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Charlotte Brontë et ses Sœurs 



AU POÈTE AUGUSTE ANGELLIER 



MON MAITRE ET MON AMI 



CHARLOTTE BRONTË 

1817-1855 



LES GRANDS ÉCRIVAINS ETRANGERS 



Ernest DIMNET 



1 I 



Les Sœurs Brontë 



PARIS 

BLOUD & C*^ ÉDITEURS 

7, PLACE 8^-SULPICE; 3, RUE PEROU; 6, RUE DU CANIVET 

I9IO 



DU MÊME AUTEUR 



* • î 

. • .- 



La Pensée catholique dans V Angleterre contem- 
poraine , Paris, Lecoffre. (Epuisé.) 

Figures de Moines, Paris, Perrin. (Ouvragé'cov- 
ronné par V Académie Française.) 

^' 






I 
O 



INTRODUCTION 



Les sœurs Brontë sont parmi les écrivains 
anglais les plus célèbres. Entre 1847 et 1860, laî- 
née, Charlotte, jouit d une popularité extraor- 
dinaire. Depuis vingt-cinq ou trente ans, grâces, 
en partie, à quelques pages décisives de Swin- 
burne, elle et sa sœur Emily, et avec elles leur 
cadettte, Anne, sont entrées dans Timmortalité. 
Peut-être leurs noms seront-ils répétés avec moins 
d'enthousiasme dans une ou deux générations, 
ils vivront sûrement dans la mémoire non seule- 
ment des Anglais, mais des lettrés de tous les 
pays. 

Ces deux moments de la gloire des sœurs 
Brontë ont été marqués en France : le premier 
par des traductions de leurs œuvres suivant de 
près l'apparition des originaux et par des arti- 
cles de critiques comme Eugène Forcade et Emile 
Montjégut ; le second par un retour d'attention et par 



408640 



VI INTRODUCTION 

des témoignages d*un accent tout nouveau. Il faut 
citer les articles de Mme Darmesteter (1) dans 
la Revue de Paris (décembre 1899 et janvier 1900) ; 
rintroduction de M. de Wizewa à une traduction 
de Wuthering Heights (réimprimée sous le titre 
de U Amant) ; et enfin, à cause de la popularité de 
l'auteur, quelques pages harmonieuses et inexac- 
tes mais qui voulaient être sympathiques, de 
M. Maeterlinck (2). 

Il est surprenant que le volume que nous offrons 
au public soit le premier qui paraisse en France 
sur ces femmes remarquables. La littérature 
anglaise est étudiée chez nous, depuis vingt ans, 
par un nombre assez considérable de jeunes écri- 
vains, quelques-uns excellents, et la masse des 
travaux anglais sur le sujet autant que l'intérêt 
puissant, disons mieux, la sympathie profondé- 
ment humaine qu'il excite, aurait dû tenter un es- 
prit plus curieux de littérature que d'érudition. 

Je me risquerai à dire avec simplicité que ce 
travail n'était pas difficile. Les sœurs Brontë sont 
mortes jeunes et ont peu écrit ; en revanche, et 
bien que leurs vies présentassent peu de problè- 
mes, on a écrit sur elles à l'infini, et une chance 

(1) Elle avait déjà écrit une monographie d'Emily Brontë. 
Eminent Women Séries j Londres 1883. 

(2) La Sagesse et la Destinée^ pag. 264-282. 



INTRODUCTION VII 

singulière a voulu que ces innombrables études 
de détail, pour la plupart contributions biogra- 
phiques utiles, trouvassent un cadre excellent 
dans un livre déjà ancien, et qu'elles fussent 
classées et résumées dans un autre livre, — celui- 
là tout récent, — qu'on peut regarder comme un 
répertoire définitif. 

En 1857, deux ans après la mort de Charlotte 
Bronté, parut sa Vie par son amie Mrs Gaskell. 
C'est un des cinq ou six livres dont on dit qu'ils 
sont le chef-d'œuvre de la biographie anglaise (1). 
Les anglais sont mauvais biographes : à la fois 
sincères et timides, arrangeurs confus et craignant 
de rien laisser perdre, excellents psychologues, 
moralistes justes et cependant malhabiles à assem- 
bler les traits qui finissent parachever une figure. 

Mrs Gaskell était une romancière d'un talent 
délicat avec qui Charlotte Bronté avait été en 
relations fréquentes pendant ses trois ou quatre 
dernières années. Il était naturel qu'on lui propo- 
sât d'écrire la vie de son amie. Elle s'acquitta de cette 
mission avec moins d'habileté qu'il n'y en a dans 
ses romans, mais avec une simplicité, une sincè- 

(1) Les autres sont le Nelson de Southey, le Walter Scott 
de Lockhart, le Byron de Moore, le Thomas Arnold de Stan- 
ley et, pour beaucoup de lecteurs, le Johnson de l'honnête 
Boswell, bien que ce ne soit pas, à proprement parler, une 
biographie. « 



VllI INTRODUCTION 

rite et, en quelques endroits, un courage admi- 
rables. On ne peut écrire sur Charlotte Brontë 
sans avoir ce livre constamment ouvert sur sa 
table. Il n'est cependant pas parfait. 

Ecrit deux ans à peine après la mort de Miss 
Brontë, il ne pouvait qu'être assez incomplet. 
Mrs Gaskell le composa surtout à l'aide d'une 
volumineuse correspondance de Charlotte avec son 
amie Ellen Nussey : elle ne connut aucun des nom- 
breux documents publiés par la suite, quelques- 
uns — comme les lettres de Branwell Bronté à 
l'ingénieur Grundy, — d'un intérêt considérable ; 
elle ne sut rien des on-dit colportés sur le séjour 
de Charlotte à Bruxelles. D'autre part, la masse 
énorme des cinq cents lettres qu'elle avait sous les 
yeux lui en a imposé plus d'une fois ; elle s'y em- 
brouille, hésite à en rien sacrifier et parfois allonge 
inutilement son récit. Le père de Charlotte Brontë 
dut la redresser sur plus d'un point, où elle avait 
préféré à son témoignage celui de bonnes femmes 
du pays. Elle a une tendance à noircir son tableau 
et à voir la Charlotte qu'elle a connue dans la 
jeune fille qu'il lui faut faire revivre. Même quand 
elle parle d'expérience, il faut quelquefois lui ana- 
lyser son impression. Tel qu'il est, son livre a 
une valeur propre qu'on ne peut nier et il ne 
fallait que le compléter ou le discuter^ 



INTRODUCTION IX 

C'est ce qu'a fait M. Clément Shorter dans son 
ouvrage Charlotte Brontë and her sisters, M. Cle- 
n\ent Shorter a consacré les loisirs d'une exis- 
tence active à rassembler et ordonner tout ce 
qu'un demi siècle de recherches passionnées ou 
curieuses a dispersé, en cent endroits, de rensei- 
gnements nouveaux sur les Brontë. Ses deux 
énormes volumes d'une érudition vaste et paisible 
sont une véritable bibliothèque. Le reproche qu'il 
faut faire à M. Shorter est que, avec un savoir 
exact et étendu, il est moins un critique qu'un 
collectionneur. La relation des œuvres des Brontë 
avec leur vie intime ne l'intéresse pas, et, même 
des détails d'une importance considérable dans 
leur existence le laissent indifférent, s'ils ne sont 
pas immédiatement tangibles.il passe, par exem- 
ple, sans essayer d'en rien tirer, sur un témoignage 
d'une amie de Charlotte d'où il pourrait ressortir 
que celle-ci eut un sentiment vif pour son profes- 
seur de Bruxelles. Si la vie des sœurs Brontè 
eût présenté beaucoup de ces points délicats, 
M. Shorter aurait certainement été impropre à 
l'écrire. Comme il n'y fallait que de la diligence et 
du soin Charlotte Brontë and her sisters reste un 
livre de tout premier ordre. 

A côté de ces deux ouvrages, il y avait place 
pour des interprétations psychologiques et litté- 



X INTRODUCTION 

raires. Dans ses introductions aux six premiers 
volumes de la Haworth édition (1), Mrs Hum- 
phry Ward juge sa devancière en critique et en 
romancière, mais presque partout en femme qui 
met la vie au dessus du métier. Il est infiniment 
regrettable qu'elle n'ait guère pu songer à refaire 
le travail de Mrs Gaskell en y ajoutant ses impres- 
sions d'excellente liseuse. 

Le seul essai de biographie littéraire de Char- 
lotte Brontë et ses sœurs qui existe jusqu'ici, est 
un petit livre de M. Augustine Birrell, — le criti- 
que et homme politique bien connu, — dans la 
série des Great Writers. M. Birrell est un écri- 
vain charmant, d'une gaieté, d'une spontanéité, 
d'un naturel délicieux. II est seulement un peu 
trop spirituel et sa gaieté tourne vite à la gami- 
nerie. Il adore la littérature, la poésie, toutes les 
belles choses, mais il a l'idée très arrêtée que tout 
cela est fort bien à sa place qu'il faut se garder de 
faire trop grande, et, même quand il a la plus 
vive admiration pour les œuvres, il est porté à 
parler de l'écrivain sans respect. Ce demi sourire 
n'est pas toujours de saison. M. Birrell a fini par 
faire une biographie amusante, et je ne crois pas 
que ce fût là ce que la vérité, ni même le lecteur 
demandaient. 

(1) Le septième est présenté par M. Shorter. 



INTRODUCTION XI 

On verra sans peine ce que j*ai essayé de faire 
moi-même. Dans une biographie comme celle-ci 
où tout est à la fois simple et compliqué, — simple 
si l'on n'est pas curieux de subtilités psycholo- 
giques, compliqué et même insoluble, si l'on 
veut aller plus loin que les documents, — je crois 
l'art plus capable d'approcher de la vérité que les 
discussions. Je crains que quiconque fera entrer 
(sauf un ou deux points comme la question Héger) 
l'appareil de l'instruction judiciaire dans la vie de 
Charlotte Brontê, ne réussisse qu'à la rendre ir- 
réelle sans convaincre le lecteur. Ce qu'on appelle 
la vérité historique est une limite et rien de plus. 
Que les documents soient nombreux ou rares, la 
difSculté reste la même, on ne reconstruit pas une 
vie humaine. Ceux qui en douteraient n'ont qu'à 
essayer de refaire leur propre histoire à un mo- 
ment de crise un peu lointaine. Charlotte et 
ses sœurs étaient des natures simples, dit-on. 
Erreur. Elles ont eu des vies simples, peu acci- 
dentées, uniformément troublées, mais leurs natu- 
res n'étaient pas simples . J'ai donc pris le parti d'in- 
fluencer le lecteur comme il le serait par les docu- 
ments et, autant que possible, par les apparences, 
au lieu de me faire un schéma plus profond et d'y 
plier les renseignements utilisables. C'est faire 
d'avance le sacrifice d'avoir l'air profond, mais ce 



XII INTRODUCTION 

sacrifice n'en est pas un, et c'est, presque à coup 
sur, garantir au lecteur qu'il verra plus loin avec 
ses yeux qu'avec les verres grossissants de la cri- 
tique. 

On me permettra d'ajouté^ que j'ai écrit ce livre 
avec un plaisir constant. Les sœurs Brontê me 
sont des connaissances déjà anciennes et même, 
malgré leurs défauts, des amies : je n'ai point 
parlé d'elles en indifférent. Peut-être ne seront- 
elles pas seules à m'en savoir un peu de gré. 

Paris, 4 juin 1910. 



CHAPITRE PREMIER 



Le Nord de l'Angleterre est, pour la plupart des 
Français, une région grouillante et triste où des 
villes aux noms prosaïques se serrent confusément. 
Liverpool, Manchester, Leeds, Bradford, Black« 
burn, Preston, nous représentent en général beau- 
coup de bruit, beaucoup de fumée, de Targent, de 
la misère, de la laideur, et c'est à peu près tout. 
Prononcez devant un anglais cette simple syllabe : 
the North, aussitôt son imagination lui montrera 
non des villes, mais une contrée montagneuse, des 
moors, des lacs, une grande solitude et un grand 
silence, de larges horizons où le vent se joue à l'aise ; 
il croira respirer un air rude et sain ; il entendra 
un parler à consonnances doriennes ; une race fruste,- 
franche, indépendante, dure et lourde comme les 
pierres du sol mais judicieuse et même intelligente 
lui apparaîtra; il aura l'impression d'une atmo- 
sphère politique et religieuse chargée de radica* 

1 



2 CHARLOTTE BRONTE 

lisme ; il sourira de traditions très provinciales mais 
honnêtes et cordiales, jalousement conservées. 
Même déraciné et naturalisé londonien, ou som- 
nolent dans l'existence facile du sud, il sent tou- 
jours que la vraie souche de sa race est restée dans 
le froid vivifiant du Nord. 

La partie occidentale du Yorkshire porte tou- 
jours le nom saxon de West Riding (tiers occiden- 
tal). A dix ou douze milles de Bradford et presque 
à la limite du Lancastre se trouve Keighley, centre 
manufacturier assez considérable. C'est une ville 
hideuse toute en brique jaune ou en pierre gris 
de fer très abondante dans le pays. Keighley, au 
contraire de presque toutes les villes du Nord que 
Ton peut oublier sitôt qu'on les dépasse, envahit 
la campagne. L'étroite vallée au fond de laquelle le 
petit chemin de fer de Haworth suit, comme il peut, 
une rivière souffreteuse est, à chaque instant, blo- 
quée par une usine et striée de rues perpendicu- 
laires qui font des arêtes jaunes ou gris de fer. En 
approchant de Haworth on voit quelques prairies 
en pente raide entourées de murs crénelés, mais 
au sortir de la petite gare on retrouve un spectacle 
morne et dont rien, dans l'absence absolue d'ho- 
rizon, ne peut distraire les yeux. Un sentier de 
scories grimpe à travers un terrain vague jusqu'à 
une rue étroite et rude pavée de larges dalles et 



• ET SES SŒURS r O 

bordée de maisons en pierre qui n'oat jamais spuri. 
On se guindé eptre ces inurailles inhospitalières 
jusqu'à une auberge, le Black Bull^ vis^à-vis cle 
laquelle est une église et, à l'extrémité d'un cime* 
tière positivement gorgé de tombes, une maison de 
cure avec un jardinet. 

Là ont vécu Charlotte, Ëmily et Anne Brpntë, 
pauvres filles célèbres par leurs rêves qu'elles 
avaient pris soin d'écrire, pauvres âmes froissées 
et repliées sur elles-mêmes pendant leurs courtes 
vies. La cure, l'auberge, la rue hostile ont l'air neuf 
et sans souvenirs. Cependant elles sont exactement 
ce qu'elles étaient il y a quatre vingt ans. Leur 
pierre de fer ne change pas, elle ne donne rien et 
n'accueille rien. Nulle part au monde on ne trouve 
souvenirs aussi lugubrement emprisonnés. Heureu- 
sement la cure est la dernière maison du village. 
Passons un tourniquet de fer, traversons deux ou 
trois prés secs et sans arbres montant vers des 
carrières. A un dernier tourniquet nous nous trou- 
verons dans les moors. Le village a disparu et on 
n'en voit plus que la flèche de l'église émergeant 
•des arbres du cimetière ; la vallée par laquelle nous 
sommes venus est invisible aussi ; où qu'on se 
tourne on n'aperçoit que les lignes de crête des 
hautes collines chevauchant sous le ciel clair; des 
Tillages apparaissent de ci de là, lointains et inac- 



4 CHARLOTTE BRONTE 

cessibles sur les pentes abruptes ; une brise fraîche 
chante à nos oreilles ; des creux ensoleillés sont 
fleuris de thym et de bruyère parmi les fines fou« 
gères; une grande paix règne sur tout; le regard 
erre librement sous la vaste étendue de ciel; les 
horizons sont simples et intelligibles et cependant 
pleins de pensées; on sent une force, une indé- 
pendance et une grande clarté d'esprit. Sans nul 
doute la patrie des sœurs Brontë a été leurs moors 
et non pas le triste Haworth. 



. : I 



CHAPITRE II 



Le Révérend M. Patrick Brontê était irlandais, 
du comté de Down. Il s'appelait dans son pays 
Prunty ou O'Prunty et n'avait déguisé son nom, 
comnke plus d'un de ses compatriotes, qu'en venant 
s'établir en Angleterre. Fils de petites gens chargés 
de famille il avait travaillé obstinément, obscuré- 
ment et, peut-être avec une antipathie et une ran- 
cune croissantes contre la pauvre Erin qu'il devait 
regarder comme une marâtre. D'abord tisserand, 
puis maître d'école, puis précepteur des enfants 
d'un ministre, il avait fini par mettre entre lui et ses 
vingt-cinq premières années non seulement la 
mer, mais une séparation sans recours (1). Il était 
entré au collège de Saint-Jean, à Cambridge, y 
avait passé quatre ans et enfin était parvenu tar- 
divement au port de l'ordination anglicane et d'un 

(1) Il ne faudrait pas lui attribuer un manque de cœur. Il 
envoya toute sa vie de Targent à sa famille. 



6 CHARLOTTE BRONTE 

médiocre bénéfice. On l'avait nommé vicaire de 
Wethersfield en Essex. Après un cruel petit roman 
d'amour que je voudrais avoir le temps de raconter, 
il avait émigré vers le nord, allant de Wellington 
à Dewsbury et de là à Hartshead où il s'était ma- 
rié. Il avait trente-cinq Ans. Sa femme qui en 
avait vingt-neuf se nommait Maria Branwell. Elle 
était de Cornouailles, douce et aimante, et de ché- 
tive santé. Ils eurent six enfants en huit ans. Les 
deux aînées, Maria et Elizabeth naquirent à Hart- 
shead; les quatre autres, Charlotte (1816), Patrick- 
Branwell (1817), Emily (1818) et Anne (1820), à 
Thornton, près de Bradford, où leur père avait été 
transféré en 1816. 

M. Brontë n'avait rien de l'autodidacte parvenu 
et satisfait. En dépit de son protestantisme, c'était 
un vrai Celte ardent quoique concentré dont l'éner- 
gie accumulée se dépensait en littérature. Il écri- 
vait des poèmes descriptifs et religieux qu'il faisait 
imprimer à ses frais mais qui se lisent facilement 
et tiennent un rang honorable dans la vaste pro- 
duction des clergymen campagnards. On l'a dit 
violent. Il aurait eu des colères qui faisaient trem- 
bler. Daprès une vieille femme que Mrs. Gaskell 
a interrogée, il mettait les meubles en pièces, les 
brûlait ou tirait vingt coups de pistolet dans son 
jardin sur des adversaires invisibles. Histoires de 



ET SES sŒuns 7 

vieille femme I c'était un hypocondriaque silencieux 
et rêveur, d'un égolsme paisible, sortant peu et 
usant sa vie dans son cabinet de travail. 

En 1820 il fut nommé titulaire de Haworth, petit 
village encombré de Baptistes et de Méthodistes 
mais qui rapportait cependant environ cent soixante-» 
dix livres (un peu plus de quatre mille francs). 
Le rude climat du district ne convenait pas à 
Mrs Brontë, élevée dans l'humidité douce du sud- 
ouest. Elle s'enferma à la cure et ne tarda pas à 
s'aliter. Elle languit un peu plus d'un an sans se 
plaindre. Elle se faisait soulever dans son lit quand 
la femme qui la soignait nettoyait le foyer, « parce 
qu'elle s'y prenait comme les gens de Cornouailles. )► 
Elle mourut à l'automne de 1821. L'aînée de ses 
petites filles avait huit ans et la petite Anne mar- 
chait à peine. 

Le témoignage unanime des quelques personnes 
qui fréquentèrent la maison de M. Brontê à cette 
époque est que ces petits enfants n'avaient rien de 
leur âge. Leur mère ne quittait pas son lit et on 
les laissait rarement entrer dans sa chambre. 
M. Brontë avait déjà pris l'habitude de manger 
seul, à ses heures, la plupart du temps, et se tenait 
constamment dans son cabinet de travail : les en- 
fants étaient presque toujours entre eux dans une 
petite pièce qu'on appelait leur « bureau » et où» 



8 CHARLOTTE BRONTE 

de fait, sitôt qu'ils savaient leurs lettres, ils res- 
taient à lire des journées entières. De temps en 
temps ils partaient tous les six, se tenant par la 
main, dans les landes. Sauf les brèves périodes 
pendant lesquelles ils furent en pension ils n'eurent 
jamais ni amis ni compagnons. On ne venait guère 
à la cure et, en dehors de son ministère qu'il rem- 
plissait très exactement, voyant ses paroissiens le 
plus possible, M. Brontë n'avait de relations 
qu'avec ses confrères. 

M. Brontë n'était ni dur ni même sévère avec 
ses enfants ; il leur faisait réciter leurs leçons lui- 
même et dut être, de bonne heure, fier de leur 
intelligence. Mrs. Gaskell a raconté qu'il élevait 
avec une rigueur Spartiate de petits êtres à qui leur 
mère avait transmis sa complexion frêle. Il les 
aurait nourris de légumes et exposés à tous les 
temps sans souci des conséquences. Plusieurs let- 
tres récemment publiées (1) prouvent que Mrs. 
Gaskell a romancé le caractère de M. Brontë et que 
celui-ci se rendait trop bien compte qu'il avait à 
faire à des enfants délicats. Après un an de veuvage 
il écrivit à la personne qu'il avait aimée àWe- 
thersfield et qu'une perfidie cruelle de ses parents 
l'avait seule empêché d'épouser, et il lui proposa 

(1) Cf. Manchester Guardian, 2 Feb. 1910. 



BT SBS SŒURS 9 

de venir servir de mère à ses six orphelins. Elle ne 
vint pas. Il écrivit alors à une de ses belles-sœurs 
de Penzance, Miss Ëlizabeth Branwell, plus âgée 
que sa femme, qui accepta. C'était une petite vieille 
fille à robe de soie, grand bonnet à ruches et taba- 
tière d'or. Elle était plus près de cinquante ans 
que de quarante et sa sévérité provinciale lui per- 
mettait d'accepter, sans inconvénient d'aucune 
sorte, la mission de dévouement qu'on lui propo- 
sait. Elle conçut de prime abord une antipathie dé- 
clarée pour le Yorkshire et tout ce qui était septen- 
trional : climat, choses et gens. Le contraste entre 
sa jolie petite ville sociable et décente et le rude vil- 
lage où elle arrivait, était trop évident et elle passa 
sa vie à le faire remarquer. Son influence sur les 
enfants fut peu considérable. Elle aussi tint à pren- 
dre ses repas dans sa chambre et veilla seulement 
à ce que les petites filles apprissent à se servir 
de leurs doigts. Elles furent toutes d'excellentes 
brodeuses. 

Il n'y aurait pas eu grand' chaleur de cœur dans 
la maison de pierre de M. Brontê sans la présence 
de Tabitha, brave servante du pays, que l'on appelait 
d'un nom de chat, Tabby, et qui mit dans l'enfance 
des petites Brontê un rayon d'affection rude et 
fidèle. C'est dans sa cuisine qu'elles connurent le 
plaisir d'être gâtées et grondées, gourmandées et 



10 CHARLOTTE BRONTE 

obéies. Son nom, sa silhouette de vieille monta- 
gnarde et son patois en a reviennent dans tout ce 
que Charlotte écrit. 

En 1823, l'année même de l'arrivée de Miss 
Branwell à Haworth, un ministre du voisinage, le 
Rev. Carus Wilson, avait fondé à Gowan Bridge 
un pensionnat pour les filles de clergymen pauvres. 
C'était une école des plus modestes où les élèves 
étaient non seulement logées, nourries et instruites, 
mais même habillées, pour trois cent cinquante 
francs par an. Le bon marché, la proximité, peut- 
être aussi certaines idées du fondateur, homme 
rigide à tendances égalitaires, décidèrent M. Brontë 
à se séparer de ses deux aînées. Maria et Ëlizabeth 
furent donc inscrites à Cowan Bridge en juillet 
1824, et l'expérience ayant paru heureuse, Charlotte 
et Emily rejoignirent leurs sœurs dès le commen- 
cement de septembre. Cowan Bridge est l'école 
longuement décrite sous le nom de Lowood dans 
le premier roman de Charlotte, Jane Eyre. Il n'y 
a pas à se demander l'impression qu'elle en avait 
gardée. Ce n'est pas Dotheboys Hall que la descrip- 
tion de Lowood évoque. Le réalisme de Charlotte 
Brontë, quand il est sombre, ne s'éclaire jamais de 
la gaieté nerveuse de Dickens ; c'est aux Souvenirs 
de la Maison des Morts que ces terribles chapitres 
de Jane Eyre font penser et ils n'ont rien de la 



ET SES SŒURS 11 

soumission pitoyable, du courage résigné, de la 
profonde tendresse chrétienne qui mettent une 
douceur autour du bagne de Dostoïewsky. Le 
charme de la petite martyre Helen Burns et la no- 
blesse de Miss Temple ne sont pas là pour adoucir 
mais pour faire contraste (1). 

Au printemps de 1825 une épidémie de ce que 
l'ancienne médecine appelait expressivement une 
fièvre lente se déclara dans l'école. Aucune des peti- 
tes Brontê ne fut atteinte, mais la délicatesse de 
Maria se changea brusquement en phtisie rapide. 
On avertit M. Brontë qui accourut et emmena sa fille 
par la diligence. Il était trop tard. Quelques jours 
après, l'enfant mourut. EHe était à peine enterrée 
qu'on remarqua les mêmes symptômes chez Ëliza- 
beth. Elle fut aussitôt renvoyée à Haworth, mais 
ces chétives enfants n'avaient aucune force de résis- 



(1) On a cherché à savoir si Gowan Bridge était vraiment 
la serre froide malsaine livrée à une furie et gouvernée 
par un Tartufe que Ton voit dans Jane Eyre. Il est proba- 
ble que non. Les romans de Charlotte vont facilement au 
noir et son imagination travaille sur les données réelles 
sans aucun souci du qu'en dira-t-on. C'est un des manques 
de délicatesse qu'on peut lui reprocher, mais il faut ajouter 
que ce reproche l'aurait extrêmement étonnée. Elle qui était 
si éloignée de l'art pour l'art, qui croyait consulter sa 
conscience chaque fois qu'elle écrivait un mot, et qui, 
pour comble, met si souvent et sans nul artifice sa mémoire 
dans ses romans, n'avait aucun scrupule à changer ou 
déformer des figures et des événements réels. 



12 CHARLOTTE BRONTB 

tance et, en moins d'un mois, la fillette rejoignit sa 
mère et sa sœur sous les dalles de Téglise. Charlotte 
et Emilj ne retournèrent à Cowan Bridge que pour 
quelques semaines. Leur père les fit revenir avant 
Noël et le presbytère reprit sa physionomie accou- 
tumée. 



CHAPITRE III 



Les quatre années qui suivirent furent paisibles. 
Les enfants se portèrent bien et commencèrent à 
vivre leur vie solitaire avec Tintensité qui en fut 
toujours la marque. Anne n'avait encore que cinq 
ans et ne comptait pas beaucoup, mais Emily avait 
neuf ans, Patrick dix et Charlotte onze et c'étaient 
des enfants d'une intelligence prodigieuse. Ce n'est 
nullement un paradoxe de dire qu'une foule d'hom- 
mes atteignent la perfection intellectuelle et morale 
dont ils sont capables vers leur dixième année et se 
dégradent rapidement ensuite. La force avec laquelle 
le monde des civilisés s'empare à ce moment des 
facultés des enfants conspire, avec un fatal instinct 
d'imitation qui n'est jamais plus impérieux qu'à cet 
âge, pour leur imposer des manières artificielles de 
voir et de sentir auxquelles seuls quelques robustes 
résistent. Le reste s'oublie soi-même en peu de 
temps et ne garde que le souvenir confus, et souvent 



14 CHARLOTTB BRONTE 

altéré par des formules, d'une spontanéité délicieuse 
où l'âme échappait à tout ce qui est opprimant pour 
s'abandonner à mille sensations ravissantes. C'est 
au fond de ce souvenir que l'analyse de l'homme 
mur s'efforce tristement de retrouver le secret du 
bonheur perdu. Son travail aboutit parfois à recréer 
un peu de vérité ou de beauté; quant au bonheur, 
c'est un mirage, et ceux-là seuls le trouvent à qui 
vient la révélation divine de lui tourner le dos au 
lieu de se consumer à sa recherche. 

Les enfants sont de merveilleux artistes, psycho^ 
logues et même philosophes. 

Si l'on réfléchit à ce qu'un livre comme le JVu' 
thering Heights d'Emily Brontê révèle de puissance 
intuitive chez celle qui l'écrivit à vingt quatre ans 
on peut se faire une idée de ce qu'était son cerveau 
dans sa richesse native. Qu'on lise aussi ce que les 
biographes de Charlotte disent de son extraordinaire 
regard lorsqu'elle avait trente ans, de ces yeux de 
couleur indéfinissable, grands et paisibles, derrière 
lesquels il semblait qu'une lampe fût allumée, et 
qu'on se demande ce que devaient être les yeux de 
la fillette. 

Les enfants du poète Brontê eurent une chance 
singulière. De vivre côte à côte avec un homme qui 
avait publié des ouvrages et qui écrivait jour- 
nellement des poèmes leur donna une familiarité 



BT SES SŒURS 15 

instinctive avec le livre au lieu de Tétonnement un 
peu craintif devant la chose imprimée qui est pres- 
que toujours la règle à cet âge. Patrick Branwell, 
comme ses sœurs, lisait incessamment et toute la 
communauté non seulement se persuadait qu'elle 
ferait un jour son entrée dans la littérature, mais 
s'y préparait par toutes sortes d'essais. Soit prin- 
cipe, soit sévère économie, M. Brontê ne laissait 
pas entrer dans sa maison ce qu'on appelle la litté- 
rature enfantine. Les livres à images et les histo- 
riettes de nursery, si supérieurs qu'ils soient en 
Angleterre, ne vinrent jamais ôter aux petites Brontê 
l'appétit robuste et sain qu'elles avaient pour leurs 
classiques. Elles lisaient la Bible, le Voyage du 
Pèlerin, Addison, les poètes du xviii* siècle, Walter 
Scott, des parties de Shakespeare, l'histoire ancienne 
et l'histoire contemporaine, avec la passion qu'on'y 
porte aussi longtemps qu'on n'a pas touché aux 
fadeurs qui sont les bonbons coloriés de l'esprit. A 
la réserve de quelques sermonnaires il est probable 
qu'elles lisaient les mêmes choses que leur père. 
Une note écrite par Charlotte deux ans après son 
retour de Cowan Bridge, nous renseigne sur les 
périodiques qui entraient à la cure. C'étaient deux 
ou trois de ces solides journaux de province anglais 
et le Blackwood'a Magazine, excellente revue que 
M. Brontê était trop pauvre pour acheter, mais 



16 CHARLOTTE BRONTB 

qu'un médecin du voisinage lui prétait. Non seu- 
lement Charlotte écrit tout naturellement c nous 
recevons le Leeds Inielligencer, nous lisons le 
Blacktvood, etc. » ; elle caractérise au passage toutes 
ces publications qui se trouvent par bonheur être 
aussi bien Whig que Tory. M. Brontë raconte qu'il 
parlait politique avec Maria, l'atnée de ses filles, 
lorsqu'elle ^vait dix ans, comme avec un homme 
fait. Un fragment de Charlotte que je vais traduire 
montrera au lecteur, comment celle-ci pensait et 
écrivait en 1829. Elle s'excuse à elle-même d'avoir 
interrompu un ouvrage de fiction qu'elle avait com* 
mencé, parce que la politique est devenue par trop 
intéressante : 

« Le Parlement s'ouvrit et la grande question de 
l'émancipation des Catholiques fut mise à l'ordre 
du jour et les mesures que voulait prendre le Duc 
furent rendues publiques et tout fut libelle, violence, 
esprit de parti et confusion. Oh ! ces six mois, 
depuis le discours du Roi jusqu'à la fin ! on ne 
pouvait plus écrire ni parler, ni penser à rien d'autre 
qu'à la question catholique, au Duc de Wellington 
et à M. Peel. Je me rappelle le jour où Vlntelli- 
gence Extraordinary arriva avec le discours de 
M. Peel et les termes auxquels les Catholiques 
devaient être admis. Avec quelle impatience papa 
arracha la bande, et comme nous nous groupâmes 



ET SES SŒURS 17 

autour de lui, et comme nous ne respirions plus 
pour Técouter, tandis que les conditions étaient Tune 
après l'autre énumérées, expliquées et discutées, si 
fortement, si bien ! Quand papa eut fini, tante dit 
que tout cela était parfait et qu'il était impossible 
que les Catholiques fussent dangereux avec de telles 
sécurités. Je me rappelle aussi l'incertitude de 
savoir si le Bill passerait à la Chambre des Lords 
et les prédictions qu'il ne passerait pas ; et, quand 
'le journal arriva, l'anxiété avec laquelle nous écou- 
tâmes tout le récit : l'ouverture des portes ; le grand 
silence ; les ducs royaux en robe ; le « grand » Duc 
en ceinture et gilet verts; toutes les pairesses 
debout lorsqu'il se leva; lui, lisant son discours 
(papa dit que chaque parole était d'or précieux) ; et 
enfin la majorité d'un contre quatre (sic) en faveur 
du Bill. Mais ceci est une digression, etc. etc. » 
Extraordinaire enfant ! elle avait treize ans et quel- 
ques mois et sa « digression », toute mélangée 
qu'elle est de ce que dirent tante et papa, ne fait 
penser à rien moins qu'à l'admirable description 
par Macaulay de l'ouverture du procès Hastings. 
Sa langue est déjà faite : c'est le mélange de fer- 
meté, d'aisance et d'éclat qui caractérise tout ce 
qu'elle écrira. 

Rien dans l'énorme masse de manuscrits accu-, 
mulée par elle vers cette époque ne fait penser à 

2 



18 CHARLOTTE BRONTE 

la petite pédante que Ton serait tenté d'imaginer. 
 côté d'un passage plein d'éclat on trouve des 
enfantillages qui nous paraissent détonner, mais 
auxquels, heureusement, elle attachait de Timpor-» 
tance et qu'elle note sans se préoccuper du con-» 
traste. Souvent aussi des détails domestiques, des 
scènes d'intérieur introduisent un tableau brillant* 
On entend Ëmily brosser le tapis du salon ou l'on 
voit Branwell accoudé dans la cuisine devant des 
galettes fraîchement défournées. Enfin, on observe 
partout — et ce détail est marqué très expressé- 
ment — que la littérature écrite n'est qu'un reflet 
de jeux si passionnants qu'on n'a pu se résoudre à 
en laisser perdre le souvenir. Quand les plumes 
grinçaient longtemps dans le « bureau des enfants » 
c'est qu'on s'était beaucoup amusé. 

Voici l'introduction d'une manière de drame inti» 
tulé : les Insulaires, 

« Le drame des Insulaires fut formé en décem- 
bre 1827 de la manière suivante : Un soir, environ 
le temps où le grésil, les bourrasques et les brouil- 
lards de novembre sont remplacés par les tempêtes 
de neige et la grande bise coupante de l'hiver décla- 
ré, nous étions tous assis autour de la chaude flam- 
bée de la cuisine. Nous venions de finir une dispute 
avec Tabby sur l'à-propos d'avoir une chandelle et 
Tabby l'avait emporté et les chandelles étaient res- 



ET SES SŒURS 19 

tées dans le tiroir. Suivit une longue pause enfin 
interrompue par Branwell disant : « Je ne sais que 
faire », phrase aussitôt répétée par Emily et Anne.. 

Tabby (en patois) : Allez vous coucher. 

Branwell : Tout ce qu'on voudra mais pas ça. 

Charlotte : Pourquoi êtes vous si méchante aujour- 
d'hui, Tabby ? Jouons à avoir chacun une île. 

Branwell : L'île de Man. 

Charlotte : L'île de Wight. 

Emily : L'île d'Arran. 

■ 

Anne : Guernesey. 

Nous choisîmes alors les principaux habitants de 
nos îles. Branwell prit John Bull, Astley Gooper 
et Leigh Hunt; Emily, Walter Scott et M. Lockhart; 
Anne, Michel Sadler, Lord Bentink, Sir Henry 
Halford; moi, le duc de Wellington et ses fils^ 
Ghristopher North et ses collaborateurs (du Élack- 
wood'a Magazine), enfin M. Abernethey. » 

Le choix de Branwell donne le ton. Le petit 
homme passionné de lecture met dans son île Leigh 
Hunt, brillant écrivain du jour, mais il lui faut 
aussi John Bull. Ges petits génies ne sont pas de 
petits prodiges et ce n'est pas leur faute si l'atmos- 
phère de leur maison est un peu livresque. 

La part de Gharlottedans la véritable bibliothèque 
que les petits Brontê produisirent à cette époque, 
se compose de vingt-trois cahiers de soixante à cent 



20 CHARLOTTE BRONTE 

pages couverts d'une écriture si microscopique que 
deux cents lignes en tiendraient à l'aise dans une 
seule page de ce livre. Elle devait griffonner toute 
la journée. Les cahiers d'Emily et d'Anne ont été 
détruits, mais il en reste plusieurs de Branwell qui 
était aussi admirablement doué que ses sœurs. 

Le catalogue de Charlotte, contient cinq ou six 
romans, la série des Insulaires^ une foule d'histoires 
où son dieu Wellington, le « grand » duc, tient le 
principal rôle, des portraits contemporains, des 
numéfos de revues littéraires, un drame satirique 
intitulé Le Poètereau ; enfin de nombreuses poésies 
parmi lesquelles une chose en quatorze vers qui fait 
penser aux ronds et aux barres du jeune Biaise 
Pascal. Tout cela écrit en quinze mois. 

Il ne paraît pas que M. Brontë eût la confidence 
de ce qui se faisait dans l'étroite chambrette du pre- 
mier étage de sa maison. Charlotte écrit quelque 
part que les « comédies secrètes ^ sont les plus 
amusantes, et les enfants sentent à merveille qu'ils 
sont les seuls à bien voir la sagesse de leurs folies. 
Jamais ils ne sont plus eux-mêmes que lorsqu'on les 
voit chuchoter à la nuit tombante. 



CHAPITRE IV 



Au commencement de l'année 1831, Charlotte 
fut remise en pension. Elle avait quinze ans ; son 
père voyait approcher le moment où elle aurait à 
gagner sa vie : il fallait lui en donner les moyens. 
Il choisit cette fois une de ces petites écoles si 
nombreuses en Angleterre, qu'une ou deux vieilles- 
filles, moitié gôut moitié nécessité, ouvrent dans 
leur maison paternelle et où l'on voit rarement plus 
d'une dizaine d'élèves. Roe Head était une belle 
vieille demeure située à quelque distance de la route 
de Leeds à Huddersfield, dans un pays de pâtu- 
rages et de parcs seigneuriaux sur lesquels les 
usines étendaient peli à peu leur lèpre. Miss 
Wooler avait quarante ans : c'était une petite 
femme ronde et accorte, de façons gracieuses, par- 
lant bien et douée d'une voix charmante. Elle 
n'avait que sept élèves et le règlement de la mai- 
son était entièrement familial. Il n'y avait pas 



22 CHARLOTTE BRONTE 

d'heure pour les leçons : quand on les savait, on 
allait les réciter à la maîtresse. 

L'arrivée de Charlotte fut un événement. On vit 
descendre de la carriole une étrange petite créa- 
ture, si délicate qu'on ne lui aurait donné que dix 
ans, myope, effrayée et habillée à l'antique de robes 
comme on en faisait quinze ans auparavant, pour 
les dames de Penzance. Miss Wooler l'interrogea : 
elle ne savait pas un mot de grammaire et très mal 
la géographie. Son ignorance et sa taille allaient la 
faire mettre dans la division des petites, mais une 
crise de larmes qu'elle eut à cette nouvelle décida 
Miss Wooler à la laisser parmi les grandes où elle 
se fit aussitôt une amie, EUen Nussey, à qui ncms 
devons tous ces détails. 

Après avoir amusé, elle ne tarda guère à éton- 
ner. On s'aperçut que cette ignorante était un puits 
de savoir. Non seulement toutes les poésies classi- 
ques qu'on étudiait en classe lui étaient connues, 
mais elle savait d'où elles étaient tirées et parlait 
familièrement des auteurs. Elle était chez elle en 
tout ce qui était littérature. Une parole juste et 
profonde sur Johnson, citée par son amie, montre 
que son érudition n'était que l'aliment d'un esprit 
réfléchi : elle voyait déjà les hommes à travers les 
livres. 

Elle dessinait avec une rapidité et une sûreté que 



ET SES SŒUIIS 23 

ses compagnes n'avaient jamais vues chez aucune 
autre. Le dessin était une de ses passions. Elle 
était trop myope pour se mêler aux jeux des autres 
pendant les récréations et passait des heures le nez 
sur une gravure qu'elle étudiait trait par trait, y 
découvrant mille choses qu'elle expliquait fort bien. 
Une note d'elle montre aussi qu'elle se serait inté* 
ressée à l'histoire de l'art et qu'il lui tardait de voir 
des œuvres de véritables maîtres. 

Elle fut évidemment populaire à Roe Head. A 
défaut d'aptitudes sportives, elle avait un autre 
moyen de succès très prisé dans les écoles an* 
glaises : elle savait raconter une histoire et tenait 
ses compagnes de chambre éveillées dans leur lit 
aussi longtemps qu'elle le voulait. Il y a apparence 
qu'elle aimait déjà les histoires terrifiantes : un 
beau soir, elle en conta une tellement noire qu'une 
petite fille jeta des cris qui firent accourir la mat- 
tresse. 

Deux élèves de Roe Head, EUen Nussey que j'ai 
nommée plus haut et Mary Taylor, demeurèrent ses 
amies aussi longtemps qu'elle vécut. A en juger 
par leurs lettres — la seconde écrivit même des 
livres — , c'étaient des femmes assez remarquables 
et à même d'apprécier leur compagne. Mary Tay* 
lor dit qu'elle garda toute sa vie l'habitude que l'on 
prend toujours au contact d'un esprit supérieur, 



24 CHARLOTTE BRONTE 

de se référer mentalement au jugement de Char- 
lotte chaque fois qu'elle était arrêtée ou intéressée 
par quelque objet. 

Charlotte avait conservé une sorte de culte admi- 
ratif pour ses petites sœurs mortes et parlait sou^ 
vent d'elles à ses amies. C'était vraisemblablement 
tout ce qu'elle leur disait de vraiment intime. Les 
lettres qu'elle leur écrit sont affectueuses, mais une 
nuance de réserve n'en disparaît que très lentement, 
non plus que le rien de cérémonie qui est un pro- 
vincialisme aujourd'hui, mais qui fut longtemps le 
signe naturel du respect de soi-même. A cette épo- 
que, quand Charlotte parle à Ellen Nussey de son 
autre amie et de sa sœur, elle les appelle les Misses 
Taylor. La flamme qui circule dans ses romans 
couvait profondément dans son âme, cachée sous 
une triple armure de convention. Elle eut toujours 
l'air d'une petite puritaine, vraie fille de ministre 
d'un village du Nord. 

Les environs de Roe Head apprirent beaucoup 
de choses à la future créatrice de Shirley. Ce ver- 
doyant district avait une histoire qui pouvait se 
lire à chaque pas. On y voyait des châteaux négli- 
gés dans des parcs devenus peu à peu sauvages ; 
on y rencontrait des filatures et des tissages de 
laine sur toutes les rivières : les élèves de Miss 
Wooler ne sortaient jamais sans croiser des bandes 



ET SES SŒURS 25 

d'ouvriers hardis qui les toisaient et les interpel-^ 
laient d'un « eh I la belle » plus que familier. 

Charlotte n'avait jamais vu de château ; il n'y en 
a pas dans les moora. Si sa destinée l'avait fait naî- 
tre dans un comté du Sud elle aurait grandi à l'om- 
bre de ce qu'on appelle toujours la « Grande Mai- 
son », le logis héréditaire du patron du bénéfice. 
Avec une légère nuance de protection qui l'aurait 
enveloppée comme l'air même qu'elle eût respiré, 
elle aurait eu les filles du squire pour amies. Elle 
aurait vu le luxe sans en jouir ; elle ne l'aurait pas 
jalousé parce que ce milieu est assez sain pour ne 
pas faire germer l'envie, mais elle y eût pensé, elle 
aurait eu sur Londres, sur la cour, sur les levers 
et les présentations, de petites idées bourgeoises. 
Des préjugés, des mots de convention lui seraient 
devenus naturels; au lieu d'exécrer Jane Austen 
elle l'aurait infailliblement imitée. Elle n'aurait 
peut-être pas écrit, et, en tous cas ses romans 
n'auraient pas eu la ^ève acre qui est un de leurs 
charmes. 

Les châteaux dont Miss Wooler faisait l'histoire à 
ses élèves quand le hasard de longues promenades 
les amenait devant leur façade blanche à colonnes 
classiques étaient presque tous déserts. Leurs pro- 
priétaires devenus trop pauvres pour les entretenir 
n'y faisaient que des séjours furtifs. Charlotte eut 



26 CHARLOTTE BRONTE 

donc la chance d'imaginer l'aristocratie plutôt que 
de la voir. 

Sa nature sincère mais romanesque avait besoin 
de rêve, et peut-être que la force même de son réa- 
lisme l'eût détournée d'écrire, si toutes ses créa- 
tions lui avaient d'abord apparu dans la vie. 

Tout le cadre industriel de Shirley est fait aussi 
de souvenirs de Roe Head. Les tisseurs bien vêtus 
et bien nourris dont on voyait partout les maison- 
nettes commodes entre un gros tas de charbon et 
un tonneau à brasser étaient les fils des émeutiers 
de 1812. Miss Wooler se rappelait avoir entendu, 
nuit après nuit, quand l'ouvrage manquait et que 
chaque jour une invention mécanique nouvelle 
diminuait les chances des ouvriers, les défilés terri- 
fiants de milliers de volontaires apprenant le métier 
de soldat avant de marcher sur Londres et d'arra- 
cher au Parlement les réformes que la pitié seule 
ne lui faisait pas faire. Elle avait vu l'attaque de la 
manufacture de Cartwright, — le même dont Char- 
lotte devait faire Robert Moore — ; elle connaissait 
le pâsteùr Rôberson, l'un des héros de cette guerre 
sociale, naguère voisin de M. Brontë ; elle l'avait 
vu à cheval et armé, courant le pays et maintenant 
l'ordre, bien plus en bourgeois résolu qu'en minis- 
tre de paix; les affaires de Heckmondwike, l'insur- 
rection en pleine église des indépendants contre 



ET SES SŒURS 27 

leur ministre, s'étaient passées à moins d'une heu- 
re de chez elle. 

Tous ces récits, ce spectacle d'un pays plein de 
contrastes, tombaient dans une imagination vierge 
et puissante, incapable de déformer la vérité, mais 
merveilleusement habile à la reconstituer dans ses 
détails. Quand Charlotte sortit de Roe Head en 
1832, elle n'aurait plus écrit les Insulaires ni les 
histoires de génies malfaisants auxquelles elle s'était 
tant complu; la politique même qui, à Haworth, ne 
servait qu'à ses enthousiasmes de jeune adoratrice 
de héros, lui apparaissait sous son envers de réali- 
tés sociales, de passions, d'intérêts et de souffran- 
ces tangibles. Elle passait rapidement à la maturité, 
commençant à préférer EUen Nussey au duc de 
de Wellington, voyant que ses rêves étaient des 
rêves et découvrant la vie. 

Quant aux connaissances positives qu'elle em- 
portait de Roe Head, c'étaient à peu près les mê- 
mes qu'Amelia Sedley avait reçues de Miss Pinker- 
ton : la grammaire, l'orthographe, un peu d'arith- 
métique, un peu de français, le maintien, la coutu- 
re et la broderie, et ce que les programmes de ce 
temps appelaient pompeusement la géographie et 
l'usage des globes. En fait de littérature, Mi s s Woo- 
ler faisait lire à ses élèves les leçons de Blair sur 
les Belles Lettres, qui sont du Rollin un peu plus 



28 CHARLOTTE BRONTB 

brillant et ne pouvaient nuire à un esprit dont le 
défaut était une richesse excessive. 

Il reste quelques lettres écrites de Roe Head par 
Charlotte. Elles sont brèves et du style sévère dont 
elle ne se départait pas quand il s'agissait d'elle. 
Un jour le petit Branwell s'en vint à pied voir sa 
sœur et repartit aussitôt faisant les quarante milles 
dans sa journée. Ces Brontë s'aimaient sans beau- 
coup se le dire. 



CHAPITRE V 



Charlotte à son retour à Haworth déchargea 
Miss Branwell du souci de ses sœurs et ne lui 
laissa que la direction de la maison. Le portrait de 
Richardson que l'on voit aujourd'hui à la National 
Gallery et les souvenirs de plusieurs contempo- 
rains peuvent nous aider à nous la figurer. Elle 
était petite et menue, diminutive même, en toute sa 
personne, mais bien proportionnée, avec des mains 
et des pieds mignons, très bien faits, dont elle était 
fière, de beaux cheveux châtains épais et soyeux et 
des yeux saisissants dont tout le monde était frappé. 
Les gens incapables d'apprécier l'expression la 
trouvaient laide et, de fait, tous ses traits étaient 
irréguliers. Le portrait de Richardson montre un 
front admirable sous les bandeaux foncés et un 
regard parlant, mais le nez trop effilé, la bouche 
grande, le menton pointu, les pommettes accusées 



30 CHARLOTTE BRONTB 

et les épaules tombantes disent avec une clarté 
cruelle la malheureuse marquée pour la phtisie. 
Elle parlait sans beaucoup d'animation, avec une 
singulière netteté quand elle se portait bien, diffici- 
lement les jours où elle souffrait et alors il lui fallait 
faire effort pour prononcer une parole. Ses livres et 
quelques passages de sa correspondance feraient 
croire qu'il y avait en elle un fond de gaieté et même 
de satire qui se serait traduit volontiers par la rail* 
lerie. Il ne paraît pas qu'elle s'y soit beaucoup 
abandonnée. Petite fille, elle fut Imaginative et ar- 
dente, femme, elle devint de bonne heure concen- 
trée et sa gaieté, comme la tristesse de bien des 
poètes, ne s'exprima qu'en littérature. En tous cas, 
après sa sortie de Roe Head, on ne la voit plus que 
grave et, à intervalles, cette gravité s'assombrit 
jusqu'à une mélancolie proche du désespoir. Vingt 
autres se fussent accommodées sans peine de la part 
que la vie lui faisait. Il ne manque pas de filles de 
seize ans, orphelines de mère et ayant leurs sœurs à 
leur charge, qui se sont trouvées dans des circonstan- 
ces plus difficiles, sans, pour cela, s'abandonner à la 
tristesse. Mais celles-là vraisemblablement ne traî- 
nent pas la chaîne que les romantiques appelaient le 
poids du génie, c'est-à-direl a conscience de facultés 
exceptionnelles entravées au lieu d'être aidées. Il 
semble bien aussi que la mort foudroyante de Maria 



ET SES SŒURS 31 

et d'Elisabeth avait laissé dans l'âme de leur cadette 
une ombre que rien ne dissipa jamais. Enfin, elle 
avait la mélancolie dans son système nerveux. Char- 
lotte devint donc institutrice au logis en attendant le 
jour redouté où il lui faudrait l'être chez les étran- 
gers. 

Les commencements de cette vie nouvelle lui 
furent agréables et la note triste n'apparaît qu'à 
intervalles. « Si je vous raconte une de mes jour- 
nées », écrit-elle, « je vous les aurai racontées 
toutes. De neuf heures à midi et demi, je fais la 
classe à mes sœurs et je dessine ; alors nous nous 
promenons jusqu'au dîner. Après dîner je couds 
jusqu'au thé. Après le thé j'écris, je lis, je des- 
sine ou je fais des ouvrages de fantaisie, comme 
l'envie m'en prend. Mon existence s'écoule avec 
un peu de monotonie, mais délicieusement. Je 
n'ai pris le thé dehors que deux fois depuis mon 
retour de Roe Head. Cependant nous attendons 
du monde dans l'après-midi et mardi prochain 
nous aurons au thé toutes les catéchistes du di- 
manche. » 

La maison où les Bronte prenaient le thé, était 
celle d'un manufacturier du « fond » — comme on 
appelait la vallée. — Un drame de famille qui fit 
scandale dans le pays interrompit ces relations 
assez agréables. Elles n'avaient d'ailleurs jamais 



32 CHARLOTTE BRONTB 

été qu'une rare diversion et la cure se suffisait à 
elle-même, tout comme dix ans auparavant. 

Emîly et Anne avaient grandi et Branwell était 
presque un jeune homme. 

Anne avait douze ans. C'était une fillette silen- 
cieuse, douce et affectueuse. Dans une autre famille 
elle aurait passé pour un génie, car elle aussi était 
tournée toute entière vers l'idéal artistique : auprès 
de ses sœurs elle a l'air un peu effacé. Elle avait 
l'âme mystique et écrivait des poésies — quelques- 
unes admirables — d'un profond sentiment reli- 
gieux. 

Emily , de deux ans plus âgée, l'adorait . On voudrait 
avoir plus de détails qu'on n'en possède sur les an- 
nées d'apprentissage de celle-ci. Ses lettres sont râ- 
pes, ses papiers ont été brûlés, probablement sur son 
ordre et les quelques étrangers qui l'ont approchée 
n'ont guère noté que sa puissance de silence. C'était 
une vraie fille du Yorkshire, un pur produit des moors, 
nullement timide comme Anne ou craintive comme 
Charlotte, mais froide, réservée et d'une indépen- 
dance que toute son attitude révélait. Elle n'avait 
rien de rustique dans l'air ni les manières ; au con- 
traire, il y avait en elle une distinction native dont 
Charlotte s'est inspirée le jour où elle voulut créer 
un type de véritable aristocrate ; cependant, malgré 
le raffinement inné qui perçait à travers son enve- 



ET SES SŒURS 33 

loppe glacée, elle avait le tempérament du Nord, 
avec son aversion pour les étrangers, son attache- 
ment passionné au lieu natal, son impuissance à 
vivre hors de ses habitudes et surtout sa sincérité 
native poussée quand il le fallait, jusqu'au cynisme 
et à la brutalité. Charlotte avait la même horreur de 
parler pour ne rien dire, de dépasser sa pensée 
dans son expression et de paraître faire étalage de 
ses sentiments. Elle s'excuse un jour aune amie de 
l'avoir appelée « chérie ». C'est bien unrepentirde 
Yorkshirienne. Emily n'avait jamais à s'excuser de 
pareils oublis. Son affection pour les siens, son 
courage indomptable et son génie se traduisaient 
en actes, jamais en paroles. Elle aimait les animaux, 
amis fidèles et muets. Elle en avait de toutes sortes: 
ehiens, chats, perroquets, oies sauvages et mêine 
faucon. Elle avait un chien d'un caractère féroce 
qu'elle avait dompté et qui ^l'adorait. C'est elle qui 
s'impose au souvenir dans les sentiers des moors. 
On la voit grande, maigre et pâle, devançant un 
peu les autres de son pas allongé. Tout lui parle 
dans ce vaste, haut et profond pays, mais elle se 
tait et, grâces à Dieu, ses sœurs sont aussi silen- 
cieuses. Le ciel et la terre leur sont familiers de- 
puis leur petite enfance et le génie de ces lieux sau- 
vages ne demande ni phrases, ni mots. Charlotte et 
Anne regardaient leur sœur avec une sorte de res- 

3 



34 CHARLOTTE BRONTE 

pect craintif quand elle communiait ainsi avec la 
nature. « Ma sœur Emily aimait les moors », écrit 
Charlotte. « Des fleurs plus éclatantes que la rose 
s'épanouissaient pour elle au plus noir de la lande ; 
d'un creux morne sur le versant livide d'une colline 
son esprit savait faire un Eden. Elle trouvait dans 
la solitude toutes sortes de délices dont la plus 
chère était sa liberté. La liberté était pour Emily 
l'air même qu'elle respirait. » 

L'auteur de ce livre s'est rappelé le « creux 
morne sur la colline livide » en voyant deux petites 
filles assises rêveuses dans les herbes sèches d'une 
carrière abandonnée, au bord de laquelle les Brontê 
ont dû s'arrêter souvent. 

La grande distraction de Charlotte à cette époque 
était le dessin. Son frère et ses sœurs dessinaient 
aussi, — Branwell très remarquablement — et il y 
a apparence que toute la maisonnée hésita quelque 
temps entre l'art et la littérature. On se rappelle 
que Charlotte étonnait ses compagnes de Roe Head 
par la patience extraordinaire avec laquelle elle étu- 
diait les gravures qui l'intéressaient. Elle avait tou- 
jours travaillé sans maître et elle en était réduite à 
arracher ainsi au papier les secrets de la technique. 
Quand elle croyait avoir tout vu et tout compris, 
elle se mettait avec la même persévérance à tout 
reproduire à la plume ou au crayon. Elle fut six 



ET SES SŒURS 35 

mois, au témoignage de son frère, sur une de ces 
copies, non sans dommage pour ses pauvres yeux. 
Il reste à Haworth plusieurs de ces dessins. Ils ne 
frappent que par la minutie du détail : Tensemble 
est invariablement froid et sans relief. En revanche, 
une étude d'Emily d'après son chien, Keeper, est 
énergique et vivante et d'une liberté de main qui 
contraste avec l'application de la sœur aînée. Pen- 
dant quelque temps, M. Brontê fît donner à ses en- 
fants des leçons d'un peintre de Leeds, William 
Robinson, qui avait étudié à Londres, dans l'atelier 
de Lawrence, mais cet enseignement régulier fut 
bientôt suspendu, sous prétexte, dit Mrs Gaskell, 
que ce Robinson était un homme sans principes. 
Peut-être aussi se décida- t-on, vers cette époque 
à faire entrer Branwell à l'Académie royale et 
parut-il superflu de faire donner aux filles des 
leçons particulières coûteuses, puisque le fils était 
assuré, à bref délai, d'en recevoir des meilleurs 
maîtres. 

Charlotte entretenait une active correspondance 
avec ses amies Mary Taylor et Ellen Nussey ; celle-ci 
ne reçut pas moins de cinq cents lettres d'elle. 
Beaucoup sont plus vives et confiantes que celles 
qu'elle écrivait de Roe Head à son père et à ses 
sœurs. Evidemment, l'austère expression d'Emily 
faisait la loi à Haworth et en général dans les rela- 



36 CHARLOTTE BRONTE 

lions familiales des Brontê, mais Charlotte ne 
répugnait pas naturellement à des façons plus 
douces.^ 

Sa gravité s'égaie parfois et il y a une tendresse 
latente dans tout ce qu'elle écrit : elle s'intéresse à 
ce qui se passe aux Rydings, elle questionne et 
veut des nouvelles. Lorsqu'il s'agit de son propre 
cercle elle change de ton : on ne parle pas de soi, 
même à ses amis. Quelques-unes des lettres àEllen 
Nussey montrent Charlotte sous son jour de pro- 
vinciale sévère à la fois et imaginative. Les Nussey 
étaient d'assez gros propriétaires et.deuK ans après 
qu'Ellen fut sortie de pension on lui fit faire un 
voyage à Londres. Aussitôt Charlotte s'agite. Lon- 
dres était le lieu de toutes ses aspirations littérai- 
res et le théâtre de la politique qui l'occupait d^epuis 
ses premières années, mais les tableaux gazés des 
moralistes élégants du Rambler et du Mirror, tout 
comme les malédictions des Puritains sur Babylone, 
lui montraient une ville séductrice et perverse et 
elle s'alarmait pour son amie. Enfin une lettre arri- 
ve. Elle n'a été ni éblouie, ni oublieuse. Aussitôt 
Charlotte répond : c'est vraisemblablement la pre- 
mière fois qu'elle écrit Londres sur une enveloppe 
de lettre. 

« Votre lettre m'a fait un vrai et profond plaisir. 
Mary m'avait avertie de votre départ pour Londres 



ET SES SŒURS 37 

et je n'avais pas osé espérer un mot de vous tant 
que vous seriez parmi les splendeurs et les nouveau- 
tés de la capitale commerciale de l'Europe. Me ba- 
sant sur ce que je sais de la nature humaine, je 
croyais qu'une petite provinciale, pour la première 
fois dans une situation si bien faite pour éveiller la 
curiosité et attacher l'attention, perdrait, au moins 
pour un temps, tout souvenir d'objets éloignés et 
familiers et s'abandonnerait à la fascination de ceux 
qui s'offrent à sa vue. Votre bonne, intéressante et 
chère missive m'a fait voir que mes suppositions 
peu charitables étaient fausses. Je me suis bien 
amusée de la façon nonchalante dont vous parlez de 
Londres et de ses merveilles. Ne vous êtes-vous pas 
sentie bien petite devant Saint Paul et l'Abbaye de 
Westminster ? N'avez-vous pas éprouvé un intérêt 
intense et ardent en visitant dans Saint James, le 
palais où tant de rois d'Angleterre ont tenu leur 
cour ? en voyant leurs portraits sur les murs ? Il ne 
faudrait pas avoir peur d'avoir l'air provinciale : 
la magnificence de Londres a arraché des cris 
d'étonnement à des voyageurs qui connaissaient 
le monde, ses merveilles et ses beautés. 

N'avez-vous encore aperçu aucun des grands per- 
sonnages que la session du Parlement retient en 
ce moment à Londres ? le duc de Wellington, Sir 
Robert Peel, Lord Grey,^M. [Stanley, M. O' Gon- 



38 CHARLOTTE BRONTE 

nell? Â votre place, je ne passerais pas' trop de 
temps à lire dans la capitale. Servez-vous de vos 
yeux pour voir maintenant, et mettez de côté les 
lunettes que les auteurs voudraient vous faire pren- 
dre. » 

Il y a de tout dans cette lettre : l'emphase d'un 
style à la Johnson, des mots de petite jeune fille, 
un peu de jalousie peut-être, un arrière-fond d'ima- 
gination sublime, le vieux goût pour la politique, 
de la curiosité, et, tout à coup, le vrai ton Brontë 
d'observation directe et pénétrante. Toute sa vie, 
Charlotte fut ainsi puissante et bouillonnante dans 
le fonds caché où sa personnalité réelle travaillait, 
provinciale, froide et conventionnelle dans l'exté- 
rieur de petite bourgeoise protestante qui est ce 
que la plupart de ses contemporains aperçurent 
d'elle. Il y a dans toute sa vie un dualisme éternel : 
la raide enveloppe que l'éducation et le milieu lui 
avaient imposée dès l'enfance, déguise l'artiste libre 
et fougueuse qu'elle devenait quand son génie, ou 
pour mieux dire, son démon la dominait. 

Quelques mois plus tard, Ellen revient dans le 
Yorkshire, et sa correspondante laisse éclater un 
transport de joie et de tendresse qui ne lui est guère 
familier : 

« Mon Ellen chérie, je puis vraiment vous appe- 
ler ainsi maintenant. Vous êtes de retour, ou du 



ET SES SŒLKS 39 

moins vous revenez de Londres, de la grande cité 
pour moi aussi imaginaire queBabylone, ouNinive, 
ou la Rome antique. Vous vous retirez de ce que 
Ton appelle le monde et vous rapportez le même 
cœur simple, naturel et fidèle avec lequel vous étiez 
partie. Il me faut longtemps, très longtemps, pour 
croire les protestations d'une autre ; je connais mes 
sentiments, je sais lire dans mon âme, mais Tàme 
des autres m'est un livre scellé, un rouleau d'hiéro- 
glyphes que je ne puis déchiffrer. Cependant, le 
temps, l'étude, une longue familiarité vainquent 
presque toutes les difficultés, et, pour ce qui vous 
concerne, il me semble que je suis parvenue à enten- 
dre le langage mystérieux dont les détours, les con- 
tradictions et les obscurités déroutent si souvent la 
recherche. Je vous sais vraiment gré de votre atten- 
tion envers une personne aussi obscure que je le 
suis, et j'espère que ce n'est pas égoïsme; il me 
semble que ma joie est faite en partie du sentiment 
que le caractère de mon amie est encore plus noble 
et plus ferme que je ne le supposais. Peu de jeunes 
filles auraient vu le brillant, l'éclat et la parade 
éblouissante de Londres d'un cœur si peu changé 
et si entièrement pur. Je ne vois dans vos let- 
tres ni affectation, ni badinage, ni mépris pour 
l'admiration naïve que des esprits simples peuvent 
avoir des choses et des gens en vue. » 



40 CHARLOTTE BRONTE 

N'y a-t-il pas quelque chose de vraiment touchant 
dans cette humilité de la femme supérieure devant 
son amie, parce que celle-ci a vu ce qu'au fond elle 
souhaite passionnément de voir à son tour et n'a 
pris aucune assurance déplaisante au spectacle de 
ces grandeurs ? Il faut avouer cependant qu'Eilen 
était plus souvent disciple attentive qu'héroïne admi- 
rée. Voici une lettre de conseils qui ouvre un jour 
instructif autant sur la trempe morale de Charlotte 
que sur le dévoloppement de son esprit. 

« Vous m'avez demandé des titres de livres. Voici 
en quelques mots. Si vous aimez la poésie, qu'elle 
soit de premier ordre : Milton, Shakespeare, Thom- 
son, Goldsmith, Pope (bien que je ne l'admire pas), 
Scott, Byron, Campbell, Wordsworth et Southey. 
Ne sursautez pas aux noms de Shakespeare et de 
Byron. Ce sont tous deux de grands hommes et 
leurs ouvrages leur ressemblent. Vous saurez choi- 
sir le bon et éviter le mauvais ; les plus beaux pas- 
sages sont invariablement les plus purs et les mau- 
vais sont révoltants : vous n'aurez jamais envie de 
les relire. Laissez les comédies de Shakespeare et 
le Don Juan de Byron, peut-être aussi son Caîny 
bien que ce soit un poème magnifique, et lisez le 
reste sans peur. Il faut un esprit bien dépravé pour 
trouver du mal dans Henri VIII, Richard III, Mac- 
beth, HamletçX Jules César. La ravissante poésie, 



ET SES SŒURS ' 41 

étrange et romanesque de Scott ne peut pas vous 
faire de mal; celle de Wordsworth non plus, ni celle 
de Campbell, ni celle de Southey, à part quelques 
pièces. En histoire, lisez Hume, Rollin et V Histoire 
Universelle si vous pouvez; je n'ai jamais pu. Pour 
ce qui est des fictions, ne lisez que W. Scott; tout 
roman après les siens, paraît sans valeur. En bio- 
graphie, lisez les Vies des Poètes, la Vie de Johnson, 
celle de Nelson, celles de Burns, de Sheridan et de 
Byron, et les Mélanges de Wolfe. En histoire natu- 
relle, lisez Berwicket Audubon, GoldsmithetWhite. 
En théologie, votre frère vous conseillera. Tout ce 
que je puis vous dire c'est qu'il faut se tenir aux 
classiques et éviter les nouveautés. » 

Elle avait dix-huit ans. On voit qu'elle se croyait 
assez forte et se sentait assez pure pour lire tout 
ce qui en valait la peine, sauf à le juger ensuite et 
à interdire à des natures plus fragiles ce qui leur 
serait nuisible. Son accent ici, n'est plus du tout 
celui d'une jeune fille. 

Comme plus tard dans ses romans elle avait cons- 
cience d'une supériorité assez grande sur la vie 
pour pouvoir la regarder en face. On lui fit plus 
d'une fois la mortelle injure de laisser entendre 
qu'elle y avait perdu. L'indignation avec laquelle 
elle repoussait cet outrage montre que c'était eu 
effet une calomnie. Jamais les considérations artis- 



42 CHARLOTTE BRONTE 

tiques n'entrèrent en balance dans son esprit avec 
le souci d'une moralité haute et sévère, et son réa- 
lisme ne choqua jamais que des sots, des hypocri- 
tes ou des vieilles filles ridicules. 



CHAPITRE VI 



Cette vie de devoirs faciles et réguliers dura trois 
ans. Dans Tété de 1835 il devint urgent de faire 
commencer à Branwell ses études professionnelles. 
Ëmily avait dix-sept ans, Anne quinze et on ne 
pouvait remettre davantage le complément d'édu- 
cation auquel elles avaient droit. Le petit budget 
de M. Brontê ne pouvait supporter cette triple 
charge et Charlotte se décida à se placer. 

Branwell et son avenir étaient la plus grande et 
presque l'unique préoccupation de la famille. De 
tout temps il avait été le dieu non seulement de ses 
sœurs, mais de son père et même de la froide Miss 
Branwell, et il était entendu dans le pays qu'il se- 
rait un grand homme. M. Brontê racontait de lui 
des traits de précocité extraordinaire : il était à 
peine habillé en garçon que son père lui avait 
demandé s'il y a une différence entre l'intelligence 
de l'homme et celle de la femme. 



44 CHARLOTTE BRONTE 

« La même qu'entre leurs corps », avait-il répondu. 

Branwell n'alla jamais au collège. Son père lui 
consacrait tout son temps. Mais autant les filles de 
M. Brontê étaient casanières et retirées, autant 
Branwell était répandu. Il aimait la compagnie 
des garçons du village, parlait à tout le monde et, 
de bonne heure, son intelligence, sa figure mâle 
et une galanterie naturelle de manières lui firent 
prendre un air d'homme. Il aurait été très beau sans 
ses cheveux qui allaient au rouge et criaient son 
origine celtique. Il avait le front massif et puissant, 
le nez droit, l'œil ouvert et expressif, la bouche 
bien faite quoique faible. Son caractère droit et 
généreux contribuait autant que sa figure à le ren- 
dre populaire. C'était un garçon de village, mais 
comme Burns dut l'être avant lui : le génie chez un 
adolescent ressemble toujours à l'héroïsme. A dix- 
sept ans on pouvait commencer à voir poindre ses 
défauts : la légèreté, la faiblesse, l'amour du plaisir, 
mais il n'y avait en lui ni vice ni bassesse. Son père 
est responsable pour une bonne part du déplorable 
échec de sa vie. 

Le Black Bull est à cinquante pas de la cure, 
grosse auberge carrée, confortable et propre. La 
pratique des arvills ou repas d'enterrement s'était 
conservée à Haworth : en sortant du cimetière les 
gens du deuil entraient au Black Bull tout proche, 



ET SES SŒURS 45 

et s'y consolaient bruyamment. Gomment le fils du 
recteur devint Thabitué et peu à peu le centre de 
ces ripailles scandaleuses il est difficile de le dire. 
L'ordonnateur en était généralement le sexton ou 
sacristain-fossoyeur,' voisin de la cure et chez qui 
Bran-well entrait comme chez lui. Il est probable 
que ce creuseur de tombes organisateur de ban- 
quets sentit que la présence d'un garçon savant et 
qu'on pouvait écouter parler des heures entières 
relèverait la beuverie, et M. Brontê craignit de 
mécontenter sa population, très jalouse des arvills 
qu'elle savait désagréables au clergé. Ainsi, peu à 
peu, Branwell devint à Haworth ce qu'est l'impro- 
visateur dans un village italien. Quand des étran- 
gers, placeurs de laines ou commis-voyageurs, s'ar- 
rêtaient au Blcuik Bull, l'hôte leur disait quel après- 
midi agréable ils pourraient passer si le fils du rec- 
teur venait à entrer. Quelquefois en effet Branwell 
survenait par hasard. Bientôt on prit l'habitude de 
l'aller chercher. Il arrivait de bonne humeur, sans 
pose ni forfanterie, mais, à chaque expérience, il se 
sentait supérieur à ces beaux messieurs de la ville 
et se confirmait dans son rôle dangereux de jeune 
coq de village. Il était plein d'ambition naturelle- 
ment et son imagination irlandaise lui peignait son 
avenir sous les couleurs les plus brillantes. Un 
jour il étonna un commis-voyageur par sa connais- 



46 CHARLOTTE BRONTE 

sance minutieuse des rues de Londres où il n'avait 
jamais mis le pied. Le pauvre garçon pensait à 
Londres comme à Taboutissement naturel de ce 
qu'il faisait à Haworth ; il s'y voyait peintre célèbre 
ou auteur adulé ; il croyait répéter dans la salle du 
Black Bull le rôle de Johnson ou de Sheridan qu'il 
ne pouvait guère tarder à jouer. 

Il prenait des habitudes, mais il ne les sentait 
pas. Sitôt rentré dans l'austère maison où ses sœurs 
travaillaient sans bruit, lui aussi reprenait la plume 
ou le fusain et redevenait lui-même. Il écrivait beau- 
coup de vers, presque toujours d'inspiration reli- 
gieuse. Sa prose était attique et gracieuse : il imi- 
tait Addison et les essayistes. Il fut le premier à se 
voir imprimé : un jounal de Leeds, le Mercury^ 
accepta une de ses poésies et, par la suite, en 
publia beaucoup. Son talent de dessinateur était 
sans nul doute remarquable : ses portraits de ses 
sœurs, quoique mal peints, sont non seulement 
ressemblants mais vivants. Tout ce qu'il faisait 
augmentait les espérances et la fierté du petit cer- 
cle qui ne vivait que pour lui, mais préparait aussi 
à ces âmes ardentes l'amertume des déceptions 
prochaines. 

En juillet 1835, Branwell fit une demande offi- 
cielle d'admission à l'Académie Royale et Charlotte 
après des pourparlers avec deux familles du voisi- 



ET SES SŒURS 47 

nage en quête d'une institutrice, accepta une place 
de sous-maîtresse que Miss Wooler lui offrait à 
Roe Head. Elle la garda trois ans. 

C'était une singulière bonne fortune pour Char- 
lotte que de retourner à Roe Head. Miss Wooler 
était entièrement sympathique à son ancienne élève, 
Roe Head n'était qu'à une heure de marche de 
Birstall et Gomersall où habitaient Ëllen Nussey 
et Mary Taylor, et Charlotte emmenait Emily. Son 
premier sentiment fut une joie profonde d'échapper 
encore une fois à la servitude d'une vie d'institu- 
trice particulière, et elle écrivit à Ellen une lettre 
presque enthousiaste. 

Elle refit son entrée à Roe Head le 29 juillet, 
trois ans après son départ. Nous n'avons aucun 
renseignement sur l'impression que dut produire 
Emily sur ses jeunes compagnes. Toute autre assu- 
rément que celle qu'avait laissée l'arrivée de Char- 
lotte cinq ans auparavant. Cette grande fille silen- 
cieuse ne pouvait exciter la curiosité sympathique 
dont son aînée avait été d'abord entourée. Chaque 
tour de roue qui l'éloignait de Haworth avait aug- 
menté une mélancolie taciturne qui s'était emparée 
d'elle au départ, et Roe Head ne lui apparaissait 
que comme un morne exil. La routine familiale de 
la pension la blessait comme une discipline, l'en- 
seignement régulier ne l'intéressait pas, elle se 



48 CHARLOTTE BRONTE 

sentait prisonnière. En peu de temps elle déclina. 
« Chaque matin », écrit Charlotte, « au réveil, 
la vision de son Haworth et des moors reve- 
nait sur elle comme un torrent d'amertume et 
attristait la journée avant qu'elle ne fût commen* 
cée. Personne ne savait ce dont elle souffrait, mais 
moi je ne le savais que trop. Cette lutte intérieure 
brisa promptement ses ressorts; la pâleur de sa 
figure, son corps amaigri, ses forces diminuées 
annonçaient la consomption. Je sentis qu'elle mour- 
rait si elle restait plus longtemps et j'obtins 
son rappel. Elle n'avait été que trois mois à Roe 
Head. » 

Ëmily écrivit beaucoup de vers pendant ces trois 
mois d'exil. Elle les composait le soir dans la salle 
d'étude tandis que les autres jouaient. Haworth et 
les souvenirs de Haworth en sont le thème presque 
unique. L'inspiration en est sombre, mais coura- 
geuse, et, assez souvent, la tristesse s'y relève d'un 
rayon d'espoir; à intervalles, l'accent stoïque qui 
était la nature même d'Emily, et partout la pensée 
de la mort : ces filles avaient grandi trop près d'un 
cimetière et la poésie de la tombe, la froide tombe, 
— non le tertre fleuri de Gray, — leur parle comme 
à Shakespeare. 

Quelle que soit l'idée, l'expression a invariable- 
ment la maîtrise qui distingue ce que cette fille 



ET SES SŒURS 49 

extraordinaire écrivait. On peut penser ce qu'on 
voudra du caractère d*Emily : la trouver bizarre et 
di£Bcile à vivre, quand on lit ces vers pleins et par- 
faits et qu'on se rappelle qu'ils sont l'effusion de 
l'heure de loisir d'une enfant, on sent la présence 
du génie et l'on s'incline. Voici un fragment de 
pièce. 

Les moors I les moorSy où Therbe courte 
Gomme du yelours deyrait s'étendre sous nos pas ; 
Les moorSf oh ! les moors ! où la haute passe 
Se dressait sous le soleil sur le ciel clair ; 

Les moors où le tarin trillait 

Sa chanson sur le vieux granit ; 

Où Talouette, la folle alouette emplissait 

Les cœurs de son délire. 

Quelle iangpue dira Témotion 

Qui naquit, lorsque au loin exilée, 

A genoux sur le front d'une colline déserte, 

Je yis de la bruyère brunie ? 

Elle était rare et maigre et disait 

Que ce peu d'elle serait bientôt fini : 

Elle disait tout bas a Les murs maussades m'enserrent, 

J'ai fleuri mon dernier été. » 

Mais la musique aimée dont l'éyeil soudain 
Fait mourir l'âme du montagnard suisse 
N'a pas un charme plus adoré et dévorant 
Que pour moi cette bruyère flétrie. 

L'esprit ployant sous sa puissance 

Gomme il brûlait, comme il mourait d'être libre l 

Si j'avais pu pleurer alors, 

Ces larmes m'eussent été un paradis. 

4 



50 CHARLOTTE B BONTE 

Mais c'est bien : les tristes minutes avancent, 

En dépit de leur charge de douleur ; 

Un temps viendra où les aimés et ceux qui les aimen 

Se retrouveront sur les montagpaes. 

D'avoir vu sa sœur chérie se flétrir en aussi peu 
de temps laissa un nuage sur Tàme de Charlotte, et, 
bien que la petite Anne eût remplacé Ëmily, cette 
mélancolie alla croissant. Miss Wooler aurait voulu 
qu'elle allât le plus souvent possible passer le 
dimanche à Birstall ou à Gomersall : ce repos lui 
semblait un abandon de son devoir et elle ne sor- 
tait pas de la pension vide. Les livres qui l'avaient 
charmée la dégoûtaient ; elles restait des heures 
entières le soir à penser, s'abandonnant à la mélan- 
colie qui l'envahissait. Elle voyait des choses 
étranges dans l'obscurité. Un soir elle entendit une 
voix intérieure distincte répéter des vers mysté- 
rieux qu'un verset d'Isaïe avait pu inspirer, mais 
qu'elle n'avait jamais lus. Quelque chose en elle 
s'était désorganisé et, comme le pauvre Silvio Pel- 
lico, dans les premiers mois de sa prison, elle se 
sentait le jouet d'une puissance méchante. La mé- 
lancolie religieuse ne tarda guère à s'ajouter à ce 
cauchemar : une torture qui devait durer deux ans 
commença. 

On verra par la suite que les Brontê, du moins 
Charlotte et avant elle Emily, parvinrent à une sin- 



ET SES SŒURS 51 

gulière indépendance religieuse. Emily s'établit de 
bonne heure dans un théisme farouche dont elle ne 
parlait à personne, mais qui apparaît vivant et puis- 
sant dans la dernière pièce de vers qu'elle écrivit. 
On ne Tentendit jamais qu'une fois exprimer une 
opinion qui eût quelque rapport avec la religion. 
Mary Taylor racontait un jour à Haworth qu'on 
avait voulu lui faire dire sa nuance théologique et 
qu'elle avait répondu que c'était affaire entre elle 
et Dieu. « Bien dit ! )> s'écria Emily, qui était éten- 
due devant le feu, sur le tapis. Même la timide Anne 
qui fut toujours à la merci d'imaginations calvinis- 
tes et ne dut qu'à une Providence miséricordieuse 
de mourir avec un admirable cantique d'abandon 
sur les lèvres, ne craint pas d'exprimer des états 
dont une catholique ne parlerait jamais. Elle a mis 
en vers suppliants et douloureux la terrible prière 
de Blanco White : « ô Dieu ! — s'il y a un Dieu — 
sauve mon âme ! — si j'ai une âme. » Quant à Char- 
lotte ses livres la montrent attachée à l'église d'An- 
gleterre, mais résolument anti-cléricale, très libre 
d'ailleurs de pensée, posant des questions inquié- 
tantes sur l'au-delà, et, dans un endroit où son 
imagination se donne carrière, se jouant tout prè» 
du panthéisme. 

A l'époque de son retour à Roe Head, elle n'en 
était pas là : le calvinisme triste qui faisait le fond 



52 CHARLOTTE BRONTE 

du protestantisme de son temps, la terreur de la 
prédestination, la hantise du péché non pardonné, 
l'idée d'un Dieu à la fois souffrant et vengeur, la domi- 
naient, et elle descendit sans défense dans la nuit obs- 
cure de l'âme. Elle commence par un aveu de détresse 
à son amie Ëllen : « Je connais les trésors de la Bible, 
je les aime et lesadore. Je vois la source de vie dans 
sa pureté et son éclat, mais, quand je me baisse 
pour boire, les eaux, comme à Tantale, s'enfuient 
de mes lèvres, i» Quelques mois plus tard elle est 
au fort de sa crise. <( Je ne me refuserai pas davan- 
tage à répondre à vos questions. Oui je voudrais 
être meilleure que je ne le suis. Je prie avec fer- 
veur, parfois, afin de le devenir... Ne vous mépre- 
nez pas ; ne croyez pas que je vaille quoi que ce 
soit : je ne fais que désirer. Je déteste mon ancienne 
légèreté et présomption. Oh non, je ne suis pas 
meilleure. Je suis dans ces horribles ténèbres d'in- 
certitude où, s'il ne fallait qu'être vieille et blanche, 
avoir passé mon jeune temps de bonheur et me 
trouver au bord du tombeau, je l'accepterais pour 
être sûre de ma réconciliation avec Dieu et de ma 
rédemption par les mérites de son Fils. Je n'ai 
jamais été indifférente à ces pensées, mais elles me 
sont toujours venues dans un nuage et maintenant le 
nuage s'est encore, s'il est possible, épaissi et un 
découragement plus accablant m'opprime. » 



ET SES SŒURS 53 

Ses forces s'usèrent rapidement à cet obscur 
combat. Elle avait beaucoup aimé l'intérieur de 
Mary Taylor (les Yorke de Shirley), Le père de son 
amie était un homme de goût et de savoir, qui avait 
voyagé, savait le français, mais s'amusait à soute- 
nir dans le plus rude patois yorkshirien, les opinions 
politiques et religieuses les plus osées. Charlotte 
avait beaucoup aimé ces discussions. Quand on l'y 
provoquait maintenant elle se dérobait tristement, 
sentant bien que les paroles lui manqueraient. Elle 
s'inquiétait de l'avenir. Branwell n'était pas entré 
à l'Académie comme on l'avait espéré ; il continuait 
de végéter à la maison. Miss Wooler était bonne, 
mais elle n'était pas riche. Ce qu'elle pouvait don- 
ner à Charlotte suffisait à peine à l'entretenir et à 
habiller Anne. Il avait fallu qu'Emily se décidât à 
un nouvel effort pour tâcher de gagner sa vie au 
dehors. Elle était sous-maîtresse à Halifax dans un 
gros pensionnat où elle travaillait de sept heures du 
matin à onze heures du soir. Tout semblait tourner 
contre les pauvres filles. Miss Wooler fut obligée 
de quitter Roe Head et de transporter son établis- 
sement à Dewsbury Moor, dans un endroit bas et 
assez malsain. Anne y contracta un point de côté et 
des rougeurs vives qui affolèrent son aînée. Miss 
Wooler ne voulait voir dans ces symptômes qu'un 
rhume sans danger tandis que Charlotte y lisait des 



54 CHARLOTTE BRONTE 

présages de mort. Les deux amies faillirent se quit- 
ter. Enfin la nervosité de Charlotte devint telle 
qu'un médecin consulté la renvoya chez son père. 
C'était en mai 1838. Ëmily était revenue au nid 
commun plusieurs mois auparavant. Le bonheur de 
la retrouver et de se retrouver elle-même, au com- 
mencement de la belle saison, dans des lieux qu'elle 
aimait si exclusivement, fut son dictame. « Un es- 
prit calme et uni comme le vôtre », écrit-elle à El- 
len, « ne peut concevoir les sentiments de la ruine 
que je suis quand, après des semaines de souffrance 
physique et morale indescriptible, une lueur d'accal- 
mie commença à poindre » . Ses amies furent par- 
faites. Elles vinrent la voir tour à tour et se dispu- 
tèrent le privilège de la soigner. Pendant plusieurs 
mois elle s'abandonna à ces soins. Peu à peu elle 
«e releva. 

La fin de sa convalescence coïncida avec un évé- 
nement très inattendu. Le frère de son amie Ëllen, 
le Rev. Henry Nussey, alors vicaire dans le Sus- 
'Sex, la demanda en mariage. Elle vit dans un éclair 
le paisible presbytère d'un joli village du sud et la 
joie d'y recevoir souvent la visite de son amie. 
Mais la pauvre Charlotte, toute battue que, déjà à 
^ingt-trois ans, elle fût de la vie, ne gardait pas 
pour ses romans les idées qui y régnent sur l'amour 
et le mariage. Elle ne mit jamais de petitesse dans 



ET SES SŒUKS 55 

es grandes choses. Elle refusa M. Nussey qu'on 
retrouvera dans Jane Eyre sous les traits de Saint- 
John, le clergyman de marbre. «J'avais une sympa- 
thie pour lui, parce qu'il est aimable et bon. Mais 
je n'avais pas, je ne pouvais avoir l'attachement in- 
tense qui me ferait mourir pour lui, et si jamais je 
• me marie, ce sera dans cette lumière d'adoration 
que je regarderai mon mari. Il y a dix à parier con- 
tre un que je perds la seule occasion que j'aurai, 
mais qu'importe. D'ailleurs il ne me connaissait pas. 
Il serait bien surpris de me voir dans mon vrai ca- 
ractère; il me prendrait pour une romanesque et 
une extravagante. Je ne pourrais rester toute la 
journée à faire la sérieuse devant mon mari. Il fau- 
drait que je rie et que je me moque, et que je dise 
ce qui me passerait par la tête. Et si c'était un 
homme intelligent et qu'il m'aimât, le monde entier 
mis en balance avec son plus petit désir, ne pèse- 
rait pas une once. » 



CHAPITRE VII 



Aux vacances de Noël de 1837, Charlotte et Anne 
•étaient revenues de Dewsbury Moor et Emily de 
Halifax et, ensemble, elles avaient examiné leur si- 
tuation. Elles avaient depuis longtemps l'habitude, 
le soir, quand leur père, leur tante et Tabby s'é- 
taient retirés, de rester des heures à se promener 
de long en large dans la salle à manger, à la lueur 
du feu. 

Aucune n'avait de goût pour l'enseignement et 
Emily l'avait en horreur. L'insuccès de Branwell 
ne pouvait que décourager leur espoir de faire leur 
chemin comme artistes. Restait la littérature qui 
avait toujours été, au fond, leur passion la plus 
forte. Branwell se tournait aussi de ce côté, et à 
cette époque son inclination faisait loi. Ses sœurs 
négligeaient un peu, sans les abandonner entière- 
ment, les romans interminables qui avaient occupé 
leur enfance, mais la religion, la nature, la souf- 



CHARLOTTE BRONTE 57 

france de l'exil et des séparations et de vagues rê- 
ves d'amour avaient nourri leur inspiration poétique 
et elles se rendaient compte que sur ces quelques 
cordes monotones elles avaient trouvé des accents. 
Leurs manuscrits étaient là, dans des tiroirs : pour- 
quoi ne pas essayer de les publier ? Elles conçurent 
une de ces idées simples comme il n'en vient qu'aux 
très inexpérimentés. 

Charlotte écrirait à Southey , poète-lauréat depuis 
vingt-cinq ans et une de leurs grandes admirations, 
elle lui enverrait ses vers et lui demanderait son 
avis. Ainsi fut fait. Trois semaines plus tard, Bran- 
well écrivit à Wordsworth une lettre que celui-ci 
trouva assez remarquable pour ne pas vouloir la 
détruire, et dont le ton dira mieux que toute ana- 
lyse ce qu'était, à cette époque, ce génie villageois. 

« Monsieur, je vous prie très instamment de vou- 
« loir bien lire et juger ce que je vous envoie, parce 
« que depuis le jour de ma naissance jusqu'à cette 
« année, dix-neuvième de mavie, j'ai toujours habité 
c des montagnes écartées, où je ne puis savoir ni 
« ce que je suis ni ce que je pourrais faire. J'ai lu, 
a comme j'ai mangé et bu, parce que c'était un be- 
(' soin naturel. J'ai écrit, comme je parlais, suivant 
(c l'impulsion et l'émotion de mon âme ; ce qui me 
« vient jaillit et voilà. Ma vanité d'auteur n'a guère 
« pu recevoir d'aliment car, à l'heure qu'il est, il 



58 CHARLOTTE BRONTE 

« n'y a pas six personnes au monde à savoir ce que 
« j'écris. 

« Mais les choses ont changé aujourd'hui, Mon- 
« sieur; je suis arrivé à un âge où il faut que je 
« travaille et que je m'entretienne; mes facultés ne 
« doivent plus s'exercer sans but, et comme je ne 
« sais pas moi-même ce qu'elles valent, il faut que 
« je le demande à un autre. Il n'y a personne ici 
« qui puisse me le dire et il importe que, si ce de- 
€ vait être peine perdue, je ne leur consacre pas 
« un temps désormais précieux. 

« Excusez-moi, je vous en prie. Monsieur, de 
« m'être risqué à paraître devant l'homme dont les 
a ouvrages sont ceux que j'aime le plus dans notre 
« littérature, et qui est pour moi un dieu de l'esprit. 
« Il faut que je m'en rapporte à quelqu'un dont la 
« sentence soit sans appel, et je n'en vois pas d'au- 
« tre que celui qui a exposé la théorie de la poésie 
« autant que sa pratique et dont on se souviendra 
« dans mille ans. 

« Mon but. Monsieur, est de me pousser hardi- 
« ment dans le monde et pour cela je ne compte pas 
« uniquement sur la poésie. Des travaux en prose 
« étudiée et sensée, des efforts vigoureux dans ma 
« carrière me donneraient d'autres titres à l'atten* 
n tion du public, et alors la poésie reviendrait coû- 
te ronner mon nom de gloire. Il ne me faut que 



ET SES SŒURS 59 

« commencer. Il est impossible que dans un temps 
a où il n'y a pas à écrire un poète qui vaille dix 
« sous, le champ ne s'ouvre pas devant un homme 
« mieux doué et qui se lancerait. 

« Ce que je vous etivoie est la scène d'ouverture 
« d'un sujet beaucoup plus long, où j'ai tâché de 
a mettre des passions fortes et des principes fai* 
« blés aux prises avec une imagination et des senti- 
c ments vifs, jusqu'à ce que, la jeunesse passant, 
« les brefs plaisirs et les actions coupables finissent 
« par la ruine totale de l'âme et du corps. Vous 
« soumettre le tout serait se moquer de votre pa- 
« tience; ce que vous verrez ne prétend qu'à être 
a le portrait d'un enfant îmaginatif. Mais lisez le, 
« Monsieur ; et au nom de votre bonté de cœur, com- 
cc me vous tendriez la lumière à un malheureux dans 
« la nuit noire, répondez-moi , ne fût-ce qu'un mot, 
« et dîtes-moi s'il faut que je continue ou que je 
a renonce à écrire. Pardonnez-moi une chaleur ex- 
« cessive ; mes sentiments, sur ce point, ne peu- 
« vent être froids. Et croyez-moi. Monsieur, avec 
« un profond respect, votre très humble serviteur » . 

P. B. Bronte. 

Pauvre Branwelll si simple, si naïf dans son 
apparente présomption, si brave et si faible. Il ne 
savait pas que la phrase où il décrivait le sujet de 



60 CHARLOTTE BRONTE 

sa pièce était, à la lettre, le résumé prophétique de 
son existence. 

La réponse de Wordsworth s'est perdue, mais 
nous avons celle que Southey fit à Charlotte. Il re- 
connaissait à sa correspondante la « faculté du 
vers » à un degré élevé. Il y a cinquante ans, di- 
sait-il, ce don eût suffi à la célébrité d'un auteur, 
mais aujourd'hui il est devenu si commun qu'on y 
fait à peine attention. Southey apercevait chez Char- 
lotte une « habitude de rêver éveillée, qui ne peut- 
être salutaire pour l'esprit » ; il la mettait en garde 
contre un goût de nature à la détourner de ses de- 
voirs, et terminait en lui recommandant, non pas 
de renoncer à la poésie, mais d'en faire la joie se- 
crète et apaisante de ses meilleures heures. 

C'était la lettre classique et d'ailleurs parfaite- 
ment sage de l'homme célèbre, souvent étonné de 
sa propre fortune et rendu craintif par le succès, 
au débutant qu'il voit exposé à la perversion de la 
manie littéraire; Le premier mouvement de Char- 
lotte fut d'en juger autrement. Elle resta toute sa 
vie d'une impressionabilité, d'une susceptibilité, si 
l'on veut, extraordinaire, et qu'on a dû prendre 
plus d'une fois pour de l'orgueil. 

« A la première lecture de votre lettre », répon- 
dit-elle, « je n'eus que honte et regret devons avoir 
fatigué de ma rapsodie ; je sentis une rougeur dou- 



ET SES SŒURS 61 

loureuse me monter au front en pensant aux rames 
de papier que j'ai couvertes de ce qui naguère, me 
donnait tant de plaisir. » Elle voyait Southey se 
figurant sa correspondante inconnue comme une 
oisive trompant le vide de son existence par des 
rêves proches du ridicule, tandis qu'elle se voyait 
elle-même dans sa vraie situation de fille pauvre 
voulant tirer parti de ses talents. Il n'y avait rien 
en elle des habiletés et des réticences calculées du 
monde. Jamais elle ne craignit le mauvais sourire 
que fait naître parfois l'expression de sentiments 
naïfs. Poète lauréat qu'il fût, Southey s'était mé- 
pris et il y a de l'ironie et de l'indignation dans la 
suite de ce qu'elle lui écrit : 

<( Vous ne me défendez pas d'écrire ; vous ne 
dites pas que ce que j'écris est dépourvu de tout 
mérite ; vous m'avertissez seulement du danger de 
négliger des devoirs quotidiens pour des plaisirs 
en l'air ; vous avez la bonté de me permettre de 
faire des vers, pour le pur amour de la poésie, à 
condition de ne rien sacrifier à cette jouissance ty- 
rannique. J'ai dû vous paraître bien sotte, mon- 
sieur. Je sais que ma lettre était balivernes d'un 
bout à l'autre, mais je ne suis pourtant pas le son- 
ge-creux que vous avez supposé. Mon père est un 
clergyman de revenus tout juste suffisants et je suis 
l'aînée de ses enfants. Il a dépensé pour mon édu- 



62 CHARLOTTE BRONTB 

cation largement autant qu'il le pouvait sans faire 
tort à mes frère et sœurs, j'ai donc cru de mon 
devoir de me faire institutrice. » Et elle continuait 
par un tableau de sa vie de sous-maîtresse, de 
nature à convaincre Southey qu'il ne s'y agissait 
guère de rêves. Vers la fin, son ton changeait. Elle 
avait l'âme trop noble pour tenir rigueur à la per- 
sonne de ce qui n'était qu'une idée ; elle se confon- 
dait en remerciements simples et généreux de la 
bonté qu'avait eue un grand homme de lui parler 
avec franchise et sympathie. 

Southey fut touché. Il répondit à cette seconde 
lettre par une invitation à venir le voir à Keswick, 
si jamais Charlotte visitait le pays des lacs. Elle y 
alla en effet, mais ce fut treize ans plus tard et 
Southey était mort depuis longtemps. 

Pour le moment elle retourna à Dewsbury Moor 
et retomba dans le piteux état où nous l'avons vue 
dansledernierchapitre.il est probable que l'idée 
de conquérir son indépendance par sa plume rede- 
vint ce qu'elle avait toujours été : un de ces rêves 
qui finissent par orienter la vie. Provisoirement il 
fallait travailler, et pendant plusieurs années, elle, 
Anne et Branwell, avec des interruptions fréquentes 
et un dégoût croissant, essayèrent de gagner leur 
pain dans l'enseignement privé, expression blanche 
et qui traduit mal la désagréable réalité. Emily res- 



ET SES SŒUKS 63 

tait au logis, s'occupant du ménage, pensant tou- 
jours et menant une existence de somnambule. 
Nombreux sont ceux qui l'ont vue à cette époque 
faire le pain dans la cuisine, avec un livre allemand 
ouvert devant elle, sur le bord du pétrin. Ce pain 
était très bon et la maison très bien tenue : les 
Brontê furent toujours d'excellentes ménagères. 

Anne fut la première à prendre le collier d'insti- 
tutrice dans une famille de Mirfield, et ce fut elle 
qui le garda le plus longtemps et le plus constam- 
ment. Ses débuts furent pénibles, comme le furent 
aussi, un peu plus tard, ceux de Charlotte, et ses 
premières impressions ne durent pas peu contribuer 
à exagérer, dans la vive imagination de son aînée, les 
difficultés de leur position. Toute la production 
littéraire des sœurs Brontë — sauf Emily, c'est-à- 
dire sauf un volume, — est pleine d'institutrices 
malheureuses, et il faut un peu d'effort pour distin- 
guer ce que fut en réalité la vie des auteurs de ce 
que leur talent y a ajouté. 

Si l'on songe que Charlotte était une femme de 
génie et qu'il ne peut être agréable à une femme de 
génie de mener une existence de femme de cham- 
bre ; si l'on se rappelle, qu'eût-elle été d'intelli- 
gence moins rare, elle avait une passion pour sa 
liberté, pour la paisible existence de Haworth, et 
que sa sensibilité lui exagérait facilement ses en- 



64 CHARLOTTE BRONTE 

nuis, on comprendra qu'elle ait souffert de ce qui en 
aurait laissé beaucoup d'autres indifférentes et que 
ses romans soient remplis de ce qui n'a tenu que 
quelques mois de son existence. Quelques mois, ou 
même quelques semaines d'angoisse douloureuse 
dans la vie d'un poète, c'en est assez pour que sa 
poésie se mouille de larmes et pour que l'on voie 
un martyre dans ce qui est souvent le lot commun. 
Charlotte s'est crue si sincèrement plus malheu- 
reuse qu'elle ne le fut que nous la plaignons comme 
si elle n'eût pas exagéré. 

Elle fut trois mois, — de mai à juillet 1839 — 
chez un certain M. Sidgwick. Ses élèves n'étaient 
pas capables des atrocités dont Anne fait l'intrépide 
récit dans Agnes Grey^ mais c'étaient des enfants as- 
sez mal élevés et M. A. G. Benson qui défend la 
famille contre la biographe de Charlotte avoue que 
l'un d'eux jeta une Bible à la tête de son institutrice. 
Cette histoire en rend croyable une autre racontée 
par Charlotte elle-même. Un de ces marmots la 
blessa un jour à la tempe d'un coup de pierre. Le 
lendemain Mrs. Sidgwick remarquant la trace du 
coup lui demanda ce qu'elle avait eu. « Un simple 
accident, Madame » répondit Charlotte. Cette discré- 
tion l'avait fait estimer de ses élèves et, à quelque 
temps de là, le plus jeune lui saisit affectueusement 
la main en présence de sa mère et s'écria : « Je 



ET SES SŒURS 65 

VOUS aime bien, Miss Brontê », sur quoi Mrs Sidg- 
Wick : « Aimer V institutrice, mon chéri !!...» 

Charlotte se plaint dans une lettre que non seule- 
ment on lui impose tout le soin des enfants, mais 
qu'on l'accable de travaux de couture et de lingerie 
et que Mrs. Sidgwick lui parle durement quand 
elle se permet d'avoir l'air fatigué et triste. La 
future romancière apparaît dans une autre lettre où 
le plaisir d'observer a fait oublier l'ennui d'être 
traitée en domestique. « La seule après-midi agréa- 
ble que j'ai eue a été un jour où M. Sidgwick est 
sorti avec les enfants en me disant de marcher un 
peu derrière eux. Il avait bien l'air — allant noncha- 
lamment par ses prés, avec un grand terre-neuve 
à son côté — de ce qu'un franc et riche conservateur 
doit être. » 

Mrs. Gaskell raconte que, plus tard, quand Char- 
lotte vint pour la première fois passer quelques 
jours chez elle à Manchester, elle ne se lassait pas 
d'étudier les enfants de son hôtesse. Elle n'en avait 
jamais vu qui lui parussent attrayants, et ce lui 
était un ravissement de trouver de la politesse et 
des prévenances jointes au charme de cet âge. Elle 
y revient dans toutes ses lettres, comme longtemps 
après avoir quitté les Sidgwick, elle revient sur lé 
soulagement inexprimable d'avoir échappé à ses 
petits bourreaux. On dirait d'un refrain. 

5 



66 CHARLOTTE BRONTE 

A son retour à Haworth, Charlotte se soigna pen- 
dant quelque temps, puis se mit en devoir de cher-* 
cher une nouvelle place. Malgré toutes sortes de dé- 
marches et de lettres et d'annonces, il lui fallût 
attendre le printemps de 1841 avant d'en trouver 
une qui ne lui inspirât point d'avance une terreur 
insurmontable. Elle reprit en attendant le petit train 
de vie que son rapide passage dans la famille Sidg^ 
wick avait si inutilement interrompu. 

Comme toujours, ses amies s'ingénièrent à lui 
faire oublier ses ennuis. Elle se plaisait chez elle et 
l'on verra par la suite qu'elle ne s'enferma jamais 
davantage à Haworth que lorsqu'il lui fut devenu 
plus facile d'en sortir, mais à vingt-trois ans, ima- 
ginative comme elle l'était, ayant lu toute sa vie des 
poètes, des historiens et des voyageurs, elle était 
comme une alouette dans sa cage : un seul essor avant 
de retomber au nid natal lui aurait su£B, et tout cons- 
pirait à l'enchaîner. « Les lettres de Mary», écrit-elle 
vers cette époque, « parlent de tableaux et de cathé- 
drales : tableauxravissants, cathédrales vénérables. 
Je ne sais ce qui me monta à la gorge en lisant ces 
mots ; une impatience terrible de la contrainte et 
de la tâche quotidienne inexorable, un désir d'avoir 
des ailes, les ailes que donne la richesse ; une soif 
de voir, de savoir, d'apprendre : pendant une 
minute, il me sembla que ces aspirations intérieures 



ET SES SŒURS 67 

devenaient physiques et tangibles. C'était le sup- 
plice de Tantale. Puis tout retomba et je me re- 
trouvai avec le désespoir. » 

Depuis sa plus lointaine enfance, elle avait 
souhaité voir la mer dont tous les poètes anglais lui 
parlaient, la grise mer du Nord, l'océan Germa- 
nique, comme on disait alors. Ëllen Nussey avait un 
oncle établi gros fermier à Easton, près Burlington, 
à une petite distance de la côte. Vers la fin d'août 
elle y conduisit son amie. On leur fit fête. Le pre- 
mier accueil fut si chaud et cordial que pendant 
deux jours, les jeunes filles ne purent s'échapper 
pour courir jusqu'à la plage la plus proche. Le soir 
Charlotte prétait l'oreille. On entendait distincte- 
ment la profonde haleine de la mer. Enfin le matin 
du troisième jour, elles partirent de bonne heure et 
dévorèrent les deux ou trois milles qui les séparaient 
de la côte. Lorsqu'elles furent tout près et que les 
crêtes blanches des vagues apparurent, Ellen qui 
marchait en avant se retourna vers son* amie. Char- 
lotte s'était arrêtée pleurant à chaudes larmes et 
faisant signe qu'on la laissât. 

Ce petit voyage fut l'événement de son année. 
Quelques semaines plus tard elle écrit à Miss Nussey 
avec une simplicité où il y a de l'émotion : « Avez- 
vous oublié la mer, Ellen ? » Vers le même temps 
Anne note aussi sur un papier où elle inscrit les 



68 CHARLOTTE BRONTB 

choses mémorables de son obscure existence : « J'ai 
vu la mer et la Cathédrale d'York. » 

Peu de temps avant son départ, pour Easton, 
Charlotte avait été demandée en mariage pour la se- 
conde fois, mais placé comme il l'était entre une 
période aussi pénible que son séjour chez les Sidg- 
wick et une jouissance aussi vive que la révélation 
de l'océan, cet incident lui parut banal et même un 
peu comique. Un ancien vicaire de son père devenu 
recteur d'une paroisse de Colne était venu voir 
M. Brontë avec un jeune clergyman nommé Bryce, 
frais émoulu de l'Université de Dublin. Le jeune 
homme avait de l'esprit, de la gaieté et la fougue 
irlandaise. Son humour amusa; Charlotte, qui n'était 
timide qu'en dehors de chez elle, lui donna la ré* 
plique ; vers la fin de la soirée, l'Hibernien, comme 
elle l'appelle, devint à la fois bouffon et complimen* 
teur. Ceci ne plut pas. La petite puritaine rétablit 
les distances et, ses visiteurs partis, oublia leur 
visite. 

Mais quelques jours plus tard arrivait une lettre 
d'une écriture inconnue. C'était une déclaration et 
une demande en mariage. Charlotte qui ne manque 
pas d'un petit fonds de cruauté en matière sentir 
mentale — on l'aperçoit sans beaucoup de peine 
dans tous ses romans — fit des gorges chaudes de 
l'aventure avec ses amies. 



ET SES SŒURS 69 

On peut noter chez elle, comme chez beaucoup 
de femmes difficiles à plaire mais capables de sym- 
pathie, une curiosité amusée à Tégard des hommes 
qui leur produisent Teffet d'animaux brusques quoi- 
qu'intéressants et dont il ne faut pas trop approcher. 
Presque toutes les lettres écrites pendant les dix-huit 
mois qui séparent la sortie de Charlotte de chez les 
Sidgwick et son entrée chez les White, période 
d'anxiétés de toutes sortes, contiennent des allu- 
sions malicieuses à un nouveau vicaire de Haworth 
nommé Weightman qu'EUen Nussey avait rencontré 
chez les Brontê et qui probablement lui avait fait la 
cour, attendu qu'il la faisait à tout le monde. On a 
de ces surprises en lisant la correspondance de 
Charlotte. Le nouveau venu porte à la cure le so- 
briquet de Miss Celia Amelia, sans doute à cause 
de son sentimentalisme, mais c'est un gaillard plein 
de feu et de vie et même de talent. Il incline au new- 
manisme qui devient déjà à la mode dans les uni- 
versités et sitôt arrivé, fait une guerre à mort aux 
Dissidents du village. Ceux-ci, apprenant que l'église 
paroissiale retentit de violences à leur endroit, punis- 
sent M. Brontë responsable, suivant une méthode qui 
leur est chère, en refusant de payer les taxes ecclé- 
siastiques. Grand émoi. Le Recteur les convoque 
et les calme. On finit par les décider à fermer leurs 
chapelles tout un dimanche et à venir entendre des 



70 CHARLOTTE BRONTE 

explications spéciales à l'église. Un jeune camarade 
de M. Weightman les écrase d'un sermon terrible à 
l'office du matin. L'après-midi, M. Weightman lui- 
même abjurant toute miséricorde pour les pauvres 
gens sans défense, achève leur déroute par un dis- 
cours d'une érudition, d'une violence et d'une élo- 
quence telles que Charlotte, très hostile aux idées 
puseyistes, en demeure dans l'admiration. 

Voilà M. Weightman sous son aspect ecclésias- 
tique. Le plus souvent il fait un tout autre person- 
nage, sans souci de sa cravate blanche. Il est le ca-^ 
valier servant de toutes les demoiselles du canton 
et Charlotte enregistre ses rapides sautes de cœur. 
Il commence par elle. Une veille de Saint Valentin, 
il fait vingt milles dans des chemins de montagne, 
pour que Miss Brontê reçoive d'un bureau de poste 
mystérieux, la traditionnelle déclaration en vers. 
Charlotte devine, envoie la pièce à EUen Nussey et 
quelque temps après lui demande de ce ton un peu 
garçonnier qui est un des défauts de sa correspon- 
dance intime, si elle a allumé sa pipe avec. Quand 
Anne revient en vacances, il a constamment les yeux 
fixés sur elle à l'église, par dessus son livre de 
prières, et fait de grands soupirs pour attirer son 
attention. Il va à Ripon ponr passer l'examen. On 
ne le voit pas revenir, mais il écrit à Branwell qu'il 
a été deux fois éperdument amoureux, il envoie 



£T SES SŒURS 71 

force gibier à Charlotte, et quand enfin il se décide, 
après six semaines, à regagner Haworth il rapporte 
une miniature d'une Miss Walton à laquelle son cœur 
volage reste relativement fidèle, car Charlotte a le 
temps de peindre un portrait d'après la miniature 
sans que sa passion se soit refroidie. Il paraît clair 
que Miss Brontê le trouve intéressant et même char- 
mant pourvu qu'il ne tourne pas ses attentions de 
son côté. 

Les loisirs forcés que le manque d'une occupation 
rémunérée lui faisait, furent employés à la compo- 
sition d'un roman, son premier, dirait-on, si elle 
n'en avait pas écrit vingt autres avant son engage- 
ment chez Miss Wooler. Elle l'envoya à Wordsworth. 
C'était une imitation de Richardson qui aurait pu 
s'étendre, comme les modèles, à travers dix volu- 
mes et qu'elle même ne devait pas trouver trop 
bonne. Elle ne sépare pas cet ouvrage, dans une de 
ses préfaces, de ceux qui la guérirent de l'ornement 
et de la redondance. Son remerciement à Words- 
worth est d'un ton badin et détaché. Rien de la 
susceptibilité ombrageuse de la lettre qu'elle écri- 
vait naguère à South ey; rien non plus de la dignité» 
de la conviction profonde qu'elle a donné de son 
meilleur, qui marqueront plus tard ses défenses de 
ses romans. 

Vers le même temps, ses sœurs s'amusent aussi à 



72 CHARLOTTE BRONTE 

prolonger des histoires infinies, auxquelles elles 
n'attachent pas plus d'importance. Elles écrivent 
pour écrire, bien plus, semble-t-il alors, pour 
maintenir un droit que pour atteindre un but. 
Elles ne veulent pas se laisser absorber par leurs 
ennuis d'argent, leurs travaux de ménage et leur 
école du dimanche. 

Branwell lui aussi s'efforce de sortir de l'ornière 
de Haworth, malheureusement, il n'a pas l'énergie 
indomptable de ses sœurs et sa lumière intérieure 
est constamment obscurcie. Chaque insuccès le 
laisse plus irritable et plus faible. On lui a loué un 
atelier à Bradford et il y peint quelques portraits, 
mais son loisir est immense et dangereux; il est 
plus souvent à l'hôtel du George que chez lui et il 
se familiarise avec le whisky, le démon whisky, 
comme il l'appelle dans une lettre à faire pleu- 
rer. 

Quand il revient à Haworth, l'hôte du Black Bull 
couvre la porte de sa caisse d'horloge des marques 
à la craie représentant son compte. Il continue à pré- 
senter nerveusement ses vers et sa prose aux écri- 
vains en renom et aux directeurs de revue. Com- 
ment un garçon de village saurait-il que cette façon 
de s'agiter n'est pas la bonne ? Il se croit aussi pra- 
tique que poète et ses échecs répétés lui paraissent 
incompréhensibles. Il supplie le directeur du 



ET SES SŒURS 73 

Blackivoood's de lui indiquer un sujet d'article» 
Aucune réponse ne vient jamais et il y a quelque 
chose de poignant dans Tadjuration de sa quatriè- 
me ou cinquième lettre : « Sir, read now ai last 

Lisez enfin, Monsieur, etc. » Il rencontre le fils du 
grand Coleridge, Hartley; ils deviennent presque 
amis ; Hartley lui fait traduire en vers deux livres 
des 0<^e« d'Horace, mais il ne parait pas que ce tra- 
vail soit un appeau très efficace : les gens de Lon- 
dres restent sourds. Enfin, Branwell se décide à 
faire comme ses sœurs : il se place comme précep- 
teur, à Broughton, chez un certain M. Postle- 
thwaite. Il n'y reste que cinq mois, de janvier à juin 
1840. En octobre, rien de mieux ne s'offrant, il entre 
au chemin de fer de Leeds à Manchester : c'est lui 
qui donne les billets au guichet de la petite gare 
neuve de Sowesby Bridge, puis de Luddenden Foot. 
Sa nature faible et mobile se débat entre l'humilia- 
tion de ses espérances froissées et la volonté fébrile 
de sauver ce qu'il sent de noblesse en lui; entre 
l'oubli dans la débauche, hélas, et le salut par le 
courage. Il se lie avec un jeune ingénieur d'esprit 
ouvert et de caractère élevé: leurs relations sont 
nobles et leurs lettres font honneur au langage 
humain; mais le milieu où il vit est trop fort pour 
sa résistance. Après six mois, pendant lesquels 
il n'a pas bu une goutte de whisky, il retombe 



74 CHARLOTTE BRONTE 

plus bas qu'il n'a jamais fait : il y a un terrible mé- 
lange de honte et de cynisme dans une lettre que je 
n'ai pas la force de traduire, brutal tableau d'orgie 
qu'il dédie à son « vieux valet d'atout », le secré- 
taire de la loge maçonnique de Haworth. Après des 
années, il reviendra en tremblant, dans un moment 
lucide, sur « l'enfer de froide débauche » où il a 
vécu à Luddenden Foot. 

Ses sœurs devinaient une partie de la vérité ; il y 
a toujours de la tendresse, mais il commence à pa- 
raître un sourire un peu triste, dans les lettres où 
Charlotte parle de lui. Ses malheurs servent de 
leçon à ses sœurs. De plus en plus, on les voit se 
détourner, non sans peine ni regret, de l'idéal artis- 
tique qu'elles avaient espéré devoir remplir leur vie 
comme leur âme, et elles se préoccupent d'assurer 
leur lendemain. Le grand projet à cette époque est 
d'ouvrir une école. Miss Branwell consent à leur 
prêter l'argent nécessaire à la construction d'une 
aile de bâtiment: elles se voient vivant toutes ensem- 
ble auprès de leur père dans la maison où elles ont 
grandi ; elles ont appris chez Miss Wooler le peu 
de pratique indispensable, elles comptent sur une 
indépendance certaine et sur un peu de loisir. Va- 
cances après vacances, quand elles se trouvent réu- 
nies, elles pèsent le pour et le contre et se persua- 
dent que leur idée est heureuse. 



ET SES SŒURS 75 

Au mois de mars 1841, Charlotte trouve enfin des 
gens de bien à la recherche de la « denrée institu- 
trice. » Les White de Rawdon, ont des enfants tur- 
bulents, mais parents et enfants ont le cœur chaud 
et peu à peu Miss Brontê se risque timidement à 
être heureuse et confiante. Elle parle de ses projets : 
on l'encourage, on s'offre à l'aider. Les White con- 
naissent mieux le monde que leur institutrice. Ils 
lui disent que parmi les innombrables petites pen- 
sions qui pullulent en Angleterre, la leur devra se 
distinguer. Que Charlotte et ses sœurs aillent donc 
passer quelques mois sur le continent. Quand elles 
sauront parfaitement le français, elles auront une 
supériorité qui ne peut manquer de leur assurer la 
vogue. C'est aussi l'idée de Miss Wooler qui serait 
heureuse de remettre son école à ses anciennes élè- 
ves. Justement les Misses Taylor, les grandes amies 
de Charlotte, songent elles aussi à aller sur le conti- 
nent. L'année précédente elles ont envoyé à Haworth 
plus de quarante romans français où elles appren- 
nent la langue courante et Charlotte semble les 
avoir dévorés. Tout se précise. Anne a été assez 
longtemps chez les étrangers. Elle reviendra à 
Haworth. Charlotte et Emily iront à Bruxelles, — 
elles songent d'abord à Lille — où elles espèrent 
pouvoir apprendre non seulement le français, mais 
l'allemand, et où les Misses Taylor vont aussi 



76 CHARLOTTE BRONTE 

aller. Sitôt qu'elles sauront le français, elles re- 
viendront à Haworth et l'on bâtira. C'est sur ces 
espérances modestes mais raisonnables que se lève 
l'année 1842. 



î 



i 



CHAPITRE VIII 



Vers la mi-février, Charlotte et Emîly partirent 
pour Bruxelles sous la conduite de leur père. Mary 
Taylor et son frère, voyageur expérimenté, les rejoi- 
gnirent en chemin. Toute la caravane s'arrêta deux 
jours à Londres, au café du Chapitre, vieux petit 
hôtel de Paternoster Row, où M. Brontê était 
quelquefois descendu étant garçon (1). Mary servit 
de cicérone à ses deux compagnes. 

Leur première visite fut pour la cathédrale de 
Saint Paul située tout près et dont les grosses clo- 
ches ébranlaient les vitres de leur chambre. Elles 
montèrent au dôme, en bonnes provinciales, et les 
yeux de Charlotte cherchèrent aussitôt l'Abbaye de 

(1) La rue n'était pas plus large qu'elle ne Test aujour- 
d'hui et les éventaires des bouquinistes envahissaient le trot- 
toir. Quant à Thôtel, c'était une des maisons les plus ancien- 
nes du quartier, avec un passage voûté, jeté d'un côté de la 
rue à l'autre : le café était très fréquenté par les libraires 
du quartier. 



78 CHARLOTTE BROXTE 

Westminster et le Parlement. Elles virent surtout 
des galeries de tableaux. Il y avait treize ans que 
Charlotte avait fait une liste des peintres dont elle 
souhaitait connaître des ouvrages. Elle avait vingt- 
six ans et n'avait probablement pas vu trois tableaux 
passables dans sa vie entière. Mary Taylor dit 
qu'elle savait toutes sortes de détails sur les pein- 
tures et les peintres. Emily aussi, mais avec une 
opinion à part sur tous les points. Charlotte ne sor- 
tit pas, à ce premier voyage, des limites de la Cité; 
plus tard elle eut l'occasion de parcourir les quar- 
tiers élégants : elle ne les aima pas; elle leur pré- 
féra toujours les vieilles rues passantes et mar- 
chandes avec ce qu'elle appelait leur air de prendre 
les choses au sérieux. 

En 1842, on allait directement de Londres à 
Ostende en dix-sept ou dix-huit heures. Nous 
avons dans Villette le récit minutieusement auto- 
biographique, et touchant par sa fidélité même, 
de la traversée de Charlotte. Il y avait une solen- 
nité dans ce voyage. C'était la première fois que 
Miss Bront€ sortait de son comté d'origine et elle 
allait se trouver, non plus seulement au milieu d'é- 
trangers, mais parmi des gens d'une autre racé et 
d'une autre religion. Depuis la Révolution française 
ses compatriotes avaient renoncé peu à peu à cher- 
cher dans les villes de la Loire, comme ils l'avaient 



ET SES SŒURS 79 

fait pendant cent ans, ce qu'ils croyaient être le 
français le plus pur. Ils allaient à Bruxelles qui est 
joli, bon marché et à leur porte, ou bien sur les 
bords du lac de Genève où ils retrouvaient le pro- 
testantisme et se sentaient moins dépaysés. Char- 
lotte que nous allons voir plus que jamais puritaine, 
étroite et insulaire, aurait problablement mieux aimé 
Paris que la petite capitale belge. Elle avait des 
idées vagues sur la géographie : elle croyait carac- 
tériser la France en l'appelant un pays vignoble et 
elle prenait Marseille pour une ville de délices. 
Sûrement, elle croyait la Belgique plus française 
qu'elle n'était. Cependant elle avait des doutes et, 
quand ces doutes se furent changés en certitudes, 
elle ne voulut jamais se l'avouer à elle-même. 
Elle a beau (dans Villette), appeler Ostende Boue- 
Marine et la Belgique Labassecour, et donner des 
noms grotesques aux gens les plus huppés de la 
société bruxelloise, elle dit souvent « français » où il 
faudrait dire « belge » et fait honneur au petit pays 
de ce qui est la gloire incommunicable du grand, 
par exemple l'habileté des couturières. Mais elle ne 
parvenait pas à se donner le change à elle-même et se 
dépitait sourdement d'avoir à se contenter de contre- 
façon. 

Il me paraît infiniment vraisemblable que ses 
jugements sur ce qu'elle appelle les mœurs conti« 



80 CHARLOTTE BRONTB 

nentales et iiiéme sur le catholicisme auraient été 
tout autres si elle avait vécu en France. Aux épo- 
ques mêmes où l'Anglais était le plus résolument 
fermé à ce qui n'était pas dans ses idées ou suivant 
ses habitudes, il ne résistait guère au charme.de 
Paris. Et quand on est charmé on est bien près 
d'être persuadé. N'eût-elle été avertie que par son 
tact littéraire, Charlotte aurait senti qu'elle ne pou- 
vait attribuer des défauts trop choquants à une nation 
supérieure par l'art et par l'esprit. 

Avec les Belges, les choses en allaient autre- 
ment et sa mauvaise humeur de se trouver chez 
eux, jointe à la superbe ordinaire à la petite bour- 
geoise britannique en voyage, se donnèrent carrière 
dans sa correspondance et plus tard dans ses livres 
avee une désinvolture admirable. Elle est à peine 
sur le quai d'Ostende, qu'elle se redresse fâchée de 
ce qu'elle voit et entend et il y a déjà une dignité 
aigre dans son ton. 

Le pensionnat où M. Brontê conduisait ses filles 
s'appelait le pensionnat Héger. C'était un établisse- 
ment sans prétentions, — beaucoup moins distin- 
gué que le château de Kockelberg où allaient Mary 
et Martha Taylor — et où les frais d'éducation ne 
montaient, tous comptes faits, qu'à 650 fr. par an. 
Les Brontë y entraient même avec une certaine 
réduction. La maison était dirigée par une jeune 



ET SES SŒUUS 81 

femme Mme Héger-Parent,etpar son mari, M. Cons- 
tantin Héger, professeur de rhétorique à l'Athénée. 
On les retrouvera Tune et l'autre dans Villette, très 
diversement immortalisés. Le mari paraît avoir été 
un' homme tout à fait remarquable dans sa situa- 
tion modeste. Il avait trente-trois ans. Il avait perdu 
une première femme très peu de temps après l'avoir 
épousée et il avait trois enfants de la seconde. 
C'était un homme extrêmement religieux, qui s'occu- 
pait d'éducation par un sentiment de devoir très 
élevé et qui finit par sacrifier un enseignement rela- 
tivement brillant à l'Athénée parce que son catho- 
licisme y était mal à l'aise. Il avait une vaste lecture 
de la littérature moderne aussi bien que du dix- 
septième siècle, de l'antiquité chrétienne et de l'his- 
toire. C'était un professeur brillant et plein de feu, 
endurant mal la contradiction, mais aimant les ques- 
tions et s'intéressant aux esprits, un véritable 
accoucheur intellectuel. Il n'était pas exempt du 
dogmatisme que contracte presque inévitablement 
un esprit hors de pair dans un milieu provincial, 
mais la force étant sa caractéristique, on ne peut dire 
qu'il y perdit beaucoup. Son âme était haute et grave. 
Charlotte qui ne connut jamais d'autre maître et 
qui eût pour lui, pour ce qu'elle appelle en vingt 
endroits son génie, une admiration croissante et 
toujours mêlée de plus d'estime, ne vit d'abord ses 

6 



82 CHARLOTTE BKONTË 

rares qualités qu'à travers ses défauts. Aussi 
longtemps qu'elle sera à Bruxelles, il en sera de 
même et elle ne louera personne sans restriction. 
« Il y a un personnage dont je ne vous ai pas encore 
parlé », écrit-elle, vers la fin d'avril, à ËUen Nus* 
sey, a M. Héger, le mari de Madame. Il est profes- 
seur de rhétorique. C'est un homme d'un esprit 
puissant, mais d'un tempérament irritable et colé- 
rique. Extérieurement il est petit et noir avec une 
figure mobile et changeante. Tantôt il emprunte les 
traits d'un matou enragé, tantôt ceux d'une hyène 
furieuse ; de temps en temps, très rarement, il quitte 
ces dangereux agréments et prend un air qui n'est 
guère éloigné de plus de cent degrés de l'engageant 
et du bien élevé » . Matou et hyène n'ont rien de 
méchant, mais la petite anglaise supérieure appa- 
raît dans la conscience qu'elle a de savoir mieux 
que son maître ce qui est du bien-né et du bien 
élevé. 

Ce sera désormais, en toute occasion, sa tendance 
de relever malignement des défauts et de laisser les 
qualités dans l'ombre. 

Elle a vingt-six ans. Est-ce gaminerie, est-ce 
commencement d'acidité ? Je croirais volontiers que 
c'est plutôt habitude acquise, peut-être un reflet 
adouci du dédain et de la hauteur d'Emily. Tous 
ceux qui ont connu Charlotte dans la première par- 



ET 8E8 SŒURS 83 

tie de sa vie — il en fut autrement plus tard — 
disent qu'elle se laissait facilement influencer dans 
les petites choses. Peut-être ce ton de critique 
mesquine était-il celui de sa conversation ordinaire 
avec ses sœurs et ses amies. Provincialisme, san» 
doute, mais qui dépare jusqu'à ses plus belles 
pages. 

Dans la même lettre nous trouvons ce bref juge- 
ment sur la directrice du pensionnat. « Mme Héger 
est une femme exactement de la trempe, de la 
culture et de l'intelligence de Miss Katherine 
Wooler (sœur de la directrice de Roe Head). Peut- 
être les points fâcheux ont-ils été un peu adoucis 
parce que Mme Héger n'a pas été désappointée 
et par conséquent aigrie, qu'elle est mariée et non 
vieille fille. » Si l'on se rappelle que Miss Wooler 
et ses sœurs avaient été pour Charlotte de vérita- 
bles amies, on trouvera que le rapprochement mar- 
que plus de justesse d'esprit que de délicatesse de 
cœur. 

Toujours dans la même lettre, ces coups de 
crayons sur les trois sous-maîtresses, a Ce sont 
Mlle Blanche, Mlle Sophie et Mlle Marie. Les deux 
premières sont ternes et sans caractère : l'une 
vieille fille et l'autre qui le sera. Mlle Marie a de 
l'originalité et du talent, mais ses façons désagréa- 
bles et despotiques lui ont valu l'hostilité de toute 



84 CHARLOTTE BRONTE 

la pension sauf Emily et moi. » C'est bien ici que 
l'exception confirmait la règle : Charlotte prend la 
défense des gens comme Mrs Candour dans VEcole 
de la Médisance, Lisez encore, dans Villette, le 
portrait de la bonne Allemande qui lui donnait des 
leçons, grosse mangeuse qui souffrait de la réserve 
voulue de ses élèves : a Elle nous regardait comme 
des prodiges glacés et préternaturels ». 

Quant aux quatre-vingt à quatre-vingt dix élèves 
avec lesquelles Charlotte se trouvait sur les bancs, 
elles étaient encore moins flattées, a S'il faut juger 
du caractère belge par celui de la plupart des élèves 
de cette pension, c'est un caractère singulièrement 
froid, égoïste, animal et inférieur. Elles sont indis- 
ciplinées et rendent la vie difficile aux maîtresses ; 
pour ce qui est des principes, elles sont pourries 
jusqu'aux moelles. » Dans un autre endroit elle dit 
encore que « la plupart des élèves sont loin d'avoir 
l'âme pure. » Voilà le ton : elle coupe au vif avec son 
couteau de silex. Directrice, maîtresses et élèves 
lui eussent-elles été sympathiques par ailleurs 
qu'elle ne leur eût jamais pardonné le vice originel 
auquel elle revient inlassablement : leur papisme. 
Voici comment elle en parle dans Villette : a C'était 
un étrange, bruyant, remuant petit monde que 
.cette école : on s'y donnait beaucoup de peine 
pour cacher des chaînes sous les fleurs ; une subtile 



ET SES SŒURS 85 

essence de Romanisme envahissait tout ; partout, une 
jalouse contrainte spirituelle, mais partout aussi, 
par manière de contrepoids, une large tolérance 
Sensuelle. Les esprits étaient élevés dans l'esclavage, 
mais pour empêcher la réflexion de s'en apercevoir, 
on saisissait les moindres prétextes de récréation 
physique. Ici comme partout l'Eglise s'efforçait 
d'élever ses enfants robustes de corps, mais faibles 
d'âme, gros, gras, rouges, sains, joyeux, ignorants, 
irréfléchis, incapables de poser une question. « Man- 
gez, buvez, et vivez ! » leur dit-elle, « occupez- 
vous de vos corps, vos âmes, je m'en charge. Je 
sais ce qu'il leur faut, je guide leurs voies, j'assure 
leur sort final. » Marché auquel tout vrai catholi- 
que croit trouver son compte. Mais c'est le même 
que Lucifer propose : toute cette puissance et cette 
gloire je te la donnerai, si tu veux m'adorer, tout 
t'appartiendra. ]i 

Elle fut un parfait échantillon du protestantisme 
sans compromission, non seulement armé et défiant 
mais d'attaque et d'avant-garde, que le mouvement 
d'Oxford était en train de faire disparaître. On ne le 
trouverait aussi pur que chez Newman lui-même, 
le Newman de 1832. Cette intransigeance qui aujour- 
d'hui nous paraît un problème était le résultat d'une 
macération deux fois séculaire et ininterrompue. 
Ajoutez que les Brontê était filles d'un Irlandais 



86 CHARLOTTE BKOXTE 

protestant et que leur éducation avait réuni les con- 
ditions les plus favorables à la production d'un senti- 
ment religieux sans alliage. Charlotte est peut-être la 
dernière anglaise qui se soit complue dans l'idée d'hé- 
résie, qui ait répété le mot d'hérétique avec une joie 
sauvage et provocante, a On parle du danger auquel 
les protestants s'exposent en habitant les pays catho- 
liques. Mon avis à tous les protestants qui seraient 
tentés de faire une chose aussi bête que de devenir 
catholiques est de passer sur le continent, d'assister 
assidûment à la messe pendant un certain temps et 
d'en bien observer les mômeries, ainsi que l'air idiot 
et servile de tous les prêtres ; après cela s'ils sont 
encore disposés à regarder la Papisterie (sic) com- 
me autre chose qu'une comédie chétive et enfan- 
tine, eh bien, qu'ils se fassent Papistes, voilà tout. 
Je tiens pour sottises le méthodisme, le quakeris- 
sne et les extrêmes de la Haute et de la Basse Eglise, 
onais le catholicisme est plus fort que tout cela. 
iLaissez-moi cependant vous dire que quelques catho- 
Hiques sont aussi gens de bien qu'on peut l'être 
•quand on regarde la Bible comme un livre fermé, et 
imeilleurs que beaucoup de protestants. » 

Il est extraordinaire que douée comme elle l'était 
d'une imagination somptueuse, amie des choses an- 
ciennes et admiratrice passionnée de Walter Scott, 
Charlotte ne fît pas grâce au rituel catholique tel qu'il 



ET SES SŒLHS 87 

pouvait se voir dans une église comme Sainte-Gu- 
dule. Elle resta toujours irréductible. Bien des an- 
nées après, elle assista à Londres, à la chapelle espa- 
gnole, à une confirmation présidée par le cardinal 
Wiseman. Elle n'y vit qu'une « impiété théâtrale ». 

Inutile de dire qu'Emily affichait le même mépris 
avec moins de ménagements. 

Les deux sœurs saisissaient avidement toutes les 
occasions de se trouver avec M. Héger, mais le 
reste de la maison leur était plus qu'indifférent* 
« Nous évitons tout le monde, ce qui n'est pas 
difficile, car, protestantes et anglaises, nous portons 
deux fois la marque d'infamie. » Pendant les récréa- 
tions, elle se promenaient toujours ensemble dans 
une allée du jardin, Emily appuyée au bras de Char- 
lotte et ne disant mot pendant des heures entières. 
Emily était restée fidèle à la mode affreuse de la 
jupe sac et des manches à gigot et devait faire 
bizarre figure. Il y avait au pensionnat Héger qua- 
tre ou cinq autres anglaises, aussi protestantes. 
Charlotte s'intéressa à l'une d'elles. Miss Lœtitia 
Wheelwright, en remarquant un jour l'air de dédain 
avec lequel elle regardait ses compagnes. « C'était 
tellement anglais, » dit-elle. 

Les jours de sortie, les Misses Brontë allaient 
voir leurs amies Taylor au château de Kockelberg ; 
elles avaient aussi des lettres d'introduction pour 



88 CHARLOTTE BRONTE 

deux familles anglaises, les Dixon et les Jenkins. 
Mrs Jenkins était la femme du clergyman anglais. 
Elle invita les Brontê aussi longtemps qu'elle n'eut 
pas la certitude que ses invitations leur causaient 
moins de plaisir que de gêne. Emily ne parlait que 
par monosyllabes. Charlotte s'animait quelquefois, 
mais le plus souvent sa timidité la paralysait, elle 
s'agitait sur sa chaise et peu à peu détournait sa 
figure de son interlocutrice. 

Avec M. Héger il semble qu'elles furent en très 
peu de temps dans une communion intellectuelle 
parfaite et que d'innombrables divergences ne par- 
venaient pas à troubler. Ce maître habile devina 
bientôt le mérite extraordinaire de ses élèves et une 
confiance réciproque s'établit. Si nous n'avions que 
l'impression des Bronte sur M. Héger et les souve- 
nirs de M. Héger sur les Brontê, il semblerait que 
leur séjour à Bruxelles ait été un bonheur sans 
■nuage et que les idées de Charlotte sur les Belges, 
leur caractère et leur religion dussent se réduire à 
des boutades sans portée. 

M. Héger trouvait Emily sœur exigeante et 
égoïste, élève têtue et volontaire ; avec Charlotte 
elle-même il était souvent sur le pied de guerre et 
il y a apparence, par les mille détails du portrait de 
M. Paul dans Villette, qu'il était assez bouillant et 
obstiné pour tenir tête à ses yorkshiriennes. Mais 



ET SES SŒURS 89 

il les appréciait. Il mettait Emily au-dessus de son 
-aînée et il n'a pas eu de doutes sur son génie. Sa 
puissance de raisonnement Tétonnait. Elle avait 
assez de logique et de courage indomptable, a-t-il 
dit un jour, pour faire un grand navigateur, un 
autre Christophe Colomb. Et elle avait assez d'ima- 
gination « pour imposer à l'esprit d'autrui une 
-scène ou des caractères ^difime il lui aurait plu de 
les créer. » 

M. Héger avait commencé par leur faire appren- 
dre le français par la méthode classique des exer- 
cices grammaticaux, des thèmes et des versions. 
Après quelques semaines il y renonça et adopta un 
^flplan de grand instituteur et d'artiste en éducation. 
Il avait remarqué que ses deux élèves écrivaient 
plus correctement quand elles ne traduisaient pas. 
Il leur défendit dorénavant de traduire, de chercher 
dans le dictionnaire, de s'embarrasser de grammai- 
re. Il leur lisait des passages parallèles dans des 
auteurs d'esprit différent — par exemple le portrait 
de Cromwell dans Bossuet et le même dans Guizot 
— et les leur faisait amalgamer à leur gré. 

Emily ayant déclaré que cet exercice lui ôterait 
toute originalité de pensée et d'expression, il se ran- 
gea aussitôt à son avis et leur fit composer d'après la 
même méthode des imitations de leur choix. 

Après une lecture du caractère de Mirabeau par 



90 CHARLOTTE BRONTE 

Victor Hugo, Charlotte écrivit un portrait de Pierre 
TErmite à la veille de la croisade et Ëmily un por- 
trait de Harold à la veille de la bataille d'Hastings. 
Leurs progrès furent prodigieusement rapides. Ces 
devoirs étonnent par la maturité de pensée, mais 
surtout par l'extraordinaire possession d'une langue 
que Charlotte savait mal et Ëmily moins encore, 
quelques mois auparavant (1). Charlotte prenait sou- 
vent ses caractères dans la Bible qu'elle connaissait 
dans les moindres détails, et Ëmily dans l'histoire 
d'Angleterre. 

M. Héger lut ainsi avec elles une quantité consi- 
dérable de morceaux choisis dans la meilleure lit- 
térature française. Il faisait profession d'aimer 
exclusivement les classiques, mais trahissait sou- 
vent une tendresse secrète pour les contemporains. 
Mrs Gaskell cite Casimir Delavigne, Victor Hugo 
et Vigny — ce dernier critiqué avec finesse. — 
Elle note aussi chez les deux disciples, à propos de 
littérature, des retours offensifs de protestantisme 
dont on finit par se lasser. Ces petites fanatiques 
abusent. 

Emily avait montré, dans les premiers temps de 
son séjour à Bruxelles, ses anciens symptômes de 
maladie du pays, mais il ne s'agissait plus de s'aban- 

(1) Voyez à l'appendice trois morceaux qui montrent le 
progrès de Charlotte. 



ET SES SŒURS 91 

donner, — des intérêts trop graves étaient en jeu — 
et cette fois elle triompha. Même dans les lettres où 
Charlotte donne cours le plus librement à son hos- 
tilité contre son milieu, elle avoue qu'elle et sa sœur 
sont heureuses. « Ma vie est délicieuse en compa- 
raison de mon ancienne existence d'institutrice. Le 
temps passe trop vite. » Ou encore, vers la fin de 
son premier séjour : « Je ne puis nier que je désire 
parfois me retrouver en Angleterre, mais j'ai été 
heureuse à Bruxelles, toujours occupée d'études 
que j'aime. » 

Elles n'eurent donc que peu d'hésitation, quand, 
à la veille des grandes vacances, Mme Héger leur 
proposa de rester un semestre de plus, Charlotte 
comme maîtresse d'anglais et Ëmily pour donner 
quelques leçons de piano. Pour la première fois, 
elles firent sans grand regret le sacrifice de leurs 
vacances à Ha worth. Elles passèrent leurs six se- 
maines à étudier et à courir la campagne. Charlotte 
aimait beaucoup les environs de Bruxelles. Un pas- 
sage de Villette ne laisse pas de doute qu'elle allât 
aussi fréquemment au Musée déjà riche. Elle décrit 
dans sa langue magnifique la lutte qui s'engage dans 
son esprit entre la tendance orthodoxe à admirer ce 
qu'on lui affirme être admirable et l'impérieux be- 
soin de s'en tenir à ce qui la charme. Bien qu'elle 
sache tenir un crayon, elle finit, en bonne romanti- 



92 CHARLOTTE BRONTE 

■que, par redire qu'un excellent tableau est aussi rare 
qu'un livre excellent et par appliquer à l'art les 
catégories de la littérature. Elle fait peu de cas des 
Hollandais — qu'elle appelle Flamands — : peinture 
pour gravures de modes, dit-elle dédaigneusement. 

La fin de ces jolies vacances fut tragique. Martha 
Taylor, fille gaie et charmante (la Jessy Yorke de 
S/iirley), mourut si brusquement que Charlotte 
arriva trop tard au château de Kockelberg. Elle se 
remettait à peine de ce coup, et les élèves du Pen- 
sionnat Héger étaient à peine rentrées, qu'arriva une 
lettre de M. Brontë rappelant ses filles au lit de 
mort de leur tante. Elles se hâtèrent de partir, mais 
Haworth était bien loin. Quand elles y arrivèrent, 
Miss Branwell était enterrée et Anne et M. Brontê 
attendaient seuls les voyageurs dans la maison triste 
et rangée. 

Ce fut un terrible coup de tonnerre dans leur ciel. 
Anne était placée chez d'excellentes gens où elle se 
trouvait enfin heureuse et où Branw^ell l'avait rejoin- 
te. Si elle ne restait pas à Haworth il fallait bien 
qu'une des deux autres y restât. Charlotte et Emily 
durent relire plus d'une fois, le cœur gros, un 
passage d'une belle et touchante lettre dont M. Hé- 
ger les avait chargées pour leur père en leur disant 

adieu: « En perdant nos deux chères élèves, 

nous ne devons pas vous cacher que nous éprouvons 



ET SES SŒURS 93 

à la fois et du chagrin et de l'inquiétude ; nous som- 
mes affligés parce que cette brusque séparation vient 
briser l'affection presque paternelle que nous leur 
avons vouée , et notre peine s 'augmente à la vue de tant 
de travaux interrompus, de tant de choses bien com- 
mencées et qui ne demandaient que quelque temps 
encore pour être menées à bonne fin. Dans un an, 
chacune de vos demoiselles eût été entièrement pré- 
munie contre les éventualités de l'avenir ; chacune 
d'elles acquérait à la fois de l'instruction et la science 
de l'enseignement; Mlle Emily allait apprendre le 
piano, recevoir des leçons du meilleur professeur 
que nous ayons en Belgique, et déjà, elle avait elle- 
même de petites élèves ; elle perdait donc, à la fois, 
un reste d'ignorance et un reste plus gênant encore 
de timidité ; Mlle Charlotte commençait àr donner 
des leçons en français et à acquérir cette assurance, 
cetaplomb si nécessaire dans l'enseignement. Encore 
un ah, tout au plus, et l'œuvre était achevée. Alors 
nous aurions pu, si cela vous eût convenu, offrir à 
mesdemoiselles vos filles, ou du moins à l'une des 
deux, une position qui eût été dans ses goûts et qui 
lui eût donné cette douce indépendance si difficile à 

trouver pour une jeune personne » 

Il n'y avait pas une phrase dans cette lettre qui 
ne montrât l'attachement de M. et Mme Héger pour 
leurs jeunes amies et qui n'évoquât en même temps 



94 CHARLOTTE BRONTE 

les visions d'avenir que celles-ci avaient le plus ca- 
ressées. 

Après quelques semaines d'incertitude, et, s'il 
faut en croire un aveu énigmatique de Charlotte, 
après une lutte douloureuse contre des pressenti- 
ments, il fut décidé que l'aînée des Brontë retourne- 
rait à Bruxelles. Au commencement de janvier (1843) 
elle se retrouva chez les Héger après trois mois 
d'absence. 

Ce second séjour devait être très différent du 
premier. Dès le début, Charlotte se sentit beaucoup 
plus seule et moins indépendante. M. Héger restait 
attentif et bon comme par le passé : il continuait à 
la faire travailler et Charlotte en retour lui donna 
quelques leçons d'anglais ; il aurait voulu qu'elle se 
regardât comme chez elle dans le petit salon de sa 
femme; au carnaval il l'emmena voir les masques. 
Mme Héger était aussi aimable. Mais d'un autre côté, 
Charlotte était fort occupée. Outre ses classes, elle 
avait la surveillance d'une division. Elle était aussi 
plus abandonnée à elle-même. Plus d'Emily, nide 
Taylors, ni de Dixons qui venaient de quitter Bruxel- 
les. Les Wheelwrights étaient fortjeunes et externes. 
Miss Brontë pour tout le monde devenait Miss 
tout court, et était naturellement rejetée sur les trois 
autres sous-maîtresses dont on se rappelle son im- 
pression. Elle fit bonne contenance pendaut quelque 



ET SES SŒURS 95 

temps. Le 6 mars, elle écrit une lettre où elle paraît 
contente de tout : elle parle en bons termes, non seu- 
lement de M. Héger, mais de sa femme. Un mois 
après elle est mélancolique. Elle se plaint de sa soli- 
tude. « Il y a ici des privations et des humiliations, 
de la monotonie et de l'uniformité ; surtout il y a 
l'isolement. Le protestant, l'étranger, qu'il soit 
maître ou élève, est un être solitaire. Je ne me 
plains pas cependant, et quand je me rappelle ma 
vie chez Mrs Sidgwick, je me trouve trop heu- 
reuse ». 

Vers la fin de mai, elle écrit à Ëmily une lettre qui 
s'explique [d'elle-même et qui montre un progrès 
marqué dans la tristesse. « J'ai recommencé à pren- 
dre des leçons d'allemand (à dix francs par mois, 
d'une Fraulein Mûhl). Les choses vont leur petit 
bonhomme de chemin. Mlle Blanche et Mlle Haussé 
sont à couteaux tirés : elles se détestent comme 
deux chattes. La première a des colères blanches qui 
font peur à Mlle Haussé. Celle-ci dit que lorsque 
Mlle Blanche est en fureur, elle n'a plus de lèvres. 
Je m'aperçois aussi que Mlle Sophie a une extrême 
antipathie pour Mlle Blanche. Elle la dit dure, men- 
teuse et rancunière, et je vous prie de croire que 
ces épithètes ne sont pas volées. Je m'aperçois aus- 
si qu'elle fait l'espionne pour Mme Héger à qui elle 
raconte tout. Pour comble, elle invente, ce que je 



96 CHARLOTTE BRONTE 

n'aurais pas cru. Vous voyez si je suis riche de so- 
ciété. Depuis quelque temps M. et Mme Héger ne 
me parlent que très rarement et je ne tiens à per- 
sonne d'autre. Ne supposez pas, d'après cette ex- 
pression, que j'éprouve une chaude affection pour 
Mme Héger. J'ai la certitude qu'elle ne m'aime pas : 
pourquoi, je ne pourrais le dire, et je ne crois pas 
qu'elle ait des raisons précises de m'avoir en aver- 
sion. Une chose certaine c'est qu'elle ne comprend 
pas que je ne sois pas l'intime de Mmes Blanche, 
Sophie et Haussé. M. Héger est prodigieusement 
influencé par Madame, et «je ne serais pas sur- 
prise qu'il désapprouvât extrêmement mon insocia- 
bilité. Il m'a déjà fait un petit sermon sur la bien- 
veillance universelle, et, s'apercevant que je ne m'a- 
mende pas, j'imagine qu'il se met à me considérer 
comme une personne à laisser de côté, abandonnée 
à l'erreur de ses voies : il m'a retiré, en grande par- 
tie, la lumière de son visage, et je vais d'un jour à 
l'autre, solitaire comme un Robinson. Gela ne fait 
rien. Sous tous autres rapports, je ne me plains 
pas. En dehors de la perte de l'amitié de M. Héger 
(si je l'ai perdue) je ne tiens à rien ni à personne ». 
C'est la première fois qu'elle se plaint nettement de 
Mme Héger. Dans une autre lettre, du même temps, 
elle l'appelle spécieuse et politique. C'est aussi la 
première allusion à l'espionnage qu'on lui voitpra- 



ET SES SŒURS 97 

tiquer avec une habilité merveilleuse d'un bout à 
Tautre de Villette, La première ligne de ce puissant 
et probablement très injuste portrait est ici. 

Qu'était-il arrivé ? Il est bien difficile de le dire et 
il est fâcheux que ces petites choses deviennent 
grandes dans la vie des auteurs célèbres. Cependant 
une des raisons possibles a son importance et vaut 
qu'on regarde d'un peu près ce qui a pu se passer. 

Il est certain que jusqu'à l'été de 1843, Charlotte 
n'avait eu qu'à se louer des procédés de Mme Héger. 
Une lettre du mois d'octobre de la même année, 
que j'aurai occasion de citer, le dit encore expres- 
sément. Mais Mme Héger était très dévote, et 
Charlotte très protestante. Il était difficile que Miss 
Brontë devenant professeur et gagnant de l'in- 
fluence sur les élèves, Mme Héger ne prît point 
sollicitude de ses propos. Un passage de Villette 
laisse entendre que Charlotte ne se rappelait pas 
toujours qu'elle avait, comme maîtresse, une res- 
ponsabilité nouvelle, a II m'arrivade dire dans un 
moment d'irréflexion, que des deux fautes la moin- 
dre me paraissait être de manquer parfois la messe 
plutôt que de dire un mensonge. On dressait les 
pauvres élèves à rapporter à des oreilles catholi- 
ques tout ce que disait la maîtresse protestante. Une 
édifiante conséquence se produisit. Quelque chose 
— un invisible, imprécis, indéfinissable quelque 

7 



98 CHARLOTTE BHONTE 

chose — se glissa entre moi et mes élèves. Toute 
conversation devint impossible. Lorsque j'allais par 
les allées ou me tenais dans le berceau, jamais 
une élève ne se montrait à ma droite, sans qu'aussi- 
tôt une maîtresse n'apparût magiquement à ma 
gauche. Constamment aussi les souliers de silence 
cle Madame l'amenaient sur mon dos, aussi rapide, 
invisible et inattendue qu'un zéphir vagabond ». 

Nous avons aussi l'aveu de Charlotte qu'elle s'en- 
tendait assez mal avec les autres sous-maîtresses, 
ou du moins qu'elle laissait voir peu de goût pour 
leur compagnie. Cette attitude devait ajouter aux 
éléments de discorde qui existaient déjà parmi ces 
belliqueuses personnes et ne pouvait faire aucun 
plaisir à la directrice. Il paraît bien que dans la 
vie de tous les jours, Charlotte se mettait difficile- 
ment à la place de son prochain. Ajoutez qu'il y 
avait en elle, malgré son énergie, une aversion pour 
l'uniformité — on pourrait peut-être dire une mo- 
bilité — dont elle était consciente : a Ne vous ar- 
rive-t-il jamais d'être mécontente de vous même, 
quand vous êtes depuis longtemps fixée dans un 
:seul lieu, dans une scène unique, sujette à un en- 
nui monotone ? », écrit-elle, plus tard, à une amie. 

Qu'on lui suppose une certaine légèreté dans les 
propos, du dédain pour ses collègues, une allure 
ombrageuse et mélancolique, c'en serait assez pour 



ET SES SŒURS 99 

s'expliquer que Mme Héger fût moins cordiale 
avec elle que par le passé. 

Mais il y aurait peut-être une raison qui dispen- 
serait de toutes les autres et qu'il faut discuter briè- 
vement. Mme Héger fut-elle jalouse de Char- 
lotte ? celle-ci eut-elle un sentiment plus ou moins 
avoué pour M. Héger? Il est évident qu'ici on ne 
peut qu'avec une extrême précaution, se servir de 
Villette. Dans ce roman, Lucy, c'est-à-dire Char- 
lotte est éprise de M. Panl qui n'est autre que 
M. Héger et Mme Beck, la terrible incarnation de 
Mme Héger est, entre autres choses, un peu jalouse 
de Lucy, et rien dans toute l'œuvre de Charlotte 
Brontê, ne donne autant l'impression de la vérité que 
Lucy, M. Paul et leurs amours. Mais le roman est 
tellement plein de détails qui ne s'ajustent pas à la 
réalité qu'on ne peut faire aucun état des concordan- 
ces. Charlotte a pris le cadre et les caractères de son 
livre, dans ses souvenirs d^ Bruxelles; pour le 
reste, elle s'est donnée toute la liberté dont elle était 
capable. Il faut donc s'en tenir aux témoignages et 
aux documents. 

Pas un mot de la correspondance de Charlotte ne 
peut faire supposer qu'elle se fût éprise de son 
maître. Elle parle de lui en vingt endroits avec ad- 
miration et même, si l'on veut avec affection, mais 
pas une nuance de termes ou de rythme dans ces 



100 CHARLOTTE BRONTE 

lettres qui disent si merveilleusement ce qu'elles 
veulent dire, qui ne cadre pleinement avec sa rela- 
tion d'élève reconnaissante et confiante. En voici 
un exemple assez frappant. Elle écrit à Ellen Nus- 
sey. Celle-ci lui a dit qu'on attribue des raisons sen- 
timentales à son séjour à Bruxelles. Elle se défend 
avec l'énergie familière et rude qui est le ton de ses 
lettres à son amie. « Si ces charitables personnes 
savaient dans quel isolement je vis, que je n'échange 
jamais un mot avec aucun homme que M. Héger et 
rarement même avec lui, elles cesseraient peut-être 
de supposer que des idées aussi chimériques et en 
l'air influencent mes actions. Est-ce assez pour me 
laver d'une imputation aussi stupide ? Non pas que 
ce soit un crime de se marier ou de souhaiter de se 
marier ; mais c'est une imbécilité que je rejette avec 
mépris de faire du mariage l'objet principal de sa 
vie, quand on n'a ni fortune ni beauté ». 

Introduirait-elle le* nom de M. Héger dans une 
telle défense, si elle se sentait pour lui un attache- 
ment secret ? Qu'on étudie toutes les parties de sa 
correspondance où elle parle de son maître, qu'on 
cherche à en surprendre le véritable accent, qu'on 
s'efforce même d'y découvrir le rien qui révèle ce 
que les mots eux-mêmes ne disent pas, on se heur- 
tera toujours à la même simplicité. Plus le poids 
de sa solitude devient accablant, plus elle répète 



ET SES s(ï;urs 101 

que seuls les Héger lui rendaient la vie supporta- 
ble à Bruxelles. « Les jours de congé, surtout, le 
vide de la maison m'étouffe. Groirez-vous que 
Mme Héger (aimable et bonne comme je vous l'ai 
dépeinte (1) ) ne fait pas un pas de mon côté quand 
je suis ainsi seule ? J'avoue que je fus surprise la 
première fois où je fus ainsi abandonnée, tandis que 
tout le monde était en fête, et qu'elle me savait iso- 
lée. Cependant j'entends dire qu'elle fait constam- 
ment mon éloge et se loue de mon enseignement. 
Elle n'est d'ailleurs pas plus froide pour moi qu'elle 
ne l'est pour les autres : seulement, celles-ci ont 
leurs amies et ne dépendent pas d'elle comme moi. 
Vous vous rappelez comment elle m'écrivait quand 
j'étais en Angleterre. Si bonne et affectueuse. N'est- 
ce pas singulier ? Je me soulage en vous écrivant ». 
Cette lettre est du 13 octobre. Elle y raconte aussi 
que quelque temps auparavant, n'en pouvant plus, 
elle est allée chez la directrice et lui a demandé son 
congé. « S'il n'avait tenu qu'à elle, j'aurais sans 
doute, été libre à l'instant même. Mais le lendemain 
M. Héger me fit venir et se prononça avec véhé- 
mence contre mon départ. Je n'aurais pu insister 
sans le fâcher et je promis donc de rester quelque 
temps encore ». 

(1) M. Shorter voit une ironie dans cette parenthèse. 
Mais le contre-sens est évident : il ne faut que lire. 



102 CHARLOTTE BRONTE 

Voilà OÙ en sont les choses, deux mois avant le 
départ de Charlotte. Mme Héger est correcte et 
froide. Son mari montre toujours le même intérêt à 
son élève, mais, évidemment sous l'influence de sa 
femme, il ne la voit pour ainsi dire plus. Pas appa- 
rence de la moindre intrigue entre Charlotte et 
M. Héger. Reste Mme Héger dont il faudrait voir 
clairement l'état d'âme. 

Il y a des preuves qu'elle fut jalouse. Quatorze 
ans après le départ de Charlotte elle refusa de voir 
Mrs. Gaskell qui venait chercher des renseigne- 
ments pour la vie de Miss Brontë, et, jusqu'à la fin, 
elle et ses filles dirent hautement que Charlotte avait 
été amoureuse de M. Héger. Seulement, à l'époque 
où elles tenaient ce langage, Villette avait paru; 
Mme Héger s'était trouvée du jour au lendemain 
désagréablement célèbre et rien ne dit que l'effet du 
roman ne fut pas de la convaincre à la fois que 
Charlotte était une ingrate et qu'elle avait fait en 
réalité ce que Lucy fait dans le roman. Mais nous 
avons un témoignage plus ancien. Miss Loetitia 
Wheelwright dit que Charlotte et M. Héger restè- 
rent en correspondance pendant plusieurs années 
— une lettre de Miss Brontê que je citerai (1) in- 
diquera le ton — mais que Mme Héger voyant avec 

(1) Vid. pag. 113-114. 



ET SES SŒURS 10i5 

déplaisir se continuer ces relations, le mari pria 
Charlotte d'adresser ses lettres à T Athénée. Sur 
quoi la fière Anglaise cessa d'écrire. Les dames 
Héger dirent, elles, que Charlotte écrivait d'un ton 
qu'il avait fallu lui dire de rabattre et que cette 
leçon amena la rupture. Le témoignage de Miss 
Wheelwright est évidemment plus sûr, et il reste 
que Mme Héger, très montée contre l'auteur de 
Villette, dans la seconde partie de sa vie, avait dans 
la première, pris ombrage du plaisir évident que 
Charlotte, protestante, cultivée, originale et souve- 
rainement intéressante pour un homme intelligent, 
avait à se trouver dans la société de son mari. Per- 
sonne n'a jamais^dit que le ménage ait été troublé. 

Dans une lettre à Ellen de 1846 on trouve le pas- 
sage suivant : « Chaque fois que je consulte ma 
conscienccj elle me dit que je fais bien de rester à 
la maison, et ses reproches sont amers quand je 
cède à un désir de liberté. Je suis retournée à 
Bruxelles, après la mort de tante, poussée par ce 
qui . me semblait une impulsion irrésistible. Cette 
folie égoïste fut punie par une entière privation de 
bonheur et de paix qui dura deux années. » On a 
voulu rapporter ces paroles à la séparation d'avec 
M. Héger. D'un autre côté, Miss Nussey a toujours 
assuré qu'il s'agit ici d'un tout autre chagrin, 
M. Brontê s'étant mis à boire pendant l'absence de 



104 CHARLOTTE BHONTB 

sa fille. Je crois qu'il ne faut pas essayer d'attacher 
un sens précis à cet aveu. On va voir que Charlotte 
rentra à Haworth dans le même délabrement qu'à 
son retour de Roe Head et qu'elle y trouva toutes 
sortes de nouvelles causes de chagrin. Il est proba- 
ble que les peines dont elle parle en termes si gêné* 
raux sont de plus d'une espèce et aussi peu définies 
que les pressentiments et l'impulsion irrésistible 
contre lesquels elle avait lutté. On reste dans la 
vraisemblance en admettant que Charlotte songea 
longtemps avec regret aux temps où elle voyait jour- 
nellement M. Héger, son ami et son guide ; on en- 
tre dans la fantaisie quand on veut aller plus loin. 
Le subconscient de Charlotte, tel qu'on l'entrevoit 
dans ses romans et ses poèmes, est un océan sur 
lequel on ne peut s'aventurer. On ne donne certes 
pas la clef de cette singulière nature en disant que 
la femme et l'auteur étaient dans Charlotte deux 
personnes distinctes et même opposées, comme 
dans les saints le mystique et l'homme, mais on en 
donne une formule qui s'impose davantage à mesure 
qu'on l'étudié. 

Les derniers mois de son séjour à Bruxelles 
furent d'une tristesse croissante. Elle s'était imposé 
de ne partir que quand elle saurait suffisamment 
l'allemand, et, pendant quelque temps, ce but pré- 
cis soutint son courage, mais à mesure que les va- 



ET SES SŒUHS 105 

cances approchaient et qu'elle se voyait menacée 
d'une solitude plus profonde, le cœur lui manquait. 
« Le ciel et la terre m'apparaissent lugubres et vides. 
Les vacances arrivent, tout le monde s'en réjouit, 
parce que tout le monde a un chez soi où il va. Mais 
moi je serai bien souvent seule pendant ces cinq 
semaines et les jours et les nuits me paraîtront in- 
terminables. C'est la première fois de ma vie que 
j'ai peur des vacances. J'ai un tel poids sur le^cœur 
que je puis à peine écrire. » Les vacances vinrent, 
la maison se vida et les terreurs qu'elle avait re- 
doutées l'envahirent. Elle couchait seule dans un 
grand dortoir désert où toutes ses noirceurs assail- 
laient sa couche. Le jour elle errait par les rues jus- 
qu'à ce que les forces lui manquassent et ne ren- 
trait à la pension que chassée par la nuit. Un soir 
revenant ainsi épuisée et plus meurtrie intérieure- 
ment que jamais, elle se trouva devant l'église 
Sainte Gudule et y entra. On chantait le salut. Après 
la bénédiction elle resta et remarqua dans une cha- 
pelle six ou sept personnes qui paraissaient atten- 
dre. Elle approche, voit un prêtre dans confessional. 
L'envie la prit, dans son extrême détresse, de faire 
une vraie confession, comme si elle était catholique^ 
pour voir ce qu'elle éprouverait. « Me connaissant 
comme vous me connaissez, » écrit elle à Emily, 
« vous trouverez cela étrange, mais la solitude est 



106 CHARLOTTE BRONTB 

mère de bizarreries. J'attendis quelque temps, puis 
j'approchai et m'agenouillai. De l'autre côté était 
une autre pénitente que je ne voyais pas. Au bout 
de dix minutes, elle sortit, une petite porte s'ouvrit 
dans le grillage et je vis le prêtre incliner son 
oreille de mon côté. Il me fallait bien commencer 
et je ne savais pas un mot de la formule. C'était une 
position singulière. Je me décidai à dire que j'étais 
étrangère et que j'avais été élevée dans le protes- 
tantisme. Le prêtre me demanda si j'étais toujours 
protestante. Je ne pus dire un mensonge et répon- 
dis que oui. Alors, me dit-il, vous ne pouvez jouir 
du bonheur de la confesse (sic). Mais j'étais résolue 
à me confesser quand même, et à la fin, il me dit 
qu'il me laisserait faire parce que ce pouvait être le 
premier pas qui me ramènerait à l'Eglise. Je me 
confessai donc : une vraie confession. Quand j'eus 
fini, il me dît son adresse et me fit promettre de 
venir chez lui, rue du Parc, tous les matins, et qu'il 
me raisonnerait sur l'erreur et l'énormité d'être 
protestante. Je promis, comme de juste, mais l'aven- 
ture s'arrête là et j'espère ne jamais le revoir. Ne 
racontez pas cette histoire à papa. Il serait capa- 
ble de croire que je veux me faire catholique. » Le 
ton de cette fin du récit ne va pas avec la scène : 
nous aimerions croire que Charlotte fut, dans cette 
circonstance assez solennelle, entièrement d'accord 



ET SES SŒURS 107 

avec ses principes et ses habitudes de complète sin- 
cérité. 

II avait fallu qu'elle fut terriblement désem- 
parée pour céder à l'attraction du confessional. 
Quelques jours encore de ce combat sans motif la 
réduisirent à l'état où elle avait été six ans plus 
tôt chez Miss Wooler et un matin elle se trouva 
incapable de descendre du dortoir solitaire. Ce fut 
un bonheur. Une âme charitable la soigna et le re- 
pos forcé qu'elle dut prendre lui rendit assez de 
vigueur pour attendre la rentrée des classes. Mais 
rien ne pouvait lui ramener le bonheur paisible qui 
avait rendu son premier séjour délicieux. Ses lettres 
ne sont plus douloureuses et plaintives, mais pleines 
de visions de la froide petite patrie montagnarde 
redevenue attrayante comme un paradis. Au mois 
de décembre, elle prit prétexte d'une aggravation 
de la maladie d'yeux de son père pour annoncer son 
très prochain départ. Elle fut surprise de trouver 
ses élèves infiniment plus sympathiques qu'elle ne 
le supposait et toutes désolées de son départ. Elle 
quitta Bruxelles la veille du premier de l'an et ar- 
riva à Haworth le 2 janvier 1844. Au départ, 
M. Héger lui avait remis une sorte de diplôme 
scellé du sceau de l'Athénée et attestant qu'elle 
avait fait une étude approfondie de la langue fran- 
çaise et qu'elle pouvait l'enseigner. Quelques se- 



108 CHARLOTTB BRONTE 

maines après son retour, elle écrit : « J'ai souffert 
en quittant Bruxelles. Si longtemps que je vive je 
n'oublierai jamais combien la séparation d'avec 
M. Héger me coûta et quelle peine j'eus d'affliger 
un ami si sincère, si bon et si désintéressé. » 



I 



CHAPITRE IX 



Branwell et Anne étaient à Haworth pour les va- 
cances quand Charlotte y arriva et leur réunion 
fut une grande joie. Anne et son frère étaient 
ensemble depuis quelque temps chez un riche cler- 
gyman et l'on se félicitait de cet heureux arrange- 
ment. Le temps de Noël passé, ils repartirent et 
Charlotte se retrouva avec Emily, M. Brontë et la 
vieille Tabby. Celle-ci approchait de quatre-vingts 
ans et M. Brontê de soixante-dix. Tous deux per- 
daient la vue et demandaient des soins constants. 
Pendant les quinze ou dix-huit mois qui suivirent 
son retour, Charlotte semble s'être repliée sur elle- 
même, se débattant faiblement contre sa mauvaise 
chance et se défaisant l'une après l'autre de toutes 
ses illusions. Le courage sans espérance et l'espèce 
de plaisanterie sans gaieté qui faisaient le ton de ses 
lettres jusque-là font place à une résignation morne 
mais qui n'est pas sans grandeur, car il semble qu'à 



110 CHARLOTTE BRONT£ 

mesure qu'elle compte moins sur la vie, elle prend 
davantage conscience d'elle-même et cette trans- 
formation se traduit dans un langage d'une préci- 
sion et d'une noblesse croissantes. Emily est cons- 
tamment avec sa sœur ; sitôt le printemps, elles 
reprennent leurs promenades dans les moors, mais 
Charlotte subit moins fortement l'influence de sa 
cadette. 

L'inexpérience enfantine qui caractérise Emily 
autant que son indomptable fermeté a cessé d'être 
contagieuse. Pendant des mois, les deux sœurs con- 
tinuent de s'entretenir de leur projet d'école, mais 
les obstacles leur apparaissent plus que jamais 
insurmontables et, à de certains moments, on dirait 
qu'elles ne veulent que se tromper elles-mêmes. 
Elles hésitent indéfiniment à faire imprimer le pau- 
vre petit prospectus qui est un des souvenirs les 
plus touchants de ce qu'on appelle le « musée » de 
Haworth. Elles voudraient d'abord être sûres d'une 
élève. A la fin, Charlotte se décide à écrire à 
Mrs White, non pour lui demander sa fille, — pa- 
reille hardiesse est au-dessus de ses forces — mais 
pour lui dire qu'elle songe toujours à ouvrir une 
pension. Mrs White répond. Trois semaines plus 
tôt, elle aurait pu non seulement confier sa fille aux 
Misses Brontë, mais leur envoyer celle du colonel 
Stott : maintenant elles sont promises toutes les 



BT SES SŒURS 111 

deux à une certaine Miss Corkhills. Alors Char* 
lotte fait imprimer son prospectus et l'envoie timi- 
dement à cinq ou six personnes. Rien ne vient. 
Bientôt elle a presque peur qu'on ne lui amène des 
élèves. Elle a toujours eu horreur de ce cimetière 
qui a l'air d'assiéger la maison ; Haworth est froid 
et triste ; l'eau y est mauvaise. Elle s'imagine une 
mère de famille arrivant à la cure avec sa fille, re- 
connaissant les lieux et partant indignée. 

Aux vacances d'été, nouveau sujet d'appréhen- 
sion. Anne et Branwell reviennent. Branwell est 
extraordinaire et incompréhensible. Il paraît mé- 
content chez lui ; il a hâte de retourner chez les 
Robinson; tantôt d'une gaieté folle, tantôt abattu, 
il tient des propos énigmatiques, s'accuse de trahi- 
sons qu'il n'explique pas. A Noël il est un peu plus 
calme, mais, à peine de retour à Thorp Green, 
Anne écrit des lettres pleines d'inquiétude et de 
soupçons vagues. Evidemment son frère se com- 
porte d'une manière bizarre et le mécontentement 
de M. Robinson après avoir longtemps menacé 
commence à apparaître. 

Peu à peu et sans beaucoup comprendre, les pau- 
vres'filles se persuadent que le malheureux garçon 
ne tiendra aucune de ses promesses ; elles redoutent 
de le voir revenir quelque jour non seulement se 
mettre à leur charge, mais traverser tous leurs 



112 CHARLOTTE BRONTE 

efforts. Que serait une pension dont les élèves 
seraient en contact journalier avec un garçon de 
vingt-six ans d'une réputation douteuse ? 

Au commencement de 1845, Mary Taylor vint, au 
moment de s'expatrier, dire adieu à son amie. C'était 
une femme d'une nature indépendante et aventu- 
reuse, qui portait dans sa vie quotidienne la har- 
diesse de ses idées politiques et religieuses. Elle 
avait toujours rêvé d'une existence moins unie que 
celle que l'Angleterre offre assurée, mais toujours 
la même, aux femmes de sa classe. La mort de sa 
sœur à Bruxelles, des pertes d'argent, la décidaient 
à chercher fortune aux antipodes. Elle allait partir 
pour la Nouvelle Zélande. Elle trouva Charlotte 
découragée, incertaine et nerveuse. Elle, au con- 
traire, était toute pleine de sa résolution récente et 
de la perspective romanesque d'un voyage de deux 
mois, sous des étoiles nouvelles, à travers le plus 
vaste océan du monde. Elle eut pitié de son amie 
et lui dit que c'était une folie et un suicide de rester 
dans ce trou de Haworth. « Pensez à ce que vous 
serez dans cinq ans » dit-elle. La figure de Miss 
Brontê revêtit une expression si triste que Mary 
s'écria : « Ne pleurez pas, Charlotte ». Elle ne pleu- 
rait pas, mais elle se mit à marcher par la chambre 
et dit après un moment : « Je resterai, PoUy. » En 
mars, elle écrivait à la même amie. « Gomment vous 



ET SES SŒURS 113 

dire ce qui se passe ici ? Il ne se passe rien. Un 
jour ressemble à Tautre et ils ont tous la même phy- 
sionomie morte. Le samedi, le dimanche et le jour où 
Ton fait le pain sont les seuls qui aient une marque 
distinctive quelconque. Et pendant ce temps la vie 
s'use. J'aurai bientôt trente ans et je n'ai encore 
rien fait. Mais mon devoir est de rester ici. Il y a eu 
un temps où Haworth me plaisait : ce n'est plus 
maintenant. Il me semble que nous y sommes en- 
terrés. Je voudrais voyager, travailler, vivre une 
vie active. Vains désirs ! » 

Une phrase de cette lettre dit clairement que le 
goût de produire, l'aspiration confuse vers la gloire, 
étaient toujours vivants en elle, mais tout conspi- 
rait à la rejeter éternellement loin de ce qui l'atti- 
rait. Sa faiblesse générale avait retenti sur sa vue 
qu'à aucune époque elle n'avait eu bonne et le peu 
de service qu'elle pouvait exiger de ses yeux elle le 
consacrait à son père. Elle écrivait à M. Héger, dans 
son ferme et souple français, bien supérieur à 
celui de son maître. « Il n'y a rien que je crains 
comme le désœuvrement, l'inertie, la léthargie des 
facultés. Quand le corps est paresseux, l'esprit 
souffre cruellement. Je ne connaîtrais pas cette 
léthargie si je pouvais écrire. Autrefois, je passais 
des journées, des semaines, des mois entiers à 
écrire, et pas tout à fait sans fruit, puisque Southey 

8 



114 CHARLOTTE BRONTE 

et Coleridge, deux de nos meilleurs auteurs, à qui 
j'ai envoyé certains manuscrits, en ont bien voulu 
témoigner leur approbation ; mais, à présent, j'ai la 
vue très faible, si j'écrivais beaucoup, je deviendrais 
aveugle. Cette faiblesse de vue est pour moi une 
terrible privation ; sans cela, savez-vous ce que je 
ferais, Monsieur? j'écrirais un livre et je le dédie- 
rais à mon maître de littérature, au seul maître que 
j'aie jamais eu, à vous, Monsieur. Je vous ai dit sou- 
vent en français combien je vous respecte, combien 
je suis redevable à votre bonté, à vos conseils. Je 
voudrais le dire une fois en anglais. Gela ne se 
peut pas ; il ne faut pas y penser. La carrière des 

lettres m'est fermée N'oubliez pas de me dire 

comment vous vous portez, comment madame et les 
enfants se portent. Je compte bientôt avoir de vos 
nouvelles ; cette idée me sourit, car le souvenir de 
vos bontés ne s'effacera jamais de ma mémoire, et 
tant que ce souvenir durera, le respect que vous 
m'avez inspiré durera aussi, t 

Quelques mois plus tard, mieux portante et moins 
déprimée, elle allait écrire ce livre que sans doute 
elle sentait se former dans sa tête. C'était ce Pro^ 
fessor qui, mal accueilli par les éditeurs, devait se 
transformer en Villette et fut effectivement, dans ce 
deuxième état, un portrait séduisant de M. Héger, 
mais aussi une satire terrible de sa femme. Char- 



ET SES SŒURS 115 

lotte voyait tout en noir et presque à la veille de 
commencer son roman, elle désespérait de jamais 
écrire. 

Sa nervosité dut se traduire souvent en impa-> 
tience. C'est la seule époque de sa vie où elle ait 
cédé non pas à une vivacité qui ne lui était pas 
naturelle, mais aune soudaineté mordante et amère 
qu'elle ne reprimait pas sans peine. Qu'on lise ce 
petit tableau dans son meilleur style : « Je n'ai 
aucun désir de voir votre vicaire (celui d'EUen Nus- 
sey). Je suppose qu'il ressemble à tous les vicaires 
que j'ai vus et c'est une race égoïste, vide et vaine ► 
Nous n'en avons pas moins de trois, à l'heure qu'il 
est, dans la paroisse de Haworth, et pas un qui 
vaille mieux que ses camarades. L'autre jour, tous 
les trois, accompagnés de M. Smith dont je n'ai rien 
de bon à vous dire, arrivèrent ou plutôt entrèrent 
en coup de vent, à l'heure du thé. C'était un lundi 
— jour où nous cuisons — j'avais chaud et j'étais 
fatiguée. Cependant s'ils s'étaient comportés décem-^ 
ment sans faire leur tapage, je leur aurais servi 
leur thé en paix. Mais ils se mirent à se vanter et à 
tomber sur les non-conformistes d'une manière à 
laquelle ma patience ne résista pas. Brusquement 
je prononçai quelques phrases sèches et rapides 
qui les rendirent tous muets. Papa ne pouvait en 
revenir, mais je ne regrette rien ». 



116 CHARLOTTE BRONTE 

Il n'y aura rien de mieux dans Shirley qu'on pour- 
rait pourtant appeler le fléau ou le maillet des 
vicaires. 

Il est remarquable que M. NichoUs, le futur mari 
de Charlotte, était compris dans la réprobation 
générale. La chronique de Haworth l'ayant désigné 
comme le gendre possible de M. Brontë, Charlotte 
écrit : c II n'y eut jamais bruit plus mal fondé. Une 
civilité froide et distante, sont les seuls termes où 
j'aie jamais été avec M. Nicholls. Je ne pourrais, en 
aucune manière, lui parler, même en plaisantant, 
d'une semblable rumeur. Ce serait me faire le plas- 
tron de lui et des autres vicaires ses camarades pen- 
dant six mois. Ils me regardent comme une vieille 
fille et moi je les regarde, tous tant qu'ils sont, 
comme des échantillons souverainement peu inté- 
ressants, bornés et ordinaires du sexe grossier. » 

Ces exécutions foudroyantes se retrouvent par 
centaines dans ses romans. La mansuétude n'est pas 
une vertu brontesque. 

Tant que dure cette période de tristesse sans 
éclaircie, Charlotte saisit avidement toutes les occa- 
sions qui s'offrent d'interrompre un instant la 
monotonie de son existence. Son amie Ellen l'em- 
mène à Hathersage où son frère le Rev. Henry 
Nussey, le même qui avait eu des vues sur Char- 
lotte, venait d'arriver, tout récemment marié. Elles 



ET SES SŒURS 117 

y restent ensemble pendant trois semaines et ce 
séjour fait du bien à Miss Brontë. En revenant à 
Haworth elle fit une rencontre qui l'intéressa. Un 
français se trouvait dans le train. Elle craignait 
extrêmement de perdre l'habitude de parler fran- 
çais et fut heureuse de cette occasion. Elle avait 
l'oreille assez délicate pour deviner que ce voyageur 
avait dû vivre en Allemagne, ce qui se trouva juste. 

On était au commencement de juillet, dans les 
plus longs jours du Nord. Elle arriva à Haworth à 
dix heures du soir. La consternation régnait au 
presbytère. Branwell était là, inopinément survenu, 
l'air malade. Presque en même temps que lui, était 
venue une lettre terrible de M. Robinson, l'avertis- 
sant que ses manœuvres étaient découvertes, le trai- 
tant des noms les plus durs et lui signifiant qu'il 
eût à cesser aussitôt et pour jamais toute communi- 
cation avec aucun des membres de sa famille. 

Il faut expliquer ce mystère. M. Robinson était 
marié à une femme beaucoup plus jeune que lui, 
mais qui avait cependant près de vingt ans de plus 
que Branwell. Elle s'était éprise du jeune précep- 
teur, les choses avaient dû aller très loin et Bran- 
well s'était abandonné à toute la violence d'une 
passion folle. De là ses allures incompréhensibles 
aux dernières vacances et les lettres effrayées et 
mystérieuses d'Anne après leur retour à Thorp 



118 CHARLOTTE BRONTE 

Green. Le renvoi de Branwell était une catastrophe 
dans sa vie, comme dans celle de son vieux père et 
de ses sœurs. Elle marque le commencement de sa 
dégradation définitive. Pendant les premiers temps 
son exaltation faisait trembler et il fallut se décider à 
l'éloigner sous bonne garde. Cette mesure eut son 
effet. Il écrivit à Charlotte une lettre pleine de 
repentir. On en trouve une autre du même genre 
dans sa correspondance avec l'ingénieur Grundy, 
mais ce sont les derniers éclairs d'une nature qui 
avait été riche. « Mon brillant et malheureux fils », 
écrira M. Brontê dix ans après sa mort. De ce jour, 
il ne fut plus que le malheureux Branwell. Pendant 
trois longues années, son ivrognerie crapuleuse, 
bientôt après sa passion pour l'opium, ses fureurs 
suivies de stupeurs, ses ruses de monomane pour 
se procurer de l'argent ou du whisky, ses men- 
rsonges bétes ou méchants, son horreur du travail 
.feront le lugubre fond de la vie des solitaires de 
Haworth. Branwell avait été leur idole. Il devenait 
non seulement leur honte mais leur tourment. Les 
lettres de Charlotte ne font allusion à lui que comme 
à un malade condamné, un infortuné dont la mort 
est lente à venir. « Branwell un peu mieux. Bran- 
well très mal. » Quelquefois, on le croit sans 
argent, on entre dans sa chambre pour lui parler, 
on le trouve sans parole. Il couche depuis son enfan- 



ET SES SŒURS 119 

ce dans la chambre de son père. Souvent il dit à ses 
sœurs, en guise de bonsoir, que lui ou le vieux sera 
mort avant le matin. Ou bien ses premières paroles 
en descendant à la cuisine sont une phrase comme 
celle-ci. tt Le vieux et moi nous avons eu une rude 
nuit. Il fait ce qu'il peut, lui, le vieux, mais moi je 
suis fini. » 

Après deux ans environ, M. Robinson mourut. 
Branwell avait toujours répété dans ses accès, et 
Anne avait paru croire, que si cet événement arrivait, 
il épouserait la veuve. Mais un bruit — mentionné 
expressément dans une lettre de Charlotte — se 
répand que M. Robinson a prévu cette éventualité 
et déshérité sa femme au cas où elle se remarierait. 
En effet, on voit bien un jour les Misses Robinson, 
élèves d'Anne, faire visite à Haworth à leur ancienne 
institutrice, mais leur mère ne fait jamais un pas 
vers Branwell. (1) Bientôt, elle s'établit à Londres, 

(I) Cette répugnante histoire fut racontée d'un bout à 
Tautre, avec un rare courage, par Mrs Gaskell, dans la pre- 
mière édition de sa Vit de Charlotte Brontë. Les noms pro- 
pres n'étaient désignés que par des initiales, cependant un 
procès fut intenté que Mrs Gaskell perdit. Elle dut faire par 
son avocat des excuses publiques à Mrs Robinson et suppri- 
mer ou du moins transformer profondément son récit. Elle 
le fît sans conviction. La version reçue dès lors et accueillie 
avec faveur par la merveilleuse convention qu'était à cette 
époque la respectabilité britannique fut la suivante : 1* 
Mrs Gaskell avait fait une erreur matérielle, puisque le testa- 
ment de M. Robinson ne contenait aucune allusion à un 



120 CHARLOTTE BRONTE 

elle est dans la plus brillante société mondaine et 
charitable, et, à chaque instant, son nom est cité 
respectueusement dans les journaux. 

Peu à peu, Charlotte prend son parti de voir sa 
vie empoisonnée et perdue. Il y a une chose que 
rien ni personne ne peut lui ôter, c'est son courage 
indomptable et la conscience d'avoir toujours lutté. 
Elle sent que cette réserve ne lui manquera jamais ; 
elle y voit une récompense lointaine, à vrai dire, 
mais dont elle peut être sûre. Ce mélancolique 
espoir d'une âme brave jusqu'à l'héroïsme remplit 
une lettre à Miss Wooler où elle parle d'abord du 
soutien qu'elle trouve dans l'affection de ses sœurs 
et de l'inutilité de rêver la guérison de Branwell : 
<c Vous me demandez si je ne trouve pas que les 
hommes sont de bien étranges créatures. Je n'en 
suis que trop persuadée. Je trouve aussi qu'on ne 
les élève pas bien, qu'on ne les défend pas assez 
contre les tentations. On protège les filles comme si 



second mariage de sa femme. 2* Toute l'histoire était un 
produit du cerveau malade de Branwell. 

Contre cette thèse fragile restent les points graves que 
voici : 1** Anne qui vivait aussi dans la maison des Robinson 
n'eut jamais de doutes sur ce que son frère racontait. 2* La 
lettre de Charlotte dont il est parlé plus haut prouve que, 
de tous cotés, on croyait à la défense faite à Mrs Robinson 
par son mari. 

On ne peut douter qu'il y ait eu, au moins, un scandale 
dans le pays. 



ET SES SŒURS 121 

elles étaient aussi fragiles que sottes, tandis que les 
garçons sont abandonnés à eux-mêmes et confiés à 
leur seule sagesse. 

Je suis contente que vous vous soyez plu à Broms- 
grove. Je suis toujours contente quand j'entends 
dire que vous avez un peu de plaisir : cela prouve 
qu'il y a une justice rétributive, même en ce monde. 
Vous avez travaillé sans répit, vous vous êtes refu- 
sée tout amusement, presque tout relâche, pendant 
votre jeunesse et votre maturité. Maintenant vous 
êtes libre et vous avez devant vous, je l'espère, de 
nombreuses années de vigueur et de santé, pour 
goûter votre liberté. 

Il y a un certain égoïsme dans ma sympathie : 
j'aime voir que même une « femme toute seule » 
peut être aussi heureuse qu'une femme mariée adu- 
lée et une mère orgueilleuse. Je réfléchis beaucoup, 
ces temps-ci, à la vie des femmes inmariées etinma- 
riables. Je trouve qu'il n'y a pas au monde de carac- 
tère plus respectable que celui d'une fille qui fait 
son chemin sans bruit, avec persévérance, sans 
soutien de frère ni de mari, et qui, à quarante-cinq 
ans ou plus, garde assez de courage, de largeur de 
cœur et de raison, pour supporter les peines inévi- 
tables, comprendre celles d'autrui et tâcher d'aider 
les malheureux. » 

Je ne crois pas qu'il y ait le moindre alliage dans 



122 CHARLOTTE BRONTB 

ces sentiments. A Tépoque où Charlotte écrivait 
cette lettre, elle avait refusé deux prétendants et 
devait en refuser deux autres. 

Elle écrit aussi à ËUen Nussey qui s'ennuyait 
chez sa mère et regardait vers le vaste monde : « Je 
vais vous dire comment je vois la question. Le vrai 
chemin est celui qui demande le plus grand sacrifice 
de soi-même et assure le plus grand avantage du 
prochain; ce chemin-là, si l'on y marche assez long- 
temps, doit conduire au bonheur, bien qu'il semble 
aller du côté opposé. Si votre mère est plus heureuse, 
vous restant près d'elle, restez. On ne vous admi- 
rera pas, mais votre conscience vous approuvera. 
Ce que je vous conseille ici, j'essaie de le mettre 
moi-même en pratique. » 

Pendant ce triste automne de 1843, une circons- 
tance en apparence insignifiante survint, qui allait, 
non pas changer la vie des sœurs Brontê, mais y 
faire entrer un élément d'intérêt jusque-là chiméri- 
que. 

En dehors des travaux du ménage et des affaires 
de la maison, elles vivaient leur existence très à part. 
Il ne faut pas s'en scandaliser. Eugénie de Guérin 
ne montrait pas ses cahiers à sa sœur Mimi. Anglai- 
ses, campagnardes et filles du Nord, les Brontê 
ressemblaient à ces filles un peu rudes de nos fa- 
milles provinciales qui font bourse à part et cares- 



ET SES SŒURS 123 

sent chacune leurs projets sans se les dire et sans, 
pour cela, s'aimer moins. Emily et Anne étaient 
assez en confidence, mais Charlotte ne les ques- 
tionnait jamais. Elle tomba un jour par hasard sur le 
cahier où Emily mettait ses poésies. Elle les lut. Ces 
vers simples et profonds Tétonnèrent et elle le dit à 
sa sœur. Emily fut froissée, elle se crut victime d'une 
indélicatesse et il fallut des heures pour l'apaiser. 
Anne, à son ordinaire silencieuse et paisible, dit alors 
à Charlotte que puisqu'elle aimait les vers d'Emily elle 
aimerait peut-être aussi les siens; sur quoi, elle pro- 
duisit non seulement un cahier de poésies, mais 
des coupures de magazines qui avaient parfois 
accueilli ses pièces. Devant cette masse de manus- 
crits l'idée vint à Charlotte que les vers d'Emily 
pourraient peut-être faire passer les autres, et la 
perspective de cette publication s'empara fortement 
de l'esprit des trois sœurs. En peu de temps elles 
se résolurent à paraître ensemble coûte que coûte, 
devant le public. 



CHAPITRE X 



Charlotte a trente ans, Emily, vingt-huit, et Anne, 
vingt-six. Au dire de l'aînée qui sert de chroniqueur 
à toute la famille elles n'ont encore rien fait. En 
effet, elles sont ignorées, non seulement du public 
mais du monde entier à l'exception de trois ou qua- 
tre personnes qui connaissent leurs aspirations et 
les voient ronger leur frein. Nous-mêmes, specta- 
teurs de leur vie, comment nous frappent-elles ? 
J'ai nommé plus haut, parce que la comparaison 
vient naturellement à l'esprit, Eugénie de Guérin. 
De quel côté vont nos sympathies? Où iront nos 
pensées quand elles seront laissées à elles-mêmes ? 
Ne sera-ce pas toujours vers la charmante sœur de 
toutes les âmes chrétiennes et rêveuses ? Comme le 
Cayla est accueillant et ouvert, au regard de la cure 
de Haworth ! Comme la tristesse y est moins lourde ! 
Comme la prose de l'existence quotidienne s'y co- 
lore au lieu de rester grise et maussade ! Un charme 



CHARLOTTE BRONTE ' 125 

transfigure les moindres actes comme les moindres 
paroles d'Eugénie. Ce qu'il est, nous n'avons pas 
besoin de le demander à Matthew Arnold qui l'a 
cependant bien senti : la religion catholique comme 
elle s'exprime, non dans les livres glacés des savants 
ni dans les déclamations des politiciens, mais dans 
les prières de l'Eglise et dans la vie des saints, a un 
rayonnement unique. Seul, le stoïcisme qu'EmilyA 
impose à ses sœurs pourrait relever le terre à ! 
terre de leurs vies étroites. Mais [le stoïcisme ne / 
relève jamais rien : il n'a ni la vertu ni la con- 
tagion de la bravoure et de la résignation, il . 
est sa récompense à lui-même, parce qu'il ne fait ) 
rien que pour lui-même et qu'il n'y a pas d'amoup 
en lui. 

Nous restons donc en face des pauvres filles d'un 
clergyman pauvre, se défendant assez faiblement 
contre la mauvaise chance et s'enfermant dans un 
courage d'où l'aigreur n'est pas absente. Si les 
Brontê n'eussent rien publié, elles nous paraîtraient 
dignes de pitié certainement, elles ne seraient guère 
intéressantes. 

Mais nous pouvons ouvrir les quelques cahiers 
de poésies que Charlotte allait faire imprimer et 
aussitôt nous en voyons les auteurs sous un jour 
nouveau. Dieu se révèle dans le monde par la sain- 
teté, la charité et l'héroïsme; il se révèle aussi par 



126 CHARLOTTE BRONTE 

le génie : ces filles, à travers leur existence de 
ménagères et d'institutrices, étaient visitées par 
ce que, à défaut d'autre terme, — on appelle 
l'inspiration poétique. Elles savaient, d'expérience 
fréquente, ce que c'est qu'être transporté, par la 
rencontre d'un son avec un sentiment ou une image, 
dans un monde autre que celui-ci, où tout devient 
charmant et facile. Cette grande fille brune, Emily, 
que nous voyons battre un tapis dans le jardin de la 
cure, ou, à genoux dans une chambre, comptant des 
pommes de reinette, entend des voix quand elle se 
promène dans les moors; la clochette des bruyères 
lui parle dans l'anfractuosité du roc, une musique 
insaisissable passe en même temps qu'elle dans la 
gorge isolée; Anne, la timide et silencieuse, est 
jetée a dans un charme de rêve par l'étoile de la 
montagne i> ; Charlotte ne sent plus le poids de sa 
responsabilité et de ses échecs : de longs rythmes 
la bercent ou elle s'abandonne à la violence qui est 
le fond caché de sa nature. Qu'on lise une des fai- 
bles imitations lamartiniennes d'Eugénie de Guérin 
après un poème, un vrai poème d'Emily Brontë, 
dont les vers s'envolent comme de beaux oiseaux 
sauvages, aussitôt les deux femmes changent de 
rang. Eugénie reste exquise, mais elle est à notre 
niveau, l'autre est un être à part. C'est le privilège 
du poète ; il peut être homme faible et lâche : certai- 



ET SES SŒURS 127 

nés minutes Télèvent au-dessus de Thumanité. Ne 
cherchez rien de noble dans les lettres d'amour du 
pauvre Musset, mais relisez V Espoir en Dieu. 

Charlotte et Anne ne sont pas à la hauteur d'Ëmily . 
Charlotte fait le vers avec une rare facilité, elle a le 
mouvement et l'harmonie; dans une ou deux pièces, 
— celle intitulée Apostasy^ par exemple — elle sait 
mettre une fougue qui rappelle Browning, mais elle 
est longue souvent et presque toujours elle est ro- 
mantique. 

Une pièce qu'elle traduit du français semblerait 
bien plutôt avoir été traduite de l'allemand. Une seule 
fois, dans une pièce intitulée : Mémoire et toute 
pleine de la poésie panthéiste du tombeau, familière 
à Ëmily, son idée trouve une expression digne 
d'elle. 

La muse d'Anne est religieuse et profondément 
triste aussi. Le calvinisme a mis sa main de fer sur 
elle dès son enfance et elle ne s'est jamais dégagée 
de la cruelle étreinte. Comme Gowper à qui elle 
dédie des strophes comme s'en écriraient des com- 
pagnons d'infortune, elle aimait Dieu et le voyait 
terrible. Souvent une image rapide montre qu'elle 
aussi sentait la nature, qu'elle connaissait l'ivresse 
du vent d'automne soufflant dans les bois ; une ou 
deux fois elle balbutie tout bas des vers d'amour, 
mais ce qui lui est trop instinctif, c'est la prière sup- 



128 CHARLOTTE BRONTE 

pliante et sans espérance. La terreur de la damna- 
tion fait trembler sa pauvre petite voix innocente. 

Il y quelque chose de déchirant dans le rythme 
d'une courte pièce, Appealj qui commence par un 
aveu de fatigue indicible, et dans la joie triste d'une 
autre poésie où elle remercie Dieu d'un jour, un 
seul jour heureux. 

Deux fois elle se révolte. La première c'est pour 
apostropher l'insolente sécurité des « élus», comme 
s'appellent eux-mêmes les calvinistes assurés de 
leur salut. On n'a jamais rien écrit de plus poignant. 
Pas un mot où n'apparaisse toute l'âme ulcérée, sen- 
tant confusément que la doctrine est jugée par l'or- 
gueil même de ses adeptes et n'ayant cependant pas 
la force de le dire à Dieu, sinon dans un sanglot 
pitoyable. L'autre pièce est celle à laquelle j'ai fait 
allusion en disant un mot de la religion des Brontê. 
Elle est intitulée Prière dans le Doute et n'est que 
le dernier cri d'une âme trop longtemps torturée- 
La voici : 

Eternelle puissance de la terre et du ciel ! 
Invisible et cependant visible en tout, 
Cachée mais habitant partout, 
Muette, mais parlant dans le moindre son ; 

Si jamais ton oreille s'est penchée en merci, 
Quand les mortels misérables t'ont invoquée ; 
Si vraiment ton Fils fut envoyé 
Pour sauver les pécheurs comme moi ; 



ET SES SŒURS 129 

Alors, entends-moi maintenant, tandis qu'agenouillée 
J'élèye vers toi mon cœur et mes yeux, 
Tandis que toute mon àme s'exhale en prière ; 
Donne-moi, donne-moi la foi. Je crie. 

S'il n'y avait pas une lueur en mon Âme, 
Je ne pourrais éleyer cette prière fervente ; 
Mais, oh ! donne-moi une lumière plus forte, 
Et laisse-la moi dans ta merci. 

Tant que la foi reste avec moi, je suis heureuse : 
Elle change en jour ma nuit la plus sombre ; 
Mais quand je la serre contre moi. 
Souvent je la sens qui m'échappe. 

Alors dans le froid et la nuit mon Âme tombe, 
A voir fuir la lumière de ma vie ; 
Et tous les démons d'enfer, me semble-t-il» 
Exultent de mon angoisse. 

Que ferai-je, si tout mon amour. 

Mes espérances et mes travaux sont perdus, 

S'il n'y a pas de Dieu du ciel 

Pour m'entendre quand je prie ; 

Si tout n'est qu'illusion. 

Si la mort est un éternel sommeil. 

Si personne n'entend mon appel secret 

Ni ne voit mes larmes silencieuses?... 

0, aide moi. Dieu ! Car toi seul 
Peux soulager mon Âme affolée ; 
Ne l'abandonne pas, elle est tienne, 
Faible, mais demandant la foi. 

Chasse, chasse ces doutes cruels. 

Fais moi savoir que tu es Dieu ! 

Si ma foi brillait jour et nuit, 

Que seraient mes fardeaux terrestres ? 



130 CHARLOTTE BRONTE 

Si je crois que Jésus est mort, 
Et que s'éTeillant il remonta là-haut, 
Alors sûrement, chag^rin, péché, orgueil. 
Céderont à la paix, à l'espérance, à l'amour. 

Toutes les paroles bénies qu'il a dites 
Me donneront la force et la joie, 
Mettront un bouclier sur ma tète. 
Un printemps de paix dans mon cœur. 

On voit ce que sont ces effusions douloureuses. Il 
ne s'agit pas ici d'art, ni d'expression, ni de beauté. 
Les blessures de la pauvre âme palpitent à nu dans 
ces vers. Personne au monde ne s'est servi plus 
simplement du rythme pour dire des choses sacrées 
et sur lesquelles la critique n'a point de droits. 

Emily est aussi robuste que sa sœur est faible. 
Près de cette fleurette agitée elle semble une force 
de la nature. Elle aussi a écrit quelques poésies re-» 
ligieuses. En voici une — ce sont ses derniers vers 
— qui montrera d'un seul coup son caractère domi- 
nateur, l'intrépidité de sa pensée et le coup d'aile 
de sa poésie. 

Mon âme ne sait pas la peur. 

Elle ne tremble pas dans la sphère orageuse du monde ; 

Je Tois briller les gloires du ciel, 

Et ma foi brille égale, m'armant contre la crainte. 

O Dieu ! Dieu dans mon cœur, 

Toute puissante, toujours présente diyinité. 

Vie, qui as ton repos en moi, 

Comme moi, yie immortelle, ai ma puissance en toi ! 



ET SES SŒURS 131 

Vains sont les mille Credos 

Qui émeuvent les cœurs des hommes, indiciblement vains. 

Impuissants comme des herbes séchées 

Ou de rëcume folle sur la mer sans bornes, 

A éveiller le doute en qui 
Se tient ferme à ton infinité, 
£t jette son ancre 
Sur le roc de l'immortalité. 

D'un amour qui embrasse tout 

Ton esprit anime les années éternelles, 

Pénètre et réchauffe, 

Change, soutient, dissout, crée et élève. 

Si la terre et Thomme passaient. 

Si les soleils et les mondes cessaient d'être. 

Et que toi seul demeurasses. 

Toute existence existerait en toi. 

Il n'y a point de place pour la Mort, 
Sa puissance ne peut anéantir un atome, 
Toi, toi, tu es l'Etre et le Souffle, 
Et ce que tu es ne peut être détruit. 

Qu'y a-t-il derrière cette théologie panthéiste 
infiniment éloignée du calvinisme grelottant de la 
malheureuse Anne ? Du scepticisme ou de la foi ? De 
Torgueil ou seulement une espérance invincible ? 
Qui le dira ? Mais sûrement il y a une singulière 
possession de soi-même, un profond sentiment de 
sécurité dans la perception lumineuse de quelques 
vérités consolantes, dans la possession de senti- 
ments simples et faciles à faire renaître et dans un 
entier dédain de tout le reste. 



132 CHARLOTTE BRONTE 

Elle dit encore : 

Ai-je tort d'adorer 

Où la foi ne peut douter, ni l'espérance faiblir, 

Puisque c'est ma propre àme qui exauce ma prière ? 

Voilà sa religion et sa morale. 

Elle est stoïque, si l'on veut, parce que personne au 
inonde n'a su endurer plus silencieusement la dou- 
leur, mais seuls les critiques à jugements sommaires 
et métaphores faciles ont pu dire qu'elle est pessi- 
miste. Quiconque aimera assez sincèrement sa 
poésie pour y revenir et en prendre l'esprit verra 
que des trois sœurs elle fut incomparablement la 
plus heureuse. Une de ses strophes le dit, « elle 
tenait les richesses en faible estime, elle se moquait 
de l'amour, et, quant à la gloire, elle y voyait un 
rêve » ; que lui aurait-il fallu pour être heureuse 
qu'elle n'eut pas ? Rien, sinon peut-être un frère 
moins désolant. Elle détestait les étrangers, le nou- 
veau, le bruit, quelqu'il fût. Elle aurait eu horreur de 
la notoriété qui vint plus tard à Charlotte. Ce qu'elle 
aimait, c'était l'atmosphère paisible de sa maison, 
la routine de sa vie indépendante, et l'immense 
liberté des moors. Elle en a joui autant qu'il était 
possible à une àme humaine. Matthew Arnold, dans 
ses vers sur le cimetière de Haworth, la représente 
se consumant elle-même et en mourant. Métaphores 
faciles. Emily est morte de phtisie. Avec des pou- 



ET SES SŒURS 133 

mons sains, elle aurait vécu aussi longtemps qu'un 
Goethe et l'intensité lyrique de ses impressions 
aurait laissé intacte une âme de sa trempe. 

On vient de voir que l'au-delà ne lui apparaît pas 
redoutable. Elle croit à l'immortalité, sans dire 
pourquoi ni comment, se contredisant parfois, ap* 
pelant le triomphe du bien sur le mal, ou se conten- 
tant d'aspirer vers le temps « où elle dormira sans 
identité ». Les vingt passages où elle évoque l'idée 
du tombeau sont uniformément paisibles ; l'horrible 
devient charmant par la grâce de ses rythmes ; c'est 
sans effroi qu'elle voit « les racines de l'herbe se 
mêler à sa chevelure ensoleillée ». Croyante ou 
panthéiste, et probablement les deux à la fois, elle 
voit le plus grand des problèmes avec sérénité : 

Le monde du dehors est désolant, 

J'en apprécie davantage le monde du dedans. 

Charlotte, toute brave qu'elle soit, ne dirait ja- 
mais cela de ce ton. Il faut se sentir bien riche et 
bien sur de n'avoir jamais à emprunter. 

Les poètes, lorsqu'ils invoquent leur génie, ont 
l'air, le plus souvent, d'accomplir une formalité lit- 
téraire dont ni eux ni nous ne sommes les dupes. 
Emily parle à son double mystérieux comme le 
ferait un barde ou un Indien inspiré. 

Ne fûmes-nous pas amis dès l'enfance ? 



134 CHARLOTTE BRONTE 

Elle cause avec lui à la fenêtre de sa chambre par 
dessus Tun rosier en fleurs. On dirait d'un amant. 
Rien de la vide mélancolie romantique dans l'état 
d'âme où elle se sent poète : aucun appel à ce qui 
pourrait être et n'est pas. 

Deux ou trois fois, elle semble céder à l'influence 
de son temps et elle écrit, comme Charlotte, un 
titre romantique : le Prisonnier^ la Mère abandon-^ 
née^ une Scène de Mort, mais c'est pour célébrer la 
vie, la lumière, l'espace ouvert et la caresse de la 
nature. C'est là qu'elle ferait penser aux Grecs. 
Rien ne l'abat, presque rien ne l'attriste ; elle est la 
reine de sa propre vie. 

De son art il y a peu de chose à dire. Les moors 
sont la source principale de son inspiration; les 
choses éternelles et rebattues auxquelles tous les 
poètes descriptifs ou lyriques reviennent sans cesse : 
le vent, le soleil, les fleurs, les oiseaux. Elle ne dit 
rien qui n'ait été dit mille fois. Mais elle le dit au- 
trement. Elle n'a pas écrit une pièce où, à quelque 
moment, on ne sente le coup de baguette magique 
de la vérité apparue soudainement charmante. Char- 
lotte fait d'aussi beaux vers, mais la brise de mon- 
tagne n'y passe pas. Avec des mots simples, Emily 
atteint à chaque instant l'effet rare. Rare, est le 
mot qu'on se répète tout bas, en sentant que cette 
fille extraordinaire a gardé la puissance de regarder 



ET SES SŒURS 135 

face à face la réalité près de laquelle nous passons 
sans la voir. Elle, comme Keats, a dû savoir, qu'a> 
près sa mort, elle serait parmi les poètes. 

On ne le lui dit guère pendant sa vie. Les cahiers 
que Charlotte voulait faire imprimer finirent par 
Fêtre, mais les vers d'Emily n'eurent pas la vertu 
que son aînée leur attribuait. On verra qu'ils n'eu- 
rent en aucune façon, ce qu'on appelle le succès. 

Charlotte essaya d'abord de trouver un éditeur 
qui acceptât de prendre le volume à sa charge. Son 
inexpérience et celle de ses sœurs était absolue. Elle 
frappa à neuf ou dix portes sans obtenir même un 
mot de réponse. Branwell qui ne s'était pas encore, 
à cette époque, complètement exclu de la vie com- 
mune, lui conseilla de joindre un timbre poste à sa 
lettre et elle eut enfin la joie de recevoir de M. Ro- 
bert Chambers, l'éditeur d'Edimbourg, non certes 
une acceptation mais quelques conseils. 

Ces conseils n'étaient vraisemblablement pas très 
encourageants, car à la tentative suivante, Charlotte 
se contenta de demander au libraire, quelle somme 
il exigerait pour imprimer son livre et se charger 
de la vente. Elle s'adressait cette fois à la maison 
Âylott and Jones, de Londres, qui adopta le volume 
contre versement de trente et une livres sterling. 
Grâce à une économie plus que sévère et au petit 
héritage de leur tante, les sœurs Brontë avaient 



136 CHARLOTTE BRONTE 

chacune une action du chemin de fer de Liverpool, 
et elles recoururent probablement à cette réserve. 
Charlotte voulut que le livre eût une apparence con- 
venable : elle insista pour avoir un papier à son 
goût et un beau caractère. Bientôt des épreuves 
arrivèrent et ce dut être un événement. Une diffi- 
culté survint aussi. Les trois sœurs tenaient à leur 
incognito; elles y tinrent énergiquement aussi long- 
temps qu'il ne leur fut pas impossible ; elles avaient 
pris des pseudonymes (Currer, EUis, et Acton 
Bell) qui respectaient leurs initiales et ne disaient 
pas leur sexe, mais il fallait tromper le facteur du 
village et cela paraissait difficile. Il est surprenant 
qu'en se faisant adresser ses épreuves au nom de 
Currer Bell, sous le couvert de Miss Brontê, Char- 
lotte soit restée inconnue si longtemps. 

Le volume parut au commencement de mai 1846, 
sous le titre nu de « Poèmes par Currer, Ellis et 
Acton Bell ». C'était un in-16 de 165 pages. Char- 
lotte refusa de dépenser pour plus de cinquante 
francs d'annonces et ne fit envoyer le livre qu'à une 
dizaine de revues et journaux. Quelques critiques 
le signalèrent dans ces articles où ils entassent 
vingt-cinq ou trente auteurs et débarrassent d'au- 
tant leur table de travail. h'Athenœum du 4 juillet 
fut le premier à parler de ces Bell, deux fois ano- 
nymes. L'article ne manquait pas de pénétration. 



ET SES SŒURS 137 

Le critique donnait la palme à EUis qu'il appelait a 
fine, quaint spirit, mots intraduisibles mais qui ré- 
vèlent une perception vive encore que confuse de 
l'originalité d'Emily. Le Dublin University Maga^ 
zine publia aussi une appréciation indulgente. Char- 
lotte, au nom des deux autres, écrivit au directeur 
une lettre où l'on voit à quel point ces débutantes 
infiniment obscures étaient de pures artistes. Elle 
remerciait brièvement de la mention obligeante 
qu'on avait faite de leurs poèmes et consacrait tout 
le reste de sa lettre au plaisir que lui avaient causé 
des considérations sur la poésie moderne, où elle 
trouvait condensé a l'esprit même de la vérité et de 
la beauté. » Les Brontê virent toujours l'abîme qui 
sépare le pur plaisir de l'intelligence des satisfac- 
tions de la vanité. 

Dans le courant du même mois de juillet, un 
M. Enoch, de Warwick, écrivit aux Brontë, ou plu- 
tôt aux Bell, pour avoir leurs autographes. Ce fut 
tout. Il ne s'était trouvé qu'un seul autre amateur 
de poésie à acheter le petit volume, et il n'y en eut 
jamais davantage. Un an après, les comptes de Ay- 
lott et Jones indiquaient toujours à l'avoir des Mes- 
sieurs Bell, deux volumes vendus. A cette époque, 
Charlotte, avant d'abandonner l'édition aux « fai- 
seurs de malles » envoya des exemplaires à de Quin- 
cey, à Tennyson et à quelques autres écrivains en 



138 CHARLOTTE BRONTE 

renom, avec une lettre de bonne humeur, où bien en- 
tendu, elle se gardait de demander quoique ce fût (1). 
Elle a donné, — dans sa notice biographique sur ses 
sœurs — son verdict final sur cette première pro- 
duction. « Le livre fut imprimé; on le connaît à 
peine et tout ce qui mérite d*être connu est Tœuvre 
d'Ellis. La ferme conviction que j'ai de la valeur de 
ces poèmes n'a pas été ratifiée par la critique, mais 
je la garde. » 

(1) Un certain nombre d'exemplaires furent revendus plus 
tard à la maison Smith et Elder. Il en passe parfois dans 
les Tentes ; leur prix est rarement inférieur à quatre à cinq 
cents francs. 



CHAPITRE XI 



Pendant que les sœurs Brontê corrigeaient les 
épreuves de leur volume de vers, elles s'occupaient 
d'un autre travail. Charlotte fait savoir à son édi- 
teur, par une lettre datée du 6 avril, que les Mes- 
sieurs Bell terminent chacun un ouvrage de fiction, 
mais qu'il ne leur plairait pas de le publier à leurs 
frais, et qu'ils l'offrent à Aylott and Jones pour être 
imprimé soit séparément, soit en trois volumes ju- 
meaux. Ces trois ouvrages étaient le Professor, 
Wuthering Heights et Agnes Grey. Agnes Grey n'im- 
porte guère, et nous n'avons aucun moyen de sa- 
voir depuis quand Emily travaillait à Wuthering 
Heights ; quant au roman de Charlotte, la lettre à 
M. Héger citée plus haut prouve qu'il n'avait pu être 
commencé avant la fin de l'été de 1845. 

Ce fut un hiver solennel que celui pendant lequel 
Wuthering Heights fut écrit. Nous savons qu'Emily 
continuait, comme d'habitude, à s'occuper du mé- 



140 CHARLOTTE BRONTE 

nage, à faire le pain, à lire de Tallemand et à jouer 
avec ses bétes, mais nous ne savons pas comment 
Heathcliff prenait forme dans son esprit. Charlotte 
a été ici par trop sobre de détails, car elle avait vu, 
jour par jour, le progrès de cette étonnante créa- 
tion. Les trois sœurs travaillaient sitôt qu'elles 
avaient un moment de loisir. Le papetier du village 
Greenwood, dit qu'elles faisaient une énorme con- 
sommation de papier. Charlotte myope et vite fati- 
guée, écrivait au crayon sur des carrés de papier 
fixés à un carton qui lui servait de pupitre sans pe- 
ser beaucoup sur sa main. Elle écrivait sans ratu- 
res, quand l'inspiration lui venait, mais, comme 
elle ne faisait guère de plans, il lui arrivait souvent 
d'avoir à jeter ses carrés de papier et à recom- 
mencer sur nouveaux frais. 

A neuf heures du soir, M. Brontë montait, 
les prières dites, suivi de son épave humaine ; il 
s'arrêtait un instant sur l'escalier pour remonter 
l'horloge, et bientôt les trois sœurs étaient seules 
dans la salle à manger. Elles avaient gardé leur 
ancienne habitude d'éteindre la lumière et de se 
promener à la clarté du feu. C'est alors qu'elles se 
disaient où en était leur travail et en discutaient le 
progrès. Il en fut de même, l'année suivante, tandis 
que Charlotte préparait Jane Eyre : c'est dans une 
soirée semblable qu'elle soutint contre ses sœurs la 



ET SES SŒURS 141 

possibilité de faire son héroïne à la fois laide et 
séduisante. Mais ce sont là des détails sans impor- 
tance et peut-être que ceux dont la critique serait si 
friande n*en ont pas beaucoup plus. Ce qu'on ap- 
pelle les sources littéraires d'un ouvrage aident 
sûrement à le mieux comprendre, mais elles n'ap- 
prennent rien sur le jaillissement intérieur et pro- 
fond qui est l'inspiration même d'un chef d'œuvre, 
et où Térudition a moins à voir que l'intuition d'un 
enfant. Charlotte aurait pu nous renseigner sur quel- 
ques « repentirs » de sa sœur, mais ce serait encore 
de la littérature. Ni elle, ni personne, ni Emily elle" 
même n'aurait pu nous dire où HeathclifF trouve 
l'accent dont il raconte la scène du cimetière (1). 
Aylott and Jones ne crurent pas devoir accepter 
l'offre qui leur était faite et les trois romans com- 
mencèrent leurs caravanes. Les éditeurs anglais 
sont peu loquaces, mais ils sont prompts : en 
moins de trois mois, les pauvres manuscrits eurent 
été renvoyés six ou sept fois à M. Currer Bell sous 
le couvert de Miss Brontë, accompagnés d'un bref 
refus. Avec son courage ordinaire et une droiture 
que beaucoup de gens trouveraient exagérée vis-à- 
vis de la corporation des éditeurs, Charlotte biffait 
le dernier nom écrit sur le papier d'emballage, en 

(1) Au chapitre XXIX de Wuihering HeighU. 



142 CHARLOTTE BRONTE 

mettait un autre et rendait le paquet au facteur. 

Après une longue série d*échecs, Charlotte crut 
sage de séparer son livre de ceux de ses sœurs, 
mais le pauvre Prof essor ne fut pas plus heureux 
que lorsqu'il voyageait de compagnie. On conti- 
nua de trouver qu*il manquait d'intrigue et d'in^ 
térêt. Quant à Wuthering Heights et Agnes Grey, ils 
finirent par être acceptés par Newby de Londres, 
espèce d'éditeur marron et moitié commis voya- 
geur, assez peu délicat en affaires, mais chatouil- 
leux sur la morale et la religion et qui, tout en 
acceptant Wuthering Heights, se déclara très cho- 
qué de la brutalité du livre. 

Charlotte dit quelque part, qu'après un certain 
temps, ses insuccès répétés la réduisirent presque 
au désespoir. Il est surprenant que le Professor ait 
été traité avec cette indignité. C'est le seul ouvrage 
de Charlotte qui soit exempt de longueurs ; il est 
parfaitement écrit, cela va sans dire ; et un ou deux 
caractères sont de jolies esquisses du tableau que 
nous retrouverons dans Villette. M. Héger est en- 
tièrement démarqué, mais sa femme est là, bien 
vivante, déjà reconnaissable et déjà passablement 
noircie. 

Une cuisante inquiétude s'ajoutait aux déceptions 
de Charlotte et peut-être lui aidait à les accepter. 
Depuis longtemps la vue de M. Brontë allait tou- 



BT SES SŒURS 143 

jours baissant.. Un beau jour la cataracte fut com- 
plète et le pauvre homme se réveilla aveugle. 
C'était un désastre pouf la maison, car il fallut 
payer un vicaire supplémentaire. M. Brontê sup- 
porta son épreuve avec courage. Ses filles lui lisaient 
et il continua de diriger la paroisse de son mieux. Il 
prêchait comme d'habitude et, chose singulière, ses 
sermons qui duraient exactement une demi heure 
quand il pouvait voir l'horloge placée devant lui, 
avaient, à une minute près la même longueur, main- 
tenant qu'il n'y voyait plus. Les gens de Haworth 
regardaient avec respect ce grand homme raide 
leur parlant dans les ténèbres. M. Brontê eut long- 
temps peur d'une opération. A la fin il se résigna. 
Au mois d'août (1846), Charlotte partit avec lui pour 
Manchester où il fut opéré. Il dut rester longtemps 
dans une chambre obscure attendant patiemment le 
retour de la lumière. C'est dans une chambre voi- 
sine que Charlotte commença Jane Eyre, un jour 
que le Professer lui était revenu d'un de ses inutiles 
voyages. 

Au bout d'un mois, elle et son père regagnèrent 
Haworth. Branwell avait sans doute profité de leur 
absence, car, quelque temps après, un huissier se 
présenta pour le sommer d'avoir à payer ses dettes 
ou à le suivre à la prison d'York. Les dettes furent 
payées, bien entendu. L'hiver vint tôt et fut rude. 



144 CHARLOTTE BRONTE 

Anne eût un retour de son asthine. Quant à Char- 
lotte elle se dépeint « grise, vieille, usée et éteinte ». 

Pendant tout ce triste hiver, elle travailla à son 
roman. Ni son père, ni Branwell ne savaient ce dont 
elle s'occupait. L'inspiration ne lui fit pas défaut : 
certains chapitres l'entraînèrent plus qu'aucun de 
ses innombrables lecteurs et la dernière partie fut 
écrite toute entière de verve, en trois semaines, 
pendant lesquelles le crayon ne quitta pas ses 
-doigts. Le travail intellectuel, si faible et déprimée 
qu'elle fût physiquement, ne la fatiguait pas. 

Au mois de juillet (1847), elle continuait toujours 
flon effort méthodique pour placer son premier 
roman. La maison à qui elle le proposait alors était 
celle de Smith et Elder, éditeurs solides et bien 
posés, établis dans Cornhill. Elle crut utile de leur 
dire qu'elle avait, presque entièrement terminé, un 
autre ouvrage en trois volumes, qu'elle comptait 
bien aussi leur soumettre et qui aiderait peut-être à 
la vente du Professer. Elle était dans toute la fièvre 
de son dénouement de Jane Eyre, quand, après 
l'intervalle ordinaire, le manuscrit lui revint. Gom- 
me elle cherchait machinalement dans le paquet la 
formule de refus, elle fut surprise de trouver une 
assez longue lettre. L'éditeur condescendait à dis- 
cuter les mérites et les défauts de son livre, lui don- 
nait de bonnes raisons littéraires et commerciales 



ET SES SŒURS 145 

pour le rejeter et terminait en se disant tout prêt à 
examiner le roman en trois volumes. C'était le cri 
de Terre ! après une navigation sans espoir. Moins 
de vingt jours après l'arrivée de cette lettre, le ma- 
nuscrit de Jane Eyre^ mis au net et de la jolie écri- 
ture fine de Charlotte, prenait le chemin de fer de 
Londres. 

Le « lecteur » de Smith et Ëlder était un certain 
M. Williams, homme intelligent et bienveillant, âgé 
de quarante sept ou huit ans. Jane Eyre le boule- 
versa dès la première lecture. Il coui*ut dire son 
impression à M. Smith. Celui-ci, encore très jeune 
mais déjà très sceptique, remit le manuscrit à un 
autre autre employé de la maison, M. Taylor, écos- 
sais lucide et sûr qui l'emporta chez lui. Le goût 
des romans atteint en Angleterre jusqu'à une sorte 
d'héroïsme. M. Taylor reparut le lendemain ravi de 
Jane Eyre qu'il avait lu toute la nuit. Pour le coup, 
l'éditeur s'étonna et voulut voir de ses yeux ce ma- 
nuscrit merveilleux. Six semaines plus tard les trois 
volumes de Jane Eyre paraissaient. 

On a raconté vingt fois le roman de ce succès pro- 
digieux. Seuls, le M. Enoch de Warwick, l'autre 
acheteur inconnu et quelques critiques fatigués ou 
distraits connaissaient un peu le nom de Currer 
Bell, quand, du jour au lendemain, ce nom devint 
célèbre, répété de bouche en bouche par tout un 

10 



146 CHARLOTTE BRONTE 

peuple dévoreur insatiable de romans. Vanity Fair 
paraissait par numéros depuis six ou sept mois et 
c'est au milieu de la popularité sans cesse croissante 
de cette merveille que Touvrage d'un inconnu se fit 

: sa place avec une rapidité foudroyante. 

\ La première édition fut épuisée en six semaines. 

! Quand la seconde parut, au commencement de 

décembre, une foule de journaux avaient déjà averti 
le public qu'un chef d'œuvre était né et Ton s'arra- 
cha les exemplaires. Le premier décembre, Char- 
lotte reçut avec un étonnement plein de gratitude 
un chèque de 2.500 francs. Son éditeur était un 
gentleman et un parfait homme d'affaires. On verra 
que des relations suivies s'établirent entre eux. Le 
Londonien était souriant et aisé, Charlotte, pleine 
de déférence ; elle se faisait une idée beaucoup plus 
haute d'un éditeur de Cornhill que le jeune et élé- 
gant M.| Smith de l'auteur obscur quoique génial 
qui travaillait pour lui. A chaque arrivée de chèque 
et chaque édition nouvelle, elle meurt de frayeur à 
la pensée que la vente pourrait se ralentir et ses 
éditeurs faire un bénéfice moindre. C'est la vraie et 
délicate simplicité avec les terreurs de la province 
en matière de finances. 

La popularité de Jane Eyre ne fut guère, au début, 
que ce que l'on appelle un succès de librairie. Tout 
le monde acheta le livre, tous les journaux annon- 



ET SES SŒURS 147 

cèrent le roman de la saison, la curiosité de tout le 
royaume s'exerça sur Ténigmatique Currer Bell, 
mais les jugements littéraires ne vinrent que tardi- 
vement. Charlotte s'attriste de voir qu'un journal à 
l'appréciation duquel elle tient, comme VAthenœum 
reste sur la réserve. Quand enfin, les vieilles revues 
infaillibles, comme la Quarterly et la North Ameri- 
can Review prononcèrent leur verdict. Miss Brontë 
s'aperçut que, sans le vouloir et si bien cachée qu'elle 
se crût derrière son pseudonyme, elle avait livré sa 
personnalité au public, c'est-à-dire, dans beaucoup 
de cas y à la malignité, et que la célébrité est un des 
plaisirs qui se paient le plus cher. Adieu à notre 
Charlotte des moors, que nous étions seuls à suivre 
dans sa petite vie intense 1 Heureusement elle n'aime 
ni la foule ni le bruit et nous la retrouverons quel- 
quefois encore solitaire. 



CHAPITRE XII 



Au moment où elle écrivait Jane Eyre^ Charlotte 
Brontê avait une très petite expérience du monde : 
Haworth, quelques anecdotes locales, les vicaires, 
Bruxelles, Branwell et son aventure, enfin les deux 
passages rapides dans un monde qui, certes, n'était 
pas le grand monde, et qu'elle avait aperçu de 
la nursery où elle cousait, tourmentée par les en- 
fants : c'était tout. 

Son expérience littéraire était autrement large : 
elle avait lu beaucoup : des romanciers, des poètes, 
quelques historiens (pas de philosophes, comme 
George Eliot), suivant son inclination et jugeant 
en toute indépendance. On aimerait être fixé sur les 
quarante ouvrages français que lui envoyait Mary 
Taylor quelque temps avant son séjour à Bruxelles. 
Etaient-ils de première valeur ? Non, évidemment, 



CHARLOTTE BR9NTE 149 

puisque le principal mérite qu'elle leur reconnaît 
est de lui apprendre la langue courante. C'étaient 
probablement des livres de cabinet de lecture et 
rien de plus. A Bruxelles elle lut Victor Hugo, 
Lamartine, Vigny, plusieurs volumes de George 
Sand. Rien de Balzac. Elle aimait Chénier et détes- 
tait Racine. Dans tout cela George Sand est ce qui 
la frappe le plus. 

Elle avait écrit énormément, — la valeur de plus 
de vingt volumes, Imaginatifs, irréels et redondants. 
Son dernier essai avait été le Prof essor que, au 
contraire, elle avait voulu faire réaliste, simple et 
tout près de la vie, avec de la justesse et un ou deux 
caractères pour tout intérêt. Cette expérience ne 
lui avait pas réussi. Les éditeurs voulaient une in- 
trigue, des incidents, de la passion; la simplicité 
n'était pas marchande. 

Le jour donc où, à Manchester, elle écrivit le 
titre de Jane Eyre sur un cahier blanc, elle savait 
qu'elle allait produire un roman romanesque. Fau- 
drait-il croire qu'il lui coûtait et qu'elle allait avoir 
à faire effort? Il suffit de lire Jane Eyre pour se 
convaincre du contraire. Jamais roman ne fut écrit 
avec plus de plaisir. Mais il existe un document qui 
nous donne avec précision les idées de Charlotte 
sur l'art poétique de son genre et les tendances 
naturelles qu'elle y portait. Un des critiques qui 



150 CHARLOTTE BRONTE 

jugèrent son roman avec le plus de perspicacité et, 
en même temps, de sympathie, fut George Lewes, 
le Lewes de George Eliot. Il lui reprochait un élé- 
ment mélodramatique dont Charlotte elle-même 
eût reconnu la présence, si elle avait été aussi com- 
plètement convertie qu'elle le croyait à la fiction 
décalque de la vie. Mais elle n'accepte pas cette cri- 
tique, ni qu'on lui donne pour modèle la merveil- 
leuse exactitude de Jane Austen. Elle se sent un 
bouillonnement intérieur dont elle n'est pas la mat- 
tresse et qu'il ne lui plairait pas de comprimer. « Si 
jamais j'écris encore un livre », dit-elle à son cri- 
tique, « je crois que j'en exclurai ce que vous appe- 
lez le mélodrame. Je le crois, je n'en suis pas sûre. 
J'essaierai de suivre le conseil de Miss Austen, de 
finir davantage et d'être moins débridée. Mais de 
cela non plus je ne suis pas sûre. Quand un auteur 
écrit le mieux, ou, du moins, quand il écrit le plus 
facilement, une influence s'éveille en lui qui devient 
«î'abord son maître, qui fait tout à sa guise, ne con- 
naît d'ordre que son caprice, dictant certains mots 
•et n'en voulant point d'autres, véhéments ou me- 
surés; refondant les caractères; donnant un ton 
imprévu aux incidents; rejetant des idées longtemps 
travaillées et en créant brusquement de nouvelles... 
Pourquoi aimez-vous tant Miss Austen ? Vous m'é- 
tonn£2. Je n'avais pas lu Pride and Préjudice 



ET SES SŒLltS 151 

avant de recevoir votre lettre. Je me suis procurée 
le livre et qu'est-ce ce que je trouve? Un parfait 
daguerréotype d'une figure banale; un jardin 
soigneusement enclos et cultivé, à bordures cor- 
rectes et fleurs délicates; mais pas apparence de 
physionomie vivante, point de campagne, ni d'air, 
ni de colline bleue, ni de rivière de montagne. Je 
n'aimerais pas vivre avec ces beaux messieurs et 
ces belles dames. 

Je comprends qu'on admire George Sand. Je 
n'ai jamais rien lu d'elle qui me plût entièrement; 
(même Consuelo, le meilleur de ses livres, ou, en 
tous cas, le meilleur que j'aie lu, me semble réunir 
une étrange extravagance et une extraordinaire per- 
fection), mais elle a une force d'esprit que, même 
sans la comprendre, je puis du moins respecter : 
elle est perspicace et profonde. Miss Austen n'est 
que fine et observatrice ». 

Elle revient, dans une autre lettre au même sur 
la manière de Miss Austen : « Peut-il y avoir un 
grand art sans poésie ? Ce que j'appelle un grand 
artiste, devant qui je m'incline, ne peut être dé- 
pourvu du don divin. Mais je suis sûre que par 
« poésie )), tout comme par t sentiment », vous et 
moi nons n'entendons pas les mêmes choses. C'est 
la poésie, comme je la comprends, qui élève cette 
masculine George Sand; qui, de quelque chose de 



152 CHARLOTTE BRONTE 

grossier, fait quelque chose de divin. C'est le senti- 
ment qui ôte au formidable Thackeray son venin. 
Miss Austen n'ayant ni sentiment ni poésie, peut 
bien être sensée et juste (plus Juste que vraié)^ elle 
ne peut pas être grande ». 

Il est surprenant que Charlotte fût arrivée à 
trente et un ans sans avoir lu Miss Austen, mais 
cela importe peu. Ce qui importe c'est qu'elle n'aime 
pas son art savant, sa retenue, son réalisme de châ- 
teau, son dialogue mesuré et à répliques (1), et que, 
instinctivement et naturellement, elle lui oppose la 
fougue de George Sand. 

En fait, on ne peut lire Miss Brontê sans penser 
-à George Sand. Même absence de plans, même 
mélange de vérité convaincante et d'impossibilités 
auxquelles l'auteur est le seul à croire, même lyrisme 
latent se faisant jour, à intervalles, en effusions 
poétiques, même véhémence et même passion, même 
goût pour les situations à l'excès dramatiques ; pour 
tout dire, même romantisme. Non certes, la Char- 
lotte que voulaient les éditeurs n'était pas moins 
naturelle que celle qui venait d'écrire le Professor. 
On ne faisait pas violence à Miss Brontë en lui di- 
sant de donner carrière à son imagination : elle est 
réaliste dans le double sens que souvent, ses créa- 

(1) On pourrait cependant marquer des ressemblances 
frappantes sur ce point du dialogue. 



ET SES SŒURS 153 

tions s'appuient sur des individus vivants et don- 
nent d'une manière intense l'impression de la réa- 
lité, mais, pendant qu'elle écrit, elle regarde en 
dedans et non en dehors d'elle-même ; tous ses per- 
sonnages passent directement de son cerveau dans 
«on; livre, sans qu'elle se préoccupe ni du modèle 
primitif ni surtout du lecteur, et c'est la source à la 
fois de sa force et de ses défauts. 

Un auteur subtil et ingénieux pourrait faire ici 
beaucoup de jolie littérature, mais le lecteur pen- 
-sera peut-être comme nous qu'il y a dans les biblio- 
thèques plus de jolie littérature qu'il n'en faut. Tâ- 
chons seulement de perdre de vue, le moins pos- 
sible, la relation du tempérament de l'écrivain avec 
son œuvre. 

Il apparaît d'abord qu'une femme solitaire et 
concentrée, consciente de la pureté de sa vie et de 
«a pensée, indépendante de lectures, de goûts et 
d'idées, sera par tendance et par nécessité, person- 
nelle et même — sans beaucoup d'hésitation — 
antobiographique, passionnée et plus forte que 
savante. 

De fait, dans Jane Eyre^ comme dans \q Professer, 
comme dans Villette, l'héroïne sera une jeune fille 
pauvre, laide et institutrice. Il s'agira de la marier 
— romans très surannés, que le lecteur français ne 
se fasse pas d'illusions ! — de la manière la plus 



154 CHARLOTTE DRONTE 

intéressante possible. Les incidents seront ce qu'ils 
pourront; quelquefois dramatiques, plus souvent 
— George Lewes a raison — mélodramatiques : 
l'auteur sait que le public anglais est l'auditoire 
idéal du conteur et elle lui mettra souvent les mor- 
ceaux un peu gros (1). Quant aux béros, ils ne se- 
ront pas ce qu'elle demanderait à un bomme pour 
l'aimer, dans la vie réelle de ttaworth en Yorksbire, 
mais ils seront ce que sa subconscience rêve obs- 
curément, ce par quoi elle se venge du terre à terre 
de son existence : romanesques, romantiques, vio- 
lents et énigmatiques. Il n'y en aura pas un seul — 
Rochester, Robert Moore, Paul Emmanuel — 
qu'elle n'aimera en idée plus passionnément qu'il ne 
lui fut jamais donné d'aimer en réalité. 

Jane Eyre est une orpheline. Elle est élevée chez 
une tante ricbe qui ne l'aime pas. Tout le monde 
la méprise parce qu'elle est pauvre. Elle a un cou- 
sin et deux cousines de son âge qui la martyrisent. 
Un beau jour elle se révolte : après une scène ter- 
rible elle dit à sa tante que son mari mort doit s'at- 
trister dans son tombeau de la manière dont on 
traite la fille de sa sœur. (Merveilleuses analyses 



(1) Hardy est Tauteur le plus résolument réaliste. Cepen- 
dant aucun français n'admettra le dénouement du JRetum 
of thc Native^ ou de Tess of d'Urberçilley ni les improbabi- 
lités sans nombre de The Hand of Ethelberta. 



BT SES SŒURS 155 

d'une âme d'enfant). On l'éloigné. Elle ira dans une 
pension, une sorte d'orphelinat. C'est Lowood, la 
revanche de Cowan Bridge, la triste école où les 
deux sœurs de Charlotte ont été fauchées. (Admira- 
bles caractères d'enfants — terribles portraits d'une 
sous-maitresse cruelle et du clergyman méchant et 
hypocrite qui a fondé l'école). Jane Eyre grandit, 
elle apprend ; un jour vient où elle peut gagner sa 
vie. La voilà institutrice chez une vieille dame, 
Mrs Fairfax qui élève une fillette française dans un 
château solitaire. Jane est heureuse. Elle fait des 
promenades sur le soir. Une fin d'après-midi elle 
rencontre un cavalier à qui elle rend quelques me- 
nus services après qu'il est tombé de cheval. Ce 
cavalier est M. Rochester, père de la petite Adèle 
et possesseur du château où il ne vient jamais. Il 
s'intéresse à Jane Eyre, regarde ses dessins, la fait 
causer, se moque d'elle, lui parle avec rudesse, avec 
tendresse, laisse échapper des paroles bizarres, 
prend un air terrible, grince des dents, rit d'un 
rire amer. Jane le trouve très bien. Au bout de 
trois chapitres, il lui raconte son histoire, ou une 
partie de son histoire. La petite française Adèle, 
pour qui il semble n'avoir qu'une affection médio- 
cre, est sa fille sans doute, mais aussi celle de Cé- 
line de Varens qu'il a connue à Paris, qui l'a trompé 
et qui l'a laissé sceptique et cynique pour la vie. 



156 CHARLOTTE BRONTE 

Jane Eyre le laisse parler (1). Une sympathie pro- 
fonde et inavouée étant ainsi établie, Rochester s'en 
va passer quelque temps dans un château voisin. Le 
bruit se répand qu'il va épouser la belle Miss Ingram. 
Jane est jalouse. Mais Rochester revient bientôt, 
ramenant une brillante société dont Miss Ingram 
qui est, en effet, fort belle, mais fière et dédaigneuse 
et qu'il est incompréhensible que Rochester aime. 
Vie de château. Jeux de société. Rochester déguisé 
en vieille femme dit la bonne aventure à tout le 
monde sans que personne le reconnaisse. 

Il y a au château une femme de chambre bizarre 
qui rit la nuit d'un rire affreux, met le feu aux ri- 
deaux du lit de Rochester, et assassine à moitié un 
certain M. Mason. Cependant on la garde et le 
^jour elle est parfaitement tranquille et coud paisi- 
blement avec les autres femmes. Une nuit, Jane 
Eyre voit dans sa chambre une femme spectrale qui 
lui est inconnue : elle pense mourir de peur. 

Rochester parait toujours disposé à épouser 
Miss Ingram, mais il n'aura pas d'illusions perdues, 
car il l'analyse sans pitié devant Jane Eyre. Celle-ci 
est rappelée au lit de mort de sa méchante tante, et 
retrouve ses cousines. L'une des deux, la plus 
égoïste, ne manque pas de se faire catholique et de- 

(1) Charlotte avait souvent entendu des confidences sem- 
blables de Branwell. 



ET SES SŒURS 157 

vient prieure d'un couvent de Lille en Flandre. 
A son retour, Rochester qui s*est ennuyé sans 
elle, la demande en mariage. Elle accepte. Le jour 
approche, il vient. A l'église, le clergyman joignant 
les mains de Rochester et de Jane, une voix s'élève 
pour révéler que le châtelain va se rendre coupable 
du crime de bigamie. C'est la vérité, il l'avoue. 
La femme fantôme, meurtrière et incendiaire, qui 
rit la nuit d'un rire d'hyène est sa femme légitime. 
Il raconte à Jane Eyre toute l'histoire de son ma- 
riage et entre dans les détails. La femme enfermée 
sous les combles, mais qui parfois s'échappe, est un 
monstre d'impudicité et d'intempérance, à qui il 
est rivé par la loi. Il propose à Jane de fuir l'An- 
gleterre. La nuit suivante Jane fuit, mais seule. Elle 
erre désespérée dans les landes. Elle erre des 
journées entières ; elle n'a pas d'argent, les paysans 
lui donnent un peu de la pâtée des cochons. Un soir 
qu'elle va défaillir, elle arrive à une maison où habi- 
tent deux jeunes filles. On la recueille. Quelques 
jours de paix paradisiaque. Ces deux sœurs ont un 
frère, clergyman jeune et beau, austère. Jane Eyre 
devient institutrice dans sa paroisse. Elle découvre 
qu'elle est sa cousine, mais il veut cependant l'épou- 
ser et l'emmener avec lui, évangéliser les infidèles. 
Elle est sur le point d'accepter quand elle s'entend 
appeler par une voix lointaine et plaintive. Elle 



158 CHARLOTTE BRONTE 

comprend. Elle vole à Thornfield. Le château a été 
brûlé, Rochester est aveugle, sa femme a péri dans 
rincendie. Un peu d'incertitude encore; puis la 
confidence finale : « reader, I married him, lecteur, 
je Tépousai. » 

Voilà le roman de Jane Eyre^ en voilà la fidèle 
analyse. Si vous vous récriez, si vous dites qu'il est 
impossible qu'un roman aussi célèbre soit rempli 
d'improbabilités, d'expédients dont le chanoine 
Schmidt ne voudrait pas, je vous répondrai que je 
vous ai ménagé et qu'il y en a à chaque chapitre 
dont je n'ai pas eu le temps de rien dire. Je vous 
dirai encore que vous n'êtes pas Anglais. Vous avez 
été gâté par cinquante ans de prétendu réalisme et 
d'analyse minutieuse. Vous vous accommodez par- 
faitement de livres sans caractères, ni vérité pro- 
fonde et ramassée, ni intérêt d'aucune sorte, pourvu 
qu'ils ressemblent exactement à la vie de Pierre 
ou de Jacques. C'est merveille quand il s'y trouve 
une « crise psychologique » qui en mérite le nom. 
Vous criez à l'enfantillage si Ton vous propose 
des événements un peu extraordinaires, mais vous 
oubliez qu'il arrrive journellement des événements 
extraordinaires, que le même paysan a gagné deux 
fois le gros lot, et que si l'on introduisait une 
seule de ces réalités dans un de vos « romans 
tranches de vie », il croulerait comme un château 



ET SES SŒURS 159 

de cartes, tandis que Jane Eyre tient. Vous jugez 
un roman d'il y a soixante ans, comme un livre 
d'aujourd'hui, et, qui plus est, vous le jugez sur une 
analyse, comme si toute œuvre d'art ne révélait pas 
son « titre », comme dit Jpubert, par son exécution 
et ses détails. 

Tâchez donc de dépouiller un peu vos préjugés ; 
oubliez Bourget et surtout ses imitateurs; relisez 
quelques ouvrages français auxquels personne ne 
refuse la puissance et qui cependant fourmillent des 
mêmes impossibilités que Jane Eyre : le Père Goriot, 
par exemple, on Mauprat, ou même Carmen. Venez 
alors au roman de Charlotte Brontê et lisez le, 
autant que possible, dans la richesse éclatante de 
l'anglais. Voici, je pense, ce que vous trouverez. 

Pour commencer ou plutôt pour continuer par 
les défauts, vous serez surpris de l'ignorance du 
monde que révèle, par exemple, l'esquisse de Miss 
Ingram. L'aristocratie àdms Jane Eyre ne se carac- 
térise que par l'insolence. Miss Ingram est une 
déesse pourvue d'une âme de première de modiste, 
à la fois dédaigneuse et basse, et parlant une langue 
de commis voyageur. Elle traite un domestique 
d'imbécile (1). Rochester serait entièrement con- 
vaincant s'il était à l'étage social de Hunsden (dans 

(1) Dans Agne$ Grey^ Anne Brontë introduit une Matilda, 
amazone qui jure comme un charretier. 



160 CHARLOTTE BRONTE 

le Professor): il est impossible comme byronien 
élégant. 

Ces solécismes amusent plus qu'ils n'irritent. En 
revanche l'homme le plus patient sentira prompte- 
ment ses nerfs en remarquant à quel point Char- 
lotte s'est identifiée avec son héroïne, et le plaisir 
paisible et profond qu'elle éprouve à se suivre à 
travers six cent pages. Ce n'est rien que Jane Eyre 
soit malheureuse et institutrice, qu'une fastueuse 
érudition, du français à chaque bout de phrase, des 
citations de poètes, etc., accompagnent son person- 
nage. Ce qui est intolérable c'est que Charlotte se 
complaise si visiblement à être Jane Eyre, laide, 
mais mystérieusementet souverainement séduisante, 
pure, forte, héroïque, intelligente, enfant naïve et 
femme parfaite, modeste et provocante, fascinante 
et insaisissable, tkesavage beauti fui créature , comme 
elle s'appelle une fois avec un talent dont on enrage. 
C'est qu'elle se fasse faire l'amour par Rochester 
dans une langue admirable, avec une passion chu- 
chotée et, par instants, une sorte de tendresse 
d'homme qui aurait le vin caressant. Il y aune scène 
que Shakespeare ne renierait pas, mais qu'on arra- 
cherait du volume avec un soulagement infini. Le 
mariage est décidé. Rochester et Jane Eyre sortent 
en voiture. La petite Adèle est dans cette voiture, 
ce qui est odieux, bien que Jane Eyre soit sou ins- 



BT 8BS SŒURS 161 

titutrice. Les amoureux la changent de place comme 
un paquet gênant. Bientôt, comme c'est une petite 
bavarde, elle se mêle à ce duo de rossignols. Ne 
pouvant la faire taire, on lui fait faire sa partie : 
Rochester s'empare de mots qu'elle dit; cet Hercule 
soumis fait de petites phrases à double entente dans 
le langage de la nursery, il met Jane Ëyre dans la 
lune, l'habille d'un bout d'arc-en-ciel, etc. La scène 
est parfaitement intolérable. Jamais l'égoïsme, l'im** 
pudeur tranquille de la passion triomphante ne se 
sont montrés aussi à nu. 

Voilà le grand défaut de Jane Eyre. 

Mais on sent déjà que ce défaut est un défaut de 
de génie. Tout le temps qu'elle écrit ce roman à 
chaque page duquel la passion couve ou éclate, 
Charlotte est à la cure de Haworth, où il fait froid, 
où personne ne se porte bien, où le cadavre vivant 
de Branwell met son horreur du jour et de la nuit ; 
elle est pauvre, inquiète de l'avenir, plus inconnue 
que jamais et meurtrie par l'affront du Professor 
régulièrement renvoyé. G 'est à travers ces déboires 
que la pauvre fille de pasteur rêve les rêves de la 
châtelaine de Nohant. Cette chétive petite femme, 
occupée de cuisine et de lingerie, à idées et conver- 
sation de provinciale étroite, a, en elle, une réserve 
de passion qui suffirait à dix vies et à une biblio- 
thèque de romans. 

11 






162 CHARLOTTE BRONTE 

Ce n'est pas tout. A côté de cette puissance vol- 
canique, il y a chez elle la sûreté de coup d'œiletde 
main des grands artistes. Son exécution fait passer 
sur ce qui serait autrement intolérable, et quand la 
matière se trouve être simplement humaine comme 
nous Taimons aujourd'hui, les moindres détails mon-* 
trent sa supériorité. Qu'on lise les premiers chapi- 
tres de Jane Eyre, Qui a jamais mieux peint une 
enfant souffrante et ulcérée? Qui a mieux montré 
ces idées de grande personne fermentant parmi des 
visions enfantines, que tout le monde se rappelle 
mais que l'on peut si rarement fixer? 

Ajustez une manière large et pleine, celle d'une 
grande symphonie dont chaque note concourt à l'en- 
semble, un talent merveilleux pour mettre un pay- 
sage par exemple, en harmonie avec une scène. Il y 
a une gradation admirable dans l'effet produit par 
les derniers chapitres : Jane errante par les moors 
épuisée et presque folle et arrivant tout à coup à la 
mystérieuse maison des deux sœurs où tout est poé- 
sie exquise et pénétrante. Oui, l'imagination de 
Charlotte va facilement au mélodrame, mais, même 
quand elle est ainsi trompée^ elle garde le tact de 
Hacine. Il y a cent pages dans Jane Eyre qui por» 
tent la marque des classiques, entendez le mariage 
parfait de l'idée avec le style, 

La langue est ce qu'elle sera toujours. Charlotte 



ET SES SŒURS 163 

s'est formée sur les écrivains du xviii* siècle anglais, 
sur Johnson, si l'on veut : elle écrit, vers l'âge de 
vingt ans, des lettres que l'on jurerait du lexico- 
graphe. C'est une phrase simple, solide, à adjectifs. 
Charlotte écrira toujours ainsi, elle n'aura jamais 
peur des adjectifs, comme la plupart des poltrons 
qui copient aujourd'hui Voltaire. Mais elle en a une 
provision immense, de tous poids et de toutes cou- 
leurs, et elle les jette avec une sûreté inconcevable 
dans une phrase où l'on sent d'abord le mouvement, 
ce grand secret magique des vrais styles, et où ils 
passent comme des reflets dans une large rivière. 
En vérité, cette petite femme écrit un très grand 
anglais. 

Voilà l'impression que nous laisse aujourd'hui 
Jane Eyre^ démodé en quelques parties jusqu'au 
ridicule, mais d'une puissance qui entraîne tout. 

En 1848, seules les qualités littéraires du livre 
■apparaissaient. George Lewes critique d'érudi- 
tion germanique mais de culture française, était 
à peu près le seul à s'impatienter de ce qui lious 
impatiente aujourd'hui. L'intrigue ne parut pas 
plus extravagante que celle de la plupart des ro- 
mans du temps, et comparé à Sybily autre grand 
succès contemporain, Jane Eyre était évidemment 
un produit du génie. Chose incroyable, trente ans 
après Byron, Rochester parut neuf et fut copié; son 



164 CHARLOTTE BRONTE 

cynisme fui élégant, et Charlotte se trouva avoir 
fait une gravure de modes. 

- Il y eut aussi dans l'immense succès de Jane Eyre 
une certaine part de scandale. Beaucoup de femmes 
trouvèrent la nouvelle héroïne unwomanly^ dépour- 
vue de la pudeur et des délicatesses de son sexe. 
On lui aurait pardonné d'écouter l'autobiographie 
audacieuse de Rochester, on ne lui pardonnait pas 
de se laisser aimer trop facilement, d'avouer à Ro- 
chester qu'elle l'aimait elle-même, d'avoir en un 
mot, une âme naïvement et impunément sentimen- 
tale. C'était la première fois que dans un ouvrage 
de ce style, à prétentions poétiques et idéalistes, la 
froide majesté de l'héroïne de roman était à ce point 
ravalée. Les vieilles filles gardèrent toujours ran- 
cune à Charlotte de cette traîtrise. Le livre fut dé- 
claré immoral et, si son succès en devint plus grand, 
la satisfaction de l'auteur en fut considérablement 
-diminuée. Elle fut blessée au vif, plus tard, quand, 
dans un salon, un écrivain quelconque qu'on lui 
présentait crut spirituel de lui dire : « Vous et moi, 
Miss Brontë, qui avons fait de mauvais livres. » 

Le cant britannique, en 1848, commençait à vieil- 
lir, mais il gardait une force sous sa peau parche- 
minée et il sut aussi mauvais gré à Charlotte de son 
anticléricalisme latent, de l'impitoyable portrait du 
Révérend M. Brocklehurst et de sa dénonciation 



ET SES SŒURS 165 

d'une école fondée et entretenue par les offrandes 
du sanctuaire; on lui reprocha l'amertume de ses 
premiers chapitres, la vigueur vengeresse avec 
laquelle la figure sotte et méchante de la tante Ga- 
teshead était burinée, on la trouva ingrate, noire et 
païenne. 

C'est surtout ce côté de Jane Eyre que les grandes 
revues attaquèrent. Voici ce qu'en dit dans la Quar- 
terly une vertueuse anonyme (1) : « Nous avons dit 
que ce livre est le tableau d'un cœur sans la grâce. 
C'est, à notre sentiment, le grand, l'épouvantable 
tort de Jane Eyre, Celle-ci est, d'un bout à l'autre, 
la personnification d'un esprit indiscipliné et non 
régénéré. Il est vrai qu'elle agit bien et fait preuve 
d'une grande force morale, mais c'est la force d'une 
âme entièrement païenne qui est à elle-même sa loi. 
On ne découvre en elle aucune trace de la grâce 
chrétienne. Elle a hérité le pire péché de notre na» 
ture tombée, le péché d'orgueil. Jane Eyre est 
orgueilleuse, et, par conséquent, ingrate. Il a plu à 
Dieu de la rendre orpheline, sans amis, sans argent; 
et cependant elle ne remercie personne, moins que 
tous autres les amis, les compagnons et les maîtres 
de sa jeunesse abandonnée — pour la nourriture et 
le vêtement, les soins et l'instruction qu'on a la, 

(1) C'était une certaine Miss Rigby. 



166 CHARLOTTE BRONTE 

bonté de lui donner jusqu'à ce qu'elle soit à même 
de se pourvoir. En somme, l'autobiographie de 
Jane Eyre est un ouvrage anti-chrétien. C'est un 
long murmure contre le bien-être des riches et les 
privations des pauvres, c'est-à-dire un murmure 
contre la volonté divine. C'est une affirmation or- 
gueilleuse des droits de l'homme que rien dans la 
parole de Dieu et les dispensations de sa provi- 
dence n'autorise. C'est le ton de mécontentement 
impie qui est le mal le plus subtil que les tribunaux, 
les chaires chrétiennes et la société civilisée toute 
entière doivent combattre. » Le critique concluait 
en disant que le même esprit avait inspiré le Char- 
tisme socialiste et Jane Eyre, 

Cette femme n'avait pas tort ; — les généralités 
ont toujours raison — aujourd'hui Charlotte serait 
fille d'instituteur et Jane Eyre une sévrienne révol- 
tée ; mais il importe peu. Ce qui étonne, c'est que, à 
cette date, la Quarterly imprimât une rapsodie de ce 
ton, et ce qu'il faut retenir, c'est que des milliers de 
gens graves, nantis et hautement moraux durent 
avoir la même impression. Il parait bien, en somme, 
que le roman de Charlotte fut plus souvent un succès 
littéraire qu'un succès de sympathie et qu'il fut, 
jusqu'à un certain point, un succès de scandale. 

Cette critique et, un peu plus tard, celle de la North 
American Review^ furent extrêmement pénibles à 



ET SES SŒUHS " 167 

Charlotte. Elle ne ressemblait à George Sànd que 
par le côté littéraire. Elle riposta à la Quarterly., 
dans un autre roman, en mettant des parties entières 
de son prêche dans la bouche d'une femme vulgaire 
et déplaisante. C'était de bonne guerre. Mais- il se 
disait à Londres bien d'autres choses qu'elle ne 
soupçonnait pas et auxquelles il lui eût été impos- 
sible de répondre. La seconde édition de Jane Eyre 
portait une dédicace admirative à Thackeray. La 
malignité du monde crut ti^ouver là une indication. 
Thackeray vivait séparé de sa femme et l'on avait 
parfois jasé de ce qu'il eût une jeune fille comme 
secrétaire. Point de doute, cette fille était Currer 
Bell, le géant Thackeray, railleur et cynique avec 
un fonds de sentiment, était l'original de Rochester, 
la pureté de Jane Eyre était de la littérature et le 
roman l'œuvre d'une effrontée. Charlotte heureu- 
sement n'entendit jamais parler de ce bruit. Elle se 
se croyait complètement inconnue, et lorsque la 
vague de son succès parvint jusqu'en Yorkshire, elle 
s'en réjouît moins que de son incognito. 

Elle eut la satisfaction amusée de voir un jour 
un vieux clergyman frapper de la main sur le pre- 
mier volume àe Jane Eyre en s'écriant : « Ma 
parole d'honneur 1 ils ont ici toute l'école de Cowan 
Bridge et Miss Temple et Brocklehurst. Il ne l'a 
pas volé. » 



168 CHARLOTTE BRONTB 

Après le succès de la seconde édition, Charlotte 
voulut mettre son père dans son secret. Elle lui dit 
un matin : 

« Papa, j'ai écrit un livre. 

— Un livre, ma fille ! 

— Oui, et je voudrais bien que vous le lisiez. 

— Avec mes mauvais yeux ! . . . 

— Mais papa, ce n'est pas un manuscrit : il est 
imprimé. 

— Imprimé, ma fille ! Vous n'avez pas réfléchi à 
ce que cela vous coûtera. Comment ferez-vous 
vendre un livre ? Personne ne vous connaît, ni vous 
ni votre nom. 

— Mais papa, attendez un peu. Ce ne sera pas 
une perte d'argent. Je vais vous lire une ou deux 
critiques, vous verrez bien. » 

Au thé, M. Bronté dit à Ëmily etAnne : « Savez- 
vous, petites, que Charlotte a écrit un livre ? Je 
n'aurais pas cru qu'elle pouvait faire aussi bien. » 

Il est singulier que M. Brontë n'eût jamais eu le 
moindre soupçon des ambitions littéraires de ses 
filles. Un jour il s'était rencontré dans le jardin de 
la cure avec le facteur apportant un gros paquet à 
l'adresse de Currer Bell. « Currer Bell ?... » dit le 
vieux ministre, « nous n'avons pas ça dans la pa- 
roisse. » Branwell ne sut jamais que Jane Eyre éXdXx. 
l'œuvre de sa sœur. Une lettre de Charlotte dit 



ET SES SŒURS 169 

qu'elle pensa qu'il serait cruel de le lui dire, au 
inoment où sa décadence intellectuelle se précipitait. 

Les éditeurs de Charlotte, comme un bon nombre 
de ses critiques, ne devaient guère avoir de doutei^ 
sur son sexe. Jane Eyre n'est pas encore imprimée 
qu'on en traite l'auteur inconnu avec des égards 
qu'on n'aurait pas pour un écrivain masculin. Il ne 
-se passe pas de semaine qu'on ne lui envoie non 
seulement les publications de la maison, mais toutes 
les nouveautés intéressantes. Plusieurs fois. Char* 
lotte est tout près de se couper en écrivant à 
M. Williams, avec qui elle a une correspondance 
littéraire suivie, d'un ton confiant et presque fami* 
lier. Elle dit un jour dans une lettre signée de son 
vrai nom et écrite en sa prétendue qualité d'inter- 
médiaire : « Gurrer Bell n'est pas connu dans le 
pays et je n'ai aucune envie qu'il le soit. » 

Elle tenait tellement à son incognito qu'elle se 
fâche toute rouge en écrivant à Ellen Nussey qui 
avait d'autant plus de raisons de la soupçonner 
auteur, qu'elle l'avait vue corriger des épreuves à 
une table où elles travaillaient ensemble. Ce petit 
mystère à une amie intime serait ridicule s'il ne 
tenait à une puissance de silence et à un goût de 
solitude qu'on a peine à concevoir. Charlotte répond 
par une lettre qu'elle-même aurait pu qualifier de 
jésuitique et où elle s'embarrasse à chaque mot. 



170 CHARLOTTE BRONTE 

mais qu'elle termine en disant résolument que ceux- 
là seront ses ennemis qui diront qu'elle écrit. 

Huit jours auparavajit elle avait, à l'occasion de 
son anniversaire, mis dans une lettre à la même, 
une sorte d'aveu mélangé de bonheur et de tristesse, 
bien selon son caractère et qui autorisait certaine- 
ment les suppositions d'Ellen : < J'ai trente-deux 
ans. La jeunesse est en allée, en allée, et ne re- 
viendra pas... Mais il me semble qu'il faut que le 
chagri^ vienne à tout le monde, tôt ou tard ; quand 
on a bu la lie avant le vin, on peut raisonnablement 
espérer quelques gorgées passables. » Il est bizarre 
qu'elle soit restée ainsi sur le bord de la confidence. 

Un petite complication allait se produire qui 
l'obligerait à sortir de la pénombre où elle se plai- 
sait tant. 



l 



CHAPITRE XIII 



Quelques semaines après Jane Eyre^ Agnes Grey, 
le roman d'Anne (paisible histoire d'une institutrice 
qui, à la dernière page, finit par épouser le vicaire), 
et Wuthering Heights, le sombre chef-d'œuvre 
d'Ëmily,avaîentparu chez Newby. Les deux ouvrages 
furent entièrement éclipsés par Jane Eyre et il se 
répandit dans le public une idée vague qu'ils 
n'étaient autre chose que des œuvres de jeunesse, 
inférieures et frustes, de Gurrer Bell. Une critique 
intelligente de Wuthering Heights parut en 1850, 
mais c'était la première, et il se passa vingt ou trente 
ans avant que le génie d'Ëmily fût enfin reconnu. 
Cette confusion irritait Charlotte autant que l'in- 
juste méconnaissance de la valeur d'Emily. 

Une maison d'édition américaine voyant le succès 
de Jane Eyre s'était arrangée avec Smith et Elder 
pour avoir des épreuves du premier ouvrage que 
Currer Bell publierait. En juin 1848, The Tenant 



172 CHARLOTTE BRONTE 

of Wildfell, le second roman d'Anne, étant prêt, 
elle l'envoya à Newby. 

Quelques semaines plus tard arrivait à Haworth 
une lettre d'un ton surpris et presque mécontent. 
M. Smith venait d'apprendre que Newby avait 
promis à un éditeur américain, rival du premier, 
les bonnes feuilles du Tenant of WilUfell, qui, 
disait-il, était du même auteur que Jane Eyre et 
Wuthering Heighta, et bien supérieur à ces deux 
ouvrages. 

Charlotte ne put supporter l'apparence de 
soupçon qui avait dicté cette lettre. Le soir même, 
elle et sa sœur, ayant envoyé une petite malle à 
Keighley par le voiturier, partaient à pied, à travers 
un orage de grêle et de neige et prenaient le train 
pour Londres. Le lendemain, à huit heures, elles 
étaient au Café du Chapitre, faisaient un peu de toi- 
lette et ressortaient aussitôt pour aller voir 
M. Smith. Mrs Gaskell raconte qu'elles s'étaient 
proposées de prendre un cab, mais qu'elles allèrent 
à pied et mirent une heure à faire le demi-mille qui 
sépare Cornhill de Paternoster Row. Charlotte ra- 
conte (à Mary Taylor) son arrivée dans la maison 
dont Jane Eyre était, pour le moment, la gloire. 

« Le 65 est une grande librairie dans une rue pres- 
que aussi passante que le Strand. Nous entrâmes. Le 
magasin était plein de jeunes commis. Je deman- 



ET SES SŒURS 173 

dai au premier que je pus arrêter : puis-je voir 
M. Smith? Il hésita, un peu surpris. Nous nous assî- 
mes et regardâmes des livres sur le comptoir jusqu'à 
ce qu'il revint. On nous fit monter. — « Est-ce là 
M. Smith? demandai-je, en regardant un grand 
jeune homme à travers mes lunettes. — Lui-même.» 

— Je lui mis aussitôt dans la main sa propre lettre 
adressée à Currer Bell. Il la regarda, il me regarda. 

— Où avez vous eu ceci ? — demanda-t-il. Je me 
mis à rire et il devina. Après quelques rapides ex- 
plications et des paroles sévères pour M. Newby, 
M. Smith sortit précipitamment et revint avec 
M. Williams, homme de cinquante ans, pâle et 
voûté, à figure douce, espèce de Tom Dixon fané. 
Il me serra longuement la main, très ému. Alors, 
nous causâmes sans fin, c'est-à-dire que M. Wil- 
liams ne dit rien et que M. Smith parlait tout le 
temps. )> 

->' On imagine facilement M. Smith en présence de 
son prodige, timide et silencieuse, attentive der- 
rière ses lunettes. Il aurait voulu l'emmener aussitôt 
avec Anne et les installer chez sa mère. Elles ne 
voulurent pas. Charlotte alla s'enfermer au Café du 
Chapitre avec la migraine. Le soir, à leur grand 
étonnement, — car elles avaient mal compris ce que 
leur avait dit M. Smith, les deux sœurs de celui-ci 
arrivèrent en toilette de soirée pour les conduire à 



174 CHARLOTTE BUONTE 

l'Opéra. Leur premier mouvement fut la conster- 
nation. Cependant elles mirent leurs robes de re* 
change — œuvre de la couturière de Haworth — et 
montèrent en voiture près des deux élégantes jeunes 
filles, Tatnée remarquablement jolie. En montant 
l'escalier de l'Opéra, Charlotte serra involontaire- 
ment le bras de M. Williams et lui dit : « Je ne suis 
pas du tout habituée à cette sorte de choses. » On 
donnait le Barbier de Séville, Charlotte, sans être 
musicienne le jugea parfaitement. 

Le lendemain qui était dimanche elles auraient 
voulu entendre M. Croly, prédicateur célèbre, mais 
il ne prêcha pas. Elles dînèrent chez M. Smith. Le 
lundi, elles virent les curiosités de Londres; et le 
mardi matin elles repartirent chargées de cadeaux 
et de livres et mortes de fatigue. Anne n'était ja- 
mais venue à Londres et n'y retourna pas, la pau- 
vre petite. Tout le temps de son rapide séjour, elle 
fut heureuse, sans aucun doute, mais calme et si- 
lencieuse, à son ordinaire. Charlotte n'avait fait 
que traverser Londres. Habituée à l'intonation mo- 
notone du nord, elle fut surprise et charmée de la 
prononciation modulée qu'elle entendit dans le mi- 
lieu cultivé des Smith. Elle ne dit pas un mot qui 
puisse faire supposer qu'elle ait pris plaisir à se 
sentir pendant ces trois jours, ce qu'elle était dès 
-lors réellement : une femme célèbre. Aucune trace 



ET SES SŒURS 175 

chez elle de la petite vanité littéraire ; sa simplicité 
est absolue. Il y avait d'ailleurs dans sa composi- 
tion un élément qu'elle note elle-même et que 
Mrs. Gaskell remarqua bien quand elles se connu- 
rent, elle avait peur du bonheur et détournait ses 
yeux dès qu'elle le voyait poindre. Le nuage noir 
qui pèse sur ceux qui ont souffert ne lui apparaissait 
jamais plus sombre que lorsque son ciel semblait 
s'éclaircir. Ses pensées favorites et consolantes — 
elle en avait comme tout le monde — ne sortaient 
que furtivement des profondeurs de son âme. 

Rien ne dit qu'elle ait eu cette fois des pressen- 
timents funestes et qu'elle ait redouté d'avoir à payer 
sur le champ le peu de joie qu'elle avait eu. Cepen- 
dant jamais présages n'eussent été aussi prompte- 
ment justifiés. 

Peu de semaines après son retour, l'état de Bran- 
well empira. Depuis quelque temps il dormait toute 
la journée et passait la nuit dans une surexcitation 
terrible. Il eut plusieurs accès de delirium tremens. 
Cependant personne ne le croyait près de sa fin, 
quand il mourut, un dimanche matin (24 septem- 
bre 1848), après vingt minutes d'agonie. L'avant- 
veille il avait été dans le village, et il n'avait gardé 
le lit qu'un seul jour. On trouva ses poches pleines 
des lettres de Mrs. Robinson. 

« Pendant les deux derniers jours », écrit Char- 



176 CHARLOTTE BRONTE 

lotte à Ellen Nussey, « son âme avait subi le chan- 
gement singulier qui précède souvent la mort : des 
sentiments meilleurs, un retour d'affection pour 
nous. Il est entre les mains de Dieu, maintenant, et 
le Tout Puissant est aussi le Tout Miséricordieux. 
Une profonde conviction qu'il est enfin en repos — 
en repos après sa courte vie, errante, fiévreuse et 
souffrante — remplit mon âme et l'apaise. La sépa- 
ration finale, la vue de son corps pâle et inanimé 
m'a pénétrée d'une douleur amère que je n'aurais pas 
crue possible. Tant que la dernière heure n'est pas 
venue, on ne peut savoir de quelle pitié et de quelle 
largeur de pardon l'on est capable. Ses vices ne 
nous paraissent plus rien aujourd'hui, nous ne 
voyons que ses infortunes. » 

M. Brontê fut accablé de la mort de son fils uni- 
que, comme si toutes les espérances qu'il avait ja- 
dis fondées sur lui eussent revécu pour s'abîmer 
d'un seul coup ; mais les douleurs des vieillards sont 
passagères comme celles des enfants. Les sœurs du 
malheureux jeune homme furent plus profondément 
atteintes. Charlotte s'alita et fut malade un grand 
mois. 

Elle était à peine convalescente qu'elle remarqua 
chez Emily des symptômes alarmants : une haleine 
courte et saccadée, des points de côté, des retours 
continuels de rhume. Déjà aussi elle s'enfermait 



ET SES SŒURS 177 

dans le silence qui fut sa dernière arme contre sa 
maladie. En peu de temps on n'osa plus lui dernan- 
der comment elle se trouvait. On était au commen*^ 
cément de novembre et l'hiver s'annonçait redouta- 
ble. « J'essaie de remettre tout entre les mains de 
Dieu », écrit Charlotte, « je tâche de m'abandonner 
à sa bontés mais que la foi et la résignation sont dif- 
ficiles ! » 

Le dimanche qui suivit la mort de Branwell, Ëmi- 
ly alla encore à l'église ; ce fut pour la dernière fois; 
elle rentra et ne ressortit plus. Charlotte avait reçu 
de ses éditeurs dans le cours de l'année, une somme 
de sept à huit mille francs : elle aurait voulu se ser- 
vir de cet inutile argent pour soulager sa sœur ; 
mais Emily refusait obstinément médecins et remè- 
des. Tout ce que Charlotte pouvait faire pour elle, 
était de lui faire envoyer de Londres des livres qui 
la distrayaient encore. Elle demanda par écrit une 
consultation au Dr Forbes, qui passait alors pour le 
praticien anglais le plus éminent : ce fut tout le se-' 
cours que les pauvres filles reçurent de l'art. 

Sur. ces entrefaites parut la critique de la North 
American Review^ la plus dure de toutes. 

Charlotte écrit le 22 novembre à M. Williams. 
« J'ai remis votre lettre à Emily sans lui dire un 
mot en faveur de l'homéopathie. Quand on la presse, 
elle incline invariablement au parti contraire, et 

12 



178 CHARLOTTE BRONTË 

trouve des arguments pour ne pas faire ce dont on 
la prie. Votre lettre lue, elle s'est contentée de dire : 
« M. Williams est très bon et gentil, mais il se fait 
illusion, les homéopathes sont des charlatans. » 
Peut-être qu'elle en reviendra : cela lui arrive. 

a La North American Reçiew vaut la peine d'être 
lue : voilà qui s'appelle parler. Quelle bande que 
ces Bell ! Quelles horreurs ils écrivent ! Aujour- 
d'hui Ëmily souffrait un peu moins, j'ai pensé que 
la Revue l'amuserait et je la lui ai lue ainsi qu'à 
Anne. Tout en lisant, assise entre elles deux à notre 
peu gai foyer, j'étudiais les deux terribles auteurs. 
Ëllis « l'homme de rares talents, mais morose, bru- 
tal et hargneux » était renversé dans son fauteuil,, 
respirant comme il pouvait, lamentablement pâle 
et amaigri ; il n'a pas l'habitude de rire, mais il sou- 
riait, moitié amusé, moitié dédaigneux. Acton cou- 
sait ; aucune émotion ne le rend jamais loquace et 
il souriait aussi, laissant tomber à intervalles un mot 
d'étonnement de se voir peint sous des couleurs 
aussi sombres. Je me demande ce que le critique au- 
rait pensé de sa propre sagacité s'il avait. vu ce& 
deux pauvres filles. » Elle terminait par une raille- 
rie mordante de l'écrivain d'outre-mer : c'est un^ton 
que même la peine ne peut l'empêcher de prendre .. 
Elle écrit cependant alors à une autre amie : « Si 
Emily allait seulement mieux, je ne me soucierais- 



ET SES SŒURS 179 

guère d'être négligée, mal comprise ou critiquée ». 

Vers la fin de novembre, la situation s'aggrava, la 
respiration devint de plus en plus pénible et la fré- 
quence du pouls effrayait. Un jour, Charlotte cher- 
cha dans les moora un endroit abrité où peut-être se 
retrouverait un peu de bruyère. Elle en trouva un 
brin flétri mais entier. Ëmily ne reconnut pas sa 
fleur de prédilection. 

Jusqu'à la dernière minute elle refusa toute aide, 
et c'était une des souffrances les plus cruelles de ses 
sœurs de l'entendre monter l'escalier, marche à 
marche, se tenant au mur et la poitrine sifflante, 
sans ouvrir la porte pour la soutenir. Le 19 décem- 
bre, elle se leva chancelante et l'œil vitreux : elle 
voulut cependant qu'on la laissât faire seule sa toi- 
lette. On trouva, près du feu, son peigne qu'elle n'a* 
vait pu ramasser. La mort venant à grands pas, elle 
la sentit et dit qu'on pouvait chercher le médecin. Il 
était trop tard : elle mourut sur les deux heures 
après une brève agonie. La veille encore. Char*- 
lotte lui avait lu un essai d' Emerson. Suivant l'ha- 
bitude du temps elle fut enterrée dès le lendemain. 
On rouvrit une vieille porte entre le jardin et le ci- 
metière qui ne servait que pour les enterrements. 
Au moment où sortait le funèbre cortège, Keeper, le 
chien d'Emily, vint se placer près de M. Brontê et 
suivit le cercueil jusqu'à la dernière minute. Pert- 



180 CHARLOTTE BRONTE 

dant des semaines, il se tint à la porte de la cham- 
bre de sa maîtresse, attendant et gémissant. 

Charlotte se crut d'abord courageuse. Elle écri- 
vait le 21 : « Hier, sa pauvre enveloppe usée a été 
déposée paisiblement sous le pavé de Téglise. Nous 
sommes très calmes maintenant. L'angoisse de la 
voir souffrir, l'horreur de sa mort, l'enterrement, 
tout cela est passé. Nous sentons qu'elle est en paix. 
Elle est morte dans un temps de promesse, elle nous 
a été reprise dans sa fleur, mais c'est la volonté de 
Dieu, et l'endroit où elle est allée vaut mieux que 
celui qu'elle a quitté. » 

Ce calme des lendemains d'enterrement ne devait 
guère durer. Dans la même lettre se lisaient déjà 
des mots avant-coureurs d'un autre passage : «c'est 
Anne que je regarde maintenant ; il faudrait qu'elle 
fût forte et bien portante, mais elle n'est ni l'un ni 
l'autre, et papa ne va pas bien non plus. » Le pau- 
vre vieil homme répétait constamment à sa fille : 
« Charlotte, il faut vous raidir ; si vous me manquiez, 
je succomberais aussitôt ». C'est ainsi que s'acheva 
l'année qui avait vu le triomphe de Jane Eyre. 

Charlotte avait commencé quelques mois aupara- 
vant le roman deShirley, Elle y peignait Ëmily sous 
les traits de l'altière héroïne et le livre avait été en- 
trepris comme une tâche d'amour. Il fallut le lais- 
ser. Charlotte aimait passionném.ent l'art d'écrire. 



ET SES SŒURS 181 

Le plaisir de composer Jane Eyre avait été plus 
grand que celui de le voir apprécié. Mais elle n'a- 
vait aucune des déformations que produit trop sou* 
vent la littérature : c'est sa véritable grandeur. 
Elle est, avant tout, une femme vivant sa vie avec 
intensité, sérieux et courage, et ne mêle pas l'arti- 
ficiel de son métier aux réalités poignantes de l'exis- 
tence. 

Tant que dure la maladie de sa dernière sœur, 
elle ne dit plus un mot de littérature. Elle continue 
cependant à écrire à M. Williams, qui de plus en 
plus devient un ami, mais c'est pour décharger son 
cœur. Elle a un peu de scrupule à l'associer ainsi 
à des chagrins qui n'intéressent aucunement ses 
éditeurs : « Dans les circonstances où je suis, cher 
monsieur, quels droits ai- je à votre amitié, au ré- 
confort de vos lettres ? Mon caractère littéraire, 
pour le moment, est effacé et vous ne me connaissez 
que par là. Le soin de papa et d'Anne est nécessai- 
rement mon unique objet, à l'exclusion de tout ce 
qui peut intéresser mes éditeurs. Si Anne allait 
mieux, je crois que je me remettrais et que je rede- 
viendrais Gurrer Bell, mais si sa santé reste mau- 

I vaise, mon esprit n'ira pas d'un autre côté. » 

- La même lettre renferme un aveu singulier et qui 

) fait mieux comprendre le désarroi où la mort de 

Branwell et celle d'Emily l'avaient jetée. « Tout ce 



n 



182 CHARLOTTE BRONTE 

qui nous arrive a dû être en route depuis des 
années. Inaccoutumées comme nous Tétions toutes 
à une santé robuste, nous n'avons pas remarqué la 
lente approche de la dissolution; nous n'en con- 
naissions pas les symptômes : la toux sèche, le petit 
appétit^ la facilité à prendre froid au moindre souf* 
fie nous paraissaient des choses communes et ordi- 
naires : je les vois sous un autre jour à présent », 
En effet, elle regarde incessamment Anne comme 
un oiseau prêt à s'envoler. Les mille formes qu'elle 
donne à son inquiétude revêtent une expression 
déchirante dans ses lettres. 

Anne avait toujours été donce, de cette extrême 
douceur qui met une tendresse anxieuse dans la 
sympathie qu'elle excite. Elle avait toujours voulu 
ce que les autres voulaient. Il en fût ainsi pendant 
les cinq longs mois qu'elle languit. Son abandon 
à son aînée, sa docilité résignée tiraient des larmes 
à Charlotte comme l'avait fait l'énergie farouche 
d'Emily. Elle accueillait médecins et médecines, 
elle se soumit à un traitement externe rigoureux, 
elle accepta l'huile de foie de morue qui, à cette 
époque, était affreusement nauséabonde. On pou- 
vait lui parler de sa maladie; elle discutait ses 
chances et ne rejetait jamais l'espérance de la gué- 
rison. En toutes choses, elle tâchait de ne pas attris- 
ter, de tenir peu de place. Elle écrit à Miss Nussey 



ET SES SŒURS 183 

qu'elle aurait voulu avoir pour compagne, quand il 
s'agit de la faire changer d'air : « Je serai aussi peu 
gênante que possible ». C'était sa préoccupation 
continuelle. 

De bonne heure, Charlotte sut la vérité. Un mé«- 
decin de Leeds qu'elle avait fait venir sans tarder, 
la lui avait dite. Ses journées se passaient lentes 
et sombres ; la nuit, elle se réveillait dans son lit 
où elle ne retrouvait plus sa petite sœur, et l'an*? 
goisse la tenaillait. Cependant il y eut des hauts et 
des bas fréquents dans l'état d'Anne. Elle eût la 
douleur du bras qui torture parfois les poitrinaires, 
puis cette donleur passa. Elle s'amaigrissait, mais, 
à certains jours, elle souffrait peu. Charlotte aspi- 
rait après le printemps. Il lui semblait que si mars 
— terrible mois dans ce climat ^ — était passé, elle 
pourrait emmener la malade dans quelque endroit 
tranquille au bord de la mer. Cependant ce qui 
domine dans ses lettres est un désespoir à peine 
voilé par la religion et par le courage qui ne l'aban- 
donna jamais, une amertume qui pénètre les mots 
et se communique au lecteur le plus indifférent : 
« J'évite de regarder en arrière ou en avant, je tâche 
seulement de regarder en haut. Ce n'est pas le 
moment de regretter, de redouter, ou de pleurer. 
Ce que j'ai à faire est marqué nettement pour moi; 
ce dont j'ai besoin, ce que je demande c'est la force 



184 CHARLOTTE BRONTE 

de le faire ». Mars passa et avril vint. Anne com- 
mença à parler plus souvent d'aller à Scarborough. 
£lle souhaitait^ comme je l'ai dit, qu'Ëllen Nussey 
l'accompagnât, tandis que Charlotte resterait près 
•de M. Brontê. Elle lui écrivit une lettre touchante 
et presque suppliante. Mais Charlotte avait averti 
son amie de chercher des prétextes : elle savait 
que la mort pouvait prendre Anne à l'improviste 
-et que ce voyage serait presque inévitablement le 
dernier. 

Dans cette lettre à Miss Nussey, Anne parlait pai- 
siblement de ce qui pouvait l'attendre : « Je n'ai pas 
horreur de la mort; si je la croyais inévitable, je 
•me résignerais sans beaucoup de peine à cette pers- 
pective, dans l'espérance, chère Miss Nussey, que 
vous tiendriez compagnie à Charlotte le plus possi- 
ble et que vous] lui serviriez de sœur. Mais je vou- 
drais que Dieu m'épargnât, non seulement à cause de 
papa et de Charlotte, mais parce que je voudrais 
•faire un peu de bien en ce monde avant de le quit- 
ter. J'ai toutes sortes de plans — humbles, à la 
Térité, et sur une petite échelle — mais que je ne 
voudrais pas qui s'en aillent à rien. Que la volonté 
de Dieu soit faite. » Mrs Gaskell croît que c'est 
vers ce moment qu'elle composa le cantique de 
résignation dont j'ai déjà parlé et qui est, en effet, 
bien d'accord avec ces sentiments : 



ET SES SŒURS 185 

J'espérais qu'avec les braves et les forts 
Ma tâche me serait fixée ; 
Que parmi la foule affairée je travaillerais 
Dans un but pur et élevé. 

Dieu me donne un autre rôle, 

Il me le donne dans sa sagesse ; 

Je Tai dit le cœur saignant 

La première fois que j'ai senti l'angoisse. 

Mais ces longues heures cruelles ne seront pas perdues. 

Ces jours de misère, 

Ces nuits de ténèbres et d'angoisse, 

Dieu, si je puis me tourner vers Toi. 

Laisse-moi te servir de tout mon cœur, 
Quel que soit mon destin écrit; 
Soit que je doive me préparer à partir 
Ainsi jeune, ou rester encore un peu. 

Si tu me ramènes à la vie 

J'en serai plus humble. 

Plus sage, plus forte pour la lutte. 

Plus prompte à m'appuyer sur Toi ; 

Si la Mort est à ma porte, 
Qu'en mourant j 'accomplisse mon vœu : 
O Seigneur ! quelle que soit ta volonté 
Que du moins je te serve maintenant. 

Ces vers se chantent encore souvent et portent 
la résignation dans le cœur de milliers d'hommes. 
Un des petits plans d'Anne s'est réalisé sans qu'elle 
s'en doutât, mais c'est sa vie qui a donné à ses 
humbles strophes leur vertu. 
. La lettre à Miss Nussey est du 5 avril. Le beau 
temps ne vint pas avant la fin du mois et, quand il 



186 CHARLOTTE BRONTE 

vint, Anne ne s*en trouva pas mieux, au contraire. 
Cependant elle desirait toujours aller à Scarbo- 
rough et Charlotte arrêta deux chambres dans une 
pension bien située sur la falaise. Il fut convenu 
que Miss Nussey rejoindrait Charlotte et Anne à 
une station du parcours. Charlotte vit venir le jour 
du départ le coeur gros. La faiblesse de la malade 
augmentait de jour en jour et on pouvait tout crain- 
dre de la crise qui ne manquerait pas de suivre 
l'excitation du voyage. Elles quittèrent Haworth le 
24 mai et manquèrent à Leeds Miss Nussey qui les 
y avait vainement attendues et se décida à gagner 
Scarborough sans elles. Anne était extrêmement 
faible et les hommes du chemin de fer durent la 
porter partout. Elles s'arrêtèrent un jour à York 
où Anne voulut revoir la cathédrale. La vue du 
noble monument lui fit une impression extraordi- 
naire, m, Si la puissance de l'homme a pu faire ceci » 

dit-elle, « qu'est-ce que ne sera pas » Elle ne 

put achever sa phrase, tant son émotion était 
grande. 

Le 25 au soir elles arrivèrent à Scarborough, 
Anne très excitée par tout ce qu'elle voyait. Dès le 
lendemain elle alla sur la plage dans une petite voi-* 
ture à âne qu'elle conduisit elle-même, dans la 
crainte que le conducteur ne fatiguât la pauvre bête. 
Elle était venue souvent à Scarborough avec les 



ET SES SŒURS 187 

parents de ses élèves et montrait à Charlotte et à 
EUen tous les points de vue qu'elle préférait dans 
la baie. 

Le dimanche 26 elle aurait voulu aller à Téglise'. 
On l'en empêcha. Elle marchait très péniblement et 
de passer d'une chambre à l'autre l'épuisait. Après 
chaque effort de ce genre, bien qu'elle n'eût jamais 
eu l'habitude de faire beaucoup de démonstrations 
extérieures de religion, elle joignait les mains et 
priait avec ferveur. Ce dimanche était une journée 
magnifique et l'on reconduisit Anne sur la plage. 
Elle s'assit sur le sable et demanda qu'on la laissât 
seule, jusqu'à la fraîcheur. 

Le soleil descendit dans une gloire éblouissante. 

On avait poussé le fauteuil d'Anne près d'une 
fenêtre et elle regarda longuement la mer, les na- 
vires et le château sur sa falaise rougis par le bra- 
sier du couchant. Quand la vision se fut éteinte, elle 
demanda tout à coup si l'on ne ferait pas bien de 
la ramener à Haworth. Le lendemain à sept heures, 
elle se leva et fit sa toilette elle-même. Un peu 
avant midi, elle demanda de nouveau avec instance, 
s'il ne serait pas possible de la ramener à Haworth. 
Elle sentait sa vie s'en aller, disait elle. Le médecin 
vint. Elle lui posa la même question, insistant pour 
savoir ce qui lui restait de vie. Le médecin lui 
avoua la vérité et que l'ange de la mort n'était pas 



188 CHARLOTTE BRONTE 

loin. Elle joignit les mains appelant la bénédiction 
de Dieu sur Charlotte d'abord, puis sur son amie. 
« Soyez lui une sœur », dit-elle à Miss Nussey, 
« tenez compagnie à Charlotte ». Sa vie s'en alla 
lentement. On Tavait mise sur un canapé. « Tout 
ira bien, sans tarder, par les mérites de notre Ré> 
dempteur », dit-elle à sa sœur qui lui demandait 
comment elle se trouvait. Vers deux heures, une 
minute après avoir dit qu'elle était très heureuse, 
ses yeux s'obscurcirent et, quelques instants après, 
elle passa, sans un soupir. Ses dernières heures 
avaient été si paisibles, elle avait si bien tenu sa 
promesse de ne pas gêner beaucoup, que les gens 
de l'hôtel ne savaient pas qu'elle se mourait. Comme 
elle rendait le dernier soupir, on entrouvrit la porte 
4)our annoncer le dîner. 

, Charlotte n'écrivit à son père que le lendemain. 
Le mercredi, accompagnée seulement d'EUen et 
d'une amie de celle-ci qui suivit discrètement le 
cercueil, elle conduisit sa benjamine au cimetière 
de Scarborough. 



CHAPITRE XIV 



Il fallut des années, il fallut toute la célébrité de 
Charlotte et le succès de sa Vie par Mrs Gaskell 
pour que le nom d'Anne, sa pâle et douce figure, sa 
poésie douloureuse et sans apprêts, sortissent de 
l'obscurité qui s'était aussitôt épaissie sur son tom- 
beau. 

Emily dut aussi attendre. Ses vers qui sont ce 
qu'elle a fait de plus semblable à elle-même ne sont 
appréciés à leur valeur que depuis vingt ans à peine, 
et son roman serait encore ignoré s'il ne s'était fait 
en Angleterre une rapide évolution du goût. Mais 
cette évolution était proche au moment même où 
Emily mourut et, dès 1849, un jeune critique, 
M. Sydney Dobell, montra dans le Palladium qu'il 
avait senti la grandeur de ce Wuthering Heights où 
ses confrères plus âgés ne voyaient qu'extravagance 
et impudeur. Ce n'est qu'avec Matthew Arnold et 
Swinburne que le roman passa au rang des œuvres 



190 CHARLOTTE BRONTE 

immortelles, sinon parfaites — ce que Wuthering 
Heighu est loin d'être — mais, à partir de Tarticle 
du Palladiuniy Ëmily eut un nombre sans cesse gros- 
sissant de fidèles. 

Wuthering Heights (1) ne ressemble en rien aux 
œuvres de Charlotte et il ressemble peu aux œuvres 
de qui que ce soit. C'est, comme le dit Miss Brontê, 
un pur produit des moora et d'une imagination ex- 
clusivement nourrie d'elle-même. On n'en indique 
que le cadre ou l'apparence en l'appelant un roman 
rustique. Il est vrai que Wuthering Heights est le 
nom d'une ferme où l'action se passe presque com- 
plètement, grande ferme centenaire et d'aspect si- 
nistre avec sa porte barrée de chaînes, son jardin 
à l'abandon, sa grande salle sombre à profonde che- 
minée et profonds recoins d'où de rudes échelles 
partent vers le toit ouvert jusqu'au faîte, à travers 
l'enchevêtrement des poutres. Deux ou trois pay- 
sans taciturnes et malveillants vont de çà de là 
écartant du pied des chiens méchants qui sortent de 



(1) Ce titre est pris du nom de la maison où se passent 
les événements principaux. Il signifie à peu près « Collines 
d'orage ». M. de Wyzewa a publié ou édité une traduction 
française de Wuthering Heights sous le titre de V Amant. Ce 
titre parait juste quand on connaît Touvrage. Quand on ne 
le connaît pas, placé comme il l'est sur une couTertnre de 
papier jaune, il ne peut donner au lecteur français que l'idée 
la plus fausse du roman. La traduction est précédée d'une 
introduction intéressante et sans lyrisme creux. 



ET SES SŒURS 191 

partout. Ils parlent le plus épais dialecte du nord. 
La brutalité règne à travers tout le roman : on 
s'y bat à chaque page et le sang jaillit, on y 
bat les femmes ; les enfants y pendent de jeunes 
chiens au dossier des chaises dans un coin de la 
salle où l'on se cogne. Deux ou trois fois la terreur 
irrésistible donne la chair de poule et ôte la force 
d'avancer. La cruauté de certaines scènes révolte. 
On vous laisse dans une chambre où Heathcliff 
s'apprête à martyriser son fils poitrinaire. Rudesse 
et brutalité sont des choses campagnardes, la 
cruauté non. Mais il y a dans Wuthering Heights bien 
autre chose que de la rusticité et même de la sauva- 
gerie. C'est un livre de passion furieuse où la vio- 
lence des sentiments fait qu'on oublie promptement 
les détails du cadre. Le drame se placerait aussi bien 
à n'importe quelle époque et dans n'importe quel 
milieu. 

Un soir, revenant d'un voyage, M. Ëarnshaw, 
le propriétaire de « Wuthering Heights » dans un 
temps où c'est encore une ferme paisible et heu- 
reuse, laisse tomber de son manteau un petit être 
bizarre qu'il a ramassé dans la rue. On adopte le 
petit bohémien. On l'appellera Heathcliff . M. Ëarns- 
haw a deux enfants : un garçon, Hindley et une 
fille, Catherine. Hindley brutalise le petit étranger; 
Catherine au contraire l'adore, ils sont insépara- 



192 CHARLOTTE BRONTE 

bles ; quant au fermier il prend en toute occasion le 
parti de celui qu'il a sauvé d'une mort misérable. 
Heathcliff est une énigme, une créature d'une autre 
race et, pourrait-on croire, d'une autre sphère. Il 
est fourbe et courageux, dur à la souffrance et lâche- 
ment dénonciateur, avare, passionné et silencieux. 
Sa caractéristique, à mesure qu'il grandit, est son 
attachement pour Catherine. Tout ce que les en- 
fants ont d'infini dans l'âme est dans ce sentiment 

• 

A quelques milles de « Wuthering Heights » se 
trouve une sorte de ferme-château, « Thrushcross 
Grange » occupée par un riche propriétaire du nom 
de Linton. Vers sa quinzième année, Catherine 
passe quelques semaines chez ses voisins. Au 
retour, elle n'est plus la même. La petite coureuse 
de moors partie à califourchon sur son poney, revient 
élégante amazone, parlant bien, se tenant bien, 
riant de tout ce qu'elle retrouve d'agreste chez son 
père et de Heathcliff plus que de tout le reste. Un 
enfer de fureur s'allume dans les yeux du noir ado- 
lescent. Catherine est déjà fiancée à Edgar Linton, 
le fils affiné et indolent du propriétaire de « Thrush- 
cross Grange ». On lui demande si elle aime mieux 
Edgar que Heathcliff. La question lui paraît ab- 
surde» Heathcliff, c'est comme elle-même, on ne 
s'épouse pas soi-même. Le mariage a lieu, Cathe- 
rine s'en va et Heathcliff reste avec une soif inex- 



ET SES SŒURS 193 

tinguible, il ne sait d'abord de quoi, mais peu à peu, 
il sent que c'est de vengeance réclamée par une 
haine folle contre ceux qui lui ont ôté Catherine et 
contre Catherine elle-même. Bientôt, il disparaît et 
pendant des années on n'en entend plus parler. 

Quand il revient c'est un homme, grand, de tour- 
nure militaire et presque distinguée, l'expression 
sarcastique et fréquemment sinistre. Il a de l'argent. 
Il rencontre Hindley dans une auberge où, depuis 
la mort de son père, il travaille à se ruiner; ils 
jouent, Hindley perd si bien qu'il est obligé d'en 
passer par les volontés du revenant, lequel s'ins- 
talle chez lui et s'y rend promptement maître, tan- 
dis que Hindley s'abrutit de boisson. Heathcliff 
voudrait revoir fréquemment Catherine devenue 
Mrs Edgar Lin ton. Son mari y met bon ordre. 
Alors Heathcliff entreprend l'exécution d'un plan 
de vengeance savante. Il précipite la décadence de 
Hindley et fait élever comme un sauvage H are ton 
son seul fils. L'abrutissement du père et la stupidité 
du fils rafraîchissent constamment sa vue. En même 
il fait la cour à Isabelle, sœur d'Edgar Linton, l'en- 
lève et l'épouse : il en a un fils qui s'appellera Linton 
Heathcliff et qu'il déteste comme il a toujours détesté 
la mère, même au temps où il l'a enlevée et épousée. 

Cependant Catherine meurt en couches après 
une dernière entrevue avec Heathcliff où ils laissent 

13 



194 CHARLOTTE BRONTE 

éclater la flamme dont ils ont toujours été Tun et 
l'autre consumés. HeathcliS l'adorait autant qu'il la 
haïssait vivante. Morte il ne vivrait pas une heurç 
s'il ne sentait qu'elle le hante. Il se nourrit de sa 
présence invisible et la pensée de sa mort n'a d'au- 
tre effet que de lui ôter les sentiments qui étaient 
son dernier frein. Catherine a laissé une fille appe- 
lée du même nom. Elle grandit. Un jour vient où 
Isabelle meurt et où l'on ramène à « Thrushcross 
Orange » son chétif rejeton. La deuxième Cathe- 
rine s'est attachée à lui dès l'instant qu'elle l'a vu. 
Un dernier plan diabolique naît dans le cerveau 
d'Heathcliff. Il vient réclamer son fils. Il l'emmène ; 
il l'élève avec soin bien qu'il le haïsse, il s'arrange 
pour qu'il rencontre Catherine et s'en fasse aimer, 
tout valétudinaire égoïste qu'il est. Il réussit. Un 
hardi coup de force et les voilà mariés. Bientôt le 
lamentable jeune époux meurt, mais la vengeance 
de Heathcliff est complète. Il est le maître de 
éc Thrushcross Grange » commme de « Wuthering 
Heîghts ». De tout le passé il ne reste que la deuxième 
Catherine qu'il martyrise à son tour. Il meurt enfin, 
dans un transport horrible de haine satisfaite. On 
l'enterre de nuit comme un chien, mais il a soudoyé 
le fossoyeur pour que son corps soit placé dans la 
fosse même de celle qu'il a aimée. Ses os, à tout le 
moins, seront mélangés aux siens. 



ET SES SŒURS 195 

Ce résumé laisse deviner les improbabilités, im- 
possibilités et crudités de toutes sortes qui abon- 
dent dans WutheringHeights, plus encore que dans 
Jane Eyre. Il dissimule la complication du livre. 
Emily commence son roman par la fin, comme le 
font beaucoup de conteurs contemporains et sou- 
vent la narration est à double fond et l'on entend le 
récit d'un récit. Il faudrait un effort de mémoire 
prodigieux pour en reproduire la suite dans l'ordre 
qu'elle a choisi. La lecture même demande une 
attention soutenue ; presque involontairement, on 
se met à dresser des arbres généalogiques, ce qui 
n'empêche pas qu'il faille deux cents pages pour 
qu'on soit fixé sur la relation existant entre la 
deuxième Catherine et Heacthliff. 

Ces défauts et la simplicité enfantine de la don- 
née choquent à une première lecture ; on passe des- 
sus à la seconde, et, si le livre s'impose assez au 
souvenir pour qu'on y revienne plus souvent, on ne 
tarde guère à n'en plus sentir que le charme extraor- 
dinaire. Wuthering Heights est une de ces rares 
ceuvres d'art d'où l'art semble avoir entièrement 
disparu et où il ne reste que de la passion. 

Le côté diabolique de Heathcliff choqua beaucoup 
la critique respectable de 1848. Charlotte elle-même 
se demande avec hésitation s'il est sage de créer des 
êtres semblables. Cette question ne nous arrête plus 



196 CHARLOTTE BRONTE 

aujourd'hui. Heathcliff démon nous paraît pure- 
ment romantique : c'est un des points — avec les 
scènes de terreur — où nous retrouvons la trace 
des lectures allemandes d'Emily, c'est-à-dire la par- 
tie la moins originale et la seule périssable de son 
talent. Il n'en est pas de même du sexualisme domi- 
nateur qui envahit l'œuvre toute entière. Cela aussi 
révolta la conscience anglaise, et, pendant des an- 
nées, il parut abominable qu'une jeune fille, une 
fille de pasteur, eût écrit avec ce qu'on appelait 
cette licence. 

Il est inutile de discuter ce reproche qui a, lui 
aussi, cessé d'en être un aujourd'hui. Charlotte a 
essayé d'en laver sa sœur en disant, avec une intui- 
tion profonde, qu'elle n'avait pas bien su ce qu'elle 
faisait. Du point de vue purement psychologique, 
cette parole est admirable. Il n'y a pas une ligne» 
pas un mot dans Wuthering Heights^ qui éveille une 
idée sensuelle. Même la scène, — merveilleuse dans 
son impossibilité, — où Heathcliff et Catherine 
se jettent dans les bras l'un de l'autre avec des cris 
de passion qui ressemblent à des cris de torture, ne 
pourrait être rabaissée que par une imagination 
impure. Chose singulière, quand on lit Wuthering 
Heights^ quand on voit les âmes des deux prodigieu- 
ses héroïnes jeter des flammes dès l'apparition de 
Heathcliff ou de Linton, ce n'est pas tout de suite à 



ET SES SŒURS 197 

Phèdre que l'on pense, bien que, peu à peu, le mê- 
me souffle de tempête se fasse sentir, c'est à Miss 
Austen avec ses mariages, ou même aux romans 
d'enfants que nous lisions jadis. L'idée de l'amour 
est aussi pure, aussi dépouillée, pour Emily que 
l'idée et le mot de mariage le sont pour les enfants. 
Certains détails feraient même croire à des igno- 
rances de parfaite innocence. L'amour, tel qu'elle le 
conçoit et le peint, est trop inquiet pour qu'on 
puisse le mettre dans quelque sphère céleste où les 
anges vivraient de la vie des hommes, mais il irait 
parfaitement à un monde de génies incorporels et 
fougueux. C'est une attraction souveraine où la 
matière n'a point de part, mais dont les âmes sont 
les jouets sans résistance. 

Il faut une puissance lyrique exceptionnelle pour 
soutenir cette gageure pendant tout un volume. 
Emily la possède. Personne ne donne autant l'im- 
pression de l'aisance dans la force. Mais elle a de 
plus une clarté de vision réaliste qui perce à chaque 
instant, dans des mots de vérité simple et profonde 
qui sont la rançon princière des improbabilités 
qu'elle suppose. Ce n'est plus seulement alors la 
jeune fille qu'on croit entendre, mais une femme 
qui aurait vécu plusieurs vies. L'enfantillage foncier 
de la conception disparaît comme s'il n'eût jamais 
existé. Lisez les reproches de Catherine mourante 



198 CHARLOTTE BRONTE 

à Heathcliff : « Je voudrais pouvoir vous tenir jus- 
qu'à ce que nous soyons morts tous les deux. Je ne 
m'inquiéterais pas de ce que vous souffririez. Pour- 
quoi ne souffririez- vous pas ? Je souffre bien, moi. » 
Et, plus loin, la fin des reproches de Heathcliff à 
Catherine : « Je ne vous ai pas brisé le cœur, c'est 
vous qui vous l'êtes brisé, et, en le brisant, vous avez 
brisé le mien. Tant pis pour moi si je suis robuste. 
Quelle espèce de vie sera-ce quand vous... oh I 
Dieu ! ! Aimeriez-vous vivre avec votre âme dans le 
tombeau ? » 

On citerait cent paroles où la passion se joue 
ainsi dans des subtilités plus vraies que la simpli- 
cité apparente d'une émotion moins chargée. Qui 
tiendrait le pari de faire dire des paroles d'amour à 
une morte couchée dans sa tombe ouverte ? Le 
génie d'Ëmily court à chaque instant au devant de 
pareilles épreuves. Cette profonde vérité humaine 
est aidée par la réalité — infiniment prenante pour 
nous — du cadre, des caractères, de l'atmosphère 
du récit. Nous sentons ici dans l'exécution le même 
quelque chose insaisissable qui est la perfection de 
la nature. Une création comme Joseph, le vieux 
paysan pharisien avec ses sermons et sa Bible, 
suffirait à immortaliser un livre. La poésie des 
moors, la grande brise chantante, ouvre des hori- 
zons sans bornes à travers tout le récit, cependant 



ET SES SŒURS 199 

que la poésie familière du talus en fleurs, du creux 
rocheux, du vieux mur envahi de végétation, le 
ramène à notre échelle et nous fait sentir une sécu- 
rité. Emily est maîtresse de toute cette symphonie : 
ses mots simples et anciens évoquent bien plus 
qu'ils ne décrivent. Car son génie apparaît aussi 
dans la forme dont elle revêt ce conte extraordi- 
naire. C'est la langue du peuple, comme Shakespeare 
l'aurait parlée s'il fût resté toute sa vie à Stratford, 
merveilleusement simple, directe et nuancée, en 
tous temps et ici, élargie et enrichie par une sorte 
de science infuse ou d'activité intérieure, aussi 
habile que l'érudition des plus grands écrivains. 

Les particularités locales savoureuses n'y man- 
quent pas, mais Emily, même réduite à la langue de 
tout le monde, en ferait autre chose que tout le 
monde. Son anglais a une qualité telle qu'on croit 
entendre une langue toute nouvelle. Style,, person- 
nages et caractères, tout est simple et élémentaire 
dans ce livre prodigieux, mais tout est à une puis* 
sance que, seul, le plus rare génie atteint. L'effet 
est singulier. Des livres que l'on avait toujours 
crus des chefs d'œuvre de naturel, — les meilleurs 
de George Eliot, par exemple, s'affaiblissent et 
s'entachent de littérature en comparaison. On se 
rend compte qu'on fait tort à Wuthering Heights 
en l'appelant un roman. C'est une sorte de poème 



200 CHARLOTTE BRONTB 

homérique où tout est vrai en détail et où cepen- 
dant, on perçoit quelque chose d'irréel. On dirait 
la vérité, mais dans un autre monde que celui-ci. 
C'est le défaut du livre : un manque d'équilibre et 
d'harmonie, un je ne sais quoi de troublant qui tient 
du rêve et, trop souvent, du cauchemar. Mais c'est 
aussi sa magie. Emily a eu l'extraordinaire puis- 
sance de croire et de nous faire croire à des carac- 
tères et des événements dont un garçon de quinze 
ans démontrerait l'impossibilité. 

Qu'aurait-èlle produit si elle avait vécu ? Aurait- 
elle appris à faire un usage plus sobre de son éton- 
nante faculté créatrice, ou aurait-elle tenu deux fois 
la gageure de Wuthering Heights ? Mystère. Nous 
ne savons même pas si elle avait les matériaux 
"d'une autre histoire des moors. Ses vers ne nous 
disent rien de ce qu'aurait pu devenir sa prose. Ils 
n'ont rieji de commun avec elle que l'originalité et 
Emily était parvenue plus d'une fois, dès l'âge de 
seize ans, à la perfection de sa manière. Ce dont on 
peut être sur, c'est qu'elle n'eût jamais rien écrit qui 
n'eût porté la marque de sa hautaine nature, la tou- 
che naturelle et rare. C'est à ce mot qu'il faut tou- 
jours revenir quand on essaie de fixer l'impression 
qu'elle laisse. Son art aussi bien que sa vie, l'isole, 
et on la voit toujours dans des sentiers inaccessibles. 



CHAPITRE XV 



Charlotte ne revint pas à Haworth, comme on 
pourrait le croire, sitôt l'enterrement de sa sœur. 
Elle était à bout de forces et la fin d'Anne avait été 
si paisible que Scarborough et son cimetière lui 
offraient moins d'images lugubres que la demeure 
où Branwell et Emily avaient laissé leur terrible 
souvenir. Son père lui-même le sentit et lui écrivit 
de rester. Elle resta donc, avec Ellen Nussey, une 
quinzaine de jours, dans la même pension sur la 
falaise. 

Quand elle revint, une réaction favorable s'était 
faite, elle se remit à son roman et en écrivit le der- 
nier volume en moins de trois mois. Elle ne put 
cependant s'empêcher d'y inscrire le souvenir de 
ses deuils et emprunta au vieux Bunyan le titre de 
son vingt-quatrième Chapitre : la Vallée de l'ombre 
de la Mort(l). 

(1) On y lit ce passage : « Nuit après nuit, le suppliant 
peut demander grâce de cette voix imperceptible qui est 



202 CHARLOTTE BRONTE 

Shirley parut à la fin d'octobre 1849. Le succès de 
Jane Eyre avait préparé le public, et la critique — 
à part un article du Times qui fit pleurer la pauvre 
Charlotte — fut aussitôt conquise. On se rendra 
mieux compte de la position que Miss Brontë avait 
dès lors dans son pays par le fait que la Reçue des 
Deux Mondes publia une longue étude d'Eugène 
Forcade sur Shirley, dans le mois qui suivit l'ap- 
parition du livre. Cette critique parut à Charlotte 
de beaucoup la plus intelligente de toutes et elle re- 
vient à plusieurs reprises sur le plaisir qu'elle lui fit. 

En novembre, elle alla à Londres, un peu pour 
consulter un médecin, beaucoup pour faire plaisir 
à ses éditeurs ; elle rencontra Thackeray, son héros, 
et Miss Martineau, esprit viril et volonté de fer, qui 
l'attacha aussitôt. Son père lui avait demandé d'aller 
voir tout ce qu'elle pourrait de vieilles armes et 
armures dont il ne savait rien que par les livres et, 
quand elle fut de retour au logis, elle trouva plus 
d'une fois moyen de l'intéresser en lui décrivant les 
harnachements d'acier qu'elle avait vus dans la gale- 
rie du Prince Albert. 



celle de l'âme quand elle s'adresse à l'invisible : épargnez 
mon bien-aimé, guérissez la vie de ma vie, ne m 'arrachez 
pas ce qu'une longue affection a soudé à mon être. Dieu du 
Ciel, penchez-vous, écoutez, soyez clément ! On s'approche de 
l'oreiller de souffrance ; une main invisible retravaille étran- 
gement les traits familiers, l'horrible moment approche. » 



ET SES SŒURS 203 

Un beau matin, Martha, jeune servante que l'on 
avait adjointe à Tabby, maintenant plus qu'octogé- 
naire, se précipita chez sa maîtresse en criant en 
patois : « Oh I Mademoiselle, mademoiselle ! quelle 
nouvelle ! 1 — Quoi donc ? — Vous avez fait deux 
ouvrages, les plus beaux ouvrages qu'on ait jamais 
vus. On Ta dit à Halifax à mon père et trois hommes 
d'ici l'ont vu à Bradford, et on va faire une réunion 
à l'Institut ouvrier pour les acheter. » 

Le secret de Charlotte avait été pénétré par un 
habitant du district, né à Haworth, qui avait recon- 
nu plusieurs des personnages de Shirley et n'avait 
vu dans tout le pays qu'une seule personne capable 
de les peindre. Tout Haworth fut dans l'enthousias- 
me (1), sauf naturellement les vicaires qui sont cruel- 
lement malmenés d'un bout à l'autre du roman : 
encore se consolèrent-ils à la longue et finirent par 
se féliciter d'être immortels. Charlotte fut plus heu- 
reuse que fâchée de se trouver prophète dans son 
pays, mais, en peu de temps, la curiosité s'ajoutant 
à l'intérêt, des gens vinrent de loin, en voiture, les 
dimanches, pour la voir à l'église, et, de cette sorte 
de popularité elle avait horreur. 

M. Brontê fut très fier de la gloire de sa fille et 

(1) La gardienne du musée de Haworth, rude fille de 
dix-huit ans, lisait Shirley pendant que l'auteur de ce livre 
examinait les reliques des Brontë. 



I 



204 CHARLOTTE BRONTE 

en fit les honneurs avec une singulière dignité. 
Toujours il vit sa Charlotte dans l'auteur de Jane 
Eyre, mais, même tant qu'elle vécut, il savait parler 
de son « génie » sans forfanterie ni ridicule. On a 
jasé à tort et à travers sur M. Brontê (1). Toutes 
ses lettres, même celles qu'il écrivait aux approches 
de quatre-vingts ans, sont d'un esprit au-dessus 
de l'ordinaire et d'une noblesse de ton qu'on ne 
peut plus que singer aujourd'hui. Un jour il apporta 
à Charlotte une liasse de papiers jaunis. C'étaient 
les lettres que sa femme lui avait écrites, bien long- 
temps auparavant,an commencement du siècle, quand 
ils étaient fiancés et que sa dure période de proba- 
tion touchait à sa fin. Il y avait dans cette démarche 
de vieillard une jeunesse de sentiment, une délica- 
tesse et un tact qui n'appiartiennent pas à une nature 
commune. Charlotte fut profondément touchée (2). 
L'affection de ses domestiques lui était aussi pré- 
cieuse. Elle écrit à Martha dans tous ses voyages et 
signe ses lettres en s'appelant sa très sincère amie. 
Quant à Tabby dont elle avait énergiquement refu- 
sé de se séparer quinze ans auparavant, elle la re- 
gardait comme une vieille nourrice. La pauvre 
vieille femme était un peu jalouse de Martha : elle 



(1] Personne plus inexactement que M. Maeterlinck. 
(2) Ces lettres de Mrs Brontë, très bien écrites, sont déli- 
cieusement anciennes, virginales et voilées. 



ET SES SŒURS 205 

faisait bonne garde le matin pour la devaneer à Tar- 
rivée du facteur. Elle était devenue complètement 
sourde. De temps en temps, Charlotte l'emmenait 
dans les prés qui séparent la cure des moors et lui 
criait dans l'oreille les nouvelles qui pouvaient l'in- 
téresser. 

M. Nicholls, le futur mari de Charlotte, était à 
Haworth depuis six ans. Il n'est cependant pas ca- 
ricaturé dans Shirley^ et Charlotte ne l'aurait plus 
jugé à cette époque comme elle l'avait fait dans la 
lettre que nous avons citée. Il rendait de grands ser- 
vices à M. Brontë et on le voyait journellement à la 
cure. 

Pendant les trois années qui suivirent la publica- 
tion et le succès de Shirley^ c'est-à-dire du commen- 
cement de 1850 au commencement de 1853, Char- 
lotte retomba dans l'état de dépression nerveuse où 
nous l'avons vue plusieurs fois. Son milieu l'étouf- 
fait, et les anniversaires qui jalonnaient son année 
lui étaient de cruelles souffrances. Sa santé restait 
mauvaise : souvent, le point de côté ou des maux de 
gorge persistants lui rappelaient qu'elle était la sœur 
d'Emily et d'Anne et probablement l'effrayaient. En 
dépit des voyages auxquels ses amis la contrai- 
gnaient, elle sentait lourdement peser sa solitude. 
« Comment passez vous l'hiver ? » écrit-elle à Miss 
Wooler. « Seule, probablement, comme moi. » Le 



206 CHARLOTTE BRONTE 

rythme triste de cette petite phrase est celui de son 
existence. En tous temps, elle sent le vide, et, à 
intervalles, elle s'abat. 

<( Parfois, le silence de la maison, la solitude delà 
chambre, m'oppressent d'un poids insupportable; 
et la mémoire ne manque pas d'être alerte, impor- 
tune et torturante, tandis que tout le reste de mon 
être est languissant. Je suis avertie des changements 
atmosphériques par une sensation physique de fai- 
blesse, et par une tristesse lourde et envahissante 
que d'autres appelleraient pressentiment. J'ai ton-» 
jours un peu d'impatience et d'attente jusqu'à l'heure 
de la poste, mais quand, jour après jour, elle n'ap- 
porte rien, je retombe. C'est stupide, absurde et 
déshonorant. Je souffre de ma sottise et de ma dé- 
pendance, mais il est mauvais pour l'âme d'être seule 
et de n'avoir personne à qui parler de ses petites 
croix et, à l'occasion, en rire. » 

Elle avait conservé l'habitude de se promener 
dans la maison, jusqu'à onze heures du soir, comme 
du vivant de ses sœurs, et l'on devine ce qu'un es- 
prit tournant ainsi sur lui-même pouvait enfanter 
d'imaginations tristes ou sentir de vide accablant. 
Parfois elle a envie de s'enfuir de Haworth, ou elle 
elle écrit à EUen Nussey qu'elle est à bout et qu'il 
faut qu'elle vienne promptement à son secours. 
EUen, à peine partie, elle se retrouve au même 



ET SES SŒURS 207 

point. « J'ai été mieux tant qu'elle a été là, mais le 
mieux est déjà passé. La solitude de ma position 
aggrave tous mes maux. Il y a eu des nuits de tem- 
pête pendant lesquelles je sentais un besoin d'appui 
inexprimable. Je restais sans sommeil, faible et 
incapable de m'occuper. J'ai passé des jours etjdes 
jours, assise, avec les plus tristes souvenirs pour 
toute compagnie. Dieu l'a voulu : c'est sans doute 
pour le mieux. » 

Elle craint quelquefois de s'ulcérer. Mary Taylor 
perd sa dernière sœur à la Nouvelle-Zélande et elle 
écrit à Charlotte qu'elle a peur, dans son isolement, 
de devenir froide, dure et égoïste. « Gomme j'ai 
senti cela ! mille fois j'ai eu la même frayeur. » 

Haworth était par trop triste et resserré. Même 
les moors, où elle allait chaque fois qu'elle se trou- 
vait mieux, étaient trop pleins de souvenirs ; des 
bouts de vers d'Ëmily, des commencements de stro*- 
phes mélancoliques, l'y poursuivaient. 

Pendant trois ans sa correspondance donne uni- 
quement l'idée d'une malheureuse qui se débat contre 
un torrent d'amertume. 

La littérature lui était d'un pauvre secours. Cette 
grande artiste ne trouva jamais en elle les petites 
ressources de la femme de lettres. C'est une de ses 
caractéristiques : la femmme en elle envahissait 
tout. Elle ne pensait jamais à ses livres qu'avec une 



208 CHARLOTTE BRONTE 

sensation de fatigue et une terreur de ne plus faire 
aussi bien. D'autres auraient trouvé une jouissance 
au souvenir du succès foudroyant de Jane Eyre, 
au nom de Currer Bell devenu, presque du jour au 
lendemain, célèbre dans tous les pays anglais, à l'ad- 
miration de Thackeray, à la déférence d'un puissant 
éditeur comme Smith. Aucune de ces idées ne lui 
venait. Entre deux triomphes, elle redevenait 
promptement, comme elle l'écrivait à Sydney Dobell, 
la simple fille d'un recteur de village. 

Il est surprenant que Villette dont certaines parties 
sont éblouissantes ait été écrit pendant cette pé- 
riode. Elle tarda longtemps à le commencer. 
M. Smith lui avait d'abord proposé de faire paraître 
un roman en livraisons mensuelles, comme le fai- 
saient Dickens et Thackeray. Cette idée l'épouvanta. 
Elle mettait trop haut son idéal artistique pour se 
résignera écrire au hasard de l'inspiration. Quand 
elle eût commencé Villette, ses éditeurs lui écrivaient 
fréquemment pour en savoir le progrès. Un de ses 
fantômes habituels était la crainte d'un échec qui 
eût refroidi « Cornhill » à son égard. L'impatience 
de ses éditeurs lui grossissait sa crainte de les voir 
déçus et mécontents. Elle finit par les supplier de ne 
plus faire aucune allusion à son travail. 

Souvent les Smith insistent pour qu'elle laisse 
son manuscrit et vienne à Londres chercher un peu 



ET SES SŒURS 209 

de distraction. Maintes fois ces invitations arrivent 
au moment où elle-même soupire après ce cercle 
de figures intelligentes et sympathiques; mais au 
moment de dire oui, elle aperçoit toutes sortes d'ob- 
jections : son père qui dépend d'elle chaque jour 
davantage ; la pensée du retour prochain à la tris- 
tesse à peine secouée ; une certaine crainte du qu'en 
dira-t-on, (à un de ses voyages précédents on a dit 
qu'elle avait négligé le Sabbat et qu'on l'avait vue 
ou bal et à l'opéra); plus que tout le reste, sa terreur 
d'être montrée et regardée. 

La timidité de Charlotte Brontê était plus grande 
encore, s'il est possible, qu'au temps où elle 
décourageait la bienveillance de ses amis de 
Bruxelles. Mrs Gaskell en cite des traits* incroya- 
bles : Charlotte marchant de long en large pendant 
une demi-heure devant la porte d'une jeune fille qui 
l'a invitée, et ne se décidant pas à entrer; dispa- 
raissant du salon au moment où l'on annonce des 
visiteurs et, après leur départ, émergeant rouge et 
confuse de derrière les rideaux, etc. 

Mrs Ritchie (la fille de Thackeray) raconte aussi 
comment son père l'ayant invitée à rencontrer quel- 
ques personnes sympathiques, elle s'enferma dans 
un mutisme absolu dont son hôte, causeur étince- 
lant, essaya vainement de la faire sortir, comment 
peu à peu une gêne terrible se répandit dans le 

14 



210 CHARLOTTE BRONTE 

salon et comment enfin Thackeray, à bout de forces 
et de patience, se glissa dehors en télégraphiant à 
sa fille à grands gestes silencieux qu'il se sauvait à 
son cercle. Il fallait qu'elle se trouvât dans un tout 
petit groupe d'amis, chez Mrs Gaskell, par exemple, 
ou chez Mrs Smith ; ou encore que la conversation 
amenât un sujet qui lui tenait à cœur et sur lequel 
il y avait du courage à exprimer une opinion : aus- 
sitôt elle parlait et parlait très bien, ses grands yeux 
gris illuminant sa figure. 

Elle fit quatre voyages à Londres pendant ces 
dernières années : la première fois elle ne vit guère 
qu'un médecin, les Smith et des curiosités. Son der- 
nier séjour fut principalement un voyage d'affaires 
à l'occasion de la publication de Villette, Les deux 
autres furent intéressants. Le premier la mit sur- 
tout en rapport avec des littérateurs qu'elle ne con- 
naissait encore que par leurs lettres ou leurs critiques 
de ses livres : Thackeray « le grand Turc et grand 
païen », qu'elle aima aussitôt et qu'elle chapitrait 
sans fin, avec la simplicité du génie, sur son paga- 
nisme, son cynisme, son mysogénisme et, en gé- 
néral, sur tout ce qui lui déplaisait dans son grand 
homme ; Lewes, à qui elle trouva une ressemblance 
avec Emily qui l'absorba à l'exclusion de tout le 
reste ; Miss Kavanagh, jeune irlandaise de beaucoup 
de talent, pauvre et qui travaillait pour entretenir 



ET SES SŒVRS 211 

sa mère. Charlotte s*arrangea avec M. Smith pour 
que ses droits sur les ouvrages de ses sœurs fussent 
transmis pour moitié à cette jeune fille. Elle vit 
ausssi Richmond qui fit son portrait (1) et exécuta 
pour elle une copie de son Duc de Wellington, que 
Tabby prétendit être le portrait de M. Brontê. 

Des amis de Charlotte la ramenèrent à Haworth 
par Edimbourg, un de ses rêves, dont la réalité la 
ravit. Londres lui parut en comparaison une 
« grande, lourde, tumultueuse épopée », tandis 
qu'Edimbourg lui faisait Teffet d'un « poème lyri- 
que rapide, brillant et vivant comme l'éclair ». 

Le voyage de juin 1851 la fit entrer dans le grand 
monde. Thackeray venait de mettre les conférences 
littéraires à la mode et Charlotte s'arrangea pour 
assister à celle qu'il consacra à Fielding. Un peu 
avant de commencer, Thackeray vint lui serrer la 
main et la fit asseoir près de sa mère. Cette atten- 
tion publique l'avait un peu effarouchée quand un 
monsieur placé derière elle demanda la permission, 
en qualité de Yorkshirien et compatriote, de se pré- 
senter : elle eut la perspicacité de deviner que ce 
devait être Lord Carlisle. Un instant après, un autre 
compatriote Yorkshirien demanda aussi la permis- 
sion de se présenter : c'était Monckton Milnes (plus 

(1) Aujourd'hui à la National Gallery. 



212 CHARLOTTE BRONTE 

lard Lord Houghton) ; après cela, ce fut le Dr For- 
bes. Pendant ce temps Thackeray la faisait remar- 
quer à d'autres personnes, si bien que la conférence 
finie et tandis que l'orateur lui demandait son appré- 
ciation, il se formait une haie d'aristocratiques per- 
sonnages entre lesquels il lui fallut passer, prête à 
défaillir de honte. 

Quelques jours plus tard, elle fut invitée par le 
marquis de Westminster qui ne l'eut pas sans peine 
et par Lord Ellesmere; elle fut d'un des célèbres 
déjeuners du vieux Rogers ; elle fut conduite à l'ex- 
position par Sir David Brewster ; elle vit Rachel 
dont le jeu la pénétra d'admiration et d'horreur; 
bref, elle fut, contre son gré, ce qu'on appelait un 
lion. Les lettres où elle raconte à son père tous ces 
succès mondains sont d'une parfaite justesse de 
ton. Peu de romancières à la mode, de tous temps 
et de tous pays, ont été capables de ce tact. Il y faut 
des qualités que la littérature ôte plus souvent 
qu'elle ne les donne. 

Ce voyage lui offrit aussi une des rares occasions 
qu'elle eût jamais d'entendre de la musique. Elle y 
était extrêmement sensible et d'un goût naturel qui 
allait droit au plu^ rare. 

En dehors de ces voyages à Londres qui étaient 
des événements, les amis qu'elle avait dans le nord la 
décidaient parfois à une absence de quelques jours. 



ET SES SŒTJRS 213 

Elle restait très fidèle, cela va sans dire, à Ellen 
Nussey et à Miss Wooler, bien que cette dernière 
Teût blessée profondément en lui écrivant un jour 
qu'elle lui gardait son estime entière, quels que 
fussent ses romans. La réponse, d'ailleurs, ne 
s'était pas fait attendre. Parmi les nouveaux venus 
dans sa vie, quelques-uns lui étaient très chers. Elle 
s'était liée intimement avec Sir James Kay-Shuttle- 
worth, son voisin des moors, dont nous avons déjà 
parlé. Un été il l'invita à venir le voir dans une 
maison qu'il avait prise à Bowness, joli village sur 
les bords du lacde Windermere. Ce gracieux pay- 
sage et la lumière douce qui enveloppe ces vallées 
la ravirent. Le ciel changeant lui était aussi une 
source de plaisir continuel. C'est pendant ce séjour 
qu'elle fit la connaissance de Mrs Gaskell, dont l'ami- 
tié devint aussitôt un des charmes de son existence et 
qu'elle alla voir une ou deux fois à Manchester. Miss 
Martineau n'était pas à Âmbleside (situé à quelques 
milles de Bowness), où ellle habitait ordinairement, 
mais Charlotte revint l'y voir l'année suivante. 

Miss Martineau était un singulier caractère. Elle 
approchait de la cinquantaine. C'était une grande et 
forte femme aux allures d'amazone,, grande liseuse, 
grande promeneuse, levée tous les jours dès cinq 
heures du matin, et marchant aux étoiles sitôt pris 
son bain glacé ; intelligence mâle qu'aucun problème 



214 CHARLOTTE BRONTE 

ni aucune recherche n*effrayait ; théologienne plus 
que hardie, que la contradiction laissait indifférente 
et qui aimait mieux ses idées que ses amis; tempé- 
rament dominateur et facilement despotique, faisant 
le bien avec passion, mais le faisant d'une main de 
fer et contre laquelle il ne fallait pas regimber ; bref, 
nature puissante et qui ne pouvait manquer d'asser- 
vir la faiblesse délicate de Charlotte toujours obéis- 
sante quand il ne s'agissait pas d'idées. Pendant 
longtemps elle fut entraînée comme dans un torrent 
par la force prodigieuse de cette amie. Elle apprit 
à ses dépens, après la publication de Villettey qu'il 
n'est pas toujours bon à la faiblesse de s'appuyer 
sur la force. Elle avait demandé à Miss Martineau si 
elle trouvait quelque fondement au reproche sou- 
vent répété des critiques, qu'elle manquait de déli- 
catesse féminine. Miss Martineau lui répondit, non 
seulement dans une lettre intime, mais dans les co- 
lonnes du Daily News, qu'elle n'admettait pas que 
toutes les femmes de ses romans fussent possédées 
par l'amour, et qu'il ne s'agissait pas là de prude- 
rie, mais de vérité. C'est la réponse qu'une telle 
Diane ne pouvait manquer de faire à une semblable 
Psyché. Charlotte n'accepta point le verdict : « Je 
sais », écrivit-elle, « ce qu'est l'amour, comme je le 
comprends ; et, si homme ou femme éprouve quel- 
que honte de ce sentiment, il n'y a rien de bien, de 



ET SES SŒURS 215 

noble, de vrai et de désintéressé en ce monde, au 
sens où je comprends la noblesse, la vérité et le dé- 
sintéressement. Je souffre cruellement de me trou-* 
ver divisée d'avec vous sur ce point. » 

En effet, personne au monde ne fut plus incapa- 
ble que Charlotte de subordonner la morale à l'art, 
et la suprématie en elle de ce qui fait la femme éclate 
dans sa vie entière. La pensée qu'une autre femme, 
une amie pût se targuer d'un idéal supérieur au sien 
lui était insupportable. Elles ne se virent plus et 
cessèrent de s'écrire. On trouve cependant quelques 
pages admiratives de Miss Martineau sur son an- 
cienne amie, dans un volume de Biographical Sket'* 
ches. 

La correspondance de Charlotte pendant ces an- 
nées est, en dépit de ces traverses, assez considé- 
rable. La caractéristique en est un penchant évi- 
dent à la confiance avec un manque non moins évi- 
dent d'abandon. Il n'y. a guère que des nuances de 
style entre ses quelques lettres à Sydney Dobell, 
connaissance purement littéraire et celles qu'elle 
écrit à EUen Nussey. Elle dit aussitôt beaucoup à 
quiconque a gagné sa sympathie, elle ne dit tout à 
personne. Peut-être n'avait-elle pas même l'idée de 
ce que nous appelons une correspondance tout à 
fait intime et qui, bien analysé, révèle généralement 
plus de faiblesse que de force, plus de babil que de 



216 CHARLOTTE BRONTE 

sincérité, et plus de complaisance propre que d'a- 
mitié véritable. Une correspondance très étalée re- 
flète souvent une vie sans profondeur. On peut ou- 
vrir aussi effectivement son âme à son ami par une 
phrase générale comme en faisaient les anciens que 
par un débordement de confidences. Charlotte laisse 
l'impression d'une femme simple qui attache plus 
d'importance à vivre qu'à se raconter. Aucune litté- 
rature non plus dans ces lettres ; je veux dire rien 
d'enguirlandé ou de cherché. Elle écrit devant elle: 
parfois, quand il en vaut la peine, avec un singulier 
bonheur, toujours avec tenue et dignité, mais ja- 
mais comme dans ses livres. Peu d'esprit, et quand 
il y en a, lourd; peu de paysages; des faits, de 
simples et honnêtes nouvelles ; des sentiments ; 
des opinions sans fard sur ce qui se passe ou s'é- 
crit; à l'occasion, de rapides portraits. Mais par- 
tout on sent le sérieux, la sincérité et une pénétra- 
tion qui fait qu'on se souhaiterait des qualités solides 
pour paraître devant elle. Les petites grâces sont 
absentes et on sent qu'elles déplairaient. 
. En dehors d'EUen Nussey et de Miss Wooler, — les 
lettres à Miss Taylor sont perdues — les correspon- 
dants principaux de Charlotte sont Miss Martineau, 
Mrs Gaskell, M. Geo. Smith etsamère, M. Williams, 
plus rarement J. Taylor, Sydney Dobell et Lewes. 
Les lettres les plus intéressantes sont adressées 



ET SES SŒURS 217 

aux hommes de « Gornhill », Geo. Smith et Wil- 
liams. Charlotte avait au cœur une reconnaissance 
profonde d'avoir été traitée par eux avec humanité 
t respect au moment où elle était repoussée de par- 
tout et où le désespoir l'envahissait. Elle se sentait 
de la maison. [Rien d'ailleurs ne laisse soupçonner 
que M. Smith eût pour l'auteur des attentions qu'il 
n'aurait pas eues pour la femme. C'est un garçon 
souriant, plus spirituel qu'intelligent, homme d'af. 
faîres, sans aucun doute, mais avec les jolies nuances 
que le voisinage continuel des livres ne peut man- 
quer de donner à quiconque n'est pas incurable- 
ment prosaïque. Geo. Smith est, sans aucun doute, 
élégant. Charlotte lui fait doucement et affectueu- 
sement la morale. 

M. Williams est dans la pénombre, et il faut le 
regretter. C'est un doux, un modeste, et un timide, 
enfermé dans son rôle de conseiller littéraire des 
Smith ; mais à travers les réponses de Charlotte, on 
entrevoit une nature fine et tendre, une iptelligence 
restée fraîche en dépit d'un métier desséchant, pro- 
bablement parce que la conscience et les sympathies 
de l'homme vivifiaient les perceptions du critique, 
un cœur né pour l'amitié pure. Sa correspondante 
le sent, et nous sentons en la lisant qu'une autre en 
eût facilement abusé. Williams aurait fait une proie 
admirable. Pour Charlotte, avec sa noblesse morale, 



218 CHARLOTTE BRONTE 

sa culture, sa sympathie éveillée et discrète, il est la 
violette invisible dont les vies profondes s'embau* 
ment. Bien étudiées, les lettres qu'elle lui écrit ou- 
vrent sur son âme de femme et d'artiste un jour plus 
large que toutes les autres. 

A chaque instant arrivent de Gornhill à Haworth, 
des paquets de livres nouveaux qu'on croit qui inté- 
resseront Charlotte et parfois, bien qu'elle adore les 
livres, elle crie grâce. En retour, ses lettres sont 
pleines d'appréciations littéraires. L'expression n'est 
pas juste : il faudrait dire que ses lettres sont pleines 
d'impressions de lectures, mais ces impressions ne 
sont presque jamais littéraires,' elles sont morales. 
Si l'on n'avait d'autre guide que la critique interne, 
on ne pourrait soupçonner que Charlotte fît métier 
d'écrire. Il est vrai qu'on ne peut avoir de doutes sur 
sa sensibilité artistique, mais elle s'exprime avec 
une spontanéité infiniment rare chez les littérateurs 
de profession, et cède toujours quand l'élément mo- 
ral entre en jeu. Mrs Gaskell envoie à Charlotte le 
plan d'un livre auquel elle travaille. Pas un mot 
dans la réponse, sur l'intrigue ou même les caractè- 
res. Charlotte déplore, comme ferait Jenny l'ou- 
vrière, que l'héroïne soit sacrifiée, mais ce qui la 
frappe et la ravit, c'est que le roman peut rendre le 
courage et l'espérance à ceux qui les ont perdus. 

Elle qui choisît et assemble les mots avec un art 



ET SES SŒURS 219 

infaillible devrait être tentée de regarder comment 
travaille le merveilleux artisan qu'est Ruskin. Point 
du tout. Elle n'est attentive qu'à son caractère et ne 
juge son style que par une métaphore qu'on dirait 
tombée par mégarde : « Les Pierres de Venise sont 
noblement assemblées et ciselées. Avec quelle ma- 
jesté s'ouvrent ces carrières de grands marbres ! 
M. Ruskin me parait être un des rares écrivains, 
par opposition aux faiseurs de livres, de ce temps^ 
Sa sincérité passionnée m'amuse même, en certains 
passages. Je ne puis m'empêcher de rire en pensant 
que les utilitaires enrageront de son respect -* 
qu'ils appelleront fanatisme — pour l'Art. Une âme 
pure et sévère respire dans ses moindres mots. On 
dirait un prêtre consacré de l'Idéal. » 

Elle voit parfaitement où réside l'art puissant et 
subtil de Balzac, dont Lewes lui fait lire (en 1850) 
Modeste Mignon et les Illusions Perdues^ mais son 
appréciation finale se trouve être exactement celle 
de Mlle Zénaïde Fleuriot : « ces livres laissent un 
mauvais goût dans la bouche » ; Balzac n'est pas 
une connaissance sympathique, n 

En vérité, elle aime mieux George Sand. « Chi- 
mérique, nuageuse et enthousiaste comme elle l'est 
souvent, fausses comme sont beaucoup de ses vues 
sur la vie, facile à égarer, comme elle l'est, par ses 
sentiments, George Sand a une meilleure nature que 



220 CHARLOTTE BRONTE 

Balzac, son cerveau est plus large, son cœur plus 
chaud. Ses Lettres d'un Voyageur sont pleines d'el- 
le-même et je n'ai jamais autant senti à quel point 
il est vrai que ses défauts viennent de ses qualités ; 
mais je crois que son âme est de celles que l'expé- 
rience instruit sans les affaiblir ni les décourager, 
et, plus elle vivra, meilleure elle deviendra. La 
fausse sentimentalité française est relativement rare 
dans ses écrits. Il s'en trouve cependant dans les 
Lettres d'un Voyageur, » 

Même esprit dans ses innombrables allusions à 
Thackeray. C'est son graiid homme. Elle l'a aimé 
bien longtemps avant de le connaître et son nom 
seul figure à la première page de ses écrits. Elle a 
son portrait ; elle en a étudié les moindres particulari- 
tés avec l'attention d'un phrénologîste : c'est son 
« géant » son « grand Turc » son a lion de Juda i». 
Elle aime sa puissante satire, sa gaieté pétillante, 
son fonds bon garçon. Elle prend ses Paris Sket^ 
ches à petites doses de peur d'avoir trop tôt fini. 
Son badinage où il entre du parisianisme, de la 
charge d'atelier et de l'humour à la glace lui fait un 
peu peur, mais l'amuse encore plus. Elle ne résiste 
pas à l'envie de lui emprunter de temps en temps 
son argot (1). C'est à lui qu'elle pense chaque fois 

(1) Cej» emprunts ne vont pas au-delà de to bore et to get 
on, qui, depuis, ont bien fait leur chemin dans le mon- 



ET SES SŒURS 221 

qu'elle se trouve inférieure à sa matière : elle avoue 
qu'elle n'a ni son tact ni son fini facile. Bref, il est 
pour elle à la fois M. Héger et Rochester. 

Malgré cela, elle ne lui passe rien. La première 
fois qu'il vient la voir (il reste deux heures, mais 
elle fait remarquer que M. Smith était dans la 
chambre) elle lui fait un long sermon sur tous ses 
défauts. Il se défend comme un païen avec des rai- 
sons encore pires que ses fautes. Elle le compare à 
Ruskin : elle avoue qu'il n'a nul amour pour son 
art et son travail, qu'il le néglige, s'en moque, et 
en fait un jouet. Il a écrit un poème, mais ce n'était 
de la poésie qu'à partir de la quatrième strophe : 
elle se désole qu'il se contente ainsi de peu. Il a écrit 
un conte de Noël, Rebecca et Rowena : elle voudrait 
le condamner à épouser son héroïne. Elle lui fait 
constamment la guerre sur l'idée qu'il se fait des 
femmes, sur son portrait de LadyCastlewood, son 
indulgence pour les calomnies anti féminines de 
Fielding, etc. 

De celui-ci elle a horreur et l'admiration sans 
bornes que laisse voir Thackeray pour ce Beelze- 
buth finit par l'attrister. Elle écoute sans aucun 
plaisir la conférence qu'il lui consacre. Elle ne 
veut pas qu'on retrace une existence aussi dépour- 

de. Mais c'est beaucoup pour une personne qui dit volontiers 
peruaal au lieu de reading, et retain au lieu de keep. 



222 CHARLOTTE BRONTB 

vue de moralité, comme s'il ne s'agissait que de spé- 
culation pure et qu'un tel modèle ne pût avoir d'imi- 
tateurs. Le souvenir de Branwell lui revient avec 
toute son amertume : Thackeray parlerait et pense- 
rait autrement s'il avait un fils à l'entrée de la vie. 

Tout cela, il est superflu de le dire, sans la moin- 
dre affectation et d'une chaleur qui n'appartient 
qu'à une âme candide. Charlotte peut paraître an- 
tipathique à l'un, sympathique à l'autre, elle ne fera 
nattre le doute chez personne. 

Il y aurait bien à glaner encore dans cette cor- 
respondance. Je m'en voudrais de ne pas citer le 
jugement porté sur ïln Memoriam de Tennyson : 
« beau, triste, monotone n ; elle a fermé le livre 
avant la fin. Elle signale l'apparition de la Case de 
r Oncle Tom, en passant, d'abord et sans s'y arrêter, 
mais, peu à peu, on voit qu'elle a un vif désir de 
connaître Mrs Beecher Stowe. Elle lit beaucoup 
de romans de femmes — peut-être, simplement,parce 
qu'il en paraît beaucoup car plusieurs, qu'elle 
admire, sont bien oubliés. Elle ne craint pas les 
livres austères et un phrénologiste qui l'a examinée 
et dont les obsevations semblent avoir été d'une 
extraordinaire justesse, lui avait trouvé un cerveau 
« hautement philosophique n. Cependant ses lec- 
tures ne ressemblent en rien à celles de Geo. Eliot. 
Elle ne va pas, dans le champ métaphysique, au-delà 



ET SES SŒURS 223 

de Miss Martineau et F. W. Newman, le frère du car- 
dinal, dont elle admire beaucoup le Soul^ où pourtant 
il ne fait pas chaud. En revanche, elle aimerait des 
précisions historiques, ethnologiques, etc, qui l'inté- 
ressent vivement les rares fois où elle les rencontre. 

Le seul classique qui soit cité dans ces nombreu- 
ses lettres est Wordsworth dont elle envoie le Pré' 
lude à Mrs Gaskell, et celle-ci avait remarqué à 
Haworth qu'il n'y avait que des ouvrages du jour 
dans le cabinet de travail de son amie. Elle aurait 
mieux fait de lui en demander la raison. Il paratt 
impossible que Charlotte Brontë, après avoir aimé 
Shakespeare comme on le voit par la lettre à EUen 
Nussey que le lecteur n'a pas oubliée, ait consenti 
à ne jamais le rouvrir. Ce qu'il faut se dire, c'est 
qu'ayant vécu jusqu'à trente-deux ans passés dans 
le commerce exclusif des classiques anglais qu'elle 
devait savoir comme nous savons la Fontaine, et les 
contemporains lui étant entièrement nouveaux, elle 
pouvait, sans infidélité, consacrer à ceux-ci ses 
moments de loisir pendant quelques années. Il y a 
des livres dont on vit toujours sans les relire 
jamais : ils font partie de l'homme comme ses sou- 
venirs (1). 

Chaque fois que l'occasion s'en présente Char- 

(1) Cf. Shirley p. 400. « De ces fleurs fanées (les classi- 



224 CHARLOTTE BRONTE 

lotte dit son mot sur les questions politiques et 
religieuses. Elle est conservatrice sur tous les 
points. Les Français de 1848 lui paraissent des 
révoltés, les Puseyistes, Newmanistes,etc, sont des 
faiseurs de simagrées ; quant aux catholiques dont 
le progrès devient rapide et l'impatiente, elle les 
accable de lourds brocards. Elle avertit Mrs Gas- 
keel qu'elle voit poindre en elle une sympathie pour 
des catholiques qu'elle a rencontrés : c'est un cri 
d'alarme ; elle se plaint que Julia Kavanagh ait fait 
un portrait attendri de sainte Elisabeth de Hongrie : 
« Les Papistes habillent tous leurs prêtres d'écar- 
late et canonisent toutes leurs femmes de bien ». 

En dépit de la mauvaise santé, des tristesses, des 
longs découragements, il y a une fermeté nouvelle 
dans les lettres que Charlotte écrit à partir de Jane 
Eyrc, Elle a évidemment pris davantage conscience 
d'elle-même : elle a ses idées sur lé bonheur, sur 
l'amitié, sur l'art et la morale, une philosophie de la 
vie où le soleil n'entre guère, mais où le courage met 
une vigueur. Aucune amertume ; même quand elle 
est brisée elle ne se révolte pas, elle n'est pas la 
rebelle que tant de gens se figurent, elle accueille- 
rait toujours un peu de joie. 

Au commencement de 1853, un mieux se dessine 

ques) Caroline ayait dans son enfance extrait tout le miel : 
ils n'avaient plus de sayeur pour elle maintenant ». 



ET SES SŒURS 225 

dans son état ; elle s'étonne de traverser facilement 
les mois d'hiver qui, les années précédentes, l'écra- 
saient ; elle est heureuse d'une visite de l'évêque ; 
elle devient souriante ; le succès de Villette est très 
grand et, si le refroidissement de Miss Martineau ne 
survenait alors, son ciel serait presque sans nuages. 
Ce changement nous amène à la dernière partie de 
sa courte existence, les deux seules années pendant 
lesquelles la vie lui ait été douce; mais avant de 
jouir avec elle, pauvre fille, de cette embellie, il 
nous faut dire un mot de ses derniers romans. 



15 



CHAPITRE XVI 



Shirley^ composé dans les tristes circonstances 
que nous avons dites, parut à la fin de 1849. En 
voici le sujet ou, pour mieux dire, le germe, l'ima- 
gination mère qu'il faut toujours chercher quand 
on veut voir ce qui, dans un livre, a d'abord séduit 
l'auteur. 

Une jeune fille douce et charmante, Caroline 
Helstone, aime son cousin Robert Moore, garçon 
bizarre, à retours et détours, nature indomptable 
dans la vie pratique mais agissant dans la vie senti- 
mentale comme le ferait une nature timide. Lui 
aussi aime Caroline, ou plutôt condescend à se 
laisser pénétrer par son charme, quand survient 
une autre jeune fille, Shirley Keeldar, d'un carac- 
tère tout autre. Elle est riche, fière, généreuse, 
intelligente ; impérieuse et même irascible, comme 
il appartient à la puissance, mais vraiment noble et 
grande. Robert Moore et elle sont deux forces qui 



CHARLOTTE BRONTE 227 

ne peuvent que s*attirer ou se repousser. Elle s'atti- 
rent, et nous assistons, ou plutôt nous voyons la 
pauvre petite Caroline assister muette au progrès 
qu'elles font l'une vers l'autre: 

Telle est la donnée qui remplit les deux premiers 
volumes et une partie du troisième. Rien de plus 
naturel et de plus fréquent dans la vie de tous les 
jours. N'était la composition compliquée du carac- 
tère de Robert Moore, Shirley pourrait être, jusque 
là, un dur roman fataliste de Hardy. Sous la plume 
de celui-ci il se terminerait d'une manière inévita- 
blement tragique. Caroline Helstone, aussi délicate 
de corps que d'âme, mourrait de langueur peu 
après le mariage de son cousin, et sa mort mettrait 
une ombre éternelle sur le bonheur des deux au- 
tres ; ou bien elle guérirait et épouserait par dépit 
un homme qu'elle n'aimerait jamais ; ou bien, 
Robert et Shirley, après s'être aimés quelque 
temps, se heurteraient, et Robert s'apercevrait de 
l'erreur qu'il a commise et ici commencerait un 
tout autre roman, de possibilités infinies. Mais 
Charlotte Brontë n'est pas Thomas Hardy. Son réa- 
lisme est psychologique et artistique ; il ne va pas 
jusqu'à une conception de la vie. Charlotte, à trente 
trois ans, est toujours jeune fille, fille de pasteur et 
provinciale : on sent sourdre en elle un désir de 
vérité totale qui s'affirme deux ou trois fois en 



228 CHARLOTTE BRONTE 

phrases presque franches, mais elle est timide et, 
si Tamour cessait d'aller vers le mariage, la terreur 
de regarder en face un sentiment coupable lui ôte- 
rait aussitôt la puissance de le peindre. Il faut donc 
que les choses s'arrangent. 

Mais comment ? Sans aucun doute, Charlotte 
n'en savait rien en commençant son livre. Comme 
George Sand, comme presque toutes les femmes, 
elle se fie aux premiers bouillons de sa fantaisie et 
croit que ce qui est vital et naturel ne peut dégé- 
nérer en artifice de second ordre. De là les longues 
périodes pendant lesquelles elle ne voit plus son 
sujet, et est obligée d'attendre qu'une veine nouvelle 
lui rende confiance et vigueur. On sent d'ailleurs 
toujours, malgré son talent, qu'il lui faut, comme 
elle dirait, cravacher son Pégase : si extraordinaire 
virtuose qu'elle soit, nous apercevons parfois son 
effort. 

Nulle part on ne la voit moins convaincue qu'elle 
ne l'est ici. Le roman se dénoue mais il se défait. 
Shirley et Robert ne se sont jamais aimés vérita- 
blement : ils l'ont peut-être cru, mais ils se sont 
trompés et nous aussi. Survient un personnage 
falot, Louis Moore, qui ressemble à son frère com- 
me l'image d'une vieille glace dépolie ressemble à 
la réalité. A peine est- il en scène que Shirley, son 
ancienne élève, s'attache à lui, — du moins on 



ET SES SŒURS 229 

nous le dit, car de le faire voir ne serait au pou- 
voir d'aucun génie — et il est entendu qu'elle Tépou- 
sera. Quant à Robert que pourrait-il faire sinon 
épouser Caroline ? Qu'ils s'épousent donc tous et 
qu'il n'en reste aucun pour venir nous irriter, et 
fermons à jamais ce troisième volume que les cou- 
ventines de chez nous traiteraient avec un scepti- 
cisme méprisant et que le lecteur anglais lui-même, 
vieil enfant et prodigieux imaginatif qu'il soit, ne 
termine pas sans un sourire. 

On voit la distance qui sépare Shirley de Jane 
Eyre^ livre d'une si belle unité, et où l'inspiration, 
même quand elle tourne au lyrisme, va sans cesse 
croissant. Sauf Caroline, tous les personnages de 
premier plan y jouent un rôle faux. Ajoutez que 
l'absurdité de la formule du roman en trois volumes 
éclate ici. Richardson et Fielding n'avaient qu'à ajou- 
ter à leur manuscrit vingt lettres ou deux aventures 
supplémentaires pour faire un volume ; mais, en de- 
hors de leur genre, un roman qui s'allonge est un ro- 
man allongé. Charlotte intitule un de ses chapitres : 
« où les choses font quelque progrès mais peu. » Elle 
pourrait en commencer dix autres par cet aveu. La fê- 
te scolaire — car il y a une fête scolaire, — le devoir 
français de Shirley, Shirley mordue par un chien 
enragé, et plusieurs autres chapitres sont des cau- 
chemars. 



230 CHARLOTTE BRONTE 

S'il en est ainsi, pourquoi Shirley reste-t-il un 
roman célèbre et pourquoi la critique du temps lui 
fît-elle si bon accueil ? On pourrait peut-être répon- 
dre aux deux questions d'un seul coup en disant 
que dans une œuvre aussi restreinte que celle de 
Charlotte Brontë, le tout aide singulièrement les 
parties et que, aujourd'hui comme en 1850, le suc- 
cès de Jane Eyre intimide les jugements. Mais il 
faut dire aussi que Charlotte, toujours inégale, n'est 
jamais faible. La superbe mosaïque de son style 
amuse l'œil, même quand on attend, et, quand elle 
se sait invraisemblable, son vouloir résolu à nous 
convaincre n'est jamais complètement impuissant. 

Il faut surtout se souvenir que les deux premiers 
volumes de Shirley n'ont pas les défauts irrémissi- 
bles du troisième. Lorsqu'on les lit avec une âme 
assez fraîche pour ne pas douter de l'innocence, il 
est impossible de ne pas sentir le charme des figu- 
res de jeunes filles. Shirley est peut-être un peu 
conventionnelle, bien qu'Emily ait posé pour elle 
et que l'un des noms qu'elle lui donne, — le « cygne 
noir » — résume admirablement notre impression 
de l'une et de l'autre. Elle est trop la fille aristocra- 
tique, imaginée par une fille bourgeoise avec toutes 
les perfections supposées de sa classe et unique- 
ment des défauts ennoblis. Mais il y a bien de la 
vérité humaine subtile à dégager et traduire dans 



• ET SES SŒURS 231 

ses jolies passes avec Robert Moore. Ce frais duvet 
sentimental, délicat et brillant, qui résiste si mal au 
toucher des romanciers, les fines mains de Charlotte 
le laissent intact. 

Caroline est tout à fait exquise et suffirait à assu* 
rer Tavenir du roman. En apparence, rien de plus 
convenu que son personnage. L'orpheline de dix 
huit ans, élevée par un oncle bourru, aimant comme 
elle respire, point coquette et pourtant piquante, 
assistant douce et résignée au triomphe de sa rivale 
qu'elle aime, se mourant faute des rayons du bon- 
heur, revivant quand ils brillent, quoi de plus usé, 
et quelle gageure que de rendre la vie à une pein- 
ture si fanée I Charlotte y a réussi. Elle a cru à sa 
Caroline. Elle ne s'est pas souvenue une minute 
qu'elle côtoyait un abîme. Deux fois elle a refait 
Une scène éternelle : la rêverie nocturne de la jeune 
fille triste et sans espérance, sans veille de Sainte 
Agnès qui lui fasse attendre même un songe ; deux 
fois elle a su y mettre une poésie pénétrante. Que 
le lecteur fasse le compte des vraies jeunes filles 
qu'il a rencontrées dans la littérature de tous les 
pays 1 

Donc, une grande partie du charme de Shirley 
est faite de poésie, d'idéalisation. Cependant quand 
ce livre se représente brusquement à la mémoire, 
la sensation qu'il éveille est souvent toute autre : on 



232 CHARLOTTE BRONTB 

revoit des scènes réalistes et pleines de vigueur. Ce 
n'est pas du fait de Robert Moore, frère de Huns- 
den autant que de Rochester, et aussi bizarre 
qu'énergique. Il n'est guère qu'une énigme. En 
revanche, presque tous les personnages de second 
plan sont rudes et l'eau-forte a mordu profondément 
sur eux. Les Brontë — Anne autant que ses sœurs — 
ont toujours aimé cette manière. Les figures qui 
meublent le fond de leur scène, celles qu'elles 
créent — n'y attachant qu'une importance secon- 
daire <— le plus facilement et spontanément, pren- 
nent généralement ce dur relief. C'est une des rai- 
sons pour lesquelles les gens délicats trouvaient 
Charlotte vulgaire. Kingsley, écrivain de rare mé- 
rite, fut rebuté dès le premier chapitre de Siiirley 
par le vacarme qu'y font les vicaires. 

Ces antiques ennemis de Charlotte reparaissent à 
intervalles dans le roman comme un fléau périodi- 
que et inévitable. Jamais on n'a peint avec tant 
d'amour des objets qu'on hait. Les saturnales 
lévitiques qui remplissent le premier chapitre et 
qui choquèrent si fort le goût délicat de Kingsley 
nous paraissent un pur chef-d'œuvre. A peine 
pouvons-nous distinguer ce que braillent les trois 
vicaires en finissant leur dîner qu'ils nous ap- 
paraissent étonnamment vivants, avec leurs carac- 
tères : l'un, grand Irlandais bravache, un autre 



ET SES SŒURS 233 

cockney vantard, le troisième petite poule mouil- 
lée, égoïste habile bien que sans esprit, faisant 
la cour aux filles riches du pays et refusant de se 
risquer parmi les ouvriers en grève, parce que sa 
maman n'aimerait pas. Chaque fois qu'ils reparais- 
sent, nous nous attendons à des paroles de vérité 
et notre attente n'est jamais trompée : ces encyclo- 
pédies ambulantes des défauts ecclésiastiques ne 
tournent pas un seul instant à la satire convention- 
nelle. Charlotte les traite avec férocité — l'un d'eux 
est mis à la porte du château par Shirley, et nous 
assistons à la scène — mais on ne peut rester plus 
artiste en faisant une exécution. 

Il y a peut-être encore plus d'art, parce qu'il y a 
plus de nuances, dans le portrait du recteur de vil- 
lage, Helstone, curé soldat brave comme une épée, 
mais assez méchant vieux bonhomme, sarcastique, 
sardonique, autrefois mal marié et ennemi des fem- 
mes, ennemi aussi de la plupart des hommes. Il est 
l'oncle de la pauvre petite Caroline et le contraste 
est grand. 

Autres figures parfaitement vivantes : des ouvriers, 
de vrais ouvriers en grève, nullement poétisés comme 
ils le seraient par George Eliot, mais simples et 
réels, douloureux et médiocrement sympathiques 
dans leurs cottes bleues de teinture ; un manufactu- 
rier intelligent et cultivé méprisant toutes les con- 



234 CHARLOTTE BRONZE 

vendons et parlant patois quand Tenvie Ten prend ; 
la sœur de Robert Moore, moitié belge, moitié 
anglaise /;économe et autoritaire ; des hobereaux, de 
sèches et anguleuses provinciales dont le maigre 
protestantisme déplatt autant à Charlotte que la 
pompe de la Haute Eglise; des paysans bonnes 
gens, parmi lesquelles une femme de bien, simple 
et charmante ; tout cela vu droit et dessiné net, sans 
apprêts d'aucune sorte. 

Voilà ce qui surnage quand on n'a pas rouvert 
Shirley de quelque temps et voilà probablement ce 
qui caractérise le mieux le talent de Charlotte dans 
ce roman et, — je suis porté à le croire, — dans 
ceux qu'elle aurait écrits si la mort lui avait laissé le 
temps de profiter de ses écoles : elle n'aurait guère 
tardé à découvrir que son lyrisme et sa formule 
enfantine de construction de romans gênaient son 
aptitude la plus naturelle qui est une sincérité virile, 
disons mieux, — les hommes d'aujourd'hui emprun* 
tent trop souvent des plumes de femmes — une sin« 
cérité Shakespearienne dans l'expression de la vie. 

Shirley était plein de promesses qui devaient se 
réaliser en partie dans Villette, 

Villette est, le lecteur s'en souvient, le produit du 
séjour de Charlotte à Bruxelles. Elle avait tiré des 
mêmes souvenirs son premier roman, le Prof essor, 
dont personne ne voulut et qui ne parut qu'après sa 



ET SES SŒURS 235 

mort. De 1849 à 1852, elle reprit cette ancienne 
donnée, travaillant avec une extrême difficulté et à 
travers mille dégoûts, et le livre parut au commen- 
cement de 1853. 

Ignorance du monde ou égoïsme d'écrivain il y 
avait d'étranges simplicités dans la composition de 
Charlotte. Pendant trois années elle s'occupe d'un 
roman dans lequel l'homme qui est sa grande véné- 
ration, M. Héger, joue un rôle sympathique assu- 
rément mais où il fait un personnage très inférieur 
à ce qu'il était, et où Mme Héger, femme de bien et à 
qui Charlotte devait beaucoup, est noircie avec une 
maîtrise extraordinaire. Il ne lui vient pas à la pen- 
sée qu'elle fait peut-être une mauvaise action. On le 
lui dirait qu'elle s'en défendrait avec indignation et 
et avec son éloquence habituelle. Au dernier moment, 
elle s'assure près de M. Smith qu'aucune traduction 
du livre ne paraîtra à Bruxelles : elle ne réfléchit pas 
qu'elle-même a donné des leçons d'anglais à son 
ancien maître et que, dans quelques semaines, les 
revues parisiennes analyseront son roman et met- 
tront en mouvement toutes les curiosités et les ma- 
lignités d'une petite capitale comme Bruxelles. 
Nulle inquiétude sur ce point ne traverse sa corres- 
pondance. 

Comment expliquer ce mystère ? C'est, sans doute, 
que Charlotte a deux, âmes, une dans la vie réelle où 



236 CHARLOTTE BRONTE 

nous la voyons parfois raide et ulcérée, mais sou- 
cieuse de justice et naturellement bonne ; une autre, 
littéraire, facilement satirique et se complaisant aux 
défauts de ses créations plus qu'à leurs qualités, 
amère, pour tout dire ; indépendante aussi et, — té- 
moin sa brouille avec Miss Martineau — ne souf- 
frant ^ère la discussion. Dans plusieurs de ses let- 
tres elle revendique hautement le droit de Técrivain 
à disposer souverainement de ce que la vie lui 
apprend, et rien ne l'irrite comme de voir attribuer 
une exactitude littérale à ses peintures. A qui lui eût 
reproché d'avoir trahi l'hospitalité, elle aurait pro- 
bablement répondu : qui vous dit que j'aie peint les 
Héger dans Villette ? J'ai pris le cadre où ils vivent, 
il est vrai, pour y mettre mon roman ; mais j'ai fait 
Mme Beck veuve et M. Paul célibataire, ce qui ne va 
nullement aux Héger ; de quel droit leur attribuez- 
vous davantage l'odieux que j'ai attaché à l'une et 
les ridicules dont j'ai marqué l'autre ? qui vous dit 
que je n'ai pas emprunté aux Héger uniquement les 
qualités que je donne à Mme Beck et à M. Paul ? Et, 
si l'on insistait, bientôt les grands yeux gris s'allu- 
meraient et Charlotte vous donnerait clairement à 
entendre que votre propre méchanceté transparaît 
dans vos paroles. Que répondre à cela ? rien, sinon 
qu'après un demi-siècle, le monde entier continue à 
croire que M. Paul est M. Héger et Mme Beck sa 



ET SES SŒURS 237 

femme et qu'il faut faire un effort pour ne pas gar- 
der l'impression que celle-ci a été, dans la réalité 
aussi bien que dans la fiction, un des types les plus 
extraordinaires de la fausseté. 

Villette passe assez généralement en Angleterre 
pour le chef-d'œuvre de Charlotte Brontë. M. Bir- 
rell l'appelle 1' « éblouissant Villette », la « perle )i 
de Miss Brontë; Mrs H. Ward n'est pas moins 
affirmative. Son introduction à Villette est si en- 
thousiaste qu'elle en devient emphatique et finit 
par manquer son effet. On dirait de la rhétorique 
d'écolier au lieu de la critique fine et directe habi- 
tuelle à Mrs H. Ward quand elle nous donne sim- 
plement son impression de femme de goût au cou- 
rant des secrets du métier. Il y a cependant dans 
ces pages tendues une phrase assez profonde. « L'é- 
troitesse du théâtre sur lequel l'action se passe », 
dit Mrs Ward, « le cadre étranger, la plénitude même 
de poésie, de vue directe, qui envahit tout le roman 
comme un fleuve de feu baignant et embrasant jus- 
qu'au moindre détail, répugnent ou fatiguent un 
esprit dépourvu de la force nécessaire pour répon- 
dre à l'énergie de l'auteur. » Voilà qui est assez mal 
écrit mais d'une bonne observation. Mrs H. Ward 
seiit bien que le lecteur de Villette doit y mettre 
beaucoup du sien. J'ai eu l'occasion de dire plu- 
sieurs fois que le lecteur anglais est, en général, 



238 CHARLOTTE BRONTE 

admirable sous ce rapport : aussi Imaginatif, aussi 
éloigné de préoccupations littéraires étroites qu'un 
Arabe ou un enfant. Cependant Mrs H. Ward exige 
de lui des dispositions particulières pour apprécier 
parfaitement ce roman. Les raisons qu'elle en don- 
ne sont d'ailleurs peu convaincantes. Nil'étroitesse 
de la scène, ni le cadre étranger, ni surtout une poé- 
sie brûlante et envahissante n'ont jamais nui à un 
bon roman. 

Ce qui manque à VilleUe^ comme à Shirley, et que 
nous trouvions dAns Jane Eyre, c'est précisément ce 
quelque chose d'envahissant que Mrs H. Ward voit 
dans Villette et qui n'y est, en réalité, qu'à inter- 
valles. 

Ce que nous demandons aujourd'hui au roman, 
c'est moins de nous faire tourner fiévreusement des 
pages pour nous amener à un dénouement illumina- 
teur ou vengeur que de nous laisser voir une coulée 
de vie. L'esprit humain est devenu, depuis cent ans, 
à la fois positif et lyrique. Le lecteur moderne 
(voyez, par exemple, Taine, resté incroyablement 
instinctif quand il lit pour son plaisir) veut être à 
la fois instruit et charmé. Il croit son temps perdu 
s'il ne sent pas dans ce qu'on lui dit la vérité de 
quelque chose de réel, — tragique ou non, — et si 
l'artiste n'a pas su choisir assez habilement son point 
de vue pour qu'une émotion, forte ou rêveuse, sui- 



BT SES SŒURS 239 

vant la nature de la narration, se dégage à chaque 
instant des faits. La loi des créations littéraires, 
c'est la vérité et Tunité. L'une et l'autre manquent 
souvent à Villeîte et des parties admirables ne suf- 
fisent jamais à racheter ce défaut. Voici le sujet. 

Lucy Snow est orpheline, comtne Jane Eyre. 
Comme elle aussi nous la voyons d'abord chez des 
parents ou alliés assez riches, les Bretton, la mère et 
le fils, chez qui elle vient deux fois l'an. Une fois, 
elle y rencontre une bizarre fillette, cousine aussi 
des Bretton, et qu'on appelle Missy ou Polly. Huit 
ans se passent (en quatre lignes) et nous retrouvons 
Lucy demoiselle de compagnie d'une vieille Miss 
Marchmont qui meurt et la laisse dépourvue. On lui 
conseille de se faire institutrice à l'étranger. Elle 
part pour Londres (où elle descend au Café du Cha- 
pitre) et de là pour Bruxelles qui, dans tout le 
roman s'appellera Ville tte. Sur le bateau elle fait la 
connaissance d'une jeune anglaise. Miss Ginevra 
Fanshawe, coquette sans' cervelle, brillante et 
égoïste, papillon peint de couleurs vénéneuses, qui, 
elle aussi, va à Bruxelles- Villette. Elles se séparent 
à Boue-Marine, c'est-à-dire Ostende, la pauvre 
Lucy ayant perdu sa malle dans laquelle est son 
argent. Lucy finit cependant par arriver à Villette 
où un jeûne homme dé bonnes façons qui se trouve 
être anglais, la guide à sa descente de la diligence 



240 CHARLOTTE BRONTE 

et lui recommande une auberge. Lucy part à la re- 
cherche de cette hôtellerie, mais elle se perd dans 
les rues mal éclairées et erre longtemps. Enfin elle 
aperçoit dans une rue écartée une enseigne au- 
dessus d'une porte. Serait-ce son auberge ? Non, 
c'est un « pensionnat de demoiselles » et, sur une 
plaque, se lit le nom de la directrice, Mme Beck. Le 
désespoir lui donne cœur, elle sonne, elle entre, elle 
demande Mme Beck. Celle-ci arrive, ou plutôt elle 
se trouve tout à coup mystérieusement dans là 
chambre. Elles causent. Lucy supplie qu'on la 
prenne. Mme Beck hésite, mais tout à coup passe 
dans le corridor M. Paul, professeur de français et 
cousin de la directrice. Celle-ci l'appelle et lui 
soumet le cas. M. Paul met ses lunettes, scrute un 
instant la physionomie de l'étrangère et rend un 
oracle qui fait qu'on la garde. Voilà Lucy Snow 
casée et nous voilà dans le milieu où se passera à 
peu près tout le roman. 

Mme Beck, la directrice, est une maîtresse-femme. 
Elle n'est pas méchante. Elle n'a pas beaucoup de 
cœur, bien qu'elle aspire à reformer des nœuds, 
mais elle n'est pas cruelle. Elle n'est même dure, — 
par exemple, elle ne met ses sous-maîtresses sur le 
pavé, — que lorsqu'il est absolument nécessaire et 
que le bien de sa maison l'exige. Le pensionnat est 
bien tenu et réputé. La religion y est en grand 



ET SES SŒURS 241 

honneur et on y exerce une surveillance incessante. 
Mme Beck est inlassable. Jour et nuit elle est par- 
tout, glissant comme une chatte sur ses souliers de 
silence y écoutant aux portes, regardant par le trou 
de la serrure, vidant les tiroirs et les poches, lisant 
les lettres et remettant toutes choses en place avec 
une adresse miraculeuse. Dès le jour de son arrivée, 
Lucy s'aperçoit qu'elle est enveloppée de cet espion- 
nage invisible et son profond mépris pour ce qu'elle 
appelle aussitôt des « pratiques catholiques » appa- 
raît. 

Elle est d'abord bonne d'enfants au service des 
trois marmots de Mme Beck. Cette femme habile 
considérant qu'elle peut lui être utile à deux fins 
renvoie bientôt son professeur d'anglais et met 
Lucy à' sa place. La voilà sur le pied d'égalité 
avec maîtresses et élèves. Parmi celles-ci se 
trouve être la Miss Fanshawe que nous avons ren- 
contrée sur le bateau. Elle bavarde incessamment 
et raconte à Lucy qu'elle a deux amoureux dont l'un 
s'appelle Isidore et l'autre M. de Hamal. Elle aime 
mieux M. de Hamal, mais accepte les cadeaux d'Isi- 
dore. Pendant plusieurs chapitres nous sommes en 
suspens au sujet de cet Isidore. 

Mais enfin un heureux hasard ayant amené au 
pensionnat un jeune médecin d'origine anglaise 
appelé familièrement Dr John, Lucy découvre pre- 

16 



242 CHARLOTTE B BONTE 

mièrement que le Dr John est la même personne 
qu'Isidore 'et deuxièmement qu'il n'est autre que 
son ^ide du premier soir où elle a débarqué à 
Bruxelles. Il y aurait même un troisièmement, mais 
je n'ai pas le droit de le dire maintenant. Mme Beck 
est amoureuse de ce Dr John et fait des frais pour 
lui, mais lui n'aime que Miss Fanshawe. Lucy le 
trouve séduisant bien qu'il ne soit pas beau. 
Mme Beck s'en aperçoit et les épie. Vient la fête de 
Mme Beck. Ce jôur-là on joue la comédie. M. Paul^ 
le professeur de français est grand manager, direc- 
teur, metteur en scène et souffleur. C'est un drôle 
de petit bonhomme, fier comme Artaban d'être pro- 
fesseur de rhétorique, vif comme la poudre, myope, 
noir et colère, intelligent d'ailleurs et instruit, et le 
meilleur fils du monde quand il n'est pas furieux. 
Lui et Lucy se font la guerre pour des questions 
d'examen, des petits [débats de salle d'étude, des. 
broutilles de cuistrerie, auxquelles Lucy s'intéresse 
prodigieusement. Souvent elle le brave et il enrage,, 
mais ils se raccommodent. Le jour de la fête de 
Mme Beck, ils ont deux batailles terribles. Une des- 
actrices est malade, il faut la remplacer au pied levé 
et Lucy se défend, tant que M. Paul n'est pas monté 
sur ses grands chevaux. Quand enfin elle sait le rôle,, 
nouveau combat pour obliger la pudeur britannique 
de Lucy à accepter un costume d'homme. La scène 



r 



ET SES SŒURS 243 

est épique et Lucy veut appeler en duel une de ses 
camarades qui a eu l'air de rire. Enfin elle se décide 
et a un grand succès. 

Mais bientôt viennent les grandes vacances. La 
pauvre Anglaise reste seule à la pension et s'ennuie 
et s'abat tellement qu'elle finit par aller à confesse 
(on se rappelle la scène) à un vieil abbé qui paraît 
d'abord excellent, mais qui se trouve plus tard être 
un vieux jésuite et un vieux coquin. Quelques jours 
après, n'en pouvant plus d'ennui et de solitude, elle 
sort du pensionnat, erre à l'aventure et s'épuise et 
finit par tomber sans connaissance dans la rue. 
Quand elle revient à elle, elle est dans un lit; 
autour d'elle, des objets familiers. Elle se croit en 
Angleterre. Une femme et un jeune homme lui par- 
lent dans sa langue. 

O prodige I le jeune homme est le Dr John, la 
femme est sa mère et celle-ci s'appelle Mrs Bretton 
et n'est autre que la bonne marraine de Lucy chez 
qui nous étions pendant les premiers chapitres. 

Quand la pauvre institutrice rentre à la pension 
après quelques semaines de convalescence, elle 
est folle du Dr John qui s'en doute à peine bien 
qu'il commence à s'apercevoir des manèges de 
Ginevra Fanshawe. Elle va avec lui au Musée, au 
concert, et à des conférences. Partout ils rencon- 
trent M. Paul qui est furieux et laisse éclater sa 



244 CHARLOTTE BRONTB 

jalousie. Lucy devient élégante et méprise la Bel- 
gique et les Belges. Le Dr John n'aime plus du tout 
Ginevra, mais il n'a qu'une bonne amitié pour Lucy. 
Un soir, il conduit Lucy au théâtre — Rachel joue 
— et la pauvre anglaise est bien contente. Mais 
voilà que le feu prend, une panique se déclare, on 
s'écrase et le Dr John sauve une jeune fille avec son 
vieux père. On les reconduit à leur hôtel. O sur- 
prise ! la jeune fille est la petite Missy du chapitre 
premier, cousine des Bretton, et bientôt le Dr John 
s'en éprend, lui fait la cour et ils s'aiment. 

Lucy est beaucoup moins malheureuse qu'on ne 
croirait : elle continue à se quereller avec M. Paul, 
lui fait pour sa fête des chaînes de montre qu'elle ne 
lui donne pas, accepte des déclarations qu'il lui fait 
d'un ton furieux à son pupitre quand elle lui casse 
ses lunettes, et quand, à la page 490, nous lisons 
cette phrase délicieuse : « mais, dira le lecteur, 
pourquoi étiez-vous si contente d'être en bon ter- 
mes avec M. Paul? », nous nous disons que nous 
ne sommes pas l'honnête lecteur qui demande cela. 

Il ne reste plus que cent pages pour arriver au 
dénouement. Les événements se précipitent. Il n'y 
y plus de doute que M. Paul aime Lucy. Mme Beck 
prend des mesures. Elle forme une coalition avec 
le P. Silas, — le confesseur d'occasion de Lucy, 
mais directeur habituel de M. Paul. On s'arrange 



ET SES SŒURS 245 

pour que celui-ci s'en aille passer trois ans à la 
Basse Terre où il doit hériter de grands biens ; une 
police merveilleuse empêche qu'il ne dise au revoir 
à sa petite amie. Mais il déjoue tous ces complots ; 
non content de voir Lucy avant son départ, il l'éta- 
blit dans une petite école à elle, un bijou de petite 
école, lui engage sa foi, et, quand il reviendra, il y 
a tout à parier qu'ils se marieront. 

Voilà Valette, 

On pouvait l'analyser sans sourire, il y a un demi- 
siècle, aujourd'hui on ne peut plus. C'est un vieux 
roman. Un écrivain d'aujourd'hui accepterait sans 
hésiter la même donnée, y compris le « cadre étroit 
et étranger », mais il la traiterait bien différemment. 
Il ferait une étude de jeune fille pauvre, aussi peu 
conventionnelle que possible et tâcherait de voir 
clair dans les ressorts subtils qui la font simple et 
sentimentale avec le Dr John, coquette et compliquée 
avec M. Paul. Le cadre servirait de prétexte à une 
étude de mœurs scolaires et ici, je le dirai bientôt, 
personne vraisemblablement n'approcherait de 
Charlotte Brontë. L'unité du livre viendrait du dé- 
veloppement de Lucy et de son épanouissement 
progressif au bonheur. Tout le romanesque qui pro- 
voque un sourire incrédule serait écarté : plus de 
reconnaissances empruntées à Plante : le Dr John 
ne ferait pas trois personnages et il ne sauverait pas 



246 CHARLOTTE BKONTE 

dans un théâtre une jeune fille qui se trouverait 
être sa cousine, cent pages après avoir sauvé dans 
la rue une autre jeune fille qui serait aussi sa cou- 
sine ; un revenant n'apparaîtrait pas dans trois ou 
quatre chapitres nous effrayant d'abord, mais nous 
faisant rire ensuite ; Mme Beck ferait difficilement 
prendre un lait de poule plein d'opium à Lucy pour 
l'empêcher de sortir, et Lucy ne se trouverait pas 
assez alerte après l'avoir pris pour se promener 
toute la nuit; on ne piquerait pas notre curiosité 
avec des lettres jetées par les fenêtres ; le roman 
serait en un volume et non en trois et nous ne piéti- 
nerions pas des chapitres entiers, — passant du 
musée au concert et du concert à la comédie — 
uniquement pour noircir du papier ; il y aurait peu 
ou point de rhétorique : Bonheur, Désespoir et 
Imagination ne prendraient pas la parole comme 
dans le Pilgrim's Progressa il y aurait beaucoup 
moins de ce que Mrs H. Ward appelle poé- 
sie (1). 

Surtout, il y aurait dans le récit plus d'atmosphère 
et plus d'unité. On nous montrerait avec autrement 
d'art Lucy passant du Dr John à M. Paul ; il y aurait 

(1) Elle cite la promenade nocturne de Lucy échappée du 
pensionnat ; je me permets de lui rappeler un chapitre tout 
semblable dans Jude the obscure. Le grand style appartient 
à Charlotte, mais c'est M. Hardy qui obtient l'efiFet drama- 
tique. 



ET SES SŒUHS 247 

moins de morcelage et de reprises àrancienne, les 
chapitres seraient mieux soudés. Il y aurait aussi 
moins d'autobiographie. Malgré qu'elle en ait, 
Charlotte est^rop souvent entraînée à sortir toute 
sa petite expérience. Elle avait si peu vu, la pauvre 
fille; il y a quelque chose de touchant dans son 
souci de ne rien laisser perdre ; seulement chaque 
fois qu'elle est ainsi autobiographique, elle l'est 
trop. Le récit de la détresse de Lucy pendant les 
vacances est, avec une parfaite exactitude, l'histoire 
même de Charlotte ; malheureusement, il n'est pas 
amené, on sent le carnet de notes et le lecteur le 
moins averti a une conscience confuse que la vérité 
artistique n'est pas la vérité historique. 

Villette est un roman romanesque, un livre, et 
on ne l'oublie guère. Il serait intolérable aujour- 
d'hui si le génie de Charlotte Brontê ne triomphait 
de la très mauvaise formule qu'elle lui imposait. 
Mais il en triomphe souvent. Charlotte est passion- 
née et elle ne demande qu'à croire aux événements 
qu'elle invente. Ce don, au degré où elle l'a, suffit. 

Lucy est bien banale, mais comme Jane Ëyre et 
comme Caroline Helstone elle aspire à l'amour avec 
une sincérité convaincante. Ses préjugés, ses peti- 
tesses, ses provincialismes, les simagrées dont elle 
fatigue et impatiente l'honnête homme qu'est 
M. Paul, la rendent assez peu intéressante, mais 



248 CHARLOTTE BRONTE 

elle n'en est pas moins vivante. Si invraisemblables 
que soient les péripéties de son roman, chaque fois 
qu'elle reparaît, on ne doute plus. Ses insupporta- 
bles manèges de coquette prude et sans gaieté, sa 
raideur, une ou deux fois sa morgue — par exem- 
ple, quand elle parle de la pauvre grosse allemande, 
sa camarade — ses airs pinces de petite bourgeoise, 
son snobisme, son indépendance de protestante sans 
superstition, sa conviction qu'elle seule, ou à peu 
près est droite et véridique — bien qu'elle le soit 
moins qu'elle ne pense — ses déclarations anti- 
françaises, tout cela fâche, mais tout cela est vrai. 

C'est que Charlotte affleure à chaque instant dans 
Lucy, et avec une sincérité prodigieuse. Là est 
son secret. Mrs H. Ward dit bien : à première 
vue rien de plus imposssible que d'attacher le lec- 
teur avec une école, des professeurs et des élèves. 
Cependant Tom Brown est un livre qui dure et, quand 
nous lisons des mémoires, c'est dans les souvenirs 
d'enfance du héros que nous sautons le moins. La 
vivacité des impressions met un sortilège sur le ré- 
cit autrement banal. C'est ce qui arrive dans Villette. 
Des scènes comme Lucy et M. Paul se disputant 
parce que celui-ci flaire que l'autre aspire à « exa- 
miner » , ou la soupçonnant de savoir le grec et de 
n'en vouloir rien dire, pourraient être mille fois in- 
tolérables : on n'en passe pas une ligne dans Villette, 



ET SES SŒURS 249 

Plus au courant du monde, plus affinée littéraire- 
ment Charlotte aurait eu une fausse honte à traiter 
ces pauvres sujets et nous aurions perdu cette mer- 
veilleuse exaltation du banal. 

A côté de Lucy qu'on imagine aisément que Char- 
lotte ait peinte avec amour sont d'autres caractères 
encore plus vivants. Les portraits de M. Paul, de 
Mme Beck, et même de Ginevra Fanshawe, tout 
simples et élémentaires qu'ils paraissent, — car 
au premier coup d'œil on les croit monochromes — 
restent éternellement dans la mémoire. Ils sont tous 
plus ou moins satiriques. C'est une des grandes 
caractéristiques de Charlotte : ses livres ne sont 
pas bons ; sans que l'on ait jamais la tentation de 
conclure contre l'auteur, on ne peut s'empêcher de 
remarquer qu'ils manquent d'aménité. 

M. Paul étant à la fois M. Héger et Rochester 
aurait pu n'être que violent. Il est ridicule. Ses ri- 
dicules sont sympathiques, à vrai dire, mais ils lui 
donnent par moments un faux air de roquet, tandis 
que Rochester est toujours au moins terre-neuve. 
Il faut avouer d'ailleurs que, du point de vue de 
l'art, le caractère de M. Paul gagne à cette concep- 
tion. Ce mélange de noblesse et de bonté foncières 
avec une méchanceté qui ne va pas plus loin que les 
dents et une force intellectuelle de premier ordre, 
lui donne une réalité extraordinaire. 



250 CHARLOTTE BRONTE 

Ginerra est trop Toladle pour se prêter à un trai- 
tement aussi énergique, mais son charmant égoïsme 
et sa sottise spirituelle ne fatiguent pas. 

Quant au portrait de Mme Beck, je le crois, — 
contrairement au sentiment des critiques anglais, 

— supérieur même à celui de M. Paul. La fin — les 
chapitres où elle ourdit des complots romanesques 
avec le P. Silas et fait prendre des drogues à Lucy 

— le gâte un peu, mais dans l'ensemble il reste un 
chef d'œuvre. Charlotte s*y reprend à mille touches, 
se servant indifféremment de l'outil de Balzac ou de 
celui de Saint-Simon, creusant, adoucissant, voi- 
lant, sans cesser une seconde d'avoir devant les 
yeux son énigmatique modèle. L'étonnant est, 
qu'avec cela, elle ait réussi — ce à quoi elle tenait 
évidemment — à ne pas faire Mme Beck profonde 
comme l'est M. Paul. C'est une flamande fine et 
femme d'affaires, une fausse dévote teintée d'un 
rien de sensualité, une hypocrite de profession plus 
que de nature, une femme forte par manque de cœur, 
mais son machiavélisme est en surface et sa compo- 
sition reste un peu épaisse. Charlotte a fait une 
faïence à transparence de porcelaine. 

Quelles prodigieuses ressources ne devait-il pas 
y avoir dans cette fille qui avait si peu vu et retra* 
vaillait si puissamment la réalité 1 Une heure de 
conversation avec une artiste doublée d'un critique 



ET SES SŒURS 251 

comme allait se révéler George Eliot, lui aurait fait 
comprendre que c'était en elle-même qu'il fallait 
puiser et non dans sa chétive expérience. Supposez 
Villette pris tout entier dans la veine artistique que 
nous voyons dans les premiers chapitres (la petite 
Missy) ou dans Tespèce de nouvelle intitulée « Ma- 
levola » , ce serait le livre le plus pénétrant, au lieu 
de n'être qu'un livre fort doublé d'un roman faible. 



CHAPITRE XVII 



Il y a peu à dire sur les deux dernières années de 
Charlotte. Le bonheur lui vint, mais ce ne fut que 
pour un instant, et il semble que ce bref répit après 
une vie toute entière aride ou triste ne lui fût que 
l'antichambre du repos définitif. Les souvenirs de 
ses amies sur cette époque sont uniformément co- 
lorés par cette idée et l'on croirait qu'elles parlent 
d'une morte plutôt que d'une mariée. 

En 1851, pendant que Charlotte travaillait à son 
roman de Villette, un de ses correspondants londo- 
niens, M. James Taylor, fit dans le nord un voyage 
d'affaires au cours duquel il s'arrêta à Haworth. 
Miss Brontê l'estimait et lui écrivait volontiers, 
mais elle n'avait jamais soupçonné que cet homme 
pratique et froid eût pour elle un sentiment et un 
attachement et la lettre qui suit montrera l'impres- 
sion que fit sur elle une brusque demande en maria- 
ge : « Pourrais-je avoir jamais assez de sympathie 



CHARLOTTE BRONTB 253 

pour M. Taylor pour l'accepter comme mari ? De 
Tamitié, delà reconnaissance, deTestime, oui cer- 
tes; mais chaque fois qu'il m'approchait et que je 
sentais ses yeux sur moi, mes veines se glaçaient. 
Maintenant qu'il est parti, je n'éprouve plus cette 
révolte ; c'est seulement quand il est près de moi 
que je me raidis dans une appréhension étrange- 
ment mêlée de colère aussi longtemps qu'il ne quitte 
pas la place ou ne revient pas entièrement à sa ma- 
nière habituelle. Je ne voulais pas être fière, mais 
j'y ai été obligée. Tant il est vrai que nous sommes 
gouvernés d'en haut et que nous sommes entre les 
mains de Dieu comme l'argile dans les doigts du po- 
tier. » Qui croirait que cette fille écrit des romans ? 
Un an et demi plus tard, autre demande en ma- 
riage. Un après midi de décembre après le thé, elle 
avait laissé comme d'habitude, M. NichoUs, le vi- 
caire de M. Brontê, en tête à tête avec son père. 
Au moment où elle croyait l'entendre sortir par la 
porte de devant, il se dirigea au contraire vers le 
petit salon où elle se tenait et frappa. « Ce qu'il dit 
vous pouvez l'imaginer, son air et sa façon je ne 
les oublierai jamais. Il me fit sentir ce qu'il en 
coûte à un homme de déclarer son attachement 
quand il n'est pas sûr de la réponse qu'on lui fera. 
Le spectacle d'un homme habituellement de marbre, 
ainsi tremblant, me bouleversa. Je ne pus que le 



254 CHARLOTTE BRONTE 

prier de se retirer après lui avoir promis 'de lui 
donner réponse le lendemain. Je lui demandai aussi 
s'il avait parlé à papa : il me répondit qu'il n'avait 
pas osé. » 

Sitôt M. Nicholis parti, Charlotte alla raconter sa 
démarche à son père. M. Brontê avait toujours en- 
visagé la possibilité du mariage de sa fille avec une 
extrême aversion. Il entra en colère et se mit à juger 
M. Nicholis avec une violence d'expression qui 
efihraya Charlotte. Elle se hâta de dire que son parti 
était pris et que M. Nicholis saurait son refus dès le 
lendemain. 

La conséquence de ce refus catégorique était fa- 
cile à prévoir. M. Nicholis qui était à Haworth 
depuis huit ans, universellement estimé et apprécié 
même par M. Brontê, envoya à celui-ci sa démis- 
sion. Sitôt son successeur trouvé il demanderait un 
autre poste. 

Le successeur n'arriva qu'au mois de mai et Char- 
lotte put voir le pauvre garçon s'attrister et s'alan- 
guir près de son père chaque jour plus sombre, et 
peut-être mécontent de lui-même. Chose bizarre, 
la santé de Charlotte devenait meilleure : elle ne se 
souvenait pas de s'être sentie si forte que pendant 
cet hiver de 1853. 

Nous ne savons rien de ce qui se passait entre 
elle et M. Nicholis. Elle ne le voyait sans doute pas 



ET SES SŒURS 255 

à la cure, mais la maison où il prenait sa pension 
n'en était séparée que par la longueur de Técole, et 
ils devaient se rencontrer souvent. En mars, le 
Dr Longley, évêque de Ripon, qui vint pour la vi- 
site pastorale, soupçonna qu'il y avait une tendresse 
secrète entre eux. Sans doute que lorsque M. Ni- 
cholls partit ils avaient échangé des promesses et 
comptaient sur l'avenir. Et peut-être aussi Charlotte 
se chargea-t-elle de faire revenir son père sur sa 
décision. 

En avril 1854, elle mande à EUen Nussey : « Il 
faut vous dire que, depuis ma dernière lettre, papa 
a bien changé d'avis. Après quelque correspondance 
et une visite de M. Nicholls, il y a huit jours, il a 
été décidé que ce dernier reprendra le vicariat de 
Haworth. Dès que son successeur sera casé et, lors- 
que les circonstances le permettront, il habitera 
dans cette maison. 

Je suis indiciblement heureuse de voir que papa, 
non seulement n'est plus hostile à cette solution, 
mais qu'il s'y arrête avec complaisance. D'ailleurs 
tout sera subordonné à ses désirs et à son bien-être 
et M. Nicholls paraît vouloir uniquement lui adou- 
cir ses dernières années. » 

Quelques jours plus tard elle annonçait la nou- 
velle à son éditeur, M. George Smith, marié lui 
aussi depuis peu, et ajoutait : « Je crains d'avoir k 



256 CHARLOTTE BRONTE 

me reprocher de n'avoir pas toujours apprécié 
M. Nicholls comme je l'aurais dû. Heureusement 
qu'il nous revient. Il a renoncé à plus d'une chance 
d'avancement pour regagner cet obscur village. Je 
crois bien faire en l'épousant ; je tâcherai de lui être 
une bonne femme. Après bien de l'anxiété, je com- 
mence à espérer que tout finira heureusement. Mes 
prétentions sont modestes, bien différentes, j'en suis 
sûre, de ce qu'étaient les vôtres, aux approches de 
votre union. La crainte et le souci sont si près de 
l'espérance que parfois ils m'empêchent de la voir. 
Mais il faut laisser l'avenir incertain à la Providen- 
ce. » 

Evidemment Charlotte envisageait son mariage 
sans enthousiasme ni illusions. Elle ressemblait 
sous ce rapport à ses propres héroïnes qui, toutes 
ardentes amoureuses qu'elles soient, recouvrent un 
très grand calme à la veille de leur' mariage. Elle 
s'était méfiée des emportements du bonheur. Tout 
ce qu'on trouve d'allusions à l'amour dans ses lettres 
pourrait convenir à une femme âgée et désabusée : 
elle croit à l'amour qui vient six mois après le ma- 
riage. « Quant à la passion intense», — écrivait- 
elle quatorze ans plus tôt, à l'âge de vingt-quatre 
ans, — « je suis convaincue qu'elle n'est pas désira- 
ble. Elle n'est jamais ou elle n'est que rarement 
payée de retour, et, quand cela se trouve par hasard, 



BT SES SŒURS 257 

le sentiment ne dure que la lune de miel et ne tarde 
guère à faire place à Tindifférence ou au dégoût. » 

Il est certain cependant qu'elle ne se mariait pas 
pour se marier. M. Nicholls qu'elle avait confondu 
longtemps parmi les autres vicaires, antipathiques 
ou grotesques, avait peu à peu gagné sur elle, et, 
bien avant qu'il ne fît sa demande, elle avait dû 
se convaincre qu'elle l'avait traité injustement. 
C'était un homme de bonne famille, né en Irlande 
mais d'origine à la fois anglaise et écossaise — mé- 
lange que Charlotte estimait tout particulièrement, 
— bien élevé et réservé, clergyman zélé et estimé. 
Il avait un an de moins que sa fiancée. Cela, et une 
petite santé et un manque total de fortune, avait été 
probablement le prétexte, sinon la cause véritable, 
de l'opposition de M. Brontê. En somme, personne 
ne pouvait être moins romanesque et le mariage de 
Charlotte était bien dans la note de son existence 
toute entière. 

Elle fit ses préparatifs comme on les fait à la cam- 
pagne, et avec un plaisir évident. On peignit et on 
tapissa de frais la vieille demeure où « M. Nicholls 
allait habiter 1», on lui arrangea un cabinet de tra- 
vail, Charlotte allaàLeeds et à Manchester pour 
acheter son trousseau et sa toilette et le 29 juin 1854, 
ils se marièrent. Charlotte avait fait un grand secret 
du jour et de l'heure qui fut matinale; ses amies 

17 



258 CHARLOTTE BRONTE 

EUen et Miss Wooler n'arrivèrent que la veille au 
soir et M. NichoUs et son confrère qui devait faire 
le mariage vinrent d'assez loin à l'église en voiture. 
Personne dans le village n'était donc averti ; mais à 
la sortie de l'église un grand nombre d'humbles amis, 
accourus en hâte, s'étaient rangés dans le cimetière 
pour voir Miss Brontê « blanche comme une petite 
perce-neige » . Au dernier moment, le vieux M . Bron- 
tê avait subitement déclaré qu'il ne sortirait pas de 
chez lui et Charlotte avait eu une minute d'angoisse. 
Les trois amies tinrent conseil sur un prayer-book 
et virent avec un soulagement inexprimable que le 
texte n'indique pas formellement que ce doive être 
un homme qui conduit la fiancée à l'autel. Miss Woo- 
ler remplaça donc M. Brontê. 

Charlotte fit son voyage de noces en Irlande où 
elle fit la connaissance des parents de son mari. Il 
ne semble pas qu'elle ait désiré voir le village natal 
de son père et les Prunty qui y restaient encore. 
Les beautés naturelles de l'Irlande la ravirent. 

A son retour, elle se partagea entre son mari et 
son père et s'habitua peu à peu à être heureuse. On 
la voit dans ses lettres passer rapidement de « M. Ni- 
choUs )) à « Arthur » et, bientôt, « mon cher mari ». 
En octobre, elle écrit à Mrs Gaskell: a J'ai un bon 
mari, doux et affectueux et mon attachement pour 
lui devient chaque jour plus fort. » 



ET SES SŒURS 259 

Un passage d'une de ses lettres laisse entendre 
que M. NichoUs qui avait aimé en elle la femme et 
non l'auteur ne l'encourageait pas à écrire. M. Ni- 
•cholls a protesté contre cette interprétation disant, 
qu'un soir, sa femme lui avait lu le premier cha- 
pitre d'un nouveau roman, Emma^ qui ne dépassa 
-pas ce début. M. Nicholls était un homme pratique 
et actif, qui aimait le grand air et l'exercice, et on se 
le figure plutôt emmenant sa femme à la prome- 
nade que lui mettant des feuillets blancs dans les 
mains. Les quelques lettres que Charlotte écrit à 
cette époque sont des récits d'excursions dans les 
moors, et à deux reprises, elle note malheureusement, 
qu'elle a eu les pieds mouillés ou que l'orage les a 
surpris. Elle était enceinte : sa délicatesse naturelle 
aidant, un peu après le nouvel an, elle se trouva 
très souffrante et s'alita. Vers le même temps, la 
vieille Tabby mourut. Charlotte n'avait ni forces, ni 
appétit. Pendant six semaines, elle vécut sans man- 
ger et buvant à peine, écrivant péniblement deux 
ou trois billets à ses amies, et déclinant avec une ef- 
frayante rapidité. A ce moment un changement sur- 
vint : sa faiblesse restant la même et telle que sou- 
vent elle délirait, elle se mit à manger avidement 
tout ce qu'on lui présentait. Mais il était trop tard 
Elle entendit un jour son mari prier tout bas pour 
sa guérison. « Vais- je donc mourir ? », demanda-t- 



260 CHARLOTTE BRONTE 

«lie ; « non, Dieu ne nous séparera pas, nous avons 
^té si heureux. » 

Elle mourut le 31 mars 1855, âgée de trente-huit 
ans et onze mois. Elle fut enterrée comme les au- 
tres, dans Téglise. Son épitaphe, gravée aujourd'hui 
s«r une belle lame de cuivre, encastrée dans les 
^Udles, ne porte que son nom et les dates de sa nais- 
sance et de sa mort. 

M. Bront€ survécut six ans à sa fille. A sa mort 
M. NichoUs renonça à ses fonctions ecclésiastiques 
«t retourna en Irlande faire valoir lui-même son 
bien. Il se remaria en 1866 et ne mourut qu'en 
1906. 



CHAPITRE XVIII 



La réputation ou, pour mieux dire, la gloire de 
Charlotte Brontë est aujourd'hui à son zénith. Elle 
a des millions de lecteurs dans toutes les classes de 
la société; les éditions, luxueuses ou populaires, de 
ses œuvres se multiplient; on parle d'elle dans les 
sociétés littéraires et ses moindres billets sont des 
découvertes. Haworth est devenu un endroit célè- 
bre. On y vient en pèlerinage de toutes les parties 
du monde. 

Cependant un je ne sais quoi fait que la pauvre 
fille n'a pas l'air triomphante dans son triomphe. 
Sous les froides dalles qui recouvrent leurs tom* 
beaux, Emily a plus que jamais son expression de 
hauteur stoîque et d'indifférence dédaigneuse ; Anne, 
la petite sainte, est au port, souriante et douce'; 
mais Charlotte a conservé quelque chose de vaincu, 
une résignation triste à un repos trop tôt venu. 



262 CHARLOTTE BRONTE 

C'est qu*Emily ne demandait rien qu'à elle-même ; 
Anne au contraire était toute remplie sur la terre 
des pensées de l'éternité ; mais pour Charlotte, elle 
vécut oppressée de désirs, qu'elle ne réussit même pas 
toujours à s'exprimer à elle-même, et mourut après 
avoir à peine goûté au bonheur qu'elle avait rêvé. 
Il y a dans sa vie, — dans sa vie d'artiste autant que 
de femme, — quelque chose d'inachevé et d'éter- 
nellement contrarié dont la pensée attriste. 

Il lui a manqué la chance, ou à son défaut la force 
ou le sourire. Voyez Emily dont l'existence fut exac- 
tement pareille à la sienne, mais que, son imagina- 
tion autant que sa volonté faisaient planer au-dessus 
des contingences banales. Voyez George Sand qui 
lui est si inférieure comme femme et souvent comme 
écrivain : certes sa vie n'est ni noble ni belle, mais 
elle ne craignait pas de lutter contre sa destinée 
avec les premières armes qui se trouvaient sous sa 
main et, toujours pliant, elle ne s'est pas laissé bri- 
ser. Voyez notre délicieuse Marceline Desbordes Val- 
more, — poète si jamais on le fut, jetée dans la 
prose d'une existence besogneuse ; grande dame de 
nature, égarée dans la bohème; chrétienne obligée 
de vivre toujours comédienne; pendant quarante 
ans éprouvée, ballottée et torturée; — en dépit d'un 
sort irréconciliable, il y a en elle une grâce persis- 
tante, une facilité à s'enchanter, à espérer quand 



*' 



ET SES SŒURS 263 

même, à sourire à travers ses larmes, qui est la 
forme la plus aimable et sans doute la plus héroïque 
du courage. ' 

Ces femmes résistent à leur fortune et, en défi- 
nitive la dominent. 

Il n'y faut pas toujours Ténergie. George Eliot, 
de trois ou quatre ans, à peine, la cadette de Char- 
lotte Brontê, mais qu'on dirait séparée d'elle par un 
siècle , tant elle connaît les moindres ressources d'une 
culture dont la pauvre cloîtrée de Haworth n'avait 
pas l'idée, doit une sorte de royauté moins à la 
force de sa volonté qu'à l'assurance de sa philoso- 
phie et aux raffinements de son dilettantisme. Un 
instinct infaillible lui fait tirer partie d'elle même et 
des chances les plus minimes qui passent à sa por- 
tée. 

Charlotte est malchanceuse, faible, et d'une sincé- 
rité qui laisse voir à chaque instant combien elle est 
sans défense. A part une enfance bouillonnante, sa 
vie est petite et comprimée : éducation humble, amis 
humbles, milieu sans horizon; rien qui la libère, 
poii^t de lectures révélatrices ; pas un mot de cette 
philosophie où George Eliot est assise comme dans 
une tour; peu de jouissances artistiques ; elle a 
vingt-six ans quand, pour la première fois, elle en- 
tend de vraie musique, et voit de vraie peinture; tout 
conspire à la faire provinciale et étroite. Elle tend 



264 CHARLOTTE BRONTE 

de toutes ses forces vers Tamitié et l'amour ; mais 
Tamitié qu'elle cherche inconsciemment est celle qui 
la sortirait du milieu où elle étouffe, celle de gens de 
cœur et d'esprit, et quand elle vient, il est trop tard: 
ses correspondants de Londres lui sont un peu trop 
des bienfaiteurs ; trop tard aussi l'amour de M. Ni- 
cholls ; à peine en est-elle sûre que la mort vient. 
Toujours elle se traîne, fatiguée ou blessée, sur la 
route où tant d'autres avancent hardiment. 

Elle le sent et se raidit. Or, la pauvre fille n'était 
pas faite pour se raidir : elle aurait eu besoin de foi 
et d'amour, il lui aurait fallu un catholicisme vivi- 
fiant qu'elle crut un jour trouver à Bruxelles dans un 
confessionnal ; rien ne s'offrit que le protestantisme 
brisé d'Anne ou le protestantisme orgueilleux d'E- 
mily, et sa nature fière quoique faible ne lui laissait 
pas le choix. Avec le don des larmes elle aurait 
notre sympathie toute entière ; elle n'a que la pitié 
qu'on donne au coureur battu d'avance et qui 
s'acharne à la lutte. 

Même dans son métier d'écrivain, Charlotte n'est 
pas heureuse. Ici encore, que l'on songe à George 
Eliot. Avec moins de génie celle-ci fit des livres plus 
parfaits. Elle était dans le monde, dans le monde le 
plus raffiné, le plus conscient, le plus averti. Elle 
savait où en étaient les théories et les écoles, où 
allait le goût et d'où il revenait. Au point de vue 



ET SES SŒURS 265 

artistique elle était dans la situation privilégiée où 
sont les jeunes érudits formés dans les écoles lao* 
dernes. Elle n'eût pas à tâtonner : critique clair- 
voyante, elle sut faire Tinvéntalre de ses ressources, 
regagner en poésie et en compréhension large et 
subtile ce qui lui manquait du côté dramatique et 
s'adapter à la meilleure tendance de son temps. 

Charlotte ne soupçonne même pas que l'art puisse 
gagner à devenir ainsi conscient, Elle ne savait rien 
des théories ni même des problèmes. Elle vit à 
Haworth près d'un père cultivé exactement comme 
on Tétait vers 1780. Sa plus grande chance est sa 
rencontre avec M. Héger : et qu'on mette ce profes- 
seur de rhétorique à côté d'un George Lewes. 
Ainsi elle écrit de vieux romans, et, quand la cri- 
tique la met en garde contre l'emploi de machines 
plus qu'usées, comme toujours, il est trop tard, elle 
s'étonne et s'irrite. 

Ses défauts littéraires viennent de la même cause 
que les échecs de sa vie. Avec du génie elle est sou- 
vent faible, comme avec une rare élévation morale 
elle paraît souvent petite. Faiblesses littéraires et 
petitesses morales sont le fait du froid village york- 
shirien et non d'une nature où la tendresse dominait 
et à laquelle il n'eût fallu que le soleil. 

Cependant une leçon et un encouragement sor- 
tent de cette petite vie manquée. Notre siècle est 

17- 



266 CHARLOTTE BRONTE 

matérialiste, utilitaire et court : il voit une honte 
dans l'échec. On n'entend parler que du devoir de 
se réaliser soi-même. Bien analysée cette formule 
signifie ce que plus d'un dit tout haut qu'elle veut 
dire. Se réaliser soi-même c'est évaluer jusqu'au 
dernier centime ce que l'on croit valoir et n'en vou- 
loir rien perdre ; c'est penser qu'on est dupe si l'on 
sacrifie son bonheur du moment à un avenir pro- 
blématique ou au bonheur d'autrui. Il se trouve 
une théologie pour affirmer qu'on plaît à Dieu 
quand on se plaît à soi-même. 

A ce compte Charlotte Brontë fut bien sotte. Elle 
se serait autrement réalisée en quittant Haworth où 
elle étouffait et en venant s'épanouir à Londres où 
tout semblait sourire à sa vanité. Elle aurait peut- 
être vécu; elle aurait connu toutes sortes de jouis- 
sances et d'orgueils, sûrement son art aurait gagné. 
Mais quelle déchéance! Elle aurait été sinon une 
George Sand, du moins, une George Eliot toute ten- 
due vers la production littéraire et notant jour par 
jour l'état de son cerveau. Au lieu d'écrire de petites 
lettres simples et sincères à des auteurs obscurs ou 
à des commis d'éditeurs, elle aussi peut-être aurait 
eu un salon à Chelsea et rendu des oracles au milieu 
d'un cercle admiratif. Oui, mais elle aurait été une 
femme de lettres au lieu de ne vouloir qu'être la 
femme de devoir modestement heureuse qu'elle sou- 



ET SES SŒURS 267 

haita toujours d'être. Que gagnerions-nous à son 
égoïsme élégant que nous appellerions force? Au 
lieu de l'admirable intransigeance de sincérité que 
nous aimons chez elle, elle se serait peut-être accou- 
tumée à jouer un rôle, c'est-à-dire un peu une 
comédie. Au lieu de l'entendre dire que, ses livres 
une fois finis, elle n'y pensait que pour se souvenir 
de la peine qu'ils lui avaient coûtée, nous l'aurions 
vue parler de son art avec des sots prétentieux qui 
y auraient cherché une philosophie. Provinciale, 
malheureuse, inhabile à vivre, parfois même amère 
comme nous la connaissons, elle est du moins tou- 
jours simple et naturelle, elle est femme et non 
le produit monstrueux de l'artificialité moderne 
qu'est la femme de lettres. Ainsi du moins une partie, 
la plus haute et la plus belle, de sa vocation d'être 
humain a été remplie . Elle a préféré être que paraître . 
Il lui aurait été facile de se grandir de la hauteur de 
son talent. Elle ne l'a pas voulu. Charlotte Brontë 
n'a jamais rien voulu devoir à Gurrer Bell. La cons- 
piration moderne pour transformer le succès en 
bonheur ,#rhabileté en vertu et le talent en héroïsme 
lui aurait fait horreur. En revanche elle parait gau- 
che, campagnarde et bornée à notre monde de co- 
médiens. Mais un retour viendra. On reverra clai- 
rement quelque jour que le talent n'est pas l'homme, 
que l'inspiration est un accident, que le poème n'est 



268 CHARLOTTE BRONTE 

que trop souvent supérieur au poète et que l'écri- 
vain vieillissant voit ses livres s'éloigner de lui 
comme des enfants étrangers. On remettra la litté- 
rature à sa place, qui est secondaire, comme on y 
remet déjà Tintelligence. On ne se fera plus des 
dieux d'hommes qui n'auront eu que le brillant, on 
n'aura plus un culte matérialiste pour ce qu'on appelle 
leurs reliques. Ce jour-là, on n'ira plus en pèleri- 
nage à Haworth où la poussière des Brontë achè- 
vera de se dissoudre, mais Charlotte paraîtra grande 
d'avoir, ayant du génie, consenti à vivre et mourir 
petite. 



« ^ 



FIN 



APPENDICE 



TROIS MORCEAUX MONTRANT LE PROGRÈS DE 
CHARLOTTE BRONTE EN FRANÇAIS. 



1^ Lettre écrite à Ellen Nussey en 1832. 

« J 'arrivait à Haworth en parfaite sauveté sans le 
moindre accident ou malheur. Mes petites sœurs 
couraient hors de la maison pour me rencontrer 
aussitôt que la voiture se fit voir, et elles m'em- 
brassaient avec autant d'empressement et de plaisir 
comme si j'avais été absente pour plus d'un an. Mon 
papa, ma tante, et le Monsieur dont mon frère avait 
parlé, furent tous assemblés dans le salon, et, en 
peu de temps, je m'y rendis aussi. C'est souvent 
l'ordre du ciel que quand on a perdu un plaisir il y 
en a un autre prêt à prendre sa place. 

Ainsi, je venais de partir de très chers amis, 
mais tout à l'heure je revins à des parents aussi 
chers et bon dans le moment. » 

2° Commencement d'un devoir écrit à Bruxelles 
en juillet 1842, après quatre mois de séjour 
à la pension Héger. 

« De temps en temps il paraît sur la terre des 
hommes destinés à être les instruments [prédestinés] 
de grands changements moraux ou politiques. Quel- 
quefois, c'est un conquérant, un Alexandre ou un 
Attila, qui passe comme un ouragan, et purifie l'at- 
mosphère morale, comme l'orage purifie l'atmos- 
phère physique ; quelquefois, c'est un révolution- 
naire, un Cromwell, ou un Robespierre, qui fait 
expier par un roi les vices de toute une dynastie; 
quelquefois c'est un enthousiaste religieux comme 



270 APPENDICE 

Mahomet, ou Pierre rHermite, qui, avec le seul 
levier de la pensée, soulève des nations entières, les 
déracine et les transplante dans des climats nou- 
veaux, peuplant l'Asie avec les habitants de l'Eu- 
rope. Pierre l'Hermite était gentilhomme de Picar- 
die, en France, pourquoi donc n'a-t-il passé sa vie 
comme les autres gentilhommes, ses contemporains, 
ont passé la leur, à table, à la chasse, dans son lit, 
sans s'inquiéter de Saladin ou de ses Sarrasins ? 

N'est-ce pas, parce qu'il y a, dans certaines na- 
tures, une ardeur [un foyer d'activité] indomptable 
qHii ne leur permet pas de rester inactives, qui les 
force à se remuer. afin d'exercer les facultés puis- 
santes, qui même en dormant sont prêtes, comme 
Samson, à briser les nœuds qui les retiennent. 

3° Commencement d'un devoir 
écrit le Si mai 1843, sur la mort de Napoléon. 

Napoléon naquit en Corse et mourut à Sainte- 
Hélène. Entre ces deux îles rien qu'un vaste et brû- 
lant désert et l'océan immense. Il naquit fils d'un 
simple gentilhomme, et mourut empereur, mais 
sans couronne et dans les fers. Entre son berceau 
et sa tombe qu'y a-t-il ? la carrière d'un soldat par- 
venu, des champs de bataille, une mer de sang, un 
trône, puis du sang encore, et des fers. Sa vie c'est 
l'arc en ciel; les deux points extrêmes touchent la 
terre, le comble lumineux mesure les cieux. Sur 
Napoléon au berceau une mère brillait; dans la 
maison paternelle il avait des frères et des sœurs; 
plus tard dans son palais il eut une femme qui l'ai- 
mait. Mais sur son lit de mort Napoléon est seul ; 
plus de mère, ni de frère, ni de sœurs, ni de femme, 
nid'enfant ! ! D'autres ontditet rediront sesexploits, 
moi, je m'arrête à contempler l'abandonnement de 
sa dernière heure. 



INDEX DES NOMS PROPRES (i) 



Arnold (Matthew), 125, 132, 

189. 
Austen (Jane), 25, 150, 151, 

152. 
Balzac, 149, 219. 
BirreU, X. 
Blair,27. 
Bossuet, 89. 
Bourget, 159. 
Brewster, 212. 
Browning, 127. 
Bunyan, 201. 
Byron, 163. 
Chénier, 149. 
Goleridge, 114. 
Gowper, 127. 
Darmesteter (Mme), YI. 
Delayigne (C), 90. 
Desbordes Yalmore (Mme), 262. 
Dickens, 10, 208. 



Dobell (Sydney), 189, 208, 

215, 216. 
Dostoïewsky, 11. 
Eliot (Geo.), 199, 222, 233, 

251, 263, 264, 266. 
Fielding, 211, 221, 229. 
Fleuriot (Zénaïde), 219. 
Fontaine (La), 223. 
Forcade, V. 
GaskeU (Mrs), VII, VIII, X, 

6, 8, 35, 65, 90, 102, 172, 

175, 189, 258. 
Gray, 48. 
Grundy, VIII. 
Guérin (Eugénie de), 122, 124, 

126. 
Guizot, 89. 
Hardy, 154 (note), 227, 246 

(note). 
Hugo, 90, 149. 



(1) Les dimensions de ce liyre ne pernvettant pas un in- 
dex analytique, on s'est borné ici aux références littéraires. 



272 



INDEX DBS NOMS PROPRES 



Johnson, 22, 163. 

Joubert, 159. 

Kayanagh (JuUa), 210, 224. 

Keats, 135. 

Kingrsley, 232. 

Lamartine, 149. 

Lawrence, 35. 

Lewes, 150, 154, 163, 210, 216, 

219, 265. 
Maeterlinck, YI, 204 (note). 
Martineau (Miss), 202, 213, 

214, 215, 223, 225, 236. 
Milnes (Monckton), 211. 
Mirabeau, 89. 
Montégut, Y. 
Musset, 127. 
Newman (J. H.), 85. 
Newman (F. W.), 223. 
Quincey (de), 137. 
Rachel (MUe), 212. 
Racine, 149, 162. 
Richardson, 229. 
Rigby (Miss), 165 (note). 
Ritchie (Mrs), 209. 
Rogrers, 212. 



RoUin, 27, 41. 

Ruskin, 219, 221. 

Saint-Simon, 250. 

Sand (George), 149, 151, 152, 

167, 219, 228, 262, 266. 
Scott (Walter), 86. 
Shakespeare, 48, 160, 199, 223. 
Sheridan, 46. 
Shorter IX, X, 101 (note). 
Southey, 60, 61, 62, 71, 113. 
Stowe (Mrs Beecher), 222. 
Swinburne Y, 189. 
Taine, 238. 
Tennyson, 137, 222. 
Thackeray 152, 167, 202, 208, 

210, 211, 212, 220, 221, 222. 
Yigny (de), 90, 149. 
Yoltaire, 163. 
Ward (Mrs Humphry), X, 

237, 238, 246, 248. 
White (Blanco), 51. 
Wiseman, 87. 

Wizewa (de) YI, 190 (note). 
Wordsworth, 57, 60, 71, 223. 







ERRATA 






Page 36 


ligne 22 


Elle 


lisez EUen. 


50 


3 


aimen 


— 


aiment. 


— 50 


13 


elles restait 




elle restait. 


— 55 


— 1 


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les. 


89 


13 


un un plan 


— 


un plan. 


— 128 


3 


Il y 




Il y a. 


133 


22 


sur 


— 


sûr. 


— 145 


14 


un autre autre 




un autre. 


— 154 


note 


Tess of d'Urberville — 


Te88 ofthe dVr 










ber villes. 


— 161 


ligne 13 


de de génie 


— 


de génie. 


— 167 


18 


se se croyait 




se croyait. 


200 


21 


sur 




sûr. 


— 205 


— 1 


devancer 




devancer. 


— 206 


25 


elle elle écrit 




elle écrit. 


— 213 


20 


ellle 


— 


elle. 


217 


4 


t 




et. 


— 235 


15 


et et 




et. 


— 244 


24 


il n'y y plus 


— 


il n'y a plus. 



TABLE ANALYTIQUE 



Introduction. — Les sœurs Brontë et la critique française. 
Les biographes et critiques anglais : Mrs Gaskell, M. 
Shorter, Mrs Humphry Ward, M. Birrell. Gomment 
écrire la yie des sœurs Brontë. v-xii 

Chapitre Premier. — Le North Country. Haworth. La patrie 
des sœurs Brontë p. 1-5 

Ghap. il — Le père des Brontë. Son mariage. Son carac- 
tère. Education des enfants. Mort de Mrs Brontë. Miss 
Branwell. Tabby. Les Brontë pensionnaires à Gowan 
Bridge p. 5-13 

Ghap. III. — Précocité des petits Brontë. Leur goût pour la 
politique. Leurs premiers essais littéraires p. 13-21 

Ghap. IV. — Gharlotte en pension à Roe Head. Ses amies. 
Les environs de Roe Head et Shirley. L'éducation à Roe 
Head p. 21-29 

Ghap. V. — Retour de Gharlotte à Haworth. Son portrait. 
Sa yie. Voyage de son amie Ellen Nussey à Londres. Con- 
seils à la même sur ses lectures p. 29-43 

Ghap. VI. — Patrick Branwell. Espérances fondées sur lui. 
Charlotte sous-maitresse et Emily élèye à Roe Head. Dé- 
pression et mélancolie religieuse. Retour à Haworth. 
Demande en mariage p. 43-56 

Ghap. VII. — Projets de travaux littéraires. Lettres à Sou- 
they et Wordsworth. Anne institutrice dans une famille. 
Charlotte institutrice chez les Sidg^ick. Dépression et 
retour à Haworth. Voyage au bord de la mer. Deuxième 
demande en mariage. Le vicaire sentimental. Insuccès et 
décadence de Branwell. Projet de séjour sur le continent 
avant d'ouvrir un pensionnat p. 56-79 

Ghap. VIII. — Charlotte et Emily à Bruxelles. Les Héger. 
Protestantisme des Brontë. Leurs progrès rapides dans