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Full text of "Les Saints del l'Islam; légendes hagiologiques & croyances algériennes. Les Saints du Tell"






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in 2010 witli funding from 

Uni vers ity of Ottawa 



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LES 



SAINTS DE L'ISLAM 



LES SAINTS DU TELL 




sous PRESSE 

LES SAINTS DE LISLAM 

LES SAINTS DU SAHRA 
1 ifol. in- 12. 



I,i>ii»-Ie-Sauiiifr. — Imi». J. Matet et Cie, rue 8t-D^»iré, 20. — <il7â-?l. 



LES 



SAINTS DE L'ISLAM 



LEGENDES HAGIOLOGIQUES & CROYANCES ALGERIENNES 



Le Colonel G. TRUMELET 

OftlciLT (le riiistructiiiii imlilique, membre de la Société des Gens de Lettres 

de la Société historique algérienne, 

de la Société languedocienne de Géographie, etc. 



LES SAINTS DU TELL 



« Il n'y a pas jusqu'aux légendes qui' 
« ne puissent nous apprendre à connaître 
6 les mœurs des nations. » 

YOLTAIEE. 




PARIS 

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE 

DIDIER & C'% LIBRAIRES-EDITEURS 

3.J, QUAI DES ALOISTINS, 3o 

1881 

Tous droits ré-ervés. 



3r 




^Vî» R A ^^^ 



FEQ 2 51965 




Au très élevé, très honorable, très consiiléraMe, très docte, très 
juste, très respectable; 

A la seigneurie des hommes excellents ; 

Au savant des choses du passé de l'Islam ; 

A la mine des connaissances rares ; 

A l'illustre et très glorieux parmi les hommes de guerre; 

A celui que Dieu a fait marcher dans la voie des brillantes 
actions; 

A celui dont le jugement est droit, la main sans cesse ouverte, et 
dont le nom restera toujours célèbre ; 

A celui qui possède les qualités les plus précieuses, et qui a 
atteint par elles les degrés éminents ; 

A celui qui est la gloire des hommes considérables ; 

A celui qui a exercé, pendant de longues années, le commandempnt 
sur les populations musulmanes de l'Afrique occidentale, ainsi que sur 
celles de l'Afrique septentrionale, populations diverses sur lesquelles 
Dieu lui a toujours donné la victoire ; 

Au chef très rare et très fortuné que Dieu a favorisé dans les 
combats contre les barbares envahisseurs de son .pays ; 



Au Grand- Chancelier de l'Ordre national de la 
Légion-d'Honneur, 

Au Général de division FAIDHERBE. 

QQft Dieu l'augmente en gloire, le fortifie, le garde, et lui accorde 
SOD secours tout puissant ! 

Qu'il prolonge son séjour en cette vie, et qu'il épuise sur lui les 
trésors de ses bienfaits ! 

Qu'il lui donne son aide, et éternise sa mémoire et la trace de son 
passage sur cette terre ! 

Et le salut complet, parfumé de musc et d'ambre, et l'hommage 
respectueux de la part du très humble, 

L'Écrivain de ce livre, 

Colonel G. TRUMELET. 

Valence, le 16 août 1880. 



INTRODUCTION 



a Ils ont conservé ce qu'ils ont trouvé dans 
(1 l'Eglise ; ils ont enseigné ce qu'ils ont appris; 
« ils ont laissé à leurs enfants ce qu'ils avaient 
« reçu de leurs pères « 

Saisi ArcrsTis. 



Nous avons pensé qu'il ne serait pas sans inté- 
rêt, au point de vue de Tétude de l'Algérie, de 
réunir et de publier les légendes que nous avons 
recueillies nous-mème, et celles que nous avons 
empruntées à ceux des écrivains algériens qui 
se sont occupés des choses de ce pays. En effet, 
ce côté des mœurs indigènes n'avait point encore 
été étudié comme il le mérite ; il y avait là une 
riche et abondante mine à exploiter, et nous avons 
entrepris d'en être le mineur. Les longues années 
que nous avons passées au milieu des indigènes de 
l'Algérie, les commandements que nous avons 
exercés dans ce pays, un goût très prononcé pour le 
merveilleux et pour les naïfs récits des enfants du 
gourbi ou de la tente, nous avaient mis à même 
de colliger de précieux documents, d'intéressants 



INTRODUCTION 



renseignements sur le passé et le présent de ces 
populations encore si peu connues, bien que ce- 
pendant nous les coudoyions depuis un demi- 
siècle, quand, bien entendu, leurs besoins les 
amènent dans nos villes ou sur nos marchés. 

Sans doute, ce n'est point chose facile de faire 
parler les indigènes algériens, surtout lorsque le 
sujet à traiter tient par quelque côté à leur reli- 
gion, à leurs croyances, à leurs saints, toutes 
choses, pour eux, Jieuram ou sacrées, et qu'ils 
croiraient profaner s'ils s^en entretenaient avec 
un Chrétien. C'est surtout dans ce cas que TA- 
rabe se rappelle le proverbe : « La langue est 
souvent l'ennemie de la nuque. » Aussi ses lèvres 
restent-elles closes hermétiquement à toute ques- 
tion ayant trait à un sujet religieux, et, particu- 
lièrement, nous le répétons, lorsque son interlo- 
cuteur n'est pas musulman. 

Pourtant, si l'indigène est interrogé par quel- 
qu'un qui appartienne au Makhzen (1), au com- 



(1) Le Makhzen (*) c'est le gouvernement, l'administratiou ; c'est 
aussi l'ensemble des fonctionnaires, agents ou employés rétri- 
bués par l'Etat. 

(*)Nous croyons ilevoir faire remarquer que, dans la langue arabe comme dans 
celle des Latins, toutes les lettres se prononcent, qu'elles soient d?ns le cou- 
rant d'un mot ou à la fin. Nous ajouterons qu'en particulier les articulations M 
et N, surtout à la fin des mots, n'ayant jamais, eu arabe, le son nasal et sourd 
que nous leur attribuons, seront toujours prononcées comme si elles étaient 
suivies d'un c muet. Ainsi, les mots cham, Uem, hamra, anseur, rahman 



INTRODUCTION III 



mandement, il répondra ; mais il faudra lui ar- 
racher les paroles du ventre, et lui poser l'une 
après l'autre, et catégoriquement, toutes les 
questions sur lesquelles on voudra être renseigné. 
Il ne faut pas du tout compter sur son aide^ et 
si, plus tard, vous lui reprochez de ne pas vous 
avoir dit telle ou telle chose qui semblait découler 
tout naturellement de la question, il vous répon- 
dra avec beaucoup de flegme : « Mais lu ne me 
l'as pas demandé. » Quelquefois, surtout lorsqu'il 
s'agit d'un renseignement qui touche à quelque 
point de croyance, certains indigènes feront les 
esprits forts ; ils iront jusqu'à hasarder quelque 
plaisanterie timide sur les choses réputées 
sacrées, et ce n'est qu'après leur avoir reproché 
sérieusement leur impiété, et les avoir convain- 
cus que vous-même êtes un parfait Croyant, 
qu'ils finiront par vous renseigner sur ce que 
vous désirez savoir. 

Et cela n'a rien qui doive nous surprendre ; 
car^ avant de répondre à la question la plus insi- 
gnifiante, l'Arabe, que la méfiance rend très ré- 
servé, et qui semble toujours craindre qu'on ne 



makhzcn, aln, se prononceront chame (ch comme dans chameau), dètne, 
bamera, ânnseur, rahmane, makkzène, aine. 

Nous ferons la même remarque pour les mots suivants, dont la consonne 
finale se prononcera toujours; ainsi, ouad, oulud, huder, mehadjer, kas, fares. 
mat, ouldet, mi'uljez, s'articuleront ovade, oulade. kadère, mehadjère, kace, 
farèce, m(Ué, «uldéte, mddjèze. 



tV ÎNTRODUCnON 



lui tende un piège, ne vous donnera jamais sa 
réponse qu'après vous avoir fait répéter votre 
demande. Il vous faut donc beaucoup d'adresse, 
et encore plus de patience, si vous voulez en 
tirer quelque chose. 

Il importe surtout de savoir bien manier la lan- 
gue arabe, si vous ne voulez vous exposer à vous 
entendre jeter au nez cette réponse désobli- 
geante : « Je ne comprends pas le français. ^ 
Plus tard, quand l'indigène sait à qui il a affaire, 
il vous comprend toujours ; sa langue se dénoue, 
et il vous en dira alors plus que vous n'en vou- 
drez connaître ou apprendre, surtout si vous lui 
laissez prendre la direction de la conversation. 
Mais, pour en arriver là, il faut, nous le répétons, 
que voire position d'administrateur ou de com- 
mandant militaire vous l'ait mis dans la main ; 
il faut, en un mot, que, selon l'expression arabe, 
il soit « sous votre étrier. » 

A défaut d'histoire écrite, les indigènes algé- 
riens ont la tradition orale, laquelle se transmet 
plus ou moins fidèlement de génération en géné- 
ration. Le fond est toujours vrai; les détails seuls 
se modifient ou s'allèrent selon le plus ou moins 
d'imagination du conteur, ou de fidélité de sa mé- 
moire. Pourtant, nous devons reconnaître que la 
légende, pour ce qui concerne leurs saints, s'est 



INTRODUCTION 



maintenue assez exacte dans les tribus, et que la 
fiction même s'y est toujours montrée assez sobre 
d'interpolations ou de falsifications. Ainsi, vingt 
indigènes différents vous raconteront absolument 
de la même manière la légende de leurs saints, 
et cela s'explique par ce fait que les descendants 
du bienheureux ont, généralement, conservé, dans 
leurs archives de famille, des manuscrits biogra- 
phiques relatifs à ceux de leurs vénérés ancêtres 
qui ont joui d'une certaine célébrité. C'est de 
cette façon que la légende a été fixée, et que, par 
suite, elle ne court point le risque de se voir 
sérieusement altérer. 

L'hagiographie musulmane n'est pas sans pré- 
senter quelques points communs avec l'hagio- 
graphie chrétienne : un certain nombre de saints 
se sont, en effet, rencontrés dans l'opération de 
leurs miracles. Il nous serait difficile de dire de 
quel côté, s'il y a eu plagiat, se trouve le pla- 
giaire ; ce n'est évidemment là qu'une question 
de priorité; mais les Arabes professent, en géné- 
ral, un tel laisser-aller en matière de chronologie, 
qu^il n'est guère possible de fixer d'une manière 
exacte — pour un grand nombre, du moins, — 
l'époque de leur passage ici-bas. Quoi qu'il en 
soit, il y a quelque chance pour trouver les cou- 
pables parmi les saints islamites, puisque les 



VI INTRODUCTION 



saints chrétiens sont de beaucoup leurs aînés 
dans la voie thaumaturgique, et qu'il y avait 
déjà six siècles que Jésus-Christ avait changé 
l'eau en vin aux noces de Cana, quand Moham- 
med s'avisa de fendre la lune en deux, et de faire 
descendre du ciel une table toute dressée pour 
Ali et sa famille, qui mouraient de faim. 

En écrivant la vie des saints islamites de l'Al- 
gérie, nous n'avons pas eu l'intention de refaire, 
pour eux, ni la « Legenda auvea » de Giacomo de 
Voraggio, cet évèque de Gènes qui vivait au 
XIII^ siècle de notre ère, ni les Acta Sandorum 
desBoUandistes. œuvre immense qui, commencée 
en 1643, n'est pas encore terminée, bien qu'elle 
compte déjà une soixantaine de volumes. Non, 
nous serons beaucoup plus modestes : nous nous 
bornerons simplement à écrire la vie et les actes 
des principaux saints dont les précieux restes 
reposent sur la partie de la terre africaine que 
nous occupons. Nous laisserons décote les saints 
de réputation inférieure, et ceux dont les miracles 
manqueront d'originalité ou d'intérêt. Nous en 
ferons autant des Ouali (1) auxquels la légende 
attribue des miracles qui ont été opérés par 
d'autres bienheureux, ou plutôt nous restituerons 



(1) Ouali, ami de Dieu, saint. 



INTRODUCTION VU 



le fait miraculeux au plus ancie^ des deux saints. 
Nous chercherons à mettre la tradition d'accord 
avec l'histoire^ en tenant compte toutefois de la 
tendance au métachronisme particulière aux in- 
digènes algériens^ lesquels placent souvent les 
événements ou les faits dans un temps antérieur 
à celui où ils se sont passés. Ainsi, ils commen- 
cent souvent un récit par ce préambule : « Fi 
'z-zman er-Roum (1), — du temps des Roum. » 
Ils désignent ainsi toute époque antérieure à l'in- 
vasion arabe, ou dont ils ne peuvent préciser la 
date, môme approximativement. Du reste^ chez 
eux, nous le répétons, la chronologie est d'une indé- 
pendance extrême ; ils n'en ont même aucune idée, 
et cela est si vrai que, lorsqu'on leur demande leur 
âge, ils vous répondent invariablement : « Je n'en 
sais rien, » et d'un air qui semble dire : « Mais 
comment veux-tu que je sache cela? » Le fait est 

qu'on est si jeune à cette époque de la vie 

Les saints dont nous raconterons les actes 
datent, pour la plupart, des XV^ et XVP siècles de 
notre ère. Quelques-uns remontent plus haut; 



(I) Le mot Roum est une expression par laquelle les Barba- 
resques désignent dédaigneusement les Chrétiens. Autrefois, 
elle s'appliquait aux peuples des empires romains d'Orient et 
d'Occident, ainsi qu'aux Grecs du Bas-Empire. Le mot Rounii 
signifie proprement un Grec, un Rouméliofe, un Romain, mais, 
plus généralement, un Chrétien. 



VIII INTRODUCTION 



mais ils n^appartiennent pas à la catégorie des 
missionnaires islaniiles qui, aux époques préci- 
tées, ont été chargés de komniser ou de caté- 
chiser les populations montagnardes de l'Afrique 
du Nord, et d'ouvrir à l'élément arabe un accès 
dans les Kabilies entre le Marok et la Tunisie. 
Les élus de Dieu dont nous allons parler sont 
donc, pour la plupart, des saints de fraîche date, 
des saints tout modernes, puisque leur passage 
sur la terre ne remonte, à quelques exceptions 
près, qu'à trois ou quatre cents ans au plus ; 
nous en comptons même qui sont nos contempo- 
rains ; car, chez les Musulmans algériens, la 
puissance miraculeuse n'a point cessé encore de 
se manifester parmi les élus de Dieu. Sans doute, 
comme partout, elle a beaucoup perdu de son 
intensité; mais cela tient bien plutôt à cette sorte 
d'abandon dans lequel le Tout-Puissant semble 
laisser ses fidèles Croyants, qu'au manquede foi de 
ses serviteurs. 11 est indubitable que les miracles 
sont plus rares qu'autrefois ; du reste, chez les 
Chrétiens, on en disait déjà autant au IV'= siècle 
de notre ère, du temps de saint Jean-Chrysos- 
tôme, qui répondait à cela fort judicieusement : 
« C'est, apparemment, qu'ils ne sont plus néces- 
saires. » 
Mais ce n'est pas là l'avis des Mahométans, 



INTRODDCTiav IX 



lesquels, bien loin encore des principes de la 
libre-pensée, ne demanderaient pas mieux que 
le Très-Haut, par lui ou ses délégués, daignât 
se manifester plus fréquemment. Il est vrai de 
dire qu'ils s'expliquent très bien celte sorte de 
délaissement du Dieu unique : ne sont-ils pas en 
châtiment depuis qu'il a permis que les Chrétiens 
occupent leur pays, la terre de Tlslam ? et, fran- 
chement, il faudrait avoir perdu la raison pour 
supposer que, dans ces conditions, Dieu va choi- 
sir ce moment pour les combler de ses faveurs. 
Aussi, attendent-ils résignés que le Seigneur leur 
pardonne, et nous fasse repasser la mer. Mais, 
qu'on ne s'y trompe pas, leur foi n'est point 
morte 'pour cela, et ils n'ont pas encore besoin 
d'user du moyen qu'indiquait saint Grégoire-le- 
Grand pour la raviver : « Pour faire croître la 
foi, disait ce souverain Pontife, il faut la nourrir 
de miracles. » Ce ne sont certainement pas les 
Islamites qui auraient la témérité de se poser, 
comme J.-J. Rousseau, cette question impie et 
injurieuse pour le Tout-Puissant : « Dieu peut-il 
faire des miracles? » — « Par Dieu! ne manque- 
raient-ils pas de répondre à Thomme de Genève, 
il est incontestable que celui qui peut faire peut 
défaire. » 
; Quoiqu'il en soit, la foi musulmane est encore 



INTRODUCTION 



dans toute sa force parmi les enfants du Prophète, 
el si Dieu se fait de plus en plus rare, et cela à 
leur grand regret, il n'en fait pas moins, de temps 
à autre, sentir sa bienfaisante main par Tinter- 
médiaire des saints marabouts dont les restes 
précieux reposent au milieu d'eux. 

Mais, avant d'aller plus loin, disons ce qu'on 
entend par l'expression marabout. Ce mot vient 
du verbe arabe rahath, qui signifie attacher, lier, 
retenir, emprisomier^Qi qui, à la 3^ forme, fait mra- 
Jo/A, c'est-à-dire attaché, lié, retenu, eni'prisonné. 
Le mot marabout a donc absolument le sens de 
notre vocable religieux, lequel vient du verbe 
lal'm religare, lier, attacher, à' oi\i\én\e. religio, 
qui se traduit par « ce qui attache ou retient 
(au figuré), lien moral, obligation de conscience^ 
attacheraient au devoir, lien qui rattache Vhomme 
à la Divinité. Le marabout est donc riiomme 
qui est lié, fixé, attaché aux choses divines ; il 
est emprisonné — et il n'en doit jamais sortir — 
dans la règle de conduite que lui trace le Livre 
descendu du ciel (le Koran) pour fixer définitive- 
ment les limites du licite et de l'illicite. Le ma- 
rabout c'est l'homme spécialement voué à Fob- 
servance des préceptes du Koran ; c'est le con- 
servateur de la loi musulmane dans toute son 
intégrité; c^'ost enfin l'homme que la prière, les 



INTRODUCTION XI 



bonnes œuvres, la vie ascétique et contemplative 
ont rapproché de la Divinité; car la religion ma- 
homélane, qui a tout emprunté aux religions 
juive et chrétienne, a eu aussi ses ascètes^ ses 
anachorètes, et, plus tard^ ses moines ou céno- 
bites, et les austérités, les macérations, les mor- 
tifications de ses saints laissent bien loin der- 
rière elles celles auxquelles se soumettaient les 
vieux prophètes d'Israël, lesquels, pour fuir la 
société des hommes, se retiraient dans les monta- 
gnes et dans les déserts, et ces solitaires chrétiens, 
les Paul de Thèbes, les Antoine, les Palamon, 
les Pacôme, qui, dans les III®, IV® et V® siècles 
de notre ère, peuplèrent la Thébaïde désertique. 
Chez les Mahométans, la vie cénobitique date 
des premières années de l'hégire, et du temps 
même du prophète Mohammed. « Quelques habi- 
tants de Mekka et d'El-Medina (1) formèrent une 
association et établirent entre eux la communauté 
des biens ; ils s^acquittaient, en outre, tous les 
jours, de certaines pratiques religieuses dans un 
esprit de pénitence et de mortification. Pour se 
distinguer des autres Mahométans, ils prennent 
le nom de S'ou/i{2), qu'ils empruntent au grossier 



(1) M. Cil. Brosselaril,'a Les Khouan. » 

(2) De souf, laiae. Les Soufi. sont des sectaires mystiques 
adonnés à la vie contemplative, indifférents à la pratique exté- 



Wr INTRODUCTION 



vêtement de laine dont ils font vœu de se cou- 
vrir par humilité. Bientôt, ils joignent à cette 
première épithète celle de fakir, pauvre, pour 
marquer qu'ils renoncent aux biens de ce monde, 
et qu'ils veulent vivre dans Téloignement et la 
privation de toute jouissance mondaine; ils s'ab- 
sorbent enfin dans la prière, et dans la contem- 
plation intérieure de l'idéal divin. . 

« La ferveur, le zèle religieux de ces premiers 
cénobites fit bientôt grand bruit. A leur exemple, 
Abou-Bekr, beau-père de Mohammed, et le pre- 
mier des khalifes, et, dans le même temps, Ali- 
ben-Abou-Thaleb, cousin et gendre du Prophète, 
établissent, sous les yeux même du fondateur de 
l'Islam, deux congrégations monastiques, qui 
adoptèrent pour statuts fondamentaux les règles 
fixées par les Sou/l. Abou-Bekr et Ali laissèrent, 
en mourant, à de pieux et vénérés Musulmans le 
soin de continuer leur œuvre, et ils leur confiè- 
rent, sous le titre de khalifes (1), le pouvoir d'i- 
nitier les vrais Croyants aux règles de leur institut. 
Ces confréries religieuses se multiplièrent rapi- 
dement. 



riourc du culte, et faisant consistiM" la perfection dans l'amour 
de l'essenre, divine, et dans l'anéantissemeat de l'individualité 
humaine eu Dieu. 

(1) Le mot khelifa signifie, proprement, yu» remplace, qui est 
à la place d'un autre, substitut, lieutenant, vicaire. 



INTRODUCTION XIII 



« Les chefs de ces congrégations prirent le titre 
de chikh (1), et leurs disciples le nom de de- 
roueuch (2), mot persan signifiant seuil de porte, 
exprimant ainsi métaphoriquement les humbles 
vertus que doivent posséder ces religieux. En effet, 
rhumilité, la retraite et le renoncement formèrent 
le caractère distinclif et spécial de la règle im- 
posée aux Wiouan (frères) de ces sociétés reli- 
gieuses, lesquelles se sont maintenues, depuis des 
siècles, dans tous les pays musulmans, avec cette 
restriction cependant que, depuis longtemps déjà, 
les Mahométans ont renoncé à la vie monastique, 
et que les frères des divers ordres religieux vi- 
vent aujourd'hui de la vie commune, et se con- 
forment plus ou moins aux pratiques ou obliga- 
tions que leur impose la règle de leur institut. » 

Bien que les ordres religieux se rattachent par 
plus d'un point au sujet que nous traitons, — ce 
que c'est qu'un marabout, — notre intention n'est 
cependant pasde faire l'histoire de ces confréries, 
dont les khoumi ou frères de quelques-unes ont 
joué un rôle si prépondérant depuis notre occupa- 
tion de l'Afrique algérienne; ce serait refaire d'ail- 
leurs l'oeuvre si complète, si savante et si conscien- 

(1) Vieillard, ancien, doyen, docteur, maître. 

(2) Ou a dit que le deroueuch ou derouich devait posséder dix 
qualités coramuues avec celles du chipn. 



XIV INTRODUCTION 



cieuse de M. Brosselard (1), à laquelle nous 
renvoyons le lecteur qui désirerait en savoir da- 
vantage sur cet intéressantsujet. Nous aurons d^ail- 
leurs à lui faire encore quelques emprunts. Du 
reste, les instituts des six ordres religieux qui ont 
des affiliés en Algérie ne différant guère entre 
eux — à Texception de celui des Aïçaoua — que 
par leur diker, ou oraison particulière, il nous 
suffira, pour donner une idée de la règle de vie 
prescrite à leurs khouan, de dire quelques mots 
de la constitution de Tune de ces confréries, les- 
quelles, en définitive, ressemblent beaucoup à 
celles des Chrétiens ; elles ne s'en éloignent, en 
effet, que par la vie et la discipline claustrales de 
ces derniers. 

« Les fondateurs des ordres religieux musul- 
mans ont assujetti leurs adeptes à l'observance 
de certaines pratiques spirituelles et ascétiques 
qui, en concentrant tout l'effort de l'imagination 
sur l'accomplissement des mêmes actes souvent 
répétés, les détachent insensiblement du monde 
réel, les absorbent dans la contemplation d'un 
idéal mystique, et les privent facilement de leur 
libre arbitre et de l'usage de leur intelligence. 
Ainsi préparés, les disciples deviennent, entre 

(i) Les Khouan. — De la Constitution des Ordres religieux mu- 
sulmatis en Algérie. 



INTRODUCTION XV 



les mains de leurs directeurs, de véritables ma- 
chines^ — perindè ac cadaver (1), selon la for- 
mule d'un ordre chrétien célèbre, — et les instru- 
ments toujours dociles de la volonté souveraine 
de leurs chioukh (2), ou prieurs. 

« Ces pratiques, dont l'observation rigoureuse 
peut seule conduire le fakir à la perfection, et 
dont tous les rituels des KJiouan s'accordent à 
préconiser Timportance, se classent dans Tordre 
suivant : 

« 1" El-azlet an en-nas, — le renoncement au 
monde ; 

« 2° El-MeJoua, — la retraite^ ou la solitude ; 

« 3° Es-sahar, — la veille ; 

« k° Es-siam^ — le jeune, ou l'abstinence; 

« ^° Ed-di]iei\ — l'oraison continue; 

« Et enfin l'obligation de se réunir à des jours 
déterminés pour chanter en commun les louanges 
de Dieu et de son Prophète, et pour célébrer les 
mérites du fondateur de l'ordre. 

« Le fakir fait vœu d'humilité. En entrant 

(1) Il est hors de doute que la formule « perindè ac cadaver » a 
été empruutée, par le fondateur de Tordre des Jésuites, à la 
règle de=; Khouan ; elle n'eu est, d'ailleurs, que la première 
partie, les Chrétiens n'étant point dans l'usage de laver leurs 
niortx. Eu effet, la formule complète des Khouan est la suivante : 
«■ Comme un cadavre entre les mains du laveur des morts. » 

(2) Pluriel de chikh. C'est le titre qui est donné aux chefs de? 
confréries religieuses. 



XVI INTRODUCTION 



dans l'ordre, il se dira : <r La retraite est le tom- 
beau de mon âme. » Il rompra dès lors avec ses 
anciennes relations. Il déposera, pour ne plus 
les reprendre, les habits somptueux. Il détournera 
les regards des belles formes et des beaux vi- 
sages, parce que cette vue est comme un poison 
brûlant, et qu'elle ressemble à une flèche empoi- 
sonnée qui donne la mort. Il fermera son cœur à 
la concupiscence. Il se contentera d'une seule 
femme, et ne la répudiera pas. Il vaudra mieux 
pour lui qu'il reste toute sa vie célibataire; car 
c^est une véritable grandeur et une félicité réelle 
que de fermer son cœur aux passions humaines. 
Le renoncement aux jouissances et aux tentations 
du monde est l'heureux effet de cette force mys- 
térieuse que donne la grâce de Dieu et de son 
Prophète. » 

Bien qu'il y ait peu de frères, si attachés qu'ils 
soient à Tordre auquel ils sont affiliés, qui se 
conforment — surtout de nos jours — aux règles 
sévères dont nous venons de parler, il s'en est 
pourtant rencontré souvent, et dans tous les 
temps, qui les ont exagérées. « Ces privilégiés do 
la grâce étaient nécessairement reconnus par les 
Musulmans pour des saints, pour de vrais élus de 
Dieu. Ils devenaient dès lors l'objet du respect 
de tous, et leur parole n'était plus autre chose que 



INTRODUCTION XVII 



la parole de Dieu lui-même, ou celle de son En- 
voyé, le prophète jMohammed. C'est à ces hommes 
exceptionnellement doués d"une piété surnaturelle 
que la vénération publique décernait le précieux 
titre àe marabouts, lequel, nous le répétons, si- 
gnifie « liés à la religion far des 'cœux q%ii 
excluent toute pensée, tout souvenir du monde. » 
Il devient dès lors facile de s'expliquer le rôle 
important dévolu à ces fakir parfaits, dans un 
état social où le principe religieux domine les ins- 
titutions, aussi bien que les actes les plus vul- 
gaires de la vie. Pour tous les initiés, le marabout 
est un frère, mais un frère privilégié, un frère 
éclairé par les rayons d'en-haut, et à qui l'on doit 
l'obéissance avec le respect qu^inspire la vertu. » 
La pratique du sahar, ou de la veille, est celle 
qui, dans tous les temps, a compté le moins d'ob- 
servateurs zélés; si dévots qu'ils puissent être, il 
est peu d'hommes, en effet, qui soient capables de 
rési&ler aux atteintes du sommeil, et de rester, 
pendant les longues heures de la nuit, absorbés 
dans la contemplation et la prière. Nous rencon- 
trerons pourtant, au cours de nos légendes, des 
saints qui, en torturant leurs corps par une bar- 
barie fanatiquement ingénieuse, sont arrivés à 
vaincre le sommeil. On n^a pas l'idée de ce que 
peut l'esprit dans ces combats opiniàtref* et ter- 



:XViri INTRODUCTION 



ribles qu'il livre à la chair. Du reste, ces saints 
étaient soutenus par ces paroles du Prophète : 
« La prière est préférable au sommeil. » 

L'abstinence, ou le jeijne, est encore une des 
pratiques qui, en épuisant le corps comme le fait 
la veille prolongée, est également propre à pro- 
duire une grande surexcitation des facultés céré- 
brales. Les saints musulmans s'entretenaient dans 
la faim en ployant leurs intestins, selon leur pit- 
toresque expression, et ils n'obéissaient aux criail- 
leries de leur ventre que lorsqu'ils ne pouvaient 
plus faire autrement, et encore était-ce en lui re- 
prochant son avidité et sa gloutonnerie. Il leur 
semblait que les quelques aliments — et quels 
aliments? — qu'ils accordaient à leur estomac 
leur fermaient la porte du séjour des élus, ou les 
rivaient plus fortement à la terre ; car Moham- 
med a dit : « L'abstinence est comme la porte du 
ciel. L'odeur qui s'exhale de la bouche de celui 
qui jeûne est plus agréable à Dieu que le parfum 
du musc et de l'ambre. » 

Quant à la pratique du diker, ou oraison con- 
tinue, il n'est rien qui soit plus propre à tenir en 
éveil, particulièrement chez les hommes portés 
au mysticisme, ces sentiments d'exaltation reli- 
gieuse qui, par leurs excès, et surtout leur conti- 
nuité, ont infailliblement pour résultat Taffaiblis- 



INTRODUCTION XIX 



sèment cérébral de ceux qui se livrent éperdûment 
à cette abrutissante pratique, laquelle metThom- 
me ainsi entraîné, et de la façon la plus absolue, 
dans la main du chef de l'ordre. Le fondateur 
de Tune des confréries les plus fameuses a défini 
de la manière suivante la pratique du diker : 
« C'est l'épée avec laquelle les frères repoussent 
leui'S ennemis, et se défendent contre les malheurs 
qui les menacent. » 

Nous venons de montrer toute l'importance 
qu'attachent les Musulmans à la pratique de la 
prière; il est vrai qu^entre autres avantages, elle 
ouvre à celui qui prie avec ferveur les portes du 
Paradis en effaçant ses péchés. Mais il est cer- 
tains Croyants qui, pour être bien assurés de ne 
pas manquer le séjour céleste, thésaurisent les 
indulgences ou bonnes actions en décuplant leur 
chapelet, c'est-à-dire en récitant, dans leurs 
prières quotidiennes, 10,500 invocations au lieu 
des 1300 qui sont obligatoires. Au bout de quel- 
que temps de ce pieux exercice, le Croyant ne 
tient plus à la terre que par un fil; il en est ar- 
rivé à la phase des extases et des visions. Il est 
admis dès lors à s'entretenir avec Dieu, qui, à 
partir de ce moment, n'a plus de secrets pour lui, 
et lui délègue une partie de sa toute-puissance. 
Le marabout qui a atteint à ce degré de perfec- 



XX INTRODUCTION 



lion est dit ouali, ami de Dieu, saint, et il est 
vénéré par les fidèles, lesquels, après sa mort, se 
disent ses khoddam, ses serviteurs religieux. Dans 
ces conditions, il e.sl orthodoxe d'implorer son 
intercession, par la prière, auprès de Dieu et de 
son Prophète. 

Du reste, depuis que Mohammed a clos la 
série des prophètes, ainsi qu^il l'a dit lui-même : 
« Je suis le sceau des prophètes, » Dieu ne se sert 
plus que des ouali pour transmettre aux hommes 
ses commandements ou ses avertissements. Ce 
sont eux spécialement qui doivent annoncer aux 
Croyants l'heure de la guerre sociale, et les dé- 
fendre contre les pièges que peuvent leur tendre 
les Infidèles. Il va sans dire que Vouûli ]Ow\i du 
don de prescience et de celui des miracles. 

L'ensemble des pratiques imposées par la tra- 
dition aux membres de l'ordre de Moulai (1) 
Thaïyeb, l'un de ceux qui ont le plus d'affiliés 
en Algérie^ ces pratiques, disons-nous, ditîerant 
quelque peu de celles que nous venons d'indiquer, 
nous croyons utile, pour l'intelligence de quel- 



(1) Le mot motilaï, synonyme de sidi, signifie monseigneur, 
mon maître. Il est surtout employé dans l'ouest de l'Afrique 
septentrionale. C'est, du reste, le titre donné aux impereurs de 
Murok et aux princes de leur famille. On l'emploie éffaiemeut à 
l'égard des saints maralimits de ce pays. 



INTRODUCTION' XXI 



ques-unes de nos légendes, d'en faire connaître 
le détail. 

Ces pratiques sont également au nombre de 
cinq : 

1° Ed-diker, prière surérogatoire particulière 
au marabout fondateur de l'ordre. 

2** El-hadhra, la réunion des mokmldem (1) 
sous la présidence du khalifa, ou grand-maître de 
l'ordre. 

3° El-djeïala, réunion locale des frères de 
Tordre auprès de la koubba (2) d'un saint ayant 
son tombeau dans le pays, ou dans un lieu sanc- 
tifié par un miracle. 

4° Ex-ziara, visite faite dans un but de piété 
par les frères à leur mokaddem. 

5° El-hedia^ présent fait à la caisse de l'ordre 
par les khouan qui ont rompu les pratiques de 
l'ordre, et qui demandent à y rentrer (3). 

Ainsi que nous venons de le démontrer, c'est 
donc en Orient, la terre classique des rêveries 
mystiques et des doctrines ascétiques, qu'il faut 

(1) Le mokaddem est le représentant du khalifa, et le chef 
d'une circonscription religieuse de l'ordre. 

(2) Kouhba, petite chapelle renfermant habituellement le tom- 
beau d'un marabout mort en odeur de sainteté. Quelquefois ce 
monument n'est que commémoratif, et a été dédié à un saint 
illustre pour rappeler sa station ou son séjour sur son empla- 
cement. 

(3) Les Khouan, par .M. Ch. Brosselard. 



XXU IMTRODLXTION 



aller chercher le berceau des saints et des con- 
fréries religieuses de Tlslam, aussi bien que celui 
des ascètes et des congrégations cénobitiques du 
Christianisme. Nous ajouterons que c'est aux ins- 
titutions islamiques, lesquelles, nous l'avons dit, 
naquirent au temps même de la plus grande fer- 
veur du Mahométisme. que les fondateurs des 
ordres religieux d'aujourd'hui, si répandus en 
Algérie et dans les pays voisins, le Marok et la 
Tunisie, ont demandé leurs inspirations. C'est à 
ces institutions, disons-nous, qu'ils ont emprunté 
leurs doctrines, leurs règles, leurs statuts fonda- 
mentaux (l). 

Parmi les ordres religieux les plus répandus en 
Algérie, deux sont de date déjà ancienne. Ainsi, 
celui de sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, — le plus 
populaire des ordres ayant des affiliés dans la 
partie nord de l'Afrique que nous occupons, — 
a été fondé à Baghdad au XII' siècle de notre 
ère. Celui de Moulai Thaïyeb, qui a eu pour fon- 
dateur Moulai Idris-ben-Hacen, sultan du Marok, 
remonte au VHP siècle de l'ère chrétienne; mais 
il n'a pris le nom de Moulai Thaïyeb qu'au XVIP 
siècle, lors de la création par ce cherif de la cé- 
lèbre Université de Dar-ed-Dahman, dans le 



^1) Les Khauan, par .M. Ch. Brosâelard. 



INTRODUCTION XXIII 



Sous marokain, établissement principal des Dje- 
lala régénérés. 

Les autres sont de date bien plus récente, à 
l'exception pourtant de l'ordre des Aïçaoua, qui a 
été fondé à Mekncs, il y a environ trois cents ans, 
par Sidi Mahammed-ben Aïça. 

Les quatre autres datent du siècle dernier: ce 
sont ceux de Sidi Mahammed-ben -Abd-er- 
Rahman - bon - Kobreïn , de Sidi Ahmed -ben- 
Mohammed-et-Tidjani ou Tedjini, de Sidi loucef- 
el-Hamsali, et enfin l'ordre des Derkaoua. 

Chacun de ces ordres, nous le répétons, relève 
d'un supérieur général ou grand-maître , qui 
prend le titre de khalifa. Il est choisi ordinaire- 
ment parmi les descendants du marabout fonda- 
teur de l'ordre, et il réside dans le lieu même où 
Tordre a pris naissance. Ce khalifa a sous son 
autorité un nombre indéterminé de chikk, nommés 
aussi mokaddem, dont chacun est chargé d'admi- 
nistrer une circonscription religieuse d'une im- 
portance variable. Le chikh, représentant im- 
médiat du khalifa, est souverain dans toute 
l'étendue de son ressort spirituel. Il a sous ses 
ordres un nekib, ou vicaire, qui a pour mission 
de le suppléer lorsque quelque circonstance l'em- 
pêche de remplir les devoirs de sa charge. Enfin, 
sous les yeux de ce chef spirituel, se meuvent un 



XXIV INTRODUCTION 



cerlain nombre d'agents secondaires qui, sous 
les dénominations de reMas (messager ou cour- 
rier), âllam (porte-drapeau), et chaouch, rem- 
plissent les fonctions subalternes de la con- 
frérie. 

Nous ajouterons que les membres des associa- 
tions religieuses prennent entre eux le nom de 
khouan, frères, ou, — mais moins ordinaire- 
ment, — celui de fokara {i), pauvres. Les 
khouan se reconnaissent entre eux à des signes 
particuliers, à certains mots pris dans leurs ri- 
tuels, ainsi qu'à la forme ou à la composition de 
leurs chapelets. Chaque ordre a^ d'ailleurs, pour 
signe de ralliement officiel et public, une bannière 
composée uniformément des trois couleurs verte, 
jaune et rouge, emblèmes par excellence de l'Is- 
lam, et dont la disposition seule varie selon l'usage 
adopté par chaque ordre en particulier. 

Ainsi que nous le verrons plus loin, un grand 
nombre de marabouts fondèrent, à diverses 
époques, dans l'Afrique algérienne^ des ordres 
secondaires topiques, dont la plupart ne s'éten- 
dirent guère au-delà du territoire de la tribu ou 
repose leur dépouille morlelle. Cependant, quel- 
ques-unes de ces confréries, celle dç Sidi Ech- 

(l) Pluriel de fakir. 



rNtnODÛCTION XXV 



Chikh entre autres, ont rimportance de celles 
dont nous avons parlé plus haut, et comptent 
de nombreux affiliés. L'organisation de ces con- 
grégations est calquée, à peu de chose près^ sur 
celle des ordres principaux. C'est ainsi qu'elles 
ont leur moMddem ou ovMl (1), lequel est éga- 
lement choisi de préférence dans les descen- 
dants du saint marabout. Parmi les pratiques 
religieuses en usage dans les grandes confréries, 
elles ont la ziara, c'est-à-dire la visite &u tom- 
beau du saint, et l'offrande au 'nioJiaddem . Les 
plus importantes des confréries secondaires ont 
aussi le diker, ou prière particulière au mara-, 
bout fondateur de la congrégation. Pour les saints 
de mince importance, la ziara ou pèlerinage 
n'est autre chose que la fête patronale de la 
tribu, laquelle se célèbre habituellement deux 
fois par an, au printemps et en automne. Seu- 
lement, les frères qui habitent la circonscription 
spirituelle de Vouali sont désignés sous l'appel- 
lation de khoddam (serviteurs religieux) de tel 
saint, dont le nom est toujours, d'ailleurs, précédé 
du titre de sidi, monseigneur. 

De tout temps, le Marok fut la terre classique 
de rislara, et la province berbère de Sous et le 



(1) Mandataire, représentaut. 



XXVI INTRODUCTION 



pays de Draâ, au sud-ouest de cet empire, furent 
toujours choisis par les savants docteurs de la 
loi et les hommes d'étude et de piété pour y éta- 
blir leurs medraça (1) ou leurs zaouïa (2). Les 
deux rives de Fouad Draâ surtout sont semées, 
ea chapelet, de ces sortes d'établissements. La 
ville berbère de Taroudant, où Moulai Thaïyeb 
fonda le célèbre collège de Dar-ed-Dahman au 
XVIP siècle, était, il y a peu d'années encore, le 
sanctuaire de l'Islam, le grand séminaire du 
R"arb, de l'Ouest. On y formait des missionnaires 
qu'on lançait, dès que leur éducation était ter- 
minée, sur les populations du Marok et de la 
Régence d'Alger pour y faire des adeptes à l'ordre 
de Moulai Thaïyeb. Plus tard, lorsque la France 
se fui substituée aux Turcs en Algérie, Taroudant 
devint une officine d'agitateurs et de cherifs, 
qu'on jetait de temps à autre sur notre conquête 
pour en soulever contre nous les populations in- 
digènes. Le fameux Bou-Mâza, entre autres, était 
un des produits de la medraça de Taroudant, sa 
ville natale. 

Mais bien antérieurement à la fondation de 

(1) Ecole supérieure, collège. 

(2) Etablissement religieux où les docteurs de Plslam ensei- 
gnent particulièrement la doctrine, la jurisprudence et la gram- 
maire. C'est aussi une hôtellerie où les voyageurs sont accueillis 
et reçoivent l'hospitalité. 



INTRODUCTION XXVII 



Dar-ed-Dahman, il existait, au sud de cette 
même province de Sous, et non loin de l'ouad 
Draâ, dans une oasis nommée Saguiet-el-Hamra, 
une zaouïa célèbre par la science de ses doc- 
teurs;, et par les illustrations religieuses qui en 
étaient sorties. Saguiet-el-Hamra était surtout 
une école, une pépinière de saints. Comme, plus 
tard, à Dar-ed-Dahman, on y formait des mis- 
sionnaires qui, rompus de bon-ne heure à la vie 
d'ascète par la prière, les macérations, les morti- 
fications, s'en allaient, pleins de ferveur et de foi, 
conquérir à la religion mahométane, parla prédi- 
cation et l'exemple de toutes les vertus musul- 
manes, les populations berbères ou kabiles de 
l'empire du Maghreb (Marok actuel), lesquelles, 
bien qu'ayant accepté à diverses reprises la loi du 
Prophète, n'en avaient cependant pris que ce qui 
n'était pas trop en désaccord avec leurs croyances, 
leurs mœurs et leurs coutumes. 

Mais nous étions en 1492; la chute de Granada 
venait de marquer la fin de la domination des 
Arabes en Espagne, laquelle avait duré près de 
huit siècles, et sept ans après, en 1409, Ferdi- 
nand-le-Gatholique prononçait l'expulsion des In- 
fidèles qui refuseraient le baptême. Les Musul- 
mans de Valencia sont tolérés jusqu'en 1S24. 
Enfin, en 1609, date du dernier décret d'expul- 



XXVin INTRODUCTION 



sien, il ne restait plus sur la terre espagnole un 
seul des 3,000,000 de Moros qui l'occupaient 
encore au moment de la conquête de Granada ; 
et c'était l'élite de la population de la péninsule, 
tant sous le rapport des sciences que sous celui 
de l'industrie et de l'agriculture . 

Les Arabes avaient repassé la mer, et s'étaient 
répandus, à la suite des différents décrets d'ex- 
pulsion, soit dansleMarok, soit, après la fonda- 
tion de la Régence d'Alger, dans les villes ou 
dans les tribus du Beylik de l'Ouest. Les derniers 
expulsés s'établirent surtout dans la parlie du 
littoral algérien comprise entre Oran et Alger. 
Quelques noms de lieux rappellent encore les 
points de débarquement ou de station des Mores 
andalous sur le sol africain. C'est ainsi que nous 
trouvons, à l'ouest d'Oran, le Ras el-Andlès, et 
à l^est de ce cap, l'Outha el-Andlès, cap et plaine 
des Andalous. Gherchel, Blida et Alger reçoi- 
vent également, dans le courant du XVP siècle, 
des Mores-Andalûus et des Tagarin, qui viennent 
y chercher un refuge. 

Dès la prise de Granada, en 1492, un grand 
nombre de Mores-Andalous avaient quitté l'Es- 
pagne, et s'étaient établis dans le Marok ; plusieurs 
de ces réfugiés, de savants et pieux docteurs, 
avaient poussé jusqu'à l'ouad Draà, et sollicité 



INTRODUCTION XXlX 



leur admission à la zaouïa de Saguiel-el-Hamra, 
dans ce lieu d'étude et de prière où^ dégoûtés 
du inonde et de ses misères, ils venaient cher- 
cher le calme et la sérénité de rame, et con- 
sacrer au service de Dieu ce qu'il lui plairait de 
leur accorder encore de jours et d'énergie, pour 
faire triompher sa cause dans les régions où ré^ 
gnait l'ignorance ou l'impiété. 

Mais si les zaouïa de l'àmalat de Sous étaient 
aux mains des Djelala, c'est-à-dire des khouan de 
l'ordre qui, plus tard, devait prendre le nom de 
Moulai" Thaïyeb, il n'en était pas de même de la 
célèbre Université religieuse de Saguiet-el- 
Harara, à laquelle l'expulsion des Mores-Anda- 
lous venait de donner une force nouvelle par 
l'admission de ce précieux élément de science 
et de piété. En effet, les expulsés qui avaient 
choisi pour retraite Saguiet-el-Hamra étaient, en 
général, des hommes considérables dans les 
sciences et dans les lettres, des docteurs de répu- 
tation; tous étaient, en même temps, des gen& de 
prière et d'une ardente dévotion ; quelques-uns 
même, affirmait-on, jouissaient du don de pres- 
cience et de celui des miracles : voués entière- 
ment à Dieu, et spiritualisés à ce point qu'ils 
semblaient appartenir à un ordre d'êtres inter- 
médiaires placés entre l'homme et la Divinité 



XXX INTRODUCTION 



ces saints marabouts faisaient l'édification des 
anciens tholha (1) de la zaouïa, lesquels avaient 
pour eux la plus respectueuse vénération. 

Si les zaouïa du Sous et du Draâ apparle- 
naient aux Djelala, disions-nous plus haut, en 
revanche, celle de Saguiet-el-Hamra était entiè- 
rement acquise à l'ordre de Sidi Abd-el-Kader- 
el-Djilani, le saint marabout de Baghdad, et, 
depuis longtemps déjà, les khouan de cette con- 
frérie avaient pu pénétrer dans les montagnes qui 
limitent la province de Sous au nord et au sud. 
Jusqu'ici, ils n'avaient pas dépassé cette zone, et, 
malgré l'ardeur et l'activité de leur propagande, 
leurs progrès étaient restés presque insensibles ; 
il faut dire que, jaloux de leur indépendance, les 
Berbers n'accueillaient qu'avec méfiance, répu- 
gnance même, l'élément arabe dans leurs monta- 
gnes, et puis ils préféraient iDeaucoup plus s'oc- 
cuper des intérêts de ce monde que de ceux de 
l'autre, ceux-ci, pour ces grossiers montagnards, 
leur paraissant bien moins pressants que les pre- 
miers. 

Mais les deux frères Aroudj et Kheïr-ed-Din 
venaient de fonder la Régence d\A.lger, et les 



(1) Pluriel de thaleb, expression signitiant propremeut « qui 
cherche, poursuit un objet, un but. » Le mot thabb est pris, le 
plus soUventj dans le'sens de lettré, savant. 



INTRODUCTION XXXI 



Turcs allaient devenir les maîtres de toute la 
partie de l'Afrique du Nord comprise entre la 
Tunisie et le Marok. Or, les Bjelalia (monta- 
gnards) de cette vaste contrée, qui, depuis l'in- 
vasion arabe, abandonnaient la religion de l'Is- 
lam avec la même facilité qu^ils semblaient Tac- 
cepter, n'avaient jamais fait, en définitive, que 
de piètres Musulmans ; ils admettaient la formule 
des chehadtein, les deux témoignages : « Dieu 
seul est Dieu, et Mohammed est l'Envoyé de 
Dieu; » mais c'était là tout ; de sorte que, dans 
toutes les Kabilies, la foi, qui n'y avait jamais 
été bien tenace, pétait, à cette époque, à toute ex- 
trémité, et c'était à ce point que ces grossiers 
Berbers avaient oublié jusqu^à la formule de la 
prière, et Ton prétendait qu'ils en avaient d'au- 
tant plus volontiers perdu l'habitude, qu'ils 
se rappelaient vaguement que le Prophète exi- 
geait que chacune des cinq oraisons de la 
journée fût toujours précédée d'une ablution, et 
c'était précisément cette pratique, bien que Teau 
ne manquai pas, Dieu merci ! dans leurs monta- 
gnes, qui les indisposait contre la religion maho- 
métane. Ils voyaient enfin dans les ablutions une 
superiluité gênante, et touL-à-fait contraire à leurs 
principes en matière de propreté ; car, en défini- 
tive, se disaient-ils très judicieusement, on ne 



:XXXI( INTRODUCTION 



s'explique pas facilement pourquoi la prière man- 
querait d'efticacité parce qu^elle n^a pas été pré- 
cédée d'un nettoyage ou d'une purification. 

Depuis longtemps, les Arabes brûlaient du 
désir de prendre pied dans les Kabilies, dont 
l'accès leur était à peu près absolument interdit ; 
il ne fallait pas songer à user de force pour arri- 
ver au but cherché; car, retranchés dans leurs 
montagnes, les Kabils pouvaient y braver impu- 
nément, à cette époque^ toutes les armées du 
monde. Ce n'était pas à ces fiers montagnards 
que les Arabes vainqueurs pouvaient poser, 
comme ils le faisaient avec les gens des plaines, 
leur impitoyable dilemme : « Devenez Musul- 
mans, ou soyez tributaires! » C'était donc à une 
autre tactique qu'il fallait avoir recours : une in- 
tervention individuelle et pacifique était seule 
capable d'amener le résultat rêvé. C'était aux 
marabouts de Saguiet-el-Hamra que devait re- 
venir tout l'honneur d'une pareille entreprise ; 
les Mores-Andalous étaient, au reste, dans les 
conditions les plus favorables pour mener à 
bonne fin une œuvre qui exigeait de la science, 
de Ihabileté, une foi ardente, la ferveur d'un 
apôtre, la passion du prosélytisme, et un entraî- 
nement prononcé vers la vie ascétique. 
. Le chikh de Saguiet-el-Hamra réunit donc le 



INTRODUCTION XX^BÏ 



premier groupe de ceux des marabouts qu'il 
avait désie:nés pour être lancés en qualité de 
missionnaires sur les Kabilies, et leur donner ses 
instructions : « Il y a urgence, leur dit-il, de 
porter le flambeau de l'Islam dans ces régions 
déshéritées des bienfaits delà religion et de ceux 
de la prédication; car ces malheureux Kabils, 
qui sont totalement dépourvus d'écoles, et qui 
n'ont point le moindre chikh pour enseigner 
à leurs enfants les pratiques de la morale et des 
vertus musulmanes, ces infortunés Kabils, dis-je, 
vivent absolument comme des brutes, c'est-à- 
dire sans foi ni Dieu. Pour remédier à ce déplo- 
rable état de choses, j'ai résolu de faire appel à 
votre zèle religieux et à vos lumières. Ne laissons 
point croupir davantage ces pitoyables monta- 
gnards dans l'ignorance des sublimités de notre 
religion ; allons souffler sur leur foi presque 
éteinte pour en raviver les derniers tisons; pur- 
geons ces anciens Chrétiens (1) de ce qui peut 
leur rester de leurs vieilles erreurs; faisons-leur 
comprendre que, dans la religion de Notre Sei- 

(1) Les traces historiques de l'existence du christianisme chez 
les Kabils algériens se conservent jusqu'au X11I« siècle de notre 
ère. L'Islam s'impose peu à peu parmi ces populations non 
par la persécution ou la violence, comme on l'a répété tant de 
fois, mais par l'attrait et la simplicité du nouveau culte, et 
surtout par l'effet des séduisantes promesses de la vie 
future. 



XXXIV INTRODUCTION 



gneur Mohammed,— que Dieu répande sur lui la 
grâce de sa miséricorde ! — la crasse n'est point, 
comme dans celle des Chrétiens, un mérite aux 
yeux de Dieu (1)1 Votre tâche, je ne veux pas 
vous le dissimuler, sera hérissée de difficultés, 
ajouta le directeur spirituel de la Zaouïa ; mais 
votre zèle irrésistible, l'ardeur de votre foi, vous 
feront, s'il plaît à Dieu ! triompher de tous les 
obstacles. Allez, mes enfants! et ramenez à Dieu 
et à son Prophète ces malheureuses populations 
qui croupissent dans les puanteurs immondes 
de l'ignorance et de l'impiété. Allez, mes enfants, 
avec le salut ! et que Dieu vous accompagne et 
vous accorde son soutien ! » 

Les missionnaires partirent de Saguiet-el- 
Hamra par groupes de cinq ou six, et se disper- 
sèrent ensuite dans les montagnes qu'ils avaient 
reçu la mission de koraniser; ils se prolongè- 
rent ainsi dans l'Est par départs successifs jus- 
qu'à ce qu'ils eussent atteint le beylikde Constan- 
line, dans lequel, du reste, ils ne pénétrèrent 



(1) Dans leurs Actes des Saints, les Bollandistes font le plus 
grand éloge d'une sainte, — dont le nom nous échappi', — pour 
être arrivée jusqu'à l'àge respectable de quatre-vingts ans sans 
s'être jamais lavée. 

Saint Labre, canonisé en 1859, était aussi un modèle de mal- 
propreté. L'horreur de l'eau, d'ailleurs, est encore aujourd'hui 
la marque caractéristique par laquelle se distinguent un grand 
nombre de nos dévotes. 



INTRODUCTION XXXV 



que fort peu, cette partie de l'Afrique du Nord 
étant catéciiisée depuis longtemps déjà soit par des 
marabouts venant de l'Egypte, soit par de saints 
docteurs du R'arb (Marok) rentrant du pèleri- 
nage aux Villes saintes. 

La méfiance particulière aux peuples des mon- 
tagnes, si jaloux de leur indépendance, ne per- 
mettait point aux marabouts missionnaires de se 
présenter aux Kabils autrement que sous les 
dehors du foMr ou du deroueuch. Aussi, est-ce 
sous les haillons, et le bâton de voyage à la 
main, qu'ils parcouraient les tribus, implorant çà 
et là de ce qui appartieiit à Dieu (1), et semant 
sa parole sur leur passage. Arrivés sur le terri- 
toire qui leur avait été désigné, ils s'y choisis- 
saient une retraite sur le point le plus sauvage et 
le moins fréquenté du pays, et y établissaient 
leur lilieloua (ermitage) soit dans une grotte, soit 
dans quelque aniractuosité de rocher, et s'y li- 
vraient à la prière et aux pratiques les plus rigou- 
reuses de l'existence ascétique. Ils pourvoyaient 
aux exigences de la vie comme ils le pouvaient ; 
le plus souvent, Dieu lui-même voulait bien se 
charger de ce soin, déléguant pour ce service 

(l'i Mohammed a dit : « La terre appartient à Dieu, et il en 
donne la [lossessioa à qui il lui plaît, i Par cxtensioD, ce qu'elle 
renferme lii appartient également. 



KXXVI INTROÔUCTION 



Éoit un de ses anges, soit un animal quelconque, 
quadrupède ou oiseau. 

La retraite du saint ne restait pas longtemps 
ignorée ; les bergers ne tardaient pas à la décou- 
vrir, et l'un pen^e Lien que la trouvaille des 
gardeurs de chèvres n^était pas longtemps un 
secret pour la tribu. On respectait d'abord, par 
une sorte de discrétion, le désir de solitude qui 
paraissait être dans les intentions de l'étranger ; 
mais, peu à peu, après avoir rôdé autour de sa 
Meïoua. les Kabils, dont la curiosité était à bout 
de patience, s^approchaient timidement de la 
retraite du saint homme, qu'ils trouvaient tou- 
jours en prières, ou sous l'influence d"an état 
extatique qui semblait le détacher entièrement 
des choses de la terre, et ne point lui permettre 
de s'apercevoir même de ce qui se passait autour 
de lui. 

Ce spiritualisme était tellement loin de la ma- 
térialité kabile, que les gens du pays ne savaient 
que penser d'un homme que jamais on ne voyait 
ni dormir, ni boire, ni manger, ni satisfaire aux 
actes et obligations qui sont imposés aux hommes 
ordinaires. Il y avait là, pour eux, un mystère 
impénétrable, et que, pourtant, ils auraient bien 
voulu approfondir. En rappelant les souvenirs 
que leur avait laissés la tradition, il leur semblait 



INTRODUCTION XXXVII 



bien que cet étranger devait être un homme de 
Dieu, un homme pouvant jouir de quelque in- 
fluence dans ses conseils. Or^ s'il en était ainsi, 
la présence d'un tel ami de Dieu devait être tout 
naturellement on ne peut plus favorable pour la 
tribu : c'était la bénédiction répandue sur le 
pays ; car le Tout-Puissant n'avait rien à refu- 
ser, pensaient-ils, à un homme qui passait tout 
son temps à s'entretenir avec lui. On l'avait, en 
effet, surpris plus d'une fois conversant à haute 
voix avec un être invisible, vis-à-vis duquel il 
semblait être sur le pied de la plus parfaite 
intimité. 

Peu à peu les Kabils s'enhardissaient, et ils en 
arrivaient à entrer en relations avec le saint 
homme. Ils avaient bientôt reconnu qu'il était 
d'une essence supérieure à la leur : ses conseils, 
son éloquente et ardente parole, l'étrangeté de 
son existence, quelques faits qu'ils ne s'expli- 
quaient pas', et qui leur semblaient des miracles, 
la prévision do quelques phénomènes physiques 
qui se réalisaient exactement, et qui leur faisait 
croire à sa prescience, quelques procédés agri- 
coles rapportés d'Espagne, et qui doublaient leurs 
récoltes ; toutes ces choses, disons-nous, met- 
taient bientôt ces grossiers montagnards dans la 
main du saint, et les disposaient admirablement à 



XXXVIII INTRODUCTION- 



recevoir ses leçons. Il n'en voulait pas davan- 
tage. 

Au bout de quelque temps, la kheloua du 
saint anachorète ne désemplissait plus : c'était à 
qui lui apporterait en cadeau des bernous de fine 
laine, la chair de ses plus grasses brebis, les 
plus beaux fruits de ses jardins, le lait le plus pur 
de ses vaches et de ses chèvres ; tous voulaient 
concourir à la construction d'un gourbi d'habi- 
tation tout-à-lait digne de lui; la djemaa (1) par- 
lait même, dans le but de retenir le saint sur^son 
territoire, de lui iaire élever, aux frais de la 
tribu, une maison en boue et en bouse de vache 
pareille, de tous points, à celle de Vamin el-ou- 
mena (2), le chef de la tribu. Mais le saint, qui a 
fait vœu de pauvreté, dit-il, repousse tous ces 
présents. Qu'en ferait-il, en effet, puisque Dieu 
— que son saint nom soit glorifié ! — pourvoit 
à ses besoins. 

Emerveillés d'un tel désintéressement, et cer- 
tains que la résolution du saint marabout est iné- 
branlable, ils n'en insistaient que davantage pour 
lui faire accepter leurs oflYandes. Enfin, la glace 



(1) Sorte d'assemblée municipale. 

(2) Vamin est le chef dune dechera (village). L'amin el-ow 
mena, nmin des amin, élu pai- rassemblée de ces deniiers, est le 
président, le chef de lu Iribu. 



INTRODUCTION XXXIX 



étnit rompue entre le marabout et les gens delà 
tribu : chaque joui\ on accourait entendre ses 
leçons, écouler ses conseils; tous, hommes et 
femmes, venaient Tentrelenir de leurs affaires 
particulières, et solliciter son intercession auprès 
du Dieu unique, dont ils commençaient déjà à 
avoir quel([ue idée. Les hommes lui demandaient 
des remèdes pour leurs troupeaux frappés d'é- 
pizooties, ou des talismans pour se garantir contre 
le mauvais œil ; ce qu'ils désireraient par-dessus 
tout, ce serait une doua (médecine) pour relever 
leurs facultés génitales depuis longtemps en 
baisse, infirmité qui leur enlève tout espoir d'a- 
♦ voir un llls, cette fraîcheur de l'œil. Quant aux 
femmes, l'une c'est sa stérilité persistante qui 
fait son désespoir. Le saint ne pourrait-il pas 
leur donner la fécondité qu'elles réclament, et 
qui leur permettrait de marcher le front haut, 
et de ne plus être un objet de mépris pour leurs 
maris; une mère vient solliciter l'intervention 
du saint anachorète pour qu"il lui conserve ses 
enfants qui, tous, meurent en bas- âge. La séche- 
resse, les sauterelles, les épidémies amènent 
encore à la kheloua du marabout de nombreux 
visiteui's. Le saint homme promet à tous de s'oc- 
cuper de leurs affaires ; mais ils ne pouvaient 
compter voir leurs vohix exaucés qu'autant 



XL INTRODUCTION 



qu'eux-mêmes s'occuperaient de leurs devoirs 
envers Dieu; « car le Seigneur, ajoute-t-il, ne 
saurait jeter un regard favorable sur des gens 
qui sont aussi malpropres au physique qu'au 
moral. » 

Bientôt la réputation du saint homme fran- 
chissait les limites de la tribu; on accourait des 
fractions voisines soit pour le consulter, soit pour 
entendre ses précieuses leçons. Pour être bien 
certains de ne pas en perdre un mot, les jeunes 
tholha (aspirants à la science) , qui, parfois, 
habitaient loin de la kJieïoua du savant et saint 
marabout, s'établissaient à proximité de son er- 
mitage soit sous la tente, soit sous des gourbis 
en branchages qu'ils se conlruisaient. Cette po- 
pulation, qui augmentait chaque jour, finissait 
par former un douar (l) ou une dédiera (2) de 
jeunes gens avides de s^instruire dans les sciences 
et dans les préceptes du Livre. Du reste, le saint 
docteur ne se lassait pas de leur répéter cette 
maxime de l'imam Djelal-ed-Din-es-Soyouthi : 
« Recherchez la science, fut-ce même en Chine ; 
car la recherche de la science est une obligation 
imposée à tout musulman. » 

(1) Réunion de toutes établies sur une ligne circulaire. 

(2) Villafçe kabil. 



INTRODUCTIO.X XLI 



Mais celte populalion d'étudiants, qui s'accrois- 
sait sans cesse, ne pouvait passer Tiiiver, tou- 
jours très rigoureux dans les montagnes, sous 
les frêles abris quMls s'étaient bâtis, et, d'un 
autre cùLé, il leur en coûtait beaucoup de rester 
privés pendant deux mois entiers des incompa- 
rables leçons que leur donnait si -volontiers le 
savant et saint marabout; il fallait trouver une 
solution qui satisfît tout le monde. On ne la 
cherchait jamais bien longtemps; car il n'y 
avait pas trente-six moyens de la résoudre : c'é- 
tait tout simplement de construire une zaoui a {\.) 
■ — avec ses accessoires — assez vaste pour ré- 
pondre à l'objet qu'on se proposait. Mais la 
grosse question était toujours celle des frais 
qu'allait entraîner une pareille construction ; car 
on avait à cieur d'élever un monument qui fût 
digne du saint homme qui devait l'habiter. Quoi- 
qu'il parût avoir renoncé aux biens de ce monde, 
on espérait qu'en lui faisant un peu violence, on 
le déciderait à abandonner sa kheïoua, dans 
laquelle il était loin d'avoir toutes ses aises. Il y 
avait encore une chose qui embarrassait la 
tribu et les disciples du saint marabout : c'est 
que les maçons qu'on avait sous la main 

(1) Voir plus liuiit Id unie relative à la zaouia. 



KLII INTRODUCTION 



étaient toiit-à-fait insuffisants pour mener à 
bonne fin une œuvre pareille, laquelle réclamait 
tout au moins le concours des architectes de 
Figuig (1), qui. à ceLle époque, jouissaient déjà 
d'une réputation de constructeurs qui s'étendait 
fort avant dans Test de l'Afrique du \ord. 

Après dïnterminables discussions au sein de 
la djemda (assemblée municipale), la tribu où s'é- 
tait établi le saint finissait par comprendre qu'elle 
avait tout intérêt à ce qu'il se fixât définitivement 
sur son territoire, où il avait apporté avec lui la 
bénédiction de iJieu, et elle se résignait, en sou- 
pirant, à déteirer quelques-uns des vieux pots 
où elle enfouissait ses rares trésors, et à se coti- 
ser pour faire la somme qui devait compléter 
celle qu'avaient promise de verser les thoTba qui 
suivaient les leçons du savant et révéré mara- 
bout, lequel, après s'être fait longtemps prier, 
finissait toujours par consentir à abandonner son 
ermitage pour habiter, contrairement à son vteu 
de pauvreté, un somptueux édifice oii il devait, 
nécessairement, être détourné de la irgle austère 
qu'il s'était tracée et inqiosée pour l'amour de 
Dieu. Il insistait sui- limportance du sacrifice 
qu'il faisait à la tribu : « Mais, ajoutait-il pour 
paraître se mettre d'accord avec sa conscience, 

(1) Oasis il 11 sud uiarokaiu. , 



INTRODUCTION XLIII 



c'est encore servir la cause de Dieu que de faire 
entendre sa parole à des gens qui, jusqu'à pré- 
sent, n'avaient joui que d'une manière des plus 
imparfaites de cet inappréciable bienfait. y> 

Enfin, le zaouïa se construisait ; le saint se 
laissait arracher de sa liliéloiia, et venait s'éta- 
blir dans les appartements qui lui étaient destinés, 
et qu'on avait préalablement garnis de tapis 
moelleux et du mobilier nécessaire. A partir de ce 
moment, l'établissement fonctionnait ; le nombre 
des étudiants allait croissant ; les tribus voisines 
y envoyaient leurs jeunes gens; la zaouïa deve- 
nait célèbre, et les savants docteurs, les flam- 
beaux de rislam qui passaient à proximité de 
l'établissement, ne manquaient jamais de le vi- 
siter^ et de s'y arrêter pendant quelques jours 
pour entendre la parole du maître et profiter do 
ses doctes leçons. Quelques-uns de ces eulama 
(savants), et des plus illustres, venaient même 
d'Egypte et de Tunisie pour se livrer, avec le 
chikh de la zaouïa, à des entretiens religieux, ou 
pour élucider quelque point nébuleux de la doc- 
trine ou de la loi. 

Quelques miracles opérés opportunément ache- 
vaient d'établir In réputation de sainteté du sa- 
vant marabout: il était désormais et incontesta- 
blement pour tous un ouali Allah, un ami, un 



XLIV INTRODUCTION 



élu de Dieu. Les gens de la tribu n'hésitaient 
plus dès lors à reconnaître que, décidéinenl, ils 
avaient fait une bonne affaire en déterminant le 
saint à se fixer parmi eux, et que le Dieu unique 
— dont il leur parlait si souvent — les avait sin- 
çrulièrement favorisés en leur envoyant un homme 
jouissant auprès de lui d'une considération si 
évidente; car, enfin, depuis son arrivée dans le 
pays, tout leur réussissait à merveille: ainsi, les 
femmes étaient devenues on ne peut plus fécondes, 
surtout à partir du moment où les jeunes ihoTha 
étaient venus s'établir auprès du saint; les va- 
ches étaient méconnaissables tant elles avaient 
pris de graisse et d'embonpoint; les troupeaux de 
chèvres s'étaient multipliés d^une façon extraor- 
dinaire; la terre rendait au centuple; la paix ré- 
gnait entre eux et les tribus voisines; jamais, en 
un mol, ils n^'avaient été favorisés à ce degré de 
félicités sans mélange. Il était clair que ce bien- 
être dont ils jouissaient ne pouvait être attribué 
qu'à l'intervention du saint en leur faveur auprès 
de Dieu. Aussi^ les tribus voisines les jalousaient- 
elles singulièrement, et c'était à ce point, qu'à di- 
verses reprises, elles avaient tenté de détourner 
le saint marabout à leur profit; mais, heureuse- 
ment, il avait toujours résisté aux offres les plus 
séduisantes qu'elles avaient eu l'audacieuse té- 



INTRODUCTION 



mérité de lui faire. Cependant, dans la crainte 
qu'il no finît par céder, et pour le fixer d'une 
manière définitive sur leur territoire, les notables 
de la tribu lui offraient des terres qu'ils lui don- 
naient en toute propriété; ils y ajoutaient du 
grain pour les ensemencer, et des bœufs pour 
les labourer ; or, le saint, qui, décidément, avait 
tout-à-fait renoncé à son vœu de pauvreté, accep- 
tait tous ces dons, qu'il complétait habituelle- 
ment par le choix de trois ou quatre des plus 
belles filles de la tribu, que les pères lui offraient 
d^ailleursavec enthousiasme, et sans en exiger de 
dot, trop heureux d'avoir pour gendre un saint 
de cette importance. 

Le vénéré marabout faisait souche dans le 
pays, et il devenait ainsi le père d'une famille 
religieuse arabe qui s'augmentait d'autant plus 
rapidement, qu'elle ne partageait jamais la m.isère 
de la tribu, et que son rôle, dans les luttes inces- 
santes de fraction à fraction, n'avait rien de mili- 
tant, puisqu'il se bornait à séparer les combattants 
et à les réconcilier. Donc, point de causes de dé- 
chet parmi les descendants du saint. Avec le 
temps, cette descendance, toujours parfaitement 
traitée par la tribu, qui l'arrondit en terre au fur 
et à mesure qu'elle se multiplie, finit par com- 
poser une fraction religieuse plus forte, plus 



INTUODUCTIOX 



compacte, plus grasse, plus riche, plus influente 
(|uc les fractions laïques de la tribu, et cette 
JiJuii'roitha (1),, crorigine arcibe, restera soudée à 
kl tribu kabile, dont elle fera définitivement par- 
tie, et celte tribu lui sera d'autant plus indisso- 
lublement attachée, que le saint fondateur de la 
fraction maraboute est devenu le patron delà 
JiaMlai^l], tout en restant son intercesseur auprès 
de Dieu, et que sa dépouille mortelle repose sous 
une liOîiNM (3), (|ui estdevenueun centre religieux 
où se réunissent plusieurs fois cha(|ue année les 
klioddarn du saint, et où viennent en pèlerinage, 
pour y brûler les sept parfums, les fidèles des 
deux sexes qui ont quelijue faveur à solliciter do 
relu de Dieu. 

C'est de cette façon, à quelques exceptions près, 
que l'élément ai-abe s'introduisit et prit pied dans 
les Kabilies; c'est par l'entremise pacifique des 
marabouts qu'il est parvenu à former, dans la 
plupart des tribus montagnardes, une fradion 
religieuse qui y exene une inlluence d'autant 
plus prépondérante qu'elle se présente avec le 

\1) Fraction d(; liilm chez les Kahils. 

(2) Kabilcu tribu. C'est le pluriel de ce mut {k/mïl) qui a été 
choisi ]ioup désigner les ijoiiuhitions berbères haliitiint les mon- 
laf^ncs entre Alper et Gmistautine. On en a t'ait ladjiMtlt' ethuiijue 
kbdïli, Kabil, (A. CiiERiiONMiAiV 

(3) Chapelle funéraire ou coiuuiéuiorative, 



INTRODUCTION XLVII 



caractère théocratique, lequel se fortifiera encore 
du don des miracles dont jouiront quelques-uns 
des descendants du saint, don que l'ouali lui-même, 
bon jusque dans le séjour des bienheureux, n'en 
conserve pas moins pour prouver de temps à 
autre à ses serviteurs religieux qu'il continue à 
les couvrir de sa puissante protection. 

Les marabouts de Saguiet-el-Hamra continuè- 
rent leur mission dans les Kabilies et dans les 
ksour{\) du Salira algérien, — lesquels sont habi- 
tés par des populations d'origine berbère, — pen- 
dant les XVI*' et XVIP siècles de notre ère : leur 
but était surtout de prendre pied dans ces tribus 
kabiles comme l'avaient fait leurs devanciers, et 
d'y recruter des adeptes à l'ordre de Sidi Abd-el- 
Kader-el-Djilani, l'illustre marabout de Baghdad. 
Aussi, la plupart des sommets des montagnes 
sont-ils couronnés de koiibha dédiées à ce saint 
personnage, qui a été surnommé le Sultan des 
Justes. Comme ceux qui les y avaient précé- 
dés, les missionnaires pénétrèrent dans les tribus 
montagnardes en s'y présentant sous les humbles 
dehors du fakir ou du cleroueuch, et ils parvin- 
rent à se maintenir dans le pays, et à y faire sou- 
che par des procédés identiques à ceux qui avaient 
si bien réussi aux premiers marabouts, 

il) Pluriel de ksar, village, bourgade dans le Sahra, 



XLVIII INTRODUCTION 



Comme nous l'avons dit plus haut, quelques- 
uns des saints algériens^ — nous désignons ainsi 
ceux qui ont leurs tombeaux dans la région afri- 
caine que nous occupons, — sont venus de TE- 
gypte, ou des pays musulmans situés à l'est de 
nos possessions africaines. Il en est aussi, — mais 
en très petit nombre, — qui sont nés sur la 
terre algérienne; il est vrai quainsi que l'a dit 
Sidna Aïça, — Notre-Seigneur Jésus- Christ : — 
c< Nul n'est prophète dans son pays. » 

Malgré l'état de subalternisalion qui a été fait 
aux femmes par le Koran^ on ne rencontre pas 
moins un certain nombre de tombeaux de saintes 
maraboufes dans les moniagnes, de l'Afrique du 
Nord, particulièrement dans celles de l'est de ce 
pays. Contrairement à ce qui se passe pour les 
hommes, ces saintes femmes sont toutes d'origine 
berbère ; il est vrai de dire que les femmes kabiles 
jouissent d'une bien plus grande liberté que 
les femmes arabes, et qu'elles occupent dans 
la société une place bien autrement relevée^, plus 
digne, plus honorable que celle qui a élé accordée 
par ses maîtres à la femme arabe, et mieux 
d'accord avec celle qui a été donnée à la com- 
l)agne de l'homme par le Créateur d'abord, et, 
))lus tard, par le fils de Marie. Aussi, nous le. 
répétons, les femmes kabiles peuvent-elles aspiicr 



INTRODUCTION XLIX 



aux honneurs et au pouvoir surnaturel attachés 
à l'état de sainteté. Nous en verrons plusieurs 
exemples au cours de nos légendes. 

Bien que la continence chez la femme kabile 
ne soit pas une vertu cotée bien haut, on ren- 
contre pourtant, dans les montag-nes de Test, des 
monuments funéraires élevés à des saintes àcjui 
l'on a donné la qualification de Vierges. On voit 
à Tunis le tombeau d'une de ces saintes qui 
aurait défendu sa virginité en changeant en 
femme un téméraire qui avait essayé de la lui 
ravir. 

Mais, nous le répétons, ce sont là. des excep- 
tions, et ni la virginité, ni la continence ne sont 
d'une nécessité absolue pour arriver à la béatifi- 
cation. Pour les Musulmans, ce sont là des vertus 
négatives qu'ils n'apprécient que médiocrement. 

Les marabouts ont toujours joué un grand 
rôle en pays kabil: mêlés à tous les actes de la 
vie publique, revêtus d^un pouvoir d'autant plus 
considérable et moins contesté qu'il émane di- 
rectement de Dieu, leur action s'est fait fréquem- 
ment sentir, surtout dans le sens conciliateur, 
lorsque, autrefois, les tribus kabiles en venaient 
aux mains pour des intérêts le plus souvent in- 
signifiants. Ainsi, eux seuls avaient le droit et 
l'autorité suffisante soit pour r'tablir la paix, s<iil 



lA I H'JULH^l i\j. 



pour signer une trêve de plus ou de moins de 
durée ; c'étaient eux qui, il y a peu de temps en- 
core (1), lors des élections des chefs kabils, pro- 
posaient aux populations ceux qui leur parais- 
saient les plus dignes ; ce sont eux aussiqui,dans 
les circonstances . graves, décident en dernier 
ressort ?ur le parti à prendre. Les marabouts 
exerçaient également leur pouvoir sur les mar- 
chés, ces lieux de désordre flétris par Moham- 
med, qui a dit : « Blâme le marché; car c^est 
l'arène de Satan. » Ils les avaient déclarés invio- 
lables, et ils n'y toléraient ni arrestations, ni 
vengeances particulières, ni représailles, sachant 
à quel point l'ordre et la paix sont nécessaires 
aux transactions commerciales. Enfin, les mara- 
bouts étaient et sont encore l^objet de la vénéra- 
tion publique : à eux les honneurs, la déférence, 
les privilèges. Gomme dans tous les pays où pré- 
domine l'influence théocratique, les marabouts 
vivent sur le peuple et par le peuple : on va au- 
devant de tous leurs besoins; on prévient leurs 
désirs; ils reçoivent de toutes mains, même lors- 
qu'ils jouissent d'une grande fortune: « L'offrande 
du pauvre, disent-ils, est aussi agréable à Dieu 
que celle du riche. » C'est ainsi qu'on leur apporte 
l'eau, le bois, la nourriture, qu'on les comble de 

(1) Avant lii fnrmidiihlc iusurrccliou indip'iin do 1871. 



IXTRODUCTION LI 



présents en nalure eL en argent; on fait des 
touiza (l) à leur profit. Nous ajouterons que 
Vdnaïa(2) d'un marabout est sans limites, c'est-à- 
dire que le sauf-conduit qu'il a accordé conserve 
sa valeur protectrice même en des lieux où son 
nom est inconnu. 

Nous n'insisterons pas davantage surrinlluence 
extraordinaire et le pouvoir dont jouissent les 
marabouts dans les Kabilies; nous dirons cepen- 
dant qu'à l'exemple de nos évèques du moyen- 
âge, ils firent souvent entendre de dures vérités 
aux puissants, aux beys et aux pachas, lesquels 
les ménageaient fort, et les comblaient de ca- 
deaux, parce qu'ils étaient les intermédiaires 
obligés entre eux et les Kabils, dans les monta- 
gnes do.-quels ils ne se hasardaient pas souvent; 
ces grands usaient du même moyen do séduction 
à l'égar-l des marabouts lorsqu'ils avaient à se 
faire pardonner quelque offense, ou quelque acte 
d'injustice exercé envers la tribu à laquelle ils 
appartenaient, ou contraire aux intérêts de la 
cause que défendaient ces hommes de Dieu. 

Il est inutile d'ajouter que la somme d'influence 



\\] La Inuïza est uae corvée do labour l'aito. ifraliùlPiiieiit au 
profit d'iiii'' institution ou d'un individu. 

{■!) Le mot d7i«,r« <'\^n\^\p protection . soitrrf/finlr. sauf-rondui/. 
Les Kabils ont le plus grand respert jKuir IV;/?am délivré par mi 
des leurs. 



INTRODUCTION 



OU de considération dont jouissent les marabouts 
se mesure à leur valeur morale et à leurs vertus, 
ainsi qu^à la situation qu'ils occupent auprès de 
Dieu. Les mieux partagés sous ce rapport sont 
regardés comme des saints vivants placés entre 
les hommes et les anges, de précieux vases d'é- 
lection ayant le privilège de voir Dieu lace à face 
dans leurs extases, et de recevoir directement ses 
communications et ses avertiasements. 

La qualité de marabout est héréditaire et indé- 
lébile, et se transmet de père en fils; mais l'in- 
iluence religieuse qui y est attachée doit s'acheter 
à chaque génération par les mêmes vertus et la 
même piété, sinon la considération et le prestige 
s'effacent et disparaissent jusqu'à ce qu'un autre 
descendant du saint se soit révélé avec tous les 
signes par lesquels se distinguent des autres mor- 
tels les élus de Dieu. D'après le Djamâ^ le carac- 
tère d'oîiali (saint) se révèle d'ailleurs par le don 
de prescience et celui des miracles. Ce n'est donc 
que le titre de marabout qui est héréditaire ; 
quant au caractère, il ne saurait l'être, et si l'on 
révère les fils des descendants des marabouts, 
c'est seulement en souvenir de ceux de leur fa- 
mille qui ont mérité cette qualilicatioii. 

Les marabouts composent donc une sorte de 
noblesse religieuse héréditaire comme la noblessq 



INTRODUCTION LUI 



d'origine. Pourtant, nous devons dire que la vé- 
ritable noblesse religieuse chez les Mahométans 
est formée des ckenf{[), titre qui, du reste, dé- 
signe spécialement les Musulmans qui se pré- 
tendent de la descendance du Prophète par 
Fathima-Zohra, sa fille chérie, laquelle épousa 
Aliben-Abou-Thaleb. Tous les chorfa rattachent 
leur filiation à Edris-ben-Abd-AUah, qui fut sul- 
tan du Maghreb au VHP siècle de notre ère, et 
qui est arrière-petit-lils de ce même Ali, le 
gendre de Mohammed. Edris est donc l'ancêtre 
commun que revendiquent non-seulement ceux 
qui se disent chorfa^ mais encore celui de toutes 
les tribus de l'Ouest qui prennent ce titre si re- 
cherché des Arabes, et dont ils ont tant abusé. 
Or, comme la plupart des ouali dont nous nous 
sommes fait Phagiographe étaient de provenance 
maghrebite, il s'ensuit qu'un grand nombre 
d'entre eux appartenaient à la noblesse religieuse 
par le double droit que leur donnaient leur qualité 
de marabout et leur origine cherifienne. 

Si de saints marabouts sont parvenus, par leur 
influence, à arrêter l'effusion du sang en récon- 
ciliant des tribus ennemies, d'autres, au contraire, 
se sont jetés dans la mêlée avec une fougue, une 

(l) Le mot cAe."//"' au pluriel chorfd\ signifie nobU. . Uicrif cn- 
Niceb, à la lettre, noble de race, descendant du Prophète. 



LIV INTRODUCTION 



ardeur extrêmes^ et s'il y eut des saints de paix 
et de conciliation, il y en eut aussi de guerre et 
d'agitation. Très souvent, particulièrement dans 
le Sahra, la foi militante intervint dans les luttes 
de tribu à tribu, et les lames de ces terribles ma- 
rabouts s'abreuvèrent de sang à s'en sofder. Sou- 
vent ils roulèrent la meule du trépas sur la tête 
de leurs adversaires, et en firent un grand car- 
nage. Il fallait les voir, lorsque leurs partisans 
faiblissaient ou lâchaient pied en face de l'en- 
nemi, se précipiter au-devant des fuyards l'œil 
en feu, l'écume à la bouche, et leur criant comme 
le Prophète au combat du mont Ohod : « Où al- 
lez-vous donc, ô Musulmans? Ne savez-vous pas 
([ue le paradis est devant vous, et l'enfer der- 
rière ? » Sous le coup de fouet de cette menace, 
les chefs entraînaient leurs soldats dans une 
mêlée furieuse, et pleins d'un saint délire et d'une 
véhémence irrésistible, ils renversaient tous les 
obstacles que leur opposaient leurs adversaires. 
IMus tard, au beau temps des luttes avec leur 
ennemi dix fois séculaire, l'Espagnol, on vit les 
marabouts, sans autre arme que leur ardente pa- 
role, entraîner leurs guerriers contre les masses 
('jiaisses des Infidèles, et les lancer, tête baissée, 
comme des béliers de fer, au milieu des rangs 
serrés des Chrétiens, en jetant leur terrible cri 



INTRODUCTION LV 



de guerre et de foi : « Allah akhar ! » — Dieu est 
le plus grand! — Animés d'une sainte ardeur, les 
Musulmans se ruaient, ivres de sang et de fana- 
tisme, sur les murailles de fer que leur oppo- 
saient les Chrétiens; car ils savaient que le Pro- 
phète a dit : « On n'évite pas sa destinée : 
d'ailleurs, on ne meurt pas pour la foi, puisque 
c'est vivre de l'éternité que de périr pour elle. « 
Souvent ils pavèrent de leurs cadavres le champ 
de la lutte; mais l'ivresse de la bataille ne leur 
avait pas permis de sentir le goût de la mort. 

Plus d'une fois aussi, depuis la conquête, les 
marabouts nous suscitèrent de sérieux embarras, 
et sans parler de l'émir Abd-el-Kader et de ses 
lieutenants, qui, pour la plupart, étaient mara- 
bouts, il n'est guère de levées de boucliers soit 
dans les Kabilies, soit dans le Sahra, qui n'aient 
eu des marabouts pour instigateurs ou pour chefs. 
Si Mohammed a été — comme il le dit lui- 
même — le sceau, le dernier des prophètes, il 
n'en est point de môme des marabouts; nous 
voulons dire qu'il est encore permis do prétendre 
à ce titre, à cette qualité indépendamment de 
toute origine; on un mot, on peut devenir mara- 
bout, bien que n'appartenant pas à la descen- 
dance de ces saints vénéi-és. Mais il faut, si Ton 
veut être reconnu pour tel, que la volonté divine 



LVI INTRODUCTION 



se soit clairement et autlieatiquement déclarée, 
c'est-à-dire que le candidat à la sainteté ait 
donné des preuves qu'il jouit du don de pres- 
cience et du pouvoir de faire des miracles. C'est 
ainsi que nous comptons un certain nombre de 
thaumaturges de date récente. 

Il n'est peut-être pas inutile de faire remar- 
quer ici que les marabouts n'appartiennent pas à 
la hiérarchie cléricale, laquelle^ d^ailleurs, n^est 
pas admise par la religion mahométane ; ils ne 
doivent exclusivement leur qualité qu'à leur ré- 
putation de sainteté ou à leur naissance. Du reste, 
les ministres du culte musulman n'ont point le 
caractère sacerdotal de ceux de la plupart des 
autres cultes; ils ne sont même revêtus d'aucune 
marque particulière qui les distingue spirituelle- 
ment de la foule. En un mot, ce sont bien moins 
des prêtres que des fonctionnaires que nomme et 
révoque d'ailleurs lepouvoir temporel. Cependant, 
comme ils appartiennent généralement au corps 
des eulama (savants), ils portent ordinairement 
làrezza, ce turban blanc plissé qui distingue les 
docteurs de la loi. Le culte mahométan n'a donc 
point de clergé proprement dit (l). 

Nous avons dit plus haut que l'Islam avait eu, 

(1) Pellissief de Reynaud, Annales algériennes. Cei ouvrage est 
l'un des meilleurs qui aient été publiés sur l'histoire de l'Al- 
gérie. Nous lui avons fait quelques emprunts. 



INTRODUCTION LVIl 



comme la religion chrétienne, ses cénobites, ses 
ascètes^ ses anachorètes, ses religieux itinérants, 
ses gyrovagues, ses reclus, ses gnostiques, ses 
mystiques, ses quiétistes; nous ajouterons que 
ces derniers n'ont rien à envier aux nôtres sous 
le rapport de la tendresse et de la passion, et 
que sainte Thérèse, Fénelon et madame Guyon 
ne sont point allés plus loin qu^eux sur cette 
pente glissante et quelque peu aventureuse; 
mais il est vrai de dire que, pour des Musulmans, 
cela était sans le moindre danger. Du reste, 
toutes ces doctrines qui ont pour principe le re- 
pos de Tàme et du corps et la contemplation sont 
d'origine orientale : en elîet, les Hésychiastes, 
ces mystiques bizarres qui pensaient que, pour 
s'élever à la science des choses divines, il fallait 
passer son temps dans la contemplation de son 
nombril, étaient des moines du mont Athos. De 
tout temps, d'ailleurs, le quiétisme a séduit des 
âmes tendres, exaltées, vivement éprises de la 
perfection. Quant un gnosticisme islamique, cette 
sorte de syncrétisme mystifjue, oîi l'on trouve 
confondus avec les principes du christianisme 
quelques dogmes du platonisme et de la philoso- 
phie orientale, celui de l'hérésiarque Valentin, 
l'auteur des ^ons,Q\\ des trente essences divines 
éternelles, est loin d'atteindre aux folies intellec- 



LVIII INTRODUCTION 



Uielles, au dévergondage de Fesprit qui distinguent 
la gnose des philosophes mystiques musulmans. 
11 est certani quejamais délire d'une imagination 
brillante, mais désordonnée et sans règle, n'a été 
poussé plus loin. Chose singulière, c'est l'Egypte, 
la terre classique du mysticisme, qui, depuis les 
temps les plus reculés, semble avoir eu le mono- 
pole de la production de ces fous sublimes, de 
ces illuminés enfiévrés, de ces prodigieux extati- 
ques qui semblaient avoir perdu toute relation 
avec la terre, et qui, sous le prétexte d'apporter 
la lumière dans les religions juive, chrétienne et 
musulmane, et d'en épurer, d'en affiner les dog- 
mes, les troublaient, au contraire, jusque dans 
leurs bases fondamentales. L'Islam a eu ses se- 
cousses comme les religions dont il est issu; 
mais grâce à la matérialité de ses doctrines, les 
ébranlements dont nous parlons n'ont pas eu les 
périlleux résultats dont le christianisme, si spiri- 
tualiste, eut tant à souffrir dans le? premiers 
siècles de sa fondation. 

Nous l'avons dit, les miracles opéré's par les 
saints islamitcb présentent, pour un certain nom- 
bre, quelque similitude avec ceux attribués aux 
saints du clunstianisine. Nous devons reconnaître 
pourtant tout d'abord (jue, chez les premiers, le 
but ou la cause de Taclion déterminanlo du mi- 



L\tROf)UCTION LIX 



racle se ressent très sensiblement de la matéria- 
lité du mahométisme, et puis l'intérêt particulier 
du saint y prime trop fréquemment celui de la 
divinité qui lui a délégué une partie de sa puis- 
sance; en un mot, le saint islamite opère trop 
souvent pour son propre compte^ et au profit de 
ses passions. Mais il paraît que cette façon d'agir 
est acceptée par le Dieu unique; car il n^y a pas 
d'exemple qu'il ait enlevé son pouvoir miraculeux 
à celui qui en abusait d'une façon si indélicate. 

Nos thaumaturges islamites opèrent le prodige 
et le miracle, le prodige, qui, comme nous le 
savons, est un phénomène éclatant sortant du 
cours ordinaire des choses, tandis que le miracle 
est un événement extraordinaire au-dessus des 
forces de la nature et contraire à ses lois. Donc, 
le prodige surpasse les idées communes, tandis 
que le miracle excède lïntelligence humaine. Les 
prodiges et les miracles attribués aux saints de 
r Islam varient d'intensité selon la portion dln- 
lluence dont jouit Vouali auprès de Dieu. Ainsi, 
quelques saints ont la spécialité des choses de la 
vie courante, ordinaire, et n'ont pas le pouvoir 
de modifier les lois de la nature ou d'en sus- 
pendre l'effet : ceux-ci, par exemple, possèdent 
la faculté de rendre les femmes fécondes, de res- 
tituer aux hommes affaiblis les forces généra- 



LX INTRODUCTION 



trices quMis ont perdues. Ces saints d'ordre infé- 
rieur peuvent promettre de la pluie, guérir^ sans 
remèdes, les maladies ou infirmités, arrêter subite- 
ment une épizootie, dompter d'un signe des ani- 
maux féroces, faits extraordinaires, nous le recon- 
naissons, mais qui pourtant ne sont point en 
opposition ou en contradiction avec les lois phy- 
siques, ni absolument contraires au cours normal 
des choses; tandis que les grands saints arrêteront 
facilement le soleil, ressusciteront un mort, ren- 
dront la vue à un aveugle de naissance, se déferont 
de leurs ennemis rien qu'en laissant tomber à terre 
les grains de leur chapelet, rendront la mer fu- 
rieuse en la frappant d'un bâton, feront trembler 
la terre sur ses bases, lui ordonneront de s'en- 
tr'ouvrir pour engloutir des gens qui leur son désa- 
gréables, fendront des montagnes en deux, ou les 
feront s'écrouler avec fracas, changeront la direc- 
tion des rivières et feront remonter les eaux vers 
leur source, échapperont aux gens qui les pour- 
suivent ens'enfonçant dans les profondeurs du sol^ 
y cloueront dos cavaliers avec leurs montures, vi- 
vront sans boire ni manger, ou se feront nourrir 
par des animaux qui pourvoiront à leurs besoins; 
ils métamorphoseront des hommes en femmes, et 
leur rendront leur sexe quand ils le jugeront à 
propos; ils marcheront sur les eaux et voleront 



INTRODUCTION LXI 



dans les airs ; ils disposeront enfin d'une grande 
partie de la toule-puissance de Dieu, dont ils 
seront les principaux délégués ici-bas. 

Nous n'avons point à affirmer ici le plus ou le 
moins d'authenticité des miracles attribués aux 
saints de Flsiam , bien qu'en résumé , nous 
n'ayons pas plus de raisons pour douter des faits 
miraculeux opérés par ces ouali que de ceux qui 
ont eu pour auteurs les saints du christianisme. 
Ce que nous pouvons certifier^ c'est que les Mu- 
sulmans ont une foi entière, absolue, indestruc- 
tible dans leurs légendes sacrées; nous ajouterons 
même qu'il leur viendrait d'autant moins à l'idée 
d'en douter, que la plupart de ces miracles ou 
faits surnaturels ont laissé des traces ineffaçables 
sur le sol. « Du reste, a dit un saint évèque, il 
est aussi aisé d'acquérir, par le témoignage des 
hommes, la certitude morale des faits surnatu- 
rels, que celle des faits ordinaires de la nature. » 
A ceux qui niaient la possibilité des miracles, le 
même prélat répondait par cet argument aussi 
péremptoire que décisif: « Puisque les miracles 
sont un effet de la toute-puissance divine, il est 
certain dès lors qu'ils sont possibles. » Quant à 
leur nécessité, elle n'est pas plus niable que leur 
authenticité; ils constituent, en effet, selon l'opi- 
nion des docteurs chrétiens et islamites, un des 

4 



LXII INTRODUCTION 



moyens les plus propres à instruire l'honime des 
vérités de la religion. Ce sont comme dos coups 
d'autorité capables de réveiller l'attention des 
hommes, ejénéralemcnt peu frappés des mer- 
veilles de la nature. Et ils étaient d'autant plus 
indispensables au temps de la mission des saints 
marabouts dans les Kabilies, qu'ils avaient af- 
faire à une population grossière, sans religion, 
d'une moralité douteuse, n'ayant du Dieu unique 
qu'une idée des plus vagues, population aussi 
crasseuse au moral qu'elle l'était au physique, 
sordidement intéressée, et à laquelle il ne man- 
((uait que le veau d'or pour en avoir le culte. 

Il est clair que la situation n'a pas beaucoup 
varié, et que, depuis longtemps déjà, les Kabilsunt 
oublié les précieuses leçons que sont venus leur 
apporter autrefois les saints marabouts de Sa- 
guiet-el-Hamra; jamais, d'ailleurs, ils n'ont fait 
grand accueil aux préceptes religieux que ren- 
ferment le Koran; quant à la j^arlie jurispruden- 
licUe du Livre, il> l'ont trouvée ]irobablement 
trop Compliquée pour eux; car ils n'ont jamais 
fait usage que de leurs Kaaouih (i), ou code par- 

I Les Kuiiouii (Ciiiiou.-ï) sout les loi? parUcnlièivs à chiiqn.- 
Iribu kabilo. La (lis^i'iuiuatiou de la populaliuii JjeibiTi; tlaiis 
lout(^ réleiulue Je lAfiique septentrionale, et la dilTériMiec 
lie Iaiip;age no lui ont jamais pej-mis d'avoir nu ensonible de luis 
liomo.u'ènes et applieabirs à toutes les parties éparses de la IJei- 
béi'ie. CliuKiue tribu, eliaipii' village aif'nie a ses loisparticiilières. 



IXTKODUGTION LXIII 



licLilior, dont les prcscpiptions ne dérivent ni du 
Koran, ni des commentaires sacrés, mais bien 
d'usages antérie-urs qui se sont maintenus tradi- 
tionnellement à travers les siècles, à travers 
même les changements de religion, et c'est pré- 
cisément cet éloignement des idées religieuses du 
p(ui[)Ie arabe qui rend difficile à expliquer Tin- 
iluence immense dont jouissent les marabouts au 
milieu de celte société kabile qui, pourtant, s'est 
toujours montrée si réfractaire aux pratiques et 
aux prescriptions de l'Islam. 

Pour faciliter l'intelligence de ce livre, nous 
avons cru devoir donner à cette introduction un 
développement inusité; mais le sujet traité est si 
nouveau, et, en même temi)s, si j)cu connu, 
qu'il nous a paru indispensable de faire la lu- 
mière devant le lecteur avant de le laisser s'en- 
gager dans les profondeurs de l'œuvre. A présent 
qu'il est fixé sur la valeur relative des saints 
personnages qui composent notre galerie de 
thaumaturges de l'Islam, il ne lui reste plus qu^à 
nous suivre dans notre ])ieux |)èlerinage aux 
tondjeaux de ces vénérés élus de Dieu. 

V;il(!ucc. Il' lU s.'I.IciiiImv I8S(). 



AVANT-PROPOS 



On m'avait signalé, à mon arrivée à Blida en 
1856, le vieux marabout Moiiammed-ben-El-Aabed 
comme un conteur émérite, surtout comme un 
maître en hagiographie musulmane. Appartenant 
lui-même à la noblesse religieuse, il avait fait, me 
disait-on, delà vie des saints de Tlslamune étude 
toute spéciale; aussi, aucun détail des actes des 
thaumaturges mahométans ne lui était-il inconnu . 
Trèsamateur moi-même de lalégende et de la tradi- 
tion arabes, je m'empressai de me faire mettre en 
relation avec lui. Je lui fus présenté au café du Ha- 
kem, où il s'arrêtait volontiers quand il venait à 
Blida; car il était des Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir, 
et, par suite, il habitait la (léchera (village) des 
descendants de son saint ancêtre, laquelle est 
située dans la vallée qui porte son nom. 

Je dois déclarer que l'accueil que me fit Si 
Mohammed fut un peu froid; comme tous les Ara- 
bes, il ne se livrait pas facilement, et il tàtait le 
teriain avec soin avant do s'y engager; il voulait 



LWI AVANT-I^ROPOS 



toujours,, en un mot, savoir à qui 11 avait affaire 
avant de donner la libeiié à sa langue. J'eus toutes 
les peines du monde à le décider à me suivre dans 
la voie que je désirais lui faire prendie, c'est-à- 
dire celle des questions religieuses ou tenant à la 
leligion. Quand j'entamais ce chapitre, il sem- 
blait me dire : <-< Quel intérêt ces choses i)cuvent- 
elles avoir pour toi, un Chrétien?... D'ailleurs, 
tu n'y crois pas. et c^est pour t'en moquer et pour 
en rire peut-être que lu parais si curieux 
de les connaître. » Et ce n'est que lorsqu'il 
fut bien convaincu que j'étais moi-même un 
Croyant, et (|ue j'avais le respect de toutes le- 
croyances, qu'il n'hésita plu^ à verser dans mon 
oreille tous les trésors de sa science hagiogra- 
phique et thaumaturgique. 

Mon service m'ayant appelé dans la trilni des 
Bni-Salah, à laquelle appartient la fraction îles 
Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir^ je pus voir fré- 
quemment Mohammed, que j'allais visiter dans 
son Iwovxh (maison de campagne), et qui, à son 
tour, venait causer avec moi sous ma tente. J'en 
profitai pour recueillir de sa bouche tous les faits, 
lég-endes,etc., (jui ont eu pourthéàtreles environs 
de Ijlida d'abord, et le Sahra algérien. Il va sans 
dire que j'en enrichis avec avidité mes notes et 
mes souvenirs, me j)romctlanl de ne jiasles laisser 



AVANT-PKOPOS LXVn 



tomber dans Toubli^ et me réservant de les com- 
muniquer — un joui' ou Taulre — à mes contem- 
porains. 

Je viens aujouixriuii Icnirma promesse, et, par 
la même occasion, m'acquiltcr de la detlo quej^ai 
contractée, un peu trop léijèrement peut-èlre. Au 
reste, on appréciera. 

Mais je veux donnei' au lecteur une idée de la 
façon dont Si Molianimed entendait les choses de 
la religion, et du degré de sa croyance aux faits 
miraculeux rapportés par la léi^ende ou (.-onservés 
par la tradition. 

Un jour, je lui faisais remai-quer (jue la Coi aux 
saints allait diminuant d'intensité de l'ouest à Test, 
cest-à-dire du Marok à la Tunisie, et j'ajoutais qu'il 
m'était on ne peut plus facile de laire la preuve 
de ce que j'avanrais en parcourant une carte de 
l'Algérie, quejelui mettais en même temps sous 
les yeux. En effet, le Marok, — le pays de ITslam 
par excellence, — est littéi'alenient constellé du 
Jwubba (l), lesquelles y sont élevées par groupes de 
trois ou quatre à la fois slu- un même point, et la 
proportion va très sensiblement en décroissant au 
lur et à mesure qu'on s'avance de l'ouest à l'est, 
c'est-à-dire en passant parles provinces d'Oran, 



l^i l'clil iiiomiiiK'iit ûc. forme cul)ii|iic siirinontr (riiiic coupole 
l'if.'vc un riiouiK'ur nu >;ur le loiubi-au il'uu sainl marabout. 



LXVIII AVANT-PROPOS 



d'Alger, de Gonstantine, et par la Régence de 
Tunis. 

Si Mohammed ne put contester l'exactitude de 
mon observation : « Je ne nie pas, dit-il, que le 
R'arl) (Ouest) ne soit le foyer de l'Islam, que la foi 
de ses gens ne soit plus vive que celle des popula- 
tions du Cheiirg (est); mais, par Dieu ! quoiqu'on 
en dise, Blida, avant votre venue dans le pays, 
était aussi une ville de piété et de prière : on y crai- 
gnait Dieu, et l'on observait ses commandements; 
les minarets de ses quatre mosquées, et les dômes 
de ses onze mesdjed {V) diiioBXoXQni assez, par leur 
éclatante blancheur, que les Blidiens ne négli- 
geaient point les choses du ciel autant qu'on les 
en a accusés. Blida, la ville de mon saint ancêtre, 
l'illustre Sidi Ahmed-el-Kbir, a toujours vénéré 
les envoyés qui lui apportaient la parole de Dieu, 
et, si tu en veux la preuve, regarde autour de toi : 
la plaine et la montagne, encore parsemées — bien 
que vous ayez beaucoup détruit — de tombeaux 
renfermant les précieux restes de ceux de ces élus, 
de CCS amis de Dieu qui ont voulu poser ici le 
terme de leur existence terrestre, disent éloquem- 



fl ) Le iitesdjo.d o#t le lien où l'on se prosti-rne pour prier Die». 
On appelle ainsi une petite mnsqnée affectée à hi prière di- tons 
les jours. La jinére du veu'lrcili se fait dans li- f//n)nn, qni est le 
lieu di! lasseiuhJée, de la réunion dos fidèles le jour consacre. 



AVANT-PROPOS LXIX 



ment pourtant que tu n'es pas dans le pays de 
rimpiété. Je veux d'ailleurs, pour donner plus 
d'intérêt à la ziara (1) que tu te proposes de faire 
aux tombes bénies de nos marabouts révérés, t'en 
dire les glorieuses légendes, afin de te démontrer 
que les Musulmans seuls sont dans la voie de la 
vérité; car, s'il en était autrement, Dieu ne se 
serait point dessaisi d^une portion de sa puissance 
en faveur de leurs saints, et tous ont joui du pré- 
cieux don des miracles. Mais c'est par des preuves 
irrécusables que je veux — s'il plaît à Dieu! — 
chasser le doute de ton esprit, et y faire la lu- 
mière. » 

C'est ainsi que le marabout Si Mohanmied- 
ben-El-Aabed me préparait à entendre les mer- 
veilleuses légendes dont il allait livrer le secret à 
ma curiosité. 

Je les redirai dans l'ordre cù il me les a ra- 
contées, en commençant mon pèlerinage aux tom- 
beaux des saints par ceux qui s'élèvent dans le voi- 
sinage de Blida. 

(1) Visite, pèlerinaije au tombeau d'uu saint marabout. 



I.h'.S 



SAINTS DE I/ISLAM 

Umn\i"s iiaui(iluffit|iies el linyiiiires iiluri'ii'iiiii's 



I 

Sidi Yâkoub-ech-Gherif 



Il existe, à quelques centaines d(^ mètres à l'ouest 
de la ville do Blida, un i!:poupe de vieux oliviers que 
les Français — on ne sait trop pourciuoi — ont sur- 
nommé le Bois snerr. Est-ce pai' réminiscence du 
lieu où Jésus but le calice d'amertume? Est-ce parce 
qu'il renferme une konhha ou chapelle dans laquelle 
repose du sommeil éternel un saint et vénéré mara- 
bout? Est-ce enfin parce que ce bois d'oliviers fut arrosé 
jadis de sang français? Nous pencherions volontiers 
pour la deuxième de ces hypothèses. Tout ce que nous 
pouvons dire, c'est que les Arabes désignent ce point, 
par le nom de « Ez-Zonhomlj d) Sidi Vàhoubj » 
les « Oliviers de Sidi Y;'ikoiib. » 



1) Oliviers sauvages. 1^0:= olivier.- ^jreft'é-; se disi'iit zi.to,i,i. en 
soii:<-ent<'ii<lanl le mol rhi'djcra (nrbrf.. V.'oA ilnur l'ur.'.ir dt 
l'olir,-. ' '\. ' 



LES SAINTS DE L ISLAM 



Ce bois d'oliviers, qui fut d'abord un cimetière 
arabe, puis qui devint un marché et un lieu de bivouac 
pour les troupes de passage à Blida, fut, plus tard, 
converti en jardin public. 

Ces arbres, qui sont aujourd'hui clair-semés, mar- 
quent un âge considérable et de grandes souffrances; 
avec leurs troncs noués, déprimés, contournés, tordus^ 
qui s'accrochent, qui se cramponnent au sol par de 
vigoureuses racines pareilles à des serres d'un oiseau 
gigantesque, ces patriarches de la végétation sem- 
blent avoir été plantés par Dieu lui-même au troisième 
jour de la Genèse; on les dirait appartenir au temps 
de ces espèces phénoménales que Dieu, menacé dans 
son empire^ se repentit bientôt d'avoir créées si fortes 
et si orgueilleuses, et qu'il détruisit^ en bouleversant 
son œuvre par d''épouvantables cataclysmes, pour les 
refaire dans des proportions plus faibles et plus mo- 
destes. 

Quelques-uns de ces échappés aux déluges n'ont 
plus que la peau et les os, et paraissent ne rester 
debout que par un prodige d'équilibre ; ils portent, 
pour la plupart, les nodosités^ les gibbosités^ les ver- 
rues, ces difformités de toutes les vieillesses, et les 
traces ineffaçables de la guerre. Les uns montrent or- 
gueilleusement leurs membres amputés; les autres, 
leurs troncs troués, mâchonnés par les projectiles, 
déchiquetés par la hache de nos soldats, ou brûlés au 
cœur pour les besoins du bivouac. 

On ne peut se lasser d'admirer ces vieux zenhoudj : 
voyez, en effet, leur écorce squammeuse comme la 
carapace du dragon de l'Apocalypse, ces nervures 
qui, partant de leur pied, s'élancent gracieuses et 
déliées comme les colonnettes qui soutiennent — on 
ne sait par quel prodige — les voiîtes de nos vieilles 
cathédrales. Quelques-uns de ces végètaux-masto- 



SIDÎ YAKOUB-EGH-CHERIF 



dontes, aux racines avachies, ramassées, emmêlées, 
semblent un paquet de reptiles, ou les entrailles d'un 
animal éventré. 

Il parait bien difficile aujourd'hui de retrouver la 
trace du cimetière arabe, du marché et du bivouac 
d'autrefois au milieu de cette luxuriante végétation 
d'hier, avec ces corbeilles de fleurs, avec ces eaux 
qui s'enroulent au pied des arbres comme des khal' 
khaliX) d'argent à la jambe d'une Moresque, avec ces 
poissons dorés qui mendient effrontément quelques 
miettes de pain aux promeneurs. Au lieu de toutes ces 
fleurs qui composent l'enivrante parfumerie de Dieu, le 
sol était, autrefois, hérissé de pierres sépulcrales mar- 
quant la dernière demeure des serviteurs religieux du 
saint marabout, leur intercesseur auprès du Dieu uni- 
que. « Vous^ les Chrétiens, me répétait souvent Si Mo- 
hammed-ben-El-Aabed, vous ne respectez rien : vous 
avez fait unepromenade, un lieu public du champoù re- 
posaient de leur dernier sommeil les khoddam (2) de 
Sidi Yàkoub-ech-Cherif! Vousavez dispersé leurs osse- 
mentsetjeté leur poussiéreaux quatre ventsde laterrel 
Vous avez renversé^ brisé, détruit les chouahed(S) qui 
se dressaient sur les tombes pour témoigner encore 
qu'il n'est pas d'autre divinité que Dieu^ et que 
Sidna Mohammed est l'envoyé de Dieu!... Qu'avez- 
vous fait des restes vénérés des Croyants qui atten- 
daient, couchés auprès de leur intercesseur, le jour 
où le Tout-Puissant redressera les ossements et les 



(1) Anneaux de jambes que portent* les femmes arabes au-des- 
sus de la cheville du pied. 

(2) Serviteurs. On désigne ainsi les indigènes dont le saint to 
pique est le patron. 

(.3) Ce sont les pierres qu'on dresse sur les tombes à la lète e I 
aux pieds du mort, et qui contiennent souvent la formule de 
rislani, et quelquefois le nom du décédé. 



LES SAINTS DE L ISLAM 



recouvrira de leur chair ? Que sont devenus ces sque- 
lettes blanchis qui croyaient pouvoir attendre, dans la 
paix et dans le repos, le jour de la résurrection? Et si 
la koubbade Sidi Yàkoub a obtenu grâce devant vous, 
je ne veux point vous en savoir gré; car aucun outil 
n^ayant pu mordre la pierre de son tombeau, force 
vous a été de renoncer à cette dévastation impie. » 

La koubba du Bols-Saeré, qui s'élève blanche et 
élégante au milieu des vieux oliviers, renferme donc 
les restes mortels de Sidi Yàkoub-ech-Cherif (1), le 
noble, le pieux, le savant, la lumière de l'Islam. Si 
nous demandons à Voukil {2} à quelle époque vivait 
ce grand saint, il nous répondra invariablement : « De- 
mande leur âge à ces oliviers. » 

Il n'est point de peuple qui commette l'anachro- 
nisme avec un plus candide aplomb que le peuple 
arabe ou kabil. Mais, grâce à la science de Si Mo- 
hammed-ben-El- Aabed en chronologie^ j'avais pu être 
fixé sur ce point, et placer le passage du saint sur le 
lieu où devait, quelque temps après, s'élever son 
tombeau, vers l'an 927 de l'hégire^ ou 1521 de l'ère 
chrétienne. 

Comme la plupart des illustrations religieuses de 
l'Afrique septentrionale, Sidi Yàkoub-ech-Cherif 
était né en Espagne. Le premier décret d'expulsion 
des Mores andalous l'avait obligé, en 1499, de quitter 
Korthoba (Cordoue)^ sa ville natale, et de repasser 
la mer. Il s'était retiré à Meurrakech (Marok)^ où il 
achevait sa vie entre l'étude et la prière. 

(1) Chéri f, cest-à-dire descendant du Prophète par sa fille 
Fathma-Zolira. Lc»Ckeuifa composent la noblesse religieuse chez 
les Arabes. 

(2 L' uuk il c'est \e mandataire, radmiuistrateiir, le chargé des 
intérêts duu autre. L'o«Aî7 d'une koubba est une sorte de sa- 
cristain chargé des détails de cette chapelle funéraire. 



I. — SIDI YAKOUB-ECH-CHERIF 



Depuis bien longtemps, Sidi Yàkoub brûlait du 
pieux désir d'aller visiter les Villes Saintes, car il 
savait que Dieu a dit: « Accomplissez le pèlerinage 
de Mekka et la visite des lieux saints. » Déjà l'ort 
avancé en âge, et craignant que la mort ne vint le 
frapper avant d'avoir satisfait à cette obligation reli- 
gieuse, il ne voulut pas ditférer plus longtemps la 
réalisation de ce saint devoir. 

On allait entrer en cJioual, le premier des trois mois 
sacrés (1) dans lesquels doit être accompli el-heudjdj 
(le pèlerinage) ; Sidi Yàkoub fit ses préparatifs de 
voyage, et, suivi de nombreux serviteurs, il quitta 
Meurrakech (Marok)^ et se dirigea vers le Cheurg 
(est). 

Après quinze jours de marche, le saint marabout 
avait atteint l'ouad ech-Chetfa (Chiffa), qu'il coupait 
à son débouché dans la Mtidja, et il remontait la rive 
droite d'un cours d'eau qui descendait de l'est sur un lit 
de cailloux. Cette rivière est celle qui^ plus tard, prie 
le nom de Sidi-Ahmed-el-Kbir. Il était l'heure delà 
prière de Vâceur (trois heures de l'après-midi) ; Sidi 
Yàkoub se décida à poser son camp sur la rive droite 
de cet ouad^ à quelque distance du point où il sort de 
la gorge qui le verse dans la plaine. 

S'il faut en croire la tradition, cette rive et l'empla- 
cement qu'occupe Blida aujourd'hui n'avaient point 
alors cette riche végétation qui, de nos jours, fait à 
la ville une si gracieuse ceinture; ce n'était qu'une 
vaste prairie où paissaient les troupeaux des tribus 
voisines. 

Sidi Yàkoub fit dresser ses tentes en rond sur ce 
tapis de verdure qu'émaillaient les fleurs des champs, 

(1) Le pèlerinage à Mekka doit êtn» accompli dans lep troi? 
mois de chottal, dou-'l-kàda,dou-U-lta(ljdja, 



LES SAINTS DE L ISLAM 



éct'in de la terre; ses chevaux mis au piquet, et ses 
chameaux entravés de manière à ne leur laisser l'u- 
sage que de trois jambes, pouvaient brouter autour 
d'eux une herbe fine comme le duvet de la lèvre d'un 
adolescent. 

Le lieu plût à Sidi Yàkoub, et il se promit de re- 
venir y camper, si Dieu lui faisait la grâce de lui ac- 
corder le retour des Villes Saintes. 

Sidi Yàkoub et ses compagnons étaient arrivés 
heureusement à Mekka : après y avoir accompli tou- 
tes les pieuses cérémonies du pèlerinage, c'est-à-dire 
fait sept fois le tour de la Kàba^ la station au mont 
Arafat, et les promenades entre les collines Safa et 
Meroua; après avoir bude l'eau du puits de Zemzem, 
et lancé sept cailloux dans le lieu où le diable fut la- 
pidé par Abraham, qu'il avait voulu tenter, les pieux 
pèlerins avaient repris, purifiés, le chemin du R'arb 
(Ouest). 

Sidi Yàcoub n'avait point oublié son campement 
sur les bords de l'ouad er-Rouminan; aussi, lorsqu'il 
n'en fut plus qu'à une petite distance, avait-il or- 
donné à quelques-uns de ses serviteurs de prendre 
les devants pour y aller de nouveau dresser ses tentes. 
Les serviteurs exécutèrent la volonté du maitre ; mais 
ils cherchèrent en vain l'emplacement de leur ancien 
campement: il n'y avait plus trace de la prairie dont 
le saint homme avait gardé un si agréable souvenir. 

Sidi Yàkoub arriva bientôt avec le reste de sa suite. 
Les serviteurs qu'il avait envoyés en avant ne lais- 
saient pas d'être un peu confus de l'insuccès de leur 
mission ; ce fut bien pire encore quand ils virent Sidi 
Yàkoub mettre tranquillement pied à terre, et ordon- 
ner à ceux qui le suivaient d'en faire autant. — « Par 
Dieu! o monseigneur! se hâta de dire l'un de ses 
serviteurs, ce ne peut être ici que nous avons posé 



SIDI YAKOUB-ÈCH-CHERIF 



nos tentes ; car le sol était nu, et aujourd'hui il est 
couvert d'une forêt d'oliviers. A moins que je ne sois 
le jouet des djenoun (dénions), je ne puis croire ce- 
pendant que ces arbres n'existent que dans mon ima- 
gination. » 

Un sourire de béatitude raviva la figure du saint, 
qui affirma que c'était pourtant bien là qu'ils avaient 
campé. — flt On ne peut s'y tromper, ajouta-t-il, car 
les piquets de nos tentes sont encore fichés en terre^ 
et disposés dans l'ordre où vous les aviez placés. » 
• — « Que Dieu m'aveugle^ ô monseigneur, si je vois 
autre chose que des arbres à l'endroit que tu indi- 
ques. » 

— « Dieu — qu'il soit exalté! — peut ce qu^il veut^ re- 
prit le saint homme : ces oliviers sont les piquets de 
nos tentes, que le Tout-Puissant a transformés en ar- 
bres, pour que les fidèles Croyants pussent trouver 
sous leur feuillage un abri contre l'ardeur du soleil. 
Certes, Dieu est grand et généreux ! et c^est par ses si- 
gnes qu'il se manifeste ! Heureux ceux qui les com- 
prennent ! » 

Les gens de Sidi Yàkoub, après avoir reconnu que 
les oliviers, par leur disposition, marquaient exacte- 
ment l'emplacement qu'avaient occupé leurs tentes, 
ne doutèrent pas que ce miracle nefiitdù à l'influence 
du saint homme qu'ils avaient accompagné dans sa 
visite aux Villes Saintes et respectées, Mekkaet El- 
Mdina, — que Dieu les garde! 

Sidi Yàkoub, qui était aussi chargé d'ans que rem- 
pli de vertus, comprit que ce signe par lequel Dieu se 
manifestait était un avertissement, et que le Maître 
des Mondes ne tarderait pas à l'appeler à lui. Le soir 
de ce jour^ il assembla ses gens dans sa tente, et leur 
dit qu'il était évident pour lui que Dieu avait marqué 
sous ces oliviers le terme de son voyage ici -bas : 



LES SAINTS DE L ISLAM 



« Je sens la vie m'échapper, ajouta-t-il; je lais- 
serai mon corps loin des tombeaux de mes saints an- 
cêtres ; Dieu le veut ainsi, et ses desseins sont im- 
pénétrables. Quant à vous, ô mes enfants ! retournez 
vers notre R'arb chéri, et ditesànotre seigneur, notre 
sultan, notre inaitre, le prince des Croyants, l'ombre 
de Dieu sur la terre, le chef de la troupe victorieuse, 
le bouclier de la religion, dites-lui que ma dépouille 
mortelle repose ici, mais que mon esprit a pris avec 
vous le chemin de l'Occident. » Et il les congédia en 
les bénissant. 

Ils se retirèrent dans leurs tentes en fondant en 
larmes ; car ils ne doutaient pas de la prescience du 
saint. Ils se consolèrent cependant en pensant qu'ils 
auraient un protecteur de plus auprès du Tout-Puis- 
sant, ce qui^ dans les cieux comme sur la terre, n'est 
nullement à dédaigner. 

Dieu avait depuis longtemps déjà allumé ses 
mondes^ que le sommeil n'avait pu encore appesantir 
la paupière des serviteurs de Sidi Yàkoub. Vers le 
milieu de la nuit, la tente du saint marabout parut 
tout-à-coup resplendissante de lumière, tandis que 
les ténèbres devenaient plus épaisses autour d'elle. 
Les disciples du saint se hâtèrent de quitter leurs 
nattes, ne doutant pas qu'ils allaient être témoins 
d'un nouveau miracle : en effet un chemin lumineux, 
qui semblait un rayon détaché du soleil, s'étendait 
comme uu tapis de la tente de Sidi Yàkoub au lit de 
la rivière; le saint homme le remontait lentement; il 
glissaitplutôt qu'il ne marchait. Bien que les berges en 
fussent, comme elles le sont encore aujourd'hui, hautes 
et escarpées, il n'avait point paru s'en in([uiéter, et il 
les avait descendues avec une sérénité qui arracha de 
la bouche de SCS serviteurs d'ardentes louanges adres- 
sées au Dieu unique. Sidi-Yàkoub s'arrêta au milieu 



SIDI YAKOUB-ECH-CHERIF 



du torrent, et y fit ses ablutions. Un autre point lu- 
mineux apparaissait en même temps à l'endroit où 
le cours d'eau débouche de la gorge, et suivait le lit de 
l'ouad : c'était comme une grosse étoile qui jetait 
des rayons jusque dans les ravins qui débouchent 
dans la rivière. On put bientôt reconnaître, à l'éclat 
de cette lueur, le pâle et austère visage de Sidi 
Ahmed-el-Kbir, saint marabout qui avait sa hheloua 
(solitude, retraite) au fond de la gorge qui, depuis, 
a pris son nom. Lorsqu'il fut à hauteur de Sidi 
Yàkoub, qui avait cessé ses ablutions, il lui baisa si- 
lencieusement l'épaule. Ils conversèrent pendant 
quelques instants; leurs voix arrivaient jusqu'aux 
serviteurs de Sidi Yàkoub comme le doux murmure 
de la nesma (zéphir) dans les cordes d'un rbab 
(espèce de lyre). Une hama (hibou) passa rapidement 
au-dessus des saints personnages en jetant un cri 
aigu que les échos de la montagne répétèrent trois 
fois. Soudain, les lueurs s^éteignirent, et tout rentra 
dans l'obscurité. 

Les gens de Sidi Yàkoub comprirent que ce pro- 
dige cachait un mystère dont ils n osèrent pas cher- 
cher immédiatement l'explication. Ils craignaient 
aussi d'avoir été le jouet d'une illusion; ils résolu- 
rent, néanmoins, d'attendre en priant le retour du 
jour pour éloigner l'esprit du mal qui avait interrompu 
si brusquement la conversation des deux saints; car, 
pour eux, le hibou qui venait de fendre l'air comme 
une flèche ne pouvait être autre chose qu'un djenn 
(démon, génie) de la pire espèce. 

Le lendemain, au/ec?/ear (point du jour), dès que 
l'aurore eut effacé les étoiles^, ils pénétrèrent respec- 
tueusement dans la tente de Sidi Yàkoub : le saint 
homme était dans l'attitude de la prière, c'est-à-dire 
prosterné le front sur le sol et les mains étendues de 



10 LES SAINTS DE l'iSLAM 

chaque côté de la tète. Ils attendirent qu'il se relevât 
pour le saluer de leur « es-salam âlik, la sidi! » — 
que le salut (de Dieu) soit sur toi, 6 monseigneur! -- 
Mais sa prière se prolongeant au-delà du temps or- 
dinaire de la prosternation^ ils s^approchèrent du 
sainte et ils reconnurent qu'il avait cessé de vivre. 
Le reste de chaleur que conservait son corps prouvait 
que sa mort avait clù coïncider avec le passage du 
hibou dans la rivière. 

Après avoir versé d'abondantes larmes, les gens 
de Sidi Yàkoub s'apprêtèrent à lui rendre les der- 
niers devoirs : ils le déshabillèrent et retendirent sur 
une natte; puis l'un d'eux le lava avec de l'eau froide 
au moyen d'un linge qu'il passa sept fois sur tout le 
corps du saint ; après la dernière lotion, il l'aromatisa 
avec du camphre, le revêtit d'une chemise, lui enve- 
loppa la tète d'un turban, et le recouvrit d'un kfen 
(suaire). Ainsi que l'avait désiré le saint marabout, 
une fosse fut creusée à l'endroit même où était 
dressée sa tente ; on l'y déposa sur le côté droit, 
la tète tournée du côté de ia, Kibla (1). De larges 
pierres plates recouvrirent ensuite le corps du saint ; 
puis l'un de ses serviteurs jeta trois poignées déterre 
dans la fosse, que les autres se hâtèrent de combler 
avec leurs mains. On plaça deux mchahad à la tète 
et aux pieds du mort, et des djenahiat {'!) sur les 
flancs. Cette tombe n'était que provisoire; les servi- 
teurs de Sidi Yàkoub se proposaient de lui faire éle- 
ver une kouhba digne de lui ; l'un d'eux devait ra- 

1^1) La Kibla est la dirortion de la prière ; c'est le poiut vers 
lequel tout mnsulmaii doit se tovxraer pour prier. Cette direc- 
tion est celle de la kàba, temple situé à Mekka. 

(2) Les djeiiabiat [do (Ije)ib. flauc, oôté) sont les larges pierres 
qu'on place le long des grands côtés des tombes pour en main- 
tenir les terres. 



I. — Slfil YAKOUB-ECH-CHERIF 11 

mener de Figuig des maçons ayant la spécialité de 
ces constructions. Mais qu'on juge de la surprise des 
gens du saint ! Le lendemain matin, au moment où ils 
se disposaient à reprendre le chemin du R'arb, ils 
virent avec admiration que, pendant la nuit, Dieu 
avait chargé ses génies de cette pieuse mission : en 
effet, une élégante koubba (celle que nous voyons 
aujourd'hui) recouvrait les restes vénérés de Sidi 
Yàkoub-ech-Cherif. Ses serviteurs louèrent Dieu, qui 
venait encore de se manifester d'une manière si mer- 
veilleuse, et ils répandirent dans les tribus des envi- 
rons la nouvelle de ces prodiges. Tout le Tithri l'ap- 
prit comme par enchantement, et le bruit en courut 
avec la rapidité de l'éclair jusqu'à Blad Bni-Mez- 
r'enna(l). Le Cheurg (est) et leR'arb(ouest) en eurent 
si promptement connaissance, qu'il est à croire que 
Dieu y avait envoyé ses messagers. De tous les 
points du pays on vint en pèlerinage au tombeau du 
saint, et, dans toutes les tribus, un grand nombre de 
pieux Musulmans se déclarèrent ses A7;ofWa«i (servi- 
teurs religieux). 

Depuis cette époque, ce zèle ne s'est pas ralenti, et, 
tous les samedis, dès \&fedjeur, la foule des fidèles 
venus en ziara encombre les abords de la koubba où 
reposent les restes mortels du saint. 

S'il faut en croire la tradition, Sidi Yàkoub-ech- 
Cherif aurait été le ehikh (maître) de l'illustre Sidi 
Ahmed-el-Kbir, dont nous parlerons plus loin ; 
aussi, plein de respect et de vénération pour son an- 
cien maître, Sidi Ahmed aurait-il dit à ses derniers 

(Il Blad lîiii-.^Iczr l'Uua pay^ lics Bni-.Mi'zr'i'iuia , (lénnniiiiatiiMi 
par laqui'lli' les indigènes de riutérieur i-t les poêles arabes dé- 
sif.'uaienl souvent la ville d'Alger, laquelle aurait été construite 
sur l'emplaceuifut d'une trihu de uiarabnuts nonunés les Bni- 
JVIezr'enna. 



12 LES SAINTS DE l'iSLAM 

moments : « Que celui qui veut que sa zlara soit 
agréable à Dieu visite Sidi Yâkoub avant moi. » Nous 
ajouterons que les vrais Croyants se conforment 
scrupuleusement à cette recommandation de Sidi 
Ahmed. 

C'est aujourd'hui samedi ; suivons les zaïrln (visi- 
teurs, pèlerins) qui^ déjà^ se glissent dans les méan- 
dres du jardin aboutissant au tombeau du saint. Dès 
la veille, à l'heure de Vâceur (trois heures de l'après- 
midi), le vieil oukil a ouvert la porte de la koubba, 
et son premier soin a été d'allumer dans un nafeuJch 
(réchaud) en terre, à l'aide d'un lambeau de mrouoiiha 
(éventail), le charbon sur lequel il a été jeté à profu- 
sion le djâouL (benjoin) et Veuoud-el-hnari (bois 
odoriférant d'Asie). U oukil prétend que l'odeur de 
ces précieux parfums dispose le saint à écouter 
plus favorablement les prières de ses khoddam, et à 
les transmettre à qui de droit avec plus d'insistance. 
On comprend dès lors les prodigalités de ce sacris- 
tain, et l'excès que. tous les huit jours, il fait de ces 
aromates. 

Approchons-nous, et furetons de l'œil dans le sanc- 
tuairôj puisqu'il n'est pas permis aux Infidèles d'y 
pénétrer : V oukil, qui, sans doute, n'appartient pas 
au culte de Vesta, a laissé éteindre le feu sacré qu'il 
avait allumé la veille, sans trop se préoccuper des 
conséquences qu'auraient entraînées jadis cette cou- 
pable négligence ; il rallume ses charbons avec le 
calme d'un oukil qui n'a rien à se reprocher^ et il y 
jette les parfums : une colonne de fumée s'en échappe, 
et va s'épanouir en palmier dans la concavité de la 
coupole. Après ce coup d'encensoir, Voukil se retire 
et va s'étendre sur un fragment de natte au pied d'un 
olivier. 

L'intérieur de la koubba de Sidi Yâkoub n'est rien 



I. — SIDl YAKOUB-ECH-CHERIF 13 

moins que somptueux : les offrandes des fidèles ne 
seraient-elles point en rapport avec leurs demandes, 
ou bien Voukil ique Dieu nous pardonne cette hypo- 
thèse!) ne donnerait-il pas scrupuleusement aux 
dons des Croyants leur pieuse destination ? En pays 
musulman, il y a tant de gens qui vivent grassement 
de leur saint, que notre supposition n'aurait r^en 
d'exorbitant; dans tous les cas, ce n'est pas en faveur 
de son tailleur que Voukil de Sidi Yàkoub dissipe les 
fonds que lui confient les fidèles ; car ce respectable 
sacristain est médiocrement vêtu ; peut-être n'est-il 
misérable qu'à la surface ! 

Des haçalr (nattes de jonc), dentelées et frangées 
par l'usage comme les bernous d'un Derkaouï, pa- 
raissent avoir la prétention de dissimuler les inéga- 
lités du sol de la koubba, et de le rendre plus moel- 
leux aux genoux des Croyants ; des msabih (lampes) 
en fer-blanc, et des ehemâ (cierges) de toutes les di- 
mensions, cerclés de papier doré, sont suspendus le 
long des murs du saint lieu, dont la nudité est dissi- 
mulée par de petits drapeaux de mnouoiieur (indienne, 
toile fleurie). 

Le tombeau de Sidi Yàkoub est surmonté d'une 
sorte de tabout (châsse) recouvert de soie verte et 
rouge, et bordé de bandes d'indienne bleue ; il pré- 
sente la forme d'une À:6i6a (petite koubba) terminée 
par un heulal (croissant) doré. Aujourd'hui, jour de 
ziara (visite), quatre snadjeuk (drapeaux) aux cou- 
leurs rouges, jaunes et bleues flanquent les angles du 
tombeau ; ces drapeaux, aussi bien que ceux qui' ta- 
pissent les murailles de la koubba, sont des ouâadi 
(ex-voto) provenant de fidèles ayant eu beaucoup à 
demander au saint, ou considérablement à se faire 
pardonner. 

La chapelle .s'encombre; les derniers venus atten- 



14 LES SAliNTS DE l'iSLAM 

dent leur tour assis sur des dkaken (bancs en maçon- 
nerie) construits de chaque côté de la porte; un cha- 
pelet de Croyants entoure le tombeau ; il sont là dans 
toutes les humbles attitudes de la prière. Les femmes 
sont en majorité : enveloppées dans leurs haïJc, et 
affaissées sur leurs talons, elles rappellent les saintes 
femmes au sépulcre du Christ. Un deroueuch (!)_, en- 
roulé dans ses bernous rapiécés, dort couché en tra- 
vers sur le tombeau de Sidi Yàkoub: il en attend, 
sans doute, des révélations. 

Une mère, accroupie sur la natte, présente au saint 
un enfant chétif et rabougri, en marmottant une de- 
mande de santé et de force pour ce pauvre avorton 
qui est tout son espoir. Un mehroucli (déguenillé), 
prosterné la face contre terre^ se maintient indéfini- 
ment dans cette posture : il attend, évidemment^ que 
le saint daigne lui faire connaître au juste le jour et 
l'heure où les Chrétiens — que Dieu les extermine! 
— seront jetés à la mer. On l'a prédit tant de ibis, et 
la prédiction s'est si peu réalisée jusqu'à présent, que 
les prophètes en sont sensiblement tombés dans le 
discrédit. 11 serait temps que le saint, qui est du pays 
où doit poindre le moula sna (maître de l'heure), et 
qui, indubitablement, a de grandes chances pour être 
bien informé, s'expliquât catégoriquement sur le mo- 
ment de l'apparition de ce messie. 

Vous verrez que le saint fera encore la sourde 
oreille, et qu'il ne répondra que trop vaguement à 
l'interrogation du déguenillé. Tout porte a croire, du 
reste, que Sidi Yàkoub manque de renseignements 
précis sur Tépoque où ee produira cet évéuement si 
impatiemment attendu par tout bon Musulman. Nous 



([) Deroaetich (derviche), homme détaehc des choses de ce mon- 
de, et ayant fait vœu de pauvreté. 



I. — SIDI YAKOUB-liCH-CHERIF 15 

pouvons donc encore respirer, et il nous semble que 
nous aurions tortde nous presser de faire nos malles. 

Deux ou trois oulad el-blaça (1) — enfants de la 
place, — assis à la manière arabe, et manquant com- 
plètement de cette pieuse attitude que réclame tout 
saint lieu, s'occupent de tout autre chose que de 
prières : l'un fait sa toilette en se passant les doigts 
des mains dans ceux des pieds ; un autre détresse 
les franges d'or du drapeau qui est devant lui, et 
parait être à la recherche du meilleur moyen de se 
procurer, comme talisman, bien entendu, quelques 
fragments de cette précieuse ouâda (ex-voto). Es- 
pérons que ses efforts seront couronnés de succès. 

Après un séjour plus ou moins long sur le tombeau 
du saint, les fidèles se retirent en jetant à Voukil ou 
à Voukila, sa femme, quelques pièces de monnaie pour 
l'entretien de la koubba. Nous devons dire cependant 
que quelques pèlerins négligent complètement ce 
pieux détail; mais Voukil n'y prend pas trop garde. 
On ne trouve pas, du reste, chez les employés du 
culte musulman cette âpre cupidité qu'on remarque, 
ailleurs; chez eux, pas de ces hommes-troncs qui, 
dans nos temples^ prélèvent sur la bourse des fidèles, 
sous le prétexte de besoins plusou moins sérieux^ des 
sommes qui, répétées, finissent par faire à ces para- 
sites d'assez jolis revenus. 

Les ,jaiWn continuent d'arriver: ici, c'est un vieil- 
lard perclus qui rampe jusqu'au tombeau du saint: 
il lui demande d'être son intercesseur auprès du Tout- 
Puissant pour (ju'il lui rende les forces de sa jeunesse, 
perdues dans les débauches sans doute ; là, c'est une 



(1) C'est ainsi qu'on dûsigue les enfants indigènes qni l'xn-- 
cent toutes les petites professions de la rue sans eu avoir au- 
cune. 



]6 LES SAINTS DE l'iSLAM 

femme qui se traîne péniblement, les pieds nus, dans 
l'une des allées qui débouchent sur la koubba. Que 
demande-t-elle ? Que Dieu la rende féconde peut-être? 
C'est bien tard; mais il n^est rien d'impossible à Dieu. 
Et cette autre zaira qui, se trouvant, probablement, 
dans sa période d'impureté, se tient en dehors de la 
chapelle^ le visage tourné dans la direction de la Ki- 
hla, les mains jointes et ouvertes comme un livre?... 
Sa demande parait urgente, à en juger parla volubi- 
lité qu'elle met dans le débit de sa pieuse requête. 
Elle est jeune encore : c'est, sans doute, la partialité 
de son mari dans la distribution des faveurs conju- 
gales qui l'amène aux pieds du saint: elle désire 
que cette irrégulière situation soit au plus tôt mo- 
difiée, et, pour mettre Sidi Yàkoub dans ses intérêts, 
elle jette deux sous à son oukila. 

Les saints portiques s'encombrent de plus en plus; 
les Croj'ants se bousculent pieusement pour arriver 
plus vite au tombeau de Tillustre marabout. En pays 
arabe, la galanterie n'est que très imparfaitement 
l)ratiquée^ et les femmes auront leur tour (1) quand 
les hommes qui viennent d'envahir la sainte de- 
meure n'auront plus rien à demander à Sidi Yàkoub. 

Que peuvent désirer ces deux femmes qui pénè- 
trent sur les terres du saint en riant, et en fouillant 
les massifs du seul œil dont elles se servent habituel- 
lement dehors ;" Est-ce bien à l'élu de Dieu qu'elles 
en veulent / et leur pieuse démarche auprès de son 
tombeau ne cacherait- elle pas plutôt quelque es- 
capade dangereuse pour le front de leurs maris '( En 



(Ij Dans les fètos on n'-nnious, les femmes arabes sont ton- 
jours séparées des liomiues, et ce n'est qu'accidenti'Uemcnt, on 
lorsqu'i'lles sont classées dans la catégorie des ùdjaiz (^vieillcs 
t'emmos) qu'on les rencontre mêlées aux honant-s. 



I. — SIDI YAKOUB-ECH-CHERIF 17 

effet, les deux zoÂrat longent la koubba sans s'y ar- 
rêter, et le Hasard, qu'on traite d'aveugle, mais qui 
n'est que myope, les fait se rencontrer nez à nez avec 
deux pèlerins qui paraissent avoir beaucoup plus à 
demander à la créature qu'au Créateur. Des mères, 
portant amarrés sur leur dos des enfants souffreteux, 
viennent implorer le saint pour qu'il fasse rentrer 
dans ces pauvres petits corps la vie qui s'en échappe. 

Les visiteurs vraiment pieux ont quitté leurs sha- 
both ou leurs ehharel (1) à l'entrée du jardin; quel- 
ques-uns les tiennent à la main; d'autres, dont la 
chaussure ne présente rien de tentant à la cupidité 
des larrons, l'ont laissée à hauteur des premiers oli- 
viers. Il faut dire que le plus ou moins do chemin 
parcouru sans souliers n'est pas indifférent pour ob- 
tenir l'intercession du saint, et les Croyants savent 
parfaitement que Sidi Yàkoub tient exactement compte 
aux va-nu-pieds du trajet fait dans telle ou telle 
condition. Il est bien entendu que les faveurs de l'in- 
tercesseur ne sont acquises qu'aux Musulmans qui, 
habituellement, marchent les pieds chaussés. 

Dans quelques heures, Sidi Yàkoub aUra reçu la 
visite de la plupart de ses khoddam qui habitent 
Blida ou les environs; le sanctuaire redeviendra si- 
lencieux, et Voukil, après avoir classé ses ex-voto et 
compté l'argent provenant de la générosité des fi- 
dèles (2i, donnera un coup de balai dans la chapelle, 
et il en fermera la porte jusqu^au vendredi suivant. 



(1) Shaholh, souliers d'hommes, et chbaret. souliors defemmes. 

(2) Les k/jtibdc? marabouts qui n'ont pas de descendants sont, 
ordiuaireiuiuit, entretenues aux frais de l'Etat: dans ce cas, les 
oukla versi'ut entre le^s mains de nos fonctionnaires les sommes 
provenant de la générosité des fidèles, et reçoivent une rémuné- 
ration qui, généralement, est fixée à ;{0 frjmcs par an pour 
Voukil, et à 13 francs pour Voukila. 



18 LES SAINTS DE l'iSLAM 



Les Croyants, remis à huitaine, rentreront soulagés 
dans leurs demeures, ou se dirigeront, en remontant 
la rivière, vers le kbeur (tombeau) de Sidi Ahmed-el- 
Kbir. 

S'il faut s'en rapporter à Si Mohammed-ben-El- 
Aabed, les oliviers qui entourent le tombeau du saint, 
auraient été condamnés^ au commencement de notre 
occupation de Blida, à tomber sous la hache de nos 
soldats. « Après s'être attaqués inutilement, nous 
disait-il, à la koubba, les Nsara (Chrétiens), sous le 
pauvre prétexte que les zenhoudj favorisaient l'ap- 
proche des Kabils, voulurent abattre ces vénérables 
contemporains du saint marabout; mais, cette fois 
encore, il furent obligés de reconnaître leur impuis- 
sance et de s'avouer vaincus. Quand Dieu le veut^ il 
ne ménage pas ses prodiges Tu vas on juger. » 

« Quand les Français eurent décidé l'occupation 
de Blida, il songèrent à l'entourer de murs pour s'y 
renfermer; la ville s'élevait alors blanche et coquette 
au milieu d'une foret d'orangers, qui l'enveloppait de 
toutes parts connue un turban vert cerclant la tète 
d'un cher if. 

ff La nouvelle muraille pénétra brutalement en ser- 
pentant au travers de nos jardins. Lorsqu'elle fut 
achevée^ le commandant de la ville — c'était le dje- 
ninar Doiififi de général Duvivier) — trouva que 
Blida étouffait dans sa robe de verdure; il lui fit don- 
ner de l'air en prescrivant de détruire impitoyable- 
ment tout arbre qui serait en dedans des limites qu'il 
avait fixées. La scie et la hache eurent bientôt raison 
de nos pauvres orangers, et, au bout de quelques 
jours, Blida paraissait une pestiférée dont on n'ose 
approcher dans la crainte de la contagion. Ce ne fut 
pas encore assez : Doufifi ordonna de faire des trouées 
pour relier la vîlle aux camps extérieurs, particuliè-» 



I. — Sini YAKOUB-ECH-CHERIF 19 

rement avec celui que nous nommions Mehallet-el- 
Kbira. Le chemin par lequel on communiquait avec 
ce camp passait tout près des Zenboudj de Sidi Yà- 
koub, qu'il laissait à gauche. 11 arriva, dit-on, — Dieu 
seul sait la vérité, — qu'un jour, des troupes sorties 
de Blida par Bab-el-Kbour furent attaquées par des 
Kabils qui s'étaient embusqués dans les oliviers. Cette 
attaque servit de prétexte pour décider la destruction 
de ces zenboudj. Cent zouaves, armés de haches, con- 
duits par Doufiii lui-même, se dirigèrent joyeux et en 
chantant vers les arbres de Sidi Yàkoub ; chacun de 
ces kcuffar (infidèles) choisit sa victime, et s'apprêta, 
heureux de détruire, à frapper ces respectables té- 
moins du passage du saint — que Dieu soit satis- 
fait de lui ! — sur la terre. Cent haches menaçantes 
allaient s'abattre en sifflant sur ces vieux troncs ridés 
et crevissés parle temps; rien ne paraissait pouvoir 
les sauver de la destruction, et quelques A7;of/c/am de 
Sidi YàkOub, qui avaient suivi les zouaves à distance, 
pleuraient et priaient tout en espérant cependant 
qu'il ne laisserait pas se consommer un pareil sacri- 
lège. A l'approche des dévastateurs, le saint tressail- 
lit en effet dans son tombeau, et, bien que le temps 
fut extrêmement calme, un frisson sinistre courut 
dans les Teuilles frémissantes des zenboudj, comme 
si elles euâsent été soumises au souffle d'un vent vio- 
lent du R'irb (ouest). Les zouaves ne parurent pas 
prendre gjrde à ce prodige qui, sans doute, ne fut 
sensible quç pour les Croyants. Il devenait dès lors 
évident qife l'intervention djvine se manifestait. 
Aussi, quatd chacun des zouaves, brandissant sa 
hache dans ies airs, allait l'abaisser pour frapper, une 
hache, qui paraissait être l'ombre de la sienne, et 
que tenait u\e main invisible, s'élevait menaçante 
au-dessus de a tète de chacun de ces impies en sui- 
vant opiniâtrenent tous ses mouvements. 

\ 



20 LES SAINTS DE l'iSLAM 

« Les zouaves de ce temps, assez incrédules et peu 
faciles à intimider, cherchèrent à plaisanter sur cette 
karama (miracle'), et ils s'apprêtèrent, en jurant, à 
mener à b<mne fin leur œuvre de destruction ; mais la 
merveilleuse hache persistait si impitoyablement à 
imiter les mouvements de la leur^ qu'ils durent re- 
noncer à cette dangereuse besogne. Doufifî, pour qui 
les haches enchantées étaient invisibles, ne compre- 
nant pas que ses ordres restassent inexécutés, se mit 
à reprocher aux zouaves ce qu'il appelait, je crois, leur 
indiscipline. Ces soldats lui ayant expliqué 1e cause 
de leur inaction, il pensa qu'ils voulaient se moquer 
de lui; il en fut très irrité, et, pour leur prouver, d'ail- 
leurs, son peu de foi dans les sortilèges et les mi- 
racles, il s'empara furieux d'une hache tombée des 
mains d'un zouave : l'air gémit terrifié sous le brutal 
élan qu'imprima Doufifi à son terrible chakour{hs,che), 
et un éclair livide raya l'espace en suivant la courbe 
décrite par le tranchant du redoutable instrument. 
C'en était fait du vieil olivier ; mais Dieu —qu'il soit 
exalté ! — ne permit point que le djeninar (général) 
fût plus puissant que ses soldats : une hac'ie étince- 
lante s'éleva en même temps que la sienne menaçant 
de s'abattre sur sa tète. Doufifi n'insiste pas. Or, 
comme, bien que Chrétien, c'était un homne sage, il 
reconnut qu'il y avait là quelque chose de surnaturel, 
et que ces arbres étaient sous la protecticn d'un pou- 
voir supérieur au sien. Il donna donc l'ordre de les 
respecter. Il se vengea, pourtant, de cet échec en 
faisant couper un grand nombre d'orangers et de 
figuiers qui ne firent aucune difficulté p)urse laisser 
alDattre. Il est vrai que ce n'était pas Siù Yàkoub qui 
les avait plantés. 

« La main protectrice du saint s'étfudit toujours 
visiblement sur les lieux où il repose 3t sur ses ser- 



I. — SIDI YAKOUB-ECH-CHERIF 21 

viteurs. Je veux t'en donner encore une preuve. 

a Dieu, quelquefois, nous rendait invisibles aux 
yeux des Chrétiens, ou les frappait d'aveuglement. 
C'était un samedi: un détachement de zouaves bi- 
vouaquait sous les zenhoudj pour observer les Bni- 
Salah qui, chaque nuit, descendaient de leurs monta- 
gnes pour rôder autour des postes français. On ne 
pouvait approcher du bois d'oliviers sans risquer d'en- 
tendre aussitôt siffler à ses oreilles les balles que ne 
manquaient jamais d'envoyer les sentinelles. J'avais 
juré de faire ma ziara au tombeau de Sidi Yâkoub; 
je sentais bien que cette pieuse visite n'était pas sans 
danger; mais je savais aussi que Dieu peut toutj et 
que Sidi Yàkoub veillerait sur son serviteur. 

« Je sertis de ma demeure, située dans les jardins 
de Blida, avant l'heure de la prière dxifedjeur (point 
du jour), et je me dirigeai, en suivant le sentier que 
vous avez conservé (1), vers la koubba du saint. Avant 
de pénétrer dans les zenhoudj, je récitai le diker (2) 
de Sidi Yàkoub, et je m'enfonçai dans le massif. Un 
feu de bivouac jetait ses dernières lueurs et teintait 
en rouge les murs de la koubba. Quelques hommes, 
accroupis autour du foyer, riaient comme rient les 
Français, et sans songer que la mort était à deux 
pas, peut-être, sous la forme d'un de nos Kabils. Je 
passai à le heurter auprès d'un factionnaire dont un 
arbre m'avaii dérobé la présence : je me crus perdu, et 
il me semblait déjà entendre le cri sec d'un fusil qu'on 
arme. Il n'en était rien; la sentinelle ne m'avait pas 
aperçu, sans ioute ; car elle ne répondit à notre ren- 



(1) C'est le .-^eiitia' qui, de l'ahreuvoir de la porte de la Cita- 
delle, conduit au j;îrdiu public. 

(2) Diker (mentioi. souvenir), i)iièie surérofiatoire partieu- 
lière à nu saint nialabout. 



22 LES SALNTS DE l'iSLAM 

contre que par un grognement que je compris devoir 
être un juron au ton énergique dont il fut articulé : le 
zouave avait certainement cru s'être heurté à l'arbre. 
Il y avait là un prodige manifeste. Je continuai mon 
chemin en croisant plusieurs autres sentinelles qui 
ne me virent pas davantage, bien qu'elles parussent 
regarder de mon côté. Une sueur froide perlait sur 
mon front ; je l'avoue, mon invisibilité me faisait 
peur. Au moment où je passais près du feu, un jet de 
flamme vint m'éclairer tout entier, et, cependant, au- 
cun des hommes de garde ne m'aperçut. Je me préci- 
pitai dans la koubba, et^me prosternant sursa tombe 
vénérée, je remerciai Sidi Yàkoub de la protection 
évidente dont il me couvrait; je le priai aussi de rete- 
nir dans mon cerveau mon esprit qui semblait vouloir 
s'envoler. 

« Je sortis et traversai une seconde fois les gardes 
et les sentinelles sans qu'elles fissent attention à moi. 
Quand je fus hors des zenhoudj, la peur me prit de 
nouveaUj et je me mis à courir comme um medjnoiin 
(possédé) tourmenté du démon. J'étais ob&édé par une 
crainte vague d'être invisible pour mafaiiille comme 
je l'avais été pour vos soldats, et mon esprit ne reprit 
sa place que lorsqu'un de mes cousins, Ali-ben-Ioucef, 
qui allait en ziara au tombeau de Sidi Ahmed-el- 
Kbir, me cria : — « Où cours-tu donc ainsi, ô Mos- 
thafai? .... Ne reconnais-tu donc plus le fils de ton 
oncle î* » Je l'accompagnai dans son pèerinage à Sidi 
Ahmed, et quand, rentrant chez mo., mes enfants 
vinrent me saluer, je louai Dieu du fond de mon 
cuiur. 

« Quebiues jours après, continua h Blidi, vers mi- 
nuit, et par un ciel noir d'orage, un icouave indigène 
qui avait été mis en faction non loir, de la koubba de 
Sidi Yàkoub, se précipitait vers le fea du bivouac sans 



1. — SIDI VAKOUB-ECH-CHERIF 23 

fusil, sans chachia fcalotte arabej^ l'œil hagard, les 
vêtements en désordre comme à la suite d'une lutte, 
la gueththata il) flottant sur ses épaules. Interrogé 
sur la cause de sa terreur, il répondit cju'une rouha- 
nïa (revenant)j sortie de la koubba de Sidi Yâkoub, 
avait cherché à l'envelopper dans un immense kfen 
(linceul) blanc, en lui reprochant de servir les Chré- 
tiens. C'est en s'efforçant de se débarrasser de ce 
suaire, dont il sentait déjà le froid sur son corps, qu'il 
avait perdu son fusil et sa chachia. Ce malheureux, 
qu'on nommait Mohammed-ben-Merouan, mourut 
dans la matinée du même jour sans avoir pu recou- 
vrer sa raison. 

« Je pourrais, ajouta Si Mohamrned-ben-El-Aabed, 
te citer mille exemples où l'intervention du saint s'est 
fait plus ou moins directement et aussi visiblement 
sentir. » 



II 

Sidi Mahammed-el-R'eribi 



Si nous nous engageons, parle chemin de Trab-el- 
Ahmeur, dans la montagne de la tribu kabile des 
Bni-Salah, hauteurs auxquelles est adossée la ville 
de Blida, nous aurons à notre gauche les cinq têtes 
de l'ouad Hamielli, pareilles à une main gigantesque 

(1) La gueihthaïa lisl l,i Umiïo de clioveux laissée sur le soui- 
niet de la tèto rasée des Arabes. 



2A LES SAINTS DE l'iSLAM 

imprimant ses larges doigts sur le versant oriental 
comme pour en prendre possession. Sur notre droite, 
de nombreuses tètes de ravins s'épanouissani en 
éventail comme une feuille de palmier-nain, vont se 
souder à l'ouad Bou-Arfa, dépression considérable 
ravinant profondément le massif, du sud au nord, par 
une coupure qui s'évase au fur et à mesure qu'elle 
approche de l'ouad Sidi-El-Kbir. Des nérions en fleurs 
balancent leurs panaches roses dans le lit du cours 
d'eau; des groupes d'habitations sont assis sur la 
lèvre du ravin; des haies de figuiers de Barbarie et 
d'agaves américaines présentant de tous cotés, comme 
la couronne du Christ, leurs pomies et leurs épines 
menaçantes, gardent les gourbis (1) avec une sévé- 
rité qui, en présence de la pauvreté des édifices, peut, 
tout au moins, paraître exagérée. 

Sur notre gauche, les ravins de Ben-Meriem, d'I- 
guenan et de Bou-Baïn versent les eaux de la crête, 
que nous apercevons, dans le Sidi-El-Kbir, lequel 
roule au-dessous de nous dans les roches brisées qui 
encombrent son lit. A droite^ les pentes sont taillées 
en gradins gigantesques formant une succession de 
plateaux qui s'épanouissent vers le même cours 
d'eau en passant par le pays des Sàouda. 

Une élégante koubba est assise au loin sur un 
de ces degrés au-dessus du torrent; sa blancheur 
irréprochable tranche crûment sur la végétation 
qui ^l'entoure; mais l'harmonie des couleurs est 
un détail dont les vrais Croyants font peu de cas. 
L'important, pour eux, c'est que leur saint soit bien 



(1) Cabanes en branchages maçonnées soit avec de la boue,- 
suit avec de la bouse de vache, et servant d'hal)italiûns aux 
Kiihils. 



îi, — siDi maHammed-el-r'eribi 



logé, et que son mokaddem (1) n'ait aucun reproche à 
leur adresser touchant le blanchiment de la demeure 
de son ouali {2)j opération obligatoire au moins une 
fois l'an. 

S'il faut juger de l'importance du saint d'après la 
somptuosité du monument qui lui est consacré, celui 
qui repose dans la chapelle dont nous parlons doit 
être un bien grand saint; il faut, en outre, que son 
influence auprès de Dieu soit bien et dûment cons- 
tatée, et qu'elle ne fasse pas l'ombre d'un doute dans 
l'esprit de ses serviteurs religieux. Il en est partout 
ainsi en pays kabil, où l'on marchande beaucoup, 
même lorsqu'il s'agit des intérêts sacrés de son saint. 

Un berger kabil, à qui nous nous adressons, nous 
apprend que cette blanche koubba renferme la dé- 
pouille mortelle de celui qui fut, sur la terre, monsei- 
gneur Mahammed-el-R'eribi. 

Or, ce renseignement étant d'accord avec celui que 
nous avait donné Si Mohammed-ben-El-Aabed, nous 
allons raconter, d'après lui, la légende de ce grand 
saint. 

Un jour, — c'était du temps où le Sàoudi Moham- 
med-ben-Aïed était chikh ech-chioukh, — un de- 
roueuch (3) parut tout-à-coup dans le pays des 
Sàouda (4j. Quel était son nom ? d'où venait-il f où 
allait-il'/ Personne ne put d'abord le savoir; car il 
ne s'arrêtait qu'aux heures de la prière, et ne répon- 
dait à ceux qui lui offraient l'hospitalité que par la 
formule optative : « Irahmkoum Allah, » — que Dieu 

(1) Administrateur d"une mosquée, d'une chapelle funéraire, 
chef de corporation religieuse, d'un ordre religieux. 

(2) Ami de Dieu, saint. 

(3) Derviche. Les derviches sont des fanatiques dégu»>nillé3 
semblables aux fakir du Levant. 

(4} Fraction des Bni-Salali. 



26 LES SAINTS DE l'iSLAM 

VOUS fasse miséricorde ! — Pendant longtemps, liien 
que les Sàouda laissassent les portes de leurs mai- 
sons ouvertes dans le but d'engager le saint homme 
à y venir passer la nuit et à y apporter la bénédiction, 
aucun d'eux ne put jouir de la faveur que tous dési- 
raient si ardemment. Dès que le soleil disparaissait 
à l'horizon, le saint, en quelque lieu qu'il se trouvât, 
semblait s'effacer et se fondre dans les dernières 
clartés de l'astre, dont il paraissait être une émana- 
tion. Le lendemain, au point du jour, le deroueuch 
reprenait sa forme matérielle au lieu même où il l'a- 
vait quittée la veille. 

Le bruit de ce prodige se répandit bientôt dans 
tout le Tithri et dans la Mtidja; de nombreux visi- 
teurs accoururent de tous les points de Vouthen (dis- 
trict) dans l'espoir de baiser le pan du bernons du 
saint, et d'obtenir^ par cette pieuse démonstration, 
soit un remède à leurs maux, soit, par son interces- 
sion, des facilités pour être admis dans El-Djenna (le 
Paradis). 

Les Sàouda, qui étaient très fiers qu'un saint aussi 
remarquable eut daigné s'abattre sur leur pays, cher- 
chaient, pour lui donner encore plus d'importance, à 
insinuer que le deroueuch pourrait bien être l'ange 
Djebril (Gabriel) lui-même, attendu, assuraient-ils, 
qu'une femme dont l'enfant venait de mourir ayant 
eu, par inspiration sans doute^ l'idée de poser le cada- 
vre de son fils sur la trace laissée dans la poussière 
par le pied du saint, l'enfant avait été soudain rappelé 
à la vie. Or, on savait que la poussière foulée par 
Djebril avait seule la propriété de donner ou de rendre 
la vie aux choses inanimées. Les Sàouda, pour aug- 
menter le poids de cetteopinion, ajoutaient que, sur le 
chemin parcouru par le saint depuis son arrivée dans 
le pays, l'herbe flétrie se relevait et reverdissait comme 



SIDI MAHAMMED-EL-R ERIBI 



si elle recevait^ chaque nuit^ la rosée du ciel. Chose 
merveilleuse, qui venait encore ajouter à l'étrangeté 
du fait, c'est qu'on n'avait j amais vu le saint s'occuper 
de sa nourriture: un chacal, disait-on, — et c'était 
probable^ — se chargeait de cette pieuse corvée, et, 
chaque jour, le deroueuch trouvait sur son passage 
les fruits et les légumes dont il se nourrissait. 

Depuis une année environ que le saint était chez 
les Sàouda, chaque jour avait été marqué par un nou- 
veau miracle, et Dieu avait jeté ses biens à pleines 
mains sur le pays. Les tribus voisines, celle des Ouzra 
entre autres, jalouses du bonheur de cette fraction 
des Bni-Salah, avaient résolu de faire des démarches 
perfides auprès de celui auquel ils l'attribuaient. Une 
députation, composée des hommes les plus influents 
de ces Ouzra, fut chargée de se rendre clandestine- 
ment chez les Sàouda, et de se mettre à la recherche 
du saint pourlui faire connaître le vœudeleurtribu.On 
avait prévu le cas d'un refus de la part du deroueuch, 
et les députés s'étaient munis de présents qu'ils de- 
vaient lui offrir pour tâcher de vaincre sa résistance. 
Cette pensée impie devait tourner à leur confusion. 
Ils arrivèrent sur l'ouad Bou-Arfa quelques minutes 
avant l'heure de la prière du rnafjJireh (1) : sachant 
que le saint disparaissait avec l'astre du jour, ils déses- 
péraient de le rencontrer ce soir-là, et ils se dispo- 
saient déjà à dresser leurs tentes sur les bords de la 
rivière, quand ils virent arriver, du côté de l'ouest,, et 
se diriger vers eux un homme autour de la tète duquel 
les rayons du soleil formaient un nimbe éblouissant 
de lumière. Comprenant qu'ils étaient en présence du 
saint, les députés firent quelques pas pour s'appro- 
cher de lui ; mais à peine avaient-ils touché deux 



(1) CoucUer du soleil. 



28 LES SAINTS DE l'iSLAM 

mots à Vouait de l'objet de leur mission, et étalé vani- 
teusement à ses pieds les présents par lesquels ils 
comptaient le séduire, que l'auréole qui illuminait sa 
tète s'etfaçait soudainement, en même temps que le so- 
leil disparaissait derrière le djebel Chennoua : le saint 
n'était plus dès lors qu'un simple mortel. 

Troublés par le prodige dont ils venaient d'être 
témoins, les députés lui demandèrent timidement, et 
en balbutiant, s'il n'était pas l'homme ou plutôt le 
saint puissant qu'ils cherchaient. « Je ne suis, leur 
répondit-il, qu'un pauvre deroueuch détaché des 
choses de ce monde, et ne vivant que de ce qui appar- 
tient à Dieu — qu'il soit exalté ! — C'est par moquerie, 
sans doute, que vous me parlez de puissance; ai -je 
une suite, des gardes ? et mes bernons rapiécés, mes 
pieds sans chaussure sont-ils les signes auxquels on 
reconnaît l'homme puissant? Vous vous trompez cer- 
tainement ; portez donc vos présents à d'autres ; je ne 
puis être celui que vous cherchez. » 

— Vous êtes pourtant bien, reprit l'un des députés 
des Ouzra, Thomme par l'intercession duquel Dieu 
comble de ses biens les Sàouda, qui en sont indignes. 
Nous sommes, nous, — c'était absolument faux, — 
au contraire, des gens pieux, craignant Dieu, et cepen- 
dant, chez nous, la terre est ingrate, les troupeaux 
dépérissent, et les glands ont manqué cette année. » 

— « Je vous le répète, je ne suis qu"un pauvre 
fakir (1) n'ayant pour tout bien que mon eukkaza (2) 
de voyage. Je vais où Dieu me mène, et si, aujourd'hui, 
je suis chez les Sàouda, c'est que Dieu Ta voulu 
ainsi. » 



(1) Fakir signifie pauvre, mai? j»lus particulièrement pauvre 
devant Dieu. 
;2} Long bâton pour s'appuyer terminé par un bout ferré. 



M. — siDi mahammed-el-r'eribi 29 

Le deroueuch poursuivit son chemin, laissant les 
députés tout désappointés de leur insuccès. Ils ramas- 
sèrent néanmoins leurs présents, et reprirent la route 
de leurs villages. Ils avaient compris que la protec- 
tion de Dieu s'obtient bien plutôt par de bonnes œuvres 
que par des présents. 

Dès le même soir, le deroueuch, qui avait dépouillé 
son caractère de sainteté, vint réclamer Thospitalité 
dans un des villages des Sàouda. Il apprit à son hôte 
qu'il se nommait Mahammed, et qu'il était des R'erib, 
tribu qui avait ses dechour (xlWages) auprès de Médéa, 
ce qui lui avait valu le surnom d'El-R'eribi. Bien qu'il 
parut avoir renoncé à faire des miracles, les Sàouda 
qui, en résumé, n'étaient ni aussi ingrats, ni aussi 
impies que les députés des tribus voisines avaient 
bien voulu l'msinuer, choyèrent le saint avec un em- 
pressement qui n'était peut-être pas, il faut l'avouer^ 
sans arrière-pensée, mais qui, enfin^ prouvait qu'ils 
savaient reconnaître tout le bien que Sidi Mahammed 
avait répandu sur leur pays. Le saint en fut sans doute 
touché; car il déclara aux Sàouda que leur pays serait 
désormais son pays, et que leur tribu serait, à l'avenir, 
sa tribu. Heureux de cette détermination du saint, les 
Sàouda lui construisirent sans délai im spacieux 
gourbi, et lui donnèrent un terrain et un feurd (bœuf) 
pour le labourer. 

Sidi Mahammed, qui semblait vouloir décidément 
se rattacher à la terre, épousa uneSàoudia, qui, mal- 
gré ses douze ans d'àge^ n'avait pourtant encoie sur 
l'homme que des notions vagues et incomplètes ; 
aussi, la citait-on comme une rareté dans tout le pays 
des Bni-Salah. Dieu, qui, raisonnablement, ne pou- 
vait manquer de bénir cette union, donna un fils, 
cette fraîcheur de l'œil, à Sidi Mahammed qui, mal- 
gré son grand âge, n'en parut cependant nulle- 



30 LES SAINTS DE l'iSLAM 

ment surpris. Il est vrai qu'il était très bien conservé. 

Soit que le bonheur dont semblait jouir Sidi El- 
R'eribi ne fût qu'à la surface, soit qu'il eût reçu 
une nouvelle mission d'en-haut, il n'en est pas moins 
vrai que, reprenant son bâton de voyage et son ber- 
nous de deroueuch, il disparut tout-à-coup, aban- 
donnant sa femme, son enfant et son bœuf. On 
apprit, quelque temps après son départ, qu'il était à 
Machti, dans une kheloua (solitude) de la tribu des 
R'erib, où il passait ses journées en prières. Les R'e- 
rib, enchantés d'avoir remis la main sur un saint 
originaire de leur tribu, cherchèrent à l'y retenir en 
lui offrant un terrain considérable et une paire de 
boeufs ; mais ses aspirations le rappelant, sans doute, 
vers les Sàouda, il rejeta les offres des R'erib, et re- 
prit le chemin de sa tribu d'adoption. Sur leurs pres- 
santes sollicitations, il avait consenti à s'arrêter quel- 
que temps chez les Bni-Msàoud : il les édifia par sa 
piété et les émerveilla par ses nombreuses karama 
(miracles). Sa réputation grandit bientôt parmi les 
tribus kabiles de la contrée, et de nombreux pèle- 
rins, qui se déclarèrent ses khoddam (serviteurs re- 
ligieux), vinrent le visiter dans sa retraite des Bni- 
Msàoud et lui demander son diker i\), qui n'était 
autre que celui de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, à 
l'ordre duquel il appartenait. 

Sentant sa fin ap[)rocher, Sidi Mahammed-El-R'e- 
ribi pria les Bni-Msâoud de le faire transporter chez 



(l) Diker (souvenir), prière particulière à un saint marabout, 
et que récitent les fidèles qui se déclarent ses serviteurs reli- 
;jtieux. Nous dirons que cettii expression ne s'emploie guère que 
lorsqu'il s'ajfitde laprièreparticuiièreauxcliefs d'ordres religieux. 
Dans ce cas, cette oraison est, pour ainsi dire, le mol de passe 
]»ar lequel se reconnaissent les kitouan ou frères de l'ordre. 



II. — siDi mahammed-el-r'erib[ 31 

les Sâouda, où il avait laissé sa famille, et où il dési- 
rait que son corps reposât après sa mort. 

Le départ était fixé pour le lendemain à l'heure du 
fedjeur (point du jour). Quand les Bni-Msàoud, qui 
s'étaient disputé la pieuse corvée de conduire le saint 
homme chez les Sàouda, se présentèrent à l'ouver- 
ture de la grotte qui lui servait de kheloua, ils furent 
tout surpris d'y trouver une mule blanche comme 
Doldol, la monture du Prophète. Voyant cette mule 
sans gardien, les khoddain du saint crurent qu'elle ap- 
partenait à quelque zaïr (pèlerin) en visite auprès 'de 
Sidi Mahammed. Ils entrèrent dans la grotte; Vouait 
y était seul : étendu sur sa natte de jonc, il semblait 
dormir profondément. Les Bni-Msâoud se consultè- 
rent du regard pour savoir s'ils devaient le réveiller. 
Au même instant, le premier rayon du soleil, pénétrant 
dans la kheloua^ vint darder son faisceau lumineux 
sur le visage du marabout et l'éclairer : les Bni- 
Msâoud reconnurent aussitôt que Sidi El-R'eribi avait 
cessé de vivre. Ils voulurent néanmoins remplir ses 
dernières volontés, et transporter sa dépouille mor- 
telle chez les Sàouda. Ils s'apprêtaient à charger le 
précieux fardeau sur leurs épaules, quand la mule 
blanche vint s'accroupir à l'entrée de la grotte et en 
barrer le passage. Les Bni-Msàoud comprirent do 
suite que cette monture, qui n'appartenait pas à la 
tribu, avait dû, nécessairement, être envoyée par 
Dieu pour le transport du saint à destination, et ils 
n'hésitèrent pas à placer le corps de Sidi Mahammed 
sur le dos de l'animal. La mule se releva aussitôt 
d'elle-même et prit, sans tàtoniKjr, la direction du 
nord : elle arriva le même jour, à l'heure de la prière 
du dhohor{\), à Tadjenanet, où elle s'arrêta. 

(l) Une heure après midi. C'est le milieu «lu jour. 



32 LES SAINTS DE l'iSLAM * 

Le corps de Sidi El-R'eribi fut remis aux Sàouda, 
qui l'enterrèrent à l'endroit qu'il avait désigné. 
Quelque temps après, une élégante koubba, témoi- 
gnage de la piété et delà reconnaissance des Sàouda, 
s'élevait sur le tombeau du saint marabout. 

Depuis cette époque, Sidi Mabammed-El-R'eribi n'a 
pas cessé de faire valoir auprès de Dieu la prière de 
ses khoddam, qui, comptant un peu trop sur la po- 
sition de leur saint dans les conseils du Très-Haut, 
pèchent avec un laisser-aller qui, infailliblement, fi- 
nira par lasser la patience de leur intercesseur. 

Chaque année, les gens de Tadjenanet et les Bni- 
Msàoud, chez lesquels est mort le saint^ se rendent 
en ziara sur sou tombeau. Ce pèlerinage, sorte de fête 
patronale, est l'occasion d'un festin pantagruélique 
dans lequel les khoddam de Sidi El-R'eribi, qui ne 
mangent sérieusement que ce jour-là, absorbent avec 
une voracité toute kabile des monceaux de kousksou 
et un grand nombre de moutons rôtis entiers. On au- 
rait réellement tort de leur en faire un reproche, at- 
tendu qu'ils ont tout le reste de l'année pour pra- 
tiquer la sobriété. 



III 

Sidi Abd-er-Rahman-et-Tâalbi 



A quelque distance de la koubba de Sidi Maham- 
med-El-R'eribi, on remarque sur les flancs d'un pic 
un vaste espace à peu près circulaire où la végéta- 
tion, très rabougrie d'ailleurs, ne ressemble en aucune 
façon à celle qui est en dehors du périmètre de cet 
espace, lequel forme une sorte de tonsure du sol, une 
tache livide tranchant brutalement avec la couleur 
franchement verte de sa limite extérieure. 

Le pays des Bni-Salah s'amaigrit d'ailleurs, et se 
bouleverse très sensiblement à mesure qu'on s'élève 
dans la montagne, et les soulèvements rocheux y sont 
tellement disloqués^ qu'il semble qu'un coup de vent 
suffirait pour amener leur écroulement. 

A quelle époque remonte donc l'effrayante révolu- 
tion géologique qui a ainsi ébranlé ces masses gi- 
gantesques menaçant encore le ciel ? Est-ce ici que 
les Titans voulurent tenter leur ridicule escalade ? 
Est-ce là que les impies constructeurs de la tour de 
la Confusion se dirent dans leur insolente audace: 
« Allons, courage! bâtissons une ville et une tour 
dont la tète touchera le ciel ! » Il semble, à l'aspect 
de ces soulèvements inachevés, que le Créateur, qui, 
sans doute, eut, à un moment donné, l'intention de 
renverser la terre sens dessus dessous, ait éprouvé 
du regret de détruire son œuvre, et qu'il se soit ar- 



34 LES SAINTS DE l'iSLAM 

rèté sans se donner la peine de remettre les choses 
à leur place. Espérons pourtant que ce fâcheux ou- 
bli n'aura pas d'inconvénients, de quelque temps du 
moins, puisque M. Elie de Beauraont assigne à la 
croûte solide de notre globe, en dépit de la Genèse^ 
l'âge aussi respectable que rassurant de quatre-vingt- 
dix-huit millions d'années. Tout porte donc à croire 
que le bouleversement en question n'est pas d'hier, 
et rien ne nous empêche de nous bercer de cette illu- 
sion que la machine terrestre durera bien encore au- 
tant que nous. 

En présence de ce tohu-bohu géologique, nous 
sommes tenté de croire, avec les Bni-Salah, que c'est 
bien là que Sidi Abd-er-Rahman-et-Tàalbi a opéré 
le bouleversant miracle que lui attribue la tradi- 
tion. 

En 1516, un an après que le roi d'Alger, Selim- 
Eutmi, eut été étranglé à Bab-Azzoun par l'ordre 
du corsaire Baba-Aroudj d), qu'il avait appelé à son 
aide pour chasser les Espagnols du Peiîon d'Alger, 
Sidi Abd-er-Rahman-et-Tàalbi, chef des Tàalba, tribu 
puissante de la Mtidja, résolut, un jour, de se mettre 
en route pour aller faire une tournée pastorale chez 
ses serviteurs religieux. Sa réputation de sainteté, 
appuyée sur de nombreux miracles et sur une multi- 
tude de bonnes œuvres, s'étendait d'ailleurs depuis 
El-Djezaïr-Bni-Mezr'enna (2j jusqu'au fond du Tithri. 



l^ Nous eu aV(Mis t'ait Bcirbe-Rousne d'après les Espafïnols, qui 
le nommaient Bnrba-Rojfi. Nous ferons remarquer eu passant 
que les Espaf,Miols — il tant leur rendre cette justice —ont tou- 
jours été nos maîtres dans l'art d'estropier les noms arabes et 
deles défigurer. Etait-ce de leur part un parti pris parce qu"il 
s'agissait des Inlidèles? 

(2) Les îles des Bui-.Mezr'enua. C'est ainsi qu'à cette é])0(iue, 
les corsaires désignaient Alger, 



III. — SIDI ABD-ER-RAHMAN-ET-TAALBI OO 

Baba-Aroudj lui-même, qui, malgré ses talents en 
piraterie, n'en était pas moins' un sacripant considé- 
rable, n'avait pas dédaigné, pour donner une sorte 
de sanction religieuse à sa constitution gouvernemen- 
tale, d'en attribuer l'idée première à Sidi Abd-er-Rah- 
man. L'heureux forban avait su également exploiter 
avec une certaine habileté la popularité de ce saint 
au profit de son institution de VOudjak. NouBrappor»- 
tons ce fait pour prouver qu'au temporel comme au 
spirituel, Sidi Abd-er-Rahman était un homme d'une 
certaine importance. 

Quoiqu'il fut bien en cour, Sidi Abd-er-Rahman n'en 
montrait cependant pas plus de fierté pour cela, et 
il ne faisaitjamais parade de sa haute situation dans 
les conseils du frère de Kheïr-ed-Din (1). A l'exception 
de ce rayonnement, qui est spécial aux saints chez les 
Musulmans, et qui est le signe de leur mission sur 
la terre, signe qui, d'ailleurs, n'est perceptible que pour 
les vrais Croyants, Sidi Et-Tàalbi ne se révélait aux 
yeux de ses contemporains par aucune marque qui 
lui fût particulière; il affectait même, tellement il 
était humble, de porter des bernons d'une blancheur 
plus que douteuse pour qu'on ne put le distinguer de 
ses serviteurs religieux. « Je ne veux humilier per- 
sonne, disait-il souvent avec bonté; quanta moi, je 
me trouve toujours assez propre devant Dieu, — que 
son saint nom soit glorifié! » 

Un jour^ au lever du soleil, Sidi Abd-er-Rahman 
quitta seul ses campements des Tàalba et se dirigea 
vers le sud; son intention, nous l'avons dit, était 
d'aller visiter les Bni-Salah, les Bni-Msàoud et les 
Ouzra, tribus kabiles dont le zèle religieux — qui 



(1) Quelques historiens ont, avec une candide irapudenr, fait 
de Klieïr-ed-Diu Chérédin, voire même Hariadan. 



LES SAINTS DE L ISLAM 



n'avait jamais été excessif, — laissait infiniment à 
désirer. Une des fractions des Bni-Salah particuliè- 
rement, celle des Targaoua, passait pour ne pas plus 
s'occuper du Dieu unique que s'il n'eut jamais existé. 
Sidi Abd-er-Rahman avait donc résolu de commen- 
cer sa pieuse mission par la visite de ces infidèles. 

A l'heure de la prière du dhohor (1), il traversait 
l'ouad Er-Roumman (2), après avoir laissé à sa gauche 
les prairies sur lesquelles devait bientôt s'élever El- 
Blida, et il se dirigeait, en passant par le pays des 
Hamlelli, vers les hauteurs où étaient situés les vil- 
lages des Targaoua. 

Le saint arrivait au pied du mamelon de Kerrou- 
chet-el-Firan, quand son attention fut attirée par une 
musique qui dévidait en spirale ses mélodieuses 
r«)ulades dans les airs. Les éclats de rire, les cris 
joyeux se mêlaient, sans souci de l'accord, aux gais 
accents du djouak (3) et de la raitha (4). « C'est une 
noce, B pensa le saint, et il continua son chemin. 

Sidi Abd-er-Rahman fut bientôt sur le territoire de 
la fraction qui se réjouissait si bruyamment. C'était 
précisément celle des Targaoua qui, sans le moindre 
prétexte^ festoyait ainsi au lieu de se livrer aux tra- 
vaux des champs ou à la prière. Tout entiers à leur 
joie insensée, les Targaoua ne prirent pas garde au 
saint qui était au milieu d'eux; les malheureux, par 
suite de leur irréligion, avaient perdu cette faculté 
de reconnaître à première vue un élu de Dieu; ils 
étaient, en un mot, devenus complètement insensi- 
bles à l'action de ce rayonnement dont nous parlions 

(1) Vers nue heure d(^ lapiès-midi. 

•2) Cette rivière est celle qui prit plus lard le nom de Sidi 
Ahmed-el-Kbir. 
('^\ Petite|flùte en roseau. 
(4) Espèce de clarinette ayant le sou nasillard delà musette- 



m. — stDi abd-er-rahman-et-taalbi 6/ 

tout à l'heure. Il faut bien le dire, Sidi Abd-er-Rah- 
man en fut piqué; car, malgré sa simplicité et son 
mépris des choses de ce monde, il ne pardonnait pas 
à ses serviteurs religieux cette sorte de négation 
de son pouvoir surnaturel. Tranchons le mot, il aimait 
à produire son effet. 

Ne voulant cependant pas troubler la joie des Tar- 
gaoua, et sentant d'ailleurs que ce n'était pas le mo- 
ment de placer sa morale, le saint homme s'assit au 
pied d'un mur et attendit, en égrenant son chapelet, 
la fin de cette fête intempestive. 

Quelques étoiles étaient déjà venues regarder cu- 
rieusement par les trous du rideau du ciel si le soleil 
était couché, et s'il était temps défaire leur entrée en 
scène, et cependant les danses continuaient toujours. 
Grisés d'huile et bourrés de glands, les Targaoua fi- 
nirent par perdre le sentiment de leur dignité, et par 
se mettre à danser eux-mêmes autour des jarres vides. 
Leurs femmes, surexcitées par le divin jus de l'olive^ 
avaient banni toute pudeur, ce parfum de la femme 
kabile, et leurs linges bâillonnés et fripésayant rompu 
les fers qui les retenaient aux épaules de ces houris 
oléagineuses, ces vêtements sordides, disons-nous, 
vagabondaient bien loin des charmes qu'ils avaient 
mission de dérober aux regards des mortels du sexe 
opposé. 

Malgré les séductions de ce spectacle, le saint ne 
broncha pas; cependant l'égrenage de son chapelet 
devint convulsif : c'était évidemment la crainte de 
succomber à la tentation qui amenait chez le mara- 
bout cette accélération fébrile du débit des quatre- 
vingt-dix-neuf attributs de Dieu, épithètes préserva- 
tives qu'il se hâtait de placer entre lui et ces filles du 
péché. 

Les Targaoua finirent cependant par apercevoir 



38 LES SAIiNTS DE l'iSLAM 

l'étranger qui assistait à leur fête sans y prendre part. 
Cinq ou six d'entre eux s'approchèrent du saint en 
chancelant, les lèvres dégouttantes d'huile, et, sans 
égards pour l'homme qu'ils eussent du respecter tant 
à cause de sa barbe blanche que parce qu'il était leur 
hôte, ils l'invitèrent, en bredouillant, à se mêler à 
leurs danses. Le saint s'en défendit doucement en 
leur faisant remarquer que ce genre de distraction 
n'était ni de son âge, ni de son sexe. Les Targaoua, 
qui sentaient un reproche sanglant dans la dernière 
partie de la réponse du saint, s'emportèrent comme 
des gens qui sont dans leur tort, et ils insistèrent obs- 
tinément pour qu'il dansât d). 

Tous les Targaoua, hommes et femmes, accouru- 
rent au bruit de cette altercation, et s'étant informés 
d(i la cause qui l'avait produite, ils entourèrent le 
vieillard et voulurent exiger^ à leur tour, qu'il se mê- 
lât à leurs danses. Un Targaoui^ plus ivre que les au- 
tres, alla même jusqu'à soulever brutalement de terre 
le saint homme, et à le pousser au milieu du cercle 
que ces insensés formaient autour de lui. A cet ou- 
trage, Sidi Abd-er-Rhaman se releva de toute sa haute 
taille ; ses yeux, plus brillants que la planète Ez-Zohra 
(Vénus), qui paraissait dans l'occident, jetèrent des 
éclairs; le long bâton sur lequel le saint s^appuyait 
devint éclatant de lumière, et de sourds grondements 
souterrains se firent entendre au loin. Mais toutes 
ces choses merveilleuses parurent aux Kabils des il- 
lusions produites par l'étal de surexcitation dans le- 
quel ils se trouvaient^ et ils n'en tinrent aucun compte. 

La musique jetait toujours ses notes flùtées aux 

[[) L'Arabe qui danserait se croirait ot serait eu effet désho- 
noré. Cet exercice violent et incompatible avec la dignité de 
riiomnie, est exclnsivemeut laissé aux l'emmes dont cest le mé- 
tier. 



111. — SIDI ABD-ER-RAHMAN-ET-TAALBI 39 

vents de la montagne ; seulement — chose étrange ! 
— son rhythme s'était niélancolisé sans que les musi- 
ciens semblassent s'en douter, et, bien que la mesure 
fut vive et joyeuse, les instruments ne rendaient ce- 
pendant que des soupirs tristes comme une plainte. 

Entraînant à sa suite toute cette cohue hurlante, 
le saint la porta vers les musiciens ; puis montant 
sur un tertre qui se trouvait à quelques pas de là, il 
s'écria d'une voix dominant le tumulte : « Ecoutez, 
6 Targaoua ! si je ne puis danser comme vous le vou- 
lez^ je puis au moins chanter ! Allons, les djouaouok, 
les r'ouaïth, les dfouf{l), cessez votre plainte et sui- 
vez ma voix ! » 

Les roulements souterrains paraissaient se rappro- 
cher; c'était comme le bruit lointain de la foudre, et 
pourtant jamais le ciel n'avait paru si splendidement 
étoile, jamais la voûte céleste n'avait été si ruisse- 
lante de pierreries divines, si éblouissante de subli- 
mes clartés. Il y avait là un mystère qui commençait 
à donner à réfléchir aux Targaoua, et le tumulte 
s'était éteint dans un bégaiement tremblotant mêlé 
d'ivresse et de peur. 

Le saint entama d'une voix formidable le chant 
qu'il avait promis ; les grondements souterrains sem- 
blaient soutenir cette puissante psalmodie, et les ins- 
truments de musique ne grinçaient plus que des notes 
discordantes; les étoiles pâlirent et parurent s'étein- 
dre dans le ciel; les Targaoua clouaient des regards 
épouvantés sur le saint qui chantait : 



(1) Petites flûtes en roseau, clarinettep à sons de cornemiisp 
tauihours de basque. 



40 LES SAINTS DE l'iSLAM 



« Ana lahi tuà ilahi, 

» Ou houma lahiïn ma et-tlahi. 

« Eglebhoum ïa ilahi ! » 

<< Pendant que je m'occupe de Dieu. 

'• Eux passent leur temps eu jilaisirs Irivolc;; : 

B Eufiloutis-lf?, ù mou Dieu ! •> 

Le saint avait à peine terminé sa prière, que la 
terre, puissamment ébranlée, chancela sous les pieds 
des Targaoua, et se renversa comme un esquif battu 
par une lame furieuse. 

Toute la fraction des Targaoua, bétes et genSj avait 
été engloutie. 

Si, le soir, par un temps calme, vous mettez l'o- 
reille sur le sol à l'endroit ou fut cette fraction de 
tribu, vous entendrez encore, dans les entrailles de 
la terre, les coqs chanter, les ânes braire, les tam- 
bours résonner, et comme des voix humaines dont le 
rire ressemble à des gémissements . 

On remarque encore, sur la surface du territoire 
qu'occupaient les Targaoua, une différence de végé- 
tation très appréciable avec celle du terrain (jui était 
en dehors du périmètre de la fraction maudite ; le sol 
y est également d'une nuance cadavéreuse, parti- 
cularités que les Bni-Salah attribuent au renverse- 
ment sens-dessus-dessous de la portion du territoire 
sur laquelle étaient établies ces victimes delà ven- 
geance du saint, portion qui n'aurait pas encore repris 
sa position normale. Cela jure, en elîet, comme une 
pièce jaune cousue sur un bernous noir. 



IV 



Sidi Mahammed. 



Continuant notre pèlerinage, nous atteignons à la 
région des cèdres. Devant nous, sur la pente de droite 
de l'ouad El-Berr'out, une blanche koubba montre 
son dôme élégant au milieu d'un massif de cèdres 
verts : c'est la demeure dernière de quelque saint 
homme qui a dû marquer son passage sur cette terre 
par une respectable collection de bonnes œuvres, et 
par des miracles prouvant péremptoirement que Dieu 
s'était dessaisi à son profit d'une portion de sa toute- 
puissance. Il faut bien qu'il en soit ainsi ; car les 
Amchach fl) n'ont jamais passé pour des Croyants 
irréprochables et zélés. Ecoutons ce qu'ils racontent 
— d'accord avec Si Mohammed-ben-El- Aabed — du 
vertueux marabout qu'ils ont canonisé en lui élevant 
une koubba sur leur territoire. 

Il y a longtemps de cela, un pieux deroueuch, 
venant du R'arb (2), se présentait chez les Amchach et 
leur demandait l'hospitalité. Comme la plupart des vé- 
ritables draoucha, Sidi Mahammed (c'était son nom) 
était vêtu — le nom est peut-être impropre — d'un 

• (1) Fraction des Biii-.<îalali. 

(2) Nou3 répétuiis que les Arabes entondeut généralemeut par 
le mot R'arb (^Occident) rmipiru do .Marok. 



42 LES SAINTS DE l'iSLAM 

bernons dont les différentes parties ne paraissaient 
tenir Tune à l'autre que par une sorte de prodige. 
Depuis de longues années déjà, la trame et la chaîne 
primitives avaient été remplacées par des moyens ar- 
tificiels qui attestaient chez le saint des connais- 
sances profondes dans l'art du ravaudage. Les pudi- 
ques Musulmanes de la fraction des Amchach ne 
pouvaient se défendre d'une certaine frayeur quand 
Sidi Mahammed levait les bras vers le ciel pour atti- 
rer sur elles sa bénédiction ; car alors l'extrême ten- 
sion à laquelle étaient soumis les fils du probléma- 
tique bernons paraissait rendre une catastrophe im- 
minente; en effet, une seule maille rompue devait 
amener infailliblement la désorganisation du fantas- 
tique tissu, et^ conséquemment, la chute de l'unique 
vêtement du saint, lequel poussait l'austérité jusqu'à 
considérer Vûbaïa (espèce de chemise) comme une 
superfluité. C'est là ce que redoutaient les chastes 
Kabiles^ bien qu'après tout, un deroueuch ne fût pas 
pour elles un homme dans toute l'acception du mot. 

Quant à Sidi Mahammed, il était trop détaché des 
choses de la terre pour se préoccuper de ces détails, 
et il se trouvait suffisamment vêtu devant Dieu, qui 
n'aime pas le luxe, bien que pourtant il l'ait inventé. 
Mainte et mainte fois, les Croyants, pour se défaire 
de quelques gros péchés, offrirent à Sidi Mahammed 
de le rhabiller à neuf; mais le saint homme ne voulut 
jamais jouir des privilèges de sa profession, et il re- 
fusa toujours obstinément de quitter ce bernons, au- 
quel il semblait tenir beaucoup plus fortement que ce 
vêtement ne tenait réellement à lui. Il faut dire que 
Sidi Mahammed n'avait jamais eu d'autre vêtement 
que cette toile d'araignée dont il se croyait couvert. 
La ténacité du saint s'expliquerait dès lors par la 
force de l'habitude. 



SIDI MAHAMMED 43 



Les Amchach n'avaient pas tardé à reconnaître que 
monseigneur Mahammed possédait à un degré supé- 
rieur les signes caractéristiques qui distinguent les 
élus de Dieu : il ne faisait rien comme les autres 
mortels; ses actions étaient en contradiction cons- 
tante avec les lois naturelles, auxquelles, d'ailleurs, il 
ne paraissait pas soumis : ne vivant que de nuages; 
ne dormant que perclié sur la Ijranche d'une meddada 
(cèdre) ; ne buvant que les diamants déposés par la 
rosée du matin dans le calice des fleurs, Sidi Ma- 
hammed était évidemment d'une essence particulière, 
attendu que ce régime par trop spiritualisé eût été 
bien certainement insuffisant pour un simple Amcha- 
chi, et cela d'autant mieux, qu'en absorbant quelques 
figues ou glands de plus que leurs voisins, les hommes 
de cette fraction se sont fait, par suite de cet excès, 
une réputation de gourmandise qui nous parait, du 
reste, parfaitement justifiée. 

La renommée de Sidi Mahammed eut bientôt fait 
le tour de l'outhen d'Alger et de Tithri ; aussi^ le 
chemin du perchoir du saint homme fut-il bientôt 
plus fréquenté que celui de Blida à Blad Bni-Mez- 
r'enna (Alger). Voulait-on du beau temps, de la 
pluie, de la fertilité, on n'avait qu'à s'adresser à 
Sidi Mahammed, qui, parfois, faisait bien un peu at- 
tendre son monde^ mais qui^ au bout du compte, fi- 
nissait toujours par fournir l'objet demandé, à moins 
pourtant que la conscience du solliciteur ne fût bour- 
relée de péchés par trop prononcés. 

Bien que Sidi Mahammed ne vécût que de l'air du 
temps, ses consultations n'étaient cependant pas gra- 
tuites, et ses intercessions se payaient même assez 
cher. Gardons-nous pourtant d'accuser le saint de 
cupidité ; car, le but de cette perception était, au con- 
traire, tout moral. Il savait que les Kabils aiment 



44 LES SAINTS DE l'iSLAM 

passionnément l'argent, et que leur en extraire était 
pour eux la plus sévère des peines; or, dans la pen- 
sée du saint, cette extraction métallique devait avoir 
pour résultat d'amender ses khoddam en cotant son 
absolution à un prix excessif. La tradition se tait 
sur l'emploi que Sidi Mahammed faisait de ses ri- 
chesses ; on croit encore chez les Amchach qu'il les a 
enfouies au pied du cèdre qui lui servait de résidence. 
Quelques kouffar (impies), à différentes époques, 
essayèrent bien, par pure curiosité, de s'en assurer; 
mais ils payèrent toujours cher leurs cupides et inu- 
tiles tentatives. 

Sidi Mahammed, que son existence toute spirituelle 
avait fort amaigri, s'éteignit comme une lampe qui 
manque d'huile : par une nuit noire, les Amchach 
furent réveillés par les chacals, qui glapissaient leurs 
notes les plus lamentables dans la direction de la 
meddada du saint. Ces animaux paraissaient si nom- 
breux et leurs cris étaient si persistants, que les Am- 
chach ne doutèrent pas qu'il ne se passât de ce coté 
quelque chose d'extraordinaire. Comme il pouvait 
s'agir d'une incursion de quelque tribu voisine sur 
leur territoire, les Amchach s'armèrent soit de fusils, 
soit de kzazel (massues), pour repousser, au besoin, 
une agression, et se dirigèrent du côté d'où venait le 
bruit. 

Arrivés au-dessus des pentes qui dominent la rive 
droite de l'ouad El-Berr'out, ils aperçurent, dans la 
direction du cèdre de Sidi Mahammed^ une sorte de 
lueur phosphorescente qui jetait autour d'elle des re- 
flets bleuâtres et tremblotants. Les Amchach recon- 
nurent bientôt que cette clarté prenait son foyer dans 
une excavation creusée au pied de ce cèdre; mais 
leur étonnement fut surtout à son comble quand, 
s'étant approchés de cotte fosse, ils y virent étendu 



IV. — SIDI MAHAMMED 45 

8t rayonnant de lumière le saint protecteur de leur 
pays. Qui est-ce qui avait creusé cette fosse 1 Ce tra- 
vail ne paraissait pas être l'œuvre des hommes : de 
nombreuses traces de griffes rendaient admissible 
riiypothèse émise par quelques anciens des Amchach 
qui attribuaient cette opération aux chacals eux- 
mêmes. Comme, en résumé, rien n^est impossible à 
Dieu, et qu'en outre, il n'est rien de plus commode 
qu'une opinion toute faite, celle des anciens a pré- 
valu jusqu'aujourd'hui. 

Les Amchach se mirent en devoir d'achever les fu- 
nérailles de Sidi Mahammed. Aux premières poi- 
gnées de terre jetées sur le corps du saint, un immense 
gapissement poussé par tous les chacals de la 
montagne se répercuta de vallée en vallée jusque dans 
le pays des Ouzra; les feuilles des arbres frissonnè- 
rent en bruissant un long gémissement qui courut 
s'éteindre dans le sud; le cèdre qu'habitait le saint 
homme s'inclina par trois fois sur sa fosse comme 
pour le saluer avant que son corps n'appartint défini- 
tivement à la terre. Au même moment, la pâle lu- 
mière qui illuminait le corps de Sidi Mahammed s'é- 
teignait tout-à-coup, et les Amchach étaient enve- 
loppés d'un manteau de ténèbres épaisses. Attérés 
par ces prodiges, ils remirentau jour lapieuse mission 
dont ils s'étaient chargés, et passèrent le reste de la 
nuit à demander au saint sa puissante intercession, 
lui promettant, pour le mettre dans leurs intérêts, 
sans doute, de faire élever, dès le lendemain, sur 
son tombeau une koubba tout-à-fait digne de lui. 
Cette promesse apaisa sans doute Sidi Mahammed; 
car, ayant repris dès le/erfy^Mr le travail qu'ils avaient 
laissé inachevé, les Amchach purent le terminer 
sans difficulté. Ce même jour, comme ils l'avaient 
promis au saint, ils firent commencer, au|)rès de la 



46 LES SAINTS DE l'iSLÀM 

meddada sacrée, la koubba qu'on y voit encore au- 
jourd'hui. 

Sidi Mahammed, que les Bni-Salah désignent habi- 
tuellement sous le nom de Baba Mahammed, n'en con- 
tinua pas moins, après sa mort, la protection qu'il leur 
avait accordée pendant sa vie. De nombreux miracles 
vinrent souvent attester que le saint, satisfait de ses 
khoddam, ne lésinait pas lorsqu'il s'agissait d'em- 
ployerj en leur faveur, son crédit auprès duTrès-Haut. 
Nous ajouterons que cette disposition propice de Baba- 
Mahammed à l'égard des Bni-Salah leur fit tou- 
jours beaucoup d'envieux dans les tribus voisines, 
notamment chez les Bni-Msâoud et les Ouzra, dont 
les saints topiques sont loin d^avoir la même in- 
fluence que Sidi Mahammed auprès du Dieu unique. 

Malgré sa qualité de saint et sa haute position 
dans le séjour des élus, Sidi Baba-Mahammed ne 
parait cependant pas entièrement exempt de certains 
petits travers particuliers à l'humanité : tolérant jus- 
qu'à l'excès pour ses khoddam, même lorsqu'ils ont 
à se reprocher des fautes démesurées, il se montre im- 
pitoyable à ceux qui touchent à la meddada sur 
laquelle il perchait pendant sa vie. Nous allons le dé- 
montrer . 

Un jour, un malheureux Msàoudi a besoin d'un 
gounthas (1) pour soutenir le toit de son gourbi ; muni 
de sa taguelzimt (2), il s'en va rôdant dans la mon- 
tagne à la recherche d'un cèdre réunissant les condi- 
tions de force et de longueur que doit présenter un 
gounthas. Le Msàoudi, très difficile en matière de 
poutres, était déjà au bout de sajournée et son choix 
ne s'était pas encore fixé. Il marchait toujours, dé- 



(1) Poutre dtî^faîlage. 

(2) Hachetle-piochette, en laugue kabile. 



SIDI MAHAMMED 47 



daignant tel ou tel cèdre soit parce qu'il ne le trou- 
vait pas suffisamment droit, soit parce qu'il n'avait pas 
la perfection qu'en exigeait le Msâoudi. Quelques ins- 
tants avant l'heure du moghreb (coucher du soleil), 
il arrivait sur la rive droite de l'ouad El-Berr'out : 
parcourant du regard les cèdres qui se dressent sur 
les pentes de cette rivière, il remarqua bientôt un de 
ces arbres quij s'élançant du milieu d'un groupe, dé- 
passait ses congénères de toute la tète. 

— « Par Dieu ! se dit le Msâoudi, voilà bien le cèdre 
qu'il me faut. » Et il marcha sur la nieddada convoi- 
tée, qu'il atteignait quelques minutes après. C'était, 
en effet, un arbre superbe, et qui certainement n'eùl 
pas été déplacé parmi les cèdres du Liban qui ser- 
virent à la construction du temple de Salomon. Le 
Msâoudi, bien qu'il reconnut que cette nieddada fût 
celle de Sidi Mahammed, et qu'il sût la haute impor- 
tance qu'attachaient les Amchach à sa conservation, 
n'en persista pas moins à la faire tomber sous sa co- 
gnée. Il faut dire que cet homme était un impie qui 
traitait fort légèrement les croyances de ses coreli- 
gionnaires. 

Le soleil, en ce moment, entouré de gros nuages, 
se noyait dans un bain de sang; disparu à moitié 
derrière les collines du Sahel, il paraissait se cram- 
ponner à la ligne de l'horizon pour retarder sa chute 
dans la mer; mais il glissait, glissait toujours. Pen- 
dant les quelques instants de cet effort suprême, le 
ciel et la terre s'empourprèrent de reflets sinistres. 
Le Msâoudi, après s'être assuré qu'il n'était vu de 
personne^ brandit sa cognée, qui s'abattit en sifflant 
sur la meddada. Chose étrange ! l'entaille parut 
sanglante, et un long gémissement sortit du tombeau 
de Sidi Mahammed. Le Msâoudi ne s'arrêta pas à ces 
prodiges, qui lui semblèrent produits par l'effet d'une 

7. 



48 LES SAINTS DE l'iSLAM 

illusi<jn, et il continua son œuvre de destruction. Au 
dernier coup de hache, l'homme et l'arbre tombaient 
sur le sol, l'homme, — qui s'était abattu les deux 
jambes, — pour ne plus se relever. Il avait reçu le 
prix de son impiété. 

Le lendemain, un berger des Amchach, qui paissait 
ses chèvres sur les bords de l'ouad El-Berr'out, aper- 
çut le cadavre — le tronc plutôt — du Msàoudi, lequel 
tenait encore sa hache à la main; le corps était déjà 
tout décomposé. La medclada gisait sanglante au pied 
de la koubba du saint ; mais deux rejets plus vigou- 
reux chacun que l'arbre lui-même s'étaient élevés 
pendant la nuit sur le tronc coupé du cèdre sacré. 
Les Bni-Salah accoururent en foule pour admirer ce 
prodige, qui augmenta encore parmi eux la vénéra- 
tion dont jouissait déjà leur saint. Quant au Msàoudi, 
on laissa aux hyènes et aux chacals le soin de ses 
funérailles. Ces carnivores avaient, sans doute, 
déjà soupe de ses jambes; car on ne put parvenir à 
en découvrir la moindre trace. 

Ce terrible exemple ne corrigea point autant qu'on 
eut pu Tespérer les impies des tribus voisines, et le 
saint eut à sévir contre eux plusieurs fois encore : 
un jour, c'est un homme des R'ellaï qui s'abat lajambe 
du coup de hache qu'il destinait à l'arbre de Sidi Ma- 
hammed. Une autre fois, c'est un Ouzri f[ui, dans les 
mêmes circonstances, se fait sauter le poignet gau- 
che. A force de punir, le saint finit cependant par 
dégoûter les incrédules de cette sorte de sacrilège; 
aussi, depuis l'accident de l'homme des Ouzra, la 
medclada sacrée ne fut-elle l'objet d'aucune autre ten- 
tative criminelle. 

Dans la saison d'été, les tribus voisines du tom- 
beau de Sidi Baba Mahammed font^ annuellement^ 



IV. — SIDI MAHAMMED 49 

auprès de sa koubba, un immense thâam (1) au pro- 
fil des pauvres, et un peu au leur : un grand nombre 
de bouaqueul (pots de terre) et de guedour (marmites 
en terre), éventrés pourla plupart, jonchent la koubba 
et ses abords; ces débris, ces vases cassés, qui pro- 
viennent du festin donné en l'honneur du saint, ten- 
draient à prouver des habitudes désastreuses de vi- 
veurs chez les mendiants kabils. Nous avons souvent 
remarqué, en effet, qu'ils brisent volontiers, après le 
repas, la vaisselle qui ne leur appartient pas. 



V 
Sidi Salem. 



A quelque distance au-dessus du cèdre de Sidi 
Mahammed, on découvre deux rochers bizarres sail- 
lant du sol pareils à des molaires d'une mâchoire gi- 
gantesque. Ces pierres, en suspension sur les pentes 
de l'ouad Tizza, paraissent être tombées du ciel. Quel- 
ques Croyants des Bni-Salah leur donnent une ori- 
gine moins élevée: d'après eux, ces rochers, qui ap- 
partenaient jadis à la crête dominant l'ouad Tizza, 

(1) Le thùarn, c'est la nourritiin', la pitance, uu mets, une 
«•hoscqnc l'on maiif^e lial)itiiellemeut. Eu Alj^érie, le mot thàam 
est souvent employé pour désigner le kuusksou. 



50 LES SAINTS DE l'iSLAM 

et qui sont désignés dans le pays sous le nom de Ha- 
djeur es-Serrafin, — Pierres des Changeurs, — au- 
raient été déplacés dans les circonstances suivantes. 
Un jour, un deroueuch, venant on ne sait d'où, ar- 
rivait chez les Bni-Salah avec Tintention évidente — 
on le sut plus tard — d'exploiter leur crédulité et de 
vivre grassement à leurs dépens. La foule, dont l'es- 
prit est partout si mobile, se laissa prendre aux pieu- 
ses simagrées de ce deroueuch, qui prétendait avoir 
le don des miracles. Aussi^ la kheloua (solitude) 
qu'il avait choisie ne désemplissait-elle pas de fidè- 
les qui, pour se mettre dans la manche du prétendu 
saint homme, encombraient sa demeure de leurs of- 
frandes de ziara (visite). 

Cette désertion de ses khoddam ne faisait pas pré- 
cisément l'affaire de Sidi Salem, le saint marabout de 
Tizza, et la nouvelle direction qu'avaient prises les 
offrandes ne le satisfaisait que médiocrement. Il ré- 
solut d'en ramener le courant de son côté. Sidi Salem, 
avec ce flair particulier aux hommes de Dieu chez les 
Musulmans, avait bien vite reconnu que ce deroueuch 
qui le frustrait ainsi ne devait être qu'un hypocrite, 
un faux marabout, et puis, en résuméj il n'avait en- 
core donné aucune preuve de ce don des miracles dont 
il parlaitsi haut et dont il ajournait toujours les effets. 
Dire cela aux Bni-Salah, pensait judicieusement Sidi 
Salem, c'est leur faire croire à de l'envie de ma part. 
Il est préférable d'appeler à la lutte le prétendu de- 
roueuch^ et de le confondre en présence de mes khod- 
dam égarés. 

C'est le parti auquel s'arrête le saint homme. Il se 
rend, sous prétexte de ziara, à la kheloua du de- 
roueuch : la foule, comme il l'avait prévu, se pressait, 
se bousculait autour de l'intrus pour baiser le pan de 
bon bernous rapiécé. Sidi Salem se présente calme 



— SIDI SALEM ' 51 



et digne au milieu de ces insensés qui, honteux de l'a- 
bandon dans lequel ils ont laissé le pieux marabout, 
courbent la tète sous la sévérité de son regard, et s'é- 
cartent respectueusement pour lui livrer passage. Le 
deroueuch, surpris de ce reflux dont il ne se rend pas 
compte, s'avance sur le seuil de son gourbi où Sidi 
Salem venait déjà de mettre le pied. A la vue du saint 
homme^sur le visage duquel il a reconnu, sans doute, 
le caractère évident de la mission divine, le deroueuch 
se trouble : « Qui es-tu i... Que me veux-tu i... » de- 
mande-t-il à Sidi Salem en balbutiant. — « Je suis 
Salem, le serviteur de Dieu ! Je suis celui qui viens 
démasquer l'imposteur aux yeux de tous!... Es-tu 
prêt à donner enfin des preuves de la puissance dont 
tu parles tant ?.... » 

Le deroueuch, interdit d'abord, ne savait que ré- 
pondre.' Les I3ni-Salah commençaient déjà à se re- 
garder et à se demander si^ réellement, ils n^avaient 
eu affaire qu'à un imposteur. Le terrain devenait 
glissant pour le faux marabout; il le sentit, et cher- 
cha à reprendre une assurance qui n'était déjà plus 
dans son attitude. Un faux-fuyant ne lui était plus 
possible; un ajournement était une reculade. A l'aide 
de quelques pratiques de seulieur (magie) qu'il avait 
rapportées d'un voyage dans le Beurr-Maceur (terre 
d'Egypte), il espéra pourtant pouvoir se tirer conve- 
nablement de la fausse situation dans laquelle le 
mettait Sidi Salem. Il accepta donc la lutte. 

Le gourbi de l'imposteur était dressé à l'endroit 
même où l'on voit aujourd'hui les Hadjeur es-Serrafin. 
Sidi Salem, qui paraissait sur de son affaire, et qui, 
de plus, ne voulait pas indisposer la foule contre lui 
en la fatiguant par une marche toujours pénible dans 
la montagne^ décida qu'il opérerait sur le lieu même 
ou il se trouvait. Les Bni-Salali qui, il faut leur ren- 



O'Z LES SAINTS DE L ISLAM 

dre cette justice, penchaient intérieurement pour 
leur vieux marabout, attendaient avec anxiété le ré- 
sultat de cette lutte surnaturelle entre deux puis- 
sances rivales. 

Sidi Salem invita le deroueuch à commencer ses 
opérations : celui-ci s'en excusa vivement en disant 
d'un ton où il voulait mettre de l'ironie qu'il se croyait 
indigne d'une priorité que ses vertus, son grand âge, 
son ardente piété donnaient tout naturellement à 
Sidi Salem. Le saint de Tizza n'insista pas. Il se 
prosterna le front contre terre pour prier Dieu de se 
manifester en sa faveur et de confondre l'imposture. 
Pendant cette prière, le deroueuch était visiblement 
mal à son aise ; il sentait que sa puissance, qui venait 
de Satan,, devait infailliblement fléchir devant celle 
qui vient de Dieu. Cependant, persuadé que le pro- 
dige qu'allait accomplir Sidi Salem devait rentrer 
dans la catégorie des e?/f(/'oa6a^ (choses surprenantes) 
qu'exécutaient ordinairement les marabouts, il n'avait 
pas perdu tout espoir de lutter avantageusement avec 
son saint adversaire. 

Sidi Salem s'étant relevé, se tourna vers la foule 
échelonnée sur les pentes de l'ouad Tizza, et s'écria : 
a Musulmans ! écoutez ! Le sort des enbia (pro- 
a phètes) et des rouçoul (apôtres) a été, dans tous 
« les temps, d'être méconnus de ceux auxquels ils 
« étaient chargés de porter les avertissements de 
« Dieu : Iloud, Salah, Choàïb furent tour à tour 
« maltraités et chassés par les Adites, les Temou- 
« dites^ les Madianites, peuples que Dieu a détruits 
« dans sa colère. Moi, Salem, serviteur du Miséri- 
cordieux, je ne viens pas me plaindre que vous 
« m'ayez délaissé, abandonné pour suivre un étran- 
« ger (|ui vous marifje, et aux prières duquel Dieu 
« fait, bien certainement, la sourde oreille. Le Très- 



SIDI SALEM 53 



« Haut — qu'il soit exalté ! — va d'ailleurs prononcer 
« entre moi et lui, et vous pourrez juger^ ô Musul- 
« mans ! puisqu'il vous faut des preuves, de quel 
« côté sont la vraie puissance et la vérité ! » 

Pendant cette allocution, le faux marabout per- 
dait de plus en plus de son assurance; Sidi Salem, 
qui s'en aperçut, ne voulut pas lui donner le temps 
de la reprendre, et se hâta de s'écrier, en montrant 
aux Bni-Salah les hauteurs rocheuses qui dominent 
l'ouad Tizza : 

— a Vous voyez au sommet de cette crête, 6 Musul- 
« mans ! ces sept rochers que Dieu y a plantés ? Eh 
« bien! à ma voix, ils vont quitter leur place et se 
« précipiter dans la vallée ! Rangez-vous donc pour 
« leur livrer passage 1 » 

Bien qu'ils accordassent à Sidi Salem le don des 
miracles^ les Bni-Salah parurent néanmoins stupé- 
faits de Taudace du saint homme, qui n'avait encore 
rien fait de pareil. Quelques-uns de ses anciens ser- 
viteurs religieux qui, au fond, avaient conservé pour 
lui une profonde vénération, parurent craindre qu'il 
ne se fut un peu trop avancé^ et que les rochers ne 
restassent obstinément à leur place. Ils se rangèrent 
cependant de manière à laisser libre un espace suffi- 
sant pour le passage de ces rochers, au cas où ils 
obéiraient réellement au commandement de Sidi Sa- 
lem ; puis tous attendirent silencieux et pleins d'anxié- 
té le prodige annoncé . 

Après s'être recueilli un instant encore, Sidi Salem, 
se tournant vers les rochers, leur cria d'une voix 
tonnante : « rochers ! au nom du Dieu unique, ac- 
courez à moi ! » miracle ! à peine le saint avait-il 
prononcé ces paroles que les rochers parurent cher- 
cher, comme un homme pris au piège, à dégager leur 
pied de l'alvéole de pierre dans laquelle chacun d'eux 



54 LES SAINTS DE L^ISLAM 

était enchâssé; puis ils se lancèrent, se suivant de 
près, dans la direction où le saint marabout les at- 
tendait. L'admiration était sur tous les visages, ex- 
cepté pourtant sur celui du deroueuch, au front du- 
quel perlaient de grosses gouttes de sueur. Les ro- 
chers se mirent à bondir d^obstacle en obstacle sur 
la déclivité de la montagne; c'était une course effré- 
née, enragée, vertigineuse. Faisant voler en éclats, 
brisant, broyant, réduisant en poudre tout ce qu'ils 
rencontraient sur leur passage, les sept rochers rou- 
laient au milieu des étincelles qu'ils arrachaient au 
flanc de la montagne: un grondement sourd, terrible 
comme lebruit delafoudrejaccompagnait leur chute; 
la terre en était ébranlée et semblait chanceler sur 
sa base. Le premier rocher vint fondre en sifflant sur 
le gourbi du deroueuch, et continua sa course^ en 
bondissant et en fracassant les arbres sur son trajet, 
jusque dans l'ouad Sidi-El-Kbir, où les Bni-Salah le 
montrent encore aujourd'hui. 

Sidi Salem ordonna successivement à cinq de ces 
rochers de s'arrêter à ses pieds : suspendant soudain 
leur allure impétueuse, ils vinrent, en effets se coucher 
aux pieds du saint comme des chiens soumis. Le septiè- 
me rocher, monstrueusement énorme, descendait par 
bonds en tournoyant sur lui-même; un dernier obs- 
taclCj qui le fit ricocher et dévier de sa route, le lança 
dans la direction du deroueuch^ qu'il écrasa à n'eu 
pas laisser trace, ]tuis il s'arrêta court. 

Les Bni-Salah prétendirent, ai\ec beaucoup d'à- 
propos, que cet accident venait très opportunément 
tirer le faux marabout d'embarras. 

La démonstration était évidente; aussi, ayant re- 
connu qu'ils avaient fait fausse route, et que Sidi Sa- 
lem était loin de manquer de crédit aujjrès du Tout- 
Puissant^ les Bni-Salah s'empressèrent- ils de se jeter 



V. — SIDI SALEM 55 

aux genoux du saint et de lui faire amende honorable. 
Sidi Salem, qui, en somme, était très bon, leur accor- 
da généreusement leur pardon, en les engageant pa- 
ternellement toutefois à ne plus confondre désormais 
l'erreur avec la vérité. 

Depuis ce prodigieux événement jusqu'à la mort 
de Sidi Salem, sa kheloua ne désemplit ni jour ni 
nuit de fidèles qui venaient le supplier d'accepter 
leurs offrandes, et d^intercèder en leur faveur auprès 
du Dieu unique, avec lequel il paraissait être au mieux. 

Les Hadjeur es-Serrafin ont une assez mauvaise 
réputation : pendant longtemps, elles servirent, dit- 
on, d'embuscade aux coupeurs de route, qui y atten- 
daient les passants et les détroussaient, particuliè- 
rement quand ces derniers revenaient du marché de 
Blida avec leur mJcrouça (l) garnie de quelques bou- 
djhou. Pendant de longues années, les voyageurs 
firent un détour pour éviter ce passage dangereux. 
La dénomination de Pierres des Changeurs n'a peut- 
être été donnée à ce lieu que par antithèse, en ce 
sens que les voleurs y échangeaient volontiers l'ar- 
gent des voyageurs contre des coups de bâton. 



(1) Mkrouça Aon]}e faite dans la haïk pour servir ilc bourbe. 
C'est lia porte-mounaie daus le genre de celui que fout uos 
paysans avec leur mouchoir de poche. 



VI 



Les Porcs-épics et le Roi David. 



Puisque nous sommes dans le pays des dhorban 
(porcs-épics), de ces fameux archers qui eu auraient 
revendu aux plus adroits Cretois, au temps où ces 
insulaires savaient se servir de l'arc, racontons ce 
qui se passa entre eux et le roi David. 

Les Arabes ne tarissent pas d'éloges, non-seule- 
ment sur la merveilleuse habileté avec laquelle le 
dhorban envoyait une flèche à destination, mais 
encore sur le rare talent qu'il déployait dans la fa- 
brication de ce même engin de guerre; car, avant de 
marcher à quatre pattes et d'être réduit à la triste 
condition de bête où nous le voyons aujourd'hui, le 
dhorban faisait partie de la grande famille humaine; 
sa rouk {\), en un mot, habitait un corps d'homme. 
Ne plaignons pas trop cependant le por'c-épic de la 
rétrogradation de son àme; il avait mérité son sort 
en trahissant son sultan et sa patrie. 

Le roi Daoud iDavid), à qui Dieu avait donné la 
puissance de rendre les métaux souples et ductiles 
entre ses mains comme de la cire, montrait un goût 
très prononcé pour tout ce qui tient à la noble pro- 
fession du fer; il venait même d'inventer les cottes 

il) Ami', t'Siiril. 



VI. — LES PORCS-ÉPICS ET LE ROI DAVID 57 

de mailles, qu'il avait substituées aux incommodes 
cuirasses et aux plaques de fer dont se couvraient 
alors les guerriers. Enfermé dans son palais, où il 
avait réuni les plus habiles armuriers de ses Etals, 
il cherchait le moyen de rendre les flèches inémous- 
sables sur les plus épaisses cuirasses. Les armuriers 
finirent par découvrir, un jour, ce secret auquel le 
sultan semblait attacher tant d'importance. Daoud 
était alors absent ; ils s'empressèrent, à son retour, 
de lui apprendre la nouvelle du succès qu'ils avaient 
obtenu. Heureux d'une découverte qui, suivant ses 
calculs, devait lui donner un avantage immense sur 
ses ennemis, Daoud, après avoir promis une riche 
récompense à ses armuriers, leur fit jurer de ne point 
divulguer un secret auquel étaient attachées la gran- 
deur et la gloire de son royaume. 

— « Que Dieu change notre poil et nos cheveux en 
flèches, s'écrièrent les armuriers avec chaleur^ si nous 
ne gardons scrupuleusement le secret que tu nous 
demandes ! » 

Soit que Daoud eut oublié la récompense qu'il avait 
promise à ses armuriers, soit que la cupidité leur 
eût soufflé à l'oreille un mauvais conseil, il n'en est 
pas moins vrai qu'ils vendirent leur secret aux enne- 
mis de leur souverain, et qu'ils allèrent même jusqu'à 
fournir à l'un d'eux des flèches qu'ils avaient em- 
poisonnées. Or, ce honteux marché se consommait 
précisément à l'époque où son plus redoutable adver- 
saire, le roi Adraazar, menaçait David de fondre sur 
son royaume avec des armées nombreuses. 

Le crime des armuriers arriva, on ne sait trop 
comment, à la connaissance de Daoud; furieux d'une 
trahison aussi révoltante, et se rappelant leur ser- 
ment, il demanda à Dieu, séance tenante, que ces 
perfides armuriers fussent changés en porcs-épics. 



58 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Le Tout-Puissant, qui n'avait rien à refuser à David, 
et qui, déjà^ à sa prière, avait métamorphosé en 
singes les Juifs de la ville d'Aïla, sur les bords de la 
mer Rouge, pour avoir transgressé le sabbat, le Dieu 
d'Israël, disons-nous, accorda sans difficulté la de- 
mande du chef de son peuple. Le corps des traîtres 
se couvrit aussitôt d'une forêt de piquants qui rappe- 
laient leur ancienne profession^ et ils se mirent à 
s'enfuir précipitamment à quatre pattes dans des an- 
fractuosités de rochers qui, depuis lors, ont toujours 
servi d'habitations à leur espèce. 

Le porc-épic n'a conservé de sa forme primitive 
que l'oreille et la mam, qui sont celles de l'homme; 
la plainte de cet ex-aimurier, quand il est blessé, 
rappelle aussi celle des enfants d'Adam. 

Il est remarquable que, dans la tradition, dans les 
souvenirs de tous les peuples, on retrouve des idées 
de métempsychose ou de transmigration des âmes. A 
chaque pas, chez les Arabes, nous mettons la main 
sur quelques lambeaux des systèmes de Pythagore 
ou des doctrines de Manés, et les transformations, 
les rétrogradations dans la série graduelle des êtres 
se retrouvent fréquemment dans les contes orientaux. 
Il est d'ailleurs une croyance généralement admise 
par les Arabes, c'est que certains animaux ont pri- 
mitivement appartenu à notre espèce. En expiation 
de fautes graves commises durant leur vie humaine, 
leurs âmes auraient été condamnées à habiter des 
corps d'espèces inférieures. Ainsi, nous venons de le 
voir, les armuriers de David ont été métamorphosés 
en porcs-épics pour crime de trahison. Mohammed 
nous apprend, dans son Koran, que les Juifs d'Aïla, 
comme nous le disons plus haut, ont été changés 
en singes pour transgression du sabbat, et que 
les méchants parmi les Israélites le furent en porcs 



VI. — LES PORCS -ÉPICS ET LE ROI DAVID 59 

par Jésus. Pour les Kabils, les singes ne sont 
autre chose que des marabouts punis pour leur ir- 
réligion et pour avoir gaspillé le bien de Dieu ; les 
chacals, qui étaient cordonniers, ont vendu de 
mauvaise marchandise ; les tortues ont été égale- 
ment des tailleurs indélicats qui prélevaient illéga- 
lement du drap sur la pièce fournie par le client. 
Aussi, les écailles de diverses couleurs dont est formée 
leur carapace, ne seraient-elles autre chose que la re- 
présentation des morceaux d'étoffes que ces anciens 
tailleurs auraient dérobés à leur clientèle. 

Heureusement, et cela est consolant, l'état de ces 
infortunés métamorphosés ne serait que transitoire, et, 
tôt ou tard, ils reprendraient leur forme humaine. Le 
mahométisinea au moins cela de bon, c'est qu'il n'ad- 
met pas la doctrine aussi injuste que désespérante de 
l'éternité des peines ou des supplices, et si le Dieu de 
Mohammed dit aux réprouvés : « Vous demeurerezdans 
le feu tant que dureront les cieux et la terre, » il a 
soin d'ouvrir la porte de l'espérance à ces malheu- 
reux damnés en ajoutant : « A moins qu'il ne me 
plaise autrement. » 



VIÏ 

Le Chacal et le Hérisson. 



Les Arabes, qui donnent au chacal le surnom de 
Ben-Youcef, le gratifient de toutes les finesses que 
les fabulistes attribuent au renard^ la plus spirituelle 
des bètes... après l'homme. 

Cependant, d'après les Kabils, Viniei (hérisson) 
l'emporterait de beaucoup sur ïouchchen (chacal) en 
matière de ruse et de fourberie^ et, pour le prou- 
ver, un Kabil nous racontait la fable suivante, qu'il 
regardait comme paroles de Koran, bien qu'elle nous 
partit sensiblement imitée de celle de Lokman in- 
titulée « Et-TcUeb ou el-Atrous » (le Renard et le 
Bouc). 

Depuis longtemps réduit à ne vivre que de racine 
coriaces et sans la moindre succulence, un hérisson 
résolut, un jour, de modifier ce maigre régime, et de 
goûter un peu aux biens dont Dieu comblait l'homme 
avec tant de générosité. 

Le hérisson avait remarqué non loin de sa demeure 
un silo renfermant du blé dont les grains dorés lui 
mettaient l'eau à la bouche. Il avait souvent songé à 
y aller faire ripaille; mais l'exécution de ce projet 
présentait quelques difficultés qu'il eut le bon esprit 
de prévoir et de peser avant de s'engager dans cette 
hasardeuse opération. Ayant ruminé son plan^ il se 
mit, vers la chute du jour, à la recherche d'un cha- 



VII. — LE CHACAL ET LE HERISSON 61 

cal qu'il avait quelquefois rencontré dans le monde, 
et avec lequel il avait eu l'occasion de traiter de Tin- 
téressante question des subsistances. Le hérisson 
savait que ce chacal professait sur cette matière les 
opinions les plus avancées, et qu'il lui serait facile de 
rentraîner dans l'expédition projetée. 

Il y avait à peine une demi-heure que le hérisson 
marchait, quand son attention fut attirée pai- une 
altercation assez vive entre un chien et un chacal; 
le hérisson crut reconnaître son ami dans l'un des 
deux interlocuteurs : c'était non-seulement sa voix 
glapissante, mais encore l'exagération de principes 
dont il le savait imbu. Le chacal reprochait, en etîet, 
au chien son manque de dignité et sa position humi- 
liante auprès de l'homme, qui le méprisait, qui le 
battait même. Sans doute, cette situation lui donnait 
le droit de fouiller les fumiers pour y chercher sa 
nourriture; mais cette faveur était, selon le chacal, 
trop chèrement achetée par la bassesse de la condi- 
tion du chien. Il préférait, lui, oucJichen, avoir ses 
repas un peu moins assurés et garder son indépen- 
dance. 

Un pouvait voir, au ton du chacal et à l'ampleurde 
ses coups de gueule, qu'il discutait sur un thème qui 
lui était familier, et qu'il avait le beau rôle. Le chien, 
au contraire, ne répliquait que timidement et comme 
quelqu'un qui n'est pas parfaitement sur de son 
affaire. N'ayant, probal)lement, que de faibles argu- 
ments à faire valoir, il finit par traiter le chacal de 
maraudeur et de voleur de nuit, injure que celui-ci 
ne laissa pas tomber dans l'eau, et qu'il releva vic- 
torieusement en jetant au chien la sanglante épiihète 
d'esclave. 

La querelle menaçait de dégénérer en combat, et 
les deux orateurs, qui s'étaient insensiblement rap- 



62 LES SAINTS DE l'iSLA.M 

proches, allaient inévitablement en venir aux pattes 
et aux dents, quand le hérisson, qui s'était avancé 
jusqu'au chacal, conseilla à ce dernier de ne répondre 
que par le mépris le plus écrasant à un si vil adver- 
saire. Le chacal, qui avait encore des arguments ex- 
trêmement mordants à lancer au chien, ne se rendit 
pas immédiatement au conseil du hérisson, qu'il avait 
reconnu; mais ce dernier lui ayant glissé dans le 
tuyau de l'oreille qu'il avait un secret de la plus haute 
importance à lui communiquer, le chacal consentit à 
entendre le hérisson et à le suivre. 

Le chacal était précisément dans les meilleures 
dispositions pour apprécier toute la valeur de la 
confidence qu'allait lui faire le hérisson : revenu 
bredouille de la chasse de la journée, la faim ne pou- 
vait lui souffler que de médiocres inspirations. Aussi, 
s'empressa-t-il d'accepter la proposition que lui fit le 
hérisson d'aller festoyer, et de s'en donner par-dessus 
les oreilles dans le silo qu'avait remarqué son piquant 
et rusé compagnon. 

Les voilà donc partis patte dessus patte dessous, 
et devisant en chemin sur l'égoïsme des fellahin 
(cultivateurs) et sur la dureté des temps. Nos deux 
amis arrivèrent bientôt sur la metlimoura (silo) cher- 
chée. Après avoir d'un coup d'oeil exploré l'horizon 
pour s'assurer que le silo n'était pas gardé, le cha- 
cal s'y précipita, sans plus de réflexion, la tète la 
première; le hérisson, moins bien partagé que le 
chacal sous le rapport de l'appareil locomotif, se pe- 
lotonna en boule et se laissa rouler dans l'excava- 
tion. 

Nos deux maraudeurs, sans prendre seulement le 
temps de dire leur Bism Allait (1), se vautrèrent 

il) Ah nom de Dieu. C'est le roininenconiont d'une iiiit-re (|ni a 
quelque aualoiçie avec uotrc Benedicile. 



VII. — LE CHACAL ET LE HÉRISSON 63 

dans le bien de Dieu avec une volupté qu'avait ai- 
guisée une longue convoitise et de fréquentes absti- 
nences; les bouchées succédaient aux l)Ouchées avec 
une rapidité extraordinaire. Ce n'était plus la satisfac- 
tion de la faim ; c'était de la goinfrerie parfaitement 
caractérisée. Au bout d'un quart d'heure, les estomacs 
des deux gloutons étaient pleins à déborder, et les in- 
grats paraissaient tout disposés à injurier Dieu qui, 
d'après eux, aurait pu les leur donner plus vastes. 

Cédant aux conséquences de ce thâam (pitance) 
exagéré, nos repus s'assoupirent ; le sommeil du cha- 
cal, dont la conscience était aussi chargée que l'es- 
tomac, fut troublée par d'horribles cauchemars : il 
lui semblait que, surpris par les/'ellaJtin, cesderniers 
l'enterraient vivant. Il se réveilla en sursaut sous 
l'influence de cette désagréable impression, et raconta 
son rêve au hérisson, qui se moqua assez spirituelle- 
ment de ce que le chacal regardait comme un fal 
clouni (mauvais présage;. 

UouchcJien ayant, par hasard, levé les yeux vers 
l'oritice du silo^ s'aperçut avec effroi que le jour avait 
déjà sérieusement commencé à passer sa manche sur 
le ciel pour en effacer les étoiles ; il songea que son 
rêve pourrait très bien se réaliser s'il s'attardait dans 
le silo; car les thammarin (1) pouvaient arriver d'un 
moment à l'autre. Il communiqua ses craintes au 
hérisson, qui n'en parut pas ému, mais qui cependant 
comprit qu'il était temps de fuir. C'était précisément 
là que gisait la difficulté; car il était beaucoup plus 
facile d'entrer dans la methmoura que d'en sortir. 

Ben-Youcef, qui avait à sauvegarder sa réputation 
de bète d'esprit et de ressources, ne voulut pas, vis- 
à-vis du hérisson, avoir l'air de s'être engagé étour- 

(1) Ensileurs, gardiens de silos. 



64 LES SAINTS DE l'iSLAM 

dîment dans cette entreprise sans en avoir calculé 
toutes les conséquences; aussi, interrogé par Viniei 
sur les moyens de sortir de ce mauvais pas, il lui 
répondit avec assez d'assurance, bien qu'il mourût de 
peur, qu'il savait deux cents manières de gagner l'o- 
rifice du silo. — « Tu es bien heureux, » répliqua le 
hérisson ; moi, je n'en connais qu'une, et je vais, si 
tu le veux, te l'enseigner. Baisse la tète, et tu verras. » 
Ben-Youcef, sans défiance^ met sa tète entre ses 
pattes de devant ; le hérisson lui saute prestement sur 
le dos et le mord vigoureusement à la nuque. Par 
l'effet de la violence de la douleur, le chacal redresse 
la tète avec un énergique mouvement de détente et 
projette le hérisson dehors. 

Uinici voulut un peu s'amuser de la fâcheuse si- 
tuation de son complice resté tout confus dans le silo, 
et lui donner une leçon de modestie : « Tu le vois, ô 
« Ben-Youcef! une bonne manière de se tirer d'un 
« péril vaut mieux que deux cents mauvaises, et, 
« entre nous, avec toutes tes ressources, tu es pour- 
« tant bien forcé d'avouer que tu es plus embarrassé 
« que moi. Cependant, pour te prouver que je ne suis 
« pas une mauvaise bète^ je vaist'indiquer un moyen 
a de sortir de là. Ecoute bien et n'en perds pas un 
« mot. Les thammarin ne vont pas tarder à venir 
« chercher du blé. Dès que tu les verras descendre 
« dans le silo, tu feras le mort; il est plus que certain 
« que ces ensileurs, ne soupçonnant pas ta ruse, te 
« croiront réellement mort, et te jetteront hors de 
« la rtiethmoura. » 

Les choses se passèrent exactement comme l'avait 
prévu le hérisson. Les thammarin, après avoir re- 
tourné dans tous les sens l'infortuné Ben-Youcef, 
qui, en ce moment, était plus mort que vif, le 
crurent en effet trépassé. Après avoir discuté pendant 



VII. — LE CHACAL ET LE HÉRISSON 65 

quelques instants — qui parurent des siècles à Ben- 
Youcef — sur les causes qui avaient amené sa fin pré- 
maturée, ils décidèrent à l'unanimiié qu'il avait suc- 
combé aux suites d'une indigestion de leur blé, cir- 
constance aggravante qui les empêcha de le plaindre, 
et qui modifia fort à son désavantage les termes de son 
oraison funèbre. Enfin, un des ensileurs prit le cha- 
cal par les pattes de derrière et le lança par-dessus 
les bords du silo. Ben-Youcef ne se le fit pas dire 
deux fois pour décamper : en trois bonds, il avait 
atteint une broussaille dans laquelle il s'enfonça, se 
promettant in petto de peser mûrement, à l'avenir, 
toute affaire avant de s'y engager. 

Dans la fable arabe, Ben-Youcef est cependant 
plus souvent dupeur que dupé, et il n'est pas rare de 
le voir s'attaquer à plus fort que lui, au lion, par 
exemple, le sultan des forts. Il est vrai qu'il n'y a 
pas là un bien grand mérite, puisque Dieu, par suite 
de son amour pour l'équilibre, a généralement refusé 
l'intelligence ou l'esprit à la force physique ; ce qui 
fait que Ben-Youcef, bien qu'il n'ait ni les griffes, ni 
les mâchoires des lions ou des panthères, se joue 
cependant de ces puissants animaux avec cet art 
parfait qu'emploie la faible femme pour mener 
l'homme par le bout du nez, et pour jouer avec lui 
comme le fait le chat avec la souris. 



VIII 



Le Djenn (1) de Tala-Yzid. 



A pou de distance et au sud des Hadjeur es-Serra- 
fin, nous rencontrons la belle source de Tizza, qui 
est connue dans le pays des Bni-Salah sous le nom 
kabil de Tala-Yzid (ia, fontaine d'Yzid). Cette source, 
([U\ a sa légende, est pour les enfants de Salah un 
objet de crainte, de respect et de vénération. 

Nous allons en dire la cause. 

La croyance à l'existence de races intermédiaires 
entre Dieu et les hommes paraît presque aussi an- 
cienne que le monde; malgré leur orgueil, les hu- 
mains, formés originairement de terre à potier, n'ont 
pourtant jamais osé se placer immédiatement après 
le Créateur sur l'échelle liiérarchique des êtres créés; 
ils ont, instinctivement et par une sorte de pudeur, 
imaginé des ordres reliant à Dieu les espèces les 
plus infimes de la création, espèces s'élevant jusqu'à 
lui par une progression ascendante de perfection. 

Suivant les croyances des peuples sémitiques, 
Dieu aurait d'abord créé les anges ; plus tard, vou- 
lant compléter son œuvre créatrice, il aurait rassem- 
blé ces premiers éléments de la chaîne des êtres 
animés^ et leur aurait fait cette confidence : « Je vais 

^1) (H'uii', rKsjtrjt malin, iliiUioii. 



vm. — LE DJENN DE TALA-YZID 67 

créer riioinme d'argile ; quand je lui aurai fait la 
forme parfaite, et que j'aurai jeté en lui une partie 
de mon esprit, vous vous prosternerez devant lui. » 

Lesangesse prosternèrent, en effet,, devant l'homme, 
à l'exception pourtant d'Iblis, qui n'était point de 
ceux qui s'inclinèrent. 

Dieu lui dit : « Qu'est-ce qui l'empêche de t'incli- 
ner devant l'homme quand je te l'ordonne j' » 

Et Iblis — mettant déjà en avant la ridicule pré- 
tention de l'aristocratie de la matière — répondit : 
« Parce que je vaux mieux que lui ; tu m'as créé de 
feu, et lui tu l'as créé de limon. » 

— « Sors d'ici ! lui dit le Seigneur; il ne te sied 
point de t'enfler d'orgueil dans ces lieux. Sors d'ici ! 
Tu seras au nombre des méprisables. » 

— « Donne-moi du répit jusqu'au jour où les hom- 
mes seront ressuscites. » 

— a Tu l'as^ » reprit le Seigneur. 

— « Et parce que tu m'as égaré, reprit Iblis, je 
« guetterai les hommes dans ton sentier droit, puis 
€ je les assaillirai par devant et par derrière ; je me 
<x présenterai à leur droite et à leur gauche, et, cer- 
« tes, tu en trouveras bien peu qui te seront recon- 
« naissants. » 

— « Sors d'ici, lui dit le Seigneur, couvert d'op- 
« probre et repoussé au loin ; je remplirai l'enfer de 
« toi et de tous ceux qui te suivront (1) ». 

Par son orgueil, Iblis venait donc de perdre sa 
qualité et son titre d'ange, et de rétrograder d'un cran 
sur l'échelle de la création ; il fondait une race nouvelle 
et devenait le père des génies {djenoun).S^[\ perdait 
à cette rétrogradation l'avantage de l'impeccabilité, 



(I) Le Koran, scjurate VII, ver^i;ts 10 et suivant*; sourate XV, 
versets 21 et suivants. 



68 LES SAINTS DE l'iSLAM 

il y gagnait^ en compensation,, la faculté de la repro- 
duction que n'ont point les anges; il est vrai que cette 
propriété le rendait passible, lui et ses descendants, 
des châtiments de la vie future. Il s'en consola, 
sans doute, en pensant qu''on ne peut avoir tous les 
avantages à la fois. 

Après la scène céleste que nous venons de rap- 
porter, Iblis prit le titre de Cheïthan (1), et se mit 
en devoir de commencer sa misérable besogne de 
tentation et de séduction dont il avait menacé l'espèce 
humaine. 

Nous ne savons que trop combien Iblis réussit 
dans ses traîtresses opérations, et avec quelle déplo- 
rable facilité la première femme mordit et fit mordre 
à son trop candide époux au fruit que lui présenta le 
tentateur. 

L'ange Iblis, que sa rébellion venait de faire chas- 
ser du ciel, et qui s'était posé si carrément comme 
le tentateur, l'ennemi déclaré des hommes, devint la 
tige, nous l'avons dit, d'un ordre particulier qu'on 
appela la race des génies, création nouvelle qui prit 
rang entre les anges et les hommes, et qui, par la 
nature de son origine, devait fatalement représenter 
le j)rincipedu mal. 

Nous voyons que, dans le culte des peuples sémiti- 
ques, l'apparition des génies est contemporaine de la 
chute de l'ange et de l'homme ; cependant nous pen- 
sons^ avec quelques orientalistes, que cette manifes- 
tation delà descendance d'Iblis n'a point pris son ori- 
gine chez les enfants de Som, et (ju'elle appartient 
plutôt aux mythes perses et indiens {die, deoa); cette 
croyance aux génies n'aurait fait invasion que plus 
tard dans les cultes des peuples sémitiques. 

^1) Doul uous avons lait Satan. 



VIII. — LE DJENN DE TALA-YZID 69 



Quoi qu'il en soit, les génies n'en tiennent pas 
moins une place importante dans le Koran et dans les 
contes orientaux. 

Les génies sont divisés en sept légions ayant cha- 
cune leur chef, qui lui-même est subordonné à un 
ange. Cette habile combinaison, qui est d'institution 
divine, permet le maintien, dans cette vie^ de l'équi- 
libre entre le bien et le mal. 

Ces chefs des sept légions sont : 

1° Iblis, ouCheïthan; 

2° Mourra-ben-El-Harets; 

3" Bel-Ahmar; 

4" Borkan-el-Ihoudi ; 

5° Chamharouch-eth-Thaïyar ; 

6° Bel-Abiadh; 

7" Mimoun-el-Ghammam. 

La légion d^Iblis est la première en importance et 
en puissance, tandis que celle de Mimoun-el-Gham- 
mam est la dernière. 

Chacun des jours de la semaine est consacré à l'un 
des chefs de légion : le lundi à Iblis, le mardi à 
Mourra-ben-EI-IIarets, le mercredi à Bel-Ahmar, le 
jeudi à Borkan-el-Ihoudi, le vendredi à Chamharouch- 
eth-Thaïyar, le samedi à Bel-Abiadh, le dimanche à 
Mimoun-el-Ghammam. 

Les sept chefs de légion sont regardés comme sul- 
tans, chefs souverains. Pourtant, leur souveraineté 
est subordonnée, nous le répétons, à celle des anges, 
dont ils sont les très humbles serviteurs. 

Nous ajouterons que les génies sont musulmans, 
absolument comme de simples mortels, que les quatre 
premières légions appartiennent aux sectes ortho- 
doxes, et les trois autres aux sectes hétérodoxes ou 
dissidentes, connue, par exem[jle, celles desOuahabi- 
tes, des Mzabitcs, etc., parmi les hommes. 



70 LES SAINTS DE l'iSLAM 



Les sept anges qui comiaandent aux sept chefs de 
légion des génies sont : 

1" Djebraïl (l'ange Gabriel), qui commande à Iblis. 

2° Mikiaïl (l'ange Michel), qui commande à Mourra- 
ben-El-lIarets ; 

3" Serafaïl (l'ange Séraphin), qui commande à Bel- 
Ahmar ; 

4" Israfaïi, qui commande à Borkan-el-Ihoudi ; 

5" Kesfaïl, qui commande à Chamharouch~eth- 
Thaïyar ; 

6" Anyaïi, qui commande à Bel-Abiadh ; 

7° Arkiaïl, qui commande à Alimoun-el-Gham- 
mam . 

Les formules au moyen desquelles les anges com- 
mandent aux génies se trouvent contenues, pour les 
sept chefs de légion, dans le 1" chapitre du Koran, 
lequel est appelé El-Fatiha (1), parce que c'est celui 
qui ouore le Livre. Ces formules correspondent à 
chacun des sept versets qui composent la sourate 
initiale. 

Le numéro d'ordre du verset correspond à l'impor- 
tance du rang que ce chef de légion occupe^ de 1 à 7, 
dans la hiérarchie djennienne, c'est-à-dire que le 
premier verset s'applique à Iblis , le deuxième à 
Mourra-ben-El-lIarets, etc. 

Les sept versets de la Fatiha sont les suivants : 

\. Louange à Dieu, maître de l'Univers ! ' 

« 2. Le Clément, le Miséricordieux ! 

Œ 3. Souverain au jour de la rétribution; 

« 4. C'est loi f[ue nous adorons, c'est toi dont nous 
implorons le secours; 

« 5. Dirige-nous dans le sentier droit, 



I l.'niivcrturi', II' (•(iiiiin'Ui'iMiiriil. riutr'Mliicliiiii, l"<'\ui-iii'. 



VIII. 



LE DJENN DE TALA-YZID 71 



« (). Dans le sentier de ceux que tu as comblés de 
tes bienfaits ; 

« 7, Non pas de ceux qui ont encouru ta colère, ni 
de ceux qui s'égarent. » 

Comme les djenoan, les mlaïka sont hiérarchisés . 
Leur importance graduelle sur l'échelle angélique se 
mesure au nombre de leurs ailes : « Gloire à Dieu 
qui emploie pour messagers les anges à deux, trois 
et quatre paires d'ailes ! Il ajoute à la création autant 
qu'il veut (1). » 

Le fait est que cela lui est on ne peut plus facile. 

Nous croyons pourtant que le nombre maximum 
de ces moyens de locomotion, ou marques distinc- 
tives, ne dépasse pas trois cents paires; car, selon 
les commentateurs , c'est celui que portait Tange 
Djebraïl (Gabriel) quand il apparut à Mohammed dans 
la nuit de son voyage à travers les sept cieux, et 
nous savons que l'ange Gabriel commande à Iblis, le 
chef de la première légion des génies. 

Les anges sont divisés en ordres ou classes : les 
Chérubins sont les anges de l'ordre le plus élevé; ils 
ont d'ailleurs été créés les premiers. Ils sont incon- 
testablement d'une race supérieure. 

Les anges ont aussi des fonctions spéciales : ainsi, 
Djebraïl est chargé des grandes et délicates missions. 
C'est lui qui apportait la révélation à Mohammed. 

Mikaïl préside à la pluie. 

Serafaïl embouchera, au jour du jugement dernier, 
la terrible trompette au son tremblant et assourdis- 
sant. 

Israfaïl préside à la mort . 

Nakir et Monkir recueillent le souffle, l'àme, à 
l'heure de la mort. 

(1) Le Koran, sourattj XXXV, 



72 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Malek préside aux supplices, aux tourments des 
réprouvé. 

D'autres, au nombre de huit, portent le trône du 
Dieu unique. 

Dix-neuf, enfin, sont les gardiens de TEnfer. 

Allant au-devant des plaisanteries que ne pouvait 
manquer de provoquer la bizarrerie de ce nombre 19^ 
Mohammed dit : « Nous n'avons énoncé leur nombre 
« que pour en faire un sujet d'épreuve pour les infi- 
« dèles. Dieu a des serviteurs, des anges innom- 
« brables ; mais ce nombre 19 n'a été énoncé que 
« pour provoquer les incrédules au persifflage. » 

Le fait est que 19 donne à réfléchir. 

Les génies étant dans une position hiérarchique 
supérieure à celle de l'homme, leur puissance est_, né- 
cessairement, en rapport avec leur altitude sur l'é- 
chelle de la création; aussi, les lois naturelles qui 
régissent notre pauvre petite planète ne paraissent- 
elles pas établies pour eux; il est certain qu'ils ne 
s'en occupent que médiocrement^ et qu'au besoin, ils 
ne se gênent pas le moins du monde pour en sus- 
pendre l'effet. 

Outre leur profession particulière, qui consiste à 
jouer de mauvais tours aux humains, les génies ont 
encore des spécialités : les uns sont messagers ou 
gardiens de trésors ; les autres sont architectes ou 
chercheurs de perles; certains d'entre eux sont sta- 
tuaires ou chaudronniers; quelques-uns font le vi- 
lain métier de rôder autour du premier ciel pour tâ- 
cher de se faufiler juscju'au septième, et d'y surpren- 
dre les secrets de la divine assemblée. Nous devons 
déclarer que cette dernière mission n'est pas sans 
danger; car le Dieu unique, en prévision de cette in- 
discrétion des génies, a pris, ainsi qu'il le déclare, des 
précautions pour la déjouer : « Nous avons, dit-il, or-- 



VllI. — LE DJENN DE TALA-YZID 



« né le ciel le plus proche de la terre (1) d'un orne- 
« ment d'étoiles. Elles servent aussi de garde contre 
«. tout démon rebelle, afin que ces démons ne vien- 
« nent pas écouter ce qui se passe dans l'assemblée 
« sublime; car ils y sont assaillis de tous côtés, re- 
« poussés et livrés à un supplice permanent. Celui 
« qui s'approcherait jusqu'à saisir quelques paroles 
« à la dérobée est atteint d'un dard flamboyant (2). » 

Ainsi, selon Mohammed, les étoiles filantes ne sont 
autre chose que les projectiles que lancent contre ces 
indiscrets génies les anges de garde dans les postes 
du premier ciel. 

Le sévère châtiment infligé à ces trop curieux djc' 
noun ne les corrige cependant pas : estropiés et mis 
hors de service par les projectiles célestes, et ne ^s 
pouvant plus opérer dans les airs, leur résidence ha- *• 

bituelle, ces invalides de l'espèce ne veulent pas pour 
cela mentir à leur origine, et fausser la promesse 
d'Iblis de faire le plus de mal possible aux hommes 
jusqu'au jour delà résurrection. Tombés sur la terre, 
ils se traînent comme ils peuvent dans le voisinage 
des fontaines, des portes, des puisards, des tas d'or- 
dures, des fumiers, dans tous les lieux les plus fré- 
quentés enfin, soit pour y faire trébucher la vertu, 
soit pour y souffler quelques mauvais conseils.- 

Il est, fort heureusement, un moyen de se dérober 
à la fatale influence de ces êtres malfaisants, de se 
prémunir contre les maux de l'àme et du corps, et 
contre les tentations auxquelles ils cherchent à nous 

(1) Selon la rosmogoniii de Mahomet, qui parait euipruutue 
an System.' de Ptolèmée, il y a sept cieux qui forment des c^r- 
rles coueciitriques. C'est au-dessus de ces cieux qu'est I(! ti'one 
di' 1,1 majesté divine el-Arch). 

{t\ Le Koran, sourate XXXVH, versets 6 et suivants; souiale 
LXVII, verset ù. 



74 LES SAINTS DE l'iSLAM 

faire succomber: c'est la formule: « Dieu nous garde 
de Satan le lapidé ! » qui doit être récitée Iorsqu''on 
passe à proximité des lieux qu'ont choisis pour rési- 
dence les génies frappés par les dards flamboyants. 

Malgré leur supériorité sur Thomme, les génies 
peuvent cependant lui être soumis. Ainsi, Dieu les 
avait mis aux ordres du roi Salomon, qui les gouver- 
nait à l'aide d'un anneau talismanique, emblème de 
son pouvoir sur eux. Désirait-il, par exemple, le mer- 
veilleux trône de la reine de Sàba? Salomon n'avait 
qu'à dire aux siens : « seigneurs ! qui d'entre vous 
m'apportera le trône de la reine Balkis avant que 
'« ses sujets viennent eux-mêmes s'abandonnant à 
a la volonté de Dieu ?« La l'éponse ne se faisait pas 
attendre: — « Ce sera moi, répondait Ifrit, un des 
et génies; je te l'apporterai avant que tu te sois levé 
« de ta place. Je suis assez fort pour cela et fidèle. » 
Un autre génie, celui qui avait la science du Livre, 
renchérissant sur Ifrit, disait : — ic Je te l'apporterai 
« avant que tu aies cligné de l'œil droit (Li ». 

Nous avonsdit plus haut que les génies exerçaient, 
au profit de Salomon, les professions d'architecte^, de 
statuaires, de chaudronniers et de chercheurs de per- 
les. Voici en quels termes le Prophète nous fait cette 
révélation : « Les génies travaillaient sous les yeux 
« de Salomon par la permission du Seigneur, et qui- 
« conque, parmi eux, s'écartait des ordres de Dieu, 
« était livré au supplice du brasier ardent. Ils exé- 
« entaient pour Salomon tous les travaux qu'il vou- 
« lait, des palais, des .statues, des plateaux larges 
« comme des bassins, des chaudrons solidement 
« étayés (2). » Dieu ajoute plus loin : « Et parmi les 

(1) Le Koran, sourate XX Vil, versets 38 et suivants:. 
^2) Le Koran, sourate XXXIV, verset 12. 



Vllt. — LE DJENN DE TaLA-YZID 



« génies, nous lui en soumîmes qui plongeaient pour 
« lui pécher des perles, et qui exécutaient d'autres 
« ordres encore (1). » 

Si Dieu a mis les génies à la disposition de quel- 
ques-uns de ses préférés, il a permis, en revanche, 
la possession de certains hommes à ces êtres mal- 
faisants; dans ce cas, le djenn s'empare du corps du 
malheureux, suspend les fonctions de son intelligence, 
et ouvre la cage où est enfermé son esprit, lequel se 
hâte de s'envoler. L'infortuné medjnoun (possédé) est 
dès lors considéré et traité comme un enfant dont la 
raison n'est pas mûre, et qui n'a pas la conscience 
de ses actes. 

D'un autre côté, on trouve des hommes qui, bien 
que nés dans les conditions ordinaires des simples 
mortels, n'en sont pas moins parvenus, à force d'é- 
tudes et de patientes recherches, à surprendre le se- 
cret de certains génies; il en est même qui ont pu se 
rendre maîtres de ces êtres créé§ d'un feu subtil, les 
tenir en leur puissance, et les dominer d'une façon 
absolue. 

Cette influence sur les génies a deux sources dis- 
tinctes : elle vient de Dieu ou de Satan. Dans le pre- 
mier cas, l'homme peut accomplirdes prodiges comme 
le firent Moïse^ Aaron, Salomon, les prophètes et 
les envoyés; dans le second cas, l'homme n'est plus 
qu'un magicien ou un sorcier comme ceux qui opérè- 
rent devant Pharaon, et qui furent si facilement bat- 
tus par Moïse, ou comme ces sahharin dont toute la 
science consiste dans la lecture des ktouh el-âzaim 
(grimoires), et dans certaines opérations magiques 
ayant pour but le triomphe d'intérêts matériels ou de 
vanités terrestres. Le véritable thaumaturge^ celui 

(1) Le Kuran, sourate XXI, vereet 82. 



76 LES SAINTS DE l'ISLAM 

qui a le don des miracles, n'opère, au contraire, qu''en 
vue de faire triompher la cause de Dieu. 

Nous aurons l'occasion, dans le cours de notre li- 
vre, de comparer et de juger ces deux sortes de pou- 
voirs. 

L'Orient fut de tout temps le domaine du savoir 
occulte et des mystérieuses pratiques qui frappent 
l'imagination des peuples; c'est, en effet, le pays des 
Hermès, des Zoroastre, des Pythagore, des Salomon, 
des Apollonius de Thyane et de tant d'autres qui fu- 
rent, dans l'antiquité, le flambeau des connaissan- 
ces merveilleuses et des sciences occultes. Les Egyp- 
tiens et les Arabes surtout cultivèrent ces sciences 
avec succès, et les Safor, les Ostanès, les Cléopâtre, 
les Zozime, les Djeber, les Abou-Ali-Hoceïn-ben-Sina_, 
les Adafer, les Khalid et les Aristès se firent un 
nom parmi les plus célèbres écrivains hermétiques. 

Aujourd'hui, c'est au Marok, qui, d'ailleurs, est 
de temps immémorial la terre classique des sorciers, 
que se sont réfugiés les derniers représentants du 
magisme, et ce n'est plus que parmi les Moghrebins 
et les Juifs de l'Orient qu'on retrouve trace des scien- 
ces occultes et des pratiques mystérieuses de la Kab- 
bale; aussi, est-ce toujours aux magiciens du R'arb 
que s'adressent les Arabes ou les Kabils lorsqu'ils 
ont à fouiller dans le livre de l'avenir, ou à pénétrer 
les choses cachées. 

Les Arabes n'ont jamais douté de l'influence des 
sorciers marokains sur les génies, et ils savent que 
ces êtres surnaturels ont des intuitions particulières 
pour la découverte des trésors; or, il n'est point une 
caverne, point une fontaine, point un lac qui ne ren- 
ferme d'immenses richesses, voire même en argent 
monnayé, ce qui permet de les mettre plus facilement 
en circulation. 



vin. — LE DJENN DE TALA-YZID 77 

La digression qui précède était utile pour l'intelli- 
gence de ce qui va suivre. 

Au temps des Romains (1), parut à Alger un Ma- 
rokain célèbre dans tout le R'arb (2) par la remar- 
quable étendue de ses connaissances en magie, et par 
l'influence qu'il exerçait sur les djenoun (génies) : il 
avait la clef des choses cachées^ et il savait ce qui 
est sur la terre et au fond des mers. L'avenir parais- 
sait être dans sa main, et il y lisait aussi couramment 
que s'il eût regardé par-dessus l'épaule de l'ange 
chargé de la tenue de la Table conservée (3), c'est-à- 
dire du Livre des arrêts éternels où se trouve inscrit 
tout ce qui a été, tout ce qui est, et tout ce qui sera. 

Quelques Croyants prétendent que ce Mr'arbi avait 
dû, nécessairement, monter au-dessus des sept 
cieux, et y feuilleter le Livre évident pour être aussi 

(1) Pour les Arabfts illottrcs. nous l'avons déjà fait remarquer, 
tous les faits merveilleux qui sont supposés avoir eu pour théâ- 
tre l'Afrique septentrionale se seraient invariablement passés du 
temps des Roum, c'est-à-dire pendant la période de l'occupation 
romaine, ^'ous ajouterons qu'à l'exemple de leur Prophète, les 
Arabes s'abandonnent avec infiniment de candeur à l'usage des 
anachronismes les plus extravagants, et que, pour eux, tout est 
de mille ans ou d'hier. Ils semble qu'ils mettent les hommes 
et les faits de tous les âges dans le même panier, et qu'ils les 
en tirent au hasard pour composer leurs étonnants récils. 

(2) Par le R'arb on entend surtout le Marok. 

(.'}; El-Louhel-mhafoudltdiv^lanzha, la Table conservée), qui est 
aussi appelé le Livre 'évident, est placé an septième ciel. 11 est 
aussi long que le ciel et la terre, et aussi large que l'orient et 
l'occident. L'n ange est chargé d'y écrire en caractères ineffaça- 
bles nos actious de chaque jour, et les décisions que Dieu a prises 
dans la nuit iVEl-Kadr, où les affaires de l'univers sont fixées 
et résolues pour toute l'aunéo. La plume dont se sert le céleste 
comptable est d'une longueur telle, qu'un cavalier courant à 
toute bride pourrait à peine la parcourir en cinq cents ans. 



LES SAINTS DE L ISLAM 



bien informé des choses de l'avenir; cependant^ nous 
devons dire que celte opinion était difficile à soutenir^ 
et que ceux qui l'émettaient ne la défendaient que fai- 
blement, et comme des gens qui ne sont pas bien sûrs 
de leur fait; caria vigilance des anges gardant le pre- 
mier ciel est tellement sévère, que, franchement, il n'é- 
tait guère admissible qu'elle eut pu être trompée. Sans 
doute, on ne le niait pasj il y avait eu des exemples du 
fait allégué; ainsi il est incontestable que Sidi El-Akahl, 
des Oulad-Khelouf, a joui de l'insigne faveur d'être 
autorisé à prendre des notes dans le Livre des arrêts 
éternels; mais Sidi El-Akahl était un saint, tandis 
que le Mr'arbi passait pour tenir bien plutôt de Chei- 
than que de Dieu le pouvoir surnaturel qu'il possé- 
dait, et cette appréciation se rapprochait d'autant plus 
de la vérité,|que sa puissance ne s'exerçait jamais, 
disait-on, qu'en vue de la satisfaction d'intérêts ma- 
tériels et tout-à-fait terrestres, et qu'en un mot, ses 
opérations magiques tenaient beaucoup plus de la 
goétie que de lathéurgie. 

Quoi qu'il en soit, le Mr'arbi était maître en toutes 
sciences occultes : il savait la nécromancie, qui con- 
siste à évoquer les morts; la lithomancie, qui est la 
divination par les pierres; la bélomancie, qui est la 
divination par les flèches ; la gyromancie, divination 
par les cercles ; la pyromancie, divination par le feu ; 
la géomancie, qui est la divination par des points tra- 
cés au hasard sur la terre; la rhabdomancie, qui est 
la divination par les baguettes; l'onéiromancie, qui 
est la divination par les songes; de plus, il possédait 
à fond la science des tableaux talismaniques, et il 
avait, dans ses voyages, été initié aux mystérieuses 
pratiques des brahmanes de l'Inde^ et à celles des ma- 
ges de la Perse etdesgymnosophistes de l'Egypte. Ce 
Mr'arbi était, en un mot, un homme particulièrement 



VII. — LE DJENN DE TALA-YZID 79 

complet en matière de magie et dans l'art de travail- 
ler les génies. 

Aussi sa présence à Alger n'avait-elle pas manqué 
d'y produire une certaine sensation. 

Il faut dire qu'il n'y était pas inconnu, et qu'il avait 
déjà opéré non loin d'El-Djezaïr et dans le Tiihri : 
ainsi, c'est lui qui avait vidé le Kebr er-Roumiia (1) 
— qui n'était autre chose que la tirelire des rois de la 
Mauritanie césarienne — de ses trésors d'or et d'argent 
et de ses bijoux précieux, opération fort remarquable 
qu'on a attribuée^ sans preuves, à un Hadjouthi qui 
aurait eu la révélation, par un magicien espagnol, des 
richesses immenses que renfermait ce précieux tom- 
beau. 

Tout s'explique dès lors, et il n'y a plus lieu de s'é- 
tonner que le canon de Salah-Raïs en 960 de l'hégire, et 
les magiciens de Baba-Mahammed, en 1180 et en 1199 
de la même ère, n'aient pu tirer de la royale cachette 
que des moustiques qui, si l'on en croit la tradition, 
auraient été particulièrement désagréables aux fouil- 
leurs de ces deux pachas. 

C'est encore notre Mr'arbi qui, par ses conjurations, 
avait fait sortir de l'Aïn-Takbou (2), fontaine située 
à l'est de Médéa, les sept gigantesques jarres pleines 
d'or qu'y gardait un génie que cet enchanteur avait 
eu, préalablement, la précaution de changer en un ro- 
cher que l'on y voit encore aujourd'hui. 

(1) Tombeau de la Roumie, monument situé entre Cherchel et 
Alger, et qu'on a reconnu, à la suite des fouilles de I860-I86G, 
être le tombeau destiné à la sépulture de JubaII,roi des Mauri- 
tanies. 

(2) L'Aïn-Takbou, que nous avons appelée u la Belle Fojitaine, » 
est située à deux kilomètres de Médéa, sur la route de Bou-R'ar 
(Boghar'i. Ou y montre, au-dessus de la sources principale, le 
rocher que la tradition prétend être le génie pétritié par le ma- 
j-'icien marokain. 



80 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Ces deux opérations suffisaient pour prouver que 
le Mr'arbi n'était pas le premier venu. 

Donc, son apparition dans le pays des Bni-Mez- 
r'enna(l) avait bien certainement une cause; or, per- 
sonne n'ayant osé la lui demander, il en résultait qu'on 
en était réduit aux conjectures, et. Dieu merci ! les 
suppositions ne manquèrent pas. Selon toutes les 
probabilités, le Mr'arbi venait encore dépouiller le 
pays de quelques-uns de ses trésors; mais son pouvoir 
surnaturel était trop bien établi et reconnu pour qu'on 
eut la témérité de le prier d'aller opérer ailleurs. On 
sut plus tard que le but du voyage du magicien était, 
en effet, de se rendre maiired'un trésor dont sa science 
lui avait révélé l'existence, richesses qui ne lui appar- 
tenaient pas plus que celles du Kebr er-Roumiïaet de 
l'Aïn-Takbou. Nous verrons plus loin ce qu'il advint 
de cette nouvelle tentative. 

De temps immémorial, il existait cette croyance 
dans la Mtidjaet le Tithriquela source de Tizza, qui 
coule chez les Bni-Salah_, renfermait d'immenses tré- 
sors ; mais on savait aussi que ces richesses étaient 
confiées à la garde d'un génie qui, sous la forme ma- 
térielle d'un nègre monstrueux, habitait l'intérieur du 
rocher d'où sourdait la source. 

Plus d'un Salhi, en passant devant la fontaine de 
Tizza avait cherché, en appliquant l'œil aux inters- 
tices du rocher, à apercevoir le trésor qui y était ren- 
fermé; mais cette curiosité n'avait jamais été satis- 
faite^, et les ais disjoints de la demeure du génie 
n'avaient laissé voir aux cupides Bni-Salah que d'é- 
paisses et noires ténèbres. 

Plusieurs fois aussi, n'ayant pas de sorciers chez 
eux, les Bni-Salah avaient fait appel à quelques Maro 

(1) Nom 'le lu tribu qui, iiutrefois, habitait le territoire d'Alger. 



VIII. 



LE DJENN DE TALA-VZID 81 



kains de passage qui se flattaient d'être de première 
force en magie; mais, malgré les conjurations et les 
enchantements de ces sorciers et de notables quantités 
de djâoui (benjoin) brûlées sous le nez du génie, qui 
passait cependant pour être fou de cet aromate, le 
rocher resta imperturbablement à sa place, et le gar- 
dien des trésors s'obstina dans un mutisme méprisant 
et fort désobligeant pour les conjurateurs. 

Ce qu'il importait de savoir, c'était le nom du génie 
et le mot de passe auquel il reconnaissait un puis- 
sant ; il fallait, en un mot, trouver le « Sésame, ouvre- 
toi ! » des quarante voleurs que vola si merveilleu- 
sement Baba-Ali. Or, jusqu'à présent, aucun des 
magiciens d'occasion employés par les Bni-Salah 
n^avait approché de ce résultat. 

C'était précisément le trésor de la source de Tizza 
— ne le cachons pas plus longtemps — qui avait 
amené à Alger le puissant magicien marokain. Soit 
qu'il doutât de son pouvoir sur le génie de cette fon- 
taine, soit qu'il ne voulût pas s'exposer, en cas de 
non-réussite, au ridicule dont furent frappés les sor- 
ciers ses compatriotes qui avaient opéré avant lui, 
tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il préféra con- 
fier cette mission à un autre, se bornant, pour son 
compte, à lui fournir les moyens à employer pour 
arriver à ses fins. 

Il fallait au Mr'arbi, pour tenter Topération, un 
homme qui fût en même temps crédule, misérable et 
cupide : le Kabil remplissait parfaitement ces trois 
conditions; il importait, de plus, qu'il fût des Bni- 
Salah, parce que les naturels du pays ne doutaient pas 
que leur fontaine ne renfermât d'incalculables trésors. 

Le Mr'arbi se mit donc en quête de l'homme qu'il lui 
fallait. A cette époque, les Bni-Salah fréquentaient 
volontiers les marchés d'Alger, où ils apportaient soit 



82 LES SAINTS DE l'iSLAM 

des matières tinctoriales, soit des glands, soit du 
charbon. C'est aussi là que le Mr'arbi dirigea ses re- 
cherches. 

Dès le premier marché^ notre magicien avait mis la 
main sur un Kabil réunissant la quadruple condition 
du programme : c'était un marchand de glands. Assis 
contre un mur^ les genoux relevés jusqu'au menton, 
il exhibait aux yeux des gourmands, entre deux 
longues jambes marbrées de crasse, un tsaïlous (1) 
mystérieusement enlr'ouvert qui pouvait bien contenir 
pour deux riala-draham (2) de marchandise. De temps 
en temps, comme un avare se baignant dans son or, 
il plongeait voluptueusement son bras jusqu'au coude 
dans les entrailles de ce trésor, et il faisait miroiter 
aux yeux des connaisseurs les reflets d'acajou de ses 
hellonth. Malgré cette coquetterie de marchand de 
glands, le Salhi n'avait pas encore vendu pour la va- 
leur d'une inouzouna {Z) j &i pourtant il était déjà huit 
heures du matin. Fallait-il attribuer ce déplorable 
état de choses à la misère des temps^ ou à la qualité 
des produits mis en vente par le Salhi ? Dieu — qu'il 
soit glorifié ! — le sait mieux que nous. 

Le Mr'arbi qui, avec son flair de sorcier, avait re- 
connu un Salhi sous cette chachia vernissée d'huile 
et de crasse, sous ce bernons sordidement terreux, 
comprit de suite tout le parti qu'il pouvait tirer de 
cette situation commerciale du Kabil. Le sorcier avait 
également remarqué que le Salhi était chaussé de 
hou-r'eurrous (4), et il en avait conclu qu'il devait 



(1) Sac fait de la peau d'un chevreau; c'est le mzoued araJ)c. 

(2) Le rial-drahmn valait fr. 62 centimes de notre monnaie. 

(3) La mouzoxma valait fr. 075 "z™ de notre monnaie. 

(4) Chaussure primitive faite d'un morceau de la peau d'un 
bœuf, et maintenue au pied au moyen de cordes de palmier nain. 
Espèces de sandales eu cuir cru. 



VIII. — LE DJENN DE TALA-YZID 



avoir un penchant très développé pour le luxe et le 
bien-être, et que, conséquemment, il était nécessai- 
rement accessible à toute proposition ayant pour fin 
de le mettre à même de satisfaire ses goûts ruineux. 

Le Mr'arbi, qui était déjà sur de son homme, finit 
par s'en approcher après avoir décrit autour de lui, 
à l'exemple des oiseaux de proie, une spirale qui l'a- 
mena précisément en face du tsaïlous du Salhi. 

Notre marchand, qui ne sentait pas un acheteur 
dans l'homme qui s'était arrêté devant les produits de 
la kerroueha (chêne), ne chercha pas à l'éblouir en 
renouvelant sa fouille dans les entrailles de son tsaï- 
lous pour lui prouver que le fond valait le dessus ; il 
affecta même de ne pas le voir. En effet, il n'y avait 
pas à s'y tromper, et le Salhi savait d'expérience 
qu'un homme vêtu de bernons d'une laine aussi fine 
et d'un cafetan aussi neuf, devait fort mépriser le 
fruit du chêne, que Dieu a créé exclusivement pour 
les pauvres, et pour le représentant pachyderme du 
sensualisme grossier chez les animaux. 

Le Mr'arbi fut donc obligé d'entamer la conversa- 
tion. 

— « Par Dieu! 6 homme, le temps a marché, et 
pourtant ton inzouedest encore joufflu comme la lune 
dans sa quatorzième nuit. » 

— « Dieu l'a voulu ainsi, apparemment, » répondit 
le Salhi sans lever les yeux sur son interlocuteur. 

— (L Que Sidi Abd-AUah me crève les deux yeux 
si j'ai jamais vu des glands aussi beaux que ceux que 
renferme ton nizoued! L'or n'est pas plus brillant, et 
les yeux des houris, j'en suis certain^ n'ont pas plus 
d'éclat. » 

— « Par Sidi Ahmed-el-Kbir, reprit vivement le 
Salhi, qui n'était point insensil)le à l'éloge que le 
Mr'arbi faisait de sa marchandise, la vérité est avec 



84 LES SAINTS DE l'iSLAM 



toi, 6 sidi, et je puis affirmer qu'on n'en trouverait 
pas de meilleurs dans toute la forêt des Bni-Salah ! » 

— « Certes, il faut que les Bni-Mezr'enna aient été 
frajipés d'aveuglement pour passer indifférents de- 
vant de pareils glands! « ajouta le Mr'arbi. 

— « C'est trop beau, en effet, pour ces fils de chiens, 
qui préfèrent se bourrer de fèves jusqu'au cou, con- 
tinua le Sailli en s'exaspérant visiblement. Que Dieu 
me laisse affamé si je reviens parmi ces Juifs fils de 
Juifs, grossiers qui semblent mépriser les plus suc- 
culentes hellouth qui aient jamais paru sur leur mar- 
ché ! » 

— « Par Dieu ! je ne puis que l'approuver, ô homme ; 
car ces fils du péché ne méritent certes pas que tu 
marches pendant huit heures pour leur apporter des 
fruits dignes de la bouche du Prophète, — que le 
salut soit sur lui et sur ses compagnons ! » 

— a Que Dieu me punisse dans le tombeau si je 
fais autrement que je viens de te le dire, reprit leSalhi^ 
qui marchait de plus en plus vers Texaspération, dus- 
sé-jeen être réduit à ne plus voir de ma vie unboudjhou 
dans ma mkrouça (1) ! Par Dieu ! je le ferai ainsi que 
je le dis. » 

— « Cette détermination me démontre, ô Salhi, 
que la dignité est avec toi, continua le Mr'arbi, et 
pour t'en prouver ma satisfaction, — cette vertu est 
si rare aujourd'hui chez les Arabes, — je veux non- 
seulement l'acheter ton nizoued de hellouth au prix 
que lu m'en demanderas, mais encore. . . » 

— « Par Dieu 1 ^^ sidi, tu veux te moquer de moi, re- 
prit le Salhi partagé entre la crainte et l'espoir ; car 
enfin lu ne me connais pas, et c'est la |iremière fois 
que je le vois dans ce pays maudit. » 

(1) Lonp(> que fout les .^nibes sur le côté (iaucli î de leur liaïk 
pour y renfermer leur argent. 



VIII. — LE DJENN DE TALA-YZID 85 

— « Que Dieu m'empêche de témoigner si ce que 
jeté dis n'est pas l'exacte vérité !... Je ne veux pas te 
cacher combien m'ont intéressé ta précaire situation, 
et la calme résignation avec laquelle tu sais suppor- 
ter la mauvaise fortune. Aussi, dès l'abord, ai-je 
songé à te tirer de là, et à te donner plus de richesses 
que ton imagination n'a jamais pu en rêver. Mais, 
pour cela, tu auras à suivre mes conseils et mes ins- 
tructions. » 

— a Parle, ô monseigneur, s'empressa de s'écrier 
le Kabil en se levant précipitamment, et en fermant 
son tsaïlous comme un homme tout disposé à renon- 
cer au commerce; parle, commande avec la prunelle 
de ton œil seulement, et ce signe sera un ordre pour 
moi ! Par Dieu, le Maitre des mondes! tu n'auras pas 
un serviteur plus docile, plus soumis que moi ! Parle, 
ô sultan magnifique ! ô le soutien du pauvre ! ô le su- 
blime ! ô l'élevé ! et aucune de tes paroles chéries ne 
tombera en dehors de mon oreille ! » 

— « C'est bien ! je vois que je ne m'étais pas trompé, 
reprit le Mr'arbi, et que tu n'es pas de ces niais qui 
hésitent lorsqu'il s'agit de les faire maîtres d'un tré- 
sor. Par la vertu de Dieu ! je jure que tu trouveras le 
profit dans la mission que je vais te confier!... Ecoute- 
moi Tu es des Bni-Salah ?... » 

— « En etïet, jesuis Salhi, répliqua le Kabil stupé- 
fait de la pénétration du Mr'arbi ; mais^ ô monsei- 
gneur ! comment sais-tu ?... » 

— « Je sais aussi qu''on te nomme Ameur-ou- 
Kaci, que tu n'as qu'une mouzouna dans ta mkrouça, 
que tu comptais sur les riala-draham que devait te 
rapporter la a ente de tes hellouth pour payer une dette 
que tu as contractée envers le Sàoudi Sàïd-ou-Sàïd, 
lequel t'en a déjà demandé le montant par trois fois; 
je sais que la misère te poursuit, que le malheur est 



86 LES SAINTS DE l'iSLAM 

entré chez toi, et que rien ne fait supposer que cette 
situation puisse être modifiée dans un avenir pro- 
chain. » 

— « Par la vérité de celui qui ne dort ni ne rêve! 
s'écria le Salhi au comble de l'étonnement, tout ce 
que tu me dis là, ô monseigneur, est de la dernière 
exactitude. Je vois que tu n'ignores rien des choses 
apparentes ou cachées. Parle donc, et je t'obéirai 
comme le plus zélé de tes serviteurs zélés. » 

— « Tu es donc des Bni-Salah. ...» 

— « Oui, monseigneur, je te l'ai déjà dit, et tu as 
probablement deviné aussi que j'appartiens à la frac- 
tion des Sàouda^ » répondit Ameur-ou-Kaci. 

— « Tu connais alors la fontaine de Tizza? » 

— (n Par Dieu ! les Sàouda se désaltèrent à ses eaux 
limpides. » 

— a Tu n'ignores pas, sans doute, que cette source 
renferme d'immenses trésors f » continua le magicien. 

— « Mon grand'père l'a dit à mon père et mon père 
me l'a dit. » 

— « Et moi la science me l'a affirmé ; mais cette ré- 
vélation serait absolument sans valeur si, par mes en- 
chantements, je n'étaisparvenuà connaître le nom du 
génie à qui est confiée la garde de ces trésors^ et le 
moyen de le soumetre à ma puissance. Ecoute donc, 
ô Salhi, et que mes paroles te pénètrent comme le clou 
chassé par le marteau pénètre le bois. » 

— « J'écoute, ô monseigneur, » reprit le Kabil en 
prêtant toute son attention. 

— « Je t'ai déjà dit, ô Ameur, que j'ai tout pouvoir 
sur le génie de lasource^ et, consèquemment, la dis- 
position, quand je le voudrai, des richesses sur les- 
quelles il veille ; seulement, cette puissance, je ne 
puis l'exercer que par intermédiaire, et cet intermé- 
diaire doit indispensablement être un homme des 



vni. — LE DJENN DE TALA-YZID 87 



Bni-Salah. Je t'ai donc choisi pour être cet homme, 
d'abord parce que ta situation m'a intéressé, puis 
parce que tu es, j'en suis sur, un maître du cœur, 
parce qu'enfin tu me parais digne à tous égards de 
cette importante mission et des biens qu'elle te rap- 
portera infailliblement, in cha Allah (1) ! Cette affaire 
ne présentera d'ailleurs aucun danger si tu suis exac- 
tement les instructions que je te donnerai. Je ne 
mets d'autre condition à l'immense service que je te 
rends que celle du partage des richesses dont tu de- 
viendras le possesseur. Consens-tu toujours, ô Ameur, 
à me servir ? » 

— « Certes, j'y consens^ ô monseigneur! et j''ac- 
cepte avec reconnaissance tes généreuses conditions! 
Je suis trop las de ma position pour hésiter un seul 
instant. Parle, ô monseigneur, et par le Dieu unique ! 
je jure de suivre fidèlement toutes tes instructions. » 

— a C'est bien ! écoute-moi donc attentivement, 
dit le magicien au Salhi en tirant de sa rjuelraoïma {'2) 
un petit pain et an concombre. Tu vas prendre cette 
khehiza (petit pain) et cette /i7( tara (concombre), et tu 
te rendras de suite à la source de Tizza. Je te recom- 
mande surtout de ne point toucher en route à ces ali- 
ments ; car le pain renferme un narcotique puissant 
destiné à endormir le génie de la fontaine. Si tu ou- 
bliais cette recommandation, tu aurais certainement 
à t'en repentir. Ce pain et ce concombre sont Vimara (3) 
qui doit te faire reconnaître parle génie, et lui donner 
la preuve de la puissance que je te délègue. Lorsque 
tu seras arrivé à la source, tu crieras par trois fois : 



(1) S'il plaît à Dieu! 

(2) Capnchon du bf-rnons. 

Ci) L'imara f?t iiini preuve, un sifruf de recoiinaitîsauce coii- 
Tenu, 



88 LES SAINTS DE l'iSLAM 

« la Yzid!-s> — c'est le nom du génie. — Au troisième 
appel, une voix pareille à une détonation souterraine 
te demandera de l'intérieur du rocher : a Ouach el- 
imara » (quel est le signe?) Tu répondras sans hési- 
ter : « Khehiza oua khiara » (un petit pain et un con- 
combre). Le rocher s'entr'ouvrira avec fracas, et le 
génie de la source en sortira. Bien que ce djenn soit 
affreusement laid, aie bien soin de ne pas témoigner 
de frayeur à son apparition ; car, je te le répète, tu n'as 
rien à redouter. Tu lui présenteras l'imar», qu'il s'em- 
pressera de dévorer : un sommeil de plomb s'emparera 
aussitôt de lui, et te laissera tout le temps de pénétrer 
à ton aise dans le trésor que garde ce génie depuis 
près de quatre mille ans. Tu trouveras broutant au- 
tour de la source trente mulets tout harnachés, qui te 
serviront au transport des richesses que tant de siè- 
cles ont accumulées dans ce rocher. Tu dirigeras 
quinze de ces bètes de somme sur ton habitation des 
Sàouda; j'attendrai les quinze autres dans l'ouad Er- 
Roumman (1), où je serai ce soir à l'heure de Veu- 
cJia (2). Surtout, n'oublie pas ce détail; car, en quel- 
que lieu que tu sois, tu paierais de ta vie ton ingrate 
infidélité. » 

— «ParSidi Abd-el-Kader-el-Djilani ! je ferai comme 
tu me l'as ordonné et comme je te l'ai promis, » répon- 
dit le Salhi, qui commençait pourtant à être un peu 
ébranlé. 

Le Mr'arbi remit au Salhi le pain et le concombre. 
Ameur s'apprêtait à reprendre la route des Bni-Salah, 
lorsque le magicien lui glissa un soltliani (3) d'or dans 
la main en lui disant : « Voici le prix de ton mzoued 



(1) Uivièro, qui plus tard, jirit le nom de Sidi-Aliuiod-ul-Kliir. 

(2) Uu(; lit-urc, après le coucher du soleil. 

\'-\) La vali'ur du soKliaiii élait ilc !) iV.iucs l'uvii-nu. 



« 



vin. — LE DJENN DE TALA-YZID 89 

de bellouth ; songe que^ cette nuit, tu seras plus riche 
que le sultan de Baghdad. » 

On devine sans peine l'effet que dut produire ce 
solthani sur l'esprit du Salhi, qui, bien certainement, 
n'avait jamais vu d'or que dans ses rêves; de même 
que l'acier arrache l'éclair au silex, pareillement la 
vue de cet or alluma dans les yeux du Kabil une lueur 
chargée d'une forte dose de cupidité. Il était dès lors 
tout au magicien. 

Après avoir soigneusement serré son solthani dans 
sa mkrouça, et renfermé le petit pain et le concombre 
dans sa guelmouna, Ameur-ou-Kaci reçut du Maro- 
kain ses dernières instructions et ses souhaits de réus- 
site, et reprit le chemin de sa tribu. 

Or, au temps des Roum comme aujourd'hui, on 
comptait entre la ville des Bni-Mezr'enna et la source 
de Tizza onze ou douze farsekh (1) environ, ce qui 
faisait^ pour un Kabil, quelque chose comme huit ou 
neuf heures de marche; le Salhi pouvait donc facile- 
ment arriver à destination pour le moment convenu. 

C'était vraiment merveilleux que la façon dont il 
escaladait les pentes du Sahel; Ameur-ou-Kaci avait 
bien réellement alors toutes les allures d'un homme 
qui marche à la fortune. Soit qu'il fut pressé d'arriver, 
soit que ses préoccupations l'empêchassent devoir en 
dehors de lui, le fait est qu'il ne répondait à aucun 
des « es-selam âlikouml » que lui adressaient les 
gens de sa connaissance qui le croisaient en chemin. 
Il était évident que l'objet de sa mission l'absorbait 
énormément : ce n'était pas, en effet, une petite affaire 
que d'aller affronter un génie, et déranger de son ro- 
•chor une créature malfaisante qui avait là quatre 
mille ans de résidence. Sans doute, le Salhi avait 

(1) Le fuiv«'kh par,i-:;mjr'') ''tait do. ."i kiluiui;tri's îcnvirnu. 



90 LES SAINTS DE l'iSLAM 

pleine confiance en son magicien, surtout depuis que 
ce dernier lui avait si généreusement mis un solthani 
dans la main ; mais il est bien permis, néanmoins, 
de montrer quelque émotion lorsqu'on va s'attaquer 
à un être surnaturel. 

Los passants remarquèrent aussi que le Salhi par- 
lait seul tout en marchant; il répétait, sans doute, la 
formule de l'évocation pour ne pas l'oublier; car tout 
était là. 

A hauteur d'un bois de palmiers voisin du point où, 
quelques siècles plus tard, devait s'élever Douera, le 
Salhi, malgré son agitation, se rappela pourtant qu'il 
ne s'était rien mis sous la dent depuis la veille au 
soir. Or, il n'était pas loin de la prière du dhohor (1); 
il songea donc à s'arrêter quelques instants à l'ombre 
des palmiers pour donner satisfaction aux exigences 
criantes de son estomac. Justement, une jolie source 
bavardait dans la verdure d'où, comme ces djenniat 
(fées) qui, au temps à^el-djahiliïa (2), attiraient les 
voyageurs par leur chant; elle semblait convier le 
Salhi à venir se désaltérer à ses eaux. Le Kabil se 
laissa donc entraîner; seulement, nous devons dire 
que le caquetage de la source et le charme du lieu ne 
furent pour rien absolument dans la détermination 
d'Ameur-ou-Kaci . 

Le Salhi s'assit à l'ombre des palmiers, et il se dis- 
posa à mettre son couvert, c'est-à-dire à extraire ses 
provisions de boncbe de son garde-manger, et à les 
étaler sur le pan de son bernons, qui remplissait ha- 
bituellement le double office de table et de nappe. 
Mais, ô déception cruelle ! le Kabil reconnaît avec 

(1) Une hourc apn'-s uiiili, on plutôt li' milieu dn jour. ' 

(2) Le touiiis de l'idolàliii' : c"!';:! ainsi que les Ar.il)es clésif,'uent 
le temps qui a précédé la prédication dn Korau. 



VlII. 



LE DJENN DE TALA-YZID 91 



Stupeur que sa guelmouna ne renfermait absolument 
que le petit pain et le concombre destinés au génie de 
la source de Tizza. L'infortuné Ameur avait totale- 
ment oublié, en remettant son mzoued au Mr'arbi, 
d'en tirer la ration de glands qu'il prélevait ordinaire- 
ment pour ses besoins particuliers; de sorte que le 
malheureux^ qui avait encore au moins cinq heures 
de marche à faire pour arriver à la source de Tizza, 
était menacé de mourir de faim avant de toucher au 
but. 

Les gens qui se flattent de connaître les Kabils vont 
crier à l'invraisemblance : un Kabil, nous diront-ils, 
ne saurait mourir de faim, attendu que^ pour ces mon- 
tagnards, toute herbe, toute racine, toute plante est 
comestible. Nous ne voulons pas le nier; mais nous 
maintenons néanmoins l'opinion que nous avons avan- 
cée, et nous dirons, pour l'appuyer, que les Kabils, 
du temps des Roum, étaient bien plus difficiles que 
ceux d'aujourd'hui en matière d'alimentation. Nous 
voulons d'ailleurs aller au-devant de toutes les objec- 
tions : on nous dira encore que le Salhi n'était pas si 
loin du pays des Bni-Khelil, et qu'il pouvait fort bien 
pousser jusqu'aux tentes de cette tribu pour y récla- 
mer de ce qui appartient à Dieu. 

D'abord, les Bni-Salah ont toujours été un peu en 
délicatesse avec les gens de la plaine; ensuite — on 
ne l'a pas oublié — le Salhi Ameur avait un solthani 
d'or dans sa mkrouça, et ce n'est pas avec une pa- 
reille fortune qu'il eût voulu s'aventurer sous la tente 
d'un Khelili. La réputation de ces gens de la plaine 
s'est beaucoup améliorée ; mais, au temps des Roum, 
il faut bien le dire^ ils ne passaient pas, généralement^ 
pour professer un très profond respect à l'endroit du 
bien d'autrui. N'eut été cette considération, qui avait, 
on l'avouera, une certaine valeur, le Salhi n'eût pas 



92 LES SAINTS DE l'iSLAM 

songé davantage à leur demander le repas de l'hospi- 
talité; car il savait de reste que l'Arabe ne donne qu'à 
celui qui peut rendre^ et que les Bni-Khelil particuliè- 
rement répétaient souvent cette formule qui s'éloigne 
si sensiblement de celle du généreux : « Rien pour 
rien. » Les Bni-Khelil n'ignoraient pas non plus, et 
ils y trouvaient une sorte de justification de leur la- 
drerie, que, si Dieu a dit dans la sourate XVII du 
Livre : « Ne lie pas ta main à ton cou, » il y a ajouté 
ce tempérament : « Et ne l'ouvre pas non plus entiè- 
rement de peur que tu ne deviennes pauvre. » Le Salhi 
— et nous insistons sur ce point — était donc sérieu- 
sement menacé de mourir d'inanition, ou tout au 
moins de manquer des forces nécessaires pour arri- 
ver à Tizza, et il tenait infiniment, on le conçoit, à ne 
pas faire attendre le magicien. 

La situation du Kabil était pleine de perplexité. 
Comment faire ? Il y avait bien là le petit pain et le 
concombre du Mr'arbi; mais il n'y fallait pas songer; 
ces aliments étaient destinés au djenn de la source; 
c'était, de plus, Vimara qui devait donner à Ameur 
toute puissance sur le gardien des trésors de Tizza. 
Et puis le Salhi se rappelait que le Mr'arbi avait dit 
que ce pain renfermait un narcotique très énergique 
qui devait plonger le génie dans un profond sommeil. 
« Il ne faut donc pas penser à mordre dans ce pain, 
se disait le Salhi. Par Dieu! c'est grand dommage, » 
ajoutait-il mentalement en tournant la khehiza entre 
ses mains. Et il pesait ce pain, le soupesait, le flai- 
rait, le couvait des yeux et du nez; il en aspirait vo- 
luptueusement l'appétissant arôme. Il est vrai que sa 
croûte avait la nuance paille des joues des houris, et 
les grains d'anis dont elle était piquetée semblaient les 
chaînât (1) qui allument le visage de ces filles du para- 

(1) Grains do beauté. 



Mil. — LE DJENN DE TALA-YZID 93 

dis. Pour expliquer cette violence des désirs duSalhi, 
nous dirons qu'il ne mangeait guère de pain à discré- 
tion que le jour de Voudda du saint patron de sa frac- 
tion de tribu, c'est-à-dire une fois par an. 

Les eaux de lasource semblaient rire de la situation 
critique du Salhi, et se moquer de sa timidité à l'endroit 
du petit pain et du concombre. « Peut-être ce narcoti- 
que dont m'a parlé leMarokain n'a-t-il d'action que sur 
les djenoun, se disait Araeur; il se pourrait bien aussi 
que le magicien, en insistant sur les propriétés sopo- 
rifiques de ces aliments, n'etit eu d'autre but que 
celui de m'empécher d'y goûter. Ces sorciers sont si 
rusés ! » Telles étaient les hypothèses que suggéraient 
au Kabil Ameur son estomac vide et sa gourmandise, 
symptômes fâcheux qui annonçaient que sa chute 
était prochaine. 

Le Salhi se mit, en effet, à recommencer ses cajo- 
leries envers le délicieux petit pain, qu^il continuait de 
dévorer des yeux; la source redoublait en même 
temps ses ricanements : elle le faisait avec une telle 
intensité, et ses éclats de rire paraissaient tant appar- 
tenir à des voix humaines, que le Kabil se retourna 
pour s'assurer si réellement il était bien seul. Néan- 
moins, la solution se faisait toujours attendre, et il 
devenait urgent que le Salhi se décidât à prendre un 
parti. Il y avait évidemment- lutte dans son esprit; il 
aurait voulu présenter intacte son imara au génie, 
et, d'un autre côté, il brûlait d'envie de mordre au 
petit pain. Il aurait fallu trouver un moyen terme 
qui satisfit le plus possible à cette combinaison. 

Après avoir réfléchi pendant quelques instants, 
Ameur crut avoir mis la main sur la solution. « Par 
Dieu ! s'écria-t-il,j'avaisbientort demecreuser le cer- 
veau; il n'est riende si simple que de contenter mon es- 
tomac sans faire trop de tort au génie: le pain est rond, 



94 LES SAINTS DE l'iSLAM 

j'en mangerai les bords jusqu'à une distance raison- 
nable de la circonférence, en observant toutefois de 
lui laisser sa forme, et ce sera bien le diable si le gé- 
nie, qui ne doit avoir fpi'une bien faible idée de l'as- 
pect que doit présenter, de nos jours, un pain auquel 
on n'a pas touché, puisque ce fils d'Iblis n'est pas 
sorti de son rocher depuis près de quatre mille ans; 
je manquerais complètement de chance, dis-je, si ce 
djenn grossier s'apercevait que j'ai mordu à son pain. 
J'en ferai autant du concombre, genre d'aliment qui 
doit lui être aussi peu familier que le pain . » 

Et ringénieux et indélicat Salhi n'hésita plus, et 
mordit à belles dents d ms le gâteau, tout en cher- 
chant à lui conserver sa forme primitive; il grignota 
le concombre avec les mêmes précautions. Ameur- 
ou-Kaci approchait avec une effrayante rapidité du 
centre de la Ichehlza et de l'axe de la khlara, et il était 
bien loin encore d'être rassasié. Cependant, il sentait 
qu'il était temps de s'arrêter s'il voulait avoir quel- 
que chose à offrir au djenn. Il acheva donc tant bien 
que mal de parer les bords dentelés du pain, en fai- 
sant tomber les saillants accusateurs de son larcin; 
le concombre reçut, à son tour, la perfection déformes 
qu'affecte généralement cette élégante cucurbitacée. 

Il est clair qu'aux yeux d'un connaisseur, il eût été 
difficile de dissimuler la fraude; mais, nous l'avons 
dit, le Salhi comptait sur l'ignorance du génie en ma- 
tière d'aliments terrestres, et c'est précisément ce qui 
l'avait déterminé à la perpétration de son indélica- 
tesse. 

Quant aux effets narcotiques dont lui avait parlé le 
magicien, il n'en était pas question. L'influence do 
l'agent soporifique ne devait donc, évidemment, j 
s'exercer que sur le djenn de la source. Et le Salhi 
fut enchanté de cette découverte. 



VIII. — LE DJENN DE TALA-YZID 95 

Après avoir replacé les restes de Vimara dans son 
capuchon, et bu dans le creux de ses mains une forte 
lampée d'eau, Ameur-ou-Kaci se remit en route, et 
hâta îe pas pour regagner le temps qu'il avait consa- 
cré à son déjeuner. 

Pourtant, nous devons le dire, sa conscience parais- 
sait plus chargée que son estomac, et il perdait de 
son assurance à mesure qu'il approchait du but. Déjà 
les montagnes se développaient devant lui dans leur 
robe d'azur; elles semblaient la bordure plus foncée 
de la Yoùte qui coiffe notre globe. Grâce à la limpi- 
dité de l'air, le Salhi pouvait déjà déchiffrer au flanc 
de son pays les rivières^ les ravins, les dépressions, 
les crevasses, tous ces mystérieux hiéroglyphes que 
les eaux ont burinés sur ce grand livre qu'on appelle 
la Terre. 

Ameur-ou-Kaci, avec sa vue perçante, découvrait 
très bien, à droite du mamelon de Kerrouchet-el- 
Firan, et au-dessus du contre-fort de Djamà-ed-Draâ, 
les hauteurs rocheuses d'où s'échappent les eaux de 
la source de Tizza. 

L^incertitude du résultat de l'opération qu'il allait 
tenter, et de l'accueil que lui ferait le génie s'il s'aper- 
cevait que sa portion avait été rognée; d'un autre 
côté, la perspective du changement qu'allaient appor- 
terj dans sa situation financière les richesses immen- 
ses dont il se flattait de devenir l'heureux possesseur, 
tout cela ne laissait pas que de produire chez le Kabil 
une certaine émotion à laquelle^ d'ailleurs, il ne cher- 
chait pas à se soustraire. Il supputait, tout en mar- 
chant, les améliorations que la fortune allait intro- 
duire dans son existence : d'abord, il se promettait de 
manger du pain tous les jours; ensuite, il comptait 
faire bâtir une maison en vraie maçonnerie avec un 
toit recouvert en tuiles, luxe inconnu jusqu'alors 



96 LES SAINTS DE l'iSLAM 

dans les Bni-Salah; il projetait aussi de renouveler 
son bernous, vêtement commencé par son grand- 
père^ et qui, aujourd'hui, ne remplissait plus que très 
imparfaitement sa principale fonction, celle de couvrir 
son propriétaire; puis, l'ambition lui grimpant à la 
tète, il cherchait le moyen de monter rapidement aux 
fonctions publiques; tranchons le mot, il convoitait 
le chikhat de sa ferka (fraction de tribu). La place 
n'était pas vacante; mais, en ce temps-là, l'argent 
était un levier puissamment commode pour soulever 
et renverser les fonctionnaires qui n'en avaient pas. 

Cet espoir d'arriver au pouvoir n'avait donc rien 
d'exagéré. Une fois en possession de la fonction de 
chikh, Ameur-ou-Kaci devenait dès lors un homme 
considérable, et rien ne s'opposait plus à ce qu'il 
achetât la perle de la fraction des Tazerdjount, la 
belle Nila, qu'il s'était promis d'aimer si, un jour, il 
arrivait à posséder un champ et une paire de bœufs; 
car le Salhi savait déjà^ — bien que Toussenel ne l'eût 
dit que beaucoup plus tard, — que l'amour est une 
passion de luxe, et que les pauvres n'ont pas plus 
le moyen d'aimer que de manger des trutfes à tous 
les repas. 

Tout en faisant ses petits projets, le Salhi arriva 
sans y penser sur les bords de l'ouad Kr-Roumman(l) ; 
il était à peu près l'heure de la prière du moghreh(2)\ 
Ameur franchit aussitôt cet ouad^ lequel, à cette 
époque, n'était qu'un ravin rugueux, puisque Sidi 
Ahmed-el-Kbir n'y avait pas encore amené l'eau et 
il escalada les pentes des Bni-Chebla par lesquelles 
il devait arriver à la source de Tizza. 



(1) Nous avons dit plus liaut que c'était le nom que portait 
l'ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir dans laiiliquité. 

(2) Heure du coucher du soleil. 



I 



VIII. — LE DJENN DE TALA-YZID 97 

Nous ne cacherons pas à ceux que cela peut inté- 
resser que, plus Ameur approchait du but, plus son 
cœur heurtait fortement aux parois de sa poitrine. 
Ftait-ce l'effet de l'émotion ou celui de l'ascension V... 
La postérité court grand risque de l'ignorer à tout 
jamais. 

Quelques instants avant la prière de Veucha (1), le 
Salhi arrivait à la fontaine de Tizza. La nuit était 
close; mais jamais la voûte du ciel^ percée en écu- 
moire, n'avait laissé passer par les trous du crible 
sublime autant de ces splendides clartés qui sont les 
reflets du trône de la majesté divine; c'était une de 
ces nuits d'été doucement éclairées par des myriades 
de diamants immergés dans l'azur; c'était presque le 
jour^ mais un jour de velours et sans les éblouissants 
et énervants rayons d'un soleil de feu; nuit calme 
particulièrement propice à l'audition des musiques de 
la nature : auloin^ les sifflements des torrents courant 
dans les rochers, et les mugissements des cascades 
glissant le long des flancs décharnés des montagnes; 
plus près, les bruissements amenés par le souffle de 
l'air dans le feuillage des chênes et dans les branches 
des cèdres; puis les voix, les cris, les râles, les bruits 
des nocturnes volant à leurs sombres amours, ou 
cherchant leurs proies parmi les diurnes endormis. 

La fontaine de Tizza versait avec une mélancolique 
monotonie ses eaux sur ses eaux: pailletée de mil- 
liers d'étoiles qui s'y miraient, sa nappe de cristal 
reppelait cette aigrette semée de pierres précieuses 
qui éclaire le front pâle des sultanes. Le rocher, vêtu 
de lierre et de plantes aromatiques^ tachait le ciel de 
sa masse roussâtre sombre comme un nuage renfer- 
mant la foudre. Trente mulets, noirs comme Ifrit, paîs- 

(1) Une heure et demie après le coucher <Ui soleil. 



9S LES SAINTS DE L''iSLAM 

saient l'air, sans doute, autour de la source; car ils 
broutaient dans le vide: c'étaient ceux qu'avait pro- 
mis le magicien au Salhi pour le transport du trésor 
de la fontaine. Ces animaux, obéissant probablement 
au signal d'un esprit invisible, vinrent se former en 
deux groupes de chaque côté de la source. 

Le Salhi^ nous le répétons, avait considérablement 
perdu de son assurance depuis qu^il touchait au but; 
les paroles du magicien lui revenaient obstinément 
à l'esprit : « Tu n'as rien à redouter si tu suis exacte- 
ment mes instructions. « Or, ces instructions, il ne les 
avait pas oubliées, et il se proposait bien de les suivre 
à la lettre jusqu'au bout; seulement, la question du 
pain et du concombre entamés ne laissait pas que de 
le tracasser sérieusement. Mais la soif des richesses 
faisant taire ses appréhensions, il s'apprêta à évo- 
quer le génie de la source. 

Il tira préalablement de sa guelmouna le petit pain 
et le concombre; ces aliments — il n'y avait pas à se 
le dissimuler — avaient sensiblement diminué de vo- 
lume. Le Salhi remarqua avec stupeur qu'il s'était 
laissé entraîner plus loin qu'il ne l'eût désiré dans 
l'infidélité qu'il se reprochait; mais le mal était 
fait^ et il était sans remède. Quant à la forme des 
objets composant ïimara, il n'y avait trop rien à dire; 
le frottement dans le capuchon, pendant la marche, 
en avait arrondi la dentelure, et il eut fallu une grande 
habitude du maniement de ces comestibles pour s'a- 
percevoir, [jendant la nuit surtout, qu'ils avaient été 
quelque peu modifiés. Et Ameur-ou-Kaci en fut tran- 
quillisé. 

Ayantramassétout ce qu'il avait d'énergie et de cou- 
rage, il cria : « la Yzid! » L'écho, bondissant de piton 
en piton, répondit seul à cette évocation; cependant 
le Salhi sentit sous ses pieds une sorte d'ébranlement 



VlII. — LE DJENN DE TALA-YZID 99 

du sol, en même temps qu'il entendit un craquement 
souterrain pareil à celui que produirait la détente des 
muscles d'un géant qui s'étire en sortant d'un pro- 
fond sommeil . A la deuxième évocation, les mêmes 
phénomènes se renouvelèrent, mais avec plus d'in- 
tensitéj et le rocher reçut une secousse qui disloqua 
sensiblement ses assises. L'eau s'échappa aussitôt 
par les nouvelles fissures que venait de déterminer 
cette commotion. 

Une sueur froide perlait au front du Salhi; la peur 
lui avait fait monter le cœur à la gorge, et il étouffait. 
Il songea bien à dire le Bism Allah (1) pour éloigner 
l'esprit du ma! ; mais il comprit que Dieu n'avait rien 
à voir dans cette affaire, et que le genre d'opération 
auquel il se livrait était d'un ressort plus diabolique 
que divin; aussi n'en fit-il rien. Après s'être un peu 
rasséréné, et avoir remis son cœur à sa place en trem- 
pant ses lèvres dans les eaux delà source, Ameur-ou- 
Kaci lança sa troisième évocation. Soudain, une voix 
qui n'avait rien des notes delà voix humaine roula sour- 
dement dans les entrailles de la terre : c'était comme 
le grondement d'une tempête souterraine hurlant dans 
des tubes métalliques ; néanmoins^ les articulations 
en étaient nettes et distinctes, et le Salhi comprit par- 
faitement que la question du génie était celle-ci : 
« Ouach el-imara (quel est le signe '?) » Tout se pas- 
sait donc absolument comme l'avait prédit le magi- 
cien; dès lors, il était hors de doute que le Mr''arbi 
avait tout pouvoir sur le djenn. 

Le moment suprême était arrivé. Ameur sentait que 

(1) Commeucement de l'invocation « Bism Allah er-Rahman 
er-Rahim, » (Au nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux!) 
que doivent réciter les .Musulmans avant de commencer toute 
action de la vie, même la plus insignifiante. Cette prière possède 
aussi la vertu de chasser les démons. 

10 



lOO LES SAtNTS DE L'*ISLASî 

la fortune était là, et avec elle le bien-être, les hon- 
neurs et le bonheur, ou, tout au moins, la satisfaction 
de tous ses goûts, de tous ses désirs, de tous ses ca- 
prices : des viandes succulentes au lieu des glands 
et des figues qui composaient exclusivement sa nour- 
riture; des bernons de fine laine remplaceraient 
ses bernons élimés et frangés par un trop long 
usage; il se promettait, lui qui^ par un excès de 
misère, n'avait pu trouver où placer son cœur et 
sa main, il se promettait, disons-nous, de se donner 
le luxe de quatre femmes, ce qui est le complet ma- 
trimonial légal; peut-être même le dépasserait-il, 
suivant en cela l'exemple du Prophète Mohammed — 
que la bénédiction et le salut soient sur lui ! — qui 
avaitj sans le moindre scrupule^ transgressé cette 
loi dont il était l'auteur en portant à quinze l'effec- 
tif de ses épouses légitimes. Enfin^ le Salhi faisait 
mentalement mille projets plus ou moins extrava- 
gants; malheureusement, leur but était exclusive- 
ment la satisfaction des intérêts charnels. 

Toutes ces pensées lui avaient traversé l'esprit en 
bien moins de temps, naturellement, que nous avons 
mis à les dire : c'était comme une sorte de panorama 
chargé de sensualités qui se déroulait rapide sous le 
feu de ses passions avortées on non satisfaites. Trois 
mots encore, et ses rêves devenaient des réalités. 

Nous avons laissé le Salhi sur ce point d'interro- 
gation du djenn : « Quel est le signe 1 » pour donner 
une idée de la nature des pensées qui l'assaillaient 
à cette heure solennelle. La cupidité l'emportant défi- 
nitivement sur la crainte, il répondit : « Khebiza oua 
khiara! » (un petit pain et un concombre !) 

Aussitôt la terre trembla et parut chanceler comme 
un homme ivre; la roche se disloqua par l'etïet d'une 
épouvantable trépidation intérieure; les eaux de la 



VIII. — - LE DJENN DE TALA-YZID 101 



source, éperdues et folles, s'enfuirent à tort et à tra- 
vers dans des directions bizarres ; les schistes com- 
posant la roche glissèrent les uns sur les autres comme 
les tiroirs d'un meuble, et se séparèrent à droite et 
à gauche en formant une ouverture qui^ d'abord, 
n'était figurée que par une ligne de feu, pareille à celle 
que laisse échapper la lumière à travers des ais dis- 
joints^ et qui alla s'élargissant de toute l'étendue du 
rocher. Cette ouverture, à mesure qu'elle se déve- 
loppait, livrait passage à une clarté intense, plutôt 
phosphorescente que métallique. Le Salhi reconnut, 
non sans un certain effroi, que cette lueur étrange 
affectait une forme humaine, mais d'un modèle extra- 
ordinairement exagéré. Au bout de quelques instants, 
le Kabil était fixé : ce personnage lumineux était 
bien décidément le génie de la source. Cette particu- 
larité de la nature du djenn, qui, d'après le magicien, 
devait être un nègre, déroutait un peu le Salhi ; mais 
il se fit ce raisonnement qui prouvait que la frayeur 
ne luiôtait cependant pas tout son bon sens. Il expli- 
quait, par le proverbe suivant, qui avait cours à cette 
époque, la différence entre la réalité et le programme 
magique : « De l'argent et de la résine il reste toujours 
quelque chose aux doigts de ceux qui les manient. » 
— « De même, se disait-il, qu'il reste toujours aux 
mains des mekkacin (1) quelque chose de l'argent 
qu'ils perçoivent pour le Baïlek, de même ce djenn a 
du s'argenter par suite d'un contact prolongé avec le 
trésor dont la garde lui a été confiée. » 

Quand l'ouverture fut assez large pour lui livrer 
passage, le djenn sortit du rocher, et se dirigea sans 
trop tâtonner vers le Salhi, bien que celui-ci eût cher- 
ché à se dissimuler derrière un pan de rocher dès 

(1) Collecteurs d'impôts et des droits sur les marchés. 



102 LES SAINTS DE l'iSLAM 

qu'il avait vu le génie se mettre en mouvement. Chose 
étrange ! le djenn s'était éteint sous l'influence de 
l'atmosphère terrestre, et le Salhi reconnut avec une 
certaine satisfaction que l'opinion qu'il avait émise 
au sujet de l'éclat du génie était parfaitement admis- 
sible. Dépouillé de son rayonnement, le génie n'était 
plus que TatTreux nègre que lui avait dépeint le ma- 
gicien raarokain. 

Bien qu'il fût d'une espèce supérieure à celle de 
l'homme, il était pourtant bien difficile de trouver un 
être créé plus remarquablement laid et plus difforme 
que ce djenn: aussi large que haut; une chevelure 
pareille à une forêt où aurait passé l'incendie; des 
cavités oculaires remplies par des charbons incan- 
descents; une bouche armée de deux rangées de lar- 
ges et longues dents courant d'une oreille à l'autre ; 
des bras trapus comme le tronc d'un chêne plusieurs 
fois séculaire, et terminés par des mains pareilles 
à des f/ueçàat Qi; tout cela n'avait rien de particu- 
lièrement rassurant pour le Salhi ; aussi ne saurait- 
on lui faire un crime d'avoir cherché à se cacher lors 
de la mise en mouvement de ce monstre. 

Une chose qui émerveilla Ameur, bien qu'il eût eu à 
peine le temps de l'examiner, ce fut l'aspect que pré- 
senta l^intérieur du rocher quand le djenn en eut dés- 
obstrué l'entrée pour aller à lui. Toutes les richesses 
de la terre paraissaient avoir été enfouies dans cet 
antre depuis le commencement du monde; ce djenn 
était évidemment le trésorier du Dieu unique. C'était 
là, bien sûr, pensa le Kabil, que la divinité versait 
l'impôt religieux qu'on perçoit en son nom sur laterre. 
Des monceaux d'or et d'argent monnayés, depuis le 
r//n«r jus([u'au douro boii-medfâ, noyaient des amas 

1^1) Largos plat^ cn-iisés iliiiis nue l'umielle irarbri'. 



VIII. — LE DJENN DE TALA-YZID 103 

prodigieux de toutes lespierres précieuses, lesquelles, 
en jouant avec leurs feux, donnaient à la source les 
éclatantes clartés d'une fournaise : les diamants blancs 
de neige brillaient comme des étoiles sur l'azur des 
saphirs; la verte émeraude jetait des éclairs de jalou- 
sie à la chrysolithe, qui les renvoyait à la tourmaline 
parce qu'elle emprunte leur couleur; le rouge rubis 
allumait eifrontément le teint laiteux de l'opale; l'a- 
méthyste et l'hyacinthe s'étaient unies au grenat pour 
éclairer la jaune topaze, et la perle, en butte aux sé- 
ductions de ses lumineux amants, s'irisait et tres- 
saillait de pudeur sous leurs ardentes œillades. C'é- 
tait un spectacle merveilleusement splendide, et bien 
capable de donner des éblouissements à un Kabil ; 
aussi le Salhi, pris d'un accès d'impatiente cupidité, 
eut-il un instant la velléité de se précipiter sur ces 
trésors, et de fourrer quelques poignées de valeurs 
monnayées dans son capuchon; mais il y avait en- 
core une formalité à remplir, et c'était dans son ac- 
complissement que, peut-être, il allait trouver la 
pierre d'achoppement. En effet, si le grossier djenn 
s'apercevait de l'entamure faite à Vimara, tout pou- 
vait être perdu. C'est un peu dans cette pensée que le 
rusé Kabil était allé se blottir dans un coin inacces- 
sible aux rayons projetés par les pierres précieuses 
en dehors de la source; il comptait, enfin, sur l'obs- 
curité pour dissimuler la preuve de son larcin. 

Bien que le Mr'arbi eût particulièrement recom- 
mandé au Kabil Ameur-ou-Kaci de remettre sans hé- 
siter Vimara au djenn de la source, le Salhi, qui se 
sentait coupable, ne put cependant se défendre d'un 
certain tremblement nerveux en lui présentant le pe- 
tit pain et le concombre. Le génie s'empara brusque- 
ment de ces aliments, et les porta à sa bouche avec 
une gloutonnerie parfaitement pardonnable chez un 

10. 



104 LES SAINTS DE l'iSLAM 

djenn qui n'avait pas mangé depuis quatre mille ans; 
mais, à peine avait- il fait la première entaille dans 
le petit pain et le concombre, qu'il les jeta violem- 
ment à terre, en accompagnant cette action d'une 
épouvantable grimace exprimant tout à la fois le mé- 
pris et le dégoût. Ces aliments infectaient évidem- 
ment le mortel, et, spécialement, cette odeur particu- 
lière aux Kabils de ce temps, et dont ceux de nos 
jours n'ont pu parvenir encore à se défaire entière- 
ment. Le charme avait alors perdu de sa vertu effi- 
cace, et l'affaire était tout à fait manquée. Furieux 
d'avoir été dérangé pour rien, exaspéré qu'un simple 
mortel eût eu la témérité de lui présenter une imara 
altérée, le génie, qui, en résumé, n'était pas fâché, 
en sa qualité de descendant d'Iblis, de trouver l'oc- 
casion de rosser un représentant de l'espèce si infé- 
rieure des enfants d'Adam, le djenn^ disons-nous, 
tomba à bras raccourci sur l'infortuné Salhi, et le 
laissa pour mort sur la place. 

Le lendemain^ au /ec?/e?^r (point du jour), deux Ka- 
bils des Sàouda qui se rendaient au marché de l'Ar- 
bâa heurtèrent du pied, près de la fontaine de Tizza, 
le corps d''un homme qui, les vêtements en désordre 
et tachés de sang, paraissait avoir cessé de vivre : 
ils reconnurent avec effroi que le mortel ainsi mal- 
traité était leur voisin, le Sàoudi Ameur-ou-Kaci. Ils 
remarquèrent auprès de lui un petit pain et un con- 
combre entamés par des mâchoires qui ne parais- 
saient pas appartenir à l'espèce humaine. Les deux 
Sàouda s'apprêtaient à enlever l'infortuné Salhi pour 
le transporter dans sa demeure, lorsqu'ils s'aperçu- 
rent qu'il n'était qu'évanoui. Deux ou trois aspersions 
d'eau puisée dans leurs mains à la fontaine de Tizza 
le rappelaient tout-à-fait à la vie; mais lorsqu'ils vou- 
lurent lui demander des renseignements sur l'attentat 



VIII. — LE DJENN DE TALA-YZID 105 

dont il paraissait avoir été victime, il ne leur répondit 
que par des paroles incohérentes, parmi lesquelles re- 
venait sans cesse le nom d'Yzid, nom qu'il répétait 
avec effroi en montrant la fontaine de Tizza. Le mal- 
heureux — il n'y avait pas à en douter — avait 
perdu la raison. On ne put jamais tirer rien autre 
chose de l'infortuné Salhi qui, jusqu'à sa mort, erra 
dans les tribus voisines des Bni-Salah en répétant à 
chaque instant : « la Yzid ! la Yzld ! » 

Quant à la fontaine de Tizza, tout y avait repris sa 
place, et rien, si ce n'est une désagrégation très sen- 
sible des schistes composant le rocher, ne rappelait 
l'événement extraordinaire dont elle avait été le 
théâtre . 

Les Bni-Salah attribuèrent à un tremblement de 
terre cette dislocation qu^on y remarque encore au- 
jourd'hui, et cette opinion prit une consistance d'autant 
plus intense, que plusieurs de ces Kabils prétendaient 
en avoir ressenti les secousses dans la terrible nuit 
qui fut si fatale au Salhi Ameur-ou-Kaci. 

Depuis cet événement, et pour rappeler l'évocation 
que ne cessait de répéter le malheureux Ameur-ou- 
Kaci, la source de Tizza ne fut plus désignée que par 
le nom de Tala-Yzidj la fontaine d'Yzid. 



IX 

Sidi Ahmed-ou-Ahmed. 



On remarque, à quelques pas du village do Tizza_, 
une construction isolée qu'ombrage de ses vigou- 
reuses branches un noyer gigantesque : c'est le 
stliah (1) sous lequel repose la dépouille mortelle de 
Sidi Ahmed-ou(2)-Ahmed, marabout vénéré qui, il y 
a longtemps de cela, avait quitté le R'arb, le pays de 
l'Islam par excellence, pour venir catéchiser les Bni- 
Salah, et les remettre dans la voie du Dieu unique, 
dont ils s'étaient sensiblement écartés. 

Le saint honmie était mort à la peine sans avoir 
eu la satisfaction de pouvoir constater la moindre 
amélioration dans la conduite religieuse de ces pé- 
cheurs endurcis. Ainsi, malgré les recommandations 
les plus pressantes, les plus ressassées, Sidi Ahmed- 



(1) Dans les Kabilies. los chapelles funéraires dédiées aux ma- 
rabouts morts en odeur de sainteté, ou renfermant leur dépouille 
mortelle sont f^nhiéralement sans dôme : ce sont de simjtles 
ffoui'bis en mafonnerie grossière, couverts en dis. Dans les Bni- 
Sulah, quel(|ues-unes de ces chapelles ont une terrasse eu pisé 
qui les fait désij;ner sous la dénominatinu do sthn/i (terrasse). 

(2) En langue Icabile, ou signifie fils. Ahmed-ou-Ahmed se tra- 
duira donc par Ahmed tils d'Ahmed. Plusieurs saints maiabouts, 
bien qu(; d'origine aralte, ont berbérisé leurs nnms, ou i>lutôt 
ce sont les Kabils eux-mêmes qui s"en sont chargés, dans le but 
de faiie acte de propriété sur leurs saints. 



IX. — SIDI AHMED-OU-AHMED 107 

ou-Ahmed les avait toujours trouvés obstinément 
réfractaires à ia pratique des alilutions, bien que 
pourtant elles fussent d'institution divine, et cette in- 
fraction se présentait avec un caractère de gravité 
d'autant plus sérieux^ que ce mépris des Bni-Salah 
à Tendroit des prescriptions dictées par Dieu à son 
Prophète, — que la bénédiction et le salut soient sur 
lui ! — prouvait surabondamment qu'ils ne priaient 
pas, puisque tout vrai Musulman doit faire précéder 
de l'ablution chacune des cinq prières du jour. 

Les Bni-Salah cherchaient, pour s'excuser, à insi- 
nuer que Sidi Ahmed-ou-Ahmed n'était pas non plus 
de la première propreté^ et qu'il ne prêchait pas pré- 
cisément d'exemple. C'était là une pitoyable raison, 
et qui montrait visiblement toute l'étendue de leur 
irréligion; car, enfin, Sidi Ahmed était un saint, et 
les saints musulmans, qui ne sont envoyés sur cette 
terre que pour y accomplir une mission d'en-haut, 
n'ont jamais été tenus — notez que les Bni-Salah 
ne l'ignoraient pas — de s'occuper de ces détails 
terrestres qui sont d'obligation pour les simples mor- 
tels. Donc, leur excuse était sans valeur. 

Quoiqu'il en soit, les Bni-Salah n'en firent pas 
moins de somptueuses funérailles à Sidi Ahmed-ou- 
Ahmed, d'autant plus — ils n'o.saient pas l'avouer 
— qu'ils n'étaient point du tout fâchés d'être débar- 
rassés d'un homme qui parvenait presque à les faire 
rougir sous leur crasse. Et puis il faut dire que, bien 
qu'ils fussent de médiocres Croyants^ les Bni-Salah 
voulaient pourtant, dans le doute, se mettre en règle 
avec l'inconnu, et s'assurer, à tout hasard, le passage 
du Sirath (1) sans accident. 



1) Le Sirath est \o pont miraculeux suspendu au-dessus- de 
l'Enfer, et sur lequel doiveat passer tous les hommes au jour 



108 LES SAINTS DE L'iSLAM 

Quelques jours après^ les Sâouda, fraction des Bni- 
Salah où l'esprit de Sidi Ahmed-ou-Ahmed se désha- 
billa de son corps, firent élever sur le tombeau du 
saint une magnifique chapelle en pierres sèches que, 
tous les ans, ils blanchissent pieusement à la chaux. 

Nous ne savons pas si monseigneur Ahmed-ou- 
Ahmed avait le don des miracles ; en tout cas, il ne 
parait pas en avoir abusé : c'était un saint modeste, 
se contentant de peu, et n'eût été samanie de prêcher 
la pratique des ablutions, les Bni-Salah l'eussent cer- 
tainement préféré à tout autre, attendu qu'il était 
difficile d'avoir un saint à meilleur marché, et, chez 
les KabilSj ce détail est considérablement apprécié. 

Quant au noyer qui ombrage le tombeau de Sidi 
Ahmed-ou-Ahmed, on le dit contemporain du saint : 
ce serait ce vénéré marabout qui, la veille de sa mort, 
aurait enterré une noix lui restant de son dernier 
souper : pendant la nuit du jour où le corps du saint 
avait été rendu à la terre, cette noix serait devenue 
l'arbre vigoureux qu'on remarque encore aujourd'hui. 
Il n'y avait plus dès lors à en douter, Sidi Ahmed-ou- 
Ahmed était bien réellement un saint; car le Dieu 
unique — qu'il soit glorifié! — ne se serait pas ma- 
nifesté ainsi 'pour le premier venu. Cette considéra- 
tion ne fut certainement pas étrangère à la détermi- 
nation que prirent presque spontanément les Sàouda 
d'élever un sthah à cet ouali. 



(lu jugement dernier. Ce pont est, suivant la tradition, aussi 
étroit que le trancliant du sabre le mieux affilé, aussi mince 
qu'ini cheveu. Les méchants tomberont dans l'abîme ; les bons 
seuls parviendront à l'extrémité du pont, qui aboutit à l'entrée 
du Paradis. 



X 

Sidi Ikhlef. 



Si, des hauteurs de Tala-Yzid, j -uit de l'œil le 
cours de l'ouad Tizza qui, devenu 1 uad Er-Rabtha 
se jette brusquement dans le nord-ouest, on découvre 
inévitablement, sur la rive droite de ce torrent et à 
mi-chemin de son parcours, une construction blanchie 
a la chaux que recouvre un tojt de tuiles roussâtres 
Des broussailles de fernan (chènes-liéges) gesticu- 
lent d'une manière grotesque autour de l'édifice 
comme si elles avaient pour mission de chercher à 
dérider le sombre maître de cette demeure. Ce serait 
peine perdue; car, depuis bien longtemps, la bouche 
de 1 habitant de cette chaumière ne s'ouvre plus au 

(nre; depuis bien longtemps, les vers ont fait chère- 
lie de ses yeux et vidé ses orbites; depuis bien lon-^- 
temps enfin, Nakir et Mounkir, les anges de la mo?t, 
ont remis à Dieu le souffle qui animait ce corps. Di-' 
sons-le donc, cette construction est un tombeau, et ce 
tombeau renferme les restes de celui, qui, pendant sa 
vie, se nommait Sidi Ikhlef. 

Un soir, les Sâouda virent arriver du côté de l'oues t, 
un homme qu'ils prirent d'abord pour un vieillard 
tant sa démarche était lente et mal assurée, tant sa 
taille était fléchie et courbée. Quelques jeunes gens 
— la jeunesse a le cœur bon — se levèrent pour aller 
ui-devant de cet étranger, — car ce devait être un 



LES SAINTS DE l'iSLAM 



Pt lui offrir l'hospitalité. Deux ou trois 
étranger, - et Im ottnr v ^^^^ _ redoutant, 

"' lutril pe" nSon qu'allait jeter dans leur 
sans doute, la ptn homme que, d a- 

budget domesucp^c^la^m^^-^l;^^^.^^ îl, 3oup- 
pres son allure et la mocuî.^ ^.^^^^^^ ^^ ^^ q^, 

çonnaient fo';^ d eti e de ceu ^ ^^^ ^^^ ^■^^^_ 
appartient a Dieu, ^ est-a dire a ^^^.^g^. 

lards glandivores, d^^^"^"";;^^ ^^^^^^^^ i avaient 
dans leur ,f f -ux eb^ l^s jeun^^^^^^^^ de l'étranger ; 
témoignèl'intention dallei au ^ ^^^^^ 

malheureusement, ils y ^^^'^sLl^e est exclusi- 

des Sàouda, ceux-c, --e^nn-ent ,ue ce V 

un vieillard, comme son f "/^= ' ^ .^it quarante- 
poser d'abord : son austere^'^ase'™' 1" ' , .n 
Lq ans eny.ron c'«aU donc^a a to^.e - ^ ^^_ 
convenait d'attr.buer 'a lenteur et ipp ^j^^_ 

euUé de sa d-"-*^,;f .^^'e'",^: sse -s jambe, 
mins recouvrait d une coucii. *;..,(,„ aval 

sèches et nerveuses, e '""S <1^^^1"«''7^ \"J^^elles d. 
tracé des sillons et des -^^^f' f;,,t\p:H'usage 
ses bou-r-eurrou., ^'"!"<='^f "''^' 'h" qui mettaier 
présentaient des solutions de '^°»''"""\;'^',,e le sol 
, ■ A rir. l'iti-ano-er en relation cuiecu. dvc^ 
les pieds de 1 « ^^^n*;';; ^^^^ Sàouda accroupu 

L'étranger s'arrêta en face Oc, ^^^^^ 

et, s'appuyant sur son long bâton e,n ^^^. 

le'salut d'un ton ^^^ ^^V^^^lî^^^^^^^^é Les Sâouc 
à son égard l'avait sensiblement troisse. i.e 



SIDl IKHLEF* 111 



sentirent le reproche, et rendirent en balbutiant son 
salut à l'étranger. Voulant, sans doute, que la leçon 
fut complète, ce dernier, relevant sa haute taille, s'é- 
cria : « Sàouda ! Dieu — qu'il soit glorifié I — a 
dit^ : Rends à tes proches ce qui leur est dû, ainsi 
qu'au i)auvre et au voyageur (1). » Pris en flagrant 
deht d'inhospitalité et d'avarice, les Sàouda rougirent 
jusqu'aux oreilles, et ces paroles du Livre que leur 
rappelait le voyageur les mit tout à fait mal à leur 
aise. Ils se hâtèrent donc de se lever en marmottant 
quelques excuses qu'il parut accepter. Il faut dire 
qu'à la citation d'un passage du Livre, les Sàouda 
avaient, dans ce voyageur, flairé un marabout, et ils 
savaient par expérience qu'il pouvait y avoir quelque 
danger à se brouiller avec un homme qui correspon- 
dait directement avec Dieu. 

Bien leur en prit, en effet, de faire amende hono- 
rable; car le voyageur n'était rien moins que l'illustre 
Sidi Ikhlef, marabout vénéré dans Vouthen (district) 
d Oran, et particulièrement aux environs de Màs- 
keur (2), où il avait une kheloua (3). Une grande piété 
et quelques miracles lui avaient déjà fait une as^sez 
belle réputation, et il comptait un grand nombre de ' 
khoddam (serviteurs religieux) chez les Hachem- 
K eris. Parti de Saguiet-el-Hamra, dans le Sudmaro- 
kam, pour aller prêcher aux gens de l'Est la foi mu- 
sulmane, il s'était arrêté d'abord dans le pays de ces 
Hachem, qu'il n'avait pas tardé à remettre dans une 
voie passable. Sa présence n'étant plus indispensable 

(1) Le Kora7i, sourate XVII, verset 28. 

(21 Nous en avous fait Mascara. Le mot Màskeur, nom de 
lieu s.gn.fie camp- il vient cVàskeur, corps de troupes. 

(3) Kheloua, solitude, lieu solitaire où se retiraient autrefois 
'éti'uê '"^''''''''"^' P^""" y P''*^'' et y vivre de la vie anacho- 

11 



112 LES SAINTS DE l'iSLAM 

chez les gens de la plaine de R'eris, le saint marabout 
avait résolu de continuer sa tournée religieuse, et il 
s'était dirigé sans tâtonner vers le pays des Bni- 
Salah, lesquels passaient alors dans la province du 
R'arb pour de très médiocres Croyants. Sidi Ikhlef, 
disons-nous, n'avait donc pas hésité, vu l'urgence, à 
prendre son bâton de voyage, et à se mettre en route 
pour accomplir sa pieuse mission. 

Dès que les Sàouda eurent appris à quel person- 
nage ils avaient affaire, ce fut parmi les jeunes gens 
et les vieillards à qui lui offrirait l'hospitalité, et met- 
trait à la disposition du marabout ce qu'il possédait 
des biens périssables de ce monde. Il est superflu de 
faire remarquer que cet acte de générosité, si rare chez 
les Kabils, cachait une arrière-pensée, et que, s'ils 
comblaient ainsi leur hôte, ils comptaient bien que ce 
n'était qu'à titre de prêt. De tous les sermons que leur 
avaient faits les prédécesseurs de Sidi Ikhlef, ils ne 
se rappelaient guère que ce précepte fourré quelque 
part dans le Livre par le Prophète : « Si vous faites à 
Dieu un prêt généreux, il vous paiera le double. » 
Seulement, ces ignorants et grossiers montagnards 
prenaient cette promesse à la lettre, et ils en atten- 
daient l'effet dans ce monde; autrement, ils se fus- 
sent montrés moins enthousiastes dans leurs offres 
au saint homme. 

Sidi Ikhlef, qui connaissait la ladrerie kabile, et 
qui savait la valeur des protestations des Sàouda, 
s'établit, pour ne déranger personne, dans un gourbi 
abandonné qui se trouvait à l'entrée du village. Cette 
habitation n'était pas précisément somptueuse: d'a- 
bord, les murs chevauchaient horriblement et avec 
un mépris intense de l'aplomb; le temps en avait 
percé les fenêtres d'un coup du manche de sa faux ; 
les pierres, lasses, sans doute, de se supporter, cher- 



I 



X. — SIDI IKHLEF 113 

chaient à se soustraire à cette obligation, tantôt en 
saillant en dehors, tantôt en fuyant en dedans; de ce 
manque d'harmonie et de cette égoïste façon d'es- 
quiver un devoir,, naissait un péril imminent pour le 
téméraire qui eût osé demander asile à ces murs bi- 
zarrement équilibrés ; le toit^ dévasté et chauve de 
son dis(l), donnait de nombreuses vues sur le ciel, et 
permettait l'entrée du gourbi, avec une remarquable 
impartialité^ au soleil et à la pluie; la porte, rapiécée 
comme le bernous d'un deroueuch, avait rompu ses 
gonds de corde de palmier nain en folâtrant, bien sur, 
avec quelque brutal vent du sud, et gisait en travers 
du seuil du gourbi. 

Les Sâouda reconnurent que cet établissement n'é- 
tait pas suffisamment habitable, même pour un saint, 
et ils s'occupèrent, dés le lendemain, de le rendre 
digne de Sidi Ikhlef en réduisant, d'abord, au strict 
nécessaire le nombre des ouvertures accidentelles, 
en remédiant tant bien que mal à la calvitie de la toi- 
ture par quelques bottes de dis jetées au hasard sur 
les poutrelles pourries qui en formaient le squelette, 
en remettant la porte sur ses jambes, et en prévenant 
son vagabondage par des attaches opiniâtres. Quant 
au redressement des murs, c'était une opération trop 
délicate pour que les Sàouda osassent la tenter ; ils 
laissèrent ce soin à Sidi Ikhlef, qui, pensèrent-ils, de- 
vait avoir probablement le don des miracles. 

Il s'agissait ensuite de mettre l'intérieur de l'habi- 
tation du saint maraljout en harmonie avec l'exté- 
rieur; les Sâouda, qui, aux yeux des autres fractions 
des Bni-Salah, passaient pour bien faire les choses, 

(l)Le dis {arundofesiucoides) est nue grando jïr.iuiiin''o «rAfriqup 
très commune dans les montagnes du Tell, et dont le chaume 
^st utilisé comme fourrage. Les Kabils eu couvrent aussi leurs 
gourbis. 



114 LES SAINTS DE l'iSLAM 

et qui se piquaient de justifier cette opinion^ ne vou- 
lurent pas lésiner en cette circonstance: ils meublè- 
rent donc le gourbi de Sidi Ikhlef d'une hacira (natte 
de jonc) démaillée, et d'une boukala (vase de terre) 
amputée de son anse. 

Bien que Sidi Ikhlef fût fort détaché des choses de 
ce monde, il ne put cependant réprimer une légère 
grimace en présence de la mesquinerie de son ameu- 
blement. Cette marque de mécontentement n'avait 
point échappé aux Sàouda ; mais leur sordidité étant 
de beaucoup supérieure à leur amour-propre , ils 
étaient bien décidés à ne rien ajouter à l'installation 
du saint. 

Sidi Ikhlef vit dès lors à qui il avait affaire, et le 
texte de ses sermons et de ses admonestations était 
tout trouvé. 

Le saint homme ne tarda pas à s'apercevoir que la 
remise des Sàouda dans le sentier de Dieu n'était 
pas une petite affaire, et que l'intensité de leur en- 
durcissement exigerait plus de temps qu'il ne l'avait 
supposé d'abord pour les amener à résipiscence. Pour 
prouver aux Sàouda qu'il avait à cœur de mener à 
lionne fin l'œuvre qu'il avait commencée, et que son 
intention de les convertir était aussi tenace que leur 
penchant à l'irréligion, Sidi Ikhlef résolut de se fixer 
sur le territoire des Bni-Salah et de s'y marier. 
Comme son cœur n'était pour rien absolument dans 
cette détermination, et que, d'ailleurs, il n'avait pas 
de quoi payer le sdak (1), il s'en rapporta entière- 
ment aux Sàouda pour le choix de la femme qu'ils 
jugeraient digne de partager sa couche. 



(I) Sdak, dot faite à la femme qn"oii épouse, ou plutôt dona- 
tion que Ion fait ou assure aux pareuts dont on recherche la 
fille eu mariage. 



SIDI IKHLEF 115 



Eh bien! les Sàouda qui, dans cette circonstance, 
pouvaient cherchera se relever un peu dans l'estime 
du saint homme, perdirent encore, par leur cupidité, 
cette occasion de se réhabiliter à ses yeux- : aucun 
père ne voulant donner sa fille pour rien, il fallut bien 
avoir recours à la bonne volonté d'une femme de qua- 
lité inférieure et de mœurs dépourvues de limpidité. 
Sidi Ikhlef accepta la femme comme il avait accepté 
le gourbi, c'est-à-dire avec une grimace, et il vit bien 
que les Sàouda n'avaient fait aucun progrès dans la 
voie de la générosité. 

Le saint marabout, qui était doué d'un grand fonds 
de patience, ne désespéra cependant pas complète- 
ment de sa pieuse mission, bien qu'il sut de reste que 
le sort des cent vingt-trois mille six cent quatre-vingt- 
dix-sept prophètes et des trois cent-treize envoyés 
qui parurent sur la terre depuis la création du monde 
jusqu'à Mohammed, eut été invariablement de rester 
méconnus et inécoutés. 

Sidi Ikhlef, nous l'avons dit^ avait le don des mi- 
racles, et^ s'il l'eût voulu, rien ne lui était plus facile, 
pour arriver au but qu'il se proposait, que de frapper 
l'iu'iagination de ces grossiers Kabils par quelque 
prodige : il ne lui aurait pas coûté beaucoup^ par 
exemple, de ressusciter un mort ou deux, — en sup- 
posant que les Sàouda aient valu la peine d'être res- 
suscitéSj — ou de contrarier la marche de la lune, 
ou de la fendre en deux avec son doigt, comme l'avait 
déjà fait le Prophète Mohammed — que la bénédic- 
tion et le salut soient sur lui ! — Mais alors il n'y 
avait plus aucune espèce de mérite de la part des 
Sàouda à croire à l'apostolat de Sidi Ikhlef. Ce que 
ce saint voulait, c'était l'affirmation de sa mission et 
de sa qualité d'envoyé de Dieu par le fait seul de sa 
piété, et de l'accord qu'il avait la prétention de mettre 



116 LES SAINTS DE l'iSLAM 

entre ses actions et les préceptes religieux qu'il prê- 
chait. Disons le mot, Sidi Ikhlef voulait être deviné, 
ou cru sur parole. 

Le saint marabout ne tarda pas à reconnaître qu'il 
s'était bercé d'un fol espoir, et qu''il fallait à ces rus- 
tres autre chose que Texemple et la pratique de 
presque toutes les vertus, pour arriver à modifier 
leurs mauvais penchants et leurs croyances erronées. 

Dans le principe, les Sàouda avaient mis un cer- 
tain empressement à faire leur ziara (visite) à Sidi 
Ikhlef, et à lui apporter leurs maigres offrandes; ils 
regardaient alors sa présence dans le pays comme une 
bénédiction, et ils en attendaient, il faut bien le dire, 
quelques bons miracles en leur faveur, une récolte 
d'oliviers ou de glands prodigieusement abondante^ 
par exemple, la guérison des stérilités tenaces, ou 
le don d'une postérité nombreuse à des gens qui 
avaient des raisons majeures pour n'y plus trop comp- 
ter. Mais lorsqu'ils virent que le saint se bornait à 
leur prêcher, et cela jusqu'au rabâchage, une mo- 
rale dont la pratique ne pouvait rien leur rapporter, 
leurs visites à Sidi Ikhlef devinrent de plus en plus 
rares, et leurs offrandes se réduisirent petit à petit à 
des vœux. « Fais engraisser ton chien, il te man- 
gera, > répétaient-ils grossièrement pour s'excusera 
leurs propres yeux de leur lésinerie envers le saint 
marabout. Persuadés d'ailleurs qu'il avait perdu son 
pouvoir thaumaturgique, les Sàouda ne voulurent 
plus le traiter désormais que comme un simple mor- 
tel. 

Sidi Ikhlef gémissait bien plus de l'impiété des 
Sàouda que de l'indifférence qu'ils affectaient à son 
égard; cependant, intérieurement, il éprouvait un 
certain dépit de voir que tous les efforts qu'il avait 
tentés pour faire de ces Kabils des Musulmans à peu 



X. — Sioi IKHLEF 117 



près passables étaient restés complètement infruc- 
tueux. Chez Sidi Ikhlef, l'homme reprenait, évidem- 
ment, dans cette circonstance, le dessus sur le saint; 
la matière dominait l'esprit, et la bète saisissait les 
rênes du gouvernement intime de l'envoyé du Dieu 
unique. Tout cela prouvait que, même pour un saint, 
il est extrêmement pénible de prêcher dans le dé- 
sert. 

Néanmoins, Sidi Ikhlef voulut, avant de prendre 
un parti extrême^ attendre encore quelque temps ; il 
lui en coûtait, disons-le, d'échouer chez les Sâouda 
quand, dans le district de Màskeur, il avait ramené 
à la foi musulmane des populations réputées impies 
à un degré bien autrement caractérisé que ne l'étaient 
ces Sàouda. Mais les heures, les jours et les mois 
s'amoncelèrent les uns sur les autres sans que ses ser- 
mons eussent produit chez ces montagnards d'autre 
résultat qu'un agacement général qu'ils ne cherchaient 
même plus à dissimuler ; ils avaient tout-à-fait mis 
la parole du saint derrière leurs oreilles. Ainsi, ils af- 
fectaient de bâiller tout haut quand Sidi Ikhlef qui, 
quelquefois, parvenait à mettre la main sur un certain 
nombre d'auditeurs, entamait quelque pieuse exhor- 
tation; or^ on sait combien le bâillement est conta- 
gieux; on s'imagine dès lors le concert discordant 
que devait produire cette convulsive dislocation de 
mâchoires, et ce qu'il fallait de patience au saint 
pour rester calme devant cette désobligeante manifes- 
tation. 

Sidi Ikhlef vit bien qu'il perdait son temps, et qu'il 
fallait renoncer à la conversion des Sàouda; aussi, 
comprenant parfaitement qu'il leur pesait sur la 
prunelle, n'hésita-t-il plus â reprendre son bernons de 
deroueuch et son bâton de voyage. Un soir, il quitta 
sa femme et ses enfants — il avait des enfants — 



118 LES SAINTS DE l'iSLAM 

sans les avoir mis au courant de ses projets,, et, pen- 
dant fort longtemps, on ne sut ce qu'il était devenu. 
On pensa qu'il s'était retiré chez les Ouzra, tribu 
montagnarde qni marchait assez volontiers à côté du 
sentier de Dieu ; mais on ne savait rien de précis à 
ce sujet. A ceux qui leur en demandaient des nou- 
velles, les Sàouda répondaient invariablement : « Il 
est entre l'oreille et les yeux de la terre! » Ils vou- 
laient dire par là qu'on ne savait ce qu'il était devenu, 
et qu'ils ne s'en préoccupaient que médiocrement. 
On assure d'ailleurs qu'ils furent enchantés d'être 
débarrassés d'un homme qui s'obstinait, malgré ses 
insuccès dans cette direction, à leur prêcher une 
morale qu'on ne pouvait certainement pas appeler 
austère, mais qui, néanmoins^ leur était extrêmement 
désagréable. 

On s'habitua peu à peu à l'absence de Sidi Ikhlef ; 
au bout de quelques mois, il n'en était plus question. 

Un jour, les Sàouda donnaient une fête sur l'ouad 
Er-Rabtha ; ils mangeaient comme des gens à qui 
cela n'arrive guère d'une manière sérieuse qu'une 
fois l'an ; leurs estomacs étaient à bout de capacité, 
— une noisette les eût fait déborder ; — mais leur 
envie d'absorber n'était pas éteinte. L'homme est bon 
quand il a l'estomac garni, et ce détail n'avait pas 
échappé à un gaillard de haute taille qui semblait 
guetter, caché dans les nérions qui jalonnent l'ouad, 
le moment de s'approcher des Sàouda qui festinaient. 
L'instant était probablement opportun ; car, sortant 
tout à coup de sa cachette, cet homme se dirigea droit 
sur le groupe principal des repus. Quand il en fut 
près, il s'arrêta et leur jeta ce souhait : « Que Dieu 
vous rassasie! » Au lieu de le lui rendre par cet autre 
souhait : « Que Dieu accorde sa miséricorde aux au- 
teurs de tes jours! » les Sàbuda ne répondirent que 



X. — SIDI IKHLEF 



119 



par une sorte de grognement ; ils firent en même 
temps quelques efforts pour se lever, ce qui prouvait 
que l'arrivant était un personnage d'une certaine qua- 
lité; mais on sentait que;,dans ce moment de digestion, 
tout dérangement devait leur être pénible. L'étranger 
le comprit sans doute aussi; car il les engagea avec 
bonté à rester assis, ce qu'ils firent, du reste, sans 
insisteroutre mesure pour se mettre dans la ver:icale. 

Il restait encore du kousksou dans les plats; cha- 
cun y avait fait devant soi une vaste excavation; 
mais le milieu était resté à peu près intact. Les Sàouda, 
malgré leur goinfrerie, s'étaient cependant rappelé 
cette prescription de la civilité musuhnane : « Lors- 
que la nourriture est servie, prenez autour du plat et 
laissez-en le milieu ; car la bénédiction du ciel y des- 
cendra. » Ils firent signe à l'étranger de s'asseoir, et 
l'un des anciens des Sâouda l'invita, non sans regret 
de ne pouvoir en faire autant, à prendre sa part du 
festin. Le nouveau venu ne se fit p^s prier longtemps : 
s'armant de l'une des cuillers qui étaient fichées dans 
le plat, il entama vigoureusement la base de la pyra- 
mide de la gueçâa (1). Quelque minutes après, la bé- 
nédiction du ciel eût été foi-t embarrassée pour sa- 
voir où se caser dans ce plat dont on voyait déjà le 
fond. 

Les Sàouda mesuraient de l'œil les effets delà dé- 
sastreuse absorption de l'invité; ils suivaient pleins 
d'anxiété les mouvements de va-et-vient de sa cuil- 
ler, et il fallait qu'il fût réellement un personnage 
considérable, et qu'ils le connussent particulièrement, 
p(;ur le laisser continuer une manœuvre qui, visible- 
ment, leur était des plus pénibles. 

(1) Vaste plat cnnxsé dans vuie ndidi'llr d'arbre, de frèue \n\v- 
ticulièreiu ni. 



120 LES SAINTS DE l'iSLAM 



L'invité, en effet, n'était pas le premier venu, et 
les Sàouda avaient eu plusieurs fois l'occasion de 
juger de son pouvoir surnaturel : leur hôte n'était 
rien moins que le marabout Ben-Rkhiça, de la tribu 
des Soumata. Nous devons dire, dans l'intérêt de la 
vérité, que la qualité de marabout lui était contestée 
par quelques hommes pieux, qui prétendaient que sa 
puissance tenait bien plus de la goétie que de la 
théurgie, c'est-à-dire qu'elle venait bien plutôt du 
diable que de Dieu. D'abord, il était originaire du 
R'arb, le pays de la magie, et il avait parcouru 
l'Egypte, dont il avait visité les plus célèbres écoles. 
On avait remarqué, de plus, que sa puissance ne 
s'exerçait jamais en vue du triomphe de la cause de 
Dieu ou de son Prophète. Mais comme sa morale n'é- 
tait pas gênante^ les Soumata — qui ne passaient que 
pour de médiocres Croyants — l'avaient accepté à 
l'exclusion d'autres marabouts plus authentiques 
peut-être, mais aussi bien plus désagréables et incom- 
modes. Il faut dire aussi que Ben-Rkhiça était très 
redouté, et qu'il n'était pas toujours prudent de s'ex- 
poser aux effets de son pouvoir, qu'il lui vint de Dieu 
ou de Satan le lapidé. 

La démarche de Ben-Rkhiça vers les Sàouda n^é- 
tait pas absolument désintéressée : il avait appris 
la disparition de Sidi Ikhlef ; il savait qu'on était sans 
nouvelles de ce saint marabout, et que personne chez 
les Sàouda n'en était mort de chagrin; le moment 
était donc opportun, selon lui, pour chercher à s'éta- 
blir dans leur riche pays et à y vivre à leurs dépens. 
La crainte que son pouvoir surnaturel inspirait à ces 
djebalya (montagnards) devait considérablement 
faciliter la solution de cotte affaire, surtout que Sidi 
Ikhlef n'était pas là pour contrarier ses projets. L'im- 
portant, pour le marabout des Soumata, c'était de 



1 



X. — SIDI IKHLEF 121 

prendre pied chez les Sàouda : son habileté et le temps 
devaient faire le reste. 

Nous ne savons si c'est à l'avidité ou au désir de 
faire honneur à ses hôtes qu'il convient d'attribuer 
l'énergie avec laquelle Ben-Rkhiça absorbait le kous- 
ksou des Sàouda; tout ce que nous pouvons dire, 
c'est qu'il leur parut plus affamé que la chienne de 
l'avaricieuse Haoumal qui, de faim, se rongeait la 
queue. Mais une chose adoucissait leurs regrets : 
c'est la persuasion dans laquelle ils étaient que, par 
l'effet de sa puissance, Ben-Rkhiça était capable de 
les indemniser au centuple de ce qu'il leur avait 
mangé. On citait de lui plusieurs miracles qui ne 
laissaient aucun doute à ce sujet : ainsi, maintes et 
maintes fois, il avait, affirmait-on, changé des pierres 
en paiuj du sable en kousksou, des rochers en mou- 
tons, des cônes de pins en figues^ du cuivre en or, 
des glands amers en glands doux. Il faut ajouter que 
ces transmutations pouvaient s^opérer dans le sens 
opposé quand Ben-Rkhiça avait à se venger de quel- 
que injure, ou de quelque oubli à son égard des lois 
de l'hospitalité. Bien que marabout, il était, disons-le, 
irascible au dernier des points. Du reste, les Sàouda 
savaient parfaitement tout cela, et leur avarice s'en 
était sensiblement détendue. 

Ce détail n'avait pas échappé au marabout Ben- 
Rkhiça, qui connaissait les Kabils sur le bout de son 
doigt; aussi, crut-il le moment opportun pour lancer 
sa demande. Après avoir bu une forte gorgée d'eau àla 
tasse commune, et reçu parla formule « Sahha (li! » 
les souhaits de santé de ses hôtes ; après avoir té- 
moigné par une retentissante teugrida (2) de la satis- 

t) Snhhn, siuito. Oa soua-enleud : Dieu te donne. 

2) Emissiou sonore, par la bouche, de gaz proveuaut de l'es- 



122 LES SAINTS DE l'iSLAM 

faction de son estomac, et en avoir remercié Dieu 
par un « el-hamdou lillah (1) » d'actions de grâces, 
auquel les Sâouda répondirent par un « Allah lâthik 
sahha (2) ! » Ben-Rkhiça prit la parole en ces termes : 
« Sàouda, ce n'est pas à vous qu^il est besoin de 
rappeler que le Prophète — sur lui la bénédiction et 
le salut ! — a dit : « Tout Musulman qui habillera un 
Musulman dépourvu de vêtements sera vêtu par 
Dieu, dans l'autre monde, des habits verts du para- 
dis, » et qu'il a ajouté : « Dieu — qu'il soit exalté ! — 
nourrira des aliments réservés aux élus le Musulman 
qui aura apaisé la faim d'un Musulman. » Il est évi- 
dent que vous n'ignorez pas davantage que le Pro- 
phète a dit encore: « A celui qui sera généreux. Dieu 
donnera vingt grâces, » et qu'il a répété souvent : 
« Soyez généreux envers votre hôte; car il vient 
chez vous avec son bien : en entrant, il vous apporte 
une bénédiction ; en sortant, il emporte vos péchés, d 

Bien qu'ils reconnussent qu'il était superflu de leur 
remémorer tout cela, les Sâouda n'en firent pas moins 
la grimace; ils sentaient vaguement, par l'exorde de 
Ben-Rkhiça, qu'ils étaient menacés d'une demande 
dont l'importance devait être, naturellement, propor- 
tionnée aux formes flatteuses par lesquelles il formu- 
lait sa requête. 

Ben-Rkhiça, qui avait vu la grimace^ comprit que 
les compliments seraient insuffisants, et qu'il fallait 
s'adresser directement à la vanité de ces pingres. 

tomac. Chez les Espaf,niols ot riiez les Arabes, ce bruit ii"est point 
mie grossièreté; c'est, au contraire, le reiuerciemeut de l'iuvité 
à Dieu et à son hôte de lui avoir ilouné assez de bien pour eu 
remplir son ventre. 

[i] La louange h Dieu! formule analogue à la prière appelée 
« les Grâces, » que nous faisons après le repas. 

(2) Que Dieu te donne la santé I 



SIDI IKHLEF 123 



« Tout le monde sait dans Vouthen d'Alger et dans le 
Tithri, ô Sàouda, que vous n'êtes pas do ceux dont on 
dit : a Ce sont des avares sordides capables de teter 
les femelles de leurs troupeaux, et de tirer les restes 
des mets d'entre leurs dents ! » On n^a jamais dit 
d'aucun de vous, ô hommes généreux ! « Son rocher 
a fini par laisser tomber quelques gouttes. » Vous 
n'êtes point de ceux, en un mot, qui feraient frire leur 
poisson au feu d'un incendie. » 

— « Chez lui est la vérité ! » se dirent les Sàouda 
en se regardant d'un air qui signifiait : « Tout ce qu'il 
dit là est pourtant l'exacte vérité! » 

Ben-Rkhiça vit bien qu'il avait touché la corde 
sensible des Sàouda en les louant d'une vertu qui leur 
était totalement étrangère; aussi renchérit-il encore 
sur son thème en leur disant : « 11 ne faut pas pour- 
tant, ô Sàouda, que votre générosité aille jusqu'à la 
prodigalité, et vous n'êtes pas loin de toucher à cet 
excès ! Rappelez-vous donc que, si Dieu a dit : « Ne 
te lie pas la main au cou, » il a ajouté : « Et ne l'ou- 
vre pas non plus entièrement de peur que tu ne 
deviennes pauvre. » 

Il est clair que Ben-Rkhiça connaissait le proverbe 
suivant: « Baise le chien sur la bouche jusqu'à ce 
que tu en aies obtenu ce que tu veux. » 

Il n'en fallait pas tant pour convaincre les Sàouda 
qu'ils étaient la prodigalité même; du reste, il s'en dou- 
taient déjà un peu : « Par la vérité de Dieu ! s'écria 
un vieux Sàoudi à chachia vernissée de crasse et à 
bernous effiloché, Ben-Rkhiça a raison ; notre pro- 
digalité est notoire dans toutes les tril)us de Vouthen 
et au delà^ et ce n'est vraiment pas sans cause que 
nos sordides voisins, les Mouzaïa, nous jettent con- 
tinuellement ce reproche à la tête. Néanmoins, il 
vaut mieux être taxé de prodigalité que d'avarice ; on 



124 LES SAINTS DE l'iSLAM 

se rapproche bien plus de Dieu — qu'il soit exalté ! — 
dont le plus bel attribut est, sans contredit, la géné- 
rosité. 

— « Par ma nuque ! ô Bel-Kacem, tu parles comme le 
Livre, reprit Ben-Rkhiça, qui connaissait Tinfluence 
du Sâoudi sur les gens de sa fraction, et ce n'est pas 
sans raison que tu es estimé dans toute la tribu des 
Bni-Salah pour ta haute sagesse, tes vertus et la sû- 
reté de tes jugements. » 

Bel-Kacem savoura à petites gorgées ce compli- 
ment de Ben-Rkhiça; il était dès lors tout entier au 
marabout des Soumata. 

— « Aussi, continua Ben-Rkhiça, mon plus vif dé- 
sir est-il de vivre au milieu de vous, ô Sàouda ! et 
cela parce que vous êtes des gens de bien, des gens 
craignant suffisamment le Dieu unique, et marchant 
à peu de chose près dans son sentier. » 

— « Tout notre pays est à toi, ô Ben-Rkhiça ! et 
nous sommes tes serviteurs, s'écria Bel-Kacem em- 
porté par l'enthousiasme; nous n'avons que toi et 
Dieu, et ta présence parmi nous c'est la bénédiction 
de Dieu ! » 

— et Par Dieu ! o Bel-Kacem ! tu as dit la vérité! » 
s'écrièrent les Sàouda. 

— « Surveillez vos cœurs, ô Sàouda! Vous le voyez, 
reprit habilement Ben-Rkhiça, vous retombez encore 
dans la faute qu'on vous reproche avec tant d'àcreté, 
la prodigalité. Vous êtes des incorrigibles, et je vois 
que j'aurai fort à faire pour vous ramener dans les 
bornes d'une raisonnable générosité. Ce que je vous 
demande, continua humblement Ben-Rkhiça^ c'est un 
coin de terre pour y jeter ([uelques poignées d'orge, 
de quoisuffireà ma nourriture. Je ne suis pas, ô mes 
enfants ! de ces marabouts qui, bien que voués à la 
vie ascétique, n'en recherchent pas moins ici-bas, 



SIDI IKHLEF 125 



sur cette mère de la puanteur, la terre, toutes les 
jouissances qui nous sont promises dans l'autre vie. 
Peu pour moi, ô Sàouda ! et beaucoup pour vous. Con- 
sentez-vous à me compter parmi les vôtres ? » 

La position était conquise. Le peu pour moi et 
beaucoup pour vous de Ben-Rkhiça avait produit un 
effet prodigieux sur les Sàouda: la cupidité allumait 
des éclairs dans leurs yeux verts, et ils ne se sentaient 
plus d'aise d'avoir mis, cette fois^ la main sur un ma- 
rabout qui leur promettait plus de biens que de ser- 
mons. Ils furent pris d'un accès de générosité, et Bel- 
Kacem, l'orateur de la fraction, s'empressa de répon- 
dre avec des larmes dans la voix et dans les yeux : 
« monseigneur! je te l'ai déjà dit au nom de tous, 
nous sommes tes serviteurs^ et tout notre pays est 
dans tes mains. Nos jardins, nos forêts de chènes- 
liéges, nos sources, nos rivières sont à toi, » ajouta 
le Sàoudi, convaincu, du reste, que Ben-Rkhiça ne 
le prendrait pas au mot. 

Bien que les Sàouda partageassent cette même con- 
viction, ils commençaient à trouver cependant que 
Bel-Kacem allait un peu trop loin, et que, du mo- 
ment que Ben-Rkhiça ne demandait qu'un lopin de 
terrr pour y semer quelques jointées d'orge, il était 
fort inutile de lui offrir toutes les richesses du pays; 
ils étaient d'avis qu'il ne faut jamais jouer avec l'hy- 
perbole, surtout lorsqu'il s'agit de gens dont on n'est 
pas parfaitement sur. 

Bel-Kacem avait bien remarqué la grimace désap- 
probative de ses contribules; mais il était orateur, 
avons-nous dit, et l'occasion de parler devant la foule 
était trop belle pour la laisser échapper. Entraîné mal- 
gré lui sur les pentes glissantes de l'exagération, il 
continuait : « Oui, monseigneur, je te le répète au nom 
des Sàouda, tout notre pays est à toi, et, pour te prou- 



126 LES SAINTS DE l'iSLAM 

vei' notre ardent désir de te retenir au milieu de 
nous, nous voulons, et dès demain, te bâtir, sur le 
point que tu choisiras, une maison dign(3 de toi et de 
ta situation auprès du Dieu unique. Accepte, ô mon- 
seigneur ! l'offi'e de tes serviteurs, ou, par Sidi Abd- 
el-Kader ! — que Dieu soit satisfait de lui! — nous 
en mourrons de désespoir. » 

Ben-Rkhiça qui, sans doute, ne voulait pas la mort 
des Sàouda, se laissa faire violence, et accepta une 
offre qui lui était faite d'une façon si pressante; il 
savait, du reste, qu'il ne fallait pas laisser passer la. 
nuit sur Taccès de générosité de ces Kabils. 

— « Puisque vous le voulez absolument, ô Sàouda, 
répondit le marabout, j'accepte, non pas votre pays 
tout entier, mais un petit coin de terre sur le point 
même où vous me l'offrez si généreusement, et, bien 
que je fusse venu dans votre pays pour y vivre dans 
la solitude, — car Notre Seigneur Mohammed a dit : 
« La vie retirée est déjà un acte de piété, » — je 
consens pourtant à ce que vous me bâtissiez, non 
pas une maison, mais un simple gourbi où je puisse 
m'al)riter contre la rigueur de vos hivers. Donc, point 
de folies, point de prodigalités^ ô mes enfants ! un 
simple gourbi, et rien de plus. » 

Pendant que se passait cette scène, les autres grou- 
pes des Sàouda s'étaient rapprochés du groupe prin- 
cipal au milieu duquel s'était placé Ben-Rkhiça, de 
sorte que toute la fi action était au courant de la ques- 
tion, et pouvait jnendre part à la discussionà laquelle 
allait, nécessaireuiciit, donner lieu la proposition qu'a- 
vait émise Bel-Kaccm au sujet de la donation à faire 
en faveur du marabout des Soumata; car, à cette 
époque^ c'est-à-dire^ il y a trois siècles et demi, les 
kanoun (chartes, règles) des Kabils et leur état poli- 
tique étaient déjà, si l'on en croit quelques écrivains 



X. — SIDI IKHLEF 127 

français, bien supérieurs aux constitutions tant van- 
tées qui, beaucoup plus tard, réglèrent, en Angleterre, 
en Amérique et en France, les droits et les devoirs des 
citoyens. D'après les mêmes écrivains, il serait ex- 
trêmement difficile de voir fonctionner le suffrage 
universel avec plus de grâce et d'aisance que dans les 
Kabilies, abstraction faite, bien entendu^ des coups 
de bâton qui pleuvent sur les minorités; mais il n'y a 
pas grand mal à cela; car toujours les minorités 
sont factieuses (1). En effet, si toute puissance, toute 
force vient de Dieu, toute impuissance, toute faiblesse 
doit naturellement venir du côté opposé, du diable 
apparemment. 

Le marabout, qui sentait que la discussion allait 
commencer, se retira discrètement pour ne pas avoir 
l'air d'influencer rassemblée. Bel-Kacem formula sa 
proposition : il s'agissait d'abord de spécifier l'étendue 
du terrain à donner en toute propriété à Ben-Rkbiça. 
On fut bientôt d'accord sur ce point en promettant 
une compensation au propriétaire dudit terrain. 

L'assemblée, bien que chaude encore de générosité, 
ne fut pas aussi coulante sur la question de la mai- 
son qu'on devait bâtir pour le marabout : les uns — 
les vieux — voulaient qu'on se contentât — puisque 
le saint homme s'en contentait lui-même — d'un 
simple gourbi de branchages; les autres — les jeu- 
nes — prétendaient qu'un saint n'est jamais trop bien 
logé, et ils penchaient pour une maison en pisé. Le 
parti desgénéreux allait succomber quand Bel-Kacem 
rappela aux anciens ces paroles du Prophète : « La 



(Il Nous ferons rf marquer que ces légeiules on été recueillies 
avant 1870. Depuis l'insurrection kabile de 1871, le sull'raf.'e uni- 
versel a été enlevé aux rebelles, du moins dans un grand nom- 
bre de circonscriptions du territoire de commandement. 



128 LES SAINTS DE l'iSLAM 

générosité est un arbre planté dans le ciel par Dieu, 
le Maitre des mondes; ses branches atteignent la 
terre, et celui qui traite bien ses hôtes, qui se ré- 
jouit d'eux et leur montre un bon visage montera 
par elles en paradis. L'avarice, au contraire, est un 
arbre planté dans l'enfer par le démon, et dont les 
branches sont étendues sur la terre ; qui veut y cueil- 
lir des fruits est enlacé par elles et attiré dans le 
feu. » 

Cette citation donna beaucoup à réfléchir aux an- 
ciens. Bel-Kacem profita habilement de l'ébranlement 
qu'il avait produit dans l'esprit des vieillards pour 
les rallier, par un autre extrait du Livre^ au parti de 
la maison en pisé. 

Pendant qu'on y étaitj on décida que cette habita- 
tion serait élevée sur le terrain dont on avait fait don 
à Ben-Rkhiça, et que les maçons — tout le monde 
l'est un peu dans les Kabilies — se mettraient à l'œu- 
vre dès le lendemain.- 

Cette décision, qui fut immédiatement communi- 
quée à Ben-Rkhiça, remplit son cœur de la joie la 
plus vive . 

Il y avait à peine trois ou quatre jours que les ma- 
çons étaient à la besogne, quand on apprit tout-à-coup 
le retour de Sidi Ikhlef. Cette nouvelle déconcerta un 
peu les Sàouda; ils sentaient parfaitement que leur 
conduite et leur indifférence à l'endroit du saint homme 
n'étaient pas faciles à justifier; puis leur avarice 
avait repris le dessus, et ils en étaient à regretter 
leur prodigalité envers Ben-Rkhiça, surtout quand 
ils la comparaient à la sordidité a\'ec laquelle ils 
avaient traité Sidi Ikhlef. 

Ils ne voulaient pas trop se l'avouer; mais leur es- 
prit était tourmenté, et l'on aurait dit que le remords 
allait s'emparer de leurs âmes. 



X. — SIDI IKHLEF 129 



Malgré le pouvoir surnaturel qu'on lui attribuait, 
Ben-Rkhiça ne paraissait pas plus enchanté que sa 
clientèle du retour inattendu de Sidi Ikhlef; ce saint 
homme n'avait point, il est vrai, fait de miracles chez 
les Sàouda; mais on savait pourtant, par des gens 
qui avaient voyagé dans le R'arb, qu'il avait joui jadis 
de ce précieux don. Dieu le lui avait-il ôté, ou bien le 
saint avait-il cru inutile de contrarier les lois de la 
nature pour obtenir ce mince résultat de convertir une 
poignée de montagnards ? On ne savait rien de positif 
à cet égard. Quoiqu'il en soit, Ben-Rkhiça sentait 
bien que, par l'essence de sa puissance, Sidi Ikhlef 
devait être plus fort que lui; c'était, dans tous les 
caSj un concurrent gênant et même redoutable pour 
le marabout des Soumata, en ce sens surtout qu'il 
pouvait compromettre l'œuvre qu'il avait si habilement 
entamée, et faire avorter des projets qui ne deman- 
daient plus qu'à mûrir. Bref, Ben-Rkhiça n'était pas 
tranquille. 

Sidi Ikhlef avait reparu chez les Sàouda; mais ses 
yeux, comme ceux du prophète Jacob, étaient deve- 
nus bleus à force de pleurer: le saint marabout était 
aveugle. A quelle cause fallait-il attribuer l'intîrmité 
dont avait été frappé Sidi Ikhlef ? Etait-ce à l'in- 
différence en matière de religion des Kabils chez les- 
quels il avait porté la parole divine? Etait-ce à la noire 
ingratitude des Sàouda envers lui ? Sans vouloir pour- 
tant l'affirmer, nous dirons qu'il devait y avoir un 
peu de tout cela dans le fleuve de larmes qu'avait 
versées le saint homme. 

Sans doute pour faire honte aux Sàouda et les je- 
ter sous la griffe du remords, Sidi Ikhlef affectait, 
depuis son retour, de ne se revêtir que d'un bernous 
tavaudê en mosaïque, et dont les pièces, bizarrement 
disposées, étaient toutes placardées à coté de la hles- 



130 LES SAINTS DE l'iSLAM 



sure qu'elles avaient la mission de cicatriser. Le saint 
portait bien sous cette loque une espèce de gandoura 
de nuance fauve ; seulement, le derrière de cet effet, 
considéré, sans doute, ouime une superfluité, avait 
servi à réparer, bien que très imparfaitement pour- 
tant, le devant fort compromis de l'indispensable vê- 
tement; mais nous l'avons dit, Sidi Ikhlef était un 
saint, et, même dans ce monde, les élus musulmans 
sont considérés comme dépourvus de sexe. 

Depuis son arrivée, Sidi Ikhlef avait à peine ouvert 
la bouche; c'était au point que, même sa femme 
et ses enfants, ne savaient absolument rien ni du 
lieu où il avait passé le temps de son absence, ni 
des causes qui avaient amené sa cécité. A chacune 
des questions que lui faisait sa femme, — la femme 
est curieuse, — il répondait invariablement: « Reub- 
bi! » — mon Dieu (1) ! Cette explication paraissait, 
sans doute, insuffisante à la femme de Sidi Ikhlef; 
car, à chaque instant, elle répétait sa question, et 
toujours — il faut le dire — avec le même succès. Le 
nègre qu'avait ramené le saint, et qui lui servait de 
guide, était aussi impénétrable que son maître. Ce 
qu'il y a de certain, c'est que le pieux marabout avait 
du énormément prier; car on remarquait à ses ge- 
noux des callosités qui attestaient, comme celles qui 
se voyaient aux rotules de IIoceïn-ben-Ali dou 



(i) Onaiid les Arabes ne veulent pas répondre, cm lorsqu'ils 
veuli'ut ilt'gaf,'er leur responsabilité d'un fait on d'une action 
quelconque, et la repasser à Dieu, ils disent, eu levant les épau- 
les;! /îf?<66i.'» — ijionDieu! — loundliptique qu'on peuttraduire 
par: « Je n'y suis pour rien; c'est Dieu qui l'a voulu ; Dieu l'a 
décidé ainsi. » Ils sous-en tendent le participe passé inektoubf 
(c'étnit^i écrit. 



X. — SIDI IKHLEF 131 

et-tefnat (1), l'excès continu des génuflexions. 

Pendant les premiers jours de sa réapparition, les 
Sâouda avaient évité de passer devant le gourbi du 
saint ; bien qu'il fût aveugle, il leur semblait pourtant 
que Sidi Ikhlef pouvait les voir^ et ils faisaient un 
détour pour l'éviter; cependant peu à peu ils s'enhar- 
dirent et s'approchèrent de sa demeure. Néanmoins, 
ils n'étaient que médiocrement rassurés quand les 
grands yeux blanc-laiteux du marabout étaient ren- 
contrés par les leurs. Plusieurs Sàouda^ des plus 
compromis dans l'affaire de Ben-Rkhiça, avaient été 
pris de frayeur en passant devant le saint, et s'étaient 
enfuis comme s'ils avaient eu Iblis à leurs trousses : 
ils prétendaient avoir vu les yeux du saint, toujours 
fixés sur le soleil, s'allumer soudainement et lancer 
des traits enflammés dans leur direction. Voyez un 
peu ce que c'est pourtant qu'une conscience bourrelée 
et manquant de tranquillité ! 

Depuis son retour, Sidi Ikhlef passait son temps 
assis sur une pierre près de son gourbi ; son nègre 
— on prétendit plus tard que c'était l'ange Djebril 
lui-même — s'était donné la pénible mission de dé- 
barrasser le saint, temporairement, bien entendu, de 
ces insectes aptères et parasites qui vivent sur la sur- 
face cutanée du chef-d'œuvre du Créateur, l'homme. 
La besogne de Salem — c'était le nom du nègre — 
n'était pas précisément une sinécure; il mettait d'ail- 
leurs dans ses recherches une conscience dont le 
saint pourtant ne paraissait pas toujours lui tenir 
assez compte; mais Salem n'en continuait pas moins, 
avec une abnégation admirable, la poursuite de ces 
buveurs de sang. Du reste, le procédé d'extraction 
qu'employait le nègre lui assurait le même travail 

(1) Celui qni a des callosités auxgenou.K. 



132 LES SAINTS DE l'iSLAM 

pour le lendemain; il savait que Dieu a dit : « Tu ne 
tueras pas (1), » et, conformément à ce commande- 
ment, il se contentait d'expulser l'attachant parasite 
du point où il opérait. Or, comme Sidi Ikhlef occu- 
pait tous les jours la même place, l'incorrigible in- 
secte ne tardait pas à regagner la position d'où il 
avait été si brutalement délogé. 

Le gourbi de Sidi Ikhlef n'était guère qu'à quelques 
centaines de pas de la maison qu'on construisait pour 
Ben-Rkhiça, et les maçons étaient obligés, à moins 
de faire un long détour^ de passer devant la demeure 
du saint pour se rendre à leur travail. Ces allées et 
ces venues, ces bruits insolites éveillèrent l'attention 
de Sidi Ikhlef, qui, un jour, finit par demander à Sa- 
lem ce que cela signifiait. L« nègre lui répondit que 
les Sàùuda construisaient une maison superbe sur les 
bords de l'ouad Er-Rabtha, « maison qui, évidem- 



(1) Les Arabes et les Kabils ne tuent pas les insectes parasites 
ou antres; ils se bornent, quand ils les gênent par trop, à leur 
infliger la peine de lostracisme particulier. Nous devons dire 
que cette peine n'est jamais de longue durée; car l'insecte cou- 
pable trouve bientôt à se rapatrier dans les bernons d'un com- 
patissant. 

Ou raconte , à ce propos, qu'un jour, le khalife Ouiar-ben-El- 
Khoththub, cousin au troisième degré, de Mahomet, ayant trouvé 
un scorpion sur le tapis qui lui servait de couche, fut pris de 
scrupule relativement à son droit de tuer une créature de Dieu. 
Dans le doute, et pour se mettre d'accord avec sa conscience, il 
alla consulter le Prophète, son parent, à qui il exposa son cas. 
Après avoir réfléchi ])endant quelques instants, Mahomet lui ré- 
pondit qu'il ne pouvait s'arroger le droit de destruction qu'à la 
troisième désobéissance de l'insecte, c'est-à-dire après les trois 
sommations d'avoir à se retirer. On comprend combien cette loi 
protectrice des insectes suceurs a dû sauver de délinquants; et 
c'est précisément la difficulté do les reconnaître qui fait que 
l'Arabe, dans la crainte de livrer au supplice un non sommé, pré- 
fère lui infliger seulement la peine du bannissement. 



X. — SIDI IKHLEF 133 

ment, ajouta Salem, doit servir de demeure a u:: ^Tai.i 
de la terre ; car il n'en est ni de mieux baue, ni de 
plus spacieuse dans toute la montagne des Bni- 
Salah. » 

Cette réponse donna à réfléchir à Sidi Ikhlef; D est 
inutile de cacher qu'il entra dans la pensée du saint 
que les Sàouda^ revenant à des sentiments meilleurs, 
voulaient lui faire une surprise, et que le splendide 
édifice qu'ils construisaient lui était destiné. Il voulut 
en avoir le cœur net : décidé dés lors à rompre le si- 
lence, il se promit d'interroger les maçons quand, le 
lendemain, ils se rendraient sur leurs chantiers. 

Sidi Ikhlef était, en effet, assis sur sa pierre quand 
passèrent les Sàouda chargés de poutrelles devant 
servir de toiture à la maison : t Sàouda ! leur cria 
le saint marabout, où allez-vous donc ainsi tous les 
jours de si bonne heure ? JXous ne sommes pas a l'é- 
poque où les travaux agricoles appellent avant le 
jour le fellah dans son champ. » 

Stupéfaits de celte interpellation du saint qu'ils 
croyaient aussi muet qu'il était aveugle, les Sàouda 
auraient bien voulu laisser sans réponse l'interroga- 
tion de Sidi Ikhlef, et cela d'autant mieux qu'ils n'a- 
vaient rien de particulièrement agréable à lui ré- 
pondre; mais la question était trop nettement posée, 
et il n'était possible de s'y dérober que par la fuite ou 
par une irrévérence. Il faut l'avouer, malgré leurs 
mauvais procédés envers le saint marabout , les 
"^àouda lui avaient cependant conservé une certaine 
■nération, un certain respect dont ils ne se ren- 
daient pas parfaitement compte, mais qui. néanmoins, 
les rivait malgré eux à son influence. Leur première 
pensée — c'était bien naturel — fut de se tirer de là 
par un mensonge : € Il est aveugle, se dirent-ils; si 
nous le trompions? » Mais il était une chose qui les 



134 LES Saints de l'islam 

gênait fort : Sidi Ikhlef, qui, autrefois, avait joui du 
don des miracles, pouvait parfaitement, bien qu'il 
n'en fit pas usage, le posséder encore aujourd'hui ; 
or, il paraissait assez difficile d'en conter à un saint 
qui, à défaut des yeux du corps, devait indubitable- 
ment voir très clair avec les yeux de l'esprit. Le plus 
sage était donc véritablement de renoncer au men- 
songe, et c'est ce que firent les Sàouda. 

— « Tu nous demandes où nous allons ainsi^ ô mon- 
seigneur ? répondirent-ils en balbutiant; mais nous al- 
lons achever la maison que nous bâtissons pour, Sidi 
Ben-Rkhiça. » 

Les illusions de Sidi Ikhlef tombèrent immédiate- 
ment comme la grêle ; le saint se contint cependant ; 
mais il souffrit considérablement de se voir préférer 
Ben-Rkhiça, Ben-Rkhiça qu'il savait une puissance 
d'en-bas, une puissance ténébreuse. Il en conclut que 
les Sàouda ne valaient pas mieux qu'autrefois. 

S'efforçant cependant de jeter la glace de la raison 
sur sa colère qui montait, Sidi Ikhlef reprit : « Par 
Dieu ! ô Sàouda, c^est là une action d'autant plus mé- 
ritoire, que la générosité n'est pas précisément votre 
qualité dominante. ». Sidi Ikhlef avait évidemment 
tort, dans cette circonstance, de montrer du dépit. 
Nous savons bien qu'il en coûte toujours de voir ses 
illusions détruites ; mais, alors, ce n'est pas la peine 
d'être un saint si l'on ne sait pas plus qu'un simple 
mortel mettre un frein à ses petites passions. 

Le sarcasme jeté par Sidi Ikhlef à la face des 
Sàouda avait porté en plein ; on pense combien il dut, 
en effet, leur être pénible — à eux qui se croyaient 
la générosité même — de descendre des hauteurs où 
les avait juchés Ben-Rkhiça. Ils ne surent que 
dire. 

Sidi Ikhlef jouissait évidemment de leur confusion; 



X. — SIt)r IKHLEF 135 

bien qu'il fût aveugle, il avait compris à leur silence 
qu'ils devaient être fort embarrassés. Le saint homme 
profita impitoyablement de cette situation et conti- 
nua son persiflage. — « Ah ! cette construction, qu'on 

dit si somptueuse, est pour Ben-Rkhiça? Mais 

savez-vouSj ô Sàouda, que, pendant mon absence, 
vous avez considérablement progressé dans la voie 
du bien ! Par Sidi Abd-el-Kader! je ne vous recon- 
nais plus, et il faut que Ben-Rkhiça soit doué d'une 
éloquence singulièrement persuasive pour avoir pu 
vous amener à lui édifier une maison digne d'un sul- 
tan, quand, pour moi, vous n'aviez qu'un gourbi ruiné 
et tout à fait inhabitable. Par la vérité de Dieu ! je 
vous en félicite, » ajouta ironiquement le saint. 
Ce reproche cloua les Sàouda au sol. 

— « Il faut que ce Ben-Rkhiça vous ait promis 

bien des félicités en ce monde^ continua le saint sur 
le même ton, pour être parvenu à vous faire ouvrir 
vos mains cadenassées comme le coffre d'un Juif? » 

Décidément, le saint allait trop loin. 

— « Qu'espérez-vous donc, o impies fils d'impies, 
de ce si puissant Ben-Rkhiça que vous comblez de 
tant de biens?... Parlez-donc, répondez-donc, ô 
Sàouda, si vos langues ne sont pas clouées à vos 
palais... » 

Ils ne savaient trop que répondre. L'un d'eux se 
risqua pourtant à lui dire tout en balbutiant : « Cinq 
fois par jour, Ben-Rkhiça supplie le Dieu unique^. . . 
celui dont tu nous as tant parlé » 

— « Et si inutilement, » murmura tristement le 
saint. . 

— « Pour qu'il nous emplisse de bien jusque-là^ » 
fit le Sàoudi en portant la main à son cou. 

— « Je ne doute pas, reprit avec ironie Sidi Ikhlef, 
que la prière de Ben-Rkhiça ne soit entendue du Très* 



136 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Haut — qu'il soit glorifié ! — et que vous ne vous em- 
plissiez de ces biens que vous aimez par-dessus tout; 
maisj par celui qui a mêlé les âmes aux corps ! s'é- 
cria le saint marabout d'une voix tonnante et irritée, 
je vous le jure, ô Sàouda ! vous ne tarderez pas à être 
vidés comme une outre bue par le soleil! » 

Après avoir dit ces paroles, qui attérérent les 
Sàouda, au point qu'ils en laissèrent tomber les pou- 
trelles qu'ils portaient sur leurs épaules^ Sidi Ikhlef 
chercha le bras de son nègre Salem et rentra dans 
son gourbi. 

Il était évident que la patience du saint était à bout, 
et qu'il allait enfin attester sa mission par des faits 
propres à frapper l'esprit de ces grossiers monta- 
gnards ; il allait leur montrer de quel côté était la vé- 
rité, et dans quelle direction était l'erreur ; il se propo- 
sait de leur prouver qu'il n'était pas si facile que vou- 
lait bien le dire Ben-Rkhiça de gagner sa place dans le 
séjour des élus, et que la porte n'en était qu'entre-bàil- 
lée pour les heureux de ce monde; il voulait leur dé- 
montrer que le firdous (paradis) dont il leur avait 
tant parlé n'était et ne pouvait être qu'une compen- 
sation : pauvres et malheureux en ce monde, il est à 
vous; fortunés et heureux dans cette vie, beaucoup 
de chances de trébucher en franchissant le Sirath, ce 
pont j'eté sur les abîmes de l'enfer. Enfin, puisqu'il 
fallait aux Sàouda un peu plus que l'exemple d'une 
grande quantité de vertus pour les amener à mar- 
cher dans le sentier de Dieu^ Sidi Ikhlef se décidait 
donc à faire usage du précieux don des miraclesqu'il 
possédait, parti extrême auquel il s'était promis de 
ne recourir que dans le cas où les moyens de persua- 
sion eussent été insuffisants. Comme il lui était par- 
faitement démontré qu'il n'y avait rien à faire aujour- 
d'hui pour sauver cette fraction impie des Bni-Salah, 



X. — SIDI IKHLEF 137 

le saint reconnut qu'elle était maudite de Dieu^ et qu'à 
lui il ne restait plus qu'à frapper. 

Pour que la leçon fût complète et la punition exem- 
plaire, Sidilkhlef résolut de convoquer la tribu tout en- 
tière sur le lieu où il se proposait d'opérer : il assigna 
aux fractions, comme point de réunion pour le len- 
demain, les hauteurs qui enveloppaient la maison de 
Ben-Rkhiça. L'heure était celle de la prière du mo- 
ghreh (1). Le saint avait, en même temps^ envoyé son 
nègre Salem sommer le marabout des Soumata de se 
trouver au rendez-vous qu'il venait de fixer. 

Sidi Ikhlef tenait donc sa vengeance^ ou plutôt la 
vengeance de Dieu, puisqu'il était son envoyé. 

Le lendemain, dès Theure de la prière du fedjeur{2\, 
Sidi Ikhlef, qui avait passé la nuit en prières, éveilla 
son nègre Salem, qui était couché à ses pieds sur une 
mauvaise natte, et lui donna la mission suivante : 
a Ecoute bien, ô Salem, ce que je vais te dire, et suis 
de point en point mes instructions : Avant que le 
Tout-Puissant — qu'il soit exalté! — eût mis un 
lambeau de la nuit sur mes yeux, je me suis reposé 
bien souvent au pied d'un énorme chène-liége (3), qui 
me prêtait son ombre et m'abritait contre la chaleur du 
jour. Cet arbre^ que tu reconnaîtras facilement à ses 
dimensions extraordinaires, se dresse sur le chemin 
de Boudraren, à la tète de la Chàbet-el-Mkhachef. 
Après avoir prié, tu enlèveras avec le plus grand soin, 
de crainte de la briser, l'écorce qui enveloppe son 
tronc, et tu me l'apporteras. Aux gens qui, sur ta 



(1) L'heure du coucher du ooleil. 

(2) La pointe du jour. 

(3) Ce chêue-liégf, dont les Sàouda ont fait nu mkam, est 
encore aujourd'hui lobji^t de? pieuses visites des gens de cette 
fraction. 



138 LES SAINTS DE l'iSLAM 

route, te demanderaient l'usage que tu veux faire de 
cette écorce de liège, tu te borneras à répondre : 
« Dieu là-dessus en sait plus long que moi, » et ils 
n'insisteront pas. » 

Salem, qui avait facilement trouvé le chène-liége 
qui lui avait été désigné, exécuta ponctuellement les 
ordres de son maître. L'écorce en était, en effet, de 
dimensions peu communes; elle eût pu facilement 
renfermer, et sans qu'il s'y trouvât trop gêné, le géant 
Djalouth (Goliath), que tua le roi psalmiste Daoud 
(David). Le nègre avait apporté tant de soin à en dés- 
habiller l'arbre, que cette écorce ne portait pas trace 
de la moindre déchirure; il est vrai que Salem n'a- 
vait point oublié de prier avant de commencer l'opé- 
ration de la décor tication. Tout est d'ailleurs facile 
quand on a Dieu pour auxiliaire. 

Sidi Ikhlef voulut s'assurer par lui-même — les 
aveugles sont défiants — que ses instructions avaient 
été bien remplies, et que l'écorce était bien telle 
qu^il la désirait; à cet effet, il la parcourut des mains 
dans toutes ses parties : un sourire de satisfaction 
vint un moment allumer ses prunelles éteintes. Après 
une courte prière qu^on devinait au mouvement de 
ses lèvres, le saint mouilla son doigt de salive, et le 
passa sur les lèvres de la section qu'il avait fallu pra- 
tiquer dans le sens de la longueur de l'écorce pour la 
séparer de l'arbre; puis ayant, par une pression, rap- 
proché les deux bords de la coupure longitudinale, ils 
adhérèrent l'un à l'autre comme s'ils n'eussent jamais 
été séparés. 

Salem n'en pouvait croire ses yeux, et quand le 
saint lui eut remis le cylindre entre les mains, il le 
retourna dans tous les sens pour tâcher, évidemment, 
de découvrir le procédé qu'avait employé Sidi Ikh- 
lef pour réunir les deux parties de l'écorce, et en 



X. — SIDI IKHLEF 139 

faire un tube aussi parfait. Salera, qui n'avait pas la 
moindre aptitude pour résoudre les problèmes,, pré- 
féra ne pas chercher plus longtemps; il trouvait^ en 
effet, plus commode d'avoir la foi, et de ranger tout 
simplement ce fait si extraordinaire dans la catégorie 
des miracles. 

Quelques instants avant l'heure de la prière du 
moghrehj Sidi Ikhlef sortait de son gourbi pour se 
rendre au lieu qu'il avait assigné comme point de 
réunion à la tribu des Bni-Salah; Salem le précé- 
dait et le guidait à l'aide d'un bâton que le saint et 
lui tenaient chacun par un bout ; le nègre portait 
en même temp s le tube de liège sur son épaule gau- 
che, 

La tribu tout entière avait répondu à l'appel de 
Sidi Ikhlef; elle avait compris qu'il allait se passer 
de merveilleuses et étranges choses, et que la lutte 
— lutte de puissance — ne pouvait manquer de s'en- 
gager entre les deux marabouts. Que ce soit donc 
l'effet de la crainte ou celui de la curiosité, il n'en est 
pas moins vrai que personne n'avait voulu manquer 
au rendez-vous. Toutes les hauteurs qui enserrent 
Touad Er-Rabtha étaient couvertes de foules étagées, 
que leurs bernons terreux faisaient se confondre avec 
les rochers. Les spectateurs s'étaient généralement 
tenus à une certaine distance de la maison de Ben- 
Rkhiça, à l'exception de quelques groupes qui discu- 
taient bruyamment. 

Quand parut le saint marabout marchant lentement 
et tenant, selon l'habitude des aveugles, la tète haute 
et dirigée vers la lumière, les Bni-Salah furent tout 
cou vers lui (1), et un long susurrement, pareil à la 

(l) Idiotisiue arabe signifiant qui/s alldUfjèrent le cou pour le 
voir. 

12. 



140 LES SAINTS DE l'iSLAM 

stridulation que ferait entendre une nuée de saute- 
relles, surgit de la foule et la parcourut; par contre, 
les groupes qui discutaient se turent et se tournèrent 
du côté par où venait le saint. 

Le tube que portait Salem sur son épaule ne lais- 
sait pas que de piquer la curiosité des Bni-Salah : 
« De quelle manière, pensaient-ils, une écorce de 
chène-liége peut-elle servir à la démonstration de la 
puissance de Dieu? » Les ignorants! ils ne savaient 
même pas que tout, dans la nature, peut faire la preuve 
du pouvoir divin. 

A l'arrivée de Sidi Ikhlef près de la maison deBen- 
Rkhiça, les groupes, au milieu desquels on remar- 
quait à sa haute taille le marabout des Soumata, se 
reculèrent de quelques pas. 

Bien que Ben-Rkhiça ne désespérât pas absolu- 
ment, à l'aide de quelques pratiques de magie qui lui 
avaient été enseignées dans les écoles d'Egypte et de 
l'Inde, de se tirer assez convenablement de la sca- 
breuse situation dans laquelle le mettait la provocation 
de Sidi Ikhlef, il n'était pas cependant complètement 
rassuré sur les suites de la lutte qu'allait indubita- 
blement lui proposer le saint marabout. Il est vrai 
qu'on citait des cas où, dans ses querelles avec Dieu, 
Satan ne s'en était pas trop mal tiré. Ben-Rkhiça se 
rappelait particulièrement l'histoire du Feràoun (Pha- 
raon) d'Egypte avec le prophète Mouça (Moïse) ; 
« Moïse! (1) lui dit le Pharaon, es-tu venu pour 
nous chasser de notre pays par tes enchantements ? » 

« Nous t'en ferons voir de pareils. Donne-nous un 
rendez-vous, nous n'y manquerons pas; toi non 
plus, tu n'y manqueras pas. Que tout soit égal. » 



(1) Le Koran, sourate XX, verset? 59 et snivaut?. 



SIDI IKHLEF 141 



« Moïse répondit : « Je vous donne rendez-vous au 
jour des fêtes ; que le peuple soit rassemblé on plein 
jour. » 

« Pharaon se retira; il prépara ses artifices et vint 
au jour fixé. 

« Moïse leur dit alors (aux magiciens) : « Malheur 
à vous ! Gardez-vous d'inventer des mensonges sur 
le compte de Dieu ; 

« Car il vous atteindrait de son châtiment. 
Ceux qui inventaient des mensonges ont péri. » 

« Les magiciens se concertèrent et se parlèrent en 
secret. 

« Ces deux hommes (Moïse et son frère Aaron), 
dirent-ils^ sont des magiciens. » 

— « Réunissez, dit Moïse^ vos artifices, puis venez 
vous ranger en ordre. Heureux celui qui aura aujour- 
d'hui le dessus ! » 

— « Moïse ! dirent-ils, est-ce toi qui jetteras ta 
baguette le premier, ou bien nous 1 » 

« Il répondit : Jetez les premiers. » Et voici que 
tout d'un coup leurs cordes et leurs baguettes lui pa- 
rurent courir par l'effet de leurs enchantements. 

« Moïse conçut une frayeur secrète en lui-même. 

<t Nous lui dîmes (Dieu) : » Ne crains rien; car tu 
es le plus fort. 

« Jette ce que tu tiens dans ta main droite (la ba- 
guette); elle dévorera ce qu'ils ont imaginé ; ce qu'ils 
ont imaginé n'est qu'un artifice de magicien, et le 
magicien n'est pas heureux quand il vient subir 
l'examen. » 

— « Moïse, pensait Ben-Rkhiça, eut évidemment le 
dessus dans la lutte avec les magiciens ; mais tout 
cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'il était plus sa- 
vant qu'eux dans les sciences occultes. Or, pourquoi 
ne triompherais-je pas d'Ikhlef î* » 



142 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Ce raisonnement péchait énormément par la base; 
car il est hors de doute que, si Moïse battit les magi- 
ciens, c'est que Dieu était aveclui. On voit par là que 
Ben-Rkhiça cherchait à se tromper lui-même, et à 
se bercer d'un espoir qui, chez lui, manquait de soli- 
dité. Du reste, il est probable que, sans la honte qu'il 
redoutait, il eût volontiers fait défaut à l'appel de Sidi 
Ikhlef. 

L'attitude de Ben-Rkhiça tranchait considérable- 
ment avec celle du saint marabout : tandis que le vi- 
sage de celui-ci respirait le calme le plus parfait, et 
que le souffle de la familiarité divine paraissait être 
descendu sur sa tète, la haine la plus intense se li- 
sait, au contraire, sur les traits de celui-là, et la veine 
de la colère se dressait sanglante entre ses yeux. Il 
était facile de voir que les passions qui^ en ce moment, 
agitaient Ben-Rkhiça provenaient de source impure, 
et que Satan ne devait pas être étranger à leur mani- 
festation. 

Soit que Sidi Ikhlef devinât par intuition la pré- 
sence de Ben-Rkhiça dans l'un des groupes qui avoi- 
sinaient sa maison, soit que Salem la lui eut apprise 
par un signe quelconque du bâton qui établissait entre 
eux une communication directe, il n'en est pas moins 
vrai que le saint s'était arrêté précisément à hauteur 
de son adversaire. 

Après avoir promené lentement ses yeux blancs sur 
l'assemblée, Sidi Ikhlef, appuyé sur son bâton, sembla 
fixer son regard sur le groupe où se trouvait le ma- 
rabout des Soumata. Le silence se fit dans tous les 
groupe^. Toutes les bouches s'étaient tues, et toutes 
les oreilles se tendaient attentives vers le point où se 
trouvait le saint homme. « Ben-Rkhiça, s'écria 
Sidi Ikhlef d'une voix pleine d'ironie, ne consentiras- 
tu pas à prouver aujourd'hui aux Sàouda, par quel- 



X. — SIDI IKHLEF 143 

que prodige, qu'ils n'ont pas eu affaire à un impos- 
teur, et que les biens dont ils t'ont comblé ne sont 
point tombés dans les mains d'un homme sans in- 
fluence auprès du Distributeur de tous les biens de ce 
monde 'i- Tu ne vois donc pas que les Sàouda crai- 
gnent déjà d'avoir fait un mauvais marché? » 

— a Par ma tète ! répondit furieux Ben-Rkhiça, 
je ferai sentir plus tôt que tu ne le voudras l'effet de 
mon pouvoir sur ta carcasse maudite ! » 

— « Dieu seul est grand! reprit Sidi Ikhlef avec sé- 
rénité, et la créature ne touche à la créature que lors- 
qu'il le permet. Tout ce qu'il fait est bien fait, et rien 
n'arrive qu'il ne l'ait voulu. Mais, je te le répète, les 
Sàouda attendent de toi quelque prodige prouvant 
cette puissance dont tu parles tant. » 

Ben-Rkhiça écumait de rage. Ses partisans le pres- 
saient de répondre aux sarcasmes du vieux marabout 
par quelque miracle attestant sans réplique son pou- 
voir surnaturel. « La tribu entière, ajoutaient-ils, 
est là attendant anxieuse le résultat de la lutte qu'a 
provoquée Sidi Ikhlef. Reculer c'est avouer que tu es 
un imposteur. » 

— « C'est bien! répondit Ben-Rkhiça en cherchant 
à avaler sa colère. Qu'on apporte ici des fagots de 
bois sec ! » ordonna-t-il à ceux qui l'entouraient. 

En un instant, les gens qui avaient entendu l'ordre 
de Ben-Rkhiça, et qui désiraient son triomphe, eu- 
rent ramassé une grande quantité de branches sè- 
ches et de broussailles, qu'ils vinrent déposer sur un 
petit plateau voisin de la maison du marabout des 
Soumata. 

— « Maintenant, allumez ces broussailles ! m s'é- 
cria Ben-Rkhiça. 

Mille étincelles jaillirent soudainement du choc du 
silex contre l'acier, et les flammes, après avoir léché 



144 LES SAINTS DE l'iSLAM 

un instant le bois qui leur était jeté en pâture, s'éle- 
vèrent impétueuses dans les airs en faisant entendre 
des crépitations brèves et saccadées. Quelques ins- 
tants après, les broussailles atteintes par le feu s'é- 
taient affaissées sur le foyer, et il ne restait plus de 
ce volumineux amas de bois qu'un énorme brasier, 
une ardente fournaise. 

Et la foule était pleine d'anxiété. Qu'allait-il se 
passer i? 

On en était là de cette incertitude quand on vit Ben- 
Rkhiça s'avancer dédaigneusement vers Sidi Ikhlef. 
L'air de vigueur et la haute taille du marabout des 
Soumata tranchaient extraordinairement avec l'ap- 
parence de faiblesse et la taille courbée du vieux ma- 
rabout des Sàouda. S'il se fût agi d'une lutte corps à 
corpSj le succès n''eùt point été douteux pour Ben- 
Rkhiça; mais l'homme matière n'était pour rien dans 
ce démêlé, et la force devait entièrement dépendre, 
dans cette circonstance, de la puissance qu'il invo- 
quait, de Dieu ou de Satan. 

Ben-Rkhiça s'arrêta à quelques pas de Sidi Ikhlef, 
et lui dit d'une voix qu'il s'efforçait de grossir, et de 
manière à être entendu de tous : « Ikhlef ! tu m'as 
appelé à la lutte, et j'ai répondu à ton appel. Tu as 
cru, sans doute^ ô vieillard insensé ! que moi, Ben- 
Rkhiça, que moi, le marabout vénéré des Soumata^ 
que moi qui ai donné mille preuves de ma puissance, 
tu as cru que je fuirais devant toi comme le mouton 
fuit devant le lion ; tu as cru, enfin, que je n'accepte- 
rais pas ton imprudent défi ! Tu t'es trompé, ô Ikhlef! 
tu le vois, et c'est à toi aujourd'hui à redouter les ef- 
fets de mon pouvoir, et les conséquences de ta folle 
provocation ! 

Et les branches, que ne cessaient de jeter sur le 
brasier les partisans de Ben-Rkiça, se tordaient sous 
l'action du feu comme des damnés. 



X. — SIt)I IKHLEF 143 



Le ton et l'aplomb du marabout des Soumata rassu- 
rèrent infiniment ses adhérents, tandis que l'air hum- 
ble de Sidi Ikhlef jetait le doute et l'inquiétude parmi 
les siens; car il en avait quelques-uns. 

— « C'est aujourd'hui le jour de l'épreuve, con- 
tinua Ben-Rkhiça. Allons ! ô Ikhlef! donne-nous les 
preuves de ta puissance ! Allons ! si tu as le don des 
miracles, comme on le prétend dans le R'arb, préci- 
pite-toi dans ce brasier^et si tu en sors vivant, ajouta 
le Soumati en ricanant, nous croirons en toi ! » 

Sidi Ikhlef qui, évidemment, ne s'attendait pas à 
cette proposition^ resta un moment interdit. Il ne dou- 
tait pas que Ben-Rkhiça ne possédât quelque recette 
diabolique pour se rendre incombustible. Le saint avait 
bien entendu parler, en effet, des merveilleuses prati- 
ques àesfoukara (l)haïdariens, qui se roulaient sur des 
charbons ardents sans en éprouver aucun mal; mais, 
outre qu'il ignorait le secret de ces sectaires, il voulait 
encore ne triompher qu'avec le secours de Dieu. II 
était probable, au contraire, que les moyens qu'allait 
employer Ben-Rkhiça étaient de provenance infer- 
nale. 

Sidi Ikhlef hésitait donc, et cela se comprend. Etait- 
il digne de la manifestation de l'intervention divine 
en sa faveur ? Dieu l'avait-il choisi pour être l'ins- 
trument de ses vengeances V N'était-ce point, en un 
mot, de l'orgueil de sa part — lui infime créature — 
de vouloir punir la créature '^ Toutes ces pensées, en 
lui traversant l'esprit, figèrent sa réponse sur ses lè- 
vres. Cependant la tribu entière était là inquiète, at- 
tentive, les yeux fixés sur les deux marabouts, dont 

(1) FoM^wo, pluriel de fakir, pauvre; dans le sens mystique, 
celui qui renonce aux biens de ce monde.— Haïdariens, delà secte 
de llaïdar. 



146 LES SAINTS DE l'iSLAM 



l'un, Ben-Rkhiça, semblait déjà triompher. La situa- 
tion était critique pour Sidi Ikhlef ; il fallait qu'il se 
décidât. Il ne pouvait pas plus reculer que Ben- 
Rkhiça. 

Le saint marabout pria mentalement Dieu de l'ins- 
pirer. Il en reçut, sans doute, une réponse favorable; 
car, s'adressant à Ben-Rkhiça, il lui dit d'un ton 
calme^ mais qui pourtant n'admettait pas la réplique : 
« Commence l'épreuve, ô Ben-Rkhiça ; je te suivrai. » 
Ce fut alors au tour des partisans du Soumati de 
douter et de trembler. Mais soit qu'il fût sur de lui, 
soit qu'il subît déjà l'influence de Sidi Ikhlef, il n'en 
est pas moins vrai que Ben-Rkhiça se dirigea sans 
hésiter vers le brasier ardent, et qu'il le traversa nu- 
pieds, à pas lents, sans en paraître incommodé, et 
sans même que ses vêtements en souffrissent. 

Un long cri d'admiration s'éleva du milieu des fou- 
\eSj et Ben-Rkhiça était rayonnant. 

— « A toi, ô Ikhlef ! ô saint homme ! lui cria Ben- 
Rkhiça d'un ton railleur; donne-nous des preuves, en- 
fin, de cette puissance dont tu nous menaces avec tant 
de bonté ! A toi, ô homme de Dieu ! à toi ! » 

Mais Sidi Ikhlef ne prenait pas garde aux sarcas- 
mes de Ben-Rkhiça : il était déjà en prières, deman- 
dant à Dieu de lui donner la force de supporter la ter- 
rible épreuve qu'il allait tenter; deux fois il se pros- 
terna le front dans la poussière, puis il se releva le 
visage calme, placide et rasséréné. 

La foule, à qui rien n'échappe, n'avait pas man- 
qué de remarquer que Ben-Rkhiça n'avait pas prié 
avant de s'élancer dans le brasier, et elle fit là-dessus 
ses réflexions. 

Sidi Ikhlef, guidé, sans doute, par la chaleur du 
feu, se dirigea droit et sans le secours de Salem, vers 
le foyer transformé en une fournaise ardente ; puis 

1 



SIDI IKHLEF 147 



s'étant dépouillé de son bernous, il pénétra dans 
le feu en priant ; mais, ô prodige ! les flammes s'a- 
baissèrent aussitôt et vinrent lui lécher les pieds 
comme le ferait un chien fidèle après une longue ab- 
sence de son maître. Le saint s'arrêta au milieu de 
la fournaise; le calme de son visage fit bientôt place 
à une sorte de ravissement extatique: Sidilkhlef sem- 
blait transporté devant VArch, qui est le trône de la 
majesté divine, et y jouir des joies réservées aux élus. 
Le saint marabout fit plus : il se coucha au milieu 
des flammes; elles s'élevèrent aussitôt en berceau au- 
dessus de sa tète, et se courbèrent gracieusement pa- 
reilles aux feuilles du palmier. Quand Sidi Ikhlef se re- 
leva, les flammes se séparèrent et vinrent de nouveau 
ramper caressantes à ses pieds; elles s'écartèrent en- 
suite respectueusement pour lui livrer passage. 

La foule était stupéfaite d'admiration devant une 
preuve si manifeste de la puissance du saint marabout, 
et l'on sentait que, déjà, l'opinion se préparait à une 
de ces évolutions si familières aux masses. Les par- 
tisans les plus fougueux de Ben-Rkhi(;a commençaient 
à faire taire leur fanatisme intéressé et à se rapprocher 
de Sidi Ikhlef qui, indubitablement, était plus fort que 
le marabout des Soumata, lequel se rongeait les lè- 
vres devant le calme triom])hant du marabout des 
Sàouda. 

Ben-Rkhiça comprit qu'il lui fallait une revanche; 
il n'était pas, en effet, à bout de science, et la partie 
pouvait encore n'être pas perdue. Depuis quelques 
instants, il fixait opiniâtrement son regard sur celui 
de Salem, le guide de Sidi Ikhlef: tout-à-coup, un cri 
déchirant se fit entendre, et le nègre vint rouler con- 
vulsivement aux pieds du saint en criant qu'il se sen- 
tait manger le cœur par le marabout des Soumata. 
Ben-Rkhi(;a, au courant des terribles pratiques des 

13 



148 LES SAINTS DE l'iSLAM 

djoukiîa indiens, lesquels, d'un seul de leurs regards, 
rongent le cœur d'un homme dans sa poitrine, venait, 
en effet, de faire usage de son étrange et foudroyant 
pouvoir sur Salem. 

Un cri d'horreur s'éleva des foules, et l'on y sentit 
courir comme un frisson qui se communiqua de grou- 
pe en groupe. Les Bni-Salah avaient peur. 

Salem, en proie aux plus atroces douleurs, se rou- 
lait toujours aux pieds du saint. Sidi Ikhlef lui mit 
la main sur le cœur, et les convulsions cessèrent ; il lui 
souffla ensuite dans la bouche, et le nègre se leva: il 
avait oublié ses souffrances. 

Ben-Rkhiça était encore battu. 

Et ses partisans s'éloignaient de plus en plus de 
lui. 

En proie à une rage concentrée qui se trahissait 
par une écume blanchâtre bouillonnant sur ses lè- 
vres ensanglantées, Ben-Rkhiça perdit la tète. La 
honte l'accablait; sesamis se disaient déjà entre eux : 
« Son oiseau s^envole (1). » Il aurait voulu fuir; mais 
il lui semblait qu'il était retenu au sol par des entra- 
ves invisibles. Quant à continuer les épreuves, c'était, 
il le sentait bien, préparer de nouveaux triomphes à 
Sidi Ikhlef. Il préféra donc «'en tenir là. 

Sidi Ikhlef ordonna ensuite à Salem de braquer le 
tube de liège sur la maison de Ben-Rkhiça. Le nègre 
s'empressa d'exôculer les ordres de son maître; car 
lui aussi avait à se venger du Soumati : un rocher 
isolé (2), échancréau sommet, se trouvait précisément 
à proximité de cette maison; Salem y plaça l'écorce 
de chène-liége et Ty assujettit. 



{l) E."îpression aivibi' signifiant 7>e<(//T conte?in7ice . 
(2) Les Sûimda niontrfuil iMicoro aujourd'hui ce roclicr-affiït, 
qu'ils noinuiiMit Hudjorl Sidilklilef, la pierre de Sidi Ikhlef. 



X. — SIDI IKULF.F 149 

Et chacun se demandait, on voyant ce tube mena- 
çant : « Que va-t-il arriver ? » La peur commençait à 
s'emparer sérieusemeut de ces masses frémissantes, 
et il semblait aux Bni-Salah que leurs âmes étaient 
montées jusqu'à leurs mentons. 

Le saint apparut tout-à-coup aux foules avec des 
dimensions extraordinaires : tout semblait s'être 
abaissé autour de lui; les collines rampaient à ses 
pieds, et les arbres s'étaient visibUiment inclinés vers 
lui comme pour l'honorer du salut. Le soleil, qui venait 
de se laisser choir derrière le djebel Chonnoua, et 
dont on ne voyait plus que l'ardente chevelure, donnait 
au couchant l'aspect d'une fournaise d'airain fuiidii; 
tout, ciel et terre, prenait une teinte métulii(jue ((ui 
blafardaitles visages, et montrait les foules immobiles 
comme enchâssées dans des bernons de cuivre à reflets 
verdâtres. Au milieu de cette atmosphère qui semblait 
de feu, on frissonnait pourtant. Tout, dans la nature, 
avait revêtu un caractère, un aspect sinistre. Mille 
corbeaux venant de Touest et se traînant dans l'air 
comme une nuée d'orage, jetèrent, en passant au- 
dessus des foules, un affreux croassement que répé- 
tèrent trois fois les échos des montagnes. Les torrents^ 
pressés, sans doute, de se jeter âla mer, entraînaient 
dans leur course échevelée des blocs de rochers qu'ils 
roulaient avec fracas; un vent de feu dont il était 
difficile de déterminer la direction tournoyait autour 
de l'espace où étaient réunis les Bni-Salah, et fouet- 
tait impitoyablement devant lui, malgré leurs plain- 
tes^ les feuilles qu'il avait arrachées aux arbres et 
qui étaient tombées sur l'orbe de son parcours. 

— « Sâouda! s'écria Sidi Ikhief d'une voix écla- 
tante roulant sur les masses connue la voix du ton- 
nerre, vous savez aujourd'hui où est la vérité; vous 
savez où est l'erreur. Mais, pour vous convaincre, il 



150 LES SAINTS DE l'iSLAM 

VOUS a fallu la manifestation de la puissance de Dieu! 
— que son saint nom soit glorifié ! — Vous n''avez 
point cru à ces signes, ô hommes grossiers! vous 
avez repoussé, méprisé, honni son envoj^é, celui qui 
vous apportait sa parole divine; vous avez rejeté dé- 
daigneusement ses avertissements; vous en avez ri 
et vous les avez tournés en dérision ! Jamais vous 
n'avez voulu mettre franchement le pied dans la voie 
de celui qui est en possession de la bonne direction! 
Vous avez préféré, ô ingrats! les biens périssables de 
ce monde! Vous avez spéculé sur le présent sans 
vous soucier de l'avenir; vous m'avez préféré les ahl 
el-kiafa (1) parce que vous les avez crus possesseurs 
du zend el-kmar (2^, le père de la richesse! Vous avez, 
ô avares, marchandé avec le ciel! Vos cœurs ont été 
atteints d'une infirmité; ils ont été fermés avec des 
cadenas. Mes traces sont restées vides, tandis que 
vous avez foulé les talons (3) de l'imposteur, et pour- 
tantj je vous l'ai souvent répété, ô sourds des deux 



(1) Les devins, les sorciers, les magiciens. 

(2) Sorte de pierre transparente, blanche et très légère, qni, 
dit-on, attire l'argent. 

(3) Celui dont les talo?is sojit foulés, c'est-à-dire celui qui est 
suivi d'un grand nombre d'adeptes. 

Nous croyons devoir rappeler que ce n'est pas dans ce rjui a 
été écrit que nous puisons les éléments de nos récits. Voulant 
éviter par-dessus tout ce qu'on appelle le convenu, nous pnv 
nous nos renseignements auprès des vieux Musulmans, ces con- 
servateurs de la tradition, et nous les écrivons comme ils nous 
les donnent. Aussi, ne devra-t-on pas s'étonner de trouver uo;» 
légendes semées de mtmbi'eux idiotismes arabes, puisque, udus 
le répétons, elles ne sont, pour ainsi dire, que des traductions. 
Notre but, en écrivant ce livre, a été surtout de faire l'histoire 
d'après la tradition, et de lui conserver ce cachet de naïveté et 
de croyance primitive qni peint si bien les mœurs d'un peuple, 
et celles de l'époque à laquelle se rapportent les faits relatés. En 
un mot, nous ne sommes guère qu'un traducteur. 



X. — SIDI IKHLEF 151 

oreilles ! les trompeurs sont au nombre des combus- 
tibles de l'enfer! Et pourquoi vos préférences pour 
celui qui est venu vers vous avec le mensonge ? Parce 
qu'il vous a prêché une morale plus facile, plus selon 
vos goûts que celle que je vous prêchais; parce qu'il 
vous a promis les biens de ce monde! Mais où donc 
est sa puissance^ Est-il bien en son pouvoir de dé- 
tourner la queue du torrent ! d'éteindre les rayons du 
soleil .'' de ressusciter un insecte f de faire revivre un 
arbre dont le tronc est desséché?^ Non! et pourtant 
vous avez cru en lui! et pourtant vous l'avez comblé 
de biens!... Aujourd'hui, il est trop tard, ô Sâouda ! » 
continua le saint. 

Les eaux des rivières, des sources et des cascades 
semblèrent, en ce point de l'anathème fulminé par 
Sidi Ikhlef, modérer leur course vertigineuse, et ra- 
lentir la poursuite des débris d'arbres et de rochers 
qu'elles entraînaient; elles se mirent à l'unisson de 
la voix du saint, et soutinrent en grondant son ef- 
froyable mélodie comme le feraient des instruments 
de musique : sévères et terribles quand Sidi Ikhlef 
menaçait, calmes et monotones quand il conseillait 
ou reprochait. 

— « Aujourd'hui il est trop tard, ô Sàouda! répéta 
le saint. L'heure du châtiment est proche ! Il fallait 
croire aux signes de Dieu, et ne point attendre qu'il 
se manifestât par des miracles. Vous avez comblé la 
mesure! et le Tout-Puissant me charge de vous an- 
noncer que son bras est levé pour vous frapper! 
Ecoutez-donc, 6 Sàouda ! il sera poussé un cri du 
ciel relativement à vous! Dès lors le malheur vous 
accablera de toutes parts ! Après vous avoir mis au 
cou le collier de la honte. Dieu lâchera sur vous la 
mort, — la mort jaune (1), — et il coupera la trace de 

(1) La pe.ste. 



152 LES SAINTS DE l'iSLAM 

VOS pas (1) ! Votre fraction maudite, nombreuse au- 
jourd'hui à faire éclater l'œuf de la terre sous son 
poids, deviendra légère à ne point courber le brin 
d'herbe sous ses pieds! Il est trop tard pour répandre 
des larmes^ ces filles de l'œil^ et de dire : « Je crois 
et je me repens ! » Oui, je vous le répète, ô Sâouda ! 
l'heure est proche où Dieu remplira de terre vos bou- 
ches maudites, au lieu de les remplir des biens que 
vous promettait l'imposteur ! Vous mourrez, je vous 
le dis, d'une mort infecte, et les oiseaux de proie ne 
voudront même pas de vos corps! Puis, après votre 
mort, soyez-en bien convaincus, ô Sâouda! Dieu vous 
taillera une part dans chacun des supplices de l'en- 
fer!... Telle est la fin réservée à ceux qui ne veulent 
pas voir ! » 

L'affreux tableau de ce qui attendait les Sâouda 
dans cette vie et dans l'autre avait stupéfié, anéanti 
la tribu des Bni-Salah; on entendait le bruit des os 
frappant les os; c'était la peur qui les faisait heurter 
leurs genoux. Ah ! comme ils auraient bien voulu 
— ces impies — désarmer la juste colère du saint et 
lui faire croire à leur repentir! Mais Sidi Ikhlef le 
leur avait dit; il était trop tard! 

Le saint se fit diriger par Salem vers le tube de 
liège que ce dernier, disons-nous plus haut, avait 
braqué sur la maison que les Sâouda construisaient 
pour Ben-Rkhiça. Après avoir prié pendant quelques 
instants, le marabout, s'aidant des mains pour trouver 
la bouche du tube, introduisit son bâton dans l'intérieur 
et imita l'artilleur chargeant un canon; après en 
avoir retiré ce refouloir de nouvelle espèce, Sidi 
Ikhlef, approchant le bout de son bâton du point où se 
trouve ordinairement prati(|uée la lumière du canon, 

(l) Vous anéautini. 



SIDI IKHLEF 153 



s'écria : « Qu'ainsi soient détruits et dispersés les 
imposteurs, et ceux qui les écoutent ou qui les sui- 
vent ! » 

Une épouvantable détonation se fit entendre; les 
foules jetèrent un grand cri et tombèrent sur la face; 
la bouche du canon vomit sa charge de feu et de 
sang, et jeta sur le ciel des teintes lugubres; la terre 
frissonna, et les montagnes semblèrent être prises de 
trépidation sur leurs bases; les eaux s'arrêtèrent et 
bouillonnèrent en cherchant une issue ; les arbres 
tressaillirent et se heurtèrent avec un grand bruit ; 
une fumée sanglante et à odeur infecte se répandit 
dans l'air et y fit les ténèbres; la maison de Ben- 
Rkhiça vola en éclats avec un effroyable fracas; les 
pierres de ses fondations, lancées à des distances 
inouïes, pulvérisèrent tout ce qui se rencontra sur 
leur passage; un grand nombre de Sâouda, atteints 
parles débris, avaient trouvé Jamort. Ben-Rkhiça 
était broyé et en lambeaux; le rocher qui avait servi 
d'affût à Sidi Ikhlef s'était détaché par suite de l'é- 
branlement du sol, et il avait, en roulant, renversé et 
écrasé le faux marabout. 

Peu à peu, les éléments s'apaisèrent ; le nuage de 
sang se dissipa; les eaux reprirent leur cours; le 
vent se tut; les rochers roulants s'arrêtèrent; les 
arbres retrouvèrent leur immobilité, et les feuilles ces- 
sèrent leur tressaillement. Il ne restait plus de tout 
ce désordre qn'une sorte de foisonnement delà terre, 
des dislocations de rochers et des cadavres broyés; 
quelques amas de décombres noircis étaient les seuls 
vestiges rappelant la maison de Ben-Rkhiça. 

Les Bni-Salah, — ceux que la mort n'avait pas at- 
teints, — revenus de leur frayeur, s'étaient relevés, et 
avaicMit pris la fuite dans toutes les directions sans 
regarder derrière eux. 



154 LES SAINTS DE l'iSLAM 



La jïialédiction jetée par Sidi Ikhlef sur le pays 
n'avait pas tardé à porter ses terribles fruits : trois 
jours après cet événement, une désastreuse habouba 
(peste) venait fondre sur les Sàouda, et emportait 
cinq cent-quarante familles sur les six cents qui 
composaient alors cette grande fraction de la tribu 
des Bni-Salah. 

On parle encore dans le pays de cette fameuse 
peste qui se déclara dans Vouthen d'Alger en 1552, 
et qui, pendant plusieurs années, y fit de si grands 
ravages. Le pacha Salah-Raïs en fut atteint et suc- 
comba en 1556. 

Les Sâouda montrent encore aujourd'hui, non loin 
du chemin de Boudraren, des pierres qu'ils disent 
provenir des fondations de la maison de Ben-Rkhiça; 
elles avaient été lancées jusque là par l'effet du ca- 
non de Sidi Ikhlef. Nous ne savons trop quel degré de 
confiance nous devons accorder à l'attestation des 
Sàouda ; ce qu'il y a de certain, c'est que ces pierres 
sont connues dans le pays sous la dénomination de 
El-Hadjeur ez-Zelzela, les pierres du tremblement 
de terre. 

Sidi Ikhlef avait fait ses preuves ; sa qualhé cVoiialc 
ne soulevait donc plus l'ombre d'un doute. Le saint 
homme mourut quelques années après l'événement 
que nous venons de raconter, et les familles échap- 
pées à la peste qui avait décimé la fraction des Sàouda, 
s'empressèrent de lui élever une chapelle funéraire 
que le malheur des temps ne leur permit pas, sans 
cloute, de faire plus somptueuse. Il faut dire aussi 
(jue les Sàouda n'avaient eu que médiocrement à 
se louer du très vénéré mais par trop sévère mara- 
bout. • 

Les descendants de Sidi Ikhlef ne paraissent 
point avoir eu les mêmes molifs que leur saint an- 



X. — SIDI IKHLEF 155 

cètre de se plaindre des Sàouda ; car aujourd'hui les 
Oulad Sidi Ikhlef sont possesseurs des plus beaux 
massifs de la forêt de chènes-liéges des Bni-Salah. Il 
est vrai que la leçon qu'infligea le saint homme aux 
Sàouda avait dii laisser quelques traces dans l'esprit 
de ses contemporains et de leur descendance, et il est 
probable que, de ce moment, les Sàouda durent y 
regarder à deux fois avant de se brouiller avec des 
marabouts qui pouvaient fort bien avoir hérité, avec 
la baraka (1), le terrible caractère du chef de leur fa- 
mille. 



XI 

Le Bois séculaire et le Tombeau de 
Sidi Aïça 



Mais arrêtons-nous devant ce bois extraordinaire 
dont les arbres, colosses plusieurs fois séculaires, 
poussent leurs cimes orgueilleuses dans les cieux. Au- 
près de ces géants de la végétation, comme tout parait 
petitj rabougri, noué ! Nous n'avons jamais rien vu 
de pareil en Algérie, où la plupart des espèces, dans 
les règnes animal et végétal, sont appauvries et ra- 
chitiques. 

(I) La iffro^a c'est la béuédiction de Dieu. C'est aussi le 
don de faire des miracles, pouvoir que la foule croit hérédi- 
taire dans les faiiiilles de certains uiaraijouls uiorls eu odeur 
de sainteté. 

13. 



156 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Tout cela est beau^ est grand; c'est vigoureux 
comme la force; c'est droit et ferme comme la puis- 
sance; c'est majestueux comme toute œuvre de Dieu 
à laquelle l'homme n'a pas touché, et qui a pu croître 
et se développer dans toute sa liberté. 

Mais pourquoi, contrairement à ce qui se voit ail- 
leurs, ces arbres ont-ils été respectés ? Est-ce à la 
crainte ou bien à la vénération qu'il convient d'attri- 
buer cette particularité ? 

Pénétrons donc dans ce fouillis chevelu de lierres 
tendus d^un arbre à l'autre comme pour voiler quel- 
que mystère. Voyez comme la lumière joue dans les 
plis de ce velum^ dans cet enchevêtrement de plantes 
parasites que le temps, dans son éternel mouvement 
de va-et-vient, tisse depuis des siècles. Soulevons ces 
entrelacs suspendus aux arbres comme des hamacs, 
et les enguirlandant de leurs lianes emmêlées. 

Mais le sol est jonché de débris ; des branches^ 
frappées par la foudre ou brisées par la tempête, pen- 
dent tristement aux flancs des vieux oliviers comme 
pendent le long de son corps les bras de la statue de 
la Douleur. A chaque pas, de nombreuses racines 
grouillent au pied des arbres, ou rampent dans les 
fougères pareilles à un fouillis de polypes ou à des 
écheveaux de reptiles, et vous tendent des pièges. 
Tout ici rappelle les vieux âges; c'est plein de gran- 
deur; mais c'est sévère et triste comme la vieillesse. 
Là, des chênes — image de la force — à écorce ru- 
gueuse et profondément ridée ; des noyers gigantes- 
ques pareils, dans leurs linceuls blancs, à ces fantômes 
dont l'imagination arabe peuple les îles de la Mer-Té- 
nébreuse ; des oliviers à troncs moussus se crampon- 
nent au sol par des racines semblables aux serres de 
quelque monstrueux oiseau de proie ;des micocouliers 
à nervures vigoureuses et élancées; des branches tra- 



XI. — BOIS SÉCULAIRE ET TOMBEAU DE SIDI-AIÇA 157 

pues se saisissant à bras le corps comme des lutteurs 
et se laissant la marque de leur étreinte ; des arbres 
morts de vieillesse et gisant là où ils sont tombés ; 
d'autres dont le cœur est mort et qui sont encore de- 
bout ; çà et là, la vie escaladant lamort ; des squelettes 
blanchis auxquels le printemps a mis une robe de ver- 
dure. Des troncs pourris et des branches desséchées 
encombrent le sol : on dirait que ces débris dont la fo- 
rêt est couverte sont le résultat d'un long combat 
entre elle et la tempête, et l'on se demande pourquoi 
la vaincue n'a pas fait enlever ses morts. 

Ce lieu, qui semble abandonné depuis si longtemps, 
serait-il hanté par le djenn des bois, Siltim, ou par 
une bande de démons i Serait-il, au contraire, la der- 
nière demeure d'un saint ? Avançons toujours. Une 
construction blancheselaisse voir à travers les mailles 
du tissu de lianes dont nous venons de parler. Après 
avoir déchiré un coin de ce réseau végétal, nous nous 
trouvons en face d'un monument accroupi comme le 
sphinx égyptien dans les fougères qui tapissent le sol; 
nous reconnaissons (jue c'est le tombeau de quelque 
saint marabout : il se compose d'une plate-forme de 
peu d'élévation surmontée d'une kbiba (1)^ dans la- 
quelle a été pratiquée une niche se fermant au moyen 
d'une dalle, et dont la destination est de recevoir les 
lampes, les bougies et les sebàa bkhourat (2), les sept 



(1) Petite koubba ne si^ coaiposant que d'un dôme élevé à 
fleur de terre sur le tombeau d'un marabout. 

(2) Les sept parfums ou aromates que. les jours de pèlerinage, 
doivent brûler les Croyants sur les tombeaux des saints mara- 
bouts, se réduisent généralement à trois ou quatre. Les plus 
employés en Algérie sont: l» le c//«oîù' (benjoin); 2" la mina 
(styrax) ; 3" Veuoud el-kmari (espèce d'aquilairo appelée aussi 
bois d'aloès); 4"' le keusheur [cov'wlxxAvq^. Li\ plu.s souvent, les 
graines de cette ombellifère odorante sont renfermées dans un 



158 LES SAINTS DE l'iSLAM 

parfums, que viennent j-allumeroubrùlerles Croyants 
le jour de leur visite à la tombe du saint dont ils sont 
les klioddain. 

Bien que les cassolettes dans lesquelles on brûle les 
aromates soient remplacées par des tessons de faïence, 
le grand nombre de ces débris indique le degré de 
vénération dont jouit le saint à qui l'on offre tout cet 
encens. Des loques^ des lambeaux de cotonnade, des 
fragments de mouchoirs sont suspendus en ex-voto à 
un vieil olivier desséché^ qui dresse son tronc dé- 
charné auprès de la kbiba du saint marabout. Quel- 
ques tombes^ éparses çà et là autour de sa dernière 
demeure, renferment, sans doute, la dépouille mortelle 
de pieux khoddain qui n^ont pas voulu se séparer de 
leur puissant intercesseur, même au-delà de la vie. 

Un troupeau de chèvres gambade autour de cette 
désolation^ et broutille les jeunes pousses qui crois- 
sent au pied des vieux arbres. 

Un homme de Tizza, qui nous parait être le gardien 
de ce troupeau, fait de la vie contemplative étendu 
dans les fougères. Il nous apprend que le sain>t pro- 
tecteur du bois deTala-Amariclî se nomme Sidi Aïça. 
« Autrefois, ajoute-t-il, personne n'aurait osé toucher 
au bois de Sidi Aïça ; aujourd'hui, la foi manque, la 
religion s'en va, et des impics, — étrangers heureuse- 
ment à la ferlca (fraction) de Tizza, — non contents 
de ramasser des branches mortes, poussent l'impiété 
— plusieurs en ont été punis par le saint — jusqu'à 
porter la hache sur ces vieux arbres contemporains 
de Sidi Aïça. » 



potit cornot de papier dont los bords sont rollôs avec du .«tyrax, 
porte do gomme résineuse rendue odorante par la présence de 
lacide benzoiquedans sa composition. Ces aromates sont consn • 
mes sur des tessons de vases on sur des pierres plates. 



XI. — BOIS SÉCULAIRE ET TOMBEAU DE SIDI AIÇA 159 

La grande quantité de bois mort qui jonche le sol 
autour du tombeau de Sidi Aïça nous prouve, pour- 
tant, que la foi est loin d'être aussi en décadence que 
veut bien le dire le chevrier. 

Comme il est fâcheux que nos forêts algériennes 
ne soient pas toutes sous la protection de quelque 
saint marabout! Combien cela ne faciliterait-il pas 
l'inefficace et impuissante surveillance de nos agents 
forestiers ! 



XII 

Les Saints inconnus 



Avant d'aller plus loin, nous croyons devoir faire 
remarquer qu'il n'est pas rare de rencontrer, en pays 
kabil particulièrement, soit des h aoidtha (1) on des 
mkam (2), soit des gourbis ou des constructions quel- 
conques dédiés à Sidi Ei-Mokhji (3), et toutes les 



(1) Haouït/ia (petite muraille), ania;^ de pierres disposé en i)yra- 
inide, an cercle ou eu fer à cheval, et pavoisé de loques ou tle 
cliitl'ous éraillés, qu'on élève sur les tombes des marabouts 
dont la réputation de sainteté est insuffisante pour ([ue leurs 
serviteurs relifiieux croient devoir faire les frais d'une kouhba. 

(2) Le mkam (station, lieu ov'i l'on séjourne) est une cons- 
truction commémorative élevée sur le lieu où s'est arrêté un 
marabout vénéré. Le mkamse compose d'un amas de piern.'s dis- 
posé en pyramide ou en cercle. Le plus souvent, les pierres 
sont jetées au hasard, ou amassées au pi(!d d'un arbre dont le 
fenillafîc a foiu'ui jadis sonombri' au saint homme. 

(3) El-Mok/ifi si^'uilie, en ellVt. li- rachr. l'o'xxdle, le celé. 



160 LES SAINTS DE l'iSLAM 

fois que nous avons demandé des renseignements sur 
ce saint, qui nous paraissait honoré à l'égal de Sidi 
4bd-el-Kader-el-Djilani, le saint le plus considé- 
rable de l'Islam, il nous fut invariablement répondu 
qu'on ne savait absolument rien ni de l'époque de 
son passage sur la terre, ni de sa vie, ni de sa 
mort. 

C'était bizarre. 

Rien que dans la tribu des Bni-Salab, nous comp- 
tons, au moins, trois ou quatre pieuses construc- 
tions attribuées à Sidi EI-Mokhfi : une haouîtha sur 
l'ouad Es-Siakhan, un gourbi-chapelle sur la Chà- 
bet Tizra-Ouafîr, un second gourbi sur la rive gau- 
che de l'ouad El-Açob. 

Si Mohammed-ben-El-Aabed vient heureusement 
nous tirer d'embarras au sujet de l'illustre et vénéré 
Sidi El-Mokhfi :« Quand un miracle s'opère sur le tom- 
beau d'un inconnu, nous dit-il, ou sur un point que 
la tradition nous a-appris avoir servi de kheloiia (re- 
traite) à quelque saint dont le nom ne nous a pas été 
transmis, nous élevons sur ces lieux consacrés soit 
une chapelle, soit une haouîtha , soit un mkam, et 
nous dédions ces constructions à Sidi El-Mokhfi^ 
c'est-à-dire à monseigneur le Caché, l'Occulte, l'In- 
connu. 

Nous concluons de là que, si Rome et Athènes 
avaient leurs dieux inconnus, les pays musulmans — 
curieux rapprochement — possèdent, par contre, 
leurs saints ignorés. 



XIII 

Sidi Bou-Sebâ-Hadjdjat (1) 



Il n'est pas possible que, là-bas, sur la rive droite 
de Touad Er-Rabtha, ce gourbi en maçonnerie dont 
la blancheur immaculée ressort si vivement à tra- 
vers le feuillage des chènes-liéges, ne renferme pas 
les restes mortels de quelque saint marabout. 

En effet, Si Mohammcd-ben-El-Aabed nous ap- 
prend que ce djamd (2) a été élevé — il y a aujour- 
d'hui trois cent soixante ans environ — par la piéié 
des Bni-Salah au très illustre^ au très saint^ au très 
vénéré, au restaurateur de la blancheur de l'Islam, à 
l'oreille de Dieu, à monseigneur Bou-Sebà-Hadjdjat, 
— que Dieu soit satisfait de lui ! — qui, par sept fois, 
a accompli le pèlerinage aux Villes sacrées et nobles. 
Mekka et El-Medina. 

Mais que sait-on de ce saint aux sept pèlerinages? 

Un jour, quatre hommes des Sàouda, les Oulad 
El-Djilali (3), en allant faire paître leurs troupeaux 
de chèvres dans la forêt de chènes-liéges qui domine 
la rive droite de i'ouad Acelgou, furent tout éton- 
nés — c'était aux premiers rayons de l'aurore — de 



(1) Monseigneur aux Sept Pèlerinages. 

(2) Les Bni-Salah donnent aussi le nom de djamâ, lieu d'as- 
semblée, de réunion pour la prière, aux chapelles qu'ils élè- 
vent sur le touiheau ou en l'honneur de leurs saints. 

(3) Les Oulad El-Djilali forujenl aujourd'hui une sous-fraction 
des SAouda. 



162 LES SAINTS DE l'iSLAM 

voir s'élever de l'un des points de cette forêt une écla- 
tante lueur, qui semblait se fondre dans les teintes do- 
rées que l'approche du soleil répand sur le ciel. Les 
Oulad El-Djilali crurent d'abord à un incendie, bien 
que cette colonne lumineuse fût sans fumée, et qu'on 
n'entendit pas les crépitations qui annoncent toujours 
l'action dévorante du feu sur le bois. Ils voulurent 
cependant rechercher les causes de cette étrange 
clarté. 

Bien que ces Sàouda fussent, comme la plupart des 
Kabils, très ignorants des choses contenues dans le 
Livre^ ils avaient cependant déjà entendu raconter 
l'histoire de Moïse, et ils savaient qu'un jour aussi, 
il avait vu un feu qui ne lui avait pas paru ordinaire. 
« J'ai aperçu un feu, dit-il à sa famille; je vais vous 
« en apporter des nouvelles ; peut-être vous en rap- 
« porterai-je un tison ardent pour que vous ayez de 
« quoi vous réchauffer. 

« Il y alla, et voici qu'une voix lui cria : « Béni 
« soit celui qui est dans le feu et autour du feu ! » 
« Louange au Dieu maître de l'univers ! 

« Moïse ! je suis le Dieu puissant et sage (1). 

Les quatre Sàouda n'avaient pas, probablement, 
l'espoir de rencontrer Dieu sur la montagne; mais 
une vague curiosité les poussait à pénétrer le mystère 
qui s'offrait à leurs yeux. 

Ils escaladèrent donc rapidement les pentes boisées 
de l'ouad Acelgou, et, se dirigeant vers le point d'où 
paraissait s'élancer la lueur, — ce qui était chose fa- 
cile, puisqu'elle servait à les guider^ — ils arrivèrent 
bientôt en face du foyer d'où jaillissait la gerbe lu- 
mineuse. Ils ne purent d'abord en supporter l'éclat, 
et, dans la crainte de perdre la vue, ils furent obligés 
de fermer les yeux. 

(1) Le Koran, sourate XXVII, versets 7, 8 et !). 



XIII. — SIDI BOU-SEBA-HADJDJAT 163 

Ce n'était pas un incendie ; car, malgré leur pro- 
ximité du feu, les Sàouda ne ressentaient pas la moin- 
dre chaleur. 

Peu àpeu, leurs yeux se firent à cette merveilleuse 
clarté^ et ils purent, sans inconvénient, l'admirer tout 
à leur aise. 

La colonne lumineuse sembla s'affaisser et péné- 
trer dans le sol; au bout de quelques instants, il n'en 
restait plus qu'une forme blanche qui, vaporeuse et 
indécise d'abord^ se solidifia et prit, en définitive, 
toute l'apparence d'un enfant d'Adam. 

Un homme qui s'annonçait de cette façon ne pou- 
vait être le premier venu; c'est la réflexion que se 
firent les Sàouda. Ce qu'il y avait de certain, c'est 
qu'il était étranger au pays. 

L'approche des Oulad El-Djilali n'avait pas paru 
troubler la méditation du samt, — car ce devait être 
un saint; — il était resté dans l'attitude de la prière, 
et semblait plongé dans une sorte de ravissement 
mystique qui, en le rapprochant de Dieu^ l'isolait évi- 
demment des choses de la terre. C'était un vieillard 
à barbe blanche qui, depuis longtemps, on le voyait, 
ployait ses intestins (li, et dont l'excessive maigreur 
annonçait des aspirations célestes. Quand et com- 
ment était-il arrivé chez les Sàouda :* Qu'y venait-il 
faire ? et pourquoi avait-il choisi, de préférence atout 
autre, ce pays des Bni-Salah pour demeure ? Telles 
étaient les questions que se posèrent mentalement les 
quatre Sàouda^ et auxquelles, bien entendu, ils ne trou- 
vèrent pas de réponse. 

Ils n'avaient qu'un moyen de satisfaire leur légi- 
time curiosité, c'était de faire au saint lui-même tou- 
tes les questions qu'ils n'avaient pu résoudre eux- 

(1) Qui s'entretient dans la faim. 



164 LES SAINTS DE l'iSLAM 

mêmes. Comme ces Oulad El-Djilali étaient des 
grossiers, et que cela ne les embarrassait pas plus de 
s'adresser à un homme de Dieu, ou à un grand delà 
terre qu'au dernier des bergers de leur fraction, ce fut 
le parti auquel ils s'arrêtèrent, tant il est vrai que la 
grandeur prestigieuse des puissants n'exerce ses ef- 
fets que sur les peuples pourvus d'une certaine dose 
de civilisation. Les Sàouda n'attendirent même pas, 
pour aller le questionner^ que le saint fût redescendu 
sur la terre. Ils en furent bien punis; car lorsqu'ils 
voulurent s'en approcher, ils se sentirent attachés au 
sol par des liens invisibles que, malgré leurs efforts, 
ils ne purent parvenir à rompre. Après s'être épuisés 
en violences impuissantes^ ils finirent par comprendre 
que le plus sage était d'attendre que le saint voulût 
bien mettre un terme à leur désagréable situation. 

Au bout de quelques instants, le saint se releva; se 
retournant alors lentement du côté des Sàouda, il leur 
fit signe d'approcher. A cet ordre, ils sentirent leurs 
liens se dénouer comme par enchantement; ils en 
profitèrent pour se précipiter vers le saint et se jeter 
à ses genoux qu'ils couvrirent de baisers. Le jour 
s'était fait soudainement dans leur esprit; la foi les 
avait éclairés, et ils avaient reconnu qu'ils étaient en 
présence d'un élu de Dieu. Le saint les releva avec 
bonté, et leur dit avec une voix qui ne paraissait pas 
appartenir aux êtres de la terre, tant elle était har- 
monieuse et pleine de charme : « Allez annoncer, ô 
Oulad El-Djilali, ce que vous avez vu. » 

Les Oulad El-Djilali furent fort émerveillés d'abord 
que le saint — qui était étranger — les appelât par 
leur nom; mais ils réfléchirent ensuite que, puisqu'il 
avait^ sans aucun doute, le don des miracles et de 
divination, il n'y avait rien là qui dût les étonner ou- 
tre mesure. 



XIII. — SIDI BOU-SEBA HADJDJAT 165 

Ils n'osèrent, par discrétion, — car ils étaient sen- 
siblement dégrossis, — questionner le saint sur ce 
qu'ils avaient envie de savoir. Du reste, cela ne leur 
eut pas été possible, attendu qu'il venait de dispa- 
raître à leurs .yeux sans qu'ils pussent se rendre 
compte de la façon dont le miracle s'était opéré. Ils 
eurent beau chercher autour de l'endroit où s'était 
tenu le saint, ils n'en trouvèrent pas trace. Ils re- 
marquèrent cependant que, sur le point même où il 
avait prié, une fumée bleuâtre s'élevait du sol, et 
montait vers le ciel en répandant dans l'air une odeur 
très prononcée de djaouï (benjoin) qui leur causa de 
délicieuses sensations. Ils conclurent de là que le 
saint s'était peut-être volatilisé, hypothèse que son 
extrême maigreur rendait parfaitement admissible. 
Après s'être convaincus de l'inutilité de leurs re- 
cherches, les Oulad Ei-Djilali se hâtèrent de rega- 
gner leur douar pour raconter les faits merveilleux 
• dont ils venaient d'être témoins. On les crut d'abord 
frappés de folie; mais comme leurs bernons étaient 
encore imprégnés d'une suave odeur d'encens qui 
n'avait rien de commun avec celle qu'ils exhalaient 
habituellement, on fut bien obligé d'ajouter foi à leur 
étonnant récit. Quelques Sàouda avaient aussi aperçu 
la vive lumière dont parlaient les Oulad El-Djilali; 
mais les uns étaient trop éloignés pour aller en cons- 
tater la nature, et les autres l'avaient attribuée aux 
rayons de l'aurore avec lesquels elle se confondait; 
quelques-uns, enfin, se dirent que, si c'était un in- 
cendie, il n'y avait qu'à laisser brûler, attendu qu'ils 
ne pouvaient avoir la prétention d'éteindre une forêt 
en flammes. Ils n'y avaient même aucun intérêt. 

Le bruit de cette merveilleuse apparition tomba bien- 
tôt dans l'oreille des Bni-Salah et des montagnards 
des tribus voisines. Les Bni-Msàoud, les Ouzraet les 



166 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Mouzaïa sentirent naître dans leurs cœurs quelques 
symptômes de jalousie au sujet des avantages incal- 
culables qu'allaient, vraisemblablement, retirer les 
Bni-Salah de la présence d'un saint de cette impor- 
tance dans leur tribu, laquelle, s'il fallait les en croire, 
était pourtant bien loin de marcher dans le sentier 
de Dieu. Ces ignorants Kabils ne réfléchissaient 
pas que c'était précisément pour les y mettre que ce 
saint avait été envoyé. Mais quand l'envie vous 
égare, il est bien difficile de penser juste. 

Depuis cette apparition, les Oulad El-Djilali pa- 
raissaient tout à fait transformés ; ils ne juraient plus 
que par le saint inconnu, et ils paraissaient disposés 
à soutenir leur témoignage jusqu'au martyre. 

Il était pourtant un homme qui ne paraissait pas 
accepter aussi facilement que les autres les merveil- 
leux récits des Oulad El-Djilali; il les mettait sur le 
compte de l'hallucination, et il défiait ces néophytes 
de lui prouver ce qu'ils avançaient. Il faut dire que 
ce contradicteur était leur grand-père, et que. vivant 
lui-même de la profession d'ascète dans une kheloua 
(retraite) voisine des gourbis de ses petits-fils, il 
entrevoyait un concurrent sérieux dans la personne 
du saint dont ils s'étaient faits les adeptes. Bref, il 
ne voulait pas croire, et cette incrédulité excitait au 
plus haut point la colère de ses descendants, lesquels, 
il faut l'avouer, étaient devenus d'une intolérance 
extraordinaire depuis qu'ils se posaient comme les 
apôtres de leur saint. C'est toujours comme cela. 

Ils se mirent en tète de convertir leur grand-père 
en le menant à l'endroit même où avait eu lieu l'ap- 
parition. Il est de l'intérêt du saint, pensaient-ils 
de se manifester, et il n'y a pas de raison pour qu'il 
ne recommence pas l'expérience; car, pourquoi, s'i 
n'avait pas eu l'intention d'agir sur la tribu des Bni- 



XIII. — SIDI BOU-SEBA-HADJDJAT 167 

Salah et d'y semer la parole divine, pourquoi nous 
aurait-il chargés d'annoncer ce que nous avions vu i 
Pourquoi ? 

Il était donc à peu près hors de doute que le saint 
reparaîtrait là où les Oulad El-Djilali l'avaient ren- 
contré. 

Le grand-père consentit à tenter l'épreuve, et, 
monté sur sa mule, il se dirigea^ un matin, conduit 
par ses petits-fils, vers la forêt de chênes -lièges où 
s'était produite l'apparition. Bien qu'ils ne fussent 
pas très certains que le saint fit partie de l'espèce 
des enfants d'Adam, les Oulad El-Djilali s'étaient 
cependant munis^ à tout hasard, de présents qu'ils 
comptaient lui offrir. Ces dons n'étaient pas somp- 
tueux : ils se composaient de figues sèches ^ de 
glands et de galettes d'orge ; mais ces Sàouda n'a- 
vaient pas les richesses de Karoun(l), et ils faisaient 
ce qu'ils pouvaient. Le saint aurait donc eu tort 
de ne pas se trouver satisfait de leurs offrandes. 

Le soleil était déjà levé quand les Oulad El-Djilali 
et leur grand-père arrivèrent auprès de la clairière 
où s'était déjà montré le saint. Rien d'extraordinaire 
ne s'annonçait sur ce point de la forêt ; tout, sources, 
feuillage, oiseaux, insectes babillait, bruissait, chan- 
tait, bourdonnait comme d'habitude. Les quatre 
Sàouda commençaient déjà à se demander si, en 
effet, ils n'avaient point été le jouet de leur imagina- 
tion, et le vieillard les regardait d'un air narquois et 
plein d'incrédulité. 

Le point où le saint avait fait sa prière était faci- 
lement reconnaissable à un gros chène-liége dont les 
branches décortiquées'semblaient les bras de quelque 
mulâtre gigantesque. Les Oulad El-Djilali n'étaient 

(t) Le Coré de la Bible. 



168 LES SAJNTS DE l'iSLAM 

plus qu'à quinze ou vingt pas de ce chêne ; ils s'y di- 
rigèrent en poussant devant eux la mule sur laquelle 
était monté le vieillard ; mais, tout à coup, l'animal 
se campa effrayé, les narines dilatées et soufflantes, 
les yeux démesurément ouverts, et tous les efforts 
pour la faire avancer furent complètement inutiles. 
Quel était donc ce mystère ? Les Sàouda ne tardè- 
rent pas à l'apprendre : un rugissement terrible vint 
ébranler la montagne^, qui sembla chanceler sur sa 
base; des grognements roulant dans les vallées 
comme la foudre dans les nuages noirs, alternaient 
avec des rugissements ; -les feuilles frissonnèrent 
sans que pourtant le vent soufflât; des arbres se bri- 
sèrent avec d'épouvantables craquements ; les brous- 
sailles gémirent fracassées ; en même temps, un lion 
noir (1) de taille colossale déboucha dans la clairière 
en éventrant un massif de chènes-liéges ; ses yeux, 
cloués dans une tète énorme, paraissaient deux tisons 
ardents soufflés par un impétueux vent du sud ; sa 
gueule ouverte laissait voir deux rangées de dents 
sortant menaçantes de ses mâchoires sanglantes, 
pareilles aux redoutables crochets des remparts de 
Bab-Azzoun sur lesquels on précipitait jadis les es- 
claves chrétiens. 

Bien que le lion se fût arrêté, les Oulad El-Djilali 
n'en mouraient pas moins de frayeur, et ils parais- 
saient avoir tout à fait oublié que les lions respectent 



(1) Bien qu'il y fftt beaucoup plus rare que le lion faiivo et 
le lioa gris, le lion noir se rencontrait pourtant assez fréquem- 
ment, avant l'occupation française, dans les luontayues des Bni- 
Salah. Le fond de la robe du lion noir est bai-brun jusqu'à l'é- 
paule, où commence la crinière, qui est noire, longue et 
épaisse. Plus tard, ces maguitiques animaux se sont retirés 
dans l'Est, et nous avons pu en tuer un, il y a quelques années, 
dans la foret du Ksanna, de la subdivision d'Aumale. 



XIII. — SIDI BOU-SEBA-HADJDJAT 169 

les gens de cœur. Ils voulaient parler au lion, — on 
leur avait dit que c'était le moyen de le faire fuir ou 
passer son chemin ; — mais ils ne trouvaient plus 
leur langue dans leur bouche ; leurs jambes flageol- 
laient comme s'ils étaient ivres de kliamr (1), et 
leurs yeux s'ouvraient à se précipiter hors de leurs 
orbites. Ils cherchèrent vainement à se rappeler la 
prière : « Certes, nous sommes à Dieu et nous retour- 
nerons à luij » qui chasse les lions et qui met les 
djenoun (démons) en fuite. Leur situation était ter- 
rible, et ils se repentaient cruellement d'avoir en- 
traîné leur grand-père dans cette effrayante aven- 
ture. 

Ils ne voyaient point de salut, et ils se résignaient 
déjà à servir de pâture au sultan des animaux, quand 
sortit tout à coup d'un bouquet d'arbres un vieillard 
à barbe blanche, que les OuladEl-Djilali reconnurent 
de suite pour être le saint qu'ils cherchaient. Ils 
commencèrent à respirer ; car ils sentaient instinc- 
tivement que sa puissance devait s'exercer aussi 
bien sur les êtres animés que sur les éléments. En 
effet, sur un signe du sainte les mâchoires du lion 
se refermèrent, ses yeux s'éteignirent, ses épouvan- 
tables rugissements se changèrent en une sorte de 
grognement caressant pareil à celui d''un chat qu'on 
flatte de la main ; sa queue, qui abattait des arbres 
sous ses coups, avait cessé ses désastreux mouve- 
ments de va-et-vient ; bref, le terrible animal avait 
fini par se rouler aux pieds du saint comme un chien 
soumis. Aussi, les cœurs des Oulad El-Djilali n'a- 
vaient-ils pas tardé à redescendre à leur place, et la 
mule de leur grand-père se montrait-elle pleine de 
gaîté. 

(1) Eq général, toute boisson ferui entée et enivrante. 



170 LES SAINTS DE L''lSLAM 

Le saint s'approcha des Oulad El-Djilali et leur 
donna le salut ; tous^ et le grand-père aussi, qui ne 
doutait plus, s'empressèrent de déposer leur offrande 
de ziara (visite» aux pieds du saint,, qui en parut 
très satisfait ; il daigna même exiger qu'ils parta- 
geassent avec lui les galettes et les fruits qu'ils 
avaient apportés. Les Oulad El-Djilali acceptèrent 
sans balancer l'offre du saint, et, à son exemple, ils 
s'assirent sur l'herbe auprès des provisions qu'ils 
avaient déposées à terre, et ils se mirent à manger 
de grand appétit. Ils remarquèrent bientôt que le 
saint se bornait à toucher alternativement le pain et 
les fruits du bout des doigts, et que, pourtant^ ces 
comestibles diminuaient par l'effet du tact absolu- 
ment comme s'ils eussent été absorbés par la mé- 
thode ordinaire; une suave odeur de musc se ré- 
pandait en même temps autour du saint, et l'air en 
était embaumé. Cette particularité acheva de dissiper 
tous les doutes du grand-père des Oulad El-Djilali 
au sujet de l'état de sainteté du puissant vieillard ; 
car il avait entendu lire El-Hadits (l), et il se rap- 
pelait très bien le passage suivant qui l'avait forte- 
ment frappé : « Mohammed a dit : Les habitants 
« du Paradis ne sont sujets ni à uriner, ni à rendre 
« des excréments ; mais une sueur semblable au 
« musc sort des membres de leur corps. » Il n'y avait 
donc pas à s'y tromper, le vieillard ne pouvait être 
qu'un habitant tVEi-DJenria {2} en mission sur la 
terre. 

Ce qui émerveillait surtout les Oulad El-Djilali, 
c'est que, bien qu'ils mangeassent depuis une demi- 



(1) Tradition concernant les paroles ou les faits recueillis de la 
bouche ou au sujet de .Mahomet. 
[i) Le paradis. 



XIII. — SIDI BOU-SEBA-HADJDJAT 171 



heure, les provisions qu'ils avaient devant eux n'a- 
vaient pas diminué sensiblement. 

Dès qu'ils furent rassasiés, ils voulurent se lever 
pour prendre congé du saint; mais celui-ci qui, sans 
doute, voulait s'amuser un peu de leur étonnement, 
leur dit avec infiniment de bonté : œ Vous n'avez pas 
fait grand honneur à ma dhifa, ô Oulad El-Djila- 
li!... Voyez, vos provisions sont restées intactes. » 

— « monseigneur ! répondit le grand-père, vous 
voulez vous moquer de vos serviteurs. Mais nous ne 
sommes pas si aveugles que nous n'ayons reconnu 
que vous êtes un des élus de Dieu. Moi, j'avais douté 
et j'ai voulu voir; aujourd'hui, j'ai vu, et je crois. » 

Les Oulad El-Djilali triomphaient en entendant 
cette déclaration de leur grand-père, et on lisait déjà 
dans leurs regards l'ardeur enthousiaste dont sont 
pénétrés les néophytes quand s'allume dans leurs 
cœurs le flambeau de la foi. 

Pendant toute cette scène, le lion qui avait causé 
tant d'effroi aux Oulad El-Djilali dormait la tète entre 
ses deux pattes de devant. Ils en conclurent que ce 
devait être le compagnoai habituel du saint, un djenn, 
peut-être, qu'il avait soumis à ses volontés, et con- 
traint à habiter la peau d'un lion. A cette époque, 
ces sortes de métamorphoses étaient beaucoup plus 
fréquentes qu'aujourd'hui, bien que, cependant, on en 
cite encore des exemples. 

Après avoir fait toutes sortes de protestations au 
saint, s'être déclarés ses serviteurs religieux, et lui 
avoir respectueusement effleuré la tète de leurs lè- 
vres, les cinq Sàouda, le cœur allégé, reprirent, le 
grand-père, le chemin de sa kheloua, ses petits-fils 
celui de leur douar. Avant de s'enfoncer dans le bois, 
ils se retournèrent pour jeter un dernier regard sur 



14 



172 LES SAINTS DE l'iSLAM 

le saint homme ; mais lui et le lion avaient déjà 
disparu. . 

Le bruit de ces étranges choses se répandit bientôt 
dans l'étendue du district d'Alger, et jusqu^au fond du 
Tithri ; de tous côtés, les Croyants venaient demander 
au saint, qui s'était définitivement fixé chez les Bni- 
Salah, de vouloir bien intercéder pour eux auprès du 
Tout-Puissant. Sa kheloua, qu'il avait établie dans 
une grotte tissée de lianes, à quelques pas du grand 
chène-liége sous lequel il avait apparu aux Oulad El- 
Djilali, ne désemplissait pas du matin au soir; sou- 
vent même, les fidèles qui étaient pressés ou qui 
avaient beaucoup à demander arrivaient dès la veille, 
et passaient la nuit non loin de la demeure du saint 
afin de profiter de sa première audience. Des person- 
nages considérables ne dédaignaient pas de s'enga- 
gera pied dans les montagnes des Bni-Salah pour ve- 
nir, chargés d'offrandes, solliciter l'intervention du 
saint ou quelque bon conseil. On allait jusqu'à dire 
que Baba- Aroudj en personne était venu le consulter^ 
et lui demander ses prières pour la réussite de quel- 
que entreprise contre les Espagnols; mais ce fait n'a 
jamais été bien prouvé. 

Quoi qu''il en soit, le saint paraissait avoir attiré la 
bénédiction du ciel sur le pays : depuis qu'il l'habitait, 
la terre rendait au centuple ce qu'on lui confiait; les 
pluies ne tombaient que lorsqu'il en était besoin ; les 
sources paraissaient avoir doublé de volume; le 
guehli (1) se heurtait toujours impuissant contre les 
montagnes des Ouzraet ne pouvait arriver jusqu'aux 
Bni-Salah; les arbres fléchissaient sous le poids de 
leurs fruits; les troupeaux multipliaient d'une façon 
prodigieuse ; les femmes étaient d'une fécondité rare; 

(1) Le vent du sud ou du dt''i5ert, If sirocco. 



XIII. — SIDl BOU-SEBA-HADJDJAT 173 

les lions, ces voleurs fils de voleurs, avaient cessé 
leurs désastreuses déprédations ; la peste — si com- 
mune alors — n'y avait pas fait une seule fois sentir 
ses ravages ; les impôts étaient insignifiants ; enfin, les 
faveurs d'en-haut pleuvaient sur la tribu avec une 
persistance qui, jusqu'alors, avait été sans exemple. 
Aussi, la foi avait pris un tel essor chez les Bni-Salah, 
— on croit aisément quand on est dans le bien, — et 
même chez leurs voisins du sud et de l'ouest, que ces 
braves montagnards paraissaient tout disposés à s'en 
alleren guerre sainte contre les Turcs qui, déjà, leur 
étaient fort désagréables. Les Bni-Salah prétendaient 
même — mais nous pensons qu''ils 'se vantaient — 
avoir eu des leurs dans les rangs des Mehal quand 
Ahmid-ben-Abid, embrassant la cause des gens de la 
Mtidja, vint livrer bataille sur l'Ouedjer à Baba- 
Aroudj. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette pré- 
tention des Bni-Salah ne se produisit que fort tard 
après cet événement ; il est vrai que les Mehal ayant 
été vaincus, il n'eut peut-être pas été prudent aux 
Bni-Salah d'aller crier sur les toits qu'ils étaient du 
côté d'Ahmid-ben-Abid à la bataille dont nous ve- 
nons de parler. 

Il est une chose qui vint surtout augmenter la ré- 
putation de sainteté du vieillard des fernan (chénes- 
liéges) : les Bni-Salah avaient découvert qu'il jouis- 
sait du don d'ubiquité ; ainsi, on le voyait à Mekka 
pendant les mois du pèlerinage, bien qu'il fût parfai- 
tement constaté qu'il n'avait pas quitté les Sàouda. 
Pendant sept années de suite, c'est-à-dire depuis 
son arrivée chez les Bni-Salah jusqu'à sa mort, le 
saint passa l'âïc? el-kbir à Mekka et en même temps 
dans sa kheloua des Sàouda. Le fait est d'autant plus 
avéré que, pour s'assurer qu'ils n'étaient pas le jouet 
d'une illusion produite par la ressemblance de quel- 



I 



174 LES SAINTS DE l'iSLAM 

que pèlerin avec le saint, plusieurs Bni-Salah lui 
avaient adressé la parole, et c'était si bien lui, qu'il 
les avait, sans hésiter, appelés par leurs noms. Or, 
il était parfaitement démontré qu''à la même date, 
il avait reçu, comme à l'ordinaire, ses khoddam dans 
sa solitude. 

Quel était donc le moyen qu'employait le saint pour 
se trouver en deux endroits à la fois ? 

On citait bien un fait à peu près analogue, celui de 
Djellal-ed-Din^ lequel, bien qu'il habitat la Chine, 
faisait cependant sa prière du matin tous les jours à 
Mekka. 

Oui, mais le fait du marabout des Bni-Salah était 
bien plus extraordinaire encore; car Djellal-ed-Din 
disparaissait — pendant un jour seulement, il est 
vrai, — tandis que le premier était présent corporel- 
lement en même temps à Mekka et à sa kheloua des 
Bni-Salah. C'est bien différent. 

Nous ne voulons pas dissimuler que la question de 
l'ubiquité, du dédoublement du marabout des fernan 
rencontrait des contradicteurs, lesquels trouvaient 
exorbitant qu'on attribuât à un simple saint un don 
que Dieu parait s'être réservé pour lui seul, et qu'il 
avait même refusé à son prophète Mohammed lors- 
que celui-ci entreprit, dans la nuit d^el-Màradj, son 
voyage aérien à travers les cieux. Il est vrai qu'a- 
vec les moyens de locomotion que Dieu mettait à la 
disposition de son apôtre, c'est-à-dire avec l'ange Ga- 
brielj muni de trois cents paires d'ailes (1), pour pro- 



(1) • Gloire à Dieu, créateur des cieux et de la terre, celui 
qui emploie ])Our messagers les auges à deux, trois et quatre 
paires d'ailes ! » Le Koran, sonniti' XXXV, verset 1 . 

Eli sa qualité de chef de la légion augélique, l'ange Gabriel 
avait droit à trois cents paires dailes. 



XIII. — SIDI BOU-SEBA-HADJDJAT 175 

pulseuFj et El-BoraJc, quadrupède ailé à la figure 
de femme, au corps de cheval et à la queue de paon 
pour monture, le don d'ubiquité n'était plus que 
d'un intérêt médiocre pour le Prophète, puisque, 
par suite de la rapidité des agents locomoteurs, 
le temps consacré à son voyage devenait inappré- 
ciable. Aussi, n'éprouvons-nous aucune répugnance 
à croire, avec Aïcha qui l'affirme, que son époux n'a 
jamais découché, et, avec les commentateurs, qu'à 
son retour, Mohammed trouva son lit encore chaud, 
et qu'il revint assez à temps pour relever^ sans avoir 
perdu une goutte d'eau, un pot qu'il avait mis sur le 
feu, et qui, à son départ, était près de se renverser. 

Tout cela portait donc à croire, quoique cette ver- 
sion fut la moins accréditée, que le saint marabout 
des Sàouda pouvait disposer d'un certain nombre 
d'anges à quatre paires d'ailes, et qu'il faisait le 
voyage des Bni-Salah à Mekka, aller et retour, avec 
une telle vélocité, que son absence ou sa disparition 
pouvait être difficilement constatée. 

A défaut d'autre mérite, cette opinion a tout au 
moins celui de ne pas choquer sensiblement le bon 
sens, et délaisser au Tout-Puissant une propriété dont, 
vraisemblablement, il n^a pas cru devoir faire jouir 
son infime créature; mais, comme nous le disons 
plus haut, il suffît qu'une chose soit à peu près rai- 
sonnable pour que le gros populaire, qui a soif de 
surnaturalisme, la rejette d'une façon absolue. 

Un jour, les khoddam du saint marabout des fer- 
nan enccunbraient dès le matin, comme de coutume, 
les abords de sa solitude. Surpris de ne pas le voir 
sortir de sa grotte de lianes — car il n'avait pas d'au- 
tre habitation — pour leur donner audience, quelques- 
uns de ses zairln (visiteurs), qui attendaient depuis 
longtemps déjà, voulurent savoir la cause d'un re- 



176 LES SAINTS DE l'iSLAM 

tard qui était si peu dans les habitudes du solitaire; 
les plus hardis s'avancèrent tout en tremblant vers 
l'entrée de sa demeure; le soleil en éclairait une par- 
tie. Le saint était étendu sur une natte de jonc et 
dans l'attitude du sommeil. Le croyant endormi, et 
craignant de troubler son repos, les visiteurs atten- 
dirent encore f|uelque temps, espérant qu'il finirait 
sans doute par s'éveiller. Après une heure d'attente, 
ils se présentèrent de nouveau à l'entrée delà grotte. 
L'ami de Dieu était encore dans la même position. 
Il y avait là évidemment quelque mystère dont il im- 
portait d'avoir la clef: quelques hommes des Sàouda 
pénétrèrent dans la grotte et s'approchèrent du ma- 
rabout, qui ne bougea pas. L'un d'eux ayant placé 
son oreille sur la bouche du saint et sa main sur son 
cœur, reconnut que le corps était vide de son àme. 
Il avait, probablement, terminé sa mission sur la 
terre, et Dieu lui avait repris le souffle qui l'animait. 
La nouvelle de la mort de ce saint, dont on avait 
toujours ignoré le nom, et qui, dés lors, fut désigné 
sous celui de Sidi Bou-Sebà-IIadjdjat à cause de ses 
sept pèlerinage^ aux Villes saintes, la nouvelle de sa 
mort, disons-nous, attrista considérablement non- 
seulement les Bni-Salah, mais encore toutes les tri- 
bus de la montagne et de la plaine qui avaient eu 
besoin de recourir à sa puissante intercession. Le 
coup fut rude surtout — on le comprend — pour les 
Bni-Salah; car ils sentaient parfaitement que c'était 
à leur saint marabout qu'ils devaient la persistance 
des faveurs du ciel, et cette rosée de bienfaits qui, en 
sept années, avait fait de leur pays le paradis de la 
terre. Aussi, plus reconnaissants encore que l'aspho- 
dèle (1), les Bni-Salah voulurent-ils faire à Sidi Bou- 

il Le-^ .\rahe-: distMit: < .\iis>i rpi-i)iiniii?^;int r\w l'n.*pho(lt'lp.'> 



XIII. — SIDI BOU SEBA-HADJDJAT 177 

Sebâ-Hadjdjat des funérailles dignes de lui : les par- 
fums les plus précieux furent brûlés en son honneur, 
et le camphre dont on aromatisa son corps ne fut 
certes pas épargné. Sa fosse fut creusée à l'endroit 
même où il avait cessé de vivre. 

Les Bni-Msâoud, les Ouzra et les Mouzaïa étaient 
accourus en foule pour rendre les derniers devoirs 
au saint dont ils avaient eu tant à se louer. Cette af- 
fluence fit même craindre aux Bni-Salah que ces tri- 
bus ne cherchassent à s'emparer de son corps ; aussi^ 
les observèrent-ils sérieusement tant que sa dé- 
pouille mortelle ne fut pas rendue à la terre. Cette 
crainte prouve que les Bni-Salah ne désespéraient 
pas que Sidi Bou- Sebâ-Hadjdjat leur continuât sa 
puissante protection dans le séjour des bienheureux. 

Chacune des trois tribus que nous nommons plus 
haut voulut, dans l'espoir évident de se créer des 
droits à l'appui du saint, se charger des frais de cons- 
truction de la koubba qu'on se proposait d'élever sur 
son tombeau : les Bni-Msàoud, à cause de leur proxi- 
mité des Bni-Salah, insistèrent pour avoir la priorité, 
et ils se mirent immédiatement à l'œuvre; mais leur 
koubba était à peine achevée, que, le lendemain ma- 
tin, on la trouvait renversée (1) comme par l'effet d'un 
tremblement de terre; les pierres qui entraient dans 
sa construction avaient été projetées au loin avec 



parce que cette plante pousse et couserve sa verdure, uiêuie 
daus l'absence des pluies. 

(1) La tradition signale un grand nombre de faits de ce genre. 
Nous ne savons s'il convient de les attribuer à la modestie des 
saints, ou si. plutôt, ils ne cachent pas la ladrerie de leurs con- 
temporains qui, pour s'excuser de ne point avoir élevé à leurs 
marabouts vénérés des monuments funéraires dignes d'eux, au- 
raient prétendu que ces saints se seraient toujours obstinés à 
les renverser. 



178 LES SAINTS DE l'iSLAM 

une violence extraordinaire. Les chapelles funéraires 
érigées à Sidi Bou-Sebâ-Hadjdjat par les Mouzaïa 
et par les Ouzra eurent absolument le même sort. Il 
était donc parfaitement constaté que le marabout des 
chènes-liégeSj qui, fort probablement, avait lu dans 
le cœur des gens de ces tribus, n'en voulait rien ac- 
cepter. 

Les Bni-Salah, qui, intérieurement, n'étaient pas 
fâchés de ce qui arrivait, entreprirent, à leur tour, 
d'élever un djamâ sur le tombeau du saint. Les trois 
tribus repoussées, qui cherchaient à se persuader 
que le refus d'une koubba était un parti pris de la 
part de Sidi Bou-Sebâ-Hadjdjat, espéraient qu'il en 
serait de la construction des Bni-Salah comme il en 
avait été des leurs ; mais il en fut, à leur grand dé- 
sespoir, tout à fait autrement : la chapelle des Bni- 
Salah resta parfaitement debout, et il a fallu qu'elle 
fut bâtie bien solidement, ou que le saint tint à sa 
conservation d'une façon toute particulière, puisque, 
malgré de désastreuses tempêtes et de nombreuses 
secousses de tremblement de terre, elle a pu at- 
teindre déjà l'âge respectable de trois cent soixante 
ans. 

Aujourd'hui encore, les Bni-Salah ont seuls le droit 
d'entretenir et de blanchir le djamâ de Sidi Bou- 
Sebâ-IIadjdjat, et tout soin de cette nature qui vien- 
drait d'autre part que de celle des préférés du saint 
serait inflexiblement rejeté. Aussi, les Bni-Salah 
sont-ils très fiers de ce privilège. 

Sidi Bou-Sebâ-Hadjdjat pousse bien plus loin en- 
core ses préférences pour les Bni-Salah : ainsi, tout 
étranger à cette tribu qui toucherait seulement à un 
brin de dis (1) dans le périmètre que s'est réservé le 

(1) Grande, gramiuée d'Afriqui', anindo feslncoides ou trnax. 



i 



S!DI BOU-SEBA-HADJDJAT 179 



saint autour de son tombeau, en serait immédiate- 
ment puni par le dessèchement de la main qui aurait 
consommé ce sacrilège. Quant au téméraire qui oserait 
porter la hache sur l'un des chènes-liéges qui avoisi- 
nent le tombeau de Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat, il est à 
supposer que sa mort serait insuffisante pour le 
punir d'un pareil forfait. Mais les Sàouda ont tou- 
jours la charitable obligeance d'aviser de ces terribles 
détails les étrangers qui s'engagent sur les terres de 
leur saint marabout. 

Nous avons vu plus haut que Sidi Bou-Sebâ- 
Iladjdjat possédait une merveilleuse influence sur les 
lions, et qu'il les rendait, sur un geste, aussi dociles 
que des chiens convenablement élevés. Le saint a 
voulu, après sa mort, continuer à ses chers Bni- 
Salah la protection dont il les avait couverts pen- 
dant sa vie contre les terribles mâchoires, et les ef- 
frayants appétits du sultan des animaux. Aussi, tout 
lion qui, traqué par les Bni-Salah, a le malheur de 
pénétrer sur le terrain consacré au saint^ est-il un 
lion mort; car il lui est de toute impossibilité de sor- 
tir du cercle fatal qui s'est refermé sur lui : il rugit 
alors en frappant de sa queue un obstacle invisible; 
il s'y heurte impuissant comme dans une cage de 
fer; ses désespoirs sont terribles ; il croit qu'il brise, 
mais ses coups ne rencontrent que le vide. Un en- 
fant armé d'un fusil peut alors tuer impunément le 
fort des forts. 

Aussi, avant l'occupation française, quand les lions 
ne se bornaient pas^ comme aujourd'hui, à traverser 
les montagnes des Bni-Salah, la particularité dont 
nous venons de parler se reproduisait assez fréquem- 

Soii chaiiuio est employé, nous le répétons, soit comme fourrage, 
soit eoiiimc convertur;! do j,'ourbis. 



180 LES SAINTS DE l'iSLAM 

ment. Dès qu'un lion était signalé dans le pays^ tous 
les hommes de la tribu se rendaient sur le tombeau 
de Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat pour lui demander sa 
protection contre cet incommode ennemi. Toute la 
journée se passait en fête : on se bourrait de kous- 
ksou pour se donner des forces; car il est difficile de 
trouver un cœur brave au-dessus d'un ventre vide; 
puis on arrêtait les dispositions à prendre pour le 
lendemain; on distribuait les rôles. On se séparait 
à la nuit en se donnant rendez-vous sur tels ou tels 
points qu'on devait occuper avant le lever du soleil. 
Le but de la manœuvre était de chercher à pous- 
ser le lion vers le tombeau de Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat : 
les combattants, placés sur deux ou trois lignes, 
formaient, à cet effet, un immense demi-cercle qu'ils 
resserraient peu à peu. Mais il arrivait quelquefois 
que le lion entrait dans le pays du côté opposé à celui 
où s'élevait le tombeau du saint; il ne paraissait pas 
non plus toujours disposé à quitter son repaire; de 
sorte qu'il devenait difficile de lui donner la direction 
désirée. Quand les balles, les cris, les grands feux 
ne suffisaient pas pour le débucher, on plaçait, en les 
échelonnant, des appâts sur la route qu'on voulait 
lui faire prendre. Si, malgré cela, il ne bougeait pas, 
les benou el-moiit (1) commençaient leurs impruden- 
ces, leurs témérités : il y avait alors des cuisses la- 
bourées, des membres broyés, des ventres désentrail- 
lés, des poitrines en lambeaux, des têtes scalpées. 
Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat finissait par s'en mêler, et le 
lion, poussé par les injures^ par les huées de la foule, 
qui le traitait de voleur fils de voleur, de coupeur 



(1) Les enfaats fie la mort, c'est-à-dire les braves, les coura- 
geux. 



SIDI BOU-SEBA-HADJDJAT 181 



de route, prenait, tout en rugissant, la direction 
fatale. 

— « Que Dieu te maudisse ! ô le voleur qui m'a 
mangé un bœuf ! « lui criait l'un. 

— « Toi, tu n'es pas le lion, lui hurlait l'autre ; 
tu n'es qu'un lâche rôdeur de nuit. » 

— « Prends garde à ta peau, ô le fils de -celle qui 
n'a jamais dit : non !... Je veux en faire un lit pour 
ma bien-aimée, et de tes griffes des ornements pour 
son cou ! » 

Chacun^ tout en se tenant à distance, l'éclaboussé 
d'outrages. Enfin , le malheureux lion, qui semble 
attiré vers le tombeau du saint par une influence à 
laquelle il ne cherche même pas à se soustraire, a 
pénétré dans l'enceinte sacrée. Un immense cri de 
joie s'élève de cette foule hurlante qui se rit, en l'in- 
sultant, de ses efforts impuissants; puis, quand les 
chasseurs sont fatigués de cette lutte si inégale pour 
le lion, ils chargent quelquefois une femme — der- 
nière injure — de lui donner la mort. 

L'animal est ensuite dépouillé, et sa peau, qui est 
un présent précieux, est offerte au saint qui a donné 
la victoire. 

Avant l'occupation française, les murs de la cha- 
pelle de Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat étaient, assure-t-on, 
tapissés de la peau des lions qui avaient trouvé la 
mort sur les terres du Saint. 

Depuis, on a reconnu, sans doute, que ces peaux 
feraient bien meilleure figure sous les pieds mignons 
de nos ravissantes Algériennes, que le long des murs 
poudreux du gourbi de Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat. Le 
fait est que l'infortuné saint n'a plus même de quoi 
.se faire une descente de tombeau pour le jour de la 
résurrection. 



182 LES SAINTS DE l'iSLAM 

On voit bien que la foi s'en va, et qu'aujourd'hui, 
les peaux de lion sont hors de prix. 



XIV 

Sidi Mouça-ben-Naceur, et son fils 
Sidi El-Fodhil 



La fraction qui occupe le territoire de Tazerdjount 
n'est pas d'origine salahienne. Nous allons dire sa 
provenance. 

Au commencement du X" siècle de l'hégire (1), un 
marabout venant de l'Ouest s'était arrêté dans le 
pays des Bni-Salah, ne leur demandant, en échange 
de l'instruction religieuse qu'il leur apportait, qu'un 
coin de terre où il put semer quelques poignées 
d'orge, ce qu'il lui fallait pour sa nourriture. Les 
Bni-Salah l'autorisèrent à s'établir sur la rive droite 
de l'ouad Taksebt (2), rivière qui traverse le pays des 
Tazerdjount. Le marabout s'y construisit un gourbi 
en branchages, et commença l'éducation religieuse 
d'une douzaine de jeunes Bni-Salah que leurs parents 
— les progressistes — avaient consenti à lui confier. 

Ce marabout, qui s'annonçait si modestement, était 
pourtant l'illustre Sidi Mouça-ben-Naceur, celui qui 

(1) Le XV1« sit!cle de l'ère chrétieuiie. 

(2) Le mot arabe kseb, roseaux, berbérisù. 



XlV. — SIDÎ MOUÇA-BEN-XACEIjR 183 

a son tombeau chez les Bni-Misra^ dans l'est de 
Blida. 

Les Bni-Salah, bien qu'ils fussent alors grossiers 
et fort ignorants, n'avaient pas tardé pourtant à com- 
prendre à qui ils avaient affaire : ils sentirent de 
bonne heure que leur marabout, bien qu'il se contentât 
de peu, n'était cependant pas le premier venu. Ils 
commencèrent dès lors à le visiter; ils écoutèrent plus 
patiemment ses pieuses leçons; ils lui demandèrent 
des conseils qu'il leur donnait volontiers. 

Sidi Mouça n'avait point d'autre habitation que 
son gourbi, et pourtant il ne demandait pas autre 
chose aux Bni-Salah. Ceux-ci finirent cependant par 
rougir de leur avarice à l'endroit du chikh de leurs 
enfants; d'ailleurs, l'hiver approchait, et cette saison 
est rude dans les montagnes. Ils lui bâtirent une mai- 
son en pisé qu'ils recouvrirent d'une épaisse couche 
de dis. Le marabout fut sensible à cette attention des 
Bni-Salah, et il redoubla d'efforts pour tâcher d'insé- 
rer dans le cerveau de ses élèves le plus possible des 
principes fondamentaux de l'Islam ; aussi, au bout 
de quelque temps, savaient-ils par cœur, et pouvaient- 
ils réciter sans trop ànonner la sourate El-Kafiya {\), 
le chapitre suffisant, c'est-à-dire celui qui tient lieu 
de tous les autres. 

Les Bni-Salah du X^ siècle de l'hégire n'étaient 
pas plus généreux que ceux d'aujourd'hui; de plus, 
ils n'avaient encore qu'une vague idée de ce que pou- 
vait être cette dar el-akhrira, la maison dernière, 



(1) Les Musuhuans désignent ainsi le premier cliapitre du 
Koran. Les Arabes de l'Algérie prennent, sans doute, à la lettre 
répithètr (\(i suffisa?it ; car il est rare de voir pousser au-delà les 
études des jeunes gens qui ne tiennent pas absolument à de- 
venir des Iholba, c'est-à-dire des lettrés, des savants, 

15 



184 LES SAINTS DE l'iSLAM 

expression par laquelle Sidi Mouça leur désignait 
métaphoriquement la vie éternelle, l'autre vie. Leur 
nature grossière ne leur permettait guère de se lancer 
dans des nuances aussi abstraites, dans de pareilles 
subtilités. « Parle-nous tant que tu voudras, disaient- 
ils à Sidi Mouça, de la clar ed-deniaj la maison la 
plus proche j la vie de ce monde, nous le compren- 
drons; quant à l'autre, nous n'y entendons goutte. » 
Eh bien ! ce manque d'intelligence empêchait Sidi 
Mouça de pousser aussi loin et aussi rapidement 
qu'il l'eût voulu ses démonstrations théologiques. Il 
prit patience. Du reste, il faut dire qu'il comptait peu 
sur la génération des hommes mûrs pour faire ad- 
mettre ses théories religieuses ; l'âge fait — le mara- 
bout le savait — est invinciblement réfractaire aux 
innovations, particulièrement quand elles sont du 
domaine de la spéculation. Sidi Mouça se borna donc 
à donner quelques bons conseils aux pères de ses 
élèves, et à s'interposer pour rétablir la paix — trop 
souvent troublée — entre ces turbulents Bni-Salah 
et leurs voisins. Quelques petits miracles opérés op- 
portunément firent le reste. Aubout de quelque temps, 
les Bni-Salah ne juraient plus que par Sidi Mouça, 
et ils n'hésitaient pas à lui attribuer tout ce qui leur 
arrivait d'heureux. Dans leur enthousiasme, ils lui 
formèrent autour de son habitation un me/A: (propriété), 
que, malgré leur avarice^ ils arrondirent pourtant 
peu à peu. 

Sidi Mouça était enchanté des dispositions des Bni- 
Salah à son égard, et il se félicita d'avoir, du premier 
coup, mis la main sur une tribu si facilement diri- 
geable et si remplie de bonnes intentions. Le saint 
marabout résolut de compléter cette heureuse situa- 
tion par le mariage. Il demanda et obtint sans diffi- 
culté la main de la belle Zeïneb-bent-El-Hadj-El- 



XIV. — SIDI MOUÇA-BEN-NACEUR 185 

Habib, de la fraction des Ferdjouna. Par le fait de 
cette union, Sidi Mouça-ben-Naceur prenait définiti- 
vement pied dans la tribu des Bni-Salah. 

Il ne faut pas croire pourtant que les dons des Bni- 
Salah aient enrichi Sidi Mouça outre mesure : il faisait 
évidemment assez d'orge pour les besoins de sa fa- 
mille; mais Targent monnayé était encore une rareté 
dans sa maison. Dans leurs pieuses visites au saint 
marabout, les Bni-Salah lui apportaient volontiers quel- 
ques figues, des glands, des olives, du beurre, un peu 
de laine; mais il fallait que les demandes qu'ils avaient 
à faire à Sidi Mouça fussent d'un intérêt capital pour 
qu'ils se décidassent à aller jusqu'à lui donner une 
mouzouna (1). Du reste, Sidi Mouça ne souffrait nul- 
lement, pour son compte, de cet état de choses ; car il 
méprisait souverainement les richesses. Sa femme, la 
belle Zeïneb, ne partageait en aucune façon le dégoût 
de son saint époux pour les valeurs monnayées; elle 
en gémissait souvent^ et cherchait à lui prouver que 
l'argent est le père du bien-être, et qu'il ne devait pas 
y avoir péché à désirer goûter aux biens de ce monde, 
puisque c'est Dieu qui les a créés. Elle faisait aussi 
remarquer à Sidi Mouça qu'ils avaient des enfants, 
qu'ils en auraient encore d'autres, s'il plaisait à Dieu, 
et qu'il fallait penser à eux. 

Il est clair que ces plaintes, qui se renouvelaient 
tous les jours, ne divertissaient pas le saint outre 
mesure; mais il avait fini par n'y plus prendre garde. 
Il se lassa pourtant, un jour, des jérémiades de Zeïneb. 
Ce fut dans les circonstances suivantes : Sidi Ali- 
Mbarek, l'illustre marabout d'El-Koleïàa(Koléa), qui 
avait entendu vanter la piété, la science profonde et 
le pouvoir surnaturel de Sidi Mouça-ben-Naceur, ré- 

(I) La mouzouna valdil fr. OliJ. 



186 LES SAINTS DE l'iSLAM 

solut d'aller en visite religieuse auprès d'un saint 
d'une telle réputation ; or, si le pieux Mouça était 
pauvre, Sidi Ali-Mbarek nageait^, au contraire, dans 
une opulence dont on ne s'expliquait pas parfaite- 
ment l'origine, puisque ce Hachemi — car il était des 
Hachem de l'Ouest — avait été obligé de renvoyer, 
avant d'arriver à Miliana^ deux serviteurs qui le 
suivaient, et qu'il s'était vu, faute de ressources, dans 
la nécessité de se faire, à El-Koleïàa, le khammas (1) 
du fellah Ismàïl-ben-Mohammed. 

Soit que Sidi Mbarek voulût humilier Sidi Mouça, 
soit que la vanité guidât seule dans cette circonstance 
le marabout d'El-Koleïàa, il n'en est pas moins vrai 
qu'il revêtit ce jour-là de riches bernons de la plus 
fine laine, et qu'il se fit escorter par une suite nom- 
breuse et brillante montant des chevaux de race ma- 
gnifiquement harnachés; une foule d'esclaves nègres, 
attentifs aux ordres du maître, caracolaient autour du 
cortège comme une nuée de papillons noirs. 

Cette troupe franchit l'ouad Er-Roumman, — qui, 
depuis, prit le nom de Sidi-Ahmed-el-Kbir, — puis 
l'ouad Er-Rabtha^ et s'éleva dans la montagne par le 
chemin de Tala-Oudjabeur, en laissant à sa droite la 
Chàbet-Tifsacin. 

Le gourbi qu'habitait Sidi Moura était construit 
sur remplacement qu'occupe aujourd'hui la koubba 
dédiée à son fils El-Fodhil. Attirée parle bruit de cha^ 
bir (2) que faisaient les cavaliers^ la femme de Sidi 
Mouça — elle était Kabile — sortit sur le seuil de son 
habitation pour en reconnaître la cause. Zeïneb crut 
d'abord être le jouet des djenoun. Le pays des Bni- 
Salah n'était pas souvent parcouru par d'aussi riches 



(1) Serviteur agricole. 

(2) Longs épérous arabes. 



XIV, — SIDI MOUÇA-BEN-NACEUR 187 

cavaliers. Sa surprise fut surtout à son comble quand 
elle vit le cortège s'arrêter devant son gourbi et met- 
tre pied à terre; elle crut à une erreur jusqu'au mo- 
ment où l'un des esclaves nègres annonça Sidi Ali- 
Mbarek, Elle en avertit aussitôt Sidi Mouça, occupé 
en ce moment à raconter à ses élèves que le Prophète 
— que la bénédiction et le salut soient sur lui ! — 
avait l'habitude de se teindre les cheveux en noir, de 
se colorer les ongles avec la henna, de se mettre du 
koJieul sur les paupières, et de se mirer dans un 
seau d'eau pour ajuster son turban. « Souvenez- 
vous, ô mes enfants! que, si le Prophète répétait sou- 
vent : « Les choses que j'aime le plus au monde, ce sont 
les femmes et les parfums, » il avaitlesoin d'ajouter: 
a Mais ce qui me réconforte l'àme, c'est la prière. » 

Sidi Mouça se hâta de se lever pour aller recevoir 
le visiteur et lui faire les honneurs de son habita- 
tion. Sidi Mouça n^avait à offrir à Sidi Mbarek pour 
se reposer qu'une mauvaise natte de jonc percée 
en plusieurs endroits. Le marabout d'El-Koleïâa 
préféra rester debout. Après avoir complimenté Sidi 
Mouça sur sa science, qu'on disait si étendue, Sidi 
Mbarek^ qui était aussi un savant, tàta son saint col- 
lègue sur quelques-unes des questions les plus 
ardues du raahométisme; ainsi, il lui demanda s'il 
savait de quel doigt le prophète Mohammed s'était 
servi pour fendre la lune en deux. Mais Sidi Mouça, 
pour qui la solution d'une difficulté était un jeu, ré- 
pondit sans hésiter que l'Envoyé de Dieu s'était servi 
de l'index de la main droite. Sidi Mbarek ne tarda 
pas à s'apercevoir qu'il avait affaire à plus fort que 
lui; aussi, abrégea-t-il sensiblement sa visite. Il salua 
assez froidement le marabout de Tazerdjount, et reprit 
avec sa suite le chemin d'El-Koleïàa. Sidi Mouça ne 
le revit plus, 



188 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Sidi Mbarek avait à peine traversé le col de Tala- 
Oudjabeur, que la femme de Sidi Mouça, envieuse 
au dernier des points du luxe déployé par le mara- 
bout d'El-Koleïàa, entamait déjà sa plainte^ ses ré- 
criminations sur la pauvreté dans laquelle paraissait 
tant se complaire son saint époux. « Pourquoi ce 
Sidi Mbarek, dont la science et la piété ne te vont 
pas à la cheville, est-il si insolemment riche, et toi si 
sordidement pauvre? Pourquoi cela^ ô monsei- 
gneur ? » 

— « femme ! souviens-toi que le Prophète a dit : 
« Dieu tantôt répand à pleines mains ses dons sur ceux 
qu'il veut, et tantôt il les mesure, » répondit douce- 
ment Sidi Mouça, en reprenant sa place sur la natte 
qu'avait dédaignée le marabout d'El-Koleïâa. 

— « Je te le répète, ô monseigneur! je soufifre de 
voir ce Mbarek^ ce khammas fils de khammas, 
affecter le luxe de Karoun, tandis que nous, nous 
avons à peine de quoi nous couvrir, » reprit vivement 
Zeineb. 

— « Dieu a dit : « Gardez-vous de l'envie; car elle 
anéantit les bonnes œuvres, ainsi que le feu anéantit 
le bois en le consumant, » répliqua Sidi Mouça. Du 
reste, le sort de ce Karoun, qui avait tant de trésors 
que leurs clefs auraient pu à peine être portées par 
une troupe d'hommes robustes, ne saurait être si 
enviable, puisque Dieu ordonna que la terre l'en- 
gloutit, lui, ses richesses et ses palais. » 

— « Ohl qui est-ce qui te guérira^ ô monseigneur! 
de cette s^upide indifférence pour les biens de ce 
monde / » s'écria Zeineb exaspérée. 

Cotte sortie mit le saint à bout de patience : le- 
vant un des coins de la natte sur laquelle il était 
assis, il dit à son irascible et envieuse épouse : « Re- 
garde, ô femme! et dis-moi ce que tu vois ! » 



XIV. — SIDI MOUÇA-BEN-NACEUR 189 

— « Je vois le paradis ! » répondit-elle complète- 
ment radoucie. 

— « C'est bien ! » fit Sidi Mouça en laissant re- 
tomber le coin de la natte ; puis levant le côté opposé, 
il adressa à Zeïneb la même question. 

— « Je vois l'enfer! » répondit-elle en reculant 
d'effroi. 

— « Eh bien ! ô créature de Dieu ! sache donc que 
l'enfer est réservé à ceux qui envient immodérément 
les richesses et les biens périssables de ce monde, 
tandis qu'au contraire, le paradis échoit tout naturel- 
lement en partage à ceux que Dieu — et il sait ce qu''il 
fait — a oublié de combler de ces mêmes biens. 
Choisis donc, ô femme ! entre ces deux termes. » 

A partir de ce jour, Zeïneb cessa de tourmenter 
Sidi Mouça au sujet de leur pauvreté. En avait-elle 
pris son parti? La tradition n'en dit rien. 

Il faut dire que, grâce aux accès de générosité des 
Bni-Salah, le domaine de Sidi Mouça avait fini par 
prendre une certaine rotondité. Zeïneb avait aussi 
donné au saint marabout deux fils qui, plus tard, ne 
pouvaient manquer de faire la joie de leur père; Sidi 
Mouça, en un mot, était le plus heureux des mara- 
bouts. Son bonheur eût, sans doute, été plus parfait, 
si les Bni-Salah eussent mordu davantage aux choses 
de la religion ; mais c'était là une affaire de temps, 
pensait très judicieusement le saint. Du reste^ il n'y 
a que deux façons de faire des Croyants : à coups de 
sabre, ou par la douceur. Evidemment, le système 
d'Omar-ben-El-Khoththab, la violence, donnait des 
résultats beaucoup plus prompts et plus décisifs; mais 
Sidi Mouça, lui, homme de paix et de prière, ne pou- 
vait y avoir recours. Il fallait donc patienter; c'est ce 
qu'il fît. 

Soit que Sidi Mouça eût été repris de la manie de la 



190 LES SAINTS DE l'iSLAM 

conversion, soit qu'il lui fût devenu impossible de vi- 
vre avec son fils aine, Sidi El-Fodhil, qui avait con- 
sidérablement grandi et qui était d'un caractère très 
difficile, quel qu'ait été enfin le motif de sa résolution, 
tout ce que nous en savons c'est qu'un jour^ Sidi Mouça 
reprit son bâton de pèlerin, et qu'il se dirigea dans 
l'Est. Quelque temps après, sa famille, qui ne s'en 
était que médiocrement inquiétée, apprit par hasard 
qu'il s'était arrêté chez les Bni-Misra, à une marche 
de Tazerdjount, et qu'il avait établi sa, kheloua (ermi- 
tage) dans la montagne, au milieu d'un petit bois 
d'oliviers. C'était au lieu même ou, plus tard, on lui 
éleva la koubba qu'on y voit encore aujourd'hui. 

Quand le saint, qui était chargé d'ans, eut terminé 
son voyage ici-bas, les Bni-Misra, qui connaissaient 
sa valeur religieuse, mirent tout en œuvre pour conser- 
ver sa dépouille mortelle au milieu d'eux ; en effet, on 
n'a jamais trop d'intercesseurs auprès de Dieu. Les 
Bni-Misra voulurent faire les choses grandement : 
peut-être entrait-il un peu d'ostentation dans leur 
affaire; peut-être aussi avaient-ils l'intention de 
faire sentir à leurs voisins les Bni-Salah tout ce que 
leur conduite envers Sidi Mouça avait d'indécent et 
de mesquin. Ils firent donc venir du bagne d'Alger un 
esclave espagnol qui avait la réputation d'être un 
maître en maçonnerie, et ils lui confièrent la cons- 
truction de la koubba qu'ils avaient résolu d'élever 
sur le tombeau du saint. 

A cette occasion, Sidi Mouça donna encore aux Bni- 
Misra une preuve de sa toute-puissance, et du don 
des miracles que, par l'effet de la faveur divinC;, ses 
restes avaient conservé même au-delà de la vie. L'es- 
clave espagnol — qui était un bon catholique — en- 
tamait souvent avec les Arabes qui venaient le voir 
travailler des discussions religieuses dont le but était, 



XIV. — SIDI MOUÇA-BEN-NACEUR 191 

invariablement, de prouver que le Dieu des Chrétiens 
était bien autrement puissant que le leur. « Vos 
saints, dont vous parlez tant, leur disait-il un jour, 

— la koubba venait d'être terminée, — ne vont pas à 
la cheville des nôtres pour ce qui est du pouvoir de 
faire des miracles, et il leur citait, à l'appui de cette opi- 
nion, tous les faits merveilleux que lui fournissait sa 
mémoire. Ce jour-là, il alla plus loin encore, et ne crai- 
gnit point de froisser au dernier des points Tamour- 
propre et les croyances de quelques Bni-Misra qui 
étaient venus en pèlerinage au tombeau du saint. 

« Qu'a donc fait de si extraordinaire votre Mouça- 
ben-Naceur pour que vous lui décerniez le titre de 
saint, et que vous lui éleviez cette koubba, qui me 
semble bien trop somptueuse si on la mesure à son 
mérite '?... Tenez, si vous voulez que je vous le dise 
franchement^ je crois votre saint tout aussi impuis- 
sant que vous. » 

C'était hardi, au X' siècle de l'hégire surtout, et 
dans la situation où se trouvait l'esclave architecte. 
Mais quand les Espagnols se mettent à avoir la foi, 
ils n'hésitent pas, si cela est nécessaire, à en pousser 
la confession jusqu'au martyre. Malgré l'ardeur si 
connue de leur fanatisme, les Arabes ne voulurent 
pourtant point punir ce blasphème; ils préférèrent dé- 
montrer à l'esclave d'une manière irréfragable que leur 
saint n'était cependant pas dépourvu de toute-puis- 
sance. « O Chrétien ! lui dit un des Arabes présents, 

— un vieillard à barbe blanche, — prends un vase 
plein d'eau, et monte sur la koubba; quand tu seras 
au sommet, jette ce vase; — c'était une kolla, cru- 
che dont le fond se termine en pointe comme l'am- 
phore des Grecs; — s'il tombe droit et sans laisser 
répandre une goutte d'eau, la chose sera, ce me sem- 
ble, assez merveilleuse pour que tu y voies l'inter- 

15, 



192 LES SAINTS DE l'iSLAM 

vention du saint; si le vase se brise, au contraire, 
jeté permets de mettre en doute le pouvoir surna- 
turel de Sidi Mouça. » 

L'Epagnol, qui comptait sur la défaite du saint, et 
qui n'étail pas fâché intérieurement d'humilier les 
Infidèles, s'empressa d'accepter l'épreuve; il monta 
donc sur la koubba avec le vase rempli d'eau, et le 
laissa tomber sur le sol. La Â;oZ/a restait debout; mais 
l'Espagnol était précipité sur le carreau où il demeu- 
rait évanoui. 

Quand le maçon eut repris ses sens, il raconta 
qu'au moment où il abandonnait le vase^ la terre lui 
avait semblé s'entr'ouvrir, et qu'au fond de la fissure, 
il avait vu le paradis. 11 est inutile d'ajouter que 
c'était celui de Mohammed. 

Or, ce paradis, qu'il n'avait fait pourtant qu^'entre- 
voir, lui avait paru pavé de tant de séductions — je 
le crois bien ! — que, malgré l'énergie de sa foi 
chrétienne, l'esclave n"'hésita pas à se faire musul- 
man . 

Qu'on juge si les serviteurs de Sidi Mouça durent 
triompher ! 

Sans être de la force de son père Mouça, Sidi El- 
Fodhil n'en fut pas moins un saint d'une certaine 
importance; du moins, c'est ce que nous fait suppo- 
ser l'élégance de la koubba que les Bni-Salah ont 
élevée sur son tombeau. 

Après le départ de son père pour le pays des Bni- 
Misra, Sidi El-Fodhil avait cherché à tirer parti 
des bonnes dispositions que lui montraient les Bni- 
Salah pour arrondir son patrimoine^ et jirendre défini- 
tivement racine dans le Tazerdjount. Le saint homme 
convoitait déjà, évidemment, tout le pays compris 
entre l'ouad Er-Rabtha, l'ouad Takscbt, et l'ouad 
Chcffa, contrée alors magnifiquement boisée et riche 



XIV. — SIDI MOUÇA-BEN-NACEUR 193 

en eau. Ses descendants, soit par donation, soit 
par achats, arrivèrent à la réalisation de son pro- 
gramme. Le Tazerdjount appartient, en effet, tout 
entier aujourd'hui à la lignée deSidi Mo uça^ laquelle 
compose actuellement quatre sous-fractions sous les 
noms de Oulad Sidi-El-Fodhil, Oulad Sidi-Moham- 
med^ Oulad Sidi-Mahammed^ Oulad Ben-Abd-el- 
Melek. 

La koubba de Sidi El-Fodhil-ben-Mouça est gra- 
cieusement située sur un petit plateau formant étage 
à mi-côte du djebel El-Hark. Construite dans une 
clairière, au milieu des chènes-liéges, sa blancheur 
immaculée la fait paraître de loin comme un bernous 
étendu dans une prairie. Elégante de forme à Texté- 
rieur, riche à Tintérieur, où le saint repose sous une 
châsse à colonnettes peintes en vert, et entourée de 
foulards or et soie, la chapelle sépulcrale de Sidi El- 
Fodhil nous prouve le degré de vénération dont jouit 
ce samt dans le Tazerdjount. 

On ne lui attribue pourtant aucun miracle qui soit 
digne d'être rapporté. 



XV 

Sidi Ahmed-el-Kbir. 



1. — LES EAUX DE LAIN-IESMOTH 

Mais avant d'aller en ziara (pèlerinage) au tom- 
beau du saint homme qui a donné son nom à la déli- 
cieuse vallée dont les eaux arrosent les jardins d'o- 
rangers, lesquels font à Blida une ceinture de ver- 
dure pailletée de fruits d'or, il convient de dire d'où il 
venait, qui il était, et comment il devint Je patron vé- 
néré des Blidiïn (1) et des tribus groupées autour de 
sa dépouille mortelle. 

L'ouad Er-Roumman, qui, plus tard^ devait pren- 
dre le nom de Sidi-Ahmed-el-Kbir, n'était, il y a 
quatre siècles, qu'un profond ravin servant de gout- 
tière aux eaux du ciel ; quand, après les pluies, les 
rides de la montagne lui avaient versé leurs der- 
nières larmes, la rivière n'était plus qu'une longue 
traînée de cailloux et de gravier où le moustique 
aurait à peine trouvé de quoi étancher sa soif. Les 
sources, ces yeux de la terre, ne pleuraient pas, 
comme aujourd'hui, dans ces gorges désolées la joie 
pour les hommes et la vie pour les plantes. C'était un 
lieu désert — une Thébaïde — propre à la médita- 
tion et à la prière; il invitait l'homme pieux, celui 

(1) Les seus de Blida, les Blidiens. 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 195 



pour lequel les choses de ce monde ne sont rien, à 
s'y arrêter pour y vivre de la vie érémitique et con- 
templative. C'est, en effet, ce qui arriva. 

Un jour, — c'était vers Tan 1519 de notre ère (925 
de l'hégire), — un voyageur venant de l'Est, selon 
toute apparence, descendait péniblement^ en suivant 
la rive droite de l'ouad Tabeurkchant, dans la châbet 
Er-Roumman (le ravin des Grenades) ; il marchait 
nu-pieds, et, bien qu'il ne parut âgé que de quarante- 
cinq ans environ, il s'appuyait pourtant sur un long 
mezrag (espèce d'épieu) qu'il assurait, à chaque pas^ 
prudemment devant lui. Arrivé au point de jonction 
des deux ravins, le voyageur avisa sur sa gauche un 
épais bouquet d'oliviers et de micocouliers; il s'y di- 
rigea. Le site parut lui plaire ; car un sourire de sa- 
tisfaction vint dérider son visage d'ascète. Après 
avoir jeté son bâton de pèlerin, il remercia Dieu par 
une prière de deux rikâat (génuflexions) d'avoir 
comblé ses désirs en mettant le bien au bout de son 
chemin. Il était visible, à son bernons rapiécé de 
douze pièces, comme celui du khalife Omar, que ce de- 
vait être un saint homme, un homme plus occupé des 
choses du ciel que de celles de la terre. Un chapelet 
passé à son cou indiquait d'ailleurs qu'il était mra- 
both (marabout), c'est-à-dire attaché, lié au service 
de Dieu. 

C'était — on le sut plus tard — l'illustre Sidi 
Ahmed-el-Kbir (1), le pieux, le savant, le dévot, le 
tempérant, l'humble, le pôle des amis de Dieu, la 
perle de son époque^ la merveille de son siècle. Il 



(!) Nous rappelons que répithète cl-khir, le ftraud, accolée à 
uii nom propff', signifie Vainc, de nièiue que l'e-xpression e*- 
vrV, le petit, désigne le cadet. Chez les Arabes, el-kbir n'est 
jamais pris dans le sens iVilluslre. 



196 LES SAINTS DE l'iSLAM 

avait fait deux fois le pèlerinage aux deux distin- 
guées et respectées, Mekka et El-Medina — que Dieu 
les ennoblisse ! — il avait prié près du noble mauso- 
lée du Prophète — le chef de ceux qui ont une étoile 
au front et les quatre pieds blancs (1), — et entre le 
tombeau et la chaire sublime; il avait touché le mor- 
ceau du tronc de palmier qui manifesta tant de pen- 
chant pour l'Envoyé de Dieu, et qui gémit, quand 
Mohammed le quitta, comme gémit la femelle du 
chameau après son /loaar (poulain); il avait vu la 
sublime Kâba, — que Dieu augmente sa vénération ! 
— il avait bu et fait ses ablutions au puits béni de 
Zemzem, dont l'eau augmente toutes les nuits du jeudi 
au vendredi ; il avait baisé la pierre noire illustre bri- 
sée en quatre morceaux par le Karmati, — que Dieu 
le maudisse ! — il avait parcouru Maceur (Egypte) ; 
il avait touché de sa main, au rlhath (monastère) de 
Deïr-et-Tin, dans le Hidjaz, un fragment de l'écuelle 
du Prophète, et de son âïdana, ou vase de nuit, l'ai- 
guille avec laquelle il s'appliquait le koheul, l'alêne 
qui lui servait à coudre ses sandales, et il avait posé 
ses lèvres sur ces nobles et saintes reliques; il avait 
prié dans la sainte mosquée de Mkeddès (Jéru- 
salem), — que Dieu la glorifie ! — il avait visité Haleb 
(Alep)^ la métropole délicieuse et magnifique, et sa 
forteresse l'imprenable, dont les murailles sont si éle- 
vées, qu'elles ont fait dire au poète Djemal-ed-Din- 
Ali : « Les habitants se sont rendus à la voie lactée 
« comme à un abreuvoir, et leurs chevaux ont brouté 
« les étoiles comme on paît les plantes fleuries. » 
« Il avait vu Damachk (Damas), le paradis de l'O- 



(l) Les savants désignent quelquefois ainsi le Prophète Mo- 
hamineti, chef des Musulmans, parce qu'il est à leur tête, et 
qu'il a eu pour successeurs les quatre khalifes. 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 197 

rient, Damachk, dont le poète Arkla-ed-Daniachki- 
el-Kelbi a dit : « C'est le grain de beauté de la joue 
du monde. » Damachk^ que ses jardins entourent 
comme le halo, ce cercle lumineux, quand il envi- 
ronne la lune, ou comme les calices de la fleur qui 
embrassent les fruits ; Damachk qui, selon Cherf- 
ed-Din-ben-Mohsin, « est une contrée dont les cail- 
« loux sont des perles, la terre de l'ambre gris, et 
« les souffles du nord comme un vin frais. » Damachk, 
qui a fait dire au poète Abou-el-Ouhach-Sbà-ben- 
Khelek-el-Asdi : « Son sol est aussi beau que le ciel^ 
« et ses fleurs sont comme les points lumineux qui 
« brillentàson orient; » et au kadhy Abd-er-Rahim- 
el-Biçani : « Visite Damachk de bon matin avec les 
« longs roseaux de la pluie, et les fleurs de ses ver- 
« gers qui semblent incrustées d'or et de pierreries ou 
« couronnées. » 

Sidi Ahmed avait prié dans la mosquée de Damachk , 
de laquelle Safian-eth-Thouri, l'un des compagnons 
du Prophète, a dit : « La prière dans la mosquée de 
Damachk équivaut à trente mille prières; » mosquée 
sublime où, selon la parole de Mohammed, on ado- 
rera Dieu durant quarante années encore après la 
destruction du monde. 

Sidi Ahmed avait visité El-Andalous (1); il avait po- 
sé son front sur les dalles de la non-pareille mosquée 
de Korthoba (Cordoue), temple merveilleux aux mille 
quatre-vingt-treize colonnes de marbre, aux dix-neuf 
portes de bronze, et qu'éclairent, chaque nuit, quatre 
mille sept cent lampes faites des plus précieux mé- 
taux! Il avait pleuré sur Grenade qui s'écroulait, et 
qui entraînait dans sa chute les restes de la puissance 
africaine en Espagne. 

(l) L'Au(lalou?it', la Maurilauie cspaguole. 



198 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Sidi Ahmed avait parcouru Esthanboul (1), et 
visité sa noble mosquée, fondée, dit-on, par Açaf-ben- 
Barakhya, fils de la tante maternelle du grand roi 
Salomon ; il avait reçu l'hospitalité dans les plus 
célèbres zaouïa, et discuté avec les plus savants ju- 
risconsultes, qu'il étonnait par l'étendue de sa 
science; il avait pratiqué le jeune avec les plus fer- 
vents religieux; il avait vécu de la vie contemplative 
avec les 5'oa/i^ ces ascètes mystiques qui font consis- 
ter la perfection dans l'amour de l'essence divine, et 
dans l'anéantissement de l'individualité humaine en 
Dieu. 

Sidi Ahmed, qui s'était enduit les yeux de la pous- 
sière des narrations, savait l'histoire de tous les peu- 
ples de la terre; il possédait Vèlm et h-thah ir, Isiscience 
écriteou apparente, eiVêlm el-bathen, la science révé- 
lée ou cachée. Rien ne lui était inconnu des choses de 
ce monde, ni les pratiques merveilleuses des fou- 
kara (2) haïdariens, qui se roulent sur des charbons 
ardents sans en éprouver aucun mal, ni celles des 
djoulxiïa indiens, qui restent des mois entiers sans 
prendre de nourriture, et qui, d'un seul de leurs re- 
gards rongent le cœur d'un homme dans sa poitrine. 
Aussi, sa réputation s'étendait-elle, en pays mu- 
sulman, de l'orient à l'occident. 

Revenons à Sidi Ahmed, que nous avons laissé en 
prières, et remerciant Dieu d'avoir dirigé ses pas 
vers un lieu qui lui paraissait si propre à cette 
solitude, qu'aujourd'hui il recherchait avec la même 
ardeur qu'il avait mise, autrefois, à parcourir la terre 
de l'Islam. 



(1) L'une (les pai-tics de Cdiislaatiuople. ' 

(2) Foukara, pluriel de fakir, nom doiuié à ci'rl;uur< relif,'ieu.x 
niusulmaus ayuut renoncé au.\ biens de ce niondi'. 



« 



XV, — SIDI AHMED-EL-KBIR 199 

Sa prière terminée, le saint homme s'était mis à 
visiter, pour en connaître les ressources, les abords 
du lieu dont il comptait faire sa retraite : des oliviers 
sauvages, des micocouliers et des frênes, vieux 
comme le monde, étendaient autour d'eux leurs bran- 
ches ombreuses, pareilles au parasol que déploie le 
serviteur d'un émir pour l'abriter contre les chauds 
rayons du soleil; des grenadiers, avec leurs fleurs 
empourprées, paraissaient des triijat (1) éclairant une 
sainte mosquée ; des pruniers, chargés de fruits, 
laissaient pendre jusqu'à terre leurs bras fatigués. 
« Ce lieu est un des jardins d'Eden, pensa Sidi 
Ahmed, si Dieu l'a arrosé de ses eaux. » 

Et Sidi Ahmed fouilla les ravins, les dépressions, 
les rides, les crevasses ; mais les ravins, les dépres- 
sions, les rides, les crevasses^ étaient desséchés 
comme le gosier d'un kadhy ayant parlé longtemps 
pour soutenir une mauvaise cause. 

Ce manque d'eau ne parut pourtant pas jeter une 
grande inquiétude dans l'esprit du saint : il savait 
que Dieu n'avait rien à lui refuser, et que la simple 
formalité d'une prière était suffisante pour que les 
eaux de mille sources vinssent lui lécher les pieds 
comme des esclaves soumises. Cette sollicitation 
auprès du Dieu unique parut cependant coûter au 
saintj — il avait déjà tant demandé, — car, reprenant 
son bâton de pèlerin, il traversa le ravin d'Er-Roum- 
man, il escalada les pentes qui conduisent au piton 
de Sidi Abd-el-Kader, descendit sur l'ouad El-Merdja, 
qu'il traversa, remonta le lit de l'ouad Cheffa, coupa 
successivement l'ouad Bni-Bou-Bekr, et l'ouad Ouzra, 
puis il gravit les pentes du djebel Dakhla, qui s'élève 
chez les Mouzaïa. La nuit était close depuis long- 

(1) Lampes à plusieurs brauches. 



200 LES SAINTS DE l'iSLAM 

temps déjà quand il atteignit au sommet de cette 
montagne, et les étoiles seules éclairaient la terre de 
leur lumière incertaine et scintillante ; mais le corps 
du saint homme rayonnait de clartés veloutées qui 
se projetaient en avant de lui, et le guidaient sur le 
chemin qu'il devait suivre; selon les expressions du 
Koran, « sa lumière courait devant lui (1). » 

Il marchait depuis la veille, et le soleil était déjà très 
haut qu'il n'avait encore rien trouvé de ce qu'il dési- 
rait. Dieu, touchéj sans doute, de la discrétion du 
saint, se décida pourtant à mettre fin aux recherches 
pénibles de son serviteur; car, tout à coup, et comme 
par l'effet d'une révélation subite, Sidi Ahmed tourna 
brusquement à droite, et se dirigea sans hésiter vers 
la tète des eaux. Le gai babillage d'une source ne 
tarda pas à lui apprendre qu'il touchait au but : il 
était, en effet, surî'Aïn-Iesmoth. « Dieu soit loué! » 
s'écria le saint. 

Les belles eaux de cette fontaine cascadaient ar- 
gentées sur les flancs du Dakhla, comme une on- 
doyante chevelure sur les brunes épaules d'une Sah- 
rienne, ou comme la queue d'un djeurr (2) de race. 
Malheureusement,elles couraient folâtres vers le nord^ 
et il paraissait difficile, au premier abord, de les faire 
renoncer à cette direction dont elles avaient, tout 
porte à le croire, une longue habitude. 11 est vrai que, 
pour un homme qui tenait l'oreille de Dieu, cet obs- 
tacle n'était pas des plus sérieux, attendu que l'au- 
teur du mouvement rétrograde des eaux du Jourdain 
vers leur source pouvait encore bien mieux, pour faire 



(1) « Uu jour, tu verras les Croyants, hommes et femmes; 
leur lumière courra devant eux et à leur droite. » (Le Koran, sou- 
rate LVIl, verset 12). 

(2) Cheval dont la queue traîne jusqu'à terre, 



I 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 201 

plaisir à son serviteur, jeter dans le nord-est celles 
de TAïn-Iesmoth.' Il est vraisemblable que ce fut 
aussi l'avis de Sidi Ahmed; car il se mit à prier pour 
obtenir ce détournement. 

A peine avait-il commencé son oraison, que les 
eaux s'arrêtèrent inquiètes sur les pentes; elles tâ- 
tonnèrent pendant quelques instants comme une ca- 
ravane de fourmis qui ne sent plus sa trace; en 
fouillant le terrain pour chercher une direction, elles 
se heurtaient sans cesse aux accidents rocheux qui 
les entouraient. Sidi Ahmed^ qui finissait de prier, 
vit leur embarras; il y mit un terme en leur ordon- 
nant, au nom de Dieu, de le suivre. Aussitôt, comme 
un chien fidèle qui a reconnu son maître, elles s'é- 
lancèrent joyeuses sur ses traces, passant partout 
où il passait, tour à tour escaladant les escarpe- 
ments, ou se laissant glisser doucement dans les ra- 
vins : c'est ainsi qu'elles descendirent le Dakhla, 
qu'elles traversèrent les ouad Ouzra, Bni-Bou-Bekr 
et El-Merdja sans se mêler à leurs eaux, qu'elles 
grimpèrent les hauteurs de Bou-R'eddou et des Am- 
chach jusqu'au point culminant des Bni-Salah_, et 
qu'elles atteignirent enfin la vallée de l'ouad Er- 
Roumman. Il n'était pas loin de l'heure de la prière 
du dhohor quand elles arrivèrent, en compagnie du 
saint, dans le ravin où Sidi Ahmed avait résolu de 
se fixer. Le saint les encoffra immédiatement dans 
un énorme rocher qui se trouvait sur la rive gauche 
de ce ravin. 

Deux étrangers faisaient la sieste en ce moment à 
l'ombre du caroubier qui surmonte le rocher. La 
hauteur du soleil leur ayant indiqué qu'il était l'heure 
de la prière du dhohor, ils cherchèrent, mais en vain^ 
de l'eau pour faire leurs ablutions. En se retournant, 
ils aperçurent Sidi Ahmed, qui lui-même reconnut 



202 LES SAINTS DE l'iSLAM 

bientôt en eux l'illustre chikh, l'imam, le pieux, le 
savantj le sans-pareil de son siècle, le phénix de son 
époque, la rareté de son temps, monseigneur Abd-el- 
Kader-el-Djilani (ï), le saint de Baghdad^ et l'ascète, 
l'humble, le dévot, l'adoi-ateur de Dieu,, monseigneur 
Bel-Abbas-es-Seliti (de Coûta); de leur coté, grâce à 
ce rayonnement qui est particulier aux amis de Dieu, 
ces saints n'avaient pas tardé à deviner que l'homme 
qu'ils avaient devant eux était Sidi Ahmed-el-Kbir. 
Ils avaient, au reste, beaucoup entendu vanter 
sa vertu, sa science et son merveilleux pouvoir; 
aussi, ne purent-ils s'empêcher de lui demander 
pourquoi il était venu s'établir dans un pays sans 
eau ; ils ajoutèrent en [tlaisantant — ces deux saints 
ont toujours passé pour être remplis de gaîté — qu'il 
aurait parfaitement pu en rapporter d'Esthanboul, 
d'où il venait, opération qui, d'après eux, devait, 
quand on jouissait d'une puissance pareille à celle 
que Dieu lui avait accordée, ne présenter aucune dif- 
ficulté. 

(l) Nous n'avous pas la prétention d'expliquer la prés(^nce 
de ces saints dans l'ouad Er-Roumnian. Au reste, pour faire de 
l'hagiographie, il faut avoir la foi, et nous l'avons. Nous enga- 
geons les personnes qui nous liront à s'en munir, si toutefois 
elles n'en sont pas snfhsaiument pourvues, et à ne pas venir 
nous reprocher des proclirouisnies ou des parachrouismes dont 
nous ne prenons nullenieut la responsabilité. Nous écrivons, il 
faut bien qu'on le sache, avec la naïve candeur d'un Croyant, 
tout ce que veulent bien nous raconter les Iraditlonnisles 
arabes, et nous répétons que ce n'est pas toujours chose facile 
que de les faire répondre aux questions qui touchent aux 
hommes ou aux choses de leur religion. Le capitaine Walsin- 
Esterli.izy le constiitait déjà avant nous quand, eu 1840, il ras- 
send)lait les éléments de son histoire de la Domination turque 
dans l'ancieunc lU-f/imce irAhjfr : « Nous demandons indulgence 
à tous, écrivait-il, certain de Tobtenir de ceux qui ont essayé 
de travailler par les Arabes, et de ceux qui connaissent les dif- 
ficultés de ce travail, » 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 203 

Piqué, sans doute, du ton railleur des deux saints, 
Sidi Ahmed, sans leur répondre^ frappa le rocher de 
son bàton^ et l'eau — celle qu'il venait de ramener de 
l'Aïn-Iesmoth — s'échappa aussitôt en plusieurs jets 
bouillonnants qui prirent, sans balancer, mais non 
cependant sans murmurer, leur direction suivant la 
ligne de pente de l'ouad Er-Roumman^ et, depuis 
cette époquBj ces eaux n'ont point cessé de couler et 
de donner la vie à ce ravin jadis si désolé. 

Suivant une autre version, Sidi El-Kbir aurait pris 
son eau àTala-Yzid. Mais, comme il n'y aurait pas eu 
là un bien grand miracle, nous aimons mieux croire 
que ce saint, qui adorait les difficultés, aura poussé, 
comme nous le racontons plus haut, jusqu'au som- 
met du djebel Dakhla. 



II. — L ANSEUR DE SIDI AHMED-EL-KBIR 

On désigne sous la dénomination d'ânseur toute 
source d'eau fraîche et limpide sourdant d'un rocher. 

Les eaux de VAnseur de Sidi Ahmed-el-Kbir, 
c'est-à-dire celles qu'il a amenées du djebel Dakhla, 
s'échappent du pied des pentes de la rive gauche de 
l'ouad par les fissures d'un énorme rocher qui a du 
se détacher des hauteurs de cette rive, et qui, aujour- 
d'hui, parait en être la principale assise. 

L'eau de VAnseur a la pureté du cristal, et l'on est 
tenté d'en approcher ses lèvres ; c'est de l'argent li- 
quide s'écoulant abondamment du sein de la mon- 
tagne comme les richesses s'échappent des mains du 
prodigue. L'eau de la source de Tasnim, qui coule 
dans le Paradis, n'est certainement ni plus pure, ni 
plus agréable aux gosiers des bienheureux, bien que, 



204 LES SAINTS DE L ISLAM 

selon le Prophète, ils y mêlent du vin exquis, du vin 
cacheté dont le cachet est de musc (1). 

Un caroubier noueux, à la sombre et éternelle ver- 
dure, surgit d'une anfractuosité du rocher et prête 
son ombre, pendant les chaudes heures du jour, au 
fidèle Croyant, lequel s'endort doucement au mur- 
mure des eaux de la fontaine sacrée. 

Des soulèvements calcinés, des blocs de rochers 
amassés l'un sur Tautre comme pour préparer une 
escalade de Titans^ encombrent les abords de la 
source ; les eaux s'échappent par des crevasses pro- 
venant de dislocations produites par quelque com- 
motion souterraine. 

Avant que la source n'eût été emprisonnée par 
nos ingénieurs, les Croyantes se rendaient pieuse- 
ment, le samedi, à la fontaine de Sidi El-Kbir pour 
offrir leur encens au saint, les sept parfums (2), et 
pour conjurer les maux et les maladies dont elles at- 
tribuent le principe aux djenuun (3). Les abords des 
sources étaient jonchés de petits cornets de papier à 
moitié consumés, dans lesquels on retrouvait encore 
de la graine de coriandre et du styrax; des tessons de 
poterie, ayant fait l'office de cassolettes, contenaient 
aussi des restes du benjoin qui avait servi à éloigner 
les mauvais génies, lesquels, apparemment, ne peu- 
vent pas supporter ce parfum. 

Aujourd'hui qu'il ne reste plus guère à ces 



(1) Le Komn, sourate LXXXIII, versets 25, 26 et 27. 

(2) Nous avons dit plus haut que les sept parfums se rédui- 
saient presque toujours à quatre, le benjoin, le styrax, le bois 
d'aloès et la coriandre. Les Arabes désignent sous les noms de 
miàat moubarka (styrax béni) l'encens qu'on brrtie en guise 
de charuie pendant les dix premiers jours du .Moharrem, le 
mois sacré. 

(3) Démoutf. 



XV, — SIDI AHMED-EL-KBIR 205 

Croyantes qu'un maigre filet d'eau, la fontaine est 
désertée, et les génies peuvent la hanter en toute 
liberté, et sans crainte d'y être incommodés par les 
sept aromates. Aussi, n'est-il pas très prudent de s'y 
hasarder sans dire le « Bism Allah, » — Au nom de 
Dieu ! — formule ayant la propriété de mettre les dé- 
mons en fuite. 

Tout porte à croire pourtant que, lorsque Sidi 
Ahmed-el-Kbir se donna la peine — il y a de cela 
trois cent soixante-six ans — d'aller chercher de 
l'eau au djebel Dakhla, il n'avait point en vue de tra- 
vailler pour les Chrétiens. Comment, avec sa pres- 
cience, n'a-t-il pas prévu cela? 



ni. — Smi AHMED-EL-KBm DANS LA VALLEE DE L OUAD 
ER-ROUMMAN 

Sidi El-Kbir, nous le savons, était un saint extrê- 
mement remarquable, et, s'il l'eut voulu, il ne lui 
était rien de plus facile que d'obtenir de Dieu sa part 
des biens de ce monde; mais il les méprisait, et il 
avait raison. « Qu'est-ce que la vie humaine^ une 
existence d'homme, se disait-il quelquefois, en com- 
paraison de la vie éternelle? Est-ce seulement une 
goutte d'eau dans la mer V un grain de sable dans le 
désert ? Aussi, n'y a-t-il pas à balancer entre les 
jouissances d'un jour et celles qui n'auront pas de 
fin. » Il avait donc, allant au-devant de la mort 
verte (1), fait vœu de pauvreté, et il s'était mis à 
parcourir le monde musulman pour ychercher la vé- 

(1) Mort verte, actiou de se vêtir de haillons et de vêtements 
rapiécés à la suite d'un vœu de pauvreté. 



506 LES SAINTS DE l'iSLAM 

ritéj et pour montrer la voie à ceux qui étaient dans 
l'erreur. C'est pourquoi nous le voyons arriver dans 
l'ouad Er-Roumraan sous le vêtement rapiécé du 
rlpronpiich (\), les pieds nus et le bâton à la main, 
■Ce n'était pas le hasard qui avait amené Sidi El- 
Kbir dans ces gorges sauvages : à son retour des 
Villes saintes, — les nobles et vénérables, — le saint 
marabout, qui brûlait du désir de revoir son chikh, 
le maître sous lequel il avait étudié, l'honorable, le 
vénérable, le très gracieux, le très pur, le très par- 
faitj le très savant, le très docte Sidi Abd-el-Aziz- 
el-Hadj (2), — que Dieu le protège par sa bonté! — 
Sidi El-Kbir, disons-nous, s'était détourné de son 
chemin pour le visiter; or, le zélé chikh s'était em- 
pressé de profiter de cette occasion pour charger son 
ancien élève d'aller, dans le sud de la Mtidja, souf- 
fler sur la foi des tribus kabiles qui habitaient ces 
contrées pour chercher à la raviver : il lui avait re- 
commandé d'une façon toute particulière les Bni- 
Bou-Nsaïr, tribu qui était assise sur le pays formant 
aujourd'hui la banlieue ouest et nord de la commune 
de Blida. C'étaient, en effet, comme nous le verrons 
plus loin, des Musulmans plus que médiocres^ des 
impies qui ne s'occupaient pas plus du Dieu unique 
que de leur avant-dernier bernons. Il y avait donc un 
intérêt considérable à envoyer en mission religieuse 

(1) Le mot deroueuch qui, en persau, signifie seuil de porte, 
exprime mélaplioriqnement les immbles vertus de ce genre de 
religieux. 

(2) Sidi Abd-el-Aziz-el-Hadj a son tombeau chez les Ammal, 
sur la rive gauche de l'ouad Icer. C'était un marabout de grande 
réputation religieuse qui ava'it entrepris, à l'aide de missionnaires, 
de ressusciter la foi musulmane qui chancelait. Ce serait le 
même marabout qui aurait fondé le Ksar-Charef, dans le Salira. 
Les gens de ce ksar prétendent posséder sa dépouille mortelle, 
ce qui n'est luillemeul justifié. ' ' 



I 



XV. — SIt)î AHMED-EL-KBIR 307 

auprès de ces tribus un homme qui^ comme Sidi 
Alimed-el-Kbir, joignait à une science profonde et à 
une vertu incomparable une éloquence entraînante et 
le don des miracles. Sidi Abd-el-Aziz ne pouvait 
donc faire un meilleur choix. Il avait donné à son 
disciple un thaliir (1) pour se faire reconnaître au 
besoin, et il lui avait dit : « Va^ comme les envoyés 
qui t'ont précédé, annoncer et avertir, afin que les 
incrédules de ces tribus n'aient aucune excuse devant 
Dieu après ta mission. » Et Sidi Ahmed était parti 
avec la ferme résolution de les ramener dans le sen- 
tier du vrai, ou d'en faire un exemple terrible si leurs 
cœurs cadenassés et endurcis restaient sourds à tout 
avertissement. 

Frappé de la vigueur de la végétation, Sidi Ahmed, 
nous l'avons dit plus haut, s'était écrié en descen- 
dant dans la gorge de l'ouad Er-Roumman : « Ce 
lieu est sûrement l'un des jardins d'Eden, si Dieu 
l'a arrosé de ses eaux. » Grâce au saint, l'eau n'y 
manquait plus à présent qu'il l'y avait amenée. 

Il résolut donc de s'établir au fond de cette gorge, 
et sous ces grands arbres si particulièrement propres 
aux méditations et aux entretiens avec Dieu. Il y 
avait là surtout des oliviers et des micocouliers dont 
les branches étaient si vastes, qu'elles faisaient pen- 
ser à cet arbre du paradis qui projette une ombre 
tellement étendue, qu'un cavalier n'en sortirait pas 
après cent ans de voyage. Des frênes, des amandiers, 
des grenadiers, des figuiers des Chrétiens, des ge- 
nêts, des agaves, des lauriers-roses se pressaient 
autour de ces vieux rois de la végétation et sem- 
blaient leur composer une cour ; un tissu de ronces 
en défendait l'approche. Des rochers bleus veinés de 



(1) Diplôme, brevet. 

16 



208 LES SAINTS DE l'ISLAM 

rouge, précipités des sommets, formaient à cette mer- 
veilleuse oasis un rempart naturel dont le torrent 
venait ronger le pied. Avec quelques bottes de dis 
jetées sur des branches entrelacées, le saint se con- 
struisit là un gourbi sinon somptueux, du moins très 
suffisant pour un solitaire qui comptait ne vivre que 
de privations. 



IV. — SIDI AHMED-EL-KBIR ET LES BNI-BOU-NSAIR 

Nous avons dit que le pays formant aujourd'hui la 
banlieue nord et ouest de Blida appartenait, il y a 
quatre siècles, à une tribu riche et puissante qu'on 
nommait les Bni-Bou-Nsaïr. Malheureusement, les 
gens de cette tribu étaient aussi incrédules et rail- 
leurs des choses saintes qu'ils étaient opulents. 
L'orgueil s^était emparé d'eux, et comme ils n'avaient 
jamais eu besoin de prier Dieu pour être comblés de 
ses biens, ils en étaient venus à oublier que Celui 
qui donnait si généreusement pouvait tout aussi 
facilement retirer ou reprendre. Il faut ajouter qu'ils 
étaient ignorants, qu'ils ne possédaient ni mosquées, 
ni zaouïa, qu'ils étaient sans tholba, et que, depuis 
trop longtemps, ils négligeaient les œuvres pieuses 
et les saintes lectures. Ils avaient tout à fait perdu 
de vue que ie Prophète a dit : « La maison la plus 
vide de tout bien est celle où il n'y a pas de Koran. » 

Or, un jour que Sidi Ahmed remerciait Dieu, sur le 
seuil de sa kheloua, de lui avoir donné, dans ce 
monde, un paradis où il projetait d'attendre que le 
Tout-Puissant voulût bien lui ouvrir les portes de 
l'autre ; un jour, disons-nous, qu'il priait tout en 
admirant autour de lui ces vieux oliviers qui sem- 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 



209 



blaient, tant ils étaient noueux, tordus, voûtés, avoir 
été plantés par Dieu lui-même au jour de la création, 
ces frênes qui entrelaçaient leurs branches vigoureu- 
ses avec celles des micocouliers, et les fleurs rouges 
des grenadiers qui se balançaient au souffle de la 
brise comme des mnaguech (1) encoraillées aux oreilles 
de la danseuse, pendant que le saint homme était 
absorbé dans cette contemplation, et qu'il se disait : 
a II y a dans ceci des signes pour ceux qui réflé- 
chissent! » trois cavaliers, qui s'étaient approchés 
de lui sans qu'il s'en aperçût, lui demandèrent fort 
grossièrement, et sans lui avoir donné le salut, qui il 
était. 

Le saint homme qui, à cette brusque et inconve- 
nante interpellation, avait reconnu que ces cavaliers 
devaient être des Bni-Bou-Nsaïr, leur répondit pour- 
tant avec douceur qu'il était marabout. 

— Œ Si tu es marabout, reprit l'un de ces Bni-Bou- 
Nsaïr d'un air ou perçait l'incrédulité, prouve-le en 
faisant jaillir de l'eau de ce rocher pour rafraîchir 
nos gosiers et abreuver nos montures. » Et ils lui dé- 
signaient en même temps un gros rocher roux qui était 
tout prés du gourbi du saint, au pied du Koutsour. 

Si leur intention était d'embarrasser le saint, les 
Bni-Bou-Nsaïr tombaient mal; car le miracle qu'ils 
lui demandaient était tout-à-fait dans ses moyens, 
puisque, quelque temps auparavant, nous le savons, 
Sidi Ahmed Tavait déjà opéré en présence de Sidi 
Abd-el-Kader-el-Djilani et de Sidi Bel-Abbas-es- 
Sebti, et puis ces insolents ignoraient évidemment ces 
paroles d'un savant docteur : « Celui qui met à l'é- 
preuve un homme éprouvé a souvent à s'en repentir. » 



(1) Boucles d'oreilles composées de deux parties. Elles sont 
souvent ornées de corail. 



210 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Sidi Ahmed, sans daigner répondre à ces impies, 
se dirigea lentement vers le rocher désigné, puis, 
après avoirprié pendant quelques instants, il le frappa 
de son bâton. La pierre se fendit aussitôt, et l'eau 
s'élança de la crevasse avec l'impétuosité d'un cheval 
de race qui a senti l'odeur de la poudre. 

Ce prodige ne les convainquit pas, sans doute, de 
la puissance du marabout; car un sourire moqueur, 
qu'ils ne cherchèrent pas à dissimuler, vint prouver 
au saint qu'ils le prenaient plutôt pour un sorcier que 
pour un homme de Dieu, Sur un signe de Sidi Ahmed, 
la fissure du rocher se referma, et l'eau cessa de cou- 
ler. 

— « Demain, dit l'un des trois cavaliers à Sidi 
Ahmed, nous allons chercher chez les Kerracha (I) 
une arouça (fiancée) destinée à l'un de nos plus ri- 
ches cavaliers; les invités seront nombreux. Si tu 
consens à te charger de la dhifa, ô le puissant ! 
ajouta-t-il dédaigneusement, nous n'hésiterons plus 
à reconnaître ton pouvoir. » 

— « La dhifa sera préparée avant votre arrivée, 
répondit le marabout, et je vous promets plus de 
thàam (2) que vous n'en pourrez manger. » 

— « Demain donc à déjeuner nous serons tes hô- 
tes, » reprit le Bou-Nsaïri. 

Et ils s'éloignèrent en ricanant, et sans s'être 
donné la peine d'ajouter la formule restrictive « in 
cha Allah, » ^ si Dieu le veut ! 

Le lendemain cependant, vers dix heures du ma- 
tin, un cortège nombreux remontait l'ouad Er-Roum- 
man : de brillants cavaliers aux selles brodées d'or 
et d'argent, aux armes étincelantes, se pressaient 

(1) Fraction des Bui-Salah. 

(2) Vivres, pitance, mets. Oa désigne ainsi surtout le kousksou. 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 



211 



dans la vallée en frappant la poudre, et en faisant 
tinter leurs chabir sur leurs étriers damasquinés, et 
ces bruits paraissaient leur monter à la tête comme 
les vapeurs d'une liqueur enivrante. Des musiciens, 
juchés sur des mulets, et soufflant, à s'en crever les 
joues, dans le djououak, la zemraara, la r'aïtha, et 
battant du thehel (1), précédaient les cavaliers en 
jouant leurs plus joyeux airs. Venait ensuite, escortée 
par sa famille, et assise sur une mule blanche 
comme Doldol, la monture préférée du Prophète, une 
jeune fille à la taille flexible comme le roseau caressé 
par le zéphyr. Le voile de mariée qui l'enveloppait ne 
permettait pas de distinguer ses traits; mais on de- 
vinait à son maintien gracieux et à son séduisant ba- 
lancement que ce devait être la perle de la tribu. Les 
gazes légères qui servaient de rideaux au rkakeh (2) 
sous lequel était placée la fiancée, voltigeaient autour 
d'elle comme ces flocons de salive de Satan (3) qui 
courent dans l'air par un beau jour d'automne. 

Le cortège se grossissait à chaque pas ; il n'était pas 
un ravin, pas une ride des montagnes qui ne versât 
dans la vallée son contingent d'invités. Les sentiers 
de Tafraouat^ de Habb-el-Melak, de Tabeurkchant, 
de Hanous, de Koutsour et de Draà-el-Ammas, cou- 
verts de gens à bernous blancs, paraissaient des cas- 
cades se précipitant dans l'ouad. Les femmes, per- 



(1) Le djououak est iiae petite flûte en roseau, la zemmara une 
sorte de coruemuse, la rnïtlia uue espèce de hautbois; le thebel 
est un tambour de fornif, particulière. 

(2) Espèce de palanquin fermé de rideaux qui se dresse sur 
les montures des Moresques quand elles voyagent, et sous lequel 
elles s'asseyent. 

3^ Les .\rabes appellent !<aUve dA Satan ces longs fils et flocons 
blancs et soyeux que nous nommons des fils de la Vierge, 



212 LES SAINTS DE l'iSLAM 

chées sur les sommets, fatiguaient l'air de leurs per- 
çants toulouîl (1). 

Les trois cavaliers à qui, la veille, Sidi Ahmed 
avait promis la dhifa, étaient en tète du cortège. 
A leur arrivée auprès du rocher d'où il avait fait 
jaillir l'eau le jour précédent, ils trouvèrent le saint 
homme en prière sous un micocoulier. Son corps 
seul était sur la terre, sans doute ; car tout ce bruit, 
toute cette foule ne paraissaient point avoir le pou- 
voir de le distraire de sa pieuse occupation, et son 
visage, tourné vers la Kibla (2), respirait la plus 
parfaite sérénité. Le mouvement de ses lèvres indi- 
quait pourtant qu'il était en conversation avec Dieu. 

Rien ne révélait la dhifa promise; les invités 
avaient beau lever en aspirant leur appareil olfactif 
du côté du saint, ils n'en rapportaient point cet appé- 
tissant fumet qui révèle la présence du méchoui (3), 
ou du kousksou énergiquement condimenté . Une 
sorte de désappointement se communiqua instanta- 
nément de la tète à la queue du cortège, déception 
qui se traduisit par une grimace particulièrement 
intense dans le r'aehi (4), lequel s'était fait une fête 
d'aborder un peu la viande, félicité qu'il ne faisait 
guère qu'entrevoir une fois ou deux par an. Ces bra- 
ves gens s'étaient, en effet, formellement promis de 
reprendre, dans l'homérique festin sur lequel ils 
comptaient, une bonne part de ce que, sous prétexte 
d'impôts, leur extorquaient leurs maîtres. 

L'un des trois cavaliers de la veille mit pied à terre, 
et s'approcha du saint marabout pour le tirer de l'é- 



(1) Les cris de joie, les you! you ! Jes femmes. 

(2) Directiou de La Mekke. 
(.3) Moutou rôti entier. 

(^4) Le peuple, la populace, la foule. 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 213 

tat extatique dans lequel il était plongé, et lui rap- 
peler sa promesse au sujet de la dhifa. « Vois, ajou- 
ta-t-il d'un ton railleur, nos invités sont nombreux, 
et, comptant sur ton pouvoir, nous n'avons rien fait 

pour satisfaire leur faim Malheur à toi ! s'écria- 

t-il en le menaçant, si tu t'es joué de nous ! » 

— « Que tous les cavaliers mettent pied à terre, » 
répondit Sidi Ahmed en se retournant lentement vers 
son brutal interlocuteur. 

— f Et dans quel but, reprit le cavalier, si tu n'as 
rien à nous faire manger. » 

— « Le Prophète — que la bénédiction et le salut 
soient sur lui ! — a dit : « Supporte avec patience 
les discours des incrédules. Nous avons pour eux de 
lourdes chaînes et un brasier ardent, répliqua le 
saint d'un ton où perçait une certaine irritation. L'im- 
piété vous à tellement aveuglés, ô Bni-Bou-Nsaïr ! 
que vous ne croyez pas aux signes, même après 
avoir vu ! » 

— « Allons, sorcier ! ne te fâche pas, dit l'un des 
cavaliers ; nous croirons à ton pouvoir si tu rassasies, 
comme tu nous Ta promis hier, nos invités et ceux 
qui se sont joints à eux. Commence donc tes exor- 
cismes, et ordonne aux djenoun, dont tu disposes, 
sans doute, de nous servir promptement, et surtout 
sans que nous soyons obligés de descendre de che- 
val. » 

— « Il sera fait ainsi que vous le demandez, ré- 
pondit le marabout. Formez-vous donc par groupes 
de dix, et, s'il plait à Dieu ! vous verrez bientôt les 
effets de sa puissance. » 

Cavaliers et piétons se rangèrent aussitôt en douars 
de dix, et formèrent ainsi une vaste chaîne dont 
les anneaux paraissaient soudés l'un à l'autre. Sur 
un signe du saint homme, un serviteur sembla 



214 LES SAINTS DE l'iSLAM 

sortir du rocher d'où, la veille, il avait fait jaillir 
l'eau. Ce djenn — ce ne pouvait être autre chose — 
portait sur sa tète une vaste djefna (1) taillée dans le 
tronc d'un frêne qui était, au moins, cinq ou six fois 
séculaire. Ce plat était rempli d'un kousksou de 
nuance paille, tigré çà et là de succulents morceaux 
de mouton. Une colonne de vapeur chargée d'appé- 
tissants arômes s'élevait majestueusement au-dessus 
de la djefna, et annonçait au loin la bonne nouvelle. 

Les dhiaf (hôtes) s'armèrent avec beaucoup d'en- 
semble d'une cuiller de bois qui pendait à leur cein- 
ture, et la brandirent d''une façon extrêmement me- 
naçante pour le kousksou. Chaque groupe comptait 
naturellement sur ssl djefna; mais^ en voj'ant ce pre- 
mier plat rester aussi seul que le Dieu unique, la 
foule impatiente — la faim rend si injuste ! — trouva 
que le service languissait d'une façon désespérante. 
C'est précisément là où le saint attendait ses invités. 

— « Hommes de peu de foi ! s'écria-t-il d^une voix 
qui remplit toute la vallée, pourquoi doutez-vous ? 
Sidna Aïça (.lésus) — sur lui soit le salut ! — n'a-t-il 
point rassasié, avec cinq pains et deux poissons, 
plus de cinq mille personnes qui l'avaient suivi au 
désert de Bit-es-Saïda (Bethsaïde) ? Mais les incrédu- 
les ont toujours eu des yeux pour ne point voir ! 
Puisez donc sans crainte dans la djefna, et, s'il 
plait à Dieu ! vous serez rassasiés avant qu'elle ne 
soit vide. » 

Le serviteur, la djefna sur la tète, se mit à parcou- 
rir les groupes, et chacun des convives, oubliant quel- 
que peu le Bisni Allah (2), fouilla le plat au passage 
avec une énergie des plus intenses. 

(1) Granil plat on boi:^. 

(2) Au nom de Dieu ! 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 215 

Il y avait déjà longtemps que le serviteur courait 
dans les anneaux de la chaîne, et que la plupart des 
cuillers avaient été replacées à la ceinture, et pour- 
tant le plat présentait toujours ce piton de kousksou 
que les invités avaient tant admiré d'abord. Tous 
étaient repus, et l'avaient prouvé surabondamment 
par des bruits non équivoques de satisfaction gastri- 
que. Quant à la formule d'actions de grâces « El- 
hamdou lillah, » — louange à Dieu ! — par laquelle 
tout vrai Musulman remercie le Très-Bon de l'avoir 
rempli, il n'échappa point à Sidi Ahmed qu'elle avait 
été tout aussi négligée que celle qui ouvre le repas. Les 
Bni-Bou-Nsaïr était décidément des impies ; le prodige 
même dont ils venaient d'être témoins ne les avait pas 
convaincus de la puissance du saint homme, qui leur 
prouvait d'une manière si claire et si frappante que 
Dieu n'avait rien à lui refuser. La plupart d'entre 
eux s'obstinaient à ne voir dans cette manifestation 
de l'intervention divine que de la sorcellerie, et des 
accointances avec les génies. 

Comme tous les marabouts, Sidi Ahmed-el-Kbir 
avait son grain de susceptibilité, et, malgré sa sain- 
teté, cette négation opiniâtre de son pouvoir finit par 
le faire sortir de ses gonds. Il se tourna vers la Kibla, 
et s'écria d'une voix terrible qui roula dans la vallée 
comme les grondements de la foudre : « Bni-Bou- 
Nsalr ! Dieu — que son saint nom soit glorifié ! — vous 
a donné le bien, et vous ne l'en avez pas remercié ! 
Vous êtes restés incrédules devant ses signes ! Rap- 
pelez-vous donc le terrible châtiment que le Tout- 
Puissant infligea aux gens de Tmoud, qui ne voulu- 
rent point reconnaître dans Salah — sur lui soit le 
salut ! — un de ses envoyés, et qui méprisèrent ses 
avertissements : une violente commotion de la terre 
les surprit; le lendemain, on les trouva morts et la 



216 LES SAINTS DE l'iSLAM 

face dans la poussière sur le seuil de leurs demeures. 
On voit encore leurs ossements cariés épars sur le 
sol qui portait ce peuple maudit. Loth fut aussi en- 
voyé vers les siens, et Choàïb vers les Madianites, 
et ils ne furent point écoutés. Une pluie de feu détrui- 
sit les villes maudites et leurs habitants, et les Ma- 
dianites eurent le sort des Tmoudites. Sidna Mouça 
(Moïse) — sur lui soit le salut ! — avait déjà frappé le 
rocher de Horeb de sa baguette d'dbal (1), et le ro- 
cher s'était fondu en douze sources, que les enfants 
d'Israëllui disaient encore :« Tu as beau nous appor- 
ter des miracles pour nous fasciner,, nous ne te croi- 
rons pas!... » Vous avez comblé la mesure^ ô Bni- 
Bou-Nsaïr ! et Dieu, que vous méconnaissez, me 
charge de vous donner cet avertissement : « Vous se- 
rez dispersés comme les fèves jetées par la main du 
semeur, et le dernier des vôtres ira mourir misérable 
sur les plateaux stériles du Seressou (2), puis je re- 
peuplerai votre pays avec des gens dont le premier a 
été des Bni-Salah, et dont le dernier sera des Bni- 
Ferah(3). » 

(1) Bois dont était faite la baguette de Moise. 

(2) Le Seressou, portion aride des Hauts-Plateaux de la pro- 
vince d'Oran. 

(3) Malgré sa colère, le saint marabout se laisse aller à faire 
ici une sorte de jeu de mots rimé portant sur le nom de Salnli, 
qui signifie 6o». loyal, sincère, et celui de Ferah, qui se traduit 
par gaité,joie, contentement. L'intention de Sidi El-Kbir est évi- 
demment la suivante : Je repeuplerai votre pays avec des gens 
dont le premier a été un homme bo?i, loyaL sincère, et dont le 
dernier sera un homme, gai, joyeux, content, c'c?'i-'<xà\v(i\\i\ liounue 
qui n'aura connu ni le malheur ni ta misère. Le pays des Bni- 
Bou-Nsair a été, en effet, occupé, après cette époque, par les 
Bni-Salah, lesquels possédèrent dans le Mtidja, jusqu'en 18.^2, 
la portion de territoire qui appartenait aux Bni-Bou-Nsaïr. Quant 
à la vallée de l'ouad Sidi-El-Kbir, elle fait partie encore aujour- 
d'hui des Kenacba, fraction des Bni-Salah, 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 217 

Les Bni-Bou-Nsaïr se mirent à rire — tant ils 
étaient endurcis dans l'impiété — des paroles du 
marabout. 

L'un d'euXj plus incrédule encore que les autres, 
osa lui dire : « Nous savons que, souvent, sous les 
bruits du tonnerre, il n'y a qu'un nuage stérile. Fais 
donc que tes menaces s'accomplissent^ si tu es réel- 
lement un envoyé de Dieu ! » 

Et la foule se dispersa pour regagner ses demeures. 

Les Bni-Bou-Nsaïr ne tardèrent pas à ressentir 
les effets de la prédiction de Sidi Ahmed : leurs 
troupeaux meurent de maladies inconnues ; leurs che- 
vaux, hier si nobles et si rapides^ qu'on les aurait 
dits fils du vent, se traînent aujourd'hui lourdement 
et trébuchent à chaque pas; leurs formes, si sveltes 
et si élégantes, sont épaisses et chargées de graisse ; 
ces coursiers ne sont plus que des vaches indignes 
d'être montées par des hommes de chabir. La misère, 
enfin, s'abat sur le pays des Bni-Bou-Nsaïr comme 
elle s'abattit autrefois sur la terre d'Egypte, quand 
Dieu étendit sur elle son bras vengeur. 

Ne pouvant plus vivre chez eux, et las de tourmen- 
ter une terre qui ne voulait plus rien leur donner, les 
Bni-Bou-Nsaïr montèrent sur les ailes de l'oiseau et 
se dispersèrent, en reconnaissant, un peu tard il est 
vrai, les dangers de l'impiété. 

Il ne reste plus aujourd'hui de ces anciens maîtres 
du pays que le vieil Hamida-Bou-Nsaïri et deux de 
ses neveux. Hamida, qui, pour vivre, s'est fait 
marchand de chaux, habite un misérable gourbi à 
Tafraouat, dans la vallée du haut Sidi-El-Kbir. Quant 
à ses neveux, ils gagnent péniblement de quoi ne pas 
mourir de faim en vendant des fruits et des légumes. 
Ces malheureux se disent encore fièrement les maîtres 
du territoire compris entre Blid^ et la Cheffa, et 



218 LES SAINTS DE l'iSLAM. 

paraissent mépriser souverainement les descendants 
du vindicatif marabout à qui ils doivent tous leurs 
maux. Le vieux chikh El-Arbi-el-Halhoul, l'un des 
derniers débris de cette riche et puissante tribu, 
poussait fort loin, avant sa mort arrivée il y a quel- 
ques années, la haine que lui inspiraient ceux qu'il 
appelait les voleurs de son pays. 



V, — Smi AHMED-EL-KBIR FONDE UNE DECHERA (1) 
DANS LA VALLÉE DE l'oUAD ER-ROUMMAN 

La nature du miracle que venait d'opérer Sidi 
Ahmed-el-Kbir, celui du plat de kousksou inépuisable, 
devait nécessairement appeler l'attention des gens 
qui ont plus d'appétit que de moyens de le satisfaire. 
Cette spécialité de la multiplication des aliments ne 
pouvait manquer, en effet, d'attirer vers le saint les 
gens condamnés au régime perpétuel de la figue ou 
du gland. C'est aussi ce qui arriva : à partir de ce 
jour, la gorge qu'habitait Sidi Ahmed ne désemplit 
plus d'affamés qui, la cuiller à la main, attendaient 
que le saint voulût bien recommencer son miracle 
alimentaire; ils se promettaient, si ce prodige venait 
à se reproduire, de ne pas se dire repus de si bonne 
heure et de bourrer, au besoin^ le capuchon de leur 
bernons de cet excellent kousksou que le cuisinier 
du saint savait si bien préparer^ mais si bien, que 
quelques-uns prétendaient qu'il ne pouvait sortir que 
des cuisines djenniennes, c'est-à-dire du Paradis. 
Malheureusement pour ces pauvres affamés, il était 
extrêmement rare que Sidi Ahmed fit deux fois le 



(1) Village, hameau. 



' 



XV. — SIDl AHMED-ËL-KBIR 219 



même miracle; aussi, durent-ils renoncer à voir leur 
faim apaisée par une répétition du prodige qui les 
avait tant mis en appétit. 

On pense bien que le précieux don par lequel Sidi 
Ahmed-el-Kbir venait de se révéler en amenant Teau 
dans le ravin de l'ouad Er-Roumman, et en gorgeant 
de kousksou les Bni-Bou-Nsaïr, ne resta pas long- 
temps ignoré des tribus de la Mtidja, et de celles qui 
habitaient les collines fermant cette plaine au 
nord. Aussi, la vallée au fond de laquelle le saint 
s'était retiré, devint-elle bientôt le rendez-vous non- 
seulement de ceux qui avaient à solliciter en leur fa- 
veur l'intercession du saint auprès de Dieu, mais en- 
core des gens de science et des grands parmi les maî- 
tres du pays. Sa kheloua ne désemplissait pas de 
gens qui venaient le supplier de s'occuper de leurs in- 
térêts terrestres : c'était ou une vache volée, ou un 
troupeau qui dépérissait à vue d'œil, ou un harts (1) 
qui ne produisait pas ; c'était ou trop ou pas 
assez de pluie; c'étaient encore des atteintes du 
mauvais œil, dos affections inexplicables, des im- 
puissances incompréhensibles, des infortunes con- 
jugales que rien ne justifiait. Mais Sidi Ahmed avait 
des remèdes pour tout cela, et il n'était pas un Croyant 
qui ne se retirât satisfait. D'autres, qui passaient 
le jour et la nuit autour de la demeure du sainte 
étaient moins exigeants; ils ne demandaient que la 
grâce d'être imprégnés de ces célestes effluves qui 
émanaient du corps du marabout, et qui, bien qu'i- 
nappréciables pour les organes sensoriels du vul- 
gaire, n'en sont pas moins extrêmement sensibles 
pour l'homme qui est suffisamment pourvu de cette 
vertu surnaturelle qu'on appelle la foi. 

[l^ Harls, champ cultivé. On désigne ain?i les quatre épouses 
légitimes qu'il est permis aux Musulmans d'avoir à la fois. 

15 



220 LES SAINTS DC l'iSLAM 

A force de sollicitations, quelques enthousiastosj 
de ceux que l'ardeur de leurs croyances poussaient 
vers cet état que les mystiques appellent le confluent 
des deux mers, medjmiâ el-hahrin, c'est-à-dire le 
point où, pour se fondre entièrement avec la personne 
de Dieu, il ne s'en faut plus que de la longueur de 
deux arcs ; quelques-uns de ces ascètes, disons- 
nous, obtinrent de Sidi Ahmed de s'établir définiti- 
vement auprès de lui. Aussi, ini village de gourbis 
s'élevait-il bientôt à l'ombre des micocouliers et des 
oliviers sous lesquels le saint était venu chercher la 
solitude et la paix de l'âme. Grâce aux eaux vivi- 
fiantes qu'avait amenées le marabout dans le ravin du 
Roumman, cette gorge aride et encombrée de débris 
de rochers était désormais habitable; elle ne devait 
pas tarder à devenir un jardin délicieux tapissé de 
toutes les verdures, et rempli de tous les biens de 
Dieu, vallée sanctifiée où Sidi Ahmed avait apporté 
la bénédiction. 

Bien que fort occupé des choses du ciel, Sidi 
Ahmed-el-Kbir songea pourtant à se chercher une 
épouse; cette détermination ne lui fut pas soufflée 
par son cœur; — les tourments de l'amour lui étaient 
inconnus ; — Sidi Ahmed prenait une femme parce 
que rislam n'admet pas le célibat. Comme le saint 
n'avait pas de raisons pour donner ses préférences à 
telle ou telle tribu, il s'adressa tout simplement à ses 
voisins les Oulad-Solthan, fraction des Bni-Khelil 
qui occupait, à cette époque, l'emplacement sur le- 
quel est construite Blida, et le contre-fort qui sépare 
les deux vallées do l'ouad Sidi-El-Kbir et de l'ouad 
Abarer'j tète de l'ouad Bni-Azza. La ravissante, 
llanna — la tendresse même — fut jugée digne de 
partager la couche du saint marabout. On la lui 
amena en grande pompe. Bien que Sidi Ahmed ne lui 



XV. — SIDl AHMED-EL-KBIR 221 



eût jamais vu le visage, ilavait pourtant compris^ en 
l'entendant parler et en remarquant la petitesse de son 
pied, que la jeune fille devait posséder toutes les per- 
fections ; car il savait que, lorsque la voix et les traces 
du pied d'une femme sont belles, le reste doit infailli- 
blement être merveilleux. Aussi^ le marabout n'en 
demanda-t-il pas davantage. Il l'épousa. Dieu bénit 
évidemment cette union; car^ au bout de sept mois, 
Hanna donnait à son saint époux un fils qu'il nom- 
mait Abd-el-Aziz. 



VI. — SIDI AHMED-EL-KBlR ET LE Mr'eRBI (1). 

Si le marabout Sidi Ahmed-el-Kbir avait amené 
l'eau de TAïn-Iesmoth dans l'ouad Er-Roumman, 
c'était évidemment un peu pour lui; néanmoins, ce 
bienfait devait profiter à toute la portion du pays si- 
tuée au-dessous de ces eaux. Déjà les jardins des 
Oulad-Solthan, dans lesquels, avant l'arrivée du saint, 
on ne voyait que de maigres figuiers et quelques 
amandiers étiques, formaient, autour des haouch (fer- 
mes) ou gourbis de cette tribu, une oasis de verdure 
qui s'étendait depuis le point d'évasement de l'ouad 
Er-Roumman jusque fort en avant dans le nord de la 
Blida actuelle. A l'aide de canaux habilement établis, 
les eaux de Vànseur pouvaient irriguer même les ter- 
res de Sidi Medjebeur, qui étaient situées à une pa- 
rasange et demie (2) de la source. Certes, les Oulad- 
Solthan et les Bni-Khelil savaient qu'ils en étaient 
redevables à Sidi Ahmed; aussi, ce saint n'eut-il ja- 

(1) Homme de l'Ouest, duMarok. 

(2) Huit kilomt.'tres environ. 



222 LES SAINTS DE l'iSLAM 

mais à se plaindre de la mesquinerie de leurs offran- 
des. 

Or, il arriva qu'un homme de l'Ouest, qui passait 
pour posséder une grande fortune, — les Mr'araba ont 
souvent recours à la magie pour découvrir des tré- 
sors cachés, — avait acquis des Oulad-Solthan plu- 
sieurs de leurs plus beaux jardins. Ce Mr'erbi, inso- 
lent comme tous les gens à qui la richesse n'a rien 
coûté, et qui croyait qu'une clef d'or pouvait ouvrir 
toutes les portes, pensa qu'il lui serait facile, en y 
mettant le prix, d'obtenir de Sidi Ahmed qu'il lui 
laissât dériver à son profit la totalité des eaux de 
Vânseur. Il se rendit donc au gourbi du saint. Sidi 
Ahmed était précisément en prières sur le rocher qui 
domine la source. Sans attendre que le marabout eût 
fini de prier^ le Mr'erbi l'interrompit dans sa conver- 
sation avec Dieu, et sans même lui donner le salutj 
il lui dit assez grossièrement : « Je suis venu jusqu'ici, 
ô homme ! pour t'acheter ton eau; je suis riche et tu 
es pauvre; donc ma proposition ne peut soulever 
l'ombre d'une difficulté. D'ailleurs, un deroueuch^un 
homme qui, comme toi, a renoncé aux biens de ce 
monde, n'a besoin d'eau que ce qu'il lui enfant pour 
apaiser sa soif et faire ses ablutions. Vends-moi 
donc ta source, et tu n'auras pas à t'en repentir^ » 
ajouta-t-il en faisant briller aux yeux du saint quel- 
ques solthani d'or. 

Sidi Ahmed se leva lentement et se mit à secouer 
le caroubier — il existe encore aujourd'hui — qui s'éle- 
vait au-dessus de la source : il en tomba aussitôt une 
pluie de solthani d'or, qui inonda de ce précieux métal 
le rocher d'où l'arbre parait surgir. L'homme du 
R'arben était stupéfait. La convoitise brillait pourtant 
dans son regard; car il aimait l'or par-dessus tout. 

L'indignation se lisait sur le visage du saint, et il 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 223 

était facile de prévoir que cette aventure allait se 
terminer par quelque catastrophe. — « Tu vois, ô 
Mr'erbi ! si j'ai besoin de tes richesses ! Qui t'as au- 
torisé à croire, ô insensé ! que j'étais à vendre et que 
tu pourrais m'acheter? As-tu pensé que je te favori- 
serais au détriment des pauvres des Oulad-Solthan?... 
Mais puisque tu aimes tant l'or, apporte ici des couf- 
fins, emplis-les de ce métal, — c'est celui dont fut 
fait le veau qu'adora le peuple d'Israël^ — et emporte 
dans ta demeure ces solthani que dévore ton regard 
avide ! » 

Cette leçon n'avait pas suffi au Mr'erbi; car il eut 
l'imprudence de se baisser pour ramasser les soltha- 
ni. Au moment où il mettait la main sur l'or^ la terre 
s'entr'ouvritsous ses pieds. Pendant qu'elle l'englou- 
tissait lentement, d'abord jusqu'aux genoux^ puis jus- 
qu'à la ceinture, et enfin jusqu'au cou, le Mr'erbi cria 
quatre fois à Sidi Ahmed, comme Karoun à Moïse, 
d'avoir pitié de lui et de lui pardonner; mais le saint 
marabout fut inexorable : il laissa la terre se refer- 
mer sur l'homme du R'arb. 

Pour que ce terrible chàtimcîit servit d'exemple 
aux générations futures, la tête du Mr'erbi fut changée 
en pierre, et bien qu'usée par le pied des Croyants qui 
vont faire leurs ablutions à la fontaine de Sidi Ahmed, 
on distingue encore aujourd'hui assez facilement, 
quand on gravit le rocher par la petite tranchée qui est 
à l'ouest, le turban pétrifié du malheureux englouti. 



224 LES SAINTS DE l'iSLAM 



VU. — SIDI AHMED-EL-KBIR ET LE FAUX MARABOUT. 

Quelque temps après, Sidi Ahmed-el-Kbir infligea 
le même châtiment à un marabout qui était venu ré- 
clamer son hospitalité. L'intention de cet hypocrite 
était — on le sut depuis — de supplanter le saint dans 
l'esprit des gens des tribus voisines, et de détourner 
à son profit le courant des offrandes qui passait par 
le gourbi de Sidi Ahmed. Mais, avec ce flair qui est 
particulier aux saints musulmans, Sidi El-Kbir n'a- 
vait pas tardé à deviner le but de ce Mr'erbi ; car c'é- 
tait encore un homme du R'arb. 

Il y avait trois jours que ce Moghrebite était l'hôte 
de Sidi Ahmed, quand celui-ci lui proposa de l'accom- 
pagner jusqu'à la source pour y faire les ablutions 
qui précèdent la prière du dhohor.Qnaind ils furent ar- 
rivés sur le rocher d'où sourdent les eaux, Sidi Ahmed 
dit à son compagnon : a Je t^ai donné l'hospitalité que tu 
m'as demandée comme hôte de Dieu et comme mara- 
bout,ô Mr'erbi! maisleToutPuissantvoit jusqu'aufond 
des cœurSj et il n'est au pouvoir d'aucun être humain 
de le tromper. C'est aujourd'hui le jour de l'épreuve. 
Donc, si tu n'es pas un homme de Dieu, je t'en avertis, 
la terre va s'entr'ouvrir sous tes pieds et t'engloutir 
sur-le-champ. » 

Le saint homme n'avait pas achevé ces paroles, 
que le rocher s'ouvrait comme s^ouvriront les mà- 
choirs de la djessaça, l'espionne de l'Antéchrist, et 
que le faux marabout y disparaissait sans laisser la 
moindre trace. 

Depuis cet événement, les lèvres de cette crevasse 
n'ont pu se rejoindre exactement, et si, le soir, on y 
applique roreille , on entend encore distinctement 
Comn)e un long gémissement qu'on assure être pro» 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 225 

duit par l'infortuné Mr'erbi, et qui no cessera qu'au 
jour du jugement dernier. 



VIII. — SIDI AIIMED-EL-KBIR ARRETE LES EAUX DE LA 
SOURCE DE l'oUAD ER-ROUMMAN. 

Le bien qu'avait amené Sidi Ahmed dans le pays — 
les sources — devint bientôt une cause de discorde : 
chaque jour, c'étaient des rixes entre les propriétaires 
des jardins des Oulad-Solthan et les gens de la dédie- 
ra de Hedjar-Sidi-Ali d), lesquels se disputaient l'eau 
avec un acharnement que les conseils et les avertisse- 
ments de Sidi Ahmed n'avaient pu parvenir à calmer. 
Unjour, à la suite d'une querelle qui ne s'était terminée 
que par la mort de l'un des combattants, le saint ma- 
rabout, qui était entré dans une grande colère, frappa 
de son épieu la source et la rivière en leur ordonnant 
de s''arrèter. Soudain, Vânseur cessa de couler, et les 
eaux de l'ouad disparurent dans le gravier. 

Ceci se passait précisément au cœur de Tété ; 
aussi, au bout de trois ou quatre jours, la vie parais- 
sait-elle s'être retirée de ces jardins hier encore si 
fraîchement verts ; tout se flétrissait sous l'haleine 
de feu d'un soleil impitoyable, tout, arbres et plantes. 



(1) A cette époque, c'est-à-dire vers raiiiiée lo2.') île notre 
ère, remplacement sur lequel allait bientôt s'élever El-Hlid/i, — 
la piitite ville, — était en partie occupé j»ar une dédiera i village) 
«le onze «ourbis qui était située en nu point nommé He<ljar- 
Sidi-Ali. Ce village se groupait au lieu où se trouve aujourd'hui 
le marché européen. La population de Hedjar-Sidi-Ali avait ses 
jardins autoui' (l'elle; mais ce n'était encore f[ue de maigres ver- 
gers où l'on ne reacontrait que des Jiguiers, des aiuandiiTs 
et des grenadiers. 



226 LES SAINTS DE l'iSLAM 

prenait déjà cette teinte jaunâtre qui annonce la mort 
des végétaux. Les Oulad-Solthan et les gens de 
Hedjar-Sidi-Ali, qui sentaient combien ils étaient 
coupables, n'osaient point aller demander leur par- 
don au saint; ils le savaient^ d'ailleurs, fort irrité 
contre eux, et, pour rien au monde, ils n'auraient 
osé se présenter devant lui. Sidi Ahmed était bon; 
mais sa colère était terrible. Les coupables n'avaient 
point encore oublié l'exemple des deux Mr'arba. 

La situation était loin d'être satisfaisante, et, de 
plus, elle paraissait sans issue. Il ne fallut rien moins 
que l'intervention d'un saint pour la faire cesser. 

Sidi Medjebeur — marabout vénéré des Bni-Khelil 
— avait jeté les fondements d'une zaouïa à une para- 
sange environ au nord des jardins des Oulad-Solthan 
et des gens de Hedjar-Sidi-Ali; or, ce marabout pro- 
fitait des eaux de Vdnseur, qu'à l'aide de canaux d'ir- 
rigation, il avait amenées jusque sur son terrain. Bien 
qu'il ne fût pour rien dans la querelle de ses voisins, 
le saint n'en supportait pas moins les conséquences de 
la mesure sévère qu'avait cru devoir prendre à leur 
égard Sidi Ahmed-el-Kbir. Les Oulad-Solthan et les 
gens de la dechera pensèrent que l'intervention de 
Sidi Medjebeur ne pouvait manquer d'être efficace, 
et qu'il n'était pas probable que Sidi Ahmed repous- 
sât la demande de son saint collègue. Ils se rendirent 
donc auprès de lui et le supplièrent dose charger de 
plaider leur cause, qui était aussi la sienne. Connue 
ils savaient d'expérience qu'une députation n'est ja- 
mais si bien reçue que lorsqu'elle a les mains plei- 
nes, les solliciteurs bourrèrent de cadeaux pour le 
marabout des Bni-Khelil les gens à qui ils avaient 
confié le soin de leurs intérêts. 

Les députés arrivèrent opportunément; carie saint 
se disposait précisément à faire une démarche auprès 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 227 

de Sidi Ahmed pour le prier de rendre la liberté à ses 
eaux. Il accepta néanmoins les présents, et il se mit 
en route. Les députés l'accompagnèrent jusqu'à l'en- 
trée de la 2;or2;e de l'ouad Er-Roumman ; ils n'osèrent 
pas aller plus loin. 

Sidi Ahmed, dont la colère était déjà calmée, reçut 
fort bien Sidi Medjebeur, qu'il connaissait d'ailleurs 
de réputation. Aussi, le marabout des Bni-Khelil 
n'eut-il pas besoin de faire de grands frais d'éloquence 
pour obtenir ce qu'il désirait; sa cause était déjà ga- 
gnée. x\u reste, nous croyons que Sidi Ahmed n'était 
pas fâché intérieurement démontrer à Sidi Medjebeur 
avec quelle facilité il faisait le miracle. Il l'emmena 
donc au rocher dans lequel était enfermée la source; 
on entendait l'eau y bouillonner tumultueusement, et 
s'y agiter comme une panthère tombée dans un silo. 
Après une courte prière, Sidi Ahmed frappa le rocher 
de son bâton ferré, et les eaux en jaillirent fougueuses 
et bondissantes comme un troupeau de chèvres à qui 
l'on donne la liberté, et elles allèrent joyeuses rendre 
la vie et la fraîcheur aux arbres des vergers. 

Sidi Medjebeur ne perdit rien à cette démarche au- 
près de son puissant collègue; car Sidi Ahmed lui 
fit don à perpétuité du tiers des eaux de Xànseur. 

Les deux marabouts se séparèrent enchantés l'un 
de l'autre. 

Quand aux Oulad-Solthan et aux gens de Iledjar- 
Sidi-Ali, ils lui promirent de se tenir en garde, à 
l'avenir, contre les suggestions de Cheïthan (Satan i, et 
de mettre dans le partage de l'eau toute l'équité dont 
ils étaient susceptibles. Ils avaient eu le soin d'ap- 
puyer leur repentir de somptueuses offrandes qu'ils 
déposèrent aux pieds du saint; car, bien que Sidi 
Ahmed ne fit pas grand cas des biens de ce monde, il 
fpcevait pourtant volontiers ce quelui apportaient les 



228 LES SAINTS DE l'iSLAM 



gens qui avaient besoin de ses conseils ou de son in- 
tercession. Il est vrai que c'était plutôt à tiire d'hom- 
mage qu'autrement. 

Après avoir grondé un peu les coupables, — il était 
très bon dans le fond, — Sidi Ahmed les renvoya par 
le « Rohou bes-slama! » ce qui signifie : « Allez-vous- 
en avec le bien-être, le bonheur temporel. » 



IX. — SIDI AHMED-EL-KBIR ET LES ANDLES OU MORES 
ANDALOUS. 

Après une lutte de huit siècles, les Mores étaient 
chassés d'Espagne ; l'acte final de ce grand drame^ 
si rempli d'aventures de sang, s'était joué sous les 
murs de Granada où Isabelle et Ferdinand venaient 
d'entrer en vainqueurs, et le dernier roi more^ le fai- 
ble Abou- Abd-Allah-es-Sr'ir, repassait le détroit là où 
Tharik-ben-Zeïan avait commencé sa fabuleuse con- 
quête. C'en était fait désormais de la puissance afri- 
caine en Europe, malgré la promesse de Mahomet de 
donner à ses sectateurs l'Orient et l'Occident, pro- 
messe qui pourtant semblait devoir se réaliser; car^ 
quatre-vingts ans après la mort du Prophète, l'empire 
des Arabes s'étendait déjà de l'Indus aux Pyrénées. 
Mais le duc des Franks allait mériter^ dans les champs 
de Poitiers, le surnom de Marteau des Sarrasins (1) 
en disant à l'invasion, comme Dieu dit à la mer : 
« Tu n'iras pas plus loin ! » 

L'expulsion des Mores qui refusèrent le baptême 
avait été décrétée dès 1499; l'année suivante, un autre 

(H Quoique:* étyuiologi^jti.'s aflirinciit qnc Sarrasin vieut de 
C.hcrqnïin, les (tricutaux, le? frcas de TEst. 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 229 

décret avait contraint à repasser la mer la plus grande 
partie des vaincus ; comme le Koran, l'Evangile se 
faisait intolérant, et les Chrétiens avaient hâte de 
voir la croix, trop longtemps humiliée, remplacer le 
croissant sur la coupole des mosquées. 

Mais, au lieu d'être reçus sur la côte d'Afri'jue 
comme des frères malheureux, les Mores furent pillés, 
torturés, massacrés par les Arabes et les Kabils algé- 
riens^ qui les traitèrent comme des Infidèles que la 
tempête ou la guerre aurait jetés sur leurs rivages. 

C'est ainsi que ces pillards tombèrent sur les 
Andlès à leur débarquement à Aïoun-et-Terk, entre le 
cap Falcon et Ras el-Andlès (1 »^ et sur soixante bar- 
ques montées par ces malheureux qui avaient été sur- 
prises en mer par le mauvais temps, et jetées à la côte 
non loin de l'enibouchure de l'ouad El-Mokthà. Xon 
contents de les voler, ces inhospitaliers riverains font 
souffrir mille tortures à ces infortunés exilés pour 
leur arracher les derniers débris de leurs richesses. 

Si l'on en croit les historiens, plus de cent mille 
Mores-Andalous perdirent ainsi la vie dans l'espace 
de quelques mois. Tous ces maux, ne firent qu'accroi- 
tre la haine des Andlès contre eux qui les y avaient 
exposés en les chassant de leur patrie; aussi, dissé- 
minés d'abord dans les villes de la côte, entre Oran 
et Cherchel, s'empressèrent-ils de donner une acti- 
vité nouvelle aux courses en mer et aux brigandages 
des forbans qui, déjà, infestaient ces parages. 

Un grand nombre de Mores qui, sans doute, fai- 
saient meilleur marché de leurs croyances religieuses 
que de leurs biens, avaient été autorisés à rester en 
Espagne sous la condition de se faire Chrétiens. Il 



l; Le cap des Amlltis, — ilfs Amialou*, — Jont nous uvors 
l'ait le cap Lirnilè.s. 



230 LES SAINTS DE L''lSLAM 

est évident qu'ils ne l'étaient qu'à la surface; peut- 
être ne désespéraient-ils pas encore de leur cause, 
et attendaient-ils des jours meilleurs. Il n'y avait 
pas grand mal à cela; et, d'ailleurs, le Prophète ras- 
sure complètement, par le verset 108 de la sourate 
XVI, les fidèles qui croient devoir adopter cette com- 
binaison: « Quiconque, après avoir cru, dit- il, rede- 
vient infidèle, s'il y est contraint par la force, et si 
son cœur persévère dans la foi, n'est point coupable. » 
Ce genre de Chrétiens étaient désignés sous le nom 
de Moriscos par les Espagnols. Plus tard, fatigués 
de leur fausse position au milieu de l'Espagne catho- 
lique, tracassés, inquiétés par leurs intolérants vain- 
queurs, ces Morisques se décidèrent à donner fin 
à un état qui n'était plus tolérable. Mais en mettant le 
pied sur la terre d'Afrique, nous venons de le voir, ils 
furent également traités en étrangers par les Algériens 
qui, avec plus d'apparence de raison qu'ils ne l'avaient 
fait pour les premiers expulsés^ leur jetèrent à la face 
le reproche d'infidélité et d'apostasie. Aussi^ les Moris- 
ques n'eurent-ils de relations qu'avec les Turks et 
les renégats, et, pendant longtemps, les Arabes re- 
poussèrent-ils absolument toute alliance avec eux. 

En 1499 et 1500 (901 et 905 de l'hégire), les premiers 
Mores expulsés forment des colonies sur le littoral : 
c'est ainsi qu'ils relèvent Mazaghran et Cherchel, et 
qu'ils y apportent leur industrie. 

En 151G (922 de Thégire), mille cavaliers Andalous, 
que Bab.a-Aroudj avait transportés d'Espagne à Alger 
sur ses galères, et dont il s'était fait des partisans 
dévoués, lui assurent le succès sur les Mehal dans 
la journée de l'Ouedjer. 

En 1521 (929 de l'hégire), les Musulmans qui 
avaient été tolérés dans le royaume do Valencia sont 
expulsés à leur tour. 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 231 

En 1533 (939 de l'hégire), Kheïr-ed-Din se porte 
devant Oliva avec trente-six galères, et y enlève sept 
mille Andlès qu'il transporte à Alger. 

Mais la haine des Algériens contre les Morisques 
ne s'était point éteinte encore, et l'appui du pacha 
ne suffisait pas pour leur assurer la protection qu'ils 
étaient venus chercher de ce côté-ci du détroit. Il 
faut dire que la question d'apostasie, sur laquelle s'é- 
tayaient les indigènes africains pour justifier les 
mauvais traitements qu'ils faisaient endurer aux Mo- 
risques, n'était que le prétexte ; leur véritable mobile 
était la cupidité et la soif du pillage. 

Les sept mille Andlès de Kheïr-ed-Din s'étaient 
dispersés par groupes sur le littoral, entre Alger et 
Cherchel, pour entreprendre soit de relever les ruines 
des anciennes colonies romaines, soit pour y fonder 
de nouveaux établissements. Un de ces groupes s'était 
fixé à Tefacedt (1), sur le Sahel du Chennoua; mais 
lee montagnards de ce massif — des pillards con- 
sommés — avaient senti là une proie valant la peine 
de fixer leur attention, et bien qu'en leur qualité 
de Kabils, ils dussent ne pas être dévorés outre me- 
sure de zèle religieux^ ils n'en tombèrent pas moins 
avec beaucoup d'ardeur sur ces pauvres Moris- 
ques, qu'ils dépouillèrent radicalement. Se plain- 
dre au pacha n'était pas chose facile d'abord, et puis 
Kheïr-ed-Din qui, déjà, à cette époque, songeait à 
son expédition sur Tunis, avait bien autre chose à 
faire que de s'occuper des intérêts de ces Andlès. Il 
ne fallait donc pas penser au pacha. 

Or, la réputation de sainteté de Sidi Ahmed-cl-Kbir, 



(1) L'ancienne Tipnza. Tefacedt e^t le mot aral)e farcd l'fiâté. 
corrompu, rninéi l)crhérisé. Peut-être T'-faccdl ue^t-il que la 
corruption de Tipaza. 



232 LES SAINTS DE l'iSLAM 

ses miracles, ses vertus, avaient étendu son influence 
du littoral au fond du Tithri; ses conseils étaient 
écoutés, ses décisions étaient acceptées, ses arrêts 
étaient aussi forts que la loi. Bien que ne s'appuyant 
point sur le cimeterre^ son pouvoir n'en était pas 
moins respecté par les grands et par les petits. Les 
Andlés du Chennoua penseront à tourner leurs 
regards vers cette puissance, et à en solliciter aide 
et protection. 

Sidi Ahmed-el-Kbir, que disposaient en faveur des 
Andlés soit des souvenirs de jeunesse, soit des rai- 
sons fondées sur une communauté d'origine (1) peut- 
être, entendit l'appel de la colonie du Chennoua, et 
il se mit en route pour aller la chercher, et la sous- 
traire au brigandage des grossiers habitants de cette 
montagne. Les Andlés accueillirent le saint comme 
un libérateur, et le suivirent*en le bénissant. Comme 
ils étaient noml:»reux, Sidi Ahmed les établit sur la 
rive droite de l'ouad Er-Roumman, en face de l'em- 
bouchure de l'ouad Bou-Arfa : ils dressèrent leurs 
tentes, en attendant qu'ils s'y construisissent des ha- 
bitations, sur un point appelé El-Hamada (2). Grâce 
à la proximité de Sidi El-Kbir, et à la protection ou- 
verte qu'il leur avait accordée, les Andlés restèrent 
quelque temps sans avoir à souffrir les insultes ou la 
violence des indigènes, et ils louaient Dieu tous les jours 
de celte heureuse situation ; mais ils avaient compté 



(1) 11 est hors (IimIoiiIp, bii'ii i[no l,i tradition le fasse arriver 
par l'Est, que Sidi Aliuied-id-Kliir était d"ori;.iine aiulalonse, et 
qu'il avait dû quitter l'Espaj^'iie à la suite du premier décret 
li'expnisimi. Sa f,'énéreHse conduite à l'égard des .Moriscos prou- 
ve sui-alioudauiment cette coniuiuuauté d'oripine dont nous 
avons admis l'iiypolhèsi! précédemmcMit. 

(2) E/-Hain(i<ùi, le terrain dont nous uvuns l'ait le champ de 
-Mars actuel de Hlida. 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 233 

sans les Bni-Bou-Nsaïr, cette tribu que Sidi Ahmed 
• — nous nous le rappelons — avait déjà maudite. Une 
nuit, prétextant que les Andlés étaient sur leur ter- 
ritoire, ils s'abattirent comme des oiseaux de proie 
sur les campements de ces malheureux expulsés,, 
qui ne s'attendaient pas à cette odieuse agression, 
et les Taxèrent aussi radicalement que possible. 

Quand, le lendemain, Sidi Ahmed apprit ce nouveau 
et impardonnable méfait des Bni-Bou-Nsaïr, il entra 
dans une grande colère, et il pria Dieu de hâter les 
effets de la malédiction qu'il avait lancée contre eux. 

Dieu ne fut point sourd à la prière de son saint, et 
la dispersion de cette incorrigible tribu commença 
aussitôt. Chaque jour, comme ces feuilles desséchées 
que le vent arrache à l'arbre, chaque jour, disons- 
nous^ une famille de ces maudits, poussée par une 
force irrésistible, se détachait du groupe, et allait se 
fondre dans la tribu qui voulait bien l'admettre parmi 
ses enfants. 

Puisque les armes spirituelles ne suffisaient pas, 
il fallait prendre des mesures qui assurassent pour- 
tant la sécurité des Andlés que Sidi Ahmed avait cou- 
verts de sa protection; il importait surtout de les éta- 
blir sur un terrain qui put devenir leur propriété et 
sur lequel ils pussent fonder un établissement, 
comme un grand nombre de ces Andalous l'avaient 
déjà fait sur plusieurs points du littoral. Le saint 
s'adressa dans ce but aux Oulad-Solthan. Trop heu- 
reux de prouver à Sidi Ahmed qu'ils n'étaient point 
des ingrats, les gens de cette tribu s'empressèrent de 
mettre tout leur territoire à la disposition du saint 
marabout. « Tout notre pays n'est-il pas à toi, ô mon- 
seigneur ! lui dirent-ils. N'est-ce point toi qui as 
rendu fécondes ces terres où Dieu n'avait mis que des 
cailloux :^ N'es-tu pas pour nous une mer qui déborde? 



234 LES SAINTS DE l'iSLAM 

N'es-tu pas le tronc auquel nous nous frottons ? Ne 
savons-nous pas qu'avec ta protection, un milan de- 
vient un aigle i X'est-ce pas grâce à toi, 6 monsei- 
gneur ! que notre feu a brillé '^ Aussi^ tu le sais, ô 
sidi ! tu es sur notre œil, et quand tu le voudras^ nous 
servirons de terre à tes pieds ! Par ta tète, ô monsei- 
gneur ! accepte ce que t'offrent tes serviteurs ! » 

Mais le saint n'avait pas besoin de tout le terri- 
toire des Oulad-Solthan; il leur demanda seulement 
un coin de terrain qui ne fut pas trop éloigné de sa 
demeure, un lieu propre à la fondation d'une petite 
colonie, et réunissant les conditions qu'exigent ces 
sortes d'établissements. 

Malgré leur répugnance pour les Andalous, les 
Oulad-Solthan ne donnèrent pas moins au saint pour 
ses protégés, et en toute propriété, une étendue de 
terrain dont le périmètre était suffisant pour assurer 
l'existence de ces malheureux bannis. 

Les Andlès entrevoyaient enfin le terme de leurs 
maux; grâce à la puissante intervention de Sidi 
Ahmed-el-Kbir, ils avaient retrouvé une patrie, et 
bien qu'ils eussent conservé les clefs de leurs mai- 
sons d'Espagne, ils ne s'en étaient pas moins mis sé- 
rieusement à l'œuvre pour se construire des gourbis, 
habitations qui, quoique provisoires, n'en étaient pas 
moins très supérieures à la tente, demeure pour la- 
quelle ils n'avaient, du reste, qu'un médiocre pen- 
chant. 

En peu de temps, le terrain que les Andlès avaient 
reçu delà munificence des Oulad-Solthan fut com- 
plètement transformé : chaque famille avait son 
gourbi et un jardin que des dérivations de l'ouad Er- 
Roumman allaient arroser, et déjà l'on voyait s'éle- 
ver des constructions en maçonnerie qui marquaient 
les bases d'une ville future, 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 235 

En s'étendant vers le nord, les Andlès devinrent 
les voisins des gens de Hedjar-Sidi-Ali, fraction des 
Oulad-Solthan qui habitait un petit village de onze 
gourbis situé, nous l'avons dit plus haut, sur rempla- 
cement du Marché-Européen de la Blida actuelle. 
Andalous et Algériens ne formèrent bientôt plus 
qu'une seule agglomération que Sidi Ahmed avait 
réussi à réconcilier. Les Mores-Andalous, il faut le 
dire, mirent tous leurs soins à ramener à eux leurs 
grossiers voisins, et à leur persuader qu'ils étaient 
aussi bons Musulmans qu'eux : ils en donnaient 
comme preuve leur expulsion de la terre d'Espagne et 
leur haine ardente pour le nom chrétien. A force de 
l'entendre répéter, les gens de Iledjar-Sidi-Ali fini- 
rent par être convaincus que les Andlès avaient été 
soumis par les Espagnols à tous les genres de tortu- 
res, pour avoir refusé de renier leurs croyances et de 
recevoir le baptême. 



X. — SlDI AHMED-EL-KBm ET LE P.aCHA KHEIR-ED-DIN. 

Bien que les deux fils du potier de l'Ile de Lesbos, 
Aroudj et Kheïr-ed-Din, ne dussent pas être des Mu- 
sulmans bien parfaits, il n'en est pas moins vrai que 
le premier, lorsqu'il se vit le maître d'Alger, et qu'il 
voulut donner à son pouvoir une organisation régu- 
lière, se garda bien de négliger l'élément religieux 
représenté alors parles marabouts. Aroudj était trop 
habile politique pour ne pas chercher à mettre dans 
ses intérêts des gens qui, seuls au milieu de l'anarchie 
qui régnait à cette époque en pays arabe, avaient 
conservé quelque influence sur les tribus de l'inté- 
rieur. C'est ainsi que, pour donner une sorte de sanc- 



236 LES SAINTS DE l'iSLAM 

tion religieuse à sa création des ocljak (1)^ nous 
voyons, en 1516 (921 de l'hégire), Baba-Aroudj en 
attribuer l'idée première à un marabout très vénéré 
dans la Mtidja, le fils de l'illustre Sidi Abd-er-Rah- 
man-et-Tàalbi. 

A la mort de Baba-Aroudj en 1519 (924 de l'hégire), 
Kheïr-cd-Din, dont le gouvernement manquait encore 
de solidité, et qui crut même un instant ses affaires 
désespérées, s^appliqua pourtant, en présence de l'i- 
naction de ses ennemis, à s'assurer l'entière succes- 
sion de son frère. Doué d'un caractère merveilleuse- 
ment souple, sachant modifier sa politique selon les 
circonstances, différant en cela de Baba-Aroudj qui 
marchait brutalement à son but, comme un boulet de 
canon, Kheïr-ed-Din fit la cour à la multitude fana- 
tique, celle où se recrutait le parti de l'action, en af- 
fectant un grand zèle contre les Infidèles^ et en lui 
jetant à discrétion des tètes d'esclaves chrétiens 
prisonniers dans les bagnes ; il sentoura aussi 
fort habilement de gens de loi et de religion, et 
toutes ses avances, toutes ses prévenances et ses soins 
furent pour les marabouts, pour ceux surtout qu'il 
savait influents. 

Or, il était arrivé à la connaissance du pacha Kheïr- 
ed-Din qu'il existait par-delà la Mtidja, dans une 
gorge qui lui servait de retraite, un homme jouissant 
d'une grande réputation de sainteté, un homme exer- 
çant un ascendant extraordinaire, par ses miracles et 
par ses vertus, sur les tribus de la plaine et de la 

(1) Le mot odjak est turc, et siguifio/'oyer. Sous la domiuatiou 
turque, il était employé en Algérie pour désigner une compa- 
gnie dejaui^saircs. 1[ signilie aussi le Goitver?ie»ie?it turc en gé- 
néral. I^esgouverneimnts turcs (les Régenres harbaresqufs étaient 
appelés par les Turcs les odjak ignuveruementsi île lOccideuf 
(Bbes.nifh). 



XV. — SIDI AHMED -EL-KBIR 237 

montagne, et qui, bien que, sans soldats et sans ar- 
mée, était pourtant obéi sur un signe; un homme 
enfin qui était une puissance, mais une puissance 
pacifique, et cherchant ses appuis en dehors de tout 
appel à la force ou à la violence. Cet homme, qui 
vivait pauvre dans un gourbi bien qu'il pût disposer 
de tous les trésors de la terre, cet homme qui avait 
apporté la bénédiction de Dieu dans le pays^ le mara- 
bout vénéré aux prières duquel le Très-Haut ne res- 
tait jamais sourd, c'était Sidi Ahmed-el-Kbir. 

Le pacha Kheïr-ed-Din qui, nous l'avons dit, vou- 
lait gagner à sa cause les gens de religion, ne pou- 
vait manquer de rechercher un homme de l'impor- 
tance de Sidi Ahmed. C'était en 1533 (939 de l'hégire): 
bien qu'il vint de donner des gages sérieux de sa hai- 
ne contre les Chrétiens en les faisant massacrer dans 
les bagnes, qui en regorgeaient^ Kheïr-ed-Din, que le 
Grand-Seigneur venait d'appeler à Constantinople et 
de nommer capitan-pacha, avait senti la nécessité 
d'assurer la tranquillité derrière lui pendant son 
absence. Aussi, un jour^ un splendide cortège, com- 
posé d'une nuée de brillants cavaliers aux chevaux 
richement caparaçonnés, traversait-il le village de 
gourbis des Andlès pour se diriger sur l'ouad Er- 
Roumman. Les Morisques, qui avaient reconnu le 
pacha, le saluèrent chaleureusement à son passage. 
S'étant informés auprès de la suite du Sultan de la 
cause qui l'amenait dans leur pays, il leur avait été ré- 
pondu que Kheïr-ed-Din venait d'être appelé à Cons- 
tantinople pour y commander les flottes de Soleïinan, 
et qu'avant de se mettre en route, il avait voulu faire 
sa ziara (visite) à Sidi Ahmed-el-Kbir, pour lequel 
il professait la plus profonde vénération. « Le pacha, 
ajouta un cavalier de sa suitCj désire demander au 
saint des prières pour assurer sa réussite sur le 
théâtre nouveau où l'appelle sa destinée, » 



238 LES SAINTS DE l'iSLAM 

C'était, en effet, le pacha Kheir-ed-Din^ accompa- 
gné de son jeune fils Hacen, et suivi de son parent 
Selebi-Reumdhan, et de l'eunuque Mahammed-Ha- 
cen, son favori, et, plus tard, son successeur. 

Après s'être fait renseigner sur la position du vil- 
lage de gourbis qu'habitait Sidi Ahmed-el-Kbir, le 
pacha et sa suite s'engagèrent dans la gorge de 
l'ouad Er-Roumman, qu'ils remontèrent par sa rive 
droite. La tète de l'escorte du pacha n'était plus qu'à 
quelques centaines de pas du village quand Sidi 
Ahmed fut averti^ par les cris des enfants et par les 
aboiements des chiens, qu'il devait se passer quelque 
chose d'insolite dans la gorge habituellement si cal- 
me où il s'était retiré. On vint le prévenir, en elîet, 
qu'un goum de brillants cavaliers s'approchait de la 
dédiera : on entendait déjà très distinctement ce bruit 
de fer qui annonce une troupe arabe à cheval. Au 
moment où Sidi Ahmed sortait de sa demeure pour 
reconnaître la cause de ce tumulte, deux cavaliers 
arrivaient à toute bride et s'engageaient au milieu du 
groupe de gourbis en criant avec cette dureté de 
prononciation qui était particulière aux Turcs: « No- 
tre seigneur le pacha! Notre seigneur le pacha! » 

Tous les pieux disciples de Sidi Ahmed, remplis de 
surprise et croyant avoir mal entendu, sortirent pré- 
cipitamment de leurs gourbis pour s'assurer de la vé- 
rité. Ce n'était pas une chose commune, en effet, de 
voir un grand de la terre dans cette gorge qui ne me- 
nait nulle part, et les pauvres — ceux qui ont tout à 
demander — la fréquentaient bien plus que ceux à qui 
Dieu a tout donné. 

Après s'être fait montrer le gourbi de Sidi Ahmed, 
les deux cavaliers, qui venaient d'apercevoir le saint 
sur le seuil de sa demeure, mirent aussitôt pied à 
terre, et se précipitèrent vers lui pour baiser le pan cje 



XV. — SIDI AIIMED-EL-KBIR 239 

son bernous. Ils lui apprirent en même temps que 
leur maître, le sultan Kheïr-ed-Din, était derrière 
eux, et qu'ils étaient chargés de lui annoncer sa visite. 

Quelques instants après, le pacha lui-même était 
en présence du saint, et le maître des mers, la terreur 
de la chrétienté, était aux genoux du marabout, et 
lui demandait son intercession auprès du Dieu unique 
pour qu'il continuât à le couvrir de sa puissante pro- 
tection. 

On ne peut nier que cette démarche 'de Kheïr-ed- 
Din ne flattât énormément Sidi Ahmed ; malgré son 
humilité, le saint n'avait pu se défendre d'un petit 
mouvement d'orgueil, qu'il s'empressa d'ailleurs de 
mettre sous ses pieds, quand il vit le terrible et puis- 
sant pacha lui baiser pieusement la tète. Sidi Ahmed 
s'était, il est vrai, dérobé à ce témoignage de respect 
en baisant la main du Sultan; mais enfin son amour- 
propre en fut fort chatouillé. 

Sidi Ahmed s'excusa auprès du pacha de n''avoir, 
pour le recevoir, d'autre demeure qu'un misérable 
gourbi ouvert à tous les vents. 

— « Nous sommes pauvres, et nous n'avons d'au- 
tres richesses, ajouta Sidi Ahmed, que le trésor de la 
grâce de Dieu. » 

— « Ce ne sont point, ô mon père ! les richesses de 
ce monde que je suis venu chercher auprès de vous, 
répliqua le pacha; je n'en ai que faire : je viens visi- 
ter l'ami de Dieu, son élu, et solliciter son interces- 
sion. Qu'importe d'ailleurs la somptuosité des palais 
à celui qui, comme moi, a passé sa vie sur le pont 
d'une galère ! » 

Le pacha entra donc dans le gourbi de Sidi Ahmed, 
et la porte se referma sur eux. 

Bien que la tradition soit restée muette sur les 
questions que traitèrent le pacha et Sidi Ahmed, il 



24Ô LES SAINTS DE l'iSLAM 

n'est point téméraire de supposer que les efforts du 
Sultan durent porter sur la conquête du saint. Kheïr- 
ed-Din avait parfaitement reconnu que ces marabouts, 
quoique installés de fraîche date dans les tribus ka- 
biles^ étaient pourtant une puissance qu'il ne fallait 
pas dédaigner, surtout quand^ comme le sien, un gou- 
vernement avait besoin de toutes les forces pour se 
soutenir et se consolider. 

Au bout d'une heure, la porte du gourbi s'ouvrit, 
et le pacha, qui paraissait radieux, et le saint, qui 
semblait ravi, se présentèrent sur le seuil de l'habi- 
tation. Le pacha appela son fils Hacen et le présenta 
à Sidi Ahmed, qui se baissa avec bonté pour que 
l'enfant put lui baiser Tépaule : le saint marabout le 
caressa ensuite de la maia derrière la tète, et cette 
caresse émut tellement le pacha, que, si l'on en croit 
des témoins oculaires, une larme serait venue mouil- 
ler la paupière du vieux corsaire. Après avoir salué 
le marabout, Kheïr-ed-Din et sa suite remontèrent à 
cheval, et reprirent le chemin d'Alger. 

L'offrande de zlara de Kheïr-ed-Din, point n'est 
besoin de le dire, était digne d'un souverain. 

Sidi Ahmed-el-Kbir avait surtout cherché à intéres- 
ser le pacha au sort des Andalous, ses protégés ; il 
les lui avait montrés comme très dévoués à sa cause, 
qui était aussi celle de l'Islam, et pleins de haine pour 
les Chrétiens; il lui rappela avec assez d'habileté les 
services sans nombre qu'ils avaient déjà rendus à son 
frère Aroudj et à lui. C'est lui-même, Kheïr-ed-Din, 
qui avait rapatrié ceux pour lesquels il sollicite sa 
protection. Il fit ressortir que ces malheureux And- 
îès, pillés, rançonnés, volés par les gens du Djebel- 
Chennoua et par les Bni-Bou-Nsaïr, ont aujourd'hui, 
il est vrai, retrouvé le calme et la tranquillité; mais 
qu'ils sont réduits à la plus extrême misère : habitués, 



XV, — SIDI AHMED-EL-KBIR 241 

dans leur Andalousie, au bien-être^ à la vie dans de 
bonnes habitations, ils n'ont à présent d'autres de- 
meures que des gourbis qu'ils ont construits eux- 
mêmes. Le saint termina en demandant pour eux 
l'aide et les secours du Sultan. 

Kheïr-ed-Din accorda tout ce que désirait le saint 
marabout, et il décida, de plus, qu'une mosquée, un 
four banal et une étuve seraient sans retard cons- 
truits à ses frais sur l'emplacement que choisirait Sidi 
Ahmed. Il était difficile de faire les choses plus ma- 
gnifiquement; aussi le saint marabout était-il entiè- 
rement gagné à la cause du pacha. 

Sidi Ahmed s'empressa de faire jeter les fondements 
de la mosquée au nord du village de gourbis des 
Mores-Andalous, c'est-à dire au sud de la dechera 
des gens de Hedjar-Sidi-Ali. Le four banal et l'étuve 
furent bâtis tout près de la mosquée. C'est autour de 
ces trois établissements, qui formèrent le noyau d'El- 
Blida (la petite ville), que les Andalous vinrent grouper 
leurs constructions en maçonnerie. 

Grâce â la munificence de Kheïr-ed-Din, Sidi 
Ahmed-el-Kbir devenait ainsi le fondateur de Blida. 



XI. — MORT DE Smi AHMED-EL-KBIR. 

Sidi Ahmed-el-Kbir avait la douce satisfaction de 
voir de jour en jour sa petite colonie d'Andalous pros- 
pérer et se développer. Un an après la visite du pacha, 
c'est-à-dire en 1.j34 fi)4(J de l'hégire), la construction 
de la mosquée, du four banal et de l'étuve que les 
Andalous tenaient de sa munificence était complè- 
tement achevée, et ils pouvaient déjà recevoir dans 



242 LES SAINTS DE l'iSLAM 

ces établissements la nourriture de Tesprit et celle 
du corps; ils pouvaient s'y purifier spirituellement et 
matériellement. Déjàles constructions en maçonnerie 
remplaçaient les gourbis, et l'on remarquait de la 
part des gens du village de IIed]ar-Sidi-Ali une ten- 
dance très prononcée à se rapprocher des Andalous; 
les haines s'etfaçaient, et tout faisait prévoir une 
prompte fusion entre les Arabes et les Morisques. 
La mosquée, le four banal et l'étuve étaient le terrain 
où se nouaient les relations, et, bien que construits 
par les Andalous, ces établissements n'en étaient pas 
moins très fréquentés par les gens de la dechera. 

Peu à peu les maisons se groupèrent à l'est et au 
sud de la mosquée; les gens de Hedjar-Sidi-Ali rem- 
placèrent leurs gourbis par des constructions plus 
solides, et il était facile de juger par avance que les 
deux populations n'en formeraient bientôt plus qu'une 
sous une dénomination commune : El-Blida — la pe- 
tite ville — • se constituait. 

Le village de G;ourbis fondé par Sidi Ahmed-el-Kbir 
dans la gorge de l'ouad Er-Roumman avait pris de 
l'importance; de pieux étrangers, venus pour enten- 
dre l'éloquente parole du saint marabout, ou pour 
s'en faire un protecteur auprès de Dieu, s'étaient éta- 
blis autour de Thabitation de Sidi Ahmed dans des 
gourbis dont quelques-uns seulement étaient en ma- 
çonnerie grossière. Ce village, qui comptait de douze 
à quinze maisons, respirait le calme le plus profond ; 
c'était une pieuse retraite où Tonne s'occupait ordi- 
nairement que de Dieu et des choses du ciel. 

Mais les ans s'étaient amoncelés sur la tète de Sidi 
Ahmed, et, bien qu'il eût conservé toute sa lucidité 
d'esprit, sa taille voûtée, la faiblesse de ses mem- 
bres, ses yeux qui s'éteignaient, cette dislocation 
enfin de la machine humaine, ces prodromes d'une fin 



KV. — SIDI AHMED -EL-KIJIR 243 

prochaine, avertissaient le saint marabout que son 
âme allait bientôt se dépouiller de son enveloppe 
mortelle pour retourner à Dieu. Sidi Ahmed était 
prêt, et il n'avait point à redouter^ dans le tombeau, 
l'interrogatoire des anges de la mort; pendant toute 
sa vie terrestre, il avait pratiqué Talchimie de la fé- 
licité; il avait su dorer son àme, c'est-à-dire la pu- 
rifier en la tenant éloignée des passions et des souil- 
lures. 

Sidi Ahmed-el-Kbir s'éteignit, en effet, par une des 
sept nuits bénies, la nuit de V immunité , celle dans 
laquelle l'ange de la mort et les anges chargés d'ins- 
crire les actions des hommes renouvellent leurs li- 
vres ; il mourut donc, âgé de quatre-vingts ans, dans la 
quinzième nuit du mois de chàban de l'année 947 de 
l'hégire (1540 de notre ère). 

En mourant, Sidi Ahmed-el-Kbir laissait trois fils, 
Sidi Abd-el-Aziz, que lui avait donné Hanna, et Sidi 
Bel-Abbas et Sidi El-Moubarek, provenant de son 
union avec Bakhta. 

Le frère cadet du saint, Sidi Ahmed-el-Hani, qui 
avait accompagné son père, Sidi Bel-Kacem, quand 
celui-ci vint s'établir auprès de son fils aine, était 
mort depuis longtemps déjà quand Sidi El-Kbir rendit 
son àme à Dieu. 

Le bruit de la mort de Sidi Ahmed se répandit pres- 
que instantanément du littoral au fond du Tithri; il 
est évident que Dieu s'en mêla, et que ce sont ses 
messagers ailés, les anges, qui portèrent cette nou- 
velle non-seulement aux khoddam du saint, mais 
encore à tous les Musulmans que cela pouvait inté- 
resser. Au reste, cette mort fut marquée par des si- 
gnes : ainsi, à l'instant où le saint exhalait son der- 
nier soupir, les feuilles des arbres furent prises d'un 
frisson qui courut dans les vallées comme un long gé- 

la 



â44 LES SAINTS DE l'iSLAM' 

missement; la terre pleura plus abondamment par ses 
sources; les chacals glapirent d'une façon lugubre; 
les étoiles s'effacèrent dans le ciel ; la lune se ternit et 
parut de plomb; la terre tressaillit à trois reprises 
différentes : tout, dans la nature, sembla respirer la 
tristesse du deuil. 

Le saint avait voulu que son corps reposât auprès 
de celui de son père Sidi Bel-Kacem^ qui, nous l'avons 
dit plus haut, était venu demeurer auprès de lui 
quelques années après qu'il se fût établi dans la gor- 
ge, et qui n'avait pas tardé à rendre à Dieu une âme 
qu'il avait gardée pendant soixante-quinze ans ; ce 
fut donc sous ces grands arbres à l'ombre desquels 
Sidi Ahmed avait vécu qu'on lui prépara sa dernière 
demeure. 

La foule fut grande à ses funérailles : tous, gens de 
la plaine et gens des montagnes, gens de la tente et 
gens des villes ou villages ; tous, petits et grands, 
jeunes et vieux, riches et pauvres, tous, dans un rayon 
de deux jours de marche, accoururent et se pres- 
sèrent dans la gorge de l'ouad Er-Roumman (1). 
Tous sentaient qu'ils perdaient là un puissant inter- 
cesseur auprès de Dieu; pour les tribus voisines sur- 
tout, Sidi Ahmed était plus'qu'un saint protecteur ; 
c'était aussi le bienfaiteur du pays ; c'est lui qui, en 
effet, y avait amené l'eau, c'est-à-dire la richesse; 
c'est lui qui, de ces lieux arides et desséchés, avait 
fait une verte et fraîche oasis. Les Andalous, qui lui 
devaient tout, étaient inconsolables de la perte de cet 
homme de bien : ne les avait-il pas protégés contre 
la fureur des Kabils du Djebel-Chennoua et contre 



(1) A partir de la mort du saint, l'ouad Er-Roumman changea 
soa nom eu celui d'ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir, et, par abréviation, 
ouad Siili-El-Kbir. 



XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 245 

la rapacité des Bni-Bou-Xsaïr ? Xe leur avait-il pas 
donné la terre pour s'y établir et s'y construire des 
demeures, une mosquée pour les besoins de l'âme, 
un four et une étuve pour les besoins du corps ? 
X'était-ce pas à lui qu'ils étaient redevables de ces 
plantations naissantes d'un arbre — souvenir du 
royaume de Valencia — qui, plus tard, devait faire la 
beauté et la richesse du pays ?■ Nous voulons parler 
de l'oranger. C'était donc à ce saint homme qu'ils 
devaient tous les biens dont ils jouissaient. 

La fosse qui devait recevoir la dépouille mortelle 
de Sidi Ahmed fut creusée, comme il en avait témoi- 
gné le désir, à quelques pas à l'est de son gourbi. Dés 
1» le lendemain du jour où son corps fut rendu à la terre, 
les maçons Andalous — ils n'avaient pas voulu lais- 
ser ce soin à d'autres — se mirent en devoir d'élever 
sur le tombeau du saint une koubba digne de lui . 
Le monument fut bientôt terminé : il rappelait par son 
élégance l'habileté et le goût das maîtres en architec- 
ture moresque ; mais le matin du jour qui suivit son 
achèvement, on trouva la koubba renversée et ses dé- 
bris projetés jusque dans l'ouad. Bien que personne 
ne l'eut ressentie, on attribua pourtant le renverse- 
ment de la chapelle sépulcrale de Sidi El-Kbir à une 
secousse de tremblement de terre qui se serait pro- 
duite pendant la nuit. 

Les Andalous se remirent à l'œuvre avec un zélé 
que les obstacles paraissaient stimuler et aiguiser. 
Au bout de quinze jours^ la koubba était relevée plus 
(■^légante encore que la première, et les maçons se 
miraient dans leur chef-d'œuvre. Le lendemain du 
jour où les Andalous y avaient mis la dernière main, 
deux des élèves de Sidi El-Kbir, qui étaient sortis de 
leurs gourbis au lever de l'aurore pour faire la prière 
dufcdjeur sur le tombeau du saint, n'y trouvèrent 



246 LES SAINTS DE l'iSLAM 

plus pierre sur pierre : la koubba s'était effondrée 
d'elle-même comme par l'effet de mouvements répétés 
de torsion qui auraient été imprimés à sa base. 

Il y avait làunmj'stère d'autant plus impénétrable, 
que les constructions voisines du tombeau ne parais- 
saient pas avoir été soumises à l'influence du phéno- 
mène qui avait amené la destruction de la koubba. 

Les Andalous ne savaient que penser de tout cela; 
ils s'en attristèrent; car ils se mirent à penser que le 
saint les trouvait indignes de mettre la main à sa 
dernière demeure. Ce fut aussi l'avis des fils de Sidi 
Ahmed-el-Kbir, qui résolurent d'entreprendre, à leur 
tour^ l'œuvre avortée des Andalous. Mais les Oulad 
Sidi-Ahmed-el-Kbir n'eurent pas plus de succès que 
les Morisques : la koubba était à peine achevée, 
qu'elle s'écroulait avec fracas, et comme par Teffet 
d'une poussée venue du tombeau même du saint. 

C'était clair : Sidi Ahmed ne voulait pas de koubba, 
puisqu'il ne l'acceptait même pas de ses propres 
enfants. Au reste, ce dégoût pour les monuments de 
ce genre n'était pas particulier à Sidi Ahmed-el-Kbir 
seulement, et, à cette époque, on en citait déjà quel- 
ques exemples, celui, entre autres^ de l'imam de 
Baghdad, Abou- Abd-AUah- Ahmed-ben-Hanbal, qui, 
à plusieurs reprises, détruisit la coupole que les fi- 
dèles Croyants s'obstinaient à élever sur son tom- 
beau. 

Il était convenable pourtant que le tombeau de Sidi 
Ahmed-el-Kbir fut marqué par quelque construction 
durable qui, si elle n'avait pas l'élégance de la koubba, 
n'en rappelât pas moins pourtant que là reposait la 
dépouille mortelle d'un grand saint. Mais cela con- 
viendrait-il à Sidi El-Kbir? On n'en savait rien. Dans 
le doute, ses fils se mirent, à tout hasard, en mesure 
de lui élever un tombeau cjui ne blessât pas trop sa 



XV, — SIDI AHMED-EL-KBIR 247 

modestie : deux cippes se dressèrent en mchahad à la 
tète et aux pieds du saint, et furent reliés par des 
djenabijat saillant latéralement sur les grands côtés 
de sa dernière demeure. Une petite niche se fermant 
au moyen d'une porte fut pratiquée au milieu du 
cippe de la tète pour y recevoir les lampes, les 
bougies et les parfums que les fidèles viendraient 
allumer ou brûler en l'honneur de Sidi Ahmed. Une 
balustrade en bois à colonnettes grossièrement tour- 
nées couronna le tombeau ; une petite coupole ovoïde 
portant à son sommet un croissant de cuivre s'éleva 
en dais au-dessus de la tète du saint. 

Cette forme de tombeau fut, sans doute, du goût de 
Sidi Ahmed-el-Kbir; car, depuis l'année 1540 de 
notre ère, si l'on y a mis la main, ce n'a été que pour 
le blanchir à la chaux, opération qui, d'ailleurs, se 
renouvelle religieusement tous les ans. 



XVI 
Les Oulad (1) Sidi Ahmed-el-Kbir. 



Sidi Ahmed avait fait souche dans le pays; il 
devenait le fondateur etl'ancètrc d'unetribu religieuse 

(1) Les tribus roligicusos so rccomiaissont facilement à leur 
nom, qui est presque toujours précédé des deux mots Oulud- 
Sidi (les enfants de monsei;,'neur;. Le nom qui suit est celui du 
marabout fouduteurde la tribu, ou chef de lu famille. 



248 LES SAINTS DE l'iSLAM 

à laquelle il transmettait le respect dont il avait été 
entouré pendant sa vie^ et un brevet de sainteté que 
la plupart de ses descendants s'inquiéteront bien peu 
de justifier; ils exerceront pourtant pendant long- 
temps une grande influence sur la tribu des Bni-Salah^ 
dont ils formeront une des fractions, et sur les gens de 
Blida, qui n'oublieront pas ce que durent leurs ancê- 
tres, les Andlès, à la puissante intervention du saint 
marabout. 

Nous verrons les Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir perdant 
tout-à-fait de vue le vœu de pauvreté du fondateur de 
leur fraction, s'enrichir soit par des donations que 
leur feront les fidèles, soit par des achats de terre que 
leur permettront les grosses offrandes des populations 
de leur ressort ecclésiastique. Puis le domaine des 
descendants du saint ira s'engloutir dans un abîme 
de désordres nés, pour la plupart, de notre occupation ; 
mais la foi est tenace; les croyances sont un besoin; 
il faut au peuple arabe ou kabil ses saints, ses inter- 
cesseurs, ses intermédiaires auprès de Dieu, et, long- 
temps encore, les Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir pourront 
vivre de leur ancêtre vénéré. 

En mourant, avons-nous dit, Sidi Ahmed laissait 
trois fils, Sidi Abd-el-Aziz, Sidi BelAbbas, Sidi El- 
Moubarek; Tainé, Sidi Abd-el-Aziz, que sa qualité 
d'héritier de la baraka, sa science et ses vertus 
avaient fait le 7H?<//i (1) de la mosquée que lesAnda- 
lous devaient à la sollicitude de son vénéré père, s'était 
fait construire une maison à proximité de cet édifice 
religieux; quant à ses autres frères, ils n'avaient pas 
tardé à remplacer le modeste gourbi ayant servi 



1 1 .)/?//■/(■, partie ipo actif il II verbe afla. décider. jiti/ei\ en ma- 
tière religieuse ou judiciaire. Le tuu/'ti c^l le clief de la justice 
lausuimane dans chaque rite ^Bkesmeh). 



XVI. — LES OULAD SIDI AHMED-EL-KBIR 249 

d'habitation à Sidi Ahmed par une construction en 
bonne maçonnerie. 

Le douar (1) s'accrut, avec le temps, de nouvelles 
demeures qui vinrent se grouper autour de celle du 
chef de la femille. Une zaouïa et une mosquée com- 
plétèrent ce lieu d'étude et de prière. 

Ce douar^ auquel sa situation au fond de la gorge ne 
permettait guère de s^étendre, fut bientôt ce que nous 
le voyons aujourd'hui; moins décent ans après la 
mort de Sidi El-Kbir, on y comptait déjàles huit ou dix 
maisons dont il se compose ; il ne fut jamais habité 
d'ailleurs que par les descendants du saint. 

Du moment que tous les biens de ce monde leur 
arrivaient par la grâce de leur saint ancêtre, les 
Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir ne devaient pas être des 
producteurs : les fidèles et ceux qui avaient à demander 
à Dieu se chargaicnt, puisque c'était oeuvre pie, de 
pourvoir aux besoins de ces marabouts à l'engrais. 
C'est ainsi que les serviteurs religieux de Sidi Ahmed 
s'empressèrent de faire de ce fond de gorge une 
délicieuse oasis, en y plantant des arbres portant 
toutes les espèces de fruits connues dans la Régence 
avant l'occupation française. Ils achevèrent d'en faire 
un Eden en y introduisant, au commencement de ce 
siècle, l'oranger et le citronnier. 

La zaouïa de Sidi Ahmed-el-Kbir jouissait autre- 
fois d'une grande réputation ; dans le principe, on y 
poussait les études assez loin. Les Andalous chassés 

(1) Les Biii-Salah donnent le nom de douar, qui sipaillr circuit, 
rotondité, et qni dé.signe généralement une réunion de tentes 
établies sur nue ligne circulaire, à des groupes de maisons ou de 
gourbis formant des hameaux ou de petits villages. Le mot 
douar a, pour eux, dans ce cas, le sens de petite fraction de 
IritiH. Aujourd'hui, ledouardes Onlad-Sidi-Ahmi'd-ul-Kbir est, en 
etl'et, une sons-fraction de la ferha des Kerracha. 



250 LES SAINTS DE l'iSLAM 

d'Espagne avaient emporté dans les plis de leurs 
bernous les restes d'une civilisation qui, pour être 
sur son déclin, n'en était pas moins extrêmement 
supérieure à ce qu'on trouvait de ce côté-ci du détroit. 
Il est incontestable que c'est grâce aux marabouts 
Andalous qui sont venus les prêcher et les rappeler 
aux préceptes de l'Islam, que les Arabes de l'Afrique 
septentrionale durent cette sorte de renaissance des 
lettres dont, depuis longtemps déjà, on ne trouvait 
presque plus de traces. La zaouïa de Sidi Ahmed, 
disons-nous, fut le rendez-vous des lettrés et des 
kadhys considérables du pays, lesquels venaient 
entendre les leçons des chioukh, chercher des solu- 
tions à des questions épineuses de casuistique, ou des 
consultations sur des passages de la loi hérissés de 
difficultés. On y enseignait la grammaire, la géo- 
graphie, la dialectique, et une théologie qui, il faut 
l'avouer, manquait presque absolument de clarté. 
Dans les sciences, on y voyait l'astronomie, la méde- 
cine, la chimie et les mathématiques. La calligraphie 
y était aussi poussée à un rare degré de perfection^ 
et l'on y compta beaucoup d'élèves qui, s'ils ne par- 
vinrent pas à surpasser dans cet art les Ebn-el- 
Bououab et les Nouaïri, en approchèrent cependant 
d'assez prés pour pouvoir, sans trop d'exagération, 
leur être comparés. 

Mais la réputation de cette zaouïa ne se soutint 
pas; les descendants des Andlès avaient perdu le 
goût des lettres^ et cherchaient dans le commerce et 
l'industrie des ressources que ne pouvait leur donner 
l'étude. Cet état de choses devait amener infaillible- 
ment le manque de //(o//^rt-professeurs et l'abaisse- 
ment du niveau.de l'enseignement. Aussi, cette école 
supérieure ne fut-elle plus guère fréquentée que par 
des élèves des tribus voisines, qui se contentaient des 



XVI. — LES OULAD SIDI-AHMED-EL-KBIR 251 

premiers éléments de la science, et de vagues notions 
de droit musulman. 

Aujourd'hui, la zaouïa de Sidi-El-Kbir n'est plus 
qu'un msid, une école primaire, où l'on ne rencontre 
que quelques élèves appartenant soit au douar des 
Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir ou aux fractions des Bni- 
Salah, soit à la ville de Blida ou à sa banlieue. 



XVII 

Les Oulad Sidi-El-Arouci. 



Soit que les Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir aient 
manqué de piété ou de vertus, soit qu'ayant oublié 
les exemples de leur saint ancêtre, ils aient négligé 
de s'occuper des choses du ciel, ce qu'il y a de certain 
c'est que nous voyons le don des miracles cesser brus- 
quement de se manife.t^ter dans la descendance de 
Sidi Ahmed, et que la tradition, en nous laissant la 
longue liste de sa lignée, ne nous transmet aucun 
fait attestant que cette puissance surnaturelle qui, 
selon la foule, est virtuellement affectée au chef de 
la famille, ait été l'apanage des Oulad Sidi-Ahmed- 
el-Kbir. 

Pourtant, après une période de deux cent-cinquante 
ans^ce précieux don qui, apparemment, n'était qu'en 
sommeil, se réveille tout-à-coup chez l'un des des- 
cendants du saint, Sidi Kouïder-el-Arouçi (1;, et se 

■i) Kouide>\ diminutif de Kaihr, Tont-Piii?>;mt . KoH'der SQ 
traduirait par bumblc sorvitewr du Tûijt-Piii.*.-aut, 



253 LES SAINTS DE l'iSLAM 

maintient jusqu'à nos jours dans sa famille par son 
fils Abd-el-Kader et son petit-fils Ahmed. 

Bien que ce fût un saint homme^ Sidi Kouïder-el- 
Arouçi n'en avait pas moins de fréquents démêlés avec 
la justice du hakem (1) de Blida. Un jour^ — c'était 
du temps de Hacen-el-Gritly, — Sidi Kouïder avait 
été appelé devant le tribunal de ce hakem pour y ré- 
pondre sur des faits manquant de limpidité, et n'ayant 
rien de commun avec ce que nous appelons délica- 
tesse ou probité. 

Très fier de sa qualité de cherif, il se présenta de- 
vant Hacen-el-Gritly — qui était Turc — ■ d'un air in- 
solent qui, bien que dans ses habitudes, n'en déplai- 
sait pas moins souverainement à ce hakem ; de plus, 
ce haut fonctionnaire passait pour être complètement 
dépourvu de patience. 

Interrogé sur les faits qui lui étaient reprochés, 
Sidi El-Arouçi répondit dédaigneusement au hakem 
que, d'abord, il ne reconnaissait pas sa juridiction, 
et qu'ensuite, il ne lui convenait pas, à lui descendant 
de la fille du Prophète, de se disculper devant un im- 
pie tel que lui. 

Nous l'avons dit, Hacen-el-Gritly était d'un carac- 
tère peu endurant; or, malheureusement pour le che- 
rif, ce hakem avait précisément sous la main un bâ- 
ton qui lui servait habituellement à faire la lumière 
dans les causes obscures ; mis hors de lui par l'inso- 
lence du saint homme, il se laissa aller à le rouer de 
coups, sans même avoir songé un seul instant à lui 
ôter (2) préalablement son turban vert, marque par 

(l) Le conimaudiuit, le ^'ouverneur de la ville, 
(2i Le titre de clierif valait autrefois à ceux qui en étaient re- 
vêtus rertain? é^'ardïs ot quelques prérofiatives. Ainsi, qnand nu 
cherif avait ujérité la bastonnade, le cliaouch charfjé de Tadmi- 
uistratiou de cette justice distributive lui otait respectueuseiucut 



XVII. — LES OULAt)-SiDI-EL-ARÔUCI 2o3 

laquelle affectent de se distinguer les prétendus des- 
cendants du Prophète. 

Le marabout chercha tout naturellement à se sous- 
traire par la fuite à la réprimande du hakem ; il se 
précipita dans la rue nu-tète, — son turban était tom- 
bé pendant l'affaire, — en jetant les hauts cris, et en 
maudissant Ilacen-el-Gritly. 

La malédiction lancée par Sidi Kouïder ne devait 
pas tarder à être suivie d'effet : le soir même de cette 
aventure, le malheureux hakem était frappé d'une 
paralysie du pied et du bras, — celui avec lequel il 
avait bàtonné le cherif; — de plus, une sorte d'incen- 
die s'était allumé dans son estomac^ et l'eau qu'il ne 
cessait de demander à grands cris et dont il absorbait 
d'effrayantes quantités, semblait, au lieu d'éteindre 
le feu qui le consumait, développer, au contraire, 
l'intensité de la combustion, et agir comme si l'on se 
fût servi d'huile. 

Frappé si soudainement, le hakem ne douta pas un 
seul instant que le mal qui l'atteignait ne fût le ré- 
sultat de la bastonnade qu'il avait si malencontreu- 
sement infligée au cherif-marabout ; aussi avait-il 
compris que c'était le moment ou jamais de s'en re- 
pentir et d'en témoigner ses regrets à Sidi Kouïder. 

On l'envoya chercher à la zaouïa de Sidi Ahmed- 
el-Kbir, et, pour le décider à se rendre à cet appel, 
on lui promit de somptueux cadeaux. Le saint voulut 
bien se déranger. A son arrivée à la demeure du 
hakem, cefonctionnaireétait déjà dans le plus piteux 
état. Sa femme se jeta aux genoux du marabout en 
l'implorant pour qu'il pardonnât à son époux: il avait 
eu les plus grands torts — elle le reconnaissait et 

son turban vert avant l'opération, et il le lui remettait sur la 
tête quand le coupable avait payé isa dette à la société. 



254 LES SAINTS DE L ISLAM 

lui aussi — d'avoir cédé à un mouvement de colère, 
et de s'être oublié jusqu'à oser frapper un homme de 
son caractère et de sa valeur. « Pardonne-lui, o mon- 
seigneur ! et fais cesser les atroces douleurs que tu 
as appelées sur sa tète ! Par la vérité de Dieu ! si tu 
as pitié de lui, le nègre du hakem et ma négresse 
sont à toi ! » 

Pendant ce temps, le malheureux hakem se tordait 
de douleur sur sa natte; on eut dit qu'il avait mangé 
du fruit du Zakkoum, de cet arbre qui pousse au fond 
de l'enfer, et qui sert de nourriture aux réprouvés, 
détestable aliment qui bouillonne dans leurs entrailles 
comme un métal en fusion. 

Mais le marabout fut impitoyable. « Il était bon, 
pensait-il, de faire de temps en temps un exemple 
pour rappeler à ces Turcs — que Dieu les maudisse! — 
qu'il pouvait y avoir quelque danger à malmener — 
ce à quoi ils n'étaient que trop disposés — les chcrifs 
et les marabouts. » 

A peine le saint était-il sorti de la maison du ha- 
kem^ que ce dernier éclatait comme un projectile 
creux, et se fendait en deux parties. 

Ses entrailles ne présentaient plus que des débris 
brûlés et torréfiés ; une matière grasse et fétide se 
répandait sur le sol, et une suie puante et pénétrante 
tapissait les parois de cette dépouille humaine. 
Une flamme légère et bleuâtre courait à la surface 
du cadavre comme ces feux follets qui se produisent 
dans les marécages : c'était un spectacle horrible, et 
les gens de Blida en ont longtemps gardé le souvenir. 

Il est inutile d'ajouter que, de ce jour, les hakem 
de Blida y regardèrent à deux fois avant d'infliger la 
bastonnade à un cherif-marabout, et ils ne perdirent 
plus de vue que le Prophète a dit : « Epargnez le 
châtiment aux personnes de considération, à moins 



XVir. — LES OULAD 9IDt-EL-AR0UCt 255 

qu'il ne s'agisse de peines prononcées par la loi de 
Dieu. » 

Cette affaire, qui fit grand bruit dans le pays, avait 
valu à Sidi Kouïder-el-Arouci le surnom de Bou- 
Chàâla, l'homme à la flamme, à cause de l'incendie 
qu'il avait allumé dans le corps du hakem Hacen-el- 
Gritly. 

On eût pu croire qu'après un châtiment aussi ter- 
rible, personne n'oserait plus se frotter à un saint si 
vindicatif; mais il est ici-bas des endurcis qui ne crai* 
gnent ni Dieu ni diable, et qui, s'ils le pouvaient, 
iraient décrocher les étoiles du ciel pour les vendre 
à un Juif. 

Un voleur émérite, et qui avait fait ses preuves, 
Abd-er-Rahman-Tchoulak, conçut le dessein de s'in- 
troduire pendant la nuit dans la maison de Sidi Kouï- 
der, qu'il savait possesseur d'un vieux vase en terre 
rempli de dourou hou-niedfâ (1). Or, Tchoulak avait 
appris, on ne sait trop comment, que ce trésor était 
enfoui au pied d'un cyprès qui s'élevait dans la cour 
de l'habitation de Sidi Kouïder. 

Tchoulak attendit donc une nuit bien obscure pour 
tenter son opération. Se laisser glisser de la terrasse 
d'unemaison voisine dans la cour du saint marabout, 
se diriger à tâtons vers le cyprès, fouiller la terre 
tout autour du pied de l'arbre, tout cela ne fut que 
l'affaire d'un instant; mais, ô désappointement! la 
caisse fut introuvable; cependant^ si les renseigne- 
ments de l'indélicat Tchoulak étaient exacts, — et 
ils devaient l'être, — le trésor était encore là Tavant- 
veille. Ileut beau remuer la terre avec la petite pioche 

(1) Dourou au canon, monnaie espagnole de la valeur variable 
de 4 francs 4o centimes à 5 francs 50 centimes, et ayant cours 
autrefois dans les Etats barbaresques. 

10 



x-ts. s Airs 1 » utt, L. 1SL.AM 



dont il -s'était muni, et y enfoncer les bras jusqu'aux 
coudes, il ne lui fut pas possible de mettre la main 
sur la tirelire de Sidi Kouïder. 

Force fut donc au voleur de renoncer à une expé- 
dition qui s'était annoncée avec tant de chances de 
succès. Il venait d'ailleurs d'entendre du bruit dans la 
maison du saint^ et il avait jugé prudent de reprendre 
au plus vite le chemin par lequel il s'y était introduit. 

Le lendemain matin^ Sidi Kouïder- el-Arouci remar- 
qua que des fouilles avaient été faites autour de son 
cyprès; comme il n'était pas supposable que ce fût 
dans l'intention d'enlever cet arbre qu'on avait pé- 
nétré chez lui, le saint comprit de suite que son trésor 
Tavait échappé belle. Fort heureusement, Sidi Kouïder 
avait eu un placement à faire la veille, et le temps 
lui ayant manqué pendant la journée, il avait remis 
au lendemain l'inhumation de son précieux vase. Le 
saint marabout remercia Dieu — dont la main était 
visible dans cette affaire — d'avoir préservé son ma- 
got des atteintes des larrons. 

Bien qu'il ne put fixer ses soupçons, Sidi Kouïder 
crut pourtant devoir ajouter à sa prière du fedjeur le 
souhait suivant : « Que Dieu brise les jambes de 
celui qui s'est introduit cette nuit dans ma maison ! » 
Ma foi ! s'était dit le saint intérieurement, cela tom- 
bera où cela pourra. 

Le jour même où fut lancée cette malédiction, 
Abd-er-Rahman-Tchoulakse sentit pris de douleurs 
atroces dans les membres inférieurs : les vers, qui 
n'attendent pas sa mort pour commencer leur œuvre, 
se sont emparés de lui et lui fouillent les chairs. Vers 
le soir, ses jambes tombaient en pourriture et se dé- 
tachaient de son corps. Pendant la nuit, la mort vint 
terminer les souffrances de l'infortuné Tchoulak^ qui, 
pourtant, ne l'avait pas volé. 



XVII. — LES OULAD SIDl-EL-AROUCI zm 

Ce malheureux voleur, — volé plutôt, — qui avait 
conservé sa connaissance jusqu'à sa dernière heure, 
s'était bien clouté de la cause du terrible châtiment 
qui lui était infligé. Il ne pouvait s'empêcher cepen- 
dantde trouver que le saint punissait bien sévèrement 
un vol qui n'avait pas réussi. 

Le terrible Sidi Kouïder possédait un fils qui faisait 
sa joie quelquefois, et son désespoir souvent. Sidi 
Abd-el-Kader — c'était le nom de ce fils — avait de 
fréquentes velléités d'indépendance, et il ne faisait 
plus le moindre cas dos ordres de son vertueux père. 
Il lui vint un jour à l'idée — Tidée n'était pas absolu- 
ment mauvaise — d'aller en pèlerinage à Mekka ; le 
titre de « el-hadjdj » — le pèlerin — lui souriait, et il 
brùlaitdu désir de pouvoir en faire précéder son nom. 
Il fit part à son père — pour la forme seulement — de 
sa pieuse intention, et lui demanda les fonds néces- 
saires pour entreprendre ce long voyage. Sidi Kouïder^ 
quij apparemment, ne tenait pas à exhumer la mar- 
mite dans laquelle il renfermait ses douros, répondit 
à la demande de son fils par un refus nettement arti- 
culé. « Penses-tu donc, ô mon fils, ajouta-t-il, que 
j'aie les richesses de Karoun '{ Je suis pauvre, au con- 
traire, et je ne m'en plains pas; car la pauvreté est 
l'une des clefs qui nous ouvrent plus facilement les 
portes du ciel. Renonce donc à ton projet jusqu'à ce 
que Dieu t'en permette l'accomplissement. » 

Sidi A.bd-el-Kader voulut insister; mais son père 
lui fit comprendre que ce serait peine perdue, et que 
ce qu'il avait de mieux à faire était de ne plus penser 
à ce voyage. 

Sidi Abd-el-Kader fit, malgré cela, ses préparatifs 
de départ^ et, sans prévenu' son père, sans lui faire 
ses adieux, il se rendit à Alger, où, quelques jours 
plus tard^ devait avoir lieu l'embarquement des pèle- 



rins pour les Villes saintes. Le fils de Sidi Kouïder 
prit passage avec eux sur une galère commandée par 
un vieux raïs qui écumait depuis longtemps la Mé- 
diterranée avec le plus grand succès. A peine la ga- 
lère était-elle sortie du port, qu'un grand vent de 
nord-est s'élevait tout-à-coup et venait tourmenter 
la mer qui sommeillait: elle semble frissonner et 
s'agiter d'un long tresaillement; ses eaux se trou- 
blent jusqu'au fond de ses entrailles, et, de bleues 
qu'elles étaient, elles deviennent livides; sa surface, 
tout-à-l'heure unie comme un miroir^ se fait rugueuse 
et raboteuse. Sa colère monte toujours sous les fla- 
gellations du vent; les lames commencent à se déchaî- 
ner; elles écument de rage comme des épileptiques 
dans leurs moments de crise. Le vent fouette sans 
pitié; la mer se soulève et retombe lourdement en 
poussant un long gémissement, puis les vagues se 
réunissent et s^élancent frémissantes, et en roulant 
les unes sur les autres^ à l'assaut des falaises. On 
dirait qu'elles ont à se venger de la terre; mais leurs 
forces s'épuisent en chemin, et elles vont expirer 
impuissantes sur la grève. Puis la mer parait changer 
de lactique; elle veut, sans doute, essayer de la dou- 
ceur : de molles lames viennent lécher le pied des 
rochers ; mais les rochers sont inflexibles. Cette dé- 
ception augmente ses fureurs: elle devient clapoteuse; 
ses lames sont courtes, abruptes et très agitées; elles 
se précipitent en fourrageurs sur les obstables et 
viennent s'y heurter en jaillissant ; elles retournent en- 
suite au large comme pour prendre leur élan; la lutte 
en esta son moment suprême; les lames s'assemblent 
de nouveau — c'est par le nord qu'elles attaquent — 
et fondent impétueuses sur la jetée de Kheïr-ed-Din; 
mais elles se brisent encore une fois contre des obs- 
tacles qui ne veulent pas céder, et elles volent en 
écume jusqu'aux deux. 



XVII. — LES OULAD SIDI-EL-AROUCI 259 

Pendant trois jours, la mer renouvela ses efforts 
impuissants; la galère, balottée, secouée, tourmentée 
sur cette surface qui tantôt fuit sous elle, pareille à 
une outre gonflée de vent sur laquelle on piétinerait, 
et qui tantôt semble vouloir la lancer dans les airs; 
la galère, disons-nous, n'a pu réussir à prendre le 
large. Cependant, le vieux raïs a voulu lutter avec 
cette mer dont il connaît les fureurs ; il ne lui a jamais 
cédé, et ce n'est point aujourd'hui que, pour elle, il 
aura des faiblesses. 

Il comprend pourtant qu'il y a dans cette persis- 
tance de colère quelque chose d'extraordinaire, 
quelque chose qui lui échappe. Cela vient-il de Dieu ? 
cela vient-il de Satan '^ Il n'en sait rien. Un passager, 
Mohammed-ben-Brahirn, voit son embarras^ et lui dit 
en le tirant à part : a raïs ! je sais la cause de l'irri- 
tation de la Mer du Milieu (1), et je vais te la dire : 
le fils de Sidi Kouïder-el-Arouci, Sidi Abd-el-Kader, 
s'est embarqué à ton bord contre la volonté de son 
père ; mets-le à terre, et, par Dieu! la tempête ces- 
sera. » 

Bien que le vieux raïs n'ajoutât qu'une foi médio- 
cre aux paroles de Mohammed-ben-Brahim, il essaya 
pourtant de son moyen, et cela d'autant mieux qu'il 
connaissait de réputation le terrible marabout de 
Blida. Il rentra dans le port d'Alger, et y débarqua 
Sidi Abd-el-Kader-el-Arouci. 

Le vent cessait de souffler comme par enchante- 
ment; la mer tombait sans laisser trace de ses convul- 
sions, et la galère du raïs filait dans l'est comme un 
trait. 

La tradition ne rapporte aucun miracle opéré par 
ce fils désobéissant de Sidi Kouïder ; ce don précieux 

(1) C'est ainsi que les Arabes désigueut la mer Méditerranée. 



260 LES SAINTS DE l'iSLAM 

ne se manifeste de nouveau qu'en la personne de 
Sidi Ahmed-el-Arouci, le fils de Sidi Abd-el-Kader. 
Ce fut dans les circonstances suivantes : Un jour, un 
Blidien se rend au douar des Oulad Sidi-El-Kbir^ et 
se présente à Sidi Ahmed : « Ma femme, Ez-Zohra- 
bent-Aïouaz, à la suite d'une querelle que je reconnais 
avoir soulevée, a quitté le domicile conjugal, et s'est 
retirée chez ses parents. Je viens donc te prier, ô 
monseigneur, d'user de ton pouvoir pour la faire 
revenir auprès de moi. Tout ne t'est-il pas possible, 
ô Sidi ! en ta qualité de marabout i » 

— « C'est bien! je ferai ce que tu me demandes, 
répondit Sidi Ahmed, et, s'il plait à Dieu, ta femme 
te reviendra. » 

Mais Sidi Ahmed avait trop préjugé de son pou- 
voir : Ez-Zohra, auprès de laquelle il s'était rendu, 
refusa obstinément, malgré les conseils du marabout, 
de rentrer au domicile conjugal. 

— € Puisque tu restes sourde, ô femme ! à mes 
exhortations, s'écria Sidi Ahmed-el-Arouci, je te jure 
par Dieu ! que tu mourras aveugle. » 

Trois jours après, la malheureuse Ez-Zohra per- 
dait la vue. 

C'est là tout ce que la tradition nous a conservé des 
miracles des Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir. 



XVIII 



Les Sépultures des Oulad Sidi- 
Ahmed-el-Kbir. 



Les Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir reposent du som- 
meil éternel autour du tombeau de leur saint ancêtre; 
c'est là, touchant à leur village, que, depuis plus de 
trois cents ans, ils viennent dormir, pressés sous 
l'aile de leur protecteur, cette longue nuit de ténè- 
bres qui ne cessera qu'au jugement dernier. 

Le site de ce champ de repos est délicieux : la mort 
y est doucement mélancolique ; au lieu de ce hideux 
squelette par lequel le réalisme religieux la représente 
chez les Chrétiens, elle est ici belle et parée comme 
une fiancée. 

Les arbres lui font un lit de verdure et l'ombragent 
de leur épais feuillage. Ces vieux micocouliers, ces 
oliviers tant de fois séculaires ont vu successivement 
naître, vivre et mourir toutes ces générations qui 
dorment à leurs pieds. 

Les sépulcres des descendants de Sidi Ahmed sont 
nombreux, et serrés les uns contre les autres à ne 
savoir où poser le pied. Ceux des chefs de la famille 
du saint sont généralement élevés au-dessus du 
sol, et présentent une forme bizarre rappelant pour» 



262 LES SAINTS DE l'iSLAM 

tant celle du tombeau de leur ancêtre : ce sont des 
sortes de cippes quadrangulaires se terminant en 
pyramide. Une petite niche munie d'une porte a été 
ménagée dans l'une des faces du cippe; on y dépose 
les lampes, les bougies et les parfums dont les fidèles 
font usage les jours de ziara, ou de pèlerinage au 
tombeau de ces saints; quelques-uns de ces tombeaux 
ont pour mchahad une stèle surmontée du turban à 
petits plis des eulama; d'autres, et c'est le plus grand 
nombre, n'ont qu'un mchahad en ardoise portant la 
profession de foi. Une épitaphe de même forme que 
le mchahad s'élève aux pieds du mort, et rappelle 
son nom, la date de sa mort et l'âge auquel il cessa 
de vivre; ces indications sont généralement précédées 
de souhaits appelant sur le défunt les effets de la mi- 
séricorde divine. Deux djenabïat limitent latérale- 
n^ent chacune de ces sépultures. 

Les tombeaux les plus remarquables de ce cime- 
tière sont ceux de Sidi Bel-Kacem, le père de Sidi 
Ahmed-el-Kbir, de Sidi Abd-el-Aziz, et de Sidi Bel- 
Abbas, fils de Sidi x\hmed, de Sidi Ben-Youcef-bou- 
Izar, de Sidi El-Hadj-Ahmed, et de Sidi Mohammed- 
el-MouefTok. 

Tous ces tombeaux sont, chaque année, soigneu- 
sement blanchis à la chaux par les Oulad Sidi-El- 
Kbir. En dehors de la portion de terrain réservée à 
la sépulture de ces derniers, les serviteurs religieux 
du saint marabout^ Blidiens pour la plupart, ont 
choisi, au nord de ce cimetière, un coin de terre 
pour y reposer après leur mort. Une barrière sépare 
ces deux champs du repos éternel. 



XIX 

La Ziara hebdomadaire au Tombeau 
de Sidi Ahmed-el-Kbir. 



! 



C'est le samedi qu'a lieu la ziara ou visite au tom- 
beau de Sidi Ahmed-el-Kbir. Après avoir visité préa- 
lablement Sidi Yakoub-ech-Cherif, à qui son ancien- 
neté donne la priorité sur Sidi Ahmed (1), les fidèles 
partent du Bois des Oliviers (2), et remontent par 
sa rive droite l'ouad Sidi-El-Kbir. 

De nombreuses indulgences sont attachées à ce 
pieux pèlerinage: ainsi, le Croyant qui le ferait, avant 
le lever du soleil, pendant quarante samedis consécu- 
tifs, et en remontant nu-pieds le lit rocailleux de 
l'ouad Sidi- Ahmed-el-Kbir, gagnerait autant de bon- 
nes actions que s'il eût fait le pèlerinage de Mekka. 

Ce pèlerinage au tombeau de Sidi El-Kbir est surtout 
suivi par les femmes : dès le matin du samedi, la rive 
droite de l'ouad est encombrée de Croyantes traînant 
après elles des grappes d'enfants morveux mordant 
dans des halaouat (douceurs, pâtisseries), et s'en 

(1) Sidi Ahmed-el-Kbir a hii-mênie, quelques jours avant sa 
mort, prescrit à ses khoddam de donner la priorité de ziara à 
Sidi Yâkoub. Sidi Yàkoub-ech-Cherif est le saint marabout dont 
la koubba est située dans le Jardin public de Blida, et dont uous 
avons raconté la légende en tète de. cet ouvrage. 

(^2) Aujourd'hui le Jardinpublic de Blida. 

1&. 



264 LES SAINTS DE l'iSLAM 

mettant jusque par-dessus les yeux. Quelques-unes 
de ces femmes marchent nu-pieds; c'est évidemment 
pour rendre leur action plus méritoire, car elles ont 
leurs souliers à la main. 

On rencontre quelquefois des Croyants faisant ce 
pèlerinage à reculons; d'autres l'accomplissent en 
portant leur père ou leur mère sur leur dos. Cette 
pieuse corvée n'est même pas nouvelle ; car on cite 
un trait semblable de la part d'Amallas, lequel aurait 
fait le pèlerinage de Baghdad à Mekka en portant sa 
mère sur ses épaules. Les malades, les infirmes, les 
perclus s'y rendent comme ils peuvent^ les uns à mu- 
let ou à bourriquet; les autres s'y traînent en faisant 
de fréquentes pauses durant le trajet. Tous ont la foi, 
et la foi c'est souvent la guérison, ou, tout au moins, 
le soulagement. Mais Voukil (1 1, Mohammed-Ouadia, 
est à son poste depuis la pointe du jour ; tout a été 
préparé autour du tombeau du saint pour recevoir 
les pèlerins; les quatre drapeaux, aux couleurs verte 
et rouge, ont été arborés aux angles du monument 
funéraire. La journée s'annonce bien; la. recette sera 
bonne, s'il plaît à Dieu ! 

Les bougies sont allumées : la fumée des parfums 
s'élève en spirale au-dessus des réchauds-casso- 
lettes ou des tessons de faïence; la foule se presse 
autour du tombeau du saint; un deroueuch malade, 
à l'œil creux et chargé de fanatisme, est couché en 



(1) L'o«/.-i7 est m)!' M^\■\^' di» iiiandiitairo, de fondé de pouvoirs 
chargé de recueillir les uliVandes, de iiourvoir aux divers soins 
di' propreté et d'entretien de la cliapeile sépulcrale d'un saint 
marabout. \,'()ukil de la famille de Sidi Ahmed-el-Kbir reçoit 
aujourd'hui un traitement fixe de ."iO francs par mois; sa femme 
ne touche mensuellement i|ue ;jO francs. Elle reundit auprès des 
pieuses leuunes qui visitent le tombeau du saint les fonetious 
dont estchargé ïoulcil, sunniari, auprès des pèlei'ins. 



XIX. — LA ZIARA HEBDOMADAIRE 265 

travers de la tombe, et murmure du ton d'un fébri- 
citant des paroles saccadées qui ressemblent beau- 
coup plus à un reproche qu'à une prière; il gour- 
mande, sans doute, le saint du peu d'efficacité de 
son intercession. Il a l'air de dire : « Si cela conti- 
ime, je m'adresserai à un autre. » Une pauvre vieille 
à pu se traîner, en s'aidant d'un bâton et en geignant 
comme un boulanger, jusqu'au tombeau de Sidi Ah- 
med; là, à bout de forces^ elle s'est affaissée haletante 
contre le mehahad. Chaque fois que la malheureuse 
ouvre la bouche, on craint que son àme n'en profite 
pour s'échapper de ce corps débile, à moitié cadavre. 
« Sidi Ahmed !ô Sidi Ahmed! s'écrie-t-elle avec fer- 
veur, aie pitié de moi ! . . . guéris-moi ! » Eh bien ! sou- 
vent, après deux heures de cette prière, il semble que 
la foi a galvanisé la malade et lui a rendu ses forces ; 
elle se relève plus facilement qu^elle ne s'est accrou- 
pie, et elle regagne, on ne sait par quel prodige, son 
gourbi juché parfois sur un piton, ou sur des pentes 
où les myriapodes n'ont pas trop de leurs vingt-quatre 
paires de pattes pour se tenir accrochés. Là c'est une 
mère, jeune encore^ qui a couché son enfant malade 
sur le tombeau de Sidi Ahmed pour faciliter la pénétra- 
tion, dans ce pauvre petit corps, des effluves vivifiants 
qui s'échappent des restes mortels du saint. A côté, 
c'est une autre femme qui, la tète appuyée contre la 
balustrade qui s'élève' en catafalque au-dessus du 
tombeau, semble mettre beaucoup d'insistance dans 
sa prière. Comme sa demande est faite à demi-voix, 
il est facile de se mettre au courant de la nature de 
son vœu : la malheureuse est stérile, et elle donnerait 
tout au monde pour voir se modifier cette regrettable 
situation fj ni lui vaut le mépris de son mari. En atten- 
dant, elle promet au saint une vache, un mouton 
ou une chèvre^ à son choix, s'il consent à intervenir 



266 LES SAINTS DE l'iSLAM 

dans cette affaire. Il est bien entendu que ces dons 
ne se feront qu'autant que sa prière sera suivie 
d'effet. C'est un marché sous condition. 

Quand le Croyant ou la Croyante pense avoir assez 
prié le saint intercesseur, quand les fidèles croient la 
fumée de leur encens parvenue jusqu'à lui, ils remet- 
tent leur offrande à Voukil, et se retirent soulagés, ou 
persuadés que le saint se sera laissé toucher. A la 
fin de la journée, le mandataire, l'administrateur, fait 
ses comptes, et va effectuer son versement entre les 
mains du chef de la famille des Oulad Sidi-Ahmed- 
el-Kbir, lequel, quand la recette a été bonne, ne man- 
que pas de se féliciter de l'excellente idée qu'a eue son 
ancêtre vénéré de se faire, de son vivant, une répu- 
tation de sainteté qui, longtemps encore, vaudra de 
l'or pour ses descendants. En pays musulman, qui- 
conque compte un saint dans sa famille a du pain sur 
la planche, surtout quand ce saint a eu le bon esprit 
d'être rempli de vertus, et de se procurer le don des 
miracles pendant sa vie terrestre. 

L'oukii ne dédaigne pas absolument l'argent des 
Chrétiens; il accepte^ il provoque même leurs of- 
frandes de zlara ; peut-être soumet-il les valeurs 
qu'ils lui donnent à une purification préalable avant 
de les mêler avec celles des fidèles Musulmans. 

Les offrandes au saint ne se font pas seulement en 
argent ou en bestiaux ; on peut offrir à l'ami de Dieu 
un drapeau qui parera son tombeau^ ou que porteront 
fièrement ses khoddam le jour de Vouâda, 



XX 

Le Pèlerinage annuel au Tombeau de 
Sidi Ahmed-el-Kbir. 



Une fois par an, les serviteurs des marabouts morts 
en odeur de sainteté célèbrent sur les tombeaux de 
ces amis de Dieu une fête dont la somptuosité est en 
raison de la réputation du saint. Cette cérémonie a 
beaucoup d'analogie avec les fêtes patronales qui ont 
lieu annuellement dans nos campagnes du pays de 
France, 

C'est le troisième jour de VAid es-sr'ir (la petite 
fête), qui commence aussitôt après le ReumdhaUj 
que les serviteurs religieux de Sidi Ahmed-el-Kbir 
fêtent leur saint patron. 

Dès la pointe du jour, — la veille pour les fanati- 
ques, — une longue file de femmes à pied ou mon- 
tées sur des mules, et d'enfants à dos de bourriquets, 
remontent la rive droite de l'ouad Sidi Ahmed-el-Kbir^ 
et, après avoir traversé deux fois ce cours d'eau, s'en- 
gagent, comme une émigration de fourmis, dans l'é- 
troite gorge qui mène au tombeau du saint. Celles de 
ces Croyantes qui ont entamé leur pèlerinage dès la 
veille ont emporté leurs vivres; elles passeront la 
nuit soit dans des gourbis vides^ soit dans quelque 
famille des Oulad Sidi- Ahmed-el-Kbir. 

Mais il est neuf heures du matin, les hommes vont, 



268 LES SAINTS DE l'iSLAM 

à leur tour, accomplir le pieux pèlerinage : on s'as- 
semble, on se réunii autour des grands, des chefs 
spirituels ; toute la Blida musulmane est en fête ; les 
uns sont à cheval ; les autres — les fonctionnaires 
du culte particulièrement — ■ sont à mulet; les bour- 
riquets ont été mis en réquisition par la jeunesse 
pauvre ; comme cela se passe chez tous les peuples 
à privilèges, les misérables sont à pied. Le cortège 
s'est massé devant le bureau arabe (1); il forme un 
pèle-mèle de bernous de toutes nuances, depuis le 
blanc de neige jusqu'au jaune terreux; le gracieux 
costume du citadin indigène — • trait d'union entre 
la civilisation et la barbarie — vient émailler de ses 
couleurs tendres la teinte fauve dont est placardée la 
foule. 

A un signal dunnè, toute cette masse se dévide et 
prend sa direction vers Bab-er-Rahba: le mufti, le 
kadhy et les notables tiennent la tète du cortège ; les 
grands — ceux qui sont à cheval — brillent par la 
splendeur de leurs montures ; les gens de religion 
ont chargé le dos de leurs mules de cette selle monu- 
mentale qui est déjà toute une charge^ et qui soumet 
le cavalier aux tortures du grand écart ; quelques 
fidèles de qualité médiocre se partagent à deux la 
colonne vertébrale d'un bourriquet^ qu'ils mettent en 
mouvement en le flagellant de leurs tibias; derrière 
cette échelle de puissants, viennent les va-nu-pieds, 
qui suivent en désordre les possesseurs des biens de 
ce monde. Mais leur peine a ses compensations; car 
celui qui fait son pèlerinage sur une monture n'a, 
pour son conq^te, que soixante bonnes actions par 
chaque pas de la bète qui le porte, tandis que celui 
qui va à pied voit inscrire à son actif courant, par 

(1) Anjourillmi, lo? réimious se IVnit tlevaut la Mairie. 



XX. — LE PÈLERINAGE ANNUEL 269 

l'ange chargé de la comptabilité céleste, sept cents 
bonnes actions par chacun de ses pas. 

Les musiciens, montés sur des mulets, précèdent 
les notables et le clergé : ils soufflent et battent leurs 
airs les plus barbaresques, les r^iathcn avec leurs cla- 
rinettes-cornemuses, les gueçabin avec leur flûtes en 
roseau, les thobbalin et les dfafin avec leurs tambours, 
et les frappeurs de thhilat avec leurs timbales. Der- 
rière les grands de la terre viennent les drapeaux des 
mkoddemin (administrateurs, représentants) des or- 
dres religieux de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, de 
Sidi Moulaï-Eth-Thaïyeb, de Sidi Mohammedbou- 
Zeyan, et de Sidi Mohammed-ben-Abd-er-Rahman- 
bou-Kobreïn. 

Ce n'est point un mince honneur que celui de porter 
ces étendards aux couleurs verte, jaune et rouge; 
mais c'est un honneur qui s'achète, et la vertu pauvre 
ne saurait y prétendre; tout le monde, en effet, n'a 
pas les moyens d'en payer le prix^ d'offrir une lila (1) 
au moJcaddera du saint, ou aux fokara (2) khoddam 
de son ordre. 

La remise des drapeaux s'est faite avec un certain 
cérémonial ; les compétiteurs au droit de porter l'éten- 
dard se sont rendus à la demeure du mokaddem, et 
lui ont exposé leur pieux désir. Cette faveur^ plus 
ou moins marchandée, a été accordée au plus offrant 
des candidats^ lequel a été innnédiatement admis à 



(1) La Ulu (imil' ?e paie parlliospitalité (lediner et le coucher) 
donnée à l'iiu des frères pauvres de Tordre, ou par une offrande 
en argent (de 10 à 20 francs) que fait au viokoddem le Croyant 
qui désire jouir du droit de porter les étendards sacrés. 

(2) Le mot fokara. pluriel de /"«A-/;-, pauvre, indigent, est pris 
ici dans le sens mystique: il s'applique aux membres de certai- 
nes confréries religieuses dont la règle est le renoncement au.\ 
biens de ce monde. Un fukir cA un pauvre devanl Dieu. 



270 LES SAINTS DE l'iSLAM 

payer le droit qu'il vient d'acheter. Après avoir 
compté et recompté la somme, le mokaddem, entou- 
ré des fokara de l'ordre, a dit à l'un de ses serviteurs : 
c Prends ce drapeau, et remets-le entre les mains d'un 
tel fils d'un tel. » Dés que cet ordre est exécuté, le 
mokaddem dirige, à l'intention de l'élu, une prière 
qu'il commence en disant : « Fatah. » Les assistants 
ont répété : « Fatah, » en joignant les mains et en 
les ouvrant comme un livre. Le mokaddem a ajouté 
ensuite — et ]es fokara ont répété : — « Que Dieu 
«lui pardonne!... Que Dieu le rende heureux !... 
c Que Dieu le fasse mourir en témoignant ! ... 
« Fatah !.... Louange à Dieu maitre de l'univers, — 
« Le clément, le miséricordieux, — Souverain au jour 
de la rétribution ! — C'est toi que nous adorons ; 
« c'est toi dont nous implorons le secours. — Dirige- 
« nous dans le sentier droit, — Dans le sentier de 
« ceux que lu as comblés de tes bienfaits, — Non pas 
« de ceux qui ont encouru ta colère, ni de ceux qui 
« s'égarent (1). » 

Cette prière terminée, les assistants se passent les 
deux mains sur le visage en répétant : « Louange à 
Dieu maitre de l'univers ! » 

Les porte-drapeau, avons-nous dit plus haut^ à 
cheval, à mulet ou à pied, suivent pleins de fierté les 
notables et les ministres de la religion ; ils ne don- 
neraient certainement pas leur place pour un empire. 
Leur orgueil ne connaît plus de bornes quand, au sor- 
tir de la ville, les fidèles commencent leur tharaka ; 
l'odeur de la poudre leur a monté à la tète ; le bruit 
les a enivrés; porter le drapeau n'est plus pour eux 
dès lors une pieuse corvée ; c'est une sainte mission 



(1) Cette prière est la première sourate du Korau, celle qui 
ouvre (le livre) ; de là son uom de fatah ou fatiha. 



XX. LE PÈLERINAGE ANNUEL 271 

qu'ils semblent accomplir ; ils se sentent, en ce 
moment, assez d'équilibre pour passer, si Dieu les 
rappelait à lui, le pont le Sirath sans craindre le 
moindre faux pas. 

Mais la poudre a appelé la poudre ; les fusils^ les 
mousquetons, les carabines, les tromblons, les pis- 
tolets ont été décrochés et bourrés jusqu'à la gueule : 
il y a là des armes de tous les âges, de tous les temps, 
de tous les modèles, de tous les peuples, de tous les 
calibres : arquebuses à rouet, arquebuses à mèche, 
fusils à silex, Lefaucheux delà civilisation, espingoles 
à bouche de goinfre, pistolets à canon de fer-blanc^ 
à garnitures en ficelle, ou en peau de mouton, à bat- 
teries impossibles, crasse et nacre, argent et rouille, 
plus dangereux pour le tireur que pour le tiré. Les 
Mzabites, bien peu guerriers pourtant, sont en ce jour 
remplis d'effervescence ; ces schismatiques chloro- 
tiques, et qui semblent, quand ils ont fait leurs ablu- 
tionSj infiltrés de cire rance fondue, ont abandonné 
leurs petits capharnaûms specico-pharmaco-légumi- 
neux pour aller solliciter de Sidi EI-Kbir la perpétui- 
té de la prospérité commerciale dont ils jouissent à 
l'ombre de notre bourse et de notre drapeau. Il leur 
fallait une occasion comme celle-là pour s'extraire de 
cette arche de Noé qui, en même temps qu'elle leur 
sert de bazar, donne asile à des spécimens de tous les 
produits des règnes végétal et minéral. 

La foule a fait la boule de neige ; la tiraillerie de- 
vient de plus en plus intense; les armes, remplies à 
triple charge, grondent comme des canons. Ce tohu- 
bohu de fidèles a plutôt l'air de s'en aller en guerre 
qu'en pèlerinage. Il faut du bruit, d'ailleurs, à tou- 
tes les enfances, à celle du commencement comme à 
celle de la fin. Les musiciens, électrisés, sans doute, 
par l'odeur et par la voix de la poudre, soufflent dans 



272 LES SAINTS DE l'iSLAM 

leurs instruments comme des Renommées, et tapent 
sur la peau de leurs tambours comme le verset 38 
de la sourate IV du Koran leur permet de le faire sur 
leurs femmes : c'est l'ivresse du tintamarre chariva- 
resque et de l'étourdissement élevé à son paroxysme. 
Comme ils sont heureux ! 

Le cortège est enfin arrivé au douar des Oulad Sidi- 
Ahmed-el-Kbir ; les gens du culte et les notables se 
dirigent, à travers la foule qui encombre déjà les 
abords du cimetière, vers le tombeau du saint, où les 
attendent les descendants de Sidi Ahmed. Les dra- 
peaux des différents ordres religieux ont été arborés 
autour du tahout (tombeau) ; la cérémonie va com- 
mencer : on fait ranger la foule, qui se répand dans 
le cimetière et qui va s'asseoir sur les tombes ou se 
grouper sur les rochers qui en ferment les abords. 
Les femmes, arrivées de la veille, ou dés le matin^ 
se sont installées sur leurs morts. L'arrivée des 
nidadha, ou chanteurs spirituels, est annoncée par 
les aigus toulouïl des femmes; les accompagnateurs, 
munis de leurs instruments, hendaïr, dfouf, thbilatj, 
kseub et znoudj, c'est-à-dire tambours de diverses 
formes et dimensions, timbales, flûtes en roseau et 
petites castagnettes, suivent gravement les chanteurs, 
dont quelques-uns, musiciens jusqu'au bout des on- 
gles, sont eux-mêmes porteurs d'instruments à peau. 

Chaque nieddah dit son chant religieux ; contraire- 
ment à ce qui se passe chez les civilisés, en pays 
arabe, le libretto est le principal ; la musique n'est 
que l'accessoire ; nous ne craignons même pas d'a- 
vancer que, quelle que soit la valeur phonique du vir- 
tuose, il n'est pourtant que médiocrement apprécié 
si les paroles ne répondent pas aux goûts poétiques 
de la foule. Au reste, Mahomet l'a dit : t Les plus 
belles voix sont celles qui viennent du nez. » Il est 



XX. — LE PÈLERINAGE ANNUEL 273 

regrettable que les commentateurs ne nous aient pas 
dit la raison de cette préférence du Prophète (1). Au 
medclah aimé, les you ! jjou ! les plus aigus et les plus 
prolongés^ — les hommes n'applaudissent pas ; — 
pour lui, ce n'est pas de la tète que les femmes tirent 
leurs notes; c'est de bien plus haut^ région des alouet- 
tes. Au reste, — j'en suis iDien fâché pour nos artistes, 
— les Arabes rangent les musiciens dans la section 
si méprisée des âdjadjebiïa, des saltimbanques. Un 
Arabe de qualité qui aurait le malheur de se laisser 
surprendre, par un de ses coreligionnaires, à jouer de 
la clarinette, serait à jamais déshonoré. Aussi, n'en 
cite-t-on aucun exemple. 

Quand chaque meddah y a passée et que les der- 
niers you ! you! sont arrivés dans notre satellite de 
cuivre, la lune, le mufti se lève, dit : « Fatah! » et se 
passe les mains sur le visage ; tous les assistants 
l'imitent et prient à voix basse; ceux dont la mémoire 
n'a pu retenir les sept versets dont se compose le 
Fatahj, se bornent à dire : « Que Dieu me pardonne ! 
•Que Dieu me rende heureux ! Qu'il soutienne, qu'il 
adoucisse mon existence ! Que Dieu guérisse mes 
enfants ! Que Dieu me fasse mourir en témoignant ! » 
c'est-à-dire qu'il ne me fasse pas mourir sans con- 
fession ! 

Les hommes quittent ensuite les tombeaux et se 
réunissent sur le terrain de la dhifa (repas), au 
nord du cimetière ; les femmes ne sont point ad- 
mises au festin que vont donner et servir eux-mêmes 
aux khoddam de leur saint ancêtre les Oulad Sidi- 
Ahmedel-Kbir. Les invités se forment donc par grou- 



(1) Ce mode e.xige moins il'efforts, d'énergie, et, dan.'î le pays du 
■Boleil et de la paresse, c'est bjeu à considérer, 



274 LES SAINTS DE L''lSLAM 

pes de dix : un plat chargé de her^rir{\) est apporté au 
centre de chaque groupe par les marabouts qui don- 
nent la fête. Dès que le herrir est absorbé, ce qui 
n'est pas long, on sert à chacune des aggloméra- 
tionSj dans des soupières en bois (mtared), un plan- 
tureux kousksou reguig chargé de viandes succu- 
lentes. Le kousksou a bientôt pris le chemin des 
pâtes emmiellées. 

La dhifa terminée, il faut passer à l'offrande : 
comme chez tous les peuples, c'est le quart-d'heure 
le plus pénible de la cérémonie. Le mufti, assis dans 
un fauteuil, place une serviette devant lui et donne 
le premier Vouâda (2) : tous, — ceux qui possèdent, 
bien entendu, — viennent, à leur tour, déposer leur 
offrande sur la. fovtha du mufti. Quand, à l'alanguis- 
sement de la recette, le mufti reconnaît que tous les 
donneurs ont donné, il clôt la séance en remettant 30 
francs de gratification à Voukil, et 10 francs à sa pieu- 
se moitié, puis il va déposer entre les mains du chef 
de la famille des descendants de Sidi Ahmed-el-Kbir 
la somme restant après ce prélèvement, somme qui 
sert à l'indemniser — et au-delà — de ses frais de 
dhifa. 

Les pèlerins reprennent le chemin de la ville en 
brûlant, tant qu'il leur en reste, la poudre qu'ils ont 
consacrée à cette pieuse cérémonie. 

Mais les femmes ont aussi leur tour : deux jours 
après le pèlerinage des hommes, c'est-à-dire cinq 
jours après la fête du mois de Reumdhan, elles se 
rendent en foule, avec leurs enfants, et accompagnées 

(1) Le berrir est une sorte de gâteau-éponge enduit de miel 
ou saupoudré de sucre. 

(T\'ou(\da est une promesse, un vœu fait à Dieu pour on obte- 
nir quelque faveur; c'est aussi l'offrande elle-même. 



XX. — LE PÈLERINAGE ANNUEL 275 

de mdadha et de mdadhat, — chanteurs et chanteu- 
ses, — sur le tombeau du saint; les instrumentistes 
sacrés, inséparables du meddah, sont là flanqués de 
leurs bruyants instruments. 

Les femmes se répandent sur les tombeaux, avec 
lesquels se confondent leurs vêtements blancs suf- 
fisamment immaculés ; pendant que chanteurs et 
chanteuses font entendre, en alternant, leurs canti- 
ques en l'honneur du saint qu'ils fêtent, les enfants 
se bourrent de pâtisseries au miel dont ils se tatouent 
des pieds à la tète. Mais les chants sacrés ont cessé, 
et les musiciens — à l'instar de nos organistes de Bar- 
barie — ont changé leur rhythme : les molles filles de 
l'Orient ont senti que c'est l'appel à la danse ; quel- 
ques-unes se lèvent nonchalamment, prennent un 
foulard soie et or de chaque main, saisissent la ca- 
dence au passage, et entament, lentement d'abord, 
ces mouvements d'ondulations en spirale, ces lascives 
torsions de l'assiette qui sembleraient devoir Visser 
les danseuses dans le sol ; la cadence s'accélère pro- 
gressivement, et atteint un crescendo poussé très haut 
sur la gamme des voluptés, une sorte de spasme arti- 
ficiel que les adultes comprennent sans autre expli- 
cation. N'oublions pas que c'est une fête religieuse. 

La musique s'est tue, et la femme de VoukiL — 
assise à la turque — a étendu devant elle le foulard 
qui doit recevoir les offrandes : chacune des pèleri- 
nes a donné selon ses moyens, sa générosité, ou 
l'importance qu'elle attache à la demande qu'elle a 
faite à son saint intercesseur Sidi Ahmed-el-Kbir. 
, Souvent Vouâda se paie en nature ; elle se tarife de 
la façon suivante : « Sidi Ahmed ! donne-moi un 

fils, je te donnerai un bœuf! — O Sidi Ahmed! fais 

que mon mari me donne ma part de ses faveurs, je te 
I donnerai un veau !.... — Sidi Ahmed ! rends-moi 



276 LES SAINTS DE L'iSLAM 

l'amour de celui rpie j'aime^ je te donnerai une va- 
che !.... » 

A des prières si ferventes, Sidi Ahmed pourrait-il, 
raisonnablement, rester sourd ?. . . Jamais ! Devant 
la sainteté du but, et la somptuosité des promesses, 
est-il possible qu''il n'intercède pas pour ses clien- 
tes i... Nous ne le pensons pas. En résumé, personne 
ne se plaint du saint patron de Blida, et voilà pour- 
tant plus de trois siècles et demi que cela dure. 

Douze jours après la fin du mois de Reumdhan, les 
Nègres vont faire leur pèlerinage au tombeau de Sidi 
El-Kbir. La gent noire a le bonheur bruyant, la joie 
frénétique; sa musique est féroce; sa danse est de 
la convulsion ; ses amours et ses croyances — ce qui 
est à peu près la même chose — sont de Tépilepsie. 
Cette disposition nait-elle de la propriété dont jouit 
le sang nègre d'atteindre la température de celui du 
passereau, 44 degrés centigrades/ Doit-il cette fa- 
veur à l'organisation de son système nerveux? Nous 
ne chercherons même pas à résoudre cette épineuse 
question. Quoi qu'il en soit, si le bonheur est en rai- 
son de la violence de ses démonstrations, nous n'hé- 
siterons pas à classer le Nègre parmi les animaux les 
plus heureux de la terre. 

Les Nègres montent donc au tombeau de Sidi 
. Ahmed-el-Kbir; ils suivent de toute la vitesse de 
leurs tibias parenthétiques la trace d'un des leurs qui 
porte fièrement un drapeau rouge. Après s'être dhifés 
à leurs frais sous les vieux oliviers qui ombragent 
les tombeaux des descendants du saint, les Nègres 
entament leur danse : elle est portée bientôt à son 
maximum d'intensité par l'énergie de l'accompagne- 
ment; c'est à vous en décrocher les entrailles et à 
les faire tomber sur vos talons. Le bruit infernale- 
ment strident des krakeb — une double paire d'ar- 



XX. — LE PELERINAGE aNN'ÙEL 



mets de Membrin reliés par un trait d'union de même 
métal — donnerait des perturbations intestinales à 
un chaudronnier. Je ne sais pourquoi nous avons 
traduit le mot kraîeeb par le gracieux diminutif de 
castagnettes ; il nous semble que l'augmentatif eas- 
tagnasses conviendrait mieux à cet immense instru- 
ment de percussion qui, sans doute, doit avoir ses 
luthiers à quelque Saint-Flour marokain. 

La manifestation acrobatico-religieuse des Nègres 
finit pourtant par lasser ces mammifères ulotriques 
ou laines ; ils la cessent à leur grand regret, et vont, 
suant de l'huile rancie, déposer leur ouàda entre les 
mains de l'oukil. Ce pieux devoir accompli, ils re- 
prennent le chemin de la ville, joj'eux de s'être ap- 
provisionnés, parle fait de ce pieux pèlerinage, d'une 
réserve de bonnes actions à peu près suffisante pour 
passer leur année. 

Et nous voudrions éclairer ces gens-là ! Ce serait 
un crime; car la civilisation est aussi incapable de 
donner aux Nègres de ces bonheurs-là, que de leur 
enlever l'odeur caractéristique par laquelle ils se 
distinguent et se révèlent dans la société. 






XXI 
Sidi El-R'erib 



Si, du fond de la vallée où repose Sidi Ahmed-el- 
Kbir, nous voulons continuer notre pèlerinage sur le 
versant oriental du djebel des Bni-Salah,il nous fau- 
dra suivre la grande crête qui, se soudant au point 
culminant de ce massif,s'allonge comme le bras d'un 
crucifié qui montrerait l'orient, et, de là^ nous enga- 
geant, en marchant vers le nord, dans une forêt de 
chènes-ballottes, nous diriger vers le tombeau de 
Sidi El-R'erib. 

De deux choses l'une^ ou Sidi El-R'erib n^est qu'un 
saint de médiocre réputation et de peu d'influence, ou 
les Bni-Salah et les R'ellaï, qui sont ses serviteurs 
religieux, ne sont que de piètres Croyants. La cause 
qui détermine dans notre esprit la germination de 
cette pensée, c'est l'état de délabrement dans lequel 
ces Kabils laissent la chapelle funéraire de ce saint 
marabout. Les Bni-Màmeur, qui ont leurs khiain 
(gourbis) et leurs morts autour du tombeau de Sidi 
El-R'erib, et à qui revient plus particulièrement le 
soin de l'entretien de cet édicule, prétendent qu'ils ne 
sont point riches. Nous ne cacherons pas que l'ex- 
cuse nous a paru on ne peut plus faible. 

Le gourbi-chapelle qui renferme les restes mortels 
de Sidi El-R'erib est une construction extrêmement 
grossière : pierres, boue et dis sont les seuls maté- 



XXt. — SIDI EL-R*ERIB 279 

riaux qui entrent dans sa composition. L'absence de 
porte permet aux moutons et aux chèvres d'y venir 
îaire la sieste; les preuves matérielles de cette in- 
fraction tigrent le sol à ne pas laisser le moindre 
doute sur cette profanation ; la haie de ronces des- 
séchées qui entoure le gourbi funéraire ne suffit pas 
pour garantir le saint contre l'abus que nous signa- 
lons. A l'intérieur de la chapelle, quelques lampes 
ébréchées et une demi-douzaine de pots à eau fêlés 
attestent la mesquinerie des agapes annuelles que 
viennent faire, dans le mois de moharrem, sur le 
tombeau du saint, ceux dont il est l'intercesseur. Un 
lambeau de natte reçoit une portion du fidèle qui, 
venant y prier, désire le faire proprement. Il est 
pourtant des Croyants qui regardent ces précautions 
comme superflues ; car le coin où repose Sidi El-R'e- 
rib est lustré et vernissé comme la chachia crasseu- 
se d'un Kabil. 

La zlara de Sidi EI-R'erib se fait le lundi et le 
vendredi. 

Quatre chênes superbes, qui s'élèvent devant l'en- 
trée du gourbi sacrée ont profité de la protection du 
saint pour prendre des proportions auxquelles ne 
peuvent prétendre ceux qui ne jouissent pas de la 
même faveur. Nous l'avons déjà dit plus haut, le 
tombeau d'un saint est un brevet de conservation 
pour les arbres qui l'avoisinent. Dans le Tell, d'ail- 
leurs, il est peu de saints marabouts qui n'aient leur 
arbre ou leur bois. Nous avons raconté maint acci- 
dent terrible dont furent victimes les impies qui 
avaient porté une cognée sacrilège sur des arbres 
consacrés. Cette croyance est encore dans toute sa 
force chez les Bni-Salah^ et ils vous citeront très 
sérieusement l'exemple d'un Espagnol du nom de 
Juan, qui perdit un œil pour avoir tiré un oiseau per- 



âSO LES SAINTS DE l'iSLAM 



ché sur un arbre consacré à Sidi Abd-el-Kader-el-Dji- 
lani, auprès du nilcam qui lui a été élevé sur le point 
Culminant de leur tribu. Tout près du tombeau de Sidi 
El-R'erib, on vous montrera un immense éboulement 
dont la cause est encore un crime de ce genre, un 
délit forestier. Par exemple^ la répression fut plus 
que sévère, attendu qu'elle s'est soldée par un cata- 
clysme qui engloutit toute une fraction des Bni- 
Salah, celle des Bni-Sbiha. 

Deux de ces Bni-Sbiha eurent, un jour, la malen- 
contreuse idée d'aller couper un chêne magnifique 
tout près de la hhcloUa (ermitage) de Sidi Mbarek, le 
célèbre marabout d'El-Koleïàa iKoléa), etde le ven- 
dre quatre dinars à un meunier. Or, les Bni-Sbiha 
avaient alors leur douar sur les pentes de la rive 
droite de l'ouad El-Blath, tète du Tabeurkchant. Le 
lendemain du crime, toute la portion de terrain sur 
laquelle était assis le douar se détachait subitement 
et se précipitait avec fracas, maisons et habitants, 
dans le ravin d'El-Blath. On recQnnait parfaitement 
l'emplacement oii perchait ce douar; la pente où il 
était accroché est tonsurée comme la tète d'un prê- 
tre, et le rocher est à nu sur une étendue circulaire 
assez considérable. 

Mais revenons à Sidi El-R'erib. 

On ne sut jamais l'origine de ce saint. Comme celle 
de la presque totalité des marabouts qui ont laissé 
leur dépouille mortelle chez les Bni-Salah^ l'arrivée 
de Sidi El-R'erib dans cette tribu peut être fixée au 
commencement du X-^ siècle de l'hégire, vers l'époque 
de l'expulsion d'Espagne des Mores-Andalous. Tout 
ce qu'on en sait c'est que c'était un homme d'une 
grande piété et d'une probité considérable; il montrait 
ï^urtout une répugnance très marquée à l'endroit des 
voleurs, et, il faut bien le dire, cette catégorie de cri- 



XXI, — siDi el-r'erib 281 

minels n'était pas alors d'une rareté excessive dans 
le pays. 

C'est l'ignorance dans laquelle on fut toujours du 
nom de ce saint marabout qui le fit désigner sous celui 
à'El-R'erih (l'étranger). Il vivait dans une kheioua 
(ermitage) qu'il avait adossée au gros rocher qui est 
à gauche de sa chapelle funéraire^ et que les fidèles 
ne manquent pas de blanchir tous les ans à la 
chaux. 

On ne cite de lui qu'un miracle qui vaille la peine 
d'être rapporté ; il vient à l'appui de ce que nous 
disions plus haut au sujet de l'horreur que professait 
le saint pour les larrons. 

Un homme des Bni-Misra convoitait depuis long- 
temps le taureau d'un de ses voisins de la tribu des 
R'ellaï, et^ tous les jours, il se creusait la tête pour 
trouver le moyen de se l'approprier sans courir le 
risque de se faire prendre, bien entendu. L'occasion 
tant désirée se présenta enfin, et le Misraouï se hâta 
de la saisir par son unique cheveu. Par une nuit bien 
sombre, il s'achemina, muni d'une bonne corde, vers 
l'étable du R'allaouï; après avoir préalablement cor- 
rompu le chien au moyen de débris d'entrailles d'un 
mouton, il écarta sans bruit les broussailles épineu- 
ses qui fermaient l'entrée de la zriba (haie), et pénétra 
dans l'enceinte du parc au milieu de laquelle se trou- 
vait la maison. Enlever avec précaution les quel- 
ques pierres bouchant la partie de cette habitation qui 
servait d'écurie, mettre sa corde au cou du taureau, 
et lui faire prendre le chemin qui venait d'être préparé^ 
tout cela fut pour le Misraouï l'affaire d'un instant. 
Le succès fut complet, et il ne serait pas étonnant 
que cet honnête indigène des Bni-Misra eut cru que 
le Dieu unique bénissait ses efforts, quand il se vit 
dehors avec un taureau qui se laissait conduire aussi 



282 LES SAINTS DE l'iSLAM 

docilement qu'un agneau. LeMisraouïprit donc sans 
délai le chemin du marché avec l'intention d'y écou- 
ler le produit de son larcin. Il descendit dans l'ouad 
Abarer', passa sous la Koudiet-el-Forthaça, et suivit 
la crête qui serpente dans la forêt de chênes desBni- 
Màmeur. Tout allait donc pour le mieux; aussi le 
Misraouï avait-il déjà, tout en marchant, fixé l'emploi 
des quinze rial-boudjhou (1) qu'il comptait tirer de 
son taureau. 

Encore quelques pas, et le Misraouï allait déboucher 
de la forêt de chênes, et s'engager à gauche dans un 
sentier courant sur la crête d'un contre-fort, et des- 
cendant se 'noyer dans Touad Sidi-El-Kbir, à l'em- 
bouchure de la Chàbet Bou-R'far. L'homme des Bni- 
Misra a atteint la lisière du bois; sur la gauche et à 
quelques pas du chemin, une lumière rougeàtre trem- 
blotait dans les ténèbres à travers le branchage. Il 
n'y avait pas à s'y tromper, — Sidi El-R'erib était 
le seul être humain qui habitât cette solitude, — le 
Misraouï était à hauteur de la hheloua de ce saint. 
Cette circonstance, à laquelle l'homme au taureau 
n'avait pas songé d'abord, jeta quelque trouble dans 
son esprit; il savait que ce vertueux marabout ne 
pouvait supporter les voleurs, et que, plus d'une fois^ 
il leur avait joué d'assez mauvais tours. Il le redou- 
tait, certes^ plus que la loi elle-même, bien qu'elle fût 
très sévère pour les gens qui aimaient outre mesure 
le bien d'autrui. D'ailleurs, El-Misraouï possédait 
son code; il savait très bien q\ie le Prophète a dit au 
verset 42 de la V» sourate : « Quant à un voleur et 
à une voleuse, vous leur couperez les mains comme 
rétribution de l'œuvre de leurs mains, comme chà- 

(1) Viugt-sept francs de notre monnaie : c'était, avant roccii- 
patioa française, le pri.x moyeu d'un taureau. 



I 



XXI. — siDi el-r'erib 283 

timent venant de Dieu. » Mais aussi il n'ignorait pas 
qu'on ne coupait la main au voleur que lorsque la 
valeur de l'objet dépassait quatre dinars (environ 
cinquante francs); or, nous l'avons dit^ il s'en fallait 
de moitié que le prix du taureau volé atteignit cette 
somme. Le Misraouï était donc rassuré sur les risques 
que pouvaient courir ses extrémités: son délit se sol- 
dait par la bastonnade seulement. 

Le Misraouï, que ces réflexions avaient tout dé- 
contenancé, n'osa pas franchir la ligne des derniers 
arbres de la forêt; soit qu'il craignit que le saint qui, 
évidemment, était en prière, pieuse besogne à la- 
quelle il consacrait toutes ses nuits, n'entendit le 
bruit de la lourde marche du ruminant, et ne sortit 
àesSikheloua pour en reconnaître la cause; soit qu'il 
redoutât qu'à l'aide de sa double vue, le saint ne de- 
vinât sa présence; quoi qu'il en soit, le Misraouï 
était loin d'être rassuré, et il regrettait fort que son 
étourderie l'eût précisément jeté sur le chemin de 
Sidi El-R'erib. Le remords n'entrait pour rien dans 
les regrets du Misraouï. Ce reproche violent de la 
conscience n'est point à l'usage des criminels, et s'il 
est une chose qui les gène, c'est seulement la crainte 
du châtiment. 

Le Misraouïj qui s'était arrêté^ avait le choix entre 
deux périls: descendre dans l'ouad Abarer' par la Chà- 
bet-Ilougui, et risquer de se casser les reins, ou pas- 
ser carrément par le Tizi-Ouâdou, entre le gourbi 
du saint et le plateau de Msalla, et affronter audacieu- 
sement sa colère s'il venait à en être aperçu. Le Mis- 
raouï, qui manquait de résolution, ne savait à quel 
parti s'arrêter. 

La nuit, avons-nous dit^ était bourrée de ténèbres 
épaisses à pouvoir les couper au couteau; le calme 
était extrême ; les eaux de l'ouad Abarer' se plaignant 

16. 



284' LES SAINTS DE l'iSLAM 

dans les rochers troublaient seules ce silence qui 
donnait froid au Misraouï ; la lampe de Sidi El-Rerib 
brillait toujours dans l'obscurité. « C'est peut-être 
l'œil du saint, » se disait l'honime des Bni-Misra, qui 
commençait à perdre la tète. 

Le taureau, qui, jusque-là, avait montré la plus 
grande docilité, commença à prendre de l'inquiétude : 
de sa queue il se battait les flancs connue un lion en 
fureur ; ses yeux s'allumaient très visiblement com- 
me deux tisons tourmentés par l'haleine d'un soufflet. 
« Pourvu qu'il ne se mette pas à mugir, » pensa le 
Misraouï tout tremblant. Il fallait pourtant que le 
voleur se décidât. Il avait enfin opté pour le chemin 
de Tizi-Ouàdou, et il allait se mettre en mesure, tirant 
sa bète par le licou, de franchir le col qui s'ouvrait 
devant lui, lorsque tout-à-coup il se trouva nez à nez 
avec une montagne inconnue qui s'était placée en 
travers de son chemin : « Je me serai trompé de 
route, » pensa le Misraouï, et il appuya à gauche sur 
la Chàbet Tizi-Ouàdou. Il venait à peine d'y pénétrer, 
qu'il rencontrait encore un obstacle de même nature 
que le premier. « C'est singulier, se dit le Misraouï, 
par Dieu ! c'est singulier ! » Il prit alors à droite avec 
l'intention de descendre sur l'ouad Abarer' ; mais, de 
ce côté encore, il trouvait une montagne à pic. Une 
sueur froide commençait déjà à perler au front du 
larron. Ce qui l'épouvantait le plus c'est que, de 
quelque côté qu'il se tournât, il avait toujours devant 
lui la lumière de la lampe de Sidi El-R'erib. Le mal- 
heureux voleur songea à retourner sur ses pas et à 
remonter dans le bois ; il essaya donc de ce moyen ; 
mais il se heurta encore à la fatale montagne qui se 
dressait obstinément sur son passage. 

L'intensité de la lumière que projetaient les yeux 
du taureau permit au Misraouï de constater qu'il 



I 



XXI. — siDi el-r'erib 285 

était emprisonné au milieu d'un massif de montagnes 
dont il ne pouvait apercevoir les sommets, parce qu'ils 
se confondaient avec les ténèbres. Il se douta bien 
que Sidi El-R'erib devait être pour quelque chosedans 
cette affaire; aussi, faisant effort sur lui-même^ se 
disposa-t-il à tenter une démarche auprès du saint 
pour en obtenir son pardon, dut-il même lui faire 
cadeau, comme offrande de ziara, du taureau volé. Il 
s'y dirigeait lorsque, tout-à-coup, la lampe du saint 
et les yeux de l'animal s'éteignirent comme par 
l'effet du même souffle, et le Misraouï et son tau- 
reau noir restèrent plongés dans la plus profonde 
obscurité. 

Ce qui se passa alors entre l'homme et la bète nul 
ne le sait. Le lendemain matin, le R'allaouï, qui n''a- 
vait pas tardé à s'apercevoir qu^on lui avait volé son 
taureau, s'était mis de suite à sa recherche. Grâce aux 
pluies récentes, il avait pu suivre pendant quelque 
temps les traces du ruminant, dont il savait le pied 
par cœur; il les perdit dans l'ouad Abarer'^ puis les 
retrouva dans le bois de chênes. Il avait tout natu- 
rellement poussé jusqu'à lakheloua de Sidi El-R'erib. 
Là, un spectacle affreux s'offrit à sa vue : un homme, 
dont le bernons était littéralement en lambeaux, gisait 
sur le dos dans une mare de sang; ses entrailles 
s'échappaient par deux profondes blessures placées 
à la même hauteur dans la région abdominale, et qui 
paraissaient avoir été faites par un épieuou un bâton 
ferré. Le reste du corps était aussi labouré de coups 
qui rendaient le cadavre presque méconnaissable. A 
une dizaine de pas sur la gauche, le R'allaouï recon- 
naissait son taureau qui, couché devant la porte de 
la kheloua de Sidi El-R'erib, mâchonnait le vide par 
un mouvement machinal de ses mâchoires. Ses cor- 
nes ensanglantées expliquaient au R'allaouï la eau- 



286 LES SAINTS DE l'iSLAM 

se de la mort de l'homme dont il venait de découvrir 
le cadavre. 

Il comprit que ce malheureux devait être son vo- 
leur, et le voisinage de la kheloua (ermitage) de Sidi 
El-R^erib lui donna à penser que ce saint marabout 
devait bien être pour quelque chose dans cette mys- 
térieuse affaire. 

Comme le saint était, en ce moment, en conversa- 
tion avec Dieu, le R'allaouï ne voulut pas le trou- 
bler; il fit lever son taureau, et le ramena chez lui, tout 
joyeux de l'avoir retrouvé. 

Le R'allaouï allait dès le lendemain en ziara chez 
Sidi El-R'erib pour le remercier de son intervention 
dans l'affaire de son taureau; mais le saint ne lui 
répondit que par ces paroles tirées du Livre : « Dieu 
pardonne au châtié à son gré ; il est puissant et 
sage. » 

Le R'allaouï sut depuis que son voleur était Moham- 
med-ben-Zeïan, le plus hardi coupeur de route des 
Bni--Misra. 

Cet événement, qui fit grand bruit en pays kabil, 
augmenta considérablement la réputation de sainteté 
et de puissance de Sidi El-R'orib. 

Les tombes qui entourent le gourbi où reposent les 
restes mortels de Sidi El-R'erib sont de date récente ; 
les Bni-Màmeur, qui, de nos jours, occupent cette 
portion du pays des Bni-Salah, n'ont commencé à y 
enterrer leurs morts qu'à l'époque de la peste de 
1817-1818(1232-1233 de l'hégire), celle qui tua tant de 
monde, et dont mourut le pacha-dey Ali-ben-Ahmed 
le 1" mars 1818. 



XXII 
Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani (1). 



Si, partant de Tala-Yzid, nous gravissons la côte 
qui court en ligne de faite et de partage des eaux en- 
tre les bassins de l'ouad Sidi El-Kbir et de l'ouad El- 
Merdja, nous atteignons bientôt à la région des cè- 
dres. C'est en ce point, et à une altitude de 1400 mè- 
tres, que nous rencontrons les premiers représentants 
de la grande famille des conifères; mais ils y sont 
clair- semés et sans force. Au fur et à mesure qu'on 
s'élève, les massifs se forment et s'épaississent; la 
végétation devient plus trapue. Le chemin court dans 
le sud-est au milieu des cèdres qui tapissent les ver- 
sants nord et sud; il quitte la crête pour appuyer lé- 
gèrement sur ce dernier versant en franchissant les 
tètes de ses ravins; puis il s'élance, après avoir laissé 
se précipitera droite le chemin d'Amchach, à l'esca- 
lade d'un pic épaissement boisé qui dresse hardiment 
sa tète chevelue dans les airs. Nous sommes sur le 
point culminant du massif des Bni-Salah, du Petit- 
Atlas, comme nous l'avons nommé avec plus ou moins 
d'exactitude; nous sommes sur le pic de Sidi-Abd-el- 



(l) El-Djilani est le nom ethnique du saint, qui vécut long- 
temps au Djilan, dans le Marok. Sidi Al)d-el-Kader-el-Djilani est 
le fondaleur d'un ordre religieux très répandu, siirtout dans 
rOuestde l'Algérie, 



288 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Kader-el-Djilanij c'est-à-dire à 1640 mètres au-dessus 
du niveau de la mer. 

Nous ne savons si c'est parce que le cèdre nous 
rappelle les temps bibliques, l'époque salomonienne 
et ses merveilleuses constructions, qu'il se présente 
toujours à notre esprit comme le grand pontife des 
arbres, comme un arbre sacré. Aussi, en présence de 
ces vieux témoins des âges écoulés qui ont vu passer 
tant de générations, qui ont assisté impassibles à ces 
scènes grotesques, à ces tueries, à ces perfidies que 
les hommes appellent leurs grandes époques, qui ont 
vu se dérouler sous eux les sanglantes péripéties de 
ces luttes implacables dans lesquelles des Eginètes 
éphémères se disputent un lambeau de terrain; en 
présence de ces patriarches deux ou trois fois millé- 
naires qui ont vu naître, durer et sombrer vingt peu- 
ples et vingt religions; en présence de ces forts vêtus 
de mousse — la barbe des vieux arbres — qui se tien- 
nent encore fièrement debout malgré les coups et les 
mutilations de la hache de l'homme et de la foudre 
de Dieu, on se sent saisi de respect, et Ton est tenté 
de se découvrir. Qu'est-ce, en effet, qu'une existence 
d'homme comparée à la pérennité de ces abiétinées '/ 
Il est quelques-uns des cèdres des Bni-Salah qui 
ne le cèdent en rien à ceuxd'Eden, qu'Ezéchiel disait 
être les plus beaux du Liban, et si l'Eternel, pour les 
punir, sans doute, de leur orgueil, ne les eût cent 
fois décapités, ils auraient aujourd'hui la tète dans 
le ciel. 

Les Kabils professent pour ceux-ci une sorte de 
vénération traditionnelle, et ils vont même jusqu'à 
leur attribuer une force végétative qui les ferait vivre 
éternellement. Selon ces montagnards, ces vieux 
meddad (cèdres) jouiraient d'une sorte d'instinct qui 
}eur permettrait de prévoir ei d'annonc«sr les variations 



XXII. — SIDI ABD-EL-KADER-EL-DJILANI 289 



météorologiques soit en remuant ou en agitant leurs 
rameaux, soit en étendant ou en resserrant leurs cou- 
des.soit enfin en élevant leurs branches versle ciel ou 
en les mchnant vers la terre. Ce serait surtout quand 
la neige se prépare à tomber ou à fondre que ces 
phénomènes se feraient plus particulièrement remar- 
quer. Les cèdres ont, en outre, aux veux de leurs eo- 
régionnaires, le mérite de prendre\acine bien au- 
dessus de la région où toute grande végétation ex- 
pire, et c'est là un signe incontestable de supériorité 
végétale. 

Mais si les conifères sont remplis de noblesse au 
physique, ils sont moins parfaits au moral ; ainsi, 
par exemple, ils manquent completement.de géné- 
rosité : ils ne tolèrent, en effet, à l'ombre de leurs 
ranieaux qu'un gros gazon épineux, le chehreun, — 
un hérisson sur la défensive, - qui se cramponne de 
ses vigoureuses racines au sol brisé et émietté des 
pentes. 

La forêt de cèdres des Bni-Salah présente une vi- 
goureuse population végétale qui a ses élégants, ses 
grossiers, ses trapus; elle a aussi ses tourmentés, ses 
contrefaits, ses tordus, ses noués, ses estropiés, ses 
culs-de-jatte: tantôt affaissés sur eux-mêmes, ou 
rampant bassement sur le sol, ils tendent leurs longs 
bras décharnés comme pour solliciter l'aumône 
des passants; tantôt, au contraire, fiers et orgueil- 
leux, ils balancent leurs cimes dans les nues, ou ils 
donnent l'assaut aux crêtes avec la gravité et la 
raideur méthodique du soldat anglais. 

Quelques-uns de ces cèdres sont de véritables co- 
losses, des monstres de végétation. Leurs parasols 
étages se déploient comme les ailes d'un oiseau- la 
nuit les poudre de diamants de rosée et bleuit leur 
verdure un peu sombre. Un grand nombre de ces 



290 LES SAINTS DE l'iSLAM 

vieux arbres ont perdu pied sous le poids des neiges 
et ont glissé le long des pentes; d'autres ont été en- 
traînés jusqu'au fond des ravins. Avec leurs cônes 
plantés perpendiculairement aux branches, les cè- 
dres semblent des lustres préparés pour éclairer 
une fête de géants. 

Un grand nombre de cèdres sont morts debout; 
d'autres jonchent le sol de leurs squelettes blanchis; 
des troncs, dépouillés de leur écorce, affectent des 
postures de damnés, de torturés ou d'épileptiques; 
quelques-uns ressemblent à ces animaux apocalypti- 
ques enfantés par l'imagination bizarre des tailleurs 
de pierre de nos vieilles cathédrales. Le soir, quand 
l'ombre teinte la nature en gris et ronge ses formes, 
ces troncs de cèdres semblent des morts troublés dans 
leur sommeil éternel par quelque évocation puissante, 
et qui chercheraient à se dépouiller de leurs linceuls : 
nous sommes au jour de la résurrection, et la terre, 
d'un coup d^épaule, a secoué sa charge ; elle se dé- 
barrasse des cadavres dont on la bourre depuis le 
commencement du monde ; on croirait entendre ce 
cliquetis d'ossements vides et x yloïdéSj ce bruit bois 
et métal que produira le coudoiement de ces squelet- 
tes, pressés de comparaître devant le tribunal de 
l'Eternel pour savoir définitivement à quoi s'en tenir 
sur le sort de leurs âmes. 

Bien que Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani ne soit pas 
un saint complètement algérien, en ce sens que son 
tombeau est à Baghdad, les monuments commémo- 
ratifs — koubba, djamâ, sthahj mekanij cherea, etc. — 
élevés en son honneur dans le pays que nous occu- 
pons^ sont si nombreux, et le saint lui-même y est si 
populaire, que nous avons cru ne pas devoir nous 
dispenser de dire ce qu'était cet illustre ouali, le 
fondateur de l'ordre célèbre qui porte son nom, ce 



XXII. — SIDI ADD-EL-KADER-EL-DJILAM 591 

saint vénéré auquel ses mérites et ses vertus ont 
valu la glorieuse qualification de Sultan des Justes. 

Nous avons déjà dit que Sidi Abd-el-Kader-el-Dji- 
lani était le plus grand saint de l'Islam. En effet, 
quel miracle n'a-t-il pas opéré ? Quelle misère n'a-t-il 
pas secourue ? Quelle femme n'a-t-il pas rendue fécon- 
de, (ju soulagée dans les douleurs de l'enfantement ? 
A quel homme n'a-t-il pas restitué la force généra» 
trice ? Quel malade ou affligé n'a-t-il pas guéri ? 
Quels bons tours n^a-t-il pas joués aux malfaiteurs 
quand ils ne l'avaient pas invoqué dans leurs hon- 
nêtes entreprises '^ Aussi, pour tous, Sidi Abd-el- 
Kader-el-D)ilani, nous le répétons, est-il le Solthan 
Salhe'in, le Sultan des Parfaits, le Prince des Justes. 

A chaque pas, en pays musulman, on rencontre 
un monument commémoratif rappelant soit son souve- 
nir, soit une station qu'aurait faite le saint sur le 
terrain consacré, et cela n'a rien qui doive nous 
étonner, puisqu'il n'est pas un seul point du globe 
terrestre où il n'ait posé son pied. De l'est à l'ouest, 
du nord au sud, son nom est dans toutes les bouches. 
Son existence ici-bas n'est d'ailleurs qu'une suite de 
miracles attestant sa merveilleuse puissance^ et son 
crédit auprès du Dieu unique. 

Ce grand saint naquit à Baghdad dans le cours du 
VI" siècle de l'hégire (XIP de l'ère chrétienne). De 
très bonne heure, il prit le bâton du voyageur, et 
parcourut le monde pour porter la parole de Dieu 
chez les peuples où elle n'était pas encore parvenue, 
ou bien chez ceux qui l'avaient oubliée. Plus tard, il 
fonda un ordre religieux qui, depuis, a porté son 
nom, et il s'entoura de lettrés dont il fit des mission- 
naires pour l'aider dans l'œuvre de propagande et de 
prosélytisme dont il s'était fait le chef spirituel. Ses 
disciples, à leur tour, s'en allèrent parle monde se^ 

17 



â92 LES SAINTS DE l'iSLAM 

mant la fol dans les cœurs, et ravivant celle qui s'é- 
tait attiédie, ou qui y sommeillait inactive. Bientôt, 
l'ordre de Sidi Abd-el-Kader, connu dans le R^arb 
(Marok) sous le nom de Moulai Abd-el-Kader, compta 
de nombreux khouan (frères) disséminés dans tout 
le pays mahométan. Les disciples de Sidi Abd-el- 
Kader fondèrent partout des zaouïa où ils distribuaient 
surtout la parole de Dieu et celle de son Prophète. 

La réputation de science et de sainteté de Sidi 
Abd-el-Kader ne tarda pas à faire accourir à lui et à 
ses disciples tout ce qui avait le besoin de savoir et de 
croire. Au bout de quelques années, le nom du saint 
marabout était populaire non-seulement à Baghdad, 
mais encore dans tout le pays musulman. De nom- 
breux miracles, opérés par le vénéré saint, achevè- 
rent de le faire connaître aussi bien dans la ville que 
parmi les tribus nomades du désert. On citait surtout 
sa bonté et son inépuisable générosité. Comme le 
prophète Sidna Aïça (Jésus-Christ), il était la provi- 
dence des pauvres et de ceux qui étaient dans l'afflic- 
tion. Tout ce qui souffrait implorait son secours, et ce 
n'était jamais en vain. La nuit, le jour, de près, de 
loin, jamais il ne faisait attendre son aide, et celui 
qui l'invoquait, lut-il au bout du monde, à ses anti- 
podeSj en un clin d'œil il avait franchi la distance qui 
le séparait du solliciteur soit souterrainement, soit 
dans les airs ou sur les mers. 

Du reste, le fait suivant — que personne n'a jamais 
contesté — pourra donner une idée de la diligence 
que mettait Sidi Abd-el-Kader à secourir ceux qui 
sollicitaient son intervention. 

Un jour, — le fait se passait à Alger^ — Sidi Abd- 
el-Kader, assis dans sa chaire doctorale^ haranguait 
la foule des auditeurs qui, comme toujours, se pres- 
saient autour de lui pour entendre sa parole harmo- 



XS.II. — SIDl ABD-EL-KADER-EL-DJILAM 293 

nieuse, fortifiante, et dont on ne se lassait jamais, 
bien que, pourtant, le saint orateur ne fût pas tou- 
jours tendre pour ceux qui venaient écouter ses pré- 
cieuses leçons. Il s'interrompt tout-à-coup, se dé- 
chausse de l'un de ses kebJcab (galoches), et le lance 
contre la muraille dans laquelle il disparait. Quelques 
instants après, il en fait autant de son autre galo- 
che, qui prend le même chemin que la première. 
Tout naturellement, les assistants ne comprirent point 
ce que cela pouvait signifier, et ils se regardaient les 
uns les autres comme pour s'en demander l'explica- 
tion. Ce qui les intriguait surtout, c'était de savoir 
où les galoches du saint avaient bien pu passer. Ils 
n'eurent le mot de l'énigme que plus tard. 

Or^ voici ce qui était arrivé. Quelques marchands 
qui se rendaient à Baghdad, aussi bien dans l'intérêt 
de leur commerce que pour aller visiter Sidi Abd-el- 
Kader-el-Djilani, dont la réputation de sainteté était 
parvenue jusqu'à eux^ furent attaqués en chemin par 
une bande d'Arabes qui, précisément, avaient besoin, 
pour leur usage particulier, des marchandises que 
transportaient ces négociants. Ces derniers ne pou- 
vaient songer à défendre leur bien; car, outre que le 
nombre de ces indélicats malfaiteurs dépassait — pas 
de beaucoup pourtant — celui que pouvaient leur oppo- 
ser les commerçants, ceux-ci n'avaient qu''une apti- 
tude absolument insignifiante pour les affaires de ce 
genre. Du reste, comme ils le disaient très bien, 
ce n'était pas leur métier, tandis que les autres, au 
contraire, en avaient tout-à-fait l'habitude. Dans cette 
fâcheuse situation, ils ne savaient trop à quel saint se 
vouer. Heureusement que, par une inspiration subite, 
l'un des marchands songea fort à propos à implorer 
l'assistance de Sidi Abd-el-Kader, dont il connaissait 
la merveilleuse puissance, et le penchant à secourir 



294 LES SAINTS DE l'iSLAM 

les faibles et les opprimés. Il le pria donc mentale- 
ment, pour ne pas éveiller les soupçons de la bande 
de brigands, de venir à leur aide le plus tôt qu'il le 
pourrait ; car le cas était on ne peut plus pressant. 
Le négociant avait à peine entamé son invocation, 
qu'un kehkab venait souffleter violemment le chef de 
la bande^ lequel, croyant que cette galoche apparte- 
nait à l'un des marchands, fut pris d'une rage terrible 
qu'il réussit facilement — on le pense bien — à faire 
partager à sa troupe. Il est clair que ce soufflet n'était 
pas de nature à dulcifier les maraudeurs, et que, 
par suite, la position des négociants commençait à 
se tendre horriblement ; car on lisait aisément dans 
les regards farouches des coupeurs de route que, fort 
probablement, ils ne se contenteraient plus du butin 
seulement, et qu'ils pourraient bien leur ravir l'exis- 
tence par-dessus le marché. Mais quelques minutes 
après l'apparition du premier kehkab sur le visage 
du chef des brigands, un second venait frapper égale- 
ment à la tète son digne et terrible lieutenant. Cette 
averse de galoches, qui ne leur parut pas du tout natu- 
relle, fit rentrer les brigands en eux-mêmes, et ils se 
mirent à penser qu'il y avait là-dessous quelque mys- 
tère dont la clef leur échappait. « Assurément, dit le 
chef de la bande à son khalifa, ces marchands doi- 
vent être protégés par quelque grand saint, et je crois 
que, dans le doute, ce que nous aurions de mieux à 
faire serait de restituer à ces honnêtes négociants, — • 
car ils ont l'air tout-à-fait honnêtes, — les marchan- 
dises dont nous les avions soulagés. C'est un sacrifice 
à faire, ajouta le prudent chef; car, vraiment, cette au- 
baine reconstituait tout-à-fait nos approvisionnements. 
Enfin, espérons que le Dieu unique — que son saint 
nom soit glorifié ! — nous fournira l'occasion de nous 
rattraper une autre fois. » Certainement, il en coûtait 

18 



XXII. — SIDI ABD-EL-KADER-EL-DJILANI 295 

aux opérateurs de restituer ce qu'ils appelaient déjà 
leur bien; mais après un long discours dans lequel le 
digne chef s'efforça de démontrer l'utilité de cette 
restitution, les détrousseurs se décidèrent — tout en 
murmurant entre leurs dents — à extraire, sans toute- 
fois se presser, des sacs où ils les avaient enfouies^ 
les parts de marchandises qui leur avaient été attri- 
buées. Après avoir prié les négociants d'excuser ce 
qu'il appelait une petite erreur, le capitaine leur sou- 
haita un heureux voyage, et il les laissa tranquille- 
ment continuer leur route. 

Quatre semaines après, ces marchands arrivèrent 
àBaghdad ; ils rapportaient les kebkab de Youali; car 
ils ne doutaient pas que ce fût lui qui les avait ainsi 
secourus. Sidi Abd-el-Kader se contenta de sourire, 
sans avouer que ces galoches fussent les siennes, 
attendu que jamais il ne mettait d'ostentation dans 
ses bienfaits. Les négociants ne l'en remercièrent 
pas moins avec etfusion, et ils ne manquèrent pas 
de raconter à qui voulut les entendre le miracle que 
le saint de Baghdad avait opéré en leur faveur. 

Quelquefois aussi, pour prouver qu'il n'avait pas 
de préjugés, Sidi Abd-el-Kader favorisait les entre- 
prises des voleurs qui réclamaient sa protection; mais 
nous devons à la vérité de dire que le saint donnait 
toujours des compensations aux volés, quand ceux-ci, 
bien entendu, avaient le soin de l'invoquer, et de l'ap- 
peler à leur secours au moment de l'accident; de sor- 
te que, de cette façon, tout le monde était content. 

Il nous faudrait des volumes pour raconter tous les 
miracles opérés par Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani ; 
qu'il nous suffise de savoir qu'il peut tout ce qu'il 
veut, qu'il tient l'univers dans sa main, qu'il a, en 
temps ordinaire, un pied sur la terre et un autre sur 
Ja n^er, et qu'enfin, il est si avant dans les faveurs du 



296 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Dieu unique, que celui-ci lui a fait dire, un jour, par 
un de ses anges : « Si je n'avais pas envoyé Moham- 
med avant toi sur la terre, c'est toi que j'aurais choi- 
si pour mon apôtre. » L'excuse était tout au plus 
admissible; car enfin Sidi Abd-el-Kader aurait par- 
faitement pu lui répondre : « Mais puisque vous vous 
êtes adjugé le don de prescience, et que, par suite, 
vous ne pouviez ignorer, en réfléchissant un peu, que 
je naîtrais six cents ans après votre Prophète, pour- 
quoi ne m'avez-vous pas créé et mis au monde six 
cents ans plus tôt i . . . Mais voilà à quoi vous expose 
votre mauvaise habitude de ne régler les affaires de 
l'avenir que pour un an (1). » 

Sidi Abd-el-Kader est surtout le patron des men- 
diants : accroupis le long des chemins ou des rues, 
au coin des routes ou des portes, ou cheminant par 
la ville ou par les marchés, ils répètent à satiété les 
formules suivantes du mendicantisme musulman : 

— Qui est-ce qui me donnera à diner pour l'amour 
de monseigneur Abd-el-Kader-el-Djilani ?» 

— o( Où sont ceux qui craignent Dieu et monsei- 
gneur Abd-el-Kader ? » 

— « Qui est-ce qui me fera déjeuner pour l'amour 
du sultan des saints, le patron de Baghdad ? » 

— « le maître de Baghdad ! » 

— « Qui est-ce qui aura pitié de moi à cause de 
monseigneur Abd-el-Kader i* » 

Et tant d'autres formules qu'il serait fastidieux de 
reproduire ici. 

C'est également ce saint qu'invoquent les gens aux- 
quels il arrive un accident. Ainsi, par exemple, quand 



(1) r/t^st dans la nuit d'El-Kadr (des arrêts imninables\ qui 
ost celle du 23 au 24 du mois de Ramadhau, que les affaires de 
l'univers sont fixées et refilées pour toute Tannée suivante. 



>;XII. — SIDI ABD-EL-KADER-EL-DJILANI 297 



un homme fait une chute, lui-même et les témoins de 
l'accident s'écrient : « Sidi Abd-el-Kader! » Le mal- 
heureux dans les souffrances, la femme dans les 
douleurs de l'enfantement, le prient d'intercéder pour 
eux auprès de Dieu pour que leurs maux soient allé- 
gés. 

Puisqu'il n'est pas un point du globe où Sidi Abd- 
el-Kader n'ait mis le pied, le sol sur lequel repose 
Alger a joui tout naturellement de ce précieux privi- 
lège. Non-seulement le saint y a posé son pied, maiy 
il a fait davantage : il y a séjourné; il y a enseigné 
pendant un certain temps. Aussi, les fidèles Croyants 
avaient-ils élevé une koubba commémorative sur 
l'emplacement qu'il avait consacré par son auguste 
présence dans la ville des Bni-Mezr'enna (1). Mais 
comme les Chrétiens — que Dieu maudisse leur reli- 
gion ! — ne respectent rien, ils ont renversé ce pré- 
cieux monument sous le spécieux prétexte de faire 
passer un boulevard sur la place qu'il occupait. Que 
Dieu le leur rende pour leurs saints ! 

Sidi Abd-el-Kader a pu constater de son temps le 
succès de son œuvre religieuse. En effet, le nombre 
des khouan de son ordre se multiplia avec une rapi- 
dité extraordinaire dans toutes les contrées soumi- 
ses par la conquête aux armes et à la foi musulmanes. 
Comme toute œuvre humaine^ celle du saint de Bagh- 
dad eut alternativement des moments d'éclat et 
d'obscurité : ainsi, dans la partie de l'Afrique septen- 
trionale que nous occupons, elle faillit disparaître 
complètement, surtout dans les Kabilies, où la foi 
n'avait jamais été, d'ailleurs, d'une solidité inébran- 
lable. Il faut dire qu'elle n'avait pas encore pénétré 
bien avant dans les montagnes; elle n'en avait efïleii- 

(1) Ancien nom ilc la ville d'Alper, 



298 LES SAINTS DE L ISLAM 



ré que les versants extérieurs, et encore n'en était- 
il resté que des traces inappréciables. D'ailleurs 
la versatilité des Berber en matière de religion était 
depuis longtemps proverbiale : « Les Berber, dit 
Ibn-Abi-Yezid, apostasiérent jusqu'à douze fois en 
moins de cinquante ans tant en Ifrikia (Tunisie) qu'en 
Magbreb (1). » Aussi^ dans les XVP et XVIP siècles 
de notre ère, ainsi que nous l'avons vu, du reste, au 
cours de ce livre, des missions de marabouts furent- 
elles dirigées de Saguiet-el-Hamra vers la Régence 
d^Alger, dans le but d^abord d'introduire l'élément 
arabe dans les montagnes des Kabils, et d'y faire 
pénétrer en même temps quelques rayons de la foi 
musulmane. Ces marabouts missionnaires, qui appar- 
tenaient à l'ordre de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, 
devaient surtout chercher à faire du prosélytisme en 
laveur de cette confrérie. Nous avons vu plus haut 
que cette œuvre d'infiltration avait été couronnée de 
succès, et que^ grâce à leur habileté, les marabouts 
avaient pu non-seulement pénétrer dans les monta- 
gnes berbères, mais encore s'y fixer d'une manière 
définitive et y faire souche. 

Mais Dieu réservait à Sidi Abd-el-Kader une fin 
digne de ses incomparables vertus : il le choisit pour 
être le R'outs de son temps, c'est-à-dire le bienheu- 
reux martyr qui accumule sur son corps^ pour en 
délivrer d'autant ses semblables, une grosse dose des 
maux que le ciel répand chaque année sur le genre 
humain pour le châtier de ses fautes. 

En effet, selon la croyance des Musulmans (1], il 
descend du ciel sur la terre, dans le mois de safar 
de chaque année, 380.000 maux de toute nature : 
mortSj blessures, chutes, maladies, misères, chagrins 

(1) Les Kliiiii/i/i, par lo capitaine de Neveu. 



XXII. — SIDI ABD-EL-KADER-EL-DJILAM 299 

et accidents de toute espèce ; pour sa part, le R'onts 
en assumerait les trois quarts. Alors commence pour 
lui une existence de souffrances et de douleurs, qui 
ne peut avoir d'autre terminaison que la mort. La 
moitié de ce qui reste de ces maux est pris par vingt 
hommes vertueux jusqu'à la sainteté — àQsAktah — 
disséminés sur la surface du pays musulman, et, 
enfin, le dernier huitième est répandu sur tout ce qui 
existe dans la nature. 

Le R'aïUs, nous le répétons, est toujours un homme 
d'une piété éprouvée recommandable par ses vertus, 
et aj'ant mené une existence exempte du reproche 
même le plus insignifiant. A partir du moment où il 
a été choisi, le R'outs n'a tout au plus qu'une qua- 
rantaine de jours à vivre, souvent moins. Il est clair 
que ce n'est pas avec 285.0(J0 maux différents sur le 
corps qu'un homme peut compter sur une longévité 
fabuleuse ; nous pensons même qu'il doit avoir hâte 
de voir la fin d'une existence aussi dépourvue de 
satisfactions. Point n'est besoin de le dire, cette situa- 
tion a ses compensations : une belle place dans le 
séjour des bienheureux est acquise au saint homme 
à qui Dieu a fait l'insigne faveur d'être le sauveur, 
le secoureur, le rédempteur de son peuple. Quoi qu'il 
en soit, la position de R'outs ne doit pas être fort 
recherchée, et cela d'autant moins qu'une place dans 
le paradis se gagne à bien meilleur marché que cela, 
puisque, d'après la doctrine musulmane, la foi a la 
prééminence sur les œuvres, et que tout Croyant est 
assuré de jouir de la vie éternelle, qui est la récom- 
pense de la foi, et non celle de la pureté morale et des 
bonnes œuvres, lesquelles ne sont pas exigibles pour 
vous faire ouvrir les portes du paradis. 

Sidi Abd-el-Kader est le saint qui, pendant sa vie 
terrestre, a joui de la plus grande somme de puis- 

17, 



300 LES SAINTS DE l'iSLAM 



sance surnaturelle sur les hommes et les choses de 
ce monde; aussi, répétait-il souvent avec un cer- 
tain orgueil : « Dieu approuve tous mes ordres, 
et quand j'ai dit à une chose : Sois ! elle est. » 

Sidi Abd-el-Kader mourut à Baghdad, où il a son 
tombeau, vers la fin du VP siècle de l'hégire : sept 
chapelles funéraires à dômes dorés y ont été élevées à 
sa mémoire. Un grand nombre de pèlerins s'y 
rendent annuellement de tous les points du monde 
musulman pour fêter ce grand saint, qui jouit du 
don de tout voir, de tout entendre, et d'être partout. 
Quelques Croyants prétendent qu'il n'est pas mort, 
et qu'au moment où son âme allait quitter sa dé- 
pouille périssable^ où elle n'avait d'ailleurs plus 
rien à faire, des anges seraient venus l'enlever, et 
l'auraient transporté entre le troisième et le qua- 
tiéme ciel, où il réside habituellement. 

Le cherif — car il était de noblesse religieuse — 
le cherif Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani laissa, en 
mourant, seize garçons, et trois filles qui furent : 
Haoua, si connue à Baghdad, Seïda Fathima, si ho- 
norée à Damachk (Damas), et Seïda Dahara, si vé- 
nérée à Tlemsen. 

Entre le troisième et le quatrième ciel, où il a choisi 
sa résidence, Sidi Abd-el-Kader n'a conservé aucun 
des préjugés de ce monde. Ainsi il protège tous ceux 
qui l'invoquent, qu'ils soient Chrétiens, ou Juifs, ou 
Musulmans; mais il va sans dire que ses enfants 
chéris, ceux dont la prière est toujours bien accueillie, 
sont les khouan de son ordre, les Kaderya. C'est 
bien naturel. 

(^)uoi qu'il en soit, Moulai' Abd-el-Kader, par lui 
ou par ses khouan, a joué un grand rôle, un rôle 
très actif dans les événements qui ont agité l'Ai- 



XXII. — SIDI ABD-EL-KADER-EL-DJILANI 301 

gérie depuis la conquête. On raconte (1) qu'en 1828, 
le jeune Abd-el-Kader, fils de Mohy-ed-Din, était 
à Baghdad avec son père, et priait dans une des 
sept chapelles consacrées à Moulai Abd-el-Kader- 
el-Djilani. Tout-à-coup, ce saint marabout, qui avait 
pris la forme d'un nègre, se présenta dans la koubba 
tenant trois oranges dans sa main : « Où est le 
sultan de l'Ouest ? demanda le nègre à Sidi Mohy- 
ed-Din ; ces oranges sont pour lui. » — « Nous 
n'avons pas de sultan parmi nous, » répondit Sidi 
Mohy-ed-Din, Le nègre, en se retirant, annonça que 
le règne des Turcs en Algérie allait finir, et que 
El-Hadj Abd-el-Kader-ould-Sidi-Mohy-ed-Din se- 
rait sultan des Arabes du Moghreb (Ouest). 

Suivant une autre version donnée par un des cou- 
sins germains d'El-Hadj Abd-el-Kader, El-Hacin- 
ben-Ali (2), les choses se seraient passées autre- 
ment. Le futur émir gardait, un jour, les chameaux 
de son père, quand un vieillard très âgé vint dans le 
camp des pèlerins accourus à Baghdad. Ce vieillard 
leur dit : « Que le salut soit sur vous, ô pèlerins! » 
Ceux-ci ayant répondu à son salut, il ajouta : « Que 
votre matinée soit heureuse, ô Sultan ! » A ces mots, 
les pèlerins étonnés s'entre-regardèrent sans com- 
prendre auquel d'entre eux pouvait bien s'adresser ce 
titre, habituellement réservé aux puissants. 

Un autre jour, le berger qui avait la gai'de des 
chameaux étant malade, Sidi Mohy-ed-Din dit à son 
fils El-IIadj Abd-el-Kader : « C'est toi qui, aujour- 
d'hui, garderas les chameaux. » Celui-ci obéit, et les 
garda, en effet, jusqu'au lendemain matin. Le même 
vieillard se présenta de nouveau, et, après avoir 



(1) Les Kliouan, p;ir M. le capitaine de Neveu. 

(2) Traduction de M. linterprèle .Vdrien Delpech. 



302 LES SAINTS DE l'iSLAM 

adressé aux pèlerins la formule du salut, et ceux-ci 
la lui ayant rendue, il leur dit d'un air de reproche : 
« Vous n'agissez pas convenablement. Comment, le 
Sultan garde les chameaux ! C'est là une chose bien 
surprenante! » Sidi Mohy-ed-Din, qui était présent^ 
lui répondit: — « Seigneur^ ne parlez point ainsi. Les 
Turcs sont maîtres de notre pays. » — « Par Dieu! 
par Dieu! reprit le vieillard, un sultan surgira du 
milieu des sujets des Turcs. » Et il disparut. 

En effet, en 1832, la province d'Oran étant en proie 
à la plus déplorable anarchie, les chefs du pays et 
les marabouts des Hachem, des Bni-Ahmed et des 
R'eraba se réunirent à Ar'sibia, dans la plaine 
d'Eghris, et décidèrent qu'il y avait lieu d'élire un 
chef capable de mettre fin à ce désordre, et de faire 
respecter l'autorité dont il serait revêtu. Il ne s'agis- 
sait plus que de trouver l'homme à qui l'on confierait 
le pouvoir suprême. 

Or, il n'était bruit alors, chez les Hachem et dans 
les tribus voisines, que de la science, de la piété pro- 
fonde et des éminentes vertus du vénérable mara- 
bout Sidi Mohy-ed-Din, dont la zaouia était située 
sur la rive droite de l'ouad El-Hammam, à une jour- 
née de marche dans l'ouest de Màskara . Trois cents 
tentes de Zmoul, (|ui, pour fuir les exactions de leurs 
kaïds, ou pour tout autre cause, s'étaient placées, 
du temps des Turcs, sous la protection du chikh, 
formaient un vaste douar autour de sa guethna (1). 

A l'époque dont nous parlons, la première portion 
de la prédiction de Moulai Abd-el-Kader-el-l)jiIani, 
celle concernant la chute des Turcs, s'était déjà vé- 
rifiée; le saint tint sans doute à la réalisation de la 
seconde moitié; car, pendant que les chefs des trois 

(1) Synonyme do zcionïa. 



XXII. — SIDI ABD-EL-KADER-EL-DJILANI 303 

tribus se creusaient la tète pour en faire sortir un 
sultan, Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani vint les tirer 
d'embarras en daignant apparaître en songe à Sidi 
Mouloud-ben-EI-Arrach, marabout centenaire jouis- 
sant d'une grande influence sur les liachem. Pen- 
dant que le saint s'entretenait des affaires du temps 
avec le vénéré Sidi Mouloud, un trône resplendissant 
se dressa tout à coup devant ce dernier. — « Pour 
qui est ce tr(')ne ï* » demanda-t-il émerveillé. — « Pour 
Abd-el-Kader-ould-Sidi-Mohy-ed-Din, » répondit le 
Sultan des Justes. C'était on ne peut plus clair, et il n'y 
avail pas à s'y tromper. Aussi, Sidi Mouloud-ben-El- 
Arracb, après avoir raconté sa vision aux chefs des 
tribus, s'empressa-t-il de se faire hisser sur sa mule, 
et, suivi de trois cents cavaliers, il alla demander à 
Sidi Mohy-ed-Din son second fils Abd-el-Kader, dé- 
signé, à ne pas lais.ser place au moindre doute, pour 
être le sultan des Arabes. 

Sidi Mohy-ed-Din avait eu précisément la même 
vision que le vénérable Sidi Mouloud. Cette singulière 
coïncidence, rapprochée de l'apparition et de la pré- 
diction du saint de Baghdad, leva tous les doutes 
que pouvait encore avoir le pore du jeune Abd-el-Ka- 
der, lequel père n'hésita plus à reconnaître que son 
fils était bien réellement l'élu de Dieu. Il le prit aus- 
sitôt par la main, et, le présentant à la foule qui se 
pressait anxieuse autour de sa tente, il s'écria : 
ot Voici le fils de Zohra ! voici le Sultan qui vous est 
annoncé par les Envoyés de Dieu ! » 

Les tribus étaient tellement fatiguées de l'anarchie 
et du désordre régnant dans le pays depuis la chute 
des Turcs, que cette déclaration fut accueillie par 
des acclamations unanimes. Débarrassés de leurs 
anciens maîtres, qu'ils exécraient, IcsIIachem avaient 
enfin un chef pris parmi eux. Le lendemain, le jeune 



304 LES SAINTS DE l'iSLAM 

émir faisait son entrée dansMàskara, et allait habiter 
le palais du Baïlik. Le nouveau sultan prit l'ancien 
titre de bey de Màskara. 

Depuis lorSj il ne se passait pas un jour sans que 
Moulai Abd-el-Kader-el-Djilani ne vint rendre visite 
à son protégé, le fila de Mohy-ed-Din. Le saint 
de Baghdad ne quittait plus la tente du mara- 
bout de la plaine d^Eghris. Cependant, il faut dire 
qu'il se hâtait d'en sortir chaque fois que le vieux 
Sidi Mouloud-ben-El-Arrach y entrait. La légende 
ne donne pas la raison de cette antipathie; ce qu'il 
y a de certain, c'est que le saint de Baghdad ne 
pouvait pas supporter celui de la plaine d'Eghris. 
L'émir Abd-el-Kader, ajoute-t-on, ne prenait aucune 
décision importante, n'entamait aucune entreprise 
sans avoir prié son saint homonyme de l'inspirer. 

C'est surtout dans la province de l'Ouest qu'on 
compte le plus grand nombre de khouan de l'ordre 
de Sidi Abd-el-Kader-el-Djiiani ; aussi y rencontre- 
t-on à chaque pas des koubba ou des mekam élevés 
en son honneur soit par des frères auxquels le saint 
est apparu, soit par des tribus dont il a comblé les 
vœux. Ces monuments, nombreux dans l'ouest, de- 
viennent de plus en plus rares à mesure qu'on 
s'avance vers l'est. 

S'il est un point qui, par son altitude, ait eu incon- 
testablement droit à recevoir la visite du pied de Sidi 
Abd-el-Kader-el-Djilani, c'est, sans contredit, le som- 
met dénudé du piton qui termine dans les airs le 
massif des Bni-Salah. Aussi, le saint de Baghdad se 
donna-t-il bien garde de l'oublier : une cherâa (1) en 



(1) Potitt; construrtinn piily^rnualc (•It'véo liahitucllemcnt d'iiii 
luèlnj environ au-dessus du niveau du sol, et dans laquelle ou 
a laissé uu jiassuge pour y ytéuélrer. La cherâa, qui est souvent 



XXll. — SIDI ABD-EL-KADER-EL-DJILANI 305 

maçonnerie, élevée sur les faces d'un carré et blan- 
chie à lachaux, y marque le point où s'arrêta Sidi Abd- 
el- Kader : c'est là où l'on arbore le drapeau des di- 
vers ordres le jour du pèlerinage qu'y font annuelle- 
ment les tribus voisines des Bni-Salah. A quelques pas 
de Isbcherâdjet à l'ouest, ces montagnards ont cons- 
truit un djamâ (1) en commémoration du passage du 
saint sur leur territoire. 

Les Bni-Salah ont mis dans cette construction toute 
leur science architecturale : l'aplomb des murs en 
pierres sèches de cette chapelle n'est certainement 
pas irréprochable ; cela ne grimace pourtant pas trop. 
D'ailleurs, la robe blanche dont on revêt tous les ans 
le monument, dissimule assez, habilement ses infirmi- 
tés; une couverture de dis, maintenue intérieurement 
par des bottes de roseaux, donne au djamâ tout l'air 
d'une chaumière. Un cèdre desséché, qui semble placé 
en sentinelle à la porte de la chapelle, s'élance en 
deux tiges jumelles vers le ciel ; il parait implorer le 
saint pour qu'il intervienne dans son affaire, et qu'il 
lui fasse rendre la vie. 

On entre dans la chapelle par une petite porte d'un 
mètre de haut qui regarde l'est, et qui se ferme par 
un loquet primitif. A gauche en entrant, un dôme 
ovoïde, précédé d'une rasalla (2) tapissée d'une natte 
de palmier nain, indique le point où se place l'imam 

uu mksi/i, si>rt surtout à la prière individuelle. Cherâa signifie 
propremeut toit, terrasse, ou encore auf/e, ahreuvoir, etc. 

(il Nous rrpi'-ton? que. dans les Kfd)ilies, celles des chapelles 
consacrées à la sépulture des marabouts qui ue sont pas sur- 
montées d'un dôme on d"un(; coupole (kouhba), sont appelée* 
djamâ, lieu de réunion (pour la prière), mosquée. 

(2) Lieu où l'on fait la prière, oratoire. La msalla est souvent 
une petite construction en pierres sèches établie ordinairement 
sur une li;,'ni' circulaire, et ori<'utée dans la din-i-tionde la Klbla. 
c'est-à-djre vi-rs le lieu où les Musulmans se tourueut pour prier. 



306 LES SAINTS DE l'iSLAM 

qui dirige la prière. D'autres nattes sont fixées à la 
poutre du faitagc : elles servent aux Croyants le jour 
de Vouâda (1). A droite, un grand nombre de pots 
et de marmites de terre sont renversés pèle-mèle 
dans un coin : ce sont les vases qui, chaque année, au 
jour de la fête, contiendront l'eau, et le kousksou que 
le mokaddem du saint offrira aux frères de l'ordre. 

Uouddade Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani a lieu au 
printemps ; les prières qui s'y font ont surtout pour 
but d'obtenir de belles et abondantes récoltes. 



XXIII 

Lella Imma Tifelleut. 



Xous avons déjà dit que, dans les Kabilies (2), les 
hommes ne jouissent pas exclusivement du privilège 
de devenir des saints, et que les montagnards ad- 

(1) Sorte (le l'ète patronale . Oiiùda signifie aussi olfranile. 

(2) Nous rappelons que toutes les populations qui habitent 
les montagnes de l'Afrique septentrionale sont d'origine ber- 
bère on kabile. 11 y a donc autant de Kabilies qu.î de massifs 
principaux. Ces pojiulations, plus ou moins araliîsantes, ne se 
rattachent entre elles par aucun lien commun. Bien qu'elles 
jiarlent toutes' le berber, leur langue renferme cependant des 
(lilférences assez notables pour qu'elles ne puisseut se com- 
prrndre entre elles. Les dialectes que parlent les ditféreulcs 
agglomérations kabiles sont : la zi'n(Uw,\A diclluliia, la cliaouuili, 
et la zouaouïa. 



XXUI. — LELLA IMMA TIFELLEUT 307 

mettent parfaitement les femmes au partage de cette 
faveur. 

Aussi, dans les montagnes, rencontre-t-on à cha- 
que pas soit une chapelle funéraire élevée par la piété 
des fidèles sur le tombeau de quelque sainte femme, 
soit un mkain rappelant un point de station ou de 
prière de quelque amie de Dieu. Cette particularité 
s'explique par la différence de situation sociale entre 
la femme kabile et la femme arabe. Au reste, de tout 
temps, la Berbère a été appelée à jouer un rôle im- 
portant. C'est ainsi qu'en 688, nous voyons la célèbre 
et héroïque El-Kaliena (1), Dihya-bent-Tsabet-ben- 
Nifak, grouper autour d'elle les montagnards de 
l'Aourès pour défendre leurs foyers menacés et leur 
indépendance, et lutter, d'abord avantageusement, 
contre l'armée arabe de Ilacen-ebn-Xàman, gouver- 
neur de l'Egypte, qu'elle bat sur Touad Miskiana, 
puis, vaincue par le nombre, succombervaillamment, 
les armes à la main, en 693, à la tète de ses fidèles 
Djeraoua, dont elle était la souveraine. 

La montagne des Bni-Salah est riche en saintes : 
outre la chapelle funéraire de Lella Imma Tifelleut, 
dont nous allons nous occuper, on y compte encore le 
gourbi-djamâ en dis d'une sainte inconnue que, dans 
l'ignorance de son nom, les Bni-Salah désignent par 
celui de Lella Taourirt, la Dame du Monticule, la 
haouWia de Lella Imma-Mr'ita, au milieu d'un cime- 
tière, celle de Lella Imma Ouaçàa, sur la rive gauche 
de l'ouad El-Guethran, et le chène-mkam de Lella 

(1) Nous f'Tous remarquer qnc lexpi'ussiijii El-Kalteua, i[ni si- 
gnifie la piètresne, la projihctessc, appartieut à la langue hébraï- 
que. La Kalieua et la tribu des Djeraoua étaient, en effet, 
Israélites. C'est là, du moins, l'opinion de M. l'interprète E. Mer- 
cier, à qui nous devons d'excellents travaux sur Ih passé de 
l'Afrique septentrionale. 



308 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Imma Mimen, sur la rive gauche de l'ouad Bni-Azza. 
Toutes ces saintes, qui ont été de pieuses femmes 
pendant leur existence terrestre, ont, comme les ma- 
rabouts morts en odeur de sainteté, leur jour de 
ziara (pèlerinage) et leur fête annuelle ; elles ont 
aussi leurs serviteurs religieux : ce sont, générale- 
ment, les gens de la fraction qui leur ont élevé soit 
une chapelle dans laquelle ont été déposés leurs 
restes mortels, soit un mham rappelant le lieu où 
elles ont prié et séjourné. 

Ces saintes ont, pour la plupart, possédé le don 
des miracles, mais pas au même degré que les saints. 
Ce précieux don est, en effet, une arme redoutable, 
et quelle que soit Tintensité de la vertu d'une femme, 
nous pensons qu'il est bon d'y regarder à deux fois 
avant de gratifier de cette formidable puissance un 
sexe qu'on dit spécialement capricieux et d'une 
grande faiblesse de chair. Ce qu'il y a de certain^ 
c'est que la tradition, qui n'a pourtant guère le droit 
de se vanter de sa discrétion, ne rapporte que très 
peu de miracles attribués à ces saintes femmes. 

Mais arrivons à Lella Imma Tifelleut. 

A cinq cents mètres sud-ouest de la chapelle 
dédiéeà Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, et à la tète d'un 
ravin jetant ses eaux dans l'ouad Er-Raha, s'élève 
un djamâ renfermant la dépouille mortelle de la 
plus grande sainte des Bni-Salah, Lella Imma Tifel- 
leut. 

A quelle époque vivait cette sainte femme? La tra- 
dition kabile, qui n'a jamais affiché de prétentions 
à l'exactitude en matière de chronologie, garde le 
silence le plus absolu sur cette question. Il y a toiit 
lieu de croire pourtant que ce fut avant l'apparition 
des marabouts dans le pays, c'est-à-dire antérieure- 
ment à la fondation du gouvernement des pachas- 



XXrri. — LELLA IMMA TIFELLEUT 309 

S'il faut en croire les Amchach (1), Lella Tifelleut 
fut d'abord la plus belle des vierges de la montagne; 
tout mortel dont la prunelle rencontrait la sienne 
était subitement frappé de folie, et devenait incapable 
de produire autre chose que des soupirs. 

Les anciens de la tribu avaient fini par s'émouvoir 
d'une situation qui menaçait de transformer les Bni- 
Salah en une tribu d'aliénés, et une députation s'était 
rendue chez le père de la ravissante Tifelleut pour 
l'engager à la marier au plus tôt, et cela avec un 
étranger qui, en l'emmenant loin de la tribu^ mettrait 
un terme à la terrible affection dont souffraient tant 
les trop inflammables Bni-Salah. 

Mais marier la charmante Tifelleut était chose 
d'autant moins facile qu'elle semblait éprouver plus 
que de l'aversion pour la vie à deux; aussi, répon- 
dit-elle aux ouvertures de son père par un refus très 
net, qu'elle ne prit même point la peine de motiver. 
Le père, tout décontenancé, s'en alla raconter son 
insuccès aux notables de la tribu, et ceux-ci ne 
purent que gémir d'un entêtement qui menaçait d'é- 
terniser la folle passion à laquelle étaient en proie 
tous les jeunes gens de la montagne. Si ce désordre 
des cœurs se fut localisé dans la tribu des Bni-Salah 
seulement, ce n'eût été que demi-mal; mais la terri- 
ble affection fit la tache d'huile et se communiqua 
aux tribus voisines. Chaque jour, c^était, autour du 
gourbi qu'habitait la séduisante Tifelleut, un cortège 
de soupirants qui y venaient comme en pèlerinage, 
guettant avec une patience féline le moment où elle 
se rendait à la fontaine. 
Pendant longtemps, cette manifestation se borna 



(1) Fraction de la tribu des Bni-Salah: c'est sur sou territoire 
qne se trouve le tombeau de Lella Iiuuia Tifelleut. 



310 LES SAINTS DE l'iSLAM 

à des soupirs; pourtant, un jeune et fougueux 
Misraouï (1) s'était, un jour, hasardé à lui peindre, 
dans une kacida (petit poème) échevelée^ toute Té- 
tendue de sa souffrance; il terminait en lui deman- 
dant sa main : 

« I.i lelleti ! ïa bodri ! 

« Kouni clierikti fi âmri ! » 

« ma dame ! ô ma pleine lune (2). 
« Sois mon associée dans la vie ! » 

Le Misraouï en fut pour ses frais de poésie : Té- 
blouissante Tifelleut resta inflexible aux accents 
de cet incandescent Kabil ; celui-ci fut d'autant plus 
piqué de ce refus, que les filles des Bni-Misra ne lui 
avaient jamais rien refusé. Sa vanité de séducteur en 
souffrit horriblement, comme on doit bien le penser ; 
la passion finit par l'aveugler à ce point qu'il résolut 
de prendre par la violence ce que la prière avait été 
impuissante à lui faire obtenir. C'était mal ; mais 
soyons indulgents pour ceux qui aiment. 

Il prit Jonc ses mesures pour enlever l'insensible 
Tifelleut; cette opération présentait d'autant moins 
de difficultés dans l'exécution, que la jeune Kabile, 
trop naïvement candide pour soupçonner le mal, 
n'avait rien changé à ses habitudes ; elle allait, 
comme par le passée deux fois par jour à la fontaine, 
et quelquefois elle s'y trouvait seule. 

Le Misraouï, suivi d'un de ses serviteurs dans 
lequel il avait toute confiance, vint s'embusquer, un 
jour, dans les broussailles de chênes qui couvrent la 
rive droite de l'ouad El-Merdja, un peu au-dessus 

(1 ) De la tribu des Bni-Misra. 

(2i Comparer le visape d'une femme à une pleine lune est le 
suprême de la galanterie cliez les Arabes. Du reste, cette idée 
se trouve fréquemment reproduite dans les ouvrages des poêles 
grecs et romaius. 



XXIII. — LELLA IMMA TIFELLEUT 311 

du douar des Amchach, et tout prés du sentier par 
lequel passait habituellement la jeune fille pour se 
rendre à la fontaine. Deux mules, dont l'une portait 
un élégant palanquin, broutillaient, la rêne de bride 
pendante à terre, quelques maigres touffes de dis 
tigrant le sol çà et là. 

Il n'était pas loin de la prière du moghreh (cou- 
cher du soleil)^ et pourtant la charmante Tifelleut ne 
paraissait pas encore dans le sentier qui menait à la 
source. Avait-elle pris un autre chemin 2" Ce n'était 
jjas probable, puisque celui sur lequel le Misraouï 
attendait était le plus court et le plus commode. 
L'impatient Kabil ne savait que penser de ce retard, 
et mille suppositions plus ou moins sensées venaient 
le torturer et l'irriter. « Peut-être ai-je été aperçu par 
l'un de mes rivaux, pensa-t-il, ou bien, avec ce flair 
dont les femmes sont douées, la trop rusée Tifelleut 
a-t-elle deviné mon projet ';* » 

Ce qu'il y a de certain, c'est que le Misraouï com- 
mençait sérieusement à se désespérer^ et que les 
bouillonnements de la rage sourde à laquelle il était 
en proie se trahissaient déjà à l'extérieur de son 
individu par des plissements de fronts par des grin- 
cements de dents et par des serrements de poings 
pleins de férocité passionnelle. Mais tout-à-coup le 
visage du Misraouï se déplissa et ses poings se des- 
serrèrent ; il venait d'apercevoir au tournant du 
sentier celle qu'il brûlait de posséder. 

En effet, la belle Tifelleut s'avançait, la cruche à 
la hanche, et avec ce gracieux balancement de l'as- 
siette que les femmes kabiles ont évidemment em- 
prunté aux femmes arabes. Bien qu'on ne lut pas 
couramment sur son pâle visage les signes par 
lesquels Dieu distingue ses élus, il n'en brillait pas 
lïioinç déjà de ce rayonnement qui émane des êtres à 



312 LES SAINTS DE l'iSLAM 

qui le Créateur a donné ici-bas une mission de cha- 
rité ou d'amour. Ces marques étaient certainement 
lettre close pour le brutal Misraouï ; il en ressentait 
les effets, mais la cause échappait à ses sens gros- 
siers; il ne voyait rien au-delà de la possession char- 
nelle de cette merveilleuse fille. 

Sur un signe du Misraouï, son serviteur relevait 
la rêne des bëtes, et la leur passait sur le cou. Quant 
à lui, il s'apprêtait à fondre sur la pauvre Tifelleut 
dès qu'elle aurait pénétré dans le chemin creux. 

Avant de s'y engager, et comme si elle eût eu le 
pressentiment de quelque danger, elle s'arrêta et re- 
garda autour d'elle. Le résultat de cette inspection 
fat sans doute satisfaisant; car elle entra dès lors 
sans hésiter dans le sentier raviné qui menait à la 
fontaine. 

Quand elle fut à sa hauteur, le Misraouï bondit 
comme un tigre, et se précipita sur sa proie qu'il en- 
leva comme il l'eut fait d'une plume; il est vrai que 
l'amour doublait ses forces. La charmante Tifelleut 
ne poussa pas un cri, ne fit pas la moindre résis- 
tance ; elle avait compris, sans doute, qu'il était 
écrit que le Misraouï serait son ravisseur, et la rési- 
gnation musulmane lui prescrivait dès lors de ne 
pas chercher à lutter avec la destinée. Peut-être 
aussi avait-elle pensé que le Dieu unique la tirerait 
de ce mauvais pas. Elle eut même assez de calme et 
de sang-froid pour poser sa cruche à terre sans la 
casser. Dans une famille kabile, le fait d'une cruche 
cassée a de tout temps été un événement; car cela y 
représente une perte relativement considérable. Cette 
cruche laissée dans le sentier était aussi un indice 
pour la famille de la victime, en ce sens qu'il per- 
mettait de déterminer l'endroit où la disparition de la 
jeune fille avait eu lieu. 



XXIII. — LELLA IMMA TIF'ELLEtîT 313 

Le Misraouï, disons-nous, enleva la thojla comme 
si elle eût eu la légèreté d'un oiseau, et il la déposa 
dans le palanquin que portait la mule. Après avoir 
soigneusement fermé les rideaux de la litière, et 
prescrit à son domestique de conduire la bète par la 
bride, le ravisseur monta sur la seconde mule et 
donna le signal du départ. 

Comme il n'eût pas été sans danger pour le Misraouï 
de rencontrer sur son chemin des gens des Bni- 
Salah, il se garda bien de suivre les sentiers qui 
reliaient entre eux les gourbis ou les douars des 
Kerracha, lesquels font partie de la Iribu des Bni- 
Salah : il escalada, au contraire, les hauteurs boisées 
de cèdres qui s'allongent dans le nord-est, et suivit 
leurs crêtes en traversant le pays des R'ellaï. Il péné- 
tra sur le territoire des gens de sa tribu, les Bni-Misra, 
par les Taoula, qui en sont une fraction, et descendit 
sur l'ouad El-Mokthà, où étaient ses gourbis, par 
l'ouad Mermoucha. Il fallait à ses mules l^étonnante 
adresse et la sûreté de pied qui sont particulières à 
ces animaux pour traverser^ sans accident, un pays 
aussi affreusement tourmenté que celui qu'elles 
venaient de parcourir. 

Pendant tout ce voyage, le Misraouï, abimé dans 
ses pensées qui^ tour-à-tour, lui avaient montré le 
ciel et l'enfer, c'est-à-dire la possession de la ravis- 
sante Tifelleut, et le châtiment que devait inévita- 
blement attirer sur sa tète l'affront qu'il venait d'in- 
rtiger à la famille de la jeune fille, et à la tribu des 
Bni-Salah tout entière ; le Misraouï, disons-nous, 
n'avait point une seule fois adressé la parole à sa 
victime. Il avait pensé avec raison qu'elle devait être 
fort irritée contre lui, et qu'il en serait probablement 
très mal reçu. Il s'était donc borné, en tenant sa mule 
à quelques pas de celle de la jeune vierge, à surveil- 



314 LES Saints de l'islam 

1er autant que le lui permettait une nuit splendide- 
ment étoilée, le palanquin qui la renfermait dans ses 
rideaux. 

Il atteignit ses gourbis un peu avant l'heure de la 
prière àxxfedjeur (point du jour). Le serviteur arrêta 
la mule au palanquin devant un groupe d'habitations 
disposées à peu près en douar, et renfermées dans 
une haie de figuiers de Barbarie, dont les solutions 
de continuité étaient remplies par des broussailles 
sèches de jujubier sauvage. Après avoir mis pied à 
terre, le Misraouï s'approcha de la mule qui portait 
l'objet de son fougueux et brutal amour, et il écarta 
les voiles du palanquin en disant d'une voix qu'il 
s'efforçait, mais vainement, do rendre tendre: « Nous 
sommes arrivés, ô mabieu-aimée ! » et il s'apprêtait 
à la prendre dans ses bras pour la descendre de la 
litière. Mais, ô miracle ! une colombe avait remplacé 
la délicieuse Tifelleut, et les bras du trop passionné 
Misraouï s'étaient refermés sur le vide. 

Dans sa fureur, ce grossier Kabil eut un instant 
la pensée de tordre le cou à l'innocente colombe ; 
mais il réfléchit qu'il avait évidemment affaire à une 
élue de Dieu, et qu'il serait peut-être imprudent de 
s'y attaquer. D'ailleurs, l'oiseau s'était envolé, et 
avait repris la direction des Bni-Salah après avoir 
tournoyé, comme pour le narguer, au-dessus de la 
tète du ravisseur. Le Misraouï en fut pour sa honte, 
et, dans la crainte que son aventure ne s'ébruitât, et 
qu'il ne devînt la risée des tribus voisines, il quitta 
les montagnes des Bni-Misra pour s'enfoncer dans 
celles du Djerdjera. 

Ce miracle, on le pense bien, fit grand bruit dans 
toute la montagne, et il n'en fallut pas davantage pour 
établir la réputation de sainteté de la jeune vierge, 
et prouver aux incrédules qu'elle était l'amie de Dieu. 



XXiri. — LELLA IMMA TIFELLEUT 315 

Lella Tifelleut, qui était remplie de modestie, ne prit 
point d'orgueil de cette manifestation du Très-Haut; 
elle continua à s'occuper de soins terrestres absolu- 
ment comme si elle n'eut été qu'une simple mortelle. 
Les Kabils n'en revenaient pas ; ces grossiers man- 
geurs de glands ne pouvaient comprendre qu^avec un 
don pareil, la séduisante Tifelleut restât pauvre et 
ne battit pas monnaie. Ce désintéressement leur pa- 
raissait encore bien plus merveilleux que sa transfor- 
mation en colombe; aussi, dès lors^ fut-elle pour eux 
un objet d'admiration et de respect, et Tamour qu'elle 
inspirait naguère à tous ceux qui l'approchaient, 
se changea-t-il en une sorte d'idolâtrie muette qui se 
traduisait ordinairement par des hoquets pleins d'une 
éloq^uence passionnée. Personne, bien entendu, n'eut 
l'idée de renouveler la tentative du Misraouï. 

Pourtant, s'il faut s'en rapporter à la tradition, 
l'aversion qu'éprouvait la sainte pour les hommes, 
cette sorte d'androphobie qui avait fait le désespoir 
des montagnards se serait singulièrement modifiée 
quand elle eut atteint l'âge des passions. S'était-elle 
brouillée avec le Dieu unique, qui lui aurait alors 
retiré le don des miracles i On ne sait pas, puisque 
Dieu est impénétrable dans ses desseins ; ou bien^ 
cette transformation morale de la belle Tifelleut 
répondait-elle à quelque plan caché du Maître des 
mondes ï' Quoi qu'il en soit, autant on avait aimé à la 
citer comme un modèle de chasteté et de vertu, autant 
elle était devenue un objet d'horreur pour la tribu des 
Bni-Salah, et pour celles qui l'avoisinaient. Elle, la 
pure parmi les pures, elle, la colombe timide, elle 
apportait aujourd'hui dans ses impudiques et redou- 
tables amours toute la fougue, toute la frénésie de la 
panthère. La candide Tifelleut n'était plus, aux yeux 
des Kabils, qu'une sorte ù.Qv'oula — une goule —qu'il 



3l6 LES SAINTS DE L'iSLAM 

n'était au pouvoir d'aucun mortel d'arriver à rassasier. 
On racontait d'elle les choses les plus effrayantes, 
et personne ne passait devant la porte de son gourbi 
sans se hâter de réciter la formule déprécatoire : 
« Au nom de Dieu le clément, le miséricordieux ! » 
qui chasse les démons. 

LellaTifelleut était d'autant plus dangereuse qu'elle 
avait conservé sa merveilleuse beauté, et cette puis- 
sance fascinatrice à laquelle n'avaient jamais pu se 
soustraire ceux dont le regard s'était rencontré avec 
le sien. Son amour donnait lamort^ disait-on, et tout 
homme qui avait franchi le seuil de la demeure de la 
trop séduisante fille pouvait être rayé du nombre des 
vivants. Les Kabils le savaient ; ils n'ignoraient pas 
que, s'approcher dans le rayon d'influence de son 
regard de feu c'était fatalement la mort, puisque 
toute retraite leur devenait dès lors impossible ; eh 
bien ! malgré cela, d'imprudents jeunes gens^ attirés 
irrésistiblement par nous ne savons quel sorte de 
charme, allaient à chaque instant donner étourdiment 
dans les lacs invisibles que tendaient à leurs cœurs 
l'impitoyable Tifelleut. C'est ainsi que disparurent 
successivement vingt-sept jeunes gens des Bni-Salah, 
la fleur et l'espoir de la tribu. 

Il faut dire que personne ne doutait qu'elle ne pos- 
sédât à fond Vevlm er-roukka, c'est-à-dire l'art de 
préparer et d'employer les charmes et les enchante- 
ments, et ce n'était pas pour rien qu'elle portait des 
colliers cVendjalih, de hemra et de kahala, coquil- 
lages dont les vertus fascinatrices sont, certes, assez 
connues pour qu'il soit besoin de les rappeler ici. Au 
reste, plusieurs femmes, qui s'étaient approchées de 
l'habitation de Lella Tifelleut, prétendirent l'avoir 
entendue, et très distinctement, prononcer les for- 
mules des enchantements, surtout les suivantes : « la 



XXIII. — LELLA IMMA TIFELLEUT 317 



hemra ehmirih I » — 6 coquillage, fascine-le ! — et : 
« la kabala ekbalih / » — ô charme, fais-le venir à 
moi ! — Souvent aussi, elle usa de l'influence du 
kerar, boule ou coquillage dont la vertu est irrésisti- 
ble, et à laquelle l'homme, même le plus indifférent, 
ne pourrait se soustraire, eùt-il l'âge de Mer- 
ted, ce roi de l'Yémen qui vécut six cents ans. Tout 
malheureux dans l'oreille duquel tombaient ces pa- 
roles de l'mcantation : 

« O boule, amèue-le ! 

a boule, altire-le ! 

« Sil vieut, donne-lui le plaiisir ; 

t S'il se détourne, donne-lui la mort I i 

Tout homme, disons-nous, qui entendait ces pa- 
roles tombait subitement dans une sorte de délire 
amoureux^ et, pareil à l'oiseau qui subit le pouvoir 
fascinateur du serpent, il se précipitait attiré, aspiré 
vers le seuil fatal qu'il ne devait plus repasser 
vivant. . . C'était terrible ! on en conviendra. 

On ne sait si cette effrayante attraction avait 
quelque rapport avec la lune ; mais ce qu'il y a de 
certain c'est qu'elle ne s'exerçait avec toute son 
énergie que lorsque cette planète éclairait notre hé- 
misphère. En somme, cette particularité était encore 
assez heureuse, puisqu'en leur laissant une sorte de 
répit, elle diminuait pour les jeunes Kabils les 
chances de mortalité. 

Dès que l'astre des nuits ramplaçait celui du jour, 
Lella Tifelleut apparaissait sur le seuil de son habi- 
tation, et là, assise devant une sorte de reddana 
(rouet à filer), elle filait de ses longs doigts pareils à 
des âdfouth{\) une quenouille nue sur un bobine qui^ 

(i) L'ddfoulh est une sorte de ver ininco, long et doux au tou- 
cher, auquel les poètes arabes coiupariMit volontiers les doigts 
de la femme. 



318 LES SAINTS DE l'iSLAM 

en apparence, restait toujours vide. Tantôt la roue 
de la redclana tournait avec une rapidité extrême, 
tantôt son mouvement de rotation s'exerçait avec 
une lenteur pleine de nonchalance. Lella Tifelleut 
s'accompagnait alors dans sa mystérieuse besogne 
par un chant monotone, un murmure inarticulé 
plutôt qui semblait la plainte d'une mourante. 

Quelques vieillards, qui avaient pu s'échapper du 
périmètre d'infiuence, dans lequel ils avaient péné- 
tré involontairement, expliquaient de la manière 
suivante, pour en avoir ressenti les effets, le funeste 
don d'attraction que possédait la terrible Tifelleut : 
dès qu'un malheureux avait franchi la zone en- 
chantée, il sentait son cœur tourner et se tordre dans 
sa poitrine comme s'il se fut enroulé sur la bobine 
d'une fileuse. L'infortuné devenait dès lors incapa- 
ble de la moindre résistance, et il suivait machina- 
lement son cœur^ qu'il cherchait, mais vainement^ à 
maintenir dans sa poitrine. 

C'était donc à filer des cœurs que, si l'on en croit 
ces vieillards, s'amusait cette femme bizarre^ et ils 
n'hésitaient pas à affirmer qu'ils n'avaient dû leur 
salut qu'à la rupture, dès les premiers tours du rouet, 
du fil cardiaque dont Lella Tifelleut comptait bien se 
faire une laisse pour les attirer sous son funeste toit. 
Cette hypothèse n'est pas absolument dépourvue de 
probabilité; car il parait naturel que le cœur d'un 
vieillard présente moins de ductilité que celui d'un 
jeune homme. 

Ces Kabils en étaient arrivés à ce point qu'ils ne 
savaient plus du tout si la puissance de Lella Tifel- 
leut était d'attribution divine ou satanique ; cette sin- 
gulière fille appartenait-elle au monde des humains 
ou à celui des esprits? était-elle, enfin, femme ou 
dénîon '{ Quelques-uns disaient ; « Par Dieu ! il n'y a 



XXIII. — LELLA IMMA TIFELLEUT 319 

pas à en douter, c'est bien Loubaïna, la fille de 
Satan ! » Les autres répliquaient : « Comment ! gros- 
siers que vous êtes, ne voyez-vous point que c'est un 
ange ? » Néanmoins, il y avait incertitude, et ce 
doute ne laissait pas que de plonger les Bni-Salah 
dans une grande perplexité^ et il faut avouer qu'il y 
avait bien de quoi ; car, si Lella Tifelleut n'était ici- 
bas qu'un spécimen de ces hour el-âïn (1) dont le 
Prophète a peuplé son paradis, si sa mission n'était 
que de mettre l'eau à la bouche des Croyants en leur 
donnant un avant-goùt des jouissances célestes ; s'il 
en était ainsi, les Kabils qu'elle choisissait pour ses 
expériences ne compromettaient pas leur salut. Mais, 
si, au contraire, Lcïla Tifelleut n'était qu'une sidana, 
un démon femelle, une roula — une goule — envoyée 
par Satan, c'était une autre affaire, et il y avait lieu 
dès lors d'y regarder à deux fois avant de s'aban- 
donner aux séductions de cette enchanteresse. Or, 
comme pas un des vingt-sept disparus n'avait raconté 
ce qu'il en était, les jeunes Kabils, et ceux qui, 
parmi les mûrs, avaient conservé quelque virilité, 
commencèrent à prendre des précautions contre les 
entraînements de leur cœur, de leurs sens, voulons- 
nous dire. Ainsi, ils firent usage de certains breu- 
vages qui passaient pour avoir la vertu d'éteindre les 
feux de l'amour, et c'est inouï ce qu'ils consommèrent 
de salouana, ce calmant si souverain, qui se compose 
d'un peu de terre recueillie sur un tombeau, et que 
l'on délaie dans l'eau. 

Malgré cela, quelques imprudents subirent encore 
les effets de l'étrange pouvoir de Lella Tifelleut ; pa- 



(1) Hour si^îiiific propromeut r/ui a les yeux fjrands, (l'an hcaii, 
noir. Hour cl-i'iïn, l)ijllcs porsuiines {des deux scxcn) uux yeux 
noiri; ; de là houri. 

18. 



320 LES SAINTS DE l'iSLAM 

reils à ces nachithat, à ces étoiles qui passent ra- 
pidement d'un point du ciel à l'autre, et qui ne sont 
autre chose que les âmes des Croyants, ils couraient 
joyeux au-devant de la mort, mais d^une mort, pen- 
saient-ils, pleine de délices. Voir leur funeste idole 
leur sourire de ses perles, se suspendre à ses lèvres 
pour s'y enivrer de sa salive, et y savourer des vo- 
luptés léthifères, sentir le poison se répandre dans 
leurs veines et leur embraser les sens, passer, en 
un mot, d'un paradis dans l'autre doucement, sans 
secousse, sans souffrances, tout cela n'était-il point 
à leurs yeux une suprême félicité, et pouvaient-ils, 
franchement, souhaiter une autre mort? Non. Et 
puis, après tout, pourquoi le Dieu unique avait-il 
donné à Lelia Tifelleut son incomparable beauté si 
ce n'était point pour séduire ? « D^ailleurs, se disaient- 
ils avec une apparence de raison, il n'est pas dou- 
teux qu'en exprimant cette maxime : « fuyez les 
femmes laides et stériles, » le Prophète — que la béné- 
diction et le salut soient sur lui ! — n'ait eu l'inten- 
tion de sous-entendre : « Mais recherchez celles qui 
sont belles et fécondes. » 

Cette situation ne pouvait évidemment pas durer, 
à moins toutefois que la destruction complète de la 
tribu des Bni-Salah n'eut été dans les desseins du 
Créateur ; mais, heureusement, il n'en était pas ainsi ; 
car on apprit un jour que Lella Tifelleut avait quitté 
sa demeure pour aller s'établir au sommet du massi 1" 
des Bni-Salah, dans un gourbi de branchages dont 
elle avait fait sa kheloua (solitude). Là, vètuc d'une 
melhafa de laine grossière fixée à la taille par une 
corde de palmier nain, elle passait ses jours et ses 
nuits, couchée sur la terre, à prier et à s'entretcmir 
avec Dieu. Jeunes et vieux pouvaient aujourd'hui 
l'approcher impunément et sans danger pour leurs 



XXIIl. — LELLA IMMA TIFELLEUT 321 

cœurs ; car elle avait perdu ce chaud rayonnement 
et cette puissance d'attraction qui la faisaient naguère 
si redoutable. Cette existence nouvelle, ce retour à 
la chasteté, ces dures privations que s'était imposées 
Lella Tilelleut étaient-ils l'etïet du repentir ou les 
conséquences de l'âge ? On en fut de tout temps réduit 
aux hypothèses sur cette question, et la tradition 
s'est toujours tue obstinément là-dessus. Nous ferons 
comme elle, d'autant plus que ce point, laissé dans 
l'obscurité, n'est pas d'une importance capitale, même 
pour les personnes qui tiennent le plus à connaître 
le fond des choses. Nous l'avons déjà dit, nous nous 
sommes promis de n'avancer que des faits parfaite- 
ment admis^ et nous nous ferions un cas de conscience 
de falsifier même la tradition. 

Malgré ce retour à la vie de privations et de prière, 
le Dieu unique s'obstinait pourtant à ne pas rendre 
à Lella Tifelleut le don des miracles que jadis il lui 
avait octroyé. Lui, qui voit jusqu'au plus profond 
des cœurs^ s'apercevait-il que la conversion de cette 
sorte de Marie l'Egyptienne n^était pas sincère i 
Sentait-il qu'elle n'était pas encore suffisamment 
détachée des choses de la terre, et que le démon de 
la chair n'avait pas entièrement évacué ce corps 
qui avait donné asile aux plus fougueuses passions'^ 
Nul ne le sait. Aussi la khchita de Lella Tifelleut 
n'était-elle que médiocrement fréquentée. En etîet, 
pour les Kabils, une sainte qui n'a pas le don des 
miracles est à peu prés sans valeur; car cela prouve 
qu'elle n'a pas l'oreille de Dieu. Alors ce n'est pas 
la peine de la prendre pour intermédiaire auprès du 
Tout-Puissant s'il doit rester sourd à ses prières. 
Ce serait de l'argent perdu, et l'argent est ce que les 
Kabils aiment le moins à perdre. 

Lella Tifelleut souffrait visiblement de ce manque 



322 LES SAINTS DE l'iSLAM 

de confiance du Très-Haut; aussi résolut-elle de sortir 
coûte que coûte de cette fausse situation. Elle dépouilla 
sa melhafa de laine^ qu'elle remplaça par des haillons 
qui ne couvraient que très imparfaitement son corps 
naguère si merveilleusement beau ; elle avait à peu 
près oublié depuis longtemps déjà la pratique des 
ablutions ; elle résolut de s'en abstenir dorénavant 
de la façon la plus absolue ; elle laissa son opulente 
chevelure qui, jadis^ avait eu pour peigne les doigts 
des grands de la tribu, s'embroussailler en nid de 
cigognes; elle cercla ses jambes de khelkhal (l)de fer; 
puis, ayant pris le bâton de voyage, elle s'en alla 
en mission dans les tribus kabiles pour essayer de 
raviver la foi plus que chancelante des montagnards, 
et leur expliquer les beautés de la religion mahomè- 
tane, que ces rustres n'entendaient que très impar- 
faitement, ou^ pour mieux dire, pas du tout. Lella 
Tifelleut savait bien qu'elle entreprenait là une beso- 
gne difficile et ingrate, et qu'elle risquait fort de prê- 
cher dans le désert ; mais elle n'en aurait que plus 
de mérite auprès du Dieu unique, lequel ne pourrait 
mieux faire que de lui rendre son oreille. 

La deroueucha resta deux ans à semer ça et là 
la parole de Dieu dans les sillons qu'elle avait pré- 
parés; malgré le soin et le zèle qu'elle y mit, la récolte 
fut mince et le résultat insignifiant. Lella Tifelleut 
avait bien les signes auxquels ceux qui en ont l'ha- 
bitude reconnaissent les saintes ; mais, malheureuse- 
ment, ils n^étaient pas perceptibles pour les Kabils; 
il fallait d'ailleurs à leurs sens grossiers autre chose 
que des apparences spirituelles ; il leur fallait, disons 
le mot, des miracles parfaitement caractérisés, et 

(1) Aimeuu.K ouverts se jmrlaut au bas de la jaaibc. 



XXm. — LELLA IMMA TIFELLEUT 323 

c'était justement ce que Lella Tifelleut était impuis- 
sante à leur donner. 

Désespérant d'obtenir du Dieu unique la faveur 
qu'elle en sollicitait, celle du don des miracles, Lella 
Tifelleut reprit le chemin des Bni-Salah, et regagna 
le pic qu'elle habitait avant sa mission. Ce lieu, voisin 
du premier ciel, et particulièrement propre à la prière 
et à la contemplation, lui parut on ne peut plus con- 
venable pour y attendre la mort et y reposer dans 
l'éternité. Elle se dressa une âchoucha (cabane de 
branchages) au pied d'un cèdre, et là elle se livra 
de nouveau aux pratiques les plus austères de la vie 
érémitique. Ayant cru que, dans un songe, Dieu lui 
avait reproché le luxe de son vêtement, Lella Tifelleut 
le dépouilla à son réveil, et se mit dans un état absolu 
de nudité. « Elle avait d''ailleurs dépassé l'âge des 
séductions, ajoute le conteur traditionniste, et elle 
allait entrer dans celui où se clôt définitivement la 
phase de la fécondité ; » elle atteignait, en un mot, 
l'époque critique de la ménopause. Ne vivant dès lors 
que des herbes et des racines qu'elle trouvait autour 
de sa kheloua^ et que, dans la saison d'hiver, elle 
était obligée de disputer aux neiges ; sans autre feu 
sur ce pic glacial que celui dont elle brûlait pour la 
cause de Dieu; seule dans cette solitude où le hasard 
n'amène que quelques rares gardiens de troupeaux 
de chèvres; c'était assez, il nous semble, pour ren- 
trer en grâce auprès du Très-Haut. En effets Lella 
Tifelleut s'aperçut un jour qu'elle avait le don de 
prophétie, et qu'elle pouvait lire dans l'avenir comme 
un thaleb dans un livre ; il lui semblait, en même 
temps, qu'il était en son pouvoir de changer à son 
gré les lois qui régissent l'univers. Après quelques 
essais heureux de cette puissance tant désirée, 
elle n'hésita plus à opérer devant la foule. Dés lors 



324 LES SAINTS DE l'iSLAM 

son ermitage ne désemplit plus de solliciteurs, et sa 
cabane eût été bientôt insuffisante pour contenir tous 
les mezoued (sacs de peau) de glands que lui appor- 
taient les généreux Kabils^ si elle eût voulu accepter 
ces dons ; mais elle avait fait vœu de pauvreté, 
et nous ajouterons qu'intérieurement, ces monta- 
gnards n'en étaient pas fâchés. A partir de ce mo- 
ment, les Bni-Salah firent toujours précéder son nom 
du titre de lella imma, madame ma mère, qu'on ne 
donne qu'aux femmes de considération et aux saintes 
amies de Dieu. 

Le bonheur s'était abattu sur la tribu des Bni-Sa- 
lah et s'y maintenait avec une rare persévérance ; 
tout réussissait à ces montagnards depuis que Dieu 
avait rendu sa puissance à leur sainte ; aussi, ne 
mettaient-ils pas en doute que ce ne fût à son inter- 
cession qu'ils dussent les faveurs du ciel. Malheu- 
reusement, Lella Tifelleut était mortelle, et il arriva 
qu'un jour, des pèlerins, qui étaient venus la solli- 
citer d'être leur intermédiaire auprès du Tout-Puissant 
pour qu'il rendit leurs femmes fécondes, la trouvèrent 
étendue sans vie au pied de son cèdre. Dieu lui avait 
repris son àme, ne laissant à la terre que sa dépouille 
mortelle. 

Le bruit de sa mort se répandit bien vite parmi 
les Bni-Salah et dans les tribus voisines ; les pre- 
miers s'empressèrent d'exécuter les dernières volon- 
tés de Lella Tifelleut, qui avait témoigné le désir de 
recevoir la sépulture au pied du cèdre où elle avait 
vécu. Il était, au reste, de l'intérêt des Bni-Salah 
de conserver chez eux les restes d'une sainte qui, 
à l'occasion, pouvait toucher deux mots en leur faveur 
au Dieu unique, et il n'est pas indifférent d'avoir 
auprès de lui, qui en a tant à entendre, un interces- 
seur de plus. 



XXIII. — LELLA IMMA TIFELLEUT 325 

On fit à la sainte des funérailles superbes, et son 
tombeau fut immédiatement renfermé dans un djamâ 
(chapelle) en pierres sèches, qu'on recouvrit d'un toit 
de dis soutenu par une charpente de roseaux. Une 
kbiba (petite coupole)^ construite dans l'intérieur du 
gourbi, indique le point où furent déposés les restes 
vénérés de la mrabtha (maraboute). 

Le lieu où elle avait établi sa première kheloua 
a été consacré par la construction, près d'un vieux 
cèdre, d'une haououîtha (petite muraille circulaire en 
pierres sèches) que^ tous les ans, les Amchach blan 
chissent à la chaux. 

Le djamâ qui renferme la dépouille mortelle de 
Lella Imma Tifelleut est semblable au mkam qu'à 
cinq cents mètres plus à l'est, la piété des fidèles 
a dédié à Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani. Ce djamâ 
s'élève au milieu d'un fouillis de broussailles à'aoucedj 
(arbuste épineux) et de cèdres morts gisant sur le sol. 
Nous ferons remarquer de nouveau qu'il n'y a que 
les impies ou les esprits forts qui osent couper ou 
ramasser du bois autour des tombeaux des saints, 
et l'espèce en est encore rare en pays kabil, excepté 
là bu la civilisation a déjà pénétré. Les montagnards 
croyants ne mettent d'ailleurs pas en doute que, s'ils 
commettaient ce sacrilège, quelqu'un de leur famille 
serait, dans l'année, frappé de mort ou de cécité. 

C'est ce qui explique, nous le répétons, le grand âge 
et l'état de conservation des arbres qui sont dans le 
périmètre de protection d'un marabout mort en odeur 
de sainteté. 

Les œufs et les petits des oiseaux — des perdrix 
surtout — qui appartiennent à la zone sacrée renfer- 
mant le tombeau de Lella Tifelleut, jouissent de la 
protection dont elle couvre les cèdres qui entourent 
sa chapelle funéraire : quiconque y toucherait com- 



826 LES SAINTS DE l'iSLAM 

promettrait sérieusement l'existence ou la vue de 
ceux qui lui sont chers, y compris la sienne, bien 
entendu. 

Lella Imma Tifelleut n'a pas cessé d'être excel- 
lente pour les Bni-Salah : un de ces Kabils a-t-il 
perdu une chèvre ? eh bien ! il lui suffit de promettre 
un chevreau à la sainte si elle consent à la lui faire 
retrouver. La bienheureuse ne résiste jamais à une 
pareille promesse, et l'homme à la chèvre perdue ne 
manque pas de la retrouver le lendemain. Il élève 
alors le chevreau promis, et dès qu'il est devenu 
bouc, il l'offre en ouâda (promesse, vœu) à Lella 
Tifelleut, ou plutôt à son oukil (1). Le propriétaire 
d'un troupeau de chèvres désire-t-il l'assurer 
contre la dent des chacals t eh bien ! qu'il fasse 
cadeau d'un bouc à la sainte, et son troupeau n'a 
rien à redouter — pendant un an — de la voracité 
des carnassiers. 

La fête annuelle de Lella Imma Tifelleut se cé- 
lèbre au printemps : au jour fixé, toute la tribu des 
Bni-Salah, hommes, femmes et enfants, montent en 
pèlerinage au tombeau de la sainte. C'est à la frac- 
tion des Amchach, sur le territoire de laquelle se 
trouve la chapelle funéraire, qu'incombe le devoir de 
fournir le thàain{2); mais, en définitive, comme la 
sainte est fêtée par toute la tribu, les Amchach se 
sont mis préalablement en quête pour recueilHr les 



(l"i Maudalaiiv, ndiuinislrateur, cliarpé des intérêts d'un autre. 
Voiikil dun saint, nous le répétons, est celui qui est chargé de 
la perception des offrandes, et de l'entretien de la chapelle 
renfermant son tondjeau. 

(2) Le mot thùam sijiniiie proprement nourriture, pitance, 
mets, chose que l'on mauf^e habituellement; mais, en Algérie, 
cette expression s'emploie souvent pour le kousksoii, ainsi que 
nous l'avons déjà dit. 



\XI11. — LELLA IMMA TIFELLEUT 



éléments du festin, lesquels se composent habituel- 
lement de trente ou quarante boucs, et de quelques 
jeunes bœufs qui n'ont pas encore labouré. Si le pro- 
duit de la quête a dépassé la somme des besoins, 
l'excédant est vendu à la criée, et le montant de la 
vente est remis à Voukil de la sainte, le gardien de 
son tombeau. 

De nombreux vases de terre renversés pèle-méle 
dans l'intérieur de la chapelle, composent le matériel 
servant à ces agapes annuelles des Bni-Salaii. 

Les pauvres, qui ne peuvent guère compter que 
sur ces sortes de fêtes pour se rassasier, se gar- 
dent bien d'y manquer. Ces jours-là, ils mangent 
comme s'ils ne devaient plus jamais en retrouver 
l'occasion . 

La ziara (visite) hebdomadaire au djanui de Lella 
Tifelleut a lieu le lundi. Ce jour-là, quelques rares 
fidèles vont prier sur le tombeau de la sainte. On 
sent bien, aujourd'hui, que la foi des Bni-Salah est 
loin d'être à la même altitude que la chapelle funé- 
raire qui renferme la dépouille mortelle de leur il- 
lustre patronne. 

Les Bni-Salah rapportent qu'en 1840^ époque à la- 
quelle les réguliers de Mohammed-ben-Allal et d'EI- 
Berkani étaient campés dans leur tribu, l'émir Abd- 
el-Kader s'étant endormi sur le tombeau de Lella 
Imma Tifelleut, où il était venu prier, aurait vu en 
songe un ange qui lui avait révélé que sa prière se- 
rait la dernière qu'il ferait dans le pays des Bni- 
Salah. « Il est écrit, aurait ajouté l'ange, que le jour 
des Français e^t arrivé, et Dieu, qui donne la terre a 
qui il lui plait, Dieu, qui tantôt répand à pleines 
mains ses dons sur ceux qu'il veut^ et qui tantôt les 
mesure, Dieu, dis-je, a décidé qu'ils seraient les maî- 
tres du pays. » 

23 



328 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Quoi qu'il en soit de ce songe de l'émir, ce fut, en 
effet, la dernière fois qu'il parut dans le pays des 
Bni-Salali. 



XXIV 
Sidi Mohammed-Bou-Ghakour 



Mais nous avons quitté le territoire de la tribu des 
Bni-Salah, et, traversant l'ouad Cheffa, nous som- 
mes entrés dans le pays des Mouzaïa. 

Depuis trois siècles, les Mouzaïa cherchaient, sans 
succès, à expulser de leur pays les gens du Rif maro- 
kain,qui s'y étaient établis par la violence vers la fin 
du XIP siècle de notre ère. Evidemment, le droit 
n'était pas du côté des gens du R'arb (Occident) ; mais 
ils le remplaçaient par une ténacité extraordinaire 
qui, en résumé, valait presque autant que le droite 
surtout pour des gens qui n'adorent la justice qu'au- 
tant qu'elle ne les incommode pas. Depuis trois siè- 
cles donc, la meule du trépas roulait sans relâche sur 
les tètes des Mouzaïa, et ils en étaient arrivés à ce 
point qu'il leur eût été impossible de trouver, parmi 
leurs guerriers, un homme ayant de la barbe entre le 
nez et le menton; en un mot, le danger atteignait 
leur nuque (1), et ils allaient être exterminés faute de 
combattants assez Mùrs, assez faits pour être op- 
posés avantageusement aux Marokains; et ce qu'il y 
avait de plus terrible dans cette circonstance, c'est 

(I) Exprp?sion arabo «ifrnifiant que l'' danger eftt e.rlr^mp. 



XXIV, — SIDI MOHAMMED-BOU-CHAKOUR 329 

que ces derniers ne dissimulaient point leur intention 
de profiter de cette situation. 

Les Mouzaïa eurent un instant l'idée de s'adresser 
au Dieu unique pour qu'il les tirât de là; mais ils 
l'avaient toujours beaucoup négligé, et c'est tout au 
plus si le Très-Haut les connaissait, même de répu- 
tation. Pourquoi ne priaient-ils pas? nous objectera- 
t-on. Prier, c'est facile à dire, mais il faut savoir le 
faire, et, nous le répétons, les Mouzaïa avaient tout- 
à-fait oublié les formules de la prière; cela se voyait, 
du reste, à leur infecte malpropreté ; car, chez les 
Musulmans, la crasse est en raison directe de la 
somme de l'impiété, puisque chacune des cinq prières 
journalières doit être précédée de l'ablution. Enfin, 
il n'y avait plus guère qu'un miracle qui put les sau- 
ver; mais un miracle n'était pas chose absolument 
commune par ces temps d'irréligion, et Dieu semblait 
s'être lassé d'avertir ; ses prophètes et ses envoyés, 
à l'exception pourtant de ceux qui étaient venus avec 
le glaive, avaient toujours été si mal reçus, si iné- 
coutés par ceux à qui ils étaient chargés d'apporter 
la menace divine, que, vraiment, il y avait bien de 
quoi se dégoûter de prêcher de tels endurcis. Pour- 
tant, les Mouzaïa avaient tellement le droit de leur 
côté, et leur situation était si intéressante, qu'il eût 
été plus que cruel de les abandonner complètement 
à la fureur et à la rapacité de leurs ennemis. Ce fut 
évidemment l'opinion du Dieu unique; car^ au mo- 
ment où, à bout de forces, ils se résignaient à subir la 
loi des Rifains, qui avaient fixé au lendemain leur 
suprême et dernière attaque, il envoya aux Mouzaïa 
un secours sur lequel ils étaient, certes, loin de 
compter. 

Ils étaient réunis, jeunes gens, femmes et enfants, 
avec ce qu'ils avaient de plus précieux^ en arrière 



330 LES SAINTS DE l'iSLAM 



de la Teniya,qu'ils avaient fortifiée du mieux possible, 
bien que sans espoir de succès, pour recevoir l'at- 
taque des Rifains. Ils auraient pu fuir, sans doute, et 
aller réclamer l'hospitalité d'une tribu voisine ; mais 
on n'a pas l'idée de ce qu'il y a de pénible pour des 
montagnards dans l'abandon de leurs foyers, et, 
bien souvent, presque toujours, le Kabil a préféré 
subir la loi du vainqueur, voire même lui payer l'im- 
pôt, que de lui laisser la cabane qu'il a bâtie et le 
champ qu'il a arrosé de ses sueurs^ ce qui constitue 
sa propriété, son bien enfin. Les Mouzaïa étaient 
donc assemblés, attendant la journée du lendemain, 
laquelle^ ils n'en pouvaient douter, devait être la der- 
nière de cette lutte de trois siècles. 

Depuis quelque temps déjà^ le soleil s'était laissé 
glisser dans la mer, et il ne restait plus, à l'ouest, 
qu'un pan de jour qui ne fût pas encore entré dans 
la nuit ; déjà les étoiles riaient dans le ciel, absolu- 
ment comme si les Mouzaïa n'eussent pas été dans 
l'affliction, et la medjerra (1) traversait la voûte cé- 
leste en la marquant d'une trace lumineuse, pareille 
au sillage que laisserait le navire de l'Eternel par- 
courant les mondes éiincelants sur la mer bleue de 
l'infini. C'était une de ces calmes nuits pleines de 
silence et de mystère, une de ces nuits où la terre 
semble retenir son souffle comme si elle attendait 
une révélation , 

Quelques jeunes gens des Mouzaïa veillaient dans 
la crainte d'une surprise de leurs ennemis. Tout-à- 
coup, une lueur, pâle d'abord^ vint éclairer l'arête de 
l'un des contre-forts que le pic de Tamezguida jette 
dans l'ouest. Cette lueur, 'qui n'avait rien de ter- 
restre, prit peu à pou la forme d'un globe de feu, et 

(l) Voie lactée. 



XXIV. — SIDI MOHAMMED-BOU-CHAKOUR 331 

parut rouler sur la crête dans la direction du camp 
des Mouzaïa. L'attention de ceux qui veillaient fut 
subitement attirée par ce phénomène lumineux, et ils 
ne surent qu'en penser ; ce globe ne pouvait être un 
bolide ; car il se mouvait sur une ligne horizontale et 
avec une extrême lenteur; ce ne pouvait être ni la 
lune, puisqu'on était dans la période des trois nuits 
sombres antérieures (1), ni la brillante Zahara (2), 
puisqu'on Tapercevait scintillant au-dessus de la 
sphère lumineuse. Les Mouzaïa se perdaient en con- 
jectures sur la nature de cette apparition. 

Comme la lumière se rapprochait de plus en plus 
de leur poste de surveillance, et qu'en résumé, ce 
pouvait bien être une ruse de guerre de leurs enne- 
mis, les Mouzaïa crurent devoir donner l'alerte dans 
le camp. En un clin d'oeil, tout le monde y était 
debout, et les plus valides se portaient sur les hau- 
teurs voisines du col d'où l'on pouvait le mieux dé- 
couvrir l'apparition. Ce qu'ils éprouvèrent fut une 
sorte de frayeur mêlée d'admiration. Ce qu'il y avait 
de singulier, c'est qu^au fur et à mesure qu'il appro- 
chait^ le globe lumineux s'allongeait très sensible- 
ment et prenait une forme ellipsoïdale, laquelle forme 
se projetait en avant de lui et sur sa droite, comme 
si c'eut été son ombre, mais avec cette différence 
qu'elle était lumineuse. Tout, en dehors de cette ap- 
parition, restait plongé dans les ténèbres. 

Les Mouzaïa firent toutes les suppositions, excepté 
la bonne, comme nous le verrons plus loin ; mais 
cela tenait surtout à leur ignorance des choses de 
l'Islam ; car, s'ils en eussent été plus instruits, ils se 



(1) Les frnis première.* iniits <J"mi mnis lunaire, non érlairérs 
an coimiienceiuent. 
y2, La planète Venus, 



332 LES SAINTS DE L ISLAM 

fussent rappelé ce passage du Koran : « Un jour, tu 
verras les Croyants ; leur lumière courra devant eux 
et à leur droite (1). » Mais le Livre était lettre close 
pour ces grossiers Kabils. 

Quoiqu'il en soit, le spectre approchait toujours; 
mais, chose bizarre ! son foyer lumineux semblait 
s'assombrir à mesure qu'elle avançait ; on commen- 
çait à distinguer au centre comme une forme hu- 
maine, vaguement vaporeuse, il est vrai. Les Mou- 
zaïa ne respiraient plus ; ils sentaient qu'il y avait 
là un prodige, et ils se demandaient intérieurement 
ce qu'ils devaient en craindre ou en espérer. L'appa- 
rition n'était plus qu'à quelques pas de leur camp; 
il n'y avait plus à en douter, ce globe lumineux 
servait d'enveloppe à un être animé qui, bien que de 
taille démesurée, n'en avait pas moins la forme cor- 
porelle des Benou Adem (2). Mais à quel monde ap- 
partenait-il î^ Etait-il de ceux que Dieu a créés d'un 
feu subtil et qui se prosternèrent devant l'homme, ou 
de ceux qui refusèrent de se prosterner (3) ? A tout 
hasard, les Mouzaïa lui jetèrent la formule : « Sem- 
mou Allah! » — Nommez Dieu! — par laquelle on 
conjure les mauvais esprits en les défiant de pro- 
noncer le nom de Dieu ; mais ces paroles n'ayant 
point arrêté la marche du khlal (fantôme), ils en 
conclurent que ce ne pouvait être qu'un ouali Allah, 
— un ami de Dieu, — et ils en furent tout- à-fait ras- 
surés. Quelques minutes après, l'apparition était au 
milieu d'eux. 

(1) Le Koran, sourate LVII, verset 1:2. 

(2) Les eufants d'Aduiu, les hommes, les Iiumalus. 

(3) « Après avoir créé Tliomme de celte argile qu'on faroune, 
Dieu rassembla les anges et.leur ordonna de se prosterner devant 
son œuvre et de l'adorer. Les anges se prosternèrent, à l'excep- 
tion dlblis, que Dieu maudit. Iblis devenait ainsi le chef des 
mauvais génies. Le Koran, sourate VII, versets 10 et siiivaots. 



XXIV. — SIDI MOHAMMED-BOU-CHAKOUR 333 

C'était bien un homme ; du moins, il en avait toutes 
les apparences. C'était un vieillard à la taille élevée, 
à la barbe blanche, au regard imposant; son visage 
était resplendissant, et les Mouzaïa ne pouvaient 
en soutenir l'éclat; ses mains étaient lumineuses, 
et ses bernons d'une blancheur éblouissante ; il s'ex- 
halait de son corps une odeur de lojihan (1) d'une 
suavité extrême. Les Mouzaïa pensèrent que ce 
pourrait bien être là ce qu'on appelait l'odeur de sain- 
teté. Le bâton de voyage de cet étranger servait en 
même temps de manche à une hache de forme bizarre 
et d'un métal — si toutefois c'était un métal — incon- 
nu. Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'elle n'était 
ni de fer, ni d'acier. Un Mouzaouï, qui s'était appro- 
ché tout prés du saint, — ce devait être un saint, — 
prétendit que le tranchant de cette hache était de 
diamant. On verra plus tard ce que ce pouvait bien 
être. 

— « Mouzaïa ! s'écria le saint, approchez et 
écoutez ! » 

A ces mots, la nature entière devint silencieuse 
et se fit attentive ; le vent cessa de souffler dans 
le feuillage, les cascades se turent, les eaux des 
torrents interrompirent leurs hurlements, la chouette 
ne chuinta plus son chouchement, et les insectes 
nocturnes même finirent leurs bruits. 

Les Mouzaïa s'étaient approchés respectueusement 
du saint, disposés à ne point laisser tomber une seule 
de ses paroles hors de leur oreille. 

— « Je viens à vous, ô Musulmans ! par la volon- 
« té de Dieu — qu'il soit glorifié ! — pour vous aver- 
c tir et vous sauver ! . . . Quant à mon nom, je m'ap- 
« pelle Mohammed ; quant à mon existence, elle est 

(1) Résiae qui «ert d'encens. 



334 LES SAINTS DE L'ISLAM 

« périssable; quanta mon corps, il est usé. . . Depuis 
« trois siècles et plus vous vous chautfez au feu de 
« la guerre (1), et les cailloux de vos montagnes 
« ont été rendus sourds par le sang (2) ! Demain vous 
« alliez monter sur les ailes de l'oiseau, et le bâton 
« de votre tribu allait voler en morceaux (3), laissant 
« en partage aux oiseaux de proie les cadavres de 
« vos derniers guerriers ; car vous ne pouviez espérer 
« que Dieu — qu'il soit exalté!— vous donnerait 
« les omoplates de vos ennemis (4i. Par Dieu ! ô 
« Musulmans ! vous l'avez échappé du bout de vos 
« âmes (5) ! Déjà les gens du R'arb (6) vous ont ren- 
« du la terre trop étroite (7), et demain, je vous le ré- 
« pète, ô Mouzaïa ! c'en était fait de vous ! Mais bien 
« que vous l'ayez oublié^ et que le sang que vous avez 
« versé n'ait pas été répandu dans les combats pour 
« l'œuvre de l'Islam (8), l'Indulgent, le Miséricordieux 
« a cependant voulu vous préserver du vide des va- 
« ses (9), et de la mort rouge (10) qui vous menaçait. 
« Sachez-le donc, ô Musulmans ! la cause que vous 
« défendez est impie; car Notre Seigneur Âloham- 
« med — que Dieu répande sur lui ses grâces et lui 
« accorde le salut! — a dit : « Les choses inanimées 



(1) « Vous essuyez les rif^iieurs île la guerre. " — Nous uous 
sommes attaché à couser\ tr ;iux paroles de Sidi Mohammed leur 
cachi-t arabe. 

(2) H y a eu tant de sang répamiu dans vos montagnes, que 
les cailloux qui tfimbuient sur le sol ue rendaient plus de son. 

(3) Vous alliez être dispersés, 

(4) Mettre en fuite. 

(5) L'échapper belle. 

(6) Les gens de l'Ouest, les gens du .Marok. 

(7) Réduits à la dernière extrémité. 

(8) Pour la précieuse foi de l'Islam. 

(9) De la perte de vos biens. 

(10) La mort qui arrive par le nietutre, ou dans les combats. 



XXIV. — StDI MOHAMMED-BOU-CHAKOUR 335 



« de la terre (les biens-fonds) appartiennent à Dieu 
« et à son Prophète. » Or, de quel droit refuseriez- 
(n vous à vos frères du R^arb une part de cette terre 
« qui n'est point à vous, et que vous leur disputez 
« depuis plus de trois siècles ? Vous le voyez, ô Mou- 
« zaïa ! le Puissant vous en punit, et à ce point que 
« c'est à peine si le plus ancien d'entre vous a de la barbe 
« entre le nez et le menton. C'est ainsi quele Créateur 
« détruit les générations qui ne sont pas dans sa voie ; 
« car, s'il est indulgent, il est terrible aussi dans ses 
« châtiments. Dieu — qu'il soit glorifié ! — veut donc 
« que vous viviez en frères avec ceux que vous appe- 
« lez vos ennemis; il veut que vous soyez comme les 
« dents d'un même peigne^ et que vous ne formiez 
« plus qu'une seule et même tribu. Suivez-moi donc^ 
« ô Mouzaïa ! venez sceller dans le camp de vos 
«. adversaires le pacte de la réconciliation ! » 

Un jeune thaleb traduisait en langue kabile les 
paroles de Sidi Mohammed ; car la langue arabe 
n'était qu'imparfaitement comprise alors par les mon- 
tagnardsj et pas du tout par les femmes et les enfants. 

Et cette foule qui avait désespéré, et dont la haine 
pour les Rifains paraissait ne devoir s''éteindre 
qu^avec la dernière goutte du sang de Ses enfants, 
cette foule, disons-nous, suivit monseigneur Moham- 
med comme un chien fidèle suit son maître; car elle 
avait reconnu en lui un élu de Dieu. Il la conduisit 
au milieu du camp des Mr'arba. 

La nuit commençait à devenir blanche (1). Les Ri- 
fains étaient déjà en mouvement dans leur camp, et se 
disposaient à l'attaque. Ils furent un peu décontenan- 
cés quand leurs sentinelles avancées leur curent si- 
gnalé l'approche d'une bande nombreuse se dirigeant 

(I) Le jour coimneuçait à |toiiMiro. 



336 LES SAINTS DE l'iSLAM 

vers eux. Croyant à une surprise, ils se précipitèrent 
sur leurs armes. Mais les Mouzaïa ayant agité le 
pan de leurs bernons en signe de paix, les Mr'arba 
les laissèrent approcher. 

Sidi Mohammed eut à peine exposé aux Mr'arba 
l'objet de la démarche qu'il faisait auprès d'eux, que, 
subissant presque instantanément son influence, ils 
déposaient spontanément leurs armes aux pieds du 
saint, et sollicitaient, avec leur pardon, l'amitié des 
Mouzaïa. De ce moment, la haine séculaire des deux 
fractions s'éteignit comme par enchantement, et elles 
se jurèrent une amitié éternelle, se promettant de ne 
plus former désormais qu'une seule et même tribu. 

Les Rifains se félicitèrent d'autant plus d'avoir été 
agréables à Sidi Mohammed, qu'ils reconnurent en 
lui un de leurs compatriotes, un saint de leur pays, 
qui est le pays de l'Islam par excellence. Sidi Mo- 
hammed venait, en effet, de Saguiet-el-Hamra, cette 
zaouïa du Sud marokain dont nous avons déjà si 
fréquemment parlé. 

Ravi de la soumission des deux fractions rivales, 
Sidi Mohammed ne voulut point borner là ses bien- 
faits : « Je veux, leur dit-il, s'il plait à Dieu ! faire de 
votre pays un pays de délices ; je veux le fertiliser en 
lui donnant l'eau qui lui manque, et en abreuvant 
vos champs altérés où règne une éternelle séche- 
resse, la mère de la misère.... Suivez-moi donc, ô 
Musulmans ! et reconnaissez que les promesses du 
Tout-Puissant ne sont point à longue échéance, et 
qu'il est aussi prompt à récompenser qu'à punir. 

Tous suivirent le saint, en passant par les crêtes, 
jusqu'au-dessus du point où l'ouad El-Merdja se 
jette aujourd'hui dans l'ouad Cheffa. S'il faut en 
croire la tradition, lo pays occupé par la tribu des 
Mouzaïa et par celle des Bni-Salah, ne formait alors 



l 



XXIV. — SIDI MOHAMMED-BOU-CHAKOUR 337 

qu'un seul massif se rattachant à leurs sommets 
principaux par des contre-forts courant à la ren- 
contre l'un de l'autre, et marquant leur point com- 
mun de suture par une légère dépression, un ensel- 
lement insignifiant. En ce temps-là, l'ouad Mouzaïa, 
après avoir longé la pente méridionale du territoire 
de la tribu de ce nom, se jetait brusquement dans le 
nord jusqu'à l'ouad El-Merdja, par où il s'échappait 
dans l'est ; car il rencontrait en ce point une haute 
muraille de rochers qui lui barrait le passage et l'o- 
bligeait à changer de direction. L'ouad Mouzaïa 
allait donc tomber dans l'ouad Targa, qui le versait 
dans l'ouad El-IIarrach. Nous n'avons certes pas 
l'intention de démontrer la vraisemblance de cette 
opinion ; nous admettrons pourtant que le miracle 
que nous allons raconter n'a pas du se produire sans 
occasionner, dans le cours de ces rivières, une pertur- 
bation ayant tout au moins rang de cataclysme. 

Quoi qu'il en soit, la gorge profonde que nous ap- 
pelons aujourd'hui la coupure de la Cheffa ou de 
l'Atlas n'existait pas primitivement, et, conséquem- 
ment, ni le nord, ni l'est du territoire des Mouzaïa 
n'étaient arrosés, puisque les eaux de l'ouad de ce 
nom s'échappaient par la crevasse connue actuelle- 
ment sous le nom d'ouad El-Merdja. 

C'est donc à cette fâcheuse situation (jue Sidi 
Mohammed entreprit de remédier, et cela dans l'inté- 
rêt de ses clients les Mouzaïa. 

Sidi Mohammed s'arrêta au-dessus de la rive gau- 
che de l'ouad Mouzaïa, un peu en arrière du point de 
rencontre des deux contre-forts formant traverse en 
avant et au sud de la gorge actuelle de la Cheffa. Une 
légère dépression perpendiculaire au cours de la pre- 
mière de ces rivières marquait la limite entre le pays 
des Mouzaïa et celui des Bni-Salah. Le saint plaça 



338 LIÎS SAINTS DE l'iSLAM 

son pied droit sur le territoire de la fraction de Tadi- 
nart^ et son pied gauche sur celui de la fraction des 
Bni-Annas, puis, s'étant tourné vers la Kibla, il 
se mit à prier. Bien que les Mouzaïa et leurs nou- 
veaux alliés ne se doutassent pas de la façon dont 
allait opérer Sidi Mohammed pour remplir sa pro- 
messe de leur donner de l'eau, ils ne s'attendirent pas 
moins de sa part à quelque karama (1) qui attestât 
d'une manière décisive sa puissance surnaturelle. 
Ils se tenaient respectueusement à quelques pas sur 
la droite du saint, la bouche, les oreilles et les yeux 
tout grands ouverts pour ne rien perdre de ce qui 
allait se passer. 

Sidi Mohammed avait à peine entamé sa prière 
qu'un grondement souterrain se fit entendre dans le 
sud; ce bruit grandissait à mesure qu'il se rappro- 
chait. Il semblait en même temps que la montagne 
chancelait sur sa base, et qu'elle cherchait à retrou- 
ver son équilibre. Des craquements sinistres, pareils 
à ceux que produirait la détente des muscles d'un 
monstrueux géant qui s'étire, indiquaient qu'il se 
passait quelque chose d'étrange au sein de la terre. 
Les eaux de l'ouad Mouzaïa bouillonnaient sur leur 
lit de cailloux comme si elles eussent été chauffées 
par des feux souterrains. Une forte odeur de soufre 
se répandit dans l'atmosphère ; les oiseaux se turent 
et s'envolèrent en tournoyant ; le feuillage et les 
herbes, pris de frisson, jetèrent un long susurrement 
ressemblant à un gémissement; puis des rochers se 
détachèrent des sommets, et leurs débris, brisés en 
morceaux comme ce qui sera jeté dans laHothama(2) 

(1) Miracle que l'ait un liomme saint qui n'est pas prophète. 

\i) La Hothama est l'an des nouis de l'Enfer mahométan; 
c'est spérlaU'uiont le lieu où tout ce qui y sera jeté sera brisé 
•n morceaux et réduit couiQu; des fétuii de paille. 



XXVr. — SIDI MOHAMMED-BOL-CHAKOUR 339 



au jour du jugement dernier, se précipitèrent en 
sifflant dans les abiines. 

Bien que le ciel fût sans nuages, le sud paraissait 
de l'airain l'ondu : c'était une succession non-inter- 
rompue de fulgurations et de coruscations d'une 
intensité à mettre en fusion le trône de Dieu lui- 
même. Tous ces phénomènes allaient crescendo 
parallèlement à la prière du saint. Les Mouzaïa 
tremblaient de tous leurs membres, et cherchaient 
dans leur souvenir des lambeaux de prière à adresser 
au Tout-Puissant pour désarmer ce qu'ils croyaient 
être sa colère. 

Les roulements souterrains et les ébranlements du 
sol, d'abord intermittents, ne cessèrent plus. Et le 
saint priait toujours. Tout-à-coup, il brandit sa hache 
dans l'air et y détermina un éclair qui couronna d'un 
nimbe lumineux sa tète austère, puis il l'abattit sur 
l'arête rocheuse. Soudain se lit entendre un craque- 
ment terrible que répétèrent les échos jusqu'aux 
confins du Tell, et la montagne s'ouvrit du haut en 
bas comme le fait un tronc d'arbre sous la cognée du 
bûcheron. Après un moment d'hésitation, les eaux 
de l'ouad Mouzaïa se précipitèrent avec impétuosité 
par la brèche qui venait de leur être ouverte, et elles 
s'élancèrent bondissantes et écumeuses vers le nord 
en longeant le territoire mouzaouï\,qu'elles arrosèrent, 
particulièrement dans la Mlidja. La lèvre que fit 
dans la montagne la hache de Sidi Mohammed valait 
au nouveau cours d'eau le nom d'ouad Cheffa, rivière 
de la Lèvre. 

Emerveillés et surtout ravis de la puissance de Sidi 
Mohammed-Bou-Chalcour (1), les Mouzaïa et leurs 



\) f> inir.iflc îiv.iil vain à Siili .Moliaminoil !<■ siiruoiu fie 
Bou-C/i(dour, c'est à duo Mousoigutuir .Moluimmod a la Hachr. 



340 LES SAINTS DE l'iSLAM 

alliés ne surent comment reconnaître un bienfait de 
cette importance ; il escortèrent le saint homme jus- 
qu'au sommet du piton de Tamezguida, point culmi- 
nant du massif des Mouzaïa, et le lieu où le véné- 
rable marabout avait manifesté le désir d'établir sa 
kheloua (solitude). Tout le long du chemin, les Mou- 
zaïa et les Rifains chantèrent sa louange et l'accablè- 
rent de demandes; chacun le sollicitait d'être son in- 
tercesseur auprès du Tout-Puissant . les uns voulaient 
de la postérité ; les autres une portion des biens de ce 
monde. — « Sois le tronc^ ô monseigneur ! auquel 
nous nous frotterons (1) quand le malheur nous ac- 
cablera ! lui dirent-ils. — Nous le savons, avec ta pro- 
tection, un milan peut devenir un aigle. — Prètc-nous 
donc ton oreille, o monseigneur ! toi qui as celle de 
Dieu. » Le saint ne se pressait pas de promettre ; il 
savait d'expérience qu'il n'est point de tyran plus 
insupportable que l'homme à qui l'on a fait du bien, 
ou rendu quelque service ; il semble, en eftet, que le 
fait de l'avoir aidé ou secouru une fois suffise à ses 
yeux pour vous constituer son débiteur à perpétuité. 
Sidi Mohammed savait tout cela ; aussi, ne se las- 
sait-il pas de répéter aux demandeurs : « Ne laissez 
« point, ô mes enfants, vos cœurs s'abreuver du 
« culte du veau (2). — Que Dieu vous garde d'une 
« àme qui ne saurait être satisfaite ! — • Rappclcz- 
« vous que le cœur est le soutien, le pivot du corps, 
« et que la patience est la clef d'un meilleur avenir. 
« Je vous ai trouvés, ô Mouzaïa, broyant des 
« pierres (3), et j'ai apporté la joie et le bien dans 
« votre pays. Il serait peut-être temps que vous re- 
« merciassiez Dieu; car c'est à lui que vous devez 

(1) IScii.-? nous utilr. 

(2) JJii cuIIl' ilu vcuu dur {Le Koraii, sourate 11, verset 87). 

(3) Tristrs cl abattus. 



XXIV. — SIDI MOHAMMED-BOU-CHAKOUR 341 

« tout cela; moi, vous le savez, je ne suis que son 
« instrument. Faites donc quelque chose pour vos 
« âmes. » 

Les Mouzaïa accompagnèrent le saint jusqu'au 
sommet du pic de Tamezguida, et s'empressèrent de 
lui bâtir un gourbi de branchages. Sidi Mohammed 
les en remercia, et, en les congédiant, il leur recom- 
manda de nouveau de penser à Dieu, et de s'occuper 
un peu plus des pratiques de l'Islam, qu'ils parais- 
saient négliger absolument, celle des ablutions en 
particulier. « Aujourd'hui que vous avez de l'eau, 
« leur fit observer le saint, vous seriez sans excuse 
« aux yeux de Dieu, — qu'il soit exalté ! » 

Sidi Mohammed se croyait débarrassé de ses pro- 
tégés; mais il avait compté sans les Kabils: avant de 
le quitter pour rejoindre leurs douars, ils lui firent 
dire par le plus éloquent de la tribu: « Monsei- 
« gneur ! tu es sur notre oeil (1). . . Par ta tète ! mets 
« le comble à tes bienfaits. . . Nous savons que tu es 
« une mer qui déborde, et que tu n'es pas de ceux 
« qui viennent en secouant les épaules (2)... Nous 
« sommes tes enfants, tes serviteurs, tes chiens... 
« Eh bien ! fais ce que nous te demandons. . . Tu es 
« tout puissant. . . Fais pour notre montagne ce que 
« tu as fait pour la plaine : . . . fertilise nos coteaux 
« en leur donnant l'eau qui leur manque, et^, nous en 
« jurons |)ar Dieu ! nous servirons de terre à tes pas. » 

Sidi Mohammed-Bou-Chakour qui, en somme, était 
excellent, céda à la demande des Mouzaïa de la mon- 
tagne : « Que chacun de vous, à son tour, répondit- il 
« à l'orateur mouzaouï, me monte chaque matin 
« au sommet du pic de Tamezguida une koUa (3) 

(1) Nous avons pour toi le i»liis <riMn(l respuL't. 

(2) Les lUiliiis viihîs, sans ricu apporter. 

(3) Cruche. 



342 LES SAINTS DE L'iSLAM 

« d'eau, et; s'il [jlait à Dieu ! vous serez satisfaits. » 

Ils le furent en effet ; car le saint employa le con- 
tenu de cette kolla qui, chaque jour, lui était apportée 
par un Mouzaouï, à foriïier et à alimenter un lac qui 
donna de Teau à la portion la plus altérée du massif 
des Mouzaïa, c'est-à-dii'c à son versant méridional. 

Sidi Mohammed-Bou-Chakour vécut quelques an- 
nées encore au milieu de la tribu où il avait apporté 
la paix et la richesse. Un jour, le Mouzaouï qui^ à 
son tour, lui avait monté la cruche d'eau^ le trouva 
mort dans sa kheloua. Selon qu'il en avait manifesté 
la volonté^ il fut inhumé au sommet du pic de Ta- 
mezguida, où il avait vécu. 

La ziara (pèlerinage) à son tombeau a lieu deux 
fois par an, aux époques des labours et des moissons. 

Depuis l'apparition de Sidi Mohammed-Bou-Cha- 
kour dans le pays, les Mouzaïa ne forment plus 
qu'une seule et même tribu, unie comme les doigts 
de la main; s'il leur arriva quelquefois, souvent 
même, de frapper la poudre, ce ne fut jamais que 
pour repousser ou combattre un ennemi commun. 



XXV 

Sidi Mohamtned-ben-Bou-Rekâa 



En 1825, Blida, remise des pertes que lui avait fait 
éprouver la peste de 1817-1818, fléau qui lui enleva 
jusqu'à soixante-dix personnes par jour, comptait 
une population de G à 7,000 habitants, ibnnéc de 



XXV, — SIDl MOHAMMED-BEN-nOU-REKAA 343 

Mores, de Kouloughlis, de Turcs, d'Israélites et de 
quelques Arabes du dehors. La ville avait 1300 mai- 
sons, dont quelques-unes seulement réunissaient à 
l'intérieur les élét^ances, la grâce et le confort de 
l'habitation moresco-algérienne. A l'extérieur, c'était 
ce que nous voyons encore aujourd'hui : des cubes 
blanchis à la chaux, et piquetés de quelques rares et 
jalouses ouvertures treillissées de fer jouant le rôle 
de fenêtres, une sorte de dé à jouer dont la face la 
plus prodigalement pointée ne dépasse jamais le 
double-deux. 

La population de Blida, celle qui ne faisait pas de 
négoce, vivait du produit de ses jardins; très peu 
agricole, elle ne faisait de blé et d'orge que pour sa 
consommation. Les quelques Turcs qu'on y trouvait 
étaient surtout des khezourdjia (1) qui, soit qu'ils y 
fussent mariés, soit qu'ils y eussent des intérêts, 
avaient choisi Blida pour y passer leur année de 
khezour ou de disponibilité. 

Si l'on en croyait certains auteurs pleins de pen- 
chant pour les mœurs de haut goût de l'Orient, Blida, 
avant nous, n'aurait été qu'un lupanar, une ville de 
petites-maisons où les grands delà Régence venaient 
oublier les soucis de V administration turque, et 
profiter joyeusement de la longanimité du pacha qui, 
un jour ou l'autre, pouvait leur ôter la disposition de 
leur tète. Ces auteurs, et nous l'avons répété servi- 
lement après eux, ainsi que cela se passe toujours 
quand il s'agit de calomnie, ces auteurs, disons-nous, 
ont été jusqu'à prétendre qu'à l'époque fortunée dont 



(1) Le .service de la milice turque so divisait eu trois positions 
dont chacune avait un an de durée : service de garnison, service 
d'expédition, repos ou disponibilité. Pendant son anuée de 
repos, le kfiezounlji avait droit à la solde seuicmenf. 



344 LES SAINTS DE l'iSLAM 

nous parlons, Blida n'était jamais désignée que par 
Tépithète infâme de kahha, prostituée. 

Il est délicat, pensons-nous, de rectifier cette erreur 
qui a fait plus que son temps. La vérité c'est que 
Blida ne valait ni moins ni plus que les autres villes 
de la Régence. Ses mœurs n'avaient certainement 
pas, nous l'avouons, la pureté de son ciel ; mais on 
pouvait en dire tout autant de Koléa, que les auteurs 
dont nous nous plaignons ont essayé de faire passer 
pour une sainte, et cela dans le but inavouable de 
donner plus de saillant, plus de relief à l'échevè- 
lement oriental dont on accusait la petite rose de 
la Mtidja. Ce n'est pas bien. Evidemment, nous le 
répétons, Blida n'a jamais été confondue avec Nan- 
terre; — d'ailleurs cela ne se prononce pas de la 
même façon; — mais il faut dire que la température 
africaine et le parfum des orangers ne paraissent 
rien moins que favorables à la culture et au dévelop- 
pement des rosières. 

Nous ne devons pas laisser ignorer pourtant 
qu'aux yeux de quelques hommes pieux, de Sidi 
Mohammed-ben-Bou-Rekàa, entre autres, marabout 
vénéré des Bni-Menad, les gens de Blida étaient 
mûrs pour le châtiment. Pour lui, il n'était guère 
possible d'aller au-delà en fait d'impiété, d'incré- 
dulité et de corruption, et Dieu, qui y avait mis de la 
patience, ne pouvait manquer de s'en lasser bientôt, 
et de les en punir par quelque affreuse catastrophe. 
C'était imminent. Depuis longtemps déjà, ce saint 
homme, qui avait évidemment une mission d'en-haut, 
s'évertuait â les prêcher, à les exhorter pour tâcher 
de les ramener à la foi musulmane, dont ils avaient 
mémo oublié jusqu'à la formule; ses avertissements, 
il est inutile de le dire, avaient toujours été accueillis 
parles rires et le mépris. Pourtant, Sidi Mohammed- 



XXV. — SIDî MOHAMMED-BEN-BOU~REKAA 345 

ben-Bou-Rekâa passait pour posséder le don des 
miracles et de prophétie; mais quand une population 
est aveuglée,, tarée par l'impiété, il est reconnu qu'il 
n'est point d'autre remède à lui appliquer que la des- 
truction. La Bible et le Koran en fourmillent d'exem- 
ples. 

Nous sommes en redjeb de l'année 1240 de l'hé- 
givBj et le dimanche 4 de ce mois, de notre ère le 
27 février 1825. Dès le matin de ce jour, Mohammed- 
ben-Bou-Rekàa, vêtu d'un bernons en haillons, et 
un long bâton à la main, parcourait la ville^ la 
menace à la bouche, et, comme le prophète Jonas, qui 
prédit la chute de Ninive, il s'en allait par les 
rues en criant ces terribles paroles : « Ecoutez, 6 les 
corrompus ! ô les gâtés ! encore trois jours, et je 
vous le jure par Dieu ! Blida sera détruite ! . . . 
Allons ! ajoutait-il ironiquement, qui est-ce qui veut 
m'acheter Blida pour un fels (l) ^ » 

Bien qu'il n'attachât qu'une médiocre importance 
aux paroles de Sidi Mohammed-ben-Bou-Rekàa^ 
regardé généralement comme un deroueuch ne 
jouissant pas de toute sa raison, le hakem (2) de 
Blida, qui était alors le Turc Hacen-eth-Thouïl 
(Hacen-le-Long), ne fit pas moins arrêter ce prophète 
de malheur, qui répandait l'effroi parmi les femmes 
et les enfants, et il l'enferma dans la prison de 
la mehakma (3). Il n'y avait pas un quart-d'heure 
que le hakem l'avait mis sous les verrous, que Ben- 
Bou-Rekàa venait lui donner le salut au moment où 
il savourait à petites gorgées le contenu d'une tasse 
de café, que venait de lui servir son kahouadji. 



(1) Pièce (le luoiiiiJiic d.' la valeur d'au ceutiiue h pou près. 

(2) Le f;ouvcrueur de la ville, celui qui y comuiaude. 

(3) Mehaktna, tribuual du kadli)'. 



346 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Hacen-eth-Thouïl, qui, en sa qualité de Turc, n'é- 
tait pas un Croyant bien accentué^ supposa, en 
voyant Bon-Bou-Rekàa dehors, qu'il avait mal fermé 
la porte de la prison, et il se disposait à le réincar- 
cérer. Mais le marabout des Beni-Menad lui ayant 
affirmé que ce serait-là une peine inutile, attendu 
qu'il se riait au même degré et de ses verrous et de 
ses fers, llacen se le tint pour dit, et il ne chercha pas 
à en recommencer l'épreuve ; il le laissa donc libre, 
en lui recommandant, toutefois, d'éviter de jeter l'a- 
larme dans la population blidienne par de ridicules 
prédictions. 

Ben-Bou-Rekàa se contenta de lui répondre : 
« Dieu seul est grand et puissant, et ce qu'il a décidé 
dans la nuit d'El-Kadr (1), il n'est jooint au pouvoir 
des hommes de s'y opposer. Je te le répète, ô hakem ! 
encore trois jours, et Blida sera détruite! Et Sidi 
Mohammed-ben-Bou-Rekâa se retira en répétant ce 
cri sinistre : « Qui est-ce qui veut de Blida, la petite 
rose (2), pour un fels ?. . . > 

Quelques vrais Croyants — Blida n'en renfermait 
guère alors — se hâtèrent pourtant, dans le doute, 
d'abandonner leurs demeures et de se construire des 
gourbis dans leurs jardins. 

(1) C'e.«t (laiip la nuit ilEl-Kailr, qu'on croit ètro celle fl\i 2.1 
ou du 24 du mois de Reuiudlian. que sont résolues et fixées. 
Itour toute l'année, les affaires de l'univers. Dans cette nuit, les 
anges et l'esprit descendent dans le monde, avec la permission 
de Dieu, pour y régler toutes choses. 

(2 Sidi Ahmed-beu-Youcef, le marabout satirique dont le 
tombeau est à Miliana, a dit, en parlant de Blida : 

« En-nas qaloulek el-blida; 
Aua semmitck ourida. • 

« On fa nommée la petite ville; 
.Moi je t'appellerai une petite rose. » 



XXV. — SIDl MOHAMMED-BEN-BOU-REKAA 347 

Pendant trois jours, l'impitoyable marabout cria 
sa terrible menace par la ville, et les impies se 
disaient en l'entendant : « Maudit soit l'insensé avec 
sa sotte prédiction 1 » D'autres lui jetaient ce souhait: 
« Que Satan le lapidé te cloue ta langue de chien 
dans la bouche, maudit hurleur ! » Et sans prendre 
garde à ces injures, Mohammed-ben-Bou-Rekàa ré- 
pétait, en les psalmodiant, ces paroles du Koran : 
« Nous envoyâmes chez ceux qui s^étaient égarés 
« des avertisseurs, et ceux qui n''étaient point nos 
« serviteurs fidèles, et les incrédules les traitèrent 
« d'imposteurs. Ecouterons-nous, disaient-ils, un 
« homme comme nous ? En vérité, nous serions 
« plongés dans l'égarement et dans la folie. . . C'est 
« un imposteur insolent! .. . Les Madianites et les 
€ Temoudites ont aussi traité les envoyés Choâïb et 
« Salah d'imposteurs. . . . Quelle a été la fin de ceux 
« qu'ils avertissaient ? Une violente commotion de la 
« terre les surprit, et, le lendemain, on les trouva 
« gisants, morts et la face contre terre, sous leurs 
« demeures bouleversées. » 

« Tu leur annonceras, ô Mohammed -ben-Bou- 
Rekâa! le châtiment terrible, et ils te diront: « Tais- 
toi, chien, tu mens ! » 

« Malheur â quiconque tourne le dos et ne croit 
pas ! Malheur aux gâtés, aux pourris, aux cor- 
rompus ! » 

Et tous ceux qui rencontraient Mohammed-ben- 
Bou-Rekàa sur leur chemin haussaient les épaules, 
ou lui jetaient une injure. 

Et les enfants — les fils de Turcs principalement — 
suivaient le deroueuch en le huant. 

Le lendemain et le surlendemain, quelques Mores, 
que la persistance de Sidi Ben-Bou-Rekâa avait fini 
par effrayer, quittèrent leurs demeures et allèrent 



348 LES SAINTS DE l'ISLAM 

dresser des gourbis dans les orangeries^ bien que 
pourtant le prophète ne se fût pas expliqué sur la 
façon dont Blida serait détruite. 

Blida no s'était, en somme, que médiocrement 
préoccupée de la menace du deroueuch des Bni- 
Menad : Blida s'amusait, et chacune de ses nuits 
était une fête ; le quartier Bekouà surtout, la région 
des houris tarifées, n'était que joie et plaisir : le jeu, 
la musique et l'amour, cette trinité des voluptés 
terrestres^ y avaient élu domicile, et Turcs de la mi- 
lice rentrant de razia sur quelque tribu rebelle, et raïs 
rentrant de la course sur les navires des Chrétiens, 
galvanisaient avec une poignée de solthanis d'or 
ces corps sans âmes, ces filles marmoréennes dont 
la suprême félicité est la nonchalante mollesse et le 
repos. Ecoutons, et de ces maisons, tristes au dehors 
et pareilles à des sépulcres blanchis, nous entendrons 
s'exhaler tous les bruits du plaisir : bruits de guita- 
res et de derbouka, soutenant des voix de femmes qui 
roucoulent un chant d'amour sur un rhythme inar- 
ticulé et plein de langueur, bruits de dés à jouer 
agités frénétiquement dans les cornets et précipités 
brutalement sur les tables de jeu, bruits de baisers 
mêlés aux vibrations heurtées et fébriles des instru- 
ments de musique, bruits de voix rauques et guttu- 
rales chargées d'injures auxquelles répondent des 
voix d'une douceur angélique, et d'un timbre har- 
monieux comme un chant d'oiseau : Turc et Mores- 
que, c'est taureau et gazelle ! 

Blida s'amuse; mais ses mosquées sont désertes, 
et les moudden s'égosillent en vain à rappeler aux 
Blidiens les heures de la prière ; plus de prières, plus 
d'ablutions : âmes et corps crasseux ; plus d'hospi- 
talité, plus d'aumônes, les préceptes du Livre oubliés, 
les marabouts conspués^ les avertisseurs emprison- 



I 



XXV, — SIDl M0HAMMED-t3EX-B0U-REKAA 349 

nés et traités d'insolents imposteurs ou d'insensés. 
Nous sommes au mercredi, et le septième jour 
du mois de redjeb (2 mars) ; le ciel est splendide ; 
il a la pureté du cristal : c'est une de ces belles mati- 
nées de la fin de l'hiver algérien où tout renaît, tout 
revit : les amandiers sont fleuris ; les orangers sont 
en fleurs et en fruits ; tout bourgeonne, bourdonne 
et dit son chant de résurrection et d'amour. On se 
sent heureux de vivre, et il semble que la vie n'aura 
pas de fin. 

Le soleil marque ce moment de la journée que les 
Arabes appellent edh-dheha (1), c'est-à-dire huit 
heures du matin. Mohammed-ben-Bou-Rekâa, qui 
n'a point cessé depuis \e fedjeur de point du jour) 
de glapir, comme un déliai (2) sur un marché, son 
ironique proposition : « Qui donc m'achètera Blida 
pour un fels ■? » le terrible marabout, disons-nous, 
lassé, sans doute, de son infructueux encan, s'est 
arrêté devant la mosquée de Sidi-Ahmed-el-Kbir. 
Une volée d'enfants a poursuivi le deroueuch de ses 
huées; des hommes se sont mêlés à cet insolent 
cortège ; ils écoutent^ la raillerie sur les lèvres, les 
menaces de l'élu de Dieu. 

Méprisant^ évidemment, les insultes de ces insen- 
sés, Mohammed-ben-Bou-Rekàa semblait s'isoler 
au milieu de cette tourbe hurlante ; le marabout 
n'était plus qu'une voix^ mais une voix terrible, im- 
placable, avertissant et menaçant : « Malheur dans 
ce jour aux incrédules ! disait-il ; car bientôt, 
aujourd'hui^ dans un instant peut-être^ ils verront 

(1) Lo dlieha, c'est le moiueut de la matinée où le soleil est élevé 
au-dessus de lliori/on de la hauteur d'uue lance ; c'est l'instant 
niédial entre le lever du soleil et son passage au méridien, c'est- 
à-dire de six à huit heures du matin, selon la saison, 

(2) Crieur public. 



350 LES SAlNtS DE L ISLAM 

la terre trembler de son tremblement, et lorsqu'elle 
secouera sa charge, ils demanderont terrifiés : «Qu'a- 
t-elle ? » et elle dira pourquoi elle tremble ! » 

Continuant sa sinistre prophétie^ le deroueucli Bou- 
Rekâa ajoutait sardoniquement : « Malheur aux 
« corrompus et aux gâtés! car, aujourd'hui, nous les 
« châtierons d'un châtiment terrible ! Aujourd'hui, 
tt les montagnes, qu'ils croient solidement fixées, mar- 
a cheront comme marchent les nuages, la mer 
« bouillonnera, les tombeaux seront bouleversés, 
« et la terre les rejettera de son sein ! Malheur aux 
« impies ! Aujourd'hui, la peur contorsionnera leurs 
« visages ! Aujourd'hui, la nourrice laissera tomber 
« l'enfant qu'elle allaite, toute femme enceinte avor- 
« tera ; il n'y aura plus de liens de parenté ; le fils 
« ne reconnaîtra plus sa mère ; les hommes seront 
« ivres, non de vin, mais d'épouvante ! Aujourd'hui, 
« je le jure par Dieu ! il y aura des visages poudreux 
« couverts de poussière ! il y aura des crânes écrasés, 
« des seins pétris, des membres brisés ! car c'est 
« aujourd'hui le jour du châtiment ! » 

Une bouffée de chaleur souffla sur la ville. 

Puis, portant son regard sur le minaret de la mos- 
quée devant laquelle il s'était arrêté, Mohammed- 
ben-Bou-Rekâa s'écria d'un ton plein de raillerie : 
« Par Dieu ! ô minaret ! tu es bien le chef-d'œuvre 
« des hommes ! . . . Par Sidi Abd-el-Kader, le Sultan 
« des Justes ! jamais je ne vis une plus merveilleuse 
« chose!... Ta taille, qui s'élance gracieusement 
« dans les airs, est celle de l'élégant palmier, et 
« pourtant ton front orgueilleux va rouler en débris 
« à mes pieds ! » 

— « C'est là, en vérité, un misérable imposteur ! 
se mit à dire un des hommes du groupe, et s^il ne 
cesse ses prédictions insensées, par Dieu ! nous le 



XXV. — SIDI MOIlAMMEIJ-BEN-Bi)L'-lîEKAA 351 

chasserons de la ville!.... Allons! û prophète de 
malheur ! si tu es véridique, prouve-le-nous par un 
signe : fais tomber, par exemple, sur nos tètes une 
portion du ciel ! » ajouta cet homme en raillant. 

— « C'est vrai ! continua un autre, que ce braillard 
nous donne une preuve de sa mission, ou qu'il se 
taise ! » 

— « Hahou ! hahou ! hahou ! » hurlèrent les gens 
qui entouraient le deroueuch. 

Les colombes désertèrent leurs nids en abandon- 
nant leurs petits^ et plongèrent dans le nord. 

Mohammed-ben-Bou-Rekàa ne répondit à ces huées 
que par cette terrible malédiction : « Malheur aux 
« incrédules qui demandent à l'Envoyé des signes 
« de sa mission ! . . . Ils ne les attendront pas long- 
ce temps... Mais il sera trop tard; car l'heure du 
« châtiment est proche ! l'heure du châtiment est 
« venue ! » 

Mohammed-ben-Bou-Rekàa avait à peine achevé 
ces paroles, qu'une épouvantable détonation souter- 
raine se i'aisait entendre du c()té du sud, dans la di- 
rection des gorges de l'ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir, puis 
une secousse d'une violence extrême venait ébranler 
la ville. Le minaret, dont l'Envoyé avait prédit la 
chute, sembla se soulever de sa base ; il tourna sur 
lui-mè.ne comme par l'effet d'un brutal mouvement de 
torsion ; il oscilla, chancela, se disloqua; une dernière 
poussée le précipita sur le sol où il s'abima avec un 
grand fracas, en écrasant sous ses débris le groupe 
d'impies qui avaient méconnu la mission du saint et 
terrible marabout (1). 



(1) Les Arabes attribuent les tremblements de terre à des 
causes diversf■^s qui, bien entcodn, n'ont rien de scientifique. 
Sidi Ibrahini-ecli-Cliebraliiti donne la suivant»' : "Dieu, dit-il, a 

> 34 



352 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Moliamnied-ben-Bou-Rekàa avait disparu dans 
Tépais nuage de poussière jaunâtre qui, pareil à une 
trombe livide, s'élevait des ruines du minaret. 

En même temps, chaque maison, frappée dans ses 
fondations comme par un bélier, se déchausse sous 
les coups redoublés du fléau ; la terre parait vomir 
les constructions et les rejeter de son sein; les murs 
de pisé, gauchis par ces soulèvements, chevauchent 
pSLV planches (1), perdent leur aplomb, et s'écroulent 
lourdement en entraînant les terrasses dans leur 
chute. Les chiens hurlent, les femmes qui ont pu s'é- 
chapper fuient en emportant leurs enfants. C'est un 
bruit, un tumulte effroyable : craquements sinistres, 
éboulements sourds, ruptures, fractures, déchirures 
grimaçantes,, déboitements de poutrelles, heurtis de 
vases vibrant leur note métallique; tout se lézarde, 
s'émiette, s'affaisse ou s'effondre ; tout se culbute, se 
renverse, s'aplatit, se brise, s'écrase^ s'abîme. 
Chaque maison, chaque chambre devient un tombeau 
qui se referme sur des vivants et sur des morts. Les 



créé nn moucheron qui a pour mi.-sion de tourmeuter le tau- 
reau qui porte la terre sur sou cou. Ce moucheron vole sans 
cesse entre les yeux du taureau. Parfois, il pénètre dans ses 
naseaux ; alors, l'animal, piqué au vif, fait avec la tète, un mou- 
vement brusque, et la terre éprouve une secousse dans le sens 
de ce mouvement. 

(I D'autres, prétend l'auteur du Djoumani, nous disent que le 
Djebel Kaf. cette montaf,Mie qui environne la surface de la terre, 
et lui sert pour ainsi dire de ceinture, a des racines qui péuè- 
treut dans le sol et correspondent à toutes les contrées. Lorsque 
Dieu veut châtier un pmiple, il envoie un auge secouer la racine 
du Djebel Kaf située immédiatement au-dessous de la contrée 
qu'il habite, et la terre de s'agiter aussitôt sous les pieds du 
peuple coupable. » 

(1) Les Arabes appellent loufta, planche, l'ensemble des cou- 
ches de pisé nécessaires pour remplir une fois le moule. La 
pliiuche est ce que nous appelons la lanchée. 



XXV. — SIDI MOHAMMED-BEN-BOU-REKAA 353 

plaintes, les cris_, les râles se confondent avec les 
grondements de la terre, et forment un concert dis- 
cordantj terrible^ rappelant celui des damnés. Quel- 
ques-uns de ces enterrés vivants essaient de prier ; 
mais l'avertisseur Ta dit : « Il est trop tard ! » Ils 
se verront mourir ; ils seront les témoins de leur 
agonie; puis le Dieu vengeur leur fera goûter au 
fruit amer de la mort ; mais^ avant ce terme, le sup- 
plice les enveloppera par-dessus leurs tètes et par- 
dessous leurs pieds ; car il est dit que les incrédules 
et les corrompus porteront le fardeau de leur incré- 
dulité et de leur corruption. 

Les secousses continuent implacables^ terribles; les 
minarets des mosquées Et-Terk, de Sidi-Moham- 
med-ben-Sàdoun et de Bab-el-Dzaïr essaient de se 
défendre sur leurs bases; mais, comme celui de la 
mosquée de Sidi-Ahmed-el-Kbir, ils sont précipités 
sur le sol pareils à un cavalier que désarçonne un 
cheval vicieux. Les dômes des onze mesdjed (1) de 
la ville s'effondrent sur les ruines de leurs murailles 
disloquées. 

Un immense nuage de poussière s'élève, comme 
la fumée des sacrifices, au-dessus de la ville, et l'en- 
veloppe d'un suaire de nuance terreuse. Blida, la 
petite rose de la Mtidja, pleine de rires et de vie il 
n''y a qu'un instant, Blida n'est plus qu'un monceau 
de ruines, quelque chose d'effroyablement informe, 
fouillis hideux qui, quoiqu'en dise Mohammed-ben- 
Bou-Rekâa, ne saurait être l'œuvre de Dieu,, du 
Créateur des harmonies de l'univers, mais bien 

(1) Le mesdjed (3St le lien où Ion se prosterne pour prier 
Dieu. On appelle ainsi une petite mosquée sans minaret affectée 
à la prière de tous les jours. La prière du vendredi — le jour 
consacré — se fait dans le djamâ, qui est le lieu de l'assemblée, 
delà réunion hebdomadaire des lidèies. 



354 LES SAINTS DE l'iSLAM 

plutôt celle de la matière brutale, aveugle, inintelli- 
gente. Et quel temps a-t-il fallu à l'auteur de cet 
infernal désordre pour le consommer? Mohammed- 
ben-Ed-Debbahj un poëte fils de bey, va nous le 
dire : 

« G"e.<t eu reiljeb. et le mercrodi. eu l'au douze-ceut-quarautc. 

" Que le treuiblemeut de terre accourut s;ur le pays ; 

« lllui suffit duu iustaut pour en cousommer la ruine, 

« Le temps de lire la sourate Ei-Ikhelass (1) deux fois au plus! » 

C'est donc de dix à douze secondes qu*'aurait été la 
durée de la première secousse, celle qui détruisit la 
ville. 

La moitié de la population, — les femmes surtout 
à cause de leurs habitudes sédentaires, — est ense- 
velie sous ses demeures ruinées. La ville présente un 
spectacle affreux : ici c'est une mère qui a été écrasée 
eu cherchant à sauver son enfant; là c'est un More 
dont le crâne a été brisé par un fragment de terrasse 
au moment oti il essayait de fuir avec un vase de 
terre renfermant son trésor ; plus loin, une tète gri- 
maçante sort de dessous les débris d'un mur; à côté, 
c'est un bras ecchymose, c'est une jambe meurtrie, 
c'est une moitié de corps bleuie. A chaque pas, des 
cervelles ont jailli en éclaboussures sur des murailles 
blanches qu'elles ont tigrées, des membres ont été 
broyés, des chairs ont été prétries; des mares de 

I La sourutr du Kniiin que les Musulmans désifjrueut sous 
le nom iVEl-lkhekixs — la Sincérité — est celle qui a pour titre 
<. La lieconfinissance du Dogme de il'nité de Dieu. » Nous en 
donnons le texte: 

« Au nom du Dieu clément, miséricordieux! 

« 1. Dis : Dieu est un. 

• 2. C'est le Dieu à qui tous les êtres s'adressent dans leurs 
besoins. 

'< .1.11 n'a i>oiut enfanté, it n'a point été enfanté. 

'. 4,11 n'a point d'éj^al en i\n>n que ce soit, » 



XXV. — SIDI MOHAMMED-BEN'- BOU-REKAA 355 

sang bues par les décombres ont formé une bouc 
noirâtre et visqueuse ; des orangers, chargés de 
fleurs et de fruits, ont été déracinés ou coupés en 
deux par la chute d'une terrasse. 

Ces tombeaux renferment encore des vivants dans 
leurs flancs menaçants : par les fissures des terras- 
ses, — couvercles de sépulcres, — s^échappent des 
plaintes. «Mais les secours viendront- ils V pensent 
ces vivants ; la population tout entière a été engloutie 
peut-être !. . . » Horrible incertitude ! 

Les animaux, effrayés, courent éperdus sur les 
ruines; des chats juchés, sur quelque pan de mur 
resté debout, flairent inquiets dans l'espace ; les 
oiseaux tourbillonnent au-dessus de la ville sans 
trouver où se poser. 

Les Musulmans qui ont échappé au désastre regar- 
dent, avec cette résignation qui est le trésor de l'Islam^ 
leurs maisons détruites. Cette attitude tranche fort 
avec celle des Juifs, qui, oubliant l'exemple de Job, 
troublent de leurs cris de désespoir le silence gla- 
cialement sinistre qui plane sur ces ruines. Les Turcs 
blasphèment; les Kouloughlis et les Mores égrènent 
machinalement leurs chapelets. 

De la ravissante Blidail ne reste plus que des pans 
de murs menaçants, pareils aux dents branlantes de 
la mâchoire d'une vieille femme. Sous les secousses 
de la première journée, ces restes, sans cesse tour- 
mentés, s'effondrent sur leurs bases et achèvent d'en- 
combrer les rues étroites delà ville ruinée. Les quar- 
tiers sud et ouest, c'est-à-dire ceux dont les cons-- 
tructions sont assises sur l'ancien lit de l'ouad Sidi- 
Ei-Kbir, sont particulièrement maltraités : ce n'est 
plus qu'un amas informe de décombres sous lesquels 
est enfcuie toute une population; car là personne n'a 
pu échapper à la mort. 

24. 



356 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Le nuage de poussière qui voilait le ciel et l'éten- 
due du désastre s'est affaissé sur la terre ; l'air a re- 
pris sa diaphanéité, et le soleil, qui s'était levé radieux 
sur une cité pleine de joie, n'éclaire plus que des 
ruines, des cadavres, et les restes attérés d'une 
population qui, si elle était coupable devant Dieu, 
en avait été bien sévèrement et cruellement châtiée. 

L'aspect de la ville est hideux ; c'est à se croire 
au jour de la désolation prédite par le Livre : des 
détonations, des grondements souterrains incessants,, 
des chocs saccadés produisant des ébranlements in- 
tenses, la terre houleuse et convulsée ridant sa 
surface de vagues solides^ le sol fuyant sous les 
pieds et se relevant par des renflements subits et 
imprévus; les hommes paraissent ivres^ et titu- 
bant, ahuris^ hébétés. Quand cela cessera-t-il ? La 
divinité vengeresse n'est-elle donc point rassasiée de 
victimes 'i Les corrompus et les impies n'ont-ils 
point encore été tous frappés? Quand Dieu répandra- 
t-il sur les entrailles bouillonnantes de la terre la 
goutte d'eau froide qui doit la calmer ? « Si c'est 
notre dernier jour, le jour de la rétribution, disaient 
les justes, 6 Dieu ! hàtes-en la fin ! » 

Quand les Blidiens purent se compter, ils virent 
avec effroi que la moitié de la population était enfouie 
sous les ruines de la ville : prés de trois mille per- 
sonnes avaient, dès la première secousse, été englou- 
ties sous les débris de leurs demeures. Des treize 
cents maisons que comptait Blida, une vingtaine 
seulement restaient debout, mais horriblement lézar- 
dées, et menaçantes à ne pouvoir être habitées. Le dé- 
sastre avait été complet. 

Revenus à eux, les survivants firent quelques ten- 
tatives de déblai, soit pour arracher à la mort leurs 
femmes ou leurs enfants dont ils entendaient les cris 



XXV. — SIDI MOHAMMED-BEN-BOU-REKAA 00/ 

OU les gémissements, soit pour retirer des décombres 
les objets précieux qui y étaient enfouis ; mais de 
nouvelles secousses venaient à tout instant inutili- 
ser un travail que le manque d'outils ne permettait 
pas d'ailleurs de pousser bien activement. Epuisés, 
harassés de fatigue, sans ressources pour réparer 
leurs forces, ces malheureux cessaient désespérés 
une œuvre dont DieUj apparemment, ne permettait 
pa.s l'accomplissement. Ils passèrent la nuit, une nuit 
d'angoisses, sur les ruines de leurs habitations bou- 
leversées. 

Pendant toute cette nuit, la terre ne cessa de gron- 
der et de tressaillir ; des cris étouffés, des appels au 
secours inécoutés ou ne pouvant être exaucés se fon- 
daient dans les bruitsd'entrailles de la terre : chaque 
secousse diminuait, parmi les enterrés, le nombre des 
vivants et celui des plaintes ; chaque ébranlement 
délivrait par la mort quelques-uns de ces enfouis 
désespérant du salut. 

Les hordj (1} semés dans les orangeries de Blida 
avaient été aussi maltraités que la ville ; ils n'étaient 
plus que des amas de décombres. 

On dit que toutes les sources et fontaines qui don- 
naient de l'eau à la ville avaient tari quelques heures 
avant la manifestation du phénomène. 

La nouvelle de ce désastre était parvenue prompte- 
ment à Alger, qui^ d'ailleurs, avait ressenti, ainsi 
que Koléa et Cherchel, les effets de la commotion 
qui avait détruit Blida. lioçaïn-Pacha, le souverain 
d'Alger, s'était ému de ta terrible catastrophe qui 
ruinait la perle de la Mtidja^ et il avait donné l'ordre 
à son agha des Arabes (2), qui était alors le célèbre 

(l) Les Aral)es appellent bonlj les maisous isolées coustruites 
dans les jardins. 

2) Laglia des Arabes était un de.'; princiiiaiix personnage? de 



358 LES SAINTS DE l'iSLAM 



Yahia, de porter des secours aux Blidiens, et de pren- 
dre à leur égard toutes les mesures possibles d'aide 
et de salut. 

Yahia-agha s'était hâté de réunir tout ce qu'il 
avait pu de tentes, d'effets d'habillement, de vivres, 
d'outils. Une réquisition de bètes de somme — cha- 
meaux, chevaux, mulets, ânes — fournissait les 
moyens de transport qui devaient composer le con- 
voi de secours destiné aux Blidiens. Yahia-agha le 
mettait en marche le soir même du 2 mars ; il partait 
de sa personne, avec son escorte de spahis, pendant 
la nuit ; il arrivait à Blida, le lendemain 3, à la pointe 
du jour, et campait à la porte d'Alger. 

Les gens de la montagne, Bni-Salah, Mouzaïa, 
Soumatha, qui ont senti le fumet du butin, se sont 
abattus sur Blida; ils commencent déjà à rôder dans 
les ruines et à opérer des fouilles pour leur propre 
compte; les Hadjouth, que leur réputation de pillards 
oblige, se sont empressés de suivre l'exemple de 
ces montagnards. Malheureusement pour ces gour- 
mands du bien d'autrui, le premier soin de Yahia- 
agha avait été de faire publier par les rues de la ville 
la défense expresse de dépouiller les morts et de 
fouiller les ruines : tout infracteur à la décision de 
l'agha devait être pendu sans autre forme de procès. 
Les spahis de Yahia et la police du hakem furent 
chargés d'assurer l'exécution de ses ordres. Et, 
en résumé, comme il était dans les us de l'admi- 
nistration turque de prévenir pour avoir moins à 
punir, elle crut devoir appuyer la mesure dont nous 

lu Uégeuce : il avait, en cauiiia^in', it' coiuiuaudeiuent de la 
milice turqui-. .11 a(luliui^t^ait, aver lo roin'ours des kaïds et 
des liakeiu, la jii>ti<'e crimiuelle daii.< le-s disfric't? qui relevaient 
directeuieut du {.'niiverueuient d".\li.'rr. La ville de Blida faisait 
partie de suu coiumaudeuionl. 



\XV. — SIDI MOHAMMED- BEN-BOU-REKAA 359 

parlons plus haut en faisant pendre aux créneaux de 
la porte d'Alger quelques Kabils qui^ peut-être, ne 
l'avaient pas encore tout-à-fait mérité; mais cela 
n'aurait pas tardé, fort probablement. Ce qui tendrait 
à le prouver^ c'est que ces montagnards se laissèrent 
mettre la corde au cou avec une résignation admi- 
rable, et qu'au moment ou le Juif-exécuteur (1) se 
disposait à leur ouvrir les portes de l'autre vie, ils 
édifièrent les Musulmans par leur pieuse attitude à 
réciter, l'index en l'air^ la formule du témoignage. 

Yahia-agha fit commencer sans délai les fouilles 
là ou l'on espérait encore trouver des vivants. Quel- 
ques-uns de ces malheureux enterrés vifs purent 
être sauvés, bien que les secousses, qui ne discon- 
tinuaient pas, rendissent cette besogne de sauvetage 
fort difficile. La pluie, qui tomba le 3 et les jours 
suivants, amenait des éboulements et des effondre- 
ments qui mettaient les jours des travailleurs en 
danger. On s'occupa aussi de retirer les morts de 
dessous les décombres et de leur donner la sépulture. 

Yahia-agha avait fait appel aux Kabils des tribus 
voisines de Blidapour cette opération de déblai et de 
désenfouissement ; ils recevaient par jour un rbià- 
boudjhou (2; et une ration de viande et de riz. Qua- 
torze cents morts furent retrouvés pendant la journée 
du 3; les Musulmans furent inhumés dans les cime- 
tières de Bab-el-Dzer, de Bab-el-Kebour et de Bab- 
er-Rahba; les Israélites reçurent la sépulture dans 
leur cimetière particulier de la route de Koléa. 



(l) Les .Juifs étaionl liabituelleniout chargés, daas les villes, 
de l'exécutioa des arrêts piouoncés contre les Arabes ou les 
Kabils. A Blida, c'était par la peudaison qu'on se débarrassait 
(li's cimiuels qui avaient mérité la mort, et cette suprême opé- 
ration avait ordinairement lieu à l'ancienne porte d'Alger, 

(2) Un quart de boudjhou, ou 45 centimes, 



360 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Les restes de la population se réfugièrent dans les 
jardins, où ils se construisirent des gourbis qui les 
abritèrent tant bien que mal contre le mauvais 
temps. Pendant la journée, les échappés au désastre 
fouillaient les décombres de leurs demeures, dans 
l'espoir de sauver ce qu'ils pourraient de leurs meu- 
bles ou effets. 

Yahia-agha avait fait distribuer à cette population, 
réduite à la plus affreuse misère, des vêtements, des 
couvertures, de l'argent ; des tentes furent dressées, 
en dehors de la ville, sur l'emplacement de la porte 
d'Alger d'aujourd'hui; des kazan (1) furent établis 
en même temps à quelques pas de ce campement et 
de la chapelle funéraire renfermant la dépouille 
mortelle de Sidi Msàoud; ces marmites sont desti- 
nées à la préparation du beurroul (2) qui doit servir 
à l'alimentation, sans distinction de culte, de la po- 
pulation blidienne. 

Mais les colères de la terre ne se calment point; 
l'ébranlement est presque incessant : les bruits rou- 
lent sous les pieds comme, par un orage, roule la 
foudre dans le ciel; à chaque instant, ce sont des 
chocs furieux qui impriment au sol un mouvement 
vibratoire intense amenant les étourdissements de 
l'ivresse. Tantôt l'agitation de la terre est à peine 
sensible, tantôt la commotion s'exerce avec des vio- 
lences prodigieuses ; dans ses mouvements d'exhaus- 
sement et d'abaissement, sa surface se fendille 
comme une peau desséchée trop tendue, et des phos- 

(1) Kazan, vaste marmite ea cuivre sans couvercle. 

(2) Le beurr'oul se prépare de la manière suivante : ou met 
du blé dans une marmite et on le sale ; lorsqu'il est à moitié 
cuit, on l'ôte de la marmite et on le fait sécher ; quand il est 
bien sec, on le concasse au moulin, el on le fait cuire de nou- 
veau avec de la viande. C'est une sorte de soupe de blé bouilli. 



XXV, — SIDI MOHAMMED-BEN-BOU-REKAA 361 

phorescences bleuâtres se tortillent aux lèvres de 
ces rides comme de longs vers luisants, et forment 
des moires lumineuses. A chacune de ces secousses, 
c'est un reste de mur qui s'écroule avec un bruit 
sourd; une colonne de poussière s'élevant au-dessus 
de cet effondrement indique le point où il s'est pro- 
duit. La pluie, qui ne cesse de tomber fine et péné- 
trante, accélère la chute des ruines restées debout. 

Le déblai continue le 4; ceux que le fléau n'a pas 
frappés suivent avec anxiété l'œuvre des travailleurs ; 
leur préoccupation n'est pas exclusivement celle de 
retrouver leurs morts ; les désenfouisseurs sont des 
Kabils, et ces montagnards, il faut bien le dire, ne 
jouissent que médiocrement de la confiance des infor- 
tunés Blidiens ; aussi, ces derniers les surveillent-ils 
avec une grande opiniâtreté. Quant aux Juifs, ils en 
ont déjà pris leur parti ; ils savent que leur destinée 
est d'être volés, et la pensée de chercher à s'y op- 
poser ne leur est pas même venue. 

On retrouvait encore des vivants le 4 au soir^ des 
engloutis qu'une portion de terrasse heureusement 
arc-boutée par hasard avait jusques-là préservés de 
la mort. On sent ce que devait être le supplice de ces 
malheureux qui, à chaque secousse de la terre, 
étaient menacés de voir leur prison se changer en 
tombeau. 

Le fléau poursuit son œuvre de destruction les 5, 6 
et 7 mars : toutes les trois ou quatre heures, une 
commotion se manifestant par des trépidations fou- 
gueuses vient bouleverser la surface du sol ; à chaque 
secousse, ce sont des terreurs, des fuites, des dé- 
routes, des cris d'insensés ; les Juifs — un peuple 
que Dieu n'a jamais ménagé — paraissent frappés de 
folie; ils courent sans raison^ les yeux égarés, dans 
les ruines boueuses, ou, assis sur des amas de dé- 



3()2 LES SAINTS DE l'iSLAM 

combrcs qui ont été leurs habitations, le regard fixé 
dans le vide, ils semblent abimés dans une sorte 
d'hébétement anesthésique qui les insensibilise aux 
choses extérieures. 

Un grand nombre de blessés succombèrent pendant 
les premières journées faute de moyens de traite- 
ment ; d'ailleurs, la pénurie c\e djeuvrah in lehirur- 
giensi obligeait ces opérateurs à n'exercer leur art 
problémaiique que sur des membres appartenant à 
des gens qu'ils savaient pouvoir les payer. Quant aux 
pauvres, c'est à Dieu qu'ils durent confier le soin de 
réparer le mal qu'il leur avait fait. 

Mais Yahia-agha avait songé à prendre des me- 
tiures pour abriter les restes de cette malheureuse 
population jusqu'au moment où elle pourrait relever 
ses demeures; il fit_,en conséquence^ établir une ville 
de gourbis, au nordde Blida, dans le quartier de Ta- 
zemmourt. Ces habitations provisoires formèrent une 
agglomération plus ou moins régulière entre la 
Jtbiba (petite koubba) de Sidi Mohammed-MouIa-eth- 
Thrik^ qui touche au mur sud du cimetière euro- 
péen actuel, et le terrain sur lequel s'élève le village 
de Montpensier. Tout ce qui restait de la population, 
à l'exeeinion des propriétaires de jardins, (jui ne 
quittèrent pas leur propriété, et de quelques familles 
qui se construisirent des gourbis en roseaux capi- 
tonnés de loques sur les décombres qui avaient été 
leurs maisons^ les débris de la population blidienne, 
disons-nous, s'établirent dans les misérables huttes 
de Tazemmourt. 

Pendant les huit premiers jours, les fouilles conti- 
nuèrent assez activement : prés de trois mille cada- 
vres avaient pu être retirés des décombres, et rece- 
voir la sépulture dans de vastes fosses qui avaient 
été creusées dans les trois cimetières de la ville. Ces 



XXV. — SIDI MOHAMMED-BEN-BOU-REKAA 363 

corps, enterrés peu profondément, menacèrent les 
Blidiens de voir s'ajouter à leurs maux un autre fléau, 
la peste. Toutes les nuits, durant le premier mois, 
les hyènes, les chacals et les chiens firent chère lie 
de cadavres en putréfaction, et leurs glapissements 
sinistres, soutenus par des grondements souterrains, 
composaient un concert effroyable qui glaçait d'é- 
pouvante les âmes les plus fortes, et faisait remonter 
à la gorge les cœurs les plus solidement attachés. 

Yahia-agha, qui sait que les travaux de déblai 
sont antipathiques aux Arabes, qu'ils manquent 
d'ailleurs de moyens matériels pour les exécuter, et 
qu'ils préfèrent construire à côté que de relever leurs 
maisons quand elles sont effondrées, Yahia-agha dé- 
cide que la ville sera rebâtie sur un autre emplace- 
ment. Le terrain de Groumellal, situé à un mille (1) 
environ de Blida, et en dehors des orangeries nord- 
ouest, lui paraît présenter des conditions de sécurité 
que la ville détruite ne possédait pas au même degré. 
Yahia avait évidemment remarqué que les haouch et 
les constructions qui avoisinaient Groumellal avaient 
bien moins souffert que Blida; il choisit donc cet 
emplacement, et fît de suite tracer l'enceinte de la 
nouvelle ville ; ses murailles s'élevèrent sur un rec- 
tangle dont les petits côtés avaient 1100 coudées (2) 
et les grands 1500. 

Les travaux de l'enceinte marchèrent lentement ; la 
pluie et les secousses semblaient avoir fait alliance 
pour s'opposer à la reconstruction de Blida sur l'em- 
placement désigné par Yahia-agha; chaque jour, 
c'était une portion de l'ouvrage de la veille qui s'effon- 
drait et qu'il fallait relever. La population ne parais- 

(1) Le mille représentait 1880 mètres, 

(2) La coudée était de 0™47e. Les cùtés do renceinte avaient 
donc 517 mètres sur 705, 



iHMt LtS SAIN 1 S Ut. L. ISl^AM 

sait pas d'ailleurs très disposée à s'éloigner de ses 
eaux et de ses jardins; elle essayait même, timide- 
ment^ il est vrai,, quelques travaux de déblai et de res- 
tauration qui indiquaient assez son intention de ne 
pas abandonner la ville ruinée; c'était, au reste, une 
œuvre infructueuse, une besogne de Pénélope; car 
les Blidiens n'étaient pas plus heureux que les ma- 
çons de Bled-el-Djedida, la Ville-Neuve, appellation 
sous laquelle devait être désignée la Blida de Yahia- 
agha ; chaque jour aussi, des .ébranlements du sol 
venaient détruire le travail de ces infortunés Blidiens. 
La petite rose de la Mtidja n'était plus décidément 
qu'une ville maudite à qui Dieu ne voulait pas par- 
donner. 

Cette malheureuse population n'était pas au bout 
de ses épreuves : les gourbis de Tazemmourt venaient 
à peine d'être terminés, lorsqu'un incendie, allumé par 
l''imprudence d'une femme, vint dévorer en un clin 
d'œil tout ce que ces pauvres Blidiens avaient pu 
sauver de leur premier désastre, ou retirer des dé- 
combres de leurs habitations. Ils se remirent de nou- 
veau à l'œuvre avec cette admirable résignation que 
donne la croyance à la prédestination, doctrine qui 
porte le Musulman à mettre tous ses maux au compte 
du Dieu unique : Dieu l'a voulu ! 

Au lieu de réagglomérer leurs gourbis à Tazem- 
mourt, les Blidiens les reconstruisirent sur les rui- 
nes de leurs demeures. Ces huttes enloquées donnaient 
à la ville une physionomie dépenaillée et misérable, 
sous laquelle il eût été difficile de reconnaître la ra- 
vissante et joyeuse Blida, la cité aux minarets imma- 
culés, et aux blanches murailles noyées dans des flots 
de soleil. La misère et le deuil trônaient sur ces rui- 
nes informes, et la musique et les chants d'amour y 
avaient fait place aux désespoirs et aux larmes. 



XXV. — SIDI MOHAMMED-BEN-BOU-REKAA 365 

Yahia-agha était resté pendant un mois dans son 
camp de Tazemmourt, et sa sollicitude active avait 
cicatrisé plus de plaies et calmé plus de douleurs 
qu'on n'était en droit de l'espérer du gouvernement 
de la Régence, si peu soucieux habituellement du 
bien-être et de la vie de ses sujets arabes ; aussi, le 
répétons-nous, Yahia-agha n'était point un homme 
ordinaire. 

Ses hautes fonctions l'avaient rappelé à Alger ; 
mais il venait fréquemment visiter les travaux de 
Bled-el-Djedida, lesquels ne marchaient pas aussi 
rapidement qu'il l'eût désiré ; à Dieu seul en était la 
faute, puisqu'il s'obstinait à renverser l'œuvre de sa 
créature. 

Les maçons mirent plus d'un an pour terminer l'en- 
ceinte de Bled-el-Djedida; ce travail achevé, Yahia 
fit commencer la construction d'une mosquée au cen- 
tre du rectangle périmétrique de la ville nouvelle ; 
il ordonnait en même temps aux habitants de se met- 
tre promptement en mesure d'y bâtir leurs maisons. 
Quelques Blidiens allaient céder à cette injonction 
quandj par une nuit qu'il était venu passer dans sa 
maison de Blida, Yahia-agha vit en songe, assure- 
t-on, Sidi Ahmed-el-Kbir, le saint fondateur de la 
Blida détruite, qui lui dit : « Yahia! c'est en vain 
que tu tentes de bâtir à Groumellal, et que tu exiges 
que mes enfants y élèvent leurs demeures ! Relève, 
au contraire, les murs de leur ville ruinée ; car telle 
est la volonté de Dieu ! » 

Yahia-agha ne crut pas dès lors devoir persister 
dans sa détermination ; il renonça à poursuivre un 
but qui paraissait aussi antipathique aux Blidiens 
qu'à leur saint et puissant patron. Bled-el-Djedida 
resta vide, et les travaux de la mosquée furent aban- 
donnés. 



366 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Comme nous le disons plus haut, les opérations 
de déb'ai de la ville marchèrent très lentement^ et, 
au bout d'un an, quelques maisons seulement avaient 
été rebâties. Il est utile de dire quc^ pendant toute 
cette année, les commotions ne cessèrent de se faire 
ressentir, quelques-unes même avec violence. Durant 
les premiers mois, il n'y eut point un seul jour de 
calme : on compta jusqu'à seize secousses en une 
nuit. 

Les mosquées de Blida avaienténormément souffert 
du tremblement de terre ; toutes étaient hors de ser- 
vice. Hoçaïn-pacha les fit restaurer et rendre au 
culte en 1827, ainsi que l'atteste une inscription pla- 
cée au-dessus de la porte de Djamâ-et-Terk^ la mos- 
quée de la rue du Grand-Café. Le pacha avait aussi 
exempté de l'impôt pendant quatre années la malheu- 
reuse population de Biida. 

La ville se releva avec beaucoup de lenteur : les 
maisons des familles qui avaient échappé au désas- 
tre furent reconstruites, mais sans étage, et quand, 
en juillet 1830^ Tarmée française fit sa première 
expédition sur Blida^ certains quartiers de la ville 
n'étaient encore que des monceaux de ruines^ des 
amas de décombres. Pendant trois années, de 1240 
à 1243 de Thégire {1825-1828J, on ressentit à Blida, 
et presque chaque jour, des secousses qui, bien que 
sans danger pour les constructions, ne faisaient pas 
moins de cette ville un séjour insupportable, même 
pour des Musulmans . En 18"iS, la population blidienne 
atteignait à peine le chitfre de trois mille âmes : 
c'était celui du lendemain du passage du fléau. 

Nous voulons dire pourtant que, lorsque Sidi Ah- 
med-el-Kbir apparut en songe à Yahia-agha^ il avait 
ajouté ces paroles à son avertissement de ne point 
bâtir à Bled-el-Djedida : « Il faudra à la terre bien 



XXV. — SIDI MOHAMMED-BEN-BOU-REKAA 367 

des siècles encore pour reprendre son équilibre ; mais 
rassure mes enfants de Blida, et dis-leur que^ si Dieu 
frappe, il ne frappe jamais qu'une fois. » C'était ras- 
surant. 

Quant à Sidi Mohammed-ben-Bou-Rekàa, il n'a- 
vait point laissé là son existence terrestre; car sa mis- 
sion n'était pas encore terminée : c'est ainsi que nous 
revoyons cet étrange avertisseur, quelque temps 
après le tremblement de terre de Blida^ parcourir les 
rues d^Alger en criant : « Turcs! je vous en avertis, 
Alger ne tardera pas à avoir les Chrétiens pour maî- 
tres ! '» C'est encore lui qui, quelques années avant 
l'occupation française, était fréquemment rencontré 
dans la Mtidja traçant à travers champs, avec une 
pioche, des sillons démesurés, et répondant à ceux 
qui lui demandaient la raison de son inexplicable 
besogne : « Je trace, ô Musulmans ! les chemins par 
lesquels passeront bientôt les canons des Chrétiens, 
et Et ce qui démontre péremptoirement que Ben-Bou- 
.Rekàa était vraiment un prophète, nous disaient les 
Arabes, c'est que, dans la Mtidja, toutes vos routes 
passent par son tracé. » 

Plus lard, de 1832 à 1842, dans toutes nos rencon- 
tres avec les Arabes soit dans la Mtidja, soit dans les 
montagnes qui séparent cette plaine de Médéa et de 
Miliana, on voyait Mohammed-ben-Bou-Rekàa bran- 
dir son eukkaza (long bâton ferré), et se précipiter 
au-devant de nos adversaires en leur criant : « C'est 
en vain, 6 Musulmans ! que vous cherchez à lutter 
avec les Chrétiens ! car vous êtes battus d'avance ! » 
Ou bien, il leur tenait le langage suivant: « Retournez 
chez vous, 6 Arabes ! et ne vous occupez pas des 
infidèles ; car, si la volonté de Dieu est qu'ils restent 
dans le pays, vos efforts sont impies. Si, au con- 
traire, la volonté de Dieu est qu'ils repassent la mer, 
vos efforts sont inutiles, » 



368 LES SAINTS DE l'iSLAM 

On prétend qu'il n'aurait pas craint de dire à l'é- 
mir Abd-el-Kader^ alors qu'il était à l'apogée de sa 
puissance : « Pourquoi, ô Ben-Mohy-ed-Din ! persistes- 
tu à faire la guerre aux Chrétiens ?. . . . Je te jure 
par Dieu! que tu n'y trouveras pas le succès, et que, 
n^eussent-ils plus un fusil, ni une cartouche, tu ne 
réussiras pas davantage à les vaincre ; car alors ils 
prendraient tes soldats à la main comme on prend 
un lièvre au gîte. » 

Sidi Mohammed-ben-Bou-Rekàa, qui a été le der- 
nier des marabouts qui ait joui du don de prophétie 
et de celui des miracles, du moins, dans l'étendue 
de nos possessions algériennes, rendit son àme à Dieu 
en 1845. Sa dépouille mortelle a été déposée sous un 
gourbi en maçonnerie, qui lui a été élevé par la piété 
des fidèles Croyants près de Hammam-R'ira, sur le 
territoire de la tribu des R'ira, et non loin de Mi- 
liana. 

La ziara (pèlerinage) hebdomadaire au tombeau 
de Sidi Mohammed-ben-Bou-Rekàa se fait le jeudi. 
Ce jour-là, un assez grand nombre de ses khoddam 
des tribus voisines de sa sépulture, et des Bni-Menad, 
ses contribules, viennent lui demander son inter- 
cession pour des intérêts qui n^ont rien de commun 
avec ceux du ciel. Des guérisons extraordinaires, 
des fécondités inespérées entretiennent la foi des 
serviteurs religieux de Voualij en leur démontrant que 
leur saint patron a toujours l'oreille de Dieu. 



XXVI 
Sidi Ben-Ghâa-el-Habchi (l). 



Mais revenons à l'est de Blida, et dirigeons-nous 
vers l'ouad Sidi-El-Habchi^ sur les dernières pentes 
de ce que nous avons appelé le Petit-Atlas ; nous 
trouverons, sur la rive droite de cet ouad^ et dans la 
tribu des R'ellaï, la koubba sous laquelle repose du 
sommeil éternel l'illustre, le pieux, le savant, la 
perle de son époque, la merveille de son siècle, Sidi 
Ben-Chàa, lequel, bien qu'ayant commis un crime 
abominable, n'en devint pas moins, après se l'être 
fait pardonner par une vie exemplaire, par la pra- 
tique de toutes les vertus musulmanes, par son zèle 
à propager la parole divine, l'un des meilleurs amis 
de Dieu, et le plus influent des intercesseurs. 

Sidi Ben-Chàa était un des tJiolha (2) les plus dis- 
tingués de Bled-Mazouna et de la tribu des Mdiouna, 
pays situés dans les montagnes du Dhahra. Malgré 
toute sa science, Sidi Ben-Chàa était^ dans sa jeu- 
nesse, violent de caractère, emporté au-delà de 
toute mesure, et d'une brutalité extrême, et û fallait 
que tout ployât sous sa volonté de fer. Comme tou- 
jours, les faibles- de corps et d'esprit avaient fini par 
s'y résigner, et cela leur fut d'autant plus facile qu'ils 
avaient l'habitude de l'obéissance, surtout envers 

fl) El-Habdd si;,'uifie l'Abyssiuieu, lAbyssiu, l'Ethiopieu. El- 
Jlabchi a ici le seus d'hérétique. 
(2) Tholba, pluriel de tfiQle/j, lettré, 



370 LES SAINTS DE l'iSLAM 

ceux qu'il reconnaissaient pour être des moualin 
draâj des maîtres du bras, des forts enfin. 

Or, quelque temps avant sa mort, le père de Sidi 
Ben-Châa avait complété le nombre de ses quatre 
femmes légales en épousant la belle El-Iàkout 
(le Rubis)^ la plus jolie fille de la tribu des Oulad- 
Riah ; il eût été difficile, en effets de rencontrer une 
plus merveilleuse créature de Dieu dans tout le 
Dhahra, et, bien que personne, à l'exception de son 
père et de sa mère, ne put se flatter d'avoir vu son 
visage depuis qu'elle avait atteint l'âge du jeune, les 
chebban (1) de sa tribu n'en étaient pas moins deve- 
nus fous d'amour pour la fille du chikh Bel-Kacem. 
A vrai dire, sa taille élégante et flexible comme le 
palmier du désert, la grâce avec laquelle elle roulait 
son torse sur ses hanches en marchant, la finesse 
de sa main et de son pied, toutes ces grâces et ces 
perfections faisaient manger de la cervelle d'Jiyène (2) 
aux malheureux que le hasard mettait sur son che- 
min, quand, accompagnée de sa négresse, elle se ren- 
dait au hammam (S). Il va sans dire que Ben-Chàa, 
qui demeurait sous le même toit que la belle El-Iàkout 
depuis que son père l'avait épousée, en était devenu 
furieusement épris, et que n'eût été le respect qu'il 
portait à l'auteur de ses jours, il eût certainement 
cédé au conseil de l'enlever que lui donnait sa fatale 
passion. 

Son père, nous le répétons, mourut quelque temps 
après ce mariage. Bien que très fort en matière de 
droit musulman, Ben-Chàa se fit cependant — voyez 

(1) Les jcuues fieus. 

(2) Parmi les prépanitioii* iii;iui(|uos qui, ciicz les Arabe?, 
jouissent de la propriété (!<• iIuiiium- de l'aïuour. la cervelle 
dliyènc est njuridérée cuuiuie iouvrruiuf et dune efticacité 
infaillible. 

(3) Etuve. 



XXVI. - SLDI BEN-CHAA-EL-HABCHI 371 

comme son fatal amour l'aveuglait — le raisonnement 
suivant : « Puisqu'il n'est plus d'obstacle entre moi 
et cette jeune fiUe, je ne vois pas pourquoi je ne 
l'épouserais pas à mon tour, » et il se dirigea sans 
plus tarder vers la mehakma (1) du kadhy de Ma- 
zouna pour le prier de donner la consécration de la loi 
à son union avec la ravissante El-Iàkout. Ce fonc- 
tionnaire se borna à ouvrir le Koran à la sourate IV, 
— les Femmes, — et à lui indiquer du doigt le verset 
26, ainsi conçu : « X'épousez pas les femmes qui ont 
été les épouses de vos pères ; c'est une turpitude ; 
c'est une abomination et un mauvais usage. » 

Certes, Ben-Chàa connaissait cette sourate tout 
aussi bien que pouvait la connaître le kadhy de Ma- 
zouna; mais il espérait le corrompre et l'amener, par 
un moyen quelconque, — la douceur ou la crainte, — 
à prévariquer ou à manquer à son devoir. Mais, con- 
tre l'attente de Ben-Chàa, le kadhy fut inébranlable 
dans son respect de la loi. C'était réellement jouer 
de malheur. 

Furieux de cet insuccès, qui le couvrait de honte, 
Ben-Chàa résolut d'obtenir par la violence ce qui était 
refusé à sa prière. Montant à cheval sur-le-champ, et 
s'armant d'une espingole qu'il avait chargée jusqu'à 
la gueule, il se rendit chez le kadhy des Mdiouna, 
et lui fit la même demande qu'à son collègue de Mazou- 
na. Comme ce dernier, il lui montra la loi, l'impitoya- 
ble loi, en ajoutant qu'il en était désolé, mais que 
son devoir et sa conscience de magistrat ne lui per- 
mettaient pas de la transgresser. — « Mais, intègre 
kadhy, qui est-ce qui te demande de manquer à ton 
devoir et de mentir à ta conscience '( lui n^pondit Ben- 
Chàa avec un calme plus apparent qu'il n'était réel. 

(I) PrtMiiiro, 



372 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Ce que je te prie de me dire, ajouta-t-ii en affectant 
d'examiner la batterie de son espingoîe, c'est ceci : 
« Ne serait-il pas possible d'obtenir une fetoua (1) 
qui lèverait toute ditïîculté ; car je tiens essentielle- 
ment à ce que El-Iàkout soit ma femme. » Et tout 
en appuyant sur cette dernière phrase, Ben-Chàa 
s'assurait avec une certaine persistance si l'amorce 
de son arme était dans un état satisfaisant. 

— « La chose n'est pas absolument impossible, 
honnête Ben-Chàa, répondit de son ton le plus doux 
le kadhy des Mdiouna, que la vue de cette espingole, 
— pour laquelle son client montrait tant de sol- 
licitude, — commençait à tracasser sensiblement; 
par Dieu ! si, il y a un moyen, — n'y en a-t-il pas 
toujours pour les grands et les puissants i — il y a 
certainement un moyen, je le répète, d'arranger cette 
affaire selon ton désir; il suffit, pour donner pleine 
et entière valeur à l'acte de mariage que tu de- 
mandes, qu'il porte la signature de dix kadhys. Avec 
ces signatures, qui transmettront à ton acte la valeur 
à\\x\ç, fetoua du mufti, je te marierais avec toutes les 
làkout de la terre musulmane. » 

— « C'est bien, kadhy^ répliqua Ben-Chàa en 
cessant de tourmenter son arme; je n'attendais pas 
moins de ta science profonde, et de ton bon vouloir à 
mon égard. . . .Je compte t'apporter d'ici à cinq jours 
les dix signatures qui doivent couvrir ta responsa- 
bilité. » 

Ben-Châa remonta à cheval pour se mettre à la 
recherche des dix kadhys de tribus qui, d'après celui 
des Mdiouna, devaient, par l'apposition de leur cachet, 
donner force de loi à leur décision, c'est-à-dire une 
solution conforme au désir exprimé par Ben-Chàa. 

;1) Déoisiou i.lu mufti fu LUiitii-n' religieuse ou jii<liciaire. 



XXVI. — SIDI BEN-CHAA-EL-HABCHI 373 



Au bout de cinq jours, et grâce à la façon dont il 
manœuvrait son espingole, Ben-Chàa avait pu re- 
cueillir neuf adhésions de kadhys sans trop de diffi- 
cultés; quelques objections — la loi — et c'était tout. 
Il s'était adressé tout naturellement à ceux de ces 
magistrats qui appartenaient aux tribus les plus voi- 
sines du pays de Mazouna. Il ne lui en restait donc 
plus qu'une seule à obtenir, et il avait résolu d'aller 
la demander à Sidi Mohammed-ben-Ali-Bahloul, 
kadhy de Bled-Medjadja, et marabout jouissant d'une 
grande réputation de science et de vertu. A la rigueur, 
le cachet seul de ce saint homme eut suffit pour 
donner force de loi à sa décision^ et c'était là le motif 
qui avait déterminé Ben-Chàa à se rendre auprès de 
lui pour solliciter son approbation. Il ne doutait pas 
d'ailleurs que les neuf signatures qu'il avait déjà ol>- 
tenues ne disposassent Sidi Mohammed à lui accor- 
der la sienne. 

Il se présente donc avec une certaine confiance — 
et son espingole — devant Sidi Mohammed-ben-Ali, 
et lui expose sa requête avec toute la politesse dont 
il était capable. Le kadhy examine avec beaucoup 
d'attention la pièce pour laquelle on lui demande sa 
signature et l'apposition de son cachet de magistrat. 
Pendant qu'il parcourait cet acte, l'austère visage 
de Sidi Mohammed était resté impénétrable, et n'a- 
vait point permis de préjuger son opinion, de sorte 
que Ben-Chàa, qui avait cherché, mais en vain, à 
lire sur ses traits l'accueil qu'il ferait à sa supplique, 
attendait avec une certaine anxiété ce qu'allait dé- 
cider le saint homme. Après avoir lu cet acte d'un 
bout à l'autre, Sidi Mohammed le replia lentement, 
et, le remettant à Ben-Chàa, lui dit de sa voix la plus 
grave et la plus sévère : « Tu n'y penses pas, Ben- 
Chàa ; mais ce que tu me demandes là est impossible, 



374 ,. LES SAINTS DE l'iSLAM 

et accéder à ton désir serait faire une impardonnable 
offense à Dieu et à sa loi. » 

A cette réponse du saint homme, réponse qui ren- 
versait tous ses projets, le sang de la colère monta à 
la tète de Ben-Chàa^ son arme s'agita d'elle-même 
dans sa main tremblante, et une pensée de meurtre 
lui traversa le cerveau; mais Sidi Mohammed-ben- 
Ali lui inspirait un tel respect, sa réputation de sa- 
gesse, de science et de sainteté était si solidement 
établie dans les montagnes du Dhahra et dans la 
vallée du Chelif, que Ben-Cliàa hésita, et qu'il 
chercha même à imposer silence a sa fureur. 

Ce qui se passait dans l'àme de Ben-Chàa n'avait 
pas échappé à la perspicacité du kadhy ; mais il 
n'avait pas cru devoir s'en préoccuper, et il ne se dé- 
partit point un seul instant de son calme et de sa 
sérénité habituels. Pour démontrer encore plus clai- 
rement à Ben-Chàa toute l'insanité de sa demande, 
il lui posa avec beaucoup d'à-propos cette question 
(juclquepeu insidieuse: « Mais, dis-moi, Ben-Chàa, 
du vivant de ton père, comment appelais-tu sa 
femme ?» — « Je l'appelais El-Iàkout, » répondit 
Ben-Chàa, qui avait compris que le kadhy lui ten- 
dait un piège. — « Tu ne dis pas la vérité, ô mon 
fils ! répliqua Sidi Mohammed, qui s'aperçut que 
Ben-Chàa était aussi fin que lui ; la femme de ton 
père tu l'appelais « ma mère. » 

Ben-Chàa, tout confus, se mit à verser des 
larmes de rage. Tout autre que lui aurait renoncé à 
un projet aussi insensé, et dont l'exécution était ré- 
putée crime par la loi de Dieu ; mais, aveuglé par sa 
fatale passion, Ben-Chàa allait, au contraire, faire 
appel à la violence pour (obtenir du vénéré kadhy ce 
que son devoir et sa conscience lui prescrivaient do 
refuser. 



XXVI. — SIDI BEN-GHAA-EL-IIABCHI 375 

Changeant de ton tout-à-coup, et oubliant le 
respect qu'il devait au saint homme, Ben-Chàa lui 
dit brutalement^ en lui mettant l'acte jusque sous le 
nez, et en le menaçant de son espingole : 4 Je ne suis 
pas venu auprès de toi, kadhy de Satan, pour re- 
cevoir tes remontrances et tes réprimandes. . . C'est 
ta signature qu'il me faut. . . Donc, ta signature ou 
ta vie! Choisis^ et surtout hàte-toi ; car j'ai déjà trop 
attendu ! » Sans s'émouvoir davantage, et sans 
abandonner un seul instant son calme digne et son 
invincible fermeté^ le kadhy lui répondit : « Nous ne 
sommes que l'herbe que la mort pâture. . . Ma vie et 
la tienne sont entre les mains de Dieu, et si tu te 
souilles aujourd'hui de mon sang, c'est que Dieu l'aura 
voulu ainsi. » Cette admirable sérénité, cette éner- 
gique résignation, au lieu de calmer Ben-Chàa, ne 
firent que l'irriter davantage. Affolé par la colère, 
l'esprit noyé dans le sang, il arma fébrilement son 
espingole, et lui jeta cette dernière menace à la face: 
« Eh bien! puisque je ne puis avoir raison de ton 
stupide entêtement, tu vas mourir, ô kadhy, et, 
après ta mort, mes lèvres se repaîtront de ton sang 
maudit!. . . » Et il s'apprêtait à exécuter sa terrible 
menace, lorsque Sidi Mohammed'lui dit sans laisser 
paraître la moindre émotion, et comme si c'était la 
vie d'un autre qui fût en jeu : « Accorde-moi quel- 
ques instants, ô mon fils ! pour écrire mes dernières 
volontés, et pour faire mes recommandations su- 
prêmes à mes enfants. » — « Hàte-toi, ô kadhy ! ré- 
pliqua Ben-Chàa dont la rage ne connaissait plus de 
bornes ; car, par ton cou ! j'ai soif de ton sang ! » 

Sidi Mohammed-ben-.'VIi profita de ce répit pour tra- 
cer ces mots sur le registre de ses actes : « I/homme 
qui m'a tué est Ben-Chàa. C'est un Ilabchi des 



376 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Habech el-Khouamès (1). Méprisez-le comme vous 
mépriseriez un Juif ou un Chrétien, et ne le comptez 
plus parmi les Musulmans. » Puis, après avoir ré- 
cité la formule de la chehada (2), Sidi Mohammed- 
Ben-Ali s'avança lentement vers Ben-Chàa, et se 
ledressani de toute sa haute taille, il lui dit d'une 
voix assurée qui donnait encore une autre fois la 
preuve que son àme était inaccessible à la peur : 
« Frappe-donc, ô maudit fils de maudit! et que la 
malédiction de Dieu te poursuive jusqu'au fond des 
enfers 1 » — « Meurs donc alors, mulet ! puisque tu 
l'as voulu ! » s'écria Ben-Chàa en abaissant son 
arme vers la poitrine du vénérable vieillard, et en le 
foudroyant de toute la charge de son espingole. Le 
saint homme tomba sur la face avec la majestueuse 
lenteur d'un édifice qui s'écroule^ et Ben-Chàa^ dont 
la rage n'était point encore assouvie, tira son couteau 
de sa gaine, se précipita sur le cadavre du kadhy, et 
lui coupa la tète, puis, comme lapanthère affamée, il 
but avec avidité le sang qui s'échappait à flots du 
corps du vénéré martyr. 

Ivre de ce sang qui lui était monté au cerveau 
comme les vapeurs d'un liquide fermenté, Ben-Chàa 
sortit éperdu de la hakouma (3) du kadhy^ et se jeta 
sur son cheval, qu'il lança droit devant lui sans di- 



■J' C'e:?t-à-dire. c■^•^t nu Ethiopien des Ethiopiens hérétiques. 
(Vmiiue les Bni-Mz;xi). ils ont été snrnonimés Khouanips ou 
Khomsis, de khamsa. cinq, parce ([ue tonte leur doctrine reli- 
;:ieuse se réduit à cinq puints. Ils sont considérés comme héré- 
tiques par les .Musulmans aiipartenant a>ix quatre sectes orthn- 
doxes, et il n"y a pas jdns de salut pour eux que pour Viujkièle. 

(2) La formule du témoifina^'e est la suivante: « Il n'y a 
d'autre divinité que Dieu, et .Mohammed est renvoyé de Dieu. « 
Réciter cette formule avant de mourir vous ouvre infaillible- 
ment lapiirte du séjuur des liieuhenreux. 
• (3i Salle daudience du kadhy. 



XXVI. — SIDI BEN-CHAA-EL-HABCHI 377 

rection déterminée. Les chabir (éperons arabes) 
dans les flancs du noble animal, bavant le sang du 
saint sur son bernons blanc^ il s'en allait^ hideux, 
de férocité, et se faisant horreur à lui-même, par les 
monts, les vallées du Dhahra, franchissant les obs- 
tacles, ne répondant point à ceux qui lui donnaient 
le salut^ proférant des paroles incohérentes, n'osant 
point se retourner pour regarder en arrière^ bien 
qu'il lui semblât entendre dans sa trace comme le 
bruit des battues d'un cheval au galop accompagnant 
le râle d'un mourant. Dieu, vraisemblablement^ lui 
avait repris son esprit et l'avait frappé de démence. 

Son cheval avait pris d'instinct une direction 
ouest, celle de Mazouna ; mais après quelques 
heures de cette course effrénée, et la nuit étant venue, 
il s'était arrêté, comme fourbu, sur les bords d'une 
rivière que Ben-Chàa, à qui la fraîcheur du soir avait 
rendu quelque peu de son esprit, reconnut devoir 
ètrel'ouad Er-Ras, chez les Oulad-Fers, à la blanche 
koubba qui s'élevait sur l'autre rive, et qui était bien 
certainement celle de Sidi Abd-ei-Kader mtaà Ez- 
Zebboudj. 

Le meurtrier descendit de cheval après avoir tra- 
versé la rivière, puis il fit ses ablutions^ et appliqua 
sur son front brûlant le pan mouillé de son bernons. 
En lui rendant la raison^ Dieu lui montra en même 
temps toute l'horreur de son crime. Il versa d'abon- 
dantes larmes; car le repentir venait d'entrer dans 
son cœur. Comme il était impossible à son cheval 
d'aller plus loin, Ben-Chàa résolut de passer la nuit 
sur le tombeau de Sidi Abd-el-Kader des Oliviers 
sauvages^ et de lui demander d''intercéder pour lui 
auprès du Dieu unique afin d'en obtenir sinon son 
pardon, du moins l'allégement du remords <\\n lui 
pesait sur les épaules connue un bernons de plomb. 



378 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Il promettait de réparer, vis-à-vis de Dieu, par une 
vie consacrée tout entière à des oeuvres religieuses^ 
l'abominable crime qu'il avait commis, et dont H 
commençait à comprendre toute l'ènormité. 

Sidi Abd-el-Kader accueillit favorablement, sans 
doute, le. prière de Ben-Chàa, celle d'être son inter- 
cesseur auprès du Tout-Puissant^ car il lui apparut 
en songe tout resplendissant de la lumière que Dieu 
donne pour vêtement à ses saints quand il les envoie 
en mission sur la terre, et lui dit : « Le crime affreux 
que tu as commis était classé par Dieu parmi les irré- 
missibles; car tu as donné méchamment la mort à 
l'un de ses plus fidèles et de ses plus aimés serviteurs. 
Mais j'ai imploré le Très-Haut en ta faveur, et 
comme il est clément et miséricordieux^ et qu'il a 
reconnu que ton repentir était sincère^ il me charge 
de te dire qu^il t'a pardonné, même avant que tu aies 
accompli quelque œuvre méritoire. Dieu — que son 
nom soit glorifié ! — n'a-t-il pas dit: « Ceux qui re- 
viennent à moi, qui se corrigent, et font connaître la 
vérité aux autres, à ceux-là je reviendrai aussi ; car 
j'aime à revenir au pécheur converti, et je suis mi- 
séricordieux (1). » Dieu te commande donc, par ma 
bouche, de renoncer à El-Iàkout, qu'il n'a pas créée 
pour toi, et de faire le pèlerinage aux Villes saintes 
et respectées, Mekka et El-Mdina. A. ton retour des 
Villes bénies, tu prendras le bâton du pèlerin, et tu 
iras catéchiser les populations des pays musulmans 
où la foi s'est atiiédie, et où la pratique, et jusqu'à la 
formule de la prière, ont été négligées ou oubliées. 
Va donc, ô Ben-Chàa! et que le salut et la bénédic- 
tion do Dieu soient avec toi ! » Puis le saint avait 
disparu dans un nuage lumineux, et en laissant 

1) L« Koraii, sourate II, Ypisot 1»;^. 



XXVI. — • SIDl BEN-CHAA-EL-HABCHI 379 

après lui dans la koubba une délicieuse odeur de 
o(/aoaï (benjoin). 

Le lendemain, Ben-Chàa s'éveilla débarrassé 
du poids de son crime; il remercia Dieu et son puis- 
sant intercesseur avec toute l'etîusion d'un cœur sin- 
cère et reconnaissant. Il monta à cheval après la 
prière du fedjeur (point du jouri, et il se dirigea vers 
Mazouua pour y faire ses apprêts de départ pour le 
saint pèlerinage et la visite des Lieux saints. Il rentra 
vers le soir dans sa demeure, et fit sa provision de 
voyage; car Dieu a dit: « Prenez des provisions pour 
le voyage; la meilleure provision cependant est la 
piété (1). » 

Dieu avait fait la grâce à Ben-Chàa, pour lui éviter 
sans doute des regrets, d'effacer de son cœur d'une 
manière absolue la belle et séduisante El-Iàkout, 
celle pour l'amour de laquelle il avait commis le 
plus effroyable des crimes. 

Après avoir fait ses adieux à ses serviteurs, Ben- 
Chàa s'éloigna pour toujours de son pays natal et 
de tous ceux qu'il aimait. Les larmes qu'il n'avait 
point osé verser devant ses gens coulèrent par tor- 
rents dès qu'il eut perdu de vue le minaret de la mos- 
quée de Mazouna. 

Ben-Chàa arriva à Mekka dans les premiers jours 
du mois de choual, qui est le premier des trois mois 
que le Prophète a fixés pour l'accomplissement du 
pèlerinage. Il en observa ponctuellement tous les 
rites et les prescriptions; aussi, acquit-il bientôt une 
réputation de piété qui se répandit rapidement dans 
tout les pays musulmans. Il se fixa ensuite à El- 
Mdina, où il suivit assidûment les leçons des princi- 
paux docteurs de l'Islam; puis il visita Bled-Cham 

(1) Le Koran, sourate II, versot lOJ. 



380 LES SAINTS DE l'iSLAM 

(Syrie) et Bled-Maceur (Egypte). Quand il se sentit 
capable d'enseigner la parole de Dieu, c'est-à-dire 
dix ans après son départ de Mazouna, il revint vers 
la terre d'Afrique pour prêcher la foi musulmane 
aux populations kabiles, lesquelles n^en avaient plus 
guère qu'une médiocre idée. Seulement, au lieu de 
retourner à Mazouna, — où son crime n'avait pas 
été oublié, — il alla se fixer non loin de Blida, que 
venait de fonder l'illustre Sidi Ahmed-el-Kbir. Par 
les conseils de ce saint marabout, il choisit sa khe- 
loua (ermitage) dans la tribu des R'ellaï^ qui est voi- 
sine de celle des Bni-Salah. Sa science, son austérité, 
son ascétisme, quelques miracles, la bénédiction de 
Dieu qu'il avait apportée dans le pays, — tout y pros- 
pérait, en effet, depuis l'arrivée du saint homme, — 
toutes ces causes prouvèrent aux R'ellaï que lechikh 
Sidi El-Hahchi — ■ on ne l'appelait plus que de ce nom 
odieux depuis son départ des Villes saintes, et lui- 
nièmej par esprit de pénitence, n'en voulait point por- 
ter d'autre, — ne pouvait être qu'un ami de Dieu; 
aussi, ces R'ellaï se félicitèrent-ils qu'un ouali de 
cette importance eût daigné choisir leur pauvre pays 
pour s'y fixer^ et pour continuer à les diriger dans la 
voie droite, c'est-à-dire dans le sentier de Dieu. Il 
est superflu d'ajouter qu'ils firent tous leur efforts pour 
l'y maintenir, et profiler le plus longtemps possible 
des bienfaits que, par son intercession^ Dieu répandait 
d'une main si généreuse sur la tribu. 

Bientôt, la réputation de Sidi El-Habchi s'étendit 
delà Mtidja jusqu'au fond du Tithri, et les tholha ac- 
couraient de tous côtés pour entendre ses précieuses 
et savantes leçons. Il y avait toujours foule devant sa 
kheloua, les hommes, pour qu'il leur donnât les moyens 
de remplir convenablement leurs devoirs de maris, et 
les femmes, pour que, par sa prière, le Dieu unique 



XXVI. — SIDI BEN-CHAA-EL-HABCHI 381 

leur accordât la fécondité, ou tout au moins, pour 
qu'il mit un terme à leur désolante stérilité. 

Sidi El-IIabchi jugea dès lors qu'il était temps d'ac- 
complir cette partie de sa mission qui « consistait à 
faire connaître la vérité aux autres, » condition 
qui, nous nous le rappelons, était une de celles 
que Dieu avait mises à son pardon. Justement, les 
R'ellaï, qui, nous l'avons déjà dit, tenaient infiniment à 
ce qu'il se fixât définitivement dans leur tribu, allèrent 
au-devani de ses désirs en lui proposant de lui faire 
construire, à leur frais, — et le fait n'était pas com- 
mun chez les populations kabiles, lesquelles sont d'une 
avarice sordide, — une zaouia (1) sur leur territoire. 
Comme cette proposition était précisément d'accord 
avec la volonté de Dieu, le saint homme, après s'être 
fait un peu prier, accepta l'offre si désintéressée des 
R'ellaï. Des maçons de Figuig se mirent aussitôt à 
l'œuvre, et, deux mois après, une superbe zaouïa s'é- 
levait sur les bords de l'ouad^ et à quelques pas seu- 
lement du lieu où le saint et savant marabout avait 
établi sa kheloua. Les élèves-tholba y accoururent de 
toutes parts, et cette maison de la science et de l'hospi- 



(1) La zaouïa est un établisseuieut qui est à la fois: uue cha- 
pnlle servant de lieu de sépulture à la famille qui a fondé Téta- 
l)lissemeut, et où les serviteurs religieux du saint fondateur 
viennent en ziara (visite) à une époque déterminée, — une n/ns- 
ijuée, où se réimissent les Musulmans des tribus voisines^pour 
y faire la prière du vendredi, — une école, où l'on enseigne un peu 
de tout, et surtout le Korau,et que fréquentent les enfants, les 
étudiants et les savants, — une hôtellerie, où tous les voyageurs, 
les pèlerins, les malades et les infirmes trouvent un gîte, des se- 
cours, des vêtements et la nourriture. Autrefois, c'était aussi 
un lieu d'asile on les hommes poursuivis par la loi. ou persécu- 
tés par un ennemi trouvaient un refuge inviolable. L'établisse- 
ment est dirigé sojt par un chikh, sojt par un mokaddcm, ou 
IJQ ouhil. 



382 LES SAINTS DE l'iSLAM 

talité fut bientôt remplie à déborder; aussi, de nom- 
breux douars d'élèves et de savants formèrent- il s, 
en peu de temps, une ville de poil (1) autour de la 
zaouïa. La réputation du saint et savant professeur 
ne tarda pas à s'étendre dans les quatre beylik de la 
Régence, et les plus illustres marabouts, et les eula- 
nia (2) les plus célèbres ne dédaignèrent pas de venir 
entendre son élofjuente parole, qu'ils recueillaient, a 
dit un contemporain, comme les justes recueillent, 
dans le paradis, le zendjebiliZ) que leur versent les 
liouris dans des coupes d'or. 

Après une existence entièrement consacrée à faire 
entendre la parole de Dieu, après de nombreux mi- 
racles attestant sa situation auprès du Tout-Puis- 
sant, Sidi El-Habchi mourut laissant là ses soixante 
ans. Ses enfants firent élever, avec l'aide des R'ellaï, 
une koubba sur son tombeau, dans l'intérieur même de 
la zaouïa où le saint avait si longtemps professé. Il 
avait fait souche dans le pays en épousant quelques 
R'ellaïat qui lui avaient donné un assez grand nombre 
d'enfants. Aujourd'hui, les Oulad Sidi-El-Habchi 
forment une fraction importante de la tribu des 
R'ellaï. 

Toutes les tribus voisines de Bled-Medjadja qui ap- 
partiennent à l'ordre secondaire de Sidi Mohammed- 
bcn-Alij la victime de Ben-Chàa, ont voué une 
haine mortelle à celles qui entourent Bled-Mazouna, 
dont ce dernier, nous nous le rappelons, était origi- 
naire. Plus implacables que le Dieu unique, les Me- 
djadja n'ont point encore pardonné son crime à Sidi 

(1) Les Arabes désiniicnt la teute sous la dénomiuatioa de hit 
ech-clinr, la demeure de poil (de chameau). 

(2) Les savants. 

(3i Le zendjebil est uue liqueur provenant dinie source apjie- 
lée Si'Isi'liil, qui coule dans le Paradis. 



XXVI. — SIDI BEN-CHAA-EL-HABCHl 383 



El-Habchi. Aussi, les Jchoddam (serviteurs religieux) 
des deux saints en viennent-ils très souvent aux 
mains lors des fêtes patronales de leurs vénérés 
marabouts, et l'aversion des frères de Tordre de Sidi 
Mohammed-ben-Ali contre ceux de l'ordre du chikh 
Ben-Chàa, a d'autant plus de chances de se perpétuer, 
que le couteau qui a servi à celui-ci pour décapiter 
le cadavre du kadhy des Medjadja a été déposé sur 
son tombeau. C'est ainsi que la vue du sang qui en 
a maculé la lame entretient^ depuis plus de deux 
siècles et demi, la haine qu'a inspirée aux Bni-Me- 
djadja le crime horrible dont s'est rendu coupable le 
marabout de Mazouna, et c'est à ce point que le 
nom de Ben-Chàa est encore l'injure la plus gros- 
sière qu'on puisse adresser aux Kabils de la région 
du Dhahra, ou aux gens de la vallée du Chelif infé- 
rieur. 

La zaouïa de Sidi El-Habchi a été saccagée en 
1835 dans les circonstances suivantes : dans la nuit 
du 9 au 10 octobre, le lieutenant-colonel Marey tenta, 
avec les zouaves et les spahis, une entreprise sur 
cet établissement religieux, qu'habitaient des mara- 
bouts de la descendance de Sidi El-Habchi, lesquels 
étaient accusés d'entretenir des relations avec les 
Hadjouth^ nos ennemis, et de leur fournir et des 
vivres et de l'argent. 

La petite colonne se dirigea vers la zaouïa, qu'elle 
surprit au point du jour, et la mit à sac impitoya- 
blement. Le descendant de Sidi El-Habchi, Sid Yahïa, 
le chef de la communauté, et le beau-frère de notre 
ancien agha des Arabes, Sid El-Hadj Mohy-ed-Din- 
es-Sr'ir, y fut fait prisonnier avec sa famille, et con- 
duit à Alger, où on l'interna. On avait respecté le 
tombeau du saint. 
La r'azia sur les Oulad Sidi-El-Habchi fut exécutée 



384 LES SAINTS Dt 1. 1SI.AM 



cViine manière si complète, qu'elle est passée en pro- 
verbe dans le pays, où Ton dit encore : « Min Yahïa 
ma bckat illa lahia, » — de Yahïa, il n'est resté 
autre chose que la barbe. 

C'est de cette époque que date la chute de la cé- 
lèbre zaouïa qu'avait fondée le chikh Ben-Chàa, ou 
plutôt l'illustre Sidi El-Habchi, épithète dont l'avait 
fléiri SidiMohammed-ben-Ali, et que la tradition lui 
a conservée. 



XXVII 

Sidi Mahammed-ben-Aouda 



Nous ne pouvons quitter les saints du Tell pour 
aller visiter ceux du Sahra, sans faire notre pèleri- 
nage au tombeau de l'un des ouali les plus illustres 
et les plus vénérés de la province d'Oran : nous vou- 
lons parler de Sidi Mahammed-ben-Aouda, celui à 
qui le Dieu unique a donné tout pouvoir sur le sultan 
des animaux, le lion, et à ce point de faire de ce 
noble et terrible félin l'un de ses khocldam (1) les 
plus doux et les plus soumis. 

Vers la fin du XVI« siècle^ un voyageur venant du 
R'arb (Ouest) arrivait sur l'ouad Mina au moment oi'i 
le soleil d^une chaude journée d'été se laissait choir 

(,1) Ntjur* rappelons que l'expression khoddam, sorviteuri, 
doit s'entendre ici dan* le sens dafliliés à nu ordre religieii.x. 



XXVII. — SIDl MAHAMMED-BEN-AOUDA 385 

derrière la montagne des Oulad-Riah. Epuisé de cha- 
leur et de fatigue, il résolut de s'arrêter en ce point 
pour y passer la nuit. Après avoir fait ses ablutions 
et la prière du moghreb (!)_, le voyageur reconnut les 
abords du lieu où il s'était arrêté. Les ruines d'un 
pont du temps des Koum (2), un peu en avant de ce 
point, lui parurent on ne peut plus convenables pour 
en faire une kheloua (3) ; et quand^ s'étant informé, 
auprès d'un berger, du nom du pays où il se trouvait, 
il en eût appris qu'il était chez les Douaïr-Flita, il 
en loua Dieu ; car il était précisément au ternie de 
son voyage, et au milieu des populations qu'il avait 
la mission de rappeler aux préceptes de la religion 
mahométane, que ces montagnards paraissaient avoir 
lout-à-fait perdus de vue, si^ toutefois, ils les avaient 
jamais bien connus, les Kabils n'ayant fait, dans 
tous les temps, que de piètres et médiocres Musul- 
mans. 

Ce voyageur, qui n'était autre que le déjà illustre 
Sidi Mahammed-ben-Aouda, arrivait en ligne droite 
de la grande zaouia de Saguiel-el-Hamra, qui était 
située dans la province du Sous marokain. Dans le 
partage des tribus de la Régence d'Alger à catéchiser, 
la contrée occupée par les grossières tribus du bassin 
de la Mina était échue à Sidi Mahammed-ben-Aouda, 
qui, déjà, s'était fait remarquer parmi les plus érni- 
nents des ces Mores-Andalous qui, à la suite de leur 
expulsion de l'Espagne, avaient choisi cette Thé- 
baïde de Saguiet-el-Hamra pour s'y réunir en con- 
frérie, et se préparer à la grande œuvre religieuse de 



M) Couclnn' du solt-il. 

i) Cette (ir-nominatioa p'appliquo plus particulièrement aux 
Romains des empires dOrient et d'Occident. 
;3) Solitude, ermitage. 



386 LES SAINTS DE L ISLAM 

la propagation de la foi musulmane, particulière- 
ment dans les âpres montagnes qui se développent, 
comme une vaste ceinture, entre les deux mers, 
c'est-à-dire entre Merrakech (Marok) et Tounès 
(Tunis). 

La présence de Sidi Mahammed-ben-Aouda dans 
le pays des Flita ne fut pas longtemps un mystère 
pour les tribus decevasle outhan (district), qui, alors, 
se divisait en trois parties principales : les Douaïr- 
Flita, les Cherfa-Flita et les Ashab-Flita, lesquelles se 
subdivisaient en nombreuses fractions très com- 
pactes, et renfermant de rudes et vaillantes popula- 
tions. Bientôt, les visiteurs, les pèlerins, accoururent 
de tous les pays qu'arrose la Mina soit pour enten- 
dre sa parole, soit pour lui demander son interces- 
sion auprès de Dieu en vue de la satisfaction des in- 
térêts de ce monde. 

Mais le saint marabout avait remarqué que ses 
visiteurs montraient beaucoup plus de dispositions 
pour solliciter auprès de lui les faveurs du ciel, que 
pour suivre les principes religieux qu'il s'efforçait de 
leur prêcher el de leur expliquer. Dans cette dernière 
direction, il n'y avait aucun progrès : la pratique des 
ablutions surtout ne pouvait — quoi qu'il fit — en- 
trer dans leurs habitudes, et cette négligence démon- 
trait d'une manière évidente qu'ils ne priaient pas, 
puisque Voudhoxi (1) doit précéder chacune des cinq 
prières canoniques de tous les jours. 

Fatigué de prêcher ainsi dans le désert, et déses- 
pérant de son œuvre, Sidi Mahammed voulut re- 
noncer à pousser plus loin la sainte et pieuse mission 
dont il s'était chargé avec tant d'enthousiasme. îl 
résolut donc d'abandonner et de laisser dans leur 

(1) Labliition, 



I 



?iXVlI. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 887 

crasse ces ignorants et grossiers Kabils^ qui ne 
prisaient que les biens terrestres, et qui paraissaient 
ne faire aucun cas de ceux qu'il leur montrait de 
l'autre côté de la vie. Par une belle nuit, étoilée à 
donner de la jalousie à la lumière du jour, Sidi 
Mahammed traversa l'ouad Mina, et il se mit à la 
recherche, en remontant ce cours d'eau sur sa rive 
droite, d'une retraite plus solitaire, et surtout plus 
inaccessible à son ancienne clientèle que les ruines 
du pont romain où il s'était établi d'abord. L'àpre et 
difficile pays qu'il parcourait ne pouvait lui donner 
que l'embarras du choix; car il était impossible de 
rencontrer un sol plus tourmenté, plus crevassé, plus 
raviné, plus impraticable, d'un aspect plus sauvage 
que celui qu'il parcourait. En effet, les obstacles suc- 
cédaient aux obstacles : ici, une roche à pic, là une 
ride embroussaillée, forêt naine impénétrable, re- 
paire excellent pour les lions et les panthères. 

Le saint marabout s'était mis en route deux heures 
environ avant la prière du fedjenr (1) ; or, le soleil 
marquait déjà le moment de celle du dliohor (2), qu'il 
n'avait encore rien trouvé qui lui convint, c'est-à- 
dire qui répondit aux conditions ou au but qu'il 
s'était proposés. Comme il n'était encore qu'à la 
moitié de la journée, il résolut de continuer ses re- 
cherches. Il s'engagea donc dans une vallée affreu- 
sement nue, tourmentée, convulsée par les volcans, 
et close à ses deux extrémités par des étrangle- 
ments rocheux n'en permettant l'entrée qu'à deux 
hommes de front. Au fond de cette vallée, et à 
une heure de marche du point par lequel il y avait 
pénétré, s'élevait droit et menaçant un pic de forme 



(1) Le point du jour. 

(2) Le milieu du jour, vers une heure de raprèa-inidi. 

V6 



388 LF.S SAINTS DE l'iSLAM 



l>i/.arro. ot p;\rtMl à une i\o\\l restée soulo dans la 
niàoluMre ravMuèe d'nu vieille, \\n de ees lénioins 
laissé par quelque terrassier cyelopéeii lors du 
creusement des vallées, et mesurant do trente à qua- 
rante coudées de hauteur. Cette molaire, dont on ne 
pouvait atteindre le sonnnet qu'en s'accrocha nt aux 
lu'oussailles (|ui en hérissaient les tlancs, et en 
s"aidant dt>s pictls et des mains, était couronnée par 
un petit iilaleau i\o t'ornu^ irréguliére^ coiffé de 
(pu>l*pies chênes chciifs ptuissant dans les interstices 
lies rocliers, et jetant dans toutes les directions des 
branches contorsiounées. Ce point plut au saint, »mi 
ce sens qu'il lui semblait réunir toutes les conditions 
de son programme, c'est-à-dire solitude parfaite, et 
quelques chances pour ne pas être découvert par son 
ancienne clientèle, et, dans tous les cas, l'assurance 
de n'être (jue médiocrement inconnnodé i)ar le nom- 
b'î'e de ses visiteurs si, par hasard, ils avaient vent 
du lieu où il s'était retiré. 

Sidi Ahihammed, qui était encore dans la force de 
l'âge, escalada assez, facilement le pic qui, désormais, 
devait lui servir de refuge et d'habitation. Arrivé à 
stHi sonnnet, le saini loua Dieu ; car il venait de dé- 
C()uvrir que le 'l'rés-llaut lui avait préparé sa de- 
meure sur le plateau terminant ce piton. Mn elTet.uno 
grotte suffisamment spacieuse, et close par un lacis 
de branchages, s'tuivrait dans les rochers formant le 
si>nnnct du pic îroucuu' on il avait résolu de se fixer. 
Le saint n'hésita plus dés lors à croire (ju'il avait 
o[)éré ilans le sens de la volonté de Dieu, et son cœur 
s'en réjouit plus ([u'on ne saurait l'exprimer. 

Sidi lien- Aouda pénétra dans la grotte après avoir 
écarté les branchages (jui en dissimulaient l'entrée : 
le sol en était jonché d'ossiMuenls et île carcasses d'a- 
nimaux dont il put facilement rcconnaili-e l'espèce, 



I 



XXVir. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 389 

puisque quelques-uns d'entre eux n'étaient pas en- 
tièrement dévorés. La race ovine y était largement 
représentée: la bovine également; l'àne, le mulet et 
le cheval y avaient aussi quelques-uns des leurs. Le 
saint comprit qu'il ne serait peut-être pas aussi seul 
dans sa nouvelle demeure qu'il l'avait pensé d'abord, 
et il craignit quelque conflit désagréable entre lui 
et les premiers occupants, lions ou panthères. A 
dire vrai, cette communauté ne lui souriait que mé- 
diocrement; mais, après tout, pensa-t-il, rien n'em- 
pêchait le Tout-Puissant défaire, dans cette conjonc- 
ture, un miracle en faveur de son serviteur, changer, 
par exemple, en douceur la férocité habituelle de 
ces terribles animaux, et lui en faire, au lieu d'en- 
nemis, d'utiles et dévoués auxiliaires. Dieu ne fait-il 
pas ce qu'il veut (■ 

Quant à sa nourriture, le saint anachorète ne 
douta pas un seul instant que Dieu y pourvoirait. 
D'ailleurs, — à une certaine distance pourtant; car 
le pays était d'une aridité extrême dans un rayon de 
près de trois heures de marche autour de sa Icheloua, 
— il avait remarqué une forêt de chênes qui lui four- 
nirait des fruits en abondance. Nous le répétons, il ne 
s'inquiéta que fort peu de cet infime détail. L'eau 
coulait au pied du piton sur lequel il était établi. 
Tout était donc [jour le mieux, ct^ franchement, il eût 
fallu être bien exigeant pour ne pas être satisfait 
d'une situation qui, en définitive, était telle que pou- 
vait la désirer un saint qui avait résolu de ne vivre 
que de privations. 

Après avoir mis un peu d'ordre dans sa grotte, 
l'avoir débarrassée des ossements et restes d'animaux 
qui l'encombraient, et s'être préparé un coin sur 
lequel il étendit quelques touffes de dis (1) qu'il avait 

■ (1) Le dis {arundo-fcaiiicoides) est, nom le réjiétoiis, une grande 



300 LES SAINTS DE l'iSLAM 



arrachées le long des flancs rocheux de sa solitude, 
Sidi Mahammed-ben-Aouda fit à sec (1), à défaut 
d'eau, son ablution de la prière du mor/hreb, en pas- 
sant ses mains étendues sur une roche lisse qui se 
trouvait dans l'intérieur de sa grotte. Ce simulacre 
d'ablution terminé, le saint marabout fit sa prière 
avec une ferveur que justifiaient suffisamment les 
biens dont Dieu venait de le combler. Prosterné le 
front dans la poussière (2), il demandait au Tout- 
Puissant de les lui continuer, quand, tout-à-coup, deux 
lions d'une taille énorme se précipitèrent dans la 
grotte, l'œil flamboyant, chacun avec une proie — 
une brebis — dans son énorme gueule. A la vue du 
saint, qui s'était relevé pour continuer sa prière^ les 
yeux des deux animaux s'éteignirent subitement, et 
ils déposèrent à ses pieds les deux brebis trem- 
lilantes de frayeur^ puis ils allèrent se caresser à 
ïouaU en faisant entendre une sorte de grognement 
qui avait quelque chose du ronron du chat. 



graiiiinéo d'Afiique qui est utilisée comme fourrages quuml elle 
est verte, et dont le chaume sert à couvririez gourbis. 

>l\ Pour que les Musulmans n'oublient point la pratique des 
nblutious. le Koran a prescrit qu"à défaut deau. il en serait fait 
il- simulacre soit avec du sable fin, soit sur une pierre polie. Eu 
etli't, Dieu a dit : « Croyants ! quand vous vous disposez à 
faire la prière, lavez-vous le visage et les mains jusqu'au coude : 
essuyez-vous la tète et les pieds jusqu'aux talons. Mais, lorsque 
vous serez malade ou en voyage, si vous ne trouvez pas d'eau, 
frottez-vous le visage et les mains avec du sable fin et pur. 
(^Sourate V, vers. 8 et 9.) Cette ablution avec du sable fin s'ap- 
pelle teïemmoum. A défaut de sable, nous le répétons, on peut 
se servir d'uue pierre polie sur laquelle on passe les mains. 

(2) La prosternation, dit Khelii-ibn-Ishak, est une des pra- 
tiques essentielles de la jirière. Elle consiste, pour celui qui 
jirie. à toucher la terre avec le front, les paumes des mains ap- 
puyées sur le sol de chaque coté de la tète. Pour se prosterner, 
ou dirige les genoux eu avant en les ployant, puis ou s'age- 



XXVIl, — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 391 

Cette irruption des deux lions n'avait pas troublé 
un seul instant la sérénité du saint marabout, et il 
n'avait même pas songé à prononcer le nom de Daniel 
(1), ce nom qui met les lions en fuite. Non; il avait 
compris de suite que c'était Dieu qui les lui en- 
voyait^ et il en doutait d'autant moins que ces ani- 
maux — qui ne chassent que la nuit — rentraient au 
repaire au moment où ils en sortent habituellement. 
Il y avait donc dans ce fait quelque chose d'insolite 
qui attestait que, certainement, Dieu s'en était mêlé. 
Il ne se lassait pas — c'était évident — de combler 
son' serviteur; aussi l'en remercia-t-il de nouveau 
par un cantique d'actions de grâce que parurent com- 
prendre les deux nobles bètes ; car, cessant leurs ca- 
resses, ils semblèrent attentifs aux paroles du saint, 
lequel remarqua que leurs yeux lançaient des éclairs 
quand il prononçait le nom de Dieu. En présence 
d'un fait si extraordinaire, Sidi Mahammed crut 
devoir proclamer la grandeur du Très-Haut par la 
formule suivante, qui ferme quatre-vingt-dix-neuf 
issues au mal : « Il n'y a de force et de puissance 
qu'en Dieu ! » 

Sidi Mahammed imposa ensuite les mains aux deux: 
lions, qui semblèrent dés lors rejeter toute leur férocité 
dans un rugissement formidable que répétèrent au 
loin les échos de la montagne. Sur un signe du saint, 
le lion et la lionne allèrent se coucher sur levcntre^ la 
tète sur leurs larges pattes de devant, dans un des 
coins de la grotte. Quant aux deux brebis, qui étaient 

nouille douccuiL'iit. ot lou porlf li- milieu du front sur le sol, 
comme il vient d'être dit. 

(1) Le cliikli Moliiimmeil-en-Nefzaoui a dit: • Le nom de 
Daniel prononcé devant un lion le met iut'ailliblenif'nt en fuite. 
Le Prophète a exigé du lion cette pnnue.-^se de ne faire aucun 
mal à ceux de .^e.s serviteurs qui invoqueraient ce nom vénéré, 

2C. 



392 LES SAINTS DE l'iSLAM 

plus mortes que vives, le pieux marabout les ranima 
par une imposition des mains et leur rendit la liberté. 
Les pauvres bètes en furent reconnaissantes à leur 
libérateur; car, lui présentant leurs mamelles gon- 
flées par le lait^ elles ne voulurent sortir de la grotte 
que lorsqu'il eiit fait sa provision de la journée. El- 
les revinrent ensuite tous les jours à l'heure de la 
prière du fedjeur pour assurer, par ce moyen, l'a- 
limentation du vénéré marabout. Les deux lions pour- 
vurent également aux besoins du saint •en lui appor- 
tant, tous les matins, une branche chargée soit de 
figues ou de glands, soit de tous autres fruits qu'ils 
avaient trouvés pendant leur chasse de la nuit. 

On ne sait si^ prenant pour un reproche la mise en 
liberté, par Vouali, des brebis qu'ils avaient appor- 
tées pour leur consommation particulière^ ils renon- 
çaient à la chair des animaux; mais ce qu'il y a de 
certain, c'est que, jamais pendant la vie terrestre de 
Sidi Mahammed, il n'en parut dans la grotte du pic 
de la tribu des Anatra (1). 

Pendant longtemps, le pieux anachorète n'eut d'au- 
tres visiteurs que les lions qui hantaient ces parages, 
lesquels ne passaient jamais à proximité de la grotte- 
ermitage sans venir lui rendre hommage en se cou- 
chant à ses pieds. 

Mais les Flita n'avaient pas tardé à se repentir de 
la façon avec laquelle ils avaient accueilli les leçons 
de Sidi Mahammed-ben-Aouda, etdu peu de cas qu'ils 
avaient fait de ses préceptes et de ses pieuses recom- 

(1) La tribu des Aaatra faisait partie autrefois de la fraction 
(les Cberfa-Flita, lesquels appartenaient à Voulhan des Flita. 
IMiis tiird, la confédératinn des Flita — ])iacée sous rautorilé d'nu 
kaid — a été rompue et divisée, en nnze tribus (|ui. anjour- 
d'Iuii, relèvent de l'anuiîxe de Zaïuora, cercle d'Amuii-Mouea. 
,<ubdivisiou et division dOran. 



XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 393 

mandations. En effet, depuis la disparition du saint 
marabout, la misère s'était abattue sur le pays; les 
récoltes manquaient chaque année soit par le fait de 
la sécheresse, soit, lorsqu'elles se présentaient bien, 
par suite de l'invasion des sauterelles, qui la détrui- 
saient à n'en pas laisser trace. En outre, la popula- 
tion décroissait très sensiblement, soit par l'effet de la 
perte prématurée des facultés génératrices des hom- 
mes, soit par celui de l'infécondité des femmes. D'un 
autre coté, les lions, qui semblaient s'être donné ren- 
dez-vous dans le pays, dévoraient leurs troupeaux et 
leurs bétesde somme. Qu'on ajoute à toutes ces cala- 
mités des épizooties fréquentes, enlevant ce que la 
mâchoire des animaux féroces avait épargne ou dé- 
daigné, et des épidémies — peste ou typhus — frap- 
pant à coups redoublés dans cette population d'infidè- 
les, et faisant de larges trouées dans ses rangs. 

Cette malheureuse confédération — ne la plaignons 
pas outre mesure — ne savait plus réellement à quel 
saint se vouer : « Ah! que n'avons-nous su, s'écriait-' 
elle désespérée, conserver Sidi Mahammed au milieu 
de nous !... C'était le bon temps alors ! car toutes les 
bénédictions de Dieu se répandaient sur le pays 
comme une rosée bienfaisante et salutaire ! Ah! si 
Dieu nous faisait la grâce de remettre la main dessus, 
c'est bien nous qui écouterions de toutes nos oreilles 
sa sainte parole, laquelle, en définitive, n'est pas autre 
chose que la parole de Dieu !... C'est bien nous qui 
suivrions à la lettre ses sages recommandations, ses 
précieuses maximes... Il nous avait bien prévenus 
pourtant Mais nous n'avons pas cru à ses mena- 
ces, à ses avertissements Il nous les avait faits si 

souvent Nous en avons ri en détournant la 

tète; nous nous en sommes moqués Aujour- 
d'hui, nous ne savons plus ce que c'est que le rire et 



394 LES SAINTS DE l'iSLAM 

la gaîté, et nous ne pouvons plus que pleurer com- 
me des femmes sur le cadavre de leurs maris ! 

Il faut nous mettre sans retard à la recherche de 
notre saint, qui, peut-être, n'a pas quitté le 
pays Qui pourrait affirmer^ en effet, que son in- 
tention n'a pas été de nous éprouver seulement'!' 

Allons, mes enfants, ajouta le vieux chikh de tribu 
qui avait émis cette consolante hypothèse, que, dans 
chacune des tribus de la confédération, on se livre à 
des recherches sérieuses pour retrouver notre saint 
bienfaiteur! qu'on fouille les bois, les ravins, les mon- 
tagnes, les cavernes, les grottes, les plis de terrain, 
les gourbis, les ruines, et, s'il plaît à Dieu ! qui ne 
peut manquer d'être touché de nos larmes et de notre 
repentir, notre saint protecteur sera rendu à noire 
amour et à notre vénération. » 

Les recherches commencèrent dans toute l'étendue 
du pays des Flita avec une activité que le besoin de 
retrouver le saint rendait fébrile ; mais elles furent 
malheureusement infructueuses. Les délégués de la 
ti-ibudes Anatra, ne pouvant supposer un seul instant 
(|ue le saint marabout avait choisi pour habitation le 
sommet de leur pic, s^étaient tout naturellement 
dispensés de le visiter. C'était donc le hasard, ou Dieu 
plutôt, qui, prenant en considération le retour à rési- 
piscence des Flita, allait les mettre sur la voie de 
son ouali. 

Un jour, un nègre appartenant au kaïd des Anatra, 
avait reçu de son maître l'ordre de faire bonne garde 
auprès de son troupeau de chèvres et de moutons, sur 
lequel les lions du voisinage prélevaient, chaque nuit, 
une ou plusieurs tètes. Le courage de ce nègre s'alliait 
à une force herculéenne, et, déjà, à cinq ou six repri- 
ses différentes, il avait eu l'occasion de lutter corps 
à corps, et armé simplement d'un yataghan, avec le 



XXVII. — SIDI MAIIAMMED-BEN-AOUDA 395 

sultan des animaux. Bien que, dans ces rencontres, 
il fût resté vainqueur, ce n'avait pas été pourtant sans 
laisser entre les mâchoires ou sous les griffes de ses 
terribles adversaires quelques lambeaux assez no- 
tables de son individu. Or, la valeur du nègre Mba- 
rek ne devait pas tarder à être mise à l'épreuve 
de nouveau. En effet, sa première nuit de garde allait 
lui offrir l'occasion de déployer encore une fois sa rare 
intrépidité. 

Le kaïd des Anatra avait ses tentes^ à ce moment, 
sur la rive droite de la Mina, et sur la pente ouest du 
plateau qui se développait au sud de la kheloua du 
saintj non loin du confluent de l'ouad El-Abbas et de 
l'ouad El-Abd. Le troupeau était parqué au-dessous 
des tentes de la zmala du kaïd, sur une sorte de 
terrasse présentant un ressaut d'une surface suffi- 
samment spacieuse pour y contenir et le parc et les 
gourbis des bergers. Ce point était moucheté de 
quelques broussailles de chêne et de touffes de dis 
assez clair-semées. Or, nous l'avons dit, depuis 
quelques jours, les lions avaient choisi pour terrain 
de chasse la partie de la tribu des Anatra où son 
kaïd avait établi ses campements. 

C'était par une belle nuit de la fin de janvier; la 
lune brillait de tout son éclat et paraissait toute fière 
d'effacer celui des étoiles, lesquelles avaient perdu ce 
scintillementtremblotantqui semble des œillades lan- 
cées aux astres mâles par les astres femelles. Le si- 
lence n'était troublé que par le glapissement des cha- 
cals répondant aux aboiements enroués des chiens 
arabes juchés sur les tentes, ou sur les toits des gour- 
bis. Quelque oiseau de nuit, — hibou ou chouette, 
— retenu sur son nid par l'éblouissante clarté de la 
lune, chantait plaintivement sa douleur de ne pouvoir 
chasser. 



396 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Le nègre Mbarek était à son poste depuis Yeu~ 
eha (1); car il savait que le lion ne quitte habituel- 
lement son repaire qu'à la tombée de la nuit. Il s'est 
embusqué derrière les parois à claire-voie d'un gourbi, 
et il attend. Vers le milieu de la nuit, le bruit d'un 
rugissement lointain lui était apporté par les échos 
de la montagne; un second rugissement, produit à la 
même distance, mais sur un ion plus grave, succé- 
dait au premier. Mbarek en conclut, comme on était 
à l'époque de l'accouplement, qu'une lionne marchait 
avec le lion. La différence dans le ton du rugisse- 
ment lui avait suffi d'ailleurs pour lui prouver qu'il 
y avait là le mâle et la femelle , carie cri de la lionne, 
qui rugit toujours la première, a plus d'acuité et 
moins de caverneux que celui du lion. Le double ru- 
gissement, qui se faisait entendre de quart d'heure en 
quart d'heure, se rapprochait très sensiblement; il 
était dès lors évident pour Mbarek que le parc du 
kaid des Anatra était encore l'objectif de ces terri- 
bles maraudeurs. 

Au bout d'une heure environ de ces cris alterna- 
tifs, un rugissement épouvantable, qui avait com- 
mencé par des soupirs pour s'élever ensuite en un 
crescendo terrifiant, et retomber dans les notes bas- 
ses, prévint Mbarek de se tenir sur ses gardes, car 
l'ennemi approchait. 

Bien que les fauves fussent encore éloignés d'une 
demi-heure de marche du douar du kaïd, il était 
cependant probable que ce rugissement, qui semblait 
sortir d'un immense vase de cuivre^ serait le dernier. 
En effet, les lions étaient arrivés dans le rayon d'in- 
vestissement du parc, et ils allaient infailliblement, 
en se glissant dans les ravins embroussaillés, choisir 

(1) Les derniers moiueuls du créiiu-inil»! du soir. 



XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 397 

leur point d'attaque. C'était au lion qu'appartenait 
le périlleux honneur du coup de main, la lionne ne 
restant jamais que le témoin passif des prouesses, je 
ne dirai point de son seigneur et maître, mais de son 
esclave et très humble serviteur ; car les choses se 
passent, dans l'ordre léonin^ absolument comme dans 
l'ordre humain. 

• Aux premiers rugissements du lion, tout avait fait 
silence dans la nature comme pour laisser la parole 
au roi des animaux; tous les nocturnes, saisis d'épou- 
vante, avaient regagné rapidement soit leurs gites 
ou leurs terriers, soit leurs bauges ou leurs repaires. 
Quant aux troupeaux de chèvres et de moutons^ qui 
sentaient bien que rien ne les protégeait, ils s'étaient 
serrés tremblants à pénétrer l'un dans l'autre. 

Mais Mbarek veillait : son œil ardent enveloppait 
le parc; sa main droite étreignait convulsivement la 
poignée de son yataghan. Rasé comme une panthère 
à l'entrée intérieure du gourbi, il s'apprêtait à bondir 
sur le voleur dés que celui-ci se serait embarrassé de 
sa proie. A un redoublement d'épouvante qui se ma- 
nifesta dans le troupeau, Mbarek comprit que l'en- 
nemi devait être proche : les infortunés parqués 
avaient aperçu le lion, ou ils avaient senti le souffle 
de sa fétide haleine. En effet, l'un de ces animaux 
parut sur le rebord du ressaut où était établie la 
zviba (Ijj et se coucha sur le ventre après avoir 

(l) Oa nomme zriba uuc clôture faite de branchages dessé- 
chés de jujubiers sauvages enchevêtrés Tun dans l'autre, rt 
tixés de distance eu distance par des piquets. On donne à celle 
haie, que ses épines rendent dangereuse, une liauteur de deux 
mètres environ, laquelle est suffisante pour que les troupeau.\ 
ne puissent s'échapper, mais très facilement irauohissable pour 
un lion adulte, c'est-à-dire âgé de huit ans. même lorsqu'il est 
chargé de sa proit;, quand celle-ci, Iticn enteu<lu, n'est qu'un 
mouton ou une chèvre. 



)98 LES SAINTS DE l'iSLAM 



flairé l'espace par un tour d'horizon. C'était évidem- 
ment la lionne; car, en marche, elle précède toujours 
le lion, et, comme nous l'avons dit plus haut, elle 
n'assiste à l'opération décisive qu'en qualité de spec- 
tatrice, et, sans doute aussi pour donner au mâle le 
stimulant dont il pourrait avoir besoin dans une cir- 
constance difficile. 

Le lion parut à son tour quelques minutes après : 
c'était une bète magnifique, de l'espèce dite asfeur 
(jaune ou fauve) par les Arabes. D'une taille superbe, 
robuste comme la force elle-même, la crinière em- 
broussaillée, et faisant à sa tète, qui était énorme, un 
cadre terrifiant, des yeux pareils à des charbons 
ardents sous un front large d'une coudée, l'encolure 
épaisse, les reins souples, les jambes à ressorts 
d'acier ; c'était bien là, en effet, le solthan el- 
ouhouch el-mouftariçaj le sultan des bètes féroces. 
Arrivé à hauteur de sa compagne, le lion s'arrêta, 
flaira dans la direction du parc, et se mit à le con- 
tourner pour chercher le point d'escalade le plus fa- 
vorable. 

Le gourbi où se tenait le nègre Mbarek, et qui fai- 
sait corps avec la haie formant le parc, fut l'objet de 
l'attention du lion, qui flaira dans cette direction pour 
reconnaître s'il ne cachait pas un ennemi; mais soit 
que son inspection olfactive ne lui eût rien révêlé de 
suspect dans cette frêle construction, soit qu'il mé- 
prisât l'espèce humaine, ou qu'il ne la trouvât pas 
digne de sa dent, quoiqu'il en soit de ces suppositions, 
le fait est que le lion passa outre sans s'arrêter un 
seul instant à hauteur du nègre embusqué, et c'est 
d'autant plus extraordinaire que de la peau des races 
noires se dégagent des émanations particulières qui ne 
manquent pas d'une certaine énergie. Il y avait, en 
effet, dans cette anosmie ou dans cette sorte de dédain 



XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 399 

quelque chose de singulier dont le nègre Mbarek lui- 
même parut tout d'abord surpris ; mais ce qui se passa 
ensuite allait lui donner le mot de cette énigme. Le 
lion s'arrêta sur l'une des faces du parc où le nègre 
avait, à dessein, ménagé une petite dépression pour 
l'engager à franchir la zrlha sur ce point ; il se re- 
tourna aussitôt du côté de la lionne pour s'assurer de 
sa présence, et chercher peut-être dans son regard 
un signe d'encouragement. La belle était là cou- 
chée sur le ventre, la tète appuyée sur ses pattes 
qu'elle tenait croisées, et se passant la langue sur les 
babines en regardant, l'œil mi-clos, par un jour de la 
haie du parc, une appétissante brebis dont elle savou- 
rait d'avance, en imagination, les chairs tendres, dé- 
licates, exquises. 

Evidemment satisfait du résultat de son examen, le 
lion bondit comme mù par un ressort d'acier, et se 
trouva au milieu du troupeau, où il n'eut que l'embar- 
ras du choix; mais il ne s'arrêta pas longtemps dans 
sa sélection : il prenait de sa large gueule la plus 
grasse brebis du troupeau, et il revenait sur le point 
d'escalade pour le franchir de nouveau. C'était là que 
Mbarek l'attendait : prompt comme l'éclair, il s'était 
élancé sur le lion, et il essayait de lui plonger son 
yataghan au défaut de l'épaule ; mais^ ô prodige ! la 
lame de son arme, devenue molle et flasque comme 
si elle eût été de cuir, rendait ses coups sans effet. En 
présence de l'inutilité de ses efforts, Mbarek lança son 
arme inoffensive par-dessus la ^/'/ia, -et, changeant de 
tactique, il sauta sur le dos du lion, et chercha à l'é- 
touffer en l'étreignant entre ses bras musculeux, ainsi 
que cela lui avait déjà réussi dans une pareille circons- 
tance, où son arme s'était brisée dans le corps de l'a- 
nimal. Mais aujourd'hui il n'en est pas de même : 
comme la lame de son yataghan, ses bras sont de- 

27 



400 LES SAINTS DE l'iSLAM 

venus mous et sans force. Mbarek se crut évidem- 
ment le jouet de quelque djenn (1), et il se mit, pour 
le conjurer, à réciter le « Bism Allah er-rahmani 
er-rahimi (2)^ » qui est la formule par laquelle on 
chasse le démon. Le nègre reconnut l'inefficacité de 
cette invocation en se sentant enlevé par le lion^ qui 
franchissait la zriba avec une aisance parfaite, bien 
que, pourtant, il eût Mbarek sur son dos et la brebis 
entre ses mâchoires ; sa surprise fut surtout au com- 
ble quand il vit la lionne, qui avait rejoint son compa- 
gnon, gambader et bondir joyeuse en avant de lui. 

Il y avait dans ce fait extraordinaire quelque 
chose qui renversait un peu les idées de Mbarek; 
mais il avait été tout-à-fait rassuré en voyant le peu 
de succès qu'avait eu la formule dont on se sert pour 
éloigner les djenoun ou Satan le lapidé (3). Il en avait 
conclu judicieusement que, du moment où le « Bism 
Allah » n'avait pas produit son effet sur l'animal, il 
fallait nécessairement qu^il fùtde connivence avec le 
Dieu unique ou avec un de ses saints. 11 se résigna donc, 
en bon Musulman qu'il était, à ce qu'il crut être la vo- 
lonté du Tout-Puissant. Il se doutait bien d'ailleurs 
qu'il n'avait rien à redouter du sultan des animaux 
féroces; car, autrement, il y aurait longtemps déjà 
qu'il lui eût fait craquer les os entre ses épouvantables 
mâchoires. Toute sa préoccupation se borna donc à 
se maintenir sur le dos de l'animal en s'accrochant 
de son mieux à son abondante crinière; caries bonds 
formidables que faisait le lion pour franchir les obs- 

(1) Djenn, génie; au pluriel, djenoun. 

(2) Au nom de Dieu clément, miséricordieux. C'est une formule 
déprécatoire qu'emploient très IVéquenimeul les Jlusulmans. 

1^.3) L'épitliète du lapidé ou lapidable a été donnée à Satan 
parce que, selon la tradition, Abraham, qu'il voulait tenter, le 
l'epoussa à coups de pierres. 



XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEX-AOUDA 40l 

tacles eussent suffi pour désarçonner le plus solide 
cavalier du Makhzen. Il faut dire aussi que ce qui 
le disposait surtout à patienter c'était l'espoir de ren- 
trer en possession de sa brebis, que le lion tenait tou- 
jours^ sans pourtant que celle-ci s'en plaignit par 
quelques bêlements qui eussent indiqué qu'elle souf- 
frait. 

Le lion suivit d'abord, en la descendant^ la rive 
droite de la Mina, puis ensuite il s'engagea sur la 
pente d'un plateau dont les flancs sont resserrés en- 
tre cette rivière et un petit cours d'eau prenant sa 
source dans le pays des Amamra, et qu'on nomme^ 
je crois, l'ouad Ourlouk; après avoir suivi son lit 
pendant quelque temps, il se trouva au pied du pic qui 
portait la grotte de Sidi Mahammed-ben-Aouda; il en 
escaladait les pentes avec une facilité incroyable, et 
il déposait bientôt aux pieds du saint le nègre Mbarek 
et labrebis. Lion et lionne allaient ensuite reprendre 
leur place dans la partie delà grotte qui leur était ha- 
bituellement réservée. 

Le nègre Mbarek, qui avait reconnu le saint, dont 
le visage austère était nimbé d'un cercle de lumière, 
se précipita à ses pieds, et implora avec une élo- 
quence qui l'étonna lui-même le pardon des popu- 
lations aveuglées qui avaient méprisé ses con- 
seils, et si mal profité de ses leçons. Ne pensait-il 
pas que Dieu les avait suffisamment châtiées, et 
que sept années de misères et d'épouvantables fléaux 
ne devaient point compter dans la balance du Tout- 
Puissant et du Juste ï* Il fallait bien avoir quelque 
indulgence, ajoutait le nègre^ pour de grossiers et 
ignorants Kabils croupissant depuis des siècles dans la 
crasse de l'impiété, et auxquels le Livre (1) était même 

(1) Le Livre — El-Koran, c'est-à-dire La Lecture,— e?{, pour 



402 LES SAINTS DE l'iSLAM 



presque absolument inconnu. D'ailleurs, le repentir 
n'était pas seulement sur leurs lèvres ; il était aussi 
dans leurs cœurs. Rends-leur donc, ô Monseigneur ! 
tes précieuses leçons et ta bienveillance^ et consens 
à être de nouveau leur puissant intercesseur auprès 
de Dieu. » 

Sidi Mahammed, qui ne demandait pas mieux que 
de reprendre l'œuvre religieuse qu'il avait commen- 
cée, ne résista pas longtemps à la prière de Mbarek, 
qu'il releva avec bonté, en lui disant qu'il consentait 
à tenter de nouveau la conversion des Flita, et à appe- 
ler la bénédiction de Dieu sur leur pays. Mais, 
continuait le saint, si leurs oreilles se fermaient en- 
core à la parole divine, il les abandonnerait définiti- 
vement aux rigueurs de la juste colère du Clément et 
Miséricordieux. 

« Quant à toi, ô Mbarek ! puisque Dieu t'a choisi 
pour son intermédiaire entre ces populations et son 
serviteur, je te fais mon khalifa (1), et je te donne, en 
même temps, tout pouvoir sur les lions, mes khod- 
dam. Tu seras la souche, toi, qui n'as pas craint de 
livrer combat au fort des forts, toi, qui ne connais 
point la peur, et dont le cœur ne remonte jamais à la 
gorge, tu seras la souche, dis-je, de la fraction à la- 
quelle je confierai la garde de mon tombeau quand 
Dieu — que son saint nom soit glorifié ! — me rap- 

les Mnsulmau?, lo Livre par excelleuce. 11 est appelé qnelquefoiâ 
aussi M El-Kital), p expression qui signifie proprement le Livre. 
(1) Le mot khalifa signifie, an propre, celui qui vient derrière, 
qui succèdi', qui remplace ; c'est le vicaire, le lieutenant, le re- 
présentant, le remplaraut, l'adjoint, le substitut, le coailjuteur. 
Chacun des ordres religieux est dirigé par mi Ichalifa, qui eu est 
considéré comme le clief spirituel. Il est toujours désigné d'a- 
vance par son prédécesseur, qui, soit par des dispositions testa- 
mentaires, soit dans nue réuuiou de frères, le présente comme 
sou futur successeur. 



XXVII, — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 403 

pellera à lui, et je sens que l'heure n'en est pas éloi- 
gnée ; tu seras mon vicaire, mon lieutenant, et cette 
dignité restera dans ta famille jusqu'à ce que Dieu — 
qu'il soit exalté ! — en ait décidé autrement. Cette 
délégation te fait l'héritier légitime de la part de pou- 
voir sur les lions que m'a confiée le Tout-Puissant. Ces 
animaux auront désormais pour toi et pour les tiens 
la douceur de l'agneau ; ils seront tes serviteurs et les 
exécuteurs fidèles de ta volonté^ du moins tant que tu 

resteras dans le sentier de Dieu Je ne veux plus 

désormais reparaître parmi les hommes; la société 
des lions, mes khoddam, me suffit, et c'est à eux que 
je compte confier le soin de mes funérailles. Pour- 
tant, comme il est de la volonté de Dieu que la vraie 
voie soit ouverte aux enfants de ces montagnes, je 
prierai le Souverain Maître de toutes choses de faire 
le jour dans ton esprit, et d'y jeter un rayon de sa lu- 
mière afin de t'initier ainsi, toi^ pauvre ignorant, aux 
mystères de la science et des connaissances humai- 
nes, et de te permettre de me remplacer dans la pré- 
dication des vérités contenues dans le Livre, et dans 
l'explication des préceptes révélés au Prophète — que 
le salut soit sur lui ! — par leTrés-IIaut. Mais comme 
tu ne pourrais suffire seul à cette tâche, tu feras choix 
d'un nègre dans chacune des douze tribus qui compo- 
sent, y compris la tienne, la confédération des Flita; 
tu les réuniras dans une zaouïaque feront construire 
les chefs de ces douze tribus, et tu leur enseigneras 
ce qu'il leur est nécessaire de connaître pour exer- 
cer leur apostolat. Ainsi, tu m'as bien compris, ô 
Mbarek ? je suis mort pour tous à partir de ce jour. 
Va donc, et exécute mes dernières volontés. » 

Le saint prit les deux mains de Mbarek, qui était 
prosterné devant lui, et les lui serra étroitement dans 
les siennes, puis, se penchant à son oreille, il y glissa 



404 LES SAINTS DE l'ISLAM 

les sept noms magiques, qui sont les sept attributs 
principaux de la Divinité, lesquels correspondent aux 
sept lumières divines et aux sept couleurs fondamen- 
tales; enfin, il lui insufflait son esprit en lui appli- 
quant ses lèvres sur la bouche. Le nègre Mbarek se 
sentit tout aussitôt transformé : la lumière s'était faite 
dans son cerveau, et la clarté du jour y avait rem- 
placé les ténèbres de la nuit. De ce moment, il était 
devenu un homme nouveau^ et sa mission apostoli- 
que lui parut dès lors sans difficultés. 

Dés <|ue cette cérémoniede l'initiation fut terminée, 
le lion et la lionne vinrent se rouler aux pieds deSidi 
Mbarek en signe de soumission. 

Après lui avoir donné ses dernières instructions, 
lesquelles contenaient la défense expresse de révéler 
à qui que ce soit le lieu de sa retraite, Sidi Maham- 
med congédia le nouvel apôtre eu lui donnant le sa- 
lut, et pour qu'aucun ne put mettre en doute l'authen- 
ticité de sa mission, il ordonna à ses lions de suivre 
Sidi Mbarek en tous lieux comme des chiens soumis. 
La brebis parut tenir à faire partie du cortège; car 
elle se mit dans la trace des lions. 

Sidi Mbarek quitta le saint en lui témoignant ses 
regrets de la rigueur de ses ordres, lesquels ne lui 
permettaient pas de venir chercher auprès de lui ses 
leçons et ses conseils. Mais le saint avait été inflexi- 
ble : « Quand j'aurai rendu mon àme à Dieu, lui dit- 
il, la lumière qui éclaire cette grotte — et qui n'est 
visible que pour toi — s'éteindra subitement^ et ma 
kheloua rentrera dans l'obscurité. Les intérêts de 
l'ordre te regarderont dès lors exclusivement, et tu 
feras connaître aux tribus des Flita, en même temps 
que ma mort, ton élévation aux fonctions de khalifa 
de l'ordre. Pour le reste, Dieu — qu'il soit exalté ! ^- 
t'inspirera, » 



XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 405 

Après avoir baisé Sidi Mahammed-ben-Aouda sur 
la tète, Mbareks'en sépara le cœur chargé de tristesse 
et des larmes plein les yeux. 

Le khalifa de Sidi Mahammed s'empressa, pour 
se conformer aux instructions du saint, d'aller, suivi 
de ses lions, de tribu en tribu pour annoncer la bonne 
nouvelle, celle de la fin de leurs misères et de l'en- 
trée du pays dans une période de bien-être et de 
bénédiction. Il choisissait, en même temps, parmi 
les nègres, ceux qui devaient être ses auxiliaires 
fjuand il leur aurait communiqué l'esprit et le don 
de prédication. Son choix porta sur les plus beaux 
hommes, les plus intelligenls, et les plus vertueux 
de la tribu ; il les voulut surtout jeunes et vigoureux, 
attendu qu'il tenait essentiellement à ce que les futurs 
gardiens du tombeau du saint composassent bientôt 
une fraction importante d'hommes libres et maîtres de 
leur chair ; car, s^ils consentaient à être des servi- 
teurs, ils ne pouvaient plus être que ceux de l'illustre 
chef de leur ordre. 

L'annonce que le saint; touché du repentir des 
Flita^ consentait à oublier le passé, et à reprendre, 
en leur faveur, le rôle d'intercesseur auprès de Dieu, 
donna lieu à des fêtes dans toute l'étendue de la 
confédération. Comme on ignorait le point où s'était 
retiré le saint, — Mbarek était resté impénétrable 
sur ce chapitre, — on résolut de fêter le protecteur 
du pays près des ruines du pont romain qui lui avait 
servi de kheloua lors de son arrivée sur le territoire 
desFlita. Ce qu'on y absorba de fjueçâa (1) de kous- 
ksou dépasse l'imagination la plus déréglée. Il était 
évident qu'on y escomptait sérieusement la prospé- 

(1) Large plat taillé dans lo tronc d'un frônf deux on troi? 
fois séculaire. 



406 LES SAINTS DE l'iSLAM 

rite future ; mais, que voulez- vous ? on avait pleine 
confiance dans les promesses du saint. Il y avait 
déjà, d'ailleurs, commencement d^exécution ; car^ à 
part les deux lions qui suivaient comme des chiens 
le nègre Mbarek, qu'on n''appelait plus, du reste, 
que Sidi Mbarek, — monseigneur Mbarek^ — animaux 
féroces avec lesquels jouaient les enfants comme 
avec des slougui (lévriers), à pan ce couple de lions 
marabouts, ainsi que les nommaient les Flita^on n'en 
avait plus vu un seul dans le pays, ou, du moins, 
on n'avait eu à leur reprocher aucun genre de dépré- 
dations. Il est vrai que leurs voisins les Sdama n'en 
pouvaient dire tout-à-fait autant; car il semblait que 
tous les lions du baïlik d'Oran se fussent donné 
rendez-vous dans les montagnes boisées de cet 
aghalik. Mais cela ne regardait pas les Flita, et ils 
ne s'en préoccupèrent pas plus que les Sdama ne 
l'avaient fait quand, eux Flita, étaient infestés de ces 
mangeurs de troupeaux. Tant pis pour les Sdama! 
Ce fut avec le plus vif enthousiasme que les grands 
de chacune des tribus affranchirent celui de leurs 
nègres que Sidi Mbarek avait choisi pour en faire 
un de ses douze auxiliaires. Non-seulement on leur 
rendit leur liberté, mais encore on les maria avec la 
plus belle fille de la tribu; on leur fit cadeau du plus 
beau cheval de la fraction, de la tente la plus spacieu- 
se, et du plus gras et du plus nombreux troupeau du 
pays. C'était plus que de l'enthousiasme ; c'était de 
la frénésie, de la folie. C'était à qui, parmi ceux des 
pères qui avaient de belles filles, la proposerait, 
l'offrirait en mariage à ce nègre que, la veille, sa 
qualité d'esclave faisait mépriser et repousser par 
ceux ou celles qui, aujourd'hui, le veulent absolument 
pour gendre ou pour époux. Ces nègres, dans leurs 
rêves les plus ambitieux, n'avaient pu entrevoir seu- 



XXVII. — SIDI MAHMMED-BEN-AOUDA 407 

lement l'ombre d'une telle faveur ; car le Prophète 
a dit : « Mariez ceux qui ne sont pas mariés, vos 
serviteurs probes à vos servantes ; s'ils sont pauvres, 
Dieu les rendra riches du trésor de sa grâce ; car 
Dieu est immense; il sait tout (1).» D'ailleurs, ce gen- 
re de trésor eût été regardé — malgré son incontes- 
table valeur — par le père de la jeune fille comme 
tout-à-fait insuffisant pour lui constituer une dot. 
Aujourd'hui, c'est une autre affaire, et si les pères 
sacrifiaient leurs filles, — dont ils font d'ailleurs peu 
de cas, — ils comptent bien retrouver le rembourse- 
ment de leur sacrifice dans l'influence dont jouiront 
leurs gendres auprès de Sidi Mbarek, le khalifa du 
saint et l'héritier futur de son pouvoir spirituel, lequel 
devait infailliblement amener l'autre^ le temporel. 

Sa daïra (2) constituée, Sidi Mbarek réunit ses 
douze affranchis, et en forma un douar qu'il installa 
sur la rive droite de la Mina, dans la tribu des Ana- 
tra, et à proximité de la kheloua de Sidi Mahammed- 
ben-Aouda. Il lui semblait que, placé, pour ainsi dire, 
sous l'œil du saint, il en recevrait plus directement 
l'inspiration, la robustesse spirituelle; il sentait qu'il 
avait encore besoin de son puissant secours pour me- 
ner à bien l'œuvre importante dont il l'avait chargé. 

Les disciples de Sidi Mbarek — qui s'était établi leur 
chikh (3) firent des progrès rapides dans leurs études 
religieuses : il suffisait que leur maître leur enseignât 
une chose une seule fois pour que leur mémoire — si 
rebelle naguère — s'en emparât immédiatement et 
la retint indéfiniment. Ainsi, une journée d'étude 

(1) Le Knran, sourate XXIV. viTsct '.M. 

(2) La dcitra o^i l'eiitourd^to d'un chef aiabe. ren^cuible des 
gens qui liabitent auprès de lui, et qui font partie de sa maison. 

(3) Le uiol chikh a iei le sen;^ de docteur, pmless-ur. maître 
diustituliou, 

■27. 



408 LES SAINTS DE l'iSLAM 

leur suffisait pour s'assimiler un hizeh (section) du 
Koran, eùt-il la longueur de celui de « El-Bagra » 
(la Vache), qui n'a pas moins de 286 aîat (versets). 
Ce prodige démontrait jusqu'à l'évidence à ces illet- 
trés de la veille que l'esprit du saint les avait péné- 
trés de ses effluves vivifiants, et, dés lors, leur foi 
ne connut plus ni bornes, ni limites. Ils furent donc 
bientôt en mesure de faire connaître à leurs contribu- 
les la parole de Dieu et celle de son Prophète bien- 
aimé. 

Pour rendre hommage à la vérité, il faut dire qu''à 
présent, les oreilles des Flita s'ouvrent toutes gran- 
des aux pieuses leçons des mcrsoulin (envoyés) de 
Sidi Mahammed-ben- Aouda, et que ces montagnards 
commencent à faire quelque cas de dar el-akhra 
(l'autre vie) et des félicités qu'on leur y promet. 
Ils songent bien encore un peu à leurs intérêts 
terrestres ; car on ne refait pas un Kabil du jour au 
lendemain ; mais au moins ces intérèts-là — qui ont 
bien pourtant leur importance — ne leur font 
point négliger d'une manière absolue — comme autre- 
fois — ceux qu'ils doivent trouver de l'autre côté 
de la vie. Aussi, ils avaient déjà fait apporter les 
matériaux pour la construction de la zaouïa que Sidi 
Mbarek avait manifesté le désir de faire élever non 
loin de la kheloua du saint, c'est-à-dire vers le con- 
fluent de l'ouad Mina et de l'ouad Ourlouk, et des 
maçons — de véritables architectes — de Figuig (1) 



(1) C'est le ksarde Fipnig, dans le siul-est du Marok.qni a le 
monopole de la fourniture des maçons dans pres(|ue toute 
IWIgérie. Us ne seraient rien moius que les descendants directs 
des architectes de la cathédrale di' Onrdouc i-t du palais de 
l'Alhambra. C'est là, du moius, une de leurs piéteutious. Ce 
SDut aussi des mineurs duue grande habileté — d'une habileté 
relative pourtant. 



XXVII, — Smi MAHAMMED-BEN-AOUDA 409 

allaient se mettre à l'œuvre. Leur plan — car ils 
avaient fait un plan— laissait pressentir que cette 
zaouïa serait tout simplement une merveille. Du reste, 
il avait été accepté par une djemûa (assemblée) qui 
n'y entendait absolument rien ; mais enfin ces nota- 
bles l'avaient néanmoins accepté après un très minu- 
tieux examen qu'ils firent àTenvers avec un sérieux 
de véritables appréciateurs, et des el-hamdou lillah 
(louange à Dieu!) témoignant de leur enthousiaste 
satisfaction. 

Ce qui avait décidé ces intéressés Kabils à un si 
lourd sacrifice, c'est qu'ils s'étaient aperçus déjà^ 
nous l'avons dit, de l'immixtion du saint dans les 
affaires de leur pavs, et de l'effet de sa puissante 
influence sur le Dieu unique, influence qu'il exerçait 
d'ailleurs — ils le reconnaissaient à présent — au pro- 
fit de leurs intérêts. En effet, les récoltes s'annonçaient 
comme devant être superbes ; des pluies opportunes 
avaient donné des fourrages plantureux; aussi les 
troupeaux s'étaient-ils refaits et remis en chair à 
faire presque oublier les mauvaises années qu'ils 
venaient de passer ; les glands — ces marrons des 
Kabils — étaient abondants à ce point de briser 
les branches du chêne sous leur poids; les hommes 

étaient redevenus des hommes ; les femmes étaient 

d'une fécondité exagérée, et les trois quarts d'entre 
elles donnaient des garçons — ce qui est la marque 
des forts — à leurs maris, qui n'en revenaient pas, 
et qui ne savaient plus en quels termes remercier 
le saint de les gâter ainsi en couronnant leurs 
efforts d'une semblable korret el-aïn, c'est-à-dire 
d'une pareilIe/raîcAear de l'œilil). Quant aux lions, 

(I) Les Arabe? rcgardaieiit. autrefois ^JU^lout. la naissance 
Juu fils comme une faveur du ciel ; eu elTet. uu tils c'était uu 



410 LES SAINTS DE L'iSLAM 

à ces abhorrés dévastateurs, qui les ruinaient naguère 
en décimant leurs troupeaux, on en voyait encore un 
assez grand nombre dans le paj's, surtout dans la 
tribu des Anatra ; mais ils ne touchaient pas plus 
aux moutons que si leurs côtelettes leur fussent 
devenues tout-à-coup on ne peut plus désagréables. 
Il eût fallu être frappé d'aveuglement pour ne pas 
reconnaître l'action bienfaisante du saint marabout 
dans les prodigieuses faveurs qu'il répandait avec 
tant de générosité sur les heureux Flita, et l'on pou- 
vait d'autant moins douter que les bienfaits de Sidi 
Mahammed leur fussent exclusivement acquis, que le 
malheur s^abattait, au contraire, avec une intensité 
extrême sur leurs voisins les Sdama, les gens de la 
Guebla, les Beni-Ourar', les Sbeah^ les Bordjia, les 
Hachem, et les Yagoubia. 

Sidi Mbarek connaissait seul le secret de l'exis- 
tence de Sidi Mahammed-ben-Aouda ; ses disciples 
ignoraient jusqu'au lieu de sa retraite ; ils n'étaient 
même pas certains qu'il fût encore de ce monde. Leur 
chik avait toujours été muet sur ce mj'stére que 
quelques-uns de ses élèves avaient souvent — on le 
pense bien — cherché à pénétrer. Quant au pic 
au sommet duquel était juchée la grotte où résidait 
le saint marabout, de tout temps elle était restée incon- 
nue aux gens du pays, et personne — pas même les 
bergers — n'avait été tenté, du moins, on le disait, 
de faire l'ascension de ce pic, qui passait, avec quel- 
que raison, pour être très sérieusement hanté par 
les lions. Sidi Mahammed-ben-Aouda et Sidi Mbarek 



fusil, cl, avant uolriî occupation, dans ces temps «le luttes inces- 
.'^anli's de tribu à lril)u, un fusil était à considérer. Le fils était 
donc appelé la fraîcheur de l'œil, c'est-à-dire ce qui r&jouit l'œil, 
la satisfaction, la connolation des yeux, la satisfaction la plus 
tntiére, la plus complète. 



XXVII, — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 411 

étaient donc, selon toute probabilité, les seuls êtres 
humains qui eussent escaladé cette dangereuse et 
singulière dent, dont le sommet avait toujours passé 
pour inaccessible. Nous ajouterons que les disciples 
de Sidi Mbarek n'avaient, à ce moment, aucun pou- 
voir sur les lions, cette puissance appartenant encore 
et sans partage à Sidi Ben-Aouda et à son khalifa 
Sidi Mbarek. 

Par une nuit sombre au point de pouvoir prendre 
les ténèbres avec la main, le sommeil de Sidi Mbarek 
fut troublé par des rugissements d'une nature parti- 
culière; ce n'était point ce rugissement composé de 
douze sons commençant par des soupirs^ se dévelop- 
pant en un terrifiant crescendo pour retomber et 
s'éteindre dans la note du soupir initial. Non, ce 
cri léonin qu'entendait Sidi Mbarek était plutôt 
un gémissement, une plainte^ que cet épouvantable 
roulement que les Arabes comparent avec tant de 
vérité au bruit saccadé du râd (tonnerre). Chose 
étrange! les deux lions qui accompagnaient toujours 
Sidi Mbarek, et qui s'étendaient habituellement, 
pendant la nuit, en travers de l'ouverture de sa tente, 
ces lions, disons-nous, répétèrent le même rugisse- 
ment, lequel se fit entendre successivement aux qua- 
tre points cardinaux, et avec la ténacité lugubre que 
lui avaient donnée les lions du pic des Anatra; car^ 
il n'y avait pas à en douter, les premiers cris avaient 
été jetés dans cette direction. 

Soit que la frayeur eut saisi les. élèves de Sidi 
Mbarek à la gorge^ soit que les rugissements des lions 
n'eussent été perceptibles que pour lui, tout ce que 
nous pouvons dire c'est que pas àme vivante ne bou- 
gea dans le douar et aux alentours. Sidi Mbarek 
comprit qu'il y avait là quelque mystère étrange^ 



412 LES SAINTS DE L ISLAM 



et il résolut de le pénétrer. Il se leva de la fraeha (1) 
qui lui servait de couche : tous, dans ses tentes, ses 
femmes et ses serviteurs, paraissaient livrés au plus 
profond sommeil. Sa première pensée, en sortant de 
son habitation de poil^ fut de diriger ses regards du 
côté du pic de la kheloua de Sidi Mahammed-ben- 
Aouda, pic dont on apercevait le sommet du centre 
de son douar. L'obscurité la plus complète y régnait. 
Il n'y avait plus à en douter, Dieu avait rappelé 
à lui le saint marabout des Flita. Sidi Mbarek 
ne putretenir ses larmes, car son cœur était plein 
à déborder ; il comprit que dès lors sa mission allait 
commencer, et il sentit défaillir son courage ; il se 
croyait indigne de continuer l'œuvre d'un ouali qui 
était directement en rapport avec Dieu. « Le Tout- 
Puissant, se disait-il, voudra-t-il me continuer les 
précieux dons que Sidi Mahammed m'a laissés en hé- 
ritage ? Daignera-t-il tenir pour sacrée la parole de 
son envoyé ? » Sidi Mbarek avait d'autant plus tort de 
douter que le saint lui avait déjà délégué une large 
part de son pouvoir, qu'il lui avait insutîlé une par- 
tie de son esprit, et que les prodiges dont il était tous 
les jours le témoin ne lui permettaient pas de suppo- 
ser un seul instant qu'il eût pu les accomplir, si Dieu 
n'avait point ratifié la parole du saint marabout. 

Sidi Mbarek songea donc à se rendre sans retard 
à la grotte du vénéré Sidi Ben-Aouda pour procéder 
à ses funérailles. Nous l'avons dit, la nuit était épaisse 
à couper au couteau]; aussi le khalifa du saint mara- 
bout se demandait-il déjà comment il pourrait attein- 
dre le pic de la kheloua si Dieu ne venait point à 
son aide, car; on se le rappelle^ il fallait traverser, 

(1) Tapis à loiii-'iic hiiin' sur Irqui'l inmlKnil Ifs Arabes tout 
liabillés. 



XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 413 

pour y arriver, un pays affreusement convulsé^ et 
inextricablement embroussaillé. A peine avait-il solli- 
cité le secours de Dieu, que les yeux de ses deux lions 
s'allumèrent de clartés pareilles à des flambeaux, 
et dont les rayons lumineux s'allongèrent dans la 
direction de l'ermitage. Sidi Mbarek loua Dieu et le 
remercia d'avoir daigné accéder à sa prière. Il mar- 
cha dans la trace des lions, qui le guidaient en éclai- 
rant son chemin. 

Les lions continuaient leurs rugissements lugubres 
sur tous les points de l'horizon : c'était comme une 
plainte funèbre roulant dans l'espace pareille aux 
grondements d'un tonnerre lointain, et qui semblait 
prendre son foyer d'émission au sommet du pic de la 
kheloua. Plus Sidi Mbarek en approchait, plus les 
rugissements devenaient désespérés. Celaressemblait 
à une immense lamentation de la tempête soufflant 
dans les grands arbres de la forêt voisine. 

Arrivé au pied du pic, Sidi Mbarek s'arrêta un ins- 
tant. Il se passait évidemment quelque chose d'étrange 
à son sommet: on y entendait, mêlé à des rugissements 
de lions, le bruit sourd de rochers qui éclatent, qui 
se brisent, qui se déplacent en grinçant ; d'énormes 
fragments de ces rochers roulent en bondissant et en 
sifflant sur les flancs du pic, et sont précipités dans 
la vallée broyés et réduits en poussière. Toujours 
guidé par ses lions, Sidi Mbarek s'engagea dans le 
sentier de chèvre qui conduit au sommet. A peine y 
avait-il fait quel(|ues pas, qu'il se trouvait soudai- 
nement transporté sur le plateau qui couronne et 
termine le pic. Quatre lionsnoirs, les yeux étincelants, 
la crinière pendante jusqu'à terre, s'efforçaient, les 
griffes en sang, de soulever des blocs schisteux dans 
le but probable de pratiquer une excavation destinée 
à recevoir lecorpsdu saint; quatre lionnes, couchées 



414 LES SAINTS DE l'iSLAM 

sur le ventre, assistaient à ce travail en poussant des 
rugissements qui ressemblaient à des sanglots, et en 
se déchirant la face de leurs terribles griffes, pendant 
que de leurs queues elles se labouraient les flancs 
jusqu'au sang. 

L'arrivée de Sidi Mbarek n'avait point interrompu 
cette étrange besogne des lions, laquelle paraissait 
toucher à sa fin. Le khalifa du saint se dirigea vers 
la grotte où devaient se trouver les restes mortels 
du vénéré marabout. En effet, Sidi Mahammed repo- 
sait étendu sur une natte de halfa; son corps était 
enveloppé d'une sorte d'atmosphère phosphorescente 
à reflets bleuâtres ; son austère et calme visage, 
éclairé comme par un pâle rayon de lune qui l'auréo- 
lisait, portait la marque des élus de Dieu, de ceux 
dont le Prophète a dit : « Ceux dont les visages 
seront blancs éprouveront la miséricorde de Dieu, 
et habiteront les jardins délicieux tant que dureront 
les cieux et la terre (1). » Le saint était mort en réci- 
tant la formule du témoignage; car Tindex de la 
main droite était encore levé (2). Il tenait dans cette 
même main un papier sur lequel il avait tracé sans 
doute ses dernières volontés. Comme il ne pouvait 
être destiné à un autre que lui, Sidi Mbarek le prit 
de la main de son maître vénéré et y jeta les yeux. 
C'était, en effet, le dhehir (diplôme) par lequel il 
l'appelait à lui succéder dans l'accomplissement de 
sa mission spirituelle, et à continuer son œuvre. Ce 
diplôme se terminait par la formule de son diker{d), 



(1) Le Koran, pouralo 111, verset 103. 

(,2) Eu récitant l.i fui'uuile de léuioifïnage de l'Iplnm : « Dieu 
seul est Dieu, et Mohammed est l'eiivoi/c de Dieu! » les Musul- 
mans lovent verticalemeut Timlex de la main droite fermée, 
lequel, pour cette raison, se nomme aussi cliaked, témoin. 

{'•i) Le diker est une oraison continue particulière à tout fou^ 



XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 415 

que le saint lui recommandait instamment de faire 
connaître sans retard à ses disciples afin d'en hâter 
la propagation. En fait de pouvoir surnaturel, Sidi 
Mahammed ne lui laissait que celui qu'il exerçait 
sur les lions ; il pouvait le transmettre à ses succes- 
seurs, et en faire jouir, lorsqu'ils en seraient dignes, 
les khûuan de son ordre. Quant au don des miracles, 
c'était à Sidi Mbarek à le mériter auprès de Dieu. 
Enfin, le saint exprimait le désir de reposer du der- 
nier sommeil sur le pic où il avait vécu, et de rester 



dateur d'un ordre religieux, et par laquelle ?e reconnaissent les 
khouan ou affiliés à cet ordre. Cette oraison joue un rôle con- 
sidérable dans la vie des khouan : elle consiste à répéter un 
nombre de fois déterminé par les statuts de l'ordre certaines 
formules ou invocations spirituelles telles que les suivantes, qui 
peuvent être données pour exemple : « Il n'y a de Dieu que 
Dieu. — Dieu pardonne.— Dieu ! le Vivant, le Fort, l'Aimable, 
le Juste, le Clément, le Miséricordieux ! — Dieu ! la faveur 
divine soit pour Noire Seigneur Mohammed, qui a ouvert ce qui 
était fermé, qui a mis le sceau à ce qui précédait, et qui a fait 
triompher la vertu par le droit. — J'atteste qu'il n'y a de Dieu 
que le Dieu unique; il n'a pas d'associés. — C'est la profession 
de foi de ceux qui combattent pour sa cause, et qui succombent 
en combattant. — Us ne sont point morts ; ils vivent auprès de 
Dieu. — Les portes du Paradis sont ouvertes à ceux que Tépée 
atteindra. — Faites la guerre à ceux qui ne croient pas eu Dieu, 
ni au jour dernier. — Préparez-vous; de jeunes vierges aux yeux 
noirs resplendiront pour ceux qui auront combattu dans le sen- 
tier de Dieu. — Dieu a acheté aux Croyants leurs biens et leurs 
personnes pour leur donner eu échange le Paradis, où leur soif 
sera étanchée. — Ils tueront et seront tués. » 

Ces pieuses oraisons, que les khouan sont tenus de répéter 
cent, deux cents, trois cents, mille, deux mille, et jusqu'à trois 
mille fois par jour, sont dites sur le chapelet après les prières 
du fedjeur (pointe du jour), de Vâceiir (vers trois heures et de- 
mie de l'après-midi), et du moghreh (coucher du solelH. 

Il est inutile d'insister sur les effets que doit produire, sur 
le cerveau des khouan fanatiques, la répétition incessante de 
ces pieuses recommandations et promesses faites à son peuple 
par le Dieu unique et par son Envoyé, 



416 LES SAINTS DE l'iSLAM 

au milieu des Flita, qu'il avait réconciliés avec Dieu, 
afin de rester leur intercesseur tant qu'ils marche- 
raient dans la vraie voie, et qu'ils mériteraient les 
faveurs du Tout-Puissant. 

Sidi Mbarek rendit les devoirs funèbres à Sidi Ma- 
hammed-ben-Aouda : après l'avoir déshabillé, il reten- 
dit sur une natte, puis il le lava au moyen d'un linge 
qu'il passa sept fois sur tout le corps ; les lotions 
terminées, il l'aromatisa avec du camphre et le rha- 
billa; il prit ensuite le corps du saint dans ses bras, 
et le déposa, la face tournée du côté de la A76/rt (direc- 
tion de la prière) de Mekka, dans l'excavation qui 
avait été préparée par les lions. La dalle qu'ils avaient 
extraite fut ramenée ensuite par Sidi Mbarek sur le 
sépulcre, qu'elle referma jusqu'au jour du jugement 
dernier. 

Ces devoirs remplis, Sidi Mbarek resta prosterné 
sur le tombeau du saint jusqu'à la prière àufedjeur 
(point du jour) ; le sommeil l'ayant surpris dans cette 
position, il revit en songe son puissant et vénéré mai- 
Ire, qui l'entretint longuement des intérêts de l'ordre 
dont il était le fondateur, et des devoirs qui lui incom- 
baient à lui son khalifa, son successeur spirituel. 
Il y ajouta quelques instructions qui complétaient 
la somme des connaissances que Sidi Mbarek avait 
besoin de posséder pour diriger, suivant les intentions 
du saint ouali, l'œuvre religieuse dont il lui avait 
remis la charge et la responsabilité. 

Quand Sidi Mbarek se réveilla, le jour commen- 
çait à poindre ; il fit la prière ànfedjeur, puis il quit- 
ta le pic de la kheloua pour retourner à son douar, 
et, en apprenant à ses compagnons la mort de Sidi 
Mahammed-ben-Aouda, s'en faire reconnaître en 
qualité de khalifa du saint, et de chef spirituel de 
son ordre. Après avoir versé d'abondantes larmes, 



XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 417 

ses disciples se précipitèrent à ses genoux, et le recon- 
nurent pour le khalifa et le légitime successeur de 
Sidi Ben-Aouda. Dans leur douleur, ils émirent l'in- 
tention de prendre le deuil du saint; mais comme 
cette marque extérieure de tristesse consiste, chez 
les Arabes^ à cesser à tout jamais l'usage des ablu- 
tions et le lavage des vêtements, ce qui, pour de 
jeunes nègres, et surtout pour ceux de leurs contri- 
bules qu'ils avaient à catéchiser, pouvait n'être pas 
sans inconvénients, Sidi Mbarek, qui adorait la pro- 
preté, leur fit entendre que le deuil d'un saint ne se 
portait pas autrement qu'en doublant, au contraire, 
le nombre des ablutions journalières, et en ne revê- 
tant que des vêtements rivalisant de blancheur avec 
la neige. Ils se résignèrent d'autant plus volontiers 
à ce sacrifice, que les nègres sont littéralement fous 
de la couleur blanche, laquelle, d'ailleurs, fait ressor- 
tir admirablement la noirceur de leur peau. 

Chacun des disciples fut envoyé dans la tribu à 
laquelle il appartenait pour annoncer aux gens du 
pays et la mort de Sidi Mahammed-ben-Aouda, et la 
désignation que le saint avait faite de Sidi Mbarek 
pour lui succéder. Les apôtres devaient rassurer 
en même temps les Flita sur les conséquences que 
devait amener la perte de leur ouali, dont l'influence 
auprès de Dieu s'était traduite, depuis qu'ils en avaient 
obtenu leur pardon, par des bienfaits manifestes. 
Le saint marabout s'était chargé lui-même, — dans 
les instructions qu'il avait données à Sidi Mbarek^ 
lorsqu'il s'était montré à lui pendant la nuit que le 
khalifa avait passée sur son tombeau, — de calmer 
les craintes qu'il prévoyait devoir se produire parmi 
ces populations lorsque Dieu le rappellerait à lui : 
« Tu leur diras — aux gens des Flita — que la mort 
de l'intercesseur ne peut qu'être profitable au Croyant 



418 LES SAINTS DE l'iSLAM 

qui sollicite les faveurs du ciel ; car les demandes 
de ce dernier sont d'autant plus certaines d'être 
accueillies que l'intercesseur est plus près de l'oreille 
de Dieu. Dis donc aux populations flitiennes qu'elles 
n'ont rien à redouter de ce côté tant qu'elles marche- 
ront dans la voie de Dieu, et qu'elles suivront ses 
divins préceptes. Dis-leur encore, ajoutait le saint: 
« D'ailleurs n'ai-je pas mis auprès de vous un homme 
— mon khalifa — à qui j'ai laissé toute ma pensée, 

et qui vous servira d'intermédiaire auprès de moi ? 

Ecoutez sa parole et suivez ses conseils ; car sa 
parole n'est qu'un écho de la mienne. » 

La mon de Sidi Mahammed-ben-Aouda s'était 
répandue du sud au nord et de l'est à l'ouest de la 
confédération avec la rapidité de l'éclair^ et même 
bien avant que les messagers fussent arrivés dans 
leurs tribus pour l'annoncer officiellement, et pour 
faire connaître, avec la dernière révélation du saint, 
la désignation qu'il avait faite de Sidi Mbarek pour 
lui succéder. A cette triste nouvelle, la désolation 
avait été générale dans toutes les tribus de la con- 
fédération, et les femmes s'étaient déchiré le visacre 
comme si elles eussent perdu l'être qui leur fût le plus 
cher au monde. Eufin^ la mission des mersouUn (en- 
voyés) de Sidi Mbarek eut un plein succès, et ce fut à 
ce points que les chioiikh de tribus (chefs de tribus) et 
\eskebar (les grands, les notables) de chaque fraction 
voulurent accompagner leur envoyé pour faire acte de 
soumission et d'hommage entre les mains du nouveau 
khalifa. Ou convint, dans cette réunion des grands 
de chacune des tribus, d'élever une koubba sur le 
tombeau du saint. On voulait quelque chose de somp- 
tueux et qui fût en rapport avec l'importance de Vouali. 
Rien n'empêchait, puisque les maçons de Figuig 
étaient attendus de jour en jour, de commencer les 



XXVii. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 419 

constructions qui leur avaient été commandées par 
celle de la koubba; on aurait tout le temps après de 
se mettre à la zaouïa, qui pressait moins. Cette pro- 
position fut adoptée à l'unanimité par l'assemblée de 
tous les notables réunis, laquelle expédia, séance 
tenante, un courrier sur Oran pour hâter Tarrivée 
des Figuiguiens qui, il faut bien le dire, ne se pres- 
saient que modérément. Il est évident qu''ils devaient 
se dire intérieurement qu'ils avaient tout le temps de 
quitter Oran, la ville de toutes les voluptés, pour ve- 
nir s'enterrer tout vivants dans les montagnes des 
Flita. 

Les députations flitiennes ne voulurent pas rega- 
gner leurs tribus sans se faire recevoir parmi les 
khouan de Sidi Mahammed-ben-Aouda^ et prendre 
son cliker. Sidi Mbarek procéda sur-le-champ à 
leur réception d'après le mode fixé par le rituel du 
nouvel ordre. Le khalifa procéda à leur affiliation de 
la manière suivante : chacun des postulants vint se 
prosterner devant lui, et, après lui avoir baisé les 
mains,, lui dit : « Père, vous me voyez repentant de 
mes fautes ; que Dieu me les pardonne ! Je viens à 
vous en toute humilité pour que vous me confériez, 
avec l'assistance du Très-Haut, Vouercl (1) de Sidna 
Mahammed-ben-Aouda. Père, je vous demande de 
m'initier à la science de la vérité^ de me montrer la 

(1) Ouerd serait la prououciation vulgaire «lu mut ouircb 
dérivé delà raciae otiarada, qui signifie « être présnit, se trouver, 
arriver, parvenir, venir à l'aOreuvoir. » Quelques auteurs pré- 
tendent qu"il faut entendre Vouerd par la rose, et -que prendre 
la rose ou 1j diker serait absohimmt la uièrae chose; cette 
expression signifierait « s"aftilier à un ordre religieux. » 

Nous avons trouvé la formule de laftiliatiou dans un excellent 
travail attribué à .M. Charles lirosselard, l'un de nos medleurs 
orientalistes algériens. Ce travail est intitulé : i Les Kliounn. — 
De la Constitution des Ordres religieux musulmatis en Algérie. » 



420 LES SAINTS DE l'iSLAM 

voie qui mène au salut en me traçant les règles de 
notre ordre vénéré. Je promets de m'y soumettre, d'y 
appliquer mon esprit et d'y demeurer fidèle. Je jure 
de servir jusqu'à la mort ceux qui vont devenir mes 
frères. Je jure obéissance et dévouement à vous, Sidi 
Mbarek, qui êtes notre grand-maitre le khalifa. Que 
Dieu vous maintienne en sa grâce et vous accorde sa 
bénédiction ! » Il est bien entendu qu'ignorant la 
formule de la demande d'initiation, les postulants 
se bornaient à répéter les paroles de Sidi Mbarek. 
Cette dictée terminée, les douze disciples du khalifa 
s'écriaient : « Il est à nous ! il est à nous ! qu'il 
devienne un de nos frères ! » 

Se rapprochant alors du postulant, le khalifa lui 
prenait les deux mains qu'il serrait étroitement dans 
les siennes, puis, se penchant à son oreille, il y glis- 
sait les sept noms magiques, ainsi que nous l'avons 
rapporté plus haut à propos de l'initiation du khalifa 
Sidi Mbarek par Sidi Alahammed-ben-Aouda. Le 
khalifa faisait ensuite connaître au nouveau frère 
ses devoirs d'affilié, la formule du diker, et les 
heures auxquelles il devait être récité. Ces formalités 
remplies^ Sidi Mbarek proclamait le candidat frère 
de l'ordre de Sidi Mahammed-ben-Aouda. 

Les nouveaux khouan demandèrent à Sidi Mbarek 
de les conduire en ziara (pèlerinage) au tombeau du 
saint, afin de le remercier de la promesee qu'il avait 
faite aux populations des Flita de leur continuer sa 
puissante intercession auprès du Dieu unique. Et puis 
n'était-il pas indispensable à ses khoddam de con- 
naître le point où ils devaient venir prier et deman- 
der au saint sa haute protection. Très heureux de 
cette sollicitation, qui allait consacrer sa situation 
religieuse, Sidi Mbarek y adhéra volontiers. Le 
pèlerinage fut fixé au lendemain matin. Après avoir 



XXVII. • — SiDI MAHAMMED-I3EN-A0UDA 421 

fait en commun la prière du fedjeur, les notables, 
suivis de leurs serviteurs^ montèrent à cheval ou à 
mulet, selon leurs moyens, et se dirigèrentj musique 
en tète et bannières déployées, vers le tombeau du 
saint. Sidi Mbarek, qui précédait le cortège, faisait 
l'admiration de tous par la grâce robuste qu'il mettait 
à faire valoir un cheval superbe richement capara- 
çonné dont lui avaient fait cadeau, la veille, les 
ffrands de Vouthen des Flita. Toutes les femmes du 
douar, ainsi que celles qui étaient accourues de tous 
les points du territoire flitien, perçaient l'air de leurs 
aigus toidouïl (1). Le fait est que le khalifa, avec 
sa haute taille, ses larges épaules, ses bras pa- 
reils à des troncs d'arbres^ son visage d'un beau noir 
vernissé, était reellementmagnifique.il était suivi de 
ses disciples, montant également des chevaux de race. 
Les deux lions de Sidi Mbarek marchaient fièrement à 
hauteur de son étrier avec cette allure un peu lourde 
de tous les puissants, lesquels, à chaque pas, sem- 
blent vouloir prendre possession de la terre qu'ils 
daignent fouler de leurs larges talons. Une foule de 
gens à pied ou à bourriquet, des femmes et des 
enfants suivaient le cortège en trottinant et en par- 
lant du saint. 

A l'arrivée au pied du piton de l'ermitage, les lions 
l'escaladèrent en trois bonds ; mais tout le monde fut 
obligé de mettre pied à terre à cause de la difficulté 
du sentier de chèvres qui conduisait à son sommet. 
Or, comme le plateau où reposait le saint n'avait 



(1) Les <ou/oià7 sont les cris de joieque font eiiloiulre les femmes 
pendant certaines cérémonies, ou lors du passage dun chef ou 
d'un personnage de rang élevé. Ce sont ces you ! you ! en voix 
de tête que les femmes vont chercher dans les notes les plus 
aiguës de la voix humaiue. 



422 LES SAINTS DE l'iSLAM 

que très peu d'étendue, Sidi Mbarek ordonna que 
l'ascension se ferait par tribu. 

Quand le premier groupe parvint sur la plate- 
forme, deux lions étaient couchés sur le tombeau du 
saint : ils se levèrent par un terrible mouvement de 
détente de leurs jarrets, et fondirent d'un bond, et 
avec un épouvantable rugissement, sur la tète de ce 
groupe, qui se rejeta en arrière avec toutes les 
marques de l'épouvante ; mais Sidi Mbarek les 
avait arrêtés d'un geste dans leur élan, et ils étaient 
venus tomber à ses pieds, où ils se couchèrent. 
Après leur avoir imposé les mains, le khalifa leur 
avait ordonné d'aller reprendre leur place sur le 
tombeau du saint, vers lequel il se dirigea lui-même 
suivi du premier groupe, qui, remis de sa frayeur, 
se mit spontanément à louer Dieu. Tous reconnais- 
saient, en même temps, que Sidi Mbarek était bien 
le successeur de Sidi Mahammed-ben-Aouda, et 
l'héritier de son pouvoir spirituel. 

Après avoir prié sur le tombeau de Vouali, ils 
visitèrent la grotte où il avait passé les sept der- 
nières années de sa vie, et sans autre société que 
celle des lions. Ils remarquèrent que, bien qu'on 
n'en vit pas trace, la kheloua n'en était pas moins 
parfumée de la suave odeur des sehâa bekhourat, 
les sept parfums (1) ; nous ajouterons qu'ils n'en fu- 

(l) Les sopt po.rfiiius sont les aromates sacrés dont se servent 
les Croyants dans leurs cérémonies religieuses, et qu'ils brûlent 
soit sur les tombeaux des saints, soit pour éloigner l'esprit du 
mal. Ces sept parfums ne su composent habituellement que des 
quatre substances suivantes : le djaoui (benjoin), la miàat mou- 
barka (styrax béni]; — ces deux dernières substances exsudent 
vuie gomme-résine dont l'odeur a beaucoup d'analogie avec celle 
de l'encens ; — le louban (encens), gomme-résine à odeur balsa- 
mique découlant du BoA(fe//io ihurifera; — \Q AeH«6eM/' (coriandre), 
plante de la famille des ombellifères. 



XXVIt. — SIDI mahammed-ben-aouda 423 

rent pas surpris outre mesure, car ils ne s'étonnaient 
plus de rien. 

Chacune des tribus de la confédération vint, à son 
tour, visiter le tombeau du saint et la grotte sacrée, 
et fut témoin des mêmes prodiges. Enfin, le jour 
étant près d'entrer dans la nuit, les visiteurs finirent 
— ce ne fut pas sans peine — par s'arracher du lieu 
consacré; ils ne se croyaient jamais assez pénétrés 
des effluves bienfaisants qu'ils sentaient s'exhaler 
du corps de Sidi Mahammed-ben-Aouda ; les femmes 
surtout — celles dont la fécondité n'avait pas encore 
donné signe de vie — se roulaient sur la dalle sacrée 
qui recouvrait son tombeau, ou sur la natte qui lui 
avait servi de couche pendant son existence érémi- 
tique. 

Le retour au douar de Sidi Mbarek fut un véritable 
triomphe pour ce khalifa du saint : c'était à qui 
viendrait poser ses lèvres frémissantes de foi sur le 
pan de son bernons, à qui s'en attirerait un regard, 
à qui en recevrait une parole. La foule se pressait, 
se heurtait, se bousculait autour de son cheval, le- 
quel recevait souvent des baisers qui ne lui étaient 
pas destinés, et qui n'avaient pu atteindre leur but. 
Les femmes surtout — leurs enfants amarrés sur leurs 
reins — mettaient, comme toujours, un enthou- 
siasme fébrile dans leurs démonstrations : c'était de 
l'ivresse, du délire porté au rouge-cerise. Quant à 
Sidi Mbarek, déjà nimbé de l'auréole des saints, — 
du moins, les Flita le voyaient ainsi, — il était rayon- 
nant d'une béatitude qui donnait à son noir visage 
les tons miroitants de l'acajou ou du fruit du maron- 
nier; ses yeux, pareils à des oves de porcelaine au 
milieu desquels on aurait planté un clou de jais, 
ruisselaient d'une joie ineffable, fondante à s'en lé- 
cher les doigts. Tout ce qu'on pouvait dire, c'est que 

28 



424 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Sidi Mbarek était un homme bien heureux, et ce 
bonheur n'était pas sans rejaillir sur ses disciples, 
qui le regardaient avec une admiration qui, il faut 
bien le dire, n'était pas tout-à-fait exempte de féti- 
chisme. Aussi veillaient-ils sur leur chikh chéri 
avec une sollicitude plus que filiale, laquelle ame- 
nait parfois des cinglées du fouet de leur bride sur 
la tête ou sur les doigts de ceux des fanatiques du 
khalifa qui poussaient jusqu'à Tindiscrétion leur 
aveugle idolâtrie pour sa personne sacrée ; mais 
ils ne se préoccupaient pas de ces misères ; qu'é- 
taient-ce, eu effet, que ces quelques coups de fouet 
si on les mettait en regard de ce que devait leur rap- 
porter la protection du khalifa de Sidi Ben-Aouda, 
un saint qui dispose it de l'oreille de Dieu ? 

Enfin, cette foule rentra au douar de Sidi Mbarek 
à la nui [tombante. Le r'achi{\) appartenant à la tribu 
des Anatra se dispersa dans la direction de ses cam- 
pements, qui étaient proches. Les notables, au con- 
traire, passèrent la nuit à proximité du douar du 
khalifa, qui leur fit donner une dhifa (2) somptueuse 
dont les pauvres eurent aussi leur part. Le lende- 
main, après avoir achevé de traiter la question de 
la koubba à élever sur le tombeau du saint, les délé- 
gués des tribus rentrèrent chez eux, se sentant bien 
meilleurs. Ils n'oublièrent point pourtant de raconter 
partout les nouvelles et les prodiges — en les exagé- 
rant un peu — dont ils avaient été témoins. 

A partir de ce jour, les pèlerins abondèrent au tom- 
beau de Sidi Mahammed, et c'était à qui solliciterait 
son affiliation à l'ordre dont il était le fondateur et 
demanderait son diher. Les tribus voisines des Flila 



(1) Le r'fichi c'e^l la foule, la populace, la canaille, 

(2) Lu d/ii/u Vil le repas de riiospitaliti'. 



XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 425 

donnèrent un grand nombre de khouan (frères) à 
cette congrégation, laquelle, faisant la tache d'huile, 
se répandit bientôt dan? toute la vallée de la Mina 
pour atteindre celle du Chelif inférieur. De nombreux 
tholba (étudiants) vinrent dresser leurs tentes autour 
de la daîra de Sidi Mbarek, et lui demander ses sa- 
vantes leçons. 

Une splendide koubba — une véritable merveille 
d'élégance — fut construite, quelque temps après 
les événements que nous venons de raconter, sur le 
tombeau du saint, c'est-à-dire au sommet du pic ro- 
cheux des Anatra. Toutes les tribus des Flita avaient 
voulu contribuer, pour leur part, aux dépenses qu'a- 
vait entraînées cette riche et magnifique construc- 
tion. 

Pendant de longues années, et jusqu'en 1848, cha- 
que tribu de la confédération des Flita continua à 
affranchir, chaque année, un nègre qu'elle mariait 
et dotait, sous la condition qu'il consacrerait sa vie à 
l'entretien du tombeau de Sidi Mahammed-ben- 
Aouda. 

Une zaouïa de construction grossière avait été 
élevée, un an après la mort du saint, sur l'emplace- 
ment de la daïra de Sidi Mbarek, qui s'en contentait 
d'autant plus volontiers que toutes ses préférences 
étaient pour la tente, laquelle n'avait rien à redouter 
des tremblements de terre, assez fréquents autrefois 
dans cette région volcanique. Les successeurs de Si- 
di Mbarek, qui partageaient sans doute ses idées sur 
la valeur de la hit ech-chàr (demeure de poilj, ne firent 
absolument rien pour modifier cette situation, et, 
certes, ce n'étaient point les richesses qui manquaient 
à la congrégation de Sidi Mahammed-ben-Aouda ; 
car il n'en était point, dans tout le Ijaïlik de l'Ouest, 
qni reçût plus de riches cadeaux, plus de somptueu- 



426 LES SAINTS DE l'iSLAM 



ses offrandes que cette célèbre confrérie. Mais, nous 
l'avons dit, les chefs de l'ordre n'avaient jamais 
voulu faire la dépense d'une construction en maçon- 
nerie qui ne pourrait répondre, d'ailleurs, ni à leurs 
habitudes, ni à leurs besoins. 

Ce ne fut donc que plus d'un siècle après la mort 
de Sidi Mahammed-ben-Aouda, c'est-à-dire vers l'an 
1760 de notre ère, quelebey d'Oran Otsman, traver- 
sant le pays des Flita à son x^etour de l'expédition 
contre les Mehal, et ayant manifesté le désir d'aller 
fair3 sa zlara au tombeau de Sidi Maharamed-ben- 
Aouda pour le remercier de lui avoir donné le succès 
sur cette turbulente et puissante tribu, laquelle ne 
vivait que du produit de ses r'a~m(l) sur les fractions 
voisines, ainsi que sur les caravanes et les voyageurs 
qui avaient à traverser son territoire; ce n'est, disons- 
nous, qu'à cette circonstance qu'il convient d'attri- 
buer le passage du bey Otsman dans les montagnes 
des Flita. Frappé de l'état de délabrement dans 
lequel se trouvait une zaouïa de cette origine et de 
cette réputation, le bey d'Oran décida qu'elle serait 
abandonnée, et qu'il en serait bâti une autre au pied 
du rocher sur lequel s'élevait la koubba de Sidi Ben- 
Aouda. Cette construction, qui fut digne et du bey 
de rOuest et du saint sous l'invocation duquel elle 
était placée, est celle que nous admirons encore au- 
jourd'hui. 

Les descendants de Sidi Mbarek et de ses compa- 
gnons, devenus très nombreux, et composant déjà, 
à cette époque, près de 200 familles, se décidèrent 
enfin à se bâtir des maisons autour de la zaouïa; 
des khoddam du saint, ou khouan de son ordre, vin- 
rent aussi y dresser leurs tentes d'une manière défi- 

(1) Le mot r'rtîi'a signifie inciirsio?!, expédition, attaque, etc. 



XXVII. — SIDI MAHAMMED-&EN-AOUDA 427 

nitive, afin de se trouver plus immédiatement placés 
sous la pluie de bienfaits que ne cessait de répandre 
Sidi Mahammed sur ses enfants d'adoption. Enfin, 
il y a quelques années seulement, cette zaouïa comp- 
tait 270 familles de la descendance des douze nègres 
affranchis en même temps que Sidi Mbarek, le pre- 
mier khalifa du saint fondateur de l'ordre. 

I.e service de la zaouïa compte, en outre, autour 
d'elle, tout un monde d'employés, de serviteurs cons- 
tituant une population qui, bien que flottante^ n'en 
est pas moins très importante. En outre du service 
du nombreux personnel d'écoliers, de savants, de 
marabouts, d'infirmes et de voyageurs, la zaouïa de 
Sidi Mahammed-ben-Aouda a encore un assez grand 
nombre de khouan ou khoddam du saint qui sont 
spécialement affectés à la garde des lions et à leur 
conduite quand, chaque année, ces affiliés, suivis 
d'un de ces animaux, s'en vont de ville en ville, de 
tribu en tribu, de douar en douar, pour recueillir les 
offrandes destinées à l'entretien de la zaouïa, et de 
la koubba sous le dôme de laquelle repose le saint. 
Du reste, le premier de ces établissements, qui n'a 
rien perdu de son importance d'autrefois, ne subsiste 
absolument que des dons que lui font les frères de 
l'ordre. Tous les ans, dans le courant du mois de mai, 
des caravanes viennent en ziara (pèlerinage) au tom- 
beau du saint non-seulement de tous les points de 
l'Algérie, mais encore de l'empire du Marok^ des 
Régences de Tunis et de Tripoli, des oasis du Sahra, 
voire même du Soudan. Les ziar (pèlerins) jettent 
leur offrande en argent sur le sol de la mosquée : 
quand l'année a été bonne, c'est-à-dire quand l'affluen- 
ce des pèlerins a été considérable, le tas des douros 
(pièces de 5 francs) atteint plus d'un mètre de hauteur. 

La grande tribu religieuse des Harar de Tiharet 



428 LES SAINTS DE l'iSLAM 

entretient en permanence à cette zaouïa deux tentes 
spacieuses qui n'ont pas moins de 25 mètres de rayon. 
Chacun de ses montants ou supports est formé d'un 
cèdre entier, terminé à son sommet par un panache 
de plumes d'autruche d'un singulier effet. 

Comme le pays au milieu duquel s'élève la zaouïa 
est absolument inculte dans un rayon d'une heure de 
marche, et que, par suite, ses produits sont absolu- 
ment nulSj cet établissement reçoit aussi, et surtout, 
des dons en nature de toute espèce : vêtements^ toi- 
sonSj cotonnades, dattes, figues, beurre, blé, orge, 
etc. Ce sont surtout les tribus voisines qui se char- 
gent de la fourniture des objets de première néces- 
sité. A certaines époques de l'année, les étudiants 
s'en vont quêter dans les tribus qui les entourent ; 
leur quête terminée, ils rentrent au bout de quelques 
jours à la zaouïa poussant devant eux des mulets 
chargés de provisions. 

La zaouïa de Sidi Mahammed-ben-Aouda formait, 
il y a une vingtaine d^années, une sorte de petit Etat 
libre, avec une organisation toute ihéocratique, au 
milieu de l'aghalik des Flila. Le chikh de la zaouïa 
était, à cette époque, un beau vieillard de sang 
mêlé; il exerçait un pouvoir presque absolu sur toute 
la population groupée autour de cet établissement reli- 
gieux. Cette agglomération se divise encore d'ailleurs 
en deux castes bien tranchées, dont l'une se com- 
pose des descendants des premiers nègres affranchis, 
lesquels forment actuellement l'aristocratie de la 
fraction religieuse qui s'est unie par juxtaposition à 
la tribu des Anatra. Eu effet, ces fils de nègres, deve- 
nus mulâtres par les alliances successives de leurs 
ascendants avec des femmes blanches, sont consi- 
dérés comme des eheurfa, c'est-à-dire comme des 
nobles de noblesse religieuse, des descendants du 



XXVIl. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 429 

Prophète par sa fille bien-aiaiée Fathma Zohra. Du 
reste, en faisant de Sidi Mbarek son khalifa et l'hé- 
ritier de son pouvoir spirituel, Sidi Mahammed-ben- 
Aouda, qui était cherif, le traitait comme s'il eût été 
de sa descendance légitime. 

Nous nous rappelons que Sidi Mbarek, qui était 
d'une force athlétique et d'une beauté corporelle par- 
faite, — en tant que nègre^ — avait choisi ses disci- 
ples parmi les noirs les plus irréprochables sous le 
rapport des qualités plastiques. Leurs alliances avec 
les plus belles filles des Flita ne pouvaient manquer 
dés lors de leur donner une postérité serrant de très 
près la perfection. C'est, en effets ce qui arriva; 
aussi leurs descendants ont-ils conservé la mâle et 
vigoureuse élégance de leurs pères, et la beauté et la 
régularité des traits de leurs mères. Ils composent 
aujourd'hui une population richement et chaudement 
bronzée, démontrant irréfragablement que, depuis les 
premiers nègres affranchis, la sélection avait tou- 
jours été le principe respecté des unions entre ces 
noirs déteints et les filles des FÎita. 

L'autre partie de la population groupée autour de 
la zaouïa, ou attachée à cet établissement religieux, 
se compose des serviteurs de son personnel, des 
gens qu'on y accueille sans qu'on s'inquiète ni d'où 
ils viennent, ni qui ils sont, et qui s'établissent dans 
la tente des hôtes jusqu'au moment où ils éprouvent 
le besoin de reprendre le bâton du voyageur^ enfin, 
des khouan pauvres de l'ordre qui viennent en ziara 
au tombeau du saint, et qui ne sont pas pressés de 
renoncer à l'hospitalité qui leur est offerte à la zaouïa. 
. Le territoire de cet établissement, c'est-à-dire l'en- 
ceinte sacrée, comprend un développement périmétri- 
quede près de trois lieues de rayon; tout frère de l'ordre 
qui a l'intention d'y pénétrer se déchausse — quand il 



430 LES SAINTS DE l'iSLAM 

est chaussé, bien entendu, — et cesse de fumer; 
il détache ensuite son chapelet, — s'il en est muni, — 
et récite, en l'égrenant machinalement, le diker de 
Sidi Mahammed-ben-Aouda. Sous les anciens pa- 
chas, ce territoire était inviolable, et tout criminel 
poursuivi ou recherché en justice — ou en caprice 
— pouvait y vivre en toute sécurité : il n'avait rien à 
redouter — judiciairement du moins — de la part des 
gens qui avaient la prétention de représenter la loi. 
Seulement, il pouvait très bien se faire que le premier 
venu se chargeât — par procuration — de donner sa- 
tisfaction à la société^ ou à un puissant qui n'aurait 
pas vu volontiers un de ses justiciables échapper au 
châtiment qu'il avait mérité. 

Nous avons dit plus haut que Sidi Mahammed-ben- 
Aouda avait transmis à Sidi Mbarek et à ses descen- 
dants le pouvoir qu'il exerçait sur les lions, et nous 
avons vu, au cours de ce récit, que le premier khalifa 
du fondateur de l'ordre usait de ce pouvoir dans toute 
sa plénitude et son intégrité. Or, cette puissance 
s'était transmise successivement à tous les khalifas 
qui avaient été les chefs de l'ordre. Du reste, après 
la mort de Vouall Sidi Mahammed, les lions avaient 
continué à hanter le pic de la kheloua et le territoire 
de la zaouïa : ces animaux étaient restés, enfin, les 
khoddam du saint marabout et les gardiens vigilants 
de sa dépouille mortelle. Il serait superflu d'ajouter 
qu'on n'eut jamais à leur reprocher le moindre 
méfait dans toute l'étendue de la vaste circonscrip- 
tion des Flita; c'était toujours sur les tribus voisi- 
nes qu'ils prélevaient leur nourriture, et encore ne 
s'adressaient-ils qu'aux troupeaux des gens qui n'ap^- 
partcnaient pas, en qualité de khouan, à la confrérie 
do Sidi Ben-Aouda. Les frères de l'ordre n'avaient 
donc absolument rien à redouter ni de la dent, ni de 



XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 431 

la griffe de ces terribles félins, et cela dans quelque 
contrée qu'ils en fissent la rencontre ; d'ailleurs^ 
avec les qualités de flair qui les distinguent parmi 
les autres animaux, les lions reconnaîtraient un khou 
(frère) entre mille, et ils n'y toucheraient pas pour un 
empire, fussent-ils même sous l'influence de la faim 
la plus canine et de l'appétit le plus dévorant. 

Nous l'avons dit, quand les frères de l'ordre, réunis 
deux à deux, partent en mission pour recueillir les 
offrandes dans les trois provinces de l'Algérie, ils 
sont toujours accompagnés d'un lion qu'ils mènent 
en laisse comme s'il s'agissait d'un simple veau. 
Cette laisse, qui n'est qu'une pauvre corde de halfa 
effilochée, est là pour le principe seulement ; c'est 
une figure — ceux qui ne sont point initiés ne la 
comprennent pas — qui prouve combien le lion est 
attaché à l'ordre. Il est évident que ce n'est pas cette 
laisse, qui est tenue lâche, qui ferait marcher le lion 
si telle n'était pas son intention. Sans doute, cet ani- 
mal a un peu perdu de sa fierté native, de sa dignité 
même, et se traîne pesamment, la tète alourdie, l'œil 
éteint; mais tout cela n'est pas autre chose que de la 
modestie, et la preuve de son abnégation et de la ré- 
signation avec laquelle il a accepté la servitude que 
lui a imposée le saint fondateur de l'ordre. Voyez-le 
traversant une ville, marchant, non pas derrière, 
mais à hauteur de ses conducteurs, de ses confrè- 
res plutôt, et sur la même ligne. Les chiens hurlent 
sur son passage, mais de loin, et dès qu'il fait mine de 
tourner un peu la tète, pas à cause d'eux certaine- 
ment, les voilà fuyant à toutes pattes, les poils héris- 
sés et la queue dans les jarrets; les chevaux^ les 
mulets et les bourriquets sont frappés de terreur, et 
expriment ce trouble de leurs sens selon les moyens 
dont ils disposent po'ur cela. Mais le lion reste calme, 



432 LES SAINTS DE l'iSLAM 

placide, plein d'une sérénité méprisante et ennuyée. 
Il semble honteux de sa condition; pourtant ce n'est 
pas cela du tout, et pour peu qu'on ait quelque tein- 
ture de la physiognomonie léonine, on ne s'y trom- 
pera pas un seul instant. 

Quand un des lions-marabouts vient à mourir soit 
à la zaouïa, soit en tournée, il suffit au khalifa de 
l'ordre de se rendre à la koubba de Sidi Mahammed- 
ben-Aouda pour lui trouver un remplaçant. En effet, 
un lion est là couché sur le tombeau du saint. Le 
khalifa lui ordonne de le suivre, et l'animal, après 
s'être étiré et avoir bâillé trois fois, suit son maître 
avec la docilité du chien. C'est par ce moyen, nous 
ont affirmé plusieurs khouan de l'ordre, que l'appro- 
visionnement de la zaouïa en lions-marabouts est 
toujours maintenu au complet (1). 

L'ordre religieux de Sidi Mahammed-ben-Aouda, 
nous le répétons, est extrêmement répandu. Sur un 
grand nombre de points de l'Algérie, ses khoddam 
lui ont élevé soit des djamâ (2), soit des koubba com- 
mémoratifs où ils vont en ziara à la fête patronale du 
mois de mai. L'ordre a aussi des succursales à proxi- 
mité des villes. C'est là où descendent et séjournent les 



(1) Les Infidèles — que Dieu uiaudisse leur religiou ! — i>ré- 
teudent que ce recrutement se pratique autreineut : il disent 
que des khouan de l'ordre habitant les contrées hantées par les 
lions, font la chasse aux lionceaux, qu'ils envoient à la zaouïa 
quand ils ont réussi à s'emparer d'une portée. Cette chasse se 
fait, ajoutent-ils, quand la lionne sèvre ses petits, c'est-.i-dire 
lorsqu'ils ont atteint l'àfie de trois mois. Ace moment, la mère, 
s'éloigne de temps à autre pendant quelques heures pour les 
besoins de l'alimentation de ses lionceaux, et les Arabes en pro- 
fitent pour les lui ravir traitreusement, opération qui, du reste, 
n'est pas toujours sans danger. 

(2) C'est la koubba sans coupole. Ce njode de construction est 
très commun dans les Kabilies. 



XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 433 

khouan conducteurs de lions pendant leurs tournées 
annuelles pour la collecte des offrandes qui doivent 
servir, comme nous l'avons dit plus haut^ à l'entre- 
tien de la zaouïa et du tombeau du saint, ainsi qu'à 
la nourriture des lions-marabouts, à chacun desquels 
il est alloué un mouton pour deux jours. 

Il existe un de ces djamà- auberges tout prés de la 
ville de Blida. Il se compose d^une cour carrée, sur 
l'une des faces de laquelle se trouve une petite salle 
ne prenant de jour que par la porte. Son mobilier est 
des plus élémentaires : quelques nattes de halfa, et 
c'est tout. C'est là le logement de Youkil, qui est en 
même temps le gardien de l'établissement. Il y a là 
également place pour les frères conducteurs et pour 
leur lion, quand l'état de la température ne leur per- 
met pas de passer la nuit dans la cour. S'il en est 
autrement, gens et bête s'étendent sur le sein de notre 
mère commune, la Terre, les hommes enveloppés 
dans leurs bernons, le capuchon ramené sur les yeux, 
et l'animal sous une ter'zaza (micocoulier) séculaire, 
qui l'abrite aussi pendant la journée contre les ardeurs 
du soleil africain. Une corde de halfa passée au cou 
de l'animal le met en relation avec le micocoulier. 
Il faut reconnaître que ce moyen d'attache serait bien 
insuffisant si, par hasard, il prenait au sultan des 
forts des velléités de rompre les fers de l'esclavage ou 
de la captivité. Mais cette hypothèse est d'autant moins 
admissible que le lion est là de son plein gré, et qu'il 
est bien trop fier de son titre de khedlm de Sidi 
Mahammed-ben-Aouda pour l'échanger contre une 
situation plus digne peut-être, mais^ à coup sur, plus 
pleine de périls et de désagréments. 

Un bourriquet de belle taille est attaché au même 
arbre, et prend des poses assez familières vis-à-vis 
du roi des animaux. Nous demandons à l'un de^ 



434 LES SAINTS DE l'iSLAM 

khoddam conducteurs la raison de cette singulière 
attitude du bourriquet, et de cette espèce de sans-gè- 
ne qui, de prime-abord, a quelque chose de choquant, 
eu égard à la situation hiérarchique de l'ànon par 
rapport à celle du lion. Il nous répond que la charge 
du premier de ces animaux étant déporter le second 
pendant le trajet d'une étape à l'autre, il n'est pas 
étonnant que ce contact presque incessant n'amène 
certaines privautés entre eux, et l'on s'explique 
dés lors facilement que le lion en passe autant à son 
porteur. En effet, les lions-marabouts ne daignent 
marcher que dans les villes, c'est-à-dire quand on 
les exhibe ; dans tout autre cas, c'est le bourriquet 
qui se charge de ce soin pou»' eux. 

Une kehiba (petite koubba) s'élève à un mètre de 
terre environ dans la cour de la succursale de Blida ; 
dans une niche pratiquée au pied de la coupole, brûlent 
perpétuellement une lampe et des parfums en l'hon- 
neur du lion Merzouk, mort à Blida pendant une de 
ses tournées annuelles avec ses frères les khoddam 
de Sidi Ben-Aouda. Les lions-khouan de l'ordre ont 
droit, en effet, aux honneurs de la sépulture, et sont 
inhumés dans leur peau, absolument comme les au- 
tres khoddam du saint marabout. 

Un jour, — il y a de cela quelques années, — les 
frères de l'ordre étaient de passage à Blida accompa- 
gnés d'une lionne énorme et d'aspect peu rassurant. 
Je ne voulus point laisser passer l'occasion de lui faire 
ma visite, et de m'entretenir avec ses compagnons. 
Selon la coutume, la lionne — de robe fauve très 
foncée — était attachée au micocoulier par une corde 
de halfa détressée d'une solidité médiocre. Elle était 
couchée sur le ventre, ses deux grosses pattes de 
devant l'une sur l'autre, et son énorme tète appuyée 
sur ses pattes croisées. L'un des conducteurs — celui 



XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 435 

qui était de garde — dormait enveloppé dans son 
bernous de nuance terreuse, le capuchon rabattu 
sur les yeux. L'accueil que me fit la lionne ne fut 
point d'une cordialité exagérée. Elle tourna lente- 
ment sa grosse tête de mon côté, et poussa un gro- 
gnement qui avait l'air de sortir d'un tonneau vide. 
J'avançai néanmoins vers elle; car je me doutais 
bien que c'était sans danger. Au grognement de 
l'animal^ le conducteur avait sorti la tète de son 
capuchon, et, après s'être rendu compte de la cause 
qui l'avait provoqué^ il s'était levé assez péniblement, 
et il était venu au-devant de moi . Ma tenue d'officier 
de Tirailleurs algériens, c'est-à-dire d'un corps 
recruté parmi ses coreligionnaires, l'avait de suite 
bien disposé en ma faveur. Après les salamaleks 
d'usage, — lesquels n'en finissent plus, — je lui mis 
dans la main mon offrande de ^i'ara. Il la trouva sans 
doute généreuse ; car il devint avec moi d'une loqua- 
cité extrême : la lionne se nommait Korra ; il y avait 
quinze ans qu'elle était à la zaouia ; comme tous les 
autres lions faisant partie de l'ordre, elle avait été trou- 
vée sur le tombeau de Sidi Mahammed-ben-Aouda, 
ou, du moins, dans sa koubba. Pour me prouver que 
c'était bien une lionne complète, n'ayant point été 
déshonorée par l'extraction de ses moyens de défense, 
il lui ouvrit la gueule, après avoir prononcé le « hiam 
Allah, » et me montra toutes ses dents ; il lui prit 
les pattes de devant, et me fit compter toutes ses 
griffes. Quanta sa vue, à la façon dont l'animal me 
regardait, c'est-à-dire l'œil dans l'œil, je fus convaincu 
qu'elle était excellente. Or, puisqu'elle jouissait de 
tous ses moyens et facultés, sa douceur et sa docilité 
ne pouvaient donc être attribuées qu'à la puissante 
influence du saint fondateur de l'ordre sur la gent 
léonine, puissance dont avaient hérité ses khalifa 

29 



436 LES SAINTS DE l'iSLAM 

OU successeurs, et dont ils pouvaient transmettre 
une part aux khouan de son ordre. C'était évident. 

Le fait est que, dès que le frère la touchait, 
la lionne prenait un air bénin à lui donner le bon 
Dieu sans confession. Son œil devenait d'une lan- 
gueur extrême, ses larges membres semblaient se dé- 
tendre, ses griffes se repliaient sous le pied à n'en pas 
laisser trace ; elle bâillait à toute gueule, mais par 
pure coquetterie, pour montrer la beauté de ses dents, 
et quand le khedim la baisait sur les lèvres, elle était 
littéralement confite en chattemiterie et en bénig- 
nité : c'était de l'extase, du spasme ; sa queue 
battait ses flancs, mais doucement, mollement, non- 
chalamment^ comme le fait une chatte à qui l'on 
passe la main sur le dos. Enfin, il eût été difficile 
de voir une meilleure personne de lionne que cette 
excellente Korra. J'en étais émerveillé, et ce fut à 
ce point que je n'hésitai pas à mêler mes caresses 
à celles du frère ; mais la bète changea d'air immé- 
diatement : ses lèvres se froncèrent, ses dents me 
parurent s'allonger, ses yeux perdirent toute leur 
bonté, ses griffes se montrèrent, et les mouvements 
de sa queue se précipitèrent. Le conducteur parais- 
sait éprouver une satisfaction extrême de la façon 
inaimable dont la lionne recevait les caresses d'un 
Infidèle ; bref, mon Fliti triomphait. 

Il voulut bien, l'expérience faite, chercher à atté- 
nuer le détestable effet qu'avait produit sur moi la 
mauvaise humeur de la lionne^ en m'offrant de me 
faire connaître une recette pour n'avoir rien à re- 
douter de la part des lions dont je pourrais faire 
la rencontre dans mes pérégrinations en pays de 
monfngnes. J'acceptai. Cette recette consistait tout 
simplement à passer sept fois sur le corps d'un 
lion-marabout, c'est-à-dire à l'enjamber sept fois 



XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 437 

par aller et retour. Bien que je parusse toujours 
un peu brouillé avec Korra, et que ses mâchoires 
ne se fussent pas tout-à-fait refermées, je ne 
pouvais pas, moi^ officier, reculer devant cette 
épreuve, surtout qu'elle m'était offerte par un 
Arabe. J'avoue que, dans cette affaire, j'étais bien 
plutôt guidé par l'amour -propre et par l'esprit d'u- 
niforme que par la foi; car je jure Dieu — le 
nôtre — que je ne croyais que médiocrement à 
l'efficacité de sa réussite. J'acceptai donc le défi^ et 
je passai et repassai sept fois sur le corps de la 
lionne, qui était restée couchée. Je dois dire qu'elle 
suivait mon manège d'un air qui n'avait pas grand 
chose de rassurant, et qu'à la cinquième traversée, 
elle commença à grogner d'une manière inquiétante. 
Je hâtai les deux dernières passes, sans pourtant 
paraître me presser et m'émouvoir ; je crois qu'il 
était temps que cela finit ; car la bète était arrivée à 
un état d'agacement qui n'était pas de nature à m'en- 
courager à recommencer l'expérience. Mais^ après 
tout, puisqu'une seule suffisait, je n'avais pas le 
moindre motif pour persister dans cette bizarre opé- 
ration. — « Je jure par Dieu et par Sidi Mahammed- 
ben-Aouda, me dit le frère avec le plus beau sérieux 
du monde, que tu n'as plus rien à redouter, en ce 
monde, de la dent du lion, laquelle s'émousserait sur 
ta peau comme le fer non trempé sur le caillou de 
silex. B J'étais donc tout-à-fait rassuré, et si je 
devais mourir un jour, ce n'était ni sous la dent, ni 
sous la griffe du lion. Le fait est que, depuis ce 
moment, j'ai eu huit ou dix fois l'occasion de me 
rencontrer avec ces féroces animaux^ et que, jamais 
je n'ai eu à me plaindre de leurs procédés à mon 
égard, et bien que pourtant je les aie quelquefois 
un peu provoqués. Dois-je attribuer ce respect de 



438 LES SAINTS DE L'iSLAM 

mon individu aux sept passées sur la lionne-mara- 
boute i ou bien ne m'ont-ils pas trouvé suffisam- 
ment en chair ? 

Nous causâmes ensuite de choses et d'autres avec 
le frère-conducteur, qui paraissait m^avoir donné toute 
sa confiance. — « Mais, lui dis-je, si — ce qui n'est pas 
admissible — l'un des khoddam-quèteurs mettait une 
partie du produit de la quête dans sa mkrouça (1) 
avec l'intention de la détourner à son profit, qu'arri- 
verait-il ?» — a Un kJiedim infidèle, me répondit-il, 

serait immédiatement dévoré par son lion Il y 

en a eu des exemples ; mais il y a bien longtemps. » 
Et je crois qu'il est fort heureux, dans l'intérêt du 
trésor de l'ordre, que les khouan-conducteurs de 
lions en soient bien convaincus. Le frère ajoutait que 
tout homme qui s'introduirait nu — et c'est là le fait 
des voleurs indigènes — soit dans la koubba du saint, 
soit dans ses dépendances, éprouverait infaillible- 
ment le même sort que le dilapidateur des deniers 
de la confrérie. 

Je dois faire remarquer que cette assertion esttout- 
à-fait en désaccord avec les recommandations du 
chikh Mohammed-en-Nefzaoui, qui, dans son livre 
« Le Parterre parfumé pour le Délassement de 
L'Esprit, » dit ceci : « Celui qui, rencontrant le 
lion, se met nu, le fait fuir aussitôt. » Mais il n'est 
pas mauvais que les voleurs ne doutent point un seul 
instant que ce stratagème ne leur réussirait pas 
avec les lions de Tordre de Sidi Mahammed-ben- 
Aouda. 

Les khouan de la confrérie de ce saint marabout 



(1 1 Partie ilu liaik qui revient sur la poitrine, et à laquelle on 
noue l'un ile.'^ pans pour le retenir. C est dans ce nœud que les 
Arabes renferment leur argent. 



SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 439 



se distinguent par une ouchma (tatouage) particulière 
sur l'aile droite du nez. 

Il serait fastidieux de rappeler ici tous les miracles 
qui se sont produits autour de la koubba du saint, et 
.ailleurs, depuis plus de deux siècles et demi que les 
anges Mounkir et Nakir, ces inspecteurs des tom- 
beaux, lui ont fait subir le suprême interrogatoire ; 
il suffira de dire que, malgré l'insurrection des Flita 
en 18G4, l'ordre de Sidi Mahammed-ben-Aouda est 
resté cependant le plus important des ordres se- 
condaires de l'Afrique septentrionale , que ses 
khouan lui montrent toujours la même dévotion, 
que sa zaouïa est toujours aussi fréquentée, et que la 
ziara annuelle est toujours aussi suivie. Seulement, 
par suite de la large destruction qu'on en a faite, les 
lions — et c'est grand dommage ! — deviennent de 
plus en plus rares, et ce n'est qu'àgrand'peine qu'on 
parvient à remplacer les morts. Sans doute^ ils ne se 
montrent pas encore tout-à-fait sourds à l'appel de 
Sidi Mahammed-ben-Aouda ; mais, depuis quelque 
temps surtout, on remarque de la lenteur dans l'exé- 
cution des (jrdres du saint, et cet appel a besoin d'être 
réitéré. C'est, évidemment, un grand honneur pour 
un lion d'habiter la zaouïa de cet ami de Dieu, et d'y 
être traité sur le même pied et avec les mêmes égards 
que les khouan, ses confrères; mais la liberté, malgré 
ses périls et les exigences de la vie, est encore cent 
fois préférable à cet esclavage, qui, bien que volon- 
taire^ n'en est pas moins des plus pénibles à sup- 
porter. Il faut bien reconnaître que cette situation 
s'aggrave de jour en jour, et qu'il arrivera fatale- 
ment un moment où les lions ne pourront plus 
répondre du tout à l'appel de Sidi Mahammed-ben- 
Aouda, et cela pour cette bonne raison que la race 
en sera éteinte dans toute l'Afrique septentrionale. 



440 LES SAINTS DE l'iSLAM 

Et nous croyons — tout en le déplorant — que ces 
temps sont proches. 



Nous arrêterons là notice pieux pèlerinage aux tom- 
beaux des saints du Tell, pour aller en ziara à ceux 
des plus illustres thaumaturges du Sahra. Là, sous 
l'influence évidente de la région où ont vécu ces saints, 
la nature du miracle s'est modifiée très sensiblement; 
elle emprunte le caractère aventureux des populations 
nomades du désert: dans le pays des horizons infinis, 
la légende prend, en effet, une allure plus chevale- 
resque^ plus guerrière, plus poétique; elle rappelle 
les exploits merveilleux du poëte-sabreur Antar-ben- 
Cheddad-el-Absi, de Rabyah fils de Moukaddam, le 
plus brillant, le plus admirable preux de la vieille 
Arabie, d'Amr-ben-Hind, le Brûleur, de Find, le poête- 
guerrier des Beni-Zimman, et de tant d'autres. Là, nos 
saints aiment les chevaux et la guerre, les mêlées fu- 
rieuses; ils aiment les beaux coups de lance qui fen- 
dent de larges blessures d'où le sang noir jaillit en 
masses bondissantes ; ils aiment ces merveilleux 
coups de sabre où les lames vont fouiller les entrail- 
les des guerriers jusqu'au fond des reins. Ce sont 
des thaumaturges à cheval, dont le cœur est chautïe 
à la haute température de la république des sables. 

Nous assisterons aux sanglantes équipées, où les 
femmes chauffent la bataille en jetant tous leurs 
charmes, toutes les promesses de l'amour sur le champ 
du combat pour exalter les guerriers. 

Nous verrons aussi de saints anachorètes, des ex- 
tatiques prodigieux, dont les macérations, les morti- 
fications, les tortures qu'ils s'imposent pour dépouiller 
leur matérialité, pour dompter leur chair, pour se 
rapprocher de Dieu, dépassent toutes les folies mys- 



LES SAINTS DE l'iSLAM 441 

tiques, toutes les sublimes frénésies des solitaires de 
la Thébaïde. 

Dans le désert, nos saints n'ont point affaire à ces 
populations grossières, à ces mangeurs de glands qui 
habitent les montagnes du Tell, les Kabilies ; le dé- 
sert, c'est la patrie des poètes, des brillants cavaliers, 
des contemplateurs, des chercheurs d'aventures, tan- 
dis que le Tell c'est le pays des travailleurs de leurs 
mains, des intérêts mesquins et sordides, et du pro- 
saïsme le plus vulgaire. Aussi nos thaumaturges sah- 
riens opéreront-ils différemment que ceux qui ont 
reçu la mission de koraniser les régions montagneuses 
du Tell, et c'est ce que nous nous proposons de dé- 
montrer dans la suite de cet ouvrage. 



FIN DES SAINTS DU TELL 



TA BLE 



Paires. 

DÉDICACE " 

IXTRODICTIOX I 

AVANT-PliOPOS LXV 

I. — Sidi Yàkoub ech-Cberif 1 

II. — Sidi-Mahammed-el-Reribi 2;i 

III. — Sidi Abd-orBahinan-et-Tâalbi 38 

IV. — Sidi .Mabaïuiued 41 

V. — Sidi Salem. 40 

VI . — Les Porcj-épics et le Roi David .JH 

VII. — Le Cliacal et le Hérissou M) 

VI II. — Le Djeuii de Tala-Yzid H<^ 

IX. — Sidi Ahiued-oii-Alimed lOH 

X. - Sidi IkUlef 109 

XI. — Le Bois séculaire et le Tombeau de Sidi Ai>a loo 

XII. — Les Saints inconnus io9 

XIII. - Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat 161 

XVI. — Sidi .Moura-ben-Naceur et Sidi El-Fodbil 182 

XV. — Sidi Ahuied-el-KJiir 194 

[. Les eaux de rAïn-Iesuioth 194 

IL L'Auseur de Sidi El-Kbir 20.3 

III. Sidi El-Kbir dans la vallée de Tonad Er-Roumman 20.> 

IV. Sidi El-Kbir et les Beui-Bou-Nsaïr 208 

V. Sidi El-Kbir londe ube Decberu dans la vallée de 
l'ouad Er-Roiiiniuan 218 

VI. Sidi El-Kbir et le .Mrerbi ^ 221 

Vil. Sidi El-Kbir et le faux maralKUit 224 

VIII. Sidi El-Kbir arrête les eaux delà source de iouad 
Er-Roumuian 22o 

IX. Sidi El-Kbir et les Andlcs, ou Mores audalous... 22s 

X. Sidi El-Kbir et le {»aclia Klieir-ed-Din 2:{."J 

XI. Mort de Sidi Ahmed-el-Kbii' 241 



44:3 TABLE 

XVI. — Lfs Oulad Sidi Ahmed-el-Khir 247 

XVII. — Le? Oulad Sidi El-Aroiici 2.ïl 

XVIII. — Les Sépulture.^ des Oulad Sidi-Ahmed-t-l-Kbir. . . 26r 

XIX. — La Ziara hebdomadaire au Tombeau de Sidi Ahmed- 
el-Kbir 26^ 

XX. — Le Pèlerinage anmxel au tombeau de Sidi Ahmed-el- 
Kbir 267 

XXI. — Sidi El-R'erib 278 

XXII. — Sidi Abd-el-Kader-el-Djilaui 287 

XXIII. — Lella Imma ïifelleut 306 

XXIV. — Sidi Mohammed-Boii-Chakour 328 

XXV. — Sidi Moliammed-beu-Bou-Rekâa 342 

XXVI. — Sidi Beu-Chàa-el-Habchi 369 

XXVII. — Sidi Mahammed-ben-Aouda 384 



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