d'une 
formule dont l'auteur est M. de Bonald, mais dont Des- 
cartes est l'inspirateur : L'âme est une intelligence servie 
par des organes. Le moindre défaut de cette définition 
c'est d'être très incomplète. 

« L'intelligence est servie par des organes, servie, oui 
sans doute, mais assujettie aussi. Il est vrai que tout 
maître de maison est plus ou moins assujetti à ses domes- 
tiques. 

« Mais, en consentant à se servir lui-même, il pourrait 
s'affranchir de cette dépendance. 

« L'àme n'a pas cette ressource. 

« Et la dépendance va plus loin. 

« S'il ne s'agissait que de la partie inférieure de la vie 
psychique, la sensation, voire même la perception des 
corps, on pourrait dire : 

« L'âme dépend des organes dans toutes les opérations 
qui ont leur point de départ au dehors. Mais dans sa vie 
propre, dans ses opérations intellectuelles, elle est maî- 
tresse et non servante, elle ne dépend pas du corps. Mal- 
heureusement pour la théorie il n'en va pas ainsi. 

« Même dans l'acte le plus pur de l'intelligence il y a un 
concours nécessaire, un concours important des organes.. 

« Le cerveau travaille dans le crâne d'un penseur. Il y a 
des vibrations de cellules dans la couche corticale du cer- 
veau; il y a, pour les rendre possibles, un afflux sanguin 

1. M. d'Hulst, Mélanges philosophiques. Recueil d'essais consacrés à la 
défense du spiritualisme, etc., Paris, Ch. Poussielgue, 1892. 



LEÇON 111 31 

d'autant plus abondant que l'efFort intellectuel est plus 
intense ; il y a une élévation de température qui en résulte ; 
il y a enfin une combustion de matière organique. 

« Plus l'âme pense, plus le cerveau brûle de sa propre 
substance. Et c'est ainsi que le travail de la tête engendre, 
autant et plus que le travail des muscles, la sensation de 
la faim. » 

Inutile de dire que le théologien philosophe s'écarte de 
ces prémisses dans ses considérations subséquentes, mais 
la thèse de la concomitance est posée avec la plus grande 
netteté. 

Mg'r d'Hulst est du reste un courag'eux. Non seulement 
il frappe d'estoc et de taille sur ses adversaires, les maté- 
rialistes, il malmène encore sans façon ceux qui semble- 
raient devoir être ses alliés naturels, les spiritualistes à la 
façon cartésienne. Il les accuse de favoriser les préten- 
tions matérialistes. 

Mais, après avoir sig-nalé, en termes si clairs, la dépen- 
dance de l'âme vis-à-vis du corps, il fait volte-face et 
reprend l'animisme des scolastiques. Ecoutonsde : 

« La matière n'est pas dépourvue d'activité, mais elle 
n'est pas autonome. Elle n'ag'it pas, elle réagit. 

« L'être moral agit, il se sent autonome, et même quand 
il réagit (ce qui est le cas ordinaire) S il met dans sa réponse 
à l'excitation du dehors quelque chose qui n'était pas 
contenu dans la demande. » 

C'est là ce que je ne puis pas voir. Cette autonomie de 
l'être moral est apparente. Les réactions psychiques sont 
toujours, et non seulement le plus ordinairement, déter- 
minées par des excitations venues du dehors sous une 
forme quelconque ; ce sont elles qui provoquent les asso- 

1. C'est moi qui souligne; 



32 LES PSYGHONÉVROSES 

dations d'idées. On peut dire de l'homme qu'il n'agit pas, 
mais réagit. . 

Il est donc logique d'admettre qu'il ne peut y avoir de 
manifestations psychiques sans travail cérébral concomi- 
tant, sans modifications physico-chimiques de la cellule 
cérébrale, sans combustion organique. On pourrait dire 
en changeant quelque peu les termes d'une proposition 
célèbre : Nihil est in intellectu quod non sit in cerebro. 

On affirme souvent que le biologiste doit nécessaire- 
ment s'arrêter à cette constatation du parallélisme, de la 
concomitance des deux phénomènes et qu'il lui est défendu 
de pousser plus loin son investigation. On lui refuse ce 
droit sous prétexte que ce n'est pas son métier de s'égarer 
sur le terrain de la métaphysique, et l'on se base sur 
l'hétérogénéité du monde moral et du monde matériel 
pour repousser tout lien de causalité entre la pensée et 
l'activité cérébrale. 

Il me semble que c'est trop restreindre les limites de 
l'induction scientifique. 

Sans doute, il y a, entre les faits de conscience et l'état 
physique du cerveau, un abîme qui nous paraît infran- 
chissable. Nous ne pouvons aucunement concevoir com- 
ment le travail physiologique des cellules cérébrales peut 
engendrer une sensation, faire naître une idée. Avec 
du Bois-Reymond nous pouvons dire : ignorabimus, ou 
plutôt, pour ne pas engager l'avenir : ignoramus. 

Mais l'hétérogénéité que nous constatons subsiste dans 
l'hypothèse spiritualiste. Logiquement, elle nous empêche 
tout autant d'expliquer l'influence évidente de l'âme sur 
le corps que de prouver l'origine matérielle des mouve- 
ments de l'âme* 

Le fait brutal est là; la concomitance existe, elle est 
reconnue par tout le monde. Or, quand nous constatons 



LEÇON III 33 

un parallélisme constant entre deux phénomènes, si dis- 
parates qu'ils puissent nous paraître, nous n'avons à 
choisir qu'entre les deux hypothèses suivantes : 

Ou bien il y a entre les deux phénomènes concomitants 
un lien de cause à efTet; ou bien ils sont tous deux sous 
la dépendance d'un troisième facteur. 

Cette dernière hypothèse fait songer à l'harmonie préé- 
tablie de Leibnitz où l'on suppose la concomitance éta- 
blie, préordonnée par l'être divin. Dans cette conception 
il n'y a pas de relation causale entre la piqûre et la dou- 
leur qui lui succède; cette dernière naît spontanément 
dans notre âme au moment précis où nous sommes piqués 
Glissons sur ce point, nous y risquons notre raison ! 

Si, laissant libre la folle du logis, nous pouvons arriver 
à construire d'aussi étranges conceptions, le bon sens 
nous retient et nous fait préférer l'autre conclusion, celle 
qui admet une relation de causalité entre deux phéno- 
mènes parallèles. 

Mais ce n'est pas tout; il faut encore déterminer dans 
quel sens se fait la relation. 

Ici nous trouvons, entre les spiritualistes dualistes elles 
matérialistes, les idéalistes. 

Renouvelant les idées du sage grec Parménide, le phi- 
losophe irlandais Berkeley a soutenu que seules nos sen 
salions et nos représentations mentales existent, que c'est 
là tout ce que nous pouvons connaître et qu'il ne nous est 
pas permis d'en conclure à la réalité matérielle des choses. 

Ces prémisses sont évidemment inattaquables. En effet 
nous ne vivons que de sensations et il est impossible de 
prouver qu'elles correspondent à une réalité. 

Mais ce sont là des jeux d'esprit, ce me semble. Nous 
n'avons aucune raison de nous tenir pour des hallucinés 
et nous distinguons soigneusement entre l'erreur des déli- 

DuBOis. — Psyclionévroscs. o 



34 LES PSYGHONEVROSES 

rants et les constatations, psychiques évidemment, de 
l'homme sain. Quoique voir un bâton, sentir la douleur, 
soient de pures sensations, nous ne doutons nullement 
de la matérialité du bâton ni de l'existence du malandrin 
qui nous frappe. 

Si, par une sorte d'acrobatie de la pensée, nous pou- 
vons nous élever à ces hauteurs, la plupart des penseurs 
préféreront rester sur un terrain plus sûr. Ils trouveront 
plus rationnel d'établir la relation en sens inverse, d'ad- 
mettre avant tout l'existence de nous-même, du monde 
extérieur; ils considéreront la pensée comme le produit 
de l'activité cérébrale. 

Mais laissons aux métaphysiciens le soin de poursuivre 
cette analyse et d'aborder les problèmes de philosophie 
transcendante. Il est peu probable qu'ils arrivent à des 
conclusions acceptables pour tous les esprits. 

Dans la vie pratique, dans le domaine de l'observation 
médicale surtout, la vie psychique, morale, suppose l'inté- 
grité du cerveau et nous admettons qu'à chaque état d'âme 
correspond un état particulier de certains groupes cellu- 
laires de l'organe pensant. Il y a, entre le travail intellec- 
tuel et la fatigue qui en résulte, une relation étroite, aussi 
évidente que celle que l'on constate dans l'exercice muscu- 
laire. 11 ne me paraît pas téméraire de supposer qu'on 
pourra démontrer un jour, dans ce domaine, la loi de la 
conservation de l'énergie. 

Je sais bien que cette loi n'a pas été vérifiée d'une 
manière absolue, expérimentale, dans tous les domaines 
de la physique. 

Je sais encore mieux qu'il n'est pas prouvé qu'elle reste 
traie en biologie. J'admettrai même avec certains philo- 
sophes spiritualistes « que la loi de conservation de 
l'énergie est étendue aux phénomènes biologiques par 



LEÇON m 33 

une induction contestable » (Naville). Une induction 
reste toujours contestable, car elle s'aventure au delà des 
constatations pures et simples. Pour surprendre une loi, 
nous nous plaçons dans des conditions expérimentales 
favorables, nous simplifions le problème. La loi établie 
sur un certain nombre de faits certains, nous retendons 
par induction à des phénomènes plus complexes, nous la 
généralisons. Il y a, dans ce procédé mental, matière à 
erreur, possibilité de conclusions hâtives. C'est pourquoi 
je ne m'ofTusque pas de cette qualification de contestable 
qu'emploie M. Ernest Naville. 

Mais logiquement, me semble-t-il, ce serait une induc- 
tion plus contestable encore que de dire que cette loi n'est 
pas vraie dans le domaine de la biologie. Aucun fait 
précis ne nous autorise à conclure dans ce sens et à 
admettre une exception à une loi reconnue partout oii 
les conditions expérimentales ont été favorables. Il ne 
suffit pas de montrer qu'une vérité n'est pas encore éta- 
blie scientifiquement pour affirmer l'idée contraire. La 
question reste ouverte aussi longtemps que la démonstra- 
tion n'est pas faite; la solution provisoire dépend de la 
mentalité du penseur. 

Tout acte psychique étant nécessairement lié à un tra- 
vail cérébral concomitant, à des modifications intimes du 
chimisme cellulaire, il s'ensuit qu'il ne peut y avoir, en 
pathologie, d'affections mentales, nerveuses, sans sub- 
stratum matériel. Si le cerveau d'un mélancolique, d'un 
hypocondre, d'un neurasthénique, ne présente à l'autopsie, 
à l'examen de coupes sériées du cerveau, aucune lésion 
morphologique, c'est en grande partie à l'insuffisance de 
nos moyens d'investigation qu'il faut l'attribuer; il ne 
faut pas oublier que certaines altérations légères peuvent 
n'être plus constatables après la mort. Si la tête était 



36 LES PSYCHONEVROSES 

transparente, si nous pouvions suivre du regard toutes 
les modifications structurales que subit la cellule lors de 
son fonctionnement, nous surprendrions le travail phy- 
siologique qui, de l'aveu de tous, accompagne et, dans 
notre hypothèse, produit la pensée. 

Lorsque, dans l'état que nous qualifions encore de 
normal, notre aptitude au travail baisse, quand notre 
émotivité grandit, quand nous éprouvons un sentiment 
de tristesse, motivé ou non par les événements, c'est qu'il 
y a quelque chose de changé dans nos neurones. Nous 
sommes déjà alors dans un état maladif si on le com- 
pare à l'état de santé idéal, à l'euphorie d'un organisme 
fonctionnant harmonieusement dans toutes ses parties. 

J'admets donc, sans pouvoir surprendre le mécanisme 
de la transformation, que ce que nous appelons la 
pensée n'est que le produit de l'activité cérébrale. J'en 
conclus que pas un trouble de cette pensée ne peut exister 
sans altération pathologique, passagère ou durable, de 
la substance cérébrale. L'expression de morbi sine materia 
n'a donc pas sa raison d'être. 

Pourquoi, dans des leçons consacrées à la thérapeu- 
tique, aborder ces problèmes ardus où il est impossible de 
faire la preuve? Contentez-vous de guérir des malades, si 
faire se peut, et laissez aux philosophes les brouillards 
de la métaphysique! Voilà ce que penseront bien des 
confrères. 

Je ne suis pas de leur avis. 

Dans l'exercice de l'art de guérir, l'influence morale 
joue un rôle prépondérant. 

Le médecin, même quand il a l'incurable naïveté de 
croire à toutes les vertus des drogues de la pharmacopée, 
fait tous les jours de la psychothérapie. Il y a des prati- 
ciens qui en font inconsciemment, comme M. Jourdain 



LEÇON III 37 

faisait de la prose. Il y en a, moins nombreux, hélas, qui 
en font résolument et usent constamment de l'ascendant 
moral qu'ils ont sur leurs malades. N'est-il pas utile 
d'analyser cette action morale, d'apprendre à bien con- 
naître l'outil que l'on manie, et peut-on faire cette étude 
en négligeant les problèmes que nous venons d'effleurer? 

Si, par les circonstances spéciales de sa situation, par 
goût personnel, le médecin se trouve en contact fréquent 
avec des névrosés, il lui est impossible d'éviter ces sujets; 
il faut, coûte que coûte, qu'il arrive à se former une opinion. 

Sans doute ces vues générales pourront varier à l'infini 
d'un penseur à l'autre. Il ne faut pas vouloir meltre 
toutes les têtes sous le même bonnet. Mais je ne puis 
concevoir un médecin assez borné pour pouvoir soigner 
ses malades en laissant volontairement dans l'ombre ces 
troublantes questions. 

Les malades, du reste, ne permettent pas au médecin de 
s'obstiner dans une prudente réserve. Souvent, dès les 
premiers mots d'une consultation, ils vous entraînent 
sur le terrain de la philosophie. 

Hier c'était un neurasthénique qui vous narrait ses 
découragements, ses faiblesses, ses phobies, et vous 
demandait à brûle-pourpoint : Est-ce physique ou est-ce 
moral? Aujourd'hui c'est une mère qui amène sa fillette. 
La pauvre enfant n'est pas très intelligente, elle a quelque 
peine à fournir le travail exigé par l'école; elle est têtue, 
volontaire, capricieuse, et quand on l'irrite elle frappe ses 
parents. — Je ne sais qu'en penser, dit la mère, je ne me 
rends pas compte si c'est mauvais caractère ou maladie. — 
Comme vous voudrez, madame, pourriez-vous répondre, 
car c'est bonnet blanc et blanc bonnet! Ce n'est pas ce 
qui devrait être et cela demande à être corrigé. 

Vous prendrez vainement la résolution de rester médecin 



38 LES PSYGHONÉVROSES 

du corps. Bon g^ré, mal gré, vous serez forcés sinon de 
répondre, tout au moins de penser. Oh! vous pouvez 
garder votre opinion pour vous, vous n'êtes pas forcés 
de répondre à ces questions indiscrètes en déballant 
tout le bagage de vos convictions philosophiques ou 
religieuses. Bien souvent vous ferez mieux de vous taire. 
Vous trouverez chez beaucoup de personnes une certaine 
inaptitude à vous comprendre et vous devez éviter 
d'ébranler, sans motif sérieux, les convictions de votre 
interlocuteur. Le plus souvent, en diplomate sincère que 
vous devez être, vous direz à vos clients ce Qui vous 
semblera utile dans l'occurrence. 

Vous avez, je suppose, devant vous un père quelque 
peu tyran qui vous amène sa fille comme une accusée, la 
traîne sur votre sellette et vous conte les bizarreries de la 
jeune fille. Il se déclare prêt à redoubler de sévérité s'il 
faut mater ce caractère. Hâtez-vous alors de lui faire 
comprendre que c'est un état maladif et non un simple 
défaut qui motive les étrangetés de conduite de sa 
fille. 

Vous penserez ce que vous voudrez, dans votre for inté- 
rieur, de cette distinction spécieuse, mais le conseil est 
opportun. Il ne constitue nullement un mensonge; il est 
le seul possible vis-à-vis de la personne que vous avez 
devant vous, le seul qui puisse pénétrer dans son enten- 
dement assez profondément pour modifier son état d'âme, 
et souvent vous constaterez immédiatement les heureux 
effets de votre intervention. 

Si ce père n'est pas lui-même un bizarre, ou même s'il 
est lui aussi un déséquilibré, il va s'adoucir, user doré- 
navant d'une bienveillante indulgence, car on pardonne 
aux malades^ tandis qu'on morigène les vicieux. La jeune 
fille, malgré ses tares mentales évidentes, subira la con- 



Lli]ÇON HT 39 

tag-ion de la douceur, de la bonté. Par ces simples mots : 
c'est maladif, que vous faites suivre des développements 
nécessaires, vous avez mis de l'huile dans les rouages et 
fait plus pour la santé de votre cliente qu'en lui prescri- 
vant des douches et du bromure. 

Un autre jour vous êtes en présence d'un grand jeune 
homme, un peu mou dans sa tenue et qui vous déclare 
qu'il est neurasthénique. Il ne peut pas travailler parce 
qu'il est trop faible; il ne i)eut supporter les contrariétés, 
et sa mère et sa sœur, qui assistent timorées à la consul- 
tation, doivent faire l'impossible pour ne pas l'énerver. 

Si vous cherchez à lui montrer qu'il pourrait jusqu'à 
un certain point réprimer cette irritabilité, il vous regarde 
étonné et se retranche derrière le fait qu'il est neurasthé- 
nique. Il vous le dit sur le même ton qu'il vous dirait : je 
suis phthisiqu.e ou diabétique. 

N'hésitez pas à revenir à la charge et à combattre cette 
opinion préconçue. Montrez-lui que cette irritabilité exa- 
gérée, si maladive qu'elle soit, n'est pas inéluctable, 
qu'elle ne tient qu'à un désordre psychique sur lequel il 
peut avoir une influence marquée par l'éducation de sa 
raison. 

N'allez pas le lui dire sèchement, en quelques mots 
dédaigneux, en ayant l'air de nier absolument le carac- 
tère maladif de cet état; ne l'accusez pas d'avoir un 
caractère difficile, de n'avoir aucune énergie. Vous le 
blesseriez et vous couperiez ainsi court à toute tentative 
de traitement. 

Consentez à voir en lui un malade, un neurasthénique, 
puisqu'il tient à cette dénomination; témoignez-lui une 
vraie sympathie, faites- vous son ami et montrez-lui par 
des exemples bien choisis de votre expérience d'homme 
et de médecin, ce que valent le courage moral, la ten- 



40 LES PSYCHONEVROSBS 

dance continuelle au perfectionnement de notre personna- 
lité morale. , 

L'idée psychothérapique que l'on soumet au malade 
peut être très différente selon les cas, suivant le but que 
l'on poursuit. Elle doit varier selon la mentalité des 
sujets et les circonstances. Elle peut être diamétralement 
opposée suivant qu'on s'adresse au malade ou à ses pro- 
ches. D'une ])art on rend le malade attentif à l'efficacité 
de l'effort moral, comme s'il n'était pas malade, d'autre 
part, insistant sur la nature pathologique de telle ou telle 
particularité mentale, on réclame des parents une bien- 
veillante indulgence. L'harmonie est vite rétablie entre 
deux personnes quand elles viennent ainsi l'une au 
devant de l'autre. 

Je reviendrai sur cette nécessité de faire porter l'effort 
thérapeutique non seulement sur les malades, mais sur 
ceux qui vivent avec eux. C'est souvent le seul moyen 
d'obtenir des résultats complets et durables. 

Je sais que pour pratiquer cette psychothérapie bienfai- 
sante, il n'est nullement besoin d'avoir des opinions 
arrêtées en matière de philosophie. Il suffit d'avoir du tact 
et de la bonté. 

J'ai vu des prêtres catholiques répéter sous une autre 
forme ce que, dans le cours d'un traitement, j'avais souvent 
dit à mes malades et me seconder dans mon œuvre mieux 
que ne l'aurait pu faire maint confrère. Je surprends des 
pasteurs au lit de mes malades et là, nous nous retrou- 
vons sur un terrain commun, malgré la diversité des points 
de départ. 

Point n'est besoin donc, pour entrer dans la confrérie, 
de montrer patte blanche et de faire sa profession de 
foi. Mais, en contact journalier avec ces malades atteints 
dans leur être moral, continuellement préoccupé d'ag-ir 



LEÇON III 41 

sur eux par la voie psychique, j'ai dû analyser les idées 
qui m'ont dirig-é jusqu'ici; j'ai du souvent discuter ces 
questions avec mes confrères, avec des malades cultivés 
curieux de ces problèmes. 

Je ne puis donc me résoudre à faire un simple exposé 
de ma méthode; je dois dire aussi sur quelles bases philo- 
sophiques je me suis appuyé, montrer le fil rouge dont 
on suit la trace à travers tout le tissu de mes tentatives 
thérapeutiques. 

J'ai dit et je répète que je n'ai pas la prétention d'acca- 
parer la vérité pour moi et que je conçois qu'on puisse 
partir d'un autre point de vue. Je me contente de penser 
avec la tête que la nature a mise sur mes épaules : elle 
réagit à sa façon. 

Dans les conclusions pratiques, je me suis souvent 
rencontré avec des esprits absolument difTérents du mien, 
avec des croyants de la plus complète orthodoxie; nous 
n'avions de commun que le même intérêt bienveillant 
pour les malades, le même désir de leur porter secours 
par la voie de la psychothérapie. Nous nous étions ren- 
contrés à une certaine hauteur comme deux ballons cap- 
tifs, accolés l'un à l'autre et cheminant de conserve. 
Suivez les câbles et vous verrez qu'ils sont attachés à des 
points diamétralement opposés. 

Le médecin qui réfléchit retrouve continuellement sur 
son chemin les problèmes de la liberté, de la volonté, de la 
responsabilité. 

Si le souci de faire visites sur visites, de prescrire des 
médicaments, suffit à remplir sa vie, le médecin peut 
éviter ces troublantes réflexions. 

Je veux espérer que la majorité de mes confrères 
éprouvera le besoin d'aller plus loin dans l'analyse. Tous, 
sans doute, ne prendront pas le même chemin, n'abouti- 



42 LES PSYGHONÉVROSES 

ront pas aux mêmes conclusions. Beaucoup s'arrêteront 
en route, ballottés entre la raison et le sentiment, mais 
tous, me semble-t-il, doivent s'intéresser à ces sujets, et 
je serais bien étonné que leurs réflexions restassent sans 
influence sur leur thérapeutique. 

On me pardonnera donc, je l'espère, les digressions qui 
vont suivre. Elles ont, à mes yeux, une importance capi- 
tale dans la pratique de la médecine, aussi bien dans les 
applications thérapeutiques les plus simples que dans la 
solution des questions médico-légales. En efîet, ce n'est 
pas seulement dans l'examen des questions de criminalité 
que le médecin voit surgir ces problèmes et sent toute 
l'importance pratique de la solution qu'il leur donne. 

Il y a entre les névrosés de tout acabit et les délin- 
quants, les criminels, plus de connexions qu'on ne pense. 
Les névrosés comme les délinquants sont des antiso- 
ciaux. Platon avait exclu les « hypocondres » de sa répu- 
blique. 

On pourrait, il est vrai, dire de tous les malades qu'ils 
sont antisociaux. Tous sont gênés dans l'accomplissement 
de leur tâche et ils entravent l'activité des autres. Mais 
les malades qui meurent, ceux qui guérissent, ceux même 
qui restent incurables, ce sont les morts, les blessés et 
les invalides de la vie. On enterre les uns, on soigne les 
autres, on les respecte, on les honore. 

Les délinquants ce sont, à nos yeux, les soldats indignes 
qu'on punit disciplinairement, qu'on fusille même. Les 
névrosés, ce sont les traînards du corps d'armée. On est 
un peu moins sévère vis-à-vis d'eux. Ils motivent plus ou 
moins leur incapacité de marcher, ils sont éclopés, c'est 
visible. Mais on ne les aime pas, on est prêt à leur lancer 
à la face le reproche de paresse, de simulation, de manque 
' d'énergie. On ne sait s'il faut croire à leurs bobos, les faire 



LEÇON III 43 

entrer à l'infirmerie, ou s'il faut les rudoyer et les envoyer 
à la manœuvre. 

C'est déjà au problème de la liberté, de la responsabi- 
lité, que nous touchons, et c'est l'absence d'une solution 
claire qui nous fait hésiter sur la conduite à tenir. 

La question se pose, plus brûlante encore, dans les cas 
fréquents oii des dégénérés, des déséquilibrés se trouvent 
en conflit avec la justice. Leur état d'âme anormal, leur 
impulsivité les pousse à des actes coupables, à des délits 
contre la pudeur, à des violences, à des meurtres même. 

Alors le problème de la liberté s'impose au médecin 
non plus comme une simple question théorique intéres- 
sante, mais dramatique, émouvant, parce que de sa dépo- 
sition peut dépendre l'avenir d'un de ses semblables. On 
le voit : en touchant à ces questions philosophiques, je ne 
m'égare pas sur un terrain qui n'est pas le nôtre, je reste 
sur celui de la médecine pratique, en face des devoirs 
qu'elle nous impose. J'estime que tout médecin qui a 
compris sa tâche doit s'intéresser à ces sujets et cher- 
cher à arriver à une solution. Elle variera, je le sais, 
suivant la mentalité innée et acquise du penseur, mais il 
est permis d'espérer le triomphe des vues justes fondées 
sur la biologie et la philosophie naturelle. 



QUATRIÈME LEÇON 



Le problème de la liberté. — Déterminisme. — Flournoy; Ernest 
Naville. — Caractère impérieux des mobiles qui nous font agir. 
— Conception populaire et conception philosophique de la 
liberté. — Notre esclavage en face de notre mentalité innée 
et acquise. — Orthopédie morale. — Inutilité du concept : 
volonté. 



Il y a des conclusions auxquelles nous arrivons facile- 
ment en faisant usage de la logique la plus élémentaire 
et que nous n'osons exprimer. Elles paraissent être en 
contradiction si flagrante avec l'opinion publique, que 
nous craignons d'être lapidés, moralement, s'entend, et 
nous gardons prudemment notre lumière sous le bois- 
seau. Le problème de la liberté est un de ces : Noli me 
langer e. 

Soumettez-le à un individu isolé, dans une discussion 
théorique, en l'absence de tout élément passionnel, il 
n'aura pas grand'peine à vous suivre dans vos syllo- 
gismes; il vous fournira lui-même des arguments en 
faveur du déterminisme. Adressez-vous aux masses ou 
k l'individu alors qu'il est sous le coup de l'émotion 
causée par un crime révoltant, vous soulèverez des cla- 
meurs d'indignation; vous serez mis au ban de l'opinion 
publique. 

Et cependant il s'agit là d'un problème important, de la 
solution duquel dépend notre attitude vis-à-vis de nos 



LEÇON IV 45 

semblables dans les questions brûlantes d'éducation de 
nous-même et des autres, dans celles de la répression des 
délits et crimes. 

Mes convictions sur ce sujet m'ont été d'un tel secours 
dans l'exercice de la psychothérapie que je ne puis passer 
cette question sous silence. 

Que l'on établisse entre le corps et l'esprit un rapport 
de causalité ou qu'en biologiste ultraprudent on se borne 
à constater le parallélisme constant des phénomènes psy- 
chiques et du travail cérébral, on arrive forcément au 
déterminisme. 

C'est ce que reconnaît très explicitement un médecin 
philosophe, le Prof. Flournoy ^ Voici ce qu'il dit à propos 
de la liberté : 

« Ce semble être une entreprise désespérée que de vou- 
loir sauver la liberté en face d'un principe aussi précis 
que celui de la concomitance; et ce l'est en effet, si la 
psychologie expérimentale est l'expression de la vérité 
en soi. 

« Car ici plus d'échappatoire. Rien ne sert de spéculer 
sur le nexus qui unit l'àme et le corps : quelle que puisse 
être la nature de ce lien, du moment qu'il y a concomi- 
tance régulière, la succession des états de conscience du 
berceau à la tombe est forcément aussi réglée, aussi 
nécessitée en chacun de ses termes, que la série corres- 
pondante des événements mécaniques. 

« Au surplus, sauvât-on la liberté de ce mauvais pas, 
qu'on n'y gagnerait rien, car ce n'est pas seulement le 
parallélisme psychophysique qui lui fait obstacle, c'est, 
d'une façon beaucoup plus générale, l'esprit de toutes nos 
sciences. Qu'est-ce, en effet, que connaître un événement, 

1. Métaphysique et psychologie, Genève, 1890. 



46 LES PSYGHONEVROSES 

le comprendre, en faire un objet de science, sinon le 
rattacher à ses causes, c'est-à-dire lui assigner comme 
telles la série et l'ensemble des événements antérieurs 
qui l'ont produit, qui l'ont rendu nécessaire? Expliquer 
un fait, c'est toujours le ramener à d'autres où il était 
implicitement contenu, et en vertu desquels il ne pouvait 
pas ne pas être, ni être autrement. L'axiome constitutif 
de toute science est celui du déterminisme absolu. La 
Science expire oii commence la Liberté. » 

Mais, en philosophe qui a conservé, sous l'influence du 
milieu, l'empreinte du spiritualisme religieux, le D'' Flour- 
noy constate avec douleur l'apparent divorce de la science 
et de la morale; il se croit dans une impasse. « La science, 
continue-t-il, exclut le libre arbitre comme sa négation 
même, la responsabilité le réclame comme sa condition 
absolue. Faudra-t-il donc opter entre elles et sacrifier la 
vérité de la première à la réalité de la seconde? Dure 
extrémité, car il paraît aussi difficile de renoncer à l'une 
qu'à l'autre. » 

Je ne vois pas qu'il soit nécessaire d'arriver à ce trou- 
blant dilemme. 

Qui aime la vérité doit rester son amant fidèle. Quand 
la raison, notre instrument de travail le plus précis, nous 
amène non seulement par l'expérience, mais aussi par 
l'induction, à des données claires, nous pouvons aller de 
l'avant sans appréhensions. 

Il se peut qu'au premier abord nous nous sentions 
entraînés vers des conclusions qui semblent fâcheuses; 
nous pouvons craindre d'arriver à des vues subversives, 
dangereuses pour le corps social. 

J'estime que c'est là une illusion. Il y a au fond de 
chacun de nous un conservateur timoré qui n'accepte 
le progrès qu'avec répugnance et redoute les consé- 



LEÇON IV 47 

quences des idées nouvelles avant de savoir quelles elles 
seront. 

Les croyants de toute religion évitent volontairement i 
cet écueil réputé dangereux encore que personne ne s'y | 
soit jamais perdu. Ils considèrent la raison humaine 
comme un fallacieux instrument et se gardent de plonger 
l'agrégat de leurs dogmes dans le dissolvant du libre 
examen. Leur position me parait irrationnelle, mais elle 
a au moins l'avantage d'être inexpugnable. Il n'y a plus 
d'arguments à opposer à celui qui déclare : Je ne rai- 
sonne pas, je crois. 

Mais quand on se place résolument sur le terrain scien- 
tifique, philosophique, il faut laisser trottiner gentiment 
l'ânon de sa logique. Il nous mène tout droit au déter- 
minisme, à moins que violemment nous ne lui fassions 
tourner bride. 

C'est ce que me semble avoir fait M. Ernest Naville 
dans son livre consacré tout entier à la défense du Libre 
Arbitre*. 

Analysons rapidement et critiquons au fur et à mesure 
son exposé magistralement condensé dans la Préface : 

« Tout ce que l'homme fait en dehors des mouvements 
purement instinctifs, est le produit de sa volonté. Mais 
concevoir la volonté comme un pouvoir libre, créateur 
unique de ses actes, admettre la volonté d'indifférence, 
est une erreur qu'une étude un peu attentive de la psycho- 
logie fait promptement rejeter. » 

La voilà déjà bien compromise cette liberté humaine. 
Le piédestal sur lequel on la place se rétrécit à mesure 
qu'on analyse le problème des volitions. Mais conti' 
nuons : 

1. Le libre arbitre, étude philosophique, par E. Naville, GenèvCj 1898; 



48 LES PSYCHONÉVROSES 

« Une volition dont un acte résulte est un fait qui a 
des facteurs nombreux et qui donne lieu à de délicates 
analyses. 

« Le pouvoir d'agir se trouve toujours en présence des 
mobiles de la sensibilité et des motifs de l'intelligence, et 
les motifs ne deviennent des mobiles que dans la mesure 
oii ils créent des désirs. L'idée d'un acte n'a pas d'influence 
si à cette idée ne se joint pas un attrait ou une répulsion. 
Nous sommes donc en présence d'impulsions diverses et 
le plus souvent opposées. » 

Notons bien ces prémisses; elles sont à la base de l'idée 
déterministe. 

« La thèse du déterminisme, continue M. Naville, est 
que ces impulsions produisent nos actes d'une manière 
nécessaire, fatale. La thèse des partisans du libre arbitre 
est que, soumis à des impulsions différentes, nous avons 
le pouvoir de choisir, de résister aux unes ou de céder 
aux autres . La liberté humaine est essentiellement 
relative; elle ne se manifeste que dans la possibilité 
du choix entre des sollicitations qui préexistent à l'acte 
de volonté, parce que la volonté ne peut se créer son 
objet. » 

Ici j'avoue ne plus comprendre. 

Qui ne voit, en effet, que l'acte de choisir, de résister à 
certaines impulsions, de céder à d'autres, constitue préci- 
sément une volition dans le sens le plus strict de ce mot. 
Or, selon M. Naville lui-môme, une volition est toujours 
déterminée par l'attrait ou la répulsion qui s'attache à une 
idée. Si nous choisissons, résistons, cédons, c'est appa- 
remment que nous y sommes poussés soit par les mobiles 
de la sensibilité, soit par les motifs de V Intelligence. Nous 
cédons àonc toujours à un attrait ou à une répulsion. C'est 
la liberté du morceau de fer attiré par l'aimant. 



LEÇON IV 49 

Ce paralogisme qui consiste à exclure du groupe des 
volitions les actes de choisir, résister, céder, est le seul 
argument que Féminent philosophe chrétien oppose à 
ridée déterministe. Aussitôt après il abandonne le terrain 
de la raison, de l'analyse scientifique, pour exposer ses 
craintes au sujet de la morale en danger : 

« Pour sentir la gravité de la question soulevée il suffit 
de comprendre que, sans un élément de liberté, il n'y a 
pas de responsabilité ; et que nier la responsabilité d'une 
manière absolue, c'est renverser le fondement de toutes 
nos notions morales et sociales, c'est vouloir efTacer du 
dictionnaire les mots de devoir, de bien et de mal moral 
ou du moins donner à ces mots, si on les conserve, un 
sens tout autre que celui que le genre humain leur a tou- 
jours attribué. » 

Eh bien, oui! Il faut le dire clairement : les mots 
prennent toujours une autre signification quand on se 
livre à une analyse philosophique, quand on procède par 
induction scientifique. 

Dans le langage courant les mots n'expriment que des 
conceptions frustes, incomplètes. Ils traduisent l'impres- 
sion première et ils s'emploient sans souci de la vérité 
scientifique. Nous dirons toujours que le soleil se lève et 
se couche, alors que nous savons que c'est une apparence 
résultant delà rotation de la terre. Nous parlons du ballon 
qui flotte libre dans l'espace, oubliant volontairement qu'il 
est l'esclave docile des lois de la densité des gaz. 

Aussitôt qu'on admet les prémisses, scientifiquement 
justes, qu'exprime M. Naville, c'est-à-dire qu'une voli- 
tion est toujours déterminée par les mobiles de la sensi- 
bilité ou les motifs de l'intelligence, il n'y a plus d'échap- 
patoire. Il n'existe aucune raison pour mettre dans une 
classe à part les trois verbes : choisir, résister, céder. 

Dubois. — Psychonévroses. 4 



JAMl 71920 ) 

UMnx„^. -/ LES PSYGHONEVROSES 

/ 
Ss^/^jgxJU^^jiieflite que coûte arriver au déterminisme ou alors 

tourner résolument le dos à la raison. 

On craint la thèse du déterminisme qui dit que ces impul- 
sions produisent nos actes d'une manière nécessaire, 
fatale, et c'est contre cette fatalité qu'on s'insurge. On 
n'envisage que les impulsions au mal, les appétits de la 
bête humaine, et l'on se détourne du déterminisme 
comme s'il impliquait un révoltant esclavage, la suppres- 
sion de la morale. On oublie que nous pouvons être aussi 
les esclaves du bien, du beau, des lois morales, que nous 
cédons aussi à des mobiles élevés de notre sensibilité, 
qu'enfin les motifs de l'intelligence deviennent des 
mobiles puissants par l'attrait ou la répulsion qui s'y joint 
et que ce sont eux qui souvent déterminent nos volitions. 

Quoi que nous fassions, nous obéissons toujours à 
quelque sentiment, à quelque idée. Soumettez à l'ana- 
lyse un acte quelconque, aussi bien le dévouement d'un 
martyr que le crime le plus afTreux, vous trouverez tou- 
jours un mobile impérieux qui a déterminé l'action. Chez 
l'un c'est une noblesse innée des sentiments due à l'héré- 
dité, fortifiée par l'éducation; ce sont des convictions* 
morales, religieuses, soigneusement entretenues par le 
milieu familial ou social dans lequel a vécu l'individu; 
chez l'autre ce sont les redoutables impulsions de 
l'égoïsme brutal, les passions basses cultivées, elles 
aussi qui sont plantes vivaces, dans l'humus fécond du 
milieu social. 

Et toujours nous cédons à l'impulsion qui, en raison 
de notre mentalité antérieure, a exercé sur nous son 
pouvoir fascinateur. 

On oublie aussi que la fatalité qui s'attache inéluctable 
ment à l'acte commis ne préjuge rien sur les impulsions 
qui vont suivre. Soumis jusque-là à l'esclavage du mal, 



LEÇON IV 51 

le coupable peut retrouver la bonne voie ; échappant aux 
mobiles bas de sa sensibilité, il peut subir dorénavant le 
j[oug' des motifs de l'intelligence, des conceptions morales. 

L'hypothèse du déterminisme n'exclut ni la réflexion, ^^ 
ni le retour sur soi-même, ni le développement moral. j 
Le déterminisme se borne à constater l'enchaînement des 
faits de conscience et il l'explique par l'action continue 
des mobiles sur notre cerveau pensant. 

Il me semble qu'il faut être bien peu hardi dans sa 
pensée pour reculer devant ces conclusions qu'impose la 
constatation des faits et bien timoré pour voir dans ces 
conceptions un danger pour la morale. 

Pourquoi, puisque l'analyse nous amène à la négation 
du libre arbitre, conservons-nous cependant les termes de 
liberté, de volonté, de responsabilité même? Pourquoi le 
déterministe le plus convaincu dit-il tous les jours : Je 
suis libre, je veux? C'est qu'il emploie ces mots dans le 
sens qu'ils ont dans le langage ordinaire. 

Ce serait une tâche ardue et vaine que de vouloir 
réformer le langage, expression vive et immédiate de 
nos impressions primesautières, et d'alourdir ces images 
par des considérants philosophiques. 

Laissons aux mots leur acception commune dans les 
relations avec nos semblables ; mais dans l'analyse déli- 
cate où nous conduit la pensée philosophique, nous pou- 
vons nous permettre des interprétations qui conservent 
leur justesse alors même qu'elles semblent opposées aux 
conceptions anciennes. 

Dans le langage de tout le monde, qui ne peut suivre 

1 toutes les fluctuations de la pensée, être libre signifie 

1 pouvoir faire ce quon veut. Nous nous disons libres 

quand aucun obstacle matériel, aucun trouble organique 

ne vient impérieusement s'opposer à nos volitions. 



52 LES PSYGHONÉVROSES 

Barrière d'un côté, maladie de l'autre, voilà les seuls 
obstacles qui, aux yeux de celui qui ne réfléchit pas, 
restreignent la liberté humaine. 

Mais soumettez votre propre conduite ou celle de vos 
semblables à un examen moins sommaire et vous consta- 
terez avec douleur que nous sommes aussi esclaves de 
notre mentalité innée ou acquise. Vous, jeune homme, 
si bien doué du reste, vous avez une fatale instabilité des 
dispositions d'esprit, des veuleries fréquentes, et tous les 
jours, vous vous apercevez que vous n'êtes pas aussi libre 
que vous voulez bien le dire. Vous, madame, qui, par héré- 
dité ou atavisme, vous l'avez dit, êtes impressionnable, 
vous savez si peu réprimer vos impulsions que vous venez 
de déclarer : C'est plus fort que moi ! Il y a donc quelque 
chose de plus fort que votre volonté et cela en vous-même 
sans que personne vous impose une contrainte? 

L'alcoolique croit à sa liberté et vous dira : Je suis 
libre de boire ou de ne pas boire. Le malheureux ne voit 
pas qu'il est l'esclave des besoins maladifs de son orga- 
nisme qui ne peut supporter l'abstinence, qu'il agit sous 
de sourdes impulsions insuffisamment refrénées par des 
idées morales ayant perdu leur netteté, leur saveur. 

Que de gens qui font parade de leur volonté et ne sont 
que ce qu'on appelle « des volontaires », c'est-à-dire des 
impulsifs, esclaves des mobiles de leur sensibilité. 

Le sachant ou à notre insu, nous retrouvons continuel- 
lement sur notre route des obstacles souvent insurmon- 
tables qui nous empêchent d'agir, quoique notre liberté, 
dans le sens commun du mot, semble subsister pleine et 
entière. Les philosophes défenseurs du libre arbitre ont 
déjà donné au mot de liberté une tout autre signification 
que celle qu'il a dans le langage ordinaire. Ils l'appellent 
liberté relative alors qu'elle paraît absolue à celui qui ne 



LEÇON IV 53 

pense pas. Ce n'est plus un pouvoir libre, la reine 
toute-puissante; cela rappelle une royauté constitution- 
nelle. Poussez plus loin l'analyse et vous verrez que 
vous êtes aussi l'esclave de vos impulsions heureuses, 
de vos bonnes sensibilités, de vos idées claires de vrai, 
de bien et de beau, et que vous ne pouvez pas changer 
à volonté vos idées directrices. Gomme la girouette sur 
nos toits, vous obéissez à tous les vents, oscillant tantôt 
d'un côté tantôt de l'autre, mais vous gardez la direction 
du vent dominant qui souffle pour vous à l'époque de 
vos déterminations. 

La conception vulgaire de la liberté, comme puissance 
autocratique, est fausse. Il n'est pas besoin de délicates 
analyses pour découvrir son caractère simpliste. 

Les spiritualistes reconnaissent l'esclavage qui se cache 
sous notre liberté apparente. Ils savent la puissance des 
mobiles mais, arrêtés par des inquiétudes morales étran- 
gères à l'induction scientifique, ils accouplent deux mots 
qui s'excluent, et appellent la liberté humaine une 
ce liberté relative qui ne peut se créer son objet ». 

A mesure que l'étude de la biologie fait reconnaître les 
obstacles que nos états d'âme innés ou acquis, notre 
caractère foncier, accumulent sur notre route, elle 
diminue l'aire où se meut cette liberté. 

Le déterminisme voit l'esclavage constant dans lequel 
nous sommes vis-à-vis des mobiles. Il le sait inéluctable 
au moment précis où s'accomplit la réaction; il le croit 
fatal aussi longtemps que des impulsions contraires ne 
viennent pas changer la direction du mouvement. Il nie \ 
le libre arbitre comme conception philosophique insou- j 
tenable, absolument inaccessible à la raison humaine. 

Dans le langage même du peuple on retrouve des 
expressions qui dénotent l'intuition de cet esclavage vis- 



54 LES PSYGHONEVROSES 

à-vis des mobiles. On propose, par exemple, à une per- 
sonne, un acte répréhensible qui aurait pour elle, à pre- 
mière vue, des avantages évidents. Aussitôt une lutte 
s établit dans ce crâne. L'individu se sent tout d'abord 
entraîné par l'attrait qu'aurait, à ses yeux, l'acte cou- 
pable. Mais les associations d'idées surviennent, les 
conceptions morales surgissent, deviennent plus nettes. 
Sous l'influence des réflexions, peut-être des conseils 
d'autres personnes, la situation s'éclaircit. L'idée de l'acte 
perd son attrait, elle provoque même de la répulsion. Les 
motifs de l'intelligence, au contraire, deviennent plus 
impérieux; de l'idée froide, intellectuelle, naît la convic- 
tion chaude, entraînante, et tout k coup la personne 
éclate en disant : Non, je ne jieux pas faire cela! Elle a 
cédé à l'impulsion la plus forte et dans une naïve intui- 
tion du déterminisme moral elle dit : Je ne peux pas et 
non Je ne veux pas. 

N'est pas criminel ou vicieux qui veut, et chacun de 
nous est retenu constamment par des barrières morales 
qui, pour être psychiques, mentales, suppriment néan- 
moins notre libre arbitre, autant qu'un mur ou la maré- 
chaussée restreignent notre liberté. La fatalité s'attache 
naturellement à l'idée déterministe, mais il y a loin 
encore de cette fatalité à la prédestination qu'enseignent 
les religions. Dans toutes les conceptions religieuses où 
« les cheveux de notre tête sont comptés » je m'efforce 
vainement de trouver place pour la liberté. Il me semble 
que c'est pour le coup qu'il faudrait non seulement modi- 
fier le sens de ce mot, ce qui est toujours permis, mais le 
rayer hardiment du dictionnaire. 

Au moment précis où un homme exécute une volition 
quelconque, cet acte est un résultat. Il ne pouvait pas ne 
pas être ou être autrement, étant donnés les mobiles de 



LEÇON IV 5S 

la sensibilité ou de la raison qui ont agi sur le sujet. Il 
est le produit de sa mentalité actuelle. 

Ah! sans doute, l'acte aurait pu être autre si la person- 
nalité de l'être agissant avait été autre elle-même, si sa 
mentalité n'avait pas été troublée par la fatigue, la 
maladie, l'intoxication alcoolique. Le coupable aurait 
pu éviter la faute commise s il avait eu présents à la 
mémoire les enseignements de la morale, si ces idées qui 
ont pu effleurer son entendement avaient été doublées 
d'attrait. Mais tous ces si sont inutiles, arrivent trop tard. 
Ces attractions ou répulsions efficaces n'ont pas existé et 
l'acte s'est accompli Paiement avec toutes ses tristes 
conséquences pour l'individu, sa famille et la société. 

Mais il n'est écrit nulle part que l'individu va persistef 
dorénavant dans la direction mauvaise, qu'il est voué 
fatalement au mal. C'est maintenant, la faute commise, 
qu'il faut faire intervenir l'influence éducative, accumuler 
dans cette âme les mobiles favorables de la sensibilité, 
les motifs de l'intelligence, éveiller la pitié, la bonté, ou 
fonder sur la raison le sentiment du devoir moral. 

Je ne vois pas d'idée plus féconde en impulsions heu- 
reuses que celle qui consiste à prendre les gens comme 
ils sont, à admettre qu'au moment oiî on les observe, ils 
ne sont jamais que ce quils peuvent être. 

Seule cette conception nous amène logiquement à la 
vraie indulgence, à celle qui pardonne, ferme aussitôt les 
yeux sur le passé pour fixer son regard sur l'avenir. 
Quand on est arrivé à se mettre en tête cette idée direc- 
trice, on ne s'irrite pas plus devant les bizarreries d'une 
hystérique qu'en présence des vilenies d'un égoïste. 

Sans doute on n'arrive pas d'emblée à ce sain stoïcisme, 
non pas vis-à-vis du mal, entendons-nous bien, mais vis- 
à-vis des coupables. Nous réagissons tout d'abord sous 



56 LES PSYGHONÉVROSES 

l'influence de notre sensibilité; c'est elle qui détermine le 
premier mouvement; c'est elle qui fait bouillonner notre 
sang-, éveille les nobles colères. 

Mais l'émotion doit se calmer, la réflexion doit se faire. 
Elle ne nous amène pas à une révoltante indifierence, 
mais, plus conscients du mécanisme mental des volitions, 
nous retrouvons le calme ; nous voyons les fils divers qui 
ont fait marcher la marionnette humaine et nous pouvons 
envisager le seul plan possible, le seul utile, celui de 
couper court au renouvellement des actes mauvais, de 
mettre à l'abri ceux qui pourraient en souffrir et d'assurer 
l'avenir par l'amélioralion du coupable. 

Sans doute, la volonté envisagée comme pouvoir libre 
disparaît dans la conception déterministe. Nos décisions, 
nos volitions, sont toujours déterminées par des mobiles 
irrésistibles au moment où la réaction se produit et j'ai 
montré par quel sophisme on a cherché à soustraire à 
cette règle les actes de choisir, résister, céder, et leurs 
synonymes. Plus j'analyse mes propres actes de volonté 
ou ceux de mes semblables, moins je constate ce qui 
devrait caractériser la volonté, c'est-à-dire V effort. C'est 
pourquoi, énonçant le moyen de lutter contre le nervo- 
sisme j'ai préféré le terme d'éducation de la raison à celui 
d'éducation de la volonté. Quand nous obéissons aux sim- 
ples suggestions de notre sensibilité, quand nous nous 
laissons aller à nos désirs, nous ne parlons pas de volonté, 
quoiqu'il s'agisse là encore de volitions. Nous sentons 
bien qu'alors nous sommes esclaves de nos goûts, de nos 
appétits, et nous taxons de laisser-aller moral cette obéis- 
sance aux mobiles. C'est quand nous faisons appel aux 
motifs de l'intelligence, aux idées morales, que nous avons 
la prétention d'être libres et nous appelons homme éner- 
gique celui qui base sa conduite sur ses principes ration- 



LEÇON IV 57 

nels, sur ses convictions morales, religieuses ou philoso- 
phiques. Au fond, il ne fait qu'obéir aux suggestions de 
sa raison; il a une vue plus claire de la voie à suivre; il 
trouve des attraits dans des chemins oii les autres ne sont 
pas attirés, oi\ ils éprouvent peut-être d'instinctives répul- 
sions. La vue claire du but suffit à assurer notre marche. 
Gomme l'a dit Guyau : celui qui n'agit pas d'après ce qu'il 
pense, pense incomplètement. 

On objecte que nous pouvons avoir nettement con- 
science de l'excellence d'une détermination mais que nous 
n'avons pas la force de la prendre. Je ne nie pas le fait, 
mais je repousse l'explication; ce n'est pas la force qui 
nous manque. Si nous résistons encore, si nous ne mar- 
chons qu'avec hésitation, si même nous nous précipitons 
dans une voie opposée, c'est que nous sommes encore 
retenus par les chaînes de notre sensibilité. Nous voyons 
par les yeux de l'esprit ce qui serait le bien, mais le cœur 
n'y est pas, il n'y a pas de mouvement émotif, passionnel.! 
Nos idées ne nous entraînent que quand elles sont deve- 
nues des convictions. Alors il n'y a plus de lutte, plus 
d'elïbrl volontaire. Le mouvement s'établit et s'accélère 
comme celui d'un corps soumis à l'influence de la pesan- 
teur. 

Comme le disait élégamment une de mes malades qui, 
bien que croyante sincère, avait compris au premier mot : 
la volonté tombe passivement dans l'ornière que lui 
creusent le sentiment ou la raison. 



CINQUIÈME LEÇON 

Responsabilité absolue. — Responsabilité sociale, morale. — 
Morale indépendante ; la raison est son guide. — Développe- 
ment graduel des sentiments moraux. — Conscience moi^ale. — 
Communauté d'aspirations entre les croyants et les libres pen- 
seurs. — Recherche du bonheur; il dépend de notre mentalité 
innée ou acquise. — Défaut de caractère ou maladie de l'esprit. 

Les mots de liberté et de volonté peuvent être conser- 
vés dans le langage courant avec le sens restreint qui leur 
a toujours été donné. Quand nous pouvons obéir aux 
impulsions de notre sensibilité, aux conseils de notre 
raison, nous nous déclarons libres, parce que nos mobiles 
n'étant pas envisagés comme étrangers à nous, nous 
avons la sensation de choisir, de vouloir. 11 est inutile de 
supprimer ces termes qui rendent si bien ce qu'ils veulent 
dire. 

Mais si nous analysons plus à fond les choses, la raison 
nous démontre l'esclavage complet dans lequel nous 
sommes vis-à-vis des mobiles. Nous arrivons nécessaire- 
ment à nier le libre arbitre, et la volonté disparaît comme 
pouvoir libre. 

Il me semble qu'aucun penseur ne peut se soustraire 
à ces syllogismes qui n'ont rien de spécieux, rien d'arti- 
ficiel. Au lieu de raisonner on s'émeut et l'on s'écrie : 
Mais que devient la morale dans l'hypothèse déterministe? 
Elle ne peut plus exister! — Voilà l'objection constante 



LEÇON V 59 

que l'on oppose au déterminisme biologique, voilà l'obs- 
tacle devant lequel on recule épouvanté, voilà le divorce 
entre la science et la morale que signalent éloquemment 
les philosophes spiritualistes et chrétiens. En effet, disent- 
ils, nier le libre arbitre c'est supprimer la responsabilité; 
or celle-ci est la base de la morale. 

Il faut s'entendre. La vraie responsabilité, celle qui 
nous placera un jour en face d'un être suprême, juge tout 
puissant de nos actions, est d'origine théologique. Pour 
l'admettre il faut une conception anthropomorphique de 
la divinité, un acte de foi, et ce n'est pas en effet à cette 
conclusion que mène la science. 

Mais, eussé-je même réussi à me mettre en tête ces 
conceptions, je trouverais révoltant de voir les hommes 
se faire ainsi les justiciers de leurs semblables. Nous 
sommes en ce monde dans des relations de frères à 
frères et rien ne nous autorise à nous considérer comme 
les instruments de la justice divine. Il faut volontairement 
fermer les yeux sur ce qui se passe dans le monde, dans 
l'enceinte même de nos tribunaux, pour oser attribuer à 
cette justice humaine le caractère d'infaillibilité qu'elle 
devrait nécessairement avoir pour se substituer à la justice 
clairvoyante d'une Providence. Si nous avons un Père 
infiniment juste et bon, laissons-le sonder nos reins et 
distribuer à son gré la récompense ou le châtiment, mais 
débiles comme nous le sommes, n'ayons pas le front de 
juger de la culpabilité des autres. 

Responsables, dans ce sens étroit et absolu, nous ne 
pouvons pas l'être, car au moment où nous sommes 
sortis du droit chemin, nous n'avons fait qu'obéir à nos 
impulsions présentes, nous étions esclaves. 

Notre conduite trahit toujours notre mentalité actuelle 
et cette mentalité n'est que le produit de notre tempe- 



60 LES PSYGHONEVROSES 

rament natif et de notre éducation. Nos parents, nos 
amis, la société toute entière ont largement contribué à 
créer l'état d'âme où nous sommes et, si coupable il y a, 
nous sommes tous responsables. 

Est-ce à dire qu'il n'y a ni bien ni mal, ni bons ni 
méchants ; devons-nous assister dans un impassible fata- 
lisme à l'éclosion de toutes ces fleurs du mal qui, depuis 
que le monde est monde, pullulent avec la fécondité de 
l'ivraie? Nullement. 

Il y a une responsabilité sociale qui autorise la société 
à réprimer le vice ou, ce qui vaut mieux, à le prévenir, à 
en empêcher le renouvellement. La société obéit à la 
nécessité de la défense personnelle et la solidarité qui 
nous unit nous enjoint de contribuer pour notre part au 
maintien de cet ordre moral. 

Il y a une responsabilité morale qui nous incite non 
seulement à respecter les lois, à éviter le conflit avec la 
société, mais nous force à nous courber devant l'idéal 
d'une loi morale, pour autant que nous pouvons le 
reconnaître. La morale religieuse elle-même n'entraîne 
que ceux que leur mentalité native, leur éducation a 
amenés à la soumission. Dans le domaine moral nous ne 
pouvons obéir qu'aux lois auxquelles nous donnons notre 
assentiment. 

La morale existe, indépendante, libre de toute attache 
théologique. Son code est résumé dans cet ensemble de 
sentiments et d'idées altruistes qui sont communs aux 
peuples civilisés. Qu'elle soit sentimentale ou rationnelle 
au début, cette morale devient peu à peu instinctive, 
automatique; elle constitue ce qu'on appelle la conscience 
morale. Sans doute les religions ont apporté bien des 
pierres à l'édifice; elles ont contribué pour une large 
part à l'établissement de ce fond moral, mais il serait 



LEÇON V 61 

injuste de leur en rapporter tout l'honneur. La morale 
est l'œuvre des penseurs de tous les temps qui ont eu 
l'intuition du Yrai, du Beau et du Bien, et ont cherché à 
fonder sur la raison le code moral qui doit nous servir 
de guide. 

Il semble au premier abord qu'une morale avec sanc- 
tion et obligation, telle qu'elle résulte de l'idée religieuse, 
doit s'imposer plus facilement, plus rapidement, et 
exercer sur les masses une influence éducative plus 
puissante. 

Depuis tantôt deux mille ans, l'expérience est faite et 
le résultat n'est pas encourageant. Sans doute la morale 
du Christ reste la plus pure, la plus élevée. Si on la sépare 
du dogme, elle constitue l'idéal de la morale indépen- 
dante. Mais elle n'a eu dans ce monde qu'un succès 
d'estime et l'Église, loin de contribuer à la répandre, 
n'a réussi qu'à maintenir une me^ntalité pathologique où 
domine la tendance naturelle à la superstition et au fana- 
tisme. Il faut être doué d'un optimisme bien robuste pour 
attendre des seules religions l'influence moralisante qui 
doit nous délivrer de notre débilité dans le bien et fonder 
le règne de la justice. La morale religieuse elle-même, je 
le répète, n'exerce son action bienfaisante que lorsque 
ses enseignements sont compris, lorsqu'ils concordent 
avec notre sentiment intime, avec nos aspirations natives, 
quand ils obtiennent l'assentiment de notre raison. C'est 
toujours à la lumière de la morale indépendante, senti- 
mentale et rationnelle, que nous jugeons les prescriptions 
morales de la religion. 

Le dévot accepte souvent sans réfléchir, dans une obéis- 
sance passive à l'autorité, des pratiques rituelles, des 
dogmes qu'il ne discute pas, mais à moins de consentir à 
une déchéance intellectuelle complète, il ne peut admettre 



62 LES PSYGHONEVROSES 

des conceptions morales opposées à ses sentiments natu- 
rels de bonté, aux données de la raison. 

La morale est sociale avant tout et se résume dans ce 
précepte : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne vou- 
driez pas qu'on vous fît » et dans son corollaire: « Faites 
aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît ». Elle 
trouve son expression, si l'on veut, dans la formule 
moins compréhensible à première vue : « Aime ton pro- 
chain comme toi-même ». 

Celui qui ne saisit pas cette loi morale est dans un état 
d'infériorité intellectuelle. Elle est accessible à tous, sans 
qu'il soit besoin de faire intervenir une sanction divine. 
Il est plus noble, ce me semble, d'obéir au sentiment du 
beau et du bon, de céder aux motifs de l'intelligence clair- 
voyante, que de subordonner sa conduite à l'espoir d'une 
récompense ou à la crainte d'un châtiment. 

Sans doute la morale n'est pas absolue; elle ne pour- 
rait l'être que dans l'hypothèse d'une révélation divine, 
d'un code moral imposé, et c'est contre cette idée que 
s'insurge l'esprit humain. La morale est toujours relative 
et variable, dans certaines limites, suivant les milieux 
humains. Mais le progrès s'accomplit lentement et sûre- 
ment; il tend à l'unification des idées morales et cette 
poussée de perfectionnement paraît plus intense encore 
aujourd'hui, quoique les masses semblent échapper tou- 
jours plus au joug des Églises. 

Avouons-le, la morale laïque n'a pas mieux réussi que 
l'Église à changer la mentalité humaine. Il faut accepter 
la situation comme elle est; le développement moral se 
fait avec une désespérante lenteur. La raison, si victo- 
rieuse dans le domaine des sciences exactes, rencontre de 
nombreux ennemis quand elle s'avance sur le terrain 
plus vague de la philosophie. Elle succombe dans les 



LEÇON V 63 

embûches que lui tendent l'égoïsme, les passions, les 
mobiles de la sensibilité si souvent opposés aux motifs de 
la raison. Elle a à lutter avec le parti pris, avec les opi- 
nions préconçues, irraisonnées, nées dans notre esprit 
sous la suggestion de l'éducation. 

Mais, malgré tout, le perfectionnement moral s'accom- 
plit; il s'accélère par les efforts de la pensée libre, con- 
sciente de sa faiblesse autant que de sa puissance. On 
sourit parfois dédaigneusement en parlant de la déesse 
Raison; je veux bien qu'elle soit débile, mais c'est le seul 
instrument que nous possédions pour aller à la recherche 
de la vérité; force nous est bien de nous en servir. 

Le perfectionnement moral consiste à faire cesser 
l'antinomie qui existe souvent entre les mobiles de notre 
sensibilité et les motifs de la raison. Les lois morales, 
sans être dictées d'en haut, ont leur beauté. Nous en 
subissons le charme dès le berceau par l'exemple de ceux 
qui nous entourent. Nous nous complaisons, par une sorte 
de sensualité instinctive, dans cette atmosphère douce. Il 
n'y a pas d'effort, pas de contrainte, il n'y a qu'abandon 
naturel. 

Plus tard la lutte commence. Le monde exerce sur 
nous son influence éducative plus souvent néfaste que 
favorable. Obéissant encore à notre sensibilité native ou 
acquise, soutenus par l'exemple de ceux que nous aimons, 
nous évitons les écueils. D'un coup d'œil déjà exercé, 
nous voyons le laid et nous le fuyons pour rechercher la 
lumière du beau. Souvent notre vue s'obscurcit, mais 
après ces éclipses, le beau reparaît entraînant, impérieux. 
Notre discernement s'affine et toujours moins chance- 
lants nous avançons sur la route du bien. Oh, je sais que 
la tâche est ardue. Que l'homme soit guidé par ses propres 
forces, par les enseignements d'une philosophie person- 



64 LES PSYGHONEVROSES 

nelle, qu'il s'appuie sur le bâton de la religion, il n'évite 
pas les chutes sur cette longue route. Toute notre vie se 
passe à acquérir cette maîtrise de nous-même. 

N'oublions pas qu'elle n'implique pas un effort volon- 
taire, dont nous sommes radicalement incapables, mais 
une vue toujours plus claire de l'attrait qui s'attache aux 
conceptions morales. 

Hélas, les malheureux qui ne poursuivent que la recher- 
che exclusive des plaisirs sensuels ne font pas plus de 
philosophie qu'ils ne se prosternent dans les temples. Il 
en est de même de ceux que les calculs d'un prudent 
égoïsme amènent à une règle de vie sensiblement con- 
forme à la loi morale. 

Voilà le matérialisme des mœurs, celui qui court les 
rues en dépit des efforts constants des religions et de 
l'action parallèle de la morale indépendante. 

Il y a pour les déterministes un danger, c'est celui des 
alliances involontaires. Les doctrines déterministes mal 
interprétées trouvent facilement des adhérents parmi 
ceux qui ne recherchent que leur bien-être matériel et 
qui sont heureux de donnera leur conduite une apparente 
justification. Il serait aussi injuste d'imputer ce résultat 
aux doctrines positivistes que d'accuser l'Eglise quand un 
bandit monte à genoux l'escalier sacré de Rome pour 
commettre un crime quelques instants après. Tartuffe ne 
devait discréditer que les faux dévots. Chaque doctrine 
est exposée à ces alliances fâcheuses. Ne voit-on pas des 
chrétiens sincères, dévoués, imbus de la morale la plus 
pure, socialistes idéalistes, confondus contre leur gré dans 
les rangs des révolutionnaires haineux, des négateurs de 
tout ordre social et moral ! 

De même qu'il y a peu de chrétiens sincères dont la 
piété se manifeste par un vrai changement d'état d'âme, 



LEÇON V 65 

de même il n'y a pas beaucoup de libres penseurs qui, 
sans renoncer aux droits de la raison, gardent leur enthou- 
siasme pour un idéal moral et cherchent à l'atteindre par 
le continuel perfectionnement de leur moi. 

L'obstacle au développement des idées élevées n'est pas 
dans les doctrines nées par l'étude des sciences naturelles, 
par des réflexions encore inaccessibles à la masse; il est 
dans ce poids mort énorme que constituent les non-ijen- 
seurs, les indilTérents. Ce sont là les vrais ennemis de 
toute morale relig-ieuse ou laïque. 

Analysant l'antagonisme qui semble exister entre la 
science et la religion, de Candolle ' note bien l'opposition 
irréductible qui existe entre le principe d'autorité et le 
libre examen scientifique, mais il ajoute : « Ni les 
hommes de science, ni les hommes religieux ne sacrifient 
leurs opinions à des intérêts matériels, à la politique ou 
au plaisir. Quand cela leur arrive, ils sortent de leur 
catégorie et perdent l'estime du public. Les uns et les 
autres s'occupent des choses intellectuelles, et doivent, 
pour réussir, accepter une vie réglée, laborieuse, même 
sévère quand ils sont d'une famille pauvre. Ils ont enfin 
en commun le précieux sentiment de travailler d'une 
manière désintéressée au bien de l'humanité ». 

Malgré la diversité des points de vue il y a une com- 
munion d'àme entre les intellectuels rationalistes et les 
gens vraiment religieux. Ils défendent le drapeau de 
l'idéal contre la poussée inconsciente des foules plus indif- 
férentes qu'hostiles. Les croyants et les libres penseurs 
sincères peuvent pratiquer une même religion, celle qui 
consiste simplement à vouloir être aujourd'hui meilleur 
qu'on ne l'a été hier. 

1. Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles, par Alphonse 
de Candolle, 2" éd., Genève et Bàle, H. Georg, 1885. 

Dubois. — Ps^clioncvroses. 5 



66 LES PSYCHONEVROSES 

L'idée claire du déterminisme biologique impose à celui 
qui Ta comprise une manière spéciale d'envisager la vie, 
de juger sa propre conduite et celle de ses semblables. 
Loin d'affaiblir la moralité, elle est la plus solide base de 
l'orthopédie morale que nous devons appliquer à nous- 
mêmes et aux autres. 

Insistons sur ces vues qui ne paraissent parodoxales 
qu'à ceux qui ne réfléchissent pas. 

L'homme n'a jamais eu et n'aura jamais qu'un but : la 
conquête du bonheur. La plupart des hommes le cher- 
chent dans la satisfaction de leurs désirs, dans la jouis- 
sance. Ils s'insurgent contre les obstacles qui continuelle- 
ment s'opposent à l'accomplissement de leurs vœux; leur 
félicité dépend avant tout des circonstances extérieures, 
aussi n'est-elle que relative et éphémère. D'autres, peu 
nombreux, ne travaillent qu'en prévision d'une vie 
future. Beaucoup enfin, estimant qu'un « tiens » vaut 
mieux que deux « tu l'auras » se gardent bien d'oublier 
le bonheur d'ici-bas tout en espérant mieux encore dans 
un autre monde. 

Or quiconque veut réfléchir, scruter sa propre vie, 
arrivera bientôt à reconnaître que notre bonheur dépend 
moins des circonstances dans lesquelles nous vivons que 
de notre état d'àme intime, c'est-à-dire de notre moralité. 
Sans doute nous sommes exposés à des malheurs dont 
nous ne sommes pas responsables, nous pouvons être 
victimes de catastrophes naturelles, succomber à des 
maladies inévitables, perdre des êtres aimés, mais l'inten- 
sité de ces souffrances dépend avant tout de l'esprit dans 
lequel nous les acceptons. Les plus grands malheurs 
viennent de nous-mêmes, de nos innombrables défauts, 
de notre mentalité anormale. Nous sommes le plus sou- 
vent les |)ropres artisans de nos souffrances et quand nous 



LEÇON V 67 

ne sommes pas nous-mêmes en faute, nous subissons 
le joug- de l'hérédité, nous payons pour nos devanciers; 
nous souffrons aussi de l'immoralité des autres. La terre 
serait bien près d'être un Eden si nous étions tous bons, 
justes, si la loi morale était strictement observée. 

C'est donc au développemeiit moral que doit tendre 
l'humanité assoiffée de bonheur. Tous ceux qui veulent 
travailler à la réalisation de ce but ont par conséquent 
une lâche éducative à remplir. 

Elle commence avec la vie cette éducation et elle 
incombe tout d'abord aux parents. Pour la bien diriger 
ils doivent savoir que les défauts qu'ils surprennent chez 
leurs enfants dépendent de leur mentalité native et que 
cette dernière n'a qu'une orig-ine possible, l'hérédité, 
l'atavisme; ajoutons-y l'influence des facteurs qui ont pu 
agir sur l'enfant pendant la vie fœtale. Il n'y a rien 
d'inné en nous qui ne soit le legs des générations anté- 
rieures. Aussi, quand vous découvrez chez vos enfants des 
tares intellectuelles ou morales, n'en cherchez pas les 
causes bien loin. Examinez votre propre mentalité, celle 
du père, de la mère, celle des grands-parents, et toujours 
vous retrouverez le germe des tendances fatales; le fruit 
ne tombe pas loin de l'arbre, dit un proverbe allemand. 
C'est une vérilé de La Palice que je dis là, ce me 
semble, et pourtant que de gens qui n'ont jamais fait 
cette réflexion ! La plupart des parents s'irritent en cons- 
tatant les défauts de leur progéniture et se demandent 
d'où ils viennent. On croirait vraiment qu'un coucou 
effronté a déposé son œuf dans leur nid. 

Eh bien, non : votre héritier, n'a, en venant au monde, 
que ce que vous lui avez donné; ne lui reprochez donc 
pas son indigence. Il vous faut l'accepter comme il est, 
avec son petit capital de moralité native, comme vous lui 



68 LES PSYCHONÉVROSES 

pardonnez sa débilité physique ou intellectuelle. Vous 
pouvez parfois gémir sur l'implacable dureté des lois 
naturelles de l'hérédité, mais ne rejetez pas le poids de 
la responsabilité sur le pauvre être que vous avez mis au 
monde. 

Il est inutile de s'insurger contre une situation faite, 
de récriminer. Un devoir impérieux s'impose, c'est de 
corriger par l'éducation les tendances vicieuses, d'éveiller 
les sentiments moraux, d'exercer la raison atîn qu'elle 
apprenne à discerner au premier coup d'œil les motifs qui 
déterminent la conduite. L'autorité, la punition même, 
peuvent intervenir à certains moments pour modifier la 
mentalité, mais chacun reconnaîtra que l'influence per- 
suasive est infiniment préférable, qu'elle seule peut créer 
une moralité durable, vivace, capable de survivre à 
l'éducation toujours passagère que peuvent donner les 
parents. 

Il en est de l'homme comme d'une plante; le rejeton a 
dès le début ses défauts : dirigez sa croissance, mettez-le 
en espalier et peut-être en ferez-vous un arbre qui portera 
de bons fruits. 

Il serait doux de se faire illusion et de croire à la 
constante efficacité de cette culture. Hélas, il y a bien des 
jardiniers malhabiles, bien des boutures dont la déforma- 
tion native est trop avancée. 

La conception déterministe facilite tout particulièrement 
les rapports avec nos semblables. Quand nous sommes 
bien persuadés que les gens ne sont que ce qu'ils peuvent 
être en vertu de la mentalité qu'ils doivent à leur nature 
et à l'éducation qu'ils ont subie, nous leur pardonnons 
leurs erreurs, leurs fautes. La pitié s'empare de nous et 
c'est avec amour que nous cherchons à les ramener sur la 
voie du bien. Mais l'œuvre est encore plus difficile que 



LEÇON V 69 

dans réducation de l'enfant. L'arbrisseau a grandi, ses 
branches ne sont plus flexibles et la tâche du jardinier 
devient souvent impossible. Nous ne sommes pas tou- 
jours dans la position favorable pour pratiquer cette 
orthopédie morale sur nos semblables; le vicieux se 
soustrait à notre influence et force nous est parfois de 
jeter le manche après la cognée. 

Quand on exprime à certaines personnes l'idée qu'un 
individu ne peut être au point de vue mental que ce que 
l'éducation a fait de lui, on entend souvent dire : mais 
voici deux jeunes gens qui ont été élevés par les mêmes 
parents; l'un est un charmant garçon, l'autre un mau- 
vais sujet! 

Je suis surpris qu'on apporte à l'étude de ces questions 
une pareille superficialité de jugement. 

Il n'est pas sûr, tout d'abord, que ces deux jeunes gens 
de conduite si diff'érente soient si éloignés l'un de l'autre 
au point de vue de la mentalité intime. Attendez quelques 
années, et vous constaterez qu'ils sont plus frères que 
vous ne croyez. 

Malgré les apparences leur éducation peut avoir été 
très difîérente. 

Nous ne subissons pas seulement l'éducation officielle, 
celle de nos parents, celle de l'école, celle du prêtre. Sans 
même nous en apercevoir nous succombons à la conta- 
gion de l'exemple; à tout instant un événement fortuit, 
un spectacle que nous n'aurions pas dû voir, un mot 
échappé à ceux qui nous entourent, nous ouvrent des 
horizons tout nouveaux. Les semences du mal pullulent 
dans l'air et il suffit d'un moment de réceptivité contin- 
gent, passager, pour que la graine se développe. Hélas, 
bien souvent rien n'arrête plus la plante empoisonnée, 
elle arrive à sa luxuriante frondaison. 



70 LES PSYCHONÉVROSES 

Jetons un regard sur nous-même et, comme l'a dit un 
penseur, nous nous retournerons pleins d'horreur. Avons- 
nous donc le droit de mépriser les autres? Non, nous 
n'avons qu'un devoir : pardonner et tendre la main à 
celui qui est tombé. 

L'idée simpliste d'une liberté humaine absolue ou rela- 
tive amène à établir une différence essentielle entre le 
défaut de caractère et la maladie de l'esprit. Cette distinc- 
tion, je ne saurais trop le dire, est artificielle et insou- 
tenable. 

A quel degré l'indécision, l'irritabilité, l'impression- 
nabilité, l'émotivité deviennent-elles maladives? La tris- 
tesse, le pessimisme sont-ils des défauts ou des maladies? 

Déjà dans les maladies du corps il est souvent difficile 
de fixer la limite entre l'état normal et la maladie. A 
quelle hauteur, lors d'une ascension, est-il permis d'avoir 
des battements de cœur, de la dyspnée? Etes-vous malade 
parce que vous n'avez pas bien supporté un repas panta- 
gruélique que votre voisin a digéré sans peine? 

Dans le domaine mental il est encore plus illusoire de 
vouloir faire cette disiinction. Elle ne semble exister que 
si l'on ne considère que les extrêmes. 

Il nous paraît normal d'être triste quand nous perdons 
un être aimé; d'être découragé en présence d'un insuccès, 
mais nous envisageons comme malade celui qui se sui- 
cide pour échapper à des contrariétés que nous subissons 
tous. Nous avons tous nos indécisions, souvent exagérées 
aux yeux des autres, mais nous adressons au médecin le 
malade qui passe des heures dans une angoissante per- 
plexité sans pouvoir décider s'il changera de chemise 
aujourd'hui ou demain. 

Pour asseoir la distinction on dit parfois : le défaut est 
corrigible par la volonté, par l'influence éducative; la 



LEÇON V :j 

maladie supprime la liberté et elle échappe à ces moyens. 
C'est faux. Nos défauts sont souvent rebelles, même 
incurables. Voyons-nous souvent une personne qui n'a pas 
d'ordre acquérir cette très estimable vertu? Apprenons- 
nous à avoir du tact? Perdons-nous souvent cette suscep- 
tibilité, cette irritabilité qui rend la vie pénible à nos 
proches? Ne connaissez-vous pas des gens qui sont tou- 
jours en retard? Ils en ont été souvent punis et se sont 
juré qu'ils ne recommenceraient pas. Eh bien, ils recom- 
mencent toujours et toujours, parce que c'est dans leur 
mentalité. 

Au contraire vous voyez disparaître sous l'influence de 
quelques conseils des tares mentales anciennes que tout 
le monde taxera de maladives. Je veux parler de certaines 
phobies, d'obsessions diverses étrangères à la mentalité 
de la plupart des gens. La maladie de l'esprit, dans le 
sens que lui donne le public, cède parfois plus rapide- 
ment et plus complètement que ce qu'on appelle le 
défaut. 

On s'imagine souvent que la maladie de l'esprit se 
trahit par un ensemble de symptômes physiques ou men- 
taux qui dénotent clairement l'état pathologique. Il n'en 
est rien. Il existe une foule d'états psychopathiques où 
l'intégrité de la santé physique est complète, bien plus, 
oij l'esprit paraît sain; la tare mentale reste unique, 
isolée. Le malade n'a que faire d'un traitement médical 
proprement dit; il n'a besoin ni de douches, ni de médi- 
caments. Il reviendra à la santé mentale par la psycho- 
thérapie pure, par l'exposé de motifs raisonnables qui 
changeront sa mentalité anormale. Qu'on l'appelle défaut 
de caractère ou maladie mentale, la déviation existe. Il y 
a chez le sujet des états d'âme qui, non seulement parais- 
sent anormaux en face d'un idéal de beauté morale. 



72 LES PSYCHONÉVROSES 

mais troublent la vie de rindividu et l'empêchent de 
jouer dans la société humaine le rôle qui lui est dévolu. 

Enfin, dernier argument, on attribue la maladie men- 
tale à des causes physiques, à des intoxications, à un 
processus tout matériel, tandis qu'on reconnaît au défaut 
des causes purement morales. C'est encore faux. 

Je l'ai dit, en vertu du parallélisme psychophysique, la 
mentalité anormale suppose un état anormal du cerveau. 
Celui-ci peut résulter de causes physiques et morales, 
capables d'agir concurremment dans le défaut comrne 
dans la maladie de l'esprit. 

La tâche du médecin, comme celle de l'éducateur, c'est 
de constater la mentalilé anormale, d'en rechercher les 
causes morales ou physiques, appliquant à toutes deux 
l'idée de déterminisme nécessaire et inéluctable, enfin de 
pratiquer, à l'aide des influences physiques et morales, 
l'orthopédie mentale. C'est à quoi se sont appliqués les 
éducateurs de tous les temps. Malheureusement les méde- 
cins n'ont pas assez vu qu'ils sont souvent appelés à agir 
sur le moral de leurs malades, à corriger leurs défauts, à 
leur donner une mentalité plus rationnelle. Quant aux 
éducateurs, ils n'ont pas assez de connaissances biologi- 
ques, pas de vues claires sur la passivité mentale de 
l'homme qui se croit libre. Tantôt c'est un défaut qu'ils 
croient surprendre, et ils s'imaginent qu'il ne s'agit que 
de redoubler de sévérité pour s'en rendre maître; tantôt 
ils doutent et se demandent s'il n'y a pas un état maladif. 
Souvent bien tard on reconnaît que l'on a fait fausse route, 
et il n'est pas toujours possible de changer de tactique. 

Les personnes imbues des idées absolues de liberté, de 

responsabilité, ont la main lourde en orthopédie morale.- 

I Elles sont souvent froides et sévères et quand, s'ingéniant 

à acquérir péniblement une bienveillance factice, elles 



LEÇON V 73 

donnent un conseil, le coupable sent sous celui-ci toutes 
les aspérités du reproche. 

Pour modifier l'état d'âme de celui qui est tombé, il ne 
suffît pas de lui accorder des circonstances atténuantes, 
de lui montrer une pitié voulue, il faut l'aimer comme lin 
frère, le prendre sous le bras dans le sentiment profond 
de notre débilité commune. 



SIXIÈME LEÇON 



Difficultés de rorthopédie morale. — Criminalité. — Les partisans 
de la responsabilité absolue et les déterministes restent adver- 
saires irréconciliables en théorie. — Compromis possible en 
pratique. — Nécessité de cette entente. — Rôle de la justice 
humaine. — But éducatif de la répression. — Réformes urgentes 
des lois pénales. 



Déjà dans Féducation des enfants, dans notre com- 
merce journalier avec nos semblables, dans les efforts 
que nous tentons pour corriger des habitudes vicieuses ou 
ffuérir des malades, l'absence d'idées déterministes claires 
produit des résultats souvent tragiques. 

Ils sont légion ces enfants tarés intellectuellement et 
moralement chez lesquels l'éducation, loin de corriger la 
déviation primitive, n'a fait qu'accentuer le défaut et 
a amené la rupture des liens familiaux. Dans les familles 
;jetdans la société rien n'est plus rare que l'accord; partout 
les engrenages grincent et quand on en cherche la cause 
on ne trouve dans les rouages qu'un sable fin qu'un 
souffle d'indulgence pourrait chasser bien vite. 

Mais les parents n'ont pas cette vue claire des choses, 
leur indulgence est faiblesse, leur fermeté devient sévé- 
rité. La tâche des parents est doublement difficile dans 
l'éducation, car non seulement ils lèguent à leurs enfants 
certaines tares mentales, mais ils cultivent souvent leurs 



LEÇON VI 7b 

défauts en donnant l'exemple des mêmes faiblesses. 
Cette insuffisance des aptitudes éducatives devient dan- 
gereuse quand il s'agit de sujets rebelles, et force est 
alors de renoncer à l'éducation familiale. 

Dans les établissements destinés à l'éducation des 
enfants difficiles l'influence morale paraît plus efficace. 
Elle est exercée par des étrangers d'une mentalité diffé- 
rente, plus impartiaux. Mais au retour dans la famille, 
le vernis qui semblait tenace se détache rapidement; 
les tendances natives reparaissent et tout est à recom- 
mencer. Il en est parfois de même dans l'orthopédie 
morale qui constitue l'élément important d'une cure 
de nervosisme. A la clinique tout va bien , au contact 
d'étrangers bienveillants la mentalité s'améliore; le sujet 
devient docile, patient; il subit la contagion morale du 
milieu. Souvent cette influence persiste, amène un chan- 
gement définitif dans l'orientation mentale, mais dans 
d'autres cas aussi, l'effort reste vain et les parents désolés 
retrouvent leur fils ou leur fille égoïstes, irritables, intrai- 
tables. 

Et pourtant il s'agit ici de nos enfants; nous retrouvons 
chez eux la mentalité héréditaire, nous avons conscience 
des fautes que nous avons commises dans leur éducation, 
nous avons surpris la faiblesse de la mère, l'indifTérence 
égoïste du père. Nous savons que, si le rejeton était 
déformé dès sa naissance, nous n'avons pas su le redresser 
avec art. Nous avons enfin pour les nôtres, pour ceux que 
nous aimons, une indulgence instinctive. 

Qu'advient-il de cette bienveillance quand il n'y a plus 
le lien du sang, quand rien ne nous relie que cette frater- 
nité humaine, vague et faible, quand il s'agit de ces délin- 
quants et criminels dont les actes soulèvent notre indi- 
srnation? 



76 LES PSYCHONÉVROSES 

Alors nous ne voyons plus les causes multiples, phy- 
siques et morales qui ont amené la déformation. Oubliant 
notre propre débilité, nous nous érigeons en juges et nous 
punissons selon l'absurde loi du talion. 

Dans les procès criminels, dans l'enceinte auguste de 
la cour d'assises, nous assistons à de lamentables discus- 
sions sur la responsabilité. On entend l'accusateur public 
résoudre des questions épineuses de métaphysique et 
déclarer que le libre arbitre existe, comme s'il s'agissait 
d'une prescription légale. Les experts médicaux affir- 
ment l'irresponsabilité totale ou partielle du délinquant. 
Mais les épiciers ou les marchands de vin du jury savent 
mieux les choses; ils ne se laissent pas égarer par les 
réflexions philosophiques de l'anthropologiste et, sans 
hésiter, ils envoient l'aliéné à la maison de force et sou- 
vent à l'échafaud. 

Dans ces questions de criminalité la situation n'est au 
fond pas plus tragique que dans celle de l'éducation. Le 
problème est plus aigu, plus dramatique, mais il se pose 
plus rarement. En présence d'un criminel incorrigible, il 
est souvent indifTérent qu'il passe le reste de ses jours à 
l'asile ou à la prison. Mais l'injustice humaine devient 
désastreuse quand il s'agit des nombreux délinquants dont 
la mentalité pourrait être modifiée, de tous les dévoyés 
qui, sans entrer en conflit avec les lois pénales, troublent 
l'harmonie du corps social. Et partout, à la base de ces 
jugements faux, nous retrouvons la fâcheuse conception 
de la responsabilité absolue, partout nous nous mettons 
en présence de l'insurmontable difficulté de déterminer 
où commence et où finit la liberté, où finit la santé et 
commence la maladie mentale. 

Et il ne s'agit plus ici de problèmes philosophiques 
purs, de rêveries sur les causes premières où chacun peut 



LEÇON VI 77 

laisser errer la folle du logis. Ce sont des questions l»rii- 
lantes qui se posent et de leur solution immédiate dépend 
le sort d'un de nos semblables. 

Je ne me berce nullement de l'illusion qu'il soit possible 
d'arriver à un accord parfait sur ces questions. Sans 
doute les idées justes sont impérissables et, si leur marche 
est lente, elles ne peuvent jamais être arrêtées; mais ce 
progrès est trop lent pour qu'on attende la solution du pro- 
blème. 11 y aura toujours des spiritualistes qui croiront 
à la liberté d'indifférence, à la volonté souveraine, à la 
responsabilité absolue; ils garderont longtemps encore 
cette mentalité d'Ancien Testament. D'autres consentiront 
à laisser quelque liberté à leur pensée et subiront dans 
une certaine mesure la contagion des idées déterministes. 
Ils mettront de l'eau dans leur vin et, quand la passion ou 
la crainte de voir sombrer les idées de morale ne viendront 
pas troubler leur jugement, ils reconnaîtront l'influence 
de l'hérédité, du milieu, et montreront cette indulgence 
inégale, contingente, souvent plus injuste que la rigueur 
d'un orthodoxe. Enfin, il y a eu et il y aura toujours 
une foule croissante de penseurs qui ne peuvent résister 
au besoin de connaître, qui n'ont qu'un but, la recherche 
de la vérité, et tendent, pour la poursuivre, toutes les 
forces de leur être , leur sensibilité atTective et leur 
raison. 

Ces partis existeront toujours, ils ont existé de tout 
temps. Ils ne désarmeront jamais. 

Les légistes qui préparent nos codes pénaux doivent-ils 
attendre que la paix soit faite, que le monde soit converti 
au déterminisme ou ramené sous la houlette de l'Eglise? 

Non, ce n'est pas possible. Nous avons besoin de lois, 
d'institutions politiques et sociales, et elles s'établissent 
toujours sur la base des compromis, des concessions réci- 



78 LES PSYCHONEVROSES 

proques. Adversaires sur le terrain de la théorie nous 
pouvons nous serrer la main dans la pratique. 

Il me semble que pour arriver à ce but il faut avant 
tout écarter la pomme de discorde, le mot de responsa- 
bilité dans le sens absolu qu'on lui donne. 

La responsabilité sociale se confond avec la notion de 
culpabilité. La première tâche de la justice humaine, 
c'est de constater le délit, l'infraction aux lois existantes. 

Sans souci de la responsabilité morale, qui est affaire 
de la conscience individuelle, sans souci de la responsa- 
bilité transcendante, qui est question de métaphysique, la 
justice n'a qu'un droit qui est en même temps un devoir : 
elle doit tout faire pour s'opposer aux actes délictueux, 
pour en arrêter l'exécution s'il en est encore temps; elle 
doit empêcher leur renouvellement et travailler à réparer' 
le dommage causé. 

Cette répression, qui doit être prompte pour être effi- 
cace, autorise des mesures de rigueur, l'arrestation, l'em- 
prisonnement, la punition. Mais cette justice n'est plus 
la déesse aux yeux bandés qui pèse le délit, le crime, et 
met dans l'autre plateau le poids qui doit rétablir l'équi- 
libre. 

Le meilleur moyen d'empêcher le renouvellement de 
l'acte mauvais c'est l'amélioration du coupable et, de 
même que dans la famille le père exercé dans cette inten- 
tion son influence éducative, la société doit également 
s'efforcer de faire agir sur l'âme du délinquant les 
influences favorables qui peuvent redresser sa mentalité. 

La punition, même sévère, peut être employée dans ce 
but; elle peut contribuer à ramener le coupable dans la 
voie du bien, servir d'utile avertissement à ceux qui 
seraient tentés de l'imiter. Mais nous sentons tous que la 
répression brutale (|ui ne tient compte que du fait et ferme 



LEÇON VI 79 

volontairement les yeux sur les circonstances dans les- 
quelles il s'est produit, révolte notre conscience morale. 

Nous acceptons la punition avec d'autant moins de 
peine qu'elle est plus juste et que nous reconnaissons, 
chez celui qui nous l'applique, l'intention de nous ramener 
sur la voie du bien. Nous la subissons au contraire dans 
un mauvais esprit, avec la révolte dans l'âme, quand elle 
est dictée par l'esprit de vengeance. 

Sans doute les lois pénales doivent avoir une certaine 
précision, cataloguer les délits et déterminer les pénalités 
qu'ils comportent. Mais quand il s'agit de l'application il 
faut saisir les nuances, apprécier les motifs, analyser les 
états d'âme et faire varier la peine dans des limites fixées, 
je veux bien, mais toujours plus larges à mesure que 
nous connaissons mieux les causes physiques ou morales 
de la criminalité. 

Que l'on soit déterministe à tous crins ou qu'on réserve 
à la liberté humaine une part plus ou moins grande, il 
faut cependant reconnaître certaines vérités. 

11 est évident tout d'abord que beaucoup de criminels 
subissent le joug de l'hérédité et sont prédisposés au 
crime. Le mot de criminel-né de Lombroso exprime trop 
crûment cet esclavage. Il n'y a pas de criminels-nés, mais 
des individus dont la mentalité est anormale et qui, si 
des circonstances adjuvantes se présentent, évolueront 
vers la criminalité. Si nous pouvions les mettre constam- 
ment à l'abri des tentations qui déterminent leurs réac- 
tions, ils resteraient des dégénérés inoffensifs. Sans doute 
ce n'est pas toujours possible, mais la société a-t-elle 
vraiment rempli tous ses devoirs dans ce domaine? Sur- 
veille-t-elle avec assez d'amour la pépinière humaine? 
Travaille-t-elle avec zèle à guérir les rejetons malades, à 
préserver les autres de la contagion? Évidemment non. 



80 LES PSYCHONEVROSES 

Il n'y a pas longtemps que ce vent de vraie justice 
souffle et la société doit reconnaître de plus en plus que 
s'il y a des individus vicieux, c'est qu'elle laisse dans le 
dénuement matériel, intellectuel et moral des milliers 
d'individus. Elle est encore une marâtre négligente qui 
peut s'en prendre à elle-même si ses enfants s'égarent. 
Elle devrait reconnaître sa faute et si, pour ramener le 
coupable, pour prévenir de nouvelles infractions, elle est 
obligée de sévir, elle doit le faire avec amour, dans un 
but uniquement éducatif. 

On a conscience de ces vérités dans tous les milieux. 
De là sont nés les établissements pour l'amélioration des 
jeunes délinquants, pour l'éducation des enfants diffi- 
ciles, les associations pour le patronage des criminels 
libérés. C'est la conception de la peine comme moyen 
éducatif qui a fait surgir l'idée féconde de la libération 
conditionnelle. La peine est prononcée adéquate au délit 
perpétré, mais en raison des circonstances dans lesquelles 
il a été commis, de l'état d'àme actuel du délinquant, la 
société fait la remise de la peine, à condition qu'une 
infraction nouvelle n'entraîne pas la révocation du 
sursis. 

On va déjà plus loin encore et c'est la loi du pardon 
qu'on cherche à introduire dans nos codes. De même 
qu'un père peut réprimander son fils, lui montrer la 
peine qu'il a encourue et renoncer définitivement à la 
lui appliquer, dans le sentiment que cette admonestation 
suffira, la société a le droit de pardonner. Il est évident 
que cette loi est d'une application difficile. L'équité 
semble interdire à un père d'accorder le pardon bien- 
faisant à un fils quand le jour même il a puni un de ses 
frères pour le même délit. Mais les difficultés d'application 
ne doivent pas faire rejeter d'emblée un principe juste. 



LEÇON VI 81 

Toujours plus clairement la société doit reconnaître 
que l'unique but de la justice est d'empêcher le mal, 
qu'il faut pratiquer une orthopédie morale consciencieuse 
et habile. 

Les tribunaux n'ont pas à résoudre la question du 
libre arbitre, celle de la responsabilité vraie. Pourtant de 
nos jours encore, c'est cette question qu'on nous pose, 
à nous médecins, dans les procès criminels. Et le 
médecin y répond en admettant l'irresponsabilité, une 
responsabilité relative, une demi-responsabilité! Nous 
assistons dans les procès célèbres à ces discussions 
byzantines. 

Si j'étais appelé comme expert devant le tribunal je 
refuserais de répondre à cette question mal posée ou 
plutôt je répondrais : Vous me demandez si l'individu 
est responsable; vous me faites-là une question de philo- 
sophie transcendante que je ne puis résoudre dans une 
expertise médico-lég^ale ; la discussion ne convaincrait 
personne. Si vous parlez de responsabilité sociale, je n'ai 
pas à la discuter; vous l'avez fixée en constatant l'infrac- 
tion aux lois, l'existence même du délit. Quant à la res- 
ponsabilité morale, elle ne regarde que le délinquant. 
Nous n'avons pas à intervenir dans ce domaine intime 
de la conscience. 

Vous avez besoin de mes lumières pour analyser la 
mentalité qui a déterminé le crime, pour surprendre les 
mobiles qui ont fait agir le coupable. C'est bien, j'es- 
saierai de vous dire si le malade présente les symptômes 
d'une maladie qui a pu influer sur ses déterminations. Je 
pourrai peut-être vous dire s'il est épileptique et si l'acte 
a été commis dans un de ces états mentaux équivalents 
d'une crise convulsive; je pourrai vous dire qu'il est 
alcoolique, en proie au délire, ou paralytique général; je 

Dubois. — Psychonovroses O 



82 LES PSYCHONEVROSES 

pourrai vous énumérer les stigmates mentaux ou corpo- 
rels de la dég-énérescence. Tous les renseignements que 
pourra vous fournir mon expérience médicale doivent 
servir, non pas à élucider la question oiseuse de la resT 
ponsabilité, mais à fixer l'opportunité des moyens de 
répression. 

L'accusé est un épileptique avéré, il a agi inconsciem- 
ment, dans l'obnubilation complète de sa personnalité : 
internez-le dans un asile convenable où on le soignera 
en même temps qu'on l'empêchera de nuire. C'est un 
alcoolique : remettez-le à un psychiatre spécial, placez-le 
dans un asile de buveurs ou d'aliénés. Vous avez à faire 
à un criminel dangereux et incorrigible, à une bête 
fauve : gardez-le à la maison de force. Si c'est un cri- 
minel d'occasion, recherchez avec soin les mobiles qui 
l'ont fait agir, tenez compte des influences qu'il a subies, 
non pas, je le répète, pour fixer sa responsabilité, mot 
vide de sens, mais pour mettre la main sur les moyens 
les plus propres à changer la mentalité du sujet, à sup- 
primer la source même du crime. Dans un cas vous 
verrez que le coupable acceptera, sans aggravation de 
sa déchéance morale, la peine qui, dans la loi et dans 
son esprit, correspond à sa culpabilité. Libéré, il se sou- 
viendra de la peine subie et, peut-être, bénira plus tard 
la main qui l'a châtié. Pour tel autre vous redouterez 
l'effet démoralisant de la prison, de la promiscuité avec 
des criminels d'une mentalité plus vicieuse encore et 
vous atténuerez la peine. Enfin, dans certains cas tou- 
jours plus nombreux, vous accorderez au délinquant le 
bénéfice de la libération conditionnelle ou du pardon. 

Sont-ce là des vues bien subversives? Je ne le crois 
pas et il me semble que les chrétiens devraient avant 
tout se souvenir des paroles de leur guide, en présence 



LEÇON V! 83 

de la femme adultère : Que celui (jui se sent sans défauts 
lui jette la première pierre ! 

Il est de mode aujourd'hui de décorer les édifices 
publics de fresques allégoriques. Ne pourrait-on pas 
fixer cette touchante scène dans nos somptueux palais de 
justice? Mais peut-être cette vue suggérerait-elle à bien 
des assistants des réflexions troublantes. N'appuyons pas! 

Les juristes se montrent en général rebelles à ces 
vues. Ils ont une instinctive horreur pour l'anthropo- 
logie criminelle, et, comme nous tous, ils sont les 
esclaves de l'éternelle routine, de la paresse d'esprit. 
Aussi l'aspect de nos tribunaux n'a-t-il guère changé. 

Le procureur g-énéral, exagérant son rôle d'accusateur 
public, s'efTorce de noircir l'accusé, de faire ressortir 
l'horreur du crime, la préméditation raffinée; il insiste 
sur la nécessité de faire un exemple, il supplie le jury 
de ne pas se laisser fléchir par des considérations de 
pitié. 

A son tour le défenseur se démène comme un forcené 
et cherche à blanchir son client. Il nie les faits, parce 
que la preuve absolue n'a pas été apportée par l'adver- 
saire; il profite habilement des défauts de procédure, 
imagine des expédients, soulève des incidents d'audience 
et enfin d'une voix émue fait appel à la clémence et 
provoque les larmes de l'auditoire. Soumis à ces sug-- 
gestions contraires, les juges ou le jury oscillent. Si 
l'orateur n'est pas éloquent, ils gardent leur opinion; 
leur siège était fait. Mais la parole est une puissance et 
souvent la victoire reste à celui qui a su réveiller la 
sensibilité, exaspérer l'indignation ou fondre les cœurs 
au souffle de la pitié. La suggestion oratoire n'appuie 
pas toujours la persuasion rationnelle, elle lui est souvent 
opposée. 



84 LES PSYCHONEVROSES 

Il n'est nullement question de supprimer les tribunaux 
ou de leur donner une organisation tout autre. Mais, 
pénétrés de la nécessité de combattre le crime par des 
moyens réellement efficaces, avant tout d'en prévenir le 
retour par l'amélioration du coupable, juges et avocats 
doivent chercher à établir sur des faits la culpabilité, 
étudier la mentalité du délinquant et choisir les meilleurs 
moyens d'arriver au but. 

On doit établir une certaine g-radation des peines, mais 
qui ne soit pas fixée uniquement d'après la gravité du délit. 
Il faut tenir compte des mobiles, de l'état d'âme du sujet 
au moment de la perpétration. Il doit y avoir dans l'appli- 
cation, non pas de la laxité abusant des circonstances 
atténuantes, mais un choix éclairé de la peine la plus 
utile tant au point de vue idéal du relèvement du coupable 
qu'à celui, tout pratique, qui consiste à couper court aux 
actes mauvais. 

Le tribunal devrait être un aréopag-e d'hommes de 
toutes les classes sociales, choisis par le peuple. Il serait 
bon et naturel de donner la préférence aux juristes, aux 
médecins, aux éducateurs religieux ou laïques, mais de 
ne pas oublier les hommes de bon sens qu'on trouve 
dans tous les milieux sociaux, des hommes d'expérience 
sig'nalés à l'attention de leurs concitoyens par l'intégrité, 
la recîtitude de leur vie publique et privée. 

Assurés que l'accusé ne sera plus la victime d'une 
répression brutale, qu'il ne bénéficiera pas non plus 
d'une injuste indulgence, l'avocat et l'accusateur public 
n'auront plus de raisons pour se déclarer d'emblée adver- 
saires et s'arracher le délinquant. Ils ne représenteront 
plus l'attaque et la défense, dans leur révoltante brutalité, 
mais ils concourront ensemble à élucider le difficile pro- 
blème. Mieux au courant du détail de la cause ils expose- 



LEHON VI 85 

ront la situation aux juges et agiront sur leurs délibéra- 
tions moins par leurs déclamations que par la persuasion 
qui n'exclut pas l'éloquence. 

II n'y a pas place dans ces discussions pour le mot de 
responsabilité dans le sens absolu qu'on lui a donné. 

J'ai vu bien des hommes de loi reconnaître que le 
tribunal devrait constituer, pour ainsi dire, un conseil de 
famille jugeant un frère avec une douce fermeté, mais ils 
reculent devant les difficultés de l'application. Je ne me 
les dissimule nullement, mais elles ne sont pas plus 
grandes que dans l'application des lois actuelles ; l'absence 
des nuances dans nos codes détermine une justice distri- 
butive sommaire dont nous sentons souvent l'amère injus- 
tice : Summum Jus, summa injuria. 

L'opposition qui résulte du sentiment des difficultés de 
la tâche n'est pas grave, le temps en aura raison. Ce qui 
est plus inquiétant c'est l'état d'âme de certains juristes. 
J'ai lu quelque part qu'un professeur de droit pénal avait 
dit, dans une discussion sur les limites de la responsabi- 
lité criminelle : Le criminel, c'est celui dont l'acte soulève 
nos sentiments d'indignation; le fou, c'est celui qui nous 
inspire la pitié! Yoilà vraiment un critérium précis : 
comptez les larmes de l'auditoire et vous aurez déterminé 
exactement la responsabilité de l'accusé! 

On me pardonnera ces pages qui peuvent paraître à beau- 
coup une inutile digression. J'estime au contraire qu'elles 
touchent directement à mon sujet non seulement parce 
que le médecin est appelé comme expert en ces matières, 
mais parce que, comme j'ai cherché à le montrer, les 
mêmes principes doivent diriger notre conduite quand 
nous portons un jugement sur nos semblables, qu'il s'a- 
gisse de l'éducation ou de la répression pénale. Nous 
retrouverons la même donnée en thérapeutique. Partout 



86 LES PSYCHONÉVROSBS 

OÙ il y a déviation mentale il est nécessaire de recourir 
à l'orthopédie morale. Elle peut être variée dans ses pro- 
cédés, mais elle doit être une dans ses tendances. 

Espérons qu'un jour les vérités enseignées par l'an- 
thropologie et la psychologie triompheront des résis- 
tances que lui opposent la routine et les préjugés. 



SEPTIÈME LEÇON 

Conception moniste. — Passivité de l'organisme. — Absence de 
spontanéité vraie. — Mécanisme du réflexe. — La psychologie 
n'est qu'un chapitre de la biologie. — Intercalation des faits de 
conscience dans l'arc réflexe. — Les états d'âme ont toujours 
un substratum matériel. — Origine idéogène et somatogène des 
états d'âme. — Influence réciproque qu'exercent l'un sur l'autre 
le moral et le physique. — Possibilité d'agir sur les états d'âme 
par la voie physique et par l'influence morale; efficacité de cette 
dernière. 

Si nécessaires que fussent, à mes yeux, ces généralités, 
je ne veux cependant pas m'y attarder et j'ai hâte de 
revenir à mes moutons, c'est-à-dire à la médecine. Mais 
c'est une médecine de l'esprit que j'ai en vue et nous 
allons nous retrouver constamment en face des termes 
ô'es'prit et de corps, de moral et (\e 'physique, toutes expres- 
sions marquant une certaine dualité de l'être humain. Il 
s'agit de s'entendre et d'examiner ce que deviennent les 
conceptions de pathologie mentale quand on les considère 
à la lumière du monisme. 

Dans la conception moniste l'homme est un; il n'est 
qu'un organisme fonctionnant, réagissant sous l'influence 
d'excitants multiples, intérieurs et extérieurs. Le corps 
est entièrement composé de cellules; or aucun de ces 
organismes microscopiques n'est capable d'activité spon- 
tanée. La cellule n'agit pas, elle réagit; l'absence totale 
d'excitations serait sa mort physiologique. 



88 LES PSYCHONÉVROSES 

Envisageons par exemple la cellule musculaire ou les 
agrégats de ces cellules que nous appelons les muscles. 
Les muscles striés de la vie de relation obéissent aux 
excitations venues du cerveau, à ce qu'on est convenu 
d'appeler l'influx volontaire. Ils peuvent répondre à des 
excitations mécaniques, chimiques, électriques. Les 
muscles lisses des organes de la vie végétative sont sous- 
traits à l'influence de la volonté, mais leur contraction 
est également déclanchée par des irritations directes ou 
réflexes. 

Et le cerveau lui-même, ce roi de nos organes qui 
commande impérieusement à toute l'armée des muscles, 
est passif aussi. La cellule cérébrale n'a pas plus de spon- 
tanéité que la fibre musculaire, mais elle est plus sen- 
sible, plus délicate; elle est un ouvrier plus expert et 
capable de suffire à une tâche plus variée. Elle, aussi, ne 
fait que réagir sous l'influence des excitants, des impul- 
sions sourdes de la sensibilité organique, ou des excita- 
tions que recueillent nos cinq sens, ces fines antennes qui 
nous mettent en relation avec le monde extérieur. Les 
vibrations mourantes, résultat d'excitations antérieures, 
se poursuivent, sous la forme du rêve, dans le sommeil 
qui semble être la mort cérébrale. 

Il est impossible de surprendre, chez l'homme ou chez 
l'animal, la moindre trace de spontanéité. Au réveil d'un 
sommeil profond, sans rêves conscients, les innombra- 
bles excitants surgissent et déterminent le fonctionnement 
compliqué de notre organisme. Le jour agit sur notre 
rétine, le bruit sur nos oreilles. Immédiatement les asso- 
ciations d'idées s'éveillent. C'est l'heure du lever et l'idée 
du devoir, de la nécessité, les motifs rationnels triom- 
phent plus ou moins aisément de notre paresse, de notre 
répugnance à sortir de notre agréable repos. 



LEÇON Vil 89 

Le branle donné, rien n'arrête plus cette activité céré- 
brale et jusqu'à la nuit où nous retomberons dans le som- 
meil réparateur, nous subirons le joug de ces excitations 
diverses, innombrables, variables d'un individu à un autre 
suivant la mentalité du sujet. Tel qui aime ses aises reste 
au lit au delà de l'heure que lui imposeraient ses devoirs ; 
l'un cède à ce désir sans souci, l'autre ne peut réprimer 
les représentations morales qui surgissent et se fait des 
reproches. Parfois ils seront assez vifs pour le faire sauter 
du lit, d'autres fois ils ne suffiront pas à secouer sa 
veulerie. Dans l'activité du jour, l'un subordonnera toutes 
ses actions aux tendances égoïstes qu'il doit aux 
influences ancestrales, à son éducation ; l'autre obéira à 
ses sentiments moraux, ne songera qu'à remplir des 
devoirs et à vivre pour les autres. Tous sont les esclaves 
de leurs mobiles. L'idée du détermisme ne devient répu- 
gnante que lorsque nous admettons que cette réaction 
ne peut avoir lieu que sous l'influence des mobiles mau- 
vais de la sensibilité, dans le sens du mal. Aussitôt que 
vous reconnaissez qu'un sentiment du devoir, une aspira- 
tion idéale, peuvent déterminer la réaction, je ne vois 
plus ce qui vous empêche de renoncer à l'idée du libre 
arbitre. 

Nous ne voyons devant nous que des êtres animés, des 
hommes, réagissant sous l'influence de leurs passions, de 
leurs idées philosophiques ou religieuses, de leur raison 
ou de leur foi. Ce qui est triste, ce n'est pas que cette pas- 
sivité nécessaire, inéluctable, existe, c'est qu'en vertu de 
la mentalité de l'espèce, elle se manifeste trop souvent 
dans le sens du mal. Renforcez l'action des motifs nobles, 
et cette heureuse passivité amènera le perfectionnement 
moral; elle nous rapprochera de l'idéal vers lequel nous 
tendons toujours sans jamais l'atteindre. Le mécanisme 



90 LES PSYGHONEVROSES 

physiologique par lequel se fait cette réaction est physique 
dans son essence et c'est pourquoi nos représentations 
mentales, et les déterminations qui en résultent, sont si 
souvent troublées par l'état maladif du corps. 

Cette réaction se fait suivant le type du réflexe. 

C'est déjà un réflexe que la réaction motrice d'une cel-^ 
Iule sous l'influence d'un irritant. Avant le phén&mène 
moteur centrifuge, il y a lieu d'admettre une exeitatiori 
sensible centripète. Nous appelons réflexe simple, médul- 
laire, le retrait brusque d'une extrémité qu'on chatouille 
ou qu'on pique. Il est si inconscient, si passif, qu'il se 
manifeste dans le sommeil, naturel ou provoqué, chez la 
grenouille privée de son cerveau, chez l'homme dont la 
moelle épinière est coupée. 

Réflexe aussi, le geste par lequel nous répondons machi- 
nalement au salut d'une personne, réflexe presque 
inconscient quand nous saluons distraitement, réflexe 
plus compliqué quand, rapidement, nous voyons, par les 
yeux de l'esprit, les raisons qui motivent cet acte de poli- 
tesse. 

En tout et partout, qu'il s'agisse du fonctionnement de 
nos organes les plus humbles ou des opérations les plus 
élevées de notre esprit, c'est toujours le même méca- 
nisme : excitation périphérique frappant l'extrémité de 
nos nerfs sensibles ou sensoriels, transmission succes- 
sive à des centres hiérarchisés, réflexion plus ou moins 
irradiée sur des groupes cellulaires sensibles, moteurs ou 
pensants. 

Un compliment chatouille notre amour-propre et influe 
sur nos déterminations. Une parole blessante excite notre 
colère, nous fait bondir. Le geste involontaire s'associe 
à nos réactions mentales. Le phénomène est si matériel 
qu'il est souvent accessible à l'analyse physique, le 



LEÇON VII 91 

temps de réaction augmentant avec la longueur do l'arc 
réflexe. 

C'est à la physiologie qu'incombe le soin de poursuivre 
l'étude de ces réactions de l'organisme, qu'il s'agisse des 
fonctions de nutrition et de reproduction communes à 
tous les êtres vivants, des modestes faits psychiques 
qu'on observe chez les animaux, ou du merveilleux 
mécanisme de l'esprit humain clans ses manifestations les 
plus hautes. 

À proprement parler, la psychologie n'est donc qu'un 
chapitre de la physiolog'ie, de la biologie, et l'on fait un 
pléonasme quand on parle aujourd'hui de psychologie 
physiologique. 

L'étude de la psychologie est physiolog'ique dans son 
essence. Aussi, sans être l'apanage des seuls physiolo- 
g'istes, exig'e-t-elle de ceux qui veulent s'y livrer un 
ensemble de connaissances anatomiques et physiolo- 
giques, en un mot une culture biologique. 

Le littérateur qui sait observer et décrire, l'artiste, le 
philosophe, le prêtre, peuvent faire de judicieuses obser- 
vations sur leur état d'âme personnel, dépeindre la vie 
psychique des individus ou des foules et contribuer pour 
leur part a la connaissance des faits psychiques ; s'ils ont 
du génie, ils dépasseront en perspicacité la plupart des 
savants; mais souvent il manque à ces œuvres la mise au 
point physiologique. 

Nombre de psychologues modernes ont senti la néces- 
sité de s'appuyer sur les données scientifiques et l'on voit 
des écrivains interviewer des médecins, des aliénistes, 
pour donner à leurs descriptions la valeur documentaire 
tl'une observation médicale. 

Il est possible que ces essais ne soient pas toujours 
heureux, qu'ils aboutissent à des conceptions par trop 



92 LES PSYCHONEVROSES 

simplistes. D'un autre côté, des médecins, forts de leur 
bagage scientifique, oublient que la culture d'une science, 
si étendue qu'elle puisse être, ne suffît pas à créer toutes 
les aptitudes. Aussi ne puis-je suivre les aliénistes qui, 
comme Toulouse, songent à. accaparer la critique d'art, 
sous prétexte que seul le médecin entend quelque chose à 
la psychologie! Nous devons beaucoup aux écrivains, aux 
penseurs religieux ou rationalistes qui ont analysé l'âme 
humaine et si j'ose réclamer des écrivains psychologues 
futurs une connaissance plus précise de la biologie, c'est 
avec le sentiment très vif que nous n'avons nul droit de 
leur arracher la plume des mains. 

Les physiologistes ont commis des fautes en se canton- 
nant dans les recherches de vivisection, de physique phy- 
siologique. Ils se sont trop acharnés sur la malheureuse 
grenouille, ce souffre-douleur de nos laboratoires. Ils ont 
laissé à d'autres le soin de scruter la vie psychique et ce 
sont eux qui ont, en grande partie, créé l'antinomie qui 
semble exister aujourd'hui entre la psychologie et la 
physiologie. Il faut aujourd'hui sortir de cette position 
fausse. 

Les physiologistes ont étudié sur l'animal, le plus sou- 
vent endormi ou privé de son cerveau, la réaction des 
différents tissus sous l'influence d'excitants artificiels. 
Tantôt, excitant un filet nerveux mis à nu, ils ont noté les 
réactions éloignées qui succèdent à cette irritation; tantôt, 
sectionnant des troncs nerveux, ils ont interrompu la con- 
tinuité du neurone et surpris les désordres qui en résultent. 
Ils sont arrivés ainsi à déterminer les voies qui trans- 
mettent l'onde nerveuse. 

Comme l'explorateur en pays nouveau, ils ont relevé 
les accidents de terrain, noté les voies de communica- 
tion naturelles, dressé en quelque sorte la carte de la 



LEÇON VII 93 

région. Elle est loin d'être complète et tous les jours elle 
subit des remaniements qui découragent souvent les 
chercheurs. Mais enfin nous sommes ici sur terre ferme 
et ce que nous ignorons aujourd'hui, l'explorateur de 
demain nous l'apprendra. 

Mais à côté de ce pays conquis oîi la marche est sinon 
facile, du moins assurée, il y a des étendues plus vastes 
encore oià, dans le sol mouvant, semble s'effacer la trace 
de nos devanciers. C'est ce désert de sable qu'on a aban- 
donné aux psychologues, aux philosophes; ils y ont fait 
des voyages hardis mais souvent imaginaires, comme 
ces conteurs qui écrivent des romans d'aventures, sans 
jamais avoir mis le pied dans le pays où ils transportent 
leur héros. 

Si ce terrain vague et peu sûr de la psychologie était 
nettement délimité, il serait facile au physiologiste de 
continuer ses modestes expériences en restant agnostique 
pour les choses de l'esprit. Il laisserait malicieusement le 
métaphysicien s'égarer, s'enfoncer dans les sables et, 
invité à prendre part à l'exploration, il se récuserait en 
disant : ce n'est pas là mon métier. 

Mais la frontière entre la physiologie au sens restreint 
du mot et la psychologie n'est pas figurée par une ligne 
qu'on peut se refuser à franchir. Il n'y a pas délimita- 
tion précise, mais enchevêtrement réciproque. A tout 
instant, en faisant de la physiologie, on perd la voie et on 
ne la retrouve qu'en portant ses pas sur le terrain de la 
psychologie. 

Aussitôt que l'expérience ou l'observation physiolo- 
gique a pour objet l'animal supérieur et l'homme, il y a 
intercalation des faits de conscience dans l'arc réflexe. 
C'est encore pire quand le médecin se trouve en présence 
de l'organisme malade, des phénomènes si complexes, si 



94 LES PSYCHONÉVROSES 

étranges de la psychopathologie. La physiologie de nos 
lahoratoires devient alors totalement insuffisante; elle 
apparaît puérile dans son apparente clarté. 

Bon gré mal gré le médecin doit être psychologue et, 
dans la pratique, il verra que sa connaissance du cœur 
humain lui est plus utile que sa compétence en matière 
de physiologie normale ou pathologique. Yoilà pourquoi, 
tout en considérant les états d'âme comme cérébraux, en 
insistant sur le principe de la concomitance, je conserve 
les termes de moral et de physique, de psychique et de 
somatique, de psychologie et de physiologie. 

Dans ces classifications scientifiques de nouvelles dis- 
tinctions ont été créées. Des spiritualistes se sont vus con- 
traints de reconnaître que certains chapitres de psycho- 
logie sont accessibles à l'expérimentation, au calcul, mais 
ils assignent d'étroites limites à cette psychologie physio- 
logique. Ils admettent qu'il y a, au delà, une psychologie 
plus élevée, une étude de la vie de l'âme où ir faut pro- 
céder par introspection, et ils semblent tentés d'arracher 
cette branche au biologiste pour la remettre au théologien. 

Il me semble qu'il y a là une erreur. La biologie est 
l'étude delà vie dans toutes ses manifestations, et, comme 
telle, elle a le droit d'aborder les problèmes psycholo- 
giques, non seulement par la voie d'une précision souvent 
trompeuse de l'expérimentation, mais par celle de l'induc- 
tion et de l'introspection. 

La loi de la concomitance exige qu'il y ait toujours 
modification structurale de la cellule nerveuse quand il y 
a un phénomène mental; il y a réaction chimique, pro- 
duction de chaleur et d'électricité, dépense de forces et 
fatigue, tous phénomènes physiques, qui, si on considère 
la réaction en elle-même, semblent interdire toute diffé- 
renciation entre l'esprit et le corps. 



LEÇON Vil 95 

Mais la distinction renaît et s'établit clairemonl, (juand 
on analyse les excitations qui ont déterminé la réaction, 
quand on examine d'où elles viennent et oîi elles tendent. 

Être triste est un état d'àme; c'est donc une manifesta- 
tion psychique, mais nous lui reconnaissons un substra- 
tum physique puisque à tout fait de conscience doit corres- 
pondre un état cérébral. Dans son essence, le phénomène 
est psychophysique comme tout ce qui se passe dans notre 
mentalité. Mais l'expression en est psychique, elle se 
traduit par des paroles découragées, par des volitions 
anormales. 

D'un autre côté cette disposition d'esprit peut être pro- 
voquée par des représentations mentales, par des idées; 
elle est alors d'origine idéogène. Elle peut au contraire 
être due à l'action d'un poison agissant sur les centres ner- 
veux; nous lui reconnaissons alors une cause somatique. 

Quand on dit d'un individu qu'il délire, on caractérise 
du même coup son état mental et le trouble cérébral qu'il 
traduit. Nous apercevons à la fois les deux faces du phéno- 
mène. Mais, quelquefois, ce délire est le résultat d'une joie 
démesurée, il est né par la voie psychologique; d'autres 
fois il est dû à l'intoxication alcoolique, à l'absorption du 
haschich, il est somatique au point de vue de son origine. 

Aux yeux de la plupart des gens, la douleur est phy- 
sique. La pensée remonte immédiatement à la cause qui 
est en efîet le plus souvent matérielle, et les malades 
tiennent beaucoup à faire reconnaître non seulement la 
réalité indiscutée de leur sensation, mais la matérialité 
absolue du phénomène. Cette vue populaire est trop som- 
maire. Souffrir suppose deux choses : d'une part un état 
matériel de certains groupes de cellules nerveuses, phé- 
nomène physique; d'autre part une sensation perçue, 
processus psychique dans son essence. 



96 LES PSYGHONEVROSES 

L'existence de la douleur ne nous renseigne en aucune 
façon sur sa cause. Rechercher cette cause est un pro- 
blème ultérieur dont la solution n'appartient pas toujours 
au malade. Cette même douleur, réelle comme fait de 
conscience, réelle aussi comme état cérébral concomi- 
tant, peut reconnaître pour cause une lésion des tissus, 
une irritation atteignant le neurone dans sa continuité; 
elle peut être due uniquement à des représentations men- 
tales, à des idées fixes, à des autosuggestions nées par 
la voie psychologique. La douleur, en elle-même, n'en est 
pas moins réelle. 

Nous assistons à un phénomène d'ordre physiologique, 
dans le sens étroit du mot, quand l'irritation électrique du 
rameau cardiaque inférieur du sympathique produit l'ac- 
célération des battements du cœur. Nous retombons en 
pleine psychologie quand c'est une émotion qui détermine 
les palpitations. 

Les larmes peuvent couler par simple irritation méca- 
nique ou chimique de la conjonctive ; elles accompagnent 
nos tristesses et nos joies. 

La crise nerveuse de l'orgasme vénérien irradie furieu- 
sement sur tous les organes et l'orage peut être déchaîné 
aussi bien par des représentations artificiellement évo- 
quées que par le lent travail des organes génésiques. 

L'appétit naît normalement du besoin que ressent l'or- 
ganisme de renouveler sa provision d'énergie, mais il 
peut être excité par la vue d'un mets agréable, par un 
souvenir gustatif ; il peut être supprimé, au contraire, par 
une émotion morale, par le dégoût. Il importe peu que ce 
dégoût soit provoqué par une sensation olfactive ou par 
une représentation mentale pure, due à une suggestion 
verbale. Ce n'est pas sans raison qu'on craint à table la 
présence de carabins qui livrent à leurs voisins les secrets 



LEÇON VII 97 

de ramphithéâtre et de l'hôpital. Le vomissement peut 
être le terme ultime de cette réaction idéogène dans son 
origine. 

Il importe donc de reconnaître que les mêmes manifes- 
tations physiologiques, en pathologie les mêmes troubles, 
peuvent avoir des causes physiques ou morales ; il va de 
soi qu'elles peuvent s'associer. 

Ces données doivent être présentes à l'esprit quand on 
étudie l'influence réciproque qu'exercent constamment 
l'un sur l'autre le physique et le moral. 

Dans le langage usuel, ce mot de moral a un sens trop 
restreint. On entend par là presque uniquement la dispo- 
sition d'esprit, l'humeur gaie ou triste. On cherche à 
remonter le moral d'un malade, d'un affligé. On oublie 
qu'un état maladif corporel ne modifie pas seulement 
notre état d'àme dans le sens pessimiste ou optimiste, 
mais qu'il peut altérer toutes nos fonctions cérébrales, 
troubler notre vie intellectuelle et morale. 

Le désordre organique, par des voies connues ou mys- 
térieuses encore, atteint notre cerveau; il entame notre 
raison, déforme les images mentales, fausse, en tout ou 
partie, le mécanisme délicat de notre vie psychique. 

Intoxiqué par l'alcool ou d'autres poisons, le plus saint 
homme commettra des extravagances. Sous l'influence 
de la ménopause ou d'altérations séniles du cerveau, 
l'épouse la plus pudibonde, la plus frigide, peut subir, 
effrayée, les obsessions libidineuses les plus étranges. Un 
vieillard d'une vertu éprouvée s'amourache sur le tard 
d'une vulgaire danseuse et abandonne sa famille. Un jeune 
homme perd tout sentiment d'affection pour ses parents, 
voit l'amour se changer en aversion alors même que, par 
la raison restée intacte, il reconnaît que rien n'est venu 
troubler les relations familiales. 

Dcnois. — Psychoncvroscs. 7 



98 LES PSYCHONÉVROSES 

Rien n'est triste comme cette dépendance, non seule- 
ment de l'être intellectuel mais de la personnalité morale, 
yis-à-yis des lésions que subit, momentanément ou défi- 
nitivement, la cellule cérébrale. 

Heureusement, cette modification structurale qui amène 
le trouble mental ne résulte pas toujours d'influences 
somatiques. Si, dans bien des cas, l'esclavage est com- 
plet, inéluctable, il en est d'autres où on retrouve l'in- 
tervention bienfaisante de l'esprit, des idées, des convic- 
tions. 
, Le spiritualisme dualiste appelle cela la suprématie de 
! l'âme qui échappe à l'étreinte du corps comme elle l'aban- 
donnera, dans un vol triomphant, quand notre dépouille 
mortelle sera rendue à la terre. La conception est poé- 
tique, mais correspond-elle à la réalité? 

Pourquoi ce vieillard qui a eu une attaque d'apoplexie 
devient-il non seulement un peu grognon, mais égoïste, 
méchant? Pourquoi lui, qui a été jusqu'alors bon époux 
et bon père, fait-il maintenant subir à toute sa famille un 
douloureux martyre? Pourquoi résiste-t-il aux remon- 
trances douces de l'ami le plus intime? 

Parce que sa mentalité a changé, parce que son cer- 
veau est troublé dans sa partie pensante, dans celle où 
naissent ces perceptions vagues de plaisir et de peine 
que nous appelons nos sentiments. Ne morigénez pas 
ce pauvre vieux devenu vicieux par désorganisation 
cérébrale; il n'en peut mais, et vous devrez subir, jusqu'à 
sa mort, les fatales conséquences de cet état maladif 
incurable. Ne soyez pas sévère non plus pour cet autre, 
pour ce jeune homme devenu vicieux par le fait de son 
éducation, des tendances héréditaires. Sans doute, son 
cerveau ne présentera pas à l'autopsie les mêmes épais- 
sissements des méninges, mais si vous pouviez surprendre 



LEÇON Vil 99 

le désordre intime, inlra-cellulaire, vous verriez que là 
aussi il y a lésion, légère, je l'accorde, mais réelle. 

Mais tandis que chez notre vieillard vous perdriez votre 
peine à lui décrire la beauté des sentiments altruistes, 
vous pourrez réussir à ramener le jeune homme dans la 
voie du bien. L'idée morale fait l'œuvre d'antidote aussi 
bien quand la mentalité est faussée par la voie somatique 
que quand le désordre est né par la voie idéogène. Le 
pronostic dépend plus de la profondeur de la lésion que 
de l'origine physique ou psychique du mal. 

Dans l'intoxication alcoolique aiguë l'état d'àme est 
profondément altéré, mais, si l'ivresse n'est pas complète, 
l'individu peut reprendre son sang-froid ; sous l'influence 
d'une émotion, de la honte, il est subitement dégrisé. 

Un malade rendu maussade, impatient, par ses souf- 
frances, voire même par une maladie mentale avérée, 
peut subitement se contenir quand il s'aperçoit qu'il a été 
trop loin et a blessé vivement des êtres qui lui étaient 
chers. 

C'est l'âme qui reprend sa liberté, dira-t-on. Que ne^ 
l'a-t-elle gardée d'emblée puisqu'elle est toute-puissante? 

Non, si nous réussissons parfois à échapper à ces 
influences matérielles, à sortir do la disposition mauvaise, 
c'est qu'il y a quelque changement dans notre cerveau. 
Cette guérison peut être due au phénomène tout maté- 
riel de la désintoxication comme chez l'ivrogne qui a 
cuvé son vin et dont la personna ité morale reparaît; 
elle peut être facilitée par le repos, par l'action d'agents 
thérapeutiques, mais elle peut aussi résulter d'une idée, 
d'une représentation mentale amenée par la voie des 
associations d'idées. 

L'idée morale, née d'un souvenir ou éveillée par une 
bonne parole, détermine dans le cerveau pensant un tra- 



JOO LES PSYCHONEVROSES 

vail intense, une activilé matérielle, une succession de 
processus pliysico-chimiques. Les groupes cellulaires 
intoxiqués, altérés par l'état maladif, sont entraînés dans 
le mouvement réparateur; leur chimisme se modifie et le 
corps cellulaire revient rapidement ou lentement à l'état 
normal. 

Par sa parole bienveillante, par ses conseils d'homme 
de bon sens, le médecin peut souvent agir sur un malade 
dont la mentalité est troublée, aussi bien que sur une 
personne soi-disant saine qui ne sait pas résister à ses 
impulsions. Dans les deux cas il change la mentalité du 
sujet et, en vertu du principe de concomitance, ce chan- 
gement suppose des modifications du chimisme cérébral. 

En présence du même état d'àme, tristesse, maussaderie, 
irritabilité, violence, le médecin peut varier ses moyens 
suivant les indications du moment; il peut recourir aux 
moyens physiques les plus divers ou se borner à l'in- 
fluence psychothérapique; souvent il les associe. 

Nous voici en présence d'un malade en pleine intoxi- 
cation urémique. Il est dans une continuelle agitation, 
sort de son lit malgré les objurgations de sa famille; il 
refuse les aliments, les médicaments, et si les parents 
insistent, il va se livrer à des voies de fait. Le médecin 
arrive, enveloppe le malade de sa bienveillance calme; il 
le remet au lit sans peine, lui fait boire une tasse de lait. 

La famille est heureuse de ce changement subit, 
magique, mais elle en souffre aussi. Comment, le malade 
peut se contenir quand le médecin est là, il est doux 
comme un agneau; et seul avec ceux qui l'aiment, il 
semble mettre un malin plaisir à leur faire de la peine! 
Voilà la réflexion naturelle qui s'impose, et j'ai vu souvent 
l'entourage du malade profondément blessé par cette 
contradiction. 



LEÇON VII 101 

Eh bien, non; il n'y a aucun reproche à faire au pauvre 
malade. Son cerveau est sous l'influence de toxines résul- 
tant d'une épuration insuffisante du sang; il fonctionne 
mal et la mentalité est troublée. Il ne voit pas clair men- 
talement; il est vicieux par intoxication, non seulement 
désobéissant, volontaire, mais taquin. C'est en elTet avec 
intention, souvent avec une cruelle joie, un sourire sar- 
donique aux lèvres, qu'il saute de son lit aussitôt que le 
médecin a tourné le dos. 

Pourquoi le médecin, immédiatement rappelé, réussit-il 
de nouveau; pourquoi son influence inhibitrice devient- 
elle plus durable au point de supprimer tous les acci- 
dents? Parce qu'il est étranger, qu'il jouit aux yeux du 
malade d'une autorité morale, qu'il sait agir par persua- 
sion douce. 

Les parents, au contraire, n'ont plus cette influence 
suggestive. Le malade connaît leurs qualités, mais aussi 
leurs défauts; il interprète mal leurs conseils; d'un autre 
côté l'entourage manque du calme nécessaire; madame 
est énervée, trop émotive, et c'est brusquement, avec une 
sourde impatience qu'elle repousse le malade dans son lit. 
Aussi le malade se refuse-t-il à obéir. Il retrouve l'em- 
pire sur lui-même, quand c'est la main douce du médecin 
qui le mène. 

Le même efTet, moins rapide mais souvent plus durable, 
pourra être obtenu par des moyens matériels, par le 
régime lacté, par l'absorption de boissons aqueuses déter- 
geant l'organisme, par l'action diurétique de la digitale, 
de la diurétine. 

Au lit du malade le médecin doit souvent en quelques 
minutes choisir entre ces différents moyens : procédés 
physiques ou interventions médicamenteuses qui ne peu- 
vent atteindre la mentalité que par l'intermédiaire du 



102 LES PSYCHONEVROSES 

corps; psychothérapie pure qui, pour agir par la voie 
psychique, n'en est pas moins efficace. 

Et, ne l'oublions jamais, dans les deux cas il y a chan- 
gement mental et changement cérébral. 

C'est par l'influence du physique sur le moral que 
votre malade intoxiqué est rebelle, impatient, méchant. 
Vous pouvez le ramener à la raison en agissant unique- 
ment sur le corps, mais vous pouvez utiliser l'action du 
moral sur le physique et aboutir au même résultat, au 
changement favorable de la mentalité pathologique. 

La tristesse est souvent le résultat d'un état de fatigue. 
Alors le repos sera le remède physique; il peut suffire, 
mais il est utile d'y joindre l'influence morale; elle peut 
être souveraine môme s'il est impossible de recourir au 
repos. Le même état d'âme peut résulter de souffrances 
morales. Alors vous êtes désarmés au point de vue phy- 
sique mais vous avez, pour remplir votre rôle de médecin, 
les armes puissantes que vous donne votre sympathie 
pour le malade, votre constant altruisme, et, je ne crains 
pas de le dire, elles sont les plus efficaces. 



HUITIÈME LEÇON 

Esclavage de l'esprit vis-à-vis de certaines maladies : i^aralysie 
générale, méningites, épilepsies, intoxications. — Possibilité d'y 
échapper par l'éducation du moi moral. — Pinel ; action cura- 
tive du travail de réflexion logique. — Difficulté de la psycho- 
thérapie dans les vésanies; son efficacité dans les psychoné- 
vroses. — Nécessité d'idées claires sur la genèse de ces maladies. 
— Importance de la psychothérapie dans tous les domaines do 
la médecine. 

Elle est banale cette idée que le moral agit sur le phy- 
sique et les médecins semblent bien placés pour constater 
cette précieuse influence. Mais leur constante préoccupa- 
tion de la bête humaine les aveugle souvent et leur fait 
mettre au premier plan l'influence inverse. J'ai vu des 
médecins ne pas croire à la puissance de l'éducation et 
s'arrêter à une sorte de déterminisme borné qui rendrait 
l'individu esclave uniquement des altérations natives de 
sa mentalité et des variations qu'elle peut subir sous l'in- 
fluence de la maladie. 

Le vrai déterminisme admet cette déformation origi- 
nelle, mais il reconnaît l'action tout aussi puissante de 
l'idée, de la culture intellectuelle et morale. 

C'est souvent grâce à l'influence du moral sur le phy- 
sique que nous pouvons échapper à l'étreinte du mal, com- 
battre les effets de l'hérédité, lutter contre la maladie. 

Il y a des maladies où ce qu'on appelle l'àme est dans 
l'esclavage le plus complet vis-à-vis du corps, c'est-à-dire 



104 LES PSYCHONEVROSES 

que les altérations cérébrales sont si profondes qu'elles ne 
peuvent être corrigées par l'influence psychique, par l'ac- 
tion curative de l'idée. 

L'exemple le plus frappant est celui de la paralysie 
générale. Cette terrible affection s'attaque de prime abord 
à la couche corticale du cerveau. La lésion s'étendant en 
nappe produit non seulement des paralysies motrices ou 
sensibles, des tremblements, des troubles de la parole ou 
de l'écriture, des symptômes pupillaires; elle fait naître 
encore des hallucinations auditives, visuelles, gustatives; 
elle crée des états de neurasthénie, de mélancolie, d'hypo- 
condrie, de manie aiguë. Souvent la vésanie prend la 
forme du délire des grandeurs; elle aboutit à la démence, 
à la déchéance psychique et corporelle. *Fort heureuse- 
ment, l'obnubilation intellectuelle empêche le malade de 
constater sa chute, mais quelquefois la lucidité persiste et 
le malheureux assiste dans une poignante désespérance à 
l'annihilation de son moi mental. 

La situation est la même dans d'autres affections inté- 
ressant l'étage supérieur du cerveau, dans les méningites, 
dans les épilepsies où il n'est pas rare de voir les accès 
convulsifs remplacés par ce qu'on a appelé des « équiva- 
lents mentaux » de forme mélancolique ou maniaque, 
avec impulsion criminelle, délire de persécution. 

L'entêtement, l'égoïsme féroce de certains épileptiques 
n'est pas, comme on le croit souvent, un défaut corri- 
gible par l'éducation, c'est un symptôme du trouble céré- 
bral. J'ai douté parfois de la fatalité de cet égoïsme patho- 
logique et j'ai épuisé les ressources de la psychothérapie 
pour réveiller chez ces malades les sentiments de l'al- 
truisme le plus instinctif, limité aux êtres les plus aimés. 
Peine perdue; on m'écoutait, on me comprenait intellec- 
tuellement, mais aussitôt le malade retombait sous le 



LEÇON VIII 103 

joug du « morbus sacer », esclave docile de son cerveau 
malade. 

Mais même dans ces maladies cérébrales dues à des 
lésions organiques microscopiques, on retrouve l'influence 
de l'esprit. Ce n'est pas, hélas, que la psychothérapie 
puisse en arrêter la marche, mais il est facile de voir 
que le mal évolue dans le sens de la mentalité innée ou 
acquise. Les défauts du caractère antérieur s'accusent; 
on retrouve chez le délirant l'égoïsme qui le desséchait à 
l'état de santé, la tendance à l'emportement; ceux qui 
étaient doux, pusillanimes, tendront vers les formes 
mélancoliques, hypocondriaques. Enfin les âmes fortes, 
les vaillants, habitués à réprimer leurs impulsions, suppor- 
teront le supplice et ne succomberont que sous les derniers 
coups. L'horrible esclavage qui fait dépendre notre men- 
talité de notre cerveau se montre aussi dans les vésanies 
proprement dites, dans la mélancolie, la manie, les 
démences diverses, constitutionnelles et acquises, dans 
ces maladies de l'esprit où il doit y avoir une altération 
structurale profonde quoiqu'elle échappe à nos moyens 
d'investigation. 

Les intoxications diverses, quand elles atteignent un 
certain degré, agissent de même fatalement sur notre cer- 
veau et nous succombons tous psychiquement, sous l'in- 
fluence du chloroforme, de l'éther, de l'alcool. 

Mais ici déjà on voit poindre l'influence psychique. 
L'effet de ces poisons variera suivant l'état d'âme du 
sujet. Il s'endormira plus facilement s'il est confiant, 
tranquille; il résistera, au contraire, s'il est inquiet. 

Dans les maladies de l'esprit nous pouvons aussi nous 
défendre dans une certaine mesure, travailler à notre 
guérison. 

Il y a dans la saine culture du moi intellectuel et moral 



106 LES PSYGHONÉVROSES 

un remède prophylactique et curatif contre la folie. 
Oh, je ne m'exagère nullement cette inQuence. Qui 
pourrait prétendre qu'il doit son intégrité mentale aux 
efforts moraux qu'il a faits; qui oserait accuser les mal- 
heureux psychopathes d'avoir négligé leur éducation 
morale? 

Mais cette vertu préservatrice se déduit de l'efficacité 
curative du remède. 

J'ai vu bien des psychopathes se ressaisir, briser les 
liens qui les enserraient, regagner pied à pied le terrain 
perdu, non pas sous la seule influence du temps, des 
mesures d'hygiène corporelle, non pas par la marche 
naturelle du mal, cyclique dans son essence, mais par la 
vue claire du but à atteindre et des chemins qui y 
mènent. 

L'analyse psychologique de soi-même, bien dirigée, 
faite avec un optimisme voulu, avec l'aide sympathique 
d'un médecin qui jouit, non de la plénitude de sa santé 
psychique, c'est impossible, mais d'une euphorie mentale 
moyenne, est utile aux malades de l'esprit. Elle est plus 
efficace que tous les moyens physiques par lesquels on 
s'efforce de leur rendre la santé. 

Bien des aliénistes semblent avoir oublié cette influence 
morale, cette puissance de l'idée. Et cependant ces vérités 
ne sont pas d'aujourd'hui. Elles ont été exprimées avec 
chaleur par Pinel, le médecin illustre et l'homme de bien 
qui, à Bicêtre et à la Salpêtrière, fit tomber les chaînes 
des aliénés. 

Avant Pinel le traitement physique était seul regardé 
comme efficace. C'est sa gloire d'avoir introduit la psy- 
chothérapie dans le traitement des maladies mentales. 

« Il faut, dit-il, isoler le malade de sa famille, de ses 
amis, écarter de lui tous ceux dont l'affection imprudente 



LEÇON VIII 107 

peut entretenir un état d'agitation perpétuelle ou même 
aggraver le danger; en d'autres termes il faut changer 
l'atmosphère morale dans laquelle l'aliéné doit vivre. 
Mais surtout le médecin doit s'intéresser à l'existence 
intérieure du malade, remonter à l'origine souvent psy- 
chologique de son état, attendre le moment favorable 
pour intervenir, rechercher avec soin ce qui, dans sa 
vie mentale, demeure intact, et s'en souvenir pour le 
dominer; démontrer au malade lui-même, tantôt par un 
raisonnement très simple, tantôt par des faits concrets, 
le caractère chimérique des idées qui l'obsèdent; dans 
quelques circonstances on pourra employer la ruse, 
recourir à un mensonge adroit pour capter sa confiance, 
entrer un peu dans son rêve afin de l'en guérir par 
degrés. Quelquefois il faut briser la résistance qu'il offre 
et recourir à la force physique, mais alors même il faut 
éviter une douleur inutile. Le médecin, les gardiens 
doivent se présenter à l'aliéné comme doués d'une supé- 
riorité non seulement matérielle, mais surtout morale. 
C'est ainsi qu'ils parviendront à provoquer en lui le tra- 
vail ultérieur de la réflexion. » 

Capo d'Istria^ auquel nous empruntons cet exposé, 
estime que ce traitement moral préconisé par Pinel 
n'offre pas une grande originalité. Il reproche à Pinel 
d'avoir cru que l'aliéné peut être rendu à la docilité par 
un travail de réflexion logique. « Il était difficile à Pinel, 
dit-il, d'éviter cette erreur d'analyse psychologique; il 
n'avait pas pour éclairer son jugement les découvertes 
des médecins psychologues modernes sur la sugges- 
tion. » — * Si l'aliéné, ajoute-t-il, s'incline devant la 
volonté ferme du médecin, c'est le plus souvent à cause 

1. Revue scientifique, n" 20, 20 mai 1899. 



108 LES PSYGHONEVROSES 

de sa propre faiblesse mentale, et le prestige de ceux qui 
lui donnent des soins est en raison directe de sa misère 
psychologique. » 

Eh bien, n'en déplaise aux hypnotiseurs et suggestion- 
neurs modernes, c'est Pinel qui a raison : sans doute 
l'influence que nous avons sur nos semblables n'est pas 
toujours rationnelle; nous les subjuguons souvent par le 
prestige qu'ils nous reconnaissent et ils céderont d'autant 
plus aisément à nos injonctions qu'ils seront plus débiles 
d'esprit. Nous avons le droit et le devoir de profiter par- 
fois de cette situation si c'est pour les guérir ou les sou- 
lager; mais notre influence est bien plus puissante et 
plus durable si le malade a conservé partiellement son 
bon sens et peut travailler à sa propre guérison par la 
voie de la réflexion logique. Faire obéir un malade, 
abuser dans ce but de sa misère psychologique pour le 
dominer, ce n'est pas encore le guérir. Pour amener 
cette guérison il faut le temps, des rqesures hygiéniques 
et une psychothérapie dévouée, continue, qui utilise 
pour le relèvement du patient toutes les lueurs de raison 
qui lui restent. Cette situation est moins rare qu'on ne 
le pense. Bien des aliénés sont plus ou moins mono- 
manes et conservent une logique, un gros bon sens, 
dont il faut savoir profiter habilement. Le but à atteindre 
n'est pas de rendre le malade bêtement suggestible, c'est 
au contraire de le relever et de lui restituer la maîtrise 
de lui-même. 

C'est là une belle page que Pinel a écrite dans son 
Traité sur f aliénation mentale. C'est le fait d'un homme 
de génie que de changer du tout au tout l'orientation de 
la psychiatrie, de devancer d'un siècle ses contempo- 
rains. Capo d'Istria le reconnaît, du reste, quand il ter- 
mine par ces mots : « Pour la gloire de Pinel il suffit de 



LEÇON Vni 109 

rappeler qu'un principe nouveau était afliriné et (|ue, 
pour employer une désignation récente, la psychothérapie 
était introduite dans le traitement des maladies mentales ». 

Si le caractère rebelle de bien des vésanies rend sou- 
vent illusoire ce traitement de l'esprit, la psychothérapie 
est au contraire toute-puissante quand il s'agit de ces 
psychoses au petit pied qui s'appellent neurasthénie, 
hystérie, hypocondrie, déséquilibre. La raison n'est pas 
intacte, nous le verrons, dans ces états relativement 
bénins, mais, bien plus que le vésanique, le malade reste 
accessible à l'influence morale. La persuasion par la voie 
logique est ici une baguette magique. 

Tout ce que Pinel a dit des aliénés est vrai, mais c'est 
cent fois plus vrai quand il s'agit des psychonévroses. Le 
trouble mental paraît ici si léger qu'on se refuse, dans 
le public, à voir le lien qui rattache ce nervosisme aux 
vésanies. Les médecins eux-mêmes ne reconnaissent pas 
toujours cette étroite parenté. D'un autre côté j'ai montré 
combien peu ces psychopathies difîèrent de l'état normal, 
si bien qu'on se demande souvent si ce sont des mala- 
dies. 

En présence d'une mentalité anormale il n'est pas bon 
de recourir uniquement aux moyens physiques ou médica- 
menteux, à la douche qu'on a employée à tort et à travers 
dans la psychiatrie, aux narcotiques divers qui ont rem- 
placé l'antique ellébore, à la contrainte brutale, physique 
ou morale. C'est à l'influence éducative qu'il faut revenir. 

Le moyen est facile à employer, il produit des effets 
rapides et durables, souvent inespérés. Devenu maître 
de lui-même, le malade continue après la cure son édu- 
cation. Elle affermira sa tenue morale et le préservera 
des récidives que pourraient amener les événements de 
sa vie psychique ou physique. 



liO LES PSYCHONEVROSES 

C'est pour procéder avec méthode dans cette thérapeu- 
tique, la seule rationnelle, qu'il faut avoir des idées 
précises sur la nature du nervosisme, sur les causes qui 
le font naître ou l'entretiennent. Il faut analyser les 
symptômes, remonter à leur genèse, distinguer ceux qui 
dépendent plus ou moins du corps, reconnaître le carac- 
tère uniquement psychique des autres. Seules des vues 
claires sur ce sujet peuvent donner au médecin l'assu- 
rance, établir aux yeux des malades son prestige moral 
et lui donner la puissance de guérir. 

Que nous sommes loin de cet idéal! Il règne encore, 
parmi les médecins, une incroyable incohérence d'idées. 
C'est à tel point que souvent les malades ou leurs 
proches voient plus clair que leurs Esculapes et rient sous 
cape des traitements qu'on leur a fait subir. 

Je vois des jeunes dames présentant, au grand complet, 
les symptômes divers du nervosisme, troubles dyspepti- 
ques, faiblesse générale, douleurs diverses, insomnies, 
phobies. Un quart d'heure de conversation suffit pour 
reconnaître la mentalité anormale du sujet, son impres- 
sionnabilité exagérée, dont on retrouve les traces dans 
sa plus tendre enfance. Il est facile de surprendre son 
illogisme, la genèse mentale d'une foule d'autosugges- 
tions qui le dominent. 

Ce nervosisme natif, après s'être manifesté dans l'en- 
fance par des terreurs nocturnes, par une sensibilité 
maladive, s'aggrave à l'âge du développement, à cet âge 
où, par des influences mystérieuses encore, la mentalité 
des jeunes filles change souvent du tout au tout. Mariée, 
la femme ne trouve pas dans l'union conjugale le bonheur 
qu'elle avait rêvé; restée vieille fille, elle subit en silence 
les âpres regrets que provoque le sentiment d'une voca- 
tion manquée. 



LEÇON VIII Hl 

Ce ne sont pas toujours de vrais malheurs qui trou- 
blent l'âme de la malade et ébranlent par suite sa santé 
physique, ce sont des riens, de petites contrariétés, les 
piqûres d'épingde de la vie. Un peu de philosophie, facile 
à inculquer, suffirait à rétablir l'équilibre mental, à sup- 
primer les désordres fonctionnels. 

Mais on n'y songe pas. Un gynécologue célèbre, mais 
qui, paraît- il, a conservé les œillères du jeune spécia- 
liste, découvre une hypertrophie de la matrice, une 
petite ulcération du col, un peu de métrite. Voilà la 
cause de tout le mal! La malade a beau insister sur les 
causes morales de son nervosisme, l'opérateur ne se 
laisse pas détourner; il ampute, cautérise, pratique le 
curettage de la matrice et s'attend à voir disparaître les 
accidents nerveux. Il s'imagine avoir obéi à l'adage : 
Suhlala causa, tolUtur effectus. Il n'en est rien, à son 
grand étonnement. 

La malade tombe entre les mains d'un médecin expert 
dans le traitement des maladies de l'estomac. Celui-ci est 
un médecin sérieux qui ne se contente pas d'un examen 
superficiel. Pensez donc, il siphone l'estomac, analyse le 
suc gastrique, injecte de l'air dans l'organe et en note les 
limites au crayon bleu. D'une main experte il provoque 
le bruit de succussion et il déclare : Vous avez une dila- 
tation d'estomac; il y a hypoacidité; vous ne serez jamais 
bien aussi longtemps que la motilité et le chimisme de 
votre estomac seront troublés! Il prescrit une sangle qui 
doit soulever l'estomac ptosé, un régime sec, et note soi- 
gneusement les aliments qu'il faut éviter. Il en fait une 
énumération si prolixe qu'il aurait perdu moins de temps 
en notant ceux qu'il permet. 

La malade maigrit de plus en plus, s'affaiblit. Elle 
souffre, il est vrai, un peu moins de l'estomac, car elle 



112 LES PSYCHONEVROSES 

n'exige pas beaucoup de cet organe, mais elle est plus 
nerveuse que jamais. 

C'est à l'électricité maintenant qu'on aura i^ecours, 
La malade va s'asseoir sur le tabouret isolant de la 
machine statique. Le souffle, l'aigrette statique, les 
décharges disruptives vont agir sur les neurones comme 
sur le « cohéreur y du télégraphe sans fil. Et c'est avec un 
contentement profond que le neurologiste va promener 
son électrode sur la surface du corps, sans se laisser 
arrêter par le sourire, oh combien sceptique, de la malade. 
Franchement, le plus malade des deux n'est pas celui 
qu'on pense! 

Je n'ai nullement chargé ce tableau et Molière aurait 
aujourd'hui beau jeu. Je comprends jusqu'à un certain 
point cet égarement thérapeutique; j'ai montré qu'il est 
le fruit de notre éducation médicale et nous avons tous de 
la peine à sortir de Tornière. Mais il faut que cela change 
et que tout en continuant à utiliser pour le bien des 
malades les moyens physiques ou médicamenteux dont 
nous disposons, nous reconnaissions l'influence de l'es- 
prit. Il faut que nous analysions cette action et que nous 
apprenions à nous servir de cette arme trop longtemps 
négligée. 

Le spécialiste en neurologie et psychiatrie n'est pas le 
seul qui doive affiner ses facultés d'observation psycho- 
logique et entrer résolument dans la voie de la psycho- 
thérapie. Le chirurgien doit connaître ces états psycho- 
pathiques s'il veut éviter des interventions inopportunes. 
N'en voit-on pas réséquer l'appendice chez des malades 
atteintes d'algies hystériques, ouvrir le ventre d'un hypo- 
condre avéré pour lui prouver qu'il n'a pas de cancer, 
faire la gastro-entérostomie dans une dyspepsie nerveuse 
et pratiquer l'ovariotomie chez des hystériques! On fait 



LEÇON VIII 113 

même parfois des opérations pour i^ucrir des neiirasllié- 
niques dont l'état mental est troublé par des préoccupa- 
tions morales ! 

Et dans les nombreuses spécialités dont l'existence est 
justifiée par le fait qu'elles exicfent une certaine routine 
opératoire, oculistique, rhino- et laryngologie, ne serait-il 
pas bon de moins opérer, cautériser, racler, et de recon- 
naître même dans ces maux qui semblent si locaux, 
l'influence énorme des autosuggestions maladives, la 
puissance des représentations mentales, de songer aux 
états diathésiques qui rendent souvent illusoire cette 
thérapeutique locale. 

Enfin, le praticien des petites villes et des campagnes 
qui, lui, doit tout savoir, donner tout au moins les pre- 
miers secours, ne peut ignorer cette médecine de l'esprit. 
Il connaît mieux ses malades, leur mentalité ordinaire, 
les influences héréditaires; il vit plus près d'eux. Sans 
doute il manque de temps pour se livrer avec eux à de 
longues conversations psychothérapiques, mais s'il est 
psychologue il saura sans peine distinguer ce qui vient du 
moral et ce qui n'est que physique. 

Il n'a pas besoin d'être grand clerc pour s'apercevoir 
que sa visite fait plus de bien que ses médicaments. Il 
verra tout le bien qu'il fait en vouant à ses clients une 
chaude sympathie et en leur donnant des conseils de 
saine philosophie. 

Dans tous les pays on voit paraître des brochures, des 
articles de journaux, nous montrant que ces vérités sont 
dans l'air, qu'une voie nouvelle s'ouvre pour la méde- 
cine. 

La médecine du xx^ siècle, sans négliger les conquêtes 
du précédent, donnera une place toujours plus large à la 
psychothérapie rationnelle. Elle renoncera aux puérifités 

Dubois. — Psychoncvroses. o 



U4 LES PSYCHONEVROSES 

de l'hypnotisme et de la suggestion pour en revenir à 
l'éducation de l'esprit. 

Chez les hommes, comme chez les poupées, c'est la 
tête qui est la partie la plus fragile : c'est elle qui a besoin 
de réparations. 

Il y a beaucoup à faire dans ce domaine et c'est avec 
joie que le médecin qui aime son art peut se mettre à 
l'œuvre. 



NEUVIÈME LEÇON 



Symptômes psychiques du nervosisme. — Origine psychique des 
troubles fonctionnels. — Toutes les maladies organiques ont leur 
sosie dans le nervosisme. — Ce qui caractérise les névrosés ce ne 
sont pas leurs souffrances, mais leur mentalité. — Les stigmates 
mentaux : suggestibilité, fatigabilité, sensibilité et émotivité 
exagérées. — Suggestion et persuasion. — Suggestibilité à l'état 
normal. 



Quels sont donc les symptômes cla nervosisme, pour 
nous servir du terme le plus général, qui sont d'ordre 
psychique et justifient mon affirmation souvent répétée, 
qu'à mal psychique il faut traitement psychique? 

Si l'on considère l'essence même du phénomène de 
pensée, toute distinction entre l'esprit et le corps disparaît, 
car il est entendu que là où il y a mouvement d'àme, il y 
a vibration cérébrale. Mais ces deux mouvements, si bien 
associés qu'ils ne font qu'un, peuvent être provoqués par 
la voie que j'ai appelée physiologique, somatique, par l'in- 
termédiaire du sang, des nerfs sensibles ou sensoriels'; ils 
peuvent naître aussi par la voie psychologique, des repré- 
sentations mentales venant s'intercaler dans l'arc réflexe. 
Enfin l'expression ultime de la réaction, que cette dernière 
soit somatique ou psychique d'origine, peut être elle-même 
psychique en ce qu'elle se traduit par des pensées, par 
des volitions plus ou moins conscientes, tout comme elle 
peut aboutir par la voie de l'émotion à des manifestations 



H6 LES PSYCHONEVROSES 

somatiques. A ce double point de vue de l'origine et de 
la fin de la réaction la distinction entre le moral et le 
physique subsiste. 

Le neurasthénique qui accuse avant tout une tristesse 
habituelle, un « tsedium vitœ » chronique, celui qui sent 
naître en lui une timidité maladive, le découragement, 
une misanthropie croissante, ne sera pas étonné si vous 
lui dites que ce sont là des manifestations psychiques, et il 
comprendra l'intérêt qu'il y a pour le traitement à recher- 
cher si cette tristesse est provoquée par un état maladif 
du corps (voie somatique) ou motivée par une souffrance 
morale (voie psychique). 

Tel malade qui ne dort pas considère cet état comme 
physique, mais il n'hésitera pas à reconnaître l'origine psy- 
chique de l'insomnie quand vous lui montrerez que ce qui 
l'empêche de dormir ce sont des souvenirs pénibles, des 
préoccupations d'avenir, ou l'appréhension de l'insomnie. 
Il n'est pas rare de voir des malades constater qu'un mal 
de tête est né sous l'influence d'une émotion, d'une idée 
par conséquent, et si la céphalalgie leur prouve qu'il s'est 
passé quelque chose de matériel dans leur crâne, ils 
admettront volontiers que ce trouble a des causes psycho- 
logiques, qu'il a une autre source que le mal de tête suc- 
cédant à l'abus de l'alcool ou à l'inhalation du nitrite 
d'amyle. 

I Mais quand vous direz à un dyspeptique nerveux que 
ses troubles digestifs sont d'origine psychique, à une hys- 
térique paraplégique que c'est encore psychique, à un 
hypocondre que sa douleur est aussi psychique, vous serez 
souvent accueilli par un sourire d'incrédulité. Votre 
malade trouvera que vous abusez de ce mot de psychique. 
Parfois vous surprendrez chez lui un mouvement d'hu- 
meur, une rougeur subite; il s'irrite, croyant que vous 



LEÇON IX dl7 

ne le comprenez pas, que vous le prenez ]>our un 
malade imaginaire. 

Et pourtant c'est psychique tout cela, l'analyse clinique 
le démontre toujours plus. Les accidents du nervosisme 
ne naissent ordinairement pas par la voie somatique, sous 
l'influence d'irritations purement physiques, comme des 
réflexes nerveux inconscients. Partout nous retrouvons 
l'intercalation des phénomènes dits psychiques, partout 
intervient Vidée, tantôt créant de toutes pièces le trouble 
fonctionnel, tantôt l'entretenant, l'éternisant, s'il est né 
primitivement sous l'influence d'une cause" occasionnelle, 
d'un traumatisme, par exemple, d'une maladie corporelle 
antérieure, d'une intoxication. 

Les symptômes des psychonévroses sont légion. Pres- 
que tous les syndromes cliniques qui caractérisent les 
maladies du corps ont leur sosie dans le nervosisme. 

A côté de l'angine de poitrine il y a la pseudo-angine 
nerveuse; on peut retrouver la plupart des symptômes des 
cardiopathies dans les troubles cardiaques nerveux. Le 
plus souvent, au point de vue des symptômes objectifs, 
état de la langue, qualités du suc gastrique, troubles de 
la motilité de l'estomac, la dyspepsie nerveuse ne diflère 
en rien de la dyspepsie à base organique. Le nervosisme, 
en un mot, peut simuler toutes les maladies. Il y a des 
états d'anorexie nerveuse avec vomissements, émacia- 
tion, fièvre, qui sont diagnostiqués méningite; des asta-- 
sies-abasies qui imposent l'idée d'un néoplasme céré-1 
belleux ; il y a des viscéralgies qui font croire à la péri- 
tonite tuberculeuse et motivent l'intervention bien inutile 
du chirurgien. Encore aujourd'hui les névroses articu- 
laires sont souvent méconnues et sont traitées comme 
afTections locales, alors que les sensations douloureuses 
sont purement idéogènes. 



118 LES PSYCHONÉVROSES 

Je n'en finirais pas si je voulais énumérer toutes les 
erreurs de diagnostic qui résultent de la connaissance 
imparfaite de la psychologie normale et morbide; ce 
serait refaire tout le dictionnaire de la pathologie, vue 
par les yeux du nem^ologiste et du psychiatre. 

Ce qui caractérise les psychonévroses ce ne sont pas 
les symptômes divers, les innombrables troubles fonc- 
tionnels semblables à ceux des maladies organiques, les 
sensations pénibles que le malade peut éprouver, c'est 
son état d'âme, sa mentalité. 

Il nous arrive à tous d'être fatigués; nous savons ce 
que c'est et nous sommes assurés d'avance qu'un peu de 
repos suffira. Le neurasthénique prend peur; il constate 
avec dépit cette lassitude; il la rend durable par l'atten- 
tion qu'il lui prête. 

La machine humaine est si compliquée qu'il ne se 
passe pas un jour sans que nous percevions quelque grin- 
cement dans son fonctionnement. Tantôt c'est un trouble 
gastrique, une douleur vague, un battement de cœur, une 
névralgie fugace. Pleins de confiance dans notre santé 
relative nous passons en souriant sur ces bobos. L'hypo- 
condre au contraire est fasciné par l'idée de la maladie; 
elle devient idée fixe. 

Nous avons tous à supporter des contrariétés, mais nous 
cherchons à les surmonter, à garder notre bonne humeur. 
Le neurasthénique, l'hystérique voient avec un verre gros- 
sissant; le moindre événement devient une catastrophe. 

Les hommes craignent généralement la mort, mais ce 
spectre n'est pas toujours présent devant eux. Tantôt ils 
l'oublient dans une insouciance naturelle, tantôt ils l'envi- 
sagent comme un événement inéluctable mais lointain; 
ils ne s'en effrayent pas outre mesure. Les névrosés, au 
contraire, sont obsédés souvent par l'idée de cette disso- 



LKOON IX 110 

lutioji finale et souffrent pendant des années les affres 
de cette thanatophobic. 

La cause réelle des psychonévroses n'est pas dans 
l'événement fortuit qui a provoqué les accidents aigus, 
traumatisme, maladie, désordre fonctionnel, émotion 
morale, fatigue. Ces agents provocateurs agissent sur 
nous tous les jours et ils n'amènent aucun trouble per- 
manent de notre santé, parce que nous leur opposons une 
inditîérence plus ou moins voulue. Le névrosé, au con- 
traire, réagit en vertu de sa mentalité anormale. On 
retrouve chez lui des stigmates mentaux caractéristiques. 

Ils sont innombrables, ces stig-mates, si l'on envisage 
les formes diverses du nervosisme, les associations d'idées 
qui engendrent des phobies et entretiennent des autosugges- 
tions fatales. Chacun réagit mentalement à sa manière. 

Mais il est possible de faire remonter ces manifesta- 
tions variées à quelques particularités mentales primor- 
diales. Or je remarque, avant tout, chez les névrosés de 
tous genres, une évidente exagération de défauts inhérents 
à la nature humaine. Les nerveux sont suggestibles, fati- 
(jables, sensibles, et émotifs à l'excès. 

On pourrait dire, sous une forme paradoxale, que ce 
ne sont pas des malades. Il n'y a pas chez eux des phé- 
nomènes nouveaux, inconnus de l'homme sain, pas d'in- 
tervention d'agents pathogènes spéciaux comme dans les 
maladies infectieuses, pas d'altération des organes déter- 
minant le trouble fonctionnel. 

Il n'y a chez eux qu'une exagération des réactions nor- 
males, qui se traduit non seulement par l'intensité des 
phénomènes, la facilité avec laquelle ils naissent, mais 
encore par la déviation du type primitif de la réaction, 
par des irradiations inattendues. Je tiens beaucoup à 
cette conception qui me fait rechercher dans la mentalité 



120 LES PSYCHONÈVROSES 

normale l'ébauche des bizarreries de nos malades. Elle 
est féconde pour l'interprétation des désordres fonction- 
nels; elle nous donne pour la thérapeutique les armes les 
plus efficaces. 

La suggestibilité exagérée est un de ces stigmates carac- 
téristiques. Elle est commune aux neurasthéniques et aux 
hystériques; elle se retrouve dans des formes plus sévères, 
chez les dégénérés, les déséquilibrés; elle joue encore un 
rôle important dans la genèse des vésanies diverses. 

D'aucuns trouvent qu'on abuse aujourd'hui de ce mot 
de suggestion, d'autres lui prêtent au contraire un sens 
si général qu'ils n'hésitent pas à dire : il n'y a que sugges- 
tion dans ce monde; nous vivons continuellement sous 
l'empire des suggestions. 

Il ne s'agit que de s'entendre sur la valeur du terme. 

Dans son acception primitive suggérer veut dire : faire 
entrer dans Vesprit et comme, en effet, toute notre vie 
mentale est régie par les idées qui ont pénétré dans notre 
entendement, on pourrait dire que la suggestibilité est la 
plus haute qualité de l'esprit humain, la condition absolue 
de tout perfectionnement intellectuel ou moral. 

Mais les dictionnaires nous apprennent qu'en français, 
les mots : suggérer, suggestion, s'emploient en mauvaise 
part. 

Nous ne parlons pas de suggestion quand, par la per- 
suasion loyale, par un exposé logique de bonnes raisons, 
nous avons entraîné la conviction de notre interlocuteur, 
quand nous l'avons amené à une détermination qu'il n'aura 
pas lieu de regretter. 

La suggestion n'intervient pas dans le domaine des 
sciences exactes, mathématiques; ici on ne suggère pas, 
on prouve. 

Suggérer implique que la bonne foi a été plus ou moins 



LEÇON IX 121 

surprise, qu'usant des suJiterfui^es d'une dialectique habile, 
on a circonvenu le sujet, qu'on l'a amené à des vues qu'il 
n'aurait pas admises s'il n'avait suivi que les conseils de 
sa raison, de son bon sens. Suggérer un testament veut 
dire le faire faire par artifice, par insinuation déloyale. On 
parle encore de suggestion quand c'est un travers de l'es- 
prit qui détermine notre conduite. Marmontel a écrit : « C'est 
l'ambition qui lui a sug-géré cette démarche inconsidérée. » 

Pourtant dans ces dernières années le mot a pris une 
acception moins fâcheuse. On dit d'un livre qui fait 
penser : c'est une œuvre très suggestive; on pourrait dire 
aussi : c'est la bonté qui a suggéré à cet homme cet acte 
de dévouement. 

Ainsi compris le mot de suggestibilité désigne cette 
faculté de l'esprit qui lui permet d'être persuadé, par 
n'importe quel procédé, de l'existence d'un fait, de la 
justesse d'une idée ou de l'excellence d'une détermina- 
tion. Mais il y a intérêt à difïérencier, à opposer même, 
les termes de j^ersuasion et de suggestion. Bechterew a bien 
noté la différence en disant que la suggestion entre dans 
l'entendement par l'escalier de service, tandis que la per- 
suasion logique frappe à la porte d'entrée principale. 

Si l'homme sain savait n'obéir qu'à la raison pure ou 
aux sentiments justes, si le malade seul avait la faiblesse 
de devenir le jouet des illusions, la distinction serait facile 
et l'on dirait : l'homme sain d'esprit se laisse persuader, 
le malade seul est sua'gestible. 

Mais en parlant ainsi le roi de la création manifeste- 
rait une trop bonne opinion de lui-même. Malgré la civi- 
lisation, malgré les efforts énormes de la science, nous 
restons encore bien tlébiles^et nous souffrons tous d'une 
lamentable suggestibilité, dans le sens le plus défavo- 
rable de ce mot. 



122 LES PSYGHONÉVROSES 

Aussitôt que nous quittons le terrain ferme du raisonne- 
ment mathématique, nous éprouvons une peine incroyal)le 
à résister aux suggestions. Quand nous nous formons 
une opinion, quand nous nous laissons persuader, il est 
bien rare que la logique soit seule en cause. L'affection, 
l'estime, la crainte que nous inspire celui qui nous parle, 
préparent subrepticement les voies de notre entendement, 
et notre raison est souvent prise au piège. Notre sensibilité 
intervient; des sentiments, de secrets désirs se mêlent 
aux froides conceptions de la raison et, sans en avoir 
> conscience, nous nous égarons. Nous nous laissons sub- 
] juguer par une éloquence toute de surface, par le charme 
1 du langage, et nous cédons alors même que nous avons 
vu d'un coup d'œil la queue de la sirène. Dans tous les 
domaines de la pensée, alors même que nous croyons 
jouir de la plus complète indépendance de l'esprit, nous 
subissons le joug d'idées anciennes que nous avons 
repoussées dans nos heures de logique, mais qui ont laissé 
dans notre âme une tache ineffaçable. 

En politique, en philosophie, nous sommes presque inca- 
pables d'effacer l'empreinte de l'éducation. Même quand il 
s'est établi entre quelques hommes une communauté d'as- 
pirations, d'idées, on peut encore reconnaître chez chacun 
d'eux la mentalité catholique, protestante, juive, etc. Et 
ce serait bien si ce qui nous rattache ainsi à la famille, au 
pays, à la race, était une sympathie toujours saine que 
peut approuver la raison. Mais que de fois trouvons-nous 
le manque de jugement à la base de ce dogmatisme! Que 
de fois sentons-nous que nous obéissons à l'esprit de con- 
tradiction, au parti pris, alors que nous devrions obéir à 
des raisons! La fatigue, la maladie, l'âge rendent plus 
difficiles les processus mentaux constituant la réflexion 
et nous livrent pieds et poings liés à des influences sug- 



LRÇON IX 123 

gestives que nous aurions repoussées à d'autres moments. 
Enfin les états d'âme sont contagieux dans le cercle étroit 
delà famille, dans une classe sociale, dans un peuple. De 
même qu'au moyen âge on voyait naître des épidémies 
d'hystérie, nous constatons aussi dans les divers pays des 
troubles collectifs de la mentalité. Il semble parfois qu'un 
parti, qu'un pays entier a perdu le jugement, qu'un vent 
de folie a soufflé sur une contrée. Pendant un certain 
temps c'est tel pays, telle race qui semble présenter les 
symptômes d'une suggestibilité pathologique; demain les 
forts, qui hier constataient avec un sourire dédaigneux 
l'état de déséquilibre du voisin, perdront la tète à leur 
tour, démontrant ainsi la débilité de l'esprit humain. 

L'homme a la prétention d'être intelligent et ne craint 
rien autant que le reproche de bêtise. Et pourtant, s'il 
veut faire franchement son examen de conscience, il 
verra qu'il lui est difficile de toujours bien voir et qu'il est 
journellement la victime de suggestions déraisonnables. 
Notre jugement est sujet à de continuelles éclipses. 

Parfois cette suspension du contrôle raisonnable est 
voulue parce que, dans l'occurrence, nous jugeons inutile 
de nous entourer de ses garanties. C'est ainsi que nous 
sommes facilement victimes des illusions quand nous 
nous laissons guider par un seul sens. Si nous voyons, en 
en un lieu où nous pouvons supposer possible la présence 
d'un chat, une masse grise de la grosseur de cet animal, 
nous ne nous donnons souvent pas la peine de contrôler 
cette perception et nous affirmons l'existence de ce chat 
avec une conviction qui pourra entraîner d'autres per- 
sonnes dans notre erreur. Sous l'empire de la distraction 
nous arrivons constamment à ces jugements sommaires. 
C'est donc par le mécanisme d'une conclusion hâtive 
que nous nous laissons entraîner à l'illusion sensorielle. 



124 LES PSYCHONEVROSES 

Chacun peut retrouver dans ses souvenirs des exemples 
de cette suggestibilité et voir qu'il aurait pu échapper à 
cette illusion s'il avait mieux tendu le ressort de l'atten- 
tion, fait intervenir sa raison. 

L'erreur par autosuggestion est grandement facilitée 
par le fait qu'une représentation mentale est déjà une 
sensation. Le principe de la concomitance l'exige : à toute 
idée correspond un état cérébral, qu'elle soit née par la 
voie d'une impression sensorielle réelle ou qu'elle soit 
pure représentation mentale, et à un même état cérébral 
doit répondre une même sensation. Au témoignage trop 
vite accepté d'un sens vient s'ajouter la sensation sug- 
gérée; elle nous entretient dans notre erreur et la fixe. 

Le vin qu'on nous verse d'une bouteille poussiéreuse et 
portant l'étiquette d'un cru renommé nous paraîtra tou- 
jours meilleur qu'il n'est; le fumeur le plus gourmet se 
laissera influencer dans son jugement s'il reconnaît la 
provenance du cigare qu'il fume. Certaines personnes 
éprouvent la sensation du toucher huileux et de l'odeur 
du pétrole, en soulevant une lampe qui n'en a jamais 
contenu. La plupart des gens ressentent diverses sensa- 
tions en touchant les pôles d'un appareil électrique alors 
qu'il ne fournit ni courants, ni décharges. 

Sur mon conseil, le D'' Schnyder, de Berne, a étudié 
chez mes malades cette suggestibilité. Chargé de noter 
l'état de la sensibilité tactile, douloureuse, de rechercher 
les réflexes cutanés et tendineux, il terminait par une 
soi-disant recherche de la sensibilité électrique. Les 
bornes d'un rhéostat à manette qui ne contenait aucune 
source d'électricité étaient reliées à deux fils terminés 
par des bagues qu'on mettait aux doigts des malades. 
Evitant toute autre suggestion, l'observateur priait les 
sujets en expérience de dire simplement ce qu'ils ressen- 



LEÇON IX 125 

taient. L'illusion d'un courant électrique qu'on pouvait 
rendre fort ou faible était entretenue par le maniement do 
la manette se déplaçant sur les boutons de contact numé- 
rotés. Plus des deux tiers des malades ont accusé des 
sensations diverses de picotement, de chaleur, de brûlure, 
et se sont complus à les décrire minutieusement. 

Hack Tuke ' a cité nombre de ces illusions nées par 
conclusion hâtive, entretenues par l'autosuggestion engen- 
drant la sensation. J'en citerai quelques exemples per- 
sonnels. Il m'est arrivé plusieurs fois, en entrant chez 
mes clients, de percevoir la chaleur rayonnante d'un 
poêle que je croyais allumé. Cette conclusion hâtive était 
motivée par la fraîcheur de l'air qui me faisait supposer 
qu'on avait chaufîé. Je fus bien étonné quand je constatai 
par le toucher que je me trompais. 

Un de mes amis entre en hiver chez un coiffeur et pose 
ses pieds gelés sur ces supports en fonte ornementée et 
ajourée que tout le monde connaît. Aussitôt il sent une 
douce chaleur envahir ses pieds et se dit : Yoilà qui est 
pratique, on a les pieds soutenus et on se réchauffe du 
même coup ! Il n'en put croire ses sens quand il constata 
l'absence de tout chauffage. 

Questionnez des témoins oculaires sur les détails de 
l'événement auquel ils ont assisté et vous verrez que 
tous ont vu différemment parce que tous ont regardé à 
travers les lunettes de leur entendement faussées par les 
opinions préconçues, les autosuggestions. Les juges, les 
avocats savent le peu de créance que souvent l'on peut 
accorder aux déclarations de témoins même désinté- 
ressés. 

Il y aurait intérêt à recueillir les exemples de ces illu- 

1. Le corps et l'esprit, trad. Parent, 1886. 



126 LES PSYGHONÉVROSES 

sions et à analyser leur genèse avec soin. Mais la tâche 
n'est pas aussi facile qu'elle paraît. Même dans cette 
analyse scientifique nous avons à nous garer des auto- 
suggestions, comme dans l'analyse des rêves dont nous 
cherchons à nous souvenir et que nous enjolivons après 
coup. La fée de l'autosuggestion intervient partout avec 
sa baguette magique. 

Dans le domaine scientifique nous nous appliquons à 
exercer toujours un contrôle rigoureux. Nous recourons 
au témoignage des divers sens; nous soumettons les faits 
au contrôle de plusieurs personnes ; nous renouvelons 
l'expérience et dans l'hypothèse même nous cherchons à 
rester logiques. Aussi les gens dont l'esprit scientifique 
s'est développé sont-ils moins naïvement suggestibles. 

Mais, même dans ce domaine, il est impossible d'éviter 
l'erreur. Je ne parle pas ici de ces savants souvent illus- 
tres, mais quelque peu déséquilibrés, qui peuvent mon- 
trer dans le travail mathématique une logique supérieure 
et qui se laissent prendre dans le filet des superstitions 
grossières du spiritisme et de la télépathie. Même ceux 
qui échappent à ces faiblesses sont sujets à l'erreur et 
prennent souvent leurs désirs pour des réalités, leurs 
suggestions pour des faits. Il n'y a pas de cerveau humain 
capable de résister en tout et partout à l'illusion, de 
laisser la raison régner en maîtresse. 

Si l'autosuggestion est capable de nous induire en 
erreur sur l'existence même d'un fait, capable de faire 
naître une sensation purement suggérée, elle est plus 
puissante encore quand nous touchons au monde des sen- 
sations internes, aux sentiments, aux convictions. Nous 
n'avons plus ici la possibilité du contrôle par nos cinq 
sens, nous avons à faire à des sensations vagues, à des 
vues de l'esprit qui n'ont pas de réalité objective. 



LEÇON IX 127 

Les sensations de faim, de soif, les besoins de miction 
et de défécation, les appétits sexuels, les sentiments géné- 
raux de bien-être et de malaise naissent plus facilement 
encore sous l'influence d'une pure représentation mentale 
que les sensations localisées de tact, de douleur, de cha- 
leur ou de froid, que les perceptions, si précises d'appa- 
rence, de la vue, de l'ouïe, du goût et de l'odorat. A 
ceux qui doutent de l'influence de l'idée sur les sensations 
et sur le fonctionnement des appareils physiologiques les 
plus divers, je recommande quelques minutes de réflexion 
sur les faits de la vie sexuelle à l'état de veille et dans le 
rêve. Ecoutez Montaigne : « Et la jeunesse bouillante 
s'eschauffe si avant en son harnois , tout endormie , 
qu'elle assouvit en songe ses amoureux désirs ». 

La suggestibilité devient extrême quand notre convic- 
tion doit s'établir dans des domaines qui nous sont 
inconnus, étrangers. L'ignorance rend plus suggestible, 
mais, quelle que soit notre culture, nous n'échappons pas 
à ce défaut, car notre intelligence est toujours fragmen- 
taire, nous sommes toujours ignorants de quelque chose. 

La science moderne a une prédilection un peu exa- 
gérée pour la méthode expérimentale et de nos jours la 
suggestibilité est étudiée par les procédés scientifiques'. 
On institue des expériences en évitant toute suggestion 
voulue, laissant tomber le sujet dans le piège sans l'y 
pousser. On analyse ensuite l'idée directrice qui a entraîné 
l'erreur et on surprend ainsi le mécanisme de la sugges- 
tion. On arrive de la sorte, sans hypnose, à fixer le coeffi- 
cient de suggestibilité des individus en expérience, à 
déterminer leur réaction sous l'influence morale, leurs 
tendances à l'imitation. 

1. La surjgesiibUité, par Alfred Binet. Paris, 1900. 



128 LES PSYCHONEVROSES 

Ces recherches intéressantes doivent être poursuivies, 
complétées. Elles nous apprennent à connaître les défauts 
de notre esprit et par conséquent à les combattre. Nous 
pouvons mieux nous retenir si nous voyons la pente sur 
laquelle nous allons glisser. 

Mais sans attendre le résultat des travaux des psycho- 
logues, en nous bornant à l'analyse de notre mentalité 
par l'introspection, nous pouvons reconnaître les vérités 
suivantes : 

La suggestibilité humaine est incommensurable. Elle 
intervient dans tous les actes de la vie, colore des teintes 
les plus variées toutes nos sensations, égare notre juge- 
ment, crée ces continuelles illusions contre lesquelles nous 
avons tant de peine à nous défendre même en tendant 
toutes les forces de notre raison. 

La puissance de l'idée est telle que, non seulement elle 
déforme une sensation préexistante, une idée, mais qu'elle 
crée de toutes pièces la sensation. Il n'y a aucune diffé- 
rence, pour l'individu qui la ressent, entre une douleur 
provoquée par une irritation périphérique et celle qui 
résulte d'une simple représentation mentale, entre le mal 
réel et le mal imaginaire. Le plus souvent le malade ne 
possède aucun moyen pour trancher la question et le 
médecin lui-même est fréquemment embarrassé pour la 
résoudre. Il peut cependant y arriver par l'analyse de la 
genèse mentale de la représentation, en montrant par 
exemple l'insuffisance du traumatisme qui a provoqué la 
douleur, les aulosuggestions qui sont nées dans l'esprit 
du malade. La démonstration est enfin complétée par la 
disparition rapide du mal sous l'influence d'une sugges- 
tion quelconque. Alors le malade lui-même voit clair et 
reconnaît l'illusion dont il a été la victime souvent pen- 
dant de longues années. Il y a des malades qui arrivent 



LEÇON IX 129 

d'eux-mêmes à cette conclusion ; il y en a qui, dès la pre- 
mière consultation, vous disent : on n'a qu'à me parler 
d'un mal dont j'ai peur et immédiatement j'en ressens les 
symptômes. Le médecin doit se souvenir que si des sen- 
sations précises transmises habituellement par nos cinq 
sens peuvent naître par autosuggestion, la représentation 
mentale agit encore bien plus puissamment sur les sen- 
sations plus vagues qu'on a dénommées besoins d'activité, 
d'inaction, sensations fonctionnelles, cœnesthésies, sen- 
sations émotionnelles, sensations de douleur, de plaisir*. 

J'ai montré qu'il faut distinguer entre la suggestion, qui 
agit par les voies tortueuses de l'insinuation, et la persua- 
sion, qui s'adresse loyalement à la raison du sujet. Si 
utile que puisse être le résultat final, le mécanisme mental 
a été faussé par la suggestion, et la détermination est plus 
ou moins anormale. Quoi de plus absurde que de s'en-, 
dormir en plein jour, alors qu'on n'a aucun besoin dei 
sommeil, en cédant bêtement à l'injonction d'unhypno-| 
tiseur? Faut-il être crédule pour pouvoir laisser ses bras 
en l'air ou garder les yeux bien clos, parce qu'un thau- 
maturge vous a dit que vous ne pouvez pas abaisser le 
bras, que vous ne pouvez pas relever les paupières? C'est 
abuser cruellement de la faiblesse d'esprit du sujet que de 
lui faire de pareilles suggestions. 

Aussi la suggestibilité démontre-t-elle en général un 
manque de jugement, et j'ai entendu des hypnotiseurs me 
dire : nous aurons facilement raison de cet homme; son 
cerveau est débilité par l'alcool; il opposera moins de 
résistance à la suggestion. 

C'est encore à la conclusion hâtive, marque d'une fai- 
blesse d'esprit, que nous devons la plupart de nos illusions. 

1. Les sensations internes, par Beaunis. Paris, Félix Alcan, 1889. 
DUDOiS; — Psychonévroscs. ^ 



130 LES PSYCHONÉVROSES 

Mais la règle n'est pas générale et, lors même que le 
sujet est amené par la sug'gestion à une réaction absurde 
dans son essence, il peut avoir suivi pour y arriver des 
voies rationnelles. 

Yoiciun ouvrier atteint de rhumatismes qui ont résisté 
à tous les traitements. Il est découragé et n'a qu'un désir, 
se g'uérir et reprendre son travail. On lui propose l'hypno- 
tisme. Je veux bien, répond le malade, je ne sais pas ce 
que c'est, mais mes camarades m'ont dit que cela fait 
du bien! Et il s'endort aussitôt que le médecin a prononcé 
les mots sacramentels : Dormez, dormez, dormez! 

Eh bien, voilà un homme de bon sens qui reste abso- 
lument raisonnable dans son incroyable suggestibilité! 
Il n'a aucune raison de supposer qu'on le trompe, il n'en 
a aucune de douter des affirmations encourageantes de 
ses camarades. Ignorant des choses médicales et n'ayant 
pas la prétenlion de les connaître, il est dans un état 
d'âme normal, dans la disposition psycholog'ique favorable 
pour accepter la suggestion. Son erreur est excusable. 

Il en est de même de ce jeune soldat dont le bras fut 
soudainement paralysé par une sugg'estion. Il était entré 
à l'hôpital pour une angine et le professeur qui l'examine 
lui pose à brûle-pourpoint la question : Depuis quand 
votre bras droit est-il paralysé? 

Etonné il proteste timidement et assure qu'il n'a rien 
au bras. Mais le professeur ne perd pas son assurance et 
s'adressant au cortège de ses élèves : Voyez, messieurs, 
leur dit-il; voilà un jeune homme qui a une paralysie 
psychique du bras droit et, comme c'est g'énéralement le 
cas dans cette curieuse maladie, le sujet n'a pas con- 
science de son impuissance. Et pourtant, vous le cons- 
tatez, son bras est inerte et quand je le lâche après l'avoir 
soulevé il retombe comme une masse! Et le bras resta 



LEÇON IX 131 

paralysé jusqu'au jour où une suggestion inverse en 
rendit l'usage au jeune homme. 

Qu'il était donc bête, ce jeune soldat, diront les malins. 
Eh bien, non. Son état d'àme était bien naturel. Sans doute 
il aurait pu penser : Mais non, mon bras n'était pas para- 
lysé quand je suis venu, j'ai salué de la main droite, j'ai 
fait tel ou tel travail avant de venir. 

Mais c'est un jeune paysan timide qui a perdu son 
assurance en présence de ces savants messieurs. Il ne 
connaît de la suggestion ni le mot, ni la chose; il ne peut 
pas non plus croire à une plaisanterie. Il ne lui reste qu'à 
admettre que ces savants en savent plus que lui; il le croit 
et il est paralysé. L'erreur est absurde, mais elle était 
inévitable dans les conditions psychologiques de l'expé- 
rience. La crédulité est ici le fruit d'une ignorance et 
d'une émotivité bien pardonnables. 

Il n'en est pas moins vrai que la suggestibilité n'est 
qu'un défaut et que l'individu qui veut conserver l'inté- 
grité de son bon sens, assurer sa santé mentale, doit à 
chaque instant faire appel à sa raison et surveiller sa men- 
talité. Il y perdra peut-être le mince avantage de pouvoir 
être guéri un jour par le procédé de l'hypnose, mais il y 
gagne celui d'échapper à ses nombreuses autosuggestions 
fâcheuses. Or on sait qu'il vaut mieux prévenir les mala- 
dies que les guérir. 

Avoir l'esprit critique est encore le meilleur préser- 
vatif contre les nombreux troubles fonctionnels qui nais- 
sent par la voie des représentations mentales. C'est notre; 
tenue morale qui nous donne la force de résister à ces 
influences débilitantes.. 

Les travaux des médecins hypnotiseurs démontrent 
péremptoirement la suggestibilité incroyable de l'être 
humain. Nous pouvons, dans l'hypnose, faire du sujet un 



132 LES PSYCHONEVROSES 

véritable automate, lui faire accepter des suggestions à 
échéance, dédoubler à plaisir sa personnalité, lui suggérer 
qu'il est roi, le faire reculer d'épouvante devant un lion 
imaginaire. Il n'est même plus besoin d'hypnose pour 
obtenir cette obéissance passive ; il suffît de la suggestion 
verbale pure, à l'état de veille. L'hypnose n'est rien en 
soi-même; elle est elle-même suggérée à l'état de veille, 
et il est le plus souvent inutile de faire passer le sujet 
par cet état de demi-sommeil, de somnambulisme pro- 
voqué. 

Ces faits sont certains ; il est facile de s'en convaincre 
en suivant les expériences des médecins experts en cette 
matière. Aussi suis-je étonné de constater combien est 
encore grande, chez les médecins, l'ignorance sur ces 
sujets. Beaucoup n'ont pas pris la peine de voir, de penser, 
et croient encore que l'hypnose est un état pathologique 
provoqué par des procédés somatiques agissant directe- 
ment par les nerfs ou les vaisseaux. Ils oublient que 
Vhypnose nest que suggestion et que l'automatisme le plus 
complet peut être obtenu sans sommeil préalable. 

Les démonstrations des médecins ne sont peut-être pas 
assez décisives parce qu'ils n'obtiennent les résultats les 
plus curieux que sur des sujets qui ont déjà été hypno- 
tisés, sur des malades hystériques, sur de pauvres hères 
alcooliques que nous hésitons à reconnaître comme nos 
semblables, au point de vue mental. 

Les expériences des hypnotiseurs et suggestionneurs 
ambulants sont parfois plus instructives. Elles démontrent 
clairement la passivité de l'être humain vis-à-vis des 
hétérosuggestions , la rapidité avec laquelle celles-ci 
deviennent autosuggestions, la facilité avec laquelle la 
représentation mentale se transforme en sensation et en 
acte. 



LEÇON IX 133 

A ce point de vue j'ai trouvé tout particulièrement inté- 
ressantes les démonstrations d'un allemand, M. Krause, 
qui s'intitule « Suggestor » et a donné des séances dans 
différentes villes d'Allemagne et de Suisse. Il a débuté il 
y a dix-huit ans par l'hypnotisme, puis, probablement 
pour échapper aux interdictions policières, il s'est borné 
à la suggestion verbale à l'état de veille. 

Après avoir, dans un exposé très clair, défini la sugges- 
tion à son auditoire, il commence ses expériences sur une 
quinzaine de jeunes gens qui sont montés sur l'estrade. 
Il s'adresse à l'un d'eux et lui enjoint de renverser forte- 
ment la tête en arrière, d'ouvrir largement la bouche et 
de fermer les yeux. Puis d'une voix douce, il insinue : 
Vous ne pouvez plus ouvrir les yeux ! 

Le sujettes ouvre sans peine, ferme la bouche, reprend 
une position normale et l'expérimentateur le renvoie dans 
la salle comme sujet réfractaire. 

Même jeu vis-à-vis du deuxième sujet qui lui aussi ouvre 
les yeux en souriant. Le troisième n'obéit pas mieux et 
le public commence à croire que les expériences ne réus- 
siront pas. 

Mais M. Krause ne s'émeut pas et, tranquillement, dit : 
« Oui, vous avez très bien réussi à ouvrir les yeux, mais, 
n'est-ce pas, vous avez eu quelque peine; cela n'allait pas 
aussi facilement que dans l'état normal? — Oui, j'ai eu 
un peu de peine », balbutie le jeune homme doutant de 
lui-même. 

A partir de ce moment presque tous les sujets en expé- 
rience sont sous le charme et vont obéir aux suggestions 
les plus absurdes. 

Avec le quatrième sujet l'expérimentateur n'y va pas 
de main morte. 11 le fixe sur sa chaise en lui incurvant 
en arrière la colonne vertébrale, il lui renverse brusque- 



134 LES PSYGHONEVROSES 

ment la tête, lui écarte les mâchoires, lui ferme les yeux 
de la main; puis, avec l'accent de la conviction, il lui dit : 
Vous ne pouvez plus ouvrir les yeux, plus fermer la 
bouche, plus même prononcer votre nom; essayez, vous 
ne pouvez pas! » 

Et voilà notre jeune homme ahuri qui reste dans cette 
position, exposé à la risée du public. Comment va-t-on le 
délivrer? 

C'est bien simple. M. Krause ordonne au voisin de 
mettre sa main sur la poitrine du sujet et de compter 
un, deux, trois! Et en effet, à trois, le suggéré ouvre les 
yeux et se comporte comme une personne normale. 

Pourquoi cette obéissance passive? Parce que le sujet 
a cru ce qu'on lui disait. Intimidé, troublé, plongé dans 
un état d'anxiété expectante, il a admis la suggestion, et 
à la représentation d'impuissance a succédé l'impuissance 
réelle. 

Ce premier succès obtenu, M. Krause procède rapide- 
ment et sûrement. Il appuie l'un des sujets à une 
colonne et lui suggère qu'il ne peut plus s'en détacher, 
et notre homme fait de vains efforts pour se libérer. La 
catalepsie des bras, des jambes, est obtenue immédiate- 
ment chez la plupart des sujets à l'état de veille. Bientôt 
l'aplomb de l'expérimentateur ne connaît plus de bornes. 
Sans suggérer verbalement le sommeil préalable, il fait 
accepter à ses sujets les suggestions les plus absurdes. Il 
dédouble leur personnalité, les transforme en d'autres 
personnes, leur enjoint de dérober des montres aux audi- 
teurs, puis, replongeant son sujet dans la représentation 
de sa personnalité normale, il nous fait assister à l'éton- 
nement de ces jeunes hommes tout ahuris des actions 
qu'ils viennent de commettre en état second. Cet état 
second observé souvent sans suggestion étrangère chez 



LEÇON IX i3o 

des hystériques est purement imaginaire; il n'est que le 
résultat d'une suggestion acceptée; il n'est dû qu'à la 
crédulité incroyable du sujet. 

Or quatre-vingt-dix pour cent des gens sont sugges- 
tibles à ce point, et théoriquement nous le sommes tous, 
aussi longtemps que nous sommes ignorants du sujet. 
Personne n'est absolument réfractaire à la suggestion. 
Tout dépend du moment psychologique dans lequel nous 
nous trouvons et la personnalité du suggestionneur n'est 
que pour peu de chose dans le succès. Il suffit qu'il soit 
psychologue, qu'il ait de l'audace. 

L'éducation doit avoir pour tâche de nous délivrer de 
cette suggestibilité bête. La raison est le crible qui arrête 
les suggestions malsaines et ne laisse passer que celles 
qui nous mènent sur la voie du vrai. 



DIXIÈME LEÇON 

Fatigabilité. — Fatigue musculaire; son siège. — Troubles men- 
taux de la fatigue musculaire; Tissié, Féré. — Élément psy- 
chique de la fatigue. — Conviction de fatigue. — Fatigue céré- 
brale. — Courbes ergographiques. — Fatigue vraie et fatigue 
vulgaire. — Dynamogénie et dynamopbanie. — Importance de 
ces notions pour le médecin et l'éducateur. 

J'ai signalé, parmi les stigmates mentaux des névrosés, 
la fatigabilité exagérée. Le mot n'est pas, je crois, clans 
le dictionnaire, mais il y mériterait une place parce qu'il 
exprime exactement ce qu'il veut dire. 

Cette fatigabilité n'est maladive que dans son exagéra- 
tion, car tout organisme qui fonctionne se fatigue. L'ac- 
tivité, dans n'importe quel domaine, suppose usure de 
matériaux, combustion, désorganisation de la cellule, 
accumulation des produits de la combustion. Au travail 
doit succéder le repos qui permet à la cellule de recons- 
tituer son capital de forces épuisées, de retrouver sa struc- 
ture normale. 

Le phénomène de la fatigue est plus complexe qu'il ne 
semble au premier abord et nous sommes encore dans 
l'ignorance sur sa nature intime et sur son siège. 

Je soulève un poids un grand nombre de fois : aussitôt 
je constate la fatigue musculaire; l'activité fonctionnelle 
baisse et je le soulève toujours moins haut; enfin je ne 
puis plus le déplacer. Que s'est-il passé? Est-ce mon cer- 



LEÇON X 137 

veau qui se fatigue à donner des ordres; est-ce le nerf 
altéré qui ne transmet plus aux muscles l'influx volon- 
taire? Sont-ce les organes périphériques, plaques termi- 
nales ou muscles, qui ne répondent plus à l'excitation 
transmise intégralement? Serait-ce enfin que les incita- 
tions morales manquent pour déterminer la réaction que 
nous appelons volonté? La fatigue est-elle localisée ou 
naît-elle partout à la fois, dans l'appareil neuromuscu- 
laire tout entier? 

Cette dernière hypothèse est la plus probable puisque 
tout travail amène la fatigue et que tous ces organes 
fonctionnent simultanément. 

Les physiologistes ont bien étudié, sur le muscle isolé, 
la fatigue musculaire, et ils ont constaté que la combus- 
tion de la glucose musculaire accumule dans le muscle 
l'acide carbonique, l'acide lactique et d'autres substances 
ponogènes. 

La fatigue musculaire pourrait donc être considérée 
comme une intoxication par les produits de la combus- 
tion. Une injection d'eau salée dans l'artère principale 
d'un muscle épuisé par des excitations électriques répé- 
tées, suffît pour faire cesser momentanément l'épuise- 
ment et rendre au muscle la faculté de se contracter. 

D'autre part un muscle qui ne répond plus à l'influx 
cérébral peut encore réagir sous l'influence d'un courant 
électrique, ce qui ferait croire que c'est le cerveau qui a 
subi l'influence ponogène. Mais on constate aussi le phé- 
nomène inverse : le muscle n'obéit plus à l'excitation 
du courant mais se contracte encore sous l'influence de 
la volonté ou du réflexe. Les tentatives pour localiser la 
fatigue échouent et il devient probable que les altérations 
qui entravent l'activité sont à la fois centrales et périphé- 
riques, que la fatigue envahit tout le neurone en activité. 



138 LES PSYCHONEVROSES 

11 y a une analogie évidente entre l'organe qui se 
fatigue et la pile qui polarise. Le potentiel de cette der- 
nière baisse, non par l'usure du zinc encore présent, 
mais avant tout par l'accumulation aux électrodes des 
produits de la polarisation, et il suffît, pour relever la 
force électromotrice, d'éliminer par une secousse, par 
l'insufflation, les bulles d'hydrogène qui recouvrent le 
charbon. De même la fatigue musculaire peut se dissiper 
par l'élimination des toxines produites par le fonctionne- 
ment même du muscle. 

Pour les autres organes, en particulier pour le cerveau, 
nous sommes moins renseignés que pour le muscle. 
Nous n'avons pas de données précises sur les toxines qui 
s'accumulent dans son tissu pendant l'activité cérébrale, 
sur les eff'ets éloignés de cette fatigue, sur la constance 
des symptômes physiques ou mentaux qui l'accompa- 
gnent. 

Mais, comme le fait remarquer Mosso ^ le cerveau est 
éminemment plus sensible que le muscle. Il a plus besoin 
que ce dernier de l'irrigation par le sang, destinée non 
seulement à lui apporter les éléments nutritifs et combu- 
rants, mais avant tout à éliminer les déchets fonction- 
nels, les toxines ponogènes. Le muscle peut se contracter 
encore normalement alors que sa circulation locale est 
supprimée par la bande d'Esmarch. La perte de connais- 
sance survient au contraire, en quelques secondes, si par 
la compression des carotides on entrave l'afflux du sang 
au cerveau, et pourtant de gros vaisseaux, les vertébrales, 
échappent à la compression. C'est le procédé qu'em- 
ploient, dit-on, les Javanais pour produire la narcose 
dans les opérations douloureuses. 

1. A. Mosso, La Fatica, quinta edizione. Milano, 1892. 



LEÇON X 139 

Le phénomène le plus apparent de toute fatigue est la 
diminution graduelle de la puissance fonctionnelle, la 
difficulté à continuer le travail commencé. Mais il s'y 
joint d'autres phénomènes : de la douleur, de la contrac- 
ture, de la courbature. Si l'on persiste, la fatigue s'étend 
à tout l'organisme, produit l'essoufflement, les batte- 
ments de cœur, la transpiration; enfin surviennent les 
maux de tête et des troubles mentaux à tendance nette- 
ment pessimiste et mélancolique. 

Tissié ^ a étudié la fatigue dans les exercices intensifs 
des bicyclistes et s'exprime ainsi : « L'entraînement 
intensif poussé jusqu'à la fatigue exagérée, chez les 
hommes bien entraînés, sains et robustes, par une 
^ongue course à bicyclette, par la marche ou par tout 
travail musculaire prolongé et rythmé, provoque des 
psychoses expérimentales et passagères. Ces psychoses 
ont les mêmes manifestations extérieures que les psy- 
choses pathologiques des sujets morbides, hystériques, 
dégénérés, aliénés, etc. Tel, par exemple, Yennui qui les 
domine toutes et qu'on retrouve toujours à un moment 
donné de l'entraînement intensif chez les sujets les plus 
gais et les mieux équilibrés ». 

Féré '^ signale également les troubles mentaux de la 
fatigue et insiste sur les analogies qu'ils présentent avec 
les troubles mentaux de la neurasthénie. 

« Elle (la fatigue) provoque souvent des idées de néga- 
tion, de persécution, de dénigrement. Les sentiments 
altruistes cèdent la place à l'égoïsme qui se manifeste 
sous les formes les plus variées. Le sujet est incapable de 



4. Pli. Tissié, L'enlraînement intensif à bicyclette, Revue scientifique, 
oct. 1894. — ■ La fatigue chez les débiles nerveux ou fatigués, Revue 
scientifique, oct. 1896. 

2. Féré, Les troubles mentaux de la fatigue, Médecine moderne, nov. 1898. 



140 LES PSYCHONEVROSES 

réagir contre les obsessions et les impulsions qui peuvent 
devenir irrésistibles. » 

Et plus loin : « La fatigue comporte une tendance à la 
dépression des sentiments et au pessimisme en général ». 

Ces données sont capitales pour l'étude des psychoné- 
vroses. La fatigue, quand elle est poussée à l'excès, 
exerce sur la mentalité d'un homme sain et robuste une 
influence fâcheuse et fait naître les difîérents symptômes 
des psychonévroses. Il est évident que la fatigue agira 
d'une façon plus intense et plus rapide sur les individus 
qui souffrent déjà d'une débilité nerveuse native. Un rien 
suffit alors pour provoquer le déséquilibre mental. 

Je vais plus loin encore et je reconnais, dans ce qu'on 
appelle la fatigue, un élément psychique dont on n'a pas 
suffisamment tenu compte ; je veux parler de la convic- 
tion de fatigue qui n'est nullement proportionnée à l'épui- 
sement réel et qui doit son origine à notre pessimisme 
natif, lequel s'exagère encore par la fatigue même. La 
fatigue vraie se double de l'autosuggestion de fatigue ; il 
y a de l'ennui, du découragement dans notre lassitude. 

Cette distinction s'applique à tous les genres de fatigue 
et les faits qui autorisent à la faire s'observent tous les 
jours chez l'homme sain. 

Des soldats sont en marche ; ils viennent de fournir une 
longue étape. Ils n'en peuvent plus et quelques-uns se 
couchent sur le bord de la route en déclarant qu'ils sont 
incapables d'aller plus loin. Qu'il survienne un officier 
qui sache remonter le moral de sa troupe, qu'on fasse 
jouer la musique du régiment et vous verrez ces hommes 
reprendre leur marclie d'un pas presque allègre. 

Etaient-ils donc épuisés, ces hommes-là? Non, car dans 
ce cas il aurait fallu leur accorder du repos, les alimenter, 
ou bien les abandonner ou les recueillir à l'ambulance. 



LRGON X 141 

Ils étaient fatigués, mais sous l'influence de la fatigue, 
leur moral avait faibli et ils voyaient leur fatigue à tra- 
vers le verre g'rossissant de leur pessimisme maladif. La 
parole du chef, la musique, leur ont rendu la gaieté, l'en- 
train, et c'est pourquoi ils se sont remis en marche. Le sen- 
timent d'un danger pressant, de l'ennemi sur leurs talons 
eût pu agir dans le même sens et leur donner des jambes. 

On abuse dans ces questions du terme de dynamogénie. 
Je ne veux nullement prétendre qu'une excitation senso- 
rielle ou sensible ne puisse avoir aucune influence directe 
sur la force musculaire; diverses expériences physiologi- 
ques semblent établir cette action. Mais je me refuse à 
reconnaître une action dynamogénique dans les faits que 
je signale ici. 

Un encouragement QÇtiïE^^LïL^ ^^ ^^ force, il ne peut 
que déclancher des énergies préexistantes. Le repos et 
l'alimentation peuvent seuls rendre à l'organe des forces 
qui lui manquent, le premier permettant la guérison de 
la cellule, l'élimination des toxines, l'autre lui apportant 
des matériaux nutritifs. 

L'excitant psychique agit par une autre voie sur les 
éléments beaucoup plus délicats et plus mobiles du cerveau 
pensant. Il dissipe l'humeur triste, la veulerie que nousj 
appelons si complaisamment fatigue. Enfin, de même 
que la conviction d'impuissance crée l'impuissance, la 
force peut revenir aussi avec le sentiment de sa posses- 
sion. 

Les recherches à l'aide de l'ergographe de Mosso don- 
nent une idée très nette de ce qu'on peut appeler la 
fatigue vraie, l'épuisement réel. 

Pour les besoins cliniques j'ai construit un ergographe * 

1. L'instrument est fabriqué par la maison E. Zimmermann à Leipzig. 



142 



LES PSYGHONEVROSES 



plus simple, toujours prêt à fonctionner. I] se compose 
d'un chariot avec poulie sur laquelle roule une cordelette 
supportant un poids de 5 à 8 kilogr. L'expérimentateur 
saisit à pleine main la poignée fixée sur la planchette, 
passe l'index dans la boucle de la cordelette et soulève 
le poids rythmiquement, par exemple toutes les deux 




Fie-. 1. 



secondes. L'appareil trace automatiquement sur du papier 
millimétrique la hauteur du soulèvement. On obtient 
ainsi une courbe d'ordonnées décroissantes dont il est 
facile (le déterminer la valeur en kilogrammètres, en 
multipliant le poids soulevé par la hauteur de l'ordonnée. 
Chez l'homme cette courbe a une forme caractéristique. 
Si l'on fait abstraction de quelques irrégularités pos- 
sibles au début, quand le doigt n'est pas suffisamment 
fixé, la première contraction est la plus haute; les sui- 
vantes décroissent très lentement. Les clifTérences entre 
deux ordonnées successives augmentent de plus en plus 



LEÇON X 



143 



et bientôt la chute de la courbe s'accentue. Il semble que 
le muscle va être bientôt épuisé. Mais à mesure que les 
ordonnées sont plus basses, la courbe se prolonge. Elle 
baisse toujours, mais avec moins de rapidité, si bien que 
si on tire une ligne droite AB entre le sommet de l'or- 
donnée maximum et l'ordonnée dernière qui est à l'abs- 

60 




Fi"-. 0. 



cisse, la courbe présente une forme en r\j caractéristique. 
Les ordonnées de la première moitié de la courbe sont 
au-dessus de cette oblique, celle de latin au-dessous. Cette 
forme en oj de la courbe a sa raison : à mesure que les 
ordonnées baissent le muscle travaille moins; l'effort kilo- 
grammétrique est moindre et dans une certaine mesure 
le muscle se repose; travaillant moins, il peut travailler 
plus longtemps. 

Il y a là une loi physiologique qui s'applique à toute 
espèce de travail. La fatigue amène un repos relatif en 
raison même de la diminution d'activité fonctionnelle 
qu'elle entraîne. 



144 LES PSYCHONEVROSES 

Cette courbe typique se retrouve toujours semblable à 
elle-même chez le même individu. Elle offre donc les 
caractères suivants : 

i° La fatigue se montre dès le début de l'exercice, elle 
commence avec le travail. 

2° La courbe décroissante a manifestement la forme 
en cAj. 

3° Chacune des ordonnées tracées marque l'effort 
maximum dont le muscle est capable au moment oii il le 
trace. 

4° Quand l'exercice est terminé, que l'index ne peut plus 
soulever le poids, l'épuisement est complet. Aucun encou- 
ragement ne peut amener une contraction ultérieure; il 
n'y a aucune possibilité de dynamogénie par la voie 
psychique. 

Par contre, le moindre repos, de quelques secondes, 
suffît pour rendre au muscle la faculté de se contracter. 
Au bout d'une minute le muscle a retrouvé trente à cin- 
quante pour cent de sa force primitive. Si après des 
intervalles réguliers de repos d'une minute on trace des 
courbes successives, on retrouve sur l'ensemble de ces 
courbes les particularités de la courbe isolée. Chacune 
des courbes a une valeur kilogrammétrique totale plus 
faible que la précédente. La baisse de puissance se fait 
rapidement au début, plus lentement dans la suite, si bien 
qu'on retrouve la forme en rsj> caractéristique. 

Telle est la courbe idéale de la fatigue vraie, indépen- 
dante de toute influence morale. 

Est-ce là la courbe de la fatigue vulgaire, de celle dont 
nous parlons tous les jours, soit que nous fassions un 
effort physique, que nous nous appliquions à un travail 
intellectuel ou que nous succombions sous le faix des 
malheurs, des émotions morales? Non. 



LEÇON X 145 

A la fatigue vraie, expérimentale, dans laquelle chaijuc 
ordonnée représente tout l'effort possible et le l'épui- 
sement absolu, il faut opposer la fatigue vulgaire, tou- 
jours influencée par la tenue morale, par l'état d'âme du 
sujet. 

On voit parfois, sous l'influence de la colère, de la folie 
furieuse, un homme dépenser une force musculaire 
incroyable, qu'il n'eût pas cru posséder. Un encouragement 
peut aussi provoquer un renouveau de puissance. Mais il 
n'y a pas là création dq forces, il n'y a qu'un déclanche- 
ment plus complet d'énergie latente. Cette exubérance 
n'est due qu'à la suppression d'inhibitions antérieures. 

On retrouve le même phénomène dans l'ordre intellec- 
tuel et moral. Il y a des gens qui semblent devenir spiri- 
tuels quand ils ont bu. L'alcool serait-il vraiment capable 
de nous donner des facultés que nous n'avons pas à jeun? 
Non. Il supprime les obstacles que nous créent notre état 
mental habituel, notre timidité, notre désir de tenue 
correcte et réservée. Il faut, pour faire un discours, laisser 
libre carrière à son imagination, à son esprit caustique, 
se débarrasser de certaines entraves psychiques : l'alcool 
produit cet effet paralysant sur notre moral. Aussi 
dépassez la dose d'alcool et vous verrez le discours devenir 
plus vif encore, mais plus incohérent ; l'orateur va perdre 
tout sentiment des convenances, tout respect humain. 

Si sous l'influence de l'alcool, du café, de la griserie 
qui résulte de la joie, un homme s'est montré spirituel, 
bienveillant, penseur original, soyez sûr qu'il possède 
bien ces qualités au fond de lui-même et que si elles ne se 
manifestent pas d'ordinaire c'est qu'elles sont inhibées 
par des états d'àme concomitants s'opposant au déclan- 
chement de ces énergies natives. Il y a une part de vrai 
dans l'adage : In vino v évitas. 

Dubois. — Psychonévroses. 10 



146 LES PSYCHONÉVROSES 

J'ai essayé de prendre chez les neurasthéniques quelques 
courhes ergographiques. Elles n'ont rien de caractéristique 
et varient suivant l'état d'âme du sujet. 

Tel malade, au comble de la veulerie, imbu de la con- 
viction d'impuissance, renonce à tracer sa courbe avant 
même d'avoir commencé; il est ponophobe. Un autre 
trace distraitement quelques ordonnées assez élevées 
puis, pris de découragement, il ne peut plus soulever le 
poids alors que la contraction précédente était encore 
assez forte; il n'y a pas là chute graduelle normale. Un 
troisième décrit une courbe régulière avec des varia- 
tions inattendues, mais les ordonnées sont inférieures à 
celles d'un homme normal qui semble armé des mêmes 
muscles. Il est difficile de constater, dans ce dernier cas, 
s'il y a faiblesse vraie ou conviction d'impuissance, mais 
on a l'impression que le sujet en expérience, en vertu 
de son état d'âme, n'a pas fait à chaque soulèvement le 
maximum d'effort possible. 

Enfin j'ai vu des médecins neurasthéniques prétendre 
qu'ils étaient dans un état d'amyosthénie complète, inca- 
pables de faire usage de leurs bras et qui, intéressés 
subitement par l'expérience, ont retrouvé des forces 
inconnues et fourni une courbe ergographique dépassant 
la moyenne. 

Il est impossible de méconnaître dans ces variations 
l'influence de l'esprit, l'effet prédominant des états d'àme 
contingents. 

Il en est de même dans le domaine intellectuel. Un 
jour nous nous réveillons veules, affaissés, peut-être sans 
cause à nous connue, peut-être sous l'influence d'une 
mauvaise nuit, d'une fatigue antérieure. Nous ne voulons 
pas céder à ce sentiment d'impuissance et nous nous 
mettons résolument au travail avec l'idée que le « démar- 



LEÇON X 147 

rage » se fera. Parfois nous réussissons à nous mettre 
en train, d'autres fois tout cet effort est vain et nous cons- 
tatons avec tristesse notre incapacité. Mais, voilà qu'une 
heureuse nouvelle nous arrive, un ami nous encourage, 
nous recevons une lettre flatteuse qui nous redonne la 
confiance en nous-même; alors, subitement, nous retrou- 
vons l'entrain et la pleine possession de nos moyens. 
Est-ce là de la dynamogénie? non, c'est de la dynamo- 
phanie. 

Quand nous nous déclarons fatigués physiquement ou 
intellectuellement nous constatons en bloc notre incapa- 
cité actuelle. Notre fatigue nous apparaît comme un fruit 
dont nous n'apprécions tout d'abord que la masse, la 
forme extérieure, sans connaître sa composition intime. 
Si nous le coupons en deux nous lui trouverons peut-être 
un noyau succulent très petit entouré d'une épaisse 
coque fibreuse. Analysons notre fatigue et nous verrons 
qu'elle n'a souvent qu'un imperceptible noyau de fatigue 
vraie perdu dans une gangue énorme d'autosuggestion 
de la fatigue. 

Il ne serait pas exact de dire que c'est de la fatigue 
imaginaire; c'est une conviction d'impuissance succédant 
à une sensation réelle, mais grossie par l'état d'âme pessi- 
miste qu'amène la fatigue elle-même agissant sur notre 
moral. Cet état d'âme a son substratum physique, céré- 
bral. C'est un trouble maladif. Il peut céder lentement, 
à Faction du repos, d'une alimentation réconfortante. Il 
peut s'évanouir plus rapidement encore sous l'influence 
d'une idée, d'un sentiment qui excite le fonctionnement 
cérébral, dissipe le trouble cellulaire et l'inhibition qu'il 
produit. Cette distinction entre l'épuisement vrai et la 
fatigue autosuggérée n'a pas échappé à l'observation vul- 
gaire, mais ignorant de la vérité du déterminisme biolo- 



i48 LES PSYGHONEVROSES 

gique, le public appelle paresse, veulerie, l'incapacité qui 
paraît hors de proportion avec le travail accompli ou qui 
se manifeste avant tout effort. Il ne se rend pas compte 
que c'est le moral qui est fatigué, qu'il y a là un état 
d'àme pathologique toujours lié à quelque altération de 
l'organe pensant. 

C'est surtout quand nous examinons la conduite des 
autres que nous arrivons à cette conception peu chari- 
table et que nous sommes prodigues de reproches. Nous 
retrouvons une douce indulgence quand nous constatons 
notre propre incapacité. Chez nous elle est fatigue, épui- 
sement, maladie; chez le voisin elle s'appelle paresse, 
laisser-aller, insigne veulerie. 

' Petite ou grande, passagère ou durable, la paresse peut 
être envisagée aussi bien comme maladie de l'esprit que 
comme défaut de caractère. Dans bien des cas elle cède 
à l'action dynamophanique d'un encouragement, d'une 
représentation mentale fortifiante. Dans d'autres cas le 
noyau de fatigue réelle est plus grand et le repos plus 
ou moins long s'impose. La tâche du médecin ou de 
l'éducateur, en présence d'un état d'incapacité, n'est pas 
d'apprécier les responsabilités, de distribuer le blâme au 
vicieux en réservant l'indulgence à celui qu'on appelle un 
malade. Son seul devoir est d'analyser avec soin l'état 
physique et psychique du sujet, de découvrir les points 
où il faut appliquer le levier pour réveiller son activité. 
Faire renaître le sentiment assoupi du devoir, exciter 
les sentiments altruistes^ est faire œuvre utile aussi bien 
dans les états que le public considère comme maladifs 
que dans ceux auxquels on réserve le qualificatif de 
paresse. 

L'art du médecin consiste précisément à choisir dans 
chaque cas le moyen le plus rapide, le plus puissant; là 



LEÇON X 149 

ce sera le repos plus ou moins complet, plus ou moins 
prolongé; ici il suffira de l'encourag-ement, de l'influence 
moralisante. Et qu'on n'en conclue pas que l'efficacilc de 
l'un ou l'autre moyen marque précisément la limite entre 
la maladie et le défaut. Il y a des sujets dont l'incapacitéi 
est ancienne, considérable, qui souffrent de divers symp- 
tômes nerveux, de maux de tête, de troubles digestifs,! 
d'amaigrissement, et qui retrouvent une âme vaillante] 
après une seule conversation psychothérapique; et pour- 
tant l'état maladif paraissait évident. Il en est d'autres 
qui, indemnes de tous symptômes pénibles, souffrent 
toute leur vie d'une veulerie pathologique, d'une faiblesse 
morale contre laquelle s'épuisent en vain tous les traite- 
ments physiques et moraux. 

Cette analyse de la fatigue est capitale pour le médecin 
qui veut recourir à l'influence psychothérapique. Il doit 
reconnaître chez lui-même la part que joue le moral dans 
le développement des sentiments d'épuisement. Il doit 
savoir conduire son malade clans le dédale de cette ana- 
lyse psychologique de ses propres sensations. C'est, dans 
la plupart des cas, le seul moyen de le guérir, de suppri- 
mer rapidement le désordre tout psychique et de rendre 
pour toujours au sujet, pour ne pas dire au malade, le 
sentiment qui seul crée la puissance : la conviction de 
puissance. 

Dans l'appréciation de la fatigue nous commettons 
encore d'autres erreurs, souvent grosses de conséquences. 
Certaines personnes appliquent ce terme de fatigue à des 
symptômes maladifs totalement étrangers à l'épuisement. 
C'est ainsi que les épileptiques mentionnent souvent leurs 
« fatigues », c'est-à-dire leurs crises de petit mal. Très 
souvent les névrosés appellent fatigue un ensemble de 
sensations qu'ils éprouvent au réveil, après une période 



150 LES PSy€HONEVROSES 

de repos prolong-é. Ils ont raison en ce sens que les 
symptômes sont bien ceux que nous ressentons dans la 
fatigue : faiblesse, courbature, mal de tête, incapacité de 
travail. Mais on ne doit pas parler de fatigue qù_iljij;_a_ 
pas eu t ravail. L'analogie des symptômes n'implique pas 
l'identité des causes. 

Dans bien des cas l'erreur consiste à assigner à la 
fatigue ressentie des causes qui ne sont pas les vraies. 
C'est encore là une conclusion bâtive suivant l'adage : 
Post hoc, ergo propter hoc. Cette erreur amène à prendre 
des mesures inutiles, à supprimer un efîort favorable, 
tout en laissant subsister des habitudes de vie irrégulières 
qui seules étaient la cause du malaise. 

Quelle que soit l'erreur qu'il commet, qu'il se trompe 
sur les symptômes ou sur les causes, qu'il voie sa fatigue 
grossie, le névrosé se trouve dans la même situation 
qu'un hypnotisé, qu'un suggestionné. Il a laissé pénétrer 
dans son entendement une idée fausse; il la développe 
plus ou moins logiquement, et dès lors il est impuissant 
dans la proportion où il se croit impuissant. D'une part 
il se croit plus malade qu'il n'est, d'autre part il cherche 
à éviter des influences qu'il estime nocives. C'était un 
pusillanime au début et l'insuccès croissant de ces mesures 
d'hygiène injustifiées va le rendre ponophobe , hypo- 
condre. 

Nous retrouverons partout, dans l'histoire des psycho- 
névroses, l'influence désastreuse des idées erronées, soit 
qu'elles soient dues à une ignorance excusable, soit que, 
plus souvent encore, elles résultent de la mentalité irra- 
tionnelle du sujet. 

Je n'hésite pas à soumettre à mes malades ces considé- 
rations sur la fatigue et à leur montrer, en ménageant 
leur susceptibilité, qu'ils ne sont pas comparables à des 



LEÇON X Ibl 

indigents, mais à des pusillanimes qui, jouissant d'une 
certaine aisance, croient toujours que l'argent va leur 
manquer. 

Nous en sommes tous là, à des degrés divers. Si parfois 
nous devenons présomptueux, nous manquons plus sou- 
vent de confiance en nos propres forces. 



ONZIÈME LEÇON 



La sensibilité, condition première de toute activité physiologique. 
— Sensation, son caractère psychique. — Influence constante 
de l'idée, des autosuggestions sur nos sensibilités diverses aux 
agents physiques : air, pression barométrique, température, 
électricité, lumière, alimentation. 



La cellule n'agit pas, elle réagit. La sensibilité, clans 
son sens le plus général, est donc la première condition 
de toute activité physiologique. Il faut une excitation 
pour opérer le déclanchement des énergies latentes 
accumulées par l'apport des calories ou économisées par 
le repos. Ces excitations sont toujours extérieures à la 
cellule, à l'organe, à l'organisme qui réagit, mais il est 
d'usage de distinguer celles qui partent de la périphérie, 
du tégument externe, des organes des sens, et celles qui 
naissent dans les profondeurs de l'organisme, dans les 
organes splanchniques ou dans le corps cellulaire lui- 
même. 

Quelles qu'elles soient, ces excitations réveillent à la 
fois le fonctionnement des centres inférieurs, les réflexes 
simples ou compliqués qu'étudie la physiologie et les 
■réflexes si complexes, si délicats qui s'appellent associa- 
tions d'idées, représentations mentales. Et l'onde ner- 
veuse ne s'arrête pas là; de centripète elle devient centri- 
fuge et le geste accompagne l'idée avec la constance 



LEÇON XI 153 

du réflexe le plus banal, si bien qu'on peut dire que la 
représentation mentale est déjà un acte coramencé. 

La plupart des sensations qui, directement, par voie 
réflexe ou par l'intermédiaire des représentations men- 
tales, sont les causes déterminantes de nos actes, arri- 
vent à notre entendement par la voie de nos cinq sens. 
Ce sont là, comme je l'ai dit, nos antennes; c'est par elles 
que nous prenons contact avec le monde extérieur. C'est 
par cette voie unique de la sensibilité que nos semblables 
agissent sur nous, que se font ces hétérosuggestions 
auxquelles nous obéissons souvent avec une trop grande 1 
passivité. 

Depuis que le monde est monde, nous ne voyons en 
œuvre que ces cinq sens, et notre sensibilité est suffisam- 
ment armée par ce luxe d'organes récepteurs pour que 
nous n'ayons aucune raison de supposer un sixième sens 
ou d'autres encore, établissant entre les humains de 
mystérieuses relations fluidiques. 

Des sensations plus vagues, moins diH"érenciées, par- 
tent de l'organisme lui-même, du tréfonds de notre être, 
excitées par le fonctionnement, toujours réflexe lui- 
même, des centres inférieurs. C'est de là que surgissent 
nombre d'impulsions, de mobiles obscurs de la sensibilité 
qui eux aussi déterminent notre réaction, quand nous 
ne leur opposons pas les motifs supérieurs de la raison. 

L'étude de la sensibilité est donc d'une importance 
majeure pour le psychologue. Malheureusement, pour 
simplifier le problème, pour le résoudre, on l'a trop cir- 
conscrit. On a étudié la sensation brute, toujours plus 
ou moins identique à elle-même, adéquate dans certaines 
mesures à l'excitant naturel ou artificiel. 

C'est ainsi qu'on a pu, pour les cinq sens, fixer avec 
plus ou moins de précision le seuil de l'excitation, la 



154 LES PSYGHONEVROSES 

limite extrême de la réaction, le maximum où apparaît 
l'élément douleur. On a pu dresser des tables de la sensi- 
bilité au compas de Weber, à l'excitation électrique, 
noter les limites de la vue, de l'audition, etc. 

Ce travail était utile, nécessaire, mais il n'est que 
Va b c dans l'étude de la sensibilité. 

En expérimentant sur l'homme on s'est bien vite 
aperçu que les réactions varient d'un individu à un autre, 
que nous pouvons bien doser l'excitant, mais qu'il nous 
est souvent impossible d'apprécier la réaction. Pour les 
nerfs moteurs un mouvement se produit et il devient 
possible d'en constater l'étendue, de mesurer l'effort 
mécanique développé. Mais pour la sensation, le contrôle 
nous échappe, car elle reste toujours subjective ; elle ne 
se traduit pas par des phénomènes extérieurs mesurables. 
Aussitôt que la réaction d'un individu à une excitation 
paraît dépasser les limites ordinaires, qu'elle devient 
pénible, douloureuse, alors qu'elle ne l'est pas pour 
d'autres, on admet un état maladif ou une idiosyncrasie 
habituelle et c'est dans les nerfs qu'on relègue cet état 
d'hyperexcitabilité , 

Si des réactions éloignées, étranges, succèdent à l'exci- 
tation, on cherche à les expliquer physiquement, physio- 
logiquement, attribuant à un rayon lumineux une action 
dynamogénique, à telle ou telle condition météorologique 
une influence affaiblissante. Il semble qu'on étudie des 
phénomènes précis, mesurables, des relations certaines 
de cause à effet. 

On oublie une vérité pourtant facile à reconnaître : 
c'est que toute sensation est un fait d'ordre psychique, 
qu'en somme c'est toujours ce qu'on a[)pelle l'âme qui 
sent. 

Ce qui est physique, dans le phénomène de la douleur 



LEÇON XI 155 

provoquée par la piqûre d'une aij^'-uille, c'est la dilacéra- 
tion des filets terminaux des nerfs sensibles. Ce qui est 
physiologique c'est la transmission de la vibration ner- 
veuse le long- des cordons nerveux à la vitesse d'environ 
trente mètres à la seconde, mais ce qui est psychique, 
c'est la sensation même, la perception de la douleur, 
recueillie dans des centres spéciaux dont la localisation 
n'est pas connue mais qui doivent siéger dans la couche 
corticale du cerveau. 

Tandis que, à la périphérie, dans les conducteurs, les 
centres médullaires, bulbaires et cérébraux inférieurs, les 
réactions s'accomplissent avec une régularité presque 
mécanique, la pejiceptiqn de la sensation peut varier au 
contraire suivant l'état d'âme du sujet. La sensation peut 
être annihilée par la distraction, par l'autosuggestion 
inhibitrice; elle peut être rendue plus aiguë, grossie, par 
l'attente, l'attention; elle peut être créée de toutes pièces, 
en l'absence d'excitation réelle, par la représentation 
mentale. 

C'est cette intervention de l'idée qui rend si difficile 
l'étude de la sensibilité comme celle de tous les phéno- 
mènes oij nous n'avons comme critérium que les affirma- 
tions du sujet en expérience. 

Aussi aurais-je pu englober l'étude de la fatigue dans 
celle de la sensibilité. Nous ne jugeons de la fatigue que 
par les sensations que nous éprouvons et c'est pourquoi 
les psychologues s'ingénient à la mesurer à l'aide d'ergo- 
graphes, d'esthésiomètres, d'expériences précises répétées, 
destinées à éliminer les erreurs dues à la mentalité du 
sujet. Dans la pratique on ne songe pas assez à la diffi- 
culté de cette tâche. Nous avons tous la tendance à 
croire non seulement à la réalité de nos sensations, ce 
qui ne serait que juste car elles sont toujours réelles pour 



1S6 LES PSYGHONEVROSES 

nous, mais à la réalité du phénomène tout entier, excita- 
tion périphérique certaine, transmission de l'onde ner- 
veuse et réception finale dans le centre psychique récep- 
teur. 

Il n'en est rien. Toute sensation reste phénomène 
psychique pur et la constatation de son existence ne nous 
renseig-ne pas toujours sur sa cause. Ce n'est que par le 
contrôle d'autres sens, par l'induction fondée sur des 
constatations antérieures, souvent seulement avec l'aide 
d'un tiers, que nous pouvons éviter l'erreur et assigner à 
l'image mentale qu'est la sensation, ses causes détermi- 
nantes. 

Analysons, à la lumière de ces données, les faits de 
sensibilité qu'on observe à l'état sain ou pathologique. 

La plupart des agents physiques agissent plus ou 
moins sur l'homme. Ainsi l'air pur est nécessaire au bon 
fonctionnement de nos organes. L'oxygène active les 
fonctions de nutrition, augmente le nombre des globules 
sanguins. Quelques recherches de Féré semblent mon- 
trer que, par l'inhalation d'oxygène, l'énergie au dynamo- 
mètre est augmentée, le temps de réaction diminué. L'air 
vicié par l'acide carbonique ou par d'autres gaz produit 
des effets contraires, de l'abattement, des maux de tête, 
des nausées, de la dépression psychique. 

Ce sont là des effets certains, causés directement par 
l'intoxication des centres nerveux. Ils se produisent chez 
l'individu le mieux équilibré, le moins apte à succomber 
aux autosuggestions. 

Il y a lieu d'admettre encore des idiosyncrasies, l'orga- 
nisme d'un sujet pouvant être plus sensible que d'autres 
à des influences physiologiques. 

Mais ce besoin naturel d'air pur dépasse toutes les bornes 
chez les névrosés et chez des gens qui se croient en bonne 



LEÇON XI 157 

santé. Il y a des fanatiques de la fenêtre ouverte la nuit. 
Vous verrez que dans la plupart des cas cette sensibilité 
est toute d'autosuggestion et si vous pouviez fermer la 
fenêtre après qu'ils se sont endormis et la rouvrir avant 
leur réveil, ils ne s'apercevraient nullement de la super- 
cherie . 

Ils sont légion les névrosés qui ont des maux de tête 
aussitôt qu'ils voient un calorifère, surtout s'il est en 
fonte, car ils ont appris que la fonte chauffée au rouge 
peut laisser passer les gaz délétères. Ils voient positive- 
ment l'oxyde de carbone se dégager et en subissent incon- 
tinent les effets. On voit certaines dames tomber en syn- 
cope pour avoir manié quelques minutes un fer à repasser 
dans un local bien aéré; les odeurs, même celles qui 
leur sont agréables, comme celles de fleurs aimées, pro- 
voquent des maux de cœur, des insomnies, des lipothy- 
mies. 

Je veux bien que cette sensibilité soit parfois réelle, et 
nous n'avons nul droit de nier la réalité de ces effets par le 
simple fait que nous ne les ressentons pas au même degré. 
Mais souvent ces sensibilités portent la marque de l'exa- 
gération; on découvre l'influence des idées préconçues et 
l'on surprend sous cette sensibilité l'autosuggestion. 
Cette conclusion est confirmée par l'extrême facilité avec 
laquelle on arrive à délivrer les malades de cette soi- 
disant hyperexcitabilité. Il suffît souvent d'une seule 
conversation pour dissiper ces préventions et ramener les 
malades à des habitudes de vie normales. Ils sont les 
premiers à rire de leurs craintes, à avouer leur origine 
autosuggestive. Souvent, épris subitement de logique, 
ils appliquent à d'autres sensations ce traitement de l'es- 
prit; ils apprennent à mettre au point leurs sensations. 

Les variations delà pression atmosphérique ont certai- 



158 LES PSYGHONEVROSES 

nement une influence sur la santé. Sa diminution amène 
de la faiblesse musculaire, surtout s'il y a fatigue conco- 
mitante comme dans le mal de montagne. Il y a au con- 
traire euphorie quand la pression est augmentée. Il est 
assez rare que les névrosés accusent des malaises pro- 
voqués par les variations du baromètre. Les dames, qui 
fournissent les plus beaux exemples d'autosuggestion, 
ignorent en général le fonctionnement du baromètre; il 
leur manque une base pour créer la représentation men- 
tale qui fait naître la sensation. 

La température de l'air a aussi son action sur nous. 
Une température moyenne favorise nos fonctions, aug- 
mente l'activité musculaire, crée une sensation de bien- 
être, surtout si le soleil nous vivifie de ses rayons. Il y a 
abattement si la chaleur devient trop grande, s'élève 
au-dessus de 30^ Le froid modéré et sec est bien supporté; 
cependant il ralentit le fonctionnement du système ner- 
veux, il engourdit les muscles. Agissant sur le cerveau, il 
engendre la tristesse, et c'est en automne, au début de 
l'hiver, que naissent, chez les prédisposés, les affections 
mélancoliques, les impulsions au suicide. Les grandes 
chaleurs provoquent aussi l'aliénation, mais plus particu- 
lièrement les formes agitées, la manie, la folie furieuse. 

Faisons encore la part d'idiosyncrasies possibles, mais 
n^oublions pas l'influence de l'idée, des préventions. Sou- 
vent on peut saisir la genèse toute mentale de ces sensi- 
bilités exagérées, suivre le développement, en apparence 
logique, de ces conclusions hâtives. 

Une de mes malades âgée de vingt-huit ans fut prise, 
sans cause appréciable, de troubles hystériques variés : 
anorexie, troubles dyspeptiques, sensation de chaleur 
brûlante dans le dos et les extrémités, revenant par accès 
et accompagnés d'un état général très pénible d'énervé- 



LEÇON XI 459 

ment. Ce sont là des états nerveux fréquents chez les 
femmes à l'âge critique et qu'on retrouve chez de jeunes 
sujets, souvent en relation avec les phénomènes de 
puberté, les règles ou des préoccupations matrimo- 
niales. 

Le mal s'était développé à un moment où un froid assez 
vif sévissait dans le pays de la malade. Quoi de plus 
naturel que d'attribuer ces souffrances au froid inusité et 
de se vêtir plus chaudement? L'idée parut si raisonnable 
aux parents qu'ils encouragèrent la malade à prendre 
encore plus de précautions. Le printemps survint, parti- 
culièrement chaud, et les parents furent étonnés de voir 
le mal persister; mais persuadés que la malade était 
douée d'une sensibilité nerveuse maladive, ils approu- 
vèrent encore. L'été arriva brûlant, étouffant, et la 
malade souffrait toujours. Imbue de l'idée que le froid 
était la cause première de ses maux, elle garda le lit, 
renonça à ouvrir la fenêtre, à se laver à l'eau froide. 

Lorsqu'en septembre, dans une chambre où le thermo- 
mètre marquait 22°, je vis la malade pour la première 
fois, elle avait les mains cachées sous sa couverture. 
Quand la sœur lui apporta un verre de lait tiède, je la vis 
faire sous ses draps des mouvements de ses mains; elle 
venait de mettre des gants pour prendre son verre de lait! 
Elle n'osait le saisir du pouce et de l'index nus, de crainte 
que cette impression de froid ne fit naître sa crise ! 

C'est sur un ton suppliant qu'elle me demanda : Allez- 
vous me retirer mes gants aussitôt? Non, dis-je, je ne 
vous les retirerai pas; vous ne les mettrez plus du jour 
où vous aurez reconnu que vous êtes la victime d'auto- 
suggestions absurdes. Il me fallut quelques conversations 
pour convaincre la malade, renverser l'échafaudage de 
ses idées fixes et la ramener à des habitudes normales. 



160 LES PSYGHONEVROSES 

La guérison fut rapide et la malade que j'ai revue après 
bien des années n'est jamais retombée. 

Beaucoup de mes malades présentant à un haut degré 
cette sensibilité au froid, se couvrent plus en plein été 
que nous ne le faisons en hiver, et leur conversion s'opère 
dans une conversation, d'un jour à l'autre, avant qu'un 
traitement matériel, l'alimentation, le massage, aient pu 
modifier la circulation périphérique. Il est de toute évi- 
dence qu'il s'agit ici uniquement de phobies, d'idées fixes, 
nées par la voie si glissante des conclusions prématu- 
rées, entretenues par la constatation même des relations 
apparentes de cause à effet, constatation d'autant plus 
assurée que l'attente du résultat prévu suffit à le produire. 

Souvent, dans l'établissement de leurs syllogismes 
trompeurs, les malades montrent une certaine rectitude 
de pensée qui fait bien augurer de leur guérison. Quand 
on pense droit, on se trompe complètement si le point de 
départ est faux, mais on revient facilement à la vérité si 
on corrige la déviation du début. 

Les effets de l'état électrique de l'air sur l'homme 
normal sont presque inconnus. Les névropathes, au con- 
traire, accusent des phénomènes variés de dépression ou 
d'excitation, mais, fait caractéristique, ils ne les éprou- 
vent guère que quand ces perturbations sont constatables 
par la vue ou l'ouïe, c'est-à-dire pendant les orages, les 
éclairs, le tonnerre. Ils les ressentent aussi sur le tabouret 
isolant d'une imposante machine statique et les effets 
peuvent être salutaires ou désastreux suivant l'idée pre- 
mière que l'opérateur a inculquée à ses malades ou sui- 
vant celles qu'ils se sont suggérées eux-mêmes. Beaucoup 
de dames ont peur de l'électricité et la première séance 
produit facilement de la fatigue, de l'énervement, de l'in- 
somnie, des maux de tête, alors que chez d'autres lés 



LEÇON XI 161 

mêmes moyens amènent le calme, le sommeil, on dissipent 
des céphalalgies habituelles. 

Si vous êtes électrothérapeute, sachez calmer les auto- 
suggestions malsaines, tranquillisez votre malade, et 
bientôt vous n'aurez plus, du bain électrique, des effluves, 
des aigrettes et même des grosses étincelles, que les effets 
bienfaisants. 

C'est par la parole, par le geste, l'attitude, que vous 
ferez naître, le sachant et le voulant ou à votre insu, ces 
réactions soi-disant physiologiques et les effets thérapeu- 
tiques. 

Il est souvent possible de prouver rinffuence prépondé- 
rante et parfois unique des autosuggestions. L'expérience 
est difficile avec l'électricité statique, avec les courants 
d'induction qui produisent des sensations diverses : le 
malade s'aperçoit de la supercherie si on supprime le 
courant; mais elle réussit fréquemment si l'on emploie 
des courants galvaniques de faible densité. 

La femme d'un confrère me dit un jour être particu- 
lièrement sensible à l'action de l'électricité; le courant 
d'un seul élément appliqué sur le dos des mains suffit à 
produire chez elle une sensation de brûlure. 

Je nie la possibilité du fait; elle insiste et réclame 
l'expérience immédiate. J'applique les rhéophores et au 
moment précis où la manette du collecteur s'arrête au 
chiffre 1 elle s'écrie : Maintenant cela me brûle! Elle 
fut bien marrie quand je lui montrai que je n'avais pas 
immergé les piles. 

Dans un cas d'hystérie traumatique grave, présentant, 
en même temps qu'une hémianesthésie gauche, les phéno- 
mènes plus rares du strabisme hystérique, de la polyopie 
monoculaire et de la micropsie, je pratiquais la galvani- 
sation à courants faibles. A chaque application la malade 

DcGOis. - Psyclionôvroses. 11 



162 LES PSYCHONÉVROSES 

accusait une douleur intense sur tout le côté droit. Je 
continuai quelques jours mes séances, puis je répétai les 
mêmes manœuvres sans courant. La malade ne s'aperçut 
nullement de la suppression et quand je lui demandai si 
elle éprouvait toujours les mêmes douleurs, elle répondit 
affirmativement. Je la mis au clair sur son erreur et dès 
lors elle ne se plaignit plus. 

Ces constatations, quand elles sont bien faites, peuvent 
servir à la guérison des malades. 

Une hystérique qui avait passé sa vie en valétudinaire 
et avait résisté à tous les traitements antérieurs, avait 
quelque peine à me comprendre quand je cherchais à lui 
démontrer l'origine idéogène de ses souffrances. 

Quand mon assistant mesura sa suggestibilité par le 
procédé que j'ai indiqué plus haut, l'application de l'inno- 
cente bague à la main droite produisit de telles douleurs 
qu'elle déclara que c'était comme si on lui cassait le doigt! 

Dès que je lui eus avoué notre supercherie et montré 
qu'elle avait créé elle-même ces douleurs par l'idée, elle 
fut convaincue. Sans hésiter elle appliqua cette conception 
à ses autres maux et dès lors je n'eus pas de malade plus 
docile à la psychothérapie. 

La lumière aussi a son importance biologique et il serait 
puéril de nier son action. Mais ses effets devraient être 
étudiés avec rigueur chez des sujets sains. Aussitôt qu'on 
fait ces constatations sur des névropathes, on s'expose 
aux plus grossières erreurs. Non seulement il serait 
absurde de conclure de ces expériences que des effets 
analogues se produisent chez l'homme sain d'esprit, mais 
il serait tout aussi fâcheux de croire que ces réactions sont 
le résultat d'une hyperesthésie vraie. Partout, chez ces 
malades, il faut songer à l'intervention constante, inéluc- 
table, des représentations mentales. 



LEÇON XI 103 

C'est aussi à l'autosuggestion que j'attribue les phéno- 
mènes d'audition et de gustation colorée sig'nalés par de 
nombreux auteurs. 

Je ne nie pas que les sujets éprouvent des sensations 
associées, qu'ils voient ïa rouge ou Vu jaune, mais je 
n'ai pas de raisons pour voir là des résonnances physio- 
logiques, l'excitation d'un sens amenant le fonctionne- 
ment de l'autre. C'est par la voie psychique, par des 
réminiscences vagues, des associations d'idées, que 
s'établissent ces synesthésies. Aussi ne les voit-on que 
chez certains sujets préoccupés des problèmes de psycho- 
physiologie, chez des artistes névrosés qui cultivent avec 
soin leurs sensibilités ou chez les jeunes sujets toujours 
éminemment suggestibles. 

Le rôle de l'idée apparaît nettement quan-d on envisage 
l'influence des aliments. Sans doute les ingesta ont sur 
notre corps une action indéniable. Je me garderais bien 
de tout attribuer à l'imagination et je crois même qu'on 
ne voit pas cette action du régime alimentaire assez 
grande, surtout quand il s'agit d'habitudes longtemps 
continuées. Ce qui se fait chaque jour de l'année se 
trouve en somme multiplié au bout de l'an. 

Cependant si on laisse de côté les substances plus ou 
moins toxiques, alcool, thé, café, tabac, dont l'abus 
pourrait amener des désordres, si on excepte certains 
aliments reconnus par tout le monde comme étant de 
digestion difficile, le bien-être physique semble peu 
dépendre de l'alimentation. L'organisme humain trouve ( 
dans des nourritures très diverses, sur la table du pauvre | 
comme sur celle du riche, les éléments nutritifs dont il \ 
a besoin. 

Décidément les précautions des névropathes sur ce 
chapitre sont exagérées. Ils vivent imbus d'autosugges- 



164 LES PSYCHONEVROSES 

tions qu'ils ont créées eux-mêmes. Mais il y a plus. Il y 
a des médecins qui connaissent si peu la mentalité des 
névrosés qu'ils semblent s'être donné pour tâche de les 
rendre encore plus malades. Ils leur font des prescrip- 
tions de régime sévères, fâcheuses en elles-mêmes en ce 
qu'elles favorisent la constipation, la dénutrition, désas- 
treuses surtout parce qu'elles contribuent à développer 
/ la mentalité hypocondriaque. 

C'est le contraire qu'il faudrait faire et le médecin n'a 
pas de tâche plus belle et plus facile que de détruire peu 
à peu tout cet échafaudage de craintes et de théories. Il 
est parfois difficile de démêler l'écheveau de ces autosug- 
gestions, de faire la part des idiosyncrasies, — il faut en 
laisser subsister le moins possible, — de surprendre le 
mécanisme mental par lequel le malade est arrivé à ses 
idées fixes qui s'opposent à la reprise d'une vie normale. 

Et c'est là cependant le devoir le plus pressant pour le 
médecin qui s'occupe des névropathes. 

Un névrosé n'est pas guéri, alors même qu'une cure 
physique a amené une grande amélioration, s'il a con- 
servé sa mentalité phobique, ses vues fausses sur les 
rapports de cause à efTet, s'il continue à vivre d'une vie 
de valétudinaire, toujours attentif à éloigner de lui les 
influences qu'il juge, à tort, nocives. Il reste un malade 
aussi longtemps qu'il est pusillanime, inquiet. Il faut 
[avant tout le débarrasser de ses craintes vaines et le 
i ramener à la vie saine. 

Le physiologiste, l'expérimentateur qui veulent étudier 
la sensibilité vraie, doivent s'efforcer d'éliminer toute 
influence suggestive; il faut que le sujet reste pour ainsi 
dire neutre, libre d'idées préconçues, et ce sont là des 
conditions difficiles à obtenir. 

Le médecin, au contraire, doit étudier ces effets de la 



LEÇON XI 16î> 

suggestion. Il faut qu'il soit psychologue, physiognomo/ 
niste, pour déceler le rôle qu'elle joue dans les sensibi- 
lités de son malade. 11 faut qu'il connaisse la mentalité 
de celui-ci, pour pouvoir le ramener, par la clarté de ses 
enseignements, à des vues justes, pour le délivrer du 
joug de ses représentations mentales. 

Parfois les malades ne comprennent pas d'emblée ces 
conseils et craignent de voir taxer d'imaginaires toutes 
leurs sensations. Ils protestent souvent et signalent des 
exemples d'une influence qui a agi sur eux sans partici- 
pation de l'esprit. J'accepte ces justes objections, mais 
j'ajoute : Oui, tout agit plus ou moins sur nous, réelle- 
ment, par la voie corporelle, mais quand nos autosugges- 
tions sont de même sens, l'action est multipliée; quand 
elles sont de sens contraire, elle est divisée. 



DOUZIEME LEÇON 



Émotivité. — Théorie physiologique; Lange, W. James, Sergi. — 
Théorie intellectualiste. — Idées intellectuelles froides; sen- 
timents chauds. — Émotions subconscientes ; automatisme 
apparent de la réaction émotionnelle. — Origine psychique de 
.l'émotion; valeur de cette conception pour le traitement. — 
Irrationalisme des névrosés. — Fatigue physique, intellectuelle, 
émotionnelle; dangers de cette dernière. — Impressionnabilité 
maladive. — Tempérament et caractère. 



Il me reste à parler de Fémotivité exagérée, ce dernier 
stigmate des psychonévroses. 

Encore ici c'est une sensibilité que nous étudions, une 
sensibilité toute morale. Tout se passe dans le domaine 
de l'idéation, tout est psychique. A l'origine de l'émo- 
tion, il y a des représentations mentales, des sentiments 
qui déterminent des réactions éloignées et le fonctionne- 
ment de divers appareils physiologiques. L'émotion est 
psychologique et non physiologique, elle est intellectuelle 
et non somatique. 

Je sais très bien qu'en posant ces prémisses je ne suis 
pas du tout moderne. Je n'ignore pas que Lange, W. 
James, Sergi et d'autres font de l'émotion un processus 
physiologique. Suivant eux l'excitation périphérique met- 
trait en activité des centres bulbaires, déterminerait des 
réactions musculaires, vasomotrices, viscérales, et l'àme, 
le moi sensible, ne subirait l'émotion qu'après coup, se 



LEÇON XII 167 

bornant pour ainsi dire à constater le désordre physiolo- 
gique. 

Pour Lange, tout le mouvement émotif ne serait qu'une 
réaction vasofnotrice immédiatement provoquée par l'ex- 
citation; W. James est moins simpliste et admet toute 
une série de troubles dans les appareils moteurs, vaso- 
moteurs, glandulaires. L'émotion perçue ne serait en 
somme que la conscience de ces changements organi- 
ques, elle serait un épiphénomène. 

Ces auteurs n'ont pas craint d'exposer leurs vues de 
la façon la plus crue en disant : 

« Voici une mère qui pleure son fils ; l'opinion cou- 
rante admet trois moments dans la production du phé- 
nomène : 

« 1" Une perception ou une idée; 

« 2° Une émotion; 

« 3° L'expression de cette émotion. 

« Cette succession est fausse; il faut renverser les deux 
derniers termes et raisonner ainsi : 

« 1° Cette femme vient d'apprendre la mort de son fils; 

« 2° Elle est abattue (physiologiquement) ; 

« 3° Elle est triste. 

« Qu'est-ce donc que sa tristesse? Simplement la con- 
science plus ou fnoins vague des phénomènes vasculaires 
qui s'accomjjlissent dans son corps et de toutes leurs consé- 
quences. » 

W. James est tout aussi explicite et dit : 

« Nous perdons notre fortune, nous sommes affligés 
et nous pleurons; nous rencontrons un ours, nous avons 
peur et nous nous enfuyons; un rival nous insulte, nous 
nous mettons en colère et nous frappons : voilà ce que 
dit le sens commun. 

« L'hypothèse que nous allons défendre ici soutient 



168 LES PSYCHONEVROSES 

que cet ordre de succession est inexact; qu'un état mental 
n'est pas immédiatement amené par l'autre, que les mani- 
festations corporelles doivent d'abord s'interposer entre 
eux et que l'assertion la plus rationnelle est : que nous 
sommes affligés parce que nous pleurons, irrités parce 
que nous frappons, effrayés parce que nous tremblons. » 

Des affirmations aussi étranges devaient trouver des 
contradicteurs, et Nahlowsky, Wundt, Worcester, Irons, 
Lehmann et d'autres ont opposé la théorie intellectua- 
liste à la théorie physiologique. 

Plus on approfondit ces discussions, plus elles parais- 
sent byzantines et je ne puis, dans ces leçons, critiquer 
chacun des arguments présentés de part et d'autre. 

Mais, comme l'émotion joue un grand rôle dans le 
développement des psychonévroses, j'essaierai d'exposer 
ma manière de considérer les émotions. 

Le sens commun a raison : la femme qui vient de 
perdre son enfant a tout d'abord une perception, une 
idée; cette idée l'attriste et sa tristesse se manifeste par 
ses larmes. 

Tout ce mouvement émotionnel que nous appelons 
tristesse a commencé par un phénomène d'origine péri- 
phérique, par des sensations comme tout phénomène de 
mentalité. Nos représentations mentales, nos idées sont 
toujours réveillées par les excitations périphériques. Ce 
sont nos cinq sens qui nous renseignent sur ce qui se 
passe autour de nous et ce sont les sensations perçues 
qui font naître l'idée. 

La nouvelle de la mort a été transmise à la mère par 
la parole ou l'écriture; c'est par cette voie qu'a eu lieu 
l'apport centripète initial qui éveille la représentation 
mentale de la mort. Mais déjà nous voici en présence d'un 
phénomène psychologique irréductible. Vouloir l'expli- 



LEÇON XII 169 

quer physiologiquement, c'est s'attaquer au problème de 
l'âme, montrer comment une vibration cellulaire corti- 
cale provoquée par l'excitation sensorielle peut se trans- 
former en une pensée, en l'image mentale de la mort. 
La tentative me paraît tout au moins prématurée. 

Les mêmes considérations s'appliquent au sentiment 
qui succède à cette représentation mentale, à la tristesse 
qu'elle engendre. Elle a sa source dans la mentalité du 
sujet. Il y a des mères qui ne verseront pas une larme, 
d'autres chez qui l'émotion se manifestera d'une toute 
autre manière, par la pâleur, la lipothymie, la crise hys- 
térique. 

L'origine de tout ce désordre est bien psychique, morale, 
et je ne vois pas pourquoi une tristesse, en tant que 
phénomène psychique, ne pourrait pas succéder à l'idée 
de la mort. 

Les partisans de la théorie physiologique refusent au 
« moi » la faculté de percevoir une émotion toute psy- 
chique; ils veulent qu'elle soit un composé de sensations 
organiques. Je ne vois pas en quoi cela simplifie le pro- 
blème. Gomment la constatation vague de pleurs, de pal- 
pitations, de dyspnée, se transforme-t-elle en cette sensa- 
tion « sui generis » qui s'appelle tristesse? Pourquoi ne 
l'éprouvons-nouspas, au moins à un degré modéré, quand 
une fumée intense nous fait larmoyer et entrave notre 
respiration? Pourquoi n'avons-nous pas le sentiment de 
honte quand l'inhalation du nitrite d'amyle nous rend 
cramoisis? 

Notre émotion est avant tout un état psychique. La 
représentation mentale initiale provoquée par des excita- 
tions périphériques éveille des associations toujours 
variables suivant la mentalité actuelle, innée ou acquise, 
du sujet. C'est pourquoi la réaction varie d'un individu à 



170 LES PSYGHONEVROSES 

l'autre et chez le même sujet suivant les dispositions du 
moment. 

L'idée tout d'abord simplement cognitive, intellectuelle, 
froide, devient sentiment, émotion psychique. Demandez- 
moi pourquoi et comment, je vous répondrai : je ne sais 
pas. C'est une pétition de principe que de dire : parce qu'elle 
réveille des sentiments de crainte, de tristesse, de colère. 

L'homme est ainsi fait qu'il a des sentiments comme 
il a des idées, ou plutôt, il n'a dans sa tête que des idées, 
les unes purement intellectuelles qui ne l'émeuvent pas, 
d'autres qui réveillant une série d'associations d'idées le 
troublent profondément. 

Lorsque nous songeons à un sujet quelconque nous 
nous formons une opinion. Ce travail intellectuel, si 
intense qu'il soit, est exempt d'émotion. Subitement une 
association d'idées surgit; d'un coup d'œil prompt nous 
avons vu que l'expression de cette opinion va soulever la 
colère d'un rival, amener la lutte. Nous voilà en présence 
de dangers et aussitôt nous éprouvons une série de senti- 
ments. Ce sont ces sentiments qui pourront s'accompa- 
gner de larmes, de battements de cœur, de gestes, qui 
déchaînent l'orage émotionnel. 

Sans doute si ce dernier manque totalement, s'il n'y 
a pas le moindre désordre physiologique, l'émotion 
manque; il n'y a plus rien. Les partisans de la théorie 
physiologique arguent de ce fait pour mettre au premier 
plan ces réactions organiques. Mais ce n'est pas parce 
que nous n'avons pas senti nos larmes, constaté nos 
palpitations que l'émotion est absente; c'est au contraire 
parce que nous n'avons pas été émus psychiquement, que 
nos yeux sont restés secs, que notre cœur a conservé son 
rythme normal. Je veux bien que la constatation vague 
de ces désordres organiques très prompts à s'établir puisse 



LEÇON XII 171 

réagir à son tour sur notre moi et contribue à renforcer 
l'émotion psychique, mais c'est là un pliénomène se(;on- 
daire. 

Je suis étonné que les novateurs dont j'ai parlé aient 
été si peu circonspects dans l'expression de leur théorie. 
S'ils avaient simplement dit : l'émotion dont le sujet 
prend conscience comme celle que d'autres surprennent 
chez lui, est en partie due à la constatation vague des 
réactions physiologiques déclanchées par l'idée émotion- 
nante, personne ne songerait à protester. Mais c'est aller 
trop loin que de dire que l'émotion n'est que le résultat 
de cette constatation. 

En dernier ressort l'homme ressent l'émotion. Ce phé- 
nomène ultime est psychique, irréductible. Pourquoi naî- 
trait-il plus facilement parce que nous avons vaguement 
surpris les battements de notre cœur, les larmes de nos 
yeux? Pourquoi ne succéderait-il pas directement, comme 
une idée à une idée, à la représentation mentale de la 
mort d'un être aimé? 

Prétendre qu'on pleure d'abord et qu'on s'émeut ensuite, 
c'est blesser, comme l'avouent naïvement nos auteurs, le 
bon sens, cette qualité maîtresse de l'intelligence. 

Ce qui, à mes yeux, caractérise tout d'abord l'émotion 
c'est son origine idéogène. C'est ensuite l'irradiation de 
l'excitation sous d'autres centres, le réveil de représenta- 
tions mentales antérieures, instinctives ou acquises, créant 
Yémotion psychique. A celle-ci succèdent les manifestations 
physiologiques de l'état d'âme, dont elles sont le geste 
toujours consécutif à l'idée. 

Ces réactions physiologiques ne peuvent avoir lieu 
sans un nouvel apport centripète de sensations qui peu- 
vent devenir à leur tour angoissantes. Elles vont ren- 
forcer l'émotion psychique; elles peuvent l'entretenir 



172 LES PSYCHONEVROSES 

alors même que nous nous sommes déjà tranquillisés sur 
le fait qui a déclanché l'émotion première. De nouvelles 
émotions peuvent en résulter, telle celle de la honte, du 
dépit que nous éprouvons de nous être laissé dominer 
par la crainte, la colère. Toute cette succession de senti- 
ments constitue notre vie psychique, et il est ridicule de 
vouloir expliquer tout cela par des réactions vasomotrices. 

Mais, dira-t-on, certains mouvements émotifs naissent 
sans participation de l'idée, avec une rapidité telle qu'on 
serait tenté d'y voir un simple fonctionnement bulbaire, 
indépendant du mOi pensant qui habite l'étage supérieur 
du cerveau. 

En effet, il en est ainsi de la crainte sous toutes ses 
formes, de la timidité à la terreur. La peur est commune 
à tous les animaux même les plus inférieurs, chez les- 
quels nous ne pouvons admettre qu'une psychologie bien 
restreinte. 

C'est que la peur, à condition qu'elle ne dépasse pas 
certaines limites, est une émotion éminemment utile. 
C'est le cri d'alarme des sentinelles qui viennent d'aper- 
cevoir quelque danger. L'émotion psychique s'empare 
alors du corps de garde et elle se traduit par le branle- 
bas de combat, par les réactions motrices. Ce sont ces 
manifestations dernières que constatent les assistants, ce 
sont elles aussi qui, perçues elles-mêmes par les soldats, 
vont les mettre dans une agitation croissante, ajouter 
encore à leur émoi. 

Cette sensibilité, cette émotivité spéciale de la crainte 
est si nécessaire à la défense de l'organisme, qu'elle est 
devenue plus machinale et qu'elle semble pouvoir rester 
confinée dans les centres bulbaires ou cérébraux infé- 
rieurs sans passer par le moi pensant. C'est une économie 
de temps, mais cette émotivité reste encore si bien attachée 



LEÇON XII 173 

aux représentations mentales qu'elle cesse aussitôt, chez 
Fhomme et chez l'animal supérieur, dès qu'il reconnaît 
l'inanité de ses craintes. L'enfant n'a plus d'émotion 
quand il reconnaît enfin son frère sous un déguisement 
quelque peu effrayant, quand il voit son ami jouer tran- 
quillement avec un chien qui lui faisait peur. Il ne craint 
pas d'entrer dans une chambre parce qu'elle est obscure, 
mais parce qu'il a la représentation mentale d'un danger. 
Il a peur et se sauve. 

La répétition d'un mouvement émotif facilite sa repro- 
duction automatique et plus la réaction se cantonne dans 
les centres inférieurs, plus elle échappe au contrôle du 
moi psychique. C'est un peu ce qui se passe dans une 
usine oii le directeur prend tout d'abord connaissance de 
tout, des événements les moins importants. Peu à peu il 
s'en désintéresse et abandonne certaines besognes à ses 
fidèles employés. Il oublie presque qu'elles s'accomplis- 
sent et cependant il n'a pas abdiqué; c'est toujours lui qui 
dirige. 

On peut parfois saisir cette transformation d'une émo- 
tion psychique dans un phénomème d'apparence purement 
réflexe. 

Un médecin, que je soignais, souffrait d'un état mélan- 
colique dans lequel dominaient les craintes au sujet de sa 
position dans l'avenir. C'était avec une émotion poignante 
qu'il ouvrait le journal qui devait lui annoncer une impor- 
tante nouvelle. En même temps il éprouvait un tremble- 
ment dans les extrémités inférieures. 

Cette émotion se renouvela chaque jour pendant des 
semaines. Peu à peu cependant des réflexions tranquilli- 
santes survinrent ; le malade put lire le journal avec calme 
tout en y cherchant la nouvelle qui l'intéressait. C'est 
curieux, me dit-il un jour, je n'ai plus conscience d'une 



174 LES PSYCHONEVROSES 

émotion psychique ; il me semble que je me suis reconquis 
et que je suis devenu indifférent à cette question qui 
m'avait tant troublé. Et pourtant, au moment oii l'on 
m'apporte le journal, je ressens immédiatement le trem- 
blement dans les jambes! 

L'émotion psychique existait encore certainement. Ce 
journal n'agissait pas en tant que feuille de papier; il ne 
pouvait émouvoir que par la représentation mentale de ce 
qu'il allait apprendre. L'émotion était encore idéogène, 
mais elle avait passé si souvent par les mêmes voies que 
le moi s'en était désintéressé; il laissait agir les centres 
inférieurs. Il n'y a là qu'une sorte de distraction du moi 
pensant. 

Le pianiste débutant touche les notes le sachant et le 
voulant, et son jeu est lent. Il ne joue facilement que 
quand le moi se désintéresse de ce mécanisme et remet à 
la moelle épinière, au bulbe, le soin d'assurer l'auto- 
matisme. 

Si donc, par habitude individuelle ou instinct de race, 
l'émotion peut devenir subconsciente, se borner à un 
mécanisme bulbaire ou cérébral inférieur, il n'en est pas 
moins clair qu'elle est toujours idéogène dans son essence, 
puisqu'il faut la conscience plus ou moins nette d'un 
danger pour la produire. Supprimez l'idée du danger, le 
sentiment de crainte qui s'y attache, et vous coupez sûre- 
ment court au mouvement émotif. 

Ces considérations n'ont pas seulement l'intérêt qui 
s'attache à toute étude psychologique, elles sont d'une 
grande importance dans le traitement du nervosisme. Les 
malades n'ont que trop une conception physiologique de 
l'émotion et sont tentés de la considérer comme une réac- 
tion somatique de leurs nerfs. Ils oublient qu'une per- 
ception ne produit l'émotion que (juand elle éveille des 



LEÇON XII 175 

associations d'idées troublantes. L'impressionnabilité du 
sujet est mentale; elle peut être diminuée par l'éducation. 

Les névrosés présentent à un haut degré cette émoti- 
vité exagérée qui les rend incapables de supporter ce 
que la vie leur apporte. Les moindres événements sont 
pour eux des catastrophes, le plus minime insuccès les 
décourage. Ils ne se contentent pas de grossir les obsta- 
cles qui se dressent devant eux, de reculer à leur vue ; ils 
se créent des émotions bien réelles, hélas, en elles-mêmes, 
mais provoquées par l'imagination. Ils s'émeuvent d'un 
télégramme avant d'avoir pris connaissance de son con- 
tenu, lisent entre les lignes d'une lettre, assignent à un 
événement quelconque les causes les moins probables et 
les plus terribles. 

Je suis frappé, chez mes malades, de cette inaptitude à 
voir les choses clairement, à classer suivant l'ordre de 
leur probabilité les suppositions qu'ils peuvent faire. Une 
lettre attendue n'est pas arrivée; eh bien, ils ne songent 
pas que le temps écoulé est trop court pour avoir pu per- 
mettre la réponse, qu'il peut y avoir un retard fortuit, 
sans importance. Non, l'esprit va sans hésitation à l'hypo- 
thèse la plus effrayante, la moins probable : je n'ai pas de 
réponse, donc la personne est malade; d'autres n'hésitent 
pas à dire morte, et l'orage émotionnel est déchaîné. 

Beaucoup de gens se laissent impressionner par toutes 
les sensations qu'ils éprouvent. Tel désordre fonctionnel 
qui laisserait indifférente une personne bien équilibrée, 
leur fait peur. Sont-ils pris de battements de cœur, 
aussitôt ils ont peur d'une syncope imminente; une sen- 
sation de vertige leur fait craindre pour leur tête. Ils ont 
peur de toutes les maladies, souvent même peur de la 
peur. C'est si fréquent (ju'on a imaginé le terme de pho- 
bophobie. 



176 LES PSYCHONÉVROSES 

C'est le sujet lui-même qui évoque ainsi les spectres 
qui le terrifient et nous retrouvons ici cette suggestibilité 
humaine, cette crédulité qui renforce nos sensations, en 
crée même, et provoque par la simple conviction, accom- 
pagnée ou non d'émotion, des troubles fonctionnels, des 
réactions sensitives, sensorielles, motrices, vasomotrices, 
sécrétoires et trophiques. 

J'ai dit que cette suggestibilité qui grossit la fatigue, 
décuple nos sensations, forme la base constante de nos 
émotions, est exagérée dans les psychonévroses. C'est 
vrai si l'on compare la réaction du malade à celle d'un 
homme sain en face du même effort, de la même sensa- 
tion, de la même émotion, et tous les jours le médecin 
peut et doit montrer à son malade combien ces réactions 
dépassent les limites normales. 

Mais en envisageant la suggestibilité d'une manière plus 
générale, je suis pris d'une bienveillante indulgence pour 
les névrosés et je les trouve plus excusables que l'homme 
sain. 

Songez-y donc! La plupart des hommes sont assez sug- 
gestibles, assez crédules, disons le mot, assez niais, pour 
accepter en quelques secondes la suggestion du sommeil, 
en plein jour, à un moment oi^i ils n'ont aucun besoin 
de repos. Nous les voyons, sous l'influence du sugges- 
tionneur, devenir de véritables marionnettes; on les rend 
cataleptiques, on insensibilise leur surface cutanée, leurs 
viscères même; on produit chez eux le dédoublement de 
la personnalité, on les amène à des états délirants. Songez 
à la superstition qui règne encore dans toutes les couches 
sociales, à la difficulté qu'éprouvent la plupart des gens 
à opposer à leurs craintes la raison sereine. 

Y a-t-il lieu de s'étonner si les névrosés croient à la 
réalité de leurs sensations, c'est-à-dire ne doutent nulle- 



LEÇON X'II 177 

ment des relations de cause à effet qu'ils ont établies, 
souvent à la suite d'expériences prolongées, entre deux 
phénomènes successifs? 

C'est toujours Firrationnalisme, l'absence d'esprit cri- 
tique qui nous entretient dans Terreur. Le lutin malicieux 
qu'est l'autosuggestion se mêle à notre vie de tous les 
jours. 

Il n'y a pas de moments dans notre vie où nous soyons 
sûrs d'échapper à cet esclavage vis-à-vis de nos représen- 
tations mentales. Bernheim a très bien dit : Tout n'est 
pas suggestion dans ce monde, comme on me l'a fait dire, 
mais il y a de la suggestion dans tout. 

Si l'on a bien saisi cette puissance de l'idée, on s'aper- 
çoit que des quatre stigmates mentaux que j'ai attribués 
aux psychonévroses, la suggestibilité constitue la tare la 
plus marquée. C'est elle qui exagère la fatigabilité, lai 
sensibilité, l'émotivité. C'est cette crédulité, cette facilité 
à subir des impressions, à croire que cest arrivé, qui 
caractérise les nerveux. Leur irrationnalisme est une 
faiblesse d'esprit qui, même lorsqu'elle n'est pas due à 
l'ignorance toujours pardonnable, peut coexister avec une 
grande intelligence. Ne soyons pas prodigues du reproche 
de bêtise adressé aux autres et souvenons-nous de notre 
propre faiblesse. 

Mais, si je fais à l'autosuggestion la part si belle dans 
le développement des symptômes nerveux, je n'oublie 
pas qu'il n'y a pas de manifestations mentales sans travail 
cérébral et j'attribue une grande influence à la fatigue 
réelle qui succède aux émotions subies. 

Le névrosé est en effet dans un cercle vicieux. Son 
état mental lui fait subir des impressions grossies, multi- 
pliées. Il en résulte une fatigue plus grande qui va exa- 
gérer encore l'impressionnabilité mentale. 

Dubois. — Psychonévroses. 1* 



178 LES PSYCHONEVROSES 

N'oublions pas que la fatigue agit sur la disposition 
d'esprit, qu'elle crée les états d'àme pessimistes, et cela 
quelle que soit sa source. 

La fatigue peut être due à trois causes. 

Elle peut résulter de l'exercice physique. En général 
cette fatigue-là n'est pas dangereuse et il faut qu'elle soit 
poussée à l'extrême pour aboutir à l'épuisement, pour 
qu'elle fasse naître ces états psychopathiques que signalent 
Tissié et Féré. Elle est saine, cette bonne fatigue phy- 
sique, elle fait battre le cœur plus énergiquement, elle 
accélère la respiration, l'oxygénation du sang, la trans- 
piration ; elle favorise la dépuration organique. Enfin, 
avec tous ces avantages, elle n'est pas à craindre, parce 
que, la paresse étant naturelle, nous cessons le travail 
bien avant qu'il ait pu être fâcheux. Le sport reste recom- 
mandable, quoiqu'on en ait exagéré sa valeur. 

La fatigue causée par le travail intellectuel est moins 
hygiénique; il exige la vie sédentaire, la position assise; 
il refroidit les extrémités en portant le sang à la tête. 
Cette activité mentale est nécessaire, utile pour notre 
développement intellectuel et moral. Nous devons être 
des hommes et non pas des athlètes et notre supériorité 
doit être mentale. Encore ici, ce qui nous sauve c'est notre 
sainte paresse; elle nous empêche le plus souvent de nous 
surmener dangereusement et, pour ma part, je n'ai pas 
encore vu des névrosés qui pussent attribuer leur état au 
simple surmenage intellectuel. En somme ce qui fatigue le 
moins, c'est le travail, a dit très bien madame Schwetchine. 

Par contre le travail intellectuel devient désastreux, 
quand il est doublé d'inquiétude, comme le remarque 
Déjerine '. 

1. L'hérédité dans les maladies du système nerveux, Paris, 1886. 



LEÇON XII 179 

Alors il s'y joint un élément émotionnel, passionnel, 
et c'est dans l'émotion qu'il faut reconnaître la cause la 
plus fâcheuse de la fatigue nerveuse. Elle n'a pas d'avan- 
tages, elle n'est jamais utile, cette fatigue-là. Elle est 
nocive au premier chef, et c'est celle que nous subissons 
le plus souvent. 

Sans doute il nous est impossible d'éviler complètement 
et toujours cette fatigue émotionnelle. Nous subissons 
dans la vie des malheurs, des contrariétés très vives, 
auxquels nous ne pouvons pas toujours opposer un stoï- 
cisme imperturbable. Mais les catastrophes n'arrivent pas 
tous les jours ; si malheureux qu'on soit, on a des moments 
de répit qui permettent à l'organisme de retrouver ses 
forces. 

Mais songez à ce qu'il advient quand le sujet est doué, 
par nature et par éducation, d'une impressionnabilité 
maladive, qu'il est un « écorché moral » qui ressent de 
la douleur au moindre frôlement. 

Dans cette hyperesthésie morale, il subit tous les jours 
des émotions, il est accablé par des malheurs qui, pour 
être imaginaires, n'en ont pas moins toutes les consé- 
quences fâcheuses des mouvements émotionnels. 

Une émotion fatigue plus l'organisme et particulière- 
ment le système nerveux que le travail physique ou intel- 
lectuel le plus intense. Il suffît de la terreur, de la colère, 
pour provoquer la sidération, pour amener la syncope, la 
paralysie des jambes, pour engendrer la folie. La simple 
mauvaise humeur causée par ceux qui nous entourent 
peut nous enlever tout entrain, toute énergie. Et, remar- 
quons-le bien, si la conduite des autres a été l'occasion de 
notre émotion, c'est bien nous qui l'avons créée par notre 
façon de réagir. 

D'autre part une bonne parole, une réconciliation, une 



180 LES PSYGHONEVROSES 

réflexion optimiste, peuvent nous rendre la puissance. 
Mais, si rapide que puisse être cette guérison, nous sen- 
tons combien a été profonde la perturbation psychique et 
organique que nous avons laissée s'établir. 

Il me semble que, sous l'influence de l'absurde dualisme 
cartésien, on a trop mis en opposition le corps et l'âme. 
C'est à un monisme beaucoup plus complet qu'il faut 
revenir. Il n'y a pas de phénomènes somatiques, si petits 
qu'ils soient, qui restent sans influence sur notre men- 
talité, et surtout il n'y a pas de mouvement d'âme sans 
retentissement sur l'organisme. 

Nous ne surprenons chez nous et chez les autres que les 
phénomènes les plus apparents. Aussi voyons-nous les 
émotions si diverses s'exprimer par des phénomènes iden- 
tiques de rougeur, de pâleur, des gestes communs. Nous 
voyons les larmes accompagner le rire comme le sanglot. 
Ce sont là les réactions grossières, macroscopiques. Mais 
il y a des phénomènes plus délicats, moins visibles, qui, 
sous l'influence de l'idée, se passent dans l'intimité de nos 
tissus. C'est cette psychophysiologie microscopique qu'il 
faut étudier en pathologie mentale. 

Supprimez par une saine philosophie de vie, par l'hy- 
giène morale, cet élément toxique de l'émotion et vous 
aurez débarrassé la fatigue physique et intellectuelle du 
plus gros de son influence nocive. 

Chez tous mes malades, j'ai retrouvé l'influence des 
émotions, des inquiétudes, des mouvements passionnels. 
Partout j'ai dû reconnaître la cause première du mal dans 
la mentalité innée du sujet, dans les particularités de son 
caractère insuffisamment combattues par des convictions 
claires, raisonnées. Je ne puis pas traiter mes malades 
sans recourir à la psychothérapie. 

Du reste les sujets eux-mêmes ne font aucune difficulté 



LEÇON XII 181 

pour reconnaître ces vérités, mais ils se retranchent 
derrière l'impossibilité de réformer leur tempérament. 
« C'est plus fort que moi, j'ai toujours été comme cela » : 
voilà leur réponse habituelle. 

Oui, je le sais, nous gardons toute notre vie notre tem- 
pérament comme nous conservons nos tares physiques. 
Mais nous pouvons le modifier grandement par l'éduca- 
tion de nous-mêmes. Nos déformations physiques sont 
souvent définitives, mais notre mentalité est toujours 
malléable. De notre tempérament inné, nous devons 
faire un caractère accjuis. C'est notre tâche à tous, que 
nous soyons malades ou bien portants. 



TREIZIÈME LEÇON 

Psychasthénie des névrosés; elle est native et non acquise. — 
Absence de limites entre l'état mental normal et la folie. — 
Formes cliniques des psychonévroses. — Neurasthénie; son 
stigmate caractéristique : la fatigabilité, physique, intellectuelle 
et morale. — Exagérations ; contradictions révélatrices. — Ins- 
tabilité mentale. — Symptômes somatiques dus à la fatigue. 

J'ai montré qu'on retrouve chez les névrosés certaines 
particularités mentales qu'on peut appeler, en raison de 
leur constance, des stigmates. Cet état mental n'est pas 
secondaire, consécutif aux divers troubles fonctionnels 
des organes de la vie végétative, comme on le croit trop 
souvent. Le défaut mental est au contraire primaire et 
c'est par la voie des représentations mentales, des auto- 
suggestions engendrant des mouvements émotionnels, que 
le sujet crée les multiples désordres fonctionnels, les 
I entretient ou les aggrave. Ces stigmates sont l'indice 
d'une débilité et, comme je l'ai dit, ces psychonévroses 
rentreraient de droit clans le cadre des psychopathies. 

Cette psychasthénie est toujours native par le fait de 
l'hérédité qui a ébauché notre cerveau et, à ce point de 
vue, il n'y a pas lieu de reconnaître des psychonévroses 
acquises, nées plus ou moins rapidement sous l'influence 
du surmenage, des émotions, des traumatismes, d'altéra- 
tions lentes des organes provoquées par des tendances 
diathésiques ou des intoxications. 



LEÇON XIII 183 

Sans cloute nous voyons souvent des malades qui 
affirment avoir joui autrefois d'une bonne santé et font 
remonter le début de leur mal à une date précise. Mais, 
si Ton se donne la peine, dans des conversations longues 
et répétées, de scruter le passé mental des malades, d'ana- 
lyser leur état d'âme antérieur, on ne tarde pas à recon- 
naître qu'ils ont présenté, bien avant l'éclosion du mal 
actuel, les stigmates mentaux des névrosés et que l'évé- 
nement ayant provoqué les accidents aigus n'a été que la 
goutte d'eau faisant déborder le vase. 

Tantôt ce sont déjà des troubles fonctionnels dont on 
apprend l'existence dans le passé : le malade a été migrai- 
neux, a dû suspendre ses études, il a eu des accidents dys- 
peptiques, de l'entérite; il avait facilement de l'insomnie. 
Chez beaucoup de ces sujets on surprend une sensibilité 
anormale, la tendance aux pleurs ou bien le développe- 
ment précoce des instincts sexuels, dès les premières 
années de l'enfance. Souvent, après avoir affirmé d'abord 
qu'il a toujours joui d'une bonne santé, le malade vous 
avoue une crise caractéristique de nervosisme, de neuras- 
thénie, que, tout entier à la contemplation de son mal 
actuel, il a oublié de mentionner. Mais surtout, en fai- 
sant la connaissance de la personnalité du sujet, vous 
retrouverez la prédisposition mentale, caractérisée par un 
certain illogisme, par la tendance aux conclusions hâtives, 
par un manque de jugement, source féconde d'autosug- 
gestions maladives. 

Les malades font parfois cette analyse d'eux-mêmes 
avec plus de rapidité que le médecin. La plupart suivent 
en tout cas avec la plus grande facilité cette dissection de 
leur moi mental, et concluent avec inquiétude : a Mais 
c'est donc d'une faiblesse d'esprit que je soufTre avant 
tout! » 



184 . LES PSYCHONÉVROSBS 

Ne craig-nez pas de dire : oui; mais n'en restez pas à 
cet aveu sans commentaires qui serait à la fois blessant 
et décourag-eant pour le malade. Il faut qu'il sache que 
nous sommes tous, dans un domaine ou dans l'autre, des 
débiles mentaux, que personne ne peut se flatter de pos- 
séder l'équilibre complet. Nous avons tous une intelligence 
fragmentaire et, si brillantes que puissent être les qua- 
lités de notre esprit, nous retrouvons toujours dans 
quelque recoin de notre âme, une faiblesse, une tare 
rebelle, vis-à-vis de laquelle notre raison reste souvent 
impuissante. 

Entre l'état que nous appelons normal et la folie con- 
firmée il n'y a pas de limite précise. Il est impossible de 
faire des états pathologiques de l'esprit des entités mor- 
bides, de les classer, suivant leur symptomatologie, dans 
des compartiments nettement séparés les uns des autres. Il 
y a au contraire fusion des teintes comme dans un dégradé 
photographique qui passe du blanc éclatant au noir le plus 
foncé. Aucun de nous ne peut prétendre à prendre place 
dans cette zone de blanc pur qui représente la santé idéale, 
I inaccessible; nous sommes tous dans le blanc sale, dans 
le gris clair. Le névrosé qui nous consulte peut être tran- 
quille : il n'est pas si loin de nous qu'il le pense. Tendons- 
lui donc la main, à ce pauvre malade, ne craignons pas de 
lui avouer avec franchise nos faiblesses, nos tares innées, 
rapprochons-nous de lui. Sachons aussi reconnaître ses 
qualités, les lui montrer, apprenons-lui à faire un inven- 
taire optimiste de sa mentalité. Alors il reprendra cou- 
rage; le spectre de la folie, qui le hantait déjà, s'évanouit. 
Il ne craint plus dès lors de constater sa faiblesse d'esprit 
relative, puisqu'il se sent en si nombreuse et si bonne 
compagnie. Malades et médecins nous pouvons nous 
donner la main, car nous avons tous une tâche commune 



LEÇON XIII 185 

qui est celle de reconnaître nos continuelles défaillances 
et d'y remédier par la persévérante culture de notre moi 
intellectuel et moral. 

J'insiste à dessein sur ce fait que les stigmates mentaux 
que j'ai énumérés sont communs à toutes les psychoné- 
vroses. Mais il y a dans cette classe des formes cliniques 
distinctes qui comportent un pronostic quelque peu diffé- 
rent et, tout en continuant à signaler les caractères com- 
muns, nous devons envisager séparément la neurasthénie, 
Vhystérie, Vhystéroneurasthénie, la classe des dégénérés ou 
déséquilibrés, enfin les formes plus sévères de Yhypocon- 
drie et de la mélancolie qui empiètent déjà sur le terrain 
de la psychiatrie proprement dite. 

La neurasthénie est la plus bénigne de ces psychoné- 
vroses. C'est celle qui se rapproche le plus de l'état dit 
normal. Pour Mœbius elle est le germe originel d'oii 
peuvent dériver, par développement ultérieur, soit chez 
le même individu, soit dans sa descendance, l'hystérie, 
l'hypocondrie, la mélancolie, l'aliénation. 

Je reconnais qu'on peut suivre dans certaines familles 
cette dégénérescence progressive et qu'on retrouve souvent 
la neurasthénie dans l'arbre généalogique des aliénés ou 
inversement la folie dans les ascendants des neurasthé- 
niques. Il y a un lien entre ces différentes affections. Je 
l'ai suffisamment reconnu en définissant les psychoné- 
vroses. Je sais aussi que la neurasthénie, même légère 
au début, peut n'être que le prodrome d'une affection 
plus grave et évoluer, malgré tous nos efforts, vers 
l'aliénation. Mais je suis encore plus frappé de la béni- 
gnité que présente ce mal, même dans les formes qui 
paraissent sévères au début. La neurasthénie est au bas 
de l'échelle psychopathique, dans le gris du dégradé, aux 
confins du gris clair oii nous sommes tous. 



186 LES PSYCHONÉVROSES 

On retrouve chez les neurasthéniques tout l'ensemble 
des stigmates mentaux, mais le défaut capital me paraît 
être la fatigabilité, l'épuisement facile. Le mot même de 
neurasthénie l'indique et le terme de faiblesse irritable, 
usité autrefois, caractérise parfaitement l'état habituel de 
ces malades. 

Il en est qui manifestent, dans tous les domaines de 
l'activité, cette insuffisance de leur capital d'énergie. 
Alors même qu'ils jouissent d'un embonpoint normal, 
qu'ils sont jeunes, bien musclés, exempts d'anémie, ils 
se plaignent avant tout de leur faiblesse, de leur asthénie. 
Ils ne peuvent supporter la station, la position assise, la 
marche. Parfois ils se ressaisissent, se mettent à mar- 
cher, à faire de la bicyclette, voire même de l'équitation, 
mais ne leur demandez pas la continuité de l'effort; ils 
s'épuisent aussitôt, surtout si la tâche leur est imposée 
par des tiers. Il en est qui s'affaissent au bout de quel- 
ques minutes, qui se couchent par terre et ne retrouvent 
pas même la force de regagner leur lit; il en est enfin qui 
ne quittent plus leur couche. 

Si, comme il arrive souvent, cet état s'accompagne de 
troubles des fonctions viscérales, de dyspepsie gastro- 
intestinale, de battements de cœur, d'insomnie, vous avez 
l'impression d'être en présence d'un mal tout somatique, 
d'une amyosthénie motivée par la dénutrition même. S'il 
s'agit d'une dame, le gynécologue incriminera la rétro- 
tlexion, la métrite qu'il constate. Le spécialiste des mala- 
dies de l'estomac ne verra que dilatation, que ptôse, 
qu'entérite et colite muco-membraneuse. Le savant qui 
voit de haut, mais du sommet d'une tour d'où le regard 
n'embrasse pas tout l'horizon, parlera de goutte, de rhu- 
matisme, d'arthritisme ou d'herpétisme, de cholémie. 

Mais l'asthénie ne se borne pas à cette faiblesse mus- 



LEÇON XIII 187 

culaire trapparence physique. Le malade est au point de 
vue intellectuel ce qu'il est en face de l'exercice muscu- 
laire. Il ne peut pas lire longtemps, il ne peut fixer son 
attention. Le moindre efTort entraîne des maux de tête, 
des névralgies, des insomnies. Cette fatigue trouble les 
digestions, provoque des palpitations, fait naître les sen- 
sations les plus étranges, rend le caractère irritable et 
triste. Car nous retrouvons maintenant dans le domaine 
moral la même asthénie. L'insuffisance de potentiel se 
manifeste dans le fonctionnement de tout l'être; l'impuis- 
sance est physique, intellectuelle et morale. 

Et toujours, malgré le caractère si nettement psychique 
de bien des désordres, c'est sur l'abdomen qu'on fixe ses 
regards, c'est là que s'élaborent les humeurs peccantes 
(l'ombre de Sganarelle vient de passer devant mes yeux) 
qui altèrent le fonctionnement cérébral. Et l'on décrit 
avec complaisance des neurasthénies génitale, gastrique, 
hépatique, artério-scléreuse, goutteuse, arthritique; on 
mesure la tension artérielle et on classe les névrosés en 
hypotendus et hypertendus. La liste de ces qualificatifs 
deviendra interminable si l'on continue à prendre des 
agents provocateurs, des afTections concomitantes pour 
des causes premières, aussi longtemps que l'on persistera 
à voir dans les psychonévroses des maladies somatiques 
dans le sens le plus étroit du mot. 

Tout change d'aspect et devient plus clair aussitôt que 
l'on reconnaît l'influence de la prédisposition native, de 
la^mentalité innée et acquise. 

Sans doute elle est physique dans son essence cette 
débilité mentale, car qui dit constitution mentale dit aussi 
structure cérébrale. Le défaut peut même être d'origine 
humorale, car l'état du sang peut influer sur notre men- 
talité. Mais il est certain que nous n'avons pas encore la 



188 . LES PSYGHONEVROSES 

moindre idée de ces altérations structurales ou chimiques 
qui modifient notre moi pensant et sentant. C'est une con- 
ception enfantine que d'en chercher l'origine dans un 
simple trouble du fonctionnement de nos organes splanch- 
niques, de tout ramener à des phénomènes chimiques de 
nutrition retardante, à l'anémie, à la pléthore, à l'insuf- 
fisance de la fonction hépatique. Ce sont là des illusions 
de gens de laboratoire qui, ayant découvert une petite 
vérité chimique, prennent pour pierres d'angle les grains 
de sable qu'ils ont apportés à l'édifice. On oublie l'abîme 
qui sépare la physiologie, même moderne, de la clinique, 
la théorie toujours précaire, de la pratique. 

On n'est pas neurasthénique comme on est phthisique, 
urémique, cardiaque, mais on l'est comme on est pares- 
seux, indécis, timide, irritable, susceptible. Dites-moi 
donc quel chimisme organique explique ces particularités 
de notre être psychique! Quelle est donc la toxine qui 
fait d'un poète de génie un sadique ou un inverti? Rend- 
on l'énergie à un aboulique en lui injectant des glycéro- 
phosphates, en lavant son sang par des eaux minérales, 
en faisant contracter ses vaisseaux cutanés par une douche 
froide, en le nourrissant presque exclusivement de pâtes? 
Non! Il s'agit là d'états d'âme, de particularités psychi- 
ques. Elles peuvent être entretenues, aggravées, je le 
sais, par des influences toutes somatiques; c'est là l'in- 
fluence bien connue du physique sur le moral, mais elles 
peuvent céder également aux elTorts éducatifs. 

J'ai dit, qu'en vertu du parallélisme psychophysique, 
cette influence, toute morale qu'elle soit dans son origine, 
doit être envisagée du même coup comme matérielle, 
mais elle mérite le nom de psychique parce que la gué- 
rison cérébrale est amenée non par de grossiers anti- 
dotes physico-chimiques, mais par la voie puissante des 



LEÇON XIII 189 

représentations mentales. L'impulsion thérapeutique est 
idéogène et non somatogène. 

Quels sont les faits qui amènent le médecin non pas à 
nier l'existence de l'asthénie physique, intellectuelle et 
morale, mais à lui attribuer des causes psychiques, à 
admettre l'intervention des autosuggestions d'impuis- 
sance? C'est tout d'abord l'exagération même de cette 
asthénie. Le malade le plus afTaibli, le convalescent le 
plus émacié n'arrivent pas à des états d'épuisement aussi 
complets. Il y a des neurasthéniques qui, à la consulta- 
tion, s'afîalent sur le fauteuil, se laissent aller des quatre 
membres. A les voir on se croirait en face d'un malade 
en pleine lipothymie, d'un organisme exsangue. Pour- 
tant le pouls est bon, régulier et de fréquence normale; 
la respiration est normale ou un peu suspirieuse par 
suite de l'angoisse; la peau conserve sa coloration nor- 
male; les muscles sont bien développés; il n'y a pas trace 
de paralysie. L'impuissance de l'homme jure avec l'inté- 
grité de la bête. C'est en une seconde que le médecin 
surprend cette disproportion, pour peu qu'il sache, voir, 
coordonner ses rapides observations et asseoir sur elles 
un jugement dont la promptitude ne compromet nulle- 
ment la justesse. Il y a, malheureusement, des médecins 
qui n'ont pas ce coup d'œil et qui se laissent tromper par 
les apparences. J'ai vu des malades qui m'ont été amenés 
avec précipitation, sur le conseil du médecin, par l'hôte- 
lier qui craignait un décès dans son établissement. J'ai 
pu les laisser se reposer tranquillement avec la certitude 
absolue qu'ils ne passeraient pas de vie à trépas. 

L'exagération est la même pour la fatigue cérébrale et 
celle des organes des sens. On la retrouve dans l'asthé- 
nopie des neurasthéniques, dans leur incapacité de lire, 
de fixer leur attention. Comment croire à la réalité d'une 



190 LES PSYCHONÉVROSES 

asthénopie chez une malade qui se déclare incapable de 
lire une seule ligne d'un journal et qui, quand il s'agit 
de se procurer quelque bien-être, voit tout ce qu'elle 
désire, de près et de loin, écrit même des lettres? 

Enfin nous retrouvons l'idée d'impuissance dans le 
domaine moral, et la futilité des motifs de découragement 
marque l'exagération de la réaction. Que dire de ces 
névrosés qui font une scène de désespoir parce que leur 
lait leur a été apporté cinq minutes trop tard, qui restent 
renversés sur une chaise, convulsés, parce que leur 
médecin habituel leur a fait une visite sans être annoncé; 
cette émotion a suffi pour les mettre dans un état de 
sidération nerveuse! Souriez avec beaucoup de bienveil- 
lance auprès de ces malades, mais, croyez-moi, ne vous 
effrayez pas! 

On surprend aussi chez la plupart des névrosés des con- 
tradictions révélatrices. Alors qu'ils viennent de vous 
déclarer qu'ils sont incapables de faire tel ou tel effort, 
ils en font un tout au moins égal, sinon supérieur. C'est le 
cas de ce médecin qui, se croyant totalement épuisé, me 
trace aussitôt une courbe ergographique qui dépasse la 
moyenne. 

Une de mes malades présentait au grand complet ces 
contradictions ; l'impuissance motrice ne s'établissait 
chez elle que dans le groupe musculaire auquel elle desti- 
nait l'influx volontaire et disparaissait aussitôt quand le 
mouvement s'exécutait inconsciemment. Ainsi, lorsque 
je la priais de s'asseoir sur son lit, elle se bornait à sou- 
lever sa tête de quelques centimètres en disant : Je ne 
peux pas. Elle ne faisait aucun effort pour soulever le 
! tronc et il ne fallait pas insister : l'impuissance grandissait 
alors, la figure devenait maussade et des larmes perlaient 
à ses paupières. 



LEÇON XIII 191 

Il suffisait alors de la soulever un peu, de l'aider 
d'une main pour qu'elle pût s'asseoir. L'examen terminé, 
elle se recouchait sans se laisser tomber, en s'inclinant 
lentement en arrière, graduellement, soutenant ainsi un 
effort musculaire au moins équivalent à celui qu'on avait 
en vain exigé d'elle auparavant. Si je l'engageais à fléchir 
l'avant-bras sur le bras, elle ne pouvait pas et ne réussis- 
sait qu'à fléchir la main sur l'avant-bras. Mais, quand je 
lui commandais d'élever le bras, l'impuissance suggérée 
passait au moignon de l'épaule et, sans s'en apercevoir, la 
malade facilitait ce mouvement, par la flexion de l'avant- 
bras sur le bras, qu'elle n'avait pu exécuter auparavant. 

Tout mouvement commandé restait impossible aussi 
longtemps que l'attention était fixée sur les masses 
musculaires dont on attendait la contraction. Il devenait 
immédiatement facile si l'attention se portait sur un autre 
groupe musculaire. 

Dans un cas que me signalait M. le professeur Déje- 
rine, une de ses malades ne pouvait se servir de ses bras 
pour le plus minime travail, elle ne pouvait soulever le 
moindre objet et ses bras retombaient comme paralysés. 
Or cette même malade exécutait sans peine le mouvement 
fatigant d'élévation des bras qu'exige la coiffure. Pour- 
quoi? Parce qu'elle avait une hyperesthésie du cuir che- 
velu et ne voulait pas se laisser coiffer par sa femme de 
chambre! Cette crainte suffisait à dissiper l'amyosthénie. 

J'ai surpris chez quelques malades une autre contra- 
diction. Elles se disaient incapables de mettre le pied en 
flexion dorsale et en effet l'influx volontaire semblait ne 
pas aboutir. J'électrisais alors le tibial antérieur avec le 
courant faradique provoquant une contraction rythmique 
toutes les deux secondes. Tout à coup je cessais de presser 
sur le bouton et la malade continuait ses flexions dorsales 



192 LES PSYCHONÉVROSES 

sans le secours du courant. Un électrothérapeute ortho- 
doxe verra dans ce fait la preuve d'une action dynamogé- 
nique des courants induits. Eh hien, non! Il me suffit de 
rendre la malade attentive au phénomène, de lui montrer 
qu'elle avait été surprise en flagrant délit, pour supprimer 
à tout jamais cette conviction d'impuissance créant l'im- 
puissance. 

Telle de vos malades qui vous dira ne pas pouvoir sup- 
porter la marche, dansera toute une nuit, sans même 
s'apercevoir de la disproportion des deux efforts muscu- 
laires. 

Même contradiction au point de vue intellectuel. 

Une de mes malades, jeune femme intelligente, me 
déclare être incapable de donner à ses enfants une leçon 
d'un quart d'heure. Elle voudrait se consacrer à cette 
tâche, mais au bout de peu d'instants elle est prise, dit-elle, 
de maux de tête. J'accepte sans objection le fait qu'elle 
me signale. Le lendemain, quand je lui demande ce 
qu'elle fait quand elle passe ses journées au lit : Eh bien, 
je lis toute la journée, répond-elle ingénument! Je souris 
et la malade rougit aussitôt, car elle voit tout à coup la 
contradiction qui ressort de ces deux assertions succes- 
sives. 

J'ai vu des hommes autrefois énergiques, travailleurs, 
tomber dans un épuisement intellectuel complet. Leur 
impuissance paraissait si réelle que je ne voyais pas 
d'autre solution que des vacances immédiates. Mais c'était 
impossible dans l'occurrence; il fallait persister. Eh bien, 
j'ai pu, dans ces cas, en une heure de conversation ami- 
cale, dissiper ce découragement, cette débilité plus morale 
que physique, cette psychasténie. J'ai vu ces malades 
reprendre leur travail qui semblait impossible et le 
mener à bien. 



LEÇON XIII 193 

J'observe des malades qui ne peuvent pas lire non 
parce qu'ils ne peuvent fixer leur attention sur un sujet 
donné, mais parce que les lettres dansent devant leurs 
yeux. Cette asthénopie disparaît quand ils écrivent, non 
pas seulement quand ils griffonnent une lettre, mais 
quand ils font un travail de rédaction ardu. Il faut pour- 
tant bien lire ce qu'on écrit et il y a triple fatigue dans ce 
travail : cérébrale, oculaire, musculaire, tandis que la lec- 
ture distraite d'un fait divers paraît facile. 

Je ne dis pas que tous les neurasthéniques montrent 
ces contradictions révélatrices. Il en est beaucoup chez 
lesquels l'incapacité paraît plus régulière, ce qui ne veut 
nullement dire qu'elle soit plus réelle. Mais il est presque 
toujours possible, par une analyse attentive, de dégager le 
noyau de fatigue vraie de la gangue des autosuggestions. 
Le médecin peut, en suggérant des mouvements variés, 
en détournant l'attention du malade, en l'observant à 
son insu, le surprendre en flagrant délit de simulation 
inconsciente, pourrais-je dire. 

Et dans les troubles dyspeptiques combien de contradic- 
tions que souvent le malade note lui-même en disant : Un 
jour je supporte un repas copieux, le lendemain je souffre 
malgré le soin que j'ai mis à prendre des aliments légers. 

Il n'est pas rare que des maux de tête disparaissent 
par le fait d'une distraction, d'une visite agréable, alors 
même que le malade craint avant tout la fatigue des 
conversations. 

La nature mentale de diverses impuissances est parfois 
dévoilée par l'étrangeté des causes qui les font naître ou 
les aggravent. 

Un de mes malades qui depuis douze ans ne pouvait se 
tenir debout longtemps, pouvait encore passer d'une 
chambre dans une autre, mais ses jambes se dérobaient 

Dubois. — Psychonévroses. 13 



194 LES PSYGHONÉVROSES 

SOUS lui si la poignée de la porte ne cédait pas facilement 
à sa pression. 

Il n'y a aucun lien matériel entre cette difficulté d'ou- 
vrir une porte et la station. Mais le malade trouve sur 
son chemin un obstacle qui pourrait prolonger la station 
debout, et comme il a la phobie de cette position, les 
jambes refusent leur service. 

Un autre, atteint de neurasthénie à forme mélancolique, 
me signalait tout particulièrement sa sensibilité à la 
lumière et me disait : Quand je suis à la fenêtre et qu'un 
rayon de soleil éclaire mon livre, je me sens bien, heu- 
reux, dispos, mais si un nuage passe sur le disque solaire, 
je retombe dans mon état d'angoisse. 

Et ce malade admettait que c'était la suppression des 
rayons solaires qui agissait physiologiquement sur lui. 
Nullement, lui dis-je. C'est par la voie de l'esprit que 
s'établissent ces réactions. Il y a dans notre entendement 
des associations d'idées toutes faites comme soleil-gaîté, 
ciel gris-tristesse. C'est ce groupe déjà binaire d'idées qui 
intervient dans le mécanisme mental. C'est si vrai que 
vous reconnaissez que vous lisez aussi en toute liberté 
d'esprit quand vous vous êtes mis d'emblée à l'abri des 
rayons solaires, à l'ombre du mur. Ce n'est que l'idée du 
nuage qui projette son ombre dans votre âme. 

Un malade qui se montrait assez sceptique au sujet de 
mes théories sur l'intervention de l'idée dans nos sensa- 
tions me disait un jour : Je vous citerai demain un phé- 
nomène qui se passe chez moi et je serais bien étonné 
que vous puissiez y découvrir une influence psychique. 

Le lendemain il me racontait ce qui suit : J'ai dû, il y 
a quelques années, faire un travail de jardinage et en par- 
ticulier transporter des géraniums en pots dans une autre 
plate-bande. A la suite de ce travail, je fus pris d'une 



LEÇON XIII 195 

cônstriction angoissante clans la région de l'estomac. Je 
découvris bientôt la raison de cette étrange sensation. 
C'était le rouge des géraniums qui la provoquait et j'en 
eus dès lors la-preuve certaine. Toujours le rouge vif me 
produit cet effet et la réaction est tellement proportionnée 
à l'intensité du rouge que si je prends un livre à tranche 
rouge, la sensation est au maximum quand le livre est 
fermé et elle décroît si je diminue l'intensité en le feuil- 
letant! 

Mon cher monsieur, lui répondis-je, vous ne pouviez 
pas me fournir un exemple plus typique d'autosugges- 
tion pure, basée sur une conclusion hâtive. J'accepte le 
fait que vous avez éprouvé cette cônstriction à l'épigastre. 
Pourquoi, je n'en sais rien. Je ne puis analyser tout ce 
qui s'est passé ce jour-là. Peut-être est-ce la fatigue phy- 
sique qui vous a troublé, l'attitude de flexion du tronc ; 
peut-être avez-vous mangé quelque chose qui vous a fait 
mal. Que sais-je? En tout cas ce n'est pas le rouge qui 
peut en lui-même impressionner vos organes et motiver 
cette sensation. Le fait que dès lors le rouge a toujours 
agi de la même manière ne prouve rien. Vous étiez sous 
le coup d'une autosuggestion et comme une représenta- 
tion mentale crée la sensation aussi longtemps qu'elle 
n'est pas dissipée par une autosuggestion contraire, vous 
avez persisté dans votre érythrophobie. — Mais, objecta- 
t-il, les rayons rouges ont cependant des vibrations plus 
lentes que les rayons violets! — Vous avez raison, mais 
vous n'employez pas au bon endroit vos notions de 
physique. La longueur d'onde des vibrations rouges 
explique leur faible action sur la plaque photographique, 
mais ne nous dit rien sur l'action que doivent avoir ces 
rayons sur votre estomac ou sur votre système nerveux. 
Vous êtes pris dans le filet de vos autosuggestions, filet 



196 ' LES PSYGHONÉVROSES 

que vous avez construit vous-même par des associations 
d'idées irrationnelles. 

Il me regarda d'un air profondément sceptique, mais le 
lendemain il étalait sur son lit une grande toile rouge et 
il m'avouait que l'efTet sur l'estomac avait disparu. Un 
jour cependant, je trouvai le malade désespéré; il avait 
jeté au loin la toile malencontreuse. Il était repris, mais 
il m'annonça lui-même qu'il se rendrait maître de sa 
phobie, et il réussit pleinement. 

On retrouvera la même logique défectueuse dans une 
foule de sensibilités anormales et il est plus utile pour le 
médecin de bien saisir ces phénomènes purement men- 
taux, que d'étudier par le menu le chimisme stomacal, 
de mesurer la force des malades au dynamomètre ou 
d'analyser leur urine au point de vue des divers coeffi- 
cients d'excrétion. 

C'est surtout dans le domaine moral que se montre 
bien la neurasthénie et qu'elle apparaît le plus nettement 
comme psychasthénie. 

Le neurasthénique a le découragement facile, il doute 
de lui-même. Son état d'âme est instable; il subit de con- 
tinuelles variations, tantôt sous l'influence de causes 
intimes qu'il est impossible d'analyser, tantôt sous l'in- 
fluence de la fatigue ou celle d'émotions diverses, réelles 
ou imaginaires. 

Ce qui frappe surtout c'est l'insuffisance des motifs. 
Ce ne sont pas en général les événements tragiques, les 
grandes catastrophes qui déterminent les crises aiguës. 
Souvent alors ces névrosés montrent une remarquable 
indifîérence, peut-être parce qu'ils ont trop le regard fixé 
sur eux-mêmes. Ce sont les piqûres d'épingle qu'ils sup- 
portent mal, ces multiples petits déboires, ces contrariétés 
journalières dont la vie est semée. 



LEÇON XIH 197 

Les uns sont indécis, abouliques, et la nécessité de 
prendre un parti dans une question sans importance les 
plonge dans un état d'angoisse mélancolique. Souvent des 
événements futiles motivent une crise de dépression et 
aussitôt le voile de tristesse s'étend involontairement non 
seulement sur l'événement présent, mais sur toute la vie. 
Un insuccès dans un petit travail suffit pour opérer ce 
changement brusque de la disposition d'esprit, et à propos 
d'un rien le malade se demande si la vie vaut la peine 
d'être vécue. 

L'homme soi-disant normal peut éprouver des sensa- 
tions analogues. Nous aussi, à l'occasion d'un ennui, 
nous laissons se dérouler trop loin le voile noir du décou- 
ragement. Mais nous nous ressaisissons et nous retrou- 
vons bientôt le sourire, quelque peu honteux de la facilité 
avec laquelle nous nous sommes laissés démonter. Parfois 
nous nous laissons aussi relever subitement par une auto- 
suggestion futile, mais au moins bienfaisante, comme les 
fumeurs pour lesquels un cigare est un moyen de dimi- 
nuer de moitié les peines et de doubler les plaisirs. Il y 
a de la psychasthénie dans cette facilité à se laisser con- 
soler par un rien. 

Le neurasthénique est encore plus mobile dans ce 
domaine de la tenue morale et c'est du côté pessimiste 
qu'il penche toujours. Chez lui le voile noir tombe très 
bas et il ne sait pas le relever par une réflexion consolante. 

Certains neurasthéniques sont susceptibles au dernier 
degré; il y a en eux un élément de « moral insanity » et 
le reproche le plus bienveillant met à néant les bonnes 
résolutions qu'ils semblaient prendre. Souvent ils accusent 
durement leurs parents, leur femme, leurs amis, de les 
avoir arrêtés dans leur élan. Ils interprètent mal les avis 
de leurs supérieurs, lisent des reproches entre les lignes 



198 LES PSYCHONÉVROSES 

d'une lettre bienveillante; ils se croient incompris, per- 
sécutés. 

Le monde est plein de ces neurasthéniques instables, 
sensitifs, émotifs, qui perdent l'assiette à la moindre 
contrariété. Ils ne trouvent pas dans leur raison faible la 
force d'opposer à ces ennuis réels ou imaginaires un 
modeste stoïcisme. Beaucoup ne trouvent un soulagement 
que dans les boissons alcooliques, la morphine, la cocaïne, 
le chloral. Ces névrosés qui s'intoxiquent ne sont nulle- 
ment des gens qui ont pris de mauvaises habitudes; 
ce sont des psychopathes qui, physiquement et morale- 
ment, se sentent mal dans leur peau et ne reviennent à 
l'euphorie que sous l'influence du toxique. 

Le suicide même est quelquefois l'événement terminal 
de la vie de certains neurasthéniques chez lesquels domine 
la fatigue de la vie. Ce n'est pas l'acte du mélancolique 
vésanique qui subit plus ou moins rapidement l'impulsion, 
c'est le suicide par découragement sous l'influence d'une 
soulTrance morale momentanée, le suicide où le malade 
reviendrait vite à la résipiscence si la tentative avortait. 

Il survient souvent à l'occasion des causes les plus 
futiles. Tel garçonnet se pend parce qu'il a manqué son 
examen ou qu'il craint une remontrance paternelle. Un 
autre, un médecin, se tue d'une douzaine de coups de 
canif dans le cœur, parce qu'il ne peut supporter une 
calomnie absurde répandue sur son compte, alors qu'à la 
suite d'un procès son honneur a été reconnu intact et 
qu'il était soutenu par l'estime de ses parents et de ses 
amis. 

En somme ce qui caractérise le neurasthénique c'est 
avant tout sa mentalité. Les désordres fonctionnels qu'il 
éprouve n'ont rien de bien spécial et se présentent souvent 
chez les gens normaux. Mais, en vertu môme de sa men- 



LlilÇON XIII 199 

talité hypocondriaque, le neurasthénique voit gros et 
s'inquiète. 11 est autosuggestible, sensible, émotif, mais 
ce qui domine chez lui c'est la fatigabilité. Elle est en 
grande partie autosuggérée, dépendante de l'état d'âme 
pessimiste, mais elle est aussi réelle et toujours aggravée 
encore par la fatigue émotionnelle qui résulte des préoc- 
cupations. C'est à celte fatigue que j'attribue, sans exclure 
l'intervention toujours possible des autosuggestions, cer- 
tains phénomènes douloureux, ces maux de tête fréquents, 
ces rachialgies des neurasthéniques qu'on pourrait appeler 
des maux de têle dans le dos. Ces phénomènes peuvent 
être aussi justiciables des moyens purement moraux; j'en 
ai vu de nombreux exemples, mais ils cèdent plus vite si 
l'on tient compte de l'élément fatigue et si l'on joint au 
traitement psychothérapique le repos, l'alimentation, le 
massage, tous les moyens physiques propres à fortifier 
l'organisme. 

Mais tout en reconnaissant dans la neurasthénie des 
symptômes corporels justiciables, dans une certaine 
mesure, d'un traitement hygiénique, j'insiste sur le carac- 
tère psychasthénique de cette affection. 

Qui veut soigner des névropathes doit être tout d'abord 
clinicien pour reconnaître les troubles organiques multi- 
ples et leur assigner leurs causes, mais il doit être aussi 
psychologue et moraliste afin de modifier du tout au tout 
la mentalité de son malade. 



QUATORZIÈME LEÇON 



Hystérie. — Son stigmate caractéristique est l'autosuggestibililé. 
— Attitudes passionnelles. — Prédisposition naturelle. — Men- 
talité féminine. — Infantilisme mental. — Hystéro-neurasthé- 
nie. — Formes traumatiques. — Anesthésies. — Fièvre hysté- 
rique. 



Les plaintes du neurasthénique ne nous étonnent point. 
Nous avons tous éprouvé ces faiblesses et Ton peut dire 
ique tout le monde est plus ou moins neurasthénique. On 
a dit parfois la même chose pour l'hystérie, en affirmant 
que toutes les femmes et une bonne partie des hommes 
sont hystériques. C'est aller beaucoup trop loin. 

Sans doute on retrouve chez l'hystérique les mêmes 
particularités mentales que chez les autres névrosés. Les 
sujets hystériques sont presque tous éminemment fati- 
gables, sensibles, émotifs; on peut dire qu'ils sont tous 
neurasthéniques, mais la symptomatologie de l'hystérie 
est étrange, baroque. Nous ne reconnaissons plus chez 
ces malades, au premier abord, les réactions normales 
simplement exagérées. Il y a quelque chose de démo- 
niaque dans le tableau clinique de cette psychonévrose. 
Le fonctionnement organique semble parfois si troublé 
qu'on a nommé l'hystérie la folie du corps. L'expression 
est impropre, car il n'y a pas de folie du corps, mais elle 
marque, avec un certain pittoresque, l'étrangeté des 
symptômes. 



LEÇON XIV 201 

Chez les neiiraslliéniqucs j'ai noté comme stigmate 
principal la fatigabilité, en insistant sur le rôle de l'esprit, 
du moral, dans cette fatigue. Chez l'hystérique c'est la 
suggestibilité qui domine et, plus exactement, Vautosug- 
gestibilité. 

L'homme normal est éminemment suggestible, et quand 
on connaît les effets de la suggestion à l'état de veille, 
quand on réfléchit à l'énormité des suggestions que l'on 
fait accepter à des hommes sains, on se demande com- 
ment on peut encore parler de suggestibilité exagérée des 
névrosés. 

Mais en général l'homme normal ne manifeste cette 
crédulité que lorsqu'il est dans des conditions psycholo- 
giques qui rendent plus ou moins plausibles les sugges- 
tions qu'on lui impose. Le neurasthénique pusillanime se 
laisse impressionner par les nombreux troubles fonction- 
nels qu'il ressent comme nous autres mais qu'il voit 
grossis, en hypocondre qu'il est. Il accepte aussi assez 
facilement les suggestions favorables, l'encouragement. 
L'hystérique est plus rebelle à l'hétérosuggestion, tandis 
que ses autosuggestions sont tenaces et bizarres. Elle, je 
dis « elle » parce que la femme est plus sujette à ces acci- 
dents, vit dans un monde de rêve, et dans les cas graves, 
du ressort de l'aliéniste, le trouble mental aboutit au 
délire hystérique. 

Ces malades sont des virtuoses dans l'art de donner le 
cachet de la réalité, non seulement à leurs sensations, 
comme le neurasthénique, mais ajjx, fantômes créés par 
l'imagination la plus vagabonde. Tandis que chez les neu- 
rasthéniques on peut suivre assez facilement la genèse de 
l'idée, le développement des phobies, constater une cer- 
taine logique dans les déductions, il est souvent impos- 
sible de retrouver le fîl conducteur dans la fantasma- 



202 LES PSYGHONBVROSES 

g'orie des hystériques. Il semble que les autosuggestions 
sont provoquées par des sensations étranges partant des 
profondeurs de l'organisme, par une cœnesthésie spé- 
ciale, pathologique. 

Déjà chez la femme normale, pendant la période mens- 
truelle, il y a quelque chose de dérangé dans la vie psy- 
chique; il y a des sensibilités spéciales, étrangères à la 
mentalité du mâle et que nous n'arrivons pas à compren- 
dre. Je suis porté à croire que les diverses sensations 
vagues, conscientes ou subconscientes, qui se rattachent 
à l'instinct sexuel, jouent, même chez la vierge la plus 
mentalement immaculée, un rôle considérable dans la 
genèse de l'hystérie. Mais elles ne produisent ces autosug- 
gestions maladives que chez les sujets prédisposés, chez 
les débiles mentaux. 

Parmi les accidents dramatiques de l'hystérie, il faut 
compter avant tout les crises de formes diverses, épilepti- 
formes, cataleptiformes, léthargiques, choréiformes, les 
tremblements. Ces mouvements ont le caractère d'attitudes 
passionnelles; nous assistons à des scènes d'une mimique 
folle indiquant l'état d'âme du sujet. Il suffît souvent 
d'observer les détails des mouvements convulsifs, le 
geste, pour deviner les sentiments qui l'ont fait naître, 
la colère, la peur, le dépit, l'impatience. 

Les mouvements rythmiques du bassin trahissent l'état 
d'âme lascif, conscient ou inconscient, aussi bien chez la 
plus pudique jeune fille que chez la prostituée. Certaines 
crises hystériques ne sont que des accès de colère, des 
démonstrations exagérées de dépit. On reconnaît l'effroi 
dans les attitudes des malades qui ont subi une émotion 
violente, souvent au moment de leurs règles. Vous les 
voyez se mettre sur leur séant, se blottir dans leur lit le 
plus loin possible des assistants, fixer des yeux hagards 



LEÇON XIV 203 

sur le coin de leur chambre comme en proie à des hallu- 
cinations terrifiantes. 

Il n'est pas rare de trouver chez des jeunes filles, des 
jeunes hommes, des états semi-comateux dans lesquels les 
malades restent étendus sur leur lit, sur une chaise longue, 
sur le sol, inertes, les mâchoires serrées, les yeux convul- 
sivement fermés. Ils ont été froissés, contrariés et ils 
boudent. 

C'est dans l'hystérie que l'on voit les traumatismes les 
plus minimes, qui resteraient sans conséquences pour 
l'homme sain ou même pour un neurasthénique, entraî- 
ner des paralysies, des contractures, des algies diverses 
qui dureront des années. 

Une jeune fille, par exemple, glisse dans la rue et 
s'assied rudement à terre. Il n'y a aucune lésion, pas 
d'ecchymose, pas d'hématome; il en résulte une coxalgie 
hystérique parfois difficile à distinguer de la coxite vraie. 
Un gamin se tord le pied, il n'y a pas de rupture de 
ligaments, pas de gonflement, et malgré l'absence de 
lésions, le pied reste douloureux pendant des semaines; 
la peau devient sensible au moindre attouchement, si 
bien que le malade ne supporte pas même la pression du 
drap ou le frôlement de la main. 

Ce qui montre bien la nature autosuggestive de la plu- 
part des accidents, c'est la fréquence de la contagion hys- 
térique. Il suffit de rappeler les épidémies du moyen âge, 
de chorée rythmée. Elles n'ont pas cessé, et récemment 
nous avons pu observer à Baie et à Berne des épidémies 
de chorée hystérique dans des pensionnats de jeunes 
filles. A Berne trente fillettes ont été prises de douleurs 
articulaires et de mouvements rythmés des bras. Il fallut 
séparer les malades pour faire cesser ces crises nées par 
imitation. 



204 LES PSYCHONEVllOSES 

Ces faits m'inspirent une réflexion. On dit souvent, et 
avec raison, que pour créer l'hystérie il faut une prédis- 
position névropathique et des agents provocateurs. Or il 
n'est guère probable que ces trente petites filles, nées de 
parents divers, aient eu toutes une prédisposition spéciale, 
fussent toutes des hystériques en herbe. Je suis persuadé 
au contraire que la plupart d'entre elles n'auront pas 
d'accidents ultérieurs. Il a dû en être de même des femmes 
qui prirent part, au moyen âge, aux épidémies saltatoires. 

Ces fillettes se sont trouvées dans des conditions de 
voisinage, d'intimité, qui ont créé un état psychologique 
favorable à la contagion, et elles y ont succombé en 
raison de la débilité de leur jugement, très naturelle à 
cet âge. La suggestibilité n'a pas de limites chez l'enfant 
normal, par le fait même du développement insuffisant 
de la raison. 

Les adultes qui conservent cette suggestibilité incroyable 
et deviennent hystériques dénotent par là leur débilité 
mentale. La femme hystérique a la mentalité infantile, 
elle souffre d'infantilisme psychique. L'homme hystérique, 
qui dans la maladie ne montre pas ordinairement la 
même virtuosité dans les créations de son imagination, a 
tout ou moins une mentalité nettement féminine. 

L'hystérique n'est pas en général vraiment intelligente. 
Oh, je sais qu'on a protesté contre cette assertion, et l'on 
a cité des cas d'hystérie chez des personnes d'une intelli- 
gence remarquable. Je veux bien, mais ce sont là des 
intelligences partielles; elles n'ont pas le robuste bon 
sens qu'on trouve souvent intact chez des personnes sans 
culture, dont nous prenons si souvent, et à tort, l'ignorance 
pour de la bêtise. J'ai constaté moi-même quelques rares 
exceptions à la règle : j'ai surpris l'hystérie sous ses 
formes graves, convulsives ou délirantes, chez des per- 



LEÇON XIV 205 

sonnes intelligentes et d'une haute culture morale; mais 
elles avaient une tare mentale cependant : l'imagination 
vagabonde, la tendance à se laisser dominer par la folle 
du logis. Un peu de pondération aurait pu faire d'elles des 
poètes. C'est après la suppression des accidents que j'ai 
pu reconnaître leur aptitude à la culture et c'est encore 
à leur raison qu'elles ont dû leur guérison. 

Un vrai savant, un intellectuel, pourra être neurasthé- 
nique; il ne sera jamais un hystérique complet, et c'est 
précisément en faisant appel à son jugement, à ses 
facultés logiques qu'on réussit à le tirer de sa neuras- 
thénie. 

La tare mentale est décidément plus marquée chez 
l'hystérique; la débilité intellectuelle et morale est plus 
profonde que chez le neurasthénique. Les prostituées, 
ces déséquilibrées par hérédité et par éducation, sont sou- 
vent hystériques, et la société, probablement par mesure 
thérapeutique, leur applique le fer rouge de la réglemen- 
tation officielle. 

Les garçons, aussi longtemps qu'ils ont la mentalité 
infantile, peuvent être aussi hystériques que les filles. 
J'ai vu souvent chez des garçons la paraplégie hystérique, 
l'aphonie, le mutisme, les crises convulsives, les crises 
délirantes dans lesquelles les malades crient, prononcent 
avec volubilité des paroles vides de sens, souvent dans 
une langue inconnue. Aussitôt que la puberté a amené un 
changement dans l'état mental, que la raison commence 
à se développer, l'hystérie diminue chez le mâle. La difîé- 
rence entre les mentalités masculine et féminine s'ac- 
centue. Le jeune homme devient moins sensible; il pense 
plus logiquement. La jeune fille, au contraire, quoiqu'elle 
soit d'ordinaire plus développée intellectuellement que le 
garçon du même âge, reste sensitive; elle obéit plus aux 



206 LES PSYGHONÉVROSES 

mobiles de sa sensibilité, qu'aux motifs de la raison. 
L'homme adulte a, en général, plus de logique dans la 
tête que la femme. Aussi ne devient-il pas facilement 
hystérique sous l'influence des multiples petites causes 
qui suffisent chez la femme. 

Mais ce déséquilibre mental survient à la suite d'émo- 
tions violentes, de chocs moraux. Les traumatismes 
divers, surtout les accidents de chemins de fer, provoquent 
souvent ces psychonévroses qu'on a appelées ?iévroses 
traumatiques. Ce n'est pas au singulier qu'il faut employer 
ce mot, car ce n'est pas une entité morbide qu'on a décrite 
sous ce nom. Suivant les prédispositions du sujet, nous 
voyons naître, par le simple fait de l'ébranlement psy- 
chique, non seulement la neurasthénie, l'hystérie ou le 
mélange de ces deux névroses si voisines, mais encore 
l'hypocondrie, la mélancolie, les vésanies diverses. On 
peut ajouter l'épithète de traumatique à toutes les psy- 
choses ou psychonévroses et marquer ainsi le rôle d'agent 
provocateur qu'a joué l'accident. 

L'hystéro-neurasthénie est la forme la plus fréquente 
qui résulte de ces émotions violentes. Cette psychonévrose 
est particulièrement rebelle dans les cas où surgissent des 
préoccupations d'indemnité, des procès, qui maintiennent 
le malade dans des dispositions inquiètes. Elle est souvent 
incurable et, comme dans certaines formes d'hystérie 
non traumatique, on en vient à se demander s'il n'y a pas 
des lésions cérébrales ou médullaires. 

Il serait possible que le traumatisme eût produit direc- 
tement des altérations de ce genre; il est encore possible 
que la névrose durable engendre peu à peu, par la répétition 
des désordres fonctionnels, des altérations des tissus. 
N'oublions pas qu'il faut admettre dans la psychonévrose 
la plus légère, un substratum anatomique, une altération 



LEÇON XIV 207 

structurale. Quoi d'étonnant à ce que, dans les formes 
graves, elle devienne plus profonde et plus durable? Il y 
a une limite supérieure où les maladies simplement fonc- 
tionnelles [)assent aux atrections organiques. Du reste 
nous voyons des maladies incurables comme la maladie 
de Parkinson, des maladies très graves comme la maladie 
de Basedow, survenir sous l'influence d'une émotion 
morale qui au début ne pouvait altérer que la fonction. 

Les anesthésies qu'on considère en général comme 
l'un des stigmates caractéristiques de l'hystérie, sont 
d'une interprétation difficile. Cette anesthésie ressemble 
parfois, comme siège, comme distribution, aux pertes de 
sensibilité qui résultent de lésions cérébrales, médullaires, 
périphériques. L'hémianesthésie hystérique rappelle l'hé- 
mianesthésie symptomatique des lésions qui siègent au 
tiers postérieur de la capsule interne. Parfois, on croirait 
surprendre une distribution radiculaire de l'anesthésie ou 
une distribution périphérique, dans le domaine des troncs 
nerveux. 

Cette question demande encore un examen approfondi. 
Il serait important pour l'interprétation de l'hystérie de 
savoir si vraiment, sans que le malade eût connaissance 
de faits anatomiques, sans suggestion préalable, l'anes- 
thésie peut simuler celle des lésions organiques. 

Mais, quelle que soit sa localisation, qu'elle soit totale, 
étendue à toute l'enveloppe cutanée, unilatérale, en man- 
chons ou en îlots, cette anesthésie est étrange. Anesthé- 
tique de tout le corps, l'hystérique peut se mouvoir 
comme une personne normale, faire à l'aiguille des 
ouvrages délicats que la moindre anesthésie des doigts 
par l'acide phénique, la compression, le froid, rendrait 
impossibles. Les malades atteints d'anesthésie par lésion 
d'un tronc nerveux, les syringomyéliques, se brûlent sans 



208 LES PSYCHONEVROSES 

s'en apercevoir au contact d'un corps chaud, l'hystérique 
s'en garde bien. Surprise par une piqûre dans la région 
anesthésique, l'hystérique tressaille parfois de façon à 
faire douter de la réalité de son insensibilité. 

Mêrne contradiction dans les anesthésies sensorielles, 
l'amaurose, par exemple; telle malade qui ne verra pas 
une personne, verra très bien le voisin; on pourra par 
une suggestion faire disparaître pour ses yeux, ou plutôt 
pour son entendement, telle ou telle personne, tel ou tel 
objet. On peut, par suggestion, faire tomber l'impression 
sur une sorte de tache de Mariotte, de « punctum 
caecum » de l'entendement. 

Quand je parle ici de « punctum cœcum », je ne veux 
pas dire par là qu'il y ait dans le cerveau un groupe cel- 
lulaire inactif, figé dans une torpeur maladive. Je pense 
que c'est l'attention qui est détournée et j'accepterais 
l'idée de Janet qui voit dans l'anesthésie hystérique une 
sorte de distraction sensorielle. 

Je crois toujours encore à la nature purement autosug- 
gestive de toutes les anesthésies hystériques. On peut les 
faire naître par la suggestion verbale, rétrécir ou élargir 
le champ de la perception visuelle. Il semble que la 
recherche de l'anesthésie la crée, et l'hystérique n'a pas 
conscience du trouble de sa sensibilité. 

Aussi Pierre de Lancre, ce conseiller du Parlement de 
Bordeaux, qui à lui seul alluma le bûcher de plus de cinq 
cents sorcières hystériques, fait remarquer que le « signum 
diaboli », sur lequel se fondait la preuve de culpabilité, 
n'est pas remarqué par les sujets. Les sorcières ignoraient 
complètement qu elles fussent marquées avant quon les eût 
examinées^. 

1. Gilles de la Tourette, Traité clinique et thérapeutique de Vhystérie. 
Paris, Pion, in-18, 1891. 



LEÇON XIV 209 

Nos hystériques aussi n'ont de riiémianesthésie que 
quand nous les examinons et quand nous leur demandons 
si elles éprouvent des deux côtés la môme sensation. Bien 
plus, nous pouvons opérer le transfert non pas seulement 
par des aimants, par la métallothérapie, mais par une 
suggestion quelconque. 

Sans doute il est frappant de voir tant d'hystériques 
avouer d'emblée, sans hésitations, qu'elles sentent moins 
à gauche, alors que les autres malades que nous exami- 
nons de la même manière n'accusent aucune différence. 
On pourrait vraiment croire qu'il y a là une torpeur 
réelle, non suggérée, de certains centres de perception. 
Mais prenons-y garde! Les autosuggestions ne naissent 
pas lentement, sur la base de syllogismes conscients; elles 
surviennent instantanément par des représentations men- 
tales dont on ne peut pas toujours suivre le développe- 
ment. L'hystérique rebelle aux hétérosuggestions raison- 
nables , thérapeutiques, est souvent d'une sensibilité 
incroyable aux suggestions pathogènes. Sa mentalité irra- 
tionnelle les lui fait préférer, si j'ose parler ainsi. 

Bien avant que j'eusse réfléchi à ces problèmes, dès le 
début de ma carrière, j'ai eu l'impression qu'il ne fallait 
pas rechercher les symptômes chez les hystériques, que 
les constater c'est les faire naître. Aussi ai-je l'habitude 
de faire dès les premiers jours les constatations utiles, de 
les noter, puis je renonce à des examens ultérieurs. 
Pendant le reste de la cure je ne regarde plus les jambes 
paralysées, je n'interroge plus la sensibilité au moyen de 
l'aiguille; j'admets que tous ces désordres n'existent plus. 
Et, à la fin de la cure, il n'y a plus ni paralysie, ni hémi- 
anesthésie, au moins dans la grande majorité des cas. 

Enfin, dans l'hystérie comme dans la neurasthénie, il 
faut tenir compte de la fatigue réelle des centres nerveux 

Dubois. — Psychonévroscs. 14 



210 LES PSYCHONEVROSES 

qui, d'une part, résulte directement des états d'âme péni- 
bles, d'autre part fournit un nouvel aliment aux autosug- 
gestions. Nous retrouvons ici l'éternel cercle vicieux dans 
dans lequel tournent les névrosés. Leurs malaises réels 
font naître leurs craintes, leurs phobies, et d'un autre 
côté leurs représentations mentales, de nature pessimiste, 
créent de nouveaux désordres. 

J'admets qu'il y a dans l'hystérie des troubles fonction- 
nels très réels, des malaises dépendant de causes physi- 
ques, des sensations pénibles naissant par la fatigue, 
physique, intellectuelle et émotionnelle. Mais il est de 
toute évidence aussi que ces sensations s'évanouissent 
parfois avec une telle rapidité qu'on est bien forcé de leur 
attribuer une origine psychique, quoiqu'il ne soit pas tou- 
jours ])Ossible de retrouver les associations d'idées qui 
ont abouti à l'autosuggestion finale. 

Aussi n'a-t-on pas craint de dire : on appelle hystéri- 
ques les symptômes qui naissent par la voie des repré- 
sentations mentales. Je n'irai pas si loin et, tout en accep- 
tant en gros cette définition, je la restreindrai en disant 
que divers symptômes somatiques peuvent avoir une ori- 
gine organique et ne produisent qu'après coup les auto- 
suggestions maladives. 

Je ferai rcmar(|uer, en outre, qu'obéir à ses représen- 
tations mentales n'est pas l'apanage exclusif de l'hysté- 
rique. Le neurasthénique, l'hypocondre, le mélancolique 
tombent dans le même défaut.. Nous avons vu que chez 
l'homme normal déjà la suggestibilité est incommensu- 
rable. 

Il est inutile de s'efîorcer de donner à l'hystérie le 
caractère d'une entité morbide, de la séparer artificielle- 
ment de la neurasthénie avec laquelle elle est presque 
toujours combinée. On retrouvera souvent aussi chez ces 



LEÇON XIV 2H 

malades des symptômes évidents d'hypocondrie et de 
mélancolie. 

Quelques auteurs ont dit : La neurasthénie est l'hys- 
térie mâle. C'est faux si l'on veut dire par là que l'hys- 
térie n'existe pas chez l'homme. Mais il y a quelque chose 
de vrai dans cette assertion. Le nervosisme prend chez 
l'homme adulte la forme de la neurasthénie en vertu 
même de la mentalité masculine. Les facultés logiques 
sont plus développées chez l'homme, peut-être par le fait 
même de son organisation physiologique, peut-être grâce 
à l'éducation qu'il a reçue. Il accepte moins facilement les 
suggestions quelque peu ahsurdes; il est moins démons- 
tratif dans l'expression de ses malaises. Par contre il n'a 
pas autant que la femme l'habitude de la souffrance rési- 
gnée; il se décourage plus facilement, comme le montre 
la plus grande fréquence du suicide chez les hommes. 
C'est la tristesse, le découragement, la veulerie, l'im- 
puissance, qui dominent chez lui; et ce sont là les caracté- 
ristiques de la neurasthénie. La femme, au contraire, a la 
mentalité plus enfantine. Elle montre souvent plus de 
vaillance en face de la douleur })hysique et morale. Par 
contre elle sent vivement; elle a plus d'imagination et 
subit plus facilement le joug de ses représentations men- 
tales. Aussi, je l'ai dit, reconnaît-on des caractères de 
féminisme chez les hommes franchement hystériques, et 
le garçon est surtout atteint de cette psychonévrose avant 
la puberté, alors que sa place est encore dans le gynécée. 

Bénigne dans ses formes légères qui la rapprochent du 
nervosisme presque aimable de toutes les femmes, l'hys- 
térie peut devenir sévère et passer sans transition à la 
folie. Je renvoie aux traités classiques pour la description 
des symptômes innombrables de la grande névrose. Je 
les suppose connus et me borne à ces considérations 



212 LES PSYGHONEVROSES 

générales. Dans la plupart de ces troubles on pourra 
reconnaître l'influence des représentations mentales. Il 
faut, a dit Gharcot, }»rendre l'hystérie pour ce qu'elle est, 
c'est-à-dire pour une maladie psychique par excellence. 

Parmi les symptômes de l'hystérie où j'ai quelque peine 
à reconnaître une origine mentale, l'influence idéogène, je 
noterai la fièvre hystérique, phénomène plus fréquent 
qu'on ne croit généralement. On l'observe tantôt sous la 
forme de fièvre élevée avec des températures de 39° à 40°, 
si bien qu'on croit se trouver en présence d'une afîection 
aiguë, fièvre typhoïde, méningite, poussée aiguë de tuber- 
culose, influenza, septicémie. Plus souvent encore il 
s'agit d'une fièvre modérée, de longue durée, pouvant 
persister pendant des mois et des années. Gomme les 
malades sont généralement amaigris, qu'ils ont le souffle 
court, la capacité pulmonaire diminuée au spiromètre, 
que souvent ils toussent et peuvent avoir des hémoptysies, 
le premier diagnostic auquel on s'arrête est celui de la 
tuberculose. 

Quand nous nous sommes fait cette suggestion diagnos- 
tique, notre oreille s'affine et alors il nous semble que la 
respiration est affaiblie à l'un des sommets, que l'expi- 
ration est prolongée; nous surprenons un jour quelques 
râles et nous croyons avoir élucidé le problème. Mais au 
bout de quelques semaines des doutes renaissent et l'aus-" 
cultation donne des résultats si insignifiants qu'il devient 
impossible de les utiliser. Peu à peu la situation s'éclair- 
cit et, si sceptique qu'on soit vis-à-vis de la fièvre « ner- 
veuse », force est d'en admettre l'existence. 

Gette fièvre ressemble fort à la fièvre hectique de la 
tuberculose; la température atteint le soir 37°, 8, 38°, 
dépasse quelquefois 38° de quelques dixièmes. L'écart 
entre la température du soir et celle du matin est gêné- 



LEHON XIV 213 

ralement moins grand que dans la plilisie; aussi la chute 
matinale de la température se manifeste-t-elle moins net- 
tement par les sueurs profuses. La température du matin 
dépasse souvent 37°; il semble qu'il s'agit d'une tempéra- 
ture normale mesurée avec un thermomètre donnant quel- 
ques dixièmes de trop. Les malades paraissent être plus 
indifférentes à leur fièvre que les phtisiques; souvent 
elles ignorent qu'elles en ont et quand un jour la tempé- 
rature s'élève de quelques dixièmes, on ne surprend aucun 
symptôme qui indique une aggravation. 

J'ai vu cette fièvre diminuer sous l'influence de la 
période menstruelle, d'une indisposition passagère. Il y a 
là une analogie avec ce qui se passe, pour le pouls, dans 
la maladie de Basedow : on le voit baisser, tomber de 120 
à 90 et 80, dans le cours d'une angine à streptocoques, 
d'une afTection intercurrente, même lorsque cette der- 
nière est fébrile. 

Mais toutes ces particularités de la fièvre hystérique 
ne suffisent aucunement pour asseoir le diagnostic. Il se 
pose par exclusion, l'observation prolongée, pendant des 
semaines et des mois, établissant la certitude de l'inté- 
grité du poumon. 

La fièvre hystérique se montre généralement dans le 
cours d'hystéries graves, chez des malades qui ont des 
crises convulsives, des vomissements, des algies diverses, 
des parésies, et présentent les stigmates de l'hémianes- 
thésie et du rétrécissement du champ visuel; mais il y a 
des exceptions, et j'ai pu observer pendant des années des 
fièvres hystériques chez des femmes qui n'avaient que des 
symptômes neurasthéniques, chez lesquelles dominaient 
l'impressionnabilité, l'éraotivité, l'état d'âme pessimiste. 

Cette fièvre peut cesser d'un jour à l'autre sous l'in- 
fluence d'une émotion joyeuse; elle peut disparaître dans 



214 LES PSYCHONÉVROSES 

le cours d'un ti-aitement psychothérapique, sans cepen- 
dant qu'il soit possible de suggérer directement Fapyrexie. 
Mais il y a des cas où cette fièvre survit à tous les acci- 
dents nerveux, persiste alors que les malades, pour ainsi 
dire guéries, ont repris leur vie habituelle. J'observe 
depuis deux et trois ans des malades qui ont conservé 
cette fièvre étrange. 

C'est dans l'hystérie qu'un emploi judicieux de l'hyp- 
nose peut jeter quelque jour sur la genèse autosuggestive 
de certains symptômes. Elle permet une enquête un peu 
indiscrète et amène les malades à des aveux instructifs. 
Mais il faut beaucoup de prudence dans cette étude, et 
jpour ma part, toujours soucieux d'assagir mes malades et 
de les soustraire à l'empire de l'imagination, je n'ai pas eu 
lie courage de pratiquer sur eux cette vivisection morale. 
Plus que toutes les autres psychonévroses l'hystérie 
est justiciable d'un traitement uniquement psychothéra- 
pique. C'est dans cette afTection, si fréquente, qu'on 
observe ces guérisons subites, instantanées, qui, d'em- 
blée, démontrent la nature psychique du mal. Même 
quand le mal s'aggrave au point de mériter le nom de 
« folie hystérique » le délire n'est pas celui des vésanies 
proprement dites; je n'hésite pas à dire qu'il est autosug- 
géré. C'est pourquoi on le voit parfois cesser brusque- 
ment et définitivement sous l'influence d'une suggestion 
bienveillante. L'hystérique est une actrice en scène, une 
comédienne, mais ne le lui reprochons jamais, car elle 
ne sait pas qu'elle joue : elle croit sincèrement à la réa- 
lité des situations. 



QUINZIÈME LEÇON 



Mélancolie. — Danger de suicide. — Hypocondrie; ses formes 
légères voisines de la neurasthénie. — Insuffisance des classi- 
fications nosographiques. — Mélancolie hypocondriaque. Petits 
hypocondres. — Dépression périodique de Lange. 



Les aliénistes haussent parfois les épaules quand le 
médecin neurologiste vient à se servir des termes de 
mélancolie et d'hypocondrie. Ils ont Tair de dire : Ceci 
est de notre domaine, n'y touchez pas! 

Je suis tout prêt à leur abandonner les cas graves (jui 
exigent l'internement dans les asiles, et je n'ai garde de 
contester leur compétence pour fixer le diagnostic et pré- 
ciser le pronostic. J'attribue aussi une grande valeur 
thérapeutique au séjour dans les asiles; les malades y 
trouvent le calme et y sont soumis à une discipline ferme 
et douce qui favorise éminemment la guérison. 

Mais quand, pour nous instruire, nous jetons un coup 
d'œil sur les traités classiques de psychiatrie, nous 
sommes un peu étonnés du désordre de la classification 
et nous avons quelque peine à nous renseigner. 

Parmi les entités morbides que nous y trouvons 
décrites, la plus nette, la mieux dessinée, est celle de la 
mélancolie et, dans ses formes classiques, elle est facile- 
ment reconnaissable. 



216 LES PSYCHONEVROSES 

Chacun connaît ces malades plongés dans la tristesse la 
plus noire, tantôt calmes, tantôt agités, qui expriment 
des idées délirantes de ruine, au moral comme au phy- 
sique. Leurs préoccupations varient. Tantôt c'est leur 
situation dans le monde qui est compromise; ils ont 
négligé leur patrimoine, leur commerce; leur femme et 
leurs enfants sont dans la plus profonde misère ; tantôt 
ils se reprochent leur vie passée, leurs péchés; ils sont 
perdus devant Dieu, ils ont manqué à tous leurs devoirs 
vis-à-vis des leurs. 

Ce qui frappe avant tout chez ces malades c'est la téna- 
cité de ces idées fixes alors que rien ne vient confirmer 
les affirmations du malade; c'est aussi la conservation 
absolue des facultés intellectuelles qui leur permet de rai- 
sonner logiquement sur tout autre sujet. Parfois les idées 
qu'ils expriment semblent avoir un certain fond de vérité, 
et il devient difficile de dire si leurs craintes sont fon- 
dées, s'ils se trouvent en présence de difficultés réelles. 
C'est le cas du médecin qui prétend que sa clientèle 
diminue de jour en jour, du commerçant qui se dit obéré, 
perdu. Quand on n'a pas d'autres renseignements, on peut 
se demander si l'on a affaire à un malade. Le plus sou- 
vent l'exagération, tout au moins, paraît évidente, et les 
dénégations des parents viennent démontrer la nature 
délirante de ces préoccupations. 

D'autres fois la folie du sujet se reconnaît au premier 
mot. Telle mère de famille persiste à se croire enceinte 
au sixième mois alors qu'elle a ses règles, qu'elle n'a ni 
augmentation du volume des seins, ni développement du 
ventre, et qu'un médecin lui affirme que la matrice est de 
grandeur normale. Une autre s'accuse, elle vertueuse 
matrone, d'avoir eu des rapports avec son fils, d'avoir 
mené une vie de courtisane. Tel malade prétend qu'il 



LEÇON XV 217 

s'en va, qu'il se fond, qu'il n'a que la peau et les os, 
alors qu'il est dans un état de nutrition normale ou même 
obèse. Les résultats de pesées successives qui indiquent 
une augmentation de poids ne réussissent pas à le con- 
vaincre, et c'est avec indignation ou avec un sentiment 
de pitié pour notre aveuglement qu'il constate qu'on n'est 
pas d'accord avec lui. L'un n'a plus de jambes, plus de 
muscles, plus de cœur (soit au moral, soit au physique), 
plus d'estomac; son cerveau est pourri; il sent l'odeur 
de putréfaction; il voit son cercueil préparé, assiste à ses 
funérailles. 

Et ce qu'il y a de terrible pour le malade, sa famille, 
le médecin, c'est que le danger de suicide n'est nullement 
en proportion de l'intensité apparente de l'idée délirante. 
Tel malade qui gémit et marche dans sa chambre en 
proie à une indicible angoisse, n'aura pas même l'idée du 
suicide. Tel autre qui avec un calme apparent vous raconte 
ses contrariétés ou ne se plaint que de symptômes gas- 
triques, se donnera la mort à la sortie de votre cabinet. 

Si ces malades ne se voyaient que dans les asiles, s'ils 
y trouvaient place dès le début de leur mal, je n'en parle- 
rais pas ici. Mais ces malheureux sont souvent envoyés 
au neurologiste sous une fausse étiquette, sous celle si 
commode de neurasthénie. Dans bien des cas il est pos- 
sible de corriger ce diagnostic et de prendre des mesures 
utiles, souvent aussi il est malheureusement trop tard. 
J'en citerai quelques exemples. 

Un médecin de trente ans m'est amené par sa sœur. Il 
a pu faire ses études sans encombre, quoique avec une 
certaine lenteur; il a son diplôme en poche. Ses aptitudes 
n'ayant pas paru très grandes, ses maîtres lui conseillent 
un établissement à la campagne oii il trouverait plus 
facilement une clientèle rémunératrice. Il ne tient pas 



218 LES PSYCHONÉVROSES 

compte de ces conseils, s'établit dans une grande ville et, 
sans moyens d'existence, y attend la clientèle qui ne vient 
pas. Alors il prend du noir, veut quitter sa profession et 
aller à la campagne comme agriculteur. 

A l'ouïe de ce récit je pourrais croire à une crise de 
neurasthénie dûment expliquée par ces déboires. Mais 
l'aspect du malade me frappe. Il a les traits affaissés, le 
regard instable, il pousse continuellement de petits gémis- 
sements. Son idée de faire de l'agriculture me paraît 
absurde, étant donné qu'il est né citadin et qu'il est com- 
plètement étranger à la vie des champs. 

J'éloigne la sœur du malade pour permettre une con- 
versation plus intime et, à brûle-pourpoint, je lui demande 
s'il n'a pas eu des idées de suicide. Aussitôt il avoue, me 
dit qu'il a déjà chez lui préparé une solution de cyanure 
de potassium, puis avec quelque hésitation il m'annonce 
qu'il en a fait préparer une nouvelle à Berne. Il me remet 
le flacon comme pour me prouver qu'il renonce à ses 
projets. 

Si le malade avait été de nos pays je n'aurais pas hésité 
à l'interner immédiatement, mais il était étranger et je 
ne pus que lui conseiller une consultation immédiate 
avec l'aliéniste de sa ville natale. J'écrivis aussitôt au 
médecin de la famille, mais le malade ne laissa pas le 
temps de prendre les mesures nécessaires et, enjambant 
le parapet d'un pont, se précipita dans la rivière. 

Autre cas. — C'est un ouvrier de trente-quatre ans qui 
se plaint de fatigue, de dégoût des aliments, de brûlement, 
de « rongement » à l'estomac. Il attribue tout cela, avec 
une persistance qui rappelle l'idée fixe, à la valériane, aux 
massages, aux lavages froids qu'on lui a ordonnés pour 
sa neurasthénie. Il n'est pas possible de lui démontrer 
l'innocuité de ces moyens de traitement. Il persiste à 



LEÇON XV 219 

accuser ses médecins de l'avoir rendu malade. Il ne dort 
pas, à cause de ces terribles « brûlements » à l'estomac. 

A l'examen je ne trouve rien. Le malade est dans un 
bon état de nutrition, n'a pas la langue chargée. Je lui 
déclare que tout cela est nerveux, qu'il doit se faire traiter 
par un médecin expert en ces matières dans la ville qu'il 
habite. 

Il paraît tranquillisé et part avec un billet adressé à 
mon confrère qui, le malade ne le sait pas, dirige un 
petit asile d'aliénés. Je l'adresse avec le diagnostic de 
mélancolie conflrmée à forme hypocondriaque et engage 
mon confrère à l'observer et à provoquer, aussitôt que ça 
deviendra nécessaire, l'entrée dans son asile. Pendant que 
sa femme va chez le médecin, le malade se pend à la cuisine. 

Ils sont nombreux ces cas oi^i il n'y a que des symp- 
tômes de découragement ou des troubles fonctionnels 
gastriques qui peuvent tromper le praticien, lui faire 
admettre une simple neurasthénie, alors qu'une analyse 
psychologique plus approfondie fait reconnaître l'idée tîxe 
de ruine, de désorganisation organique, disproportionnée 
avec la situation réelle du malade, avec l'état de son corps. 

A côté de la mélancolie se plaçait autrefois une entité 
morbide qui semblait bien fixée, c'est celle de l'hypo- 
condrie. Aujourd'hui elle semble avoir disparu, et des 
aliénistes qui ont fait beaucoup pour la classification 
des psychoses, n'y consacrent pas même un chapitre 
spécial. Ainsi Kraepelin parle de l'hypocondrie soit 
comme d'un symptôme de ce qu'il appelle l'épuisement 
nerveux chronique, soit comme d'un syndrome de la folie 
neurasthénique. Il la signale chez les dégénérés, chez les 
vieillards oii elle s'allie avec la mélancolie, chez les hysté- 
riques. Il n'y a plus de maladie dénommée : hypocondrie. 
Il n'y a que des symptômes hypocondriaques se mani- 



220 LES PSYCHONEVROSES 

festant dans le cours de divers états psycliopathiques. 

Il me semble que l'on n'a pas assez marqué la parenté 
étroite qui unit l'hypocondrie à la mélancolie. 

La mélancolie me paraît être une psychose dans laquelle 
domine la dépression mentale, la tristesse, et oii naissent 
des idées de ruine, de déchéance, des idées fixes, sans 
base réelle, délirantes donc, ou tout au moins notoirement 
exagérées. J'appellerai « hypocondrie » l'état du malade 
dont les préoccupations, de nature mélancolique aussi, 
portent surtout sur sa santé, sur le fonctionnement de ses 
organes. Dans les deux cas le malade est tourmenté par 
des préoccupations tristes, mais elles portent sur des sujets 
différents. 

Ces souffrances hypocondriaques peuvent rester bor- 
nées à un organe, constituer une de ces algies fixes (dou- 
leur dans l'abdomen, entre les épaules, douleur au rec- 
tum, à un endroit quelconque). Le mal peut consister en 
une crainte des maladies, dans la tendance à se croire 
atteint de toutes les afîections dont on entend parler, sans 
que la disposition d'esprit paraisse vraiment mélancolique. 
Aussi, tandis qu'on plaint sans hésiter le mélancolique 
vrai, on raille l'hypocondre, on le rudoie souvent. C'est 
le malade imaginaire de Molière. 

Je veux bien qu'il y en ait dont l'état nous fait plutôt 
sourire, quoiqu'il ne soit jamais charitable de rire de ceux 
qui souffrent. Imaginaires ou non, leurs maux sont bel et 
bien réels pour eux. 

Mais il y a une forme fréquente à laquelle on pourrait 
appliquer indifféremment le nom de mélancolie ou d'hypo- 
condrie. Elle se caractérise en ce que les préoccupations 
du malade portent, comme chez l'hypocondre classique, 
sur SCS organes, sur leur fonctionnement, 

Ces malades n'ont pas d'idée de ruine, de culpabilité 



LEÇON XV 221 

devant Dieu ou devant les hommes; ils ne s'accusent 
d'aucun méfait, d'aucun péché; ils n'émettent sur leur 
situation dans le monde aucune idée hizarre qui per- 
mettrait de reconnaître la nature vésanique du mal. Ils ne 
se plaignent que de désordres d'apparence physique, goût 
amer à la bouche, sensation de brûlure à la langue, ren- 
vois, chaleur intense à l'estomac, borborygmes, douleurs, 
flatulence; et, comme tout cela existe sans troubles des 
facultés intellectuelles, nous avons quelque peine à déceler 
la psychopathie. 

Cependant l'exagération des malades nous met sur la 
voie. Leurs plaintes dépassent la mesure et, en question- 
nant le sujet, on découvre Vangoisse précordiale, l'agita- 
tion mentale qui force le malade à sortir de son lit, à se 
promener des heures dans la chambre. On surprend la 
mélancolie dans son regard anxieux, dans ses traits 
affaissés, et souvent on lui fait avouer une idée de suicide, 
non pas seulement cette vague aspiration à la mort que 
manifestent tant de névrosés, mais cette impulsion irrésis- 
tible qui a déjà amené le malade à choisir le moyen de se 
donner la mort, qui l'a poussé à faire une tentative sérieuse. 

Que les aliénistes appellent ces états mélancolie on 
hypocondrie grave, ou que, tenant compte de la nature 
des préoccupations du malade, ils consentent à en faire 
une forme mixte de « mélancolie hypocondriaque », cela 
m'est en somme bien égal. Il s'agit là d'états très graves, 
souvent incurables, qui exigent presque toujours l'inter- 
nement; même dans les cas qui aboutissent à laguérison, 
il faut craindre les récidives. 

Mais où la question devient scabreuse c'est quand il 
s'agit de formes plus bénignes, de malades qui se refuse- 
raient à consulter un aliéniste, qui s'adressent au modeste 
praticien, au neurologiste. 



222 LES PSYCHONEVROSBS 

C'est alors qu'on s'aperçoit du vague des classifications, 
du peu de valeur de ces entités morbides que nous cher- 
chons à créer dans la médecine de l'esprit, parce que nous 
avons plus ou moins réussi pour les maladies du corps. 

Sans doute la scarlatine, la rougeole sont des entités 
morbides aussi bien que les maladies infectieuses dont on 
connaît et cultive le microbe. Et il en est de même pour 
la plupart des affections organiques, même quand nous 
sommes encore dans l'ignorance la plus complète de 
leur pathogénie. Mais aussitôt que nous abordons le 
terrain psychique, ce respect de la classification n'est plus 
possible. Sans supprimer ces appellations consacrées par 
l'usage, sans renoncer à l'analyse, sans même craindre 
d'établir encore des sous-classes par l'étude plus précise 
des symptômes, on est contraint d'opérer des synthèses, 
d'effacer les distinctions. Ce n'est pas voir moins bien, 
c'est voir de plus haut. 

C'est alors que nous pouvons voir des neurasthénies 
si légères que nous reconnaissons chez ces malades la 
débilité commune et que nous pouvons nous écrier gaî- 
mcnt : Et moi aussi, je suis neurasthénique ! 

Nous oserons insinuer encore que toutes les dames 
sont hystériques, tout en leur disant qu'elles ne sont que 
« nerveuses » et que ce nervosisme à fleur de peau leur 
va très bien, constitue un des charmes de leur féminUité. 

Et puis nous verrons que toutes les hystériques sont 
aussi neurasthéniques, que beaucoup de neurasthéniques 
sont de petits hypocondres, qu'il y a des symptômes 
mélancoliques chez tous ces malades; enfin quand nous 
arriverons à la classe des dégénérés, nous serons obligés 
d'y mettre tous ces malheureux; et si nous n'entrons pas 
avec eux dans le salon (|ue nous leur destinons, nous 
sommes cependant dans l'antichambre. 



LEÇON XV 223 

Mais ce ne sont pas les mots qui importent; le diagnostic 
ne fait pas la maladie. Ce qui est essentiel, en somme, 
c'est le pronostic, et c'est ici que commencent les diffi- 
cultés sérieuses parce que, du jugement des médecins 
dépendent les mesures à prendre. En présence d'un 
malade, peu lui chaut que vous vous serviez d'un nom 
tiré du grec et nos discussions nosographiques ne l'inté- 
resseront guère. 

Il y a un problème bien plus urgent à résoudre, c'est 
de dire ce qu'il faut faire. Et c'est ici que des vues syn- 
thétiques sont plus utiles qu'une analyse de myope. Il y a 
des mélancolies qui exigent l'internement immédiat ou un 
traitement avec surveillance de tous les instants, non pas 
« parce que c'est une mélancolie », mais parce qu'il y a 
menace de suicide. Il y a des cas où cette impulsion 
manque, mais oii les idées délirantes sont si bien ancrées, 
si absurdes dans leur genèse, qu'on doit s'attendre à une 
longue durée, de plusieurs mois; alors le séjour dans les 
asiles est également indiqué. Voilà la mélancolie vésanique, 
celle dans laquelle le public, dont l'intuition est souvent 
précieuse, reconnaît la folie. 

Mais à côté de ces tristes états, heureusement souvent 
curables, il y a la mélancolie bénigne, l'hypomélancolie 
de quelques auteurs. Dans bien des cas elle ne dépasse 
pas les limites de la neurasthénie. Le découragement est 
plus ou moins motivé, le malade a soufTert, a eu des con- 
trariétés qui l'ont frappé dans un moment où la fatigue, 
le surmenage avaient diminué son énergie vitale. Un peu 
de repos, quelques conversations du médecin devenu l'ami 
de son malade, suffisent à dissiper tous les troubles. 

Parfois cependant le mal est plus grave. Il n'y a plus 
seulement de la tristesse, du découragement, des idées 
noires; il y a des idées fausses, de la mélancolie vraie 



224 LES PSYGHONEVROSES 

déjà vésanique, et pourtant le mal cède encore aux mêmes 
moyens. 

Un confrère de trente-quatre ans s'est surmené pendant 
quelques mois. Tl a senti ses forces baisser, son humeur 
s'assombrir. Par surcroît, il perd d'une embolie une 
malade qu'il avait opérée avec succès. L'accident est 
survenu douze jours après, sans qu'il y eût faute opéra- 
toire, alors que la malade guérie allait quitter l'hôpital. 
Voilà notre homme en pleine mélancolie. Il est persuadé 
que c'est la fin de sa carrière médicale, qu'aucun confrère 
ne lui confiera désormais des cas opératoires. Ayant dû 
donner son avis dans un cas désespéré où la mort survint 
pendant l'opération, il ne remarque pas qu'il n'est que 
très indirectement en cause dans cette affaire, et il s'en 
tourmente bien autrement que les médecins qui ont eu la 
responsabilité de l'intervention. 

Et il ne s'agit pas ici d'un découragement comme nous 
pouvons tous en avoir dans les périodes agitées d'une vie 
médicale. Non; il est profondément persuadé qu'il est 
perdu de réputation; il questionne des confrères pour 
trouver un trou perdu dans la campagne où il pourrait 
finir ses jours comme la bête blessée à mort. Malgré ces 
tristesses il continue avec veulerie son travail, puis il 
vient me confier, non ses maux, car il ne se croit pas 
malade, mais ses légitimes préoccupations. J'essaie de les 
dissiper, de lui montrer l'inanité de ses craintes. Il ne 
comprend pas que je sois si peu clairvoyant, que je puisse 
ainsi nier l'évidence : il est perdu à tout jamais. 

Malheureusement pour ma démonstration il y a une 
petite part de vrai dans ce qu'il dit au point de vue de la 
clientèle. Il y a eu une diminution due à la saison, à un 
service militaire, à des circonstances toutes fortuites. 
Mais mon malade ne veut pas admettre ces explications. 



LEÇON XV 225 

Sa situation est compromise par son insuccès opératoire, 
par sa conduite vis-à-vis des malades et des confrères. 
L'idée fixe est là dans toute sa netteté. 

Elle est plus nette encore quand il parle de sa situation 
financière. Elle est, je le sais, plus que bonne; le malade 
pourrait à la rigueur vivre modestement sans travail. 
Mais il ne voit pas les choses ainsi. La situation est 
désespérée, sa femme et ses enfants sont réduits à la 
mendicité; il n'aurait jamais dû se marier; il a fait le 
malheur des siens. Il se sent tellement indigne qu'il a 
même songé au suicide. 

Dans une consultation avec deux autres confrères, dont 
un aliéniste, le malade oppose à nos raisonnements sa 
conviction absolue; il s'étonne de voir des médecins, qu'il 
sait sérieux et qu'il aime, persister dans une si fatale erreur. 

Le diagnostic de mélancolie franche s'impose et nous 
conseillons à l'unanimité l'entrée volontaire du malade 
dans un asile privé. Le malade accepte sans peine et, les 
démarches faites, il va partir, quand il me vient un remords. 
Est-ce bien sage ce que nous faisons-là? Ce séjour dans un 
asile ne donnera-t-il pas un nouvel aliment à sa persuasion 
de ruine? Guéri, peut-être, n'aura-t-il pas l'idée que cet 
internement l'a fait baisser dans l'estime du public? 

J'arrête le malade dans ses projets, je lui propose 
une cure de repos au lit, et entreprends un traitement 
psychothérapique. Sans trop insister, au début, pour 
combattre ses idées fixes, je lui montre combien nous 
sommes sûrs qu'il se trompe, qu'il est malade. Il se 
montre reconnaissant, touché de nos bonnes intentions, 
mais il ne paraît pas ébranlé sérieusement. 

Obligé de partir trois semaines, je le remets à un con- 
frère qui continue patiemment cette œuvre de persuasion 
et, de l'étranger, j'adresse au malade quelques lettres 

Dubois. — Psychonévroses. 15 



226 LES PSYGHONÉVROSES 

encourageantes. A mon retour, trois semaines seulement 
çiprès le début du traitement, je le trouve absolument 
débarrassé de toute idée délirante. Il reconnaît sans peine 
que nous avions raison, ne comprend pas comment il a 
pu avoir des idées aussi ridicules. Il en rit déjà et il est 
heureux d'avoir échappé à l'asile. Il ne lui reste qu'un 
peu d'insomnie, un peu d'irritabilité vis-à-vis de ses pro- 
ches, et quelques semaines après il reprend, guéri, sa 
clientèle et ses travaux. 

C'est là l'extrême limite. Théoriquement le malade est 
mûr pour l'asile; l'idée du suicide a germé et l'interne- 
ment peut paraître urgent. On est en droit de croire que 
cela durera trois mois, six mois, un an. Eh bien, non. 
Gela dure quelques semaines et bientôt le malade qui 
semblait rebelle à tout raisonnement, cède enfin à la per- 
suasion; en même temps le repos, une bonne alimenta- 
tion, améliorent l'état général et tout se termine par la 
guérison. 

La position du médecin est difficile en face de ces cas 
si variés de mélancolie. Dans un cas qui paraît bénin, le 
suicide peut survenir tout à coup et le praticien ne doit 
jamais oublier le mot de Gudden, qui périt avec le roi de 
Bavière pour avoir lui-même enfreint cette règle : Ne 
vous fiez jamais à un mélancolique! 

Je le sais, mais néanmoins il y a des exceptions, et il 
serait fâcheux qu'on entassât dans les asiles tous ces 
malheureux. Il en est qu'on peut traiter par des moyens 
plus doux. C'est dans ces occasions que le médecin doit 
avoir ce tact, ce flair que l'instruction médicale la plus 
complète ne donne pas. Hélas, ce flair aussi est quelquefois 
en défaut et le médecin se voit réduit à se dire : fais en 
conscience ce que tu estimes devoir faire, advienne que 
pourra. 



LEÇON XV 227 

Une situation analogue se retrouve dans l'hypocondrie. 
Il y a l'hypocondrie vésanique, le plus souvent incurable, 
qui elle aussi s'accompagne de mélancolie ou la fait naître, 
qui elle aussi aboutit souvent au suicide. Mais parfois, 
au moins pendant une certaine période, les malades ne 
sont nullement mélancoliques dans le sens vulgaire du 
mot. Il en est qui manifestent, à l'égard d'un mal incu- 
rable dont ils se croient atteints, un tranquille stoïcisme. 

Un homme de soixante-dix ans m'est amené par ses 
parents comme un neurasthénique. Après une demi-heure 
de conversation avec le malade je dis aux parents : Vous 
m'amenez là votre malade sous une fausse étiquette; il 
est atteint d'une hypocondrie grave et sa place est dans 
un asile. Cette perspective ne convient pas à la famille et 
on me prie de garder le malade en observation, au lit et 
sous surveillance. J'accepte et pendant deux mois je vois 
l'idée fixe persister sans le moindre changement. 

Le malade est persuadé qu'il a un cancer dans le ventre, 
et quand après de longs examens répétés, je lui dis qu'il 
n'a pas le moindre symptôme de cette affection et me 
déclare absolument d'accord avec les deux confrères qui 
l'ont vu avant moi, il me répond avec un sourire un peu 
narquois : Oh, vous savez bien que j'en ai un, mais vous 
ne voulez pas me le dire! 

Je reviens à la charge et lui dis : Mais, mon cher mon- 
sieur, si vous aviez un cancer, je ne vous garderais pas. 
Je ne soigne que des nerveux. Je vous aurais aussitôt 
remis au chirurgien. 

Oh, vous me renverrez bientôt mourir chez moi, mais 
vous ne voulez pas me faire de la peine. C'est pourquoi 
vous vous efforcez de me prouver que je n'ai pas de cancer! 

Pendant deux mois ce furent toujours les mêmes 
réponses tranquilles, sans tristesse marquée, une simple 



228 LES PSYGHONÉVROSES 

idée fixe. Interné plus tard dans un asile, il tenta de s'y 
ouvrir le ventre. Je ne sais comment il a fini. 

En même temps que ce malade grave je soignais un 
jeune homme de trente-six ans, qu'on pouvait également 
qualifier d'hypocondre. 

Il avait souffert de dyspepsie nerveuse, avait fait plu- 
sieurs traitements sans succès et venait de terminer à 
Vichy une cure sur laquelle il avait basé de grandes espé- 
rances. Revenu Gros-Jean comme devant, il se persuada 
qu'il avait un cancer. 

Au début, mes affirmations qu'il n'y avait pas de cancer 
rencontraient la même résistance que chez le sujet précé- 
dent, mais parfois on surprenait dans le regard une 
expression d'espérance. C'était bien peu de chose, et certes 
des personnes étrangères à l'art médical eussent trouvé 
mes deux hypocondres tout aussi malades l'un que l'autre. 

Je soumis le malade à une cure lactée de six jours, 
puis à une suralimentation qui produisit rapidement une 
augmentation de poids du corps. Alors, mais seulement 
alors, le malade commença à douter de son cancer. L'idée 
ne disparut complètement qu'au bout de quelques semaines. 
Au bout de deux mois le malade était en parfaite santé 
psychique et physique, et n'est plus retombé. 

Voilà l'hypocondrie bénigne, celle qu'on pourrait, sans 
forcer les choses, faire rentrer dans le tiroir de la neu- 
rasthénie s'il n'était pas déjà si plein. 

Il y a des formes plus anodines encore, curables en 
quelques conversations. Ce n'est plus qu'une pusillani- 
mité, qu'une disposition hypocondriaque compatible avec 
l'état de santé et qu'on observe bien souvent. Je veux 
parler de ces gens qui ont peur des moindres bobos, qui 
se voient phtisiques quand ils se sont enrhumés, songent 
au cancer d'estomac aussitôt qu'ils ressentent un peu de 



LEÇON XV 229 

pesanteur à l'épigastre, se croient tabétiques parce qu'ils 
ont chancelé en marchant. Les médecins, les étudiants en 
médecine, sont sujets à cette infirmité. Elle est souvent 
passagère, mais, prenez-y garde, et ne laissez pas croître 
ces phobies. Quand on devient fou on le devient dans le 
sens de sa mentalité antérieure, et j'ai retrouvé vers la 
cinquantaine des symptômes d'hypocondrie assez graves 
chez des confrères qui, à l'âge d'étudiant, avaient montré 
seulement cette pusillanimité qui les exposait aux quo- 
libets de leurs camarades. 

Les Italiens ont un mot pour qualifier ces gens toujours 
inquiets de leur santé ; ils les appellent sahUistà, de salute, 
la santé. Le mot est moins gros que celui d'hypocondre et 
j'ai été heureux de le connaître pour dire à mes malades : 
le meilleur moyen de troubler sa santé, c'est précisément 
de s'en inquiéter, d'être, en un mot « salutistà ». 

Sous le nom de « dépression périodique » le professeur 
Lange, de Copenhague, a décrit en 1885 des états d'afîaisse- 
ment mental survenant à certaines époques. La périodi- 
cité n'est pas régulière et Lange indique une durée de 
trois à six mois pour la période de dépression, l'inter- 
valle de santé pouvant durer six mois à un an. Il attribue 
cet état à la diathèse urique et s'elTorce de le combattre 
par un régime antiarthritique qui ne lui a pas encore 
donné, du reste, des résultats appréciables. 

En lisant cette description j'ai bien reconnu des états 
psychopathiques fréquents dans nos pays aussi, mais j'ai 
été cependant étonné de voir Lange en observer 2000 cas 
dans l'espace de dix ans. Quand on trouve si vite tant de 
cas d'une maladie nouvellement décrite, cela résulte avant 
tout d'un changement dans la terminologie. On a sorti la 
maladie d'un tiroir ou de plusieurs tiroirs pour la mettre 
dans un autre. 



230 LES PSYCHONÉVROSES 

On a voulu rattacher cette forme à la mélancolie. Avec 
Lange, j'estime que c'est une erreur. Ces malades n'ont 
que de l'abattement, un état d'aboulie avec humeur maus- 
sade, indécision, mais ils n'ont jamais les idées délirantes 
du mélancolique ot heureusement leur mal n'évolue pas 
dans le sens de la mélancolie. 

C'est plutôt dans le cadre de la neurasthénie que Lange 
a puisé. Sa publication a un grand intérêt en ce qu'elle a 
appelé l'attention sur la périodicité de ces états psycho- 
pathiques relativement bénins. 

Je reviendrai sur cette périodicité dans les psychoné- 
vroses et sur les conclusions qu'elle autorise. 

Sa tentative d'expliquer la dépression par la diathèse 
urique serait intéressante, s'il avait réussi à démontrer 
le fait soit par des recherches chimiques, soit par l'effet 
de sa thérapeutique. Mais il n'a pas constaté l'excès d'acide 
urique et n'a pas réussi à guérir ses malades. 

Les caractères pathognomiques de cet état sont les 
sentiments de lourdeur, de fatigue, d'inertie; les malades 
se sentent accablés moralement et physiquement. Il est 
intéressant de savoir que parfois ils peuvent se surmonter 
et que surtout dans les cas où l'occupation à laquelle ils 
s'appliquent est machinale, ils ont la tendance à conti- 
nuer leur travail sans pouvoir cesser. Ils sont dans un 
état d'inertie qui les empêche aussi bien de s'arrêter que 
de se mettre en train. Ce sont en somme des crises aiguës 
de neurasthénie dans lesquelles prédomine l'aboulie, l'im- 
puissance physique et morale. - | 



SEIZIÈME LEÇON 



Notion de la dégénérescence; Morel, Magnan. — Sligmates men- 
taux et corporels. — Abus de la notion de dégénérescence. — 
Imperfections humaines; malformations physiques, intellec- 
tuelles et morales. —Parenté des différents états de déséqui- 
libre. — Symptômes nerveux isolés. 



Déjà chez ceux que nous appelons clés neurasthéniques, 
des hystériques, nous constatons des malformations phy- 
siques, intellectuelles et morales permanentes qui nous 
font dire parfois : ce sont des dégénérés. Nous retrouvons 
des tares analogues chez les frères et sœurs, dans les 
ascendants ou dans les descendants. Ce sont des déshé- 
rités qui mériteraient notre compassion et que le monde, 
sans pitié, traite souvent bien durement. 

En notant ces faits je veux d'emblée montrer le fil 
qui relie toutes ces psychonévroses et mettre en lumière 
l'importance de l'hérédité. 

Mais on a particulièrement réservé le terme de « dégé- 
nérés » à des malades chez lesquels le déséquilibre mental 
est plus profond, et on a cherché à en faire une classe à 
part. 

La notion psychiatrique de la dégénérescence est due à 
un aliéniste français, Morel, qui publia en 1857 son Traité 
des dégénérescences de tes'pèce humaine. 

Il définit ainsi cette dégénérescence : « L'idée la plus 
claire que nous puissions nous former de la dégénères- 



232 LES PSYCHONÉVROSES 

cence humaine est de nous la représenter comme la dévia- 
tion maladive du type primitif. 

« Cette déviation, si simple qu'on la suppose à son ori- 
gine, renferme néanmoins des éléments de transmissibi- 
lité d'une telle nature que celui qui en porte le germe 
devient de plus en plus incapable de remplir sa fonction 
dans l'humanité et que le progrès intellectuel, déjà enrayé 
dans sa personne, se trouve encore menacé dans ses des- 
cendants. Dégénérescence et déviation maladive du type 
normal de l'humanité sont donc, dans ma pensée, une 
seule et même chose. » 

Observateur de premier ordre, Morel sut bien dégager 
dans ces faits la loi biologique de l'hérédité, mais tout 
j imbu d'idées théologiques, il admettait, conformément à la 
\ Genèse, l'existence d'un type humain parfait et cherchait 
i la dégénérescence dans les dégradations de cet être pri- 
' mitivement doué de toutes les perfections. L'idée de la 
chute, du péché originel, vient se mêler à des concep- 
tions vagues de déterminisme, résultant de la notion 
même de l'hérédité. 

Il n'oublie pas de signaler, à côté des influences atavi- 
ques et héréditaires, l'action des agents physiques, des 
intoxications qui peuvent amener la dégradation. Aussi 
applique-t-il l'épithète de « dégénératives » à toutes les 
maladies mentales, qu'il divise en six groupes princi- 
paux : 

1" Aliénation héréditaire. — Comprenant : 1" la folie qui 
résulte d'un tempérament nerveux congénital; 2" la folie 
morale qui se caractérise par le désordre des actes plutôt 
que par le trouble de l'intelligence; 3° les faibles d'esprit, 
sujets à des impulsions maladives et portés à commettre 
des actes nuisibles. 

2° Aliénation toxique. — Comprenant : 1° celle eau- 



LEÇON XVI 233 

séo par Fingostion de substances toxiques, ralcool, 
l'opium, etc.; 2" celle qui est déterminée par une ali- 
mentation insuffisante ou de mauvaise qualité; 3° celle 
qui provient de miasmes marécageux, de la constitution 
géologique, etc., telle que le crétinisme. 

3° Aliénation par transformation de certaines névroses. 
— Folie hystérique, épileptique, hypocondriaque. 

4" Aliénation idiopathique. — Affaiblissement progressif 
des facultés, paralysie générale. 

5° Aliénation sympathique. 

6° Démence. — Période terminale d'affections diverses. 

Magnan et son école, repoussant l'idée biblique d'un 
type humain normal et d'une tache originelle, cherchè- 
rent à mieux définir le groupe des dégénérés. Ils y firent 
rentrer une foule de malades atteints de troubles mentaux 
divers qu'on observait depuis longtemps sans voir le 
lien qui les unit. Ces idées nouvelles furent vivement 
discutées par les aliénistes, à Paris, à Berlin. On se cha- 
mailla sur la valeur du facteur hérédité, sur les stig- 
mates qui caractérisent la dégénérescence, sans pouvoir 
arriver à une entente. 

Le tableau suivant de Magnan^ montre l'étendue qu'il 
donne à sa conception des dégénérescences mentales : 

Tableau synoptique des dégénérescences mentales. 
Les héréditaires dégénérés. 

I. Idiotie, imbécillité, débilité mentale. 
II. (Déséquilibrés.) Anomalies cérébrales. Défaut d'équi- 
libre des facultés morales et intellectuelles. 
III. Syndromes épisodiques des héréditaires. 
1° Folie du doute. 

\. Magnan, Recherches sur les centres nerveux. Paris, 1893. 



234 LES PSYCHONEVROSES 

2° Crainte du toucher. Aichmopbobie (aly [jl-/^ , 

pointe). 

1 . Recherche angoissante du nom et 

du mot. 

,2. Obsession du mot crui s'impose et 
.3" Onomato- 1 . , . . , . ,.,\ , , ', ,, 

impulsion irrésistible a le repeter. 

3. Crainte du mot compromettant. 

4. Influence préservatrice du mot. 

5. Mots avalés chargeant l'estomac. 
4° Arithmo manie. 

5" Echolalie, coprolalie, avec incoordination mo- 
trice (Gilles de la Tourette). 

6° Amour exagéré des animaux. Folie des antivi- 

visectionnistes. 
1° a. Dipsomanie (o-l-La, soif). 

b. Sitiomanie (o-u'lov, aliment). 
8° a. Kleptomanie, kleptophobie (manie et peur 
du vol). 
b. Onio manie (wv.a, achats). 
9° Manie du jeu. 
10" Pyromanie, pyrophobie (manie et peur des 

incendies). 
11° Impulsions homicides et suicides. 
12° Anomalies, perversions, aberrations sexuelles. 

A. Spinaux (réflexe simple, centre génito- 
spinal de Budge). 

B. Spinaux cérébraux-postérieurs (réflexe 
cortical postérieur). 

C. Spinaux cérébraux -antérieurs (réflexe 
cortical antérieur). 

D. Cérébraux antérieurs (érotomanes, exta- 
tiques). 

13" Agoraphobie, claustrophobie, topophobie. 



LEÇON XVt 235 

-14° Aboulie. 

IV. A. Manie raisonnante. Folie morale (persécutés, 

persécuteurs). 

/ Délire ambitieux. 
B. Délire primaire multiple, , 

' '^ [ — hypocon- 

polymorphe, rapide ou \ , . 

^ -^ ' ^ ) driaque. 

quelquefois de longue du- < ,. . 

^ ^ . , i — religieux 

rée, sans succession évo 

lutive déterminée. 



'&^ 



— de la persé- 
cution, etc. 

C. Délire systématique, unique, fixe, sans tendance 

évolutive (analogue à l'idée obsédante). 

D. Excitation maniaque, dépression, mélancolie. 

Voilà pour les dégénérescences mentales. Il y a trop et 
pas assez dans cette longue énumération : trop, s'il doit 
rester dans notre tête une idée nette, la vue précise d'un 
tableau clinique; pas assez, si l'on veut cataloguer les 
formes diverses d'obsession, de phobie, les multiples 
bizarreries du caractère. 

Que vient faire dans ce tableau, à propos des perver- 
sions sexuelles si variées dans leur mystérieuse psycho- 
logie, cet essai de localisation médullaire ou cérébrale? 
Il est tout au moins prématuré. 

Et puis, en lisant ce tableau, je suis pris d'une inquié- 
tude, c'est que nous soyons tous des dégénérés! Qui n'a 
pas eu l'obsession d'un mot, une forme quelconque de 
l'onomatomanie, de l'arithmomanie? Que de gens qui ont 
eu des symptômes passagers d'agoraphobie, de claustro- 
phobie, de topophobie, dans laquelle il faudrait faire ren- 
trer l'hypsophobie (crainte des hauteurs, appelée à tort : 
vertige). 

Manie du jeu, aberrations sexuelles, dipsomanie, voilà 
trois caractères qui jettent d'un coup dans le groupe 



236 LES PSYGHONEVROSES 

(les dégénérés une bonne partie de l'humanité ! Les 
ivrognes et les débauchés y retrouveront les vieilles 
anglaises antivivisectionnistes. Enfin décidons-nous et 
entrons aussi dans le groupe car nous avons tous nos 
manies, et « l'aboulie », ce quatorzième stigmate, nous 
l'avons tous, au moins h certaines périodes de notre vie. 

Passons aux stigmates corporels de cette universelle 
dégénérescence. 

Je cite d'après Déjerine^ : 

« Les stigmates les plus frappants sont ceux qui 
affectent le système osseux, et il y a lontemps qu'on a 
remarqué, dans ce sens, les déformations de la boîte crâ- 
nienne, produisant tous ces types divers de microcéphalie, 
hydrocéphalie, acrocéphalie, plagiocéphalie, scaphocé- 
phalie, dolicocéphalie... et à des degrés moindres, les 
simples exagérations des bosses crâniennes, les dépres- 
sions irrégulières. 

« On a signalé aussi, dans ces cas, des anomalies dans 
l'état intime des os, dans leur mode de développement, 
leur ossification, leur suture. Le squelette entier peut 
être atteint de même; la face peut être asymétrique, le 
rachis incurvé; les os des membres eux-mêmes atteints 
dans leur évolution, peuvent présenter toutes les appa- 
rences du rachitisme; on a signalé l'existence possible 
des doigts palmés ou surnuméraires, les pieds bots sous 
leurs. différents aspects, l'effacement delà voûte plantaire. 

« Le système musculaire se développe tard et incomplè- 
tement; les muscles offrent toujours un état de flaccidité 
spéciale; ils peuvent même être atrophiés. 

« h'ap'pareil digestif n'est pas épargné : la voûte pala- 
tine est asymétrique, quelquefois étroite, ogivale; les 

1. Déjerine, Uliérédilé dans les maladies nerveuses. Paris, 1886. 



LEÇON XVI 237 

lèvres souvent épaisses; les becs-de-lièvre simples ou 
com[)liqués sont très fréquents; les dents irrégulièrement 
implantées apparaissent tard; leur nombre peut être dimi- 
nué; elles se carient aisément. Le prognathisme est fré- 
quent. » 

Abrégeons un peu. 

« Fonctions digestives souvent troublées, mérycisme, 
hernies. 

« Pour Vappareil respiratoire et circulatoire : tubercu- 
lose pulmonaire, troubles vasomoteurs. 

« Pour V appareil génito-urinaire : incontinence, phi- 
mosis, hypospadias, descente tardive des testicules, ano- 
malies du vagin, troubles de la menstruation. » 

Et nous ne sommes pas au bout. 

« Anomalies de la peau, obésité, implantation anormale 
des cheveux. Altérations de Yœil, strabisme, surdi-mutité, 
déformations de Voreille, adhérence du lobule, anomalies 
de l'hélix. Bég-aiement, blésité. Enfin le système nerveux : 
migraines, vertig'es, convulsions, tics, insomnies, cau- 
chemars. » 

Décidément c'est trop. C'est l'énumération de toutes les 
débilités humaines, physiques, intellectuelles et morales, 
et cette description perd de sa valeur parce qu'elle est 
trop toufîue. 

Il en est de même quand on recherche les causes de 
la dégénérescence. En lisant le vaste tableau de Dalle- 
magne ' on retrouve, soigneusement énumérées, les con- 
ditions étiologiques de la plupart des maladies corporelles 
ou mentales. 

On a été plus loin encore dans cette extension de la 
notion de dégénérescence, et Max Nordau n'a pas hésité 

1. Dallemagne, Bégéiu'rés ni déséquilibrés. Bruxelles et Paris, 1895. 



238 LES PSYCHONEVROSES 

à ranger dans la classe des dégénérés les artistes, musi- 
ciens, romanciers, poètes, dont il n'approuve pas les ten- 
dances. A ce point de vue on est toujours le dégénéré de 
quelqu'un. 

Ce n'est pas que ce tableau des misères humaines ait 
été chargé : au contraire; on pourrait le tracer plus dra- 
matique encore. Mais le tort est d'appliquer à tous ces 
états le terme de dégénérescence sans insister sur la régé- 
nération possible. 

Le mot de dégénéré suppose un point de comparaison. 
On peut être dégénéré vis-à-vis de soi-même, c'est-à-dire 
par rapport à sa situation antérieure ; on peut l'être vis- 
à-vis de ses parents, de ses ancêtres, des personnes qui 
nous entourent et dont nous aurions dû subir l'ambiance. 
Nous pourrions l'être enfin, suivant l'idée de Morel, par 
comparaison avec un type humain originel doué de toutes 
les perfections. 

Lorsqu'un jeune homme qui paraissait bien doué se 
laisse aller à une paresse croissante, fait la fête, s'en- 
canaille, il arrive peu à peu à une dégénérescence phy- 
sique, intellectuelle et morale. Nous reconnaîtrons dans 
son genre de vie les causes déterminantes de cette dé- 
chéance, et c'est en pratiquant sur lui une orthopédie 
morale qu'on pourra peut-être provoquer son relèvement. 

Mais il faudrait être un observateur bien superficiel 
pour voir le problème aussi simple. Examinez votre dégé- 
néré, votre dévoyé, et vous verrez que, dans sa période la 
plus brillante, il portait déjà en lui les tares mentales qui 
ont provoqué sa chute. Il était faible de volonté, il avait 
du laisser-aller dans sa tenue morale, des instincts bas de 
jouisseur. Recherchez dans l'ascendance et vous retrou- 
verez des défauts analogues chez le père, le grand-père 
paternel ou maternel, ou chez la mère un caractère faible, 



LEÇON XVI 239 

une influence éducative insuffisante. Est-ce un dég-énéré? 
Oui, si, en le comparant avec ses parents, on constate une 
déchéance croissante, s'il y a péjoration; mais souvent, 
malgré ses déformations, le rejeton vaut mieux que l'arbre, 
et c'est à un début de régénération que nous assistons déjà. 

Des familles aristocratiques, bourgeoises, prolétaires, 
peuvent dégénérer sous l'influence de causes multiples : 
mariages consanguins, contagion de mentalité, habitudes 
de vie fâcheuses, alcoolisme, misère. L'hérédité autant que 
les circonstances extérieures joue ici un rôle considérable 
et la constatation de cette influence inéluctable assombrit 
le pronostic. C'est ici qu'il importe de déceler les stigmates 
physiques et mentaux qui marquent cette déformation 
native. Mais n'oublions pas que les tares physiques ne 
donnent nullement la mesure de la maladie psychique. 
Il y a des gens d'aspect simien qui ont une haute valeur 
intellectuelle et morale, tandis que de très beaux garçons 
peuvent être des idiots moraux. 

Je ne puis aucunement accepter l'idée d'une dégéné- 
rescence vis-à-vis d'un type adamique supérieur. Quelles 
que soient les hypothèses que l'on adopte sur la genèse 
de l'espèce humaine, il me paraît bien certain que nos 
premiers ancêtres étaient des sauvages. Ils ont pu, dans 
leur vie au grand air, développer leurs aptitudes physi- 
ques, échapper à des influences pathogènes résultant de 
la vie en grandes agglomérations, mais nous les surpas- 
sons, sans conteste, au point de vue mental. 

L'humanité est en progrès continu et il me semble 
ridicule de parler de sa dégénérescence. Il faut même 
admettre que la régénération l'emporte sur la dégéné- 
rescence. S'il n'en était pas ainsi, l'espèce humaine serait 
déjà arrivée aux derniers degrés de l'idiotie ou se serait 
éteinte par stérilité.. 



240 LES PSYCHONEVROSES 

En somme, ce que nous constatons tous les jours chez 
ces malades ce sont les imperfections humaines, les mal- 
formations physiques, intellectuelles et morales. Ce ne sont 
pas des dégradations croissantes, mais des arrêts et des 
reculs sur la voie ascendante du perfectionnement. Par- 
fois, sous la double influence des lois de l'hérédité et de 
l'éducation, nous voyons la déformation s'aggraver, chez 
un individu, dans une famille, une caste, chez un peuple, 
dans une race, et c'est ici qu'il est permis de parler de 
dégénérescence. Elle peut aboutir à l'extinction de la 
famille, mais il peut y avoir des temps d'arrêt, des relè- 
vements. Le mot de « dégénéré » marque trop crûment 
l'idée de déchéance fatale; il motive un pronostic pessi- 
miste et il ôte bien souvent au médecin le courage d'en- 
treprendre un traitement orthopédique. D'un autre côté 
les discussions au sujet de la dégénérescence ont eu 
l'avantage de bien démontrer la parenté qui existe entre 
de légers troubles nerveux et les états psychopathiques 
plus graves. Nous avons mieux compris depuis lors 
l'importance qu'il faut attribuer à nos particularités 
psychiques, à nos tares, à nos petites manies. Légères 
chez nous elles peuvent faire boule de neige dans la 
descendance, et cette notion nous engage à ne pas négli- 
ger le traitement des anomalies psychiques. L'éducation 
seule peut, dans une certaine mesure, corriger ce que 
l'hérédité a créé. 

Nous assistons, dans notre clientèle, à un défilé de 
psychopathes de tout acabit : neurasthéniques plongés 
dans la désespérance, incapables de toute activité; hys- 
tériques tourmentés des plus bizarres sensations; hypo- 
condriaques à tous les degrés; mélancoliques qui ont 
déjà, ancré en eux, le sentiment si caractéristique de 
cette affection, l'obsession de l'incurabilité; enfin déséqui- 



LEÇON XVI 241 

libres, détraqués, sujets à des idées fixes diverses, depuis 
celles que nous avons parfois à l'état normal, comme 
l'obsession d'un air, d'un chiffre, jusqu'aux conceptions 
délirantes les plus absurdes ou les plus effrayantes. 

Chez tous ces malades nous pouvons surprendre 
l'influence prépondérante de la mentalité innée, hérédi- 
taire, l'aggravation par l'éducation, par la contagion de 
l'exemple. Nous voyons la tare s'accentuer chez un 
sujet et dans sa descendance, les croisements précipiter 
la déchéance. Mais heureusement les mêmes influences 
agissent souvent en sens contraire et nous pouvons aider 
à ce relèvement par la thérapeutique psychique. Nous 
sommes, il est vrai, bien désarmés vis-à-vis des tares 
physiques, mais nous pouvons beaucoup contre les 
désordres mentaux, intellectuels ou moraux. 

On ose à peine le dire, mais, aujourd'hui encore, c'est 
par la voie physique que l'on cherche la guérison de ces 
malades. Je ne puis comprendre cette aberration de la 
thérapeutique. 

Tous ces malades ne sont pas curables, mais quand la 
guérison est possible, c'est par l'éducation qu'on l'obtient. 
Le pronostic dépend avant tout du fond de bon sens qu'on 
retrouve chez le malade, du trésor de vie morale qui se 
cache sous son déséquilibre. Souvent, en y regardant de 
près, on le trouve moins dégénéré qu'il ne paraît. 

Quand l'idée fixe est nettement absurde, délirante, elle 
est souvent incurable ou ne cède que peu à peu sous l'in- 
fluence éducative d'un milieu convenable. Mais quand il 
y a encore quelque apparence de logique dans l'idée, 
quand le malade, resté lucide, peut saisir l'irrationa- 
lisme de ses déductions, la victoire est possible dans 
l'espace de quelques mois ou de quelques semaines. 
Sans doute les récidives sont fréquentes, mais le traite- 

DuBois. — Psychonévroses. l 'j 



242 LES PSYCHONEVROSES 

ment psychique }»eut amener des améliorations sérieuses. 
Il y a des malades sujets à d'étranges obsessions. Us 
ont peur de se jeter par la portière d'un wagon, d'en- 
jamber le parapet d'un pont. Ils craignent de jeter leurs 
parents par la fenêtre, de blesser quelqu'un avec un cou- 
teau, un fusil. Il y en a qui ont une impulsion à s'ouvrir 
les veines. Mais s'il y a là une certaine attirance c'est en 
somme une phobie; elle motive le recul et non l'action. 

Rien ne tranquillise ces malades comme l'affirmation 
souvent répétée « qu'ils n'en feront rien ». Il est néces- 
saire de leur montrer toute la distance qu'il y a entre 
Y impulsion au suicide ou au meurtre et la phobie qui, 
si pénible qu'elle soit, est une sauvegarde. 

Il faut s'attacher avec une imperturbable persistance à 
celte éducation de l'esprit, user de sa dialectique la plus 
serrée pour corriger le jugement des malades, faire vibrer 
à l'unisson les cordes du sentiment moral et de la raison. 
C'est par manque de courage, de persévérance, que 
nous péchons dans le traitement de ces psychonévroses. 
Nous nous attardons trop à distinguer des entités mor- 
bides comportant une étiologie, un pronostic différent. 
Nous ne voyons pas assez le lien qui unit ces différentes 
affections. 

Théoriciens, travaillons à l'analyse nosographique, 
classons d'après les symptômes, d'après les facteurs éco- 
logiques, cherchons à préciser la symptomatologie, à 
délimiter les syndromes, établissons des classes et des 
sous-classes; mais, devenus praticiens, oublions un peu 
ces classifications toujours artificielles, toujours variables. 
En thérapeutique il faut savoir faire de la synthèse sans 
négliger l'analyse. 

Et surtout n'oublions jamais le but final : l'améliora- 
tion du malade, que nous abandonnons tro}> souvent au 



LEÇON XVI 243 

charlatan plus patient, plus tctu dans son ig^norance de la 
pathologie. 

A côté de ces psychonévroses plus ou moins bien déter- 
minées auxquelles on peut résolument appliquer le trai- 
tement psychothérapique, il existe une foule de sym- 
ptômes nerveux isolés qu'il est impossible de classer, 
mais qui sont souvent justiciables des mêmes moyens. Je 
veux parler de névralgies diverses, de myoclonies, de 
spasmes, de troubles digestifs variés, de désordres génito- 
urinaires, qui semblent indépendants d'un état de psy- 
chonévrose généralisé. Presque toujours cependant, une 
observation attentive et prolongée, portant sur l'esprit du 
malade, sur les causes occasionnelles souvent morales 
qui amènent les crises, permet de surprendre la menta- 
lité psychopathique du sujet. 

J'ajouterai que, même dans le [raitement d'afTections 
organiques, qui exigent un traitement physique ou médi- 
camenteux, l'état d'àme du malade est souvent modifié 
dans le sens neurasthénique et hypocondriaque. Une psy- 
chothérapie bienveillante peut rendre de grands services, 
non seulement en améliorant l'humeur du malade, ce qui 
serait déjà un bien pour lui et pour son entourage, mais 
encore en favorisant la guérison des troubles somatiques. 
Le champ de la psychothérapie est donc très vaste quand 
on considère l'homme sous ce double aspect, psychique, 
et physique, et qu'on reconnaît l'impossibilité de séparer 
ces deux éléments. Il n'y a presque pas d'états maladifs 
dans lesquels le moral reste indemne et dans lesquels le 
médecin ne puisse pas intervenir par sa parole claire et 
convaincante. 



DIX-SEPTIÈME LEÇON 

Thérapeutique des psychonévroses. — Suppression des désordres 
actuels. — Modification de la mentahté du sujet pour éviter les 
récidives. — Foi religieuse; suggestion charlatanesque; sugges- 
tion par les médicaments; suggestion scientifique; hypnose. 

En face de ces diverses affections que j'ai définies 
psychonévroses et que, tant pour la commodité du lan- 
gage que pour y l'aire rentrer des troubles non classés, je 
résume sous le nom intentionnellement vasrue de nervo- 
sime, le médecin se trouve en face de deux indications : 

1° Faire disparaître aussi promptement que possible 
les troubles existants. 

2° Empêcher pour l'avenir le renouvellement des 
désordres. 

C'est à la deuxième indication que je donne le plus 
d'importance. 

Sans doute on ne peut séparer les deux buts à pour- 
suivre et il faut tout d'abord songer à délivrer le malade 
du mal présent. Mais on se contente trop souvent de com- 
battre isolément chacun des symptômes, sans s'efforcer 
de consolider le résultat obtenu en amenant chez le malade 
un changement profond dans la mentalité. Or, comme 
cette mentalité antérieure a joué un rôle pathogénique, 
a déterminé les accidents, l'œuvre thérapeutique reste 
incomplète. 



LEÇON XVII 245 

Il faut voir de [tins haut et plus loin. 

En fait, la guérison des divers sym[ttûmes du nervo- 
sisme peut être obtenue, souvent très rapidement, par les 
moyens les plus divers, les plus opposés. Or quand une 
maladie quelconque cède à des médications qui ne se res- 
semblent en rien, entre lesquelles il n'existe aucun lien 
physiologique, il y a lieu de songer à un facteur commun 
qui n'est autre que ce qu'on a appelé la suggestion ou 
mieux l'influence morale. 

Cette action psychothérapique domine à tel point la 
thérapeutique des psychonévroses qu'on peut dire som- 
mairement : 

Le névrosé est sur la voie de la guérison aussitôt quil 
a la conviction quil va guérir; il est guéri le jour oit il se 
croit guéri. ^ 

Voilà l'idée que le médecin doit se mettre en tête, s'il 
veut guérir son malade; mais il ne suffît pas qu'il accepte 
en sceptique cette notion et l'utilise comme un charlatan, 
il faut qu'il soit convain cu lui-même et sache transmettre 
sa conviction par cette contagion qu'exerce la sincérité. 

Quand cet état d'âme existe chez le guérisseur, peu 
importent les moyens qu'il emploie; ils réussiront tous 
s'ils font éclore dans l'esprit du malade l'idée fixe de la 
guérison prochaine. Parmi ces moyens je compte : 

La foi religieuse ; 

La suggestion charlatanesque; 

La suggestion par l'emploi des médicaments ou des 
agents physiques ; 

La suggestion scientifique; 

La psychothérapie proprement dite par l'éducation de 
la raison. 

La foi religieuse pourrait être le meilleur préservatif 
contre ces maladies de l'âme et le plus puissant moyen 



246 LES PSYCHONEVROSES 

pour la guérir, si elle était assez vivante pour créer chez 
ses adeptes un vrai stoïcisme chrétien. 

Dans cet état d'âme, hélas si rare dans les milieux bien 
pensants, l'homme devient invulnérable. Se sentant sou- 
tenu par son Dieu, il ne craint ni la maladie ni la mort. 
Il peut succomber sous les coups d'une maladie physique, 
mais moralement il reste debout au milieu de la souf- 
france; il est inaccessible aux émotions pusillanimes des 
névrosés. 

J'ai vu des chrétiens protestants accepter la vie la plus 
dure, les maladies les plus pénibles, envisager avec séré- 
nité la certitude de leur fin prochaine, sans chercher même 
à échapper à leur inéluctable destinée en demandant les 
secours de la médecine; ils savaient souffrir joyeusement. 

J'ai éprouvé une sympathie émue pour un pauvre 
missionnaire catholique à qui je conseillais de ne plus 
retourner dans le climat meurtrier de l'Afrique et qui me 
répondait avec un sourire angélique : J'y retournerai, 
docteur, c'est mon devoir, c'est ma vie ! 

Ce christianisme-là fait les saints et les martyrs. 

Il est fâcheux que ce ne soit pas ce courage moral que 
les religions développent. Sans doute de nombreux prêtres 
de toute religion ont écrit d'admirables livres sur « l'art 
de vivre » et leurs conseils s'accordent pleinement avec 
les vues que suscite la pensée philosophique. 

Il serait facile de profiter du culte, des fêtes religieuses, 
pour réveiller la ferveur et entraîner dans cette vie spiri- 
tuelle ces âmes aveulies par les préoccupations matérielles. 
, Mais on n'y songe guère dans les milieux dirigeants 
des églises, et c'est aux puérils miracles que l'on recourt. 

Chez les protestants, on guérit par l'imposition des 
mains et par cette prière presque sacrilège qui consiste à 
demander à Dieu des faveurs. Dans le catholicisme l'ai- 



LEÇON XVII 247 

toucheraent de certaines reliques suftit et Lourdes est \ 
devenu le lieu de pèlerinage le plus fréquenté. 

Persuadé que la foi dans la guérison, éveillée par des 
sentiments religieux, peut guérir non seulement des 
troubles nerveux, mais même des affections organiques, 
je m'étais figuré que je trouverais dans la littérature spé- 
ciale, non des délivrances miraculeuses, mais au moins 
desguérisons extraordinaires. La lecture des gros volumes 
publiés sur ce sujet, celle des Annales de Lourdes et un 
cj3urj^ séjour au lieu même du miracle m'ont détrompé. 

Les guérisons y sont, en somme, rares; beaucoup con- 
cernent des névropathes qui auraient pu guérir aussi vite 
et aussi bien par toute autre influence suggestive. D'autres 
malades atteints de lésions corporelles ne se disent guéris 
que lors qu'ils ont perdu à Lourdes des troubles nerveux 
surajoutés au mal organique, ou vu s'amender les phéno- 
mènes douloureux, toujours psychiques dans leur essence, 
ne l'oublions pas. 

Mais avant tout j'ai surpris chez les médecins du Bureau 
des Constatations, malgré leur évidente bonne foi, une 
mentalité telle que leurs observations perdent à mes yeux 
toute valeur. Je n'ai pu m'empêcher de remarquer, qu'au 
point de vue de la latitude, Lourdes n'est pas bien loin de \ 
Tarascon. 

Convaincus d'emblée, ces médecins n'ont pas le moindre 
esprit critique; leur confiance dans le témoignage non 
seulement des médecins, mais de personnes quelconques, 
dépasse toutes les bornes, et j'ai pu reconnaître dans leurs 
récits que beaucoup de ces soi-disant miracles ne doivent 
leur origine qu'à cette constatation absolument insuffi- 
sante. Un malade sur lequel on attirait mon attention 
parce que les plaies qu'il avait aux jambes s'étaient gué- 
ries d'un jour à l'autre, me racontait naïvement qu'en 



248 LES PSYCHONEVROSES 

arrivant à Lourdes, il s'était plongé clans la piscine sans 
enlever son pansement, sans avoir montré ses plaies! 

J'ai quitté le sanctuaire de Bernadette avec le sentiment 
pénible, écœurant, que la superstition est encore vivante, 
comme au moyen âg^e, à l'aube du xx'= siècle. Je m'en 
console en songeant qu'il ne faut jamais se décourager 
quand on voit la lenteur avec laquelle progresse la civili- 
sation : la Vérité, elle, marche toujours. 

Parmi les charlatans il y en a, je le suppose, qui sont 
sincères. Ceux-ci ont de nombreux et réels succès. Ils pro- 
fitent, comme les lieux de pèlerinages, de toutes les erreurs 
des médecins; car nous nous trompons souvent, et nos 
meilleurs maîtres ne sont pas à l'abri de ces défaillances. 

Nous faisons souvent des diagnostics erronés, nous 
déclarons trop facilement incurable une affection qui 
guérira; nous n'avons pas une idée assez claire de 
l'influence qu'exerce l'esprit sur le fonctionnement de 
nos organes. C'est ainsi que nous laissons beau jeu aux 
thaumaturges de tous genres. 

Les charlatans éhontés, les cyniques qui trompent 
sciemment le public, ont les mêmes succès quoiqu'ils 
soient plus éphémères; eux aussi guérissent des malades 
que nous avons abandonnés. 

Comme les médecins de Lourdes, les charlatans sem- 
blent dédaigner les affections nerveuses, les succès faciles 
de la suggestion, à la portée de tout le monde; ils veulent 
des guérisons avérées de maladies organiques, de cancer, 
de tuberculose, de fractures. J'en connais un qui se dit 
spécialiste pour les méningites, tant il est vrai que les 
erreurs de nos plus grands praticiens laissent de la marge 
aux guérisseurs ! 

Une parenté d'àme existe entre ces irréguliers de la 
médecine et les praticiens qui prescrivent des médicaments 



LEÇON XVII 249 

OU des moyens physiques dans une intention sugges- 
tive. 

Il y a parmi les médecins toutes les nuances de menta- 
lité, depuis celle qui fait dire crûment : Vulgus ouït 
decipi, ergo decipiatur ! jusqu'à celle qui motive la pres- 
cription en disant : Ut cdiquid fiat aut factum esse videatur! 

Je sais très bien qu'il y a des occasions oi^i le médecin 
le plus véridique peut recourir à ces moyens et donner un 
médicament pour tranquilliser le malade. Mais le médecin 
qui recourt souvent à cette supercherie n'est certes pas 
consciencieux. Il est nég-ligent, il met de la paresse à 
réfléchir, à se faire un plan rationnel de traitement. Il 
est de plus un impatient qui ne sait pas ce qu'on peut 
obtenir par la persuasion persévérante. 

C'est avec raison que les clients qui ont découvert de 
quelle façon on les traite, donnent cong'é à de tels méde- 
cins. Récemment encore j'ai vu une malade perdre toute 
confiance en son médecin, cependant très disting'ué, parce 
que, pour la déshabituer du bromure, il avait fait ajouter 
du chlorure de sodium à mesure que la potion diminuait. 
C'était du reste une supercherie inutile, car la malade 
l'aurait abandonné si on le lui avait conseillé. 

N'oublions pas les orthodoxes de la médecine qui, 
comme les charlatans sincères, obtiennent de merveilleux 
résultats : Aux innocents les mains pleines ! Je partag'e 
sur ce point l'avis de mon excellent ami, M. le Professeur 
Sahli, qui me disait un jour : J'aimerais mieux, si j'étais 
gravement malade, être traité par un homéopathe, qui ne 
me donnerait rien, que par un allopathe imbu de sa puis- 
sance thérapeutique. 

Par contre, le médecin exerce une excellente influence 
quand il intervient en employant avec circonspection un 
médicament utile, ou des moyens physiques rationnels, 



250 LES PSYCllONÉVROSES 

quant] il aide prudemment la nature et quand il sait 
rehausser cette action par la confiance qu'il inspire au 
malade. 

Passons à la suggestion scientifique. 

Avec Mesmer et son baquet magnétique nous retrouvons 
la conception d'une force mystérieuse agissant sur l'orga- 
nisme. Le médecin allemand, dont il est difficile, à cent 
ans de distance, d'apprécier la sincérité, réussissait à pro- 
voquer chez la plupart des dames de Paris les diverses 
manifestations du nervosisrae, et, ce qui vaut mieux, il 
savait aussi les guérir. Il avait pour sa gouverne et partant 
pour fonder son autorité suggestive une théorie très 
simple. Écoutez ce qu'on lit dans ses Apho?ismes : « La 
parfaite harmonie de tous nos organes et de leurs fonc- 
tions constitue la santé. La maladie n'est que l'aberra- 
tion de cette harmonie. La curation consiste donc à 
rétablir l'harmonie troublée. Le remède général est 
l'application du magnétisme. » 

Impossible d'avoir un principe thérapeutique plus clair 
et plus concis ! 

Mais déjà le successeur de Mesmer, Deslon, sut voir 
que ^imagination seule produisait tous ces effets. Il le 
reconnut sans ambages en disant : « Mais puisque la 
médecine d'imagination guérit, pourquoi ne nous en ser- 
virions-nous pas? » Nous retrouverons ce sophisme chez 
nos hypnotiseurs modernes. 

Malgré ces affirmations claires de Deslon, on ne sut pas 
voir; les magnétiseurs continuèrent leurs passes et le 
public s'enthousiasma pour ce mystérieux agent. 

Avec Braid, on put croire avoir trouvé la cause des 
phénomènes hypnotiques dans la fatigue sensorielle 
causée par la fixation d'un objet brillant, dans l'induence 
endormante des frôlements produits par les passes. 



LEÇON XVII 251 

L'hypnose paraissait être un état extraphysiologique dû 
à des influences matérielles. 

Sous son apparence scientifique cette théorie nous 
ramenait en arrière, et longtemps nous avons vu moins 
clair que Deslon au xvni® siècle. Les états hypnotiques 
ont été étudiés comme des manifestations maladives. 
Charcot lui-même n'a pas assez vu l'influence unique de 
l'imagination, et ses études ont contribué à faire rentrer 
les sujets hypnotisables dans la classe des hystériques. 
Avec la métallothérapie de Burq, les actions médicamen- 
teuses à distance de Luys, nous nous égarions de nou- 
veau, nous retournions à la superstition. 

La clarté ne s'est faite qu'avec les travaux de Liébault 
et surtout de Bernheim. Tandis que le premier, par ses 
succès expérimentaux et la simplicité de ses moyens, 
démontrait la réalité des faits et la facilité avec laquelle 
on peut obtenir l'hypnose, Bernheim trouvait la clé des 
phénomènes et montrait que, dans ce domaine, tout est 
suggestion. 

Parmi les auteurs qui se sont occupés de cette question 
Bernheim est le seul, à ma connaissance, qui ait su aller 
jusqu'au bout dans sa log-ique. 

Il a, pour ainsi dire, découvert la suggestibilité hu- 
maine, ou plutôt, comme on en connaissait de nombreux 
exemples, il a montré que cette crédulité, qu'il appelle, 
je ne sais pourquoi, crédivité, est commune à tous les 
hommes, et que ceux qui semblent réfractaires ne le sont 
que momentanément et en raison des conditions psycho- 
logiques toutes contingentes dans lesquelles ils se trouvent 
vis-à-vis de l'expérimentateur. 

Après avoir longtemps endormi ses malades pour leur 
faire des suggestions de guérison, il a su voir qu'il pouvait 
se passer de ce sommeil artificiel, et il a pratiqué la sug- 



252 LES PSYCHONEVllOSES 

gestion à l'état de veille, affirmant la guérison, en faisant 
miroiter l'espoir devant les yeux du malade. Le premier 
il a osé dire : // ny a pas d'hypnose, il ny a que de la 
suggestion! 

Je ne lui reprocherai qu'une chose, c'est que, parti de 
l'hypnose et réussissant à provoquer l'état hypnotique 
dans quatre-vingt-dix pour cent des cas, il n'évite pas 
toujours « le procédé », l'affirmation brutale du thauma- 
turge. Sans doute il ne néglige pas l'influence toute 
morale, la paternelle exhortation, mais cette orthopédie 
est encore trop fruste, trop rapide; la pratique de l'hyp- 
nose l'a habitué au succès immédiat, aux coups de 
théâtre. Il mène ses malades par le nez, leur faisant 
accroire tout ce qu'il veut; son scepticisme thérapeutique 
ne connaît plus de bornes : tout est suggestion. 

Je ne retrouve pas la même logique chez ceux qu'on 
pourrait appeler les successeurs de Bernheim. Sans doute 
la plupart ont admis l'influence évidente de \di suggestion 
verbale surabondamment démontrée par l'école de Nancy. 
Tous ont dû reconnaître que l'on n'obtient pas toujours 
1 état somnambulique désiré, ce qu'on appelle le som- 
meil hypnotique, et se contentent de la suggestion à 
l'état de veille. Mais que de difîérences d'état d'àme 
chez tous ces praticiens! Les uns, uniquement préoccu- 
pés de leurs succès de clientèle, hypnotisent ou suggè- 
rent à tour de bras. Ils ne font pas de théorie et se bor- 
nent à guérir. Je ne doute aucunement de leurs succès, 
mais je ne les leur envie pas. 

D'autres ont à la fois ces qualités du « suggestion- 
neur » qui font les grands guérisseurs et un esprit scien- 
tifique qui les pousse à analyser cette action, mais ils sont 
« emballés ». La psychologie physiologique n'a plus de 
secrets pour eux depuis qu'ils ont fait de l'histologie céré- 



LEÇON XVII 253 

brale et ils voient les irritations centripètes gagner les 
centres nerveux, caramboler de cellule à cellule et se 
réfléchir dans la direction centrifuge. 

Ils ne savent pas voir que, si la « suggestion » et la « per- 
suasion » sont identiques dans leur action quand on entend 
par là que toutes deux inculquent des idées, elles sont 
aux deux bouts de la même chaîne, puisque l'une s'adresse 
à la foi aveugle, l'autre au raisonnement logique affiné. 

Une tendance surtout })ersiste chez de nombreux obser- 
vateurs : c'est de voir dans l'hypnose, et même dans la 
suggestion, des phénomènes anormaux survenant par la 
voie des nerfs, ou même des représentations mentales, 
sans participation du psychisme supérieur, du moi. 

Grasset, avec un talent de vulgarisateur qui me paraît 
dangereux, a résumé ces vues dans son livre sur l'hypno- 
tisme et la suggestion \ 

Cet auteur admet un certain automatisme dans le 
domaine psychique et distingue un psychisme supérieur et 
un psychisme inférieur (ou automatisme supérieur). 

Les actes automatiques supérieurs ont, suivant lui, des 
centres distincts, d'une part des centres psychiques supé- 
rieurs, de l'autre des centres réflexes. 

Ces centres ne sont ni dans l'axe bulbo-méduUaire 
(réflexes), ni même dans les centres basilaires et mésocé- 
phaliques (réflexes supérieurs, automatisme inférieur). 
Ils sont dans l'écorce cérébrale, mais se distinguent des 
centres du psychisme supérieur. 

Il résume ces vues dans le schéma de la page suivante : 

« En est le centre psychique supérieur formé, bien 
entendu, d'un grand nombre de neurones distincts : c'est 



1. Ulujpnolisme et la suggestion, par le professeur Grasset, de Mont- 
pellier. Bibliothèque internationale de psychologie expérimentale. Paris, 
0. Doin, 1903. 



254 



LES PSYGHONÉVROSES 



le centre du moi personnel, conscient, libre et responsable 
(c'est moi qui souligne). 

« Au-dessous est le polygone (A Y T E M K) des centres 
automatiques supérieurs : d'un côté les centres sensoriels 
de réception, comme A (centre auditif), Y (centre visuel), 
T (centre de la sensibilité générale) ; de l'autre, les centres 




;©T 



Fjg. 3. — Schéma général du centre psychujuc supérieur G et des centres 
psychiques inférieurs (automatiques supérieurs). 



moteurs, de transmission, comme K (centre kinétique), 
M (centre de la parole articulée), E (centre de l'écriture). 
« Ces centres, tous situés dans la substance grise des 
circonvolutions cérébrales, sont reliés entre eux de toutes 
manières par des fibres transcorticales, interpolygonales, 
reliés à la périphérie par des voies souspolygonales cen- 
tripètes («A, yY, ^T) et des voies centrifuges (Ee, Mm, 
KA), et reliés au centre supérieur })ar des fibres sus- 
polygonales les unes centripètes (idéo-sensorielles), les 
autres centrifuges (idéo-motrices). 



LEÇON XVII 25!i 

« On peut avoir, ou non, conscience des actes automa- 
tiques, suivant que l'activité automatique est communi- 
quée ou non au centre 0, qui est le centre de la conscience 
personnelle. 

« La conscience ou Tinconscience ne doit donc pas figurer 
dans les caractères essentiels des actes polygonaux ou auto- 
matiques supérieurs; ils ne deviennent conscients que par 
l'addition de l'activité de à l'activité propre du polygone. 

« Mais les actes polygonaux sont des actes psychiques, 
parce qu'il y a de la mémoire et de l'intellectualité dans 
leur fonctionnement. » 

« A l'état normal et physiologique, continue Grasset, 
tous ces centres interviennent en général tous ensemhle, 
leurs actions s'intriquent et se superposent. » 11 admet 
que dans certains états physiologiques il y a une certaine 
dissociation entre et le polygone, une désagrégalion 
mentale sus polygonale. Cet état existe dans la distraction 
et le sommeil. 

Cette désagrégation est plus nette encore dans le cau- 
chemar, dans les mouvements automatiques, involon- 
taires, inconscients, qui font tourner les tables et mettent 
en mouvement la baguette divinatoire des chercheurs de 
sources ou de trésors, qui dirigent les liseurs de pensées 
(cumberlandisme) et le crayon des médiums spirites. 

Enfin la désagrégation peut être due à des états patholo- 
giques comme dans le somnambulisme naturel ou pro- 
voqué, dans l'automatisme ambulatoire, dans la cata- 
lepsie, l'hystérie. 

Et, entrant dans l'analyse de ces états de désagrégation 
plus ou moins complète, il ajoute : 

« Ne sont mentales que les maladies du psychisme 
supérieur 0. Mais l'hystérie est le plus souvent une 
maladie du psychisme inférieur polygonal. » 



256 LES PSYGHONEVROSES 

Appliquant ces données à l'analyse des faits d'hypnose 
et de sug-gestion, Grasset s'y montre d'un éclectisme 
déconcertant. D'une part, avec Bernheim, il définit 
l'hypnose comme un état de suggestibilité; d'autre part il 
admet chez l'hypnotisé un état pathologique de malléa- 
bilité du polygone. 

L'hypnose existe pour Grasset; elle est maladive, 
extra-physiologique; elle n'est pas le résultat d'une simple 
crédulité et il dit : « Le crédule est un normal; son centre 
est faible, mais fonctionne. On est crédule dans son 0, 
on est suggéré dans son polygone. » 

Le schéma est ingénieux, mais c'est tout. Je serais 
entraîné trop loin si je voulais analyser ici cet ouvrage 
bourré d'idées et rétorquer l'argumentation plus spécieuse 
que solide du savant neurologiste. 

Mais il y a un point qui m'importe parce qu'il a trait 
directement à mes vues thérapeutiques. 

Grasset admet le fait de la suggestion. 11 reconnaît 
qu'un homme peut agir sur un autre par la voie de l'affir- 
mation verbale ou écrite, accompagnée, ou non, de 
procédés (fixation du regard, passes) qui exaltent la sug- 
gestibilité; mais il ajoute : 

« La suggestion est un phénomène morbide ou au 
moins extraphysiologique qu'il faut bien distinguer de 
l'influence physiologique à ses divers degrés et qui ne 
s'observe pas chez tout le monde. L'état de suggestibilité 
est caractérisé par la désagrégation suspolygonale, l'acti- 
vité ou même l'hyperactivité polygonale et la sujétion 
complète du polygone ou centre de l'hypnotiseur : 
C'est un j)olygone é)nancipé de son propre centre 0, obéis- 
sant à un centre étranger. » 

C'est ici que je ne puis partager les vues de Grasset. 
L'état de suggestibilité est normal. On ))eut dire hardi- 



LEÇON XVn 2o7 

ment que tout le monde est hypnotisable, suggestible. Les 
sujets qui se montrent réfractaires sont ceux qui momen- 
tanément sont dans une situation psychologique défavo- 
rable : scepticisme, crainte, distraction. La connaissance 
exacte des faits de suggestion rend l'individu moins sug- 
gestible et c'est pourquoi les médecins échappent le plus 
souvent à cette influence; mais cette immunité est acquise 
par la réflexion. 

Quand des observateurs comme Liébault et Bernheim 
affirment qu'ils réussissent chez quatre-vingt-dix pour 
cent au moins de leurs sujets, quand Wetterstrand, 
Forel, Oscar Yogt arrivent à dépasser quatre-vingt-dix- 
sept pour cent, il n'est plus permis d'opposer à ces 
chiffres celui de trente pour cent qu'indique l'école de 
Paris et celui de dix pour cent de Seppilli. Dans une 
statistique de ce genre ce sont les chiffres les plus élevés 
qui mesurent la suggestibilité; les insuccès des autres 
observateurs montrent qu'ils n'ont pas eu au même degré 
l'autorité suggestive. 

Contrairement à Grasset, je dirai donc : Tout homme 
est suggestible, voire même hypnotisable aussi longtemps 
qu'il n'oppose pas à cette influence d'un autre sur lui une 
mentalité rebelle. Le meilleur préservatif contre cet 
esclavage psychique serait l'imperturbable confiance dansi 
son indépendance, la raison sereine qui surprend le 
secret de cette influence débilitante. ' 

L'expérience montre qu'environ trois pour cent des 
hommes possèdent cette tenue morale. C'est triste, mais 
c'est comme cela. 

Je repousse aussi l'idée de faire de cette suggestibilité 
une maladie et une maladie du polygone, comme si ce 
dernier, capable d'indépendance et de volonté, s'éman- 
cipait du pouvoir de 0. 

Dubois. — Psychoncvroscs. 17 



258 LES PSYGHONEVROSES 

Ce n'est pas le polygone qui en fait des siennes, à la 
barbe de 0, c'est le moi supérieur qui se relâche de la 
surveillance qu'il devrait toujours exercer. 

Comme je l'ai déjà montré en parlant de la suggesti- 
bilité, notre moi pensant, conscient, abdique sa royauté, 
tantôt parce qu'il estime pouvoir laisser agir ses infé- 
rieurs, avec une indifîérence voulue ou de la négligence, 
tantôt parce qu'il est victime des conclusions hâtives, 
eufîn quand il accorde à d'autres, en vertu même de son 
irrationalisme, le pouvoir d'agir sur lui. 

Oui, le de l'hypnotiseur, du « suggestionneur », de 
toute personne qui nous mène, agit, si l'on veut, sur 
notre polygone, mais toujours par l'intermédiaire de l'O 
du sujet influencé. Toute hétérosug gestion, pour devenir 
active, doit passer à l'état à' autosuggestion et ce phéno- 
mène de conviction se passe dans le psychisme supérieur. 

Ce qui est malléable ici ce n'est pas le polygone, inca- 
pable d'obéir directement à une influence étrangère, c'est 
0, c'est notre moi intellectuel. 

L'hypnotiseur n'a aucune puissance sur nous ou plutôt 
il n'a que celle que nous lui reconnaissons, en vertu 
même de notre débilité mentale. Il se présente à nous 
tenant en mains une chaîne ; c'est nous qui, dans un 
incroyable aveuglement quand il s'agit de suggestions 
mauvaises, dans un désir de guérison bien pardonnable 
quand l'hypnose poursuit un but louable, attachons l'autre 
bout de la chaîne à notre cou. 

Pour exclure toute participation nécessaire de 0, on a 
argué des faits d'hypnose chez les animaux. Il est pro- 
bable que nombre de ces faits n'ont rien à voir avec l'hyp- 
nose. Mais, quoi qu'il en soit, on tombe ici dans l'erreur 
de Descartes qui n'accordait une âme qu'à l'homme et 
faisait de l'animal une machine. La plupart des impuis- 



LEÇON XVII 259 

sauces, des états cataleptiformes qu'on réussit à produire 
chez les animaux, paraissent résulter des sentiments de 
peur, d'intimidation, c'est-à-dire en somme de représen- 
tations mentales qui ont leur siège dans le psychisme 
supérieur, dans le moi sentant et pensant. 

L'hystérie, comme les autres psychonévroses, est à mes 
yeux maladie, mentale. C'est le moi supérieur qui est faible 
et qui laisse ainsi au « polygone » un semblant d'autonomie. 

On surprend chez tous ces malades, V irratlonaUsme qui 
crée cet esclavage vis-à-vis des autres. Cette débilité peut, 
il est vrai, coexister aA'ec une certaine intelligence dans 
d'autres domaines. Mais un homme instruit, intelligent, mis 
au courant de ces notions, ne se laisse plus hypnotiser, sug- 
gestionner; il n'accepte plus que les conseils de la raison. 

Je me ferais fort d'immuniser la plupart des sujets contre 
toute influence suggestive (dans le sens restreint du mot), 
et cela non pas en m'adressant à leur polygone, sur lequel 
je n'ai aucune prise, mais à leur moi le plus élevé, en leur 
rendant l'esprit critique et la conscience de leur indépen^ 
dance. 

Je ne saurais trop insister sur cette donnée que tout 
a nervosisme » dénote, chez le sujet qui en est atteint, une 
tare mentale : un illogisme caractérisé. Parfois ce défaut ne 
semble exister que dans un domaine restreint et ne cons- 
tituer qu'une « mono-superstition ». Le plus souvent 
l'examen psychologique ultérieur, dans des conversations 
touchant aux sujets les plus divers, fait découvrir d'autres 
désordres dans le mécanisme mental. D'un coup d'œil le 
médecin voit alors qu'il a charge d'àme et qu'il doit modi- 
fier par l'éducation cette débilité de l'esprit. 



DIX-HUITIÉME LEÇON 



Psychothérapie rationnelle. — Son efficacité dans tous les do- 
maines de la médecine. — Nécessité d'établir chez le malade la 
conviction de guérison. — Foi aveugle et foi rationnelle. — 
Persistance qu'il faut mettre à fixer l'idée de la guéinson. — 
Complications organiques. — Suggestions à rebours. — Néces- 
sité de changer l'état d'âme du sujet. — Conditions favorables 
pour atteindre ce but. 



La psychothérapie que j'appelle rationnelle n'a pas 
besoin de cette espèce de narcose préparatoire de l'hyp- 
nose, de cette hypersuggestibilité suggérée elle-même : 
elle ne s'adresse pas à un polygone malléable mais tout 
simplement à l'esprit, à la raison du sujet. 

Cette thérapeutique psychique est indiquée dans toutes 
les affections oh l'on peut reconnaître l'influence des 
représentations mentales, des idées. Or, elles sont légion. 

C'est une grande erreur de croire qu'elle ne s'applique 
qu'aux psychonévroses, qu'elle n'est une arme que pour 
le spécialiste en neurologie, pour l'aliéniste, et que le 
praticien peut s'en passer. 

Ljntluence morale intervient presque toujours, et depuis 
que la médecine existe, malades et médecins ont pu la 
constater. Il n'est pas rare que l'état d'un malade s'amé- 
liore après la visite du médecin, soit par suite des assu- 
rances favorables qu'il a exprimées, soit par la sympathie 
qu'il a montrée à son client. Cette psychothérapie a existé 



LEÇON XVIII 2G1 

de tous temps. Savoir rap[>liquer a toujours été la qua- 
lité maîtresse de ces praticiens qui sont médecins dans 
l'âme et ont su acquérir et conserver une clientèle fidèle 
et reconnaissante. Ils sont peut-être plus nombreux dans 
les campag'nes et dans les petites villes que dans les 
grands centres où la concurrence développe le mercan- 
tilisme et fait oublier au médecin sa mission humani- 
taire. 

La chirurgie elle-même ne peut s'exercer sans cette 
influence morale. Sans doute le diagnostic, l'opération 
exigent d'autres qualités, mais la tenue du chirurgien est 
de toute importance quand il s'agit d'exposer le pro- 
nostic et d'amener le malade à accepter l'intervention 
opératoire. Par sa patience, sa douce fermeté, la pré- 
cision de ses conseils, le chirurgien exerce une vraie 
fascination sur ses clients. Il y a des chirurgiens par qui 
on se ferait couper la tète ; il en est d'autres à qui on ne 
confierait pas ses ongles. 

Dans les maladies organiques la thérapeutique peut 
agir matériellement soit sur la lésion, soit sur des symp- 
tômes. Mais l'homme ne soufîre pas comme l'animal. 
Il ne ressent pas seulement des sensations douloureuses 
brutes ; il les exaspère par ses craintes, ses réflexions 
pessimistes. Souvent ce qu'on appelle son âme est plus 
malade que son corps et, parfois, cette souffrance morale 
qui succède à la maladie physique persiste alors qu'un 
mieux réel est déjà survenu. 

Je me souviens d'un vieillard qui, atteint de cholélithiase 
et d'artériosclérose, avait vu son état s'améliorer gran- 
dement et que je trouvai un jour plongé dans le découra- 
gement le plus complet. 

A ma question : comment cela va-t-il aujourd'hui? il 
me répondit maussade : Plus mal que jamais, je me sens 



262 LES PSYCHONEVROSES 

faible, je me sens mal dans ma peau, écœuré, angoissé, 
et vous, vous prétendez que je vais mieux! 

Je procédai à un examen complet et lui dis : mon cher 
monsieur, vous vous portez mieux que jamais ; vous êtes 
à la veille de la guérison complète et je vais vous le 
prouver : vous aviez de la fièvre la semaine passée (c'est 
vous qui l'avez mesurée et notée); or vous n'en avez plus 
depuis quatre jours; vous étiez jaune comme une orange, 
vous n'avez plus trace d'ictère ; votre urine était de cou- 
leur vert foncé, elle est maintenant jaune paille; votre 
langue était chargée, elle est nette; votre cœur battait trop 
vite et irrégulièrement; sous l'influence de la digitale il 
bat à soixante-dix; le foie gonflé est revenu à ses dimen- 
sions normales. Et vous voulez que je dise que vous allez 
mal! Non, cher monsieur, vous allez très bien, mais la 
jaunisse a agi sur votre moral. Yous voyez en pessimiste 
et vous prenez pour physique un mal tout moral. Yous 
êtes de mauvaise humeur aujourd'hui. Chassez-moi toutes 
ces idées, et vous verrez tous vos malaises disparaître. 
Je ne vous donne aucun médicament, car je n'en connais 
aucun en pharmacie qui fasse d'un pessimiste un optimiste. 

Le malade me lança un regard furieux et n'en voulut 
rien croire, mais le lendemain il me reçut avec un vigou- 
reux juron et me dit : Yous avez eu bien raison hier! 
Après votre départ je me suis tâté, j'ai regardé ma langue, 
mon urine, ma feuille de température, j'ai même compté 
mon pouls et j'ai reconnu que vous étiez dans le vrai. Mon 
humeur s'est bientôt améliorée; j'ai déjeuné dans des dis- 
positions conquérantes et bientôt je me suis senti très 
bien ! 

Je rencontre souvent ce fin vieillard et il me sourit 
toujours en se souvenant de cette cure morale si rapide- 
ment efficace, quoiqu'il fût sur le déclin d'une cholémie. 



LEÇON XVIII 263 

Il n'est pas de maladies dans lesquelles le médecin psy- 
chologue ne puisse trouver l'occasion d'agir moralement, 
soit en dissipant des préjugés, soit en remontant son 
malade par une parole encourageante, sérieuse ou plai- 
sante. Amener le rire sur le visage d'un malade est sou- 
vent le meilleur moyen de dissiper ces états d'âme 
fâcheux, greffés sur des maux corporels. Le vrai médecin 
fait plus de bien par sa parole que par ses ordonnances. 

Mais si la psychothérapie est utile dans le traitement 
de toutes les maladies, elle devient nécessaire quand il 
s'agit de ces affections toutes mentales auxquelles j'ai 
consacré ces leçons. 

Je sais que ce n'est pas l'avis de tout le monde et qu'on 
persiste à appliquer à ces maux les moyens ordinaires de 
traitement. J'ai trop souvent constaté l'insuccès de ces 
tentatives de thérapeutique physique et reconnu l'effica- 
cité de la médecine de l'esprit pour revenir en arrière. 
J'estime que c'est avant tout dans la psychothérapie directe 
qu'il faut chercher le remède à ce nervosisme envahissant. 

Il ne faut pas se contenter de cette vague action morale, 
de cette suggestion qui s'infiltre dans toute œuvre théra- 
peutique. Il faut au contraire préciser cette influence de 
l'esprit sur le corps, l'analyser psychologiquement, saisir 
le mécanisme des réactions physiologiques qui succèdent 
aux mouvements de l'âme. Notre foi dans ces moyens 
n'est pas assez vivante, et nombre de malades pâtissent 
encore de notre timidité, de notre aboulie thérapeutique. 

Si le malade névrosé ne guérit que quand il croit qu'il vai 
guérir, le médecin ne réussit dans son œuvre que quand il 
a la confiance^ an ticjpée dans le succès de son traitement. 

Pour arriver à son but, il faut que le médecin sache 
s'emparer de son malade. Il faut que, dès le début, il 
s'établisse entre eux un lien puissant de confiance et de 



264 LES PSYCHONEVROSES 

sympathie. Aussi la première entrevue est-elle sous ce 
rapport décisive. 

11 peut arriver qu'un malade revienne sur certains juge- 
ments précipités et que des relations favorables s'établis- 
sent par la suite; si c'est le médecin qui, par des affirma- 
tions trop brusques, par son impatience, a manqué, 
dirai-je, son entrée, il peut encore corriger cette faute. 
Mais en général la première consultation donne la mesure 
du degré d'entente qui va s'établir et dont dépend en grande 
partie le succès final. 

Il faut que le malade sente aussitôt que le médecin ne 
voit pas seulement en lui « un client », pas seulement « un 
cas intéressant », mais qu'il est un ami ne songeant qu'à 
le guérir. Nous devons, nous, praticiens, manifester à 
notre malade une sympathie si vivante, si enveloppante, 
qu'il aurait vraiment mauvaise grâce à ne pas guérir. 

Quand le malade constate cet état d'âme chez le médecin, 
il est déjà bien avancé sur le chemin de la guérison. Il 
est comme « envoûté » par une pensée charitable, et cette 
joie émue lui donne déjà le sentiment d'euphorie. Le 
médecin subit le contre-coup de cette émotion et lui aussi 
peut se dire intérieurement : Cela ira, mon malade guérira ! 
, La puissance d'action du médecin dépend de la profon- 
jdeur de sa conviction. Mais pour qu'elle soit profonde, il 
faut qu'elle soit sincère ; il faut qu'elle soit basée sur le 
diagnostic et le pronostic. C'est cette vue sur l'avenir qui 
va faire naître l'espoir chez le malade, le transformer en 
certitude. 

Le charlatan, lui, n'hésite pas dans ses affirmations; il 
se présente en guérisseur et les insuccès ne le désarçon- 
nent pas. Les croyants qui guérissent par l'influence reli- 
gieuse peuvent toujours opérer une bonne retraite en 
disant : vous n'avez pas la foi. Beaucoup d'hypnotiseurs 



LEÇON XVIII 26o 

arrivent à prendre aussi une attitude analog^ue, et le 
sentiment d'avoir en mains une panacée les rend sou- 
vent négligents sur le chapitre du diagnostic. Essayons, 
pensent-ils, de dissiper les troubles par la suggestion, 
nous verrons alors si le mal est nerveux. 

Le médecin qui ne veut recourir qu'à des moyens 
rationnels n'a pas ces ressources. Son pronostic ne peut 
se baser que sur un examen fait selon toutes les règles de 
la clinique. Il doit, dès le début, faire le diagnostic diffé- 
rentiel entre les affections organiques et les psychoné- 
vroses qui les simulent si bien. 

Quelques confrères m'ont objecté que cette façon de 
faire naître chez son malade la conviction de guérison 
n'est que suggestion pure et simple. Oui, si par suggestion 
on entend tout procédé qui consiste à mettre une idée en 
tête, non, si l'on tient compte du caractère rationnel des 
moyens employés. 

Il y a de la foi dans toute conviction, mais il y a la foi 
aveugle et la foi raisonnée. Il y a une grande différence 
de mentalité entre celui qui se contente d'une affirmation, 
qui se laisse subjuguer par la personnalité du guérisseur, 
et celui qui arrive à la confiance par l'exposé clair des 
raisons de croire. 

En général le médecin qui connaît à la fois les états 
psychopathiques et les affections organiques peut juger 
très vite de la situation et asseoir sur des bases ration- 
nelles, sur son expérience, ce pronostic qui va créer chez 
le malade l'appétence de la guérison. 

Parfois cependant les questions de diagnostic différen- 
tiel sont épineuses et il faut des semaines d'observation 
pour que le médecin ose' prononcer les mots magiques : 
Vous guérirez ! 

C'est là une position pénible pour le médecin conscien- 



266 LES PSYGHONEVROSES 

cieux, et je ne serais nullement étonné si un malade que 
je n'aurais pas réussi à guérir trouvait la guérison dans 
les mains d'un irrégulier de la médecine, plus hardi dans 
ses affirmations. 

Quand on a réussi à faire naître chez le malade cette 
quasi-certitude de guérison, il faut entretenir cet état 
d'âme pendant toute la cure. Toutes les fois qu'on sur- 
prend quelque fait qui confirme le pronostic favorable, il 
faut le faire remarquer, revenir sans se lasser sur ce 
sujet. Toute amélioration, si minime qu'elle soit, même 
alors qu'elle ne concerne pas les symptômes particulière- 
ment pénibles, doit être notée, et il faut que le malade 
puise dans cette constatation une nouvelle raison de 
relever son courage. 

Rien n'est insignifiant dans ce domaine; il faut savoir 
faire flèche de tout bois. 

Il y a des malades qui arrivent d'emblée à l'état d'âme 
voulu. J'en ai vu qui s'étaient mis en face de ce dilemme : 
ou bien le docteur me renverra, alors je suis perdu; ou 
bien il me prendra en traitement, alors je suis sauvé! 

D'autres n'arrivent à la conviction que lentement. Ils 
sont sceptiques, parfois même ils discutent avec âpreté, 
plaident souvent contre leur propre cause. Il semble 
qu'ils mettent un malin plaisir à prouver qu'ils sont incu- 
rables. D'autres n'arrivent qu'à l'espérance vague, à cette 
foi tiède qui ne soulève pas les montagnes ; ils ont l'obéis- 
sance passive, suivent toutes les prescriptions de la cure, 
mais ils n'ont pas l'entrain. Quelquefois la conversion a 
lieu très tard, à la fin d'une cure, et ici le succès dépend 
uniquement de la patience, de l'imperturbable persévé- 
rance que le médecin met à obtenir le résultat. L'exemple 
suivant est typique : 

Il y a quelques années, j'avais en traitement une jeune 



LEÇON XVIII 267 

fille Je vingt-quatre ans qui, à la suite de surmenage, 
était tombée dans un état nerveux difficile à classer. 

Calme, raisonnable, nullement hystérique au point de 
vue mental, elle souffrait depuis huit ans de maux de 
tête et de rachialgies intenses empêchant tout travail. En 
outre la malade avait eu, au dire des parents, deux atta- 
ques épileptiques avec perte de connaissance si complète 
qu'elle n'avait conservé aucun souvenir de ces accidents. 

L'exploration de la sensibilité cutanée ne révéla aucun 
stigmate d'hystérie. La malade boitait légèrement, traî- 
nait le pied gauche par suite d'une parésie légère des 
muscles qui mettent le pied en flexion dorsale. Enfin la 
malade présentait, égale des deux côtés, une trépidation 
épileptoïde évidente et une exagération marquée des 
réflexes rotuliens. 

La malade, amaigrie, fatiguée, fut soumise à une cure 
régulière de repos, d'isolement, de suralimentation et de 
psychothérapie. Elle la fit avec la plus grande docilité, 
gagna onze kilos en poids, régularisa ses fonctions diges- 
tives troublées, mais les phénomènes douloureux ne 
s'amendèrent pas, et, au bout de deux mois, je trouvai ma 
malade dans la désespérance la plus complète. 

Je veux m'en aller, disait-elle en fondant en larmes. 
Vous savez que j'ai été obéissante, que je n'ai négligé 
aucune de vos prescriptions; elles ont produit un effet sur 
mon état de nutrition, mais j'ai toujours mes douleurs 
dans la tête et dans le dos. 

Je comprends votre découragement, lui répondis-je, 
mais je ne le partage pas et voici pourquoi : Vous avez, 
il est vrai, les mêmes douleurs, mais je vois qu'il y a chez 
vous quelque progrès. Non seulement vous vous êtes 
fortifiée, mais vous avez perdu ce tremblement des pieds 
que vous aviez à votre arrivée. 



268 LES PSYCHONEVROSES 

Avec un sourire amer la malade objecta : Que m'im- 
porte ce tremblement, je n'en ai jamais souffert; c'est 
vous qui l'avez découvert en relevant brusquement mon 
piedl Je suis venue pour mes maux de tête, pour mes 
douleurs dans le dos; il n'y a pas l'ombre d'amélioration 
sous ce rapport. 

— Je suis d'accord, j'abonde dans A^otre sens et je ne 
blâme nullement un découragement aussi motivé, mais 
comme médecin j'envisage la situation d'une autre 
manière. Votre mal nerveux se compose de symptômes 
divers. La céphalalgie et la rachialgie sont ceux qui vous 
sont pénibles, ce sont les seuls auxquels vous accordiez 
quelque importance et c'est votre droit. Pour moi, médi- 
calement parlant, tous ces symptômes se valent. Pour 
vous le tremblement des pieds est indifférent; pour moi 
il est aussi important que les maux de tête; il est, lui 
aussi, un des symptômes de votre mal. Ce sont, dirai-je, 
taches de la même encre, et si nous avons réussi à effacer 
la plus petite, il y a des chances pour que nous arrivions 
à les faire disparaître toutes. Restez, reprenez courage! 

Elle reste un mois de plus et s'en retourne guérie. 

J'estime que le médecin qui veut avoir raison d'états 
nerveux graves doit garder soigneusement cette idée 
directrice qu'il n'y a pas de symptômes sans importance 
et que la plus minime amélioration doit contribuer à 
entretenir la confiance. Il est comme le matelot qui pré- 
voit un changement de temps favorable en constatant une 
éclaircie que les passagers ne voient pas ou à laquelle ils 
n'auraient pas songé à accorder quelque valeur. 

Il est une autre règle clinique que le psychothérapeute 
ne doit jamais oublier, c'est qu'il ne faut pas, à moins de 
nécessité évidente, admettre chez son malade deux affec- 
tions concomitantes. 



LEÇON XVUI 209 

Si vous avez reconnu une forme (juelconque de nervo- 
sisme, faites rentrer clans ce cadre tous les symptômes 
que vous observez. Sans doute il ne faut pas forcer les 
choses ; on peut être hystérique et tuberculeux, neuras- 
thénique et rhumatisant; on peut avoir en même temps 
plusieurs maladies. Mais il ne faut admettre cette situation 
que sur des preuves manifestes. Toute complication 
organique, surtout si elle est plus grave que le nervo- 
sisme, assombrit le pronostic. Or, pour relever le malade, 
lui transmettre la conviction qu'il guérira, il faut un 
pronostic franc; il faut que le médecin puisse, avec un 
bienveillant sourire, allumer cette foi. Faire des restric- 
tions, c'est l'attiédir. 

Hélas, nous y sommes parfois forcés pour les tabé- 
tiques, par exemple, chez lesquels un état neurasthénique, 
mélancolique, vient souvent se greffer sur l'affection 
médullaire. Dans certains cas l'exagération des réflexes 
tendineux, pour peu qu'elle paraisse prédominer d'un 
côté, vient ébranler notre conviction; nous soupçonnons 
un processus de sclérose médullaire et nous n'osoris plus 
garder ce ton affirmatif si nécessaire pour arriver au but. 
Nous hésitons au détriment de notre action morale, quand 
nous constatons les symptômes d'une pseudo-angine de 
poitrine chez un sujet d'un certain âge, d'un syphiliti(|ue, 
ou quand nous surprenons des intermittences, le renfor- 
cement du second bruit du cœur. 

Il est bon de ne pas se laisser troubler par la constata- 
tion de symptômes cliniques dont la valeur exacte n'est 
pas suffisamment établie. Deux fois, dans le cours de cette 
année, j'ai failli perdre mon influence morale, pour avoir 
donné trop d'importance au symptôme de Babinski. 
J'avais surpris chez mes malades, et cela d'un seul côté, 
une flexion dorsale des orteils au chatouillement de la 



270 LES PSYCHONÉVROSES 

plante du pied, alors que l'autre côté réagissait normale- 
ment. Heureusement je vis le danger qu'il y aurait à 
utiliser cette constatation pour le pronostic. Vis-à-vis des 
malades je cachai ce doute; me basant sur l'ensemble des 
symptômes, je persistai à prédire la guérison et j'eus le 
bonheur de l'obtenir. 

Sans artifices, sans mensonges, en gardant en soi- 
même l'intention de véracité, il faut savoir inculquer au 
malade cette conviction qu'il va guérir. Il faut au 
médecin le don de persuasion; il faut qu'en avocat con- 
vaincu, il sache présenter ses arguments, les multiplier, 
marteler dans la tête de son malade l'idée de la curabilité. 

Quand, arrivé à un diagnostic certain, j'ai affirmé au 
malade que son mal est nerveux, j'ajoute aussitôt : Et 
remarquez bien ceci; dans mon dictionnaire le mot de 
nerveux est accolé au mot de curable; ces deux adjectifs 
sortent toujours ensemble. Et quand, méfiant encore, il 
ajoute : oui, docteur, mais vous parlez d'une manière 
générale, abstraite, je lui réponds du tac au tac : non, 
c'est au concret que je parle : vous êtes un névrosé, et 
vous guérirez ! 

Ah, dans ces occasions décisives, il ne faut pas que le 
médecin ait l'âme flottante, qu'il se contente de phrases 
sceptiques, d'affirmations timides. C'est le moment d'être 
éloquent tout en restant sincère, comme l'avocat de cour 
d'assises qui est profondément convaincu de l'innocence 
de son client, et veut l'arracher à la condamnation. 

Ce n'est pas ce que font de nombreux praticiens. S'il en 
est qui sont charlatans, il y en a d'autres qui sont mala- 
droits et qui pratiquent la suggestion à rebours. A un neu- 
rasthénique ils affirment (ju'il guérira, oui, mais en lui 
déclarant que cette maladie dure environ trois ans ! Comme 
c'est consolant pour un malade qui doit gagner sa viel 



LEÇON XVill 271 

J'ai vu un médecin cherchant sérieuscmenl à consoler 
une dame atteinte de troubles nerveux en lui annonçant 
qu'elle irait mieux à la ménopause; elle avait trente- 
deux ans ! 

Bien des malades doivent la persistance de leurs trou- 
bles fonctionnels au médecin qui, par des paroles impru- 
dentes, a fixé l'idée. Beaucoup de névrosés qui souffrent 
de l'estomac croient à une maladie de cet organe et c'est 
le médecin qui, par ses examens inutiles, les a induits en 
erreur. Les paralysies hystériques guériraient plus vite si 
on ne les traitait pas comme paralysies réelles par des 
moyens locaux. Les diverses psychonévroses qu'on 
appelle traumatiques ne seraient pas si graves si le 
médecin savait qu'il s'agit là d'un mal psychique, si l'état 
hypocondriaque n'était pas entretenu par les traitements 
physiques, les préoccupations d'indemnité. 

J'ai vu une fillette de quatorze ans qui, à dix ans, avait 
reçu d'un bébé un coup de baguette de tambour sur le 
coude gauche. Il en était résulté une vive douleur, mais il 
n'y avait aucune lésion. La guérison serait survenue en 
quelques heures» si le médecin avait su tranquilliser la 
fillette. Or, devant la malade, le médecin déclara : c'est 
très grave, très grave! c'est une névrite traumatique! 
j'aimerais mieux que la malade se fût cassé les deux bras! 

L'algie nerveuse dura quatre ans; la douleur s'étendit 
au dos, au bras droit, sans que jamais une paralysie 
sensible ou motrice, une atrophie, vinssent confirmer 
l'existence d'une névrite. Voilà une maladie créée de 
toutes pièces par le médecin. C'est de la suggestion à 
rebours. 

Parfois le médecin sait reconnaître la nature psychique 
du mal, mais, trop impatient, il l'affirme dans des termes 
qui sont blessants pour le malade. Ce dernier en conclut 



272 LES PSYCHONEVROSES 

qu'on le j)rend pour un être douillet qui ne sait pas sup- 
porter une douleur, pour un malade imaginaire. 

C'est là une crainte qu'il ne faut jamais laisser germer 
dans l'esprit du malade. Il faut croire à la réalité de ses 
souffrances, lui montrer une entière sympathie et si, peu 
à peu, on lui prouve qu'elles ont une origine psychique, 
il faut le faire dans une longue conversation amicale. 
Alors le malade voit clair; j'ai ouï des paysans me dire : 
Je vois bien que vous dites vrai et que ce n'est pas par 
négligence que vous ne me donnez pas de médicaments. 
Il aurait été plus simple pour vous de me faire une 
ordonnance au lieu de me donner pendant une heure des 
explications si claires sur mon mal. Je comprends ce que 
vous me dites et j'ai le sentiment que je saurai suivre 
vos conseils. 

Il faut donc, en face des névroses, savoir s'emparer 
d'emblée du malade, lui inculquer l'idée fixe qu'il guérira. 
Il faut encore maintenir la fixité de cette idée jusqu'à 
guérison, amener la conviction par des raisons toujours 
plus impérieuses. Enfin, dans le cours du traitement, il 
faut étudier la mentalité du sujet, surprendre son illo- 
gisme, sa suggestibilité exagérée, et, dans des conversa- 
tions journalières, modifier sa mentalité native, car c'est 
dans cette mentalité qu'il faut chercher la cause première 
du mal. 

Cette prétention de changer, en quelques semaines, la 
mentalité d'un sujet fera sourire bien des confrères. Je 
n'en suis pas étonné et j'aurais souri avec eux il y a 
vingt ans; j'aurais dit : C'est impossible; chassez le 
naturel, il revient au galop! 

Eh bien, non; il est plus facile qu'on ne pense, de 
changer l'état d'âme d'un malade, de lui inculquer de 
saines maximes de philosophie médicale, et si le naturel 



LEÇON XVIII 273 

revient souvent, ce n'est pas an galop, et il est facile de le 
chasser de nouveau. 

Il est évident que pour obéir à ces indications succes- 
sives et amener la guérison il faut du temps ; il faut que le 
médecin et le malade restent en contact pendant un temps 
suffisant. 

Nous verrons que parfois l'œuvre psychothérapique 
peut être rapide au point de n'exiger qu'une ou deux con- 
versations. Mais, dans la plupart des cas, le mal est trop 
ancien pour céder en si peu de temps. Dans les cas graves, 
rebelles, il faut une cure prolongée, dans une clinique où 
l'on peut adjoindre le traitement physique à l'intluence 
morale continue. 

J'ai adopté dans ce but la cure de Weir Mitchell qui, 
on le sait, comporte le repos au lit, Yisolement, la surali- 
mentation et diverses autres mesures moins importantes. 

Sans être indispensables ces conditions favorisent tout 
particulièrement le traitement psychique et je n'hésite 
pas à conseiller aux médecins qui veulent cultiver la psy- 
chothérapie rationnelle, de recourir à cette méthode. Peu 
à peu ils verront qu'elle n'est pas toujours applicable, 
qu'il faut savoir individualiser, tenir compte des circons- 
tances, et quand ils auront acquis le don de persuasion, 
ils oseront tenter des cures plus rapides à l'hôtel, dans 
une pension quelconque, voire même dans le milieu 
familial. Mais pour arriver là il faut l'expérience acquise 
dans des conditions favorables et je n'en vois pas de plus 
propices que celles que donne le traitement préconisé par 
le médecin de Philadelphie. 



Dubois. — Psychonévroses. 18 



DIX-NEUVIÈME LEÇON 



Cure Weir Mitchell; modifications qu'elle doit subir pour être 
efficace. — Utilité des mesures du repos au lit, de la suralimen- 
tation, de l'isolement. — Importance du facteur psychique. — 
Le traitement des psychonévroses doit être une cure de psycho- 
thérapie faite dans des conditions favorables de repos, de sur- 
alimentation et d'isolement. — Esquisse de cette influence 
morale. 



Il y a pi lis de vingt ans que j'ai adopté la cure de Weir 
Mitchell et, au début, je l'ai pratiquée dans l'esprit de 
l'auteur, c'est-à-dire en attribuant une importance capi- 
tale aux mesures physiques. Je tenais alors au repos 
absolu au lit, à l'isolement complet sans lettres et sans 
visites; je cherchais à obtenir aussi rapidement que pos- 
sible, par la suralimentation, de grandes augmentations 
de poids du corps. Comme les médecins américains et 
anglais, j'attachais quelque prix au massage; enfin, versé 
dans les questions d'électricité médicale, je pratiquais 
consciencieusement la faradisation générale. 

Peu à peu ce traitement s'est modifié dans mes mains. 
J'abandonnai très vite l'électrisation. Je trouvais bien fas- 
tidieuse l'occupation monotone de promener une électrode 
sur le corps de mon malade; parfois je m'arrêtais dans ce 
travail pour causer avec lui et bientôt je m'aperçus qu'un 
mot bienveillant, un conseil de philosophie est plus pré- 
cieux qu'une demi-heure de faradisation. 



LEÇON XIX 27b 

Plus tard, dans bien des cas, je renonçai à la clause 
souvent pénible de l'isolement absolu. Quand mes malades 
n'avaient pas, au bout d'une semaine, une augmentation 
suffisante, je ne m'en désolais pas. Je ne renvoyais pas 
pour cela la masseuse qui n'en pouvait mais, et je me 
bornais à conseiller à mes malades de manger un peu 
plus. Il m'arriva de renoncer même au repos au lit parce 
que l'état de nutrition ne me paraissait pas assez mauvais 
pour exiger cette mesure. Enfin et surtout j'attribuai tou- 
jours plus de valeur à l'influence morale. 

J'ai conservé, pour les cas graves, les mesures physiques 
du traitement, mais ma cure poursuit d'autres fins. Elle 
n'est plus une « Rast cure », une cure de repos, comme 
l'appellent les Américains et les Anglais. Elle n'est pas non 
plus une « Mastkur», une cure d'engraissement, comme 
disent les Allemands, qui me semblent attacher trop de 
prix à l'embonpoint. En France où, malgré tous les 
efforts du professeur Déjerine à la Salpêtrière, on applique 
si peu ces méthodes, on parle de « cure d'isolement ». 

La cure, telle que je la conçois après l'avoir longtemps 
pratiquée, est une cure de psychothérapie, faite dans des 
conditions favorables de repos, d'isolement et de surali- 
mentation. 

J'ai dit que ces mesures ne sont pas toujours néces- 
saires; elles sont des auxiliaires précieux dans les cas 
graves. 

Analysons l'action de ces mesures physiques. 

Le repos au lit est nettement indiqué dans tous les cas 
oii dominent les sensations de fatigue, les symptômes de 
dénutrition. Chez ces épuisés qui sont à la veille de la 
faillite physiologique, il y a un intérêt évident à réduire 
au minimum les dépenses et il est, en général, facile de 
faire comprendre au malade la nécessité de cette économie. 



276 LES PSYGHONÉVROSES 

Cependant beaucoup protestent contre cette mesure. Ils 
partagent, avec le public et avec beaucoup de médecins, 
l'opinion que le lit affaiblit. Je n'ai pas de peine à leur 
faire voir qu'ils se trompent. Ce qui affaiblit les malades 
alités, ce n'est pas le lit, mais la maladie qui les force à 
y rester. C'est elle qui, par la fièvre, le manque d'appétit, 
l'insomnie, la souffrance, ou par l'intoxication, amène 
l'émaciation et l'amyosthénie. Quand ces troubles n'exis- 
tent pas, le lit fortifie l'organisme. 

Sans doute il ne faut pas avoir en vue la force muscu- 
laire, surtout celle des extrémités inférieures immobili- 
sées; il ne faut pas se mettre au lit pour devenir athlète. 
Cette force musculaire perdue revient, du reste, très vite 
par l'exercice, et je vois des malades qui ont passé six ou 
huit semaines au lit, se montrer très ingambes après deux 
ou trois jours. 

Pour tous les autres organes le séjour au lit prolongé, 
ordinairement pendant six semaines, a des avantages 
incontestables. Souvent les malades aspirent à ce repos 
et y perdent très vite le sentiment de lassitude chronique. 

Contrairement aux idées courantes, l'appétit, chez ces 
malades, devient meilleur au lit ; la digestion se fait mieux, 
et si ce repos favorise au début la constipation, la surali- 
mentation supprime bientôt cet inconvénient. 

Le décubitus dorsal agit très favorablement sur la cir- 
culation. Le pouls devient plus lent, plus régulier; l'irri- 
gation cérébrale est favorisée par la position horizontale 
et ces malades au teint terreux, aux traits tirés, reprennent 
bonne mine au lit. 

On n'a pas assez vu cette action bienfaisante du repos 
prolongé sur les organes de la circulation. Je l'ai constatée 
d'une manière frappante dans divers cas de cardiopathie 
organique. Deux de mes malades, l'un atteint d'insuffi- 



LEÇON XIX 277 

sance mitrale, l'autre d'artériosclérose, chez lesquels le 
repos relatif, la diète lactée, la digitale, n'avaient amené 
que des résultats passagers, retrouvèrent un pouls normal 
après qu^une hémiplégie les eut condamnés au repos 
absolu. Le pouls se ralentit peu à peu et resta régulier 
pendant un an chez l'un de ces malades; l'autre, hémi- 
plégique droit depuis trois ans bientôt, a vu cesser, pen- 
dant toute cette longue période, les troubles cardiaques, 
les phénomènes d'angine de poitrine qui annonçaient la 
fin prochaine. 

N'oublions pas qu'au lit les malades, si sensibles à 
toutes les influences, sont protégés contre les intempéries 
et le plus souvent contre les affections microbiennes 
qu'amène le commerce avec nos semblables. 

L'objection principale est ordinairement la crainte de 
l'ennui. Les malades s'effrayent à l'idée de rester ainsi 
sans lectures, sans distractions. 

J'autorise parfois mes malades à faire quelques petits 
travaux manuels : ouvrages à l'aiguille, jeux de patience; 
je leur permets de feuilleter quelque revue illustrée, mais 
j'ai toujours cru devoir supprimer la lecture, tout au moins 
pour les malades qui accusent de la fatigue de tête. 

On arrive aisément à persuader les malades, si on se 
donne la peine de leur montrer la raison d'être de ces 
mesures de repos. C'est au médecin de les amener à la 
docilité, non par des ordres, mais par des conseils. - 

Quand le malade a bien reconnu la nécessité de dimi- 
nuer les dépenses, il n'est pas difficile de lui démontrer 
l'utilité qu'il y aurait à augmenter les recettes, mais alors 
surgissent de nouvelles objections. Le malade est ordi- 
nairement un dyspeptique nerveux qui se croit atteint de 
dilatation d'estomac, d'entéroptose et qui vous répondra : 
Mais, je ne peux pas manger! 



278 LES PSYCHONÉVROSES 

Or ce malade, souvent amaigri au dernier degré, a 
besoin d'une bonne alimentation, d'une suralimentation 
même, tant pour g-agner rapidement du poids que pour 
dissiper l'idée fixe de la dyspepsie. C'est ici qu'il faut 
savoir remporter dès le début une victoire décisive. 

Si vous êtes sûr de votre diagnostic de nervosisme, 
n'hésitez pas à déclarer aux malades qu'une alimentation 
copieuse, variée, est nécessaire s'ils veulent sortir de leur 
état de débilité chronique. Montrez-leur bien clairement 
tous les inconvénients du rég'ime restreint qu'ils ont suivi 
jusqu'alors, souvent pendant bien des années : dénutrition 
progressive, faiblesse croissante, constipation et ses 
suites. • 

Allez même plus loin et démontrez-leur la nécessité 
d'une suralimentation pendant la plus grande partie de la 
cure, si leur émaciation l'exige. Pourquoi suralimentation? 
Parce que l'alimentation normale, malg'ré le repos, ne 
suffit pas, en général, pour amener une rapide augmenta- 
tion de poids du corps; parce que cette aug'mentation est 
désirable, tant pour produire une euphorie réelle que pour 
ag'ir moralement sur le malade; parce que le malade qui 
aura supporté ce régime (ils le supportent tous) sera à 
tout jamais délivré de ses craintes hypocondriaques. 

11 est de toute importance d'obtenir ces victoires au 
début ; elles décident souvent du sort de toute la campagne. 

Quand le malade n'a pas de grands troubles dyspep- 
tiques ou quand tout en se plaignant de l'estomac il suit 
un régime absurde, mangeant de la viande ou des œufs 
en excès, on peut le mettre d'un jour à l'autre au régime 
des trois repas et lui donner trois fois par jour du lait 
entre les repas; il verra aussitôt qu'il gagne au change. 
, Mais le plus souvent la dyspepsie est ancienne, les pré- 
ventions sont enracinées; on risquerait de compromettre 



LEÇON XIX 279 

le résultat en mettant à trop forte épreuve les facultés 
digestives. Aussi ai-je coutume de faire faire au malade 
une cure lactée préparatoire. L'expérience m'a montré 
qu'il est inutile de la prolonger au delà de six jours et 
qu'on peut dès lors amener le malade à la suralimenta- 
tion. Je détaillerai ces mesures de régime quand je trai- 
terai des dyspepsies nerveuses. 

Si la plupart des malades acceptent sans grand'peine 
ces deux mesures de repos et de suralimentation qui con- 
courent au même but, fortifier le malade, ils protestent 
plus vivement contre l'isolement. Or cet isolement est 
bien souvent nécessaire. Il est imposé par les conditions 
mêmes de la cure pour les malades étrangers internés dans 
une clinique; ils ne peuvent s'y installer en famille. Mais, 
le pourraient-ils, il ne serait pas bon de les y autoriser. 

Le névrosé doit en général être sorti du milieu familial 
où il est soumis à de fâcheuses influences. De graves dis- 
sentiments entre le mari et la femme, entre les parents et 
les enfants, jouent souvent un rôle étiologique dans le 
développement des psychonévroses; il y a des incompa- 
tibilités d'humeur, et les malades eux-mêmes reconnais- 
sent la nécessité d'une séparation. 

A supposer même que les relations avec les parents, les 
amis, fussent agréables, elles ne sont pas moins funestes 
pour ces malades impressionnables. Les lettres qu'ils 
reçoivent réveillent la nostalgie ; elles font couler des 
larmes, et ces états émotionnels suffisent pour provoquer 
des maux de tête, des insomnies, de l'anorexie. 

Convaincu de la nécessité de cet isolement, je l'ai 
exigé dans tous les cas au début de ma carrière et c'est 
moi, qui, par des lettres hebdomadaires, entretenais entre 
mes malades et leurs proches les relations nécessaires. 
Avec le temps je suis devenu moins sévère. 



280 LES PSYCHONEVROSES 

On peut, dans bien des cas, s'il n'y a pas de fatigue 
intellectuelle, permettre la correspondance, les visites. 
Mais quand le médecin croit pouvoir renoncer au plan de 
cure habituel, il faut qu'il le fasse de son chef, à bon 
escient, et qu'il ne se laisse pas arracher des concessions. 
Je ne veux pas dire par là que le médecin doive mettre un 
soin jaloux à marquer son autorité, à faire passer le 
malade par où il veut. Cette façon brutale d'amener 
l'obéissance n'est jamais bonne et elle est inutile quand 
le médecin sait capter la confiance de son malade. 

Ce que les malades redoutent le plus dans cet isolement 
c'est de se trouver en face d'eux-mêmes, livrés à leurs 
pensées tristes. Et nous voilà, dès la première entrevue, 
obligés de prêcher à notre malade un stoïcisme de bon 
aloi, de lui recommander l'optimisme. Il faut que, dès le 
début, il sache faire un choix dans cette cohue de pen- 
sées qui assiègent son esprit dans ces heures de solitude, 
qu'il repousse les sentiments de découragement. Son 
optimisme doit être incité par l'idée de la guérison pro- 
chaine assurée. 

Il faut que, se souvenant de la longue durée de ses 
souffrances et de la brièveté de la cure (environ deux 
mois), il sache accepter cette dernière joyeusement, la 
trouver courte, facile. 

C'est ici que le médecin doit posséder ce don de 
persuasion se jouant des obstacles que lui opposent les 
malades. 

Je me souviens d'une pauvre femme, sans éducation, 
qui dut se soumettre à cette cure pour un état nerveux 
ancien avec symptômes astasiques-abasiques qu'on avait 
toujours attribués à une myélopathie. Elle s'installa avec 
un grand courage, dit adieu à son mari et à ses enfants 
avec une vaillance qui m'étonna. 



LliOON XIX 281 

Mais au bout de peu de jours son courage faiblit et je 
trouvai la malade en larmes, me déclarant qu'elle avait 
de l'ennui et ne pouvait continuer. 

Je lui fis observer combien il serait fâcheux qu'elle 
renonçât à une cure si nécessaire. Eh oui, dit-elle, et c'est 
encore là ce qui me désole. Je sens que ce traitement est 
précieux pour moi et je m'afflige de ne pas pouvoir le 
supporter. Me permettez-vous de lire? 

Je le voudrais bien, répondis-je, mais je ne crois pas 
que cette concession vous faciliterait la tâche. Si vous 
lisez une heure par jour, et c'est trop pour votre tête, il 
vous reste encore environ quinze heures de veille pen- 
dant lesquelles vous avez le temps de broyer du noir. 
Croyez-moi, il n'y a qu'un moyen de chasser l'ennui, 
mais il est radical. Il consiste à avoir la vue claire du but 
à poursuivre. Songez-y! Vous souffrez depuis des années et 
la vie vous est à charge. Votre mari se désespère de vous 
voir ainsi et vos enfants n'ont pas les soins si nécessaires 
d'une mère. Or la nature de votre mal me fait espérer une 
guérison durable par une cure de deux mois. Voyez bien la 
grandeur du but et la petitesse de l'effort. Voyez-la devant 
vous, cette guérison, tendez les bras vers elle, jouissez-en 
par avance et les journées vous paraîtront courtes. 

La malade réussit d'un jour à l'autre à créer chez elle 
cet état d'âme et arriva en six semaines à un résultat 
complet. 

Il est très rare que l'on rencontre des malades incapables 
de supporter l'isolement. Ce sont ou des mélancoliques, 
que cette claustration angoisse, ou des instables à qui 
manque totalement la maîtrise d'eux-mêmes. Il faut alors 
savoir renoncer à ces mesures et faire le traitement dans 
d'autres conditions. 

Me basant sur une expérience déjà longue j'ose affirmer 



282 LES PSYCHONÉVROSES 

qu'il est en général facile d'amener les malades à accepter, 
dans un bon esprit, ces trois mesures du repos, de la 
suralimentation et de l'isolement. 

J'ai continué à conseiller le massage général, consistant 
en un effleurage des grandes masses musculaires des 
extrémités. Il active la circulation intramusculaire et sup- 
prime ainsi le seul inconvénient du repos au lit. C'est 
une gymnastique passive sans dépense nerveuse pour le 
malade. Fait par un aide expérimenté, ce massage laisse 
le malade dans un état de légère lassitude béate; il se 
sent récbaufle, accuse souvent une tendance au sommeil; 
le massage de l'abdomen peut contribuer à rétablir les 
fonctions intestinales. Enfin cette heure de traitement 
physique mitigé un peu l'isolement. La journée passe 
plus vite et la conversation avec le masseur, la masseuse, 
distrait les malades. 

Il est bon que ces aides soient assez intelligents pour 
être une société pour les malades. Souvent, par leur 
simple bon sens, sans qu'on leur ait fait la leçon, ils 
saisissent les indications psychothérapiques et secondent 
le médecin dans son œuvre. Les infirmières laïques ou 
les religieuses savent aussi exercer cette action bienfai- 
sante; la plupart possèdent le tact nécessaire. Je dois dire 
cependant que je ne cherche pas à développer cette 
influence; il faut trop de finesse, de sensibilité, pour agir 
sur ces âmes malades. J'ajoute qu'agissant toujours par 
la persuasion douce, jamais par l'autorité, je n'ai nulle- 
ment besoin de gardes énergiques qui forcent l'obéis- 
sance des malades. Je ne dévoile pas à ces auxiliaires 
l'état d'àme de mes sujets; les sœurs n'assistent jamais 
à la conversation, et je ne demande d'elles qu'une solli- 
citude bienveillante pour ceux qui sont confiés à leurs 
soins. 



LEÇON XIX 283 

Depuis bien des années j'ai abandonné l'hydrothérapie 
et l'électricité, qui m'ont paru absolument inutiles. 

Je me borne en somme à ces trois mesures du repos, 
de la suralimentation, de l'isolement. Elles peuvent 
suffire en elles mêmes dans certains cas, par leur action 
matérielle et par la suggestion qu'elles font naître. On 
peut obtenir par ces simples mesures des succès, et il y a 
des établissements où l'on se borne à ces moyens. 

J'ai déjà dit qu'à mes yeux ce sont là de simples 
auxiliaires et que je mets l'accent sur le traitement moral, 
si facile à pratiquer dans ces conditions. 

Dans ces conversations journalières, intimes, le 
médecin ne doit pas choisir d'avance le texte de ce qu'on 
pourrait appeler son sermon laïque. Il doit s'installer 
auprès de ses malades et écouter leurs doléances avec la 
plus grande patience. 

Avant tout il ne faut jamais être pressé, ou, en tous 
cas, ne jamais le paraître. Le médecin qui entre en 
coup de vent, regarde sa montre, parle de ses nom- 
breuses occupations, n'est pas fait pour pratiquer cette 
psychothérapie. Il faut au contraire que le malade ait 
l'impression qu'il est le seul malade dont le médecin 
s'occupe, qu'il se sente encouragé à faire tranquillement 
toutes ses confidences. 

Laissez parler votre malade, ne l'interrompez pas, 
même quand il devient prolixe et difîus. Il y a intérêt 
pour vous et pour lui à étudier sa psychologie, à mettre 
à nu ses défauts mentaux. 

Aidez-le cependant à retrouver le droit chemin, à 
donner à sa pensée l'expression juste. Saisissez au vol 
ses aveux, pour lui montrer ses erreurs, ses préventions, 
pour lui faire toucher du doigt les particularités de son 
esprit, pour lui faire comprendre le rôle qu'elles ont joué 



284 LES PSYGHONÉVROSES 

dans la genèse ou le développement de son mal. Ques- 
tionnez-le sur son enfance, et il vous racontera des épi- 
sodes qui démontrent son impressionnabilité native, son 
émotivité exagérée. Partez sur la piste que vous ouvre 
le malade et faites-lui constater qu'il était un « nerveux » 
bien avant la crise actuelle. 

Montrez lui clairement, avec force exemples à l'appui, 
les dangers de cette sensibilité maladive. Notez avec lui 
son indécision de caractère, ses tendances pessimistes, 
faites-lui remarquer, avec un tact bienveillant, sa suscep- 
tibilité, son instabilité d'humeur, qui l'amène jusqu'à la 
maussaderie, ses tendances à l'égoïsme. Faites-lui, sur 
tous ces sujets, de petites leçons de morale rationnelle. 

C'est une grave erreur de croire que seules les per- 
sonnes instruites, cultivées, sont accessibles à ces ensei- 
gnements. Le simple bon sens suffît, et heureusement il 
n'est nullement l'apanage des classes déjà privilégiées. 
Le paysan, l'ouvrier, ont souvent l'esprit remarquable- 
ment ouvert à cette philosophie. Je dirai même qu'ayant 
l'âme plus simple, moins déformée par les préjugés, ils 
subissent plus facilement l'influence moralisante. Ce 
n'est pas que, faibles d'esprit, ils acceptent plus passi- 
vement des suggestions, non, ils comprennent finement, 
et leurs réponses, leurs comparaisons primesautières, 
expriment vivement leur pensée juste. 

Un ouvrier dont la femme neurasthénique avait encore 
des vacillements dans son état d'âme et que j'encourageais 
à persévérer dans la lutte, s'écria : Oui, docteur, je com- 
prends ce que vous voulez dire : il faut resserrer les 
écrous ! 

Une pauvre fille sujette à des obsessions, à des scru- 
pules, à des crises de mélancolie, retrouvait chaque fois 
la tranquillité dans une conversation et, sortant de mon 



LEÇON XIX 285 

cabinet, disait à une amie : Voilà, j'ai fait regonfler mon 
pneu! 

Interrogez vos malades sur leurs conceptions de la vie, 
sur leur philosophie, car chacun en a une, si fruste qu'elle 
puisse être. Critiquez avec bienveillance les vues fausses, 
approuvez celles qui vous paraissent logiques et bienfai- 
santes. Efforcez-vous aussi de découvrir chez votre 
malade des qualités morales, des supériorités, et sachez 
en toute franchise lui en faire un mérite qui le hausse à 
ses propres yeux; il a tant besoin de retrouver la con- 
fiance en lui-même. 

Il y a du bon chez tous les sujets; à l'un vous faites le 
compliment qu'il est intelligent, qu'il a du bon sens; à 
l'autre vous faites voir qu'il a du cœur, des sentiments 
élevés. 

Il n'est pas jusqu'aux sentiments religieux qu'on ne 
puisse utiliser pour ramener le malade à la tenue morale. 
Il peut paraître étrange de voir un libre penseur pactiser; 
avec les croyants, utiliser les convictions religieuses, les 
recommander à certains de ses malades. 

Eh bien, non; il n'y a point là de contradiction. J'ai 
pu souvent me sentir en communion d'âme avec des > 
chrétiens, pasteurs protestants, abbés, religieux cloîtrés. ; 

Sans doute nous sommes aux antipodes au point de 
vue de nos conceptions sur le chapitre des dogmes. Nous 
sommes même d'implacables adversaires, car il y a 
guerre à mort entre le principe d'autorité et le libre 
examen. Mais aussitôt que l'on quitte le terrain dogma- 
tique et qu'on aborde celui de la morale, l'accord se fait 
si complet que nous pouvons faire un bout de route la 
main dans la main. 

Les croyants sincères (que n'y en a-t-il un plus grand 
nombre!) marchent dans la vie en fixant les yeux sur 



286 LES PSYCHONEVROSES 

une étoile qui est leur foi; le penseur libre porte ses 
.'regards sur trois astres, situés au même point du firma- 
ment : le Vrai, le Bien et le Beau. Quoi d'étonnant à ce 
qu'ils fassent route ensemble? 

J'ai toujours eu horreur de la libre pensée frondeuse, 
méchante, qui, tombant dans la même erreur que ses 
adversaires, prétend résoudre les problèmes de l'Incon- 
naissable. 

La science progresse, elle découvre peu à peu les lois 
qui régissent l'univers, mais elle ne sait rien sur les causes 
premières, sur la force qui dirige tout. Elle n'étudie que 
le microcosme dans lequel nous vivons, et elle ne doit 
pas s'exprimer en affirmations tranchantes sur ce qui est 
en dehors du champ de sa loupe. La tolérance est le fruit 
naturel des conceptions déterministes bien comprises. 

L'étude des particularités mentales du malade doit 
être faite dès le début du traitement, car il s'agit de 
redresser son jugement, de corriger sa mentalité. Il ne 
suffit pas de quelques conversations fortuites avec des 
malades curieux des problèmes de psychologie, mais 
d'un effort éducatif continu à exercer pendant toute la 
cure. Il ne faut donc pas perdre de temps pour apprendre 
à connaître la personnalité du malade, les conditions 
dans lesquelles il vit. 

Sans indiscrétion, vous devez vous informer du milieu 
dans lequel il passe sa vie, des circonstances qui ont fait 
naître son état nerveux. Parfois vous vous trouverez en 
présence d'événements tragiques, de situations qu'il est 
impossible de changer. Il ne vous restera qu'à compatir 
aux souffrances du malade et vous serez souvent étonnés 
du bien que vous pouvez faire par cette sympathie. 

Plus souvent encore vous ne trouverez que des soucis 
moins sérieux, des incompatibilités d'humeur. Il faut 



LEÇON XIX 287 

alors enseigner au malade l'esprit de support; on peut 
encore par la parole, })ar les lettres, agir sur les parents, if 
mettre de l'huile dans les rouages et assainir le milieu u 
familial dans lequel le malade va rentrer. 

Il y a des cas où l'on n'arrive que tardivement à 
dégager chez le malade les défauts mentaux dont la sup- 
pression est nécessaire pour la guérison. L'exemple 
suivant est intéressant sous ce rapport. 

Un officier de quarante et un ans me consulte pour un 
état de neurasthénie qui n'a fait que s'aggraver lentement 
depuis quatorze ans. Il se sent las, souffre de douleurs 
rhumatoïdes dans le dos et les jambes. Il a des maux de 
tête, comme une sensation de vrille s'enfonçant dans ses 
tempes. Il ne dort pas et se réveille au milieu de la nuit 
en proie à une angoisse indéfinissable avec battements de 
cœur, transpirations profuses. 

Les sensations de fatigue étant très prononcées, je 
jugeai bon de faire une cure complète de repos, d'isole- 
ment, sans cependant insister sur l'alimentation, le sujet 
ayant plutôt la tendance à l'obésité. 

Le mieux se produisit lentement, et au bout d'environ 
sept semaines le malade pouvait se dire guéri. Nos con- 
versations portaient sur les sujets les plus divers. Cepen- 
dant un jour je m'informai du sommeil. Gela va mieux, 
me dit le malade, toujours mieux, mais j'ai encore, vers 
une heure du matin, un état d'angoisse bien pénible qui 
dure environ une demi-heure. 

Je le tranquillisai en lui montrant les grands progrès 
qu'il avait faits, puisque ses crises d'angoisse duraient 
autrefois six à sept heures; je lui fis espérer qu'elles 
diminueraient encore et j'ajoutai : Si vous vous réveillez 
la nuit angoissé, levez-vous, marchez sur le parquet 
froid, buvez un verre d'eau et recouchez- vous! 



288 LES PSYGHONEVROSES 

Le lendemain il me parla de choses et d'autres et ce 
n'est que quand je le questionnai qu'il me dit : J'ai bien 
dormi; j'ai pris mon verre d'eau et je me suis endormi 
comme un enfant. 

Je fis la réflexion que mon homme n'était pas un opti- 
miste, qu'il n'était pas pressé d'annoncer les succès, mais 
je ne lui en fis pas l'observation. 

Quelques jours plus tard, je m'informai de la régularité 
des fonctions intestinales, et, apprenant qu'il était encore 
constipé, je lui donnai par écrit mes conseils, pensant qu'il 
ne les suivrait qu'après sa sortie de la clinique. 

Avant le départ du malade je crus devoir demander ce 
qu'il en était de la constipation. J'appris que les mesures 
de dressage avaient immédiatement réussi. 

Frappé de cette tendance à ne pas annoncer les succès 
qu'il obtenait, j'apostrophai mon malade en lui disant : 
Major, vous êtes un drôle de corps! Par deux fois je vous 
donne des conseils qui, en un clin d'œil, vous débarrassent 
de deux symptômes, l'angoisse nocturne et la constipation 
dont vous vous étiez plaint encore amèrement. Vous ne 
songez pas même à me l'annoncer et, si je ne vous avais 
pas questionné, nous aurions continué à parler de la pluie 
et du beau temps! 

Mon officier devint pensif et me dit : Docteur, vous 
venez de mettre le doigt sur un défaut que je ne me con- 
naissais pas et, maintenant que vous m'y rendez attentif, je 
vois que je l'ai eu toute ma vie, dès ma plus tendre 
enfance. J'ai toujours été ainsi fait : je vois toujours le noir 
et je ne découvre pas le rose. 

— Mon cher monsieur, ce daltonisme moral est très 
fâcheux, et j'estime qu'au point de vue de votre guérison, 
la conversation d'aujourd'hui est plus importante que la 
cure toute entière. Vous êtes dans une position dépen- 



LEÇON XIX 289 

dan te, vous avez des su[)érieurs qui ne sont pas tous 
■bienveillants, des inférieurs qui ne font pas toujours leur 
devoir. Avec votre tendance à faire votre inventaire en 
pessimiste, vous vous rendez malade chaque soir. Croyez- 
moi, changez-moi tout cela! Vous allez reprendre votre 
service. Eh bien, chaque soir, résumez votre journée. 
Chargez d'abord le plateau de gauche de la balance avec 
tout ce qui vous a peiné; ne vous gênez pas. Mais, cela 
fait, songez au plateau de droite; mettez-y consciencieu- 
sement tout ce qui vous a été favorable et je crois que le 
fléau penchera le plus souvent de ce côté. 

Quelques mois après l'ex-malade m'envoyait sa photo- 
graphie, un instantané, qui le représentait franchissant à 
cheval une haute barrière. Il y avait inscrit ces mots : 
« Aussi bien en selle au moral qu'au physique ! » Et dans 
sa lettre il me disait : « J'ai très bien réussi à faire ma 
pesée en ma faveur. Ah! souvent le plateau des ennuis 
est bien chargé, mais alors je me souviens de votre conseil, 
j'énumère les succès qui me semblent si peu nombreux 
je charge le plateau de droite et, comme vous le dites, 
c'est celui qui l'emporte. Là-dessus je m'endors et le 
lendemain je me réveille dispos. » 

J'ai revu souvent ce malade dans le monde; il s'est 
maintenu sans peine. J'ai su qu'il avait traversé des 
périodes de malheur qui eussent suffi pour terrasser un 
homme qui n'aurait jamais été neurasthénique. 

Six ans après la cure je retrouvai mon officier. Il me 
déclara qu'il allait toujours bien. Sachant que dans le 
corps d'officie,rs dont il faisait partie tout ne marchait pas 
à souhait, je lui demandai si les circonstances étaient 
devenues plus favorables : « Oh, pas le moins du monde, 
ce sont toujours les mêmes rivalités, les mêmes injustices. 
Les hommes sont des loups et cela ne changera pas ! Mais 

Dubois. — Psyclioriévroses. 19 



290 LES PSYCHONEVROSES 

c'est moi qui ai changé du tout au tout. J'ai ma devise : 
Fais ce que dois, advienne que pourra! Je ne m'inquiète, 
pas de tout cela, je vis heureux dans le sentiment du 
devoir accompli, dans cet optimisme que vous m'avez 
inculqué; aussi je me porte comme un charme et, vous 
voyez, cela n'a pas nui à mon avancement, car me voilà 
lieutenant-colonel! » Et il ajouta : Si je n'avais pas été 
amené à réfléchir à la nécessité de cette tenue morale, 
j'aurais succombé à la tâche. 



VINGTIÈME LEÇON 



Symptômes divers du nervosisme. — Troubles digestifs; leur fré- 
quence. — Anorexie mentale; dégoûts, sensation de constriction 
et d'écœurement. — Incitation de l'appétit par les moyens psy- 
chiques. — Dyspepsie gastrique; sa genèse et son aggravation 
par les autosuggestions. — Troubles gastriques dans les vésa- 
nies, les affections cérébrales. — Broussais; Barras. — Dia- 
gnostic facile de la dyspepsie nerveuse. 



Les symptômes des psychonévroses sont si nombreux, 
si variés, qu'on ne retrouve jamais deux cas semblables. 
Beaucoup de malades ont, à côté de la lassitude physique, 
de l'affaissement moral, la triade caractéristique des trou- 
bles fonctionnels, c'est-à-dire la dyspepsie, la constipation 
et l'insomnie. 

Mais, d'autre part, les uns ne se plaignent que de l'es- 
tomac et dorment bien; d'autres digèrent bien et passent 
des nuits blanches. Il y a des nerveux sujets à la diarrhée; 
il y en a qui sont boulimiques alors que la plupart man- 
quent d'appétit. 

Déjà dans ce domaine des troubles fonctionnels règne 
la plus grande diversité. Mais c'est encore pis si, comme 
on doit le faire, on envisag-e la mentalité du malade. On 
ne retrouve jamais deux caractères identiques et ce sont 
précisément ces particularités mentales qui non seule- 
ment déterminent la forme de la psychonévrose, mais qui 



292 LES PSYCHONEVROSES 

la font naître. Je ne saurais assez le répéter : dans toutes 
ces psychopathies c'est dans la mentalité antérieure qu'il 
faut chercher les racines du mal. 

En présence de maladies aussi variées dans leurs mani- 
festations, il est impossible de fixer un plan de traite- 
ment applicable à toutes. Il faut savoir individualiser. 
Plus encore qu'en médecine interne, il faut se souvenir 
que nous ne soignons pas des maladies mais des malades. 

Quoique je n'aie pas encore réussi à fixer ma conduite 
en face de toutes les manifestations du nervosisme, j'es- 
time qu'il est cependant possible d'examiner les divers 
symptômes à la lumière de cette conception primordiale : 
le nervosisme est avant tout un mal psychique. 

Je passerai donc en revue les divers troubles fonction- 
nels qu'on observe et j'indiquerai les moyens psycho- 
thérapiques qui me paraissent être utiles. Plus tard je 
m'attacherai aux troubles mentaux eux-mêmes, au devoir 
qui nous incombe de modifier la mentalité du sujet, de 
lui enseigner l'hygiène morale. Enfin des exemples typi- 
ques résumeront ces données et montreront la puissance 
de la psychothérapie dans des cas graves et anciens de 
psychonévrose. 

Je commence par les troubles fonctionnels les plus fré- 
quents, ceux de Vapjjareil digestif. 

Il est positivement rare d'observer des cas de psycho- 
névrose sans troubles digestifs. Ils varient à l'infini comme 
intensité et comme symptomatologie. Parfois ils sont si 
localisés, si apparents vis-à-vis des symptômes mentaux, 
qu'ils donnent le change, et le praticien n'hésite pas à 
traiter par des moyens locaux, la maladie d'estomac ou 
d'intestin. D'autres fois le sujet paraît si évidemment 
détraqué, déséquilibré, que l'idée d'une maladie mentale 
s'impose, et le débutant, le praticien le moins expéri- 



LEÇON XX 293 

mente, reconnaissent d'emblée la neurasthénie, l'hys- 
térie, les états hypocondriaques et mélancoliques. 

Mais entre ces deux extrêmes, psychopathies évidentes 
et troubles fonctionnels simulant à s'y méprendre une 
affection organique, il y a bien des intermédiaires, et c'est 
ici qu'intervient, dans le jugement, la mentalité propre 
du médecin. 

S'il a été élevé en chirurgien, s'il est expert dans une 
spécialité qui exige une certaine dextérité manuelle, s'il 
est chimiste, il garde l'amour exagéré de la précision; il 
veut trouver des lésions, des troubles du chimisme orga- 
nique. Pour augmenter l'acuité de sa vision des choses, 
il « diaphragme » trop et s'égare. Et c'est ainsi qu'une 
foule de médecins, souvent savants et consciencieux, 
diagnostiquent une afTection utérine , une dilatation 
d'estomac, l'organoptose, et si, à côté du mal qu'ils ont 
étudié, ils remarquent des symptômes de névrose, ils 
sont tentés de les considérer comme secondaires. 

Si le médecin est quekjue peu psychologue, s'il a su 
voir que l'homme vit surtout par sa tête, il considère les 
choses de plus haut. Il ne néglige pas les symptômes 
locaux, et si, dans son examen, il « diaphragme » par 
moments, il sait aussi recourir au faible grossissement, 
envisager le champ tout entier. 11 n'a plus devant lui un 
utérus, un estomac assimilé à une simple cornue. Il 
n'admet plus une affection du plexus solaire, des ganglions 
cardiaques; il n'attribue plus les soi-disant névroses aux 
nerfs, qui n'en peuvent mais. Il reconnaît alors que ces 
pauvres nerfs qu'on accuse de tout le mal sont des con- 
ducteurs bien passifs. Sans doute ils peuvent souffrir sous 
l'influence d'un traumatisme qui interrompt leur conti- 
nuité, ils peuvent être atteints par des processus inflam- 
matoires, subir la dégénérescence ou des influences 



294 LES PSYGHONEVROSES 

toxiques, mais ces nerfs n'ont pas d'autonomie et ce n'est 
pas là qu'il faut chercher la cause du nervosisme. 

Le médecin qui réfléchit considère l'homme tout entier 
non seulement dans son fonctionnement animal, mais 
dans sa psychologie; il ne voit pas seulement ce qu'il 
mange ou boit, mais s'intéresse à ce qu'il pense. Et peu à 
peu il constate la prédominance des influences psychiques. 
Il s'aperçoit toujours plus que c'est sur le moral qu'il 
faut agir et les succès viennent lui montrer la justesse de 
ces vues. 

L'anorexie est un des symptômes les plus fréquents et 
parfois il semble que c'est là le seul trouble fonctionnel 
constatable chez le malade. Il y a plus de trente ans que 
Lasègue a montré la nature mentale de ce manque 
d'appétit. 

Dans bon nombre de cas, il est difficile de dévoiler la 
nature psychopathique de ce trouble. Il semble être 
dûment motivé par la dyspepsie, par des douleurs ou 
l'état de la langue. Mais rien ne sépare ces cas à symp- 
tômes gastriques de ceux où la langue n'est pas même 
chargée, où il n'y a que peu ou pas de troubles de diges- 
tion. 

Je vois souvent des jeunes filles amaigries au dernier 
degré, qui ne mangent plus depuis des mois et qui ne 
songent pas même à prétexter un malaise gastrique pour 
expliquer la cause de leur conduite. Elles n'ont pas le 
besoin de manger, de boire, voilà tout. Ce n'est pas non 
plus l'idée fixe du suicide lent par inanition qui les hante. 
[Elles ne savent pas pourquoi elles ne mangent pas, ordi- 
Inairement même elles ne se croient pas malades. Toute 
coquetterie féminine a disparu chez elles et elles consta- 
tent sans en être impressionnées leur pâleur et leur mai- 
greur squelettique. 



LEÇON XX 295 

Ce sont des aliénées, à n'en pas douter. Le plus sou- 
vent cet état s'établit à la suite d'émotions morales, ambi- 
tions déçues, perte djme amie, contrariétés familiales. 

Il est souvent facile de ramener ces malades à l'ali- 
mentation normale, de les remettre dans un bon état de 
nutrition. Il ne faut pour cela, cbez le médecin, que le don 
de jjersuasion. Mais cette action doit être prolongée, et 
rien ne facilite la cure comme l'isolement, le repos au lit. 

Les sujets étant jeunes et ne motivant pas leur refus 
d'alimentation, il n'est pas toujours possible d'en rester à 
la persuasion rationnelle et il faut y ajouter une douce 
contrainte morale. La meilleure est de faire comprendre 
aux malades, avec l'appui moral des parents, qu'on ne les, 
laissera retourner à la maison que guéries. 

Une jeune fille est atteinte de cette forme toute men- 
tale d'anorexie. Au bout de quelques jours la sœur qui la 
soigne se plaint de n'arriver à rien; la jeune fille ne 
mange que si l'on insistepour chaque bouchée. — Ne vous 
agitez pas, ma sœur, dis-je devant la fillette; nous avons 
le temps : si mademoiselle mange bien, elle partira au 
bout de six semaines; si elle n'y réussit pas, nous y met- 
trons huit, dix semaines; c'est égal. — Le lendemain la 
jeune fille mangeait. Au bout de quelques semaines elle 
reconnaissait avec étonnement qu'elle avait été malade : 
j'étais, disait-elle, dans un drôle d'état et je ne m'en ren- 
dais pas compte. 

Cependant dans certains cas cette contrainte morale 
n'est pas acceptée et entraîne la rébellion des malades. 

Une jeune fille de dix-sept ans, devenue par une longue 
dénutrition un cadavre ambulant du poids de trente kilogr, 
avait fait quelques progrès dans les six premières semaines, 
mais comme l'anorexie reparaissait et menaçait de tout 
compromettre, je crus devoir proposer un supplément de 



296 LES PSYCHONEVROSES 

cure d'une quinzaine de jours. La malade, effrayée de 
cette perspective, sut s'évader et repartir par un train de 
nuit pour son pays. Mais cette brusque rupture ne m'em- 
pêcha pas d'arriver à mes fins. Par télégramme j'avertis 
les parents et leur enjoignis avant tout de ne pas faire de 
reproches à la malade. J'écrivis à la jeune fille en lui 
montrant les émotions qu'elle avait causées par sa fuite, 
puis, laissant de côté toutes récriminations, je lui conseillai 
de reprendre à la maison le traitement de suralimenta- 
tion. Comme on dit : le roi est mort, vive le roi! je dis : 
le traitement n'a pas réussi, recommençons-le dans 
d'autres conditions. 

La malade, devenue docile, obéit. Au bout de quelques 
mois elle m'annonça sa complète guérison et son retour 
à un poids de 52 kilogr. Elle est restée depuis lors en 
bonne santé. 

Dans cette forme toute mentale d'anorexie, je n'ai 
jamais observé d'insuccès, quoique dans certains cas la 
guérison se fasse attendre. 

La conduite reste la même dans les cas nombreux oii 
l'anorexie est accompagnée de vomissements, de régur- 
gitations. Parfois ces troubles cessent dès les premiers 
jours de l'entrée dans la clinique, alors même qu'ils ont 
duré auparavant des mois et des années. 

Il n'est pas toujours possible d'analyser les raisons psy- 
chologiques de ce changement subit, car ces malades ne 
s'expriment pas sur ce sujet; elles ne vous dévoilent pas 
leur pensée de derrière la tête et peut-être ne le pourraient- 
elles pas. Le fait est que beaucoup cessent de vomir d'un 
jour à l'autre. 

Une jeune fille de dix-sept ans, anorexique mentale, 
vomit pendant bien des mois presque tout ce qu'elle prend. 
Aussitôt qu'elle est installée, je lui indique le régime de 



LEÇON XX 297 

lait qu'elle doit suivre. — Mais ma fille ne supporte pas 
le lait, me dit la mère, elle le vomit même si elle n'en 
prend qu'une cuillerée à bouche. — Soyez tranquille, 
madame, elle ne vomira pas, osai-je lui dire, et en effet, 
elle ne vomit jamais. 

Une fillette de treize ans vomit aussi depuis longtemps. 
Elle a fait de nombreuses cures, toujours accompagnée 
de sa mère aussi émotive qu'elle. J'isole la petite malade, 
je capte sa confiance en évitant de la brusquer. Elle vomit 
encore en présence de sa mère. Sur mon conseil celle-ci 
part le soir même. Aussitôt les vomissements cessent. 

Chez des malades plus âgées, plus intelligentes, on peut 
suivre les représentations mentales qui amènent la cessa- 
tion des symptômes. Le cas suivant montre le stoïcisme 
auquel peuvent arriver ces malades quand elles ont com- 
pris la nature de leur mal. 

Un père vient me conter l'histoire de sa fille qui depuis 
trois ans souffre de troubles gastriques et de vomissements 
incoercibles. L'état de dénutrition est tel qu'elle pèse 
actuellement, à vingt-quatre ans, vingt-un kilogr., alors 
qu'elle arrivait à quarante-neuf kilogr. à l'âge de seize ans. 

Sans voir la malade, mais mis au courant de toutes les 
circonstances morales qui ont amené cet état, je n'hésite 
pas à conseiller une cure de repos et de suralimentation. 

Le père serait tout disposé à l'accepter, mais il y a, 
dit-il, un obstacle insurmontable : la jeune fille, très 
volontaire, se refuse absolument à une cure de ce genre. 

J'écris alors à la malade. Me fondant sur les renseigne- 
ments très précis que le père m'avait donnés, je lui détaille 
sa propre histoire. Sans mentir, sans exagérer, mais avec 
un vif désir de capter sa confiance par la louange, je fais 
ressortir ses hautes qualités morales, l'altruisme dont 
elle a toujours fait preuve, l'énergie au travail qu'elle a 



298 LES PSYCHONEVROSES 

montrée. Analysant les étals d'âme successifs qu'ont 
amenés les circonstances familiales, je lui montre la 
genèse de son mal. Enfin, décrivant l'état actuel, je la 
mets en présence de ce dilemme : ou bien vous conti- 
nuerez sur ce pied et alors je ne vois pas d'autre issue 
que la mort, car vous êtes à la veille de la banqueroute 
physiologique; ou bien vous vous mettrez bravement à 
une suralimentation dans un repos complet et ces deux 
mesures, diminution des dépenses et augmentation des 
recettes, amèneront, je l'espère, votre guérison. 

Cette lettre eut une influence décisive. Elle, qui n'avait 
pas même voulu voir un médecin, vint aussitôt et quand, 
de vive voix, je voulus lui répéter ces encouragements, 
elle me dit tranquillement : c'est inutile, docteur, j'ai 
compris. Je resterai au lit, dans l'isolement dont je com- 
prends la nécessité. Je ne vomirai plus et je mangerai 
tout ce que vous me donnerez! 

La vaillante jeune fille se mit à l'œuvre et n'eut pas un 
vomissement. 

On pourrait croire que l'amélioration n'était due qu'aux 
mesures physiques, au repos au lit, à l'alimentation pure- 
ment lactée des premiers jours. Mais la malade venait 
d'essayer ce traitement dans une autre clinique. Elle 
avait gardé le lit plusieurs semaines, n'avait bu que du 
lait à petites doses et pourtant elle n'avait pas cessé de 
vomir. C'est qu'elle n'avait pas compris; le médecin 
n'avait pas réussi à établir chez sa malade la conviction 
de guérison, n'avait pas su lui montrer clairement les 
moyens de l'obtenir. 

Malheureusement, dans ce cas, cette docilité intelli- 
gente ne devait pas être récompensée. Une phtisie galo- 
pante se déclara. Je rompis immédiatement l'isolement 
pour permettre aux parents de soigner leur fille et 



LEÇON XX 299 

d'assister à ses derniers moments. Si la malade m'avait 
prié de renoncer à la suralimentation qu'elle s'imposait, 
j'aurais accédé à son désir. Mais elle était lancée et 
persista dans la direction donnée. Malgré la fièvre, qui 
oscillait entre 39" et 40°, malgré la dyspnée de 60 respira- 
tions qui lui laissait à peine le temps d'avaler, la malade 
prit ses trois repas copieux et du lait entre deux, et je vis 
ce phénomène étrange d'une malade se mourant de phtisie 
galopante qui réussissait chaque semaine (bien entendu 
en l'absence de tout phénomène d'hydropisie) à faire une 
augmentation de poids de 500 grammes. Le drame se 
termina en cinq semaines par un pneumothorax subit. 

Ce qui avait amené la suppression des vomissements et 
rendu possible la suralimentation, c'était le changement 
de mentalité obtenu rationnellement, par une lettre 
suggestive. 

Chez une autre malade également anorexique et qui 
vomissait depuis quelques mois, la conversion eut lieu 
dans des conditions qui pourraient éveiller l'idée de simu- 
lation. Contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, la 
malade continuait à vomir. Elle prenait docilement, 
toutes les deux heures, son verre de lait, mais le rendait 
quelques minutes après. Au troisième jour la sœur du 
service me fit remarquer cette anomalie. — C'est curieux, 
dit-elle, c'est la première de nos malades qui persiste à 
vomir après son internement. Je crois qu'elle désire 
manger car elle m'a demandé, en cachette, de lui donner 
du pain, ce que j'ai naturellement refusé. 

Ces paroles m'inspirèrent une idée. J'allai auprès de la 
malade; elle venait de vomir son lait. Alors, évitant tout 
reproche, je lui dis tranquillement : « Mademoiselle, vous 
me voyez dans un grand embarras. Je vous avais dit que 
nous ferions six jours d'alimentation lactée pure et qu'à 



300 LES PSYCHONÉVROSES 

partir du septième jour nous arriverions à l'alimentation 
copieuse et variée. Mais je vois avec peine que vous ne 
supportez pas même le lait ; vous ne supporterez pas 
mieux le reste. Vous voilà donc condamnée au lait à per- 
pétuité. C'est une situation très embarrassante ! » Le jour 
même la malade cessait de vomir. 

M'appuyant sur un grand nombre d'observations, j'ose 
affirmer que l'anorexie psychopathique, avec ou sans 
vomissements, est toujours justiciable de la psychothéra- 
pie. Je ne méconnais nullement l'influence favorable du 
repos, du régime lacté. Je sais aussi que vis-à-vis de ces 
malades dont l'état mental confine à la vésanie, l'isole- 
ment s'impose. Il exerce sur les malades une contrainte 
morale efficace, mais la guérison se fait par une conversion 
psychique sous l'influence des représentations mentales. 
Le succès dépend du don de persuasion du médecin. 

Il en est de même des dégoûts, des sensations de cons- 
triction œsophagienne qui semblent empêcher l'alimen- 
tation, de ces pressions à l'épigastre qui donnent au 
malade la sensation de satiété dès le début du repas. 
Aussitôt que vous avez reconnu que vous avez affaire à 
un malade nerveux, vous pouvez renoncer à tout apéritif, 
aux antispasmodiques. Montrez au malade qu'il n'y a pas 
là d'obstacles mécaniques, insistez sur la nature mentale 
du mal, faites-lui comprendre la puissance des représen- 
tations mentales; insistez avant tout sur la nécessité de 
l'alimentation, sur le danger pressant de la dénutrition. 
N'hésitez pas à agiter devant ses yeux le spectre de la 
tuberculose qui guette tous les malades en état de misère 
physiologique. Vous le ramènerez ainsi sans peine à une 
alimentation normale. 

C'est une erreur de croire que ces moyens éducatifs ne 
peuvent agir que sur les névrosés. Persuader ses malades. 



LEÇON XX 301 

leur faire franchir les obstacles par le seul moyen de 
l'encourag-ement, est nécessaire dans la plupart des 
maladies. Au phtisique qui prétexte de son inappétence 
pour ne pas manger, je ne donne pas des remèdes. J'insiste 
auprès de lui pour lui mettre en tête l'idée fixe qiiil faut 
qu'il mange, qu'il ne peut échapper à l'étreinte du mal 
qu'en se fortifiant. Je lui martelle en tête ces prémisses : 
tout malade atteint de la poitrine qui maigrit est sur la 
mauvaise voie; s'il engraisse c'est d'un heureux augure. 
Et j'ajoute : Or pour engraisser il faut manger. Je ne puis 
sortir de là; je ne puis pas manger pour vous, cela ne 
vous remplumerait pas! Alors le malade convaincu me 
répond : j'essaierai, docteur. Essayer, lui répondrai-je, ce 
n'est rien. Le mot essayer renferme une idée de doute sur 
le résultat et le doute diminue toujours notre élan; dites : 
je le ferai. 

Il est rare qu'on n'arrive pas au but par ces simples 
conseils. J'ai renoncé, en face de ces symptômes, à tous 
moyens physiques; je n'ai besoin ni de médicaments, ni 
de douches, ni de massages. La seule arme efficace c'est 
la parole entraînante. 

La conduite reste la même dans les dyspepsies diverses 
avec renvois, vomissements, aigreurs, pesanteur à l'es- 
tomac, dilatation et gastroptose. C'est mal commencer 
le traitement que d'admettre dans ces cas une affection 
primaire de l'estomac, ou du « nervosisme stomacal ». 
C'est au contraire l'estomac qui subit le contre-coup de 
l'état nerveux. Le nervosisme n'est pas localisé dans un 
organe, il est mental. 

Dans la plupart des cas, des désordres fonctionnels 
très réels existent; on peut constater non seulement la 
dilatation mais l'hyperchlorhydrie et l'hypochlorhydrie ; 
la motilité de l'estomac peut être entravée, mais tous ces 



302 LES PSYCHONÉVROSES 

troubles sont secondaires, ils indiquent la dépression ner- 
veuse. Il est facile de supprimer cette dernière par les 
moyens moraux, de ramener, tambour battant, les malades 
à une alimentation variée, copieuse, réconfortante. 

J'ose affirmer que quatre-vingt-dix pour cent des dys- 
peptiques sont des psychonévrosés et que tous ces malades 
n'ont que faire du rég-ime restreint et des médications 
stomachiques. C'est sur ce point de doctrine que je me 
sépare complètement de l'immense majorité de mes 
confrères. 

Je sais très bien qu'en entrant quelque peu dans les 
vues du malade on peut soigner l'estomac, amender les 
symptômes et par cette voie agir sur l'esprit du patient. 
Mais pour un neurasthénique qui a pu guérir par cette 
suggestion thérapeutique indirecte, il y en a dix qui 
doivent à cette méthode la longue durée de leur mal et 
quelquefois leur incurabilité. Je vois très souvent des 
malades qui étaient sur le point de voir clair, qui allaient 
échapper à leurs autosuggestions; ils y ont été ramenés 
par le médecin. Bien plus, il y en a qui doutaient encore 
de la réalité de leur mal, qui étaient prêts à le négliger. 
On ne le leur a pas permis. Il a fallu qu'ils fussent 
classés, qu'on donnât un nom à leur maladie; il a fallu 
qu'ils fussent malades selon les règles de l'art. 

Ils sont légion ces malades dyspeptiques qui visitent 
chaque année les stations balnéaires et sont arrivés à ne 
plus rien manger tout en souffrant toujours. Au début ils 
ont eux-mêmes restreint leur régime; ils ont par exemple 
supprimé les choux, les crudités, et l'amélioration obtenue 
semblait leur donner raison. Plus tard les troubles gas- 
triques ayant reparu, ils ont supprimé quelque autre 
aliment; nouvelle amélioration momentanée mais aussi 
nouvel insuccès motivant de nouvelles restrictions. Le 



LEÇON XX 303 

médecin appelé a réussi à faire clapoter l'estomac. Alors 
le malade se croit atteint de dilatation d'estomac et on lui 
prescrit un régime plus sévère encore. Parfois le malade 
s'adresse à un spécialiste de l'estomac, expert conscien- 
cieux. Celui-ci n'admet pas d'emblée la dilatation, il la 
constate par l'insufflation, analyse le contenu gastrique 
après le déjeuner d'essai. Si cet examen reste négatif, le 
malade a de la chance, car alors le spécialiste reconnaîtra 
que c'est « nerveux » et, sans renoncer tout à fait au régime 
de précautions, il pourra amender l'état de son malade. 

Mais malheur à celui-ci, s'il y a rétention d'aliments 
dans l'estomac, hypoacidité, s'il y a excès de mucus. Alors 
le malade reste dans la catégorie des gastriques : il subira 
les lavages d'estomac et les prescriptions de régime 
exclusif variant suivant les idées théoriques du médecin 
traitant ; le malade pourra être condamné à ingurgiter de la 
viande crue; d'autres fois on ne lui donnera que des fari- 
neux. Tel médecin considère le lait comme un poison et ne 
craindra pas de prescrire du vin à jeun ou de faire manger 
jusqu'à 250 gr. de sucre; l'autre imposera à son malade 
une cure de lait prolongée. Ici on lui donnera des douches 
sur la région stomacale, là on l'électrisera intus et extra. 
Enfin dans les cas graves on le nourrira de reconstituants 
pris à la pharmacie, de jus de viande, de phosphates. 

Et toujours plus le malade s'enfonce dans son hypocon-| 
drie gastrique; son idée fixe a été soigneusement caltivée.! 

Heureusement elle n'est pas si tenace qu'on pourrait le 
croire. Les pauvres malades ont déjà fait leurs réflexions 
et j'en vois qui, avant d'avoir mon avis, me disent : je 
crois qu'on a eu tort de me traiter pour l'estomac; il me 
semble que ce sont plutôt les nerfs qui souffrent! Il y en 
a même qui, plus royalistes que le roi, disent tout bonne- 
ment : je crois que je m'imagine tout celai 



304 LES PSYGHONÉVROSES 

Est-ce à dire qu'il n'y a que des troubles gastriques 
nerveux? Évidemment non. L'estomac est un organe trop 
souvent maltraité pour qu'il soit à l'abri des affections 
idiopathiques. Les états constitutionnels, les maladies des 
organes glandulaires voisins, les troubles de circulation, 
les affections rénales agissent sur lui pour créer des états 
de dyspepsie. Mais je dois dire que, dans la clientèle 
médicale, ces affections ne se présentent pas tous les 
jours. Le praticien observe dans une année quelques cas 
de cancer d'estomac, quelques ulcères ronds. Il aura à 
soigner quelques dyspepsies engendrées par l'abus des 
boissons alcooliques ou du tabac, les écarts de régime. 

Quant aux troubles gastriques qui doivent leur origine 
aux états diathésiques, aux affections valvulaires du cœur, 
aux néphrites, ils sont fréquents, mais ils sont souvent à 
l'arrière plan vis-à-vis des autres symptômes plus mena- 
çants et ce n'est que de temps à autre que le médecin 
recourt à la médication symptomatique pour combattre 
les complications gastriques. 

On observe déjà des troubles digestifs dans les maladies 
du cerveau, fébriles ou non, dans les méningites, dans 
la paralysie générale. Cette dernière surtout s'annonce 
souvent au début par des troubles gastriques et j'ai vu 
des médecins persister à traiter des malades comme des 
dilatés alors que l'état mental était déjà si troublé qu'il 
fallait craindre le délire et que l'internement s'imposait. 

La mélancolie, l'hypocondrie, la manie, les accidents 
mentaux des folies circulaires s'annoncent souvent par 
l'anorexie, le mauvais goût à la bouche, les nausées, les 
vomissements, la dyspepsie et la constipation, tous sym- 
ptômes de ce qu'on a appelé la dyspepsie nerveuse. 

Les aliénistes me paraissent avoir trop peu insisté sur 
ces symptômes gastro-intestinaux. Ils n'observent les 



LE(;ON XX 30S 

malades que clans la période d'état, alors que les trou- 
bles mentaux dominent la scène. Le praticien, au 
contraire, voit les malades au début, alors qu'ils |)arais- 
sent encore sains d'esprit, et s'il surprend chez eux 
quelque humeur mélancolique , il commet facilement 
l'erreur de la considérer comme secondaire et motivée 
par la souffrance gastrique. Ne répète-t-on pas que rien 
n'agit sur l'humeur comme les maladies de l'estomac, 
alors qu'on ferait mieux de dire que rien ne trouble les 
fonctions de l'estomac comme les passions tristes. 

L'erreur est ancienne, et le bouillant Broussais' semble 
avoir exercé une suggestion qui persiste encore aujour- 
d'hui. C'est lui qui a délibérément mis la charrue devant 
les bœufs quand il dit : « Il n'y a jamais de gastro-enté- 
rite sans un degré d'irritation cérébrale » et plus loin : 
« L'hypocondrie est l'effet d'une gastro-entérite chro- 
nique qui agit avec énergie sur un cerveau prédisposé 
à l'irritation. La plupart des dyspepsies, gastrodvnies, 
gastralgies, pyrosis, cardialgies et toutes les boulimies 
sont l'effet d'une gastro-entérite chronique. » 

Parfois cependant Broussais reconnaît l'influence psy- 
chique. « Les passions, dit-il, sont des sensations provo- 
quées d'abord par l'instinct, mais ensuite fomentées et 
exagérées par l'attention que leur prête l'intelligence, de 
manière à devenir prédominantes. » 

L'influence de la représentation mentale sur nos sensa- 
tions est nettement marquée dans ces mots : « Lorsque 
l'intelligence s'occupe des idées relatives aux besoins d'un 
viscère ou aux fonctions d'un sens, les nerfs de ce viscère 
ou de ce sens sont toujours en action et font parvenir des 
sensations au centre de relation. » 

1. Examen des doctrines médicaies el. des systèmes de nosologie, par 
F.-J.-W. Broussais. Paris, 1821. 

Dubois. — Psyclionévroses. ?0 



306 LES PSYCHONEVROSES 

Comme je Tai indiqué dans une publication antérieure \ 
Broussais a trouvé des contradicteurs parmi les méde- 
cins de son époque. Je recommande à tous ceux qui veu- 
lent voir clair dans cette question la lecture du livre de 
Barras, médecin d'origine suisse, qui jouit d'une grande 
notoriété à Paris au commencement du siècle dernier. 
C'est le Traité sur les gastralgies et entéralgies ou maladies 
nerveuses de Vestomac et des intestins. Paris, 1820. 

Dans soixante observations précises et concises suivies 
de judicieuses réflexions, l'auteur démontre l'influence 
prépondérante des émotions morales, dans l'étiologie du 
nervosisme à manifestations gastriques. Il s'élève avec 
vivacité contre Broussais et les médecins de l'époque, 
tous plus ou moins imbus des doctrines dites physiolo- 
giques, qui veulent à toutes forces attribuer les accidents 
nerveux à une gastro-entérite chronique. 11 est lui-même 
le sujet de sa première observation, la plus détaillée et la 
pins intéressante. Il insiste sur sa constitution éminem- 
ment nerveuse, son caractère taciturne, naturellement 
disposé à l'hypocondrie. Il raconte tout au long ses souf- 
frances, ses névralgies diverses, ses troubles gastro-intes- 
tinaux. Ses consultations auprès des praticiens distingués 
de l'époque sont des plus intéressantes. Plusieurs d'entre 
eux ne sont pas très psychologues et ne réussissent qu'à 
effrayer le malade et à le plonger dans les autosuggestions 
maladives. A l'exception d'un seul, tous sont persuadés de 
l'existence de la gastro-entérite et la combattent par les 
sangsues àl'épigastre, l'eau gommée, le régime débilitant. 

L'état s'aggrave de plus en plus et, malgré tout, le 
malade persiste dans cette voie funeste avec cette persévé- 
rance étrange que j'ai signalée comme un des symptômes 

1. Des troubles gastro-inLcslinaiix du nervosisme, Revue de médecine, 
n° 7, 10 juillet 1900. Paris, Félix A.lcan. 



LEÇON XX 307 

caractéristiques du nervosisme. Il le constate liii-môrne 
clans ces paroles typiques : « Et cependant je continuai le 
régime antiphlogistique malgré cette indication formelle 
de l'abandonner! Je ne puis m'expliquer ma ])ersévé- 
rance dans un traitement si contraire à la maladie dont 
j'étais affecté ». 

Le malade guérit d'un jour à l'autre. Sa fille fut atteinte 
de phtisie pulmonaire et, dit Barras, de ce moment mon 
attention se porta tout entière sur mon enfant; Je ne pensai 
plus à moi et je fus guéri. 

Il faut lire les discussions auxquelles cette guérison 
donna lieu dans le monde médical. Même après la guérison 
la lutte continua et l'un des esculapes tenta de prouver 
que le malade n'était pas guéri, qu'il avait toujours une 
gastro-entérite indubitable! 

La situation est la même aujourd'hui. La dilatation 
d'estomac a remplacé la fameuse gastro-entérite et malgré 
le beau livre de Barras on a de nouveau oublié l'influence 
du moral sur le physique. 

Le diagnostic de dyspepsie nerveuse est en général 
facile à poser si le médecin sait jeter son regard scruta- 
teur sur toute la personnalité du malade. Dans certains 
cas seulement les symptômes gastriques semblent telle- 
ment prédominer qu'il devient nécessaire de procéder à 
un examen complet de l'estomac. Il faut en déterminer 
la forme, la situation par la palpation, la percussion, 
voire même par les rayons X. Il faut analyser les vomis- 
sements, doser l'acidité, faire les repas d'essais. Mais je 
dois dire que, lorsqu'on est bien familiarisé avec les dys- 
pepsies des névrosés, il est rare qu'il soit nécessaire de 
recourir à ces moyens. 

Ce qui me frappe, dès la première conversation, ce sont 
les contradictions que signale le malade. 



308 LES PSYCHONÉVROSES 

Quand on lui demande : avez-vous de l'appétit? la 
réponse varie. L'un dit : j'aurais de l'appétit, mais je n'ose 
pas manger. Un autre a l'appétit irrégulier, « capricieux ». 
Un troisième constate qu'il supporte un jour un repas lourd 
alors qu'il est souvent molesté par un aliment de facile 
digestion. Beaucoup de malades signalent d'emblée l'in- 
fluence des émotions morales. « Ce sont surtout les con- 
trariétés qui me font du mal; chez moi tout se jette sur 
l'estomac! » 

Si vous vous informez des fonctions intestinales, vous 
verrez que la plupart des malades sont atteints de consti- 
pation habituelle. Plus rarement ils sont sujets à la diar- 
rhée et ici encore on remarque l'effet des émotions 
morales. L'attente d'un événement, d'un voyage, suffit à 
provoquer le flux intestinal. 

Le sommeil est généralement troublé. Il y a de l'in- 
somnie, des rêves pénibles : Ce sont là des symptômes 
assez étrangers à la symptomatologie des aff'ections gas- 
triques, du cancer, de l'ulcère rond, des dyspepsies orga- 
niques. 

Mais avant tout la conversation avec le malade dévoile 
toute une série de symptômes qui ne peuvent être la con- 
séquence de l'état dyspeptique. 

Le malade souffre de maux de tête qui parfois viennent 
tout à coup remplacer la dyspepsie, se substituant à elle 
pendant des semaines, des mois, des années même. Il 
n'est pas rare que d'un jour à l'autre le transfert se fasse 
en sens inverse et que, le mal de tête cessant, on voie 
reparaître tout le cortège des accidents dyspeptiques. Le 
malade a des racialgies neurasthéniques, des palpitations 
sans lésion du cœur. Il a des angoisses qui rappellent l'an- 
goisse précordiale. Il est impressionnable, émotif, fatigable. 
Souvent vous surprenez son irrationalisme; il est entêté, 



LEÇON XX 309 

su[)erstitieux, curieux des phénomènes spirites. Il attribue 
ses troubles dyspeptiques à des causes étranges, comme 
le sujet dont j'ai parlé, que la vue du rouge rendait 
malade. Dans bien des cas l'état purement hypocondriaque 
est évident, en ce sens que l'examen permet de cons- 
tater le bon fonctionnement de l'estomac, de l'intestin. 
Ce sont ces cas-là qui ont fait dire que la dyspepsie ner- 
veuse est celle où il y a les symptômes subjectifs de la 
dyspepsie alors que l'examen montre l'intégrité des 
organes et de leurs fonctions. Ce n'est vrai que dans la 
minorité des cas. Le plus souvent il y a dyspepsie réelle. 

Aussitôt qu'on a reconnu le nervosime on peut aller de 
l'avant et ramener vivement le malade à des habitudes 
saines de régime, le guérir par la simple persuasion. 

Toujours prêt à reviser mes vues, à critiquer mes 
propres observations, j'ai craint parfois d'abonder dans 
mon sens, d'abuser des termes de « nerveux » de « psy- 
chique ». J'ai pu constater au contraire que j'étais encore 
trop timide. Il est facile en somme d'exclure les afTec- 
tions organiques, de déceler l'origine idéogène, hypocon- 
driaque ou émotive des accidents. Alors, sans hésitation, 
il faut recourir à la psychothérapie directe. 



VINGT ET UNIÈME LEÇON 



Ma cure des dyspeptiques. — Repos; isolement; alimentation 
lactée préparatoii"e ; suralimentation reconstituante; massage; 
valeur de ces mesures. — Nécessité d'entraîner l'obéissance par 
la persuasion. — Résultats de la cure; exemples. 



J'ai dit que dans les cas graves, rebelles, il est néces- 
saire de placer le malade dans des conditions qui facilitent 
le traitement moral et j'ai indiqué comme particulièrement 
favorables les mesures de la cure dite de Weir Mitchell. 
J'ai fait entendre aussi qu'on peut souvent renoncer à 
'l'isolement, au repos, à toute mesure physique et se 
I borner à l'influence psychothérapique. Mais il faut déjà 
une grande expérience thérapeutique pour se passer de 
ces auxiliaires, et je ne conseillerais pas au débutant 
d'aller au combat sans ces armes. 

Je dois au contraire recommander au médecin qui veut 
se rendre compte de l'efficacité de ces moyens, d'être tout 
d'abord sévère et de proposer à son malade un plan de 
cure grécis^sans concessions imprudentes. J'insiste sur 
ces détails importants et je tiens à les préciser. 

,Vous avez devant vous, je suppose, une dame qui se 
plaint de troubles gastriques, anorexie, dégoûts, renvois, 
ballonnements, peut-être vomissements. Elle est amaigrie 
au dernier deg'ré, pèse dix, quinze, vingt kilogr. de moins 
que dans les périodes de sa vie où elle était en bonne 



LEÇON XXI 311 

santé. La langue est un peu chargée, l'estomac momen- 
tanément dilaté clapote. Elle a de la constipation habi- 
tuelle. Enfin vous surprenez chez elle tout le cortège des 
symptômes du nervosisme, en particulier les stigmates 
mentaux. 

Si vous avez des doutes au sujet d'une affection gas- 
trique greffée sur le nervosisme, suspendez votre juge- 
ment et examinez l'estomac par tous les moyens cliniques. 

Mais quand vous avez acquis la certitude qu'il s'agit 
bien d'une dyspepsie nerveuse, n'hésitez plus et proposez 
à votre malade une cure qui comporte : 

1" Un séjour d'environ deux mois dans une clinique bien 
organisée. On protestera en disant que'c'est bien long. 

Faites remarquer que c'est court quand il s'agit d'un 
mal qui dure depuis des années. Brodez sur ce thème et 
bientôt on vous accordera plus de temps que vous n'en 
demandez. Le succès dépend uniquement de votre dialec- 
tique serrée. 

2" Le repos complet au lit pendant les six premières 
semaines. Nouvelles récriminations tout aussi faciles à 
dissiper. 

Parfois la malade soupire après ce repos et l'accepte 
d'emblée. Si elle n'en voit pas la raison, faites-lui remar- 
quer que l'épuisement indique cette mesure et que, quand 
on prend du repos, on n'en saurait trop prendre. Montrez- 
lui qu'on pourrait peut-être arriver au but avec un repos 
moins complet, mais qu'alors il faudrait quatre mois de 
cure au lieu de deux! Votre malade va abonder dans votre 
sens. 

3° Visolement. Oh, là, on vous arrête et on déclare : 
Je ne pourrai jamais supporter cette mesure ! Si votre 
malade est une émotive, si elle est de celles qui prennent 
au tragique tous les menus événements de la vie, si les 



312 LES PSVCHONÉVROSES 

conditions familiales sont telles que les lettres amèneront 
des ennuis, ne transigez pas et refusez d'entreprendre le 
traitement dans d'autres conditions que celles que vous 
avez fixées. Si vous lui mettez ainsi le marché à la 
main, votre malade acceptera. 

Mais ne soyez pas inutilement sévère. Si la malade veut 
conserver quelques relations épistolaires courtes avec 
une personne qui ne peut exercer qu'une bonne influence, 
s'il lui faut une femme de chambre qui s'engage à être 
toute à la dévotion du médecin, si même un mari rai- 
sonnable (il y en a) veut faire de temps à autre quelques 
visites, vous pouvez céder; mais ne le faites que quand 
vous êtes sûr de ne pas compromettre la cure. En général 
l'isolement complet, sans lettres, sans visites, -vaut mieux. 

C'est à vous de si bien savoir décrire à votre malade 
l'utilité de ces mesures qu'elle les accepte spontanément; 
il faut qu'elle en comprenne si parfaitement le sens qu'elle 
soit plutôt disposée à refuser des concessions qu'à en 
demander. 

Yoilà donc la malade installée, prête à suivre vos con- 
seils, et il s'agit maintenant de la ramener à Talimenta- 
tion normale ou plutôt à la suralimentation. 

Dans certains cas on peut imposer d'emblée cette ali- 
mentation, mais il est bon de ne pas heurter trop brus- 
quement des autosuggestions anciennes et de faire, pour 
assurer l'avenir, une petite cure de lait préparatoire. Il est 
inutile de prolonger cette alimentation lactée pendant des 
semaines entières. C'est abuser de la bonne volonté du 
malade. 

Six jours, je l'ai dit, m'ont toujours suffi pour préparer 
l'estomac à la suralimentation qui suivra. Souvent la 
malade vous dira qu'elle ne supporte pas le lait. Ne vous 
laissez pas décontenancer et affirmez, ce qui est vrai, que 



LEflON XXI 



313 



le lait est le }jlus complet et le plus facile à supporter de 
tous les aliments. Il est inutile de blesser la malade en 
lui disant maladroitement : ce sont des idées, vous vous 
imaginez tout cela ! — Non, affirmez simplement vos con- 
victions basées sur votre longue expérience. Citez des cas 
à l'appui. Rien par la force, tout par la douceur, doit être 
la devise du psychothérapeute. 

J'ai coutume de donner par écrit le plan de cette cure 
lactée, sous la forme suivante : 



l'-'jour. 


7 




HEURES 


EN 24 HEURES 


9 


11 


1 


3 


5 


7 


9 


1 


1 


1 


1 


1 


1 


1 


1 


= Sdécilitres. 


2c 


il/2 


11/2 


1 1/2 


11/2 


11/2 


11/2 


11/2 


U/2 


= 12 — 


3« — 


2 


2 


2 


2 


2 


2 


2 


2 


= 16 — 


4c __ 


3 


2 


2 


3 


2 


2 


3 


2 


= 19 — 


5« — 


4 


2 


o 


3 


2 


2 


3 


2 


= 20 — 


6« — 


4 


2 


^ 


3 


2 


2 


3 


2 


= 20 — 


Ajoute 


r au 


6« joi 


1 1 
xv : paiu, beurre, coi 


liitures ou 


miel au pre- 


mier déje 


uner 


avec les 4 décilitres de lait. 



Le lait doit être bu lentement, à petites gorgées. Je le 
donne, en général, cuit et chaud. 

Les heures des 3 repas futurs sont marquées par les 
doses plus grandes de lait à 7 h., 1 h. et 7 heures. 

Dans 98 p. 100 des cas ce régime est supporté sans 
difficulté. Si la malade se plaint de mauvais goût à la 
bouche, vous fait voir sa langue blanche, faites observer 
que cela tient à la nourriture liquide, au lait, que tout cela 
disparaîtra par la mastication qui seule nettoie la langue. 
S'il y a du ballonnement, des renvois, des aigreurs, voire 
même quelques régurgitations ou un peu de diarrhée, 
engagez avec bienveillance la malade à négliger tout cela; 



314 LES PSYGHONÉVROSES 

dites que cela passera. Quelquefois la diarrhée peut être 
combattue par l'eau de chaux, par quelques doses d'opium. 
Enfin, rarement, le lait produit un effet laxatif qui peut 
nécessiter la suspension de l'alimentation lactée. On 
écourte alors cette période et hardiment on passe à la 
suralimentation. 

Au 7' jour le régime change brusquement et, sans tran- 
sition, vous prescrivez : 

1" déjeuner : 4 décilitres de lait; pain; beurre; confi- 
tures ou miel. 

A dix heures du matin : 3 décilitres de lait. 

2'^ déjeuner (ou dîner) complet, sans permettre un choix 
parmi les aliments, copieux, mais sans vin. 

A quatre heures : 3 décilitres de lait. 

Dîner (ou souper) également copieux. 

A neuf heures : 3 décilitres de lait. 

Si vous avez le don de persuasion, vous réussirez tou- 
jours. Dissipez toutes les craintes, insistez sur la néces- 
sité de la suralimentation pour sortir rapidement de la 
dénutrition. Si on prétexte la constipation pour ne pas 
manger, faites comprendre au malade qu'une alimentation 
copieuse est précisément le meilleur remède contre la 
constipation, que les matières fécales sont les scories de 
la dig'estion et que pour avoir des évacuations faciles et 
régulières il faut que l'alimentation contienne beaucoup de 
particules indigestes, de la cellulose qui « fait balai » dans 
l'intestin. Les gros mangeurs ne sont jamais constipés! 

Apprenez au malade à dresser son intestin à des éva- 
cuations régulières. 

Quand la constipation dure au delà de trois jours, con- 
seillez un lavement et, s'il ne réussit pas, donnez-le 
abondant, d'un litre d'eau tiède, et faites prendre au 
malade la position à genoux, avec le siège élevé de 



LEÇON XXI 315 

manière à amener le liquide jusqu'au côlon transverse et 
au ciccum. Engagez le malade à garder le lavement un 
quart d'heure. Le gros intestin sera débarrassé. 

J'affirme que, dans tous les cas de dyspepsie nerveuse, 
et c'est là la plus fréquente des dyspepsies, ce régime de 
suralimentation est toujours supporté. 

Si le malade se plaint de la persistance de quelques 
troubles, gardez-vous de traiter ces malaises comme des 
riens. Au contraire, sympathisez avec votre patient, mais 
montrez lui qu'on n'obtient rien sans effort et que, chez 
lui, dyspeptique depuis des années, il n'est pas étonnant 
que la suralimentation produise quelques troubles. Faites 
lui remarquer qu'il a pris pendant des années des précau- 
tions, vécu de restrictions, et qu'il n'est pas arrivé au but. 
Il comprendra alors qu'il serait bon de retourner son char et 
de se mettre bravement à une alimentation réconfortante. 

Mais, dira-t-on, pourquoi la suralimentation? Je l'ai 
déjà dit, mais j'insiste : 

Parce qu'elle amène rapidement une amélioration de 
l'état général qui agit physiquement et moralement sur- 
le malade : physiquement, car il est en état de misère 
physiologique ; moralement, car la constatation de ce 
progrès l'encourage. Le succès démontre au malade 
l'inanité de ses craintes passées. L'alimentation normale 
ne suffit pas pour atteindre ce double but. Elle n'amène 
qu'un progrès lent qui n'entraîne pas le malade, toujours 
disposé au pessimisme. 

L'effet de cette cure, au point de vue de la nutrition, 
varie naturellement suivant les cas. La première semaine, 
dans laquelle l'alimentation est encore insuffisante, ne 
produit en général pas d'augmentation de poids du corps. 

Les malades qui mangeaient assez copieusement aupa- 
ravant maigrissent. Ils peuvent perdre dans les sept pre- 



316 LES PSYCHONEVROSES 

miers jours un, deux et même trois kilogr. Il en est qui 
restent stationnaires, leur alimentation habituelle, insuffi- 
sante, équivalant à la diète lactée. Seuls ceux qui sont 
très amaigris réussissent à augmenter de poids dans la 
première semaine, de 500, 1000, 1500 grammes. 

Le résultat de cette première semaine est indifférent et 
il est bon d'en avertir le malade avant la pesée, car il est 
toujours disposé à interpréter défavorablement la perte 
de poids qu'il peut subir. 

A partir de la deuxième semaine il faut obtenir une 
notable augmentation. Plus elle est grande, plus elle déter- 
mine l'euphorie morale et physique. Ces augmentations 
varient entre 1 et 4 kilogr. Le chiffre de 3 500 grammes 
dans la semaine, soit un demi-kilogr. par jour n'est pas 
rare, et j'ai vu des augmentations de 4 k. 800 dans la 
semaine. Il faut savoir féliciter les malades qui ont 
réussi, mais surtout tranquilliser ceux qui n'ont eu 
qu'une augmentation insuffisante. Il est inutile d'user 
d'autorité, de brusquer le malade, il suffit de lui dire : 
Vous n'avez pas réussi cette semaine, eh bien, vous 
réussirez la semaine prochaine ! La constatation d'un 
insuccès ne doit pas vous décourager; la seule conclu- 
sion à tirer c'est : nous ferons mieux la prochaine fois. 

Quelques exemples prouveront l'efficacité de ces 
mesures quand on sait en démontrer la nécessité au 
malade. 

Mlle C... est une névrosée de cinquante et un ans qui 
depuis bien des années souffre de cardialgies intenses 
empêchant toute alimentation. Elle est depuis un an au 
lit et ne supporte en vingt-quatre heures qu'une tasse de 
thé avec un peu de lait et un petit pain. Aussi est-elle 
tombée au poids de 36 kilogr. alors que sa taille de 1 m. 72 
exigerait un poids de près de 70 kilogr. Elle a le teint 



LEÇON XXr 317 

jaune et le sillon nasolabial d'une cancéreuse. La peau 
garde le pli qu'on y fait en la pinçant. 

Toutes les tentatives faites par deux médecins très 
énergiques pour amener la malade à une meilleure ali- 
mentation n'ont pas abouti; elle n'a pas même pu sup- 
porter un peu de Revalescière. 

La malade désirant entrer à la clinique, j'accède à son 
désir, mais en posant, presque en plaisantant, mes con- 
ditions. 

Vous ne serez forcée à rien, mademoiselle, je n'use 
jamais d'autorité. Mais si vous voulez sortir de là, et il me 
semble que ce doit être votre désir, il faudra boire du lait 
à doses croissantes; puis il faudra hardiment aborder une 
suralimentation qui vous remplumera rapidement. Vous 
pourrez vous plaindre au besoin, mais pardonnez-moi 
si, à cette occasion, j'en reste à une sympathie toute plato- 
nique. 11 est probable que je ne changerai rien à votre 
régime, car mon expérience a toujours confirmé une 
donnée de la raison, à savoir que reculer devant les 
obstacles n'est pas les franchir ! 

La malade vint. Elle supporta sans le moindre trouble 
la cure lactée de six jours. Au septième jour elle se mit à 
manger sans hésitation et se suralimenta si bien qu'elle fit 
dans la deuxième semaine une augmentation de 4 k. 700! 

Une seule fois, dans le cours du deuxième mois, elle 
dit un jour : Docteur, je n'ose pas prendre mon lait de 
quatre heures, j'ai encore tout mon dîner à l'estomac! 
Après avoir examiné la région stomacale j'affirmai qu'il 
n'y avait aucun symptôme de rétention et conseillai à la 
malade de prendre son lait. Le lendemain elle me dit : 
Vous aviez raison : non seulement ce lait ne m'a pas fait 
mal, il a fait au contraire disparaître la sensation de plé- 
nitude que j'éprouvais. 



318 LES PSYCHONÉVROSES 

C'est la seule timide tentative de rébellion qu'ait mani- 
festée la malade. Elle quitta la clinique guérie, pesant 
51 kilogr., et elle n'est pas retombée, quoique les soucis 
qu'elle avait dans sa famille, et qui avaient joué le rôle 
étiologique dans sa maladie, persistassent. 

M. X... est un avocat de trente-six ans, d'une haute 
stature (1 m. 87) qui, à la suite de surmenage, est tombé 
dans un état neurasthénique. 

L'anorexie est complète, la langue chargée, et le malade 
ne supporte plus rien. Le lait, même à petites doses, 
cause des malaises gastriques et malgré le repos à la 
campagne et le conseil d'un médecin spécialiste pour les 
maladies de l'estomac, l'état n'a fait que s'aggraver. Aussi 
le malade est-il arrivé au poids de 54 kilogr., soit environ 
30 kilogr. de moins que le poids normal. Son médecin 
découragé me l'envoie en me déclarant qu'il n'a pas vu 
jusqu'ici de cas aussi rebelle, de malade aussi récalcitrant. 

Mon malade m'arrive quatre jours avant mon départ 
pour les vacances. Il me propose d'entreprendre la cure, 
quitte à me faire remplacer pendant mon absence. J'ac- 
cçpte, mais en lui disant : Dans ce cas la cure morale 
devra avoir lieu dans ces quatre jours, car mon confrère, 
excellent pouria partie matérielle, ne saura pas, peut-être, 
suffisamment vous convaincre. Il faut chez vous une 
conversion subite. Vous allez commencer la cure de lait. 

— Mais, docteur, je ne supporte pas le lait. Voilà qua- 
rante jours que je ne puis rien prendre ! 

— Et vous voulez continuer comme cela? Non, n'est-ce 
pas? Alors, comme le lait est de tous les aliments le plus 
facile à digérer, il faudra bien commencer par là! 

Le lendemain mon malade m'annonce qu'il l'a bien 
digéré. 

Au quatrième jour, veille de mon départ, je lui dis : 



LEÇON XXI 319 

Vous allez continuer ainsi le lait à doses croissantes jus- 
qu'au septième jour; puis vous prendrez les trois repas, 
copieux, sans choix aucun, et du lait entre les repas. 

— Mais, docteur, song'ez donc que je ne supporte rien 
depuis longtemps ! 

— Encore une fois voulez-vous rester dans cette situa- 
tion désastreuse? Mangez, vous dis-je! Vous avez aussi 
protesté contre le lait; il a été admirablement supporté. 
Rappelez-vous mon conseil : les trois repas copieux, sans 
choix, et du lait entre deux! 

A mon retour le confrère qui me remplaçait m'annonça 
qu'il n'avait pas eu la moindre peine à maintenir le 
malade dans la voie tracée. En cinq semaines il avait 
gagné 12 kilogr. et demi. 

M. G..., avocat de trente-cinq ans, est un déséquilibré 
hanté de l'idée de goutte qui, à côté d'innombrables trou- 
bles nerveux, souffre de l'estomac et suit depuis quinze 
ans des régimes de restriction. Son médecin n'arrive pas 
à lui faire prendre des aliments réconfortants; il pèse 
51 kilogr. alors qu'il avait autrefois 75 kilogr. 

Constipé, il a une prévention contre tous les remèdes 
et il accuse son médecin de l'avoir rendu malade en lui 
donnant un verre d'eau de Châtel-Guyon. 

J'arrive en une seule conversation à supprimer toutes 
ses préventions. Dès la première semaine, pendant la 
cure lactée, il augmente de 1 k. 200; dans la deuxième il 
augmente de 4 k. 800; au bout de huit semaines il a 
gagné n k. 500 et vit pendant six mois de la vie la plus 
normale. 

Ce malade qui n'était qu'un hypocondriaque est retombé 
plus tard dans ses idées fixes d'impuissance à digérer. Je 
n'ai pu réussir alors aie convaincre et, rentré à la maison, 
il s'est laissé mourir d'inanition ; j'ignore s'il y a eu suicide 



3-20 LES PSYCHONEVROSES 

final. Mais dans la première crise, malgré le caractère 
absolument vésanique du mal, j'ai réussi à vaincre les 
résistances du malade. 

Comme je l'ai dit, dans mon travail de la Revue de 
Médecine \ c'est par centaines, je n'exagère pas, que je 
pourrais compter les cas plus ou moins graves de dys- 
pepsie gastro-intestinale que j'ai fait passer du régime 
restreint, resté inefficace, à une suralimentation mani- 
feste. Je n'ai jamais eu d'accidents qui m'aient forcé à 
reculer, et ces malades ont réussi à continuer cette alimen- 
tation sans désordres gastriques; non seulement ils ont 
repris leurs forces, l'embonpoint normal, mais ils ont 
perdu en tout ou partie les troubles nerveux divers qui 
accompagnaient leur dyspepsie, non pas comme consé- 
quences de cette dernière, mais comme symptômes con- 
comitants du nervosisme. 

Il est clair que ce traitement qui consiste à ramener si 
vivement, par une influence persuasive, des malades à 
une suralimentation pareille pourrait avoir des dangers 
quand il s'agirait d'une affection organique, telle que le 
cancer ou l'ulcère rond. Toutefois le repos au lit et l'ali- 
mentation lactée pure améliorent directement les fonc- 
tions de digestion, et j'ai obtenu chez un cancéreux qui 
se refusait à l'intervention opératoire, la cessation des 
vomissements et des douleurs, et une augmentation régu- 
lière du poids de 500 grammes par semaine. Ce mode de 
traitement s'applique aussi avec avantage à tous les états 
de dénutrition, d'anémie, aux migraineux dyspeptiques et 
constipés. J'ai vu cesser sous l'influence de cette cure 
reconstituante des migraines anciennes et rebelles. Mais 
c'est surtout quand on a reconnu la nature nerveuse, psy- 

1. Des troubles gastro-inleslinaux du nervosisme. Revue de médecine, 
n" 7, 10 juillet 1900. Paris, Féli.\ Alcan. 



LEÇON XXI 321 

chique, de la dyspepsie que ce traitement peut être appli- 
qué énergiquement, sans hésitation. 

Or je Fai dit et répété : le diagnostic de dyspepsie ner- 
veuse ne se hase pas, en général, sur l'examen de l'es- 
tomac, sur les recherches chimiques. C'est par l'observa- 
tion du malade qu'on décèle chez lui les particularités 
mentales du nervosisme, la psychopathie. C'est pourquoi 
il est si facile de guérir ces malades par une psychothé- 
rapie rationnelle. 

On peut du reste obtenir les mêmes résultats par l'hyp- 
nose et la suggestion brutale, par l'intimidation, les 
menaces. Les troubles gastro-intestinaux sont aussi jus- 
ticiables de cette thérapeutique un peu bourrue que les 
spasmes, les contractures, les aphonies, etc. Je n'aime 
pas ces moyens. 

Mon vieil ami, le professeur Déjerine, de Paris, a depuis 
longtemps employé dans sa clientèle la psychothérapie 
que je préconise. Il a eu le mérite de l'appliquer à l'hô- 
}»ital et il a montré qu'il est possible d'obtenir dans ces 
conditions des résultats excellents. Il s'exprime ainsi ' : 

« Depuis 1895, époque à laquelle j'ai commencé à 
employer ce mode de traitement dans mon service de la 
Salpêtrière, je l'ai appliqué à environ 200 cas de psycho- 
névroses — hystérie, neurasthénie, hystéro-neurasthénie, 
anorexie mentale, vomissements incoercibles, etc. — Les 
observations d'un certain nombre de malades atteintes 
de différentes formes de l'hystérie ont été publiées dans 
la thèse de mon élève Manto -, d'autres feront l'objet 



1. Le traitement des psycho-névroses à l'hôpital par la méthode de 
l'isolement. Extrait de la Revue neurologique, n" i'6, décembre 1902. 
Masson et G'", éditeurs, Paris. 

2. G. S. Manto, Sur le trailement de V hystérie à l'hôpital. Thèse de 
Paris, 1899, Steinheil. Dans ce travail sont consignées les observations de 
23 malades. 

Dubois. — Psychoncvrosos. 21 



322 LES PSYCHONÉVROSES 

d'un travail plus étendu qui sera prochainement publié 
par mes internes MM. Pagniez et Camus. Or, sur ces 
200 cas de psychonévroses qui ont passé dans mon service 
depuis sept ans, je n'ai eu à enregistrer que deux insuccès. 
J'ai eu affaire à des formes très graves d'hystérie, à des 
anorexies mentales qui entraient dans le service dans un 
état de cachexie extrême, à des neurasthéniques ayant 
perdu le tiers et même la moitié de leur poids et ayant 
un état hypocondriaque ou mélancolique accusé, à des 
gastropathies fonctionnelles, traitées sans succès depuis 
des mois et même des années par des gastro-thérapeutes 
dont l'action avait du reste été des plus nuisibles, car elle 
avait encore imprimé davantage dans le cerveau des 
malades, — par l'examen du suc gastrique, le lavage de 
l'estomac, les régimes et les menus, — l'idée d'une affec- 
tion stomacale réelle. Souvent enfin des collègues des 
hôpitaux m'ont envoyé des névropathes fortement atteints 
ayant plus ou moins longtemps séjourné dans leur service. 
Or, dans tous les cas, aussi bien dans ceux qui étaient 
graves que clans ceux de moyenne intensité, j'ai toujours 
obtenu des résultats favorables, et j'entends par là non 
pas des améliorations plus ou moins marquées, mais de 
véritables guérisons. J'ajouterai enfin en terminant que, 
depuis huit ans que je suis à la Salpêtrière, les symptômes 
n'ont jamais duré une semaine dans mon service. » 

Au point de vue de la gravité des cas je me trouve à 
Berne dans des conditions particulièrement défavorables 
ou favorables, comme on voudra. Ma clientèle étrangère 
ne se compose que de malades anciens qui ont fait, avant 
de se décider à une cure dans un autre pays, d'innom- 
brables tentatives de traitement. C'est vraiment, dirai-je, 
la crème des nerveux que m'envoient mes excellents con- 
frères étrangers. 



LEÇON XX[ 323 

Eh bien, dans ces vingt dernières années, j'ai eu à traiter 
des centaines de cas de dyspepsie nerveuse, plus ou moins 
accompagnée d'autres troubles nerveux, et je puis affir- 
mer que rien n'est plus facile que de faire cesser en quel- 
ques semaines tous ces accidents. C'est à tel point que 
depuis environ dix ans cette partie de la cure ne m'inté- 
resse plus particulièrement; elle est devenue banale pour 
moi. 

Pendant un ou deux jours je dois mettre un soin parti- 
culier à persuader mon malade, mais bientôt je n'ai plus 
à m'occuper de ses troubles gastriques. Il arrive souvent 
que mes malades passent à la suralimentation sans que je 
sache que nous sommes arrivés au septième jour. Autre- 
fois c'était pour moi le moment décisif; maintenant je 
suis si persuadé d'avance que cela ira, que j'oublie cette 
date, et si je continue des conversations journalières psy- 
chothérapiques, c'est pour agir sur la mentalité du malade 
et l'amener à une saine philosophie de vie. 

Comme Déjerine j'ai été frap[»é des très grands incon- 
vénients des recherches diagnostiques des gastro-théra- 
peutes. Loin de moi la pensée de vouloir repousser ces 
moyens de diagnostic. Au contraire nous devons faire 
tous nos efîorts pour affiner nos méthodes d'examen. 

Mais il y a un abîme entre ces expériences physiolo- 
giques faites sur l'homme et la clinique; nos chimistes 
modernes le franchissent d'un pas bien allègre. Hélas, ce 
ne sont pas eux qui s'y cassent la tête, ce sont les pauvres 
malades. 

Les diagnostics par les sondages, les déjeuners d'essai,) 
les recherches chimiques, doivent être réservés aux casj 
rares oià il y a lieu d'hésiter entre le nervosisme et les 
afîections organiques. Les appliquer à presque tous les 
cas de dyspepsie, c'est ou bien jeter de la poudre aux yeux 



324 LES PSYCHONÉVROSES 

du malade en lui donnant l'illusion d'avoir été bien exa- 
miné, — j'ai surpris bien des gastro-thérapeutes dans cet 
état d'àme, peut-être inconscient, qu'on retrouve chez 
beaucoup de spécialistes, — ou bien faire des recherches 
scientifiques utiles, mais dont pâtit souvent le malade. 

Oui, l'art du diagnostic est bien beau et j'ai été trop 
longtemps dans les hôpitaux pour avoir perdu l'amour de 
la précision. Mais il y a des cas nombreux où cette 
recherche des détails décèle chez celui qui travaille une 
curiosité scientifique franchement égoïste plutôt qu'une 
sympathie bien vive pour le malade. 

Il y a des occasions où il faut savoir fermer les yeux, 
ne pas faire pressentir le danger. Il y a de la cruauté 
à vouloir à toutes forces préciser le diagnostic de la 
tuberculose, du cancer, des affections graves en général. 

Faites-y attention; même quand vous vous taisez et 
cherchez à tromper le malade en lui donnant des assu- 
rances de guérison, vous vous trahissez par cette manie 
de vouloir employer tous les moyens de recherche. 

Il faut savoir renoncer au thermomètre quand la cons- 
tatation de la fièvre inquiète le malade, à la recherche 
des bacilles quand vous risquez par là de troubler son 
esprit, car on lui fait ainsi plus de mal que de bien. 

Le médecin ne doit pas être seulement un savant qui 
pratique sur son malade une espèce de vivisection; il doit 
être avant tout un homme de cœur qui sait se mettre à la 
place de ceux (|u1 souffrent. 

Dans le domaine du nervosisme cette précision falla- 
cieuse du diagnostic est dangereuse. Je l'ai dit, l'idée, la 
représentation mentale, joue un rôle capital dans la 
genèse de toutes les psychonévroses, et le médecin risque 
fort de fixer l'état hypocondriaque du malade. 

Le médecin ne peut éviter cet écueil qu'en développant 



LEÇUN XXI 325 

ces qualités d'observateur, en apprenant à juger les cas 
de haut, sans avoir besoin d'épuiser tous les moyens de 
recherche. A force de voir les arbres on ne voit plus la 
forêt, dit un proverbe allemand, et je suis étonné de 
voir tant de jeunes médecins possédant toutes les roue- 
ries du diagnostic de détail, et qui ne savent pas 

faire un diagnostic. 

C'est que l'art du diagnostic ne consiste pas seulement 
à recueillir un grand nombre de renseignements mais à 
coordonner ceux qu'on a pu rassembler, pour arriver à 
une vue claire de la situation. C'est ici qu'on pourrait 
dire : Non numerandae sed ponderandse sunt observationes. 



VINGT-DEUXIÈME LEÇON 

Influence des représentations mentales sur l'intestin; abus du 
mot : entérite. — Diarrhée émotive; nécessité de combattre 
cette sensibilité psychique. — Fixation de la pensée sur le 
trouble intestinal; ses inconvénients. — Expériences physiolo- 
giques; Pawlow; Kronecker. — Colite muco-membraneuse; sa 
cause habituelle : la constipation. 

Si l'on n'a pas suffisamment vu la fréquence des dys- 
pepsies nerveuses, on ne fait aucune difficulté pour 
reconnaître que des émotions morales, des représenta- 
tions mentales peuvent diminuer l'appétit, provoquer des 
sensations de dégoût et troubler la digestion. Chacun 
peut retrouver dans sa vie des exemples de cette 
influence. 

Il semble qu'on oublie un peu la possibilité de ces 
réactions quand on considère les parties inférieures du 
tube intestinal. Soustraits à l'empire de la volonté, les 
mouvements intestinaux semblent échapper aussi à 
l'influence psychique. 

C'est une erreur. Il y a autant de troubles intestinaux 
qui sont « nerveux » et qui peuvent dépendre de l'état 
d'âme, que de dyspepsies stomacales du même ordre. 

Les diarrhées nerveuses, en particulier, sont très fré- 
quentes, et c'est à tort que les médecins, toujours pressés 
d'employer des expressions techniques, les appellent des 
entérites. 



LEÇON XXII 327 

L'entérite vraie, c'est-à-dire l'inflammation de la 
muqueuse intestinale, est une maladie rare, résultant le 
plus souvent d'intoxications chimiques ou microiaiennes. 
Elle est souvent fébrile comme la plupart des phlegma- 
sies, et le tableau clinique est tout autre que celui des 
diarrhées nerveuses. 

Et cependant c'est tous les jours que mes clients 
m'assurent verbalement ou par écrit qu'ils sont atteints 
d'entérite chronique. Il en est de cette entérite comme de 
la dilatation d'estomac et de l'entéroptose; elle est à la 
mode et un confrère français, qui a vu clair, disait en 
souriant à sa malade : Mais, Madame, toute personne qui 
se respecte, a aujourd'hui de la dilatation d'estomac et de 
l'entérite ! 

Et c'est pour combattre ce mal qu'on va aux eaux 
chaque année, qu'on vit d'un régime de restrictions, ne- 
mangeant que de la viande, du riz, des œufs, des légumi- 
neuses en purée. C'est pour cela qu'on fait des irriga- 
tions de l'intestin et qu'on pratique l'antisepsie intes- 
tinale ! 

Eh bien, je ne puis accepter ces vues. 

J'abandonnerai au spécialiste pour les maladies des 
enfants les diarrhées du jeune âge, souvent justiciables de 
mesures diététiques, quoique je conserve toujours une 
juste méfiance vis-à-vis du praticien trop imbu de sa 
puissance et qui, dans ses prescriptions, s'écarte trop de 
l'alimentation ordinaire. 

Je traiterai par le régime, par des médicaments, les 
diarrhées diverses, aiguës ou chroniques, qui sont l'indice 
d'une affection locale de l'intestin, mais je ne crains pas 
de dire que la plupart de ces soi-disant entérites ne sont 
que des troubles fonctionnels souvent provoqués ou 
entretenus par le nervosisme et qu'il est facile de les 



328 LES PSYCHONEVROSES 

guérir par des conseils cVliygiène plus morale encore que 
physique. 

Rien n'est fréquent comme la diarrhée émotive, celle 
des soldats sur le champ de bataille, celle des enfants qui 
ont peur, celle des dames mises en émoi parla perspective 
d'un voyage, d'une obligation mondaine quelque peu 
troublante. Par sa répétition fréquente, cette réaction 
émotionnelle devient plus facile, comme dans l'éreutho- 
phobie où le moindre mouvement psychique pousse le 
sang' au visage, si bien que de malade rougit à tout propos 
et hors de propos. La sensibilité à la détente devient telle 
qu'elle constitue une vraie maladie. 

Que faut-il faire pour combattre cette sensibilité, sup- 
primer cette réaction trop vive? Prescrire de l'opium, du 
tanin? Non! ces moyens ne donnent le plus souvent que 
des résultats palliatifs quand ils ne produisent pas des 
efï'ets diamétralement opposés à ceux que l'on attendait. 
Il faut diminuer l'émotivité; il faut que le malade com- 
prenne les inconvénients de cette hyperesthésie psychique 
et s'applique à envisager avec plus d'indifférence, de 
calme raisonné, les événements qui ont le don de l'agiter. 
On amène les malades à cette tenue morale en ana- 
lysant avec eux les situations, en leur apprenant à juger 
j sainement, à s'armer de raisons logiques pour diminuer 
\ cette réaction trop facile. Il faut que les malades com- 
prennent combien l'attention fixée sur un phénomène 
organique, même indépendant de la volonté, favorise sa 
production, qu'ils saisissent tout l'intérêt qu'il y a à 
diminuer la fréquence de la réaction. 

Il faut savoir fixer cette idée dans leur entendement par 
des images; j'ai coutume de comparer ces réactions au 
jeu d'un verrou qui devient d'autant plus libre qu'il est 
plus souvent poussé et qui se rouille si on l'a laissé long- 



LEÇON XXII 329 

temps immobile. Le malade comprend alors la possibilité 
d'arrêler peu à peu le mouvement émotionnel, psychique, 
et par là le retentissement ([u'il a sur l'organisme. 

La tâche est souvent difficile, mais elle est toujours 
possible quand le médecin sait trouver les arguments 
justes, approprier sa dialectique à la psychologie du 
sujet. 

Dans bien des cas l'émotivité du malade est si visible et 
il vous signale si bien lui-même l'influence psychique qui 
détermine le flux intestinal, qu'il est facile d'arriver au 
diagnostic de diarrhée nerveuse. Mais il y a des cas, 
plutôt rares, où il est difficile de dégager cette influence 
psychique. J'en citerai un exemple : 

Un homme de cinquante-huit ans me consulte pour 
une diarrhée chronique qui a résisté à toutes les médica- 
tions d'un confrère aussi expert que prudent dans ses 
interventions. Ce dernier a si bien fait les choses qu'il 
me met dans l'embarras en m'envoyant le malade; il ne 
me laisse aucune arme qui n'eût déjà été employée sans 
succès. 

Au premier examen, je ne surprends chez le malade 
aucun symptôme apparent de nervosisme, tout au plus 
une certaine sensiblerie, une façon de se plaindre avec 
des larmes dans la voix. 

Croyant à un catarrhe intestinal, peut-être même à un 
néoplasme, je recours au régime, aux médicaments. 
Découragé par l'insuccès, je remets le malade à une ali- 
mentation copieuse et variée, moyen qui m'avait souvent 
réussi dans des entérites, même quand elles avaient une 
origine tuberculeuse. Mais la diarrhée ne fit qu'augmenter 
tous les jours et je ne savais plus à quel saint me vouer. 

Peu à peu j'avais fait connaissance de la personnalité 
mentale du sujet, j'avais surpris ses iendances hypocon- 



330 LES PSYCHONEVROSES 

driaques, son penchant à ne songer qu'à lui, et un jour je 
l'apostrophai en lui disant avec une bienveillance un peu 
bourrue : Mais, mon cher monsieur, je commence à croire 
que votre diarrhée, née peut-être un jour sous l'influence 
d'une cause quelconque, ne dure si longtemps que parce 
que vous pensez toujours à votre intestin! Voulez- vous 
bien vous oublier enfin et penser aux vôtres dont vous 
rendez l'existence intolérable par vos exigences culinaires. 
iVotre femme ne sait plus que cuire pour son tyran! 

Un peu interloqué le malade m'avoua qu'il pensait cons- 
tamment à sa diarrhée, qu'il en prédisait l'apparition à 
sa femme avant même d'avoir touché aux plats qu'on lui 
préparait. Il reconnut sans peine le rôle qu'avaient joué 
ces préoccupations. Il continua l'alimentation copieuse 
qui amena des augmentations de poids régulières et la 
diarrhée cessa dans l'espace de quelques jours. Le malade 
est guéri depuis plusieurs années et n'a conservé qu'une 
certaine sensibilité de l'intestin aux écarts de régime qu'il 
lui est facile d'éviter. 

Le plus souvent la diarrhée nerveuse s'accompagne de 
dyspepsie gastrique, d'anorexie, de renvois, de borbo- 
rygmes, de flatulence et de symptômes nettement neuras- 
théniques, tels que les céphalées et l'impuissance d'agir. 
Ces malades soumis au repos au lit, à la cure de lait 
préparatoire, supportent très bien la suralimentation. 

Je détaille l'observation qui suit, qui a été résumée par 
le malade lui-même. Elle montre comment, tout en trai- 
tant les troubles intestinaux par des moyens diamétrale- 
ment opposés aux prescriptions habituelles, on peut faire 
en même temps œuvre plus importante et rendre à un 
malade, condamné depuis longtemps à l'impuissance, la 
faculté du travail complète et définitive. Je laisse à l'obser- 
vation la forme sommaire que lui a donnée le malade, 



LEÇON XXII 331 

jeune homme de trente-deux ans, intelligent, qui me la 
résuma par écrit en ces termes : 

« Hérédité arthritique et nerveuse. Mère délicate lors 
de la naissance de son fils. 

Pretnière période : Jusqu'à seize ans, santé bonne. Mus- 
culature peu développée au tronc et aux bras. Quelquefois 
troubles intestinaux légers. Travail très facile et généra- 
lement avec trop de zèle. Exercices réguliers suffisants. 

Deuxième période : De seize à vingt-trois ans, appari- 
tion de la neurasthénie sous forme de céphalée dans les 
réunions mondaines et l'air peu renouvelé. Crainte exces- 
sive de la chaleur. Travail parfois peu lucide. Emotivité 
excessive. A manqué par ce fait un examen auquel il était 
bien préparé. 

Cette neurasthénie est attribuable à la contention 
d'esprit excessive et surtout trop prolongée, et aussi à 
quelques fatigues physiques dans les Alpes. Fait en dépit 
de cette fatigue nerveuse ses examens avec succès. Sup- 
porte une année de service militaire sans symptômes 
apparents de neurasthénie. 

La reprise d'études plus sérieuses encore et probable- 
ment l'influence de la vie sans famille, avec la nourriture 
de restaurant, amènent des troubles intestinaux avec 
atonie, constipation alternant avec des diarrhées. Subit 
aussitôt un traitement local par des lavements d'eau salée 
destinés à porter un courant électrique dans le côlon. 
Loin d'améliorer son état, ce traitement n'a fait qu'irriter 
l'intestin. 

Puis il suit, pour son plus grand dommage, le régime 
restreint d'un spécialiste célèbre. 

Ayant subi avec succès de nouveaux examens, il 
retrouve l'élasticité de l'esprit et constate une amélioration 
marquée. 



332 LES PSYCHONEVROSES 

Il fait une cure d'eau froide et les médecins lui ordon- 
nent de renoncer aux études, sous prétexte qu'il est 
incapable de supporter la contention d'esprit. 

Troisième ■période : de vingt-trois à trente ans. Essaie 
de la peinture pour tuer le temps, mais doit y renoncer à 
cause de la fatigue nerveuse. Vie décousue, sans occupa- 
tions régulières. Essais de traitements arsenicaux à 
domicile, des glycérophosphates, etc., sans le moindre 
succès. Par périodes, troubles intestinaux sérieux, atonie, 
débâcles intestinales. Point de dyspepsie stomacale. 
Variations de poids entre 61 et 56 kilogr. (sans vêtements) ; 
61 a été le poids maximum pendant toute sa vie de jeune 
homme (taille 1 m. 75). A vingt-cinq ans pleurésie sans 
épanchement ni fièvre. 

Marié à vingt-six ans, il continue cette vie veule. A 
vingt-neuf ans, après des fatigues excessives et une mau- 
vaise, nourriture dans un stage d'officier dans les Alpes, a 
décliné sérieusement. Apparition de la dyspepsie stoma- 
cale; travail de plus en plus pénible et souvent peu lucide. 

Quatrième période : de trente à trente-deux ans. En 
mai 1896 a, sur le conseil formel du médecin, abandonné 
tout travail et peu à peu renoncé à toute lecture. Séjours 
d'altitude qui, par la nourriture d'hôtel, ont aggravé consi- 
dérablement l'état gastrique. Déclin rapide des forces que 
ni la viande crue, ni les piqûres de sérum ne purent 
enrayer. Dans l'hiver 1896-1897 deuxième pleurésie 
légère. Cure de repos avec petits repas de viande crue 
(250 grammes par jour); régime farineux, proscription 
des légumes. Aggravation de l'état général; tombe à 
53 kilogrammes. 

Impossibilité d'une occupation quelconque, épuisement 
complet après une courte visite d'un ami. Injections de 
sérums divers sans succès. Langue blanche, estomac 



LEÇON XXII 333 

clapotant continuellement. ConstijDation avec évacuation 
de peaux, vives douleurs dans le colon. Diarrhée putride 
aiguë qu'on attribue à Fingestion de viande gâtée. Selles 
sanguinolentes; forte desquamation intestinale. Émacia- 
tion extrême. Traitement sans succès par le benzonaphtol, 
les amers, le koumis, les irrigations intestinales. C'est au 
contraire en renonçant à tout cela que le malade revient 
dans l'été de 1897 à un meilleur état. Il peut reprendre la 
marche et la supporte pendant deux à trois heures par 
jour. Le poids s'élève à 56kilogr. Il reprend sagaîté et sa 
sociabilité. Mais la lecture n'est pas encore possible. 

Nouvelle cure d'eau froide qui ne produit qu'une aggra- 
vation au moins au début. Après la cure, amélioration. 
Le poids remonte légèrement, la lecture fatigue un peu 
moins. Digestion stomacale se fait assez bien, mais il 
continue son régime excluant les légumes et les fruits 
crus. Selles bien meilleures, avec tendance à la consti- 
pation exigeant des lavements. Pendant l'hiver de 1897 
à 1898 cure déplorable dans un établissement d'hydro- 
thérapie. Aggravation des troubles intestinaux. Diarrhée 
abondante survenant après les repas; selles fréquentes, 
parfois 12 à 15 fois par jour. Souvent évacuation de 
mucus pur. 

Repos d'un mois dans le midi sans amélioration. Le 
sommeil, excellent autrefois, se trouble, et le malade reste 
souvent éveillé trois à quatre heures par nuit. » 

C'est dans cet état que j'entreprends la cure. Le malade 
pèse à ce moment 53 kilogr. ; il a mauvaise mine, les yeux 
cernés. L'appétit serait passable, mais après les repas il a 
des borborygmes, des diarrhées, des douleurs le long du 
côlon. 

Après avoir pris connaissance de cet état et des antécé- 
dents je puis dire à mon malade : Je n'hésite pas à 



334 LES PSYGHONÉVROSES 

déclarer que nous sommes ici en présence non d'une 
entérite chronique, mais d'un état neurasthénique avec 
troubles variés, fatigabilité physique et intellectuelle, 
insomnies, troubles gastriques et intestinaux coexistant 
ou alternant. Tout cela est nerveux. Or il y a neuf ans 
que, comme un hanneton qui se butte toujours à la même 
fenêtre, vous cherchez à vous guérir par un régime, les 
médicaments, l'eau froide. Ne serait-ce pas le moment 
d'essayer d'en sortir en prenant une direction diamétra- 
lement opposée? 

Le malade répondit : C'est précisément ce que je me 
dis depuis longtemps. Donnez-moi vos conseils, je ferai 
tout ce que vous voudrez. — Eh bien, je vous propose : 

1° Le repos au lit pendant six semaines parce que vous 
êtes dans un état d'épuisement. Je n'ai pas besoin d'in- 
sister pour vous faire comprendre l'utilité de cette éco- 
mie de forces. 

2" Pour préparer l'estomac, vous allez faire une cure 
de lait de six jours, puis, sans la moindre crainte, vous 
prendrez les trois repas de la maison, copieux, sans choix 
dans les aliments, et vous boirez du lait entre les repas. 
Je tiens à ce que vous voyiez bien que c'est là tout l'op- 
posé du régime restreint que vous suivez depuis tant 
d'années sans succès aucun, avec une conscience digne 
d'un meilleur résultat. Votre alimentation à partir du 
septième jour sera si copieuse que je ne voudrais pas la 
partager avec vous. J'ai bon estomac, mais je ne suppor- 
terais pas cette suralimentation. Pour vous suivre, il fau- 
drait que je me mette au lit, que je fasse les six jours de 
cure de lait. Alors nous serions de pair! 

Le malade se mit vaillamment à l'œuvre sans se sou- 
cier de ses malaises gastriques ni de la diarrhée ; il prit son 
lait, et, dans la deuxième semaine, il sut si bien se surali- 



LEÇON XXII 330 

menter qu'il fit en sept jours une augmentation de 3 k. 500. 
Les progrès furent continus. La diarrhée diminua peu à 
peu; les forces revinrent, et, dans l'espace de cincjuante 
jours, le poids s'éleva de 53 à 65 kilogr., soit environ 
250 grammes par jour. 

Dès la fin de la deuxième semaine l'amélioration des 
troubles gastro-intestinaux était si évidente que je pus 
dire : Vous souffrez encore, je le sais, mais au point de 
vue de votre soi-disant entérite, nous sommes assurés de 
l'avenir. Je suis tellement sûr que vous perdrez peu à peu 
tous ces troubles, que jose vous avouer que je ne m'inté- 
resse pas grandement à cette question secondaire. Ce qui 
m'inquiète pour vous, c'est qu'à trente ans vous viviez 
ainsi d'une vie veule, sans travail, sans occupations régu-r 
Hères. C'est la santé morale qu'il vous faut d'abord, votre' 
santé physique en dépend, et c'est cette confiance en voust' 
même que vous ne pouvez conquérir par les douches,' 
le benzonaphtol, les glycérophosphates. Oubliez votre 
estomac, votre intestin; supportez gaiement lés malaises' 
que vous cause encore le fonctionnement de ces organes 
et mettez-vous au cœur l'ambition de vivre une vie active 
et courageuse. 

Mon malade me regarda un instant étonné et me dit : 
« Comment, vous croyez que je pourrais de nouveau tra- 
vailler? Il y a quinze jours mon médecin qui me connaît 
bien m'a dit : Mon cher monsieur, il vous faut renoncer 
à vous débarrasser de cette entérite ; elle est trop ancienne 
et vous continuerez le reste de vos jours à suivre un 
régime minutieux; ce n'est pas si pénible; vous verrez, 
on s'y habitue! Quant au travail il ne faut pas y songer. 
Votre capital de forces nerveuses ne vous le permet pas. 
Vous ne pouvez que vous occuper un peu pour vous dis- 
traire ou remplir quelque fonction secondaire. 



336 LES PSYGHONEVROSES 

— Eh bien, non! répondis-je. Vos troubles intestinaux 
s'amélioreront sûrement pendant la cure de suralimenta- 
tion. Vous allez vous fortifier graduellement. Vous êtes 
intelligent, travailleur par goût; toute votre impuissance 
ne tient qu'à votre conviction d'impuissance, et je vous 
conseille sans la moindre hésitation de reprendre à la fin 
de votre cure une vie active. » 

Le malade fut vite persuadé, et malgré de nombreux 
malaises pendant le reste du traitement, il sut garder une 
disposition franchement optimiste. J'eus plus de peine à 
convaincre les proches du malade qui, plus phobiques 
encore (|ue lui, firent tous leurs efforts pour contrecarrer 
ces plans. 

Dès le retour à la maison le malade se remit à la lec- 
ture, à sa tenue de livres, et reprit une vie normale. 
L'exercice de la marche resta un certain temps difficile 
mais le progrès fut néanmoins continu. Quinze jours 
après je revois le malade amélioré, ayant gardé le poids 
acquis de GSkilogr. — Toutne va pas encore bien, comme 
le montre la note suivante : 

« 1° Sommeil toujours médiocre; insomnies fréquentes 
de deux à trois heures. 

« 2" Selles trop molles. Douleurs très supportables le 
long du côlon surtout pendant la période d'insomnie. Sen- 
timent d'irritation rectale avec besoin d'aller à la selle dans 
la journée. Ces derniers symptômes plus fugitifs et cédant 
généralement à la distraction. Appétit souvent coupé par 
un sentiment d'irritation intestinale pendant les repas. 

3° Travail possible, mais encore avec fréquents maux 
de tête. » 

J'encourage le malade à persister, à continuer un 
régime normal, mangeant de tout assez copieusement 
pour no pas maigrir, et avant tout je le pousse au travail. 



LEÇON XXII 337 

Dix jours après, reprise de travail. Amélioration rapide 
de tous les symptômes. Depuis lors il n'y eut pas de 
rechutes. Do temps à autre le malade put se plaindre 
encore de quelques troubles intestinaux, flatulence, diar- 
rhées explosives. Il eut pendant quelque temps une toux 
un peu suspecte et qui m'inquiéta par le fait qu'il avait 
eu deux pleurésies. Ce fut pour moi une raison de plus 
d'insister sur une alimentation copieuse et variée, la seule 
qui soit vraiment reconstituante. 

La faculté de travail grandit sans cesse. Il put occuper 
une position scientifique en vue et sa santé est restée 
excellente dans les six dernières années. Aujourd'hui, 
c'est un homme qui publie des ouvrages scientifiques de 
la plus grande valeur, qui travaille douze à quatorze 
heures par jour, vit à côté de cela la vie mondaine et ne 
craint pas même la polémique toujours irritante de la 
presse. Homme de science et philosophe, il vit d'une vie 
saine et utile. 

Cette observation montre comment des troubles gastro- 
intestinaux qui ont résisté pendant environ dix ans à tous 
les traitements, cèdent lentement mais sûrement à la sura- 
limentation reconstituante suivie d'un régime normal, si 
l'on sait dissiper les craintes du malade et lui donner la 
conviction qu'il peut vivre comme les autres. Elle montre 
aussi comment on peut lui rendre la confiance en lui- 
même et le ramener à l'activité sans même prendre soin 
d'éviter le surmenage. 

Tous les jours, du reste, le médecin pourrait surprendre 
chez ses malades cette influence du moral sur les fonctions 
du tube intestinal et utiliser ces données pour les guérir. 

Mais c'est en sens contraire qu'on agit sur eux; on leur 
diagnostique une entérite sans rechercher les causes qui 
ont produit le trouble intestinal ; on leur apprend à reculer 

Dubois. — Psychonévroses. 22 



338 LES PSVCHONÉVROSES 

devant les obstacles au lieu de les franchir; on les con- 
damne à une vie veule qui entretient la mentalité hypo- 
condriaque, commune à presque tous les névrosés. 

Il faut avouer que la physiologie, telle qu'elle nous était 
enseignée jusqu'ici, ne nous ouvrait pas les yeux sur ces 
relations du physique et du moral. Cependant le jour se 
fait dans ce domaine de- science précise, expérimentale. 

Dans une magistrale étude sur le travail des glandes 
digestives, Pawlow, de Saint-Pétersbourg \ a montré que, 
chez le chien, la sécrétion du suc gastrique n'est pas pro- 
voquée, comme on l'avait cru jusqu'ici, par l'irritation 
mécanique et chimique de la muqueuse gastrique, mais 
qu'elle s'établit avant tout par le désir, par la représenta- 
tion mentale. Uappétit psychique est l'excitant le plus 
puissant des fonctions digestives. Un chien à qui on fait 
espérer un régal de viande en lui montrant l'assiette, 
sécrète la même quantité de suc gastrique que celui auquel 
on donne à mâcher cent grammes de viande. 

L'ignorance de cette influence psychique a amené les 
physiologistes à des conclusions erronées. Irritant à tra- 
vers une fistule la muqueuse stomacale avec une barbe 
de plume, une tige de verre, ils ont vu sourdre le suc 
gastrique et ont cru démontrer ainsi que l'irritation méca- 
nique suffisait. Cette réaction ne se produit pas si l'opé- 
rateur se lave assez les mains pour qu'il n'y ait aucune 
odeur d'aliments capable d'exciter les désirs de l'animal. 

Pawlow a montré aussi que les sécrétions de l'estomac 
et de la partie supérieure de l'intestin varient dans leur 
composition chimique suivant la nature de l'aliment intro- 
duit dans la bouche, alors même qu'on évite par la sec- 
tion de l'œsophage, l'entrée des aliments dans l'estomac. 

1. Die Arbeil der Verdaiiungsdriisen, tracl. WaUher, 1898. 



LEÇON XXII • 339 

Par la voie nerveuse, les glandes digestives sont aver- 
ties de l'arrivée de l'aliment et préparent à l'avance le 
dissolvant convenable des albumines, des graisses. 

Ces constatations confirment les faits cliniques que j'ai 
observés jusqu'ici. Le meilleur régime est celui de l'ali- 
mentation variée, celle qui convient aussi aux gens sains. 
Le régime unilatéral, quel qu'il soit, a l'inconvénient de 
tarir les sécrétions qui ne sont pas utilisées, et si la quan- 
tité de l'aliment conseillé devient trop considérable, il 
épuise la sécrétion utile. Pour faire fonctionner les 
organes il faut les entraîner, entretenir leur activité. J'ai 
obéi à ce principe si simple de thérapeutique et n'ai jamais 
eu l'occasion de m'en repentir. 

Un autre physiologiste, le professeur Kronecker, de 
Berne, résumait un jour, devant un auditoire de méde- 
cins, ses expériences sur les mouvements péristaltiques 
du chien étudiés au moyen de la boule d'argent introduite 
dans une anse intestinale isolée par la méthode de Villa. 
La rapidité avec laquelle la boule arrive à l'extrémité de 
l'anse isolée donne la mesure de la vitesse du mouvement 
intestinal. Il nota l'accélération, inconstante du reste, 
provoquée par l'ingestion des aliments, rappela le fait bien 
connu aussi des borborygmes à jeun ; il signala l'accélé- 
ration par le mouvement, l'action du massage de l'ab- 
domen et termina par ces mots : Et messieurs, ce qui 
agit surtout sur l'intestin du chien, ce sont les émotions 
morales, tristes ou joyeuses; il suffît de menacer l'animal 
d'une punition ou de lui faire espérer une promenade 
avec son maître, pour voir arriver la boule d'argent à 
l'orifice plus rapidement que sous l'influence des agents 
physiques. 

S'il suffit, chez le chien, de représentations mentales 
pour provoquer les sécrétions et accélérer le mouvement 



340 LES PSYGHONEVROSES 

péristaltique, cette intervention de l'idée ne doit-elle pas 
être plus puissante encore chez l'homme dont la vie 
psychique est bien autrement riche et compliquée. 

Est-ce à dire que dans tous les cas où l'on reconnaît 
l'influence nerveuse sur les troubles intestinaux, le 
succès soit assuré? Non, il y a des cas, mais ils sont 
exceptionnels, où on n'arrive pas à supprimer entière- 
ment cette sensibilité, cette réaction trop facile. J'ai 
cependant toujours obtenu des améliorations; mais il y 
a des gens qui sont ainsi faits, qu'ils prennent la diarrhée 
sous l'influence du plus minime refroidissement, aux 
changements de saisons. Ces malades-là sont aussi sen- 
sibles aux variations de régime ou conservent une idio- 
syncrasie à l'égard des crudités. C'est toujours encore en 
régularisant leur vie et en les rendant vaillants de corps 
et d'esprit qu'on améliore leur état. 

Il est une forme d'entérite sur laquelle je dois insister, 
c'est celle où l'on voit survenir des débâcles intestinales 
alternant avec la constipation ou bien dans laquelle des 
selles peu abondantes s'accompagnent d'une sécrétion 
muqueuse. C'est une diarrhée paradoxale qui peut 
coexister avec la constipation qui la produit. J'ai vu les 
hémorroïdes agir dans le même sens, comme le ferait un 
corps étranger, un suppositoire. 

Ce trouble fonctionnel est souvent accompagné de sen- 
sations douloureuses sur le parcours du côlon descendant, 
de ténesme. Les évacuations sont souvent presque entiè- 
rement composées de mucus, concrète en lanières ; les 
scybales sont entourées d'une couche de mucus. Il y a là, 
dans le rectum, une hypersécrétion de mucus analogue à 
celle que [)roduit si abondamment, dans l'œsophage, la 
présence d'une sonde. Ce sont ces états-là qu'on décore 
du nom d'entérite, de colite ou rectite pseudo-membra- 



LEÇON XXII 341 

lieuse, et qu'on traite par des prescriptions de régime qui 
restent sans effet sur les dernières voies, ou par des 
lavements médicamenteux qui ne font qu'aggraver le mal. 

Je n'ai rien contre l'appellation quoique je ne voie pas 
l'utilité qu'il y a à répéter en grec ce que le malade nous 
dit en français. Il ne suffit pas de constater le désordre, il 
faut en trouver la cause, le faire cesser. 

Or ici c'est la constipation que j'incrimine : à part quel- 
ques cas exceptionnels de polypes intestinaux ou d'afTec- 
tions dysentériques, je n'ai jamais vu de colite muco- 
membraneuse idiopathique. Je l'ai toujours vue résulter 
des irrégularités dans le fonctionnement de l'intestin et 
en particulier de la constipation habituelle. C'est en trai- 
tant cette dernière qu'on fait disparaître les symptômes 
d'irritation rectale. 



VINGT-TROISIÈME LEÇON 



Constipation habituelle. — Inutilité des laxatifs. — Efficacité du 
traitement par le dressage. — Influence de l'habitude. — Exposé 
des prescriptions destinées à rétablir le fonctionnement intes- 
tinal. — Influence suggestive. — Psychologie des malades cons- 
tipés. 



Maintenez la liberté du ventre, ont dit de tous temps 
les praticiens de bon conseil et le public semble avoir pris 
très au sérieux cette prescription. Conservateur d'instinct, 
il s'attarde aux conceptions anciennes et l'on voit de nos 
jours bien des gens se purger à époque fixe, comme ils se 
saignaient encore il y a cinquante ans. Les spécialités 
dépuratives jouissent d'une grande vogue, surtout quand- 
elles ont des effets laxatifs qui semblent prouver qu'elles 
purifient le sang. 

On a quelque peu renoncé dans la médecine moderne, 
peut-être à tort, aux évacuants, aux vomitifs, aux pur- 
gatifs. On reconnaît moins l'indication de faire une déri- 
vation sur l'intestin et de combattre ainsi des phlegmasies 
diverses, mais nous recourons encore souvent à ces 
préparations pour combattre un trouble fonctionnel fré- 
quent, la constipation habituelle. Il suffit de jeter un coup 
d'œil sur la quatrième page des journaux pour constater 
combien ces remèdes sont encore employés, car l'offre est 
toujours proportionnelle à la demande. 



LEÇON XXIII 343 

En effet la constipation est un mal qui peut à lui seul 
amener de graves désordres et qui complique la situation 
dans diverses affections locales ou générales. Il est rare 
que la coprostase simple provoque des accidents sérieux, 
et, depuis qu'on a montré le rôle de l'appendice, on ne 
parle plus guère de la typhlite stercorale. Cependant on 
observe parfois, sans lésions intestinales, une réplétion 
telle du gros intestin que force est de recourir aux lave- 
ments, aux laxatifs, voire même à l'extraction manuelle 
des fèces. 

La constipation aggrave chez les femmes les inflamma- 
tions de l'utérus et des annexes; elle gêne parla disten- 
sion rectale l'examen et les traitements gynécologiques. 
Chez les accouchées elle produit souvent des accès de fièvre 
qu'un purgatif fait cesser. Enfin, dans le cours d'affections 
fébriles des divers organes, elle élève la température, 
augmente la dyspnée. Dans tous ces cas de constipation 
momentanée l'indication est formelle. Il faut provoquer 
promptement l'évacuation et rien n'est plus simple et plus 
efficace que le lavement ou le purgatif. 

Mais la situation n'est plus la même dans la constipation 
habituelle. 

J'ai exposé en 1886' mes vues sur le traitement de ce 
trouble fonctionnel; j'y reviens avec détails, car la ques- 
tion présente un intérêt pratique et théorique. La méthode 
que je préconise donne en effet des résultats constants et 
éclaire d'un jour nouveau l'influence de l'idée sur nos 
fonctions les plus basses. 

Au début de ma pratique, j'ai fait comme les autres et 
j'ai prescrit contre la constipation les laxatifs divers. Je 
donnais la préférence à des pilules d'aloès qui, prises le 

1. Correspondenzblatl fur Schweizer Aerzle, n° \, 1886. 



344 LES PSYCHONEVROSES 

soir, amenaient sans douleurs, sans malaises, une éva- 
cuation matinale normale. Pendant un certain temps je 
fus aussi satisfait que mes clients des résultats obtenus, 
mais ma joie ne fut pas de longue durée. 

Peu à peu je vis revenir mes malades. L'un me disait : 
vos pilules n'agissent plus si bien; il faut que j'en prenne 
deux ou trois; il me semble que l'intestin s'y habitue et 
devient rebelle à leur action ; l'autre disait : elles produi- 
sent toujours leur effet, mais j'aimerais bien n'être pas 
condamné aux pilules à perpétuité, et quand je cesse je 
suis plus constipé qu'auparavant. 

J'ai essayé alors divers laxatifs que les pharmaciens 
recommandent comme souverains et exempts de tous 
inconvénients, mais j'ai toujours constaté les mêmes 
faits : action très prompte au début, inefficacité à la 
longue. 

J'ai pris alors résolument le parti de renoncer à tous 
les remèdes et d'instituer une méthode de traitement 
rationnel, en utilisant la tendance à l'habitude que mon- 
trent tous nos appareils physiologi(j[ues et en prescrivant 
quelques mesures de régime. 

Le besoin de la défécation s'établit normalement par 
l'accumulation des fèces dans le rectum, comme l'appétit 
naît par un certain degré d'inanition, comme le sommeil 
succède à la fatigue. 

Mais on aurait grand tort de ne songer qu'à ces exci- 
tants physiologiques normaux. Toutes nos fonctions sont 
régularisées par l'habitude. Nous avons souvent de l'ap- 
pétit à l'heure de notre dîner, alors même que nous 
n'avons pas dépensé nos forces, épuisé notre capital, 
alors même que nous avons pris des aliments quelques 
heures auparavant. Nos paupières s'alourdissent à l'heure 
où nous nous couchons habituellement, quand même 



LEÇON XXIII 345 

nous n'avons déployé dans la journée aucune activité 
et, quand nous avons l'habitude de nous coucher tard, 
nous ne trouvons pas le sommeil alors même que par 
un travail intense, physique ou intellectuel, nous 
nous sommes fatigués au point de dire : Je n'en puis 
plus. 

J'ai vu des personnes dont les évacuations étaient bien 
réglées autrefois, s'attirer une constipation opiniâtre par 
un choix mauvais de l'heure destinée à cette fonction. 
C'était une heure où la personne était occupée et acciden- 
tellement ne pouvait obéir au besoin. Le lendemain le 
besoin se manifestait à la même heure et de nouveau la 
personne résistait. Plus tard l'intestin, dont on négligeait! 
les avertissements, ressentait moins le besoin. Le joug 
de l'habitude était rompu et la constipation s'établissait.! 
J'ai donc songé à utiliser cette tendance à l'habitude et à 
accumuler sur les heures du matin toutes les excitations 
qui peuvent agir sur l'intestin. 

J'ai choisi le matin parce que c'est l'heure oii nous 
sommes libres de nous livrer à ces soins hygiéniques et 
parce que normalement, pendant la longue nuit, le mou- 
vement lent de l'intestin a amené au rectum les scories de 
l'alimentation. Il y a donc, au matin, une première invita- 
tion à aller à la selle qui résulte de l'accumulation même 
des matières. 

Le réveil lui-même constitue une deuxième excitation. 
Je connais bien des gens pour lesquels ce réveil des 
mouvements péristaltiques, succédant au réveil de la per- 
sonne, est gênant; ils sont obligés d'y obéir aussitôt et de 
sortir de leur lit où ils se trouvent si bien. 

Le lever avec les flexions du tronc que nécessitent la 
toilette, le mouvement de mettre ses bas, de passer son 
pantalon, fait Feflet d'un massage si efficace que j'ai vu 



346 LES PSYCHONEVROSES 

des gens se plaindre de ne pouvoir résister au besoin après 
avoir lacé leur première bottine. 

Voilà trois invitations qui se succèdent coup sur coup 
et qui deviennent habituelles, surtout si le lever succède 
régulièrement au réveil à heure fixe. 

Prendre un verre d'eau froide au lever est une mesure 
qui a été souvent recommandée. Arrivant dans un estomac 
vide depuis la veille, cette eau excite le mouvement de 
l'estomac et la contraction s'étend surtout l'intestin; c'est 
une quatrième excitation. Si le malade a remarqué que 
l'eau chaude ou tiède lui réussit, je n'insiste pas pour 
l'eau froide. Si c'est un fumeur qui a reconnu les bons 
effets de la cigarette, j'acquiesce. 

L'ingestion du premier déjeuner, surtout s'il est assez 
copieux, composé de pain et de beurre, particulièrement 
de pain complet ou pain de son (pain de Graham), active 
aussi les mouvements péristaltiques. Le miel peut être un 
utile adjuvant quand il est bien supporté. 

Faites intervenir maintenant l'habitude en prescrivant 
le dressage à heure fixe, en enjoignant au malade de se 
présenter à la garde-robe une heure après le début de son 
premier déjeuner, vous aurez fait agir sur l'intestin six 
invitations successives dont chacune pourrait être suffi- 
sante pour un sujet non constipé, mais dont la succession 
régulière peut seule triompher de la paresse intestinale 
de votre malade. La volonté a en effet quelque action 
sur la défécation. La mise en jeu volontaire de la presse 
abdominale déplace les masses fécales, irrite la région 
anale et amorce le mouvement péristaltique rectal. 

Invitez enfin le malade à prendre une alimentation 
copieuse, en lui rappelant l'adage : les gros mangeurs ne 
sont jamais constipés; rendez-le attentif à l'effet laxatif 
des aliments végétaux, des fruits (les herbivores ne sont 



LEÇON XXIII 347 

guère sujets à la constipation), et vous aurez institué un 
traitement physiologique de la constipation plus efficace 
que tous les moyens artificiels. 

Au point de vue de l'alimentation, le paysan et l'ouvrier, 
quand ils ne sont point miséreux, sont mieux nourris que 
les gens des classes élevées. Obligés de se contenter des 
légumes de peu de valeur nutritive, ils sont portés à en 
manger beaucoup pour être nourris et avoir le sentiment 
de satiété. Leur intestin contient beaucoup de détritus 
alimentaires. Aussi l'homme du peuple échappe-t-il géné- 
ralement à la constipation, à l'obésité, à la goutte. Le 
riche au contraire mange souvent trois fois trop et, donnant 
la préférence aux aliments très nutritifs et facilement 
digestibles, il est constipé, obèse, goutteux et par dessus 
tout il a le spleen. 

Les médecins qui prescrivent aux dyspeptiques un 
régime restreint, leur défendent les légumes et les cru- 
dités, entretiennent comme à plaisir la paresse intestinale. 
Forcés alors de recourir aux lavements d'eau ou de glycé- 
rine, aux médicaments, à l'électrisation de l'intestin, ils 
irritent ces organes, et c'est souvent à ces interventions 
intempestives qu'est due la colite muco-membraneuse, 
qu'on s'efforce de guérir par des lavements astringents. 

Cette méthode physiologique de dressage intestinal 
réussit toujours dans les cas ordinaires de constipation 
habituelle, si ancienne qu'elle soit, quand elle n'est pas 
compliquée de fissure anale exigeant une intervention 
locale. Des hémorroïdes douloureuses peuvent aussi indi- 
quer un traitement préalable, mais si les souffrances sont 
tolérables la suppression de la constipation peut amener 
la guérison de cette complication. 

J'ose dire que la guérison de la constipation est certaine 
si l'on sait employer ces moyens, mais pour être efficace 



348 LES PSYCHONÉVROSES 

il faut que ce traitement soit prescrit avec convictiprî 
entière, précisé par une ordonnance écrite. Aussi j'insiste, 
et à ceux qui veulent tenter l'essai je donnerai les conseils 
suivants : 

1° Rendez le malade attentif aux inconvénients des 
laxatifs et des lavements. Proscrivez tout cela, brûlez sans 
crainte vos vaisseaux. 

2° Affirmez qu'on arrive toujours par ce dressage intel- 
ligent. Si vous avez déjà des succès à votre actif, décrivez- 
les avec une éloquence convaincante. 

3° Demandez à votre malade quand il se lève et prend 
son premier déjeuner. Yous pouvez dans une certaine 
mesure tenir compte de ses habitudes. S'il se lève à 
7 h. 30, par exemple, donnez-lui par écrit les prescrip- 
tions suivantes : 

a) 7 h. 30. Lever. 

h) 7 h. 45. Boire un verre d'eau froide; à ceux qui ont 
la superstition des médicaments, donnez une infusion de 
quassia préparée la veille. 

c) 8 heures. Premier déjeuner copieux : lait, café, thé, 
au choix; chocolat même, chez ceux que cet aliment ne 
constipe pas ; pain (de Graham si possible) ; beurre ; con- 
fitures ou miel. 

d) 9 heures. Essai cC aller ci la selle à heure fixe. Insister 
sur ce point : ne pas aller à d'autre heure, s'y refuser en 
« disant » à son intestin : tu n'as pas voulu à 9 heures, tu 
attendras lé jour suivant! 

e) Alimentation copieuse en donnant la préférence aux 
aliments végétaux. 

Mais ne vous contentez pas d'énumérer ces mesures, de 
les fixer sur le papier. Expliquez-les, commentez, énu- 
mérez les « invitations » que contiennent ces prescriptions. 

Le malade vous répondra : Mais j'ai déjà fait l'essai 



LEÇON XXIII 349 

à heure fixe, j'ai déjà bu un verre d'eau froide. Vous 
pouvez lui répliquer : mon cher monsieur, six canons 
peuvent faire la brèche là où un ou deux n'ont pas suffi. 
Allez-y bravement, vous réussirez 1 

Et, enfin, n'allez pas supprimer l'efTet suggestif que \ous> 
venez de produire. Un excellent confrère qui pratique 
depuis de longues années ce traitement me disait qu'il en 
était très satisfait, mais qu'il avait cependant quelques 
insuccès. Étonné je lui fis faire l'énumération des pres- 
criptions qu'il avait faites. Elles étaient au complet, 
comme si je les avais dictées moi-même. Je cherchais les 
causes de l'insuccès quand mon confrère ajouta : Du 
reste je n'ai pas découragé la malade et je lui ai dit : si 
cela ne va pas, il y aura encore d'autres moyens ! — Cette 
contre-suggestion suffit à expliquer son échec. Quand on | 
veut imposer une conviction, il ne faut pas faire naître f 
l'idée de l'insuccès possible. 

Pendant les premières années le traitement que j'avais 
institué me donna des succès réguliers; mais ils furent 
assez lents pour maintenir en moi l'idée qu'ils étaient dus 
uniquement au dressage créant des habitudes intestinales. 
Il fallait quinze jours, trois semaines, pour arriver à un 
résultat. Les succès étaient là cependant, et leur consta- 
tation me donna de l'assurance. J'osai affirmer la gué- 
rison en toute sincérité. Mon influence s'accrut et bientôt^, 
je vis mes malades guéris en huit jours, cinq jours, I 
trois jours. Enhardi je fus plus affirmatif encore et je vis 
des malades retrouver la régularité des selles au lende- 
main d'une seule consultation! 

Citons quelques exemples : 

Mme H. est une dame de bonne constitution, en pleine 
santé, mais qui depuis six ans souffre d'une constipation 
opiniâtre. Elle a épuisé tous les laxatifs, les lavements 



350 LES PSYGHONÉVROSES 

le massage. Je lui donne par écrit mes prescriptions. 
Elles sont accueillies avec un sourire sceptique par la 
malade et son mari. Heureusement pour elle, je ne me 
laisse plus décontenancer par cette attitude et je maintiens 
mon dire que le succès ne se fera pas attendre. Au bout 
de cinq jours les selles sont faciles et régulières, et la 
constipation n'a jamais reparu. 

Un confrère m'envoie un flacon de 200 grammes d'un 
liquide plein de peaux ressemblant à des lanières de pelure 
d'oignons. L'examen microscopique montre qu'elles sont 
composées de mucus concrète et le médecin pose le dia- 
gnostic de colite muco-membraneuse. Je vois la malade. 
C'est une grande nerveuse qui a souffert le martyre dans 
sa vie conjugale. Elle dort peu, ne mange presque pas. 
Elle a une constipation opiniâtre qu'elle a combattue par 
les lavements, les purgatifs. Il en est résulté une irrita- 
tion intense du rectum, une colite que le médecin s'efforce 
de combattre par les lavements médicamenteux, au bis- 
muth et au ratanhia. 

Je n'hésitai pas à proposer la cessation immédiate de 
tout traitement local. Laissant de côté, comme sans impor- 
tance, ce désordre intestinal, je cherchai à combattre le 
nervosisme. J'insistai sur la nécessité d'une suralimenta- 
tion, montrai les avantages de cette dernière pour le 
fonctionnement du gros intestin. Je remontai le moral de 
la malade. 

Le succès ne se fit pas attendre. Encouragée, la malade 
pratiqua la suralimentation, se sentit bientôt plus forte; 
les selles devinrent rapidement faciles et régulières. La 
colite disparut et la malade, que j'ai revue souvent, n'est 
jamais retombée. 

Quelques années années plus tard, dans une discussion 
avec des confrères, le médecin qui avait soigné la malade 



LEÇON XXIII 3ol 

rompit une lance en faveur de mon traitement. Il avoua 
que, lors de la première consultation, il avait craint que 
j'eusse perdu la tête quand je proposai l'abandon de tout 
traitement local, mais que bientôt il avait dû reconnaître 
que le conseil était sage. 

Madame G. est une jeune femme de constitution frêle, 
sujette à des bronchites suspectes. Elle a été traitée pen- 
dant des années par les moyens usuels pour une dyspepsie 
gastro-intestinale avec constipation persistante. Elle vient 
de suivre chez un médecin spécialiste pour l'estomac un 
régime aussi inefficace que pénible. Aussi a-t-elle maigri 
de plus en plus et court le risque d'arriver par la dénu- 
trition à la phtisie. 

Je surprends chez cette malade les symptômes d'une 
impressionnabilité morale exagérée, des phobies, des 
préoccupations hypocondriaques. Je lui prescris mon 
traitement de la constipation et, sans m'occuper plus de 
ce symptôme, je poursuis le traitement de l'esprit dans des 
causeries journalières. 

Au bout de trois jours les selles sont régulières, le 
poids du corps s'élève ; la malade intelligente devient 
philosophe stoïque et s'en va guérie. Imbue des principes \ 
de la cure, elle fait du bien autour d'elle en ramenant des ; 
amies à la vie saine. 

Un confrère m'envoie sa femme qui depuis six ans 
souffre d'une constipation contre laquelle il a tout em- 
ployé sans succès. Je vois la malade à huit heures du 
soir à son arrivée et lui prescris le régime de dressage. 
Le lendemain, elle a une première selle spontanée; pen- 
dant trois semaines qu'elle passe ici, elle n'a pas de cons- 
tipation et s'en retourne guérie. Un an après mon confrère 
m'écrit que le résultat ne s'est pas démenti et que ce trai- 
tement de la constipation a eu l'heureux effet de rendre 



352 LES PSYCHONEVROSES 

toujours plus rares les migraines dont souffrait la malade. 

Deux ans après la malade me revient. Sous l'influence 
de préoccupations morales elle est devenue nerveuse. La 
constipation est survenue et mon confrère semble désolé 
de cette récidive, parce que la malade a perdu toute con- 
fiance dans le traitement. Il me suffit d'une demi-heure 
de conversation pour remettre les choses au point, pour 
montrer à la malade qu'elle est nerveuse, que la constipa- 
tion est la conséquence de la dépression morale, et pour lui 
rendre la confiance dans le dressage. Dès ce jour les fonc- 
tions se rétablissent. Je n'ai plus eu de renseignements 
sur la marche ultérieure, mais, pour apprécier l'efficacité 
de ces mesures, il suffit de savoir que chez cette malade 
la constipation cessa du soir au matin et que, pendant 
deux ans, il n'y eut pas de récidive. 

La présence même, dans l'esprit du malade, de contre- 
suggestions, n'est pas un obstacle sérieux, comme le 
prouve le fait suivant : 

Mme X., jeune dame de vingt-deux ans, m'est envoyée 
et me dit à son arrivée : Ma belle-sœur que vous avez 
guérie de constipation veut à toute force me faire suivre 
votre cure; mais, je vous l'avoue, je viens sans l'ombre 
de confiance ! 

— Dans ce cas, madame, vous feriez bien de repartir; 
mais quels sont donc les motifs de votre fâcheux scepti- 
cisme? 

— Eh bien voilà, ma belle-sœur était maigre, ne man- 
geait pas ; sa constipation résultait de sa nourriture insuf- 
fisante et ne datait que de quelques années. Vous l'avez 
amenée à manger normalement, elle s'est fortifiée et a 
perdu sa constipation. C'est très bien et je ne veux en 
aucune façon rabaisser vos mérites dans cette cure. Mais 
moi, je suis dans de toutes autres conditions : je mange 



LEÇON XXIII 3o3 

comme un ogre, vous ne pouvez pas me faire manger 
plus; enfin je suis constipée depuis la plus tendre enfance; 
c'était le tourment de ma mère quand j'étais pouponT 

Ce n'est pas un obstacle, Madame! Suivez les prescrip- 
tions que je vous donne ici par écrit et cela ira, croyez- 
moi! — Le lendemain déjà elle allait à la selle sponta- 
nément et au bout de trois semaines elle put constater 
le succès complet. 

Les hypnotiseurs nous ont habitués à des succès du 
même genre. Oui; ils réussisssent souvent dans l'hyp- 
nose ou par la suggestion à l'état de veille à rétablir le 
fonctionnement de l'intestin, séance tenante ou à échéance. 

Pourquoi n'ai-je pas recours à ce moyen si simple? 
Parce que je réussis tout aussi bien avec les prescriptions 
que j'ai énumérées, parce qu'il me répugne d'employer 
de vulgaires subterfuges, c'est-à-dire endormir les 
malades, leur passer la main sjarJe_veiQtre pour éveiller 
l'idée qu'on leur fait quelque chose. 

La friction du ventre à travers les habits ou sur la peau, 
nue, n'ag'it que sur l'imagination et il est inutile de parler' 
ici d'excitations centripètes qui, passant par le cerveau, y 
deviennent centrifug'es. C'est une manière trop simple 
d'expliquer l'action des représentations mentales. 

Sans doute la suggestion intervient dans ces traite- 
ments quand ils ont un efTet aussi immédiat que ceux que 
j'ai relatés; on ne dresse pas l'intestin en un jour. 

Mais le phénomène psychique qui amène la guérison 
est certainement complexe et il vaut la peine de l'ana- 
lyser. Il y a des cas où, par la suggestion brutale ou la 
persuasion rationnelle, on ne fait que supprimer une idée 
fixe de constipation; dans sa crainte d'être constipé, le 
malade recourt journellement à des moyens artificiels. 

M. de T. est un vieillard égoïste et hypocondre qui 

Dubois. — Psychonévroses. 23 



354 LES PSYGHONÉVROSES 

souffre de continuelles douleurs dans le rectum. Depuis 
vingt ans il prend tous les jours son lavement; il n'a 
jamais osé essayer de s'en passer. 

Dans une consultation je dis à mon confrère : nous ne 
délivrerons jamais ce malade de son algie rectale (il n'y 
avait aucune lésion constatable) si nous ne réussissons 
pas à détourner son attention de son rectum. Il faut donc 
lui faire cesser les lavements. 

— Voilà vingt ans que je m'y emploie, me répond le 
médecin du malade, je serais bien étonné si vous réus- 
sissiez. 

Nous revenons auprès du malade et je lui démontre la 
nécessité de cesser ces lavements qui ne peuvent qu'irriter 
l'intestin et entretenir la douleur. 

Il m'oppose aussitôt une fin de non recevoir. L'angoisse 
se peint sur son visage à cette proposition; il me déclare 
qu'un seul jour de constipation suffirait pour le plonger 
dans la mélancolie, l'amener au suicide! 

En présence de ces craintes j'ai l'air de ne pas insister, 
ne voulant pas encourir la responsabilité d'avoir été 
cause de sa mort. Mais, d'un air détaché et comme si je 
ne m'adressais qu'à mon confrère, j'exprime l'idée que 
des lavements pris tous les jours ne doivent pas être tou- 
jours sans danger. C'est une irritation chronique par l'in- 
troduction d'une canule, par le contact de l'eau avec la 
muqueuse. Or on sait que les cancers naissent volontiers 
dans les muqueuses qui sont sujettes à des irritations 
mécaniques ou chimiques! 

A ces mots le malade devient inquiet, il se voit déjà 
atteint de cancer. Il consent à faire l'essai d'aller à la selle 
avant le lavement, à se priver de celui-ci un jour. Il réussit 
dès le premier jour et depuis lors n'a plus de constipa- 
tion! 



LEÇON XXIII 353 

J'ai suivi le malade [)endant quelques années; il con- 
tinua son dressage à heure fixe avec une telle pédanterie 
qu'il vint tout inquiet nie trouver le jour oii la Suisse 
adopta l'heure de l'Europe centrale; il craignait que ce 
changement vînt dérouter ses habitudes! 

J'obtins le même succès chez un homme de quarante- 
huit ans qui , lui aussi, prenait des lavements tous les 
matins. Je réussis à supprimer ses craintes de mélancolie 
menaçante et dès le lendemain le malade eut des selles 
spontanées. 

Il me semble que ces malades ne sont pas de vrais 
constipés. Ils ont la phobie de la constipation, et par la 
parole on supprime ces craintes vaines. 

J'attribue aussi une action réelle à la suralimentation, 
au régime plutôt végétarien, au verre d'eau pris à jeun, 
au réveil et au lever. Tout cela contribue à exciter direc- 
tement les mouvements péristaltiques. Enfin, dans les cas 
où l'etîet est obtenu lentement, on peut expliquer le 
résultat par les habitudes organiques dont l'intestin est 
aussi bien l'esclave que les autres organes. 

La suggestion et la persuasion que j'opposerai toujours 
Tune à l'autre, quoiqu'elles produisent souvent les mêmes 
etîets immédiats, peuvent agir aussi en supprimant des 
influx volontaires fâcheux. Je m'explique : le fonctionne- 
ment de nos organes splanchniques est automatique. Il 
en est de même de certains mouvements volontaires qui 
par leur répétition fréquente deviennent automatiques. 
Le virtuose ne meut pas volontairement ses doigts, il les 
laisse courir sur son instrument. L'acte de la déglutition 
s'accomplit comme un réflexe quand les aliments arrivent 
dans l'arrière-gorge. La miction et la défécation se font 
ordinairement spontanément. Or quand, par un effort 
maladroit, la volonté intervient dans un acte normalement 



356 LES PSYCHONÉVROSES 

automatique, elle trouble le fonctionnement de l'organe. 
Le pianiste peut être arrêté clans son jeu s'il veut exécuter 
consciemment tel ou tel passage; il réussit au contraire 
s'il laisse agir les centres médullaires ou bulbaires. Beau- 
coup de personnes ne peuvent avaler des pilules; crai- 
gnant qu'elles ne pénètrent dans le larynx, elles font des 
efforts de déglutition volontaire si mal combinés qu'ils 
ramènent la pilule à l'arcade dentaire, 

La crainte de ne pas pouvoir uriner amène la rétention, 
et là aussi la suggestion, l'encouragement, suffisent à lever 
l'obstacle. Je le constate souvent à ma consultation. 

J'ai l'habitude d'examiner séance tenante l'urine de 
chacun de mes malades et, pour ce faire, je prie les 
hommes de passer dans un cabinet voisin. La réponse 
ordinaire est : Mais, docteur, je ne puis pas; je viens 
d'uriner avant de venir chez vous. 

Je réponds : cela ne fait rien, on peut uriner toutes les 
cinq minutes. 

Le malade se résigne à essayer, mais ses efforts sont 
vains et je le vois rentrer dans ma chambre désappointé, 
me disant : décidémment cela ne va pas! 

Je le renvoie en lui répétant : Mais pardon, cela va 
toujours! Recommencez, uiaisne j^ressezpas, laissez aller \ 
Ce sont là deux actions très différenjtes. 

Dans quatre-vingt-dix-neuf pour cent des cas, j'obtiens 
le résultat voulu. 

Il doit se passer quelque chose d'analogue dans l'essai 
voulu de défécation. 

Chez l'un c'est la crainte de ne pas réussir, chez l'autre 
la conviction anticipée d'insuccès qui entravent la réaction 
physiologique. Le désir trop vif d'obtenir le résultat peut 
gêner l'action nerveuse; enfin l'intervention maladroite, 
trop raide, delà volonté peut amener également l'insuccès. 



LEÇON XXIII 3o7 

Une bonne vieille qui avait déjà réussi quelquefois à 
obtenir un résultat me fit spontanément Tobservation 
suivante : quand j'y mets trop de volonté, je ne réussis 
pas ; par contre, que je mette mes lunettes et que je lise un 
journal, cela va tout seul! 

Ce même traitement de dressage peut être appliqué à 
d'autres désordres intestinaux, aux malades qui, sous des 
influences diverses, passent de la diarrhée à la constipa- 
tion. Il donne plus difficilement, il est vrai, des résultats 
dans les diarrhées chroniques. Quel que soit le désordre, 
l'indication de créer de bonnes habitudes intestinales est 
formelle. 

Mais c'est dans la constipation habituelle que la méthode 
montre sa constante efficacité. Elle agit par diverses 
voies : par des influences physiologiques dues à l'alimen- 
tation copieuse plus végétarienne qu'animale, à l'ingestion 
du verre d'eau, aux effets de l'habitude que crée l'essai 
fait à heure fixe; par la suppression d'idées diverses qui 
produisent sur ces fonctions une action inhibitrice. — 
J'ai indiqué qu'il y a une psychologie du constipé plus 
complexe qu'on ne pense et que des représentations men- 
tales diverses peuvent entraver le fonctionnement. La 
suggestion comme la persuasion supprime ces obstacles 
mentaux. Si j'ai tant insisté sur ce traitement, c'est tout 
d'abord qu'il donne constamment des résultats précieux. 
En même temps ces phénomènes soulèvent des questions 
intéressantes de psychologie physiologique. Enfin ce trai- 
tement peut servir de pierre de touche pour juger de la 
mentalité du médecin qui l'applique, de ses aptitudes 
thérapeutiques, et j'oserai dire au médecin qui ne réussit 
pas à guérir, par ces moyens, la plupart des cas de cons- 
tipation habituelle : Vous ne me paraissez pas avoir les 
qualités nécessaires pour l'exercice de l'art de guérir. En 



358 LES PSYGHONÉVROSES 

tous cas, ne faites ni de l'hypnose ni de la suggestion à 
Félat de veille; ne songez pas à la psychothérapie, car 
vous n'avez ni l'autorité suggestive qui fait les thauma- 
turges, ni le don de persuasion qui restera toujours la 
qualité maîtresse du médecin praticien. 



VINGT-QUATRIÈME LEÇON 



Troubles de la circulation. — Tachycardie émotive. — Symptômes 
basedowiens. — Tachycardie permanente; son existence chez 
les tuberculeux. — Arythmie; intermittences; souffles acciden- 
tels. — Suppression des troubles cardiaques par la psychothé- 
rapie. — Dyspnée nerveuse; toux convulsive; bégaiement. — 
Aphonie nerveuse ou hystérique; mutisme. 



La circulation est souvent troublée dans les psychoné- 
vroses. Tantôt ce sont des palpitations, des troubles car- 
diaques, tantôt des phénomènes de contraction et de dila- 
tation vasculaire. L'apparition de ces désordres n'a rien 
qui étonne quand on songe que la pâleur, la rougeur 
traduisent nos sentiments de honte, de crainte. Le cœur ! 
participe si constamment à tous nos mouvements émo- 
tionnels que la langue vulgaire considère le cœur comme 
le siège des sentiments, laissant au cerveau le rôle plus 
froid de la pensée raisonnante. 

Ce qu'on observe le plus souvent chez les nerveux, 
c'est la tachycardie émotive. Les malades n'acceptent pas 
toujours cet adjectif parce qu'ils ne voient pas clairement 
l'émotion qui a accéléré les battements du cœur. Mais il 
est facile de les surprendre en flagrant délit et de leur 
montrer que presque toujours quelque phénomène psy- 
chique conscient ou subconscient a déterminé le trouble 
cardiaque. 



360 LES PSYGHONEVROSES 

Chez beaucoup de neurasthéniques et d'hystériques on 
surprend tout d'abord la variabilité du rythme. 

Au moment oii vous abordez le malade vous trouvez le 
pouls fréquent. Parfois il est normal au début mais s'ac- 
célère dès qu'on le compte; un bruit soudain, une ques- 
tion qui intimide le malade, suffisent pour faire galoper 
le cœur. Les recherches cardiographiques ont montré que 
ces variations sont saisissables chez l'homme sain; mais 
la facilité avec laquelle elles s'établissent donne la mesure 
de l'émotivité du sujet, qui se manifeste aussi par la timi- 
dité, la facilité à rougir. 

Chez d'autres malades, la tachycardie est permanente 
et semble plus indépendante de la vie de l'âme. On se 
croirait en face d'une maladie de Basedow, fruste, sans 
goitre, sans exophtalmie. Souvent le regard est un peu 
fixe, l'œil est brillant, inquiet. L'analogie est évidente et 
elle n'a rien qui doive étonner. Malgré les recherches 
modernes qui attribuent la plupart des symptômes du 
goitre exophtalmique à l'hypersécrétion thyroïdienne, 
malgré les succès évidents de certaines interventions 
chirurgicales, il n'en est pas moins vrai qu'il s'agit là 
d'une maladie nerveuse. On surprend chez les Basedo- 
wiens les stigmates mentaux des névrosés, particulière- 
ment l'émotivité exagérée et, en scrutant le passé des 
malades, on constate que ce nerA^osisme a existé chez eux 
bien avant le début de la maladie. On retrouve chez eux 
l'hérédité névropathique. Enfin on voit survenir la maladie 
de Basedow sous une forme aiguë, souvent mortelle, 
sous la seule influence d'une émotion. J'ai perdu en 
quelques jours deux clientes chez lesquelles la maladie 
s'était déclarée le jour de la mort de leur mari. 

Les formes de tachycardie permanente des névrosés 
semblent dues aussi à une cause organique, peut-être à 



LEÇON XXTV 361 

une auto-intoxication, secondaire à l'état psychique. Le 
pronostic est moins favorable que celui des palpitations 
passagères succédant à un mouvement émotionnel. Nous 
sommes toujours plus désarmés quand nous ne pouvons 
déceler l'origine du trouble fonctionnel. 

On observe souvent cette tachycardie soit isolée, soit 
accompagnée d'un état de psychonévrose, d'agitation, au 
début de certaines tuberculoses. Il est probable que l'at- 
teinte portée à la santé physique détermine chez des 
sujets prédisposés l'éclosion du nervosisme. Quand vous 
avez affaire à un nerveux agité qui a les pommettes 
rouges, une tachycardie permanente, de la dyspnée, et 
qui a maigri rapidement, soyez sur vos gardes! Il y a 
peut-être anguille sous roche et souvent l'auscultation 
vous révélera une tuberculisation commençante. 

Il y a cependant des cas où la tachycardie permanente 
reconnaît une cause psychique. Ce sont des malades qui 
ne s'émeuvent pas à propos d'un fait précis, mais qui 
vivent dans un état continuel d'inquiétude, dans une 
angoisse d'expectation, sans pouvoir analyser leurs 
craintes. L'état d'àme étant continuellement celui de 
l'agitation, la tachycardie émotive devient permanente et 
il devient fort difficile d'en supprimer la cause et d'en- 
treprendre un traitement promptement efficace. 

L'arythmie cardiaque peut se manifester non seulement 
par des variations dans la fréquence ou la tension du 
pouls, mais aussi par des intermittences. Tantôt elles 
sont régulières, survenant après 3, 4, 5 pulsations, tantôt 
elles n'apparaissent qu'à de longs intervalles sous la 
forme de faux pas du cœur. J'ai conservé quelques doutes 
sur la nature nerveuse de ces intermittences. Je n'oserais 
affirmer qu'elles ne sont pas dues à des lésions cardia- 
ques ou à des intoxications. Si le malade est arrivé à 



362 LES PSYGHONÉVROSES 

l'âge de l'artériosclérose, si c'est un ancien syphilitique, 
il faut être réservé clans son jugement. 

Je m'exprimerai de la même façon dubitative au sujet 
de ces souffles doux qu'on entend à la pointe, sur le ven- 
tricule ou à la pulmonaire, et qu'on désigne sous le nom 
de souffles accidentels. Nous ne sommes nullement fixés 
sur le mécanisme de leur production. Je dois dire cepen- 
dant que j'ai observé ces divers troubles dans les psycho- 
névroses sans voir survenir plus tard des phénomènes de 
stase. J'ai pu, dans quelques cas, constater la guérison 
après une cure qui avait amélioré l'état nerveux. C'est 
ici que le repos au lit dans une cure d'isolement peut agir 
directement sur ces troubles fonctionnels. 

Quelle est la conduite à tenir vis-à-vis de ces troubles 
cardiaques nerveux? 

Il faut tout d'abord examiner son malade. Gela va de 
soi, direz-vous. Oui, cela va de soi, et pourtant cela ne se 
fait pas toujours. Il ne suffît pas, en effet, d'appliquer 
négligemment son oreille, à travers les habits, sur la poi- 
trine du malade, comme font tant de praticiens. Il faut 
faire un examen complet par l'inspection, la palpation, 
la percussion, l'auscultation minutieuse. Il faut recon- 
naître l'état du foie, du poumon, analyser l'urine, tâter le 
pouls non seulement pour le compter, mais pour appré- 
cier sa tension, ses caractères; il faut noter les moindres 
symptômes de stase. 

Il faut que cet examen soit assez complet, assez sûr 
pour qu'on ose être affirmatif, qu'on puisse en toute 
conscience déclarer au malade qu'il n'a pas d'affection 
du cœur, que ses palpitations sont nerveuses. Vous 
pouvez par ce simple moyen couper court d'un jour à 
l'autre à des troubles cardiaques qui ont résisté pendant 
des mois et des années aux médications les plus diverses. 



LIiÇON XXIV 363 

En voici un exemple : 

Mme R. est une jeune femme de vingt-six ans qui 
semJDle jouir d'une bonne santé. Elle est un peu amai- 
grie, mais avant tout elle présente les symptômes évidents 
d'une émotivité exagérée. Elle semble inquiète, désolée 
de se voir à l'étranger, condamnée à une cure d'isolement 
que son médecin lui conseille. 

Depuis quatre mois elle vit dans un état de nervosisme 
qui est devenu insupportable pour les siens. Toutes les 
nuits elle se réveille en sursaut; elle est prise de batte- 
ments de cœur accompagnés de la sensation terrifiante 
de la syncope prochaine. Son mari est obligé de se lever 
toutes les nuits, de lui administrer des médicaments. Le 
médecin du village est appelé et s'efTorce, mais en vain, 
de calmer la malade. 

On consulte dans une ville; le médecin diagnostique 
un état de grande hystérie et, se reconnaissant incapable 
d'agir sur la malade, me l'envoie. 

Le mari me raconte tout cela et me dit : ma femme a 
une telle peur de la mort, (ju'on peut à peine prononcer 
devant elle ce mot fatal. Et en effet, la malade fond en 
larmes aussitôt et s'écrie : Oh oui, s'il faut mourir, 
j'aime mieux mourir tout de suite! 

J'eus vraiment quelque peine à me décider à prendre 
en traitement cette malade douée d'une aussi puérile 
mentalité. Prévoyant qu'elle ne pourrait se soumettre aux 
conditions d'isolement, je priai le mari de rester en ville, 
pensant qu'elle ne tiendrait pas un jour et repartirait 
avec lui. Il n'en fut rien. La malade s'installa bravement. 
Je l'examinai à fond et pus lui dire : — Madame, vous 
êtes en bonne santé, jeune, vigoureuse. Votre consti- 
tution est excellente. Les battements de cœur que vous 
avez sont nerveux. Il n'y a pas de symptômes d'une 



364 LES PSYGHONBVROSES 

maladie de cœur. Quelle que soit la rapidité de vos pul- 
sations, il n'y aura jamais aucun danger. C'est la peur 
qui vous met dans cet état. Croyez-moi : si vous pouviez 
perdre la crainte^ tous ces troubles cesseraient immédia- 
tement» N'oubliez pas que rien ne fait battre le cœur 
comme l'émotion de la crajnte. Supposez que vous vous 
réveillez avec des battements de cœur; ils sont nés, peut- 
être, dans un rêve émotionnant, oublié du reste; ou bien 
ils sont dus à l'action du café, du thé, que sais-je? Si, 
ébranlée par cette constatation, vous prenez peur, si vous 
pensez à la possibilité d'une issue funeste, vous créez un 
état émotionnel. Or, comme l'émotion fait battre le cœur, 
le pouls qui battait à cent, va s'élever à cent vingt. A ce 
chiffre l'angoisse augmente et l'émotion paraît plus justi- 
fiée encore. Alors le pouls atteint cent quarante. Au con- 
traire, si, persuadée que vous n'avez rien, vous renoncez 
à vos craintes, le pouls va se ralentir. 

Le lendemain je trouve la malade très vaillante; elle a 
bien dormi et je puis me faire l'illusion d'avoir, par une 
conversation, coupé court à tous les accidents. Mais la 
conclusion est prématurée et je surprends chez la malade 
une idée préconçue. Elle m'explique son bien-être de ces 
deux jours par le fait qu'elle a ses règles; car elle sait 
que les palpitations cessent toujours chez elle pendant 
l'époque menstruelle, pour reparaître à coup sûr au 
moment oii cesse l'écoulement. 

Je combats cette autosuggestion en lui disant : je veux 
bien que la coïncidence ait été régulière et que votre 
observation soit juste. Mais, de grâce, rompez-moi cette 
relation de cause à effet si désastreuse. Aussi longtemps 
que vous croirez à cette succession nécessaire des phéno- 
mènes, aussi longtemps que vers la fin de vos époques 
vous attendrez les battements de cœur, ils se produiront. 



LEÇON XXIV 36EJ 

Ne tenez aucun compte des constatations antérieures, 
si logiques qu'elles vous paraissent. Tenez vous-en à ce 
simple syllogisme : Je suis jeune, forte et saine; je n'ai 
pas de maladie de cœur, aucune affection organique; je 
ne puis pas mourir de cela! Alors votre cœur cessera de 
battre trop vite, l'angoisse disparaîtra et vous dormirez 
comme un enfant. 

Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Pendant un mois d'obser- 
vations je ne pus surprendre chez elle aucun trouble car- 
diaque. Ce n'est pas que les palpitations eussent com- 
plètement cessé. Parfois la nuit la malade se réveillait 
angoissée et reprise des battements de cœur qui mettaient 
autrefois sur pied, chaque nuit, le mari et le médecin. 
Mais jamais il ne lui vint à l'idée de sonner la sœur de 
service. J'ai eu quelques battements de cœur cette nuit, 
me disait-elle en souriant, mais je m'en suis vite débar- 
rassée. Je me suis rappelé ce que vous m'avez dit : que 
je n'ai pas de maladie de cœur, qu'on ne meurt pas de 
battements de cœur nerveux. Je me suis tranquillisée, et 
me retournant de l'autre côté, je me suis endormie. 

J'ai appris plus tard que la guérison s'est maintenue. 
La malade ne me signale qu'un reste d'émotivité en face 
des menus soucis de la vie. 

Les cas de ce genre ne sont pas rares; je vois toutes 
les années plusieurs personnes qui ont longtemps souffert 
de palpitations et qui les perdent après une ou deux con- 
versations. Il en est qui restent encore sujettes à la 
tachycardie mais qui n'en souffrent plus, parce qu'elles ont 
appris à ne pas s'en inquiéter. Mais il y a aussi des neu- 
rasthéniques plus rebelles qui comprennent tout ce qu'on 
leur dit, l'acceptent, éprouvent même un soulagement de 
quelques heures, de quelques jours, mais retombent dans 
les phobies, qui ramènent les palpitations. 



366 LES PSYCHONEVROSES 

Alors il faut redoubler de patience, revenir toujours 
sur le même sujet, marteler dans la tête du malade l'idée 
de l'innocuité complète de ces troubles cardiaques. Il faut 
le convaincre par le récit de cas antérieurs, de cures 
réussies; il faut lui exposer une théorie claire de l'émo- 
tion et précisément insister sur l'origine purement psychi- 
que de ces phénomènes. Il y a même des cas incurables. 
Il devient impossible de tranquilliser le malade ou bien, 
après une amélioration plus ou moins longue, celui-ci 
retombe dans ses phobies. Le mal évolue vers l'hypo- 
condrie grave. 

Les malades ont la tendance de voir dans l'émotion 
un phénomène physique et j'en entends me dire : Mais, 
docteur, je ne puis pourtant pas m'empêcher d'avoir des 
battements de cœur quand la présence de telle ou telle 
personne, l'annonce de tel ou tel événement m'impres- 
sionne? 

— Vous avez raison, répondrai-je; vous ne pouvez pas 
plus retenir un mouvement émotionnel commencé que 
vous ne pouvez arrêter le courant électrique quand vous 
avez fermé le circuit en pressant sur le bouton d'appel. 
Mais il y aurait un bon moyen d'empêcher la sonnerie de 
se mettre en branle, c'est de ne pas toucher le bouton. 
Apprenez à refréner par une saine confiance en vous- 
même la timidité qui vous fait battre le cœur; efTorcez- 
vous de supporter les contrariétés avec un stoïcisme 
facile. Alors vous garderez le calme de l'esprit et votre 
cœur restera tranquille. 

Je ne donne jamais de médicaments dans ces cas de 
tachycardie, tout au plus quelquefois, pour faciliter la 
tâche, un peu de bromure de potassium. En général la 
digitale, le strophantus, réussissent aussi peu dans la tachy- 
cardie nerveuse que dans celle de la maladie de Basedow. 



LEÇON XXIV 367 

Les médicaments ne sont pas seulement inutiles, ils 
sont dangereux. S'il y a des cas où la prescription agit 
favorablement par suggestion, il en est d'autres plus 
nombreux où l'emploi d'un remède, même du plus anodin, 
donne au mal le cachet de réalité qu'il ne devrait préci- 
sément pas avoir dans l'esprit du malade. Il réveille 
l'idée d'une affection organique alors que la première 
préoccupation du médecin doit être de dissiper chez le 
malade toute crainte, toute idée de danger. Le médecin 
qui est sûr de son diagnostic de tachycardie nerveuse doit 
pouvoir la guérir par la psychothérapie pure. 

Il en est de même dans la dys'pnée nerveuse. On 
remarque très souvent chez les névrosés des troubles de 
la respiration : légère accélération du mouvement respi- 
ratoire, irrégularités du rythme, soupirs. Beaucoup se 
plaignent d'une sensation purement subjective d'angoisse, 
mais ces symptômes passent presque inaperçus au milieu 
des désordres fonctionnels plus graves. 

Il y a cependant des cas où une dyspnée réelle, provo- 
quant des respirations fréquentes, 40, 50, 60 par minute, 
semble constituer, soit par moments, soit pendant de 
longues périodes, le symptôme prédominant du nervo- 
sisme. 

L'indication reste la même que dans la tachycardie : il 
faut tranquilliser le malade, lui faire oublier sa dyspnée. 
Il suffît souvent de quelques affirmations corroborées par 
la tenue du médecin vis-à-vis du malade. 

M. X. est un jeune homme de dix-sept ans qui a souffert 
de rhumatismes et qui depuis longtemps présente des 
symptômes hystériformes mélangés de phobies, d'impul- 
sions morbides parfois inquiétantes. Il a peur de se jeter 
par la fenêtre, arrache les poils de sa barbe naissante, 
sous prétexte que ce n'est pas beau. Un jour même il a 



368 LES PSYCHONÉVROSES 

déliré et, se croyant roi, il s'est assis sur un fauteuil, son 
trône, et a posé ses pieds augustes sur un coussin rouge ! 
On a coutume de faire rentrer dans le groupe des folies 
de la dégénérescence ces obsessions délirantes. Cepen- 
dant mon malade va très bien depuis des années; il est 
guéri aussi bien qu'un vulgaire neurasthénique. 

J'avais déjà observé chez ce malade quelques phéno- 
mènes dyspnéiques quand un jour on vint m'appeler dans 
une chambre voisine. La sœur avait brusquement ouvert la 
porte ainsi que celle du malade et tout éperdue me dit : 

— Venez vite, ce monsieur a tant de peine à respirer! 

— Bien, répondis-je tranquillement; je viendrai sitôt 
que j'aurai fini ma visite à madame; et je continuai ma 
conversation. Je l'écourtai cependant quelque peu, puis, 
allant dans la chambre de mon jeune homme, je me 
gardai bien de me précipiter à son secours. J'allai placi- 
dement à l'autre bout de la chambre, j'y pris un siège, je 
le portai vers le lit du malade, je l'y calai solidement sur 
le tapis ; je relevai avec un soin particulier les basques 
de ma redingote et avec le plus grand calme je demandai 
ce qui s'était passé. 

Le malade était déjà tranquillisé, car il avait pleine 
confiance en moi; il savait que je m'intéressais à lui, et 
ma tenue tranquille lui suggérait une idée bienfaisante; 
elle lui donnait l'assurance qu'il n'était nullement à l'ar- 
ticle de la mort. 

J'auscultai, je tàtai le pouls. Je lui affirmai qu'il n'y 
avait aucun danger, qu'il pouvait se coucher sans crainte. 
Je lui fis une petite conférence médicale lui montrant que 
la dyspnée vraie des cardiaques, des emphysémateux, des 
brightiques, exige souvent la position assise, qu'il avait 
prise, mais que cette attitude n'a aucun but dans la dys- 
pnée d'origine psychique. 



LEÇON XXIV 369 

Au bout de quelques minutes mon malade respirait 
comme tout le monde et dès lors je n'eus jamais à m'oc- 
cuper de ce symptôme. 

Une année plus tard environ il fut repris à la maison 
de symptômes dyspnéiques. Le médecin appelé parla 
de congestion pulmonaire, mot qui effraya grandement le 
malade ; il lui prescrivit des topiques et des calmants. 
L'état ne fît que s'aggraver, si bien ({ue le malade vint me 
voir. Un examen complet du cœur et du poumon me fît 
admettre à coup sûr la dyspnée nerveuse. Je dissipai toutes 
ses craintes par la persuasion, et la guérison fut définitive. 

Avant que j'eusse reconnu l'efficacité de cette thérapeu- 
tique psychique, — c'était pendant mon internat, — j'avais 
coupé court à une dyspnée de ce genre par quelques doses 
de bromure. 

Il s'agissait d'une jeune fille de dix-neuf ans qui respi- 
rait toujours, à l'élat de veille, au rythme de 56 respira- 
tions à la minute. Les examens les plus consciencieux 
ne purent faire découvrir une lésion quelconque; il n'y 
avait en outre aucun stigmate d'hystérie. Cette dyspnée 
persista pendant des semaines sans toux, sans expectora- 
tion et ne céda ni au repos au lit, ni aux calmants suc- 
cessivement essayés. La morphine en particulier n'eut 
aucun etîet. Quelques cuillerées à bouche d'une solution 
de bromure à 10 p. 100 eurent raison définitivement de 
cette étrange polypnée. Aujourd'hui je soupçonne la 
suggestion d'avoir amené ce succès. 

La toux nerveuse continuelle, quinteuse, aboyante, cède 
souvent à l'emploi du bromure dont l'indication est au 
moins rationnelle. Mais je constate souvent que la sugges- 
tion suffit. L'exemple suivant le montre. 

Mlle G. est une forte personne de dix-huit ans, qui est 
en pension dans une petite ville voisine. Elle s'y trouve 

Dubois. — Psyclionévroses. 24 



370 LES PSYGHONEVROSES 

bien et préfère la vie avec ses amies au séjour dans le 
milieu familial qui ne lui convient pas. C'est à contre- 
cœur qu'elle s'est laissé ramener au logis et qu'elle me 
consulte ; aussi sa première question après l'examen est- 
elle : quand pourrai-je retourner à ma pension? 

Saisissant l'importance qu'il y avait à profiter de cet 
état d'âme, je réponds : Eh, mademoiselle, je ne sais pas. 
Aussi longtemps que vous toussez d'une façon aussi con- 
vulsive, vous ne pouvez pas y retourner. Je le regrette, 
mais cette toux trouble les leçons auxquelles vous 
assistez, fatigue vos maîtres, et de plus il y a pour vos 
amies danger de contagion nerveuse. Restez chez votre 
mère, buvez un peu d'eau d'Ems et nous verrons ! — Je fus 
moi-même étonné quand je vis cette toux cesser du soir 
au matin, alors qu'elle avait duré des semaines auparavant. 
La malade regagna sa pension deux jours plus tard. 

Dans bien des cas il n'est pas facile de trouver le joint, 
c'est-à-dire de surprendre des situations psychologiques 
favorables, et si on ne veut pas recourir à l'hypnose, on 
réussit le plus souvent avec des préparations qui calment 
la toux; je donne de préférence le bromure comme médi- 
cament inoffensif, mais plus j'avance dans la carrière, plus 
je cherche à trouver dans- la vie mentale du sujet l'origine 
de la toux convulsive, à découvrir les obstacles mentaux 
qui s'opposent à la guérison. J'ai vu beaucoup de malades 
dont les symptômes hystériformes, parmi lesquels la toux, 
n'étaient dus qu'à des influences morales pénibles, résul- 
tant de frottements dans la famille. Il m'a souvent été 
possible d'amener la guérison en éloignant le malade du 
milieu familial, d'autres fois en lui montrant la valeur de 
l'esprit de support. C'est toujours en étudiant la menta- 
lité du sujet, sa façon de sentir, de réagir, qu'on arrive à 
déceler les causes du mal et à le combattre. 



LEÇON XXIV 371 

La môme étude [>sycliologique est nécessaire dans cer- 
taines formes de bégaiement émotif, dans lesquels la 
phonation est troublée [)ar des irrég^ularités de la respira- 
tion. 

Il me reste à parler d'un trouble de l'appareil respira- 
toire, de Y aphonie nerveuse. C'est un symptôme d'hystérie, 
un des plus caractéristiques, mais j'ai dit combien je tiens 
peu à ces dénominations. On observe cette aphonie aussi 
bien que le mutisme hystérique chez des personnes qui 
n'ont jamais présenté d'autres symptômes de la grande 
névrose et qui en seront indemnes le reste de leur vie. 

L'aphonie, comme le mutisme subit, résulte toujours 
d'une autosuggestion d'impuissance, soit qu'elle succède 
à un mouvement de timidité conscient ou subconscient, 
soit qu'elle ait pour point de départ un trouble fortuit de 
la phonation. L'enrouement occasionné par le froid, par 
l'inhalation de gaz ou de poussières, suffît pour faire naître 
la représentation mentale de l'impuissance. 

Il n'est pas toujours possible de suivre dans chaque cas 
les associations d'idées qui ont amené l'aphonie ou le 
mutisme, mais le mode même de guérison de ces troubles 
démontre leur origine psychique. 

Tous les médecins peuvent arriver à guérir ces malades 
et tous les moyens sont bons s'ils suggèrent la convic- 
tion de la guérison. Tout a été employé dans ce but : les 
douches, la cure d'air, les bains. On a électrisé le larynx 
à travers la peau ou en portant l'électrode sur les cordes 
vocales. La faradisation réussit aussi bien que l'application 
des aigrettes ou des étincelles statiques. On a suggéré la 
guérison par les exercices de phonation, la gymnastique 
respiratoire. A Lyon, dans la clinique lary-ngologique, on 
comprime subitement le thorax pendant l'eflbrtde phona- 
tion que fait le malade. Un son est produit par cette 



372 LES PSYGHONEVROSES 

brusque expiration; le malade croit pouvoir parler et 
parle. 

J'ai vu l'aphonie cesser subitement sous l'influence 
d'une sug-gestion médicamenteuse. Une jeune fille de 
quinze ans, qui a eu autrefois du mutisme hystérique, est 
prise d'aphonie. Elle en est d'autant plus effrayée qu'elle 
doit assister le lendemain à une cérémonie religieuse oij 
elle doit répondre. Je lui affirme que ce n'est rien, que 
cela passera, qu'elle pourra parler demain. J'aurais pu, je 
crois, me contenter de cette assurance suggestive, mais 
pris d'une timidité, je réfléchis que c'est vraiment beau- 
coup exiger de la crédulité de la malade que de prédire 
ainsi la guérison à heure fixe et, à tort à mon avis, j'élève 
la suggestion en prescrivant une pilule d'antipyrine. Dix 
minutes après l'avoir prise la jeune fille parlait. Elle n'a 
plus jamais soufîert d'aphonie et n'a jamais eu d'autres 
symptômes nerveux. Quand j'ai revu la malade plus tard, 
je n'ai pas craint de lui dévoiler le secret et de lui faire 
remarquer que ce qui l'avait guérie ce n'était pas l'antipy- 
rine, mais l'idée qu'elle allait guérir. L'intelligente jeune 
fille, qui est actuellement cantatrice, a très bien su voir 
l'avantage qu'il y a à saisir le mécanisme de la guérison 
et je la crois plus immunisée contre l'aphonie par cette 
connaissance que si elle avait continué à se fier aux 
vertus de l'antipyrine. 

Dans un cas d'aphonie persistant depuis six mois, j'ai 
intentionnellement usé d'un procédé de suggestion néga- 
tive qui consiste à ignorer l'aphonie, à ne pas s'en 
occuper. La malade avait toute la kyrielle des troubles 
fonctionnels : insomnies, diarrhées, douleurs dans les 
jambes. 

A la visite la malade disait de sa voix totalement 
aphone .: Docteur, je ne puis toujours pas parler ! 



LEÇON XXIV 373 

Je ne répondais ni par un oui, ni par un non, j'avais 
l'air de n'avoir pas entendu et immédiatement je la ques- 
tionnais sur tous les autres symptômes. Je cherchais 
ainsi à lui faire oublier son mal. Gela réussit si bien que 
deux jours après elle parlait à haute voix. Trois semaines 
plus tard elle réfléchissait à sa guérison et se faisait une 
de ces autosuggestions familières aux nerveuses : Doc- 
teur, me dit-elle, je crois que c'est le chaud du lit qui 
m'a guérie de l'aphonie; je crains bien qu'elle ne 
revienne quand je sortirai, surtout s'il fait froid. 

Alors je changeai subitement de ton : Oui, lui dis-je, 
vous l'aurez votre aphonie. Du moment que vous vous la 
suggérez par avance, vous l'aurez et vous la garderez tant 
que vous voudrez! Mais je puis vous dire aussi : Si vous 
voulez bien vous mettre en tête l'idée contraire, c'est-à- 
dire repousser l'idée d'une récidive, vous serez guérie. 
Choisissez! 

La malade sortit guérie et ne récidiva pas, malgré le 
froid intense qui régnait alors. 

Depuis lors j'ai pris le parti, chez toutes les hystériques 
aphones, de négliger l'aphonie comme j'oublie leur 
hémianesthésie. J'attire toute leur attention sur les autres 
troubles, du reste plus pénibles pour elles, et j'attends 
patiemment que la voix revienne. Je n'ai jamais attendu 
longtemps. 

C'est pourquoi je ne songe pas à recourir à l'hypnose, 
à la suggestion verbale pure, qui permettrait souvent 
d'obtenir une guérison plus rapide, mais non plus sûre. 
Dans la plupart des cas on peut attendre. J'ai montré 
que dans cette influence exercée sur les malades atteints 
de troubles fonctionnels divers de l'appareil digestif, du 
cœur et de l'appareil respiratoire, il y a une part de sug- 
gestion. Faire naître chez le malade la conviction de la 



374 LES PSYCHONEVROSES 

guérison, est l'indication primordiale. Il m'est impossible 
d'empêcher toujours le malade d'arriver à cette convic- 
tion par la foi aveugle; mais la faute, si faute il y a, en 
est imputable au sujet. Personnellement je tiens à ce que 
'mes affirmations soient fondées rationnellement; je ne 
transmets au malade qu'une conviction que j'assieds sur 
mes vues psychologiques ou physiologiques. Je tiens à 
faire suivre au malade les mêmes voies, à l'éclairer, à 
lui faire connaître aussi nettement que possible l'influence 
des représentations mentales sur le fonctionnement orga- 
nique. 

Les hypnotiseurs agissent de même quand parfois ils 
ne craignent pas de faire la théorie de la suggestion. 
Mais ils ne le font pas toujours et maintiennent souvent 
les malades dans une dépendance telle que ceux-ci en 
sont efïrayés. Il en est, et des plus intelligents, qui disent 
à leur suggestionneur : Je ne sais pas ce que vous avez 
en vous; mais vous exercez sur moi une domination 
qui me trouble. J'ai le sentiment que vous pourriez me 
faire faire tout ce que vous voulez ! 

Je ne me suis jamais vu attribuer ce pouvoir magique. 
Par contre j'entends dire : vous m'avez fait comprendre 
ce qui se passe, vous m'avez montré comment je suis 
devenu malade et comment je peux guérir. Maintenant 
que vous me l'avez dit, il me semble que c'est tout simple 
et je suis un peu étonné de ne pas l'avoir trouvé tout seul. 

C'est là l'unique secret d'une psychothérapie rationnelle.' 
Expliquer avec patience et douceur, en variant ses dis- 
cours suivant les facultés de l'interlocuteur; lui faire 
comprendre les choses, exercer ses facultés logiques afin 
qu'il trouve lui-même le chemin de la vérité. 

Je ne puis donc pas bannir de mes traitements toute 
influence suggestive, mais je n'ai pas besoin }>our 



LEÇON XXIV 375 

l'exercer de mettre mon malade dans un fauteuil, de le 
plier sous le joug en lui dictant un sommeil plus ou moins 
profond, en lui mettant un bras en catalepsie. Je ne 
cherche pas à le plonger dans une atmosphère d'hypno- 
tisme en le recevant dans une salle à tapis moelleux, 
éclairée d'un jour discret, et à l'impressionner favorable- 
ment par la vue d'autres personnes endormies. 

Si bien intentionnées qu'elles soient, ces pratiques ont 
un côté charlatanesque. Préoccupé avant tout du bien des 
malades, je les adopterais si elles étaient nécessaires. J'ai 
pu m'en passer après les avoir employées en connais- 
sance de cause et je suis heureux de les avoir abandon- 
nées. 



VINGT-CINQUIÈME LEÇON 



Troubles des fonctions urinaires. — Rétention ; phobies. — Inconti- 
nence nocturne. — Polyurie. — Pollakiurie. — Modifications 
qualificatives de l'urine. — Troubles de la vie sexuelle; leur fré- 
quence dans les psychonévroses. — Psychopathia sexualis. — 
Onanisme, excès; leur influence physique et psychique. — Mens- 
truation; psychoses menstruelles.— Nervosisme de la méno- 
pause; âge critique. — Possibilité de l'intervention psychothé- 
rapique dans ces divers états. 



L'appareil urinaire n'est pas épargné dans les psycho- 
névroses et l'on peut observer la rétention d'urine, l'in- 
continence, la polyurie et la pollakiurie. La vessie elles 
reins peuvent être le siège d'algies diverses. 

La rétention de l'urine est fréquente chez les hystéri- 
ques. Il est probable qu'à un certain degré la distension 
de l'organe amène une vraie paralysie, si bien que l'éva- 
cuation devient impossible. La vessie peut alors contenir 
plusieurs litres et il est nécessaire de recourir à la sonde; 
souvent on réussit aussi par l'expression manuelle en 
comprimant la vessie avec une certaine force et pendant 
un temps assez prolongé. Mais cette état parétique n'est 
pas primaire et l'origine de la rétention doit être cherchée 
dans la mentalité du sujet. Comme dans l'aphonie, comme 
dans l'astasie-abasie, il y a ici avant tout une conviction 
d'impuissance. Il est le plus souvent impossible de dé- 
brouiller l'écheveau des représentations mentales, d'assi- 



LEÇON XXV 377 

gner à ce trouble de la miction une cause [)sychique pré- 
cise. Cependant parfois on la trouvera dans des senti- 
ments de gêne, de timidité; d'autres fois on reconnaît l'in- 
fluence de l'attention portée sur les organes sexuels, de 
l'onanisme, des pensées libidineuses. Sur ces bases nais- 
sent des phobies, des scrupules, exagérés par la lecture 
des livres de médecine populaire. Mais en somme chez 
l'hystérique le secret de l'impuissance échappe aussi bien 
au malade qu'au médecin. 

Il est plus facile de faire cette étude chez les sujets 
neurasthéniques, chez les hommes qui consentent à se 
confesser. 

J'observe très souvent les troubles de la miction, qu'on 
a désignés, pas très heureusement à mon avis, sous le 
nom de bégaiement urinaire. Chez des jeunes gens de 
quinze à vingt-cinq ans, on constate l'impossibilité 
d'uriner aussitôt qu'ils sont intimidés. J'ai déjà signalé 
cette difficulté chez la plupart des hommes que l'on 
invite à uriner séance tenante. Si on encourage le sujet et 
qu'on le laisse seul, on arrive facilement à vaincre cette 
impuissance toute mentale. Chez des névrosés émotifs, la 
miction devient impossible si elle. doit avoir lieu en pré- 
sence d'un tiers; on voit dans les hôpitaux des malades 
incapables duriner dans la salle commune. 

Beaucoup de mes neurasthéniques ne peuvent uriner 
dans les kiosques destinés à cet usage. Il en est qui 
réussissent si par hasard ils sont seuls, quoique la crainte 
de voir entrer quelqu'un suffise à les paralyser. 

Ces jeunes gens sont ordinairement des timides; ils sont 
parfois moralement chastes, pudiques à l'excès, mais, 
souvent très dévergondés par la pensée, ils ne sont ver- 
tueux que par excès de timidité vis-à-vis des femmes. Il 
en est qui, vivant dans un continuel éréthisme erotique. 



378 LES PSJCHONÉVROSES 

s'adonnent à la masturbation. Ils ont lu des brochures sur 
les conséquences de ce vice ou s'imaginent qu'on lit 
leurs pensées sur leur front. Ces préoccupations viennent 
troubler le mécanisme de la miction. Un de mes malades 
avait lu que l'onanisme peut amener des rétrécissements 
et connaissait le jet en vrille des malades atteints de cette 
affection. En urinant il portait son attention sur la forme 
du jet; il était persuadé que ses voisins l'observaient; il 
surprenait leur malin sourire et la miction devenait impos- 
sible. 

Les moqueries de camarades d'école ont souvent pro- 
voqué des troubles de ce genre chez de très jeunes gar- 
çons, mais ils se montrent plus souvent vers la puberté, 
au moment où le jeune homme devient conscient du 
double rôle urinaire et génital de ses organes. 

Il est évident que le traitement de ces phobies ne peut 
être que psychothérapique. Il consiste à rendre au malade 
la confiance en lui-même Le médecin doit se faire l'ami 
de son malade, lui parler en camarade, lui faire com- 
prendre que l'obstacle est purement mental; mais les pra- 
ticiens n'y songent pas toujours; ils cherchent la cause 
dans les organes génito-urinaires, recommandent des"^ 
douches périnéales, passent des sondes réfrigérantes, 
électrisent la vessie. 

Cette manière de procéder est désastreuse; elle fausse 
l'esprit du malade et le rend hypocondriaque. 

D'autres médecins, figés dans des idées de péché ori- 
ginel, font un crime au malade de ses préoccupations 
libidineuses, lui décrivent en les exagérant les consé- 
quences de l'onanisme et créent chez ces malheureux une 
vraie manie de scrupules. 

Il y a des malades chez lesquels on arrive vite, en une 
conversation, à dissiper ces timidités, ces phobies, et 



LEÇON XXV 379 

toute la série des symptômes neurasthéniques et hypocon- 
driaques, mais il y a des cas rehelles. Le succès dépend à 
la fois de la mentalité plus ou moins ferme du sujet et de 
la patience que met le médecin à poursuivre son œuvre 
psychothérapique, de la logique qu'il met dans le choix des 
moyens. Je ne puis assez répéter que faire un traitement 
local, c'est compromettre le résultat. 

L'incontinence, surtout nocturne, est la règle dans la 
première enfance, et les mères savent la combattre effica- 
cement par l'éducation. Cette incontinence persiste chez 
les sujets nerveux, déséquilibrés, et constitue une vraie 
infirmité parfois incurable. 

Souvent cependant on réussit à la guérir, mais ce 
résultat s'obtient par des moyens si divers que j'ai 
reconnu l'influence de la suggestion bien avant que les 
hypnotiseurs eussent démontré l'efficacité fréquente de 
leurs procédés. 

Dans les cas légers on arrive au but en restreignant 
l'alimentation liquide au repas du soir, en faisant uriner 
les enfants un peu tard au moment où les parents se cou- 
chent ou même en interrompant dans ce but leur sommeil 
au milieu de la nuit. On crée ainsi les bonnes habitudes. 

L'usage des préparations belladonées, des antispasmo- 
diques peut donner des succès, mais j'ai réussi souvent 
avec des médicaments quelconques comme le fer, même 
quand le malade n'était pas anémique, le bicarbonate de 
soude, l'acide chlorhydrique. D'autres emploient l'électri- 
sation du col et, chez une fille de vingt ans, j'ai coupé 
court à l'incontinence par la faradisation intra-urétrale, 
alors que l'application externe, sur le ventre et le périnée, 
était restée sans résultats. Y a-t-il là une action réelle des 
médicaments, de l'électricité, ou la suggestion est-elle 
seule en jeu? Je penche vers la seconde alternative. 



380 LES PSYGHONEVROSES 

J'avoue que jusqu'ici je n'ai pas de vues claires sur la 
genèse et la nature de cette incontinence. Est-elle due à 
un spasme ou à une parésie? Naît-elle en rêve sous l'in- 
fluence de représentations mentales comme les pertes 
séminales succèdent à un songe lascif? Dans l'ignorance 
oii nous sommes il est difficile de faire intervenir une 
psychothérapie toute rationnelle, d'autant plus qu'il s'agit 
d'enfants. 

C'est là un de ces cas exceptionnels où je ne craindrais 
pas de recourir à l'hypnose, quoique la tenue de thauma- 
turge qu'il faut prendre me répugne au point de me mettre 
la rougeur aux joues quand je me décide à l'employer* 

Ces considérations ne s'appliquent, ai-je besoin de le 
dire, qu'à l'incontinence nocturne idiopathique et non à 
celle qui peut être symptôme, quelquefois unique, d'épi- 
lepsie. 

La polyurie est fréquente chez les névrosés. Chacun 
connaît Yurine spasHque, abondante et claire, qui alterne 
chez les dames nerveuses avec l'urine concentrée qu'en- 
traine l'oligurie. 

J'ai observé souvent chez de simples neurasthéniques 
une polyurie transitoire, la quantité pouvant s'élever jus- 
qu'à trois ou quatre litres en vingt-quatre heures. Elle m'a 
paru comporter un pronostic favorable et je l'ai toujours 
vue cesser dans le cours de la cure à la fois physique et 
mentale que j'applique à ces états. 

Il n'en est plus de même de la polyurie persistante 
qu'on désigne sous le nom de diabète insipide. Les 
malades qui en sont atteints sont polydypsiques en même 
tem})S quepolyuriques sans qu'il soit possible de dire le 
lien qui réunit ces deux phénomènes parallèles. Il y a 
évidemment là un trouble dans les fonctions de nutrition, 
et le fait que des traumatismes crâniens peuvent produire 



LEÇON XXV 381 

cette maladie semble indiijuer l'origne cérébrale du mal. 
Dans les cas que j'ai observés, j'ai toujours trouvé des 
symptômes de déséquilibre mental et même, par périodes, 
des états franchement vésaniques. Mes efîorts pour guérir 
cette polyurie sont restés vains. 

La psychothérapie reprend ses droits dans la pollakiurie. 
Ce trouble accompagne généralement, mais pas nécessai- 
rement, la polyurie; il y a des malades dont la vessie se 
dilate et qui peuvent rendre de grandes quantités d'urine 
sans que le nombre des mictions soit sensiblement aug- 
menté. 

Mais on observe la pollakiurie sans polyurie et aussitôt 
qu'on peut, par un examen clinique rigoureux, exclure 
toute affection de la vessie, de l'urine ou des reins, il faut 
reconnaître la nature psychique du mal et le traiter 
comme tel, par la parole. 

M. W... est un neurasthénique de vingt-huit ans que je 
traite depuis quelques semaines pour des états de vertige, 
des maux de tête, des phobies et des crises passagères de 
mélancolie. Il est en bonne voie d'amélioration quand, 
un jour, il m'annonce avec effroi qu'il est atteint d'un 
trouble nouveau, qu'il est obligé d'uriner huit à dix fois 
dans le cours de la nuit. Quoique je puisse déjà soupçon- 
ner la nature de cette pollakiurie subite, je me garde bien 
de jeter à la tête du malade l'affirmation : c'est nerveux! 

Je remets mon jugement et prie le malade de mesurer 
la quantité d'urine rendue dans les vingt-quatre heures. 
Elle s'élève pour le premier jour à 1700 centimètres 
cubes, pour le deuxième à 1800. Je ne trouve dans l'urine 
ni albumine, ni sucre, ni phosphates en excès; elle ne 
contient pas d'éléments cellulaires anormaux. 

Ayant ainsi bien dûment constaté l'intégrité des organes 
urinaires, je tiens à mon malade ce discours : Vous 



382 LES PSYGHONÉVROSES 

n'avez aucune maladie de la vessie ou des reins et, étant 
donnés vos antécédents et la manière dont s'est développé 
ce trouble, j'ai le droit de le considérer comme nerveux. 
La vessie humaine quand elle est saine, et la vôtre est 
normale, peut contenir environ 300 centimètres cubes 
d'urine sans qu'il en résulte un besoin impérieux 
d'uriner. Vous rendez par jour environ 1800 centimètres 
cubes c'est-à-dire un peu plus qu'à l'état normal en raison 
de la suralimentation que vous pratiquez. Or 1800 divisé 
par 300 donne 6; vous avez donc le droit d'uriner six 
fois en vingt-quatre heures, soit, si vous voulez, cinq fois 
dans la journée et une fois la nuit! 

Mais, répond le malade, vous êtes bon de me dire : 
Vous avez le droit! Et quand je suis obligé d'uriner dix 
fois, qu'y puis-je et d'où vient ce trouble étrange? 

— Mon cher monsieur, si vous urinez si souvent, c'est 
que vous y pensez ! Vous avez une fois par hasard été 
réveillé par le besoin d'uriner et, avec votre esprit inquiet, 
vous vous êtes demandé ce qui se passait. Votre attention 
s'est portée sur ce petit désordre; elle est devenue atten- 
tion expectante. Or rien ne fait naître le besoin d'uriner 
comme d'y penser. Mettez-vous donc en tète qu'il n'y a là 
rien de maladif et vous allez uriner comme tout le monde 
cinq à six fois par jour ! 

Le lendemain mon malade me reçoit en s'écriant : ça 
y est! J'ai uriné cinq fois dans la journée et une fois la 
nuit; j'ai même envie de supprimer cette évacuation noc- 
turne qui trouble mon repos! 

Parfait, répondis-je, et dès lors la pollakiurie n'a jamais 
reparu. 

Le malade m'a fourni à la fin de sa cure un exemple 
bien typique de ce que peut faire la tenue morale dans les 
états de neurasthénie. 



LEÇON XXV 383 

Il sortait depuis quelques jours et me semblait un peu 
timide dans ses promenades. Je crus devoir l'engager à 
plus d'effort et lui conseillai d'aller en ville, de visiter un 
musée. Il faisait très chaud ce jour-là et je ne pus m'em- 
pêcher de me demander si la marche prolongée n'amène- 
rait pas quelques troubles nerveux. J'hésitais à rendre le 
malade attentif à cette possibilité, dans la crainte de lui 
suggérer ses malaises. D'un autre côté il me semblait 
imprudent de le laisser partir sans l'avoir affermi dans 
son maintien. 

— Allez, lui dis-je, et si vous êtes repris de quelques 
malaises, vertiges, céphalée, tristesse, je compte sur votre 
vaillance pour vous mettre au-dessus de ces bobos ! 

— N'ayez crainte, dit-il avec assurance, je saurai passer 
outre ! 

Le lendemain je le retrouve très bien disposé et il me 
raconte ce qui suit : 

Hier donc, selon votre conseil, j'ai été en ville et pen- 
dant la première heure, cela n'a pas été trop mal; mais 
quand j'ai dû passer un pont, j'ai été repris de vertige, 
d'un malaise indéfinissable et il m'a fallu beaucoup de 
courage pour continuer. Ce fut bien pis encore quand 
j'entrai au musée historique. J'y fus repris de tous les 
troubles dont je me plaignais avant ma cure. Subitement, 
je me sentis veule, triste à pleurer; ma tête se serra; le 
vertige devint insupportable et j'allais sortir sans avoir 
visité le musée quand mes yeux tombèrent sur un drapeau 
qui, sur les branches d'une croix blanche portait ces mots 
en lettres d'or : Honneur à la vertu, honte à la faiblesse! 
Eh oui; honte à la faiblesse, m'écriai-je, et comme par 
enchantement tous mes malaises se dissipèrent. J'ai pu 
visiter le reste du musée, je suis revenu à pied de cette 
longue promenade tout dispos et fier de mon succès. 



384 LES PSYCHONÉVROSBS 

Le malade est resté guéri et n'a jamais eu l'occasion de 
mettre à exécution le conseil que je lui donnai alors : Si 
jamais vous êtes repris de ces troubles, pensez au drapeau 
magique et vous serez guéri ! 

L'année suivante, j'eus l'occasion d'observer un nou- 
veau cas de cette pollakiurie nerveuse. Elle s'établit égale- 
ment d'un jour à l'autre chez un neurasthénique déjà amé- 
lioré par la cure Weir Mitchell, alors qu'il était encore 
au lit, jouissant du repos physique et moral. Il me suffît 
de lui raconter l'observation du malade que je viens de 
décrire pour réduire les mictions au chiffre normal. 

Les modifications qualitatives de l'urine n'ont aucune 
importance pour le diagnostic ou le pronostic des psycho- 
névroses; elles ne jettent pas le moindre jour sur la patho- 
génie des accidents. Ces variations dans la composition 
chimique de l'urine sont toutes secondaires et dues aux 
innombrables désordres fonctionnels qui résultent de 
l'anorexie, de l'alimentation insuffisante ou défectueuse, 
parfois de la boulimie, de la diarrhée ou de la constipation. 
L'inversion de la formule des phosphates n'est pas assez 
caractéristique pour asseoir le diagnostic d'hystérie. Elle 
n'est qu'un détail infime parmi les troubles fonctionnels 
de la grande psychonévrose. 

La phosphaturie est fréquente chez les neurasthéniques 
et elle est souvent si marquée que l'urine sort jumenteuse 
de l'urètre. Je n'ai pas encore pu déterminer exactement 
s'il s'agit ici d'un excès réel de phosphates ou s'il n'y a 
qu'une précipitation anormale par suite des qualités 
de l'urine. Dans tous les cas que j'ai examinés, l'urine 
fraîche présentait une réaction plus ou moins alcaline 
expliquant le dépôt phosphatique sans qu'il y eût lieu 
d'admettre une surabondance de phosphates. Quant aux 
dépôts d'urates, ils ne se forment le plus souvent que par 



LEÇON XXV 385 

le refroidissement d'urines concentrées et il est fâcheux 
que tant de médecins se basent sur ce simple fait d'un 
sédiment rouge pour donner encore à leurs neurasthéni- 
ques une nouvelle phobie, celle de la gravelle urique. 

J'ai observé chez des neurasthéniques affaiblis, fatigués, 
des albuminuries légères sans cylindres, sans éléments 
figurés dans l'urine; elles se sont guéries par le repos et 
l'alimentation réconfortante. J'ai pu surprendre aussi l'in- 
fluence du surmenage surtout intellectuel sur la glyco- 
surie alimentaire ; la qualité de sucre augmente dans les 
périodes de fatigue. 

Mais ce sont là des conséquences dernières du nervo- 
sisme. Ces troubles du chimisme de la nutrition cèdent 
généralement par l'action des mesures physiques de la 
cure : repos ou au contraire gymnastique convenable, ali- 
mentation rationnelle. L'état moral, par le retentissement 
qu'il a sur le fonctionnement du corps, agit aussi sur ces 
désordres. 

En somme l'urologie des psychonévroses n'est pas 
faite et elle ne le sera pas aussi longtemps qu'on se bor- 
nera à ces examens superficiels qui souvent ne portent pas 
même sur la quantité de 24 heures et dans lesquels on ne 
tient pas compte du régime du malade. Il est même pro- 
bable que l'examen des urines n'aura jamais qu'une impor- 
tance minime et ne décèlera que les troubles secondaires. 
C'est jeter de la poudre aux yeux des malades que de faire 
faire par le pharmacien, dans les cas de nervosisme, des 
analyses détaillées, comme si cet examen allait nous 
éclairer sur la cause du mal. 

Un lien plus étroit s'établit entre les psychonévroses 
et la vie sexuelle, et si les malades étaient moins discrets 
sur ce chapitre, on verrait qu'il est peu de « névrosés » 
chez lesquels manquent les troubles sexuels. 

Dubois. — Psychonévroses. 25 



386 LEÇONS SUR LES PSYGHONEVROSES 

Déjà chez l'animal, l'orgasme vénérien a le caractère 
d'une criseneryeuse violente, d'un mouvement émotionnel. 
Dans la période du rut, l'animal change de caractère ; il 
subit une crise passionnelle et l'on sait combien la cas- 
tration modifie la mentalité de nos animaux domestiques. 
Chez l'homme le fonctionnement de cet appareil est moins 
physiologique. Les désirs ne s'éveillent plus, à époques 
régulières, sous la seule influence du travail intime des 
organes génésiques ; ils naissent avec la plus grande faci- 
lité par la mise en jeu de l'imagination, et ce n'est pas 
d'aujourd'hui qu'elle est dévergondée. 

Je renvoie aux ouvrages spéciaux pour la description 
des multiples aberrations de l'instinct sexuel qu'on a 
résumées sous le nom de : psychopathia sexualis. Dans 
le sadisme, le masochisme, la sodomie, la tribadie, les 
fonctions organiques peuvent être normales; le désordre 
est purement psychique, moral. Nous sommes sur le ter- 
rain de la psychiatrie. Le pronostic de ces psychopathies 
est très défavorable. On constate chez la plupart de ces 
sujets une amoralité complète contre laquelle il est vain 
de lutter. D'autres malades, cependant, souffrent de leur 
esclavage et sont plus ou moins accessibles au traitement 
moral. Enfin, à des degrés inférieurs, le mal s'atténue. 
Il semble n'être plus qu'une immoralité qui a créé à la 
puberté ou quelque fois à l'âge adulte, des habitudes 
vicieuses, et il devient facile au médecin qui sait se faire 
l'ami de son malade de le remettre sur le droit chemin. 
Sous ces formes bénignes les étrangetés abondent dans le 
domaine sexuel et il n'est pas facile de tracer des limites 
entre l'exercice normal des fonctions sexuelles et le liber- 
tinage. 

L'onanisme pratiqué avec frénésie dans l'enfance, per- 
sistant dans l'âge adulte chez des hommes mariés ou 



LEÇON XXV 387 

pouvant exercer les fonctions sexuelles normales, est 
symptôme de déséquilibre mental. Il en est de même des 
pollutions nocturnes qui continuent dans des conditions 
oîi le besoin est normalement satisfait. Cet éréthisme est 
pathologique. La fatigue qui résulte de ces excès ou des 
pertes no'cturnes aggrave l'état mental du malade ; il y a 
cercle vicieux. 

Par contre, l'onanisme chez l'enfant au début de la 
puberté est presque normal. J'ai lu quelque part qu'un 
médecin allemand avait fait une statistique et trouvé 
l'onanisme chez 99 p. 100 des garçons. Or, nos voisins 
d'Outre-Rhin ne sont pas fanfarons de vice et ce résultat 
mérite considération. Il n'étonne pas si l'on songe que les 
désirs s'éveillent à un âge où la raison n'est pas encore 
formée, souvent même bien avant l'établissement de la 
fonction spermatique. Ces habitudes disparaissent le plus 
souvent chez le jeune homme, soit que, suivant la morale 
facile du monde, il tombe de Charybde en Scylla pour 
courir les femmes, ou se marie jeune, soit enfin que, 
mieux doué moralement, il sache renoncer à des habitudes , 
dégoûtantes et rester chaste alors même que sa position < 
retarderait l'époque de son mariage ou le lui interdirait. 

Loin de moi la pensée de nier que des excès sexuels 
ou l'onanisme restent sans influence sur la santé. Rien ne 
débilite l'organisme comme la répétition fréquente de 
cette crise nerveuse. Un état neurasthénique succède à cet 
orage : omne animal post coïtiim triste. 

Il n'est pas rare de rencontrer des neurasthéniques 
incapables de supporter ces conséquences de l'acte sexuel. 
Il semble épuiser le reste de leur capital nerveux. 

D'autre part l'exercice modéré des fonctions sexuelles 
peut créer une euphorie salutaire, calmer les nerfs, même 
chez des malades; il favorise le sommeil et fait parfois 



388 LEÇONS SUR LES PSYGHONEVROSES 

cesser des états d'âme pénibles, d'angoisse, d'inquiétude 
vague. Il y a des médecins qui en concluent que la conti- 
nence est malsaine, et j'en vois conseiller à de jeunes 
neurasthéniques de 16 à 17 ans les rapports avec des 
femmes. C'est là leur traitement des psychonévroses! 

La chasteté des prêtres dignes de ce nom nous montre 
que la continence n'a pas ces dangers, et il y a plus de 
neurasthéniques parmi ceux qui laissent libre cours à leur 
sensualité que parmi ceux qui savent, pour des raisons 
morales altruistes et aussi longtemps que ces motifs exis-, 
tent, échapper an joug de l'animalité. 

Le juste respect de la pudeur féminine empêche le 
médecin de recuellir, sur la vie erotique des femmes, des. 
renseignements exacts. Je suis porté à croire que, cons- 
ciemment ou à leur insu, les femmes subissent plus sou- 
vent ce joug qu'elles ne le pensent et que des préoccupa- 
tions libidineuses, souvent très vagues, je veux bien, 
jouent un rôle dans le développement de leurnervosisme. 
, Mais si je reconnais l'influence pathogène non seule- 
ment des excès, mais même des représentations mentales 
erotiques conscientes ou subconscientes, je ne saurais trop 
protester contre les exagérations. Il y a des médecins qui. 
mettent un plaisir lascif à surprendre ces faiblesses, à 
poser à leurs malades d'indiscrètes questions. C'est sur- 
tout dans l'hystérie qu'on s'est plu à scruter la vie intime, 
des malades. Ces médecins ne prêtent-ils pas à leurs 
clientes leur mentalité un peu salace? 
.. Beaucoup de neurasthéniques attribuent les troubles 
dont ils sont atteints aux habitudes d'onanisme qu'ils ont 
eues dans l'enfance. Ils ont le plus souventjpuisé cette 
idée dans les livres nombreux que publient, |sur les dan- 
gers de la masturbation, des gens bien intentionnés mais 
maladroits ou des charlatans. C'est chez ces malades 



LEÇON XXV • 389 

qu'on observe si souvent l'impuissance sexuelle psy- 
chique, la plus fréquente de toutes. Timorés, doutant 
d'eux-mêmes, ils abordent le rapprochement sexuel dans 
un état d'émotivité qui le rend impossible. L'éjaculation 
est souvent prématurée ; l'érection reste incomplète ou 
cesse trop tôt. On voit cette impuissance s'établir parfois 
tardivement chez des hommes mariés et pères de famille. 

Je ne crains pas dans tous ces cas de dissiper hardiment 
les craintes du malade. Il faut qu'il sache passer l'éponge 
sur son passé et renonce à ses phobies. Je lui démontre 
qu'il n'est devenu neurasthénique sexuel et impuissant 
qu'à partir du jour où il a lu quelque opuscule sur ce 
sujet, 011 il a laissé s'établir en son cœur les inutiles 
remords. J'ose lui dire que ces errements anciens aux- 
quels il ne doit pas revenir, ne sont pour rien dans son 
état. Il m'arrive souvent de relever ainsi dans une con- 
versation le courage de mon malade et de lui rendre cette 
saine confiance dans le succès, si nécessaire dans tout ce 
que nous entreprenons; or, l'entreprise amoureuse, pour 
naturelle qu'elle soit, n'en est pas moins scabreuse. 
- L'impuissance psychique peut naître sur la base d'au- 
tres représentations mentales. On la voit succéder à 
toutes les émotions intempestives : brouille même légère 
entre les amants, remords subits naissant à l'occasion 
d'une infidélité, souvenirs déplaisants, dépit causé par 
l'indifférence visible d'un des intéressés. Il suffit d'un 
<ri€n pour jeter un seau d'eau froide sur l'incendie qui 
s'allume. J'ai vu cette impuissance s'établir chez un mari 
qui avait dû accompagner sa femme chez le gynécologue 
et avait trouvé inesthétiques les poses oii il la vit; le 
charme était rompu. 

J'ai toujours surpris chez les impuissants de cette 
espèce d'autres signes de nervosisme. Ce sont avanttout 



390 LEÇONS SUR LES PSYCHONEVROSES 

des impressionnables incapables de résister à leur pre- 
mier sentiment, de corriger leurs auto-suggestions. Ce 
sont des timides qui doutent d'eux-mêmes et se croient, 
dans tous les domaines, au-dessous de leur tâche. 

Par contre j'ai trouvé plus compatible avec la santé 
psychique l'impuissance incurable due à une absence 
totale du sens génésique. Il y a des hommes qui n'ont 
jamais eu d'érections, jamais de pollutions. Ces malheu- 
reux ne s'aperçoivent souvent pas de leur infirmité et 
j'en connais plusieurs qui se sont mariés pour avoir les 
joies de la famille et n'ont découvert qu'alors leur incu- 
rable impuissance. Cet état s'accompagne souvent d'as- 
permie et rentre plutôt dans la classe des dégénéres- 
cences somatiques. 

Chez les femmes, malgré la frigidité, due en grande 
partie à l'éducation de beaucoup d'entre elles, l'exercice 
régulier des fonctions sexuelles, la maternité semblent 
exercer une bonne influence sur la santé. On trouve plus 
souvent des états de psychonévroses chez les vieilles 
filles. Mais il est difficile de dire ce qui tient à la conti- 
nence, à la non-satisfaction de besoins naturels et ce qui 
dépend des conditions anormales de vie, de l'isolement 
moral dans lequel vivent les célibataires. Chez la femme 
comme chez l'homme la vie conjugale est une condition 
de santé et de longévité. D'autre part bien des femmes 
ne trouvent dans le mariage que le malheur et doivent 
leur nervosisme aux souff'rances qu'elles subissent. Il y a 
trop d'aléas de part et d'autre pour que le médecin puisse 
conseiller le mariage comme mesure thérapeutique ou 
s'opposer au contraire à une union projetée, en considé- 
rant comme obstacle le nervosisme d'un des conjoints. 
Cupidon paraît du reste être aussi sourd qu'aveugle et 
nos clients ne nous écoutent guère en cette occurrence. 



LEÇON XXV 391 

La menstruation est de toutes les fonctions de l'orga- 
nisme féminin celle qui agit le plus sur la mentalité. 
Presque toutes les femmes souffrent à ce moment de 
troubles nerveux, céphalalgies, rachialgies, fatigue géné- 
rale. Mais ce qui frappe surtout c'est l'état psychique, et 
l'on voit apparaître, même chez les femmes robustes, les 
stigmates mentaux des psychonévroses. 

La femme en puissance des règles est plus fatigable, 
plus sensible, plus émotive et plus esclave de ses auto- 
suggestions qu'à l'état normal. Les larmes coulent plus 
facilement chez elle; elle supporte moins les contrariétés; 
elle est plus susceptible et l'on voit souvent poindre chez 
elle un esprit de contradiction cju'elle ne manifeste pas en 
dehors de l'époque menstruelle. 

La femme normale est déjà, pendant la durée de cette 
fonction, une psychonévrosée; celle qui est nerveuse à 
l'ordinaire le devient plus encore, et chez les prédisposées 
on voit survenir les psychoses menstruelles. Le pronostic 
peut en être très sévère, et il y a des femmes qui pour- 
raient être internées tous les mois dans un asile d'aliénés. 
Cependant j'ai observé plusieurs cas de psychose mens- 
truelle dans lesquels j'ai pu obtenir de bons résultats par 
un traitement psychothérapique, en développant chez les 
malades les tendances altruistes, en les amenant à la 
maîtrise d'elles-mêmes. 

L'âge de développement est déjà dangereux pour les 
jeunes filles. On voit survenir facilement alors des états 
de neurasthénie et d'hystérie qui peuvent, heureusement, 
être passagers. Parfois cependant le travail organique 
intime qui se produit à cet âge fait naître des états de 
déséquilibre plus graves. On voit souvent alors des fil- 
lettes perdre la vivacité intellectuelle qu'elles avaient, 
devenir gauches, maladroites, tromper les espérances 



392 LEÇONS SUR LES PSYGHONEVROSES 

que l'on fondait sur leurs aptitudes. C'est peut-être à des 
influences analogues liées aussi à 1 âge du développement 
qu'est due la démence précoce si souvent confondue au 
début avec la neurasthénie. 

La ménopause est plus pathogène encore, et il est peu 
de femmes qui échappent aux vapeurs, aux multiples 
troubles fonctionnels de l'âge critique. Chez beaucoup le 
caractère se modifie, elles deviennent difficiles, acariâtres 
et c'est peut-être en partie à cette raison qu'il faut attri- 
buer la mauvaise réputation qu'ont, en tous pays, bon 
nombre de belles-mères; quand elles marient leur& 
enfants, elles sont ordinairement dans cette période 
fâcheuse. 

C'est l'âge aussi oii l'on voit naître les états hypocon- 
driaques et mélancoliques, accompagnés des plus étranges 
sensations d'apparence osmatique; chaleur cuisante dans 
tout le corps, algies diffuses à recrudescence nocturne, 
picotements intenses dans la bouche, l'arrière-gorge, 
ardeur à l'estomac, etc. 

Il semble que ce n'est pas seulement la cessation plus 
ou moins brusque de la fonction menstruelle qui déter- 
mine ces accidents. La femme entre en même temps dans 
une autre période d'âge, elle fait un pas de plus vers la 
sénilité. On voit aussi survenir chez les hommes vers la 
cinquantaine des états analogues, et ce n'est pas sans 
raison qu'on a parlé de ménopause masculine, alors même 
qu'il n'y a pas suppression d'une fonction. Il ne faut pas 
oublier que la décadence organique commence en somme 
très tôt, après la trentaine. Elle est continue, mais il 
semble que par périodes elle s'accélère, de manière à 
modifier plus brusquement la personnalité. Nous passons 
par des périodes critiques qui nous rendent plus vulné- 
rables. J'ai observé chez des femmes arrivées à la cin- 



LEÇON XXV 393 

quantaine tout le cortège de ces troubles attribués à la 
ménopause, c'est-à-dire à la suppression de la fonction. 
Or, ces femmes avaient vu leurs règles cesser bien des 
années auparavant et n'avaient éprouvé alors, à part 
quelques vapeurs, aucun trouble sérieux. L'ovariotomie, 
qui supprime la fonction chez des femmes encore jeunes, 
ne produit pas, en général, les troubles nerveux de l'âge 
critique. Il me semble donc rationnel d'attribuer à l'âge 
lui-même une influence étiologique. 

Malgré leur origine nettement somatique, ces psycho- 
névroses liées à la vie sexuelle ou à des phénomènes de 
sénilité sont encore justiciables d'une psychothérapie 
rationnelle. Il ne faut pas négliger les moyens matériels. 
Le repos, l'isolement du milieu familial sont souvent 
nécessaires. Il faut étudier la constitution du malade, 
combattre par un régime approprié ses états diathésiques, 
le ramener à une alimentation saine, frugale, créer de 
bonnes habitudes de vie. Mais ces malades ont en même 
temps besoin de bons conseils. Par la parole sensée on 
modifie leur mentalité en dépit des causes organiques, 
encore mystérieuses, qui la troublent. 



VINGT-SIXIÈME LEÇON 



Troubles du sommeil; Insomnie. — 'Inutilité et dangers des médi- 
cations narcotiques. — Insuffisance des procédés balnéaires. — 
Efficacité de la psychothérapie. — Causes de l'insomnie; physi- 
ques : impressions sensorielles trop vives, intoxications et 
auto-intoxications morales : préoccupations obsédantes. — 
Recherche agitée du sommeil. — Trucs psychothérapiques. — 
Création d'un état d'âme favorable au sommeil. — Abus des 
traitements médicamenteux et hydrothérapiques. 

Parmi les symptômes des psychonévroses il en est un 
qui prend une grande importance par sa fréquence et 
par l'aggravation qu'il amène dans l'état des malades, 
c'est l'insomnie. 

La plupart des névrosés dorment mal, mais leur 
insomnie se présente sous des formes très diverses. Il y 
a des malades qui s'endorment difficilement. Ils se cou- 
chent fatigués, mais lorsqu'ils sont au lit, le sommeil ne 
vient pas. Les uns reconnaissent qu'ils sont maintenus 
éveillés par des préoccupations obsédantes qu'ils s'effor- 
cent en vain de chasser; d'autres affirment n'avoir fixé 
leur pensée sur aucun sujet troublant, mais ils ne trou- 
vent pas le sommeil. Certains malades s'endorment faci- 
lement, mais ils se réveillent au bout de quelques heures 
et ne peuvent plus se rendormir; beaucoup retrouvent 
le sommeil vers le matin, à l'heure où ils devraient se 
lever. 



LEÇON XXVI 395 

Pendant ces heures d'insomnie, l'état mental des 
malades est très variable. J'en vois qui n'en souffrent 
nullement, ils constatent froidement qu'ils ne dorment 
pas, mais affirment qu'ils n'éprouvent aucune sensation 
pénible. D'autres s'impatientent, se dépitent, se retour- 
nent sans cesse sur leur couche, se lèvent, se recouchent. 
Il y a des neurasthéniques qui ont l'insomnie mélanco- 
lique. Dans l'obscurité ils voient en noir; ils envisagent 
avec pessimisme leur situation dans ce monde. Tantôt 
c'est en égoïstes qu'ils font l'inventaire de leur vie, souf- 
frent de leurs insuccès, des vicissitudes de leur existence; 
souvent aussi ce sont des âmes nobles chez lesquelles 
dominent les préoccupations altruistes. La vie leur paraît 
laide ; elle ne vaut pas la peine d'être vécue ; elle n'est 
qu'une vallée de larmes. S'ils sont des intellectuels leurs 
préoccupations sont d'ordre philosophique; ils vivent 
dans ce malaise psychique qu'ont si bien décrit les philo- 
sophes pessimistes; ils y mêlent des aspirations reli- 
gieuses, sans pouvoir arriver à la foi qui les sauverait. 
Enfin beaucoup motivent leur insomnie uniquement par 
les souffrances qu'ils éprouvent, troubles dyspeptiques, 
ballonnements, borborygmes, par des sensations doulou- 
reuses diverses, palpitations, angoisse. Il leur semble 
qu'ils dormiraient si on pouvait les délivrer de tous ces 
malaises. Notons enfin les malades qui dorment, mais 
d'un sommeil agité, troublé par des rêves, des cauche- 
mars. Parfois ils n'ont pas conservé le souvenir du rêve, 
mais ont conscience d'avoir eu le sommeil interrompu, 
troublé, et constatent au matin qu'ils n'ont pas bien 
reposé. 

L'insomnie à forme légèrement mélancolique accom- 
pagnée de préoccupations obsédantes, est très pénible, 
mais je puis dire qu'elle est la moins grave. Elle se pré- 



396 LEÇONS SUR LES PSYCHONEVROSES 

sente souvent chez des gens qui ont, il est vrai, la men- 
talité neurasthénique mais qui, de jour, retrouvent si bien 
leur équilibre psychique qu'ils ne sont jamais arrêtés 
dans leur activité. Ce ne sont pas à proprement parler 
des malades, ce sont des nerveux, sensibles, émotifs, 
souvent des àraes délicates que froissent les laideurs de 
la vie. Bornée à ce degré, la neurasthénie est presque une 
qualité encore qu'elle fasse souffrir. 

J'envisage comme plus sévère l'insomnie persistante de 
certains malades qui, pendant des semaines et des mois, 
passent des nuits blanches sans pouvoir indiquer ce qui 
les a troublés. C'est chez ces malades qu'on observe aussi 
des troubles étranges de la sensibilité psychique ou phy- 
sique. Il en est qui aiment les temps gris, la pluie, et 
craignent le beau temps; en hiver déjà ils appréhendent 
le retour du printemps. 

Chez d'autres on surprend une indifférence incroyable 
vis-à-vis du froid, de la douleur. Cela rappelle déjà l'in- 
sensibilité des aliénés qui se mutilent. Ce sont des désé- 
quilibrés, des agités qui réagissent d'une façon anormale; 
ils sont aux frontières de la vésanie. 

Enfin le sommeil peut être troublé par des rêves, des 
cauchemars. Cette agitation est fréquente chez les hystéri- 
ques, dans ce nervosisme à fleur de peau qui semble être 
l'état normal de bien des femmes. 

Que fait-on contre ces diverses formés d'insomnie! On 
donne des médicaments, des narcotiques, le sulfonal, le 
trional, la paraldéhyde, le bromure, enfin du chloral, de 
l'opium ou des spécialités dont on ne connaît souvent 
pas la composition. C'est bien simple. Eh bien, je l'avoue 
sans honte, pendant plus de vingt ans, je n'ai pas eu 
l'occasion de prescrire ces médicaments. 

J'ai, et pour cause, une médiocre confiance dans la 



LEÇON XXVI 397 

solidité de la couche corticale du cerveau; ses cellules 
me paraissent bien fragiles, et je me fais scrupule d'in- 
troduire dans le courant sanguin ces stupéfiants qui pro- 
duisent le sommeil. C'est une vraie intoxication que nous 
provoquons et elle porte sur la partie la plus délicate, sur 
l'organe pensant. Je ne les emploie qu'avec répugnance 
chez des gens normaux au point de vue mental, lorsqu'il 
y a indication de supprimer la douleur; j'en crains l'usage 
chez mes malades, tous débiles psychiquement. Cette inter- 
vention me paraît dangereuse, et je ne puis oublier que 
l'effet salutaire ne peut être que passager, car toutes ces 
drogues étrangères au chimisme normal de l'organisme 
sont rapidement éliminées par les divers émonctoires. 

J'y recourrais peut-être, à ces narcotiques, si j'étais 
persuadé de leur efficacité, mais j'ai de bonnes raisons 
pour en douter. Mes malades sont tous des chroniques, et 
ils ont déjà épuisé, sans succès, ces médicaments, ils sont 
Gros-Jean comme devant. Il y en a qui ont conservé 
quelque confiance dans ces moyens et ne renoncent 
qu'avec peine au soulagement momentané qu'ils leur 
procurent, mais j'en trouve beaucoup d'autres qui sont 
déjà convertis et poussent un soupir de soulagement 
quand je leur dis que je ne leur prescrirai aucun médi- 
cament pour les faire dormir. 

J'ai eu dès le début de ma carrière cette crainte des 
narcotiques que j'estime raisonnée et que d'autres taxe- 
ront de phobie maladive. J'ai cherché à les remplacer par 
les procédés plus anodins de la balnéation : bains tièdes, 
maillots, bains de pied, etc. J'en ai obtenu quelquefois 
de bons résultats, mais, suis-je peut-être trop sceptique? 
ils n'ont pas été assez constants pour m'encourager dans 
cette voie. J'ai lâché le manche après la cognée et je m'en 
suis tenu dès lors à la psychothérapie pure. 



398 LE(;ONS SUR LES PSYGHONEVROSES 

Quand sur la base de mes observations au lit de 
malade, je réfléchis à la pathogénie de l'insomnie et des 
troubles du sommeil causés par les rêves, j'arrive aux 
conclusions suivantes : 

Le sommeil peut être troublé par des impressions sen- 
sorielles trop vives, douleurs, malaises physiques, bruit, 
lumière. Nous éliminons ordinairement ces excitations 
sensorielles et, quant à la douleur, j'estime qu'il faut avant 
tout songer à supprimer la cause avant de recourir aux 
palliatifs. L'usage de la morphine est tout indiqué contre 
des douleurs violentes, surtout si l'affection qui les cause 
est passagère. 11 faut en être plus avare quand le mal est 
chronique, car le malade risque alors de tomber dans la 
morphinomanie. Cette considération doit être oubliée 
quand il s'agit d'un mal incurable, et la morphine peut 
alors être employée largement comme euthanasique. 

Quand la sensibilité au bruit est exagérée et se montre 
à l'occasion de bruits inévitables, il ne faut pas oublier 
que cette hyperesthésie est toute psychique et doit être 
combattue par les moyens psychothérapiques; j'y revien- 
drai. 

L'insomnie peut résulter de l'absorption de substances 
qui agissent directement sur le cerveau, comme le thé, le 
café ; peut-être quelquefois l'abus du tabac. Il est facile 
de supprimer ces substances surtout au repas du soir. 
Mais encore ici est-il bon de ne pas oublier l'auto-sugges- 
tion toujours possible. 

Des effets analogues sont produits par les auto-intoxica- 
tions résultant de maladies diverses, surtout par les affec- 
tions rénales amenant une dépuration incomplète du sang, 
l'urémie. L'indication primordiale est de supprimer la 
cause en rétablissant une diurèse suffisante, mais souvent 
nous sommes forcés de recourir aux narcotiques. 



LEÇON XXVI 399 

En dehors de ces causes physiques d'insomnie, impres- 
sions sensorielles trop vives, intoxications et auto-intoxi- 
cations, je ne vois plus que des causes psychiques expli- 
quant l'insomnie et c'est pourquoi, dans l'immense 
majorité des cas, je recours avec succès au traitement 
psychique. 

II consiste à supprimer les états d'âme qui empêchent 
le sommeil, à établir ce calme de l'esprit qui seul amène 
ce qu'on appelle le sommeil du juste ou plutôt le sommeil 
de l'homme calme. 

Les préoccupations qui amènent l'agrypnie sont légion, 
et il n'y a pas deux malades auxquels on puisse adresser 
les mêmes conseils. Quand ce sont de vrais malheurs, la 
perte d'une personne aimée, des soucis réels, des remords 
justifiés qui hantent l'esprit des malades, il n'est guère 
possible de dissiper l'obsession triste. Cependant la sym- 
pathie console et le temps agit pour effacer ces impres- 
sions. Dans l'intérêt même du malade il faut savoir 
attendre et ne pas recourir aux palliatifs qui ne peuvent 
agir sur la cause. Sans dureté le médecin doit rendre le 
malade attentif à l'origine purement mentale de son 
insomnie, lui montrer l'inutilité des moyens physiques, 
l'encourager à prendre patience. 

Heureusement, dans bien des cas, les préoccupations ne 
sont pas si sérieuses. Le malade prend au tragique des 
événements pénibles si l'on veut, mais qu'il serait pos- 
sible d'envisager avec plus de sérénité. Sachez enseigner 
au malade cette saine philosophie qui consiste à prendre 
les choses par le bon bout et vous verrez le calme renaître 
et le sommeil revenir. 

Mais il y a une préoccupation qui est surtout dange- 
reuse, c'est celle du sommeil. Quand on ne dort pas et 
qu'on s'impatiente de ne pas dormir, qu'on se retourne 



400 LEÇONS SUR LES PSYGHONEVROSES 

en se dépitant, on crée un état d'agitation qui empêche le 
sommeil? Beaucoup de malades abordent la nuit avec 
l'idée fixe qu'ils ne dormiront pas, en supputant déjà les 
conséquences fâcheuses qu'aura cette nuit d'insomnie pour 
leur bien-être du lendemain. Ils comptent les nuits déjà 
mauvaises qu'ils ont eues, persuadés qu'elles se suivront 
et se ressembleront. 

Dissipez ces phobies qui empêchent l'esprit d'arriver 
au calme nécessaire. J'ai coutume dédire à mes malades : 
Le sommeil est comme un pigeon. Il vient à vous, si vous 
avez l'air de ne pas le rechercher; il se sauve si vous 
voulez l'attraper ! 

Il faut avant tout que le malade perde toute crainte 
d'insomnie, qu'il arrive au sujet de la question du sommeil 
à l'indifTérence parfaite qui se résume dans cette idée : Si 
je dors, tant mieux; si je ne dors pas, tant pis ! Ce n'est 
qu'alors que cesse la vibration mentale et que le sommeil 
arrive tout seul. Il est plus facile qu'on ne pense d'amener 
les malades à cette philosophie qui produit souvent des 
effets thérapeutiques immédiats. 

Donnons-en quelques exemples : 

Un ami médecin, qui venait de sortir d'une crise de 
mélancolie, me signale l'amélioration obtenue, mais se 
montre encore inquiet au sujet de l'insomnie. Il a pris 
sans succès de la valériane, des bains chauds, du bro- 
mure. Ne vous inquiétez pas, lui dis-je, et ne cherchez 
pas le sommeil ; votre poursuite ne peut que le chasser. 
Laissez-le venir. Il xij a pas de danger à quelques nuits 
d'insomnie, même lorsqu'elle serait plus complète encore 
que dans votre cas. Je soigne des névrosés depuis plus de 
vingt ans, eh bien, je puis vous affirmer que je n'ai 
pas encore vu un seul cas dans lequel l'insomnie en elle- 
même eût constitué un obstacle à la guérison. On peut 



LEÇON XXVI 401 

négliger l'insomnie sans courir aucun risque et c'est 
encore là le meilleur moyen de ramener le calme et le 
sommeil. Ne faites rien, ne prenez ni bains, ni médica- 
ments, et vous retrouverez bientôt le repos. 

— Vous avez deviné ma pensée, me répond mon con- 
frère. J'étais en effet très préoccupé de ces nuits sans 
sommeil. Je me disais : tu vas mieux, tu es sorti de la 
crise mélancolique, mais maintenant l'insomnie va fati- 
guer le cerveau et la mélancolie va renaître. Ma phobie a 
été encore précisée par un souvenir. Un jour qu'à votre 
clinique, je demandais à la religieuse des nouvelles d'une 
de vos malades que je connaissais, elle me répondit : 
Oh ! cette dame ne va pas mieux ; elle ne dort pas, et 
cette insomnie, fatiguant ses nerfs, l'empêche de se 
guérir. 

— Eh bien, lui dis-je, cette phobie est injustifiée. La 
malade dont vous parlez souffre d'un état vésanique tout 
différent de la mélancolie. Elle a des périodes d'insomnie, 
c'est vrai, mais la sœur se trompe en croyant que c'est 
l'insomnie qui entretient le mal. Croyez-moi, l'insomnie, 
même persistante, n'a pas de dangers. Ne faites rien, ne 
craignez rien, admettez par avance que cela ira. 

Le lendemain déjà le malade me disait avoir eu une 
bonne nuit, et depuis lors il n'a plus eu à se plaindre de 
l'insomnie. Il a recouvré la santé et une capacité de tra- 
vail intellectuel qui dépasse la moyenne. 

J'obtins le même résultat en quelques jours avec un 
confrère étranger. Agé de trente-trois ans, le malade se 
présente comme neurasthénique. Il n'a ni anorexie, ni 
dyspepsie, ni constipation. Son nervosisme se traduit par 
une insomnie presque persistante qui dure depuis neuf 
mois. Il n'a obtenu que des résultats passagers par le 
bromure, la balnéation, les voyages, la cessation de tout 

Dubois. — Psychonévroses. 26 



402 LES PSYCHONÉVROSES 

travail. Père neurasthénique, mort d'angine de poitrine ; 
mère migraineuse. Le malade a pratiqué l'onanisme, a 
remarqué dans quelques rapprochements sexuels l'éjacu- 
lation prématurée ; il est sujet au hégaiement. 

Dès le début, je rends le malade attentif aux causes psy- 
chiques d'insomnie et lui conseille hardiment de cesser 
tout traitement, de supprimer d'abord toute appréhen- 
sion d'insomnie. Il réussit au bout de quelques jours à 
retrouver le sommeil, reprend un travail scientifique et se 
déclare guéri. 

Quand ce sont des préoccupations qui empêchent le 
sommeil, il faut tâcher de les supprimer, de fermer le 
tiroir. C'est difficile, mais ce n'est pas impossible. Sou- 
vent on y réussit simplement en réfléchissant au caractère 
intempestif de cette obsession : la question ne pouvant 
être résolue sur l'heure, de nuit, on la remet au lende- 
main. Mais souvent, malgré ces efforts, le tiroir se rouvre, 
l'obsession reparaît. 

Dans certains cas on peut échapper à l'obsession en 
prenant le parti d'aborder franchement la question qui 
préoccupe, delà travailler jusqu'à ce qu'elle soit résolue. 
Ce procédé réussit souvent quand il s'agit de préoccupa- 
tions intellectuelles, scientifiques. Parfois, il est vrai, les 
associations d'idées ont ramené une nouvelle préoccupa- 
tion, et tout est à recommencer. 

Le sommeil vient tout naturellement sans qu'on le 
cherche, quand nos pensées, fixées d'abord sur des événe- 
ments émotionnants, dévient et nous font voir les mêmes 
personnes, les mêmes lieux, sous des couleurs plus gaies. 

En soignant des amis, il m est arrivé souvent de ne pas 
dormir en songeant aux difficultés du traitement psycho- 
thérapi(|ue ; je les sentais s'échapper de mes mains, et 
l'idée (|ue le résultat pourrait cire compromis me hantait 



LEÇON XXVI 403 

et m'empêchait de dormir. Je retrouvais le sommeil aus- 
sitôt que ma pensée venait à dévier et que je revoyais 
dans le malade le camarade d'enfance. Une image agréable 
succédait dans mon kaléidoscope mental à celle qui 
m'avait troublé. 

Il est quelquefois possible de provoquer volontairement 
ce changement d'idées, d'aiguiller dans une autre direc- 
tion. C'est imiter le cocher dont l'attelage s'est emporté 
sur une route où il y a quelque danger et qui, tirant brus- 
quement les rênes à droite ou à gauche lance ses chevaux 
sur un terrain de gazon. J'ai souvent conseillé ce procédé 
à mes malades et ils ont très bien réussi. 

Mais quel que soit le truc auquel on recourt, soit qu'on 
ferme énergiquement le tiroir, soit qu'on épuise le sujet 
obsédant, soit enfin qu'on cherche à faire dévier la pensée, 
rien ne facilite ce travail mental comme l'indifférence vis- 
à-vis de l'insomnie. Vouloir à toute force arriver au but," 
s'énerver de ne pas encore l'avoir atteint, c'est de nouveau 
créer une préoccupation qui empêche le sommeil. Il faut 
se souvenir aussi que beaucoup de ces idées obsédantes 
ne sont pas passagères et nées seulement au moment où 
l'on se met au lit. Elles nous ont déjà poursuivis dans la 
journée, souvent pendant plusieurs jours ou semaines. 
Elles trahissent le fond de notre état d'âme. Alors il ne 
suffît pas de lutter quelques minutes, quelques heures au 
début de la nuit. C'est de jour déjà qu'il faut philosopher, 
reconnaître l'inanité de ses craintes, l'inutilité de ses 
regrets, arriver à une certaine stabilité de sentiments. 

Il en est de même quand le sommeil est troublé par 
des rêves. Mes malades, qui ont déjà compris combien est 
efficace l'éducation de soi-même, m'ont souvent objecté 
que, la nuit, ils ne pouvaient se défendre. Vous ne pouvez 
pourtant pas exiger de moi ({ue je fasse de la psychothé- 



404 LES PSYCHONEVROSES 

rapie en dormant, me disènt-ils, car je dors, en somme, 
mais ce qui me fatigue, ce sont les rêves pénibles. 

— Bien, leur dis-je, je vous l'accorde ; là vous êtes 
désarmés. Mais n'oubliez pas que le rêve n'est que la con- 
tinuation dans le sommeil de l'activité mentale de la 
journée. Si baroque qu'il puisse paraître, le rêve se rat- 
tache toujours à l'état d'âme antérieur. On a remarqué 
que dans le rêve on retrouve moins les événements émo- 
tionnants de la journée que les petits incidents sans 
importance, mais si l'on s'applique, comme l'a fait Freud, 
de Vienne \ à analyser le rêve, à dégager son idée-mère, 
on s'aperçoit qu'il trahit souvent nos aspirations les plus 
secrètes. Il en est de même dans le sommeil provoqué par 
les anesthésiques, et bien des personnes craignent de 
dévoiler dans cet état d'inconscience le fond de leur âme. 
.On pourrait à propos du rêve dire : Dis-moi ce que tu 
rêves, je te dirai ce que tu es ; ou bien : comme on fait 
son lit on se couche. 

Aussi quand mes malades se plaignent d'avoir mal 
dormi parce qu'ils ont eu des rêves angoissants, je ne 
crains pas de leur dire : Que voulez-vous que j'y fasse ? je 
ne puis pas intervenir médicalement ici. Nous n'avons pas 
à la pharmacie des remèdes qui empêchent de rêver. 
Ingéniez-vous à vivre dans la journée dans un état de 
calme, supprimez, par une pensée droite, ces préoccupa- 
tions inutiles, fâcheuses, et vous dormirez comme un 
enfant. Parfois ils répondront : Mais je vous assure qu'en 
me mettant au lit je n'ai eu aucune pensée troublante. 
C'est possible, leur dirai-je, mais vous avez été inquiet 
dans la journée. N'oubliez pas que la vague ne cesse pas 
au moment même où tombe le vent qui l'a soulevée. 

1, Die Traumcleutung (l'Interprétalion des songes) vonD'' Sigm. Freud, 
Leipzig und Wien, 1900. 



LEÇON XXVI 405 

Il est quelquefois bon, quand l'insomnie se prolonge, 
quand, au sortir d'un cauchemar on ne peut se ressaisir, 
de se lever un instant, de boire un verre d'eau fraîche, de 
faire de la lumière, mais il faut éviter de recourir trop 
souvent à ces procédés, on en devient esclave. J'ai vu des 
malades obligés d'y avoir toujours recours. Les uns ne 
dorment que s'ils conservent une veilleuse, d'autres ne 
peuvent se passer d'un verre d'eau, d'une tasse de lait ; il 
y en a qui sont obligés de se préparer au sommeil par une 
espèce d'auto-hypnose et travaillent dès huit heures du 
soir à créer la propension au sommeil. Ces malades ne 
sont pas guéris de leur insomnie ; ils n'en sont qu'aux 
subterfuges, utiles s'ils sont employés exceptionnellement, 
toujours fâcheux s'ils deviennent habituels. 

Ici comme en face des autres symptômes du nervosisme, 
il faut changer la mentalité. 

J'ai montré dans quelques exemples avec quelle faci- 
lité se produit chez certains sujets cette conversion psy- 
chique. L'officier d'artillerie dont je signalais l'état d'âme 
pessimiste, réussit, après une conversation, à comprendre 
la nécessité de voir en rose et retrouva bientôt ce calme 
serein qui permet le sommeil tranquille. 

Quelques considérations sur la psychologie du sommeil 
suffirent chez les deux malades dont je viens de relater 
l'histoire. L'intérêt de ces exemples réside dans la rapidité 
avec laquelle a été obtenu le résultat au moyen d'une 
ou deux conversations. Il est facile d'en conclure qu'on 
doit arriver presque toujours au but quand cette influence 
peut être renouvelée chaque jour et pendant la longue 
durée d'un traitement. 

Je voudrais, dans l'unique intérêt des malades, voir mes 
confrères adopter franchement ces méthodes psychothé- 
rapiques pour le traitement de l'insomnie. 



406 LES PSYCHONEVROSES 

Réussirai-je dans cette tâche? je ne sais. La médecine 
a commencé par la superstition, par l'application de sim- 
ples et la suggestion brutale ; la foi aveugle jouait un 
rôle immense. Plus tard les médicaments ont été étudiés 
plus sérieusement. L'empirisme nous a donné quelques 
armes précieuses, des spécifiques, puis une foule de médi- 
caments palliatifs dont nous connaissons plus ou moins 
l'action physiologique. Le médecin est tout heureux d'em- 
ployer ces moyens artificiels. Nous nous complaisons 
dans cette intervention, et la plupart des praticiens ne peu- 
vent terminer un examen de malade sans tirer leur porte- 
feuille pour faire une ordonnance. 

Sans doute de grands médecins se sont élevés contre 
cet abus des médicaments et ont fait voir la valeur des 
mesures hygiéniques et de la prophylaxie. Mais nous nous 
heurtons ici aux préjugés du public. Le malade veut la 
guérison, le soulagement immédiat; il croit que le 
médecin, qui a tant étudié, a pour chaque maladie un 
remède tout préparé, qu'il suffit d'aller chercher à la phar- 
macie. Il n'écoute que distraitement les conseils d'hygiène 
que le médecin sérieux lui donne et y voit tout au plus 
des mesures destinées à favoriser l'action médicamen- 
teuse. 

Le médecin subit cette influence du client. Il se croit 
obligé déjouer le rôle de guérisseur que lui octroie son 
diplôme. Et puis, nous sommes paresseux; nous avons à 
voir beaucoup de malades et c'est plus simple de leur 
prescrire un médicament que de leur donner de longues 
explications et d'ordonner leur vie. 

Je comprends jusqu'à un certain point cet état d'àme, 
mais je ne puis en rester là. Je n'ai pas tardé à voir com- 
bien étaient souvent illusoires nos tentatives thérapeuti- 
ques, à constater l'influence purement suggestive de beau- 



LEÇON XXVI 407 

coup de médications. J'ai été pris plus tard du môme 
scepticisme raisonné vis-à-vis de ce qu'on ap|»elle aujour- 
d'hui la physiothérapie, c'est-à-dire l'emploi des moyens 
naturels, eau, air, lumière, électricité, mécanothérapie, etc. 
Je ne nie pas les avantages que peuvent présenter ces 
méthodes quand il s'agit de dissiper un désordre physique, 
mais je prétends qu'on en abuse et qu'on se fait souvent 
illusion sur les causes qui amènent la guérison ou l'amé- 
lioration. 

Les médecins ne sont que trop portés à reconnaître 
l'agent curateur dans une influence unique; dans les sana- 
toriums de montagnes c'est l'altitude, la pureté de l'air, 
l'insolation; dans les établissements hydrothérapiques, 
la douche, les propriétés physiques ou chimiques des 
thermes. 

On oublie qu'un malade qui recourt à ces cures subit 
l'influence de facteurs divers. Il quitte le milieu dans 
lequel il vit, échappe souvent à des préoccupations éner- 
vantes, au surmenage. Il vit pendant des semaines, par- 
fois pendant des mois dans une station nouvelle, chan- 
geant d'air physiquement et moralement; il se repose, 
mange mieux, se promène, se baigne, jouit de toutes 
espèces de distractions, enfin il subit l'influence d'un 
médecin aimable, qui tout en douchant, en prescrivant 
des mesures balnéaires, sait faire renaître chez le malade 
l'espérance de la guérison. 

Dans le domaine des psychonévroses c'est cette influence 
morale qui prédomine. J'en ai la preuve certaine dans le 
fait que j'ai pu, dans le cours d'une carrière médicale 
déjà longue, renoncer à tout moyen physique et médica- 
menteux. 

Sans doute ce traitement purement psychothérapique 
n'est pas facile. Il demande beaucoup de temps, de 



408 LES PSYGHONEVROSES 

patience de la part du malade surtout, de la part du méde- 
cin aussi. Le praticien se fatigue parfois dans cette œuvre 
et pourrait être tenté de reprendre le rôle plus facile de 
médicastre. 

Mais quand on a réfléchi sur ces sujets, quand on a vu 
des malades retrouver, après des années de souffrances, 
une santé robuste, reconquérir la puissance du travail, 
devenir des vaillants, quand on les a vus agir sur leur 
entourage, lui transmettre par contagion leur optimisme, 
on reprend courage, et c'est avec joie, avec une inaltérable 
patience, qu'on poursuit sa tâche, qui est toujours de 
ramener les malades à une vie saine au triple point de 
vue physique, intellectuel et moral. 

Assez instable moi-même dans mes états d'âme, sujet 
au découragement, il m'est souvent arrivé de douter de 
l'efficacité de cette psychothérapie ; il me semblait impos- 
sible de la continuer avec la même ferveur. Mais ces 
chutes du baromètre moral n'ont jamais duré chez moi. 
Chaque jour j'ai pu constater des succès partiels qui me 
rendaient l'entrain et presque toujours le résultat final me 
forçait à m'écrier : Oui, tu es dans la bonne voie ; tu peux 
continuer sans faiblesse, tu fais œuvre utile. 

Mais pour entrer dans cette voie il ne suffit pas d'une 
foi tiède dans la psychothérapie, il ne faut pas la consi- 
dérer comme un auxiliaire utile. Il faut être persuadé de 
la nature mentale des psychonévroses, ne pas craindre 
de brûler ses vaisseaux, en démontrant au malade, à ses 
proches, l'inutilité de la thérapeutique ordinaire, et faire 
éclater à leurs yeux la valeur du traitement psychic^ue. Le 
succès est à ce prix. 



VINGT-SEPTIEME LEÇON 



Crises nerveuses diverses, leur traitement ordinaire par les anti- 
spasmodiques, l'hydrothérapie, etc. — Avantages du traitement 
moral. — Cessation brusque des crises sous l'influence du chan- 
gement de milieu. — Dans l'hystérie tout est mental et le trai- 
tement doit être psychothérapique. — Insuccès possibles; persis- 
tance de la mentalité hystérique. — Obstacles moraux à la 
guérison; esprit de contradiction; amour-propre. — Quelques 
mots sur l'hystérie traumatique. 



Les phénomènes qu'on qualifie de crises nerveuses sont 
l'apanage de l'hystérie. Elles se présentent sous les formes 
les plus diverses. Tantôt c'est un simple trouble fonc- 
tionnel ou une sensation pénible survenant subitement 
qu'on désigne sous ce nom ; tantôt ce sont des mouve- 
ments involontaires, depuis les secousses musculaires 
isolées ou les tremblements jusqu'aux attaques convul- 
sives simulant l'épilepsie. Enfin, presque toujours dans 
ces états la mentalité est troublée, parfois si peu que les 
malades décrivent sans inquiétude apparente, leurs sensa- 
tions ; souvent, au contraire, l'élément psychique domine 
et l'on assiste à des crises délirantes qui prouvent qu'il 
n'y a pas si loin des psychonévroses aux vésanies. 

On a recommandé contre tous ces troubles les antispas- 
modiques les plus variés, parmi lesquels le bromure et la 
valériane ont conservé la faveur des médecins. On les 
traite avec un certain succès dans les établissements 



410 LES PSYCHONEVROSES 

hydrothérapiques, dans le cabinet des médecins électri- 
ciens. Enfin n'avons-nous pas dans la compression oya- 
rique un bon moyen de mettre un frein à certaines de ces 
manifestations convulsives ? 

Ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis sceptique à l'en- 
droit de ces divers moyens. Dès le début de mon internat 
j'ai eu l'impression que l'influence psychique était seule 
en cause et déjà alors j'ai recouru à la psychothérapie. 

Bien souvent j'ai recueilli dans mon service des hysté- 
riques en proie à des crises convulsives et délirantes qui 
avaient nécessité leur transfert immédiat à l'hôpital. 
Elles criaient et se débattaient d'une façon efTrayante. 
Avec patience et bonté je constatais leur état, je prenais 
note des symptômes, puis je leur disais : Oh bien, il n'y 
a rien de grave dans votre état; il est bien pénible pour 
vous, mais il cessera rapidement, vous verrez! Mais, 
vous savez, il y a dans la salle des malades qui ont 
besoin de repos et qui ne pourraient assister à vos crises. 
Réprimez donc ces mouvements, ces cris, afin que nous 
puissions vous garder et vous guérir vite ! 

Presque toujours j'ai vu cesser la crise, au grand éton- 
nement des parents, qui avaient cherché vainement à tran- 
quilliser la malade ou à l'intimider en la menaçant du 
transfert à l'hôpital. Elle y était venue à contre-cœur; 
souvent elle avait été amenée de force, et toute celte agi- 
tation cessait quand elle trouvait dans la salle un accueil 
bienveillant. Il suffit que l'interne ou la sœur de service 
aient la main douce pour supprimer ces manifestations 
tout extérieures du malaise mental. 

On arrive souvent au même résultat par une tenue 
diamétralement opposée, par les moyens violents, l'inti- 
midation. J'ai vu cesser les crises par l'application de 
courants faradiques douloureux, par une fustigation au 



LEÇON XXVII 411 

pinceau électrique, par une douche, par le jet d'un seau 
d'eau froide sur la tête, par un soufflet; j'ai vu intimider 
les malades par la menace du fer rouge, de l'isolement 
dans un cabinet, par la parole autoritaire du médecin 
déclarant qu'il ne tolérait pas ces extravagances. J'ai cons- 
taté ces succès sans plaisir, persuadé (ju'ils auraient pu 
être obtenus plus sûrement encore par la douceur. 

Je n'ai jamais pu croire à la réalité des zones hystéro- 
gènes en ce sens qu'il y aurait certains territoires céré- 
braux prêts à déchaîner la crise convulsive sous l'in- 
fluence d'une excitation périphérique. Ces influences 
excito-motrices ou au contraire inhibitrices existent dans 
l'épilepsie où la crise peut parfois être provoquée par la 
pression sur une cicatrice du cuir chevelu, arrêtée par un 
lien appliqué au bras d'oii part l'aura, par l'ingestion du 
sel quand la crise débute par des sensations à l'épigastre. 

Dans l'hystérie, au contraire, tout est mental, tout est 
idéogène, et si l'on réussit souvent à arrêter la crise par 
la compression d'un ovaire douloureux, ce n'est pas par 
la voie physiologique, c'est par l'influence suggestive. On 
la supprimerait aussi bien par tout autre procédé, à con- 
dition qu'on réussisse à provoquer chez la malade l'idée 
qu'il sera efficace. 

J'ai vu des chirurgiens m'envoyer de leurs malades en 
me demandant si, pour supprimer les douleurs d'une 
névrose articulaire, il fallait recourir au massage, au cou- 
rant d'induction. J'ai pu leur répondre en toute cons- 
cience : C'est indifférent, car aucune de ces méthodes 
n'agit matériellement. Vous arriverez au but avec ou 
sans elles pour peu que vous sachiez faire naître chez 
votre malade la conviction qu'il va guérir. 

Je n'ai pas été compris. 

N'oublions jamais que Mesmer, au siècle passé, a 



4i2 LES PSYCHONÉVROSES 

réussi à provoquer, par Tattouchement des barres métal- 
liques qui sortaient de son baquet magnétique, toutes les 
manifestations hystériques et à les faire cesser. Ne per- 
dons pas de vue non plus les succès constants de nos 
charlatans. Toujours plus il faut se remettre en tête que 
l'hystérie est un mal psychique. Je l'ai dit, la crise n'est 
qu'une attitude passionnelle, une démonstration par le 
geste. Elle doit être justiciable de la psychothérapie pure. 

Les cas nombreux où les accidents hystériques de- 
viennent contagieux, se communiquent à d'autres per- 
sonnes de la famille, de la maison, prouvent l'origine 
purement idéogène du mal. 

Je suis habitué à voir cesser les manifestations hysté- 
riques, surtout les dramatiques, dans les premiers jours 
de séjour dans une clinique, souvent dès les premières 
heures, sous la seule influence du changement d'atmos- 
phère morale, sans même que je me donne la peine de 
provoquer l'autosuggestion de la guérison. Parfois cepen- 
dant il faut la faire naître par la conversation. 

Mlle M. est une hystérique à hérédité fortement 
chargée : père alcoolique; frère suicidé; sœur successive- 
ment hystérique, mélancolique et maniaque, internée puis 
guérie. — La malade a quelques symptômes mélancoli- 
ques, de l'angoisse précordiale, des scrupules religieux 
avec idées d'indignité devant Dieu ; elle est sujette à des 
crises convulsives allant jusqu'à l'arc de cercle. 

Un jour on me fait appeler auprès d'elle, les sœurs de 
service ne savent plus que faire. Je trouve la malade en 
pleine convulsion. Tranquillement je m'approche du lit, 
je m'assieds et je tâte le pouls. La malade maintient 
aussitôt immobile le poignet que j'ai saisi. Je remarque 
cette particularité et je prends mon stéthoscope en disant : 
Pardon, mademoiselle, je voudrais encore ausculter le 



LEÇON XXVII 413 

cœur. — Aussitôt le malade suspend les mouvements 
convulsifs du tronc tout en continuant à mouvoir bras et 
jambes. 

— Mademoiselle, lui dis-je, vous venez très gentiment 
de réprimer vos mouvements du bras droit et du tronc 
pour me permettre l'examen. Faites la même chose pour 
le bras gauche, pour la tête, pour les jambes. Supprimez 
toute cette manifestation extérieure de votre malaise inté- 
rieur. Croyez-moi, ces gestes ne vous soulagent aucune- 
ment; au contraire, vous exagérez le mal en l'exprimant 
si vivement. Tenez-vous tranquille comme une poupée au 
milieu de votre lit et tout cela passera ! Je ne veux nulle- 
ment dire que vous exagérez, que vous ne souffrez pas. Je 
sais que vous êtes en proie à un malaise très pénible, 
mais je sais aussi qu'il cessera aussitôt que vous vous 
serez tranquillisée mentalement, et c'est un bon moyen 
pour y arriver que de supprimer la manifestation exté- 
rieure. 

La crise cessa aussitôt et la malade resta tranquille 
une semaine. Une nouvelle crise survint et la sœur vint 
m 'appeler au téléphone. Je répondis sans hésitation : 
Dites à Mademoiselle d'employer le même remède qu'il y 
a huit jours! et j'interrompis la communication. Le 
lendemain j'allai chez ma malade avec une certaine 
crainte. Je m'attendais à la trouver un peu contrariée. Il 
n'en fut rien, et, souriant, elle me dit : Vous avez eu bien 
raison hier; j'avais oublié vos recommandations et quand 
la sœur est revenue près de moi et m'a dit avec un 
sourire malin : le docteur a dit qu'il fallait employer le 
même remède ! je me suis tenue tranquille et tout va 
bien. 

Cette jeune personne n'a plus eu de crises nerveuses 
depuis lors, et cela se passait il y a dix ans. 



414 LES PSYCHONEVROSES 

Parfois il faut recourir à une petite supercherie, rehausser 
la sug-g-estion par un médicament inoffensif ou sug'g'érer 
l'idée de guérison en prédisant Famélioration imminente 
avant, même qu'elle paraisse. On escompte l'avenir ; on 
parle au présent en pensant au futur. 

Je suis appelé auprès d'une hystérique qui depuis 
plusieurs heures ameute le quartier par les cris aigus 
qu'elle pousse. Je trouve la malade au lit, entourée d'une 
foule de bonnes gens qui s'efforcent de la calmer. Elle est 
assise sur son lit, les yeux hagards, et crie comme si on 
l'assassinait. Je renvoie tout ce monde, ne gardant auprès 
de la malade que sa mère. J'examine la patiente, qui ne 
semble pas s'apercevoir de ma présence et, pour faire 
naître l'idée de l'amélioration prochaine, je hasarde l'affir- 
mation ([ue le pouls est déjà plus lent, que la respiration 
se ralentit, puis, m'adressant à la mère je l'engage à se 
coucher dans la chambre voisine, la crise me paraissant 
bientôt terminée. Déjà les cris ont cessé et la malade se 
tranquillise. Alors je lui prescris un peu de bromure en lui 
disant que dans quelques minutes tout ira bien, qu'elle 
dormira et que le lendemain elle pourra reprendre son 
travail. Le lendemain je constate la guérison complète et 
définitive. 

Les exemples suivants démontrent à la fois l'influence 
delà contagion sur le développement du mal et l'influence 
curative de la suggestion. 

Une jeune domestique ayant brisé un vase est renvoyée 
brusquement par ses maîtres. Elle revient à la maison et, 
sous l'influence de l'émotion subie, elle tombe dans le 
délire hystéri([ue, criant, se débattant. 

Comme toujours je trouve la chambre envahie par les 
voisins que je fais aussitôt sortir. J'essaie d'hy[tnotiser la 
malade, mais elle est trop anxieuse et ne s'endort pas. 



LEÇON XXVII 415 

Malgré cet insuccès, j'affirme que l'effet calmant se pro- 
duira, et la malade revient en quel(|ues minutes à l'état 
normal. 

Au moment où je sors de la maison on m'appelle chez 
une dame du voisinage en proie à une crise convulsive et 
demi-syncopale. Elle a vu les contorsions de la première 
malade et elle l'a imitée. Même essai inutile d'hypnose, 
même affirmation que cela cessera bientôt, et je me retire 
sans crainte au sujet de mes deux malades. 

Le lendemain on m'annonce que les deux hystériques 
vont bien, qu'elles ont dormi et repris leur vie habituelle, 
mais on me prie de revenir pour une autre jeune fille qui 
joue la même comédie. Je la tranquillise, je lui prescris du 
bromure et au bout de quelques heures tout rentre dans 
l'ordre. 

Rien n'est plus facile que d'obtenir ces résultats en 
quelques minutes ou en quelques heures par la simple 
influence morale, en faisant naître, par un procédé quel- 
conque, la conviction anticipée de guérison, et j'ose dire 
qu'un médecin qui laisse durer pendant des jours, des 
semaines, des crises hystériques, montre par cette impuis- 
sance thérapeutique qu'il ne connaît pas l'hystérie, qu'il 
ne se rend pas compte de sa nature mentale. En face de 
l'hystérie le médecin peut dire comme le prestidigitateur: 
rien dans les mains, rien dans les poches, et escamoter 
les souffrances de ces malades. 

Même dans les cas où l'état mental paraît très troublé je 
cherche à rester dans les limites d'une psychothérapie toute 
rationnelle, c'est-à dire à expliquer les symptômes, à faire 
comprendre à la malade qu'ils ne sont que nerveux, sans 
danger. Je n'hésite pas à lui donner un petit cours de 
pathologie nerveuse, à lui exposer en termes clairs et 
concis l'influence du moral sur le physique. Mais j'avoue 



416 LES PSYCHONEVROSES 

qu'il n'est pas toujours possible d'éviter la suggestion 
brutale, l'affirmation un peucharlatanesque. Il est parfois 
plus simple de faire appliquer une compresse froide sur le 
front, la poitrine, de prescrire un peu de bromure, de 
valériane, dans une intention purement suggestive. C'est 
pour le médecin une question d'économie de temps. 

Mais plus j'avance dans l'expérience médicale, plus je 
cherche à rendre mon intervention rationnelle, à éviter la 
suggestion pure. Il ne faut pas borner son ambition à la 
suppression de la crise actuelle, il faut avoir la préoccu- 
pation de corriger la mentalité hystérique, afin d'éviter 
les récidives. 

Est-ce à dire qu'on réussisse toujours? Non. H y a des 
hystériques qui, malgré toute la peine que se donne le 
médecin, malgré les améliorations somatiques obtenues 
par une cure prolongée dans de bonnes conditions de 
repos, d'isolement, de suralimentation, n'améliorent que 
leur état physique. 

On en voit qui, brillantes de santé apparente, conser- 
vent la fièvre hystérique, les palpitations émotives, sont 
reprises à intervalles irréguliers d'états délirants, de som- 
nambulisme diurne ou nocturne. 

Confessez alors votre malade et vous surprendrez chez 
elle des préoccupations pénibles, des états d'âme malsains 
créés par les conditions de la vie. Telle jeune fille vit avec 
ses parents dans des relations pénibles; elle ne s'entend 
pas avec sa mère, avec son père, et l'on surprend des 
drames familiaux qui expliquent l'état d'âme de la malade. 
Telle autre a eu des chagrins d'amour, a vu ses espé- 
rances trompées et ne peut passer l'éponge sur ces événe- 
ments douloureux. Il y en a chez qui dominent les préoc- 
cupations sexuelles, qui s'adonnent à l'onanisme, entre- 
tiennent avec d'autres femmes des relations anormales, se 



LEÇON XXVII 417 

sont prostituées quoi(|u'elles ne fissent nullement partie 
du monde interlope; il y en a qui, très jeunes, ont été 
séduites, violées, ont assisté à des scènes dramatiques 
dont elles conservent, sans l'avouer, le souvenir dou- 
loureux. 

Il est souvent difficile de découvrir ces causes du désé- 
quilibre mental. Parfois les malades dissimulent, souvent 
elles ne connaissent pas elles-mêmes les causes de leur 
étrange état. Quelquefois, dans la franchise suggérée de 
l'hypnose, elles dévoilent leur secret, mais il en est qui le 
gardent et conservent pendant des années leurs crises 
jusqu'à ce qu'un événement fortuit vienne y mettre un 
terme. Il y en a enfin qui ne guérissent jamais. 

La persistance des crises est quelquefois due à des 
causes mentales saisissables, et j'ai vu l'esprit de con- 
tradiction empêcher la guérison, comme il peut être la 
cause de récidives. 

Mlle H. est une hystérique de trente ans qui depuis huit 
ans souffre presque continuellement de crises convul- 
sives et d'états délii-ants. Elle a été morphinomane, a 
la peau du ventre et des cuisses criblée de cicatrices, 
avec des fragments d'aiguilles de Pravaz dans les tissus. 
De famille tuberculeuse, elle a le sommet gauche suspect 
et elle est très émaciée. Dans le double but de combattre 
la phtisie menaçante et l'hystérie, je la soumets à une 
cure complète d'isolement, de repos et de suralimentation. 
Elle obéit à merveille, mange, engraisse, mais conserve 
ses crises hystériques. Elle impatiente les sœurs de la cli- 
nique où je l'ai placée, et une vieille religieuse un peu 
colérique se laisse aller à lui donner un petit soufflet. 

A bon droit, la malade se révolte, exige son transfert 
dans une autre maison et ne veut plus voir autour d'elle 
les cornettes des sœurs. J'acquiesce à son désir de rester 

. Dlbois. — Psychonévroscs. ^^7 



418 LES PSYCHONÉVROSES 

seule dans sa chambre et d'être servie par une jeune 
domestique laïque. 

Yoyant les crises persister j'essaie d'agir sur sa raison, 
de lui insinuer qu'elle pourrait, dans une certaine mesure, 
réprimer ses crises. Je lui expose avec bienveillance, avec 
toute la diplomatie possible, cette influence inhibitrice de 
la raison, mais elle est « butée ». Elle ne peut accepter 
cette idée et me répond : Je suis malade, mes mouvements 
sont involontaires et je ne puis les supprimer par l'effort 
volontaire ! 

La voyant ainsi rebelle, je renonce à lui donner cfes 
conseils et ne m'occupe plus du tout de ses crises. 

Cependant, unjour elles dépassent les bornes; la malade, 
en chemise, est étendue par terre, elle se lève comme en 
proie à la folie et fait mine de vouloir se jeter par la 
fenêtre. Alors je lui dis : cela ne peut continuer ainsi, je 
me vois obligé de vous donner une sœur qui vous sur- 
veillera jour et nuit; et je presse le bouton de la sonnerie 
pour appeler une sœur. 

Aussitôt la malade reprend ses sens, se met au lit et se 
tient tranquille. 

Bien, lui dis-je, vous êtes calmée, voilà ce que j'aurais 
voulu que vous fissiez depuis des semaines; vous voyez 
que vous avez réussi à supprimer vos contorsions! 

— Non, me dit-elle, je n'y suis pour rien, ma crise a 
cessé, voilà tout. 

— Ah, objectai-je, votre crise a cessé toute seule, au 
moment précis où je vous menace de la surveillance 
d'une sœur que vous n'aimez pas; étrange coïncidence! 

Bientôt les crises revinrent avec toute leur intensité, et 
la malade quitta la clinique ayant bon appétit, bonne 
digestion, des garde-robes régulières, engraissée de onze 
kilogr., mais en proie aux grandes crises commeci-devant. 



LEÇON XXVll 419 

Huit jours après, elle m'écrit de la montagne où elle 
fait une villégiature, qu'elle n'a plus de crises. Je lui 
réponds en la félicitant et en lui disant : Vous êtes de 
ces personnes qui disent « non » et qui font « oui » ; cela 
vaut beaucoup mieux que le défaut inverse. — La malade 
est restée guérie. 

Il est évident qu'ici l'amélioration mentale a été empê- 
chée par l'esprit de contradiction. La malade était une 
têtue qui avait affirmé au début qu'elle ne pouvait 
réprimer par la volonté ses manifestations hystériques. 
Céder, revenir de cette opinion préconçue et affirmée 
était pour elle moralement impossible, au moins aussi 
longtemps qu'elle était en ma présence. Sortie de la cli- 
nique elle pouvait céder et elle le fit. 

J'ai vu cette fausse honte, que les malades éprouvent à 
céder à une influence psychothérapique, non seulement 
entraver la guérison, mais provoquer des récidives lors 
du retour dans le milieu familial. 

Ce n'est pas, en général, vis-à-vis du médecin que les 
malades se laissent aller à ce sentiment mauvais. Par 
contre elles éprouvent une répugnance bien naturelle à 
avouer la guérison rapide de leurs maux anciens, à leurs 
proches, à leurs amis. Elles craignent qu'on leur dise : 
comment? vous vous êtes guérie en deux mois de ce mal 
qui durait depuis des années, et cela par des moyens 
psychothérapiques! Mais alors vous _ étiez une malade 
imaginaire; vous auriez pu vous guérir depuis longtemps 
si vous aviez eu plus d'énergie; je vous l'avais bien dit! 

Il y a des malades qui craignent ce jugement, qui pro- 
longent volontairement leur convalescence pour ne pas 
provoquer ces réflexions malveillantes. J'ai vu aussi des 
dames susceptibles retomber subitement dans leur état 
ancien au sortir d'une cure qui avait eu un succès maté- 



420 LES PSYCHONEVUOSES 

riel parce que le traitement avait été fait brutalement, 
par contrainte, et que le médecin avait maladroitement 
recommandé au mari une surveillance trop sévère. 

Mme X. avait fait, il y a dix ans, chez un médecin dis- 
tingué, une cure d'isolement. Elle avait perdu la plupart 
des symptômes et gagné près de dix kilogr. Malheureuse- 
ment l'obéissance avait été passive. La malade avait été 
forcée de manger par une garde-malade jouant un rôle 
de Cerbère. Elle avait cédé, mais à contre-cœur. Cepen- 
dant, constatant l'amélioration, elle aurait été prête à 
continuer dans la bonne voie. Mais le médecin eut l'im- 
prudence d'écrire au mari : Surtout ne laissez pas retom- 
ber votre femme dans sa veulerie ancienne, qu'elle ne 
reprenne pas l'habitude de la chaise longue ! 

En rentrant au logis, la pauvre femme, fatiguée d'un 
long voyage, s' afTale sur un fauteuil et voilà le mari qui 
s'écrie : Comment, te voilà déjà sur un fauteuil, vas-tu 
recommencer cette vie de valétudinaire; ce long traite- 
ment n'aura donc servi à rien ! 

La malade perdit en effet tout le profit de la cure, et 
c'est dix ans après environ que je dus la recommencer en 
substituant à l'autorité rude et maladroite, l'influence 
plus puissante de la douceur et du raisonnement. 

La conduite à tenir vis-à-vis des crises convulsives et 
des états délirants de l'hystérie varie suivant les cas. 
Elle dépend de la mentalité du sujet, des causes qui ont 
fait naître les accidents. Il faut, pour trouver le remède, 
étudier à fond la psychologie de la malade, la saisir, 
pourrais-je dire, pour la retourner. 

L'une cède à la logique pure, l'autre est entraînée par 
le sentiment. Telle malade aime l'autorité et demande 
même au médecin de la brusquer, de la gronder, tandis 
qu'une autre perd tout courage si on élève la voix. Hélas, 



LEÇON XXVII 421 

il y en a qui résistent à tous ces moyens, qui opposent à 
nos efforts une puissance d'inertie incroyable. Je les 
appelle des « sacs sans oreilles », la main glisse sur leur 
surface. 

Le succès dépend avant tout de la mentalité du méde- 
cin; il doit être maître de lui-même, se plier aux exi- 
gences du moment. On a dit qu'il faut, pour le traitement 
des psychonévroses, la main de fer gantée de velours. 
Elle est encore bien rude cette main-là, et je préfère la 
main non gantée, souple, mobile, sensible, comme celle 
des liseurs de pensées qui surprennent l'état d'âme des 
personnes auxquelles ils donnent la main. 

Puisque nous sommes sur le chapitre des crises ner- 
veuses, consacrons quelques lignes aux névroses trau- 
matiques. 

J'ai déjà dit qu'il n'y a pas lieu de créer sous ce nom 
une entité morbide spéciale. Le traumatisme, par le choc 
moral qu'il produit, est l'agent provocateur d'un trouble 
psychique qui, suivant les prédispositions du sujet, crée 
divers états de psychonévrose. L'hystéro-neurasthénie est 
la forme la plus fréquente, et il n'est pas rare d'observer 
chez des hommes les formes convulsives particulières à 
l'hystérie. 

Mais le pronostic me semble tout particulièrement 
sévère, en raison même des conditions psychologiques 
dans lesquelles se trouvent les sujets. 

Ces malades, ouvriers pour la plupart, sont en droit de 
réclamer des indemnités aux sociétés industrielles qui les 
emploient. Cette situation même les met dans une dispo- 
sition psychologique très défavorable à la guérison. 

Je ne parle pas ici seulement des simulateurs, de ceux 
qui exagèrent leurs maux pour réclamer des sommes qui 
les mettent à l'abri du besoin; j'ai en vue les ouvriers 



422. LES PSYCHONEVROSES 

consciencieux ou les personnes de toute classe victimes, 
par exemple, d'un accident de chemin de fer. Ces malades 
savent d'avance que la compagnie responsable cherchera 
à réduire leurs prétentions, marchandera sur le montant 
de l'indemnité. Ils ont donc un intérêt tout naturel à 
noter soigneusement tous les tro.ubles qu'ils ressentent, 
à leur donner le cachet de la réalité. Ils ne peuvent plus 
désirer la guérison avec la même ferveur; la moindre 
amélioration pourrait entraîner la réduction de l'in- 
demnité. 

Ah, si le médecin pouvait leur garantir la guérison 
certaine, définitive, beaucoup de ces malades n'hésite- 
raient pas à renoncer à toutes prétentions et préféreraient 
travailler que d'être secourus, mais c'est là que le 
médecin ne peut malheureusement pas être assez affir- 
matif. 

Sans doute la guérison serait possible dans la plupart 
des cas par l'unique voie psychique. Le cas publié récem- 
ment par Grasset est typique sous ce rapport; il s'agit 
d'un hystéro-neurasthénique traumatique guéri d'un jour 
à l'autre, parce qu'il a rêvé la nuit précédente qu'il était 
guéri ! 

Mais comme il s'agit ici d'une question oii la mentalité 
du sujet est en cause, il nous est impossible de faire 
naître toujours cette conviction de guérison et de l'entre- 
tenir. Le malade, en procès avec ses patrons, n'est pas 
dans un état d'âme qui facilite cette suggestion bienveil- 
lante ; il est méfiant, et les difficultés dans lesquelles il se 
débat souvent }>endant des années contribuent à aggraver 
son état mental. Aussi voit-on les manifestations hysté- 
riques s'éterniser, aboutir à cette permanence qui semble 
indiquer des altérations organiques, ou le mal évoluer 
vers les psychoses confirmées. 



LEÇON XXVII 423 

Le pronostic fâcheux de ces psychonévroses traumati- 
(jiies peut être dû aussi au fait (ju'elles naissent sous l'in- 
fluence d'une émotion violente chez des gens (|ui étaient 
normaux auparavant. L'agent |)rovocateur agit assez puis- 
samment pour qu'il n'y ait pas lieu d'admettre une prédis- 
position très marquée, un état latent d'hystérie. La « frac- 
ture » du moral se fait brusquement, et c'est en toute 
sincérité que le malade croit reconnaître dans l'accident, 
c'est-à-dire dans une influence qu'il estime purement 
physique, l'unique cause de son état maladif. Il est 
peu disposé à accepter des conseils de tenue morale 
et à aider le médecin dans ses tentatives de traitement 
psychique. 

Et pourtant ce serait là le bon moyen de diminuer le 
nombre de ces névroses traumatiques qui deviennent de 
plus en plus fréquentes. Les lois pour la protection de 
l'ouvrier ont contribué à multiplier ces accidents nerveux. 
Elles engagent le blessé à bien noter tous ses maux, 
l'empêchent de les traiter par le mépris. 

Le médecin, tout en gardant tout son intérêt pour le 
malade confié à ses soins, devrait savoir lui inculquer ce 
stoïcisme au petit pied. Les questions d'indemnité devraient 
être résolues promptement, sans procès et dans un esprit 
de large équité. 

Il serait plus facile alors de faire intervenir l'action 
morale, la seule efficace dans ces états psychopathiques. 

J'ai réussi souvent par cette voie à dissiper à tous 
jamais les troubles nerveux, mais c'étaient précisément 
des cas dans lesquels l'ouvrier, estimé de ses chefs, néces- 
saire à l'entreprise, trouvait en face de lui non des adver- 
saires, mais des protecteurs. Cette situation est excep- 
tionnelle. Dans la plupart des cas les accidents s'aggravent 
au contraire, deviennent incurables ou s'améliorent subi- 



424 LES PSYGHONÉVROSES 

tement quand le malade a enfin touché une grosse indem- 
nité. 

Or ces guérisons, toutes naturelles quand on a bien 
saisi l'influence du moral sur le physique, amènent bien 
des légistes, le public, et même des médecins, à l'idée 
erronée que le malade est un simulateur. Ce reproche est 
injuste et, blessé dans son amour-propre, le malade s'en- 
tête, pour ainsi dire, à rester malade. 



VINGï-HUlïIÈME LEÇON 



Troubles delà motililé; spasmes, tics, myoclonies. — Intervention 
de la mentalité. — Crampes professionnelles; influence de la 
gêne, de la timidité. — Tics; Charcot, Brissaud, Meige et 
Feindel. — Discipline psycho-motrice. Kinésithérapie et psycho- 
thérapie. — Avantages d'une psychothérapie pure dans les cas 
où domine l'élément phobie. 



Le rôle étiologique joué par l'idée semble au premier 
abord moins reconnaissable dans ces troubles variés de la 
motilité qu'on désigne sous le nom de spasmes, de tics, de 
myoclonies, et l'on est loin d'être d'accord sur la place que 
doivent occuper ces affections dans le cadre nosologique. 
Je n'envisage pas ici les phénomènes convulsifs qui sont 
dus à des affections organiques du cerveau, de la moelle 
ou des nerfs périphériques, ni les « spasmes » proprement 
dits qui, selon la définition de Brissaud, constituent « une 
réaction motrice résultant de l'irritation d'un point quel- 
conque d'un arc réflexe spinal ou bulbo-spinal ». Je n'ai 
en vue que ces mouvements involontaires dans lesquels 
intervient la mentalité du sujet. 

Avant de se demander s'il y a du psychique dans l'af- 
faire, il faut avoir exclu l'existence d'une affection orga- 
nique, il faut avoir constaté l'absence d'irritation maté- 
rielle déterminant le mouvement convulsif par la voie 
nerveuse, physiologique. On est alors en droit de supposer 



426 LES PSYGHONÉVROSES 

une influence psychique et, quand on analyse ces désordres, 
qui paraissent au début périphériques, on découvre faci- 
lement chez les malades les symptômes d'un nervosisme 
généralisé. 

J'ai observé un grand nombre de cas de crampe des 
écrivains, des télégraphistes, des pianistes, des trayeurs 
de vaches. Sans doute la répétition fréquente de ces mou- 
vements professionnels a été la cause dernière de l'affec- 
tion, mais ce surmenage ne suffît pas à éclairer l'étio- 
logie. Tout d'abord ce surmenage n'existe pas toujours et 
l'on peut voir la crampe survenir chez des individus qui 
écrivent peu; je l'ai vue chez des employés dont le rôle se 
bornait à donner à de rares intervalles leur signature. 

Pendant longtemps j'ai cru reconnaître à ces « crampes 
fonctionnelles » une cause physique périphérique. J'ai 
constaté souvent dans le domaine des muscles atteints, 
dans le thénar et le premier interosseux, des altérations 
très nettes de la réaction électrique ; au début de l'affec- 
tion l'hyperexcitabilité faradique et galvanique, plus tard 
l'hypoexcitabilité. Ce sont là des symptômes qui semblent 
indiquer une modification de structure du tronc nerveux, 
peut-être un processus inflammatoire, névritique; il est 
souvent accompagné de douleurs. 

Evidemment tout cela est matériel. Ces malades parais- 
sent être plus vulnérables au point de vue somatique ; ils 
ont une fatigabilité anormale comme les neurastiiéniques. 
Je connais des sujets atteints de crampes fonctionnelles 
qui ne peuvant supporter la station debout, le corps penché 
en avant, sans éprouver aussitôt des douleurs de lumbago ; 
d'autres sont pris de torticolis au moindre mouvement 
brusque ou maladroit des muscles du cou; la crampe dou- 
loureuse s'établit aussitôt (|uc les malades exécutent pen- 
dant quelques instants un mouvement inusité comme 



LEÇON XXVIII 427 

celui de manier le tournevis. En vertu d'une débilité spé- 
ciale leurs muscles sont plus épuisables. 

Mais souvent la contracture, la faiblesse, la parésle, les 
tremblements ou les douleurs, car ces troubles fonctionnels 
peuvent revêtir ces différentes formes, apparaissent avant 
même que le mouvement ait commencé, avant la fatigue. 

Il suffit, par exemple, que le malade prenne la plume 
pour que la crampe se produise non seulement dans le 
groupe musculaire mis en action, mais dans des muscles 
éloignés. 

Deux de mes malades atteints de cette crampe du ster- 
nocléidomastoïdien et des rotateurs, qu'on appelle torti- 
colis spasmodique, tournaient brusquement la tête, l'un 
au moment où je lui mettais la plume en main (il n'avait 
pas la crampe des écrivains), l'autre, un médecin, quand 
il appliquait la cuiller sur la langue du malade dont il 
voulait examiner la gorge. Ces mouvements des bras exi- 
gent, il est vrai, des efforts concomitants inconscients des 
muscles du tronc et de la nuque qui pourraient suffire 
pour amorcer le mouvement convulsif. 
- Mais il y a plus. Un de mes malades amélioré pouvait 
rester longtemps assis sans présenter le moindre mouve- 
ment de rotation aussi longtemps que je parlais avec lui 
de choses indifférentes. Sa tête partait comme mue par un 
ressort quand je lui posais la question : Gomment cela 
va-t-il? 

J'ai pu renouveler bien des fois chez le même sujet 
cette expérience qui démontre l'influence de la représen- 
tation mentale, de l'attention, sur la crampe. 

Chez d'autres malades j'ai pu constater l'influence de 
la gêne, de la timidité. 

Un chef de gare, qui écrivait sans peine dans son 
bureau, avait aussitôt la crampe quand il était obligé de 



428 LES PSYGHONÉVROSES 

donner sa signature au chef de train. Il reconnaissait lui- 
même que la crainte de ne pouvoir écrire était l'unique 
cause de son impuissance momentanée; il se sentait 
exposé aux moqueries des employés subalternes qui 
l'entouraient. 

Un commis n'a été pris de la crampe des écrivains qu'à 
partir du jour où il a dû subir la présence d'un chef de 
bureau qui l'intimidait et qu'il jugeait lui être hostile. 

Nous voilà déjà loin des causes physiques. Je ne nie 
nullement ces dernières; j'admets sans peine chez ces 
malades une fatigabilité toute somatique, une débilité 
constitutionnelle. J'ai pu reconnaître souvent que cette 
disposition spastique avait été exagérée par le surmenage, 
l'alcoolisme, le tabagisme, par des influences bien maté- 
rielles; soit, mais je ne puis méconnaître le rôle évident 
des faits de conscience, des sentiments de timidité, de 
crainte, qui interviennent constamment dans la statique et 
la dynamique musculaires. N'oublions pas que dans toute 
fatigue il y a un élément de ponophobie, de conviction 
anticipée d'impuissance. On le constate facilement chez 
ces malades. 

Le médecin double ses moyens thérapeuthiques quand 
il sait joindre à des prescriptions rationnelles, repos, ali- 
mentation convenable, des conseils d'hygiène morale des- 
tinés à éliminer les causes psychiques du mal, les états 
d'âme qui font naître et entretiennent les habitudes 
vicieuses. 

Les « tics », en raison même du déclanchement trop 
facile qu'ils dénotent, sont d'un pronostic assez sévère, 
particulièrement dans la forme complexe que Gilles de la 
Tourette a décrite sous le nom de « maladie des tics » et 
qui s'accompagne de coprolalie, d'écholalie et d'autres 
manifestations vésaniques. 



LEÇON XXVin 429 

Cependant, dans bien des tics, on peut surprendre l'in- 
fluence mentale, la transformation du geste, d'origine 
psychique, en tic, en apparence automatique. 

Charcot, Brissaud ont de})uis longtemps attiré l'atten- 
tion sur l'état mental spécial, les bizarreries, le déséqui- 
libre des « tiqueurs ». Henri Meig'e* a tout particulière- 
ment insisté sur cet état mental et montré le parti qu'on 
peut tirer de ces notions pour la thérapeutique. 

Il sig'nale chez ces malades la volonté débile, instable, 
Vémotivité exagérée, le manque d'équilibre et de pondération. 
Il n'hésite pas à qualifier à' infantilisme psychique ces 
imperfections morales et surprend chez ses malades les 
stigmates de la dégénérescence. Il montre la parenté des 
tics avec les idées fixes, les obsessions, les phobies. 

Et il conclut : « Enfin la connaissance de l'état mental 
des tiqueurs a une importance pratique de premier ordre. 
Le traitement des tics en dépend tout entier. Celui-ci, en 
effet, doit avoir un double objectif : la correction de la 
manifestation motrice intempestive et la correction des 
anomalies psychiques du liqueur. On agira d'autant plus 
efficacement sur les troubles moteurs que l'on connaîtra 
mieux les défectuosités mentales auxquelles ils sont inti- 
mement liés. » 

La transformation graduelle du g'este en tic se montre 
bien clairement dans ces mouvements divers auxquels se 
livrent les névrosés en présence du médecin ou toutes les 
fois que leur attention est portée sur eux-mêmes. Parfois 
ce ne sont que des manifestations de gêne, de timidité, 
c'est le geste du jeune homme interloqué qui tourne son 



1. II. Meige et E. Feindel, Vétat mental des tiqueurs. Conimunicalion 
faite au Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France 
(Limoges, 2 août 1901). 

H. Meige et E. Feindel, Les tics et leur traitement. Paris, 1902. 



430 LES PSYGHONÉVROSES 

chapeau entre ses doigts, se gratte l'oreille ou le cuir che- 
velu, frise convulsivement sa moustache. Nous avons 
tous de ces petites manies quand nous sommes en face 
des autres, alors même que nous n'éprouvons pas nette- 
ment l'émotion psychique de la gêne. 

L'idée de se servir accidentellement de ses dents pour 
rog-ner un ongle est naturelle ; nous cherchons aussi à 
arracher une pellicule épidermique qui se détache de nos 
lèvres. Chez les débiles mentaux qui ne peuvent résister 
à leurs impulsions tous ces mouvements arrivent à l'au- 
tomatisme. Gela devient une manie. On a désig-né soas 
le nom d'onychophagie et de cheilophagie ces habitudes 
vicieuses, parfois incurables. 

Chez les malades ces désordres de la motilité sont bien 
plus marqués; ils dénotent des phobies, d'étranges con- 
victions d'impuissance. 

Mme X. est une Israélite de vingt-huit ans un peu 
dégénérée, mal proportionnée. La tête est grosse, les 
jambes démesurément courtes. La démarche est vacillante 
comme celle d'un canard. 

Impressionnable, émotive à l'excès, elle a au plus haut 
degré l'agoraphobie. Ressentant parfois une angoisse res- 
piratoire, elle a l'idée fixe qu'elle doit respirer volontai- 
rement pour ne pas étouffer. Aussi prend-elle beaucoup 
de peine pour donner à sa bouche la forme convenable 
et cherche à soulever le thorax à intervalles réguliers. 
Tous ces mouvements, automatiques d'ordinaire, sont 
chez elle voulus et partant s'exécutent maladroitement. 

Dans la conversation elle n'écoute que distraitement ; 
on la sent continuellement préoccupée d'elle-même. Son 
anxiété se traduit par une foule de mouvements incons- 
cients. Tantôt elle fourre rytlin)i(|uement son index entre 
les feuillets du portefeuilh? (|u'elle tient à la main, tantôt 



LEÇON XXVIII 431 

elle noue son mouchoir autour de ce dernier. Elle donne 
à l'un de ses pieds une attitude étrange, s'efforçant de le 
tourner en dehors au point de mettre le talon au premier 
plan. Elle rejette la tête en arrière par mouvements sac- 
cadés comme pour remettre son chapeau en place. Et, 
pendant ce temps, elle n'ouhlie pas sa respiration et s'ef- 
force d'en entretenir la soufflerie. 

Autre exemple. 

Un abbé atteint de neurastliénie grave a été longtemps 
en proie à des craintes au sujet de son cœur. Intellectuel- 
lement il a compris mes encourag'ements et il est bien 
persuadé qu'il n'a aucune affection cardiaque. 

Mais, par moments, il est repris de ses craintes ; elles 
le saisissent en dépit de sa conviction raisonnée et alors 
le voilà qui plonge brusquement, en des mouvements 
rythmés, son index à travers l'ouverture de sa soutane et 
de sa chemise, comme s'il allait toucher la pointe du cœur. 

Ce n'est plus le mouvement naturel qui nous ferait 
appliquer la main sur un cœur malade comme pour en 
modérer les pulsations ou les constater. C'est un tic 
brusque, sans but, involontaire, déterminé comme un 
réflexe par l'angoisse qui saisit le malade. 

En présence de ces mouvements involontaires, de ces 
tics intermittents naissant par la voie des émotions les 
plus diverses, la tenue des médecins n'est pas toujours ce 
qu'elle devrait être. Il leur paraît rationnel d'exiger de 
leurs malades un vigoureux effort de volonté. Les malades 
eux-mêmes s'imaginent parfois pouvoir réprimer leurs 
mouvements en se retenant. 

Or c'est là, en général, peine perdue. 

L'attention du malade est alors portée sur le tic, sur les 
sensations ou les idées qui l'ont provoqué, et l'impulsion 
devient plus irrésistible encore. 



432 LES PSYGHONEVROSES 

Dans la conversation avec ces malades je feins de ne 
pas remarquer leurs mouvements, je ne leur en parle pas 
et je cherche à calmer l'émotion primaire, la crainte de 
la maladie ; je fais naître chez eux la conviction de l'inté- 
grité des organes, élevant leur esprit à des conceptions 
élevées de stoïcisme, de confiance en soi-même. Le 
malade, alors s'intéresse au sujet, pense avec intensité; il 
oublie sa carcasse et bientôt, séance tenante, je vois 
cesser le geste maladif. 

Il reviendra, ce mouvement intempestif, dans la même 
journée, le lendemain ; il pourra présenter même des 
recrudescences inquiétantes. Il ne faut pas se décourager. 
Peu à peu, par la répétition de ces séances psychothéra- 
piques, la conviction de santé s'établit, les craintes n'ont 
plus de base sérieuse et, à mesure que l'équilibre mental 
revient, les tics cessent avec l'état émotionnel qui les 
avait fait naître. 

Il y a un abîme entre cette psychothérapie qui fait 
oublier le mal et cette autre qui le remet constam7?ient sous 
les yeux du malade et réclame d'un déséquilibré, d'un 
aboulique, un effort sur soi-même dont nous sommes à 
peine capables. Le geste n'est que la réaction ultime; pour 
le supprimer il faut couper court au phénomène d'idéation 
qui le motive. 

F. Brissaud et Henri Meige' ont bien saisi le rôle de la 
mentalité dans les tics et institué, sous le nom de disci- 
jjlme 'psychomolrice, une psychothérapie très rationnelle. 
Considérant les tics comme l'expression d'un automatisme 
fâcheux, ils cherchent à développer le pouvoir frénateur 
et correcteur de l'écorce cérébrale. Ils arrivent à ce 



■1. F. Brissaud cl Henry Meige, La discipline psychomotrice, Archives 
générales de médecine, 1903. 



LEÇON XXVIII 433 

résultat par une discipline méthodique de l'immobilité et 
du mouvement. Ils remplacent un acte moteur absurde et 
excessif par le môme mouvement exécuté logiquement et 
correctement et, très justement, ils insistent [)Our donner 
à ce mouvement gymnastique le caractère d'un acte voulu 
par le sujet dans un esprit de confiance en soi-même. 

Leur traitement est à la fois kinésithérapique et psycho- 
thérapique. Il s'applique aux crmnpes fonctionnelles ou 
professionnelles, au bégaiement, aux manifestations motri- 
ces des états psychopathiques ou stéréotypies. Ils reten- 
dent aux obsédés, aux agoraphobiques qu'ils entraînent à 
gagner chaque jour quelques pouces de terrain dans la 
voie qui leur fait horreur. 

Je ne doute pas de l'efficacité de ce traitement fondé sur 
une judicieuse analyse de ces troubles de la motilité oii 
jusqu'alors on avait si peu reconnu l'influence psychique. 
Je n'hésiterai pas à en faire usage dans les cas qui me 
paraîtront justiciables de cette méthode. 

Je dois dire cependant que mes vues psychothérapiques 
sont un peu différentes. L'entraînement a ses dangers, soit 
parce qu'il fixe l'attention sur le désordre fonctionnel, soit 
parce qu'il expose le malade au découragement dans le 
cas d'insuccès. 

Dans tous les cas oii une phobie, une crainte irration- 
nelle, vaine, motive ou les mouvements intempestifs ou 
l'impuissance du sujet, je préfère dissiper, par la conversa- 
tion psychothérapique, cet état d'âme primaire, au lieu de 
pousser le malade à une gymnastique, si graduée soit-elle. 

Je n'envoie pas mes agoraphobiques à la bataille, leur 
enjoignant de faire quelques pas sur une place, je ne fais 
pas faire des mouvements rationnels à mes tiqueurs quand 
je surprends chez eux l'influence d'une phobie, d'une 
timidité. Au contraire, je les mets à l'abri des insuccès, 

Dubois. — Psychonévroses. ^8 



434 LES PSYCHONÉVROSES 

n'exigeant rien d'eux, de leur Yolonté. Il faut que peu à 
peu ils reprennent confiance en eux-mêmes, oubliant leur 
mal, leurs insuccès passés. L'automatisme diminue ou 
cesse alors parce qu'il n'est pas entretenu par la répé- 
tition. J'arrive ainsi au résultat par une pure psychothé- 
rajne, sans kinésithérapie. 

Cette méthode, quelque peu différente de celle de Bris- 
saud et de Meige, n'est applicable qu'aux cas dans lesquels 
il est possible de dégager l'idée-mère, le sentiment qui 
motive le tic ou l'impuissance. La discipline psychomotrice 
reprend tous ses droits quand le tic est plus autonome, 
qu'il est difficile de préciser son origine psychique ou que 
le manque d'intelligence du malade ne permet pas de 
s'adresser à sa raison. 

Le choix entre ces différents moyens dépend beaucoup 
de la mentalité du médecin. L'un réussira mieux par la 
gymnastique rationnelle, l'autre aura plus de confiance 
dans sa parole convaincante. Avec un peu de tact on peut 
associer les deux moyens quoiqu'ils soient, en un certain 
sens, opposés, l'un exigeant l'attention, l'autre l'oubli. 

Les myoclonies étendues, suivant le type du « para- 
myoclonus multiplex » de Friedreich, paraissent incura- 
bles ou en tous cas très rebelles. Mais on rencontre chez 
des sujets neurasthéniques, hystériques, déséquilibrés, des 
états myocloniques plus localisés qui se rapprochent des 
tics et guérissent assez facilement par le traitement psy- 
chique. Le cas suivant en est un bel exemple. 

M. H. est un jeune homme de vingt ans qui, dès Tàge de 
neuf ans, a été sujet à des terreurs nocturnes. Il se dépeint 
lui-même comme ayant toujours été irritable, colérique ; 
il a souffert de maux de tête et a été dispensé du service 
militaire pour sa myopie. 

Petit, trapu, il a une démarche qui rappelle légèrement 



LEÇON XXVIII 435 

celle des grands anthropoïdes. Le front est bas, la face 
prognathe, les cheveux et la barbe sont mal implantés ; 
les oreilles attirent l'attention. Malgré ces stigmates, le 
jeune homme est bien doué, intelligent. 

En 1896, six ans avant que je le visse, le malade a été 
pris au collège de contorsions du visage, du bras et de la 
jambe du côté droit. Ces mouvements intempestifs ne 
durèrent que quelques instants et ne reparurent, sous la 
même forme, que trois mois après. 

Bientôt les crises devinrent plus fréquentes, se répé- 
tèrent plusieurs fois par jour, à intervalles irréguliers sur- 
tout pendant les heures d'étude, si bien que le malade 
dut interrompre son travail et passer plusieurs mois chez 
un médecin qui le bourra de bromure {jusqu'à 15 grammes 
par jour !). 

L'état s'améliora peu à peu, mais la reprise du travail 
amena une prompte récidive. 

Une cure d'hydrothérapie faite en 1898 resta sans effet. 
On essaya successivement divers médicaments, la lacto- 
phénine, l'antipyrine, sans succès. Cependant, spontané- 
ment, les crises diminuèrent et semblèrent cesser en 1899. 
Une furonculose les fit renaître plus violentes que jamais. 
Le malade fut alors placé dans la clinique d'un neurolo- 
giste qui lui fit suivre une cure de Weir Mitchell pendant 
laquelle le poids du corps s'éleva de 9 kilogr. Le repos, 
l'isolement furent prolongés pendant sept mois . Le 
malade sortit amélioré mais non guéri. 

Au moment où je vois le malade les crises ne sont plus 
complètes ; le mal est plus localisé et l'accès consiste 
dans un mouvement de pronation de l'avant-bras avec 
extension de la main et du pouce, accompagné d'un mou- 
vement synchrone du pied en dehors. Il y a une certaine 
analogie entre cette crampe tonique et le mouvement que 



436 LES PSYCHONEVROSES 

fait le joueur de boules quand sa boule dévie, et qu'il 
voudrait encore la diriger par un geste suggestif. 

Ces contractions durent environ quinze secondes et se 
renouvellent trois ou quatre fois par jour; dans les 
périodes les plus mauvaises il avait environ quinze crises 
dans les vingt-quatre heures. 

Mon malade a déjà subi des cures de repos, d'isole- 
ment, de suralimentation. Je n'ai plus la ressource de ces 
moyens matériels et je vois d'un coup d'œil qu'il ne me 
reste que l'influence morale. Je ne crains pas de l'avouer 
franchement au malade et je procède de la façon suivante. 

Tout d'abord je justifie à ses yeux la cure de repos 
qu'il a subie et qu'il critique avec peu de bienveillance. Je 
lui montre que, si elle a été peut-être un peu trop pro- 
longée, elle a eu l'avantage de le fortifier et qu'elle a 
amené une amélioration notable. Je lui déclare que j'au- 
rais recouru au même traitement si j'avais eu à le soigner 
au début de sa maladie. 

J'expose alors au malade mes vues sur l'intervention 
de l'idée dans les affections spasmodiques. Je lui explique 
les effets de la crainte, de l'attention expectante. J'in- 
siste pour lui faire comprendre que la répétition même 
des crises rend le « déclanchement » toujours plus facile, 
la « détente » trop libre, et qu'il y aurait un grand intérêt 
à diminuer le nombre des accès journaliers. Mais j'ajoute 
que ce résultat n'est possible que par la voie psychique 
puisque le traitement physique ne l'a pas guéri. Et, sans 
hésiter, je conseille dans ce but la tenue stoïque, l'indiffé- 
rence vis-à-vis du symptôme. 

Si votre crampe, lui dis-je, s'accompagnait de phéno- 
mènes très douloureux, je n'oserais peut-être pas vous 
conseiller ce mépris de la souffrance. Mais, vous le dites 
vous-même, ce n'est pas douloureux; c'est un geste invo- 



LEÇON XXVIII 437 

lontaire qui dure quelques secondes. Est-ce vraiment trop 
exiger de vous que de vous dire : N'y pensez plus, faites 
comme si cela n'existait pas ? 

Sans autre traitement, dans les conditions d'une simple 
villégiature, sans repos, sans isolement, les crises dimi- 
nuèrent rapidement de fréquence et au bout de quinze 
jours le malade était guéri. 

Une influence toute morale détermina une récidive. 

Le malade ayant encore huit mois devant lui avant de 
reprendre ses études, j'avais conseillé un séjour à la cam- 
pagne chez un médecin. J'espérais consolider ainsi la 
guérison et ramener peu à peu le jeune homme à une 
activité régulière. Mais j'avais compté sans le père, un 
« self made man » autoritaire, qui trouva bon de garder 
son fils à la maison. 

Le jeune homme en fut très contrarié. Confiant dans 
l'utilité de ce supplément de cure, il se mit en tête que la 
négligence de mes prescriptions allait compromettre le 
résultat obtenu ; et en effet les crises reparurent, si bien 
qu'au bout de deux mois on me le ramena. 

Je réussis à convaincre le père, à lui montrer que sa 
conduite vis-à-vis de son fils avait seule causé la récidive 
et, remettant le malade en traitement psychique, je n'eus 
pas de peine à le ramener à l'oubli de ses maux. 

Il comprit mieux encore l'action du moral sur le 
physique quand j'analysai avec lui les causes de la 
rechute. 

J'eus soin de lui faire remarquer que ce n'était pas le 
dépit, en tant que mouvement émotionnel, qui avait 
ramené, par voie nerveuse, les accidents, mais que c'était 
Vidée qu'il s'était faite : mon père ne veut pas faire ce que 
le médecin a conseillé ; eh bien, il verra, je vais être 
repris de mes crises ! 



438 LES PSYCHONEVROSES 

Et toujours préoccupé de la tenue morale future j'ajou- 
tai : 

Je crois avoir dans ma conversation amené votre père 
à des idées plus justes; je lui écrirai encore et j'ai tout 
lieu d'espérer qu'on vous accordera ce séjour chez un 
médecin. Mais n'allez pas faire dépendre votre guérison 
d'événements indépendants de votre volonté, ne soyez pas 
à la merci des décisions d'autrui. Prenez la ferme résolu- 
tion de guérir et dites-vous : Si mon père cède, tant 
mieux ; s'il ne veut pas comprendre, tant pis ; cela ne 
m'empêchera pas de guérir. 

Le jeune homme comprit au premier mot ces conseils 
et l'amélioration ne se flt pas attendre. Les quelques 
crises qu'il eut encore dans la quinzaine du traitement 
nous fournirent à tous deux l'occasion de constater l'in- 
fluence morale. 

Un jour je le trouve dans mon cabinet et je remarque 
qu'il se lève avec une grande lenteur. 

— Qu'avez-vous donc? êtes-vous courbaturé que vous 
vous mouvez si lentement? 

— Non, répondit-il, mais j'ai remarqué que quand je me 
lève vite, mes crampes reviennent plus facilement. 

— Comment mon ami, je vous ai dit de négliger vos 
maux, de faire comme s'ils n'existaient pas, et vous voilà 
prenant des précautions pour les éviter ! Ne savez-vous donc 
pas que c'est là le meilleur moyen de ramener les crises? 

Le malade comprit et me signala le lendemain une 
nouvelle preuve de l'intervention de l'idée en me disant : 
J'ai eu une crise hier, mais j'ai vu d'où elle venait et cela 
ne m'arrivera plus. En me mettant à table j'ai offert ma 
chaise à une dame et allant en prendre une autre je me 
sentis gêné; je me suis dit : les gens vont te regarder, ta 
crampe va revenir! Et en effet elle est revenue, mais 



LEÇON XXVIll 439 

soyez tranquille, je ne me laisserai plus saisir par cette 
appréhension. 

Le malade fit encore, sans récidive, le séjour à la cam- 
pagne que je lui avais proposé. Je l'ai revu un an plus 
tard et la guérison s'est maintenue. 

Dans tous les états spasmodiques avec contractions clo- 
niques ou toniques qui ne relèvent pas d'affections céré- 
brales, médullaires ou périphériques, dans tous les trem- 
blements qui ne sont pas symptomatiques de la sénilité, 
de la sclérose en plaques, de la paralysie agitante, d'intoxi- 
cations avérées, il faut songer à l'influence psychique, 
aux sentiments de timidité, de défiance de soi-même, qui 
entravent l'action musculaire; il ne faut pas oublier l'at- 
tention expectante qui favorise la transformation de l'idée 
en acte, à l'insu même de la personne agissante. 

Dans les contractures permanentes qu'on observe sur- 
tout dans l'hystérie il est plus difficile de retrouver une 
origine psychique. Dans certains cas oii la contracture 
succède à un traumatisme, à un effort musculaire, on peut 
supposer qu'elle s'établit par autosuggestion, comme les 
paralysies psychiques consécutives à la contusion d'un 
membre. La facilité avec laquelle on provoque des états 
de contracture, de catalepsie par la suggestion, dans 
l'hypnose et à l'état de veille, donne quelque idée de ce 
mécanisme. 

Mais la nature psychique de ces phénomènes est démon- 
trée beaucoup plus nettement par les guérisons subites à 
la suite d'une influence purement morale. Une de mes 
malades, atteinte de contracture du pied gauche datant de 
plusieurs mois et accompagnée de fièvre hystérique, guérit 
du jour au lendemain parce que, isolée et errante jus- 
qu'alors, elle trouva un asile dans la maison de son frère; 
la joie l'avait guérie. 



440 LES PSYCHONÉVROSËS 

Une autre dontle cou et la mâchoire étaient immobilisés 
depuis des années et qui avait subi sans succès les traite- 
ments médicamenteux et chirurgicaux des cliniciens les 
plus renommés, trouva la guérison subite dans la piscine 
de Lourdes. 

Par la suggestion brutale comme par la persuasion 
douce, par la menace comme par la bienveillance, on peut 
faire cesser ces désordres de la motilité alors même qu'on 
n'a pas pu surprendre l'idée pathogène. 

Dans tous ces états où l'on reconnaît l'influence des 
représentations mentales, il faut recourir à une psycho- 
thérapie fine, déliée, utilisant pour arriver à son but toute 
la gamme des sentiments. 

La plupartdes médecins mettent cette influence morale 
au second plan, espérant plus des mesures physiques, 
gymnastique passive ou active, massages, applications 
locales, électricité. Si même ils sont sceptiques sur l'effi- 
cacité réelle de ces moyens, ils les considèrent comme 
bons pour suggérer la guérison. 

Sans doute ces procédés peuvent donner des succès, 
mais ils sont souvent dangereux: ce sont des armes à 
double tranchant. Cette thérapeutique locale entretient 
chez les malades l'idée d'un mal local, fixe l'attention sur 
l'organe gêné dans son fonctionnement. 

J'ai vu beaucoup de malades qui ont dû à cette théra- 
peutique la chronicité de leur mal. Il vaut mieux, à mon 
avis, oublier l'accident local, lui donner une importance 
moindre dans l'esprit du malade, « diluer » pour ainsi 
dire son mal en le décrivant comme [dus étendu, plus 
psychique. C'est facile quand on étudie la mentalité du 
malade et qu'on lui fait mettre le doigt sur ses tares psy- 
chiques. 

On fait naître alors cette appétence de guérison qui cor- 



LEÇON XXVIII 441 

rige la mentalité [»sycliopathique, et le mal local, ancien, 
rebelle, est emporté, on ne sait comment, dans ce mouve- 
ment de régénération psychique. J'insiste à dessein sur 
cette donnée capitale que, dans toutes ces maladies où 
domine l'influence psychique, il faut détourner l'attention 
dujnalade du mal qui l'inquiète, le lui faire oublier. 

Au point de vue étiologique et thérapeutique on peut 
rapprocher de ces phénomènes spastiques les troubles 
vaso-moteurs. Sous le nom d'obsession de la rougeur, 
d'éreuthophobie, on a décrit ces états angoissants pour 
le malade dans lesquels la rougeur survient à tout propos, 
où la peur de rougir suffît pour faire rougir. 

Il est facile de constater chez ces sujets les signes du 
nervosisme; ce sont des neurasthéniques, des déséquili- 
brés. Il est évident aussi qu'ici la cause est toute psychique 
et que nous n'avons pas d'autres ressources que celle de 
la psychothérapie. Ce n'est pas avec des douches et du 
bromure qu'on empêchera ces mouvements émotifs. Il 
n'est pas possible ici de faire de la kinésithérapie. Il faut 
découvrir la gêne, la timidité, les préoccupations diverses 
qui chassent le sang au visage ; il faut rendre au malade 
la confiance en lui-même. Il en est ainsi dans toutes les 
réactions physiologiques qui succèdent à l'émotion, 
larmes, battements de cœur, dyspnée, troubles intesti- 
naux. Il faut remonter à l'origine du mal, dissiper l'état 
d'âme primaire qui a amené les troubles fonctionnels. 



VINGT-NEUVÏÉME LEÇON 



États d'impuissance motrice divers; leur origine psychique. — 
Paraplégie, astasie-abasie hystériques. — Symptômes stasopho- 
biques et basophobiques dans le cours d'autres psychonévroses. 
— Exemple de guérison par la psychothérapie pure. 



Les états de paralysie et d'astasie-abasie font partie de 
la symptomatologie de l'hystérie. Chacun connaît ces 
paralysies localisées dans un groupe musculaire fonc- 
tionnel, survenant à la suite d'une autosuggestion connue 
ou inconnue et susceptibles de disparaître comme elles 
sont venues sous une influence suggestive. Le fait est 
banal dans le domaine de l'hystérie traumatique. 

Ce que l'on sait moins c'est qu'un simple rêve peut 
engendrer ces impuissances motrices. J'ai vu survenir la 
paralysie du bras droit chez une fillette qui, en rêve, avait 
défendu son chien attaqué par une vache et avait frappé à 
coups redoublés sur l'ag-resseur. 

Et pourtant il faudrait se souvenir de ces cas démons- 
tratifs comme de celui de Grasset oii le rêve provoqua la 
guérison. Une seule constatation de ce genre suffit pour 
nous éclairer sur la nature de ces paralysies et nous dicter 
notre conduite. 

Il y a des cas complexes oij le diag'uostic doit se faire 
par exclusion, en éliminant peu à peu par un examen 



LEÇON XXIX 443 

consciencieux les paralysies cérébrales médullaires, radi- 
culaires, périphériques. 

Le plus souvent la forme même de l'état paralytique, la 
distribution de l'impuissance motrice ou des troubles de 
sensibilité qui l'accompagnent, l'état mental des sujets 
suffisent pour asseoir le diagnostic. 

Le doute n'est en général pas permis quand il s'agit de 
la paraplégie hystérique survenant subitement sous l'in- 
fluence de la colère, du dépit, de la frayeur. Elle s'accom- 
pagne le plus souvent de contracture en extension, 
d'anesthésie. Elle est le résultat d'une sidération psychique 
et n'est que l'exagération du sentiment d'impuissance 
motrice qui s'empare de nous dans l'émotion et que nous 
exprimons en disant que « nos jambes se dérobent sous 
nous ». Passager chez l'homme normal, le phénomène 
devient durable chez l'hystérique toujours disposée à 
donner de la réalité au moindre désordre fonctionnel. 

L'influence qu'exerce la seule conviction de guérison 
est facile à démontrer pour ces cas si fréquents dans la 
pratique journalière. 

Mme W., à la suite d'une altercation avec sa cuisinière, 
est frappée de paraplégie. Je trouve la malade au lit, 
très inquiète de ce qui lui arrive. Les jambes sont dans 
l'extension, tétanisées, et la malade est incapable de faire 
le moindre mouvement. La sensibilité à la piqûre est abolie 
sur toute la surface cutanée des extrémités inférieures et 
l'anesthésie cesse brusquement au pli de l'aine. 

Pendant que j'examine, la malade me demande : Est-ce 
grave, devrai-je rester longtemps au lit? 

— Grave? Pas le moins du monde, ce n'est qu'une fai- 
blesse nerveuse provoquée par l'émotion ; dans trois jours 
vous serez sur pied! 

Puis, prenant à part les parents, j'ai soin de leur dire : 



444 LES PSYCHONÉVROSES 

VOUS avez entendu, j'ai dit qu'elle serait guérie dans trois 
jours; j'aurais pu dire trois semaines, trois mois ou plus, 
car j'ai vu de ces paraplégies durer des années. Tout 
dépend de l'idée que la malade se mettra en tête. Tâchez 
donc d'admettre que la malade guérira dans le délai fixé. 
Ne faites pas semblant de le croire, cela ne suffirait pas, 
croyez-le, croyons-le tous! 

Sans autre traitement, la malade guérit et marcha dès 
le troisième jour. 

Un ami m'a cité un cas analogue dans lequel le téléphone 
a amené la guérison. 

Une dame, sous l'influence delà colère, tombe paralysée 
des deux jambes. Un médecin est appelé; il prend un air 
grave, dit que les jambes sont paralysées, que cela durera 
longtemps et conseille le transfert à l'hôpital. Le mari se 
met en route pour accomplir les formalités nécessaires, la 
domestique sort pour des emplettes et la malade reste 
seule dans son lit. 

Soudain la sonnerie du téléphone retentit. La malade 
tressaute, s'efTorce d'appeler les voisins, mais personne 
ne répond. Nouvel appel téléphonique dont la vivacité 
dénote l'impatience de la personne qui attend ; la malade 
est au comble de l'agitation. Troisième appel, impérieux, 
prolongé, et la malade se lève, va au téléphone. Elle est 
guérie ! 

Remarquez les affirmations imprudentes du médecin. Il 
prononce le mot de paralysie, qui n'est pas même juste, 
médicalement parlant, quand l'impuissance est toute 
psychique, et qui est toujours interprété par le public dans 
un sens défavorable. — Il annonce (|ue « cela durera long- 
temps », sans se rendre compte qu'il établit ainsi la sug- 
gestion qui entretiendra l'impotence fonctionnelle. 

Autre exemple. 



LEÇON XXIX 445 

Mme S. est une névrosée qui a eu déjà autrefois des 
symptômes de parésie liystéri(jue, de la tacbycardio émo- 
tive, des états de découragement. 

Elle vit dans une position dépendante, exposée à des 
ennuis, à des blessures d'amour-propre. Elle n'a pas d'ap- 
pétit, dort mal; elle a des maux de tète et peu à peu elle 
perd l'usage de ses extrémités inférieures. 

La malade constate avec anxiété cette faiblesse et 
s'écrie : N'est-ce pas, je suis paralysée? 

En un instant je réfléchis : Si tu dis oui, la malade va 
se désespérer et elle sera paralysée; si cet état dure 
longtemps la position deviendrait bien triste caria malade 
ne peut être soignée dans le milieu peu bienveillant oi^t elle 
vit; elle ne peut entrer dans une clinique particulière 
parce qu'elle est sans moyens d'existence, etelle est trop 
fîère pour accepter l'hôpital. 

Aussi sans hésiter, je réponds : Paralysée, que dites- 
vous donc-là? Vous n'avez qu'un peu de fatigue nerveuse 
bien explicable après les ennuis auxquels vous avez été 
exposée. Ne vous inquiétez pas, demain tout ira mieux. 

La guérison survint en quelques jours. 

Mensonge médical, direz-vous; non, franchise, car une 
impotence psychique n'est pas une paralysie organique. 

On a soigneusement distingué de la paraplégie les 
états d'astasie-abasie hystérique et l'on a eu pleinement 
raison au point de vue symptomatologique, car ces 
malades astasiques n'ont ni contracture, ni anesthésie et, 
incapables de se tenir debout, ils peuvent se servir de 
leurs jambes dans le décubitus dorsal. Phénomène plus 
étrange encore, ces malades, qui ne peuvent se tenir 
debout, peuvent quelquefois marcher, courir, sauter, 
danser, à condition de ne pas s'arrêter. 

Mais au point de vue étiologique et thérapeutique, la 



446 LES PSYCHONEVROSES 

distinction devient inutile. Comme dans la paraplégie, il 
s'agit de convictions d'impuissance; elles ne peuvent être 
supprimées que par la parole. 

Mlle B. est une jeune fille de dix-sept ans. Elle a subi 
en 1891 une opération plastique à l'anus qui l'obligea à 
rester pendant trois semaines au lit. Elle est nerveuse, n'a 
pas d'appétit, se plaint de douleurs dans le dos et dans la 
région ovarique. 

La cicatrisation accomplie, on permet à la malade de 
se lever, mais la voilà qui ne peut se tenir debout, et pour- 
tant, au lit, elle n'a pas trace de paralysie. 

Les médecins appelés reconnaissent d'emblée l'astasie- 
abasie hystérique, mais, oubliant le mécanisme mental 
par lequel s'établissent ces impuissances, ils recourent à 
l'hydrothérapie, à la faradisation, à l'application d'ai- 
mants ! 

Mais c'est en vain : l'impuissance persiste, la rachialgie 
s'accentue et s'étend jusqu'à la nuque, et l'anesthésie clas- 
sique se montre dans la jambe droite. 

Le professeur Dejerine vit la malade cinq mois après 
le début des accidents. Il jugea la cure psychothérapique 
indispensable et sut être affirmatif , prédire la guérison ; il 
m'envoya la malade. 

J'installai la jeune fille dans une clinique avec l'inten- 
tion de lui faire subir une cure complète d'isolement, de 
repos et de suralimentation, et je m'attendais à voir les 
symptômes diminuer peu à peu sous l'influence de ces 
mesures physiques. Je n'avais pas encore à cette époque 
vu assez clairement que la guérison dépend uniquement 
de l'état d'âme. 

Or, au 6" jour, alors que l'alimentation lactée insuffi- 
sante n'avait pas encore pu ramener les forces, alors que 
rien de physique n'avait encore agi sur la malade, elle 



LEÇON XXIX 447 

m'annonça qu'elle pouvait se tenir debout. Quelques 
jours après elle marchait. Je la gardai encore quelques 
semaines pour combattre les autres troubles nerveux, 
mais le symptôme de Tastasie-abasie avait disparu par la 
suggestion puissante qu'avait exercée le Professeur 
Dejerine par ses affirmations consolantes et sincères. 

La guérison survint plus lentement chez un garçon de 
dix ans que je vis bientôt après. 

Le malade avait une hérédité très chargée : père aliéné, 
interné dans un asile ; mère acariâtre et colérique, morte 
d'une affection cérébrale; grand-père paternel mélanco- 
lique interné pendant dix ans, tentatives de suicide; un 
oncle également mélancolique, un frère souffrant du cœur 
et mélancolique. 

Le jeune malade est pris en 1891 de fatigue générale, 
de vertiges, d'anorexie, de douleurs dans la colonne ver- 
tébrale qui le forcent à rester couché sur le côté. On 
constate des signes de congestion pulmonaire et on soup- 
çonne l'influenza. Au bout de trois mois le malade semble 
convalescent, mais il ne peut se tenir debout; il a, dit-il, 
le vertige. 

Cet état s'aggrave; il survient des vomissements, une 
paralysie de la jambe droite; l'on songe à l'hystérie et, 
comme toujours, on recourt au massage, à la suggestion 
timide. Les vomissements et le vertige persistent et dans 
une consultation on émet l'hypothèse d'un néoplasme 
cérébelleux probablement tuberculeux. 

Quand je vois le malade, sept mois après le début du 
mal, la symptomatologie s'est simplifiée et il est facile de 
reconnaître le tableau clinique de l'astasie. La cure 
Mitchell est instituée, mais comme je ne vois le malade 
que de temps à autre dans la clinique d'un confrère, je 
ne puis exercer sur lui toute mon autorité suggestive. 



448 LES PSYGHONEVROSES 

Cependant la guérison survint au bout de cinq semaines, 
brusquement d'un jour à l'autre. 

Le syndrome de l'astasie-abasie n'est pas toujours 
aussi net que dans ces deux cas. On voit, par contre, des 
symptômes astasiques, abasiques ou mieux stasopbobi- 
ques et basophobiques accompagnés d'autres désordres 
nerveux hystériques ou neurasthéniques. 

Donnons un exemple de cette psychothérapie directe 
s'appliquant à des troubles de la motilité compliqués de 
quelques autres symptômes nerveux. 

M. Y. est un avocat de quarante-six ans, bien constitué, 
sans maladie organique, intelligent, qui vient me con- 
sulter en 4897. 

Il est, depuis douze ans, dans l'impossibilité de marcher 
plus de quelques minutes; il ne peut se tenir debout 
qu'un instant et ne le peut qu'en mettant le genou droit 
sur une chaise et en se tenant au dossier. 

Il a souffert quelquefois de rhumatismes et de laryn- 
gite, mais cette tendance arthritique est peu marquée 
chez lui et jusqu'en 1884 il s'est bien porté. C'est alors 
qu'à la suite d'une émotion violente causée par un 
incendie il sentit une certaine faiblesse dans les jambes. 
En 1886 il subit une nouvelle émotion. Il faillit perdre sa 
position et aussitôt cette faiblesse dans les jambes s'ac- 
centua. La mort d'un frère en 1887 lui donna le dernier 
coup et dès lors l'affaiblissement fît de continuels progrès. 

« Mes marches, dit-il, qui étaient alors d'une dizaine de 
minutes, ont été déclinant de sept à huit minutes, et 
maintenant il est rare que je marche plus d'une minute de 
suite. En dehors des remèdes que j'ai absorbés, j'ai été 
aux bains de mer (ce qui a été très mauvais), j'ai été à 
Néris et à Lamalou, j'ai fait de l'hydrothérapie, de 
l'électricité, du massage, du magnétisme. J'ai été soigné 



LE(;ON XXIX 449 

par des homéopathes, des allopathes, des empiriques. Le 
drap mouillé m'a amené en 1890 une congestion rhuma- 
tismale du poumon et depuis lors tout procédé balnéaire 
me congestionne, me donne des points, des douleurs rhu- 
matismales. Je suis obligé de ne me laver qu'avec des 
alcools, tant je crains l'eau. J'ai eu de la phosphaturie et 
un peu d'albuminurie transitoire. Mon caractère, natu- 
rellement peu gai, est devenu triste. 

« Donc : impossibilité absolue de stationner debout 
immobile, même seulement quatre à cinq secondes; mais 
je puis me tenir debout sur une seule jambe, les yeux 
fermés, même pendant dix, quinze secondes, expérience 
que m'ont fait faire les médecins pour savoir si j'avais 
une lésion médullaire. Impossibilité de faire de suite plus 
de 100 à 150 pas. 

« Impossibilité de faire dans toute la journée plus de 
1 500 à 2 000 pas. Après chaque marche de 100 à 150 pas, 
long repos nécessaire. Depuis plus de dix ans je ne puis 
monter que jusqu'à l'entresol; s'il faut aller plus haut, je 
me fais porter sur une chaise. 

« Impossibilité de lire ou de parler à haute voix plus 
de quelques minutes; donc : même faiblesse de la voix. 

« Impossibilité de lire quelques pages sans que cela 
m'amène des cuissons dans les yeux et des troubles 
visuels; donc : même faiblesse dans les yeux. 

« Je puis entendre lire longtemps sans fatigue, mais je 
commence à le pouvoir un peu moins. Puissance de tra- 
vail bien diminuée, cependant les facultés intellectuelles 
ne me paraissent pas avoir beaucoup baissé. 

« En résumé : tous mes organes sont fort affaiblis. Je 
dépense en quelques minutes et même en quelques 
secondes la force que d'autres mettent plusieurs heures à 
dépenser. 

Dubois. — Psychonévroscs. 29 



4;j0 LES PSYCHONEVUOSES 

« Intestins, depuis un an surtout, en fort mauvais état; 
entérite rhumatismale qui ne s'est améliorée qu'avec des 
précautions infinies. Il y a plusieurs années que les épi- 
nards me font mal, je ne puis manger ce qui est gras, et 
les haricots, les petits pois, les choux, les poissons de 
mer me sont défendus. Depuis un an le laitage, que j'aime 
beaucoup, me fait mal; les œufs me donnent des douleurs 
au foie, qui est toujours engorgé. On a diagnostiqué tour 
à tour : neurasthénie, anémie de la moelle, rhumatisme 
de la moelle, troubles nerveux. 

« Amaigrissement soit à la suite de mes maux d'intes- 
tins, soit à la suite d'un traitement magnétique trop fort, 
et j'ai maigri depuis un an de 30 à 3o kilogr. (le malade 
ajoute à sa description un tableau calligraphié donnant 
son poids pour chacune des semaines de l'année 1897). 

« Deux fois dans unipèlerinage à Lourdes j'ai subitement 
; pu marcher pendant un quart d'heure dans la procession ; 
( j'ai pu en faire autant le lendemain, mais au bout de 
quelques jours cette amélioration a disparu. La seconde 
; fois j'ai pu me tenir debout et marcher seize minutes, 
) mais aujourd'hui je suis au même point qu'avant. Ma 
I guérison a figuré dans les annales de Lourdes et pour ne 
pas faire d'esclandre je n'ai pas envoyé de rectification. » 

C'est dans cet état que le malade vint à moi, et je tiens 
à montrer que toute cette description permet de poser le 
diagnostic de nervosisme à coup sûr, même sans examen 
clinique, tant le malade décèle dans cet exposé sa men- 
talité neurasthénique, hypocondriaque. 

1° Notre malade est un homme aux petits papiers qui 
décrit comj)laisamment son mal, se pèse pendant un an 
tous les huit jours et copie ses observations sur une grande 
feuille où tous les jours de l'année sont notés. C'est un 
fort beau travail calligrapbi([ue (|ui montre avec (juelle 



LEÇON XXIX 451 

attention le malade constate les moindres variations de 
poids. 

2° Il note année par année les accidents, remarque que 
ses parents étaient cousins germains, signale les maladies 
et les émotions qui lui semblent avoir joué un rôle étio- 
logique, et il fait ce travail spontanément, avant toute 
question de la part du médecin. 

3° Le rôle qu'il fait jouer aux émotions montre la 
nature psychique du mal. 

4° Dans la description de son impuissance à marcher 
et à se tenir debout, le malade met une précision qui 
caractérise le neurasthénique. De dix minutes la durée de 
la marche tombe peu à peu à sept ou huit, puis à trois, 
cinq, enfin à deux, trois minutes! Jamais un affaibli, un 
convalescent, ne vous donnera ces chiffres précis. 

S° Pour la station il en est de même; il ne peut se 
tenir debout que quatre, cinq secondes, tandis que les 
yeux fermés il arrive à dix ou quinze. 

6° Dans la description de l'état actuel qu'il sépare cor- 
rectement des antécédents, il revient sur la question de 
la marche. Il peut faire 100 à 150 pas, et dans la journée 
1500 à 2 000. Il peut monter à l'entresol, mais s'il faut 
aller plus haut il' se fait porter. L'idée fixe d'impuissance 
motrice apparaît là dans toute sa netteté. 

7° Il la retrouve, cette impuissance qui l'obsède, dans la 
lecture à haute voix et note en grandes lettres : faiblesse 
de la voix; les yeux se fatiguent et il écrit : donc, même 
faiblesse dans les yeux. 

Puis dans une IV°" page, en chiffres romains, s'il 
vous plaît, il résume : Donc tous mes organes sont fort 
affaiblis. 

8° Puis c'est le tour de l'intestin. Le malade a eu l'en- 
térite (rhumatismale!) qui caractérise les nerveux cons- 



452 LES PSYCHONEVROSES 

tipés. L'assimilation des aliments se fait mal et, sponta- 
nément ou sous rinfluence des médecins, il évite divers 
aliments; il maigrit tout en souffrant toujours. C'est 
l'éternelle histoire des dyspeptiques nerveux. 

9" 11 résume les diagnostics posés et, hélas, malgré 
l'évidence des symptômes neurasthéniques, on lui a parlé 
d'anémie de la moelle, de rhumatisme de cet organe 
(suggestions à rebours). 

10° Enfin à Lourdes, sous l'influence de sa foi sincère, 
il a eu des moments d'amélioration. 

Quand, en outre, les réflexions qu'inspirent ces dix cons- 
tatations sont corroborées par l'absence de toute lésion 
matérielle, de tout symptôme d'affection cérébrale, médul- 
laire ou périphérique, le diagnostic s'impose. Le malade 
n'est qu'un psychonévrosé phobique, qui croit à la réalité 
de toutes ces impuissances ; c'est une forme d'hypocondrie. 

Le malade m'arrive admirablement préparé pour subir 
l'influence psychothérapique. Un beau-frère vient de subir 
la même cure avec un succès complet; un ami en a 
retiré sinon la guérison, au moins de grands avantages. 
Le malade, impotent depuis douze ans, s'enthousiasme 
pour l'idée de cette cure et se pose le dilemme suivant : 
Ou bien le médecin me renverra et alors je suis perdu, 
ou il me gardera et alors je guérirai ! Après un court 
examen je fus fixé et je gardai le malade ; j'étais dès lors 
assuré du résultat. 

Bien, lui dis-je, vous pouvez rester et vous guérirez; 
voici quelles sont les mesures à prendre : 

1° Vous allez vous mettre au lit pour six semaines. Il 
y a toujours dans ces états un épuisement plus ou moins 
réel et il y a avantage à réduire, pour un temps, les 
dépenses au minimum. La diminution du poids du corps 
fait également désirer ce repos complet. 



LEÇON XXIX 4E)3 

2° Comme vous avez souffert de troubles dyspeptiques 
dont je vous expliquerai, en son temps, la genèse plus 
psychique que physique, vous allez faire six jours d'ali- 
mentation lactée pure, et ne venez pas me dire que vous 
ne la supportez pas; le lait est toujours supporté. Après 
ces six jours vous reviendrez aune alimentation copieuse, 
variée, sans choix aucun, et, pour vous remplumer, vous 
y ajouterez le lait entre les repas. — Vous me regardez 
avec un sourire sceptique; perdez-le, cher monsieur; je ne 
vous dis que ce que je sais! 

3" Dès le septième jour on vous massera. Ce n'est pas 
là une mesure indispensable, mais elle remplacera le 
mouvement qui vous manque et favorisera la circulation 
intramusculaire et cutanée. 

Quant à vos impuissances diverses, nous y reviendrons. 
Pour le moment fortifiez-vous, à la fois par la réduction 
des dépenses (repos au lit) et l'augmentation des recettes 
(suralimentation). Partez sur ces données et tout mar- 
chera à souhait. 

Dès le troisième jour de ce repos je connaissais assez 
mon malade, son intelligence, sa rectitude de pensée, 
pour oser aborder la psychothérapie directe, pour com- 
battre de front les autosuggestions et je pus lui dire : 
« Vous avez devant vous, en somme, six obstacles. Vous 
ne pouvez pas vous tenir debout^ pas marcher, pas lire, et 
puis vous ne mangez pas comme tout le monde, vous 
n'arrivez pas à avoir des évacuations régulières ; enfin vous 
ne réussissez pas à engraisser. Eh bien, toutes ces bar- 
rières pourraient être renversées ou plutôt elles n'ont pas 
de hauteur, ces barrières. Elles n'existent que dans votre 
pensée; elles sont comme le trait de craie sur le plancher 
qui arrête un hypnotisé par le seul fait qu'il veut bien 
croire à l'impossibilité de le franchir. Pensez-y! Votre 



454 LES PSYCHONÉVROSES 

guérison dépend de cette conviction qui doit s'établir en 
vous et ne plus vous quitter! 

Dans la troisième semaine le malade me dit : 

« Docteur, trois des barrières sont déjà renversées ou 
plutôt, comme elles n'ont pas de hauteur, je les ai fran- 
chies sans effort. Tout d'abord, à mon grand étonnement, 
j'ai supporté le lait et la suralimentation ; j'ai mangé de 
tout et aucun des aliments que je considérais comine 
indigestes pour moi, ne m'a fait mal. Pensez que le sep- 
tième jour, après la diète lactée, j'ai mangé du poisson 
en mayonnaise; je m'en étais privé depuis douze ans! 
Puis mes selles se sont régularisées; l'évacuation s'effectue 
à heure fixe tous les matins. Enfin, moi qui depuis des 
années cherche à m'engraisser sans y parvenir, j'ai fait 
chaque semaine mes deux kilogr. d'augmentation! Mais 
ce qui me fait peur c'est la station de]»out, la marche, la 
lecture. Là je doute du succès! 

Je vous comprends, lui dis-je; ce sont là en effet les 
symptômes les plus fâcheux pour vous. Mais réfléchissez 
que vous n'avez aucune lésion organique, que vous n'êtes 
qu'un nerveux. Croyez-moi : tous vos symptômes sont 
du même acabit, ce sont, si vous voulez, taches de la 
même encre. Si vous en avez effacé trois, pourquoi les 
autres résisteraient-elles? Retenez cette image ou, si vous 
aimez mieux, celle du trait de craie sur le plancher, et 
pendant les trois semaines qui vous restent à passer au 
lit, martelez-vous cette idée en tête. Ne faites aucun essai 
de station, de marche, de lecture; un insuccès pourrait 
vous ébranler. Approfondissez ces idées directrices, faites 
vous une conviction sérieuse de s^uérison. 

Au. bout de six semaines il se leva et fit dès le |)remier 
jour deux heures do marche. Il put lire un journal tout 
entier sans fatigue, sans ])icotement dans les yeux. Il 



LEÇON XXIX 455 

se tint debout |>lus longtemps, ([uoi([u'on pût surprendre 
encore chez lui une certaine fatigabilité et une phobie 
de la station. 

Je lui démontrai la nature psychique de cette impuis- 
sance, en lui énumérant les particularités mentales que 
j'avais surprises chez lui. 11 confirma ces vues en me 
disant : J'ai bien remarqué que l'idée y est pour beau- 
coup. Pensez que parfois, quand je passe de mon bureau 
à la chambre de mes clercs, je puis très bien me tenir 
debout, marcher si la porte s'ouvre facilement; mes 
jambes se dérobent aussitôt sous moi, si la serrure grince, 
joue difficilement. Je reconnais qu'il ne peut y avoir là 
une influence matérielle : c'est une idée. 

Le malade s'en alla guéri, au bout de deux mois de 
traitement. 

J'ai conservé avec lui des relations intimes. Non seu- 
lement il n'est pas retombé dans le cours de ces six der- 
nières années, mais sa santé s'est affermie et c'est un 
homme qui mène de front ses affaires et des occupations 
littéraires, qui vit une vie active et a montre dans des 
circonstances politiques troublées, un courage qu'on ne 
rencontre pas tous les jours. Parfois il a eu quelques 
vacillements. La station debout semblait devenir plus dif- 
ficile; le malade reprenait quelques préoccupations hypo- 
condriaques, surprenait le gonflement des veines du pied à 
la suite d'une station prolongée. Une lettre de ma part 
suffit toujours à dissiper ces accidents. 

Quoique sans inquiétude au sujet de ces petits retours 
je crus devoir lui marquer, par lettre et dans d'amicales 
conversations, les inconvénients de cet état d'àme inquiet. 
Prenez garde, lui disais-je, vous êtes intelligent, vous 
pensez droit et c'est à ces qualités que vous devez votre 
guérison. Vous avez une certaine logique de l'esprit et si 



456 J^ES PSYGHONÉVROSES 

elle TOUS a égaré tout d'abord quand vous êtes parti de 
prémisses fausses, d'autosuggestions hypocondriaques, 
elle vQus a amené à la guérison aussitôt qu'on a changé 
votre point de départ et qu'on vous a montré la nature 
idéogène de vos troubles. Mais faites attention : vous avez 
un esprit un peu superstitieux, vous êtes un pusillanime, 
vous n'avez pas assez le mépris de votre carcasse. Quand 
on n'a pas d'afîection organique, et vous n'en avez pas, 
la santé dépend avant tout de l'imperlurbable confiance 
qu'on a de la posséder. Méfîez-vous, votre pusillanimité 
pourrait vous jouer un jour quelque mauvais tour! 

Un incident, passager heureusement, vint confirmer ces 
craintes et contribuer à affermir la santé mentale de mon 
malade. 

En septembre 1902 il eut quelques émotions et se sur- 
mena en publiant un livre dans lequel il avait mis toute 
son àme et qui exigeait de lui un grand courage moral. Il 
fut pris de maux de tête, se sentit la tête vide et s'effraya 
de celte faiblesse; je reçus de lui une lettre découragée. 
Me sachant en vacances, il n'avait pas voulu recourir à 
moi; il redoutait l'intervention d'un médecin, dans l'idée 
qu'on lui donnerait des médicaments, celle d'un aliéniste, 
car il craignait qu'on le taxât de fou, et il écrivit à une 
somnambule qui lui déclara que c'était grave, que cela ne 
pouvait être qu'un ramollissement cérébral ou le début 
de la folie! Jugez combien ce diagnostic pouvait troubler 
un malade hypocondriaque toujours disposé à grossir ses 
maux. Alors il n'y tint plus et me confia ses faiblesses. 
Je lui répondis en le tranquillisant, en lui faisant remar- 
quer sa tendance à la superstition, à cet irrationalismc 
qui le poussait, lui homme intelligent et cultivé, à recourir 
à une somnambule. 

A peine eul-il lu ma lettre ([u'il reprit le travail; il revint 



LEÇON XXIX 457 

me voir quelques jours plus tard, pour raviver ses prin- 
cipes psychothérapiques et dès lors, malgré bien des émo- 
tions et des difficultés, il mena son œuvre à bien. Je suis 
persuadé qu'il ne retombera pas. 

Yoilà donc un malade réduit à l'impuissance pendant 
douze ans, ayant résisté aux efforts thérapeutiques de bien 
des médecins distingués, dévoués et énergiques, qui ont 
reconnu, bien qu'avec quelques hésitations fâcheuses, la 
neurasthénie. 

Pourquoi ces confrères n'ont-ils pas réussi pendant ces 
douze ans de maladie, pourquoi le malade a-t-il guéri en 
quelques semaines? 

Ils n'ont pas réussi, parce que, malgré toute leur expé- 
rience et leurs connaissances théoriques, il ne sont pas 
assez pénétrés de cette conception que le nervosisme est 
d'ordre psychique; parce qu'ils hésitent dans le diagnostic, 
recherchant une affection médullaire alors que la psycho- 
névrose est évidente ; parce que, imbus des idées de 
parenté entre le nervosisme et l'arthritisme, ils attribuent 
à ce dernier quelques-uns des symptômes; parce que, en 
parlant de rhumatisme, ils donnent ainsi une certaine 
réalité aux maux du malade, lui font admettre leur 
nature physique; enfin parce que, bien que soupçon- 
nant qu'il faudrait pour arriver au but recourir à l'in- 
fluence morale, ils ne savent pas encore la diriger, la 
rendre efficace; ils ne savent pas transmettre leur con- 
viction, parce qu'elle n'est pas chez eux assez franche, 
assez complète. 

J'ai amené le malade à la guérison rapide et définitive 
sans avoir recours à un procédé physique nouveau, sans 
un seul médicament. Le malade a bien voulu m'accorder 
une confiance complète. Ce n'était pas de la foi aveugle, 
mais une foi raisonnée, parce qu'il venait de voir deux 



4E)8 LES PSYCHONEVROSES 

malades g^Liéri s; c'est là une induction parfaitement ration- 
nelle. 

Il s'est reposé au lit six semaines, toutefois je ne pense 
pas qu'on puisse attribuer à ce repos une influence déci- 
sive. 

Mais avant tout j'ai réussi à lui persuader qu'il guéri- 
rait, qu'il pouvait manger sans crainte, se fortifier, régu- 
lariser ses garde-robes. Je n'ai pas hésité à lui montrer 
que sa difficulté à marcher était une pure basophobie, 
que son impuissance à lire reposait également sur de 
pures représentations mentales; je lui ai fait toucher du 
doigt sa pusillanimité, son irrationalisme, et par la con- 
versation j'ai corrigé cette mentalité. 

C'est là le procédé efficace, et il est facile à employer, 
mais à condition qu'on pense clairement et qu'on suive 
]a voie droite. Chez tous les adultes, je recours unique- 
ment à cette psychothérapie directe, sans ambages. Il n'est 
pas nécessaire que les malades soient instruits, aient une 
culture philosophique. L'ouvrier, le paysan comprennent 
avec finesse l'influence du moral sur le physique pourvu 
qu'on se donne la peine de le leur expliquer clairement, 
dans des termes qui leur soient familiers. 

Dans ces cures le malade et le médecin travaillent 
ensemble à obtenir le résultat, l'un par sa confiance et 
son bon sens, l'autre par son exposé clair et convaincant. 
C'est commettre une grave faute de logique que de faire 
intervenir dans ces cas des moyens matériels de traitement 
autres que les prescriptions d'hygiène. L'intervention 
médicale est toute psychique et c'est à l'oubli de cette 
notion que tant de malades doivent des années de souf- 
frances et souvent leur incurabilité. 



TRENTIÈME LEÇON 



Exemple du traitement psychique dans un cas de psychonévrose 
à symptômes multiples. — Algies nerveuses; guérison par sug- 
gestion. — Valeur d'une psychothérapie directe. — Utilisation 
de l'idée stoïque; Sénèque. — Névralgie pelvienne guérie par 
ces procédés. 



Dans l'observation que je viens de relater nous avons 
vu cesser, sous une influence purement psychothéra}>ique, 
une série de symptômes nerveux. Le nervosisme est, en 
effet, rarement mono-symptomatique, surtout si l'on ana- 
lyse l'état d'àme des sujets et si l'on tient compte des 
symptômes mentaux. Ces résultats sont particulièrement 
instructifs, car ils montrent que cette thérapeutique doit 
être une dans ses tendances et s'attaquer non aux symp- 
tômes, mais au désordre mental qui les produit. 

C'est pourquoi j'insiste et me permets de détailler 
encore une observation typique de nervosisme à symp- 
tômes multiples. 

Mme V. est une dame de 40 ans qui m'est envoyée, 
comme cas désespéré, par un confrère étranger. 

Très intelligente, mais douée d'une sensibilité maladive 
et d'une grande imagination, la malade a eu une exis- 
tence malheureuse. Sa vie conjugale a été profondément 
troublée; elle vit séparée de son mari. Sujette déjà à des 
troubles nerveux, à des crises de dépression psychique, 



460 LES PSYGHONÉVROSES 

elle a vu son état s'ag-graver à la suite de la naissance de 
sa fille. Sous l'influence de la fatigue et des émotions elle 
est tombée dans un état psychopathique avec prédomi- 
nance des symptômes hystériques, états d'astasie-abasie 
presque permanents, crises de contracture, alg-ies et 
pares thésies diverses. Elle a passé à diverses reprises par 
des états délirants. 

Pendant environ neuf ans elle a subi les traitements les 
plus variés, cures de repos à la Weir Mitchell, cures d'alti- 
tude. Elle a épuisé toute la série des antispasmodiques. 

Il y a cinq ans, partant de l'idée fausse que l'hystérie 
est une entité morbide et qu'elle a une origine génitale, 
on a fait l'extirpation de la matrice et des ovaires. Cette 
intervention n'a produit qu'une recrudescence de psycho- 
pathie. Dans le cours de la dernière année, c'est aux injec- 
tions de strychnine qu'on a eu recours. (Entre parenthèses, 
je me demande dans quel but on empoisonne ainsi des 
psychopathes!) 

La malade est si atteinte dans ces derniers mois qu'elle 
est oblig'ée à diverses reprises d'ajourner le voyage désiré 
et m'arrive en wagon spécial, dans l'état d'impuissance le 
plus complet. 

Dès l'arrivée je constate que la malade est en bon état 
de nutrition et ne se plaint d'aucun symptôme qui puisse 
faire soupçonner une affection organique. L'état psycho- 
patique saute aux yeux et je note les symptômes sui- 
vants : 

1° Astasie-abasie complète, sans symptômes de para- 
lysie proprement dite. Il y a bien, dans le décubitus 
dorsal, une certaine faiblesse des extrémités inférieures, 
mais l'énergie des mouvements serait suffisante pour 
permettre la station; 

2° Impossibilité de s'asseoir, en partie à cause de l'amyo- 



LEÇON XXX 461 

sthénie, en partie par crainte des douleurs dans le dos; 

3" Asthénopie empêchant la lecture et l'écriture; 
4° Photophobie contraignant la malade à tirer les 
riileaux et à tourner contre le mur une glace dont l'éclat 
lui fait mal; 

5° Sensibilité au froid telle que, par un jour chaud, en 
juin, elle a la tête enveloppée dans des tissus de laine. 

En présence de ces symptômes d'épuisement complet et 
ancien, je saisis d'emblée les difficultés de la tâche et 
conçois le plan de procéder lentement, dans le cours 
d'une cure de repos et d'isolement, à l'orthopédie morale, 
seule indiquée. Sachant que la malade avait montré une 
certaine répugnance à subir une influence suggestive, je 
crains de la blesser en allant trop vite et j'évite, dans la 
première entrevue, toute allusion à l'origine psychique du 
nervosisme. 

Mais le lendemain, dans la conversation avec l'aimable 
et très intelligente malade, je me départis aussitôt de cette 
inutile diplomatie, je brûle mes vaisseaux, et dans l'es- 
pace d'une demi-heure, j'expose mes vues sur la nature 
purement mentale de toutes ces impuissances. 

Comme je m'y attendais, en m'appuyant sur des expé- 
riences déjà longues, la malade accepta sans peine ces 
déclarations qui renversaient, comme un château de 
cartes, tout l'échafaudage des convictions anciennes. 

Elle essaya une timide défense à propos d'un détail. Je 
le relate ici malgré son insignifiance parce qu'il caracté- 
rise ma manière de procéder. 

La malade me prie de renouveler sa provision de 
gouttes d'Hoffmann, prétendant qu'elle en éprouve un 
grand soulagement dans ses crises de contracture. 

— Bien, lui dis-je, je vous prescrirai ce médicament 
anodin, mais vous me permettrez de vous dire que je ne 



462 LES PSYCHONEVIIOSES 

crois pas du tout à son efficacité. Vous pourriez le rem- 
placer par de l'eau froide ou ne rien prendre du tout. Les 
médicaments ne peuvent agir sur votre mal que par sug- 
gestion. 

La malade [)rotesta quelque peu et voulut me prouver 
l'absence de toute suggestion par le raisonnement sui- 
vant : 

a Mon médecin, en qui j'ai grande confiance, m'a, à 
différentes reprises, prescrit des médicaments; il m'en 
avait vanté les effets et je vous assure que je les ai pris 
avec la conviction profonde qu'ils me feraient du bien ; ils 
n'ont eu aucun effet. Plus tard il m'a donné les gouttes 
d'Hoffmann d'an air à dire : Essayez, cela ne vous fera 
pas de mal. Je me rappelle avoir subi la contagion de ce 
scepticisme, et pourtant ces gouttes m'ont fait grand 
bien! » 

Eh bien, madame, vous me répondez comme bien des 
médecins et vous vous trompez comme eux. Vous vous 
imaginez que la suggestion procède par syllogismes cons- 
cients et qu'on a la foi quand on veut l'avoir. Or elle naît 
souvent à notre insu, en dépit de notre scepticisme tout 
de surface, avant, pendant ou après la médication, sur- 
tout quand une amélioration fortuite due à d'autres 
causes coïncide avec l'ingestion du remède. Alors le lien 
de cause à effet est établi et dorénavant vous avez du 
médicament tous les effets que vous en attendez. Croyez 
moi : votre mal est psychique, tout entier psychique, et 
vous n'avez besoin d'aucun traitement matériel. 

La malade n'insista pas, et, d'une voix tranquille, scan- 
dée, comme pour bien fixer ses idées, elle me dit : 

— Vous croyez donc que je pourrais lire, écrire, suppor- 
ter le jour, si j'avais la conviction intime que je peux tout 
cela? 



L^]ÇON XXX 4G3 

— Oui; vous avez de bons yeux, l'oculiste vous l'a 
affirmé. Je ne vois donc pas pourquoi vous ne pourriez 
pas lire. L'asthénopie nerveuse, comme nous l'appelons, 
n'a jamais été qu'une conviction d'impuissance. 

— Vous croyez aussi que je pourrais me tenir debout, 
marcher dès l'instant où j'aurais la conviction de cette 
puissance? 

— Oui; vous n'avez aucune paralysie, aucune affection 
cérébrale, médullaire ou périphérique, qui puisse vous 
empêcher de marcher. 

— Très bien ; je vois qu'il faut que je change du tout au 
tout ma manière de voir sur mon mal. Pourquoi ne m'a- 
t-on pas dit cela plus tôt? 

Cette conversation avait lieu le samedi; le lundi je trou- 
vais la malade assise sur son lit; elle tenait à la main une 
lettre qu'elle avait écrite à sa mère et qu'elle relisait. Les 
rideaux étaient tirés, laissant le jour entrer par une large 
baie. La glace avait été replacée dans sa position normale. 
La malade avait débarrassé sa tête de sa coiffe de laine. 
Enfin, en souriant, elle faisait des mouvements dans son 
lit en prévision du lever prochain ! Trois jours après elle 
était sur pied. Toutes ces impuissances vieilles de 9 ans 
avaient disparu sous l'influence de l'idée. Dès lors la 
malade revint rapidement à la vie norale. Je renonçai au 
repos au lit, à toute mesure physique. La malade sortit, 
s'adonna à la lecture d'ouvrages philosophiques exigeant 
une réelle tension d'esprit. Elle est guérie, et confiant dans 
sa mentalité logique, dans sa belle àme, je n'éprouve 
aucune crainte pour son avenir. 

Il est évident que cette malade aurait pu guérir de la 
même façon au début de son mal. Il aurait suffi de lui 
dire la vérité, de l'encourager. Elle était aussi intelligente 
que docile. Mais quoiqu'on eût posé le diagnostic d'hys- 



464 LKS PSYCHONEVROSES 

térie, c'est-à-dire celui de la plus mentale des maladies, ona 
eu recours aux moyens physiques, même à l'ovariolomie! 

N'ai-je pas le droit, en constatant cet égarement théra- 
peutique, de répéter, comme un « leitmotiv », cette vérité : 
à mal psychique, traitement psychique? 

Tout ce que j'ai dit à propos des impuissances de toute 
nature s'applique également aux algies qui constituent 
l'un des symptômes les plus fréquents des psychonévroses. 
C'est alors qu'il est bon de se souvenir que la douleur est, 
en dernier ressort, une sensation qui ne peut être perçue 
que par le moi, qu'il s'agit donc d'un phénomène psy- 
chique. De même que nous avons le droit de considérer 
comme psychique tout trouble de motilité qui ne s'explique 
pas par des lésions organiques ou des intoxications, de 
même nous pouvons soupçonner l'origine mentale d'une 
douleur quand, par des examens consciencieux et répétés, 
nous ne pouvons en déceler la cause. 

Dans bien des cas l'absence de lésions est facile à cons- 
tater, et l'étiologie, la constatation d'autres symptômes psy- 
chiques suffisent pour asseoir un diagnostic certain.. 

Mais le diagnostic ne suffit pas : il faut que la thérapeu- 
tique s'adapte à la conception que l'on s'est faite sur la 
pathogénie. C'est là ce qu'on oublie si souvent. 

Un garçonnet de dix ans se tord le pied en jouant avec 
ses camarades. Il rentre à cloche-pied à la maison et on 
appelle successivement plusieurs médecins. Tous recon- 
naissent en somme qu'il n'y a pas de lésions constatables, 
mais devant le malade on a émis des hypothèses; on a 
parlé d'épanchement, d'arthrite, de périostite, et avant 
tout on a appliqué des remèdes locaux, compresses froides, 
teinture d'iode. La douleur n'a fait qu'empirer. Elle n'est 
plus localisée à l'articulation, elle s'étend à la peau, qui 
est sensible au moindre frôlement; le malade ne supporte 



LEÇON XXX 46b 

pas même le poids d'un drap léger. Malgré cela, remar- 
quez ce détail caractéristique, il ne reste [)as au lit, 
demande à sortir, et pendant des semaines il prend part 
aux jeux de ses camarades en sautillant sur son pied sain. 
Il y a là un état d'âme étranger aux malades qui ont une 
entorse. 

Pendant dix semaines il n'y a pas d'amélioration et on 
amène le malade à un chirurgien. 11 a bien vite reconnu 
l'intég-rité des os, de l'articulation, des ligaments, et pose 
le diagnostic de névrose articulaire. Yous croyez qu'il va 
donc recourir au traitement psychique? Oh, mais non; il 
prescrit des injections d'acide phénique et l'application du 
courant constant à la dose de 50 milliampères ! Les injec- 
tions sont faites; elles ne produisent qu'une escarre qui 
complique la situation. Quant au courant constant, le 
médecin de la famille a le bon sens de ne pas l'essayer 
aux doses prescrites. 

Quand je vois le malade assis sur une chaise je remarque 
la flaccidité de la jambe gauche atrophiée; elle mesure, 
au mollet, cinq centimètres de moins que la droite. Le 
pied pend en équin, et dans la position assise le malade ne 
peut le relever. Sur le lit d'examen, le mouvement est 
possible et l'examen électrique ne fait constater aucune 
lésion musculaire ou nerveuse. Le petit malade a peur de 
l'attouchement, même quand on effleure la peau bien au- 
dessus des malléoles. 

Il n'y a pas de doute : c'est psychique, ou, si vous voulez, 
hystérique. L'indication est de rassurer le malade et sa 
mère, de faire naître la conviction de guérison. Inutile, 
vis-à-vis d'un gamin de cet âge, de lui faire une disser- 
tation sur la douleur. Il est plus simple d'affirmer la 
guérison prochaine, et, pour faire quelque chose, je con- 
seille la faradisation journalière des muscles atrophiés pen- 

Duuois. — Psychonovroscs. 30 



,466 LES PSYCHONÉVllOSES 

dant huit jours. M'aclressant à la mère et non au gamin, qui 
cependant est tout oreilles, je lui dis : je suis bien heu^- 
de ce que je constate. Il n'y a aucune lésion, c'est pure- 
ment nerveux, et au bout de huit jours votre garçon sera 
guéri. — Il le fut en effet, put marcher au jour fixé; 
l'atrophie diminua lentement; au bout de deux mois elle 
était à peine constatable. 

Autre cas : 

Un confrère allant en vacances me remet un garçon 
qui, quelques semaines auparavant, est tombé de la barre 
où il faisait de la gymnastique. Il s'est tordu le poignet 
et a présenté des symptômes de tendinite; on a fait des 
compresses et mis le bras dans un appareil. Actuelle- 
ment, le malade porte le bras en écharpe et, quoiqu'il n'y 
ait aucun gonflement, aucune lésion palpable, la peau 
du bras est le siège d'une hyperesthésie qui s'étend de la 
main au moignon de l'épaule. Voilà un phénomène 
étranger aux traumatismes ; cette hyperesthésie est un 
stigmate mental. 

Dans une intention suggestive, je fais quelques séances 
de franklinisation (c'était au début de ma carrière et 
j'avais encore besoin de ces feintes thérapeutiques), et 
avant tout j'affirme chaque jour qu'il y a amélioration, 
que la peau devient moins sensible. Je supprime l'écharpe, 
place la main du petit malade dans son gilet; le lendemain 
je la lui fais porter à un bouton plus bas, puis à la cein- 
ture, et enfin dans la poche. Au bout de quelques jours 
il est guéri et il le démontre avec ostentation en s'élan- 
çant à la barre; il y reste suspendu, tout le poids du 
corps portant sur le membre dont il n'a pas pu se servir 
pendant des semaines! 

Dans ces deux cas (il s'agissait d'enfants) j'ai profité de 
leur suggeslil)ilité naturelle pour les guérir, et l'élcctrisa- 



LEÇON XXX 4Ô7 

tion ne m'a servi qu'à rendre plausible l'idée de guérison. 
Je pourrais aujourd'hui me passer de cette suggestion. 
Chez les adultes, je ne l'emploie jamais. Cette supercherie 
me met mal à l'aise et je préfère toujours exposer à 
mes malades mes vues aussi franchement que je le ferais 
vis-à-vis d'un confrère. 

Je ne crains pas d'engager mes malades à négliger le 
phénomène douleur. L'idée n'est pas neuve; les stoïciens 
avaient poussé au dernier degré cette résistance à la 
douleur, au malheur. Les lignes suivantes, écrites par 
Sénèque^ semblent être tirées d'un traité tout moderne 
de psychothérapie : 

« Gardez-vous d'aggraver vous-même vos maux et 
d'empirer votre position par vos plaintes. La douleur est 
légère, quand l'opinion ne l'exagère point; et si l'on s'en- 
courage en se disant : Ce nest rien, ou du moins, cest 
peu de chose; sachons V endurer! cela va finir, on rend la 
douleur légère à force de la croire telle. » 

Et plus loin : 

« On nest malheureux qii autant quon le croit. » 

On pourrait dire vraiment au sujet des algies ner- 
veuses : On n'est souffrant qu'autant qu'on le croit. 

Je pourrais citer de nombreux exemples qui démontrent 
la possibilité de supprimer plus ou moins rapidement et 
souvent à tout jamais des phénomènes douloureux. Je n'en 
citerai qu'un dans lequel la guérison a été rapidement 
obtenue après onze ans de soufTrance. 

M"'" A. est une femme de médecin d'une trentaine 
d'années qui a joui jusqu'à dix-neuf ans d'une bonne 
santé. Son père, âgé de soixante-sept ans, a eu toute sa vie 
une tendance à la mélancolie; il est original, entier, para- 

■1. OEuvres complètes do Sénèque (le philosophe). Lettre LXXVIII à 
Luciiius. Paris, Garnier frères. 



468 LES PSYGHONEVROSES 

cloxal. La grand'mère paternelle a souffert de mélancolie. 
Mère morte cardiaque à quarante-trois ans, probablement 
par embolie. 

A dix-neuf ans la malade remarqua qu'après avoir tra- 
vaillé à l'aiguille, ses yeux étaient irrités et larmoyaient. 
L'oculiste posa le diagnostic d'asthénopie accommoda- 
trice et prescrivit des lunettes. La mort subite de la mère 
empêcha la malade de suivre son traitement et provoqua 
de nouveaux accidents. Sous le coup de l'émotion, la 
malade s'aperçut qu'elle ne pouvait mouvoir les yeux; ils 
étaient fixes. Elle eut aussi des palpitations et des 
troubles digestifs. L'asthénopie augmenta; elle éprouva 
une tension douloureuse autour des yeux, aux ailes du 
nez, surtout à droite. 

La mort de la mère rendit le père plus bizarre encore 
et cette vie triste vint aggraver le nervosisme déjà évident 
de la malade. 

Un autre oculiste ne trouva aucune lésion, mais fît 
une fâcheuse suggestion en disant : « Vous serez toujours 
mystérieuse pour les médecins! » — Tout ce que l'on 
pense n'est pas bon à dire. 

Fiançailles contrariées par le père un peu égoïste, 
mariage retardé pendant plus de trois ans. Un troisième 
oculiste parle de contractures nerveuses et émet l'opinion 
qu'un changement de vie, par exemple un mariage heu- 
reux, pourrait amener un changement complet. (Parole 
caractéristique dans la bouche d'un spécialiste toujours 
porté à localiser le mal, et qui montre bien la nature 
psychique de cette asthénopie.) 

Elle se maria dans cet état, souffrant toujours des yeux, 
de palpitations, de troubles digestifs, de vertige stomacal, 
fît un voyage de noces de trois à quatre mois, toujours 
plus souffrante, et revint enceinte. 



LEÇON XXX 469 

La grossesse fut accompag-née de troubles dig-estifs, de 
lipothymies, de phobie d'aller seule dans la rue (tous 
symptômes qui rentrent dans le cadre du nervosisme). 

Déjà pendant le voyage, impossibilité de manger aux 
repas; par contre, dans l'intervalle, fring-ales avec sensa- 
tion de vertige, qui l'obligent à prendre quelque aliment. 
Cet état continua jusqu'à la délivrance. Présentation du 
sièg'e, inquiétudes provoquées par l'accoucheur qui dia- 
g'nostiqua une tumeur, fît craindre un fœtus anormal, un 
monstre, et ne sut pas garder pour lui ces craintes. 
Accouchement au forceps. Crampes utérines avec dou- 
leurs analog-ues à celles qui caractérisent l'état actuel. 

Après l'accouchement, amélioration, si bien que la 
malade, pendant un mois, put se croire guérie; mais, 
quand elle voulut marcher, elle éprouva de vives douleurs 
dans le bas ventre et fut soignée par son mari pour 
une métrite. L'état s'ag'grava encore par les fatigues 
provoquées par les soins qu'elle donna à un enfant 
malade. 

Au bout d'un an on consulte un accoucheur célèbre qui 
note : Endométrite avec salpyngite droite. Traitement 
par les crayons caustiques sans succès. — Alors on 
recourt à un autre gynécologue qui déclare que son con- 
frère est un âne, nie l'endométrite et, admettant une sal- 
pyngite gauche, déclare qu'elle ne guérira pas (?!). (Yoilà 
ce qui s'appelle de la suggestion à rebours!) Vésicatoires. 
Depuis lors les douleurs ont persisté et pendant ses onze 
ans de mariage la malade n'a jamais pu supporter une 
marche de plus de 10 à 45 minutes. Si elle voulait aller 
plus loin, il survenait des douleurs intenses dans le bas 
ventre, surtout à droite, puis à gauche. Continuel usage de 
vésicatoires. 

Un autre médecin diagnostique entéroptose avec chute 



470 LES PSYCHONEVROSRS 

de la matrice et prescrit des pessaires et la sangle de 
Glénard. 

Nouvelles émotions : bronchopneumonie chez l'enfant, 
angine de poitrine chez le père, toujours plus bizarre et 
maussade. 

Traitements continus et variés de 1892 à 1902. 

En 1898 un excellent médecin diagnostiqua : Névral- 
gies pelviennes, et fît pendant sept semaines les traite- 
ments suivants : Hydrothérapie, massages internes, 
électricité, cautérisation du col, application de glace sur 
la colonne vertébrale, pendaison. 

Au début il donna des espérances fermes de guérison, 
mais dut, à son grand regret, conclure à l'incurabilité. 
En 1900 un médecin célèbre déclara, après un examen 
de quelques minutes, que c'était incurable et, sans con- 
viction, conseilla une nouvelle grossesse. — Elle survint 
en effet, mais ne fit qu'aggraver l'état de la malade. 

En 1902 un médecin reconnaît (enfin!) la névrose et 
prescrit purgations fréquentes, vésicatoires entre- 
tenus soit sur la nuque, soit sur le bras! (Voilà ce qui 
doit guérir une névrose!) 

Je vois la malade à la fin de juin 1902. 

La malade est une robuste femme, dans un bon état de 
nutrition qui d'emblée contre-indique le traitement par 
la suralimentation. Je remarque aussitôt qu'elle a le 
regard un peu vague, un peu névrosé, qu'elle est volubile 
dans l'expression de ses souffrances, qu'elle est impres- 
sionnable, car elle décrit comme grandes émotions divers 
événements sans grande importance. Le matin même elle 
est sortie pour aller à la messe et a dû revenir sur ses pas 
à cause de ses douleurs. Je reconnais, en la question- 
nant sommairement, divers symptômes de nervosisme, 
l'hérédité psychopathique, l'influence des émotions mo- 



LEÇON XXX 4"1 

raies. Asthénoi)ie nerveuse dès l'ûge de dix-neuf ans, 
aggravations successives sous Tinfluence de fatigues et 
d'émotions. Palpitations, dyspepsie, vertiges. Aggrava- 
tion de ces troubles dans la grossesse avec phobie d'aller 
seule dans la rue. Tout cela c'était l'histoire d'une 
nerveuse. Quant aux douleurs dans le bassin, il était 
probable qu'elles étaient nerveuses aussi, puisque rien 
dans les diagnostics posés auparavant n'indiquait une 
lésion précise et que plusieurs médecins avaient qua- 
lifié le mal de névralgie pelvienne. 

Mais je ne pouvais être sûr de ce point sans examen et 
je priai mon confrère le D' Conrad de me donner son 
avis sur le cas. Il répondit, après deux examens com- 
plets : « Cette malade n'a aucune affection gynécologique. 
La matrice et les annexes sont intactes. Il y a deux points 
névralgiques, l'un à la face postérieure du corps de 
l'utérus, l'autre à la face postérieure du col. Ces points 
sont très localisés, extrêmement douloureux au toucher, 
mais il est impossible de constater une lésion. Nous 
sommes forcés d'admettre dans ces cas une névralgie, 
et l'expérience nous montre, hélas, que ces troubles-là 
ne cèdent pas à des traitements locaux; au point de vue 
du gynécologue, c'est en efîet très rebelle et je crois ({ue 
le traitement général du nervosisme est ici à sa place. Pour 
éviter de provoquer la douleur, j'estime même qu'il faut 
renoncer à des examens locaux. » 

Fort de ces renseignements, je pus dire à la malade : 
Vous souffrez depuis dix ans de cette incapacité de marcher. 
Pendant dix ans vous avez épuisé toutes les ressources de 
la thérapeutique physique et médicamenteuse. L'insuccès 
même de ces tentatives devrait non pas vous décourager, 
car le découragement ne mène à rien, mais vous montrer 
que vous êtes sur une fausse voie. Il faut cesser de traiter 



472 , LES PSYCHONEVROSES 

le corps, qui est sain; il faut agir sur l'esprit. Votre mal 
tout entier est nerveux, c'est-à-dire psychicpie. Je vous le 
montrerai peu à peu dans le cours du traitement. Toute 
votre histoire dès l'âge de dix-neuf ans est celle d'une 
nerveuse chez laquelle dominent les sentiments d'impuis- 
sance et les névralgies sans lésions constatables. De plus 
vous avez de l'hérédité psychopathique et je vous trouve 
souvent dans des états de dépression. 

Pendant les trois premières semaines j'eus beaucoup de 
peine à me faire comprendre. La malade, intelligente, n'op- 
posait pas à mes déductions des objections rationnelles, elle 
n'ergotait pas, mais elle se croyait incapable d'arriver à ce 
mépris de ses douleurs, et surtout, elle craignait de ne 
pouvoir échapper à l'étreinte des sentiments mélancoliques. 
Chaque matin elle se réveillait troublée, anxieuse, ne pou- 
vait se remémorer les conseils qu'elle avait acceptés la 
veille, et, comme dans les états mélancoliques, l'idée d'in- 
curabilité persistait. 

Cette lutte m'aurait peut-être découragé il y a quinze ans, 
mais persuadé que j'avais affaire avec une psychonévrose 
pure, constatant l'impuissance des traitements physiques, 
je sentais la nécessité de poursuivre sans trêve et sans 
relâche ma tâché psychothérapique. 

Quand on est arrivé à se faire un plan de traitement, il 
faut savoir persister avec un imperturbable entêtement. 
Il faut savoir faire taire ses craintes, non seulement ne 
pas les montrer, mais ne pas les avoir. Il faut désirer la 
guérisondeson malade et croire ce que l'on désire. Quand 
on a réussi à se créer cet état d'âme on ne se laisse pas 
ébranler par des semaines d'insuccès et enfin on a le bon- 
heur de voir la guérison survenir. 

Je mis la malade au lit pendant six semaines, mais en lui 
disant que je ne comptais nullement sur ce moyen pour 



LEÇON XXX 473 

la guérir. Je n'y recourais que pour lui éviter le plus pos- 
sible des crises de douleurs, puisque le mouvement les 
provoquait. J'insistai pour lui faire comprendre que dans 
des états névralgiques quelconques il y a toujours intérêt 
à diminuer le nombre des accès pour combattre la tendance 
à la répétition. Je ne fis aucune prescription de régime et 
laissai la malade, dont le poids était normal, libre de 
s'alimenter comme elle voulait. 

Je fis pratiquer un léger massage des extrémités pour 
favoriser la circulation, mais en ne donnant à cette 
mesure qu'une minime importance au point de vue théra- 
peuthique. 

Le traitement consista uniquement en conversations 
claires sur la nature des phénomènes nerveux, sur l'in- 
fluence du moral sur le physique. Je ne craignis pas de 
combattre la confiance qu'elle pouvait conserver encore 
dans les moyens physiques, en lui rappelant les insuccès 
passés et cherchai à lui donner une foi nouvelle, celle 
dans le traitement de l'esprit. 

Quand, au bout de quelques semaines, elle sortit un peu 
de l'état de confusion mélancolique qui l'empêchait tout 
d'abord de suivre la conversation, je l'amenai à des con- 
sidérations plus élevées, insistant sur la nécessité du cou- 
rage constant, du stoïcisme. Nos conversations portèrent 
sur l'altruisme, sur le danger qu'il y a à penser toujours 
à soi. Une entente plus complète s'établit entre nous. 
L'espoir de la guérison grandit dans l'esprit de la malade 
qui me paraissait si rebelle au début. 

Dans la septième semaine elle se leva encore un peu 
craintive; elle sortit, s'efforça de marcher en négligeant 
la douleur, et, au bout de quelques jours d'exercice, elle 
entreprenait à pied l'ascension d'une petite montagne 
de 300 mètres. Dès lors la guérison était assurée. La 



474 LES PSYCHONEVROSES 

malade fit un voyage d'agrément qu'elle supporta sans 
peine et s'en retourna guérie de ces névralgies pelviennes 
déclarées incurables. 

Au départ, la malade, délivrée des douleurs, souffrait 
encore d'un état d'âme fâcheux, à tendance mélancolique, 
et craignait pour sa tête ; je crus devoir rendre le mari, 
médecin, attentif à cet état mental, plus important à mes 
yeux que les accidents névralgiques. 

Trois mois après, il m'annonçait que les névralgies 
n'avaient pas reparu, que la malade pouvait mener une 
vie normale et que peu à peu elle était sortie de cet état 
d'esprit, de cette dépression mentale si pénible. 

J'ai revu la malade un an après; elles va toujours bien 
et ne se plaint plus que de l'état mental, qui n'estpas aussi 
vaillant qu'elle le voudrait. Cependant elle vit d'une vie 
normale, après avoir été pendant onze ans condamnée au 
repos. Elle perdra, j'en suis sûr, cette psychasthénie native, 
qui lui a rendu l'existence pénible, malgré tous les élé- 
ments de bonheur que lui offrait la vie. 



TRENTE-ET-UNIÈME LEÇON 



Analyse d'un cas d'hystérie à symptômes multiples. — Effet désas- 
treux des hésitations du diagnostic, des traitements locaux. — 
Seule une psychothérapie franche, directe, met fin à l'odyssée 
de la malade. — Progrès récents de la psychothérapie. — Butter- 
sack de Berlin. — Les travaux du D. P.-E. Lévy, de Paris; l'édu- 
cation de la volonté. — Nécessité d'épurer encore la psychothé- 
rapie. 



Pour bien saisir la valeur d'un traitement psychothéra- 
pique, il faudrait pouvoir suivre les malades, assister aux 
conversations. On verrait alors ce que le médecin peut 
obtenir par un mot, par un sourire. On constaterait alors 
cette « malléabilité » extrême de l'esprit, qui est défaut 
quand elle engendre les autosuggestions maladives, qua- 
lité précieuse quand elle amène la guérison. 

Je veux essayer, en analysant quelques cas complexes, 
de donner une idée de cette thérapeutique toute morale. 

En avril 1902 je reçois d'un confrère très distingué une 
lettre dans laquelle il me recommande une demoiselle de 
trente et un ans, atteinte, dit-il, d'hystérie grave qu'il 
traite depuis quatre ans. 

Il signale les tares héréditaires, le nervosisme évident 
de la mère et résume son observation en ces termes : 

« J'ai constaté au début des troubles gastriques avec 
cardialgies si intenses que j'ai dû admettre un ulcère d'es- 
tomac, mais le traitement habituel n'eut pas de succès et 



476 LES PSYCHONEVROSES 

revenant à l'hypothèse d'une neurasthénie générale et spé- 
ciale, gastro-intestinale, je soignai la malade pendant huit 
semaines dans une clinique. Il y eut amélioration, aug- 
mentation de poids de 92 à 100 livres, mais elle restait 
amyosthénique, souffrait toujours de cardialgies. Traite- 
ment : Hydrothérapie, massage, électrisation, régime. 
Persistance des accidents, constipation toujours plus mar- 
quée avec entéralgies violentes dans la région du côlon 
descendant et de l'S iliaque; colite muco-membraneuse 
typique. Moins de douleurs à l'estomac, mais plus dans le 
ventre, dans les cuisses et les genoux. 

En 1899, jugeant l'isolement favorable, on l'envoie 
dans une clinique étrangère. L'intensité des douleurs, le 
ballonnement, la constipation et l'amaigrissement amenè- 
rent le médecin au diagnostic de péritonite tuberculeuse. 
Il admit des adhérences, déconseilla toute intervention 
opératoire et se contenta de lavements d'huile et de narco- 
tiques. 

Au retour à la maison le médecin de la famille ne put 
admettre ce diagnostic et provoqua une consultation avec 
deux autres confrères dont l'un chirurgien habile. On 
songea au nervosisme, mais sans exclure tout à fait l'hypo- 
thèse d'une lésion. Aussi, quand la malade déclara qu'elle 
voulait en finir, qu'elle réclama une intervention opéra- 
toire, on fit, pour être sûr, l'incision exploratrice. On cons- 
tata l'intégrité de tous les organes. Guérison rapide de la 
plaie opératoire sans soulagement des douleurs. 

En été 1899, bains d'eau-inère, douches sans succès. 
L'état hystérique devient plus net. Douleur dans le bas 
ventre à gauche, anesthésie de la peau du tronc, irradia- 
tion de la douleur dans tous les membres. Alimentation 
difficile, amaigrissement; le poids tombe à 48 kilogr. La 
malade, clans cet état, passe trois hivers dans un repos 



LEÇON XXXI 477 

complet à la campagne dans une famille où elle se plaît. 
L'état reste stationnaire; la constipation est opiniâtre; 
ellen'a souventqu'une selle par semaine, malgré les lave- 
ments et les laxatifs; l'insomnie augmente de jour en 
jour. Consultations gynécologiques sans résultat. 

En été 1900, elle fait sans amélioration, plutôt avec 
aggravation, une cure prolongée dans un sanatorium pour 
nerveux. On constate : algies permanentes, constipation 
opiniâtre, anesthésie de tout le corps sauf aux mains, à 
la plante des pieds, et dans le voisinage de la cicatrice de 
laparotomie oii il y a hyperesthésie ; rétrécissement double 
du champ visuel. Le médecin reconnaît l'hystérie et se 
demande comment cette personne, qui paraît bien douée 
au point de vue mental, a pu arriver à la grande névrose. 
Il découvre comme agents provocateurs la douleur d'avoir 
perdu deux amies et l'effroi produit par un incendie trois 
ans auparavant. 

Il prodigue les examens du rectum, électrise cet 
organe, fait des lavages d'estomac pour en exciter les 
contractions. Enfin il essaie l'hypnose, et trouve la 
malade hypnotisable, mais non suggestible; aucune sug- 
gestion posthypnotiqiie n'agit et, au bout de cinq séances, 
la malade manifeste de la crainte vis-à-vis de ce procédé. 
Enfin on recourt aux bains électriques, aux narco- 
tiques. 

La malade se décourage, a des ennuis avec sa garde. 
Alors on songe à la pédagogie, à l'influence favorable 
d'occupations régulières, mais le médecin semble être aux 
abois et dans une lettre pessimiste il lâche sa malade, tout 
en disant combien il l'a trouvée sympathique. 

En été 1901, même état, aphonie hystérique de quel- 
ques semaines de durée. Nouveaux essais de traitement 
sans espoir du côté de la malade. 



478 LES PSYGHONEVROSES 

Le médecin qui me l'envoie la voit en octobre 1901 et 
constate un météorisme localisé à la fosse iliaque gauche, 
où on sent le côlon distendu ; la région est douloureuse à 
la pression et on revient à l'idée de péritonite. Repos, 
cataplasmes. Nouveau séjour à la campagne où elle jouit 
de la tranquillité, mais elle souffre toujours; lorsqu'elle 
est couchée une demi-heure sur la chaise longue, au 
grand air, elle est prise d'une fatigue incroyable, d'un 
sentiment d'anéantissement qui dure cinq ou six heures. 
— Vous allez dire que c'est nerveux, écrit-elle à son 
médecin, mais cela n'empêche pas que c'est extrêmement 
pénible. — Ce n'est qu'au lit qu'elle se sent mieux; elle 
est découragée et écrit, en remerciant son médecin de ses 
soins dévoués : Je vous souhaite de n'avoir pas, dans 
l'avenir, une malade aussi difficile que moi! 

Enfin, dans un post-scriptum, le médecin résume : 
Symptômes gastriques objectifs; catarrhe muqueux sans 
troubles du chimisme ou de la motilité. Symptômes intes- 
tinaux avec entérite muco-membraneuse. Enfin anémie. 

C'est dans cet état pénible, durant depuis six ans et qui 
s'était aggravé malgré toutes ces interventions thérapeu- 
tiques, que je prends la malade en traitement. 

Ces renseignements suffisaient à m'éclairer sur le 
diagnostic, et le seul intérêt de la première entrevue était 
pour moi de constater si la malade était bien disposée, 
confiante, d'une mentalité assez rationnelle pour me com- 
prendre. Au bout d'une demi-heure de conversation, 
j'étais rassuré sur ce point et je pouvais dire à la malade : 
Vous guérirez, cela ne fait pas pour moi l'ombre d'un 
doute. 

A la deuxième visite, nouvel examen qui confirme le 
diagnostic. J'apprends les antécédents suivants : Bonne 
santé jusqu'à vingt-cinq ans, sauf impressionnabilité 



LEÇON XXXI 479 

morale. Troubles gastri(jues et fatigue à la suite de la 
mort de deux amies. A roccasion d'un petit incendie pro- 
voqué par son frère, rentré tard ivre, frayeur et dès lors 
pyrophobie persistante qui l'empêche de dormir. Enfin, 
comme cause d'aggravation, constatation des insuccès 
thérapeutiques et des variations dans le diagnostic. 

Mais la malade est intelligente, a l'âme élevée. Elle 
manifeste de la confiance. C'est tout ce qu'il faut pour 
bien augurer du résultat. 

L'examen clinique fait constater : amaigrissement, 
anesthésie cutanée du tronc et des membres, surtout 
à gauche. Douleur dans la fosse iliaque gauche, mar- 
brée par les cataplasmes. Forte douleur à la pression 
et forte douleur aussi par le simple pincement d\in 'pli 
cutané! La palpation n'indique aucune altération de l'in- 
testin ou de l'ovaire; la laparotomie exploratrice a, du 
reste, montré l'intégrité des organes. 

Dès lors j'affirme que tout est nerveux, qu'il n'y a 
aucune lésion, que tout cela est absolument curable. Je 
mets la malade au lit, lui prescris l'alimentation lactée et 
lui recommande de se mettre en tête l'idée suivante : Mon 
mal est purement nerveux; le docteur m'a dit que dans 
son dictionnaire les mots de nerveux et de curable sont 
toujours accolés ensemble; vivons donc dans cette douce 
espérance, non, dans cette certitude de guérison! 

Aussitôt la malade se met à boire bravement son lait et 
fait dès la première semaine 500 gr. d'augmentation. Les 
nuits s'améliorent. Elle dort une demi-heure puis trois 
heures, puis cinq heures. Souvent, après une nuit paisible, 
survient une nuit mauvaise et la malade me dit : Quand 
je ne peux pas dormir, alors je m'agite et je ne retrouve 
pas le sommeil. — Je profite de cet aveu pour lui exposer 
la psychologie du sommeil. 



480 LES PSYCHONEVROSES 

Dans une longue causerie j'épuise ce sujet, montrant à 
la malade que rechercher le sommeil c'est le chasser, 
comme elle l'a constaté elle-même. J'entre clans tous les 
détails analysant les causes physiques et psychiques de 
l'insomnie. La malade me comprend; les nuits devien- 
nent meilleures. Elle mange bien et sans se plaindre 
de dyspepsie. La constipation persiste et tous les deux 
jours il faut recourir à un grand lavement. Mais dès 
le début je réussis à supprimer toute préoccupation au 
sujet de la constipation en lui disant : Vous n'avez pas à 
vous en occuper : Ou bien, sous l'influence de la surali- 
mentation et du dressage à heure fixe, vous irez à la selle 
spontanément, alors tout est pour le mieux; ou bien vous 
n'aurez pas réussi et nous avons la ressource du lave- 
ment, qui agira toujours. De toutes manières vous serez 
débarrassée. Donc ne parlons plus de ce symptôme! Vous 
me direz seulement quand vous aurez des selles régu- 
lières, cela ne tardera pas. — Dès ce jour la phobie de la 
constipation cesse, et pourtant le succès se fait attendre, 
et ce n'est qu'au bout de sept semaines que survient la 
première évacuation spontanée. 

Le symptôme le plus pénible c'est la douleur dans 
la fosse iliaque gauche accompagnée souvent de gon- 
flement. Je concède à la malade que ce symptôme 
a pu, quand il était plus marqué encore, amener le 
médecin au diagnostic de péritonite, mais que l'observa- 
tion ultérieure a montré que ce n'était que du péritonisme 
nerveux. Je continue à affirmer que c'est nerveux et 
curable. Je lui raconte des cas de ma clientèle qui ont 
guéri et lui montre par des exemples, diarrhée émotive, 
tachycardie, nausées, vomissements, nés sous l'influence 
d'une pure représentation mentale, l'action de l'idée sur 
nos fonctions. En même temps je lui fais remarquer 



LEÇON XXXI 481 

les aug-mentations régulières de poids, lui dis (ju'elle a 
meilleure mine, ce qui est vrai. Certain moi-même qu'elle 
guérira, je n'ai aucune peine à lui transmettre ma con- 
viction par une sorte de contagion morale. 

Aussi accepte-t-elle tous les conseils. Sans souci des 
désordres gastriques, elle prend les trois repas copieux, 
du lait entre les repas. Elle s'efforce d'avoir des garde- 
robes régulières en faisant son essai tous les jours à 
heure fixe. Elle ne s'inquiète plus de son insomnie; enfin, 
avec un stoïcisme joyeux, elle néglige ses douleurs, 
certaine qu'elle est qu'il n'y a pas de lésions, qu'il n'y a 
rien à craindre, et persuadée qu'on peut opposer à la dou- 
leur une résistance morale qui, dans le nervosisme, 
devient curatrice. 

Tous les jours je reviens sur cet enseignement psycho- 
thérapique, tantôt au hasard de la conversation, abordant 
tous les sujets, tantôt résumant ces données et les recom- 
mandant à la méditation de la malade, lui donnant sa 
tâche pour la journée. Aujourd'hui, lui dis-je, par 
exemple, ruminez ces deux idées simples et claires : 

1° Tout mon mal est nerveux, c'est-à-dire psychique; il 
n'y a pas de lésion et c'est toujours curable. 

2" On peut mettre ses douleurs toujours plus bas dans 
l'échelle des maux et arriver à les oublier volontairement. 

Non seulement la malade accepte cette idée sans pro- 
testations, mais, avec une grande finesse d'analyse psycho- 
logique, elle critique, et me dit : L'expression est-elle 
bien juste quand vous dites : oublier volontairement? Il 
me semble (jue (|uand on fixe son attention sur quelque 
chose on ne peut pas l'oublier! 

Vous avez raison, lui dis-je; il y a une certaine contra- 
diction dans ces deux mots. C'est un peu comme quand 
on cherche à se surprendre sans pensée, ce qui est impos- 

Dubois. — Psychonévroses. ol 



482 LES PSYGHONEVROSES 

sible, car alors on pense : Est-ce que je pense? ou bien, 
pour prendre une comparaison plus grossière encore, 
c'est faire le jeu de celui qui se regarderait au miroir pour 
voir la mine qu'il fait quand il a les yeux fermés. N'ou- 
bliez pas volontairement vos douleurs, mais habituez-vous 
à les considérer comme toujours plus petites et alors 
vous les oublierez bien involontairement, comme on 
néglige ce qui n'a pas d'importance. 

Sans songer qu'elle avait eu elle-même de l'aphonie, je 
lui cite le cas d'aphonie hystérique que j'avais guéri en 
trois jours en détournant simplement la pensée de la 
malade de ce symptôme. 

Elle comprend, mais comme la plupart des nerveuses, 
elle ne veut pas admettre dans son cas la même influence. 
— Mon aphonie, à moi, n'a pas eu celle origine psychique, 
n'était pas due à une autosuggestion. J'avais même oublié 
ce symptôme, je ne m'en inquiétais nullement et subite- 
ment, ayant renversé une tasse de lait dans mon lit, je 
n'ai pu retrouver ma voix pour appeler ma sœur. 

— Pardon, vous n'avez pas oublié votre aphonie; au 
moment de cet accident, vous avez élé saisie par deux 
idées contradictoires, d'une part du désir d'appeler, d'autre 
part de la conviction que vous ne pouviez pas. Si vous 
aviez vraiment oublié votre aphonie, vous auriez pu parler. 

Le traitement suivit son cours sans autre mesure 
physique que le repos (dont elle avait abusé autrefois sans 
succès), la suralimentation, le massage général, tous 
auxiliaires utiles mais qui ne pouvaientamenerlaguérison. 

Tout l'effort porta sur l'esprit, sur le moral. 11 fallut 
non seulement dissiper les nombreuses autosuggestions, 
les convictions d'impuissance, mais relever l'énergie 
morale, enseigner à la malade à prendre la vie d'une 
autre façon, à s'adapter aux circonstances. 



LEÇON XXX[ 483 

La malade se fortifia, reprit de l'embonpoint, ne se 
plaignit plus de douleurs. Elle put se comporter comme 
une personne saine, aller et venir, lire, travailler. La 
digestion se fit bien, les garde-robes devinrent régulières, 
et c'est presque guérie que la malade quitta la clinique 
trois mois après son arrivée. Dès lors elle continua à 
vivre d'une vie presque normale. 

Sans doute elle n'est pas entièrement guérie. Elle est 
restée dans le bon état de nutrition oii je l'avais mise; 
elle est active, travaille comme une personne saine et 
aux yeux de la famille elle peut passer pour guérie. 
Mais je retrouve encore chez elle une tendance à l'insom- 
nie, un peu de douleur (qu'elle néglige) dans la fosse 
iliaque gauche, et toujours encore une certaine émotivité, 
une impressionnabilité trop grande. Enfin elle n'a pas pu 
se débarrasser entièrement des craintes qu'elle a au sujet 
d'un incendie possible quand son frère, toujours un peu 
léger, rentre tard. Il ne faut pas oublier qu'elle est vieille 
fille, qu'elle vit dans un milieu névrosé. 

Mais le succès n'en est pas moins évident. 

Pourquoi la malade, qui en trois mois est arrivée à la 
quasi guérison, a-t-elle vu son état rester stationnaire, 
s'aggraver même pendant les six ans qui ont précédé, 
pendant les traitements qu'elle a subis de la part de méde- 
cins dont je reconnais toute la compétence et le dévouement? 

La cause de l'insuccès est la même que dans les cas 
que j'ai signalés, c'est l'absence de vues claires sur la 
nature du nervosisme. Au début on diagnostique : ulcère 
rond. Je reconnais que l'erreur était possible et ne reproche 
nullement au médecin de l'avoir faite. Mais si excusables 
que soient nos erreurs, il faut cependant reconnaître 
qu'elles sont souvent fatales aux malades. L'insuccès de 
la cure a déjà découragé la malade. Alors le médecin 



484 LES PSYCHONÉVROSES 

reconnaît le nervosisme, mais au lieu de voir d'un coup 
d'œil que tout est psychique, il parle de neurasthénie 
générale et spéciale ; il est hanté par l'idée de neuras- 
thénie localisée dans les nerfs de l'estomac et il recourt 
toujours encore aux moyens physiques. 

On éloigne la malade du milieu familial et un médecin 
étranger ravive l'idée fixe d'un mal organique en admet- 
tant la péritonite tuberculeuse. Là encore je ne veux nul- 
lement reprocher au médecin son erreur, quoique, à mon 
avis, il eût été possible de l'éviter et de reconnaître le 
péritonisme hystérique. Mais, pardonnable ou non, ce 
diagnostic n'était pas favorable pour amener chez la 
malade la conviction de guérison. 

Dans la consultation des trois médecins l'idée de l'hys- 
térie a été agitée, mais on a douté encore et on s'est laissé 
entraîner à faire la laparotomie exploratrice. Cette cons- 
tatation, de visii^ de l'intégrité des organes, pouvait être 
utile; on aurait pu dire : à quelque chose malheur est 
bon; mais on n'a pas su en profiter pour effacer de l'esprit 
de la malade toute idée d'afTection organique. 

Enfin, dans un sanatorium, on a admis l'hystérie pure, 
mais on a continué les examens du rectum, de l'S iliaque, 
on a recouru successivement aux lavements, à l'électricité, 
au massage. On « essaie » divers médicaments, même les 
narcotiques; enfin on hypnotise la malade et on déclare 
qu'elle est hypnotisable mais non suggestible! Il aurait 
fallu dire qu'elle avait accepté la suggestion du sommeil 
et repoussé celle de la guérison. Il aurait mieux valu lui 
imposer cette dernière, et c'était facile, car il suffisait de 
lui montrer qu'elle n'avait rien. 

Dans tous ces traitements je ne vois pas trace de psy- 
chothérapie franche, directe, convaincante, la seule efficace 
quand il s'agit de maux psychiques. 



LEÇON XXXI 485 

Cependant le jour se fait peu à peu ; le mot de psycho- 
thérapie est dans toutes les bouches. Buttersack ', à Berlin, 
insiste sur l'action morale que le médecin peut et doit 
exercer. Il analyse finement l'action des facteurs psychi- 
ques, impondérables et reconnaît la valeur d'une philo- 
sophie optimiste. 

Un médecin parisien, M. Paul-Emile Lévy-, a depuis 
longtemps recommandé les procédés autosuggestifs pour 
agir sur nous-même, sur notre mentalité, de manière à 
supprimer des malaises, à leur substituer une euphorie 
voulue. Je recommande souvent la lecture de son livre 
sur VEducation rationnelle de la volonté à mes malades 
quand ils sont suffisamment avancés pour le comprendre 
et appliquer ses sages conseils. 

Mais il y a encore trop de « procédé », d'artifice, dans 
les méthodes du D"" Lévy. Les sujets se « suggestionnent», 
il y a là comme un simulacre d'hypnose; dans certains 
cas la malade se met dans un fauteuil, se plonge dans un 
recueillement favorable. A mes yeux, c'est trop imiter les 
pratiques des hypnotiseurs; on reconnaît là un élève de 
Bernheim. 

Je voudrais une psychothérapie plus épurée; le stoïcisme 
qui guérit devrait être basé non sur des autosuggestions 
qu'on se met artificiellement en tête dans une « séance », 
mais sur des vues philosophiques durables qui puissent 
servir de guide dans la vie. A ce point de vue je préfère 
encore, pour ramener à la vaillance les jeunes gens neu- 
rasthéniques, l'ouyrage de J. Payot% 



1. Physiologische icncl psychologisehe Bemerkungen ziir psychischen 
Thérapie von F. Bultersack. (Die deutsche Klinik, 1903). 

2. Uéducalion rationnelle de la volonté et son emploi thérapeutique. 
Thèse de Paris, 1898. 

3. J. Payot, Éducation de la volonté (Bibliothèque de philosophie con- 
temporaine). 



486 LES PSYCHONEVROSES 

Une évolution semble, du reste, se faire dans la pensée 
du D' Lévy. Il insiste sur les rapports du physique et du 
moral et recommande une hygiène de l'àme. 

Dans deux communications récentes ' il a montré le 
parti qu'on peut tirer de notions psychologiques claires 
dans le traitement des malades. Dans son analyse du phé- 
nomène « douleur », il note bien Y amplification que subit 
la souffrance sous l'influence de la mentalité du sujet; il 
insiste sur la fréquence de la douleur « nerveuse », même 
quand elle est provoquée par une lésion, même quand le 
sujet semble indemne des symptômes de nervosisme. 

Dans deux cas de sciatique il obtient la guérison par 
des procédés sug'gestifs, par l'emploi de quelques médi- 
caments, mais en s'elTorçant de supprimer les craintes du 
malade, les états d'âme concomitants. 

C'est de la bonne psychothérapie, quoiqu'on reconnaisse 
toujours là l'idée de la sug-gestion. 

J'ai déjà dit qu'on ne peut pas toujours éviter cette der- 
nière, et que je suis parfois obligé de capter un peu arti- 
ficiellement la confiance du malade. Mais, dans ce cas, je 
ne suis pas pleinement satisfait de mon œuvre, même si 
le résultat est obtenu. 

Je préfère toujours la situation claire qui consiste à 
placer résolument le problème sur le terrain psycholo- 
gique. 

Sans indifîérence cruelle, sans faire naître chez le 
malade l'idée blessante du mal imaginaire, je l'entraîne 
dans une autre direction, je l'amène à l'analyse de son 
moi psychique. Je surprends ses craintes, sa pusillani- 



1. Sur la délimitation du nervosisme à propos de l'élément douleur. Com- 
munication faite à la Société de psychologie (Juillet 1901). — Traitement 
et guérison de deux cas de sciatique par rééducation. (Revue générale de 
Clinique el de Thérapeutique, 1902.) 



LEÇON XXXI 487 

mité, sa méfiance vis-à-vis des moyens (|u"on lui j)roj)ose. 
Bientôt c'est le malade (jui m'aide dans cet examen de sa 
mentalité, qui me dévoile ses appréhensions et reconnaît 
qu'elles ont en effet retardé sa guérison. 

Plus on avance en âge et en expérience, plus on renonce 
aux traitements médicamenteux et physiques, sauf dans 
les cas où on les tient pour réellement efficaces. On n'a 
plus besoin de toutes ces petites supercheries médicales. 
C'est, en apparence, sans armes qu'on s'avance vers le 
malade pour le défendre contre la maladie. Vous croyez 
qu'il va prendre peur, douter de l'efficacité de votre pro- 
tection! Eh bien, non; il a le bon sens dépenser que puis- 
qu'on n'est pas armé jusqu'aux dents, c'est apparemment 
qu'il n'y a pas de danger. 

Médecins, réfléchissez donc un peu à l'efficacité d'une 
pareille conviction ! 



TRENTE-DEUXIÈME LEÇON 

Preuves delà valeur du traitement moral dans les psychonévroses; 
modifications de la mentalité à la suite d'un conseil. — Relation 
d'un cas de psychonévrose qui, ayant résisté à la cure physique 
et morale, guérit d'un jour à l'autre sous une influence psychique. 
— Cas divers de nervosisme dans lesquels la guéiison a été 

. obtenue, sans moyens physiques, par la psychothérapie dans le 
cours de quelques conversations. 

Je serais entraîné trop loin si je voulais énumérer les 
cas de psychonévrose guéris par ces moyens, analyser la 
psychologie de tous ces malades. Je me suis borné à 
décrire quelques observations typiques ; elles me parais- 
sent suffisantes pour mettre sur la voie les médecins 
doués de quelque clairvoyance. 

La plupart des résultats que j'ai cités ont été obtenus 
dans les conditions favorables d'une cure de repos, 
d'isolement, de suralimentation, de massage. J'ai eu 
soin de bien noter que je ne considérais ces moyens que 
comme des auxiliaires et que j'attribuais la guérison au 
traitement moral. 

Mais je prévois une objection. On pourrait me dire : 
oui, les résultats sont frappants, mais vous avez employé 
simultanément des moyens divers et rien ne prouve 
qu'il faille mettre l'influence psychique au premier plan. 
Vous faites trop bon marché des mesures physiques et 
vous oubliez que d'autres obtiennent des résultats analo- 



LEÇON XXXII 48'J 

gues par les traitements physiques et médicamenteux 
sans qu'ils songent à y adjoindre une })sychothérapie 
voulue. 

Oui, je le sais; les névrosés guérissaient avant l'inven- 
tion de la psychothérapie rationnelle. Mais, je l'ai dit, 
tout traitement exerce une influence suggestive; il est 
impossible d'éliminer ce facteur. 

D'un autre côté j'ai vu guérir, par les moyens que je 
préconise, tant de malades dont le nervosisme avait 
résisté aux traitements usuels, que je suis forcé de 
reconnaître la puissance du traitement psychique. Déjà 
dans le cours d'une cure à la Weir Mitchell, il est pos- 
sible de faire la part du physique et du moral. Le repos, 
l'alimentation, le massage, ne peuvent agir que lente- 
ment, progressivement; il faut savoir attendre la gué- 
rison. Mais, quand, dès le début du traitement ou dans 
son cours, une amélioration subite survient à la suite 
d'une conversation, quand le malade reconnaît lui-même 
qu'il n'a cédé qu'à de bonnes raisons, il est impossible de 
nier cette action morale. 

Dans toutes mes observations j'ai noté cette influence 
curative de l'idée. Sans doute le repos fait du bien aux 
malades; l'isolement peut leur donner le calme moral, 
éliminer des influences fâcheuses ; l'amélioration de l'état 
de nutrition est désirable. Mais c'est par la 'persuasion 
qu'on supprime les craintes, les préventions, les idées 
fixes d'impuissance |3hysique, intellectuelle et morale. 
C'est par la parole qu'on amène les dyspeptiques non seu- 
lement à manger sans appétit, mais à digérer. C'est par 
des conseils de saine philosophie médicale qu'on guérit 
l'insomnie, la constipation, la tachycardie émotive et tous 
les autres symptômes du nervosisme. C'est, enfin, par une 
psychothérapie plus élevée encore qu'on rend au malade 



490 LES PSYCHONEVROSES 

la confiance en lui-même et qu'on l'amène à une tenue 
morale vaillante qui le met à l'abri des récidives. 

Les rares insuccès d'une cure psychothérapique faite 
dans des conditions favorables peuvent parfois servir à la 
démonstration et établir la valeur de l'influence psy- 
chique. 

J'ai cité dans la Revue de médecine ' le cas suivant : 

Il y a quelques années je fus appelé par un confrère 
auprès d'une dame de trente-six ans, qui depuis plu- 
sieurs années souffrait de troubles g-astro-intestinaux 
très graves, anorexie complète, lang'ue chargée, dou- 
leurs d'estomac, renvois nauséabonds, vomissements, 
constipation opiniâtre alternant avec des débâcles intesti- 
nales. Elle souffrait de maux de tête intenses, d'insomnie, 
était anxieuse et triste, exubérante dans l'exposé de ses 
maux; mais ces symptômes avaient été relégués au 
second plan par les nombreux spécialistes qui ont remis 
en honneur la gastro-entérite universelle de Broussais. 
La malade était traitée sans succès aucun par le régime, 
les lavages d'estomac et du gros intestin, par les médi- 
caments stomachiques. 

Je fus au contraire frappé de l'état psychique de la 
malade. Elle avait le regard caractéristique de l'hysté- 
rique, l'œil à la fois vague et anxieux. Sans négliger les 
troubles de la digestion, elle insistait sur les maux de 
tête affreux, permanents, sur l'angoisse précordiale. 
Malgré l'alimentation insuffisante, elle avait conservé un 
certain enbonpoint, n'était pas anémique, et cependant 
elle était aménorrhéique depuis sept mois. Tous ces 
accidents étaient survenus dès le début d'une vie conju- 
gale malheureuse qui aboutit au divorce, après des 

1. I.oco citalo. 



LEÇON XXXII 491 

années de martyre. Le médecin qui la soignait en dernier 
lieu concluait comme moi à une dyspepsie nerveuse 
accompagnant un état hystéro-mélancolique et n'hésita 
pas à faire jouer aux malheurs conjugaux le rôle étiolo- 
gique prépondérant. Après un essai de traitement à domi- 
cile, je dus prendre la malade à ma clinique et la soumettre 
à ma cure habituelle. 

Je réussis très bien au début, les fonctions digestives se 
rétablirent, le sommeil revint, les maux de tête diminuè- 
rent et, à la cinquième semaine, je pouvais espérer une 
guérison rapide et complète. Subitement, je ne sais sous 
quelle influence, la malade m'échappa mentalement, elle 
devint rebelle, moins accessible à ma psychothérapie: il 
y eut un certain froid entre nous. Alors le regard devint 
névrosé, et en quelques jours je vis renaître la dyspepsie 
dans toute son intensité. L'anxiété arriva à son comble au 
point de me faire craindre le développement d'une vraie 
mélancolie ; la langue se chargea, les éructations devinrent 
nauséabondes, l'estomac se dilata, la diarrhée survint, 
explosive, ramenant des restes d'aliments mal digérés et 
des gaz fétides. 

Si assuré que je fusse de la nature nerveuse du mal, 
je me sentis ébranlé et je fus sur le point de recourir à la 
pompe stomachale, de restreindre l'alimentation. Mais je 
n'eus pas le courage de cette palinodie, non par la crainte 
puérile d'avouer une erreur de diagnostic, mais parce que 
je connaissais l'insuccès des tentatives précédentes, et 
parce que je craignais de perdre l'influence suggestive qui 
me semblait nécessaire pour arriver au but. J'hésitai si bien 
que la malade perdit patience et partit sans avoir obtenu 
une amélioration. 

J'appris plus tard qu'elle était revenue à son idée 
ancienne de l'origine gastrique du mal, qu'elle était 



492 LES PSYCHONEVROSES 

retombée aux mains des chimiatres qui avaient repris les 
lavages d'estomac, les irrigations de l'intestin, le régime 
restreint. J'appris aussi l'insuccès de ces tentatives conti- 
nuées pendant des mois et je croyais la malade perdue. 
Environ un an après, le confrère qui me l'avait adressée 
m'annonçait la complète guérison delà malade, survenue 
brusquement, d'un jour à l'autre, sous l'influence unique 
d'un changement d'état d'esprit. La malade, d'une foi 
tiède jusqu'alors, était entrée dans une secte protestante et 
du jour au lendemain tous les troubles cessèrent. Quand 
mon confrère lui demanda : Et vous digérez tout, même 
les aliments lourds? elle répondit avec un sourire d'illu- 
- minée : mais oui, les aliments nous ont été donnés pour 
. notre bien, ils ne peuvent nous faire aucun mal! 

La guérison s'est maintenue, et la malade elle-même 
me l'a annoncée en l'attribuant uniquement à l'influence 
divine. Si désolé que je fusse d'abord en constatant l'inef- 
ficacité de mes efforts, je n'ai pu que féliciter la malade 
d'avoir trouvé la santé, et, après coup, pour mon instruc- 
tion personnelle, je suis très heureux qu'elle l'ait recou- 
vrée par cette voie toute psychique. 

Depuis bien des années je ne soumets au traitement 
régulier dans une clinique que les malades épuisés, éma- 
ciés. Je ne leur laisse pas même l'illusion de croire que 
ce traitement matériel suffira; j'insiste au contraire pour 
leur faire comprendre que la guérison n'est possible que 
par la voie psychique. 

La rapidité avec laquelle se fait ce changement de 
mentalité est vraiment étonnante. Citons-en quelques 
exemples. 

M. X. est un neurasthénique d'une quarantaine d'années 
qui a toujours été fatigable et d'humeur un peu hypo- 
condriaque. Il est dyspeptique, a souvent de l'insomnie, 



LEÇON XXXII 493 

mais ce qui le tourmente le plus c'est la sensibilité au 
bruit. Les bruits de la rue l'ag-acent, lui font mal à la 
tête. 

Ne trouvant aucune indication à la cure Weir Mitchell, 
j'installe le malade dans une pension. A peine y est-il 
qu'il vient se plaindre. Il y a dans le voisinage un chau- 
dronnier qui toute la journée martelle ses cuivres; le 
malade compte les coups de l'ouvrier et quand ce dernier 
s'arrête, il se dit : cela va recommencer! Il y a beaucoup 
de chars qui passent et qui grincent sur le gravier du 
chemin; c'est insupportable! La nuit, ce sont les chiens 
qui hurlent à la lune, des voisins qui rentrent tard ! 

C'est avec l'accent du reproche que mon homme me 
raconte ses ennuis, car il m'avait prévenu par lettre, bien 
des semaines à l'avance, qu'il lui fallait une chambre tran- 
quille. 

— Monsieur, lui dis-je, je n'avais pas d'autre chambre à 
votre disposition et si vous tenez à mes conseils, il faudra 
bien rester ici; je vous avouerai môme que, si j'avais eu 
une chambre plus tranquille, j'aurais hésité à vous la 
donner. 

— Ah, par exemple, ce n'est pas aimable ce que vous 
dites-là ! 

— Pardon, vous vous méprenez sur le sens de mes 
paroles. Vous voulez, n'est-ce pas, vous débarrasser de 
cette sensibilité au bruit qui vous tourmente depuis tant 
d'années? Si je vous mettais dans une boîte de coton, vous 
soufTririez moins, mais quand je vous en ferais sortir vous 
seriez plus sensible encore; vous savez que quand nous 
avons été dans l'obscurité la lumière d'une bougie nous 
éblouit. Jamais vous ne vous débarrasserez de cette infir- 
mité en cultivant votre hyperesthésie. Sans doute il ne 
faut pas exagérer, et je n'ai nullement l'intention de vous 



494 LES PSYGHONEVROSES 

placer dans des conditions particulièrement difficiles, 
dans une maison bruyante. Mais la retraite que je vous 
offre est tranquille dans la mesure du possible. Vous 
retrouverez partout ces bruits résultant de l'activité de vos 
semblables. Vous ne voulez pourtant pas vivre en ermite; 
votre profession exige le séjour dans les villes. Quedevien- 
drez-vous si vous ne savez pas ramener votre sensibilité à 
la normale? 

— Mais c'est plus fort que moi, mes nerfs auditifs sont 
doués d'une sensibilité maladive. 

— Vous faites erreur. Votre acuité auditive est normale. 
Ce ne sont pas vos oreilles qui sont trop sensibles, c'est 
votre esprit. Le bruit ne vous énerve que parce que vous 
y faites attention, parce que vous avez la conviction que 
vous ne pouvez pas le supporter. Croyez-moi, on n'entend 
bien que ce que l'on écoute (vous m'avez dit que vous 
comptez les coups de l'ouvrier) ; on ne voit bien que ce 
que l'on regarde ; on ne sent que les sensations sur les- 
quelles on porte son attention. Sans doute si le bruit est 
trop intense, la lumière aveuglante, notre attention est 
immédiatement fixée et je ne vous demanderai pas de ne 
pas tressaillir si une bombe éclate à vos côtés. Mais les 
bruits de la vie sont inévitables et il nous faut savoir les 
négliger. Ce qui manque aux neurasthéniques, c'est le pou- 
voir d'adaptation. Dites-vous donc: Je ne veux plus faire 
attention à ces bruits; ils ne dépassent pas la limite sup- 
portable. 

Au bout de trois jours mon malade avait supprimé 
cette hyperesthésie toute psychique et je n'eus plus à 
m'occuper de ce symptôme. 

Cette sensibilité au bruit est fréquente chez mes 
malades et j'ai toujours réussi à la faire disparaître par 
ces conseils. 



LKÇON XXXII 495 

Il en est souvent de même des sensibilités toutes 
morales. 

M"" X. est une institutrice qui depuis longtemps souffre 
de dyspepsie, d'anorexie, qui a perdu environ 10 kilogr. 
dans l'espace de quelques mois. Elle a une légère infiltra- 
tion du sommet droit. Aussitôt j'insiste sur la nécessité de 
la suralimentation et lui dicte le régime des trois repas 
copieux avec du lait à dix heures, quatre heures et neuf 
heures. 

Remarquant son impressionnabilité, sa tristesse, je 
m'informe de sa situation et lui demande si elle est heu- 
reuse dans la place qu'elle occupe. 

— Non, dit-elle; j'ai à supporter dans cette famille 
divers ennuis et c'est cela qui m'a rendue nerveuse. 

— Ne pourriez-vous pas changer de position, trouver 
une place qui vous convienne mieux? 

— Ah, mais non, je ne voudrais pas. J'ai dans cette 
position de grands avantages pécuniaires ; nous passons 
les hivers dans le Midi, les étés à la campagne, et il me 
serait difficile de trouver mieux à ce point de vue. 

— Mademoiselle, il ne faut jamais rester entre deux 
chaises, mieux vaut s'asseoir sur la meilleure. Quand on 
n'est pas content d'une position, on en change si l'on 
peut. Si ce n'est pas possible, surtout quand on est retenu 
par d'aussi bonnes raisons, on la garde, mais alors il faut 
la garder avec bonne humeur. Ce n'est pas la résignation 
maussade que je vous recommande, car elle est un vice, 
c'est l'adaptation. 

Ces conseils, développés dans une seule mais longue 
conversation, eurent un effet définitif. La malade sut 
pratiquer la suralimentation, regagna les kilogrammes 
perdus. Elle sut aussi accepter sa vie et n'a plus à se 
plaindre du nervosisme. 



496 LES PSYGHONEVROSES 

Les médecins neurasthéniques sont en général plus 
rebelles que les autres humains ; ils ratiocinent et m'oppo- 
sent souvent tout le bagage de leurs opinions préconçues. 
Il y en a cependant qui ont le coup d'oeil prompt. 
Exemple : 

Un confrère m'écrit d'une station de montagne. Il 
m'apprend qu'il souffre depuis longtemps de neuras- 
thénie, qu'il vient de faire un long séjour d'altitude et me 
demande quelle autre station je pourrais lui indiquer 
pour la neurasthénie. 

J'avais bien envie de lui répondre : la neurasthénie est 
un mal psychique ; elle peut être soignée au niveau de la 
mer comme à 1 800 mètres d'altitude; mais craignant de 
le rebuter en lui exprimant si franchement mon opinion, 
je le priai de venir me voir. Je le vis à l'hôtel. C'était un 
homme fort, dans un bon état de nutrition, sans lésions 
organiques. Il avouait du reste qu'il allait mieux physi- 
quement et ne se plaignait que de la psychasthénie qui 
l'empêchait de travailler. Malgré l'amélioration obtenue 
il paraissait croire que les progrès seraient lents, et 
c'est dans les mesures physiques qu'il cherchait le 
remède. 

Dans une conversation intime d'une heure, je n'eus 
aucune peine à lui montrer la nature mentale de son 
impuissance, de sa veulerie neurasthénique. Je lui 
montrai qu'il lui manquait le ressort moral, l'enthou- 
siasme. Il le reconnut et me dévoila ses faiblesses 
morales qui l'avaient amené autrefois à la morphino- 
manie dont il s'était du reste guéri. 

Nous causâmes tout bonnement hygiène et philosophie, 
et quand j'eus fini le malade s'écria : Vous m'ouvrez des 
horizons tout nouveaux; que ne m'a-t-on dit cela plus tôt! 
Comment se fait-il que je n'aie pas su voir tout seul ces 



LEÇON XXXII 497 

vérités? Evidemment je suis en bonne santé physique et 
n'ai nul besoin de traitements matériels. Il faut que je 
tende le ressort moral. — Je crois que maintenant je puis 
retourner chez moi, reprendre ma clientèle. Permettez- 
moi cependant de passer demain à votre cabinet, peut- 
être aurai-je quelques objections à vous soumettre ou des 
conseils à vous demander. 

Il vint le lendemain et, plus convaincu que la veille, 
retourna chez lui et reprit ses occupations. Quelques 
semaines après il m'annonçait que sa santé psychique 
s'affermissait de jour en jour. Dans une seule conversa- 
tion il avait vu toute la vérité. 

En reprenant sa clientèle gynécologique, il reconnut 
que l'aménorrhée, la dysménorrhée, les flueurs blanches, 
peuvent avoir une origine psychicjue; il s'informa de l'état 
d'âme de ses malades et sut tirer parti de ces données 
pour les guérir. 

Dans une de ses lettres il me disait : Je ne puis pas dire 
que je ne sois plus jamais neurasthénique, mais je m'en 
console en constatant que tout le monde autour de moi 
l'est aussi. Quand je sens baisser mon courage, je lis les 
lettres de Sénèque à Lucilius! 

J'ai revu quelquefois non pas ce client, mais cet ami; il 
a su garder la tenue morale qu'il avait si vite retrouvée. 

Les jeunes gens qui ne sont pas encore blasés subissent 
très vite l'influence réconfortante de l'encouragement. 

Un étudiant en droit de vingt ans vient me consulter. Il a 
été soigné pendant plusieurs années par de nombreux méde- 
cins qui l'ontdéclaré anémique. Enfin un médecin plus pers- 
picace reconnaît la neurasthénie, et le malade, soumettant 
son propre cas à une analyse intelligente, retrouve dans sa 
famille divers stigmates du nervosisme. Cette constatation 
ne l'encourage guère; elle fait naître de nouvelles phobies. 

Dubois. — Psychonovroses. . 32 



498 LES PSYGHONÉVROSES 

Homme aux petits papiers, il a noté ses symptômes : 
fatigue contimielle, difficulté à travailler, diminution de 
la mémoire. Il sent des pulsations dans la tête, dort mal, 
a peu d'appétit. Cependant le sommeil est un peu meil- 
leur depuis qu'il a pris des vacances. Il a souvent les yeux 
enflammés et remarque qu'ils sont rouges quand il est 
nerveux. Il éprouve une sensation de lourdeur dans les 
jambes et a cru devoir faire en voiture le chemin de la 
gare à mon domicile. L'hiver précédent il a soufîert de 
troubles digestifs qui n'ont cédé à aucune médication. 

L'appétit est actuellement passable, mais il n'ose 
manger à sa faim le soir, dans la crainte de ne pas dormir. 
Il a souvent, depuis l'enfance, des battements de cœur, et 
il a lui-même reconnu qu'ils sont d'origine émotive; car 
l'attente du moindre événement les provoque. Il a pra- 
tiqué l'onanisme de quatorze à dix-sept ans, et il est sujet 
à des pollutions fréquentes qu'il combat en couchant à la 
dure. Enfin il y a alternance chez lui entre la constipation 
et les débâcles diarrhéiques. Il est sujet aux angines. 

Malgré ces symptômes assez marqués et rebelles de 
neurasthénie, le malade a conservé la mentalité du jeune 
homme; il voit encore la vie en rose. Je profite aussitôt 
de cette mentalité et je n'hésite pas à lui dire : Mais, mon 
ami, vous n'avez rien du tout. Vous êtes un peu maigre 
parce que vous n'osez pas manger à votre faim, mais 
vous êtes bien constitué et vous devriez avoir la qualité 
maîtresse de la jeunesse, la confiance en vous-même. 
Avant tout, ne devenez pas hypocondre! Pourquoi vous 
inquiétez-vous de vos battements de cœur, alors que vous 
savez que c'est vous qui les provo([uez en vous faisant 
pour rien des émotions? Un étudiant ne doit pas avoir la 
sensibilité d'une jeune fille. 

Quant à vos lassitudes, vous me paraissez les subir 



LEÇON XXXII 499 

trop passivement. Relevez-vous, que diable! vous êtes 
jeune, fort et sain. Jetez-moi tous ces malaises sans 
importance dans le panier aux bobos. 

La conversation continua sur ce ton, et laissant le 
malade reprendre la vie normale, je le priai de revenir 
dans quinze jours. 

Il ne revint pas, mais, au bout d'un mois, il m'écrivit : 
Je vais très bien. Pensez qu'en sortant de chez vous j'ai 
fait en ville une promenade de deux heures sans fatigue. 
J'ai repris mon travail, ma vie d'étudiant à la fois labo- 
rieuse et gaie. 

Plus tard il m'annonça que le mieux continuait et qu'il 
venait de guérir, en répétant mes conseils, une cousine 
atteinte de neurasthénie ancienne. 

Il n'est pas rare que des malades guéris par cette psy- 
chothérapie sachent influencer à leur tour d'autres sujets, 
et je connais un de mes clients, un père jésuite, qui a déjà 
à son actif plusieurs guérisons. 

Le lecteur pourrait avoir l'impression que les cas que 
je viens de citer ne sont pas graves, qu'il ne s'agit que 
de petits neurasthéniques. Pourquoi alors n'ont-ils pas 
guéri avant, pourquoi ont-ils dû recourir sans succès aux 
soins de divers médecins? 

J'ai vu les mêmes moyens amener la guérison dans des 
cas qui paraissaient désespérés et qui, il y a dix ans 
encore, m'auraient paru exiger la cure Weir Mitchell la 
plus sévère. 

Il y a quelques années, je reçois à mon cabinet un jeune 
homme de vingt ans, étudiant en médecine. Au premier 
coup d'œil je reconnais en lui un grand neurasthénique, 
obèse, pâle, bouffi. Il s'avance avec cette lenteur solen- 
nelle, ce regard tragique qu'ont parfois les mélancoliques. 
Il me raconte ce qui suit : 



500 LES PSYCHONEVROSES 

« Je suis malade depuis plusieurs années. Au début j'ai 
eu un appétit maladif, une véritable boulimie, et je suis 
arrivé au poids de 92 kilogr. (taille d'environ 1 m. 60). 
L'appétit baissa peu à peu et fît place à une inappétence 
absolue avec dyspepsie. J'en étais arrivé à ne plus suppor- 
ter aucun aliment; le repas le plus léger me laissait à 
l'estomac un poids très gênant pendant plusieurs heures. 
Je ne supportais même plus le lait. Après chaque repas 
j'éprouvais des congestions très pénibles qui ne cessaient 
qu'au bout de quelques heures. 

« J'étais toujours constipé; souvent je restais quatre ou 
cinq jours sans aller à la garde-robe. Pendant l'été de 
1896 je commençai à avoir des urines très troubles, lai- 
teuses, des phosphates en abondance. 

« J'étais fort incommodé par des battements de cœur, 
surtout après les repas. J'avais des intermittences ; le cœur 
s'arrêtait pendant la durée d'une ou deux pulsations, puis 
se remettait à battre dans un mouvement accéléré. La nuit, 
cette arythmie s'accompagnait d'angoisse et d'oppression. 

« Depuis longtemps j'avais senti mes forces intellec- 
tuelles diminuer. J'avais dû restreindre mon travail, et 
en juin j'en étais arrivé à ne plus pouvoir supporter la 
moindre occupation intellectuelle. Je ne pouvais fixer mon 
attention; quelques minutes de lecture me congestion- 
naient; un brouillard s'étalait devant mes yeux, les lettres 
dansaient et je ne pouvais plus comprendre ce que je 
lisais. Je fus obligé de suspendre toute correspondance. 

« J'éprouvais des douleurs dans la tête, surtout entre 
les yeux; il me semblait que ma tête était serrée dans un 
étau. Cette céphalalgie était plus marquée le matin au 
réveil que le soir. Il me semblait que j'étais dans un état 
continuel de rêve; indifférent à tout je ne pouvais sortir 
de mon état d'apathie. 



LEÇON XXXII 501 

« Mon état moral était très mauvais; j'étais accablé parle 
découragement; parfois cette dépression psychique était 
interrompue par de courts moments d'excitation, mais au 
bout de quelques minutes je retombais dans ma prostration. 
J'étais devenu irritable, et la privation d'un objet désiré 
me mettait dans une colère qui me laissait brisé pour de 
longues heures. Ma force physique avait diminué. 

« J'étais affligé d'insomnies et ne m'endormais que 
vers deux ou trois heures du matin. J'avais toujours trop 
chaud, si bien qu'en janvier je me tenais près de la fenêtre 
ouverte, sans chaufTage. La nuit ma tête s'échauff'ait sur 
l'oreiller. En été le sommeil revint mais troublé par des 
rêves. 

« Depuis longtemps je perdais les cheveux au point 
d'arriver à une calvitie marquée. J'étais sujet à un coryza 
chronique; les moindres égratignures s'éternisaient chez 
moi, suppuraient; l'état général était très mauvais. 

« Inutile de dire que, spontanément ou sur le conseil 
de médecins, je m'étais saturé d'antipyrine, de bromure, 
d'arsenic. J'avais pris de l'acide chlorhydrique pour mes 
digestions et épuisé la liste des purgatifs. Ma confiance 
dans la médecine était complètement ébranlée. » 

Après avoir écouté ce récit et constaté l'état profond de 
dépression, j'eus d'abord une impression très défavorable, 
mais la crainte même d'un insuccès, le sentiment du 
danger pressant, me redonnèrent courage. 

En présence de l'obésité je ne trouvais pas indiquée la 
cure de lit; je n'avais que faire d'une suralimentation par 
le lait. Une cure dans une clinique, toujours plus ou moins 
dispendieuse, me parut fâcheuse en raison de la pauvreté 
du jeune homme qui se serait fait scrupule d'imposer à 
ses parents des dépenses. 

Après quelques secondes de réflexion, mon parti fut 



502 LES PSYGHONEVROSES 

pris et je dis au malade : Mon ami, vous pouvez vous 
guérir sans mesures sévères. Mais alors écoutez-moi bien : 
Vous allez retourner chez vous, à votre pension, et vous 
remettre à une vie presque normale. Mangez vos trois 
repas ordinaires, sans choisir parmi les aliments; je vous 
recommande les légumes verts; n'abusez pas des viandes 
et supprimez le vin. 

Supprimez la constipation par le dressage à heure fixe. 

Couchez-vous vers dix heures et abordez la nuit sans 
appréhension d'insomnie. 

Quant au travail faites-en ce que vous pouvez, ne fût-ce 
que cinq minutes, et quand vous avez mal à la tête, des 
congestions, étendez-vous sur un sopha pour reprendre le 
travail dès que vous pourrez. Et, avant tout, débarrassez- 
vous de toute crainte au sujet de tous ces troubles fonc- 
tionnels. Ils disparaîtront si vous savez les négliger. Votre 
mal est plus moral que physique et peu à peu vous retrou- 
verez la santé et la faculté du travail. Revenez dans la 
quinzaine. 

Le malade revint. Il marchait d'un pas plus vif; un sou- 
rire illuminait sa face encore bouffie. Je crois que cela va, 
dit-il. 

Dans cette deuxième consultation je revins en détail 
sur ces conseils, exposant à l'intelligent malade toutes 
mes vues sur l'influence du moral sur le physique. Quinze 
jours après je le revis pour la troisième et dernière fois. 
Il avait maigri; sa figure s'était rajeunie; il avait la 
démarche élastique d'un jeune homme. Cela va, s'écria-t-il 
gaiement. Je puis déjà travailler quelques heures par jour; 
j'ai un appétit normal, je ne souffre plus de l'estomac, j'ai 
des selles régulières; je dors, et les maux de tête se font 
plus rares. 

Quelques mois plus tard je voyais mon jeune homme 



LEÇON XXXII 503 

monté sur une bicyclette, pédalant avec vigueur. J'appris 
qu'il savait mener de front des études très sérieuses et des 
distractions mondaines et sportives. Il passa d'excellents 
examens. En 1897 il supporta sans difficulté le service 
militaire. Depuis lors la santé est restée parfaite. 

Voilà un malade que j'ai vu trois fois, auquel je n'ai 
donné que des conseils d'hygiène physique et morale, sans 
isolement, sans repos complet, sans régime, sans médica- 
ments. L'amélioration commence avec la première con- 
sultation, s'accentue graduellement et si vite qu'il n'éprouve 
pas le besoin de me demander une quatrième consulta- 
tion. Remis dans la bonne voie, il marche tout seul vers 
la guérison. 

Le malade qui a résumé par écrit son observation a 
très bien saisi la valeur du traitement moral. 

« Après cette consultation, écrit-il, je me sentais déjà 
beaucoup mieux moralement, et partant, physiquement 
aussi. Nous eûmes encore des entretiens semblables qui 
achevèrent de me remonter, de me rendre mon énergie, 
qui m'avait depuis longtemps abandonné et, un mois après, 
je pus reprendre mes études, progressivement, travaillant 
très peu, mais assez pour chasser le fantôme de mes maux 
qui jusqu'alors hantait constamment mon esprit. » 

Yoilà un jeune médecin qui restera convaincu de l'in- 
fluence du moral sur le physique et qui, je l'espère, saura 
profiter de cette expérience personnelle pour ramener de 
nombreux neurasthéniques à une vie saine. 



TRENTE-TROISIÈME LEÇON 



Cures psychothérapiques sans intervention de mesures physi- 
ques. — Cas de neurasthénie à forme mélancolique; guérison; 
récidives. — Cas de déséquilibre; suppression de toutes les 
impulsions maniaques par quelques conversations. — Incura- 
bilité de certaines psychonévroses. — Particularités mentales 
qui font prévoir l'insuccès; fous moraux. — Troubles des senti- 
ments affectifs dans les psychonévroses. 



Les mêmes moyens peuvent amener la guérison, — je 
n'aurais pas osé l'espérer autrefois, — dans des cas où 
le mal est plus ancien encore. Le cas suivant a beaucoup 
étonné le neurologiste et psychologue distingué qui avait 
donné des soins à la malade pendant bien des années. 

M""' W. est une forte personne de trente-cinq ans qui, 
depuis environ seize ans, souffre d'un état de neurasthénie 
à forme mélancolique, auquel s'ajoutent, par périodes, 
quelques symptômes hystériques. Aucun traitement n'a 
pu, dans cette longue période, amener la guérison; les 
améliorations n'ont été que minimes et passagères. 

Déjà impressionnable et fatigable à l'âge de jeune fille, 
la malade a soutïért d'un catarrhe de l'oreille moyenne. 
La surdité qui en est résultée lui a rendu assez pénibles 
les devoirs de société et contribué à entretenir une dispo- 
sition mélancolique. Elle a toujours eu le caractère un 
peu indécis, la tendance à prendre les choses au tragique. 

Les antécédents héréditaires ne sont pas défavorables. 



LEÇON XXXIII 505 

La mère, un peu nerveuse, a élevé son enfant avec plus 
d'amour que de bons sens; elle n'a jamais bien compris 
le besoin de repos de sa fille et s'est opposée souvent à 
des mesures qui auraient été utiles. Un frère a été neuras- 
thénique, mais a retrouvé son équilibre psychique à la 
suite d'un changement favorable de carrière. Les autres 
membres de la famille paraissent avoir été exempts de 
tares nerveuses. 

La malade s'est mariée à vingt-sept ans dans d'excel- 
lentes conditions morales et l'harmonie conjugale la plus 
parfaite n^a cessé de régner dans le ménage. A vingt-huit 
ans, accouchement assez difficile. Dès lors : fatigabilité 
croissante, impossibilité de supporter la lecture, le travail 
de l'esprit. Maux de tête, casque neurasthénique, sensation 
de griffe au sommet de la tête, tristesse. Tous ces symp- 
tômes caractéristiques de la neurasthénie coexistaient 
avec une santé corporelle parfaite, un teint de rose, un 
état de nutrition normal. Une cure d'air à la montagne 
n'amena qu'un soulagement insignifiant. 

Dans la troisième année du mariage, deuxième gros- 
sesse qui n'eut sur le mal aucune influence. Cure 
d'hydrothérapie et de massage sans le moindre succès. 
Une deuxième cure du même genre, faite l'année sui- 
vante, amena au contraire une aggravation notable; 
même insuccès entre les mains d'un guérisseur célèbre, 
mais auquel la malade ne put accorder sa confiance. 

L'état s'aggrave de plus en plus : impuissance physique 
et intellectuelle, tristesse, angoisse précordiale intense, 
insomnies fréquentes. On emploie, contre ces symptômes 
déjà mélancoliques, le repos au lit pendant plusieurs 
semaines, le bromure de potassium dont l'usage est 
prolongé pendant six mois. 

Pendant deux ans on persiste dans ce traitement 



506 LES PSYCHONEVROSES 

physique et le mal s'aggrave toujours. L'angoisse précor- 
diale devient un des symptômes prédominants. La malade 
devient irritable, ne peut plus supporter la présence de 
ses enfants. Le symptôme caractéristique des états 
mélancoliques, la conviction d'incurabilité, s'établit. 

Le médecin qui l'a soignée pendant les deux dernières 
années n'ose affirmer l'hystérie quoique la sensation de 
« griffe sur la tête » lui paraisse rappeler le « clou hysté- 
rique ». Il ne trouve rien d'anormal dans la vie sexuelle 
et, porté à attribuer un rôle important à cette étiologie, 
il hésite encore dans ses diagnostics. Ayant constaté un 
peu de diathèse urique et d'oxalurie, il se demande si 
cet état psychopathique n'est pas dû à des auto-intoxi- 
cations. Il note, comme circonstances aggravantes, la 
surdité, les bourdonnements d'oreilles qui énervent la 
malade et entretiennent sa disposition pessimiste. 

A la première entrevue, je suis frappé de la bonne 
santé physique de la malade et plus je la questionne, plus 
je vois prédominer le trouble de l'état mental dans le 
sens hypocondriaque et mélancolique. C'est avec effroi 
qu'elle subit tous ses malaises nerveux, qu'elle constate 
son impuissance dans tous les domaines. Elle a la convic- 
tion qu'elle ne guérira pas et ne manifeste qu'une très 
maigre confiance dans mon traitement. Cette confiance 
diminue encore quand je lui expose mon intention de lui 
faire subir un traitement tout moral. Les résultats de 
cette première consultation ne me paraissent nullement 
encourageants. 

Malgré l'état d'alTaissement de la malade, sa démarche 
lente, l'aspect anxieux de sa physionomie, je renonce 
d'emblée à la cure du repos au lit. La suralimentation 
n'est nullement indiquée, la malade ayant la tendance à 
l'obésité et à la-pléthore. Je l'isole dans une pension à 



LEÇON XXXIII 507 

la campagne, pour empêcher toute ingérence du mari 
clans le traitement. Je ne connaissais pas alors toutes les 
qualités morales de cet excellent homme. Retenu du 
reste par ses occupations, il ne pouvait s'installer auprès 
de sa femme. 

Le traitement tout entier fut uniquement psychothéra- 
pique. Je laissai la malade vivre comme elle voulait. Elle 
pouvait se lever ou rester au lit, s'isoler dans sa chambre 
ou faire la conversation avec les autres pensionnaires, 
suivre toutes les impulsions de sa disposition momen- 
tanée. Accompagnée d'une femme de chambre, elle 
pouvait faire quelques promenades ou rester tranquille, 
lire, ou faire des travaux à l'aiguille. Intentionnellement 
je ne me suis jamais informé de ces détails, à mon avis 
sans importance. Même liberté au sujet de l'alimentation. 

Dans des conversations journalières, sans me laisser 
décourager par le scepticisme de la malade, j'insistai sur 
la nécessité de négliger, comme bobos, tous les malaises 
nerveux, grifTe sur la tête, casque neurasthénique, 
sensation de froid et de chaud, insomnie, angoisse. Je lui 
montrai que ce sont là les conséquences banales du 
nervosisme, qui, si pénibles qu'elles soient, sont toujours 
sans danger. La malade renonça dans l'espace de quel- 
ques jours à toutes doléances à ce sujet; le terrain était 
déblayé. La phobie la plus tenace fut celle de l'angoisse 
précordiale. Ce trouble mental l'inquiétait, lui faisait 
craindre la folie. Tout en reconnaissant que ce sentiment 
devait être pour elle le plus pénible, tout en la plaignant, 
je lui répétai, qu'au point de vue médical, ce trouble 
n'était pas plus inquiétant que les autres. 

De jour en jour je vis s'accroître l'ascendant moral 
que j'exerçais sur elle. Ses protestations prenaient le 
caractère d'objections spécieuses qu'elle me soumettait 



508 LES PSYCHONEVROSES 

avec un sourire qui disait : J'ergote, mais je sens que 
vous avez raison! 

Peu à peu, laissant clans l'ombre toutes les manifes- 
tations du nervosisme, j'osai aborder des questions plus 
générales de morale, de philosophie pratique. Je n'hésitai 
pas à lui faire toucher du doigt l'égoïsme maladif dans 
lequel elle vivait, toujours préoccupée de son bien-être. 
J'orientai sa pensée dans le sens altruiste, lui conseil- 
lant de penser aux siens, à son excellent mari, à ses 
enfants. 

Elle sut s'enthousiasmer pour ces leçons si simples sur 
l'art de vivre, et m'entraînait par ses questions sur des 
sujets toujours plus élevés. Parfois elle considérait mes 
conseils comme trop théoriques, les aurait voulus plus 
concrets; souvent aussi, comme la plupart des névrosés, 
elle semblait admettre que tout cela était très vrai pour 
les autres, mais pas pour elle, faible de nerfs. — Rien 
n'est facile, pour qui a saisi les indications de la psycho- 
thérapie, comme de combattre ces objections par une 
dialectique serrée, par l'influence morale. 

Peu à peu la conversion intime devint complète, et, 
au bout de quelques semaines je pus autoriser la corres- 
pondance avec le mari. Deux mois suffirent pour amener 
la guérison, et la malade put reprendre sa place dans sa 
maison, active, infatigable, gaie, débarrassée de toute 
phobie. 

Le médecin distingué qui lui avait donné des soins la 
vit quelques semaines après son retour et m'écrivit : J'ai 
revu notre malade et je dois avouer qu'elle est, tout 
simplement, « une autre personne » que celle que j'ai 
observée pendant deux ans. Je ne pense pas qu'on 
doive attribuer un changement pareil au séjour de deux 
mois à la campagne, à l'isolement relatif; il est de toute 



LEÇON XXXIII S09 

évidence que la « causa efficiens » réside dans votre 
traitement moral. 

Pendant dix mois la guérison se maintint, et je pus 
croire la malade à l'abri de toute récidive. Mais bientôt 
je reçus des lettres alarmantes. La malade s'était fati- 
guée, avait eu beaucoup de soucis et, au moment oii elle 
aurait eu besoin de déployer toute son activité, elle se 
blessa le dos du pied en marchant; ce n'était qu'une petite 
tache rouge provoquée par la pression du soulier. Ce fut 
là l'occasion d'une rechute, et il est intéressant de voir par 
quel mécanisme s'établit la récidive et comme quoi les 
médecins contribuèrent à la faire naître. Tout d'abord, 
sans insister suffisamment sur le peu d'importance de la 
lésion, on fît faire à la malade des souliers spéciaux pour 
éviter toute pression sur le point douloureux; ces tenta- 
tives ne réussirent pas et la malade s'impatienta. Alors 
on conseilla le repos sur la chaise longue et un médecin 
crut apercevoir quelques traces de phlébite. Au lieu de 
s'en assurer et de n'en parler qu'après, il émit cette 
hypothèse devant la malade. Voilà notre malade désolée 
d'être réduite à l'impuissance au moment même oii elle 
avait devant elle une grande tâche. 

C'est pendant plusieurs semaines qu'elle se tourmente 
ainsi; elle en perd le sommeil et le nervosisme augmente. 
Ce qui l'obsède est cette idée d'incapacité croissante, faisant 
naître chez elle la crainte de ne pouvoir suffire à sa tâche de 
mère de famille ; elle se fait des reproches ; ces préoccu- 
pations deviennent nettement mélancoliques, s'accompa- 
gnent d'une vraie angoisse précordiale et d'insomnie. 

La malade vient me voir, et, dès la première entrevue 
elle manifeste la conviction qu'elle est maintenant beau- 
coup plus malade que la première fois et qu'elle ne 
guérira pas. 



510 LES PSYGHONÉVROSBS 

Dans la première conversation, je dissipe aussitôt toute 
crainte au sujet du pied. Après avoir bien examiné je 
puis exclure toute phlébite; tout se réduit à une légère 
irritation de la peau. Je lui montre que ce mal est si 
insignifiant qu'elle n'a aucune précaution à prendre au 
sujet de sa chaussure. Un sourire effleurant les lèvres de 
la malade, j'ose prendre le ton de la plaisanterie et je 
dis à la malade que je veux bien m'occuper de sa per- 
sonne mais à l'exclusion du pied dont elle ne doit jamais 
me parler ! Elle accepte, se chausse de souliers quel- 
conques et ne me parle jamais de son pied. Gomme dans 
la première cure nous causons psychothérapie, philoso- 
phie, morale, et au bout de six semaines la malade est 
guérie. 

Treize mois se passent dans l'euphorie la plus com- 
plète. Elle supporte une nouvelle grossesse; elle soigne 
avec dévouement ses enfants malades, fait face à de 
grosses difficultés. Il ne s'agit pas seulement d'une amé- 
lioration, c'est une suppression complète de tous ses 
maux; elle se sent mieux que pendant les seize années 
antérieures. Mais nous ne sommes pas encore au bout de 
nos peines. 

A la suite d'un déplacement de son mari, elle est obligée 
de s'installer dans une autre ville ; elle se trouve en face 
de nouvelles difficultés succédant à une période de surme- 
nage. Elle se les exagère, sent renaître en elle le senti- 
ment qu'elle est au-dessous de sa tâche et, toujours 
pusillanime, indécise, elle retombe dans cet état neuras- 
thénique et mélancolique. 

Cette périodicité dans les rechutes pourrait faire classer 
le cas dans le cadre de la dépression périodique de 
Lange; il se peut que quelque changement intime du 
chimisme de l'organisme motive l'impressionnabilité de 



LEÇON XXXIII 511 

la malade. D'un autre côté chacune des récidives a été 
amenée par des difficultés réelles, capables en elles- 
mêmes de décourager, et, trop peu affermie dans son 
moral, elle n'a pas su y opposer un optimisme de bon aloi. 

Ce n'est pas qu'elle ait oublié mes conseils. Au con- 
traire, elle les applique, et elle lutte pendant plusieurs 
mois. Parfois, elle se ressaisit, puis elle retombe. Les 
bonnes nouvelles alternent avec les mauvaises par lettres, 
par télégrammes. J'ai le sentiment que si j'étais auprès 
auprès d'elle, je réussirais à la soutenir et à assurer la 
victoire. 

J'essaie par lettre de lui rendre le courage, espérant 
être soutenu par le médecin de la famille qui possède la 
confiance de la malade. Mais mon confrère n'a pas la foi; 
il juge trop grave l'état de la malade et manifeste dès le 
début l'idée qu'elle ne guérira que si elle se remet entre 
mes mains. 

Je me vois obligé de la reprendre pour la troisième 
fois. 

Plus encore que l'année précédente elle paraît persuadée 
qu'elle ne guérira pas. J'affirme au contraire que la crise 
sera la plus courte et je mitigé encore les conditions de 
la cure. Je l'installe dans une pension moins tranquille, 
son mari reste avec elle pendant quelque temps, j'auto- 
rise des distractions mondaines, concert, théâtre. 

Nos conversations n'ont plus pour sujet les malaises 
nerveux; je les néglige intentionnellement et la malade 
semble les oublier aussi. Au bout de peu de jours l'espoir 
renaît et la malade se complaît dans des conversations 
toujours plus élevées. Ce sont des conceptions de vie 
qu'elle expose, sur lesquelles elle demande des éclaircis- 
sements ; âme religieuse, mais point bigote, elle cherche 
son soutien dans les écrivains moralistes, qu'ils soient 



512 LES PSYGHONEVROSES 

croyants ou libre-penseurs. Elle sait raisonner sans rien 
abandonner de sa foi. Au bout de quelques semaines, elle 
est absolument guérie. 

Un an s'est passé depuis; comme après la deuxième 
cure, une grossesse est survenue; elle n'a en rien ébranlé 
la santé. La tenue morale est beaucoup plus ferme qu'au- 
trefois. Ses convictions se sont affermies et les vaillantes 
lettres que m'adresse la malade me font bien augurer de 
l'avenir. 

Citons encore un dernier cas qui, quoique la cure ne 
soit pas terminée, démontre que, dans ce traitement psy- 
chothérapique, Vinfluence persuasive est tout. 

M. P. est un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une 
grande intelligence, très cultivé, et qui, dans la carrière 
commerciale qu'il avait embrassée, avait montré des apti- 
tudes remarquables. 

Trop grand, maigre, pâle, il offre quelques symptômes 
de débilité physique, mais au point de vue de l'intelli- 
gence il paraît tout particulièrement doué. 

Vers l'âge de dix-neuf ans, à la suite d'une attaque de 
diphtérie, il tomba dans un état neurasthénique. On le 
mit dans un collège dont il ne veut pas me dire le nom, 
— c'est une de ses phobies, — et sans préciser, il déclare 
qu'il s'y sentit malheureux à tous égards. Pendant trois 
ans ce souvenir pénible lui resta, obsédant, et entretint 
un état continuel de neurasthénie encore légère. Dans le 
cours de son service militaire il fut atteint d'une pneu- 
monie grave. L'état nerveux s'aggrava : fatigue, dépres- 
sion mentale, idées mélancoliques pendant environ deux 
mois. 

En 1901 il se lança dans des affaires commerciales; il 
partit pour l'Amérique où il resta un an et s'y fatigua beau- 
coup. Déjà, dans ce pays, quand il pensait au collège où il 



LEÇON XXXIII , 513 

avait souffert, il éprouvait un sentiment pénible qui l'obli- 
geait à faire des mouvements involontaires. Mais au retour 
en Europe, la rencontre d'anciens camarades rendit l'obses- 
sion plus aiguë, et mû par d'étranges associations d'idées, 
il est forcé de faire un mouvement et de le répéter jusqu'à 
trentefois. Ces obsessions viennent troubler tous les actes 
de sa vie. 

Il ne peut ni s'habiller ni se déshabiller seul, forcé 
qu'il est de recommencer toujours les mêmes mouve- 
ments. Il ne peut plus se raser, laisse sa barbe inculte, 
garde dans sa main des pièces de monnaie, n'osant les 
remettre dans son porte-monnaie. Tout fait renaître, 
sans qu'il puisse dire clairement pourquoi, l'idée obsé- 
dante. Il n'ose toucher les poignées des portes, se lave 
continuellement les mains. 

Il a subi sans succès les traitements les plus divers. De 
nouveaux tics surviennent. A la promenade il faut qu'il 
retourne en arrière et refasse le même chemin; il ne peut 
avancer qu'en poussant un caillou devant lui. 

Au moment où je vis le malade, en août 1903, je 
n'osai le prendre en traitement. Je pensais qu'un état de 
ce genre ne pouvait céder qu'à la longue, et, ma clinique 
ne se prêtant pas à des séjours aussi prolongés, je 
l'adressai à un excellent confrère, à la fois médecin et 
aliéniste, qui lui donna l'hospitalité dans sa famille. 

Le jeune malade trouva dans ce sympathique milieu 
tout ce qu'il pouvait désirer, au moral comme au physique. 
Il n'eut qu'à se louer des soins qu'il y reçut, s'y fortifia, 
put jouir d'une vie au grand air. Mais les manies, les 
obsessions persistèrent, et, au bout de quatre mois, les 
parents inquiets me prièrent de revoir le malade. 

Il vint accompagné de son médecin devenu son ami et 
nous eûmes une conversation très longue. Je priai le 

Dubois. — Psychonévroses. ào 



514 LES PSYCHONÉVROSES 

malade de renoncer à lutter contre chacune des obses- 
sions, des manies, lui montrant qu'il en naîtrait toujours 
de nouvelles. Quand un ruisseau a rompu sa digue, lui 
disais-je, il ne faut pas vouloir arrêter chacun des ruisse- 
lets qui se sont formés; ce serait peine perdue. Il faut 
remonter plus haut et reconstruire la digue oii elle a une 
brèche. Relevez votre confiance en vous-même; vous êtes 
intellig-ent, cultivé; vous avez l'esprit critique. Contem- 
plez, en souriant, ces étranges impulsions mentales sans 
chercher à les supprimer par un effort de volonté. 

— N'êtes-vous pas un peu superstitieux? lui dis-je. 

— Ah, je crois bien qu'il l'est, s'écria le médecin. Pensez 
qu'il n'aurait pas voulu monter mon cheval si je l'avais 
acheté un mardi! 

— Nous y voilà, cher monsieur; il n'y a qu'un pas des 
superstitions aux obsessions. Dans les deux cas, les asso- 
ciations d'idées sont fausses, et, malg'ré votre haute intel- 
ligence, vous avez un fond d'illogisme. Pensez un peu 
plus juste sur tous les sujets, ce sera le meilleur moyen 
de combattre vos manies. 

Cette conversation d'environ une heure et demie récon- 
forta le malade; il paraissait vivement intéressé, frappé 
de la logique de mes déductions, mais aucun changement 
ne se produisit. 

Huit jours après, nouvelle séance de psychothérapie. La 
conversation devient plus intime, plus amicale. Nous 
revenons sur les points déjà touchés, rendant plus nettes 
les idées directrices. C'est à peine si nous parlons des 
manies, des obsessions. 

A la troisième entrevue, huit jours après, la conversa- 
tion s'élève encore; nous parlons philosophie, morale; 
une tierce personne aurait à peine soupçonné que ce fus- 
sent là des conseils médicaux- Nous continuons la con- 



LEÇON XXXIII 51b 

versation dans la rue. Je montre au malade que dans la 
vie il ne faut pas traîner après soi le boulet du souvenir, 
qu'il faut savoir vivre dans le présent, courageusement. 

Il me remercie de ce conseil comme si c'était pour lui 
une trouvaille morale. J'ai appris plus tard qu'il était 
obsédé de remords à propos d'événements assez insigni- 
fiants de sa vie passée ; c'est pourquoi cette idée de l'oubli 
du passé l'avait particulièrement frappé. 

Cette troisième conversation compléta l'œuvre des deux 
premières et le malade perdit, dès ce jour, toutes" ses 
manies. Il put dorénavant s'habiller seul, se raser, sup- 
primer les mouvements impulsifs. 

Il n'est pas encore guéri; il a encore des remords injus- 
tifiés; il ressent encore de sourdes inhibitions; les asso- 
ciations d'idées ne sont pas toujours très correctes. Il n'en 
est pas moins vrai que ces trois conversations ont fait 
disparaître la plupart des symptômes, alors qu'un séjour 
de quatre mois chez un médecin des plus qualifiés pour 
soigner ces maladies n'avait pas eu de résultat définitif. 

Cependant, déjà pendant ce séjour, le médecin avait 
constaté l'influence favorable d'un changement d'état 
d'àme dans le sens de la confiance en soi-même. Il suf- 
fisait que le malade fût appelé à jouer un petit rôle, 
comme d'accompagner les enfants du docteur au patinage, 
de servir de guide à quelqu'un dans une course de mon- 
tagne, pour faire disparaître les inhibitions qui l'arrê- 
taient en d'autres circonstances. 

C'est que, dans ces moments-là, il avait une tâche; en 
la lui donnant on lui témoignait une confiance qu'il 
devait justifier. C'est déjà avoir de la confiance en soi- 
même que d'accepter une tâche et cela lui suffisait pour 
lui faire perdre ses phobies. Mais cet effet n'était que 
momentané et en somme l'état était resté stationnaire. 



i 



516 LES PSYCHONEVROSES 

Pourquoi cet insuccès relatif d'un long traitement fait 
par un aliéniste dévoué pendant cinq mois? pourquoi ce 
résultat magique de trois conversations psychothérapi- 
ques? Eh bien, je l'ai dit, parce qu'on n'a pas assez vu ce 
que peut faire le traitement de l'esprit par les voies de la 
dialectique. On compte trop sur le repos, la bonne nour- 
riture, le grand air, on ne fait qu'une psychothérapie 
insuffisante, on oublie le conseil de Pinel : réveiller chez 
le malade, même quand il est aliéné, le travail de 
réflexion logique. 

Pour réussir dans ces cas-là il faut chez le médecin une 
confiance imperturbable dans la puissance de la logique; 
il faut qu'il sache varier ses arguments, répondre du tac 
au tac à toutes les objections; il faut qu'il sache amener 
son malade à la capitulation en le poursuivant jusque 
dans les derniers retranchements. 

Est-ce à dire que l'on réussisse toujours, que tous ces 
névrosés guérissent? Hélas, non. Il y a de malheureux 
déséquilibrés qui n'ont pas de logique en tête. Dans une 
conversation sensée dont le but a été de les encourager, 
ils ne remarquent que quelques bouts de phrase qu'ils 
interprètent en pessimistes. Ils y puisent de nouvelles 
raisons pour se décourager. 

Il en est dont le capital d'énergie est absolument insuf- 
fisant et qui restent dans leur veulerie, alors même qu'ils 
ont compris et qu'ils n'ont plus rien à objecter. 

J'en ai vu dont le pessimisme est tel qu'il persiste pen- 
dant des années quoiqu'ils vivent dans des conditions qui 
pourraient assurer le bonheur. Une dame qui reconnais- 
sait qu'elle avait été vingt-cinq ans malheureuse par le 
seul fait de son état d'âme, me disait : Que voulez-vous? 
je suis mal bâtie moralement! — C'était vrai. Il y avait 
chez elle une déformation mentale native. Mais recon- 



LEÇON XXXIII 517 

naître ses défauts c'est déjà entrevoir la nécessité de les 
corriger, et j'ai vu cette malade faire de très grands 
progrès. 

Ce retour à l'optimisme est difficile chez les malades 
dont la vie est réellement troublée, chez les jeunes filles 
qui doivent renoncer au mariage et n'ont pas su se créer 
une tâche dans la vie, chez les époux désunis obligés de 
se supporter l'un l'autre, condamnés à perpétuité, chez 
les hommes qui, par leur faute ou celle des autres, ne 
réussissent pas dans leur carrière. 

J'ai été souvent tenté de lâcher le manche après la 
cognée en constatant ces situations défavorables; il me 
semblait cruel de réclamer de ces affligés une tenue 
stoïque vis-à-vis de soufï'rances devant lesquelles j'aurais 
reculé moi-même. Ce sont les malades qui m'ont fait 
revenir à plus de courage et de persévérance. Ils ont 
su très vite comprendre les enseignements d'une morale 
rationnelle, s'adapter à la vie telle qu'elle se présentait 
à eux. Beaucoup savaient se contenter de ce rationa- 
lisme et y puiser un remarquable courage; d'autres 
mêlaient à cette philosophie un peu de leur religiosité 
acquise par l'éducation; je n'ai pas remarqué que ces der- 
niers eussent toujours mieux réussi. 

Ce commerce intellectuel avec ces malades m'a donné 
une plus haute idée de la mentalité humaine. J'ai trouvé 
même chez ces débiles mentaux une force de résistance 
que je n'aurais pas attendue. Aussi longtemps qu'on 
trouve chez ces malades une certaine logique^ des aspira- 
tions morales, la tendance au perfectionnement du moi 
moral, il ne faut pas désespérer. 

Malheureusement il y a de nombreux déséquilibrés chez 
lesquels la tare est avant tout morale; le sens moral leur 
manque absolument. On voit des jeunes hommes, intellir 



S18' LES PSYGHONEVROSES 

gents du reste, capables de mener à bien leurs études, 
s'intéressant même à la discussion des problèmes de phi- 
losophie, et chez lesquels on constate l'absence de tout 
sentiment altruiste ; ce sont des natures de criminels. Ils 
sont tout aussi incurables que ceux chez lesquels Famora- 
lité s'accompagne de faiblesse intellectuelle et qui pré- 
sentent des stigmates de dégénérescence. 

Le médecin reste impuissant en face de ces fous 
moraux dont la conduite crée les situations les plus tra- 
giques. Malheureusement l'intégrité des facultés intellec- 
tuelles empêche le public de reconnaître la folie du sujet. 
Ces malades savent habilement se défendre, motiver d'une 
façon plausible leur aversion contre leurs proches. Il est 
souvent impossible d'obtenir leur internement dans un 
asile et, quand on y réussit, ils en sortent bientôt, plus 
aigris que jamais, prêts à reprendre avec une froide 
cruauté la lutte contre leur famille. 

Cette amoralité pathologique est ordinairement facile- 
ment reconnaissable, mais en face d'un mal aussi grave, 
il faut éviter le jugement précipité. Dans la conversation 
intime on peut parfois retrouver une corde sensible, un 
sentiment d'honneur, une idée altruiste; l'orthopédie 
morale est alors encore possible. 

Le pronostic devient immédiatement plus favorable 
quand l'enquête sur le passé montre que le trouble des 
sentiments atîectifs est acquis, qu'il n'est qu'un des symp- 
tômes d'un état passager de dépression. 

Il y a des formes de neurasthénie ou, si l'on veut, de 
déséquilibre, qui annihilent chez les malades l'affection 
qu'ils avaient pour les leurs, la changent en aversion, 
sans qu'ils se rendent compte des motifs de cet état 
d'âme. Ce symptôme disparaît avec les autres manifesta- 
tions de l'état psychopathique. 



LEÇON XXXIII 519 

Un jeune homme de dix-sept ans qui paraissait bien 
doué physiquement, intellectuellement et moralement, se 
surmena quelque peu au lycée. Il fut pris de maux de 
tête, d'insomnies; le moindre travail amenait la confusion 
d'idées et les études durent être interrompues. 

Je soumis le jeune malade à une cure Weir Mitchell. 
L'état me parut tout d'abord très inquiétant, car le malade 
semblait avoir une mentalité un peu puérile et une fatuité 
dépassant les bornes. Dans un style amphigourique il 
écrivait ses pensées sur la vie, sur l'amour. Ces élucu- 
brations me faisaient craindre le développement d'une 
démence précoce. 

Dès le début le malade me déclara qu'il éprouvait pour 
sa mère, pour sa sœur, une aversion profonde, et quand 
je lui demandai s'il avait à se plaindre d'elles, il me 
répondit tranquillement : Nullement, ma mère et ma 
sœur ont toujours été excellentes pour moi; mais, que 
voulez-vous, je les hais! 

Le sommeil devint peu à peu meilleur, les maux de tête 
disparurent, la pensée devint plus ferme et bientôt le 
malade put me dire : Maintenant je n'ai plus d'aversion 
pour les miens, je n'ai que de l'indifférence. 

Au bout de deux mois, le jeune homme avait retrouvé 
avec ses facultés intellectuelles des sentiments normaux et 
n'a cessé d'entourer les siens des plus délicates attentions. 

Un autre de mes malades, fiancé, m'assurait qu'il 
n'avait aucune raison de revenir sur la décision qu'il avait 
prise de se marier, que rien n'était survenu qui pût 
motiver un changement dans ses sentiments. Et pourtant, 
disait-il, par un changement qui s'est fait en moi, mon 
amour s'est presque changé en haine; l'attouchement de 
la main de ma fiancée provoque un sentiment de répul- 
sion, comme si j'avais touché un serpent! 



S20 LES PSYCHONEVROSES 

Ce malade guérit aussi dans l'espace de deux mois et 
se maria; ils furent heureux et eurent de nombreux 
enfants. 

On connaît bien, chez les aliénés, ce trouble profond 
des sentiments affectifs qui aboutit souvent au crime. Ce 
que l'on sait moins c'est qu'on peut observer cette 
mentalité pathologique dans des états moins graves, dans 
les psychonévroses. 

Quand on soigne ces psychopathes il ne faut pas être 
pessimiste, se décourager facilement. Il faut désirer leur 
guérison, alors on y croira^ puisque l'homme croit si faci- 
lement ce qu'il désire. Or cette foi dans le résultat suffît 
souvent pour l'obtenir. 



TRENTE-QUATRIÈME LEÇON 

Étiologie des psychonévroses; les causes sont les mêmes que 
celles de la folie. — Définition du nervosisme. Prédisposition, 
hérédité, innéité. — Relation du nervosisme avec la débilité 
physique, Tanémie, l'arthritisme ou herpétisme; cholémie. — 
Origine purement somatique de certaines psychonévroses. — 
Avantages d'une psychothérapie persévérante; nécessité de la 
rendre rationnelle. 

Les traités de pathologie consacrent leurs premières 
lignes à Fétiologie; Ténumération des causes suit immé- 
diatement la définition sommaire de l'entité morbide 
étudiée. Ce plan d'exposition est rationnel quand il s'agit 
de maladies bien définies dont on connaît les causes. 

En général ce chapitre de l'étiologie ne brille pas par 
la clarté, même pour les maladies les plus vulgaires; sa 
lecture nous démontre avant tout l'ignorance dans laquelle 
nous sommes. 

Pour les états pathologiques complexes tels que les psy- 
chonévroses que nous venons d'étudier, il serait téméraire 
de débuter par la définition et l'énumération des causes. 
Avant de résumer l'étiologie il faut avoir surpris la patho- 
génie variée des troubles observés, la marche de l'afTection, 
les variations qu'elle présente dans sa durée souvent longue . 

Le résultat même des divers traitements physiques ou 
psychiques jette un jour nouveau sur la nature du mal, 
sur les causes qui l'ont fait naître. Ainsi la disparition 
subite d'un état pathologique sous l'influence d'une 



o22 LES PSYCHONEVROSES 

suggestion quelconque milite en faveur de l'origine 
psychique du mal. Ce sont les expériences de l'école de 
Nancy qui ont le plus contribué à éclairer la pathogénie 
des psychonévroses. Il est fâcheux qu'on ne sache pas 
mieux utiliser ces données certaines et qu'on continue à 
préconiser l'électricité dans le traitement d'une psychose 
aussi avérée que l'hystérie. On cherche encore de nou- 
veaux moyens physiques; on a employé les rayons de 
Ronlgen et maintenant la belle découverte de M. et 
M"" Curie va être vulgarisée dans le plus mauvais sens 
du mot parl'eniploi thérapeutique du radium ! Incroyable, 
mais vrai! 

C'est donc à la fin de ces leçons, après avoir décrit 
le mal, après avoir déjà exprimé nombre de vues écolo- 
giques et en me basant sur les résultats obtenus par la 
psychothérapieque je veux essayer de résumer l'étiologie. 

Or je n'hésite pas à dire que les causes des psychonévro- 
ses, du nervosisme, sont les mêmes que celles de la folie. 

Il suffit, par exemple, de mettre en tableau la table des 
matières de l'ouvrage de Toulouse * pour avoir une énu- 
mération complète des facteurs étiologiques des psycho- 
névroses : 

^ , ,. ... . . ( TT ■ • 1-, ■ < similaire. 

Prédisposition innée Hérédité dissemblable, 
(ou acquise?) ^ Facteurs congénitaux. 

Sociales : milieu. 

Biologiques : âge, sexe. 

Physiologiques : menstruation, puerpéralité. 

Morales : émotions. 

„ , , ,-. ,„<, ] Physiques : influences météorologiques, trau- 

. t„ ,.,0 s matisme. 

ou agents provocateurs ) , ■ , • .■ 

° * J [ Intoxications. 

Infections. 

Pathologiques { Maladies constitutionnelles. 

Maladies viscérales. 

Maladies nerveuses. 

1. Les causes de la folie, prophylaxie et assis ta7ice, par Edouard Tou- 
louse. Paris, 1896. 



LEÇON XXXIV 523 

J'ai mis un point d'interrogation. à la « prédisposition 
acquise » à laquelle Toulouse consacre quelques lignes 
peu claires. Il m'est impossible d'allier ces deux mots, 
« prédisposition » et « acquise » ; ce qui s'acquiert après 
la naissance, c'est un état pathologique qui peut à son 
tour jouer le rôle d'ag'ent provocateur. 

Charcot avait déjà résumé toute la question dans son 
style lapidaire en disant : Les névroses — il avait en vue 
l'hystérie — relèvent de deux facteurs, Vun, essentiel et 
invariable : Vhérédité névropathique ; Vautre, contingent et 
polymorphe : les agents provocateurs . 

Il est vrai que cette formule est aussi compréhensive 
que concise ; elle pourrait s'appliquer à toutes les mala- 
dies, car les agents pathogènes agissent difTé rem ment 
suivant la prédisposition du sujet. Elle convient tout 
particulièrement, cette formule, au groupe d'affections que 
nous venons d'étudier, mais elle doit être modifiée. Le 
terme de « psychopathique » doit remplacer celui de 
« névropathique ». Enfin la prédisposition n'étant pas 
toujours héréditaire mais pouvant être, à l'occasion, créée 
par des facteurs qui ont agi sur l'enfant pendant la vie 
fœtale, je dirai: 

Le nervosisme relève de deux facteurs ; F un essentiel et 
invariable : Vinnéité psychopathique {héréditaire ou acquise 
dans la vie fœtale), l'autre coiitingent et polymorphe : les 
agents provocateurs. 

Le mot « d'innéité » est employé ici dans un autre sens 
que celui que lui a donné Lucas '. Cet auteur oppose 
Vinnéité à V hérédité. Cette dernière serait en nous la ten- 
dance à l'imitation, à la reproduction d'un type antérieur, 
tandis que l'innéité constituerait le nouveau en nous. 

1. Traité philosop/nque et physiologique de Vliérédilé naturelle, par 
le D' Prosper Lucas, Paris, 1847. 



524 LES PSYCHONÉVROSES 

quelque chose de spontané qui échapperait à la loi d'héré- 
dité. 

Pour moi, au contraire, en parlant d'innéité, je veux 
simplement constater le fait que nous naissons doués de 
certaines qualités physiques, intellectuelles et morales. 
Elles nous sont transmises presque en totalité, et le plus 
souvent le terme d'hérédité pourrait se substituer à celui 
d'innéité. Je préfère le second parce qu'il laisse une place 
aux altérations biologiques qui pourraient survenir avant 
la naissance, en dehors de l'hérédité, par des trauma- 
tismes, des intoxications agissant sur le fœtus. 

Cette prédisposition innée nous la constatons dans cer- 
tains cas, nous la prévoyons dans d'autres ; enfin nous 
l'admettons théoriquement, nous la supposons. 

Nous pouvons surprendre chez un individu qui se croit 
en bonne santé des défauts mentaux qui font craindre 
pour l'avenir l'éclosion d'états psychopathiques. L'appa- 
rition de la crise psychique ne nous étonne pas, et 
le public lui-même dit souvent après coup, à propos de ces 
malades : Oh, il a toujours été bizarre, original ; il a 
toujours eu une volonté faible, une tendance à la tristesse. 
— C'est déjà un état pathologique plutôt qu'une prédis- 
position qu'on a constaté chez le sujet ; il n'a fait que 
s'aggraver sous l'influence d'agents provocateurs. 

Nous prévoyons la prédisposition, en l'absence de tout 
symptôme actuel, chez les sujets dont l'hérédité est char- 
gée ; ils ont plus de chances de succomber sous les 
influences pathogènes et, si l'accident se produit, l'héré- 
dité nous paraît une cause suffisante. 

Nous supposons enfin, nous admettons théoriquement 
la prédisposition, quand nous voyons la maladie survenir 
à la suite d'événements qui n'auraient pas amené cette 
réaction chez d'autres individus. Nous concluons à cette 



LEÇON XXXIV 525 

prédisposition toute latente, par la voie de rinduction. 

Cette prédisposition est innée, et il est bon de s'en 
souvenir pour pratiquer l'orthopédie dès le berceau. La 
tâche est difficile, car nous ne nous contentons pas de 
transmettre à nos enfants nos tares, nous leur donnons 
l'exemple contagieux de nos défauts. 

Cette innéité mentale doit être physique, ou plutôt 
psychophysique, dans son essence. Nos parents ne nous 
lèguent pas des qualités toutes faites, des vertus ou des 
vices; ils ne nous donnent qu'un cerveau plus ou moins 
bien construit, capable de réagir promptement et de la 
bonne manière aux diverses excitations qui le mettent 
en activité. 

C'est à l'hérédité avant tout que nous devons notre 
taille, notre ossature, nos muscles, notre système nerveux. 
Nous retrouvons chez nos enfants, souvent dès la nais- 
sance, nos traits, l'expression de notre physionomie, nos 
gestes, notre démarche légère et élastique, ou gauche et 
lourde. Nous avons tous nos traits de famille et de race, 
et cette hérédité concerne les qualités morales comme les 
facultés intellectuelles, notre caractère comme notre esprit. 

Sous l'empire des conceptions spiritualistes ons'esttrop 
longtemps refusé à faire cette constatation. Nous sommes 
contraints d'accepter nos tares physiques et intellectuelles, 
mais nous voudrions faire une classe à part de nos qualités 
morales. Nous voudrions les voir régies par un pouvoir 
libre et conclure : tout le monde ne peut pas être bien 
fait de corps, fort, souple; chacun ne peut pas avoir de 
l'esprit, de l'intelligence, mais nous pouvons tous être 
bons et adapter notre vie aux règles de la morale. 

Rien n'est plus faux. Sans doute on peut être mal doué 
physiquement et intellectuellement et avoir toutes les 
qualités du cœur. Il y a des faibles d'esprit pour lesquels 



526 LES PSYCHONÉVRÛSES 

nous éprouvons une chaude sympathie, parce qu'ils sont 
aimants et bons ; ils rachètent leur déchéance intellec- 
tuelle par leur supériorité morale. D'autre part, le monde 
est plein de gens qui semblent être favorisés par la 
nature, qui brillent même par leur intelligence et qui 
sont dénués de sens moral. Dès le berceau on surprend 
chezl'enfantles tares innées. Tel enfant se montre égoïste, 
violent, alors que d'autres sont aimants et doux. Dès les 
premières années on surprend l'irritabilité, la suscepti- 
bilité, l'esprit de révolte. 

C'est avec notre capital de qualités, légué par nos 
ancêtres, qu'il nous faut vivre, en le faisant fructifier 
par une bonne administration. 

Les psychonévroses ont donc un substratum physique 
et il est naturel qu'on ait attribué les psychonévroses à 
des causes somatiques. La même question s'est posée à 
propos des folies dont on a fait tantôt des affections céré- 
brales^ tantôt des maladies morales. Heinroth en Alle- 
magne (1773-1843) admit que la folie avait sa source 
dans l'absence de moralité et que son caractère essentiel 
était la perte de la liberté. Il instituait comme le meilleur 
des préservatifs l'attachement aux vérités de la religion 
chrétienne '. 

J'ai examiné ces questions en parlant du parallélisme 
psychophysique et du monisme. Dans toutes ces leçons 
j'ai montré le peu de cas que je fais de toutes les théories 
qui cherchent la cause du nervosisme dans des altéra- 
tions des organes splanchniques. Je n'y reviendrai pas, 
mais j'examinerai encore quelques hypothèses moins 
risquées dont j'ai vu des médecins distingués prendre la 
défense. 

1. Dallemagne, loc. cil. 



LEÇON XXXIV 527 

Tout d'abord on accuse la faiblesse corporelle ou l'épui- 
semenl, la fatigue. Je m'oppose à cette vue. La débilité 
physique n'implique pas la psychasthénie. On peut être 
chétif, anémique, phtisique et avoir l'âme vaillante; et des 
hommes qui jouissent d'une santé corporelle insolente peu- 
vent être impressionnables comme de petites maîtresses. 

Ce qui est vrai, par contre, c'est que celui qui a une 
prédisposition psychopathique ou a déjà quelques symp- 
tômes de psychonévrose, voit son état s'aggraver sous 
l'influence de la fatigue et de la faiblesse. C'est pourquoi 
il y a lieu de joindre au traitement psychothérapique les 
mesures physiques destinées à fortifier l'organisme : 
repos et bonne alimentation. 

On attribue aussi le nervosisme à l'anémie, et tous les 
jours je vois des dames qui me disent, sur la foi de leur 
médecin : Docteur, je suis anémique et je ne supporte 
pas le fer ! — Ici je proteste plus énergiquement encore que 
pour la fatigue. L'anémie ne mérite pas même une place 
parmi les agents provocateurs du nervosisme. Pendant 
bien des années j'ai examiné le sang de tous les malades 
à l'aide de l'hémoglobinomètre du Prof. Sahli, et j'ai 
constaté que, dans l'immense majorité des cas, les malades 
atteints de psychonévrose ne sont nullement anémiques. 

D'autre part, les vrais anémiques, par exemple les 
chlorotiques, chez lesquels le taux de l'hémoglobine peut 
tomber à 30 et 25 p. 100, n'ont pas les mêmes symp- 
tômes. Leur faiblesse, leur anorexie, leurs dyspepsies., 
leurs céphalalgies et leurs troubles respiratoires et car- 
diaques n'ont qu'une analogie éloignée avec les désordres 
fonctionnels du nervosisme. Nous ne retrouvons pas chez 
ces malades l'influence prépondérante des l'eprésentations 
mentales, ils n'ont pas les stigmates caractéristiques. 

Enfin, dans les cas rares où l'anémie complique le ner- 



528 LES PSYCHONEVROSES 

vosisme, l'indépendance des deux états se manifeste par 
le fait que la suppression de l'anémie (par le fer ou l'ar- 
senic) n'amène nullement la guérison des symptômes 
nerveux. J'ai vu même une hystéro-neurasthénique oublier 
ses nerfs dans le cours d'une anémie consécutive à des 
métrorrhagies (50 p. 100 d'hémoglobine) et les retrouver 
le jour où le sang eut repris ses qualités normales. Ces 
faits sont pour moi si indubitables, que je n'hésite pas 
à dire à ces malades : Vous êtes anémique et nerveuse ; 
je chercherai à vous guérir de l'anémie, mais ne vous 
faites aucune illusion ; cette amélioration physique ne 
suffit pas à vous guérir du nervosisme. Vous vous sen- 
tirez mieux, et ce bien-être vous facilitera la tâche, mais 
ne vous débarrassez de vos maux que par l'éducation de 
vous-même ! 

La question de l'étiologie des psychonévroses devient 
plus embarrassante quand on envisage les rapports du 
nervosisme avec l'arthritisme et l'herpétisme. 

Des cliniciens distingués, des praticiens qui ont pu 
suivre dans les familles les influences diathésiques, affir- 
ment la parenté du nervosisme et de l'arthritisme. 

Je ne nie pas l'exactitude de ces constatations statis- 
tiques, quoique les renseignements sur lesquels elles se 
fondent soient souvent bien superficiels. Mais je ferai 
remarquer tout d'abord que, quand deux états patho- 
logiques sont si fréquents que peu de personnes y échap- 
pent, il est facile de constater qu'ils coïncident chez le 
même individu, dans son ascendance ou dans ses des- 
cendants ; cela ne nous autorise nullement à établir entre 
eux deux une relation de cause à effet. 

Quand on range dans l'herpétisme ' non seulement 

1. Trailé de l'herpétisme, par le D' Lancereaux. Paris, 1883. 



LEÇON XXXIV 529 

les lésions cutanées, les lierpéticles exanthémaliqucs et les 
arthrites, mais les lésions des poils et des ongles, les 
catarrhes des muqueuses assimilés à des herpétides enan- 
thématiques, des ostéites, des afTections musculaires, la 
crampe, les lésions des veines et des artères, les varices, 
les hémorroïdes et l'artériosclérose, on a énuméré presque 
toutes les affections constitutionnelles. Je ne connais pas 
de sujets chez lesquels on pourrait constater, à un certain 
âge, l'absence de toute lésion de ce genre ; on les retrou- 
verait en tous cas dans la famille. 

D'un autre côté, il est difficile de trouver un homme 
indemne de tout symptôme de nervosisme. La coïnci- 
dence de ces deux états n'a donc rien d'étonnant. 

Est-ce à dire qu'il n'y a rien de vrai dans ces vues étio- 
logiques, dans ces dogmes de la médecine française? Non. 

Il y a des diathèses, des types humains caractérisés, 
quoiqu'il soit difficile de tracer leur portrait. Il y a parti- 
culièrement le type arthritique. Ce sont en général des 
gens de constitution assez solide, vigoureux même, et qui 
présentent au premier abord les apparences de la santé. 
Mais ils sont sujets à toute une série de troubles phy- 
siques. Ils ont la tendance aux eczémas, aux catarrhes des 
muqueuses, ils ont facilement du rhumatisme musculaire, 
des varices, des hémorroïdes ; ils peuvent, quand la dia- 
thèse est plus manifeste, présenter quelque lésion arti- 
culaire ou para-articulaire. Enfin, ils sont facilement 
obèses; souvent ils ont de la glycosurie alimentaire et 
deviennent artérioscléreux avec l'âge. 

Tourmentés par ces affections en somme peu graves, 
ces sujets sont enclins à un certain pessimisme ; il devien- 
nent maussades, irritables, grincheux. Leur philosophie 
s'effrite sous l'influence de ces malaises continuels et l'on 
voit naître chez eux la mentalité hypocondriaque. 

Dubois. — Psyclionévroses. 34 



530 LES PSYCHONEVROSES 

J'irai même plus loin et je reconnaîtrai que ce nervo- 
sisme n'est pas uniquement secondaire, tardif et motivé 
par la continuité des souffrances ; j'admettrai même que 
l'état diathésique peut agir directement sur le cerveau 
comme il agit sur la peau, les muqueuses, les articulations 
et qu'il peut créer ainsi l'état de psychonévrose. Mais nous 
manquons de preuves décisives; nous en sommes réduits 
à des conjectures, à des impressions, et trop souvent 
nous les transformons en aphorismes qui ont la vie dure. 

J'avouerai tout uniment, au point de vue du praticien, 
que le sujet ne réussit pas à me passionner ; les données 
cliniques sont trop peu sûres pour permettre des conclu- 
sions. Il y a une raison toute pratique qui me pousse à 
détourner les yeux du problème, et, cette raison, la voici : 
Si l'on fait dépendre le oervosisme d'un état diathésique 
général, je suis d'emblée bien découragé. Nous savons 
tous combien il est difficile de corriger ces tendances cons- 
titutionnelles, de combattre une diathèse, et si je savais 
les psychonévroses aussi rebelles, il y a longtemps que 
j'aurais jeté le manche après la cognée. Les malades 
n'auraient pas attendu ce geste de découragement : ils ne 
viendraient plus. 

En parlant de la prophylaxie de l'herpétisme, Lance- 
reaux écrit : « Malheureusement notre ignorance des 
conditions étiologiques autres que l'hérédité nous met 
dans l'impossibilité d'indiquer sûrement ce qu'il y aurait 
à faire en pareil cas. Je crois, néanmoins, qu'il y a lieu 
de soumettre les enfants, dès leur jeune âge, à une 
hygiène sévère, de chercher à modérer leur système ner- 
veux, en leur faisant faire des ablutions, de la gymnas- 
tique, de l'hydrothérapie et quelquefois en les soumettant 
à un traitement bromure. » 

Il faut avouer que ce n'est guère encourageant. Quand 



LEÇON XXXIV 531 

la prophylaxie est aussi pauvre, que dire de la thérapeu- 
tique lorsqu'il s'agit de lésions anciennes dues à l'hérédité, 
entretenues pendant trente ou quarante ans par une hygiène 
insuffisante et souvent en dépit d'une honne hygiène? 
Avouons-le, la lutte contre les diathèses est ardue chez 
l'homme. Chez l'animal même elle est difficile, et pourtant 
nous avons la ressource de la sélection, des croisements. 

Non, les stigmates des psychonévroses sont trop, 
psychiques, les troubles fonctionnels sont trop sous' 
la dépendance des représentations mentales pour être 
attribués uniquement à un vice de la constitution des 
tissus, à l'état des humeurs. On n'est pas neurasthénique, 
hypocondre, parce qu'on est cacochyme. On l'est parce 
que l'on doit à l'hérédité, à l'atavisme, à l'éducation, son 
moi mental. 

J'ai signalé dans un petit opuscule ' l'influence évidente 
que le corps exerce sur l'esprit, mais j'ai montré que 
l'influence inverse est encore plus puissante. 

L'expérience m'a prouvé qu'on peut, en agissant sur 
l'esprit, améliorer ou guérir les psychonévroses alors 
même qu'on ne peut pas modifier les états diathésiques 
qui les accompagnent. C'est cette donnée encourageante 
qui m'a poussé dans la voie de la psychothérapie ration- 
nelle, et j'y persisterai, même si des recherches nouvelles 
venaient à établir un certain lien entre les états d'âme et 
le chiinisme organique. Cela ne m'empêcherait nullement 
d'agir par la voie morale; elle mène trop directement au 
succès pour que je l'abandonne. 

Ce n'est en tous cas pas la nouvelle théorie de la cho- 
lémie - qui m'arrêtera. 

1. De V influence de l'esprit sur le corps, 4° édition. Berne, 1904. 

2. Noie sur la psychologie des cholémiques. La neurasthénie biliaire, 
par MM. A. Gilbert et P. LerebouUet (Bulletin et mémoires de la Société 
médicale des hôpitaux de Paris, 6 août 1903). 



S32 LES PSYCHONEVROSES 

Tout d'abord je ne suis pas persuadé qu'il soit si facile 
de déceler la présence de la bile, en petite quantité, dans 
le sérum sanguin. La coloration jaune me paraît difficile 
à constater dans un liquide qui contient déjà des matières 
colorantes jaunes. La réaction de Gmelin serait plus pro- 
bante si elle est vraiment caractérisée. Mais avant tout 
la démonstration de l'état cholémique du sang ne me 
prouverait qu'une chose, c'est que la neurasthénie, comme 
la mélancolie, peut troubler les fonctions hépatiques. Je 
n'ai pas de peine à l'admettre après avoir constaté pen- 
dant des années que toutes les fonctions organiques subis- 
sent le contre-coup de nos émotions morales. Encore ici 
on met la charrue devant les bœufs. 

Est-ce à dire que tous les états nerveux ne naissent que 
par la voie psychique, que tous peuvent être guéris par 
le traitement psychothérapique? Hélas, non. 

Il y a beaucoup de névrosés qui subissent si facilement 
l'influence des conseils, qu'on pourrait dire qu'ils ne 
sont atteints que d'une maladie del'àme. Il en est d'autres 
chez lesquels on reconnaît des influences somatiques et 
physiques. Enfin il y a des psychonévroses qui tiennent 
à l'organisation même du cerveau, à des états maladifs 
qui rendent les malades absolument réfractaires à toute 
action psychothérapique. 

Il y a des neurasthéniques et des hystériques qui restent 
incurables malgré toute la bonne volonté qu'ils mettent 
à modifier leur état d'âme. La mélancolie et l'hypocondrie 
surviennent souvent sans causes morales saisissables, 
sous la seule influence de troubles inconnus dans leur 
nature. 

La dépression périodique de Lange peut s'établir sous 
dos influences saisonnières, présenter une périodicité si 
régulière qu'elle rappelle celle de l'épilepsie. J'ai 



LEÇON XXXIV 533 

décrit* deux cas de dépression périodique dans lesquels les 
crises de forme neurasthénique et mélancolique apparais- 
saient avec la régularité d'une fièvre intermittente tierce. 

L'une des malades, une religieuse, avait, depuis vingt- 
deux ans, un jour bon et un jour mauvais. 

L'autre, un homme Lien constitué de cinquante-huit 
ans, était atteint depuis trois ans, et les mauvais jours ont 
succédé aux bons avec une régularité parfaite. Après 
avoir passé une journée normale dans un état de bien- 
être complet, sans agitation, notre homme se mettait au 
lit à dix heures. Il dormait tranquille et se réveillait vers 
cinq heures du matin en proie à une légère dyspnée. Le 
pouls s'accélérait de quelques pulsations, la peau devenait 
moite; il avait de la polyurie et de la pollakiurie. La 
seconde journée se passait dans l'aboulie la plus complète. 
Le malade, maussade, ne parlait que de sa mort, était 
incapable de lire un journal, de donner un ordre; il souf- 
frait le martyre. Un léger mieux succédait au repas de 
midi; le soir, vers cinq heures, il lui arrivait de pouvoir 
fumer un cigare, lire distraitement un journal. Il se cou- 
chait de nouveau, passait une nuit normale et se réveillait 
homme nouveau. Cette psychose intermittente n'a cédé 
ni à la cure de repos avec suralimentation et massage, 
ni à la psychothérapie. Seul l'opium put agir comme 
palliatif, non pas en troublant la périodicité, mais en 
calmant un peu l'angoisse. 

Il est évident que dans un cas de ce genre l'état mental 
est troublé par des causes somatiques absolument indé- 
pendantes de la volonté du malade. Il en est de même 
dans la plupart des cas de mélancolie vésanique, et l'on 
connaît les bons effets de l'opium alors que la psychothé- 

1. Ueber interinittirende psychopatliische Zuslunde, Correspondenzblatt 
fiir Schweizer AerzLe, n° 9, 1901. 



534 LES PSYGHONEVROSES 

rapie la plus bienveillante ne réussit pas à sortir les 
malades de leur tristesse. J'ai montré d'autre part qu'il y 
a des cas de mélancolie plus bénigne, d'hypomélancolie, 
dans lesquels un bon conseil est plus efficace que les nar- 
cotiques. Nous sommes ici à cette frontière mal tracée qui 
sépare les vésanies des psychonévroses. 

Quand le mal a des origines somatiques, je dirai que 
c'est regrettable, car nous ne connaissons pas la cause 
intime qui vient troubler le fonctionnement cérébral et 
nous sommes bien désarmés vis-à-vis de ces psychoses 
constitutionnelles. 

Je dois dire cependant que ces cas sont rares, dans la 
clientèle du neurologiste. Même quand nous sommes 
forcés de reconnaître au mal des causes corporelles, nous 
pouvons encore agir sur l'esprit et par cette voie activer 
le fonctionnement cérébral. Je l'ai dit, l'idée fait ici œuvre 
d'antidote. Il faut savoir rester patient, à la fois ferme et 
doux vis-à-vis de ces malades; on ne pèche jamais par 
persévérance. 

Ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'il faut se rendre 
et admettre cette matérialité du mal qui assombrit le 
pronostic. 

En somme la question de savoir si les psychonévroses 
et les psychoses reconnaissent une origine somatique ou 
si elles dépendent de la vie de l'âme n'a pas beaucoup 
d'importance pratique. Elle en prendrait une énorme 
aussitôt que l'on découvrirait la toxine qui produit ces 
états et qu'on pourrait la neutraliser. Nous sommes très 
loin de ce but et ce ne sont pas les élucubrations de nos 
chimiatres qui nous en rapprochent. 

Pour ma part, j'ai journellement l'occasion de constater 
l'inefficacité des traitements physiques elles dangers qu'ils 
ont pour les malades. Dans les cas même où ils agissent 



LEÇON XXXIV 535 

favorablement, il est facile de reconnaître l'influence de 
la suggestion. Enfin dans ces mêmes cas qui ont résisté à 
tous les traitements, se sont aggravés même, j'ai pu 
reconnaître la puissance de la psychothérapie. 

J'ai montré qu'elle agit par des voies diverses, la foi 
dans la guérison pouvant s'établir sous l'influence de 
« suggestions » quelconques. J'estime que le médecin 
sérieux doit chercher à épurer cette psychothérapie, à la 
rendre toujours plus rationnelle et moralisante. 



ÏRENTE-CINQUIÉMB LEÇON 

Conclusions. Vues sur la médecine du xx'' siècle. La chirurgie; la 
médecine interne. — Thérapeutique médicamenteuse, physio- 
thérapie. — Intervention constante de la psychothérapie; sa 
nécessité dans la lutte contre les psychonévroses. — Les pré- 
ceptes de l'hygiène physique, intellectuelle et morale. 

Ai-je réussi, dans ces leçons trop longues peut-être au 
gré de mes lecteurs, non à convaincre, — ce serait trop 
d'ambition, — mais à exposer clairement ma pensée? Ce 
n'est pas à moi d'en juger, mais je l'espère. Si j'ai quel- 
quefois mis un peu de vivacité dans l'expression de mes 
opinions, on me le pardonnera en songeant que je défends 
une cause à laquelle j'ai voué, pendant un quart de siècle, 
tout mon intérêt. 

Je n'ai pas, loin de là, énuméré tous les troubles fonc- 
tionnels du nervosisme; je n'ai pas pu indiquer pour 
chacun d'eux la conduite à tenir; je me suis borné à 
illustrer ces leçons de quelques observations typiques. Je 
crois cependant qu'il doit ressortir de cet exposé une vue 
d'ensemble sur la valeur des procédés psychothérapiques. 
Je voudrais voir des confrères entrer dans cette voie, 
analyser, avec plus de patience et de finesse que je n'ai 
pu le faire, ces états psychopathiques et rendre ce trai- 
tement moral plus précis et plus efficace encore. 

Je tiens donc à résumer d'une façon concise mes idées 



LEÇON XXXV 537 

en y joignant quelques vues sur la médecine du xx" siè- 
cle. Ce sera une espèce de profession de foi médicale. 
Inutile de dire que ce n'est pas dans le camp de l'ortho- 
doxie que je me range. 

Il y a et il y aura toujours des maladies caractérisées 
par de grossières altérations des tissus ou des organes, 
dont le traitement exige l'intervention précise, prompte 
et efficace de la chirurgie. Le tuto, cito, jucunde, de 
nos confrères du bistouri, est peut-être un peu exagéré, 
mais il n'en est pas moins vrai que, dans le domaine de 
la thérapeutique, c'est la chirurgie qui détient le record. 

Je ne suis pas de ces médecins jaloux qui semblent 
n'avoir d'autre but que de rabaisser le mérite des opéra- 
teurs et de leur arracher des clients. Je trouve au con- 
traire que la chirurgie ne va pas encore assez loin et 
qu'elle doit substituer son intervention active à ce que 
nous appelons, d'un euphémisme, l'expectation armée. 

Partout où il y a du pus à évacuer, des obstacles méca- 
niques à supprimer, les indications sont formelles, et la 
chirurgie doil s'attaquer toujours plus à ces affections 
souvent mortelles des organes splanchniques : appendi- 
cite, péritonites diverses, affections calculeuses du foie, 
des reins, de l'intestin ; ulcères gastriques et intestinaux, 
obstructions intestinales par brides, cicatrices, tumeurs. 

Je crois, du reste, que je n'ai pas besoin d'exciter 
l'ardeur des chirurgiens; ils vont de l'avant tout seuls. 
Mais puisque j'ai parlé d'eux, je voudrais leur recom- 
mander quelques réflexions sur l'usage qu'on peut faire 
d'une modeste psychothérapie même dans ce domaine de 
thérapeutique manuelle. Les Jilus grandes souffrances 
sont les souffrances morales, et le chirurgien peut faire 
beaucoup de bien par sa parole encourageante et bien- 
veillante ; il l'oublie parfois dans l'ivresse que lui donne 



538 LES PSYCHONEVROSES 

le sentiment de sa dextérité manuelle, de son impertur- 
bable sang-froid. 

Dans le domaine de la médecine interne nous avons à 
combattre des maladies générales ou locales, les unes 
constitutionnelles, héréditaires ou acquises, les autres 
nées sous l'influence de causes diverses. La prophylaxie 
devrait jouer le premier rôle dans cette lutte contre la 
maladie. Malheureusement nous connaissons trop peu 
Fétiologie et nous ne pouvons recourir qu'à l'hygiène 
publique et privée, qui ne peut agir qu'à la longue, avec 
une désespérante lenteur. Nous sommes donc forcés de 
recourir aux médicaments et à cette physiothérapie qui 
utilise pour la thérapeutique tous les agents naturels. 

La thérapeutique médicamenteuse a conservé longtemps 
son prestige aux yeux des praticiens et du public. Cepen- 
dant, depuis l'antiquité, on a insinué que nous sommes 
comme les augures qui ne peuvent se regarder sans rire ; 
on nous accuse parfois de mentir comme des arracheurs 
de dents. On entend des praticiens expérimentés dire à 
leurs jeunes confrères : Dépêchez-vous de vous servir de 
ce médicament pendant qu'il est efficace! — L'un d'eux, 
et des plus distingués, disait : Nous ne prenons jamais de 
médicaments nous autres; nous en donnons quelquefois 
à nos amis et toujours à nos clients! 

Ne sont-ce là que des boutades? Prenons-y garde ; quand 
la plaisanterie s'attaque aux dogmes, c'est que la foi 
chancelle, et, il faut l'avouer, nous avons contribué à 
créer cette situation. 

La pharmacie ressemble un peu à ces arsenaux- 
musées où la catapulte voisine avec le canon moderne, et 
c'est là que nous allons chercher nos armes. Nous n'avons 
pas l'esprit assez critique et nous avons entretenu dans le 
public une vraie superstition médicale. 



LEÇON XXXV 539 

Nous possédons quelques rares spéciflques qui gué- 
rissent, de nombreux palliatifs, mais cette pharmacie 
utile est bien petite. Sous la forme de comprimés ou 
d'alcaloïdes elle trouverait place dans le portefeuille du 
médecin praticien. 

Les médecins les plus célèbres ont reconnu cette insuf- 
fisance de la matière médicale dont on peut dire : Multa 
sed non multum. Un grand clinicien français a bien 
résumé cette pensée quand il dit : la médecine guérit 
quelquefois, elle soulage souvent, elle console toujours ! 

J'ai entendu des maîtres de la médecine reconnaître 
que la thérapeutique médicamenteuse perd de jour en 
jour de son importance. Ils en attendent peu de chose et 
espèrent tout de Temploi des forces naturelles, de la 
mécanothérapie, de l'hydrothérapie scientifiquement étu- 
diée, de la photothérapie, de l'électricité, de la radiothé- 
rapie par les rayons mystérieux qu'on découvre en si 
grand nombre que bientôt les lettres de l'alphabet ne suf- 
firont plus à les désigner. 

C'est à mes yeux une nouvelle erreur aussi fatale que la 
première ; c'est une superstition qui en remplace une autre. 

Les agents physiques, température, lumière, air, radia- 
tions diverses peuvent agir favorablement sur la santé 
dans les conditions naturelles. Quand, pour les utiliser 
dans l'intérêt des malades, nous concentrons leur action, 
nous pouvons en tirer quelque profit, les employer comme 
palliatifs, mais plus nous concentrons, plus nous locali- 
sons cette action, plus elle devient destructive. On détruit 
les tissus normaux et pathologiques par la chaleur, le 
froid, les rayons solaires ou les rayons de lumière élec- 
trique, par les radiations obscures, aussi bien qu'avec les 
caustiques chimiques, le fer rouge ou le bistouri. Aussi 
est-ce dans les affections superficielles, lupus et cancroïde 



o40 LES PSYCHONEVROSES 

cutanés, qu'on a obtenu les résultats les plus encoura- 
geants. 

Il faut chercher, chercher toujours, mais ne pas se 
départir du scepticisme scientifique, du doute philoso- 
phique. 

En procédant ainsi nous pourrons créer un petit arse- 
nal d'armes nouvelles et d'armes anciennes restées utiles. 
Malgré cela nous resterons bien désarmés en face de 
toutes ces maladies que font naître l'hérédité, les mau- 
vaises conditions hygiéniques, la misère, l'immoralité, 
les microbes qui pullulent dans l'air. 

Aussi malgré l'efîort colossal des travailleurs de la 
médecine, la morbidité et la mortalité ont-elles à peine 
diminué. C'est dommage, mais il serait puéril de se faire 
illusion. L'humanité progresse lentement. 

J'ai montré combien est efflcace, dans ce domaine des 
maladies internes, corporelles, une psychothérapie dirigée 
par le tact et la bonté. Sans doute elle n'est encore qu'un 
palliatif comme beaucoup de médicaments, mais elle 
s'adresse précisément à l'élément souffrance qui pour le 
malade constitue en somme la maladie. C'est pourquoi, 
bien qu'en dernier ressort le pronostic dépende de la 
lésion et que l'influence morale ne guérisse pas, c'est 
dans cette thérapeutique psychique que le médecin 
trouve les armes les plus puissantes pour soulager, con- 
soler et faciliter la guérison. 

A côté de ces affections somatiques qui constituent le 
domaine de la médecine interne, il y a un groupe de 
maladies qu'on a appelées des psychonévroses et que j'ai 
eu particulièrement en vue dans ces leçons. 

Ces psvchonévroses sont des psychopathies. Elles con- 
finent d'un côté aux vésanies, de l'autre à l'état que nous 
appelons normal. 11 n'y a guère plus de danger pour ces 



LEÇON XXXV 544 

malades de tomber dans Faliénation que pour nous, 
hommes sains (?), de tomber dans la neurasthénie. Placés 
au milieu de l'échelle ou plus bas encore, les névrosés ont 
plus de chance de revenir à l'état normal qu'à évoluer 
vers la folie. 

Ces états psychopathiques sont légion. Ils peuvent se 
montrer isolés, formant des semblants d'entités mor- 
bides : neurasthénie, hystérie, hystéro-neurasthénie, 
hypocondrie et mélancolie, états de déséquilibre et de 
dégénérescence; ils viennent se mêler continuellement à 
la symptomatologie de toutes les maladies chirurgicales 
et médicales, à la soufîrance humaine sous toutes ses 
formes et à tous les degrés. 

Il n'y a, à proprement parler, pas de souffrance physi- 
que; elle est toujours psychique, lors même qu'elle résulte 
d'un traumatisme, d'une lésion anatomique. Nous souf- 
frons dans notre moi sentant; il y a partout intercalation 
des faits de conscience, et c'est pourquoi le rôle de la psy- 
chothérapie bien comprise est immense. 

Tandis que les médications peuvent subir de conti- 
nuelles modifications, que le scepticisme railleur peut 
succéder en quelques mois à la foi superstitieuse, que 
nous donnons ainsi le triste spectacle de nos incessantes 
palinodies, la psychothérapie, qui a toujours existé, qui a 
toujours été pratiquée, continue sa marche sans vacille- 
ments. Elle varie ses procédés de mille manières suivant 
les moments psycholog'iques, mais elle reste une dans sa 
tendance. Elle est l'amour que rien ne rebute. 

Dans la neurasthénie nous retrouvons la débilité com- 
mune, tantôt physique, tantôt intellectuelle, surtout 
morale. Notre tâche est de relever les malades, de leur 
rendre la confiance en eux-mêmes, de dissiper leurs 
craintes, leurs autosug'gestions. 



542 LES PSYCHONEVROSES 

Dans l'immense majorité des cas nous atteignons ce but 
par l'influence morale. Si nons constatons, à côté des 
stigmates mentaux, des complications somatiques, noua 
devons les combattre par l'hygiène, les moyens physiques, 
les médicaments. Mais il faut avoir soin de faire remar- 
quer au malade que cette thérapeutique physique n'a 
directement aucune action sur le mal moral. Bien plus, 
s'il ne s'agit que de troubles fonctionnels consécutifs à 
la « baisse du baromètre » psychique, gardez-vous de 
traiter ces symptômes même par des moyens efficaces. 
Il faut que le neurasthénique sache bien qu'il est psycho- 
pathe et non malade de corps. On peut le lui dire sans le 
blesser, sans l'inquiéter. J'ai dit que cette psychothérapie 
pure, franche, est facilitée par des conditions favorables 
qui peuvent être l'isolement, le repos, la suralimentation. 
Mais on ne doit pas, comme on le fait souvent, con- 
fondre l'agent curateur avec les auxiliaires qui favorisent 
son action. 

L'isolement peut être précieux, nécessaire; il ne guérit 
rien en lui-même; le repos peut, à lui seul, dissiper les 
symptômes de l'état actuel, amener la guérison momen- 
tanée; il n'est pas définitivement efficace, car il ne 
délivre pas le malade de son impressionabilité, de son 
instabilité mentale, de son illogisme. La suggestion plus 
ou moins brutale peut réussir, mais elle est insuffisante si 
l'on envisage l'avenir du sujet. Seule une psychothérapie 
rationnelle, moralisante, assure l'avenir en changeant la 
mentalité psychopathique qui a déterminé les accidents. 

Pour guérir les hystériques le médecin doit être encore 
plus ferme dans sa tenue; il ne faut pas craindre d'être 
outrancier dans ses vues sur la pathogénie. En face de ces 
malades imbus de leurs autosuggestions, il faut forcer 
la note, savoir les empoigner. L'idée-mère doit être 



LEÇON XXXV 543 

celle-ci : tout dans Thystérie procède de la représentation 
mentale. L'hystérique est une actrice qui a perdu la tête\ 
et joue son rôle en s'imaginant qu'elle est dans la réalité. ' 
Il faut savoir la secouer, lui montrer son erreur, comme 
on arrêterait le comédien prêt à se plonger le poignard 
dans la poitrine. Mais ce rappel à la réalité doit se faire 
avec une fermeté douce ; les gens qui sortent d'un rêve 
ont la mentalité sensible; ils s'efTrayent d'un geste, d'une 
parole trop vive. Avec l'hystérique il faut agir comme 
avec l'épileptique qui sort du coma; il ne faut pas la 
regarder fixement, se lever subitement, lui adresser la 
parole brusquement; il faut savoir ne pas changer de posi- 
tion, poser une question doucement, sans élever la voix, 
de manière à ce que le réveil ne se fasse pas brusque- 
ment. Alors la malade revient à elle ; elle est tranquillisée 
par le visage bienveillant de ceux qui l'assistent; elle 
reconnaît son entourage et sans secousse retrouve son 
moi normal. 

Je ne connais aucun traitement physique ou médica- 
menteux de l'hystérie. Combattre les symptômes isolés 
c'est non seulement s'exposer à de nombreux échecs, c'est 
compromettre l'avenir. L'hystérie ne devient chronique 
que lorsqu'elle est abandonnée à elle-même, — elle n'a 
aucune tendance à guérir seule, — ou quand elle est 
entretenue, toujours ravivée par les traitements médicaux 
mal compris. L'hystérique se trompe, ramenez-la à la 
vérité. Il ne faut ni douches ni strychnine pour con- 
vaincre. 

L'hypocondrie et la mélancolie graves doivent être 
traitées dans les asiles, mais j'ai montré qu'il y a des 
formes bénignes dont nous pouvons nous charger sans 
danger pour le malade. J'estime même que la con- 
versation psychothérapique journalière peut accélérer 



544 LES PSYCHONÉVROSES 

considérablement la guérison. Ici encore il ne faut pas 
laisser subsister d'équivoque. Ces malades doivent_savoir 
aussi qu'ils sojit psychopathes. 11 ne faut pas donner une 
base à leurs craintes en soignant leur estomac, leur cœur, 
l'organe dont ils se plaignent. Il faut se garder de leur 
exposer les théories de l'intoxication et leur faire espérer 
la guérison par la diète lactée, le régime végétarien, ou 
l'antisepsie intestinale. On peut leur dire, ce qui est vrai, 
que nous ne connaissons rien encore des causes soma- 
tiques de ces états, qu'une bonne hygiène, le repos, une 
alimentation saine, voire même l'opium, peuvent agir favo- 
rablement sur leur état, mais le rôle du médecin est avant 
tout, comme l'a dit Pinel, de provoquer le travail de 
réflexion logique. 

Il en est de même des déséquilibrés, qui doivent être 
soutenus moralement, qu'il faut délivrer de leurs manies, 
de leurs obsessions, de leurs phobies. Vouloir soigner ces 
malades de l'esprit par les bains, les douches, l'électricité, 
le cacodylate de soude, est aussi absurde que de donner 
de la digitale à une personne qui aurait des battements de 
cœur à la vue d'un chien ; il vaudrait mieux lui montrer 
qu'il ne mord pas. 

Sans doute cette œuvre est difficile, et l'on ne guérit 
pas tous ces malades. Mais c'est l'unique moyen; le 
médecin n'a là qu'une arme, sa dialectique serrée, imper- 
turbable et lîienveillante. 

Tous ces psychonévrosés doivent être ramenés à la vie 
saine, aux prescriptions de l'hygiène physique, intellec- 
tuelle et morale. 

L'hygiène publique et privée est bien simple dans ses 
tendances. Elle est d'ordre négatif, c'est-à-dire qu'elle 
consiste non à faire quelque chose pour la santé, mais à 
ne pas la compromettre. 



LEÇON XXXV ^ o4S 

L'édilité de nos villes a une grande tâche, qu'elle ne 
peut remplir que lentement avec l'aide de nos ingénieurs, 
de nos chimistes, de nos savants en un mot. A la cam- 
pagne même elle doit travailler à l'assainissement du sol, 
de l'hahitation, lutter à la fois contre les obstacles 
naturels et contre ceux qu'a amenés la vie en commun. 
Elle n'a pas pour but de créer des conditions nouvelles, 
supra-idéales, dirai-je, mais de supprimer ce qui est 
mauvais. 

L'hygiène privée ne consiste nullement, comme tant 
de gens semblent le croire, à s'efforcer d'acquérir la santé 
par des ablutions froides, des douches, des frictions, par 
un régime savamment combiné, par une réglementation 
pédante des habitudes de vie. 

C'est être un petit hypocondre, un « salutiste » comme 
disent les Italiens, que de rechercher ainsi le bien-être 
physique, en en faisant dépendre par surcroît l'euphorie 
morale. Cette préoccupation est de nature égoïste. La 
vraie hygiène est beaucoup plus simple : elle consiste 
avant tout à se laisser vivre avec une imperturbable con- 
fiance dans sa résistance. 

L'homme sain et raisonnable a de bonnes habitudes. 
Il mange à des heures régulières tous les aliments de la 
table européenne, sans préventions, sans théories sur leur 
digestibilité. Au besoin il faut qu'il soit assez dégagé de 
préoccupations de santé pour se permettre un jour quel- 
que écart. Il se couche plus ou moins tôt suivant sa situa- 
tion et les habitudes du monde dans lequel il vit ; et il ne 
prend pas peur si un jour il doit déranger ses habitudes. 
Il veille à la propreté de sa peau sans tomber dans le fana- 
tisme de l'eau froide. Il ne s'intoxique pas, ne fait rien 
qui puisse devenir nocif pour lui. Il n'est ni pédant, ni 
pusillanime, il jouit largement de la vie. 

Dubois. — Psychonévroses. 35 



b46 LES PSYCHONÉVROSES 

L'hygiène intellectuelle est aussi simple. Il faut s'inté- 
resser à tout, développer ses aptitudes, se sentir vivre 
d'une vie intense. L' « unilatéralité » des goûts, des aspi- 
rations est dangereuse; elle est déjà une tare et elle 
accroît la fatigue en concentrant l'activité sur un unique 
sujet. Je considère comme précepte d'hygiène mentale 
le : Homo sum et nihil humani a me alienum puto. 

Je ne crains pas le surmenage, qu'il soit physique ou 
intellectuel, à condition qu'il soit débarrassé de l'élément 
émotionnel qui résulte avant tout de l'ambition. 

Je préfère le développement intellectuel et moral au 
sport qui fait des athlètes et non des hommes. Les ins- 
tincts grossiers naissent plus facilement dans cette euphorie 
bestiale que procure l'exercice physique. C'est sans plaisir 
que je vois nos jeunes gens et nos fillettes courbés sur 
leurs bicyclettes, nos alpinistes harnachés comme Tar- 
tarin, ajoutant encore les skis à la corde et au piolet, les 
journaux donnant les résultats de tous les « matchs » 
possibles, course pédestre, football, tennis et autres. 

Je ne nie nullementles avantages du mouvement augrand 
air qui fortifie les muscles, active les fonctions orga- 
niques et développe l'énergie. Mais je crois qu'il y a excès, 
et que dans notre siècle où l'on abuse de l'instruction, oii 
l'on charge trop les programmes, il y aurait lieu de 
réserver une place au repos salutaire qui permet la 
réflexion, la méditation. Le moral y gagnerait. 

C'est l'hygiène morale qui me paraît avant tout négli- 
gée. On surprend partout un mécontentement, un pessi- 
misme fâcheux, qui retentit sur la santé physique. 

En répétant l'adage : Me7is sana in cor pore sano, on 
s'imagine trop qu'il suffit de soigner le corps pour avoir 
l'âme saine. C'est l'âme saine qui le plus souvent crée la 
santé corporelle, non pas en ce qu'elle supprime des 



LEÇON XXXV 547 

maladies réelles, ^ — elle n'a pas, hélas! cette puissance,— 
mais parce qu'elle nous donne la force de négliger nos 
malaises et de vivre comme s'ils n'existaient pas. 

Pour cela, il faut arriver au sentiment « d'incassabilité », 
comme le disait si bien un père jésuite qui s'est guéri 
d'une neurasthénie grave et a retrouvé la puissance d'agir. 

Je dis souvent à ces malades : Il faut n'avoir que quel- 
ques casiers pour les maladies qui pourraient nous frap- 
per, et tâcher de les laisser toujours vides ; il faut um 
immense « panier aux bobos » pour y jeter délibérément 
tous nos malaises. Il faut vouloh' être en bonne santé, 
persister à croire à sa force, alors même qu'elle a faibli. 
Il faut reconnaître par la raison sereine la nécessité de l'a- 
daptation à la vie. Quel que soit notre sort, il faut garder 
le sentiment qu'on suffira à sa tâche, qu'on a suffisam- 
ment de force en réserve pour franchir tous les obstacles. 

C'est une question de résistance morale et non de robus- 
tesse physique. 

Je terminerai par quelques lignes empruntées à mon 
opuscule sur V Influence de C esprit sur le corps : 

c( C'est dans l'éducation de soi-même que les malades 
doivent chercher leur guérison et que les gens bien por- 
tants trouvent le préservatif contre le nervosisme. Elle doit 
commencer dans les petites choses, dans cette bonne 
habitude de négliger ses bobos, d'aller vaillamment de 
l'avant sans trop s'inquiéter de ses aises. 

Avec l'âge les préoccupations augmentent. La vie pra- 
tique nous impose des ennuis de toutes espèces. Nouvelle 
occasion de régler notre sensibilité, de créer volontaire- 
ment une disposition optimiste qui nous fait prendre, 
comme on dit, les choses par le bon bout. 

Enfin si, arrivés à une certaine maturité de l'esprit, 
nous avons quelque peu réussi à créer ce précieux état 



548 LES PSYGHONEVROSES 

d'âme, nos aspirations doivent s'élever plus haut et nous 
devons envisager les devoirs que nous imposent notre pré- 
sence clans ce monde, nos rapports avec nos semblables. 

On voit alors clairement que notre préoccupation 
majeure doit être le perfectionnement constant de notre 
moi moral. 

En l'absence de toute conception théiste, de toute 
morale impérative, le penseur éprouve l'indicible malaise 
qui résulte d'une vie où dominent les préoccupations 
égoïstes. Pour trouver le bonheur intime et la santé, il 
faut donc détourner notre attention de nous-même, et l'in- 
térêt pour les autres, l'altruisme doit prendre la place de 
l'égoïsme naturel. Nous ne pouvons aller trop loin dans 
cette tendance, et nous ne risquons guère de nous oublier 
tout à fait, n'est-ce pas ? 

Dans ce domaine de la morale supérieure, notre marche, 
à tous, est aussi chancelante que dans cette hygiène men- 
tale que nous devons opposer aux malaises physiques, 
aux contrariétés. Aussi avons-nous besoin ici de tous 
les secours moraux. 

Ceux à qui leur tournure d'esprit permet encore la foi 
naïve, trouveront un appui dans leurs convictions reli- 
gieuses, à condition qu'elles soient sincères et vécues. 

Ceux que leurs réflexions amènent inéluctablement à 
la libre pensée, trouvent en eux-mêmes, dans un stoïcisme 
dégagé d'égoïsme, la force de résister à tout ce que nous 
apporte la vie. 

Malheur aux indifférents, à ceux qui ne recherchent 
que la satisfaction de leurs désirs matériels ! 

Il est dangereux de traverser la vie sans religion ou 
sans philosophie. Je pourrais même, sans faire aucune- 
ment tort aux croyants, dire tout court : sans philosophie, 
car la religion elle-même ne peut être efficace que si elle 



LEÇON XXXV 549 

réussit à créer chez celui qui la pratique, une philosophie 
de vie. 

Peu importe, du reste, le drapeau, pourvu ({u'on le 
tienne haut ! » 

Faites le claquer au vent, ce drapeau oi^i brille la devise : 
Maîtrise de soi-même! et vos malades marcheront! 



TABLE DES MATIERES 



PREMIERE LEÇON 

La médecine moderne. — Virchow, Pasteur, Lister. — État des 
esprits il y a trente ans. — Progrès de la chirurgie, de la bacté- 
riologie. — Orientation nouvelle des idées médicales. — Oubli des 
névroses. — L'hystérie ; Briquet, Gharcot. — L'école de Nancy et 
l'hypnotisme. — La neurasthénie; son existence dans les géné- 
rations précédentes 1-13 

DEUXIÈME LEÇON 

Classification des névroses. — Psychonévroses ou nervosisme. — Ori- 
gine psychique du nervosisme. — Tendance à lui assigner des 
causes somatiques. — Abus de la thérapeutique physique et médi- 
camenteuse. — Pauvreté de la psychothérapie actuelle. — Mélange 
de matérialisme pratique et de spiritualisme doctrinaire. — 
Obstacles au développement de la psychothérapie 14-28 

TROISIÈME LEÇON 

Base rationnelle de la psychothérapie. — Éducation de la raison. 

— Spiritualisme dualiste. — Parallélisme psychophysique. — 
Mgr d'Hulst. — Vues diverses sur le lien de causalité entre l'esprit 
et le corps. — Philosophie pratique fondée sur l'observation bio- 
logique. — Importance des problèmes de la liberté, de la volonté, 

de la responsabilité 29-43 

QUATRIÈME LEÇON 

Le problème de la liberté. — Déterminisme. — Flournoy; Ernest 
Naville. — Caractère impérieux des mobiles qui nous font agir. 

— Conception populaire et conception philosophique de la liberté. 

— Notre esclavage en face de notre mentalité innée et acquise. — 
Orthopédie morale. — Inutilité du concept : volonté 44-57 

CINQUIÈME LEÇON 

Responsabilité absolue. — Responsabilité sociale, morale. — Morale 
indépendante; la raison est son guide. — Développement graduel 



552 TABLE DES MATIÈRES 

des sentiments moraux. — Conscience morale. — Communauté 
d'aspirations entre les croyants et les libres penseurs. — Recherche 
du bonheur; il dépend de notre mentalité innée ou acquise. — 
Défaut de caractère ou maladie de l'esprit • 58-73 

SIXIÈME LEÇON 

Difficultés de l'orthopédie morale. — Criminalité. — Les partisans 
de la responsabilité absolue et les déterministes restent adver- 
saires irréconciliables en théorie. — Compromis possible en pra- 
tique. — Nécessité de cette entente. — Rôle de la justice humaine. 

— But éducatif de la répression. — Réformes urgentes des lois 
pénales 74-86 

SEPTIÈME LEÇON 

Conception moniste. — Passivité de l'organisme. — Absence de 
spontanéité vraie. — Mécanisme du réflexe. — La psychologie 
n'est qu'un chapitre de la biologie. — Intercalation des faits de 
conscience dans l'arc réflexe. — Les états d'âme ont toujours 
un substratum matériel. — ■ Origine idéogène et somatogène des 
états d'âme. — Influence réciproque qu'exercent l'un sur l'autre 
le moral et le physique. — Possibilité d'agir sur les états d'âme 
par la voie physique et par l'influence morale; efficacité de cette 
dernière ". 87-1 02 

HUITIÈME LEÇON 

Esclavage de l'esprit vis-à-vis de certaines maladies : paralysie 
générale, méningites, épilepsies, intoxications. — Possibilité d'y 
échapper par l'éducation du moi moral. — Pinel; action cura- 
live du travail de réflexion logique. — Difficulté de la psycho- 
thérapie dans les vésanies; son efficacité dans les psychoné- 
vroses. — Nécessité d'idées claires sur la genèse de ces maladies. 

— Importance de la psychothérapie dans tous les domaines de 

la médecine 103-114 

NEUVIÈME LEÇON 

Symptômes psychiques du nervosisme. — Origine psychique des 
troubles fonctionnels. — Toutes les maladies organiques ont leur 
sosie dans le nervosisme. — ■ Ce qui caractérise les névrosés ce ne 
sont pas leurs souffrances, c'est leur mentalité. — Les stigmates 
mentaux : suggestibilité, fatigabilité, sensibilité et émotivité 
exagérées. — Suggestion et persuasion. — Suggestibilité à l'état 
normal 113-135 

DIXIÈME LEÇON 

Fatigabilité. — Fatigue musculaire; son siège. — Troubles men- 
taux de la fatigue musculaire; Tissié, Féré. — Elément psychique 
de la fatigue. — Conviction de fatigue. — Fatigue cérébrale. — 
Courbes ergographiques. — Fatigue vraie et fatigue vulgaire. — 



TABLE DES MATIERES r;53 

Dynamogénie et dynamoplianie. — Importance de ces notions pour 
le médecin et l'éducateur 130-151 

ONZIÈME LEÇON 

La sensibilité, condition première de toute activité physiologique. 

— Sensation, son caractère psychique. — Influence constante de 
l'idée, des autosuggestions sur nos sensibilités diverses aux agents 
physiques : air, pression barométrique, température, électricité, 
lumière, alimentation 132-165 

DOUZIÈME LEÇON 

Èmotivité. — Théorie physiologique; Lange, W. James, Sergi. — 
Théorie intellectualiste. — Idées intellectuelles froides ; sentiments 
chauds. ■ — Émotions subconscientes; automatisme apparent de la 
réaction émotionnelle. — Origine psychique de l'émotion; valeur 
de cette conception pour le traitement. — Irrationalisme des 
névrosés. — Fatigue physique, intellectuelle, émotionnelle; dan- 
gers de cette dernière. — Impressionnabiiité maladive. — Tempé- 
rament et caractère 166-181 

TREIZIÈME LEÇON 

Psychasthénie des névrosés; elle est native et non acquise. — 
Absence de limites entre l'état mental normal et la folie. — Formes 
cliniques des psychonévroses. — Neurasthénie; son stigmate 
caractéristique : la fatigabilité physique, intellectuelle et morale. 

— Exagérations; contradictions révélatrices. — Instabilité men- 
tale. — Symptômes somatiques dus à la fatigue 182-199 

QUATORZIÈME LEÇON 

Hystérie. — Son stigmate caractéristique est l'autosuggestibilité. 

— Attitudes passionnelles. — Prédisposition naturelle. — Men- 
talité féminine. — Infantilisme mental. — Hystéro-neurasthé- 
nie. — Formes Iraumatiques. — Anesthésies. — Fièvre hysté- 
rique 200-214 

QUINZIÈME LEÇON 

Mélancolie. — Danger de suicide. — Hypocondrie; ses formes 
légères voisines *le la neurasthénie. — Insuffisance des classifica- 
tions nosographiques. — Mélancolie hypocondriaque. Petits hypo- 
condres. — Dépression périodique de Lange 215-230 

SEIZIÈME LEÇON 

Notion de la dégénérescence; Morel, Magnan, — Stigmates men- 
taux et corporels. — Abus de la notion de dégénérescence. — 
Imperfections humaines; malformations physiques, intellectuelles 
et morales. — Parenté des différents états de déséquilibre. — 

Symptômes nerveux isolés.-. ...■. . .■ 231-24 

3 



rj54 TABLE DES MATIERES 



DlX-SEPTlÉME LEÇON 

Thérapeutique des psychonévroses. — Suppression des désordres 
actuels. — Modification de la mentalité du sujet pour éviter les 
récidives. — Foi religieuse; suggestion charlatanesque; suggestion 
par les médicaments; suggestion scientifique; hypnose 244-259 

DIX-HUITIÈME LEÇON 

Psychotliérapie rationnelle. — Son efficacité dans tous les domaines 
de la médecine. — Nécessité d'établir chez le malade la conviction 
de guérison. — Foi aveugle et foi rationnelle. — Persistance qu'il 
faut mettre à fixer l'idée de la guérison. — Complications orga- 
niques. — Suggestions à rebours. — Nécessité de changer l'état 
d'àme du sujet. — Conditions favorables pour atteindre ce but. 260-273 

DIX-NEUVIÈME LEÇON 

Cure Weir Mitchell; modifications qu'elle doit subir pour être 
efficace. — Utilité des mesures du repos au lit, de la suralimen- 
tation, de l'isolement. — Importance du facteur psychique. — 
Le traitement des psychonévroses doit être une cure de psycho- 
thérapie faite dans des conditions favorables de repos, de sur- 
alimentation et d'isolement. — Esquisse de cette influence 
morale 274-290 

VINGTIÈME LEÇON 

Symptômes divers du nervosisme. — Troubles digestifs; leur fré- 
quence. — Anorexie mentale; dégoûts, sensation de constriction 
et d'écœurement. — Incitation de l'appétit par les moyens psy- 
chiques. — Dyspepsie gastrique; sa genèse et son aggravation 
par les autosuggestions. — Troubles gastriques dans les vésa- 
nies, les afTections cérébrales. — ■ Broussais; Barras. — Diagnostic 
facile de la dyspepsie nerveuse 291-309 

VINGT ET UNIÈME LEÇON 

Ma cure des dyspeptiques. — Repos; isolement; alimentation lactée 
préparatoire; suralimentation reconstituante; massage; valeur de 
ces mesures. — Nécessité d'entraîner l'obéissance par la persuasion. 
— Résultats de la cure; exemples 310-325 

VINGT-DEUXIÈME LEÇON 

Influence des représentations mentales sur l'intestin; abus du mot : 
entérite. — Diarrhée émotive; nécessité de combattre cette sensi- 
bilité psychique. — Fixation de la pensée sur le trouble intes- 
tinal; ses inconvénients. — Expériences physiologiques; Pawlow; 
Kronecker. — Colite muco-membraneuse; sa cause habituelle : la 
constipation 326-341 



TABLE DES MATIERES . 553 



VINGT-TROISIEME LEÇON 

Constipation habituelle. — Inutilité des laxatifs. — Efllcacité du 
traitement par le dressage. — Influence de l'habitude. — Exposé 
des prescriptions destinées à rétablir le fonctionnement intes- 
tinal. — Influence suggestive. — Psychologie des malades cons- 
tipés 342-358 

VINGT-QUATRIÈME LEÇON 

Troubles de la circulation. — Tachycardie émotive. — Symptômes 
basedowiens. — Tachycardie permanente; son existence chez les 
tuberculeux. — Arythmie; intermittences; souffles accidentels. — 
Suppression des troubles cardiaques par la psychothérapie. — 
Dyspnée nerveuse; toux convulsive; bégaiement. — Aphonie ner- 
veuse ou hystérique ; mutisme 359-375 

VINGT-CINQUIÈME LEÇON 

Troubles des fonctions urinaires. — Rétention; phobies. — Inconti- 
nence nocturne. — Polyurie. — Pollakiurie. — Modifications qua- 
lificatives de l'urine. — Troubles de la vie sexuelle; leur fré- 
quence dans les psychonévroses. — Psychopathia sexualis. — 
Onanisme, excès; leur influence physique et psychique. — Mens- 
truation; psychoses menstruelles. — Nervosisme de la méno- 
pause; âge critique. — Possibilité de l'intervention psychothé- 
rapique dans ces divers états ' 376-393 

VINGT-SIXIÈME LEÇON 

Troubles du sommeil; insomnie. — Inutilité et dangers des médi- 
cations narcotiques. — Insuffisance des procédés balnéaires. — 
Efficacité de la psychothérapie. — Causes de l'insomnie; physi- 
ques : impressions sensorielles trop vives, intoxications et auto in- 
toxications; morales : préoccupations obsédantes. — Recherche 
agitée du sommeil. — Trucs psychothérapiques. — Création d'un 
état d'âme favorable au sommeil. — Abus des traitements médi- 
camenteux et hydrothérapiques 394-408 

VINGT-SEPTIÈME LEÇON 

Crises nerveuses diverses; leur traitement ordinaire par les anti- 
spasmodiques, l'hydrothérapie, etc. — Avantages du traitement 
moral. — Cessation brusque des crises sous l'influence du chan- 
gement de milieu. — Dans l'hystérie tout est mental et le trai- 
tement doit être psychothérapique. — Insuccès possibles; persis- 
tance de la mentalité hystérique. — Obstacles moraux à la 
guérison; esprit de contradiction; amour-propre. — Quelques 
mots sur l'hystérie traumatique 409-424 



536 TABLE DES MATIERES 



VINGT-HUITIEME LEÇON 

Troubles de la molilité; spasmes, tics, myoclonies. — Intervention 
de la mentalité. — Crampes professionnelles; influence de la 
gêne, de la timidité. — Tics ; Charcot, Brissaud, Meige et Feindel. 

— Discipline psycho-motrice. Kinésithérapie ot psychothérapie. — 
Avantages d'une psychothérapie pure dans les cas oîi domine l'élé- 
ment phobie 425-441 

VINGT-NEUVIÈME LEÇON 

États d'impuissance Actrice divers; leur origine psychique. — 
Paraplégie, astasie-abasie hystériques. — Symptômes stasopho- 
biques et basophobiques dans le cours d'autres psychonévroses. 

— Exemple de guérison par la psychothérapie pure 442-458 

TRENTIÈME LEÇON 

Exemple du traitement psychique dans un cas de psychonévrose 
à symptômes multiples. — Algies nerveuses; guérison par sug- 
gestion. — Valeur d'une psychothérapie directe. — Utilisation de 
l'idée stoïque; Sénèque. — Névralgie pelvienne guérie par ces 
procédés • 459-474 

TRENTE-ET-UNIÈME LEÇON 

Analyse d'un cas d'hystérie à symptômes multiples. — Effet désas- 
treux des hésitations sur le diagnostic, des traitements locaux. 

— Seule une psychothérapie franche, directe, met fin à l'odyssée 
de la malade. — Progrès récents de la psychothérapie. — Butter- 
sack, de Berlin. — Les travaux du D' P.-E. Lévy, de Paris; l'édu- 
cation de la volonté. — Nécessité d'épurer encore la psychothé- 
rapie 475-487 

TRENTE-DEUXIÈME LEÇON 

Preuves de la valeur du traitement moral dans les psychonévroses; 
modifications de la mentalité à la suite d'un conseil. — Relation 
d'un cas de psychonévrose qui, ayant résisté à la cure physique 
et morale, guérit d'un jour a l'autre sous une influence psychique. 

— Cas divers de nervosisme dans lesquels la guérison a été 
obtenue, sans moyens physiques, par la psychothérapie dans le 
cours de quelques conversations 488-503 

TRENTE-TROISIÈME LEÇON 

Cures psychothérapiques sans intervention de mesures physi- 
ques. — Cas de neurasthénie à forme mélancolique; guérison; 
récidives. — Cas de déséquilibre; suppression de toutes les 
impulsions maniaques par quelques conversations. — Incurabi- 

■ lité de certaines psychonévroses. — Particularités mentales qui 



TABLE DES MATIERES 557 

font prévoir l'insuccès; fous moraux. — Troubles des sentiments 
affectifs dans les psychonévroses oOi-520 

TRENTE-QUATRIÈME LEÇON 

Éliologie des psychonévroses; les causes sont les mêmes que celles 
de la folie. — Définition du nervosisme. Prédisposition, hérédité, 
innéité. — Relation du nervosisme avec la débilité physique, 
l'anémie, l'arthritisme ou herpétisme; cholémie. — Origine 
purement somatique de certaines psychonévroses. — Avantages 
d'une psychothérapie persévérante; nécessité de la rendre ration- 
nelle 321-535 

TRENTE-CINQUIÈME LEÇON 

Conclusions. Vues sur la médecine du xx° siècle. La chirurgie; la 
médecine interne. — Thérapeutique médicamenteuse; physio- 
thérapie. — Intervention constante de la psychothérapie; sa néces- 
sité dans la lutte contre les psychonévroses. — Les préceptes de 
l'hygiène physique, intellectuelle et morale 536-549 



1371-03. — Coulommiers. Imp. P. BRODARD. - 4-0 i. 



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