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Full text of "Les sonnets de Pétrarque"

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http://www.archive.org/details/lessonnetsdept01petr 



LES SONNETS 



DE 



PÉTRARQUE 



DU MEME AUTEUR: 

Brixia (poésies sur la Bresse), un vol. in-18. Bourg, Gro- 

mier, 1870. 
Haltes dans les Bois (poésies diverses), un vol. in-18. Paris, 

Willem, 1874. 
L'Ecole de Salerne (texte et tr.), un vol. in-18. Paris, Adrien 

Delahaye, 1875. 



Cet ouvrage n'a été tiré qu'à 38o exemplaires, tous 
numérotés par l'éditeur. 

2 5o sur papier vélin N os i3i à 38o 

100 — — de Hollande .... 3i à i3o 

3o — — Whatman 1 à 3o 



4S77.- Paris. Typ. do Cb. Noblet, 13, rue Cujas. — VH5 




5 Parti 



LES SONNETS 



DE 



PÉTRARQUE 

Traduction complète en sonnets réguliers 
AVEC INTRODUCTION ET COMMENTAIRE 



PAk 



PHILIBERT LE DUC 



Ouvrage couronné aux fêtes littéraires de Vaucluse et d'Avignon à l'occasion 
du cinquième centenaire de Pétrarque. 

PREMIER VOLUME 



*ik 




PARIS 

LEON WILLEM, EDITEUR 

8, RUE DE VERNEUIL, 8 
1877 



BISLIOTHéCA 



5/316 



fù 



PREFACE 




étrarque, un des plus grands personnages 
du quatorzième siècle, parvenu par son mé- 
rite à se concilier l'estime et l'amitié des 
princes de la terre et des princes de V Eglise f 
couronné au Capitole comme le premier poè'te de son 
temps y auteur de nombreux ouvrages latins, serait 
peut-être oublié aujourd'hui sans son amour pour 
Laure et sans les sonnets qu'il composa pour elle en 
italien. L'italien était alors la langue vulgaire, celle 
qui était comprise de tout le monde et de Laure. 

Par enthousiasme pour l'antiquité romaine, Pé- 
trarque écrivait de préférence dans la langue de 
Cicéron et de Virgile. Son poè'me latin d'Africa était 
son œuvre de prédilection, et, de bonne foi ou non, il 
qualifiait de bagatelles les vers de son Canzoniere, 
malgré la popularité dont ils jouissaient : 

« J'ai remis à votre envoyé, écrivait-il à un ami, 
ces bagatelles qui ont fait V amusement de ma jeunesse. 



VI PREFACE. 



Elles ont besoin de toute votre indulgence. Vous par- 
donnerez à mon âge les défauts de style, et les folies de 
Vautour serviront d'excuse aux variations de mon 
âme. Il est honteux pour un vieillard de vous envoyer 
des écrits de cette nature : mais vous me les ave% de- 
mandés; puis-je vous refuser quelque chose? De quel 
front vous refuserois-je des vers qui courent les rues, 
qui sont dans la bouche de tout le monde et qu'on pré- 
fère à des compositions plus solides que j'ai faites dans 
un âge plus mûr ! ? » 

Cinq siècles ont confirmé le goût du peuple. Le Can- 
zoniere a survécu, et l'Italie lui a donné une place 
d'honneur à côté des poèmes de Dante, de VArioste et 
du Tasse. Ce recueil contient trois cent dix-sept son- 
nets, parmi lesquels sont disséminés vingt-neuf can- 
qone, neuf sextines, sept ballades et quatre madrigaux. 
Il est suivi de six poèmes intitulés : Triomphe d'Amour, 
— Triomphe de la Chasteté, — de la Mort, — de la 
Renommée, — du Temps, — de la Divinité. Le tout 
se nomme en italien : le Rime di Francesco Petrarca. 

Les sonnets, par leur nombre et leur valeur artis- 
tique, constituent la partie capitale du Canzoniere. 
Pétrarque aimait à se jouer avec cette forme littéraire, 
dans laquelle son génie se trouvait à l'aise 2 . La ri- 



1 Mémoires pour la vie de François Pétrarque (par l'abbé de Sade', 
tome III, p. 78g. 

2 Le nom de Pétrarque se trouve mal à propos cité dans l'extrait 



PREFACE. vil 



ckesse de l'imagination, la finesse et la grâce de l'es- 
prit, la flexibilité du style, V inépuisable variété 
d'images et de sentiments, toutes ces brillantes qua- 
lités s'épanouissent dans les sonnets écrits du vivant 
de Laure ; et le cœur de V amant se révèle tout entier, 
dans ceux composés après sa mort, par l'expression 
touchante et naturelle des regrets et des souvenirs. 

Plus d'un poète s'est passionné pour ces petits chefs- 
d'œuvre, et a essayé de les faire passer dans la poésie 
française. Au seizième siècle, Clément Marot , De 
Ba'if, Des Portes, Louise Labé, Jacques Tahureau, 
Olivier de Magny, — de nos jours, Antoni Deschamps, 
Boulay-Paty, etc., ont emprunté quelques sonnets à 
Pétrarque. — L'abbé de Sade, l'abbé Roman, le comte 
de Montesquiou, M. de Saint Genie^, ont puisé plus 
largement dans le Canzoniere. Mais ces quatre écri- 
vains, peu soucieux de la forme et de la musique du 
sonnet, n'ont publié que des imitations en vers libres 
ou en stances ordinaires. — La traduction partielle de 
M. Esménard du Ma^et, plus régulière en apparence, 

suivant du livre Du rondeau, du triolet, du sonnet, publié en 1870 
par M. Paul Gaudin : 

« Sonnet Estrambole ....Toutes les pièces que j'ai vues décorées 
de ce nom baroque ont trois tercets... Peut-être, après tout, n'est-ce 
qu'un descendant du sonetto con ritornello dont il y a des exemples 
dans Pétrarque et quelques-uns de ses compatriotes. » P. 210. 

M. Gaudin veut sans doute parler des sonetti colla coda, ainsi 
nommés, die Scoppa, « à cause d'un ou plusieurs tercets qui, sembla- 
bles à une queue, se traînent après le quatorzième vers. » C'est faire 
injure à Pétrarque, une grosse injure, que de lui attribuer de pareils 
sonnets (soneltucciacci), à lui, si esclave de la .structure régulière, si 
soigneux de la rime, si chercheur de la perfection ! 



VIH PREFACE. 



n'offre en réalité que des sonnets fictifs, des sonnets 
qui ne sonnent pas. L auteur s'est affranchi de 

La rime avec deux sons frappant huit fois l'oreille, 

et il s'en glorifie, le profane 1 ! — M. Poulenc, oubliant 
que la lettre tue, a versifié littéralement le Canzoniere; 
c'est une autre profanation : sous son mot à mot, d'au- 
tant plus barbare qu'il est rimé, comment reconnaître 
ï harmonieux Pétrarque ? — L interprétation de 
MM. Lafond est plus française, plus poétique, plus 
digne du célèbre sonnettiste ; mais elle n'est que par- 
tielle. 

La traduction que voici est complète, et elle repro- 
duit le rhythme original, tout en conservant la pensée 
du poète et les principaux détails du texte. Le sonnet 
donne à l'inspiration de Pétrarque un charme parti- 
culier que la poésie ordinaire ne peut rendre. L'imita- 
tion rhythmique a donc paru nécessaire, et l'auteur 
l'a faite avec tout le soin possible. Non-seulement il 
s'est soumis aux lois rigoureuses du sonnet, qui sont 
les mêmes dans les deux langues; mais encore il a 
voulu par la richesse de la rime augmenter le plaisir 
de l'oreille et celui de la difficulté vaincue 2 . Telle est 



i Poésies de Pétrarque, p. 36g. 

2 La richesse de la rime n'est pas la seule difficulté volontaire que 
le traducteur se soit imposée. Une autre doit être signalée aux oreilles 
délicates : chaque sonnet, à partir du dixième, commence par un vers 
féminin, si le précédent finit par un vers masculia, et vice versa ; de 
sorte que le passage d'un sonnet à l'autre s'effectue sans le heurtc- 
ment de deux rimes de même genre et de consonnances différentes. 



PREFACE. |\ 



cette traduction. Peut-être donner a-t-elle une idée de 
la grâce poétique et musicale avec laquelle Pétrarque 
exprimait son amour. 

Quoi quil en soit, la lecture suivie de trois cent dix- 
sept sonnets, fussent-ils les meilleurs du inonde, ne 
laisserait pas que d'être fatigante. Pour obvier à cet 
inconvénient, les temps d'arrêt ont été multipliés par 
la division des sonnets, en dix séries, et la prose a été 
mêlée à la poésie au moyen d'un commentaire. Divisum 
sic brève fiet opus (m art.). 

Ce commentaire n'est pas composé de verbeuses 
paraphrases comme les commentaires italiens. On 
trouvera en regard de chaque sonnet des extraits bio- 
graphiques, des fragments de lettres, canzone et autres* 
œuvres de Pétrarque, des réflexions sur les points 
controversés , des appréciations ou rapprochements 
littéraires, même des anecdotes, — en un mot, tout ce 
qui a paru propre à éclairer, intéresser ou distraire. 

Avant d'aborder les sonnets, le lecteur fera connais- 
sance dans l'introduction avec Pétrarque et Laure, et 
sera initié aux mœurs de l'époque en fait d'amour. 
Les éléments de ce travail ont été puisés aux meil- 
leures sources, notamment dans /'Histoire littéraire 
d'Italie, de Ginguené , dans /'Etude magistrale de 
M. Mépères et dans les plantureux Mémoires de l'abbé 
de Sade. 

Un appendice contient quelques mots sur les hon- 



PREFACE. 



neurs rendus au cygne de Vaucluse lors du cinquième 
centenaire de sa mort, et quelques-uns des sonnets 
composés à cette occasion. 

Enfin, un index italien permettra de trouver aisé- 
ment la traduction de tel ou tel sonnet, et un index 
analytique facilitera les autres recherches. 



Bourg, 19 novembre 1876. 




A P li TR ARQUE 



Le temps a consacré comme une œuvre immortelle, 
Pétrarque y les sonnets que Laure f inspira. 
Et que, sur ton déclin, lorsque Dieu t'attira, 
Tu traitais humblement de folle bagatelle*. 

Ta plume avec franchise alors écrivait-elle? 
Pourquoi, si tu pensais que ton cœur délira, 
Polissais-tu tes vers*, quand ta flamme expira, 
Comme un marbre sorti des mains de Praxitèle?... 

Mais un doute plus grave occupe les méchants : 
Ton amour fut-il pur ?. . . Faut-il croire à tes chants?. . . 
Tu faillis, tu fus homme*... Hélas ! on le déplore. 

Quelques jours toutefois d'attachement trop bas 
Effacent-ils trente ans de pleurs et de combats? 
Non!... Tu seras toujours le chaste amant de Laure' 4 . 



1 V. le troisième alinéa de la préface. 

2 V. le commentaire des sonnets I et VI. 

3 V. le préambule de la deuxième série. 
* V. l'introduction. § III. 




INTRODUCTION 




\A vie de Pétrarque a été très-remplie, très- 
accidentée. Il faudrait un volume pour dire 
^ tous les amis qu'il a eus, tous les princes, rois 
et papes qu'il a servis ou conseillés, tous les évé- 
nements politiques auxquels il a pris part, tous les 
livres qu'il a composés, tous les voyages qu'il a faits, 
tous les lieux qu'il a successivement habités. Mais une 
longue biographie serait ici déplacée. L'essentiel à pro- 
pos des sonnets du Can^oniere est de préparer le lec- 
teur à les lire avec intérêt. Pour cela trois paragraphes 
suffiront. 

Le premier esquissera la vie de Pétrarque. — Le 
deuxième affirmera l'existence de Laure et la sincérité 
du Can^oniere. — Dans le troisième, Pétrarque sera 
justifié, par les mœurs de son temps et par les maximes 
des cours d'amour, d'avoir attaché son âme à celle 
d'une femme mariée. 



I — 



PETKARuUE. 



L'auteur de YHistoire littéraire d'Italie, Ginguené. 
a écrit dans ce grand ouvrage une excellente notice sur 
Pétrarque et une appréciation non moins remarquable 



XIV INTRODUCTION. 



de ses œuvres. Voici comment il raconte la jeunesse de 
notre poète : 

« La famille de Pétrarque était ancienne et considérée 
à Florence, non par les titres, les grands emplois ou les 
richesses, mais par une grande réputation d'honneur et 
de probité, qui est aussi une illustration et un patri- 
moine. Son père était notaire, comme l'avaient été ses 
aïeux; et cette fonction était alors relevée par tout ce 
que la confiance publique peut avoir de plus honorable. 
Il se nommait Pietro; les Florentins, qui aiment à 
modifier les noms, pour leur donner une signification 
augmentative ou diminutive, l'appelèrent Petracco, 
Petraccolo, parce qu'il était petit. 

«Petracco était ami du Dante, et du parti des Blancs 
comme lui. Exilé de Florence en même temps et par le 
même arrêt, il partagea avec lui les dangers d'une ten- 
tative nocturne que les Blancs firent en 1 304 pour y 
rentrer 1 . Il revint tristement à Arezzo, où il s'était ré- 
fugié avec sa femme Eletta Canigiani. Il trouva que 
dans cette même nuit, si périlleuse pour lui, elle lui 
avait donné un fils, après un accouchement difficile 
qui avait mis aussi sa vie en danger. Ce fils reçut le nom 
de François, Francesco di Petracco, François, fils de 
Petracco. Dans la suite, dès qu'il commença à rendre 
ce nom célèbre, on changea par une sorte d'ampliation 
ce di Petracco en Petrarcha, et ce fut le nom qu'il 
porta toujours depuis. 

« Sept mois après, sa mère eut la permission de re- 
venir à Florence; elle se retira à Incisa, dans le Val 
d'Arno, où son mari avait un petit bien. C'est là que 
Pétrarque fut élevé jusqu'à sept ans. Son père, s'étant 
alors établi à Pise, y appela sa famille, et y donna pour 
premier maître à son fils un vieux grammairien nommé 
Convennole da Prato; mais il n'y resta pas longtemps. 

1 Pendant la nuit du 19 au 20 juillet. 



PETRARQUE. XV 



Les espérances qu'il avait fondées sur l'empereur 
Henri VII, pour rentrer dans sa patrie, furent dé- 
truites par la mort de ce prince; alors Petracco partit 
pour Livourne avec sa femme et ses deux fils (car il en 
avait eu un second nommé Gérard); ils s'embarquèrent 
pour Marseille, y arrivèrent après un naufrage où ils 
faillirent tous périr, et se rendirent de Marseille à Avi- 
gnon 1 . Clément V venait d'y fixer sa cour; c'était le 
refuge des Italiens proscrits : Petracco espéra y trouver 
de l'emploi; mais la cherté des logements et de la vie 
l'obligea peu de temps après à se séparer de sa famille, 
et à l'envoyer à quatre lieues de là, dans la petite ville 
de Carpentras. Pétrarque y retrouva son premier 
maître Convennole, alors fort vieux, toujours pauvre, 
et qui, là comme en Italie, enseignait aux enfants la 
grammaire et ce qu'il savait de rhétorique et de logique. 
Petracco y venait souvent visiter ses enfants et sa 
femme. Dans un de ces voyages, il eut le désir d'aller 
avec un de ses amis voir la fontaine de Vaucluse que 
son fils a depuis rendue si célèbre. Ce fils, alors âgé de 
dix ans, voulut y aller avec lui. L'aspect de ce lieu so- 
litaire le saisit d'un enthousiasme au-dessus de son âge, 
et laissa une impression ineffaçable dans cette âme sen- 
sible et passionnée avant le temps. 

« C'était avec cette même ardeur qu'il suivait ses 
études. Il eut bientôt devancé tous ses camarades. Mais 
des études purement littéraires ne pouvaient lui pro- 
curer un état. Son père voulut qu'il y joignît celle du 
droit, et surtout du droit canon, qui était alors le 
chemin de la fortune. Il l'envoya d'abord à l'Université 
de Montpellier, où le jeune Pétrarque resta quatre ans 
sans pouvoir prendre de goût pour cette science, et 
sentant augmenter de plus en plus celui qu'il avait 
pour les lettres, surtout pour Cicéron, à qui, dès ses 
premières années, il avait voué une sorte de culte. Ci- 

i i3i3. 



XVI INTRODUCTION. 



céron, Virgile et quelques autres auteurs anciens, dont 
il s'était fait une petite bibliothèque, le charmaient 
plus que les Décrétâtes; Petracco l'apprend, part pour 
Montpellier, découvre l'endroit où son fils les avait 
cachés dès qu'il avait appris son arrivée, les prend et 
les jette au feu ; mais le désespoir et les cris affreux de 
son fils le touchent : il retire du feu et lui rend à demi 
brûlés Cicéron et Virgile. Pétrarque ne les en aima 
que mieux et n'en conçut que plus d'horreur pour le 
jargon barbare et le fatras des canonistes. 

« De Montpellier, son père le fit passer à Bologne 1 , 
école beaucoup plus fameuse, mais qui ne lui profita pas 
davantage, malgré les leçons de Jean d'Andréa, célèbre 
professeur en droit. Le poè'te Cino da Pistoia était 
aussi alors jurisconsulte à Bologne • ce fut le goût de 
la poésie et non celui des lois qui lia Pétrarque avec 
lui. Ce goût se développait en lui de plus en plus ; il 
n'en avait pas moins pour la philosophie et pour l'élo- 
quence. Il avait vingt ans, et aucune autre passion ne 
le dominait encore. Ce fut alors qu'ayant appris la 
mort de son père, il revint de Bologne à Avignon, où 
peu de temps après il perdit aussi sa mère, morte à 
trente-huit ans. Son frère Gérard et lui restèrent avec 
un médiocre patrimoine, que l'infidélité de leurs tu- 
teurs diminua encore : ils spolièrent la succession et 
laissèrent les deux pupilles sans fortune, sans appui, 
sans autre ressource que l'état ecclésiastique 2 . 

« Jean XXII occupait alors à Avignon la chaire pon- 
tificale. Sa cour était horriblement corrompue ; et la 
ville, comme il arrive toujours, s'était réglée sur ce 
modèle. Dans cette dépravation des mœurs publiques, 
Pétrarque à vingt-deux ans, livré à lui-même, sans 
parents et sans guide, avec un cœur sensible et un 
tempérament plein de feu, sut conserver les siennes; 
mais il ne put échapper aux dissipations qui étaient 

1 1322. 2 i326. 



PETRARQUE. XVII 



l'occupation générale de la cour et de la ville. Il fut 
distingué dans les sociétés les plus brillantes, par sa 
figure, par le soin qu'il prenait de plaire, par les grâces 
de son esprit, et par son talent poétique, dont les pre- 
miers essais lui avaient déjà fait une réputation dans 
le monde. Ils étaient pourtant en langue latine ; mais 
bientôt, à l'exemple du Dante, de Cino et des autres 
poe'tes qui l'avaient précédé, il préféra la langue vul- 
gaire, plus connue des gens du monde, et seule enten- 
due des femmes. Des études plus graves remplissaient 
une partie de son temps. Il le partageait entre les ma- 
thématiques, qu'il ne poussa cependant pas très-loin, les 
antiquités, l'histoire, l'analyse des systèmes de toutes 
les sectes de philosophie et surtout de philosophie mo- 
rale. La poésie, et la société, où il jouissait de ses 
succès, occupaient tout le reste. 

« Jacques Colonne, l'un des fils du fameux Etienne 
Colonne qui était encore à Rome le chef de cette fa- 
mille et de ce parti, vint s'établir à Avignon peu de 
temps après Pétrarque. Ils avaient déjà été compagnons 
d'études à l'Université de Bologne. C'était un jeune 
homme accompli, qui réunissait au plus haut degré les 
agréments de la personne, les qualités de l'esprit et 
celles du cœur. Ils se retrouvèrent avec un plaisir égal 
dans le tumulte de la cour d'Avignon, et la conformité 
des caractères et des goûts forma entre eux une amitié 
aussi solide qu'honorable pour tous les deux. Mais 
l'amitié, l'étude et les plaisirs du monde ne suffisaient 
pas pour remplir une âme aussi ardente : il lui man- 
quait un objet à qui il pût rapporter toutes ses pensées 
comme tous ses vœux, le fruit de ses études, et cet 
amour même pour la gloire, qui semble vide et pres- 
que sans but dans la jeunesse, quand il n'est pas sou- 
tenu par un autre amour. Il vit Laure, et il ne lui 
manqua plus rien 1 . 



1 6 avril 1327. 



XVI II INTRODUCTION. 



« Laure, dont le portrait séduisant est épars dans les 
vers qu'elle lui a inspirés, et qui ressemblait, dit-on, à 
ce portrait, était fille d'Audibert de Noves, chevalier 
riche et distingué. Elle avait épousé, après la mort de 
son père, Hugues de Sade, patricien originaire d'Avi- 
gnon, jeune, mais peu aimable et d'un caractère diffi- 
cile et jaloux. Laure, qui avait alors vingt ans 1 , était 
aussi sage que belle; aucune espérance coupable ne 
pouvait naître dans le cœur du jeune poète. La pureté 
d'un sentiment que ni le temps, ni l'âge, ni la mort 
même de celle qui en était l'objet ne purent éteindre, 
a trouvé beaucoup d'incrédules : mais on est aujour- 
d'hui forcé de reconnaître, d'une part, que ce sentiment 
fut très réel et très-profond dans le cœur de Pétrarque ; 
de l'autre, que si Pétrarque toucha celui de Laure, il 
n'obtint jamais d'elle rien de contraire à son devoir. 2 » 

Pour se distraire de sa passion, Pétrarque se mit à 
voyager. Il visita les Pyrénées, Paris et l'Allemagne, 
revint en Provence, repartit pour Rome et revint en- 
core. Partout le souvenir de Laure le poursuivit. Par- 
tout il confia l'état de son âme à d'admirables sonnets. 

A son retour de Rome, en 1 337, ^ se ret i ra dans sa 
chère solitude de Vaucluse, et s'y livra, plusieurs an- 
nées, au culte des lettres et au repentir de sa première 
faute (V. le préambule de la série II). C'est à Vaucluse 
qu'il écrivit la plupart de ses sonnets et qu'il composa 
son poème épique latin à la louange de Scipion l'Afri- 
cain. Son Africa n'était pas achevée que Rome et Paris 
se disputèrent l'honneur de lui décerner la couronne 
poétique. 



1 Elle était née en \3oj. 

2 Hist. litt. d'Italie, Paris, 1811, t. II, p. 336. — La moitié de ce 
tome II est consacrée à Pétrarque : la notice remplit le chapitre XII; 
l'appréciation des œuvres latines, le chapitre XIII, et celle du Can\o- 
niere, le chapitre XIV. 



IM I RARQ1 E. XIX 



« Il receut a la mesme heure, dit Placide Catanusi 1 , 
deux lettres, l'une du Roy Philippe écrite par son Chan- 
celier et l'autre du Sénateur de Rome, par lesquelles 
ils luy otfroient la couronne de Laurier comme au 
premier Poète de son siècle, et le prioient de la venir 
recevoir, l'un à Rome et l'autre à Paris; et par l'advis 
du Cardinal Colonna et de Thomas de Messine, il 
choisit Rome et la préféra. Estant parti pour cet effet 
l'année 1 34 1 , âgé de 37 ans, il passa par Naples, où il 
receut de grands honneurs du Roy Robert, qui estoit 
un Prince fort sçavant, lequel voulut mesme l'obliger 
de recevoir la couronne de Laurier à Naples : mais 
Pétrarque, après l'avoir refusé civilement, poursuivit 
son voyage. Estant arrivé à Rome le jour de Pasques 
de la mesme année, il receut la couronne de Laurier de 
cette manière, au rapport de Sennuccio del Bene y Flo- 
rentin, qui dit avoir esté tesmoin oculaire de toute 
cette cérémonie, dans la lettre qu'il escrit au Seigneur 
Can Délia Scala 2 . 

« Le matin, à Saint Pierre, il entendit la Messe qui 
fut célébrée par le Vice -Légat; et puis l'Evesque de 
Bourlant le conduisit au Palais des Seigneurs Colonna, 

1 Sous le nom de Les Œuvres amoureuses de Pétrarque, Placide 
Catanusi a publié en 1669 une traduction en prose des Sonnets et des 
Triomphes. Cette très-médiocre version ne contient que quatre-vingt- 
dix-sept sonnets. Tout imparfaite qu'elle est, MM. Garnier frères l'ont 
réimprimée en 1875, en rajeunissant l'orthographe et en remplaçant 
l'épître dédicatoire et la préface par un chapitre de Ginguené. Le nom 
du traducteur est exclu du titre et de l'avertissement, mais celui de 
Ginguené se trouve placé au frontispice, de manière à faire croire 
qu'il est l'auteur de la traduction ; si bien qu'un critique de la Bi- 
bliographie contemporaine (un érudit celui-là!) n'a pas manqué d'an- 
noncer ce'te vieille traduction comme l'œuvre de Ginguené, et a brave- 
ment inHigé à cet estimable littérateur le blâme qui revenait à 
Catanusi. Le tour a été on ne peut mieux joué. Voilà comment les 
éditeurs se moquent du public. 

2 Cette lettre passe pour apocryphe. Elle contient néanmoins de 
curieux détails, généralement admis. Catanusi la résume assez bien. 
L'abbé de Sade en a donné la traduction complète dans sa 
Note XIV. 






XX INTRODUCTION. 



auprès de Sainte Marie, in via Lata, accompagné de 
toute la Noblesse de Rome, où on luy donna un disner 
fort magnifique avec tous les Barons de Rome. L'apres 
disné, le Vice-Maistre des Cérémonies fit lire publi- 
quement quelques-uns de ses ouvrages, qui furent es- 
coutés avec joye et applaudissement de tous ceux qui 
estoient présents; il fit ensuite son Panégyrique; puis 
ils habillèrent le Poète de ses habits de triomphe. 

« On luy mit au pied droit un cothurne rouge, qu'on 
a accoustumé de donner aux Poètes Tragiques, et au 
pied gauche, un socque violet, attaché d'un lien bleu, 
qui est la marque des Poê'tes Comiques. Apres, ils luy 
mirent une grande robbe traînante de velours violet, 
plissée autour du col et brodée d'or 1 , avec une cein- 
ture de diamants 2 . Sur cette première robbe on luy en 
mit une seconde de satin blanc 3 , qui estoit l'habit or- 
dinaire des Empereurs dans leurs triomphes. Sur sa 
teste on luy mit une Mistre de brocard d'or avec ses 
In fuies pendantes sur le dos; à son col une chaine d'or 
à laquelle pendoit une petite Lyre d'yvoire et une paire 
de gants de loutre 4 à ses mains, tous ornements mys- 
térieux et significatifs; et une jeune Damoiselle, vestuë 
d'une peau d'ours, tenant une chandelle allumée en sa 
main gauche, les pieds-nuds, portoit la queue de sa 
robbe B . 

« Pétrarque estant descendu dans la cour en cet 
équipage, il trouva un Char tissu de Lierre, de Laurier 

i Elle étoit doublée de taffetas verd pour marquer que le poète doit 
toujours avoir des idées neuves, et garnie d'un galon d'or fin, qui si- 
gnifioit que les productions du poëte doivent être affinées comme 
l'or. — Cette note et les quatre suivantes sont tirées des Mém. de 
l'abbé de Sade. 

2 Pour faire entendre que le poète doit tenir ses idées secrètes. 

3 Le blanc est le symbole de la pureté, qui doit être la vertu des 
poètes. 

* Animal qui vit de rapine; cela convient aux poètes, dit Gui d'A- 
rez^o, parce qu'ils vont pillant d'un côté et d'autre. 
5 Elle représentoit la Folie ; on sçait que c'est la manie des poètes. 



PETRARQUE. XXI 



et de Myrthe, couvert d'un drap d'or, dans la broderie 
duquel on voyoit le Mont-Parnasse, la Fontaine Aga- 
nippe, le Cheval Pégase, Apollon et les neuf Muses 
avec Orphée, Homère et plusieurs Poètes Grecs et La- 
tins, comme Virgile et Catulle, et Toscans comme 
Rannuccio et Albert de Castel-Florentin. 

« Pétrarque, une Lyre à la main, monta dans ce 
Char, et se mit sur une chaise dont les quatre pieds 
estoient d'un Lion, d'un Griphon, d'un Eléphant et 
d'une Panthère. Auprès de luy on voyoit du papier, 
de l'encre, des plumes et des livres. Ce Char estoit en- 
vironné de mille Amours, de trois Grâces, et de Bac- 
chus qui le Gonduisoit. Le Travail, sous la figure d'une 
femme vestuë de bure, marchoit devant, chassant à 
coups de fouet une femme qui representoit l'Oisiveté. 
Trois Estafliers estoient aux portières, dont l'un tenoit 
du Laurier, l'autre du Lierre, et le troisiesme du Myrthe. 
Deux Chœurs de Musique, l'un composé de Voix et 
l'autre d'Instruments, suivoient, avec une infinité de 
Satyres, de Faunes et de Nymphes, qui dansoient et 
chantoient les louanges du Poète. En cet équipage, il 
marcha vers le Capitole. Toutes les rues par lesquelles 
il passa estoient richement tapissées et semées de 
fleurs; les Temples ouverts et parés; et les Dames aux 
fenestres luy jettoient des eaux de senteurs et des œufs 
parfumés. Mais il arriva malheureusement qu'une 
femme, s'estant méprise, luy versa sur la teste une bou- 
teille d'eau-forte qui le rendit chauve tout le reste de 
sa vie '. 

« Estant arrivé au Capitole, il fit une harangue en 
présence de toute l'assemblée, et à la fin de son dis- 
cours il fut proclamé Poète, et couronné de trois cou- 
ronnes, la première de Lierre, comme Bacchus pre- 
mier Poëte, l'autre de Laurier, comme les Empereurs, 
et la dernière de Myrthe, comme le plus tendre des 

1 L'abbé de Sade traite de fable cet accident. 



XXII INTRODUCTION. 



Amants. Orso, comte d'Anguillara, qui estoit lors Sé- 
nateur de Rome, luy donna un rubis de 5oo Ducats 
d'or. Ensuite il fut tiré à quartier, où en présence du 
Maistre de Cérémonies, des Conservateurs et du Séna- 
teur, il osta sa robbe, et fit des armes, ce qui estoit 
absolument nécessaire à la cérémonie. On le ramena 
en suite en présence du peuple, qui luy fit présent de 
cinq cents Ducats d'or, en reconnaissance de ce qu'il 
avoit préféré Rome à Paris. 

« La cérémonie estant achevée, il remonta dans son 
Char, et vint rendre grâces à Dieu au Vatican où 
l'on dit Vespres et Complie, et en suite il descendit 
chez le Seigneur Estienne Colonna, où on luy donna 
à souper splendidement, et à la fin du repas, il termina 
la feste par un balet qu'il dansa en présence des Dames 
qui estoient assemblées *. » 

Des lettres-patentes du même jour le qualifièrent de 
Grand poëte et historien, lui donnèrent le droit de 
porter la couronne de laurier, de hêtre ou de myrte, à 
son choix, et l'habit poétique, et le déclarèrent citoyen 
romain. 

« A dater de ce grand jour du couronnement, les 
dignités ecclésiastiques qui furent conférées à Pé- 
trarque dans l'église de Parme, et la nouvelle qu'il 
reçut à Vérone, quelques années après, de la mort de 
Laure, commencèrent à l'éloigner de la Provence et à 



1 Extrait de la préface de Catanusi. — L'abbé de Sade dit que Pé- 
trarque parut au Capitole, précédé de douze jeunes gens de quinze ans 
habillés decarlate, choisis dans les meilleures familles; que, revêtu de 
la robe que le roi de Naples lui avait donnée, il marchait au milieu 
de six principaux citoyens de Rome, habillés de vert, portant des 
couronnes de fleurs ; qu'il était suivi du sénateur et des principaux du 
conseil de ville; qu'après son discours, il cria trois fois : Vive le 
peuple romain! Vive le sénateur ! Dieu les maintienne en liberté! 
et que, lorsqu'il reçut la couronne des mains du sénateur, le peuple 
maroua sa joie et son approbation par les cris répétés de : Vive le 
Capitole et le poëte ! [Mém., Il, p. 2.) 



PETRARQUE. XXIII 



le fixer de préférence en Italie. Il trouva un autre Vau- 
cluse à Selvapiana, et comme il avait chanté sur les 
bords de la Sorgue les sonnets in vita di Madonna 
Laura, il chanta dans cette nouvelle retraite les son- 
nets in morte, où son amour s'idéalise chaque jour 
davantage. 

« Ce n'est pas à dire que Vaucluse fut oublié : il y avait 
laissé les deux choses les plus chères à son cœur, ses 
souvenirs et ses livres. Aussi y revint-il souvent, et 
quand ses hauts protecteurs voulaient l'en arracher: 
« Je suis heureux, leur répondait-il du fond de sa soli- 
« tude; si j'ai peu de biens, j'ai encore moins de dé- 
« sirs; avec des passions je serais toujours pauvre, je 
« me trouve suffisamment riche, et ne tiens pas à le 
« paraître davantage. La santé, mes livres, mes amis, 
« une médiocrité abondante, voilà ma fortune; je n'en 
« poursuis pas d'autre. » 

« Ainsi pensait ce vrai sage, à qui l'ambition seule 
manqua pour atteindre les dignités les plus hautes, 
mais qui se disait que rien n'aurait pu compenser la 
perte de sa liberté. 

« Il traversa, en i353, la Provence entière, pour se 
rendre de Vaucluse à Montrieux, où son frère Gérard 
avait embrassé la vie monastique. Ce séjour parmi nous 
devait être le dernier. 

« A partir en effet de ce moment, Pétrarque, attiré, 
puis retenu par les Visconti, se fixa dans la Haute- 
Italie. Ces princes l'envoyèrent, cette même année, 
auprès de l'Empereur, pour lui offrir la couronne de 
fer, qu'il accepta, et, en i36o, auprès de Jean, roi de 
France. Mais, à ces honneurs, il préférait le doux com- 
merce de ses livres, et, à Milan comme à Garignano, à 
Padoue comme à Arqua, les lettres furent la joie de 
cette dernière période de sa vie. 

« Il garda jusqu'au dernier jour l'espoir de revoir 
Vaucluse, et quand la mort vint le surprendre, ses 
dernières volontés témoignèrent une fois de plus de 



XXIV INTRODUCTION. 



*> 



son attachement pour les lieux où, poète, amant et 
philosophe, il avait trouvé ses plus belles inspira- 
tions 1 . » 

Pétrarque était de grande taille, de belle et noble 
figure. Il s'habillait avec élégance dans sa jeunesse. Il 
aimait et cultivait la musique. Le chant même des oi- 
seaux le captivait. Son intelligence et sa mémoire mer- 
veilleuses, le son agréable de sa voix et sa profonde 
érudition prêtaient à sa conversation un charme infini. 
Tout ce qui était bien et beau excitait son enthou- 
siasme. L'idée d'une rénovation italienne l'électrisait, 
tant il était patriote. Jaloux de sa dignité personnelle 
et de son indépendance, il ne cherchait pas la for- 
tune, et parlait avec franchise aux plus grands person- 
nages. 

Après sa seconde fau te (V. le préambule de la série IV), 
il maîtrisa son tempérament de feu, et, dès l'âge de 
quarante ans, il siéloi gna des fem mes. Sa vie dev int 



1 Fête de Pétrarque en Provence. Aix, 1875, p. 7 et 1 1.— Pétrarque 
voulut que sa maison de Vaucluse servît d'hôpital aux « pauvres du 
Christ. » 11 testa, le 4 avril 1370, à la veille d'entreprendre un 
voyage qu'il n'eut pas la force de continuer. Son intention était d'aller 
à Rome pour répondre à l'invitation du pape Urbain V, installé au 
Vatican depuis 1367. Dans l'intérêt de la religion et pour l'honneur 
de l'Italie, le lauréat du Capitole avait pressé tous les papes et Urbain 
lui-même de rétablir le saint-siége à Rome. Heureux de la détermina- 
tion d'Urbain, il se faisait un plaisir de l'en féliciter de vive voix, ne 
se doutant pas alors que, peu de mois après, le même Urbain, cédant 
à des considérations politiques, ramènerait la cour pontificale au pa- 
lais d'Avignon. — N'oublions pas la glorieuse marque de vénération qui 
fut donnée à ce pape, lors de sa rentrée à Rome, le 21 octobre i368, 
au retour d'une villégiature. L'empereur Charles IV, qui l'avait de- 
vancé de quelques jours et qui l'attendait à la porte Colline, près du 
château Saint-Ange, descendit de sa monture à son approche, et, pre- 
nant les rênes du cheval blanc sur lequel le Saint Père était monté, le 
conduisit, toujours à pied, jusqu'à la basilique de Saint-Pierre. (Mém., 
III,- p. 733.) Qu'il y a loin de cet humble et respectueux empereur à 
Virtor-Emmanuel, le spoliateur de Pie IX, et à Guillaume, l'empri- 
sonneur des évêques ! 



LAURE. XXV 



austère. Par sa sobriété, par sa piété, il édifia les fa- 
mTïïers de sa maison". Un peu de vin, beaucoup d'eau, 
de la viande ou du poisson sales, des herbes crues, des 
fruits, voilà quel était son ordinaire. Il jeûnait trois 
jours de la semaine, et ne prenait le samedi que du pain 
et de l'eau. Il dormait peu, souvent tout vêtu, et se 
levait au milieu de la nuit pour louer Dieu. 

Avant vécu jeune en Toscane et en Provence, il avait 
en quelque sorte deux patries et, dans chacune d'elles, 
des amis et des souvenirs qui l'attiraient tour à tour. 
C'est à cela peut-être qu'il faut attribuer la mobilité de 
son existence. Jamais homme, avec un cœur aussi 
constant dans l'amour et l'amitié, n'a plus souvent 
changé de pays et de domicile. Que de fois il quitta 
Vaucluse pour l'Italie et l'Italie pour Vaucluse! Que de 
fois, au delà des Alpes, il transporta ses pénates d'une 
ville à l'autre ! Ce goût des voyages et des transplan- 
tations ne l'abandonna jamais. Quatre ans avant sa 
mort, il bâtissait une nouvelle demeure; et, depuis* 
quelques mois seulement, il était de retour d'une mis- 
sion délicate à Venise, lorsqu'il rendit son âme à Dieu 
dans sa campagne d'Arqua, près de Padoue, le 18 juillet 
1374, à l'âge de soixante-dix ans. 

II. — LAURE. 

Laure a-t-elle existé? Etait-elle fille ou mariée? A 
quelle famille appartenait-elle? M. Mézières va nous 
l'apprendre ; son beau livre sur Pétrarque fait auto- 
rité : 

« L'existence de Laure ne paraît plus douteuse au- 
jourd'hui à personne, excepté peut-être à quelques-uns 
de ces sceptiques endurcis dont aucun argument n'é- 
branle l'incrédulité 1 . Nous savons même, grâce aux 

i L'idée d'une Iris en l'air ou d'une personnification du laurier, 
c'est-à-dire de la gloire, émise par un ami de Pétrarque, l'éveque de 



XXVI INTRODUCTION. 



recherches et aux consciencieux travaux de l'abbé de 
Sade, à quelle famille elle appartenait. Elle n'était pas 
la fille de Henri Chiabau, seigneur de Cabrières ; elle 
n'était pas née non plus dans le village de ce nom, 
comme le prétendait Velutello en i520. Les archives 
de la maison de Sade renferment des documents qui 
prouvent qu'elle s'appelait Laure de Noves, qu'elle 
épousa, en 1 325, Hugues de Sade, fils de Paul, et 
qu'elle dicta son testament en 1348, trois jours avant 
de mourir. Si des textes aussi précis laissaient encore 
prise au doute, ils seraient confirmés par la tradition 
locale et par la découverte qu'on fit, dès 1 533 , du tom- 
beau de Laure, dans une chapelle de l'église des Corde- 
liers d'Avignon, construite par les de Sade et consacrée 
a la sépulture de cette famille. Quant au lieu de sa 
naissance, Pétrarque l'indique lui-même, lorsqu'il dit 
qu'elle naquit là où « la Sorgue et la Durance réunis- 
sent leurs eaux limpides et bourbeuses dans un plus 
grand vase, » c'est-à-dire a Avignon mêm e ou dans les 
environs immédiats de la ville. Un sonnet écrit sur 
parchemin, trouvé près des restes de Laure, est plus 
explicite encore, puisqu'il la fait naître et mourir à 
Avignon. Quoique le curé actuel de Vaucluse ait com- 
posé, à l'usage des voyageurs, un petit écrit absolument 
dépourvu de critique, où il s'amuse à soutenir, contre 
toute vraisemblance, non-seulement que Laure était 
née dans un village voisin de Vaucluse, mais qu'elle ne 
se maria jamais, aucun esprit sérieux ne met plus en 

Lombez, reprise par Boccace dans sa notice sur Pétrarque, et par son 
traducteur. M. le marquis de Valori, est aujourd'hui entièrement aban- 
donnée. D'autres sens allégoriques furent imaginés par les pédants 
italiens du quinzième siècle : « C'est la Religion chrétien. le, disoient 
les uns ; d'autres vouloient que ce fût la Pénitence, la Science, la Vertu, 
l'Ame, la Poésie, la Philosophie, etc. Enfin, il y en eut quelques-uns 
qui pensèrent que c'étoit la sainte Vierge. » (Mcm. de l'abbé de Sade, 
I, p. xxii.) Deux cependant, Paul Verger et Bernard de Sienne, sou- 
tinrent, au quinzième siècle, que Laure était une femme en chair et en 
os. — Ph. L. D. 



l.AURK. XXVII 



doute son mariage. Pétrarque ici encore tranche lui- 
même la question en la désignant toujours dans ses 
oeuvres latines par les mots mulier et fœmina, jamais 
par celui de virgo; et dans ses poésies italiennes par 
les mots donna et madonna, jamais par celui de don- 
\el\a. Il intitule le Triomphe qu'il lui consacre non 
pas Triomphe de la virginité, comme il l'eût fait sans 
aucun doute si elle était restée fille, mais Triomphe de 
la chasteté. Enfin dans ses dialogues de Contemptu 
mundi, le poète fait dire à saint Augustin que le corps 
de Laure a été épuisé par des couches fréquentes... 

« Mais il ne suffit pas d'établir que le Can^oniere 
s'adresse à une personne réelle, en indiquant l'origine, 
le nom, la date et le lieu de la naissance de la femme 
qui y est célébrée. Il se présente à la pensée du lecteur 
qui parcourt une première fois, même superficielle- 
ment, ce recueil de vers, une objection que la critique 
ne peut laisser sans réponse. On se demande tout de 
suite si Pétrarque a véritablement aimé, si son, 
amour est un sentiment sérieux, s'il a réellement 
connu les tourments et les douleurs de la passion. Ce 
qui rend cette question possible et ce qui oblige à y 
répondre, c'est q u'on sej U^^rjjiorneiUs^^^ffectation, 
de l a recherc he, plus d' une pr éoccupation de rhéteur 
dans le lan gage amoureux du poè te... 

« L'affectation de _ Petrarque vient bien en partie de 
lui-même, de son penchant prononcé pour la subtilité; 
mais elle vient aussi du désir d'être admiré par ses 
contemporains, de montrer qu'il savait parler cette 
langue raffinée et maniérée dont la mode remontait à 
l'origine même de la poésie amoureuse. C e qu'il y a 
chez lui de tro p orné et de_ _purement artificiel n'est 
donc qu'une question de langage .. Les vers de Pé- 
trarquë,Toin d'être un jeu d'esprit, expriment au con- 
traire une passion profonde et vraie; ils n'auraient pas 
duré, ils ne vivraient pas encore aujourd'hui, s'il ne 
s'en exhalait par moments un parfum pénétrant de 



XXVIII INTRODUCTION. 



sincérité et d'émotion. L'étude attentive du Can^oniere 
nous le prouvera souvent. Mais, avant même d'en 
venir là, nous en trouverons la preuve positive dans 
les ouvrages latins de Pétrarque... Il dit d'abord, dans 
YEpître à la postérité qui précède ses lettres fami- 
lières, que, pendant sa jeunesse, il fut « en proie à un 
amour très-violent, mais unique et honnête. » Ailleurs 
il répond à l'évêque de Lombez, Jacques Colonna, qui 
s'était, à ce qu'il semble, un peu moqué de sa passion, 
et qui malicieusement feignait de ne pas la croire sé- 
rieuse : « Pourquoi dis-tu que je me suis forgé un nom 
imaginaire de Laure, afin qu'il y eût une femme dont 
je parlasse et à cause de laquelle beaucoup parleraient 
de moi, mais qu'en réalité dans mon esprit il n'y a 
point de Laure, excepté ce laurier poétique auquel mon 
long et infatigable travail atteste que j'aspire ; qu'au 
sujet de cette Laure vivante, de la beauté de laquelle 
je parais épris, tout a été fait de sa main, mes vers 
feints, mes soupirs simulés? Plût à Dieu que tu eusses 
dit vrai dans ta plaisanterie, que ce fût une feinte et 
non une fureur! Mais, crois-moi, personne ne feint 
longtemps sans une grande peine, et se donner de la 
peine gratuitement pour paraître fou, c'est le comble 
de la folie. Ajoute que, bien portants, nous pouvons 
simuler la maladie par nos gestes, mais que nous ne 
pouvons simuler la pâleur. Tu connais ma pâleur, ma 
peine. Aussi je crains qu'avec cette gaieté socratique 
qu'on appelle ironie, — et en ce genre tu ne le cèdes 
pas à Socrate lui-même, — tu n'insultes à ma ma- 
ladie. » 

« Dans les dialogues sur le Mépris du monde qu'au - 
cun biographe de Pétrarque ne consulte assez, aux- 
quels il faut toujours recourir en lisant le Can^omere* 
comme au meilleur des commentaires, il caractérise 
mieux encore cette maladie dont il a tant soufïeruLl 
rappelle combien il a versé de larmes, que de soupirs 
il a poussés! Que de nuits passées sans sommeil! que 



l.ALRE. XXIX 



de fois il a méprisé la vie et souhaité la mort! Il pâlis- 
sait, il maigrissait. Ses yeux étaient constamment hu- 
mides, son esprit troublé, sa voix rauque, ses propos 
interrompus. Un seul changement du visage de sa 
maîtresse changeait tout son être. Il en était arrivé à 
dépendre d'un seul de ses regards 1 ... » 

Nous ne suivrons pas M. Méziôres dans le brillant 
récit qu'il fait de la passion de Pétrarque pour en mon- 
trer la réalité. On ne conteste aujourd'hui ni l'exis- 
tence de Laure, ni les sentiments de Pétrarque. Mais 
il n'en est pas de môme de l'identité de Laure. Les 
preuves produites par l'abbé de Sade en faveur de 
Laure de Noves, mariée à Hugues de Sade, preuves 
acceptées par les écrivains les plus compétents, ne 
peuvent convaincre les contradicteurs de parti pris. 
Ceux-ci, moralistes intempestifs, veulent à toute force, 
et pour la plus grande gloire de notre poète, que son 
inspiratrice n'ait pas été mariée. Ils ne réfléchissent pas 
que, si Laure était célibataire, Pétrarque serait impar- 
donnable. Est-il permis à un honnête homme d'aimer 
une jeune fille et de la poursuivre pendant vingt et un 
ans de ses chants amoureux, sans exprimer le moindre 
désir de l'épouser ni le moindre regret de ne pouvoir 
l'épouser? N'est-ce pas un crime de la part du poëte 
que de jeter le trouble dans une âme et dans une exis- 
tence pour le simple plaisir d'exercer sa muse ? Avec 
une Laure mariée, l'honneur de Pétrarque est in- 
tact. Les mœurs de son temps, nous le verrons au 
paragraphe III, l'autorisaient à prendre une femme, 
aussi bien qu'une jeune fille, pour dame de ses pen- 
sées. 

Dieu merci, les partisans du célibat de Laure n'ont 
pas réussi dans leurs recherches. Plusieurs fois ils ont 



1 Pétrarque, Etude, 2 e éd., p. 40, 44 et 48. 



XXX INTRODUCTION. 



cru tenir l'objet de leur rêve; mais les Laures de leur 

invention se sont toutes évanouies l'une après l'autre. 

Il en est jusqu'à cinq que je pourrais citer : 

i° Laure de Chiabau, fille du seigneur de Cabrières, 
découverte en 1 620 par Velutello ; 

2 Laure des Baux, de la maison d'Orange, décou- 
verte en 1 8 1 9 par l'abbé Castaing de Pusignan ; 

3° Laure de Sade, sœur d'Hugues de Sade, décou- 
verte en 1841 par PAnglo-Français Bruce-Whyte. Cet 
écrivain ne s'est pas soucié de l'honneur de Pétrarque; 
mais un moraliste, nous le verrons dans un instant, 
s'est emparé de sa Laure et veut la ressusciter. C'est 
pourquoi nous lui donnons rang ici. 

4 Laure Isnard, fille d'un coseigneur de Lagnes, 
découverte en 1842 par M. d'Olivier- Vitalis ; 

5° Laure d'Ancezune, fille du seigneur de Lagnes, 
découverte en 1873 par M. Louis de Baudelon (l'abbé 
André). 

Cette dernière est déjà oubliée. Dans une publication 
de 1875, Fête de Pétrarque en Provence, l'auteur ano- 
nyme de l'Introduction revient à la Laure n° 3. Il dit 
que le doute qui existait entre Laure de Sade, sœur 
d'Hugues de Sade, et Laure de Noves, sa femme, «pa- 
raît décidément tranché dans le sens le plus digne de 
la gloire du poète, » c'est-à-dire, suivant lui, dans le 
sens du célibat de Laure, et il renvoie le lecteur à Y His- 
toire des Langues romanes, de Bruce-Whyte. 

Est-il possible qu'un ami de Pétrarque invoque une 
telle autorité? Le chapitre consacré dans ce livre à Pé- 
trarque et à Laure est un abominable pamphlet. Ce 
Bruce-Whyte, torturant à plaisir le texte du Canqo- 
niere, fait du chaste Pétrarque un séducteur vulgaire 
et de Laure une fille très-légère, qui ne refuse rien à 
son amant 1 . A propos des mots crebris PTBS (couches 
fréquentes), il va jusqu'à dire que, même en supposant 

1 Hist. des langues romanes, t. III, p. 356 et 36o. 



LAURE. XXXI 



que ce mot partubus soit la bonne leçon, il n'en suit 
pas nécessairement que Laure fût mariée*. 

Etait-ce d'ailleurs la peine de s'appuyer sur cet in- 
jurieux écrit? Quelques mots vont détruire tout l'écha- 
faudage d'arguments sur lequel l'auteur a hissé la sœur 
d'Hugues de Sade. Nous savons par Pétrarque que 
Laure était un peu plus jeune que lui. Lorsqu'il la 
rencontra pour la première fois, en 1327, elle était ma- 
riée depuis deux ans et devait avoir vingt ans puisqu'il 
en avait vingt-trois. Bruce-Whyte lui donne douze à 
treize ans à cette époque et prétend qu'elle était fille 
de Paul de Sade et de sa première femme, Jeanne Lar- 
tissuti. Or, celle-ci était morte vers 1290 2 , et Paul de 
Sade s'était remarié le I er février i3oo 3 . Leur fille, 
dont le nom même est ignoré, si elle vécut jusqu'en 
1327, comptait alors trente-sept printemps au lieu de 
dou^e à treize. Ce n'est certainement pas cette vieille 
fille qui inspira Pétrarque; et c'est pour cette mala- 
droite hypothèse que Bruce-Whyte calomnie l'abbé de 
Sade, comme il a calomnié Pétrarque et Laure ! Il 
accuse le digne abbé d'une suppression volontaire dans 
le testament de Paul de Sade. Il lui reproche aussi 
d'avoir donné un mari à Laure pour être son descen- 
dant direct au lieu d'être son arrière-neveu ; et cette 
sottise est répétée dans la Fête de Pétrarque en Pro- 
vence. 

Le doute sur l'identité de Laure n'est donc pas 
tranché dans le sens du célibat, et c'est heureux pour 
la gloire de Pétrarque. 

Laure de Noves, mariée à Hugues de Sade, est la 
seule Laure qui concorde de tous points avec les dates 
et les indications du Canjoniere,avec les testaments de 

1 Histoire des langues romanes, t. III, p. 388. — Voir pour le mot 
partubus le commentaire du sonnet CLI. 

2 Mém. de l'abbé de Sade, I, p. i3o. 

3 Id., I, p. 41 des Notes. 



XXXII INTRODUCTION. 



Paul et de Hugues de Sade, avec le contrat de mariage 
et le testament de Laure, avec le sonnet trouvé dans 
son tombeau 1 , avec la note écrite par Pétrarque sur 
son Virgile 2 . Toutes ces concordances ont été parfai- 
tement établies par l'abbé de Sade. Depuis la publication 
de ses Mémoires, les auteurs les plus recomman- 
dâmes, Tiraboschi, l'abbé Roman, Baldelli, Ugo Fos- 
colo, Ginguené. Achille du Laurens et Mézières, ont 
adopté son opinion sur le mariage de Laure. 

La tradition même, qui veut que la Laure de Pé- 
trarque soit de la famille de Sade, n'est pas contraire à 
Laure de Noves : n'est-elle pas devenue Laure de Sade 
par son mariage? On a cru longtemps, il est vrai, que 
la belle Laure était née de Sade et qu'elle était restée 
fille. Mais cette croyance repose sur les dires d'un 
vieillard n'ayant que de vagues souvenirs. Ce person- 
nage, molto antico, Gabriel de Sade, consulté en i520 
par Velutello, lui répondit qu'il descendait d'Hugues 
de Sade, frère de Jean, et que la Laure du Can^oniere, 
fille de Jean, était d'âge mûr entre les années i36o et 
1370 3 . Or, Hugues était neveu et non frère de Jean, 
et la belle Laure était morte en 1348. Comment se fier 
à de tels renseignements? M. du Laurens, partisan du 
mariage de Laure, n'inspire pas plus de confiance 
quand il la fait naître dans la famille de Sade : « J'in- 
cline beaucoup à croire, dit-il, que Laure, comme le 
disait Gabriel de Sade à Velutello, fût fille de Jean de 
Sade, et épouse de son oncle, Hugues de Sade, frère 
de Jean \ » Cette hypothèse est inadmissible par deux 
motifs : i° Hugues et ses frères étant nés postérieure- 
ment à i3oo, date du second mariage de leur père, — 
Jean, prétendu frère d'Hugues, ne pouvait avoir en 

1 Voir le commentaire des sonnets CCXC et suivants. 
2/i., CCLXV et suivant-. 

3 // Pctrarca con l'espositione di M. Alessandro Velutello. Venise, 
i5/g. Origine di M. Laura. 
k Essai sur la vie de Pàtrarqtie, p. 2 53. 



LAURE. XXXIII 



1 327 une fille de vingt ans ni même de douze à treize; 

2 cette fille n'aurait pu épouser son oncle Hugues, 
attendu qu'il se maria en premières noces avec Laure 

de Noves et en secondes noces avec Verdaine deT'ren- 
telivres, laquelle vivait encore en i36-i, lorsqu'il fit son 

testament à l'âge de soixante ans. 

En terminant ce paragraphe, démasquons une in- 
signe déloyauté d'un champion du célibat de Laure. 

Le coupable est Antonio Marsand, professeur de Pa- 
doue, bien connu par son édition de Pétrarque et par 
la vente de sa collection pétrarquesque a notre biblio- 
thèque nationale. Cet érudit ne s'est-il pas avisé de 
dire que l'abbé de Sade doutait du mariage de Laure? 
Voici ce qu'il s'est permis d'écrire pour soutenir sa 
thèse : « Lo stesso abate de Sade (è pur necessario che 
cio tutti sappiano), dopo di aver esposti e corredati di 
quella maggior for^a di ragionamenti e di prove che 
il suo ingegno, la sua erudi^ione ed il suo amor pro- 
prio gli suggerivano , tutt'i suoi argomenti per di- 
monstrare che Laura ebbe marito e che questi fu il 
signore Ugone de Sade, conchiuse con queste parole, 
che si leggono in fine del ter^o volume : Ce ne sont là 
après tout que de très-fortes conjectures, qui, réunies 
ensemble, entraînent l'esprit, mais n'excluent pas tout 
doute. Ora, se allô stesso abate de Sade rimane il dub- 
bio, ed a che voler noifaticare dimostrarlo z ? » L'argu- 
ment est bien trouvé. A quoi bon prendre la peine de 
réfuter l'abbé de Sade, puisque, après tant de raisonne- 
ments et de preuves, le doute lui est resté? Décidé- 
ment Laure était fille, voilà ce que doit se dire le lec- 
teur candide. Mais un mot va l'éclairer sur la valeur 
dudit argument. La phrase citée en français n'est pas 
a la fin du troisième volume, comme l'indique le peu 
scrupuleux Marsand pour lui donner l'air d'une con- 

1 Brève ragionamento interno al celibato di Laura, dans Le Rime 
di Francesco Petrarca, édition Didot de 1866, p. 192. 



XXXIV INTRODUCTION. 



ciusion ; elle se trouve a la page 8 des Notes du 
tome I, et elle se rapporte uniquement aux indices qui 
précèdent les preuves du mariage de Laure. C'est une 
transition des indices aux preuves, et rien de plus. 
L'abbé de Sade, loin d'avoir, le moindre doute sur le 
résultat de ses recherches, affirme dans toutes ses dis- 
sertations l'identité de Laure de Noves avec la Laure 
de Pétrarque. Le professeur de Padoue a donc sciem- 
ment faussé la citation; c'est de la mauvaise foi. Tout 
à l'heure Bruce-Whyte avait recours à la calomnie. En 
vérité; est-ce avec de telles armes qu'on défend une 
bonne cause ? 

III. — l'aMODR DU TEMPS DE PÉTRARQUE. 

Notre fragile nature nous suit jusque dans les ré- 
gions éthérées. Pétrarque l'éprouva en élevant son 
âme pour l'unir à celle de la belle et vertueuse Laure. 
Les désirs humains se mêlèrent parfois à son adoration 
céleste ; on en trouve quelques indices dans ses écrits. 
Mais la spiritualité n'en reste pas moins le caractère 
essentiel de sa passion et de son Can\oniere. 

Il a donc aimé, il a donc chanté aussi honnêtement, 
aussi chastement que possible. Et pourtant nos mœurs 
modernes le condamnent. C'est que nos sentiments se 
sont perfectionnés. Nous ne voulons pas seulement 
que les époux soient fidèles l'un à l'autre dans le sens 
ordinaire; nous voulons aussi qu'ils le soient morale- 
ment; nous ne permettons pas à un tiers de dérober 
au mari la moindre parcelle de l'âme de sa femme. An- 
ciennement les moralistes étaient moins exigeants. Ils 
s'inquiétaient peu de la pensée de la femme, pourvu 
qu'elle craignît et respectât son mari, comme le pres- 
crit saint Paul. Plus anciennement encore, les cours 
d'amour répandaient dans le monde des doctrines bien 
autrement tolérantes, comme nous le verrons tout à 
l'heure. 



i/AMOUR DU TEMPS DE PÉTRARQUE. XXW 



Aussi, pour juger sainement Pétrarque, il ne faut 
pas oublier qu'il vécut à cette époque des cours 
d'amour. Plusieurs de ses biographes l'ont bien com- 
pris. Deux, entre autres, quoique prêtres estimables, 
ne se sont fait aucun scrupule de justifier sa passion 
platonique pour une femme mariée, en alléguant les 
mœurs chevaleresques. 

« Le siècle où vivoit Pétrarque étoit chaste, dit l'abbé 
Roman, quoique la ville qu'il habitoit fût corrompue. 
La galanterie qui régnoit alors n'étoit pas la même 
qu'on voit de nos jours : c'étoit celle de ces braves che- 
valiers qui soutenoient au péril de leur vie l'honneur 
de leurs dames, et qui recevoient de leurs mains le prix 
de la valeur; c'étoit un sentiment honnête et généreux 
qui enflammoit le courage, et qui étoit la source des 
plus belles actions, un penchant avoué pour les femmes 
les plus vertueuses, l'émotion du cœur et non le trouble 
des sens : c'étoit enfin cet amour épuré que notre siècle^ 
traite de chimère, et dont le siècle de Pétrarque fournit 
mille exemples 1 . » 

L'abbé de Sade est plus explicite : « On le trouvera 
< moins coupable, dit-il de notre poète, si l'on veut bien 
jeter un coup d'œil sur les mœurs du siècle dans le- 
quel il vivoit. L'amour n'étoit pas alors ce qu'il est à 
présent, un arrangement de convenance, ou un com- 
merce de libertinage. C'étoit au contraire une passion 
honnête qu'on regardoi't comme le plus puissant mo- 
bile qui remuât les cœurs, et le plus capable de les 
porter à ces grandes actions de vertu et de courage qui 
caractérisent les grands hommes. 

« On voyoit les guerriers affronter les plus grands 
périls pour soutenir la beauté et l'honneur des Dames 
à qui ils se dévouoient. Le désir de se rendre dignes 
d'elles élevoit leur courage, et les engageoit à former 
les entreprises les plus hardies. Dans les tournois les 

i Vie de François Pétrarque. Vaucluse, 1786, p- 18. 



XXXVI INTRODUCTION. 



Chevaliers invoquoient leurs Dames avant le combat, 
et recevoient de leurs mains le prix de leur valeur. 

« Les hommes dépravés ne pourront pas croire que 
Famour ait jamais été un commerce pur de galanterie 
et de tendresse, dont on n'eût pointa rougir. Cependant 
rien de plus vrai ; c'est sous cette forme que nous le 
voyons représenté dans les ouvrages qui nous restent 
du siècle de Pétrarque. 

« Le Cavalier le plus discret avouoit en public la 
beauté à qui il osoit adresser ses vœux et l'hommage 
de son cœur. Le Poète le plus modeste nommoit dans 
ses vers la Nymphe qui lui servoit de Muse : la Dame 
la plus honnête ne rougissoit pas d'être l'objet d'une 
passion épurée, et d'y répondre publiquement. 

« Je pourrois prouver ce que j'avance par mille traits 
de l'histoire de ce siècle; mais pour ne pas faire un trop 
grand écart, je me contenterai d'en rapporter un seul 
que me fournit M. le Comte de Cailus, dans un de ces 
mémoires sçavans qui ornent le recueil de l'Académie 
des Belles-Lettres. 

« Agnès de Navarre, femme de Phœbus, comte de 
Foix, aime Guillaume de Machaut, un des meilleurs 
Poètes françois du siècle de Pétrarque. Elle fait des 
vers pour lui, qui respirent la passion : elle veut qu'il 
publie dans les siens les détails de leur amour. Il est 
jaloux sans sujet; elle lui envoie un Prêtre auquel elle 
s'est confessée, qui lui certifie non seulement la vérité 
des sentimens qu'elle a pour lui, mais encore sa fidélité 
et l'injustice des soupçons qu'il a conçus contr'elle. 
Agnès de Navarre étoit, au milieu de tout cela, une Prin- 
cesse très- vertueuse, et. elle en avoit la réputation. 

« Tel étoit le caractère de ce siècle. Il n'est pas pos- 
sible d'en douter. Ce n'est pas que dans le fond les 
hommes ne fussent alors peut-être aussi débauchés 
qu'ils peuvent l'être à présent; les passions sont tou- 
jours les mêmes, et ne varient que dans la manière 
d'agir. Mais on ne confondoit pas l'amour avec la dé- 



I. 'AMOUR DU TEMPS DE PÉTRARQUE. XXXVII 



hanche. Le cœur et les senS avoient, pour ainsi dire, 
une marche séparée : les ohjets de l'un et de l'autre 
étoient rarement les mêmes, et l'on faisoit une grande 
différence entre une Dame vertueuse à qui on donnoit 
son cœur, qu'on appeloit la Dame de ses pensées; et 
une maîtresse destinée uniquement à satisfaire les dé- 
sirs delà nature. 

« Cette distinction paroîtra sans doute ridicule et 
imaginée à plaisir, dans un siècle où l'on regarde 
l'amour épuré comme une chimère de Platon, ou 
comme un voile honnête pour cacher des désirs qui ne 
le sont pas : mais on en voyoit mille exemples dans le 
siècle de Pétrarque 1 . » 

L'abbé Roman et l'abbé de Sade viennent de nous 
dire comment on aimait du temps de Pétrarque. Pour 
achever la démonstration, citons les sentences des 
cours d'amour et multiplions les exemples d'amants 
épris de dames mariées. 

Et d'abord, que l'on ne croie pas que les cours d'a- 
mour n'aient existé que pour « l'esbattement » des sei- 
gneurs et des poètes ! Les historiens modernes com- 
mencent à les prendre au sérieux et à reconnaître leur 
action civilisatrice. Les seigneurs du moyen âge étaient 
rudes avec leurs femmes et les abandonnaient volon- 
tiers pour courir aux croisades, aux pèlerinages et à la 
guerre contre leurs voisins. Les châtelaines sentirent 
la nécessité de s'unir entre elles, de se créer des pro- 
tecteurs pour les jours d'isolement, et d'adoucir la bru- 
talité sauvage par la récompense des sentiments géné- 
reux. Un progrès social fut alors réalisé par l'institution 
des cours d'amour et par l'adoption de ces platoniques 
amants, — qui se sont en quelque sorte perpétués jus- 
qu'à nos jours sous le nom de bracciere en Espagne 
et de sigisbée en Italie. — Les arrêts de ces gracieux 



1 Mém. pour la vie de François Pétrarque. Amsterdam, 3 vol. in-4. 
1764. Tome I, p. 117. 



XXXVIII INTRODUCTION. 



parlements de dames ne sont donc pas à dédaigner 
pour l'étude des mœurs. 

Du temps de Pétrarque, l'union intime des âmes 
était d'autant plus permise sans l'union conjugale, 
qu'elle n'était pas admise entre mari et femme. L'amour 
et le mariage étaient considérés comme incompatibles, 
depuis la fameuse sentence prononcée par la comtesse 
de Champagne, fille de Louis le Jeune. Consultée sur 
cette question : a Le véritable amour peut-il exister 
entre des personnes mariées? » elle avait répondu : 
« Nous disons et assurons, par la teneur de ces pré- 
sentes, que l'amour ne peut étendre ses droits sur deux 
personnes mariées. En effet , les amants s'accordent 
tout mutuellement et gratuitement, sans être contraints 
par aucun motif de nécessité. Tandis que les époux sont 
tenus par devoir de subir réciproquement leurs volon- 
tés, et de ne se refuser rien les uns aux autres... Que 
ce jugement, que nous avons rendu avec une extrême 
prudence et d'après l'avis d'un grand nombre d'autres 
dames, soit pour vous d'une vérité constante et irré- 
fragable. Ainsi jugé l'an 1 174, le troisième jour des ca- 
lendes de mai, indiction VII° *. » , 

Ce jugement fait comprendre le premier article du 
code d'amour qu'André le Chapelain nous a conservé 
dans son livre De arte amatoria. Cet article est ainsi 
conçu : « Causa conjugii non est ab amore excusatio. 
Le mariage n'est pas un obstacle à l'amour 2 . » Il est 
évident qu'il s'agit de l'amour extra-conjugal, puisque 
l'amour n'existe pas entre époux. 

Comme conséquence d'une telle doctrine, une dame 



1 Raynouard, Choix des poésies originales des troubadours, t. II, 
p. cviii. — Les cours d'amour florissaient dans toutes les provinces 
aux douzième, treizième et quatorzième siècles. Celle que présidait la 
comtesse de Champagne réunissait jusqu'à soixante dames les jours de 
cour plénière. Les chevaliers y plaidaient leur cause ou donnaient leur 
avis. 

2 La Vie du temps des cours d'amour, par Antony Méray, p. 166. 



L'AMOUR DU TEMPS DE PÉTRARQUE. XXXIX 



qui avait promis à un chevalier de l'aimer lorsqu'elle 
aurait perdu son ami, était tenue d'aimer ledit cheva- 
lier si elle épousait son ami; car l'épouser ou le perdre, 
c'était tout un. Par contre, l'amant, devenu l'époux de 
sa bien -aimée, avait le droit de soupirer aux pieds 
dune autre dame, mais défense lui était faite de porter 
plainte devant les cours d'amour contre l'indifférence 
de sa femme. Aliénore d'Aquitaine, consultée par un 
amant surnuméraire, un patito, sur ses droits au cœur 
d'une dame qui avait épousé son adorateur en titre, 
confirma en ces termes les droits du demandeur : 
« Nous n'osons désapprouver la sentence rendue avec 
une si judicieuse fermeté par la comtesse de Cham- 
pagne, laquelle déclare que l'amour ne saurait étendre 
son empire sur les conjoints par mariage; nous approu- 
vons donc les poursuites du chevalier, et enjoignons 
a la dame sollicitée de lui accorder les faveurs pro- 
mises 1 . » 

Les maris étant ainsi déclarés incapables de parfait 
amour sous le toit conjugal, les dames les plus ver- 
tueuses recevaient librement les hommages de leurs 
amants; et ceux-ci, en prenant place dans le cœur 
d'une femme mariée , ne portaient aucun préjudice à 
son seigneur et maître. Loin de troubler la paix du 
ménage, ils en complétaient l'harmonie, en remplissant 
le rôle sentimental refusé au mari. 

Fortifions maintenant la théorie par les faits. L'amour 
de Guillaume de Machaut pour Agnès de Navarre n'est 
pas le seul que l'on puisse donner en preuve. — Thi- 
baud le Chansonnier, comte de Champagne, n'aima-t- 
il pas en tout bien, tout honneur, la reine Blanche, 
mère de saint Louis 2 ? — Geoffroy Rudel, prince de 
Blaye, ne mourut -il pas d'amour imaginaire pour la 



i La Vie au temps des cours d'amour, p. 191. 

* Pasquier, Recherches sur la France, liv. VI, ch. 3. 



XL INTRODUCTION. 



comtesse de Tripoli ! ? — Raimbaud de Vaqueiras 2 , Ri- 
chard de Barbezieux 3 , Bertrand d'Alamanon *, ne 
furent-ils pas les très-humbles adorateurs : le premier, 
de la baronne de Taunay; le deuxième, de Béatrix, 
marquise de Montferrat; et le troisième, de Stépha- 
nette de Romanin, tante présumée de la belle Laure et 
présidente d'une cour d'amour ? — Mais à quoi bon 
multiplier les citations ? Un précieux témoignage les 
rend inutiles; c'est celui d'un contemporain de Pé- 
trarque, d'un seigneur de Latour-Landry, qui écrivait 
pour l'instruction de ses filles. « A la fin de son livre, 
dit M. Le Roux de Lincy, Latour-Landry reproduit 
une discussion qu'il eut avec sa femme au sujet de 
l'amour honnête qui, selon lui, peut toujours être cul- 
tivé par une dame et même par une demoiselle. Sa 
femme, en mère prévoyante et sage, lui répond que 
toutes ces maximes, usitées dans les cours amoureuses, 
sont bonnes pour l'esbattement des seigneurs, mais 
qu'elles exposent au plus grand danger les femmes qui 
veulent s'y conformer 5 . » De cet extrait ne ressort-il 
pas clairement que les dames et seigneurs vivaient 
alors sous l'empire de ces maximes d'amour, et que le 
grave père de famille, dont la pensée définitive est ex- 
primée par sa femme, les signale comme dangereuses 
sans les critiquer au fond? De même, saint Augustin 
blâme Pétrarque dans ses Dialogues fictifs, et le blâme 
vertement de sa passion malheureuse, qui le rend la 
fable du peuple, qui nuit à son corps et à son esprit, 

1 Pasquier, Recherches sur la France. Rudel est cité dans le 
Triomphe d'amour, de Pétrarque. 

2 Pasquier, Recherches sur la France. Raimbaud figure aussi dans 
le Triomphe d'amour, de Pétrarque. 

, * Eug. Baret, Les Troubadours et leur influence sur la littérature 
du midi de l'Europe, p. 71. 

* Le Roux de Lincy, Les Femmes célèbres de l'ancienne France, 
p. 178. 

5 Le Roux de Lincy, Les Femmes célèbres de l'ancienne France 
p. 366. 



L'AMOUR DU TEMPS DE PÉTRARQUE. XLI 



qui le détourne de travaux sérieux; mais, tout en 
faisant allusion au mariage de Laure, il ne lui reproche 
pas une fois d'aimer une femme mariée. 

La morale chevaleresque autorisait donc ce genre 
d'amour. Ce qui le prouve encore, c'est que Pétrarque 
donne sans crainte • à son inspiratrice la qualité de 
dame * ; c'est que ses sonnets, connus de tout le monde, 
ne portèrent nulle atteinte à l'excellente réputation de 
Laure : il assure que jamais la calomnie, dans une ville 
qui ne respectait rien, n'osa mordre sur elle. 

Si la morale eût été alors ce qu'elle est aujourd'hui, 
aurait-il bravé ie sentiment public en adressant à une 
femme mariée ses hommages retentissants? Et cette 
femme mariée aurait-elle été portée aux nues dans les 
vers du poète sans déchoir quelque peu dans l'esprit 
de ses admirateurs ? 

On n'en peut douter, Pétrarque, en prenant la femme 
de Hugues de Sade pour dame de ses pensées, ne fit que 
suivre les lois de la chevalerie, et ne doit pas être jugé 
avec nos idées modernes. Telle est d'ailleurs l'opinion 
de Ginguené, Lamartine, Ugo Foscolo, Campbell, Bal- 
delli, Fracassetti, etc. Et voici comment M. Mézières 
exprime la sienne, à propos du professeur Marsand et 
de sa dissertation sur le célibat de Laure : « Son principal 
argument, dit-il, qui est aussi celui de lord Woodhou- 
selee, est une raison de sentiment, non une preuve. Il 
lui répugne de croire que Pétrarque, chanoine et archi- 
diacre, aima une femme mariée 2 . On pourrait lui ré- 

1 Si l'on peut réellement attribuer à Laure le virgo de certaines 
idylles latines de Pétrarque, citées avec empressement par M. d'Olivier- 
Vitalis et l'abbé Castaing de Pusignan à l'appui de leur thèse, il ne 
faut pas oublier comme eux que virgo peut s'appliquer à de jeunes 
femmes ; qu'on le trouve avec cette signification dans Plaute, dans 
Térence et même dans Virgile, notamment dans 1 eglogue VI. 

* Le professeur Marsand, qui était prêtre, ne devait pas ignorer 
que Pétrarque, gratifié de bénéfices ecclésiastiques par les papes Be- 
noît XII et Clément VI, ne reçut jamais les ordres sacrés. — Ph. L. D. 



XLII INTRODUCTION. 



pondre que les mœurs de la société chevaleresque au- 
torisaient de semblables liaisons, et qu aux yeux d'un 
troubadour ou d'un trouvère, les liens de l'amour pa- 
raissaient beaucoup plus sacrés que ceux du ma- 
riage i. » 

Ainsi s'explique et se justifie cette célèbre passion 
qui, de nos jours, semblerait indigne d'une âme vrai- 
ment honnête et délicate. Il n'était donc pas nécessaire, 
pour excuser Pétrarque, de le faire amoureux d'une 
Laure imaginaire ou célibataire. 

Ce point éclairci, nous sommes à l'aise pour admirer 
notre poète. Il est vrai que sa passion pour Laure ne 
fut pas toujours éthérée dans le principe, et qu'elle ne 
l'a pas préservé de tout écart, puisqu'il fut deux fois 
père (V. le préambule de la série II). Mais ces défail- 
lances, qui sont dans la nature humaine, — homines 
sumus, non dei*, — ne sauraient lui ôter notre estime. 
Il aima sincèrement et platoniquement Laure pendant 
trente et un ans : vingt et un ans vivante et dix ans 
morte. Une telle persévérance, une si profonde affec- 
tion, se purifiant de plus en plus avec l'âge, donne une 
haute idée de son caractère et des mérites de son idole. 

En résumé, l'amour de Pétrarque célibataire pour 
Laure mariée ne fut pas condamnable en son temps, 
comme il le serait aujourd'hui ; et cette longue et chaste 
adoration, consacrée par d'immortelles poésies, res- 
tera, malgré quelques taches, le type de l'amour le 
plus vrai, le plus noble, de l'amour immatériel. 



* Pétrarque, Etude, p. xv ad notam. 
2 Pétrone, ch. LXXV. 



SONNETS 



COMPOSES 



DU VIVANT DE LAURE 




m» a subdivision par séries, que j'ai introduite, 
laisse subsister l'ordre des sonnets, tel qu'il 

7^% est établi dans presque toutes les éditions et 
dans les anciens manuscrits. 

L'abbé de Sade, pour décrire les amours de Pétrarque 
et de Laure, a produit un certain nombre de pièces du 
Can^oniere et les a mêlées à sa narration dans l'ordre 
chronologique; ce qu'il annonçait en ces termes: 

« En suivant ce plan, je dérangerai fort peu l'ordre 
qu'on a suivi dans le recueil de ses poésies italiennes, 
quoiqu'il y en ait plusieurs évidemment hors de leur 
place, eu égard à la date de l'événement auquel elles 
font allusion. On ignore le premier auteur de cet ar- 
rangement. Gesualdo croit que c'est Pétrarque lui- 
même. Si c'est lui, il faut qu'il l'ait fait à mesure qu'il 
corrigeoit ses ouvrages, et qu'il les mettoit au net. Il 
est clair qu'il n'a pas suivi l'ordre de la composition, 
et encore moins l'époque des événements qui en 
avoient fourni le sujet. Tassoni croit que ce désordre 
vient des premières impressions; il se trompe, on le 
trouve dans les manuscrits les plus anciens. » (Mera., 
I, p. i33.) 

Les vingt sonnets, étrangers à Laure, qui se trou- 
vent disséminés dans le recueil, ont été réunis par 
quelques éditeurs et forment une série distincte. Cette 
division, imaginée par Velutello, ne me semble pas 
heureuse; je ne l'ai pas adoptée. L'ordre consacré par 
l'usage offre plus de variété. 



PREMIÈRE SÉRIE 





; es sonnets de cette série, sauf le premier, se 
rapportent aux années 1327 à 1 333 . Dans 
cet intervalle, Pétrarque quitta deux fois 
Avignon : la première, en i33o^ pour suivre 
son ami Jacques Colonna dans son évêché de Lom- 
bez, au pied des Pyrénées, où il passa, dit-il, un été 
délicieux, presque céleste, et la seconde, en 1 3 33, 
pour visiter Paris et l'Allemagne. 

Le premier sonnet était anciennement placé, 
comme préface et sans numéro, en tête du Can^o- 
niere. C'est, en effet, l'humble préface d'un amant 
poëte devenu grave avec l'âge. Mais tout en deman- 
dant pardon au public de lui offrir les folies de sa 
jeunesse, Pétrarque les recueillait et les retouchait 
avec un soin paternel (Voir la note du sonnet VI); 
il paraît même avoir élagué de son recueil un cer- 
tain nombre de sonnets qu'il jugeait indignes d'en 
faire partie. Quelques-uns ont été insérés dans plu- 
sieurs éditions; d'autres ont été retrouvés à Munich 
et publiés en 1859 P ar ^ e professeur Thomas. 

Il ne faut pas trop se fier à la modestie des pré- 
faces. Une preuve certaine que Pétrarque vieillis- 
sant tenait encore à ses poésies italiennes, c'est qu ; il 
souffrait en les voyant dénaturées par le peuple. 

« Voilà, écrivait-il à Boccace en i3 59, à l'âge de 
cinquante-cinq ans, voilà une des raisons qui m'ont 
fait renoncer au langage vulgaire qui a occupé ma 
jeunesse. J'ai craint ce que je voyois arriver aux au- 



LES S0NN1 l S DE PE l R V.RQ1 l . 



très, et surtout à celui-ci (Dante), dont j'entendois 
déchirer les vers dans les carrefours et sur les théâ- 
tres; n'osant pas me flatter de rendre les langues 
plus flexibles et la prononciation de mes vers plus 
douce. L'événement m'a prouvé que je n'avois pas 
tort. Les vers échappés à ma jeunesse sont livrés au 
peuple qui les estropie : ce que j'aimois autrefois me 
déplaît beaucoup à présent, d'être dans la bouche 
de tout le monde. Il est fâcheux d'entendre partout 
déchirer mes productions. » (Mém. pour la vie de 
Pétrarque, p. 5 1 1 du tome III.) 

L'abbé de Sade croit que Pétrarque n'écrivit ses 
premiers sonnets qu'à son retour de Lombez. Il se- 
rait donc resté trois ans depuis sa rencontre de 
Laure sans la célébrer dans ses vers et n'aurait com- 
mencé qu'à vingt-six ans à cultiver la poésie. Cette 
conjecture n'est pas d'accord avec le goût prononcé 
pour les lettres qu'il manifesta dès sa- première jeu- 
nesse. Dans ses dialogues avec saint Augustin {De 
contemptu mundi), Pétrarque dit positivement 
qu'il s'est appliqué à la poésie avant d'être amou- 
reux. {Mém., II, p. 122.) 




LES SONNETS DE PETRARQUE 



( 



PROEME 



Voi clï ascoltate in rime sparse il suono 

Vous qui prêter l'oreille aux accents de ma lyre, 
Aux soupirs dont mon cœur s'est nourri si longtemps, 
Avant d'avoir compris V erreur de mon printemps 
Et ce que Dieu commande à ceux qu'il veut élire j 

Si vous ave^ aimé, vous tous qui daigne^ lire 
Ces rimes, où je pleure et les vœux inconstants 
Et les vaines douleurs que dissipe le temps, 
Ne me pardonne^ pas, mais plaigne^ mon délire. 

Quand maintenant je songe au facile succès 
Qu'auprès du peuple ont eu mes frivoles essais, 
J'ai honte de lauriers que la sagesse émonde. 

Car de quoi m'a servi ce nom dont je suis las. 
Si ce n'est d'en rougir et de savoir, hélas l 
Que tout rêve de gloire est le jouet du monde'. 



Il NDANT LA VIE DE EAU RE. 



L'abbé de Sade pose cette question (Mém., I, p. 1 1 5) : 
« Convient-il de reprocher à un honnête homme les 
égarements de sa jeunesse, surtout quand il les a expics 
par un grand repentir et une vie très-régulière? » Non, 
sans doute; et cependant c'est ce qu'a fait M. Louis 
Veuillot dans une méchante satire. 

Ce sonnet nous apprend que le Can^oniere est une 
œuvre de jeunesse. Pétrarque craignait qu'on ne lui 
appliqu ât le mot d'Ov ide : Turpe senex miles, turpe 
se nilis amor. 

L'abbé Scoppa cite le deuxième vers comme exem- 
ple de correction minutieuse. Le poè'te ne s'est arrêté 
au texte : Di quei sospiri ond' io nudriva il core, 
qu'après avoir écrit successivement : Di quei sospir 
de' quai... — Di quei sospir di ch' io... — Di quei sospir 
ond' io. (Les Vrais Principes de la versification, I, 542.) 
Voir le commentaire du sonnet VI. 

Le dixième vers rappelle le fabula quanta fui d'Ho- 
race, et le dernier, Yomnia vanitas de Salomon. 







w 



S LES SONNETS DE PETRARQUE 



11 



COMME IL FUT VICTIME DES PIEGES D AMOUR 

Per far una leggiadra sua vendetta. 

Amour } pour se venger de maint et maint outrage. 
Enfin pour m' accabler sous le poids de sa rage, 
Prit l'arc furtivement ainsi qu'un spadassin, 
Qui choisit temps et lieu pour un mauvais dessein. 

J'avais au fond du cœur concentré mon courage 
Pour me défendre là de tout cruel orage, 
Lorsque le coup mortel pénétra dans mon sein, 
Qui résistait naguère au dard de l'assassin. 

Dès le premier assaut, troublé par cette offense, 
Pour se saisir de l'arme et se mettre en défense. 
Mon courage manqua d'espace et de vigueur. 

Et je ne pus pas fuir sur la roche escarpée, 
Pour me soustraire au dard dont j'ai Pâme frappée, 
Don^ je veux vainement adoucir la rigueur. 



iM \h \N I LA VIE DE LAURi: 



9 



e Après son retour de Bologne, Pétrarque passa près 
d'un an a Avignon dans l'indifférence. Parmi les beau- 
tés qui y brilloient en grand nombre, il y en eut quel- 
ques-unes qui entreprirent sa conquête. Séduit par 
leurs attraits, entraîné par la facilité de réussir qu'elles 
iui laissoient entrevoir, il leur rendit d'abord quelques 
soins; mais les inquiétudes et les tourments que Va- 
mour cause, l'effrayèrent au point quil abandonna 
l'entreprise : il étoit plus farouche quun cerf; je me 
sers de ses propres termes. 

« Enfin son heure vint, il fallut se rendre...» {Mém. 
pour la vie de Pétrarque, I, p. 121.) 

Pétrarque, ayant perdu sa mère en i32 5 et son père 
en 1 326, avait quitté Bologne avec son frère Gérard, 
et tous deux étaient retournés en Provence pour re- 
cueillir l'héritage de leurs parents. Ce fut au mois de 
mai 1 326 qu'ils revirent Avignon, et ce fut le 6 avril 1 327 
que Pétrarque rencontra Laure pour la première fois 
dans l'église des religieuses de Sainte-Claire. 




10 LES SONNETS DE PETRARQUE 



III 



LE JOUR DE LA MORT DE N. S. FUT SON PREMIER 
JOUR D'AMOUR 



Era 7 giorno ch' al Sol si scoloraro. 

C'était le jour où Dieu dune sombre couleur 
Voulut que le soleil enveloppât sa face, 
Quand d'un lien trop doux pour que je m'en défasse, 
M'enchaînèrent vos yeux trop beaux pour mon malheur 

Ce n'était pas le jour de m armer de valeur ; 
Mais Amour est perfide ainsi que la surface 
D'un abîme, et ce mal, qu'en mon cœur rien n'efface, 
Commença dans ce jour de chrétienne douleur. 

Amour me trouva faible et n'ayant nulles armes, 
Et pour aller des y eux au cœur, source des larmes, 
Il n'eut pas à frayer un pénible chemin. 

Mais — sans gloire — il perça de ses flèches mon âme. 
A vous, prête au combat, à vous, très-belle dame. 
Il n'a pas même osé montrer l'arc inhumain ! 



PENDANT LA VIE DE LAliRK. I 1 



D'une part, on lit dans le sonnet CLXXVI que Pé- 
trarque s'éprit de Laure le 6 avril i 3-27 : Mille trecento 
ventisette appunto — Su V or a prima il di sesto d'aprile. 
Et il est contesté par un calcul plusieurs fois vérifié 
que le 6 avril 1327 tombait le lundi de la semaine 
sainte. — D'autre part, les périphrases de ce sonnet 
désignent clairement le vendredi saint, le jour de la 
mort de N. S.; lequel jour est encore plus formelle- 
ment indiqué dans le vers suivant du sonnet XLV1II : 
Rameuta lor, com' hoggi fosti in croce. Voici, d'après 
l'abbé de Sade, ce qu'on a dit de plus raisonnable pour 
concilier ces textes : 

« Pétrarque n'a pas prétendu désigner le jour où 
l'Eglise célèbre la passion du Sauveur, mais celui où il 
fut réellement crucifié, en suivant le calcul des Juifs et 
comptant comme eux par la lune. En effet, le 1 5 de la* 
lune de mars, jour où J.-C. fut mis en croix (puisque 
selon les évangélistes ce fut le lendemain de la Pàque), 
concouroit avec le lundi-saint de l'année 1327. » 
(Mém., I, p. 137.) 

Cette ingénieuse trouvaille laisse encore à désirer. 
Pétrarque, dans une église catholique, dut-il penser 
au calcul des Juifs pour attribuer au lundi saint la qua- 
lification de jour de deuil et de commune douleur qui 
ne convient qu'au vendredi saint? 




12 LES SONNETS DE PETRARQUE 



IV 



IL EXALTE LE BOURG OU NAQUIT LAURE 

Quel clï in finit a providen\a, cd arte. 

Celui qui créa tout avec ordre et mystère, 
Qui tira du néant ce globe spacieux, 
Ces astres suspendus à la voûte des deux. 
Tout ce qui vit dans Veau, dans l'air et sur la terre ; 

Quand il vint accomplir son œuvre humanitaire; 

Quand il régénéra ce monde vicieux^ 

Il fit ouvrir le ciel, séjour délicieux, 

Aux pêcheurs Pierre et Jean, hommes de vie austère. 

De sa naissance à Rome il ne fit pas honneur; 
Mais à rhum b le Judée il donna ce bonheur : 
Grandir l'humilité plut toujours à son âme. 

Et voilà qu'en un bourg un soleil nous est né, 
Si beau que la nature et ce lieu fortuné 
Sont fiers d'avoir vu naître une si belle dame. 



PENDANT LA VIE DE LAURE 



l3 



Les mots picciol borgo du texte italien ont favorisé 
l'opinion qui fait naître Laure au village de Cabrière. 
Mais cette expression peu précise de borgo peut s'en- 
tendre aussi bien d'un faubourg d'Avignon et d'Avi- 
gnon même. L'abbé de Sade, dans une dissertation co- 
pieuse (note VI), s'est appuyé non-seulement sur cette 
interprétation, mais aussi sur plusieurs passages des 
œuvres de Pétrarque et surtout sur le sonnet trouvé 
dans le tombeau de Laure pour faire honneur de sa 
naissance à la ville d'Avignon. Ce sonnet, dont il dé- 
montre aussi l'authenticité (note IV), et qui est attri- 
bué soit à Pétrarque soit à un de ses amis, ne laisse 
aucun doute; le premier tercet porte : 

Felice pianta in borgo d'Avignone 

Nacque e mort... * 

On trouvera le texte entier avec traduction dans le 
commentaire qui commence au sonnet CCXC. 




14 LES SONNETS DE PETRARQUE 



JEU SUR LE NOM DE LAURETA 

Quand' in movo i sospiri a chiamar voi. 

Quand avec les soupirs que ma voix vous adresse 
Votre nom de mon cœur sort amoureusement , 
A tresser des LAUrierspour votre front charmant 
La première syllabe engage ma tendresse. 

Vos richesses de REine augmentent mon ivresse, 
Quand la seconde vient avec enchantement ,• 
Mais la troisième dit: TAis-toi, d'un pauvre amant 
Voudrait-elle jamais une seule caresse? 

Ainsi votre doux nom et votre noble aspect, 
En inspirant V éloge , exigent le respect; 
Et chacun vous honore, ô dame vertueuse! 

Mais peut-être parfois Apollon, dieu des vers, 
Des mortels célébrant ses lauriers toujours verts, 
Ecoute avec dédain la voix présomptueuse. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 



15 



On a beaucoup critiqué ce puéril jeu de mots et les 
fréquentes allusions que l'on rencontre dans le Can^o- 
niere à la similitude du nom de Laure avec celui du 
laurier. Ces critiques sont exagérées. On ne tient pas 
assez compte de l'esprit du temps et du goût méridio- 
nal pour les locutions imagées. Lorsque, pour renver- 
ser Rienzi, le comte de Minorbino montait au Capitole 
avec les amis des Colonna, jouait-il puérilement sur le 
nom de cette famille illustre, en s' écriant : Vive la Co- 
lonne et meure le Tribun! Viva la Colonna e muoja il 
tribuno ! 

Cette manière de parler, quoique résultant d'un jeu 
de mots, ne dépare pas, il me semble, le début du 
sonnet X : 

Gloriosa Colonna, in cui s' appoggia 
Nostra speran^a e 'l gran nome latino... 




10 LES SONNETS DE PETRARQUE 



VI 



DE SON DÉSIR INSENSÉ DE SUIVRE LAURE 

Si traviato è 7 folle mio desio. 

Ah! qu'il s'est fourvoyé mon insensé désir 
A poursuivre au milieu de l'ombre bocagère 
Celle qui devant moi s'envole si légère 
Et qu'Amour en ses lacs ne peut jamais saisir 



Plus, en le rappelant, je lui dis de choisir 
Un chemin sûr et non une route étrangère, 
Moins il entend ma voix quil croirait mensongère, 
Et plus Amour V entraîne à mon grand déplaisir. 

Puisqu'il brise le frein comme un coursier sauvage, 
Je m'abandonne à lui, je subis son servage; 
Il faut que je le suive au risque de périr. 

Et pour atteindre quoi? bienmoins qu'une chimère; 
La feuille de laurier dont la saveur amère 
Augmente la douleur au lieu de la guérir. 



PENDANT LA VIF DE LAURE. 



l 7 



« Quoiqu'il ait retouché ses sonnets à plusieurs re- 
prises l , comme il conste par le fragment original 
qu'Ubaldini a donné au public, il est très-vrai que les 
premiers sont encore les plus foibles, et cela me pa- 
roît tout simple. La lime ne sert qu'à corriger les 
fautes de style et le méchanisme de la versification : elle 
ne donne pas de la chaleur et de l'âme à des vers qui 
en étoient dépourvus en naissant. 

« Pétrarque en ce sonnet nous apprend seulement 
qu'il couroit après Laure; et qu'elle le fuyoit comme 
Daphné fuyoit Apollon... 

« Personne n'ignore la fable de cette Nymphe. Elle 
étoit fille du fleuve Pénée : les dieux la changèrent en 
laurier pour la mettre à l'abri des poursuites vives 
d'Apollon. Puisque vous ne pouveç pas être ma 
femme, dit-il, vous sere^ au moins mon arbre. » (Me'm. 
pour la vie de Pétrarque, I, 177.) 



1 Pétrarque, parlant un jour à cœur ouvert de ses sonnets, en citait 
un vers qu'il avait refait trente-quatre fois. ( X. Marmier, Discours de 
réception à l'Académie. — Voir le commentaire du sonnet I. j 




l8 LES SONNETS DE PETRARQUE 



VII 

A UNE DAME, POUR L'EXHORTER A l/ÉTUDE 

La gola, e 7 sowwo, e V o^iose plume. 

La table et le far-niente, ennemis de l'étude, 
Ont banni la vertu de ce monde pervers ; 
Aussi notre nature en des chemins divers 
Egare maintenant sa folle inquiétude . 

On a si bien éteint parmi la multitude 

Toute clarté bénigne, âme de l'univers, 

Qu'au lieu de l'admirer, on prend pour un travers 

Le chaste amour des arts et de la solitude. 

Hélas ! myrte et laurier, qu y êtes-vous devenus P 
« Et toi, Philosophie, allons ! marche pieds nus ! » 
Dit la foule qu'anime un intérêt sordide. 

Dans la route opposée il ira peu de pas. 
D'autant plus, je t'en prie, oh! n'abandonne pas 
Ta louable entreprise, esprit noble et candide ! 



PENDANT LA VIF'! DE LAURE. [Q 



Il y a tout lieu de croire que ce sonnet est adressé à 
une dame de Sasso-Ferrato, Justine de Levis Perotti, 
bisaïeule de Clotilde de Surville. (Voir la préface des Poé- 
sies de Clotilde et YHistoria mulierum philosopharum de 
xMénage.) « Justine, dit l'abbé de Sade, faisoitdes vers ; les 
gens du monde se moquoient d'elle et lui disoient : Le 
métier d'une femme est de coudre et filer; cessez d'aspirer 
au laurier poétique; laissez la plume; prenez l'aiguille 
et le fuseau. » Justine découragée demanda conseil à 
Pétrarque, en lui adressant un sonnet auquel il répon- 
dit sur les mêmes rimes. On peut voir ce sonnet dans 
les Mémoires de l'abbé de Sade, I, p. 190. Cet auteur 
ajoute, p. 192 : 

« On raconte une application assez heureuse de deux 
vers de ce sonnet (celui de Pétrarque). Un philosophe 
mal pourvu des biens de la fortune passoit dans la rue 
assez mal vêtu. Un médecin dit en le voyant passer : 
Poveraenuda vai Filosofia. Le philosophe lui répondit 
sur-le-champ par le vers qui suit : Dice la turba al vil 
guadagno intesa. » 




20 LES SONNETS DE PETRARQUE 



VIII 

IL FAIT PARLER DES OISEAUX QU IL ENVOIE A UN AMI 

.4 piè de' colli ove la bel la vesta. 

De la colline où Laure en naissant a reçu 
A son âme assorti le plus beau corps qu'on voie, 
Nous venons prisonniers et vers toi nous envoie 
Celui qui chaque nuit pleure un rêve déçu. 

Nous allions librement sans avoir aperçu 
Que tout près de la bonne est la mauvaise voie, 
Sans songer que le piège, où le pied se fourvoie, 
Se met , pour mieux tromper , dans le sentier moussu. 

Mais en captivité tout réduits que nous sommes, 
Nous qui vivions en paix plus heureux que les hommes, 
Quelque chose du moins nous console et soutient : 

C'est d'être bien vengés de notre méchant maître, 
Puisqu'aux rigueurs d'amour contraint de se soumettre , 
Une chaîne plus lourde en servage le tient. 



PENDANT LA VIE DE LAI RI . 



Cet ami, à qui Pétrarque envoyait des ramiers vi- 
vants, paraît être Jacques Colonna,évéque de Lombez. 
« Aucun ami, dit M. Mézières, ne lui témoigna ni ne 
lui inspira une affection plus vive que cet aimable 
Jacques Colonna, qu'il accompagna à Lombez (en 1 33o), 
qu'il retrouva à Rome, auquel il écrivit quelques-unes 
de ses lettres les plus expansives et qu'il nous repré- 
sente sous des traits si séduisants, comme un homme 
doux et modeste, quoique plein d'énergie ; naturelle- 
ment éloquent, capable d'entraîner une assemblée po- 
pulaire aussi bien que de satisfaire l'auditoire le plus 
instruit, et d'une telle sincérité que, sous son langage 
ou sous son style, on voyait tout de suite la transpa- 
rence de sa pensée. Il semble que l'évêque de Lombez 
soit le seul des amis de Pétrarque qui ose lui parler de 
son amour et essayer de l'en guérir par une raillerie 
aimable. Pétrarque s'ouvre à lui avec un entier aban- 
don... » {Pétrarque. Etude, ^.i2 i i.) 




2 2 LES SONNETS DE PETRARQUE 



IX 



EN ENVOYANT DES FRUITS A UN AMI 

Quando 7 pianeta che dislingue V ore. 

Quand l'astre mesurant les heures fugitives 
Ramène avec avril les premières chaleurs, — 
Revêtant Vunivers de nouvelles couleurs, 
Une vertu descend de ses flammes actives. 

Non-seulement alors sur les rives plaintives, 
Sur les riants coteaux elle sème des fleurs ; 
Mais encore au dedans du sol mouillé de pleurs 
Elle va remuer les sèves productives. 

De là naissent ces fruits qui te sont présentés. 
Ainsi celle qui brille à mes yeux enchantés 
Est vraiment un soleil près de toute autre dame. 

Et ses doux feux pourront m'inspirer désormais 
Des paroles, des vœux, des élans d'amour ; mais 
C'est fait de mon printemps, de ma jeunesse d'âme. 



l'KVDANT LA VIE DE LAURE. 



23 



L'abbé de Sade croit que ce sonnet, comme le pré- 
cédent, s'adresse à l'évêque de Lombez et qu'il s'agit 
d'un présent de truffes. Voici, sur ce dernier point, 
comment il justifie son opinion (I, p. 188) : 

« Quelques Italiens disent avoir vu écrit de la main 
de Pétrarque, a la marge de ce sonnet : Tuberorum 
munus, présent de truffes. Il y en a qui disent que c'é- 
toient des asperges; d'autres des champignons. Tout 
cela est dit au hazard : j'ai cru devoir préférer les 
truffes, à cause de la note de Pétrarque. » 

On a objecté avec raison que les truffes se récoltent 
à l'automne et au commencement de l'hiver; mais on 
a répondu que dans les pays chauds on en trouve toute 
l'année, surtout des blanches. Cette question, du reste, 
n'a guère plus d'importance que celle qui fut tranchée 
par le fameux vers de Berchoux : 

Et le turbot fut mis à la sauce piquante. 




24 LES SONNETS DE PETRARQUE 



X 



A ETIENNE COLONNA, EN L INVITANT A LA CAMPAGNE 
Gloriosa Colonna, in cui s' appoggia. 

Glorieuse Colonne, en laquelle repose 
L'espoir de VItalie et d'un grand nom latin, 
Toi qu'en vain l'ennemi de tout noble destin 
Voudrait faire incliner vers le mal qu'il propose! 

Ton esprit éminent se trompe s'il suppose 
Ici palais, théâtre, et nopces et festin. 
Un if, un pin, un hêtre et l'horizon lointain, 
Tels sont les seuls attraits dont ce lieu se compose. 

De plus, un rossignol qui chante à plein gosier 
Ses amours et son nid cachés dans un rosier, 
De volupté rêveuse émeut et remplit l'âme. 

Oui, dans cette villa tout me charme et me plaît. 
Mon bonheur cependant ne peut être complet 
Sans toi, mon cher seigneur , que l'amitié réclame. 



PENDAN I LA Vil Dl l A.URE. 



25 



Voir au sujet de la Glorieuse Colonne la note du 
sonnet V. 

m Quelle fut la joie de Pétrarque lorsqu'il vit arriver 
à Avignon le père de ses maîtres, cet homme célèbre 
par son courage et ses ressources dans les cruelles ex- 
trémités où le réduisit la rage de Boniface VIII, Etienne 
Colonne, en un mot ! Les troubles de Rome qui con- 
tinuoient toujours, l'attirèrent cette année (i33i) a la 
cour du pape, où il vint concerter avec lui les moyens 
de rétablir la paix dans sa patrie... Pétrarque brûloit 
de connoître un héros dont il avoit conçu la plus haute 
idée... Sa présence ne fit qu'accroître l'admiration et 
le respect de Pétrarque, qui s'insinua dans ses bonnes 
grâces, au point qu'il en fut bientôt traité comme un 
de ses propres enfants. » (Mém., I, p. 174.) 

Ce héros, que l'on nommait le vieil Etienne, était le 
père de Jacques, évêque de Lombez, l'ami de Pétrarque 
et du cardinal Jean, son Mécène. 




26 LES SONNETS DE PETRARQUE 



X (bis) 



CONTRE LE VOILE DE LAURE 



Lassare il vélo o per Sole o per ombra. 



Vous ne soulevé^ plus (c'était trop de bonté l ) 
Le voile qui vous couvre au soleil comme à l'ombre, 
Depuis que vous ave\ lu dans mon regard sombre 
Un désir étouffant toute autre volonté. 

Alors que je cachais dans mon cœur mieux dompté 
Mes penser s amoureux et mes rêves sans nombre, 
Le plaisir d'admirer vos traits sans nul encombre 
Comme insigne faveur ne me fut pas compté. 

Plus de charmant visage, et plus de blonde tresse! 
Autant je fus heureux, ô trop chaste maîtresse, 
Autant vous m'afflige^ et m'inspire^ d'effroi. 

Comment résisterais-je à cette double guerre? 
Le feu de vos beaux yeux me consumait naguère; 
Votre voile à présent me fait périr de froid. 



PENDANT £A VIE DE I.ATRK 



27 



Ce sonnet, auquel je donne un numéro bis, est la 
traduction de la première ballade. 

« Il est certain, dit l'abbé de Sade, que les commen- 
cements de l'amour de Pétrarque ne furent pas heu- 
reux... Laure s'étant aperçue qu'il suivoit partout ses 
traces, prit le même soin à l'éviter qu'il prenoit à la 
chercher : lorsque par hazard elle se trouvoit avec lui 
dans un lieu public, s'il faisoit quelque mouvement 
pour l'aborder, elle fuyoit bien vite. Les regards en- 
flammés qu'il jetoit quelquefois sur elle, la déterminè- 
rent à ne paroître devant lui que couverte de son voile ; 
elle ne le quittoit plus au soleil, à l'ombre, et quelque 
temps qu'il fît. Si par un hazard fort rare, elle ne l'a- 
voit pas sur le visage, elle se hâtoit de le prendre aus- 
sitôt qu'elle voyoit Pétrarque, ou elle se couvroit de 
sa main... Je ne sais si Pétrarque avoit raison de se 
plaindre de ces petites affectations de Laure et de les 
regarder comme des rigueurs. Tacite, en parlant de 
cette belle Poppée qui sçut toucher le cœur de Néron, 
remarque qu'elle avoit toujours un voile qui lui ca- 
choit une partie du visage pour ne pas rassasier les 
regards, ou parce que cela lui alloit bien. » (Mera., I, 
p. 182.) 




28 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XI 



IL ESPERE QUE LA VIEILLESSE LUI SERA PLUS PROPICE 

Se la mia vita dall' aspro tormento. 

i 

Puissé-je vivre encor d'asse\ longues années, 
Malgré l'âpre douleur dont mon cœur est atteint, 
Pour voir de vos beaux yeux le regard presque éteint, 
Vos cheveux d'or blanchis et vos lèvres fanées! 

Puissé-je voir un jour à l'oubli condamnées 
Ces parures de prix rehaussant votre teint 
Et doublant cet éclat qui dès l'abord retint 
Et qui comprime encor mes ardeurs spontanées ! 

Mon âme alors sans crainte à vous pourra s'ouvrir 
Et sans vous offenser ma voix vous découvrir 
Combien d'ans et de jours a duré mon supplice. 

Et si Vâge est venu qui doit tout assoupir, 
Par léchange tardif d'un regret, d'un soupir 
Nos lèvres toucheront à l'amoureux calice. 



PENDANT LA VIF DE LAURE 



2Q 



L'abbé de Sade tait sur le souhait de Pétrarque la 
réflexion suivante : 

« Cette idée se présente assez naturellement à un 
jeune amant timide et sans expérience. Plusieurs 
poètes latins et italiens centre autres le cardinal 
Bembo) ont fait en vers ce compliment à leurs maî- 
tresses. J'ignore si elles en étoient bien flattées; mais 
je suis bien" sûr que ce tour de galanterie ne réussiroit 
pas aujourd'hui en France, où les femmes n'aiment pas 
qu'on leur annonce d'avance les ravages que le temps 
fera sur elles. » {Mém., I, p. 1 85.) 

Alexandre Tassoni comparait plaisamment ces tar- 
dives faveurs au secours de Pise, qui arriva quarante 
jours après que la ville fut prise. 

Ronsard n'a pas été plus galant avec son Hélène en 
lui disant : Vous serez; au foyer une vieille accroupie. 
Et Béranger, dans sa chanson : Vous vieillirez ô ma 
belle maîtresse, n'a pas dû plaire beaucoup à sa Lise 
en lui parlant de ses rides futures. 




3o les sonnets de Pétrarque 



XII 



LA BEAUTE DE LAURE LE GUIDE AU SOUVERAIN BIEN 
Quando fra V altre donne ad ora ad ora. 

Lorsque Lattre apparaît dans un cercle brillant, 
Autant elle l'emporte en esprit comme en grâce 
Sur les autres beautés que sa vue embarrasse, 
Autant s'accroît l'amour dans mon cœur tressaillant . 

Je bénis le lieu, l'heure où d'un œil bienveillant 
Elle a souffert mes pas attachés à sa trace; 
Car de dame si belle et de si noble race 
C'est un bien de rêver le sourire accueillant . 

D'elle vient à mon âme une pensée unique 
Qui suffit à ma vie et qui me communique 
Le mépris des plaisirs que cherche tout humain. 

D'elle me vient aussi ce précieux courage 

Qui conduit vers le ciel à travers maint orage; 

Et déjà, plein d'espoir, je suis le bon chemin. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 3l 



« Sans cesse occupé du plaisir de voir l'objet de son 
amour, Pétrarque alloit à toutes les fêtes; il setrouvoit 
dans tous les lieux où les dames avoient coutume de 
se rassembler : c'étoit la seule façon dont il pût voir 
Laure. Son mari, qui avoit du penchant à la jalousie, 
n'auroit pas permis l'entrée de sa maison à un jeune 
Italien beau et bien fait. 

« Laure paroissoit dans ces assemblées parmi les 
beautés dont la ville d'Avignon était ornée, comme une 
belle fleur au milieu d'un parterre, qui efface toutes 
les autres par l'éclat et la vivacité de ses couleurs. 
Quelle joie pour Pétrarque, quand il pouvait jouir de 
ce spectacle ! sa passion prenoit de nouvelles forces ; il 
s'applaudissoit d'avoir fait un si bon choix : rien de 
plus honorable à ses yeux que d'être attaché à Laure! 
Le respect qu'il avoit pour elle, l'admiration que lui 
inspiroit sa vertu, le faisoient rentrer en lui-même et 
le détachoient de quelques commerces peu honnêtes, 
où j'ai dit que sa jeunesse et son tempérament l'en- 
traînoient quelquefois malgré lui. » (Mémoires de l'abbé 
de Sade, I, p. 186.) 




32 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XIÏI 



EN S ELOIGNANT DE LAURE 



Io mi rivolgo indietro a ciascun passo. 

En m' éloignant de vous, je regarde en arrière, 
Distrait à chaque pas par votre souvenir, 
Et sitôt que je sens mes forces revenir, 
J 'essaye , à contre- cœur, de suivre ma carrière. 

Mais quand je songe à quoi nia servi ma prière. 
Quel doux bien j'ai perdu que je croyais tenir, 
Combien longue est la route et douteux l'avenir, 
Le désespoir m'arrête ainsi qu'une barrière. 

Alors je me demande avec étonnement 

Comment mon pauvre corps peut faire un mouvement 

Sans l'esprit qui l'anime. Etrange phénomène ! 

Mais Amour me répond que l'imprudent mortel, 
Qui d'un feu vif et pur brûle sur son autel, 
N'est pas soumis aux lois de la nature humaine. 



PENDANT L \ VII DE LAI RI , 33 



o Pétrarque étoit bien aise de parcourir la France et 
l'Allemagne, où il se flattoitde trouver plus qu'ailleurs 
de bons manuscrits des auteurs anciens qu'il cherchoit 
alors avec beaucoup d'empressement 

« Il y a tout lieu de croire que Pétrarque n'auroit 
jamais pu se déterminer à quitter Avignon, s'il avoit 
été mieux traité de Laure ; mais on a vu qu'elle n'avoit 
pour lui que des rigueurs : il paroit même qu'il ne prit 
ce temps pour voyager, que parce qu'elle lui avoit dé- 
fendu de la voir et de lui parler. 

« Il partit au commencement de 1 333 ; mais à peine 
fut-il sorti d'Avignon, qu'il se repentoit déjà du parti 
qu'il avoit pris : sentant qu'il ne pouvoit vivre sans 
Laure, peu s'en fallut qu'il ne revînt sur ses pas; il en 
fut vivement tenté, s'il faut prendre à la lettre la façon 
dont il s'exprime dans ce sonnet. » (L'abbé de Sade, 
Mém., I, p. 201.) 




34 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XIV 

IL SE COMPARE AU PÈLERIN CHERCHANT L'iMAGE DU CHRIST 

Movesi 7 vecchierel cannto c biancu. 

Il s'en va, chauve et blanc, le pauvre "pèlerin, 
Loin du lieu bien-aimé de son adolescence, 
Loin des nombreux parents qui pleurent son absence, 
Et lui-même, en son cœur, partage leur chagrin. 

Mais de son long rosaire il compte chaque grain 
Pour éteindre, en priant, cette réminiscence \ 
// chemine, à pas lents, plein de reconnaissance 
Pour Dieu qui lui conserve un front calme et serein. 

Puis il arrive au pied du trône de Saint-Pierre 
Pour contempler , avant de clore sa paupière, 
L'image de Celui qu'il verra dans les deux. 

Madame, ainsi parfois je m'en vais en silence 
Cherchant de nobles traits à votre ressemblance, 
Quand les vôtres charmants sont voilés à mesyeux. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 35 



« Ce sonnet fait allusion à l'usage établi alors d'aller 
à Rome, de toutes les parties du monde chrétien, pour 
y voir l'image du Sauveur. On en montroit deux qui 
excitaient également la curiosité des Ames dévotes. 
L'une étoit le saint Suaire ou la Véronique, mouchoir 
qu'une femme juive jeta, dit-on, sur le visage de Jé- 
sus-Christ lorsqu'il portoit sa croix, pour essuyer le 
sang et la sueur dont il étoit couvert. Sa figure y de- 
meura empreinte. L'autre étoit celle qui parut miracu- 
leusement au haut de l'église de Saint-Jean de Latran, le 
jour qu'on célébra la dédicace de cette église, que l'em- 
pereur Constantin fit construire peu de temps après 
son baptême. Elle est en mosaïque. On assure que les 
incendies l'ont toujours respectée... 

« On ne sçauroit approuver le parallèle qu'il fait dans 
ce sonnet, de l'image de Jésus-Christ avec celle de sa 
maîtresse. » {Mém., I, p. 204.) 

Le bon abbé de Sade ajoute qu'il ne comprend pas 
que l'on n'ait pas été choqué de cette espèce de pro- 
fanation. Cela peut s'expliquer cependant : la plupart 
des lecteurs ont vu là sans doute le parallèle de deux 
voyageurs et non de deux images. 




36 LES SONNETS DE PÉTRARQUE 



XV 



CE QU II. EPROUVE EN PRESENCE DE LAURE ET A SON DEPART 

Piovommi amare lagrime dal viso. 

Mes pleurs coulent non moins que Veau d'une font aine 
Et mes brûlants soupirs courent comme le vent, 
S'il advient qu'entraîné par l'espoir décevant, 
J'embrasse du regard votre beauté hautaine. 

Un sourire parfois, de nature incertaine , 
Apaise les désirs qui m'obsèdent souvent, 
Et mon trop long martyre est moins cruel qu'avant 
Si près de vous je rêve une ivresse lointaine. 

Mais, hélas l de nouveau se glacent mes esprits, 
Quand je vois au départ tous mes vœux incompris 
Et vos beaux y eux fuyant ma morne solitude. 

Mon âme alors s'élance et vole sur vos pas. 
Et de votre poursuite elle ne revient pas 
Sans de cuisants regrets mêlés d'inquiétude. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. ?>-] 



L'amant qui ne peut toucher le cœur de sa maîtresse 
est véritablement à plaindre. Il ne sait que faire; l'es- 
poir l'abandonne. Tout l'inquiète et l'afflige. La pré- 
sence et l'absence lui sont également pénibles. En 
toute occasion il souffre, il pleure. Et cependant il 
trouve quelque douceur à cette situation. Est quœdam 
flere voluptas. Ovide a raison : mieux vaut pleurer que 
d'être libre et de ne rien sentir. Desportes va plus loin 
quand il dit dans un de ses sonnets à Diane : Douce 
est la mort qui vient en bien aimant. Ce n'est pas une 
exagération poétique. Au moyen âge, combien de che- 
valiers s'exposaient à une mort glorieuse dans les ba- 
tailles et dans les tournois pour plaire à la dame de 
leur pensée! De nos jours, au milieu de nos passions 
égoïstes, n'est-il pas encore de nobles cœurs qui luttent 
courageusement pour être aimés? N'en est-il pas qui 
meurent de désespoir s'ils ne peuvent réaliser leur 
rêve ? L'amour est le plus puissant mobile des belles 
âmes. Legouvé l'a dit dans un vers charmant : Notre 
gloire est souvent l'ouvrage d'un sourire. 




38 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XVI 



QUAND IL FUIT, LA PASSION LE POURSUIT. 

Quand' io son tntto volto in quclla parte. 

Quand mon corps et mes yeux sont tournés du côté 
Où comme un astre d'or luit votre beau visage, 
Et que jusqu'à mon cœur se frayant un passage, 
Un rayon me consume: ô douce cruauté l 

Moi qui crains que par vous il ne me soit ôté, 
Comme un fou je m'enfuis ou plutôt comme un sage 
Qui du sens de la vue aurait perdu l'usage, 
Et j'emporte avec moi cet éclair de beauté. 

Ainsi je vous échappe et je garde la vie, 

Mais non sans qu'il me reste une indicible envie 

D'encourir de nouveau votre accueil rigoureux . 

Je marche sans parler, comme au sein des ténèbres, 
Car si Von entendait mes paroles funèbres, 
Chacun voudrait pleurer sur mon sort malheureux. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 3(1 



« Pétrarque, tout impatience et tout flamme (Laurc 
ne se départant point de sa réserve, — soit que la ja- 
lousie de son mari lui inspirât cette contrainte, soit 
qu'une certaine insensibilité fût au fond de sa nature — ), 
il voit en elle une statue de marbre que lui, triste Pyg- 
malion, est impuissant a réchauffer. A ces mines sévè- 
res, à cette implacable raideur, quelle attitude oppo- 
ser? Il s'écoute gémir, déplore sa folle erreur, ses espé- 
rances déçues, tant de larmes inutilement versées, tant 
de peines pour ne rien obtenir ! Et l'infortuné, quelle 
récompense osait-il donc appeler de ses vœux? Où s'é- 
garaient ses rêves, ses désirs? Entre elle et lui le ma- 
riage n'a-t-il pas creusé l'infranchissable obstacle? » 
(H. Blaze de Bury, Laure de Noves.) 

Le mariage n'était pas un obstacle à l'amour idéal 
dont brûlait Pétrarque et qu'autorisaient les mœurs du 
temps. Faute d'avoir compris cet amour, M. Blaze de 
Bury s'est fourvoyé dans ses plaisanteries sur l'amant 
de Laure. Une passion de trente et un ans ne saurait 
être un jeu poétique. Pétrarque a d'ailleurs affirmé 
dans sa prose la sincérité de ses vers, comme nous le 
verrons maintes fois tout à l'heure, à commencer par 
le sonnet XXI. 




40 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XVII 



IL SE COMPARE AU PAPILLON. 



Son animait al monda di si altéra. 

Il est des animaux dont la vue impassible 
Peut fixer le soleil avec impunité. 
Il en est quelques-uns nés pour l'obscurité : 
Un rayon blesserait leur paupière sensible. 

D'autres enfin qu'entraîne un désir inflexible 

S' "approchent de la flamme avec témérité. 

Au nombre de ceux-ci je dois être cité, 

Moi qui cours à ma perte en cherchant l'impossible . 

Car je n'ai pas la force, après tant de tourments, 
De soutenir l'éclat de vos regards charmants, 
Ni de fuir le danger que sans profit j'assume. 

Ainsi, quoique mesyeux soient faibles et discrets. 
Le désir me conduit à contempler vos traits; 
Je poursuis follement le feu qui me consume. 



PJ NDAN I LA VIE DE LAURE. 41 



L'allusion, laite en ce sonnet à l'imprudence des pa- 
pillons, me permet de rappeler la fin de celui dont les 
aventures ont été racontées par sa gouvernante avec 
la plume de Stahl et le crayon de Granville. 

« L'insensé ne m'écoutait plus ; il avait aperçu la vive 
lueur d'un bec de gaz qu'on venait d'allumer, et, séduit 
par cet éclat trompeur, enivré par l'éblouissante lu- 
mière, je le vis tournoyer un moment autour d'elle, 
puis tomber... 

« — Hélas! me dit-il, ma pauvre mie, soutiens-moi. 
cette belle flamme m'a tué, je le sens, ma brûlure est 
mortelle; il faut mourir, et mourir brûlé!.. 

« — Détrompe-toi, lui dis-je; on croit mourir, mais 
on ne meurt pas. La mort n'est qu'un passage à une 
autre vie. 

« Et je lui exposai les consolantes doctrines de Py-" 
thagore et de son disciple Archytas sur la transforma- 
tion successive des êtres, et, à l'appui, je lui rappelai 
qu'il avait été déjà chenille, chrysalide et papillon. » 
(Vie privée et publique des Animaux, 1867, p. 97. — 
Voir le sonnet CX.) 




42 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XVIII 



IL NE PEUT CELEBRER LAURE ASSEZ DIGNEMENT. 

Vergognando talor ch' ancor si taccia. 

Honteux par/ois, Madame, en songeant que mes vers 
N'ont pas asse% loué votre grâce adorable, 
Je voudrais évoquer dans un chant mémorable 
Le jour où vos beauxy eux pour moi se sont ouverts . 

Mais ce labeur m* expose à des périls divers j 
Cette œuvre exige trop la lime inexorable : 
Mon esprit, qui connaît sa torpeur déplorable, 
Craint de voir des écueils et de choir au travers. 

Quand je veux publier combien vous êtes belle, 
Ma voix reste captive en ma bouche rebelle : 
Quel son pourrait monter jusqu'à votre hauteur? 

Quand ma main veut tracer combien vous save\ plaire, 
Mes doigts brisent bientôt ma plume avec colère. 
D'écrits dignes de vous quel peut être l'auteur? 



PENDANT LA VIL DE LAURE. 43 



I /abbé de Sade pense que ce sonnet devrait être placé 
le premier, parce que Pétrarque dit qu'il n'a pas encore 
chanté la beauté de Laure. Mais l'estimable abbé a pris 
trop à la lettre les deux premiers vers : 

Vergognando talor ch' ancor si taccia. 
Donna, per me vostra bellc^a in rima. 

Pétrarque avoue plus loin qu'il a plusieurs fois es- 
sayé : 

Più volte giàper dir le labbra apersi; 
Poi rimase la voce in me\\o 'l petto. 

II se reproche donc simplement de n'avoir pas encore 
exalté Laure, comme elle le mérite. C'est ainsi dû 
moins que j'ai compris le texte et que je l'ai traduit.*- 
Partant, je crois ce sonnet à sa place ici. Ne perdons 
pas de vue d'ailleurs que le classement des pièces du 
Can^oniere paraît être l'œuvre de Pétrarque. 




44 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XIX 

SON CŒUR, REJETÉ DE LAURE, n'a PLUS QU'A PÉRIR. 

Mille fiate, o dolce mia guerrera. 

Je vous l'ai dit cent fois, 6 ma douce adversaire : 
Prenez mon pauvre cœur, donnez-moi le repos. 
Mais il ne vous plaît pas d'ouïr un tel propos j 
Votre esprit haut placé dédaigne ma misère. 

Ce pauvre cœur, du moins, lui fût-il nécessaire, 
Jamais pour autre dame il ne sera dispos-, 
J'aimerais mieux l'offrir à la parque Atropos 
Que de le détourner de son amour sincère. 

Oui, si vous persiste^ dans votre froid mépris, 
Comme à l'accueil d'une autre il n'attache aucunprix 
Et ne peut se résoudre à rester solitaire. 

Il faudra qu'il périsse épuisé de langueur ; 
Et nous serons blâmés, vous de votre rigueur. 
Moi de mon dévouement trop pur et trop austère. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 4-5 



Pétrarque, malgré la rigueur de Laure, lui promet 
de n'aimer qu'elle; et, en effet, tant qu'elle a vécu, il 
n'a aimé platoniquement, il n'a célébré dans ses vers 
nulle autre dame 1 . — Il dit ensuite que son cœur est 
réduit à périr. — Enfin il reproche à Laure sa cruauté. 

La première pensée a été heureusement exprimée 
par Clément Marot : 

Et j'ayme mieux vous aimer en tristesse 
Qu'aymer ailleurs en joye et en lyesse. 

La deuxième, par un autre poëte du seizième siè- 
cle, Pierrard Poullet : 

Celuy meurt tous les jours qui languit en vivant. 

Et la troisième, par Honoré d'Urfé dans ce joli ma- 
drigal de l'Astrée : 

Je puis bien dire que nos cœurs 
Sont tous deux faits de roche dure ; 
Le mien, résistant aux rigueurs, 
Et le vostre, puis qu'il endure 
Les coups d'amour et de mes pleurs. 

Mais considérant les douleurs 
Dont j'éternise ma souffrance, 
Je dis en celte extrémité :j 
Je suis un rocher en constance, 
Et vous Testes en cruauté. 

I V. le sonnet GGXXX. 



46 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XX 



A STRAMAZZO DE PEROUSE. 

Se V onorata fronde, che prescrive. 

Si le feuillage illustre, apaisant Jupiter, 
Ne m'avait refusé son feston poétique, 
Ornement convoité par quiconque pratique 
Ce langage dont V âme est le seul magister; 

Je trouverais charmants tous ces dieux de Véther 
Que vous save% servir sans craindre la critique ^ 
Mais depuis cet affront un souffle antipathique 
M éloigne de l'Olympe où me portait Vauster. 

Et sous V ardent soleil du ciel de l'Ethiopie, 
La poussière bout moins que ma fureur impie 
En pensant que je perds le prix que j'ai gagné. 

Cherche^ donc autre part une source fleurie ; 

Car la mienne serait entièrement tarie 

Sans les pleurs que répand mon amour dédaigné. 



PENDANT LA Vil. DE LAURE. 47 



Pétrarque semble attristé de ce qu'il n'a pas obtenu 
le laurier auquel il a droit. Ses premières poésies ayant 
été très-admirées, ce n'est pas de l'indifférence du pu- 
blic dont il se plaint. Comme il identifie Laure avec le 
laurier, il est probable qu'il fait encore allusion à l'in- 
sensibilité de Laure. Le dernier vers du moins : Salvo 
di quel che lagrimando stillo, concorde avec cette in- 
terprétation. Voici, du reste, un passage du Triomphe 
d'Amour, qui indique clairement le double sens qu'il 
donnait au laurier : 

« Je cueillis ce glorieux rameau,- dont peut-être je 
ceignis mes tempes avant l'heure accoutumée... Mais, 
hélas ! elle, qui remplit mon cœur de souci, ne m'a 
jamais laissé moissonner un seul de ses rameaux, une 
seule de ses feuilles, tant ses racines furent acerbes 
et impitoyables. » — (Traduction du comte de Gra- 
mont, p. 273.) 

Le sonnet auquel Pétrarque répond sur les mêmes 
rimes se trouve à la fin de quelques éditions. 




48 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXI 



A UN AMI, 



Amor piangeva, ai io con lui tal volta. 

Amour pleurait, et moi, je pleurais la rupture 
Des chers nœuds par lesquels vous vous étie\ unis, 
Des méchants vous avaient Vun de Vautre bannis, 
Et votre âme isolée errait à l'aventure. 

Maintenant que l'instinct de sa belle nature 
Lui fait vite oublier vos discords aplanis, 
Je vous en félicite et du cœur je bénis 
Le ciel qui vous aida dans cette conjoncture. 

Lorsque vous reveniez à l'amoureuse vie, 
Si vous ave% trouvé sur la route suivie 
Des ronces, des ravins et des escarpements , 

Ce fut pour vous montrer qu'en ce monde où nous somm 
Il n'est pas de chemin qui conduise les hommes, 
Sans peine et sans obstacle, aux nobles sentiments . 



PENDANT LA VIE DE LAURE. [() 



Pétrarque félicite un ami de s'être réconcilié avec 
l'amour, qu'il considère comme le principe de tout bien 
moral. Plus tard, il expliqua dans ses Dialogues fictifs 
avec saint Augustin l'heureuse influence que ce senti- 
ment avait exercée sur sa vie. 

« C'est à Laure que je dois tout ce que je suis. Ja- 
mais je neserois parvenu à ce degré de réputation et de 
gloire où je me vois, si les sentiments qu'elle m'a inspirés 
n'avoient pas fait germer dans mon cœur les semences 
de vertu que la nature y avoit jetées. Elle m'a tiré des 
précipices, où l'ardeur de la jeunesse m'avoit entraîné. 
Enfin, elle m'a montré le chemin du ciel, et me sert de 
guide pour y arriver. C'est un effet de l'amour de trans- 
former les amants, et de les rendre semblables à l'objet 
aimé. Quoi de plus vertueux que Laure! Quoi de plus 
parfait ! Dans une ville où l'on ne respecte rien, où il N 
n'y a rien de sacré, la calomnie a-t-elle osé mordre 
sur elle?... Enflammé du désir de jouir comme elle 
d'une grande réputation, j'ai forcé tous les obstacles 
qui s'y opposoient. A la fleur de mon âge je n'aimois 
qu'elle, je ne voulois plaire qu'à elle. Vous sçavez tout 
que j'ai fait, tout ce que j'ai souffert pour y parvenir. 
Je lui ai sacrifié les plaisirs pour lesquels je me sentois 
le plus d'attrait. » (Mém. de l'abbé de Sade, II, p. 1 1 5.) 




4 



DO LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXI I 



SUR LE MEME SUJET. 



Più di me lieta non si vede a terra. 



Quand un navire échappe à la mer en furie, 
Les amis, les parents, groupés au bord des flots, 
Reçoivent dans leurs bras les braves matelots 
Et,joyeux, rendent grâce à la Vierge Marie. 

Le captif qu'un geôlier traite avec barbarie 
S'éloigne avec bonheur du lieu de ses sanglots. 
Ainsi je suis heureux de voir à jamais clos 
Les débats dont souffrait votre galanterie. 

Vous tous pour qui V amour est un dieu vénéré, 
Rende\, rendeç hommage à ce preux égaré 
Qui de la bonne voie aujourd'hui se rapproche. 

Au royaume des deux on estimera plus 
Un esprit converti mis au rang des élus 
Que quatre-vingt-dix-neuf qui furent sans reproche 



PENDANT LA \ M DE LAURE. 5l 



L'abbé de Sade ne nous a pas dit ce qu'il pensait de 
la parabole de la brebis égarée appliquée au transfuge 
de l'amour. Mais on le devine d'après son appréciation 
du sonnet XIV. 

Celui-ci étant la continuation du précédent, je vais 
citer encore quelques mots en faveur de la thèse que 
Pétrarque vient de soutenir; mais je me garderai bien 
de faire connaître où je les ai pris, de peur d'éveiller 
de respectables susceptibilités. 

a Certes l'amour est une grande chose; l'amour est 
un admirable bien, puisque luy seul rend léger ce qui 
est pesant, et qu'il souffre avec une égale tranquillité 
les divers accidents de cette vie... L'amour... est géné- 
reux; il pousse les âmes à de grandes actions, et les 
excite à désirer toujours ce qui est de plus parfait. L'a- 
mour tend toujours en haut, et il ne souffre point 
d'estre retenu par les choses basses... Il n'y a rien ny 
dans le ciel ny dans la terre qui soit ou plus doux, 
ou plus fort, ou plus élevé, ou plus étendu, ou 
plus agréable, ou plus plein, ou meilleur que l'a- 
mour... » 




02 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXIII 

SUR PHILIPPE DE VALOIS ET LA CROISADE. 

// successor di Carlo, che la chioma. 

Le roi Charles nest plus. Philippe de Valois, 
En posant sur son front la couronne de France, 
A du tombeau du Christ juré la délivrance, 
Et prépare son peuple à de pieux exploits. 

Grâce à lui, s'éloignant du pays des Gaulois, 
Le vénérable chef de V Eglise en souffrance, 
Verra dans peu de jours Rome, son espérance, 
Et celle des chrétiens soumis aux saintes lois. 

Puisse votre brebis sensible et généreuse 
Faire des loups cruels périr la race affreuse ! 
Et qu'il en aille ainsi de tout profanateur l 

Prince, console^-la des lenteurs de nos armes: 
De Rome qui languit séche% aussi les larmes. 
Ceigne^ le glaive enfin pour notre Rédempteur ! 



il NDANT LA VIE DE LAURE. 53 



« Pétrarque voyoit avec indignation le pape sur les 
bords du Rhône, et le sépulcre de J.-C. in man de cani. 
Les infidèles chassés des lieux saints, le saint-siège ré- 
tabli à Rome étoient deux choses qu'il désiroit ardem- 
ment... 

« Ce sonnet est adressé à tous les seigneurs d'Italie 
que Pétrarque vouloit mettre en mouvement pour la 
croisade... Muratori le trouvoit obscur... Je pense que 
cette douce brebis n'est autre chose que l'Eglise même, 
ou le saint-siège dont les armes avoient d'abord eu 
quelque succès contre ses ennemis, qui sont les loups 
terrassés : c'est-à-dire les tyrans de Lombardie et de la 
Romagne, qui s'étoient emparés de son patrimoine. 

« C'est dans les mêmes circonstances, et sans doute 
dans le même temps, que Pétrarque fit sa belle ode sur 
la Croisade (Canzone II), adressée sans difficulté à l'é* 
vêque de Lombez, quoi qu'en puissent dire ses com- 
mentateurs... » {Mém. de l'abbé de Sade, I, p. 242.) 




DEUXIEME SERIE 




Jette série embrasse les années i334 à i338. 
En i334, Pétrarque va plusieurs fois à Vau~ 
cluse. En 1 33 5 le pape lui donne un cano- 
nicat à Lomhez. En 1 336, il fait avec son 
frère Gérard l'ascension du mont Ventoux, puis il 
part pour Rome et s'arrête au château de Capranica, 
chez le comte Orso d'Anguillara. En i33y il arrive 
à Rome, séjourne chez les Colonne, visite ensuite 
les Pyrénées et les côtes d'Espagne, revient en Pro- 
vence au mois d'août, et, dégoûté d'Avignon, se 
fixe à Vaucluse. En i338, il accompagne le dau- 
phin à Paris. 

C'est pendant cette période que Pétrarque re- 
cueillit le premier fruit de ces amours cachées, aux- 
quelles j'ai fait allusion dans le sonnet qui suit la 
préface. Il devint père en t 33y, et le fut encore une 
fois quelques années plus tard. 

Ce côté mystérieux de la vie de Pétrarque était 
ignore avant l'abbé de Sade. Mais cet auteur, étu- 
diant à fond les actes et les écrits de l'amant de 
Laure, ne pouvait garder le silence sur ce point. 

« Je crois devoir, dit-il, révéler un mystère qui a 
été jusqu'à présent couvert d'un voile si épais, qu'au- 
cun de ses historiens et de ses commentateurs n'a 
pu le percer. 

« Persuadé sans doute qu'une petite diversion est 
le moyen le plus sûr pour modérer du moins la vio- 
lence d'une passion dont on est tourmenté, Pé- 
trarque eut une maîtresse qui ne le traita pas avec 



I ES SONNETS DE l'i rRARQUl . ?~ 

tant de rigueur que Laure, puisqu'elle lui donna un 
tils au commencement de 1337... Il eut quelques 
années après une tille. . . 

« Comment concilier cela avec cette grande pas- 
sion pour Laure, qui lui faisoit envisager avec dé- 
dain tout ce qui n'étoit pas elle? Il semble que ses 
exhortations, son exemple, le désir que Pétrarque 
avoit de lui plaire auraient dû suffire pour réprimer 
les mouvements de la nature. Mais la nature lui 
parloit si impérieusement, il étoit environné de tant 
d'écueils, traité avec tant de rigueur par l'objet de 
sa passion, que je crois qu'il mérite un peu d'indul- 
gence. 

« Qui sçait même s'il ne faut pas attribuer ces 
deux chutes, les seules qu'on puisse lui reprocher, 
aux efforts qu'il faisoit de temps en temps pour se- 
couer un joug qui lui paroissoit trop pesant? » 
(Mém., I, 3i3.) 

Les contemporains de Pétrarque, qui n'ignoraient 
pas ses fautes, les lui ont pardonnées en faveur de 
ses grandes qualités; ils ont été touchés d'ailleurs 
de son profond repentir et de la violence qu'il s'est 
faite pour vivre avec chasteté dès l'âge de quarante 
ans. Le pape lui-même accorda, le 9 septembre 
1347, des lettres de légitimation pour son fils. 
L'abbé de Sade devait-il être plus rigoureux? Qui- 
conque connaît le cœur humain ne saurait lui en 
vouloir de son appréciation bénigne. 

Pétrarque perdit son fils, nommé Jean, à l'âge 
de vingt-quatre ans, et il pleura beaucoup, en 1 368, 
son cher petit Franceschino, enfant de deux ans et 
quatre mois, que sa fille Françoise avait eu de son 
mariage avec François de Brossano, 



58 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXIV 



POUR LAURE GRAVEMENT MALADE. 



Quest' anima gentil, che si diparte. 

Si cette âme d'élite abandonne la Terre, 
Et que dans Vautre vie elle aille avant le temps, 
Dieu la fera placer y cette fleur du printemps, 
Dans le plus beau séjour du monde planétaire. 

Si V étoile de Mars est ce lieu de mystère, 
Les rayons du Soleil seront moins éclatants, 
Quand les anges viendront, en nuages flottants, 
Subir de sa beauté le charme involontaire. 

Si le globe suivant devient son paradis, 

Les trois premiers dans l'ombre erreront engourdis ; 

Qu alors le quatrième à toute gloire aspire ! 

Quant au cinquième cercle, on ne peut l'habiter. 
Mais jusqu'à Jupiter si Dieu la fait monter, 
Cet astre éclipsera tout le céleste empire. 



PENDANT LA VIF. DF. LAURE. 5q 



a Ce sonnet si alambiqué. dit avec raison l'abbé de 
Sade, si peu propre à exprimer la douleur d'un amant 
qui craint de perdre tout ce qu'il aime, porte sur une 
vision de Platon, et avant lui de Pythagore. Ces phi- 
losophes croyoient que les âmes heureuses et pures, 
après avoir brisé leurs liens terrestres, alloient se pla- 
cer dans quelque étoile.... (V. le sonnet CCXLVI II.) 

« La ville d'Avignon essuya cette année ( 1 3 3 4) une 
espèce de fléau fort singulier. La chaleur et la séche- 
resse y furent excessives, au point que les personnes 
de tout âge et de tout sexe y changèrent de peau comme 
les serpents. Celle du visage, du col et des mains tom- 
boit par écailles. La populace, saisie par une espèce de 
frénésie, couroit les rues, nue jusqu'au nombril, armée 
de fouets dont elle se déchiroit les épaules, demandant 
à grands cris la pluie et la fin de cette horrible cala- 
mité... La complexion de Laure était trop délicate pour 
qu'elle pût soutenir une si grande intempérie de l'air... 
Elle fut attaquée d'une maladie violente... » (Mém., I, 
p. 236.) 




f>0 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXV 

IL DÉSESPÈRE DE GUERIR DE SA FOLLE PASSION. 

Quanto più m' avvicino al giorno estremo. 

Plus j'approche du jour que craignent les humains, 
Tant ils sont attachés à ce monde insipide, 
Plus je vois fuir le temps d'un pied leste et rapide 
Et l'espoir échapper de mes fiévreuses mains. 

Je dis à mes pensers : prene\ d'autres chemins, 
Car celui de l'amour rend mon esprit stupide; 
C'est un ravin creusé par une onde intrépide, 
Qui ne laisse pousser ni roses ni jasmins. 

Plus d'amour et mon cœur n'aura plus de souffrance, 
Plus de pleurs, plus de rire et défausse espérance ! 
Et je pourrai sentir le calme au fond de moi! 

Le péril du passé me sera profitable : 
Je saurai désormais que le bien véritable 
Est de fermer son âme à tout sensible émoi: 



PENDANT LA VIF. DE I.AHRE. () 



Pétrarque semble avoir écrit ce sonnet sous l'in- 
fluence de la maladie de Laure et du tiéau dont j'ai 
parlé dans la note précédente. L'idée de la mort et 
l'incertitude de l'avenir le remplissaient de trouble, 
u 11 voyoit toute la misère de son état, dit l'abbé de 
Sade, il formoit les plus belles résolutions pour en sor- 
tir; mais elles n'aboutissoient à rien; l'amour l'empor- 
toit toujours. 

« Dans une situation si triste et si critique, il eut re- 
cours à un religieux augustin, nommé Denis de Ro- 
bertis, né au bourg Saint-Sépulcre, près de Florence, 
qui passoit pour un esprit universel : en effet, il étoit 
orateur, poète, philosophe, théologien, prédicateur et 
même astrologue. 

« Le père Denis lui dit tout ce qu'un habile direc- 
teur peut dire à un jeune homme, pour le guérir d'une' 
passion qui le tyrannise : Pétrarque promit tout ce 
qu'on voulut... Mais qui est-ce qui ne sçait pas qu'un 
coup d'œil d'une maîtresse suffit souvent pour détruire 
l'ouvrage de plusieurs années du plus habile direc- 
teur? » (Mém., I, p. 232.) 




62 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXVI 

LAURE MALADE LUI APPARAIT EN SONGE ET LE RASSURE. 

Già flamme ggiava V amorosa Stella. 

Vénus faisait pâlir l'étoile nébuleuse; 
Et celle que j'appelle y à défaut de son nom, 
La rivale en clarté de la belle Junon, 
Nous envoyait du nord sa lumière frileuse. 

Mi-vêtue et pieds nus quelque vieille fileuse 
Commençait à tourner son fuseau de linon j 
Et les jeunes amants sentaient, heureux ou non, 
Les rêves les bercer sur leur couche moelleuse ; 

Lorsqu'à mes yeux parut ou plutôt à mon cœur, 
Car mes yeux étaient clos par le soleil vainqueur, 
Celle en qui j'ai placé tout l'espoir de ma vie. 

Oh! comme elle était belle en sa triste pâleur! 
Sa voix semblait me dire : Allons! moins de douleur j 
Laure n'est pas encore à tes regards ravie. 



l'I.NDANT I.A \li: !)!•: LAURE. 63 



Voici le commentaire de l'abbé de Sade: 

a Laure fut très-mal; mais elle ne mourut pas. Pé- 
trarque célébra sa convalescence par un sonnet aussi 
naturel et aussi simple que le premier (le XXIV) est 
alambiqué. On a peine à comprendre qu'ils viennent 
tous les deux de la même source. 

« A la description du matin, contenue dans les pre- 
miers vers, Pétrarque ajoute une image que j'ai sup- 
primée, parce qu'elle ne m'a pas paru assez noble : La 
vieille qui s'étoit levée pour filer avoit allumé son feu; 
mais elle n'étoit pas encore chaussée et n' avoit pas pris 
sa ceinture. » (Mém., I, p. 238.) 

L'abbé de Sade a joint à la plupart des sonnets qu'il 
cite en italien une très-médiocre traduction en vers, 
qui n'a aucune prétention à la forme du sonnet. C'est 
dans cette traduction qu'il a supprimé l'image de Isc 
vieille filandière comme indigne de la poésie. Je n'ai 
pas été aussi scrupuleux. Je ne crois pas que ma vieille 
fileuse dépare mon sonnet. 




64 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXVI I 

IL RECOMMANDE UN JEUNE LAURIER AU DIEU APOLLON. 

Apollo, s' ancor vive il bel desio. 

Si tu sens, Apollon, toujours Fardent désir 

Qui t'enflammait le cœur aux champs de Thessalie, 

Et si tu te souviens avec mélancolie 

Des cheveux que ta main tressait avec plaisir ; 

De cet inerte froid gui vient de nous saisir, 
Qui t'oblige à cacher ta figure pâlie, 
Défends ces rameaux verts qu'en couronne Von lie 
Sur ton front et sur ceux que tu daignes choisir. 

Et par cette vertu, cette force amoureuse 
Qui te soutint aux jours de chute douloureuse , 
Purge l'air au plus tôt de cet âpre élément ; 

Afin que nous voyions, véritable féerie, 

Notre dame s'asseoir sur l'herbe refleurie 

Et de ses beaux bras nus s'ombrager gentiment . 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 65 



« L'amour avoit si bien lié dans l'âme de Pétrarque 
l'idée de Laure avec celle du laurier, qu'il ne pouvoit 
voir cet arbre sans éprouver a-peu-près les mêmes 
transports, que lui causoit la vue de Laure : aussi 
aimoit-il à le multiplier, et il en plantoit partout où il 
pouvoit. 

« Il imagina un jour de planter un laurier sur le 
bord d'un ruisseau, dans un endroit où Laure alloit 
souvent se promener; comme cet arbre délicat craint 
beaucoup la gelée, il crut devoir appeler son rival à son 
secours, et il l'invoqua par le sonnet [ci-contre]. 

« Pétrarque alloit souvent s'asseoir au pied de ce 
laurier sur les bords de ce ruisseau; la situation étoit 
charmante ; Laure s'y rendoit quelquefois ; c'étoit sa 
promenade favorite. Quand elle n'y étoit pas, tout ce 
qui s'offroit aux regards de Pétrarque lui rappeloit son 
idée; sa verve s'allumoit; il faisoit des vers pour elle. » 
(Mém. de l'abbé de Sade, I, p. 180.) 

Velutello a cru devoir commenter Yonorata e sacra 
fronde du septième vers : onorata, dit-il, perche i poeti 
ne sono coronati, e, al tempo de' Romani., in segno di 
trionfo, se ne coronavano i trionfanti, — sacra, per 
esser ad esso Apollo sacrata. 




66 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXVIII 

IL CHERCHE LA SOLITUDE, MAIS AMOUR lV POURSUIT. 

Solo e pensoso i più dzserti campi. 

Je vais seul et pensif , cherchant la solitude, 
Tramant par monts et vaux ma sombre inquiétude; 
Et, pour fuir sûrement les êtres animés, 
Je regarde leurs pas sur le sable imprimés. 

C'est là mon seul moyen, c'est là ma seule étude 
Pour dérober ma vie à leur sollicitude-, 
Car on lit aisément sur mes traits déformés 
Les ennuis et les feux dans mon âme enfermés. 

Aussi les prés, les champs, les coteaux, les rivages, 
Les arbres des forêts et les bêtes sauvages 
Savent bien quel je suis et quel nom me donner. 

Mais je ne trouve pas de routes si secrètes, 
Ni parmi les rochers de si hautes retraites 
Qu'Amour n'y vienne encore avec moi raisonner. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 67 



« La fraîcheur de la fontaine de Vaucluse, l'ombrage 
des bois, dont le petit vallon qui y conduit étoit alors 
environné, lui parurent propres à tempérer l'ardeur 
qui le dévoroit; il y alloit quelquefois. Les déserts les 
plus affreux, les forêts les plus noires, les monts les plus 
inaccessibles étoient pour lui des séjours délicieux; 
mais ils ne le mettoient pas à l'abri de l'amour qui le 
poursuivoit partout. Il peint bien vivement cette situa- 
tion dans le sonnet ci-contre. 

« Vaucluse est un de ces lieux où il semble que la 
nature aime à se montrer sous une forme singulière. 
Dans cette belle plaine de lTsle qui ressemble h la 
vallée de Tempe, du côté du levant, on trouve un petit 
vallon terminé par un demi-cercle de rochers d'une 
élévation prodigieuse, qu'on diroit avoir été taillés 
perpendiculairement. Le vallon est renfermé de tout 
côté par ces rochers qui forment une espèce de fer à 
cheval, de façon qu'il n'est pas possible d'aller au delà; 
c'est ce qui lui a fait donner le nom de Vaucluse, en 
latin Vallis clausa. Il est partagé par une rivière en- 
tourée de prairies toujours vertes. » (Mém. de l'abbé de 
Sade, I, p. 23 1 et 341 .) 

Ginguené admirait beaucoup ce sonnet et en a donné 
une traduction en vers. 




68 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXIX 

IL NE VEUT PAS SE DONNER LA MORT, MAIS IL LA DESIRE. 

S' io credessi per morte essere scarco. 

Oui vraiment , par la mort si j'avais l'assurance 
Que des pensers d'amour j'obtiendrais délivrance , 
A la terre déjà mes mains auraient rendu 
Ce corps fait de limon et ce cœur éperdu . 

Mais comme ce serait, selon toute apparence, 
Passer de pleurs en pleurs, de souffrance en souffrance, 
Je n'ose faire un pas dans ce passage ardu, 
Et je reste en deçà craintif et morfondu. 

Il est temps toutefois que la corde fatale 
Lance le dernier trait dans la source vitale 
Pour qu'un dernier flot rouge en puisse ruisseler. 

Ce dont je prie Amour, et la sourde camarde 
Qui m'a déjà marqué de sa couleur blafarde 
Et qui ne songe pas à venir m appeler . 



PENDANT LA VIL DE LAI RL. 69 



« Dans certains accès de misanthropie, plus violents 
que les autres, il appeloit la mort a son secours, pour 
sortir plus tôt de l'état affreux où il étoit. Sa santé 
s'altéroit, il croyoit mourir. Quelquefois même il étoit 
tenté de hâter ce moment, qu'il regardoit comme le 
terme de ses maux ; mais la religion lui faisoit envisager 
un état après la mort, pire que celui où il se trouvoit. » 
(Mém. de l'abbé de Sade, I, p. 23-2.) 

Les amants malheureux invoquent volontiers la 
mort *. Si elle les prenait au mot, plus d'un lui répon- 
drait comme le bûcheron de la fable. La voici, cette 
réponse, d'après Marie de France, dont les vers sont 
moins connus que ceux de La Fontaine : 

LA MORT ET LI BOSQUILLON. 

N 

Tant de loing que de prez n'est laide 
La mors. La clamoit à son aide, 
Tosjors, ung povre bosquillon 
Que n'ot chevance ne sillon : 
« Que ne viens, disoit, ô ma mie, 
« Finer ma dolorouse vie ! » 
Tant brama qu'advint; et de voix 
Terrible : « Que veux-tu? — Ce bois 
« Que m'aydiez à carguer, Madame ! » 
Peur et labeur n'ont mesme game. 

1 Tibulle commence la VII e élégie du livre II par ces mots : Jam mala 
finissent letho... 




O LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXX 



A ORSO. COMTE D ANGUILLARA. 

Orso, e' non furon maijiumi, ne stagni. 

Ce n'est, cher comte Orso, ni la mer orageuse, 
Ni le flot qui déborde et le fangeux marais, 
Ni les coteaux sans vigne et les monts sans forets, 
Ni le ciel obscurci par la brume neigeuse-, 

Ni rien de tel qui peut à mon âme ombrageuse 
Inspirer une plainte et in assombrir les traits ; 
C'est ce voile maudit qui s'abaisse trop près 
Des beaux yeux qu'a chantés ma muse louangeuse. 

Qu'ils soient cachés par morgue ou par humilité, 

Leur éclipse mutant toute félicité 

Me prépare avant l'heure une couche mortelle. 

Ma peine vient encor d'une blanche main-, oui, 
D'une main qui me cause un tourment inouï 
Quand Laure comme un mur la place devant elle. 



PENDAN1 LA VIE DE LAURE. 71 



Le comte Orso que Pétrarque visita en i33f> dans 
son château de Capranica, à dix lieues de Rome, avait 
épousé Agnès Colonna, sœur du cardinal et de l'évêque. 
C'était un homme de beaucoup d'esprit et qui aimait 
les lettres. 

Laure se cachait derrière son voile et sa main, comme 
Galathée derrière les saules : 

Et fugit ad salices, et se cupit ante videri. 

M. Mézières pense que Laure aimait son poète. « Il 
ne paraît pas, dit-il, qu'elle ait été heureuse en mé- 
nage. Si, avec ses neuf enfants, elle connut jusqu'à 
l'excès les joies de la maternité, elle ne connut pas au 
même degré celles de l'amour conjugal. Pétrarque in- 
sinue, à deux reprises, que son mari était jaloux £t 
la traitait durement. En tout cas, il ne l'aimait pas 
comme une femme de sa beauté et de son esprit méri- 
tait d'être aimée, puisqu'il se dépêcha de l'oublier et 
qu'il se remaria sept mois après sa mort. Peu comprise 
par Hugues de Sade, Laure ne put guère échapper 
à la contagion des sentiments qu'elle inspirait... Son 
amour se trahissait malgré elle. Le soin avec lequel, 
en tant d'occasions, elle évitait Pétrarque n'indiquait-il 
pas qu'elle se défiait d'elle-même. On ne redoute pas a 
ce point la tentation quand on sait qu'on ne sera pas 
tenté. » (Page 122.) 






72 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXXI 



SUR CE QU IL AVAIT TARDE A VISITER LAURE. 

Io temo si de' begli occhi l'assalto. 

Je crains si fort l'éclat de vos yeux applaudis 
Où l'Amour et ma perte ont élu domicile, 
Que je les fuis ainsi que l'enfant indocile 
Fuit la verge promise à ses jeux étourdis. 

Désormais il n'est plus de ces lieux interdits, 
Gouffres, marais, ravins, monts d'accès difficile, 
Où volontiers mes pas ne cherchent un asile 
Pour ne pas rencontrer celle que je maudis. 

Donc, si j'ai différé de vous rendre visite, 
C'est qu'à me rapprocher de la flamme j'hésite. 
Me par donner e\-vous mon incivilité ? 

Oui, le retour tardif de votre humble victime, 
Ce cœur s affranchissant d'une peur légitime, 
Sont le gage certain de ma fidélité. 



PENDANT LA VIE hl LAURE. J?> 



« Pétrarque, ayant formé le projet de guérir de son 
amour, fuyoit Laure, et dans ce dessein alloit quelque- 
fois se retirer dans les lieux les plus déserts et les plus 
sauvages. Lorsque par hasard, il la rencontroit dans 
les rues d'Avignon, il évitoit de l'aborder, et passoit 
bien vite d'un autre côté. Cette affectation déplut à 
Laure : soit que par un mouvement de vanité, si na- 
turel aux femmes, elle fût bien aise de conserver un 
amant, qui avoit déjà acquis une certaine réputation ; 
soit qu'elle commençât à être moins insensible à 
l'amour de Pétrarque. L'ayant rencontré un jour, elle 
jeta sur lui un regard plus doux qu a l'ordinaire. 

« Une si grande faveur et si inespérée fit évanouir 
tous les projets de Pétrarque : au lieu de fuir comme 
auparavant, il s'approcha de Laure; elle lui fit sans 
doute quelques reproches, quidonnèrent lieu au sonnet 
ci-contre. » (Mém. de l'abbé de Sade, I, p. 294.) 

Gesualdo, dans son commentaire, cite avec raison le 
proverbe italien : Chi ama terne (qui aime craint). Tel 
est, en effet, le sentiment qui a inspiré ici Pétrarque. 




74 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXXII 



IL DEMANDE UN LIVRE A UN AMI. 

5' Amore o morte non dà qualche stroppio. 

Si l'Amour et la mort n'arrêtent pas l'ouvrage 
Qu'à présent f élabore avec un vif attrait, 
Et si je ne suis pas de cette œuvre distrait 
Par quelque autre labeur plus digne de suffrage ,• 

Je veux au flot public, sans crainte du naufrage, 
Lancer un livre neuf qui se lira d'un trait 
Et qui fera verdir autour de mon portrait 
La feuille de laurier redoublant mon courage. 

Mais pour tisser, au gré de mes désirs ardents, 
Cette trame, il me faut les fis surabondants 
Qui sont dans les écrits de ce bien- aimé Père. 

Rends-les-moi donc, ami, toi qu'on ne prie en vain^ 
Ces trésors d'éloquence et de savoir divin, 
Pourquemon nouveau-né te plaise et soit prospère . 



PENDANT LA VIE DE L AU RE. 7 5 



Saint Augustin est sans doute le bien-aimé Père 
dont il est ici question. 

<< C'étoit de tous les saints, dit l'abbé de Sade, celui 
que Pétrarque aimoit le plus. Les rapports qu'il avoit 
avec lui contribuoient sans doute à ce goût, et à la 
préférence qu'il lui donnoit sur tous les Pères de 
l'Eglise. Quand je lis /es Confessions de saint Augustin, 
disoit-il, 7e crois lire les miennes; j'y trouve l'histoire 
de ma vie. » (Me'm., II, p. 102.) 

Pétrarque écrivit aussi ses confessions, son secret, 
sous le titre : De contemptu mundi. Ce sont trois 
dialogues dans lesquels il se met en scène avec saint 
Augustin qui reçoit ses confidences et lui donne des 
conseils. 

« Je ne connois aucun auteur, dit encore l'abbé de 
Sade, qui écrivait avant la publication des Confessions 
de J.-J., — (je n'en excepte pas même Montaigne), — 
qui ait découvert son intérieur au public avec plus de 
franchise et de bonne foi. Je ne crois pas que dans le 
tribunal même de la pénitence, Pétrarque eût fait à 
son confesseurdes aveux plusforts et plus humiliants. » 
(Mém., II, p. 101.) 




76 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXXIII 



L ORAGE SE SOULEVE AU DEPART DE LAURE. 



Quando dal proprio sito si rimove. 

Lorsque change de cours cet astre qu 'Apollon 
Dans son exil aima sous une forme humaine, 
En son antre Vulcain soupire et se démène 
Pour raviver les traits qui suivent l'aquilon. 

Tantôt tonnant , tantôt lançant neige et grêlon, 
Jupiter en courroux visite son domaine ; 
La terre a froid; l'air pleure, et Phébus se promène 
Sans daigner regarder dans le fond du vallon. 

• 
Alors Saturne et Mars, deux cruelles étoiles, 
Brisent les avirons et déchirent les voiles 
Du malheureux marin qui brave leur pouvoir. 

Eole déchaîné fait sentir à Neptune, 

A Junon comme à nous que tout est infortune. 

Quand nous sommes privés du bonheur de vous voir 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 77 



Laure fut sans doute très-flattée de la perturbation 
que son absence causait dans le monde éthéré. Mais 
quelques mots de tendresse et de regrets l'auraient 
plus touchée que cet étalage astronomique. En pareil 
cas l'émotion du cœur vaut mieux que la recherche 
de l'esprit. 

Un rimeur burlesque du dix-septième siècle a peint 
à sa manière les ennuis de l'absence : 

Les prés n'ont point tant de brins d'herbeî 

Les granges n'ont point tant de gerbes, 

La mer n'a point tant de poissons, 

Ni la fièvre tant de frissons, 

Les palais n'ont point tant de marbres. 

Ni les forests tant de pieds d'arbres, 



Que j'ai d'ennuis et de tristesse. 
Absent de ma chère maîtresse. 



Que l'on se figure à la place des points une kyrielle 
interminable de dictons et quolibets populaires, plus 
de 25o vers jetés dans le moule des six premiers, et l'on 
jugera de quelle humeur dut être accueilli le compli- 
ment final, si longtemps attendu! 




78 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXXIV 

CALME DU CIEL AU RETOUR DE LAURE. 

Ma poi che 7 dolce riso umile e piano. 

Mais depuis que vos yeux et votre beau visage 
Reparaissent ici plus charmants que jamais, 
C'est en vain que Vulcain essaierait désormais 
D'allumer ses fourneaux comme un triste présage. 

De ses traits Jupiter ne veut plus faire usage. 
DansVa\ur sont baignés les plus altiers sommais, 
Et sous tes chauds regards, Apollon, tu promets 
De rajeunir bientôt le morne paysage. 

Des bords de l'occident souffle un air embaumé 

Qui parsème de fleurs le ga\on ranimé, 

Qui permet aux vaisseaux de voguer sans alarmes. 

De tous côtés s'en vont les astres malfaisants, 
Dispersés à l'aspect de vos traits séduisants, 
Pour lesquels ont coulé naguère tant de larmes. 



PENDANT LA VIE DE EAURE. 



79 



Pétrarque chante le retour de Laure, à peu près 
comme il a chanté son absence. Il semble qu'Eustachio 
Manfredi se soit inspiré de ces deux sonnets pour 
célébrer les yeux de sa Phyllis. Son sonnet, dont voici 
la traduction, peut être cité comme le nec plus ultra 
du genre madrigal. 

L'aube allait des monts bleus dessiner le contour. 
Jetais avec Phyllis assis au pied d'un frêne; 
J'écoutais ses accents doux dans la nuit sereine, 
Et du jour, pour la voir, j'implorais le retour. 

De peur de réveiller les échos d'alentour, 
Tout bas je lui disais : Ma jeune souveraine, 
Tu verras comme belle est l'aurore, la reine 
Devant qui pâlira chaque étoile à son tour. 

Ensuite tu verras le soleil qui dans l'ombre 
Fera rentrer l'aurore et les astres sans nombre, 
Tant est puissant l'éclat de son rayon vermeil ! 

Mais tu ne verras pas ce qui sera sans voiles 
Pour moi seul : tes beaux yeux qui feront du soleil 
Ce qu'il fait de l'aurore et des blanches étoiles ! 




8o LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXXV 



DOULEUR DE PHEBUS EN L ABSENCE DE LAURE. 

Il Jigliuol di Latona avea già nove. 

Par neuf fois Apollon avait du haut des deux 
Regardé s'il verrait la belle créature, 
Dont il voulut jadis dénouer la ceinture, 
Et qui n'agréa pas ses vœux audacieux. 

Après quil eut cherché cet objet gracieux 
Sans pouvoir recueillir la moindre conjecture, 
Il parut affligé de sa mésaventure, 
Comme un homme qui perd un bijou précieux. 

Et le fils de Latone, attristé, solitaire, 

Ne vit pas revenir la reine de la terre 

Qui vivra, si je vis, dans des milliers de chants, 

Ainsi croyant que Laure était encore absente, 

Il voilait de douleur sa face éblouissante, 

Et ce voile de deuil s'épandait sur les champs. 



PENDANT LA VIE DE I.\URE. 



81 



a II faut s'accoutumer, dit l'abbé de Sade, à trouver 
dans les vers de Pétrarque une allusion perpétuelle 
entre Laure, le laurier et Daphné. 

« Les vers de Pétrarque, où Laure est confondue 
tantôt avec le laurier, tantôt avec Daphné elle-même, 
choqueront sans doute les oreilles délicates des beaux 
esprits de notre siècle. On dit pour excuser cette mé- 
taphore un peu outrée, et ce jeu de mots, que Pé- 
trarque, qui avoit adopté dans sa poésie le système de 
Pythagore sur la transmigration des âmes, paroît avoir 
feint que l'âme de Daphné, changée en laurier, avoit 
passé dans le corps de Laure, après une longue suite 
de transmigrations. 

« Depuis qu'Horace a permis aux poètes de tout 
oser, on ne doit pas faire un crime à Pétrarque de^ 
cette fiction. Cela posé, il est tout simple qu'il confonde 
Laure avec le laurier, et avec la nymphe qu'Apollon 
aimoit, et qu'il se déclarele rival de ce dieu.» (Mém., I, 
p. i 7 8.) 

Les sonnets XXXIII, XXXIV et XXXV étaient sans 
doute liés dans la pensée du poëte; car ils sont tous 
trois écrits sur les mêmes rimes dans le texte italien. 




8 2 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXXVI 

LE CŒUR DE LAURE EST SEUL INACCESSIBLE A LA PITIE. 
Quel ch' in Tessaglia cbbe le man si pronte. 

Celui qui fut si prompt aux champs de Thessalie, 
A rougir la poussière avec des flots de sang, 
Pleura sur son beau-fils en le reconnaissant , 
Au moment qu'il fermait sa paupière pâlie. 

Au courage souvent la tendresse s'allie. 
Le berger, qui tua Goliath en lançant 
La pierre de sa fronde à son crâne puissant, 
Plaignit du roi Saul la fin et la folie. 

Mais vous, dont la pitié n'émut jamais les traits, 
Et qui trouve^ à point des refuges secrets 
Contre le dieu d'amour, mon maladroit complice j 

Vous me voye^ périr, périr de mille morts 
Et vous riave\ pour moi ni larmes ni remords, 
Mais un regard d'orgueil qui me met au supplice. 



PENDANT LA VIE DE LAI RI . 



83 



Le premier quatrain fait allusion à la bataille de 
Pharsale et à la mort de Pompée. L'histoire est d'ac- 
cord avec Pétrarque sur les larmes que versa César, 
lorsqu'on lui présenta la tête de son illustre et malheu- 
reux gendre. Brébeuf dit aussi dans sa Pharsale : 

Celuy qui d'Emathie ensanglanta la plaine. 
Qui marcha sans horreur sur la pourpre romaine. 
Qui d'un hideux carnage assouvit ses désirs, 
N'ose à ce Romain seul refuser ses soupirs. 

Mais Brébeuf ne croit pas plus que Corneille à la 
sincérité de ses regrets : 

Il verse quelques pleurs que l'artifice envoyé; 
Il pousse des soupirs d'un cœur tout plein de joye. 




84 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXXVII 



CONTRE LE MIROIR DE LAURE. 

// mio avversario, in cui veder solete. 

Ce miroir ennemi, dans lequel vous voye% 
Un visage et des yeux que tout le monde estime, 
Vous inspire, Madame, un amour légitime 
Pour les charmes divers à ma perte employés. 

C'est selon son conseil que vous me renvoyé^, 
De peur que je devienne un voisin trop intime. 
Mérité-je, en effet, moi, votre humble victime, 
D'habiter aussi près de vos nobles foyers? 

Mais puisqu'à vous m'unit une chaîne durable, 
Doit-il, en vous rendant à vous-même adorable, 
Vous laisser sans pitié pour ma longue douleur? 

Rappelez-vous Narcisse épris de son image : 
Son sort sera le vôtre; et pourtant, quel dommage 
De voir tomber sur l'herbe une si belle fleur l 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 85 



« Peut-on s'empêcher de concevoir du mépris pour 
les hommes, quand on voit Laure même en butte à la 
jalousie d'un mari, et à des procédés injustes?... Il 
falloit que Hugues de Sade ne fût pas bien amoureux 
d'elle, puisqu'il fut si peu touché de sa mort, qu'il 
n'attendit pas la fin de l'année de son deuil pour se 
remarier. C'est un fait certain qui ne lui fait pas hon- 
neur, et que la vérité de l'histoire ne me permet pas 
de cacher. J'espère que sa famille ne s'en offensera pas. 
Elle peut dire pour la justification du mari de Laure, 
que s'étant si bien trouvé de sa première femme, il ne 
pouvoit trop se hâter d'en prendre une seconde, dans 
l'espérance d'être aussi heureux. 

« Mais que dira-t-on, ajoute en plaisantant l'abbé de 
Sade, lorsqu'on entendra Pétrarque se plaindre d'un 
amant préféré, et faire des imprécations contre lui? 
Plus convaincu que personne de la vertu de Laure, je 
ne puis dissimuler cependant que Pétrarque avoit 
quelque raison de se plaindre. Il la surprit un jour vis- 
à-vis de ce rival heureux qu'elle regardoit avec com- 
plaisance. Le dépit lui dicta ce sonnet et le suivant. » 
(Mem., II, p. 483.) . 




86 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXXVIII 



AUTRE INVECTIVE CONTRE LES MIROIRS. 

L'oro e le perle, e ifior vermigli e i blanchi. 

Les perles, les rubis, Vor et les beaux calices 
Des fleurs que les frimas n'osent pas dessécher, 
Tout cela rfest qu épine et ne peut me toucher, 
Car je ne prise pas les vulgaires délices. 

Aussi me s jour s, mes ans passent dans les supplices; 
L'infortune, il est vrai, saura m'en retrancher. 
Mais j'en accuse moins votre cœur de rocher 
Que ces flatteurs de verre et leurs surfaces lisses. 

N'ont-ils pas imposé silence à mon seigneur? 
Que vous aurait-il dit pour moi, pour mon bonheur, 
En voyant au miroir vos airs de complaisance : } 

Dans les eaux de Vabime instruments fabriqués, 

A l'éternel oubli monstres qui provoque^, 

C'est de vous que mes maux ont dû prendre naissance 



PENDANT LA VIE DE LAUR] . N~ 



« Parlons sérieusement, continue l'abbé de Sade : 
Laure par sa conduite ne donna point de prise aux 
soupçons jaloux. Son amant et son mari avoient tort 
s'ils connoissoient d'autre jalousie que celle qui est 
inséparable de l'amour. Rien de plus innocent, de plus 
simple que la vie qu'elle menoit. Toujours renfermée 
dans sa maison, uniquement occupée de l'éducation 
de ses enfants, des soins de son ménage, elle ne sortoit 
que pour remplir quelques devoirs de société, ou pour 
s'assembler avec ses amies avec qui elle faisoit quel- 
quefois des parties de promenade. » (Mém., II, 
p. 4 85.) 

Narcisse, dont la métamorphose est rappelée dans le 
sonnet précédent, a souvent inspiré les poètes. Voici 
un joli sixain extrait de la Guirlande de Julie par 
Habert : 

Epris de l'amour de moi-même, 
De berger que j etois, je devins une fleur. 

Faites profit de mon malheur, 
Vous que le ciel orna d'une beauté suprême ; 

Et pour en éviter les coups, 
Puisqu'il faut que tout aime, aimez d'autres que vous. 

Au neuvième vers, traduit exactement : Questi poser 
silen^io alsignor mio, seigneur est synonyme d'Amour. 




88 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XXXIX 



IL SE RESOUT A REVOIR LES BEAUX YEUX SANS LESQUELS 
IL NE PEUT VIVRE. 

Io seniia dentr' al cor già venir me no. 

Déj assemblaient en moi s'éteindre les esprits 
Qui reçoivent de vous le feu qui les anime $ 
Mais à la vie on tient d'un instinct longanime. 
Sur le point de la perdre on en sent tout le prix. 

Enfin, brisant le joug, mon désir a repris 
Le chemin qu'oubliait mon cœur pusillanime 
Et dont le détournait mon orgueil magnanime $ 
Car j'aimais mieux la mort que subir le mépris. 

Il m'a donc entraîné, tardif et plein de honte, 

Moi, presque l'ennemi du culte d'Amathonte, 

A revoir les beaux y eux que je crains d'offenser. 

Qu'un seul de vos regards au fond de moi pénètre! 
Je vivrai, tant ils ont de pouvoir sur mon être ! 
Mais sans cette faveur je n'ai qu'à trépasser. 



PENDANT LA VIE DE LAURE 



8 9 



« Quand Pétrarque, dit l'abbé de Sade, avoit passé 
quelques jours sans voir Laure, il sentoit un désir 
violent d'aller la chercher dans les endroits où il avoit 
coutume de la voir, et il n'y pouvoit pas résister : elle 
de son côté, lui faisoit alors meilleure mine qu a l'or- 
dinaire, par la crainte qu'elle avoit de le perdre. Ce 
sonnet le prouve. » (Afem., I, p. 295.) 

Cette dernière réflexion est confirmée parles paroles 
que Pétrarque prête à sa maîtresse dans son Triomphe 
de la Mort. Laure lui dit : 

« Ce que j'ai laissé voir de moi et ce que j'en ai tenu 
caché dans mon âme, ce fut là ce qui maintes fois t'a 
ramené et arrêté, comme fait le frein du cheval qui 
s'emporte. 

« Plus de mille fois la colère s'est peinte sur mon 
visage, tandis que mon cœur brûlait d'amour : mais 
jamais en moi le désir n'a triomphé de la raison. 

a Ensuite, quand je t'ai vaincu par la douleur, j'ai 
ramené vers toi mes yeux remplis alors de suaves re- 
gards, sauvant à la fois ta vie et notre honneur, a — 
Traduction du comte de Gramont, p. 290. 




90 ÊES SONNETS DE PETRARQUE 



XL 



EN PRÉSENCE DE LAURE SON CŒUR S'ENFLAMME ET SA 
LANGUE SE GLACE. 

Se mai foco per foco non si spense. 

Le feu n'est pas éteint par une flamme ardente, 
Ni le fleuve tari par la pluie abondante ,• 
Car la loi générale est que tout élément 
De l'élément pareil reçoive accroissement . 

Près de celle qui tient mon âme dépendante, 
Lorsque ma joie, Amour , devrait être évidente. 
Pourquoi m'inspires-tu si malheureusement 
Que ma langue se glace et perd le mouvement? 

S'il tombe de trop haut à travers maint obstacle, 
Le Nil assourdit ceux qu'attire un tel spectacle. 
Le soleil blesse V œil fixé sur son brasier. 

De même, dans l'excès du bonheur de l'atteindre, 
Mon désir vers le but s'use et semble s'éteindre. 
Trop d'éperon parfois ralentit le coursier. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 9 1 



« Le bon accueil que Laure faisoit à Pétrarque dans 
ces circonstances (voir la note précédente) dérangeoit 
ses projets de guérison, ranimoitses espérances, et lui 
donnoit du courage. Il vouloitlui parler de son amour, 
il en cherchoit les occasions ; mais plus il en avoit le 
désir, moins il en avoit la force. Il n'est pas le premier 
amant qui se soit plaint des mauvais etfets que pro- 
duisent quelquefois des désirs trop ardents. Il cherche 
dans ce sonnet la cause d'un effet qui lui paroissoit 
extraordinaire et qui ne l'étoitpas. » (Mém., I, p. 296.) 

L'abbé de Sade a raison : l'amour vrai est timide; 
l'amour vrai hésite longtemps à se faire connaître par 
la parole. 

« En amour, dit Pascal, un silence vaut mieux qu'un 
langage. Il est bon d'être interdit, il y a une éloquence 
de silence qui pénètre plus que la langue ne sauroit 
faire. Qu'un amant persuade bien sa maîtresse quand 
il est interdit, et que d'ailleurs il a de l'esprit! » — 
Discours sur les passions de l'amour. 




9 " 2 LE S SONNETS DE PETRARQUE 



XLI 



SUR LE MEME SUJET. 



Perch' io t'abbia guardato di men\ogna. 



Toi que j 'ai de mensonge et de propos futile 
Gardée, ingrate langue, enfuyant V air des cours. 
Loin de me faire honneur par de nobles discours, 
Tu ne sais m'attirer que le sourire hostile. 

Quand pour dire merci tu me serais utile, 
C'est alors que surtout me manque ton concours >• 
Tu ne trouves alors que des mots froids et courts, 
Comme un homme qui rêve ou sans esprit fertile. 

Tristes larmes ! et vous, mes compagnes des nuits, 
Quand je veux être seul vous double^ mes ennuis ,■ 
Et vous ne coule\ plus quand je suis devant elle. 

Et vous, soupirs, si prompts à réveiller mes maux, 
Vous vous glisse^ à peine entre deux ou trois mots ,• 
Mes traits témoignent seuls de ma peine mortelle. 






PENDANT LA VIE DE I.AURE. 



q3 



« Un jour, dit l'abbé de Sade, Pétrarque, plus hardi 
qu'à l'ordinaire, entreprit d'entretenir Laure de sa 
flamme et de sa souffrance au milieu des rigueurs dont 
elle l'accabloit, il vouloit lui reprocher la façon dont 
elle traitoit l'amant le plus fidèle et le plus discret; 
mais à peine eut-il ouvert la bouche que Laure, con- 
noissant à son air ce qu'il vouloit dire, le quitta sur le 
champ, et lui défendit de paroître jamais devant elle. » 
(Mém., I, p. 298.) 

L'abbé de Sade a vu cette défense dans la quatrième 
ballade, dont voici la traduction : 

« Bien qu'à tort elle me prive de ce qui m'a séduit, 
dans mon ferme vouloir je reste inébranlable. — Dans 
les cheveux d'or elle a caché le lacs avec lequel m'étreint 
Amour, et des beaux yeux elle a fait jaillir le froid 
regard qui m'a percé le cœur... — Hélas! de ces 
blonds cheveux m'a été ravie la douce vue, et, changés 
pour moi, ces deux flambeaux honnêtes et charmants 
m'attristent par leur fuite... » 




94 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XLI1 



IL SOUFFRE TANT QU IL PORTE ENVIE AUX CHOSES 
INANIMÉES. 



Poco era ad appressarsi agli occhi miei. 

Pour peu que de mes yeux veuille se rapprocher 
La lumière que j'aime et qui de loin me blesse, 
Le bonheur reviendra dissiper ma faiblesse, 
Et mes pas désormais ne sauraient trébucher. 

Mais si mon sol ingrat ne peut se défricher, 

Si mon âpre nature a trop peu de souplesse 

Pour obtenir merci par des airs de noblesse, 

Plaise à Dieu que mon cœur se transforme en rocher l 

Comme le diamant, la plus dure des pierres. 
Ou le jaspe qui plaît aux vulgaires paupières, 
Que ne suis-je insensible et tout matériel l 

Je serais délivré des tourments de la vie, 

Dont le fardeau croissant fait que je porte envie 

Aux épaules d Atlas qui soutiennent le ciel. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. ()5 



Pétrarque se plaint encore ici de la rigueur de Laure. 
« Cette rigueur, suivant l'abbé de Sade, fit une telle 
impression sur lui qu'il en devint malade. La douleur 
étoit peinte sur son visage, il étoit pâle et défiguré. 
Quand Laure le vit dans cet état, elle en fut si touchée 
qu'elle ne put s'empêcher de jeter un regard sur lui; 
et il n'en fallut pas davantage pour rendre à Pétrarque 
la joie, la santé et les belles couleurs de son teint. Il 
avoit fait une ballade pour se plaindre (voir ci-dessus), 
il en fit une autre [la v e ] pour exprimer sa joie et sa 
reconnaissance. » (Mera., I, p. 299.) Voici cette bal- 
lade sauf la dernière phrase : 

« En tournant les yeux sur ma nouvelle couleur qui 
fait souvenir de la mort, vous avez eu pitié : de là ce 
bienveillant salut qui retient mon cœur à la vie. — La „ 
frêle existence qui me reste fut de vos beaux yeux un 
don manifeste et de votre voix angélique et suave. Je 
reconnais que je leur dois tout, puisqu'ils ont réveillé 
mon âme alourdie, comme on réveille avec la verge 
un animal paresseux. » 




96 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XLIII 



ESPERANCE DEÇUE. 



Se col cieco désir, che 'l cor distrugge. 



Si l'aveugle désir qui me dévore Vâme 
Ne me Jait pas tromper dans le compte du temps, 
Prompts comme la parole échappent les instants, 
Les instants de bonheur que ma pitié réclame. 

Quelle ombre si cruelle ou quelle ardente flamme 
Détruit , prête à s'ouvrir, la fleur de mon printemps? 
Quel est dans mon bercail l'ennemi que j'entends? 
Qui porte en ma moisson une tranchante lame? 

Ahlje Vignore. Mais, ce dont je suis certain, 
C'est qu'Amour m'a leurré d'un fortuné destin 
Pour aggraver la peine en mon cœur solitaire 

Aussi je me rappelle avoir lu quelque part 
Que l'homme, avant le jour du suprême départ, 
Ne peut se dire exempt des maux de cette terre. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. qj 



« Laure vouloit bien être aimée de Pétrarque; mais 
elle ne vouloit pas qu'il lui parlât jamais de son amour. 
Elle le traitoit avec rigueur toutes les fois qu'il entre- 
prenoit de déclarer ses feux : mais quand elle le voyoit 
au désespoir, elle le ramenoit bien vite par quelque fa- 
veur légère. Un regard, un geste, un mot suffisoit 
pour cela. 

« Cette alternative de grandes rigueurs et de petites 
faveurs est la clef de la conduite de Laure; c'est par 
cet innocent artifice qu'elle trouva moyen de retenir 
dans ses fers, pendant plus de vingt ans, l'homme le 
plus ardent et le plus impétueux, sans faire la moindre 
brèche à son honneur... 

a C'est bien mal la connoître que d'alléguer ce son- 
net, comme ont fait quelques auteurs, pour prouver 
que Pétrarque obtint de Laure les dernières faveurs... 
Il est difficile de sçavoir ce qu'elle lui avoit fait espé- 
rer... Il y a apparence qu'elle lui avoit promis de se 
trouver à quelque promenade, à quelque assemblée 
où elle ne parut pas. » (Mém. de l'abbé de Sade, 
I, p. 3oo.) 

On reconnaît dans les deux derniers vers un fameux 
axiome de Solon, que Montaigne a paraphrasé (liv. I, 
ch. 18). Ovide l'avait déjà mis en vers dans sa méta- 
morphose d'Actéon : 

Scilicet ultitna semper 
Exspectanda dies homini est : dicique beatus 
Antc obitum nemo supremaque fanera débet. 



g8 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XLIV 

l'amour a beaucoup d'amertume et peu de douceur. , 
Mie venture al venir son tarde e pipe. 

Les beaux jours sont pour moi paresseux à venir. 
S'ils approchent un peu, mon espérance augmente : 
La crainte, le désir, tout alors me tourmente ; 
Puis ils partent soudain quand je crois les tenir. 

On verra la mer vide et les monts s'aplanir; 
La neige deviendra noire, tiède et fumante; 
Le soleil descendra dans sa gloire charmante 
Sur les lieux où VEuphrate au Tigre va s'unir; 

Avant que ma douleur trouve ni paix ni trêve, 
Avant qu'Amour et Laure, accueillant mon doux rêve. 
Veuillent bien me traiter avec moins de mépris. 

S if ai quelque douceur après tant d'amertume, 
De l'aigreur et du mal la funeste coutume 
Ne laisse pas mon cœur en goûter tout le prix. 



PENDANT LA VIE DE 1 ATRE. 



99 



M. Blazc de Bury ne croit pas aux soupirs de Pé- 
trarque, et s'en moque : 

a Pétrarque, dit-il, n'est qu'un admirable troubadour: 
il se monte la tête; ces sonnets palpitants d'amoureux 
délire, son cœur ni sa main ne tremblent lorsqu'il les 
écrit, et parmi tant de cruels soupirs, il n'en est guère 
dont il n'ait d'avance combiné l'harmonie... Cet amour, 
composé bizarre de poésie et de mysticisme, où l'an- 
tique littérature classique se confond dans l'art des Pro- 
vençaux; cet amalgame des éléments les plus hétéro- 
gènes : sensualité, christianisme, fantaisie arabe, théo- 
logie aristotélique, cléricalisme et troubadourisme, 
— bien subtil qui l'analysera, — mais, tenons-nous-le 
pour dit, c'est un peu tout cela qui s'appelle Laure, 
madonna Laura! Et quand Pétrarque, altéré de soli- 
tude, quitte Avignon pour s'enfuir à Vaucluse, c'est 
avec tous ces éléments qu'il cohabite, s'imaginant de 
bonne foi ne vivre qu'avec le souvenir d'une femme. » 

Verbiage fantaisiste. L'auteur avoue plus loin que le 
poè'te fut ému à la mort de Laure. L'aurait-il pleurée 
s'il n'avait aimé qu'une allégorie? (Voir le commen- 
taire du sonnet XVI.) 





100 LES SONNETS DE PETRAROUE 



XLV 



A MESSER AGAPITO AVEC QUELQUES PRESENTS. 

La guancia, chcfu già piangendo stanca. 

Mon cher seigneur, sur l'un des dons de ma tendresse 

Repose^ votre front que les pleurs ont lassé, 

Et soye\ désormais instruit par le passé 

Qu'il faut craindre V Amour et sa flèche traîtresse. 

Puis, le second, de peur de nouvelle maîtresse, 
Fermera le chemin de votre cœur blessé ; 
Alors les faux regards qui vous ont caressé 
Exerceront en vain leur ruse et leur adresse. 

Buve^ dans le troisième avec empressement 
Le suc, doux à la fin, âpre au commencement , 
Dont la vertu vaincra l'ennui qui vous résiste. 

Pour moi, veuille^ me mettre en quelque lieu secret 
Ou le nocher du Styx oubliera que j'existe, 
Si toutefois mon vœu ne vous semble indiscret. 






PENDANT LA VIE DE LAURE. loi 



Ce sonnet est peut-être adressé au quatrième fils du 
vieil Etienne Colonna, qui se nommait Agapito. Il fut 
évèque de Luna en 1344 et mourut la même année. Il 
n'avait que la tonsure lorsqu'il fut promu à l'épiscopat. 
Selon toute apparence il n'avait pas encore embrassé 
l'état ecclésiastique, lorsque Pétrarque lui envoya trois 
présents. (i336?) 

Quels étaient ces présents? On peut supposer que le 
premier, destiné à reposer la joue (la guancia), était un 
"coussin ou un fauteuil. On ne peut se méprendre sur 
le troisième; c'était évidemment un calice ou une coupe. 
Quant au second, je ne devine pas sa nature. Voici le 
quatrain tout entier avec la traduction littérale. Com- 
prendra qui pourra: 

Con l'altro richiudete da man manca 
La strada a' messi suoi ch' indi passaro, 
Mostrandovi un d' agosto e di gennaro: 
Perch' alla lunga via tempo ne manca. 

Avec l'autre fermez du côté gauche 
Le chemin à ses messagers qui par là passèrent, 
En vous montrant le même en août qu'en janvier, 
Pour qu'à la longue route le temps ne manque pas. 

Selon l'opinion commune, au dire de Velutello, les 
trois présents étaient un coussin, un bréviaire ou missel 
et un calice. 




102 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XLVI 



IMPRECATION CONTRE LE LAURIER. 

L'arbor gentil che forte amai molt' anni. 

L'arbre divin si cher à mes jeunes années, 
Tant qu'autour de ma tête il a daigné verdir, 
Dans les leurres d'amour fit croître et resplendir 
Les inspirations que Dieu in avait données. 

Mais depuis que mon rêve a les ailes fanées. 
J'ai vu ce bois si doux contre moi se roidir, 
Et vers l'unique objet que je veuille applaudir, 
Mes plaintes sans espoir se sont dès lors tournées. 

Que dira de mes vers V amoureux palpitant, 
Qui n'y trouvera pas l'ivresse qu'il attend, 
Mais le reflet des maux que pour Laure j'endure? 

Que personne, ô laurier, ne t'aime désormais ! 
Qu'un rayon de soleil ne t' échauffe j amais , 
Pour que l'ombre et le froid détruisent ta verdure l 



PENDAN l LA VIE DE LAURE. Io3 



Dans ses dialogues De contemptu mundi écrits vers 
1 343, Pétrarque se fait adresser par saint Augustin de 
vifs reproches sur sa passion pour Laure et le laurier. 

« Vous avez fait faire son portrait par un peintre ha- 
bile, lui dit le saint, et vous le portez toujours avec 
vous. Aviez-vous peur que la source de vos larmes ne 
tarît? Mais n'est-ce pas le comble de la démence d'a- 
voir étendu cette passion jusqu'aux choses mêmes dont 
le nom a quelque rapport à celui de Laure ? Depuis que 
vous l'aimez vous n'avez que le laurier en tête et dans 
la bouche, comme si vous étiez un prêtre d'Apollon 
ou un habitant des rives du fleuve Pénée : vous ne 
faites point de vers où il n'en soit question. Pourquoi 
avez-vous recherché avec tant d'empressement cette 
couronne de laurier, qui étoit autrefois la récompense 
des poètes? Pourquoi vous êtes-vous donné tant de 
mouvements pour l'obtenir? Avouez-le de bonne foi; 
n'est-ce pas plutôt le nom que la chose qui vous ten- 
toit? » {Mém., II, p. 122.) 

C'est le 8 avril 1 341 que Pétrarque fut couronné au 
Capitole. (Voir l'introduction, I.) 




104 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XLVII 



IL BENIT TOUTES LES CIRCONSTANCES DE SON 

innamoramento. 
Benedetto sia 7 giorno e 7 mese e 7 anno. 

Bénis soient l'an, le jour, le mois et la saison, 
Le temps, Vheure, l'instant et l'heureuse contrés, 
L'endroit, la place même où je l'ai rencontrée, 
Celle dont les beaux yeux enchaînent ma raison! 

Et bénis soient Amour et notre liaison l 
Car j'aime la rigueur que ce dieu m'a montrée -, 
J'aime la flèche aiguë en mon sein pénétrée 
Et la profonde plaie où tombe le poison l 

Qu'ils soient aussi bénis les accents de tendresse, 
Les plaintes, les soupirs qu'à ma dame j'adresse, 
Les pleurs que j'ai versés en invoquant son nom! 

Qu'ils soient enfin bénis les écrits que m'inspire 
Le charme de penser à son cruel empire! 
Puissent-ils pour sa gloire avoir quelque renom! 



PI NDANT LA VIE DE LAURE. 



100 



Antoni Deschamps a traduit ce sonnet avec élégance 
et fidélité. Desportes l'a imité en prenant le contre- 
pied. Voici cette imitation : 

Mal-heureux fut le jour, le mois et la saison 
Que le cruel Amour ensorcela mon ame, 
Versant dedans mes yeux, par les yeux d'une daine, 
Une trop dangereuse et mortelle poison. 

Hélas ! je suis tousjours en obscure prison : 
Hélas ! je sens tousjours une brûlante flamme : 
Hélas ! un trait mortel sans relâche m'entame, 
Serrant, brûlant, navrant esprit, ame et raison. 

Que sera-ce de moy? Le mal qui me tourmente. 
En me désespérant, d'heure en heure j'augmente, 
Et plus je vay avant, plus je suis mal-heureux. 

Que maudicte soit donc ma dure destinée, 
L'heure, le jour, le mois, la saison et l'année 
Que le cruel Amour me rendit amoureux. 

[Diane, liv. I, sonnet xlvii.) 




lof) LES SONNETS DE PETRARQUE 



XLVIII 

ONZIÈME ANNIVERSAIRE DE SON AMOUR. 

Padre delciel, dopo i perduti giorni. 

Père du ciel, pardon des jours et nuits stériles 
Perdus à concevoir des choses puériles, 
Perdus à contempler avec un fol désir 
Le fantôme charmant que je ne puis saisir l 

Permets que désormais de ces rêves fébriles 
Ta grâce me ramène aux études viriles, 
Si bien qu'avec ses rets ne pouvant réussir, 
Mon ennemi si fier ait mortel déplaisir. 

Pour la onzième fois voici finir Vannée, 
Depuis qu'au joug cruel ma vie est condamnée, 
Et que mon front d'agneau subit son poids de fer. 

Mais qu'importe aujourd'hui mon indigne souffrance ! 
Aujourd'hui que Jésus pour notre délivrance 
Sur la croix des méchants a lui-même souffert . 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 1 07 



On lit dans une lettre de Pétrarque ce qu'il éprou- 
vait après dix ans d'amour: 

« Le feu dont je brûlois depuis dix ans avoit pénétré 
jusque dans la moelle de mes os: ma santé étoit alté- 
rée, je n'étois plus le même ; un poison lent me minoit, 
à peine avois-je la force de porter des membres dessé- 
chés. Je voulus sortir de cet état et recouvrer ma li- 
berté. La chose n'étoit pas aisée : chasser une maî- 
tresse d'un cœur où elle règne despotiquement depuis 
dix ans, c'est un très-grand ouvrage. Comment attaquer 
un ennemi redoutable avec des forces affoiblies ? » 
(Mém. pour la vie de Pétrarque, I, p. 3 10.) 

Pétrarque fit donc de sérieux efforts pour combattre 
sa passion. L'abbé de Sade attribue même ses voyages 
de Rome et des Pyrénées en 1 3 36 et 1 337 à son désir « 
d'assurer sa guérison par l'absence. Mais on voit par 
ce sonnet, écrit le 6 avril 1 338, que le remède le plus 
efficace ne lui avait pas réussi, puisqu'il avait recours à 
Dieu à la fin de la onzième année. Inutile de dire que 
le nouvel effort dont témoigne cet acte de repentir ne 
fut pas plus heureux. 




I08 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XLIX 



LAURE EST PRIEE DE NE PAS HAÏR SA DEMEURE, QUI EST LE 
CŒUR DU POETE. 



Se voi poteste per turbati scgni. 

Laure, si vous pouve\par vos airs de colère, 
En secouant la tête, en détournant les yeux, 
Même en me dérobant vos traits si gracieux 
Par la fuite ou l'emploi d'un voile tutélaire ,■ 

Si vous pouve^ ainsi, ne sachant vous y plaire, 
Sortir jamais du cœur, à vous dévotieux, 
D'où surgira peut-être un laurier précieux, 
La cause qui vous meut me parait juste et claire. 

La plante délicate est sans attachement 

Pour le terrain aride, et naturellement 

Elle accueille avec joie un changement de gîte. 

Mais puisque le destin ne vous a pas permis 
D'habiter dans un cœur qui vous soit plus soumis, 
N'ajoute^ pas la haine à l'émoi qui l'agite. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 1 0() 



« Laure, qui ne vouloit ni se donner à lui. ni le per- 
dre, n'eut pas plus tôt aperçu les nouveaux efforts qu'il 
faisoit pour briser ses fers, qu'elle mit en usage pour 
l'y retenir les petites ruses qui lui avoient jusqu'alors 
si bien réussi: air moins sévère, regards plus doux, pe- 
tits mots en passant, etc. » [Mém., I, p. 3i i.) 

L'abbé de Sade que je viens de citer dit spécialement 
à l'occasion du sonnet XLIX: 

« Quand Laure avoit quelque sujet de se plaindre de 
Pétrarque, il étoit aisé de s'en apercevoir. Dès qu'il pa- 
roissoit, elle avoit l'air troublé, elle baissoit les yeux, 
ou détournoit la tête pour ne pas le voir; enfin elle étoit 
toujours prête a fuir. 

« Pétrarque se plaint amèrement de toutes ces ma- 
nières dans le sonnet suivant (celui ci-contre); mais je 
ne sais s'il avoit raison de se plaindre. Je crois que 
Laure n'auroit pas eu l'air troublé en le voyant, et 
n'auroit pas tant fait de simagrées, s'il lui avoit été tout 
à fait indifférent. » (Mém.< I, p. 3o2.) 

Le dernier tercet semble imité d'Ovide {Ex Ponto, 
II, 8) : 

Denique, quœ mecum est, et erit sine fine, cavete 
Ne sit in inviso vestea figura loco. 




I T O LES SONNETS DE PETRARQUE 



IL DEMANDE QUE SA FLAMME SOIT COMMUNIQUEE A LAURE. 

Lasso, che mal accorto fui da prima. 

Hélas! combien d'abord je fus malavisé 
Lorsque Amour est venu troubler ma quiétude l 
Par son air séducteur troublant ma solitude, 
Il entra dans mon âme et j'en fus maîtrisé. 

Je n'avais pas prévu qu'il lui serait aisé 
D'abattre mon courage et ma ferme attitude. 
Par malheur c'est ainsi qu'il en va d'habitude 
De qui s'estime plus qu'il doit être prisé. 

A quoi bon désormais tenter la résistance? 
Est-ce avec la prière et la plus vive instance 
Que Von peut retenir une flèche qui part? 

Je n'ai plus qu'un désir: non pas qu'Amour tempère 
La flamme qui me brûle et qui me désespère • 
Non, mais bien que du feu Laureait aussi sa part. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. I I 1 



Pour montrer à quel point Pétrarque fut repris d'a- 
mour, l'abbé de Sade dit, d'après un madrigal, qu'il 
trembla de tous ses membres à la vue d'une fille des 
champs qui lavait un voile de Laure, qu'il se sentit 
alors dans l'impossibilité de résister à sa passion et qu'il 
en fit l'aveu dans le sonnet ci-contre. (Mém., I,p. 3o5.) 

Voici le madrigal en question; c'est le premier du 
recueil : 

Diane à son amant dut plaire, 
Quand il la vit dans l'onde claire. 
Ainsi, malgré ses rudes chants, 
Me plut cette fille des champs. 
Lavant le voile qui ce l'aure i 
Tient les blonds cheveux à couvert : 
Si bien qu'en la saison de Flore 
Mon corps trembla comme en hiver. 

Ce sonnet finit comme le précédent, par une imita- 
tion d'Ovide (Met. de Scylla) : 

Nec medeare mihi, sanesque hœc vulnera mando, 
Fine nihil opus est : partent ferat Ma caloris. 

« Je ne demande pas un remède qui guérisse ma 
blessure. Il ne s'agit pas d'éteindre mon amour, mais 
de le faire partager à Scylla. » 



1 C'est Y aura de l'italien (zéphir, vent agréable], francisée pour con- 
server le double sens : l'aura et Laura. 



I 12 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LI 



LA CHUTE. 



Del mar Tirreno alla sinistra riva. 



De la mer de Tyrrhène à la sinistre rive 
Où gémissent les flots sous les baisers du vent, 
J'ai vu soudain verdir le feuillage mouvant 
De l'arbre dont il faut que si souvent j'écrive. 

Et je pleurais les biens dont ma dame me prive, 
Quand Amour, au hasard me poussant en avant, 
Dans un ruisseau caché me fit choir tout rêvant. 
Avec ce dieu malin rien de bon ne m'arrive. 

Seul et plus mort que vif, dans un vallon désert, 
Je rougis de moi-même et de mon aventure. 
La honte d'éperon heureusement nous sert. 

Lespensers de mon cœur changèrent de nature, 
Mes yeux devinrent secs, tandis qu'à la torture 
Mes deux pieds tout mouillés sanglotaient de concert. 



ri NDAN 1 LA VIE DE LAURE. I I 5 



Ce sonnet et les deux suivants se rapportent au pre- 
mier voyage de Rome, que l'abbé de Sade fixe aux 
années i 336 et i33y. Les commentateurs ne sont pas 
d'accord sur cette époque. 

« Le vaisseau qui portoit Pétrarque, dit l'abbé de 
Sade, ayant abordé sur la côte de Toscane, il aperçut 
un laurier. Son premier mouvement fut d'y courir. 
Trop hors de lui pour faire attention où il portoit ses 
pas, il tomba dans un ruisseau qu'il falloit passer pour 
arriver à l'objet de son empressement : cette chute le 
fit évanouir. 

« Voilà le sujet du sonnet (ci-contre), qui prouve 
combien Pétrarque étoit occupé de Laure, malgré 
tous ses projets, puisque la vue seule d'un laurier lui 
causoit des émotions si vives, dont il n'étoit pas le 
maître. 

« Je n'ai pas traduit les trois derniers vers de ce 
sonnet parce que je n'y ai rien compris. Pétrarque 
s'applaudit d'avoir les pieds mouillés au lieu des yeux ; 
il désire quun avril plus doux vienne sécher ses yeux. 
Qu'est-ce que cela veut dire? » (Mém., I, p. 3i6.) Je 
n'ai guère mieux compris et j'ai laissé Yavril plus 
doux. 

M. P. Leroux croit qu'il s'agit d'une chute symbo- 
lique, d'une allusion à ia liaison coupable mentionnée 
dans la note préliminaire de cette 2 e série. Pourquoi 
ne pas voir tout simplement dans cette chute un acci- 
dent physique faisant diversion à une douleur morale? 



I 

1 1 4 LES SONNETS DE PETRARQUE 



lu 



LA VUE DE ROME L EXCITE A S AFFRANCHIR DU JOUG DE LAURE, 
MAIS L'AMOUR NE LE PERMET PAS. 



L'aspetto sacro délia terra vostra. 

Rome avec son aspect de capitale austère 
M'inspire le regret du passé douloureux : 
Reste ici, me dit-elle ,• où cour s- tu, malheureux ? 
Vois ici le chemin du ciel et du mystère. 

Mais un autre penser survient involontaire 
Et me crie à son tour : O poète amoureux , 
Pourquoi ne fuis-tu pas? Si ton âme est d'un preux, 
Retourne aux lieux aimés où Laure est solitaire. 

A ce nouvel avis je sens incontinent 

Tout mon être glacé, comme un homme apprenant 

Un sinistre imprévu qui l'atteint ou menace. . 

Puis la première idée à l'instant reparaît, 
Et combat la seconde au moins aussi tenace. 
Laquelle prévaudra? C'est encore un secret. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. I 1 5 



« Qui pourroit exprimer la joie qu'il ressentit, — c'est 
toujours l'abbé de Sade que je cite, — lorsque du haut 
du vaisseau qui le portoit il put découvrir l'Italie, cette 
chère patrie après laquelle il soupiroit depuis si long- 
temps? Il l'avoit quittée dans un âge, où l'âme unique- 
ment occupée des besoins du corps, ne voit rien au 
delà. 

« A son aspect il sentit s'élever dans son cœur des 
remords sur une passion mal éteinte, qui le dégradoit 
en l'attachant à une terre barbare, pour qui il avoit 
conçu le plus grand mépris. 

« C'est à la vue de l'Italie qu'il fit le sonnet (ci-contre], 
où il peint si bien l'état de son âme, déchirée par les 
combats que l'amour et la raison se livroient encore. 
Je ne doute pas qu'il ne soit adressé à l'évêque des 
Lombez. » (A/e'm., I, p. 3 14.) 

La plupart des auteurs croient que ce sonnet a été 
composé, non pas à la vue de l'Italie, mais à la vue de 
Rome. C'est pourquoi je me suis permis d'introduire 
dans ma traduction le nom de cette ville, qui n'est pas 
dans le texte. 




1 I G LES SONNETS DE PETRARQUE 



LUI 

IL FUYAIT L'AMOUR ET IL EST TOMBE ENTRE LES MAINS DE 
SES MINISTRES. 

Ben sapev' io che natural consigiio. 

Amour, je savais bien qiïen vain V esprit raisonne 
Quand le cœur a goûté ton fol enchantement -, 
J'avais déjà subi Vincroyable tourment 
D'être percé des traits que ta mère empoisonne. 

N'en puis-je pas parler d'ailleurs mieux que personne, 
Moi qui de leur atteinte ai souffert récemment ? 
Voici ce qui m'advint sur l'humide élément 
Que File d'Elbe avec la Toscane emprisonne. 

Je voulais par la fuite échapper à tes mains, 
Et comme un inconnu j'allais par les chemins 
Ou m'agitaient les flots, et le ciel et l'orage ; 

Quand tes ministres par un assaut clandestin 
Me firent bientôt voir qu'à ton fatal destin 
Mal fait qui se dérobe ou résiste avec rage. 



PENDAN I LA VIE DE LAURE 



1 <7 



« Le vaisseau fut agité par la tempête sur cette côte 
de Toscane, entre l'Elbe et le Giglio, deux petites isles 
situées vis-à-vis Sienne et Orviette. Comme Pétrarque 
craignoit extrêmement la mer, cette tempête le fit beau- 
coup souffrir. » 

L'abbé de Sade ajoute à propos du second tercet : 

« Ces ministres qui venoient, dit Pétrarque, je ne 
sais d'où {Qiiand'ecco i taoi ministri, inon so d'onde), 
ont beaucoup embarrassé les commentateurs. Pour 
moi j'avoue de bonne foi que je ne sçais pas deviner; ce 
qui me paroît de plus vraisemblable, c'est qu'il veut 
parler des charmes de Laure, que l'amour retraçoit à 
son imagination, pour le tenter de retourner à elle. » 
(A/era., I, p. 317.) 

Pétrarque entendait-il par ministres d'amour Bel- 
Accueil, Déduyt, dame Oyseuse, tous ces personnages 
allégoriques du Roman de la Rose, ressuscites par Clé- 
ment Marot et perfectionnés par Mademoiselle de 
Scudéry? 

Velutello dit en parlant de ces ministres : Intesi 
per gli amorosi pensieri. Gesuoldo croit aussi qu'il 
s'agit du souvenir de Laure et du désir de la revoir. 
Mais il rapporte une autre opinion : Alcuni dicono 
che il Poe navigando se innamorasse di una leggie- 
dra fianciulla che era in mare. 




F I N LES SONNETS DE PÉTRARQUE 



LIV 

PAR QUEL PRODIGE IL TROUVE POUR L AMOUR TANT DE 
PENSERS, DE SOUPIRS ET DE VERS. 

Io son già stanco di pensar si corne. 

Comment puis -je sur vous concentrer mes penser s, 
Sans me sentir le cœur brisé de lassitude? 
Comment puis-je encor vivre en votre servitude. 
Après tant de soupirs vainement dépensés? 

Comment pour tant d'écrits si mal récompensés, 
Qiioiquà votre louange ils soient tous d'habitude, 
La parole et le souffle et le goût de l'étude 
AsSeç abondamment me sont-ils dispensés? 

Comment mes pieds ont-ils la force nécessaire 
Pour vous porter partout mon hommage sincère 
Et pour suivre sans but votre morne étendard? 

Que d'encre et de papier j'use pour vous déplaire! 
Si du. moins en cela j'encours votre colère, 
C'est la faute d'Amour et non le défaut d'art. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. IIQ 



L'absence et les voyages n'avaient pas guéri Pé- 
trarque ; il en convient lui-même dans un de ses dia- 
logues avec saint Augustin {De contemptu mundi) : 

« La liberté, dit-il, a toujours été le véritable motif 
de tous mes voyages, et de mes retraites à la campagne. 
J'ai été la chercher partout, au couchant, au nord, jus- 
qu'aux bornes de l'océan. Vous voyez à quoi cela m'a 
servi ; je suis comme la biche de Virgile, qui court les 
forêts et les champs, traînant partout avec elle le trait 
fatal qui l'a blessée. » Saint Augustin lui répond : 

« Le voyage fait plus de mal que de bien à celui qui 
porte son mal avec lui. On pourroit vous appliquer la 
réponse de Socrate à un jeune homme, qui seplaignoit 
du peu de profit qu'il avoit retiré de ses voyages : — 
Cela vient de ce que vous voyagiez avec vous. Tecunt 
enim peregrinabaris. — Avant d'entreprendre des 
voyages, il faut préparer votre âme [déposer le poids 
de l'âme, comme dit Sénèque ; et ne jamais regarder 
derrière soi.] Sans quoi on iroit en vain au bout du 
monde. Vous savez ce vers d'Horace : Cœlum non ani- 
mum mutant qui trans mare currunt. » (Mém. de 
l'abbé de Sade, II, p. 12b.) 

Le conseil paraît sage ; mais se défait-on d'une idée 
comme d'un vêtement? 




120 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LV 



LES YEUX DE LAURE. 



/ begli occhi ond' ï fui percosso in guisa. 

Les beaux yeux qui m'ont fait cette douleur sauvage 
Dont, sans leur doux regard, il me faudra mourir, 
Dont nulle autre vertu ne pourra me guérir: 
Ni pierre d'outremer ni magique breuvage $ 

Ces beaux y eux m'ont si bien réduit en esclavage 
Qu'il n'est plus quhm penser dont f aime àme nourrir 
Et qu'à d'autres liens je ne puis recourir, 
Pas plus qu'un chaste époux fidèle à son veuvage. 

Ceux-ci sont les beaux y eux qui font contre mon seii: 
De mon seigneur Amour triompher le dessein, 
Quel que soit le secours que la raison me prête. 

Ceux-ci sont les beaux y eux à ma perte animés, 
Qui jettent dans mon cœur leurs brandons enflammés. 
Aussi pour en parler ma voix est toujours prête. 



PENDAN1 LA VIE DE LAURE. I 2 I 



Dans le Can^oniere ce sonnet suit de près les trois 
cançone à la louange des yeux. L'abbé de Sade dit que 
les Italiens les appellent : les trois sœurs, les trois 
grâces, les divines; et, après avoir cité quelques appré- 
ciations, il ajoute qu'il ne peut entreprendre de rappor- 
ter tous les éloges donnés à ces trois chansons « devant 
lesquelles toute l'Italie se met à genoux. » 

Quelques extraits de ces chefs-d'œuvre doivent na- 
turellement trouver place ici : 

« Ma noble dame, je vois, quand se meuvent vos 
yeux, une douce lumière qui me montre la route pour 
me conduire au ciel, et, par la longue habitude que j'en 
ai, dans cette région secrète où seul je réside avec 
Amour, votre cœur rayonne pour moi presque visible- 
ment. C'est cet aspect qui m'anime à bien faire et qui v 
me guide au but glorieux; c'est lui qui me sépare du 
vulgaire : et jamais la langue humaine ne pourra ra- 
conter ce que me font éprouver les deux divines lu- 
mières. » (Can^one, IX.) 

« Je ne saurais imaginer non plus que dire les effets 
que les yeux suaves ont produits dans mon cœur. Tous 
les autres plaisirs de cette vie sont pour moi bien au- 
dessous. » (Can^one, X. Traduction de M. de Gra- 
mont.) 




TROISIEME SERIE 



(f|S^Es sonnets de cette série semblent composés 
1 rlSâl de 1 3 38 à 1343. Pétrarque passe en Pro- 
P \^ h\ vence et surtout à Vaucluse les années 
>re> 1 339 et 1340. En 1341 il fait son second 
voyage à Rome. Le 8 avril, il est couronné au Ca- 
pitule et déclaré citoyen romain. Après cette céré- 
monie, il repart pour Vaucluse, tombe entre les 
mains des voleurs, leur échappe par miracle, rentre 
à Rome; puis se remet en route, s'arrête à Pise, 
traverse la Lombardie et arrive à Parme, le 22 mai, 
où il achète une maison et obtient un archidiaco- 
nat, en faveur duquel il se démet de son canonicat 
de Lombez. Le cardinal Colonna le rappelle en 
1342. Le sénat romain le délègue avec Rienzi et 
seize autres députés pour demander à Clément VI 
le rétablissement du saint-siège à Rome. En 1343, 
le pape le charge d'une mission à Naples; Pé- 
trarque, à cette occasion, voit Rome pour la troi- 
sième fois. 

Son couronnement au Capitole, le fait le plus 
saillant de cette période de sa vie, a été raconté dans 
l'introduction. Théophile Gautier, qui excelle dans 
le genre descriptif soit en prose, soit en vers, s'est 
inspiré de cette solennité dans son Triomphe de 
Pétrarque. Ne pouvant citer que quelques-uns des 
cinquante tercets de cette pièce, je choisis ceux qui 
peignent le caractère poétique de l'illustre lauréat : 



Tu viens du Capitole où César est monté : 
Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque, 
Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté. 



LES SONNETS DE PETRARQUE. 125 



Tu n'as pas. de tes dents, pour y laisser ta marque, 
Comme an enfant mauvais, mordu ta ville au sein. 
Tu n'as jamais flatté ni peuple ni monarque. 

Jamais on ne te vit, en guise de tocsin. 
Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes: 
Ton rôle fut toujours pacifique et serein. 

Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes, 
Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts, 
Des Alpes tout là-bas bleuir les hautes cimes. 

Et penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs, 
Où flotte un beau reflet de la robe de Laure, 
Avec les rossignols tu gazouilles des vers. 

Car, toujours dans ton cœur vibre un écho sonore. 
Et toujours sur ta bouche on entend palpiter 
Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore. 

Pétrarque sut oublier dans sa vieillesse la joie de 
son triomphe, a Ces lauriers qui vinrent ceindre 
mon front, écrivit-il dans une lettre, étaient trop 
verts; si j'avois été plus mûr d'âge ou d'esprit, je ne 
les aurois pas recherchés. Les vieillards n'aiment 
que ce qui est utile; les jeunes gens courent après 
tout ce qui brille, sans regarder la fin. Cette cou- 
ronne ne m'a rendu ni plus sçavant, ni plus élo- 
quent; elle n'a servi qu'à déchaîner l'envie contre 
moi, et à me priver du repos dont je jouissois. » 
[Mém. pour la vie de Pétrarque, II, p. 5.) 




I 26 LES SONNETS DE PETRARQUE. 



LVI 



LA PRISON D AMOUR LUI EST CHERE. 

Amor con sue promesse lusingando. 

Amour, en me leurrant d'un bonheur mensonger, 
A reconduit mon âme en sa prison traîtresse, 
Puis il en a remis les clefs à la maîtresse 
Qui dans le désespoir se plaît à me plonger. 

Je me suis laissé prendre, hélas l sans y songer, 
Et maintenant , après mille cris de détresse 
(Il est vrai que ma chaîne est une blonde tresse), 
J'aime mon esclavage et veux le prolonger. 

On ne me croira pas, pourtant je suis sincère : 

S'il fallait renoncer au lien qui m'enserre, 

Le chagrin de mon cœur se lirait sur mon front . 

Bientôt Von pourrait dire en voyant mon visage: 
Celui-ci n'est pas loin, sa pâleur le présage, 
De l'heure solennelle où ses jours s'éteindront. 



PI NDAN l I A VIE DE LAURE. 



I27 



D'autres prisons que celle de l'Amour ont aussi leur 
charme. Wordsworth l'a dit dans un gracieux sonnet 
que je traduis. L'éloge qu'il l'ait de cette forme poé- 
tique sera d'ailleurs bien à sa place dans ce recueil de 
sonnets : 

La nonne habite en paix sa cellule proprette, 
L'ermite s'habitue à sa hutte de jonc, 
L'étudiant se plaît dans son morne donjon, 
L'ouvrière gaîment travaille en sa chambrette. 

L'abeille, qui vit d'air et vole guillerette 
Aussi haut que la tour où niche le pigeon, 
Aussi haut que le pic où croît le sauvageon, 
Bourdonne une heure entière au sein d'une fleurette. 

La prison, qu'on se fait par goût ou par vertu, 
Vraiment n'en est pas une, et, loin d'être abattu, 
L'on bénirait plutôt l'heureux temps qu'on y passe. 

Pour moi, c'est un plaisir, je suis toujours charmé 
Quand je me sens l'esprit ou le cœur enfermé 
Dans le champ du sonnet, quoiqu'il ait peu d'espace. 

{Traduit de l'anglais.) 




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128 LES SONNETS DE PETRARQUE. 



LVII 



LE PORTRAIT DE LAURE. 



Per mirar Policleto a provafiso. 

Quand les peintres fameux et Polyclète même 
Pour la représenter regarderaient mille ans, 
Leur s y eux ne verraient pas , fussent-ils excellents, 
La plus petite part de la beauté que f aime. 

Mais mon Simon sans doute eut le bonheur extrême 
De voir au paradis ses traits étincelants; 
C'est là qu'il la peignit de ses pinceaux galants 
Pour nous offrir d'un ange un immortel emblème. 

L'œuvre fut en effet de celles que l'esprit 
Croit faites dans le ciel où l'art du beau fleurit, 
Non sur la terre où l'âme est par le corps voilée. 

L'artiste était là-haut certain de réussir. 
Mais le froid d'ici-bas aurait pu le transir, 
Une fois descendu de la voûte étoilée. 



PENDANT LA VIE DE LAURK. 1 29 



Portrait de laure. « Son visage, sa démarche, son 
air avoient quelque chose de céleste. Sa taille étoit fine 
et légère, ses yeux tendres et brillants, ses sourcils 
noirs comme l'ébène. (Pour la couleur des yeux, voir 
la note du sonnet CXXIV.) 

« Des cheveux couleur d'or flottoient sur ses épaules 
plus blanches que la neige. L'or de cette chevelure 
paroissoit filé et tissu des mains de l'amour. 

« Elle avoit le col bien fait et d'une blancheur admi- 
rable. Son teint étoit animé par ce coloris de la nature, 
que l'art s'efforce en vain d'imiter. Quand elle ouvroit 
la bouche, on ne voyoit que des perles et des roses. 

« Elle avoit de jolis pieds, de belles mains plus 
blanches que la neige et l'ivoire. Elle étoit pleine de 
grâces. Rien de si doux que sa physionomie, de si 
modeste que son maintienne si touchant que le son de 
sa voix. Son regard avoit quelque chose de gai et de 
tendre, mais en même temps si honnête qu'il portoit 
à la vertu. » (Détails empruntés aux œuvres mêmes de 
Pétrarque par l'abbé de Sade, I, p. 122.) 

Telle est la Laure du muséum d'Avignon, peinture 
du quatorzième siècle. 




l3o LES SONNETS DE PETRARQUE 



LVIII 



MEME SUJET. 



Qiiando giunse a Simon l'alto concetto. 

Lorsque Simon conçut le généreux dessein 
De prendre en ma faveur sa palette admirable , 
Que ne sut-il donner à son œuvre durable, 
La voix, l'intelligence ainsi que le dessin ! 

Il ni aurait délivré d'un nuage malsain 
Et de bien des soupirs qui me font misérable ,• 
Car, loin qii'elle me montre un air inexorable, 
Son doux aspect promet le repos à mon sein. 

Bien plus, quand je lui parle avec ma voix plaintive, 
Elle semble écouter d'une voix attentive ; 
Mais la réponse, hélas! ne doit jamais venir. 

Combien fut plus heureux l'amant de Galathée ! 
Mille fois il obtint de sa lèvre sculptée 
Ce qu'une seule fois je ne puis obtenir. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. l3l 



Le portrait qui donna lieu à ce sonnet et au précé- 
dent est aussi mentionné dans les dialogues De con- 
temptu mundi, écrits vers 1 343. (V. la note du sonnet 
XLVI.) Le peintre Simon de Sienne ou Simon Memmi 
était-il aussi sculpteur? Un gentilhomme de Florence, 
académicien de la Crusca, M. Bindo Peruzzi, décou- 
vrit dans sa maison, au siècle dernier, un bas-relief 
portant la date de 1344 et le nom de Simon de Sienne : 

SIMION DE SENIS ME FECIT SUB ANNO DOMINI M.CCC.XLIIII. 

Ce marbre, « d'un pan de haut et deux pans de 
large, » représente Laure et Pétrarque en regard l'un 
de l'autre, Pétrarque à gauche, vu de profil, et Laure 
à droite, vue de face. La figure plate et large de Laure 
ne répond pas à la description ci-contre. Aussi l'abbé 
de Sade a-t-il eu soin d'accompagner de l'observation 
suivante la vignette qui reproduit cette sculpture en 
tête de son troisième volume : « Si Laure avoit été 
telle qu'elle est ici représentée, je doute qu'elle eût 
inspiré une si grande passion à Pétrarque, et qu'il 
l'eût menée avec lui à l'immortalité. » 

Tout porte à croire que le bas-relief est apocryphe. 
Simon de Sienne n'est pas connu comme sculpteur ; 
il est mort en 1344; la Laure sculptée n'a aucun rap- 
port avec la Laure peinte ; et, ce qui est plus concluant, 
elle ne justifie, ni la passion du poète, ni ce qu'il dit 
de sa beauté. L'authenticité du marbre a été naturelle- 
ment soutenue par la famille Peruzzi. Voir les Notifie, 
publiées à Paris, en 1821, parV. Peruzzi, père du syn- 
dic actuel de Florence. 

Conférez le second tercet avec le sonnet XCVII. 



1 32 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LIX 



DANS LA QUATORZIEME ANNEE DE SON AMOUR. 

S' al principio risponde il fine e 7 me\\o . 

Au début si répond la fin de cette année , 
La quatorzième, hélas! que la douleur me point, 
L'ombrage et le zéphyr ne m'apaiseront point, 
Tant s'accroît chaque jour mon ardeur obstinée. 

Amour tient tellement ma pensée enchaînée, 
Tellement sous son joug m'a lié pieds et poing, 
Que ma prunelle, au lieu de fuir ce fatal point, 
Sur la cause du mal est sans cesse tournée. 

Ainsi, de jour en jour, je vais dépérissant , 

Et nul ne s'aperçoit de mon corps languissant, 

Hors celle dont le cœur pour moi s'est fait de roche. 

A peine ai-je gardé mon dme, et Dieu sait seul 
Quand elle fera place au funèbre linceul ! 
Mais la vie est précaire et le trépas est proche. 



PENDANT LA VIE DE I.AURE. I 33 



Pétrarque a trouve dans son cœur l'amertume de 
l'amour et la pensée de la mort. Un vieux poète fran- 
çais a trouvé la même chose en jouant sur les mots 
Aimer et Amour : 

Otez un i, vous trouverez amer 

Au mot d'aimer; aimer amer s'appelle. 

Et de Y amour ôtant u la voyelle, 

Vous pourrez bien l'amour la mort nommer. 

Ce quatrain est cité dans les Apanages d'un cavalier 
chrétien par le père Matthieu Martin, livre curieux 
publié pour la première fois en 1628. 

Les rigueurs de Laure produisaient le même effet 
que celles de Béatrice; on peut s'en assurer en lisant 
les sonnets de la Vie nouvelle. Pétrarque s'est naturel^ 
lement inspiré de son devancier; peut-être même doit- 
on attribuer à l'influence dantesque cette poésie nua- 
geuse et tourmentée que l'on rencontre parfois dans ses 
sonnets et souvent dans ses can^one et sextines. 




1 34 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LX 



IL VOUDRAIT SE DONNER A DIEU. 

Io son si stanco sotto 'Ifascio antico. 

Je me sens si brisé sous le poids grossissant 
Des fautes dont j'ai pris la funeste habitude, 
Que je crains de tomber de honte et lassitude 
Aux mains de ïange impur qui me suit menaçant. 

Il est vrai qu'un ami, pour moi donnant son sang, 
Est venu me défendre avec sollicitude. 
Par malheur il a fui par mon ingratitude, 
FA depuis lors mon cœur le cherche en gémissant. 

Mais sa voix ici-bas se fait encore entendre : 
« O vous tous qui souffre^ avec une âme tendre, 
« Vene\ à moi, dit-il, voici le bon chemin. » 

Ah! qui donc, me voyant égaré, solitaire, 
Qui donc me donnera, pour m élever de terre, 
L'aile de la colombe, et me tendra la main? 



PENDANT LA VIE DE LAI RK. [35 



D'après cette traduction, il est évident que l'ami du 
second quatrain n'est autre que Notre Seigneur. Le texte 
est moins précis. Mais j'ai suivi le sentiment de la plupart 
des commentateurs. L'abbé de Sade prétend qu'ils se 
trompent, et qu'il s'agit simplement du directeur de 
Pétrarque, le père Denis. (Mém., I, p. 421.) Je 
crois qu'il se trompe lui-même. Le texte, selon moi, 
ne peut s'appliquer qu'à Jésus-Christ : 

Ben venne a dilivrarmi un grande amico 

Per somma ed ineffabil cortesia ; 

Poi volô fuor délia veduta mia 

Si qu' a mirarlo indarno m' affatico. 

Ma la sua voce ancor quaggiù rimbomba: 
O voi che travagliate, ecco '1 cammino; 
Venite a me, se 'I passo altri non serra. 

Quai grazia, quai amore o quai destino > 

Mi dara penne in guisa di colomba, 
Ch' i' mi riposi, e levimi da terra ! 

Le dernier tercet rappelle ces mots du psalmiste : 
Quis dabit mihi pennas sicut columba, et volabo et 
requiescam. 




1 36 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXI 

IL PRIE LAURE d'ÈTRE MOINS CRUELLE. 

Io non fii' <i' antar voi lassato unqaanco. 

Madame, je vous aime, et tant que f aurai vie 
Je ne cesserai pas de vous être attaché. 
Mon âme est sans espoir à la vôtre asservie ,• 
De mes pleurs cependant un roc serait touché! 

Voulez-vous que je meure? Ave^-vous donc envie, 
Laure, de votre nom que mon nom rapproché, 
Pour témoigner comment la paix me fut ravie, 
Soit inscrit sur le marbre où je serai couché? 

Ah! comprenez plutôt qu'il est une autre ivresse 
Que celle de briser un cœur plein de tendresse ,• 
Ayez pitié du mien et laissez-vous fléchir. 

Mais si votre fierté compte sur ma souffrance, 
Vous verrez mon amour tromper votre espérance, 
Et de vos airs cruels le trépas m affranchir . 



V 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 



i3 7 



« Laure, dit l'abbé de Sade à propos de ce sonnet, 
ne pouvoit se résoudre a perdre un amant de cette 
trempe, qui Taimoit depuis quatorze ans sans se rebu- 
ter, et quifaisoitde si beaux vers pour elle. Le rencon- 
trant un jour dans les rues d'Avignon, elle jeta sur lui 
un de ces regards qui sçavoient si bien le ramener, et 
lui dit : Pétrarque, vous ave^ été bientôt las de m aimer. 
C'est pour répondre à ce petit reproche qu'il fit le 
sonnet [ci-contre]. 

a Pétrarque prend dans ce sonnet un ton avec Laure 
qu'il n'avoit jamais pris, et qui ne lui étoit pas naturel. 
On voit d'abord que c'est le ton d'un homme rebuté 
par des rigueurs, qui veut se persuader qu'il est guéri, 
et qui ne l'est pas en effet : il offre toujours son cœur, 
et demande seulement qu'on le traite avec plus de 
douceur. Quand on compose avec une maîtresse, on 
retombe bientôt dans ses filets. Voici encore un sonnet 
[le suivant], où Pétrarque peint bien son état, au 
moins tel qu'il le croyoit. » (Mém., I, p. 383.) 




I 38 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXI 1 

IL VEUT DEVENIR INSENSIBLE. 

- Se bianche non son prima ambe le tetnpie. 

Tant que je n'aurai pas mes deux tempes cernées 
De cheveux blancs marquant le déclin des années, 
Je me garderai bien d'aller où je craindrais 
De rencontrer l'Amour et ses perfides traits. 

Que dis-je P N'ai-je pas de ses flèches damnées 
Les pointes dans mon cœur par ruse enracinées ? 
Blessé comme je suis, dévoré de regrets , 
Puis-je me laisser prendre à de nouveaux attraits? 

A peine de mes yeux s'il s'échappe une larme ,• 
Je deviens insensible à ce douloureux charme 
D'en verser de tristesse et d' attendrissement . 

Mes sens seront troublés par une froide image, 
Et de cruels regards recevront mon hommage; 
Mais rien n'interrompra mon engourdissement . 



PENDANT LA VIE DE LAURE. I 3q 



« Je le répète encore, dit toujours l'abbé de Sade, 
ce ton léger et dégagé ne convenoit pas à Pétrarque; 
aussi ne le conserva-t-il pas longtemps. On voit même 
par le sonnet LXVIII que sa liberté lui pesoit,et qu'il 
ne pouvoit pas soutenir cet état, après lequel on l'a vu 
soupirer si souvent. 

« Ce sonnet est adressé aux amies de Laureavec qui il 
avoit coutume de la voir à la promenade ou aux assem- 
blées; je l'ai déjà dit, c'étoit l'usage, un certain nombre 
de dames alloient toujours ensemble. » (Mém., I, 
p. 385.) 

Un cœur vraiment épris ne peut feindre longtemps 
la froideur et l'indifférence. A peine a-t-il juré de ne 
plus aimer qu'il s'écrie comme André Chénier : 

Un autre ! ah! je ne puis en souffrir la pensée! 
Riez, amis, nommez ma fureur insensée. 
Vous n'aimez pas, et j'aime; et je brûle, et je pars 
Me coucher sur sa porte, implorer ses regards... 




140 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXIII 



DIALOGUE DU POETE AVEC SES YEUX. 

Occhi,piangete; accompagnate il core. 

— Pleurez, mes yeux ,• calme\ mon cœur qui se torture, 
Puni pour un méfait que vous ave\ commis. 

— Nos larmes coulent ,• mais, bien à tort compromis. 
Nous ne sommes qu'à plaindre en cette conjoncture. 

— C'est par vous que V Amour, en usant d'imposture, 
Est entré dans ce lieu comme en pays soumis. 

— Nous livrâmes passage à ses traits ennemis, 
Supposant quHls étaient de tout autre nature, 

— Si c'est là votre excuse, elle a peu de valeur : 
N'est-il pas évident que de votre malheur 

Et du mien tout d'abord vous fûtes trop avides? 

— Hélas! dans les arrêts il n est plus d'équité : 
La douleur, châtiment par autrui mérité, 
Nous rougit et nous ceint de deux cercles livides. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 141 



Ce sonnet a dû servir de modèle à celui de Desportes 
que je vais transcrire. Le poète dialogue, non pas avec 
ses yeux, mais avec son cœur à l'occasion des yeux de 
sa maîtresse. Pétrarque a aussi dialogué avec son ûme : 
sonnet CXVII. 

— Arreste un peu, mon cœur, où vas-tu si courant ? 

— Je vay trouver les yeux qui sain me peuvent rendre. 

— Je te prie, atten-moi. — Je ne te puis attendre, 
Je suis pressé du feu qui me va dévorant. 

— Il faut bien, ô mon cœur! que tu sois ignorant, 
De ne pouvoir encor ta misère comprendre : 

Ces yeux d'un seul regard te réduiront en cendre : 
Ce sont tes ennemis, t'iront-ils secourant? 

— Envers ses ennemis si doucement on n'use : 

Ces yeux ne sont point tels. — Ah ! c'est ce qui t'abuse : 
Le fin berger surprend l'oiseau par des appas. 

— Tu t'abuses toy-mesme ou, tu brûles d'envie, 
Car l'oiseau mal-heureux s'envole à son trespas, 
Moy je voile à des yeux qui me donnent la vie. 

[Amours de Diane, liv. II, sonnet H.) 




14-2 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXIV 



EN REVOYANT LE PAYS DE LAURE. 

Io amaisempre, ed amo forte ancora. 

J'aimai toujours et j'aime encor sincèrement , 
J'aime de jour en jour avec plus de mystère 
Le lieu cher où, plaintif, je reviens solitaire, 
Toutes les fois qu^ Amour me suscite un tourment. 

Oui, j'ai fait vœu d'aimer le temps et le moment 
Qui m'ont débarrassé des vils soins de la terre , 
Et surtout ces traits purs et cette grâce austère 
Qui ne m'ont inspiré que noble sentiment. 

Mais aurais- je pensé que pour me troubler l'âme, 
Pour éblouir mes yeux ^ pour activer ma flamme, 
Tous ces doux ennemis seraient là m' entourant? 

Qu'à me combattre, Amour, tu mets de violence l 
N'était qu'un peu d'espoir me soutient en silence, 
Aux pieds de mon vainqueur je tomberais mourant . 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 1 4*3 



Lorsque Pétrarque fut rappelé en Provence par le 
cardinal Colonna, il ne se rendit qu'à contre-cœur à 
son invitation et se plaignit en ces termes à son ami 
Barbate de Sulmone : 

« Je suis forcé de traverser les Alpes, avant que le 
soleil ait fondu les neiges qui les couvrent : il faut que 
je retourne sur les bords du Rhône dans ces lieux 
infâmes qui sont le réceptable de tous les maux. Quelle 
destinée! Si la fortune m'envie un tombeau dans ma 
patrie, qu'il me soit permis d'en chercher un sous le 
pôle : je consens de vivre et mourir dans l'Afrique au 
milieu des serpents, sur le Caucase ou sur l'Atlas, 
pourvu que pendant ma vie je puisse respirer un air 
pur, et trouver après ma mort un coin de terre où je 
dépose mon corps ; je n'en demande pas davantage et 
je ne puis pas l'obtenir! toujours errant, partout 
étranger. » (Mém. de l'abbé de Sade, II, p. 3y.) 

Mais il changea bien de langage lorsque le 6 avril, 
il revit les lieux où il avait rencontré Laure pour la 
première fois. Sa passion se ranima; et cette ville 
d'Avignon qu'il détestait lui apparut sous des couleurs 
riantes. 




144 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXV 

NE POUVANT MOURIR, IL MAUDIT SA PASSION. 

Io avro sempre in odio la fenestra. 

Je maudirai toujours ce foyer de lumière 
D'où l'Amour m'a lancé, sans me faire mourir, 
Mille traits déchirants dont j'ai tant à souffrir. 
Il est beau d'expirer dans sa candeur première. 

La terrestre prison, soit palais, soit chaumière, 
M'environne de maux que rien ne peut guérir. 
Ah î si l'âme du moins pouvait aussi périr 
Et d'être unie au cœur n'était pas coutumière ! 

Bientôt la malheureuse aurait pris son essor ; 
Car le monde agité réserve un triste sort 
A qui se désespère et vieillit avant l'heure. 

Mais en vain je la gronde et lui dis de partir. 

Elle reste et m'inspire un profond repentir 

Des jours que j'ai perdus en poursuivant un leurre. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 1 45 



Laure avait l'habitude de se mettre à sa fenêtre dès 
le matin ; Pétrarque ne manquait pas cette occasion 
de la voir. C'est donc de cette fenêtre que partaient 
les traits qui blessaient son cœur et dont il se plaignait 
au point de désirer la mort. Ici, comme au sonnet 
LXXIX, la fenestra du texte doit être prise en son 
sens naturel. 

Les amants abusent volontiers de la mélancolie 
comme moyen de séduction. Ils espèrent fléchir les 
cruelles en parlant de leur désespoir et de leur dégoût 
de la vie. Plus d'une pourrait leur répondre comme 
dans une ballade de Charles d'Orléans : Je crois bien 
que vous m'aimez, mais vous vous aimez trop vous- 
même pour que je puisse croire à votre fin prochaine. 

N'a pas longtemps qu'escoutoye parler 
Ung amoureux, qui disoit à s'amye : 
De mon estât plaise vous ordonner, 
Sans me laisser ainsi finer ma vie. 
Je meurs pour vous, je vous le certiffie. 
Lors respondit la plaisante aux doulx yeux : 
Assez le croy, dont je vous remercie, 
Que m'aymez bien, et vous encores mieulx. 




IO 



146 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXVI 

LES YEUX DE LAURE VEULENT SA PEINE ET NON SA MORT. 
Si tosto corne avvien che V arco scocchi. 

Aussitôt que la corde a frémi sous sa main 
Et qu'il voit fuir dans l'air la flèche décochée. 
Le bon archer connaît si sa proie est touchée 
Ou si la pointe aiguë a pris un faux chemin. 

Madame, c'est ainsi que votre œil inhumain 
S'aperçut qu'il blessait mon âme effarouchée. 
Depuis lors à mon cœur l'angoisse est attachée 
Et ne me quittera qu'au jour sans lendemain. 

— « Ah! malheureux amant, jusqu'où va ta folie ! » 

Dites-vous en riant de ma mélancolie ; 

a Contre les traits d'Amour les pleurs sont superflus. » 

Et, maintenant dompté par la douleur terrible, 
Vos yeux, mes ennemis, par un calcul horrible, 
Me laissent vivre afin que je souffre encor plus. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 1 47 



Sans soupçonner les sentiments de Pétrarque, il est 
bien permis de penser qu'il ne voulait mourir d'amour 
que dans ses vers. Son désir de la mort était d'autant 
moins sérieux qu'il devait tenir à la vie. Le tonnerre 
lui faisait peur; il avoue même qu'une des raisons 
pour lesquelles il aimait tant le laurier, c'est que les 
anciens attribuaient à son feuillage la vertu d'éloigner 
la foudre. (Mera., I, p. 180, ad notant.) Voir son- 
net XXIX. 

Le sonnet précédent resta sans effet ; Laure ne parut 
pas inquiète des jours de son amant. Alors, changeant 
son système d'attaque, Pétrarque lui reprocha de vou- 
loir le laisser vivre pour jouir de ses tourments. En 
la comparant ainsi à ces barbares qui prolongent la 
vie de leurs victimes pour se repaître de la vue des 
tortures, il s'imaginait que son cœur outragé se révol- 
terait à l'idée de cette comparaison et qu'elle se dépar- 
tirait de sa rigueur pour ne pas la justifier. iMais Laure 
connaissait tous les artifices de la passion et, à en 
juger par le sonnet suivant, elle n'eut pas la moindre 
honte de sa réputation d'inhumaine. 




I48 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXVII 

IL CONSEILLE AUX AUTRES DE FUIR L'AMOUR. 

Poi che mia opeme è lunga a venir troppo. 

Puisqu'à me rendre heureux l'espérance est si lente, 
Et que sans fraîches fleur s mon printemps va finir, 
Je voudrais être vieux et ne me souvenir 
Que des plaisirs trop courts de l'époque brûlante. 

Déjà vers le passé mon âme chancelante 
Pour adoucir ses maux se plaît à revenir ; 
Mais les rudes combats que j'ai dû soutenir 
M'ont fait une blessure à tout jamais sanglante. 

Aussi, veuille^ m'en croire, ô vous qui courtise^, 
Revenez sur vos pas avant d'être embrasés ; 
N'attende^ pas pour fuir que votre cœur soupire. 

Loin de vous l'assurance, en pensant que je vis! 
A veine en est-il un sur mille poursuivis 
Qui sorte sain et sauf de V amoureux empire. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 1 49 



Pétrarque se dédommage ici de l'inefficacité de ses 
plaintes poétiques, en préchant contre l'amour. Il 
aurait pu compléter son sermon en disant avec Lu- 
crèce : 

« Les voluptueux convertissent les biens de leurs 
ancêtres en voiles, en ornements, en meubles somp- 
tueux; ils les transforment en parures de débauches, 
de festins et de jeux. Ils respirent de suaves parfums, 
ils se parent de guirlandes et de couronnes ; mais, du 
milieu de la source des plaisirs surgit l'amertume, et 
l'épine déchirante sort du sein brillant des rieurs. Le 
remords crie au fond du cœur, et leur reproche des 
jours oisifs et honteusement perdus... 

« Ah ! si tant de peines accompagnent l'amour for- 
tuné, les innombrables tourments d'un amour sans 
succès ne frappent-ils point tous les yeux?.. Celui à 
qui la demeure de son amante est interdite vient sus- 
pendre des guirlandes de fleurs sur sa porte dédai- 
gneuse : il y brûle des parfums, et, plaintif, il im- 
prime ses baisers sur le seuil... » (Livre IV, traduction 
de Pongerville.) 

Mais à quoi bon ? Les amoureux sont aussi sourds 
que l'amour est aveugle. 




I DO LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXVIII 



il ne sait plus vivre en liberte apres avoir ete 
l'esclave d'amour. 



Fuggendo la prigione ov' Amor m' ebbe. 

En quittant la prison où pour son bon plaisir 
L" Amour me tint captif pendant maintes années, 
Qui l'aurait cru jamais? à l'ennui condamnées 
S'écoulèrent dès lors mes heures de loisir. 

Avec ma liberté je ne pus ressaisir 
Les prémices du cœur qu'hélas! j'avais données $ 
Puis, sous tes fleurs cachant ses flèches forcenées, 
Reparut le perfide escorté du désir. 

Que de fois donc tournant mon regard en arrière, 
Je me suis dit : Mieux vaut la chaîne meurtrière 
Et mourir en aimant que vivre sans aimer ! 

Malheureux que je suis l trop tard j'ai pu connaître 
Cette funeste erreur qui trouble tout mon être, 
Et mon cœur craint encor de se laisser charmer. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 



l5l 



A propos de ces chaînes d'amour qui ont tant de 
charmes, il faut relire les élégies d'André Chénier. 
Voici un fragment de la XXVI e où Vaucluse est 
nommé. 

Quel mortel, inhabile à la félicité, 

Regrettera jamais sa triste liberté, 

Si jamais des amants il a connu les chaînes ? 

Leurs plaisirs sont bien doux et douces sont leurs peines... 

Auprès d'eux tout est beau ; tout pour eux s'attendrit. 

Le ciel rit à la terre, et la terre fleurit. 

Aréthuse serpente et plus pure et plus belle; 

Une douleur plus tendre anime Philomèle. 

Flore embaume les airs; ils n'ont que de beaux cieux. 

Aux plus arides bords Tempe rit à leurs yeux... 

O rives du Pénée, antres, vallons, prairies, 

Lieux qu'amour a peuplés d'antiques rêveries ! 

Vous, bosquets d'Anio, vous, ombrages fleuris, 

Dont l'épaisseur fut chère aux nymphes de Lyris ; 

Toi surtout, ô Vaucluse, ô retraite charmante ! 

Oh ! que j'aille y languir aux bras de mon amante. 

De baisers, de rameaux, de guirlandes lié. 

Oubliant tout le monde, et du monde oublié ! 




l52 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXIX 

l'amour survit a la beauté qui l'a fait naître. 
Erano i capei a" oro a V aura sparsi. 

Les cheveux d'or épars, jouant avec la brise, 
Flottaient sur son épaule en mille nœuds charmants. 
La brillante clarté de ses regards aimants 
Pénétrait jusqu'au fond de mon âme surprise. 

Et son visage, à moins de cruelle méprise, 
Me semblait animé des plus doux sentiments. 
Moi, ne rêvant alors que tendresse et serments, 
Pouvais-je de mon cœur conserver la maîtrise? 

Son port d'une immortelle avait la majesté ; 
Sur son front rayonnait V an g élique beauté -, 
Tout en elle était pur : la voix et la pensée. 

Telle elle m' apparut ,• et son aspect en vain 

Perdrait subitement son prestige divin : 

Le temps affaiblit l'arc, l'âme est toujours blessée. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. I 53 



« Les vers de Pétrarque, dit l'abbé de Sade, qui 
s'étoient répandus partout, avoient rendu Laure cé- 
lèbre, il ne venoit personne à Avignon qui ne fût 
curieux de la voir ; mais quoi qu'elle n'eût guère que 
trente ans, elle étoit déjà un peu changée, soit par ses 
couches, soit par quelque maladie ou des chagrins 
domestiques : elle n'avoit plus cette fraîcheur, cet 
éclat qui avoit surpris Pétrarque la première fois qu'il 
la vit. 

« Un grand personnage qui vint à Avignon cette 
année [1342], fut empressé de voir une beauté, qui 
avoit inspiré de si beaux vers, et une si grande passion. 
Comme il s'attendoit à quelque chose d'extraordinaire, 
il ne put s'empêcher de dire en la voyant : Est-ce là 
cette merveille qui fait tant de bruit, et qui a tourné la^ 
tête à Pétrarque? Le poète lui répondit par le sonnet 
[ci-contre]. » (Mera., II, p. 60.) 

Ce sonnet est très-admiré deTassoni et Muratori. Le 
dernier vers: 

Piaga per allentar d' arco non sana. 

fut pris pour devise par le roi René, après la mort d'I- 
sabeau de Lorraine, sa première femme. 




I 54 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXX 

A SON FRÈRE GERARD SUR LA MORT D'UNE DAME 
qu'il AIMAIT. 

La bella Donna che cotanto amavi. 

Celle qui te fut chère et dont tu fus aimé 

A prématurément abandonné la terre, 

Et de la mort du moins n'a pas craint le mystère. 

Jamais être ici-bas ne fut plus estimé. 

De mystiques désirs désormais animé, 

Et maître de ton cœur devenu plus austère, 

Tu peux vivre à présent comme un saint solitaire, 

Et suivre le chemin qu'elle avait embaumé. 

Puisque te voilà libre et que de la fortune 
Tu ne redoutes plus l'inconstance importune, 
Tu seras tout entier aux heureux que tu fais. 

Pour atteindre d'ailleurs jusqu'au parvis céleste. 
V faut, tu le comprends, qu'un pèlerin soit leste 
Et des soins de la vie ait secoué le faix. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 1 55 



Gérard, désolé de la perte qu'il venait de faire, suivit 
le conseil donné dans ce sonnet et alla s'enfermer dans 
la chartreuse de Montrieu. La quiétude qu'il trouva 
sous l'habit religieux tenta Pétrarque; mais Laure vi- 
vait. 

Pendant la peste de 1348, Gérard montra un courage 
et un dévouement que la charité chrétienne peut seule 
inspirer. Le prieur, qui prit la fuite et mourut néan- 
moins, essaya vainement de l'entraîner; il resta dans 
son couvent, « où la peste le respecta et le laissa seul, 
après avoir enlevé en peu de jours trente-quatre reli- 
gieux, qui étoient restés avec lui. Gérard leur rendit à 
tous jusqu'à la mort toute sorte de services, reçut leurs 
derniers soupirs, lava leurs corps, et les porta sur ses 
épaules, pour les mettre en terre, lorsque la mort eut 
enlevé ceux qui étoient préposés à ces fonctions. » — 
« Je rougis, disait plus tard Pétrarque, de voir un cadet, 
autrefois si inférieur à moi, me laisser si loin derrière 
lui ; mais en même temps quel sujet de joie et de gloire 
d'avoir un frère si vertueux ! » (Mém. p. la vie de Pétr., 
III, p. 99 et 293.) 




I 56 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXI 



SUR LA MORT DE C1NO DE PISTOIE. 



Piangete, donne, e con voi pianga Amore. 

Pleure^, dames . pleure^ ; qu'avec vous Amour pleure ! 
Amants de tous pays, pleure^ aussi, pleure^ : 
La mort vient sans pitié de ravir avant V heure 
Le poète érudit qui vous a célébrés.. 

S'il est des esprits froids que la douleur effleure, 
Je ne suis pas du nombre et soye\ assurés 
Que je sens autrement, que j'ai l'âme meilleure, 
Et n'ai pu retenir mes cris désespérés. 

Pleurent encor les vers, pleurent encor les rimes! 
Cino qui nous charma, Cino que nous comprîmes 
Ne dira plus les chants que nous aimions ouïr. 

Pleure^ aussi, pleure^, habitants de Pistoie, 
Sur le bon citoyen que chacun s'apitoie ! 
Le ciel qui l'a reçu doit seul se réjouir. 



PENDANT LA VIE DE LADRE. I? 



« Pétrarque connaissait Cino de Pistoie, auquel il 
assigne la seconde place parmi les poètes italiens dans 
son Triomphe de l'Amour, dont il avait dû d'ailleurs 
trouver le souvenir vivant encore à l'université de Bo- 
logne, où il ne l'eut cependant point pour maître, 
comme le croyait à tort l'abbé de Sade. Il estimait son 
talent et regretta sa mort dans un sonnet aimable. Cela 
ne veut pas dire qu'il l'ait imité, ainsi que l'affirme un 
peu légèrement Ugo Foscolo. Sauf quelques images 
qui n'appartiennent point au poète de Pistoie, qui 
viennent d'une source plus ancienne, comme par exem- 
ple, la comparaison de l'amour avec le soleil qui fond 
la neige, il y a bien peu de ressemblance de détail entre 
le recueil des vers de Cino, tel que nous le possédons 
aujourd'hui, et le Can^oniere. Seulement, lui et Pétrar- 
que, sous le coup d'une passion non plus sincère, mais 
plus réelle que celle de Dante, éprouvent presque en 
même temps le besoin de s'arracher au symbolisme qui 
étouffait la poésie amoureuse. » (Mézières, Pétrarque, 
étude, p. 38.) 




I 58 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXII 

IL ÉCRIT CE QU'AMOUR LUI A DIT D'ÉCRIRE. 

Più volte Amor m' avea già detto : Scrivi 

Souvent Amour déjà m'a dit d'une voix dure : 
« Ecris en lettres d'or ce qu'ont pu voir tes yeux, 
« Comment je désespère un amant tout joyeux, 
« Et soudain le guéris du tourment qu'il endure. 

« Un temps fut où ton cœur du chaud, de la froidure 
a A lui-même souffert sous tes habits soyeux; 
a. Puis, demandant le calme au labeur ennuyeux, 
« Tu partis-, mais ton pied glissa sur la verdure. 

a Malheur, malheur à toi si les regards brûlants 

« Où je repose, alors que tu te bats les flancs, 

« Gourmandent ma torpeur et me rendent mes armes 

a Tu n'auras bientôt plus ton visage serein ; 

« // sera défloré, creusé par le chagrin : 

a Tu ne l'ignores pas, je me nourris de larmes. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. I 5g 



Dans ses dialogues sur le mépris du monde, déjà 
plusieurs fois cités , Pétrarque se fait dire par saint 
Augustin : « Rappelez-vous les effets de l'amour. Dès 
que cette peste fut entrée dans votre âme, vous ne fîtes 
plus que gémir : vous vous repaissiez de larmes et de 
soupirs avec une sorte de volupté : vous passiez toutes 
les nuits sans dormir ; l'ennui de la vie, les désirs de la 
mort, la fuite des hommes, la recherche des déserts les 
plus affreux vous rendoient semblable à Bellérophon, 
tel que le peint Homère : 77 erroit dans les champs, 
rongeant son cœur, évitant les traces des hommes. De là 
ce teint pâle et flétri avant le temps ; ces yeux éteints 
par les larmes ; cette voix enrouée à force de crier ; ces 
sanglots perpétuels qui excitent la pitié. Votre idole 
vous gouvernoit à son gré : d'elle dépendoit votre N 
bonheur ou votre malheur : dès qu'elle paroissoit, le 
soleil se levoit pour vous : quand elle disparoissoit, vos 
yeux étoient couverts du voile de la nuit. L'air seul de 
son visage décidoit de votre joie ou de votre tristesse. » 
{Mém. de l'abbé de Sade pour la vie de Pétrarque, 
II, p. 121.) 




lÔO LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXIII 

STUPEUR DE L'AMANT DEVANT LA PERSONNE AIMEE. 
Qiiando giugneper gli occhi al cor profondo. 

Quand aux yeux de V amant son doux rêve apparaît, 
Une autre chère image est loin de lui chassée, 
Sur ses lèvres sa voix s'arrête embarrassée, 
Son cœur perd sans souffrir la vigueur qu'il montrait 

Ce prodige est suivi d'un second plus abstrait : 
Dans le sein de l'amante, au fond de sa pensée, 
Doucement s'établit cette image expulsée 
Qui de l'émoi jaloux se délecte en secret. 

De là cette pâleur de sinistre présage 

Qui des deux amoureux assombrit le visage ; 

De là leur défaillance et leur aspect transi. 

Un jour je vis un couple en pareille attitude: 
Mais qu'avais-je besoin d'un tel sujet d'étude? 
Devant ma dame, hélas! je suis toujours ainsi. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 1 6 1 



Cette description du trouble qu'éprouvent parfois les 
amants est très-alambiquée. Je ne me flatte pas d'avoir 
bien saisi le sens du texte. 

Pétrarque veut-il faire naître l'amour par la jalousie? 
Veut-il faire croire qu'il aime une autre dame, qu'il 
oublie cette autre dame en présence de Laure, et que 
l'image de cette rivale passe de sa pensée dans celle de 
Laure pour lui inspirer la crainte de perdre son amant? 

Si telle est l'idée subtile que Pétrarque a voulu expri- 
mer, son langage poétique est par trop nuageux. Par 
exemple, pour dire que l'image rivale passe dans l'esprit 
de Laure et s'y complaît par malice, il dit littérale- 
ment que la partie chassée, d'elle-même fuyant, arrive 
dans la partie où elle se venge et trouve un exil agréa- 
ble. Et voici, mot à mot, comment il explique la pâleuf" 
des amants : De là sur deux visages une couleur 
morte apparaît, parce que la vigueur qui les montrait 
vivants n'est plus d'aucun côté au lieu où elle résidait. 




1 1 



IÔ2 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXIV 



IL EST MARTYR DE SA FOI AMOUREUSE. 

Cosipotess' io ben chiuder in versi. 

Si mes chants révélaient le conflit indicible 
Des pensers dont mon cœur ne peut se départir, 
Personne à mes tourments ne serait insensible, 
A moins d'être barbare et de ne rien sentir. 

Vous pourtant dans mon sein, vous, toujours inflexible. 
Vous plonge^ vos beaux y eux dont je suis le martyr; 
Vous voye% que je souffre autant qu'il est possible 
Et vous ne voule^ pas à mes maux compatir. 

Puisquen moi resplendit votre regard sévère 
Comme le rayon d'or dans le prisme de verre, 
Mon intime désir est compris sans discours. 

La foi fit le bonheur de Marie et de Pierre 7 - 
Celle que je vous garde a mouillé ma paupière ; 
Et de vous seule, hélas ! j'attends quelque secours. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. l()3 



Si l'abbé de Sade s'était occupé de ce sonnet, il 
aurait blâmé peut-être, et avec raison, la mention que 
le poète fait ici des noms de Marie [Magdeleine] et de 
Pierre. Convient-il en effet de comparer la foi amou- 
reuse à la foi chrétienne? Pétrarque, homme sincère- 
ment religieux, n'a pu commettre que par mégardeune 
telle irrévérence. On peut dire, il est vrai, pour son ex- 
cuse qu'à l'époque où il composa ce sonnet, son amour, 
dégagé de tout désir terrestre, avait pris un caractère 
de spiritualité qui rendait le rapprochement plus accep- 
table. En effet, de cette époque (i 343) datent les dia- 
logues De contemptu mundi dans lesquels il dit : 

« C'est l'âme de Laure et non pas son corps que 
j'aime. En voici une preuve sans réplique. Plus elle 
avance en âge et plus je sens mes feux redoubler. Dans 
son printemps même, la fleur de ses charmes a com- 
mencé à se faner; mais la beauté de son âme augmen- 
toit dans le même temps, et ma passion aussi. Si je 
n'avois aimé que son corps, j'aurois éprouvé le con- 
traire, et j'aurois changé, il y a longtemps. » (Mém. 
de l'abbé de Sade, II, p. 1 17.) 

Gesualdo sauve les apparences avec une réflexion 
subtile : « Nous n'avons pas à voir, dit-il, si la foi du 
poète fut aussi louable que celle de Marie et de Pierre, 
mais seulement, qu'en brûlant de l'honnête feu que les 
platoniciens et les théologiens recommandent, il eut 
en cet amour de la créature une foi aussi vive que Ma- 
rie et Pierre dans l'amour divin. » (77 Petrarcha. Ve- 
nise, 1 5 53, f. 1 14.) 



164 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXV 



LA LIBERTE PERDUE. 



Io son deW aspettar ornai si vinto. 

Les regrets et les pleurs me font si rude guerre, 

Si tristement V attente absorbe mon loisir, 

Que j 'ai pris en dégoût V espoir et le désir 

Et tous ces lacs trompeurs qui me plaisaient naguère. 

Mais du visage heureux qui ne me sourit guère 
L'image me poursuit, me torture à plaisir. 
Amour contre mon gré vient donc me ressaisir ', 
Et je reprends son joug comme un amant vulgaire. 

Je vais sans savoir où, nul ne me tend la main, 

Et de la liberté m'est fermé le chemin. 

Ah ! qu'on -a tort de croire aux belles apparences! 

Pour une illusion, pour un instant d'oubli, 
Peur une seule fois que mon cœur a faibli, 
Me voici retombé dans les mêmes souffrances . 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 1 65 



« Quand Pétrarque, dit l'abbé de Sade, croyoit jouir 
de sa liberté, il regrettoit ses chaînes, il regrettoit sa 
liberté ; c'est l'état ordinaire des amants ; ils veulent et 
ne veulent pas; ils ne sçavent ce qu'ils veulent. Voici 
deux sonnets [celui ci-contre et le suivant], où Pétrar- 
que peint vivement l'état de son cœur a cet égard. » 
(Mem., I, p. 388.) 

Dans ses dialogues Pétrarque se faisait donner par 
saint Augustin d'excellents conseils qu'il ne suivait 
pas : « Croyez-moi, Pétrarque, vous n'êtes plus jeune; 
la plus grande partie de votre espèce n'arrive pas à 
1 âge où vous êtes (3g ans). Rougissez d'être amoureux ; 
cela vous rend le jouet du public. Si la vraie gloire ne 
vous touche pas, si le ridicule ne fait pas sur vous 
l'impression qu'il devoit faire, épargnez du moins à vos> 
amis la honte de mentir pour vous : vous avez plus à 
perdre qu'un autre : étant devenu plus célèbre, vous 
devriez ménager davantage votre réputation. Quoi ! vous 
n'êtes pas honteux de faire l'amour avec des cheveux 
blancs? » (Mém., II, p. i3i.) 

Dès l'âge de vingt-cinq ans ses cheveux commen- 
cèrent à blanchir. Quand son ami, l'évêque de Lom- 
bez, le plaisantait sur cette marque de vieillesse, il 
avait coutume de répondre : Ce qui me console, c'est 
que j'ai cela de commun avec les plus grands hommes 
de l'antiquité, Numa Pompilius, César, Virgile, Domi- 
tien, Stilicon, etc. 



1 66 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXVI 



MEME SUJET. 



Ahi, bella liber ta, corne tu m' hai. 

Ah ! belle liberté, combien, en te perdant, 
J'ai compris que tu fais le bonheur de la vie ! 
Adieu fleurs et gaieté quand tu nous es ravie l 
Plus de candide émoi pour l'esclave imprudent ! 

Depuis qu'un premier trait blessa mon cœur ardent, 
Que de fois j'ai pleuré ma jeunesse asservie ! 
Que de fois, en voyant ma flamme inassouvie, 
J'ai lutté, mais en vain, pour être indépendant l 

Maintenant, je ne prête une oreille attentive 
Que lorsqu'on applaudit celle qui me captive, 
Dont le nom est si doux à faire résonner. 

L'aimer est mon seul but, la suivre est mon seul rêve-, 
C'est elle à qui mes chants s'adresseront sans trêve, 
C'est elle que de fleurs je voudrais couronner . 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 1 67 



« Rentrez encore en vous-même, disait encore saint 
Augustin; réfléchissez sur la noblesse de l'âme, la bas- 
sesse du corps, sa corruption, ses misères ; la brièveté 
de la vie, la certitude de la mort et l'incertitude de son 
heure. Pensez combien il est honteux de se voir mon- 
trer au doigt, d'être la fable du peuple ; combien l'amour 
jure avec votre état 1 ; combien cette passion a nui à 
votre esprit, à votre corps, à votre fortune. 

« Rappelez-vous les tourments que vous avez soufferts, 
les dégoûts que vous avez essuyés, l'inutilité de vos 
larmes, de vos soupirs, de vos déclarations jetées au 
vent. Représentez-vous l'air altier, les regards dédai- 
gneux, les tons méprisants de votre souveraine. Si quel- 
quefois elle traite son esclave avec un peu plus de bonté, 
vous le sçavez bien, cela ne va pas loin et ne dure pas 
longtemps. Je compare les faveurs légères que vous 
obtenez d'elle de temps en temps à ces petits vents 
frais de l'été, qui ne rafraîchissent l'air que pour un 
moment. Représentez-vous, d'un côté, tout ce que 
vous avez fait pour la gloire de cette femme, pour ré- 
pandre son nom partout et le rendre immortel; et, de 
l'autre, combien elle a été peu touchée de votre état et 
des tourments qu'elle vous faisoit souffrir. » (Afem.,11, 
p. i3i.) 



1 Pétrarque avait pris la tonsure, il était clerc, ce qui ne l'obligeait 
pas au célibat. Il n'entra jamais dans les ordres sacrés. La tonsure suf- 
fisait alors pour parvenir aux plus hautes dignités de l'Eglise. [Mém., 
I, p. 56.J 



I 68 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXVII 

LA JOUTE. — A ORSO, COMTE d'aNGUILLARA. 

Orso, al vostro destrier si pub ben porre. 

Un coursier, qui s'élance et bondit sur l'arène. 
Avec un mors puissant peut être maîtrisé -, 
Mais comment retenir le cœur électrisé? 
Il n'entend plus la voix et ne sent pas la rêne. 

Sois fier dutien, Orso : c'est l'honneur qui l'entraîne, 

Nul ne peut lui ravir le prix qu'il a visé ; 

De la faveur publique il est favorisé; 

Ne crains pas qu'on attente à sa gloire sereine. 

Le jour où tes amis combattront saintement^ 
Qu'il soit au milieu d'eux comme encouragement, 
Et qu'il adjure ainsi la cohorte vaillante : 

« Je brûle, croyez-moi, d'un belliqueux désir; 
« Mais mon noble seigneur (ô cruel déplaisir'.) 
« Doit rester étranger à la joute brillante. » 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 1 69 



« La guerre, dit l'abbé de Sade, étoit allumée depuis 
longtemps entre les Ursins et les Colonnes. Ces deux 
maisons puissantes et rivales se disputoient le gouver- 
nement de Rome en l'absence du pape et de l'Empe- 
reur. » Berthold et François des Ursins furent tués 
dans un combat. Le cardinal Gaétan, leur oncle, poul- 
ies venger, prit et ruina entièrement le château de 
Giovi, qui appartenait à Etienne Colonna; puis il se 
rendit à Rome pour assiéger les Colonna dans leur 
quartier. Etienne fit appel à sa famille. Orso, beau- 
frère d'Etienne, ne put se rendre à son invitation et 
en fut désespéré. C'est dans cette circonstance, d'après 
l'abbé de Sade, que Pétrarque lui adressa le sonnet ci- 
contre pour le consoler. En même temps il félicitait 
Etienne sur ses premiers succès et l'encourageait à 
combattre contre le cardinal Gaétan : « Vous faites la 
guerre, comme Théodose, aux ennemis de la croix, qui 
usurpent le nom de chrétiens. Cet ecclésiastique, de- 
venu tyran et loup, d'agneau qu'il étoit, ne suit-il pas 
les traces du tyran Eugène, en opprimant et dépouil- 
lant les églises? Vengez la querelle d'un Dieu offensé, 
et la vôtre en même temps. Qu'un excès de confiance 
sur ce que vous avez fait ne vous aveugle pas sur ce 
qui vous reste à faire. N'imitez pas le chef des Cartha- 
ginois qui s'amusa à jouir de sa victoire au lieu d'aller 
en recueillir le fruit. Prenez César pour modèle; il sui- 
voit avec ardeur ce qu'il avoit entrepris, et croyoit n'a- 
voir rien fait, tant qu'il lui restoit quelque chose à 
faire. » (A/em.,I, p. 222 et 228.) 



I 70 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXVIII 

A UN AMI POUR LE DÉTOURNER DE L AMOUR MONDAIN. 
Poi die voi ed io più voile abbiam provato. 

Puisque souvent déjà vous ave\ éprouvé 
Combien V événement de nos désirs diffère, 
Au delà de ces biens que le monde préfère, 
Il faut que votre cœur vers Dieu soit élevé. 

Le bonheur ici-bas vainement est rêvé-, 
Vâme comme les sens ne peut se satisfaire ,• 
Plus d'une belle fleur porte un suc léthifère, 
Et du serpent sous l'herbe on n'est pas préservé. 

Si vous désire^ donc terminer votre vie. 
Exempt d'inquiétude, à l'abri de l'envie, 
Observe^ l'homme sage afin de l'imiter. 

Vous pouve\, il est vrai, me répondre : « Mon frère, 
Vous ave^ pris vous-même une route contraire. » 
Hélas ! oui, je l'ai prise et ne puis la quitter. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. I y 1 



Pétrarque donnait des conseils sans se donner pour 
exemple ; il avait le sentiment de sa faiblesse, tout en 
s'eftbrçant de vaincre ses passions et de devenir meil- 
leur. M. Mézières a loué avec raison la peine qu'il pre- 
nait pour perfectionner son être moral : « Né avec 
d'heureux instincts qu'il n'avait pas besoin de contenir, 
il se sentait d'un autre côté assailli par des passions 
qui le troublaient profondément, dont il eût voulu 
s'affranchir et contre lesquelles s'unissait, sans réussir 
à les dompter toujours, tout ce qu'il avait en lui de 
raison et de piété. Il dit quelque part, et je l'en crois 
volontiers, qu'il avait de l'inclination naturelle pour la 
vertu. Cette inclination très-réelle lui inspire générale- 
ment le désir plutôt qu'elle ne lui donne la force d'être 
vertueux. Elle ne l'empêche pas de commettre des 
fautes, mais elle l'avertit qu'il les a commises et le 
le pousse à s'en repentir. Il lui doit de ne pas s'abuser 
sur lui-même, de ne pas se croire meilleur qu'il n'est 
et de travailler, par conséquent, à le devenir. » {Pétrar- 
que, étude, p. 398.) 

Velutello et Gesualdo signalent dans ce sonnet plu- 
sieurs imitations de Virgile, Cicéron et Dante. La plus 
flagrante est celle de Virgile : Latet anguis in herba. 




172 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXIX 



SOUVENIRS AMOUREUX 



Quella fenestra ove V un sol si vede. 

Cette fenêtre où luit la lumière dorée 

Où mon plus beau soleil, Laure, brille souvent, 

Et cet autre vitrail où résonne le vent 

Dans les- jours nébuleux que tourmente Borée ,• 

Et dans le frais vallon cette roche ignorée 
Où ma dame, l'été, s'est assise en rêvant ; 
Et ce sentier fleuri dont le sable mouvant 
Reçut ses pas divins et son ombre adorée ; 

Et ce rude passage où m'atteignit Amour, 
Et la verte saison qui vient, à pareil jour, 
Raviver tous les ans mes premières alarmes ; 

Et les traits enchanteurs, le sourire et la voix, 
Ce dont je me souviens, ce que j'entends et vois, 
Tout dispose mes yeux à se remplir de larmes. 



PENDANT LA VIE DE LADRE. 



i 7 3 



Nous avons déjà vu Laure h sa fenêtre, sonnet LXV. 
Il paraît, d'après un sonnet rejeté, que Pétrarque avait 
prié son a^rni Sennuccio de le prévenir lorsque Laure, 
sa voisine, respirait l'air matinal. « Les mœurs et les 
usages de ce siècle, dit l'abbé de Sade, étaient bien 
différents de ceux de celui-ci. Où trouverait-on des 
dames qui se mettent à leur fenêtre au lever du soleil? » 
(Mém., II, p. 489.) 

J'ai traduit sasso par roche, comme le comte de 
Gramont. Tassoni l'a compris dans le sens de banc de 
pierre. Je fais rêver Laure dans un vallon, et Tassoni 
devant la porte de sa demeure. Le texte ne précise pas 
le lieu : £"/ sasso ove a gran di pensosa siede — Ma- 
donna, e sola seco si ragiona. Tassoni critique Pétrar- 
que de ce qu'il représente Laure assise et rêvant su r 
le banc de sa porte, il prétend « que cela lui donne un 
air de fainéantise qui ne lui fait pas honneur. » L'abbé 
de Sade justifie le poète en disant que s'asseoir ainsi 
pour prendre le frais était un ancien usage, qui existait 
encore de son temps à Avignon. (Mém., II, p. 478.) 




174 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXX 



IL PENSE A LA MORT ET NE CESSE D AIMER. 

— Lasso, ben so che dolorose prede. 

Hélas! nous savons tous que la mort nous attend, 
Qu'il n'est aucun de nous à qui sa faux pardonne, 
Qu'à l'instant du trépas chacun nous abandonne 
Et que l'oubli bientôt sur nos mânes s'étend. 

Voilà pourquoi Von vit, pourquoi l'on souffre tant! 
Loin de me délivrer des chaînes qu'il me donne, 
Amour les serre encore, et durement m'ordonne 
De payer de mes pleurs le tribut qu'il prétend. 

Je sais comment les jours, les heures fortunées 
Et les heures d'angoisse emportent les années, 
Mais je suis le jouet d'un prestige vainqueur. 

Depuis sept et sept ans je rêve et je raisonne ; 
De frayeur et d'espoir tour à tour je frissonne - 
Que Dieu m'accorde enfin la douce paix du cœur ! 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 17. 



La pensée que nous devons mourir, si bien exprimée 
par Malherbe, se présente souvent sous la plume des 
écrivains. Aucun peut-être ne l'a rendue avec plus de 
pittoresque et de force que le père Matthieu Martin, déjà 
cité, sonnet LIX. 

« La mort, cette cruelle parque, ne pardonne à per- 
sonne. Mais, de grâce, comme quoi et à qui pardonne- 
roit-elle, la pauvre sotte ? Elle n'a ni cœur, ni entrailles, 
ni yeux, ni oreilles, ni cerveau, ni bouche, rien que 
dents pour mordre et déchirer; puis une grande faux 
à la main dont elle moissonne tout ce qu'elle rencontre, 
papes, rois, princes, ducs, marquis, comtes, nobles et 
roturiers, riches et pauvres, jeunes et vieux, hommes 
et femmes, tous pêle-mêle, et de tout cela elle fait de 
la poussière et quasi rien. Ne me voulez-vous croire ? 
Faites ouverture des tombeaux ; brisez-moi ces lames 
de cuivre ; évoquez ces cendres ; faites en sorte que ces 
os décharnés vous parlent. Hé bien ! pauvres carcasses, 
vous y voilà!.. Où sont maintenant vos bonheurs et 
délices? Où vos couronnes, sceptres et trônes? Où vos 
robes brochées d'or, grêlées de pierreries, herminées 
de martres ?.. Qu'est devenu tout cela? des vers, de la 
pourriture, un peu de poussière, un beau rien. » {Les 
Apanages d'un cavalier chrestien, ch. I.) 




I76 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXXI 



L APPARENCE EST TROMPEUSE. 

Cesare, poi che 7 Iraditor d'Egitto. 

César, quand il reçut la tête glorieuse 
De son noble rival tué par un forfait, 
Feignit d'être navré, quoiqu'aufond satisfait, 
Et baissa sa paupière humide et sérieuse. 

Annibal, quand il vit l'aigle victorieuse 
Et son pays réduit sous le joug d'un préfet, 
Pour cacher la douleur qu'il sentait en effet, 
Au peuple ému parla d'une bouche rieuse. 

Ainsi l'âme, qui craint de laisser voir comment 
Elle est atteinte au fond par chaque événement, 
Prend un extérieur tantôt clair tantôt sombre. 

Donc, si parfois je suis enjoué dans mes vers, 

C'est pour dissimuler , sous des masques divers, 

Mes tristesses, mes pleurs et mes soupirs sans nombre. 



PENDANT LA VIE HE LAURE. I 77 



Pétrarque aimait à citer César et Annibal. Nous avons 
déjà vu le premier pleurant la mort de Pompée au son- 
net XXXVI et nous verrons encore le second dans le 
sonnet suivant. Pétrarque les *a aussi nommés dans 
son Triomphe d'Amour et dans son Triomphe de la 
Renommée. 

Les vers de Brébeur et Corneille sur César pleurant 
Pompée ont été cités au sonnet XXXVI ; voici ceux de 
Lucain : 

Non primo Ca:sar damnavit munera visu, 
Avertitque oculos; vultus, dum crederet, haesit, 
Utque fidem vidit sceleris, tutumque putavit 
Jam bonus esse socer : lacrymas non sponte cadentes 
Effusit, gemitusque expressit pectore laîto. 

Quant à la dissimulation d'Annibal, elle est moins 
bien constatée. Vaincu par Scipion, il n'aurait pas ri de 
sa propre défaite, comme Pétrarque le suppose, mais 
de l'avarice et des vilaines grimaces des sénateurs de 
Carthage, lorsqu'ils furent obligés de livrer aux Romains 
leurs richesses. 




12 



I78 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXXII 



A STF.FANO COI.ONNA, TOUR QU IL ECRASE LES ORSINI. 
Vinse Annibal, e non seppe usar poi. 

Annibal fut vainqueur, mais dormit trop longtemps; 
A rien ne lui servit sa brillante aventure. 
Saches, mon cher Seigneur, en telle conjoncture, 
Mettre mieux à profit vos succès éclatants. 

L'ourse, pour consoler ses oursons mécontents, 
A qui mai n'a fourni qu'une maigre pâture, 
Se recueille et s'apprête à troubler la nature 
En aiguisant sa griffe émoussée au printemps. 

Tandis que vous senteç cette douleur récente, 
Tene^ ferme Vépée en votre main puissante ; 
Marche^ où vous conduit l'étoile du bonheur. 

Suives tout droit la route où votre âme ravie 
Pourra gagner sans doute et, même après la vie, 
Garder mille et mille ans le repos et l'honneur. 



PENDANT LA VIF DE LAURE. 1 79 



Pétrarque donnait le même conseil en prose et en 
vers. Dans cette lettre dont j'ai cité un passage, sonnet 
LXXVII, il disait à Etienne : 

« Jeune héros ! vous avez vaincu. Tirez parti de votre 
victoire en homme sage. Qu'on ne puisse pas vous faire 
le reproche que Maharbal fit à Annibàl après la bataille 
de Cannes. Vous sçavez ce qui seroit arrivé si ce vain- 
queur avoit tourné tout de suite vers Rome ses drapeaux 
couverts de notre sang ; tous les historiens sont d'ac- 
cord sur ce point. 

« Le Dieu Protecteur de l'Italie, qui s'opposa aux 
impies projets d'Annibal, n'abandonnera pas vos éten- 
dards victorieux et les conduira lui-même. Votre cause 
est aussi juste que celle de Théodose : celui qui le fit 
triompher de tant de légions barbares vous promet de 
nouvelles victoires, et la destruction entière de vos 
ennemis... 

« La première victoire a été glorieuse ; mais elle ne 
vous a rien rendu : celle que vous allez remporter sera 
aussi riche qu'aisée. Allez donc plutôt à un triomphe 
certain qu'à un combat équivoque... »{Mém. de l'abbé 
de Sade, I, p. 227.) 

Le début du sonnet est emprunté à Tite Live : Vin- 
cerescis, Annibal, Victoria uti nescis. 




l8o LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXXIII 



A PANDOLFO MALATESTA, SEIGNEUR DE RIMINI. 

L'aspettata virtù, che 'n voifioriva. 

Cette vertu qu'en vous je vis fraîche et fleurie, 
Lorsque Amour commença a"* occuper vos penser s, 
Donne aujourd'hui les fruits quelle avait annoncés, 
Et les donne plus beaux que dans ma rêverie. 

Aussi sur le papier je veux sans flatterie 

Ecrire votre gloire et vos exploits passés. 

Le marbre, où des héros les grands noms sont tracés, 

Ne les garde pas mieux qu'une page chérie. 

Croyez-vous que jamais le ciseau, le burin 
Nous eussent conservé sur la pierre ou l'airain 
César et Marcellus tels qu'ils sont dans l'histoire? 

Pandolphe, avec le temps ces œuvres périront , 
Mais pour l'éternité nous attachons au front 
Les lauriers du génie et ceux de la victoire. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 1 8 l 



Pandolphe II, seigneur de Rimini, Pesaro, Fano et 
Fossombrone, avait acquis de la gloire à la tête des 
armées florentines. 

Pétrarque s'est inspiré ici de Y œre perennius d'Horace. 
Le temps détruit, en ellet, les monuments de marbre 
et de bronze, tandis que les livres se perpétuent par 
les copies. Mais, à ses yeux, ce n'est pas là seulement 
ce qui fait la supériorité de la poésie sur les œuvres 
artistiques. La poésie leur est encore supérieure en ce 
qu'elle fait connaître en détail la vie et les exploits des 
héros tandis que l'art ne conserve que leurs traits et 
des inscriptions laconiques. 

Tous les poètes paraphrasent Y œre perennius pour 
donner l'immortalité à celles qu'ils chantent. Lamartine 
l'a fait avec un charme infini dans sa III e Méditation : 

Oui, l'Aiiio murmure encore 
Le doux nom de Cinlhie aux rochers de Tibur : 
Vaucluse a retenu le nom chéri de Laure... 




l82 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXXIV 

LES YEUX DE LAURE ENCORE PLUS PUISSANTS APRÈS 
QUINZE ANS D'AMOUR. 

Non veggio ovc scampar mi possa ornai. 

Où porter désormais mes pas aventureux ? 

La guerre que me font les y eux de ma maîtresse 

Est telle que toujours cette crainte m'oppresse 

De voir mon cœur périr dans ses tourments affreux. 

Je veux fuir, mais en vain : les rayons amoureux. 
Qui brûlent mon esprit de leur flamme traîtresse, 
Ont tant, après quinze ans, de flamme enchanteresse, 
Que j'en suis ébloui comme aux temps plus heureux. 

Et dans moi leur image est si bien répandue 

Que vouloir l'en ôter serait peine perdue, 

Et mon regard ne s'ouvre à nulle autre clarté. 

D'un seul laurier naît donc une épaisse verdure 
OU se cache la voix harmonieuse et dure 
Qui me charme et se joue avec ma liberté. 



PENDANT LA VIE DE I.AURE. 1 83 



La quinzième année de l'amour de Pétrarque cor- 
respond à l'année 1342, qui suivit celle de son couron- 
nement. Le dernier tercet fait allusion à ce triomphe 
littéraire; le poète dit galamment qu'il préfère l'amour 
à la gloire. 

Dans le recueil italien ce sonnet suit de près une 
canzone bizarre (la XI e ) que l'on a intitulée Badinages 
énigmatiques. C'est une suite d'adages et locutions 
proverbiales qui n'ont pas de lien apparent. Voici le 
premier couplet : 

« Je ne veux plus chanter comme j'avais coutume : 
car les autres ne me comprenaient pas, ce dont j'étais 
honteux. On peut être gêné dans une belle demeure. 
En soupirant toujours, on ne répare rien. Déjà sur les, 
Alpes il neige de tout côté ; et déjà le jour est près de 
poindre : c'est pourquoi je m'éveille. Un maintien 
doux, honnête, est une charmante chose : et dans une 
dame amoureuse ce qui m'agrée encore, c'est une al- 
lure altière et dédaigneuse, mais non superbe et re- 
vêche. Amour régit son empire sans épée. Que celui 
qui a perdu son chemin retourne en arrière ! que celui 
qui est sans gîte se repose sur l'herbe ! que celui qui 
n'a pas d'or ou qui le perd, étanche sa soif avec un 
beau verre 1 » 

Les quatre autres couplets sont aussi incohérents. Il 
semble que Pétrarque ait voulu simuler le langage de 
la folie pour peindre son amour. 



184 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXXV 



LE RETOUR. 



Avventuroso più d' altro terreno. 

Salut, terre d'exil plus que toute autre aimée, 
Où mon cœur a senti son premier battement, 
OU j'offris à Madame un entier dévouement, 
Vaincu par les beaux yeux dont elle était armée ! 

Combien par son regard mon âme fut charmée! 
Le temps amollira le plus dur diamant 
Avant que je consente à trahir mon serment ^ 
Rien n'éteint une flamme aussi bien allumée ! 

Provence, cher pays, je ne te revois pas 
Sans chercher incliné la trace de ses pas, 
Sans penser à ces jours d'espérance et d'alarme. 

Puisque Amour en mon sein ne s'est pas endormi, 
Ne m'abandonne pas, Sennuccio, mon ami ; 
Donne-moi, s'il te plaît, un soupir, une larme. 



PENDANT LA VIE DE LADRE. 1 85 



Scnnuccio dcl Bene, confident de Pétrarque et at- 
tache comme lui au cardinal Jean Colonna, était d'une 
famille illustre de Florence. L'abbé de Sade rapporte 
sur lui l'anecdote suivante : 

« Scnnuccio prit le parti des Gibelins, ce qui donna 
lieu à un trait d'ingratitude de Charles de Valois a son 
égard, que les Florentins racontent avec indignation. 
Ce prince étant à Florence, envoyé par le pape Boni- 
face VIII pour y rétablir la paix, se plaisoit beaucoup à 
la chasse au faucon. Sennuccio avoit une maison de 
campagne près de la ville, où Charles alloit souvent se 
rafraîchir quand il faisoit cette chasse. Sennuccio le 
traitoit le mieux qu'il pouvoit, et comme il convenoit 
à un gentilhomme . Ces bons traitements n'empêchèrent 
pas le prince de le faire mettre en prison, et con- 
damner à quatre mille livres d'amende. Il sortit de la 
ville, et ses biens furent confisqués. 

;< Sennuccio rendit de si grands services à l'Eglise et 
à l'Italie, que Jean XXII qui l'aimoit, écrivit à la répu- 
blique de Florence pour demander son rétablissement... 
et on lui rendit ses biens. » (A/era., II, p. 5j.) 

Pétrarque était-il en Italie ou à Vaucluse lorsqu'il 
écrivit ce sonnet? Le texte italien se prête aux deux 
suppositions. J'ai adopté la seconde. 




l86 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXXVI 

IL PENSE A LAURE ET A DIEU. 

Lasso, quant e Jiate Amor m' assale. 

Toutes les fois qu Amour vient me tyranniser. 
Et cent fois nuit et jour le fourbe me harcèle. 
Je me tourne où jaillit la divine étincelle, 
Où le feu de mon cœur peut s'immortaliser. 

Oui, de Laure avec Dieu j'aime en paix deviser. 
Que l'ombre soit au chœur ou que Vaubey ruisselle, 
En priant ou chantant que la foi se décèle, 
Je ne songe partout qu'à la diviniser. 

Sa voix harmonieuse et sa suave haleine 
Dissipent les vapeurs dont ma tendresse est pleine, 
Et V air est tout empreint de sa sérénité. 

Comme un charmant esprit de nature angélique, 

Elle semble venue en ce monde agité 

Pour donner plus de vie au cœur mélancolique . 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 187 



Dans ses dialogues Pétrarque se fait admonester 
assez vertement par saint Augustin sur son aspiration 
à Dieu par la pensée de Laure : 

« S 1 . A. Vous dites qu'elle vous a fait quitter le 
monde pour vous élever à la contemplation des choses 
célestes : voici dans le vrai à quoi cela se réduit. Plein 
de confiance et de bonne opinion de vous-même, oc- 
cupé d'une seule personne qui absorbe toutes les fa- 
cultés de votre âme, vous méprisez le reste du monde ; 
vous le haïssez, et il vous le rend bien. Le meilleur 
effet que cette personne ait produit, est peut-être de 
vous avoir rendu avide de gloire, vous sçaurez bientôt 
si vous lui devez beaucoup de reconnoissance sur ce 
chapitre; pour moi je soutiens que cette femme, à qui 
vous croyez avoir tant d'obligation, a donné la mort à 
votre âme. — P. Ciel ! que dites-vous ? Et comment 
prouverez-vous ce que vous avancez? — S 1 . A. En 
remplissant votre cœur de l'amour de la créature, elle 
vous a empêché d'aimer le Créateur, voilà en quoi con- 
siste la mort de l'âme. — P. Au contraire, c'est l'amour 
dont je brûle pour elle qui m'a élevé à l'amour de 
Dieu. — S 1 A. Cela peut être ; mais vous avez interverti 
l'ordre; il faut aimer d'abord le Créateur pour lui- 
même, ensuite la créature comme son ouvrage... » 
(A/em., II, p. 1 16.) 




l88 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXXVII 



LE SALUT. 



Perse ■suendomi Amor al luogo usato. 



Amour me poursuivait pour avoir murmuré. 
Moi, comme un spadassin qui veut se mettre en garde, 
Et qui de tous côtés se retourne et regarde, 
J'attendais prudemment, et l'esprit assuré; 

Quand, soulevant les yeux vers le ciel a\uré, 
Je vis le soleil prendre une face hagarde, 
La dame que j'honore et qui du mal me garde 
Faisait ombre sur lui, pâle et défiguré. 

Je ni effrayais déjà d'un si grand phénomène 
Quand devant elle alors, qui devint plus humaine, 
Je me trouvai soudain, et mon respect lui plut. 

Comme la foudre suit V éblouissante flamme , 

De même, coup sur coup, je fus frappé dans Vâme 

Par ses yeux éclatants et par son doux salut. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 1 8t) 



Dante raconte minutieusement dans la Vie nouvelle 
comme quoi Béatrice lui refusa un jour « sa douce 
salutation dans laquelle résidait toute sa félicité; » et 
pour mieux faire comprendre sa douleur il décrit les 
merveilleux effets du salut de sa maîtresse. Voici cette 
description avec son patois et son pathos psychologi- 
ques. Le salut de Béatrice servira de commentaire aux 
deux saluts de Laure : 

« Je veux même m'écarter un instant de mon sujet 
principal, pour faire apprécier tout le bien que son 
salut opérait. en moi. Quand je la voyais paraître quel- 
que part, dans l'espérance où j'étais de recevoir sa 
merveilleuse salutation, je n'avais plus d'ennemi; je 
sentais au contraire une ardeur charitable qui me por- 
tait à pardonner à tous ceux dont j'avais reçu des" 
offenses ; et si en pareille occasion on m'eût demandé 
quoi que ce soit, ma seule réponse eût été Amour, que 
j'aurais prononcé avec un visage modeste. Et quand 
elle était sur le point de saluer, un esprit d amour, 
anéantissant tous les autres esprits sensitifs , faisait 
paraître au dehors les faibles esprits de la vue, et leur 
disait : « Allez honorer votre dame, » et lui seul (l'es- 
prit d'Amour) demeurait à leur place: Qui aurait voulu 
connaître Amour l'aurait pu facilement en observant le 
tremblement de mes yeux ; et quand cette très-noble 
dame faisait son salut, non-seulement Amour n'avait 
pas le pouvoir de cacher l'excessive félicité que j'éprou- 
vais, mais lui-même devenait tel par l'effet de la dou- 
ceur de cette salutation, que mon corps soumis entière- 
ment à sa puissance se remuait souvent comme un corps 



I90 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXXVIII 



AUTRE SALUT DE LAURE. 



La Donna che 7 mio cor nel viso porta. 

Ma dame m' apparut lorsqiCen ma solitude 
J'avais avec Amour un très-doux entretien. 
Désirant la toucher par mon grave maintien, 
Je pris Pair dhin amant qui vit d 1 inquiétude. 

Elle, au premier aspect de ma morne attitude, 
Me promit du regard un si tendre soutien, 
Qu oubliant son courroux et la foudre qu'il tient, 
Jupiter eût souri, plein de mansuétude. 

De la voir et l'entendre il fallut m abstenir, 
N* ayant pu supporter une telle allégresse ; 
Et pendant mon émoi partit V enchanteresse. 

Ce salut néanmoins plaît à mon souvenir. 
Quand j'y pense, j'espère un meilleur avenir-, 
Je sens moins vivement la douleur qui m'oppresse. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. I9I 



grave inanimé; ce qui me démontre évidemment que 
dans cette salutation résidait mon bonheur, lequel fort 
souvent était trop grand pour que j'eusse la force de le 
supporter et d'en jouir. » (Tr. Delécluze dans le Dante 
de Brizeux, p. 16.) 

Cette démonstration bizarre n'est rien encore à côté 
de celle qu'il fait, page 47, pour établir, comme une 
vérité mathématique, que 'Béatrice « était un NEUF, 
c'est-à-dire un miracle dont la racine est l'admirable 
Trinité. » 

Quoi qu'en dise Bruce-Whyte, qui n'a guère mieux 
jugé les œuvres que la vie de Pétrarque, la Béatrice de 
Dante n'est pas le type de Laure. L'amour des deux 
poètes diffère essentiellement, et le style du Can^oniere 
est rarement aussi obscur que celui de la Vie nouvelle. 
Pétrarque imitait plus volontiers les poètes latins, dont 
il était l'admirateur passionné. Ainsi, dans quelques 
vers du sonnet ci-contre, il semble s'être souvenu de 
l'ode charmante de Catulle, imitée de Sapho : 

Ille mi par esse deo videtur. 




^$r~ 



IC) 2 LES SONNETS DE PETRARQUE 



LXXXIX 



A SENNUCCIO DEL BENE. 



Sennuccio, ï vo' chc sappi in quai maniera. 

Je veux, mon Sennuccio, te confier mon cœur, 

Et que tu saches bien quelle est mon existence : 

Je- brûle encore, et rien n'ébranle ma constance j 

V amour que j'ai pour Laure est toujours mon vainqueur 

Ici je la vis douce et pleine de rigueur, 
Tour à tour m attirant, me tenant à distance, 
Tantôt riant, tantôt s'exprimant par sentence, 
Bienveillante parfois, et parfois V air moqueur. 

Ici dans un chant pur sa voix se fit entendre ,• 
Ici son pied léger, glissa sur l'herbe tendre j 
Ici ses yeux brillants ont éclairé mes jours. 

Ici sa lèvre a dit un mot d'heureux présage ; 

Ici le frais sourire anima son visage. 

Voilà de quels penser s je me nourris toujours. 



FENDANT LA VIF DE LAI' RE. 



[q3 



Sennuccio était aussi poëte ; mais sa lyre était mon- 
tée sur un ton plus léger. Il mettait dans ses vers plus 
d'esprit que de sentiment. 

Parmi les sonnets que Pétrarque a rejetés, il en est 
un qui méritait un meilleur sort. Il est aussi adressé à 
Sennuccio; l'abbé de Sade l'a traduit de la manière 
suivante : 

« Eh bien ! mon cher Sennuccio, que dites-vous de 
cette guirlande couleur de perles et de grenats qui 
couronnoit ce beau front? N'avez- vous pas cru voir un 
ange sur la terre? Avez-vous vu cet air, ces façons, ce 
maintien, cette chevelure? Voilà ce qui me blesse et 
me guérit ; voilà ce qui chasse de mon âme toute pen- 
sée vile et grossière. Avez-vous entendu cette voix, 
dont le son est si doux, si flatteur? N'avez-vous pas 
admiré cette démarche noble, fière et pleine de grâces? 
Avez-vous pu soutenir ce regard dont le- soleil est 
jaloux " ; Vous sçavez à présent pour qui je brûle, je vis, 
je désire et j'espère; mais je n'ai pas la force de de- 
mander ce que je veux. » (Mém., II, p. 59.) 




.3 



194- LES SONNETS DE PETRARQUE 



xc 



AU MEME, 



Qui, dove me\\o son, Sennuccio mio. 

En ces murs, Sennuccio, demeure hospitalière , 
(Puissé-je près de toi m y reposer souvent!) 
Je suis venu pour fuir la tempête et le vent 
Qui portent sous mon ciel la lutte journalière. 

Ici je ne crains plus leur fureur singulière : 
Si la foudre m'effraye en effet moins qu'avant, 
Si je cède moins vite au désir décevant, 
J'en dois rendre à ce lieu grâce particulière. 

Dès que je suis entré dans cet heureux séjour, 
Où Laure a pris naissance, où Laure nuit et jour 
Répand sa douce haleine et conjure Forage j 

Son charmant souvenir, secouant ma torpeur, 

A rallumé ma flamme et dissipé ma peur. 

Si je voyais ses yeux, quel serait mon courage! 



PENDAN1 LA VIE DE LAURE. 1 95 



On croit que Pétrarque se félicite de son retour à 
Avignon et qu'il regrette de n'y pas rencontrer 
Sennuccio. Les troubles de l'Italie qu'il semble dé- 
signer par la tempête et le vent, et l'accueil de Laure, 
moins rigoureuse peut-être depuis son couronnement 
au Capitole, l'avaient momentanément réconcilié avec 
la ville pontificale, contre laquelle il se passionnera tout 
à L'heure. (V. le sonnet suivant et les sonnets CV, CV1 
et CVII.) Il était heureux de se réfugier auprès de 
Laure qui, à cause de son nom, avait la vertu d'éloigner 
la foudre. J'ai déjà dit, sonnet LXVI, qu'il craignait le 
tonnerre; il en convient dans une de ses lettres : Quod 
adversus fulminis fragorem timidior sim negare non 
possum. Comme Tibère, il se serait volontiers cou- 
ronné de lauriers pendant l'orage ; aussi disait-il : Non* 
ultima causa lauri diligendœ quod arborent hanc non 
fulminari traditur. 

Avignon n'est pas autrement indiqué que par amorosa 
reggia dont j'ai fait un heureux séjour, et l'abbé de 
Sade le temple de l'amour, parce que c'était la rési- 
dence de Laure. 




I96 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XCI 



HORS D AVIGNON, 



Dell' etnpia Babilonia, ond' è fuggjta. 



Refuge du mensonge, abîme de douleurs, 
Indigne Babylone à la honte asservie, 
Où le crime est caché sous de belles couleurs , 
J'ai fui loin de tes murs pour prolonger ma vie. 

Ici je cueille seul, comme Amour m'y convie, 
Tantôt rimes et vers, tantôt brins d'herbe et fleurs. 
Cette douce habitude est du calme suivie; 
Mon esprit librement rêve à des temps meilleurs. 

Le monde et ses plaisirs ne in intéressent guère ; 
Des biens de la fortune encor moins j'ai souci; 
Je hais de tout mon cœur ce qui plaît au vulgaire. 

Je voudrais seulement deux personnes ici : 

Que l'une vînt à moi, le regard adouci, 

Et Vautre avec des pieds plus fermes que naguère. 



PENDANT LA VIE I)K LAIRI 



<97 



Ce dernier vers désigne le cardinal Colonna, qui 
avait la goutte. 

Pétrarque nous a laissé d Avignon de très-laides 
peintures au physique et au moral. Voici la description 
physique; je garde la description morale pour le com- 
mentaire des trois sonnets mis à l'index (CV, CVI 
et CVII) : 

« J'habite une ville sale et bruyante, qui est comme 
la sentine et l'égout de toutes les ordures de ce monde. 
Tout y donne du dégoût et des nausées : c'est un as- 
semblage de rues étroites et mal-propres, où l'on ne 
sauroit faire un pas sans trouver des cochons puants, 
des chiens enragés, des charriots qui étourdissent par 
leur fracas, des attelages de quatre chevaux qui barrent 
le passage, des mendiants défigurés qu'on ne peut voir 
sans horreur, des visages extraordinaires de tous les 
pays, des riches insolents, yvres de plaisirs et de dé- 
bauches, une populace effrénée toujours en querelle. 
Est-il possible de jouir dans un pareil séjour de cette 
tranquillité si nécessaire aux muses? Pour moi, je ne 
puis m'y accoutumer. » (Mera., II, p. uo.J 




[Q8 LES SONNETS DE PÉTRARQUE 



XCII 



LE PETIT NUAGE. 



In me\\o di duo amanti onesta altéra. 



Je vis belle et hautaine entre ses deux amants 
Une dame, et V Amour souriait auprès d'elle : 
Elle avait d'un côté — moi, V esclave fidèle, 
De Vautre — le soleil, le roi des éléments. 

Quand elle se sentit dans ses rayons charmants, 
Heureuse de jouir d'un éclat sans modèle , 
Elle tourna sur moi, plus prompts que l'hirondelle, 
Ses regards imprégnés des plus doux sentiments. 

Aussitôt à la joie, à V allégresse intime 
Fit place heureusement la crainte légitime 
Que m'avait inspirée un si grand ennemi. 

Quant à lui, n'osant plus montrer sa face altière, 
D'un vaporeux nuage il la couvrit entière; 
Sa défaite apparut sur son disque blêmi. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 



IQO 



« Après avoir pleuré pendant quelques jours [le roi 
Robert], Pétrarque, dit l'abbé de Sade, revint à 
Avignon, où il est certain qu'il passa la plus grande 
partie de l'hiver de cette année (1 343), faisant seule- 
ment de temps en temps de petits voyages à Vaucluse. 

« Un jour qu'il avait formé le projet d'y aller, il vit 
Laure dans un endroit, où se trouvant tout à coup 
surprise par les rayons du soleil, elle se tourna du côté 
où étoit Pétrarque pour les éviter. Dans le même 
instant parut un nuage qui éclipsa le soleil. Il n'en 
falloit pas tant pour échauffer la veine de Pétrarque : 
il ne fut pas plus tôt arrivé à Vaucluse, qu'il y fit ce 
sonnet où, suivant l'usage des poètes, il donne à un 
événement naturel et tout simple une tournure bien 
avantageuse pour lui. » (Mera., II, p. 85.) * 

En citant le sonnet à Phyllis d'Eustachio Manfredi 
(commentaire du sonnet XXXIV), j'ai dit que c'était le 
nec plus ultra du genre madrigal. J'ai peut-être eu tort; 
la galanterie de celui-ci n'est guère moins hyperbo- 
lique. 




/ 



200 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XCIII 



LAURE EST TOUJOURS PRESENTE A SA PENSEE. 

Pien de quella ineffabile dolce\\a. 

O l'ineffable émoi qiïun beau visage éveille ! 
Combien de traits si purs mes y eux furent charmés j 
Volontiers depuis lors je les eusse fermés 
Pour ne pas regarder une moindre merveille. 

Laure m'est si présente et le jour et la veille, 
Mes désirs les plus chers, mes rêves parfumés 
Sont à son joug cruel si bien accoutumés 
Qu'il n'est qu'elle ici-bas pour qui je prie et veille. 

Dans un vallon perdu, de toutes parts enclos, 
Solitude qui sied à mes tristes sanglots, 
Je suis venu chercher la paix délicieuse. 

Là je trouve, à défaut de dames et plaisirs, 
Des rochers, des ruisseaux, de champêtres loisirs, 
Et surtout du passé l'image gracieuse. 



!'! \l>\\r LA VIE DE LAURE. 20! 



Le début de ce sonnet fait allusion à la petite scène 
décrite dans le précédent et si bien dépoétisée par l'abbé 
de Sade. 

L'idée du second quatrain se retrouve dans un passage 
des dialogues avec saint Augustin. 

« P. S'il n'y a de remède pour moi que d'aimer une 
autre femme, c'est fait de moi, je suis mort. Mon cœur 
est plein de Laure ; il ne peut s'attacher à un autre 
objet. Mes yeux accoutumés à la voir trouvent affreux 
tout ce qui n'est pas elle. — Saint A. Il faut donc vous 
chercher des remèdes externes. Pouvez-vous fuir, vous 
éloigner des lieux où est la cause de votre mal ? — 
P. Quoique les liens qui m'y attachent soient bien 
forts, je sens cependant que je puis m'en arracher. — 
Saint A. Si cela est, j'augure bien de votre guérison ; U 
n'y a que le changement de lieu qui puisse l'opérer. 
Vous n'êtes pas en sûreté dans le pays que vous habitez; 
tout y renouvelle vos plaies : la présence des objets, le 
souvenir des choses passées, le temps, les lieux ; vous 
le disiez vous-même dans vos sonnets » (Mém., II, 
p. 124.) 




202 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XCIV 



LE ROCHER DE VAUCLUSE. 



Se 7 sasso ond' è più chiusa questa valle. 



Si le rocher qui clôt ce vallon retiré 

FA qui donne son nom à ce lieu solitaire 

Vers Rome allait soudain tourner sa face austère, 

Mes soupirs iraient mieux vers le but désiré. 

Oui. les souhaits ardents de mon cœur déchiré 
Arriveraient sans peine où j'aime avec mystère., 
Pourtant nul ne s égare : un souffle de la terre 
Par un détour les porte au rivage admiré. 

Là, sans doute pour eux les rigueurs s'affaiblissent, 
Même avec bienveillance on les doit recevoir, 
Puisque sans revenir de mes lèvres ils glissent. 

Laure donc jusqu'ici me tient en son pouvoir ; 

Car, sitôt qu'il fait jour, mes yeux voudraient revoir 

Le fleuve et la cité que les siens embellissent. 



PENDANT LA VIF DE EAURE. 2û3 



Pétrarque nous a dit lui-même en prose , son- 
net XXVIII, ce qu'était le vallon de Vaucluse. Il va 
nous dire ici comment il y vivait. Je regrette d'être 
obligé de couper son récit. 

« Ici je fais la guerre à mes sens, et je les traite 
comme mes ennemis... La seule femme qui s'offre à 
mes regards est une servante noire, sèche et brûlée 
comme les déserts de la Lybie... Je n'entends ici que 
des bœufs qui mugissent, des moutons qui bêlent, des 
oiseaux qui gazouillent, et des eaux qui murmurent. Je 
garde le silence depuis le matin jusqu'au soir, n'ayant 
personne à qui parler... Je me contente souvent du 
pain noir de mon valet, et je le mange même avec une 
sorte de plaisir... Mon valet, qui est un homme de fer, 
me reproche quelquefois la vie trop dure que je mène^, 
et m'assure que je ne pourrai pas la soutenir longtemps. 
Pour moi je pense au contraire qu'il est plus facile de 
s'accoutumer à une nourriture grossière qu'à des mets 
délicats et recherchés : des figues, des raisins, des noix, 
des amandes, voilà mes délices... Je ne parle pas de 
mes habits : tout est changé ! Vous me prendriez pour 
un laboureur ou un berger. Ma maison ressemble à 
celle de Fabrice ou de Caton. Tout mon domestique 
consiste en un chien et un valet... » (Afem., I, p. 346.) 




204 LES SONNETS DE PETRARQUE 



xcv 



DANS LA SEIZIEME ANNEE DE SON AMOUR. 

Rimansi addietro il sestodecim' anno. 

i 

Voilà sei^e ans passés dans les gémissements. 
Et je touche, j'espère, à la dernière année. 
Comme le temps a fui l ma jeunesse est fanée ; 
Et d'hier on dirait que datent mes tourments . 

Quelque douce que soit la douleur des amants, 
Je voudrais de ma mort que V heure fût sonnée; 
Car ce serait pour moi peine d'âme damnée 
Que de survivre à Laure après tous mes serments. 

Maintenant, quoique en paix , je rêve une autre place. 
En vain je veux agir, ma volonté se lasse; 
Du plus simple labeur je suis découragé. 

Et je sens à mes pleurs dont s'accroît V amertume 
Que je suis tel ici qu'ailleurs j'avais coutume : 
Tout change autour de moi sans que je sois changé. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 20 5 



La solitude de Vaucluse ne guérissait pas Pétrarque 
de sa passion. L'image de Laure le poursuivait par- 
tout. Trois fois, la nuit, elle lui apparaissait; et le 
matin, il fuyait en vain dans les bois et sur les rochers. 
« Lorsque je me liattois d'être seul, disait-il, je la 
voyais sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une fon- 
taine, du creux d'un rocher, d'un nuage, je ne sais 
d'où. » L'abbé de Sade dit avec justesse : « Il avoit 
tort de croire que cette solitude seroit un port qui le 
mettroit à l'abri des tempêtes de l'amour. Pouvoit-il 
ignorer ces vers d'Ovide, qui étaient alors, il en con- 
vient lui-même, dans la bouche de tous les écoliers : 
Quisquis amas, loca sola nocent, loca soîa caveto. — 
Quo fugis? in populo tutior esse solis, » Le même 
abbé indique plaisamment un autre remède : « Si Pé-* 
trarque avait aimé comme on aime à présent, il auroit 
bien fait de se rapprocher de sa maîtresse et de la voir 
souvent pour se guérir de sa passion : le remède est 
infaillible à ce qu'on prétend. Mais la passion de Pé- 
trarque étoit trop forte et son caractère trop ferme 
pour qu'un pareil remède lui convînt. » (Mém., I, 
p. 35 4 .) 




QUATRIÈME SERIE 




onnets de 1343 à 1 346. — Au retour de son 
troisième voyage à Rome et de sa mission à 
Naples, Pétrarque s'arrête à Parme, de la 
fin de décembre 1343 au 23 février J344. Ce 
jour-là il part au coucher du soleil, tombe à minuit 
dans une embuscade de voleurs, fait une chute de 
cheval en leur échappant et poursuit néanmoins sa 
route. A Bologne, il prend quelque repos, et, arrivé 
en Provence, il achève l'année 1344 soit à Avignon 
soit à Vaucluse. Au printemps de 1345, décidé à 
s'établir en Italie, malgré les remontrances du car- 
dinal Colonna, il se rend à Parme, et de là va con- 
duire à Vérone son fils Jean, âgé de huit ans, dont 
il confie l'éducation à son ami Renaud de Ville- 
franche. Pressé par le cardinal et son ami Socrate 
(Louis de Bois-le-Duc), il renonce à l'Italie et rentre 
dans la ville pontificale à la fin de l'année. Il passe 
à Vaucluse la belle saison de 1346, tout occupé à 
faire la guerre aux nymphes de la Sorgue qui lui 
avaient pris son jardin. 

Pendant le séjour qu'il fit à Parme en 1 344, il fut 
frappé de l'état de guerre dans lequel se trouvait 
toute l'Italie et surtout des ravages que commet- 
taient les troupes allemandes, laissées par l'empe- 
reur Louis de Bavière et le roi Jean de Bohême. 
C'est pour engager les seigneurs italiens à ne plus 
s'égorger les uns les autres et à ne plus enrôler ces 
barbares, qu'il écrivit sa belle canzone Italia mia. 

L'abbé de Sade rapporte à la même année la com- 
position des gracieuses canzone XIII et XIV, des- 
tinées à célébrer les lieux et la fontaine qui plaisaient 
à Laure. Il commente la seconde d'une manière in- 
téressante : 

« Pétrarque, dit-il, en conçut l'idée un jour qu'il 



LES SONNETS DE PETRARQ1 l . 20L) 



étoit allé se promener dans un lieu charmant près 
d'Avignon, où il voyoit souvent Laure. Ilyavoit 
une fontaine où cette beauté se baignoit quelquefois 
dans les grandes chaleurs; un gazon fleuri dont 
l'eau entretenoit la verdure, sur lequel elle s'as- 
seyoit; des arbres à l'ombre desquels elle prenoit le 
Irais, et qui lui servoient d'appui; des fleurs qu'elle 
se plaisoit à cueillir, pour en orner sa chevelure et 
son sein. Il n'en falloit pas tant pour que cette si- 
tuation parût délicieuse à Pétrarque. Il y alloit pres- 
que tous les jours quand il étoit à Avignon, dans 
l'espérance d'y voir Laure; et quand il ne la trou- 
voit pas, la seule vue de cette fontaine, de ces arbres, 
de ces fleurs, lui rappeloit mille petites anecdotes 
qui tenoient son âme dans une espèce d'enchante- 
ment et d'yvresse, à laquelle il s'abandonnoit avec; 
une douceur infinie. 

« Un jour qu'il ne trouva pas l'objet qui l'y atti- 
roit, l'idée de la mort s'étant présentée à lui, je ne 
sais pourquoi, il désira que son corps fût déposé dans 
ce lieu charmant, se flattant que quand Laure vien- 
droit s'y promener, suivant son usage, elle ne pour- 
roit voir ses cendres sans donner quelque marque 
de pitié et d'attendrissement. » [Mém., II, p. 207.) 
— V. la canzone XIV en regard des sonnets CCV 
et CC VI.) 

L'abbé de Sade explique dans une note que la 
fontaine chantée par Pétrarque n'est pas celle de 
Vaucluse, comme on l'a cru généralement; il pense 
que c'est celle de la Triade, près d'Avignon. 

C'est en 1343 que naquit, selon toute apparence, 
la fille de Pétrarque, dont il a été question à la note 
préliminaire de la 2 e série. (V. Mém., II, p. 139.) 

H 



2IO LES SONNETS DE PETRARQUE 



XCVI 



A ANTONIO 1;E BECCARI. 



Quelle pietose rime, in ch'io m'accorsi. 

Ces vers dont j'ai goûté la pieuse harmonie, 
Dictés par votre cœur et par votre génie, 
M'ont tellement touché, lorsque je les ai lus, 
Que je dois apaiser vos regrets super/lus. 

Rassurez-vous ,• la mort, que ma lèvre eût bénie, 
N'a pas voulu finir ma trop longue agonie. 
Seulement les chagrins qui me sont dévolus 
M'ont conduit au séjour de ceux qui ne sont plus. 

Et du funèbre enclos je passais la barrière, 

Quand une sombre voix me retint en arrière : 

« Au nombre des vivants reste encor pour souffrir. » 

Du terme suis-je prêt, suis -je loin? Je V ignore. 
Quoi qu'il en soit, merci de ce chant qui m'honore ! 
A plus digne que moi vous aurie\ pu l'offrir. 



PENDAN l LA VIE DE 1 Ai KM . 



2 I 1 



« Pendant le séjour que tit Pétrarque à Naples. dit 
l'abbé de Sade, le bruit de sa mort se répandit dans cette 
partie de l'Italie qui est entre l'Apennin et les Alpes ; on 
le pleura même à Venise. Antoine de Beccari(ou de Ber- 
tajo, suivant Quadrio) , médecin de Ferrare, bon 
homme à qui on ne pouvoit reprocher que d'avoir 
l'esprit un peu léger, plus de goût que de talent pour 
la poésie, se pressa un peu trop de faire en vers la 
pompe funèbre de Pétrarque... Son poème est allégo- 
rique : il représente un deuil formé par plusieurs dames 
qui ont à leur suite un cortège assez nombreux. 

« La Grammaire paroît la première... la Rhétorique 
vient ensuite... Après cela paroît une suite d'histo- 
riens... Et Eutrope les mains jointes et la face cou- 
verte. Suivent les neuf Muses déchirant leurs habits, 
arrachant leurs cheveux... Ensuite on voit la Philoso- 
phie en manteau noir, . . onze poètes portant le cercueil. . . 
Minerve termine la pompe, apportant du ciel la cou- 
ronne de Pétrarque qu'elle avoit en garde... » (Mém., II, 
p. 178.) 

Pétrarque remercia Beccari de ses bonnes intentions 
et loua ses vers par politesse. 




2 12 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XCVII 

DANS LA DIX-SEPTIÈME ANNÉE DE SA PASSION. 

Dicssett' anni ha già rivolto il cielo. 

Depuis que cet amour me brûle au fond de Famé, 
Dix-sept fois le printemps a ramené les fleurs; 
Mais quand je réfléchis à mes longues douleurs. 
Je me sens tout de glace au milieu de ma flamme. 

Le proverbe dit vrai, tout haut je le proclame, 
Que les traits changent moins de forme et de couleurs 
Que le cœur ne s'amende avec l'âge et les pleurs. < 
Notre lourde enveloppe embarrasse la lame. 

Hélas ! hélas! quand donc arriver ai-je au port? 
Quand serai-je affranchi dé V amour eux transport 
Et des pièges cruels que le petit dieu dresse? 

Quand viendra Vheureuxjour où, les sens apaisés, 
Je verrai les beaux yeux sans penser aux baisers. 
Sans qu'un impur désir se mêle à ma tendresse? 



PENDANT LA VIK l>! LAI RL. 2 1 3 



Le sonnet italien ne parle ni de baisers ni d'impur 
désir. Ma traduction est plus explicite que le texte ; 
mais au fond, c'est la même pensée. Pétrarque attend 
avec impatience que la fuite des années amène ce jour 
où il sortira du feu et de si grandes douleurs. Verra-t-il 
jamais le jour où, autant qu'il le désire et sans incon- 
vénient, e quanto si convene, ses yeux pourront jouir 
du doux aspect du charmant visage? 

Ce sonnet prouverait que l'amour de Pétrarque, 
chaste et pur en ce sens qu'il n'a pas été satisfait, 
n'était pas exempt de désirs sensuels et que ces désirs 
ont presque duré autant que Laure a vécu. Mais cette 
preuve n'est pas nécessaire. Dans ses Dialogues, qui 
sont à peu près du même temps, Pétrarque, pressé par 
les questions adroites de saint Augustin, est obligé 
d'avouer qu'il a aimé le corps avec l'âme : animant cum 
cor-pore amavi. Le même sentiment se trahit dans 
plusieurs autres sonnets. Nous l'avons vu, au son- 
net LVIII, désirer ce que Pygmalion obtenait de Gala- 
thée. « Tout le monde, dit l'abbé de Sade, sçait ce qui 
se passoit entre Pygmalion et sa statue. » 

Est-ce à dire que Pétrarque ne fut pas sincère? Non. 
If était réellement et chastement épris. Mais l'amour 
platonique est contre nature ; il faut être indulgent 
pour les désirs sensuels. 




2 I -I LES SONNETS DE PETRARQUE 



XCVIII 



LA SEPARATION. 



Quel vago impallidir, che 7 dolce riso. 

La pâleur qui passa sur ses traits gracieux, 
Comme pour adoucir leur fraîcheur ravissante, 
S'est offerte à mon cœur de façon si décente 
Que celui-ci trembla d'émoi délicieux. 

C'est alors que j'ai su comme on se voit aux deux, 
Et que f ai deviné, sans que nul le pressente, 
Que son âme à la mienne était compatissante ; 
Ce que f ai vu valait un aveu précieux. 

D'une autre gente dame ayant désir de plaire 
Vangélique douceur ne serait que colère 
Auprès de sa bonté qui parut à demi. 

Son humide resrard incliné vers la terre 

c 

Me disait ces doux mots qu'elle croyait me taire: 
« Pourquoi t'éloignes-tu, toi, mon fidèle ami? » 



i-i NDAN r i.a vu: ni: i. \i ki . 2 1 ? 



« Toutes les représentations du cardinal, les in- 
stances des amis de Pétrarque, rien ne put le faire 
changer de résolution [sur son départ pour l'Italie] . Il 
alla prendre congé de Laure : comme elle ignoroit le 
sujet de cette visite, elle le reçut d'abord d'un air riant ; 
mais quand il lui eut annoncé le voyage qu'il alloit 
faire, elle changea de couleur, devint pâle, jeta les yeux 
à terre et garda le silence. Pétrarque fit un sonnet sur 
cet adieu, dans lequel il interprète cette pâleur et ce 
silence d'une façon bien favorable pour lui. 

« Il faut se défier des interprétations qu'un poète 
amoureux donne à l'air, à la couleur, aux gestes, au 
silence de sa maîtresse; mais je pense qu'on ne peut 
reprocher à Pétrarque de s'être trop flatté dans cette 
occasion. Comme le bruit s'étoit répandu qu'il allait 
s'établir pour toujours en Italie, il est tout simple que 
Laure regrettât très-vivement la perte d'un amant de 
cette espèce, qui lui faisoit tant d'honneur, et à si peu 
de frais, puisqu'elle réprimoit toutes les saillies de son 
amour par le seul mouvement de ses yeux. » (Mém. 
pour la vie de Pétrarque [par l'abbé de Sade], II, p. 222.) 

Le premier quatrain et le second tercet rappellent 
deux vers de l'Art d'aimer d'Ovide: 

Palleat omnis amans : hic est color aptus amanti... 
Saepe tacens vocem verbaque vultus habet. 




2l6 LES SONNETS DE PETRARQUE 



XCIX 



IL SAIT LA CAUSE ET NON LE KEMEDE DU MAL. 

Amor, Fortuna, c la mia mente schiva 

Ensemble Amour, Fortune et mon âme constante 
De l'ennui du présent, du regret du passé 
M'accablent tellement, qu'à demi terrassé, 
M' endormir dans la tombe est le bien qui me tente. 

Amour ronge ma vie à tous hasards flottante ,• 
Sans me porter secours Fortune m'a laissé $ 
Et mon âme s'irrite. Ainsi, toujours blessé, 
Il faut continuer une lutte attristante. 

Et je ne compte pas sur des jours plus heureux ; 
Plus mon supplice dure et plus il est affreux j 
Et déjà ma carrière est à moitié remplie. 

Mon espérance, hélas ! qui s'échappe en chemin, 
Comme un verre se brise en tombant de ma main, 
Et de tous mes penser s la chaîne se délie. 



p] NDANT LA VIL DE LAURE. 2 I 7 



Avant son adieu à Laure, Pétrarque croyait toucher 
à sa liberté, car il disait au cardinal : « J'étois retenu 
par l'habitude, par mon attachement pour vous, par 
mon amour pour Laure. Mais tout change avec le 
temps; mes cheveux, en changeant de couleur, m'aver- 
tissent qu'il faut que je change de vie et de façon de 
penser. L'amour ne convient plus à mon âge. Mon ami 
Azon m'a fait connoître les avantages de notre patrie. 
L'air y est plus pur, l'eau plus claire, les rieurs plus 
belles; les roses y ont plus de parfum, les fruits et les 
légumes plus de goût. Il est temps enfin que j'aille y 
jouir de la liberté et prendre soin de la sépulture de 
mon père. » C'est ainsi que Pétrarque s'exprimait, 
d'après l'abbé de Sade, dans son églogue intitulée Di- 
vortium. (Mém., II, p. 221.) 

On voit par ce sonnet que l'adieu et l'éloignement 
ravivèrent sa blessure au lieu de la guérir. Sa passion 
lui inspira tant de regrets que le cadre du sonnet ne 
lui suffisait plus. Les canzone s'accumulent dans cette 
partie du recueil. A celles mentionnées dans la note 
préliminaire de cette série, se trouvent jointes la XV e 
dans laquelle il dit qu'il voit partout l'image de Laure, 
et la XVII e qu'il consacre aux peines de l'absence. 




2 1 8 LES SONNETS DE PETRARQUE 



C 



LOIN DE LAURE ET MALHEUREUX, L ENVIE LE POURSUIT 
ENCORE. 



Foi clic 7 cammin m' è chiuso di mcrcede. 

Puisque le bon chemin de merci m'est fermé. 
J'ai pris du désespoir la route ténébreuse, 
Et j'emporte avec moi la crainte douloureuse 
De perdre le prix dû pour avoir tant aimé. 

De soupirs et de pleurs vit mon cœur alarmé; 
Pour moi la loi du sort se montre rigoureuse; 
Cependant je m'abstiens de plainte langoureuse : 
Aux larmes on finit par être accoutumé. 

Une image du moins me reste, — image telle 
Que n'en firent jamais Zeuxis ni Praxitèle: 
C'est l'œuvre d'un génie encor plus élevé. 

Mais en quelle Scythie, en quelle Numidie 
Puis-je cacher mes maux et fuir la perfidie? 
Même en ce lieu désert les méchants m'ont trouvé. 



l'I \l>\\ I I. \ Nil. DE LAURE. 2 K) 



Je n'ai pu découvrir dans quelle circonstance Pétrar- 
que se plaint ici des poursuites de l'envie. Mais on 
comprend qu'il ait eu à s'en plaindre. La supériorité 
de son génie et la franchise de son caractère durent lui 
susciter des envieux et des ennemis. Honoré de l'es- 
time et de l'affection des grands, il n'était pas courtisan 
dans le sens ordinaire de ce mot. L'amour du bien pu- 
blic l'emportait chez lui sur toute considération. Il 
n'épargnait la vérité à personne, pas même aux papes, 
pas même à ses meilleurs amis. Nous verrons tout à 
l'heure comme il traitait la cour pontificale. Et voici 
ce qu'il écrivait a Rienzi, lorsque l'illustre tribun tour- 
nait au dictateur ridicule : « Seul de notre siècle, vous 
étiez parvenu au sommet de la vertu et de la gloire. La 
chute en seroit terrible; tenez-vous ferme... Je faisois 
une ode à votre louange ; ne m'obligez pas à faire une 
satire à sa place... Vous me forcez à vous dire ce que 
Cicéron disoit à Brutus : je rougis de vous. Vous étiez 
le protecteur et l'appui des gens de bien ; vous allez 
devenir un chef de brigands. Quel changement subit 
et imprévu! » (Mém. de l'abbé de Sade, II, p. 405.) 




220 LES SONNETS DE PETRARQUE 



Cl 



A JACOPO DA LENTINO, QUI LUI DEMANDAIT LE MOYEN- 
DE FLÉCHIR LA CRUAUTÉ DE SA DAME. 



Io canterei d'amor si novamentc. 

Je chanterais d'amour d'une façon si tendre 
Que son cœur inhumain serait bientôt brûfant, 
Et que mille soupirs en un jour s'exhalant 
Diraientmieux que lesmots ce qu'il est doux d'entendre. 

Et je verrais sa main vers la mienne se tendre 
Et son visage ému de larmes ruisselant. 
Elle ressemblerait au coupable tremblant 
Qui demande sa grâce et n'ose pas l'attendre. 

Les roses de son teint se couvriraient de lis, 
Et peut-être l'aspect de charmes affaiblis 
Refroidirait l'ardeur de mon âme éperdue. 

Mais cette passion qui changerait ses traits, 
De l'arrière-saison leur donnant les attraits, 
Me consolerait bien de leur fraîcheur perdue. 



l'liNhAN I LA VU: I)F. LAI RI- . 2 2 ! 



Ce Jacopo s'adressait assez mal en demandant conseil 
à Pétrarque, qui soupirait sans succès depuis dix-sept 
ans. 11 aurait mieux fait de consulter YArt d'aimer 
d'Ovide. Là, il aurait trouvé d'excellentes leçons, que 
Gentil-Bernard a gracieusement imitées : 

Toi, dont l'amour augmentera les charmes. 
Qu'un peu d'audace accompagne tes armes ! 
Lance tes traits, frappe, et sois convaincu 
Qu'on peut tout vaincre, et tout sera vaincu. 
La plus rebelle est souvent la plus tendre. 
Telle qui feint, et qui languit d'attendre. 
D'un feu couvert brûlant au fond du cœur, 
Combat d'un air qui demande un vainqueur... 

De ce gazon la fraîcheur vous attire ; 
J'y vois la place où va tomber Delphire. 
Achève, éprouve un moment de courroux, 
Meurs à ses pieds, embrasse ses genoux. 
Baigne de pleurs cette main qu'elle oublie; 
Elle rougit ; c'est sa fierté qui plie. 
Elle se tait, l'amour parle ; crois-moi, 
Presse, ose tout, et Delphire est à toi 




222 LES SONNETS DE PETRARQUE 



Cil 



REFLEXIONS SUR LES EFFETS CONTRADICTOIRES 
DE L'AMOUR. 

S'amor non è, che dunque è quel ch' C sento? 

Si ce rf est pas V amour, qu'est-ce donc que je sens? 
Si c'est V amour, pour Dieu ! quel étrange mystère! 
Si c'est un bien, d'où vient cet effet délétère? 
Si c'est un mal, pourquoi ce trouble heureux des sens? 

Si je brûle à mon gré, ces pleurs n'ont pas de sens. 
A quoi sert de gémir, si c'est involontaire ? 
Délicieux tourment! vie et mort ! ciel et terre! 
Je ne sais quel démon me torture en tous sens. 

A tort je suis joyeux, à tort je me lamente. 
Tantôt par le beau temps, tantôt par la tourmente, 
Sans gouvernail je vogue avec anxiété. 

Je suis chargé d'erreurs et léger de science. 
J'attends avec espoir, et je perds patience. 
Je suis de feu l'hiver et de glace l'été. 



PENDANT LA VIE DE LAI Kl . 



2 2 D 



Ce sonnet a inspire à Benoît Varchi, académicien 
de Florence, une dissertation qu'il composa en e 553 
et dont l'abbé de Sade présente une assez longue ana- 
lyse dans sa note XXI. En voici quelques extraits : 

« Varchi distingue trois espèces d'amour ou de ma- 
nières d'aimer. On peut aimer l'âme sans le corps. 
c'est ce qu'il appelle l'amour céleste : le corps sans 
L'âme, c'est l'amour brutal : l'àme et le corps ensemble, 
c'est l'amour ordinaire. Il prétend que Pétrarque a 
brûlé pour Laure de l'amour céleste et de l'amour 
ordinaire. Il ne lui refuse que cet amour grossier, qui. 
se concentrant dans le corps, ne tient aucun compte 
de l'âme. Pour moi, je suis persuadé qu'il est impos- 
sible à l'homme d'aimer le corps sans aucun rapport à 

1» * 
ame... 

« Il subdivise l'amour ordinaire en trois espèces : 
On aime l'âme plus que le corps, c'est l'amour hon- 
nête; le corps plus que l'âme, c'est l'amour vulgaire; 
l'àme et le corps également, c'est l'amour civil. Il sou- 
tient que Pétrarque a aimé Laure de ces trois espèces 
d'amour, » et, d'après l'abbé de Sade, il prend mal à 
propos la peine de le prouver, attendu que l'amour 
change habituellement de caractère, suivant les cir- 
constances. (Mera., II, p. 77 et 79 des notes/ 




-œ- 



2 24 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CI II 



LES QUATRE COMPARAISONS. 



Amor m' ha posta corne segno a strate. 

Amour m'a pris pour but de sa flèche traîtresse : 
Je suis comme la neige au soleil dissolvant , 
Comme la cire au feu, comme Veau sous le vent • 
Et vous demeure^ sourde à mes cris de détresse. 

Ce sont vos yeux, Madame, ô cruelle maîtresse, 
Qui m'ont donné le coup dont je meurs tout vivant ,• 
De vous aussi procède (et c'est un jeu souvent) 
Le soleil, l'air, le feu, tout le mal qui m'oppresse. 

Les penser s sont les traits, le visage un soleil, 
Et le désir du cœur à la flamme est pareil : 
Voilà ce qui me brûle et me fond et me brise. 

Et votre aimable voix, votre chant inspiré, 
Votre haleine de fleurs, tout cela c'est la brise 
Qui joue avec ma vie et l'effeuille à son gré. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 22 5 



J'ai conduit les quatre comparaisons jusqu'à la fin 
du sonnet, comme dans le texte italien. M. Antoni 
Deschamps, qui a imité ce sonnet, s'est arrêté en beau 
chemin : on ne voit les quatre images que dans son 
premier quatrain, et encore a-t-il substitué la plume 
au vent à la mer sous le vent. Son second quatrain et 
ses deux tercets n'ont aucun rapport avec le texte. 

Amour qui me gouverne et me va décevant 
M'a mis, pour mon malheur, sous les yeux de ma dame, 
Comme neige au soleil, comme cire à la flamme, 
Comme but à la flèche et comme plume au vent ! 

Le matin il s'éveille et me vient au devant, 
Me tait la révérence et me plonge dans l'àme, 
Voyant que je le crains, une poignante lame, 
Qui tout le long du jour y reste bien souvent ! 

Ainsi passe ma vie ! Ainsi l'àme blessée, 
Je promène ma peine et ma triste pensée 
Loin du beau fleuve Arno, sur les monts, dans les bois ! 

Mais pourtant, que je souffre et que je me lamente, 
Je ne puis oublier combien elle est charmante, 
Combien son œil est doux, combien douce est sa voix ! 

Le premier vers du texte est imité de Jérémie : Po- 
suit me quasi signum ad sagittam. 




i5 



22Ô LES SONNETS DE PETRARQUE 



CIV 



LES ANTltHÈSES. 



Pace non trovo, e non ho da far guerra. 

Quand je crois être en paix, la lutte recommence $ 
Quand f ai lieu d'espérer, je crains pour l'avenir $ 
Je rampe alors qu'au ciel je pensais parvenir ? - 
Sans saisir un fétu j'embrasse un cercle immense. 

Qui m'a mis en prison semble atteint de démence : 
Il n'ouvre ni ne ferme, et, sans me retenir, 
Il ne rompt pas les fers qu'il a pris soin d'unir. 
Amour veut me tuer, mais il feint la clémence. 

Sans yeux je vois$ sans voix je fais de longs discours ,• 

Je désire mourir et j'implore secours ; 

En aimant mon prochain je suis atrabilaire. 

Je savoure mes maux, et je ris en pleurant-, 

A la vie, au trépas je suis indifférent. 

Tel est l'état, Madame, où je suis pour vous plaire. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 227 



Dans ce sonnet et dans les deux qui précèdent, Pé- 
trarque s'est livré à d'innocents exercices de versifica- 
tion. Neque semper arcum tendit Apollo. 

Louize Labé, la belle cordiôre lyonnaise, a gracieuse- 
ment imité le sonnet des antithèses. De son temps le 
mélange régulier des rimes masculines et féminines 
n'était pas de rigueur. 

Je vis, je meurs : je me brûle et me noyé : 
J'ay chaut extrême en endurant froidure : 
La vie m'est et trop molle et trop dure : 
J'ay grans ennuis entremeslez de joye. 

Tout à un coup je ris et je larmoyé, 
Et en plaisir maint grief tourment j'endure : 
Mon bien s'en va, et à jamais il dure : 
Tout en un coup je seiche et je verdoyé. 

Ainsi Amour inconstamment me meine : 
Et quand je pense avoir plus de douleur. 
Sans y penser je me treuve hors de peine. 

Puis quand je croy ma joye estre certeine, 
Et estre au haut de mon désiré heur, 
11 me remet en mon premier malheur. 




2 28 LES SONNETS DE PETRARQUE 



cv 



INVECTIVES CONTRE AVIGNON ET LA COUR PONTIFICALE. 

Fiamma dal ciel sulle tue treccie piova. 

Que la flamme du ciel pleuve sur tes palais, 
Exécrable cité qui laisses la misère 
Manquer même de glands et du pain nécessaire, 
Pour nourrir largement le riche et ses valets l 

Ville qui sans vergogne à Rome t'égalais, 
Tu n'as plus en tes murs que traître et que faussaire, 
Tous les démons du mal t'étreignent sous leur serre ; 
Dans les excès honteux tu vis et tu te plais! 

Tes vierges, tes vieillards s'en vont dansant ensemble $ 
Au milieu d'eux se tient Satan qui les rassemble 
Avec V affreux miroir, lafourche et les tisons. 

Puisses -tu désormais n'être qu'une masure, 

Et voir tes grands seigneurs sans habits, sans chaussure, 

Souffrir par les chemins la rigueur des saisons/ 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 22Q 



Nous voici aux trois sonnets mis à l'index. Ils ont 
été rétablis dès 1722 dans la plupart des éditions; 
néanmoins l'abbé de Sade n'a pas osé les citer. En re- 
vanche il a traduit une lettre qui n'est pas moins vio- 
lente ; et encore dit-il qu'il n'a pas choisi les traits les 
plus forts : 

« Tout ce qu'on a dit des deux Babylone, celle 
d'Assyrie et celle d'Egypte, des quatre labyrinthes, de 
l'Averne et du Tartare, n'est rien en comparaison de 
cet enfer [Avignon]. 

« On y trouve ce Nemrod puissant sur la terre, ce 
chasseur robuste devant le Seigneur [le pape Clé- 
ment VI], qui entreprend d'escalader le ciel en élevant 
des tours superbes; cette Sémiramis avec son carquois 
[probablement la vicomtesse de Turenne qui gouver- 
nait le pape] ; ce Cambyse, plus insensé que celui 
d'Orient. 

« On y voit l'inflexible Minos, Rhadamante, Cer- 
bère qui dévore tout [grands dignitaires] ; Pasiphaé, 
éprise d'un taureau ; le Minotaure, fruit d'un amour 
infâme : tout ce qu'on voit ailleurs d'affreux, de noir, 
d'exécrable est ici rassemblé. Point de fil qui aide à 
sortir du labyrinthe, ni Dédale, ni Ariadne. On ne 
peut se sauver que par le moyen de l'or. Ici l'or apaise 
les monstres les plus cruels, amollit les cœurs les plus 
féroces, fend les rochers, ouvre toutes les portes, même 
celle du ciel ; et pour tout dire en un mot, avec de 
l'or on achète Jésus-Christ même. 

« Dans ces lieux on voit régner les successeurs d'une 



2 30 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CVI 



MEME SUJET. 



L'avara Babilonia ha colmo 'l sacco. 



Le ciel est irrité. L'avare Babylone 

A mérité ses coups par le vice odieux : 

De Vénus et Bacchus elle a fait ses seuls dieux, 

Et ne respecte plus Jupiter ni Bellone. 

Mais pour la châtier, cette cité félonne, 
Un maître va venir puissant et radieux. 
Les idoles, objet d'honneurs fastidieux , 
Tomberont à ses pieds du haut de leur colonne. 

Les orgueilleuses tours qui montent dans les airs 
S'écrouleront aussi près des palais déserts 
Avec tous les gardiens des grandeurs despotiques. 

Alors les nobles cœurs à la vertu liés 
Gouverneront le monde, et les arts oubliés 
Flor iront de nouveau comme aux siècles antiques. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 23] 



troupe de pauvres pécheurs, qui ont oublié leur ori- 
gine ; ils marchent couverts d'or et de pourpre, fiers 
de la dépouille des princes et des peuples. Au lieu de 
ces petits bateaux, sur lesquels ils alloient chercher 
leur vie dans l'étang de Génésareth, ils habitent des 
palais superbes. Ils ont des parchemins où pend une 
espèce de plomb, dont ils se servent comme de filets, 
pour prendre de pauvres dupes, qu'ils écaillent et met- 
tent sur le gril pour assouvir leur gourmandise. Au 
lieu d'une sainte solitude, on voit une troupe de scélérats 
et de satellites ; les festins les plus somptueux ont 
succédé aux repas les plus simples. [Tout ceci désigne 
évidemment les cardinaux et leur entourage.] 

« A la place des apôtres qui alloient nuds pieds, on 
voit à présent des satrapes montés sur des chevaux cou- 
verts d'or, rongeant l'or, et bientôt chaussés d'or, si 
Dieu ne réprime ce luxe insolent. On les prendroit 
pour des rois de Perse, ou des Parthes qu'il faut adorer 
et qu'on n'oseroit aborder les mains vuides. [Ce sont 
sans doute les nonces et légats que Pétrarque traitait 
ainsi.] 

« Pauvres vieillards ! pour qui avez-vous pris tant de 
peine ? Pour qui avez-vous cultivé le champ du Sei- 
gneur ? Pour qui avez-vous répandu tant de sang ? 

« Ici régnent l'orgueil, l'envie, le luxe et l'avarice 
avec tous leurs artifices : ni pitié, ni charité, ni foi. 
Le plus méchant est celui qui réussit le mieux; le 
pauvre juste est opprimé ; on élève jusqu'aux cieux 
un scélérat qui répand l'or à pleines mains. La simpli- 
cité passe pour folie ; on donne à la méchanceté le 



2 32 LES SONNETS DE PETRARQUE 



GVII 



MEME SUJET. 



hontana di dolore. albergo d' ira. 

Fontaine de douleur, source d'iniquité. 
Ecole de l'erreur, temple de l'hérésie, 
Criminelle cité, Rome de fantaisie, 
Babylone plutôt par l'impudicité ! 

Enfer des gens de cœur et de la probité. 
Paradis des méchants et de l'hypocrisie, 
Prends garde! Déjà l'heure est peut-être choisie 
Où le Christ punira tant de perversité/ 

D'humbles pêcheurs ont fait tes premières murailles 
Par ton luxe effronté maintenant tu les railles. 
Et ta vaine espérance, en quoi la places-tu? 

Dans ton or mal acquis et dans ta fange immonde. 
Un nouveau Constantin est-il promis au monde? 
Non! Dieu seul te rendra l'honneur et la vertu. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 233 



nom de sagesse. Dieu est méprisé; les loix sont foulées 
aux pieds; on adore le Dieu des richesses; on se 
moque des gens de bien ; et les choses en sont venues 
au point que bientôt on ne se moquera plus de per- 
sonne. O temps ! ô mœurs ! » (A/em., II, p. 94.) 

C'est dans l'index publié en 1 563, à la suite du con- 
cile de Trente, que se trouve désigné un recueil, com- 
posé malignement de tout ce que Pétrarque a écrit 
contre la cour pontificale, y compris ces trois sonnets. 
Ce recueil, intitulé Alcuni importanti luoghi traJetti 
fuor délie epistole latine di M. Francesco Petrar- 
cha, etc., con tre sonnetti suoi, n'est plus au nombre 
des livres prohibés. L'Index librorum prohibitorum, 
publié à Naples en 1862, n'en fait nulle mention. 




2 34 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CVIII 



A SES AMIS DE VERONE. 



Qiianto pik disiose V ali spando. 

Plus je tourne vers vous mes ailes désireuses, 
O douce troupe amie, et plus le sort fatal 
Oppose à mon essor son caprice brutal, 
Et méfait égarer sur les routes poudreuses. 

Vous ave% pris mes mains dans vos mains généreuses ,• 
J'ai senti près de vous l'air du pays natal : 
Mon cœur vous est resté sans nul effort mental ; 
L'Adige le retient sur ses rives heureuses. 

Mais à travers les monts je poursuis mon chemin j 
Amour m'entraîne encor sous un ciel inhumain , 
Loin du riant séjour de ceux que je regrette. 

Du moins la patience est un soulagement; 
Car dès longtemps j'éprouve une peine secrète 
De voir qu'au même lieu nous sommes rarement. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 2 35 



Au lieu de retourner à Parme, qui était bloquée de 
toutes parts, Pétrarque, en quittant Vérone, reprit le 
chemin de Vaucluse par la Suisse. « Guillaume de 
Pastrengo voulut absolument l'accompagner, dit l'abbé 
de Sade. Ils allèrent coucher à Peschiera, à cinq lieues 
de Vérone, petite ville placée sur le lac de Garde, à 
l'endroit où le Menzo en sort. C'est la plus jolie situa- 
tion qu'on puisse voir. Ils y passèrent la plus grande 
partie de la nuit à causer ensemble. Le lendemain ils 
partirent à la pointe du jour ; quand ils furent sur les 
confins du Véronois et du Bressan, où ils dévoient se 
séparer, Pétrarque au désespoir sauta au cou de Guil- 
laume, et lui dit en pleurant : « Cher ami, c'est avec 
« une peine extrême que je me sépare de vous pour re- 
« tourner dans une terre étrangère : je ne vous reverraf 
« peut-être plus; mais je vous aimerai toujours. Ni le 
« temps ni l'éloignemént ne pourront effacer des sen- 
« timents profondément gravés dans mon cœur. Con- 
« servez-vous et ne m'oubliez pas. » Guillaume de Pas- 
trengo n'avoit ni la force de parler ni celle de se sépa- 
rer de cet ami qu'il tenoit toujours embrassé; il fallut 
que les gens qui le suivoient l'arrachassent de ses bras 
avec violence. » 

C'est en continuant sa route que Pétrarque exprima 
le regret de quitter ses amis. 




236 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CIX 



COURAGE ET CRAINTE. 



Amor, che nel pensier mio vive e regno. 



Amour ) qui vit et règne en ma pensée ardente, 
Qui se tient en mon cœur d'ordinaire enfermé. 
Sur mon front quelquefois se montre tout armé $ 
Il s'y fixe et prépare une attaque imprudente. 

Celle de qui mon âme est encor dépendante, 
Qui veut que le désir, que V espoir enflammé 
Soit par l'humble respect sagement réprimé, 
Accueille avec courroux notre audace évidente. 

Aussi par peur Amour s'enfuit-il vers mon cœur, 
Et, pleurant de dépit de n'être pas vainqueur, 
Il sy cache et renonce à sa plus chère envie. 

Que faire, moi qui crains ses retours valeureux, 
Sinon d'être avec lui jusqu'au trépas heureux > } 
Car mourir en aimant c'est bien finir la vie. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 2'5'J 



« Qu'on se rappelle l'état de Laure, lorsque Pétrar- 
que, partant pour aller s'établir en Italie, alla lui faire 
les derniers adieux (sonnet XCVIII), on jugera de la 
joie qu'elle ressentit lorsqu'elle revit cet ami fidèle 
qu'elle craignoit d'avoir perdu pour toujours. Elle se 
gardait bien de lui découvrir tout ce qui se passoit 
dans son âme. L'ardeur de Pétrarque, toujours prête à 
franchir les bornes qu'elle lui avoit prescrites, exigeoit 
ces ménagements et ces mystères. Mais il est certain 
qu'elle le traita mieux qu'à l'ordinaire, et qu'elle mit 
moins de sévérité dans ses regards. 

« Pétrarque n'eut pas plutôt aperçu ce changement 
dans la conduite de Laure, qu'il devint à son ordinaire 
plus hardi et plus confiant. Cette hardiesse déplaisoit 
toujours à Laure. Elle fut obligée de reprendre plu- - 
sieurs fois cet air sévère qui faisoit rentrer Pétrarque 
dans les bornes, où elle vouloit qu'il se tînt renfermé. 

« C'est le sujet de plusieurs sonnets qui disent tous à 
peu près la même chose. » (Mém. de l'abbé de Sade, 
II, p. 253.) 



te-££. 




2 38 LES SONNETS DE PETRARQUE 



GX 



IL SE COMPARE ENCORE AU PAPILLON. 

Corne talora al caldo tempo sole. 

Comme parfois on voit, dans le temps des chaleurs, 
Le papillon, qu'attire une ardente prunelle, 
Entre les cils surpris embarrasser son aile 
Et bientôt succomber en provoquant les pleurs ; 

Ainsi je cours sans cesse au-devant des douleurs, 
Vers les yeux dont je crains la rigueur éternelle-, 
La raison parle en vain d'une voix maternelle-, 
Je pense de V amour ne cueillir que les fleurs. 

Et je vois à quel point ces yeux me sont hostiles. 
Je sais que j'en ynourrai, las d'efforts inutiles, 
Puisqu'à mes bons désirs l'erreur ne cède pas. 

Mais Amour m'éblouit si bien avec adresse 
Que sur autrui je pleure et non sur ma détresse: 
Et mon âme aveuglée adhère à mon trépas. 



PENDANT LA VIE DE LAURE 



23g 



Pétrarque s'est déjà comparé au papillon (V. son- 
net XVII); avant lui les troubadours avaient usé de la 
même image. Folquet de Marseille avait dit qu'un re- 
gard doux et perfide attire et entraîne un fol amant 
comme le papillon, qui est de si folle nature qu'il se 
jette au feu, séduit par l'éclat de la lumière : 

Co'l parpailhos qu'a tan folla natura 
Que s' fer cl foc per la clardalz que lutz. 

Cette comparaison est au nombre des passages cités 
par M. Gidel (Les Troubadours et Pétrarque) et par 
M. Eugène Baret (Les Troubadours et leur influence 
sur la littérature du midi de V Europe) pour signaler 
Pétrarque comme un imitateur des poètes provençaux. 
Cette imitation paraît toute naturelle à qui sait en quel * 
lieu et à quelle époque a vécu Pétrarque ; et le Triom- 
phe d'Amour, dans lequel il nomme plusieurs trouba- 
dours, montre clairement qu'il avait étudié ces poètes 
et subi leur influence. 




24O LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXI 



A UNE COMPAGNE DE LAURE. 



Qtiand' io v' odo parlar si dolcemente. 



Quand parle votre voix douce et compatissante 
Avec V accent qu Amour prête à ses partisans, 
Mon vif désir flamboie ainsi qu'aux premiers ans, 
Et pourrait ranimer une âme languissante. 

Alors la belle dame est en tous lieux présente 
Où ses yeux m'ont souffert parmi ses courtisans ; 
Elle a ce fier maintien et ces airs complaisants 
Dont j'ai trop éprouvé la vertu séduisante. 

Retournée en arrière elle dispute au vent 
Ses longs cheveux : ainsi je la vois en rêvant, 
Et la clef de mon cœur reste en sa main charmante . 

Mais l'extrême plaisir m'empêche de parler ; 
A peine mes soupirs peuvent -ils s'exhaler 
Pour trahir comme en moi la passion fermente. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 24 1 * 



« Laure avoit une amie belle et sage qui étoit dans 
les intérêts de Pétrarque, autant que la vertu et l'hon- 
neur pouvoient le lui permettre. Elle vouloit qu'il fût 
aimé ; mais d'une amitié pure et honnête. Quand elle 
le voyoit rebuté et prêt à se livrer au désespoir, elle 
lencourageoit et ranimoit sa confiance ; mais elle le 
retenoit aussi, quand elle le voyoit prendre le mors 
aux dents, et prêt à franchir les bornes qui lui étoient 
prescrites. 

« D'un autre côté, elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit 
pour engager Laure à traiter Pétrarque avec moins de 
rigueur. Un jour qu'elle lui rappeloit toutes les preu- 
ves d'amour que Laure lui avoit données : Incrédule, 
lui disoit-elle, pouve^-vous en douter après tant de 
preuves? Pétrarque lui répondit par ce sonnet. »« 
(Me'm., II, p. 276.) 

L'abbé de Sade croit que cette dame est celle qui 
parlait de Pétrarque à Laure pendant la maladie dont 
elle mourut. Voir l'intéressant récit des pressentiments 
de Pétrarque, sonnet CCXX et suivants. 




16 



2 \1 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXI1 



A SENNUCCIO DEL BENE, EN EXALTANT LA BEAUTE 
DE LAURE. 



Ne cosi bello il sol giammai levarsi. 

Le soleil luit au ciel de ses plus beaux rayons, 
Lorsqu'il sort triomphant de la brume neigeuse; 
Et Dieu dessine, après une pluie orageuse, 
L'arc le mieux nuancé par ses mille crayons. 

Lors du trouble ingénu dont nous nous effrayons, 
Ainsi brilla le teint de la dame ombrageuse 
Ou de Fange (ma voix n'est pas trop louangeuse) 
Le plus candide et pur qu'ici-bas nous ayons. 

Puis Amour fit sur moi tourner d'un air si tendre 
Les beaux yeux, que dès lors je ne puis rien attendre 
De tout autre regard, quelque charme qu'il ait. 

Sennuccio,je le vis, je vis le trait qu'il lance, 
Si prêt à me percer que j'en tremble en silence ,- 
Et pourtant ce danger me fascine et me plaît. 



li NDAN1 LA VIE DK LAI Kl . 



240 



A mesure que Pétrarque avançait en âge, la pensée 
de Dieu se mêlait davantage à son amour. Voici ce 
qu'il disait dans la sextine V placée avant le son- 
net CXI : 

« Les forêts, les rochers, les champs, les fleuves et 
les coteaux, tout ce qui est créé subit l'action du temps ; 
tout se transforme : aussi je demande pardon à ces 
feuillages (ceux du laurier), si, après maintes années 
révolues dans le ciel, je me suis préparé à fuir leurs 
rameaux englués, sitôt que j'ai commencé à voir la lu- 
mière. 

■ Je fus tellement séduit d'abord par leur brillant 
aspect, que je gravis avec plaisir de très-grandes hau- 
teurs pour atteindre ces bien-aimés rameaux. A pré- 
sent la vie courte et le lieu et le temps m'enseignent 
un autre chemin, celui qui conduit au ciel, celui où 
l'on recueille des fruits, et non pas seulement des 
rieurs et des feuillages. 

a Un autre amour, d'autres ombrages, une autre lu- 
mière et une autre route sur d'autres sommets pour 
m'élever à Dieu, voilà ce que je cherche (il en est 
temps), et aussi de nouveaux rameaux. » 




244 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXIII 



LA CONSTANCE INVINCIBLE. 

Ponmi ove 7 sol occide ijîori e V çrba. 

Qu'on me porte où l'été brûle l'herbe et la plante 
Comme au pays lointain de l'hiver incessant, 
Aux lieux où le soleil à l'horizon descend 
Comme au point de départ de sa course brillante. 

Que j'habite le chaume ou la ville opulente, 
Dans un climat brumeux ou dans V air caressant, 
Dans la saison des fruits ou du bourgeon naissant, 
Au temps des plus longs jours ou quand la nuit est lente. 

Mettez-moi dans le ciel ou dans l'abîme affreux, 
Sur le sommet des monts ou dans un vallon creux ; 
Appelez-moi d'un nom simple ou des plus illustres. 

Que mon esprit soit libre ou l'esclave du corps. 
J'exhalerai toujours dans mes plaintifs accords 
Les soupirs dont mon cœur s'emplit depuis trois lustres. 






PENDANT LA VIE DE LAURE. 2 (.5 



Le sonnet CXIII a été imité par Philippe Desportes. 
Voici ses vers, au risque de faire tort aux miens. Si, 
au premier aspect, la comparaison est à son avantage, 
que l'on veuille bien tenir compte de la différence de 
nos procédés : j'ai suivi le texte de près, tandis qu'il 
s'est donné beaucoup de liberté. 

Mettez-moy sur la mer, quand elle est courroucée, 
Ou quand les vents légers soufflent plus doucement, 
Sur les eaux, en la terre, au haut du firmament, 
Vers la ceinture ardente ou devers la glacée. 

Que ma fortune soit de çà de là poussée, 
Bien haute aucunesfois, quelquesfois bassement : 
Que mon nom glorieux vive éternellement, 
Ou que du temps vainqueur soit ma gloire effacée. 

Jeune ou vieil, près ou loin, content ou malheureux 
Que j'aye amour propice, ou fier et rigoureux, 
Que mon àme aux enfers ou aux cieux s'achemine. 

Jamais en mon esprit tant que seray vivant, 
On ne verra sécher cette plante divine 
Que des eaux de mes pleurs j'arrose si souvent. 

(Amours d'Hippolyle, sonn. XXV.) 
Pétrarque a imité Horace (Ode XXII, liv. I) : 

Pone me, pigris ubi nulla campis 
Arbor œstiva recreatur aura : 
Quod latus mundi, nebulœ, malusque 
Jupiter urget. 

Pone sub curru nimium propinqui 
Solis, in terra domibus negata : 
Dulce riientem Lalagen amabo, 
Dulce loquentem. 



246 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXIV 

IL VOUDRAIT CÉLÉBRER DIGNEMENT LES VERTUS 
ET LES BEAUTÉS DE LAURE. 

O d' ardente virtute ornata e calda. 

Noble cœur, tout brûlant de vertueuse ardeur ! 
Ame pour qui ma muse a tant de sympathie ! 
Séjour d'honnêteté, tour assise et bâtie 
Sur un profond mérite, à l'abri du frondeur ! 

Flamme vivifiant la modeste candeur! 
A la neige des lis fraîche rose assortie! 
O beauté que ma voix, sans être démentie. 
Assimile au soleil en toute sa splendeur ! 

Si Vair portait au loin ma parole sonore, 
On vous honorerait comme je vous honore 
Jusqu'au delà des mers sous le ciel enflammé. 

Si votre nom du moins avec ma poésie 
Ne pénètre jamais en Afrique, en Asie, 
Des Alpes jusqiC à Rome il sera proclamé. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 247 



Promettre la célébrité à celle qu'on aime, c'est là 
une flatterie dont les poètes font souvent usage. Pro- 
perce disait en parlant de sa maîtresse : « Quiconque 
aspire à la gloire d'erïacer les chefs-d'œuvre de l'an- 
tique peinture, n'a qu'à prendre ma Cynthie pour mo- 
dèle; qu'il promène son image aux deux extrémités du 
monde, et cette image embrasera l'univers. » (Livre II, 
élégie 3, trad. Delongchamps.) 

Si quis vult fama tabulas anteire vetustas 
Hic dominam exemplo ponat in ante meam : 

Sive illam Hesperiis, sive illam ostendit Eois, 
Uret et Eoos, uret et Hesperios. 

La flatterie est le plus sûr chemin pour arriver au 
cœur des femmes. Sarrazin a dit d'Eve : 

Elle aima mieux, pour s'en faire conter, 
Prêter l'oreille aux fleurettes du diable 
Que d'être femme et ne pas coqueter. 




248 



LES SONNETS DE PETRARQUE 



cxv 



VICISSITUDE AMOUREUSE. 



Quando 7 voler che con duo sproni ardcnti. 

En vain le vif désir, qui me pousse et refrène 
Avec l'éperon dur, avec le mors puissant , 
Veut parfois se montrer doux et compatissant 
Et rendre à mes esprits la paix qui rassérène. 

Il comprend que la peur, lorsqu'un effort m'entraîne. 
Retient mes faibles pas sur le terrain glissant $ 
Et, prêt à me punir, il voit Amour lançant 
La foudre dans lesyeux de ma gentille reine. 

Comme celui qui craint Jupiter irrité, 

Alors il rétrograde avec timidité; 

Car la grande frayeur éteint la grande envie. 



Mais Vespoir qui succombe au milieu des regrets 
Reprend soudain sa force et ses charmes secrets, 
Si Laure d'un regard me rappelle à la vie. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 2 [[) 



« Tout cela est bien subtil, dit M. Mézières, a propos 
de sonnets analogues. Mais Pétrarque avait beaucoup 
d'esprit. S'il arrive souvent qu'un homme d'esprit, 
lorsqu'il devient amoureux, aime aussi simplement et 
aussi naïvement que l'homme le moins spirituel, il est 
rare néanmoins, que tout en étant très-touché, il ne 
mette pas dans sa passion quelque chose de son esprit. 
On sait aussi que, s'il n'y a pas de sentiment plus na- 
turel que l'amour, il n'y en a pas dont le langage soit 
plus conventionnel et change plus avec les temps. Le 
besoin qu'éprouvent presque toujours les amants de 
cacher leur liaison aux yeux du monde, introduit né- 
cessairement dans la langue amoureuse plus d'un 
terme mystérieux. Les femmes dont il faut bien en 
amour subir le goût, y ajoutent, avec leur engouement 
ordinaire pour la nouveauté, des expressions qu'elles 
mettent à la mode, mais dont la fraîcheur ne dure 
guère plus de temps que la génération qui les adopte. 
Quelle curieuse histoire ne ferait-on pas chez nous, 
par exemple, des vicissitudes de la langue amoureuse, 
depuis les romans d'aventures de nos trouvères, jusqu'à 
ceux de nos jours, en passant par le ton des précieuses, 
par le marivaudage, par la sentimentalité déclamatoire 
du dernier siècle, pour arriver au jargon mêlé de réa- 
lisme et de mysticisme que parlent trop souvent nos 
romanciers? » {Pétrarque, étude, p. 46.) 




25o 



LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXVI 

NULLE PART IL N'EST MIEUX POUR CHAiNTER QU*A L'OMBRE 
DU LAURIER, SUR LES BORDS DE LA SORGUE. 

Non Tesin, Po, Varo, Arno, Adige e Tebro. 

Ni le Tibre arrosant le sol saint et guerrier, 
Ni le Tésin, le Pô, V Adige et la Durance, 
Ni VArno caressant les palais de Florence, 
Ni le Rhône à la mer courant se marier $ 

Ni lierre, pin, sapin, hêtre ou genévrier 
N'apaiseraient mon cœur brûlant sans espérance, 
Comme ce beau ruisseau qui connaît ma souffrance , 
Comme les rameaux verts du bien-aimé laurier. 

C'est près d'eux que je trouve un peu de quiétude . 
Et qu'en m' abandonnant aux douceurs de l'étude. 
Je puis mieux de V amour éviter les réseaux. 



Qu'il croisse donc en paix pour enrichir la rive, 
Cet arbre au nom magique, et que ma muse écrive 
D'heureux chants sous son ombre, au murmure des eaux i 



ri \i>\\ I LA VIE Dl LÀURE. 25 l 



Le texte italien nomme vingt-trois cours d'eau et 
cinq arbres. J'ai supprimé seize fleuves ou rivières, et 
ai gardé les cinq arbres. L'abbé de Sade a été plus 
radical dans sa traduction que voici : 

Bel arbre que mes mains ont tait croître en ces lieux! 
Ruisseau qui, par votre murmure, 
Accompagnez mes soupirs amoureux ! 
Vous seuls, dans toute la nature. 
Tempérez l'ardeur de mes feux. 

Croissez, charmant laurier, croissez sur ce rivage. 
Elevez jusqu'au ciel vos rameaux toujours verts. 
Au bord de ce ruisseau, sous votre doux ombrage, 
Je chanterai toujours la beauté que je sers. 

« Je ne crains pas, ajoute l'abbé de Sade, qu'on me 
reproche d'avoir supprimé dans ma traduction cette 
longue énumération de fleuves et d'arbres qu'on trouve 
dans le sonnet : elle n'est pas supportable. Les Italiens 
en conviennent eux-mêmes ; c'est tout simple. » 
(Mém. y I, p. 182.) 




2 5 2 



LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXVII 



IL N OSE CROIRE QU IL EST AIME. 



Chef ai, aima ? che pensi? avrem mai pace? 

— Que penses-tu . mon âme? aurons-nous quelque trêve? 
Ou faudra-t-il toujours être en guerre et souci? 

— Je ne sais si de Laure on peut avoir merci, 
Mais ses beaux y eux sont secs quand le chagrin nous grèvt 

— Pourquoi nous glacent-ils lorsque brûle la grève? 
Pourquoi nous brûlent-ils lorsque tout est transi? 

— C'est moins elle qu'Amour qui les gouverne ainsi. 

— Qu'importe l elle voit bien qu'il détruit mon doux rêve. 

— Parfois se tait la langue et parle haut le cœur: 
Avec les traits joyeux, avec un air moqueur 
On peut tout en aimant feindre l'indifférence. 



— Puisses-tu dire vrai! Dieu veuille f écouter! 
Mais j'ai souffert, je souffre, et je puis bien douter : 
Les malheureux n'ont pas une grande espérance. 



PENDANT LA VIF. DF I.AURF. 253 



Dans la ballade VI qui précède ce sonnet, Pétrarque 
constate de meilleures dispositions de la part de Laure. 
« Avec le temps, dit-il, me deviennent moins cruels 
l'angélique figure et le doux sourire; et l'air du beau 
visage et des yeux charmants s'obscurcit moins à mes 
regards. » La guerre cependant ne lui paraît pas encore 
finie ; son cœur n'est pas encore dans un état de par- 
faite tranquillité. 

Le sonnet exprime la même situation que la ballade. 

« Dans le fond, dit l'abbé de Sade, Pétrarque ne 
pouvoit pas douter que Laure ne l'aimât ; mais les 
preuves qu'elles lui en donnoit étoient si légères, si 
équivoques, si souvent démenties par une conduite 
opposée ; enfin ce bonheur lui paroissoit si grand, si 
peu fait pour lui, qu'il n'osoit pas se livrer tout-à-fait à „ 
la douceur de le croire. On le voit par ce dialogue 
entre lui et son âme. » (Mera., II, p. 278.) 




2 54 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXVIII 



PUISSANCE DES YEUX DE LAURE. 

Non d'alra e tempestosa onda marina. 

Jamais devant les flots de la mer en fureur 
Un nocher las n'a fui vers la rive abritée, 
Comme j'ai fui moi-même avec lame agitée, 
Loin des rêves d'espoir que j'ai pris en horreur. 

Jamais regard mortel ne fut avec terreur 
Ebloui par V éclair de la foudre irritée, 
Comme par la lumière en deux beaux yeux gîtée 
Fut ébloui le mien qui pleure mon erreur. 

Maintenant de V Amour je connais la nature : 
C'est un enfant espiègle, un monstre en miniature. 
Loin d'être aveugle, il voit les cœurs qu'il blesse, et rit. 

Il ne me cache à moi ni son art ni ses armes; 
Il m'a sous les longs cils fait lire des alarmes, 
Et c^est lui qui m'apprend ce que ma plume écrit. 



PENDAM LA VIE DE I.AURF. 255 



On lit dans Daphnis et Chloé une très-gracieuse des- 
cription du dieu Amour : 

o Si lui demandèrent que c'étoit d'Amour; s'il étoit 
oiseau ou enfant, et quel pouvoir il avoit. Adonc Phi- 
létas se prit de rechef à leur dire : « Amour est un 
« Dieu, mes enfants. Il est jeune, beau, a des ailes; 
« pourquoi il se plaît avec la jeunesse, cherche la beauté 
« et ravit les âmes, ayant plus de pouvoir que Jupiter 
« même. Il règne sur les astres, sur les éléments, 
« gouverne le monde et conduit les autres dieux , 
a comme vous avec la houlette menez vos chèvres et 
« brebis. Les fleurs sont ouvrage d'Amour; les plantes 
« et les arbres sont de sa facture; c'est par lui que les 
u rivières coulent, et que les vents soufflent. J'ai vu 
« les taureaux amoureux : ils mugissoient ne plus ne 
« moins que si le taon les eût piqués; j'ai vu le bou- 
« quin aimer sa chèvre, et il la suivoit partout. Moi- 
« même j'ai été jeune, et j'aimois Amaryllide; mais lors 
u il ne me souvenoit de manger ni de boire, ni ne pre- 
« nois aucun repos ; mon âme souffroit, mon cœur 
« palpitoit, mon cœur tressailloit, je pleurois, je 
« criois. » (Edition Jannet, p. 56.) 




256 



• 



. IX 

IL 1 MLU2 BUPP F.P.TITL. 

( iuesla umil fera, un cm di tigre o a" orsa. 

Cette fière beauté, voix douce et griffe aiguë. 
Démon venu des cieux sous un aspect charmant. 
De craintes et d'espoirs me berce tellement 
Que, pour douter de tout, de ses leurres j'arguë. 

Si sa manière d'être est toujours ambiguë ', 
Si rien ne me trahit son secret sentiment, 
C'est fait de moi ! je meurs : le désenchantement 
Est peut-être un poison plus sûr que la ciguë. 

J'ai lutté trop longtemps ; mon cœur est épuisé: 

Ma débile vertu cède; je suis brisé. 

Je suis au même instant froid, brûlant, pâle et rose. 



Pour échapper au mal en vain je veux courir 
Je ne puis rien de bien si je ne puis mourir: 
La vie est jusqu'au bout une épreuve morose. 



PENDANT LA VIE DE LAC RE. 



■ ■> -v — 



Ces alternatives de tendresse et de dédain dont Pé- 
trarque se plaint ici se retrouvent dans son Triomphe 
de la mort: Laure lui dit : 

« Tels furent avec toi mes ressources et mes arti:. 
tantôt un gracieux accueil et tantôt du dédain : tu le 
sais, puisque tes chants l'ont appris à nombre de pays. 

« Lorsque j'ai vu parfois tes yeux si chargés de 
larmes que j'ai pu me dire : Celui-ci est dévolu à la 
mort, si je ne viens à son aide ; j'en vois les indices 
certains ; 

Alors j'y ai pourvu par quelque honnête secours... ■ 
Tr. du comte de Gramont, p. 2 

a Sous ces apparences de compassion, dit M. Méziè- 
:i*y a-t-il pas un peu de coquetterie? Je ne justi- 
fierai point Laure de ce reproche... Aimée et glorifiée 
par un homme de génie, touchée de la célébrité que 
lui valait cet amour, décidée pourtant à ne rien ac- 
cordera son amant qui pût compromettre son honneur, 
ne lit-elle pas ce qu'eût fait à sa place, je ne dirai pas 
une sainte, mais plus d'une personne vertueuse vivant 
dans le monde? » ^Pétrarque. Etude, p. 121.) 




'2 58 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXX 



IL SE PLAINT ENCORE DE L INCERTITUDE ET POURTANT 
IL ESPÈRE. 



Ite, caldi sospiri, al freddo core. 

Alle\, brûlants soupirs, alle% au cœur transi-, 
Et pour le rendre humain faites fondre sa glace. 
Si le ciel a pitié de ma voix qui le lasse, 
Ma douleur cessera par mort ou par merci. 

Alle\, 6 doux pensers, alle^ donc loin d'ici, 
Et montre^ aux beaux y eux la chaîne qui m'enlace . 
Si du moins aux bontés la rigueur ne fait place, 
Nous serons sans espoir, mais sans erreur aussi. 

Vous pouve\ annoncer presque avec certitude 
Que nous sentons en nous autant d'inquiétude 
Que Laure sent de calme et de sérénité. 

• 
Courage néanmoins puisque Amour vous escorte l 
La fortune, il se peut, deviendra plus accorte, 
Si l'un de ses regards m'a dit la vérité. 



PENDAN f LA VIE DE LAURE. 



2 5q 



« Ce n'était pas la première fois que les yeux de 
Laure parlaient. Son amant avait déjà cru y voir briller 
l'éclat d'une flamme secrète. Il semble même que Laure 
ait éprouvé un des symptômes les plus significatifs de 
l'amour, qu'elle se soit abandonnée un jour à un accès 
de jalousie, si toutefois nous avons raison d'interpréter 
en ce sens une Can^ona un peu obscure, où Pétrarque 
paraît se défendre d'avoir dit qu'il aimait une autre 
femme qu'elle. La vivacité de sa défense fait croire que 
le seul soupçon d'une infidélité irritait profondément 
sa maîtresse. 

« Tant que Laure vécut, Pétrarque se figura tantôt 
qu'il était aimé d'elle, tantôt qu'il ne l'était pas. Il 
flotta constamment entre le doute et l'espérance. Par 
moments, il se crut sûr de sa tendresse. Mais à la 
moindre marque de froideur, il retombait dans de 
nouvelles perplexités. Ce qui le maintint constamment 
dans l'incertitude, ce fut la réserve prudente et le si- 
lence absolu de la jeune femme. » {Pétrarque, Etude, 
par M. Mézières, p. 124.) 




260 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXXI 



LES YEUX DE LAURE N INSPIRENT QUE D HONNETES 
SENTIMENTS. 



Le stelle e 'l cielo e gli elementi a prova. 

Les étoiles, le ciel, l'air, l'eau, le feu, la terre 
Ont mis tout Part du monde en cet astre adoré -, 
Le soleil qui s'y mire et s'en trouve honoré 
N'a rien de comparable en sa cour planétaire. 

L'œuvre est si haute et neuve, et d'un tel caractère 
Que le regard mortel sent un trouble ignoré, 
Voyant dans les beaux yeux s'épandre à flot doré 
La grâce souriante et la douceur austère. 

A leurs chastes rayons l'air se purifiant 
Souffle en nous tant de bien en nous fortifiant 
Qu'on éprouve à le dire un embarras extrême. 

Là nul désir abject! mais l'honneur, la vertu 

Et l'espoir relevant le courage abattu ! 

Le mal naît-il jamais de la beauté suprême ? 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 



201 



« Laure étoit d'une délicatesse extrême, dit l'abbé de 
Sade, sur tout ce qui pouvoit intéresser la pudeur. S'il 
en faut croire Pétrarque qui l'avoit éprouvé, ses yeux 
purifioient l'air ; sa présence seule chassoit les mauvaises 
pensées, et on peut lui appliquer, je pense, avec plus 
de fondement ce que Mademoiselle de Scudéry disoit 
de Madame de Maintenon : L'air qu'on respire auprès 
d'elle semble inspirer la vertu. Cette pensée paroît 
prise du sonnet [ci-contre]. » (Mém., II, p. 466.) 

L'amour de Pétrarque devenait platonique avec les 
années; j'ai fait cette observation à propos du sonnet 
LXXIV. Mais dans le principe il n'avait pas ce caractère 
de spiritualité; j'ai eu aussi occasion de le dire, sonnet 
XCVII, et nous verrons au sonnet CXXV que l'image 
de Laure faisait encore reverdir les désirs de son amant. 
Il ne faut pas d'ailleurs prendre à la lettre cet air qui 
inspire la vertu; c'est une exagération poétique. 




2()2 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXXÏI 



LES PLEURS DE LAURE. 



Non fur mai Giove e Cesare si mossi. 



César et Jupiter n'étaient jamais si prompts, 
Vun à punir et Vautre à lancer le tonnerre, 
Que la pitié ne pût de leur cœur débonnaire 
Obtenir l'indulgence ou l'oubli des affronts. 

Laure pleurait. Celui qui fait que nous souffrons 
Vit que son mal n'était rien moins qu'imaginaire ,• 
Et le mien, depuis lors, plus vif qu'à l'ordinaire, 
Jusqu'à mes os tremblants plonge ses éperons. 

Oui, l'Amour, sans souci d'accroître mes alarmes, 
M'a dépeint ou sculpté ces précieuses larmes. 
Et ce cher souvenir est gravé dans mon cœur. 

Ainsi souvent ce dieu, pour torturer mon être, 
Avec d'habiles clef s en moi rentre et pénètre, 
Et parmi mes soupirs s'établit en vainqueur. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 



263 



On ne voit pas de prime abord ce que César et Jupiter 
ont de commun avec les pleurs de Laure. Mais en rc- 
tlechissant, on comprend que Laure fut frappée d'un 
malheur imprévu, plus prompt et plus impitoyable que 
la colère de César et que la foudre de Jupiter. C'était 
sans doute un deuil de famille. Voici les conjectures de 
l'abbé de Sade : 

■ Il est certain que Paul de Sade, le beau-père de 
Laure, vieillard très-vénérable, mourut cette année 
[1346]; cette mort seroit-elle le sujet de la grande 
douleur dont il est ici question? J'ai peine à le croire... 
Laure eut cette année, si je ne me trompe, un grand 
sujet de chagrin sur lequel Pétrarque ne s'explique pas 
(peut-être la mort d'Ermessende sa mère). Elle étoit 
pénétrée de la plus vive douleur. Pétrarque alla lui„ 
témoigner la part qu'il y prenoit : sans doute il étoit 
enfin parvenu à avoir les entrées chez elle. Il fit à cette 
occasion quatre sonnets [celui-ci et les trois suivants]. » 
(Mém., II, p. 259.) 




264 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXXIII 



MEME SUJET. 



/' vidi in terra angelici costumi. 

Sur terre il est encor des vertus angéliques : 
Et depuis que mon cœur s'émut à leur aspect, 
Tout ce qui charme autrui m'est devenu suspect, 
Tout est songes, fumée, ombres diaboliques. 

J'ai vu pleurer ces yeux, beaux y eux mélancoliques, 
Devant qui le soleil s'efface avec respect ,• 
J'ai connu ce langage affable et circonspect 
Auquel obéiraient fleuve et mont sans répliques. 

Amour, fierté, sagesse et penser s généreux 
Pendant ces pleurs si purs s'étaient unis entre eux 
Et formaient un concert de douceur infinie. 

Et Je ciel se montrait tellement attentif 

Que pas un chant lointain, pas un rameau plaintif, 

Pas un souffle rC osaient en troubler V harmonie. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 



265 



Pétrarque s'inspira de la douleur de Laure, comme 
Dante s'était inspiré de celle qu'éprouva Béatrice à la 
mort de son père. Dante, dans un premier sonnet, 
interroge les dames qui ont vu pleurer sa maîtresse et, 
dans un second, il prête aux dames la réponse sui- 
vante : 

« Serais-tu celui qui a si souvent parlé de notre dame, 
en nous adressant la parole? Nous reconnaissons ta 
voix, mais ta figure est bien changée. 

« Pourquoi pleures -tu si abondamment, que tu 
excites la pitié de tout le monde? Est-ce que tu l'as 
vue pleurer, que tu ne saurais modérer ni cacher ta 
douleur? 

« Laisse-nous pleurer, nous qui l'avons entendue 
mêler ses paroles à ses larmes. Ce serait chose ré- 
préhensible que de nous consoler. 

« Ah ! la douleur est si fortement empreinte sur les 
traits de cette dame, que celle de nous qui aurait voulu 
la regarder serait tombée morte devant elle en pleu- 
rant. » (Tr. Delécluze.) 




2 66 LES SONNETS DE PETRARQUE 



GXXIV 



MEME SUJET. 



Quel semprc acerbo cd onorato giorno. 

Ce jour à jamais cher, à jamais consacré 
M'a remis dans le cœur son image vivante $ 
Il faudrait du génie, une plume savante 
Pour qu'il fût en mes vers dignement célébré. 

L'émoi touchant de Laure a jusqu'à moi vibré, 
Et la triste douceur de sa plainte émouvante 
Semblait d'une immortelle ou d'une âme fervente 
Qui vit avec le ciel et le calme à son gré. 

Ses cheveux étaient d'or, ses traits blancs comme toiles. 
Ses cils couleur d'ébène, et ses yeux deux étoiles, 
Où V Amour à coup sûr tendait son arc fatal. 

Des perles et la rose exerçaient leur empire 

Où le sourire éclat, où la parole expire; 

Ses soupirs étaient flamme et ses larmes cristal. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 267 



De quelle eouleur étaient les yeux de Laure? On 
voit dans ce sonnet que ses cils étaient d'ébène, ebeno 
i cigli ; Pétrarque parle du noir et du blanc de ses yeux 
au sonnet CXVIII et il se sert de la môme expression 
bianco e nero dans les canzone III et IX. Quand il 
compare le corps de Laure à une charmante prison 
(canzona XXV), il dit que »les fenêtres sont de saphir, 
finestre di ^affiro. Mais nulle part il ne dit franche- 
ment s'ils étaient bleus ou noirs, Aussi Pabbé de Sade, 
dans son portrait de Laure (commentaire du sonnet 
LVII), s'abstient-il d'indiquer leur couleur. Toutefois, 
dans une note, il se prononce en faveur des yeux noirs. 

« Pétrarque, dit-il, parle mille fois des yeux de Laure, 
et l'on dispute encore sur leur couleur. Ceux qui pré- 
tendent qu'ils étoient bleus se fondent sur l'épithète 
de sereni que Pétrarque leur donne quelquefois et sur 
ce qu'il est rare que les blondes n'aient pas les yeux 
bleus. Gli occhi sereni' e le stellanti ciglia (sonnet 
CLXVII). Ceux qui croient que les yeux de Laure 
étaient noirs s'appuyent sur le bianco e nero dont Pé- 
trarque se sert quelquefois. L'abbé Salvini explique 
mal ce bianco e nero; pour moi je pense qu'il vaut 
mieux dire que Laure avait les yeux noirs. » (Mém., I, 
p. 122.) 




268 LES SONNETS DE PETRARQUE 



cxxv 



MEME SUJET. 



Ove ch'V posi gli occhi lassi o giri. 

Où que mes yeux lassés cherchent la quiétude, 
Toujours ma passion me suit obstinément j 
Je retrouve partout le visage charmant 
Qui de nouveaux désirs peuple ma solitude. 

De la mélancolie adoptant V attitude, 
Laure semble gémir par noble dévouement-, 
Je crois V entendre encore avec ravissement, 
Si pur est son langage exempt d'art et d'étude. 

Amour et moi, d'accord avec la vérité, 

Nous avons dit : Jamais, en aucune cité, 

Une dame aux regards n'offrit des beautés telles 

Non! jamais le soleil ne vit s'échapper d'yeux 
Si doux de si doux pleurs, et les lèvres mortelles 
N'ont jamais rien chanté de plus mélodieux ! 



PENDANT LA VIF. DE LAURE. 



2Ôg 



Ovide avant Pétrarque avait dit que les pleurs em- 
bellissent une amante : 

Clamabat flebatque simul; scd utrianquc deccbat, 
Nec facta est lacrymis turpior Ma suis. 

Un auteur a traduit comme il suit les deux quatrains 
de ce sonnet : 

Partout où fatigués mes yeux vont et se posent 
Pour calmer les élans de leurs fougueux desseins, 
De ma dame en tous lieux je trouve les traits peints, 
Pour que mes désirs soient toujours verts et tant osent. 

Si belle est la douleur qui pousse ses instincts, 
Qui tant à la pitié S07i bon cœur prédisposent ; 
A mon oreille aussi tout pareil charme causent 
Son ardente parole et ses soupirs divins. 

Ceux qui aiment ce genre de traduction pourront se 
procurer à la librairie internationale les Rimes de Pé- 
trarque traduites en vers, texte en regard, par Joseph 
Poulenc, 4 vol. grand in-18, 1 865. 




\ 



CINQUIÈME SERIE 




|A précédente série contient quelques son- 
nets de 1 346, et celle-ci en est entièrement 
composée. Il paraît que pendant qu'il fai- 
sait la guerre aux nymphes de la Sorgue (v. la 
note préliminaire de la IV e série), Pétrarque vivait 
en très-bonne intelligence avec les muses. 

Cette délicieuse solitude de Vaucluse, pour la- 
quelle il quitta tant de fois sa chère Italie, a été sou- 
vent visitée par ses admirateurs; et plus d'un, ne 
pouvant accomplir ce pèlerinage, s'est écrié comme 
cet infortuné Roucher, qui fut conduit à l'échafaud 
sur le même char qu'André Chénier: 

Que ne puis-je aujourd'hui goûter ta solitude, 
O Vaucluse! ô séjour que j'ai tant désiré, 
Et que les dieux jaloux ne m'ont jamais montré ! 
Sur les rochers pendants dont la chaîne t'embrasse, 
De Pétrarque amoureux j'irois chercher la trace; 
Mes pieds y fouleroient ces verdoyants gazons, 
Où Pétrarque, oubliant la rigueur des saisons, 
N'appeloit, ne voyoit, ne reipiroit que Laure. 
Ici, dirois-je, ici, des beaux présents de Flore 
Cent fois il couronna le iront qu'il adorait ; 
Là. dans l'enfoncement de cet antre secret, 
Il marioit sa voix à sa lyre plaintive ; 
Sur le sable mouvant dz cette eau fugitive, 
Sur ces troncs, respectés du souffle des chaleurs, 
Gravant le nom de Laure, il l'arrosoit de pleurs. 
A ce doux souvenir, j'en répandrois moi-même, 
Et mon cœur me diroit : Ainsi ma Zitta m'aime. 

{Les Mois, VII e chant. J 

Pétrarque était archidiacre de Parme et n'avait 
pas de prébende. Le pape Clément VI, pour lui en 
donner une, lui retira son archidiaconat et le pour- 



LES SONNETS DE PETRARQUE. 27 



vut d'un canonicat, le 27 octobre 1346. Le chapitre, 
craignant qu'il ne prît trop d'ascendant sur l'évêque 
de Parme, essaya de le brouiller avec ce prélat, en 
insinuant qu'il prolongeait son séjour à la cour pon- 
tificale dans le dessein de lui nuire et de le supplan- 
ter. Indigné de ces faux rapports, Pétrarque pro- 
testa par une longue et curieuse lettre, datée 
d'Avignon, 28 décembre: 

« ... Vous me regardez comme votre ennemi, 
dit-il à son évêque; qu'ai-je fait? qu'ai-je dit? qu'a- 
vez-vous vu? Moi, votre ennemi ! que ne ferois-je 
pas au contraire pour mériter votre amitié ! Fermez 
l'oreille aux discours empoisonnés des mauvaises 
langues... Le crime qu'on m'impute est bien opposé 
à ma façon de penser et d'agir. Je chercherois à 
nuire à quelqu'un! Moi qui dès mon enfance ai 
souffert patiemment les choses les plus atroces de 
gens qui n'auroient dû me faire que du bien!... 
Quelle espérance pourroit me porter à vous nuire? 
Votre chute ne me feroit pas monter plus haut : 
agréez que je vous dise que je ne donneroispas mon 
temps pour vos travaux, ma pauvreté pour vos ri- 
chesses... » (Mém. de l'abbé de Sade, II, p. 3oo.) 




18 



•2 7 4 



LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXXVI 

IL EXALTE LA BEAUTÉ ET LA VERTU DE LAURE. 

In quai parte del ciel, in quale idea. 

Quelle sphère du ciel a fourni le modèle 

Que la nature a pris pour ces gracieux traits? 

Ils semblent ici-bas formés tout exprès 

Pour nous montrer d'en haut la puissance immortelle. 

Quelle nymphe des bois ou des eaux livre-t-elle 
Des cheveux d'or si fins aux \éphirs indiscrets P 
Quel cœur séduit les cœurs avec autant d'attraits, 
Quoiqu'il soit sans pitié pour le mien trop fidèle ! 

Celui-là cherche en vain la divine beauté, 
Qui n'aperçoit jamais tournés de son côté 
Les yeux de cette dame avec leur douce flamme. 



Il ne sait pas comment Amour blesse et guérit, 
Celui qui ne sait pas comme elle parle et rit, 
Ni quel soupir suave échappe à sa belle âme. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 27.^ 



Lamartine, grand admirateur des sonnets de Pétrar- 
que, et qui leur a consacré deux livraisons de son 
Cours familier de littérature, tome VI, i858, cite ce 
sonnet pour compléter son portrait de Laure, lequel 
portrait ne diffère que par l'expression de celui de 
Pabbé de Sade, reproduit en regard du sonnet LVII. 
L'illustre poète de Saint- Point a écrit sa Vie de Pé- 
trarque en effleurant les Mémoires de l'abbé de Sade. 
Son travail porte malheureusement l'empreinte d'une 
fâcheuse précipitation. Par exemple il dit page 6 que 
Pétrarque naquit à Florence et, cinq lignes plus loin, 
qu'il reçut le jour dans la ville d'Arezzo. Il nous pré- 
sente le mari de Laure comme incapable de jalousie, 
page 20, et, page 26, il nous apprend que ce mari est 
devenu jaloux. 

Malgré la rapidité de la composition et de trop fré- 
quents sacrifices à la musique de la phrase, Lamartine 
a semé quelques fleurs de son imagination sur la vie 
de Pétrarque et sur la tombe de Laure. Je les cueillerai 
pour les offrir au lecteur. 




276 



LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXXVII 

IL FAIT PARTAGERA L'AMOUR. SON ADMIRATION POUR LAURE. 

Amor ed io si pien di maravigiia. 

Nous regardions ma dame avec étonnement : 
Pour l'Amour et pour moi c'était une féerie. 
Quel prodige, en effet ! Soit qu elle parle ou tie, 
Elle est inimitable et plaît infiniment. 

Du beau calme des cils s'échappe par moment 
Un vif éclair auquel la douceur se marie, 
Et pour Vâme qui cherche une route fleurie 
Un guide plus certain n'est pas au firmament . 

Quel plaisir de la voir s'asseoir sur la pelouse ! 
De son candide sein Véglantine est jalouse 
Quand sa main la dérobe aux buissons verdoyants. 



Quel spectacle enchanteur quand, seule et recueillie, 
Un beau matin de mai, d'un doigt blanc elle lie 
Dans un cercle de fleurs ses cheveux ondoyants l 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 277 



« Pétrarque, dit l'abbé de Sade, nous apprend que 
Laure quelquefois, pour relever l'éclat de sa belle che 
velure,, y mêloit des perles, des pierreries et des fleurs. 
Souvent elle laissoit flotter ses cheveux et cela lui 
seyoit bien. Ils étoient flottants la première fois que 
Pétrarque la vit. Quelquefois elle les renouoit avec une 
grâce, une élégance qui étoit admirée de tout le monde. 

« Suivant l'usage de ce temps-là, elle portoit ordi- 
nairement une couronne d'or ou d'argent. On voit par 
le sonnet [ci-contre] qu'elle y substituoit quelquefois 
une guirlande de fleurs qu'elle cueilloit elle-même 
dans les champs, quand elle alloit se promener dans la 
belle saison. » {Mém., II, p. 462.) 

L'abbé de Sade ajoute en note que Paul de Sade, 
dans son testament, déclare avoir reçu pour sa cou- N 
ronne dotale vingt florins d'or. Du Cange cite dans 
son Glossaire un statut de 1283 qui défendait aux 
bourgeoises de porter couronne d'or ne d'argent. 




278 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXXVIII 

TOUT EST POUR LUI CAUSE DE TOURMENT. 

O passi sparsi, pensier vaghi epronti. 

O pas épars, pensée errante et fugitive! 

O tenace mémoire, ô trop cruelle ardeur i 

O désirs insensés ! ô naïve candeur, 

O mes yeux transformés en fontaine plaintive l 

O vert feuillage ornant, belle prérogative, 

Le front qui resplendit de gloire et de grandeur-, 

O pénible existence, ô caprice grondeur, 

Qui par monts et par vaux lance% ma vie active ! 

O visage charmant où l'amour a placé 

Le frein qui me gouverne et l'éperon glacé 

Qui me pique et m'oblige à marcher sur sa trace ! 

O nobles cœurs épris, — s'il en est qui soient tels, — 
Vous, ombres, qui plane^ sur vos débris mortels, 
Pour voir quels sont mes maux , arrêtez-vous , de grâce .' 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 



2 7 



Ce sonnet qui, dans le texte italien, peint si admi- 
rablement les amertumes d'une tendresse sans espoir 
et les déchirements d'un cœur passionné, a été traduit 
par Clément Marot. Voici sa version, dont le vieux 
langage ne manque ni de charme ni d'exactitude. 

O pas espars, ô pensées soudaines, 
O aspre ardeur, ô mémoire tenante! 
O cueur débile, ô volunté puissante, 
O vous mes yeulx; non plus yeulx, mais fontaines 

O branche, honneur des vainqueurs capitaines, 
O seule enseigne aux poètes duysante ; 
O doulce erreur qui soubz vie cuysante 
Me faict aller cherchant et montz et plaines, 

O beau visage où amour mect la bride 
Et l'esperon dont il me poinct et guide 
Comme il luy plaisr, et deffence y est vaine; * 

O gentils cueurs et âmes amoureuses, 
S'il en fut onc, et vous ombres paoureuses. 
Arreitez-vous pour veoir quelle est ma peine ! 




280 



LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXXIX 



IL TORTE ENVIE A TOUS LES LIEUX QUI JOUISSENT 
DE LA PRÉSENCE DE LAURE. 



Lieti fiori e felici, e ben nate erbe 

Joyeuses fleurs des champs et galons parfumés 
Que Laure avec les plis de sa robe caresse, 
Vallée où Von entend sa voix enchanteresse, 
OU Von voit ses pieds fins sur le sable imprimés ,• 

Par le chant des oiseaux feuillages animés, 
Corolles dont Va\ur plaît à l'humble tendresse^ 
Ténébreuses forêts dont la cime se dresse 
En cherchant du soleil les rayons bien-aimés. 

O suave contrée, ô grand fleuve rapide 

Qui dois à ses traits purs, à son regard limpide 

Ces clartés de cristal qu'admire le nocher ,• 

Que n'ai-je, comme vous, V aspect de sa belle âme, 
Moi qui suis plus atteint par V amoureuse flamme , 
Que par les feux du ciel un antique rocher ! 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 28 1 



• Laure, dit l'abbé de Sade, aimoit à se baigner. Pé- 
trarque, dans sa première chanson, raconte qu'un jour 
étant à la chasse, il la trouva dans une fontaine où elle 
prenoit le bain dans le fort de la chaleur. Honteuse 
d'être surprise en cet état, soit pour se venger, soit 
pour dérober la vue de ses charmes que rien ne cou- 
vroit, elle lui jeta de l'eau au visage. Il y a apparence 
que cette fontaine est la même que celle à qui Pétrar- 
que adresse la parole dans sa quatorzième chanson, où 
il dit que Laure alloit quelquefois y rafraîchir ses appas. 
Il paroit par le sonnet [ci-contre] qu'elle se baignoit 
aussi dans le Rhône, lorsque la saison le permettoit. 

« C'est un ancien usage qui est encore observé : les 
plus grandes dames d'Avignon vont prendre les bains 
du Rhône dans les mois de juillet et d'août, et s'en, 
trouvent très-bien. Ce sonnet prouve que Laure faisoit 
sa résidence à Avignon. » (Mém. pour la vie de Pé- 
trarque, II, 489.) 



- 



1 & 




282 LES SONNETS DE PETRARQUE 



cxxx 



IL CONSENT A SOUFFRIR TOUJOURS POURVU QUE LAURE 
LUI PERMETTE DE L'AIMER. 



Amor che vedi ogni pensiero aperto. 

Amour, toi qui m'as pris ma vie et ma pensée. 
Toi qui conduis mes pas et qui me fais souffrir, 
Lis au fond de mon cœur, à toi je veux l'ouvrir ; 
Tu verras ma douleur et présente et passée. 

Déjà ma patience à te suivre est lassée, 
Et tu montes toujours sans de moi f enquérir, 
Et tu ne songes pas qu'il me faudra périr 
Si d'obstacles nouveaux la route est hérissée. 

J'aperçois, il est vrai, la lumière lointaine 
Qui promet à mes jours une ivresse certaine-, 
Mais ai-je, comme toi, des ailes pour voler P 

D'ailleurs pourquoi hausser le but auquel j'aspire P 
Je suis content pourvu que celle qui m'inspire 
Soit noble et me permette à ses pieds de brûler. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 283 



Ce sonnet caractérise bien l'amour chevaleresque. 
Pétrarque borne ses désirs à brûler pour une noble 
dame qui ne rougisse pas de lui : Pur che ben desiando 
? mi consume, Ne le dispiaccia che per lei sospiri. Le 
sentiment platonique règne généralement dans le can- 
~oniere. Çà et là cependant, je l'ai déjà dit, on surprend 
quelque désir moins éthéré. Pétrarque, du reste, avait 
dégagé le platonisme de l'obscurité symbolique dans 
laquelle Dante l'avait fourvoyé. « Il le fit descendre, 
dit M. Mézières, de la sphère toujours nuageuse des 
abstractions, pour le ramener sur la terre. Il nous laissa 
voir, beaucoup plus que ne l'avaient fait jusque-là les 
poètes italiens, ce qui se passe au fond du cœur de 
deux amants ; il étudia davantage les nuances des senti- 
ments 'et poussa plus loin qu'aucun écrivain antérieur 
à lui l'analyse psychologique. Peut-être, dans ce retour 
en arrière, aurait-il nécessairement retrouvé trop de 
réminiscences des Provençaux et des trouvères, s'il 
n'avait énergiquement rompu avec ses souvenirs par 
le caractère personnel de son amour et par la sincérité 
de son émotion. » {Etude sur Pétrarque, p. 35.) 




284 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXXXI 



LA NUIT TOUT REPOSE, EXCEPTE LE POETE. 

Or che 7 ciel e la terra e 7 vento tace. 

Maintenant que la terre et le ciel font silence, 
Que les hôtes des bois dorment tranquillement , 
Que la nuit accomplit son tour au firmament, 
Et que le flot des mers glisse avec nonchalance ; 

Je regarde, je brûle, et mon désir s'élance ; 
L'inhumaine à mes yeux apparaît constamment ,< 
L'image de ses traits prolonge mon tourment. 
Et pourtant de ma fièvre abat la violence. 

Ainsi la même source alimente et mes pleurs 
Et Vespoir qui sourit à travers mes douleurs ,• 
Ainsi la même main me guérit et me blesse. 

Et, pour que mon trépas recommence toujours. 
Je meurs et je renais mille fois tous les jours, 
Tant V amour triomphant se rit de ma faiblesse. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 285 



A cette nuit tourmentée par la plainte de Pétrarque, 
opposons la nuit calme de J.-J. Rousseau à Lyon. « Je 
me souviens, dit-il, d'avoir passé une nuit délicieuse 
hors de la ville, dans un chemin qui côtoyoit le Rhône 
ou la Saône, car je ne me rappelle pas lequel des deux. 
Des jardins élevés en terrasse bordoient le chemin du 
côté opposé. Il avoit fait très-chaud ce jour-là ; la soirée 
étoit charmante, la rosée humectoit l'herbe flétrie ; 
point de vent, une nuit tranquille ; l'air étoit frais sans 
être froid; le soleil après son coucher avoit laissé dans 
le ciel des vapeurs rouges dont la réflexion rendoit 
l'eau couleur de rose ; les arbres des terrasses étoient 
chargés de rossignols qui se répondoient l'un à l'autre. 
Je me promenois dans une sorte d'extase livrant mes 
sens et mon cœur à la jouissance de tout cela; absorbé, 
dans ma douce rêverie, je prolongeai fort avant dans 
la nuit ma promenade sans m'apercevoir que j'étois 
las. Je m'en aperçus enfin. Je me couchai voluptueuse- 
ment sur la tablette d'une espèce de niche ou d'arcade... 
Un rossignol étoit précisément au-dessus de moi ; je 
m'endormis à son chant. » 




286 



LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXXXII 

PAS, REGARDS, PAROLES ET ACTES DE LAURE. 

Corne 'l candido piè per V erba fresca. 

Quand les pieds blancs de Laure effleurent doucement 

De leurs pas gracieux l'herbe de la prairie, 

Il semble que les fleurs aient la galanterie 

De naître pour lui faire un cortège embaumant. 

Amour, qui ne soumet à son commandement 

Que les cœurs délicats, sa conquête chérie, 

A donné tant de charme aux beaux yeux que je prie 

Que je rfai nul désir d'un autre enchantement. 

Mais à l'allure honnête, au regard magnétique 
Elle ajoute l'attrait d'une voix sympathique 
Et dhin esprit modeste à nul autre pareil. 



Et de ces quatre dons naît une grande flamme. 
Aussi suis-je ébloui devant ma noble dame 
Comme l'oiseau nocturne en face du soleil. 



FENDANT LA VIE DE LAURE. 2X7 



La beauté de Laure n'était aux yeux de Pétrarque, 
selon Lamartine, que l'incarnation du beau. Pétrarque 
a dit lui-même dans son Dialogue avec saint Augustin 
qu'il avait aimé l'âme et le corps. J'ai déjà relevé dans 
ses sonnets quelques indices de désirs sensuels. Il ne 
faut donc admettre que dans une certaine mesure la 
théorie de Lamartine sur l'amour de Pétrarque : 
u Laure pour lui n'est pas une femme, c'est une incar- 
nation du beau, dans laquelle il adore la divinité de 
l'amour. Voilà pourquoi son livre inspire à ceux qui 
savent le goûter une dévotion à la beauté qui est pres- 
que aussi pure que la dévotion à la sainteté ; voilà 
pourquoi une mauvaise pensée n'est jamais sortie de 
ses vers ; voilà pourquoi on rêve, on pleure et on prie 
avec ces vers divins qui ne vous enivrent que d'encens 
comme dans un sanctuaire. C'est de ce poëte sacré, 
c'est de ce psalmiste de l'amour des âmes que je veux 
vous entretenir aujourd'hui. La France l'a peu connu, 
Boileau l'a dénigré sans le comprendre... » (Cours fam. 
delittér., VI, p. 3.) 




288 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXXXIII 

IL CRAINT DAVOIR FAILLI A SON ASTRE POETIQUE. 

S' io fossi stato fermo alla spelunca. 

Si j'avais courtisé le dieu de l'harmonie 
Et de Vart des beaux vers mieux compris la valeur, 
Peut-être que Florence aurait eu son génie 
Comme Arunca, Mantoue et Vérone ont le leur. 

Mais du rocher sacré puisque Fonde bénie 

Ne fait sur mon terrain pousser ni jonc ni fleur. 

Défrichant la bardane et la ronce jaunie, 

Je vais mettre mon champ sous un astre meilleur. 

V olivier se dessèche, et Veau de Castalie, 
Qui pouvait ranimer sa verdure pâlie, 
Porte ailleurs l'abondance avec la floraison. 

Oen est fait l le destin de tout bon fruit me prive, 
Sî , grâce à Jupiter, du ciel il ne m' arrive 
Quelque douce rosée en F ardente saison. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 289 

Arunca, patrie du poète Lucile; Mantoue, celle de 
Virgile; et Vérone, celle de Catulle. Dans le texte, 
Arunca rime richement avec spelunca, ingiunca et 
adunca. C'est là ce qui a valu sans doute à Lucile l'hon- 
neur d'être cité à côté de Virgile et de Catulle. 

Quoique natif d'Arezzo, Pétrarque pouvait se dire 
enfant de Florence. Lorsque le sénat de cette ville lui 
rendit les biens de son père, il lui adressa une longue 
lettre qui commençait ainsi : 

« Illustre rejeton de notre patrie! Il y a longtemps 
que votre renommée a frappé nos oreilles et remué 
nos âmes. Le succès de vos études et cet art admirable 
dans lequel vous excellez, vous ont décoré de ce laurier 
qui ceint votre front, et vous rendent digne de servir 
de modèle et d'encouragement à la postérité. Vous 
trouverez dans les cœurs de vos compatriotes tous les 
sentiments d'estime et d'amitié que vous méritez; mais 
afin qu'il n'y ait rien dans votre patrie qui puisse bles- 
ser vos yeux, de notre propre libéralité, et par un 
mouvement de la tendresse paternelle que nous avons 
toujours eue pour vous, nous vous rendons sans excep- 
tion les champs de vos ancêtres, qui ont été rachetés 
des deniers publics. » (Mém. de l'abbé de Sade, III, 125. 
V. le sonnet CCXXXVII.) 

Pétrarque oublie dans le premier quatrain que Flo- 
rence a donné le jour à Dante. 




19 



29O LES SONNETS DE PETRARQUE 



GXXXIV 



LE CHANT DE LAURE. 



Quando Amor i begli occhi a terra inchina. 

Lorsque Laure, inclinant ses beaux yeux vers la terre, 

Unit dans un soupir ses esprits gracieux, 

Pour les résoudre ensuite en chants délicieux, 

En parler clair, suave, empreint d'un charme austère. 

Je sens mon cœur ému par un si doux mystère, 
J'éprouve un tel oubli des penser s soucieux, 
Que je dis : Voici l'heure où je vais rendre aux deux 
Sans avoir de regrets mon âme solitaire. 

Mais la douceur des sons s'empare de mes sens, 
Et, pour jouir encor des magiques accents, 
Je m'arrête et résiste au désir qui m'entraîne. 

Ainsi je me ranime; ainsi flotte toujours 
De la vie à la mort la trame de mes jours, 
Au gré de mon unique et céleste sirène. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 



2CJI 



« Je suis persuadé, dit l'abbé de Sade, que Laure 
avoit été élevée comme on élevoit alors les demoiselles ; 
on se contentoit de leur apprendre à coudre et à filer; 
rarement à lire et a écrire. Celles qui savoient lire 
s'appeloient des demoiselles lettrées ; on les recherchoit 
beaucoup dans les couvents. 

« Laure avoit beaucoup d'esprit naturel, mais sans 
ornement et sans culture. C'est pour cela que Pétrar- 
que se contente de louer la douceur, la gentillesse et 
l'honnêteté de ses propos... 

« En revanche il parle avec enthousiasme de sa voix 
qui alloit, dit-il, jusqu'au fond de l'âme : che ne\ï y 
anima si sente (sonnet 178). On a vu le ravissement 
qu'elle lui causa, lorsqu'il l'entendit chanter sur cette 
espèce de char qui la ramenoit à Avignon après la fa- 
meuse promenade en bateau sur le Rhône (sonnet 189). 
Je ne finirois pas si je rapportois tous les sonnets où il 
est question de cette voix enchanteresse. En voici un 
entièrement consacré à en faire l'éloge. » (Mém. pour 
la vie de Pétrarque, II, 472.) Voir les sonnets CLX, 
CLXXVIII, CLXXXIV et CLXXXIX. 




2g2 LES SONNETS DE PETRARQUE 



GXXXV 

IL PERDRA LA VIE PLUTOT QUE L'ESPERANCE. 

Amor mi manda quel dolce pensiero. 

Amour m'offre un rayon d'espoir réconfortant, 
A présent qiCil me voit lassé de son empire ; 
Je n'ai jamais, dit-il ', depuis que je soupire, 
Plus approché du but que je désire tant. 

Mais je n'ose écouter son langage inconstant ', 
Tantôt vrai, tantôt faux -, et mon sort devient pire : 
Car le doute me mord, le^doute est un vampire ; 
Ni oui ni non ne sonne en mon cœur hésitant. 

Cependant le temps passe, et dans Vâge, contraire 
Aux doux rêves ainsi qu'à mon vœu téméraire, 
J'apprends par mon miroir que j'avance à grands pas. 

Je ne vieillis pas seul du moins, et les années 
Ne pourront amortir mes flammes obstinées. 
Je crains plutôt qu'avant n'advienne le trépas. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 2q3 



« Il est difficile, dit l'abbé de Sade, d'accorder ce 
sonnet et quelques autres avec la déclaration que fait 
si souvent Pétrarque, qu'il n'a jamais eu que des désirs 
honnêtes. La seule façon de le concilier avec lui-même, 
c'est de dire comme saint Augustin : Les amants ne 
savent ni ce qu'ils veulent, ni ce qu'ils disent. » 
(Mém., II, p. 280.) 

Ces mots : Je ne vieillis pas seul (gia sol non invec- 
chio) semblent indiquer que Laure était à peu près du 
même âge que Pétrarque. Illa mecum senescit, dit-il 
encore dans ses dialogues avec saint Augustin, et ce- 
lui-ci lu ; répond : « Vous la précédez d'un petit nombre 
d'années » :paucorum numerus annorum quo illam grec- 
ce dis. 

Velutello prétend que Laure naquit le 4 juin 1 314," 
qu'elle n'avait que douze ans lorsque Pétrarque s'en 
éprit, et qu'elle vécut dans le célibat. Cette opinion, 
quoique victorieusement réfutée par l'abbé de Sade, 
subsiste encore dans l'édition de Marsand, reproduite 
par Firmin Didot en 1867. — V. sur le mariage de 
Laure la 2 e partie de Y Introduction et les sonnets 
CXLIX,CLVet CLVII. 




2Q4 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXXXVI 



IL A TANT DE CHOSES A DIRE QU IL N OSE PARLER. 

Pien d'un vago pensier, che mi desvia. 

Plein d'un charmant penser qui m'absorbe et captive, 
Et qui de tout au monde a su me détacher. 
Par moments je m'oublie afin d'aller chercher 
Celle que devrait fuir la sagesse attentive. 

Quand je la vois passer si belle et si rétive. 
Je tremble de frayeur et je n'ose approcher , 
Tant d'autres soupirants, qui voudraient la toucher, 
Lui font entendre en vain leur prière plaintive. 

Je découvre, il est vrai, mais j'ai des yeux d'amant, 
Entre ses cils hautains quelque regard clément, 
Qui rassérène un peu mon esprit en démence. 

Alors jeprends courage, et quand je suis tout prêt 

A révéler le mal dont je souffre en secret, 

Ma bouche a trop à dire et jamais ne commence. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 29 5 



« Lorsque Pétrarque démêloit a travers l'air sévère de 
Laure ces signes favorables qui ranimoient sa con- 
fiance, il vouloit l'entretenir de son amour, mais il étoit 
bientôt interdit et ne savoit que dire. Voici un sonnet 
qui le prouve. Il est fait à Avignon, où Pétrarque alloit 
voir quelquefois cette beauté qu'il fuyoit et qu'il cher- 
choit sans cesse. » (Mém. de l'abbé de Sade, II, p. 281.) 

Ce sonnet rappelle ces vers de Catulle... Nam simul 
te, — Lesbia, adspexi, nihil est super mi (Carm. LI) 
et par conséquent ceux de Sapho imités par Catulle. 

Voici notre traduction de l'ode de Sapho : 

A LESB1E. 

Il me paraît heureux comme les dieux eux-même 
Celui qui devant toi s'assied pensivement, 
Rien que pour écouter ta voix douce qu'il aime 
Et ton rire charmant. 

Par l'excès du bonheur que ta présence donne 
On se sent malheureux; car dès que je te vois, 
O Lesbie, aussitôt la raison m'abandonne, 
Et je n'ai plus de voix. 

Ma langue à mon palais s'attache... Dans mes veines 
Circule un feu subtil... Mon oreille n'entend 
Qu'un murmure confus... Sur mes paupières vaines 
La nuit sombre s'étend... 

D'une froide sueur je me sens épuisée... 
Je sens par tout mon corps un frisson me saisir... 
Je chancelle... et pâlis comme la fleur brisée... 
Je me meurs de plaisir... 







20,6 LES SONNETS DE PÉTRARQUE 



CXXXVII 

LE SILENCE, INDICE DU VÉRITABLE AMOUR. 

Più volte già dal bel semblante umano. 

Que de fois, lui trouvant un air moins inhumain, 
Je voudrais lui parler de ma persévérance, 
Lui dire avec adresse et sans trop d'assurance 
Mes rêves de la veille et ceux du lendemain ! 

Mais je crains ses regards et m'arrête en chemin ,• 
Car tout mon avenir , toute mon espérance, 
Ma fortune, mon bien, ma joie et ma souffrance^ 
Et ma vie et ma mort, elle a tout en sa main l 

Sur mes lèvres ainsi toute parole expire ; 
Je n'ose pas gémir de son magique empire, 
Tant faibles sont mes droits à son sourire ami .' 

Quand on aime autrement que satyre et bacchante, 
La passion muette est la plus éloquente : 
Qui peut peindre ses feux ne brûle qu'à demi. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 2Q7 



Les bons traitements dont Pétrarque était l'objet de 
la part de Laure étaient pour lui, selon l'expression de 
l'abbé de Sade, comme « ces beaux jours d'hyver, dont 
la durée est incertaine et auxquels on n'ose pas se 
lier. » 

M. Mézières pense que Laure traita mieux Pétrarque 
dans les dernières années, « non pas, dit-il, qu'elle 
voulût lui faire espérer ou lui accorder plus qu'elle ne 
lui avait accordé jusque-là, non pas qu'elle fût éblouie, 
comme le croit à tort l'abbé de Sade, par l'éclat de la 
couronne poétique que son amant venait de recevoir. 
Mais une femme de trente-cinq ans, vieillie avant l'âge, 
peut ne pas se croire obligée de se défendre avec la 
même énergie qu'une femme plus jeune et par consé- 
quent plus menacée. Laure se trouvait trop changée 
pour redouter les mêmes dangers qu'autrefois. D'ail- 
leurs elle s'apercevait que Pétrarque vieillissait aussi. » 
(Etude, p. 1 17.) 

Le dernier vers de ce sonnet est imité d'Ovide : Félix 
qui patitur qucu numerare potest. 




298 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXXXVIII 

s'il ne peut lui ôter sa rigueur, elle ne peut 
lui ôter l'espérance. 

Giunto m'ha Amorfra belle e crude braccia. 

Amour vers deux beaux bras me pousse avec malice. 
Plus je me plains au ciel, plus s'accroît mon chagrin, 
A mes gémissements mieux vaut donc mettre un frein 
Et sans une parole épuiser le calice. 

Laure, avec le regard qui dans mon âme glisse, 
Briserait les rochers, embraserait le Rhin. 
Mais tant d'orgueil s'allie à son calme serein 
Que le bonheur de plaire est pour elle un supplice. 

Le diamant si dur dont son cœur est formé 
Par nul moyen connu ne peut être entamé, 
Et son corps est un marbre où circule la vie. 

Que son dédain m'accable l elle est libre en effet 
De trouver soîî plaisir au mal qu'elle m'a fait $ 
L'espérance du moins ne m'est jamais ravie. 






PENDANT LA VIE DE LAURE. 2(Jf) 



Pétrarque, s'il eût été galant comme l'Orontc du 
Misanthrope, aurait dit : 

Belle Phylis, on désespère 
Alors qu'on espère toujours. 

Cette définition de l'espérance n'est pas sérieuse 
comme celle de l'abbé Delille : 

Promettre c'est donner, espérer c'est jouir . 

quoique M. du Chazet ait spirituellement joué pen- 
dant la Terreur sur cette espèce de jouissance. 

L'heureux émule de Virgile 
Qui nous fait penser et sentir, 
Dans ses vers immortels, Delille, 
A dit qu'espérer c'est jouir. 

Ah ! s'il est vrai que l'espérance, 
Au sein des plus affreux tourments 
Soit pour nous une jouissance, 
Nous jouissons depuis longtemps. 







300 LES SONNETS DE PETRARQUE 






GXXXIX 



LAURE JALOUSE. 



O invidia, nemica di virtute 

O sentiment jaloux, ennemi de vertu, 
Qui troubles méchamment les 'préludes d'ivresse, 
Par quel sentier secret, -par quelle insigne adresse 
Entras- tu dans son sein et le transformas-tu ? 

Levant le voile épais dont j'étais revêtu, 
Tu me montras heureux près d'une au tre maîtresse. 
Depuis lors ses beaux yeux, sa voix enchanteresse 
Refusent de charmer mon esprit abattu. 

Mais du bien qui m' arrive en vain pleurerait-elle, 

En vain elle rirait de ma pâleur mortelle, 

Son culte chaste et pur dans mes chants prévaudra 

Bien que cent fois le jour elle me brise l'âme, 
Ses dédains ne pourront diminuer ma flamme; 
Et, si le cœur me manque, Amour me soutiendra. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 3oi 



L'abbé de Sade nous a révélé ce qui motivait la 
jalousie de Laure : voir la note préliminaire de la 
deuxième série. 

Dans le commentaire du sonnet CXXV, j'ai donné 
un spécimen de la traduction de M. Poulenc. En voici 
un second; et nombre de sonnets en fourniraient de 
non moins étranges : 

Toi seule mon salut as bien déraciné, 
Par trop heureux amant en cherchant à me faire, 
A celle qui longtemps ma bien chaste prière 
A vu d'un œil serein, maintenant indigné. 

Il faut traduire cette traduction pour la comprendre. 
Voilà ce que M. Poulenc a voulu dire : Toi seule [jalou- 
sie) as bien déraciné mon salut , en cherchant à me mon-^ 
trer amant par trop heureux, aux yeux de celle qui 
longtemps a vu d'un œil serein, maintenant indigné, 
ma bien chaste prière. 




•02 LES SONNETS DE PETRARQUE 



GXL 

V 

AMERTUME ET DOUCEUR DE L'AMOUR. 

Mirando 7 sol de' begli occhi sereno. 

Quand brille avec bonté le regard que j'implore, 
Quand le cruel Amour sourit en me frappant, 
Mon âme fatiguée aussitôt s' échappant, 
Vole à son paradis, c'est-à-dire vers Laure. 

Mais quand son rêve rose, hélas! se décolore, 
Elle compare aux fils que l'insecte suspend 
Tout ce qu'on trame au monde, et croit voir le serpent 
Se glisser dans les fleurs que Y espoir fait éclore. 

Comme l'esquif bercé par les flots inconstants, 
Elle flotte, brûlante et froide en même temps, 
Dans un état mêlé de calme et de démence. 

J'ai nourri la douceur d'un séduisant dessein; 
Et les, tristes regrets qui torturent mon sein, 
Voilà quels sont les fruits d'une telle semence. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 3o3 



« Ce passage alternatif des sourires aux dédains, dit 
le marquis de Valori, ce combat de la vertu, luttant 
contre les séductions de l'amour et du génie, la vie 
cléricale du pocte toscan, les habitudes quiètes et mo- 
destes de sa Laure sont un hommage à la terre et un 
sacrifice au ciel. Tombé dans un abîme de souffrances, 
ce cœur cherche dans le domaine de l'exaltation un 
lénitif à ses afflictions continues et se dédommage des 
rigueurs de son héroïne par cet enthousiasme qui, dès 
l'origine, comme il l'avoue, le rendit la fable du peuple 
et en a fait le prototype des amants passés, présents 
et à venir. L'amour de Pétrarque, comme son arbuste 
favori, subit diverses transformations; il croit triom- 
pher, soupire, se lamente, bénit le lieu, l'année, le 
mois, le jour, l'instant où il rencontra celle qui le 
désola vingt et un ans, et, forcé de renoncer à l'amour 
mondain, il l'idéalise dans les plus hautes régions de 
la douleur. » (Document historique de Boccace sur 
Pétrarque, p. 38.) 

V.les sonnets CXLVIII et CLXXVI, 




304 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXLI 



IL AIME MIEUX SOUFFRIR POUR LAURE QUE D ETRE HEUREUX 
AVEC UNE AUTRE DAME. 



Fera Stella, se 'l cielo ha for\a in noi. 

Cruelle fut l'étoile unie à mon destin, 
S'il est vrai que d'un astre on subit la puissance j 
Cruel fut le berceau que feus à ma naissance, 
Cruel le sol foulé par mon pas enfantin : 

Cruelle aussi la dame au parler argentin 
Qui m'a frappé le cœur depuis V adolescence 
Et qui me fait languir en son obéissance, 
Quoiqu'elle ait dans ses yeux le remède certain. 

C'est dore peine perdue, Amour, qu'on te supplie ; 
Tu prends toujours plaisir à ma mélancolie , 
Et Laure volontiers rirait de mon trépas. 

Pourtant mieux vaut encor sa colère assouvie 
Qu'avec une autre amante une plus douce vie; 
Tu me l'as dit, Amour, et je n'en doute pas. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 3o5 



Le dernier vers du second quatrain fait allusion h la 
lance d'Achille qui guérissait les blessures qu'elle avait 
faites. Properce avait déjà dit : Mysus, et Aïmonia 
juvenis qua cuspide vulnus — Senserat, hac ipsa cuspide 
sensit opem. 

Le dernier tercet exprime encore la même idée que 
les vers de Clément Marot déjà cités (sonnet XIX) :Et 
fayme mieux vous aymer en tristesse, — Quaymer 
ailleurs en joye et en lyesse. C'est aussi la pensée do- 
minante d'un sonnet du Tasse, publié à Pise, en 1875, 
et jusqu'alors inédit. Voici ce précieux sonnet, mis au 
jour par le comte Prosper Arlotti : 

Mancara prima al mar i pesci e l'onde, 
Al ciel tutte le stelle, ail' aria i venti, 
Al sol i raggi suoi caldi e lucenti, 
E di maggio alla terra erbette e fronde, 

Ch' io per volger mai gli occhi ei passi altronde 
Di Voi, dolce mio ben, non mi rammenti, 
E che non brami con affetti ardenti 
Vostre bellezze a null' altre seconde. 

Dunque error vano e immaginar v'invita 
Ch' io parta per fuggir l'ardor, che io sento, 
E cerchi di morir d'altra ferita. 

Che benchè senza pari è il mio tormento, 
M' è più caro per Voi perder la vita. 
Che d' ogn' altra men bella esser contento. 




20 



3o6 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXLII 

EN SE RAPPELANT LE TEMPS ET LE LIEU DE SON 

innamoramento, il se sent rajeunir. 

Quando mi vene innan\i il tempo e 7 loco. 

Lorsque je pense à l'heure, au lieu de mon servage, 
Au nœud chéri qu'Amour de sa main a formé, 
Douce paraît l'ardeur dont je suis consumé. 
Et mes yeux de mes pleurs se font un jeu sauvage. 

Pour servir d'aliment au feu qui me ravage, 
Je deviens tout de souffre, et mon cœur abîme, 
En détestant sa flamme, en est encor charmé. 
C'est l'absinthe et le miel dans le même breuvage. 

Ce beau soleil, qui seul resplendit à mes yeux, 
Vient encor m? échauffer de ses rayons joyeux, 
Aussi brûlant le soir qu'au matin de la vie. 

Il produit dans mon être un tel embrasement, 
Que toujours ma mémoire à mon âme ravie 
Montre l'heure et le lieu de mon enchaînement. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 



307 



Pétrarque évoque ici, comme dans le sonnet XLVII, 
le premier jour de sa passion pour Laure. Peut-on 
douter de sa sincérité lorsqu'on le voit revenir avec 
tant de complaisance sur les circonstances de sa pre- 
mière entrevue? Peut-on partager le sentiment de 
Voltaire et croire que Laure était ce que Boileau ap- 
pelle une Iris en l'air? Nous avons vu, — 2 e partie de 
l'Introduction, — avec quelle précision Pétrarque ré- 
pondit au même reproche que lui adressait l'évêque de 
Lombez. 

Voltaire n'aimait pas Pétrarque. « Je ne fais pas 
grand cas de Pétrarque, écrivait-il dans sa correspon- 
dance ; c'est le génie le plus fécond dans l'art de dire 
toujours la même chose ; mais ce n'est pas à moi à ren- 
verser de sa niche le saint de Pabbé de Sade. » 

Ce jugement, appliqué au Can^oniere seul, serait un 
peu léger ; mais appliqué à la généralité des œuvres de 
Pétrarque, qui remplissent un volume in-folio, il est 
souverainement injuste. 




3o8 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXLIII 



EN PASSANT PAR LA FORET DES ARDENNES. 

Per me^' i boschi inospiti e sclvaggi. 

Dans cette forêt sombre, immense solitude, 
Où l'homme quoique armé n'avance qu'en tremblant, 
Moi, je marche sans peur, mon cœur ne se troublant 
Quà la clarté des yeux qui font ma servitude. 

Et je chante en chemin, sans plus d'inquiétude, 
Celle dont me poursuit le spectre rose et blanc. 
Près d'elle je crois voir des dames s' assemblant 
Quand je vois des troncs d'arbre en diverse attitude. 

Il me semble Vouïr lorsque le vent gémit, 
Lorsque l'oiseau gazouille et que l'herbe frémit, 
Lorsque sur le gravier murmure Fonde claire. 

Jamais d'une forêt la ténébreuse horreur 

Ne fut plus à mon gré, grâce à ma douce erreur. 

Mais là n'est pas, hélas l le soleil qui m'éclaire. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 3o(J 



L'abbé de Sade rapporte ce sonnet et le suivant à 
l'année 1 3 33. C'est à cette époque, en effet, que Pé- 
trarque fît son voyage de France et d'Allemagne. 

« Pour bien goûter la plus grande partie des sonnets 
de Pétrarque, dit Ginguené, il faut se rappeler les 
événements de sa vie, et les vicissitudes de sa passion 
pour Laure. On sait que dans les commencements de 
cet amour, las de n'éprouver que des rigueurs, il fit, 
pour se distraire, un voyage en France et dans les 
Pays-Bas, d'où il revint par la forêt des Ardennes ; 
mais qu'il fut poursuivi pendant tout ce voyage par le 
souvenir de Laure, qu'il voulait fuir. Dans cette forêt 
même, alors fort dangereuse, infestée de brigands, plus 
sombre et plus déserte qu'elle ne l'est aujourd'hui, 
voici de quelles images douces et riantes son imagina- 
tion se nourrissait. » {Hist. litt. d'Italie, tome II, p. 5o5.) 
« La guerre, dit l'abbé de Sade, entre le duc de 
Brabant et le comte de Flandres, qui se disputaient la 
souveraineté de Malines, rendoit le passage des Arden- 
nes encore plus périlleux qu'à l'ordinaire, par les cour- 
ses qu'y faisoient les partis des deux armées. 

« Cependant Pétrarque ne prit point d'escorte : seul 
et sans armes, il osa traverser ces sombres forêts, où 
l'on ne pouvoit entrer sans ressentir une secrète hor- 
reur. Il nous assure qu'il n'eut point de peur; mais je 
ne sçais si l'on doit croire sur sa parole un poëte qui 
parle de sa bravoure. » (Mém., tome I, p. 21 5.) 



10 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXLIV 

APRÈS LA TRAVERSÉE DE LA FORET DES ARDENNES. 

Mille piagge in un giorno e mille rivi. 

Qu'en un seul jour f ai vu de parages divers 
En traversant, pensif , la solitude ombreuse ! 
Jusqu'au troisième ciel monte Famé amoureuse, 
Et de là son coup d'œil embrasse l'univers. 

Dieu soit loue! j'ai pu, cœur et front découverts, 
Sans armes suivre en paix la route dangereuse : 
Tétais comme un esquif dans la tourmente affreuse, 
Echappant sans pilote aux gouffres entr' ouverts. 

Au terme maintenant de ma course insensée, 
Quand de tant de périls me revient la pensée, 
Je suis de mon audace avec effroi surpris. 

Mais le Rhône et ses bords rassurent mes esprits. 
Et déjà mes regards se tournent, pleins d'ivresse, 
Vers le brillant séjour de mon enchanteresse. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 3 1 I 



Pétrarque rend grâce h Dieu, dans sa IV e épître, de ce 
qu'il est sorti sain et sauf de la foret des Ardennes. 
Arduennam sylvam visu atram atque horrificam tran- 
siri soluSy et, quod magis admireris, belli tempore ; 
sed incautos, ut a'iunt, Deus adjuvat. 

« La bravoure de Pétrarque, dit l'abbé de Sade, 
n'empêcha pas qu'il ne fût bien aise de se voir hors de 
cette forêt, où il avoit couru de si grands périls ; mais 
quelle fut sa joie, lorsqu'approchant de Lyon, il dé- 
couvrit ce fleuve, qui portant son tribut à la mer, va 
baigner les murs de la ville, où brilloit l'objet de son 
amour! Dans les transports que la vue du Rhône lui 
causa, il fit le sonnet [ci-contre]. » (Mém., tome I, 
p. 217.) 

Pétrarque, parti de Cologne le dernier jour de 
juin 1 333, arriva le 9 août suivant à Lyon, où il eut le 
déplaisir d'apprendre que l'évêque de Lombez était 
allé sans lui à Rome; ce qu'il lui reprocha dans une 
longue lettre, et ce qui l'engagea peut-ê-tre à prolonger 
son séjour à Lyon jusqu'à la fin d'août. 




3l2 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXLV 



EFFETS OPPOSES QUE PRODUIT L AMOUR 

Amor mi sprona in un tempo ed affrena. 

Amour me fait sentir l'éperon et le frein, 
Me brûle et me transit, m'encourage et me brise, 
M'appelle et me bannit, me flatte et me méprise. 
Mon front est tour à tour soucieux ou serein. 

Tantôt V espoir au cœur et tantôt le chagrin. 
Puis mon désir divague et fuit son entreprise , 
Et si folle est l'erreur dont mon âme est éprise 
Que je hais volontiers le plaisir souverain. 

Une pensée amie, écartant mes alarmes, 

Me montre en vain le gué dans le ruisseau des larmes 

Pour atteindre le calme et le bonheur constant. 

Je suis comme entraîné par une voix secrète ; 
Je prends une autre route, et plus rien ne m'arrête 
Sur le bord de V abîme où le trépas m'attend. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 3 1 3 



A propos de ce sonnet, on peut dire avec MM. Ernest 
et Edmond Lafond : 

« Quel peintre plus énergique de l'amour, de ses 
éternelles alternatives et de ses perpétuelles contradic- 
tions ! Comme, tour à tour en proie au désespoir et à 
l'espérance, son amour, tantôt se livre au transport des 
sens, tantôt s'agrandit, se purifie et s'idéalise sous un 
souffle divin qui l'enlève à la terre et le porte au ciel ! 

« Non, Laure n'était pas, comme on l'a prétendu, 
une allégorie sous laquelle le poëte symbolisait la gloire 
et la poésie, ou bien, comme l'a dit Voltaire, une Iris 
en l'air à laquelle il adressait force madrigaux par un 
pur jeu d'esprit où le cœur n'entrait pour rien. Non- 
seulement elle a existé, mais encore elle est l'âme et la 
vie du poëme de Pétrarque ; elle lui a inspiré une pas- 
sion réelle et non feinte, une passion brûlante qui n'est 
devenue platonique que par l'âge et la chaste résistance 
qu'elle y opposait sans cesse, une passion qui a survécu 
au temps, à l'absence, à la mort même, et qui est de- 
venue un type immortel d'amour et de poésie. » (Dante, 
Pétrarque, Michel -Ange, Tasse, Sonnets choisis, 
p. 102.) 




3 14 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXLVI 

A GERI GIANFIGLIAZZI, SUR CE QUE DOIT FAIRE UN AMANT 
AVEC UNE FEMME ALTIÈRE 

Geri, quando talor meco s' adira. 

Géri, quand les regards de ma douce ennemie 
Etincellent sur moi, pleins de courroux hautain, 
J'use d'un talisman dont l'effet est certain ,« 
Et mon âme inquiète est bientôt raffermie. 

Plus son accueil est dur, plus ma face blêmie 
Laisse voir la douleur dont mon cœur est atteint. 
Ma résignation à mon humble destin 
Parvient à réveiller sa clémence endormie. 

Oserais-je autrement m exposer à la voir? 

Comme devant Méduse au magique pouvoir, 

Ne deviendrais-je pas bloc de marbre ou d'argile? 

Fais donc ainsi toi-même ,- il n'est rien de meilleur. 
Penses-tu par la fuite éviter ton malheur? 
Ton maître (*) n' a- 1 -il pas une aile plus agile? 

i V Amour. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 3 1 5 



Il paraît que Pétrarque était consulté comme un 
oracle en fait d'amour. Voici la seconde fois que des 
conseils lui sont demandés. (V. le sonnet CI.) Ne 
peut-on pas inférer de ce nouvel appel à son expérience 
qu'il avait fini par toucher le cœur de son inhumaine 
et que la chose était connue? Ses poésies offrent plu- 
sieurs indices de l'affection de Laure (on les trouve 
notés avec soin dans l'estimable travail cité en regard du 
sonnet précédent). Mais, craignant de se tromper sur 
leur signification, il n'osait s'en prévaloir et soupirait 
toujours. Cette crainte et cet aveuglement sont les 
signes d'un amour sincère. 

D'ailleurs si Pétrarque n'avait célébré qu'une Laure 
idéale, se serait-il condamné de parti pris au rôle 
d'amant toujours rebuté ? Quelque vertu qu'on lui sup- x 
pose, aurait-il affronté le ridicule pour un être ima- 
ginaire? Non, s'il fut longtemps la fable et la risée du 
peuple, comme il le dit dans son premier sonnet : al 
popol tuto — Favola fui gran tempo, ce ne put être 
que pour une femme réellement vivante et passion- 
nément aimée. 

Le sonnet auquel répond celui de Pétrarque est 
conservé dans l'appendice de quelques éditions. 




3 I 6 LES SONNETS DE PETRARQUE 



GXLVII 



EN DESCENDANT LE PO. 



Po, ben puo' tu portartenc la scor^a. 

Tu peux bien, Pô rapide, avec tes flots grondants 
De mon être emporter V enveloppe chétive j 
Mais ta force, et nulle autre humaine et positive 
N'ont prise sur l'esprit qui se cache dedans. 

Sur la brise propice à ses désirs ardents 

Il vole, sans souci de l'onde destructive j 

Et le feuillage d'or qui Y attire et captive 

Lui prodigue ses fleurs et ses fruits abondants. 

Fleuve altier, qui vers l'est vas chercher la lumière, 
Et laisses en amont de ta course première 
Une splendeur cent fois plus belle que le jour ; 

Tes fougueux tourbillons de vagues et de sable 
N'entraîneront de moi que la part périssable j 
L 'autre remontera vers son divin séjour. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 3 1 7 



L'abbé de Sade rapporte ce sonnet à l'année 1344. 
« Pétrarque, dit-il, partit d'Avignon h la fin de l'hyver. 
Dégoûté de la mer, il prit route par terre, et se rendit 
d'abord a Parme, après avoir traversé le Piémont. 

« Le séjour d'une ville, pleine de dissensions et 
bloquée de toutes parts, ne convenoit pas à Pétrarque; 
après y avoir passé quelques jours pour ses affaires, il 
s'embarqua sur le Pô pour aller à Vérone, où il étoit 
attendu avec impatience. C'est dans le cours de cette 
petite navigation qu'il fit le sonnet [ci-contre], si je ne 
me trompe. 

Il étoit certainement à Vérone le 12 mai 1 345, puis- 
qu'il date de ce jour et de cette ville une lettre qu'il 
imagina d'écrire à Cicéron. » (Mem., tome II, p. 224.) 

Cette lettre fut sans doute écrite à l'occasion des 
Lettres familières de Cicéron qu'il eut le bonheur de 
découvrir dans l'église de Vérone, et qui nous sont 
parvenues, grâce à lui. 




3 I 8 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXLVIII 



IL SE COMPARE A L OISEAU PRIS AU FILET. 

Amorfra 7 erbe una leggiadra rete. 

Sous V arbre toujours vert, dont le feuillage lisse 
Me plaît quoique funeste à mes yeux amoureux , 
Amour tendit sur l'herbe un filet dangereux 
Fait de perles et d'or et tissu de malice. 

L'amorce fut ce grain amer et doux qu'il glisse 
Dans les cœurs pour cueillir des soupirs douloureux, 
Et V appeau cette voix dont les accents heureux 
Sont de tous les amants ouïs avec délice. 

Et dans l'ombre un flambeau comme un soleil brillait , 
Et du charmant réseau la corde s'enroulait 
Autour de doigts plus blancs que l'ivoire et la neige. 

Tout naturellement je tombai dans le piège, 

Et là m'ont retenu les propos gracieux, 

Le désir , et l'espoir qui nous ouvre les deux. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 3 I 9 



Peut-être ce sonnet est-il de ceux qu'avait en vue le 
marquis de Valori, lorsqu'il écrivait les dernières lignes 
de l'extrait suivant : 

« Est-il vraisemblable qu'un jeune homme se prenne 
d'un violent amour pour une personne qu'il rencontre 
dans une église un Vendredi-Saint ; que, n'ayant pour 
vivre que la protection de la cour romaine, il s'en- 
flamme pour une dame qu'il ne rencontre que rare- 
ment dans des cours d'amour, des assemblées, chez 
les cardinaux ou dans quelques promenades ; est-il 
vraisemblable qu'un jeune homme qui voyage sans 
cesse pour s'éloigner, dit-il, de sa belle, et qui, sur 
seize années en passe douze loin de l'objet de sa pas- 
sion, conserve vingt et un ans un tel amour sans ali- 
ment? Reconnaît-on l'état de sa passion dans ses 
poésies, qui abondent en jeux de mots, en expressions 
recherchées, en images forcées, et d'une affectation de 
style qui décèle de laborieuses corrections ? » Docu- 
ment de Boccace, p. 69.) 

Comment concilier cette dernière phrase avec le pas- 
sage cité sous le sonnet CXL et avec cette déclaration 
générale : Le sonnet part du cœur de Pétrarque? 
(P. 32.) V.le sonnet CLXXVI. 



320 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CXLIX 

IL BRULE D'AMOUR POUR LAURE, MAIS SANS JALOUSIE. 
Amor, che 'ncende 7 cor d' ardente %elo. 

Amour, qui dans mon cœur met la flamme amoureuse, 
Y glisse en même temps le frisson de la peur. 
Dans le doute cruel je flotte avec stupeur 
Et je me perds au fond de l'abîme qu'il creuse. 

Dans quelles transes vit la dame malheureuse 

Qui cache son amant sous son voile trompeur ! 

Son esprit accablé ne sort de sa torpeur 

Que pour feindre un sourire en son angoisse affreuse. 

Eh bien! mon mal vraiment est encor plus profond. 

Je brûle nuit et jour, et nulle poésie 

Ne saurait exprimer ce que deux yeux me font. 

J'ai le bonheur du moins d'être sans jalousie. 
Laure est trop au-dessus de tout hommage humain 
Pour qu'à Vun d'entre nous elle tende la main. 



PKNDANT l.A Vif- DE I.AIRF. 



321 



u Quoique Pétrarque dise dans un sonnet [celui-ci j 
que la conduite de Laure le met à l'abri de la jalousie, 
parce qu'elle traite tous les hommes également, cepen- 
dant on a vu, dans ses Dialogues avec saint Augustin, 
que ce saint lui reproche d'en être jaloux. « Recon- 
naissez toutes vos folies, lui dit-il, et surtout votre ja- 
lousie dont vous devriez rougir, car de même que l'a- 
mour est la première des passions, la jalousie tient le 
premier rang parmi les folies de l'amour. » Pétrarque 
en convient lui-même dans son Triomphe de V amour, 
où il dit qu'il brûle d' amour , de jalousie et d'envie ; et 
c'est ce qui a donné lieu de croire à quelques-uns de 
ses interprètes que Laure étoit mariée, ne voulant pas 
que la jalousie de Pétrarque porte sur un autre objet 
qu'un mari. Le terme & envie ajouté à celui de jalousie 
détermine nécessairement à ce sens-là; vis-à-vis d'une 
femme telle que Laure, un amant jaloux ne peut por- 
ter envie qu'à son mari. Tassoni a senti cette vérité. » 
(Mém. de l'abbé de Sade, t. II, p. 479.) 

Voir d'autres indices du mariage de Laure aux son- 
nets CLXIII et CLXXXVI. 




21 



\ 



322 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CL 



IL CRAINT CONTINUELLEMENT DE DEPLAIRE A LAURE. 
Se 'l dolce sguardo di costei m' ancide. 

Devant son doux regard si je meurs ou soupire, 
Si le son de sa voix me charme et m 'attendrit ; 
Dès que sa bouche parle et dès qu'elle sourit, 
Si l'Amour sur mes sens lui donne un tel empire ; 

Combien je souffrirais, que mon sort serait pire 
Si par ma faute ou non devait être proscrit 
Vair de miséricorde en ses beaux y eux écrit ! 
N'est-ce pas sa pitié qui fait que je respire ? 

Si je tremble à présent, si je m'en vais glacé, 
Quand sa figure change et devient plus sévère, 
J'ai, pour être craintif, l'épreuve du passé. 

La femme, être mobile, en rien ne persévère ; 
C'est sa nature ; on sait que dans son cœur léger 
Le plus vif sentiment n'est qu'un feu passager. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 323 



Le dernier tercet rappelle les deux vers que Fran- 
çois I er aurait gravés avec le diamant de sa bague sur 
l'un des vitraux du château de Chambord, un jour qu'il 
devisait de l'inconstance des femmes avec sa sœur Mar- 
guerite d'Angoulème : 

Souvent femme varie. 
Bien fol est qui s'y fie. 

Voici ce qu'on lit dans Brantôme : « Sur quoy il 
me souvient qu'une fois, m'estant allé pourmener à 
Chambord, un vieux concierge, qui estoit céans et avoit 
esté valet de chambre du roy François, m'y reçut fort 
honnestement, car il avoit dès ce temps-là connu les 
miens à la cour et aux guerres, et lui-mesme me vou- 
lut monstrer tout; et m'ayant mené à la chambre du 
roy, il me monstra un escrit au costé de la fenestre : 
«< Tenez, dit-il, lisez cela, Monsieur; si vous n'avez 
« veu de l'escriture du roy mon maistre, en voilà. » Et 
l'ayant leu en grandes lettres, il y avoit ce mot: Toute 
femme varie. » (Vies des Dames galantes, édit. de 
Garnier de 1848, p. 264.) 

Virgile avait dit avant Pétrarque : Variitm et muta- 
bile semper — Femina. 






3 24 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CLI 

SUR UNE MALADIE DE LAURE. 

Amor, Natura e la bell' aima umile. 

Amour, Nature et Laure, arbitre de ma vie, 
Pour m'ôter le repos ont fait un pacte entre eux. 
Amour, qui m'a tendu des pièges si nombreux, 
Veut que de mort enfin ma douleur soit suivie. 

Nature tient ma dame à ses lois asservie 
Par un lien si faible, un corps si langoureux, 
Que , méprisant les biens qui nous rendent heureux, 
Elle ne pense plus qu'au ciel qui la convie. 

Aussi Y esprit vital s'éteint journellement 
Dans cet être chéri, dans cet être charmant, 
Vrai miroir d'élégance et de grâce touchante. 

Si le ciel par pitié ne vient me secourir, 

En défendant son front contre la faux méchante, 

C'en est fait de l'espoir, je n "ai plus qu'à mourir... 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 32 5 



« Laure, dit l'abbé de Sade à propos de ce sonnet, 
étoit d'une complexion fort délicate; ses couches fré- 
quentes et, si je ne me trompe, quelques chagrins l'a- 
voient épuisée au point que, quoiqu'elle fût encore 
jeune, sa santé étoit chancelante et causoit souvent de 
vives alarmes à Pétrarque. » (Mém., t. II, p. 285.) 

Pétrarque avait écrit dans son troisième Dialogue 
avec saint Augustin : Corpus illud egregium morbis 
ac crebris PTBS exhaustum multum pristini vigoris 
amisit. Les lettres capitales sont l'abréviation de par- 
tubus. L'abbé de Sade prétend que le mot existe en 
entier dans quelques manuscrits et que dans d'autres 
il est écrit ptubs. Les partisans d'une Laure non ma- 
riée ont généralement traduit l'abréviation par pertur- 
bationibus. 

L'abbé Castaing, qui excellait dans l'arrangement 
des textes au gré de ses paradoxes, ne s'est pas con- 
tenté de cette dernière interprétation. Il a supprimé 
morbis ac, substitué multis à crebris et traduit PTBS 
par ptysmatibus. Ce qui lui a permis de faire mourir 
sa Laure des Baux d'une consomption pulmonaire et 
de l'enterrer fille. 




2>2Ô LES SONNETS DE PETRARQUE, 



CLII 

IL COMPARE LAURE AU PHENIX. 

Questa Fenice, dell' aurata piuma. 

Sans art ce Phénix forme, avec sa blonde plume, 
A son cou gracieux un collier qui plaît tant, 
Que les rebelles cœurs sont vaincus à l'instant. 
Et que le mien, trop faible, en désirs se consume. 

Il porte un diadème; à Ventour Pair s'allume, 
Et V Amour en extrait un feu surexcitant 
Qui pénètre sans bruit dans le sein palpitant, 
Un feu qui brûle encor par la plus froide brume. 

Un vêtement de pourpre, aux plis tout parsemés 
De roses et d'azur, enrichit ses épaules ; 
Jamais rien de si beau ne se vit sous les pôles. 

L'opulente Arabie et ses monts parfumés 
Possèdent seuls, dit-on, cet oiseau phénomène. 
Mais sur les bords du Rhône un autre se promène. 



<i 



PENDANT LA VIE DF. LAURE. 327 



J'allais citer quelques vers de Claudien sur le phé- 
nix, lorsque le hasard a fait tomber sous ma plume 
cette historiette qui fera diversion : 

« Un très-grand prince de par le monde vint une 
fois à estre amoureux de deux belles dames tout à 
coup, ainsi que cela arrive souvent aux grands, qui 
aiment les variétez. L'une estoit fort blanche, et l'au- 
tre brunette, mais toutes deux très-belles et fort aima- 
bles. Ainsi qu'il venoit un jour de voir la brunette, la 
blanche, jalouse, luy dit : « Vous venez de voiler pour 
« corneille. » A quoy luy répondit le prince un peu ir- 
rité, et fasché de ce mot : « Et quand je suis avec vous, 
« pour qui vollé-je ? » La dame respondit : « Pour un 
« phénix. » Le prince, qui disoit des mieux, répliqua: 
« Mais dites plustost pour l'oiseau de paradis, là où il 
« y a plus de plume que de chair, » la taxant par là 
qu'elle estoit maigre aucunement. » (Brantôme, Vies 
des Dames galantes, édition déjà citée, p. \Sj.) 

Maigre aucunement signifie un peu maigre, maigre 
en certains points ; voy. le Glossaire de Roquefort. 




328 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CLIII 

LES PLUS CÉLÈBRES POETES N 'AURAIENT CHANTÉ QUE 
LAURE, SILS LAVAIENT VUE. 

Se Virgilio cd Omero avessin visto. 

S'il avait lui du temps des Grées et des Latins 
Ce soleil dont je sens la lumière bénie, 
Homère, puis Virgile auraient mis leur génie 
A chanter tour à tour ses glorieux destins. 

Enée, Ulysse , Ajax, de jalousie atteints, 
N'auraient pas inspiré ces rois de l'harmonie, 
Et parmi les héros de Troie et d'Ausonie 
Ils ne brilleraient pas jusqu'aux siècles lointains. 

A Scipion, la fleur de la valeur antique. 
Ne peut-on comparer cette nouvelle fleur 
De beauté, de vertus, vrai trésor domestique ? 

Ennius chanta l'une en langage rustique ,• 

En chantant Vautre, hélas! le mien n'est pas meilleur. 

Qu'elle comprenne au moins l'accent de la douleur ! 



PENDANT LA VIF! DE LAURE. 329 



L'adorateur de Laure trouvait naturellement son 
idole digne des chants d'Homère et de Virgile. On peut 
lui passer cette hyperbole et beaucoup d'autres. Il sa- 
vait que les femmes sont sensibles à la flatterie. La 
Fontaine le savait aussi en écrivant le quatrain sui- 
vant : 

L'or se peut partager, mais non pas la louange. 
Le plus grand orateur, quand ce serait un ange, 
Ne contenteroit pas en semblables desseins 
Deux belles, deux héros, deux auteurs, ni deux saints. 

« Il n'y a point de femmes, remarque l'abbé de 
Sade, qui ait été si souvent et si bien chantée que 
Laure. Cependant Pétrarque paroît craindre, ou de 
n'en avoir pas assez dit, ou de n'avoir pas assez bien 
dit. Son style lui paroît peu assorti au nom et au mé- 
rite de Laure. Il compare le sort de cette dame à celui 
de Scipion l'Africain, dont les exploits héroïques n'ont 
été célébrés que par les vers grossiers d'Ennius. » 
(Mém., II, p. 492.) 




33o LES SONNETS DE PETRARQUE 



CLIV 

IL CRAINT QUE SES VERS NE SOIENT PAS DIGNES DE LAURE. 
Giunlo Alessandro allafamosa tomba. 

Sur la tombe d'Achille on prétend qu'Alexandre 
Dit avec un soupir : « Que je t'estime heureux, 
« Toi qui d'un grand poète eus l'accent chaleureux 
« Pour exalter ta gloire et réjouir ta cendre l » 

Mais celle, dont le nom ne doit pas plus descendre 
Que le nom d'un héros dans l'oubli ténébreux, 
Elle ne survivra qu'en mes vers langoureux ; 
Encor me croira-t-on mieux qu'on a cru Cassandre .' 

Et qui donc cependant plus que Laure a des droits 

A l'encens dont Virgile honorait dieux et rois, 

Aux doux accents d'Orphée, aux nobles chants d'Homèn 

Sa triste étoile, hélas! l'a mise entre mes mains; 
Quels que soient mes désirs, mes efforts surhumains, 
Ma voix ne lui rendra qu'un hommage éphémère. 



FENDANT LA VIE DE LAURE. 33 I 



Ce sonnet est écrit dans la même pensée que le pré- 
cédent. Laure est digne d'être célébrée par un meilleur 
poète. L'abbé de Sade félicite Laure, au contraire, et 
avec raison, d'avoir inspiré la muse de Pétrarque. 

« Si la gloire qu'on a acquise sur la terre pouvoit 
ajouter quelque chose au bonheur dont jouissent les 
âmes pures dans le sein de la Divinité, quelle obliga- 
tion Laure n'auroit-elle pas à Pétrarque ! Sans lui, sans 
ses beaux vers marqués au coin de l'immortalité, le 
nom de Laure seroit enseveli dans la nuit des temps. 
Sa beauté, sa vertu, toutes ses perfections n'auroient 
pu l'en tirer. Combien de femmes plus belles et aussi 
vertueuses qu'elle dont on ne parle pas, parce qu'elles 
n'ont pas eu des Pétrarques pour amants! Malgré la 
célébrité que lui a donnée ce grand poëte, son nom de 
famille et son état ont été ignorés pendant plusieurs 
siècles, parce qu'il n'avoit pas jugé à propos de les faire 
connoître dans ses vers. » (Mém., tome II, p. 491.) 

Le premier quatrain semble imité de Silius Italicus : 

Félix yEacida, cui tali contigit ore 
Gentibus ostendi, crevit tua carminé virtus. 




332 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CLV 



AU SOLEIL QUI, EN SE COUCHANT, LUI ENLEVAIT LA VUE 

DE LAURE. 



Almo Sol, quella fronde clï io sol' amo. 

Divin soleil, ô toi qui jadis poursuivis 
Cette Daphné qui croît dans le séjour de Laure, 
Depuis qu'Eve montra les charmes qu'on déplore, 
Rien de mieux que ma dame ici-bas tu ne vis. 

Restons à V admirer. Quand je la vois, je vis. 
Mais tu n écoutes pas mon soupir qui t'implore; 
Tu f enfuis entraînant le jour qui va se clore; 
Ta clarté Vabandonne, et tu me la ravis. 

Déjà le crépuscule estompe la colline 

Où se plaît ma pensée, où le \éphyr incline 

Le rameau dont la feuille est offerte au vainqueur. 

L'ombre grandit, hélas! et la nuit désolée 
M'ôte le doux aspect de l heureuse vallée 
Où celle qui m inspire habite avec mon cœur. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 333 



Le texte porte au premier tercet : Ove 7 gran lauro 
fu picciola verga,- et des commentateurs prétendent 
que cela signifie : Dore già Laura fu bambina. D'a- 
près cette interprétation, la Laure de Pétrarque ne se- 
rait pas celle d'Avignon, mais une autre de la vallée de 
Vaucluse. A cela on peut répondre que le commen- 
taire italien est singulièrement risqué ; qu'il y a une 
excellente raison de s'en tenir au sens naturel du texte 
et de n'y voir réellement qu un grand laurier qui fut 
une petite verge ; c'est que Pétrarque, nous le savons 
par la note du sonnet XXVII, se plaisait à planter lui- 
même des lauriers ; et qu'à la vue de l'un d'eux, de- 
venu grand, il était tout simple qu'il exprimât par le 
fu picciola verga la satisfaction qui fit dire à de Leyre : 
Je l'ai plante', je Vai vu naître, dans la romance mise 
en musique par J.-J. Rousseau. 

A propos de laurier, citons l'étrange étymologie de 
l'abbé Castaing de Pusignan. Pour appuyer sa thèse 
d'une Laure des Baux (lesquels Baux étaient succes- 
seurs de la maison d'Orange), il prétendait que la fré- 
quente assimilation de Laure et laurier venait de ce 
que Laura était la contraction de laurus aurea et 
signifiait laurier à pommes d'or ou oranger. — La 
Muse de Pétrarque, ch. IL 




334 LES SONNETS DE PETRARQUE 



CLVI 

IL SE COMPARE A UNE BARQUE AGITEE QUI NE PEUT 
ENTRER AU PORT. 

Passa la nave mia colma d'oblio. 

Par une nuit d'hiver sur la mer en furie, 
De Charybde à Scylla ma barque se heurtant, 
Vogue avec le fardeau de mon cœur mécontent . 
Au gouvernail se tient le Seigneur que je prie 1 . 

A chaque rame, avec un air de raillerie, 
Un farouche penser voit le sort qui m'attend. 
Et la voile se rompt sous l'effort de V autan, 
Tout chargé des soupirs de mon âme meurtrie. 

Un déluge de pleurs et de rêves brisés 
Humecte et rend plus lourds les cordages usés 
Que l'erreur façonna d'une main inexperte. 

La raison, le savoir, mes phares précieux, 
Ne peuvent plus percer l'obscurité des deux ; 
Je cherche en vain le port, et je cours à ma perte. 

i L'Amour. 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 335 



Peut-on critiquer l'expression, parfois allégorique et 
souvent ingénieuse, des sentiments de Pétrarque? De- 
vait-il s'abstenir de puiser dans les trésors de son ima- 
gination, pour faire paraître son cœur plus sincère? 
Mais, s'il eût pleuré à chaudes larmes dans chaque 
sonnet, s'il eût écrit sans ornements de style ce qu'il 
souffrait, ce qu'il désirait, qui l'aurait lu? Qu'on n'ou- 
blie pas d'ailleurs en quel temps il vivait, et qu'on lui 
sache gré d'avoir exclu de ses poésies le pathos méta- 
physique de Dante ! (V. un extrait de la Vie nouvelle 
au bas des sonnets LXXXVII et LXXXVIII.) 

« L'engouement de ce siècle, dit Lamartine, a élevé 
Dante au-dessus de ses œuvres, sublimes par moment, 
mais souvent barbares; l'oubli de ce même siècle a né- 
gligé Pétrarque, le type de toute beauté de langage et 
de sentiment depuis Virgile. Cet engouement et ce 
dédain dureront ce que durent les caprices de la posté- 
rité (car elle en a), puis viendra une troisième et der- 
nière postérité qui remettra chacun à sa place : Dante 
au sommet des génies sublimes, mais disproportion- 
nés ; Pétrarque au sommet des génies parfaits de sen- 
sibilité, de style, d'harmonie et d'équilibre, caractère 
de la souveraine beauté de l'esprit. » {Cours familier 
de littér., i858, p. n5.) 




336 LES SONNETS DE PETRARQUE 



GLVIÏ 



LA VISION DE LA BICHE. 

Una candida cerva sopra l'erba. 

Au lever du soleil, dans un pré verdissant, 

Sous un laurier baigné par deux cours d'eau limpide, 

Je vis passer en songe une biche rapide 

Portant des cornes d'or sur son front innocent. 

Son air était si doux, si fier, si ravissant, 
Que j'abandonnai tout pour la suivre, intrépide, 
Comme après un trésor court l'avare cupide, 
Que l'espoir paye asseç des fatigues qu'il sent. 

Ecrite en diamants brillait cette défense 

Sur son beau col: « Que nul ne me touche et m'offense! 

« Sinon mon maître est là qui veille et qui punit! » 

L'astre atteignait le haut de son cercle céleste, 
J'étais heureux encor de la voir blanche et leste 
Quand je glissai dans l'onde... Et mon rêve finit. 



; 



PENDANT LA VIE DE LAURE. 



33y 



Les partisans du célibat de Laure en trouvent un 
indice dans cette biche blanche candida cerva. Leurs 
adversaires pourraient aussi voir un mari dans' ce maî- 
tre du premier tercet. 

« Voilà sans contredit le sonnet le plus obscur de 
Pétrarque, dit l'abbé de Sade. Ses interprètes n'y ont 
rien compris : est-ce un songe, une vision, une allégo- 
rie? Ils n'en savent rien. Qu'est-ce que c'est que cette 
biche ? Que signifient ces cornes d'or, ce collier de 
diamants, cette inscription ? On n'a rien dit sur cela 
qui satisfasse un esprit raisonnable; et sur une énigme 
que personne ne peut expliquer, on veut établir un fait 
bien clair... Cela ressemble aux prophéties de Nostra- 
damus, qu'on explique comme on veut, parce qu'on 
n'y entend rien. Si on veut qu'il soit question d'un N 
fait, le fra due rivière prouve qu'il s'est passé à Avi- 
gnon, et cela renverse tout le système de Velutello 
[une Laure de Cabrières non mariée]. On ne trouve 
pas deux rivières ni à l'Isle, ni à Vaucluse, ni à Ca- 
brières. ■ (Mém., t. I, p. 5y des Notes.) 

FIN DU PREMIER VOLUME. 




22 



LISEZ 

constaté, au lieu de contesté, 
Page 1 1 , ligne 4. 



TABLE DU PREMIER VOLUME 



Préface v 

A Pétrarque, sonnet xi 

Introduction xm 

I. — Pétrarque xm 

II. — Laure xxv 

III. — L'amour du temps de Pétrarque xxxiv 

SONNETS COMPOSÉS DU VIVANT DE LAURE. 

Note 2 

PREMIÈRE SÉRIE. 

Préambule 4 

Sonnets I à XXIII 6 

DEUXIÈME SÉRIE. 

Préambule 56 

Sonnets XXIV à LV 58 

TROISIÈME SÉRIE. 

Préambule 124 

Sonnets LVI à XCV 126 

QUATRIÈME SÉRIE. 

Préambule 208 

Sonnets XGVI à CXXV 210 

CINQUIÈME SÉRIE. 

Préambule 272 

Sonnets CXXVI à CLVII 274 

Paris. — Typ. de Ch. Noblet. rue Cujas, i3. — 1877. 



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La B-lbZA.othe.qae 
Université d'Ottawa 
Echéance 



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Date Due 






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MAY 02 1988 



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