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LES
SAINTS DE L'ISLAM
LES SAINTS DU TELL
sous PRESSE
LES SAINTS DE LISLAM
LES SAINTS DU SAHRA
1 ifol. in- 12.
I,i>ii»-Ie-Sauiiifr. — Imi». J. Matet et Cie, rue 8t-D^»iré, 20. — <il7â-?l.
LES
SAINTS DE L'ISLAM
LEGENDES HAGIOLOGIQUES & CROYANCES ALGERIENNES
Le Colonel G. TRUMELET
OftlciLT (le riiistructiiiii imlilique, membre de la Société des Gens de Lettres
de la Société historique algérienne,
de la Société languedocienne de Géographie, etc.
LES SAINTS DU TELL
« Il n'y a pas jusqu'aux légendes qui'
« ne puissent nous apprendre à connaître
6 les mœurs des nations. »
YOLTAIEE.
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER & C'% LIBRAIRES-EDITEURS
3.J, QUAI DES ALOISTINS, 3o
1881
Tous droits ré-ervés.
3r
^Vî» R A ^^^
FEQ 2 51965
Au très élevé, très honorable, très consiiléraMe, très docte, très
juste, très respectable;
A la seigneurie des hommes excellents ;
Au savant des choses du passé de l'Islam ;
A la mine des connaissances rares ;
A l'illustre et très glorieux parmi les hommes de guerre;
A celui que Dieu a fait marcher dans la voie des brillantes
actions;
A celui dont le jugement est droit, la main sans cesse ouverte, et
dont le nom restera toujours célèbre ;
A celui qui possède les qualités les plus précieuses, et qui a
atteint par elles les degrés éminents ;
A celui qui est la gloire des hommes considérables ;
A celui qui a exercé, pendant de longues années, le commandempnt
sur les populations musulmanes de l'Afrique occidentale, ainsi que sur
celles de l'Afrique septentrionale, populations diverses sur lesquelles
Dieu lui a toujours donné la victoire ;
Au chef très rare et très fortuné que Dieu a favorisé dans les
combats contre les barbares envahisseurs de son .pays ;
Au Grand- Chancelier de l'Ordre national de la
Légion-d'Honneur,
Au Général de division FAIDHERBE.
QQft Dieu l'augmente en gloire, le fortifie, le garde, et lui accorde
SOD secours tout puissant !
Qu'il prolonge son séjour en cette vie, et qu'il épuise sur lui les
trésors de ses bienfaits !
Qu'il lui donne son aide, et éternise sa mémoire et la trace de son
passage sur cette terre !
Et le salut complet, parfumé de musc et d'ambre, et l'hommage
respectueux de la part du très humble,
L'Écrivain de ce livre,
Colonel G. TRUMELET.
Valence, le 16 août 1880.
INTRODUCTION
a Ils ont conservé ce qu'ils ont trouvé dans
(1 l'Eglise ; ils ont enseigné ce qu'ils ont appris;
« ils ont laissé à leurs enfants ce qu'ils avaient
« reçu de leurs pères «
Saisi ArcrsTis.
Nous avons pensé qu'il ne serait pas sans inté-
rêt, au point de vue de Tétude de l'Algérie, de
réunir et de publier les légendes que nous avons
recueillies nous-mème, et celles que nous avons
empruntées à ceux des écrivains algériens qui
se sont occupés des choses de ce pays. En effet,
ce côté des mœurs indigènes n'avait point encore
été étudié comme il le mérite ; il y avait là une
riche et abondante mine à exploiter, et nous avons
entrepris d'en être le mineur. Les longues années
que nous avons passées au milieu des indigènes de
l'Algérie, les commandements que nous avons
exercés dans ce pays, un goût très prononcé pour le
merveilleux et pour les naïfs récits des enfants du
gourbi ou de la tente, nous avaient mis à même
de colliger de précieux documents, d'intéressants
INTRODUCTION
renseignements sur le passé et le présent de ces
populations encore si peu connues, bien que ce-
pendant nous les coudoyions depuis un demi-
siècle, quand, bien entendu, leurs besoins les
amènent dans nos villes ou sur nos marchés.
Sans doute, ce n'est point chose facile de faire
parler les indigènes algériens, surtout lorsque le
sujet à traiter tient par quelque côté à leur reli-
gion, à leurs croyances, à leurs saints, toutes
choses, pour eux, Jieuram ou sacrées, et qu'ils
croiraient profaner s'ils s^en entretenaient avec
un Chrétien. C'est surtout dans ce cas que TA-
rabe se rappelle le proverbe : « La langue est
souvent l'ennemie de la nuque. » Aussi ses lèvres
restent-elles closes hermétiquement à toute ques-
tion ayant trait à un sujet religieux, et, particu-
lièrement, nous le répétons, lorsque son interlo-
cuteur n'est pas musulman.
Pourtant, si l'indigène est interrogé par quel-
qu'un qui appartienne au Makhzen (1), au com-
(1) Le Makhzen (*) c'est le gouvernement, l'administratiou ; c'est
aussi l'ensemble des fonctionnaires, agents ou employés rétri-
bués par l'Etat.
(*)Nous croyons ilevoir faire remarquer que, dans la langue arabe comme dans
celle des Latins, toutes les lettres se prononcent, qu'elles soient d?ns le cou-
rant d'un mot ou à la fin. Nous ajouterons qu'en particulier les articulations M
et N, surtout à la fin des mots, n'ayant jamais, eu arabe, le son nasal et sourd
que nous leur attribuons, seront toujours prononcées comme si elles étaient
suivies d'un c muet. Ainsi, les mots cham, Uem, hamra, anseur, rahman
INTRODUCTION III
mandement, il répondra ; mais il faudra lui ar-
racher les paroles du ventre, et lui poser l'une
après l'autre, et catégoriquement, toutes les
questions sur lesquelles on voudra être renseigné.
Il ne faut pas du tout compter sur son aide^ et
si, plus tard, vous lui reprochez de ne pas vous
avoir dit telle ou telle chose qui semblait découler
tout naturellement de la question, il vous répon-
dra avec beaucoup de flegme : « Mais lu ne me
l'as pas demandé. » Quelquefois, surtout lorsqu'il
s'agit d'un renseignement qui touche à quelque
point de croyance, certains indigènes feront les
esprits forts ; ils iront jusqu'à hasarder quelque
plaisanterie timide sur les choses réputées
sacrées, et ce n'est qu'après leur avoir reproché
sérieusement leur impiété, et les avoir convain-
cus que vous-même êtes un parfait Croyant,
qu'ils finiront par vous renseigner sur ce que
vous désirez savoir.
Et cela n'a rien qui doive nous surprendre ;
car^ avant de répondre à la question la plus insi-
gnifiante, l'Arabe, que la méfiance rend très ré-
servé, et qui semble toujours craindre qu'on ne
makhzcn, aln, se prononceront chame (ch comme dans chameau), dètne,
bamera, ânnseur, rahmane, makkzène, aine.
Nous ferons la même remarque pour les mots suivants, dont la consonne
finale se prononcera toujours; ainsi, ouad, oulud, huder, mehadjer, kas, fares.
mat, ouldet, mi'uljez, s'articuleront ovade, oulade. kadère, mehadjère, kace,
farèce, m(Ué, «uldéte, mddjèze.
tV ÎNTRODUCnON
lui tende un piège, ne vous donnera jamais sa
réponse qu'après vous avoir fait répéter votre
demande. Il vous faut donc beaucoup d'adresse,
et encore plus de patience, si vous voulez en
tirer quelque chose.
Il importe surtout de savoir bien manier la lan-
gue arabe, si vous ne voulez vous exposer à vous
entendre jeter au nez cette réponse désobli-
geante : « Je ne comprends pas le français. ^
Plus tard, quand l'indigène sait à qui il a affaire,
il vous comprend toujours ; sa langue se dénoue,
et il vous en dira alors plus que vous n'en vou-
drez connaître ou apprendre, surtout si vous lui
laissez prendre la direction de la conversation.
Mais, pour en arriver là, il faut, nous le répétons,
que voire position d'administrateur ou de com-
mandant militaire vous l'ait mis dans la main ;
il faut, en un mot, que, selon l'expression arabe,
il soit « sous votre étrier. »
A défaut d'histoire écrite, les indigènes algé-
riens ont la tradition orale, laquelle se transmet
plus ou moins fidèlement de génération en géné-
ration. Le fond est toujours vrai; les détails seuls
se modifient ou s'allèrent selon le plus ou moins
d'imagination du conteur, ou de fidélité de sa mé-
moire. Pourtant, nous devons reconnaître que la
légende, pour ce qui concerne leurs saints, s'est
INTRODUCTION
maintenue assez exacte dans les tribus, et que la
fiction même s'y est toujours montrée assez sobre
d'interpolations ou de falsifications. Ainsi, vingt
indigènes différents vous raconteront absolument
de la même manière la légende de leurs saints,
et cela s'explique par ce fait que les descendants
du bienheureux ont, généralement, conservé, dans
leurs archives de famille, des manuscrits biogra-
phiques relatifs à ceux de leurs vénérés ancêtres
qui ont joui d'une certaine célébrité. C'est de
cette façon que la légende a été fixée, et que, par
suite, elle ne court point le risque de se voir
sérieusement altérer.
L'hagiographie musulmane n'est pas sans pré-
senter quelques points communs avec l'hagio-
graphie chrétienne : un certain nombre de saints
se sont, en effet, rencontrés dans l'opération de
leurs miracles. Il nous serait difficile de dire de
quel côté, s'il y a eu plagiat, se trouve le pla-
giaire ; ce n'est évidemment là qu'une question
de priorité; mais les Arabes professent, en géné-
ral, un tel laisser-aller en matière de chronologie,
qu^il n'est guère possible de fixer d'une manière
exacte — pour un grand nombre, du moins, —
l'époque de leur passage ici-bas. Quoi qu'il en
soit, il y a quelque chance pour trouver les cou-
pables parmi les saints islamites, puisque les
VI INTRODUCTION
saints chrétiens sont de beaucoup leurs aînés
dans la voie thaumaturgique, et qu'il y avait
déjà six siècles que Jésus-Christ avait changé
l'eau en vin aux noces de Cana, quand Moham-
med s'avisa de fendre la lune en deux, et de faire
descendre du ciel une table toute dressée pour
Ali et sa famille, qui mouraient de faim.
En écrivant la vie des saints islamites de l'Al-
gérie, nous n'avons pas eu l'intention de refaire,
pour eux, ni la « Legenda auvea » de Giacomo de
Voraggio, cet évèque de Gènes qui vivait au
XIII^ siècle de notre ère, ni les Acta Sandorum
desBoUandistes. œuvre immense qui, commencée
en 1643, n'est pas encore terminée, bien qu'elle
compte déjà une soixantaine de volumes. Non,
nous serons beaucoup plus modestes : nous nous
bornerons simplement à écrire la vie et les actes
des principaux saints dont les précieux restes
reposent sur la partie de la terre africaine que
nous occupons. Nous laisserons décote les saints
de réputation inférieure, et ceux dont les miracles
manqueront d'originalité ou d'intérêt. Nous en
ferons autant des Ouali (1) auxquels la légende
attribue des miracles qui ont été opérés par
d'autres bienheureux, ou plutôt nous restituerons
(1) Ouali, ami de Dieu, saint.
INTRODUCTION VU
le fait miraculeux au plus ancie^ des deux saints.
Nous chercherons à mettre la tradition d'accord
avec l'histoire^ en tenant compte toutefois de la
tendance au métachronisme particulière aux in-
digènes algériens^ lesquels placent souvent les
événements ou les faits dans un temps antérieur
à celui où ils se sont passés. Ainsi, ils commen-
cent souvent un récit par ce préambule : « Fi
'z-zman er-Roum (1), — du temps des Roum. »
Ils désignent ainsi toute époque antérieure à l'in-
vasion arabe, ou dont ils ne peuvent préciser la
date, môme approximativement. Du reste^ chez
eux, nous le répétons, la chronologie est d'une indé-
pendance extrême ; ils n'en ont même aucune idée,
et cela est si vrai que, lorsqu'on leur demande leur
âge, ils vous répondent invariablement : « Je n'en
sais rien, » et d'un air qui semble dire : « Mais
comment veux-tu que je sache cela? » Le fait est
qu'on est si jeune à cette époque de la vie
Les saints dont nous raconterons les actes
datent, pour la plupart, des XV^ et XVP siècles de
notre ère. Quelques-uns remontent plus haut;
(I) Le mot Roum est une expression par laquelle les Barba-
resques désignent dédaigneusement les Chrétiens. Autrefois,
elle s'appliquait aux peuples des empires romains d'Orient et
d'Occident, ainsi qu'aux Grecs du Bas-Empire. Le mot Rounii
signifie proprement un Grec, un Rouméliofe, un Romain, mais,
plus généralement, un Chrétien.
VIII INTRODUCTION
mais ils n^appartiennent pas à la catégorie des
missionnaires islaniiles qui, aux époques préci-
tées, ont été chargés de komniser ou de caté-
chiser les populations montagnardes de l'Afrique
du Nord, et d'ouvrir à l'élément arabe un accès
dans les Kabilies entre le Marok et la Tunisie.
Les élus de Dieu dont nous allons parler sont
donc, pour la plupart, des saints de fraîche date,
des saints tout modernes, puisque leur passage
sur la terre ne remonte, à quelques exceptions
près, qu'à trois ou quatre cents ans au plus ;
nous en comptons même qui sont nos contempo-
rains ; car, chez les Musulmans algériens, la
puissance miraculeuse n'a point cessé encore de
se manifester parmi les élus de Dieu. Sans doute,
comme partout, elle a beaucoup perdu de son
intensité; mais cela tient bien plutôt à cette sorte
d'abandon dans lequel le Tout-Puissant semble
laisser ses fidèles Croyants, qu'au manquede foi de
ses serviteurs. 11 est indubitable que les miracles
sont plus rares qu'autrefois ; du reste, chez les
Chrétiens, on en disait déjà autant au IV'= siècle
de notre ère, du temps de saint Jean-Chrysos-
tôme, qui répondait à cela fort judicieusement :
« C'est, apparemment, qu'ils ne sont plus néces-
saires. »
Mais ce n'est pas là l'avis des Mahométans,
INTRODDCTiav IX
lesquels, bien loin encore des principes de la
libre-pensée, ne demanderaient pas mieux que
le Très-Haut, par lui ou ses délégués, daignât
se manifester plus fréquemment. Il est vrai de
dire qu'ils s'expliquent très bien celte sorte de
délaissement du Dieu unique : ne sont-ils pas en
châtiment depuis qu'il a permis que les Chrétiens
occupent leur pays, la terre de Tlslam ? et, fran-
chement, il faudrait avoir perdu la raison pour
supposer que, dans ces conditions, Dieu va choi-
sir ce moment pour les combler de ses faveurs.
Aussi, attendent-ils résignés que le Seigneur leur
pardonne, et nous fasse repasser la mer. Mais,
qu'on ne s'y trompe pas, leur foi n'est point
morte 'pour cela, et ils n'ont pas encore besoin
d'user du moyen qu'indiquait saint Grégoire-le-
Grand pour la raviver : « Pour faire croître la
foi, disait ce souverain Pontife, il faut la nourrir
de miracles. » Ce ne sont certainement pas les
Islamites qui auraient la témérité de se poser,
comme J.-J. Rousseau, cette question impie et
injurieuse pour le Tout-Puissant : « Dieu peut-il
faire des miracles? » — « Par Dieu! ne manque-
raient-ils pas de répondre à Thomme de Genève,
il est incontestable que celui qui peut faire peut
défaire. »
; Quoiqu'il en soit, la foi musulmane est encore
INTRODUCTION
dans toute sa force parmi les enfants du Prophète,
el si Dieu se fait de plus en plus rare, et cela à
leur grand regret, il n'en fait pas moins, de temps
à autre, sentir sa bienfaisante main par Tinter-
médiaire des saints marabouts dont les restes
précieux reposent au milieu d'eux.
Mais, avant d'aller plus loin, disons ce qu'on
entend par l'expression marabout. Ce mot vient
du verbe arabe rahath, qui signifie attacher, lier,
retenir, emprisomier^Qi qui, à la 3^ forme, fait mra-
Jo/A, c'est-à-dire attaché, lié, retenu, eni'prisonné.
Le mot marabout a donc absolument le sens de
notre vocable religieux, lequel vient du verbe
lal'm religare, lier, attacher, à' oi\i\én\e. religio,
qui se traduit par « ce qui attache ou retient
(au figuré), lien moral, obligation de conscience^
attacheraient au devoir, lien qui rattache Vhomme
à la Divinité. Le marabout est donc riiomme
qui est lié, fixé, attaché aux choses divines ; il
est emprisonné — et il n'en doit jamais sortir —
dans la règle de conduite que lui trace le Livre
descendu du ciel (le Koran) pour fixer définitive-
ment les limites du licite et de l'illicite. Le ma-
rabout c'est l'homme spécialement voué à Fob-
servance des préceptes du Koran ; c'est le con-
servateur de la loi musulmane dans toute son
intégrité; c^'ost enfin l'homme que la prière, les
INTRODUCTION XI
bonnes œuvres, la vie ascétique et contemplative
ont rapproché de la Divinité; car la religion ma-
homélane, qui a tout emprunté aux religions
juive et chrétienne, a eu aussi ses ascètes^ ses
anachorètes, et, plus tard^ ses moines ou céno-
bites, et les austérités, les macérations, les mor-
tifications de ses saints laissent bien loin der-
rière elles celles auxquelles se soumettaient les
vieux prophètes d'Israël, lesquels, pour fuir la
société des hommes, se retiraient dans les monta-
gnes et dans les déserts, et ces solitaires chrétiens,
les Paul de Thèbes, les Antoine, les Palamon,
les Pacôme, qui, dans les III®, IV® et V® siècles
de notre ère, peuplèrent la Thébaïde désertique.
Chez les Mahométans, la vie cénobitique date
des premières années de l'hégire, et du temps
même du prophète Mohammed. « Quelques habi-
tants de Mekka et d'El-Medina (1) formèrent une
association et établirent entre eux la communauté
des biens ; ils s^acquittaient, en outre, tous les
jours, de certaines pratiques religieuses dans un
esprit de pénitence et de mortification. Pour se
distinguer des autres Mahométans, ils prennent
le nom de S'ou/i{2), qu'ils empruntent au grossier
(1) M. Cil. Brosselaril,'a Les Khouan. »
(2) De souf, laiae. Les Soufi. sont des sectaires mystiques
adonnés à la vie contemplative, indifférents à la pratique exté-
Wr INTRODUCTION
vêtement de laine dont ils font vœu de se cou-
vrir par humilité. Bientôt, ils joignent à cette
première épithète celle de fakir, pauvre, pour
marquer qu'ils renoncent aux biens de ce monde,
et qu'ils veulent vivre dans Téloignement et la
privation de toute jouissance mondaine; ils s'ab-
sorbent enfin dans la prière, et dans la contem-
plation intérieure de l'idéal divin. .
« La ferveur, le zèle religieux de ces premiers
cénobites fit bientôt grand bruit. A leur exemple,
Abou-Bekr, beau-père de Mohammed, et le pre-
mier des khalifes, et, dans le même temps, Ali-
ben-Abou-Thaleb, cousin et gendre du Prophète,
établissent, sous les yeux même du fondateur de
l'Islam, deux congrégations monastiques, qui
adoptèrent pour statuts fondamentaux les règles
fixées par les Sou/l. Abou-Bekr et Ali laissèrent,
en mourant, à de pieux et vénérés Musulmans le
soin de continuer leur œuvre, et ils leur confiè-
rent, sous le titre de khalifes (1), le pouvoir d'i-
nitier les vrais Croyants aux règles de leur institut.
Ces confréries religieuses se multiplièrent rapi-
dement.
riourc du culte, et faisant consistiM" la perfection dans l'amour
de l'essenre, divine, et dans l'anéantissemeat de l'individualité
humaine eu Dieu.
(1) Le mot khelifa signifie, proprement, yu» remplace, qui est
à la place d'un autre, substitut, lieutenant, vicaire.
INTRODUCTION XIII
« Les chefs de ces congrégations prirent le titre
de chikh (1), et leurs disciples le nom de de-
roueuch (2), mot persan signifiant seuil de porte,
exprimant ainsi métaphoriquement les humbles
vertus que doivent posséder ces religieux. En effet,
rhumilité, la retraite et le renoncement formèrent
le caractère distinclif et spécial de la règle im-
posée aux Wiouan (frères) de ces sociétés reli-
gieuses, lesquelles se sont maintenues, depuis des
siècles, dans tous les pays musulmans, avec cette
restriction cependant que, depuis longtemps déjà,
les Mahométans ont renoncé à la vie monastique,
et que les frères des divers ordres religieux vi-
vent aujourd'hui de la vie commune, et se con-
forment plus ou moins aux pratiques ou obliga-
tions que leur impose la règle de leur institut. »
Bien que les ordres religieux se rattachent par
plus d'un point au sujet que nous traitons, — ce
que c'est qu'un marabout, — notre intention n'est
cependant pasde faire l'histoire de ces confréries,
dont les khoumi ou frères de quelques-unes ont
joué un rôle si prépondérant depuis notre occupa-
tion de l'Afrique algérienne; ce serait refaire d'ail-
leurs l'oeuvre si complète, si savante et si conscien-
(1) Vieillard, ancien, doyen, docteur, maître.
(2) Ou a dit que le deroueuch ou derouich devait posséder dix
qualités coramuues avec celles du chipn.
XIV INTRODUCTION
cieuse de M. Brosselard (1), à laquelle nous
renvoyons le lecteur qui désirerait en savoir da-
vantage sur cet intéressantsujet. Nous aurons d^ail-
leurs à lui faire encore quelques emprunts. Du
reste, les instituts des six ordres religieux qui ont
des affiliés en Algérie ne différant guère entre
eux — à Texception de celui des Aïçaoua — que
par leur diker, ou oraison particulière, il nous
suffira, pour donner une idée de la règle de vie
prescrite à leurs khouan, de dire quelques mots
de la constitution de Tune de ces confréries, les-
quelles, en définitive, ressemblent beaucoup à
celles des Chrétiens ; elles ne s'en éloignent, en
effet, que par la vie et la discipline claustrales de
ces derniers.
« Les fondateurs des ordres religieux musul-
mans ont assujetti leurs adeptes à l'observance
de certaines pratiques spirituelles et ascétiques
qui, en concentrant tout l'effort de l'imagination
sur l'accomplissement des mêmes actes souvent
répétés, les détachent insensiblement du monde
réel, les absorbent dans la contemplation d'un
idéal mystique, et les privent facilement de leur
libre arbitre et de l'usage de leur intelligence.
Ainsi préparés, les disciples deviennent, entre
(i) Les Khouan. — De la Constitution des Ordres religieux mu-
sulmatis en Algérie.
INTRODUCTION XV
les mains de leurs directeurs, de véritables ma-
chines^ — perindè ac cadaver (1), selon la for-
mule d'un ordre chrétien célèbre, — et les instru-
ments toujours dociles de la volonté souveraine
de leurs chioukh (2), ou prieurs.
« Ces pratiques, dont l'observation rigoureuse
peut seule conduire le fakir à la perfection, et
dont tous les rituels des KJiouan s'accordent à
préconiser Timportance, se classent dans Tordre
suivant :
« 1" El-azlet an en-nas, — le renoncement au
monde ;
« 2° El-MeJoua, — la retraite^ ou la solitude ;
« 3° Es-sahar, — la veille ;
« k° Es-siam^ — le jeune, ou l'abstinence;
« ^° Ed-di]iei\ — l'oraison continue;
« Et enfin l'obligation de se réunir à des jours
déterminés pour chanter en commun les louanges
de Dieu et de son Prophète, et pour célébrer les
mérites du fondateur de l'ordre.
« Le fakir fait vœu d'humilité. En entrant
(1) Il est hors de doute que la formule « perindè ac cadaver » a
été empruutée, par le fondateur de Tordre des Jésuites, à la
règle de=; Khouan ; elle n'eu est, d'ailleurs, que la première
partie, les Chrétiens n'étant point dans l'usage de laver leurs
niortx. Eu effet, la formule complète des Khouan est la suivante :
«■ Comme un cadavre entre les mains du laveur des morts. »
(2) Pluriel de chikh. C'est le titre qui est donné aux chefs de?
confréries religieuses.
XVI INTRODUCTION
dans l'ordre, il se dira : <r La retraite est le tom-
beau de mon âme. » Il rompra dès lors avec ses
anciennes relations. Il déposera, pour ne plus
les reprendre, les habits somptueux. Il détournera
les regards des belles formes et des beaux vi-
sages, parce que cette vue est comme un poison
brûlant, et qu'elle ressemble à une flèche empoi-
sonnée qui donne la mort. Il fermera son cœur à
la concupiscence. Il se contentera d'une seule
femme, et ne la répudiera pas. Il vaudra mieux
pour lui qu'il reste toute sa vie célibataire; car
c^est une véritable grandeur et une félicité réelle
que de fermer son cœur aux passions humaines.
Le renoncement aux jouissances et aux tentations
du monde est l'heureux effet de cette force mys-
térieuse que donne la grâce de Dieu et de son
Prophète. »
Bien qu'il y ait peu de frères, si attachés qu'ils
soient à Tordre auquel ils sont affiliés, qui se
conforment — surtout de nos jours — aux règles
sévères dont nous venons de parler, il s'en est
pourtant rencontré souvent, et dans tous les
temps, qui les ont exagérées. « Ces privilégiés do
la grâce étaient nécessairement reconnus par les
Musulmans pour des saints, pour de vrais élus de
Dieu. Ils devenaient dès lors l'objet du respect
de tous, et leur parole n'était plus autre chose que
INTRODUCTION XVII
la parole de Dieu lui-même, ou celle de son En-
voyé, le prophète jMohammed. C'est à ces hommes
exceptionnellement doués d"une piété surnaturelle
que la vénération publique décernait le précieux
titre àe marabouts, lequel, nous le répétons, si-
gnifie « liés à la religion far des 'cœux q%ii
excluent toute pensée, tout souvenir du monde. »
Il devient dès lors facile de s'expliquer le rôle
important dévolu à ces fakir parfaits, dans un
état social où le principe religieux domine les ins-
titutions, aussi bien que les actes les plus vul-
gaires de la vie. Pour tous les initiés, le marabout
est un frère, mais un frère privilégié, un frère
éclairé par les rayons d'en-haut, et à qui l'on doit
l'obéissance avec le respect qu^inspire la vertu. »
La pratique du sahar, ou de la veille, est celle
qui, dans tous les temps, a compté le moins d'ob-
servateurs zélés; si dévots qu'ils puissent être, il
est peu d'hommes, en effet, qui soient capables de
rési&ler aux atteintes du sommeil, et de rester,
pendant les longues heures de la nuit, absorbés
dans la contemplation et la prière. Nous rencon-
trerons pourtant, au cours de nos légendes, des
saints qui, en torturant leurs corps par une bar-
barie fanatiquement ingénieuse, sont arrivés à
vaincre le sommeil. On n^a pas l'idée de ce que
peut l'esprit dans ces combats opiniàtref* et ter-
:XViri INTRODUCTION
ribles qu'il livre à la chair. Du reste, ces saints
étaient soutenus par ces paroles du Prophète :
« La prière est préférable au sommeil. »
L'abstinence, ou le jeijne, est encore une des
pratiques qui, en épuisant le corps comme le fait
la veille prolongée, est également propre à pro-
duire une grande surexcitation des facultés céré-
brales. Les saints musulmans s'entretenaient dans
la faim en ployant leurs intestins, selon leur pit-
toresque expression, et ils n'obéissaient aux criail-
leries de leur ventre que lorsqu'ils ne pouvaient
plus faire autrement, et encore était-ce en lui re-
prochant son avidité et sa gloutonnerie. Il leur
semblait que les quelques aliments — et quels
aliments? — qu'ils accordaient à leur estomac
leur fermaient la porte du séjour des élus, ou les
rivaient plus fortement à la terre ; car Moham-
med a dit : « L'abstinence est comme la porte du
ciel. L'odeur qui s'exhale de la bouche de celui
qui jeûne est plus agréable à Dieu que le parfum
du musc et de l'ambre. »
Quant à la pratique du diker, ou oraison con-
tinue, il n'est rien qui soit plus propre à tenir en
éveil, particulièrement chez les hommes portés
au mysticisme, ces sentiments d'exaltation reli-
gieuse qui, par leurs excès, et surtout leur conti-
nuité, ont infailliblement pour résultat Taffaiblis-
INTRODUCTION XIX
sèment cérébral de ceux qui se livrent éperdûment
à cette abrutissante pratique, laquelle metThom-
me ainsi entraîné, et de la façon la plus absolue,
dans la main du chef de l'ordre. Le fondateur
de Tune des confréries les plus fameuses a défini
de la manière suivante la pratique du diker :
« C'est l'épée avec laquelle les frères repoussent
leui'S ennemis, et se défendent contre les malheurs
qui les menacent. »
Nous venons de montrer toute l'importance
qu'attachent les Musulmans à la pratique de la
prière; il est vrai qu^entre autres avantages, elle
ouvre à celui qui prie avec ferveur les portes du
Paradis en effaçant ses péchés. Mais il est cer-
tains Croyants qui, pour être bien assurés de ne
pas manquer le séjour céleste, thésaurisent les
indulgences ou bonnes actions en décuplant leur
chapelet, c'est-à-dire en récitant, dans leurs
prières quotidiennes, 10,500 invocations au lieu
des 1300 qui sont obligatoires. Au bout de quel-
que temps de ce pieux exercice, le Croyant ne
tient plus à la terre que par un fil; il en est ar-
rivé à la phase des extases et des visions. Il est
admis dès lors à s'entretenir avec Dieu, qui, à
partir de ce moment, n'a plus de secrets pour lui,
et lui délègue une partie de sa toute-puissance.
Le marabout qui a atteint à ce degré de perfec-
XX INTRODUCTION
lion est dit ouali, ami de Dieu, saint, et il est
vénéré par les fidèles, lesquels, après sa mort, se
disent ses khoddam, ses serviteurs religieux. Dans
ces conditions, il e.sl orthodoxe d'implorer son
intercession, par la prière, auprès de Dieu et de
son Prophète.
Du reste, depuis que Mohammed a clos la
série des prophètes, ainsi qu^il l'a dit lui-même :
« Je suis le sceau des prophètes, » Dieu ne se sert
plus que des ouali pour transmettre aux hommes
ses commandements ou ses avertissements. Ce
sont eux spécialement qui doivent annoncer aux
Croyants l'heure de la guerre sociale, et les dé-
fendre contre les pièges que peuvent leur tendre
les Infidèles. Il va sans dire que Vouûli ]Ow\i du
don de prescience et de celui des miracles.
L'ensemble des pratiques imposées par la tra-
dition aux membres de l'ordre de Moulai (1)
Thaïyeb, l'un de ceux qui ont le plus d'affiliés
en Algérie^ ces pratiques, disons-nous, ditîerant
quelque peu de celles que nous venons d'indiquer,
nous croyons utile, pour l'intelligence de quel-
(1) Le mot motilaï, synonyme de sidi, signifie monseigneur,
mon maître. Il est surtout employé dans l'ouest de l'Afrique
septentrionale. C'est, du reste, le titre donné aux impereurs de
Murok et aux princes de leur famille. On l'emploie éffaiemeut à
l'égard des saints maralimits de ce pays.
INTRODUCTION' XXI
ques-unes de nos légendes, d'en faire connaître
le détail.
Ces pratiques sont également au nombre de
cinq :
1° Ed-diker, prière surérogatoire particulière
au marabout fondateur de l'ordre.
2** El-hadhra, la réunion des mokmldem (1)
sous la présidence du khalifa, ou grand-maître de
l'ordre.
3° El-djeïala, réunion locale des frères de
Tordre auprès de la koubba (2) d'un saint ayant
son tombeau dans le pays, ou dans un lieu sanc-
tifié par un miracle.
4° Ex-ziara, visite faite dans un but de piété
par les frères à leur mokaddem.
5° El-hedia^ présent fait à la caisse de l'ordre
par les khouan qui ont rompu les pratiques de
l'ordre, et qui demandent à y rentrer (3).
Ainsi que nous venons de le démontrer, c'est
donc en Orient, la terre classique des rêveries
mystiques et des doctrines ascétiques, qu'il faut
(1) Le mokaddem est le représentant du khalifa, et le chef
d'une circonscription religieuse de l'ordre.
(2) Kouhba, petite chapelle renfermant habituellement le tom-
beau d'un marabout mort en odeur de sainteté. Quelquefois ce
monument n'est que commémoratif, et a été dédié à un saint
illustre pour rappeler sa station ou son séjour sur son empla-
cement.
(3) Les Khouan, par .M. Ch. Brosselard.
XXU IMTRODLXTION
aller chercher le berceau des saints et des con-
fréries religieuses de Tlslam, aussi bien que celui
des ascètes et des congrégations cénobitiques du
Christianisme. Nous ajouterons que c'est aux ins-
titutions islamiques, lesquelles, nous l'avons dit,
naquirent au temps même de la plus grande fer-
veur du Mahométisme. que les fondateurs des
ordres religieux d'aujourd'hui, si répandus en
Algérie et dans les pays voisins, le Marok et la
Tunisie, ont demandé leurs inspirations. C'est à
ces institutions, disons-nous, qu'ils ont emprunté
leurs doctrines, leurs règles, leurs statuts fonda-
mentaux (l).
Parmi les ordres religieux les plus répandus en
Algérie, deux sont de date déjà ancienne. Ainsi,
celui de sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, — le plus
populaire des ordres ayant des affiliés dans la
partie nord de l'Afrique que nous occupons, —
a été fondé à Baghdad au XII' siècle de notre
ère. Celui de Moulai Thaïyeb, qui a eu pour fon-
dateur Moulai Idris-ben-Hacen, sultan du Marok,
remonte au VHP siècle de l'ère chrétienne; mais
il n'a pris le nom de Moulai Thaïyeb qu'au XVIP
siècle, lors de la création par ce cherif de la cé-
lèbre Université de Dar-ed-Dahman, dans le
^1) Les Khauan, par .M. Ch. Brosâelard.
INTRODUCTION XXIII
Sous marokain, établissement principal des Dje-
lala régénérés.
Les autres sont de date bien plus récente, à
l'exception pourtant de l'ordre des Aïçaoua, qui a
été fondé à Mekncs, il y a environ trois cents ans,
par Sidi Mahammed-ben Aïça.
Les quatre autres datent du siècle dernier: ce
sont ceux de Sidi Mahammed-ben -Abd-er-
Rahman - bon - Kobreïn , de Sidi Ahmed -ben-
Mohammed-et-Tidjani ou Tedjini, de Sidi loucef-
el-Hamsali, et enfin l'ordre des Derkaoua.
Chacun de ces ordres, nous le répétons, relève
d'un supérieur général ou grand-maître , qui
prend le titre de khalifa. Il est choisi ordinaire-
ment parmi les descendants du marabout fonda-
teur de l'ordre, et il réside dans le lieu même où
Tordre a pris naissance. Ce khalifa a sous son
autorité un nombre indéterminé de chikk, nommés
aussi mokaddem, dont chacun est chargé d'admi-
nistrer une circonscription religieuse d'une im-
portance variable. Le chikh, représentant im-
médiat du khalifa, est souverain dans toute
l'étendue de son ressort spirituel. Il a sous ses
ordres un nekib, ou vicaire, qui a pour mission
de le suppléer lorsque quelque circonstance l'em-
pêche de remplir les devoirs de sa charge. Enfin,
sous les yeux de ce chef spirituel, se meuvent un
XXIV INTRODUCTION
cerlain nombre d'agents secondaires qui, sous
les dénominations de reMas (messager ou cour-
rier), âllam (porte-drapeau), et chaouch, rem-
plissent les fonctions subalternes de la con-
frérie.
Nous ajouterons que les membres des associa-
tions religieuses prennent entre eux le nom de
khouan, frères, ou, — mais moins ordinaire-
ment, — celui de fokara {i), pauvres. Les
khouan se reconnaissent entre eux à des signes
particuliers, à certains mots pris dans leurs ri-
tuels, ainsi qu'à la forme ou à la composition de
leurs chapelets. Chaque ordre a^ d'ailleurs, pour
signe de ralliement officiel et public, une bannière
composée uniformément des trois couleurs verte,
jaune et rouge, emblèmes par excellence de l'Is-
lam, et dont la disposition seule varie selon l'usage
adopté par chaque ordre en particulier.
Ainsi que nous le verrons plus loin, un grand
nombre de marabouts fondèrent, à diverses
époques, dans l'Afrique algérienne^ des ordres
secondaires topiques, dont la plupart ne s'éten-
dirent guère au-delà du territoire de la tribu ou
repose leur dépouille morlelle. Cependant, quel-
ques-unes de ces confréries, celle dç Sidi Ech-
(l) Pluriel de fakir.
rNtnODÛCTION XXV
Chikh entre autres, ont rimportance de celles
dont nous avons parlé plus haut, et comptent
de nombreux affiliés. L'organisation de ces con-
grégations est calquée, à peu de chose près^ sur
celle des ordres principaux. C'est ainsi qu'elles
ont leur moMddem ou ovMl (1), lequel est éga-
lement choisi de préférence dans les descen-
dants du saint marabout. Parmi les pratiques
religieuses en usage dans les grandes confréries,
elles ont la ziara, c'est-à-dire la visite &u tom-
beau du saint, et l'offrande au 'nioJiaddem . Les
plus importantes des confréries secondaires ont
aussi le diker, ou prière particulière au mara-,
bout fondateur de la congrégation. Pour les saints
de mince importance, la ziara ou pèlerinage
n'est autre chose que la fête patronale de la
tribu, laquelle se célèbre habituellement deux
fois par an, au printemps et en automne. Seu-
lement, les frères qui habitent la circonscription
spirituelle de Vouali sont désignés sous l'appel-
lation de khoddam (serviteurs religieux) de tel
saint, dont le nom est toujours, d'ailleurs, précédé
du titre de sidi, monseigneur.
De tout temps, le Marok fut la terre classique
de rislara, et la province berbère de Sous et le
(1) Mandataire, représentaut.
XXVI INTRODUCTION
pays de Draâ, au sud-ouest de cet empire, furent
toujours choisis par les savants docteurs de la
loi et les hommes d'étude et de piété pour y éta-
blir leurs medraça (1) ou leurs zaouïa (2). Les
deux rives de Fouad Draâ surtout sont semées,
ea chapelet, de ces sortes d'établissements. La
ville berbère de Taroudant, où Moulai Thaïyeb
fonda le célèbre collège de Dar-ed-Dahman au
XVIP siècle, était, il y a peu d'années encore, le
sanctuaire de l'Islam, le grand séminaire du
R"arb, de l'Ouest. On y formait des missionnaires
qu'on lançait, dès que leur éducation était ter-
minée, sur les populations du Marok et de la
Régence d'Alger pour y faire des adeptes à l'ordre
de Moulai Thaïyeb. Plus tard, lorsque la France
se fui substituée aux Turcs en Algérie, Taroudant
devint une officine d'agitateurs et de cherifs,
qu'on jetait de temps à autre sur notre conquête
pour en soulever contre nous les populations in-
digènes. Le fameux Bou-Mâza, entre autres, était
un des produits de la medraça de Taroudant, sa
ville natale.
Mais bien antérieurement à la fondation de
(1) Ecole supérieure, collège.
(2) Etablissement religieux où les docteurs de Plslam ensei-
gnent particulièrement la doctrine, la jurisprudence et la gram-
maire. C'est aussi une hôtellerie où les voyageurs sont accueillis
et reçoivent l'hospitalité.
INTRODUCTION XXVII
Dar-ed-Dahman, il existait, au sud de cette
même province de Sous, et non loin de l'ouad
Draâ, dans une oasis nommée Saguiet-el-Hamra,
une zaouïa célèbre par la science de ses doc-
teurs;, et par les illustrations religieuses qui en
étaient sorties. Saguiet-el-Hamra était surtout
une école, une pépinière de saints. Comme, plus
tard, à Dar-ed-Dahman, on y formait des mis-
sionnaires qui, rompus de bon-ne heure à la vie
d'ascète par la prière, les macérations, les morti-
fications, s'en allaient, pleins de ferveur et de foi,
conquérir à la religion mahométane, parla prédi-
cation et l'exemple de toutes les vertus musul-
manes, les populations berbères ou kabiles de
l'empire du Maghreb (Marok actuel), lesquelles,
bien qu'ayant accepté à diverses reprises la loi du
Prophète, n'en avaient cependant pris que ce qui
n'était pas trop en désaccord avec leurs croyances,
leurs mœurs et leurs coutumes.
Mais nous étions en 1492; la chute de Granada
venait de marquer la fin de la domination des
Arabes en Espagne, laquelle avait duré près de
huit siècles, et sept ans après, en 1409, Ferdi-
nand-le-Gatholique prononçait l'expulsion des In-
fidèles qui refuseraient le baptême. Les Musul-
mans de Valencia sont tolérés jusqu'en 1S24.
Enfin, en 1609, date du dernier décret d'expul-
XXVin INTRODUCTION
sien, il ne restait plus sur la terre espagnole un
seul des 3,000,000 de Moros qui l'occupaient
encore au moment de la conquête de Granada ;
et c'était l'élite de la population de la péninsule,
tant sous le rapport des sciences que sous celui
de l'industrie et de l'agriculture .
Les Arabes avaient repassé la mer, et s'étaient
répandus, à la suite des différents décrets d'ex-
pulsion, soit dansleMarok, soit, après la fonda-
tion de la Régence d'Alger, dans les villes ou
dans les tribus du Beylik de l'Ouest. Les derniers
expulsés s'établirent surtout dans la parlie du
littoral algérien comprise entre Oran et Alger.
Quelques noms de lieux rappellent encore les
points de débarquement ou de station des Mores
andalous sur le sol africain. C'est ainsi que nous
trouvons, à l'ouest d'Oran, le Ras el-Andlès, et
à l^est de ce cap, l'Outha el-Andlès, cap et plaine
des Andalous. Gherchel, Blida et Alger reçoi-
vent également, dans le courant du XVP siècle,
des Mores-Andalûus et des Tagarin, qui viennent
y chercher un refuge.
Dès la prise de Granada, en 1492, un grand
nombre de Mores-Andalous avaient quitté l'Es-
pagne, et s'étaient établis dans le Marok ; plusieurs
de ces réfugiés, de savants et pieux docteurs,
avaient poussé jusqu'à l'ouad Draà, et sollicité
INTRODUCTION XXlX
leur admission à la zaouïa de Saguiel-el-Hamra,
dans ce lieu d'étude et de prière où^ dégoûtés
du inonde et de ses misères, ils venaient cher-
cher le calme et la sérénité de rame, et con-
sacrer au service de Dieu ce qu'il lui plairait de
leur accorder encore de jours et d'énergie, pour
faire triompher sa cause dans les régions où ré^
gnait l'ignorance ou l'impiété.
Mais si les zaouïa de l'àmalat de Sous étaient
aux mains des Djelala, c'est-à-dire des khouan de
l'ordre qui, plus tard, devait prendre le nom de
Moulai" Thaïyeb, il n'en était pas de même de la
célèbre Université religieuse de Saguiet-el-
Harara, à laquelle l'expulsion des Mores-Anda-
lous venait de donner une force nouvelle par
l'admission de ce précieux élément de science
et de piété. En effet, les expulsés qui avaient
choisi pour retraite Saguiet-el-Hamra étaient, en
général, des hommes considérables dans les
sciences et dans les lettres, des docteurs de répu-
tation; tous étaient, en même temps, des gen& de
prière et d'une ardente dévotion ; quelques-uns
même, affirmait-on, jouissaient du don de pres-
cience et de celui des miracles : voués entière-
ment à Dieu, et spiritualisés à ce point qu'ils
semblaient appartenir à un ordre d'êtres inter-
médiaires placés entre l'homme et la Divinité
XXX INTRODUCTION
ces saints marabouts faisaient l'édification des
anciens tholha (1) de la zaouïa, lesquels avaient
pour eux la plus respectueuse vénération.
Si les zaouïa du Sous et du Draâ apparle-
naient aux Djelala, disions-nous plus haut, en
revanche, celle de Saguiet-el-Hamra était entiè-
rement acquise à l'ordre de Sidi Abd-el-Kader-
el-Djilani, le saint marabout de Baghdad, et,
depuis longtemps déjà, les khouan de cette con-
frérie avaient pu pénétrer dans les montagnes qui
limitent la province de Sous au nord et au sud.
Jusqu'ici, ils n'avaient pas dépassé cette zone, et,
malgré l'ardeur et l'activité de leur propagande,
leurs progrès étaient restés presque insensibles ;
il faut dire que, jaloux de leur indépendance, les
Berbers n'accueillaient qu'avec méfiance, répu-
gnance même, l'élément arabe dans leurs monta-
gnes, et puis ils préféraient iDeaucoup plus s'oc-
cuper des intérêts de ce monde que de ceux de
l'autre, ceux-ci, pour ces grossiers montagnards,
leur paraissant bien moins pressants que les pre-
miers.
Mais les deux frères Aroudj et Kheïr-ed-Din
venaient de fonder la Régence d\A.lger, et les
(1) Pluriel de thaleb, expression signitiant propremeut « qui
cherche, poursuit un objet, un but. » Le mot thabb est pris, le
plus soUventj dans le'sens de lettré, savant.
INTRODUCTION XXXI
Turcs allaient devenir les maîtres de toute la
partie de l'Afrique du Nord comprise entre la
Tunisie et le Marok. Or, les Bjelalia (monta-
gnards) de cette vaste contrée, qui, depuis l'in-
vasion arabe, abandonnaient la religion de l'Is-
lam avec la même facilité qu^ils semblaient Tac-
cepter, n'avaient jamais fait, en définitive, que
de piètres Musulmans ; ils admettaient la formule
des chehadtein, les deux témoignages : « Dieu
seul est Dieu, et Mohammed est l'Envoyé de
Dieu; » mais c'était là tout ; de sorte que, dans
toutes les Kabilies, la foi, qui n'y avait jamais
été bien tenace, pétait, à cette époque, à toute ex-
trémité, et c'était à ce point que ces grossiers
Berbers avaient oublié jusqu^à la formule de la
prière, et Ton prétendait qu'ils en avaient d'au-
tant plus volontiers perdu l'habitude, qu'ils
se rappelaient vaguement que le Prophète exi-
geait que chacune des cinq oraisons de la
journée fût toujours précédée d'une ablution, et
c'était précisément cette pratique, bien que Teau
ne manquai pas, Dieu merci ! dans leurs monta-
gnes, qui les indisposait contre la religion maho-
métane. Ils voyaient enfin dans les ablutions une
superiluité gênante, et touL-à-fait contraire à leurs
principes en matière de propreté ; car, en défini-
tive, se disaient-ils très judicieusement, on ne
:XXXI( INTRODUCTION
s'explique pas facilement pourquoi la prière man-
querait d'efticacité parce qu^elle n^a pas été pré-
cédée d'un nettoyage ou d'une purification.
Depuis longtemps, les Arabes brûlaient du
désir de prendre pied dans les Kabilies, dont
l'accès leur était à peu près absolument interdit ;
il ne fallait pas songer à user de force pour arri-
ver au but cherché; car, retranchés dans leurs
montagnes, les Kabils pouvaient y braver impu-
nément, à cette époque^ toutes les armées du
monde. Ce n'était pas à ces fiers montagnards
que les Arabes vainqueurs pouvaient poser,
comme ils le faisaient avec les gens des plaines,
leur impitoyable dilemme : « Devenez Musul-
mans, ou soyez tributaires! » C'était donc à une
autre tactique qu'il fallait avoir recours : une in-
tervention individuelle et pacifique était seule
capable d'amener le résultat rêvé. C'était aux
marabouts de Saguiet-el-Hamra que devait re-
venir tout l'honneur d'une pareille entreprise ;
les Mores-Andalous étaient, au reste, dans les
conditions les plus favorables pour mener à
bonne fin une œuvre qui exigeait de la science,
de Ihabileté, une foi ardente, la ferveur d'un
apôtre, la passion du prosélytisme, et un entraî-
nement prononcé vers la vie ascétique.
. Le chikh de Saguiet-el-Hamra réunit donc le
INTRODUCTION XX^BÏ
premier groupe de ceux des marabouts qu'il
avait désie:nés pour être lancés en qualité de
missionnaires sur les Kabilies, et leur donner ses
instructions : « Il y a urgence, leur dit-il, de
porter le flambeau de l'Islam dans ces régions
déshéritées des bienfaits delà religion et de ceux
de la prédication; car ces malheureux Kabils,
qui sont totalement dépourvus d'écoles, et qui
n'ont point le moindre chikh pour enseigner
à leurs enfants les pratiques de la morale et des
vertus musulmanes, ces infortunés Kabils, dis-je,
vivent absolument comme des brutes, c'est-à-
dire sans foi ni Dieu. Pour remédier à ce déplo-
rable état de choses, j'ai résolu de faire appel à
votre zèle religieux et à vos lumières. Ne laissons
point croupir davantage ces pitoyables monta-
gnards dans l'ignorance des sublimités de notre
religion ; allons souffler sur leur foi presque
éteinte pour en raviver les derniers tisons; pur-
geons ces anciens Chrétiens (1) de ce qui peut
leur rester de leurs vieilles erreurs; faisons-leur
comprendre que, dans la religion de Notre Sei-
(1) Les traces historiques de l'existence du christianisme chez
les Kabils algériens se conservent jusqu'au X11I« siècle de notre
ère. L'Islam s'impose peu à peu parmi ces populations non
par la persécution ou la violence, comme on l'a répété tant de
fois, mais par l'attrait et la simplicité du nouveau culte, et
surtout par l'effet des séduisantes promesses de la vie
future.
XXXIV INTRODUCTION
gneur Mohammed,— que Dieu répande sur lui la
grâce de sa miséricorde ! — la crasse n'est point,
comme dans celle des Chrétiens, un mérite aux
yeux de Dieu (1)1 Votre tâche, je ne veux pas
vous le dissimuler, sera hérissée de difficultés,
ajouta le directeur spirituel de la Zaouïa ; mais
votre zèle irrésistible, l'ardeur de votre foi, vous
feront, s'il plaît à Dieu ! triompher de tous les
obstacles. Allez, mes enfants! et ramenez à Dieu
et à son Prophète ces malheureuses populations
qui croupissent dans les puanteurs immondes
de l'ignorance et de l'impiété. Allez, mes enfants,
avec le salut ! et que Dieu vous accompagne et
vous accorde son soutien ! »
Les missionnaires partirent de Saguiet-el-
Hamra par groupes de cinq ou six, et se disper-
sèrent ensuite dans les montagnes qu'ils avaient
reçu la mission de koraniser; ils se prolongè-
rent ainsi dans l'Est par départs successifs jus-
qu'à ce qu'ils eussent atteint le beylikde Constan-
line, dans lequel, du reste, ils ne pénétrèrent
(1) Dans leurs Actes des Saints, les Bollandistes font le plus
grand éloge d'une sainte, — dont le nom nous échappi', — pour
être arrivée jusqu'à l'àge respectable de quatre-vingts ans sans
s'être jamais lavée.
Saint Labre, canonisé en 1859, était aussi un modèle de mal-
propreté. L'horreur de l'eau, d'ailleurs, est encore aujourd'hui
la marque caractéristique par laquelle se distinguent un grand
nombre de nos dévotes.
INTRODUCTION XXXV
que fort peu, cette partie de l'Afrique du Nord
étant catéciiisée depuis longtemps déjà soit par des
marabouts venant de l'Egypte, soit par de saints
docteurs du R'arb (Marok) rentrant du pèleri-
nage aux Villes saintes.
La méfiance particulière aux peuples des mon-
tagnes, si jaloux de leur indépendance, ne per-
mettait point aux marabouts missionnaires de se
présenter aux Kabils autrement que sous les
dehors du foMr ou du deroueuch. Aussi, est-ce
sous les haillons, et le bâton de voyage à la
main, qu'ils parcouraient les tribus, implorant çà
et là de ce qui appartieiit à Dieu (1), et semant
sa parole sur leur passage. Arrivés sur le terri-
toire qui leur avait été désigné, ils s'y choisis-
saient une retraite sur le point le plus sauvage et
le moins fréquenté du pays, et y établissaient
leur lilieloua (ermitage) soit dans une grotte, soit
dans quelque aniractuosité de rocher, et s'y li-
vraient à la prière et aux pratiques les plus rigou-
reuses de l'existence ascétique. Ils pourvoyaient
aux exigences de la vie comme ils le pouvaient ;
le plus souvent, Dieu lui-même voulait bien se
charger de ce soin, déléguant pour ce service
(l'i Mohammed a dit : « La terre appartient à Dieu, et il en
donne la [lossessioa à qui il lui plaît, i Par cxtensioD, ce qu'elle
renferme lii appartient également.
KXXVI INTROÔUCTION
Éoit un de ses anges, soit un animal quelconque,
quadrupède ou oiseau.
La retraite du saint ne restait pas longtemps
ignorée ; les bergers ne tardaient pas à la décou-
vrir, et l'un pen^e Lien que la trouvaille des
gardeurs de chèvres n^était pas longtemps un
secret pour la tribu. On respectait d'abord, par
une sorte de discrétion, le désir de solitude qui
paraissait être dans les intentions de l'étranger ;
mais, peu à peu, après avoir rôdé autour de sa
Meïoua. les Kabils, dont la curiosité était à bout
de patience, s^approchaient timidement de la
retraite du saint homme, qu'ils trouvaient tou-
jours en prières, ou sous l'influence d"an état
extatique qui semblait le détacher entièrement
des choses de la terre, et ne point lui permettre
de s'apercevoir même de ce qui se passait autour
de lui.
Ce spiritualisme était tellement loin de la ma-
térialité kabile, que les gens du pays ne savaient
que penser d'un homme que jamais on ne voyait
ni dormir, ni boire, ni manger, ni satisfaire aux
actes et obligations qui sont imposés aux hommes
ordinaires. Il y avait là, pour eux, un mystère
impénétrable, et que, pourtant, ils auraient bien
voulu approfondir. En rappelant les souvenirs
que leur avait laissés la tradition, il leur semblait
INTRODUCTION XXXVII
bien que cet étranger devait être un homme de
Dieu, un homme pouvant jouir de quelque in-
fluence dans ses conseils. Or^ s'il en était ainsi,
la présence d'un tel ami de Dieu devait être tout
naturellement on ne peut plus favorable pour la
tribu : c'était la bénédiction répandue sur le
pays ; car le Tout-Puissant n'avait rien à refu-
ser, pensaient-ils, à un homme qui passait tout
son temps à s'entretenir avec lui. On l'avait, en
effet, surpris plus d'une fois conversant à haute
voix avec un être invisible, vis-à-vis duquel il
semblait être sur le pied de la plus parfaite
intimité.
Peu à peu les Kabils s'enhardissaient, et ils en
arrivaient à entrer en relations avec le saint
homme. Ils avaient bientôt reconnu qu'il était
d'une essence supérieure à la leur : ses conseils,
son éloquente et ardente parole, l'étrangeté de
son existence, quelques faits qu'ils ne s'expli-
quaient pas', et qui leur semblaient des miracles,
la prévision do quelques phénomènes physiques
qui se réalisaient exactement, et qui leur faisait
croire à sa prescience, quelques procédés agri-
coles rapportés d'Espagne, et qui doublaient leurs
récoltes ; toutes ces choses, disons-nous, met-
taient bientôt ces grossiers montagnards dans la
main du saint, et les disposaient admirablement à
XXXVIII INTRODUCTION-
recevoir ses leçons. Il n'en voulait pas davan-
tage.
Au bout de quelque temps, la kheloua du
saint anachorète ne désemplissait plus : c'était à
qui lui apporterait en cadeau des bernous de fine
laine, la chair de ses plus grasses brebis, les
plus beaux fruits de ses jardins, le lait le plus pur
de ses vaches et de ses chèvres ; tous voulaient
concourir à la construction d'un gourbi d'habi-
tation tout-à-lait digne de lui; la djemaa (1) par-
lait même, dans le but de retenir le saint sur^son
territoire, de lui iaire élever, aux frais de la
tribu, une maison en boue et en bouse de vache
pareille, de tous points, à celle de Vamin el-ou-
mena (2), le chef de la tribu. Mais le saint, qui a
fait vœu de pauvreté, dit-il, repousse tous ces
présents. Qu'en ferait-il, en effet, puisque Dieu
— que son saint nom soit glorifié ! — pourvoit
à ses besoins.
Emerveillés d'un tel désintéressement, et cer-
tains que la résolution du saint marabout est iné-
branlable, ils n'en insistaient que davantage pour
lui faire accepter leurs oflYandes. Enfin, la glace
(1) Sorte d'assemblée municipale.
(2) Vamin est le chef dune dechera (village). L'amin el-ow
mena, nmin des amin, élu pai- rassemblée de ces deniiers, est le
président, le chef de lu Iribu.
INTRODUCTION XXXIX
étnit rompue entre le marabout et les gens delà
tribu : chaque joui\ on accourait entendre ses
leçons, écouler ses conseils; tous, hommes et
femmes, venaient Tentrelenir de leurs affaires
particulières, et solliciter son intercession auprès
du Dieu unique, dont ils commençaient déjà à
avoir quel([ue idée. Les hommes lui demandaient
des remèdes pour leurs troupeaux frappés d'é-
pizooties, ou des talismans pour se garantir contre
le mauvais œil ; ce qu'ils désireraient par-dessus
tout, ce serait une doua (médecine) pour relever
leurs facultés génitales depuis longtemps en
baisse, infirmité qui leur enlève tout espoir d'a-
♦ voir un llls, cette fraîcheur de l'œil. Quant aux
femmes, l'une c'est sa stérilité persistante qui
fait son désespoir. Le saint ne pourrait-il pas
leur donner la fécondité qu'elles réclament, et
qui leur permettrait de marcher le front haut,
et de ne plus être un objet de mépris pour leurs
maris; une mère vient solliciter l'intervention
du saint anachorète pour qu"il lui conserve ses
enfants qui, tous, meurent en bas- âge. La séche-
resse, les sauterelles, les épidémies amènent
encore à la kheloua du marabout de nombreux
visiteui's. Le saint homme promet à tous de s'oc-
cuper de leurs affaires ; mais ils ne pouvaient
compter voir leurs vohix exaucés qu'autant
XL INTRODUCTION
qu'eux-mêmes s'occuperaient de leurs devoirs
envers Dieu; « car le Seigneur, ajoute-t-il, ne
saurait jeter un regard favorable sur des gens
qui sont aussi malpropres au physique qu'au
moral. »
Bientôt la réputation du saint homme fran-
chissait les limites de la tribu; on accourait des
fractions voisines soit pour le consulter, soit pour
entendre ses précieuses leçons. Pour être bien
certains de ne pas en perdre un mot, les jeunes
tholha (aspirants à la science) , qui, parfois,
habitaient loin de la kJieïoua du savant et saint
marabout, s'établissaient à proximité de son er-
mitage soit sous la tente, soit sous des gourbis
en branchages qu'ils se conlruisaient. Cette po-
pulation, qui augmentait chaque jour, finissait
par former un douar (l) ou une dédiera (2) de
jeunes gens avides de s^instruire dans les sciences
et dans les préceptes du Livre. Du reste, le saint
docteur ne se lassait pas de leur répéter cette
maxime de l'imam Djelal-ed-Din-es-Soyouthi :
« Recherchez la science, fut-ce même en Chine ;
car la recherche de la science est une obligation
imposée à tout musulman. »
(1) Réunion de toutes établies sur une ligne circulaire.
(2) Villafçe kabil.
INTRODUCTIO.X XLI
Mais celte populalion d'étudiants, qui s'accrois-
sait sans cesse, ne pouvait passer Tiiiver, tou-
jours très rigoureux dans les montagnes, sous
les frêles abris quMls s'étaient bâtis, et, d'un
autre cùLé, il leur en coûtait beaucoup de rester
privés pendant deux mois entiers des incompa-
rables leçons que leur donnait si -volontiers le
savant et saint marabout; il fallait trouver une
solution qui satisfît tout le monde. On ne la
cherchait jamais bien longtemps; car il n'y
avait pas trente-six moyens de la résoudre : c'é-
tait tout simplement de construire une zaoui a {\.)
■ — avec ses accessoires — assez vaste pour ré-
pondre à l'objet qu'on se proposait. Mais la
grosse question était toujours celle des frais
qu'allait entraîner une pareille construction ; car
on avait à cieur d'élever un monument qui fût
digne du saint homme qui devait l'habiter. Quoi-
qu'il parût avoir renoncé aux biens de ce monde,
on espérait qu'en lui faisant un peu violence, on
le déciderait à abandonner sa kheïoua, dans
laquelle il était loin d'avoir toutes ses aises. Il y
avait encore une chose qui embarrassait la
tribu et les disciples du saint marabout : c'est
que les maçons qu'on avait sous la main
(1) Voir plus liuiit Id unie relative à la zaouia.
KLII INTRODUCTION
étaient toiit-à-fait insuffisants pour mener à
bonne fin une œuvre pareille, laquelle réclamait
tout au moins le concours des architectes de
Figuig (1), qui. à ceLle époque, jouissaient déjà
d'une réputation de constructeurs qui s'étendait
fort avant dans Test de l'Afrique du \ord.
Après dïnterminables discussions au sein de
la djemda (assemblée municipale), la tribu où s'é-
tait établi le saint finissait par comprendre qu'elle
avait tout intérêt à ce qu'il se fixât définitivement
sur son territoire, où il avait apporté avec lui la
bénédiction de iJieu, et elle se résignait, en sou-
pirant, à déteirer quelques-uns des vieux pots
où elle enfouissait ses rares trésors, et à se coti-
ser pour faire la somme qui devait compléter
celle qu'avaient promise de verser les thoTba qui
suivaient les leçons du savant et révéré mara-
bout, lequel, après s'être fait longtemps prier,
finissait toujours par consentir à abandonner son
ermitage pour habiter, contrairement à son vteu
de pauvreté, un somptueux édifice oii il devait,
nécessairement, être détourné de la irgle austère
qu'il s'était tracée et inqiosée pour l'amour de
Dieu. Il insistait sui- limportance du sacrifice
qu'il faisait à la tribu : « Mais, ajoutait-il pour
paraître se mettre d'accord avec sa conscience,
(1) Oasis il 11 sud uiarokaiu. ,
INTRODUCTION XLIII
c'est encore servir la cause de Dieu que de faire
entendre sa parole à des gens qui, jusqu'à pré-
sent, n'avaient joui que d'une manière des plus
imparfaites de cet inappréciable bienfait. y>
Enfin, le zaouïa se construisait ; le saint se
laissait arracher de sa liliéloiia, et venait s'éta-
blir dans les appartements qui lui étaient destinés,
et qu'on avait préalablement garnis de tapis
moelleux et du mobilier nécessaire. A partir de ce
moment, l'établissement fonctionnait ; le nombre
des étudiants allait croissant ; les tribus voisines
y envoyaient leurs jeunes gens; la zaouïa deve-
nait célèbre, et les savants docteurs, les flam-
beaux de rislam qui passaient à proximité de
l'établissement, ne manquaient jamais de le vi-
siter^ et de s'y arrêter pendant quelques jours
pour entendre la parole du maître et profiter do
ses doctes leçons. Quelques-uns de ces eulama
(savants), et des plus illustres, venaient même
d'Egypte et de Tunisie pour se livrer, avec le
chikh de la zaouïa, à des entretiens religieux, ou
pour élucider quelque point nébuleux de la doc-
trine ou de la loi.
Quelques miracles opérés opportunément ache-
vaient d'établir In réputation de sainteté du sa-
vant marabout: il était désormais et incontesta-
blement pour tous un ouali Allah, un ami, un
XLIV INTRODUCTION
élu de Dieu. Les gens de la tribu n'hésitaient
plus dès lors à reconnaître que, décidéinenl, ils
avaient fait une bonne affaire en déterminant le
saint à se fixer parmi eux, et que le Dieu unique
— dont il leur parlait si souvent — les avait sin-
çrulièrement favorisés en leur envoyant un homme
jouissant auprès de lui d'une considération si
évidente; car, enfin, depuis son arrivée dans le
pays, tout leur réussissait à merveille: ainsi, les
femmes étaient devenues on ne peut plus fécondes,
surtout à partir du moment où les jeunes ihoTha
étaient venus s'établir auprès du saint; les va-
ches étaient méconnaissables tant elles avaient
pris de graisse et d'embonpoint; les troupeaux de
chèvres s'étaient multipliés d^une façon extraor-
dinaire; la terre rendait au centuple; la paix ré-
gnait entre eux et les tribus voisines; jamais, en
un mol, ils n^'avaient été favorisés à ce degré de
félicités sans mélange. Il était clair que ce bien-
être dont ils jouissaient ne pouvait être attribué
qu'à l'intervention du saint en leur faveur auprès
de Dieu. Aussi^ les tribus voisines les jalousaient-
elles singulièrement, et c'était à ce point, qu'à di-
verses reprises, elles avaient tenté de détourner
le saint marabout à leur profit; mais, heureuse-
ment, il avait toujours résisté aux offres les plus
séduisantes qu'elles avaient eu l'audacieuse té-
INTRODUCTION
mérité de lui faire. Cependant, dans la crainte
qu'il no finît par céder, et pour le fixer d'une
manière définitive sur leur territoire, les notables
de la tribu lui offraient des terres qu'ils lui don-
naient en toute propriété; ils y ajoutaient du
grain pour les ensemencer, et des bœufs pour
les labourer ; or, le saint, qui, décidément, avait
tout-à-fait renoncé à son vœu de pauvreté, accep-
tait tous ces dons, qu'il complétait habituelle-
ment par le choix de trois ou quatre des plus
belles filles de la tribu, que les pères lui offraient
d^ailleursavec enthousiasme, et sans en exiger de
dot, trop heureux d'avoir pour gendre un saint
de cette importance.
Le vénéré marabout faisait souche dans le
pays, et il devenait ainsi le père d'une famille
religieuse arabe qui s'augmentait d'autant plus
rapidement, qu'elle ne partageait jamais la m.isère
de la tribu, et que son rôle, dans les luttes inces-
santes de fraction à fraction, n'avait rien de mili-
tant, puisqu'il se bornait à séparer les combattants
et à les réconcilier. Donc, point de causes de dé-
chet parmi les descendants du saint. Avec le
temps, cette descendance, toujours parfaitement
traitée par la tribu, qui l'arrondit en terre au fur
et à mesure qu'elle se multiplie, finit par com-
poser une fraction religieuse plus forte, plus
INTUODUCTIOX
compacte, plus grasse, plus riche, plus influente
(|uc les fractions laïques de la tribu, et cette
JiJuii'roitha (1),, crorigine arcibe, restera soudée à
kl tribu kabile, dont elle fera définitivement par-
tie, et celte tribu lui sera d'autant plus indisso-
lublement attachée, que le saint fondateur de la
fraction maraboute est devenu le patron delà
JiaMlai^l], tout en restant son intercesseur auprès
de Dieu, et que sa dépouille mortelle repose sous
une liOîiNM (3), (|ui estdevenueun centre religieux
où se réunissent plusieurs fois cha(|ue année les
klioddarn du saint, et où viennent en pèlerinage,
pour y brûler les sept parfums, les fidèles des
deux sexes qui ont quelijue faveur à solliciter do
relu de Dieu.
C'est de cette façon, à quelques exceptions près,
que l'élément ai-abe s'introduisit et prit pied dans
les Kabilies; c'est par l'entremise pacifique des
marabouts qu'il est parvenu à former, dans la
plupart des tribus montagnardes, une fradion
religieuse qui y exene une inlluence d'autant
plus prépondérante qu'elle se présente avec le
\1) Fraction d(; liilm chez les Kahils.
(2) Kabilcu tribu. C'est le pluriel de ce mut {k/mïl) qui a été
choisi ]ioup désigner les ijoiiuhitions berbères haliitiint les mon-
laf^ncs entre Alper et Gmistautine. On en a t'ait ladjiMtlt' ethuiijue
kbdïli, Kabil, (A. CiiERiiONMiAiV
(3) Chapelle funéraire ou coiuuiéuiorative,
INTRODUCTION XLVII
caractère théocratique, lequel se fortifiera encore
du don des miracles dont jouiront quelques-uns
des descendants du saint, don que l'ouali lui-même,
bon jusque dans le séjour des bienheureux, n'en
conserve pas moins pour prouver de temps à
autre à ses serviteurs religieux qu'il continue à
les couvrir de sa puissante protection.
Les marabouts de Saguiet-el-Hamra continuè-
rent leur mission dans les Kabilies et dans les
ksour{\) du Salira algérien, — lesquels sont habi-
tés par des populations d'origine berbère, — pen-
dant les XVI*' et XVIP siècles de notre ère : leur
but était surtout de prendre pied dans ces tribus
kabiles comme l'avaient fait leurs devanciers, et
d'y recruter des adeptes à l'ordre de Sidi Abd-el-
Kader-el-Djilani, l'illustre marabout de Baghdad.
Aussi, la plupart des sommets des montagnes
sont-ils couronnés de koiibha dédiées à ce saint
personnage, qui a été surnommé le Sultan des
Justes. Comme ceux qui les y avaient précé-
dés, les missionnaires pénétrèrent dans les tribus
montagnardes en s'y présentant sous les humbles
dehors du fakir ou du cleroueuch, et ils parvin-
rent à se maintenir dans le pays, et à y faire sou-
che par des procédés identiques à ceux qui avaient
si bien réussi aux premiers marabouts,
il) Pluriel de ksar, village, bourgade dans le Sahra,
XLVIII INTRODUCTION
Comme nous l'avons dit plus haut, quelques-
uns des saints algériens^ — nous désignons ainsi
ceux qui ont leurs tombeaux dans la région afri-
caine que nous occupons, — sont venus de TE-
gypte, ou des pays musulmans situés à l'est de
nos possessions africaines. Il en est aussi, — mais
en très petit nombre, — qui sont nés sur la
terre algérienne; il est vrai quainsi que l'a dit
Sidna Aïça, — Notre-Seigneur Jésus- Christ : —
c< Nul n'est prophète dans son pays. »
Malgré l'état de subalternisalion qui a été fait
aux femmes par le Koran^ on ne rencontre pas
moins un certain nombre de tombeaux de saintes
maraboufes dans les moniagnes, de l'Afrique du
Nord, particulièrement dans celles de l'est de ce
pays. Contrairement à ce qui se passe pour les
hommes, ces saintes femmes sont toutes d'origine
berbère ; il est vrai de dire que les femmes kabiles
jouissent d'une bien plus grande liberté que
les femmes arabes, et qu'elles occupent dans
la société une place bien autrement relevée^, plus
digne, plus honorable que celle qui a élé accordée
par ses maîtres à la femme arabe, et mieux
d'accord avec celle qui a été donnée à la com-
l)agne de l'homme par le Créateur d'abord, et,
))lus tard, par le fils de Marie. Aussi, nous le.
répétons, les femmes kabiles peuvent-elles aspiicr
INTRODUCTION XLIX
aux honneurs et au pouvoir surnaturel attachés
à l'état de sainteté. Nous en verrons plusieurs
exemples au cours de nos légendes.
Bien que la continence chez la femme kabile
ne soit pas une vertu cotée bien haut, on ren-
contre pourtant, dans les montag-nes de Test, des
monuments funéraires élevés à des saintes àcjui
l'on a donné la qualification de Vierges. On voit
à Tunis le tombeau d'une de ces saintes qui
aurait défendu sa virginité en changeant en
femme un téméraire qui avait essayé de la lui
ravir.
Mais, nous le répétons, ce sont là. des excep-
tions, et ni la virginité, ni la continence ne sont
d'une nécessité absolue pour arriver à la béatifi-
cation. Pour les Musulmans, ce sont là des vertus
négatives qu'ils n'apprécient que médiocrement.
Les marabouts ont toujours joué un grand
rôle en pays kabil: mêlés à tous les actes de la
vie publique, revêtus d^un pouvoir d'autant plus
considérable et moins contesté qu'il émane di-
rectement de Dieu, leur action s'est fait fréquem-
ment sentir, surtout dans le sens conciliateur,
lorsque, autrefois, les tribus kabiles en venaient
aux mains pour des intérêts le plus souvent in-
signifiants. Ainsi, eux seuls avaient le droit et
l'autorité suffisante soit pour r'tablir la paix, s<iil
lA I H'JULH^l i\j.
pour signer une trêve de plus ou de moins de
durée ; c'étaient eux qui, il y a peu de temps en-
core (1), lors des élections des chefs kabils, pro-
posaient aux populations ceux qui leur parais-
saient les plus dignes ; ce sont eux aussiqui,dans
les circonstances . graves, décident en dernier
ressort ?ur le parti à prendre. Les marabouts
exerçaient également leur pouvoir sur les mar-
chés, ces lieux de désordre flétris par Moham-
med, qui a dit : « Blâme le marché; car c^est
l'arène de Satan. » Ils les avaient déclarés invio-
lables, et ils n'y toléraient ni arrestations, ni
vengeances particulières, ni représailles, sachant
à quel point l'ordre et la paix sont nécessaires
aux transactions commerciales. Enfin, les mara-
bouts étaient et sont encore l^objet de la vénéra-
tion publique : à eux les honneurs, la déférence,
les privilèges. Gomme dans tous les pays où pré-
domine l'influence théocratique, les marabouts
vivent sur le peuple et par le peuple : on va au-
devant de tous leurs besoins; on prévient leurs
désirs; ils reçoivent de toutes mains, même lors-
qu'ils jouissent d'une grande fortune: « L'offrande
du pauvre, disent-ils, est aussi agréable à Dieu
que celle du riche. » C'est ainsi qu'on leur apporte
l'eau, le bois, la nourriture, qu'on les comble de
(1) Avant lii fnrmidiihlc iusurrccliou indip'iin do 1871.
IXTRODUCTION LI
présents en nalure eL en argent; on fait des
touiza (l) à leur profit. Nous ajouterons que
Vdnaïa(2) d'un marabout est sans limites, c'est-à-
dire que le sauf-conduit qu'il a accordé conserve
sa valeur protectrice même en des lieux où son
nom est inconnu.
Nous n'insisterons pas davantage surrinlluence
extraordinaire et le pouvoir dont jouissent les
marabouts dans les Kabilies; nous dirons cepen-
dant qu'à l'exemple de nos évèques du moyen-
âge, ils firent souvent entendre de dures vérités
aux puissants, aux beys et aux pachas, lesquels
les ménageaient fort, et les comblaient de ca-
deaux, parce qu'ils étaient les intermédiaires
obligés entre eux et les Kabils, dans les monta-
gnes do.-quels ils ne se hasardaient pas souvent;
ces grands usaient du même moyen do séduction
à l'égar-l des marabouts lorsqu'ils avaient à se
faire pardonner quelque offense, ou quelque acte
d'injustice exercé envers la tribu à laquelle ils
appartenaient, ou contraire aux intérêts de la
cause que défendaient ces hommes de Dieu.
Il est inutile d'ajouter que la somme d'influence
\\] La Inuïza est uae corvée do labour l'aito. ifraliùlPiiieiit au
profit d'iiii'' institution ou d'un individu.
{■!) Le mot d7i«,r« <'\^n\^\p protection . soitrrf/finlr. sauf-rondui/.
Les Kabils ont le plus grand respert jKuir IV;/?am délivré par mi
des leurs.
INTRODUCTION
OU de considération dont jouissent les marabouts
se mesure à leur valeur morale et à leurs vertus,
ainsi qu^à la situation qu'ils occupent auprès de
Dieu. Les mieux partagés sous ce rapport sont
regardés comme des saints vivants placés entre
les hommes et les anges, de précieux vases d'é-
lection ayant le privilège de voir Dieu lace à face
dans leurs extases, et de recevoir directement ses
communications et ses avertiasements.
La qualité de marabout est héréditaire et indé-
lébile, et se transmet de père en fils; mais l'in-
iluence religieuse qui y est attachée doit s'acheter
à chaque génération par les mêmes vertus et la
même piété, sinon la considération et le prestige
s'effacent et disparaissent jusqu'à ce qu'un autre
descendant du saint se soit révélé avec tous les
signes par lesquels se distinguent des autres mor-
tels les élus de Dieu. D'après le Djamâ^ le carac-
tère d'oîiali (saint) se révèle d'ailleurs par le don
de prescience et celui des miracles. Ce n'est donc
que le titre de marabout qui est héréditaire ;
quant au caractère, il ne saurait l'être, et si l'on
révère les fils des descendants des marabouts,
c'est seulement en souvenir de ceux de leur fa-
mille qui ont mérité cette qualilicatioii.
Les marabouts composent donc une sorte de
noblesse religieuse héréditaire comme la noblessq
INTRODUCTION LUI
d'origine. Pourtant, nous devons dire que la vé-
ritable noblesse religieuse chez les Mahométans
est formée des ckenf{[), titre qui, du reste, dé-
signe spécialement les Musulmans qui se pré-
tendent de la descendance du Prophète par
Fathima-Zohra, sa fille chérie, laquelle épousa
Aliben-Abou-Thaleb. Tous les chorfa rattachent
leur filiation à Edris-ben-Abd-AUah, qui fut sul-
tan du Maghreb au VHP siècle de notre ère, et
qui est arrière-petit-lils de ce même Ali, le
gendre de Mohammed. Edris est donc l'ancêtre
commun que revendiquent non-seulement ceux
qui se disent chorfa^ mais encore celui de toutes
les tribus de l'Ouest qui prennent ce titre si re-
cherché des Arabes, et dont ils ont tant abusé.
Or, comme la plupart des ouali dont nous nous
sommes fait Phagiographe étaient de provenance
maghrebite, il s'ensuit qu'un grand nombre
d'entre eux appartenaient à la noblesse religieuse
par le double droit que leur donnaient leur qualité
de marabout et leur origine cherifienne.
Si de saints marabouts sont parvenus, par leur
influence, à arrêter l'effusion du sang en récon-
ciliant des tribus ennemies, d'autres, au contraire,
se sont jetés dans la mêlée avec une fougue, une
(l) Le mot cAe."//"' au pluriel chorfd\ signifie nobU. . Uicrif cn-
Niceb, à la lettre, noble de race, descendant du Prophète.
LIV INTRODUCTION
ardeur extrêmes^ et s'il y eut des saints de paix
et de conciliation, il y en eut aussi de guerre et
d'agitation. Très souvent, particulièrement dans
le Sahra, la foi militante intervint dans les luttes
de tribu à tribu, et les lames de ces terribles ma-
rabouts s'abreuvèrent de sang à s'en sofder. Sou-
vent ils roulèrent la meule du trépas sur la tête
de leurs adversaires, et en firent un grand car-
nage. Il fallait les voir, lorsque leurs partisans
faiblissaient ou lâchaient pied en face de l'en-
nemi, se précipiter au-devant des fuyards l'œil
en feu, l'écume à la bouche, et leur criant comme
le Prophète au combat du mont Ohod : « Où al-
lez-vous donc, ô Musulmans? Ne savez-vous pas
([ue le paradis est devant vous, et l'enfer der-
rière ? » Sous le coup de fouet de cette menace,
les chefs entraînaient leurs soldats dans une
mêlée furieuse, et pleins d'un saint délire et d'une
véhémence irrésistible, ils renversaient tous les
obstacles que leur opposaient leurs adversaires.
IMus tard, au beau temps des luttes avec leur
ennemi dix fois séculaire, l'Espagnol, on vit les
marabouts, sans autre arme que leur ardente pa-
role, entraîner leurs guerriers contre les masses
('jiaisses des Infidèles, et les lancer, tête baissée,
comme des béliers de fer, au milieu des rangs
serrés des Chrétiens, en jetant leur terrible cri
INTRODUCTION LV
de guerre et de foi : « Allah akhar ! » — Dieu est
le plus grand! — Animés d'une sainte ardeur, les
Musulmans se ruaient, ivres de sang et de fana-
tisme, sur les murailles de fer que leur oppo-
saient les Chrétiens; car ils savaient que le Pro-
phète a dit : « On n'évite pas sa destinée :
d'ailleurs, on ne meurt pas pour la foi, puisque
c'est vivre de l'éternité que de périr pour elle. «
Souvent ils pavèrent de leurs cadavres le champ
de la lutte; mais l'ivresse de la bataille ne leur
avait pas permis de sentir le goût de la mort.
Plus d'une fois aussi, depuis la conquête, les
marabouts nous suscitèrent de sérieux embarras,
et sans parler de l'émir Abd-el-Kader et de ses
lieutenants, qui, pour la plupart, étaient mara-
bouts, il n'est guère de levées de boucliers soit
dans les Kabilies, soit dans le Sahra, qui n'aient
eu des marabouts pour instigateurs ou pour chefs.
Si Mohammed a été — comme il le dit lui-
même — le sceau, le dernier des prophètes, il
n'en est point de môme des marabouts; nous
voulons dire qu'il est encore permis do prétendre
à ce titre, à cette qualité indépendamment de
toute origine; on un mot, on peut devenir mara-
bout, bien que n'appartenant pas à la descen-
dance de ces saints vénéi-és. Mais il faut, si Ton
veut être reconnu pour tel, que la volonté divine
LVI INTRODUCTION
se soit clairement et autlieatiquement déclarée,
c'est-à-dire que le candidat à la sainteté ait
donné des preuves qu'il jouit du don de pres-
cience et du pouvoir de faire des miracles. C'est
ainsi que nous comptons un certain nombre de
thaumaturges de date récente.
Il n'est peut-être pas inutile de faire remar-
quer ici que les marabouts n'appartiennent pas à
la hiérarchie cléricale, laquelle^ d^ailleurs, n^est
pas admise par la religion mahométane ; ils ne
doivent exclusivement leur qualité qu'à leur ré-
putation de sainteté ou à leur naissance. Du reste,
les ministres du culte musulman n'ont point le
caractère sacerdotal de ceux de la plupart des
autres cultes; ils ne sont même revêtus d'aucune
marque particulière qui les distingue spirituelle-
ment de la foule. En un mot, ce sont bien moins
des prêtres que des fonctionnaires que nomme et
révoque d'ailleurs lepouvoir temporel. Cependant,
comme ils appartiennent généralement au corps
des eulama (savants), ils portent ordinairement
làrezza, ce turban blanc plissé qui distingue les
docteurs de la loi. Le culte mahométan n'a donc
point de clergé proprement dit (l).
Nous avons dit plus haut que l'Islam avait eu,
(1) Pellissief de Reynaud, Annales algériennes. Cei ouvrage est
l'un des meilleurs qui aient été publiés sur l'histoire de l'Al-
gérie. Nous lui avons fait quelques emprunts.
INTRODUCTION LVIl
comme la religion chrétienne, ses cénobites, ses
ascètes^ ses anachorètes, ses religieux itinérants,
ses gyrovagues, ses reclus, ses gnostiques, ses
mystiques, ses quiétistes; nous ajouterons que
ces derniers n'ont rien à envier aux nôtres sous
le rapport de la tendresse et de la passion, et
que sainte Thérèse, Fénelon et madame Guyon
ne sont point allés plus loin qu^eux sur cette
pente glissante et quelque peu aventureuse;
mais il est vrai de dire que, pour des Musulmans,
cela était sans le moindre danger. Du reste,
toutes ces doctrines qui ont pour principe le re-
pos de Tàme et du corps et la contemplation sont
d'origine orientale : en elîet, les Hésychiastes,
ces mystiques bizarres qui pensaient que, pour
s'élever à la science des choses divines, il fallait
passer son temps dans la contemplation de son
nombril, étaient des moines du mont Athos. De
tout temps, d'ailleurs, le quiétisme a séduit des
âmes tendres, exaltées, vivement éprises de la
perfection. Quant un gnosticisme islamique, cette
sorte de syncrétisme mystifjue, oîi l'on trouve
confondus avec les principes du christianisme
quelques dogmes du platonisme et de la philoso-
phie orientale, celui de l'hérésiarque Valentin,
l'auteur des ^ons,Q\\ des trente essences divines
éternelles, est loin d'atteindre aux folies intellec-
LVIII INTRODUCTION
Uielles, au dévergondage de Fesprit qui distinguent
la gnose des philosophes mystiques musulmans.
11 est certani quejamais délire d'une imagination
brillante, mais désordonnée et sans règle, n'a été
poussé plus loin. Chose singulière, c'est l'Egypte,
la terre classique du mysticisme, qui, depuis les
temps les plus reculés, semble avoir eu le mono-
pole de la production de ces fous sublimes, de
ces illuminés enfiévrés, de ces prodigieux extati-
ques qui semblaient avoir perdu toute relation
avec la terre, et qui, sous le prétexte d'apporter
la lumière dans les religions juive, chrétienne et
musulmane, et d'en épurer, d'en affiner les dog-
mes, les troublaient, au contraire, jusque dans
leurs bases fondamentales. L'Islam a eu ses se-
cousses comme les religions dont il est issu;
mais grâce à la matérialité de ses doctrines, les
ébranlements dont nous parlons n'ont pas eu les
périlleux résultats dont le christianisme, si spiri-
tualiste, eut tant à souffrir dans le? premiers
siècles de sa fondation.
Nous l'avons dit, les miracles opéré's par les
saints islamitcb présentent, pour un certain nom-
bre, quelque similitude avec ceux attribués aux
saints du clunstianisine. Nous devons reconnaître
pourtant tout d'abord (jue, chez les premiers, le
but ou la cause de Taclion déterminanlo du mi-
L\tROf)UCTION LIX
racle se ressent très sensiblement de la matéria-
lité du mahométisme, et puis l'intérêt particulier
du saint y prime trop fréquemment celui de la
divinité qui lui a délégué une partie de sa puis-
sance; en un mot, le saint islamite opère trop
souvent pour son propre compte^ et au profit de
ses passions. Mais il paraît que cette façon d'agir
est acceptée par le Dieu unique; car il n^y a pas
d'exemple qu'il ait enlevé son pouvoir miraculeux
à celui qui en abusait d'une façon si indélicate.
Nos thaumaturges islamites opèrent le prodige
et le miracle, le prodige, qui, comme nous le
savons, est un phénomène éclatant sortant du
cours ordinaire des choses, tandis que le miracle
est un événement extraordinaire au-dessus des
forces de la nature et contraire à ses lois. Donc,
le prodige surpasse les idées communes, tandis
que le miracle excède lïntelligence humaine. Les
prodiges et les miracles attribués aux saints de
r Islam varient d'intensité selon la portion dln-
lluence dont jouit Vouali auprès de Dieu. Ainsi,
quelques saints ont la spécialité des choses de la
vie courante, ordinaire, et n'ont pas le pouvoir
de modifier les lois de la nature ou d'en sus-
pendre l'effet : ceux-ci, par exemple, possèdent
la faculté de rendre les femmes fécondes, de res-
tituer aux hommes affaiblis les forces généra-
LX INTRODUCTION
trices quMis ont perdues. Ces saints d'ordre infé-
rieur peuvent promettre de la pluie, guérir^ sans
remèdes, les maladies ou infirmités, arrêter subite-
ment une épizootie, dompter d'un signe des ani-
maux féroces, faits extraordinaires, nous le recon-
naissons, mais qui pourtant ne sont point en
opposition ou en contradiction avec les lois phy-
siques, ni absolument contraires au cours normal
des choses; tandis que les grands saints arrêteront
facilement le soleil, ressusciteront un mort, ren-
dront la vue à un aveugle de naissance, se déferont
de leurs ennemis rien qu'en laissant tomber à terre
les grains de leur chapelet, rendront la mer fu-
rieuse en la frappant d'un bâton, feront trembler
la terre sur ses bases, lui ordonneront de s'en-
tr'ouvrir pour engloutir des gens qui leur son désa-
gréables, fendront des montagnes en deux, ou les
feront s'écrouler avec fracas, changeront la direc-
tion des rivières et feront remonter les eaux vers
leur source, échapperont aux gens qui les pour-
suivent ens'enfonçant dans les profondeurs du sol^
y cloueront dos cavaliers avec leurs montures, vi-
vront sans boire ni manger, ou se feront nourrir
par des animaux qui pourvoiront à leurs besoins;
ils métamorphoseront des hommes en femmes, et
leur rendront leur sexe quand ils le jugeront à
propos; ils marcheront sur les eaux et voleront
INTRODUCTION LXI
dans les airs ; ils disposeront enfin d'une grande
partie de la toule-puissance de Dieu, dont ils
seront les principaux délégués ici-bas.
Nous n'avons point à affirmer ici le plus ou le
moins d'authenticité des miracles attribués aux
saints de Flsiam , bien qu'en résumé , nous
n'ayons pas plus de raisons pour douter des faits
miraculeux opérés par ces ouali que de ceux qui
ont eu pour auteurs les saints du christianisme.
Ce que nous pouvons certifier^ c'est que les Mu-
sulmans ont une foi entière, absolue, indestruc-
tible dans leurs légendes sacrées; nous ajouterons
même qu'il leur viendrait d'autant moins à l'idée
d'en douter, que la plupart de ces miracles ou
faits surnaturels ont laissé des traces ineffaçables
sur le sol. « Du reste, a dit un saint évèque, il
est aussi aisé d'acquérir, par le témoignage des
hommes, la certitude morale des faits surnatu-
rels, que celle des faits ordinaires de la nature. »
A ceux qui niaient la possibilité des miracles, le
même prélat répondait par cet argument aussi
péremptoire que décisif: « Puisque les miracles
sont un effet de la toute-puissance divine, il est
certain dès lors qu'ils sont possibles. » Quant à
leur nécessité, elle n'est pas plus niable que leur
authenticité; ils constituent, en effet, selon l'opi-
nion des docteurs chrétiens et islamites, un des
4
LXII INTRODUCTION
moyens les plus propres à instruire l'honime des
vérités de la religion. Ce sont comme dos coups
d'autorité capables de réveiller l'attention des
hommes, ejénéralemcnt peu frappés des mer-
veilles de la nature. Et ils étaient d'autant plus
indispensables au temps de la mission des saints
marabouts dans les Kabilies, qu'ils avaient af-
faire à une population grossière, sans religion,
d'une moralité douteuse, n'ayant du Dieu unique
qu'une idée des plus vagues, population aussi
crasseuse au moral qu'elle l'était au physique,
sordidement intéressée, et à laquelle il ne man-
((uait que le veau d'or pour en avoir le culte.
Il est clair que la situation n'a pas beaucoup
varié, et que, depuis longtemps déjà, les Kabilsunt
oublié les précieuses leçons que sont venus leur
apporter autrefois les saints marabouts de Sa-
guiet-el-Hamra; jamais, d'ailleurs, ils n'ont fait
grand accueil aux préceptes religieux que ren-
ferment le Koran; quant à la j^arlie jurispruden-
licUe du Livre, il> l'ont trouvée ]irobablement
trop Compliquée pour eux; car ils n'ont jamais
fait usage que de leurs Kaaouih (i), ou code par-
I Les Kuiiouii (Ciiiiou.-ï) sout les loi? parUcnlièivs à chiiqn.-
Iribu kabilo. La (lis^i'iuiuatiou de la populaliuii JjeibiTi; tlaiis
lout(^ réleiulue Je lAfiique septentrionale, et la dilTériMiec
lie Iaiip;age no lui ont jamais pej-mis d'avoir nu ensonible de luis
liomo.u'ènes et applieabirs à toutes les parties éparses de la IJei-
béi'ie. CliuKiue tribu, eliaipii' village aif'nie a ses loisparticiilières.
IXTKODUGTION LXIII
licLilior, dont les prcscpiptions ne dérivent ni du
Koran, ni des commentaires sacrés, mais bien
d'usages antérie-urs qui se sont maintenus tradi-
tionnellement à travers les siècles, à travers
même les changements de religion, et c'est pré-
cisément cet éloignement des idées religieuses du
p(ui[)Ie arabe qui rend difficile à expliquer Tin-
iluence immense dont jouissent les marabouts au
milieu de celte société kabile qui, pourtant, s'est
toujours montrée si réfractaire aux pratiques et
aux prescriptions de l'Islam.
Pour faciliter l'intelligence de ce livre, nous
avons cru devoir donner à cette introduction un
développement inusité; mais le sujet traité est si
nouveau, et, en même temi)s, si j)cu connu,
qu'il nous a paru indispensable de faire la lu-
mière devant le lecteur avant de le laisser s'en-
gager dans les profondeurs de l'œuvre. A présent
qu'il est fixé sur la valeur relative des saints
personnages qui composent notre galerie de
thaumaturges de l'Islam, il ne lui reste plus qu^à
nous suivre dans notre ])ieux |)èlerinage aux
tondjeaux de ces vénérés élus de Dieu.
V;il(!ucc. Il' lU s.'I.IciiiImv I8S().
AVANT-PROPOS
On m'avait signalé, à mon arrivée à Blida en
1856, le vieux marabout Moiiammed-ben-El-Aabed
comme un conteur émérite, surtout comme un
maître en hagiographie musulmane. Appartenant
lui-même à la noblesse religieuse, il avait fait, me
disait-on, delà vie des saints de Tlslamune étude
toute spéciale; aussi, aucun détail des actes des
thaumaturges mahométans ne lui était-il inconnu .
Trèsamateur moi-même de lalégende et de la tradi-
tion arabes, je m'empressai de me faire mettre en
relation avec lui. Je lui fus présenté au café du Ha-
kem, où il s'arrêtait volontiers quand il venait à
Blida; car il était des Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir,
et, par suite, il habitait la (léchera (village) des
descendants de son saint ancêtre, laquelle est
située dans la vallée qui porte son nom.
Je dois déclarer que l'accueil que me fit Si
Mohammed fut un peu froid; comme tous les Ara-
bes, il ne se livrait pas facilement, et il tàtait le
teriain avec soin avant do s'y engager; il voulait
LWI AVANT-I^ROPOS
toujours,, en un mot, savoir à qui 11 avait affaire
avant de donner la libeiié à sa langue. J'eus toutes
les peines du monde à le décider à me suivre dans
la voie que je désirais lui faire prendie, c'est-à-
dire celle des questions religieuses ou tenant à la
leligion. Quand j'entamais ce chapitre, il sem-
blait me dire : <-< Quel intérêt ces choses i)cuvent-
elles avoir pour toi, un Chrétien?... D'ailleurs,
tu n'y crois pas. et c^est pour t'en moquer et pour
en rire peut-être que lu parais si curieux
de les connaître. » Et ce n'est que lorsqu'il
fut bien convaincu que j'étais moi-même un
Croyant, et (|ue j'avais le respect de toutes le-
croyances, qu'il n'hésita plu^ à verser dans mon
oreille tous les trésors de sa science hagiogra-
phique et thaumaturgique.
Mon service m'ayant appelé dans la trilni des
Bni-Salah, à laquelle appartient la fraction îles
Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir^ je pus voir fré-
quemment Mohammed, que j'allais visiter dans
son Iwovxh (maison de campagne), et qui, à son
tour, venait causer avec moi sous ma tente. J'en
profitai pour recueillir de sa bouche tous les faits,
lég-endes,etc., (jui ont eu pourthéàtreles environs
de Ijlida d'abord, et le Sahra algérien. Il va sans
dire que j'en enrichis avec avidité mes notes et
mes souvenirs, me j)romctlanl de ne jiasles laisser
AVANT-PKOPOS LXVn
tomber dans Toubli^ et me réservant de les com-
muniquer — un joui' ou Taulre — à mes contem-
porains.
Je viens aujouixriuii Icnirma promesse, et, par
la même occasion, m'acquiltcr de la detlo quej^ai
contractée, un peu trop léijèrement peut-èlre. Au
reste, on appréciera.
Mais je veux donnei' au lecteur une idée de la
façon dont Si Molianimed entendait les choses de
la religion, et du degré de sa croyance aux faits
miraculeux rapportés par la léi^ende ou (.-onservés
par la tradition.
Un jour, je lui faisais remai-quer (jue la Coi aux
saints allait diminuant d'intensité de l'ouest à Test,
cest-à-dire du Marok à la Tunisie, et j'ajoutais qu'il
m'était on ne peut plus facile de laire la preuve
de ce que j'avanrais en parcourant une carte de
l'Algérie, quejelui mettais en même temps sous
les yeux. En effet, le Marok, — le pays de ITslam
par excellence, — est littéi'alenient constellé du
Jwubba (l), lesquelles y sont élevées par groupes de
trois ou quatre à la fois slu- un même point, et la
proportion va très sensiblement en décroissant au
lur et à mesure qu'on s'avance de l'ouest à l'est,
c'est-à-dire en passant parles provinces d'Oran,
l^i l'clil iiiomiiiK'iit ûc. forme cul)ii|iic siirinontr (riiiic coupole
l'if.'vc un riiouiK'ur nu >;ur le loiubi-au il'uu sainl marabout.
LXVIII AVANT-PROPOS
d'Alger, de Gonstantine, et par la Régence de
Tunis.
Si Mohammed ne put contester l'exactitude de
mon observation : « Je ne nie pas, dit-il, que le
R'arl) (Ouest) ne soit le foyer de l'Islam, que la foi
de ses gens ne soit plus vive que celle des popula-
tions du Cheiirg (est); mais, par Dieu ! quoiqu'on
en dise, Blida, avant votre venue dans le pays,
était aussi une ville de piété et de prière : on y crai-
gnait Dieu, et l'on observait ses commandements;
les minarets de ses quatre mosquées, et les dômes
de ses onze mesdjed {V) diiioBXoXQni assez, par leur
éclatante blancheur, que les Blidiens ne négli-
geaient point les choses du ciel autant qu'on les
en a accusés. Blida, la ville de mon saint ancêtre,
l'illustre Sidi Ahmed-el-Kbir, a toujours vénéré
les envoyés qui lui apportaient la parole de Dieu,
et, si tu en veux la preuve, regarde autour de toi :
la plaine et la montagne, encore parsemées — bien
que vous ayez beaucoup détruit — de tombeaux
renfermant les précieux restes de ceux de ces élus,
de CCS amis de Dieu qui ont voulu poser ici le
terme de leur existence terrestre, disent éloquem-
fl ) Le iitesdjo.d o#t le lien où l'on se prosti-rne pour prier Die».
On appelle ainsi une petite mnsqnée affectée à hi prière di- tons
les jours. La jinére du veu'lrcili se fait dans li- f//n)nn, qni est le
lieu di! lasseiuhJée, de la réunion dos fidèles le jour consacre.
AVANT-PROPOS LXIX
ment pourtant que tu n'es pas dans le pays de
rimpiété. Je veux d'ailleurs, pour donner plus
d'intérêt à la ziara (1) que tu te proposes de faire
aux tombes bénies de nos marabouts révérés, t'en
dire les glorieuses légendes, afin de te démontrer
que les Musulmans seuls sont dans la voie de la
vérité; car, s'il en était autrement, Dieu ne se
serait point dessaisi d^une portion de sa puissance
en faveur de leurs saints, et tous ont joui du pré-
cieux don des miracles. Mais c'est par des preuves
irrécusables que je veux — s'il plaît à Dieu! —
chasser le doute de ton esprit, et y faire la lu-
mière. »
C'est ainsi que le marabout Si Mohanmied-
ben-El-Aabed me préparait à entendre les mer-
veilleuses légendes dont il allait livrer le secret à
ma curiosité.
Je les redirai dans l'ordre cù il me les a ra-
contées, en commençant mon pèlerinage aux tom-
beaux des saints par ceux qui s'élèvent dans le voi-
sinage de Blida.
(1) Visite, pèlerinaije au tombeau d'uu saint marabout.
I.h'.S
SAINTS DE I/ISLAM
Umn\i"s iiaui(iluffit|iies el linyiiiires iiluri'ii'iiiii's
I
Sidi Yâkoub-ech-Gherif
Il existe, à quelques centaines d(^ mètres à l'ouest
de la ville do Blida, un i!:poupe de vieux oliviers que
les Français — on ne sait trop pourciuoi — ont sur-
nommé le Bois snerr. Est-ce pai' réminiscence du
lieu où Jésus but le calice d'amertume? Est-ce parce
qu'il renferme une konhha ou chapelle dans laquelle
repose du sommeil éternel un saint et vénéré mara-
bout? Est-ce enfin parce que ce bois d'oliviers fut arrosé
jadis de sang français? Nous pencherions volontiers
pour la deuxième de ces hypothèses. Tout ce que nous
pouvons dire, c'est que les Arabes désignent ce point,
par le nom de « Ez-Zonhomlj d) Sidi Vàhoubj »
les « Oliviers de Sidi Y;'ikoiib. »
1) Oliviers sauvages. 1^0:= olivier.- ^jreft'é-; se disi'iit zi.to,i,i. en
soii:<-ent<'ii<lanl le mol rhi'djcra (nrbrf.. V.'oA ilnur l'ur.'.ir dt
l'olir,-. ' '\. '
LES SAINTS DE L ISLAM
Ce bois d'oliviers, qui fut d'abord un cimetière
arabe, puis qui devint un marché et un lieu de bivouac
pour les troupes de passage à Blida, fut, plus tard,
converti en jardin public.
Ces arbres, qui sont aujourd'hui clair-semés, mar-
quent un âge considérable et de grandes souffrances;
avec leurs troncs noués, déprimés, contournés, tordus^
qui s'accrochent, qui se cramponnent au sol par de
vigoureuses racines pareilles à des serres d'un oiseau
gigantesque, ces patriarches de la végétation sem-
blent avoir été plantés par Dieu lui-même au troisième
jour de la Genèse; on les dirait appartenir au temps
de ces espèces phénoménales que Dieu, menacé dans
son empire^ se repentit bientôt d'avoir créées si fortes
et si orgueilleuses, et qu'il détruisit^ en bouleversant
son œuvre par d''épouvantables cataclysmes, pour les
refaire dans des proportions plus faibles et plus mo-
destes.
Quelques-uns de ces échappés aux déluges n'ont
plus que la peau et les os, et paraissent ne rester
debout que par un prodige d'équilibre ; ils portent,
pour la plupart, les nodosités^ les gibbosités^ les ver-
rues, ces difformités de toutes les vieillesses, et les
traces ineffaçables de la guerre. Les uns montrent or-
gueilleusement leurs membres amputés; les autres,
leurs troncs troués, mâchonnés par les projectiles,
déchiquetés par la hache de nos soldats, ou brûlés au
cœur pour les besoins du bivouac.
On ne peut se lasser d'admirer ces vieux zenhoudj :
voyez, en effet, leur écorce squammeuse comme la
carapace du dragon de l'Apocalypse, ces nervures
qui, partant de leur pied, s'élancent gracieuses et
déliées comme les colonnettes qui soutiennent — on
ne sait par quel prodige — les voiîtes de nos vieilles
cathédrales. Quelques-uns de ces végètaux-masto-
SIDÎ YAKOUB-EGH-CHERIF
dontes, aux racines avachies, ramassées, emmêlées,
semblent un paquet de reptiles, ou les entrailles d'un
animal éventré.
Il parait bien difficile aujourd'hui de retrouver la
trace du cimetière arabe, du marché et du bivouac
d'autrefois au milieu de cette luxuriante végétation
d'hier, avec ces corbeilles de fleurs, avec ces eaux
qui s'enroulent au pied des arbres comme des khal'
khaliX) d'argent à la jambe d'une Moresque, avec ces
poissons dorés qui mendient effrontément quelques
miettes de pain aux promeneurs. Au lieu de toutes ces
fleurs qui composent l'enivrante parfumerie de Dieu, le
sol était, autrefois, hérissé de pierres sépulcrales mar-
quant la dernière demeure des serviteurs religieux du
saint marabout, leur intercesseur auprès du Dieu uni-
que. « Vous^ les Chrétiens, me répétait souvent Si Mo-
hammed-ben-El-Aabed, vous ne respectez rien : vous
avez fait unepromenade, un lieu public du champoù re-
posaient de leur dernier sommeil les khoddam (2) de
Sidi Yàkoub-ech-Cherif! Vousavez dispersé leurs osse-
mentsetjeté leur poussiéreaux quatre ventsde laterrel
Vous avez renversé^ brisé, détruit les chouahed(S) qui
se dressaient sur les tombes pour témoigner encore
qu'il n'est pas d'autre divinité que Dieu^ et que
Sidna Mohammed est l'envoyé de Dieu!... Qu'avez-
vous fait des restes vénérés des Croyants qui atten-
daient, couchés auprès de leur intercesseur, le jour
où le Tout-Puissant redressera les ossements et les
(1) Anneaux de jambes que portent* les femmes arabes au-des-
sus de la cheville du pied.
(2) Serviteurs. On désigne ainsi les indigènes dont le saint to
pique est le patron.
(.3) Ce sont les pierres qu'on dresse sur les tombes à la lète e I
aux pieds du mort, et qui contiennent souvent la formule de
rislani, et quelquefois le nom du décédé.
LES SAINTS DE L ISLAM
recouvrira de leur chair ? Que sont devenus ces sque-
lettes blanchis qui croyaient pouvoir attendre, dans la
paix et dans le repos, le jour de la résurrection? Et si
la koubbade Sidi Yàkoub a obtenu grâce devant vous,
je ne veux point vous en savoir gré; car aucun outil
n^ayant pu mordre la pierre de son tombeau, force
vous a été de renoncer à cette dévastation impie. »
La koubba du Bols-Saeré, qui s'élève blanche et
élégante au milieu des vieux oliviers, renferme donc
les restes mortels de Sidi Yàkoub-ech-Cherif (1), le
noble, le pieux, le savant, la lumière de l'Islam. Si
nous demandons à Voukil {2} à quelle époque vivait
ce grand saint, il nous répondra invariablement : « De-
mande leur âge à ces oliviers. »
Il n'est point de peuple qui commette l'anachro-
nisme avec un plus candide aplomb que le peuple
arabe ou kabil. Mais, grâce à la science de Si Mo-
hammed-ben-El- Aabed en chronologie^ j'avais pu être
fixé sur ce point, et placer le passage du saint sur le
lieu où devait, quelque temps après, s'élever son
tombeau, vers l'an 927 de l'hégire^ ou 1521 de l'ère
chrétienne.
Comme la plupart des illustrations religieuses de
l'Afrique septentrionale, Sidi Yàkoub-ech-Cherif
était né en Espagne. Le premier décret d'expulsion
des Mores andalous l'avait obligé, en 1499, de quitter
Korthoba (Cordoue)^ sa ville natale, et de repasser
la mer. Il s'était retiré à Meurrakech (Marok)^ où il
achevait sa vie entre l'étude et la prière.
(1) Chéri f, cest-à-dire descendant du Prophète par sa fille
Fathma-Zolira. Lc»Ckeuifa composent la noblesse religieuse chez
les Arabes.
(2 L' uuk il c'est \e mandataire, radmiuistrateiir, le chargé des
intérêts duu autre. L'o«Aî7 d'une koubba est une sorte de sa-
cristain chargé des détails de cette chapelle funéraire.
I. — SIDI YAKOUB-ECH-CHERIF
Depuis bien longtemps, Sidi Yàkoub brûlait du
pieux désir d'aller visiter les Villes Saintes, car il
savait que Dieu a dit: « Accomplissez le pèlerinage
de Mekka et la visite des lieux saints. » Déjà l'ort
avancé en âge, et craignant que la mort ne vint le
frapper avant d'avoir satisfait à cette obligation reli-
gieuse, il ne voulut pas ditférer plus longtemps la
réalisation de ce saint devoir.
On allait entrer en cJioual, le premier des trois mois
sacrés (1) dans lesquels doit être accompli el-heudjdj
(le pèlerinage) ; Sidi Yàkoub fit ses préparatifs de
voyage, et, suivi de nombreux serviteurs, il quitta
Meurrakech (Marok)^ et se dirigea vers le Cheurg
(est).
Après quinze jours de marche, le saint marabout
avait atteint l'ouad ech-Chetfa (Chiffa), qu'il coupait
à son débouché dans la Mtidja, et il remontait la rive
droite d'un cours d'eau qui descendait de l'est sur un lit
de cailloux. Cette rivière est celle qui^ plus tard, prie
le nom de Sidi-Ahmed-el-Kbir. Il était l'heure delà
prière de Vâceur (trois heures de l'après-midi) ; Sidi
Yàkoub se décida à poser son camp sur la rive droite
de cet ouad^ à quelque distance du point où il sort de
la gorge qui le verse dans la plaine.
S'il faut en croire la tradition, cette rive et l'empla-
cement qu'occupe Blida aujourd'hui n'avaient point
alors cette riche végétation qui, de nos jours, fait à
la ville une si gracieuse ceinture; ce n'était qu'une
vaste prairie où paissaient les troupeaux des tribus
voisines.
Sidi Yàkoub fit dresser ses tentes en rond sur ce
tapis de verdure qu'émaillaient les fleurs des champs,
(1) Le pèlerinage à Mekka doit êtn» accompli dans lep troi?
mois de chottal, dou-'l-kàda,dou-U-lta(ljdja,
LES SAINTS DE L ISLAM
éct'in de la terre; ses chevaux mis au piquet, et ses
chameaux entravés de manière à ne leur laisser l'u-
sage que de trois jambes, pouvaient brouter autour
d'eux une herbe fine comme le duvet de la lèvre d'un
adolescent.
Le lieu plût à Sidi Yàkoub, et il se promit de re-
venir y camper, si Dieu lui faisait la grâce de lui ac-
corder le retour des Villes Saintes.
Sidi Yàkoub et ses compagnons étaient arrivés
heureusement à Mekka : après y avoir accompli tou-
tes les pieuses cérémonies du pèlerinage, c'est-à-dire
fait sept fois le tour de la Kàba^ la station au mont
Arafat, et les promenades entre les collines Safa et
Meroua; après avoir bude l'eau du puits de Zemzem,
et lancé sept cailloux dans le lieu où le diable fut la-
pidé par Abraham, qu'il avait voulu tenter, les pieux
pèlerins avaient repris, purifiés, le chemin du R'arb
(Ouest).
Sidi Yàcoub n'avait point oublié son campement
sur les bords de l'ouad er-Rouminan; aussi, lorsqu'il
n'en fut plus qu'à une petite distance, avait-il or-
donné à quelques-uns de ses serviteurs de prendre
les devants pour y aller de nouveau dresser ses tentes.
Les serviteurs exécutèrent la volonté du maitre ; mais
ils cherchèrent en vain l'emplacement de leur ancien
campement: il n'y avait plus trace de la prairie dont
le saint homme avait gardé un si agréable souvenir.
Sidi Yàkoub arriva bientôt avec le reste de sa suite.
Les serviteurs qu'il avait envoyés en avant ne lais-
saient pas d'être un peu confus de l'insuccès de leur
mission ; ce fut bien pire encore quand ils virent Sidi
Yàkoub mettre tranquillement pied à terre, et ordon-
ner à ceux qui le suivaient d'en faire autant. — « Par
Dieu! o monseigneur! se hâta de dire l'un de ses
serviteurs, ce ne peut être ici que nous avons posé
SIDI YAKOUB-ÈCH-CHERIF
nos tentes ; car le sol était nu, et aujourd'hui il est
couvert d'une forêt d'oliviers. A moins que je ne sois
le jouet des djenoun (dénions), je ne puis croire ce-
pendant que ces arbres n'existent que dans mon ima-
gination. »
Un sourire de béatitude raviva la figure du saint,
qui affirma que c'était pourtant bien là qu'ils avaient
campé. — flt On ne peut s'y tromper, ajouta-t-il, car
les piquets de nos tentes sont encore fichés en terre^
et disposés dans l'ordre où vous les aviez placés. »
• — « Que Dieu m'aveugle^ ô monseigneur, si je vois
autre chose que des arbres à l'endroit que tu indi-
ques. »
— « Dieu — qu'il soit exalté! — peut ce qu^il veut^ re-
prit le saint homme : ces oliviers sont les piquets de
nos tentes, que le Tout-Puissant a transformés en ar-
bres, pour que les fidèles Croyants pussent trouver
sous leur feuillage un abri contre l'ardeur du soleil.
Certes, Dieu est grand et généreux ! et c^est par ses si-
gnes qu'il se manifeste ! Heureux ceux qui les com-
prennent ! »
Les gens de Sidi Yàkoub, après avoir reconnu que
les oliviers, par leur disposition, marquaient exacte-
ment l'emplacement qu'avaient occupé leurs tentes,
ne doutèrent pas que ce miracle nefiitdù à l'influence
du saint homme qu'ils avaient accompagné dans sa
visite aux Villes Saintes et respectées, Mekkaet El-
Mdina, — que Dieu les garde!
Sidi Yàkoub, qui était aussi chargé d'ans que rem-
pli de vertus, comprit que ce signe par lequel Dieu se
manifestait était un avertissement, et que le Maître
des Mondes ne tarderait pas à l'appeler à lui. Le soir
de ce jour^ il assembla ses gens dans sa tente, et leur
dit qu'il était évident pour lui que Dieu avait marqué
sous ces oliviers le terme de son voyage ici -bas :
LES SAINTS DE L ISLAM
« Je sens la vie m'échapper, ajouta-t-il; je lais-
serai mon corps loin des tombeaux de mes saints an-
cêtres ; Dieu le veut ainsi, et ses desseins sont im-
pénétrables. Quant à vous, ô mes enfants ! retournez
vers notre R'arb chéri, et ditesànotre seigneur, notre
sultan, notre inaitre, le prince des Croyants, l'ombre
de Dieu sur la terre, le chef de la troupe victorieuse,
le bouclier de la religion, dites-lui que ma dépouille
mortelle repose ici, mais que mon esprit a pris avec
vous le chemin de l'Occident. » Et il les congédia en
les bénissant.
Ils se retirèrent dans leurs tentes en fondant en
larmes ; car ils ne doutaient pas de la prescience du
saint. Ils se consolèrent cependant en pensant qu'ils
auraient un protecteur de plus auprès du Tout-Puis-
sant, ce qui^ dans les cieux comme sur la terre, n'est
nullement à dédaigner.
Dieu avait depuis longtemps déjà allumé ses
mondes^ que le sommeil n'avait pu encore appesantir
la paupière des serviteurs de Sidi Yàkoub. Vers le
milieu de la nuit, la tente du saint marabout parut
tout-à-coup resplendissante de lumière, tandis que
les ténèbres devenaient plus épaisses autour d'elle.
Les disciples du saint se hâtèrent de quitter leurs
nattes, ne doutant pas qu'ils allaient être témoins
d'un nouveau miracle : en effet un chemin lumineux,
qui semblait un rayon détaché du soleil, s'étendait
comme uu tapis de la tente de Sidi Yàkoub au lit de
la rivière; le saint homme le remontait lentement; il
glissaitplutôt qu'il ne marchait. Bien que les berges en
fussent, comme elles le sont encore aujourd'hui, hautes
et escarpées, il n'avait point paru s'en in([uiéter, et il
les avait descendues avec une sérénité qui arracha de
la bouche de SCS serviteurs d'ardentes louanges adres-
sées au Dieu unique. Sidi-Yàkoub s'arrêta au milieu
SIDI YAKOUB-ECH-CHERIF
du torrent, et y fit ses ablutions. Un autre point lu-
mineux apparaissait en même temps à l'endroit où
le cours d'eau débouche de la gorge, et suivait le lit de
l'ouad : c'était comme une grosse étoile qui jetait
des rayons jusque dans les ravins qui débouchent
dans la rivière. On put bientôt reconnaître, à l'éclat
de cette lueur, le pâle et austère visage de Sidi
Ahmed-el-Kbir, saint marabout qui avait sa hheloua
(solitude, retraite) au fond de la gorge qui, depuis,
a pris son nom. Lorsqu'il fut à hauteur de Sidi
Yàkoub, qui avait cessé ses ablutions, il lui baisa si-
lencieusement l'épaule. Ils conversèrent pendant
quelques instants; leurs voix arrivaient jusqu'aux
serviteurs de Sidi Yàkoub comme le doux murmure
de la nesma (zéphir) dans les cordes d'un rbab
(espèce de lyre). Une hama (hibou) passa rapidement
au-dessus des saints personnages en jetant un cri
aigu que les échos de la montagne répétèrent trois
fois. Soudain, les lueurs s^éteignirent, et tout rentra
dans l'obscurité.
Les gens de Sidi Yàkoub comprirent que ce pro-
dige cachait un mystère dont ils n osèrent pas cher-
cher immédiatement l'explication. Ils craignaient
aussi d'avoir été le jouet d'une illusion; ils résolu-
rent, néanmoins, d'attendre en priant le retour du
jour pour éloigner l'esprit du mal qui avait interrompu
si brusquement la conversation des deux saints; car,
pour eux, le hibou qui venait de fendre l'air comme
une flèche ne pouvait être autre chose qu'un djenn
(démon, génie) de la pire espèce.
Le lendemain, au/ec?/ear (point du jour), dès que
l'aurore eut effacé les étoiles^, ils pénétrèrent respec-
tueusement dans la tente de Sidi Yàkoub : le saint
homme était dans l'attitude de la prière, c'est-à-dire
prosterné le front sur le sol et les mains étendues de
10 LES SAINTS DE l'iSLAM
chaque côté de la tète. Ils attendirent qu'il se relevât
pour le saluer de leur « es-salam âlik, la sidi! » —
que le salut (de Dieu) soit sur toi, 6 monseigneur! --
Mais sa prière se prolongeant au-delà du temps or-
dinaire de la prosternation^ ils s^approchèrent du
sainte et ils reconnurent qu'il avait cessé de vivre.
Le reste de chaleur que conservait son corps prouvait
que sa mort avait clù coïncider avec le passage du
hibou dans la rivière.
Après avoir versé d'abondantes larmes, les gens
de Sidi Yàkoub s'apprêtèrent à lui rendre les der-
niers devoirs : ils le déshabillèrent et retendirent sur
une natte; puis l'un d'eux le lava avec de l'eau froide
au moyen d'un linge qu'il passa sept fois sur tout le
corps du saint ; après la dernière lotion, il l'aromatisa
avec du camphre, le revêtit d'une chemise, lui enve-
loppa la tète d'un turban, et le recouvrit d'un kfen
(suaire). Ainsi que l'avait désiré le saint marabout,
une fosse fut creusée à l'endroit même où était
dressée sa tente ; on l'y déposa sur le côté droit,
la tète tournée du côté de ia, Kibla (1). De larges
pierres plates recouvrirent ensuite le corps du saint ;
puis l'un de ses serviteurs jeta trois poignées déterre
dans la fosse, que les autres se hâtèrent de combler
avec leurs mains. On plaça deux mchahad à la tète
et aux pieds du mort, et des djenahiat {'!) sur les
flancs. Cette tombe n'était que provisoire; les servi-
teurs de Sidi Yàkoub se proposaient de lui faire éle-
ver une kouhba digne de lui ; l'un d'eux devait ra-
1^1) La Kibla est la dirortion de la prière ; c'est le poiut vers
lequel tout mnsulmaii doit se tovxraer pour prier. Cette direc-
tion est celle de la kàba, temple situé à Mekka.
(2) Les djeiiabiat [do (Ije)ib. flauc, oôté) sont les larges pierres
qu'on place le long des grands côtés des tombes pour en main-
tenir les terres.
I. — Slfil YAKOUB-ECH-CHERIF 11
mener de Figuig des maçons ayant la spécialité de
ces constructions. Mais qu'on juge de la surprise des
gens du saint ! Le lendemain matin, au moment où ils
se disposaient à reprendre le chemin du R'arb, ils
virent avec admiration que, pendant la nuit, Dieu
avait chargé ses génies de cette pieuse mission : en
effet, une élégante koubba (celle que nous voyons
aujourd'hui) recouvrait les restes vénérés de Sidi
Yàkoub-ech-Cherif. Ses serviteurs louèrent Dieu, qui
venait encore de se manifester d'une manière si mer-
veilleuse, et ils répandirent dans les tribus des envi-
rons la nouvelle de ces prodiges. Tout le Tithri l'ap-
prit comme par enchantement, et le bruit en courut
avec la rapidité de l'éclair jusqu'à Blad Bni-Mez-
r'enna(l). Le Cheurg (est) et leR'arb(ouest) en eurent
si promptement connaissance, qu'il est à croire que
Dieu y avait envoyé ses messagers. De tous les
points du pays on vint en pèlerinage au tombeau du
saint, et, dans toutes les tribus, un grand nombre de
pieux Musulmans se déclarèrent ses A7;ofWa«i (servi-
teurs religieux).
Depuis cette époque, ce zèle ne s'est pas ralenti, et,
tous les samedis, dès \&fedjeur, la foule des fidèles
venus en ziara encombre les abords de la koubba où
reposent les restes mortels du saint.
S'il faut en croire la tradition, Sidi Yàkoub-ech-
Cherif aurait été le ehikh (maître) de l'illustre Sidi
Ahmed-el-Kbir, dont nous parlerons plus loin ;
aussi, plein de respect et de vénération pour son an-
cien maître, Sidi Ahmed aurait-il dit à ses derniers
(Il Blad lîiii-.^Iczr l'Uua pay^ lics Bni-.Mi'zr'i'iuia , (lénnniiiiatiiMi
par laqui'lli' les indigènes de riutérieur i-t les poêles arabes dé-
sif.'uaienl souvent la ville d'Alger, laquelle aurait été construite
sur l'emplaceuifut d'une trihu de uiarabnuts nonunés les Bni-
JVIezr'enna.
12 LES SAINTS DE l'iSLAM
moments : « Que celui qui veut que sa zlara soit
agréable à Dieu visite Sidi Yâkoub avant moi. » Nous
ajouterons que les vrais Croyants se conforment
scrupuleusement à cette recommandation de Sidi
Ahmed.
C'est aujourd'hui samedi ; suivons les zaïrln (visi-
teurs, pèlerins) qui^ déjà^ se glissent dans les méan-
dres du jardin aboutissant au tombeau du saint. Dès
la veille, à l'heure de Vâceur (trois heures de l'après-
midi), le vieil oukil a ouvert la porte de la koubba,
et son premier soin a été d'allumer dans un nafeuJch
(réchaud) en terre, à l'aide d'un lambeau de mrouoiiha
(éventail), le charbon sur lequel il a été jeté à profu-
sion le djâouL (benjoin) et Veuoud-el-hnari (bois
odoriférant d'Asie). U oukil prétend que l'odeur de
ces précieux parfums dispose le saint à écouter
plus favorablement les prières de ses khoddam, et à
les transmettre à qui de droit avec plus d'insistance.
On comprend dès lors les prodigalités de ce sacris-
tain, et l'excès que. tous les huit jours, il fait de ces
aromates.
Approchons-nous, et furetons de l'œil dans le sanc-
tuairôj puisqu'il n'est pas permis aux Infidèles d'y
pénétrer : V oukil, qui, sans doute, n'appartient pas
au culte de Vesta, a laissé éteindre le feu sacré qu'il
avait allumé la veille, sans trop se préoccuper des
conséquences qu'auraient entraînées jadis cette cou-
pable négligence ; il rallume ses charbons avec le
calme d'un oukil qui n'a rien à se reprocher^ et il y
jette les parfums : une colonne de fumée s'en échappe,
et va s'épanouir en palmier dans la concavité de la
coupole. Après ce coup d'encensoir, Voukil se retire
et va s'étendre sur un fragment de natte au pied d'un
olivier.
L'intérieur de la koubba de Sidi Yâkoub n'est rien
I. — SIDl YAKOUB-ECH-CHERIF 13
moins que somptueux : les offrandes des fidèles ne
seraient-elles point en rapport avec leurs demandes,
ou bien Voukil ique Dieu nous pardonne cette hypo-
thèse!) ne donnerait-il pas scrupuleusement aux
dons des Croyants leur pieuse destination ? En pays
musulman, il y a tant de gens qui vivent grassement
de leur saint, que notre supposition n'aurait r^en
d'exorbitant; dans tous les cas, ce n'est pas en faveur
de son tailleur que Voukil de Sidi Yàkoub dissipe les
fonds que lui confient les fidèles ; car ce respectable
sacristain est médiocrement vêtu ; peut-être n'est-il
misérable qu'à la surface !
Des haçalr (nattes de jonc), dentelées et frangées
par l'usage comme les bernous d'un Derkaouï, pa-
raissent avoir la prétention de dissimuler les inéga-
lités du sol de la koubba, et de le rendre plus moel-
leux aux genoux des Croyants ; des msabih (lampes)
en fer-blanc, et des ehemâ (cierges) de toutes les di-
mensions, cerclés de papier doré, sont suspendus le
long des murs du saint lieu, dont la nudité est dissi-
mulée par de petits drapeaux de mnouoiieur (indienne,
toile fleurie).
Le tombeau de Sidi Yàkoub est surmonté d'une
sorte de tabout (châsse) recouvert de soie verte et
rouge, et bordé de bandes d'indienne bleue ; il pré-
sente la forme d'une À:6i6a (petite koubba) terminée
par un heulal (croissant) doré. Aujourd'hui, jour de
ziara (visite), quatre snadjeuk (drapeaux) aux cou-
leurs rouges, jaunes et bleues flanquent les angles du
tombeau ; ces drapeaux, aussi bien que ceux qui' ta-
pissent les murailles de la koubba, sont des ouâadi
(ex-voto) provenant de fidèles ayant eu beaucoup à
demander au saint, ou considérablement à se faire
pardonner.
La chapelle .s'encombre; les derniers venus atten-
14 LES SAliNTS DE l'iSLAM
dent leur tour assis sur des dkaken (bancs en maçon-
nerie) construits de chaque côté de la porte; un cha-
pelet de Croyants entoure le tombeau ; il sont là dans
toutes les humbles attitudes de la prière. Les femmes
sont en majorité : enveloppées dans leurs haïJc, et
affaissées sur leurs talons, elles rappellent les saintes
femmes au sépulcre du Christ. Un deroueuch (!)_, en-
roulé dans ses bernous rapiécés, dort couché en tra-
vers sur le tombeau de Sidi Yàkoub: il en attend,
sans doute, des révélations.
Une mère, accroupie sur la natte, présente au saint
un enfant chétif et rabougri, en marmottant une de-
mande de santé et de force pour ce pauvre avorton
qui est tout son espoir. Un mehroucli (déguenillé),
prosterné la face contre terre^ se maintient indéfini-
ment dans cette posture : il attend, évidemment^ que
le saint daigne lui faire connaître au juste le jour et
l'heure où les Chrétiens — que Dieu les extermine!
— seront jetés à la mer. On l'a prédit tant de ibis, et
la prédiction s'est si peu réalisée jusqu'à présent, que
les prophètes en sont sensiblement tombés dans le
discrédit. 11 serait temps que le saint, qui est du pays
où doit poindre le moula sna (maître de l'heure), et
qui, indubitablement, a de grandes chances pour être
bien informé, s'expliquât catégoriquement sur le mo-
ment de l'apparition de ce messie.
Vous verrez que le saint fera encore la sourde
oreille, et qu'il ne répondra que trop vaguement à
l'interrogation du déguenillé. Tout porte a croire, du
reste, que Sidi Yàkoub manque de renseignements
précis sur Tépoque où ee produira cet évéuement si
impatiemment attendu par tout bon Musulman. Nous
([) Deroaetich (derviche), homme détaehc des choses de ce mon-
de, et ayant fait vœu de pauvreté.
I. — SIDI YAKOUB-liCH-CHERIF 15
pouvons donc encore respirer, et il nous semble que
nous aurions tortde nous presser de faire nos malles.
Deux ou trois oulad el-blaça (1) — enfants de la
place, — assis à la manière arabe, et manquant com-
plètement de cette pieuse attitude que réclame tout
saint lieu, s'occupent de tout autre chose que de
prières : l'un fait sa toilette en se passant les doigts
des mains dans ceux des pieds ; un autre détresse
les franges d'or du drapeau qui est devant lui, et
parait être à la recherche du meilleur moyen de se
procurer, comme talisman, bien entendu, quelques
fragments de cette précieuse ouâda (ex-voto). Es-
pérons que ses efforts seront couronnés de succès.
Après un séjour plus ou moins long sur le tombeau
du saint, les fidèles se retirent en jetant à Voukil ou
à Voukila, sa femme, quelques pièces de monnaie pour
l'entretien de la koubba. Nous devons dire cependant
que quelques pèlerins négligent complètement ce
pieux détail; mais Voukil n'y prend pas trop garde.
On ne trouve pas, du reste, chez les employés du
culte musulman cette âpre cupidité qu'on remarque,
ailleurs; chez eux, pas de ces hommes-troncs qui,
dans nos temples^ prélèvent sur la bourse des fidèles,
sous le prétexte de besoins plusou moins sérieux^ des
sommes qui, répétées, finissent par faire à ces para-
sites d'assez jolis revenus.
Les ,jaiWn continuent d'arriver: ici, c'est un vieil-
lard perclus qui rampe jusqu'au tombeau du saint:
il lui demande d'être son intercesseur auprès du Tout-
Puissant pour (ju'il lui rende les forces de sa jeunesse,
perdues dans les débauches sans doute ; là, c'est une
(1) C'est ainsi qu'on dûsigue les enfants indigènes qni l'xn--
cent toutes les petites professions de la rue sans eu avoir au-
cune.
]6 LES SAINTS DE l'iSLAM
femme qui se traîne péniblement, les pieds nus, dans
l'une des allées qui débouchent sur la koubba. Que
demande-t-elle ? Que Dieu la rende féconde peut-être?
C'est bien tard; mais il n^est rien d'impossible à Dieu.
Et cette autre zaira qui, se trouvant, probablement,
dans sa période d'impureté, se tient en dehors de la
chapelle^ le visage tourné dans la direction de la Ki-
hla, les mains jointes et ouvertes comme un livre?...
Sa demande parait urgente, à en juger parla volubi-
lité qu'elle met dans le débit de sa pieuse requête.
Elle est jeune encore : c'est, sans doute, la partialité
de son mari dans la distribution des faveurs conju-
gales qui l'amène aux pieds du saint: elle désire
que cette irrégulière situation soit au plus tôt mo-
difiée, et, pour mettre Sidi Yàkoub dans ses intérêts,
elle jette deux sous à son oukila.
Les saints portiques s'encombrent de plus en plus;
les Croj'ants se bousculent pieusement pour arriver
plus vite au tombeau de Tillustre marabout. En pays
arabe, la galanterie n'est que très imparfaitement
l)ratiquée^ et les femmes auront leur tour (1) quand
les hommes qui viennent d'envahir la sainte de-
meure n'auront plus rien à demander à Sidi Yàkoub.
Que peuvent désirer ces deux femmes qui pénè-
trent sur les terres du saint en riant, et en fouillant
les massifs du seul œil dont elles se servent habituel-
lement dehors ;" Est-ce bien à l'élu de Dieu qu'elles
en veulent / et leur pieuse démarche auprès de son
tombeau ne cacherait- elle pas plutôt quelque es-
capade dangereuse pour le front de leurs maris '( En
(Ij Dans les fètos on n'-nnious, les femmes arabes sont ton-
jours séparées des liomiues, et ce n'est qu'accidenti'Uemcnt, on
lorsqu'i'lles sont classées dans la catégorie des ùdjaiz (^vieillcs
t'emmos) qu'on les rencontre mêlées aux honant-s.
I. — SIDI YAKOUB-ECH-CHERIF 17
effet, les deux zoÂrat longent la koubba sans s'y ar-
rêter, et le Hasard, qu'on traite d'aveugle, mais qui
n'est que myope, les fait se rencontrer nez à nez avec
deux pèlerins qui paraissent avoir beaucoup plus à
demander à la créature qu'au Créateur. Des mères,
portant amarrés sur leur dos des enfants souffreteux,
viennent implorer le saint pour qu'il fasse rentrer
dans ces pauvres petits corps la vie qui s'en échappe.
Les visiteurs vraiment pieux ont quitté leurs sha-
both ou leurs ehharel (1) à l'entrée du jardin; quel-
ques-uns les tiennent à la main; d'autres, dont la
chaussure ne présente rien de tentant à la cupidité
des larrons, l'ont laissée à hauteur des premiers oli-
viers. Il faut dire que le plus ou moins do chemin
parcouru sans souliers n'est pas indifférent pour ob-
tenir l'intercession du saint, et les Croyants savent
parfaitement que Sidi Yàkoub tient exactement compte
aux va-nu-pieds du trajet fait dans telle ou telle
condition. Il est bien entendu que les faveurs de l'in-
tercesseur ne sont acquises qu'aux Musulmans qui,
habituellement, marchent les pieds chaussés.
Dans quelques heures, Sidi Yàkoub aUra reçu la
visite de la plupart de ses khoddam qui habitent
Blida ou les environs; le sanctuaire redeviendra si-
lencieux, et Voukil, après avoir classé ses ex-voto et
compté l'argent provenant de la générosité des fi-
dèles (2i, donnera un coup de balai dans la chapelle,
et il en fermera la porte jusqu^au vendredi suivant.
(1) Shaholh, souliers d'hommes, et chbaret. souliors defemmes.
(2) Les k/jtibdc? marabouts qui n'ont pas de descendants sont,
ordiuaireiuiuit, entretenues aux frais de l'Etat: dans ce cas, les
oukla versi'ut entre le^s mains de nos fonctionnaires les sommes
provenant de la générosité des fidèles, et reçoivent une rémuné-
ration qui, généralement, est fixée à ;{0 frjmcs par an pour
Voukil, et à 13 francs pour Voukila.
18 LES SAINTS DE l'iSLAM
Les Croyants, remis à huitaine, rentreront soulagés
dans leurs demeures, ou se dirigeront, en remontant
la rivière, vers le kbeur (tombeau) de Sidi Ahmed-el-
Kbir.
S'il faut s'en rapporter à Si Mohammed-ben-El-
Aabed, les oliviers qui entourent le tombeau du saint,
auraient été condamnés^ au commencement de notre
occupation de Blida, à tomber sous la hache de nos
soldats. « Après s'être attaqués inutilement, nous
disait-il, à la koubba, les Nsara (Chrétiens), sous le
pauvre prétexte que les zenhoudj favorisaient l'ap-
proche des Kabils, voulurent abattre ces vénérables
contemporains du saint marabout; mais, cette fois
encore, il furent obligés de reconnaître leur impuis-
sance et de s'avouer vaincus. Quand Dieu le veut^ il
ne ménage pas ses prodiges Tu vas on juger. »
« Quand les Français eurent décidé l'occupation
de Blida, il songèrent à l'entourer de murs pour s'y
renfermer; la ville s'élevait alors blanche et coquette
au milieu d'une foret d'orangers, qui l'enveloppait de
toutes parts connue un turban vert cerclant la tète
d'un cher if.
ff La nouvelle muraille pénétra brutalement en ser-
pentant au travers de nos jardins. Lorsqu'elle fut
achevée^ le commandant de la ville — c'était le dje-
ninar Doiififi de général Duvivier) — trouva que
Blida étouffait dans sa robe de verdure; il lui fit don-
ner de l'air en prescrivant de détruire impitoyable-
ment tout arbre qui serait en dedans des limites qu'il
avait fixées. La scie et la hache eurent bientôt raison
de nos pauvres orangers, et, au bout de quelques
jours, Blida paraissait une pestiférée dont on n'ose
approcher dans la crainte de la contagion. Ce ne fut
pas encore assez : Doufifi ordonna de faire des trouées
pour relier la vîlle aux camps extérieurs, particuliè-»
I. — Sini YAKOUB-ECH-CHERIF 19
rement avec celui que nous nommions Mehallet-el-
Kbira. Le chemin par lequel on communiquait avec
ce camp passait tout près des Zenboudj de Sidi Yà-
koub, qu'il laissait à gauche. 11 arriva, dit-on, — Dieu
seul sait la vérité, — qu'un jour, des troupes sorties
de Blida par Bab-el-Kbour furent attaquées par des
Kabils qui s'étaient embusqués dans les oliviers. Cette
attaque servit de prétexte pour décider la destruction
de ces zenboudj. Cent zouaves, armés de haches, con-
duits par Doufiii lui-même, se dirigèrent joyeux et en
chantant vers les arbres de Sidi Yàkoub ; chacun de
ces kcuffar (infidèles) choisit sa victime, et s'apprêta,
heureux de détruire, à frapper ces respectables té-
moins du passage du saint — que Dieu soit satis-
fait de lui ! — sur la terre. Cent haches menaçantes
allaient s'abattre en sifflant sur ces vieux troncs ridés
et crevissés parle temps; rien ne paraissait pouvoir
les sauver de la destruction, et quelques A7;of/c/am de
Sidi YàkOub, qui avaient suivi les zouaves à distance,
pleuraient et priaient tout en espérant cependant
qu'il ne laisserait pas se consommer un pareil sacri-
lège. A l'approche des dévastateurs, le saint tressail-
lit en effet dans son tombeau, et, bien que le temps
fut extrêmement calme, un frisson sinistre courut
dans les Teuilles frémissantes des zenboudj, comme
si elles euâsent été soumises au souffle d'un vent vio-
lent du R'irb (ouest). Les zouaves ne parurent pas
prendre gjrde à ce prodige qui, sans doute, ne fut
sensible quç pour les Croyants. Il devenait dès lors
évident qife l'intervention djvine se manifestait.
Aussi, quatd chacun des zouaves, brandissant sa
hache dans ies airs, allait l'abaisser pour frapper, une
hache, qui paraissait être l'ombre de la sienne, et
que tenait u\e main invisible, s'élevait menaçante
au-dessus de a tète de chacun de ces impies en sui-
vant opiniâtrenent tous ses mouvements.
\
20 LES SAINTS DE l'iSLAM
« Les zouaves de ce temps, assez incrédules et peu
faciles à intimider, cherchèrent à plaisanter sur cette
karama (miracle'), et ils s'apprêtèrent, en jurant, à
mener à b<mne fin leur œuvre de destruction ; mais la
merveilleuse hache persistait si impitoyablement à
imiter les mouvements de la leur^ qu'ils durent re-
noncer à cette dangereuse besogne. Doufifî, pour qui
les haches enchantées étaient invisibles, ne compre-
nant pas que ses ordres restassent inexécutés, se mit
à reprocher aux zouaves ce qu'il appelait, je crois, leur
indiscipline. Ces soldats lui ayant expliqué 1e cause
de leur inaction, il pensa qu'ils voulaient se moquer
de lui; il en fut très irrité, et, pour leur prouver, d'ail-
leurs, son peu de foi dans les sortilèges et les mi-
racles, il s'empara furieux d'une hache tombée des
mains d'un zouave : l'air gémit terrifié sous le brutal
élan qu'imprima Doufifi à son terrible chakour{hs,che),
et un éclair livide raya l'espace en suivant la courbe
décrite par le tranchant du redoutable instrument.
C'en était fait du vieil olivier ; mais Dieu —qu'il soit
exalté ! — ne permit point que le djeninar (général)
fût plus puissant que ses soldats : une hac'ie étince-
lante s'éleva en même temps que la sienne menaçant
de s'abattre sur sa tète. Doufifi n'insiste pas. Or,
comme, bien que Chrétien, c'était un homne sage, il
reconnut qu'il y avait là quelque chose de surnaturel,
et que ces arbres étaient sous la protecticn d'un pou-
voir supérieur au sien. Il donna donc l'ordre de les
respecter. Il se vengea, pourtant, de cet échec en
faisant couper un grand nombre d'orangers et de
figuiers qui ne firent aucune difficulté p)urse laisser
alDattre. Il est vrai que ce n'était pas Siù Yàkoub qui
les avait plantés.
« La main protectrice du saint s'étfudit toujours
visiblement sur les lieux où il repose 3t sur ses ser-
I. — SIDI YAKOUB-ECH-CHERIF 21
viteurs. Je veux t'en donner encore une preuve.
a Dieu, quelquefois, nous rendait invisibles aux
yeux des Chrétiens, ou les frappait d'aveuglement.
C'était un samedi: un détachement de zouaves bi-
vouaquait sous les zenhoudj pour observer les Bni-
Salah qui, chaque nuit, descendaient de leurs monta-
gnes pour rôder autour des postes français. On ne
pouvait approcher du bois d'oliviers sans risquer d'en-
tendre aussitôt siffler à ses oreilles les balles que ne
manquaient jamais d'envoyer les sentinelles. J'avais
juré de faire ma ziara au tombeau de Sidi Yâkoub;
je sentais bien que cette pieuse visite n'était pas sans
danger; mais je savais aussi que Dieu peut toutj et
que Sidi Yàkoub veillerait sur son serviteur.
« Je sertis de ma demeure, située dans les jardins
de Blida, avant l'heure de la prière dxifedjeur (point
du jour), et je me dirigeai, en suivant le sentier que
vous avez conservé (1), vers la koubba du saint. Avant
de pénétrer dans les zenhoudj, je récitai le diker (2)
de Sidi Yàkoub, et je m'enfonçai dans le massif. Un
feu de bivouac jetait ses dernières lueurs et teintait
en rouge les murs de la koubba. Quelques hommes,
accroupis autour du foyer, riaient comme rient les
Français, et sans songer que la mort était à deux
pas, peut-être, sous la forme d'un de nos Kabils. Je
passai à le heurter auprès d'un factionnaire dont un
arbre m'avaii dérobé la présence : je me crus perdu, et
il me semblait déjà entendre le cri sec d'un fusil qu'on
arme. Il n'en était rien; la sentinelle ne m'avait pas
aperçu, sans ioute ; car elle ne répondit à notre ren-
(1) C'est le .-^eiitia' qui, de l'ahreuvoir de la porte de la Cita-
delle, conduit au j;îrdiu public.
(2) Diker (mentioi. souvenir), i)iièie surérofiatoire partieu-
lière à nu saint nialabout.
22 LES SALNTS DE l'iSLAM
contre que par un grognement que je compris devoir
être un juron au ton énergique dont il fut articulé : le
zouave avait certainement cru s'être heurté à l'arbre.
Il y avait là un prodige manifeste. Je continuai mon
chemin en croisant plusieurs autres sentinelles qui
ne me virent pas davantage, bien qu'elles parussent
regarder de mon côté. Une sueur froide perlait sur
mon front ; je l'avoue, mon invisibilité me faisait
peur. Au moment où je passais près du feu, un jet de
flamme vint m'éclairer tout entier, et, cependant, au-
cun des hommes de garde ne m'aperçut. Je me préci-
pitai dans la koubba, et^me prosternant sursa tombe
vénérée, je remerciai Sidi Yàkoub de la protection
évidente dont il me couvrait; je le priai aussi de rete-
nir dans mon cerveau mon esprit qui semblait vouloir
s'envoler.
« Je sortis et traversai une seconde fois les gardes
et les sentinelles sans qu'elles fissent attention à moi.
Quand je fus hors des zenhoudj, la peur me prit de
nouveaUj et je me mis à courir comme um medjnoiin
(possédé) tourmenté du démon. J'étais ob&édé par une
crainte vague d'être invisible pour mafaiiille comme
je l'avais été pour vos soldats, et mon esprit ne reprit
sa place que lorsqu'un de mes cousins, Ali-ben-Ioucef,
qui allait en ziara au tombeau de Sidi Ahmed-el-
Kbir, me cria : — « Où cours-tu donc ainsi, ô Mos-
thafai? .... Ne reconnais-tu donc plus le fils de ton
oncle î* » Je l'accompagnai dans son pèerinage à Sidi
Ahmed, et quand, rentrant chez mo., mes enfants
vinrent me saluer, je louai Dieu du fond de mon
cuiur.
« Quebiues jours après, continua h Blidi, vers mi-
nuit, et par un ciel noir d'orage, un icouave indigène
qui avait été mis en faction non loir, de la koubba de
Sidi Yàkoub, se précipitait vers le fea du bivouac sans
1. — SIDI VAKOUB-ECH-CHERIF 23
fusil, sans chachia fcalotte arabej^ l'œil hagard, les
vêtements en désordre comme à la suite d'une lutte,
la gueththata il) flottant sur ses épaules. Interrogé
sur la cause de sa terreur, il répondit cju'une rouha-
nïa (revenant)j sortie de la koubba de Sidi Yâkoub,
avait cherché à l'envelopper dans un immense kfen
(linceul) blanc, en lui reprochant de servir les Chré-
tiens. C'est en s'efforçant de se débarrasser de ce
suaire, dont il sentait déjà le froid sur son corps, qu'il
avait perdu son fusil et sa chachia. Ce malheureux,
qu'on nommait Mohammed-ben-Merouan, mourut
dans la matinée du même jour sans avoir pu recou-
vrer sa raison.
« Je pourrais, ajouta Si Mohamrned-ben-El-Aabed,
te citer mille exemples où l'intervention du saint s'est
fait plus ou moins directement et aussi visiblement
sentir. »
II
Sidi Mahammed-el-R'eribi
Si nous nous engageons, parle chemin de Trab-el-
Ahmeur, dans la montagne de la tribu kabile des
Bni-Salah, hauteurs auxquelles est adossée la ville
de Blida, nous aurons à notre gauche les cinq têtes
de l'ouad Hamielli, pareilles à une main gigantesque
(1) La gueihthaïa lisl l,i Umiïo de clioveux laissée sur le soui-
niet de la tèto rasée des Arabes.
2A LES SAINTS DE l'iSLAM
imprimant ses larges doigts sur le versant oriental
comme pour en prendre possession. Sur notre droite,
de nombreuses tètes de ravins s'épanouissani en
éventail comme une feuille de palmier-nain, vont se
souder à l'ouad Bou-Arfa, dépression considérable
ravinant profondément le massif, du sud au nord, par
une coupure qui s'évase au fur et à mesure qu'elle
approche de l'ouad Sidi-El-Kbir. Des nérions en fleurs
balancent leurs panaches roses dans le lit du cours
d'eau; des groupes d'habitations sont assis sur la
lèvre du ravin; des haies de figuiers de Barbarie et
d'agaves américaines présentant de tous cotés, comme
la couronne du Christ, leurs pomies et leurs épines
menaçantes, gardent les gourbis (1) avec une sévé-
rité qui, en présence de la pauvreté des édifices, peut,
tout au moins, paraître exagérée.
Sur notre gauche, les ravins de Ben-Meriem, d'I-
guenan et de Bou-Baïn versent les eaux de la crête,
que nous apercevons, dans le Sidi-El-Kbir, lequel
roule au-dessous de nous dans les roches brisées qui
encombrent son lit. A droite^ les pentes sont taillées
en gradins gigantesques formant une succession de
plateaux qui s'épanouissent vers le même cours
d'eau en passant par le pays des Sàouda.
Une élégante koubba est assise au loin sur un
de ces degrés au-dessus du torrent; sa blancheur
irréprochable tranche crûment sur la végétation
qui ^l'entoure; mais l'harmonie des couleurs est
un détail dont les vrais Croyants font peu de cas.
L'important, pour eux, c'est que leur saint soit bien
(1) Cabanes en branchages maçonnées soit avec de la boue,-
suit avec de la bouse de vache, et servant d'hal)italiûns aux
Kiihils.
îi, — siDi maHammed-el-r'eribi
logé, et que son mokaddem (1) n'ait aucun reproche à
leur adresser touchant le blanchiment de la demeure
de son ouali {2)j opération obligatoire au moins une
fois l'an.
S'il faut juger de l'importance du saint d'après la
somptuosité du monument qui lui est consacré, celui
qui repose dans la chapelle dont nous parlons doit
être un bien grand saint; il faut, en outre, que son
influence auprès de Dieu soit bien et dûment cons-
tatée, et qu'elle ne fasse pas l'ombre d'un doute dans
l'esprit de ses serviteurs religieux. Il en est partout
ainsi en pays kabil, où l'on marchande beaucoup,
même lorsqu'il s'agit des intérêts sacrés de son saint.
Un berger kabil, à qui nous nous adressons, nous
apprend que cette blanche koubba renferme la dé-
pouille mortelle de celui qui fut, sur la terre, monsei-
gneur Mahammed-el-R'eribi.
Or, ce renseignement étant d'accord avec celui que
nous avait donné Si Mohammed-ben-El-Aabed, nous
allons raconter, d'après lui, la légende de ce grand
saint.
Un jour, — c'était du temps où le Sàoudi Moham-
med-ben-Aïed était chikh ech-chioukh, — un de-
roueuch (3) parut tout-à-coup dans le pays des
Sàouda (4j. Quel était son nom ? d'où venait-il f où
allait-il'/ Personne ne put d'abord le savoir; car il
ne s'arrêtait qu'aux heures de la prière, et ne répon-
dait à ceux qui lui offraient l'hospitalité que par la
formule optative : « Irahmkoum Allah, » — que Dieu
(1) Administrateur d"une mosquée, d'une chapelle funéraire,
chef de corporation religieuse, d'un ordre religieux.
(2) Ami de Dieu, saint.
(3) Derviche. Les derviches sont des fanatiques dégu»>nillé3
semblables aux fakir du Levant.
(4} Fraction des Bni-Salali.
26 LES SAINTS DE l'iSLAM
VOUS fasse miséricorde ! — Pendant longtemps, liien
que les Sàouda laissassent les portes de leurs mai-
sons ouvertes dans le but d'engager le saint homme
à y venir passer la nuit et à y apporter la bénédiction,
aucun d'eux ne put jouir de la faveur que tous dési-
raient si ardemment. Dès que le soleil disparaissait
à l'horizon, le saint, en quelque lieu qu'il se trouvât,
semblait s'effacer et se fondre dans les dernières
clartés de l'astre, dont il paraissait être une émana-
tion. Le lendemain, au point du jour, le deroueuch
reprenait sa forme matérielle au lieu même où il l'a-
vait quittée la veille.
Le bruit de ce prodige se répandit bientôt dans
tout le Tithri et dans la Mtidja; de nombreux visi-
teurs accoururent de tous les points de Vouthen (dis-
trict) dans l'espoir de baiser le pan du bernons du
saint, et d'obtenir^ par cette pieuse démonstration,
soit un remède à leurs maux, soit, par son interces-
sion, des facilités pour être admis dans El-Djenna (le
Paradis).
Les Sàouda, qui étaient très fiers qu'un saint aussi
remarquable eut daigné s'abattre sur leur pays, cher-
chaient, pour lui donner encore plus d'importance, à
insinuer que le deroueuch pourrait bien être l'ange
Djebril (Gabriel) lui-même, attendu, assuraient-ils,
qu'une femme dont l'enfant venait de mourir ayant
eu, par inspiration sans doute^ l'idée de poser le cada-
vre de son fils sur la trace laissée dans la poussière
par le pied du saint, l'enfant avait été soudain rappelé
à la vie. Or, on savait que la poussière foulée par
Djebril avait seule la propriété de donner ou de rendre
la vie aux choses inanimées. Les Sàouda, pour aug-
menter le poids de cetteopinion, ajoutaient que, sur le
chemin parcouru par le saint depuis son arrivée dans
le pays, l'herbe flétrie se relevait et reverdissait comme
SIDI MAHAMMED-EL-R ERIBI
si elle recevait^ chaque nuit^ la rosée du ciel. Chose
merveilleuse, qui venait encore ajouter à l'étrangeté
du fait, c'est qu'on n'avait j amais vu le saint s'occuper
de sa nourriture: un chacal, disait-on, — et c'était
probable^ — se chargeait de cette pieuse corvée, et,
chaque jour, le deroueuch trouvait sur son passage
les fruits et les légumes dont il se nourrissait.
Depuis une année environ que le saint était chez
les Sàouda, chaque jour avait été marqué par un nou-
veau miracle, et Dieu avait jeté ses biens à pleines
mains sur le pays. Les tribus voisines, celle des Ouzra
entre autres, jalouses du bonheur de cette fraction
des Bni-Salah, avaient résolu de faire des démarches
perfides auprès de celui auquel ils l'attribuaient. Une
députation, composée des hommes les plus influents
de ces Ouzra, fut chargée de se rendre clandestine-
ment chez les Sàouda, et de se mettre à la recherche
du saint pourlui faire connaître le vœudeleurtribu.On
avait prévu le cas d'un refus de la part du deroueuch,
et les députés s'étaient munis de présents qu'ils de-
vaient lui offrir pour tâcher de vaincre sa résistance.
Cette pensée impie devait tourner à leur confusion.
Ils arrivèrent sur l'ouad Bou-Arfa quelques minutes
avant l'heure de la prière du rnafjJireh (1) : sachant
que le saint disparaissait avec l'astre du jour, ils déses-
péraient de le rencontrer ce soir-là, et ils se dispo-
saient déjà à dresser leurs tentes sur les bords de la
rivière, quand ils virent arriver, du côté de l'ouest,, et
se diriger vers eux un homme autour de la tète duquel
les rayons du soleil formaient un nimbe éblouissant
de lumière. Comprenant qu'ils étaient en présence du
saint, les députés firent quelques pas pour s'appro-
cher de lui ; mais à peine avaient-ils touché deux
(1) CoucUer du soleil.
28 LES SAINTS DE l'iSLAM
mots à Vouait de l'objet de leur mission, et étalé vani-
teusement à ses pieds les présents par lesquels ils
comptaient le séduire, que l'auréole qui illuminait sa
tète s'etfaçait soudainement, en même temps que le so-
leil disparaissait derrière le djebel Chennoua : le saint
n'était plus dès lors qu'un simple mortel.
Troublés par le prodige dont ils venaient d'être
témoins, les députés lui demandèrent timidement, et
en balbutiant, s'il n'était pas l'homme ou plutôt le
saint puissant qu'ils cherchaient. « Je ne suis, leur
répondit-il, qu'un pauvre deroueuch détaché des
choses de ce monde, et ne vivant que de ce qui appar-
tient à Dieu — qu'il soit exalté ! — C'est par moquerie,
sans doute, que vous me parlez de puissance; ai -je
une suite, des gardes ? et mes bernons rapiécés, mes
pieds sans chaussure sont-ils les signes auxquels on
reconnaît l'homme puissant? Vous vous trompez cer-
tainement ; portez donc vos présents à d'autres ; je ne
puis être celui que vous cherchez. »
— Vous êtes pourtant bien, reprit l'un des députés
des Ouzra, Thomme par l'intercession duquel Dieu
comble de ses biens les Sàouda, qui en sont indignes.
Nous sommes, nous, — c'était absolument faux, —
au contraire, des gens pieux, craignant Dieu, et cepen-
dant, chez nous, la terre est ingrate, les troupeaux
dépérissent, et les glands ont manqué cette année. »
— « Je vous le répète, je ne suis qu"un pauvre
fakir (1) n'ayant pour tout bien que mon eukkaza (2)
de voyage. Je vais où Dieu me mène, et si, aujourd'hui,
je suis chez les Sàouda, c'est que Dieu Ta voulu
ainsi. »
(1) Fakir signifie pauvre, mai? j»lus particulièrement pauvre
devant Dieu.
;2} Long bâton pour s'appuyer terminé par un bout ferré.
M. — siDi mahammed-el-r'eribi 29
Le deroueuch poursuivit son chemin, laissant les
députés tout désappointés de leur insuccès. Ils ramas-
sèrent néanmoins leurs présents, et reprirent la route
de leurs villages. Ils avaient compris que la protec-
tion de Dieu s'obtient bien plutôt par de bonnes œuvres
que par des présents.
Dès le même soir, le deroueuch, qui avait dépouillé
son caractère de sainteté, vint réclamer Thospitalité
dans un des villages des Sàouda. Il apprit à son hôte
qu'il se nommait Mahammed, et qu'il était des R'erib,
tribu qui avait ses dechour (xlWages) auprès de Médéa,
ce qui lui avait valu le surnom d'El-R'eribi. Bien qu'il
parut avoir renoncé à faire des miracles, les Sàouda
qui, en résumé, n'étaient ni aussi ingrats, ni aussi
impies que les députés des tribus voisines avaient
bien voulu l'msinuer, choyèrent le saint avec un em-
pressement qui n'était peut-être pas, il faut l'avouer^
sans arrière-pensée, mais qui, enfin^ prouvait qu'ils
savaient reconnaître tout le bien que Sidi Mahammed
avait répandu sur leur pays. Le saint en fut sans doute
touché; car il déclara aux Sàouda que leur pays serait
désormais son pays, et que leur tribu serait, à l'avenir,
sa tribu. Heureux de cette détermination du saint, les
Sàouda lui construisirent sans délai im spacieux
gourbi, et lui donnèrent un terrain et un feurd (bœuf)
pour le labourer.
Sidi Mahammed, qui semblait vouloir décidément
se rattacher à la terre, épousa uneSàoudia, qui, mal-
gré ses douze ans d'àge^ n'avait pourtant encoie sur
l'homme que des notions vagues et incomplètes ;
aussi, la citait-on comme une rareté dans tout le pays
des Bni-Salah. Dieu, qui, raisonnablement, ne pou-
vait manquer de bénir cette union, donna un fils,
cette fraîcheur de l'œil, à Sidi Mahammed qui, mal-
gré son grand âge, n'en parut cependant nulle-
30 LES SAINTS DE l'iSLAM
ment surpris. Il est vrai qu'il était très bien conservé.
Soit que le bonheur dont semblait jouir Sidi El-
R'eribi ne fût qu'à la surface, soit qu'il eût reçu
une nouvelle mission d'en-haut, il n'en est pas moins
vrai que, reprenant son bâton de voyage et son ber-
nous de deroueuch, il disparut tout-à-coup, aban-
donnant sa femme, son enfant et son bœuf. On
apprit, quelque temps après son départ, qu'il était à
Machti, dans une kheloua (solitude) de la tribu des
R'erib, où il passait ses journées en prières. Les R'e-
rib, enchantés d'avoir remis la main sur un saint
originaire de leur tribu, cherchèrent à l'y retenir en
lui offrant un terrain considérable et une paire de
boeufs ; mais ses aspirations le rappelant, sans doute,
vers les Sàouda, il rejeta les offres des R'erib, et re-
prit le chemin de sa tribu d'adoption. Sur leurs pres-
santes sollicitations, il avait consenti à s'arrêter quel-
que temps chez les Bni-Msàoud : il les édifia par sa
piété et les émerveilla par ses nombreuses karama
(miracles). Sa réputation grandit bientôt parmi les
tribus kabiles de la contrée, et de nombreux pèle-
rins, qui se déclarèrent ses khoddam (serviteurs re-
ligieux), vinrent le visiter dans sa retraite des Bni-
Msàoud et lui demander son diker i\), qui n'était
autre que celui de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, à
l'ordre duquel il appartenait.
Sentant sa fin ap[)rocher, Sidi Mahammed-El-R'e-
ribi pria les Bni-Msâoud de le faire transporter chez
(l) Diker (souvenir), prière particulière à un saint marabout,
et que récitent les fidèles qui se déclarent ses serviteurs reli-
;jtieux. Nous dirons que cettii expression ne s'emploie guère que
lorsqu'il s'ajfitde laprièreparticuiièreauxcliefs d'ordres religieux.
Dans ce cas, cette oraison est, pour ainsi dire, le mol de passe
]»ar lequel se reconnaissent les kitouan ou frères de l'ordre.
II. — siDi mahammed-el-r'erib[ 31
les Sâouda, où il avait laissé sa famille, et où il dési-
rait que son corps reposât après sa mort.
Le départ était fixé pour le lendemain à l'heure du
fedjeur (point du jour). Quand les Bni-Msàoud, qui
s'étaient disputé la pieuse corvée de conduire le saint
homme chez les Sàouda, se présentèrent à l'ouver-
ture de la grotte qui lui servait de kheloua, ils furent
tout surpris d'y trouver une mule blanche comme
Doldol, la monture du Prophète. Voyant cette mule
sans gardien, les khoddain du saint crurent qu'elle ap-
partenait à quelque zaïr (pèlerin) en visite auprès 'de
Sidi Mahammed. Ils entrèrent dans la grotte; Vouait
y était seul : étendu sur sa natte de jonc, il semblait
dormir profondément. Les Bni-Msâoud se consultè-
rent du regard pour savoir s'ils devaient le réveiller.
Au même instant, le premier rayon du soleil, pénétrant
dans la kheloua^ vint darder son faisceau lumineux
sur le visage du marabout et l'éclairer : les Bni-
Msâoud reconnurent aussitôt que Sidi El-R'eribi avait
cessé de vivre. Ils voulurent néanmoins remplir ses
dernières volontés, et transporter sa dépouille mor-
telle chez les Sàouda. Ils s'apprêtaient à charger le
précieux fardeau sur leurs épaules, quand la mule
blanche vint s'accroupir à l'entrée de la grotte et en
barrer le passage. Les Bni-Msàoud comprirent do
suite que cette monture, qui n'appartenait pas à la
tribu, avait dû, nécessairement, être envoyée par
Dieu pour le transport du saint à destination, et ils
n'hésitèrent pas à placer le corps de Sidi Mahammed
sur le dos de l'animal. La mule se releva aussitôt
d'elle-même et prit, sans tàtoniKjr, la direction du
nord : elle arriva le même jour, à l'heure de la prière
du dhohor{\), à Tadjenanet, où elle s'arrêta.
(l) Une heure après midi. C'est le milieu «lu jour.
32 LES SAINTS DE l'iSLAM *
Le corps de Sidi El-R'eribi fut remis aux Sàouda,
qui l'enterrèrent à l'endroit qu'il avait désigné.
Quelque temps après, une élégante koubba, témoi-
gnage de la piété et delà reconnaissance des Sàouda,
s'élevait sur le tombeau du saint marabout.
Depuis cette époque, Sidi Mabammed-El-R'eribi n'a
pas cessé de faire valoir auprès de Dieu la prière de
ses khoddam, qui, comptant un peu trop sur la po-
sition de leur saint dans les conseils du Très-Haut,
pèchent avec un laisser-aller qui, infailliblement, fi-
nira par lasser la patience de leur intercesseur.
Chaque année, les gens de Tadjenanet et les Bni-
Msàoud, chez lesquels est mort le saint^ se rendent
en ziara sur sou tombeau. Ce pèlerinage, sorte de fête
patronale, est l'occasion d'un festin pantagruélique
dans lequel les khoddam de Sidi El-R'eribi, qui ne
mangent sérieusement que ce jour-là, absorbent avec
une voracité toute kabile des monceaux de kousksou
et un grand nombre de moutons rôtis entiers. On au-
rait réellement tort de leur en faire un reproche, at-
tendu qu'ils ont tout le reste de l'année pour pra-
tiquer la sobriété.
III
Sidi Abd-er-Rahman-et-Tâalbi
A quelque distance de la koubba de Sidi Maham-
med-El-R'eribi, on remarque sur les flancs d'un pic
un vaste espace à peu près circulaire où la végéta-
tion, très rabougrie d'ailleurs, ne ressemble en aucune
façon à celle qui est en dehors du périmètre de cet
espace, lequel forme une sorte de tonsure du sol, une
tache livide tranchant brutalement avec la couleur
franchement verte de sa limite extérieure.
Le pays des Bni-Salah s'amaigrit d'ailleurs, et se
bouleverse très sensiblement à mesure qu'on s'élève
dans la montagne, et les soulèvements rocheux y sont
tellement disloqués^ qu'il semble qu'un coup de vent
suffirait pour amener leur écroulement.
A quelle époque remonte donc l'effrayante révolu-
tion géologique qui a ainsi ébranlé ces masses gi-
gantesques menaçant encore le ciel ? Est-ce ici que
les Titans voulurent tenter leur ridicule escalade ?
Est-ce là que les impies constructeurs de la tour de
la Confusion se dirent dans leur insolente audace:
« Allons, courage! bâtissons une ville et une tour
dont la tète touchera le ciel ! » Il semble, à l'aspect
de ces soulèvements inachevés, que le Créateur, qui,
sans doute, eut, à un moment donné, l'intention de
renverser la terre sens dessus dessous, ait éprouvé
du regret de détruire son œuvre, et qu'il se soit ar-
34 LES SAINTS DE l'iSLAM
rèté sans se donner la peine de remettre les choses
à leur place. Espérons pourtant que ce fâcheux ou-
bli n'aura pas d'inconvénients, de quelque temps du
moins, puisque M. Elie de Beauraont assigne à la
croûte solide de notre globe, en dépit de la Genèse^
l'âge aussi respectable que rassurant de quatre-vingt-
dix-huit millions d'années. Tout porte donc à croire
que le bouleversement en question n'est pas d'hier,
et rien ne nous empêche de nous bercer de cette illu-
sion que la machine terrestre durera bien encore au-
tant que nous.
En présence de ce tohu-bohu géologique, nous
sommes tenté de croire, avec les Bni-Salah, que c'est
bien là que Sidi Abd-er-Rahman-et-Tàalbi a opéré
le bouleversant miracle que lui attribue la tradi-
tion.
En 1516, un an après que le roi d'Alger, Selim-
Eutmi, eut été étranglé à Bab-Azzoun par l'ordre
du corsaire Baba-Aroudj d), qu'il avait appelé à son
aide pour chasser les Espagnols du Peiîon d'Alger,
Sidi Abd-er-Rahman-et-Tàalbi, chef des Tàalba, tribu
puissante de la Mtidja, résolut, un jour, de se mettre
en route pour aller faire une tournée pastorale chez
ses serviteurs religieux. Sa réputation de sainteté,
appuyée sur de nombreux miracles et sur une multi-
tude de bonnes œuvres, s'étendait d'ailleurs depuis
El-Djezaïr-Bni-Mezr'enna (2j jusqu'au fond du Tithri.
l^ Nous eu aV(Mis t'ait Bcirbe-Rousne d'après les Espafïnols, qui
le nommaient Bnrba-Rojfi. Nous ferons remarquer eu passant
que les Espaf,Miols — il tant leur rendre cette justice —ont tou-
jours été nos maîtres dans l'art d'estropier les noms arabes et
deles défigurer. Etait-ce de leur part un parti pris parce qu"il
s'agissait des Inlidèles?
(2) Les îles des Bui-.Mezr'enua. C'est ainsi qu'à cette é])0(iue,
les corsaires désignaient Alger,
III. — SIDI ABD-ER-RAHMAN-ET-TAALBI OO
Baba-Aroudj lui-même, qui, malgré ses talents en
piraterie, n'en était pas moins' un sacripant considé-
rable, n'avait pas dédaigné, pour donner une sorte
de sanction religieuse à sa constitution gouvernemen-
tale, d'en attribuer l'idée première à Sidi Abd-er-Rah-
man. L'heureux forban avait su également exploiter
avec une certaine habileté la popularité de ce saint
au profit de son institution de VOudjak. NouBrappor»-
tons ce fait pour prouver qu'au temporel comme au
spirituel, Sidi Abd-er-Rahman était un homme d'une
certaine importance.
Quoiqu'il fut bien en cour, Sidi Abd-er-Rahman n'en
montrait cependant pas plus de fierté pour cela, et
il ne faisaitjamais parade de sa haute situation dans
les conseils du frère de Kheïr-ed-Din (1). A l'exception
de ce rayonnement, qui est spécial aux saints chez les
Musulmans, et qui est le signe de leur mission sur
la terre, signe qui, d'ailleurs, n'est perceptible que pour
les vrais Croyants, Sidi Et-Tàalbi ne se révélait aux
yeux de ses contemporains par aucune marque qui
lui fût particulière; il affectait même, tellement il
était humble, de porter des bernons d'une blancheur
plus que douteuse pour qu'on ne put le distinguer de
ses serviteurs religieux. « Je ne veux humilier per-
sonne, disait-il souvent avec bonté; quanta moi, je
me trouve toujours assez propre devant Dieu, — que
son saint nom soit glorifié! »
Un jour^ au lever du soleil, Sidi Abd-er-Rahman
quitta seul ses campements des Tàalba et se dirigea
vers le sud; son intention, nous l'avons dit, était
d'aller visiter les Bni-Salah, les Bni-Msàoud et les
Ouzra, tribus kabiles dont le zèle religieux — qui
(1) Quelques historiens ont, avec une candide irapudenr, fait
de Klieïr-ed-Diu Chérédin, voire même Hariadan.
LES SAINTS DE L ISLAM
n'avait jamais été excessif, — laissait infiniment à
désirer. Une des fractions des Bni-Salah particuliè-
rement, celle des Targaoua, passait pour ne pas plus
s'occuper du Dieu unique que s'il n'eut jamais existé.
Sidi Abd-er-Rahman avait donc résolu de commen-
cer sa pieuse mission par la visite de ces infidèles.
A l'heure de la prière du dhohor (1), il traversait
l'ouad Er-Roumman (2), après avoir laissé à sa gauche
les prairies sur lesquelles devait bientôt s'élever El-
Blida, et il se dirigeait, en passant par le pays des
Hamlelli, vers les hauteurs où étaient situés les vil-
lages des Targaoua.
Le saint arrivait au pied du mamelon de Kerrou-
chet-el-Firan, quand son attention fut attirée par une
musique qui dévidait en spirale ses mélodieuses
r«)ulades dans les airs. Les éclats de rire, les cris
joyeux se mêlaient, sans souci de l'accord, aux gais
accents du djouak (3) et de la raitha (4). « C'est une
noce, B pensa le saint, et il continua son chemin.
Sidi Abd-er-Rahman fut bientôt sur le territoire de
la fraction qui se réjouissait si bruyamment. C'était
précisément celle des Targaoua qui, sans le moindre
prétexte^ festoyait ainsi au lieu de se livrer aux tra-
vaux des champs ou à la prière. Tout entiers à leur
joie insensée, les Targaoua ne prirent pas garde au
saint qui était au milieu d'eux; les malheureux, par
suite de leur irréligion, avaient perdu cette faculté
de reconnaître à première vue un élu de Dieu; ils
étaient, en un mot, devenus complètement insensi-
bles à l'action de ce rayonnement dont nous parlions
(1) Vers nue heure d(^ lapiès-midi.
•2) Cette rivière est celle qui prit plus lard le nom de Sidi
Ahmed-el-Kbir.
('^\ Petite|flùte en roseau.
(4) Espèce de clarinette ayant le sou nasillard delà musette-
m. — stDi abd-er-rahman-et-taalbi 6/
tout à l'heure. Il faut bien le dire, Sidi Abd-er-Rah-
man en fut piqué; car, malgré sa simplicité et son
mépris des choses de ce monde, il ne pardonnait pas
à ses serviteurs religieux cette sorte de négation
de son pouvoir surnaturel. Tranchons le mot, il aimait
à produire son effet.
Ne voulant cependant pas troubler la joie des Tar-
gaoua, et sentant d'ailleurs que ce n'était pas le mo-
ment de placer sa morale, le saint homme s'assit au
pied d'un mur et attendit, en égrenant son chapelet,
la fin de cette fête intempestive.
Quelques étoiles étaient déjà venues regarder cu-
rieusement par les trous du rideau du ciel si le soleil
était couché, et s'il était temps défaire leur entrée en
scène, et cependant les danses continuaient toujours.
Grisés d'huile et bourrés de glands, les Targaoua fi-
nirent par perdre le sentiment de leur dignité, et par
se mettre à danser eux-mêmes autour des jarres vides.
Leurs femmes, surexcitées par le divin jus de l'olive^
avaient banni toute pudeur, ce parfum de la femme
kabile, et leurs linges bâillonnés et fripésayant rompu
les fers qui les retenaient aux épaules de ces houris
oléagineuses, ces vêtements sordides, disons-nous,
vagabondaient bien loin des charmes qu'ils avaient
mission de dérober aux regards des mortels du sexe
opposé.
Malgré les séductions de ce spectacle, le saint ne
broncha pas; cependant l'égrenage de son chapelet
devint convulsif : c'était évidemment la crainte de
succomber à la tentation qui amenait chez le mara-
bout cette accélération fébrile du débit des quatre-
vingt-dix-neuf attributs de Dieu, épithètes préserva-
tives qu'il se hâtait de placer entre lui et ces filles du
péché.
Les Targaoua finirent cependant par apercevoir
38 LES SAIiNTS DE l'iSLAM
l'étranger qui assistait à leur fête sans y prendre part.
Cinq ou six d'entre eux s'approchèrent du saint en
chancelant, les lèvres dégouttantes d'huile, et, sans
égards pour l'homme qu'ils eussent du respecter tant
à cause de sa barbe blanche que parce qu'il était leur
hôte, ils l'invitèrent, en bredouillant, à se mêler à
leurs danses. Le saint s'en défendit doucement en
leur faisant remarquer que ce genre de distraction
n'était ni de son âge, ni de son sexe. Les Targaoua,
qui sentaient un reproche sanglant dans la dernière
partie de la réponse du saint, s'emportèrent comme
des gens qui sont dans leur tort, et ils insistèrent obs-
tinément pour qu'il dansât d).
Tous les Targaoua, hommes et femmes, accouru-
rent au bruit de cette altercation, et s'étant informés
d(i la cause qui l'avait produite, ils entourèrent le
vieillard et voulurent exiger^ à leur tour, qu'il se mê-
lât à leurs danses. Un Targaoui^ plus ivre que les au-
tres, alla même jusqu'à soulever brutalement de terre
le saint homme, et à le pousser au milieu du cercle
que ces insensés formaient autour de lui. A cet ou-
trage, Sidi Abd-er-Rhaman se releva de toute sa haute
taille ; ses yeux, plus brillants que la planète Ez-Zohra
(Vénus), qui paraissait dans l'occident, jetèrent des
éclairs; le long bâton sur lequel le saint s^appuyait
devint éclatant de lumière, et de sourds grondements
souterrains se firent entendre au loin. Mais toutes
ces choses merveilleuses parurent aux Kabils des il-
lusions produites par l'étal de surexcitation dans le-
quel ils se trouvaient^ et ils n'en tinrent aucun compte.
La musique jetait toujours ses notes flùtées aux
[[) L'Arabe qui danserait se croirait ot serait eu effet désho-
noré. Cet exercice violent et incompatible avec la dignité de
riiomnie, est exclnsivemeut laissé aux l'emmes dont cest le mé-
tier.
111. — SIDI ABD-ER-RAHMAN-ET-TAALBI 39
vents de la montagne ; seulement — chose étrange !
— son rhythme s'était niélancolisé sans que les musi-
ciens semblassent s'en douter, et, bien que la mesure
fut vive et joyeuse, les instruments ne rendaient ce-
pendant que des soupirs tristes comme une plainte.
Entraînant à sa suite toute cette cohue hurlante,
le saint la porta vers les musiciens ; puis montant
sur un tertre qui se trouvait à quelques pas de là, il
s'écria d'une voix dominant le tumulte : « Ecoutez,
6 Targaoua ! si je ne puis danser comme vous le vou-
lez^ je puis au moins chanter ! Allons, les djouaouok,
les r'ouaïth, les dfouf{l), cessez votre plainte et sui-
vez ma voix ! »
Les roulements souterrains paraissaient se rappro-
cher; c'était comme le bruit lointain de la foudre, et
pourtant jamais le ciel n'avait paru si splendidement
étoile, jamais la voûte céleste n'avait été si ruisse-
lante de pierreries divines, si éblouissante de subli-
mes clartés. Il y avait là un mystère qui commençait
à donner à réfléchir aux Targaoua, et le tumulte
s'était éteint dans un bégaiement tremblotant mêlé
d'ivresse et de peur.
Le saint entama d'une voix formidable le chant
qu'il avait promis ; les grondements souterrains sem-
blaient soutenir cette puissante psalmodie, et les ins-
truments de musique ne grinçaient plus que des notes
discordantes; les étoiles pâlirent et parurent s'étein-
dre dans le ciel; les Targaoua clouaient des regards
épouvantés sur le saint qui chantait :
(1) Petites flûtes en roseau, clarinettep à sons de cornemiisp
tauihours de basque.
40 LES SAINTS DE l'iSLAM
« Ana lahi tuà ilahi,
» Ou houma lahiïn ma et-tlahi.
« Eglebhoum ïa ilahi ! »
<< Pendant que je m'occupe de Dieu.
'• Eux passent leur temps eu jilaisirs Irivolc;; :
B Eufiloutis-lf?, ù mou Dieu ! •>
Le saint avait à peine terminé sa prière, que la
terre, puissamment ébranlée, chancela sous les pieds
des Targaoua, et se renversa comme un esquif battu
par une lame furieuse.
Toute la fraction des Targaoua, bétes et genSj avait
été engloutie.
Si, le soir, par un temps calme, vous mettez l'o-
reille sur le sol à l'endroit ou fut cette fraction de
tribu, vous entendrez encore, dans les entrailles de
la terre, les coqs chanter, les ânes braire, les tam-
bours résonner, et comme des voix humaines dont le
rire ressemble à des gémissements .
On remarque encore, sur la surface du territoire
qu'occupaient les Targaoua, une différence de végé-
tation très appréciable avec celle du terrain (jui était
en dehors du périmètre de la fraction maudite ; le sol
y est également d'une nuance cadavéreuse, parti-
cularités que les Bni-Salah attribuent au renverse-
ment sens-dessus-dessous de la portion du territoire
sur laquelle étaient établies ces victimes delà ven-
geance du saint, portion qui n'aurait pas encore repris
sa position normale. Cela jure, en elîet, comme une
pièce jaune cousue sur un bernous noir.
IV
Sidi Mahammed.
Continuant notre pèlerinage, nous atteignons à la
région des cèdres. Devant nous, sur la pente de droite
de l'ouad El-Berr'out, une blanche koubba montre
son dôme élégant au milieu d'un massif de cèdres
verts : c'est la demeure dernière de quelque saint
homme qui a dû marquer son passage sur cette terre
par une respectable collection de bonnes œuvres, et
par des miracles prouvant péremptoirement que Dieu
s'était dessaisi à son profit d'une portion de sa toute-
puissance. Il faut bien qu'il en soit ainsi ; car les
Amchach fl) n'ont jamais passé pour des Croyants
irréprochables et zélés. Ecoutons ce qu'ils racontent
— d'accord avec Si Mohammed-ben-El- Aabed — du
vertueux marabout qu'ils ont canonisé en lui élevant
une koubba sur leur territoire.
Il y a longtemps de cela, un pieux deroueuch,
venant du R'arb (2), se présentait chez les Amchach et
leur demandait l'hospitalité. Comme la plupart des vé-
ritables draoucha, Sidi Mahammed (c'était son nom)
était vêtu — le nom est peut-être impropre — d'un
• (1) Fraction des Biii-.<îalali.
(2) Nou3 répétuiis que les Arabes entondeut généralemeut par
le mot R'arb (^Occident) rmipiru do .Marok.
42 LES SAINTS DE l'iSLAM
bernons dont les différentes parties ne paraissaient
tenir Tune à l'autre que par une sorte de prodige.
Depuis de longues années déjà, la trame et la chaîne
primitives avaient été remplacées par des moyens ar-
tificiels qui attestaient chez le saint des connais-
sances profondes dans l'art du ravaudage. Les pudi-
ques Musulmanes de la fraction des Amchach ne
pouvaient se défendre d'une certaine frayeur quand
Sidi Mahammed levait les bras vers le ciel pour atti-
rer sur elles sa bénédiction ; car alors l'extrême ten-
sion à laquelle étaient soumis les fils du probléma-
tique bernons paraissait rendre une catastrophe im-
minente; en effet, une seule maille rompue devait
amener infailliblement la désorganisation du fantas-
tique tissu, et^ conséquemment, la chute de l'unique
vêtement du saint, lequel poussait l'austérité jusqu'à
considérer Vûbaïa (espèce de chemise) comme une
superfluité. C'est là ce que redoutaient les chastes
Kabiles^ bien qu'après tout, un deroueuch ne fût pas
pour elles un homme dans toute l'acception du mot.
Quant à Sidi Mahammed, il était trop détaché des
choses de la terre pour se préoccuper de ces détails,
et il se trouvait suffisamment vêtu devant Dieu, qui
n'aime pas le luxe, bien que pourtant il l'ait inventé.
Mainte et mainte fois, les Croyants, pour se défaire
de quelques gros péchés, offrirent à Sidi Mahammed
de le rhabiller à neuf; mais le saint homme ne voulut
jamais jouir des privilèges de sa profession, et il re-
fusa toujours obstinément de quitter ce bernons, au-
quel il semblait tenir beaucoup plus fortement que ce
vêtement ne tenait réellement à lui. Il faut dire que
Sidi Mahammed n'avait jamais eu d'autre vêtement
que cette toile d'araignée dont il se croyait couvert.
La ténacité du saint s'expliquerait dès lors par la
force de l'habitude.
SIDI MAHAMMED 43
Les Amchach n'avaient pas tardé à reconnaître que
monseigneur Mahammed possédait à un degré supé-
rieur les signes caractéristiques qui distinguent les
élus de Dieu : il ne faisait rien comme les autres
mortels; ses actions étaient en contradiction cons-
tante avec les lois naturelles, auxquelles, d'ailleurs, il
ne paraissait pas soumis : ne vivant que de nuages;
ne dormant que perclié sur la Ijranche d'une meddada
(cèdre) ; ne buvant que les diamants déposés par la
rosée du matin dans le calice des fleurs, Sidi Ma-
hammed était évidemment d'une essence particulière,
attendu que ce régime par trop spiritualisé eût été
bien certainement insuffisant pour un simple Amcha-
chi, et cela d'autant mieux, qu'en absorbant quelques
figues ou glands de plus que leurs voisins, les hommes
de cette fraction se sont fait, par suite de cet excès,
une réputation de gourmandise qui nous parait, du
reste, parfaitement justifiée.
La renommée de Sidi Mahammed eut bientôt fait
le tour de l'outhen d'Alger et de Tithri ; aussi^ le
chemin du perchoir du saint homme fut-il bientôt
plus fréquenté que celui de Blida à Blad Bni-Mez-
r'enna (Alger). Voulait-on du beau temps, de la
pluie, de la fertilité, on n'avait qu'à s'adresser à
Sidi Mahammed, qui, parfois, faisait bien un peu at-
tendre son monde^ mais qui^ au bout du compte, fi-
nissait toujours par fournir l'objet demandé, à moins
pourtant que la conscience du solliciteur ne fût bour-
relée de péchés par trop prononcés.
Bien que Sidi Mahammed ne vécût que de l'air du
temps, ses consultations n'étaient cependant pas gra-
tuites, et ses intercessions se payaient même assez
cher. Gardons-nous pourtant d'accuser le saint de
cupidité ; car, le but de cette perception était, au con-
traire, tout moral. Il savait que les Kabils aiment
44 LES SAINTS DE l'iSLAM
passionnément l'argent, et que leur en extraire était
pour eux la plus sévère des peines; or, dans la pen-
sée du saint, cette extraction métallique devait avoir
pour résultat d'amender ses khoddam en cotant son
absolution à un prix excessif. La tradition se tait
sur l'emploi que Sidi Mahammed faisait de ses ri-
chesses ; on croit encore chez les Amchach qu'il les a
enfouies au pied du cèdre qui lui servait de résidence.
Quelques kouffar (impies), à différentes époques,
essayèrent bien, par pure curiosité, de s'en assurer;
mais ils payèrent toujours cher leurs cupides et inu-
tiles tentatives.
Sidi Mahammed, que son existence toute spirituelle
avait fort amaigri, s'éteignit comme une lampe qui
manque d'huile : par une nuit noire, les Amchach
furent réveillés par les chacals, qui glapissaient leurs
notes les plus lamentables dans la direction de la
meddada du saint. Ces animaux paraissaient si nom-
breux et leurs cris étaient si persistants, que les Am-
chach ne doutèrent pas qu'il ne se passât de ce coté
quelque chose d'extraordinaire. Comme il pouvait
s'agir d'une incursion de quelque tribu voisine sur
leur territoire, les Amchach s'armèrent soit de fusils,
soit de kzazel (massues), pour repousser, au besoin,
une agression, et se dirigèrent du côté d'où venait le
bruit.
Arrivés au-dessus des pentes qui dominent la rive
droite de l'ouad El-Berr'out, ils aperçurent, dans la
direction du cèdre de Sidi Mahammed^ une sorte de
lueur phosphorescente qui jetait autour d'elle des re-
flets bleuâtres et tremblotants. Les Amchach recon-
nurent bientôt que cette clarté prenait son foyer dans
une excavation creusée au pied de ce cèdre; mais
leur étonnement fut surtout à son comble quand,
s'étant approchés de cotte fosse, ils y virent étendu
IV. — SIDI MAHAMMED 45
8t rayonnant de lumière le saint protecteur de leur
pays. Qui est-ce qui avait creusé cette fosse 1 Ce tra-
vail ne paraissait pas être l'œuvre des hommes : de
nombreuses traces de griffes rendaient admissible
riiypothèse émise par quelques anciens des Amchach
qui attribuaient cette opération aux chacals eux-
mêmes. Comme, en résumé, rien n^est impossible à
Dieu, et qu'en outre, il n'est rien de plus commode
qu'une opinion toute faite, celle des anciens a pré-
valu jusqu'aujourd'hui.
Les Amchach se mirent en devoir d'achever les fu-
nérailles de Sidi Mahammed. Aux premières poi-
gnées de terre jetées sur le corps du saint, un immense
gapissement poussé par tous les chacals de la
montagne se répercuta de vallée en vallée jusque dans
le pays des Ouzra; les feuilles des arbres frissonnè-
rent en bruissant un long gémissement qui courut
s'éteindre dans le sud; le cèdre qu'habitait le saint
homme s'inclina par trois fois sur sa fosse comme
pour le saluer avant que son corps n'appartint défini-
tivement à la terre. Au même moment, la pâle lu-
mière qui illuminait le corps de Sidi Mahammed s'é-
teignait tout-à-coup, et les Amchach étaient enve-
loppés d'un manteau de ténèbres épaisses. Attérés
par ces prodiges, ils remirentau jour lapieuse mission
dont ils s'étaient chargés, et passèrent le reste de la
nuit à demander au saint sa puissante intercession,
lui promettant, pour le mettre dans leurs intérêts,
sans doute, de faire élever, dès le lendemain, sur
son tombeau une koubba tout-à-fait digne de lui.
Cette promesse apaisa sans doute Sidi Mahammed;
car, ayant repris dès le/erfy^Mr le travail qu'ils avaient
laissé inachevé, les Amchach purent le terminer
sans difficulté. Ce même jour, comme ils l'avaient
promis au saint, ils firent commencer, au|)rès de la
46 LES SAINTS DE l'iSLÀM
meddada sacrée, la koubba qu'on y voit encore au-
jourd'hui.
Sidi Mahammed, que les Bni-Salah désignent habi-
tuellement sous le nom de Baba Mahammed, n'en con-
tinua pas moins, après sa mort, la protection qu'il leur
avait accordée pendant sa vie. De nombreux miracles
vinrent souvent attester que le saint, satisfait de ses
khoddam, ne lésinait pas lorsqu'il s'agissait d'em-
ployerj en leur faveur, son crédit auprès duTrès-Haut.
Nous ajouterons que cette disposition propice de Baba-
Mahammed à l'égard des Bni-Salah leur fit tou-
jours beaucoup d'envieux dans les tribus voisines,
notamment chez les Bni-Msâoud et les Ouzra, dont
les saints topiques sont loin d^avoir la même in-
fluence que Sidi Mahammed auprès du Dieu unique.
Malgré sa qualité de saint et sa haute position
dans le séjour des élus, Sidi Baba-Mahammed ne
parait cependant pas entièrement exempt de certains
petits travers particuliers à l'humanité : tolérant jus-
qu'à l'excès pour ses khoddam, même lorsqu'ils ont
à se reprocher des fautes démesurées, il se montre im-
pitoyable à ceux qui touchent à la meddada sur
laquelle il perchait pendant sa vie. Nous allons le dé-
montrer .
Un jour, un malheureux Msàoudi a besoin d'un
gounthas (1) pour soutenir le toit de son gourbi ; muni
de sa taguelzimt (2), il s'en va rôdant dans la mon-
tagne à la recherche d'un cèdre réunissant les condi-
tions de force et de longueur que doit présenter un
gounthas. Le Msàoudi, très difficile en matière de
poutres, était déjà au bout de sajournée et son choix
ne s'était pas encore fixé. Il marchait toujours, dé-
(1) Poutre dtî^faîlage.
(2) Hachetle-piochette, en laugue kabile.
SIDI MAHAMMED 47
daignant tel ou tel cèdre soit parce qu'il ne le trou-
vait pas suffisamment droit, soit parce qu'il n'avait pas
la perfection qu'en exigeait le Msâoudi. Quelques ins-
tants avant l'heure du moghreb (coucher du soleil),
il arrivait sur la rive droite de l'ouad El-Berr'out :
parcourant du regard les cèdres qui se dressent sur
les pentes de cette rivière, il remarqua bientôt un de
ces arbres quij s'élançant du milieu d'un groupe, dé-
passait ses congénères de toute la tète.
— « Par Dieu ! se dit le Msâoudi, voilà bien le cèdre
qu'il me faut. » Et il marcha sur la nieddada convoi-
tée, qu'il atteignait quelques minutes après. C'était,
en effet, un arbre superbe, et qui certainement n'eùl
pas été déplacé parmi les cèdres du Liban qui ser-
virent à la construction du temple de Salomon. Le
Msâoudi, bien qu'il reconnut que cette nieddada fût
celle de Sidi Mahammed, et qu'il sût la haute impor-
tance qu'attachaient les Amchach à sa conservation,
n'en persista pas moins à la faire tomber sous sa co-
gnée. Il faut dire que cet homme était un impie qui
traitait fort légèrement les croyances de ses coreli-
gionnaires.
Le soleil, en ce moment, entouré de gros nuages,
se noyait dans un bain de sang; disparu à moitié
derrière les collines du Sahel, il paraissait se cram-
ponner à la ligne de l'horizon pour retarder sa chute
dans la mer; mais il glissait, glissait toujours. Pen-
dant les quelques instants de cet effort suprême, le
ciel et la terre s'empourprèrent de reflets sinistres.
Le Msâoudi, après s'être assuré qu'il n'était vu de
personne^ brandit sa cognée, qui s'abattit en sifflant
sur la meddada. Chose étrange ! l'entaille parut
sanglante, et un long gémissement sortit du tombeau
de Sidi Mahammed. Le Msâoudi ne s'arrêta pas à ces
prodiges, qui lui semblèrent produits par l'effet d'une
7.
48 LES SAINTS DE l'iSLAM
illusi<jn, et il continua son œuvre de destruction. Au
dernier coup de hache, l'homme et l'arbre tombaient
sur le sol, l'homme, — qui s'était abattu les deux
jambes, — pour ne plus se relever. Il avait reçu le
prix de son impiété.
Le lendemain, un berger des Amchach, qui paissait
ses chèvres sur les bords de l'ouad El-Berr'out, aper-
çut le cadavre — le tronc plutôt — du Msàoudi, lequel
tenait encore sa hache à la main; le corps était déjà
tout décomposé. La medclada gisait sanglante au pied
de la koubba du saint ; mais deux rejets plus vigou-
reux chacun que l'arbre lui-même s'étaient élevés
pendant la nuit sur le tronc coupé du cèdre sacré.
Les Bni-Salah accoururent en foule pour admirer ce
prodige, qui augmenta encore parmi eux la vénéra-
tion dont jouissait déjà leur saint. Quant au Msàoudi,
on laissa aux hyènes et aux chacals le soin de ses
funérailles. Ces carnivores avaient, sans doute,
déjà soupe de ses jambes; car on ne put parvenir à
en découvrir la moindre trace.
Ce terrible exemple ne corrigea point autant qu'on
eut pu Tespérer les impies des tribus voisines, et le
saint eut à sévir contre eux plusieurs fois encore :
un jour, c'est un homme des R'ellaï qui s'abat lajambe
du coup de hache qu'il destinait à l'arbre de Sidi Ma-
hammed. Une autre fois, c'est un Ouzri f[ui, dans les
mêmes circonstances, se fait sauter le poignet gau-
che. A force de punir, le saint finit cependant par
dégoûter les incrédules de cette sorte de sacrilège;
aussi, depuis l'accident de l'homme des Ouzra, la
medclada sacrée ne fut-elle l'objet d'aucune autre ten-
tative criminelle.
Dans la saison d'été, les tribus voisines du tom-
beau de Sidi Baba Mahammed font^ annuellement^
IV. — SIDI MAHAMMED 49
auprès de sa koubba, un immense thâam (1) au pro-
fil des pauvres, et un peu au leur : un grand nombre
de bouaqueul (pots de terre) et de guedour (marmites
en terre), éventrés pourla plupart, jonchent la koubba
et ses abords; ces débris, ces vases cassés, qui pro-
viennent du festin donné en l'honneur du saint, ten-
draient à prouver des habitudes désastreuses de vi-
veurs chez les mendiants kabils. Nous avons souvent
remarqué, en effet, qu'ils brisent volontiers, après le
repas, la vaisselle qui ne leur appartient pas.
V
Sidi Salem.
A quelque distance au-dessus du cèdre de Sidi
Mahammed, on découvre deux rochers bizarres sail-
lant du sol pareils à des molaires d'une mâchoire gi-
gantesque. Ces pierres, en suspension sur les pentes
de l'ouad Tizza, paraissent être tombées du ciel. Quel-
ques Croyants des Bni-Salah leur donnent une ori-
gine moins élevée: d'après eux, ces rochers, qui ap-
partenaient jadis à la crête dominant l'ouad Tizza,
(1) Le thùarn, c'est la nourritiin', la pitance, uu mets, une
«•hoscqnc l'on maiif^e lial)itiiellemeut. Eu Alj^érie, le mot thàam
est souvent employé pour désigner le kuusksou.
50 LES SAINTS DE l'iSLAM
et qui sont désignés dans le pays sous le nom de Ha-
djeur es-Serrafin, — Pierres des Changeurs, — au-
raient été déplacés dans les circonstances suivantes.
Un jour, un deroueuch, venant on ne sait d'où, ar-
rivait chez les Bni-Salah avec Tintention évidente —
on le sut plus tard — d'exploiter leur crédulité et de
vivre grassement à leurs dépens. La foule, dont l'es-
prit est partout si mobile, se laissa prendre aux pieu-
ses simagrées de ce deroueuch, qui prétendait avoir
le don des miracles. Aussi^ la kheloua (solitude)
qu'il avait choisie ne désemplissait-elle pas de fidè-
les qui, pour se mettre dans la manche du prétendu
saint homme, encombraient sa demeure de leurs of-
frandes de ziara (visite).
Cette désertion de ses khoddam ne faisait pas pré-
cisément l'affaire de Sidi Salem, le saint marabout de
Tizza, et la nouvelle direction qu'avaient prises les
offrandes ne le satisfaisait que médiocrement. Il ré-
solut d'en ramener le courant de son côté. Sidi Salem,
avec ce flair particulier aux hommes de Dieu chez les
Musulmans, avait bien vite reconnu que ce deroueuch
qui le frustrait ainsi ne devait être qu'un hypocrite,
un faux marabout, et puis, en résuméj il n'avait en-
core donné aucune preuve de ce don des miracles dont
il parlaitsi haut et dont il ajournait toujours les effets.
Dire cela aux Bni-Salah, pensait judicieusement Sidi
Salem, c'est leur faire croire à de l'envie de ma part.
Il est préférable d'appeler à la lutte le prétendu de-
roueuch^ et de le confondre en présence de mes khod-
dam égarés.
C'est le parti auquel s'arrête le saint homme. Il se
rend, sous prétexte de ziara, à la kheloua du de-
roueuch : la foule, comme il l'avait prévu, se pressait,
se bousculait autour de l'intrus pour baiser le pan de
bon bernous rapiécé. Sidi Salem se présente calme
— SIDI SALEM ' 51
et digne au milieu de ces insensés qui, honteux de l'a-
bandon dans lequel ils ont laissé le pieux marabout,
courbent la tète sous la sévérité de son regard, et s'é-
cartent respectueusement pour lui livrer passage. Le
deroueuch, surpris de ce reflux dont il ne se rend pas
compte, s'avance sur le seuil de son gourbi où Sidi
Salem venait déjà de mettre le pied. A la vue du saint
homme^sur le visage duquel il a reconnu, sans doute,
le caractère évident de la mission divine, le deroueuch
se trouble : « Qui es-tu i... Que me veux-tu i... » de-
mande-t-il à Sidi Salem en balbutiant. — « Je suis
Salem, le serviteur de Dieu ! Je suis celui qui viens
démasquer l'imposteur aux yeux de tous!... Es-tu
prêt à donner enfin des preuves de la puissance dont
tu parles tant ?.... »
Le deroueuch, interdit d'abord, ne savait que ré-
pondre.' Les I3ni-Salah commençaient déjà à se re-
garder et à se demander si^ réellement, ils n^avaient
eu affaire qu'à un imposteur. Le terrain devenait
glissant pour le faux marabout; il le sentit, et cher-
cha à reprendre une assurance qui n'était déjà plus
dans son attitude. Un faux-fuyant ne lui était plus
possible; un ajournement était une reculade. A l'aide
de quelques pratiques de seulieur (magie) qu'il avait
rapportées d'un voyage dans le Beurr-Maceur (terre
d'Egypte), il espéra pourtant pouvoir se tirer conve-
nablement de la fausse situation dans laquelle le
mettait Sidi Salem. Il accepta donc la lutte.
Le gourbi de l'imposteur était dressé à l'endroit
même où l'on voit aujourd'hui les Hadjeur es-Serrafin.
Sidi Salem, qui paraissait sur de son affaire, et qui,
de plus, ne voulait pas indisposer la foule contre lui
en la fatiguant par une marche toujours pénible dans
la montagne^ décida qu'il opérerait sur le lieu même
ou il se trouvait. Les Bni-Salali qui, il faut leur ren-
O'Z LES SAINTS DE L ISLAM
dre cette justice, penchaient intérieurement pour
leur vieux marabout, attendaient avec anxiété le ré-
sultat de cette lutte surnaturelle entre deux puis-
sances rivales.
Sidi Salem invita le deroueuch à commencer ses
opérations : celui-ci s'en excusa vivement en disant
d'un ton où il voulait mettre de l'ironie qu'il se croyait
indigne d'une priorité que ses vertus, son grand âge,
son ardente piété donnaient tout naturellement à
Sidi Salem. Le saint de Tizza n'insista pas. Il se
prosterna le front contre terre pour prier Dieu de se
manifester en sa faveur et de confondre l'imposture.
Pendant cette prière, le deroueuch était visiblement
mal à son aise ; il sentait que sa puissance, qui venait
de Satan,, devait infailliblement fléchir devant celle
qui vient de Dieu. Cependant, persuadé que le pro-
dige qu'allait accomplir Sidi Salem devait rentrer
dans la catégorie des e?/f(/'oa6a^ (choses surprenantes)
qu'exécutaient ordinairement les marabouts, il n'avait
pas perdu tout espoir de lutter avantageusement avec
son saint adversaire.
Sidi Salem s'étant relevé, se tourna vers la foule
échelonnée sur les pentes de l'ouad Tizza, et s'écria :
a Musulmans ! écoutez ! Le sort des enbia (pro-
a phètes) et des rouçoul (apôtres) a été, dans tous
« les temps, d'être méconnus de ceux auxquels ils
« étaient chargés de porter les avertissements de
« Dieu : Iloud, Salah, Choàïb furent tour à tour
« maltraités et chassés par les Adites, les Temou-
« dites^ les Madianites, peuples que Dieu a détruits
« dans sa colère. Moi, Salem, serviteur du Miséri-
cordieux, je ne viens pas me plaindre que vous
« m'ayez délaissé, abandonné pour suivre un étran-
« ger (|ui vous marifje, et aux prières duquel Dieu
« fait, bien certainement, la sourde oreille. Le Très-
SIDI SALEM 53
« Haut — qu'il soit exalté ! — va d'ailleurs prononcer
« entre moi et lui, et vous pourrez juger^ ô Musul-
« mans ! puisqu'il vous faut des preuves, de quel
« côté sont la vraie puissance et la vérité ! »
Pendant cette allocution, le faux marabout per-
dait de plus en plus de son assurance; Sidi Salem,
qui s'en aperçut, ne voulut pas lui donner le temps
de la reprendre, et se hâta de s'écrier, en montrant
aux Bni-Salah les hauteurs rocheuses qui dominent
l'ouad Tizza :
— a Vous voyez au sommet de cette crête, 6 Musul-
« mans ! ces sept rochers que Dieu y a plantés ? Eh
« bien! à ma voix, ils vont quitter leur place et se
« précipiter dans la vallée ! Rangez-vous donc pour
« leur livrer passage 1 »
Bien qu'ils accordassent à Sidi Salem le don des
miracles^ les Bni-Salah parurent néanmoins stupé-
faits de Taudace du saint homme, qui n'avait encore
rien fait de pareil. Quelques-uns de ses anciens ser-
viteurs religieux qui, au fond, avaient conservé pour
lui une profonde vénération, parurent craindre qu'il
ne se fut un peu trop avancé^ et que les rochers ne
restassent obstinément à leur place. Ils se rangèrent
cependant de manière à laisser libre un espace suffi-
sant pour le passage de ces rochers, au cas où ils
obéiraient réellement au commandement de Sidi Sa-
lem ; puis tous attendirent silencieux et pleins d'anxié-
té le prodige annoncé .
Après s'être recueilli un instant encore, Sidi Salem,
se tournant vers les rochers, leur cria d'une voix
tonnante : « rochers ! au nom du Dieu unique, ac-
courez à moi ! » miracle ! à peine le saint avait-il
prononcé ces paroles que les rochers parurent cher-
cher, comme un homme pris au piège, à dégager leur
pied de l'alvéole de pierre dans laquelle chacun d'eux
54 LES SAINTS DE L^ISLAM
était enchâssé; puis ils se lancèrent, se suivant de
près, dans la direction où le saint marabout les at-
tendait. L'admiration était sur tous les visages, ex-
cepté pourtant sur celui du deroueuch, au front du-
quel perlaient de grosses gouttes de sueur. Les ro-
chers se mirent à bondir d^obstacle en obstacle sur
la déclivité de la montagne; c'était une course effré-
née, enragée, vertigineuse. Faisant voler en éclats,
brisant, broyant, réduisant en poudre tout ce qu'ils
rencontraient sur leur passage, les sept rochers rou-
laient au milieu des étincelles qu'ils arrachaient au
flanc de la montagne: un grondement sourd, terrible
comme lebruit delafoudrejaccompagnait leur chute;
la terre en était ébranlée et semblait chanceler sur
sa base. Le premier rocher vint fondre en sifflant sur
le gourbi du deroueuch, et continua sa course^ en
bondissant et en fracassant les arbres sur son trajet,
jusque dans l'ouad Sidi-El-Kbir, où les Bni-Salah le
montrent encore aujourd'hui.
Sidi Salem ordonna successivement à cinq de ces
rochers de s'arrêter à ses pieds : suspendant soudain
leur allure impétueuse, ils vinrent, en effets se coucher
aux pieds du saint comme des chiens soumis. Le septiè-
me rocher, monstrueusement énorme, descendait par
bonds en tournoyant sur lui-même; un dernier obs-
taclCj qui le fit ricocher et dévier de sa route, le lança
dans la direction du deroueuch^ qu'il écrasa à n'eu
pas laisser trace, ]tuis il s'arrêta court.
Les Bni-Salah prétendirent, ai\ec beaucoup d'à-
propos, que cet accident venait très opportunément
tirer le faux marabout d'embarras.
La démonstration était évidente; aussi, ayant re-
connu qu'ils avaient fait fausse route, et que Sidi Sa-
lem était loin de manquer de crédit aujjrès du Tout-
Puissant^ les Bni-Salah s'empressèrent- ils de se jeter
V. — SIDI SALEM 55
aux genoux du saint et de lui faire amende honorable.
Sidi Salem, qui, en somme, était très bon, leur accor-
da généreusement leur pardon, en les engageant pa-
ternellement toutefois à ne plus confondre désormais
l'erreur avec la vérité.
Depuis ce prodigieux événement jusqu'à la mort
de Sidi Salem, sa kheloua ne désemplit ni jour ni
nuit de fidèles qui venaient le supplier d'accepter
leurs offrandes, et d^intercèder en leur faveur auprès
du Dieu unique, avec lequel il paraissait être au mieux.
Les Hadjeur es-Serrafin ont une assez mauvaise
réputation : pendant longtemps, elles servirent, dit-
on, d'embuscade aux coupeurs de route, qui y atten-
daient les passants et les détroussaient, particuliè-
rement quand ces derniers revenaient du marché de
Blida avec leur mJcrouça (l) garnie de quelques bou-
djhou. Pendant de longues années, les voyageurs
firent un détour pour éviter ce passage dangereux.
La dénomination de Pierres des Changeurs n'a peut-
être été donnée à ce lieu que par antithèse, en ce
sens que les voleurs y échangeaient volontiers l'ar-
gent des voyageurs contre des coups de bâton.
(1) Mkrouça Aon]}e faite dans la haïk pour servir ilc bourbe.
C'est lia porte-mounaie daus le genre de celui que fout uos
paysans avec leur mouchoir de poche.
VI
Les Porcs-épics et le Roi David.
Puisque nous sommes dans le pays des dhorban
(porcs-épics), de ces fameux archers qui eu auraient
revendu aux plus adroits Cretois, au temps où ces
insulaires savaient se servir de l'arc, racontons ce
qui se passa entre eux et le roi David.
Les Arabes ne tarissent pas d'éloges, non-seule-
ment sur la merveilleuse habileté avec laquelle le
dhorban envoyait une flèche à destination, mais
encore sur le rare talent qu'il déployait dans la fa-
brication de ce même engin de guerre; car, avant de
marcher à quatre pattes et d'être réduit à la triste
condition de bête où nous le voyons aujourd'hui, le
dhorban faisait partie de la grande famille humaine;
sa rouk {\), en un mot, habitait un corps d'homme.
Ne plaignons pas trop cependant le por'c-épic de la
rétrogradation de son àme; il avait mérité son sort
en trahissant son sultan et sa patrie.
Le roi Daoud iDavid), à qui Dieu avait donné la
puissance de rendre les métaux souples et ductiles
entre ses mains comme de la cire, montrait un goût
très prononcé pour tout ce qui tient à la noble pro-
fession du fer; il venait même d'inventer les cottes
il) Ami', t'Siiril.
VI. — LES PORCS-ÉPICS ET LE ROI DAVID 57
de mailles, qu'il avait substituées aux incommodes
cuirasses et aux plaques de fer dont se couvraient
alors les guerriers. Enfermé dans son palais, où il
avait réuni les plus habiles armuriers de ses Etals,
il cherchait le moyen de rendre les flèches inémous-
sables sur les plus épaisses cuirasses. Les armuriers
finirent par découvrir, un jour, ce secret auquel le
sultan semblait attacher tant d'importance. Daoud
était alors absent ; ils s'empressèrent, à son retour,
de lui apprendre la nouvelle du succès qu'ils avaient
obtenu. Heureux d'une découverte qui, suivant ses
calculs, devait lui donner un avantage immense sur
ses ennemis, Daoud, après avoir promis une riche
récompense à ses armuriers, leur fit jurer de ne point
divulguer un secret auquel étaient attachées la gran-
deur et la gloire de son royaume.
— « Que Dieu change notre poil et nos cheveux en
flèches, s'écrièrent les armuriers avec chaleur^ si nous
ne gardons scrupuleusement le secret que tu nous
demandes ! »
Soit que Daoud eut oublié la récompense qu'il avait
promise à ses armuriers, soit que la cupidité leur
eût soufflé à l'oreille un mauvais conseil, il n'en est
pas moins vrai qu'ils vendirent leur secret aux enne-
mis de leur souverain, et qu'ils allèrent même jusqu'à
fournir à l'un d'eux des flèches qu'ils avaient em-
poisonnées. Or, ce honteux marché se consommait
précisément à l'époque où son plus redoutable adver-
saire, le roi Adraazar, menaçait David de fondre sur
son royaume avec des armées nombreuses.
Le crime des armuriers arriva, on ne sait trop
comment, à la connaissance de Daoud; furieux d'une
trahison aussi révoltante, et se rappelant leur ser-
ment, il demanda à Dieu, séance tenante, que ces
perfides armuriers fussent changés en porcs-épics.
58 LES SAINTS DE l'iSLAM
Le Tout-Puissant, qui n'avait rien à refuser à David,
et qui, déjà^ à sa prière, avait métamorphosé en
singes les Juifs de la ville d'Aïla, sur les bords de la
mer Rouge, pour avoir transgressé le sabbat, le Dieu
d'Israël, disons-nous, accorda sans difficulté la de-
mande du chef de son peuple. Le corps des traîtres
se couvrit aussitôt d'une forêt de piquants qui rappe-
laient leur ancienne profession^ et ils se mirent à
s'enfuir précipitamment à quatre pattes dans des an-
fractuosités de rochers qui, depuis lors, ont toujours
servi d'habitations à leur espèce.
Le porc-épic n'a conservé de sa forme primitive
que l'oreille et la mam, qui sont celles de l'homme;
la plainte de cet ex-aimurier, quand il est blessé,
rappelle aussi celle des enfants d'Adam.
Il est remarquable que, dans la tradition, dans les
souvenirs de tous les peuples, on retrouve des idées
de métempsychose ou de transmigration des âmes. A
chaque pas, chez les Arabes, nous mettons la main
sur quelques lambeaux des systèmes de Pythagore
ou des doctrines de Manés, et les transformations,
les rétrogradations dans la série graduelle des êtres
se retrouvent fréquemment dans les contes orientaux.
Il est d'ailleurs une croyance généralement admise
par les Arabes, c'est que certains animaux ont pri-
mitivement appartenu à notre espèce. En expiation
de fautes graves commises durant leur vie humaine,
leurs âmes auraient été condamnées à habiter des
corps d'espèces inférieures. Ainsi, nous venons de le
voir, les armuriers de David ont été métamorphosés
en porcs-épics pour crime de trahison. Mohammed
nous apprend, dans son Koran, que les Juifs d'Aïla,
comme nous le disons plus haut, ont été changés
en singes pour transgression du sabbat, et que
les méchants parmi les Israélites le furent en porcs
VI. — LES PORCS -ÉPICS ET LE ROI DAVID 59
par Jésus. Pour les Kabils, les singes ne sont
autre chose que des marabouts punis pour leur ir-
réligion et pour avoir gaspillé le bien de Dieu ; les
chacals, qui étaient cordonniers, ont vendu de
mauvaise marchandise ; les tortues ont été égale-
ment des tailleurs indélicats qui prélevaient illéga-
lement du drap sur la pièce fournie par le client.
Aussi, les écailles de diverses couleurs dont est formée
leur carapace, ne seraient-elles autre chose que la re-
présentation des morceaux d'étoffes que ces anciens
tailleurs auraient dérobés à leur clientèle.
Heureusement, et cela est consolant, l'état de ces
infortunés métamorphosés ne serait que transitoire, et,
tôt ou tard, ils reprendraient leur forme humaine. Le
mahométisinea au moins cela de bon, c'est qu'il n'ad-
met pas la doctrine aussi injuste que désespérante de
l'éternité des peines ou des supplices, et si le Dieu de
Mohammed dit aux réprouvés : « Vous demeurerezdans
le feu tant que dureront les cieux et la terre, » il a
soin d'ouvrir la porte de l'espérance à ces malheu-
reux damnés en ajoutant : « A moins qu'il ne me
plaise autrement. »
VIÏ
Le Chacal et le Hérisson.
Les Arabes, qui donnent au chacal le surnom de
Ben-Youcef, le gratifient de toutes les finesses que
les fabulistes attribuent au renard^ la plus spirituelle
des bètes... après l'homme.
Cependant, d'après les Kabils, Viniei (hérisson)
l'emporterait de beaucoup sur ïouchchen (chacal) en
matière de ruse et de fourberie^ et, pour le prou-
ver, un Kabil nous racontait la fable suivante, qu'il
regardait comme paroles de Koran, bien qu'elle nous
partit sensiblement imitée de celle de Lokman in-
titulée « Et-TcUeb ou el-Atrous » (le Renard et le
Bouc).
Depuis longtemps réduit à ne vivre que de racine
coriaces et sans la moindre succulence, un hérisson
résolut, un jour, de modifier ce maigre régime, et de
goûter un peu aux biens dont Dieu comblait l'homme
avec tant de générosité.
Le hérisson avait remarqué non loin de sa demeure
un silo renfermant du blé dont les grains dorés lui
mettaient l'eau à la bouche. Il avait souvent songé à
y aller faire ripaille; mais l'exécution de ce projet
présentait quelques difficultés qu'il eut le bon esprit
de prévoir et de peser avant de s'engager dans cette
hasardeuse opération. Ayant ruminé son plan^ il se
mit, vers la chute du jour, à la recherche d'un cha-
VII. — LE CHACAL ET LE HERISSON 61
cal qu'il avait quelquefois rencontré dans le monde,
et avec lequel il avait eu l'occasion de traiter de Tin-
téressante question des subsistances. Le hérisson
savait que ce chacal professait sur cette matière les
opinions les plus avancées, et qu'il lui serait facile de
rentraîner dans l'expédition projetée.
Il y avait à peine une demi-heure que le hérisson
marchait, quand son attention fut attirée pai- une
altercation assez vive entre un chien et un chacal;
le hérisson crut reconnaître son ami dans l'un des
deux interlocuteurs : c'était non-seulement sa voix
glapissante, mais encore l'exagération de principes
dont il le savait imbu. Le chacal reprochait, en etîet,
au chien son manque de dignité et sa position humi-
liante auprès de l'homme, qui le méprisait, qui le
battait même. Sans doute, cette situation lui donnait
le droit de fouiller les fumiers pour y chercher sa
nourriture; mais cette faveur était, selon le chacal,
trop chèrement achetée par la bassesse de la condi-
tion du chien. Il préférait, lui, oucJichen, avoir ses
repas un peu moins assurés et garder son indépen-
dance.
Un pouvait voir, au ton du chacal et à l'ampleurde
ses coups de gueule, qu'il discutait sur un thème qui
lui était familier, et qu'il avait le beau rôle. Le chien,
au contraire, ne répliquait que timidement et comme
quelqu'un qui n'est pas parfaitement sur de son
affaire. N'ayant, probal)lement, que de faibles argu-
ments à faire valoir, il finit par traiter le chacal de
maraudeur et de voleur de nuit, injure que celui-ci
ne laissa pas tomber dans l'eau, et qu'il releva vic-
torieusement en jetant au chien la sanglante épiihète
d'esclave.
La querelle menaçait de dégénérer en combat, et
les deux orateurs, qui s'étaient insensiblement rap-
62 LES SAINTS DE l'iSLA.M
proches, allaient inévitablement en venir aux pattes
et aux dents, quand le hérisson, qui s'était avancé
jusqu'au chacal, conseilla à ce dernier de ne répondre
que par le mépris le plus écrasant à un si vil adver-
saire. Le chacal, qui avait encore des arguments ex-
trêmement mordants à lancer au chien, ne se rendit
pas immédiatement au conseil du hérisson, qu'il avait
reconnu; mais ce dernier lui ayant glissé dans le
tuyau de l'oreille qu'il avait un secret de la plus haute
importance à lui communiquer, le chacal consentit à
entendre le hérisson et à le suivre.
Le chacal était précisément dans les meilleures
dispositions pour apprécier toute la valeur de la
confidence qu'allait lui faire le hérisson : revenu
bredouille de la chasse de la journée, la faim ne pou-
vait lui souffler que de médiocres inspirations. Aussi,
s'empressa-t-il d'accepter la proposition que lui fit le
hérisson d'aller festoyer, et de s'en donner par-dessus
les oreilles dans le silo qu'avait remarqué son piquant
et rusé compagnon.
Les voilà donc partis patte dessus patte dessous,
et devisant en chemin sur l'égoïsme des fellahin
(cultivateurs) et sur la dureté des temps. Nos deux
amis arrivèrent bientôt sur la metlimoura (silo) cher-
chée. Après avoir d'un coup d'oeil exploré l'horizon
pour s'assurer que le silo n'était pas gardé, le cha-
cal s'y précipita, sans plus de réflexion, la tète la
première; le hérisson, moins bien partagé que le
chacal sous le rapport de l'appareil locomotif, se pe-
lotonna en boule et se laissa rouler dans l'excava-
tion.
Nos deux maraudeurs, sans prendre seulement le
temps de dire leur Bism Allait (1), se vautrèrent
il) Ah nom de Dieu. C'est le roininenconiont d'une iiiit-re (|ni a
quelque aualoiçie avec uotrc Benedicile.
VII. — LE CHACAL ET LE HÉRISSON 63
dans le bien de Dieu avec une volupté qu'avait ai-
guisée une longue convoitise et de fréquentes absti-
nences; les bouchées succédaient aux l)Ouchées avec
une rapidité extraordinaire. Ce n'était plus la satisfac-
tion de la faim ; c'était de la goinfrerie parfaitement
caractérisée. Au bout d'un quart d'heure, les estomacs
des deux gloutons étaient pleins à déborder, et les in-
grats paraissaient tout disposés à injurier Dieu qui,
d'après eux, aurait pu les leur donner plus vastes.
Cédant aux conséquences de ce thâam (pitance)
exagéré, nos repus s'assoupirent ; le sommeil du cha-
cal, dont la conscience était aussi chargée que l'es-
tomac, fut troublée par d'horribles cauchemars : il
lui semblait que, surpris par les/'ellaJtin, cesderniers
l'enterraient vivant. Il se réveilla en sursaut sous
l'influence de cette désagréable impression, et raconta
son rêve au hérisson, qui se moqua assez spirituelle-
ment de ce que le chacal regardait comme un fal
clouni (mauvais présage;.
UouchcJien ayant, par hasard, levé les yeux vers
l'oritice du silo^ s'aperçut avec effroi que le jour avait
déjà sérieusement commencé à passer sa manche sur
le ciel pour en effacer les étoiles ; il songea que son
rêve pourrait très bien se réaliser s'il s'attardait dans
le silo; car les thammarin (1) pouvaient arriver d'un
moment à l'autre. Il communiqua ses craintes au
hérisson, qui n'en parut pas ému, mais qui cependant
comprit qu'il était temps de fuir. C'était précisément
là que gisait la difficulté; car il était beaucoup plus
facile d'entrer dans la methmoura que d'en sortir.
Ben-Youcef, qui avait à sauvegarder sa réputation
de bète d'esprit et de ressources, ne voulut pas, vis-
à-vis du hérisson, avoir l'air de s'être engagé étour-
(1) Ensileurs, gardiens de silos.
64 LES SAINTS DE l'iSLAM
dîment dans cette entreprise sans en avoir calculé
toutes les conséquences; aussi, interrogé par Viniei
sur les moyens de sortir de ce mauvais pas, il lui
répondit avec assez d'assurance, bien qu'il mourût de
peur, qu'il savait deux cents manières de gagner l'o-
rifice du silo. — « Tu es bien heureux, » répliqua le
hérisson ; moi, je n'en connais qu'une, et je vais, si
tu le veux, te l'enseigner. Baisse la tète, et tu verras. »
Ben-Youcef, sans défiance^ met sa tète entre ses
pattes de devant ; le hérisson lui saute prestement sur
le dos et le mord vigoureusement à la nuque. Par
l'effet de la violence de la douleur, le chacal redresse
la tète avec un énergique mouvement de détente et
projette le hérisson dehors.
Uinici voulut un peu s'amuser de la fâcheuse si-
tuation de son complice resté tout confus dans le silo,
et lui donner une leçon de modestie : « Tu le vois, ô
« Ben-Youcef! une bonne manière de se tirer d'un
« péril vaut mieux que deux cents mauvaises, et,
« entre nous, avec toutes tes ressources, tu es pour-
« tant bien forcé d'avouer que tu es plus embarrassé
« que moi. Cependant, pour te prouver que je ne suis
« pas une mauvaise bète^ je vaist'indiquer un moyen
a de sortir de là. Ecoute bien et n'en perds pas un
« mot. Les thammarin ne vont pas tarder à vomon, les professions d'architecte^, de
statuaires, de chaudronniers et de chercheurs de per-
les. Voici en quels termes le Prophète nous fait cette
révélation : « Les génies travaillaient sous les yeux
« de Salomon par la permission du Seigneur, et qui-
« conque, parmi eux, s'écartait des ordres de Dieu,
« était livré au supplice du brasier ardent. Ils exé-
« entaient pour Salomon tous les travaux qu'il vou-
« lait, des palais, des .statues, des plateaux larges
« comme des bassins, des chaudrons solidement
« étayés (2). » Dieu ajoute plus loin : « Et parmi les
(1) Le Koran, sourate XX Vil, versets 38 et suivants:.
^2) Le Koran, sourate XXXIV, verset 12.
Vllt. — LE DJENN DE TaLA-YZID
« génies, nous lui en soumîmes qui plongeaient pour
« lui pécher des perles, et qui exécutaient d'autres
« ordres encore (1). »
Si Dieu a mis les génies à la disposition de quel-
ques-uns de ses préférés, il a permis, en revanche,
la possession de certains hommes à ces êtres mal-
faisants; dans ce cas, le djenn s'empare du corps du
malheureux, suspend les fonctions de son intelligence,
et ouvre la cage où est enfermé son esprit, lequel se
hâte de s'envoler. L'infortuné medjnoun (possédé) est
dès lors considéré et traité comme un enfant dont la
raison n'est pas mûre, et qui n'a pas la conscience
de ses actes.
D'un autre côté, on trouve des hommes qui, bien
que nés dans les conditions ordinaires des simples
mortels, n'en sont pas moins parvenus, à force d'é-
tudes et de patientes recherches, à surprendre le se-
cret de certains génies; il en est même qui ont pu se
rendre maîtres de ces êtres créé§ d'un feu subtil, les
tenir en leur puissance, et les dominer d'une façon
absolue.
Cette influence sur les génies a deux sources dis-
tinctes : elle vient de Dieu ou de Satan. Dans le pre-
mier cas, l'homme peut accomplirdes prodiges comme
le firent Moïse^ Aaron, Salomon, les prophètes et
les envoyés; dans le second cas, l'homme n'est plus
qu'un magicien ou un sorcier comme ceux qui opérè-
rent devant Pharaon, et qui furent si facilement bat-
tus par Moïse, ou comme ces sahharin dont toute la
science consiste dans la lecture des ktouh el-âzaim
(grimoires), et dans certaines opérations magiques
ayant pour but le triomphe d'intérêts matériels ou de
vanités terrestres. Le véritable thaumaturge^ celui
(1) Le Kuran, sourate XXI, vereet 82.
76 LES SAINTS DE l'ISLAM
qui a le don des miracles, n'opère, au contraire, qu''en
vue de faire triompher la cause de Dieu.
Nous aurons l'occasion, dans le cours de notre li-
vre, de comparer et de juger ces deux sortes de pou-
voirs.
L'Orient fut de tout temps le domaine du savoir
occulte et des mystérieuses pratiques qui frappent
l'imagination des peuples; c'est, en effet, le pays des
Hermès, des Zoroastre, des Pythagore, des Salomon,
des Apollonius de Thyane et de tant d'autres qui fu-
rent, dans l'antiquité, le flambeau des connaissan-
ces merveilleuses et des sciences occultes. Les Egyp-
tiens et les Arabes surtout cultivèrent ces sciences
avec succès, et les Safor, les Ostanès, les Cléopâtre,
les Zozime, les Djeber, les Abou-Ali-Hoceïn-ben-Sina_,
les Adafer, les Khalid et les Aristès se firent un
nom parmi les plus célèbres écrivains hermétiques.
Aujourd'hui, c'est au Marok, qui, d'ailleurs, est
de temps immémorial la terre classique des sorciers,
que se sont réfugiés les derniers représentants du
magisme, et ce n'est plus que parmi les Moghrebins
et les Juifs de l'Orient qu'on retrouve trace des scien-
ces occultes et des pratiques mystérieuses de la Kab-
bale; aussi, est-ce toujours aux magiciens du R'arb
que s'adressent les Arabes ou les Kabils lorsqu'ils
ont à fouiller dans le livre de l'avenir, ou à pénétrer
les choses cachées.
Les Arabes n'ont jamais douté de l'influence des
sorciers marokains sur les génies, et ils savent que
ces êtres surnaturels ont des intuitions particulières
pour la découverte des trésors; or, il n'est point une
caverne, point une fontaine, point un lac qui ne ren-
ferme d'immenses richesses, voire même en argent
monnayé, ce qui permet de les mettre plus facilement
en circulation.
vin. — LE DJENN DE TALA-YZID 77
La digression qui précède était utile pour l'intelli-
gence de ce qui va suivre.
Au temps des Romains (1), parut à Alger un Ma-
rokain célèbre dans tout le R'arb (2) par la remar-
quable étendue de ses connaissances en magie, et par
l'influence qu'il exerçait sur les djenoun (génies) : il
avait la clef des choses cachées^ et il savait ce qui
est sur la terre et au fond des mers. L'avenir parais-
sait être dans sa main, et il y lisait aussi couramment
que s'il eût regardé par-dessus l'épaule de l'ange
chargé de la tenue de la Table conservée (3), c'est-à-
dire du Livre des arrêts éternels où se trouve inscrit
tout ce qui a été, tout ce qui est, et tout ce qui sera.
Quelques Croyants prétendent que ce Mr'arbi avait
dû, nécessairement, monter au-dessus des sept
cieux, et y feuilleter le Livre évident pour être aussi
(1) Pour les Arabfts illottrcs. nous l'avons déjà fait remarquer,
tous les faits merveilleux qui sont supposés avoir eu pour théâ-
tre l'Afrique septentrionale se seraient invariablement passés du
temps des Roum, c'est-à-dire pendant la période de l'occupation
romaine, ^'ous ajouterons qu'à l'exemple de leur Prophète, les
Arabes s'abandonnent avec infiniment de candeur à l'usage des
anachronismes les plus extravagants, et que, pour eux, tout est
de mille ans ou d'hier. Ils semble qu'ils mettent les hommes
et les faits de tous les âges dans le même panier, et qu'ils les
en tirent au hasard pour composer leurs étonnants récils.
(2) Par le R'arb on entend surtout le Marok.
(.'}; El-Louhel-mhafoudltdiv^lanzha, la Table conservée), qui est
aussi appelé le Livre 'évident, est placé an septième ciel. 11 est
aussi long que le ciel et la terre, et aussi large que l'orient et
l'occident. L'n ange est chargé d'y écrire en caractères ineffaça-
bles nos actious de chaque jour, et les décisions que Dieu a prises
dans la nuit iVEl-Kadr, où les affaires de l'univers sont fixées
et résolues pour toute l'aunéo. La plume dont se sert le céleste
comptable est d'une longueur telle, qu'un cavalier courant à
toute bride pourrait à peine la parcourir en cinq cents ans.
LES SAINTS DE L ISLAM
bien informé des choses de l'avenir; cependant^ nous
devons dire que celte opinion était difficile à soutenir^
et que ceux qui l'émettaient ne la défendaient que fai-
blement, et comme des gens qui ne sont pas bien sûrs
de leur fait; caria vigilance des anges gardant le pre-
mier ciel est tellement sévère, que, franchement, il n'é-
tait guère admissible qu'elle eut pu être trompée. Sans
doute, on ne le niait pasj il y avait eu des exemples du
fait allégué; ainsi il est incontestable que Sidi El-Akahl,
des Oulad-Khelouf, a joui de l'insigne faveur d'être
autorisé à prendre des notes dans le Livre des arrêts
éternels; mais Sidi El-Akahl était un saint, tandis
que le Mr'arbi passait pour tenir bien plutôt de Chei-
than que de Dieu le pouvoir surnaturel qu'il possé-
dait, et cette appréciation se rapprochait d'autant plus
de la vérité,|que sa puissance ne s'exerçait jamais,
disait-on, qu'en vue de la satisfaction d'intérêts ma-
tériels et tout-à-fait terrestres, et qu'en un mot, ses
opérations magiques tenaient beaucoup plus de la
goétie que de lathéurgie.
Quoi qu'il en soit, le Mr'arbi était maître en toutes
sciences occultes : il savait la nécromancie, qui con-
siste à évoquer les morts; la lithomancie, qui est la
divination par les pierres; la bélomancie, qui est la
divination par les flèches ; la gyromancie, divination
par les cercles ; la pyromancie, divination par le feu ;
la géomancie, qui est la divination par des points tra-
cés au hasard sur la terre; la rhabdomancie, qui est
la divination par les baguettes; l'onéiromancie, qui
est la divination par les songes; de plus, il possédait
à fond la science des tableaux talismaniques, et il
avait, dans ses voyages, été initié aux mystérieuses
pratiques des brahmanes de l'Inde^ et à celles des ma-
ges de la Perse etdesgymnosophistes de l'Egypte. Ce
Mr'arbi était, en un mot, un homme particulièrement
VII. — LE DJENN DE TALA-YZID 79
complet en matière de magie et dans l'art de travail-
ler les génies.
Aussi sa présence à Alger n'avait-elle pas manqué
d'y produire une certaine sensation.
Il faut dire qu'il n'y était pas inconnu, et qu'il avait
déjà opéré non loin d'El-Djezaïr et dans le Tiihri :
ainsi, c'est lui qui avait vidé le Kebr er-Roumiia (1)
— qui n'était autre chose que la tirelire des rois de la
Mauritanie césarienne — de ses trésors d'or et d'argent
et de ses bijoux précieux, opération fort remarquable
qu'on a attribuée^ sans preuves, à un Hadjouthi qui
aurait eu la révélation, par un magicien espagnol, des
richesses immenses que renfermait ce précieux tom-
beau.
Tout s'explique dès lors, et il n'y a plus lieu de s'é-
tonner que le canon de Salah-Raïs en 960 de l'hégire, et
les magiciens de Baba-Mahammed, en 1180 et en 1199
de la même ère, n'aient pu tirer de la royale cachette
que des moustiques qui, si l'on en croit la tradition,
auraient été particulièrement désagréables aux fouil-
leurs de ces deux pachas.
C'est encore notre Mr'arbi qui, par ses conjurations,
avait fait sortir de l'Aïn-Takbou (2), fontaine située
à l'est de Médéa, les sept gigantesques jarres pleines
d'or qu'y gardait un génie que cet enchanteur avait
eu, préalablement, la précaution de changer en un ro-
cher que l'on y voit encore aujourd'hui.
(1) Tombeau de la Roumie, monument situé entre Cherchel et
Alger, et qu'on a reconnu, à la suite des fouilles de I860-I86G,
être le tombeau destiné à la sépulture de JubaII,roi des Mauri-
tanies.
(2) L'Aïn-Takbou, que nous avons appelée u la Belle Fojitaine, »
est située à deux kilomètres de Médéa, sur la route de Bou-R'ar
(Boghar'i. Ou y montre, au-dessus de la sources principale, le
rocher que la tradition prétend être le génie pétritié par le ma-
j-'icien marokain.
80 LES SAINTS DE l'iSLAM
Ces deux opérations suffisaient pour prouver que
le Mr'arbi n'était pas le premier venu.
Donc, son apparition dans le pays des Bni-Mez-
r'enna(l) avait bien certainement une cause; or, per-
sonne n'ayant osé la lui demander, il en résultait qu'on
en était réduit aux conjectures, et. Dieu merci ! les
suppositions ne manquèrent pas. Selon toutes les
probabilités, le Mr'arbi venait encore dépouiller le
pays de quelques-uns de ses trésors; mais son pouvoir
surnaturel était trop bien établi et reconnu pour qu'on
eut la témérité de le prier d'aller opérer ailleurs. On
sut plus tard que le but du voyage du magicien était,
en effet, de se rendre maiired'un trésor dont sa science
lui avait révélé l'existence, richesses qui ne lui appar-
tenaient pas plus que celles du Kebr er-Roumiïaet de
l'Aïn-Takbou. Nous verrons plus loin ce qu'il advint
de cette nouvelle tentative.
De temps immémorial, il existait cette croyance
dans la Mtidjaet le Tithriquela source de Tizza, qui
coule chez les Bni-Salah_, renfermait d'immenses tré-
sors ; mais on savait aussi que ces richesses étaient
confiées à la garde d'un génie qui, sous la forme ma-
térielle d'un nègre monstrueux, habitait l'intérieur du
rocher d'où sourdait la source.
Plus d'un Salhi, en passant devant la fontaine de
Tizza avait cherché, en appliquant l'œil aux inters-
tices du rocher, à apercevoir le trésor qui y était ren-
fermé; mais cette curiosité n'avait jamais été satis-
faite^, et les ais disjoints de la demeure du génie
n'avaient laissé voir aux cupides Bni-Salah que d'é-
paisses et noires ténèbres.
Plusieurs fois aussi, n'ayant pas de sorciers chez
eux, les Bni-Salah avaient fait appel à quelques Maro
(1) Nom 'le lu tribu qui, iiutrefois, habitait le territoire d'Alger.
VIII.
LE DJENN DE TALA-VZID 81
kains de passage qui se flattaient d'être de première
force en magie; mais, malgré les conjurations et les
enchantements de ces sorciers et de notables quantités
de djâoui (benjoin) brûlées sous le nez du génie, qui
passait cependant pour être fou de cet aromate, le
rocher resta imperturbablement à sa place, et le gar-
dien des trésors s'obstina dans un mutisme méprisant
et fort désobligeant pour les conjurateurs.
Ce qu'il importait de savoir, c'était le nom du génie
et le mot de passe auquel il reconnaissait un puis-
sant ; il fallait, en un mot, trouver le « Sésame, ouvre-
toi ! » des quarante voleurs que vola si merveilleu-
sement Baba-Ali. Or, jusqu'à présent, aucun des
magiciens d'occasion employés par les Bni-Salah
n^avait approché de ce résultat.
C'était précisément le trésor de la source de Tizza
— ne le cachons pas plus longtemps — qui avait
amené à Alger le puissant magicien marokain. Soit
qu'il doutât de son pouvoir sur le génie de cette fon-
taine, soit qu'il ne voulût pas s'exposer, en cas de
non-réussite, au ridicule dont furent frappés les sor-
ciers ses compatriotes qui avaient opéré avant lui,
tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il préféra con-
fier cette mission à un autre, se bornant, pour son
compte, à lui fournir les moyens à employer pour
arriver à ses fins.
Il fallait au Mr'arbi, pour tenter Topération, un
homme qui fût en même temps crédule, misérable et
cupide : le Kabil remplissait parfaitement ces trois
conditions; il importait, de plus, qu'il fût des Bni-
Salah, parce que les naturels du pays ne doutaient pas
que leur fontaine ne renfermât d'incalculables trésors.
Le Mr'arbi se mit donc en quête de l'homme qu'il lui
fallait. A cette époque, les Bni-Salah fréquentaient
volontiers les marchés d'Alger, où ils apportaient soit
82 LES SAINTS DE l'iSLAM
des matières tinctoriales, soit des glands, soit du
charbon. C'est aussi là que le Mr'arbi dirigea ses re-
cherches.
Dès le premier marché^ notre magicien avait mis la
main sur un Kabil réunissant la quadruple condition
du programme : c'était un marchand de glands. Assis
contre un mur^ les genoux relevés jusqu'au menton,
il exhibait aux yeux des gourmands, entre deux
longues jambes marbrées de crasse, un tsaïlous (1)
mystérieusement enlr'ouvert qui pouvait bien contenir
pour deux riala-draham (2) de marchandise. De temps
en temps, comme un avare se baignant dans son or,
il plongeait voluptueusement son bras jusqu'au coude
dans les entrailles de ce trésor, et il faisait miroiter
aux yeux des connaisseurs les reflets d'acajou de ses
hellonth. Malgré cette coquetterie de marchand de
glands, le Salhi n'avait pas encore vendu pour la va-
leur d'une inouzouna {Z) j &i pourtant il était déjà huit
heures du matin. Fallait-il attribuer ce déplorable
état de choses à la misère des temps^ ou à la qualité
des produits mis en vente par le Salhi ? Dieu — qu'il
soit glorifié ! — le sait mieux que nous.
Le Mr'arbi qui, avec son flair de sorcier, avait re-
connu un Salhi sous cette chachia vernissée d'huile
et de crasse, sous ce bernons sordidement terreux,
comprit de suite tout le parti qu'il pouvait tirer de
cette situation commerciale du Kabil. Le sorcier avait
également remarqué que le Salhi était chaussé de
hou-r'eurrous (4), et il en avait conclu qu'il devait
(1) Sac fait de la peau d'un chevreau; c'est le mzoued araJ)c.
(2) Le rial-drahmn valait fr. 62 centimes de notre monnaie.
(3) La mouzoxma valait fr. 075 "z™ de notre monnaie.
(4) Chaussure primitive faite d'un morceau de la peau d'un
bœuf, et maintenue au pied au moyen de cordes de palmier nain.
Espèces de sandales eu cuir cru.
VIII. — LE DJENN DE TALA-YZID
avoir un penchant très développé pour le luxe et le
bien-être, et que, conséquemment, il était nécessai-
rement accessible à toute proposition ayant pour fin
de le mettre à même de satisfaire ses goûts ruineux.
Le Mr'arbi, qui était déjà sur de son homme, finit
par s'en approcher après avoir décrit autour de lui,
à l'exemple des oiseaux de proie, une spirale qui l'a-
mena précisément en face du tsaïlous du Salhi.
Notre marchand, qui ne sentait pas un acheteur
dans l'homme qui s'était arrêté devant les produits de
la kerroueha (chêne), ne chercha pas à l'éblouir en
renouvelant sa fouille dans les entrailles de son tsaï-
lous pour lui prouver que le fond valait le dessus ; il
affecta même de ne pas le voir. En effet, il n'y avait
pas à s'y tromper, et le Salhi savait d'expérience
qu'un homme vêtu de bernons d'une laine aussi fine
et d'un cafetan aussi neuf, devait fort mépriser le
fruit du chêne, que Dieu a créé exclusivement pour
les pauvres, et pour le représentant pachyderme du
sensualisme grossier chez les animaux.
Le Mr'arbi fut donc obligé d'entamer la conversa-
tion.
— « Par Dieu! 6 homme, le temps a marché, et
pourtant ton inzouedest encore joufflu comme la lune
dans sa quatorzième nuit. »
— « Dieu l'a voulu ainsi, apparemment, » répondit
le Salhi sans lever les yeux sur son interlocuteur.
— (L Que Sidi Abd-AUah me crève les deux yeux
si j'ai jamais vu des glands aussi beaux que ceux que
renferme ton nizoued! L'or n'est pas plus brillant, et
les yeux des houris, j'en suis certain^ n'ont pas plus
d'éclat. »
— « Par Sidi Ahmed-el-Kbir, reprit vivement le
Salhi, qui n'était point insensil)le à l'éloge que le
Mr'arbi faisait de sa marchandise, la vérité est avec
84 LES SAINTS DE l'iSLAM
toi, 6 sidi, et je puis affirmer qu'on n'en trouverait
pas de meilleurs dans toute la forêt des Bni-Salah ! »
— « Certes, il faut que les Bni-Mezr'enna aient été
frajipés d'aveuglement pour passer indifférents de-
vant de pareils glands! « ajouta le Mr'arbi.
— « C'est trop beau, en effet, pour ces fils de chiens,
qui préfèrent se bourrer de fèves jusqu'au cou, con-
tinua le Sailli en s'exaspérant visiblement. Que Dieu
me laisse affamé si je reviens parmi ces Juifs fils de
Juifs, grossiers qui semblent mépriser les plus suc-
culentes hellouth qui aient jamais paru sur leur mar-
ché ! »
— « Par Dieu ! je ne puis que l'approuver, ô homme ;
car ces fils du péché ne méritent certes pas que tu
marches pendant huit heures pour leur apporter des
fruits dignes de la bouche du Prophète, — que le
salut soit sur lui et sur ses compagnons ! »
— a Que Dieu me punisse dans le tombeau si je
fais autrement que je viens de te le dire, reprit leSalhi^
qui marchait de plus en plus vers Texaspération, dus-
sé-jeen être réduit à ne plus voir de ma vie unboudjhou
dans ma mkrouça (1) ! Par Dieu ! je le ferai ainsi que
je le dis. »
— « Cette détermination me démontre, ô Salhi,
que la dignité est avec toi, continua le Mr'arbi, et
pour t'en prouver ma satisfaction, — cette vertu est
si rare aujourd'hui chez les Arabes, — je veux non-
seulement l'acheter ton nizoued de hellouth au prix
que lu m'en demanderas, mais encore. . . »
— « Par Dieu 1 ^^ sidi, tu veux te moquer de moi, re-
prit le Salhi partagé entre la crainte et l'espoir ; car
enfin lu ne me connais pas, et c'est la |iremière fois
que je le vois dans ce pays maudit. »
(1) Lonp(> que fout les .^nibes sur le côté (iaucli î de leur liaïk
pour y renfermer leur argent.
VIII. — LE DJENN DE TALA-YZID 85
— « Que Dieu m'empêche de témoigner si ce que
jeté dis n'est pas l'exacte vérité !... Je ne veux pas te
cacher combien m'ont intéressé ta précaire situation,
et la calme résignation avec laquelle tu sais suppor-
ter la mauvaise fortune. Aussi, dès l'abord, ai-je
songé à te tirer de là, et à te donner plus de richesses
que ton imagination n'a jamais pu en rêver. Mais,
pour cela, tu auras à suivre mes conseils et mes ins-
tructions. »
— a Parle, ô monseigneur, s'empressa de s'écrier
le Kabil en se levant précipitamment, et en fermant
son tsaïlous comme un homme tout disposé à renon-
cer au commerce; parle, commande avec la prunelle
de ton œil seulement, et ce signe sera un ordre pour
moi ! Par Dieu, le Maitre des mondes! tu n'auras pas
un serviteur plus docile, plus soumis que moi ! Parle,
ô sultan magnifique ! ô le soutien du pauvre ! ô le su-
blime ! ô l'élevé ! et aucune de tes paroles chéries ne
tombera en dehors de mon oreille ! »
— « C'est bien ! je vois que je ne m'étais pas trompé,
reprit le Mr'arbi, et que tu n'es pas de ces niais qui
hésitent lorsqu'il s'agit de les faire maîtres d'un tré-
sor. Par la vertu de Dieu ! je jure que tu trouveras le
profit dans la mission que je vais te confier!... Ecoute-
moi Tu es des Bni-Salah ?... »
— « En etïet, jesuis Salhi, répliqua le Kabil stupé-
fait de la pénétration du Mr'arbi ; mais^ ô monsei-
gneur ! comment sais-tu ?... »
— « Je sais aussi qu''on te nomme Ameur-ou-
Kaci, que tu n'as qu'une mouzouna dans ta mkrouça,
que tu comptais sur les riala-draham que devait te
rapporter la a ente de tes hellouth pour payer une dette
que tu as contractée envers le Sàoudi Sàïd-ou-Sàïd,
lequel t'en a déjà demandé le montant par trois fois;
je sais que la misère te poursuit, que le malheur est
86 LES SAINTS DE l'iSLAM
entré chez toi, et que rien ne fait supposer que cette
situation puisse être modifiée dans un avenir pro-
chain. »
— « Par la vérité de celui qui ne dort ni ne rêve!
s'écria le Salhi au comble de l'étonnement, tout ce
que tu me dis là, ô monseigneur, est de la dernière
exactitude. Je vois que tu n'ignores rien des choses
apparentes ou cachées. Parle donc, et je t'obéirai
comme le plus zélé de tes serviteurs zélés. »
— « Tu es donc des Bni-Salah. ...»
— « Oui, monseigneur, je te l'ai déjà dit, et tu as
probablement deviné aussi que j'appartiens à la frac-
tion des Sàouda^ » répondit Ameur-ou-Kaci.
— « Tu connais alors la fontaine de Tizza? »
— (n Par Dieu ! les Sàouda se désaltèrent à ses eaux
limpides. »
— a Tu n'ignores pas, sans doute, que cette source
renferme d'immenses trésors f » continua le magicien.
— « Mon grand'père l'a dit à mon père et mon père
me l'a dit. »
— « Et moi la science me l'a affirmé ; mais cette ré-
vélation serait absolument sans valeur si, par mes en-
chantements, je n'étaisparvenuà connaître le nom du
génie à qui est confiée la garde de ces trésors^ et le
moyen de le soumetre à ma puissance. Ecoute donc,
ô Salhi, et que mes paroles te pénètrent comme le clou
chassé par le marteau pénètre le bois. »
— « J'écoute, ô monseigneur, » reprit le Kabil en
prêtant toute son attention.
— « Je t'ai déjà dit, ô Ameur, que j'ai tout pouvoir
sur le génie de lasource^ et, consèquemment, la dis-
position, quand je le voudrai, des richesses sur les-
quelles il veille ; seulement, cette puissance, je ne
puis l'exercer que par intermédiaire, et cet intermé-
diaire doit indispensablement être un homme des
vni. — LE DJENN DE TALA-YZID 87
Bni-Salah. Je t'ai donc choisi pour être cet homme,
d'abord parce que ta situation m'a intéressé, puis
parce que tu es, j'en suis sur, un maître du cœur,
parce qu'enfin tu me parais digne à tous égards de
cette importante mission et des biens qu'elle te rap-
portera infailliblement, in cha Allah (1) ! Cette affaire
ne présentera d'ailleurs aucun danger si tu suis exac-
tement les instructions que je te donnerai. Je ne
mets d'autre condition à l'immense service que je te
rends que celle du partage des richesses dont tu de-
viendras le possesseur. Consens-tu toujours, ô Ameur,
à me servir ? »
— « Certes, j'y consens^ ô monseigneur! et j''ac-
cepte avec reconnaissance tes généreuses conditions!
Je suis trop las de ma position pour hésiter un seul
instant. Parle, ô monseigneur, et par le Dieu unique !
je jure de suivre fidèlement toutes tes instructions. »
— a C'est bien ! écoute-moi donc attentivement,
dit le magicien au Salhi en tirant de sa rjuelraoïma {'2)
un petit pain et an concombre. Tu vas prendre cette
khehiza (petit pain) et cette /i7( tara (concombre), et tu
te rendras de suite à la source de Tizza. Je te recom-
mande surtout de ne point toucher en route à ces ali-
ments ; car le pain renferme un narcotique puissant
destiné à endormir le génie de la fontaine. Si tu ou-
bliais cette recommandation, tu aurais certainement
à t'en repentir. Ce pain et ce concombre sont Vimara (3)
qui doit te faire reconnaître parle génie, et lui donner
la preuve de la puissance que je te délègue. Lorsque
tu seras arrivé à la source, tu crieras par trois fois :
(1) S'il plaît à Dieu!
(2) Capnchon du bf-rnons.
Ci) L'imara f?t iiini preuve, un sifruf de recoiinaitîsauce coii-
Tenu,
88 LES SAINTS DE l'iSLAM
« la Yzid!-s> — c'est le nom du génie. — Au troisième
appel, une voix pareille à une détonation souterraine
te demandera de l'intérieur du rocher : a Ouach el-
imara » (quel est le signe?) Tu répondras sans hési-
ter : « Khehiza oua khiara » (un petit pain et un con-
combre). Le rocher s'entr'ouvrira avec fracas, et le
génie de la source en sortira. Bien que ce djenn soit
affreusement laid, aie bien soin de ne pas témoigner
de frayeur à son apparition ; car, je te le répète, tu n'as
rien à redouter. Tu lui présenteras l'imar», qu'il s'em-
pressera de dévorer : un sommeil de plomb s'emparera
aussitôt de lui, et te laissera tout le temps de pénétrer
à ton aise dans le trésor que garde ce génie depuis
près de quatre mille ans. Tu trouveras broutant au-
tour de la source trente mulets tout harnachés, qui te
serviront au transport des richesses que tant de siè-
cles ont accumulées dans ce rocher. Tu dirigeras
quinze de ces bètes de somme sur ton habitation des
Sàouda; j'attendrai les quinze autres dans l'ouad Er-
Roumman (1), où je serai ce soir à l'heure de Veu-
cJia (2). Surtout, n'oublie pas ce détail; car, en quel-
que lieu que tu sois, tu paierais de ta vie ton ingrate
infidélité. »
— «ParSidi Abd-el-Kader-el-Djilani ! je ferai comme
tu me l'as ordonné et comme je te l'ai promis, » répon-
dit le Salhi, qui commençait pourtant à être un peu
ébranlé.
Le Mr'arbi remit au Salhi le pain et le concombre.
Ameur s'apprêtait à reprendre la route des Bni-Salah,
lorsque le magicien lui glissa un soltliani (3) d'or dans
la main en lui disant : « Voici le prix de ton mzoued
(1) Uivièro, qui plus tard, jirit le nom de Sidi-Aliuiod-ul-Kliir.
(2) Uu(; lit-urc, après le coucher du soleil.
\'-\) La vali'ur du soKliaiii élait ilc !) iV.iucs l'uvii-nu.
«
vin. — LE DJENN DE TALA-YZID 89
de bellouth ; songe que^ cette nuit, tu seras plus riche
que le sultan de Baghdad. »
On devine sans peine l'effet que dut produire ce
solthani sur l'esprit du Salhi, qui, bien certainement,
n'avait jamais vu d'or que dans ses rêves; de même
que l'acier arrache l'éclair au silex, pareillement la
vue de cet or alluma dans les yeux du Kabil une lueur
chargée d'une forte dose de cupidité. Il était dès lors
tout au magicien.
Après avoir soigneusement serré son solthani dans
sa mkrouça, et renfermé le petit pain et le concombre
dans sa guelmouna, Ameur-ou-Kaci reçut du Maro-
kain ses dernières instructions et ses souhaits de réus-
site, et reprit le chemin de sa tribu.
Or, au temps des Roum comme aujourd'hui, on
comptait entre la ville des Bni-Mezr'enna et la source
de Tizza onze ou douze farsekh (1) environ, ce qui
faisait^ pour un Kabil, quelque chose comme huit ou
neuf heures de marche; le Salhi pouvait donc facile-
ment arriver à destination pour le moment convenu.
C'était vraiment merveilleux que la façon dont il
escaladait les pentes du Sahel; Ameur-ou-Kaci avait
bien réellement alors toutes les allures d'un homme
qui marche à la fortune. Soit qu'il fut pressé d'arriver,
soit que ses préoccupations l'empêchassent devoir en
dehors de lui, le fait est qu'il ne répondait à aucun
des « es-selam âlikouml » que lui adressaient les
gens de sa connaissance qui le croisaient en chemin.
Il était évident que l'objet de sa mission l'absorbait
énormément : ce n'était pas, en effet, une petite affaire
que d'aller affronter un génie, et déranger de son ro-
•chor une créature malfaisante qui avait là quatre
mille ans de résidence. Sans doute, le Salhi avait
(1) Le fuiv«'kh par,i-:;mjr'') ''tait do. ."i kiluiui;tri's îcnvirnu.
90 LES SAINTS DE l'iSLAM
pleine confiance en son magicien, surtout depuis que
ce dernier lui avait si généreusement mis un solthani
dans la main ; mais il est bien permis, néanmoins,
de montrer quelque émotion lorsqu'on va s'attaquer
à un être surnaturel.
Los passants remarquèrent aussi que le Salhi par-
lait seul tout en marchant; il répétait, sans doute, la
formule de l'évocation pour ne pas l'oublier; car tout
était là.
A hauteur d'un bois de palmiers voisin du point où,
quelques siècles plus tard, devait s'élever Douera, le
Salhi, malgré son agitation, se rappela pourtant qu'il
ne s'était rien mis sous la dent depuis la veille au
soir. Or, il n'était pas loin de la prière du dhohor (1);
il songea donc à s'arrêter quelques instants à l'ombre
des palmiers pour donner satisfaction aux exigences
criantes de son estomac. Justement, une jolie source
bavardait dans la verdure d'où, comme ces djenniat
(fées) qui, au temps à^el-djahiliïa (2), attiraient les
voyageurs par leur chant; elle semblait convier le
Salhi à venir se désaltérer à ses eaux. Le Kabil se
laissa donc entraîner; seulement, nous devons dire
que le caquetage de la source et le charme du lieu ne
furent pour rien absolument dans la détermination
d'Ameur-ou-Kaci .
Le Salhi s'assit à l'ombre des palmiers, et il se dis-
posa à mettre son couvert, c'est-à-dire à extraire ses
provisions de boncbe de son garde-manger, et à les
étaler sur le pan de son bernons, qui remplissait ha-
bituellement le double office de table et de nappe.
Mais, ô déception cruelle ! le Kabil reconnaît avec
(1) Une hourc apn'-s uiiili, on plutôt li' milieu dn jour. '
(2) Le touiiis de l'idolàliii' : c"!';:! ainsi que les Ar.il)es clésif,'uent
le temps qui a précédé la prédication dn Korau.
VlII.
LE DJENN DE TALA-YZID 91
Stupeur que sa guelmouna ne renfermait absolument
que le petit pain et le concombre destinés au génie de
la source de Tizza. L'infortuné Ameur avait totale-
ment oublié, en remettant son mzoued au Mr'arbi,
d'en tirer la ration de glands qu'il prélevait ordinaire-
ment pour ses besoins particuliers; de sorte que le
malheureux^ qui avait encore au moins cinq heures
de marche à faire pour arriver à la source de Tizza,
était menacé de mourir de faim avant de toucher au
but.
Les gens qui se flattent de connaître les Kabils vont
crier à l'invraisemblance : un Kabil, nous diront-ils,
ne saurait mourir de faim, attendu que^ pour ces mon-
tagnards, toute herbe, toute racine, toute plante est
comestible. Nous ne voulons pas le nier; mais nous
maintenons néanmoins l'opinion que nous avons avan-
cée, et nous dirons, pour l'appuyer, que les Kabils,
du temps des Roum, étaient bien plus difficiles que
ceux d'aujourd'hui en matière d'alimentation. Nous
voulons d'ailleurs aller au-devant de toutes les objec-
tions : on nous dira encore que le Salhi n'était pas si
loin du pays des Bni-Khelil, et qu'il pouvait fort bien
pousser jusqu'aux tentes de cette tribu pour y récla-
mer de ce qui appartient à Dieu.
D'abord, les Bni-Salah ont toujours été un peu en
délicatesse avec les gens de la plaine; ensuite — on
ne l'a pas oublié — le Salhi Ameur avait un solthani
d'or dans sa mkrouça, et ce n'est pas avec une pa-
reille fortune qu'il eût voulu s'aventurer sous la tente
d'un Khelili. La réputation de ces gens de la plaine
s'est beaucoup améliorée ; mais, au temps des Roum,
il faut bien le dire^ ils ne passaient pas, généralement^
pour professer un très profond respect à l'endroit du
bien d'autrui. N'eut été cette considération, qui avait,
on l'avouera, une certaine valeur, le Salhi n'eût pas
92 LES SAINTS DE l'iSLAM
songé davantage à leur demander le repas de l'hospi-
talité; car il savait de reste que l'Arabe ne donne qu'à
celui qui peut rendre^ et que les Bni-Khelil particuliè-
rement répétaient souvent cette formule qui s'éloigne
si sensiblement de celle du généreux : « Rien pour
rien. » Les Bni-Khelil n'ignoraient pas non plus, et
ils y trouvaient une sorte de justification de leur la-
drerie, que, si Dieu a dit dans la sourate XVII du
Livre : « Ne lie pas ta main à ton cou, » il y a ajouté
ce tempérament : « Et ne l'ouvre pas non plus entiè-
rement de peur que tu ne deviennes pauvre. » Le Salhi
— et nous insistons sur ce point — était donc sérieu-
sement menacé de mourir d'inanition, ou tout au
moins de manquer des forces nécessaires pour arri-
ver à Tizza, et il tenait infiniment, on le conçoit, à ne
pas faire attendre le magicien.
La situation du Kabil était pleine de perplexité.
Comment faire ? Il y avait bien là le petit pain et le
concombre du Mr'arbi; mais il n'y fallait pas songer;
ces aliments étaient destinés au djenn de la source;
c'était, de plus, Vimara qui devait donner à Ameur
toute puissance sur le gardien des trésors de Tizza.
Et puis le Salhi se rappelait que le Mr'arbi avait dit
que ce pain renfermait un narcotique très énergique
qui devait plonger le génie dans un profond sommeil.
« Il ne faut donc pas penser à mordre dans ce pain,
se disait le Salhi. Par Dieu! c'est grand dommage, »
ajoutait-il mentalement en tournant la khehiza entre
ses mains. Et il pesait ce pain, le soupesait, le flai-
rait, le couvait des yeux et du nez; il en aspirait vo-
luptueusement l'appétissant arôme. Il est vrai que sa
croûte avait la nuance paille des joues des houris, et
les grains d'anis dont elle était piquetée semblaient les
chaînât (1) qui allument le visage de ces filles du para-
(1) Grains do beauté.
Mil. — LE DJENN DE TALA-YZID 93
dis. Pour expliquer cette violence des désirs duSalhi,
nous dirons qu'il ne mangeait guère de pain à discré-
tion que le jour de Voudda du saint patron de sa frac-
tion de tribu, c'est-à-dire une fois par an.
Les eaux de lasource semblaient rire de la situation
critique du Salhi, et se moquer de sa timidité à l'endroit
du petit pain et du concombre. « Peut-être ce narcoti-
que dont m'a parlé leMarokain n'a-t-il d'action que sur
les djenoun, se disait Araeur; il se pourrait bien aussi
que le magicien, en insistant sur les propriétés sopo-
rifiques de ces aliments, n'etit eu d'autre but que
celui de m'empécher d'y goûter. Ces sorciers sont si
rusés ! » Telles étaient les hypothèses que suggéraient
au Kabil Ameur son estomac vide et sa gourmandise,
symptômes fâcheux qui annonçaient que sa chute
était prochaine.
Le Salhi se mit, en effet, à recommencer ses cajo-
leries envers le délicieux petit pain, qu^il continuait de
dévorer des yeux; la source redoublait en même
temps ses ricanements : elle le faisait avec une telle
intensité, et ses éclats de rire paraissaient tant appar-
tenir à des voix humaines, que le Kabil se retourna
pour s'assurer si réellement il était bien seul. Néan-
moins, la solution se faisait toujours attendre, et il
devenait urgent que le Salhi se décidât à prendre un
parti. Il y avait évidemment- lutte dans son esprit; il
aurait voulu présenter intacte son imara au génie,
et, d'un autre côté, il brûlait d'envie de mordre au
petit pain. Il aurait fallu trouver un moyen terme
qui satisfit le plus possible à cette combinaison.
Après avoir réfléchi pendant quelques instants,
Ameur crut avoir mis la main sur la solution. « Par
Dieu ! s'écria-t-il,j'avaisbientort demecreuser le cer-
veau; il n'est riende si simple que de contenter mon es-
tomac sans faire trop de tort au génie: le pain est rond,
94 LES SAINTS DE l'iSLAM
j'en mangerai les bords jusqu'à une distance raison-
nable de la circonférence, en observant toutefois de
lui laisser sa forme, et ce sera bien le diable si le gé-
nie, qui ne doit avoir fpi'une bien faible idée de l'as-
pect que doit présenter, de nos jours, un pain auquel
on n'a pas touché, puisque ce fils d'Iblis n'est pas
sorti de son rocher depuis près de quatre mille ans;
je manquerais complètement de chance, dis-je, si ce
djenn grossier s'apercevait que j'ai mordu à son pain.
J'en ferai autant du concombre, genre d'aliment qui
doit lui être aussi peu familier que le pain . »
Et ringénieux et indélicat Salhi n'hésita plus, et
mordit à belles dents d ms le gâteau, tout en cher-
chant à lui conserver sa forme primitive; il grignota
le concombre avec les mêmes précautions. Ameur-
ou-Kaci approchait avec une effrayante rapidité du
centre de la Ichehlza et de l'axe de la khlara, et il était
bien loin encore d'être rassasié. Cependant, il sentait
qu'il était temps de s'arrêter s'il voulait avoir quel-
que chose à offrir au djenn. Il acheva donc tant bien
que mal de parer les bords dentelés du pain, en fai-
sant tomber les saillants accusateurs de son larcin;
le concombre reçut, à son tour, la perfection déformes
qu'affecte généralement cette élégante cucurbitacée.
Il est clair qu'aux yeux d'un connaisseur, il eût été
difficile de dissimuler la fraude; mais, nous l'avons
dit, le Salhi comptait sur l'ignorance du génie en ma-
tière d'aliments terrestres, et c'est précisément ce qui
l'avait déterminé à la perpétration de son indélica-
tesse.
Quant aux effets narcotiques dont lui avait parlé le
magicien, il n'en était pas question. L'influence do
l'agent soporifique ne devait donc, évidemment, j
s'exercer que sur le djenn de la source. Et le Salhi
fut enchanté de cette découverte.
VIII. — LE DJENN DE TALA-YZID 95
Après avoir replacé les restes de Vimara dans son
capuchon, et bu dans le creux de ses mains une forte
lampée d'eau, Ameur-ou-Kaci se remit en route, et
hâta îe pas pour regagner le temps qu'il avait consa-
cré à son déjeuner.
Pourtant, nous devons le dire, sa conscience parais-
sait plus chargée que son estomac, et il perdait de
son assurance à mesure qu'il approchait du but. Déjà
les montagnes se développaient devant lui dans leur
robe d'azur; elles semblaient la bordure plus foncée
de la Yoùte qui coiffe notre globe. Grâce à la limpi-
dité de l'air, le Salhi pouvait déjà déchiffrer au flanc
de son pays les rivières^ les ravins, les dépressions,
les crevasses, tous ces mystérieux hiéroglyphes que
les eaux ont burinés sur ce grand livre qu'on appelle
la Terre.
Ameur-ou-Kaci, avec sa vue perçante, découvrait
très bien, à droite du mamelon de Kerrouchet-el-
Firan, et au-dessus du contre-fort de Djamà-ed-Draâ,
les hauteurs rocheuses d'où s'échappent les eaux de
la source de Tizza.
L^incertitude du résultat de l'opération qu'il allait
tenter, et de l'accueil que lui ferait le génie s'il s'aper-
cevait que sa portion avait été rognée; d'un autre
côté, la perspective du changement qu'allaient appor-
terj dans sa situation financière les richesses immen-
ses dont il se flattait de devenir l'heureux possesseur,
tout cela ne laissait pas que de produire chez le Kabil
une certaine émotion à laquelle^ d'ailleurs, il ne cher-
chait pas à se soustraire. Il supputait, tout en mar-
chant, les améliorations que la fortune allait intro-
duire dans son existence : d'abord, il se promettait de
manger du pain tous les jours; ensuite, il comptait
faire bâtir une maison en vraie maçonnerie avec un
toit recouvert en tuiles, luxe inconnu jusqu'alors
96 LES SAINTS DE l'iSLAM
dans les Bni-Salah; il projetait aussi de renouveler
son bernous, vêtement commencé par son grand-
père^ et qui, aujourd'hui, ne remplissait plus que très
imparfaitement sa principale fonction, celle de couvrir
son propriétaire; puis, l'ambition lui grimpant à la
tète, il cherchait le moyen de monter rapidement aux
fonctions publiques; tranchons le mot, il convoitait
le chikhat de sa ferka (fraction de tribu). La place
n'était pas vacante; mais, en ce temps-là, l'argent
était un levier puissamment commode pour soulever
et renverser les fonctionnaires qui n'en avaient pas.
Cet espoir d'arriver au pouvoir n'avait donc rien
d'exagéré. Une fois en possession de la fonction de
chikh, Ameur-ou-Kaci devenait dès lors un homme
considérable, et rien ne s'opposait plus à ce qu'il
achetât la perle de la fraction des Tazerdjount, la
belle Nila, qu'il s'était promis d'aimer si, un jour, il
arrivait à posséder un champ et une paire de bœufs;
car le Salhi savait déjà^ — bien que Toussenel ne l'eût
dit que beaucoup plus tard, — que l'amour est une
passion de luxe, et que les pauvres n'ont pas plus
le moyen d'aimer que de manger des trutfes à tous
les repas.
Tout en faisant ses petits projets, le Salhi arriva
sans y penser sur les bords de l'ouad Kr-Roumman(l) ;
il était à peu près l'heure de la prière du moghreh(2)\
Ameur franchit aussitôt cet ouad^ lequel, à cette
époque, n'était qu'un ravin rugueux, puisque Sidi
Ahmed-el-Kbir n'y avait pas encore amené l'eau et
il escalada les pentes des Bni-Chebla par lesquelles
il devait arriver à la source de Tizza.
(1) Nous avons dit plus liaut que c'était le nom que portait
l'ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir dans laiiliquité.
(2) Heure du coucher du soleil.
I
VIII. — LE DJENN DE TALA-YZID 97
Nous ne cacherons pas à ceux que cela peut inté-
resser que, plus Ameur approchait du but, plus son
cœur heurtait fortement aux parois de sa poitrine.
Ftait-ce l'effet de l'émotion ou celui de l'ascension V...
La postérité court grand risque de l'ignorer à tout
jamais.
Quelques instants avant la prière de Veucha (1), le
Salhi arrivait à la fontaine de Tizza. La nuit était
close; mais jamais la voûte du ciel^ percée en écu-
moire, n'avait laissé passer par les trous du crible
sublime autant de ces splendides clartés qui sont les
reflets du trône de la majesté divine; c'était une de
ces nuits d'été doucement éclairées par des myriades
de diamants immergés dans l'azur; c'était presque le
jour^ mais un jour de velours et sans les éblouissants
et énervants rayons d'un soleil de feu; nuit calme
particulièrement propice à l'audition des musiques de
la nature : auloin^ les sifflements des torrents courant
dans les rochers, et les mugissements des cascades
glissant le long des flancs décharnés des montagnes;
plus près, les bruissements amenés par le souffle de
l'air dans le feuillage des chênes et dans les branches
des cèdres; puis les voix, les cris, les râles, les bruits
des nocturnes volant à leurs sombres amours, ou
cherchant leurs proies parmi les diurnes endormis.
La fontaine de Tizza versait avec une mélancolique
monotonie ses eaux sur ses eaux: pailletée de mil-
liers d'étoiles qui s'y miraient, sa nappe de cristal
reppelait cette aigrette semée de pierres précieuses
qui éclaire le front pâle des sultanes. Le rocher, vêtu
de lierre et de plantes aromatiques^ tachait le ciel de
sa masse roussâtre sombre comme un nuage renfer-
mant la foudre. Trente mulets, noirs comme Ifrit, paîs-
(1) Une heure et demie après le coucher <Ui soleil.
9S LES SAINTS DE L''iSLAM
saient l'air, sans doute, autour de la source; car ils
broutaient dans le vide: c'étaient ceux qu'avait pro-
mis le magicien au Salhi pour le transport du trésor
de la fontaine. Ces animaux, obéissant probablement
au signal d'un esprit invisible, vinrent se former en
deux groupes de chaque côté de la source.
Le Salhi^ nous le répétons, avait considérablement
perdu de son assurance depuis qu^il touchait au but;
les paroles du magicien lui revenaient obstinément
à l'esprit : « Tu n'as rien à redouter si tu suis exacte-
ment mes instructions. « Or, ces instructions, il ne les
avait pas oubliées, et il se proposait bien de les suivre
à la lettre jusqu'au bout; seulement, la question du
pain et du concombre entamés ne laissait pas que de
le tracasser sérieusement. Mais la soif des richesses
faisant taire ses appréhensions, il s'apprêta à évo-
quer le génie de la source.
Il tira préalablement de sa guelmouna le petit pain
et le concombre; ces aliments — il n'y avait pas à se
le dissimuler — avaient sensiblement diminué de vo-
lume. Le Salhi remarqua avec stupeur qu'il s'était
laissé entraîner plus loin qu'il ne l'eût désiré dans
l'infidélité qu'il se reprochait; mais le mal était
fait^ et il était sans remède. Quant à la forme des
objets composant ïimara, il n'y avait trop rien à dire;
le frottement dans le capuchon, pendant la marche,
en avait arrondi la dentelure, et il eut fallu une grande
habitude du maniement de ces comestibles pour s'a-
percevoir, [jendant la nuit surtout, qu'ils avaient été
quelque peu modifiés. Et Ameur-ou-Kaci en fut tran-
quillisé.
Ayantramassétout ce qu'il avait d'énergie et de cou-
rage, il cria : « la Yzid! » L'écho, bondissant de piton
en piton, répondit seul à cette évocation; cependant
le Salhi sentit sous ses pieds une sorte d'ébranlement
VlII. — LE DJENN DE TALA-YZID 99
du sol, en même temps qu'il entendit un craquement
souterrain pareil à celui que produirait la détente des
muscles d'un géant qui s'étire en sortant d'un pro-
fond sommeil . A la deuxième évocation, les mêmes
phénomènes se renouvelèrent, mais avec plus d'in-
tensitéj et le rocher reçut une secousse qui disloqua
sensiblement ses assises. L'eau s'échappa aussitôt
par les nouvelles fissures que venait de déterminer
cette commotion.
Une sueur froide perlait au front du Salhi; la peur
lui avait fait monter le cœur à la gorge, et il étouffait.
Il songea bien à dire le Bism Allah (1) pour éloigner
l'esprit du ma! ; mais il comprit que Dieu n'avait rien
à voir dans cette affaire, et que le genre d'opération
auquel il se livrait était d'un ressort plus diabolique
que divin; aussi n'en fit-il rien. Après s'être un peu
rasséréné, et avoir remis son cœur à sa place en trem-
pant ses lèvres dans les eaux delà source, Ameur-ou-
Kaci lança sa troisième évocation. Soudain, une voix
qui n'avait rien des notes delà voix humaine roula sour-
dement dans les entrailles de la terre : c'était comme
le grondement d'une tempête souterraine hurlant dans
des tubes métalliques ; néanmoins^ les articulations
en étaient nettes et distinctes, et le Salhi comprit par-
faitement que la question du génie était celle-ci :
« Ouach el-imara (quel est le signe '?) » Tout se pas-
sait donc absolument comme l'avait prédit le magi-
cien; dès lors, il était hors de doute que le Mr''arbi
avait tout pouvoir sur le djenn.
Le moment suprême était arrivé. Ameur sentait que
(1) Commeucement de l'invocation « Bism Allah er-Rahman
er-Rahim, » (Au nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux!)
que doivent réciter les .Musulmans avant de commencer toute
action de la vie, même la plus insignifiante. Cette prière possède
aussi la vertu de chasser les démons.
10
lOO LES SAtNTS DE L'*ISLASî
la fortune était là, et avec elle le bien-être, les hon-
neurs et le bonheur, ou, tout au moins, la satisfaction
de tous ses goûts, de tous ses désirs, de tous ses ca-
prices : des viandes succulentes au lieu des glands
et des figues qui composaient exclusivement sa nour-
riture; des bernons de fine laine remplaceraient
ses bernons élimés et frangés par un trop long
usage; il se promettait, lui qui^ par un excès de
misère, n'avait pu trouver où placer son cœur et
sa main, il se promettait, disons-nous, de se donner
le luxe de quatre femmes, ce qui est le complet ma-
trimonial légal; peut-être même le dépasserait-il,
suivant en cela l'exemple du Prophète Mohammed —
que la bénédiction et le salut soient sur lui ! — qui
avaitj sans le moindre scrupule^ transgressé cette
loi dont il était l'auteur en portant à quinze l'effec-
tif de ses épouses légitimes. Enfin^ le Salhi faisait
mentalement mille projets plus ou moins extrava-
gants; malheureusement, leur but était exclusive-
ment la satisfaction des intérêts charnels.
Toutes ces pensées lui avaient traversé l'esprit en
bien moins de temps, naturellement, que nous avons
mis à les dire : c'était comme une sorte de panorama
chargé de sensualités qui se déroulait rapide sous le
feu de ses passions avortées on non satisfaites. Trois
mots encore, et ses rêves devenaient des réalités.
Nous avons laissé le Salhi sur ce point d'interro-
gation du djenn : « Quel est le signe 1 » pour donner
une idée de la nature des pensées qui l'assaillaient
à cette heure solennelle. La cupidité l'emportant défi-
nitivement sur la crainte, il répondit : « Khebiza oua
khiara! » (un petit pain et un concombre !)
Aussitôt la terre trembla et parut chanceler comme
un homme ivre; la roche se disloqua par l'etïet d'une
épouvantable trépidation intérieure; les eaux de la
VIII. — - LE DJENN DE TALA-YZID 101
source, éperdues et folles, s'enfuirent à tort et à tra-
vers dans des directions bizarres ; les schistes com-
posant la roche glissèrent les uns sur les autres comme
les tiroirs d'un meuble, et se séparèrent à droite et
à gauche en formant une ouverture qui^ d'abord,
n'était figurée que par une ligne de feu, pareille à celle
que laisse échapper la lumière à travers des ais dis-
joints^ et qui alla s'élargissant de toute l'étendue du
rocher. Cette ouverture, à mesure qu'elle se déve-
loppait, livrait passage à une clarté intense, plutôt
phosphorescente que métallique. Le Salhi reconnut,
non sans un certain effroi, que cette lueur étrange
affectait une forme humaine, mais d'un modèle extra-
ordinairement exagéré. Au bout de quelques instants,
le Kabil était fixé : ce personnage lumineux était
bien décidément le génie de la source. Cette particu-
larité de la nature du djenn, qui, d'après le magicien,
devait être un nègre, déroutait un peu le Salhi ; mais
il se fit ce raisonnement qui prouvait que la frayeur
ne luiôtait cependant pas tout son bon sens. Il expli-
quait, par le proverbe suivant, qui avait cours à cette
époque, la différence entre la réalité et le programme
magique : « De l'argent et de la résine il reste toujours
quelque chose aux doigts de ceux qui les manient. »
— « De même, se disait-il, qu'il reste toujours aux
mains des mekkacin (1) quelque chose de l'argent
qu'ils perçoivent pour le Baïlek, de même ce djenn a
du s'argenter par suite d'un contact prolongé avec le
trésor dont la garde lui a été confiée. »
Quand l'ouverture fut assez large pour lui livrer
passage, le djenn sortit du rocher, et se dirigea sans
trop tâtonner vers le Salhi, bien que celui-ci eût cher-
ché à se dissimuler derrière un pan de rocher dès
(1) Collecteurs d'impôts et des droits sur les marchés.
102 LES SAINTS DE l'iSLAM
qu'il avait vu le génie se mettre en mouvement. Chose
étrange ! le djenn s'était éteint sous l'influence de
l'atmosphère terrestre, et le Salhi reconnut avec une
certaine satisfaction que l'opinion qu'il avait émise
au sujet de l'éclat du génie était parfaitement admis-
sible. Dépouillé de son rayonnement, le génie n'était
plus que TatTreux nègre que lui avait dépeint le ma-
gicien raarokain.
Bien qu'il fût d'une espèce supérieure à celle de
l'homme, il était pourtant bien difficile de trouver un
être créé plus remarquablement laid et plus difforme
que ce djenn: aussi large que haut; une chevelure
pareille à une forêt où aurait passé l'incendie; des
cavités oculaires remplies par des charbons incan-
descents; une bouche armée de deux rangées de lar-
ges et longues dents courant d'une oreille à l'autre ;
des bras trapus comme le tronc d'un chêne plusieurs
fois séculaire, et terminés par des mains pareilles
à des f/ueçàat Qi; tout cela n'avait rien de particu-
lièrement rassurant pour le Salhi ; aussi ne saurait-
on lui faire un crime d'avoir cherché à se cacher lors
de la mise en mouvement de ce monstre.
Une chose qui émerveilla Ameur, bien qu'il eût eu à
peine le temps de l'examiner, ce fut l'aspect que pré-
senta l^intérieur du rocher quand le djenn en eut dés-
obstrué l'entrée pour aller à lui. Toutes les richesses
de la terre paraissaient avoir été enfouies dans cet
antre depuis le commencement du monde; ce djenn
était évidemment le trésorier du Dieu unique. C'était
là, bien sûr, pensa le Kabil, que la divinité versait
l'impôt religieux qu'on perçoit en son nom sur laterre.
Des monceaux d'or et d'argent monnayés, depuis le
r//n«r jus([u'au douro boii-medfâ, noyaient des amas
1^1) Largos plat^ cn-iisés iliiiis nue l'umielle irarbri'.
VIII. — LE DJENN DE TALA-YZID 103
prodigieux de toutes lespierres précieuses, lesquelles,
en jouant avec leurs feux, donnaient à la source les
éclatantes clartés d'une fournaise : les diamants blancs
de neige brillaient comme des étoiles sur l'azur des
saphirs; la verte émeraude jetait des éclairs de jalou-
sie à la chrysolithe, qui les renvoyait à la tourmaline
parce qu'elle emprunte leur couleur; le rouge rubis
allumait eifrontément le teint laiteux de l'opale; l'a-
méthyste et l'hyacinthe s'étaient unies au grenat pour
éclairer la jaune topaze, et la perle, en butte aux sé-
ductions de ses lumineux amants, s'irisait et tres-
saillait de pudeur sous leurs ardentes œillades. C'é-
tait un spectacle merveilleusement splendide, et bien
capable de donner des éblouissements à un Kabil ;
aussi le Salhi, pris d'un accès d'impatiente cupidité,
eut-il un instant la velléité de se précipiter sur ces
trésors, et de fourrer quelques poignées de valeurs
monnayées dans son capuchon; mais il y avait en-
core une formalité à remplir, et c'était dans son ac-
complissement que, peut-être, il allait trouver la
pierre d'achoppement. En effet, si le grossier djenn
s'apercevait de l'entamure faite à Vimara, tout pou-
vait être perdu. C'est un peu dans cette pensée que le
rusé Kabil était allé se blottir dans un coin inacces-
sible aux rayons projetés par les pierres précieuses
en dehors de la source; il comptait, enfin, sur l'obs-
curité pour dissimuler la preuve de son larcin.
Bien que le Mr'arbi eût particulièrement recom-
mandé au Kabil Ameur-ou-Kaci de remettre sans hé-
siter Vimara au djenn de la source, le Salhi, qui se
sentait coupable, ne put cependant se défendre d'un
certain tremblement nerveux en lui présentant le pe-
tit pain et le concombre. Le génie s'empara brusque-
ment de ces aliments, et les porta à sa bouche avec
une gloutonnerie parfaitement pardonnable chez un
10.
104 LES SAINTS DE l'iSLAM
djenn qui n'avait pas mangé depuis quatre mille ans;
mais, à peine avait- il fait la première entaille dans
le petit pain et le concombre, qu'il les jeta violem-
ment à terre, en accompagnant cette action d'une
épouvantable grimace exprimant tout à la fois le mé-
pris et le dégoût. Ces aliments infectaient évidem-
ment le mortel, et, spécialement, cette odeur particu-
lière aux Kabils de ce temps, et dont ceux de nos
jours n'ont pu parvenir encore à se défaire entière-
ment. Le charme avait alors perdu de sa vertu effi-
cace, et l'affaire était tout à fait manquée. Furieux
d'avoir été dérangé pour rien, exaspéré qu'un simple
mortel eût eu la témérité de lui présenter une imara
altérée, le génie, qui, en résumé, n'était pas fâché,
en sa qualité de descendant d'Iblis, de trouver l'oc-
casion de rosser un représentant de l'espèce si infé-
rieure des enfants d'Adam, le djenn^ disons-nous,
tomba à bras raccourci sur l'infortuné Salhi, et le
laissa pour mort sur la place.
Le lendemain^ au /ec?/e?^r (point du jour), deux Ka-
bils des Sàouda qui se rendaient au marché de l'Ar-
bâa heurtèrent du pied, près de la fontaine de Tizza,
le corps d''un homme qui, les vêtements en désordre
et tachés de sang, paraissait avoir cessé de vivre :
ils reconnurent avec effroi que le mortel ainsi mal-
traité était leur voisin, le Sàoudi Ameur-ou-Kaci. Ils
remarquèrent auprès de lui un petit pain et un con-
combre entamés par des mâchoires qui ne parais-
saient pas appartenir à l'espèce humaine. Les deux
Sàouda s'apprêtaient à enlever l'infortuné Salhi pour
le transporter dans sa demeure, lorsqu'ils s'aperçu-
rent qu'il n'était qu'évanoui. Deux ou trois aspersions
d'eau puisée dans leurs mains à la fontaine de Tizza
le rappelaient tout-à-fait à la vie; mais lorsqu'ils vou-
lurent lui demander des renseignements sur l'attentat
VIII. — LE DJENN DE TALA-YZID 105
dont il paraissait avoir été victime, il ne leur répondit
que par des paroles incohérentes, parmi lesquelles re-
venait sans cesse le nom d'Yzid, nom qu'il répétait
avec effroi en montrant la fontaine de Tizza. Le mal-
heureux — il n'y avait pas à en douter — avait
perdu la raison. On ne put jamais tirer rien autre
chose de l'infortuné Salhi qui, jusqu'à sa mort, erra
dans les tribus voisines des Bni-Salah en répétant à
chaque instant : « la Yzid ! la Yzld ! »
Quant à la fontaine de Tizza, tout y avait repris sa
place, et rien, si ce n'est une désagrégation très sen-
sible des schistes composant le rocher, ne rappelait
l'événement extraordinaire dont elle avait été le
théâtre .
Les Bni-Salah attribuèrent à un tremblement de
terre cette dislocation qu^on y remarque encore au-
jourd'hui, et cette opinion prit une consistance d'autant
plus intense, que plusieurs de ces Kabils prétendaient
en avoir ressenti les secousses dans la terrible nuit
qui fut si fatale au Salhi Ameur-ou-Kaci.
Depuis cet événement, et pour rappeler l'évocation
que ne cessait de répéter le malheureux Ameur-ou-
Kaci, la source de Tizza ne fut plus désignée que par
le nom de Tala-Yzidj la fontaine d'Yzid.
IX
Sidi Ahmed-ou-Ahmed.
On remarque, à quelques pas du village do Tizza_,
une construction isolée qu'ombrage de ses vigou-
reuses branches un noyer gigantesque : c'est le
stliah (1) sous lequel repose la dépouille mortelle de
Sidi Ahmed-ou(2)-Ahmed, marabout vénéré qui, il y
a longtemps de cela, avait quitté le R'arb, le pays de
l'Islam par excellence, pour venir catéchiser les Bni-
Salah, et les remettre dans la voie du Dieu unique,
dont ils s'étaient sensiblement écartés.
Le saint honmie était mort à la peine sans avoir
eu la satisfaction de pouvoir constater la moindre
amélioration dans la conduite religieuse de ces pé-
cheurs endurcis. Ainsi, malgré les recommandations
les plus pressantes, les plus ressassées, Sidi Ahmed-
(1) Dans les Kabilies. los chapelles funéraires dédiées aux ma-
rabouts morts en odeur de sainteté, ou renfermant leur dépouille
mortelle sont f^nhiéralement sans dôme : ce sont de simjtles
ffoui'bis en mafonnerie grossière, couverts en dis. Dans les Bni-
Sulah, quel(|ues-unes de ces chapelles ont une terrasse eu pisé
qui les fait désij;ner sous la dénominatinu do sthn/i (terrasse).
(2) En langue Icabile, ou signifie fils. Ahmed-ou-Ahmed se tra-
duira donc par Ahmed tils d'Ahmed. Plusieurs saints maiabouts,
bien qu(; d'origine aralte, ont berbérisé leurs nnms, ou i>lutôt
ce sont les Kabils eux-mêmes qui s"en sont chargés, dans le but
de faiie acte de propriété sur leurs saints.
IX. — SIDI AHMED-OU-AHMED 107
ou-Ahmed les avait toujours trouvés obstinément
réfractaires à ia pratique des alilutions, bien que
pourtant elles fussent d'institution divine, et cette in-
fraction se présentait avec un caractère de gravité
d'autant plus sérieux^ que ce mépris des Bni-Salah
à Tendroit des prescriptions dictées par Dieu à son
Prophète, — que la bénédiction et le salut soient sur
lui ! — prouvait surabondamment qu'ils ne priaient
pas, puisque tout vrai Musulman doit faire précéder
de l'ablution chacune des cinq prières du jour.
Les Bni-Salah cherchaient, pour s'excuser, à insi-
nuer que Sidi Ahmed-ou-Ahmed n'était pas non plus
de la première propreté^ et qu'il ne prêchait pas pré-
cisément d'exemple. C'était là une pitoyable raison,
et qui montrait visiblement toute l'étendue de leur
irréligion; car, enfin, Sidi Ahmed était un saint, et
les saints musulmans, qui ne sont envoyés sur cette
terre que pour y accomplir une mission d'en-haut,
n'ont jamais été tenus — notez que les Bni-Salah
ne l'ignoraient pas — de s'occuper de ces détails
terrestres qui sont d'obligation pour les simples mor-
tels. Donc, leur excuse était sans valeur.
Quoiqu'il en soit, les Bni-Salah n'en firent pas
moins de somptueuses funérailles à Sidi Ahmed-ou-
Ahmed, d'autant plus — ils n'o.saient pas l'avouer
— qu'ils n'étaient point du tout fâchés d'être débar-
rassés d'un homme qui parvenait presque à les faire
rougir sous leur crasse. Et puis il faut dire que, bien
qu'ils fussent de médiocres Croyants^ les Bni-Salah
voulaient pourtant, dans le doute, se mettre en règle
avec l'inconnu, et s'assurer, à tout hasard, le passage
du Sirath (1) sans accident.
1) Le Sirath est \o pont miraculeux suspendu au-dessus- de
l'Enfer, et sur lequel doiveat passer tous les hommes au jour
108 LES SAINTS DE L'iSLAM
Quelques jours après^ les Sâouda, fraction des Bni-
Salah où l'esprit de Sidi Ahmed-ou-Ahmed se désha-
billa de son corps, firent élever sur le tombeau du
saint une magnifique chapelle en pierres sèches que,
tous les ans, ils blanchissent pieusement à la chaux.
Nous ne savons pas si monseigneur Ahmed-ou-
Ahmed avait le don des miracles ; en tout cas, il ne
parait pas en avoir abusé : c'était un saint modeste,
se contentant de peu, et n'eût été samanie de prêcher
la pratique des ablutions, les Bni-Salah l'eussent cer-
tainement préféré à tout autre, attendu qu'il était
difficile d'avoir un saint à meilleur marché, et, chez
les KabilSj ce détail est considérablement apprécié.
Quant au noyer qui ombrage le tombeau de Sidi
Ahmed-ou-Ahmed, on le dit contemporain du saint :
ce serait ce vénéré marabout qui, la veille de sa mort,
aurait enterré une noix lui restant de son dernier
souper : pendant la nuit du jour où le corps du saint
avait été rendu à la terre, cette noix serait devenue
l'arbre vigoureux qu'on remarque encore aujourd'hui.
Il n'y avait plus dès lors à en douter, Sidi Ahmed-ou-
Ahmed était bien réellement un saint; car le Dieu
unique — qu'il soit glorifié! — ne se serait pas ma-
nifesté ainsi 'pour le premier venu. Cette considéra-
tion ne fut certainement pas étrangère à la détermi-
nation que prirent presque spontanément les Sàouda
d'élever un sthah à cet ouali.
(lu jugement dernier. Ce pont est, suivant la tradition, aussi
étroit que le trancliant du sabre le mieux affilé, aussi mince
qu'ini cheveu. Les méchants tomberont dans l'abîme ; les bons
seuls parviendront à l'extrémité du pont, qui aboutit à l'entrée
du Paradis.
X
Sidi Ikhlef.
Si, des hauteurs de Tala-Yzid, j -uit de l'œil le
cours de l'ouad Tizza qui, devenu 1 uad Er-Rabtha
se jette brusquement dans le nord-ouest, on découvre
inévitablement, sur la rive droite de ce torrent et à
mi-chemin de son parcours, une construction blanchie
a la chaux que recouvre un tojt de tuiles roussâtres
Des broussailles de fernan (chènes-liéges) gesticu-
lent d'une manière grotesque autour de l'édifice
comme si elles avaient pour mission de chercher à
dérider le sombre maître de cette demeure. Ce serait
peine perdue; car, depuis bien longtemps, la bouche
de 1 habitant de cette chaumière ne s'ouvre plus au
(nre; depuis bien longtemps, les vers ont fait chère-
lie de ses yeux et vidé ses orbites; depuis bien lon-^-
temps enfin, Nakir et Mounkir, les anges de la mo?t,
ont remis à Dieu le souffle qui animait ce corps. Di-'
sons-le donc, cette construction est un tombeau, et ce
tombeau renferme les restes de celui, qui, pendant sa
vie, se nommait Sidi Ikhlef.
Un soir, les Sâouda virent arriver du côté de l'oues t,
un homme qu'ils prirent d'abord pour un vieillard
tant sa démarche était lente et mal assurée, tant sa
taille était fléchie et courbée. Quelques jeunes gens
— la jeunesse a le cœur bon — se levèrent pour aller
ui-devant de cet étranger, — car ce devait être un
LES SAINTS DE l'iSLAM
Pt lui offrir l'hospitalité. Deux ou trois
étranger, - et Im ottnr v ^^^^ _ redoutant,
"' lutril pe" nSon qu'allait jeter dans leur
sans doute, la ptn homme que, d a-
budget domesucp^c^la^m^^-^l;^^^.^^ îl, 3oup-
pres son allure et la mocuî.^ ^.^^^^^^ ^^ ^^ q^,
çonnaient fo';^ d eti e de ceu ^ ^^^ ^^^ ^■^^^_
appartient a Dieu, ^ est-a dire a ^^^.^g^.
lards glandivores, d^^^"^"";;^^ ^^^^^^^^ i avaient
dans leur ,f f -ux eb^ l^s jeun^^^^^^^^ de l'étranger ;
témoignèl'intention dallei au ^ ^^^^^
malheureusement, ils y ^^^'^sLl^e est exclusi-
des Sàouda, ceux-c, --e^nn-ent ,ue ce V
un vieillard, comme son f "/^= ' ^ .^it quarante-
poser d'abord : son austere^'^ase'™' 1" ' , .n
Lq ans eny.ron c'«aU donc^a a to^.e - ^ ^^_
convenait d'attr.buer 'a lenteur et ipp ^j^^_
euUé de sa d-"-*^,;f .^^'e'",^: sse -s jambe,
mins recouvrait d une coucii. *;..,(,„ aval
sèches et nerveuses, e '""S <1^^^1"«''7^ \"J^^elles d.
tracé des sillons et des -^^^f' f;,,t\p:H'usage
ses bou-r-eurrou., ^'"!"<='^f "''^' 'h" qui mettaier
présentaient des solutions de '^°»''"""\;'^',,e le sol
, ■ A rir. l'iti-ano-er en relation cuiecu. dvc^
les pieds de 1 « ^^^n*;';; ^^^^ Sàouda accroupu
L'étranger s'arrêta en face Oc, ^^^^^
et, s'appuyant sur son long bâton e,n ^^^.
le'salut d'un ton ^^^ ^^V^^^lî^^^^^^^^é Les Sâouc
à son égard l'avait sensiblement troisse. i.e
SIDl IKHLEF* 111
sentirent le reproche, et rendirent en balbutiant son
salut à l'étranger. Voulant, sans doute, que la leçon
fut complète, ce dernier, relevant sa haute taille, s'é-
cria : « Sàouda ! Dieu — qu'il soit glorifié I — a
dit^ : Rends à tes proches ce qui leur est dû, ainsi
qu'au i)auvre et au voyageur (1). » Pris en flagrant
deht d'inhospitalité et d'avarice, les Sàouda rougirent
jusqu'aux oreilles, et ces paroles du Livre que leur
rappelait le voyageur les mit tout à fait mal à leur
aise. Ils se hâtèrent donc de se lever en marmottant
quelques excuses qu'il parut accepter. Il faut dire
qu'à la citation d'un passage du Livre, les Sàouda
avaient, dans ce voyageur, flairé un marabout, et ils
savaient par expérience qu'il pouvait y avoir quelque
danger à se brouiller avec un homme qui correspon-
dait directement avec Dieu.
Bien leur en prit, en effet, de faire amende hono-
rable; car le voyageur n'était rien moins que l'illustre
Sidi Ikhlef, marabout vénéré dans Vouthen (district)
d Oran, et particulièrement aux environs de Màs-
keur (2), où il avait une kheloua (3). Une grande piété
et quelques miracles lui avaient déjà fait une as^sez
belle réputation, et il comptait un grand nombre de '
khoddam (serviteurs religieux) chez les Hachem-
K eris. Parti de Saguiet-el-Hamra, dans le Sudmaro-
kam, pour aller prêcher aux gens de l'Est la foi mu-
sulmane, il s'était arrêté d'abord dans le pays de ces
Hachem, qu'il n'avait pas tardé à remettre dans une
voie passable. Sa présence n'étant plus indispensable
(1) Le Kora7i, sourate XVII, verset 28.
(21 Nous en avous fait Mascara. Le mot Màskeur, nom de
lieu s.gn.fie camp- il vient cVàskeur, corps de troupes.
(3) Kheloua, solitude, lieu solitaire où se retiraient autrefois
'éti'uê '"^''''''''"^' P^""" y P''*^'' et y vivre de la vie anacho-
11
112 LES SAINTS DE l'iSLAM
chez les gens de la plaine de R'eris, le saint marabout
avait résolu de continuer sa tournée religieuse, et il
s'était dirigé sans tâtonner vers le pays des Bni-
Salah, lesquels passaient alors dans la province du
R'arb pour de très médiocres Croyants. Sidi Ikhlef,
disons-nous, n'avait donc pas hésité, vu l'urgence, à
prendre son bâton de voyage, et à se mettre en route
pour accomplir sa pieuse mission.
Dès que les Sàouda eurent appris à quel person-
nage ils avaient affaire, ce fut parmi les jeunes gens
et les vieillards à qui lui offrirait l'hospitalité, et met-
trait à la disposition du marabout ce qu'il possédait
des biens périssables de ce monde. Il est superflu de
faire remarquer que cet acte de générosité, si rare chez
les Kabils, cachait une arrière-pensée, et que, s'ils
comblaient ainsi leur hôte, ils comptaient bien que ce
n'était qu'à titre de prêt. De tous les sermons que leur
avaient faits les prédécesseurs de Sidi Ikhlef, ils ne
se rappelaient guère que ce précepte fourré quelque
part dans le Livre par le Prophète : « Si vous faites à
Dieu un prêt généreux, il vous paiera le double. »
Seulement, ces ignorants et grossiers montagnards
prenaient cette promesse à la lettre, et ils en atten-
daient l'effet dans ce monde; autrement, ils se fus-
sent montrés moins enthousiastes dans leurs offres
au saint homme.
Sidi Ikhlef, qui connaissait la ladrerie kabile, et
qui savait la valeur des protestations des Sàouda,
s'établit, pour ne déranger personne, dans un gourbi
abandonné qui se trouvait à l'entrée du village. Cette
habitation n'était pas précisément somptueuse: d'a-
bord, les murs chevauchaient horriblement et avec
un mépris intense de l'aplomb; le temps en avait
percé les fenêtres d'un coup du manche de sa faux ;
les pierres, lasses, sans doute, de se supporter, cher-
I
X. — SIDI IKHLEF 113
chaient à se soustraire à cette obligation, tantôt en
saillant en dehors, tantôt en fuyant en dedans; de ce
manque d'harmonie et de cette égoïste façon d'es-
quiver un devoir,, naissait un péril imminent pour le
téméraire qui eût osé demander asile à ces murs bi-
zarrement équilibrés ; le toit^ dévasté et chauve de
son dis(l), donnait de nombreuses vues sur le ciel, et
permettait l'entrée du gourbi, avec une remarquable
impartialité^ au soleil et à la pluie; la porte, rapiécée
comme le bernous d'un deroueuch, avait rompu ses
gonds de corde de palmier nain en folâtrant, bien sur,
avec quelque brutal vent du sud, et gisait en travers
du seuil du gourbi.
Les Sâouda reconnurent que cet établissement n'é-
tait pas suffisamment habitable, même pour un saint,
et ils s'occupèrent, dés le lendemain, de le rendre
digne de Sidi Ikhlef en réduisant, d'abord, au strict
nécessaire le nombre des ouvertures accidentelles,
en remédiant tant bien que mal à la calvitie de la toi-
ture par quelques bottes de dis jetées au hasard sur
les poutrelles pourries qui en formaient le squelette,
en remettant la porte sur ses jambes, et en prévenant
son vagabondage par des attaches opiniâtres. Quant
au redressement des murs, c'était une opération trop
délicate pour que les Sàouda osassent la tenter ; ils
laissèrent ce soin à Sidi Ikhlef, qui, pensèrent-ils, de-
vait avoir probablement le don des miracles.
Il s'agissait ensuite de mettre l'intérieur de l'habi-
tation du saint maraljout en harmonie avec l'exté-
rieur; les Sâouda, qui, aux yeux des autres fractions
des Bni-Salah, passaient pour bien faire les choses,
(l)Le dis {arundofesiucoides) est nue grando jïr.iuiiin''o «rAfriqup
très commune dans les montagnes du Tell, et dont le chaume
^st utilisé comme fourrage. Les Kabils eu couvrent aussi leurs
gourbis.
114 LES SAINTS DE l'iSLAM
et qui se piquaient de justifier cette opinion^ ne vou-
lurent pas lésiner en cette circonstance: ils meublè-
rent donc le gourbi de Sidi Ikhlef d'une hacira (natte
de jonc) démaillée, et d'une boukala (vase de terre)
amputée de son anse.
Bien que Sidi Ikhlef fût fort détaché des choses de
ce monde, il ne put cependant réprimer une légère
grimace en présence de la mesquinerie de son ameu-
blement. Cette marque de mécontentement n'avait
point échappé aux Sàouda ; mais leur sordidité étant
de beaucoup supérieure à leur amour-propre , ils
étaient bien décidés à ne rien ajouter à l'installation
du saint.
Sidi Ikhlef vit dès lors à qui il avait affaire, et le
texte de ses sermons et de ses admonestations était
tout trouvé.
Le saint homme ne tarda pas à s'apercevoir que la
remise des Sàouda dans le sentier de Dieu n'était
pas une petite affaire, et que l'intensité de leur en-
durcissement exigerait plus de temps qu'il ne l'avait
supposé d'abord pour les amener à résipiscence. Pour
prouver aux Sàouda qu'il avait à cœur de mener à
lionne fin l'œuvre qu'il avait commencée, et que son
intention de les convertir était aussi tenace que leur
penchant à l'irréligion, Sidi Ikhlef résolut de se fixer
sur le territoire des Bni-Salah et de s'y marier.
Comme son cœur n'était pour rien absolument dans
cette détermination, et que, d'ailleurs, il n'avait pas
de quoi payer le sdak (1), il s'en rapporta entière-
ment aux Sàouda pour le choix de la femme qu'ils
jugeraient digne de partager sa couche.
(I) Sdak, dot faite à la femme qn"oii épouse, ou plutôt dona-
tion que Ion fait ou assure aux pareuts dont on recherche la
fille eu mariage.
SIDI IKHLEF 115
Eh bien! les Sàouda qui, dans cette circonstance,
pouvaient cherchera se relever un peu dans l'estime
du saint homme, perdirent encore, par leur cupidité,
cette occasion de se réhabiliter à ses yeux- : aucun
père ne voulant donner sa fille pour rien, il fallut bien
avoir recours à la bonne volonté d'une femme de qua-
lité inférieure et de mœurs dépourvues de limpidité.
Sidi Ikhlef accepta la femme comme il avait accepté
le gourbi, c'est-à-dire avec une grimace, et il vit bien
que les Sàouda n'avaient fait aucun progrès dans la
voie de la générosité.
Le saint marabout, qui était doué d'un grand fonds
de patience, ne désespéra cependant pas complète-
ment de sa pieuse mission, bien qu'il sut de reste que
le sort des cent vingt-trois mille six cent quatre-vingt-
dix-sept prophètes et des trois cent-treize envoyés
qui parurent sur la terre depuis la création du monde
jusqu'à Mohammed, eut été invariablement de rester
méconnus et inécoutés.
Sidi Ikhlef, nous l'avons dit^ avait le don des mi-
racles, et^ s'il l'eût voulu, rien ne lui était plus facile,
pour arriver au but qu'il se proposait, que de frapper
l'iu'iagination de ces grossiers Kabils par quelque
prodige : il ne lui aurait pas coûté beaucoup^ par
exemple, de ressusciter un mort ou deux, — en sup-
posant que les Sàouda aient valu la peine d'être res-
suscitéSj — ou de contrarier la marche de la lune,
ou de la fendre en deux avec son doigt, comme l'avait
déjà fait le Prophète Mohammed — que la bénédic-
tion et le salut soient sur lui ! — Mais alors il n'y
avait plus aucune espèce de mérite de la part des
Sàouda à croire à l'apostolat de Sidi Ikhlef. Ce que
ce saint voulait, c'était l'affirmation de sa mission et
de sa qualité d'envoyé de Dieu par le fait seul de sa
piété, et de l'accord qu'il avait la prétention de mettre
116 LES SAINTS DE l'iSLAM
entre ses actions et les préceptes religieux qu'il prê-
chait. Disons le mot, Sidi Ikhlef voulait être deviné,
ou cru sur parole.
Le saint marabout ne tarda pas à reconnaître qu'il
s'était bercé d'un fol espoir, et qu''il fallait à ces rus-
tres autre chose que Texemple et la pratique de
presque toutes les vertus, pour arriver à modifier
leurs mauvais penchants et leurs croyances erronées.
Dans le principe, les Sàouda avaient mis un cer-
tain empressement à faire leur ziara (visite) à Sidi
Ikhlef, et à lui apporter leurs maigres offrandes; ils
regardaient alors sa présence dans le pays comme une
bénédiction, et ils en attendaient, il faut bien le dire,
quelques bons miracles en leur faveur, une récolte
d'oliviers ou de glands prodigieusement abondante^
par exemple, la guérison des stérilités tenaces, ou
le don d'une postérité nombreuse à des gens qui
avaient des raisons majeures pour n'y plus trop comp-
ter. Mais lorsqu'ils virent que le saint se bornait à
leur prêcher, et cela jusqu'au rabâchage, une mo-
rale dont la pratique ne pouvait rien leur rapporter,
leurs visites à Sidi Ikhlef devinrent de plus en plus
rares, et leurs offrandes se réduisirent petit à petit à
des vœux. « Fais engraisser ton chien, il te man-
gera, > répétaient-ils grossièrement pour s'excusera
leurs propres yeux de leur lésinerie envers le saint
marabout. Persuadés d'ailleurs qu'il avait perdu son
pouvoir thaumaturgique, les Sàouda ne voulurent
plus le traiter désormais que comme un simple mor-
tel.
Sidi Ikhlef gémissait bien plus de l'impiété des
Sàouda que de l'indifférence qu'ils affectaient à son
égard; cependant, intérieurement, il éprouvait un
certain dépit de voir que tous les efforts qu'il avait
tentés pour faire de ces Kabils des Musulmans à peu
X. — Sioi IKHLEF 117
près passables étaient restés complètement infruc-
tueux. Chez Sidi Ikhlef, l'homme reprenait, évidem-
ment, dans cette circonstance, le dessus sur le saint;
la matière dominait l'esprit, et la bète saisissait les
rênes du gouvernement intime de l'envoyé du Dieu
unique. Tout cela prouvait que, même pour un saint,
il est extrêmement pénible de prêcher dans le dé-
sert.
Néanmoins, Sidi Ikhlef voulut, avant de prendre
un parti extrême^ attendre encore quelque temps ; il
lui en coûtait, disons-le, d'échouer chez les Sâouda
quand, dans le district de Màskeur, il avait ramené
à la foi musulmane des populations réputées impies
à un degré bien autrement caractérisé que ne l'étaient
ces Sàouda. Mais les heures, les jours et les mois
s'amoncelèrent les uns sur les autres sans que ses ser-
mons eussent produit chez ces montagnards d'autre
résultat qu'un agacement général qu'ils ne cherchaient
même plus à dissimuler ; ils avaient tout-à-fait mis
la parole du saint derrière leurs oreilles. Ainsi, ils af-
fectaient de bâiller tout haut quand Sidi Ikhlef qui,
quelquefois, parvenait à mettre la main sur un certain
nombre d'auditeurs, entamait quelque pieuse exhor-
tation; or^ on sait combien le bâillement est conta-
gieux; on s'imagine dès lors le concert discordant
que devait produire cette convulsive dislocation de
mâchoires, et ce qu'il fallait de patience au saint
pour rester calme devant cette désobligeante manifes-
tation.
Sidi Ikhlef vit bien qu'il perdait son temps, et qu'il
fallait renoncer à la conversion des Sàouda; aussi,
comprenant parfaitement qu'il leur pesait sur la
prunelle, n'hésita-t-il plus â reprendre son bernons de
deroueuch et son bâton de voyage. Un soir, il quitta
sa femme et ses enfants — il avait des enfants —
118 LES SAINTS DE l'iSLAM
sans les avoir mis au courant de ses projets,, et, pen-
dant fort longtemps, on ne sut ce qu'il était devenu.
On pensa qu'il s'était retiré chez les Ouzra, tribu
montagnarde qni marchait assez volontiers à côté du
sentier de Dieu ; mais on ne savait rien de précis à
ce sujet. A ceux qui leur en demandaient des nou-
velles, les Sàouda répondaient invariablement : « Il
est entre l'oreille et les yeux de la terre! » Ils vou-
laient dire par là qu'on ne savait ce qu'il était devenu,
et qu'ils ne s'en préoccupaient que médiocrement.
On assure d'ailleurs qu'ils furent enchantés d'être
débarrassés d'un homme qui s'obstinait, malgré ses
insuccès dans cette direction, à leur prêcher une
morale qu'on ne pouvait certainement pas appeler
austère, mais qui, néanmoins^ leur était extrêmement
désagréable.
On s'habitua peu à peu à l'absence de Sidi Ikhlef ;
au bout de quelques mois, il n'en était plus question.
Un jour, les Sàouda donnaient une fête sur l'ouad
Er-Rabtha ; ils mangeaient comme des gens à qui
cela n'arrive guère d'une manière sérieuse qu'une
fois l'an ; leurs estomacs étaient à bout de capacité,
— une noisette les eût fait déborder ; — mais leur
envie d'absorber n'était pas éteinte. L'homme est bon
quand il a l'estomac garni, et ce détail n'avait pas
échappé à un gaillard de haute taille qui semblait
guetter, caché dans les nérions qui jalonnent l'ouad,
le moment de s'approcher des Sàouda qui festinaient.
L'instant était probablement opportun ; car, sortant
tout à coup de sa cachette, cet homme se dirigea droit
sur le groupe principal des repus. Quand il en fut
près, il s'arrêta et leur jeta ce souhait : « Que Dieu
vous rassasie! » Au lieu de le lui rendre par cet autre
souhait : « Que Dieu accorde sa miséricorde aux au-
teurs de tes jours! » les Sàbuda ne répondirent que
X. — SIDI IKHLEF
119
par une sorte de grognement ; ils firent en même
temps quelques efforts pour se lever, ce qui prouvait
que l'arrivant était un personnage d'une certaine qua-
lité; mais on sentait que;,dans ce moment de digestion,
tout dérangement devait leur être pénible. L'étranger
le comprit sans doute aussi; car il les engagea avec
bonté à rester assis, ce qu'ils firent, du reste, sans
insisteroutre mesure pour se mettre dans la ver:icale.
Il restait encore du kousksou dans les plats; cha-
cun y avait fait devant soi une vaste excavation;
mais le milieu était resté à peu près intact. Les Sàouda,
malgré leur goinfrerie, s'étaient cependant rappelé
cette prescription de la civilité musuhnane : « Lors-
que la nourriture est servie, prenez autour du plat et
laissez-en le milieu ; car la bénédiction du ciel y des-
cendra. » Ils firent signe à l'étranger de s'asseoir, et
l'un des anciens des Sâouda l'invita, non sans regret
de ne pouvoir en faire autant, à prendre sa part du
festin. Le nouveau venu ne se fit p^s prier longtemps :
s'armant de l'une des cuillers qui étaient fichées dans
le plat, il entama vigoureusement la base de la pyra-
mide de la gueçâa (1). Quelque minutes après, la bé-
nédiction du ciel eût été foi-t embarrassée pour sa-
voir où se caser dans ce plat dont on voyait déjà le
fond.
Les Sàouda mesuraient de l'œil les effets delà dé-
sastreuse absorption de l'invité; ils suivaient pleins
d'anxiété les mouvements de va-et-vient de sa cuil-
ler, et il fallait qu'il fût réellement un personnage
considérable, et qu'ils le connussent particulièrement,
p(;ur le laisser continuer une manœuvre qui, visible-
ment, leur était des plus pénibles.
(1) Vaste plat cnnxsé dans vuie ndidi'llr d'arbre, de frèue \n\v-
ticulièreiu ni.
120 LES SAINTS DE l'iSLAM
L'invité, en effet, n'était pas le premier venu, et
les Sàouda avaient eu plusieurs fois l'occasion de
juger de son pouvoir surnaturel : leur hôte n'était
rien moins que le marabout Ben-Rkhiça, de la tribu
des Soumata. Nous devons dire, dans l'intérêt de la
vérité, que la qualité de marabout lui était contestée
par quelques hommes pieux, qui prétendaient que sa
puissance tenait bien plus de la goétie que de la
théurgie, c'est-à-dire qu'elle venait bien plutôt du
diable que de Dieu. D'abord, il était originaire du
R'arb, le pays de la magie, et il avait parcouru
l'Egypte, dont il avait visité les plus célèbres écoles.
On avait remarqué, de plus, que sa puissance ne
s'exerçait jamais en vue du triomphe de la cause de
Dieu ou de son Prophète. Mais comme sa morale n'é-
tait pas gênante^ les Soumata — qui ne passaient que
pour de médiocres Croyants — l'avaient accepté à
l'exclusion d'autres marabouts plus authentiques
peut-être, mais aussi bien plus désagréables et incom-
modes. Il faut dire aussi que Ben-Rkhiça était très
redouté, et qu'il n'était pas toujours prudent de s'ex-
poser aux effets de son pouvoir, qu'il lui vint de Dieu
ou de Satan le lapidé.
La démarche de Ben-Rkhiça vers les Sàouda n^é-
tait pas absolument désintéressée : il avait appris
la disparition de Sidi Ikhlef ; il savait qu'on était sans
nouvelles de ce saint marabout, et que personne chez
les Sàouda n'en était mort de chagrin; le moment
était donc opportun, selon lui, pour chercher à s'éta-
blir dans leur riche pays et à y vivre à leurs dépens.
La crainte que son pouvoir surnaturel inspirait à ces
djebalya (montagnards) devait considérablement
faciliter la solution de cotte affaire, surtout que Sidi
Ikhlef n'était pas là pour contrarier ses projets. L'im-
portant, pour le marabout des Soumata, c'était de
1
X. — SIDI IKHLEF 121
prendre pied chez les Sàouda : son habileté et le temps
devaient faire le reste.
Nous ne savons si c'est à l'avidité ou au désir de
faire honneur à ses hôtes qu'il convient d'attribuer
l'énergie avec laquelle Ben-Rkhiça absorbait le kous-
ksou des Sàouda; tout ce que nous pouvons dire,
c'est qu'il leur parut plus affamé que la chienne de
l'avaricieuse Haoumal qui, de faim, se rongeait la
queue. Mais une chose adoucissait leurs regrets :
c'est la persuasion dans laquelle ils étaient que, par
l'effet de sa puissance, Ben-Rkhiça était capable de
les indemniser au centuple de ce qu'il leur avait
mangé. On citait de lui plusieurs miracles qui ne
laissaient aucun doute à ce sujet : ainsi, maintes et
maintes fois, il avait, affirmait-on, changé des pierres
en paiuj du sable en kousksou, des rochers en mou-
tons, des cônes de pins en figues^ du cuivre en or,
des glands amers en glands doux. Il faut ajouter que
ces transmutations pouvaient s^opérer dans le sens
opposé quand Ben-Rkhiça avait à se venger de quel-
que injure, ou de quelque oubli à son égard des lois
de l'hospitalité. Bien que marabout, il était, disons-le,
irascible au dernier des points. Du reste, les Sàouda
savaient parfaitement tout cela, et leur avarice s'en
était sensiblement détendue.
Ce détail n'avait pas échappé au marabout Ben-
Rkhiça, qui connaissait les Kabils sur le bout de son
doigt; aussi, crut-il le moment opportun pour lancer
sa demande. Après avoir bu une forte gorgée d'eau àla
tasse commune, et reçu parla formule « Sahha (li! »
les souhaits de santé de ses hôtes ; après avoir té-
moigné par une retentissante teugrida (2) de la satis-
t) Snhhn, siuito. Oa soua-enleud : Dieu te donne.
2) Emissiou sonore, par la bouche, de gaz proveuaut de l'es-
122 LES SAINTS DE l'iSLAM
faction de son estomac, et en avoir remercié Dieu
par un « el-hamdou lillah (1) » d'actions de grâces,
auquel les Sâouda répondirent par un « Allah lâthik
sahha (2) ! » Ben-Rkhiça prit la parole en ces termes :
« Sàouda, ce n'est pas à vous qu^il est besoin de
rappeler que le Prophète — sur lui la bénédiction et
le salut ! — a dit : « Tout Musulman qui habillera un
Musulman dépourvu de vêtements sera vêtu par
Dieu, dans l'autre monde, des habits verts du para-
dis, » et qu'il a ajouté : « Dieu — qu'il soit exalté ! —
nourrira des aliments réservés aux élus le Musulman
qui aura apaisé la faim d'un Musulman. » Il est évi-
dent que vous n'ignorez pas davantage que le Pro-
phète a dit encore: « A celui qui sera généreux. Dieu
donnera vingt grâces, » et qu'il a répété souvent :
« Soyez généreux envers votre hôte; car il vient
chez vous avec son bien : en entrant, il vous apporte
une bénédiction ; en sortant, il emporte vos péchés, d
Bien qu'ils reconnussent qu'il était superflu de leur
remémorer tout cela, les Sâouda n'en firent pas moins
la grimace; ils sentaient vaguement, par l'exorde de
Ben-Rkhiça, qu'ils étaient menacés d'une demande
dont l'importance devait être, naturellement, propor-
tionnée aux formes flatteuses par lesquelles il formu-
lait sa requête.
Ben-Rkhiça, qui avait vu la grimace^ comprit que
les compliments seraient insuffisants, et qu'il fallait
s'adresser directement à la vanité de ces pingres.
tomac. Chez les Espaf,niols ot riiez les Arabes, ce bruit ii"est point
mie grossièreté; c'est, au contraire, le reiuerciemeut de l'iuvité
à Dieu et à son hôte de lui avoir ilouné assez de bien pour eu
remplir son ventre.
[i] La louange h Dieu! formule analogue à la prière appelée
« les Grâces, » que nous faisons après le repas.
(2) Que Dieu te donne la santé I
SIDI IKHLEF 123
« Tout le monde sait dans Vouthen d'Alger et dans le
Tithri, ô Sàouda, que vous n'êtes pas do ceux dont on
dit : a Ce sont des avares sordides capables de teter
les femelles de leurs troupeaux, et de tirer les restes
des mets d'entre leurs dents ! » On n^a jamais dit
d'aucun de vous, ô hommes généreux ! « Son rocher
a fini par laisser tomber quelques gouttes. » Vous
n'êtes point de ceux, en un mot, qui feraient frire leur
poisson au feu d'un incendie. »
— « Chez lui est la vérité ! » se dirent les Sàouda
en se regardant d'un air qui signifiait : « Tout ce qu'il
dit là est pourtant l'exacte vérité! »
Ben-Rkhiça vit bien qu'il avait touché la corde
sensible des Sàouda en les louant d'une vertu qui leur
était totalement étrangère; aussi renchérit-il encore
sur son thème en leur disant : « 11 ne faut pas pour-
tant, ô Sàouda, que votre générosité aille jusqu'à la
prodigalité, et vous n'êtes pas loin de toucher à cet
excès ! Rappelez-vous donc que, si Dieu a dit : « Ne
te lie pas la main au cou, » il a ajouté : « Et ne l'ou-
vre pas non plus entièrement de peur que tu ne
deviennes pauvre. »
Il est clair que Ben-Rkhiça connaissait le proverbe
suivant: « Baise le chien sur la bouche jusqu'à ce
que tu en aies obtenu ce que tu veux. »
Il n'en fallait pas tant pour convaincre les Sàouda
qu'ils étaient la prodigalité même; du reste, il s'en dou-
taient déjà un peu : « Par la vérité de Dieu ! s'écria
un vieux Sàoudi à chachia vernissée de crasse et à
bernous effiloché, Ben-Rkhiça a raison ; notre pro-
digalité est notoire dans toutes les tril)us de Vouthen
et au delà^ et ce n'est vraiment pas sans cause que
nos sordides voisins, les Mouzaïa, nous jettent con-
tinuellement ce reproche à la tête. Néanmoins, il
vaut mieux être taxé de prodigalité que d'avarice ; on
124 LES SAINTS DE l'iSLAM
se rapproche bien plus de Dieu — qu'il soit exalté ! —
dont le plus bel attribut est, sans contredit, la géné-
rosité.
— « Par ma nuque ! ô Bel-Kacem, tu parles comme le
Livre, reprit Ben-Rkhiça, qui connaissait Tinfluence
du Sâoudi sur les gens de sa fraction, et ce n'est pas
sans raison que tu es estimé dans toute la tribu des
Bni-Salah pour ta haute sagesse, tes vertus et la sû-
reté de tes jugements. »
Bel-Kacem savoura à petites gorgées ce compli-
ment de Ben-Rkhiça; il était dès lors tout entier au
marabout des Soumata.
— « Aussi, continua Ben-Rkhiça, mon plus vif dé-
sir est-il de vivre au milieu de vous, ô Sàouda ! et
cela parce que vous êtes des gens de bien, des gens
craignant suffisamment le Dieu unique, et marchant
à peu de chose près dans son sentier. »
— « Tout notre pays est à toi, ô Ben-Rkhiça ! et
nous sommes tes serviteurs, s'écria Bel-Kacem em-
porté par l'enthousiasme; nous n'avons que toi et
Dieu, et ta présence parmi nous c'est la bénédiction
de Dieu ! »
— et Par Dieu ! o Bel-Kacem ! tu as dit la vérité! »
s'écrièrent les Sàouda.
— « Surveillez vos cœurs, ô Sàouda! Vous le voyez,
reprit habilement Ben-Rkhiça, vous retombez encore
dans la faute qu'on vous reproche avec tant d'àcreté,
la prodigalité. Vous êtes des incorrigibles, et je vois
que j'aurai fort à faire pour vous ramener dans les
bornes d'une raisonnable générosité. Ce que je vous
demande, continua humblement Ben-Rkhiça^ c'est un
coin de terre pour y jeter ([uelques poignées d'orge,
de quoisuffireà ma nourriture. Je ne suis pas, ô mes
enfants ! de ces marabouts qui, bien que voués à la
vie ascétique, n'en recherchent pas moins ici-bas,
SIDI IKHLEF 125
sur cette mère de la puanteur, la terre, toutes les
jouissances qui nous sont promises dans l'autre vie.
Peu pour moi, ô Sàouda ! et beaucoup pour vous. Con-
sentez-vous à me compter parmi les vôtres ? »
La position était conquise. Le peu pour moi et
beaucoup pour vous de Ben-Rkhiça avait produit un
effet prodigieux sur les Sàouda: la cupidité allumait
des éclairs dans leurs yeux verts, et ils ne se sentaient
plus d'aise d'avoir mis, cette fois^ la main sur un ma-
rabout qui leur promettait plus de biens que de ser-
mons. Ils furent pris d'un accès de générosité, et Bel-
Kacem, l'orateur de la fraction, s'empressa de répon-
dre avec des larmes dans la voix et dans les yeux :
« monseigneur! je te l'ai déjà dit au nom de tous,
nous sommes tes serviteurs^ et tout notre pays est
dans tes mains. Nos jardins, nos forêts de chènes-
liéges, nos sources, nos rivières sont à toi, » ajouta
le Sàoudi, convaincu, du reste, que Ben-Rkhiça ne
le prendrait pas au mot.
Bien que les Sàouda partageassent cette même con-
viction, ils commençaient à trouver cependant que
Bel-Kacem allait un peu trop loin, et que, du mo-
ment que Ben-Rkhiça ne demandait qu'un lopin de
terrr pour y semer quelques jointées d'orge, il était
fort inutile de lui offrir toutes les richesses du pays;
ils étaient d'avis qu'il ne faut jamais jouer avec l'hy-
perbole, surtout lorsqu'il s'agit de gens dont on n'est
pas parfaitement sur.
Bel-Kacem avait bien remarqué la grimace désap-
probative de ses contribules; mais il était orateur,
avons-nous dit, et l'occasion de parler devant la foule
était trop belle pour la laisser échapper. Entraîné mal-
gré lui sur les pentes glissantes de l'exagération, il
continuait : « Oui, monseigneur, je te le répète au nom
des Sàouda, tout notre pays est à toi, et, pour te prou-
126 LES SAINTS DE l'iSLAM
vei' notre ardent désir de te retenir au milieu de
nous, nous voulons, et dès demain, te bâtir, sur le
point que tu choisiras, une maison dign(3 de toi et de
ta situation auprès du Dieu unique. Accepte, ô mon-
seigneur ! l'offi'e de tes serviteurs, ou, par Sidi Abd-
el-Kader ! — que Dieu soit satisfait de lui! — nous
en mourrons de désespoir. »
Ben-Rkhiça qui, sans doute, ne voulait pas la mort
des Sàouda, se laissa faire violence, et accepta une
offre qui lui était faite d'une façon si pressante; il
savait, du reste, qu'il ne fallait pas laisser passer la.
nuit sur Taccès de générosité de ces Kabils.
— « Puisque vous le voulez absolument, ô Sàouda,
répondit le marabout, j'accepte, non pas votre pays
tout entier, mais un petit coin de terre sur le point
même où vous me l'offrez si généreusement, et, bien
que je fusse venu dans votre pays pour y vivre dans
la solitude, — car Notre Seigneur Mohammed a dit :
« La vie retirée est déjà un acte de piété, » — je
consens pourtant à ce que vous me bâtissiez, non
pas une maison, mais un simple gourbi où je puisse
m'al)riter contre la rigueur de vos hivers. Donc, point
de folies, point de prodigalités^ ô mes enfants ! un
simple gourbi, et rien de plus. »
Pendant que se passait cette scène, les autres grou-
pes des Sàouda s'étaient rapprochés du groupe prin-
cipal au milieu duquel s'était placé Ben-Rkhiça, de
sorte que toute la fi action était au courant de la ques-
tion, et pouvait jnendre part à la discussionà laquelle
allait, nécessaireuiciit, donner lieu la proposition qu'a-
vait émise Bel-Kaccm au sujet de la donation à faire
en faveur du marabout des Soumata; car, à cette
époque^ c'est-à-dire^ il y a trois siècles et demi, les
kanoun (chartes, règles) des Kabils et leur état poli-
tique étaient déjà, si l'on en croit quelques écrivains
X. — SIDI IKHLEF 127
français, bien supérieurs aux constitutions tant van-
tées qui, beaucoup plus tard, réglèrent, en Angleterre,
en Amérique et en France, les droits et les devoirs des
citoyens. D'après les mêmes écrivains, il serait ex-
trêmement difficile de voir fonctionner le suffrage
universel avec plus de grâce et d'aisance que dans les
Kabilies, abstraction faite, bien entendu^ des coups
de bâton qui pleuvent sur les minorités; mais il n'y a
pas grand mal à cela; car toujours les minorités
sont factieuses (1). En effet, si toute puissance, toute
force vient de Dieu, toute impuissance, toute faiblesse
doit naturellement venir du côté opposé, du diable
apparemment.
Le marabout, qui sentait que la discussion allait
commencer, se retira discrètement pour ne pas avoir
l'air d'influencer rassemblée. Bel-Kacem formula sa
proposition : il s'agissait d'abord de spécifier l'étendue
du terrain à donner en toute propriété à Ben-Rkbiça.
On fut bientôt d'accord sur ce point en promettant
une compensation au propriétaire dudit terrain.
L'assemblée, bien que chaude encore de générosité,
ne fut pas aussi coulante sur la question de la mai-
son qu'on devait bâtir pour le marabout : les uns —
les vieux — voulaient qu'on se contentât — puisque
le saint homme s'en contentait lui-même — d'un
simple gourbi de branchages; les autres — les jeu-
nes — prétendaient qu'un saint n'est jamais trop bien
logé, et ils penchaient pour une maison en pisé. Le
parti desgénéreux allait succomber quand Bel-Kacem
rappela aux anciens ces paroles du Prophète : « La
(Il Nous ferons rf marquer que ces légeiules on été recueillies
avant 1870. Depuis l'insurrection kabile de 1871, le sull'raf.'e uni-
versel a été enlevé aux rebelles, du moins dans un grand nom-
bre de circonscriptions du territoire de commandement.
128 LES SAINTS DE l'iSLAM
générosité est un arbre planté dans le ciel par Dieu,
le Maitre des mondes; ses branches atteignent la
terre, et celui qui traite bien ses hôtes, qui se ré-
jouit d'eux et leur montre un bon visage montera
par elles en paradis. L'avarice, au contraire, est un
arbre planté dans l'enfer par le démon, et dont les
branches sont étendues sur la terre ; qui veut y cueil-
lir des fruits est enlacé par elles et attiré dans le
feu. »
Cette citation donna beaucoup à réfléchir aux an-
ciens. Bel-Kacem profita habilement de l'ébranlement
qu'il avait produit dans l'esprit des vieillards pour
les rallier, par un autre extrait du Livre^ au parti de
la maison en pisé.
Pendant qu'on y étaitj on décida que cette habita-
tion serait élevée sur le terrain dont on avait fait don
à Ben-Rkhiça, et que les maçons — tout le monde
l'est un peu dans les Kabilies — se mettraient à l'œu-
vre dès le lendemain.-
Cette décision, qui fut immédiatement communi-
quée à Ben-Rkhiça, remplit son cœur de la joie la
plus vive .
Il y avait à peine trois ou quatre jours que les ma-
çons étaient à la besogne, quand on apprit tout-à-coup
le retour de Sidi Ikhlef. Cette nouvelle déconcerta un
peu les Sàouda; ils sentaient parfaitement que leur
conduite et leur indifférence à l'endroit du saint homme
n'étaient pas faciles à justifier; puis leur avarice
avait repris le dessus, et ils en étaient à regretter
leur prodigalité envers Ben-Rkhiça, surtout quand
ils la comparaient à la sordidité a\'ec laquelle ils
avaient traité Sidi Ikhlef.
Ils ne voulaient pas trop se l'avouer; mais leur es-
prit était tourmenté, et l'on aurait dit que le remords
allait s'emparer de leurs âmes.
X. — SIDI IKHLEF 129
Malgré le pouvoir surnaturel qu'on lui attribuait,
Ben-Rkhiça ne paraissait pas plus enchanté que sa
clientèle du retour inattendu de Sidi Ikhlef; ce saint
homme n'avait point, il est vrai, fait de miracles chez
les Sàouda; mais on savait pourtant, par des gens
qui avaient voyagé dans le R'arb, qu'il avait joui jadis
de ce précieux don. Dieu le lui avait-il ôté, ou bien le
saint avait-il cru inutile de contrarier les lois de la
nature pour obtenir ce mince résultat de convertir une
poignée de montagnards ? On ne savait rien de positif
à cet égard. Quoiqu'il en soit, Ben-Rkhiça sentait
bien que, par l'essence de sa puissance, Sidi Ikhlef
devait être plus fort que lui; c'était, dans tous les
caSj un concurrent gênant et même redoutable pour
le marabout des Soumata, en ce sens surtout qu'il
pouvait compromettre l'œuvre qu'il avait si habilement
entamée, et faire avorter des projets qui ne deman-
daient plus qu'à mûrir. Bref, Ben-Rkhiça n'était pas
tranquille.
Sidi Ikhlef avait reparu chez les Sàouda; mais ses
yeux, comme ceux du prophète Jacob, étaient deve-
nus bleus à force de pleurer: le saint marabout était
aveugle. A quelle cause fallait-il attribuer l'intîrmité
dont avait été frappé Sidi Ikhlef ? Etait-ce à l'in-
différence en matière de religion des Kabils chez les-
quels il avait porté la parole divine? Etait-ce à la noire
ingratitude des Sàouda envers lui ? Sans vouloir pour-
tant l'affirmer, nous dirons qu'il devait y avoir un
peu de tout cela dans le fleuve de larmes qu'avait
versées le saint homme.
Sans doute pour faire honte aux Sàouda et les je-
ter sous la griffe du remords, Sidi Ikhlef affectait,
depuis son retour, de ne se revêtir que d'un bernous
tavaudê en mosaïque, et dont les pièces, bizarrement
disposées, étaient toutes placardées à coté de la hles-
130 LES SAINTS DE l'iSLAM
sure qu'elles avaient la mission de cicatriser. Le saint
portait bien sous cette loque une espèce de gandoura
de nuance fauve ; seulement, le derrière de cet effet,
considéré, sans doute, ouime une superfluité, avait
servi à réparer, bien que très imparfaitement pour-
tant, le devant fort compromis de l'indispensable vê-
tement; mais nous l'avons dit, Sidi Ikhlef était un
saint, et, même dans ce monde, les élus musulmans
sont considérés comme dépourvus de sexe.
Depuis son arrivée, Sidi Ikhlef avait à peine ouvert
la bouche; c'était au point que, même sa femme
et ses enfants, ne savaient absolument rien ni du
lieu où il avait passé le temps de son absence, ni
des causes qui avaient amené sa cécité. A chacune
des questions que lui faisait sa femme, — la femme
est curieuse, — il répondait invariablement: « Reub-
bi! » — mon Dieu (1) ! Cette explication paraissait,
sans doute, insuffisante à la femme de Sidi Ikhlef;
car, à chaque instant, elle répétait sa question, et
toujours — il faut le dire — avec le même succès. Le
nègre qu'avait ramené le saint, et qui lui servait de
guide, était aussi impénétrable que son maître. Ce
qu'il y a de certain, c'est que le pieux marabout avait
du énormément prier; car on remarquait à ses ge-
noux des callosités qui attestaient, comme celles qui
se voyaient aux rotules de IIoceïn-ben-Ali dou
(i) Onaiid les Arabes ne veulent pas répondre, cm lorsqu'ils
veuli'ut ilt'gaf,'er leur responsabilité d'un fait on d'une action
quelconque, et la repasser à Dieu, ils disent, eu levant les épau-
les;! /îf?<66i.'» — ijionDieu! — loundliptique qu'on peuttraduire
par: « Je n'y suis pour rien; c'est Dieu qui l'a voulu ; Dieu l'a
décidé ainsi. » Ils sous-en tendent le participe passé inektoubf
(c'étnit^i écrit.
X. — SIDI IKHLEF 131
et-tefnat (1), l'excès continu des génuflexions.
Pendant les premiers jours de sa réapparition, les
Sâouda avaient évité de passer devant le gourbi du
saint ; bien qu'il fût aveugle, il leur semblait pourtant
que Sidi Ikhlef pouvait les voir^ et ils faisaient un
détour pour l'éviter; cependant peu à peu ils s'enhar-
dirent et s'approchèrent de sa demeure. Néanmoins,
ils n'étaient que médiocrement rassurés quand les
grands yeux blanc-laiteux du marabout étaient ren-
contrés par les leurs. Plusieurs Sàouda^ des plus
compromis dans l'affaire de Ben-Rkhiça, avaient été
pris de frayeur en passant devant le saint, et s'étaient
enfuis comme s'ils avaient eu Iblis à leurs trousses :
ils prétendaient avoir vu les yeux du saint, toujours
fixés sur le soleil, s'allumer soudainement et lancer
des traits enflammés dans leur direction. Voyez un
peu ce que c'est pourtant qu'une conscience bourrelée
et manquant de tranquillité !
Depuis son retour, Sidi Ikhlef passait son temps
assis sur une pierre près de son gourbi ; son nègre
— on prétendit plus tard que c'était l'ange Djebril
lui-même — s'était donné la pénible mission de dé-
barrasser le saint, temporairement, bien entendu, de
ces insectes aptères et parasites qui vivent sur la sur-
face cutanée du chef-d'œuvre du Créateur, l'homme.
La besogne de Salem — c'était le nom du nègre —
n'était pas précisément une sinécure; il mettait d'ail-
leurs dans ses recherches une conscience dont le
saint pourtant ne paraissait pas toujours lui tenir
assez compte; mais Salem n'en continuait pas moins,
avec une abnégation admirable, la poursuite de ces
buveurs de sang. Du reste, le procédé d'extraction
qu'employait le nègre lui assurait le même travail
(1) Celui qni a des callosités auxgenou.K.
132 LES SAINTS DE l'iSLAM
pour le lendemain; il savait que Dieu a dit : « Tu ne
tueras pas (1), » et, conformément à ce commande-
ment, il se contentait d'expulser l'attachant parasite
du point où il opérait. Or, comme Sidi Ikhlef occu-
pait tous les jours la même place, l'incorrigible in-
secte ne tardait pas à regagner la position d'où il
avait été si brutalement délogé.
Le gourbi de Sidi Ikhlef n'était guère qu'à quelques
centaines de pas de la maison qu'on construisait pour
Ben-Rkhiça, et les maçons étaient obligés, à moins
de faire un long détour^ de passer devant la demeure
du saint pour se rendre à leur travail. Ces allées et
ces venues, ces bruits insolites éveillèrent l'attention
de Sidi Ikhlef, qui, un jour, finit par demander à Sa-
lem ce que cela signifiait. L« nègre lui répondit que
les Sàùuda construisaient une maison superbe sur les
bords de l'ouad Er-Rabtha, « maison qui, évidem-
(1) Les Arabes et les Kabils ne tuent pas les insectes parasites
ou antres; ils se bornent, quand ils les gênent par trop, à leur
infliger la peine de lostracisme particulier. Nous devons dire
que cette peine n'est jamais de longue durée; car l'insecte cou-
pable trouve bientôt à se rapatrier dans les bernons d'un com-
patissant.
Ou raconte , à ce propos, qu'un jour, le khalife Ouiar-ben-El-
Khoththub, cousin au troisième degré, de Mahomet, ayant trouvé
un scorpion sur le tapis qui lui servait de couche, fut pris de
scrupule relativement à son droit de tuer une créature de Dieu.
Dans le doute, et pour se mettre d'accord avec sa conscience, il
alla consulter le Prophète, son parent, à qui il exposa son cas.
Après avoir réfléchi ])endant quelques instants, Mahomet lui ré-
pondit qu'il ne pouvait s'arroger le droit de destruction qu'à la
troisième désobéissance de l'insecte, c'est-à-dire après les trois
sommations d'avoir à se retirer. On comprend combien cette loi
protectrice des insectes suceurs a dû sauver de délinquants; et
c'est précisément la difficulté do les reconnaître qui fait que
l'Arabe, dans la crainte de livrer au supplice un non sommé, pré-
fère lui infliger seulement la peine du bannissement.
X. — SIDI IKHLEF 133
ment, ajouta Salem, doit servir de demeure a u:: ^Tai.i
de la terre ; car il n'en est ni de mieux baue, ni de
plus spacieuse dans toute la montagne des Bni-
Salah. »
Cette réponse donna à réfléchir à Sidi Ikhlef; D est
inutile de cacher qu'il entra dans la pensée du saint
que les Sàouda^ revenant à des sentiments meilleurs,
voulaient lui faire une surprise, et que le splendide
édifice qu'ils construisaient lui était destiné. Il voulut
en avoir le cœur net : décidé dés lors à rompre le si-
lence, il se promit d'interroger les maçons quand, le
lendemain, ils se rendraient sur leurs chantiers.
Sidi Ikhlef était, en effet, assis sur sa pierre quand
passèrent les Sàouda chargés de poutrelles devant
servir de toiture à la maison : t Sàouda ! leur cria
le saint marabout, où allez-vous donc ainsi tous les
jours de si bonne heure ? JXous ne sommes pas a l'é-
poque où les travaux agricoles appellent avant le
jour le fellah dans son champ. »
Stupéfaits de celte interpellation du saint qu'ils
croyaient aussi muet qu'il était aveugle, les Sàouda
auraient bien voulu laisser sans réponse l'interroga-
tion de Sidi Ikhlef, et cela d'autant mieux qu'ils n'a-
vaient rien de particulièrement agréable à lui ré-
pondre; mais la question était trop nettement posée,
et il n'était possible de s'y dérober que par la fuite ou
par une irrévérence. Il faut l'avouer, malgré leurs
mauvais procédés envers le saint marabout , les
"^àouda lui avaient cependant conservé une certaine
■nération, un certain respect dont ils ne se ren-
daient pas parfaitement compte, mais qui. néanmoins,
les rivait malgré eux à son influence. Leur première
pensée — c'était bien naturel — fut de se tirer de là
par un mensonge : € Il est aveugle, se dirent-ils; si
nous le trompions? » Mais il était une chose qui les
134 LES Saints de l'islam
gênait fort : Sidi Ikhlef, qui, autrefois, avait joui du
don des miracles, pouvait parfaitement, bien qu'il
n'en fit pas usage, le posséder encore aujourd'hui ;
or, il paraissait assez difficile d'en conter à un saint
qui, à défaut des yeux du corps, devait indubitable-
ment voir très clair avec les yeux de l'esprit. Le plus
sage était donc véritablement de renoncer au men-
songe, et c'est ce que firent les Sàouda.
— « Tu nous demandes où nous allons ainsi^ ô mon-
seigneur ? répondirent-ils en balbutiant; mais nous al-
lons achever la maison que nous bâtissons pour, Sidi
Ben-Rkhiça. »
Les illusions de Sidi Ikhlef tombèrent immédiate-
ment comme la grêle ; le saint se contint cependant ;
mais il souffrit considérablement de se voir préférer
Ben-Rkhiça, Ben-Rkhiça qu'il savait une puissance
d'en-bas, une puissance ténébreuse. Il en conclut que
les Sàouda ne valaient pas mieux qu'autrefois.
S'efforçant cependant de jeter la glace de la raison
sur sa colère qui montait, Sidi Ikhlef reprit : « Par
Dieu ! ô Sàouda, c^est là une action d'autant plus mé-
ritoire, que la générosité n'est pas précisément votre
qualité dominante. ». Sidi Ikhlef avait évidemment
tort, dans cette circonstance, de montrer du dépit.
Nous savons bien qu'il en coûte toujours de voir ses
illusions détruites ; mais, alors, ce n'est pas la peine
d'être un saint si l'on ne sait pas plus qu'un simple
mortel mettre un frein à ses petites passions.
Le sarcasme jeté par Sidi Ikhlef à la face des
Sàouda avait porté en plein ; on pense combien il dut,
en effet, leur être pénible — à eux qui se croyaient
la générosité même — de descendre des hauteurs où
les avait juchés Ben-Rkhiça. Ils ne surent que
dire.
Sidi Ikhlef jouissait évidemment de leur confusion;
X. — SIt)r IKHLEF 135
bien qu'il fût aveugle, il avait compris à leur silence
qu'ils devaient être fort embarrassés. Le saint homme
profita impitoyablement de cette situation et conti-
nua son persiflage. — « Ah ! cette construction, qu'on
dit si somptueuse, est pour Ben-Rkhiça? Mais
savez-vouSj ô Sàouda, que, pendant mon absence,
vous avez considérablement progressé dans la voie
du bien ! Par Sidi Abd-el-Kader! je ne vous recon-
nais plus, et il faut que Ben-Rkhiça soit doué d'une
éloquence singulièrement persuasive pour avoir pu
vous amener à lui édifier une maison digne d'un sul-
tan, quand, pour moi, vous n'aviez qu'un gourbi ruiné
et tout à fait inhabitable. Par la vérité de Dieu ! je
vous en félicite, » ajouta ironiquement le saint.
Ce reproche cloua les Sàouda au sol.
— « Il faut que ce Ben-Rkhiça vous ait promis
bien des félicités en ce monde^ continua le saint sur
le même ton, pour être parvenu à vous faire ouvrir
vos mains cadenassées comme le coffre d'un Juif? »
Décidément, le saint allait trop loin.
— « Qu'espérez-vous donc, o impies fils d'impies,
de ce si puissant Ben-Rkhiça que vous comblez de
tant de biens?... Parlez-donc, répondez-donc, ô
Sàouda, si vos langues ne sont pas clouées à vos
palais... »
Ils ne savaient trop que répondre. L'un d'eux se
risqua pourtant à lui dire tout en balbutiant : « Cinq
fois par jour, Ben-Rkhiça supplie le Dieu unique^. . .
celui dont tu nous as tant parlé »
— « Et si inutilement, » murmura tristement le
saint. .
— « Pour qu'il nous emplisse de bien jusque-là^ »
fit le Sàoudi en portant la main à son cou.
— « Je ne doute pas, reprit avec ironie Sidi Ikhlef,
que la prière de Ben-Rkhiça ne soit entendue du Très*
136 LES SAINTS DE l'iSLAM
Haut — qu'il soit glorifié ! — et que vous ne vous em-
plissiez de ces biens que vous aimez par-dessus tout;
maisj par celui qui a mêlé les âmes aux corps ! s'é-
cria le saint marabout d'une voix tonnante et irritée,
je vous le jure, ô Sàouda ! vous ne tarderez pas à être
vidés comme une outre bue par le soleil! »
Après avoir dit ces paroles, qui attérérent les
Sàouda, au point qu'ils en laissèrent tomber les pou-
trelles qu'ils portaient sur leurs épaules^ Sidi Ikhlef
chercha le bras de son nègre Salem et rentra dans
son gourbi.
Il était évident que la patience du saint était à bout,
et qu'il allait enfin attester sa mission par des faits
propres à frapper l'esprit de ces grossiers monta-
gnards ; il allait leur montrer de quel côté était la vé-
rité, et dans quelle direction était l'erreur ; il se propo-
sait de leur prouver qu'il n'était pas si facile que vou-
lait bien le dire Ben-Rkhiça de gagner sa place dans le
séjour des élus, et que la porte n'en était qu'entre-bàil-
lée pour les heureux de ce monde; il voulait leur dé-
montrer que le firdous (paradis) dont il leur avait
tant parlé n'était et ne pouvait être qu'une compen-
sation : pauvres et malheureux en ce monde, il est à
vous; fortunés et heureux dans cette vie, beaucoup
de chances de trébucher en franchissant le Sirath, ce
pont j'eté sur les abîmes de l'enfer. Enfin, puisqu'il
fallait aux Sàouda un peu plus que l'exemple d'une
grande quantité de vertus pour les amener à mar-
cher dans le sentier de Dieu^ Sidi Ikhlef se décidait
donc à faire usage du précieux don des miraclesqu'il
possédait, parti extrême auquel il s'était promis de
ne recourir que dans le cas où les moyens de persua-
sion eussent été insuffisants. Comme il lui était par-
faitement démontré qu'il n'y avait rien à faire aujour-
d'hui pour sauver cette fraction impie des Bni-Salah,
X. — SIDI IKHLEF 137
le saint reconnut qu'elle était maudite de Dieu^ et qu'à
lui il ne restait plus qu'à frapper.
Pour que la leçon fût complète et la punition exem-
plaire, Sidilkhlef résolut de convoquer la tribu tout en-
tière sur le lieu où il se proposait d'opérer : il assigna
aux fractions, comme point de réunion pour le len-
demain, les hauteurs qui enveloppaient la maison de
Ben-Rkhiça. L'heure était celle de la prière du mo-
ghreh (1). Le saint avait, en même temps^ envoyé son
nègre Salem sommer le marabout des Soumata de se
trouver au rendez-vous qu'il venait de fixer.
Sidi Ikhlef tenait donc sa vengeance^ ou plutôt la
vengeance de Dieu, puisqu'il était son envoyé.
Le lendemain, dès Theure de la prière du fedjeur{2\,
Sidi Ikhlef, qui avait passé la nuit en prières, éveilla
son nègre Salem, qui était couché à ses pieds sur une
mauvaise natte, et lui donna la mission suivante :
a Ecoute bien, ô Salem, ce que je vais te dire, et suis
de point en point mes instructions : Avant que le
Tout-Puissant — qu'il soit exalté! — eût mis un
lambeau de la nuit sur mes yeux, je me suis reposé
bien souvent au pied d'un énorme chène-liége (3), qui
me prêtait son ombre et m'abritait contre la chaleur du
jour. Cet arbre^ que tu reconnaîtras facilement à ses
dimensions extraordinaires, se dresse sur le chemin
de Boudraren, à la tète de la Chàbet-el-Mkhachef.
Après avoir prié, tu enlèveras avec le plus grand soin,
de crainte de la briser, l'écorce qui enveloppe son
tronc, et tu me l'apporteras. Aux gens qui, sur ta
(1) L'heure du coucher du ooleil.
(2) La pointe du jour.
(3) Ce chêue-liégf, dont les Sàouda ont fait nu mkam, est
encore aujourd'hui lobji^t de? pieuses visites des gens de cette
fraction.
138 LES SAINTS DE l'iSLAM
route, te demanderaient l'usage que tu veux faire de
cette écorce de liège, tu te borneras à répondre :
« Dieu là-dessus en sait plus long que moi, » et ils
n'insisteront pas. »
Salem, qui avait facilement trouvé le chène-liége
qui lui avait été désigné, exécuta ponctuellement les
ordres de son maître. L'écorce en était, en effet, de
dimensions peu communes; elle eût pu facilement
renfermer, et sans qu'il s'y trouvât trop gêné, le géant
Djalouth (Goliath), que tua le roi psalmiste Daoud
(David). Le nègre avait apporté tant de soin à en dés-
habiller l'arbre, que cette écorce ne portait pas trace
de la moindre déchirure; il est vrai que Salem n'a-
vait point oublié de prier avant de commencer l'opé-
ration de la décor tication. Tout est d'ailleurs facile
quand on a Dieu pour auxiliaire.
Sidi Ikhlef voulut s'assurer par lui-même — les
aveugles sont défiants — que ses instructions avaient
été bien remplies, et que l'écorce était bien telle
qu^il la désirait; à cet effet, il la parcourut des mains
dans toutes ses parties : un sourire de satisfaction
vint un moment allumer ses prunelles éteintes. Après
une courte prière qu^on devinait au mouvement de
ses lèvres, le saint mouilla son doigt de salive, et le
passa sur les lèvres de la section qu'il avait fallu pra-
tiquer dans le sens de la longueur de l'écorce pour la
séparer de l'arbre; puis ayant, par une pression, rap-
proché les deux bords de la coupure longitudinale, ils
adhérèrent l'un à l'autre comme s'ils n'eussent jamais
été séparés.
Salem n'en pouvait croire ses yeux, et quand le
saint lui eut remis le cylindre entre les mains, il le
retourna dans tous les sens pour tâcher, évidemment,
de découvrir le procédé qu'avait employé Sidi Ikh-
lef pour réunir les deux parties de l'écorce, et en
X. — SIDI IKHLEF 139
faire un tube aussi parfait. Salera, qui n'avait pas la
moindre aptitude pour résoudre les problèmes,, pré-
féra ne pas chercher plus longtemps; il trouvait^ en
effet, plus commode d'avoir la foi, et de ranger tout
simplement ce fait si extraordinaire dans la catégorie
des miracles.
Quelques instants avant l'heure de la prière du
moghrehj Sidi Ikhlef sortait de son gourbi pour se
rendre au lieu qu'il avait assigné comme point de
réunion à la tribu des Bni-Salah; Salem le précé-
dait et le guidait à l'aide d'un bâton que le saint et
lui tenaient chacun par un bout ; le nègre portait
en même temp s le tube de liège sur son épaule gau-
che,
La tribu tout entière avait répondu à l'appel de
Sidi Ikhlef; elle avait compris qu'il allait se passer
de merveilleuses et étranges choses, et que la lutte
— lutte de puissance — ne pouvait manquer de s'en-
gager entre les deux marabouts. Que ce soit donc
l'effet de la crainte ou celui de la curiosité, il n'en est
pas moins vrai que personne n'avait voulu manquer
au rendez-vous. Toutes les hauteurs qui enserrent
Touad Er-Rabtha étaient couvertes de foules étagées,
que leurs bernons terreux faisaient se confondre avec
les rochers. Les spectateurs s'étaient généralement
tenus à une certaine distance de la maison de Ben-
Rkhiça, à l'exception de quelques groupes qui discu-
taient bruyamment.
Quand parut le saint marabout marchant lentement
et tenant, selon l'habitude des aveugles, la tète haute
et dirigée vers la lumière, les Bni-Salah furent tout
cou vers lui (1), et un long susurrement, pareil à la
(l) Idiotisiue arabe signifiant qui/s alldUfjèrent le cou pour le
voir.
12.
140 LES SAINTS DE l'iSLAM
stridulation que ferait entendre une nuée de saute-
relles, surgit de la foule et la parcourut; par contre,
les groupes qui discutaient se turent et se tournèrent
du côté par où venait le saint.
Le tube que portait Salem sur son épaule ne lais-
sait pas que de piquer la curiosité des Bni-Salah :
« De quelle manière, pensaient-ils, une écorce de
chène-liége peut-elle servir à la démonstration de la
puissance de Dieu? » Les ignorants! ils ne savaient
même pas que tout, dans la nature, peut faire la preuve
du pouvoir divin.
A l'arrivée de Sidi Ikhlef près de la maison deBen-
Rkhiça, les groupes, au milieu desquels on remar-
quait à sa haute taille le marabout des Soumata, se
reculèrent de quelques pas.
Bien que Ben-Rkhiça ne désespérât pas absolu-
ment, à l'aide de quelques pratiques de magie qui lui
avaient été enseignées dans les écoles d'Egypte et de
l'Inde, de se tirer assez convenablement de la sca-
breuse situation dans laquelle le mettait la provocation
de Sidi Ikhlef, il n'était pas cependant complètement
rassuré sur les suites de la lutte qu'allait indubita-
blement lui proposer le saint marabout. Il est vrai
qu'on citait des cas où, dans ses querelles avec Dieu,
Satan ne s'en était pas trop mal tiré. Ben-Rkhiça se
rappelait particulièrement l'histoire du Feràoun (Pha-
raon) d'Egypte avec le prophète Mouça (Moïse) ;
« Moïse! (1) lui dit le Pharaon, es-tu venu pour
nous chasser de notre pays par tes enchantements ? »
« Nous t'en ferons voir de pareils. Donne-nous un
rendez-vous, nous n'y manquerons pas; toi non
plus, tu n'y manqueras pas. Que tout soit égal. »
(1) Le Koran, sourate XX, verset? 59 et snivaut?.
SIDI IKHLEF 141
« Moïse répondit : « Je vous donne rendez-vous au
jour des fêtes ; que le peuple soit rassemblé on plein
jour. »
« Pharaon se retira; il prépara ses artifices et vint
au jour fixé.
« Moïse leur dit alors (aux magiciens) : « Malheur
à vous ! Gardez-vous d'inventer des mensonges sur
le compte de Dieu ;
« Car il vous atteindrait de son châtiment.
Ceux qui inventaient des mensonges ont péri. »
« Les magiciens se concertèrent et se parlèrent en
secret.
« Ces deux hommes (Moïse et son frère Aaron),
dirent-ils^ sont des magiciens. »
— « Réunissez, dit Moïse^ vos artifices, puis venez
vous ranger en ordre. Heureux celui qui aura aujour-
d'hui le dessus ! »
— « Moïse ! dirent-ils, est-ce toi qui jetteras ta
baguette le premier, ou bien nous 1 »
« Il répondit : Jetez les premiers. » Et voici que
tout d'un coup leurs cordes et leurs baguettes lui pa-
rurent courir par l'effet de leurs enchantements.
« Moïse conçut une frayeur secrète en lui-même.
<t Nous lui dîmes (Dieu) : » Ne crains rien; car tu
es le plus fort.
« Jette ce que tu tiens dans ta main droite (la ba-
guette); elle dévorera ce qu'ils ont imaginé ; ce qu'ils
ont imaginé n'est qu'un artifice de magicien, et le
magicien n'est pas heureux quand il vient subir
l'examen. »
— « Moïse, pensait Ben-Rkhiça, eut évidemment le
dessus dans la lutte avec les magiciens ; mais tout
cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'il était plus sa-
vant qu'eux dans les sciences occultes. Or, pourquoi
ne triompherais-je pas d'Ikhlef î* »
142 LES SAINTS DE l'iSLAM
Ce raisonnement péchait énormément par la base;
car il est hors de doute que, si Moïse battit les magi-
ciens, c'est que Dieu était aveclui. On voit par là que
Ben-Rkhiça cherchait à se tromper lui-même, et à
se bercer d'un espoir qui, chez lui, manquait de soli-
dité. Du reste, il est probable que, sans la honte qu'il
redoutait, il eût volontiers fait défaut à l'appel de Sidi
Ikhlef.
L'attitude de Ben-Rkhiça tranchait considérable-
ment avec celle du saint marabout : tandis que le vi-
sage de celui-ci respirait le calme le plus parfait, et
que le souffle de la familiarité divine paraissait être
descendu sur sa tète, la haine la plus intense se li-
sait, au contraire, sur les traits de celui-là, et la veine
de la colère se dressait sanglante entre ses yeux. Il
était facile de voir que les passions qui^ en ce moment,
agitaient Ben-Rkhiça provenaient de source impure,
et que Satan ne devait pas être étranger à leur mani-
festation.
Soit que Sidi Ikhlef devinât par intuition la pré-
sence de Ben-Rkhiça dans l'un des groupes qui avoi-
sinaient sa maison, soit que Salem la lui eut apprise
par un signe quelconque du bâton qui établissait entre
eux une communication directe, il n'en est pas moins
vrai que le saint s'était arrêté précisément à hauteur
de son adversaire.
Après avoir promené lentement ses yeux blancs sur
l'assemblée, Sidi Ikhlef, appuyé sur son bâton, sembla
fixer son regard sur le groupe où se trouvait le ma-
rabout des Soumata. Le silence se fit dans tous les
groupe^. Toutes les bouches s'étaient tues, et toutes
les oreilles se tendaient attentives vers le point où se
trouvait le saint homme. « Ben-Rkhiça, s'écria
Sidi Ikhlef d'une voix pleine d'ironie, ne consentiras-
tu pas à prouver aujourd'hui aux Sàouda, par quel-
X. — SIDI IKHLEF 143
que prodige, qu'ils n'ont pas eu affaire à un impos-
teur, et que les biens dont ils t'ont comblé ne sont
point tombés dans les mains d'un homme sans in-
fluence auprès du Distributeur de tous les biens de ce
monde 'i- Tu ne vois donc pas que les Sàouda crai-
gnent déjà d'avoir fait un mauvais marché? »
— a Par ma tète ! répondit furieux Ben-Rkhiça,
je ferai sentir plus tôt que tu ne le voudras l'effet de
mon pouvoir sur ta carcasse maudite ! »
— « Dieu seul est grand! reprit Sidi Ikhlef avec sé-
rénité, et la créature ne touche à la créature que lors-
qu'il le permet. Tout ce qu'il fait est bien fait, et rien
n'arrive qu'il ne l'ait voulu. Mais, je te le répète, les
Sàouda attendent de toi quelque prodige prouvant
cette puissance dont tu parles tant. »
Ben-Rkhiça écumait de rage. Ses partisans le pres-
saient de répondre aux sarcasmes du vieux marabout
par quelque miracle attestant sans réplique son pou-
voir surnaturel. « La tribu entière, ajoutaient-ils,
est là attendant anxieuse le résultat de la lutte qu'a
provoquée Sidi Ikhlef. Reculer c'est avouer que tu es
un imposteur. »
— « C'est bien! répondit Ben-Rkhiça en cherchant
à avaler sa colère. Qu'on apporte ici des fagots de
bois sec ! » ordonna-t-il à ceux qui l'entouraient.
En un instant, les gens qui avaient entendu l'ordre
de Ben-Rkhiça, et qui désiraient son triomphe, eu-
rent ramassé une grande quantité de branches sè-
ches et de broussailles, qu'ils vinrent déposer sur un
petit plateau voisin de la maison du marabout des
Soumata.
— « Maintenant, allumez ces broussailles ! m s'é-
cria Ben-Rkhiça.
Mille étincelles jaillirent soudainement du choc du
silex contre l'acier, et les flammes, après avoir léché
144 LES SAINTS DE l'iSLAM
un instant le bois qui leur était jeté en pâture, s'éle-
vèrent impétueuses dans les airs en faisant entendre
des crépitations brèves et saccadées. Quelques ins-
tants après, les broussailles atteintes par le feu s'é-
taient affaissées sur le foyer, et il ne restait plus de
ce volumineux amas de bois qu'un énorme brasier,
une ardente fournaise.
Et la foule était pleine d'anxiété. Qu'allait-il se
passer i?
On en était là de cette incertitude quand on vit Ben-
Rkhiça s'avancer dédaigneusement vers Sidi Ikhlef.
L'air de vigueur et la haute taille du marabout des
Soumata tranchaient extraordinairement avec l'ap-
parence de faiblesse et la taille courbée du vieux ma-
rabout des Sàouda. S'il se fût agi d'une lutte corps à
corpSj le succès n''eùt point été douteux pour Ben-
Rkhiça; mais l'homme matière n'était pour rien dans
ce démêlé, et la force devait entièrement dépendre,
dans cette circonstance, de la puissance qu'il invo-
quait, de Dieu ou de Satan.
Ben-Rkhiça s'arrêta à quelques pas de Sidi Ikhlef,
et lui dit d'une voix qu'il s'efforçait de grossir, et de
manière à être entendu de tous : « Ikhlef ! tu m'as
appelé à la lutte, et j'ai répondu à ton appel. Tu as
cru, sans doute^ ô vieillard insensé ! que moi, Ben-
Rkhiça, que moi, le marabout vénéré des Soumata^
que moi qui ai donné mille preuves de ma puissance,
tu as cru que je fuirais devant toi comme le mouton
fuit devant le lion ; tu as cru, enfin, que je n'accepte-
rais pas ton imprudent défi ! Tu t'es trompé, ô Ikhlef!
tu le vois, et c'est à toi aujourd'hui à redouter les ef-
fets de mon pouvoir, et les conséquences de ta folle
provocation !
Et les branches, que ne cessaient de jeter sur le
brasier les partisans de Ben-Rkiça, se tordaient sous
l'action du feu comme des damnés.
X. — SIt)I IKHLEF 143
Le ton et l'aplomb du marabout des Soumata rassu-
rèrent infiniment ses adhérents, tandis que l'air hum-
ble de Sidi Ikhlef jetait le doute et l'inquiétude parmi
les siens; car il en avait quelques-uns.
— « C'est aujourd'hui le jour de l'épreuve, con-
tinua Ben-Rkhiça. Allons ! ô Ikhlef! donne-nous les
preuves de ta puissance ! Allons ! si tu as le don des
miracles, comme on le prétend dans le R'arb, préci-
pite-toi dans ce brasier^et si tu en sors vivant, ajouta
le Soumati en ricanant, nous croirons en toi ! »
Sidi Ikhlef qui, évidemment, ne s'attendait pas à
cette proposition^ resta un moment interdit. Il ne dou-
tait pas que Ben-Rkhiça ne possédât quelque recette
diabolique pour se rendre incombustible. Le saint avait
bien entendu parler, en effet, des merveilleuses prati-
ques àesfoukara (l)haïdariens, qui se roulaient sur des
charbons ardents sans en éprouver aucun mal; mais,
outre qu'il ignorait le secret de ces sectaires, il voulait
encore ne triompher qu'avec le secours de Dieu. II
était probable, au contraire, que les moyens qu'allait
employer Ben-Rkhiça étaient de provenance infer-
nale.
Sidi Ikhlef hésitait donc, et cela se comprend. Etait-
il digne de la manifestation de l'intervention divine
en sa faveur ? Dieu l'avait-il choisi pour être l'ins-
trument de ses vengeances V N'était-ce point, en un
mot, de l'orgueil de sa part — lui infime créature —
de vouloir punir la créature '^ Toutes ces pensées, en
lui traversant l'esprit, figèrent sa réponse sur ses lè-
vres. Cependant la tribu entière était là inquiète, at-
tentive, les yeux fixés sur les deux marabouts, dont
(1) FoM^wo, pluriel de fakir, pauvre; dans le sens mystique,
celui qui renonce aux biens de ce monde.— Haïdariens, delà secte
de llaïdar.
146 LES SAINTS DE l'iSLAM
l'un, Ben-Rkhiça, semblait déjà triompher. La situa-
tion était critique pour Sidi Ikhlef ; il fallait qu'il se
décidât. Il ne pouvait pas plus reculer que Ben-
Rkhiça.
Le saint marabout pria mentalement Dieu de l'ins-
pirer. Il en reçut, sans doute, une réponse favorable;
car, s'adressant à Ben-Rkhiça, il lui dit d'un ton
calme^ mais qui pourtant n'admettait pas la réplique :
« Commence l'épreuve, ô Ben-Rkhiça ; je te suivrai. »
Ce fut alors au tour des partisans du Soumati de
douter et de trembler. Mais soit qu'il fût sur de lui,
soit qu'il subît déjà l'influence de Sidi Ikhlef, il n'en
est pas moins vrai que Ben-Rkhiça se dirigea sans
hésiter vers le brasier ardent, et qu'il le traversa nu-
pieds, à pas lents, sans en paraître incommodé, et
sans même que ses vêtements en souffrissent.
Un long cri d'admiration s'éleva du milieu des fou-
\eSj et Ben-Rkhiça était rayonnant.
— « A toi, ô Ikhlef ! ô saint homme ! lui cria Ben-
Rkhiça d'un ton railleur; donne-nous des preuves, en-
fin, de cette puissance dont tu nous menaces avec tant
de bonté ! A toi, ô homme de Dieu ! à toi ! »
Mais Sidi Ikhlef ne prenait pas garde aux sarcas-
mes de Ben-Rkhiça : il était déjà en prières, deman-
dant à Dieu de lui donner la force de supporter la ter-
rible épreuve qu'il allait tenter; deux fois il se pros-
terna le front dans la poussière, puis il se releva le
visage calme, placide et rasséréné.
La foule, à qui rien n'échappe, n'avait pas man-
qué de remarquer que Ben-Rkhiça n'avait pas prié
avant de s'élancer dans le brasier, et elle fit là-dessus
ses réflexions.
Sidi Ikhlef, guidé, sans doute, par la chaleur du
feu, se dirigea droit et sans le secours de Salem, vers
le foyer transformé en une fournaise ardente ; puis
1
SIDI IKHLEF 147
s'étant dépouillé de son bernous, il pénétra dans
le feu en priant ; mais, ô prodige ! les flammes s'a-
baissèrent aussitôt et vinrent lui lécher les pieds
comme le ferait un chien fidèle après une longue ab-
sence de son maître. Le saint s'arrêta au milieu de
la fournaise; le calme de son visage fit bientôt place
à une sorte de ravissement extatique: Sidilkhlef sem-
blait transporté devant VArch, qui est le trône de la
majesté divine, et y jouir des joies réservées aux élus.
Le saint marabout fit plus : il se coucha au milieu
des flammes; elles s'élevèrent aussitôt en berceau au-
dessus de sa tète, et se courbèrent gracieusement pa-
reilles aux feuilles du palmier. Quand Sidi Ikhlef se re-
leva, les flammes se séparèrent et vinrent de nouveau
ramper caressantes à ses pieds; elles s'écartèrent en-
suite respectueusement pour lui livrer passage.
La foule était stupéfaite d'admiration devant une
preuve si manifeste de la puissance du saint marabout,
et l'on sentait que, déjà, l'opinion se préparait à une
de ces évolutions si familières aux masses. Les par-
tisans les plus fougueux de Ben-Rkhi(;a commençaient
à faire taire leur fanatisme intéressé et à se rapprocher
de Sidi Ikhlef qui, indubitablement, était plus fort que
le marabout des Soumata, lequel se rongeait les lè-
vres devant le calme triom])hant du marabout des
Sàouda.
Ben-Rkhiça comprit qu'il lui fallait une revanche;
il n'était pas, en effet, à bout de science, et la partie
pouvait encore n'être pas perdue. Depuis quelques
instants, il fixait opiniâtrement son regard sur celui
de Salem, le guide de Sidi Ikhlef: tout-à-coup, un cri
déchirant se fit entendre, et le nègre vint rouler con-
vulsivement aux pieds du saint en criant qu'il se sen-
tait manger le cœur par le marabout des Soumata.
Ben-Rkhi(;a, au courant des terribles pratiques des
13
148 LES SAINTS DE l'iSLAM
djoukiîa indiens, lesquels, d'un seul de leurs regards,
rongent le cœur d'un homme dans sa poitrine, venait,
en effet, de faire usage de son étrange et foudroyant
pouvoir sur Salem.
Un cri d'horreur s'éleva des foules, et l'on y sentit
courir comme un frisson qui se communiqua de grou-
pe en groupe. Les Bni-Salah avaient peur.
Salem, en proie aux plus atroces douleurs, se rou-
lait toujours aux pieds du saint. Sidi Ikhlef lui mit
la main sur le cœur, et les convulsions cessèrent ; il lui
souffla ensuite dans la bouche, et le nègre se leva: il
avait oublié ses souffrances.
Ben-Rkhiça était encore battu.
Et ses partisans s'éloignaient de plus en plus de
lui.
En proie à une rage concentrée qui se trahissait
par une écume blanchâtre bouillonnant sur ses lè-
vres ensanglantées, Ben-Rkhiça perdit la tète. La
honte l'accablait; sesamis se disaient déjà entre eux :
« Son oiseau s^envole (1). » Il aurait voulu fuir; mais
il lui semblait qu'il était retenu au sol par des entra-
ves invisibles. Quant à continuer les épreuves, c'était,
il le sentait bien, préparer de nouveaux triomphes à
Sidi Ikhlef. Il préféra donc «'en tenir là.
Sidi Ikhlef ordonna ensuite à Salem de braquer le
tube de liège sur la maison de Ben-Rkhiça. Le nègre
s'empressa d'exôculer les ordres de son maître; car
lui aussi avait à se venger du Soumati : un rocher
isolé (2), échancréau sommet, se trouvait précisément
à proximité de cette maison; Salem y plaça l'écorce
de chène-liége et Ty assujettit.
{l) E."îpression aivibi' signifiant 7>e<(//T conte?in7ice .
(2) Les Sûimda niontrfuil iMicoro aujourd'hui ce roclicr-affiït,
qu'ils noinuiiMit Hudjorl Sidilklilef, la pierre de Sidi Ikhlef.
X. — SIDI IKULF.F 149
Et chacun se demandait, on voyant ce tube mena-
çant : « Que va-t-il arriver ? » La peur commençait à
s'emparer sérieusemeut de ces masses frémissantes,
et il semblait aux Bni-Salah que leurs âmes étaient
montées jusqu'à leurs mentons.
Le saint apparut tout-à-coup aux foules avec des
dimensions extraordinaires : tout semblait s'être
abaissé autour de lui; les collines rampaient à ses
pieds, et les arbres s'étaient visibUiment inclinés vers
lui comme pour l'honorer du salut. Le soleil, qui venait
de se laisser choir derrière le djebel Chonnoua, et
dont on ne voyait plus que l'ardente chevelure, donnait
au couchant l'aspect d'une fournaise d'airain fuiidii;
tout, ciel et terre, prenait une teinte métulii(jue ((ui
blafardaitles visages, et montrait les foules immobiles
comme enchâssées dans des bernons de cuivre à reflets
verdâtres. Au milieu de cette atmosphère qui semblait
de feu, on frissonnait pourtant. Tout, dans la nature,
avait revêtu un caractère, un aspect sinistre. Mille
corbeaux venant de Touest et se traînant dans l'air
comme une nuée d'orage, jetèrent, en passant au-
dessus des foules, un affreux croassement que répé-
tèrent trois fois les échos des montagnes. Les torrents^
pressés, sans doute, de se jeter âla mer, entraînaient
dans leur course échevelée des blocs de rochers qu'ils
roulaient avec fracas; un vent de feu dont il était
difficile de déterminer la direction tournoyait autour
de l'espace où étaient réunis les Bni-Salah, et fouet-
tait impitoyablement devant lui, malgré leurs plain-
tes^ les feuilles qu'il avait arrachées aux arbres et
qui étaient tombées sur l'orbe de son parcours.
— « Sâouda! s'écria Sidi Ikhief d'une voix écla-
tante roulant sur les masses connue la voix du ton-
nerre, vous savez aujourd'hui où est la vérité; vous
savez où est l'erreur. Mais, pour vous convaincre, il
150 LES SAINTS DE l'iSLAM
VOUS a fallu la manifestation de la puissance de Dieu!
— que son saint nom soit glorifié ! — Vous n''avez
point cru à ces signes, ô hommes grossiers! vous
avez repoussé, méprisé, honni son envoj^é, celui qui
vous apportait sa parole divine; vous avez rejeté dé-
daigneusement ses avertissements; vous en avez ri
et vous les avez tournés en dérision ! Jamais vous
n'avez voulu mettre franchement le pied dans la voie
de celui qui est en possession de la bonne direction!
Vous avez préféré, ô ingrats! les biens périssables de
ce monde! Vous avez spéculé sur le présent sans
vous soucier de l'avenir; vous m'avez préféré les ahl
el-kiafa (1) parce que vous les avez crus possesseurs
du zend el-kmar (2^, le père de la richesse! Vous avez,
ô avares, marchandé avec le ciel! Vos cœurs ont été
atteints d'une infirmité; ils ont été fermés avec des
cadenas. Mes traces sont restées vides, tandis que
vous avez foulé les talons (3) de l'imposteur, et pour-
tantj je vous l'ai souvent répété, ô sourds des deux
(1) Les devins, les sorciers, les magiciens.
(2) Sorte de pierre transparente, blanche et très légère, qni,
dit-on, attire l'argent.
(3) Celui dont les talo?is sojit foulés, c'est-à-dire celui qui est
suivi d'un grand nombre d'adeptes.
Nous croyons devoir rappeler que ce n'est pas dans ce rjui a
été écrit que nous puisons les éléments de nos récits. Voulant
éviter par-dessus tout ce qu'on appelle le convenu, nous pnv
nous nos renseignements auprès des vieux Musulmans, ces con-
servateurs de la tradition, et nous les écrivons comme ils nous
les donnent. Aussi, ne devra-t-on pas s'étonner de trouver uo;»
légendes semées de mtmbi'eux idiotismes arabes, puisque, udus
le répétons, elles ne sont, pour ainsi dire, que des traductions.
Notre but, en écrivant ce livre, a été surtout de faire l'histoire
d'après la tradition, et de lui conserver ce cachet de naïveté et
de croyance primitive qni peint si bien les mœurs d'un peuple,
et celles de l'époque à laquelle se rapportent les faits relatés. En
un mot, nous ne sommes guère qu'un traducteur.
X. — SIDI IKHLEF 151
oreilles ! les trompeurs sont au nombre des combus-
tibles de l'enfer! Et pourquoi vos préférences pour
celui qui est venu vers vous avec le mensonge ? Parce
qu'il vous a prêché une morale plus facile, plus selon
vos goûts que celle que je vous prêchais; parce qu'il
vous a promis les biens de ce monde! Mais où donc
est sa puissance^ Est-il bien en son pouvoir de dé-
tourner la queue du torrent ! d'éteindre les rayons du
soleil .'' de ressusciter un insecte f de faire revivre un
arbre dont le tronc est desséché?^ Non! et pourtant
vous avez cru en lui! et pourtant vous l'avez comblé
de biens!... Aujourd'hui, il est trop tard, ô Sâouda ! »
continua le saint.
Les eaux des rivières, des sources et des cascades
semblèrent, en ce point de l'anathème fulminé par
Sidi Ikhlef, modérer leur course vertigineuse, et ra-
lentir la poursuite des débris d'arbres et de rochers
qu'elles entraînaient; elles se mirent à l'unisson de
la voix du saint, et soutinrent en grondant son ef-
froyable mélodie comme le feraient des instruments
de musique : sévères et terribles quand Sidi Ikhlef
menaçait, calmes et monotones quand il conseillait
ou reprochait.
— « Aujourd'hui il est trop tard, ô Sàouda! répéta
le saint. L'heure du châtiment est proche ! Il fallait
croire aux signes de Dieu, et ne point attendre qu'il
se manifestât par des miracles. Vous avez comblé la
mesure! et le Tout-Puissant me charge de vous an-
noncer que son bras est levé pour vous frapper!
Ecoutez-donc, 6 Sàouda ! il sera poussé un cri du
ciel relativement à vous! Dès lors le malheur vous
accablera de toutes parts ! Après vous avoir mis au
cou le collier de la honte. Dieu lâchera sur vous la
mort, — la mort jaune (1), — et il coupera la trace de
(1) La pe.ste.
152 LES SAINTS DE l'iSLAM
VOS pas (1) ! Votre fraction maudite, nombreuse au-
jourd'hui à faire éclater l'œuf de la terre sous son
poids, deviendra légère à ne point courber le brin
d'herbe sous ses pieds! Il est trop tard pour répandre
des larmes^ ces filles de l'œil^ et de dire : « Je crois
et je me repens ! » Oui, je vous le répète, ô Sâouda !
l'heure est proche où Dieu remplira de terre vos bou-
ches maudites, au lieu de les remplir des biens que
vous promettait l'imposteur ! Vous mourrez, je vous
le dis, d'une mort infecte, et les oiseaux de proie ne
voudront même pas de vos corps! Puis, après votre
mort, soyez-en bien convaincus, ô Sâouda! Dieu vous
taillera une part dans chacun des supplices de l'en-
fer!... Telle est la fin réservée à ceux qui ne veulent
pas voir ! »
L'affreux tableau de ce qui attendait les Sâouda
dans cette vie et dans l'autre avait stupéfié, anéanti
la tribu des Bni-Salah; on entendait le bruit des os
frappant les os; c'était la peur qui les faisait heurter
leurs genoux. Ah ! comme ils auraient bien voulu
— ces impies — désarmer la juste colère du saint et
lui faire croire à leur repentir! Mais Sidi Ikhlef le
leur avait dit; il était trop tard!
Le saint se fit diriger par Salem vers le tube de
liège que ce dernier, disons-nous plus haut, avait
braqué sur la maison que les Sâouda construisaient
pour Ben-Rkhiça. Après avoir prié pendant quelques
instants, le marabout, s'aidant des mains pour trouver
la bouche du tube, introduisit son bâton dans l'intérieur
et imita l'artilleur chargeant un canon; après en
avoir retiré ce refouloir de nouvelle espèce, Sidi
Ikhlef, approchant le bout de son bâton du point où se
trouve ordinairement prati(|uée la lumière du canon,
(l) Vous anéautini.
SIDI IKHLEF 153
s'écria : « Qu'ainsi soient détruits et dispersés les
imposteurs, et ceux qui les écoutent ou qui les sui-
vent ! »
Une épouvantable détonation se fit entendre; les
foules jetèrent un grand cri et tombèrent sur la face;
la bouche du canon vomit sa charge de feu et de
sang, et jeta sur le ciel des teintes lugubres; la terre
frissonna, et les montagnes semblèrent être prises de
trépidation sur leurs bases; les eaux s'arrêtèrent et
bouillonnèrent en cherchant une issue ; les arbres
tressaillirent et se heurtèrent avec un grand bruit ;
une fumée sanglante et à odeur infecte se répandit
dans l'air et y fit les ténèbres; la maison de Ben-
Rkhiça vola en éclats avec un effroyable fracas; les
pierres de ses fondations, lancées à des distances
inouïes, pulvérisèrent tout ce qui se rencontra sur
leur passage; un grand nombre de Sâouda, atteints
parles débris, avaient trouvé Jamort. Ben-Rkhiça
était broyé et en lambeaux; le rocher qui avait servi
d'affût à Sidi Ikhlef s'était détaché par suite de l'é-
branlement du sol, et il avait, en roulant, renversé et
écrasé le faux marabout.
Peu à peu, les éléments s'apaisèrent ; le nuage de
sang se dissipa; les eaux reprirent leur cours; le
vent se tut; les rochers roulants s'arrêtèrent; les
arbres retrouvèrent leur immobilité, et les feuilles ces-
sèrent leur tressaillement. Il ne restait plus de tout
ce désordre qn'une sorte de foisonnement delà terre,
des dislocations de rochers et des cadavres broyés;
quelques amas de décombres noircis étaient les seuls
vestiges rappelant la maison de Ben-Rkhiça.
Les Bni-Salah, — ceux que la mort n'avait pas at-
teints, — revenus de leur frayeur, s'étaient relevés, et
avaicMit pris la fuite dans toutes les directions sans
regarder derrière eux.
154 LES SAINTS DE l'iSLAM
La jïialédiction jetée par Sidi Ikhlef sur le pays
n'avait pas tardé à porter ses terribles fruits : trois
jours après cet événement, une désastreuse habouba
(peste) venait fondre sur les Sàouda, et emportait
cinq cent-quarante familles sur les six cents qui
composaient alors cette grande fraction de la tribu
des Bni-Salah.
On parle encore dans le pays de cette fameuse
peste qui se déclara dans Vouthen d'Alger en 1552,
et qui, pendant plusieurs années, y fit de si grands
ravages. Le pacha Salah-Raïs en fut atteint et suc-
comba en 1556.
Les Sâouda montrent encore aujourd'hui, non loin
du chemin de Boudraren, des pierres qu'ils disent
provenir des fondations de la maison de Ben-Rkhiça;
elles avaient été lancées jusque là par l'effet du ca-
non de Sidi Ikhlef. Nous ne savons trop quel degré de
confiance nous devons accorder à l'attestation des
Sàouda ; ce qu'il y a de certain, c'est que ces pierres
sont connues dans le pays sous la dénomination de
El-Hadjeur ez-Zelzela, les pierres du tremblement
de terre.
Sidi Ikhlef avait fait ses preuves ; sa qualhé cVoiialc
ne soulevait donc plus l'ombre d'un doute. Le saint
homme mourut quelques années après l'événement
que nous venons de raconter, et les familles échap-
pées à la peste qui avait décimé la fraction des Sàouda,
s'empressèrent de lui élever une chapelle funéraire
que le malheur des temps ne leur permit pas, sans
cloute, de faire plus somptueuse. Il faut dire aussi
(jue les Sàouda n'avaient eu que médiocrement à
se louer du très vénéré mais par trop sévère mara-
bout. •
Les descendants de Sidi Ikhlef ne paraissent
point avoir eu les mêmes molifs que leur saint an-
X. — SIDI IKHLEF 155
cètre de se plaindre des Sàouda ; car aujourd'hui les
Oulad Sidi Ikhlef sont possesseurs des plus beaux
massifs de la forêt de chènes-liéges des Bni-Salah. Il
est vrai que la leçon qu'infligea le saint homme aux
Sàouda avait dii laisser quelques traces dans l'esprit
de ses contemporains et de leur descendance, et il est
probable que, de ce moment, les Sàouda durent y
regarder à deux fois avant de se brouiller avec des
marabouts qui pouvaient fort bien avoir hérité, avec
la baraka (1), le terrible caractère du chef de leur fa-
mille.
XI
Le Bois séculaire et le Tombeau de
Sidi Aïça
Mais arrêtons-nous devant ce bois extraordinaire
dont les arbres, colosses plusieurs fois séculaires,
poussent leurs cimes orgueilleuses dans les cieux. Au-
près de ces géants de la végétation, comme tout parait
petitj rabougri, noué ! Nous n'avons jamais rien vu
de pareil en Algérie, où la plupart des espèces, dans
les règnes animal et végétal, sont appauvries et ra-
chitiques.
(I) La iffro^a c'est la béuédiction de Dieu. C'est aussi le
don de faire des miracles, pouvoir que la foule croit hérédi-
taire dans les faiiiilles de certains uiaraijouls uiorls eu odeur
de sainteté.
13.
156 LES SAINTS DE l'iSLAM
Tout cela est beau^ est grand; c'est vigoureux
comme la force; c'est droit et ferme comme la puis-
sance; c'est majestueux comme toute œuvre de Dieu
à laquelle l'homme n'a pas touché, et qui a pu croître
et se développer dans toute sa liberté.
Mais pourquoi, contrairement à ce qui se voit ail-
leurs, ces arbres ont-ils été respectés ? Est-ce à la
crainte ou bien à la vénération qu'il convient d'attri-
buer cette particularité ?
Pénétrons donc dans ce fouillis chevelu de lierres
tendus d^un arbre à l'autre comme pour voiler quel-
que mystère. Voyez comme la lumière joue dans les
plis de ce velum^ dans cet enchevêtrement de plantes
parasites que le temps, dans son éternel mouvement
de va-et-vient, tisse depuis des siècles. Soulevons ces
entrelacs suspendus aux arbres comme des hamacs,
et les enguirlandant de leurs lianes emmêlées.
Mais le sol est jonché de débris ; des branches^
frappées par la foudre ou brisées par la tempête, pen-
dent tristement aux flancs des vieux oliviers comme
pendent le long de son corps les bras de la statue de
la Douleur. A chaque pas, de nombreuses racines
grouillent au pied des arbres, ou rampent dans les
fougères pareilles à un fouillis de polypes ou à des
écheveaux de reptiles, et vous tendent des pièges.
Tout ici rappelle les vieux âges; c'est plein de gran-
deur; mais c'est sévère et triste comme la vieillesse.
Là, des chênes — image de la force — à écorce ru-
gueuse et profondément ridée ; des noyers gigantes-
ques pareils, dans leurs linceuls blancs, à ces fantômes
dont l'imagination arabe peuple les îles de la Mer-Té-
nébreuse ; des oliviers à troncs moussus se crampon-
nent au sol par des racines semblables aux serres de
quelque monstrueux oiseau de proie ;des micocouliers
à nervures vigoureuses et élancées; des branches tra-
XI. — BOIS SÉCULAIRE ET TOMBEAU DE SIDI-AIÇA 157
pues se saisissant à bras le corps comme des lutteurs
et se laissant la marque de leur étreinte ; des arbres
morts de vieillesse et gisant là où ils sont tombés ;
d'autres dont le cœur est mort et qui sont encore de-
bout ; çà et là, la vie escaladant lamort ; des squelettes
blanchis auxquels le printemps a mis une robe de ver-
dure. Des troncs pourris et des branches desséchées
encombrent le sol : on dirait que ces débris dont la fo-
rêt est couverte sont le résultat d'un long combat
entre elle et la tempête, et l'on se demande pourquoi
la vaincue n'a pas fait enlever ses morts.
Ce lieu, qui semble abandonné depuis si longtemps,
serait-il hanté par le djenn des bois, Siltim, ou par
une bande de démons i Serait-il, au contraire, la der-
nière demeure d'un saint ? Avançons toujours. Une
construction blancheselaisse voir à travers les mailles
du tissu de lianes dont nous venons de parler. Après
avoir déchiré un coin de ce réseau végétal, nous nous
trouvons en face d'un monument accroupi comme le
sphinx égyptien dans les fougères qui tapissent le sol;
nous reconnaissons (jue c'est le tombeau de quelque
saint marabout : il se compose d'une plate-forme de
peu d'élévation surmontée d'une kbiba (1)^ dans la-
quelle a été pratiquée une niche se fermant au moyen
d'une dalle, et dont la destination est de recevoir les
lampes, les bougies et les sebàa bkhourat (2), les sept
(1) Petite koubba ne si^ coaiposant que d'un dôme élevé à
fleur de terre sur le tombeau d'un marabout.
(2) Les sept parfums ou aromates que. les jours de pèlerinage,
doivent brûler les Croyants sur les tombeaux des saints mara-
bouts, se réduisent généralement à trois ou quatre. Les plus
employés en Algérie sont: l» le c//«oîù' (benjoin); 2" la mina
(styrax) ; 3" Veuoud el-kmari (espèce d'aquilairo appelée aussi
bois d'aloès); 4"' le keusheur [cov'wlxxAvq^. Li\ plu.s souvent, les
graines de cette ombellifère odorante sont renfermées dans un
158 LES SAINTS DE l'iSLAM
parfums, que viennent j-allumeroubrùlerles Croyants
le jour de leur visite à la tombe du saint dont ils sont
les klioddain.
Bien que les cassolettes dans lesquelles on brûle les
aromates soient remplacées par des tessons de faïence,
le grand nombre de ces débris indique le degré de
vénération dont jouit le saint à qui l'on offre tout cet
encens. Des loques^ des lambeaux de cotonnade, des
fragments de mouchoirs sont suspendus en ex-voto à
un vieil olivier desséché^ qui dresse son tronc dé-
charné auprès de la kbiba du saint marabout. Quel-
ques tombes^ éparses çà et là autour de sa dernière
demeure, renferment, sans doute, la dépouille mortelle
de pieux khoddain qui n^ont pas voulu se séparer de
leur puissant intercesseur, même au-delà de la vie.
Un troupeau de chèvres gambade autour de cette
désolation^ et broutille les jeunes pousses qui crois-
sent au pied des vieux arbres.
Un homme de Tizza, qui nous parait être le gardien
de ce troupeau, fait de la vie contemplative étendu
dans les fougères. Il nous apprend que le sain>t pro-
tecteur du bois deTala-Amariclî se nomme Sidi Aïça.
« Autrefois, ajoute-t-il, personne n'aurait osé toucher
au bois de Sidi Aïça ; aujourd'hui, la foi manque, la
religion s'en va, et des impics, — étrangers heureuse-
ment à la ferlca (fraction) de Tizza, — non contents
de ramasser des branches mortes, poussent l'impiété
— plusieurs en ont été punis par le saint — jusqu'à
porter la hache sur ces vieux arbres contemporains
de Sidi Aïça. »
potit cornot de papier dont los bords sont rollôs avec du .«tyrax,
porte do gomme résineuse rendue odorante par la présence de
lacide benzoiquedans sa composition. Ces aromates sont consn •
mes sur des tessons de vases on sur des pierres plates.
XI. — BOIS SÉCULAIRE ET TOMBEAU DE SIDI AIÇA 159
La grande quantité de bois mort qui jonche le sol
autour du tombeau de Sidi Aïça nous prouve, pour-
tant, que la foi est loin d'être aussi en décadence que
veut bien le dire le chevrier.
Comme il est fâcheux que nos forêts algériennes
ne soient pas toutes sous la protection de quelque
saint marabout! Combien cela ne faciliterait-il pas
l'inefficace et impuissante surveillance de nos agents
forestiers !
XII
Les Saints inconnus
Avant d'aller plus loin, nous croyons devoir faire
remarquer qu'il n'est pas rare de rencontrer, en pays
kabil particulièrement, soit des h aoidtha (1) on des
mkam (2), soit des gourbis ou des constructions quel-
conques dédiés à Sidi Ei-Mokhji (3), et toutes les
(1) Haouït/ia (petite muraille), ania;^ de pierres disposé en i)yra-
inide, an cercle ou eu fer à cheval, et pavoisé de loques ou tle
cliitl'ous éraillés, qu'on élève sur les tombes des marabouts
dont la réputation de sainteté est insuffisante pour ([ue leurs
serviteurs relifiieux croient devoir faire les frais d'une kouhba.
(2) Le mkam (station, lieu ov'i l'on séjourne) est une cons-
truction commémorative élevée sur le lieu où s'est arrêté un
marabout vénéré. Le mkamse compose d'un amas de piern.'s dis-
posé en pyramide ou en cercle. Le plus souvent, les pierres
sont jetées au hasard, ou amassées au pi(!d d'un arbre dont le
fenillafîc a foiu'ui jadis sonombri' au saint homme.
(3) El-Mok/ifi si^'uilie, en ellVt. li- rachr. l'o'xxdle, le celé.
160 LES SAINTS DE l'iSLAM
fois que nous avons demandé des renseignements sur
ce saint, qui nous paraissait honoré à l'égal de Sidi
4bd-el-Kader-el-Djilani, le saint le plus considé-
rable de l'Islam, il nous fut invariablement répondu
qu'on ne savait absolument rien ni de l'époque de
son passage sur la terre, ni de sa vie, ni de sa
mort.
C'était bizarre.
Rien que dans la tribu des Bni-Salab, nous comp-
tons, au moins, trois ou quatre pieuses construc-
tions attribuées à Sidi EI-Mokhfi : une haouîtha sur
l'ouad Es-Siakhan, un gourbi-chapelle sur la Chà-
bet Tizra-Ouafîr, un second gourbi sur la rive gau-
che de l'ouad El-Açob.
Si Mohammed-ben-El-Aabed vient heureusement
nous tirer d'embarras au sujet de l'illustre et vénéré
Sidi El-Mokhfi :« Quand un miracle s'opère sur le tom-
beau d'un inconnu, nous dit-il, ou sur un point que
la tradition nous a-appris avoir servi de kheloiia (re-
traite) à quelque saint dont le nom ne nous a pas été
transmis, nous élevons sur ces lieux consacrés soit
une chapelle, soit une haouîtha , soit un mkam, et
nous dédions ces constructions à Sidi El-Mokhfi^
c'est-à-dire à monseigneur le Caché, l'Occulte, l'In-
connu.
Nous concluons de là que, si Rome et Athènes
avaient leurs dieux inconnus, les pays musulmans —
curieux rapprochement — possèdent, par contre,
leurs saints ignorés.
XIII
Sidi Bou-Sebâ-Hadjdjat (1)
Il n'est pas possible que, là-bas, sur la rive droite
de Touad Er-Rabtha, ce gourbi en maçonnerie dont
la blancheur immaculée ressort si vivement à tra-
vers le feuillage des chènes-liéges, ne renferme pas
les restes mortels de quelque saint marabout.
En effet, Si Mohammcd-ben-El-Aabed nous ap-
prend que ce djamd (2) a été élevé — il y a aujour-
d'hui trois cent soixante ans environ — par la piéié
des Bni-Salah au très illustre^ au très saint^ au très
vénéré, au restaurateur de la blancheur de l'Islam, à
l'oreille de Dieu, à monseigneur Bou-Sebà-Hadjdjat,
— que Dieu soit satisfait de lui ! — qui, par sept fois,
a accompli le pèlerinage aux Villes sacrées et nobles.
Mekka et El-Medina.
Mais que sait-on de ce saint aux sept pèlerinages?
Un jour, quatre hommes des Sàouda, les Oulad
El-Djilali (3), en allant faire paître leurs troupeaux
de chèvres dans la forêt de chènes-liéges qui domine
la rive droite de i'ouad Acelgou, furent tout éton-
nés — c'était aux premiers rayons de l'aurore — de
(1) Monseigneur aux Sept Pèlerinages.
(2) Les Bni-Salah donnent aussi le nom de djamâ, lieu d'as-
semblée, de réunion pour la prière, aux chapelles qu'ils élè-
vent sur le touiheau ou en l'honneur de leurs saints.
(3) Les Oulad El-Djilali forujenl aujourd'hui une sous-fraction
des SAouda.
162 LES SAINTS DE l'iSLAM
voir s'élever de l'un des points de cette forêt une écla-
tante lueur, qui semblait se fondre dans les teintes do-
rées que l'approche du soleil répand sur le ciel. Les
Oulad El-Djilali crurent d'abord à un incendie, bien
que cette colonne lumineuse fût sans fumée, et qu'on
n'entendit pas les crépitations qui annoncent toujours
l'action dévorante du feu sur le bois. Ils voulurent
cependant rechercher les causes de cette étrange
clarté.
Bien que ces Sàouda fussent, comme la plupart des
Kabils, très ignorants des choses contenues dans le
Livre^ ils avaient cependant déjà entendu raconter
l'histoire de Moïse, et ils savaient qu'un jour aussi,
il avait vu un feu qui ne lui avait pas paru ordinaire.
« J'ai aperçu un feu, dit-il à sa famille; je vais vous
« en apporter des nouvelles ; peut-être vous en rap-
« porterai-je un tison ardent pour que vous ayez de
« quoi vous réchauffer.
« Il y alla, et voici qu'une voix lui cria : « Béni
« soit celui qui est dans le feu et autour du feu ! »
« Louange au Dieu maître de l'univers !
« Moïse ! je suis le Dieu puissant et sage (1).
Les quatre Sàouda n'avaient pas, probablement,
l'espoir de rencontrer Dieu sur la montagne; mais
une vague curiosité les poussait à pénétrer le mystère
qui s'offrait à leurs yeux.
Ils escaladèrent donc rapidement les pentes boisées
de l'ouad Acelgou, et, se dirigeant vers le point d'où
paraissait s'élancer la lueur, — ce qui était chose fa-
cile, puisqu'elle servait à les guider^ — ils arrivèrent
bientôt en face du foyer d'où jaillissait la gerbe lu-
mineuse. Ils ne purent d'abord en supporter l'éclat,
et, dans la crainte de perdre la vue, ils furent obligés
de fermer les yeux.
(1) Le Koran, sourate XXVII, versets 7, 8 et !).
XIII. — SIDI BOU-SEBA-HADJDJAT 163
Ce n'était pas un incendie ; car, malgré leur pro-
ximité du feu, les Sàouda ne ressentaient pas la moin-
dre chaleur.
Peu àpeu, leurs yeux se firent à cette merveilleuse
clarté^ et ils purent, sans inconvénient, l'admirer tout
à leur aise.
La colonne lumineuse sembla s'affaisser et péné-
trer dans le sol; au bout de quelques instants, il n'en
restait plus qu'une forme blanche qui, vaporeuse et
indécise d'abord^ se solidifia et prit, en définitive,
toute l'apparence d'un enfant d'Adam.
Un homme qui s'annonçait de cette façon ne pou-
vait être le premier venu; c'est la réflexion que se
firent les Sàouda. Ce qu'il y avait de certain, c'est
qu'il était étranger au pays.
L'approche des Oulad El-Djilali n'avait pas paru
troubler la méditation du samt, — car ce devait être
un saint; — il était resté dans l'attitude de la prière,
et semblait plongé dans une sorte de ravissement
mystique qui, en le rapprochant de Dieu^ l'isolait évi-
demment des choses de la terre. C'était un vieillard
à barbe blanche qui, depuis longtemps, on le voyait,
ployait ses intestins (li, et dont l'excessive maigreur
annonçait des aspirations célestes. Quand et com-
ment était-il arrivé chez les Sàouda :* Qu'y venait-il
faire ? et pourquoi avait-il choisi, de préférence atout
autre, ce pays des Bni-Salah pour demeure ? Telles
étaient les questions que se posèrent mentalement les
quatre Sàouda^ et auxquelles, bien entendu, ils ne trou-
vèrent pas de réponse.
Ils n'avaient qu'un moyen de satisfaire leur légi-
time curiosité, c'était de faire au saint lui-même tou-
tes les questions qu'ils n'avaient pu résoudre eux-
(1) Qui s'entretient dans la faim.
164 LES SAINTS DE l'iSLAM
mêmes. Comme ces Oulad El-Djilali étaient des
grossiers, et que cela ne les embarrassait pas plus de
s'adresser à un homme de Dieu, ou à un grand delà
terre qu'au dernier des bergers de leur fraction, ce fut
le parti auquel ils s'arrêtèrent, tant il est vrai que la
grandeur prestigieuse des puissants n'exerce ses ef-
fets que sur les peuples pourvus d'une certaine dose
de civilisation. Les Sàouda n'attendirent même pas,
pour aller le questionner^ que le saint fût redescendu
sur la terre. Ils en furent bien punis; car lorsqu'ils
voulurent s'en approcher, ils se sentirent attachés au
sol par des liens invisibles que, malgré leurs efforts,
ils ne purent parvenir à rompre. Après s'être épuisés
en violences impuissantes^ ils finirent par comprendre
que le plus sage était d'attendre que le saint voulût
bien mettre un terme à leur désagréable situation.
Au bout de quelques instants, le saint se releva; se
retournant alors lentement du côté des Sàouda, il leur
fit signe d'approcher. A cet ordre, ils sentirent leurs
liens se dénouer comme par enchantement; ils en
profitèrent pour se précipiter vers le saint et se jeter
à ses genoux qu'ils couvrirent de baisers. Le jour
s'était fait soudainement dans leur esprit; la foi les
avait éclairés, et ils avaient reconnu qu'ils étaient en
présence d'un élu de Dieu. Le saint les releva avec
bonté, et leur dit avec une voix qui ne paraissait pas
appartenir aux êtres de la terre, tant elle était har-
monieuse et pleine de charme : « Allez annoncer, ô
Oulad El-Djilali, ce que vous avez vu. »
Les Oulad El-Djilali furent fort émerveillés d'abord
que le saint — qui était étranger — les appelât par
leur nom; mais ils réfléchirent ensuite que, puisqu'il
avait^ sans aucun doute, le don des miracles et de
divination, il n'y avait rien là qui dût les étonner ou-
tre mesure.
XIII. — SIDI BOU-SEBA HADJDJAT 165
Ils n'osèrent, par discrétion, — car ils étaient sen-
siblement dégrossis, — questionner le saint sur ce
qu'ils avaient envie de savoir. Du reste, cela ne leur
eut pas été possible, attendu qu'il venait de dispa-
raître à leurs .yeux sans qu'ils pussent se rendre
compte de la façon dont le miracle s'était opéré. Ils
eurent beau chercher autour de l'endroit où s'était
tenu le saint, ils n'en trouvèrent pas trace. Ils re-
marquèrent cependant que, sur le point même où il
avait prié, une fumée bleuâtre s'élevait du sol, et
montait vers le ciel en répandant dans l'air une odeur
très prononcée de djaouï (benjoin) qui leur causa de
délicieuses sensations. Ils conclurent de là que le
saint s'était peut-être volatilisé, hypothèse que son
extrême maigreur rendait parfaitement admissible.
Après s'être convaincus de l'inutilité de leurs re-
cherches, les Oulad Ei-Djilali se hâtèrent de rega-
gner leur douar pour raconter les faits merveilleux
• dont ils venaient d'être témoins. On les crut d'abord
frappés de folie; mais comme leurs bernons étaient
encore imprégnés d'une suave odeur d'encens qui
n'avait rien de commun avec celle qu'ils exhalaient
habituellement, on fut bien obligé d'ajouter foi à leur
étonnant récit. Quelques Sàouda avaient aussi aperçu
la vive lumière dont parlaient les Oulad El-Djilali;
mais les uns étaient trop éloignés pour aller en cons-
tater la nature, et les autres l'avaient attribuée aux
rayons de l'aurore avec lesquels elle se confondait;
quelques-uns, enfin, se dirent que, si c'était un in-
cendie, il n'y avait qu'à laisser brûler, attendu qu'ils
ne pouvaient avoir la prétention d'éteindre une forêt
en flammes. Ils n'y avaient même aucun intérêt.
Le bruit de cette merveilleuse apparition tomba bien-
tôt dans l'oreille des Bni-Salah et des montagnards
des tribus voisines. Les Bni-Msàoud, les Ouzraet les
166 LES SAINTS DE l'iSLAM
Mouzaïa sentirent naître dans leurs cœurs quelques
symptômes de jalousie au sujet des avantages incal-
culables qu'allaient, vraisemblablement, retirer les
Bni-Salah de la présence d'un saint de cette impor-
tance dans leur tribu, laquelle, s'il fallait les en croire,
était pourtant bien loin de marcher dans le sentier
de Dieu. Ces ignorants Kabils ne réfléchissaient
pas que c'était précisément pour les y mettre que ce
saint avait été envoyé. Mais quand l'envie vous
égare, il est bien difficile de penser juste.
Depuis cette apparition, les Oulad El-Djilali pa-
raissaient tout à fait transformés ; ils ne juraient plus
que par le saint inconnu, et ils paraissaient disposés
à soutenir leur témoignage jusqu'au martyre.
Il était pourtant un homme qui ne paraissait pas
accepter aussi facilement que les autres les merveil-
leux récits des Oulad El-Djilali; il les mettait sur le
compte de l'hallucination, et il défiait ces néophytes
de lui prouver ce qu'ils avançaient. Il faut dire que
ce contradicteur était leur grand-père, et que. vivant
lui-même de la profession d'ascète dans une kheloua
(retraite) voisine des gourbis de ses petits-fils, il
entrevoyait un concurrent sérieux dans la personne
du saint dont ils s'étaient faits les adeptes. Bref, il
ne voulait pas croire, et cette incrédulité excitait au
plus haut point la colère de ses descendants, lesquels,
il faut l'avouer, étaient devenus d'une intolérance
extraordinaire depuis qu'ils se posaient comme les
apôtres de leur saint. C'est toujours comme cela.
Ils se mirent en tète de convertir leur grand-père
en le menant à l'endroit même où avait eu lieu l'ap-
parition. Il est de l'intérêt du saint, pensaient-ils
de se manifester, et il n'y a pas de raison pour qu'il
ne recommence pas l'expérience; car, pourquoi, s'i
n'avait pas eu l'intention d'agir sur la tribu des Bni-
XIII. — SIDI BOU-SEBA-HADJDJAT 167
Salah et d'y semer la parole divine, pourquoi nous
aurait-il chargés d'annoncer ce que nous avions vu i
Pourquoi ?
Il était donc à peu près hors de doute que le saint
reparaîtrait là où les Oulad El-Djilali l'avaient ren-
contré.
Le grand-père consentit à tenter l'épreuve, et,
monté sur sa mule, il se dirigea^ un matin, conduit
par ses petits-fils, vers la forêt de chênes -lièges où
s'était produite l'apparition. Bien qu'ils ne fussent
pas très certains que le saint fit partie de l'espèce
des enfants d'Adam, les Oulad El-Djilali s'étaient
cependant munis^ à tout hasard, de présents qu'ils
comptaient lui offrir. Ces dons n'étaient pas somp-
tueux : ils se composaient de figues sèches ^ de
glands et de galettes d'orge ; mais ces Sàouda n'a-
vaient pas les richesses de Karoun(l), et ils faisaient
ce qu'ils pouvaient. Le saint aurait donc eu tort
de ne pas se trouver satisfait de leurs offrandes.
Le soleil était déjà levé quand les Oulad El-Djilali
et leur grand-père arrivèrent auprès de la clairière
où s'était déjà montré le saint. Rien d'extraordinaire
ne s'annonçait sur ce point de la forêt ; tout, sources,
feuillage, oiseaux, insectes babillait, bruissait, chan-
tait, bourdonnait comme d'habitude. Les quatre
Sàouda commençaient déjà à se demander si, en
effet, ils n'avaient point été le jouet de leur imagina-
tion, et le vieillard les regardait d'un air narquois et
plein d'incrédulité.
Le point où le saint avait fait sa prière était faci-
lement reconnaissable à un gros chène-liége dont les
branches décortiquées'semblaient les bras de quelque
mulâtre gigantesque. Les Oulad El-Djilali n'étaient
(t) Le Coré de la Bible.
168 LES SAJNTS DE l'iSLAM
plus qu'à quinze ou vingt pas de ce chêne ; ils s'y di-
rigèrent en poussant devant eux la mule sur laquelle
était monté le vieillard ; mais, tout à coup, l'animal
se campa effrayé, les narines dilatées et soufflantes,
les yeux démesurément ouverts, et tous les efforts
pour la faire avancer furent complètement inutiles.
Quel était donc ce mystère ? Les Sàouda ne tardè-
rent pas à l'apprendre : un rugissement terrible vint
ébranler la montagne^, qui sembla chanceler sur sa
base; des grognements roulant dans les vallées
comme la foudre dans les nuages noirs, alternaient
avec des rugissements ; -les feuilles frissonnèrent
sans que pourtant le vent soufflât; des arbres se bri-
sèrent avec d'épouvantables craquements ; les brous-
sailles gémirent fracassées ; en même temps, un lion
noir (1) de taille colossale déboucha dans la clairière
en éventrant un massif de chènes-liéges ; ses yeux,
cloués dans une tète énorme, paraissaient deux tisons
ardents soufflés par un impétueux vent du sud ; sa
gueule ouverte laissait voir deux rangées de dents
sortant menaçantes de ses mâchoires sanglantes,
pareilles aux redoutables crochets des remparts de
Bab-Azzoun sur lesquels on précipitait jadis les es-
claves chrétiens.
Bien que le lion se fût arrêté, les Oulad El-Djilali
n'en mouraient pas moins de frayeur, et ils parais-
saient avoir tout à fait oublié que les lions respectent
(1) Bien qu'il y fftt beaucoup plus rare que le lion faiivo et
le lioa gris, le lion noir se rencontrait pourtant assez fréquem-
ment, avant l'occupation française, dans les luontayues des Bni-
Salah. Le fond de la robe du lion noir est bai-brun jusqu'à l'é-
paule, où commence la crinière, qui est noire, longue et
épaisse. Plus tard, ces maguitiques animaux se sont retirés
dans l'Est, et nous avons pu en tuer un, il y a quelques années,
dans la foret du Ksanna, de la subdivision d'Aumale.
XIII. — SIDI BOU-SEBA-HADJDJAT 169
les gens de cœur. Ils voulaient parler au lion, — on
leur avait dit que c'était le moyen de le faire fuir ou
passer son chemin ; — mais ils ne trouvaient plus
leur langue dans leur bouche ; leurs jambes flageol-
laient comme s'ils étaient ivres de kliamr (1), et
leurs yeux s'ouvraient à se précipiter hors de leurs
orbites. Ils cherchèrent vainement à se rappeler la
prière : « Certes, nous sommes à Dieu et nous retour-
nerons à luij » qui chasse les lions et qui met les
djenoun (démons) en fuite. Leur situation était ter-
rible, et ils se repentaient cruellement d'avoir en-
traîné leur grand-père dans cette effrayante aven-
ture.
Ils ne voyaient point de salut, et ils se résignaient
déjà à servir de pâture au sultan des animaux, quand
sortit tout à coup d'un bouquet d'arbres un vieillard
à barbe blanche, que les OuladEl-Djilali reconnurent
de suite pour être le saint qu'ils cherchaient. Ils
commencèrent à respirer ; car ils sentaient instinc-
tivement que sa puissance devait s'exercer aussi
bien sur les êtres animés que sur les éléments. En
effet, sur un signe du sainte les mâchoires du lion
se refermèrent, ses yeux s'éteignirent, ses épouvan-
tables rugissements se changèrent en une sorte de
grognement caressant pareil à celui d''un chat qu'on
flatte de la main ; sa queue, qui abattait des arbres
sous ses coups, avait cessé ses désastreux mouve-
ments de va-et-vient ; bref, le terrible animal avait
fini par se rouler aux pieds du saint comme un chien
soumis. Aussi, les cœurs des Oulad El-Djilali n'a-
vaient-ils pas tardé à redescendre à leur place, et la
mule de leur grand-père se montrait-elle pleine de
gaîté.
(1) Eq général, toute boisson ferui entée et enivrante.
170 LES SAINTS DE L''lSLAM
Le saint s'approcha des Oulad El-Djilali et leur
donna le salut ; tous^ et le grand-père aussi, qui ne
doutait plus, s'empressèrent de déposer leur offrande
de ziara (visite» aux pieds du saint,, qui en parut
très satisfait ; il daigna même exiger qu'ils parta-
geassent avec lui les galettes et les fruits qu'ils
avaient apportés. Les Oulad El-Djilali acceptèrent
sans balancer l'offre du saint, et, à son exemple, ils
s'assirent sur l'herbe auprès des provisions qu'ils
avaient déposées à terre, et ils se mirent à manger
de grand appétit. Ils remarquèrent bientôt que le
saint se bornait à toucher alternativement le pain et
les fruits du bout des doigts, et que, pourtant^ ces
comestibles diminuaient par l'effet du tact absolu-
ment comme s'ils eussent été absorbés par la mé-
thode ordinaire; une suave odeur de musc se ré-
pandait en même temps autour du saint, et l'air en
était embaumé. Cette particularité acheva de dissiper
tous les doutes du grand-père des Oulad El-Djilali
au sujet de l'état de sainteté du puissant vieillard ;
car il avait entendu lire El-Hadits (l), et il se rap-
pelait très bien le passage suivant qui l'avait forte-
ment frappé : « Mohammed a dit : Les habitants
« du Paradis ne sont sujets ni à uriner, ni à rendre
« des excréments ; mais une sueur semblable au
« musc sort des membres de leur corps. » Il n'y avait
donc pas à s'y tromper, le vieillard ne pouvait être
qu'un habitant tVEi-DJenria {2} en mission sur la
terre.
Ce qui émerveillait surtout les Oulad El-Djilali,
c'est que, bien qu'ils mangeassent depuis une demi-
(1) Tradition concernant les paroles ou les faits recueillis de la
bouche ou au sujet de .Mahomet.
[i) Le paradis.
XIII. — SIDI BOU-SEBA-HADJDJAT 171
heure, les provisions qu'ils avaient devant eux n'a-
vaient pas diminué sensiblement.
Dès qu'ils furent rassasiés, ils voulurent se lever
pour prendre congé du saint; mais celui-ci qui, sans
doute, voulait s'amuser un peu de leur étonnement,
leur dit avec infiniment de bonté : œ Vous n'avez pas
fait grand honneur à ma dhifa, ô Oulad El-Djila-
li!... Voyez, vos provisions sont restées intactes. »
— « monseigneur ! répondit le grand-père, vous
voulez vous moquer de vos serviteurs. Mais nous ne
sommes pas si aveugles que nous n'ayons reconnu
que vous êtes un des élus de Dieu. Moi, j'avais douté
et j'ai voulu voir; aujourd'hui, j'ai vu, et je crois. »
Les Oulad El-Djilali triomphaient en entendant
cette déclaration de leur grand-père, et on lisait déjà
dans leurs regards l'ardeur enthousiaste dont sont
pénétrés les néophytes quand s'allume dans leurs
cœurs le flambeau de la foi.
Pendant toute cette scène, le lion qui avait causé
tant d'effroi aux Oulad El-Djilali dormait la tète entre
ses deux pattes de devant. Ils en conclurent que ce
devait être le compagnoai habituel du saint, un djenn,
peut-être, qu'il avait soumis à ses volontés, et con-
traint à habiter la peau d'un lion. A cette époque,
ces sortes de métamorphoses étaient beaucoup plus
fréquentes qu'aujourd'hui, bien que, cependant, on en
cite encore des exemples.
Après avoir fait toutes sortes de protestations au
saint, s'être déclarés ses serviteurs religieux, et lui
avoir respectueusement effleuré la tète de leurs lè-
vres, les cinq Sàouda, le cœur allégé, reprirent, le
grand-père, le chemin de sa kheloua, ses petits-fils
celui de leur douar. Avant de s'enfoncer dans le bois,
ils se retournèrent pour jeter un dernier regard sur
14
172 LES SAINTS DE l'iSLAM
le saint homme ; mais lui et le lion avaient déjà
disparu. .
Le bruit de ces étranges choses se répandit bientôt
dans l'étendue du district d'Alger, et jusqu^au fond du
Tithri ; de tous côtés, les Croyants venaient demander
au saint, qui s'était définitivement fixé chez les Bni-
Salah, de vouloir bien intercéder pour eux auprès du
Tout-Puissant. Sa kheloua, qu'il avait établie dans
une grotte tissée de lianes, à quelques pas du grand
chène-liége sous lequel il avait apparu aux Oulad El-
Djilali, ne désemplissait pas du matin au soir; sou-
vent même, les fidèles qui étaient pressés ou qui
avaient beaucoup à demander arrivaient dès la veille,
et passaient la nuit non loin de la demeure du saint
afin de profiter de sa première audience. Des person-
nages considérables ne dédaignaient pas de s'enga-
gera pied dans les montagnes des Bni-Salah pour ve-
nir, chargés d'offrandes, solliciter l'intervention du
saint ou quelque bon conseil. On allait jusqu'à dire
que Baba- Aroudj en personne était venu le consulter^
et lui demander ses prières pour la réussite de quel-
que entreprise contre les Espagnols; mais ce fait n'a
jamais été bien prouvé.
Quoi qu''il en soit, le saint paraissait avoir attiré la
bénédiction du ciel sur le pays : depuis qu'il l'habitait,
la terre rendait au centuple ce qu'on lui confiait; les
pluies ne tombaient que lorsqu'il en était besoin ; les
sources paraissaient avoir doublé de volume; le
guehli (1) se heurtait toujours impuissant contre les
montagnes des Ouzraet ne pouvait arriver jusqu'aux
Bni-Salah; les arbres fléchissaient sous le poids de
leurs fruits; les troupeaux multipliaient d'une façon
prodigieuse ; les femmes étaient d'une fécondité rare;
(1) Le vent du sud ou du dt''i5ert, If sirocco.
XIII. — SIDl BOU-SEBA-HADJDJAT 173
les lions, ces voleurs fils de voleurs, avaient cessé
leurs désastreuses déprédations ; la peste — si com-
mune alors — n'y avait pas fait une seule fois sentir
ses ravages ; les impôts étaient insignifiants ; enfin, les
faveurs d'en-haut pleuvaient sur la tribu avec une
persistance qui, jusqu'alors, avait été sans exemple.
Aussi, la foi avait pris un tel essor chez les Bni-Salah,
— on croit aisément quand on est dans le bien, — et
même chez leurs voisins du sud et de l'ouest, que ces
braves montagnards paraissaient tout disposés à s'en
alleren guerre sainte contre les Turcs qui, déjà, leur
étaient fort désagréables. Les Bni-Salah prétendaient
même — mais nous pensons qu''ils 'se vantaient —
avoir eu des leurs dans les rangs des Mehal quand
Ahmid-ben-Abid, embrassant la cause des gens de la
Mtidja, vint livrer bataille sur l'Ouedjer à Baba-
Aroudj. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette pré-
tention des Bni-Salah ne se produisit que fort tard
après cet événement ; il est vrai que les Mehal ayant
été vaincus, il n'eut peut-être pas été prudent aux
Bni-Salah d'aller crier sur les toits qu'ils étaient du
côté d'Ahmid-ben-Abid à la bataille dont nous ve-
nons de parler.
Il est une chose qui vint surtout augmenter la ré-
putation de sainteté du vieillard des fernan (chénes-
liéges) : les Bni-Salah avaient découvert qu'il jouis-
sait du don d'ubiquité ; ainsi, on le voyait à Mekka
pendant les mois du pèlerinage, bien qu'il fût parfai-
tement constaté qu'il n'avait pas quitté les Sàouda.
Pendant sept années de suite, c'est-à-dire depuis
son arrivée chez les Bni-Salah jusqu'à sa mort, le
saint passa l'âïc? el-kbir à Mekka et en même temps
dans sa kheloua des Sàouda. Le fait est d'autant plus
avéré que, pour s'assurer qu'ils n'étaient pas le jouet
d'une illusion produite par la ressemblance de quel-
I
174 LES SAINTS DE l'iSLAM
que pèlerin avec le saint, plusieurs Bni-Salah lui
avaient adressé la parole, et c'était si bien lui, qu'il
les avait, sans hésiter, appelés par leurs noms. Or,
il était parfaitement démontré qu''à la même date,
il avait reçu, comme à l'ordinaire, ses khoddam dans
sa solitude.
Quel était donc le moyen qu'employait le saint pour
se trouver en deux endroits à la fois ?
On citait bien un fait à peu près analogue, celui de
Djellal-ed-Din^ lequel, bien qu'il habitat la Chine,
faisait cependant sa prière du matin tous les jours à
Mekka.
Oui, mais le fait du marabout des Bni-Salah était
bien plus extraordinaire encore; car Djellal-ed-Din
disparaissait — pendant un jour seulement, il est
vrai, — tandis que le premier était présent corporel-
lement en même temps à Mekka et à sa kheloua des
Bni-Salah. C'est bien différent.
Nous ne voulons pas dissimuler que la question de
l'ubiquité, du dédoublement du marabout des fernan
rencontrait des contradicteurs, lesquels trouvaient
exorbitant qu'on attribuât à un simple saint un don
que Dieu parait s'être réservé pour lui seul, et qu'il
avait même refusé à son prophète Mohammed lors-
que celui-ci entreprit, dans la nuit d^el-Màradj, son
voyage aérien à travers les cieux. Il est vrai qu'a-
vec les moyens de locomotion que Dieu mettait à la
disposition de son apôtre, c'est-à-dire avec l'ange Ga-
brielj muni de trois cents paires d'ailes (1), pour pro-
(1) • Gloire à Dieu, créateur des cieux et de la terre, celui
qui emploie ])Our messagers les auges à deux, trois et quatre
paires d'ailes ! » Le Koran, sonniti' XXXV, verset 1 .
Eli sa qualité de chef de la légion augélique, l'ange Gabriel
avait droit à trois cents paires dailes.
XIII. — SIDI BOU-SEBA-HADJDJAT 175
pulseuFj et El-BoraJc, quadrupède ailé à la figure
de femme, au corps de cheval et à la queue de paon
pour monture, le don d'ubiquité n'était plus que
d'un intérêt médiocre pour le Prophète, puisque,
par suite de la rapidité des agents locomoteurs,
le temps consacré à son voyage devenait inappré-
ciable. Aussi, n'éprouvons-nous aucune répugnance
à croire, avec Aïcha qui l'affirme, que son époux n'a
jamais découché, et, avec les commentateurs, qu'à
son retour, Mohammed trouva son lit encore chaud,
et qu'il revint assez à temps pour relever^ sans avoir
perdu une goutte d'eau, un pot qu'il avait mis sur le
feu, et qui, à son départ, était près de se renverser.
Tout cela portait donc à croire, quoique cette ver-
sion fut la moins accréditée, que le saint marabout
des Sàouda pouvait disposer d'un certain nombre
d'anges à quatre paires d'ailes, et qu'il faisait le
voyage des Bni-Salah à Mekka, aller et retour, avec
une telle vélocité, que son absence ou sa disparition
pouvait être difficilement constatée.
A défaut d'autre mérite, cette opinion a tout au
moins celui de ne pas choquer sensiblement le bon
sens, et délaisser au Tout-Puissant une propriété dont,
vraisemblablement, il n^a pas cru devoir faire jouir
son infime créature; mais, comme nous le disons
plus haut, il suffît qu'une chose soit à peu près rai-
sonnable pour que le gros populaire, qui a soif de
surnaturalisme, la rejette d'une façon absolue.
Un jour, les khoddam du saint marabout des fer-
nan enccunbraient dès le matin, comme de coutume,
les abords de sa solitude. Surpris de ne pas le voir
sortir de sa grotte de lianes — car il n'avait pas d'au-
tre habitation — pour leur donner audience, quelques-
uns de ses zairln (visiteurs), qui attendaient depuis
longtemps déjà, voulurent savoir la cause d'un re-
176 LES SAINTS DE l'iSLAM
tard qui était si peu dans les habitudes du solitaire;
les plus hardis s'avancèrent tout en tremblant vers
l'entrée de sa demeure; le soleil en éclairait une par-
tie. Le saint était étendu sur une natte de jonc et
dans l'attitude du sommeil. Le croyant endormi, et
craignant de troubler son repos, les visiteurs atten-
dirent encore f|uelque temps, espérant qu'il finirait
sans doute par s'éveiller. Après une heure d'attente,
ils se présentèrent de nouveau à l'entrée delà grotte.
L'ami de Dieu était encore dans la même position.
Il y avait là évidemment quelque mystère dont il im-
portait d'avoir la clef: quelques hommes des Sàouda
pénétrèrent dans la grotte et s'approchèrent du ma-
rabout, qui ne bougea pas. L'un d'eux ayant placé
son oreille sur la bouche du saint et sa main sur son
cœur, reconnut que le corps était vide de son àme.
Il avait, probablement, terminé sa mission sur la
terre, et Dieu lui avait repris le souffle qui l'animait.
La nouvelle de la mort de ce saint, dont on avait
toujours ignoré le nom, et qui, dés lors, fut désigné
sous celui de Sidi Bou-Sebà-IIadjdjat à cause de ses
sept pèlerinage^ aux Villes saintes, la nouvelle de sa
mort, disons-nous, attrista considérablement non-
seulement les Bni-Salah, mais encore toutes les tri-
bus de la montagne et de la plaine qui avaient eu
besoin de recourir à sa puissante intercession. Le
coup fut rude surtout — on le comprend — pour les
Bni-Salah; car ils sentaient parfaitement que c'était
à leur saint marabout qu'ils devaient la persistance
des faveurs du ciel, et cette rosée de bienfaits qui, en
sept années, avait fait de leur pays le paradis de la
terre. Aussi, plus reconnaissants encore que l'aspho-
dèle (1), les Bni-Salah voulurent-ils faire à Sidi Bou-
il Le-^ .\rahe-: distMit: < .\iis>i rpi-i)iiniii?^;int r\w l'n.*pho(lt'lp.'>
XIII. — SIDI BOU SEBA-HADJDJAT 177
Sebâ-Hadjdjat des funérailles dignes de lui : les par-
fums les plus précieux furent brûlés en son honneur,
et le camphre dont on aromatisa son corps ne fut
certes pas épargné. Sa fosse fut creusée à l'endroit
même où il avait cessé de vivre.
Les Bni-Msâoud, les Ouzra et les Mouzaïa étaient
accourus en foule pour rendre les derniers devoirs
au saint dont ils avaient eu tant à se louer. Cette af-
fluence fit même craindre aux Bni-Salah que ces tri-
bus ne cherchassent à s'emparer de son corps ; aussi^
les observèrent-ils sérieusement tant que sa dé-
pouille mortelle ne fut pas rendue à la terre. Cette
crainte prouve que les Bni-Salah ne désespéraient
pas que Sidi Bou- Sebâ-Hadjdjat leur continuât sa
puissante protection dans le séjour des bienheureux.
Chacune des trois tribus que nous nommons plus
haut voulut, dans l'espoir évident de se créer des
droits à l'appui du saint, se charger des frais de cons-
truction de la koubba qu'on se proposait d'élever sur
son tombeau : les Bni-Msàoud, à cause de leur proxi-
mité des Bni-Salah, insistèrent pour avoir la priorité,
et ils se mirent immédiatement à l'œuvre; mais leur
koubba était à peine achevée, que, le lendemain ma-
tin, on la trouvait renversée (1) comme par l'effet d'un
tremblement de terre; les pierres qui entraient dans
sa construction avaient été projetées au loin avec
parce que cette plante pousse et couserve sa verdure, uiêuie
daus l'absence des pluies.
(1) La tradition signale un grand nombre de faits de ce genre.
Nous ne savons s'il convient de les attribuer à la modestie des
saints, ou si. plutôt, ils ne cachent pas la ladrerie de leurs con-
temporains qui, pour s'excuser de ne point avoir élevé à leurs
marabouts vénérés des monuments funéraires dignes d'eux, au-
raient prétendu que ces saints se seraient toujours obstinés à
les renverser.
178 LES SAINTS DE l'iSLAM
une violence extraordinaire. Les chapelles funéraires
érigées à Sidi Bou-Sebâ-Hadjdjat par les Mouzaïa
et par les Ouzra eurent absolument le même sort. Il
était donc parfaitement constaté que le marabout des
chènes-liégeSj qui, fort probablement, avait lu dans
le cœur des gens de ces tribus, n'en voulait rien ac-
cepter.
Les Bni-Salah, qui, intérieurement, n'étaient pas
fâchés de ce qui arrivait, entreprirent, à leur tour,
d'élever un djamâ sur le tombeau du saint. Les trois
tribus repoussées, qui cherchaient à se persuader
que le refus d'une koubba était un parti pris de la
part de Sidi Bou-Sebâ-Hadjdjat, espéraient qu'il en
serait de la construction des Bni-Salah comme il en
avait été des leurs ; mais il en fut, à leur grand dé-
sespoir, tout à fait autrement : la chapelle des Bni-
Salah resta parfaitement debout, et il a fallu qu'elle
fut bâtie bien solidement, ou que le saint tint à sa
conservation d'une façon toute particulière, puisque,
malgré de désastreuses tempêtes et de nombreuses
secousses de tremblement de terre, elle a pu at-
teindre déjà l'âge respectable de trois cent soixante
ans.
Aujourd'hui encore, les Bni-Salah ont seuls le droit
d'entretenir et de blanchir le djamâ de Sidi Bou-
Sebâ-IIadjdjat, et tout soin de cette nature qui vien-
drait d'autre part que de celle des préférés du saint
serait inflexiblement rejeté. Aussi, les Bni-Salah
sont-ils très fiers de ce privilège.
Sidi Bou-Sebâ-Hadjdjat pousse bien plus loin en-
core ses préférences pour les Bni-Salah : ainsi, tout
étranger à cette tribu qui toucherait seulement à un
brin de dis (1) dans le périmètre que s'est réservé le
(1) Grande, gramiuée d'Afriqui', anindo feslncoides ou trnax.
i
S!DI BOU-SEBA-HADJDJAT 179
saint autour de son tombeau, en serait immédiate-
ment puni par le dessèchement de la main qui aurait
consommé ce sacrilège. Quant au téméraire qui oserait
porter la hache sur l'un des chènes-liéges qui avoisi-
nent le tombeau de Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat, il est à
supposer que sa mort serait insuffisante pour le
punir d'un pareil forfait. Mais les Sàouda ont tou-
jours la charitable obligeance d'aviser de ces terribles
détails les étrangers qui s'engagent sur les terres de
leur saint marabout.
Nous avons vu plus haut que Sidi Bou-Sebâ-
Iladjdjat possédait une merveilleuse influence sur les
lions, et qu'il les rendait, sur un geste, aussi dociles
que des chiens convenablement élevés. Le saint a
voulu, après sa mort, continuer à ses chers Bni-
Salah la protection dont il les avait couverts pen-
dant sa vie contre les terribles mâchoires, et les ef-
frayants appétits du sultan des animaux. Aussi, tout
lion qui, traqué par les Bni-Salah, a le malheur de
pénétrer sur le terrain consacré au saint^ est-il un
lion mort; car il lui est de toute impossibilité de sor-
tir du cercle fatal qui s'est refermé sur lui : il rugit
alors en frappant de sa queue un obstacle invisible;
il s'y heurte impuissant comme dans une cage de
fer; ses désespoirs sont terribles ; il croit qu'il brise,
mais ses coups ne rencontrent que le vide. Un en-
fant armé d'un fusil peut alors tuer impunément le
fort des forts.
Aussi, avant l'occupation française, quand les lions
ne se bornaient pas^ comme aujourd'hui, à traverser
les montagnes des Bni-Salah, la particularité dont
nous venons de parler se reproduisait assez fréquem-
Soii chaiiuio est employé, nous le répétons, soit comme fourrage,
soit eoiiimc convertur;! do j,'ourbis.
180 LES SAINTS DE l'iSLAM
ment. Dès qu'un lion était signalé dans le pays^ tous
les hommes de la tribu se rendaient sur le tombeau
de Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat pour lui demander sa
protection contre cet incommode ennemi. Toute la
journée se passait en fête : on se bourrait de kous-
ksou pour se donner des forces; car il est difficile de
trouver un cœur brave au-dessus d'un ventre vide;
puis on arrêtait les dispositions à prendre pour le
lendemain; on distribuait les rôles. On se séparait
à la nuit en se donnant rendez-vous sur tels ou tels
points qu'on devait occuper avant le lever du soleil.
Le but de la manœuvre était de chercher à pous-
ser le lion vers le tombeau de Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat :
les combattants, placés sur deux ou trois lignes,
formaient, à cet effet, un immense demi-cercle qu'ils
resserraient peu à peu. Mais il arrivait quelquefois
que le lion entrait dans le pays du côté opposé à celui
où s'élevait le tombeau du saint; il ne paraissait pas
non plus toujours disposé à quitter son repaire; de
sorte qu'il devenait difficile de lui donner la direction
désirée. Quand les balles, les cris, les grands feux
ne suffisaient pas pour le débucher, on plaçait, en les
échelonnant, des appâts sur la route qu'on voulait
lui faire prendre. Si, malgré cela, il ne bougeait pas,
les benou el-moiit (1) commençaient leurs impruden-
ces, leurs témérités : il y avait alors des cuisses la-
bourées, des membres broyés, des ventres désentrail-
lés, des poitrines en lambeaux, des têtes scalpées.
Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat finissait par s'en mêler, et le
lion, poussé par les injures^ par les huées de la foule,
qui le traitait de voleur fils de voleur, de coupeur
(1) Les enfaats fie la mort, c'est-à-dire les braves, les coura-
geux.
SIDI BOU-SEBA-HADJDJAT 181
de route, prenait, tout en rugissant, la direction
fatale.
— « Que Dieu te maudisse ! ô le voleur qui m'a
mangé un bœuf ! « lui criait l'un.
— « Toi, tu n'es pas le lion, lui hurlait l'autre ;
tu n'es qu'un lâche rôdeur de nuit. »
— « Prends garde à ta peau, ô le fils de -celle qui
n'a jamais dit : non !... Je veux en faire un lit pour
ma bien-aimée, et de tes griffes des ornements pour
son cou ! »
Chacun^ tout en se tenant à distance, l'éclaboussé
d'outrages. Enfin , le malheureux lion, qui semble
attiré vers le tombeau du saint par une influence à
laquelle il ne cherche même pas à se soustraire, a
pénétré dans l'enceinte sacrée. Un immense cri de
joie s'élève de cette foule hurlante qui se rit, en l'in-
sultant, de ses efforts impuissants; puis, quand les
chasseurs sont fatigués de cette lutte si inégale pour
le lion, ils chargent quelquefois une femme — der-
nière injure — de lui donner la mort.
L'animal est ensuite dépouillé, et sa peau, qui est
un présent précieux, est offerte au saint qui a donné
la victoire.
Avant l'occupation française, les murs de la cha-
pelle de Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat étaient, assure-t-on,
tapissés de la peau des lions qui avaient trouvé la
mort sur les terres du Saint.
Depuis, on a reconnu, sans doute, que ces peaux
feraient bien meilleure figure sous les pieds mignons
de nos ravissantes Algériennes, que le long des murs
poudreux du gourbi de Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat. Le
fait est que l'infortuné saint n'a plus même de quoi
.se faire une descente de tombeau pour le jour de la
résurrection.
182 LES SAINTS DE l'iSLAM
On voit bien que la foi s'en va, et qu'aujourd'hui,
les peaux de lion sont hors de prix.
XIV
Sidi Mouça-ben-Naceur, et son fils
Sidi El-Fodhil
La fraction qui occupe le territoire de Tazerdjount
n'est pas d'origine salahienne. Nous allons dire sa
provenance.
Au commencement du X" siècle de l'hégire (1), un
marabout venant de l'Ouest s'était arrêté dans le
pays des Bni-Salah, ne leur demandant, en échange
de l'instruction religieuse qu'il leur apportait, qu'un
coin de terre où il put semer quelques poignées
d'orge, ce qu'il lui fallait pour sa nourriture. Les
Bni-Salah l'autorisèrent à s'établir sur la rive droite
de l'ouad Taksebt (2), rivière qui traverse le pays des
Tazerdjount. Le marabout s'y construisit un gourbi
en branchages, et commença l'éducation religieuse
d'une douzaine de jeunes Bni-Salah que leurs parents
— les progressistes — avaient consenti à lui confier.
Ce marabout, qui s'annonçait si modestement, était
pourtant l'illustre Sidi Mouça-ben-Naceur, celui qui
(1) Le XV1« sit!cle de l'ère chrétieuiie.
(2) Le mot arabe kseb, roseaux, berbérisù.
XlV. — SIDÎ MOUÇA-BEN-XACEIjR 183
a son tombeau chez les Bni-Misra^ dans l'est de
Blida.
Les Bni-Salah, bien qu'ils fussent alors grossiers
et fort ignorants, n'avaient pas tardé pourtant à com-
prendre à qui ils avaient affaire : ils sentirent de
bonne heure que leur marabout, bien qu'il se contentât
de peu, n'était cependant pas le premier venu. Ils
commencèrent dès lors à le visiter; ils écoutèrent plus
patiemment ses pieuses leçons; ils lui demandèrent
des conseils qu'il leur donnait volontiers.
Sidi Mouça n'avait point d'autre habitation que
son gourbi, et pourtant il ne demandait pas autre
chose aux Bni-Salah. Ceux-ci finirent cependant par
rougir de leur avarice à l'endroit du chikh de leurs
enfants; d'ailleurs, l'hiver approchait, et cette saison
est rude dans les montagnes. Ils lui bâtirent une mai-
son en pisé qu'ils recouvrirent d'une épaisse couche
de dis. Le marabout fut sensible à cette attention des
Bni-Salah, et il redoubla d'efforts pour tâcher d'insé-
rer dans le cerveau de ses élèves le plus possible des
principes fondamentaux de l'Islam ; aussi, au bout
de quelque temps, savaient-ils par cœur, et pouvaient-
ils réciter sans trop ànonner la sourate El-Kafiya {\),
le chapitre suffisant, c'est-à-dire celui qui tient lieu
de tous les autres.
Les Bni-Salah du X^ siècle de l'hégire n'étaient
pas plus généreux que ceux d'aujourd'hui; de plus,
ils n'avaient encore qu'une vague idée de ce que pou-
vait être cette dar el-akhrira, la maison dernière,
(1) Les Musuhuans désignent ainsi le premier cliapitre du
Koran. Les Arabes de l'Algérie prennent, sans doute, à la lettre
répithètr (\(i suffisa?it ; car il est rare de voir pousser au-delà les
études des jeunes gens qui ne tiennent pas absolument à de-
venir des Iholba, c'est-à-dire des lettrés, des savants,
15
184 LES SAINTS DE l'iSLAM
expression par laquelle Sidi Mouça leur désignait
métaphoriquement la vie éternelle, l'autre vie. Leur
nature grossière ne leur permettait guère de se lancer
dans des nuances aussi abstraites, dans de pareilles
subtilités. « Parle-nous tant que tu voudras, disaient-
ils à Sidi Mouça, de la clar ed-deniaj la maison la
plus proche j la vie de ce monde, nous le compren-
drons; quant à l'autre, nous n'y entendons goutte. »
Eh bien ! ce manque d'intelligence empêchait Sidi
Mouça de pousser aussi loin et aussi rapidement
qu'il l'eût voulu ses démonstrations théologiques. Il
prit patience. Du reste, il faut dire qu'il comptait peu
sur la génération des hommes mûrs pour faire ad-
mettre ses théories religieuses ; l'âge fait — le mara-
bout le savait — est invinciblement réfractaire aux
innovations, particulièrement quand elles sont du
domaine de la spéculation. Sidi Mouça se borna donc
à donner quelques bons conseils aux pères de ses
élèves, et à s'interposer pour rétablir la paix — trop
souvent troublée — entre ces turbulents Bni-Salah
et leurs voisins. Quelques petits miracles opérés op-
portunément firent le reste. Aubout de quelque temps,
les Bni-Salah ne juraient plus que par Sidi Mouça,
et ils n'hésitaient pas à lui attribuer tout ce qui leur
arrivait d'heureux. Dans leur enthousiasme, ils lui
formèrent autour de son habitation un me/A: (propriété),
que, malgré leur avarice^ ils arrondirent pourtant
peu à peu.
Sidi Mouça était enchanté des dispositions des Bni-
Salah à son égard, et il se félicita d'avoir, du premier
coup, mis la main sur une tribu si facilement diri-
geable et si remplie de bonnes intentions. Le saint
marabout résolut de compléter cette heureuse situa-
tion par le mariage. Il demanda et obtint sans diffi-
culté la main de la belle Zeïneb-bent-El-Hadj-El-
XIV. — SIDI MOUÇA-BEN-NACEUR 185
Habib, de la fraction des Ferdjouna. Par le fait de
cette union, Sidi Mouça-ben-Naceur prenait définiti-
vement pied dans la tribu des Bni-Salah.
Il ne faut pas croire pourtant que les dons des Bni-
Salah aient enrichi Sidi Mouça outre mesure : il faisait
évidemment assez d'orge pour les besoins de sa fa-
mille; mais Targent monnayé était encore une rareté
dans sa maison. Dans leurs pieuses visites au saint
marabout, les Bni-Salah lui apportaient volontiers quel-
ques figues, des glands, des olives, du beurre, un peu
de laine; mais il fallait que les demandes qu'ils avaient
à faire à Sidi Mouça fussent d'un intérêt capital pour
qu'ils se décidassent à aller jusqu'à lui donner une
mouzouna (1). Du reste, Sidi Mouça ne souffrait nul-
lement, pour son compte, de cet état de choses ; car il
méprisait souverainement les richesses. Sa femme, la
belle Zeïneb, ne partageait en aucune façon le dégoût
de son saint époux pour les valeurs monnayées; elle
en gémissait souvent^ et cherchait à lui prouver que
l'argent est le père du bien-être, et qu'il ne devait pas
y avoir péché à désirer goûter aux biens de ce monde,
puisque c'est Dieu qui les a créés. Elle faisait aussi
remarquer à Sidi Mouça qu'ils avaient des enfants,
qu'ils en auraient encore d'autres, s'il plaisait à Dieu,
et qu'il fallait penser à eux.
Il est clair que ces plaintes, qui se renouvelaient
tous les jours, ne divertissaient pas le saint outre
mesure; mais il avait fini par n'y plus prendre garde.
Il se lassa pourtant, un jour, des jérémiades de Zeïneb.
Ce fut dans les circonstances suivantes : Sidi Ali-
Mbarek, l'illustre marabout d'El-Koleïàa(Koléa), qui
avait entendu vanter la piété, la science profonde et
le pouvoir surnaturel de Sidi Mouça-ben-Naceur, ré-
(I) La mouzouna valdil fr. OliJ.
186 LES SAINTS DE l'iSLAM
solut d'aller en visite religieuse auprès d'un saint
d'une telle réputation ; or, si le pieux Mouça était
pauvre, Sidi Ali-Mbarek nageait^, au contraire, dans
une opulence dont on ne s'expliquait pas parfaite-
ment l'origine, puisque ce Hachemi — car il était des
Hachem de l'Ouest — avait été obligé de renvoyer,
avant d'arriver à Miliana^ deux serviteurs qui le
suivaient, et qu'il s'était vu, faute de ressources, dans
la nécessité de se faire, à El-Koleïàa, le khammas (1)
du fellah Ismàïl-ben-Mohammed.
Soit que Sidi Mbarek voulût humilier Sidi Mouça,
soit que la vanité guidât seule dans cette circonstance
le marabout d'El-Koleïàa, il n'en est pas moins vrai
qu'il revêtit ce jour-là de riches bernons de la plus
fine laine, et qu'il se fit escorter par une suite nom-
breuse et brillante montant des chevaux de race ma-
gnifiquement harnachés; une foule d'esclaves nègres,
attentifs aux ordres du maître, caracolaient autour du
cortège comme une nuée de papillons noirs.
Cette troupe franchit l'ouad Er-Roumman, — qui,
depuis, prit le nom de Sidi-Ahmed-el-Kbir, — puis
l'ouad Er-Rabtha^ et s'éleva dans la montagne par le
chemin de Tala-Oudjabeur, en laissant à sa droite la
Chàbet-Tifsacin.
Le gourbi qu'habitait Sidi Moura était construit
sur remplacement qu'occupe aujourd'hui la koubba
dédiée à son fils El-Fodhil. Attirée parle bruit de cha^
bir (2) que faisaient les cavaliers^ la femme de Sidi
Mouça — elle était Kabile — sortit sur le seuil de son
habitation pour en reconnaître la cause. Zeïneb crut
d'abord être le jouet des djenoun. Le pays des Bni-
Salah n'était pas souvent parcouru par d'aussi riches
(1) Serviteur agricole.
(2) Longs épérous arabes.
XIV, — SIDI MOUÇA-BEN-NACEUR 187
cavaliers. Sa surprise fut surtout à son comble quand
elle vit le cortège s'arrêter devant son gourbi et met-
tre pied à terre; elle crut à une erreur jusqu'au mo-
ment où l'un des esclaves nègres annonça Sidi Ali-
Mbarek, Elle en avertit aussitôt Sidi Mouça, occupé
en ce moment à raconter à ses élèves que le Prophète
— que la bénédiction et le salut soient sur lui ! —
avait l'habitude de se teindre les cheveux en noir, de
se colorer les ongles avec la henna, de se mettre du
koJieul sur les paupières, et de se mirer dans un
seau d'eau pour ajuster son turban. « Souvenez-
vous, ô mes enfants! que, si le Prophète répétait sou-
vent : « Les choses que j'aime le plus au monde, ce sont
les femmes et les parfums, » il avaitlesoin d'ajouter:
a Mais ce qui me réconforte l'àme, c'est la prière. »
Sidi Mouça se hâta de se lever pour aller recevoir
le visiteur et lui faire les honneurs de son habita-
tion. Sidi Mouça n^avait à offrir à Sidi Mbarek pour
se reposer qu'une mauvaise natte de jonc percée
en plusieurs endroits. Le marabout d'El-Koleïâa
préféra rester debout. Après avoir complimenté Sidi
Mouça sur sa science, qu'on disait si étendue, Sidi
Mbarek^ qui était aussi un savant, tàta son saint col-
lègue sur quelques-unes des questions les plus
ardues du raahométisme; ainsi, il lui demanda s'il
savait de quel doigt le prophète Mohammed s'était
servi pour fendre la lune en deux. Mais Sidi Mouça,
pour qui la solution d'une difficulté était un jeu, ré-
pondit sans hésiter que l'Envoyé de Dieu s'était servi
de l'index de la main droite. Sidi Mbarek ne tarda
pas à s'apercevoir qu'il avait affaire à plus fort que
lui; aussi, abrégea-t-il sensiblement sa visite. Il salua
assez froidement le marabout de Tazerdjount, et reprit
avec sa suite le chemin d'El-Koleïàa. Sidi Mouça ne
le revit plus,
188 LES SAINTS DE l'iSLAM
Sidi Mbarek avait à peine traversé le col de Tala-
Oudjabeur, que la femme de Sidi Mouça, envieuse
au dernier des points du luxe déployé par le mara-
bout d'El-Koleïàa, entamait déjà sa plainte^ ses ré-
criminations sur la pauvreté dans laquelle paraissait
tant se complaire son saint époux. « Pourquoi ce
Sidi Mbarek, dont la science et la piété ne te vont
pas à la cheville, est-il si insolemment riche, et toi si
sordidement pauvre? Pourquoi cela^ ô monsei-
gneur ? »
— « femme ! souviens-toi que le Prophète a dit :
« Dieu tantôt répand à pleines mains ses dons sur ceux
qu'il veut, et tantôt il les mesure, » répondit douce-
ment Sidi Mouça, en reprenant sa place sur la natte
qu'avait dédaignée le marabout d'El-Koleïâa.
— « Je te le répète, ô monseigneur! je soufifre de
voir ce Mbarek^ ce khammas fils de khammas,
affecter le luxe de Karoun, tandis que nous, nous
avons à peine de quoi nous couvrir, » reprit vivement
Zeineb.
— « Dieu a dit : « Gardez-vous de l'envie; car elle
anéantit les bonnes œuvres, ainsi que le feu anéantit
le bois en le consumant, » répliqua Sidi Mouça. Du
reste, le sort de ce Karoun, qui avait tant de trésors
que leurs clefs auraient pu à peine être portées par
une troupe d'hommes robustes, ne saurait être si
enviable, puisque Dieu ordonna que la terre l'en-
gloutit, lui, ses richesses et ses palais. »
— « Ohl qui est-ce qui te guérira^ ô monseigneur!
de cette s^upide indifférence pour les biens de ce
monde / » s'écria Zeineb exaspérée.
Cotte sortie mit le saint à bout de patience : le-
vant un des coins de la natte sur laquelle il était
assis, il dit à son irascible et envieuse épouse : « Re-
garde, ô femme! et dis-moi ce que tu vois ! »
XIV. — SIDI MOUÇA-BEN-NACEUR 189
— « Je vois le paradis ! » répondit-elle complète-
ment radoucie.
— « C'est bien ! » fit Sidi Mouça en laissant re-
tomber le coin de la natte ; puis levant le côté opposé,
il adressa à Zeïneb la même question.
— « Je vois l'enfer! » répondit-elle en reculant
d'effroi.
— « Eh bien ! ô créature de Dieu ! sache donc que
l'enfer est réservé à ceux qui envient immodérément
les richesses et les biens périssables de ce monde,
tandis qu'au contraire, le paradis échoit tout naturel-
lement en partage à ceux que Dieu — et il sait ce qu''il
fait — a oublié de combler de ces mêmes biens.
Choisis donc, ô femme ! entre ces deux termes. »
A partir de ce jour, Zeïneb cessa de tourmenter
Sidi Mouça au sujet de leur pauvreté. En avait-elle
pris son parti? La tradition n'en dit rien.
Il faut dire que, grâce aux accès de générosité des
Bni-Salah, le domaine de Sidi Mouça avait fini par
prendre une certaine rotondité. Zeïneb avait aussi
donné au saint marabout deux fils qui, plus tard, ne
pouvaient manquer de faire la joie de leur père; Sidi
Mouça, en un mot, était le plus heureux des mara-
bouts. Son bonheur eût, sans doute, été plus parfait,
si les Bni-Salah eussent mordu davantage aux choses
de la religion ; mais c'était là une affaire de temps,
pensait très judicieusement le saint. Du reste^ il n'y
a que deux façons de faire des Croyants : à coups de
sabre, ou par la douceur. Evidemment, le système
d'Omar-ben-El-Khoththab, la violence, donnait des
résultats beaucoup plus prompts et plus décisifs; mais
Sidi Mouça, lui, homme de paix et de prière, ne pou-
vait y avoir recours. Il fallait donc patienter; c'est ce
qu'il fît.
Soit que Sidi Mouça eût été repris de la manie de la
190 LES SAINTS DE l'iSLAM
conversion, soit qu'il lui fût devenu impossible de vi-
vre avec son fils aine, Sidi El-Fodhil, qui avait con-
sidérablement grandi et qui était d'un caractère très
difficile, quel qu'ait été enfin le motif de sa résolution,
tout ce que nous en savons c'est qu'un jour^ Sidi Mouça
reprit son bâton de pèlerin, et qu'il se dirigea dans
l'Est. Quelque temps après, sa famille, qui ne s'en
était que médiocrement inquiétée, apprit par hasard
qu'il s'était arrêté chez les Bni-Misra, à une marche
de Tazerdjount, et qu'il avait établi sa, kheloua (ermi-
tage) dans la montagne, au milieu d'un petit bois
d'oliviers. C'était au lieu même ou, plus tard, on lui
éleva la koubba qu'on y voit encore aujourd'hui.
Quand le saint, qui était chargé d'ans, eut terminé
son voyage ici-bas, les Bni-Misra, qui connaissaient
sa valeur religieuse, mirent tout en œuvre pour conser-
ver sa dépouille mortelle au milieu d'eux ; en effet, on
n'a jamais trop d'intercesseurs auprès de Dieu. Les
Bni-Misra voulurent faire les choses grandement :
peut-être entrait-il un peu d'ostentation dans leur
affaire; peut-être aussi avaient-ils l'intention de
faire sentir à leurs voisins les Bni-Salah tout ce que
leur conduite envers Sidi Mouça avait d'indécent et
de mesquin. Ils firent donc venir du bagne d'Alger un
esclave espagnol qui avait la réputation d'être un
maître en maçonnerie, et ils lui confièrent la cons-
truction de la koubba qu'ils avaient résolu d'élever
sur le tombeau du saint.
A cette occasion, Sidi Mouça donna encore aux Bni-
Misra une preuve de sa toute-puissance, et du don
des miracles que, par l'effet de la faveur divinC;, ses
restes avaient conservé même au-delà de la vie. L'es-
clave espagnol — qui était un bon catholique — en-
tamait souvent avec les Arabes qui venaient le voir
travailler des discussions religieuses dont le but était,
XIV. — SIDI MOUÇA-BEN-NACEUR 191
invariablement, de prouver que le Dieu des Chrétiens
était bien autrement puissant que le leur. « Vos
saints, dont vous parlez tant, leur disait-il un jour,
— la koubba venait d'être terminée, — ne vont pas à
la cheville des nôtres pour ce qui est du pouvoir de
faire des miracles, et il leur citait, à l'appui de cette opi-
nion, tous les faits merveilleux que lui fournissait sa
mémoire. Ce jour-là, il alla plus loin encore, et ne crai-
gnit point de froisser au dernier des points Tamour-
propre et les croyances de quelques Bni-Misra qui
étaient venus en pèlerinage au tombeau du saint.
« Qu'a donc fait de si extraordinaire votre Mouça-
ben-Naceur pour que vous lui décerniez le titre de
saint, et que vous lui éleviez cette koubba, qui me
semble bien trop somptueuse si on la mesure à son
mérite '?... Tenez, si vous voulez que je vous le dise
franchement^ je crois votre saint tout aussi impuis-
sant que vous. »
C'était hardi, au X' siècle de l'hégire surtout, et
dans la situation où se trouvait l'esclave architecte.
Mais quand les Espagnols se mettent à avoir la foi,
ils n'hésitent pas, si cela est nécessaire, à en pousser
la confession jusqu'au martyre. Malgré l'ardeur si
connue de leur fanatisme, les Arabes ne voulurent
pourtant point punir ce blasphème; ils préférèrent dé-
montrer à l'esclave d'une manière irréfragable que leur
saint n'était cependant pas dépourvu de toute-puis-
sance. « O Chrétien ! lui dit un des Arabes présents,
— un vieillard à barbe blanche, — prends un vase
plein d'eau, et monte sur la koubba; quand tu seras
au sommet, jette ce vase; — c'était une kolla, cru-
che dont le fond se termine en pointe comme l'am-
phore des Grecs; — s'il tombe droit et sans laisser
répandre une goutte d'eau, la chose sera, ce me sem-
ble, assez merveilleuse pour que tu y voies l'inter-
15,
192 LES SAINTS DE l'iSLAM
vention du saint; si le vase se brise, au contraire,
jeté permets de mettre en doute le pouvoir surna-
turel de Sidi Mouça. »
L'Epagnol, qui comptait sur la défaite du saint, et
qui n'étail pas fâché intérieurement d'humilier les
Infidèles, s'empressa d'accepter l'épreuve; il monta
donc sur la koubba avec le vase rempli d'eau, et le
laissa tomber sur le sol. La Â;oZ/a restait debout; mais
l'Espagnol était précipité sur le carreau où il demeu-
rait évanoui.
Quand le maçon eut repris ses sens, il raconta
qu'au moment où il abandonnait le vase^ la terre lui
avait semblé s'entr'ouvrir, et qu'au fond de la fissure,
il avait vu le paradis. 11 est inutile d'ajouter que
c'était celui de Mohammed.
Or, ce paradis, qu'il n'avait fait pourtant qu^'entre-
voir, lui avait paru pavé de tant de séductions — je
le crois bien ! — que, malgré l'énergie de sa foi
chrétienne, l'esclave n"'hésita pas à se faire musul-
man .
Qu'on juge si les serviteurs de Sidi Mouça durent
triompher !
Sans être de la force de son père Mouça, Sidi El-
Fodhil n'en fut pas moins un saint d'une certaine
importance; du moins, c'est ce que nous fait suppo-
ser l'élégance de la koubba que les Bni-Salah ont
élevée sur son tombeau.
Après le départ de son père pour le pays des Bni-
Misra, Sidi El-Fodhil avait cherché à tirer parti
des bonnes dispositions que lui montraient les Bni-
Salah pour arrondir son patrimoine^ et jirendre défini-
tivement racine dans le Tazerdjount. Le saint homme
convoitait déjà, évidemment, tout le pays compris
entre l'ouad Er-Rabtha, l'ouad Takscbt, et l'ouad
Chcffa, contrée alors magnifiquement boisée et riche
XIV. — SIDI MOUÇA-BEN-NACEUR 193
en eau. Ses descendants, soit par donation, soit
par achats, arrivèrent à la réalisation de son pro-
gramme. Le Tazerdjount appartient, en effet, tout
entier aujourd'hui à la lignée deSidi Mo uça^ laquelle
compose actuellement quatre sous-fractions sous les
noms de Oulad Sidi-El-Fodhil, Oulad Sidi-Moham-
med^ Oulad Sidi-Mahammed^ Oulad Ben-Abd-el-
Melek.
La koubba de Sidi El-Fodhil-ben-Mouça est gra-
cieusement située sur un petit plateau formant étage
à mi-côte du djebel El-Hark. Construite dans une
clairière, au milieu des chènes-liéges, sa blancheur
immaculée la fait paraître de loin comme un bernous
étendu dans une prairie. Elégante de forme à Texté-
rieur, riche à Tintérieur, où le saint repose sous une
châsse à colonnettes peintes en vert, et entourée de
foulards or et soie, la chapelle sépulcrale de Sidi El-
Fodhil nous prouve le degré de vénération dont jouit
ce samt dans le Tazerdjount.
On ne lui attribue pourtant aucun miracle qui soit
digne d'être rapporté.
XV
Sidi Ahmed-el-Kbir.
1. — LES EAUX DE LAIN-IESMOTH
Mais avant d'aller en ziara (pèlerinage) au tom-
beau du saint homme qui a donné son nom à la déli-
cieuse vallée dont les eaux arrosent les jardins d'o-
rangers, lesquels font à Blida une ceinture de ver-
dure pailletée de fruits d'or, il convient de dire d'où il
venait, qui il était, et comment il devint Je patron vé-
néré des Blidiïn (1) et des tribus groupées autour de
sa dépouille mortelle.
L'ouad Er-Roumman, qui, plus tard^ devait pren-
dre le nom de Sidi-Ahmed-el-Kbir, n'était, il y a
quatre siècles, qu'un profond ravin servant de gout-
tière aux eaux du ciel ; quand, après les pluies, les
rides de la montagne lui avaient versé leurs der-
nières larmes, la rivière n'était plus qu'une longue
traînée de cailloux et de gravier où le moustique
aurait à peine trouvé de quoi étancher sa soif. Les
sources, ces yeux de la terre, ne pleuraient pas,
comme aujourd'hui, dans ces gorges désolées la joie
pour les hommes et la vie pour les plantes. C'était un
lieu désert — une Thébaïde — propre à la médita-
tion et à la prière; il invitait l'homme pieux, celui
(1) Les seus de Blida, les Blidiens.
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 195
pour lequel les choses de ce monde ne sont rien, à
s'y arrêter pour y vivre de la vie érémitique et con-
templative. C'est, en effet, ce qui arriva.
Un jour, — c'était vers Tan 1519 de notre ère (925
de l'hégire), — un voyageur venant de l'Est, selon
toute apparence, descendait péniblement^ en suivant
la rive droite de l'ouad Tabeurkchant, dans la châbet
Er-Roumman (le ravin des Grenades) ; il marchait
nu-pieds, et, bien qu'il ne parut âgé que de quarante-
cinq ans environ, il s'appuyait pourtant sur un long
mezrag (espèce d'épieu) qu'il assurait, à chaque pas^
prudemment devant lui. Arrivé au point de jonction
des deux ravins, le voyageur avisa sur sa gauche un
épais bouquet d'oliviers et de micocouliers; il s'y di-
rigea. Le site parut lui plaire ; car un sourire de sa-
tisfaction vint dérider son visage d'ascète. Après
avoir jeté son bâton de pèlerin, il remercia Dieu par
une prière de deux rikâat (génuflexions) d'avoir
comblé ses désirs en mettant le bien au bout de son
chemin. Il était visible, à son bernons rapiécé de
douze pièces, comme celui du khalife Omar, que ce de-
vait être un saint homme, un homme plus occupé des
choses du ciel que de celles de la terre. Un chapelet
passé à son cou indiquait d'ailleurs qu'il était mra-
both (marabout), c'est-à-dire attaché, lié au service
de Dieu.
C'était — on le sut plus tard — l'illustre Sidi
Ahmed-el-Kbir (1), le pieux, le savant, le dévot, le
tempérant, l'humble, le pôle des amis de Dieu, la
perle de son époque^ la merveille de son siècle. Il
(!) Nous rappelons que répithète cl-khir, le ftraud, accolée à
uii nom propff', signifie Vainc, de nièiue que l'e-xpression e*-
vrV, le petit, désigne le cadet. Chez les Arabes, el-kbir n'est
jamais pris dans le sens iVilluslre.
196 LES SAINTS DE l'iSLAM
avait fait deux fois le pèlerinage aux deux distin-
guées et respectées, Mekka et El-Medina — que Dieu
les ennoblisse ! — il avait prié près du noble mauso-
lée du Prophète — le chef de ceux qui ont une étoile
au front et les quatre pieds blancs (1), — et entre le
tombeau et la chaire sublime; il avait touché le mor-
ceau du tronc de palmier qui manifesta tant de pen-
chant pour l'Envoyé de Dieu, et qui gémit, quand
Mohammed le quitta, comme gémit la femelle du
chameau après son /loaar (poulain); il avait vu la
sublime Kâba, — que Dieu augmente sa vénération !
— il avait bu et fait ses ablutions au puits béni de
Zemzem, dont l'eau augmente toutes les nuits du jeudi
au vendredi ; il avait baisé la pierre noire illustre bri-
sée en quatre morceaux par le Karmati, — que Dieu
le maudisse ! — il avait parcouru Maceur (Egypte) ;
il avait touché de sa main, au rlhath (monastère) de
Deïr-et-Tin, dans le Hidjaz, un fragment de l'écuelle
du Prophète, et de son âïdana, ou vase de nuit, l'ai-
guille avec laquelle il s'appliquait le koheul, l'alêne
qui lui servait à coudre ses sandales, et il avait posé
ses lèvres sur ces nobles et saintes reliques; il avait
prié dans la sainte mosquée de Mkeddès (Jéru-
salem), — que Dieu la glorifie ! — il avait visité Haleb
(Alep)^ la métropole délicieuse et magnifique, et sa
forteresse l'imprenable, dont les murailles sont si éle-
vées, qu'elles ont fait dire au poète Djemal-ed-Din-
Ali : « Les habitants se sont rendus à la voie lactée
« comme à un abreuvoir, et leurs chevaux ont brouté
« les étoiles comme on paît les plantes fleuries. »
« Il avait vu Damachk (Damas), le paradis de l'O-
(l) Les savants désignent quelquefois ainsi le Prophète Mo-
hamineti, chef des Musulmans, parce qu'il est à leur tête, et
qu'il a eu pour successeurs les quatre khalifes.
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 197
rient, Damachk, dont le poète Arkla-ed-Daniachki-
el-Kelbi a dit : « C'est le grain de beauté de la joue
du monde. » Damachk^ que ses jardins entourent
comme le halo, ce cercle lumineux, quand il envi-
ronne la lune, ou comme les calices de la fleur qui
embrassent les fruits ; Damachk qui, selon Cherf-
ed-Din-ben-Mohsin, « est une contrée dont les cail-
« loux sont des perles, la terre de l'ambre gris, et
« les souffles du nord comme un vin frais. » Damachk,
qui a fait dire au poète Abou-el-Ouhach-Sbà-ben-
Khelek-el-Asdi : « Son sol est aussi beau que le ciel^
« et ses fleurs sont comme les points lumineux qui
« brillentàson orient; » et au kadhy Abd-er-Rahim-
el-Biçani : « Visite Damachk de bon matin avec les
« longs roseaux de la pluie, et les fleurs de ses ver-
« gers qui semblent incrustées d'or et de pierreries ou
« couronnées. »
Sidi Ahmed avait prié dans la mosquée de Damachk ,
de laquelle Safian-eth-Thouri, l'un des compagnons
du Prophète, a dit : « La prière dans la mosquée de
Damachk équivaut à trente mille prières; » mosquée
sublime où, selon la parole de Mohammed, on ado-
rera Dieu durant quarante années encore après la
destruction du monde.
Sidi Ahmed avait visité El-Andalous (1); il avait po-
sé son front sur les dalles de la non-pareille mosquée
de Korthoba (Cordoue), temple merveilleux aux mille
quatre-vingt-treize colonnes de marbre, aux dix-neuf
portes de bronze, et qu'éclairent, chaque nuit, quatre
mille sept cent lampes faites des plus précieux mé-
taux! Il avait pleuré sur Grenade qui s'écroulait, et
qui entraînait dans sa chute les restes de la puissance
africaine en Espagne.
(l) L'Au(lalou?it', la Maurilauie cspaguole.
198 LES SAINTS DE l'iSLAM
Sidi Ahmed avait parcouru Esthanboul (1), et
visité sa noble mosquée, fondée, dit-on, par Açaf-ben-
Barakhya, fils de la tante maternelle du grand roi
Salomon ; il avait reçu l'hospitalité dans les plus
célèbres zaouïa, et discuté avec les plus savants ju-
risconsultes, qu'il étonnait par l'étendue de sa
science; il avait pratiqué le jeune avec les plus fer-
vents religieux; il avait vécu de la vie contemplative
avec les 5'oa/i^ ces ascètes mystiques qui font consis-
ter la perfection dans l'amour de l'essence divine, et
dans l'anéantissement de l'individualité humaine en
Dieu.
Sidi Ahmed, qui s'était enduit les yeux de la pous-
sière des narrations, savait l'histoire de tous les peu-
ples de la terre; il possédait Vèlm et h-thah ir, Isiscience
écriteou apparente, eiVêlm el-bathen, la science révé-
lée ou cachée. Rien ne lui était inconnu des choses de
ce monde, ni les pratiques merveilleuses des fou-
kara (2) haïdariens, qui se roulent sur des charbons
ardents sans en éprouver aucun mal, ni celles des
djoulxiïa indiens, qui restent des mois entiers sans
prendre de nourriture, et qui, d'un seul de leurs re-
gards rongent le cœur d'un homme dans sa poitrine.
Aussi, sa réputation s'étendait-elle, en pays mu-
sulman, de l'orient à l'occident.
Revenons à Sidi Ahmed, que nous avons laissé en
prières, et remerciant Dieu d'avoir dirigé ses pas
vers un lieu qui lui paraissait si propre à cette
solitude, qu'aujourd'hui il recherchait avec la même
ardeur qu'il avait mise, autrefois, à parcourir la terre
de l'Islam.
(1) L'une (les pai-tics de Cdiislaatiuople. '
(2) Foukara, pluriel de fakir, nom doiuié à ci'rl;uur< relif,'ieu.x
niusulmaus ayuut renoncé au.\ biens de ce niondi'.
«
XV, — SIDI AHMED-EL-KBIR 199
Sa prière terminée, le saint homme s'était mis à
visiter, pour en connaître les ressources, les abords
du lieu dont il comptait faire sa retraite : des oliviers
sauvages, des micocouliers et des frênes, vieux
comme le monde, étendaient autour d'eux leurs bran-
ches ombreuses, pareilles au parasol que déploie le
serviteur d'un émir pour l'abriter contre les chauds
rayons du soleil; des grenadiers, avec leurs fleurs
empourprées, paraissaient des triijat (1) éclairant une
sainte mosquée ; des pruniers, chargés de fruits,
laissaient pendre jusqu'à terre leurs bras fatigués.
« Ce lieu est un des jardins d'Eden, pensa Sidi
Ahmed, si Dieu l'a arrosé de ses eaux. »
Et Sidi Ahmed fouilla les ravins, les dépressions,
les rides, les crevasses ; mais les ravins, les dépres-
sions, les rides, les crevasses^ étaient desséchés
comme le gosier d'un kadhy ayant parlé longtemps
pour soutenir une mauvaise cause.
Ce manque d'eau ne parut pourtant pas jeter une
grande inquiétude dans l'esprit du saint : il savait
que Dieu n'avait rien à lui refuser, et que la simple
formalité d'une prière était suffisante pour que les
eaux de mille sources vinssent lui lécher les pieds
comme des esclaves soumises. Cette sollicitation
auprès du Dieu unique parut cependant coûter au
saintj — il avait déjà tant demandé, — car, reprenant
son bâton de pèlerin, il traversa le ravin d'Er-Roum-
man, il escalada les pentes qui conduisent au piton
de Sidi Abd-el-Kader, descendit sur l'ouad El-Merdja,
qu'il traversa, remonta le lit de l'ouad Cheffa, coupa
successivement l'ouad Bni-Bou-Bekr, et l'ouad Ouzra,
puis il gravit les pentes du djebel Dakhla, qui s'élève
chez les Mouzaïa. La nuit était close depuis long-
(1) Lampes à plusieurs brauches.
200 LES SAINTS DE l'iSLAM
temps déjà quand il atteignit au sommet de cette
montagne, et les étoiles seules éclairaient la terre de
leur lumière incertaine et scintillante ; mais le corps
du saint homme rayonnait de clartés veloutées qui
se projetaient en avant de lui, et le guidaient sur le
chemin qu'il devait suivre; selon les expressions du
Koran, « sa lumière courait devant lui (1). »
Il marchait depuis la veille, et le soleil était déjà très
haut qu'il n'avait encore rien trouvé de ce qu'il dési-
rait. Dieu, touchéj sans doute, de la discrétion du
saint, se décida pourtant à mettre fin aux recherches
pénibles de son serviteur; car, tout à coup, et comme
par l'effet d'une révélation subite, Sidi Ahmed tourna
brusquement à droite, et se dirigea sans hésiter vers
la tète des eaux. Le gai babillage d'une source ne
tarda pas à lui apprendre qu'il touchait au but : il
était, en effet, surî'Aïn-Iesmoth. « Dieu soit loué! »
s'écria le saint.
Les belles eaux de cette fontaine cascadaient ar-
gentées sur les flancs du Dakhla, comme une on-
doyante chevelure sur les brunes épaules d'une Sah-
rienne, ou comme la queue d'un djeurr (2) de race.
Malheureusement,elles couraient folâtres vers le nord^
et il paraissait difficile, au premier abord, de les faire
renoncer à cette direction dont elles avaient, tout
porte à le croire, une longue habitude. 11 est vrai que,
pour un homme qui tenait l'oreille de Dieu, cet obs-
tacle n'était pas des plus sérieux, attendu que l'au-
teur du mouvement rétrograde des eaux du Jourdain
vers leur source pouvait encore bien mieux, pour faire
(1) « Uu jour, tu verras les Croyants, hommes et femmes;
leur lumière courra devant eux et à leur droite. » (Le Koran, sou-
rate LVIl, verset 12).
(2) Cheval dont la queue traîne jusqu'à terre,
I
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 201
plaisir à son serviteur, jeter dans le nord-est celles
de TAïn-Iesmoth.' Il est vraisemblable que ce fut
aussi l'avis de Sidi Ahmed; car il se mit à prier pour
obtenir ce détournement.
A peine avait-il commencé son oraison, que les
eaux s'arrêtèrent inquiètes sur les pentes; elles tâ-
tonnèrent pendant quelques instants comme une ca-
ravane de fourmis qui ne sent plus sa trace; en
fouillant le terrain pour chercher une direction, elles
se heurtaient sans cesse aux accidents rocheux qui
les entouraient. Sidi Ahmed^ qui finissait de prier,
vit leur embarras; il y mit un terme en leur ordon-
nant, au nom de Dieu, de le suivre. Aussitôt, comme
un chien fidèle qui a reconnu son maître, elles s'é-
lancèrent joyeuses sur ses traces, passant partout
où il passait, tour à tour escaladant les escarpe-
ments, ou se laissant glisser doucement dans les ra-
vins : c'est ainsi qu'elles descendirent le Dakhla,
qu'elles traversèrent les ouad Ouzra, Bni-Bou-Bekr
et El-Merdja sans se mêler à leurs eaux, qu'elles
grimpèrent les hauteurs de Bou-R'eddou et des Am-
chach jusqu'au point culminant des Bni-Salah_, et
qu'elles atteignirent enfin la vallée de l'ouad Er-
Roumman. Il n'était pas loin de l'heure de la prière
du dhohor quand elles arrivèrent, en compagnie du
saint, dans le ravin où Sidi Ahmed avait résolu de
se fixer. Le saint les encoffra immédiatement dans
un énorme rocher qui se trouvait sur la rive gauche
de ce ravin.
Deux étrangers faisaient la sieste en ce moment à
l'ombre du caroubier qui surmonte le rocher. La
hauteur du soleil leur ayant indiqué qu'il était l'heure
de la prière du dhohor, ils cherchèrent, mais en vain^
de l'eau pour faire leurs ablutions. En se retournant,
ils aperçurent Sidi Ahmed, qui lui-même reconnut
202 LES SAINTS DE l'iSLAM
bientôt en eux l'illustre chikh, l'imam, le pieux, le
savantj le sans-pareil de son siècle, le phénix de son
époque, la rareté de son temps, monseigneur Abd-el-
Kader-el-Djilani (ï), le saint de Baghdad^ et l'ascète,
l'humble, le dévot, l'adoi-ateur de Dieu,, monseigneur
Bel-Abbas-es-Seliti (de Coûta); de leur coté, grâce à
ce rayonnement qui est particulier aux amis de Dieu,
ces saints n'avaient pas tardé à deviner que l'homme
qu'ils avaient devant eux était Sidi Ahmed-el-Kbir.
Ils avaient, au reste, beaucoup entendu vanter
sa vertu, sa science et son merveilleux pouvoir;
aussi, ne purent-ils s'empêcher de lui demander
pourquoi il était venu s'établir dans un pays sans
eau ; ils ajoutèrent en [tlaisantant — ces deux saints
ont toujours passé pour être remplis de gaîté — qu'il
aurait parfaitement pu en rapporter d'Esthanboul,
d'où il venait, opération qui, d'après eux, devait,
quand on jouissait d'une puissance pareille à celle
que Dieu lui avait accordée, ne présenter aucune dif-
ficulté.
(l) Nous n'avous pas la prétention d'expliquer la prés(^nce
de ces saints dans l'ouad Er-Roumnian. Au reste, pour faire de
l'hagiographie, il faut avoir la foi, et nous l'avons. Nous enga-
geons les personnes qui nous liront à s'en munir, si toutefois
elles n'en sont pas snfhsaiument pourvues, et à ne pas venir
nous reprocher des proclirouisnies ou des parachrouismes dont
nous ne prenons nullenieut la responsabilité. Nous écrivons, il
faut bien qu'on le sache, avec la naïve candeur d'un Croyant,
tout ce que veulent bien nous raconter les Iraditlonnisles
arabes, et nous répétons que ce n'est pas toujours chose facile
que de les faire répondre aux questions qui touchent aux
hommes ou aux choses de leur religion. Le capitaine Walsin-
Esterli.izy le constiitait déjà avant nous quand, eu 1840, il ras-
send)lait les éléments de son histoire de la Domination turque
dans l'ancieunc lU-f/imce irAhjfr : « Nous demandons indulgence
à tous, écrivait-il, certain de Tobtenir de ceux qui ont essayé
de travailler par les Arabes, et de ceux qui connaissent les dif-
ficultés de ce travail, »
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 203
Piqué, sans doute, du ton railleur des deux saints,
Sidi Ahmed, sans leur répondre^ frappa le rocher de
son bàton^ et l'eau — celle qu'il venait de ramener de
l'Aïn-Iesmoth — s'échappa aussitôt en plusieurs jets
bouillonnants qui prirent, sans balancer, mais non
cependant sans murmurer, leur direction suivant la
ligne de pente de l'ouad Er-Roumman^ et, depuis
cette époquBj ces eaux n'ont point cessé de couler et
de donner la vie à ce ravin jadis si désolé.
Suivant une autre version, Sidi El-Kbir aurait pris
son eau àTala-Yzid. Mais, comme il n'y aurait pas eu
là un bien grand miracle, nous aimons mieux croire
que ce saint, qui adorait les difficultés, aura poussé,
comme nous le racontons plus haut, jusqu'au som-
met du djebel Dakhla.
II. — L ANSEUR DE SIDI AHMED-EL-KBIR
On désigne sous la dénomination d'ânseur toute
source d'eau fraîche et limpide sourdant d'un rocher.
Les eaux de VAnseur de Sidi Ahmed-el-Kbir,
c'est-à-dire celles qu'il a amenées du djebel Dakhla,
s'échappent du pied des pentes de la rive gauche de
l'ouad par les fissures d'un énorme rocher qui a du
se détacher des hauteurs de cette rive, et qui, aujour-
d'hui, parait en être la principale assise.
L'eau de VAnseur a la pureté du cristal, et l'on est
tenté d'en approcher ses lèvres ; c'est de l'argent li-
quide s'écoulant abondamment du sein de la mon-
tagne comme les richesses s'échappent des mains du
prodigue. L'eau de la source de Tasnim, qui coule
dans le Paradis, n'est certainement ni plus pure, ni
plus agréable aux gosiers des bienheureux, bien que,
204 LES SAINTS DE L ISLAM
selon le Prophète, ils y mêlent du vin exquis, du vin
cacheté dont le cachet est de musc (1).
Un caroubier noueux, à la sombre et éternelle ver-
dure, surgit d'une anfractuosité du rocher et prête
son ombre, pendant les chaudes heures du jour, au
fidèle Croyant, lequel s'endort doucement au mur-
mure des eaux de la fontaine sacrée.
Des soulèvements calcinés, des blocs de rochers
amassés l'un sur Tautre comme pour préparer une
escalade de Titans^ encombrent les abords de la
source ; les eaux s'échappent par des crevasses pro-
venant de dislocations produites par quelque com-
motion souterraine.
Avant que la source n'eût été emprisonnée par
nos ingénieurs, les Croyantes se rendaient pieuse-
ment, le samedi, à la fontaine de Sidi El-Kbir pour
offrir leur encens au saint, les sept parfums (2), et
pour conjurer les maux et les maladies dont elles at-
tribuent le principe aux djenuun (3). Les abords des
sources étaient jonchés de petits cornets de papier à
moitié consumés, dans lesquels on retrouvait encore
de la graine de coriandre et du styrax; des tessons de
poterie, ayant fait l'office de cassolettes, contenaient
aussi des restes du benjoin qui avait servi à éloigner
les mauvais génies, lesquels, apparemment, ne peu-
vent pas supporter ce parfum.
Aujourd'hui qu'il ne reste plus guère à ces
(1) Le Komn, sourate LXXXIII, versets 25, 26 et 27.
(2) Nous avons dit plus haut que les sept parfums se rédui-
saient presque toujours à quatre, le benjoin, le styrax, le bois
d'aloès et la coriandre. Les Arabes désignent sous les noms de
miàat moubarka (styrax béni) l'encens qu'on brrtie en guise
de charuie pendant les dix premiers jours du .Moharrem, le
mois sacré.
(3) Démoutf.
XV, — SIDI AHMED-EL-KBIR 205
Croyantes qu'un maigre filet d'eau, la fontaine est
désertée, et les génies peuvent la hanter en toute
liberté, et sans crainte d'y être incommodés par les
sept aromates. Aussi, n'est-il pas très prudent de s'y
hasarder sans dire le « Bism Allah, » — Au nom de
Dieu ! — formule ayant la propriété de mettre les dé-
mons en fuite.
Tout porte à croire pourtant que, lorsque Sidi
Ahmed-el-Kbir se donna la peine — il y a de cela
trois cent soixante-six ans — d'aller chercher de
l'eau au djebel Dakhla, il n'avait point en vue de tra-
vailler pour les Chrétiens. Comment, avec sa pres-
cience, n'a-t-il pas prévu cela?
ni. — Smi AHMED-EL-KBm DANS LA VALLEE DE L OUAD
ER-ROUMMAN
Sidi El-Kbir, nous le savons, était un saint extrê-
mement remarquable, et, s'il l'eut voulu, il ne lui
était rien de plus facile que d'obtenir de Dieu sa part
des biens de ce monde; mais il les méprisait, et il
avait raison. « Qu'est-ce que la vie humaine^ une
existence d'homme, se disait-il quelquefois, en com-
paraison de la vie éternelle? Est-ce seulement une
goutte d'eau dans la mer V un grain de sable dans le
désert ? Aussi, n'y a-t-il pas à balancer entre les
jouissances d'un jour et celles qui n'auront pas de
fin. » Il avait donc, allant au-devant de la mort
verte (1), fait vœu de pauvreté, et il s'était mis à
parcourir le monde musulman pour ychercher la vé-
(1) Mort verte, actiou de se vêtir de haillons et de vêtements
rapiécés à la suite d'un vœu de pauvreté.
506 LES SAINTS DE l'iSLAM
ritéj et pour montrer la voie à ceux qui étaient dans
l'erreur. C'est pourquoi nous le voyons arriver dans
l'ouad Er-Roumraan sous le vêtement rapiécé du
rlpronpiich (\), les pieds nus et le bâton à la main,
■Ce n'était pas le hasard qui avait amené Sidi El-
Kbir dans ces gorges sauvages : à son retour des
Villes saintes, — les nobles et vénérables, — le saint
marabout, qui brûlait du désir de revoir son chikh,
le maître sous lequel il avait étudié, l'honorable, le
vénérable, le très gracieux, le très pur, le très par-
faitj le très savant, le très docte Sidi Abd-el-Aziz-
el-Hadj (2), — que Dieu le protège par sa bonté! —
Sidi El-Kbir, disons-nous, s'était détourné de son
chemin pour le visiter; or, le zélé chikh s'était em-
pressé de profiter de cette occasion pour charger son
ancien élève d'aller, dans le sud de la Mtidja, souf-
fler sur la foi des tribus kabiles qui habitaient ces
contrées pour chercher à la raviver : il lui avait re-
commandé d'une façon toute particulière les Bni-
Bou-Nsaïr, tribu qui était assise sur le pays formant
aujourd'hui la banlieue ouest et nord de la commune
de Blida. C'étaient, en effet, comme nous le verrons
plus loin, des Musulmans plus que médiocres^ des
impies qui ne s'occupaient pas plus du Dieu unique
que de leur avant-dernier bernons. Il y avait donc un
intérêt considérable à envoyer en mission religieuse
(1) Le mot deroueuch qui, en persau, signifie seuil de porte,
exprime mélaplioriqnement les immbles vertus de ce genre de
religieux.
(2) Sidi Abd-el-Aziz-el-Hadj a son tombeau chez les Ammal,
sur la rive gauche de l'ouad Icer. C'était un marabout de grande
réputation religieuse qui ava'it entrepris, à l'aide de missionnaires,
de ressusciter la foi musulmane qui chancelait. Ce serait le
même marabout qui aurait fondé le Ksar-Charef, dans le Salira.
Les gens de ce ksar prétendent posséder sa dépouille mortelle,
ce qui n'est luillemeul justifié. ' '
I
XV. — SIt)î AHMED-EL-KBIR 307
auprès de ces tribus un homme qui^ comme Sidi
Alimed-el-Kbir, joignait à une science profonde et à
une vertu incomparable une éloquence entraînante et
le don des miracles. Sidi Abd-el-Aziz ne pouvait
donc faire un meilleur choix. Il avait donné à son
disciple un thaliir (1) pour se faire reconnaître au
besoin, et il lui avait dit : « Va^ comme les envoyés
qui t'ont précédé, annoncer et avertir, afin que les
incrédules de ces tribus n'aient aucune excuse devant
Dieu après ta mission. » Et Sidi Ahmed était parti
avec la ferme résolution de les ramener dans le sen-
tier du vrai, ou d'en faire un exemple terrible si leurs
cœurs cadenassés et endurcis restaient sourds à tout
avertissement.
Frappé de la vigueur de la végétation, Sidi Ahmed,
nous l'avons dit plus haut, s'était écrié en descen-
dant dans la gorge de l'ouad Er-Roumman : « Ce
lieu est sûrement l'un des jardins d'Eden, si Dieu
l'a arrosé de ses eaux. » Grâce au saint, l'eau n'y
manquait plus à présent qu'il l'y avait amenée.
Il résolut donc de s'établir au fond de cette gorge,
et sous ces grands arbres si particulièrement propres
aux méditations et aux entretiens avec Dieu. Il y
avait là surtout des oliviers et des micocouliers dont
les branches étaient si vastes, qu'elles faisaient pen-
ser à cet arbre du paradis qui projette une ombre
tellement étendue, qu'un cavalier n'en sortirait pas
après cent ans de voyage. Des frênes, des amandiers,
des grenadiers, des figuiers des Chrétiens, des ge-
nêts, des agaves, des lauriers-roses se pressaient
autour de ces vieux rois de la végétation et sem-
blaient leur composer une cour ; un tissu de ronces
en défendait l'approche. Des rochers bleus veinés de
(1) Diplôme, brevet.
16
208 LES SAINTS DE l'ISLAM
rouge, précipités des sommets, formaient à cette mer-
veilleuse oasis un rempart naturel dont le torrent
venait ronger le pied. Avec quelques bottes de dis
jetées sur des branches entrelacées, le saint se con-
struisit là un gourbi sinon somptueux, du moins très
suffisant pour un solitaire qui comptait ne vivre que
de privations.
IV. — SIDI AHMED-EL-KBIR ET LES BNI-BOU-NSAIR
Nous avons dit que le pays formant aujourd'hui la
banlieue nord et ouest de Blida appartenait, il y a
quatre siècles, à une tribu riche et puissante qu'on
nommait les Bni-Bou-Nsaïr. Malheureusement, les
gens de cette tribu étaient aussi incrédules et rail-
leurs des choses saintes qu'ils étaient opulents.
L'orgueil s^était emparé d'eux, et comme ils n'avaient
jamais eu besoin de prier Dieu pour être comblés de
ses biens, ils en étaient venus à oublier que Celui
qui donnait si généreusement pouvait tout aussi
facilement retirer ou reprendre. Il faut ajouter qu'ils
étaient ignorants, qu'ils ne possédaient ni mosquées,
ni zaouïa, qu'ils étaient sans tholba, et que, depuis
trop longtemps, ils négligeaient les œuvres pieuses
et les saintes lectures. Ils avaient tout à fait perdu
de vue que ie Prophète a dit : « La maison la plus
vide de tout bien est celle où il n'y a pas de Koran. »
Or, un jour que Sidi Ahmed remerciait Dieu, sur le
seuil de sa kheloua, de lui avoir donné, dans ce
monde, un paradis où il projetait d'attendre que le
Tout-Puissant voulût bien lui ouvrir les portes de
l'autre ; un jour, disons-nous, qu'il priait tout en
admirant autour de lui ces vieux oliviers qui sem-
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR
209
blaient, tant ils étaient noueux, tordus, voûtés, avoir
été plantés par Dieu lui-même au jour de la création,
ces frênes qui entrelaçaient leurs branches vigoureu-
ses avec celles des micocouliers, et les fleurs rouges
des grenadiers qui se balançaient au souffle de la
brise comme des mnaguech (1) encoraillées aux oreilles
de la danseuse, pendant que le saint homme était
absorbé dans cette contemplation, et qu'il se disait :
a II y a dans ceci des signes pour ceux qui réflé-
chissent! » trois cavaliers, qui s'étaient approchés
de lui sans qu'il s'en aperçût, lui demandèrent fort
grossièrement, et sans lui avoir donné le salut, qui il
était.
Le saint homme qui, à cette brusque et inconve-
nante interpellation, avait reconnu que ces cavaliers
devaient être des Bni-Bou-Nsaïr, leur répondit pour-
tant avec douceur qu'il était marabout.
— Œ Si tu es marabout, reprit l'un de ces Bni-Bou-
Nsaïr d'un air ou perçait l'incrédulité, prouve-le en
faisant jaillir de l'eau de ce rocher pour rafraîchir
nos gosiers et abreuver nos montures. » Et ils lui dé-
signaient en même temps un gros rocher roux qui était
tout prés du gourbi du saint, au pied du Koutsour.
Si leur intention était d'embarrasser le saint, les
Bni-Bou-Nsaïr tombaient mal; car le miracle qu'ils
lui demandaient était tout-à-fait dans ses moyens,
puisque, quelque temps auparavant, nous le savons,
Sidi Ahmed Tavait déjà opéré en présence de Sidi
Abd-el-Kader-el-Djilani et de Sidi Bel-Abbas-es-
Sebti, et puis ces insolents ignoraient évidemment ces
paroles d'un savant docteur : « Celui qui met à l'é-
preuve un homme éprouvé a souvent à s'en repentir. »
(1) Boucles d'oreilles composées de deux parties. Elles sont
souvent ornées de corail.
210 LES SAINTS DE l'iSLAM
Sidi Ahmed, sans daigner répondre à ces impies,
se dirigea lentement vers le rocher désigné, puis,
après avoirprié pendant quelques instants, il le frappa
de son bâton. La pierre se fendit aussitôt, et l'eau
s'élança de la crevasse avec l'impétuosité d'un cheval
de race qui a senti l'odeur de la poudre.
Ce prodige ne les convainquit pas, sans doute, de
la puissance du marabout; car un sourire moqueur,
qu'ils ne cherchèrent pas à dissimuler, vint prouver
au saint qu'ils le prenaient plutôt pour un sorcier que
pour un homme de Dieu, Sur un signe de Sidi Ahmed,
la fissure du rocher se referma, et l'eau cessa de cou-
ler.
— « Demain, dit l'un des trois cavaliers à Sidi
Ahmed, nous allons chercher chez les Kerracha (I)
une arouça (fiancée) destinée à l'un de nos plus ri-
ches cavaliers; les invités seront nombreux. Si tu
consens à te charger de la dhifa, ô le puissant !
ajouta-t-il dédaigneusement, nous n'hésiterons plus
à reconnaître ton pouvoir. »
— « La dhifa sera préparée avant votre arrivée,
répondit le marabout, et je vous promets plus de
thàam (2) que vous n'en pourrez manger. »
— « Demain donc à déjeuner nous serons tes hô-
tes, » reprit le Bou-Nsaïri.
Et ils s'éloignèrent en ricanant, et sans s'être
donné la peine d'ajouter la formule restrictive « in
cha Allah, » ^ si Dieu le veut !
Le lendemain cependant, vers dix heures du ma-
tin, un cortège nombreux remontait l'ouad Er-Roum-
man : de brillants cavaliers aux selles brodées d'or
et d'argent, aux armes étincelantes, se pressaient
(1) Fraction des Bui-Salah.
(2) Vivres, pitance, mets. Oa désigne ainsi surtout le kousksou.
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR
211
dans la vallée en frappant la poudre, et en faisant
tinter leurs chabir sur leurs étriers damasquinés, et
ces bruits paraissaient leur monter à la tête comme
les vapeurs d'une liqueur enivrante. Des musiciens,
juchés sur des mulets, et soufflant, à s'en crever les
joues, dans le djououak, la zemraara, la r'aïtha, et
battant du thehel (1), précédaient les cavaliers en
jouant leurs plus joyeux airs. Venait ensuite, escortée
par sa famille, et assise sur une mule blanche
comme Doldol, la monture préférée du Prophète, une
jeune fille à la taille flexible comme le roseau caressé
par le zéphyr. Le voile de mariée qui l'enveloppait ne
permettait pas de distinguer ses traits; mais on de-
vinait à son maintien gracieux et à son séduisant ba-
lancement que ce devait être la perle de la tribu. Les
gazes légères qui servaient de rideaux au rkakeh (2)
sous lequel était placée la fiancée, voltigeaient autour
d'elle comme ces flocons de salive de Satan (3) qui
courent dans l'air par un beau jour d'automne.
Le cortège se grossissait à chaque pas ; il n'était pas
un ravin, pas une ride des montagnes qui ne versât
dans la vallée son contingent d'invités. Les sentiers
de Tafraouat^ de Habb-el-Melak, de Tabeurkchant,
de Hanous, de Koutsour et de Draà-el-Ammas, cou-
verts de gens à bernous blancs, paraissaient des cas-
cades se précipitant dans l'ouad. Les femmes, per-
(1) Le djououak est iiae petite flûte en roseau, la zemmara une
sorte de coruemuse, la rnïtlia uue espèce de hautbois; le thebel
est un tambour de fornif, particulière.
(2) Espèce de palanquin fermé de rideaux qui se dresse sur
les montures des Moresques quand elles voyagent, et sous lequel
elles s'asseyent.
3^ Les .\rabes appellent !<aUve dA Satan ces longs fils et flocons
blancs et soyeux que nous nommons des fils de la Vierge,
212 LES SAINTS DE l'iSLAM
chées sur les sommets, fatiguaient l'air de leurs per-
çants toulouîl (1).
Les trois cavaliers à qui, la veille, Sidi Ahmed
avait promis la dhifa, étaient en tète du cortège.
A leur arrivée auprès du rocher d'où il avait fait
jaillir l'eau le jour précédent, ils trouvèrent le saint
homme en prière sous un micocoulier. Son corps
seul était sur la terre, sans doute ; car tout ce bruit,
toute cette foule ne paraissaient point avoir le pou-
voir de le distraire de sa pieuse occupation, et son
visage, tourné vers la Kibla (2), respirait la plus
parfaite sérénité. Le mouvement de ses lèvres indi-
quait pourtant qu'il était en conversation avec Dieu.
Rien ne révélait la dhifa promise; les invités
avaient beau lever en aspirant leur appareil olfactif
du côté du saint, ils n'en rapportaient point cet appé-
tissant fumet qui révèle la présence du méchoui (3),
ou du kousksou énergiquement condimenté . Une
sorte de désappointement se communiqua instanta-
nément de la tète à la queue du cortège, déception
qui se traduisit par une grimace particulièrement
intense dans le r'aehi (4), lequel s'était fait une fête
d'aborder un peu la viande, félicité qu'il ne faisait
guère qu'entrevoir une fois ou deux par an. Ces bra-
ves gens s'étaient, en effet, formellement promis de
reprendre, dans l'homérique festin sur lequel ils
comptaient, une bonne part de ce que, sous prétexte
d'impôts, leur extorquaient leurs maîtres.
L'un des trois cavaliers de la veille mit pied à terre,
et s'approcha du saint marabout pour le tirer de l'é-
(1) Les cris de joie, les you! you ! Jes femmes.
(2) Directiou de La Mekke.
(.3) Moutou rôti entier.
(^4) Le peuple, la populace, la foule.
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 213
tat extatique dans lequel il était plongé, et lui rap-
peler sa promesse au sujet de la dhifa. « Vois, ajou-
ta-t-il d'un ton railleur, nos invités sont nombreux,
et, comptant sur ton pouvoir, nous n'avons rien fait
pour satisfaire leur faim Malheur à toi ! s'écria-
t-il en le menaçant, si tu t'es joué de nous ! »
— « Que tous les cavaliers mettent pied à terre, »
répondit Sidi Ahmed en se retournant lentement vers
son brutal interlocuteur.
— f Et dans quel but, reprit le cavalier, si tu n'as
rien à nous faire manger. »
— « Le Prophète — que la bénédiction et le salut
soient sur lui ! — a dit : « Supporte avec patience
les discours des incrédules. Nous avons pour eux de
lourdes chaînes et un brasier ardent, répliqua le
saint d'un ton où perçait une certaine irritation. L'im-
piété vous à tellement aveuglés, ô Bni-Bou-Nsaïr !
que vous ne croyez pas aux signes, même après
avoir vu ! »
— « Allons, sorcier ! ne te fâche pas, dit l'un des
cavaliers ; nous croirons à ton pouvoir si tu rassasies,
comme tu nous Ta promis hier, nos invités et ceux
qui se sont joints à eux. Commence donc tes exor-
cismes, et ordonne aux djenoun, dont tu disposes,
sans doute, de nous servir promptement, et surtout
sans que nous soyons obligés de descendre de che-
val. »
— « Il sera fait ainsi que vous le demandez, ré-
pondit le marabout. Formez-vous donc par groupes
de dix, et, s'il plait à Dieu ! vous verrez bientôt les
effets de sa puissance. »
Cavaliers et piétons se rangèrent aussitôt en douars
de dix, et formèrent ainsi une vaste chaîne dont
les anneaux paraissaient soudés l'un à l'autre. Sur
un signe du saint homme, un serviteur sembla
214 LES SAINTS DE l'iSLAM
sortir du rocher d'où, la veille, il avait fait jaillir
l'eau. Ce djenn — ce ne pouvait être autre chose —
portait sur sa tète une vaste djefna (1) taillée dans le
tronc d'un frêne qui était, au moins, cinq ou six fois
séculaire. Ce plat était rempli d'un kousksou de
nuance paille, tigré çà et là de succulents morceaux
de mouton. Une colonne de vapeur chargée d'appé-
tissants arômes s'élevait majestueusement au-dessus
de la djefna, et annonçait au loin la bonne nouvelle.
Les dhiaf (hôtes) s'armèrent avec beaucoup d'en-
semble d'une cuiller de bois qui pendait à leur cein-
ture, et la brandirent d''une façon extrêmement me-
naçante pour le kousksou. Chaque groupe comptait
naturellement sur ssl djefna; mais^ en voj'ant ce pre-
mier plat rester aussi seul que le Dieu unique, la
foule impatiente — la faim rend si injuste ! — trouva
que le service languissait d'une façon désespérante.
C'est précisément là où le saint attendait ses invités.
— « Hommes de peu de foi ! s'écria-t-il d^une voix
qui remplit toute la vallée, pourquoi doutez-vous ?
Sidna Aïça (.lésus) — sur lui soit le salut ! — n'a-t-il
point rassasié, avec cinq pains et deux poissons,
plus de cinq mille personnes qui l'avaient suivi au
désert de Bit-es-Saïda (Bethsaïde) ? Mais les incrédu-
les ont toujours eu des yeux pour ne point voir !
Puisez donc sans crainte dans la djefna, et, s'il
plait à Dieu ! vous serez rassasiés avant qu'elle ne
soit vide. »
Le serviteur, la djefna sur la tète, se mit à parcou-
rir les groupes, et chacun des convives, oubliant quel-
que peu le Bisni Allah (2), fouilla le plat au passage
avec une énergie des plus intenses.
(1) Granil plat on boi:^.
(2) Au nom de Dieu !
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 215
Il y avait déjà longtemps que le serviteur courait
dans les anneaux de la chaîne, et que la plupart des
cuillers avaient été replacées à la ceinture, et pour-
tant le plat présentait toujours ce piton de kousksou
que les invités avaient tant admiré d'abord. Tous
étaient repus, et l'avaient prouvé surabondamment
par des bruits non équivoques de satisfaction gastri-
que. Quant à la formule d'actions de grâces « El-
hamdou lillah, » — louange à Dieu ! — par laquelle
tout vrai Musulman remercie le Très-Bon de l'avoir
rempli, il n'échappa point à Sidi Ahmed qu'elle avait
été tout aussi négligée que celle qui ouvre le repas. Les
Bni-Bou-Nsaïr était décidément des impies ; le prodige
même dont ils venaient d'être témoins ne les avait pas
convaincus de la puissance du saint homme, qui leur
prouvait d'une manière si claire et si frappante que
Dieu n'avait rien à lui refuser. La plupart d'entre
eux s'obstinaient à ne voir dans cette manifestation
de l'intervention divine que de la sorcellerie, et des
accointances avec les génies.
Comme tous les marabouts, Sidi Ahmed-el-Kbir
avait son grain de susceptibilité, et, malgré sa sain-
teté, cette négation opiniâtre de son pouvoir finit par
le faire sortir de ses gonds. Il se tourna vers la Kibla,
et s'écria d'une voix terrible qui roula dans la vallée
comme les grondements de la foudre : « Bni-Bou-
Nsalr ! Dieu — que son saint nom soit glorifié ! — vous
a donné le bien, et vous ne l'en avez pas remercié !
Vous êtes restés incrédules devant ses signes ! Rap-
pelez-vous donc le terrible châtiment que le Tout-
Puissant infligea aux gens de Tmoud, qui ne voulu-
rent point reconnaître dans Salah — sur lui soit le
salut ! — un de ses envoyés, et qui méprisèrent ses
avertissements : une violente commotion de la terre
les surprit; le lendemain, on les trouva morts et la
216 LES SAINTS DE l'iSLAM
face dans la poussière sur le seuil de leurs demeures.
On voit encore leurs ossements cariés épars sur le
sol qui portait ce peuple maudit. Loth fut aussi en-
voyé vers les siens, et Choàïb vers les Madianites,
et ils ne furent point écoutés. Une pluie de feu détrui-
sit les villes maudites et leurs habitants, et les Ma-
dianites eurent le sort des Tmoudites. Sidna Mouça
(Moïse) — sur lui soit le salut ! — avait déjà frappé le
rocher de Horeb de sa baguette d'dbal (1), et le ro-
cher s'était fondu en douze sources, que les enfants
d'Israëllui disaient encore :« Tu as beau nous appor-
ter des miracles pour nous fasciner,, nous ne te croi-
rons pas!... » Vous avez comblé la mesure^ ô Bni-
Bou-Nsaïr ! et Dieu, que vous méconnaissez, me
charge de vous donner cet avertissement : « Vous se-
rez dispersés comme les fèves jetées par la main du
semeur, et le dernier des vôtres ira mourir misérable
sur les plateaux stériles du Seressou (2), puis je re-
peuplerai votre pays avec des gens dont le premier a
été des Bni-Salah, et dont le dernier sera des Bni-
Ferah(3). »
(1) Bois dont était faite la baguette de Moise.
(2) Le Seressou, portion aride des Hauts-Plateaux de la pro-
vince d'Oran.
(3) Malgré sa colère, le saint marabout se laisse aller à faire
ici une sorte de jeu de mots rimé portant sur le nom de Salnli,
qui signifie 6o». loyal, sincère, et celui de Ferah, qui se traduit
par gaité,joie, contentement. L'intention de Sidi El-Kbir est évi-
demment la suivante : Je repeuplerai votre pays avec des gens
dont le premier a été un homme bo?i, loyaL sincère, et dont le
dernier sera un homme, gai, joyeux, content, c'c?'i-'<xà\v(i\\i\ liounue
qui n'aura connu ni le malheur ni ta misère. Le pays des Bni-
Bou-Nsair a été, en effet, occupé, après cette époque, par les
Bni-Salah, lesquels possédèrent dans le Mtidja, jusqu'en 18.^2,
la portion de territoire qui appartenait aux Bni-Bou-Nsaïr. Quant
à la vallée de l'ouad Sidi-El-Kbir, elle fait partie encore aujour-
d'hui des Kenacba, fraction des Bni-Salah,
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 217
Les Bni-Bou-Nsaïr se mirent à rire — tant ils
étaient endurcis dans l'impiété — des paroles du
marabout.
L'un d'euXj plus incrédule encore que les autres,
osa lui dire : « Nous savons que, souvent, sous les
bruits du tonnerre, il n'y a qu'un nuage stérile. Fais
donc que tes menaces s'accomplissent^ si tu es réel-
lement un envoyé de Dieu ! »
Et la foule se dispersa pour regagner ses demeures.
Les Bni-Bou-Nsaïr ne tardèrent pas à ressentir
les effets de la prédiction de Sidi Ahmed : leurs
troupeaux meurent de maladies inconnues ; leurs che-
vaux, hier si nobles et si rapides^ qu'on les aurait
dits fils du vent, se traînent aujourd'hui lourdement
et trébuchent à chaque pas; leurs formes, si sveltes
et si élégantes, sont épaisses et chargées de graisse ;
ces coursiers ne sont plus que des vaches indignes
d'être montées par des hommes de chabir. La misère,
enfin, s'abat sur le pays des Bni-Bou-Nsaïr comme
elle s'abattit autrefois sur la terre d'Egypte, quand
Dieu étendit sur elle son bras vengeur.
Ne pouvant plus vivre chez eux, et las de tourmen-
ter une terre qui ne voulait plus rien leur donner, les
Bni-Bou-Nsaïr montèrent sur les ailes de l'oiseau et
se dispersèrent, en reconnaissant, un peu tard il est
vrai, les dangers de l'impiété.
Il ne reste plus aujourd'hui de ces anciens maîtres
du pays que le vieil Hamida-Bou-Nsaïri et deux de
ses neveux. Hamida, qui, pour vivre, s'est fait
marchand de chaux, habite un misérable gourbi à
Tafraouat, dans la vallée du haut Sidi-El-Kbir. Quant
à ses neveux, ils gagnent péniblement de quoi ne pas
mourir de faim en vendant des fruits et des légumes.
Ces malheureux se disent encore fièrement les maîtres
du territoire compris entre Blid^ et la Cheffa, et
218 LES SAINTS DE l'iSLAM.
paraissent mépriser souverainement les descendants
du vindicatif marabout à qui ils doivent tous leurs
maux. Le vieux chikh El-Arbi-el-Halhoul, l'un des
derniers débris de cette riche et puissante tribu,
poussait fort loin, avant sa mort arrivée il y a quel-
ques années, la haine que lui inspiraient ceux qu'il
appelait les voleurs de son pays.
V, — Smi AHMED-EL-KBIR FONDE UNE DECHERA (1)
DANS LA VALLÉE DE l'oUAD ER-ROUMMAN
La nature du miracle que venait d'opérer Sidi
Ahmed-el-Kbir, celui du plat de kousksou inépuisable,
devait nécessairement appeler l'attention des gens
qui ont plus d'appétit que de moyens de le satisfaire.
Cette spécialité de la multiplication des aliments ne
pouvait manquer, en effet, d'attirer vers le saint les
gens condamnés au régime perpétuel de la figue ou
du gland. C'est aussi ce qui arriva : à partir de ce
jour, la gorge qu'habitait Sidi Ahmed ne désemplit
plus d'affamés qui, la cuiller à la main, attendaient
que le saint voulût bien recommencer son miracle
alimentaire; ils se promettaient, si ce prodige venait
à se reproduire, de ne pas se dire repus de si bonne
heure et de bourrer, au besoin^ le capuchon de leur
bernons de cet excellent kousksou que le cuisinier
du saint savait si bien préparer^ mais si bien, que
quelques-uns prétendaient qu'il ne pouvait sortir que
des cuisines djenniennes, c'est-à-dire du Paradis.
Malheureusement pour ces pauvres affamés, il était
extrêmement rare que Sidi Ahmed fit deux fois le
(1) Village, hameau.
'
XV. — SIDl AHMED-ËL-KBIR 219
même miracle; aussi, durent-ils renoncer à voir leur
faim apaisée par une répétition du prodige qui les
avait tant mis en appétit.
On pense bien que le précieux don par lequel Sidi
Ahmed-el-Kbir venait de se révéler en amenant Teau
dans le ravin de l'ouad Er-Roumman, et en gorgeant
de kousksou les Bni-Bou-Nsaïr, ne resta pas long-
temps ignoré des tribus de la Mtidja, et de celles qui
habitaient les collines fermant cette plaine au
nord. Aussi, la vallée au fond de laquelle le saint
s'était retiré, devint-elle bientôt le rendez-vous non-
seulement de ceux qui avaient à solliciter en leur fa-
veur l'intercession du saint auprès de Dieu, mais en-
core des gens de science et des grands parmi les maî-
tres du pays. Sa kheloua ne désemplissait pas de
gens qui venaient le supplier de s'occuper de leurs in-
térêts terrestres : c'était ou une vache volée, ou un
troupeau qui dépérissait à vue d'œil, ou un harts (1)
qui ne produisait pas ; c'était ou trop ou pas
assez de pluie; c'étaient encore des atteintes du
mauvais œil, dos affections inexplicables, des im-
puissances incompréhensibles, des infortunes con-
jugales que rien ne justifiait. Mais Sidi Ahmed avait
des remèdes pour tout cela, et il n'était pas un Croyant
qui ne se retirât satisfait. D'autres, qui passaient
le jour et la nuit autour de la demeure du sainte
étaient moins exigeants; ils ne demandaient que la
grâce d'être imprégnés de ces célestes effluves qui
émanaient du corps du marabout, et qui, bien qu'i-
nappréciables pour les organes sensoriels du vul-
gaire, n'en sont pas moins extrêmement sensibles
pour l'homme qui est suffisamment pourvu de cette
vertu surnaturelle qu'on appelle la foi.
[l^ Harls, champ cultivé. On désigne ain?i les quatre épouses
légitimes qu'il est permis aux Musulmans d'avoir à la fois.
15
220 LES SAINTS DC l'iSLAM
A force de sollicitations, quelques enthousiastosj
de ceux que l'ardeur de leurs croyances poussaient
vers cet état que les mystiques appellent le confluent
des deux mers, medjmiâ el-hahrin, c'est-à-dire le
point où, pour se fondre entièrement avec la personne
de Dieu, il ne s'en faut plus que de la longueur de
deux arcs ; quelques-uns de ces ascètes, disons-
nous, obtinrent de Sidi Ahmed de s'établir définiti-
vement auprès de lui. Aussi, ini village de gourbis
s'élevait-il bientôt à l'ombre des micocouliers et des
oliviers sous lesquels le saint était venu chercher la
solitude et la paix de l'âme. Grâce aux eaux vivi-
fiantes qu'avait amenées le marabout dans le ravin du
Roumman, cette gorge aride et encombrée de débris
de rochers était désormais habitable; elle ne devait
pas tarder à devenir un jardin délicieux tapissé de
toutes les verdures, et rempli de tous les biens de
Dieu, vallée sanctifiée où Sidi Ahmed avait apporté
la bénédiction.
Bien que fort occupé des choses du ciel, Sidi
Ahmed-el-Kbir songea pourtant à se chercher une
épouse; cette détermination ne lui fut pas soufflée
par son cœur; — les tourments de l'amour lui étaient
inconnus ; — Sidi Ahmed prenait une femme parce
que rislam n'admet pas le célibat. Comme le saint
n'avait pas de raisons pour donner ses préférences à
telle ou telle tribu, il s'adressa tout simplement à ses
voisins les Oulad-Solthan, fraction des Bni-Khelil
qui occupait, à cette époque, l'emplacement sur le-
quel est construite Blida, et le contre-fort qui sépare
les deux vallées do l'ouad Sidi-El-Kbir et de l'ouad
Abarer'j tète de l'ouad Bni-Azza. La ravissante,
llanna — la tendresse même — fut jugée digne de
partager la couche du saint marabout. On la lui
amena en grande pompe. Bien que Sidi Ahmed ne lui
XV. — SIDl AHMED-EL-KBIR 221
eût jamais vu le visage, ilavait pourtant compris^ en
l'entendant parler et en remarquant la petitesse de son
pied, que la jeune fille devait posséder toutes les per-
fections ; car il savait que, lorsque la voix et les traces
du pied d'une femme sont belles, le reste doit infailli-
blement être merveilleux. Aussi^ le marabout n'en
demanda-t-il pas davantage. Il l'épousa. Dieu bénit
évidemment cette union; car^ au bout de sept mois,
Hanna donnait à son saint époux un fils qu'il nom-
mait Abd-el-Aziz.
VI. — SIDI AHMED-EL-KBlR ET LE Mr'eRBI (1).
Si le marabout Sidi Ahmed-el-Kbir avait amené
l'eau de TAïn-Iesmoth dans l'ouad Er-Roumman,
c'était évidemment un peu pour lui; néanmoins, ce
bienfait devait profiter à toute la portion du pays si-
tuée au-dessous de ces eaux. Déjà les jardins des
Oulad-Solthan, dans lesquels, avant l'arrivée du saint,
on ne voyait que de maigres figuiers et quelques
amandiers étiques, formaient, autour des haouch (fer-
mes) ou gourbis de cette tribu, une oasis de verdure
qui s'étendait depuis le point d'évasement de l'ouad
Er-Roumman jusque fort en avant dans le nord de la
Blida actuelle. A l'aide de canaux habilement établis,
les eaux de Vànseur pouvaient irriguer même les ter-
res de Sidi Medjebeur, qui étaient situées à une pa-
rasange et demie (2) de la source. Certes, les Oulad-
Solthan et les Bni-Khelil savaient qu'ils en étaient
redevables à Sidi Ahmed; aussi, ce saint n'eut-il ja-
(1) Homme de l'Ouest, duMarok.
(2) Huit kilomt.'tres environ.
222 LES SAINTS DE l'iSLAM
mais à se plaindre de la mesquinerie de leurs offran-
des.
Or, il arriva qu'un homme de l'Ouest, qui passait
pour posséder une grande fortune, — les Mr'araba ont
souvent recours à la magie pour découvrir des tré-
sors cachés, — avait acquis des Oulad-Solthan plu-
sieurs de leurs plus beaux jardins. Ce Mr'erbi, inso-
lent comme tous les gens à qui la richesse n'a rien
coûté, et qui croyait qu'une clef d'or pouvait ouvrir
toutes les portes, pensa qu'il lui serait facile, en y
mettant le prix, d'obtenir de Sidi Ahmed qu'il lui
laissât dériver à son profit la totalité des eaux de
Vânseur. Il se rendit donc au gourbi du saint. Sidi
Ahmed était précisément en prières sur le rocher qui
domine la source. Sans attendre que le marabout eût
fini de prier^ le Mr'erbi l'interrompit dans sa conver-
sation avec Dieu, et sans même lui donner le salutj
il lui dit assez grossièrement : « Je suis venu jusqu'ici,
ô homme ! pour t'acheter ton eau; je suis riche et tu
es pauvre; donc ma proposition ne peut soulever
l'ombre d'une difficulté. D'ailleurs, un deroueuch^un
homme qui, comme toi, a renoncé aux biens de ce
monde, n'a besoin d'eau que ce qu'il lui enfant pour
apaiser sa soif et faire ses ablutions. Vends-moi
donc ta source, et tu n'auras pas à t'en repentir^ »
ajouta-t-il en faisant briller aux yeux du saint quel-
ques solthani d'or.
Sidi Ahmed se leva lentement et se mit à secouer
le caroubier — il existe encore aujourd'hui — qui s'éle-
vait au-dessus de la source : il en tomba aussitôt une
pluie de solthani d'or, qui inonda de ce précieux métal
le rocher d'où l'arbre parait surgir. L'homme du
R'arben était stupéfait. La convoitise brillait pourtant
dans son regard; car il aimait l'or par-dessus tout.
L'indignation se lisait sur le visage du saint, et il
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 223
était facile de prévoir que cette aventure allait se
terminer par quelque catastrophe. — « Tu vois, ô
Mr'erbi ! si j'ai besoin de tes richesses ! Qui t'as au-
torisé à croire, ô insensé ! que j'étais à vendre et que
tu pourrais m'acheter? As-tu pensé que je te favori-
serais au détriment des pauvres des Oulad-Solthan?...
Mais puisque tu aimes tant l'or, apporte ici des couf-
fins, emplis-les de ce métal, — c'est celui dont fut
fait le veau qu'adora le peuple d'Israël^ — et emporte
dans ta demeure ces solthani que dévore ton regard
avide ! »
Cette leçon n'avait pas suffi au Mr'erbi; car il eut
l'imprudence de se baisser pour ramasser les soltha-
ni. Au moment où il mettait la main sur l'or^ la terre
s'entr'ouvritsous ses pieds. Pendant qu'elle l'englou-
tissait lentement, d'abord jusqu'aux genoux^ puis jus-
qu'à la ceinture, et enfin jusqu'au cou, le Mr'erbi cria
quatre fois à Sidi Ahmed, comme Karoun à Moïse,
d'avoir pitié de lui et de lui pardonner; mais le saint
marabout fut inexorable : il laissa la terre se refer-
mer sur l'homme du R'arb.
Pour que ce terrible chàtimcîit servit d'exemple
aux générations futures, la tête du Mr'erbi fut changée
en pierre, et bien qu'usée par le pied des Croyants qui
vont faire leurs ablutions à la fontaine de Sidi Ahmed,
on distingue encore aujourd'hui assez facilement,
quand on gravit le rocher par la petite tranchée qui est
à l'ouest, le turban pétrifié du malheureux englouti.
224 LES SAINTS DE l'iSLAM
VU. — SIDI AHMED-EL-KBIR ET LE FAUX MARABOUT.
Quelque temps après, Sidi Ahmed-el-Kbir infligea
le même châtiment à un marabout qui était venu ré-
clamer son hospitalité. L'intention de cet hypocrite
était — on le sut depuis — de supplanter le saint dans
l'esprit des gens des tribus voisines, et de détourner
à son profit le courant des offrandes qui passait par
le gourbi de Sidi Ahmed. Mais, avec ce flair qui est
particulier aux saints musulmans, Sidi El-Kbir n'a-
vait pas tardé à deviner le but de ce Mr'erbi ; car c'é-
tait encore un homme du R'arb.
Il y avait trois jours que ce Moghrebite était l'hôte
de Sidi Ahmed, quand celui-ci lui proposa de l'accom-
pagner jusqu'à la source pour y faire les ablutions
qui précèdent la prière du dhohor.Qnaind ils furent ar-
rivés sur le rocher d'où sourdent les eaux, Sidi Ahmed
dit à son compagnon : a Je t^ai donné l'hospitalité que tu
m'as demandée comme hôte de Dieu et comme mara-
bout,ô Mr'erbi! maisleToutPuissantvoit jusqu'aufond
des cœurSj et il n'est au pouvoir d'aucun être humain
de le tromper. C'est aujourd'hui le jour de l'épreuve.
Donc, si tu n'es pas un homme de Dieu, je t'en avertis,
la terre va s'entr'ouvrir sous tes pieds et t'engloutir
sur-le-champ. »
Le saint homme n'avait pas achevé ces paroles,
que le rocher s'ouvrait comme s^ouvriront les mà-
choirs de la djessaça, l'espionne de l'Antéchrist, et
que le faux marabout y disparaissait sans laisser la
moindre trace.
Depuis cet événement, les lèvres de cette crevasse
n'ont pu se rejoindre exactement, et si, le soir, on y
applique roreille , on entend encore distinctement
Comn)e un long gémissement qu'on assure être pro»
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 225
duit par l'infortuné Mr'erbi, et qui no cessera qu'au
jour du jugement dernier.
VIII. — SIDI AIIMED-EL-KBIR ARRETE LES EAUX DE LA
SOURCE DE l'oUAD ER-ROUMMAN.
Le bien qu'avait amené Sidi Ahmed dans le pays —
les sources — devint bientôt une cause de discorde :
chaque jour, c'étaient des rixes entre les propriétaires
des jardins des Oulad-Solthan et les gens de la dédie-
ra de Hedjar-Sidi-Ali d), lesquels se disputaient l'eau
avec un acharnement que les conseils et les avertisse-
ments de Sidi Ahmed n'avaient pu parvenir à calmer.
Unjour, à la suite d'une querelle qui ne s'était terminée
que par la mort de l'un des combattants, le saint ma-
rabout, qui était entré dans une grande colère, frappa
de son épieu la source et la rivière en leur ordonnant
de s''arrèter. Soudain, Vânseur cessa de couler, et les
eaux de l'ouad disparurent dans le gravier.
Ceci se passait précisément au cœur de Tété ;
aussi, au bout de trois ou quatre jours, la vie parais-
sait-elle s'être retirée de ces jardins hier encore si
fraîchement verts ; tout se flétrissait sous l'haleine
de feu d'un soleil impitoyable, tout, arbres et plantes.
(1) A cette époque, c'est-à-dire vers raiiiiée lo2.') île notre
ère, remplacement sur lequel allait bientôt s'élever El-Hlid/i, —
la piitite ville, — était en partie occupé j»ar une dédiera i village)
«le onze «ourbis qui était située en nu point nommé He<ljar-
Sidi-Ali. Ce village se groupait au lieu où se trouve aujourd'hui
le marché européen. La population de Hedjar-Sidi-Ali avait ses
jardins autoui' (l'elle; mais ce n'était encore f[ue de maigres ver-
gers où l'on ne reacontrait que des Jiguiers, des aiuandiiTs
et des grenadiers.
226 LES SAINTS DE l'iSLAM
prenait déjà cette teinte jaunâtre qui annonce la mort
des végétaux. Les Oulad-Solthan et les gens de
Hedjar-Sidi-Ali, qui sentaient combien ils étaient
coupables, n'osaient point aller demander leur par-
don au saint; ils le savaient^ d'ailleurs, fort irrité
contre eux, et, pour rien au monde, ils n'auraient
osé se présenter devant lui. Sidi Ahmed était bon;
mais sa colère était terrible. Les coupables n'avaient
point encore oublié l'exemple des deux Mr'arba.
La situation était loin d'être satisfaisante, et, de
plus, elle paraissait sans issue. Il ne fallut rien moins
que l'intervention d'un saint pour la faire cesser.
Sidi Medjebeur — marabout vénéré des Bni-Khelil
— avait jeté les fondements d'une zaouïa à une para-
sange environ au nord des jardins des Oulad-Solthan
et des gens de Hedjar-Sidi-Ali; or, ce marabout pro-
fitait des eaux de Vdnseur, qu'à l'aide de canaux d'ir-
rigation, il avait amenées jusque sur son terrain. Bien
qu'il ne fût pour rien dans la querelle de ses voisins,
le saint n'en supportait pas moins les conséquences de
la mesure sévère qu'avait cru devoir prendre à leur
égard Sidi Ahmed-el-Kbir. Les Oulad-Solthan et les
gens de la dechera pensèrent que l'intervention de
Sidi Medjebeur ne pouvait manquer d'être efficace,
et qu'il n'était pas probable que Sidi Ahmed repous-
sât la demande de son saint collègue. Ils se rendirent
donc auprès de lui et le supplièrent dose charger de
plaider leur cause, qui était aussi la sienne. Connue
ils savaient d'expérience qu'une députation n'est ja-
mais si bien reçue que lorsqu'elle a les mains plei-
nes, les solliciteurs bourrèrent de cadeaux pour le
marabout des Bni-Khelil les gens à qui ils avaient
confié le soin de leurs intérêts.
Les députés arrivèrent opportunément; carie saint
se disposait précisément à faire une démarche auprès
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 227
de Sidi Ahmed pour le prier de rendre la liberté à ses
eaux. Il accepta néanmoins les présents, et il se mit
en route. Les députés l'accompagnèrent jusqu'à l'en-
trée de la 2;or2;e de l'ouad Er-Roumman ; ils n'osèrent
pas aller plus loin.
Sidi Ahmed, dont la colère était déjà calmée, reçut
fort bien Sidi Medjebeur, qu'il connaissait d'ailleurs
de réputation. Aussi, le marabout des Bni-Khelil
n'eut-il pas besoin de faire de grands frais d'éloquence
pour obtenir ce qu'il désirait; sa cause était déjà ga-
gnée. x\u reste, nous croyons que Sidi Ahmed n'était
pas fâché intérieurement démontrer à Sidi Medjebeur
avec quelle facilité il faisait le miracle. Il l'emmena
donc au rocher dans lequel était enfermée la source;
on entendait l'eau y bouillonner tumultueusement, et
s'y agiter comme une panthère tombée dans un silo.
Après une courte prière, Sidi Ahmed frappa le rocher
de son bâton ferré, et les eaux en jaillirent fougueuses
et bondissantes comme un troupeau de chèvres à qui
l'on donne la liberté, et elles allèrent joyeuses rendre
la vie et la fraîcheur aux arbres des vergers.
Sidi Medjebeur ne perdit rien à cette démarche au-
près de son puissant collègue; car Sidi Ahmed lui
fit don à perpétuité du tiers des eaux de Xànseur.
Les deux marabouts se séparèrent enchantés l'un
de l'autre.
Quand aux Oulad-Solthan et aux gens de Iledjar-
Sidi-Ali, ils lui promirent de se tenir en garde, à
l'avenir, contre les suggestions de Cheïthan (Satan i, et
de mettre dans le partage de l'eau toute l'équité dont
ils étaient susceptibles. Ils avaient eu le soin d'ap-
puyer leur repentir de somptueuses offrandes qu'ils
déposèrent aux pieds du saint; car, bien que Sidi
Ahmed ne fit pas grand cas des biens de ce monde, il
fpcevait pourtant volontiers ce quelui apportaient les
228 LES SAINTS DE l'iSLAM
gens qui avaient besoin de ses conseils ou de son in-
tercession. Il est vrai que c'était plutôt à tiire d'hom-
mage qu'autrement.
Après avoir grondé un peu les coupables, — il était
très bon dans le fond, — Sidi Ahmed les renvoya par
le « Rohou bes-slama! » ce qui signifie : « Allez-vous-
en avec le bien-être, le bonheur temporel. »
IX. — SIDI AHMED-EL-KBIR ET LES ANDLES OU MORES
ANDALOUS.
Après une lutte de huit siècles, les Mores étaient
chassés d'Espagne ; l'acte final de ce grand drame^
si rempli d'aventures de sang, s'était joué sous les
murs de Granada où Isabelle et Ferdinand venaient
d'entrer en vainqueurs, et le dernier roi more^ le fai-
ble Abou- Abd-Allah-es-Sr'ir, repassait le détroit là où
Tharik-ben-Zeïan avait commencé sa fabuleuse con-
quête. C'en était fait désormais de la puissance afri-
caine en Europe, malgré la promesse de Mahomet de
donner à ses sectateurs l'Orient et l'Occident, pro-
messe qui pourtant semblait devoir se réaliser; car^
quatre-vingts ans après la mort du Prophète, l'empire
des Arabes s'étendait déjà de l'Indus aux Pyrénées.
Mais le duc des Franks allait mériter^ dans les champs
de Poitiers, le surnom de Marteau des Sarrasins (1)
en disant à l'invasion, comme Dieu dit à la mer :
« Tu n'iras pas plus loin ! »
L'expulsion des Mores qui refusèrent le baptême
avait été décrétée dès 1499; l'année suivante, un autre
(H Quoique:* étyuiologi^jti.'s aflirinciit qnc Sarrasin vieut de
C.hcrqnïin, les (tricutaux, le? frcas de TEst.
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 229
décret avait contraint à repasser la mer la plus grande
partie des vaincus ; comme le Koran, l'Evangile se
faisait intolérant, et les Chrétiens avaient hâte de
voir la croix, trop longtemps humiliée, remplacer le
croissant sur la coupole des mosquées.
Mais, au lieu d'être reçus sur la côte d'Afri'jue
comme des frères malheureux, les Mores furent pillés,
torturés, massacrés par les Arabes et les Kabils algé-
riens^ qui les traitèrent comme des Infidèles que la
tempête ou la guerre aurait jetés sur leurs rivages.
C'est ainsi que ces pillards tombèrent sur les
Andlès à leur débarquement à Aïoun-et-Terk, entre le
cap Falcon et Ras el-Andlès (1 »^ et sur soixante bar-
ques montées par ces malheureux qui avaient été sur-
prises en mer par le mauvais temps, et jetées à la côte
non loin de l'enibouchure de l'ouad El-Mokthà. Xon
contents de les voler, ces inhospitaliers riverains font
souffrir mille tortures à ces infortunés exilés pour
leur arracher les derniers débris de leurs richesses.
Si l'on en croit les historiens, plus de cent mille
Mores-Andalous perdirent ainsi la vie dans l'espace
de quelques mois. Tous ces maux, ne firent qu'accroi-
tre la haine des Andlès contre eux qui les y avaient
exposés en les chassant de leur patrie; aussi, dissé-
minés d'abord dans les villes de la côte, entre Oran
et Cherchel, s'empressèrent-ils de donner une acti-
vité nouvelle aux courses en mer et aux brigandages
des forbans qui, déjà, infestaient ces parages.
Un grand nombre de Mores qui, sans doute, fai-
saient meilleur marché de leurs croyances religieuses
que de leurs biens, avaient été autorisés à rester en
Espagne sous la condition de se faire Chrétiens. Il
l; Le cap des Amlltis, — ilfs Amialou*, — Jont nous uvors
l'ait le cap Lirnilè.s.
230 LES SAINTS DE L''lSLAM
est évident qu'ils ne l'étaient qu'à la surface; peut-
être ne désespéraient-ils pas encore de leur cause,
et attendaient-ils des jours meilleurs. Il n'y avait
pas grand mal à cela; et, d'ailleurs, le Prophète ras-
sure complètement, par le verset 108 de la sourate
XVI, les fidèles qui croient devoir adopter cette com-
binaison: « Quiconque, après avoir cru, dit- il, rede-
vient infidèle, s'il y est contraint par la force, et si
son cœur persévère dans la foi, n'est point coupable. »
Ce genre de Chrétiens étaient désignés sous le nom
de Moriscos par les Espagnols. Plus tard, fatigués
de leur fausse position au milieu de l'Espagne catho-
lique, tracassés, inquiétés par leurs intolérants vain-
queurs, ces Morisques se décidèrent à donner fin
à un état qui n'était plus tolérable. Mais en mettant le
pied sur la terre d'Afrique, nous venons de le voir, ils
furent également traités en étrangers par les Algériens
qui, avec plus d'apparence de raison qu'ils ne l'avaient
fait pour les premiers expulsés^ leur jetèrent à la face
le reproche d'infidélité et d'apostasie. Aussi^ les Moris-
ques n'eurent-ils de relations qu'avec les Turks et
les renégats, et, pendant longtemps, les Arabes re-
poussèrent-ils absolument toute alliance avec eux.
En 1499 et 1500 (901 et 905 de l'hégire), les premiers
Mores expulsés forment des colonies sur le littoral :
c'est ainsi qu'ils relèvent Mazaghran et Cherchel, et
qu'ils y apportent leur industrie.
En 151G (922 de Thégire), mille cavaliers Andalous,
que Bab.a-Aroudj avait transportés d'Espagne à Alger
sur ses galères, et dont il s'était fait des partisans
dévoués, lui assurent le succès sur les Mehal dans
la journée de l'Ouedjer.
En 1521 (929 de l'hégire), les Musulmans qui
avaient été tolérés dans le royaume do Valencia sont
expulsés à leur tour.
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 231
En 1533 (939 de l'hégire), Kheïr-ed-Din se porte
devant Oliva avec trente-six galères, et y enlève sept
mille Andlès qu'il transporte à Alger.
Mais la haine des Algériens contre les Morisques
ne s'était point éteinte encore, et l'appui du pacha
ne suffisait pas pour leur assurer la protection qu'ils
étaient venus chercher de ce côté-ci du détroit. Il
faut dire que la question d'apostasie, sur laquelle s'é-
tayaient les indigènes africains pour justifier les
mauvais traitements qu'ils faisaient endurer aux Mo-
risques, n'était que le prétexte ; leur véritable mobile
était la cupidité et la soif du pillage.
Les sept mille Andlès de Kheïr-ed-Din s'étaient
dispersés par groupes sur le littoral, entre Alger et
Cherchel, pour entreprendre soit de relever les ruines
des anciennes colonies romaines, soit pour y fonder
de nouveaux établissements. Un de ces groupes s'était
fixé à Tefacedt (1), sur le Sahel du Chennoua; mais
lee montagnards de ce massif — des pillards con-
sommés — avaient senti là une proie valant la peine
de fixer leur attention, et bien qu'en leur qualité
de Kabils, ils dussent ne pas être dévorés outre me-
sure de zèle religieux^ ils n'en tombèrent pas moins
avec beaucoup d'ardeur sur ces pauvres Moris-
ques, qu'ils dépouillèrent radicalement. Se plain-
dre au pacha n'était pas chose facile d'abord, et puis
Kheïr-ed-Din qui, déjà, à cette époque, songeait à
son expédition sur Tunis, avait bien autre chose à
faire que de s'occuper des intérêts de ces Andlès. Il
ne fallait donc pas penser au pacha.
Or, la réputation de sainteté de Sidi Ahmed-cl-Kbir,
(1) L'ancienne Tipnza. Tefacedt e^t le mot aral)e farcd l'fiâté.
corrompu, rninéi l)crhérisé. Peut-être T'-faccdl ue^t-il que la
corruption de Tipaza.
232 LES SAINTS DE l'iSLAM
ses miracles, ses vertus, avaient étendu son influence
du littoral au fond du Tithri; ses conseils étaient
écoutés, ses décisions étaient acceptées, ses arrêts
étaient aussi forts que la loi. Bien que ne s'appuyant
point sur le cimeterre^ son pouvoir n'en était pas
moins respecté par les grands et par les petits. Les
Andlés du Chennoua penseront à tourner leurs
regards vers cette puissance, et à en solliciter aide
et protection.
Sidi Ahmed-el-Kbir, que disposaient en faveur des
Andlés soit des souvenirs de jeunesse, soit des rai-
sons fondées sur une communauté d'origine (1) peut-
être, entendit l'appel de la colonie du Chennoua, et
il se mit en route pour aller la chercher, et la sous-
traire au brigandage des grossiers habitants de cette
montagne. Les Andlés accueillirent le saint comme
un libérateur, et le suivirent*en le bénissant. Comme
ils étaient noml:»reux, Sidi Ahmed les établit sur la
rive droite de l'ouad Er-Roumman, en face de l'em-
bouchure de l'ouad Bou-Arfa : ils dressèrent leurs
tentes, en attendant qu'ils s'y construisissent des ha-
bitations, sur un point appelé El-Hamada (2). Grâce
à la proximité de Sidi El-Kbir, et à la protection ou-
verte qu'il leur avait accordée, les Andlés restèrent
quelque temps sans avoir à souffrir les insultes ou la
violence des indigènes, et ils louaient Dieu tous les jours
de celte heureuse situation ; mais ils avaient compté
(1) 11 est hors (IimIoiiIp, bii'ii i[no l,i tradition le fasse arriver
par l'Est, que Sidi Aliuied-id-Kliir était d"ori;.iine aiulalonse, et
qu'il avait dû quitter l'Espaj^'iie à la suite du premier décret
li'expnisimi. Sa f,'énéreHse conduite à l'égard des .Moriscos prou-
ve sui-alioudauiment cette coniuiuuauté d'oripine dont nous
avons admis l'iiypolhèsi! précédemmcMit.
(2) E/-Hain(i<ùi, le terrain dont nous uvuns l'ait le champ de
-Mars actuel de Hlida.
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 233
sans les Bni-Bou-Nsaïr, cette tribu que Sidi Ahmed
• — nous nous le rappelons — avait déjà maudite. Une
nuit, prétextant que les Andlés étaient sur leur ter-
ritoire, ils s'abattirent comme des oiseaux de proie
sur les campements de ces malheureux expulsés,,
qui ne s'attendaient pas à cette odieuse agression,
et les Taxèrent aussi radicalement que possible.
Quand, le lendemain, Sidi Ahmed apprit ce nouveau
et impardonnable méfait des Bni-Bou-Nsaïr, il entra
dans une grande colère, et il pria Dieu de hâter les
effets de la malédiction qu'il avait lancée contre eux.
Dieu ne fut point sourd à la prière de son saint, et
la dispersion de cette incorrigible tribu commença
aussitôt. Chaque jour, comme ces feuilles desséchées
que le vent arrache à l'arbre, chaque jour, disons-
nous^ une famille de ces maudits, poussée par une
force irrésistible, se détachait du groupe, et allait se
fondre dans la tribu qui voulait bien l'admettre parmi
ses enfants.
Puisque les armes spirituelles ne suffisaient pas,
il fallait prendre des mesures qui assurassent pour-
tant la sécurité des Andlés que Sidi Ahmed avait cou-
verts de sa protection; il importait surtout de les éta-
blir sur un terrain qui put devenir leur propriété et
sur lequel ils pussent fonder un établissement,
comme un grand nombre de ces Andalous l'avaient
déjà fait sur plusieurs points du littoral. Le saint
s'adressa dans ce but aux Oulad-Solthan. Trop heu-
reux de prouver à Sidi Ahmed qu'ils n'étaient point
des ingrats, les gens de cette tribu s'empressèrent de
mettre tout leur territoire à la disposition du saint
marabout. « Tout notre pays n'est-il pas à toi, ô mon-
seigneur ! lui dirent-ils. N'est-ce point toi qui as
rendu fécondes ces terres où Dieu n'avait mis que des
cailloux :^ N'es-tu pas pour nous une mer qui déborde?
234 LES SAINTS DE l'iSLAM
N'es-tu pas le tronc auquel nous nous frottons ? Ne
savons-nous pas qu'avec ta protection, un milan de-
vient un aigle i X'est-ce pas grâce à toi, 6 monsei-
gneur ! que notre feu a brillé '^ Aussi^ tu le sais, ô
sidi ! tu es sur notre œil, et quand tu le voudras^ nous
servirons de terre à tes pieds ! Par ta tète, ô monsei-
gneur ! accepte ce que t'offrent tes serviteurs ! »
Mais le saint n'avait pas besoin de tout le terri-
toire des Oulad-Solthan; il leur demanda seulement
un coin de terrain qui ne fut pas trop éloigné de sa
demeure, un lieu propre à la fondation d'une petite
colonie, et réunissant les conditions qu'exigent ces
sortes d'établissements.
Malgré leur répugnance pour les Andalous, les
Oulad-Solthan ne donnèrent pas moins au saint pour
ses protégés, et en toute propriété, une étendue de
terrain dont le périmètre était suffisant pour assurer
l'existence de ces malheureux bannis.
Les Andlès entrevoyaient enfin le terme de leurs
maux; grâce à la puissante intervention de Sidi
Ahmed-el-Kbir, ils avaient retrouvé une patrie, et
bien qu'ils eussent conservé les clefs de leurs mai-
sons d'Espagne, ils ne s'en étaient pas moins mis sé-
rieusement à l'œuvre pour se construire des gourbis,
habitations qui, quoique provisoires, n'en étaient pas
moins très supérieures à la tente, demeure pour la-
quelle ils n'avaient, du reste, qu'un médiocre pen-
chant.
En peu de temps, le terrain que les Andlès avaient
reçu delà munificence des Oulad-Solthan fut com-
plètement transformé : chaque famille avait son
gourbi et un jardin que des dérivations de l'ouad Er-
Roumman allaient arroser, et déjà l'on voyait s'éle-
ver des constructions en maçonnerie qui marquaient
les bases d'une ville future,
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 235
En s'étendant vers le nord, les Andlès devinrent
les voisins des gens de Hedjar-Sidi-Ali, fraction des
Oulad-Solthan qui habitait un petit village de onze
gourbis situé, nous l'avons dit plus haut, sur rempla-
cement du Marché-Européen de la Blida actuelle.
Andalous et Algériens ne formèrent bientôt plus
qu'une seule agglomération que Sidi Ahmed avait
réussi à réconcilier. Les Mores-Andalous, il faut le
dire, mirent tous leurs soins à ramener à eux leurs
grossiers voisins, et à leur persuader qu'ils étaient
aussi bons Musulmans qu'eux : ils en donnaient
comme preuve leur expulsion de la terre d'Espagne et
leur haine ardente pour le nom chrétien. A force de
l'entendre répéter, les gens de Iledjar-Sidi-Ali fini-
rent par être convaincus que les Andlès avaient été
soumis par les Espagnols à tous les genres de tortu-
res, pour avoir refusé de renier leurs croyances et de
recevoir le baptême.
X. — SlDI AHMED-EL-KBm ET LE P.aCHA KHEIR-ED-DIN.
Bien que les deux fils du potier de l'Ile de Lesbos,
Aroudj et Kheïr-ed-Din, ne dussent pas être des Mu-
sulmans bien parfaits, il n'en est pas moins vrai que
le premier, lorsqu'il se vit le maître d'Alger, et qu'il
voulut donner à son pouvoir une organisation régu-
lière, se garda bien de négliger l'élément religieux
représenté alors parles marabouts. Aroudj était trop
habile politique pour ne pas chercher à mettre dans
ses intérêts des gens qui, seuls au milieu de l'anarchie
qui régnait à cette époque en pays arabe, avaient
conservé quelque influence sur les tribus de l'inté-
rieur. C'est ainsi que, pour donner une sorte de sanc-
236 LES SAINTS DE l'iSLAM
tion religieuse à sa création des ocljak (1)^ nous
voyons, en 1516 (921 de l'hégire), Baba-Aroudj en
attribuer l'idée première à un marabout très vénéré
dans la Mtidja, le fils de l'illustre Sidi Abd-er-Rah-
man-et-Tàalbi.
A la mort de Baba-Aroudj en 1519 (924 de l'hégire),
Kheïr-cd-Din, dont le gouvernement manquait encore
de solidité, et qui crut même un instant ses affaires
désespérées, s^appliqua pourtant, en présence de l'i-
naction de ses ennemis, à s'assurer l'entière succes-
sion de son frère. Doué d'un caractère merveilleuse-
ment souple, sachant modifier sa politique selon les
circonstances, différant en cela de Baba-Aroudj qui
marchait brutalement à son but, comme un boulet de
canon, Kheïr-ed-Din fit la cour à la multitude fana-
tique, celle où se recrutait le parti de l'action, en af-
fectant un grand zèle contre les Infidèles^ et en lui
jetant à discrétion des tètes d'esclaves chrétiens
prisonniers dans les bagnes ; il sentoura aussi
fort habilement de gens de loi et de religion, et
toutes ses avances, toutes ses prévenances et ses soins
furent pour les marabouts, pour ceux surtout qu'il
savait influents.
Or, il était arrivé à la connaissance du pacha Kheïr-
ed-Din qu'il existait par-delà la Mtidja, dans une
gorge qui lui servait de retraite, un homme jouissant
d'une grande réputation de sainteté, un homme exer-
çant un ascendant extraordinaire, par ses miracles et
par ses vertus, sur les tribus de la plaine et de la
(1) Le mot odjak est turc, et siguifio/'oyer. Sous la domiuatiou
turque, il était employé en Algérie pour désigner une compa-
gnie dejaui^saircs. 1[ signilie aussi le Goitver?ie»ie?it turc en gé-
néral. I^esgouverneimnts turcs (les Régenres harbaresqufs étaient
appelés par les Turcs les odjak ignuveruementsi île lOccideuf
(Bbes.nifh).
XV. — SIDI AHMED -EL-KBIR 237
montagne, et qui, bien que, sans soldats et sans ar-
mée, était pourtant obéi sur un signe; un homme
enfin qui était une puissance, mais une puissance
pacifique, et cherchant ses appuis en dehors de tout
appel à la force ou à la violence. Cet homme, qui
vivait pauvre dans un gourbi bien qu'il pût disposer
de tous les trésors de la terre, cet homme qui avait
apporté la bénédiction de Dieu dans le pays^ le mara-
bout vénéré aux prières duquel le Très-Haut ne res-
tait jamais sourd, c'était Sidi Ahmed-el-Kbir.
Le pacha Kheïr-ed-Din qui, nous l'avons dit, vou-
lait gagner à sa cause les gens de religion, ne pou-
vait manquer de rechercher un homme de l'impor-
tance de Sidi Ahmed. C'était en 1533 (939 de l'hégire):
bien qu'il vint de donner des gages sérieux de sa hai-
ne contre les Chrétiens en les faisant massacrer dans
les bagnes, qui en regorgeaient^ Kheïr-ed-Din, que le
Grand-Seigneur venait d'appeler à Constantinople et
de nommer capitan-pacha, avait senti la nécessité
d'assurer la tranquillité derrière lui pendant son
absence. Aussi, un jour^ un splendide cortège, com-
posé d'une nuée de brillants cavaliers aux chevaux
richement caparaçonnés, traversait-il le village de
gourbis des Andlès pour se diriger sur l'ouad Er-
Roumman. Les Morisques, qui avaient reconnu le
pacha, le saluèrent chaleureusement à son passage.
S'étant informés auprès de la suite du Sultan de la
cause qui l'amenait dans leur pays, il leur avait été ré-
pondu que Kheïr-ed-Din venait d'être appelé à Cons-
tantinople pour y commander les flottes de Soleïinan,
et qu'avant de se mettre en route, il avait voulu faire
sa ziara (visite) à Sidi Ahmed-el-Kbir, pour lequel
il professait la plus profonde vénération. « Le pacha,
ajouta un cavalier de sa suitCj désire demander au
saint des prières pour assurer sa réussite sur le
théâtre nouveau où l'appelle sa destinée, »
238 LES SAINTS DE l'iSLAM
C'était, en effet, le pacha Kheir-ed-Din^ accompa-
gné de son jeune fils Hacen, et suivi de son parent
Selebi-Reumdhan, et de l'eunuque Mahammed-Ha-
cen, son favori, et, plus tard, son successeur.
Après s'être fait renseigner sur la position du vil-
lage de gourbis qu'habitait Sidi Ahmed-el-Kbir, le
pacha et sa suite s'engagèrent dans la gorge de
l'ouad Er-Roumman, qu'ils remontèrent par sa rive
droite. La tète de l'escorte du pacha n'était plus qu'à
quelques centaines de pas du village quand Sidi
Ahmed fut averti^ par les cris des enfants et par les
aboiements des chiens, qu'il devait se passer quelque
chose d'insolite dans la gorge habituellement si cal-
me où il s'était retiré. On vint le prévenir, en elîet,
qu'un goum de brillants cavaliers s'approchait de la
dédiera : on entendait déjà très distinctement ce bruit
de fer qui annonce une troupe arabe à cheval. Au
moment où Sidi Ahmed sortait de sa demeure pour
reconnaître la cause de ce tumulte, deux cavaliers
arrivaient à toute bride et s'engageaient au milieu du
groupe de gourbis en criant avec cette dureté de
prononciation qui était particulière aux Turcs: « No-
tre seigneur le pacha! Notre seigneur le pacha! »
Tous les pieux disciples de Sidi Ahmed, remplis de
surprise et croyant avoir mal entendu, sortirent pré-
cipitamment de leurs gourbis pour s'assurer de la vé-
rité. Ce n'était pas une chose commune, en effet, de
voir un grand de la terre dans cette gorge qui ne me-
nait nulle part, et les pauvres — ceux qui ont tout à
demander — la fréquentaient bien plus que ceux à qui
Dieu a tout donné.
Après s'être fait montrer le gourbi de Sidi Ahmed,
les deux cavaliers, qui venaient d'apercevoir le saint
sur le seuil de sa demeure, mirent aussitôt pied à
terre, et se précipitèrent vers lui pour baiser le pan cje
XV. — SIDI AIIMED-EL-KBIR 239
son bernous. Ils lui apprirent en même temps que
leur maître, le sultan Kheïr-ed-Din, était derrière
eux, et qu'ils étaient chargés de lui annoncer sa visite.
Quelques instants après, le pacha lui-même était
en présence du saint, et le maître des mers, la terreur
de la chrétienté, était aux genoux du marabout, et
lui demandait son intercession auprès du Dieu unique
pour qu'il continuât à le couvrir de sa puissante pro-
tection.
On ne peut nier que cette démarche 'de Kheïr-ed-
Din ne flattât énormément Sidi Ahmed ; malgré son
humilité, le saint n'avait pu se défendre d'un petit
mouvement d'orgueil, qu'il s'empressa d'ailleurs de
mettre sous ses pieds, quand il vit le terrible et puis-
sant pacha lui baiser pieusement la tète. Sidi Ahmed
s'était, il est vrai, dérobé à ce témoignage de respect
en baisant la main du Sultan; mais enfin son amour-
propre en fut fort chatouillé.
Sidi Ahmed s'excusa auprès du pacha de n''avoir,
pour le recevoir, d'autre demeure qu'un misérable
gourbi ouvert à tous les vents.
— « Nous sommes pauvres, et nous n'avons d'au-
tres richesses, ajouta Sidi Ahmed, que le trésor de la
grâce de Dieu. »
— « Ce ne sont point, ô mon père ! les richesses de
ce monde que je suis venu chercher auprès de vous,
répliqua le pacha; je n'en ai que faire : je viens visi-
ter l'ami de Dieu, son élu, et solliciter son interces-
sion. Qu'importe d'ailleurs la somptuosité des palais
à celui qui, comme moi, a passé sa vie sur le pont
d'une galère ! »
Le pacha entra donc dans le gourbi de Sidi Ahmed,
et la porte se referma sur eux.
Bien que la tradition soit restée muette sur les
questions que traitèrent le pacha et Sidi Ahmed, il
24Ô LES SAINTS DE l'iSLAM
n'est point téméraire de supposer que les efforts du
Sultan durent porter sur la conquête du saint. Kheïr-
ed-Din avait parfaitement reconnu que ces marabouts,
quoique installés de fraîche date dans les tribus ka-
biles^ étaient pourtant une puissance qu'il ne fallait
pas dédaigner, surtout quand^ comme le sien, un gou-
vernement avait besoin de toutes les forces pour se
soutenir et se consolider.
Au bout d'une heure, la porte du gourbi s'ouvrit,
et le pacha, qui paraissait radieux, et le saint, qui
semblait ravi, se présentèrent sur le seuil de l'habi-
tation. Le pacha appela son fils Hacen et le présenta
à Sidi Ahmed, qui se baissa avec bonté pour que
l'enfant put lui baiser Tépaule : le saint marabout le
caressa ensuite de la maia derrière la tète, et cette
caresse émut tellement le pacha, que, si l'on en croit
des témoins oculaires, une larme serait venue mouil-
ler la paupière du vieux corsaire. Après avoir salué
le marabout, Kheïr-ed-Din et sa suite remontèrent à
cheval, et reprirent le chemin d'Alger.
L'offrande de zlara de Kheïr-ed-Din, point n'est
besoin de le dire, était digne d'un souverain.
Sidi Ahmed-el-Kbir avait surtout cherché à intéres-
ser le pacha au sort des Andalous, ses protégés ; il
les lui avait montrés comme très dévoués à sa cause,
qui était aussi celle de l'Islam, et pleins de haine pour
les Chrétiens; il lui rappela avec assez d'habileté les
services sans nombre qu'ils avaient déjà rendus à son
frère Aroudj et à lui. C'est lui-même, Kheïr-ed-Din,
qui avait rapatrié ceux pour lesquels il sollicite sa
protection. Il fit ressortir que ces malheureux And-
îès, pillés, rançonnés, volés par les gens du Djebel-
Chennoua et par les Bni-Bou-Nsaïr, ont aujourd'hui,
il est vrai, retrouvé le calme et la tranquillité; mais
qu'ils sont réduits à la plus extrême misère : habitués,
XV, — SIDI AHMED-EL-KBIR 241
dans leur Andalousie, au bien-être^ à la vie dans de
bonnes habitations, ils n'ont à présent d'autres de-
meures que des gourbis qu'ils ont construits eux-
mêmes. Le saint termina en demandant pour eux
l'aide et les secours du Sultan.
Kheïr-ed-Din accorda tout ce que désirait le saint
marabout, et il décida, de plus, qu'une mosquée, un
four banal et une étuve seraient sans retard cons-
truits à ses frais sur l'emplacement que choisirait Sidi
Ahmed. Il était difficile de faire les choses plus ma-
gnifiquement; aussi le saint marabout était-il entiè-
rement gagné à la cause du pacha.
Sidi Ahmed s'empressa de faire jeter les fondements
de la mosquée au nord du village de gourbis des
Mores-Andalous, c'est-à dire au sud de la dechera
des gens de Hedjar-Sidi-Ali. Le four banal et l'étuve
furent bâtis tout près de la mosquée. C'est autour de
ces trois établissements, qui formèrent le noyau d'El-
Blida (la petite ville), que les Andalous vinrent grouper
leurs constructions en maçonnerie.
Grâce â la munificence de Kheïr-ed-Din, Sidi
Ahmed-el-Kbir devenait ainsi le fondateur de Blida.
XI. — MORT DE Smi AHMED-EL-KBIR.
Sidi Ahmed-el-Kbir avait la douce satisfaction de
voir de jour en jour sa petite colonie d'Andalous pros-
pérer et se développer. Un an après la visite du pacha,
c'est-à-dire en 1.j34 fi)4(J de l'hégire), la construction
de la mosquée, du four banal et de l'étuve que les
Andalous tenaient de sa munificence était complè-
tement achevée, et ils pouvaient déjà recevoir dans
242 LES SAINTS DE l'iSLAM
ces établissements la nourriture de Tesprit et celle
du corps; ils pouvaient s'y purifier spirituellement et
matériellement. Déjàles constructions en maçonnerie
remplaçaient les gourbis, et l'on remarquait de la
part des gens du village de IIed]ar-Sidi-Ali une ten-
dance très prononcée à se rapprocher des Andalous;
les haines s'etfaçaient, et tout faisait prévoir une
prompte fusion entre les Arabes et les Morisques.
La mosquée, le four banal et l'étuve étaient le terrain
où se nouaient les relations, et, bien que construits
par les Andalous, ces établissements n'en étaient pas
moins très fréquentés par les gens de la dechera.
Peu à peu les maisons se groupèrent à l'est et au
sud de la mosquée; les gens de Hedjar-Sidi-Ali rem-
placèrent leurs gourbis par des constructions plus
solides, et il était facile de juger par avance que les
deux populations n'en formeraient bientôt plus qu'une
sous une dénomination commune : El-Blida — la pe-
tite ville — • se constituait.
Le village de G;ourbis fondé par Sidi Ahmed-el-Kbir
dans la gorge de l'ouad Er-Roumman avait pris de
l'importance; de pieux étrangers, venus pour enten-
dre l'éloquente parole du saint marabout, ou pour
s'en faire un protecteur auprès de Dieu, s'étaient éta-
blis autour de Thabitation de Sidi Ahmed dans des
gourbis dont quelques-uns seulement étaient en ma-
çonnerie grossière. Ce village, qui comptait de douze
à quinze maisons, respirait le calme le plus profond ;
c'était une pieuse retraite où Tonne s'occupait ordi-
nairement que de Dieu et des choses du ciel.
Mais les ans s'étaient amoncelés sur la tète de Sidi
Ahmed, et, bien qu'il eût conservé toute sa lucidité
d'esprit, sa taille voûtée, la faiblesse de ses mem-
bres, ses yeux qui s'éteignaient, cette dislocation
enfin de la machine humaine, ces prodromes d'une fin
KV. — SIDI AHMED -EL-KIJIR 243
prochaine, avertissaient le saint marabout que son
âme allait bientôt se dépouiller de son enveloppe
mortelle pour retourner à Dieu. Sidi Ahmed était
prêt, et il n'avait point à redouter^ dans le tombeau,
l'interrogatoire des anges de la mort; pendant toute
sa vie terrestre, il avait pratiqué Talchimie de la fé-
licité; il avait su dorer son àme, c'est-à-dire la pu-
rifier en la tenant éloignée des passions et des souil-
lures.
Sidi Ahmed-el-Kbir s'éteignit, en effet, par une des
sept nuits bénies, la nuit de V immunité , celle dans
laquelle l'ange de la mort et les anges chargés d'ins-
crire les actions des hommes renouvellent leurs li-
vres ; il mourut donc, âgé de quatre-vingts ans, dans la
quinzième nuit du mois de chàban de l'année 947 de
l'hégire (1540 de notre ère).
En mourant, Sidi Ahmed-el-Kbir laissait trois fils,
Sidi Abd-el-Aziz, que lui avait donné Hanna, et Sidi
Bel-Abbas et Sidi El-Moubarek, provenant de son
union avec Bakhta.
Le frère cadet du saint, Sidi Ahmed-el-Hani, qui
avait accompagné son père, Sidi Bel-Kacem, quand
celui-ci vint s'établir auprès de son fils aine, était
mort depuis longtemps déjà quand Sidi El-Kbir rendit
son àme à Dieu.
Le bruit de la mort de Sidi Ahmed se répandit pres-
que instantanément du littoral au fond du Tithri; il
est évident que Dieu s'en mêla, et que ce sont ses
messagers ailés, les anges, qui portèrent cette nou-
velle non-seulement aux khoddam du saint, mais
encore à tous les Musulmans que cela pouvait inté-
resser. Au reste, cette mort fut marquée par des si-
gnes : ainsi, à l'instant où le saint exhalait son der-
nier soupir, les feuilles des arbres furent prises d'un
frisson qui courut dans les vallées comme un long gé-
la
â44 LES SAINTS DE l'iSLAM'
missement; la terre pleura plus abondamment par ses
sources; les chacals glapirent d'une façon lugubre;
les étoiles s'effacèrent dans le ciel ; la lune se ternit et
parut de plomb; la terre tressaillit à trois reprises
différentes : tout, dans la nature, sembla respirer la
tristesse du deuil.
Le saint avait voulu que son corps reposât auprès
de celui de son père Sidi Bel-Kacem^ qui, nous l'avons
dit plus haut, était venu demeurer auprès de lui
quelques années après qu'il se fût établi dans la gor-
ge, et qui n'avait pas tardé à rendre à Dieu une âme
qu'il avait gardée pendant soixante-quinze ans ; ce
fut donc sous ces grands arbres à l'ombre desquels
Sidi Ahmed avait vécu qu'on lui prépara sa dernière
demeure.
La foule fut grande à ses funérailles : tous, gens de
la plaine et gens des montagnes, gens de la tente et
gens des villes ou villages ; tous, petits et grands,
jeunes et vieux, riches et pauvres, tous, dans un rayon
de deux jours de marche, accoururent et se pres-
sèrent dans la gorge de l'ouad Er-Roumman (1).
Tous sentaient qu'ils perdaient là un puissant inter-
cesseur auprès de Dieu; pour les tribus voisines sur-
tout, Sidi Ahmed était plus'qu'un saint protecteur ;
c'était aussi le bienfaiteur du pays ; c'est lui qui, en
effet, y avait amené l'eau, c'est-à-dire la richesse;
c'est lui qui, de ces lieux arides et desséchés, avait
fait une verte et fraîche oasis. Les Andalous, qui lui
devaient tout, étaient inconsolables de la perte de cet
homme de bien : ne les avait-il pas protégés contre
la fureur des Kabils du Djebel-Chennoua et contre
(1) A partir de la mort du saint, l'ouad Er-Roumman changea
soa nom eu celui d'ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir, et, par abréviation,
ouad Siili-El-Kbir.
XV. — SIDI AHMED-EL-KBIR 245
la rapacité des Bni-Bou-Xsaïr ? Xe leur avait-il pas
donné la terre pour s'y établir et s'y construire des
demeures, une mosquée pour les besoins de l'âme,
un four et une étuve pour les besoins du corps ?
X'était-ce pas à lui qu'ils étaient redevables de ces
plantations naissantes d'un arbre — souvenir du
royaume de Valencia — qui, plus tard, devait faire la
beauté et la richesse du pays ?■ Nous voulons parler
de l'oranger. C'était donc à ce saint homme qu'ils
devaient tous les biens dont ils jouissaient.
La fosse qui devait recevoir la dépouille mortelle
de Sidi Ahmed fut creusée, comme il en avait témoi-
gné le désir, à quelques pas à l'est de son gourbi. Dés
1» le lendemain du jour où son corps fut rendu à la terre,
les maçons Andalous — ils n'avaient pas voulu lais-
ser ce soin à d'autres — se mirent en devoir d'élever
sur le tombeau du saint une koubba digne de lui .
Le monument fut bientôt terminé : il rappelait par son
élégance l'habileté et le goût das maîtres en architec-
ture moresque ; mais le matin du jour qui suivit son
achèvement, on trouva la koubba renversée et ses dé-
bris projetés jusque dans l'ouad. Bien que personne
ne l'eut ressentie, on attribua pourtant le renverse-
ment de la chapelle sépulcrale de Sidi El-Kbir à une
secousse de tremblement de terre qui se serait pro-
duite pendant la nuit.
Les Andalous se remirent à l'œuvre avec un zélé
que les obstacles paraissaient stimuler et aiguiser.
Au bout de quinze jours^ la koubba était relevée plus
(■^légante encore que la première, et les maçons se
miraient dans leur chef-d'œuvre. Le lendemain du
jour où les Andalous y avaient mis la dernière main,
deux des élèves de Sidi El-Kbir, qui étaient sortis de
leurs gourbis au lever de l'aurore pour faire la prière
dufcdjeur sur le tombeau du saint, n'y trouvèrent
246 LES SAINTS DE l'iSLAM
plus pierre sur pierre : la koubba s'était effondrée
d'elle-même comme par l'effet de mouvements répétés
de torsion qui auraient été imprimés à sa base.
Il y avait làunmj'stère d'autant plus impénétrable,
que les constructions voisines du tombeau ne parais-
saient pas avoir été soumises à l'influence du phéno-
mène qui avait amené la destruction de la koubba.
Les Andalous ne savaient que penser de tout cela;
ils s'en attristèrent; car ils se mirent à penser que le
saint les trouvait indignes de mettre la main à sa
dernière demeure. Ce fut aussi l'avis des fils de Sidi
Ahmed-el-Kbir, qui résolurent d'entreprendre, à leur
tour^ l'œuvre avortée des Andalous. Mais les Oulad
Sidi-Ahmed-el-Kbir n'eurent pas plus de succès que
les Morisques : la koubba était à peine achevée,
qu'elle s'écroulait avec fracas, et comme par Teffet
d'une poussée venue du tombeau même du saint.
C'était clair : Sidi Ahmed ne voulait pas de koubba,
puisqu'il ne l'acceptait même pas de ses propres
enfants. Au reste, ce dégoût pour les monuments de
ce genre n'était pas particulier à Sidi Ahmed-el-Kbir
seulement, et, à cette époque, on en citait déjà quel-
ques exemples, celui, entre autres^ de l'imam de
Baghdad, Abou- Abd-AUah- Ahmed-ben-Hanbal, qui,
à plusieurs reprises, détruisit la coupole que les fi-
dèles Croyants s'obstinaient à élever sur son tom-
beau.
Il était convenable pourtant que le tombeau de Sidi
Ahmed-el-Kbir fut marqué par quelque construction
durable qui, si elle n'avait pas l'élégance de la koubba,
n'en rappelât pas moins pourtant que là reposait la
dépouille mortelle d'un grand saint. Mais cela con-
viendrait-il à Sidi El-Kbir? On n'en savait rien. Dans
le doute, ses fils se mirent, à tout hasard, en mesure
de lui élever un tombeau cjui ne blessât pas trop sa
XV, — SIDI AHMED-EL-KBIR 247
modestie : deux cippes se dressèrent en mchahad à la
tète et aux pieds du saint, et furent reliés par des
djenabijat saillant latéralement sur les grands côtés
de sa dernière demeure. Une petite niche se fermant
au moyen d'une porte fut pratiquée au milieu du
cippe de la tète pour y recevoir les lampes, les
bougies et les parfums que les fidèles viendraient
allumer ou brûler en l'honneur de Sidi Ahmed. Une
balustrade en bois à colonnettes grossièrement tour-
nées couronna le tombeau ; une petite coupole ovoïde
portant à son sommet un croissant de cuivre s'éleva
en dais au-dessus de la tète du saint.
Cette forme de tombeau fut, sans doute, du goût de
Sidi Ahmed-el-Kbir; car, depuis l'année 1540 de
notre ère, si l'on y a mis la main, ce n'a été que pour
le blanchir à la chaux, opération qui, d'ailleurs, se
renouvelle religieusement tous les ans.
XVI
Les Oulad (1) Sidi Ahmed-el-Kbir.
Sidi Ahmed avait fait souche dans le pays; il
devenait le fondateur etl'ancètrc d'unetribu religieuse
(1) Les tribus roligicusos so rccomiaissont facilement à leur
nom, qui est presque toujours précédé des deux mots Oulud-
Sidi (les enfants de monsei;,'neur;. Le nom qui suit est celui du
marabout fouduteurde la tribu, ou chef de lu famille.
248 LES SAINTS DE l'iSLAM
à laquelle il transmettait le respect dont il avait été
entouré pendant sa vie^ et un brevet de sainteté que
la plupart de ses descendants s'inquiéteront bien peu
de justifier; ils exerceront pourtant pendant long-
temps une grande influence sur la tribu des Bni-Salah^
dont ils formeront une des fractions, et sur les gens de
Blida, qui n'oublieront pas ce que durent leurs ancê-
tres, les Andlès, à la puissante intervention du saint
marabout.
Nous verrons les Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir perdant
tout-à-fait de vue le vœu de pauvreté du fondateur de
leur fraction, s'enrichir soit par des donations que
leur feront les fidèles, soit par des achats de terre que
leur permettront les grosses offrandes des populations
de leur ressort ecclésiastique. Puis le domaine des
descendants du saint ira s'engloutir dans un abîme
de désordres nés, pour la plupart, de notre occupation ;
mais la foi est tenace; les croyances sont un besoin;
il faut au peuple arabe ou kabil ses saints, ses inter-
cesseurs, ses intermédiaires auprès de Dieu, et, long-
temps encore, les Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir pourront
vivre de leur ancêtre vénéré.
En mourant, avons-nous dit, Sidi Ahmed laissait
trois fils, Sidi Abd-el-Aziz, Sidi BelAbbas, Sidi El-
Moubarek; Tainé, Sidi Abd-el-Aziz, que sa qualité
d'héritier de la baraka, sa science et ses vertus
avaient fait le 7H?<//i (1) de la mosquée que lesAnda-
lous devaient à la sollicitude de son vénéré père, s'était
fait construire une maison à proximité de cet édifice
religieux; quant à ses autres frères, ils n'avaient pas
tardé à remplacer le modeste gourbi ayant servi
1 1 .)/?//■/(■, partie ipo actif il II verbe afla. décider. jiti/ei\ en ma-
tière religieuse ou judiciaire. Le tuu/'ti c^l le clief de la justice
lausuimane dans chaque rite ^Bkesmeh).
XVI. — LES OULAD SIDI AHMED-EL-KBIR 249
d'habitation à Sidi Ahmed par une construction en
bonne maçonnerie.
Le douar (1) s'accrut, avec le temps, de nouvelles
demeures qui vinrent se grouper autour de celle du
chef de la femille. Une zaouïa et une mosquée com-
plétèrent ce lieu d'étude et de prière.
Ce douar^ auquel sa situation au fond de la gorge ne
permettait guère de s^étendre, fut bientôt ce que nous
le voyons aujourd'hui; moins décent ans après la
mort de Sidi El-Kbir, on y comptait déjàles huit ou dix
maisons dont il se compose ; il ne fut jamais habité
d'ailleurs que par les descendants du saint.
Du moment que tous les biens de ce monde leur
arrivaient par la grâce de leur saint ancêtre, les
Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir ne devaient pas être des
producteurs : les fidèles et ceux qui avaient à demander
à Dieu se chargaicnt, puisque c'était oeuvre pie, de
pourvoir aux besoins de ces marabouts à l'engrais.
C'est ainsi que les serviteurs religieux de Sidi Ahmed
s'empressèrent de faire de ce fond de gorge une
délicieuse oasis, en y plantant des arbres portant
toutes les espèces de fruits connues dans la Régence
avant l'occupation française. Ils achevèrent d'en faire
un Eden en y introduisant, au commencement de ce
siècle, l'oranger et le citronnier.
La zaouïa de Sidi Ahmed-el-Kbir jouissait autre-
fois d'une grande réputation ; dans le principe, on y
poussait les études assez loin. Les Andalous chassés
(1) Les Biii-Salah donnent le nom de douar, qui sipaillr circuit,
rotondité, et qni dé.signe généralement une réunion de tentes
établies sur nue ligne circulaire, à des groupes de maisons ou de
gourbis formant des hameaux ou de petits villages. Le mot
douar a, pour eux, dans ce cas, le sens de petite fraction de
IritiH. Aujourd'hui, ledouardes Onlad-Sidi-Ahmi'd-ul-Kbir est, en
etl'et, une sons-fraction de la ferha des Kerracha.
250 LES SAINTS DE l'iSLAM
d'Espagne avaient emporté dans les plis de leurs
bernous les restes d'une civilisation qui, pour être
sur son déclin, n'en était pas moins extrêmement
supérieure à ce qu'on trouvait de ce côté-ci du détroit.
Il est incontestable que c'est grâce aux marabouts
Andalous qui sont venus les prêcher et les rappeler
aux préceptes de l'Islam, que les Arabes de l'Afrique
septentrionale durent cette sorte de renaissance des
lettres dont, depuis longtemps déjà, on ne trouvait
presque plus de traces. La zaouïa de Sidi Ahmed,
disons-nous, fut le rendez-vous des lettrés et des
kadhys considérables du pays, lesquels venaient
entendre les leçons des chioukh, chercher des solu-
tions à des questions épineuses de casuistique, ou des
consultations sur des passages de la loi hérissés de
difficultés. On y enseignait la grammaire, la géo-
graphie, la dialectique, et une théologie qui, il faut
l'avouer, manquait presque absolument de clarté.
Dans les sciences, on y voyait l'astronomie, la méde-
cine, la chimie et les mathématiques. La calligraphie
y était aussi poussée à un rare degré de perfection^
et l'on y compta beaucoup d'élèves qui, s'ils ne par-
vinrent pas à surpasser dans cet art les Ebn-el-
Bououab et les Nouaïri, en approchèrent cependant
d'assez prés pour pouvoir, sans trop d'exagération,
leur être comparés.
Mais la réputation de cette zaouïa ne se soutint
pas; les descendants des Andlès avaient perdu le
goût des lettres^ et cherchaient dans le commerce et
l'industrie des ressources que ne pouvait leur donner
l'étude. Cet état de choses devait amener infaillible-
ment le manque de //(o//^rt-professeurs et l'abaisse-
ment du niveau.de l'enseignement. Aussi, cette école
supérieure ne fut-elle plus guère fréquentée que par
des élèves des tribus voisines, qui se contentaient des
XVI. — LES OULAD SIDI-AHMED-EL-KBIR 251
premiers éléments de la science, et de vagues notions
de droit musulman.
Aujourd'hui, la zaouïa de Sidi-El-Kbir n'est plus
qu'un msid, une école primaire, où l'on ne rencontre
que quelques élèves appartenant soit au douar des
Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir ou aux fractions des Bni-
Salah, soit à la ville de Blida ou à sa banlieue.
XVII
Les Oulad Sidi-El-Arouci.
Soit que les Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir aient
manqué de piété ou de vertus, soit qu'ayant oublié
les exemples de leur saint ancêtre, ils aient négligé
de s'occuper des choses du ciel, ce qu'il y a de certain
c'est que nous voyons le don des miracles cesser brus-
quement de se manife.t^ter dans la descendance de
Sidi Ahmed, et que la tradition, en nous laissant la
longue liste de sa lignée, ne nous transmet aucun
fait attestant que cette puissance surnaturelle qui,
selon la foule, est virtuellement affectée au chef de
la famille, ait été l'apanage des Oulad Sidi-Ahmed-
el-Kbir.
Pourtant, après une période de deux cent-cinquante
ans^ce précieux don qui, apparemment, n'était qu'en
sommeil, se réveille tout-à-coup chez l'un des des-
cendants du saint, Sidi Kouïder-el-Arouçi (1;, et se
■i) Kouide>\ diminutif de Kaihr, Tont-Piii?>;mt . KoH'der SQ
traduirait par bumblc sorvitewr du Tûijt-Piii.*.-aut,
253 LES SAINTS DE l'iSLAM
maintient jusqu'à nos jours dans sa famille par son
fils Abd-el-Kader et son petit-fils Ahmed.
Bien que ce fût un saint homme^ Sidi Kouïder-el-
Arouçi n'en avait pas moins de fréquents démêlés avec
la justice du hakem (1) de Blida. Un jour^ — c'était
du temps de Hacen-el-Gritly, — Sidi Kouïder avait
été appelé devant le tribunal de ce hakem pour y ré-
pondre sur des faits manquant de limpidité, et n'ayant
rien de commun avec ce que nous appelons délica-
tesse ou probité.
Très fier de sa qualité de cherif, il se présenta de-
vant Hacen-el-Gritly — qui était Turc — ■ d'un air in-
solent qui, bien que dans ses habitudes, n'en déplai-
sait pas moins souverainement à ce hakem ; de plus,
ce haut fonctionnaire passait pour être complètement
dépourvu de patience.
Interrogé sur les faits qui lui étaient reprochés,
Sidi El-Arouçi répondit dédaigneusement au hakem
que, d'abord, il ne reconnaissait pas sa juridiction,
et qu'ensuite, il ne lui convenait pas, à lui descendant
de la fille du Prophète, de se disculper devant un im-
pie tel que lui.
Nous l'avons dit, Hacen-el-Gritly était d'un carac-
tère peu endurant; or, malheureusement pour le che-
rif, ce hakem avait précisément sous la main un bâ-
ton qui lui servait habituellement à faire la lumière
dans les causes obscures ; mis hors de lui par l'inso-
lence du saint homme, il se laissa aller à le rouer de
coups, sans même avoir songé un seul instant à lui
ôter (2) préalablement son turban vert, marque par
(l) Le conimaudiuit, le ^'ouverneur de la ville,
(2i Le titre de clierif valait autrefois à ceux qui en étaient re-
vêtus rertain? é^'ardïs ot quelques prérofiatives. Ainsi, qnand nu
cherif avait ujérité la bastonnade, le cliaouch charfjé de Tadmi-
uistratiou de cette justice distributive lui otait respectueuseiucut
XVII. — LES OULAt)-SiDI-EL-ARÔUCI 2o3
laquelle affectent de se distinguer les prétendus des-
cendants du Prophète.
Le marabout chercha tout naturellement à se sous-
traire par la fuite à la réprimande du hakem ; il se
précipita dans la rue nu-tète, — son turban était tom-
bé pendant l'affaire, — en jetant les hauts cris, et en
maudissant Ilacen-el-Gritly.
La malédiction lancée par Sidi Kouïder ne devait
pas tarder à être suivie d'effet : le soir même de cette
aventure, le malheureux hakem était frappé d'une
paralysie du pied et du bras, — celui avec lequel il
avait bàtonné le cherif; — de plus, une sorte d'incen-
die s'était allumé dans son estomac^ et l'eau qu'il ne
cessait de demander à grands cris et dont il absorbait
d'effrayantes quantités, semblait, au lieu d'éteindre
le feu qui le consumait, développer, au contraire,
l'intensité de la combustion, et agir comme si l'on se
fût servi d'huile.
Frappé si soudainement, le hakem ne douta pas un
seul instant que le mal qui l'atteignait ne fût le ré-
sultat de la bastonnade qu'il avait si malencontreu-
sement infligée au cherif-marabout ; aussi avait-il
compris que c'était le moment ou jamais de s'en re-
pentir et d'en témoigner ses regrets à Sidi Kouïder.
On l'envoya chercher à la zaouïa de Sidi Ahmed-
el-Kbir, et, pour le décider à se rendre à cet appel,
on lui promit de somptueux cadeaux. Le saint voulut
bien se déranger. A son arrivée à la demeure du
hakem, cefonctionnaireétait déjà dans le plus piteux
état. Sa femme se jeta aux genoux du marabout en
l'implorant pour qu'il pardonnât à son époux: il avait
eu les plus grands torts — elle le reconnaissait et
son turban vert avant l'opération, et il le lui remettait sur la
tête quand le coupable avait payé isa dette à la société.
254 LES SAINTS DE L ISLAM
lui aussi — d'avoir cédé à un mouvement de colère,
et de s'être oublié jusqu'à oser frapper un homme de
son caractère et de sa valeur. « Pardonne-lui, o mon-
seigneur ! et fais cesser les atroces douleurs que tu
as appelées sur sa tète ! Par la vérité de Dieu ! si tu
as pitié de lui, le nègre du hakem et ma négresse
sont à toi ! »
Pendant ce temps, le malheureux hakem se tordait
de douleur sur sa natte; on eut dit qu'il avait mangé
du fruit du Zakkoum, de cet arbre qui pousse au fond
de l'enfer, et qui sert de nourriture aux réprouvés,
détestable aliment qui bouillonne dans leurs entrailles
comme un métal en fusion.
Mais le marabout fut impitoyable. « Il était bon,
pensait-il, de faire de temps en temps un exemple
pour rappeler à ces Turcs — que Dieu les maudisse! —
qu'il pouvait y avoir quelque danger à malmener —
ce à quoi ils n'étaient que trop disposés — les chcrifs
et les marabouts. »
A peine le saint était-il sorti de la maison du ha-
kem^ que ce dernier éclatait comme un projectile
creux, et se fendait en deux parties.
Ses entrailles ne présentaient plus que des débris
brûlés et torréfiés ; une matière grasse et fétide se
répandait sur le sol, et une suie puante et pénétrante
tapissait les parois de cette dépouille humaine.
Une flamme légère et bleuâtre courait à la surface
du cadavre comme ces feux follets qui se produisent
dans les marécages : c'était un spectacle horrible, et
les gens de Blida en ont longtemps gardé le souvenir.
Il est inutile d'ajouter que, de ce jour, les hakem
de Blida y regardèrent à deux fois avant d'infliger la
bastonnade à un cherif-marabout, et ils ne perdirent
plus de vue que le Prophète a dit : « Epargnez le
châtiment aux personnes de considération, à moins
XVir. — LES OULAD 9IDt-EL-AR0UCt 255
qu'il ne s'agisse de peines prononcées par la loi de
Dieu. »
Cette affaire, qui fit grand bruit dans le pays, avait
valu à Sidi Kouïder-el-Arouci le surnom de Bou-
Chàâla, l'homme à la flamme, à cause de l'incendie
qu'il avait allumé dans le corps du hakem Hacen-el-
Gritly.
On eût pu croire qu'après un châtiment aussi ter-
rible, personne n'oserait plus se frotter à un saint si
vindicatif; mais il est ici-bas des endurcis qui ne crai*
gnent ni Dieu ni diable, et qui, s'ils le pouvaient,
iraient décrocher les étoiles du ciel pour les vendre
à un Juif.
Un voleur émérite, et qui avait fait ses preuves,
Abd-er-Rahman-Tchoulak, conçut le dessein de s'in-
troduire pendant la nuit dans la maison de Sidi Kouï-
der, qu'il savait possesseur d'un vieux vase en terre
rempli de dourou hou-niedfâ (1). Or, Tchoulak avait
appris, on ne sait trop comment, que ce trésor était
enfoui au pied d'un cyprès qui s'élevait dans la cour
de l'habitation de Sidi Kouïder.
Tchoulak attendit donc une nuit bien obscure pour
tenter son opération. Se laisser glisser de la terrasse
d'unemaison voisine dans la cour du saint marabout,
se diriger à tâtons vers le cyprès, fouiller la terre
tout autour du pied de l'arbre, tout cela ne fut que
l'affaire d'un instant; mais, ô désappointement! la
caisse fut introuvable; cependant^ si les renseigne-
ments de l'indélicat Tchoulak étaient exacts, — et
ils devaient l'être, — le trésor était encore là Tavant-
veille. Ileut beau remuer la terre avec la petite pioche
(1) Dourou au canon, monnaie espagnole de la valeur variable
de 4 francs 4o centimes à 5 francs 50 centimes, et ayant cours
autrefois dans les Etats barbaresques.
10
x-ts. s Airs 1 » utt, L. 1SL.AM
dont il -s'était muni, et y enfoncer les bras jusqu'aux
coudes, il ne lui fut pas possible de mettre la main
sur la tirelire de Sidi Kouïder.
Force fut donc au voleur de renoncer à une expé-
dition qui s'était annoncée avec tant de chances de
succès. Il venait d'ailleurs d'entendre du bruit dans la
maison du saint^ et il avait jugé prudent de reprendre
au plus vite le chemin par lequel il s'y était introduit.
Le lendemain matin^ Sidi Kouïder- el-Arouci remar-
qua que des fouilles avaient été faites autour de son
cyprès; comme il n'était pas supposable que ce fût
dans l'intention d'enlever cet arbre qu'on avait pé-
nétré chez lui, le saint comprit de suite que son trésor
Tavait échappé belle. Fort heureusement, Sidi Kouïder
avait eu un placement à faire la veille, et le temps
lui ayant manqué pendant la journée, il avait remis
au lendemain l'inhumation de son précieux vase. Le
saint marabout remercia Dieu — dont la main était
visible dans cette affaire — d'avoir préservé son ma-
got des atteintes des larrons.
Bien qu'il ne put fixer ses soupçons, Sidi Kouïder
crut pourtant devoir ajouter à sa prière du fedjeur le
souhait suivant : « Que Dieu brise les jambes de
celui qui s'est introduit cette nuit dans ma maison ! »
Ma foi ! s'était dit le saint intérieurement, cela tom-
bera où cela pourra.
Le jour même où fut lancée cette malédiction,
Abd-er-Rahman-Tchoulakse sentit pris de douleurs
atroces dans les membres inférieurs : les vers, qui
n'attendent pas sa mort pour commencer leur œuvre,
se sont emparés de lui et lui fouillent les chairs. Vers
le soir, ses jambes tombaient en pourriture et se dé-
tachaient de son corps. Pendant la nuit, la mort vint
terminer les souffrances de l'infortuné Tchoulak^ qui,
pourtant, ne l'avait pas volé.
XVII. — LES OULAD SIDl-EL-AROUCI zm
Ce malheureux voleur, — volé plutôt, — qui avait
conservé sa connaissance jusqu'à sa dernière heure,
s'était bien clouté de la cause du terrible châtiment
qui lui était infligé. Il ne pouvait s'empêcher cepen-
dantde trouver que le saint punissait bien sévèrement
un vol qui n'avait pas réussi.
Le terrible Sidi Kouïder possédait un fils qui faisait
sa joie quelquefois, et son désespoir souvent. Sidi
Abd-el-Kader — c'était le nom de ce fils — avait de
fréquentes velléités d'indépendance, et il ne faisait
plus le moindre cas dos ordres de son vertueux père.
Il lui vint un jour à l'idée — Tidée n'était pas absolu-
ment mauvaise — d'aller en pèlerinage à Mekka ; le
titre de « el-hadjdj » — le pèlerin — lui souriait, et il
brùlaitdu désir de pouvoir en faire précéder son nom.
Il fit part à son père — pour la forme seulement — de
sa pieuse intention, et lui demanda les fonds néces-
saires pour entreprendre ce long voyage. Sidi Kouïder^
quij apparemment, ne tenait pas à exhumer la mar-
mite dans laquelle il renfermait ses douros, répondit
à la demande de son fils par un refus nettement arti-
culé. « Penses-tu donc, ô mon fils, ajouta-t-il, que
j'aie les richesses de Karoun '{ Je suis pauvre, au con-
traire, et je ne m'en plains pas; car la pauvreté est
l'une des clefs qui nous ouvrent plus facilement les
portes du ciel. Renonce donc à ton projet jusqu'à ce
que Dieu t'en permette l'accomplissement. »
Sidi A.bd-el-Kader voulut insister; mais son père
lui fit comprendre que ce serait peine perdue, et que
ce qu'il avait de mieux à faire était de ne plus penser
à ce voyage.
Sidi Abd-el-Kader fit, malgré cela, ses préparatifs
de départ^ et, sans prévenu' son père, sans lui faire
ses adieux, il se rendit à Alger, où, quelques jours
plus tard^ devait avoir lieu l'embarquement des pèle-
rins pour les Villes saintes. Le fils de Sidi Kouïder
prit passage avec eux sur une galère commandée par
un vieux raïs qui écumait depuis longtemps la Mé-
diterranée avec le plus grand succès. A peine la ga-
lère était-elle sortie du port, qu'un grand vent de
nord-est s'élevait tout-à-coup et venait tourmenter
la mer qui sommeillait: elle semble frissonner et
s'agiter d'un long tresaillement; ses eaux se trou-
blent jusqu'au fond de ses entrailles, et, de bleues
qu'elles étaient, elles deviennent livides; sa surface,
tout-à-l'heure unie comme un miroir^ se fait rugueuse
et raboteuse. Sa colère monte toujours sous les fla-
gellations du vent; les lames commencent à se déchaî-
ner; elles écument de rage comme des épileptiques
dans leurs moments de crise. Le vent fouette sans
pitié; la mer se soulève et retombe lourdement en
poussant un long gémissement, puis les vagues se
réunissent et s^élancent frémissantes, et en roulant
les unes sur les autres^ à l'assaut des falaises. On
dirait qu'elles ont à se venger de la terre; mais leurs
forces s'épuisent en chemin, et elles vont expirer
impuissantes sur la grève. Puis la mer parait changer
de lactique; elle veut, sans doute, essayer de la dou-
ceur : de molles lames viennent lécher le pied des
rochers ; mais les rochers sont inflexibles. Cette dé-
ception augmente ses fureurs: elle devient clapoteuse;
ses lames sont courtes, abruptes et très agitées; elles
se précipitent en fourrageurs sur les obstables et
viennent s'y heurter en jaillissant ; elles retournent en-
suite au large comme pour prendre leur élan; la lutte
en esta son moment suprême; les lames s'assemblent
de nouveau — c'est par le nord qu'elles attaquent —
et fondent impétueuses sur la jetée de Kheïr-ed-Din;
mais elles se brisent encore une fois contre des obs-
tacles qui ne veulent pas céder, et elles volent en
écume jusqu'aux deux.
XVII. — LES OULAD SIDI-EL-AROUCI 259
Pendant trois jours, la mer renouvela ses efforts
impuissants; la galère, balottée, secouée, tourmentée
sur cette surface qui tantôt fuit sous elle, pareille à
une outre gonflée de vent sur laquelle on piétinerait,
et qui tantôt semble vouloir la lancer dans les airs;
la galère, disons-nous, n'a pu réussir à prendre le
large. Cependant, le vieux raïs a voulu lutter avec
cette mer dont il connaît les fureurs ; il ne lui a jamais
cédé, et ce n'est point aujourd'hui que, pour elle, il
aura des faiblesses.
Il comprend pourtant qu'il y a dans cette persis-
tance de colère quelque chose d'extraordinaire,
quelque chose qui lui échappe. Cela vient-il de Dieu ?
cela vient-il de Satan '^ Il n'en sait rien. Un passager,
Mohammed-ben-Brahirn, voit son embarras^ et lui dit
en le tirant à part : a raïs ! je sais la cause de l'irri-
tation de la Mer du Milieu (1), et je vais te la dire :
le fils de Sidi Kouïder-el-Arouci, Sidi Abd-el-Kader,
s'est embarqué à ton bord contre la volonté de son
père ; mets-le à terre, et, par Dieu! la tempête ces-
sera. »
Bien que le vieux raïs n'ajoutât qu'une foi médio-
cre aux paroles de Mohammed-ben-Brahim, il essaya
pourtant de son moyen, et cela d'autant mieux qu'il
connaissait de réputation le terrible marabout de
Blida. Il rentra dans le port d'Alger, et y débarqua
Sidi Abd-el-Kader-el-Arouci.
Le vent cessait de souffler comme par enchante-
ment; la mer tombait sans laisser trace de ses convul-
sions, et la galère du raïs filait dans l'est comme un
trait.
La tradition ne rapporte aucun miracle opéré par
ce fils désobéissant de Sidi Kouïder ; ce don précieux
(1) C'est ainsi que les Arabes désigueut la mer Méditerranée.
260 LES SAINTS DE l'iSLAM
ne se manifeste de nouveau qu'en la personne de
Sidi Ahmed-el-Arouci, le fils de Sidi Abd-el-Kader.
Ce fut dans les circonstances suivantes : Un jour, un
Blidien se rend au douar des Oulad Sidi-El-Kbir^ et
se présente à Sidi Ahmed : « Ma femme, Ez-Zohra-
bent-Aïouaz, à la suite d'une querelle que je reconnais
avoir soulevée, a quitté le domicile conjugal, et s'est
retirée chez ses parents. Je viens donc te prier, ô
monseigneur, d'user de ton pouvoir pour la faire
revenir auprès de moi. Tout ne t'est-il pas possible,
ô Sidi ! en ta qualité de marabout i »
— « C'est bien! je ferai ce que tu me demandes,
répondit Sidi Ahmed, et, s'il plait à Dieu, ta femme
te reviendra. »
Mais Sidi Ahmed avait trop préjugé de son pou-
voir : Ez-Zohra, auprès de laquelle il s'était rendu,
refusa obstinément, malgré les conseils du marabout,
de rentrer au domicile conjugal.
— € Puisque tu restes sourde, ô femme ! à mes
exhortations, s'écria Sidi Ahmed-el-Arouci, je te jure
par Dieu ! que tu mourras aveugle. »
Trois jours après, la malheureuse Ez-Zohra per-
dait la vue.
C'est là tout ce que la tradition nous a conservé des
miracles des Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir.
XVIII
Les Sépultures des Oulad Sidi-
Ahmed-el-Kbir.
Les Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir reposent du som-
meil éternel autour du tombeau de leur saint ancêtre;
c'est là, touchant à leur village, que, depuis plus de
trois cents ans, ils viennent dormir, pressés sous
l'aile de leur protecteur, cette longue nuit de ténè-
bres qui ne cessera qu'au jugement dernier.
Le site de ce champ de repos est délicieux : la mort
y est doucement mélancolique ; au lieu de ce hideux
squelette par lequel le réalisme religieux la représente
chez les Chrétiens, elle est ici belle et parée comme
une fiancée.
Les arbres lui font un lit de verdure et l'ombragent
de leur épais feuillage. Ces vieux micocouliers, ces
oliviers tant de fois séculaires ont vu successivement
naître, vivre et mourir toutes ces générations qui
dorment à leurs pieds.
Les sépulcres des descendants de Sidi Ahmed sont
nombreux, et serrés les uns contre les autres à ne
savoir où poser le pied. Ceux des chefs de la famille
du saint sont généralement élevés au-dessus du
sol, et présentent une forme bizarre rappelant pour»
262 LES SAINTS DE l'iSLAM
tant celle du tombeau de leur ancêtre : ce sont des
sortes de cippes quadrangulaires se terminant en
pyramide. Une petite niche munie d'une porte a été
ménagée dans l'une des faces du cippe; on y dépose
les lampes, les bougies et les parfums dont les fidèles
font usage les jours de ziara, ou de pèlerinage au
tombeau de ces saints; quelques-uns de ces tombeaux
ont pour mchahad une stèle surmontée du turban à
petits plis des eulama; d'autres, et c'est le plus grand
nombre, n'ont qu'un mchahad en ardoise portant la
profession de foi. Une épitaphe de même forme que
le mchahad s'élève aux pieds du mort, et rappelle
son nom, la date de sa mort et l'âge auquel il cessa
de vivre; ces indications sont généralement précédées
de souhaits appelant sur le défunt les effets de la mi-
séricorde divine. Deux djenabïat limitent latérale-
n^ent chacune de ces sépultures.
Les tombeaux les plus remarquables de ce cime-
tière sont ceux de Sidi Bel-Kacem, le père de Sidi
Ahmed-el-Kbir, de Sidi Abd-el-Aziz, et de Sidi Bel-
Abbas, fils de Sidi x\hmed, de Sidi Ben-Youcef-bou-
Izar, de Sidi El-Hadj-Ahmed, et de Sidi Mohammed-
el-MouefTok.
Tous ces tombeaux sont, chaque année, soigneu-
sement blanchis à la chaux par les Oulad Sidi-El-
Kbir. En dehors de la portion de terrain réservée à
la sépulture de ces derniers, les serviteurs religieux
du saint marabout^ Blidiens pour la plupart, ont
choisi, au nord de ce cimetière, un coin de terre
pour y reposer après leur mort. Une barrière sépare
ces deux champs du repos éternel.
XIX
La Ziara hebdomadaire au Tombeau
de Sidi Ahmed-el-Kbir.
!
C'est le samedi qu'a lieu la ziara ou visite au tom-
beau de Sidi Ahmed-el-Kbir. Après avoir visité préa-
lablement Sidi Yakoub-ech-Cherif, à qui son ancien-
neté donne la priorité sur Sidi Ahmed (1), les fidèles
partent du Bois des Oliviers (2), et remontent par
sa rive droite l'ouad Sidi-El-Kbir.
De nombreuses indulgences sont attachées à ce
pieux pèlerinage: ainsi, le Croyant qui le ferait, avant
le lever du soleil, pendant quarante samedis consécu-
tifs, et en remontant nu-pieds le lit rocailleux de
l'ouad Sidi- Ahmed-el-Kbir, gagnerait autant de bon-
nes actions que s'il eût fait le pèlerinage de Mekka.
Ce pèlerinage au tombeau de Sidi El-Kbir est surtout
suivi par les femmes : dès le matin du samedi, la rive
droite de l'ouad est encombrée de Croyantes traînant
après elles des grappes d'enfants morveux mordant
dans des halaouat (douceurs, pâtisseries), et s'en
(1) Sidi Ahmed-el-Kbir a hii-mênie, quelques jours avant sa
mort, prescrit à ses khoddam de donner la priorité de ziara à
Sidi Yâkoub. Sidi Yàkoub-ech-Cherif est le saint marabout dont
la koubba est située dans le Jardin public de Blida, et dont uous
avons raconté la légende en tète de. cet ouvrage.
(^2) Aujourd'hui le Jardinpublic de Blida.
1&.
264 LES SAINTS DE l'iSLAM
mettant jusque par-dessus les yeux. Quelques-unes
de ces femmes marchent nu-pieds; c'est évidemment
pour rendre leur action plus méritoire, car elles ont
leurs souliers à la main.
On rencontre quelquefois des Croyants faisant ce
pèlerinage à reculons; d'autres l'accomplissent en
portant leur père ou leur mère sur leur dos. Cette
pieuse corvée n'est même pas nouvelle ; car on cite
un trait semblable de la part d'Amallas, lequel aurait
fait le pèlerinage de Baghdad à Mekka en portant sa
mère sur ses épaules. Les malades, les infirmes, les
perclus s'y rendent comme ils peuvent^ les uns à mu-
let ou à bourriquet; les autres s'y traînent en faisant
de fréquentes pauses durant le trajet. Tous ont la foi,
et la foi c'est souvent la guérison, ou, tout au moins,
le soulagement. Mais Voukil (1 1, Mohammed-Ouadia,
est à son poste depuis la pointe du jour ; tout a été
préparé autour du tombeau du saint pour recevoir
les pèlerins; les quatre drapeaux, aux couleurs verte
et rouge, ont été arborés aux angles du monument
funéraire. La journée s'annonce bien; la. recette sera
bonne, s'il plaît à Dieu !
Les bougies sont allumées : la fumée des parfums
s'élève en spirale au-dessus des réchauds-casso-
lettes ou des tessons de faïence; la foule se presse
autour du tombeau du saint; un deroueuch malade,
à l'œil creux et chargé de fanatisme, est couché en
(1) L'o«/.-i7 est m)!' M^\■\^' di» iiiandiitairo, de fondé de pouvoirs
chargé de recueillir les uliVandes, de iiourvoir aux divers soins
di' propreté et d'entretien de la cliapeile sépulcrale d'un saint
marabout. \,'()ukil de la famille de Sidi Ahmed-el-Kbir reçoit
aujourd'hui un traitement fixe de ."iO francs par mois; sa femme
ne touche mensuellement i|ue ;jO francs. Elle reundit auprès des
pieuses leuunes qui visitent le tombeau du saint les fonetious
dont estchargé ïoulcil, sunniari, auprès des pèlei'ins.
XIX. — LA ZIARA HEBDOMADAIRE 265
travers de la tombe, et murmure du ton d'un fébri-
citant des paroles saccadées qui ressemblent beau-
coup plus à un reproche qu'à une prière; il gour-
mande, sans doute, le saint du peu d'efficacité de
son intercession. Il a l'air de dire : « Si cela conti-
ime, je m'adresserai à un autre. » Une pauvre vieille
à pu se traîner, en s'aidant d'un bâton et en geignant
comme un boulanger, jusqu'au tombeau de Sidi Ah-
med; là, à bout de forces^ elle s'est affaissée haletante
contre le mehahad. Chaque fois que la malheureuse
ouvre la bouche, on craint que son àme n'en profite
pour s'échapper de ce corps débile, à moitié cadavre.
« Sidi Ahmed !ô Sidi Ahmed! s'écrie-t-elle avec fer-
veur, aie pitié de moi ! . . . guéris-moi ! » Eh bien ! sou-
vent, après deux heures de cette prière, il semble que
la foi a galvanisé la malade et lui a rendu ses forces ;
elle se relève plus facilement qu^elle ne s'est accrou-
pie, et elle regagne, on ne sait par quel prodige, son
gourbi juché parfois sur un piton, ou sur des pentes
où les myriapodes n'ont pas trop de leurs vingt-quatre
paires de pattes pour se tenir accrochés. Là c'est une
mère, jeune encore^ qui a couché son enfant malade
sur le tombeau de Sidi Ahmed pour faciliter la pénétra-
tion, dans ce pauvre petit corps, des effluves vivifiants
qui s'échappent des restes mortels du saint. A côté,
c'est une autre femme qui, la tète appuyée contre la
balustrade qui s'élève' en catafalque au-dessus du
tombeau, semble mettre beaucoup d'insistance dans
sa prière. Comme sa demande est faite à demi-voix,
il est facile de se mettre au courant de la nature de
son vœu : la malheureuse est stérile, et elle donnerait
tout au monde pour voir se modifier cette regrettable
situation fj ni lui vaut le mépris de son mari. En atten-
dant, elle promet au saint une vache, un mouton
ou une chèvre^ à son choix, s'il consent à intervenir
266 LES SAINTS DE l'iSLAM
dans cette affaire. Il est bien entendu que ces dons
ne se feront qu'autant que sa prière sera suivie
d'effet. C'est un marché sous condition.
Quand le Croyant ou la Croyante pense avoir assez
prié le saint intercesseur, quand les fidèles croient la
fumée de leur encens parvenue jusqu'à lui, ils remet-
tent leur offrande à Voukil, et se retirent soulagés, ou
persuadés que le saint se sera laissé toucher. A la
fin de la journée, le mandataire, l'administrateur, fait
ses comptes, et va effectuer son versement entre les
mains du chef de la famille des Oulad Sidi-Ahmed-
el-Kbir, lequel, quand la recette a été bonne, ne man-
que pas de se féliciter de l'excellente idée qu'a eue son
ancêtre vénéré de se faire, de son vivant, une répu-
tation de sainteté qui, longtemps encore, vaudra de
l'or pour ses descendants. En pays musulman, qui-
conque compte un saint dans sa famille a du pain sur
la planche, surtout quand ce saint a eu le bon esprit
d'être rempli de vertus, et de se procurer le don des
miracles pendant sa vie terrestre.
L'oukii ne dédaigne pas absolument l'argent des
Chrétiens; il accepte^ il provoque même leurs of-
frandes de zlara ; peut-être soumet-il les valeurs
qu'ils lui donnent à une purification préalable avant
de les mêler avec celles des fidèles Musulmans.
Les offrandes au saint ne se font pas seulement en
argent ou en bestiaux ; on peut offrir à l'ami de Dieu
un drapeau qui parera son tombeau^ ou que porteront
fièrement ses khoddam le jour de Vouâda,
XX
Le Pèlerinage annuel au Tombeau de
Sidi Ahmed-el-Kbir.
Une fois par an, les serviteurs des marabouts morts
en odeur de sainteté célèbrent sur les tombeaux de
ces amis de Dieu une fête dont la somptuosité est en
raison de la réputation du saint. Cette cérémonie a
beaucoup d'analogie avec les fêtes patronales qui ont
lieu annuellement dans nos campagnes du pays de
France,
C'est le troisième jour de VAid es-sr'ir (la petite
fête), qui commence aussitôt après le ReumdhaUj
que les serviteurs religieux de Sidi Ahmed-el-Kbir
fêtent leur saint patron.
Dès la pointe du jour, — la veille pour les fanati-
ques, — une longue file de femmes à pied ou mon-
tées sur des mules, et d'enfants à dos de bourriquets,
remontent la rive droite de l'ouad Sidi Ahmed-el-Kbir^
et, après avoir traversé deux fois ce cours d'eau, s'en-
gagent, comme une émigration de fourmis, dans l'é-
troite gorge qui mène au tombeau du saint. Celles de
ces Croyantes qui ont entamé leur pèlerinage dès la
veille ont emporté leurs vivres; elles passeront la
nuit soit dans des gourbis vides^ soit dans quelque
famille des Oulad Sidi- Ahmed-el-Kbir.
Mais il est neuf heures du matin, les hommes vont,
268 LES SAINTS DE l'iSLAM
à leur tour, accomplir le pieux pèlerinage : on s'as-
semble, on se réunii autour des grands, des chefs
spirituels ; toute la Blida musulmane est en fête ; les
uns sont à cheval ; les autres — les fonctionnaires
du culte particulièrement — ■ sont à mulet; les bour-
riquets ont été mis en réquisition par la jeunesse
pauvre ; comme cela se passe chez tous les peuples
à privilèges, les misérables sont à pied. Le cortège
s'est massé devant le bureau arabe (1); il forme un
pèle-mèle de bernous de toutes nuances, depuis le
blanc de neige jusqu'au jaune terreux; le gracieux
costume du citadin indigène — • trait d'union entre
la civilisation et la barbarie — vient émailler de ses
couleurs tendres la teinte fauve dont est placardée la
foule.
A un signal dunnè, toute cette masse se dévide et
prend sa direction vers Bab-er-Rahba: le mufti, le
kadhy et les notables tiennent la tète du cortège ; les
grands — ceux qui sont à cheval — brillent par la
splendeur de leurs montures ; les gens de religion
ont chargé le dos de leurs mules de cette selle monu-
mentale qui est déjà toute une charge^ et qui soumet
le cavalier aux tortures du grand écart ; quelques
fidèles de qualité médiocre se partagent à deux la
colonne vertébrale d'un bourriquet^ qu'ils mettent en
mouvement en le flagellant de leurs tibias; derrière
cette échelle de puissants, viennent les va-nu-pieds,
qui suivent en désordre les possesseurs des biens de
ce monde. Mais leur peine a ses compensations; car
celui qui fait son pèlerinage sur une monture n'a,
pour son conq^te, que soixante bonnes actions par
chaque pas de la bète qui le porte, tandis que celui
qui va à pied voit inscrire à son actif courant, par
(1) Anjourillmi, lo? réimious se IVnit tlevaut la Mairie.
XX. — LE PÈLERINAGE ANNUEL 269
l'ange chargé de la comptabilité céleste, sept cents
bonnes actions par chacun de ses pas.
Les musiciens, montés sur des mulets, précèdent
les notables et le clergé : ils soufflent et battent leurs
airs les plus barbaresques, les r^iathcn avec leurs cla-
rinettes-cornemuses, les gueçabin avec leur flûtes en
roseau, les thobbalin et les dfafin avec leurs tambours,
et les frappeurs de thhilat avec leurs timbales. Der-
rière les grands de la terre viennent les drapeaux des
mkoddemin (administrateurs, représentants) des or-
dres religieux de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, de
Sidi Moulaï-Eth-Thaïyeb, de Sidi Mohammedbou-
Zeyan, et de Sidi Mohammed-ben-Abd-er-Rahman-
bou-Kobreïn.
Ce n'est point un mince honneur que celui de porter
ces étendards aux couleurs verte, jaune et rouge;
mais c'est un honneur qui s'achète, et la vertu pauvre
ne saurait y prétendre; tout le monde, en effet, n'a
pas les moyens d'en payer le prix^ d'offrir une lila (1)
au moJcaddera du saint, ou aux fokara (2) khoddam
de son ordre.
La remise des drapeaux s'est faite avec un certain
cérémonial ; les compétiteurs au droit de porter l'éten-
dard se sont rendus à la demeure du mokaddem, et
lui ont exposé leur pieux désir. Cette faveur^ plus
ou moins marchandée, a été accordée au plus offrant
des candidats^ lequel a été innnédiatement admis à
(1) La Ulu (imil' ?e paie parlliospitalité (lediner et le coucher)
donnée à l'iiu des frères pauvres de Tordre, ou par une offrande
en argent (de 10 à 20 francs) que fait au viokoddem le Croyant
qui désire jouir du droit de porter les étendards sacrés.
(2) Le mot fokara. pluriel de /"«A-/;-, pauvre, indigent, est pris
ici dans le sens mystique: il s'applique aux membres de certai-
nes confréries religieuses dont la règle est le renoncement au.\
biens de ce monde. Un fukir cA un pauvre devanl Dieu.
270 LES SAINTS DE l'iSLAM
payer le droit qu'il vient d'acheter. Après avoir
compté et recompté la somme, le mokaddem, entou-
ré des fokara de l'ordre, a dit à l'un de ses serviteurs :
c Prends ce drapeau, et remets-le entre les mains d'un
tel fils d'un tel. » Dés que cet ordre est exécuté, le
mokaddem dirige, à l'intention de l'élu, une prière
qu'il commence en disant : « Fatah. » Les assistants
ont répété : « Fatah, » en joignant les mains et en
les ouvrant comme un livre. Le mokaddem a ajouté
ensuite — et ]es fokara ont répété : — « Que Dieu
«lui pardonne!... Que Dieu le rende heureux !...
c Que Dieu le fasse mourir en témoignant ! ...
« Fatah !.... Louange à Dieu maitre de l'univers, —
« Le clément, le miséricordieux, — Souverain au jour
de la rétribution ! — C'est toi que nous adorons ;
« c'est toi dont nous implorons le secours. — Dirige-
« nous dans le sentier droit, — Dans le sentier de
« ceux que lu as comblés de tes bienfaits, — Non pas
« de ceux qui ont encouru ta colère, ni de ceux qui
« s'égarent (1). »
Cette prière terminée, les assistants se passent les
deux mains sur le visage en répétant : « Louange à
Dieu maitre de l'univers ! »
Les porte-drapeau, avons-nous dit plus haut^ à
cheval, à mulet ou à pied, suivent pleins de fierté les
notables et les ministres de la religion ; ils ne don-
neraient certainement pas leur place pour un empire.
Leur orgueil ne connaît plus de bornes quand, au sor-
tir de la ville, les fidèles commencent leur tharaka ;
l'odeur de la poudre leur a monté à la tète ; le bruit
les a enivrés; porter le drapeau n'est plus pour eux
dès lors une pieuse corvée ; c'est une sainte mission
(1) Cette prière est la première sourate du Korau, celle qui
ouvre (le livre) ; de là son uom de fatah ou fatiha.
XX. LE PÈLERINAGE ANNUEL 271
qu'ils semblent accomplir ; ils se sentent, en ce
moment, assez d'équilibre pour passer, si Dieu les
rappelait à lui, le pont le Sirath sans craindre le
moindre faux pas.
Mais la poudre a appelé la poudre ; les fusils^ les
mousquetons, les carabines, les tromblons, les pis-
tolets ont été décrochés et bourrés jusqu'à la gueule :
il y a là des armes de tous les âges, de tous les temps,
de tous les modèles, de tous les peuples, de tous les
calibres : arquebuses à rouet, arquebuses à mèche,
fusils à silex, Lefaucheux delà civilisation, espingoles
à bouche de goinfre, pistolets à canon de fer-blanc^
à garnitures en ficelle, ou en peau de mouton, à bat-
teries impossibles, crasse et nacre, argent et rouille,
plus dangereux pour le tireur que pour le tiré. Les
Mzabites, bien peu guerriers pourtant, sont en ce jour
remplis d'effervescence ; ces schismatiques chloro-
tiques, et qui semblent, quand ils ont fait leurs ablu-
tionSj infiltrés de cire rance fondue, ont abandonné
leurs petits capharnaûms specico-pharmaco-légumi-
neux pour aller solliciter de Sidi EI-Kbir la perpétui-
té de la prospérité commerciale dont ils jouissent à
l'ombre de notre bourse et de notre drapeau. Il leur
fallait une occasion comme celle-là pour s'extraire de
cette arche de Noé qui, en même temps qu'elle leur
sert de bazar, donne asile à des spécimens de tous les
produits des règnes végétal et minéral.
La foule a fait la boule de neige ; la tiraillerie de-
vient de plus en plus intense; les armes, remplies à
triple charge, grondent comme des canons. Ce tohu-
bohu de fidèles a plutôt l'air de s'en aller en guerre
qu'en pèlerinage. Il faut du bruit, d'ailleurs, à tou-
tes les enfances, à celle du commencement comme à
celle de la fin. Les musiciens, électrisés, sans doute,
par l'odeur et par la voix de la poudre, soufflent dans
272 LES SAINTS DE l'iSLAM
leurs instruments comme des Renommées, et tapent
sur la peau de leurs tambours comme le verset 38
de la sourate IV du Koran leur permet de le faire sur
leurs femmes : c'est l'ivresse du tintamarre chariva-
resque et de l'étourdissement élevé à son paroxysme.
Comme ils sont heureux !
Le cortège est enfin arrivé au douar des Oulad Sidi-
Ahmed-el-Kbir ; les gens du culte et les notables se
dirigent, à travers la foule qui encombre déjà les
abords du cimetière, vers le tombeau du saint, où les
attendent les descendants de Sidi Ahmed. Les dra-
peaux des différents ordres religieux ont été arborés
autour du tahout (tombeau) ; la cérémonie va com-
mencer : on fait ranger la foule, qui se répand dans
le cimetière et qui va s'asseoir sur les tombes ou se
grouper sur les rochers qui en ferment les abords.
Les femmes, arrivées de la veille, ou dés le matin^
se sont installées sur leurs morts. L'arrivée des
nidadha, ou chanteurs spirituels, est annoncée par
les aigus toulouïl des femmes; les accompagnateurs,
munis de leurs instruments, hendaïr, dfouf, thbilatj,
kseub et znoudj, c'est-à-dire tambours de diverses
formes et dimensions, timbales, flûtes en roseau et
petites castagnettes, suivent gravement les chanteurs,
dont quelques-uns, musiciens jusqu'au bout des on-
gles, sont eux-mêmes porteurs d'instruments à peau.
Chaque nieddah dit son chant religieux ; contraire-
ment à ce qui se passe chez les civilisés, en pays
arabe, le libretto est le principal ; la musique n'est
que l'accessoire ; nous ne craignons même pas d'a-
vancer que, quelle que soit la valeur phonique du vir-
tuose, il n'est pourtant que médiocrement apprécié
si les paroles ne répondent pas aux goûts poétiques
de la foule. Au reste, Mahomet l'a dit : t Les plus
belles voix sont celles qui viennent du nez. » Il est
XX. — LE PÈLERINAGE ANNUEL 273
regrettable que les commentateurs ne nous aient pas
dit la raison de cette préférence du Prophète (1). Au
medclah aimé, les you ! jjou ! les plus aigus et les plus
prolongés^ — les hommes n'applaudissent pas ; —
pour lui, ce n'est pas de la tète que les femmes tirent
leurs notes; c'est de bien plus haut^ région des alouet-
tes. Au reste, — j'en suis iDien fâché pour nos artistes,
— les Arabes rangent les musiciens dans la section
si méprisée des âdjadjebiïa, des saltimbanques. Un
Arabe de qualité qui aurait le malheur de se laisser
surprendre, par un de ses coreligionnaires, à jouer de
la clarinette, serait à jamais déshonoré. Aussi, n'en
cite-t-on aucun exemple.
Quand chaque meddah y a passée et que les der-
niers you ! you! sont arrivés dans notre satellite de
cuivre, la lune, le mufti se lève, dit : « Fatah! » et se
passe les mains sur le visage ; tous les assistants
l'imitent et prient à voix basse; ceux dont la mémoire
n'a pu retenir les sept versets dont se compose le
Fatahj, se bornent à dire : « Que Dieu me pardonne !
•Que Dieu me rende heureux ! Qu'il soutienne, qu'il
adoucisse mon existence ! Que Dieu guérisse mes
enfants ! Que Dieu me fasse mourir en témoignant ! »
c'est-à-dire qu'il ne me fasse pas mourir sans con-
fession !
Les hommes quittent ensuite les tombeaux et se
réunissent sur le terrain de la dhifa (repas), au
nord du cimetière ; les femmes ne sont point ad-
mises au festin que vont donner et servir eux-mêmes
aux khoddam de leur saint ancêtre les Oulad Sidi-
Ahmedel-Kbir. Les invités se forment donc par grou-
(1) Ce mode e.xige moins il'efforts, d'énergie, et, dan.'î le pays du
■Boleil et de la paresse, c'est bjeu à considérer,
274 LES SAINTS DE L''lSLAM
pes de dix : un plat chargé de her^rir{\) est apporté au
centre de chaque groupe par les marabouts qui don-
nent la fête. Dès que le herrir est absorbé, ce qui
n'est pas long, on sert à chacune des aggloméra-
tionSj dans des soupières en bois (mtared), un plan-
tureux kousksou reguig chargé de viandes succu-
lentes. Le kousksou a bientôt pris le chemin des
pâtes emmiellées.
La dhifa terminée, il faut passer à l'offrande :
comme chez tous les peuples, c'est le quart-d'heure
le plus pénible de la cérémonie. Le mufti, assis dans
un fauteuil, place une serviette devant lui et donne
le premier Vouâda (2) : tous, — ceux qui possèdent,
bien entendu, — viennent, à leur tour, déposer leur
offrande sur la. fovtha du mufti. Quand, à l'alanguis-
sement de la recette, le mufti reconnaît que tous les
donneurs ont donné, il clôt la séance en remettant 30
francs de gratification à Voukil, et 10 francs à sa pieu-
se moitié, puis il va déposer entre les mains du chef
de la famille des descendants de Sidi Ahmed-el-Kbir
la somme restant après ce prélèvement, somme qui
sert à l'indemniser — et au-delà — de ses frais de
dhifa.
Les pèlerins reprennent le chemin de la ville en
brûlant, tant qu'il leur en reste, la poudre qu'ils ont
consacrée à cette pieuse cérémonie.
Mais les femmes ont aussi leur tour : deux jours
après le pèlerinage des hommes, c'est-à-dire cinq
jours après la fête du mois de Reumdhan, elles se
rendent en foule, avec leurs enfants, et accompagnées
(1) Le berrir est une sorte de gâteau-éponge enduit de miel
ou saupoudré de sucre.
(T\'ou(\da est une promesse, un vœu fait à Dieu pour on obte-
nir quelque faveur; c'est aussi l'offrande elle-même.
XX. — LE PÈLERINAGE ANNUEL 275
de mdadha et de mdadhat, — chanteurs et chanteu-
ses, — sur le tombeau du saint; les instrumentistes
sacrés, inséparables du meddah, sont là flanqués de
leurs bruyants instruments.
Les femmes se répandent sur les tombeaux, avec
lesquels se confondent leurs vêtements blancs suf-
fisamment immaculés ; pendant que chanteurs et
chanteuses font entendre, en alternant, leurs canti-
ques en l'honneur du saint qu'ils fêtent, les enfants
se bourrent de pâtisseries au miel dont ils se tatouent
des pieds à la tète. Mais les chants sacrés ont cessé,
et les musiciens — à l'instar de nos organistes de Bar-
barie — ont changé leur rhythme : les molles filles de
l'Orient ont senti que c'est l'appel à la danse ; quel-
ques-unes se lèvent nonchalamment, prennent un
foulard soie et or de chaque main, saisissent la ca-
dence au passage, et entament, lentement d'abord,
ces mouvements d'ondulations en spirale, ces lascives
torsions de l'assiette qui sembleraient devoir Visser
les danseuses dans le sol ; la cadence s'accélère pro-
gressivement, et atteint un crescendo poussé très haut
sur la gamme des voluptés, une sorte de spasme arti-
ficiel que les adultes comprennent sans autre expli-
cation. N'oublions pas que c'est une fête religieuse.
La musique s'est tue, et la femme de VoukiL —
assise à la turque — a étendu devant elle le foulard
qui doit recevoir les offrandes : chacune des pèleri-
nes a donné selon ses moyens, sa générosité, ou
l'importance qu'elle attache à la demande qu'elle a
faite à son saint intercesseur Sidi Ahmed-el-Kbir.
, Souvent Vouâda se paie en nature ; elle se tarife de
la façon suivante : « Sidi Ahmed ! donne-moi un
fils, je te donnerai un bœuf! — O Sidi Ahmed! fais
que mon mari me donne ma part de ses faveurs, je te
I donnerai un veau !.... — Sidi Ahmed ! rends-moi
276 LES SAINTS DE L'iSLAM
l'amour de celui rpie j'aime^ je te donnerai une va-
che !.... »
A des prières si ferventes, Sidi Ahmed pourrait-il,
raisonnablement, rester sourd ?. . . Jamais ! Devant
la sainteté du but, et la somptuosité des promesses,
est-il possible qu''il n'intercède pas pour ses clien-
tes i... Nous ne le pensons pas. En résumé, personne
ne se plaint du saint patron de Blida, et voilà pour-
tant plus de trois siècles et demi que cela dure.
Douze jours après la fin du mois de Reumdhan, les
Nègres vont faire leur pèlerinage au tombeau de Sidi
El-Kbir. La gent noire a le bonheur bruyant, la joie
frénétique; sa musique est féroce; sa danse est de
la convulsion ; ses amours et ses croyances — ce qui
est à peu près la même chose — sont de Tépilepsie.
Cette disposition nait-elle de la propriété dont jouit
le sang nègre d'atteindre la température de celui du
passereau, 44 degrés centigrades/ Doit-il cette fa-
veur à l'organisation de son système nerveux? Nous
ne chercherons même pas à résoudre cette épineuse
question. Quoi qu'il en soit, si le bonheur est en rai-
son de la violence de ses démonstrations, nous n'hé-
siterons pas à classer le Nègre parmi les animaux les
plus heureux de la terre.
Les Nègres montent donc au tombeau de Sidi
. Ahmed-el-Kbir; ils suivent de toute la vitesse de
leurs tibias parenthétiques la trace d'un des leurs qui
porte fièrement un drapeau rouge. Après s'être dhifés
à leurs frais sous les vieux oliviers qui ombragent
les tombeaux des descendants du saint, les Nègres
entament leur danse : elle est portée bientôt à son
maximum d'intensité par l'énergie de l'accompagne-
ment; c'est à vous en décrocher les entrailles et à
les faire tomber sur vos talons. Le bruit infernale-
ment strident des krakeb — une double paire d'ar-
XX. — LE PELERINAGE aNN'ÙEL
mets de Membrin reliés par un trait d'union de même
métal — donnerait des perturbations intestinales à
un chaudronnier. Je ne sais pourquoi nous avons
traduit le mot kraîeeb par le gracieux diminutif de
castagnettes ; il nous semble que l'augmentatif eas-
tagnasses conviendrait mieux à cet immense instru-
ment de percussion qui, sans doute, doit avoir ses
luthiers à quelque Saint-Flour marokain.
La manifestation acrobatico-religieuse des Nègres
finit pourtant par lasser ces mammifères ulotriques
ou laines ; ils la cessent à leur grand regret, et vont,
suant de l'huile rancie, déposer leur ouàda entre les
mains de l'oukil. Ce pieux devoir accompli, ils re-
prennent le chemin de la ville, joj'eux de s'être ap-
provisionnés, parle fait de ce pieux pèlerinage, d'une
réserve de bonnes actions à peu près suffisante pour
passer leur année.
Et nous voudrions éclairer ces gens-là ! Ce serait
un crime; car la civilisation est aussi incapable de
donner aux Nègres de ces bonheurs-là, que de leur
enlever l'odeur caractéristique par laquelle ils se
distinguent et se révèlent dans la société.
XXI
Sidi El-R'erib
Si, du fond de la vallée où repose Sidi Ahmed-el-
Kbir, nous voulons continuer notre pèlerinage sur le
versant oriental du djebel des Bni-Salah,il nous fau-
dra suivre la grande crête qui, se soudant au point
culminant de ce massif,s'allonge comme le bras d'un
crucifié qui montrerait l'orient, et, de là^ nous enga-
geant, en marchant vers le nord, dans une forêt de
chènes-ballottes, nous diriger vers le tombeau de
Sidi El-R'erib.
De deux choses l'une^ ou Sidi El-R'erib n^est qu'un
saint de médiocre réputation et de peu d'influence, ou
les Bni-Salah et les R'ellaï, qui sont ses serviteurs
religieux, ne sont que de piètres Croyants. La cause
qui détermine dans notre esprit la germination de
cette pensée, c'est l'état de délabrement dans lequel
ces Kabils laissent la chapelle funéraire de ce saint
marabout. Les Bni-Màmeur, qui ont leurs khiain
(gourbis) et leurs morts autour du tombeau de Sidi
El-R'erib, et à qui revient plus particulièrement le
soin de l'entretien de cet édicule, prétendent qu'ils ne
sont point riches. Nous ne cacherons pas que l'ex-
cuse nous a paru on ne peut plus faible.
Le gourbi-chapelle qui renferme les restes mortels
de Sidi El-R'erib est une construction extrêmement
grossière : pierres, boue et dis sont les seuls maté-
XXt. — SIDI EL-R*ERIB 279
riaux qui entrent dans sa composition. L'absence de
porte permet aux moutons et aux chèvres d'y venir
îaire la sieste; les preuves matérielles de cette in-
fraction tigrent le sol à ne pas laisser le moindre
doute sur cette profanation ; la haie de ronces des-
séchées qui entoure le gourbi funéraire ne suffit pas
pour garantir le saint contre l'abus que nous signa-
lons. A l'intérieur de la chapelle, quelques lampes
ébréchées et une demi-douzaine de pots à eau fêlés
attestent la mesquinerie des agapes annuelles que
viennent faire, dans le mois de moharrem, sur le
tombeau du saint, ceux dont il est l'intercesseur. Un
lambeau de natte reçoit une portion du fidèle qui,
venant y prier, désire le faire proprement. Il est
pourtant des Croyants qui regardent ces précautions
comme superflues ; car le coin où repose Sidi El-R'e-
rib est lustré et vernissé comme la chachia crasseu-
se d'un Kabil.
La zlara de Sidi EI-R'erib se fait le lundi et le
vendredi.
Quatre chênes superbes, qui s'élèvent devant l'en-
trée du gourbi sacrée ont profité de la protection du
saint pour prendre des proportions auxquelles ne
peuvent prétendre ceux qui ne jouissent pas de la
même faveur. Nous l'avons déjà dit plus haut, le
tombeau d'un saint est un brevet de conservation
pour les arbres qui l'avoisinent. Dans le Tell, d'ail-
leurs, il est peu de saints marabouts qui n'aient leur
arbre ou leur bois. Nous avons raconté maint acci-
dent terrible dont furent victimes les impies qui
avaient porté une cognée sacrilège sur des arbres
consacrés. Cette croyance est encore dans toute sa
force chez les Bni-Salah^ et ils vous citeront très
sérieusement l'exemple d'un Espagnol du nom de
Juan, qui perdit un œil pour avoir tiré un oiseau per-
âSO LES SAINTS DE l'iSLAM
ché sur un arbre consacré à Sidi Abd-el-Kader-el-Dji-
lani, auprès du nilcam qui lui a été élevé sur le point
Culminant de leur tribu. Tout près du tombeau de Sidi
El-R'erib, on vous montrera un immense éboulement
dont la cause est encore un crime de ce genre, un
délit forestier. Par exemple^ la répression fut plus
que sévère, attendu qu'elle s'est soldée par un cata-
clysme qui engloutit toute une fraction des Bni-
Salah, celle des Bni-Sbiha.
Deux de ces Bni-Sbiha eurent, un jour, la malen-
contreuse idée d'aller couper un chêne magnifique
tout près de la hhcloUa (ermitage) de Sidi Mbarek, le
célèbre marabout d'El-Koleïàa iKoléa), etde le ven-
dre quatre dinars à un meunier. Or, les Bni-Sbiha
avaient alors leur douar sur les pentes de la rive
droite de l'ouad El-Blath, tète du Tabeurkchant. Le
lendemain du crime, toute la portion de terrain sur
laquelle était assis le douar se détachait subitement
et se précipitait avec fracas, maisons et habitants,
dans le ravin d'El-Blath. On recQnnait parfaitement
l'emplacement oii perchait ce douar; la pente où il
était accroché est tonsurée comme la tète d'un prê-
tre, et le rocher est à nu sur une étendue circulaire
assez considérable.
Mais revenons à Sidi El-R'erib.
On ne sut jamais l'origine de ce saint. Comme celle
de la presque totalité des marabouts qui ont laissé
leur dépouille mortelle chez les Bni-Salah^ l'arrivée
de Sidi El-R'erib dans cette tribu peut être fixée au
commencement du X-^ siècle de l'hégire, vers l'époque
de l'expulsion d'Espagne des Mores-Andalous. Tout
ce qu'on en sait c'est que c'était un homme d'une
grande piété et d'une probité considérable; il montrait
ï^urtout une répugnance très marquée à l'endroit des
voleurs, et, il faut bien le dire, cette catégorie de cri-
XXI, — siDi el-r'erib 281
minels n'était pas alors d'une rareté excessive dans
le pays.
C'est l'ignorance dans laquelle on fut toujours du
nom de ce saint marabout qui le fit désigner sous celui
à'El-R'erih (l'étranger). Il vivait dans une kheioua
(ermitage) qu'il avait adossée au gros rocher qui est
à gauche de sa chapelle funéraire^ et que les fidèles
ne manquent pas de blanchir tous les ans à la
chaux.
On ne cite de lui qu'un miracle qui vaille la peine
d'être rapporté ; il vient à l'appui de ce que nous
disions plus haut au sujet de l'horreur que professait
le saint pour les larrons.
Un homme des Bni-Misra convoitait depuis long-
temps le taureau d'un de ses voisins de la tribu des
R'ellaï, et^ tous les jours, il se creusait la tête pour
trouver le moyen de se l'approprier sans courir le
risque de se faire prendre, bien entendu. L'occasion
tant désirée se présenta enfin, et le Misraouï se hâta
de la saisir par son unique cheveu. Par une nuit bien
sombre, il s'achemina, muni d'une bonne corde, vers
l'étable du R'allaouï; après avoir préalablement cor-
rompu le chien au moyen de débris d'entrailles d'un
mouton, il écarta sans bruit les broussailles épineu-
ses qui fermaient l'entrée de la zriba (haie), et pénétra
dans l'enceinte du parc au milieu de laquelle se trou-
vait la maison. Enlever avec précaution les quel-
ques pierres bouchant la partie de cette habitation qui
servait d'écurie, mettre sa corde au cou du taureau,
et lui faire prendre le chemin qui venait d'être préparé^
tout cela fut pour le Misraouï l'affaire d'un instant.
Le succès fut complet, et il ne serait pas étonnant
que cet honnête indigène des Bni-Misra eut cru que
le Dieu unique bénissait ses efforts, quand il se vit
dehors avec un taureau qui se laissait conduire aussi
282 LES SAINTS DE l'iSLAM
docilement qu'un agneau. LeMisraouïprit donc sans
délai le chemin du marché avec l'intention d'y écou-
ler le produit de son larcin. Il descendit dans l'ouad
Abarer', passa sous la Koudiet-el-Forthaça, et suivit
la crête qui serpente dans la forêt de chênes desBni-
Màmeur. Tout allait donc pour le mieux; aussi le
Misraouï avait-il déjà, tout en marchant, fixé l'emploi
des quinze rial-boudjhou (1) qu'il comptait tirer de
son taureau.
Encore quelques pas, et le Misraouï allait déboucher
de la forêt de chênes, et s'engager à gauche dans un
sentier courant sur la crête d'un contre-fort, et des-
cendant se 'noyer dans Touad Sidi-El-Kbir, à l'em-
bouchure de la Chàbet Bou-R'far. L'homme des Bni-
Misra a atteint la lisière du bois; sur la gauche et à
quelques pas du chemin, une lumière rougeàtre trem-
blotait dans les ténèbres à travers le branchage. Il
n'y avait pas à s'y tromper, — Sidi El-R'erib était
le seul être humain qui habitât cette solitude, — le
Misraouï était à hauteur de la hheloua de ce saint.
Cette circonstance, à laquelle l'homme au taureau
n'avait pas songé d'abord, jeta quelque trouble dans
son esprit; il savait que ce vertueux marabout ne
pouvait supporter les voleurs, et que, plus d'une fois^
il leur avait joué d'assez mauvais tours. Il le redou-
tait, certes^ plus que la loi elle-même, bien qu'elle fût
très sévère pour les gens qui aimaient outre mesure
le bien d'autrui. D'ailleurs, El-Misraouï possédait
son code; il savait très bien q\ie le Prophète a dit au
verset 42 de la V» sourate : « Quant à un voleur et
à une voleuse, vous leur couperez les mains comme
rétribution de l'œuvre de leurs mains, comme chà-
(1) Viugt-sept francs de notre monnaie : c'était, avant roccii-
patioa française, le pri.x moyeu d'un taureau.
I
XXI. — siDi el-r'erib 283
timent venant de Dieu. » Mais aussi il n'ignorait pas
qu'on ne coupait la main au voleur que lorsque la
valeur de l'objet dépassait quatre dinars (environ
cinquante francs); or, nous l'avons dit^ il s'en fallait
de moitié que le prix du taureau volé atteignit cette
somme. Le Misraouï était donc rassuré sur les risques
que pouvaient courir ses extrémités: son délit se sol-
dait par la bastonnade seulement.
Le Misraouï, que ces réflexions avaient tout dé-
contenancé, n'osa pas franchir la ligne des derniers
arbres de la forêt; soit qu'il craignit que le saint qui,
évidemment, était en prière, pieuse besogne à la-
quelle il consacrait toutes ses nuits, n'entendit le
bruit de la lourde marche du ruminant, et ne sortit
àesSikheloua pour en reconnaître la cause; soit qu'il
redoutât qu'à l'aide de sa double vue, le saint ne de-
vinât sa présence; quoi qu'il en soit, le Misraouï
était loin d'être rassuré, et il regrettait fort que son
étourderie l'eût précisément jeté sur le chemin de
Sidi El-R'erib. Le remords n'entrait pour rien dans
les regrets du Misraouï. Ce reproche violent de la
conscience n'est point à l'usage des criminels, et s'il
est une chose qui les gène, c'est seulement la crainte
du châtiment.
Le Misraouïj qui s'était arrêté^ avait le choix entre
deux périls: descendre dans l'ouad Abarer' par la Chà-
bet-Ilougui, et risquer de se casser les reins, ou pas-
ser carrément par le Tizi-Ouâdou, entre le gourbi
du saint et le plateau de Msalla, et affronter audacieu-
sement sa colère s'il venait à en être aperçu. Le Mis-
raouï, qui manquait de résolution, ne savait à quel
parti s'arrêter.
La nuit, avons-nous dit^ était bourrée de ténèbres
épaisses à pouvoir les couper au couteau; le calme
était extrême ; les eaux de l'ouad Abarer' se plaignant
16.
284' LES SAINTS DE l'iSLAM
dans les rochers troublaient seules ce silence qui
donnait froid au Misraouï ; la lampe de Sidi El-Rerib
brillait toujours dans l'obscurité. « C'est peut-être
l'œil du saint, » se disait l'honime des Bni-Misra, qui
commençait à perdre la tète.
Le taureau, qui, jusque-là, avait montré la plus
grande docilité, commença à prendre de l'inquiétude :
de sa queue il se battait les flancs connue un lion en
fureur ; ses yeux s'allumaient très visiblement com-
me deux tisons tourmentés par l'haleine d'un soufflet.
« Pourvu qu'il ne se mette pas à mugir, » pensa le
Misraouï tout tremblant. Il fallait pourtant que le
voleur se décidât. Il avait enfin opté pour le chemin
de Tizi-Ouàdou, et il allait se mettre en mesure, tirant
sa bète par le licou, de franchir le col qui s'ouvrait
devant lui, lorsque tout-à-coup il se trouva nez à nez
avec une montagne inconnue qui s'était placée en
travers de son chemin : « Je me serai trompé de
route, » pensa le Misraouï, et il appuya à gauche sur
la Chàbet Tizi-Ouàdou. Il venait à peine d'y pénétrer,
qu'il rencontrait encore un obstacle de même nature
que le premier. « C'est singulier, se dit le Misraouï,
par Dieu ! c'est singulier ! » Il prit alors à droite avec
l'intention de descendre sur l'ouad Abarer' ; mais, de
ce côté encore, il trouvait une montagne à pic. Une
sueur froide commençait déjà à perler au front du
larron. Ce qui l'épouvantait le plus c'est que, de
quelque côté qu'il se tournât, il avait toujours devant
lui la lumière de la lampe de Sidi El-R'erib. Le mal-
heureux voleur songea à retourner sur ses pas et à
remonter dans le bois ; il essaya donc de ce moyen ;
mais il se heurta encore à la fatale montagne qui se
dressait obstinément sur son passage.
L'intensité de la lumière que projetaient les yeux
du taureau permit au Misraouï de constater qu'il
I
XXI. — siDi el-r'erib 285
était emprisonné au milieu d'un massif de montagnes
dont il ne pouvait apercevoir les sommets, parce qu'ils
se confondaient avec les ténèbres. Il se douta bien
que Sidi El-R'erib devait être pour quelque chosedans
cette affaire; aussi, faisant effort sur lui-même^ se
disposa-t-il à tenter une démarche auprès du saint
pour en obtenir son pardon, dut-il même lui faire
cadeau, comme offrande de ziara, du taureau volé. Il
s'y dirigeait lorsque, tout-à-coup, la lampe du saint
et les yeux de l'animal s'éteignirent comme par
l'effet du même souffle, et le Misraouï et son tau-
reau noir restèrent plongés dans la plus profonde
obscurité.
Ce qui se passa alors entre l'homme et la bète nul
ne le sait. Le lendemain matin, le R'allaouï, qui n''a-
vait pas tardé à s'apercevoir qu^on lui avait volé son
taureau, s'était mis de suite à sa recherche. Grâce aux
pluies récentes, il avait pu suivre pendant quelque
temps les traces du ruminant, dont il savait le pied
par cœur; il les perdit dans l'ouad Abarer'^ puis les
retrouva dans le bois de chênes. Il avait tout natu-
rellement poussé jusqu'à lakheloua de Sidi El-R'erib.
Là, un spectacle affreux s'offrit à sa vue : un homme,
dont le bernons était littéralement en lambeaux, gisait
sur le dos dans une mare de sang; ses entrailles
s'échappaient par deux profondes blessures placées
à la même hauteur dans la région abdominale, et qui
paraissaient avoir été faites par un épieuou un bâton
ferré. Le reste du corps était aussi labouré de coups
qui rendaient le cadavre presque méconnaissable. A
une dizaine de pas sur la gauche, le R'allaouï recon-
naissait son taureau qui, couché devant la porte de
la kheloua de Sidi El-R'erib, mâchonnait le vide par
un mouvement machinal de ses mâchoires. Ses cor-
nes ensanglantées expliquaient au R'allaouï la eau-
286 LES SAINTS DE l'iSLAM
se de la mort de l'homme dont il venait de découvrir
le cadavre.
Il comprit que ce malheureux devait être son vo-
leur, et le voisinage de la kheloua (ermitage) de Sidi
El-R^erib lui donna à penser que ce saint marabout
devait bien être pour quelque chose dans cette mys-
térieuse affaire.
Comme le saint était, en ce moment, en conversa-
tion avec Dieu, le R'allaouï ne voulut pas le trou-
bler; il fit lever son taureau, et le ramena chez lui, tout
joyeux de l'avoir retrouvé.
Le R'allaouï allait dès le lendemain en ziara chez
Sidi El-R'erib pour le remercier de son intervention
dans l'affaire de son taureau; mais le saint ne lui
répondit que par ces paroles tirées du Livre : « Dieu
pardonne au châtié à son gré ; il est puissant et
sage. »
Le R'allaouï sut depuis que son voleur était Moham-
med-ben-Zeïan, le plus hardi coupeur de route des
Bni--Misra.
Cet événement, qui fit grand bruit en pays kabil,
augmenta considérablement la réputation de sainteté
et de puissance de Sidi El-R'orib.
Les tombes qui entourent le gourbi où reposent les
restes mortels de Sidi El-R'erib sont de date récente ;
les Bni-Màmeur, qui, de nos jours, occupent cette
portion du pays des Bni-Salah, n'ont commencé à y
enterrer leurs morts qu'à l'époque de la peste de
1817-1818(1232-1233 de l'hégire), celle qui tua tant de
monde, et dont mourut le pacha-dey Ali-ben-Ahmed
le 1" mars 1818.
XXII
Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani (1).
Si, partant de Tala-Yzid, nous gravissons la côte
qui court en ligne de faite et de partage des eaux en-
tre les bassins de l'ouad Sidi El-Kbir et de l'ouad El-
Merdja, nous atteignons bientôt à la région des cè-
dres. C'est en ce point, et à une altitude de 1400 mè-
tres, que nous rencontrons les premiers représentants
de la grande famille des conifères; mais ils y sont
clair- semés et sans force. Au fur et à mesure qu'on
s'élève, les massifs se forment et s'épaississent; la
végétation devient plus trapue. Le chemin court dans
le sud-est au milieu des cèdres qui tapissent les ver-
sants nord et sud; il quitte la crête pour appuyer lé-
gèrement sur ce dernier versant en franchissant les
tètes de ses ravins; puis il s'élance, après avoir laissé
se précipitera droite le chemin d'Amchach, à l'esca-
lade d'un pic épaissement boisé qui dresse hardiment
sa tète chevelue dans les airs. Nous sommes sur le
point culminant du massif des Bni-Salah, du Petit-
Atlas, comme nous l'avons nommé avec plus ou moins
d'exactitude; nous sommes sur le pic de Sidi-Abd-el-
(l) El-Djilani est le nom ethnique du saint, qui vécut long-
temps au Djilan, dans le Marok. Sidi Al)d-el-Kader-el-Djilani est
le fondaleur d'un ordre religieux très répandu, siirtout dans
rOuestde l'Algérie,
288 LES SAINTS DE l'iSLAM
Kader-el-Djilanij c'est-à-dire à 1640 mètres au-dessus
du niveau de la mer.
Nous ne savons si c'est parce que le cèdre nous
rappelle les temps bibliques, l'époque salomonienne
et ses merveilleuses constructions, qu'il se présente
toujours à notre esprit comme le grand pontife des
arbres, comme un arbre sacré. Aussi, en présence de
ces vieux témoins des âges écoulés qui ont vu passer
tant de générations, qui ont assisté impassibles à ces
scènes grotesques, à ces tueries, à ces perfidies que
les hommes appellent leurs grandes époques, qui ont
vu se dérouler sous eux les sanglantes péripéties de
ces luttes implacables dans lesquelles des Eginètes
éphémères se disputent un lambeau de terrain; en
présence de ces patriarches deux ou trois fois millé-
naires qui ont vu naître, durer et sombrer vingt peu-
ples et vingt religions; en présence de ces forts vêtus
de mousse — la barbe des vieux arbres — qui se tien-
nent encore fièrement debout malgré les coups et les
mutilations de la hache de l'homme et de la foudre
de Dieu, on se sent saisi de respect, et Ton est tenté
de se découvrir. Qu'est-ce, en effet, qu'une existence
d'homme comparée à la pérennité de ces abiétinées '/
Il est quelques-uns des cèdres des Bni-Salah qui
ne le cèdent en rien à ceuxd'Eden, qu'Ezéchiel disait
être les plus beaux du Liban, et si l'Eternel, pour les
punir, sans doute, de leur orgueil, ne les eût cent
fois décapités, ils auraient aujourd'hui la tète dans
le ciel.
Les Kabils professent pour ceux-ci une sorte de
vénération traditionnelle, et ils vont même jusqu'à
leur attribuer une force végétative qui les ferait vivre
éternellement. Selon ces montagnards, ces vieux
meddad (cèdres) jouiraient d'une sorte d'instinct qui
}eur permettrait de prévoir ei d'annonc«sr les variations
XXII. — SIDI ABD-EL-KADER-EL-DJILANI 289
météorologiques soit en remuant ou en agitant leurs
rameaux, soit en étendant ou en resserrant leurs cou-
des.soit enfin en élevant leurs branches versle ciel ou
en les mchnant vers la terre. Ce serait surtout quand
la neige se prépare à tomber ou à fondre que ces
phénomènes se feraient plus particulièrement remar-
quer. Les cèdres ont, en outre, aux veux de leurs eo-
régionnaires, le mérite de prendre\acine bien au-
dessus de la région où toute grande végétation ex-
pire, et c'est là un signe incontestable de supériorité
végétale.
Mais si les conifères sont remplis de noblesse au
physique, ils sont moins parfaits au moral ; ainsi,
par exemple, ils manquent completement.de géné-
rosité : ils ne tolèrent, en effet, à l'ombre de leurs
ranieaux qu'un gros gazon épineux, le chehreun, —
un hérisson sur la défensive, - qui se cramponne de
ses vigoureuses racines au sol brisé et émietté des
pentes.
La forêt de cèdres des Bni-Salah présente une vi-
goureuse population végétale qui a ses élégants, ses
grossiers, ses trapus; elle a aussi ses tourmentés, ses
contrefaits, ses tordus, ses noués, ses estropiés, ses
culs-de-jatte: tantôt affaissés sur eux-mêmes, ou
rampant bassement sur le sol, ils tendent leurs longs
bras décharnés comme pour solliciter l'aumône
des passants; tantôt, au contraire, fiers et orgueil-
leux, ils balancent leurs cimes dans les nues, ou ils
donnent l'assaut aux crêtes avec la gravité et la
raideur méthodique du soldat anglais.
Quelques-uns de ces cèdres sont de véritables co-
losses, des monstres de végétation. Leurs parasols
étages se déploient comme les ailes d'un oiseau- la
nuit les poudre de diamants de rosée et bleuit leur
verdure un peu sombre. Un grand nombre de ces
290 LES SAINTS DE l'iSLAM
vieux arbres ont perdu pied sous le poids des neiges
et ont glissé le long des pentes; d'autres ont été en-
traînés jusqu'au fond des ravins. Avec leurs cônes
plantés perpendiculairement aux branches, les cè-
dres semblent des lustres préparés pour éclairer
une fête de géants.
Un grand nombre de cèdres sont morts debout;
d'autres jonchent le sol de leurs squelettes blanchis;
des troncs, dépouillés de leur écorce, affectent des
postures de damnés, de torturés ou d'épileptiques;
quelques-uns ressemblent à ces animaux apocalypti-
ques enfantés par l'imagination bizarre des tailleurs
de pierre de nos vieilles cathédrales. Le soir, quand
l'ombre teinte la nature en gris et ronge ses formes,
ces troncs de cèdres semblent des morts troublés dans
leur sommeil éternel par quelque évocation puissante,
et qui chercheraient à se dépouiller de leurs linceuls :
nous sommes au jour de la résurrection, et la terre,
d'un coup d^épaule, a secoué sa charge ; elle se dé-
barrasse des cadavres dont on la bourre depuis le
commencement du monde ; on croirait entendre ce
cliquetis d'ossements vides et x yloïdéSj ce bruit bois
et métal que produira le coudoiement de ces squelet-
tes, pressés de comparaître devant le tribunal de
l'Eternel pour savoir définitivement à quoi s'en tenir
sur le sort de leurs âmes.
Bien que Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani ne soit pas
un saint complètement algérien, en ce sens que son
tombeau est à Baghdad, les monuments commémo-
ratifs — koubba, djamâ, sthahj mekanij cherea, etc. —
élevés en son honneur dans le pays que nous occu-
pons^ sont si nombreux, et le saint lui-même y est si
populaire, que nous avons cru ne pas devoir nous
dispenser de dire ce qu'était cet illustre ouali, le
fondateur de l'ordre célèbre qui porte son nom, ce
XXII. — SIDI ADD-EL-KADER-EL-DJILAM 591
saint vénéré auquel ses mérites et ses vertus ont
valu la glorieuse qualification de Sultan des Justes.
Nous avons déjà dit que Sidi Abd-el-Kader-el-Dji-
lani était le plus grand saint de l'Islam. En effet,
quel miracle n'a-t-il pas opéré ? Quelle misère n'a-t-il
pas secourue ? Quelle femme n'a-t-il pas rendue fécon-
de, (ju soulagée dans les douleurs de l'enfantement ?
A quel homme n'a-t-il pas restitué la force généra»
trice ? Quel malade ou affligé n'a-t-il pas guéri ?
Quels bons tours n^a-t-il pas joués aux malfaiteurs
quand ils ne l'avaient pas invoqué dans leurs hon-
nêtes entreprises '^ Aussi, pour tous, Sidi Abd-el-
Kader-el-D)ilani, nous le répétons, est-il le Solthan
Salhe'in, le Sultan des Parfaits, le Prince des Justes.
A chaque pas, en pays musulman, on rencontre
un monument commémoratif rappelant soit son souve-
nir, soit une station qu'aurait faite le saint sur le
terrain consacré, et cela n'a rien qui doive nous
étonner, puisqu'il n'est pas un seul point du globe
terrestre où il n'ait posé son pied. De l'est à l'ouest,
du nord au sud, son nom est dans toutes les bouches.
Son existence ici-bas n'est d'ailleurs qu'une suite de
miracles attestant sa merveilleuse puissance^ et son
crédit auprès du Dieu unique.
Ce grand saint naquit à Baghdad dans le cours du
VI" siècle de l'hégire (XIP de l'ère chrétienne). De
très bonne heure, il prit le bâton du voyageur, et
parcourut le monde pour porter la parole de Dieu
chez les peuples où elle n'était pas encore parvenue,
ou bien chez ceux qui l'avaient oubliée. Plus tard, il
fonda un ordre religieux qui, depuis, a porté son
nom, et il s'entoura de lettrés dont il fit des mission-
naires pour l'aider dans l'œuvre de propagande et de
prosélytisme dont il s'était fait le chef spirituel. Ses
disciples, à leur tour, s'en allèrent parle monde se^
17
â92 LES SAINTS DE l'iSLAM
mant la fol dans les cœurs, et ravivant celle qui s'é-
tait attiédie, ou qui y sommeillait inactive. Bientôt,
l'ordre de Sidi Abd-el-Kader, connu dans le R^arb
(Marok) sous le nom de Moulai Abd-el-Kader, compta
de nombreux khouan (frères) disséminés dans tout
le pays mahométan. Les disciples de Sidi Abd-el-
Kader fondèrent partout des zaouïa où ils distribuaient
surtout la parole de Dieu et celle de son Prophète.
La réputation de science et de sainteté de Sidi
Abd-el-Kader ne tarda pas à faire accourir à lui et à
ses disciples tout ce qui avait le besoin de savoir et de
croire. Au bout de quelques années, le nom du saint
marabout était populaire non-seulement à Baghdad,
mais encore dans tout le pays musulman. De nom-
breux miracles, opérés par le vénéré saint, achevè-
rent de le faire connaître aussi bien dans la ville que
parmi les tribus nomades du désert. On citait surtout
sa bonté et son inépuisable générosité. Comme le
prophète Sidna Aïça (Jésus-Christ), il était la provi-
dence des pauvres et de ceux qui étaient dans l'afflic-
tion. Tout ce qui souffrait implorait son secours, et ce
n'était jamais en vain. La nuit, le jour, de près, de
loin, jamais il ne faisait attendre son aide, et celui
qui l'invoquait, lut-il au bout du monde, à ses anti-
podeSj en un clin d'œil il avait franchi la distance qui
le séparait du solliciteur soit souterrainement, soit
dans les airs ou sur les mers.
Du reste, le fait suivant — que personne n'a jamais
contesté — pourra donner une idée de la diligence
que mettait Sidi Abd-el-Kader à secourir ceux qui
sollicitaient son intervention.
Un jour, — le fait se passait à Alger^ — Sidi Abd-
el-Kader, assis dans sa chaire doctorale^ haranguait
la foule des auditeurs qui, comme toujours, se pres-
saient autour de lui pour entendre sa parole harmo-
XS.II. — SIDl ABD-EL-KADER-EL-DJILAM 293
nieuse, fortifiante, et dont on ne se lassait jamais,
bien que, pourtant, le saint orateur ne fût pas tou-
jours tendre pour ceux qui venaient écouter ses pré-
cieuses leçons. Il s'interrompt tout-à-coup, se dé-
chausse de l'un de ses kebJcab (galoches), et le lance
contre la muraille dans laquelle il disparait. Quelques
instants après, il en fait autant de son autre galo-
che, qui prend le même chemin que la première.
Tout naturellement, les assistants ne comprirent point
ce que cela pouvait signifier, et ils se regardaient les
uns les autres comme pour s'en demander l'explica-
tion. Ce qui les intriguait surtout, c'était de savoir
où les galoches du saint avaient bien pu passer. Ils
n'eurent le mot de l'énigme que plus tard.
Or^ voici ce qui était arrivé. Quelques marchands
qui se rendaient à Baghdad, aussi bien dans l'intérêt
de leur commerce que pour aller visiter Sidi Abd-el-
Kader-el-Djilani, dont la réputation de sainteté était
parvenue jusqu'à eux^ furent attaqués en chemin par
une bande d'Arabes qui, précisément, avaient besoin,
pour leur usage particulier, des marchandises que
transportaient ces négociants. Ces derniers ne pou-
vaient songer à défendre leur bien; car, outre que le
nombre de ces indélicats malfaiteurs dépassait — pas
de beaucoup pourtant — celui que pouvaient leur oppo-
ser les commerçants, ceux-ci n'avaient qu''une apti-
tude absolument insignifiante pour les affaires de ce
genre. Du reste, comme ils le disaient très bien,
ce n'était pas leur métier, tandis que les autres, au
contraire, en avaient tout-à-fait l'habitude. Dans cette
fâcheuse situation, ils ne savaient trop à quel saint se
vouer. Heureusement que, par une inspiration subite,
l'un des marchands songea fort à propos à implorer
l'assistance de Sidi Abd-el-Kader, dont il connaissait
la merveilleuse puissance, et le penchant à secourir
294 LES SAINTS DE l'iSLAM
les faibles et les opprimés. Il le pria donc mentale-
ment, pour ne pas éveiller les soupçons de la bande
de brigands, de venir à leur aide le plus tôt qu'il le
pourrait ; car le cas était on ne peut plus pressant.
Le négociant avait à peine entamé son invocation,
qu'un kehkab venait souffleter violemment le chef de
la bande^ lequel, croyant que cette galoche apparte-
nait à l'un des marchands, fut pris d'une rage terrible
qu'il réussit facilement — on le pense bien — à faire
partager à sa troupe. Il est clair que ce soufflet n'était
pas de nature à dulcifier les maraudeurs, et que,
par suite, la position des négociants commençait à
se tendre horriblement ; car on lisait aisément dans
les regards farouches des coupeurs de route que, fort
probablement, ils ne se contenteraient plus du butin
seulement, et qu'ils pourraient bien leur ravir l'exis-
tence par-dessus le marché. Mais quelques minutes
après l'apparition du premier kehkab sur le visage
du chef des brigands, un second venait frapper égale-
ment à la tète son digne et terrible lieutenant. Cette
averse de galoches, qui ne leur parut pas du tout natu-
relle, fit rentrer les brigands en eux-mêmes, et ils se
mirent à penser qu'il y avait là-dessous quelque mys-
tère dont la clef leur échappait. « Assurément, dit le
chef de la bande à son khalifa, ces marchands doi-
vent être protégés par quelque grand saint, et je crois
que, dans le doute, ce que nous aurions de mieux à
faire serait de restituer à ces honnêtes négociants, — •
car ils ont l'air tout-à-fait honnêtes, — les marchan-
dises dont nous les avions soulagés. C'est un sacrifice
à faire, ajouta le prudent chef; car, vraiment, cette au-
baine reconstituait tout-à-fait nos approvisionnements.
Enfin, espérons que le Dieu unique — que son saint
nom soit glorifié ! — nous fournira l'occasion de nous
rattraper une autre fois. » Certainement, il en coûtait
18
XXII. — SIDI ABD-EL-KADER-EL-DJILANI 295
aux opérateurs de restituer ce qu'ils appelaient déjà
leur bien; mais après un long discours dans lequel le
digne chef s'efforça de démontrer l'utilité de cette
restitution, les détrousseurs se décidèrent — tout en
murmurant entre leurs dents — à extraire, sans toute-
fois se presser, des sacs où ils les avaient enfouies^
les parts de marchandises qui leur avaient été attri-
buées. Après avoir prié les négociants d'excuser ce
qu'il appelait une petite erreur, le capitaine leur sou-
haita un heureux voyage, et il les laissa tranquille-
ment continuer leur route.
Quatre semaines après, ces marchands arrivèrent
àBaghdad ; ils rapportaient les kebkab de Youali; car
ils ne doutaient pas que ce fût lui qui les avait ainsi
secourus. Sidi Abd-el-Kader se contenta de sourire,
sans avouer que ces galoches fussent les siennes,
attendu que jamais il ne mettait d'ostentation dans
ses bienfaits. Les négociants ne l'en remercièrent
pas moins avec etfusion, et ils ne manquèrent pas
de raconter à qui voulut les entendre le miracle que
le saint de Baghdad avait opéré en leur faveur.
Quelquefois aussi, pour prouver qu'il n'avait pas
de préjugés, Sidi Abd-el-Kader favorisait les entre-
prises des voleurs qui réclamaient sa protection; mais
nous devons à la vérité de dire que le saint donnait
toujours des compensations aux volés, quand ceux-ci,
bien entendu, avaient le soin de l'invoquer, et de l'ap-
peler à leur secours au moment de l'accident; de sor-
te que, de cette façon, tout le monde était content.
Il nous faudrait des volumes pour raconter tous les
miracles opérés par Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani ;
qu'il nous suffise de savoir qu'il peut tout ce qu'il
veut, qu'il tient l'univers dans sa main, qu'il a, en
temps ordinaire, un pied sur la terre et un autre sur
Ja n^er, et qu'enfin, il est si avant dans les faveurs du
296 LES SAINTS DE l'iSLAM
Dieu unique, que celui-ci lui a fait dire, un jour, par
un de ses anges : « Si je n'avais pas envoyé Moham-
med avant toi sur la terre, c'est toi que j'aurais choi-
si pour mon apôtre. » L'excuse était tout au plus
admissible; car enfin Sidi Abd-el-Kader aurait par-
faitement pu lui répondre : « Mais puisque vous vous
êtes adjugé le don de prescience, et que, par suite,
vous ne pouviez ignorer, en réfléchissant un peu, que
je naîtrais six cents ans après votre Prophète, pour-
quoi ne m'avez-vous pas créé et mis au monde six
cents ans plus tôt i . . . Mais voilà à quoi vous expose
votre mauvaise habitude de ne régler les affaires de
l'avenir que pour un an (1). »
Sidi Abd-el-Kader est surtout le patron des men-
diants : accroupis le long des chemins ou des rues,
au coin des routes ou des portes, ou cheminant par
la ville ou par les marchés, ils répètent à satiété les
formules suivantes du mendicantisme musulman :
— Qui est-ce qui me donnera à diner pour l'amour
de monseigneur Abd-el-Kader-el-Djilani ?»
— o( Où sont ceux qui craignent Dieu et monsei-
gneur Abd-el-Kader ? »
— « Qui est-ce qui me fera déjeuner pour l'amour
du sultan des saints, le patron de Baghdad ? »
— « le maître de Baghdad ! »
— « Qui est-ce qui aura pitié de moi à cause de
monseigneur Abd-el-Kader i* »
Et tant d'autres formules qu'il serait fastidieux de
reproduire ici.
C'est également ce saint qu'invoquent les gens aux-
quels il arrive un accident. Ainsi, par exemple, quand
(1) r/t^st dans la nuit d'El-Kadr (des arrêts imninables\ qui
ost celle du 23 au 24 du mois de Ramadhau, que les affaires de
l'univers sont fixées et refilées pour toute Tannée suivante.
>;XII. — SIDI ABD-EL-KADER-EL-DJILANI 297
un homme fait une chute, lui-même et les témoins de
l'accident s'écrient : « Sidi Abd-el-Kader! » Le mal-
heureux dans les souffrances, la femme dans les
douleurs de l'enfantement, le prient d'intercéder pour
eux auprès de Dieu pour que leurs maux soient allé-
gés.
Puisqu'il n'est pas un point du globe où Sidi Abd-
el-Kader n'ait mis le pied, le sol sur lequel repose
Alger a joui tout naturellement de ce précieux privi-
lège. Non-seulement le saint y a posé son pied, maiy
il a fait davantage : il y a séjourné; il y a enseigné
pendant un certain temps. Aussi, les fidèles Croyants
avaient-ils élevé une koubba commémorative sur
l'emplacement qu'il avait consacré par son auguste
présence dans la ville des Bni-Mezr'enna (1). Mais
comme les Chrétiens — que Dieu maudisse leur reli-
gion ! — ne respectent rien, ils ont renversé ce pré-
cieux monument sous le spécieux prétexte de faire
passer un boulevard sur la place qu'il occupait. Que
Dieu le leur rende pour leurs saints !
Sidi Abd-el-Kader a pu constater de son temps le
succès de son œuvre religieuse. En effet, le nombre
des khouan de son ordre se multiplia avec une rapi-
dité extraordinaire dans toutes les contrées soumi-
ses par la conquête aux armes et à la foi musulmanes.
Comme toute œuvre humaine^ celle du saint de Bagh-
dad eut alternativement des moments d'éclat et
d'obscurité : ainsi, dans la partie de l'Afrique septen-
trionale que nous occupons, elle faillit disparaître
complètement, surtout dans les Kabilies, où la foi
n'avait jamais été, d'ailleurs, d'une solidité inébran-
lable. Il faut dire qu'elle n'avait pas encore pénétré
bien avant dans les montagnes; elle n'en avait efïleii-
(1) Ancien nom ilc la ville d'Alper,
298 LES SAINTS DE L ISLAM
ré que les versants extérieurs, et encore n'en était-
il resté que des traces inappréciables. D'ailleurs
la versatilité des Berber en matière de religion était
depuis longtemps proverbiale : « Les Berber, dit
Ibn-Abi-Yezid, apostasiérent jusqu'à douze fois en
moins de cinquante ans tant en Ifrikia (Tunisie) qu'en
Magbreb (1). » Aussi^ dans les XVP et XVIP siècles
de notre ère, ainsi que nous l'avons vu, du reste, au
cours de ce livre, des missions de marabouts furent-
elles dirigées de Saguiet-el-Hamra vers la Régence
d^Alger, dans le but d^abord d'introduire l'élément
arabe dans les montagnes des Kabils, et d'y faire
pénétrer en même temps quelques rayons de la foi
musulmane. Ces marabouts missionnaires, qui appar-
tenaient à l'ordre de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani,
devaient surtout chercher à faire du prosélytisme en
laveur de cette confrérie. Nous avons vu plus haut
que cette œuvre d'infiltration avait été couronnée de
succès, et que^ grâce à leur habileté, les marabouts
avaient pu non-seulement pénétrer dans les monta-
gnes berbères, mais encore s'y fixer d'une manière
définitive et y faire souche.
Mais Dieu réservait à Sidi Abd-el-Kader une fin
digne de ses incomparables vertus : il le choisit pour
être le R'outs de son temps, c'est-à-dire le bienheu-
reux martyr qui accumule sur son corps^ pour en
délivrer d'autant ses semblables, une grosse dose des
maux que le ciel répand chaque année sur le genre
humain pour le châtier de ses fautes.
En effet, selon la croyance des Musulmans (1], il
descend du ciel sur la terre, dans le mois de safar
de chaque année, 380.000 maux de toute nature :
mortSj blessures, chutes, maladies, misères, chagrins
(1) Les Kliiiii/i/i, par lo capitaine de Neveu.
XXII. — SIDI ABD-EL-KADER-EL-DJILAM 299
et accidents de toute espèce ; pour sa part, le R'onts
en assumerait les trois quarts. Alors commence pour
lui une existence de souffrances et de douleurs, qui
ne peut avoir d'autre terminaison que la mort. La
moitié de ce qui reste de ces maux est pris par vingt
hommes vertueux jusqu'à la sainteté — àQsAktah —
disséminés sur la surface du pays musulman, et,
enfin, le dernier huitième est répandu sur tout ce qui
existe dans la nature.
Le R'aïUs, nous le répétons, est toujours un homme
d'une piété éprouvée recommandable par ses vertus,
et aj'ant mené une existence exempte du reproche
même le plus insignifiant. A partir du moment où il
a été choisi, le R'outs n'a tout au plus qu'une qua-
rantaine de jours à vivre, souvent moins. Il est clair
que ce n'est pas avec 285.0(J0 maux différents sur le
corps qu'un homme peut compter sur une longévité
fabuleuse ; nous pensons même qu'il doit avoir hâte
de voir la fin d'une existence aussi dépourvue de
satisfactions. Point n'est besoin de le dire, cette situa-
tion a ses compensations : une belle place dans le
séjour des bienheureux est acquise au saint homme
à qui Dieu a fait l'insigne faveur d'être le sauveur,
le secoureur, le rédempteur de son peuple. Quoi qu'il
en soit, la position de R'outs ne doit pas être fort
recherchée, et cela d'autant moins qu'une place dans
le paradis se gagne à bien meilleur marché que cela,
puisque, d'après la doctrine musulmane, la foi a la
prééminence sur les œuvres, et que tout Croyant est
assuré de jouir de la vie éternelle, qui est la récom-
pense de la foi, et non celle de la pureté morale et des
bonnes œuvres, lesquelles ne sont pas exigibles pour
vous faire ouvrir les portes du paradis.
Sidi Abd-el-Kader est le saint qui, pendant sa vie
terrestre, a joui de la plus grande somme de puis-
17,
300 LES SAINTS DE l'iSLAM
sance surnaturelle sur les hommes et les choses de
ce monde; aussi, répétait-il souvent avec un cer-
tain orgueil : « Dieu approuve tous mes ordres,
et quand j'ai dit à une chose : Sois ! elle est. »
Sidi Abd-el-Kader mourut à Baghdad, où il a son
tombeau, vers la fin du VP siècle de l'hégire : sept
chapelles funéraires à dômes dorés y ont été élevées à
sa mémoire. Un grand nombre de pèlerins s'y
rendent annuellement de tous les points du monde
musulman pour fêter ce grand saint, qui jouit du
don de tout voir, de tout entendre, et d'être partout.
Quelques Croyants prétendent qu'il n'est pas mort,
et qu'au moment où son âme allait quitter sa dé-
pouille périssable^ où elle n'avait d'ailleurs plus
rien à faire, des anges seraient venus l'enlever, et
l'auraient transporté entre le troisième et le qua-
tiéme ciel, où il réside habituellement.
Le cherif — car il était de noblesse religieuse —
le cherif Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani laissa, en
mourant, seize garçons, et trois filles qui furent :
Haoua, si connue à Baghdad, Seïda Fathima, si ho-
norée à Damachk (Damas), et Seïda Dahara, si vé-
nérée à Tlemsen.
Entre le troisième et le quatrième ciel, où il a choisi
sa résidence, Sidi Abd-el-Kader n'a conservé aucun
des préjugés de ce monde. Ainsi il protège tous ceux
qui l'invoquent, qu'ils soient Chrétiens, ou Juifs, ou
Musulmans; mais il va sans dire que ses enfants
chéris, ceux dont la prière est toujours bien accueillie,
sont les khouan de son ordre, les Kaderya. C'est
bien naturel.
(^)uoi qu'il en soit, Moulai' Abd-el-Kader, par lui
ou par ses khouan, a joué un grand rôle, un rôle
très actif dans les événements qui ont agité l'Ai-
XXII. — SIDI ABD-EL-KADER-EL-DJILANI 301
gérie depuis la conquête. On raconte (1) qu'en 1828,
le jeune Abd-el-Kader, fils de Mohy-ed-Din, était
à Baghdad avec son père, et priait dans une des
sept chapelles consacrées à Moulai Abd-el-Kader-
el-Djilani. Tout-à-coup, ce saint marabout, qui avait
pris la forme d'un nègre, se présenta dans la koubba
tenant trois oranges dans sa main : « Où est le
sultan de l'Ouest ? demanda le nègre à Sidi Mohy-
ed-Din ; ces oranges sont pour lui. » — « Nous
n'avons pas de sultan parmi nous, » répondit Sidi
Mohy-ed-Din, Le nègre, en se retirant, annonça que
le règne des Turcs en Algérie allait finir, et que
El-Hadj Abd-el-Kader-ould-Sidi-Mohy-ed-Din se-
rait sultan des Arabes du Moghreb (Ouest).
Suivant une autre version donnée par un des cou-
sins germains d'El-Hadj Abd-el-Kader, El-Hacin-
ben-Ali (2), les choses se seraient passées autre-
ment. Le futur émir gardait, un jour, les chameaux
de son père, quand un vieillard très âgé vint dans le
camp des pèlerins accourus à Baghdad. Ce vieillard
leur dit : « Que le salut soit sur vous, ô pèlerins! »
Ceux-ci ayant répondu à son salut, il ajouta : « Que
votre matinée soit heureuse, ô Sultan ! » A ces mots,
les pèlerins étonnés s'entre-regardèrent sans com-
prendre auquel d'entre eux pouvait bien s'adresser ce
titre, habituellement réservé aux puissants.
Un autre jour, le berger qui avait la gai'de des
chameaux étant malade, Sidi Mohy-ed-Din dit à son
fils El-IIadj Abd-el-Kader : « C'est toi qui, aujour-
d'hui, garderas les chameaux. » Celui-ci obéit, et les
garda, en effet, jusqu'au lendemain matin. Le même
vieillard se présenta de nouveau, et, après avoir
(1) Les Kliouan, p;ir M. le capitaine de Neveu.
(2) Traduction de M. linterprèle .Vdrien Delpech.
302 LES SAINTS DE l'iSLAM
adressé aux pèlerins la formule du salut, et ceux-ci
la lui ayant rendue, il leur dit d'un air de reproche :
« Vous n'agissez pas convenablement. Comment, le
Sultan garde les chameaux ! C'est là une chose bien
surprenante! » Sidi Mohy-ed-Din, qui était présent^
lui répondit: — « Seigneur^ ne parlez point ainsi. Les
Turcs sont maîtres de notre pays. » — « Par Dieu!
par Dieu! reprit le vieillard, un sultan surgira du
milieu des sujets des Turcs. » Et il disparut.
En effet, en 1832, la province d'Oran étant en proie
à la plus déplorable anarchie, les chefs du pays et
les marabouts des Hachem, des Bni-Ahmed et des
R'eraba se réunirent à Ar'sibia, dans la plaine
d'Eghris, et décidèrent qu'il y avait lieu d'élire un
chef capable de mettre fin à ce désordre, et de faire
respecter l'autorité dont il serait revêtu. Il ne s'agis-
sait plus que de trouver l'homme à qui l'on confierait
le pouvoir suprême.
Or, il n'était bruit alors, chez les Hachem et dans
les tribus voisines, que de la science, de la piété pro-
fonde et des éminentes vertus du vénérable mara-
bout Sidi Mohy-ed-Din, dont la zaouia était située
sur la rive droite de l'ouad El-Hammam, à une jour-
née de marche dans l'ouest de Màskara . Trois cents
tentes de Zmoul, (|ui, pour fuir les exactions de leurs
kaïds, ou pour tout autre cause, s'étaient placées,
du temps des Turcs, sous la protection du chikh,
formaient un vaste douar autour de sa guethna (1).
A l'époque dont nous parlons, la première portion
de la prédiction de Moulai Abd-el-Kader-el-l)jiIani,
celle concernant la chute des Turcs, s'était déjà vé-
rifiée; le saint tint sans doute à la réalisation de la
seconde moitié; car, pendant que les chefs des trois
(1) Synonyme do zcionïa.
XXII. — SIDI ABD-EL-KADER-EL-DJILANI 303
tribus se creusaient la tète pour en faire sortir un
sultan, Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani vint les tirer
d'embarras en daignant apparaître en songe à Sidi
Mouloud-ben-EI-Arrach, marabout centenaire jouis-
sant d'une grande influence sur les liachem. Pen-
dant que le saint s'entretenait des affaires du temps
avec le vénéré Sidi Mouloud, un trône resplendissant
se dressa tout à coup devant ce dernier. — « Pour
qui est ce tr(')ne ï* » demanda-t-il émerveillé. — « Pour
Abd-el-Kader-ould-Sidi-Mohy-ed-Din, » répondit le
Sultan des Justes. C'était on ne peut plus clair, et il n'y
avail pas à s'y tromper. Aussi, Sidi Mouloud-ben-El-
Arracb, après avoir raconté sa vision aux chefs des
tribus, s'empressa-t-il de se faire hisser sur sa mule,
et, suivi de trois cents cavaliers, il alla demander à
Sidi Mohy-ed-Din son second fils Abd-el-Kader, dé-
signé, à ne pas lais.ser place au moindre doute, pour
être le sultan des Arabes.
Sidi Mohy-ed-Din avait eu précisément la même
vision que le vénérable Sidi Mouloud. Cette singulière
coïncidence, rapprochée de l'apparition et de la pré-
diction du saint de Baghdad, leva tous les doutes
que pouvait encore avoir le pore du jeune Abd-el-Ka-
der, lequel père n'hésita plus à reconnaître que son
fils était bien réellement l'élu de Dieu. Il le prit aus-
sitôt par la main, et, le présentant à la foule qui se
pressait anxieuse autour de sa tente, il s'écria :
ot Voici le fils de Zohra ! voici le Sultan qui vous est
annoncé par les Envoyés de Dieu ! »
Les tribus étaient tellement fatiguées de l'anarchie
et du désordre régnant dans le pays depuis la chute
des Turcs, que cette déclaration fut accueillie par
des acclamations unanimes. Débarrassés de leurs
anciens maîtres, qu'ils exécraient, IcsIIachem avaient
enfin un chef pris parmi eux. Le lendemain, le jeune
304 LES SAINTS DE l'iSLAM
émir faisait son entrée dansMàskara, et allait habiter
le palais du Baïlik. Le nouveau sultan prit l'ancien
titre de bey de Màskara.
Depuis lorSj il ne se passait pas un jour sans que
Moulai Abd-el-Kader-el-Djilani ne vint rendre visite
à son protégé, le fila de Mohy-ed-Din. Le saint
de Baghdad ne quittait plus la tente du mara-
bout de la plaine d^Eghris. Cependant, il faut dire
qu'il se hâtait d'en sortir chaque fois que le vieux
Sidi Mouloud-ben-El-Arrach y entrait. La légende
ne donne pas la raison de cette antipathie; ce qu'il
y a de certain, c'est que le saint de Baghdad ne
pouvait pas supporter celui de la plaine d'Eghris.
L'émir Abd-el-Kader, ajoute-t-on, ne prenait aucune
décision importante, n'entamait aucune entreprise
sans avoir prié son saint homonyme de l'inspirer.
C'est surtout dans la province de l'Ouest qu'on
compte le plus grand nombre de khouan de l'ordre
de Sidi Abd-el-Kader-el-Djiiani ; aussi y rencontre-
t-on à chaque pas des koubba ou des mekam élevés
en son honneur soit par des frères auxquels le saint
est apparu, soit par des tribus dont il a comblé les
vœux. Ces monuments, nombreux dans l'ouest, de-
viennent de plus en plus rares à mesure qu'on
s'avance vers l'est.
S'il est un point qui, par son altitude, ait eu incon-
testablement droit à recevoir la visite du pied de Sidi
Abd-el-Kader-el-Djilani, c'est, sans contredit, le som-
met dénudé du piton qui termine dans les airs le
massif des Bni-Salah. Aussi, le saint de Baghdad se
donna-t-il bien garde de l'oublier : une cherâa (1) en
(1) Potitt; construrtinn piily^rnualc (•It'véo liahitucllemcnt d'iiii
luèlnj environ au-dessus du niveau du sol, et dans laquelle ou
a laissé uu jiassuge pour y ytéuélrer. La cherâa, qui est souvent
XXll. — SIDI ABD-EL-KADER-EL-DJILANI 305
maçonnerie, élevée sur les faces d'un carré et blan-
chie à lachaux, y marque le point où s'arrêta Sidi Abd-
el- Kader : c'est là où l'on arbore le drapeau des di-
vers ordres le jour du pèlerinage qu'y font annuelle-
ment les tribus voisines des Bni-Salah. A quelques pas
de Isbcherâdjet à l'ouest, ces montagnards ont cons-
truit un djamâ (1) en commémoration du passage du
saint sur leur territoire.
Les Bni-Salah ont mis dans cette construction toute
leur science architecturale : l'aplomb des murs en
pierres sèches de cette chapelle n'est certainement
pas irréprochable ; cela ne grimace pourtant pas trop.
D'ailleurs, la robe blanche dont on revêt tous les ans
le monument, dissimule assez, habilement ses infirmi-
tés; une couverture de dis, maintenue intérieurement
par des bottes de roseaux, donne au djamâ tout l'air
d'une chaumière. Un cèdre desséché, qui semble placé
en sentinelle à la porte de la chapelle, s'élance en
deux tiges jumelles vers le ciel ; il parait implorer le
saint pour qu'il intervienne dans son affaire, et qu'il
lui fasse rendre la vie.
On entre dans la chapelle par une petite porte d'un
mètre de haut qui regarde l'est, et qui se ferme par
un loquet primitif. A gauche en entrant, un dôme
ovoïde, précédé d'une rasalla (2) tapissée d'une natte
de palmier nain, indique le point où se place l'imam
uu mksi/i, si>rt surtout à la prière individuelle. Cherâa signifie
propremeut toit, terrasse, ou encore auf/e, ahreuvoir, etc.
(il Nous rrpi'-ton? que. dans les Kfd)ilies, celles des chapelles
consacrées à la sépulture des marabouts qui ue sont pas sur-
montées d'un dôme on d"un(; coupole (kouhba), sont appelée*
djamâ, lieu de réunion (pour la prière), mosquée.
(2) Lieu où l'on fait la prière, oratoire. La msalla est souvent
une petite construction en pierres sèches établie ordinairement
sur une li;,'ni' circulaire, et ori<'utée dans la din-i-tionde la Klbla.
c'est-à-djre vi-rs le lieu où les Musulmans se tourueut pour prier.
306 LES SAINTS DE l'iSLAM
qui dirige la prière. D'autres nattes sont fixées à la
poutre du faitagc : elles servent aux Croyants le jour
de Vouâda (1). A droite, un grand nombre de pots
et de marmites de terre sont renversés pèle-mèle
dans un coin : ce sont les vases qui, chaque année, au
jour de la fête, contiendront l'eau, et le kousksou que
le mokaddem du saint offrira aux frères de l'ordre.
Uouddade Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani a lieu au
printemps ; les prières qui s'y font ont surtout pour
but d'obtenir de belles et abondantes récoltes.
XXIII
Lella Imma Tifelleut.
Xous avons déjà dit que, dans les Kabilies (2), les
hommes ne jouissent pas exclusivement du privilège
de devenir des saints, et que les montagnards ad-
(1) Sorte (le l'ète patronale . Oiiùda signifie aussi olfranile.
(2) Nous rappelons que toutes les populations qui habitent
les montagnes de l'Afrique septentrionale sont d'origine ber-
bère on kabile. 11 y a donc autant de Kabilies qu.î de massifs
principaux. Ces pojiulations, plus ou moins araliîsantes, ne se
rattachent entre elles par aucun lien commun. Bien qu'elles
jiarlent toutes' le berber, leur langue renferme cependant des
(lilférences assez notables pour qu'elles ne puisseut se com-
prrndre entre elles. Les dialectes que parlent les ditféreulcs
agglomérations kabiles sont : la zi'n(Uw,\A diclluliia, la cliaouuili,
et la zouaouïa.
XXUI. — LELLA IMMA TIFELLEUT 307
mettent parfaitement les femmes au partage de cette
faveur.
Aussi, dans les montagnes, rencontre-t-on à cha-
que pas soit une chapelle funéraire élevée par la piété
des fidèles sur le tombeau de quelque sainte femme,
soit un mkain rappelant un point de station ou de
prière de quelque amie de Dieu. Cette particularité
s'explique par la différence de situation sociale entre
la femme kabile et la femme arabe. Au reste, de tout
temps, la Berbère a été appelée à jouer un rôle im-
portant. C'est ainsi qu'en 688, nous voyons la célèbre
et héroïque El-Kaliena (1), Dihya-bent-Tsabet-ben-
Nifak, grouper autour d'elle les montagnards de
l'Aourès pour défendre leurs foyers menacés et leur
indépendance, et lutter, d'abord avantageusement,
contre l'armée arabe de Ilacen-ebn-Xàman, gouver-
neur de l'Egypte, qu'elle bat sur Touad Miskiana,
puis, vaincue par le nombre, succombervaillamment,
les armes à la main, en 693, à la tète de ses fidèles
Djeraoua, dont elle était la souveraine.
La montagne des Bni-Salah est riche en saintes :
outre la chapelle funéraire de Lella Imma Tifelleut,
dont nous allons nous occuper, on y compte encore le
gourbi-djamâ en dis d'une sainte inconnue que, dans
l'ignorance de son nom, les Bni-Salah désignent par
celui de Lella Taourirt, la Dame du Monticule, la
haouWia de Lella Imma-Mr'ita, au milieu d'un cime-
tière, celle de Lella Imma Ouaçàa, sur la rive gauche
de l'ouad El-Guethran, et le chène-mkam de Lella
(1) Nous f'Tous remarquer qnc lexpi'ussiijii El-Kalteua, i[ni si-
gnifie la piètresne, la projihctessc, appartieut à la langue hébraï-
que. La Kalieua et la tribu des Djeraoua étaient, en effet,
Israélites. C'est là, du moins, l'opinion de M. l'interprète E. Mer-
cier, à qui nous devons d'excellents travaux sur Ih passé de
l'Afrique septentrionale.
308 LES SAINTS DE l'iSLAM
Imma Mimen, sur la rive gauche de l'ouad Bni-Azza.
Toutes ces saintes, qui ont été de pieuses femmes
pendant leur existence terrestre, ont, comme les ma-
rabouts morts en odeur de sainteté, leur jour de
ziara (pèlerinage) et leur fête annuelle ; elles ont
aussi leurs serviteurs religieux : ce sont, générale-
ment, les gens de la fraction qui leur ont élevé soit
une chapelle dans laquelle ont été déposés leurs
restes mortels, soit un mham rappelant le lieu où
elles ont prié et séjourné.
Ces saintes ont, pour la plupart, possédé le don
des miracles, mais pas au même degré que les saints.
Ce précieux don est, en effet, une arme redoutable,
et quelle que soit Tintensité de la vertu d'une femme,
nous pensons qu'il est bon d'y regarder à deux fois
avant de gratifier de cette formidable puissance un
sexe qu'on dit spécialement capricieux et d'une
grande faiblesse de chair. Ce qu'il y a de certain^
c'est que la tradition, qui n'a pourtant guère le droit
de se vanter de sa discrétion, ne rapporte que très
peu de miracles attribués à ces saintes femmes.
Mais arrivons à Lella Imma Tifelleut.
A cinq cents mètres sud-ouest de la chapelle
dédiéeà Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, et à la tète d'un
ravin jetant ses eaux dans l'ouad Er-Raha, s'élève
un djamâ renfermant la dépouille mortelle de la
plus grande sainte des Bni-Salah, Lella Imma Tifel-
leut.
A quelle époque vivait cette sainte femme? La tra-
dition kabile, qui n'a jamais affiché de prétentions
à l'exactitude en matière de chronologie, garde le
silence le plus absolu sur cette question. Il y a toiit
lieu de croire pourtant que ce fut avant l'apparition
des marabouts dans le pays, c'est-à-dire antérieure-
ment à la fondation du gouvernement des pachas-
XXrri. — LELLA IMMA TIFELLEUT 309
S'il faut en croire les Amchach (1), Lella Tifelleut
fut d'abord la plus belle des vierges de la montagne;
tout mortel dont la prunelle rencontrait la sienne
était subitement frappé de folie, et devenait incapable
de produire autre chose que des soupirs.
Les anciens de la tribu avaient fini par s'émouvoir
d'une situation qui menaçait de transformer les Bni-
Salah en une tribu d'aliénés, et une députation s'était
rendue chez le père de la ravissante Tifelleut pour
l'engager à la marier au plus tôt, et cela avec un
étranger qui, en l'emmenant loin de la tribu^ mettrait
un terme à la terrible affection dont souffraient tant
les trop inflammables Bni-Salah.
Mais marier la charmante Tifelleut était chose
d'autant moins facile qu'elle semblait éprouver plus
que de l'aversion pour la vie à deux; aussi, répon-
dit-elle aux ouvertures de son père par un refus très
net, qu'elle ne prit même point la peine de motiver.
Le père, tout décontenancé, s'en alla raconter son
insuccès aux notables de la tribu, et ceux-ci ne
purent que gémir d'un entêtement qui menaçait d'é-
terniser la folle passion à laquelle étaient en proie
tous les jeunes gens de la montagne. Si ce désordre
des cœurs se fut localisé dans la tribu des Bni-Salah
seulement, ce n'eût été que demi-mal; mais la terri-
ble affection fit la tache d'huile et se communiqua
aux tribus voisines. Chaque jour, c^était, autour du
gourbi qu'habitait la séduisante Tifelleut, un cortège
de soupirants qui y venaient comme en pèlerinage,
guettant avec une patience féline le moment où elle
se rendait à la fontaine.
Pendant longtemps, cette manifestation se borna
(1) Fraction de la tribu des Bni-Salah: c'est sur sou territoire
qne se trouve le tombeau de Lella Iiuuia Tifelleut.
310 LES SAINTS DE l'iSLAM
à des soupirs; pourtant, un jeune et fougueux
Misraouï (1) s'était, un jour, hasardé à lui peindre,
dans une kacida (petit poème) échevelée^ toute Té-
tendue de sa souffrance; il terminait en lui deman-
dant sa main :
« I.i lelleti ! ïa bodri !
« Kouni clierikti fi âmri ! »
« ma dame ! ô ma pleine lune (2).
« Sois mon associée dans la vie ! »
Le Misraouï en fut pour ses frais de poésie : Té-
blouissante Tifelleut resta inflexible aux accents
de cet incandescent Kabil ; celui-ci fut d'autant plus
piqué de ce refus, que les filles des Bni-Misra ne lui
avaient jamais rien refusé. Sa vanité de séducteur en
souffrit horriblement, comme on doit bien le penser ;
la passion finit par l'aveugler à ce point qu'il résolut
de prendre par la violence ce que la prière avait été
impuissante à lui faire obtenir. C'était mal ; mais
soyons indulgents pour ceux qui aiment.
Il prit Jonc ses mesures pour enlever l'insensible
Tifelleut; cette opération présentait d'autant moins
de difficultés dans l'exécution, que la jeune Kabile,
trop naïvement candide pour soupçonner le mal,
n'avait rien changé à ses habitudes ; elle allait,
comme par le passée deux fois par jour à la fontaine,
et quelquefois elle s'y trouvait seule.
Le Misraouï, suivi d'un de ses serviteurs dans
lequel il avait toute confiance, vint s'embusquer, un
jour, dans les broussailles de chênes qui couvrent la
rive droite de l'ouad El-Merdja, un peu au-dessus
(1 ) De la tribu des Bni-Misra.
(2i Comparer le visape d'une femme à une pleine lune est le
suprême de la galanterie cliez les Arabes. Du reste, cette idée
se trouve fréquemment reproduite dans les ouvrages des poêles
grecs et romaius.
XXIII. — LELLA IMMA TIFELLEUT 311
du douar des Amchach, et tout prés du sentier par
lequel passait habituellement la jeune fille pour se
rendre à la fontaine. Deux mules, dont l'une portait
un élégant palanquin, broutillaient, la rêne de bride
pendante à terre, quelques maigres touffes de dis
tigrant le sol çà et là.
Il n'était pas loin de la prière du moghreh (cou-
cher du soleil)^ et pourtant la charmante Tifelleut ne
paraissait pas encore dans le sentier qui menait à la
source. Avait-elle pris un autre chemin 2" Ce n'était
jjas probable, puisque celui sur lequel le Misraouï
attendait était le plus court et le plus commode.
L'impatient Kabil ne savait que penser de ce retard,
et mille suppositions plus ou moins sensées venaient
le torturer et l'irriter. « Peut-être ai-je été aperçu par
l'un de mes rivaux, pensa-t-il, ou bien, avec ce flair
dont les femmes sont douées, la trop rusée Tifelleut
a-t-elle deviné mon projet ';* »
Ce qu'il y a de certain, c'est que le Misraouï com-
mençait sérieusement à se désespérer^ et que les
bouillonnements de la rage sourde à laquelle il était
en proie se trahissaient déjà à l'extérieur de son
individu par des plissements de fronts par des grin-
cements de dents et par des serrements de poings
pleins de férocité passionnelle. Mais tout-à-coup le
visage du Misraouï se déplissa et ses poings se des-
serrèrent ; il venait d'apercevoir au tournant du
sentier celle qu'il brûlait de posséder.
En effet, la belle Tifelleut s'avançait, la cruche à
la hanche, et avec ce gracieux balancement de l'as-
siette que les femmes kabiles ont évidemment em-
prunté aux femmes arabes. Bien qu'on ne lut pas
couramment sur son pâle visage les signes par
lesquels Dieu distingue ses élus, il n'en brillait pas
lïioinç déjà de ce rayonnement qui émane des êtres à
312 LES SAINTS DE l'iSLAM
qui le Créateur a donné ici-bas une mission de cha-
rité ou d'amour. Ces marques étaient certainement
lettre close pour le brutal Misraouï ; il en ressentait
les effets, mais la cause échappait à ses sens gros-
siers; il ne voyait rien au-delà de la possession char-
nelle de cette merveilleuse fille.
Sur un signe du Misraouï, son serviteur relevait
la rêne des bëtes, et la leur passait sur le cou. Quant
à lui, il s'apprêtait à fondre sur la pauvre Tifelleut
dès qu'elle aurait pénétré dans le chemin creux.
Avant de s'y engager, et comme si elle eût eu le
pressentiment de quelque danger, elle s'arrêta et re-
garda autour d'elle. Le résultat de cette inspection
fat sans doute satisfaisant; car elle entra dès lors
sans hésiter dans le sentier raviné qui menait à la
fontaine.
Quand elle fut à sa hauteur, le Misraouï bondit
comme un tigre, et se précipita sur sa proie qu'il en-
leva comme il l'eut fait d'une plume; il est vrai que
l'amour doublait ses forces. La charmante Tifelleut
ne poussa pas un cri, ne fit pas la moindre résis-
tance ; elle avait compris, sans doute, qu'il était
écrit que le Misraouï serait son ravisseur, et la rési-
gnation musulmane lui prescrivait dès lors de ne
pas chercher à lutter avec la destinée. Peut-être
aussi avait-elle pensé que le Dieu unique la tirerait
de ce mauvais pas. Elle eut même assez de calme et
de sang-froid pour poser sa cruche à terre sans la
casser. Dans une famille kabile, le fait d'une cruche
cassée a de tout temps été un événement; car cela y
représente une perte relativement considérable. Cette
cruche laissée dans le sentier était aussi un indice
pour la famille de la victime, en ce sens qu'il per-
mettait de déterminer l'endroit où la disparition de la
jeune fille avait eu lieu.
XXIII. — LELLA IMMA TIF'ELLEtîT 313
Le Misraouï, disons-nous, enleva la thojla comme
si elle eût eu la légèreté d'un oiseau, et il la déposa
dans le palanquin que portait la mule. Après avoir
soigneusement fermé les rideaux de la litière, et
prescrit à son domestique de conduire la bète par la
bride, le ravisseur monta sur la seconde mule et
donna le signal du départ.
Comme il n'eût pas été sans danger pour le Misraouï
de rencontrer sur son chemin des gens des Bni-
Salah, il se garda bien de suivre les sentiers qui
reliaient entre eux les gourbis ou les douars des
Kerracha, lesquels font partie de la Iribu des Bni-
Salah : il escalada, au contraire, les hauteurs boisées
de cèdres qui s'allongent dans le nord-est, et suivit
leurs crêtes en traversant le pays des R'ellaï. Il péné-
tra sur le territoire des gens de sa tribu, les Bni-Misra,
par les Taoula, qui en sont une fraction, et descendit
sur l'ouad El-Mokthà, où étaient ses gourbis, par
l'ouad Mermoucha. Il fallait à ses mules l^étonnante
adresse et la sûreté de pied qui sont particulières à
ces animaux pour traverser^ sans accident, un pays
aussi affreusement tourmenté que celui qu'elles
venaient de parcourir.
Pendant tout ce voyage, le Misraouï, abimé dans
ses pensées qui^ tour-à-tour, lui avaient montré le
ciel et l'enfer, c'est-à-dire la possession de la ravis-
sante Tifelleut, et le châtiment que devait inévita-
blement attirer sur sa tète l'affront qu'il venait d'in-
rtiger à la famille de la jeune fille, et à la tribu des
Bni-Salah tout entière ; le Misraouï, disons-nous,
n'avait point une seule fois adressé la parole à sa
victime. Il avait pensé avec raison qu'elle devait être
fort irritée contre lui, et qu'il en serait probablement
très mal reçu. Il s'était donc borné, en tenant sa mule
à quelques pas de celle de la jeune vierge, à surveil-
314 LES Saints de l'islam
1er autant que le lui permettait une nuit splendide-
ment étoilée, le palanquin qui la renfermait dans ses
rideaux.
Il atteignit ses gourbis un peu avant l'heure de la
prière àxxfedjeur (point du jour). Le serviteur arrêta
la mule au palanquin devant un groupe d'habitations
disposées à peu près en douar, et renfermées dans
une haie de figuiers de Barbarie, dont les solutions
de continuité étaient remplies par des broussailles
sèches de jujubier sauvage. Après avoir mis pied à
terre, le Misraouï s'approcha de la mule qui portait
l'objet de son fougueux et brutal amour, et il écarta
les voiles du palanquin en disant d'une voix qu'il
s'efforçait, mais vainement, do rendre tendre: « Nous
sommes arrivés, ô mabieu-aimée ! » et il s'apprêtait
à la prendre dans ses bras pour la descendre de la
litière. Mais, ô miracle ! une colombe avait remplacé
la délicieuse Tifelleut, et les bras du trop passionné
Misraouï s'étaient refermés sur le vide.
Dans sa fureur, ce grossier Kabil eut un instant
la pensée de tordre le cou à l'innocente colombe ;
mais il réfléchit qu'il avait évidemment affaire à une
élue de Dieu, et qu'il serait peut-être imprudent de
s'y attaquer. D'ailleurs, l'oiseau s'était envolé, et
avait repris la direction des Bni-Salah après avoir
tournoyé, comme pour le narguer, au-dessus de la
tète du ravisseur. Le Misraouï en fut pour sa honte,
et, dans la crainte que son aventure ne s'ébruitât, et
qu'il ne devînt la risée des tribus voisines, il quitta
les montagnes des Bni-Misra pour s'enfoncer dans
celles du Djerdjera.
Ce miracle, on le pense bien, fit grand bruit dans
toute la montagne, et il n'en fallut pas davantage pour
établir la réputation de sainteté de la jeune vierge,
et prouver aux incrédules qu'elle était l'amie de Dieu.
XXiri. — LELLA IMMA TIFELLEUT 315
Lella Tifelleut, qui était remplie de modestie, ne prit
point d'orgueil de cette manifestation du Très-Haut;
elle continua à s'occuper de soins terrestres absolu-
ment comme si elle n'eut été qu'une simple mortelle.
Les Kabils n'en revenaient pas ; ces grossiers man-
geurs de glands ne pouvaient comprendre qu^avec un
don pareil, la séduisante Tifelleut restât pauvre et
ne battit pas monnaie. Ce désintéressement leur pa-
raissait encore bien plus merveilleux que sa transfor-
mation en colombe; aussi, dès lors^ fut-elle pour eux
un objet d'admiration et de respect, et Tamour qu'elle
inspirait naguère à tous ceux qui l'approchaient,
se changea-t-il en une sorte d'idolâtrie muette qui se
traduisait ordinairement par des hoquets pleins d'une
éloq^uence passionnée. Personne, bien entendu, n'eut
l'idée de renouveler la tentative du Misraouï.
Pourtant, s'il faut s'en rapporter à la tradition,
l'aversion qu'éprouvait la sainte pour les hommes,
cette sorte d'androphobie qui avait fait le désespoir
des montagnards se serait singulièrement modifiée
quand elle eut atteint l'âge des passions. S'était-elle
brouillée avec le Dieu unique, qui lui aurait alors
retiré le don des miracles i On ne sait pas, puisque
Dieu est impénétrable dans ses desseins ; ou bien^
cette transformation morale de la belle Tifelleut
répondait-elle à quelque plan caché du Maître des
mondes ï' Quoi qu'il en soit, autant on avait aimé à la
citer comme un modèle de chasteté et de vertu, autant
elle était devenue un objet d'horreur pour la tribu des
Bni-Salah, et pour celles qui l'avoisinaient. Elle, la
pure parmi les pures, elle, la colombe timide, elle
apportait aujourd'hui dans ses impudiques et redou-
tables amours toute la fougue, toute la frénésie de la
panthère. La candide Tifelleut n'était plus, aux yeux
des Kabils, qu'une sorte ù.Qv'oula — une goule —qu'il
3l6 LES SAINTS DE L'iSLAM
n'était au pouvoir d'aucun mortel d'arriver à rassasier.
On racontait d'elle les choses les plus effrayantes,
et personne ne passait devant la porte de son gourbi
sans se hâter de réciter la formule déprécatoire :
« Au nom de Dieu le clément, le miséricordieux ! »
qui chasse les démons.
LellaTifelleut était d'autant plus dangereuse qu'elle
avait conservé sa merveilleuse beauté, et cette puis-
sance fascinatrice à laquelle n'avaient jamais pu se
soustraire ceux dont le regard s'était rencontré avec
le sien. Son amour donnait lamort^ disait-on, et tout
homme qui avait franchi le seuil de la demeure de la
trop séduisante fille pouvait être rayé du nombre des
vivants. Les Kabils le savaient ; ils n'ignoraient pas
que, s'approcher dans le rayon d'influence de son
regard de feu c'était fatalement la mort, puisque
toute retraite leur devenait dès lors impossible ; eh
bien ! malgré cela, d'imprudents jeunes gens^ attirés
irrésistiblement par nous ne savons quel sorte de
charme, allaient à chaque instant donner étourdiment
dans les lacs invisibles que tendaient à leurs cœurs
l'impitoyable Tifelleut. C'est ainsi que disparurent
successivement vingt-sept jeunes gens des Bni-Salah,
la fleur et l'espoir de la tribu.
Il faut dire que personne ne doutait qu'elle ne pos-
sédât à fond Vevlm er-roukka, c'est-à-dire l'art de
préparer et d'employer les charmes et les enchante-
ments, et ce n'était pas pour rien qu'elle portait des
colliers cVendjalih, de hemra et de kahala, coquil-
lages dont les vertus fascinatrices sont, certes, assez
connues pour qu'il soit besoin de les rappeler ici. Au
reste, plusieurs femmes, qui s'étaient approchées de
l'habitation de Lella Tifelleut, prétendirent l'avoir
entendue, et très distinctement, prononcer les for-
mules des enchantements, surtout les suivantes : « la
XXIII. — LELLA IMMA TIFELLEUT 317
hemra ehmirih I » — 6 coquillage, fascine-le ! — et :
« la kabala ekbalih / » — ô charme, fais-le venir à
moi ! — Souvent aussi, elle usa de l'influence du
kerar, boule ou coquillage dont la vertu est irrésisti-
ble, et à laquelle l'homme, même le plus indifférent,
ne pourrait se soustraire, eùt-il l'âge de Mer-
ted, ce roi de l'Yémen qui vécut six cents ans. Tout
malheureux dans l'oreille duquel tombaient ces pa-
roles de l'mcantation :
« O boule, amèue-le !
a boule, altire-le !
« Sil vieut, donne-lui le plaiisir ;
t S'il se détourne, donne-lui la mort I i
Tout homme, disons-nous, qui entendait ces pa-
roles tombait subitement dans une sorte de délire
amoureux^ et, pareil à l'oiseau qui subit le pouvoir
fascinateur du serpent, il se précipitait attiré, aspiré
vers le seuil fatal qu'il ne devait plus repasser
vivant. . . C'était terrible ! on en conviendra.
On ne sait si cette effrayante attraction avait
quelque rapport avec la lune ; mais ce qu'il y a de
certain c'est qu'elle ne s'exerçait avec toute son
énergie que lorsque cette planète éclairait notre hé-
misphère. En somme, cette particularité était encore
assez heureuse, puisqu'en leur laissant une sorte de
répit, elle diminuait pour les jeunes Kabils les
chances de mortalité.
Dès que l'astre des nuits ramplaçait celui du jour,
Lella Tifelleut apparaissait sur le seuil de son habi-
tation, et là, assise devant une sorte de reddana
(rouet à filer), elle filait de ses longs doigts pareils à
des âdfouth{\) une quenouille nue sur un bobine qui^
(i) L'ddfoulh est une sorte de ver ininco, long et doux au tou-
cher, auquel les poètes arabes coiupariMit volontiers les doigts
de la femme.
318 LES SAINTS DE l'iSLAM
en apparence, restait toujours vide. Tantôt la roue
de la redclana tournait avec une rapidité extrême,
tantôt son mouvement de rotation s'exerçait avec
une lenteur pleine de nonchalance. Lella Tifelleut
s'accompagnait alors dans sa mystérieuse besogne
par un chant monotone, un murmure inarticulé
plutôt qui semblait la plainte d'une mourante.
Quelques vieillards, qui avaient pu s'échapper du
périmètre d'infiuence, dans lequel ils avaient péné-
tré involontairement, expliquaient de la manière
suivante, pour en avoir ressenti les effets, le funeste
don d'attraction que possédait la terrible Tifelleut :
dès qu'un malheureux avait franchi la zone en-
chantée, il sentait son cœur tourner et se tordre dans
sa poitrine comme s'il se fut enroulé sur la bobine
d'une fileuse. L'infortuné devenait dès lors incapa-
ble de la moindre résistance, et il suivait machina-
lement son cœur^ qu'il cherchait, mais vainement^ à
maintenir dans sa poitrine.
C'était donc à filer des cœurs que, si l'on en croit
ces vieillards, s'amusait cette femme bizarre^ et ils
n'hésitaient pas à affirmer qu'ils n'avaient dû leur
salut qu'à la rupture, dès les premiers tours du rouet,
du fil cardiaque dont Lella Tifelleut comptait bien se
faire une laisse pour les attirer sous son funeste toit.
Cette hypothèse n'est pas absolument dépourvue de
probabilité; car il parait naturel que le cœur d'un
vieillard présente moins de ductilité que celui d'un
jeune homme.
Ces Kabils en étaient arrivés à ce point qu'ils ne
savaient plus du tout si la puissance de Lella Tifel-
leut était d'attribution divine ou satanique ; cette sin-
gulière fille appartenait-elle au monde des humains
ou à celui des esprits? était-elle, enfin, femme ou
dénîon '{ Quelques-uns disaient ; « Par Dieu ! il n'y a
XXIII. — LELLA IMMA TIFELLEUT 319
pas à en douter, c'est bien Loubaïna, la fille de
Satan ! » Les autres répliquaient : « Comment ! gros-
siers que vous êtes, ne voyez-vous point que c'est un
ange ? » Néanmoins, il y avait incertitude, et ce
doute ne laissait pas que de plonger les Bni-Salah
dans une grande perplexité^ et il faut avouer qu'il y
avait bien de quoi ; car, si Lella Tifelleut n'était ici-
bas qu'un spécimen de ces hour el-âïn (1) dont le
Prophète a peuplé son paradis, si sa mission n'était
que de mettre l'eau à la bouche des Croyants en leur
donnant un avant-goùt des jouissances célestes ; s'il
en était ainsi, les Kabils qu'elle choisissait pour ses
expériences ne compromettaient pas leur salut. Mais,
si, au contraire, Lcïla Tifelleut n'était qu'une sidana,
un démon femelle, une roula — une goule — envoyée
par Satan, c'était une autre affaire, et il y avait lieu
dès lors d'y regarder à deux fois avant de s'aban-
donner aux séductions de cette enchanteresse. Or,
comme pas un des vingt-sept disparus n'avait raconté
ce qu'il en était, les jeunes Kabils, et ceux qui,
parmi les mûrs, avaient conservé quelque virilité,
commencèrent à prendre des précautions contre les
entraînements de leur cœur, de leurs sens, voulons-
nous dire. Ainsi, ils firent usage de certains breu-
vages qui passaient pour avoir la vertu d'éteindre les
feux de l'amour, et c'est inouï ce qu'ils consommèrent
de salouana, ce calmant si souverain, qui se compose
d'un peu de terre recueillie sur un tombeau, et que
l'on délaie dans l'eau.
Malgré cela, quelques imprudents subirent encore
les effets de l'étrange pouvoir de Lella Tifelleut ; pa-
(1) Hour si^îiiific propromeut r/ui a les yeux fjrands, (l'an hcaii,
noir. Hour cl-i'iïn, l)ijllcs porsuiines {des deux scxcn) uux yeux
noiri; ; de là houri.
18.
320 LES SAINTS DE l'iSLAM
reils à ces nachithat, à ces étoiles qui passent ra-
pidement d'un point du ciel à l'autre, et qui ne sont
autre chose que les âmes des Croyants, ils couraient
joyeux au-devant de la mort, mais d^une mort, pen-
saient-ils, pleine de délices. Voir leur funeste idole
leur sourire de ses perles, se suspendre à ses lèvres
pour s'y enivrer de sa salive, et y savourer des vo-
luptés léthifères, sentir le poison se répandre dans
leurs veines et leur embraser les sens, passer, en
un mot, d'un paradis dans l'autre doucement, sans
secousse, sans souffrances, tout cela n'était-il point
à leurs yeux une suprême félicité, et pouvaient-ils,
franchement, souhaiter une autre mort? Non. Et
puis, après tout, pourquoi le Dieu unique avait-il
donné à Lelia Tifelleut son incomparable beauté si
ce n'était point pour séduire ? « D^ailleurs, se disaient-
ils avec une apparence de raison, il n'est pas dou-
teux qu'en exprimant cette maxime : « fuyez les
femmes laides et stériles, » le Prophète — que la béné-
diction et le salut soient sur lui ! — n'ait eu l'inten-
tion de sous-entendre : « Mais recherchez celles qui
sont belles et fécondes. »
Cette situation ne pouvait évidemment pas durer,
à moins toutefois que la destruction complète de la
tribu des Bni-Salah n'eut été dans les desseins du
Créateur ; mais, heureusement, il n'en était pas ainsi ;
car on apprit un jour que Lella Tifelleut avait quitté
sa demeure pour aller s'établir au sommet du massi 1"
des Bni-Salah, dans un gourbi de branchages dont
elle avait fait sa kheloua (solitude). Là, vètuc d'une
melhafa de laine grossière fixée à la taille par une
corde de palmier nain, elle passait ses jours et ses
nuits, couchée sur la terre, à prier et à s'entretcmir
avec Dieu. Jeunes et vieux pouvaient aujourd'hui
l'approcher impunément et sans danger pour leurs
XXIIl. — LELLA IMMA TIFELLEUT 321
cœurs ; car elle avait perdu ce chaud rayonnement
et cette puissance d'attraction qui la faisaient naguère
si redoutable. Cette existence nouvelle, ce retour à
la chasteté, ces dures privations que s'était imposées
Lella Tilelleut étaient-ils l'etïet du repentir ou les
conséquences de l'âge ? On en fut de tout temps réduit
aux hypothèses sur cette question, et la tradition
s'est toujours tue obstinément là-dessus. Nous ferons
comme elle, d'autant plus que ce point, laissé dans
l'obscurité, n'est pas d'une importance capitale, même
pour les personnes qui tiennent le plus à connaître
le fond des choses. Nous l'avons déjà dit, nous nous
sommes promis de n'avancer que des faits parfaite-
ment admis^ et nous nous ferions un cas de conscience
de falsifier même la tradition.
Malgré ce retour à la vie de privations et de prière,
le Dieu unique s'obstinait pourtant à ne pas rendre
à Lella Tifelleut le don des miracles que jadis il lui
avait octroyé. Lui, qui voit jusqu'au plus profond
des cœurs^ s'apercevait-il que la conversion de cette
sorte de Marie l'Egyptienne n^était pas sincère i
Sentait-il qu'elle n'était pas encore suffisamment
détachée des choses de la terre, et que le démon de
la chair n'avait pas entièrement évacué ce corps
qui avait donné asile aux plus fougueuses passions'^
Nul ne le sait. Aussi la khchita de Lella Tifelleut
n'était-elle que médiocrement fréquentée. En etîet,
pour les Kabils, une sainte qui n'a pas le don des
miracles est à peu prés sans valeur; car cela prouve
qu'elle n'a pas l'oreille de Dieu. Alors ce n'est pas
la peine de la prendre pour intermédiaire auprès du
Tout-Puissant s'il doit rester sourd à ses prières.
Ce serait de l'argent perdu, et l'argent est ce que les
Kabils aiment le moins à perdre.
Lella Tifelleut souffrait visiblement de ce manque
322 LES SAINTS DE l'iSLAM
de confiance du Très-Haut; aussi résolut-elle de sortir
coûte que coûte de cette fausse situation. Elle dépouilla
sa melhafa de laine^ qu'elle remplaça par des haillons
qui ne couvraient que très imparfaitement son corps
naguère si merveilleusement beau ; elle avait à peu
près oublié depuis longtemps déjà la pratique des
ablutions ; elle résolut de s'en abstenir dorénavant
de la façon la plus absolue ; elle laissa son opulente
chevelure qui, jadis^ avait eu pour peigne les doigts
des grands de la tribu, s'embroussailler en nid de
cigognes; elle cercla ses jambes de khelkhal (l)de fer;
puis, ayant pris le bâton de voyage, elle s'en alla
en mission dans les tribus kabiles pour essayer de
raviver la foi plus que chancelante des montagnards,
et leur expliquer les beautés de la religion mahomè-
tane, que ces rustres n'entendaient que très impar-
faitement, ou^ pour mieux dire, pas du tout. Lella
Tifelleut savait bien qu'elle entreprenait là une beso-
gne difficile et ingrate, et qu'elle risquait fort de prê-
cher dans le désert ; mais elle n'en aurait que plus
de mérite auprès du Dieu unique, lequel ne pourrait
mieux faire que de lui rendre son oreille.
La deroueucha resta deux ans à semer ça et là
la parole de Dieu dans les sillons qu'elle avait pré-
parés; malgré le soin et le zèle qu'elle y mit, la récolte
fut mince et le résultat insignifiant. Lella Tifelleut
avait bien les signes auxquels ceux qui en ont l'ha-
bitude reconnaissent les saintes ; mais, malheureuse-
ment, ils n^étaient pas perceptibles pour les Kabils;
il fallait d'ailleurs à leurs sens grossiers autre chose
que des apparences spirituelles ; il leur fallait, disons
le mot, des miracles parfaitement caractérisés, et
(1) Aimeuu.K ouverts se jmrlaut au bas de la jaaibc.
XXm. — LELLA IMMA TIFELLEUT 323
c'était justement ce que Lella Tifelleut était impuis-
sante à leur donner.
Désespérant d'obtenir du Dieu unique la faveur
qu'elle en sollicitait, celle du don des miracles, Lella
Tifelleut reprit le chemin des Bni-Salah, et regagna
le pic qu'elle habitait avant sa mission. Ce lieu, voisin
du premier ciel, et particulièrement propre à la prière
et à la contemplation, lui parut on ne peut plus con-
venable pour y attendre la mort et y reposer dans
l'éternité. Elle se dressa une âchoucha (cabane de
branchages) au pied d'un cèdre, et là elle se livra
de nouveau aux pratiques les plus austères de la vie
érémitique. Ayant cru que, dans un songe, Dieu lui
avait reproché le luxe de son vêtement, Lella Tifelleut
le dépouilla à son réveil, et se mit dans un état absolu
de nudité. « Elle avait d''ailleurs dépassé l'âge des
séductions, ajoute le conteur traditionniste, et elle
allait entrer dans celui où se clôt définitivement la
phase de la fécondité ; » elle atteignait, en un mot,
l'époque critique de la ménopause. Ne vivant dès lors
que des herbes et des racines qu'elle trouvait autour
de sa kheloua^ et que, dans la saison d'hiver, elle
était obligée de disputer aux neiges ; sans autre feu
sur ce pic glacial que celui dont elle brûlait pour la
cause de Dieu; seule dans cette solitude où le hasard
n'amène que quelques rares gardiens de troupeaux
de chèvres; c'était assez, il nous semble, pour ren-
trer en grâce auprès du Très-Haut. En effets Lella
Tifelleut s'aperçut un jour qu'elle avait le don de
prophétie, et qu'elle pouvait lire dans l'avenir comme
un thaleb dans un livre ; il lui semblait, en même
temps, qu'il était en son pouvoir de changer à son
gré les lois qui régissent l'univers. Après quelques
essais heureux de cette puissance tant désirée,
elle n'hésita plus à opérer devant la foule. Dés lors
324 LES SAINTS DE l'iSLAM
son ermitage ne désemplit plus de solliciteurs, et sa
cabane eût été bientôt insuffisante pour contenir tous
les mezoued (sacs de peau) de glands que lui appor-
taient les généreux Kabils^ si elle eût voulu accepter
ces dons ; mais elle avait fait vœu de pauvreté,
et nous ajouterons qu'intérieurement, ces monta-
gnards n'en étaient pas fâchés. A partir de ce mo-
ment, les Bni-Salah firent toujours précéder son nom
du titre de lella imma, madame ma mère, qu'on ne
donne qu'aux femmes de considération et aux saintes
amies de Dieu.
Le bonheur s'était abattu sur la tribu des Bni-Sa-
lah et s'y maintenait avec une rare persévérance ;
tout réussissait à ces montagnards depuis que Dieu
avait rendu sa puissance à leur sainte ; aussi, ne
mettaient-ils pas en doute que ce ne fût à son inter-
cession qu'ils dussent les faveurs du ciel. Malheu-
reusement, Lella Tifelleut était mortelle, et il arriva
qu'un jour, des pèlerins, qui étaient venus la solli-
citer d'être leur intermédiaire auprès du Tout-Puissant
pour qu'il rendit leurs femmes fécondes, la trouvèrent
étendue sans vie au pied de son cèdre. Dieu lui avait
repris son àme, ne laissant à la terre que sa dépouille
mortelle.
Le bruit de sa mort se répandit bien vite parmi
les Bni-Salah et dans les tribus voisines ; les pre-
miers s'empressèrent d'exécuter les dernières volon-
tés de Lella Tifelleut, qui avait témoigné le désir de
recevoir la sépulture au pied du cèdre où elle avait
vécu. Il était, au reste, de l'intérêt des Bni-Salah
de conserver chez eux les restes d'une sainte qui,
à l'occasion, pouvait toucher deux mots en leur faveur
au Dieu unique, et il n'est pas indifférent d'avoir
auprès de lui, qui en a tant à entendre, un interces-
seur de plus.
XXIII. — LELLA IMMA TIFELLEUT 325
On fit à la sainte des funérailles superbes, et son
tombeau fut immédiatement renfermé dans un djamâ
(chapelle) en pierres sèches, qu'on recouvrit d'un toit
de dis soutenu par une charpente de roseaux. Une
kbiba (petite coupole)^ construite dans l'intérieur du
gourbi, indique le point où furent déposés les restes
vénérés de la mrabtha (maraboute).
Le lieu où elle avait établi sa première kheloua
a été consacré par la construction, près d'un vieux
cèdre, d'une haououîtha (petite muraille circulaire en
pierres sèches) que^ tous les ans, les Amchach blan
chissent à la chaux.
Le djamâ qui renferme la dépouille mortelle de
Lella Imma Tifelleut est semblable au mkam qu'à
cinq cents mètres plus à l'est, la piété des fidèles
a dédié à Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani. Ce djamâ
s'élève au milieu d'un fouillis de broussailles à'aoucedj
(arbuste épineux) et de cèdres morts gisant sur le sol.
Nous ferons remarquer de nouveau qu'il n'y a que
les impies ou les esprits forts qui osent couper ou
ramasser du bois autour des tombeaux des saints,
et l'espèce en est encore rare en pays kabil, excepté
là bu la civilisation a déjà pénétré. Les montagnards
croyants ne mettent d'ailleurs pas en doute que, s'ils
commettaient ce sacrilège, quelqu'un de leur famille
serait, dans l'année, frappé de mort ou de cécité.
C'est ce qui explique, nous le répétons, le grand âge
et l'état de conservation des arbres qui sont dans le
périmètre de protection d'un marabout mort en odeur
de sainteté.
Les œufs et les petits des oiseaux — des perdrix
surtout — qui appartiennent à la zone sacrée renfer-
mant le tombeau de Lella Tifelleut, jouissent de la
protection dont elle couvre les cèdres qui entourent
sa chapelle funéraire : quiconque y toucherait com-
826 LES SAINTS DE l'iSLAM
promettrait sérieusement l'existence ou la vue de
ceux qui lui sont chers, y compris la sienne, bien
entendu.
Lella Imma Tifelleut n'a pas cessé d'être excel-
lente pour les Bni-Salah : un de ces Kabils a-t-il
perdu une chèvre ? eh bien ! il lui suffit de promettre
un chevreau à la sainte si elle consent à la lui faire
retrouver. La bienheureuse ne résiste jamais à une
pareille promesse, et l'homme à la chèvre perdue ne
manque pas de la retrouver le lendemain. Il élève
alors le chevreau promis, et dès qu'il est devenu
bouc, il l'offre en ouâda (promesse, vœu) à Lella
Tifelleut, ou plutôt à son oukil (1). Le propriétaire
d'un troupeau de chèvres désire-t-il l'assurer
contre la dent des chacals t eh bien ! qu'il fasse
cadeau d'un bouc à la sainte, et son troupeau n'a
rien à redouter — pendant un an — de la voracité
des carnassiers.
La fête annuelle de Lella Imma Tifelleut se cé-
lèbre au printemps : au jour fixé, toute la tribu des
Bni-Salah, hommes, femmes et enfants, montent en
pèlerinage au tombeau de la sainte. C'est à la frac-
tion des Amchach, sur le territoire de laquelle se
trouve la chapelle funéraire, qu'incombe le devoir de
fournir le thàain{2); mais, en définitive, comme la
sainte est fêtée par toute la tribu, les Amchach se
sont mis préalablement en quête pour recueilHr les
(l"i Maudalaiiv, ndiuinislrateur, cliarpé des intérêts d'un autre.
Voiikil dun saint, nous le répétons, est celui qui est chargé de
la perception des offrandes, et de l'entretien de la chapelle
renfermant son tondjeau.
(2) Le mot thùam sijiniiie proprement nourriture, pitance,
mets, chose que l'on mauf^e habituellement; mais, en Algérie,
cette expression s'emploie souvent pour le kousksoii, ainsi que
nous l'avons déjà dit.
\XI11. — LELLA IMMA TIFELLEUT
éléments du festin, lesquels se composent habituel-
lement de trente ou quarante boucs, et de quelques
jeunes bœufs qui n'ont pas encore labouré. Si le pro-
duit de la quête a dépassé la somme des besoins,
l'excédant est vendu à la criée, et le montant de la
vente est remis à Voukil de la sainte, le gardien de
son tombeau.
De nombreux vases de terre renversés pèle-méle
dans l'intérieur de la chapelle, composent le matériel
servant à ces agapes annuelles des Bni-Salaii.
Les pauvres, qui ne peuvent guère compter que
sur ces sortes de fêtes pour se rassasier, se gar-
dent bien d'y manquer. Ces jours-là, ils mangent
comme s'ils ne devaient plus jamais en retrouver
l'occasion .
La ziara (visite) hebdomadaire au djanui de Lella
Tifelleut a lieu le lundi. Ce jour-là, quelques rares
fidèles vont prier sur le tombeau de la sainte. On
sent bien, aujourd'hui, que la foi des Bni-Salah est
loin d'être à la même altitude que la chapelle funé-
raire qui renferme la dépouille mortelle de leur il-
lustre patronne.
Les Bni-Salah rapportent qu'en 1840^ époque à la-
quelle les réguliers de Mohammed-ben-Allal et d'EI-
Berkani étaient campés dans leur tribu, l'émir Abd-
el-Kader s'étant endormi sur le tombeau de Lella
Imma Tifelleut, où il était venu prier, aurait vu en
songe un ange qui lui avait révélé que sa prière se-
rait la dernière qu'il ferait dans le pays des Bni-
Salah. « Il est écrit, aurait ajouté l'ange, que le jour
des Français e^t arrivé, et Dieu, qui donne la terre a
qui il lui plait, Dieu, qui tantôt répand à pleines
mains ses dons sur ceux qu'il veut^ et qui tantôt les
mesure, Dieu, dis-je, a décidé qu'ils seraient les maî-
tres du pays. »
23
328 LES SAINTS DE l'iSLAM
Quoi qu'il en soit de ce songe de l'émir, ce fut, en
effet, la dernière fois qu'il parut dans le pays des
Bni-Salali.
XXIV
Sidi Mohammed-Bou-Ghakour
Mais nous avons quitté le territoire de la tribu des
Bni-Salah, et, traversant l'ouad Cheffa, nous som-
mes entrés dans le pays des Mouzaïa.
Depuis trois siècles, les Mouzaïa cherchaient, sans
succès, à expulser de leur pays les gens du Rif maro-
kain,qui s'y étaient établis par la violence vers la fin
du XIP siècle de notre ère. Evidemment, le droit
n'était pas du côté des gens du R'arb (Occident) ; mais
ils le remplaçaient par une ténacité extraordinaire
qui, en résumé, valait presque autant que le droite
surtout pour des gens qui n'adorent la justice qu'au-
tant qu'elle ne les incommode pas. Depuis trois siè-
cles donc, la meule du trépas roulait sans relâche sur
les tètes des Mouzaïa, et ils en étaient arrivés à ce
point qu'il leur eût été impossible de trouver, parmi
leurs guerriers, un homme ayant de la barbe entre le
nez et le menton; en un mot, le danger atteignait
leur nuque (1), et ils allaient être exterminés faute de
combattants assez Mùrs, assez faits pour être op-
posés avantageusement aux Marokains; et ce qu'il y
avait de plus terrible dans cette circonstance, c'est
(I) Exprp?sion arabo «ifrnifiant que l'' danger eftt e.rlr^mp.
XXIV, — SIDI MOHAMMED-BOU-CHAKOUR 329
que ces derniers ne dissimulaient point leur intention
de profiter de cette situation.
Les Mouzaïa eurent un instant l'idée de s'adresser
au Dieu unique pour qu'il les tirât de là; mais ils
l'avaient toujours beaucoup négligé, et c'est tout au
plus si le Très-Haut les connaissait, même de répu-
tation. Pourquoi ne priaient-ils pas? nous objectera-
t-on. Prier, c'est facile à dire, mais il faut savoir le
faire, et, nous le répétons, les Mouzaïa avaient tout-
à-fait oublié les formules de la prière; cela se voyait,
du reste, à leur infecte malpropreté ; car, chez les
Musulmans, la crasse est en raison directe de la
somme de l'impiété, puisque chacune des cinq prières
journalières doit être précédée de l'ablution. Enfin,
il n'y avait plus guère qu'un miracle qui put les sau-
ver; mais un miracle n'était pas chose absolument
commune par ces temps d'irréligion, et Dieu semblait
s'être lassé d'avertir ; ses prophètes et ses envoyés,
à l'exception pourtant de ceux qui étaient venus avec
le glaive, avaient toujours été si mal reçus, si iné-
coutés par ceux à qui ils étaient chargés d'apporter
la menace divine, que, vraiment, il y avait bien de
quoi se dégoûter de prêcher de tels endurcis. Pour-
tant, les Mouzaïa avaient tellement le droit de leur
côté, et leur situation était si intéressante, qu'il eût
été plus que cruel de les abandonner complètement
à la fureur et à la rapacité de leurs ennemis. Ce fut
évidemment l'opinion du Dieu unique; car^ au mo-
ment où, à bout de forces, ils se résignaient à subir la
loi des Rifains, qui avaient fixé au lendemain leur
suprême et dernière attaque, il envoya aux Mouzaïa
un secours sur lequel ils étaient, certes, loin de
compter.
Ils étaient réunis, jeunes gens, femmes et enfants,
avec ce qu'ils avaient de plus précieux^ en arrière
330 LES SAINTS DE l'iSLAM
de la Teniya,qu'ils avaient fortifiée du mieux possible,
bien que sans espoir de succès, pour recevoir l'at-
taque des Rifains. Ils auraient pu fuir, sans doute, et
aller réclamer l'hospitalité d'une tribu voisine ; mais
on n'a pas l'idée de ce qu'il y a de pénible pour des
montagnards dans l'abandon de leurs foyers, et,
bien souvent, presque toujours, le Kabil a préféré
subir la loi du vainqueur, voire même lui payer l'im-
pôt, que de lui laisser la cabane qu'il a bâtie et le
champ qu'il a arrosé de ses sueurs^ ce qui constitue
sa propriété, son bien enfin. Les Mouzaïa étaient
donc assemblés, attendant la journée du lendemain,
laquelle^ ils n'en pouvaient douter, devait être la der-
nière de cette lutte de trois siècles.
Depuis quelque temps déjà^ le soleil s'était laissé
glisser dans la mer, et il ne restait plus, à l'ouest,
qu'un pan de jour qui ne fût pas encore entré dans
la nuit ; déjà les étoiles riaient dans le ciel, absolu-
ment comme si les Mouzaïa n'eussent pas été dans
l'affliction, et la medjerra (1) traversait la voûte cé-
leste en la marquant d'une trace lumineuse, pareille
au sillage que laisserait le navire de l'Eternel par-
courant les mondes éiincelants sur la mer bleue de
l'infini. C'était une de ces calmes nuits pleines de
silence et de mystère, une de ces nuits où la terre
semble retenir son souffle comme si elle attendait
une révélation ,
Quelques jeunes gens des Mouzaïa veillaient dans
la crainte d'une surprise de leurs ennemis. Tout-à-
coup, une lueur, pâle d'abord^ vint éclairer l'arête de
l'un des contre-forts que le pic de Tamezguida jette
dans l'ouest. Cette lueur, 'qui n'avait rien de ter-
restre, prit peu à pou la forme d'un globe de feu, et
(l) Voie lactée.
XXIV. — SIDI MOHAMMED-BOU-CHAKOUR 331
parut rouler sur la crête dans la direction du camp
des Mouzaïa. L'attention de ceux qui veillaient fut
subitement attirée par ce phénomène lumineux, et ils
ne surent qu'en penser ; ce globe ne pouvait être un
bolide ; car il se mouvait sur une ligne horizontale et
avec une extrême lenteur; ce ne pouvait être ni la
lune, puisqu'on était dans la période des trois nuits
sombres antérieures (1), ni la brillante Zahara (2),
puisqu'on Tapercevait scintillant au-dessus de la
sphère lumineuse. Les Mouzaïa se perdaient en con-
jectures sur la nature de cette apparition.
Comme la lumière se rapprochait de plus en plus
de leur poste de surveillance, et qu'en résumé, ce
pouvait bien être une ruse de guerre de leurs enne-
mis, les Mouzaïa crurent devoir donner l'alerte dans
le camp. En un clin d'oeil, tout le monde y était
debout, et les plus valides se portaient sur les hau-
teurs voisines du col d'où l'on pouvait le mieux dé-
couvrir l'apparition. Ce qu'ils éprouvèrent fut une
sorte de frayeur mêlée d'admiration. Ce qu'il y avait
de singulier, c'est qu^au fur et à mesure qu'il appro-
chait^ le globe lumineux s'allongeait très sensible-
ment et prenait une forme ellipsoïdale, laquelle forme
se projetait en avant de lui et sur sa droite, comme
si c'eut été son ombre, mais avec cette différence
qu'elle était lumineuse. Tout, en dehors de cette ap-
parition, restait plongé dans les ténèbres.
Les Mouzaïa firent toutes les suppositions, excepté
la bonne, comme nous le verrons plus loin ; mais
cela tenait surtout à leur ignorance des choses de
l'Islam ; car, s'ils en eussent été plus instruits, ils se
(1) Les frnis première.* iniits <J"mi mnis lunaire, non érlairérs
an coimiienceiuent.
y2, La planète Venus,
332 LES SAINTS DE L ISLAM
fussent rappelé ce passage du Koran : « Un jour, tu
verras les Croyants ; leur lumière courra devant eux
et à leur droite (1). » Mais le Livre était lettre close
pour ces grossiers Kabils.
Quoiqu'il en soit, le spectre approchait toujours;
mais, chose bizarre ! son foyer lumineux semblait
s'assombrir à mesure qu'elle avançait ; on commen-
çait à distinguer au centre comme une forme hu-
maine, vaguement vaporeuse, il est vrai. Les Mou-
zaïa ne respiraient plus ; ils sentaient qu'il y avait
là un prodige, et ils se demandaient intérieurement
ce qu'ils devaient en craindre ou en espérer. L'appa-
rition n'était plus qu'à quelques pas de leur camp;
il n'y avait plus à en douter, ce globe lumineux
servait d'enveloppe à un être animé qui, bien que de
taille démesurée, n'en avait pas moins la forme cor-
porelle des Benou Adem (2). Mais à quel monde ap-
partenait-il î^ Etait-il de ceux que Dieu a créés d'un
feu subtil et qui se prosternèrent devant l'homme, ou
de ceux qui refusèrent de se prosterner (3) ? A tout
hasard, les Mouzaïa lui jetèrent la formule : « Sem-
mou Allah! » — Nommez Dieu! — par laquelle on
conjure les mauvais esprits en les défiant de pro-
noncer le nom de Dieu ; mais ces paroles n'ayant
point arrêté la marche du khlal (fantôme), ils en
conclurent que ce ne pouvait être qu'un ouali Allah,
— un ami de Dieu, — et ils en furent tout- à-fait ras-
surés. Quelques minutes après, l'apparition était au
milieu d'eux.
(1) Le Koran, sourate LVII, verset 1:2.
(2) Les eufants d'Aduiu, les hommes, les Iiumalus.
(3) « Après avoir créé Tliomme de celte argile qu'on faroune,
Dieu rassembla les anges et.leur ordonna de se prosterner devant
son œuvre et de l'adorer. Les anges se prosternèrent, à l'excep-
tion dlblis, que Dieu maudit. Iblis devenait ainsi le chef des
mauvais génies. Le Koran, sourate VII, versets 10 et siiivaots.
XXIV. — SIDI MOHAMMED-BOU-CHAKOUR 333
C'était bien un homme ; du moins, il en avait toutes
les apparences. C'était un vieillard à la taille élevée,
à la barbe blanche, au regard imposant; son visage
était resplendissant, et les Mouzaïa ne pouvaient
en soutenir l'éclat; ses mains étaient lumineuses,
et ses bernons d'une blancheur éblouissante ; il s'ex-
halait de son corps une odeur de lojihan (1) d'une
suavité extrême. Les Mouzaïa pensèrent que ce
pourrait bien être là ce qu'on appelait l'odeur de sain-
teté. Le bâton de voyage de cet étranger servait en
même temps de manche à une hache de forme bizarre
et d'un métal — si toutefois c'était un métal — incon-
nu. Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'elle n'était
ni de fer, ni d'acier. Un Mouzaouï, qui s'était appro-
ché tout prés du saint, — ce devait être un saint, —
prétendit que le tranchant de cette hache était de
diamant. On verra plus tard ce que ce pouvait bien
être.
— « Mouzaïa ! s'écria le saint, approchez et
écoutez ! »
A ces mots, la nature entière devint silencieuse
et se fit attentive ; le vent cessa de souffler dans
le feuillage, les cascades se turent, les eaux des
torrents interrompirent leurs hurlements, la chouette
ne chuinta plus son chouchement, et les insectes
nocturnes même finirent leurs bruits.
Les Mouzaïa s'étaient approchés respectueusement
du saint, disposés à ne point laisser tomber une seule
de ses paroles hors de leur oreille.
— « Je viens à vous, ô Musulmans ! par la volon-
« té de Dieu — qu'il soit glorifié ! — pour vous aver-
c tir et vous sauver ! . . . Quant à mon nom, je m'ap-
« pelle Mohammed ; quant à mon existence, elle est
(1) Résiae qui «ert d'encens.
334 LES SAINTS DE L'ISLAM
« périssable; quanta mon corps, il est usé. . . Depuis
« trois siècles et plus vous vous chautfez au feu de
« la guerre (1), et les cailloux de vos montagnes
« ont été rendus sourds par le sang (2) ! Demain vous
« alliez monter sur les ailes de l'oiseau, et le bâton
« de votre tribu allait voler en morceaux (3), laissant
« en partage aux oiseaux de proie les cadavres de
« vos derniers guerriers ; car vous ne pouviez espérer
« que Dieu — qu'il soit exalté!— vous donnerait
« les omoplates de vos ennemis (4i. Par Dieu ! ô
« Musulmans ! vous l'avez échappé du bout de vos
« âmes (5) ! Déjà les gens du R'arb (6) vous ont ren-
« du la terre trop étroite (7), et demain, je vous le ré-
« pète, ô Mouzaïa ! c'en était fait de vous ! Mais bien
« que vous l'ayez oublié^ et que le sang que vous avez
« versé n'ait pas été répandu dans les combats pour
« l'œuvre de l'Islam (8), l'Indulgent, le Miséricordieux
« a cependant voulu vous préserver du vide des va-
« ses (9), et de la mort rouge (10) qui vous menaçait.
« Sachez-le donc, ô Musulmans ! la cause que vous
« défendez est impie; car Notre Seigneur Âloham-
« med — que Dieu répande sur lui ses grâces et lui
« accorde le salut! — a dit : « Les choses inanimées
(1) « Vous essuyez les rif^iieurs île la guerre. " — Nous uous
sommes attaché à couser\ tr ;iux paroles de Sidi Mohammed leur
cachi-t arabe.
(2) H y a eu tant de sang répamiu dans vos montagnes, que
les cailloux qui tfimbuient sur le sol ue rendaient plus de son.
(3) Vous alliez être dispersés,
(4) Mettre en fuite.
(5) L'échapper belle.
(6) Les gens de l'Ouest, les gens du .Marok.
(7) Réduits à la dernière extrémité.
(8) Pour la précieuse foi de l'Islam.
(9) De la perte de vos biens.
(10) La mort qui arrive par le nietutre, ou dans les combats.
XXIV. — StDI MOHAMMED-BOU-CHAKOUR 335
« de la terre (les biens-fonds) appartiennent à Dieu
« et à son Prophète. » Or, de quel droit refuseriez-
(n vous à vos frères du R^arb une part de cette terre
« qui n'est point à vous, et que vous leur disputez
« depuis plus de trois siècles ? Vous le voyez, ô Mou-
« zaïa ! le Puissant vous en punit, et à ce point que
« c'est à peine si le plus ancien d'entre vous a de la barbe
« entre le nez et le menton. C'est ainsi quele Créateur
« détruit les générations qui ne sont pas dans sa voie ;
« car, s'il est indulgent, il est terrible aussi dans ses
« châtiments. Dieu — qu'il soit glorifié ! — veut donc
« que vous viviez en frères avec ceux que vous appe-
« lez vos ennemis; il veut que vous soyez comme les
« dents d'un même peigne^ et que vous ne formiez
« plus qu'une seule et même tribu. Suivez-moi donc^
« ô Mouzaïa ! venez sceller dans le camp de vos
«. adversaires le pacte de la réconciliation ! »
Un jeune thaleb traduisait en langue kabile les
paroles de Sidi Mohammed ; car la langue arabe
n'était qu'imparfaitement comprise alors par les mon-
tagnardsj et pas du tout par les femmes et les enfants.
Et cette foule qui avait désespéré, et dont la haine
pour les Rifains paraissait ne devoir s''éteindre
qu^avec la dernière goutte du sang de Ses enfants,
cette foule, disons-nous, suivit monseigneur Moham-
med comme un chien fidèle suit son maître; car elle
avait reconnu en lui un élu de Dieu. Il la conduisit
au milieu du camp des Mr'arba.
La nuit commençait à devenir blanche (1). Les Ri-
fains étaient déjà en mouvement dans leur camp, et se
disposaient à l'attaque. Ils furent un peu décontenan-
cés quand leurs sentinelles avancées leur curent si-
gnalé l'approche d'une bande nombreuse se dirigeant
(I) Le jour coimneuçait à |toiiMiro.
336 LES SAINTS DE l'iSLAM
vers eux. Croyant à une surprise, ils se précipitèrent
sur leurs armes. Mais les Mouzaïa ayant agité le
pan de leurs bernons en signe de paix, les Mr'arba
les laissèrent approcher.
Sidi Mohammed eut à peine exposé aux Mr'arba
l'objet de la démarche qu'il faisait auprès d'eux, que,
subissant presque instantanément son influence, ils
déposaient spontanément leurs armes aux pieds du
saint, et sollicitaient, avec leur pardon, l'amitié des
Mouzaïa. De ce moment, la haine séculaire des deux
fractions s'éteignit comme par enchantement, et elles
se jurèrent une amitié éternelle, se promettant de ne
plus former désormais qu'une seule et même tribu.
Les Rifains se félicitèrent d'autant plus d'avoir été
agréables à Sidi Mohammed, qu'ils reconnurent en
lui un de leurs compatriotes, un saint de leur pays,
qui est le pays de l'Islam par excellence. Sidi Mo-
hammed venait, en effet, de Saguiet-el-Hamra, cette
zaouïa du Sud marokain dont nous avons déjà si
fréquemment parlé.
Ravi de la soumission des deux fractions rivales,
Sidi Mohammed ne voulut point borner là ses bien-
faits : « Je veux, leur dit-il, s'il plait à Dieu ! faire de
votre pays un pays de délices ; je veux le fertiliser en
lui donnant l'eau qui lui manque, et en abreuvant
vos champs altérés où règne une éternelle séche-
resse, la mère de la misère.... Suivez-moi donc, ô
Musulmans ! et reconnaissez que les promesses du
Tout-Puissant ne sont point à longue échéance, et
qu'il est aussi prompt à récompenser qu'à punir.
Tous suivirent le saint, en passant par les crêtes,
jusqu'au-dessus du point où l'ouad El-Merdja se
jette aujourd'hui dans l'ouad Cheffa. S'il faut en
croire la tradition, lo pays occupé par la tribu des
Mouzaïa et par celle des Bni-Salah, ne formait alors
l
XXIV. — SIDI MOHAMMED-BOU-CHAKOUR 337
qu'un seul massif se rattachant à leurs sommets
principaux par des contre-forts courant à la ren-
contre l'un de l'autre, et marquant leur point com-
mun de suture par une légère dépression, un ensel-
lement insignifiant. En ce temps-là, l'ouad Mouzaïa,
après avoir longé la pente méridionale du territoire
de la tribu de ce nom, se jetait brusquement dans le
nord jusqu'à l'ouad El-Merdja, par où il s'échappait
dans l'est ; car il rencontrait en ce point une haute
muraille de rochers qui lui barrait le passage et l'o-
bligeait à changer de direction. L'ouad Mouzaïa
allait donc tomber dans l'ouad Targa, qui le versait
dans l'ouad El-IIarrach. Nous n'avons certes pas
l'intention de démontrer la vraisemblance de cette
opinion ; nous admettrons pourtant que le miracle
que nous allons raconter n'a pas du se produire sans
occasionner, dans le cours de ces rivières, une pertur-
bation ayant tout au moins rang de cataclysme.
Quoi qu'il en soit, la gorge profonde que nous ap-
pelons aujourd'hui la coupure de la Cheffa ou de
l'Atlas n'existait pas primitivement, et, conséquem-
ment, ni le nord, ni l'est du territoire des Mouzaïa
n'étaient arrosés, puisque les eaux de l'ouad de ce
nom s'échappaient par la crevasse connue actuelle-
ment sous le nom d'ouad El-Merdja.
C'est donc à cette fâcheuse situation (jue Sidi
Mohammed entreprit de remédier, et cela dans l'inté-
rêt de ses clients les Mouzaïa.
Sidi Mohammed s'arrêta au-dessus de la rive gau-
che de l'ouad Mouzaïa, un peu en arrière du point de
rencontre des deux contre-forts formant traverse en
avant et au sud de la gorge actuelle de la Cheffa. Une
légère dépression perpendiculaire au cours de la pre-
mière de ces rivières marquait la limite entre le pays
des Mouzaïa et celui des Bni-Salah. Le saint plaça
338 LIÎS SAINTS DE l'iSLAM
son pied droit sur le territoire de la fraction de Tadi-
nart^ et son pied gauche sur celui de la fraction des
Bni-Annas, puis, s'étant tourné vers la Kibla, il
se mit à prier. Bien que les Mouzaïa et leurs nou-
veaux alliés ne se doutassent pas de la façon dont
allait opérer Sidi Mohammed pour remplir sa pro-
messe de leur donner de l'eau, ils ne s'attendirent pas
moins de sa part à quelque karama (1) qui attestât
d'une manière décisive sa puissance surnaturelle.
Ils se tenaient respectueusement à quelques pas sur
la droite du saint, la bouche, les oreilles et les yeux
tout grands ouverts pour ne rien perdre de ce qui
allait se passer.
Sidi Mohammed avait à peine entamé sa prière
qu'un grondement souterrain se fit entendre dans le
sud; ce bruit grandissait à mesure qu'il se rappro-
chait. Il semblait en même temps que la montagne
chancelait sur sa base, et qu'elle cherchait à retrou-
ver son équilibre. Des craquements sinistres, pareils
à ceux que produirait la détente des muscles d'un
monstrueux géant qui s'étire, indiquaient qu'il se
passait quelque chose d'étrange au sein de la terre.
Les eaux de l'ouad Mouzaïa bouillonnaient sur leur
lit de cailloux comme si elles eussent été chauffées
par des feux souterrains. Une forte odeur de soufre
se répandit dans l'atmosphère ; les oiseaux se turent
et s'envolèrent en tournoyant ; le feuillage et les
herbes, pris de frisson, jetèrent un long susurrement
ressemblant à un gémissement; puis des rochers se
détachèrent des sommets, et leurs débris, brisés en
morceaux comme ce qui sera jeté dans laHothama(2)
(1) Miracle que l'ait un liomme saint qui n'est pas prophète.
\i) La Hothama est l'an des nouis de l'Enfer mahométan;
c'est spérlaU'uiont le lieu où tout ce qui y sera jeté sera brisé
•n morceaux et réduit couiQu; des fétuii de paille.
XXVr. — SIDI MOHAMMED-BOL-CHAKOUR 339
au jour du jugement dernier, se précipitèrent en
sifflant dans les abiines.
Bien que le ciel fût sans nuages, le sud paraissait
de l'airain l'ondu : c'était une succession non-inter-
rompue de fulgurations et de coruscations d'une
intensité à mettre en fusion le trône de Dieu lui-
même. Tous ces phénomènes allaient crescendo
parallèlement à la prière du saint. Les Mouzaïa
tremblaient de tous leurs membres, et cherchaient
dans leur souvenir des lambeaux de prière à adresser
au Tout-Puissant pour désarmer ce qu'ils croyaient
être sa colère.
Les roulements souterrains et les ébranlements du
sol, d'abord intermittents, ne cessèrent plus. Et le
saint priait toujours. Tout-à-coup, il brandit sa hache
dans l'air et y détermina un éclair qui couronna d'un
nimbe lumineux sa tète austère, puis il l'abattit sur
l'arête rocheuse. Soudain se lit entendre un craque-
ment terrible que répétèrent les échos jusqu'aux
confins du Tell, et la montagne s'ouvrit du haut en
bas comme le fait un tronc d'arbre sous la cognée du
bûcheron. Après un moment d'hésitation, les eaux
de l'ouad Mouzaïa se précipitèrent avec impétuosité
par la brèche qui venait de leur être ouverte, et elles
s'élancèrent bondissantes et écumeuses vers le nord
en longeant le territoire mouzaouï\,qu'elles arrosèrent,
particulièrement dans la Mlidja. La lèvre que fit
dans la montagne la hache de Sidi Mohammed valait
au nouveau cours d'eau le nom d'ouad Cheffa, rivière
de la Lèvre.
Emerveillés et surtout ravis de la puissance de Sidi
Mohammed-Bou-Chalcour (1), les Mouzaïa et leurs
\) f> inir.iflc îiv.iil vain à Siili .Moliaminoil !<■ siiruoiu fie
Bou-C/i(dour, c'est à duo Mousoigutuir .Moluimmod a la Hachr.
340 LES SAINTS DE l'iSLAM
alliés ne surent comment reconnaître un bienfait de
cette importance ; il escortèrent le saint homme jus-
qu'au sommet du piton de Tamezguida, point culmi-
nant du massif des Mouzaïa, et le lieu où le véné-
rable marabout avait manifesté le désir d'établir sa
kheloua (solitude). Tout le long du chemin, les Mou-
zaïa et les Rifains chantèrent sa louange et l'accablè-
rent de demandes; chacun le sollicitait d'être son in-
tercesseur auprès du Tout-Puissant . les uns voulaient
de la postérité ; les autres une portion des biens de ce
monde. — « Sois le tronc^ ô monseigneur ! auquel
nous nous frotterons (1) quand le malheur nous ac-
cablera ! lui dirent-ils. — Nous le savons, avec ta pro-
tection, un milan peut devenir un aigle. — Prètc-nous
donc ton oreille, o monseigneur ! toi qui as celle de
Dieu. » Le saint ne se pressait pas de promettre ; il
savait d'expérience qu'il n'est point de tyran plus
insupportable que l'homme à qui l'on a fait du bien,
ou rendu quelque service ; il semble, en eftet, que le
fait de l'avoir aidé ou secouru une fois suffise à ses
yeux pour vous constituer son débiteur à perpétuité.
Sidi Mohammed savait tout cela ; aussi, ne se las-
sait-il pas de répéter aux demandeurs : « Ne laissez
« point, ô mes enfants, vos cœurs s'abreuver du
« culte du veau (2). — Que Dieu vous garde d'une
« àme qui ne saurait être satisfaite ! — • Rappclcz-
« vous que le cœur est le soutien, le pivot du corps,
« et que la patience est la clef d'un meilleur avenir.
« Je vous ai trouvés, ô Mouzaïa, broyant des
« pierres (3), et j'ai apporté la joie et le bien dans
« votre pays. Il serait peut-être temps que vous re-
« merciassiez Dieu; car c'est à lui que vous devez
(1) IScii.-? nous utilr.
(2) JJii cuIIl' ilu vcuu dur {Le Koraii, sourate 11, verset 87).
(3) Tristrs cl abattus.
XXIV. — SIDI MOHAMMED-BOU-CHAKOUR 341
« tout cela; moi, vous le savez, je ne suis que son
« instrument. Faites donc quelque chose pour vos
« âmes. »
Les Mouzaïa accompagnèrent le saint jusqu'au
sommet du pic de Tamezguida, et s'empressèrent de
lui bâtir un gourbi de branchages. Sidi Mohammed
les en remercia, et, en les congédiant, il leur recom-
manda de nouveau de penser à Dieu, et de s'occuper
un peu plus des pratiques de l'Islam, qu'ils parais-
saient négliger absolument, celle des ablutions en
particulier. « Aujourd'hui que vous avez de l'eau,
« leur fit observer le saint, vous seriez sans excuse
« aux yeux de Dieu, — qu'il soit exalté ! »
Sidi Mohammed se croyait débarrassé de ses pro-
tégés; mais il avait compté sans les Kabils: avant de
le quitter pour rejoindre leurs douars, ils lui firent
dire par le plus éloquent de la tribu: « Monsei-
« gneur ! tu es sur notre oeil (1). . . Par ta tète ! mets
« le comble à tes bienfaits. . . Nous savons que tu es
« une mer qui déborde, et que tu n'es pas de ceux
« qui viennent en secouant les épaules (2)... Nous
« sommes tes enfants, tes serviteurs, tes chiens...
« Eh bien ! fais ce que nous te demandons. . . Tu es
« tout puissant. . . Fais pour notre montagne ce que
« tu as fait pour la plaine : . . . fertilise nos coteaux
« en leur donnant l'eau qui leur manque, et^, nous en
« jurons |)ar Dieu ! nous servirons de terre à tes pas. »
Sidi Mohammed-Bou-Chakour qui, en somme, était
excellent, céda à la demande des Mouzaïa de la mon-
tagne : « Que chacun de vous, à son tour, répondit- il
« à l'orateur mouzaouï, me monte chaque matin
« au sommet du pic de Tamezguida une koUa (3)
(1) Nous avons pour toi le i»liis <riMn(l respuL't.
(2) Les lUiliiis viihîs, sans ricu apporter.
(3) Cruche.
342 LES SAINTS DE L'iSLAM
« d'eau, et; s'il [jlait à Dieu ! vous serez satisfaits. »
Ils le furent en effet ; car le saint employa le con-
tenu de cette kolla qui, chaque jour, lui était apportée
par un Mouzaouï, à foriïier et à alimenter un lac qui
donna de Teau à la portion la plus altérée du massif
des Mouzaïa, c'est-à-dii'c à son versant méridional.
Sidi Mohammed-Bou-Chakour vécut quelques an-
nées encore au milieu de la tribu où il avait apporté
la paix et la richesse. Un jour, le Mouzaouï qui^ à
son tour, lui avait monté la cruche d'eau^ le trouva
mort dans sa kheloua. Selon qu'il en avait manifesté
la volonté^ il fut inhumé au sommet du pic de Ta-
mezguida, où il avait vécu.
La ziara (pèlerinage) à son tombeau a lieu deux
fois par an, aux époques des labours et des moissons.
Depuis l'apparition de Sidi Mohammed-Bou-Cha-
kour dans le pays, les Mouzaïa ne forment plus
qu'une seule et même tribu, unie comme les doigts
de la main; s'il leur arriva quelquefois, souvent
même, de frapper la poudre, ce ne fut jamais que
pour repousser ou combattre un ennemi commun.
XXV
Sidi Mohamtned-ben-Bou-Rekâa
En 1825, Blida, remise des pertes que lui avait fait
éprouver la peste de 1817-1818, fléau qui lui enleva
jusqu'à soixante-dix personnes par jour, comptait
une population de G à 7,000 habitants, ibnnéc de
XXV, — SIDl MOHAMMED-BEN-nOU-REKAA 343
Mores, de Kouloughlis, de Turcs, d'Israélites et de
quelques Arabes du dehors. La ville avait 1300 mai-
sons, dont quelques-unes seulement réunissaient à
l'intérieur les élét^ances, la grâce et le confort de
l'habitation moresco-algérienne. A l'extérieur, c'était
ce que nous voyons encore aujourd'hui : des cubes
blanchis à la chaux, et piquetés de quelques rares et
jalouses ouvertures treillissées de fer jouant le rôle
de fenêtres, une sorte de dé à jouer dont la face la
plus prodigalement pointée ne dépasse jamais le
double-deux.
La population de Blida, celle qui ne faisait pas de
négoce, vivait du produit de ses jardins; très peu
agricole, elle ne faisait de blé et d'orge que pour sa
consommation. Les quelques Turcs qu'on y trouvait
étaient surtout des khezourdjia (1) qui, soit qu'ils y
fussent mariés, soit qu'ils y eussent des intérêts,
avaient choisi Blida pour y passer leur année de
khezour ou de disponibilité.
Si l'on en croyait certains auteurs pleins de pen-
chant pour les mœurs de haut goût de l'Orient, Blida,
avant nous, n'aurait été qu'un lupanar, une ville de
petites-maisons où les grands delà Régence venaient
oublier les soucis de V administration turque, et
profiter joyeusement de la longanimité du pacha qui,
un jour ou l'autre, pouvait leur ôter la disposition de
leur tète. Ces auteurs, et nous l'avons répété servi-
lement après eux, ainsi que cela se passe toujours
quand il s'agit de calomnie, ces auteurs, disons-nous,
ont été jusqu'à prétendre qu'à l'époque fortunée dont
(1) Le .service de la milice turque so divisait eu trois positions
dont chacune avait un an de durée : service de garnison, service
d'expédition, repos ou disponibilité. Pendant son anuée de
repos, le kfiezounlji avait droit à la solde seuicmenf.
344 LES SAINTS DE l'iSLAM
nous parlons, Blida n'était jamais désignée que par
Tépithète infâme de kahha, prostituée.
Il est délicat, pensons-nous, de rectifier cette erreur
qui a fait plus que son temps. La vérité c'est que
Blida ne valait ni moins ni plus que les autres villes
de la Régence. Ses mœurs n'avaient certainement
pas, nous l'avouons, la pureté de son ciel ; mais on
pouvait en dire tout autant de Koléa, que les auteurs
dont nous nous plaignons ont essayé de faire passer
pour une sainte, et cela dans le but inavouable de
donner plus de saillant, plus de relief à l'échevè-
lement oriental dont on accusait la petite rose de
la Mtidja. Ce n'est pas bien. Evidemment, nous le
répétons, Blida n'a jamais été confondue avec Nan-
terre; — d'ailleurs cela ne se prononce pas de la
même façon; — mais il faut dire que la température
africaine et le parfum des orangers ne paraissent
rien moins que favorables à la culture et au dévelop-
pement des rosières.
Nous ne devons pas laisser ignorer pourtant
qu'aux yeux de quelques hommes pieux, de Sidi
Mohammed-ben-Bou-Rekàa, entre autres, marabout
vénéré des Bni-Menad, les gens de Blida étaient
mûrs pour le châtiment. Pour lui, il n'était guère
possible d'aller au-delà en fait d'impiété, d'incré-
dulité et de corruption, et Dieu, qui y avait mis de la
patience, ne pouvait manquer de s'en lasser bientôt,
et de les en punir par quelque affreuse catastrophe.
C'était imminent. Depuis longtemps déjà, ce saint
homme, qui avait évidemment une mission d'en-haut,
s'évertuait â les prêcher, à les exhorter pour tâcher
de les ramener à la foi musulmane, dont ils avaient
mémo oublié jusqu'à la formule; ses avertissements,
il est inutile de le dire, avaient toujours été accueillis
parles rires et le mépris. Pourtant, Sidi Mohammed-
XXV. — SIDî MOHAMMED-BEN-BOU~REKAA 345
ben-Bou-Rekâa passait pour posséder le don des
miracles et de prophétie; mais quand une population
est aveuglée,, tarée par l'impiété, il est reconnu qu'il
n'est point d'autre remède à lui appliquer que la des-
truction. La Bible et le Koran en fourmillent d'exem-
ples.
Nous sommes en redjeb de l'année 1240 de l'hé-
givBj et le dimanche 4 de ce mois, de notre ère le
27 février 1825. Dès le matin de ce jour, Mohammed-
ben-Bou-Rekàa, vêtu d'un bernons en haillons, et
un long bâton à la main, parcourait la ville^ la
menace à la bouche, et, comme le prophète Jonas, qui
prédit la chute de Ninive, il s'en allait par les
rues en criant ces terribles paroles : « Ecoutez, 6 les
corrompus ! ô les gâtés ! encore trois jours, et je
vous le jure par Dieu ! Blida sera détruite ! . . .
Allons ! ajoutait-il ironiquement, qui est-ce qui veut
m'acheter Blida pour un fels (l) ^ »
Bien qu'il n'attachât qu'une médiocre importance
aux paroles de Sidi Mohammed-ben-Bou-Rekàa^
regardé généralement comme un deroueuch ne
jouissant pas de toute sa raison, le hakem (2) de
Blida, qui était alors le Turc Hacen-eth-Thouïl
(Hacen-le-Long), ne fit pas moins arrêter ce prophète
de malheur, qui répandait l'effroi parmi les femmes
et les enfants, et il l'enferma dans la prison de
la mehakma (3). Il n'y avait pas un quart-d'heure
que le hakem l'avait mis sous les verrous, que Ben-
Bou-Rekàa venait lui donner le salut au moment où
il savourait à petites gorgées le contenu d'une tasse
de café, que venait de lui servir son kahouadji.
(1) Pièce (le luoiiiiJiic d.' la valeur d'au ceutiiue h pou près.
(2) Le f;ouvcrueur de la ville, celui qui y comuiaude.
(3) Mehaktna, tribuual du kadli)'.
346 LES SAINTS DE l'iSLAM
Hacen-eth-Thouïl, qui, en sa qualité de Turc, n'é-
tait pas un Croyant bien accentué^ supposa, en
voyant Bon-Bou-Rekàa dehors, qu'il avait mal fermé
la porte de la prison, et il se disposait à le réincar-
cérer. Mais le marabout des Beni-Menad lui ayant
affirmé que ce serait-là une peine inutile, attendu
qu'il se riait au même degré et de ses verrous et de
ses fers, llacen se le tint pour dit, et il ne chercha pas
à en recommencer l'épreuve ; il le laissa donc libre,
en lui recommandant, toutefois, d'éviter de jeter l'a-
larme dans la population blidienne par de ridicules
prédictions.
Ben-Bou-Rekàa se contenta de lui répondre :
« Dieu seul est grand et puissant, et ce qu'il a décidé
dans la nuit d'El-Kadr (1), il n'est jooint au pouvoir
des hommes de s'y opposer. Je te le répète, ô hakem !
encore trois jours, et Blida sera détruite! Et Sidi
Mohammed-ben-Bou-Rekâa se retira en répétant ce
cri sinistre : « Qui est-ce qui veut de Blida, la petite
rose (2), pour un fels ?. . . >
Quelques vrais Croyants — Blida n'en renfermait
guère alors — se hâtèrent pourtant, dans le doute,
d'abandonner leurs demeures et de se construire des
gourbis dans leurs jardins.
(1) C'e.«t (laiip la nuit ilEl-Kailr, qu'on croit ètro celle fl\i 2.1
ou du 24 du mois de Reuiudlian. que sont résolues et fixées.
Itour toute l'année, les affaires de l'univers. Dans cette nuit, les
anges et l'esprit descendent dans le monde, avec la permission
de Dieu, pour y régler toutes choses.
(2 Sidi Ahmed-beu-Youcef, le marabout satirique dont le
tombeau est à Miliana, a dit, en parlant de Blida :
« En-nas qaloulek el-blida;
Aua semmitck ourida. •
« On fa nommée la petite ville;
.Moi je t'appellerai une petite rose. »
XXV. — SIDl MOHAMMED-BEN-BOU-REKAA 347
Pendant trois jours, l'impitoyable marabout cria
sa terrible menace par la ville, et les impies se
disaient en l'entendant : « Maudit soit l'insensé avec
sa sotte prédiction 1 » D'autres lui jetaient ce souhait:
« Que Satan le lapidé te cloue ta langue de chien
dans la bouche, maudit hurleur ! » Et sans prendre
garde à ces injures, Mohammed-ben-Bou-Rekàa ré-
pétait, en les psalmodiant, ces paroles du Koran :
« Nous envoyâmes chez ceux qui s^étaient égarés
« des avertisseurs, et ceux qui n''étaient point nos
« serviteurs fidèles, et les incrédules les traitèrent
« d'imposteurs. Ecouterons-nous, disaient-ils, un
« homme comme nous ? En vérité, nous serions
« plongés dans l'égarement et dans la folie. . . C'est
« un imposteur insolent! .. . Les Madianites et les
€ Temoudites ont aussi traité les envoyés Choâïb et
« Salah d'imposteurs. . . . Quelle a été la fin de ceux
« qu'ils avertissaient ? Une violente commotion de la
« terre les surprit, et, le lendemain, on les trouva
« gisants, morts et la face contre terre, sous leurs
« demeures bouleversées. »
« Tu leur annonceras, ô Mohammed -ben-Bou-
Rekâa! le châtiment terrible, et ils te diront: « Tais-
toi, chien, tu mens ! »
« Malheur â quiconque tourne le dos et ne croit
pas ! Malheur aux gâtés, aux pourris, aux cor-
rompus ! »
Et tous ceux qui rencontraient Mohammed-ben-
Bou-Rekàa sur leur chemin haussaient les épaules,
ou lui jetaient une injure.
Et les enfants — les fils de Turcs principalement —
suivaient le deroueuch en le huant.
Le lendemain et le surlendemain, quelques Mores,
que la persistance de Sidi Ben-Bou-Rekâa avait fini
par effrayer, quittèrent leurs demeures et allèrent
348 LES SAINTS DE l'ISLAM
dresser des gourbis dans les orangeries^ bien que
pourtant le prophète ne se fût pas expliqué sur la
façon dont Blida serait détruite.
Blida no s'était, en somme, que médiocrement
préoccupée de la menace du deroueuch des Bni-
Menad : Blida s'amusait, et chacune de ses nuits
était une fête ; le quartier Bekouà surtout, la région
des houris tarifées, n'était que joie et plaisir : le jeu,
la musique et l'amour, cette trinité des voluptés
terrestres^ y avaient élu domicile, et Turcs de la mi-
lice rentrant de razia sur quelque tribu rebelle, et raïs
rentrant de la course sur les navires des Chrétiens,
galvanisaient avec une poignée de solthanis d'or
ces corps sans âmes, ces filles marmoréennes dont
la suprême félicité est la nonchalante mollesse et le
repos. Ecoutons, et de ces maisons, tristes au dehors
et pareilles à des sépulcres blanchis, nous entendrons
s'exhaler tous les bruits du plaisir : bruits de guita-
res et de derbouka, soutenant des voix de femmes qui
roucoulent un chant d'amour sur un rhythme inar-
ticulé et plein de langueur, bruits de dés à jouer
agités frénétiquement dans les cornets et précipités
brutalement sur les tables de jeu, bruits de baisers
mêlés aux vibrations heurtées et fébriles des instru-
ments de musique, bruits de voix rauques et guttu-
rales chargées d'injures auxquelles répondent des
voix d'une douceur angélique, et d'un timbre har-
monieux comme un chant d'oiseau : Turc et Mores-
que, c'est taureau et gazelle !
Blida s'amuse; mais ses mosquées sont désertes,
et les moudden s'égosillent en vain à rappeler aux
Blidiens les heures de la prière ; plus de prières, plus
d'ablutions : âmes et corps crasseux ; plus d'hospi-
talité, plus d'aumônes, les préceptes du Livre oubliés,
les marabouts conspués^ les avertisseurs emprison-
I
XXV, — SIDl M0HAMMED-t3EX-B0U-REKAA 349
nés et traités d'insolents imposteurs ou d'insensés.
Nous sommes au mercredi, et le septième jour
du mois de redjeb (2 mars) ; le ciel est splendide ;
il a la pureté du cristal : c'est une de ces belles mati-
nées de la fin de l'hiver algérien où tout renaît, tout
revit : les amandiers sont fleuris ; les orangers sont
en fleurs et en fruits ; tout bourgeonne, bourdonne
et dit son chant de résurrection et d'amour. On se
sent heureux de vivre, et il semble que la vie n'aura
pas de fin.
Le soleil marque ce moment de la journée que les
Arabes appellent edh-dheha (1), c'est-à-dire huit
heures du matin. Mohammed-ben-Bou-Rekâa, qui
n'a point cessé depuis \e fedjeur de point du jour)
de glapir, comme un déliai (2) sur un marché, son
ironique proposition : « Qui donc m'achètera Blida
pour un fels ■? » le terrible marabout, disons-nous,
lassé, sans doute, de son infructueux encan, s'est
arrêté devant la mosquée de Sidi-Ahmed-el-Kbir.
Une volée d'enfants a poursuivi le deroueuch de ses
huées; des hommes se sont mêlés à cet insolent
cortège ; ils écoutent^ la raillerie sur les lèvres, les
menaces de l'élu de Dieu.
Méprisant^ évidemment, les insultes de ces insen-
sés, Mohammed-ben-Bou-Rekàa semblait s'isoler
au milieu de cette tourbe hurlante ; le marabout
n'était plus qu'une voix^ mais une voix terrible, im-
placable, avertissant et menaçant : « Malheur dans
ce jour aux incrédules ! disait-il ; car bientôt,
aujourd'hui^ dans un instant peut-être^ ils verront
(1) Lo dlieha, c'est le moiueut de la matinée où le soleil est élevé
au-dessus de lliori/on de la hauteur d'uue lance ; c'est l'instant
niédial entre le lever du soleil et son passage au méridien, c'est-
à-dire de six à huit heures du matin, selon la saison,
(2) Crieur public.
350 LES SAlNtS DE L ISLAM
la terre trembler de son tremblement, et lorsqu'elle
secouera sa charge, ils demanderont terrifiés : «Qu'a-
t-elle ? » et elle dira pourquoi elle tremble ! »
Continuant sa sinistre prophétie^ le deroueucli Bou-
Rekâa ajoutait sardoniquement : « Malheur aux
« corrompus et aux gâtés! car, aujourd'hui, nous les
« châtierons d'un châtiment terrible ! Aujourd'hui,
tt les montagnes, qu'ils croient solidement fixées, mar-
a cheront comme marchent les nuages, la mer
« bouillonnera, les tombeaux seront bouleversés,
« et la terre les rejettera de son sein ! Malheur aux
« impies ! Aujourd'hui, la peur contorsionnera leurs
« visages ! Aujourd'hui, la nourrice laissera tomber
« l'enfant qu'elle allaite, toute femme enceinte avor-
« tera ; il n'y aura plus de liens de parenté ; le fils
« ne reconnaîtra plus sa mère ; les hommes seront
« ivres, non de vin, mais d'épouvante ! Aujourd'hui,
« je le jure par Dieu ! il y aura des visages poudreux
« couverts de poussière ! il y aura des crânes écrasés,
« des seins pétris, des membres brisés ! car c'est
« aujourd'hui le jour du châtiment ! »
Une bouffée de chaleur souffla sur la ville.
Puis, portant son regard sur le minaret de la mos-
quée devant laquelle il s'était arrêté, Mohammed-
ben-Bou-Rekâa s'écria d'un ton plein de raillerie :
« Par Dieu ! ô minaret ! tu es bien le chef-d'œuvre
« des hommes ! . . . Par Sidi Abd-el-Kader, le Sultan
« des Justes ! jamais je ne vis une plus merveilleuse
« chose!... Ta taille, qui s'élance gracieusement
« dans les airs, est celle de l'élégant palmier, et
« pourtant ton front orgueilleux va rouler en débris
« à mes pieds ! »
— « C'est là, en vérité, un misérable imposteur !
se mit à dire un des hommes du groupe, et s^il ne
cesse ses prédictions insensées, par Dieu ! nous le
XXV. — SIDI MOIlAMMEIJ-BEN-Bi)L'-lîEKAA 351
chasserons de la ville!.... Allons! û prophète de
malheur ! si tu es véridique, prouve-le-nous par un
signe : fais tomber, par exemple, sur nos tètes une
portion du ciel ! » ajouta cet homme en raillant.
— « C'est vrai ! continua un autre, que ce braillard
nous donne une preuve de sa mission, ou qu'il se
taise ! »
— « Hahou ! hahou ! hahou ! » hurlèrent les gens
qui entouraient le deroueuch.
Les colombes désertèrent leurs nids en abandon-
nant leurs petits^ et plongèrent dans le nord.
Mohammed-ben-Bou-Rekàa ne répondit à ces huées
que par cette terrible malédiction : « Malheur aux
« incrédules qui demandent à l'Envoyé des signes
« de sa mission ! . . . Ils ne les attendront pas long-
ce temps... Mais il sera trop tard; car l'heure du
« châtiment est proche ! l'heure du châtiment est
« venue ! »
Mohammed-ben-Bou-Rekàa avait à peine achevé
ces paroles, qu'une épouvantable détonation souter-
raine se i'aisait entendre du c()té du sud, dans la di-
rection des gorges de l'ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir, puis
une secousse d'une violence extrême venait ébranler
la ville. Le minaret, dont l'Envoyé avait prédit la
chute, sembla se soulever de sa base ; il tourna sur
lui-mè.ne comme par l'effet d'un brutal mouvement de
torsion ; il oscilla, chancela, se disloqua; une dernière
poussée le précipita sur le sol où il s'abima avec un
grand fracas, en écrasant sous ses débris le groupe
d'impies qui avaient méconnu la mission du saint et
terrible marabout (1).
(1) Les Arabes attribuent les tremblements de terre à des
causes diversf■^s qui, bien entcodn, n'ont rien de scientifique.
Sidi Ibrahini-ecli-Cliebraliiti donne la suivant»' : "Dieu, dit-il, a
> 34
352 LES SAINTS DE l'iSLAM
Moliamnied-ben-Bou-Rekàa avait disparu dans
Tépais nuage de poussière jaunâtre qui, pareil à une
trombe livide, s'élevait des ruines du minaret.
En même temps, chaque maison, frappée dans ses
fondations comme par un bélier, se déchausse sous
les coups redoublés du fléau ; la terre parait vomir
les constructions et les rejeter de son sein; les murs
de pisé, gauchis par ces soulèvements, chevauchent
pSLV planches (1), perdent leur aplomb, et s'écroulent
lourdement en entraînant les terrasses dans leur
chute. Les chiens hurlent, les femmes qui ont pu s'é-
chapper fuient en emportant leurs enfants. C'est un
bruit, un tumulte effroyable : craquements sinistres,
éboulements sourds, ruptures, fractures, déchirures
grimaçantes,, déboitements de poutrelles, heurtis de
vases vibrant leur note métallique; tout se lézarde,
s'émiette, s'affaisse ou s'effondre ; tout se culbute, se
renverse, s'aplatit, se brise, s'écrase^ s'abîme.
Chaque maison, chaque chambre devient un tombeau
qui se referme sur des vivants et sur des morts. Les
créé nn moucheron qui a pour mi.-sion de tourmeuter le tau-
reau qui porte la terre sur sou cou. Ce moucheron vole sans
cesse entre les yeux du taureau. Parfois, il pénètre dans ses
naseaux ; alors, l'animal, piqué au vif, fait avec la tète, un mou-
vement brusque, et la terre éprouve une secousse dans le sens
de ce mouvement.
(I D'autres, prétend l'auteur du Djoumani, nous disent que le
Djebel Kaf. cette montaf,Mie qui environne la surface de la terre,
et lui sert pour ainsi dire de ceinture, a des racines qui péuè-
treut dans le sol et correspondent à toutes les contrées. Lorsque
Dieu veut châtier un pmiple, il envoie un auge secouer la racine
du Djebel Kaf située immédiatement au-dessous de la contrée
qu'il habite, et la terre de s'agiter aussitôt sous les pieds du
peuple coupable. »
(1) Les Arabes appellent loufta, planche, l'ensemble des cou-
ches de pisé nécessaires pour remplir une fois le moule. La
pliiuche est ce que nous appelons la lanchée.
XXV. — SIDI MOHAMMED-BEN-BOU-REKAA 353
plaintes, les cris_, les râles se confondent avec les
grondements de la terre, et forment un concert dis-
cordantj terrible^ rappelant celui des damnés. Quel-
ques-uns de ces enterrés vivants essaient de prier ;
mais l'avertisseur Ta dit : « Il est trop tard ! » Ils
se verront mourir ; ils seront les témoins de leur
agonie; puis le Dieu vengeur leur fera goûter au
fruit amer de la mort ; mais^ avant ce terme, le sup-
plice les enveloppera par-dessus leurs tètes et par-
dessous leurs pieds ; car il est dit que les incrédules
et les corrompus porteront le fardeau de leur incré-
dulité et de leur corruption.
Les secousses continuent implacables^ terribles; les
minarets des mosquées Et-Terk, de Sidi-Moham-
med-ben-Sàdoun et de Bab-el-Dzaïr essaient de se
défendre sur leurs bases; mais, comme celui de la
mosquée de Sidi-Ahmed-el-Kbir, ils sont précipités
sur le sol pareils à un cavalier que désarçonne un
cheval vicieux. Les dômes des onze mesdjed (1) de
la ville s'effondrent sur les ruines de leurs murailles
disloquées.
Un immense nuage de poussière s'élève, comme
la fumée des sacrifices, au-dessus de la ville, et l'en-
veloppe d'un suaire de nuance terreuse. Blida, la
petite rose de la Mtidja, pleine de rires et de vie il
n''y a qu'un instant, Blida n'est plus qu'un monceau
de ruines, quelque chose d'effroyablement informe,
fouillis hideux qui, quoiqu'en dise Mohammed-ben-
Bou-Rekâa, ne saurait être l'œuvre de Dieu,, du
Créateur des harmonies de l'univers, mais bien
(1) Le mesdjed (3St le lien où Ion se prosterne pour prier
Dieu. On appelle ainsi une petite mosquée sans minaret affectée
à la prière de tous les jours. La prière du vendredi — le jour
consacré — se fait dans le djamâ, qui est le lieu de l'assemblée,
delà réunion hebdomadaire des lidèies.
354 LES SAINTS DE l'iSLAM
plutôt celle de la matière brutale, aveugle, inintelli-
gente. Et quel temps a-t-il fallu à l'auteur de cet
infernal désordre pour le consommer? Mohammed-
ben-Ed-Debbahj un poëte fils de bey, va nous le
dire :
« G"e.<t eu reiljeb. et le mercrodi. eu l'au douze-ceut-quarautc.
" Que le treuiblemeut de terre accourut s;ur le pays ;
« lllui suffit duu iustaut pour en cousommer la ruine,
« Le temps de lire la sourate Ei-Ikhelass (1) deux fois au plus! »
C'est donc de dix à douze secondes qu*'aurait été la
durée de la première secousse, celle qui détruisit la
ville.
La moitié de la population, — les femmes surtout
à cause de leurs habitudes sédentaires, — est ense-
velie sous ses demeures ruinées. La ville présente un
spectacle affreux : ici c'est une mère qui a été écrasée
eu cherchant à sauver son enfant; là c'est un More
dont le crâne a été brisé par un fragment de terrasse
au moment oti il essayait de fuir avec un vase de
terre renfermant son trésor ; plus loin, une tète gri-
maçante sort de dessous les débris d'un mur; à côté,
c'est un bras ecchymose, c'est une jambe meurtrie,
c'est une moitié de corps bleuie. A chaque pas, des
cervelles ont jailli en éclaboussures sur des murailles
blanches qu'elles ont tigrées, des membres ont été
broyés, des chairs ont été prétries; des mares de
I La sourutr du Kniiin que les Musulmans désifjrueut sous
le nom iVEl-lkhekixs — la Sincérité — est celle qui a pour titre
<. La lieconfinissance du Dogme de il'nité de Dieu. » Nous en
donnons le texte:
« Au nom du Dieu clément, miséricordieux!
« 1. Dis : Dieu est un.
• 2. C'est le Dieu à qui tous les êtres s'adressent dans leurs
besoins.
'< .1.11 n'a i>oiut enfanté, it n'a point été enfanté.
'. 4,11 n'a point d'éj^al en i\n>n que ce soit, »
XXV. — SIDI MOHAMMED-BEN'- BOU-REKAA 355
sang bues par les décombres ont formé une bouc
noirâtre et visqueuse ; des orangers, chargés de
fleurs et de fruits, ont été déracinés ou coupés en
deux par la chute d'une terrasse.
Ces tombeaux renferment encore des vivants dans
leurs flancs menaçants : par les fissures des terras-
ses, — couvercles de sépulcres, — s^échappent des
plaintes. «Mais les secours viendront- ils V pensent
ces vivants ; la population tout entière a été engloutie
peut-être !. . . » Horrible incertitude !
Les animaux, effrayés, courent éperdus sur les
ruines; des chats juchés, sur quelque pan de mur
resté debout, flairent inquiets dans l'espace ; les
oiseaux tourbillonnent au-dessus de la ville sans
trouver où se poser.
Les Musulmans qui ont échappé au désastre regar-
dent, avec cette résignation qui est le trésor de l'Islam^
leurs maisons détruites. Cette attitude tranche fort
avec celle des Juifs, qui, oubliant l'exemple de Job,
troublent de leurs cris de désespoir le silence gla-
cialement sinistre qui plane sur ces ruines. Les Turcs
blasphèment; les Kouloughlis et les Mores égrènent
machinalement leurs chapelets.
De la ravissante Blidail ne reste plus que des pans
de murs menaçants, pareils aux dents branlantes de
la mâchoire d'une vieille femme. Sous les secousses
de la première journée, ces restes, sans cesse tour-
mentés, s'effondrent sur leurs bases et achèvent d'en-
combrer les rues étroites delà ville ruinée. Les quar-
tiers sud et ouest, c'est-à-dire ceux dont les cons--
tructions sont assises sur l'ancien lit de l'ouad Sidi-
Ei-Kbir, sont particulièrement maltraités : ce n'est
plus qu'un amas informe de décombres sous lesquels
est enfcuie toute une population; car là personne n'a
pu échapper à la mort.
24.
356 LES SAINTS DE l'iSLAM
Le nuage de poussière qui voilait le ciel et l'éten-
due du désastre s'est affaissé sur la terre ; l'air a re-
pris sa diaphanéité, et le soleil, qui s'était levé radieux
sur une cité pleine de joie, n'éclaire plus que des
ruines, des cadavres, et les restes attérés d'une
population qui, si elle était coupable devant Dieu,
en avait été bien sévèrement et cruellement châtiée.
L'aspect de la ville est hideux ; c'est à se croire
au jour de la désolation prédite par le Livre : des
détonations, des grondements souterrains incessants,,
des chocs saccadés produisant des ébranlements in-
tenses, la terre houleuse et convulsée ridant sa
surface de vagues solides^ le sol fuyant sous les
pieds et se relevant par des renflements subits et
imprévus; les hommes paraissent ivres^ et titu-
bant, ahuris^ hébétés. Quand cela cessera-t-il ? La
divinité vengeresse n'est-elle donc point rassasiée de
victimes 'i Les corrompus et les impies n'ont-ils
point encore été tous frappés? Quand Dieu répandra-
t-il sur les entrailles bouillonnantes de la terre la
goutte d'eau froide qui doit la calmer ? « Si c'est
notre dernier jour, le jour de la rétribution, disaient
les justes, 6 Dieu ! hàtes-en la fin ! »
Quand les Blidiens purent se compter, ils virent
avec effroi que la moitié de la population était enfouie
sous les ruines de la ville : prés de trois mille per-
sonnes avaient, dès la première secousse, été englou-
ties sous les débris de leurs demeures. Des treize
cents maisons que comptait Blida, une vingtaine
seulement restaient debout, mais horriblement lézar-
dées, et menaçantes à ne pouvoir être habitées. Le dé-
sastre avait été complet.
Revenus à eux, les survivants firent quelques ten-
tatives de déblai, soit pour arracher à la mort leurs
femmes ou leurs enfants dont ils entendaient les cris
XXV. — SIDI MOHAMMED-BEN-BOU-REKAA 00/
OU les gémissements, soit pour retirer des décombres
les objets précieux qui y étaient enfouis ; mais de
nouvelles secousses venaient à tout instant inutili-
ser un travail que le manque d'outils ne permettait
pas d'ailleurs de pousser bien activement. Epuisés,
harassés de fatigue, sans ressources pour réparer
leurs forces, ces malheureux cessaient désespérés
une œuvre dont DieUj apparemment, ne permettait
pa.s l'accomplissement. Ils passèrent la nuit, une nuit
d'angoisses, sur les ruines de leurs habitations bou-
leversées.
Pendant toute cette nuit, la terre ne cessa de gron-
der et de tressaillir ; des cris étouffés, des appels au
secours inécoutés ou ne pouvant être exaucés se fon-
daient dans les bruitsd'entrailles de la terre : chaque
secousse diminuait, parmi les enterrés, le nombre des
vivants et celui des plaintes ; chaque ébranlement
délivrait par la mort quelques-uns de ces enfouis
désespérant du salut.
Les hordj (1} semés dans les orangeries de Blida
avaient été aussi maltraités que la ville ; ils n'étaient
plus que des amas de décombres.
On dit que toutes les sources et fontaines qui don-
naient de l'eau à la ville avaient tari quelques heures
avant la manifestation du phénomène.
La nouvelle de ce désastre était parvenue prompte-
ment à Alger, qui^ d'ailleurs, avait ressenti, ainsi
que Koléa et Cherchel, les effets de la commotion
qui avait détruit Blida. lioçaïn-Pacha, le souverain
d'Alger, s'était ému de ta terrible catastrophe qui
ruinait la perle de la Mtidja^ et il avait donné l'ordre
à son agha des Arabes (2), qui était alors le célèbre
(l) Les Aral)es appellent bonlj les maisous isolées coustruites
dans les jardins.
2) Laglia des Arabes était un de.'; princiiiaiix personnage? de
358 LES SAINTS DE l'iSLAM
Yahia, de porter des secours aux Blidiens, et de pren-
dre à leur égard toutes les mesures possibles d'aide
et de salut.
Yahia-agha s'était hâté de réunir tout ce qu'il
avait pu de tentes, d'effets d'habillement, de vivres,
d'outils. Une réquisition de bètes de somme — cha-
meaux, chevaux, mulets, ânes — fournissait les
moyens de transport qui devaient composer le con-
voi de secours destiné aux Blidiens. Yahia-agha le
mettait en marche le soir même du 2 mars ; il partait
de sa personne, avec son escorte de spahis, pendant
la nuit ; il arrivait à Blida, le lendemain 3, à la pointe
du jour, et campait à la porte d'Alger.
Les gens de la montagne, Bni-Salah, Mouzaïa,
Soumatha, qui ont senti le fumet du butin, se sont
abattus sur Blida; ils commencent déjà à rôder dans
les ruines et à opérer des fouilles pour leur propre
compte; les Hadjouth, que leur réputation de pillards
oblige, se sont empressés de suivre l'exemple de
ces montagnards. Malheureusement pour ces gour-
mands du bien d'autrui, le premier soin de Yahia-
agha avait été de faire publier par les rues de la ville
la défense expresse de dépouiller les morts et de
fouiller les ruines : tout infracteur à la décision de
l'agha devait être pendu sans autre forme de procès.
Les spahis de Yahia et la police du hakem furent
chargés d'assurer l'exécution de ses ordres. Et,
en résumé, comme il était dans les us de l'admi-
nistration turque de prévenir pour avoir moins à
punir, elle crut devoir appuyer la mesure dont nous
lu Uégeuce : il avait, en cauiiia^in', it' coiuiuaudeiuent de la
milice turqui-. .11 a(luliui^t^ait, aver lo roin'ours des kaïds et
des liakeiu, la jii>ti<'e crimiuelle daii.< le-s disfric't? qui relevaient
directeuieut du {.'niiverueuient d".\li.'rr. La ville de Blida faisait
partie de suu coiumaudeuionl.
\XV. — SIDI MOHAMMED- BEN-BOU-REKAA 359
parlons plus haut en faisant pendre aux créneaux de
la porte d'Alger quelques Kabils qui^ peut-être, ne
l'avaient pas encore tout-à-fait mérité; mais cela
n'aurait pas tardé, fort probablement. Ce qui tendrait
à le prouver^ c'est que ces montagnards se laissèrent
mettre la corde au cou avec une résignation admi-
rable, et qu'au moment ou le Juif-exécuteur (1) se
disposait à leur ouvrir les portes de l'autre vie, ils
édifièrent les Musulmans par leur pieuse attitude à
réciter, l'index en l'air^ la formule du témoignage.
Yahia-agha fit commencer sans délai les fouilles
là ou l'on espérait encore trouver des vivants. Quel-
ques-uns de ces malheureux enterrés vifs purent
être sauvés, bien que les secousses, qui ne discon-
tinuaient pas, rendissent cette besogne de sauvetage
fort difficile. La pluie, qui tomba le 3 et les jours
suivants, amenait des éboulements et des effondre-
ments qui mettaient les jours des travailleurs en
danger. On s'occupa aussi de retirer les morts de
dessous les décombres et de leur donner la sépulture.
Yahia-agha avait fait appel aux Kabils des tribus
voisines de Blidapour cette opération de déblai et de
désenfouissement ; ils recevaient par jour un rbià-
boudjhou (2; et une ration de viande et de riz. Qua-
torze cents morts furent retrouvés pendant la journée
du 3; les Musulmans furent inhumés dans les cime-
tières de Bab-el-Dzer, de Bab-el-Kebour et de Bab-
er-Rahba; les Israélites reçurent la sépulture dans
leur cimetière particulier de la route de Koléa.
(l) Les .Juifs étaionl liabituelleniout chargés, daas les villes,
de l'exécutioa des arrêts piouoncés contre les Arabes ou les
Kabils. A Blida, c'était par la peudaison qu'on se débarrassait
(li's cimiuels qui avaient mérité la mort, et cette suprême opé-
ration avait ordinairement lieu à l'ancienne porte d'Alger,
(2) Un quart de boudjhou, ou 45 centimes,
360 LES SAINTS DE l'iSLAM
Les restes de la population se réfugièrent dans les
jardins, où ils se construisirent des gourbis qui les
abritèrent tant bien que mal contre le mauvais
temps. Pendant la journée, les échappés au désastre
fouillaient les décombres de leurs demeures, dans
l'espoir de sauver ce qu'ils pourraient de leurs meu-
bles ou effets.
Yahia-agha avait fait distribuer à cette population,
réduite à la plus affreuse misère, des vêtements, des
couvertures, de l'argent ; des tentes furent dressées,
en dehors de la ville, sur l'emplacement de la porte
d'Alger d'aujourd'hui; des kazan (1) furent établis
en même temps à quelques pas de ce campement et
de la chapelle funéraire renfermant la dépouille
mortelle de Sidi Msàoud; ces marmites sont desti-
nées à la préparation du beurroul (2) qui doit servir
à l'alimentation, sans distinction de culte, de la po-
pulation blidienne.
Mais les colères de la terre ne se calment point;
l'ébranlement est presque incessant : les bruits rou-
lent sous les pieds comme, par un orage, roule la
foudre dans le ciel; à chaque instant, ce sont des
chocs furieux qui impriment au sol un mouvement
vibratoire intense amenant les étourdissements de
l'ivresse. Tantôt l'agitation de la terre est à peine
sensible, tantôt la commotion s'exerce avec des vio-
lences prodigieuses ; dans ses mouvements d'exhaus-
sement et d'abaissement, sa surface se fendille
comme une peau desséchée trop tendue, et des phos-
(1) Kazan, vaste marmite ea cuivre sans couvercle.
(2) Le beurr'oul se prépare de la manière suivante : ou met
du blé dans une marmite et on le sale ; lorsqu'il est à moitié
cuit, on l'ôte de la marmite et on le fait sécher ; quand il est
bien sec, on le concasse au moulin, el on le fait cuire de nou-
veau avec de la viande. C'est une sorte de soupe de blé bouilli.
XXV, — SIDI MOHAMMED-BEN-BOU-REKAA 361
phorescences bleuâtres se tortillent aux lèvres de
ces rides comme de longs vers luisants, et forment
des moires lumineuses. A chacune de ces secousses,
c'est un reste de mur qui s'écroule avec un bruit
sourd; une colonne de poussière s'élevant au-dessus
de cet effondrement indique le point où il s'est pro-
duit. La pluie, qui ne cesse de tomber fine et péné-
trante, accélère la chute des ruines restées debout.
Le déblai continue le 4; ceux que le fléau n'a pas
frappés suivent avec anxiété l'œuvre des travailleurs ;
leur préoccupation n'est pas exclusivement celle de
retrouver leurs morts ; les désenfouisseurs sont des
Kabils, et ces montagnards, il faut bien le dire, ne
jouissent que médiocrement de la confiance des infor-
tunés Blidiens ; aussi, ces derniers les surveillent-ils
avec une grande opiniâtreté. Quant aux Juifs, ils en
ont déjà pris leur parti ; ils savent que leur destinée
est d'être volés, et la pensée de chercher à s'y op-
poser ne leur est pas même venue.
On retrouvait encore des vivants le 4 au soir^ des
engloutis qu'une portion de terrasse heureusement
arc-boutée par hasard avait jusques-là préservés de
la mort. On sent ce que devait être le supplice de ces
malheureux qui, à chaque secousse de la terre,
étaient menacés de voir leur prison se changer en
tombeau.
Le fléau poursuit son œuvre de destruction les 5, 6
et 7 mars : toutes les trois ou quatre heures, une
commotion se manifestant par des trépidations fou-
gueuses vient bouleverser la surface du sol ; à chaque
secousse, ce sont des terreurs, des fuites, des dé-
routes, des cris d'insensés ; les Juifs — un peuple
que Dieu n'a jamais ménagé — paraissent frappés de
folie; ils courent sans raison^ les yeux égarés, dans
les ruines boueuses, ou, assis sur des amas de dé-
3()2 LES SAINTS DE l'iSLAM
combrcs qui ont été leurs habitations, le regard fixé
dans le vide, ils semblent abimés dans une sorte
d'hébétement anesthésique qui les insensibilise aux
choses extérieures.
Un grand nombre de blessés succombèrent pendant
les premières journées faute de moyens de traite-
ment ; d'ailleurs, la pénurie c\e djeuvrah in lehirur-
giensi obligeait ces opérateurs à n'exercer leur art
problémaiique que sur des membres appartenant à
des gens qu'ils savaient pouvoir les payer. Quant aux
pauvres, c'est à Dieu qu'ils durent confier le soin de
réparer le mal qu'il leur avait fait.
Mais Yahia-agha avait songé à prendre des me-
tiures pour abriter les restes de cette malheureuse
population jusqu'au moment où elle pourrait relever
ses demeures; il fit_,en conséquence^ établir une ville
de gourbis, au nordde Blida, dans le quartier de Ta-
zemmourt. Ces habitations provisoires formèrent une
agglomération plus ou moins régulière entre la
Jtbiba (petite koubba) de Sidi Mohammed-MouIa-eth-
Thrik^ qui touche au mur sud du cimetière euro-
péen actuel, et le terrain sur lequel s'élève le village
de Montpensier. Tout ce qui restait de la population,
à l'exeeinion des propriétaires de jardins, (jui ne
quittèrent pas leur propriété, et de quelques familles
qui se construisirent des gourbis en roseaux capi-
tonnés de loques sur les décombres qui avaient été
leurs maisons^ les débris de la population blidienne,
disons-nous, s'établirent dans les misérables huttes
de Tazemmourt.
Pendant les huit premiers jours, les fouilles conti-
nuèrent assez activement : prés de trois mille cada-
vres avaient pu être retirés des décombres, et rece-
voir la sépulture dans de vastes fosses qui avaient
été creusées dans les trois cimetières de la ville. Ces
XXV. — SIDI MOHAMMED-BEN-BOU-REKAA 363
corps, enterrés peu profondément, menacèrent les
Blidiens de voir s'ajouter à leurs maux un autre fléau,
la peste. Toutes les nuits, durant le premier mois,
les hyènes, les chacals et les chiens firent chère lie
de cadavres en putréfaction, et leurs glapissements
sinistres, soutenus par des grondements souterrains,
composaient un concert effroyable qui glaçait d'é-
pouvante les âmes les plus fortes, et faisait remonter
à la gorge les cœurs les plus solidement attachés.
Yahia-agha, qui sait que les travaux de déblai
sont antipathiques aux Arabes, qu'ils manquent
d'ailleurs de moyens matériels pour les exécuter, et
qu'ils préfèrent construire à côté que de relever leurs
maisons quand elles sont effondrées, Yahia-agha dé-
cide que la ville sera rebâtie sur un autre emplace-
ment. Le terrain de Groumellal, situé à un mille (1)
environ de Blida, et en dehors des orangeries nord-
ouest, lui paraît présenter des conditions de sécurité
que la ville détruite ne possédait pas au même degré.
Yahia avait évidemment remarqué que les haouch et
les constructions qui avoisinaient Groumellal avaient
bien moins souffert que Blida; il choisit donc cet
emplacement, et fît de suite tracer l'enceinte de la
nouvelle ville ; ses murailles s'élevèrent sur un rec-
tangle dont les petits côtés avaient 1100 coudées (2)
et les grands 1500.
Les travaux de l'enceinte marchèrent lentement ; la
pluie et les secousses semblaient avoir fait alliance
pour s'opposer à la reconstruction de Blida sur l'em-
placement désigné par Yahia-agha; chaque jour,
c'était une portion de l'ouvrage de la veille qui s'effon-
drait et qu'il fallait relever. La population ne parais-
(1) Le mille représentait 1880 mètres,
(2) La coudée était de 0™47e. Les cùtés do renceinte avaient
donc 517 mètres sur 705,
iHMt LtS SAIN 1 S Ut. L. ISl^AM
sait pas d'ailleurs très disposée à s'éloigner de ses
eaux et de ses jardins; elle essayait même, timide-
ment^ il est vrai,, quelques travaux de déblai et de res-
tauration qui indiquaient assez son intention de ne
pas abandonner la ville ruinée; c'était, au reste, une
œuvre infructueuse, une besogne de Pénélope; car
les Blidiens n'étaient pas plus heureux que les ma-
çons de Bled-el-Djedida, la Ville-Neuve, appellation
sous laquelle devait être désignée la Blida de Yahia-
agha ; chaque jour aussi, des .ébranlements du sol
venaient détruire le travail de ces infortunés Blidiens.
La petite rose de la Mtidja n'était plus décidément
qu'une ville maudite à qui Dieu ne voulait pas par-
donner.
Cette malheureuse population n'était pas au bout
de ses épreuves : les gourbis de Tazemmourt venaient
à peine d'être terminés, lorsqu'un incendie, allumé par
l''imprudence d'une femme, vint dévorer en un clin
d'œil tout ce que ces pauvres Blidiens avaient pu
sauver de leur premier désastre, ou retirer des dé-
combres de leurs habitations. Ils se remirent de nou-
veau à l'œuvre avec cette admirable résignation que
donne la croyance à la prédestination, doctrine qui
porte le Musulman à mettre tous ses maux au compte
du Dieu unique : Dieu l'a voulu !
Au lieu de réagglomérer leurs gourbis à Tazem-
mourt, les Blidiens les reconstruisirent sur les rui-
nes de leurs demeures. Ces huttes enloquées donnaient
à la ville une physionomie dépenaillée et misérable,
sous laquelle il eût été difficile de reconnaître la ra-
vissante et joyeuse Blida, la cité aux minarets imma-
culés, et aux blanches murailles noyées dans des flots
de soleil. La misère et le deuil trônaient sur ces rui-
nes informes, et la musique et les chants d'amour y
avaient fait place aux désespoirs et aux larmes.
XXV. — SIDI MOHAMMED-BEN-BOU-REKAA 365
Yahia-agha était resté pendant un mois dans son
camp de Tazemmourt, et sa sollicitude active avait
cicatrisé plus de plaies et calmé plus de douleurs
qu'on n'était en droit de l'espérer du gouvernement
de la Régence, si peu soucieux habituellement du
bien-être et de la vie de ses sujets arabes ; aussi, le
répétons-nous, Yahia-agha n'était point un homme
ordinaire.
Ses hautes fonctions l'avaient rappelé à Alger ;
mais il venait fréquemment visiter les travaux de
Bled-el-Djedida, lesquels ne marchaient pas aussi
rapidement qu'il l'eût désiré ; à Dieu seul en était la
faute, puisqu'il s'obstinait à renverser l'œuvre de sa
créature.
Les maçons mirent plus d'un an pour terminer l'en-
ceinte de Bled-el-Djedida; ce travail achevé, Yahia
fit commencer la construction d'une mosquée au cen-
tre du rectangle périmétrique de la ville nouvelle ;
il ordonnait en même temps aux habitants de se met-
tre promptement en mesure d'y bâtir leurs maisons.
Quelques Blidiens allaient céder à cette injonction
quandj par une nuit qu'il était venu passer dans sa
maison de Blida, Yahia-agha vit en songe, assure-
t-on, Sidi Ahmed-el-Kbir, le saint fondateur de la
Blida détruite, qui lui dit : « Yahia! c'est en vain
que tu tentes de bâtir à Groumellal, et que tu exiges
que mes enfants y élèvent leurs demeures ! Relève,
au contraire, les murs de leur ville ruinée ; car telle
est la volonté de Dieu ! »
Yahia-agha ne crut pas dès lors devoir persister
dans sa détermination ; il renonça à poursuivre un
but qui paraissait aussi antipathique aux Blidiens
qu'à leur saint et puissant patron. Bled-el-Djedida
resta vide, et les travaux de la mosquée furent aban-
donnés.
366 LES SAINTS DE l'iSLAM
Comme nous le disons plus haut, les opérations
de déb'ai de la ville marchèrent très lentement^ et,
au bout d'un an, quelques maisons seulement avaient
été rebâties. Il est utile de dire quc^ pendant toute
cette année, les commotions ne cessèrent de se faire
ressentir, quelques-unes même avec violence. Durant
les premiers mois, il n'y eut point un seul jour de
calme : on compta jusqu'à seize secousses en une
nuit.
Les mosquées de Blida avaienténormément souffert
du tremblement de terre ; toutes étaient hors de ser-
vice. Hoçaïn-pacha les fit restaurer et rendre au
culte en 1827, ainsi que l'atteste une inscription pla-
cée au-dessus de la porte de Djamâ-et-Terk^ la mos-
quée de la rue du Grand-Café. Le pacha avait aussi
exempté de l'impôt pendant quatre années la malheu-
reuse population de Biida.
La ville se releva avec beaucoup de lenteur : les
maisons des familles qui avaient échappé au désas-
tre furent reconstruites, mais sans étage, et quand,
en juillet 1830^ Tarmée française fit sa première
expédition sur Blida^ certains quartiers de la ville
n'étaient encore que des monceaux de ruines^ des
amas de décombres. Pendant trois années, de 1240
à 1243 de Thégire {1825-1828J, on ressentit à Blida,
et presque chaque jour, des secousses qui, bien que
sans danger pour les constructions, ne faisaient pas
moins de cette ville un séjour insupportable, même
pour des Musulmans . En 18"iS, la population blidienne
atteignait à peine le chitfre de trois mille âmes :
c'était celui du lendemain du passage du fléau.
Nous voulons dire pourtant que, lorsque Sidi Ah-
med-el-Kbir apparut en songe à Yahia-agha^ il avait
ajouté ces paroles à son avertissement de ne point
bâtir à Bled-el-Djedida : « Il faudra à la terre bien
XXV. — SIDI MOHAMMED-BEN-BOU-REKAA 367
des siècles encore pour reprendre son équilibre ; mais
rassure mes enfants de Blida, et dis-leur que^ si Dieu
frappe, il ne frappe jamais qu'une fois. » C'était ras-
surant.
Quant à Sidi Mohammed-ben-Bou-Rekàa, il n'a-
vait point laissé là son existence terrestre; car sa mis-
sion n'était pas encore terminée : c'est ainsi que nous
revoyons cet étrange avertisseur, quelque temps
après le tremblement de terre de Blida^ parcourir les
rues d^Alger en criant : « Turcs! je vous en avertis,
Alger ne tardera pas à avoir les Chrétiens pour maî-
tres ! '» C'est encore lui qui, quelques années avant
l'occupation française, était fréquemment rencontré
dans la Mtidja traçant à travers champs, avec une
pioche, des sillons démesurés, et répondant à ceux
qui lui demandaient la raison de son inexplicable
besogne : « Je trace, ô Musulmans ! les chemins par
lesquels passeront bientôt les canons des Chrétiens,
et Et ce qui démontre péremptoirement que Ben-Bou-
.Rekàa était vraiment un prophète, nous disaient les
Arabes, c'est que, dans la Mtidja, toutes vos routes
passent par son tracé. »
Plus lard, de 1832 à 1842, dans toutes nos rencon-
tres avec les Arabes soit dans la Mtidja, soit dans les
montagnes qui séparent cette plaine de Médéa et de
Miliana, on voyait Mohammed-ben-Bou-Rekàa bran-
dir son eukkaza (long bâton ferré), et se précipiter
au-devant de nos adversaires en leur criant : « C'est
en vain, 6 Musulmans ! que vous cherchez à lutter
avec les Chrétiens ! car vous êtes battus d'avance ! »
Ou bien, il leur tenait le langage suivant: « Retournez
chez vous, 6 Arabes ! et ne vous occupez pas des
infidèles ; car, si la volonté de Dieu est qu'ils restent
dans le pays, vos efforts sont impies. Si, au con-
traire, la volonté de Dieu est qu'ils repassent la mer,
vos efforts sont inutiles, »
368 LES SAINTS DE l'iSLAM
On prétend qu'il n'aurait pas craint de dire à l'é-
mir Abd-el-Kader^ alors qu'il était à l'apogée de sa
puissance : « Pourquoi, ô Ben-Mohy-ed-Din ! persistes-
tu à faire la guerre aux Chrétiens ?. . . . Je te jure
par Dieu! que tu n'y trouveras pas le succès, et que,
n^eussent-ils plus un fusil, ni une cartouche, tu ne
réussiras pas davantage à les vaincre ; car alors ils
prendraient tes soldats à la main comme on prend
un lièvre au gîte. »
Sidi Mohammed-ben-Bou-Rekàa, qui a été le der-
nier des marabouts qui ait joui du don de prophétie
et de celui des miracles, du moins, dans l'étendue
de nos possessions algériennes, rendit son àme à Dieu
en 1845. Sa dépouille mortelle a été déposée sous un
gourbi en maçonnerie, qui lui a été élevé par la piété
des fidèles Croyants près de Hammam-R'ira, sur le
territoire de la tribu des R'ira, et non loin de Mi-
liana.
La ziara (pèlerinage) hebdomadaire au tombeau
de Sidi Mohammed-ben-Bou-Rekàa se fait le jeudi.
Ce jour-là, un assez grand nombre de ses khoddam
des tribus voisines de sa sépulture, et des Bni-Menad,
ses contribules, viennent lui demander son inter-
cession pour des intérêts qui n^ont rien de commun
avec ceux du ciel. Des guérisons extraordinaires,
des fécondités inespérées entretiennent la foi des
serviteurs religieux de Voualij en leur démontrant que
leur saint patron a toujours l'oreille de Dieu.
XXVI
Sidi Ben-Ghâa-el-Habchi (l).
Mais revenons à l'est de Blida, et dirigeons-nous
vers l'ouad Sidi-El-Habchi^ sur les dernières pentes
de ce que nous avons appelé le Petit-Atlas ; nous
trouverons, sur la rive droite de cet ouad^ et dans la
tribu des R'ellaï, la koubba sous laquelle repose du
sommeil éternel l'illustre, le pieux, le savant, la
perle de son époque, la merveille de son siècle, Sidi
Ben-Chàa, lequel, bien qu'ayant commis un crime
abominable, n'en devint pas moins, après se l'être
fait pardonner par une vie exemplaire, par la pra-
tique de toutes les vertus musulmanes, par son zèle
à propager la parole divine, l'un des meilleurs amis
de Dieu, et le plus influent des intercesseurs.
Sidi Ben-Chàa était un des tJiolha (2) les plus dis-
tingués de Bled-Mazouna et de la tribu des Mdiouna,
pays situés dans les montagnes du Dhahra. Malgré
toute sa science, Sidi Ben-Chàa était^ dans sa jeu-
nesse, violent de caractère, emporté au-delà de
toute mesure, et d'une brutalité extrême, et û fallait
que tout ployât sous sa volonté de fer. Comme tou-
jours, les faibles- de corps et d'esprit avaient fini par
s'y résigner, et cela leur fut d'autant plus facile qu'ils
avaient l'habitude de l'obéissance, surtout envers
fl) El-Habdd si;,'uifie l'Abyssiuieu, lAbyssiu, l'Ethiopieu. El-
Jlabchi a ici le seus d'hérétique.
(2) Tholba, pluriel de tfiQle/j, lettré,
370 LES SAINTS DE l'iSLAM
ceux qu'il reconnaissaient pour être des moualin
draâj des maîtres du bras, des forts enfin.
Or, quelque temps avant sa mort, le père de Sidi
Ben-Châa avait complété le nombre de ses quatre
femmes légales en épousant la belle El-Iàkout
(le Rubis)^ la plus jolie fille de la tribu des Oulad-
Riah ; il eût été difficile, en effets de rencontrer une
plus merveilleuse créature de Dieu dans tout le
Dhahra, et, bien que personne, à l'exception de son
père et de sa mère, ne put se flatter d'avoir vu son
visage depuis qu'elle avait atteint l'âge du jeune, les
chebban (1) de sa tribu n'en étaient pas moins deve-
nus fous d'amour pour la fille du chikh Bel-Kacem.
A vrai dire, sa taille élégante et flexible comme le
palmier du désert, la grâce avec laquelle elle roulait
son torse sur ses hanches en marchant, la finesse
de sa main et de son pied, toutes ces grâces et ces
perfections faisaient manger de la cervelle d'Jiyène (2)
aux malheureux que le hasard mettait sur son che-
min, quand, accompagnée de sa négresse, elle se ren-
dait au hammam (S). Il va sans dire que Ben-Chàa,
qui demeurait sous le même toit que la belle El-Iàkout
depuis que son père l'avait épousée, en était devenu
furieusement épris, et que n'eût été le respect qu'il
portait à l'auteur de ses jours, il eût certainement
cédé au conseil de l'enlever que lui donnait sa fatale
passion.
Son père, nous le répétons, mourut quelque temps
après ce mariage. Bien que très fort en matière de
droit musulman, Ben-Chàa se fit cependant — voyez
(1) Les jcuues fieus.
(2) Parmi les prépanitioii* iii;iui(|uos qui, ciicz les Arabe?,
jouissent de la propriété (!<• iIuiiium- de l'aïuour. la cervelle
dliyènc est njuridérée cuuiuie iouvrruiuf et dune efticacité
infaillible.
(3) Etuve.
XXVI. - SLDI BEN-CHAA-EL-HABCHI 371
comme son fatal amour l'aveuglait — le raisonnement
suivant : « Puisqu'il n'est plus d'obstacle entre moi
et cette jeune fiUe, je ne vois pas pourquoi je ne
l'épouserais pas à mon tour, » et il se dirigea sans
plus tarder vers la mehakma (1) du kadhy de Ma-
zouna pour le prier de donner la consécration de la loi
à son union avec la ravissante El-Iàkout. Ce fonc-
tionnaire se borna à ouvrir le Koran à la sourate IV,
— les Femmes, — et à lui indiquer du doigt le verset
26, ainsi conçu : « X'épousez pas les femmes qui ont
été les épouses de vos pères ; c'est une turpitude ;
c'est une abomination et un mauvais usage. »
Certes, Ben-Chàa connaissait cette sourate tout
aussi bien que pouvait la connaître le kadhy de Ma-
zouna; mais il espérait le corrompre et l'amener, par
un moyen quelconque, — la douceur ou la crainte, —
à prévariquer ou à manquer à son devoir. Mais, con-
tre l'attente de Ben-Chàa, le kadhy fut inébranlable
dans son respect de la loi. C'était réellement jouer
de malheur.
Furieux de cet insuccès, qui le couvrait de honte,
Ben-Chàa résolut d'obtenir par la violence ce qui était
refusé à sa prière. Montant à cheval sur-le-champ, et
s'armant d'une espingole qu'il avait chargée jusqu'à
la gueule, il se rendit chez le kadhy des Mdiouna,
et lui fit la même demande qu'à son collègue de Mazou-
na. Comme ce dernier, il lui montra la loi, l'impitoya-
ble loi, en ajoutant qu'il en était désolé, mais que
son devoir et sa conscience de magistrat ne lui per-
mettaient pas de la transgresser. — « Mais, intègre
kadhy, qui est-ce qui te demande de manquer à ton
devoir et de mentir à ta conscience '( lui n^pondit Ben-
Chàa avec un calme plus apparent qu'il n'était réel.
(I) PrtMiiiro,
372 LES SAINTS DE l'iSLAM
Ce que je te prie de me dire, ajouta-t-ii en affectant
d'examiner la batterie de son espingoîe, c'est ceci :
« Ne serait-il pas possible d'obtenir une fetoua (1)
qui lèverait toute ditïîculté ; car je tiens essentielle-
ment à ce que El-Iàkout soit ma femme. » Et tout
en appuyant sur cette dernière phrase, Ben-Chàa
s'assurait avec une certaine persistance si l'amorce
de son arme était dans un état satisfaisant.
— « La chose n'est pas absolument impossible,
honnête Ben-Chàa, répondit de son ton le plus doux
le kadhy des Mdiouna, que la vue de cette espingole,
— pour laquelle son client montrait tant de sol-
licitude, — commençait à tracasser sensiblement;
par Dieu ! si, il y a un moyen, — n'y en a-t-il pas
toujours pour les grands et les puissants i — il y a
certainement un moyen, je le répète, d'arranger cette
affaire selon ton désir; il suffit, pour donner pleine
et entière valeur à l'acte de mariage que tu de-
mandes, qu'il porte la signature de dix kadhys. Avec
ces signatures, qui transmettront à ton acte la valeur
à\\x\ç, fetoua du mufti, je te marierais avec toutes les
làkout de la terre musulmane. »
— « C'est bien, kadhy^ répliqua Ben-Chàa en
cessant de tourmenter son arme; je n'attendais pas
moins de ta science profonde, et de ton bon vouloir à
mon égard. . . .Je compte t'apporter d'ici à cinq jours
les dix signatures qui doivent couvrir ta responsa-
bilité. »
Ben-Châa remonta à cheval pour se mettre à la
recherche des dix kadhys de tribus qui, d'après celui
des Mdiouna, devaient, par l'apposition de leur cachet,
donner force de loi à leur décision, c'est-à-dire une
solution conforme au désir exprimé par Ben-Chàa.
;1) Déoisiou i.lu mufti fu LUiitii-n' religieuse ou jii<liciaire.
XXVI. — SIDI BEN-CHAA-EL-HABCHI 373
Au bout de cinq jours, et grâce à la façon dont il
manœuvrait son espingole, Ben-Chàa avait pu re-
cueillir neuf adhésions de kadhys sans trop de diffi-
cultés; quelques objections — la loi — et c'était tout.
Il s'était adressé tout naturellement à ceux de ces
magistrats qui appartenaient aux tribus les plus voi-
sines du pays de Mazouna. Il ne lui en restait donc
plus qu'une seule à obtenir, et il avait résolu d'aller
la demander à Sidi Mohammed-ben-Ali-Bahloul,
kadhy de Bled-Medjadja, et marabout jouissant d'une
grande réputation de science et de vertu. A la rigueur,
le cachet seul de ce saint homme eut suffit pour
donner force de loi à sa décision^ et c'était là le motif
qui avait déterminé Ben-Chàa à se rendre auprès de
lui pour solliciter son approbation. Il ne doutait pas
d'ailleurs que les neuf signatures qu'il avait déjà ol>-
tenues ne disposassent Sidi Mohammed à lui accor-
der la sienne.
Il se présente donc avec une certaine confiance —
et son espingole — devant Sidi Mohammed-ben-Ali,
et lui expose sa requête avec toute la politesse dont
il était capable. Le kadhy examine avec beaucoup
d'attention la pièce pour laquelle on lui demande sa
signature et l'apposition de son cachet de magistrat.
Pendant qu'il parcourait cet acte, l'austère visage
de Sidi Mohammed était resté impénétrable, et n'a-
vait point permis de préjuger son opinion, de sorte
que Ben-Chàa, qui avait cherché, mais en vain, à
lire sur ses traits l'accueil qu'il ferait à sa supplique,
attendait avec une certaine anxiété ce qu'allait dé-
cider le saint homme. Après avoir lu cet acte d'un
bout à l'autre, Sidi Mohammed le replia lentement,
et, le remettant à Ben-Chàa, lui dit de sa voix la plus
grave et la plus sévère : « Tu n'y penses pas, Ben-
Chàa ; mais ce que tu me demandes là est impossible,
374 ,. LES SAINTS DE l'iSLAM
et accéder à ton désir serait faire une impardonnable
offense à Dieu et à sa loi. »
A cette réponse du saint homme, réponse qui ren-
versait tous ses projets, le sang de la colère monta à
la tète de Ben-Chàa^ son arme s'agita d'elle-même
dans sa main tremblante, et une pensée de meurtre
lui traversa le cerveau; mais Sidi Mohammed-ben-
Ali lui inspirait un tel respect, sa réputation de sa-
gesse, de science et de sainteté était si solidement
établie dans les montagnes du Dhahra et dans la
vallée du Chelif, que Ben-Cliàa hésita, et qu'il
chercha même à imposer silence a sa fureur.
Ce qui se passait dans l'àme de Ben-Chàa n'avait
pas échappé à la perspicacité du kadhy ; mais il
n'avait pas cru devoir s'en préoccuper, et il ne se dé-
partit point un seul instant de son calme et de sa
sérénité habituels. Pour démontrer encore plus clai-
rement à Ben-Chàa toute l'insanité de sa demande,
il lui posa avec beaucoup d'à-propos cette question
(juclquepeu insidieuse: « Mais, dis-moi, Ben-Chàa,
du vivant de ton père, comment appelais-tu sa
femme ?» — « Je l'appelais El-Iàkout, » répondit
Ben-Chàa, qui avait compris que le kadhy lui ten-
dait un piège. — « Tu ne dis pas la vérité, ô mon
fils ! répliqua Sidi Mohammed, qui s'aperçut que
Ben-Chàa était aussi fin que lui ; la femme de ton
père tu l'appelais « ma mère. »
Ben-Chàa, tout confus, se mit à verser des
larmes de rage. Tout autre que lui aurait renoncé à
un projet aussi insensé, et dont l'exécution était ré-
putée crime par la loi de Dieu ; mais, aveuglé par sa
fatale passion, Ben-Chàa allait, au contraire, faire
appel à la violence pour (obtenir du vénéré kadhy ce
que son devoir et sa conscience lui prescrivaient do
refuser.
XXVI. — SIDI BEN-GHAA-EL-IIABCHI 375
Changeant de ton tout-à-coup, et oubliant le
respect qu'il devait au saint homme, Ben-Chàa lui
dit brutalement^ en lui mettant l'acte jusque sous le
nez, et en le menaçant de son espingole : 4 Je ne suis
pas venu auprès de toi, kadhy de Satan, pour re-
cevoir tes remontrances et tes réprimandes. . . C'est
ta signature qu'il me faut. . . Donc, ta signature ou
ta vie! Choisis^ et surtout hàte-toi ; car j'ai déjà trop
attendu ! » Sans s'émouvoir davantage, et sans
abandonner un seul instant son calme digne et son
invincible fermeté^ le kadhy lui répondit : « Nous ne
sommes que l'herbe que la mort pâture. . . Ma vie et
la tienne sont entre les mains de Dieu, et si tu te
souilles aujourd'hui de mon sang, c'est que Dieu l'aura
voulu ainsi. » Cette admirable sérénité, cette éner-
gique résignation, au lieu de calmer Ben-Chàa, ne
firent que l'irriter davantage. Affolé par la colère,
l'esprit noyé dans le sang, il arma fébrilement son
espingole, et lui jeta cette dernière menace à la face:
« Eh bien! puisque je ne puis avoir raison de ton
stupide entêtement, tu vas mourir, ô kadhy, et,
après ta mort, mes lèvres se repaîtront de ton sang
maudit!. . . » Et il s'apprêtait à exécuter sa terrible
menace, lorsque Sidi Mohammed'lui dit sans laisser
paraître la moindre émotion, et comme si c'était la
vie d'un autre qui fût en jeu : « Accorde-moi quel-
ques instants, ô mon fils ! pour écrire mes dernières
volontés, et pour faire mes recommandations su-
prêmes à mes enfants. » — « Hàte-toi, ô kadhy ! ré-
pliqua Ben-Chàa dont la rage ne connaissait plus de
bornes ; car, par ton cou ! j'ai soif de ton sang ! »
Sidi Mohammed-ben-.'VIi profita de ce répit pour tra-
cer ces mots sur le registre de ses actes : « I/homme
qui m'a tué est Ben-Chàa. C'est un Ilabchi des
376 LES SAINTS DE l'iSLAM
Habech el-Khouamès (1). Méprisez-le comme vous
mépriseriez un Juif ou un Chrétien, et ne le comptez
plus parmi les Musulmans. » Puis, après avoir ré-
cité la formule de la chehada (2), Sidi Mohammed-
Ben-Ali s'avança lentement vers Ben-Chàa, et se
ledressani de toute sa haute taille, il lui dit d'une
voix assurée qui donnait encore une autre fois la
preuve que son àme était inaccessible à la peur :
« Frappe-donc, ô maudit fils de maudit! et que la
malédiction de Dieu te poursuive jusqu'au fond des
enfers 1 » — « Meurs donc alors, mulet ! puisque tu
l'as voulu ! » s'écria Ben-Chàa en abaissant son
arme vers la poitrine du vénérable vieillard, et en le
foudroyant de toute la charge de son espingole. Le
saint homme tomba sur la face avec la majestueuse
lenteur d'un édifice qui s'écroule^ et Ben-Chàa^ dont
la rage n'était point encore assouvie, tira son couteau
de sa gaine, se précipita sur le cadavre du kadhy, et
lui coupa la tète, puis, comme lapanthère affamée, il
but avec avidité le sang qui s'échappait à flots du
corps du vénéré martyr.
Ivre de ce sang qui lui était monté au cerveau
comme les vapeurs d'un liquide fermenté, Ben-Chàa
sortit éperdu de la hakouma (3) du kadhy^ et se jeta
sur son cheval, qu'il lança droit devant lui sans di-
■J' C'e:?t-à-dire. c■^•^t nu Ethiopien des Ethiopiens hérétiques.
(Vmiiue les Bni-Mz;xi). ils ont été snrnonimés Khouanips ou
Khomsis, de khamsa. cinq, parce ([ue tonte leur doctrine reli-
;:ieuse se réduit à cinq puints. Ils sont considérés comme héré-
tiques par les .Musulmans aiipartenant a>ix quatre sectes orthn-
doxes, et il n"y a pas jdns de salut pour eux que pour Viujkièle.
(2) La formule du témoifina^'e est la suivante: « Il n'y a
d'autre divinité que Dieu, et .Mohammed est renvoyé de Dieu. «
Réciter cette formule avant de mourir vous ouvre infaillible-
ment lapiirte du séjuur des liieuhenreux.
• (3i Salle daudience du kadhy.
XXVI. — SIDI BEN-CHAA-EL-HABCHI 377
rection déterminée. Les chabir (éperons arabes)
dans les flancs du noble animal, bavant le sang du
saint sur son bernons blanc^ il s'en allait^ hideux,
de férocité, et se faisant horreur à lui-même, par les
monts, les vallées du Dhahra, franchissant les obs-
tacles, ne répondant point à ceux qui lui donnaient
le salut^ proférant des paroles incohérentes, n'osant
point se retourner pour regarder en arrière^ bien
qu'il lui semblât entendre dans sa trace comme le
bruit des battues d'un cheval au galop accompagnant
le râle d'un mourant. Dieu, vraisemblablement^ lui
avait repris son esprit et l'avait frappé de démence.
Son cheval avait pris d'instinct une direction
ouest, celle de Mazouna ; mais après quelques
heures de cette course effrénée, et la nuit étant venue,
il s'était arrêté, comme fourbu, sur les bords d'une
rivière que Ben-Chàa, à qui la fraîcheur du soir avait
rendu quelque peu de son esprit, reconnut devoir
ètrel'ouad Er-Ras, chez les Oulad-Fers, à la blanche
koubba qui s'élevait sur l'autre rive, et qui était bien
certainement celle de Sidi Abd-ei-Kader mtaà Ez-
Zebboudj.
Le meurtrier descendit de cheval après avoir tra-
versé la rivière, puis il fit ses ablutions^ et appliqua
sur son front brûlant le pan mouillé de son bernons.
En lui rendant la raison^ Dieu lui montra en même
temps toute l'horreur de son crime. Il versa d'abon-
dantes larmes; car le repentir venait d'entrer dans
son cœur. Comme il était impossible à son cheval
d'aller plus loin, Ben-Chàa résolut de passer la nuit
sur le tombeau de Sidi Abd-el-Kader des Oliviers
sauvages^ et de lui demander d''intercéder pour lui
auprès du Dieu unique afin d'en obtenir sinon son
pardon, du moins l'allégement du remords <\\n lui
pesait sur les épaules connue un bernons de plomb.
378 LES SAINTS DE l'iSLAM
Il promettait de réparer, vis-à-vis de Dieu, par une
vie consacrée tout entière à des oeuvres religieuses^
l'abominable crime qu'il avait commis, et dont H
commençait à comprendre toute l'ènormité.
Sidi Abd-el-Kader accueillit favorablement, sans
doute, le. prière de Ben-Chàa, celle d'être son inter-
cesseur auprès du Tout-Puissant^ car il lui apparut
en songe tout resplendissant de la lumière que Dieu
donne pour vêtement à ses saints quand il les envoie
en mission sur la terre, et lui dit : « Le crime affreux
que tu as commis était classé par Dieu parmi les irré-
missibles; car tu as donné méchamment la mort à
l'un de ses plus fidèles et de ses plus aimés serviteurs.
Mais j'ai imploré le Très-Haut en ta faveur, et
comme il est clément et miséricordieux^ et qu'il a
reconnu que ton repentir était sincère^ il me charge
de te dire qu^il t'a pardonné, même avant que tu aies
accompli quelque œuvre méritoire. Dieu — que son
nom soit glorifié ! — n'a-t-il pas dit: « Ceux qui re-
viennent à moi, qui se corrigent, et font connaître la
vérité aux autres, à ceux-là je reviendrai aussi ; car
j'aime à revenir au pécheur converti, et je suis mi-
séricordieux (1). » Dieu te commande donc, par ma
bouche, de renoncer à El-Iàkout, qu'il n'a pas créée
pour toi, et de faire le pèlerinage aux Villes saintes
et respectées, Mekka et El-Mdina. A. ton retour des
Villes bénies, tu prendras le bâton du pèlerin, et tu
iras catéchiser les populations des pays musulmans
où la foi s'est atiiédie, et où la pratique, et jusqu'à la
formule de la prière, ont été négligées ou oubliées.
Va donc, ô Ben-Chàa! et que le salut et la bénédic-
tion do Dieu soient avec toi ! » Puis le saint avait
disparu dans un nuage lumineux, et en laissant
1) L« Koraii, sourate II, Ypisot 1»;^.
XXVI. — • SIDl BEN-CHAA-EL-HABCHI 379
après lui dans la koubba une délicieuse odeur de
o(/aoaï (benjoin).
Le lendemain, Ben-Chàa s'éveilla débarrassé
du poids de son crime; il remercia Dieu et son puis-
sant intercesseur avec toute l'etîusion d'un cœur sin-
cère et reconnaissant. Il monta à cheval après la
prière du fedjeur (point du jouri, et il se dirigea vers
Mazouua pour y faire ses apprêts de départ pour le
saint pèlerinage et la visite des Lieux saints. Il rentra
vers le soir dans sa demeure, et fit sa provision de
voyage; car Dieu a dit: « Prenez des provisions pour
le voyage; la meilleure provision cependant est la
piété (1). »
Dieu avait fait la grâce à Ben-Chàa, pour lui éviter
sans doute des regrets, d'effacer de son cœur d'une
manière absolue la belle et séduisante El-Iàkout,
celle pour l'amour de laquelle il avait commis le
plus effroyable des crimes.
Après avoir fait ses adieux à ses serviteurs, Ben-
Chàa s'éloigna pour toujours de son pays natal et
de tous ceux qu'il aimait. Les larmes qu'il n'avait
point osé verser devant ses gens coulèrent par tor-
rents dès qu'il eut perdu de vue le minaret de la mos-
quée de Mazouna.
Ben-Chàa arriva à Mekka dans les premiers jours
du mois de choual, qui est le premier des trois mois
que le Prophète a fixés pour l'accomplissement du
pèlerinage. Il en observa ponctuellement tous les
rites et les prescriptions; aussi, acquit-il bientôt une
réputation de piété qui se répandit rapidement dans
tout les pays musulmans. Il se fixa ensuite à El-
Mdina, où il suivit assidûment les leçons des princi-
paux docteurs de l'Islam; puis il visita Bled-Cham
(1) Le Koran, sourate II, versot lOJ.
380 LES SAINTS DE l'iSLAM
(Syrie) et Bled-Maceur (Egypte). Quand il se sentit
capable d'enseigner la parole de Dieu, c'est-à-dire
dix ans après son départ de Mazouna, il revint vers
la terre d'Afrique pour prêcher la foi musulmane
aux populations kabiles, lesquelles n^en avaient plus
guère qu'une médiocre idée. Seulement, au lieu de
retourner à Mazouna, — où son crime n'avait pas
été oublié, — il alla se fixer non loin de Blida, que
venait de fonder l'illustre Sidi Ahmed-el-Kbir. Par
les conseils de ce saint marabout, il choisit sa khe-
loua (ermitage) dans la tribu des R'ellaï^ qui est voi-
sine de celle des Bni-Salah. Sa science, son austérité,
son ascétisme, quelques miracles, la bénédiction de
Dieu qu'il avait apportée dans le pays, — tout y pros-
pérait, en effet, depuis l'arrivée du saint homme, —
toutes ces causes prouvèrent aux R'ellaï que lechikh
Sidi El-Hahchi — ■ on ne l'appelait plus que de ce nom
odieux depuis son départ des Villes saintes, et lui-
nièmej par esprit de pénitence, n'en voulait point por-
ter d'autre, — ne pouvait être qu'un ami de Dieu;
aussi, ces R'ellaï se félicitèrent-ils qu'un ouali de
cette importance eût daigné choisir leur pauvre pays
pour s'y fixer^ et pour continuer à les diriger dans la
voie droite, c'est-à-dire dans le sentier de Dieu. Il
est superflu d'ajouter qu'ils firent tous leur efforts pour
l'y maintenir, et profiler le plus longtemps possible
des bienfaits que, par son intercession^ Dieu répandait
d'une main si généreuse sur la tribu.
Bientôt, la réputation de Sidi El-Habchi s'étendit
delà Mtidja jusqu'au fond du Tithri, et les tholha ac-
couraient de tous côtés pour entendre ses précieuses
et savantes leçons. Il y avait toujours foule devant sa
kheloua, les hommes, pour qu'il leur donnât les moyens
de remplir convenablement leurs devoirs de maris, et
les femmes, pour que, par sa prière, le Dieu unique
XXVI. — SIDI BEN-CHAA-EL-HABCHI 381
leur accordât la fécondité, ou tout au moins, pour
qu'il mit un terme à leur désolante stérilité.
Sidi El-IIabchi jugea dès lors qu'il était temps d'ac-
complir cette partie de sa mission qui « consistait à
faire connaître la vérité aux autres, » condition
qui, nous nous le rappelons, était une de celles
que Dieu avait mises à son pardon. Justement, les
R'ellaï, qui, nous l'avons déjà dit, tenaient infiniment à
ce qu'il se fixât définitivement dans leur tribu, allèrent
au-devani de ses désirs en lui proposant de lui faire
construire, à leur frais, — et le fait n'était pas com-
mun chez les populations kabiles, lesquelles sont d'une
avarice sordide, — une zaouia (1) sur leur territoire.
Comme cette proposition était précisément d'accord
avec la volonté de Dieu, le saint homme, après s'être
fait un peu prier, accepta l'offre si désintéressée des
R'ellaï. Des maçons de Figuig se mirent aussitôt à
l'œuvre, et, deux mois après, une superbe zaouïa s'é-
levait sur les bords de l'ouad^ et à quelques pas seu-
lement du lieu où le saint et savant marabout avait
établi sa kheloua. Les élèves-tholba y accoururent de
toutes parts, et cette maison de la science et de l'hospi-
(1) La zaouïa est un établisseuieut qui est à la fois: uue cha-
pnlle servant de lieu de sépulture à la famille qui a fondé Téta-
l)lissemeut, et où les serviteurs religieux du saint fondateur
viennent en ziara (visite) à une époque déterminée, — une n/ns-
ijuée, où se réimissent les Musulmans des tribus voisines^pour
y faire la prière du vendredi, — une école, où l'on enseigne un peu
de tout, et surtout le Korau,et que fréquentent les enfants, les
étudiants et les savants, — une hôtellerie, où tous les voyageurs,
les pèlerins, les malades et les infirmes trouvent un gîte, des se-
cours, des vêtements et la nourriture. Autrefois, c'était aussi
un lieu d'asile on les hommes poursuivis par la loi. ou persécu-
tés par un ennemi trouvaient un refuge inviolable. L'établisse-
ment est dirigé sojt par un chikh, sojt par un mokaddcm, ou
IJQ ouhil.
382 LES SAINTS DE l'iSLAM
talité fut bientôt remplie à déborder; aussi, de nom-
breux douars d'élèves et de savants formèrent- il s,
en peu de temps, une ville de poil (1) autour de la
zaouïa. La réputation du saint et savant professeur
ne tarda pas à s'étendre dans les quatre beylik de la
Régence, et les plus illustres marabouts, et les eula-
nia (2) les plus célèbres ne dédaignèrent pas de venir
entendre son élofjuente parole, qu'ils recueillaient, a
dit un contemporain, comme les justes recueillent,
dans le paradis, le zendjebiliZ) que leur versent les
liouris dans des coupes d'or.
Après une existence entièrement consacrée à faire
entendre la parole de Dieu, après de nombreux mi-
racles attestant sa situation auprès du Tout-Puis-
sant, Sidi El-Habchi mourut laissant là ses soixante
ans. Ses enfants firent élever, avec l'aide des R'ellaï,
une koubba sur son tombeau, dans l'intérieur même de
la zaouïa où le saint avait si longtemps professé. Il
avait fait souche dans le pays en épousant quelques
R'ellaïat qui lui avaient donné un assez grand nombre
d'enfants. Aujourd'hui, les Oulad Sidi-El-Habchi
forment une fraction importante de la tribu des
R'ellaï.
Toutes les tribus voisines de Bled-Medjadja qui ap-
partiennent à l'ordre secondaire de Sidi Mohammed-
bcn-Alij la victime de Ben-Chàa, ont voué une
haine mortelle à celles qui entourent Bled-Mazouna,
dont ce dernier, nous nous le rappelons, était origi-
naire. Plus implacables que le Dieu unique, les Me-
djadja n'ont point encore pardonné son crime à Sidi
(1) Les Arabes désiniicnt la teute sous la dénomiuatioa de hit
ech-clinr, la demeure de poil (de chameau).
(2) Les savants.
(3i Le zendjebil est uue liqueur provenant dinie source apjie-
lée Si'Isi'liil, qui coule dans le Paradis.
XXVI. — SIDI BEN-CHAA-EL-HABCHl 383
El-Habchi. Aussi, les Jchoddam (serviteurs religieux)
des deux saints en viennent-ils très souvent aux
mains lors des fêtes patronales de leurs vénérés
marabouts, et l'aversion des frères de Tordre de Sidi
Mohammed-ben-Ali contre ceux de l'ordre du chikh
Ben-Chàa, a d'autant plus de chances de se perpétuer,
que le couteau qui a servi à celui-ci pour décapiter
le cadavre du kadhy des Medjadja a été déposé sur
son tombeau. C'est ainsi que la vue du sang qui en
a maculé la lame entretient^ depuis plus de deux
siècles et demi, la haine qu'a inspirée aux Bni-Me-
djadja le crime horrible dont s'est rendu coupable le
marabout de Mazouna, et c'est à ce point que le
nom de Ben-Chàa est encore l'injure la plus gros-
sière qu'on puisse adresser aux Kabils de la région
du Dhahra, ou aux gens de la vallée du Chelif infé-
rieur.
La zaouïa de Sidi El-Habchi a été saccagée en
1835 dans les circonstances suivantes : dans la nuit
du 9 au 10 octobre, le lieutenant-colonel Marey tenta,
avec les zouaves et les spahis, une entreprise sur
cet établissement religieux, qu'habitaient des mara-
bouts de la descendance de Sidi El-Habchi, lesquels
étaient accusés d'entretenir des relations avec les
Hadjouth^ nos ennemis, et de leur fournir et des
vivres et de l'argent.
La petite colonne se dirigea vers la zaouïa, qu'elle
surprit au point du jour, et la mit à sac impitoya-
blement. Le descendant de Sidi El-Habchi, Sid Yahïa,
le chef de la communauté, et le beau-frère de notre
ancien agha des Arabes, Sid El-Hadj Mohy-ed-Din-
es-Sr'ir, y fut fait prisonnier avec sa famille, et con-
duit à Alger, où on l'interna. On avait respecté le
tombeau du saint.
La r'azia sur les Oulad Sidi-El-Habchi fut exécutée
384 LES SAINTS Dt 1. 1SI.AM
cViine manière si complète, qu'elle est passée en pro-
verbe dans le pays, où Ton dit encore : « Min Yahïa
ma bckat illa lahia, » — de Yahïa, il n'est resté
autre chose que la barbe.
C'est de cette époque que date la chute de la cé-
lèbre zaouïa qu'avait fondée le chikh Ben-Chàa, ou
plutôt l'illustre Sidi El-Habchi, épithète dont l'avait
fléiri SidiMohammed-ben-Ali, et que la tradition lui
a conservée.
XXVII
Sidi Mahammed-ben-Aouda
Nous ne pouvons quitter les saints du Tell pour
aller visiter ceux du Sahra, sans faire notre pèleri-
nage au tombeau de l'un des ouali les plus illustres
et les plus vénérés de la province d'Oran : nous vou-
lons parler de Sidi Mahammed-ben-Aouda, celui à
qui le Dieu unique a donné tout pouvoir sur le sultan
des animaux, le lion, et à ce point de faire de ce
noble et terrible félin l'un de ses khocldam (1) les
plus doux et les plus soumis.
Vers la fin du XVI« siècle^ un voyageur venant du
R'arb (Ouest) arrivait sur l'ouad Mina au moment oi'i
le soleil d^une chaude journée d'été se laissait choir
(,1) Ntjur* rappelons que l'expression khoddam, sorviteuri,
doit s'entendre ici dan* le sens dafliliés à nu ordre religieii.x.
XXVII. — SIDl MAHAMMED-BEN-AOUDA 385
derrière la montagne des Oulad-Riah. Epuisé de cha-
leur et de fatigue, il résolut de s'arrêter en ce point
pour y passer la nuit. Après avoir fait ses ablutions
et la prière du moghreb (!)_, le voyageur reconnut les
abords du lieu où il s'était arrêté. Les ruines d'un
pont du temps des Koum (2), un peu en avant de ce
point, lui parurent on ne peut plus convenables pour
en faire une kheloua (3) ; et quand^ s'étant informé,
auprès d'un berger, du nom du pays où il se trouvait,
il en eût appris qu'il était chez les Douaïr-Flita, il
en loua Dieu ; car il était précisément au ternie de
son voyage, et au milieu des populations qu'il avait
la mission de rappeler aux préceptes de la religion
mahométane, que ces montagnards paraissaient avoir
lout-à-fait perdus de vue, si^ toutefois, ils les avaient
jamais bien connus, les Kabils n'ayant fait, dans
tous les temps, que de piètres et médiocres Musul-
mans.
Ce voyageur, qui n'était autre que le déjà illustre
Sidi Mahammed-ben-Aouda, arrivait en ligne droite
de la grande zaouia de Saguiel-el-Hamra, qui était
située dans la province du Sous marokain. Dans le
partage des tribus de la Régence d'Alger à catéchiser,
la contrée occupée par les grossières tribus du bassin
de la Mina était échue à Sidi Mahammed-ben-Aouda,
qui, déjà, s'était fait remarquer parmi les plus érni-
nents des ces Mores-Andalous qui, à la suite de leur
expulsion de l'Espagne, avaient choisi cette Thé-
baïde de Saguiet-el-Hamra pour s'y réunir en con-
frérie, et se préparer à la grande œuvre religieuse de
M) Couclnn' du solt-il.
i) Cette (ir-nominatioa p'appliquo plus particulièrement aux
Romains des empires dOrient et d'Occident.
;3) Solitude, ermitage.
386 LES SAINTS DE L ISLAM
la propagation de la foi musulmane, particulière-
ment dans les âpres montagnes qui se développent,
comme une vaste ceinture, entre les deux mers,
c'est-à-dire entre Merrakech (Marok) et Tounès
(Tunis).
La présence de Sidi Mahammed-ben-Aouda dans
le pays des Flita ne fut pas longtemps un mystère
pour les tribus decevasle outhan (district), qui, alors,
se divisait en trois parties principales : les Douaïr-
Flita, les Cherfa-Flita et les Ashab-Flita, lesquelles se
subdivisaient en nombreuses fractions très com-
pactes, et renfermant de rudes et vaillantes popula-
tions. Bientôt, les visiteurs, les pèlerins, accoururent
de tous les pays qu'arrose la Mina soit pour enten-
dre sa parole, soit pour lui demander son interces-
sion auprès de Dieu en vue de la satisfaction des in-
térêts de ce monde.
Mais le saint marabout avait remarqué que ses
visiteurs montraient beaucoup plus de dispositions
pour solliciter auprès de lui les faveurs du ciel, que
pour suivre les principes religieux qu'il s'efforçait de
leur prêcher el de leur expliquer. Dans cette dernière
direction, il n'y avait aucun progrès : la pratique des
ablutions surtout ne pouvait — quoi qu'il fit — en-
trer dans leurs habitudes, et cette négligence démon-
trait d'une manière évidente qu'ils ne priaient pas,
puisque Voudhoxi (1) doit précéder chacune des cinq
prières canoniques de tous les jours.
Fatigué de prêcher ainsi dans le désert, et déses-
pérant de son œuvre, Sidi Mahammed voulut re-
noncer à pousser plus loin la sainte et pieuse mission
dont il s'était chargé avec tant d'enthousiasme. îl
résolut donc d'abandonner et de laisser dans leur
(1) Labliition,
I
?iXVlI. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 887
crasse ces ignorants et grossiers Kabils^ qui ne
prisaient que les biens terrestres, et qui paraissaient
ne faire aucun cas de ceux qu'il leur montrait de
l'autre côté de la vie. Par une belle nuit, étoilée à
donner de la jalousie à la lumière du jour, Sidi
Mahammed traversa l'ouad Mina, et il se mit à la
recherche, en remontant ce cours d'eau sur sa rive
droite, d'une retraite plus solitaire, et surtout plus
inaccessible à son ancienne clientèle que les ruines
du pont romain où il s'était établi d'abord. L'àpre et
difficile pays qu'il parcourait ne pouvait lui donner
que l'embarras du choix; car il était impossible de
rencontrer un sol plus tourmenté, plus crevassé, plus
raviné, plus impraticable, d'un aspect plus sauvage
que celui qu'il parcourait. En effet, les obstacles suc-
cédaient aux obstacles : ici, une roche à pic, là une
ride embroussaillée, forêt naine impénétrable, re-
paire excellent pour les lions et les panthères.
Le saint marabout s'était mis en route deux heures
environ avant la prière du fedjenr (1) ; or, le soleil
marquait déjà le moment de celle du dliohor (2), qu'il
n'avait encore rien trouvé qui lui convint, c'est-à-
dire qui répondit aux conditions ou au but qu'il
s'était proposés. Comme il n'était encore qu'à la
moitié de la journée, il résolut de continuer ses re-
cherches. Il s'engagea donc dans une vallée affreu-
sement nue, tourmentée, convulsée par les volcans,
et close à ses deux extrémités par des étrangle-
ments rocheux n'en permettant l'entrée qu'à deux
hommes de front. Au fond de cette vallée, et à
une heure de marche du point par lequel il y avait
pénétré, s'élevait droit et menaçant un pic de forme
(1) Le point du jour.
(2) Le milieu du jour, vers une heure de raprèa-inidi.
V6
388 LF.S SAINTS DE l'iSLAM
l>i/.arro. ot p;\rtMl à une i\o\\l restée soulo dans la
niàoluMre ravMuèe d'nu vieille, \\n de ees lénioins
laissé par quelque terrassier cyelopéeii lors du
creusement des vallées, et mesurant do trente à qua-
rante coudées de hauteur. Cette molaire, dont on ne
pouvait atteindre le sonnnet qu'en s'accrocha nt aux
lu'oussailles (|ui en hérissaient les tlancs, et en
s"aidant dt>s pictls et des mains, était couronnée par
un petit iilaleau i\o t'ornu^ irréguliére^ coiffé de
(pu>l*pies chênes chciifs ptuissant dans les interstices
lies rocliers, et jetant dans toutes les directions des
branches contorsiounées. Ce point plut au saint, »mi
ce sens qu'il lui semblait réunir toutes les conditions
de son programme, c'est-à-dire solitude parfaite, et
quelques chances pour ne pas être découvert par son
ancienne clientèle, et, dans tous les cas, l'assurance
de n'être (jue médiocrement inconnnodé i)ar le nom-
b'î'e de ses visiteurs si, par hasard, ils avaient vent
du lieu où il s'était retiré.
Sidi Ahihammed, qui était encore dans la force de
l'âge, escalada assez, facilement le pic qui, désormais,
devait lui servir de refuge et d'habitation. Arrivé à
stHi sonnnet, le saini loua Dieu ; car il venait de dé-
C()uvrir que le 'l'rés-llaut lui avait préparé sa de-
meure sur le plateau terminant ce piton. Mn elTet.uno
grotte suffisamment spacieuse, et close par un lacis
de branchages, s'tuivrait dans les rochers formant le
si>nnnct du pic îroucuu' on il avait résolu de se fixer.
Le saint n'hésita plus dés lors à croire (ju'il avait
o[)éré ilans le sens de la volonté de Dieu, et son cœur
s'en réjouit plus ([u'on ne saurait l'exprimer.
Sidi lien- Aouda pénétra dans la grotte après avoir
écarté les branchages (jui en dissimulaient l'entrée :
le sol en était jonché d'ossiMuenls et île carcasses d'a-
nimaux dont il put facilement rcconnaili-e l'espèce,
I
XXVir. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 389
puisque quelques-uns d'entre eux n'étaient pas en-
tièrement dévorés. La race ovine y était largement
représentée: la bovine également; l'àne, le mulet et
le cheval y avaient aussi quelques-uns des leurs. Le
saint comprit qu'il ne serait peut-être pas aussi seul
dans sa nouvelle demeure qu'il l'avait pensé d'abord,
et il craignit quelque conflit désagréable entre lui
et les premiers occupants, lions ou panthères. A
dire vrai, cette communauté ne lui souriait que mé-
diocrement; mais, après tout, pensa-t-il, rien n'em-
pêchait le Tout-Puissant défaire, dans cette conjonc-
ture, un miracle en faveur de son serviteur, changer,
par exemple, en douceur la férocité habituelle de
ces terribles animaux, et lui en faire, au lieu d'en-
nemis, d'utiles et dévoués auxiliaires. Dieu ne fait-il
pas ce qu'il veut (■
Quant à sa nourriture, le saint anachorète ne
douta pas un seul instant que Dieu y pourvoirait.
D'ailleurs, — à une certaine distance pourtant; car
le pays était d'une aridité extrême dans un rayon de
près de trois heures de marche autour de sa Icheloua,
— il avait remarqué une forêt de chênes qui lui four-
nirait des fruits en abondance. Nous le répétons, il ne
s'inquiéta que fort peu de cet infime détail. L'eau
coulait au pied du piton sur lequel il était établi.
Tout était donc [jour le mieux, ct^ franchement, il eût
fallu être bien exigeant pour ne pas être satisfait
d'une situation qui, en définitive, était telle que pou-
vait la désirer un saint qui avait résolu de ne vivre
que de privations.
Après avoir mis un peu d'ordre dans sa grotte,
l'avoir débarrassée des ossements et restes d'animaux
qui l'encombraient, et s'être préparé un coin sur
lequel il étendit quelques touffes de dis (1) qu'il avait
■ (1) Le dis {arundo-fcaiiicoides) est, nom le réjiétoiis, une grande
300 LES SAINTS DE l'iSLAM
arrachées le long des flancs rocheux de sa solitude,
Sidi Mahammed-ben-Aouda fit à sec (1), à défaut
d'eau, son ablution de la prière du mor/hreb, en pas-
sant ses mains étendues sur une roche lisse qui se
trouvait dans l'intérieur de sa grotte. Ce simulacre
d'ablution terminé, le saint marabout fit sa prière
avec une ferveur que justifiaient suffisamment les
biens dont Dieu venait de le combler. Prosterné le
front dans la poussière (2), il demandait au Tout-
Puissant de les lui continuer, quand, tout-à-coup, deux
lions d'une taille énorme se précipitèrent dans la
grotte, l'œil flamboyant, chacun avec une proie —
une brebis — dans son énorme gueule. A la vue du
saint, qui s'était relevé pour continuer sa prière^ les
yeux des deux animaux s'éteignirent subitement, et
ils déposèrent à ses pieds les deux brebis trem-
lilantes de frayeur^ puis ils allèrent se caresser à
ïouaU en faisant entendre une sorte de grognement
qui avait quelque chose du ronron du chat.
graiiiinéo d'Afiique qui est utilisée comme fourrages quuml elle
est verte, et dont le chaume sert à couvririez gourbis.
>l\ Pour que les Musulmans n'oublient point la pratique des
nblutious. le Koran a prescrit qu"à défaut deau. il en serait fait
il- simulacre soit avec du sable fin, soit sur une pierre polie. Eu
etli't, Dieu a dit : « Croyants ! quand vous vous disposez à
faire la prière, lavez-vous le visage et les mains jusqu'au coude :
essuyez-vous la tète et les pieds jusqu'aux talons. Mais, lorsque
vous serez malade ou en voyage, si vous ne trouvez pas d'eau,
frottez-vous le visage et les mains avec du sable fin et pur.
(^Sourate V, vers. 8 et 9.) Cette ablution avec du sable fin s'ap-
pelle teïemmoum. A défaut de sable, nous le répétons, on peut
se servir d'uue pierre polie sur laquelle on passe les mains.
(2) La prosternation, dit Khelii-ibn-Ishak, est une des pra-
tiques essentielles de la jirière. Elle consiste, pour celui qui
jirie. à toucher la terre avec le front, les paumes des mains ap-
puyées sur le sol de chaque coté de la tète. Pour se prosterner,
ou dirige les genoux eu avant en les ployant, puis ou s'age-
XXVIl, — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 391
Cette irruption des deux lions n'avait pas troublé
un seul instant la sérénité du saint marabout, et il
n'avait même pas songé à prononcer le nom de Daniel
(1), ce nom qui met les lions en fuite. Non; il avait
compris de suite que c'était Dieu qui les lui en-
voyait^ et il en doutait d'autant moins que ces ani-
maux — qui ne chassent que la nuit — rentraient au
repaire au moment où ils en sortent habituellement.
Il y avait donc dans ce fait quelque chose d'insolite
qui attestait que, certainement, Dieu s'en était mêlé.
Il ne se lassait pas — c'était évident — de combler
son' serviteur; aussi l'en remercia-t-il de nouveau
par un cantique d'actions de grâce que parurent com-
prendre les deux nobles bètes ; car, cessant leurs ca-
resses, ils semblèrent attentifs aux paroles du saint,
lequel remarqua que leurs yeux lançaient des éclairs
quand il prononçait le nom de Dieu. En présence
d'un fait si extraordinaire, Sidi Mahammed crut
devoir proclamer la grandeur du Très-Haut par la
formule suivante, qui ferme quatre-vingt-dix-neuf
issues au mal : « Il n'y a de force et de puissance
qu'en Dieu ! »
Sidi Mahammed imposa ensuite les mains aux deux:
lions, qui semblèrent dés lors rejeter toute leur férocité
dans un rugissement formidable que répétèrent au
loin les échos de la montagne. Sur un signe du saint,
le lion et la lionne allèrent se coucher sur levcntre^ la
tète sur leurs larges pattes de devant, dans un des
coins de la grotte. Quant aux deux brebis, qui étaient
nouille douccuiL'iit. ot lou porlf li- milieu du front sur le sol,
comme il vient d'être dit.
(1) Le cliikli Moliiimmeil-en-Nefzaoui a dit: • Le nom de
Daniel prononcé devant un lion le met iut'ailliblenif'nt en fuite.
Le Prophète a exigé du lion cette pnnue.-^se de ne faire aucun
mal à ceux de .^e.s serviteurs qui invoqueraient ce nom vénéré,
2C.
392 LES SAINTS DE l'iSLAM
plus mortes que vives, le pieux marabout les ranima
par une imposition des mains et leur rendit la liberté.
Les pauvres bètes en furent reconnaissantes à leur
libérateur; car, lui présentant leurs mamelles gon-
flées par le lait^ elles ne voulurent sortir de la grotte
que lorsqu'il eiit fait sa provision de la journée. El-
les revinrent ensuite tous les jours à l'heure de la
prière du fedjeur pour assurer, par ce moyen, l'a-
limentation du vénéré marabout. Les deux lions pour-
vurent également aux besoins du saint •en lui appor-
tant, tous les matins, une branche chargée soit de
figues ou de glands, soit de tous autres fruits qu'ils
avaient trouvés pendant leur chasse de la nuit.
On ne sait si^ prenant pour un reproche la mise en
liberté, par Vouali, des brebis qu'ils avaient appor-
tées pour leur consommation particulière^ ils renon-
çaient à la chair des animaux; mais ce qu'il y a de
certain, c'est que, jamais pendant la vie terrestre de
Sidi Mahammed, il n'en parut dans la grotte du pic
de la tribu des Anatra (1).
Pendant longtemps, le pieux anachorète n'eut d'au-
tres visiteurs que les lions qui hantaient ces parages,
lesquels ne passaient jamais à proximité de la grotte-
ermitage sans venir lui rendre hommage en se cou-
chant à ses pieds.
Mais les Flita n'avaient pas tardé à se repentir de
la façon avec laquelle ils avaient accueilli les leçons
de Sidi Mahammed-ben-Aouda, etdu peu de cas qu'ils
avaient fait de ses préceptes et de ses pieuses recom-
(1) La tribu des Aaatra faisait partie autrefois de la fraction
(les Cberfa-Flita, lesquels appartenaient à Voulhan des Flita.
IMiis tiird, la confédératinn des Flita — ])iacée sous rautorilé d'nu
kaid — a été rompue et divisée, en nnze tribus (|ui. anjour-
d'Iuii, relèvent de l'anuiîxe de Zaïuora, cercle d'Amuii-Mouea.
,<ubdivisiou et division dOran.
XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 393
mandations. En effet, depuis la disparition du saint
marabout, la misère s'était abattue sur le pays; les
récoltes manquaient chaque année soit par le fait de
la sécheresse, soit, lorsqu'elles se présentaient bien,
par suite de l'invasion des sauterelles, qui la détrui-
saient à n'en pas laisser trace. En outre, la popula-
tion décroissait très sensiblement, soit par l'effet de la
perte prématurée des facultés génératrices des hom-
mes, soit par celui de l'infécondité des femmes. D'un
autre coté, les lions, qui semblaient s'être donné ren-
dez-vous dans le pays, dévoraient leurs troupeaux et
leurs bétesde somme. Qu'on ajoute à toutes ces cala-
mités des épizooties fréquentes, enlevant ce que la
mâchoire des animaux féroces avait épargne ou dé-
daigné, et des épidémies — peste ou typhus — frap-
pant à coups redoublés dans cette population d'infidè-
les, et faisant de larges trouées dans ses rangs.
Cette malheureuse confédération — ne la plaignons
pas outre mesure — ne savait plus réellement à quel
saint se vouer : « Ah! que n'avons-nous su, s'écriait-'
elle désespérée, conserver Sidi Mahammed au milieu
de nous !... C'était le bon temps alors ! car toutes les
bénédictions de Dieu se répandaient sur le pays
comme une rosée bienfaisante et salutaire ! Ah! si
Dieu nous faisait la grâce de remettre la main dessus,
c'est bien nous qui écouterions de toutes nos oreilles
sa sainte parole, laquelle, en définitive, n'est pas autre
chose que la parole de Dieu !... C'est bien nous qui
suivrions à la lettre ses sages recommandations, ses
précieuses maximes... Il nous avait bien prévenus
pourtant Mais nous n'avons pas cru à ses mena-
ces, à ses avertissements Il nous les avait faits si
souvent Nous en avons ri en détournant la
tète; nous nous en sommes moqués Aujour-
d'hui, nous ne savons plus ce que c'est que le rire et
394 LES SAINTS DE l'iSLAM
la gaîté, et nous ne pouvons plus que pleurer com-
me des femmes sur le cadavre de leurs maris !
Il faut nous mettre sans retard à la recherche de
notre saint, qui, peut-être, n'a pas quitté le
pays Qui pourrait affirmer^ en effet, que son in-
tention n'a pas été de nous éprouver seulement'!'
Allons, mes enfants, ajouta le vieux chikh de tribu
qui avait émis cette consolante hypothèse, que, dans
chacune des tribus de la confédération, on se livre à
des recherches sérieuses pour retrouver notre saint
bienfaiteur! qu'on fouille les bois, les ravins, les mon-
tagnes, les cavernes, les grottes, les plis de terrain,
les gourbis, les ruines, et, s'il plaît à Dieu ! qui ne
peut manquer d'être touché de nos larmes et de notre
repentir, notre saint protecteur sera rendu à noire
amour et à notre vénération. »
Les recherches commencèrent dans toute l'étendue
du pays des Flita avec une activité que le besoin de
retrouver le saint rendait fébrile ; mais elles furent
malheureusement infructueuses. Les délégués de la
ti-ibudes Anatra, ne pouvant supposer un seul instant
(|ue le saint marabout avait choisi pour habitation le
sommet de leur pic, s^étaient tout naturellement
dispensés de le visiter. C'était donc le hasard, ou Dieu
plutôt, qui, prenant en considération le retour à rési-
piscence des Flita, allait les mettre sur la voie de
son ouali.
Un jour, un nègre appartenant au kaïd des Anatra,
avait reçu de son maître l'ordre de faire bonne garde
auprès de son troupeau de chèvres et de moutons, sur
lequel les lions du voisinage prélevaient, chaque nuit,
une ou plusieurs tètes. Le courage de ce nègre s'alliait
à une force herculéenne, et, déjà, à cinq ou six repri-
ses différentes, il avait eu l'occasion de lutter corps
à corps, et armé simplement d'un yataghan, avec le
XXVII. — SIDI MAIIAMMED-BEN-AOUDA 395
sultan des animaux. Bien que, dans ces rencontres,
il fût resté vainqueur, ce n'avait pas été pourtant sans
laisser entre les mâchoires ou sous les griffes de ses
terribles adversaires quelques lambeaux assez no-
tables de son individu. Or, la valeur du nègre Mba-
rek ne devait pas tarder à être mise à l'épreuve
de nouveau. En effet, sa première nuit de garde allait
lui offrir l'occasion de déployer encore une fois sa rare
intrépidité.
Le kaïd des Anatra avait ses tentes^ à ce moment,
sur la rive droite de la Mina, et sur la pente ouest du
plateau qui se développait au sud de la kheloua du
saintj non loin du confluent de l'ouad El-Abbas et de
l'ouad El-Abd. Le troupeau était parqué au-dessous
des tentes de la zmala du kaïd, sur une sorte de
terrasse présentant un ressaut d'une surface suffi-
samment spacieuse pour y contenir et le parc et les
gourbis des bergers. Ce point était moucheté de
quelques broussailles de chêne et de touffes de dis
assez clair-semées. Or, nous l'avons dit, depuis
quelques jours, les lions avaient choisi pour terrain
de chasse la partie de la tribu des Anatra où son
kaïd avait établi ses campements.
C'était par une belle nuit de la fin de janvier; la
lune brillait de tout son éclat et paraissait toute fière
d'effacer celui des étoiles, lesquelles avaient perdu ce
scintillementtremblotantqui semble des œillades lan-
cées aux astres mâles par les astres femelles. Le si-
lence n'était troublé que par le glapissement des cha-
cals répondant aux aboiements enroués des chiens
arabes juchés sur les tentes, ou sur les toits des gour-
bis. Quelque oiseau de nuit, — hibou ou chouette,
— retenu sur son nid par l'éblouissante clarté de la
lune, chantait plaintivement sa douleur de ne pouvoir
chasser.
396 LES SAINTS DE l'iSLAM
Le nègre Mbarek était à son poste depuis Yeu~
eha (1); car il savait que le lion ne quitte habituel-
lement son repaire qu'à la tombée de la nuit. Il s'est
embusqué derrière les parois à claire-voie d'un gourbi,
et il attend. Vers le milieu de la nuit, le bruit d'un
rugissement lointain lui était apporté par les échos
de la montagne; un second rugissement, produit à la
même distance, mais sur un ion plus grave, succé-
dait au premier. Mbarek en conclut, comme on était
à l'époque de l'accouplement, qu'une lionne marchait
avec le lion. La différence dans le ton du rugisse-
ment lui avait suffi d'ailleurs pour lui prouver qu'il
y avait là le mâle et la femelle , carie cri de la lionne,
qui rugit toujours la première, a plus d'acuité et
moins de caverneux que celui du lion. Le double ru-
gissement, qui se faisait entendre de quart d'heure en
quart d'heure, se rapprochait très sensiblement; il
était dès lors évident pour Mbarek que le parc du
kaid des Anatra était encore l'objectif de ces terri-
bles maraudeurs.
Au bout d'une heure environ de ces cris alterna-
tifs, un rugissement épouvantable, qui avait com-
mencé par des soupirs pour s'élever ensuite en un
crescendo terrifiant, et retomber dans les notes bas-
ses, prévint Mbarek de se tenir sur ses gardes, car
l'ennemi approchait.
Bien que les fauves fussent encore éloignés d'une
demi-heure de marche du douar du kaïd, il était
cependant probable que ce rugissement, qui semblait
sortir d'un immense vase de cuivre^ serait le dernier.
En effet, les lions étaient arrivés dans le rayon d'in-
vestissement du parc, et ils allaient infailliblement,
en se glissant dans les ravins embroussaillés, choisir
(1) Les derniers moiueuls du créiiu-inil»! du soir.
XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 397
leur point d'attaque. C'était au lion qu'appartenait
le périlleux honneur du coup de main, la lionne ne
restant jamais que le témoin passif des prouesses, je
ne dirai point de son seigneur et maître, mais de son
esclave et très humble serviteur ; car les choses se
passent, dans l'ordre léonin^ absolument comme dans
l'ordre humain.
• Aux premiers rugissements du lion, tout avait fait
silence dans la nature comme pour laisser la parole
au roi des animaux; tous les nocturnes, saisis d'épou-
vante, avaient regagné rapidement soit leurs gites
ou leurs terriers, soit leurs bauges ou leurs repaires.
Quant aux troupeaux de chèvres et de moutons^ qui
sentaient bien que rien ne les protégeait, ils s'étaient
serrés tremblants à pénétrer l'un dans l'autre.
Mais Mbarek veillait : son œil ardent enveloppait
le parc; sa main droite étreignait convulsivement la
poignée de son yataghan. Rasé comme une panthère
à l'entrée intérieure du gourbi, il s'apprêtait à bondir
sur le voleur dés que celui-ci se serait embarrassé de
sa proie. A un redoublement d'épouvante qui se ma-
nifesta dans le troupeau, Mbarek comprit que l'en-
nemi devait être proche : les infortunés parqués
avaient aperçu le lion, ou ils avaient senti le souffle
de sa fétide haleine. En effet, l'un de ces animaux
parut sur le rebord du ressaut où était établie la
zviba (Ijj et se coucha sur le ventre après avoir
(l) Oa nomme zriba uuc clôture faite de branchages dessé-
chés de jujubiers sauvages enchevêtrés Tun dans l'autre, rt
tixés de distance eu distance par des piquets. On donne à celle
haie, que ses épines rendent dangereuse, une liauteur de deux
mètres environ, laquelle est suffisante pour que les troupeau.\
ne puissent s'échapper, mais très facilement irauohissable pour
un lion adulte, c'est-à-dire âgé de huit ans. même lorsqu'il est
chargé de sa proit;, quand celle-ci, Iticn enteu<lu, n'est qu'un
mouton ou une chèvre.
)98 LES SAINTS DE l'iSLAM
flairé l'espace par un tour d'horizon. C'était évidem-
ment la lionne; car, en marche, elle précède toujours
le lion, et, comme nous l'avons dit plus haut, elle
n'assiste à l'opération décisive qu'en qualité de spec-
tatrice, et, sans doute aussi pour donner au mâle le
stimulant dont il pourrait avoir besoin dans une cir-
constance difficile.
Le lion parut à son tour quelques minutes après :
c'était une bète magnifique, de l'espèce dite asfeur
(jaune ou fauve) par les Arabes. D'une taille superbe,
robuste comme la force elle-même, la crinière em-
broussaillée, et faisant à sa tète, qui était énorme, un
cadre terrifiant, des yeux pareils à des charbons
ardents sous un front large d'une coudée, l'encolure
épaisse, les reins souples, les jambes à ressorts
d'acier ; c'était bien là, en effet, le solthan el-
ouhouch el-mouftariçaj le sultan des bètes féroces.
Arrivé à hauteur de sa compagne, le lion s'arrêta,
flaira dans la direction du parc, et se mit à le con-
tourner pour chercher le point d'escalade le plus fa-
vorable.
Le gourbi où se tenait le nègre Mbarek, et qui fai-
sait corps avec la haie formant le parc, fut l'objet de
l'attention du lion, qui flaira dans cette direction pour
reconnaître s'il ne cachait pas un ennemi; mais soit
que son inspection olfactive ne lui eût rien révêlé de
suspect dans cette frêle construction, soit qu'il mé-
prisât l'espèce humaine, ou qu'il ne la trouvât pas
digne de sa dent, quoiqu'il en soit de ces suppositions,
le fait est que le lion passa outre sans s'arrêter un
seul instant à hauteur du nègre embusqué, et c'est
d'autant plus extraordinaire que de la peau des races
noires se dégagent des émanations particulières qui ne
manquent pas d'une certaine énergie. Il y avait, en
effet, dans cette anosmie ou dans cette sorte de dédain
XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 399
quelque chose de singulier dont le nègre Mbarek lui-
même parut tout d'abord surpris ; mais ce qui se passa
ensuite allait lui donner le mot de cette énigme. Le
lion s'arrêta sur l'une des faces du parc où le nègre
avait, à dessein, ménagé une petite dépression pour
l'engager à franchir la zrlha sur ce point ; il se re-
tourna aussitôt du côté de la lionne pour s'assurer de
sa présence, et chercher peut-être dans son regard
un signe d'encouragement. La belle était là cou-
chée sur le ventre, la tète appuyée sur ses pattes
qu'elle tenait croisées, et se passant la langue sur les
babines en regardant, l'œil mi-clos, par un jour de la
haie du parc, une appétissante brebis dont elle savou-
rait d'avance, en imagination, les chairs tendres, dé-
licates, exquises.
Evidemrât immédiatement et
la retint indéfiniment. Ainsi, une journée d'étude
(1) Le Knran, sourate XXIV. viTsct '.M.
(2) La dcitra o^i l'eiitourd^to d'un chef aiabe. ren^cuible des
gens qui liabitent auprès de lui, et qui font partie de sa maison.
(3) Le uiol chikh a iei le sen;^ de docteur, pmless-ur. maître
diustituliou,
■27.
408 LES SAINTS DE l'iSLAM
leur suffisait pour s'assimiler un hizeh (section) du
Koran, eùt-il la longueur de celui de « El-Bagra »
(la Vache), qui n'a pas moins de 286 aîat (versets).
Ce prodige démontrait jusqu'à l'évidence à ces illet-
trés de la veille que l'esprit du saint les avait péné-
trés de ses effluves vivifiants, et, dés lors, leur foi
ne connut plus ni bornes, ni limites. Ils furent donc
bientôt en mesure de faire connaître à leurs contribu-
les la parole de Dieu et celle de son Prophète bien-
aimé.
Pour rendre hommage à la vérité, il faut dire qu''à
présent, les oreilles des Flita s'ouvrent toutes gran-
des aux pieuses leçons des mcrsoulin (envoyés) de
Sidi Mahammed-ben- Aouda, et que ces montagnards
commencent à faire quelque cas de dar el-akhra
(l'autre vie) et des félicités qu'on leur y promet.
Ils songent bien encore un peu à leurs intérêts
terrestres ; car on ne refait pas un Kabil du jour au
lendemain ; mais au moins ces intérèts-là — qui ont
bien pourtant leur importance — ne leur font
point négliger d'une manière absolue — comme autre-
fois — ceux qu'ils doivent trouver de l'autre côté
de la vie. Aussi, ils avaient déjà fait apporter les
matériaux pour la construction de la zaouïa que Sidi
Mbarek avait manifesté le désir de faire élever non
loin de la kheloua du saint, c'est-à-dire vers le con-
fluent de l'ouad Mina et de l'ouad Ourlouk, et des
maçons — de véritables architectes — de Figuig (1)
(1) C'est le ksarde Fipnig, dans le siul-est du Marok.qni a le
monopole de la fourniture des maçons dans pres(|ue toute
IWIgérie. Us ne seraient rien moius que les descendants directs
des architectes de la cathédrale di' Onrdouc i-t du palais de
l'Alhambra. C'est là, du moius, une de leurs piéteutious. Ce
SDut aussi des mineurs duue grande habileté — d'une habileté
relative pourtant.
XXVII, — Smi MAHAMMED-BEN-AOUDA 409
allaient se mettre à l'œuvre. Leur plan — car ils
avaient fait un plan— laissait pressentir que cette
zaouïa serait tout simplement une merveille. Du reste,
il avait été accepté par une djemûa (assemblée) qui
n'y entendait absolument rien ; mais enfin ces nota-
bles l'avaient néanmoins accepté après un très minu-
tieux examen qu'ils firent àTenvers avec un sérieux
de véritables appréciateurs, et des el-hamdou lillah
(louange à Dieu!) témoignant de leur enthousiaste
satisfaction.
Ce qui avait décidé ces intéressés Kabils à un si
lourd sacrifice, c'est qu'ils s'étaient aperçus déjà^
nous l'avons dit, de l'immixtion du saint dans les
affaires de leur pavs, et de l'effet de sa puissante
influence sur le Dieu unique, influence qu'il exerçait
d'ailleurs — ils le reconnaissaient à présent — au pro-
fit de leurs intérêts. En effet, les récoltes s'annonçaient
comme devant être superbes ; des pluies opportunes
avaient donné des fourrages plantureux; aussi les
troupeaux s'étaient-ils refaits et remis en chair à
faire presque oublier les mauvaises années qu'ils
venaient de passer ; les glands — ces marrons des
Kabils — étaient abondants à ce point de briser
les branches du chêne sous leur poids; les hommes
étaient redevenus des hommes ; les femmes étaient
d'une fécondité exagérée, et les trois quarts d'entre
elles donnaient des garçons — ce qui est la marque
des forts — à leurs maris, qui n'en revenaient pas,
et qui ne savaient plus en quels termes remercier
le saint de les gâter ainsi en couronnant leurs
efforts d'une semblable korret el-aïn, c'est-à-dire
d'une pareilIe/raîcAear de l'œilil). Quant aux lions,
(I) Les Arabe? rcgardaieiit. autrefois ^JU^lout. la naissance
Juu fils comme une faveur du ciel ; eu elTet. uu tils c'était uu
410 LES SAINTS DE L'iSLAM
à ces abhorrés dévastateurs, qui les ruinaient naguère
en décimant leurs troupeaux, on en voyait encore un
assez grand nombre dans le paj's, surtout dans la
tribu des Anatra ; mais ils ne touchaient pas plus
aux moutons que si leurs côtelettes leur fussent
devenues tout-à-coup on ne peut plus désagréables.
Il eût fallu être frappé d'aveuglement pour ne pas
reconnaître l'action bienfaisante du saint marabout
dans les prodigieuses faveurs qu'il répandait avec
tant de générosité sur les heureux Flita, et l'on pou-
vait d'autant moins douter que les bienfaits de Sidi
Mahammed leur fussent exclusivement acquis, que le
malheur s^abattait, au contraire, avec une intensité
extrême sur leurs voisins les Sdama, les gens de la
Guebla, les Beni-Ourar', les Sbeah^ les Bordjia, les
Hachem, et les Yagoubia.
Sidi Mbarek connaissait seul le secret de l'exis-
tence de Sidi Mahammed-ben-Aouda ; ses disciples
ignoraient jusqu'au lieu de sa retraite ; ils n'étaient
même pas certains qu'il fût encore de ce monde. Leur
chik avait toujours été muet sur ce mj'stére que
quelques-uns de ses élèves avaient souvent — on le
pense bien — cherché à pénétrer. Quant au pic
au sommet duquel était juchée la grotte où résidait
le saint marabout, de tout temps elle était restée incon-
nue aux gens du pays, et personne — pas même les
bergers — n'avait été tenté, du moins, on le disait,
de faire l'ascension de ce pic, qui passait, avec quel-
que raison, pour être très sérieusement hanté par
les lions. Sidi Mahammed-ben-Aouda et Sidi Mbarek
fusil, cl, avant uolriî occupation, dans ces temps «le luttes inces-
.'^anli's de tribu à lril)u, un fusil était à considérer. Le fils était
donc appelé la fraîcheur de l'œil, c'est-à-dire ce qui r&jouit l'œil,
la satisfaction, la connolation des yeux, la satisfaction la plus
tntiére, la plus complète.
XXVII, — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 411
étaient donc, selon toute probabilité, les seuls êtres
humains qui eussent escaladé cette dangereuse et
singulière dent, dont le sommet avait toujours passé
pour inaccessible. Nous ajouterons que les disciples
de Sidi Mbarek n'avaient, à ce moment, aucun pou-
voir sur les lions, cette puissance appartenant encore
et sans partage à Sidi Ben-Aouda et à son khalifa
Sidi Mbarek.
Par une nuit sombre au point de pouvoir prendre
les ténèbres avec la main, le sommeil de Sidi Mbarek
fut troublé par des rugissements d'une nature parti-
culière; ce n'était point ce rugissement composé de
douze sons commençant par des soupirs^ se dévelop-
pant en un terrifiant crescendo pour retomber et
s'éteindre dans la note du soupir initial. Non, ce
cri léonin qu'entendait Sidi Mbarek était plutôt
un gémissement, une plainte^ que cet épouvantable
roulement que les Arabes comparent avec tant de
vérité au bruit saccadé du râd (tonnerre). Chose
étrange! les deux lions qui accompagnaient toujours
Sidi Mbarek, et qui s'étendaient habituellement,
pendant la nuit, en travers de l'ouverture de sa tente,
ces lions, disons-nous, répétèrent le même rugisse-
ment, lequel se fit entendre successivement aux qua-
tre points cardinaux, et avec la ténacité lugubre que
lui avaient donnée les lions du pic des Anatra; car^
il n'y avait pas à en douter, les premiers cris avaient
été jetés dans cette direction.
Soit que la frayeur eut saisi les. élèves de Sidi
Mbarek à la gorge^ soit que les rugissements des lions
n'eussent été perceptibles que pour lui, tout ce que
nous pouvons dire c'est que pas àme vivante ne bou-
gea dans le douar et aux alentours. Sidi Mbarek
comprit qu'il y avait là quelque mystère étrange^
412 LES SAINTS DE L ISLAM
et il résolut de le pénétrer. Il se leva de la fraeha (1)
qui lui servait de couche : tous, dans ses tentes, ses
femmes et ses serviteurs, paraissaient livrés au plus
profond sommeil. Sa première pensée, en sortant de
son habitation de poil^ fut de diriger ses regards du
côté du pic de la kheloua de Sidi Mahammed-ben-
Aouda, pic dont on apercevait le sommet du centre
de son douar. L'obscurité la plus complète y régnait.
Il n'y avait plus à en douter, Dieu avait rappelé
à lui le saint marabout des Flita. Sidi Mbarek
ne putretenir ses larmes, car son cœur était plein
à déborder ; il comprit que dès lors sa mission allait
commencer, et il sentit défaillir son courage ; il se
croyait indigne de continuer l'œuvre d'un ouali qui
était directement en rapport avec Dieu. « Le Tout-
Puissant, se disait-il, voudra-t-il me continuer les
précieux dons que Sidi Mahammed m'a laissés en hé-
ritage ? Daignera-t-il tenir pour sacrée la parole de
son envoyé ? » Sidi Mbarek avait d'autant plus tort de
douter que le saint lui avait déjà délégué une large
part de son pouvoir, qu'il lui avait insutîlé une par-
tie de son esprit, et que les prodiges dont il était tous
les jours le témoin ne lui permettaient pas de suppo-
ser un seul instant qu'il eût pu les accomplir, si Dieu
n'avait point ratifié la parole du saint marabout.
Sidi Mbarek songea donc à se rendre sans retard
à la grotte du vénéré Sidi Ben-Aouda pour procéder
à ses funérailles. Nous l'avons dit, la nuit était épaisse
à couper au couteau]; aussi le khalifa du saint mara-
bout se demandait-il déjà comment il pourrait attein-
dre le pic de la kheloua si Dieu ne venait point à
son aide, car; on se le rappelle^ il fallait traverser,
(1) Tapis à loiii-'iic hiiin' sur Irqui'l inmlKnil Ifs Arabes tout
liabillés.
XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 413
pour y arriver, un pays affreusement convulsé^ et
inextricablement embroussaillé. A peine avait-il solli-
cité le secours de Dieu, que les yeux de ses deux lions
s'allumèrent de clartés pareilles à des flambeaux,
et dont les rayons lumineux s'allongèrent dans la
direction de l'ermitage. Sidi Mbarek loua Dieu et le
remercia d'avoir daigné accéder à sa prière. Il mar-
cha dans la trace des lions, qui le guidaient en éclai-
rant son chemin.
Les lions continuaient leurs rugissements lugubres
sur tous les points de l'horizon : c'était comme une
plainte funèbre roulant dans l'espace pareille aux
grondements d'un tonnerre lointain, et qui semblait
prendre son foyer d'émission au sommet du pic de la
kheloua. Plus Sidi Mbarek en approchait, plus les
rugissements devenaient désespérés. Celaressemblait
à une immense lamentation de la tempête soufflant
dans les grands arbres de la forêt voisine.
Arrivé au pied du pic, Sidi Mbarek s'arrêta un ins-
tant. Il se passait évidemment quelque chose d'étrange
à son sommet: on y entendait, mêlé à des rugissements
de lions, le bruit sourd de rochers qui éclatent, qui
se brisent, qui se déplacent en grinçant ; d'énormes
fragments de ces rochers roulent en bondissant et en
sifflant sur les flancs du pic, et sont précipités dans
la vallée broyés et réduits en poussière. Toujours
guidé par ses lions, Sidi Mbarek s'engagea dans le
sentier de chèvre qui conduit au sommet. A peine y
avait-il fait quel(|ues pas, qu'il se trouvait soudai-
nement transporté sur le plateau qui couronne et
termine le pic. Quatre lionsnoirs, les yeux étincelants,
la crinière pendante jusqu'à terre, s'efforçaient, les
griffes en sang, de soulever des blocs schisteux dans
le but probable de pratiquer une excavation destinée
à recevoir lecorpsdu saint; quatre lionnes, couchées
414 LES SAINTS DE l'iSLAM
sur le ventre, assistaient à ce travail en poussant des
rugissements qui ressemblaient à des sanglots, et en
se déchirant la face de leurs terribles griffes, pendant
que de leurs queues elles se labouraient les flancs
jusqu'au sang.
L'arrivée de Sidi Mbarek n'avait point interrompu
cette étrange besogne des lions, laquelle paraissait
toucher à sa fin. Le khalifa du saint se dirigea vers
la grotte où devaient se trouver les restes mortels
du vénéré marabout. En effet, Sidi Mahammed repo-
sait étendu sur une natte de halfa; son corps était
enveloppé d'une sorte d'atmosphère phosphorescente
à reflets bleuâtres ; son austère et calme visage,
éclairé comme par un pâle rayon de lune qui l'auréo-
lisait, portait la marque des élus de Dieu, de ceux
dont le Prophète a dit : « Ceux dont les visages
seront blancs éprouveront la miséricorde de Dieu,
et habiteront les jardins délicieux tant que dureront
les cieux et la terre (1). » Le saint était mort en réci-
tant la formule du témoignage; car Tindex de la
main droite était encore levé (2). Il tenait dans cette
même main un papier sur lequel il avait tracé sans
doute ses dernières volontés. Comme il ne pouvait
être destiné à un autre que lui, Sidi Mbarek le prit
de la main de son maître vénéré et y jeta les yeux.
C'était, en effet, le dhehir (diplôme) par lequel il
l'appelait à lui succéder dans l'accomplissement de
sa mission spirituelle, et à continuer son œuvre. Ce
diplôme se terminait par la formule de son diker{d),
(1) Le Koran, pouralo 111, verset 103.
(,2) Eu récitant l.i fui'uuile de léuioifïnage de l'Iplnm : « Dieu
seul est Dieu, et Mohammed est l'eiivoi/c de Dieu! » les Musul-
mans lovent verticalemeut Timlex de la main droite fermée,
lequel, pour cette raison, se nomme aussi cliaked, témoin.
{'•i) Le diker est une oraison continue particulière à tout fou^
XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 415
que le saint lui recommandait instamment de faire
connaître sans retard à ses disciples afin d'en hâter
la propagation. En fait de pouvoir surnaturel, Sidi
Mahammed ne lui laissait que celui qu'il exerçait
sur les lions ; il pouvait le transmettre à ses succes-
seurs, et en faire jouir, lorsqu'ils en seraient dignes,
les khûuan de son ordre. Quant au don des miracles,
c'était à Sidi Mbarek à le mériter auprès de Dieu.
Enfin, le saint exprimait le désir de reposer du der-
nier sommeil sur le pic où il avait vécu, et de rester
dateur d'un ordre religieux, et par laquelle ?e reconnaissent les
khouan ou affiliés à cet ordre. Cette oraison joue un rôle con-
sidérable dans la vie des khouan : elle consiste à répéter un
nombre de fois déterminé par les statuts de l'ordre certaines
formules ou invocations spirituelles telles que les suivantes, qui
peuvent être données pour exemple : « Il n'y a de Dieu que
Dieu. — Dieu pardonne.— Dieu ! le Vivant, le Fort, l'Aimable,
le Juste, le Clément, le Miséricordieux ! — Dieu ! la faveur
divine soit pour Noire Seigneur Mohammed, qui a ouvert ce qui
était fermé, qui a mis le sceau à ce qui précédait, et qui a fait
triompher la vertu par le droit. — J'atteste qu'il n'y a de Dieu
que le Dieu unique; il n'a pas d'associés. — C'est la profession
de foi de ceux qui combattent pour sa cause, et qui succombent
en combattant. — Us ne sont point morts ; ils vivent auprès de
Dieu. — Les portes du Paradis sont ouvertes à ceux que Tépée
atteindra. — Faites la guerre à ceux qui ne croient pas eu Dieu,
ni au jour dernier. — Préparez-vous; de jeunes vierges aux yeux
noirs resplendiront pour ceux qui auront combattu dans le sen-
tier de Dieu. — Dieu a acheté aux Croyants leurs biens et leurs
personnes pour leur donner eu échange le Paradis, où leur soif
sera étanchée. — Ils tueront et seront tués. »
Ces pieuses oraisons, que les khouan sont tenus de répéter
cent, deux cents, trois cents, mille, deux mille, et jusqu'à trois
mille fois par jour, sont dites sur le chapelet après les prières
du fedjeur (pointe du jour), de Vâceiir (vers trois heures et de-
mie de l'après-midi), et du moghreh (coucher du solelH.
Il est inutile d'insister sur les effets que doit produire, sur
le cerveau des khouan fanatiques, la répétition incessante de
ces pieuses recommandations et promesses faites à son peuple
par le Dieu unique et par son Envoyé,
416 LES SAINTS DE l'iSLAM
au milieu des Flita, qu'il avait réconciliés avec Dieu,
afin de rester leur intercesseur tant qu'ils marche-
raient dans la vraie voie, et qu'ils mériteraient les
faveurs du Tout-Puissant.
Sidi Mbarek rendit les devoirs funèbres à Sidi Ma-
hammed-ben-Aouda : après l'avoir déshabillé, il reten-
dit sur une natte, puis il le lava au moyen d'un linge
qu'il passa sept fois sur tout le corps ; les lotions
terminées, il l'aromatisa avec du camphre et le rha-
billa; il prit ensuite le corps du saint dans ses bras,
et le déposa, la face tournée du côté de la A76/rt (direc-
tion de la prière) de Mekka, dans l'excavation qui
avait été préparée par les lions. La dalle qu'ils avaient
extraite fut ramenée ensuite par Sidi Mbarek sur le
sépulcre, qu'elle referma jusqu'au jour du jugement
dernier.
Ces devoirs remplis, Sidi Mbarek resta prosterné
sur le tombeau du saint jusqu'à la prière àufedjeur
(point du jour) ; le sommeil l'ayant surpris dans cette
position, il revit en songe son puissant et vénéré mai-
Ire, qui l'entretint longuement des intérêts de l'ordre
dont il était le fondateur, et des devoirs qui lui incom-
baient à lui son khalifa, son successeur spirituel.
Il y ajouta quelques instructions qui complétaient
la somme des connaissances que Sidi Mbarek avait
besoin de posséder pour diriger, suivant les intentions
du saint ouali, l'œuvre religieuse dont il lui avait
remis la charge et la responsabilité.
Quand Sidi Mbarek se réveilla, le jour commen-
çait à poindre ; il fit la prière ànfedjeur, puis il quit-
ta le pic de la kheloua pour retourner à son douar,
et, en apprenant à ses compagnons la mort de Sidi
Mahammed-ben-Aouda, s'en faire reconnaître en
qualité de khalifa du saint, et de chef spirituel de
son ordre. Après avoir versé d'abondantes larmes,
XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 417
ses disciples se précipitèrent à ses genoux, et le recon-
nurent pour le khalifa et le légitime successeur de
Sidi Ben-Aouda. Dans leur douleur, ils émirent l'in-
tention de prendre le deuil du saint; mais comme
cette marque extérieure de tristesse consiste, chez
les Arabes^ à cesser à tout jamais l'usage des ablu-
tions et le lavage des vêtements, ce qui, pour de
jeunes nègres, et surtout pour ceux de leurs contri-
bules qu'ils avaient à catéchiser, pouvait n'être pas
sans inconvénients, Sidi Mbarek, qui adorait la pro-
preté, leur fit entendre que le deuil d'un saint ne se
portait pas autrement qu'en doublant, au contraire,
le nombre des ablutions journalières, et en ne revê-
tant que des vêtements rivalisant de blancheur avec
la neige. Ils se résignèrent d'autant plus volontiers
à ce sacrifice, que les nègres sont littéralement fous
de la couleur blanche, laquelle, d'ailleurs, fait ressor-
tir admirablement la noirceur de leur peau.
Chacun des disciples fut envoyé dans la tribu à
laquelle il appartenait pour annoncer aux gens du
pays et la mort de Sidi Mahammed-ben-Aouda, et la
désignation que le saint avait faite de Sidi Mbarek
pour lui succéder. Les apôtres devaient rassurer
en même temps les Flita sur les conséquences que
devait amener la perte de leur ouali, dont l'influence
auprès de Dieu s'était traduite, depuis qu'ils en avaient
obtenu leur pardon, par des bienfaits manifestes.
Le saint marabout s'était chargé lui-même, — dans
les instructions qu'il avait données à Sidi Mbarek^
lorsqu'il s'était montré à lui pendant la nuit que le
khalifa avait passée sur son tombeau, — de calmer
les craintes qu'il prévoyait devoir se produire parmi
ces populations lorsque Dieu le rappellerait à lui :
« Tu leur diras — aux gens des Flita — que la mort
de l'intercesseur ne peut qu'être profitable au Croyant
418 LES SAINTS DE l'iSLAM
qui sollicite les faveurs du ciel ; car les demandes
de ce dernier sont d'autant plus certaines d'être
accueillies que l'intercesseur est plus près de l'oreille
de Dieu. Dis donc aux populations flitiennes qu'elles
n'ont rien à redouter de ce côté tant qu'elles marche-
ront dans la voie de Dieu, et qu'elles suivront ses
divins préceptes. Dis-leur encore, ajoutait le saint:
« D'ailleurs n'ai-je pas mis auprès de vous un homme
— mon khalifa — à qui j'ai laissé toute ma pensée,
et qui vous servira d'intermédiaire auprès de moi ?
Ecoutez sa parole et suivez ses conseils ; car sa
parole n'est qu'un écho de la mienne. »
La mon de Sidi Mahammed-ben-Aouda s'était
répandue du sud au nord et de l'est à l'ouest de la
confédération avec la rapidité de l'éclair^ et même
bien avant que les messagers fussent arrivés dans
leurs tribus pour l'annoncer officiellement, et pour
faire connaître, avec la dernière révélation du saint,
la désignation qu'il avait faite de Sidi Mbarek pour
lui succéder. A cette triste nouvelle, la désolation
avait été générale dans toutes les tribus de la con-
fédération, et les femmes s'étaient déchiré le visacre
comme si elles eussent perdu l'être qui leur fût le plus
cher au monde. Eufin^ la mission des mersouUn (en-
voyés) de Sidi Mbarek eut un plein succès, et ce fut à
ce points que les chioiikh de tribus (chefs de tribus) et
\eskebar (les grands, les notables) de chaque fraction
voulurent accompagner leur envoyé pour faire acte de
soumission et d'hommage entre les mains du nouveau
khalifa. Ou convint, dans cette réunion des grands
de chacune des tribus, d'élever une koubba sur le
tombeau du saint. On voulait quelque chose de somp-
tueux et qui fût en rapport avec l'importance de Vouali.
Rien n'empêchait, puisque les maçons de Figuig
étaient attendus de jour en jour, de commencer les
XXVii. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 419
constructions qui leur avaient été commandées par
celle de la koubba; on aurait tout le temps après de
se mettre à la zaouïa, qui pressait moins. Cette pro-
position fut adoptée à l'unanimité par l'assemblée de
tous les notables réunis, laquelle expédia, séance
tenante, un courrier sur Oran pour hâter Tarrivée
des Figuiguiens qui, il faut bien le dire, ne se pres-
saient que modérément. Il est évident qu''ils devaient
se dire intérieurement qu'ils avaient tout le temps de
quitter Oran, la ville de toutes les voluptés, pour ve-
nir s'enterrer tout vivants dans les montagnes des
Flita.
Les députations flitiennes ne voulurent pas rega-
gner leurs tribus sans se faire recevoir parmi les
khouan de Sidi Mahammed-ben-Aouda^ et prendre
son cliker. Sidi Mbarek procéda sur-le-champ à
leur réception d'après le mode fixé par le rituel du
nouvel ordre. Le khalifa procéda à leur affiliation de
la manière suivante : chacun des postulants vint se
prosterner devant lui, et, après lui avoir baisé les
mains,, lui dit : « Père, vous me voyez repentant de
mes fautes ; que Dieu me les pardonne ! Je viens à
vous en toute humilité pour que vous me confériez,
avec l'assistance du Très-Haut, Vouercl (1) de Sidna
Mahammed-ben-Aouda. Père, je vous demande de
m'initier à la science de la vérité^ de me montrer la
(1) Ouerd serait la prououciation vulgaire «lu mut ouircb
dérivé delà raciae otiarada, qui signifie « être présnit, se trouver,
arriver, parvenir, venir à l'aOreuvoir. » Quelques auteurs pré-
tendent qu"il faut entendre Vouerd par la rose, et -que prendre
la rose ou 1j diker serait absohimmt la uièrae chose; cette
expression signifierait « s"aftilier à un ordre religieux. »
Nous avons trouvé la formule de laftiliatiou dans un excellent
travail attribué à .M. Charles lirosselard, l'un de nos medleurs
orientalistes algériens. Ce travail est intitulé : i Les Kliounn. —
De la Constitution des Ordres religieux musulmatis en Algérie. »
420 LES SAINTS DE l'iSLAM
voie qui mène au salut en me traçant les règles de
notre ordre vénéré. Je promets de m'y soumettre, d'y
appliquer mon esprit et d'y demeurer fidèle. Je jure
de servir jusqu'à la mort ceux qui vont devenir mes
frères. Je jure obéissance et dévouement à vous, Sidi
Mbarek, qui êtes notre grand-maitre le khalifa. Que
Dieu vous maintienne en sa grâce et vous accorde sa
bénédiction ! » Il est bien entendu qu'ignorant la
formule de la demande d'initiation, les postulants
se bornaient à répéter les paroles de Sidi Mbarek.
Cette dictée terminée, les douze disciples du khalifa
s'écriaient : « Il est à nous ! il est à nous ! qu'il
devienne un de nos frères ! »
Se rapprochant alors du postulant, le khalifa lui
prenait les deux mains qu'il serrait étroitement dans
les siennes, puis, se penchant à son oreille, il y glis-
sait les sept noms magiques, ainsi que nous l'avons
rapporté plus haut à propos de l'initiation du khalifa
Sidi Mbarek par Sidi Alahammed-ben-Aouda. Le
khalifa faisait ensuite connaître au nouveau frère
ses devoirs d'affilié, la formule du diker, et les
heures auxquelles il devait être récité. Ces formalités
remplies^ Sidi Mbarek proclamait le candidat frère
de l'ordre de Sidi Mahammed-ben-Aouda.
Les nouveaux khouan demandèrent à Sidi Mbarek
de les conduire en ziara (pèlerinage) au tombeau du
saint, afin de le remercier de la promesee qu'il avait
faite aux populations des Flita de leur continuer sa
puissante intercession auprès du Dieu unique. Et puis
n'était-il pas indispensable à ses khoddam de con-
naître le point où ils devaient venir prier et deman-
der au saint sa haute protection. Très heureux de
cette sollicitation, qui allait consacrer sa situation
religieuse, Sidi Mbarek y adhéra volontiers. Le
pèlerinage fut fixé au lendemain matin. Après avoir
XXVII. • — SiDI MAHAMMED-I3EN-A0UDA 421
fait en commun la prière du fedjeur, les notables,
suivis de leurs serviteurs^ montèrent à cheval ou à
mulet, selon leurs moyens, et se dirigèrentj musique
en tète et bannières déployées, vers le tombeau du
saint. Sidi Mbarek, qui précédait le cortège, faisait
l'admiration de tous par la grâce robuste qu'il mettait
à faire valoir un cheval superbe richement capara-
çonné dont lui avaient fait cadeau, la veille, les
ffrands de Vouthen des Flita. Toutes les femmes du
douar, ainsi que celles qui étaient accourues de tous
les points du territoire flitien, perçaient l'air de leurs
aigus toidouïl (1). Le fait est que le khalifa, avec
sa haute taille, ses larges épaules, ses bras pa-
reils à des troncs d'arbres^ son visage d'un beau noir
vernissé, était reellementmagnifique.il était suivi de
ses disciples, montant également des chevaux de race.
Les deux lions de Sidi Mbarek marchaient fièrement à
hauteur de son étrier avec cette allure un peu lourde
de tous les puissants, lesquels, à chaque pas, sem-
blent vouloir prendre possession de la terre qu'ils
daignent fouler de leurs larges talons. Une foule de
gens à pied ou à bourriquet, des femmes et des
enfants suivaient le cortège en trottinant et en par-
lant du saint.
A l'arrivée au pied du piton de l'ermitage, les lions
l'escaladèrent en trois bonds ; mais tout le monde fut
obligé de mettre pied à terre à cause de la difficulté
du sentier de chèvres qui conduisait à son sommet.
Or, comme le plateau où reposait le saint n'avait
(1) Les <ou/oià7 sont les cris de joieque font eiiloiulre les femmes
pendant certaines cérémonies, ou lors du passage dun chef ou
d'un personnage de rang élevé. Ce sont ces you ! you ! en voix
de tête que les femmes vont chercher dans les notes les plus
aiguës de la voix humaiue.
422 LES SAINTS DE l'iSLAM
que très peu d'étendue, Sidi Mbarek ordonna que
l'ascension se ferait par tribu.
Quand le premier groupe parvint sur la plate-
forme, deux lions étaient couchés sur le tombeau du
saint : ils se levèrent par un terrible mouvement de
détente de leurs jarrets, et fondirent d'un bond, et
avec un épouvantable rugissement, sur la tète de ce
groupe, qui se rejeta en arrière avec toutes les
marques de l'épouvante ; mais Sidi Mbarek les
avait arrêtés d'un geste dans leur élan, et ils étaient
venus tomber à ses pieds, où ils se couchèrent.
Après leur avoir imposé les mains, le khalifa leur
avait ordonné d'aller reprendre leur place sur le
tombeau du saint, vers lequel il se dirigea lui-même
suivi du premier groupe, qui, remis de sa frayeur,
se mit spontanément à louer Dieu. Tous reconnais-
saient, en même temps, que Sidi Mbarek était bien
le successeur de Sidi Mahammed-ben-Aouda, et
l'héritier de son pouvoir spirituel.
Après avoir prié sur le tombeau de Vouali, ils
visitèrent la grotte où il avait passé les sept der-
nières années de sa vie, et sans autre société que
celle des lions. Ils remarquèrent que, bien qu'on
n'en vit pas trace, la kheloua n'en était pas moins
parfumée de la suave odeur des sehâa bekhourat,
les sept parfums (1) ; nous ajouterons qu'ils n'en fu-
(l) Les sopt po.rfiiius sont les aromates sacrés dont se servent
les Croyants dans leurs cérémonies religieuses, et qu'ils brûlent
soit sur les tombeaux des saints, soit pour éloigner l'esprit du
mal. Ces sept parfums ne su composent habituellement que des
quatre substances suivantes : le djaoui (benjoin), la miàat mou-
barka (styrax béni]; — ces deux dernières substances exsudent
vuie gomme-résine dont l'odeur a beaucoup d'analogie avec celle
de l'encens ; — le louban (encens), gomme-résine à odeur balsa-
mique découlant du BoA(fe//io ihurifera; — \Q AeH«6eM/' (coriandre),
plante de la famille des ombellifères.
XXVIt. — SIDI mahammed-ben-aouda 423
rent pas surpris outre mesure, car ils ne s'étonnaient
plus de rien.
Chacune des tribus de la confédération vint, à son
tour, visiter le tombeau du saint et la grotte sacrée,
et fut témoin des mêmes prodiges. Enfin, le jour
étant près d'entrer dans la nuit, les visiteurs finirent
— ce ne fut pas sans peine — par s'arracher du lieu
consacré; ils ne se croyaient jamais assez pénétrés
des effluves bienfaisants qu'ils sentaient s'exhaler
du corps de Sidi Mahammed-ben-Aouda ; les femmes
surtout — celles dont la fécondité n'avait pas encore
donné signe de vie — se roulaient sur la dalle sacrée
qui recouvrait son tombeau, ou sur la natte qui lui
avait servi de couche pendant son existence érémi-
tique.
Le retour au douar de Sidi Mbarek fut un véritable
triomphe pour ce khalifa du saint : c'était à qui
viendrait poser ses lèvres frémissantes de foi sur le
pan de son bernons, à qui s'en attirerait un regard,
à qui en recevrait une parole. La foule se pressait,
se heurtait, se bousculait autour de son cheval, le-
quel recevait souvent des baisers qui ne lui étaient
pas destinés, et qui n'avaient pu atteindre leur but.
Les femmes surtout — leurs enfants amarrés sur leurs
reins — mettaient, comme toujours, un enthou-
siasme fébrile dans leurs démonstrations : c'était de
l'ivresse, du délire porté au rouge-cerise. Quant à
Sidi Mbarek, déjà nimbé de l'auréole des saints, —
du moins, les Flita le voyaient ainsi, — il était rayon-
nant d'une béatitude qui donnait à son noir visage
les tons miroitants de l'acajou ou du fruit du maron-
nier; ses yeux, pareils à des oves de porcelaine au
milieu desquels on aurait planté un clou de jais,
ruisselaient d'une joie ineffable, fondante à s'en lé-
cher les doigts. Tout ce qu'on pouvait dire, c'est que
28
424 LES SAINTS DE l'iSLAM
Sidi Mbarek était un homme bien heureux, et ce
bonheur n'était pas sans rejaillir sur ses disciples,
qui le regardaient avec une admiration qui, il faut
bien le dire, n'était pas tout-à-fait exempte de féti-
chisme. Aussi veillaient-ils sur leur chikh chéri
avec une sollicitude plus que filiale, laquelle ame-
nait parfois des cinglées du fouet de leur bride sur
la tête ou sur les doigts de ceux des fanatiques du
khalifa qui poussaient jusqu'à Tindiscrétion leur
aveugle idolâtrie pour sa personne sacrée ; mais
ils ne se préoccupaient pas de ces misères ; qu'é-
taient-ce, eu effet, que ces quelques coups de fouet
si on les mettait en regard de ce que devait leur rap-
porter la protection du khalifa de Sidi Ben-Aouda,
un saint qui dispose it de l'oreille de Dieu ?
Enfin, cette foule rentra au douar de Sidi Mbarek
à la nui [tombante. Le r'achi{\) appartenant à la tribu
des Anatra se dispersa dans la direction de ses cam-
pements, qui étaient proches. Les notables, au con-
traire, passèrent la nuit à proximité du douar du
khalifa, qui leur fit donner une dhifa (2) somptueuse
dont les pauvres eurent aussi leur part. Le lende-
main, après avoir achevé de traiter la question de
la koubba à élever sur le tombeau du saint, les délé-
gués des tribus rentrèrent chez eux, se sentant bien
meilleurs. Ils n'oublièrent point pourtant de raconter
partout les nouvelles et les prodiges — en les exagé-
rant un peu — dont ils avaient été témoins.
A partir de ce jour, les pèlerins abondèrent au tom-
beau de Sidi Mahammed, et c'était à qui solliciterait
son affiliation à l'ordre dont il était le fondateur et
demanderait son diher. Les tribus voisines des Flila
(1) Le r'fichi c'e^l la foule, la populace, la canaille,
(2) Lu d/ii/u Vil le repas de riiospitaliti'.
XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 425
donnèrent un grand nombre de khouan (frères) à
cette congrégation, laquelle, faisant la tache d'huile,
se répandit bientôt dan? toute la vallée de la Mina
pour atteindre celle du Chelif inférieur. De nombreux
tholba (étudiants) vinrent dresser leurs tentes autour
de la daîra de Sidi Mbarek, et lui demander ses sa-
vantes leçons.
Une splendide koubba — une véritable merveille
d'élégance — fut construite, quelque temps après
les événements que nous venons de raconter, sur le
tombeau du saint, c'est-à-dire au sommet du pic ro-
cheux des Anatra. Toutes les tribus des Flita avaient
voulu contribuer, pour leur part, aux dépenses qu'a-
vait entraînées cette riche et magnifique construc-
tion.
Pendant de longues années, et jusqu'en 1848, cha-
que tribu de la confédération des Flita continua à
affranchir, chaque année, un nègre qu'elle mariait
et dotait, sous la condition qu'il consacrerait sa vie à
l'entretien du tombeau de Sidi Mahammed-ben-
Aouda.
Une zaouïa de construction grossière avait été
élevée, un an après la mort du saint, sur l'emplace-
ment de la daïra de Sidi Mbarek, qui s'en contentait
d'autant plus volontiers que toutes ses préférences
étaient pour la tente, laquelle n'avait rien à redouter
des tremblements de terre, assez fréquents autrefois
dans cette région volcanique. Les successeurs de Si-
di Mbarek, qui partageaient sans doute ses idées sur
la valeur de la hit ech-chàr (demeure de poilj, ne firent
absolument rien pour modifier cette situation, et,
certes, ce n'étaient point les richesses qui manquaient
à la congrégation de Sidi Mahammed-ben-Aouda ;
car il n'en était point, dans tout le Ijaïlik de l'Ouest,
qni reçût plus de riches cadeaux, plus de somptueu-
426 LES SAINTS DE l'iSLAM
ses offrandes que cette célèbre confrérie. Mais, nous
l'avons dit, les chefs de l'ordre n'avaient jamais
voulu faire la dépense d'une construction en maçon-
nerie qui ne pourrait répondre, d'ailleurs, ni à leurs
habitudes, ni à leurs besoins.
Ce ne fut donc que plus d'un siècle après la mort
de Sidi Mahammed-ben-Aouda, c'est-à-dire vers l'an
1760 de notre ère, quelebey d'Oran Otsman, traver-
sant le pays des Flita à son x^etour de l'expédition
contre les Mehal, et ayant manifesté le désir d'aller
fair3 sa zlara au tombeau de Sidi Maharamed-ben-
Aouda pour le remercier de lui avoir donné le succès
sur cette turbulente et puissante tribu, laquelle ne
vivait que du produit de ses r'a~m(l) sur les fractions
voisines, ainsi que sur les caravanes et les voyageurs
qui avaient à traverser son territoire; ce n'est, disons-
nous, qu'à cette circonstance qu'il convient d'attri-
buer le passage du bey Otsman dans les montagnes
des Flita. Frappé de l'état de délabrement dans
lequel se trouvait une zaouïa de cette origine et de
cette réputation, le bey d'Oran décida qu'elle serait
abandonnée, et qu'il en serait bâti une autre au pied
du rocher sur lequel s'élevait la koubba de Sidi Ben-
Aouda. Cette construction, qui fut digne et du bey
de rOuest et du saint sous l'invocation duquel elle
était placée, est celle que nous admirons encore au-
jourd'hui.
Les descendants de Sidi Mbarek et de ses compa-
gnons, devenus très nombreux, et composant déjà,
à cette époque, près de 200 familles, se décidèrent
enfin à se bâtir des maisons autour de la zaouïa;
des khoddam du saint, ou khouan de son ordre, vin-
rent aussi y dresser leurs tentes d'une manière défi-
(1) Le mot r'rtîi'a signifie inciirsio?!, expédition, attaque, etc.
XXVII. — SIDI MAHAMMED-&EN-AOUDA 427
nitive, afin de se trouver plus immédiatement placés
sous la pluie de bienfaits que ne cessait de répandre
Sidi Mahammed sur ses enfants d'adoption. Enfin,
il y a quelques années seulement, cette zaouïa comp-
tait 270 familles de la descendance des douze nègres
affranchis en même temps que Sidi Mbarek, le pre-
mier khalifa du saint fondateur de l'ordre.
I.e service de la zaouïa compte, en outre, autour
d'elle, tout un monde d'employés, de serviteurs cons-
tituant une population qui, bien que flottante^ n'en
est pas moins très importante. En outre du service
du nombreux personnel d'écoliers, de savants, de
marabouts, d'infirmes et de voyageurs, la zaouïa de
Sidi Mahammed-ben-Aouda a encore un assez grand
nombre de khouan ou khoddam du saint qui sont
spécialement affectés à la garde des lions et à leur
conduite quand, chaque année, ces affiliés, suivis
d'un de ces animaux, s'en vont de ville en ville, de
tribu en tribu, de douar en douar, pour recueillir les
offrandes destinées à l'entretien de la zaouïa, et de
la koubba sous le dôme de laquelle repose le saint.
Du reste, le premier de ces établissements, qui n'a
rien perdu de son importance d'autrefois, ne subsiste
absolument que des dons que lui font les frères de
l'ordre. Tous les ans, dans le courant du mois de mai,
des caravanes viennent en ziara (pèlerinage) au tom-
beau du saint non-seulement de tous les points de
l'Algérie, mais encore de l'empire du Marok^ des
Régences de Tunis et de Tripoli, des oasis du Sahra,
voire même du Soudan. Les ziar (pèlerins) jettent
leur offrande en argent sur le sol de la mosquée :
quand l'année a été bonne, c'est-à-dire quand l'affluen-
ce des pèlerins a été considérable, le tas des douros
(pièces de 5 francs) atteint plus d'un mètre de hauteur.
La grande tribu religieuse des Harar de Tiharet
428 LES SAINTS DE l'iSLAM
entretient en permanence à cette zaouïa deux tentes
spacieuses qui n'ont pas moins de 25 mètres de rayon.
Chacun de ses montants ou supports est formé d'un
cèdre entier, terminé à son sommet par un panache
de plumes d'autruche d'un singulier effet.
Comme le pays au milieu duquel s'élève la zaouïa
est absolument inculte dans un rayon d'une heure de
marche, et que, par suite, ses produits sont absolu-
ment nulSj cet établissement reçoit aussi, et surtout,
des dons en nature de toute espèce : vêtements^ toi-
sonSj cotonnades, dattes, figues, beurre, blé, orge,
etc. Ce sont surtout les tribus voisines qui se char-
gent de la fourniture des objets de première néces-
sité. A certaines époques de l'année, les étudiants
s'en vont quêter dans les tribus qui les entourent ;
leur quête terminée, ils rentrent au bout de quelques
jours à la zaouïa poussant devant eux des mulets
chargés de provisions.
La zaouïa de Sidi Mahammed-ben-Aouda formait,
il y a une vingtaine d^années, une sorte de petit Etat
libre, avec une organisation toute ihéocratique, au
milieu de l'aghalik des Flila. Le chikh de la zaouïa
était, à cette époque, un beau vieillard de sang
mêlé; il exerçait un pouvoir presque absolu sur toute
la population groupée autour de cet établissement reli-
gieux. Cette agglomération se divise encore d'ailleurs
en deux castes bien tranchées, dont l'une se com-
pose des descendants des premiers nègres affranchis,
lesquels forment actuellement l'aristocratie de la
fraction religieuse qui s'est unie par juxtaposition à
la tribu des Anatra. Eu effet, ces fils de nègres, deve-
nus mulâtres par les alliances successives de leurs
ascendants avec des femmes blanches, sont consi-
dérés comme des eheurfa, c'est-à-dire comme des
nobles de noblesse religieuse, des descendants du
XXVIl. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 429
Prophète par sa fille bien-aiaiée Fathma Zohra. Du
reste, en faisant de Sidi Mbarek son khalifa et l'hé-
ritier de son pouvoir spirituel, Sidi Mahammed-ben-
Aouda, qui était cherif, le traitait comme s'il eût été
de sa descendance légitime.
Nous nous rappelons que Sidi Mbarek, qui était
d'une force athlétique et d'une beauté corporelle par-
faite, — en tant que nègre^ — avait choisi ses disci-
ples parmi les noirs les plus irréprochables sous le
rapport des qualités plastiques. Leurs alliances avec
les plus belles filles des Flita ne pouvaient manquer
dés lors de leur donner une postérité serrant de très
près la perfection. C'est, en effets ce qui arriva;
aussi leurs descendants ont-ils conservé la mâle et
vigoureuse élégance de leurs pères, et la beauté et la
régularité des traits de leurs mères. Ils composent
aujourd'hui une population richement et chaudement
bronzée, démontrant irréfragablement que, depuis les
premiers nègres affranchis, la sélection avait tou-
jours été le principe respecté des unions entre ces
noirs déteints et les filles des FÎita.
L'autre partie de la population groupée autour de
la zaouïa, ou attachée à cet établissement religieux,
se compose des serviteurs de son personnel, des
gens qu'on y accueille sans qu'on s'inquiète ni d'où
ils viennent, ni qui ils sont, et qui s'établissent dans
la tente des hôtes jusqu'au moment où ils éprouvent
le besoin de reprendre le bâton du voyageur^ enfin,
des khouan pauvres de l'ordre qui viennent en ziara
au tombeau du saint, et qui ne sont pas pressés de
renoncer à l'hospitalité qui leur est offerte à la zaouïa.
. Le territoire de cet établissement, c'est-à-dire l'en-
ceinte sacrée, comprend un développement périmétri-
quede près de trois lieues de rayon; tout frère de l'ordre
qui a l'intention d'y pénétrer se déchausse — quand il
430 LES SAINTS DE l'iSLAM
est chaussé, bien entendu, — et cesse de fumer;
il détache ensuite son chapelet, — s'il en est muni, —
et récite, en l'égrenant machinalement, le diker de
Sidi Mahammed-ben-Aouda. Sous les anciens pa-
chas, ce territoire était inviolable, et tout criminel
poursuivi ou recherché en justice — ou en caprice
— pouvait y vivre en toute sécurité : il n'avait rien à
redouter — judiciairement du moins — de la part des
gens qui avaient la prétention de représenter la loi.
Seulement, il pouvait très bien se faire que le premier
venu se chargeât — par procuration — de donner sa-
tisfaction à la société^ ou à un puissant qui n'aurait
pas vu volontiers un de ses justiciables échapper au
châtiment qu'il avait mérité.
Nous avons dit plus haut que Sidi Mahammed-ben-
Aouda avait transmis à Sidi Mbarek et à ses descen-
dants le pouvoir qu'il exerçait sur les lions, et nous
avons vu, au cours de ce récit, que le premier khalifa
du fondateur de l'ordre usait de ce pouvoir dans toute
sa plénitude et son intégrité. Or, cette puissance
s'était transmise successivement à tous les khalifas
qui avaient été les chefs de l'ordre. Du reste, après
la mort de Vouall Sidi Mahammed, les lions avaient
continué à hanter le pic de la kheloua et le territoire
de la zaouïa : ces animaux étaient restés, enfin, les
khoddam du saint marabout et les gardiens vigilants
de sa dépouille mortelle. Il serait superflu d'ajouter
qu'on n'eut jamais à leur reprocher le moindre
méfait dans toute l'étendue de la vaste circonscrip-
tion des Flita; c'était toujours sur les tribus voisi-
nes qu'ils prélevaient leur nourriture, et encore ne
s'adressaient-ils qu'aux troupeaux des gens qui n'ap^-
partcnaient pas, en qualité de khouan, à la confrérie
do Sidi Ben-Aouda. Les frères de l'ordre n'avaient
donc absolument rien à redouter ni de la dent, ni de
XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 431
la griffe de ces terribles félins, et cela dans quelque
contrée qu'ils en fissent la rencontre ; d'ailleurs^
avec les qualités de flair qui les distinguent parmi
les autres animaux, les lions reconnaîtraient un khou
(frère) entre mille, et ils n'y toucheraient pas pour un
empire, fussent-ils même sous l'influence de la faim
la plus canine et de l'appétit le plus dévorant.
Nous l'avons dit, quand les frères de l'ordre, réunis
deux à deux, partent en mission pour recueillir les
offrandes dans les trois provinces de l'Algérie, ils
sont toujours accompagnés d'un lion qu'ils mènent
en laisse comme s'il s'agissait d'un simple veau.
Cette laisse, qui n'est qu'une pauvre corde de halfa
effilochée, est là pour le principe seulement ; c'est
une figure — ceux qui ne sont point initiés ne la
comprennent pas — qui prouve combien le lion est
attaché à l'ordre. Il est évident que ce n'est pas cette
laisse, qui est tenue lâche, qui ferait marcher le lion
si telle n'était pas son intention. Sans doute, cet ani-
mal a un peu perdu de sa fierté native, de sa dignité
même, et se traîne pesamment, la tète alourdie, l'œil
éteint; mais tout cela n'est pas autre chose que de la
modestie, et la preuve de son abnégation et de la ré-
signation avec laquelle il a accepté la servitude que
lui a imposée le saint fondateur de l'ordre. Voyez-le
traversant une ville, marchant, non pas derrière,
mais à hauteur de ses conducteurs, de ses confrè-
res plutôt, et sur la même ligne. Les chiens hurlent
sur son passage, mais de loin, et dès qu'il fait mine de
tourner un peu la tète, pas à cause d'eux certaine-
ment, les voilà fuyant à toutes pattes, les poils héris-
sés et la queue dans les jarrets; les chevaux^ les
mulets et les bourriquets sont frappés de terreur, et
expriment ce trouble de leurs sens selon les moyens
dont ils disposent po'ur cela. Mais le lion reste calme,
432 LES SAINTS DE l'iSLAM
placide, plein d'une sérénité méprisante et ennuyée.
Il semble honteux de sa condition; pourtant ce n'est
pas cela du tout, et pour peu qu'on ait quelque tein-
ture de la physiognomonie léonine, on ne s'y trom-
pera pas un seul instant.
Quand un des lions-marabouts vient à mourir soit
à la zaouïa, soit en tournée, il suffit au khalifa de
l'ordre de se rendre à la koubba de Sidi Mahammed-
ben-Aouda pour lui trouver un remplaçant. En effet,
un lion est là couché sur le tombeau du saint. Le
khalifa lui ordonne de le suivre, et l'animal, après
s'être étiré et avoir bâillé trois fois, suit son maître
avec la docilité du chien. C'est par ce moyen, nous
ont affirmé plusieurs khouan de l'ordre, que l'appro-
visionnement de la zaouïa en lions-marabouts est
toujours maintenu au complet (1).
L'ordre religieux de Sidi Mahammed-ben-Aouda,
nous le répétons, est extrêmement répandu. Sur un
grand nombre de points de l'Algérie, ses khoddam
lui ont élevé soit des djamâ (2), soit des koubba com-
mémoratifs où ils vont en ziara à la fête patronale du
mois de mai. L'ordre a aussi des succursales à proxi-
mité des villes. C'est là où descendent et séjournent les
(1) Les Infidèles — que Dieu uiaudisse leur religiou ! — i>ré-
teudent que ce recrutement se pratique autreineut : il disent
que des khouan de l'ordre habitant les contrées hantées par les
lions, font la chasse aux lionceaux, qu'ils envoient à la zaouïa
quand ils ont réussi à s'emparer d'une portée. Cette chasse se
fait, ajoutent-ils, quand la lionne sèvre ses petits, c'est-.i-dire
lorsqu'ils ont atteint l'àfie de trois mois. Ace moment, la mère,
s'éloigne de temps à autre pendant quelques heures pour les
besoins de l'alimentation de ses lionceaux, et les Arabes en pro-
fitent pour les lui ravir traitreusement, opération qui, du reste,
n'est pas toujours sans danger.
(2) C'est la koubba sans coupole. Ce njode de construction est
très commun dans les Kabilies.
XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 433
khouan conducteurs de lions pendant leurs tournées
annuelles pour la collecte des offrandes qui doivent
servir, comme nous l'avons dit plus haut^ à l'entre-
tien de la zaouïa et du tombeau du saint, ainsi qu'à
la nourriture des lions-marabouts, à chacun desquels
il est alloué un mouton pour deux jours.
Il existe un de ces djamà- auberges tout prés de la
ville de Blida. Il se compose d^une cour carrée, sur
l'une des faces de laquelle se trouve une petite salle
ne prenant de jour que par la porte. Son mobilier est
des plus élémentaires : quelques nattes de halfa, et
c'est tout. C'est là le logement de Youkil, qui est en
même temps le gardien de l'établissement. Il y a là
également place pour les frères conducteurs et pour
leur lion, quand l'état de la température ne leur per-
met pas de passer la nuit dans la cour. S'il en est
autrement, gens et bête s'étendent sur le sein de notre
mère commune, la Terre, les hommes enveloppés
dans leurs bernons, le capuchon ramené sur les yeux,
et l'animal sous une ter'zaza (micocoulier) séculaire,
qui l'abrite aussi pendant la journée contre les ardeurs
du soleil africain. Une corde de halfa passée au cou
de l'animal le met en relation avec le micocoulier.
Il faut reconnaître que ce moyen d'attache serait bien
insuffisant si, par hasard, il prenait au sultan des
forts des velléités de rompre les fers de l'esclavage ou
de la captivité. Mais cette hypothèse est d'autant moins
admissible que le lion est là de son plein gré, et qu'il
est bien trop fier de son titre de khedlm de Sidi
Mahammed-ben-Aouda pour l'échanger contre une
situation plus digne peut-être, mais^ à coup sur, plus
pleine de périls et de désagréments.
Un bourriquet de belle taille est attaché au même
arbre, et prend des poses assez familières vis-à-vis
du roi des animaux. Nous demandons à l'un de^
434 LES SAINTS DE l'iSLAM
khoddam conducteurs la raison de cette singulière
attitude du bourriquet, et de cette espèce de sans-gè-
ne qui, de prime-abord, a quelque chose de choquant,
eu égard à la situation hiérarchique de l'ànon par
rapport à celle du lion. Il nous répond que la charge
du premier de ces animaux étant déporter le second
pendant le trajet d'une étape à l'autre, il n'est pas
étonnant que ce contact presque incessant n'amène
certaines privautés entre eux, et l'on s'explique
dés lors facilement que le lion en passe autant à son
porteur. En effet, les lions-marabouts ne daignent
marcher que dans les villes, c'est-à-dire quand on
les exhibe ; dans tout autre cas, c'est le bourriquet
qui se charge de ce soin pou»' eux.
Une kehiba (petite koubba) s'élève à un mètre de
terre environ dans la cour de la succursale de Blida ;
dans une niche pratiquée au pied de la coupole, brûlent
perpétuellement une lampe et des parfums en l'hon-
neur du lion Merzouk, mort à Blida pendant une de
ses tournées annuelles avec ses frères les khoddam
de Sidi Ben-Aouda. Les lions-khouan de l'ordre ont
droit, en effet, aux honneurs de la sépulture, et sont
inhumés dans leur peau, absolument comme les au-
tres khoddam du saint marabout.
Un jour, — il y a de cela quelques années, — les
frères de l'ordre étaient de passage à Blida accompa-
gnés d'une lionne énorme et d'aspect peu rassurant.
Je ne voulus point laisser passer l'occasion de lui faire
ma visite, et de m'entretenir avec ses compagnons.
Selon la coutume, la lionne — de robe fauve très
foncée — était attachée au micocoulier par une corde
de halfa détressée d'une solidité médiocre. Elle était
couchée sur le ventre, ses deux grosses pattes de
devant l'une sur l'autre, et son énorme tète appuyée
sur ses pattes croisées. L'un des conducteurs — celui
XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 435
qui était de garde — dormait enveloppé dans son
bernous de nuance terreuse, le capuchon rabattu
sur les yeux. L'accueil que me fit la lionne ne fut
point d'une cordialité exagérée. Elle tourna lente-
ment sa grosse tête de mon côté, et poussa un gro-
gnement qui avait l'air de sortir d'un tonneau vide.
J'avançai néanmoins vers elle; car je me doutais
bien que c'était sans danger. Au grognement de
l'animal^ le conducteur avait sorti la tète de son
capuchon, et, après s'être rendu compte de la cause
qui l'avait provoqué^ il s'était levé assez péniblement,
et il était venu au-devant de moi . Ma tenue d'officier
de Tirailleurs algériens, c'est-à-dire d'un corps
recruté parmi ses coreligionnaires, l'avait de suite
bien disposé en ma faveur. Après les salamaleks
d'usage, — lesquels n'en finissent plus, — je lui mis
dans la main mon offrande de ^i'ara. Il la trouva sans
doute généreuse ; car il devint avec moi d'une loqua-
cité extrême : la lionne se nommait Korra ; il y avait
quinze ans qu'elle était à la zaouia ; comme tous les
autres lions faisant partie de l'ordre, elle avait été trou-
vée sur le tombeau de Sidi Mahammed-ben-Aouda,
ou, du moins, dans sa koubba. Pour me prouver que
c'était bien une lionne complète, n'ayant point été
déshonorée par l'extraction de ses moyens de défense,
il lui ouvrit la gueule, après avoir prononcé le « hiam
Allah, » et me montra toutes ses dents ; il lui prit
les pattes de devant, et me fit compter toutes ses
griffes. Quanta sa vue, à la façon dont l'animal me
regardait, c'est-à-dire l'œil dans l'œil, je fus convaincu
qu'elle était excellente. Or, puisqu'elle jouissait de
tous ses moyens et facultés, sa douceur et sa docilité
ne pouvaient donc être attribuées qu'à la puissante
influence du saint fondateur de l'ordre sur la gent
léonine, puissance dont avaient hérité ses khalifa
29
436 LES SAINTS DE l'iSLAM
OU successeurs, et dont ils pouvaient transmettre
une part aux khouan de son ordre. C'était évident.
Le fait est que, dès que le frère la touchait,
la lionne prenait un air bénin à lui donner le bon
Dieu sans confession. Son œil devenait d'une lan-
gueur extrême, ses larges membres semblaient se dé-
tendre, ses griffes se repliaient sous le pied à n'en pas
laisser trace ; elle bâillait à toute gueule, mais par
pure coquetterie, pour montrer la beauté de ses dents,
et quand le khedim la baisait sur les lèvres, elle était
littéralement confite en chattemiterie et en bénig-
nité : c'était de l'extase, du spasme ; sa queue
battait ses flancs, mais doucement, mollement, non-
chalamment^ comme le fait une chatte à qui l'on
passe la main sur le dos. Enfin, il eût été difficile
de voir une meilleure personne de lionne que cette
excellente Korra. J'en étais émerveillé, et ce fut à
ce point que je n'hésitai pas à mêler mes caresses
à celles du frère ; mais la bète changea d'air immé-
diatement : ses lèvres se froncèrent, ses dents me
parurent s'allonger, ses yeux perdirent toute leur
bonté, ses griffes se montrèrent, et les mouvements
de sa queue se précipitèrent. Le conducteur parais-
sait éprouver une satisfaction extrême de la façon
inaimable dont la lionne recevait les caresses d'un
Infidèle ; bref, mon Fliti triomphait.
Il voulut bien, l'expérience faite, chercher à atté-
nuer le détestable effet qu'avait produit sur moi la
mauvaise humeur de la lionne^ en m'offrant de me
faire connaître une recette pour n'avoir rien à re-
douter de la part des lions dont je pourrais faire
la rencontre dans mes pérégrinations en pays de
monfngnes. J'acceptai. Cette recette consistait tout
simplement à passer sept fois sur le corps d'un
lion-marabout, c'est-à-dire à l'enjamber sept fois
XXVII. — SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 437
par aller et retour. Bien que je parusse toujours
un peu brouillé avec Korra, et que ses mâchoires
ne se fussent pas tout-à-fait refermées, je ne
pouvais pas, moi^ officier, reculer devant cette
épreuve, surtout qu'elle m'était offerte par un
Arabe. J'avoue que, dans cette affaire, j'étais bien
plutôt guidé par l'amour -propre et par l'esprit d'u-
niforme que par la foi; car je jure Dieu — le
nôtre — que je ne croyais que médiocrement à
l'efficacité de sa réussite. J'acceptai donc le défi^ et
je passai et repassai sept fois sur le corps de la
lionne, qui était restée couchée. Je dois dire qu'elle
suivait mon manège d'un air qui n'avait pas grand
chose de rassurant, et qu'à la cinquième traversée,
elle commença à grogner d'une manière inquiétante.
Je hâtai les deux dernières passes, sans pourtant
paraître me presser et m'émouvoir ; je crois qu'il
était temps que cela finit ; car la bète était arrivée à
un état d'agacement qui n'était pas de nature à m'en-
courager à recommencer l'expérience. Mais^ après
tout, puisqu'une seule suffisait, je n'avais pas le
moindre motif pour persister dans cette bizarre opé-
ration. — « Je jure par Dieu et par Sidi Mahammed-
ben-Aouda, me dit le frère avec le plus beau sérieux
du monde, que tu n'as plus rien à redouter, en ce
monde, de la dent du lion, laquelle s'émousserait sur
ta peau comme le fer non trempé sur le caillou de
silex. B J'étais donc tout-à-fait rassuré, et si je
devais mourir un jour, ce n'était ni sous la dent, ni
sous la griffe du lion. Le fait est que, depuis ce
moment, j'ai eu huit ou dix fois l'occasion de me
rencontrer avec ces féroces animaux^ et que, jamais
je n'ai eu à me plaindre de leurs procédés à mon
égard, et bien que pourtant je les aie quelquefois
un peu provoqués. Dois-je attribuer ce respect de
438 LES SAINTS DE L'iSLAM
mon individu aux sept passées sur la lionne-mara-
boute i ou bien ne m'ont-ils pas trouvé suffisam-
ment en chair ?
Nous causâmes ensuite de choses et d'autres avec
le frère-conducteur, qui paraissait m^avoir donné toute
sa confiance. — « Mais, lui dis-je, si — ce qui n'est pas
admissible — l'un des khoddam-quèteurs mettait une
partie du produit de la quête dans sa mkrouça (1)
avec l'intention de la détourner à son profit, qu'arri-
verait-il ?» — a Un kJiedim infidèle, me répondit-il,
serait immédiatement dévoré par son lion Il y
en a eu des exemples ; mais il y a bien longtemps. »
Et je crois qu'il est fort heureux, dans l'intérêt du
trésor de l'ordre, que les khouan-conducteurs de
lions en soient bien convaincus. Le frère ajoutait que
tout homme qui s'introduirait nu — et c'est là le fait
des voleurs indigènes — soit dans la koubba du saint,
soit dans ses dépendances, éprouverait infaillible-
ment le même sort que le dilapidateur des deniers
de la confrérie.
Je dois faire remarquer que cette assertion esttout-
à-fait en désaccord avec les recommandations du
chikh Mohammed-en-Nefzaoui, qui, dans son livre
« Le Parterre parfumé pour le Délassement de
L'Esprit, » dit ceci : « Celui qui, rencontrant le
lion, se met nu, le fait fuir aussitôt. » Mais il n'est
pas mauvais que les voleurs ne doutent point un seul
instant que ce stratagème ne leur réussirait pas
avec les lions de Tordre de Sidi Mahammed-ben-
Aouda.
Les khouan de la confrérie de ce saint marabout
(1 1 Partie ilu liaik qui revient sur la poitrine, et à laquelle on
noue l'un ile.'^ pans pour le retenir. C est dans ce nœud que les
Arabes renferment leur argent.
SIDI MAHAMMED-BEN-AOUDA 439
se distinguent par une ouchma (tatouage) particulière
sur l'aile droite du nez.
Il serait fastidieux de rappeler ici tous les miracles
qui se sont produits autour de la koubba du saint, et
.ailleurs, depuis plus de deux siècles et demi que les
anges Mounkir et Nakir, ces inspecteurs des tom-
beaux, lui ont fait subir le suprême interrogatoire ;
il suffira de dire que, malgré l'insurrection des Flita
en 18G4, l'ordre de Sidi Mahammed-ben-Aouda est
resté cependant le plus important des ordres se-
condaires de l'Afrique septentrionale , que ses
khouan lui montrent toujours la même dévotion,
que sa zaouïa est toujours aussi fréquentée, et que la
ziara annuelle est toujours aussi suivie. Seulement,
par suite de la large destruction qu'on en a faite, les
lions — et c'est grand dommage ! — deviennent de
plus en plus rares, et ce n'est qu'àgrand'peine qu'on
parvient à remplacer les morts. Sans doute^ ils ne se
montrent pas encore tout-à-fait sourds à l'appel de
Sidi Mahammed-ben-Aouda ; mais, depuis quelque
temps surtout, on remarque de la lenteur dans l'exé-
cution des (jrdres du saint, et cet appel a besoin d'être
réitéré. C'est, évidemment, un grand honneur pour
un lion d'habiter la zaouïa de cet ami de Dieu, et d'y
être traité sur le même pied et avec les mêmes égards
que les khouan, ses confrères; mais la liberté, malgré
ses périls et les exigences de la vie, est encore cent
fois préférable à cet esclavage, qui, bien que volon-
taire^ n'en est pas moins des plus pénibles à sup-
porter. Il faut bien reconnaître que cette situation
s'aggrave de jour en jour, et qu'il arrivera fatale-
ment un moment où les lions ne pourront plus
répondre du tout à l'appel de Sidi Mahammed-ben-
Aouda, et cela pour cette bonne raison que la race
en sera éteinte dans toute l'Afrique septentrionale.
440 LES SAINTS DE l'iSLAM
Et nous croyons — tout en le déplorant — que ces
temps sont proches.
Nous arrêterons là notice pieux pèlerinage aux tom-
beaux des saints du Tell, pour aller en ziara à ceux
des plus illustres thaumaturges du Sahra. Là, sous
l'influence évidente de la région où ont vécu ces saints,
la nature du miracle s'est modifiée très sensiblement;
elle emprunte le caractère aventureux des populations
nomades du désert: dans le pays des horizons infinis,
la légende prend, en effet, une allure plus chevale-
resque^ plus guerrière, plus poétique; elle rappelle
les exploits merveilleux du poëte-sabreur Antar-ben-
Cheddad-el-Absi, de Rabyah fils de Moukaddam, le
plus brillant, le plus admirable preux de la vieille
Arabie, d'Amr-ben-Hind, le Brûleur, de Find, le poête-
guerrier des Beni-Zimman, et de tant d'autres. Là, nos
saints aiment les chevaux et la guerre, les mêlées fu-
rieuses; ils aiment les beaux coups de lance qui fen-
dent de larges blessures d'où le sang noir jaillit en
masses bondissantes ; ils aiment ces merveilleux
coups de sabre où les lames vont fouiller les entrail-
les des guerriers jusqu'au fond des reins. Ce sont
des thaumaturges à cheval, dont le cœur est chautïe
à la haute température de la république des sables.
Nous assisterons aux sanglantes équipées, où les
femmes chauffent la bataille en jetant tous leurs
charmes, toutes les promesses de l'amour sur le champ
du combat pour exalter les guerriers.
Nous verrons aussi de saints anachorètes, des ex-
tatiques prodigieux, dont les macérations, les morti-
fications, les tortures qu'ils s'imposent pour dépouiller
leur matérialité, pour dompter leur chair, pour se
rapprocher de Dieu, dépassent toutes les folies mys-
LES SAINTS DE l'iSLAM 441
tiques, toutes les sublimes frénésies des solitaires de
la Thébaïde.
Dans le désert, nos saints n'ont point affaire à ces
populations grossières, à ces mangeurs de glands qui
habitent les montagnes du Tell, les Kabilies ; le dé-
sert, c'est la patrie des poètes, des brillants cavaliers,
des contemplateurs, des chercheurs d'aventures, tan-
dis que le Tell c'est le pays des travailleurs de leurs
mains, des intérêts mesquins et sordides, et du pro-
saïsme le plus vulgaire. Aussi nos thaumaturges sah-
riens opéreront-ils différemment que ceux qui ont
reçu la mission de koraniser les régions montagneuses
du Tell, et c'est ce que nous nous proposons de dé-
montrer dans la suite de cet ouvrage.
FIN DES SAINTS DU TELL
TA BLE
Paires.
DÉDICACE "
IXTRODICTIOX I
AVANT-PliOPOS LXV
I. — Sidi Yàkoub ech-Cberif 1
II. — Sidi-Mahammed-el-Reribi 2;i
III. — Sidi Abd-orBahinan-et-Tâalbi 38
IV. — Sidi .Mabaïuiued 41
V. — Sidi Salem. 40
VI . — Les Porcj-épics et le Roi David .JH
VII. — Le Cliacal et le Hérissou M)
VI II. — Le Djeuii de Tala-Yzid H<^
IX. — Sidi Ahiued-oii-Alimed lOH
X. - Sidi IkUlef 109
XI. — Le Bois séculaire et le Tombeau de Sidi Ai>a loo
XII. — Les Saints inconnus io9
XIII. - Sidi Bou-Sebà-Hadjdjat 161
XVI. — Sidi .Moura-ben-Naceur et Sidi El-Fodbil 182
XV. — Sidi Ahuied-el-KJiir 194
[. Les eaux de rAïn-Iesuioth 194
IL L'Auseur de Sidi El-Kbir 20.3
III. Sidi El-Kbir dans la vallée de Tonad Er-Roumman 20.>
IV. Sidi El-Kbir et les Beui-Bou-Nsaïr 208
V. Sidi El-Kbir londe ube Decberu dans la vallée de
l'ouad Er-Roiiiniuan 218
VI. Sidi El-Kbir et le .Mrerbi ^ 221
Vil. Sidi El-Kbir et le faux maralKUit 224
VIII. Sidi El-Kbir arrête les eaux delà source de iouad
Er-Roumuian 22o
IX. Sidi El-Kbir et les Andlcs, ou Mores audalous... 22s
X. Sidi El-Kbir et le {»aclia Klieir-ed-Din 2:{."J
XI. Mort de Sidi Ahmed-el-Kbii' 241
44:3 TABLE
XVI. — Lfs Oulad Sidi Ahmed-el-Khir 247
XVII. — Le? Oulad Sidi El-Aroiici 2.ïl
XVIII. — Les Sépulture.^ des Oulad Sidi-Ahmed-t-l-Kbir. . . 26r
XIX. — La Ziara hebdomadaire au Tombeau de Sidi Ahmed-
el-Kbir 26^
XX. — Le Pèlerinage anmxel au tombeau de Sidi Ahmed-el-
Kbir 267
XXI. — Sidi El-R'erib 278
XXII. — Sidi Abd-el-Kader-el-Djilaui 287
XXIII. — Lella Imma ïifelleut 306
XXIV. — Sidi Mohammed-Boii-Chakour 328
XXV. — Sidi Moliammed-beu-Bou-Rekâa 342
XXVI. — Sidi Beu-Chàa-el-Habchi 369
XXVII. — Sidi Mahammed-ben-Aouda 384
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Truraelet, Corneille
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